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1 



LES CAUSES ET LES CONSÉQUENCES 
DE LA GUERRE 



I 



I 



OUVRAGES DE M. YVES GUYOT 



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LES 

CAUSES ET LES CONSÉQUENCES 



DE 



LA GUERRE 



YVES ÛUYOT 

ANCIEN MINISTRE 
RÉDACTEUR EN CHEF DU JOURNAL DES ÉCONOMISTES 



PARIS 
LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN 

lOb, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Io8 



1915 

Tous droits de reproduction, do tradurtion et d'adaptation 
réservés pour tous paya 






u 

576' 



PREFACE 



Dans ce livre, fai eu pour objet, en étudiant les causes poli- 
tiques et économiques de la guerre actuelle, de déterminer les 
conditions qui doivent assurer une paix permanente. 

Les erreurs diplomatiques sont encore plus dangereuses que 
les erreurs militaires : la faute, commise par Talleyrand et 
lord Castlereagh, en i8i5, d'imposer à la Prusse la Province 
Rhénane et la Westphalie, quand, d'accord avec la Russie, 
elle demandait la Saxe, est la cause primordiale des guerres 
de 1866 et de 1870. 

La coalition organisée, en 1878, contre la Russie par Bis- 
marck d'accord avec lord Beaconsfield, et dans laquelle il 
entraîna la France, pour substituer au traité de San Stefano 
le traité de Berlin de 1878, a été le plus important des coeffi- 
cients des guerres balkaniques de 191 2 et de la guerre actuelle. 

Une opinion publique, au courant des données des pro- 
blèmes à résoudre, peut seule empêcher le retour des fautes 
accumulées parla diplomatie ésotérique : et les alliés doivent 
se préparer plus sérieusement à la paix qu'ils ne s'étaient 
préparés à la guerre. 

Les Allemands semblent prendre à tâche d'exciter et de 
mériter une haine profonde. Cette haine est un facteur de 
guerre qui a son utilité pendant les hostilités ; car il implique 
la nécessité d'une victoire décisive sans laquelle la paix ne 
pourrait être que provisoire et décevante. 

Mais ni les individus ni les peuples ne vivent de la haine : 
elle n'est pas un objet d'alimentation ; celui qui la nourrit 



VI 

en est dévoré : elle est une cause de ruine. La vendetta a 
frappé d'arrêt de développement les peuples qui la prati- 
quent; les haines nationales produiraient le même effet pour 
VEurope si elles devaient maintenir un état de choses dont 
elles seraient un élément permanent. Il ne s'agit pas de les 
entretenir : il s'agit d'en préparer Vévaporation et Voubli. 

Le traité à venir doit être, non une œuvre de rancune et de 
passion, mais une œuvre de prévoyance. 

J'ai voulu contribuer à la préparer, en essayant d'éliminef 
les vieilles traditions dynastiques, les vieilles formules diplo- 
matiques acceptées comme monnaie couinante, les faux et 
les légendes du droit historique, les conceptions vagues de 
races et de nationalités, les mots imprécis et illusoires, et de 
les remplacer par la conception solide, à la manière de Ben- 
tham, d'une politique utilitaire. 

Yves Guyot. 
Juillet 1916. 



LES C41ISES ET LES CONSÉQl'ENCES 

DE LA GUERRE 



PREMIÈRE PARTIE 

Les Causes politiques de la Guerre 



CHAPITRE PREMIER 

LE POINT DE DÉPART 

Le procès de Sarajevo. — Pas de rapport entre l'assassinat de l'archiduc 

et la guerre. 

Une dépêche du 28 octobre a annoncé que le jugement 
n été rendu dans le procès de Sarajevo, 

Les accusés, Danilo llio, Veljko Cubrilovic, Nedo Kerovic, Misco 
Jovanonic, Jakov Milovic, sont condamnés à mort par strangulation. 
Mikar Karovic est condamné à l'enceliulement pour la vie. 
Danilo Princep, Nedjelko Cabrinovic,Trifko Grabez sont condamnés 
.>.() ans d'encellulement. 

Celte dépêche a passé inaperçue. Les conséquences de 
r.issassinat de l'archiduc François-Ferdinand, le 28 juin, ont 

yVE8 GUVOT. I 



2 LES CAUSES POLITIQUES DB LA GUERRE 

été telles qu'elles l'ont fait oublier. On ne connaît pas les 
débats du procès. Ces condamnations frappent neuf per- 
sonnes. Les juges ont dû discuter le degré de culpabilité de 
chacune d'elles, puisqu'elles n'ont pas été toutes condamnées 
à la même peine; mais des hommes, complètement étran- 
gers à ce crime, ont perdu la vie par dizaines de milliers, 
ont subi des blessures de tout genre, des femmes et des 
enfants ont été torturés et égorgés, des milliers de maisons 
ont été détruites, les misères et les deuils se sont accumulés 
en Serbie, en Belgique, en France, dans la Grande-Bretagne, 
en Russie, en Allemagne, en Autriche-Hongrie. Pourquoi 
ces victimes immolées aux mânes de l'archiduc François- 
Ferdinand. ^* Gomment un acte, qui n'engageait que la respon- 
sabilité de ceux qui y avaient participé, comme auteurs ou 
comme complices, a-t-il pu entraîner des sacrifices humains 
tels qu'ils dépassent en horreur tout ce que les légendes et 
l'histoire nous ont transmis? 

Dans le numéro de juin du Journal des Économistes, exa- 
minant les risques de guerre et les charges militaires, je 
terminais mon article en disant : 

Dans chaque pays, les hommes politiques devraient s'attacher à 
mettre en regard la valeur des causes objectives des risques de guerre 
et les charges de la paix armée. La disproportion est complète. Restent 
les causes subjectives. Celles-ci sont impondérables. Elles dépendent 
de certains états psychologiques dépourvus de tout critérium. Mais on 
suppose dans les relations ordinaires de la vie que les gens agiront 
d'une manière raisonnable. 

Est-ce une trop grande ambition de demander que les hommes qui 
détiennent le pouvoir chez les diverses nations|agissent de cette manière? 

Gomme la guerre actuelle le prouve, cette ambition était 
trop grande. L'empereur François-Joseph et l'empereur 
Guillaume II; leurs conseillers, le comte Tisza, premier 
ministre de Hongrie ; le comte Berchtold, président du Gonseil 
commun des ministres de la Monarchie austro-hongroise; 



LE POINT DE DÉPART 



(le docteur de Bethmann Hollweg, chancelier de l'Empire 
[allemand; M. de Jagow, ministre des Affaires étrangères, 
jont pris l'assassinat de l'Archiduc comme prétex,te pour jeter 
[l'Europe dans une guerre générale. Il n'y a pas de relation 
jjcntre la cause et l'effet; il n'y a aucune proportion entre le 
fi motif invoqué et le résultat : et du moment que ces rapports 
t, manquent, on est en droit de conclure que ces souverains et 
iccs hommes d'Etat ont commis des actes d'aberration qui 
' relèvent de la psychiatrie. 



CPÎAPITRE II 

L'ULTIMATUM A LA SERBIE ET LES DÉCLARATIONS 

DE GUERRE 

Exigences de l'Autriche-Hongrie. — Ses prétentions. — Réponse du 
gouvernement serbe. — Coïncidences voulues. — Le voyage de M. Poin- 
caré en Russie. — L'attitude du gouvernement allemand. — Démarches 
des ambassadeurs. — L'Aulriche, l'Allemagne et la Russie. — Déclara- 
tion de guerre à la Russie, le i'*^ août. — Déclaration de guerre à la 
France, le 2 août. — Mensonges. 

Les auteurs de cette guerre, éprouvant quelque embarras 
de la responsabilité qu'ils ont assumée devant leurs contem- 
porains, leurs compatriotes et la postérité, essaient, avec 
une duplicité effrontée et naïve, de la reporter sur la 
Russie, la Grande Bretagne et la France. 

Cependant, ce ne sont ni la Russie, ni la Grande-Bre- 
tagne, ni la France qui ont remis à la Serbie l'ultimatum du 
23 juillet. 

Cet ultimatum rend la Serbie collectivement responsable 
du meurtre de l'Archiduc et il lui intime l'ordre de publier 
à la première page du Journal officiel du 26 juillet renon- 
ciation suivante : il comprend trois paragraphes dans 
lesquels (( le gouvernement royal de Serbie condamne la pro- 
pagande dirigée contre l'Autriche-Hongrie » et s'engage « à 
procéder avec la dernière rigueur contre les personnes qui 
se rendraient coupables de pareils agissements ». 

Le gouvernement serbe s'engage en outre : 

i" A supprimer toute publication qui excite à la haine et au mépris 
de la monarchie: 



l'ultimatum a la SERBIE ET LA DÉCLARATION DE GUERRE 5 

2" A dissoudre immédiatement la Société dite « narodna odbrana » ; 

3° A éliminer de l'instruction publique tout ce qui peut ou pour- 
rait servir à fomenter la propagande contre l'Autriche-Hongrie ; 

4° A éloigner du service militaire et de l'administration tous les 
officiers et fonctionnaires coupables de la propagande contre h\ 
Monarchie austro hongroise ; 

5° A accepter la collaboration en Serbie des organes du Gouvernement 
Impérial et Royal dans la suppression du mouvement subversif dirigé 
contre l'inlégrilé territoriale de la monarchie ; 

6" A ouvrir une enquête judiciaire contre les partisans du complot 
du 28 juin, se trouvant sur territoire serbe; des organes, délégués par 
le gouvernement impérial et royal, prendront part aux recherches y 
relatives ; 

7° A procéder d'urgence à l'arrestation de Vonya Tankosic et du 
nommé Milan Ciganovic, employé de l'État serbe, compromis par les 
résultats de Sarajevo ; 

8" A empêcher le concours des autorités serbes dans le trafic illicite 
d'armes et d'explosifs à travers la frontière; — à licencier et à punir 
sévèrement les fonctionnaires du service frontière de Schabatz et de 
Loznica, coupables d'avoir aidé les auteurs du crime de Sarajevo en 
leur facilitant le passage de la frontière ; 

9° A donner au Gouvernement Impérial et Royal des explications sur 
les propos injustifiables des hauts fonctionnaires serbes, tant en Serbie 
qu'à l'étranger; 

10" A avertir, sans retard, le gouvernement impérial et royal de 
1 'xécution des mesures comprises dans les points précédents. 

Le Gouvernement Impérial et Royal attend la réponse du gouver- 

inent royal au plus tard jusqu'au samedi 26 de ce mois, à 6 heures 
1 11 soir. 

Suivait un commentaire dont le ministre austro-hongrois 
devait accompagner la remise de cette note. Il mettait 
en opposition l'attitude hostile de la Serbie et l'attitude 
de bienveillante longanimité dont l'Autriche-IIongrie lui 
donnait une nouvelle preuve. Il contenait le paragraphe 
suivant : 



6 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUEBRE 

Le Gouvernement Impérial et Royal est persuadé qu'en entreprenant 
cette démarche, il se trouve en plein accord avec les sentiments de 
toutes les nations civilisées, qui ne sauraient admettre que le régicide 
devînt une arme dont on puisse se servir impunément dans la lutte 
politique, et qu» la paix européenne fût continuellement troublée par 
les agissements partant de Belgrade. 

Venait une annexe de cinq paragraphes, concernant le rôle 
des individus mentionnés dans l'ultimatum. 

L'humilité de la réponse de la Serbie prouve la terreur 
que lui inspira l'ultimatum austro-hongrois. Cependant elle 
fit sur le paragraphe 5 la réserve suivante : 

5) Le Gouvernement Royal doit avouer qu'il ne se rend pas clairement 
compte du sens et de la portée de la demande du gouvernement impé- 
rial et royal, que la Serbie s'engage à accepter sur son territoire la 
collaboration des organes du Gouvernement Impérial et Royal ; mais 
il déclare qu'il admettra la collaboration qui répondrait aux principes 
du droit international et à la procédure criminelle ainsi qu'aux bons 
rapports de voisinage. 

6) Le Gouvernement Royal, cela va sans dire, considère de son devoir 
d'ouvrir une enquête contre tous ceux qui sont ou qui, éventuelle- 
ment, auraient été mêlés au complot du i5 juin^ et qui se trouve- 
raient sur le territoire du royaume. Quant à la participation à cette 
enquête des agents ou autorités austro-hongroises qui seraient délégués 
à cet effet par le gouvernement impérial et royal, le gouvernement 
royal ne peut pas l'accepter, car ce serait une violation de la constitu- 
tion et de la loi sur la procédure criminelle; cependant, dans des cas 
concrets, des communications sur les résultats de l'instruction en 
question pourraient être données aux agents austro-hongrois. 

9) Relativement à Voïslav Tankossitch, il était arrêté ; mais Milan Ziga- 
novitch s'était dérobé et il était sujet de la monarchie austro-hon- 
groise. Le gouvernement serbe demandait qu'on lui fît connaître. 



1 . Vieux style. 



L*ULTIMATUiM A LA SERBIE BT LA DECLARATION DE GUERRE 7 

^dans la forme ordinaire, les présomptions de culpabilité et les preuves 
éventuelles de leur culpabilité. 

Tous les accusés étaient des sujets austro-hongrois. 

Le gouvernement austro-hongrois, en rédigeant ce docu- 
ment diplomatique qui n'a pas de précédent, savait que la 
Serbie ne pouvait accepter, sans renoncer à son indépen- 
dance, les deux paragraphes sur lesquels elle faisait des 
réserves. 

Cet ultimatum à la Serbie, exigeant une réponse dans 
un délai de quarante-huit heures, avait été remis le 
23 juillet, jour où M. Pachitch, président du Conseil, était 
loin de Belgrade. A Vienne, seul M. Von Tschircky, l'am- 
bassadeur allemand, en avait eu connaissance *. Auprès 
de tous les autres ambassadeurs, le silence du Ballplatz 
avait été si complet et si rassurant que le 20 juillet, l'am- 
bassadeur de Russie avait quitté Vienne pour un congé 
de quinze jours. Le 22 et le 23 juillet, l'ambassadeur fran- 
çais eut deux entrevues avec le baron Macchio, sous-secré- 
taire d'État des Affaires étrangères : dans la première, il 
reçut l'impression que la démarche du gouvernement 
austro-hongrois aurait un caractère tel que tout gouverne- 
ment pouvait l'accepter; dans la seconde, il ne fut même pas 
informé que la présentation de la note avait lieu ce jour 
même, ni avisé de sa publication le lendemain. Sir M. de 
Bunsen, ayant vu le même jour l'autre sous-secrétaire d'État, 
It; comte Forgach, avait été plus heureux : il en avait appris 
la présentation et le caractère. L'ambassadeur d'Italie, le 
(iucd'Avarna, fut laissé dans une ignorance complète. Aucun 
ambassadeur, sauf l'ambassadeur allemand, ne fut prévenu 
par le comte Berchtold de l'acte si grave qu'il préparait. Pen- 



I. Rapport de sir M. de Bunsen, n" 161, Great Britain and the European 
ri sis. Cette brochure contient le livre bfanc, complété par divers docu- 
lents. Publiée par la Couronne, elle est vendue au prix de i d. (o fr. 10). 
vju eu a fait une traduction française. 



8 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

dant les quarante-huit heures qui précédèrent la présenta- 
tion de la note, s'étant rendu à Ischl, il était inaccessible aux 
ambassadeurs. Il est vrai que sir M. de Bunsen, dès le 
i5 juillet, en reçut quelque avis, mais ce fut d'une source 
privée. Il est vrai que la Neue frète Presse et d'autres jour- 
naux employaient un langage belliqueux à l'égard de l;i 
Serbie; mais le journaloffîcieux Fremdenblatt était plus pru- 
dent, si bien que <( l'opinion dominante parmi mes collègues, 
dit sir M. de Bunsen, était que l'Autiiche s'abstiendrait de 
toute démarche risquant de jeter l'Europe dans de graves 
complications ». 

La note fut publiée le 2/i et reçut immédiatement le titre 
d'ultimatum. Un moment, le bruit courut que la Serbie l'ac- 
ceptait. Ce fut un vif désappointement à Vienne, mais le soir 
on apprit que la Serbie faisaitdes réserves et que le ministre 
autrichien, le baron de Giesl, avait rompu tout rapport avec 
la Serbie. Une explosion d'enthousiasme, très bien réglée 
d'ailleurs, éclata à Vienne et dans beaucoup de villes d'Au- 
triche. La foule et les journaux demandaient une guerre 
immédiate avec la Serbie, comme vengeance du crime de 
Sarajevo. 

Pendant que le Ballplatz tenait l'ambassadeur français 
dans l'ignorance, il savait que le président du Conseil et le 
président de la République, revenant de Russie, ne pou- 
vaient pas être en France avant quatre ou cinq jours. On 
peut supposer, sans témérité, que la coïncidence de ces faits 
n'était pas fortuite. 

A Saint-Pétersbourg, le 24 juillet, le ministre des Affaires 
de Russie, M. Sazonof, dit à Sir George Buchanan, ambassa- 
deur de la Grande-Bretagne, que jamais « l'Autriche n'aurait 
eu cette conduite provocatrice et immorale, sans être d'accord 
avec l'Allemagne ». 

Le gouvernement allemand niait et a continué de nier 
qu'il connût l'ultimatum; seulement, dès le 24, ildéclarait que 
« les demandes du gouvernement austro-hongrois lui parais- 
saient équitables et modérées »; s'il ne connaissait pas l'ul- 



l'ultimatum a la SERBIE ET LES DECLARATIONS DE GUERRE 9 

timatum, comment pouvait-il déclarer que ses demandes 
étaient équitables et modérées? Il ajoutait que « la question 
devait être réglée uniquement entre l'Autriche-Hongrie et 
la Serbie; que le gouvernement impérial entendait localiser 
le conflit; que toute intervention d'un autre pouvoir entraî- 
! nerait des conséquences incalculables » ; et dès le 23, date de 
I l'ultimatum, il avait lancé unordreindividuelde mobilisation. 

Le 25 juillet, au matin, il avait consigné les garnisons d'Alsace- 
; Lorraine. Le même jour, il avait mis en état d'armement les ouvrages 
i: proches de la frontière. Le 26, il avait prescrit aux chemins de fer 
: les mesures préparatoires de la concentration. Le 27, il avait effectué 
p les réquisitions et mis en place ses troupes de couverture ^ 

Sir Edward Grey dit au comte Mensdorff, ambassadeur de 
l'Autriche-Hongrie à Londres, que la réponse de la Serbie 
était la plus grande humiliation qu'il eût vu subir par un 
pays, et qu'il était extrêmement désappointé d*apprendre 
qu'elle était traitée par le gouvernement autrichien comme 
insuffisante et négative. 

Si le gouvernement autrichien n'avait eu que le but de se 
préserver de l'agression et des intrigues serbes, il se serait 
assuré, par des négociations diplomatiques, l'agrément de 
la Russie et des autres puissances. 

Aussitôt la réponse reçue, il compléta sa mobilisation. 

Le 27 juillet. Sir Edward Grey annonça à la Chambre des 
Communes qu'il proposait une démarche commune à Vienne 
et à Saint-Pétersbourg des représentants de l'Angleterre, 
de la France, de l'Allemagne et de l'Italie. Ce projet fut 

•epté par. la France et la Russie et repoussé par l'Alle- 
iiagne. 

Pour ménager toutes les susceptibilités à Vienne, M. de 
lUinsen, en communiquant, le 28, cette proposition au comte 



I. Mémorandum du gouvernement français le 4 août. 



1 

iO LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Berchtold, se garda d'employer le mot de médiation. Le 
ministre autrichien répondit que, le jour même, la guerre 
serait déclarée à la Serbie. Sir M. de Bunsen ayant fait 
quelques observations, le comte Berchtold répliqua qu'il 
considérait que la Russie n'aurait pas le droit d'intervenir, 
du moment que l' Autriche-Hongrie l'assurerait qu'elle n'avait 
pas pour but un agrandissement de territoire. Ainsi, à son , 
point de vue, réduire tout un état indépendant à la vassalité 
était moins grave que d'en prendre un morceau. Il paraît 
qu'au Ballplatzon considère que le tout est plus petit que la 
partie. 

Tous les ambassadeurs, sauf l'ambassadeur d'Allemagne, 
firent des démarches en vue de la paix. 

Le comte Berchtold, si arrogant, était-il prêt à affronter la 
guerre avec la Russie ou espérait-il que l'Autriche-Hongrie 
pouvait renouveler son défi, sans courir plus de danger 
qu'en 1908? 

Le lendemain 29 juillet, l'ambassadeur d'Autriche à Ber- 
lin dit à Sir E. Goschen « qu'une guerre générale était peu 
probable, la Russie n'ayant pas envie et n'étant pas en posi- 
tion de faire la guerre ». Le 28 juillet, le comte Berchtold' 
avait refusé à l'ambassadeur de Russie, M. Schebeko, de 
don»er l'autorisation au comte Szapary, ambassadeur d'Au- 
triche-Hongrie à Saint-Pétersbourg, de traiter la question 
avec M. Sazonof, le ministre des Affaires étrangères de Russie ; 
mais le 3o, bien que la Russie eût ordonné une mobilisa 
tion partielle contre l'Autriche, il donna, dans les termes 
les plus amicaux, son consentement à cette proposition. 
Un arrangement paraissait probable. Le i'"' août. Sir M. de 
Bunsen était informé que le comte Szapary avait annoncé 
à M. Sazonof que l'Autriche avait accepté de soumettre à la 
médiation des puissances, les points de sa note à la Serbie 
qui paraissaient incompatibles avec le maintien de l'indépen- 
dance de ce pays. M. Sazonof avait demandé que l'Autriche 
n'envahît pas la Serbie. Le i"' août, le comte Mensdorff, 
ambassadeur de l'Autriche-Hongrie à Londres, assurait le 



l'ultimatum a la SERBIE ET LES DECLARATIONS DE GUERRE 11 

Foreign Office que l'Autriche n'avait jamais « fermé la porte 
à un compromis ni rompu les conversations ». L'ambassadeur 
d'Autriche faisait une déclaration analogue à Paris. M. Sche- 
beko tenait, de son côté, le langage le plus conciliant à Vienne 
et il avait informé Sir M. de Bunsen que le comte Berchtold 
lui avait répondu dans le même esprit. On considérait que 
l'Autriche ne cherchait qu'un moyen pour couvrir sa retraite. 

Mais ce n'était pas le Ballplatz qui dirigeait les événe^ 
ments, c'était la Wilhelmstrassel 

Le 29 juillet au soir, Sir Goschen, l'ambassadeur britan- 
nique à Berlin, avait été invité à aller chez le chancelier qui 
revenait de Potsdam. Cet entretien avait pour objet la neu- 
tralité de la Grande-Bretagne. En échange, il promettait que 
l'Allemagne ne ferait pas des acquisitions territoriales sur le 
Continent aux dépens de la France. Sir E. Goschen lui ayant 
posé la question relativement aux colonies, il lui répondit 
que, sur ce point, il ne pouvait prendre un tel engagement. 

Pour la Hollande, il prenait volontiers l'engagement d'en 
respecter la neutralité, mais l'Allemagne pourrait être forcée 
d'entrer en Belgique. Si la Belgique laissait faire, l'empire 
allemand, à la fin de la guerre, voudrait bien en respecter 
l'intégrité. 

Tandis qu'on négociait encore à Vienne, Berlin avait pro- 
clamé la veille, 3i juillet, l'état de guerre et avait envoyé 
à son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, le comte de 
Po.urtalès, l'ordre de porter au ministre des Affaires étran- 
gères, un ultimatum dans lequel il déclarait que si, le len- 
demain samedi à midi, la Russie n'avait pas commencé sa 
démobilisation non seulement à l'égard de l'Allemagne, 
mais aussi à l'égard de l'Autriche, le gouvernement allemand 
serait forcé de doimcr l'ordre de mobilisation K 

Le même jour, cette démarche inamicale à l'égard de la 
iWissic se doublait d'actes nettement hostiles à l'égard de la 



Mémorandum du gouvernement français. 



12 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUEBRE 



\ 



France : rupture des communications par routes, voies 
ferrées, téléphones, saisie des locomotives françaises à leur 
arrivée à la frontière, placement de mitrailleuses au milieu 
de la voie ferrée qui avait été coupée, concentration de 
troupes à cette frontière ^ 

Le l'^août, l'Allemagne déclarait la guerre à la Russie. J 
Le 2 août, l'Allemagne violait la neutralité du Luxembourg,^ 
adressait un ultimatum à la Belgique et franchissait en trois 
points la frontière française. Le 3 août, elle déclarait la 
guerre à la France, dans les termes suivants : 2ê 



Paris, 3 août. 



Monsieur le Président, 



Les autorités administratives-et militaires allemandes ont constaté 
un certain nombre d'actes d'hostilités caractérisés, commis sur terri- 
toire allemand par des aviateurs militaires français. 

Plusieurs de ces derniers ont manifestement violé la neutralité de 
la Belgique, survolant le territoire de ce pays. L'un a essayé de détruire 
des constructions près de Wesel, d'autres ont été aperçus sur la région 
de l'Eiffel, un autre a jeté des bombes sur le chemin de fer près de 
Carlsruhe et de Nuremberg. 

Je suis chargé, et j'ai l'honneur de faire connaître à Votre Excel- 
lence qu'en présence de ces agressions, l'Empire allemand se considère 
en état de guerre avec la France, du fait de cette dernière puissance. 

J'ai en même temps l'honneur de porter à la connaissance de Votre 
Excellence que les autorités allemandes retiendront les navires mar- 
chands français, dans des ports allemands, mais qu'elles les relâche- 
ront, si dans les quarante-huit heures la réciprocité complète est 
assurée. 

Ma mission diplomatique ayant ainsi pris lin, il ne me reste plus 
qu'à prier Votre Excellence de vouloir bien me munir de mes passe- 



i 



2. Mémorandum du gouvernement français. 



l'ultimatum a la SERBIE ET LES DECLARATIONS DE GUERRE 13 

ports, et de prendre les mesures qu'Elle jugerait utiles pour assurer 

mon retour en Allemagne avec le personnel de l'ambassade, ainsi 

qu'avec le personnel de la Légation de Bavière et du Consulat général 

d'Allemagne à Paris. 

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'expression de ma très 

haute considération. 

Signé : Schoen. 

Le gouvernement français pouvait affirmer qu'à aucun 
moment aucun aviateur français n'avait pénétré en Belgique : 
aucun aviateur français n'avait commis, ni en Bavière, ni 
dans aucune autre partie de l'Allemagne, aucun acte d'hos- 
tilité. 

Les prétextes invoqués complétaient bien tout cet ensem- 
ble de menaces, d'intrigues et de mensonges. 

Cependant le gouvernement allemand ne pouvait en met- 
Ire de semblables en avant à l'égard de la Belgique, à la- 
quelle il déclarait la guerre le 5 août, après en avoir violé le 
territoire dès le 3 août. 

Dans une dépêche du 4 août, le ministre des Affaires étran- 
gères allemand disait au prince Lichnowsky, ambassadeur à 
Londres, « d'assurer sir Edward Grey que l'Allemagne 
n'annexerait rien de la Belgique, même en cas de conflit 
armé. Il est évident que nous ne pourrions annexer avec 
profit un terrritoire de la Belgique sans faire en même 
temps des acquisitions territoriales aux dépens de la Hol- 
lande. La violation de la neutralité de la Belgique destinée 
à empêcher l'avance des Français est pour nous une ques- 
tion de vie ou de mort. » 

Le 3 août, l'Italie déclare qu'elle restera neutre. Le 4 août, 
l'Angleterre somme l'Allemagne de respecter la neutralité 
de la Belgique et, sur son refus, lui déclare la guerre. 

Le 6 août seulement, date qui indique des hésitations 
maintenant connues, le comte Berchtold affirma que « la 
Russie avait commencé les hostilités contre l'Allemagne », 
qui lui avait déclaré la guerre le i'' août et il présentait 



14 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

l'Autriche-Hongrie comme contrainte de se considérer 
comme en état de guerre avec la Russie. 

Mais elle ne rappela pas son ambassadeur de Londres el 
de Paris : la Grande-Bretagne et la Fiance furent obligées, le 
i3 août, de lui faire savoir qu'elles se considéraient comme 
en état de guerre avec elle. 

Le 9 août, le Monténégro avait fait la même déclaration à 
l'Autriche; le i6 août, le Japon lança un ultimatum à l'Alle- 
magne et le 24 lui déclara la guerre. Ce même jour, l'Au- 
triche déclara la guerre à la Belgique. 



CHAPITRE III 

LA MONARCHIE AUSTRO HONGROISE 
ET LES SLAVES 

Expulsion de l'Autriche par la Prusse. — Bismarck « par le fer et par le 
sang ». — Andrassy. — Antagonisme dans la monarchie austro-hon- 
groise. — Le panslavisme n'a pas été provoqué par la Russie. — Le 
gouvernement autrichien contre les Slaves. — L'empereur Nicolas et 
Jean Sobieski. — L'hégémonie des Balkans. — Le traité de Berlin. — 
L'indépendance de la Serbie. — Les Allemands et les Magyars en mino- 
rité à l'égard des Slaves. — La Bulgarie et la Roumélie orientale. — 
L'annexion. — Allemands et Magyars contre Slaves. — « La guerre des 
cochons n. — Note imposée à la Serbie par le comte d'^Erenthal. — Le 
procès du docteur Friedjung. 

Depuis le traité de Westphalie (i6/i8), la Prusse a eu pour 
politique d'enlever à l'Autriche l'hégémonie politique de 
l'Allemagne; et en i834, elle s'en attribua l'hégémonie éco- 
nomique à l'aide de l'union douanière appelée le ZoUverein. 

De 1859 à i863, l'Autriche avait essayé de fonder une union 
nationale avec les princes allemands. La Prusse refusa d'y 
prendre part. Bismarck, arrivé au pouvoir en 1862, disait 
brutalement : « L'Autriche doit renoncer à l'Allemagne et 
transporter son centre de gravité à Ofen. » (Nom allemand de 
Buda.) Guillaume et lui n'eurent qu'une préoccupation : faire 
une armée capable de battre l'Autriche. Demandant des 
crédits pour l'armée, il dit à la diète prussienne : « L'unité de 
l'Allemagne ne sera pas réalisée par des discours et des 
résolutions de majorité; mais par le fer et par le sang. » Il 
la réalisa par la guerre contre le Danemark (!864), par la 



i6 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERBE 

guerre contre l'Autriche (1866) et par la guerre contre la 
France (1870-71). 

Après Sadowa, Bismarck ne voulut pas accabler l'Autriche. 
Il ne fit aucune acquisition territoriale et il refusa au parti 
militaire l'entrée à Vienne. Il comptait s'en faire une alliée. 

L'Empire allemand établi en 1871, il poursuivit ce plan et 
François-Joseph, sans rancune, devint l'ami vassalisé de 
l'empereur d'Allemagne. Un Hongrois, le comte Andrassy, 
qui avait succédé au comte de Beust en septembre 1871, 
prépara l'alliance austro-allemande dès 187^. 

Il y a antagonisme entre les deux gouvernements de 
Vienne et de Budapest, et la majorité des gouvernés qui sont 
Slaves. Les hommes d'état de Vienne et de Budapest en ont 
peur : mais au lieu d'essayer de se les concilier, ils ne 
cessent d'être en lutte avec eux, non seulement à l'intérieur, 
mais à l'extérieur. Ils ont provoqué ce résultat : C'est que 
toutes les populations slaves, y compris celles qui se trouvent 
dans les limites de la monarchie austro-hongroise, cherchent 
un point d'appui au dehors. Etce pointd'appui,c'estla Russie. 
Les aspirations panslavistes n'ont pas été provoquées par la 
Russie, elles ont été la conséquence de la politique des gou- 
vernements autrichien et hongrois. 

Cette politique a abouti à cette situation ironique que Sa 
Majesté impériale et royale apostolique est depuis long- 
temps l'alliée des Turcs et l'adversaire des chrétiens dans 
la presqu'île des Balkans. 

En i8i5, l'Autriche s'opposa à l'indépendance de la Serbie, 
de peur que cet exemple n'éveillât les aspirations des Slaves 
autrichiens. Elle résista à l'affranchissement de la Grèce qui, 
en affaiblissant la Turquie, servait les intérêts de la Russie. 
Quand la Russie fit, en 1829,1a guerreà la Turquie, l'Autriche 
essaya de provoquer une coalition contre elle. En 1849, 
François-Joseph en appela à la Russie pour réduire la Hon- 
grie; mais en i85^, il se retourna contre elle et la menaça 
d'une armée de 200000 hommes qui imposa la paix. On 
raconte qu'après cet acte, l'empereur Nicolas P'^ regardait un 



LA MONARCHIE AUSTRO-IIONGROISE ET LES SLAVES 1*7 

jour le portrait de Jean Sobieski qui fit lever par les Turcs 
le siège de Vienne de i683 : « Je pense, dit-il, que lui et 
moi nous avons été de stupides souverains; car nous avons 
porté secours à l'Autriche qui ne nous en a payé que par 
son ingratitude. » 

Éliminés de l'Allemagne, les hommes d'état de l'Autriche- 
Hongric ont eu une passion : s'assurer l'hégémonie des 
Balkans. Les hommes d'état allemands, pour détourner de 
leurs préoccupations tout retour vers le nord, les y poussaient 
fortement. En empêchant l'Autriche d'intervenir dans la 
guerre de 1877, Bismarck crut avoir payé à la Russie la 
reconnaissance qu'il lui devait pour sa non intervention en 
1870. Mais le traité de San Stefano donnait l'hégémonie des 
Balkans à la Russie. L'Autriche, expulsée de l'Allemagne, 
se trouvait refoulée encore du sud et du sud-est. 

A cette époque, la tradition britannique comportait le 
maintien de l'intégrité de l'empire ottoman et de la ferme- 
ture des détroits à la Russie. Bismarck et Lord Beaconsfield 
se trouvèrent d'accord pour lui enlever, dans le congrès de 
Berlin, une partie des résultats du traité de San Stefano. 

Par l'article 34, l'indépendance de la principauté de Serbie 
était reconnue. En compensation, l'article 25 était ainsi conçu : 

Les provinces de Bosnie et d'Herzégovine seront occupées et admi- 
nistrées par l'yVulriche-Ilongrie. Le gouvernement d'Autriche-IIongrie 
ne désirant pas se charger de l'administration du sandjak de Novi- 
Bazar, qui s'étend entre la Serbie et le Monténégro, l'administration 
ollomane continuera d'y fonctionner. Néanmoins, afln d'assurer le 
maintien du nouvel état polilique, ainsi que la liberté et la sécurité 
des voies de communication, l'Aulriche-Hongrie se réserve le droit de 
tenir garnison et d'avoir des roules militaires et commerciales sur 
toute l'étendue de cette partie de l'ancien vilayet de Bosnie. 

Bismarck semblait faire un cadeau à l'Autriche. En réa- 
lité, il en compliquait la situation déjà si difficile. Depuis des 
siècles, le gouvernement de Vienne n'a cessé d'essayer de 
germaniser les populations slaves, magyares, roumaines, 

YVES CUYOT. a 



é§ LES CAUSES POUTIQUES i;^ ^.A Ç^VE?^ 

latines, sur lesquelles il a rayoni;ié. Depuis Sadowa, et par 
suite du compromis de 1867, la monarchie austro-hongroise t 
se compose de l'empire d'Autriche et des pays de la cou- 
ronne de Hongrie. Mais les Allemands et les Magyars qui 
ont le pouvoir étaient en minorité en 1878 et le sont toujours, 
comme le prouve la répartition de la population, établie 
d'après les langues en 1880 et en 1910^. 

Recensements d'après les langues 

« 

Cis. signifie Gisleithanie. Tr. = Transleithanie. B. et H. = Bosnie et 
Herzégovine. — La Bosnie et l'Herzégovine ne sont pas mentionnées dans 
le recensement de 1880. 

(En milliers) (En milliers) 

1880 Total 1910 Total 

Allemands (Gis) ... 8 008 ) _ 9 960 ) 

/rr i QQ ! 989^ 2 12 010 

— (Tr.) ... I 882 J 2 007 ) 

B. et H . 23 

Hongrois (Tr.). . . . 6207 ) ioo5o ) 

— (Gis.) 10 S "^ II ( 10068 

B. etH 6 ] 

Bohèmes . . 



Moraves. . . . WGis.) 5 180 ( 6 436 

Slovaques . . . ) > 979 ) 8^74 

— (Tr.). 1799) 2o3i 

B. et H 7 

Polonais 3 238 5 019 

Ruthènes (Cis.) . ... ^-jgS) 

- (Tr.) .... 3451^^^^ ^°^° 

Slovènes i i4o i 349 

Groates et Serbes (Gis.) 563 ) 783 ) 



(Tr.).. . 2 3.6^''» ^939! ^'" 

B. et H I 882 

Roumains 2 326 

Latins et Ladins. . . . 669 801 

I. V. B. Auerbach. Les races et les nationalités en Autriche-Hongrie, Un 
YoL in-8. (Paris, F. Alcan.) 



LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE ET LES SLAVES 19 

Nous laissons de côté les Roumains, les Latins et 
l.adins, les Tziganes et quelques autres petits groupes. 
Nous arrivons au résultai suivant : 

(En milliers) p. 100 

1880 1910 en plus 

Population totale S? Aoo 5i 4oo 87,8 

Allemands 9900 12000 20 

Magyars 6 000 10 000 66 

Slaves 17400 20877 26 

L'augmentation de la population magyar est telle qu'oQ se 
mande si elle est due à un excédent de naissances ou à un 
de de recensement qui ferait comprendre, parmi les Ma- 
gyars, quiconque parle leur langue dans la Transleithanie. 
Mais malgré cette augmentation, les Magyars, n'atteignent 
pas 20 p. 100 de la population totale de la monarchie austro- 
hongroise; les Allemands, qui étaient 23,5 p. 100, atteignent 
la proportion de 27 p. 100. 

Les uns et les autres re&tent en minorité à l'égard des 
Slaves, qui comptaient pour 45 p. 100 en 1880, et 44 p. 100 
en 19 10. Dans le recensement de 19 10 sont compris 
I 822 000 Croates et Serbes habitant la Bosnie et l'Herzégovine. 
Les gouvernements austro-hongrois se plaignaient d'avoir 
ii'op de Slaves. Ils en ont augmenté le nombre : c'est le succès 
diplomatique que leur procura Bismar(?k en 1878, et ils en 
furent si enchantés, qu'ils conclurent avec l'Allemagne, en 
1879, l'alliance qui a fait de la monarchie des Habsbourg le 
satellite de l'empire des Hohenzollern. 

La monarchie austro-hongroise avait reçu en cadeau la 
charge de l'administration de la Bosnie et l'Herzégovine, 
mais les plénipotentiaires de Berlin ne lui en avaient pas 
remis la propriété. Les habitants de la Bosnie et de l'Herzé- 
govine qui avaient été, en 1876, les promoteurs de la lutte 
à laquelle s'étaient joints en 1876,1a Serbie et le Monténégro, 
et en avril 1877, la Russie, étaient peu satisfaits d'être 
livrés aux Allemands de Vienne. 



20 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 



I 



L'Autriche-Hongrie dut envoyer plus de deux cent mille 
hommes pour les réduire. Cette armée fusilla comme 
rebelles les chefs et les soldats dont elle put s'emparer et 
elle laissa dans les familles des souvenirs de haine justifiée 
et tenace. L'administration du baron Joseph de Szlavy aboutit 
à l'insurrection de 1881-1882. 

La Bosnie et l'Herzégovine dépendent du ministre com- 
mun des finances. Von Kallay conserva cette position de 
1882 jusqu'à sa mort survenue en igoS. Au point de vue 
de la prospérité du pays, il apporta des réformes et prit 
des mesures d'une utilité indiscutable. Il établit un service 
civil, mit d'accord la loi musulmane avec la législation, 
construisit d'importants travaux publics, réorganisa le sys- 
tème fiscal et l'enseignement. Mais il ne parvint pas à con- 
cilier les habitants de la Bosnie et de l'Herzégovine avec le 
gouvernement autrichien. 

Dès i885, la Bulgarie avait violé le traité de Berlin en 
s'annexant la Roumélie orientale avec l'autorisation de 
l'Allemagne, de l'Autriche et de la Russie. ^ Les puissances 
laissèrent faire. La Serbie, espérant profiter des difficultés 
dans lesquelles se trouvait la Bulgarie, lui déclara la guerre; 
mais elle fut battue et eut été écrasée sans l'intervention 
de l'Autriche. La Bulgarie y gagna que le Sultan reconnut 
par la convention de Top-Khané le prince Alexandre comme 
gouverneur général de la Roumélie orientale. En réalité, ce 
fut la consécration de l'union des deux pays. 

En 1908, l'Autriche avait rendu des services à l'Empire 
allemand à la Conférence d'Algésiras, tandis que la Russie, 
n'était pas encore remise de la guerre russo-japonaise et 
était en voie de réorganisation ; donc, elle était sûre d'un 
appui d'un côté, d'une faible opposition de l'autre, si elle 
violait le traité de Berlin. Les Jeunes-Turcs venaient de 
prendre le pouvoir à Constantinople. Le comte d'/Erenthal 



. V. injra. Ch. VII. 



LA MOiNARCITIE AUSTRO -HONGROISE ET LES SLAVES 21 

et, dit-on, l'archiduc François-Ferdinand, décidèrent l'an- 
nexion de la Bosnie-Herzégovine à l'Autriche-Hongrie et 

tifièrent leur décision au monde par une circulaire datée 
(iii 5 octobre 1908. 

L'Autriche-Hongrie renonçait à l'occupation du sandjak de 
Novi-Bazar. Elle justifiait son acte de la manière suivante : 

La Bosnie et l'Herzégovine sont arrivées aujourd'hui — grâce au 
tiivail assidu de l'administration austro-hongroise — à un haut degré 
!' culture matérielle et intellectuelle : le moment paraît donc venu 
couronner l'œuvre entreprise en octroyant à ces provinces les 
bienfaits d'un régime autonome et constitutionnel ardemment désiré 
par la population entière. 

La Bosnie et l'Herzégovine, annexées à l'Autriche-Hon- 
grie, ont attendu en vain les institutions promises. L'Au- 
triche-Hongrie avait calculé juste. La Russie dut laisser 
faire; la France et la Grande-Bretagne n'étaient pas assez 
directement intéressées dans la question pour que la Russie 
n'agissant pas, elles prissent l'initiative de mesures qui 
pouvaient conduire à la guerre. L'ultimatum du 23 juillet 
1914 n'a été lancé par le Ballplatz que parce qu'il avait 
la coaviction que la Russie aurait en 1914 l'attitude passive 
qu'elle avait eue en 1908. 

Le 29 février 1909, la Turquie accepta l'annexion. Le 
6 avril, Tindépendance de la Bulgarie fut reconnue. La 
Serbie et le Monténégro qui avaient fait entendre des pro- 
î testations énergiques durent se soumettre. 

Jamais les Allemands de la Cisleithanie ni les Magyars 
de la Transleithanie n'ont pu s'assimiler les Slaves : entre 
les uns et les autres, il n'y a qu'échange de haine et de mau- 
vais procédés. 

Le gouvernement d'un pays, dont la majorité des habitants 
sont Slaves, n'a qu'une préoccupation : lutter contre les 
Slaves de Russie et des Balkans, comme il a lutté jadis 
contre les Turcs; et dans ce but, il lia sa politique à celle de 



22 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE M 

l'Allemagne. Mais, pour combattre les Slaves, il a augmente 
le nombre des Slaves qui se trouvent déjà dans l'empire, 
par l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, en violation 
du traité de Berlin de 1878. Cette politique audacieuse que 
M. d'yErenthal imposa à l'Europe, remplit d'orgueil le Bail- 
platz. En réalité, c'était la politique de M. Gribouille. — 
Nous ne savons que faire de nos Slaves. Nous en voulons 
encore plus. 

De Potsdam et du Hofburg, les deux empereurs et leurs 
ministres étaient attirés par un mirage de splendeur orien- 
tale. 

Dans les chaires des professeurs, on célébrait le Drang nach 
sudosterij la marche vers le sud-est ; et des publicistes et 
des hommes d'Etat français à leur tour, chevauchaient ces 
chimères en admirant le prodigieux génie du Kaiser et la 
perspicacité du Ballplatz : a De Port-Saïd à Vienne ou à 
Hambourg, Salonique sera un jour la grande escale, Ten- 
trepôt de l'Allemagne et de l'Inde ^ » Et les politiques, qui 
essaient de justifier leurs billevesées par des arguments 
économiques, reliaient Salonique en même temps que Gons- 
tantinople, au chemin de fer de Bagdad ! Les voyageurs pour 
l'Inde, en voiture I Et ils réveillaient, pour le retour, le 
souvenir des diamants de Golconde. 

Mais la Serbie s'interposait entre l'Autriche-Hongrie et 
la mer Egée, et comme si de mauvais procédés pouvaient 
supprimer cette situation géographique, en même temps 
qu'annihiler les sympathies des Serbes, des Groates, des 
Slaves de la Bosnie et de l'Herzégovine les uns pour les 
autres, les hommes d'Etat de Vienne et de Budapest en 
ont largement usé. 

L'empereur François-Joseph a accompagné la déclaration 
de guerre à la Serbie « d'une proclamation à son peuple » 



I. Voir Journal des Économistes, novembre 191 2. La question d'Orient et 
les conflits économiques, p. 190; juin 1914. Les risques de guerre et les 
charges militaires, p. 36i, — et les chroniques. 



LA MONARCHIE AUSTRÔ-HOÏ^CftOISE ET LES SLAVES ^S 

dans laquelle il récriminait contre elle : mais il est facile 
aussi de dresser contre son gouvernement un terrible réqui- 
sitoire. 

Sans doute, il a pu rappeler qu'en i885 il était intervenu 
jOur la protéger contre la Bulgarie : jusqu'à la mort du roi 
Milan, en 1901, la Serbie reconnaissante fut docile à l'égard 
(le l'Autriche. 

Le roi Alexandre Obrenovitch ayant essayé de l'émanciper, 
il fut assassiné avec sa femme, la reine Draga, en igoS. Le 
retour d'un représentant des Karageorgevitch remplit de 
joie le gouvernement austro-hongrois. Ses espérances furent 
déçues. 

Quand la Serbie conclut une union douanière avec la Bul- 
_;irie en 1906, l'Autriche-Hongrie essaya de la ruiner en 
fermant ses frontières aux porcs et aux bœufs serbes. J'ai 
raconté comment un Français de Bordeaux, M. Bigeon, en 
lui assurant l'achat de i5oooo porcs par an, l'avait affranchie 
et lui avait permis de faire un emprunt et de se procurer 
des armes. C'est de cette « guerre des cochons » que date 
lindépendance de la Serbie*. 

Alors en octobre 1906, eut lieu une conférence à Fiume, 
où la vieille opposition entre les Serbes orthodoxes et les 
Croates catholiques prit fin. 

En 1907, le gouvernement austro-hongrois fit arrêter 
où Slaves du Sud sous l'accusation de haute trahison : et le 
procès de Zagreb prouva que cette histoire avait été inventée 
par un agent provocateur. 

En 1909, après l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, 
M. d'yErenthal obligea le gouvernement serbe à signer une 
note dont voici les principaux passages : 

La Serbie reconnaît qu'elle n'est pas atteinte dans ses droits par l'état 
de choses créé en Bosnie; que, par suite, elle se con^ornJera aux déci- 



I. Journal dti Économisies, nov. 1912, p. 181^. 



24 LES catjSEs politiques de la guebre 

sions que les puissances prendront au sujet de l'article 26 du traité 
de Berlin. 

La Serbie, écoutant les conseils des grandes puissances, s'engage à 
renoncer à l'attitude de protestation et d'opposition qu'elle avait prise 
depuis octobre dernier, au sujet de l'annexion ; elle s'engage, en 
outre, à modifier la direction de sa politique actuelle à l'égard de 
l'Autriche-Hongrie et à vivre dorénavant avec cette puissance sur le 
pied de relations de bon voisinage. 

L'humiliation des Etats comme des individus n'entraîne 
pas des sentiments de sympathie. Une note de ce genre 
n'était pas de nature à provoquer la cordialité des relations : 
et le Ballplatz s'employait à les troubler. 

En décembre 1909, les membres de la coalition serbo- 
croate dans la diète de Zagreb poursuivirent le docteur 
Friedjung qui les avait accusés de trahison, et on constata 
que son accusation avait eu pour base un document qui lui 
avait été fourni par le ministère des Affaires étrangères aus- 
tro-hongrois et qui avait été fabriqué par un membre de la 
légation austro-hongroise à Belgrade ^ 

Cette politique, loin d'avoir pour résultat d'éloigner de la 
Serbie les Slaves du Sud de l'Autriche les en a rapprochés. 

L'empereur François-Joseph a déclaré qu'il ne voulait pas 
annexer la Serbie. Je le comprends: car en l'annexant il 
aurait augmenté de 3 millions, en ne comptant que l'an- 
cienne Serbie, de 5 millions, en comptant la nouvelle, les 
Slaves qui sont déjà en majorité à l'égard des Magyars et 
des Allemands dans la monarchie austro-hongroise. 

Le gouvernement austro-hongrois voulait seulement châ- 
tier la Serbie. De quoi.î^ les assassins de l'archiduc étaient 
des sujets de Sa Majesté l'empereur d'Autriche et roi de 
Hongrie ! 

Il disait qu'il voulait se créer par la force des armes des 



I. Voir le Manifeste du Kulturkr léger. Le récit donné par M. A.-W. 
Steed, dans son livre la Monarchie des Halsbourg y a été publié. 



[ 



LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE ET LES SLAVES 25 



garanties indispensables pour assurer à son État le calme 
à l'intérieur et la paix permanente à l'extérieur. 

Gomment? en démolissant à coups d'obus des maisons à 
! Igrade et en tuant au hasard des femmes, des enfants et 
iios hommes inoffensifs et innocents. 

Ces raisonnements incohérents étaient destinés à justifier 
l*ultimatum du 23 juillet: mais au fond, il n'était pas plus 
sérieux que les arguments que donnait François-Joseph à 
l'appui. Le comte Berchtold était convaincu que la Russie 
resterait passive comme en 1908. Il ne voulait faire qu'un 
bluff et, en prenant cette attitude de matamore, affirmer que 
la monarchie austro-hongroise pouvait tout se permettre; 
que la Russie n'était qu'une obèse impuissante qui ne 
paraissait forte qu'à la condition de ne pas bouger, et que 
la France et la Grande-Bretagne avaient trop grand peur de 
l'armée et de la flotte allemandes pour se permettre une pro- 
testation effective. 

Mais, du moment que la Russie marchait, soutenue par la 
France, M. Berchtold ne demandait qu'à reculer, et le chan- 
celier de l'Empire allemand le savait si bien qu'il envoya, 
le 3i juillet, à minuit, le comte Pourtalès couper les ponts 
derrière lui. Le i"" août, le comte Berchtold a dû comprendre 
la grandeur du rôle de dupe que la Wilhelmstrasse lui a fait 
jouer. 



CHAPITRE IV 

L'AUTOCRATIE ALLEMANDE 

Les Ilohenzollern. — Frédéric-Guillaume peint par Voltaire. — Frédéric II. 

— Bismarck. — La guerre de 1866 et la guerre de 1870. — Motifs poli- 
tiques de la guerre. — La Constitution de l'Empire allemand. — Il 
n'est pas une nation. — Le Bundesrat. — Le Roi de Prusse Empereur. 

— Droit de paix et de guerre. — Le Reichstag éliminé de cette question. 

— Le droit divin de l'Empereur. — Affirmations de son absolutisme. 

En 1/I17, Frédéric de Hohenzollern, burgrave de Nurem- 
berg, avait acheté le marquisat de Brandebourg à l'empe- 
reur Sigismond; en 1618, un de ses successeurs, Jean Sigis- 
mond acheta aux chevaliers de l'ordre teutonique un petit 
coin de terre, situé au-delà de la Vistule, et dont une 
partie dépassait le Niémen. Il s'appelait la Prusse. Quoi- 
qu'il ne fît pas partie de l'Empire, Frédéric II obtint de 
l'empereur Sigismond qu'il l'érigeât en Royaume (1701), 
et il alla se couronner lui-même à Kœnigsberg sous le nom 
de Frédéric P^ 

Voltaire nous a laissé dans ses Mémoires la description 
suivante de son successeur, Frédéric-Guillaume : 

C'était un véritable Vandale qui, dans tout son règne, n'avait songé 
qu'à amasser de l'argent et à entretenir à moins de frais qu'il se 
pouvait les plus belles troupes de l'Europe. Jamais sujets ne furent 
plus pauvres que les siens et jamais roi ne fut plus riche. Il avait 
acheté à vil prix une grande partie des terres de sa noblesse, laquelle 
avait mangé bien vite le peu d'argent qu'elle en avait tiré, et la moitié 
de cet argent était rentrée dans les coffres du roi par les impôts de 
consommation.,. 



l'autocratie allemande 27 

La Turquie est une république en comparaison du despotisme 
exercé par Frédéric-Guillaume. Quand Frédéric-Guillaume avait fait 
»a revue, il allait se promener par la ville. Tout le monde s'enfuyait 
au plus vite; s'il rencontrait une femme, il lui demandait pourquoi 
elle perdait son temps dans la rue : « Va t'en chez toi, gueuse. » Et il 
accompagnait cette remontrance ou d'un bon soufflet, ou d'un coup 
de pied dans le ventre, ou de quelques coups de canne. » 

Lassé de toutes les attentions de son père, qui le traitait 
de cette façon, son fils qui devait être Frédéric II résolut de 
s'enfuir. Frédéric-Guillaume fit couper le cou à un gentil- 
homme nommé Kat qui devait l'accompagner, et il voulait en 
faire autant à son fils. Celui-ci n'échappa que grâce à l'inter- 
vention de l'empereur Charles VI. 

Quand il monta sur le trône, il partit en guerre contre 
la fille de celui qui lui avait rendu ce service, Marie- 
Thérèse, reine de Hongrie et de Bohême, pour lui prendre 
la Silésie. Il avait expliqué les motifs de sa résolution, 
dans le premier texte de ses Mémoires : « Des troupes 
toujours prêtes à agir, mon épargne bien remplie et la 
vivacité de mon caractère, étaient les raisons que j'avais 
défaire la guerre... L'ambition, l'intérêt, le désir de faire 
parler de moi l'emportèrent; et la guerre fut déclarée. » 
Mais ses troupes étaient déjà en Silésie, quand le baron de 
Gotter, son ministre à Vienne, fit à Marie-Thérèse la pro- 
position de céder de bonne grâce au roi électeur son maître 
les trois quarts de cette province, moyennant quoi le roi de 
Prusse lui prêterait trois millions d'écus et ferait son mari 
empereur. 

— Je commence par prendre, disait Frédéric, je trouverai 
toujours quelque pédant pour établir mes droits. 

La tradition de ces procédés n'est pas perdue. 

Le premier ministre était un commis. « Les secrétaires 

l'État envoyaient toutes leurs dépêches au commis du roi. Il 

Il apportait Fextrait. Le roi faisait mettre les réponses à la 

marge en deux mots. Toutes les affaires du Royaume s'expé- 



28 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

diaient ainsi en une heure. Le roi son père avait mis un tel 
ordre dans les finances, tout s'exécutait si militairement, 
l'obéissance était si aveugle que quatre cents lieues de pays 
étaient gouvernées comme une abbaye. » 

Mirabeau qui observa la Prusse à la fin de son règne, dit : 
« La guerre est l'industrie nationale de la Prusse. » Et pour 
accomplir son œuvre de la constitution de l'empire allemand 
gouverné par la Prusse, Bismarck se servit de la guerre 
comme instrument. 

Par la guerre de 1866, il élimina l'Autriche de l'Allemagne, 
soumit la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, les 
deux Hesse, le Nassau, Bade, Francfort, arrondit la Prusse et 
forma la Confédération du nord. 

Bismarck a raconté, dans ses Pensées et Souvenirs *, les mo- 
tifs pour lesquels il avait arrangé en 1870 la dépêche d'Ems 
de manière à provoquer la guerre : 

Dans les États de l'Allemagne du Sud, jusqu'en 1866, le germanisme, 
resté vivante côté du sentiment particulariste et dynastique, avait 
endormi en quelque sorte la conscience politique en lui présentant 
la fiction d'une Allemagne unie sous la direction de l'Autriche. Soit 
préférence du Sud pour le vieil état impérial, soit croyance à sa supé- 
riorité militaire sur la Prusse, la fiction était populaire. Les événe- 
ments avaient ensuite montré que cette appréciation était erronée. 
L'Autriche avait abandonné les États du Sud lors de la conclusion de 
la paix... Ils avaient accepté l'alliance offensive et défensive avec la 
Prusse. 

J'étais convaincu que l'abîme qu'avait creusé au cours de l'his- 
toire entre le Sud et le Nord de la patrie la divergence des sentiments 
de race et de dynastie, ne pouvait être plus heureusement comblé que 
par une guerre nationale contre le peuple voisin (la France). 

Bismarck atteignit son but. Le roi de Prusse, Guillaume, 
ne reçut pas en 1871 d'une assemblée soit de princes, soit 



i. Trad. français, t. II, p. io5. 



l'autocratie allemande 29 

d'élus du peuple, la couronne impériale. Il la prit, dans le 
palais de Versailles, sur les ruines de la France, au milieu 
, de son armée. L'empire allemand est une œuvre de fer et 
de sang, au profit du roi de Prusse, Bismarck a réussi : il en 
a fait l'autocrate de l'Allemagne. 

L'empire allemand est une personnalité juridique de 
25 membres et de 65 millions de sujets. 
1 « Ce ne sont point les citoyens, dit Paul Labaud \ qui sont 
membres de l'Empire : ce sont les États particuliers. » 

Leurs plénipotentiaires, au nombre de 6i, depuis que 
TAlsace-Lorraine est représentée, forment le conseil fédé- 
ral de l'empire (Bundesrat). La Prusse en a 17, la Bavière 6, . 
la Saxe 4, le Wurtemberg 4, le grand-duché de Bade 3, 
l'Alsace-Lorraine 3, laHesseS, le Mecklembourg-Schwerin 2, 
le duché de Brunswick 2, chacun des autres Etats en a i et 
chacune des trois villes libres, Lubeck, Brème et Hambourg 
en a I. 

Francfort n'y est pas représentée; elle fut annexée à la 
Prusse en 1866. 

Les membres du Bundesrat ne votent pas d'après leur 
opinion individuelle, mais d'après les instructions reçues. Ce 
sont des chargés d'affaires diplomatiques des autres états 
confédérés, accrédités auprès du roi de Prusse. Jamais la 
Prusse n'a rencontré de difficultés pour avoir la majorité.. 
Elle a su employer au besoin des procédés de contrainte ou 
de séduction. Ce n'est pas l'Empereur qui participe aux 
travaux du Bundesrat, c'est le roi de Prusse, comme membre 
de l'Empire, mais il a une voix présidentielle, parce qu'il 
en est président. 

Le pouvoir législatif de l'Empire s'exerce par le Bun- 
desrat et par le Beichstag. 

Le Bundesrat ne coopère pas aux affaires gouvernemen- 
tales. Il ne siège pas en permanence. 



Le DroU public allemand, 5 roi., in-8. (Trad. franc., Paris.) 



30 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

D'après l'article ii delà Constitution, la présidence de la 
Fédération appartient au roi de Prusse qui porte le titre 
d'empereur allemand. Il représente l'Empire dans les rela- 
tions internationales, déclare la guerre et fait la paix au 
nom de FEmpire, conclut les alliances et autres conventions 
avec les États étrangers. Pour déclarer la guerre au nom de 
l'Empire, le consentement du conseil fédéral est néces- 
saire, à moins qu'une attaque ne soit dirigée contre le ter- 
ritoire ou les côtes de la Confédération. 

Dans aucun cas, le Reichstag n'a à intervenir à ce sujet : et 
cette exclusion caractérise bien le caractère de l'Empire 
allemand. Il représente la population. Or, la population n'a 
pas à se décider sur les questions de paix ou de guerre.. 
C'est l'affaire de l'empereur, et, ensuite, des gouverne- 
ments représentés au Bunde&rat. Cela ne regarde pas le 
Reichstag. 

Malgré la clause restrictive finale, le pouvoir de l'empe- 
reur au point de vue des relations internationales, est 
absolu. Au moment de la déclaration de guerre, le i^"" août, 
il a réuni le Bundesrat; mais il avait préparé avec l'Au- 
triche-Hongrie l'agression de la Serbie, il avait lancé son 
ultimatum à la Russie, et d'après le texte de sa déclaration 
de guerre à la France, il considérait qu'une attaque avait 
été dirigée contre le territoire allemand par des aviateurs ! 
Il n'avait pas attendu l'avis du Bundesrat pour commencer 
les actes de guerre ; et il n'en a pas eu besoin pour violer 
la neutralité de la Belgique. 

Seul maître de la politique étrangère allemande, il en 
assume toute la responsablilité. 

Général en chef de l'armée,' il assume de même toute la 
responsabilité de l'armée et de la conduite de la guerre. 
La législation militaire prussienne est étendue à tout l'Em- 
pire. 

Le roi de Prusse est roi de droit divin. Il est empereur 
parce qu'il est roi de Prusse. Donc il est empereur de droit 



31 

idîvin^ Voilà la solide argumentation sur laquelle Guillaume II 
affirme son absolutisme. Suprema lex Régis voluntas, a-t-il 
écrit dans le livre d'or de Munich. « Je suis le seul maître 
jdans l'Empire et je n'en tolérerai pas un autre », a-t-il dit à 
lia chambre de la Province Rhénane. « Il n'y a qu'une loi et 
îcette loi est ma loi », dit-il aux recrues de 1898; et il inscrivit 
sous son portrait, quand il lui fut présenté au ministère des 
iGultes à Berlin : Sic volo, sic Jubeo. II sous-entendit, mais 
tout le monde rétablit la fin du vers de Juvénal : Sit pro 
^ratione voluntas. Je le veux, je l'ordonne : ma volonté, voilà 
|ma raison. 

! L'empereur s'est attaché à montrer que la guerre actuelle 
jest son œuvre et celle de l'état-major. Dans son discours du 
i4 août, au premier régiment d'infanterie delà garde, publié 
[par la Gazette de Cologne, il crie, en brandissant son épée : 
!« Vous êtes la garantie que je puis dicter la paix à mes enne- 
mis. Debout et sus à l'adversaire, et à bas les ennemis du 
(Brandebourg! » Or, si le Brandebourg possède Berlin, il 
n'est pas l'Allemagne. D'après le cadastre, sa superficie est 
de 39893 kilomètres carrés, sur les 348 000 que représente 
ila Prusse et sur les 54iooo que représente l'Allemagne. 
[Cependant l'empereur en fait le pivot de la guerre actuelle, 
[et il a raison, car il agit comme héritier des anciens élec- 
teurs de Brandebourg, et les rois des États allemands qu'il 
eijtraîne à sa suite ne sont que ses sujets. 



I. V. infra. ch. v. 



CHAPITRE V 

LE GOUVERNEMENT DU KAISER 

La constitution de 1871 et le chancelier. — Guillaume II son propre 
chancelier. — Les légendes de l'Empire allemand. — Guillaume II. — 
« L'ordre de Dieu. » — « L'instrument du très-haut. » — Impulsions et 
roueries. — Déceptions diplomatiques. — » J'entends qu'on m'aime. » 
— Son hérédité pathologique et Bismarck. 

La Constitution de 1^71 a été faussée. Bismarck l'avait 
faite à son usage. Le chancelier de l'Empire en était le véri- 
table maître. Il préside le Bundesrat et en dirige les travaux. 
Il le représente au Reichstag. Il n'est responsable que 
devant l'empereur. Les secrétaires d'État ne sont que des 
fonctionnaires. Le chancelier doit couvrir l'empereur; mais 
Guillaume II monta sur le trône avec la résolution de mettre 
Bismarck à la porte. Gaprivi, appelé pour le remplacer, 
alléguait son incompétence : « Soyez tranquille, lui dit 
Guillaume II, je serai mon propre chancelier. » Les hauts 
personnages auxquels il a confié ce titre ne sont que ses 
très obéissants serviteurs. 

Il a usé quatre chanceliers : le général Gaprivi, le prince 
de Hohenlohe, le prince de Bulow et le chancelier actuel, 
M. de Bethman-Hollweg. Gelui-ci, « référendaire, assesseur, 
conseiller de régence, président de gouvernement, premier 
président-ministre, n'a jamais vu le monde qu'à travers lesi 
papiers de l'administration. G'est le type de l'intendant 
royal * ». 

I. W. Martin. La Crise politique de VÀllemagne. (Paris, F. Alcan.) 



LE GOUVERNEMENT DU KAISER 33 

Il n'y a pas de cabinet. Chaque ministre est un ministre 
spécial, le plus souvent un spécialiste, qui agit dans sa 
spécialité. Il n'y a d'autre lien commun entre eux que le 
cliancelier. Mais pour le dérober aux détails, on a nommé, 
depuis 1878, des suppléants ou remplaçants qui signent 

)ur lui. Il en résulte que chaque département poursuit sa 
i-olitique sans s'occuper du voisin. Loin qu'il y ait unité de 
direction, il y a anarchie. Des décisions contradictoires le 
prouvent; et chaque ministre, ayant son bureau de presse, 
(lies apparaissent publiquement, malgré tous les efforts 
faits pour les dissimuler. 

Les ministres ne sont pas responsables devant le Reichs- 

g. Cela n'empêche pas les crises ministérielles. M. W. 
Martin dit : a Depuis l'avènement de Guillaume II, il y en a 
LU quatre par an, en moyenne. » Elles ne sont que par- 
tielles ; mais les ministres, soumis aux intrigues de la 
Cour, à la jalousie du chancelier, à l'opposition de leurs 
collègues, aux cabales du Conseil fédéral, aux rancunes des 
partis et aux fantaisies de l'Empereur, ont encore moins de 
sécurité que des ministres parlementaires (p. 37). 

Guillaume II a beau, exagérant Louis XIV, se déclarer 

uverain absolu, il ne peut plus gouverner comme son 
aïeul, le caporal Schlague. Il est tiraillé entre toutes sortes 
d'intérêts en jeu, entre les industriels de la Westphalie et 
de la Province Rhénane et les junkers, les vrais conserva- 
teurs soutiens du roi de Prusse, grands propriétaires fon- 
ciers des provinces de l'Est; entre la diète prussienne et le 
Bundesrat et le Reichstag de l'Empire; il est le chef de 
l'armée, mais il est le jouet des diverses influences qui 
s'exercent dans le grand état-major. Au lieu de réunir, dans 
une politique générale, l'action des ministres, il est obligé 
d'adopter ou de repousserles diverses politiques que mènent 
îf's uns et les autres. 

Vu de loin, en bloc, l'Empire allemand a une apparence 
liolossale, selon l'expression, ressassée à Berlin. Mais il a 
des lézardes. Pour en assurer la solidité, l'empereur exerçait 

VVE8 CUÏOT. ^ 



34 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

une double pression : la crainte de la Russie et la crainte de 
la France. Nul doute qu'il n'ait engagé l'affaire de la Serbie 
dans le but de supprimer des difficultés de politique inté- 
rieure. 

Mais une question se pose : Voulait-il seulement faire 
une nouvelle manifestation de la force allemande et a-t-il été 
entraîné à la guerre par le Kronprinz et le parti militaire ? 

Nous ne sommes pas en état de vérifier l'exactitude de 
cette supposition, mais elle ne saurait dégager sa respon- 
sabilité. 

La plupart des Français qui sont allés à Berlin ont entendu 
des Prussiens leur dire d'une manière aimable : 

— Notre Empereur conviendrait tout à fait aux Français 
qui aiment les coups de théâtre, la pompe, la mise en scène, 
les discours et les parades. Mais pour nous, Berlinois, qui 
sommes des gens raisonnables et sérieux, il nous étonne 
trop et ne nous convient pas tout à fait. 

Il est un remarquable touche-à-tout, qui décide sur l'armée 
et la marine, inspire les groupes de statues de la Siegerallée 
à Berlin, fait des tableaux, compose de la musique, change 
vingt fois de costume par jour, est toujours en scène, et 
est surtout heureux quand il fait du tapage dans le monde. 
M. Gloudesley Brereton l'avait défini il y a quelques années, 
« un Néron en vanité, non en cruauté ». Peut-être, dit-il, 
aujourd'hui faudrait-il modifier le second terme de la quali- 
fication *. 

A l'ouverture du canal de Kiel, le kaiser donna l'ordre d'y 
faire passer toute la flotte. Le doyen des amiraux, délégué 
auprès de lui, eut toutes les peines du monde à lui faire 
comprendre que si on exécutait son ordre, il n'aurait plus de 
navires à la fin de la journée. 

L'empereur Guillaume continue la tradition de droit divin 
de Frédéric-Guillaume : « Nous voulons servir le Seigneur, 



I. Who]is responsible ? Armageddon and After. London, 1914. (Trad. franc. 
F. Alcan.) 



LE GdXrVERNEMENT DU KAISER 55 

je gouverne parce que c'est l'ordre de Dieu ». Telle fut l'affîr- 
li malion de son grand-père en 1861 lors de son couronnement 

à Kœnigsberg. Il prit la couronne sur l'autel en disant : « La 
1 couronne ne vient que de Dieu. Je manifeste que je l'ai 

reçue de ses mains. » 

Ces idées se sont encore exaltées depuis la guerre, comme 

le prouve cette proclamation adressée à son armée de 

l'Est* : 



Rappelez-vous que vous êtes le peuple élu I L'esprit du Seigneur 
est descendu sur moi, parce que je suis empereur des Germains. 

Je suis l'instrument du Très-Haut. 

Je suis son glaive, son représentant. 

Malheur et mort à tous ceux qui résisteront à ma volonté I Malheur 
et mort à ceux qui ne croient pas à ma mission I Malheur et mort aux 
lâches I 

Qu'ils périssent tous les ennemis du peuple allemand I 

Dieu exige leur destruction. Dieu qui, par ma bouche, vous com- 
mande d'exécuter sa volonté! 

Rien de plus commode que de se dire « l'instrument du 
Très-Haut ». On fait ce qu'on veut, et c'est le Très-Haut qui 
devient responsable de vos actes. 

Guillaume II est avide des applaudissements, mais il a le 
mépris des êtres humains auxquels il les demande; car 
pour lui, ils ne sont que des moyens pour accomplir ses vues 
inspirées. 

Il ne couvre pas toujours de mysticisme cette conception. 
il a aussi des maximes dignes de Machiavel, comme celle- 
ci : « Quand on occupe certaines positions dans le monde, on 
doit plutôt essayer de faire des dupes que des amis. » 

Sa politique est un mélange d'impulsions et de roueries. 

On raconte que si certains de ses projets avaient été réalisés, 



. Gazetta Poranny, de Varsovie, i3 septembre igih. 



36 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

ils auraient bouleversé le monde. Il aurait décidé un jour 
d'envoyer 20000 hommes au Transvaal. Personne n'a oublié 
son télégramme à Kruger. Et dans une interview du Daily 
Telegraph, en 1908, il se vantait d'avoir donné à la reine 
Victoria un plan de guerre contre les Boers. En 1904, il pre- 
nait l'initiative d'offrir, pour sa défense de Port-Arthur, un 
sabre d'honneur au général Stœssel qui devait être traduit 
devant un conseil de guerre. 

Au moment de la guerre de l'Espagne et des États-Unis, 
il essaya de grouper tous les pays de l'Europe dans une 
action con-tre les États-Unis. Il aboutit à la réconciliation de 
la Grande-Bretagne et des États-Unis, qui n'avaient pas 
oublié 1812. Il a dénoncé le Péril Jaune et il a engagé ses 
soldats à se comporter à l'égard des Chinois, de manière à 
imprimer sur leurs descendants un souvenir des Allemands 
analogue à celui que les Huns ont laissé en Europe; et il 
s'est emparé du territoire de Kiao-Tchéou. 

Il a forcé les Japonais d'abandonner Port- Arthur; ensuite 
il a poussé la Russie à la guerre contre le Japon, ce qui était 
pour lui une bonne manière de se débarrasser du voisinage 
des armées russes et d'affaiblir la France. 

Il s'est jeté vers la Turquie, a traité en ami Abdul-Hamid, 
a voulu se faire à la fois le protecteur des musulmans et 
des lieux saints, a poussé au chemin de fer de Bagdad et a 
écrit de sa, propre main au sultan pour lui demander des 
commandes pour la maison Krupp, dans* laquelle il a des 
intérêts personnels. 

Pendant la guerre Italo-Turque, non seulement des offi- 
ciers allemands ne cessèrent de guider et d'appuyer la Tur- 
quie contre son alliée; mais il procura aux Tripolitains des 
armes et des munitions, et de concert avec l'Autriche, il 
fournit à la Turquie des mines sous-marines destinées à la 
destruction des navires italiens. 

Son voyage à Tanger, après le discours de Brème, l'envoi 
du Panther à Agadir ont ébranlé le monde et fait redouter 
ses caprices. Une caricature du Punch le représentait un 



LE GOUVERNEMENT DU KAISER 37 

. sabre à la main, roulant des yeux furibonds : « J'entends 
/ qu'on m'aime ! » 

I Frédéric-Guillaume IV, devenu roi de Prusse en i84o, 
j fut un esprit très curieux, mais très mal équilibré. Dans l'été 
\\ de 1867, il tomba dans un tel état mental que son frère dut 
l prendre la régence du royaume en t858. Bismarck trouvait 
I que Guillaume II rappelait trop son grand-oncle et il dit au 
[< poète Félix Dahn : (( Si un jour pareil malheur lui arrive, 
mon successeur sera dans une situation plus difficile que la 
;,' mienne, car le peuple allemand m'aurait fait confiance'. » 
; La guerre actuelle a été déclarée par un vieux souverain, 
1 François-Joseph, âgé de quatre-vingt-quatre ans, qui ter- 
r mine une vie telle qu'elle évoque le souvenir des Atrides, en 
déchaînant la plus terrible guerre qui ait jamais ravagé le 
globe, et par l'empereur Guillaume II, atteint de mégalo- 
manie. 

Mon ambition était trop grande d'espérer que les affaires 
publiques seraient menées d'une manière raisonnable, 
comme les affaires ordinaires de la vie, par Sa Majesté l'em- 
pereur d'Autriche, roi apostolique de Hongrie, et par 
Sa Majesté l'empereur d'Allemagne, roi de Prusse. 



1. Il Had tobe, par Sydney Whitman. For nightly rewiew, septembre 1914, 
p. 390. 



CHAPITRE VI 

LE GOUVERNEMENT PAR LA POLICE 
ET L'ESPIONNAGE 



i 



Niebuhr et le gouvernement par la police. — Le Precetto. — La police 
Autriche. — Deux archiducs tués en moins de vingt-cinq ans. — L'assas- 
sinat de Rodolphe. — Accusation à propos de l'assassinat de François- 
Ferdinand et de sa femme. — La justice en Autriche. — La diplomatie 
et la stratégie par l'espionnage. — L'ultimatum, le czar et M. Poincaré. 
— Illusions sur la Russie, la France et la Belgique. — La Grande- 
Bretagne. — Les Turcs. — L'Italie. — Aberration. 

L'historien allemand Niebuhr a affirmé que le gouverne- 
ment moderne a acquis un despotisme pire que celui du 
moyen âge, parce qu'il revêt deux formes nouvelles. Il est 
fondé, dit-il, sur la force de la police qui a dégénéré dans un 
gigantesque système d'espionnage; sur une bureaucratie qui 
ne permet ni volonté indépendante ni action dans le pays. 

Mais quels sont donc les gouvernements dépeints malgré 
lui par Niebuhr? C'est l'Autriche et c'est la Prusse. 

L'Autriche est le type du gouvernement par la police. 

On se rappelle à quel degré de perfection, elle avait poussé 
ses procédés de police quand elle avait sous sa domination 
une partie de l'Italie. Elle avait comme agents le sbirro et 
le sgherro, dénominations dont la traduction est difficile en 
français, qui cependant a les mots mouchard et agent provo- 
cateur. Elle employait le precetto. C'était une prescription 
tantôt verbale, tantôt écrite, qui faisait connaître à une per- 
sonne quelconque ce qui lui était permis et ce qui lui était 
défendu. C'étaient les défenses qui dominaient. Le precetto 



LE GOUVERNEMENT PAR LA POLICE ET l'eSPIONNAGE 39 

n'était jamais motivé. Si l'infortuné qui y était soumis s'avi- 
sait de manquer à une de ces prescriptions, il était condamné 
aux arrêts, à l'emprisonnement, à la mise au secret, à l'exil. 
Ce beau système n'a pas consolidé la domination de l'Au- 
triche en Italie : il en a rendu le souvenir exécrable. 

Dans sa Monarchie des Habsbourg, M. Henry W. Steed 
constate que le gouvernement autrichien compte toujours 
sur la police comme le principal moyen de gouvernement *. 

La police autrichienne reste, au moins virtuellement, à peu de 
choses près ce qu'elle était il y a cent ans... L'étranger ne sait pas que 
le portier de sa maison est un confident de la police, et que ses allées 
et venues, sa manière de vivre, le nombre de ses amis et leurs noms 
ainsi que tous autres détails personnels sont soigneusement commu- 
niqués par le portier à la police... sa correspondance est surveillée, son 
téléphone truqué... 

Les agitations politiques et émeutes sont traitées comme l'intérêt de 
l'administration est supposé l'exiger. Dans l'automne 1906 une mani- 
festation socialiste en faveur du suffrage universel est réprimée avec 
violence : il y eut du sang versé et des arrestations. Une semaine ne 
s'était pas passée que dans les régions supérieures le vent avait tourné. 
Les socialistes organisèrent une manifestation colossale d'accord avec 
la police, etc. A l'occasion la police est intraitable, chaque fois que sa 
vanité professionnelle ou l'ambition personnelle de ses chefs est en 
cause. 

Voici les résultats de ce système de police : les deux 
ichiducs, héritiers de l'empire d'Autriche et de la cou- 
nne de Hongrie, ont péri assassinés; et cela, en moins de 
\ingt-cinq années. 



I. La Monarchie des Habsbourg, par Henry Wickham Steed. Traduction 
de Firmin Boz. (Paris.) M. Henry Wickham Steed, avant d'être le /orei^yri 
fiUlor du Times, a été correspondant de ce journal à Berlin, à Rome et, 

udant plus de dix ans, à Vienne. Austria-tlangary by Geoffrey Draye. 

vol. gr. in-8. 



40 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 



<l 



L'archiduc Rodolphe fut tué en 1889. L'admirable police 
autrichienne n'a jamais pu découvrir ses assassins. Cette 
preuve d'incapacité étant acquise, n'était-ce pas une préten- 
tion extraordinaire, de la part du gouvernement austro- 
hongrois, de reprocher à la police de Serbie de n'avoir pas 
empêché le meurtre de Sarajevo sur le territoire autri- 
chien? 

Les motifs qu'on donne de l'impuissance de la police autri- 
chienne aggravent encore l'attitude du gouvernement. 

Dans son livre : The secret of an Enipress, la comtesse 
Zanardi Landi dévoile le mystère de l'assassinat de l'archi- 
duc Rodolphe. Violemment épris de la baronne Marie Vetsera, 
il voulait se séparer de sa femme, l'archiduchesse Stéphanie, 
née princesse de Belgique. Il demanda au Pape Léon XIII 
l'annulation de son mariage. La lettre fut renvoyée à l'em- 
pereur par l'intermédiaire du nonce Mgr Galimberli, depuis 
cardinal. 

L'empereur ayant exigé, après une scène violente, que l'ar- 
chiduc ne revît pas la baronne Marie Vetsera, il se retira à 
Mayerling et lui écrivit de ne pas s'inquiéter de son ab- 
sence; mais en même temps, elle avait reçu l'ordre de se 
marier à un noble autrichien dans les vingt-quatre heures. 

Elle se rendit à Mayerling par la voiture qui lui avait 
apporté la lettre de l'archiduc. 

L'empereur l'apprit. Il envoya le baron Bolfras, membre 
du cabinet militaire, accompagné d'un détachement de sol- 
dats, avec ordre de réclamer la baronne et, en cas de refus 
de l'archiduc, de l'arrêter lui-même. 

Après quelques pourparlers, l'archiduc consentit à rece- 
voir le baron Bolfras ; mais les hommes qui l'accompagnaient 
se ruèrent dans la maison. L'archiduc tira un coupde pistolet 
qui atteignit un garde-chasse. Les envahisseurs ripostèrent 
et l'archiduc et la baronne Vetsera furent tués. 

On comprend pourquoi jamais la police autrichienne n'a 
découvert les assassins. 

Gomment donc cette police parfaite a-t-elle laissé assassiner 



LE GOUVERNEMENT PAR LA POLICE ET l'eSPIONNAGE 41 

lia autre héritier du trône, l'archiduc François-Ferdinand et 
sa femme, la duchesse de Hohenberg? De cette impuissance 
.le la police autrichienne, M. Archibald R. Goiquhonn* va 
jusqu'à dire : 

Ceux qui, comme moi, sont allés à Sarajevo et connaissent la capa- 
cité de la police autrichienne, considèrent qu'il est impossible que le 
meurtre, qui fut le résultat d'une seconde tentative, ait pu être per- 

tré sans une négligence voulue de la part des autorités autrichiennes 

prendre les précautions ordinaires. On fit peu d'efforts à Vienne 

pour manifester des regrets de la mort de l'archiduc et encore moins 

la mort de son épouse morganatique, dont la position choquait les 

isonnes nées dans la pourpre. 

Telle est également l'opinion de M. Cloudestey Brereton 
dans son étude: VV7io is responsible?^. 

Voilà les résultats du gouvernement de la police en 
Vulriche : il sert à détruire les Habsbourg eux-mêmes. 

Une justice qui n'a pas poursuivi les coupables du meurtre 
de l'archiduc Rodolphe montre sa soumission. La justice qui 
à fait le procès de Zagreb en 1907, prouve qu'elle est prête à 
toutes les besognes. Je renvoie encore au compte rendu 
fait par M. Steed du procès intenté, en 1909, au docteur 
Friedjung. Dans le procès de Sarajevo, l'assassin Princep, 
qui a tué l'archiduc et sa femme, Cabrinovic, qui a lancé des 
bombes, ont été condamnés à vingt ans d'encellulement et 
les complices ont été condamnés à mort. Quel est donc ce 
mystère? 

Un pays qui jouit d'une telle police et d'une telle justice 
manque d'autorité pour tenter de substituer sa police et sa 
justice à la police et à la justice d'un autre pays, comme l'exi- 
lait l'ultimatum du 28 juillet adressé à la Serbie. 



1. Why Ihe brillsh Empire is at war. North american reuieiu, Novembre iqMi 
!.. 683. 

2. Voir traduction française (Paris, F. Alcan). 



42 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERBE 

De son côté, en Allemagne, le Kaiser a basé sa diplomatie 
et sa stratégie sur l'espionnage. 

Il a multiplié ses espions sur tous les points du globe : tel in- 
dustriel et commerçant d'aspect honnête, bien accueilli par ses 
voisins, notait le soir toutes les particularités qui pouvaient 
servir à envahir le pays où il vivait, à installer des engins de 
destruction et à donner des points de repère pour les réqui- 
sitions. Ce patriotisme de police a été élevé au plus haut 
point par la Kultur allemande. 11 fait partie de l'éthique offi- 
cielle qui consiste à faire l'apologie de tous les moyens qui 
ont pour fin la puissance agressive de l'empire. 

Des officiers dans les bureaux de l'état-major étiquetaient, 
classaient, coordonnaient tous ces renseignements et se com- 
plaisaient dans cette minutieuse préparation. Ils pouvaient 
se dire, avec orgueil, qu'elle était sans précédent et sans 
rivale dans le monde. 

Seulement l'espion, qu'il soit un misérable ou un puissant 
personnage, a toujours un grave défaut. Il cherche moins 
la vérité que le renseignement qui peut correspondre au3t 
sentiments et aux préjugés de celui à qui il les fournit; et 
enfin lui-même a son coefficient personnel d'erreur. 

Les événements viennent de prouver la vanité des rensei- 
gnements fournis par ce magnifique système d'espionnage. 
L'état-major savait sans doute qu'il pourrait placer des canons 
sur tel point, tracer des tranchées ailleurs, que M. X... avait 
une automobile et des chevaux, que M. Y... pouvait servir 
d'otage; et après P l'automobile et les chevaux de M. X... 
avaient été réquisitionnés. Les Allemands ont pu arrêter 
M. Y..., et après ? Ces procédés d'usurier de village ne peu- 
vent donner que de misérables ressources que la défaite 
emportera au centuple dans sa rafale. 

Tandis que le haut état-major s'appliquait à ces basses et 
misérables besognes, il était trompé et le gouvernement était 
trompé sur les conditions matérielles et morales, aussi bien 
de ses alliés que de ses adversaires possibles. 



LE GOUVERNEMENT PAR LA. POLICE ET l'eSPIONNAGE 43 

! L'espion en chef, dans chaque pays, était l'ambassadeur 
allemand. 

j On a cru à la Wilhelmstrasse, d'après les rapports que le 
icomte Pourtalès envoyait de Saint-Pétersbourg, que l'Au- 
jtriche pouvait tout oser à l'égard de la Serbie ; que la Russie, 
(troublée par les grèves, céderait comme elle l'avait fait en 
909; de là cette conséquence : elle perdrait son prestige non 
iseulement auprès des populations balkaniques, mais aussi 
auprès de la Grande-Bretagne et de la France; donc lapuis- 
jsance de l'Allemagne serait sans contrepoids. 

En même temps, les espions de l'état-major l'informaient 
que la réorganisation de l'armée russe ne serait prête que 
dans trois ans ; et ils en faisaient une telle description qu'elle 
était comptée à Berlin comme une quantité négligeable que 
l'armée d'Autriche-Hongrie et quelques corps de réserve 
allemands suffiraient à contenir avant l'écrasement final qui 
se produirait quand on pourrait ramener à l'Est les troupes 
qui auraient écrasé la France à l'Ouest. 

« La France .î^ Ah! on va lui jouer une bonne farce. L'entre- 
vue du czar et de M. Poincaré est fixée au 24 juillet. L'ulti- 
matum sera envoyé le 28 et son mystère pèsera sur leur 
visite. La décision du gouvernement autrichien sera connue 
au moment où M. Poincaré quittera la Russie. Les deux 
alliés se sont congratulés réciproquement. Nous allons les 
placer en face des réalités. Si la Russie marche, la France la 
suivra-t-elle? Quoi.^ à propos d'une affaire serbe? qu'est-ce 
que ce petit peuple.^ est-ce qu'il intéresse les Français.»^ 
Jacques Bonhomme dira : — Gela ne me regarde pas. Panurge 
ajoutera : — J'ai horreur des coups et, si j'en reçois, je veux 
savoir pourquoi. Le congrès socialiste vient de voter l'ordre 
du jour présenté par Jaurès, en faveur de la grève générale 
en cas de guerre. Donc les socialistes seront des réfractaires. 

« Le ministère est composé de pacifistes, qui ont voté contre 
la loi de trois ans. Les finances de la France sont en mauvais 
état. Son emprunt de 8o5 millions n'est pas encore classé. 
La France lâchera la Russie. Alors il n'y a plus ni double ni 



44 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

triple entente. Elle ne compte plus parmi les puissances 
européennes. Que nous exigions d'elle ce que nous vou- 
drons, personne ne lèvera le petil doigt pour la défendre 
contre nos exigences. Nous pourrons la piétiner à l'aise 
comme l'Autriche piétine la Serbie. 

« Si elle se résigne à la guerre, nous n'en ferons qu'une 
bouchée. Gomme elle n'a pas osé prolonger d'un an le ser- 
vice de la classe qui était sous les drapeaux au mois d'octobre 
igiS, son armée compte deux classes de jeunes soldats, dont 
beaucoup n'ont que vingt ans. Ils fondront comme du beurre 
sous la pression de notre armée. Les officiers? On les a vus 
aux manœuvres du Sud-Ouest. La politique les sépare. Il y 
a des généraux qui veulent bien jouir de leurs galons et des 
avantages honorifiques et matériels qui y sont attachés, mais 
qui ne veulent pas se faire casser la tête pour la République. 
La plupart ne croient pas à la guerre. Nous avons dépensé 
I milliard de plus que les Français, avec la méthode qui 
nous caractérise : donc notre préparation est infiniment 
supérieure. L'état-major français s'est leurré de l'idée que 
nous attaquerons par la Lorraine, entre Toul et Belfort. 
Pendant qu'il accumulera ses forces de ce côté, nous passe- 
rons par la Belgique. Sauf Maubeuge, nous ne trouverons 
pas une forteresse en face de nous : et quinze jours après 
nous serons à Paris. Il n'y aura plus ni gouvernement, ni 
armée, ni finances ; et « l'ennemi héréditaire » sera réduit à 
n'être plus que notre satellite. Le triomphe est certain : car 
notre système d'espionnage est parfait. 

c( Quant à la Belgique, elle ne compte pas. Gomment pour- 
rait-elle s'opposera notre passage .^^ La loi sur la réorganisa- 
tion de son armée ne date que de juillet igiS. Et elle a été 
appliquée sans conviction. Nous empêcher d'envahir la 
France? pourquoi donc? est-ce que dans les Flandres, elle 
n'est pas dénoncée comme une nation impie digne de tous 
les châtiments? est-ce que le parti flamingant n'a pas pour 
but de les préserver des idées françaises? Si elle nous livre 
passage, nous lui promettrons de la traiter en amie, quitte à 



LE GOUVERNEMENT PAR LA POLICE ET l'eSPIONNAGE 45 

uir ce que nous ferons d'Anvers après la guerre. Elle ne 
•oinpte pas. 

Quaat à la Grande-Bretagne, nous y avons de nombreux 
bons amis. Est-ce que le Kaiser ne l'a pas conquise lors de 
i voyage de 1907? Est-ce que le Kronprinz n'y a pas été 
leilli comme un ami.î^ H y a bien eu Agadir; mais notre 
bassadeur nous assure que, grâce à ses bons dîners, tous 
lords sont pour lui. 

Les libérauxsont ultra-pacifistes et quelques-uns de leurs 

iinaux les plus influents sont dévoués h l'Allemagne. 

[is évoquerons le spectre du tsarisme. Il suffira pour 

pouvanter les anciens tories et pour indigner les membres 

b] labour par ty. 

Les affaires du continent ne regardent pas le labour parly. 
11 est en dehors de toutes les idées sur lesquelles a vécu dans 
b passé la diplomatie britannique. Il a horreur des arme- 
iii« nts. Il voudrait qu'on les économisât, pour qu'on en remît 
b prix aux œuvres auxquelles il. s'intéresse, ou qu'on enle- 
vât tout impôt qui pèse encore sur l'alimentation. Le gou- 
\ t rnement libéral le compte comme l'appoint indispensable 
^a majorité. Donc il ne bougera pas. 

Les unionistes sont beaucoup trop occupés à préparer les 
[volontaires de l'Ulster pour se laisser distraire par des 
: 1 'occupations de politique extérieure : et quant à l'Irlande, 
-era une alliée. 

Nous sommes les amis des Turcs ; les Anglais craindront 
i cippel à la guerre sainte : et si jamais la guerre éclate..., 
'l'Inde sera en effervescence dès qu'elle saura que la Grande- 
Bretagne est engagée dans une guerre européenne. » 

Le Kaiser a traité l'Italie avec dédain. Il avait aidé les 
^Turcs dans la guerre de Tripoli contre son alliée. Ni Ja 
Wilhelmstrasse, ni le Ballplatz n'ont considéré qu'ils avaient 
h tenir l'Italie au courant de leurs intentions contre la 
Serbie. Le Kaiser estimait que l'armée de l'Italie était 
désorganisée, que ses finances étaient embarrassées. Il la 
nlna en dehors de la tri[)le Alliance; et tandis qu'il renon- 



46 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

çait ainsi à l'intervention de son armée, évaluée à i million 
260000 hommes, il provoquait l'intervention de l'armée 
belge qui, si mal préparée qu'elle fût, a prouvé que, grâce 
à son héroïsme, elle n'était pas à dédaigner. 

En provoquant l'intervention de la Grande-Bretagne, 
l'empereur d'Allemagne était sûr de perdre tout concours 
de la part de l'Italie. 

Tous les renseignements obtenus par l'espionnage officiel 
ou confidentiel ont abouti à pousser le Kaiser à engager 
l'Allemagne dans une guerre au moment le plus défavorable 
pour elle et en réunissant contre lui toutes les grandes na- 
tions, sauf l'Autriche-Hongrie. 



CHAPITRE VII 

LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA RUSSIE 

La Prusse et la Russie depuis 1772. — Bismarck et la Russie en 1877. — 
Le traité de Berlin. — Crainte d'une alliance franco-russe. — Alliance 
austro-allemande. — Haine des Russes contre les Allemands. — Bismarck. 
— Bismarck et Constantinople. — Le traité de contre-assurance de i884. — 
Le discours du 6 février 18S8. — Mesures contre les fonds russes. — 
L'emprunt russe à Paris du 10 décembre 1888. — L'avènement de 
Guillaume II. — La rupture de Bismarck d'après le prince de Ilohen- 
lohe. — La Triple-Alliance en 1891. — Proposition de Guillaume II. — 
L'alliance franco-russe. — Conséquences de la diplomatie allemande. 

Il est entendu que les diplomates allemands sont des 
hommes très forts : car les Allemands ayant affirmé leur 
supériorité en tout, nombre de badauds ont ajouté une foi 
aveugle à leurs affirmations. Il est également entendu que 
les Allemands, apportant dans tous leurs actes, une méthode 
supérieure, ils font bénéficier leur diplomatie de cette 
méthode. Nous allons comparer les faits à ces postulats. 

En 1870-1871, Bismarck avait achevé « de faire par le fer 
et le sang l'Empire allemand », mais il n'avait plus qu'une 
préoccupation, le conserver. 

Pour le conserver, il poursuivit une politique contradic- 

ire : conclure une alliance avec l'Autriche-Hongrie et, en 
même temps, entretenir avec la Russie des rapports d'amitié, 
fh' manière que jamais l'Empire allemand n'eût rien à 

I craindre. 

Depuis la guerre de Sept Ans, la Prusse et la Russie avaient 

ujours vécu en bons termes. Les partages de la Pologne 



48 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

avaient pu provoquer des discussions entre elles, mais ces 
actes de brigandage les avaient solidarisées. Si la Prusse 
avait abandonné la Russie et l'Autriche au lendemain d'Aus- 
terlilz, la résistance à Napoléon les avait réunies de nou- 
veau. Pendant la guerre de Grimée, la Prusse s'était mise 
du côté de la Russie; et en 1870-1871, la Russie l'avait ap- 
puyée contre la France par une neutralité sympathique. 

Bismarck trouva le moyen de faire venir, en 1872, à Berlin, 
l'empereur François-Joseph, pour apporter son hommage à 
son vainqueur de Sadowa, l'empereur Guillaume, et pour se 
rencontrer avec l'empereur Alexandre II. Il fit l'union des 
trois empereurs contre la France. 

Quand la Russie fît la guerre contre la Turquie en 1877, 
Bismarck considéra qu'il s'était acquitté envers elle en em- 
pêchant l'Autriche-Hongrie d'intervenir contre elle. 

L'armée russe s'était avancée jusqu'à San-Stefano. La 
Russie conclut le traité qui porte ce nom : mais, paraît-il, 
ses stipulations étaient en contradiction avec un traité secret 
conclu avant la guerre à Saint-Pétersbourg avec l'Autriche, 
et des arrangements pris avec l'Angleterre à la fin de 
l'armistice. 

Le Congrès de Berlin, de 1878, livra à l'Autriche l'adminis- 
tration de la Bosnie et de l'Herzégovine qui avaient pris 
l'initiative de la lutte. La Russie en sortit affaiblie. Le prince 
Gortscbakow quitta Berlin brouillé avec Bismarck. Pendant 
son séjour, il avait parlé à un journaliste français de la pos- 
sibilité d'une alliance franco-russe. 

Bismarck ^ raconte, qu'ayant rencontré à Gastein le ministre 
austro-hongrois, le comte Andrassy, le 27 août 1879, celui-ci 
lui dit : « Contre une alliance franco-russe, le coup qu'il faut 
jouer est une alliance austro-allemande. » Mais il n'admettait 
qu'une alliance purement défensive contre une attaque de la 
Russie dirigée contre l'une ou l'autre partie contractante. 



I. Pensées et Souvenirs. T. II, p. 281. 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA RUSSIE 49 

i; L'empereur Guillaume là considéra comme une sorte de 
'trahison à l'égard de l'empereur de Russie pour lequel il 
avait une profonde sympathie. Bismarck ne triompha de ses 
•scrupules qu'en « ayant recours au moyen très fâcheux de la 
ifquestion de cabinet^. Sa Majesté n'avait pas été convaincue 
;par les arguments politiques : elle n'avait promis de ratifier 
Lee traité que par horreur d'un changement de ministère ». 
JEt Guillaume V crut loyal d'avertir confidentiellement Tem- 
•pereur de Russie du traité qui venait d'être conclu. 

Ce traité, dit Bismarck, est publici Jurls. Une alliance 
défensive analogue entre les deux puissances contre la 
France n'est pas connue 2. 

Bismarck constatait la haine des Russes contre tout ce qui 
est allemand, haine dont l'empereur de Russie devait tenir 
compte, même s'il voulait vivre en bons termes avec l'Al- 
lemagne. 

Toutefois, ces sentiments d'hostilité dont, en Russie, la majorité du 
peuple fait preuve contre les Allemands, ne sont guère plus vifs que 
ceux des Tchèques, en Bohême et en Moravie, des Slovènes dans 
.l'ancien territoire de la Confédération et des Polonais en Galicle. Bref 
si, ayant le choix entre une alliance avec la Russie ou avec l'Autriche, 
j'ai choisi celle-ci, je n'ai nullement été aveugle, et j'ai été en proie à 
tous les doutes qui rendaient le choix si difficile. 

Bismarck essaya de maintenir des relations de bon voisi- 

; nage avec la Russie. Il ne voulait pas surtout que l'empire 

^allemand fût entraîné dans la politique des Balkans. Il 

s'efforçait de convaincre la Russie « du caractère inoffensif 

de la politique allemande ». 

Bismarck, envisageant l'éventualité où les Russes vou- 
draient occuper Constantinople, répond qu'il considère 



Pensées et Souvenirs^ p. 292. 
2. Ibid.y p. 296. 

TVB8 OUYOT. 



80 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERtlE 

« qu'il serait utile à l'Allemagne que les Russes fussent éta- 
blis solidement à Gonstantinople et qu'ils eussent à défen- 
dre la ville... » « Si j'étais ministre autrichien, dit-iU, 
je n'empêcherais pas les Russes d'aller à Gonstantinople, 
mais je ne chercherais à m'entendre avec eux que lorsque 
leur mouvement offensif serait exécuté. » 

Bismarck trouvait un grand avantage pour la politique 
allemande, de n'avoir aucun intérêt direct dans les questions 
d'Orient. 

Après avoir annexé, en 1882, l'Italie à l'alliance austro- 
allemande, il essaya de conclure une autre triple alliance 
entre l'Allemagne, l'Autriche et la Russie. Il parvint à faice 
signer, le 24 mars i884, à Berlin, un traité qui fut ratiiié 
dans une entrevue entre les trois empereurs, à Skiernewice. 
Il lui donna le titre de « contre assurance ». Si un des trois 
pouvoirs faisait la guerre à un autre, les deux autres conser- 
veraient une bienveillante neutralité. Bismarck aurait voulu 
ajouter, que si deux faisaient la guerre à un quatrième, le 
troisième resterait également neutre : mais la Russie eut de 
la méfiance. Elle considéra que cette clause visait la France 
et ne l'accepta pas. En cas de conflit dans la Péninsule 
Balkanique, chaque pouvoir agirait d'après ses propres 
intérêts, et en cas de conflit, le troisième pouvoir déciderait 
On ajouta un protocole permettant à l'Autriche d'annexer h 
Bosnie et d'Herzégovine, sans se préoccuper des autrei 
signataires du traité de Berlin. Du reste, les trois pouvoir.' 
se déclarèrent chargés par eux-mêmes de son exécution e 
de sa non-exécution. C'est pourquoi, ils déclarèrent qu'ih 
ne s'opposeraient pas à l'union de la Bulgarie et de h 
Roumélie-Orientale et ne permettraient pas à la Turquie d( 
fortifier les pays des Balkans. Si la Turquie permettait i 
un quatrième pouvoir (la Grande-Bretagne) d'entrer dam 
les Dardanelles, les trois pouvoirs interviendraient. 



I. Pensées et Souvenirs. T. II, p. 3ii. 



LÀ DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA RUSSIE 51 

Ce traité n'offrait aucun avantage à la Russie. Bismarck 
se garde d'en parler dans ses Pensées et Souvenirs. ^ S'il 
Hait parvenu à le conclure, il ne parvint pas à le conserver, 
.a Bulgarie annexa la Roumélie-Orientale et pour prouver 
jon indépendance à l'égard de la Russie, Stambouloff fit 
îondamner à mort et exécuter neuf officiers russophiles. 
L'affaire Schnaîbelé montra à la Russie que Rismarck 
l'avait point renoncé à une nouvelle guerre contre la France. 
Mexandre III envoya une lettre autographe à l'empereur 
Guillaume, et le traité de Skiernewice conclu pour trois ans 
3e fut pas renouvelé. 

La politique de Rismarck fut pratiquement en contradic- 
ion avec la théorie qu'il a exposée: il craignait une entente 
ranco-russe et il la préparait. Si en novembre 1887, ^^ offrait 
lu cabinet de Saint-Pétersbourg l'appui de l'Allemagne dans 
e cas d'une attaque de l'Autriche contre la Russie, il détrui- 
sait l'effet de cette proposition par son discours tonitruant 
lu 6 février 1888, dans lequel il demandait un emprunt de 
>8 millions de marks pour acheter des munitions de guerre. 

Nous devons remplir les desseins de la Providence... Sans 
ioute le malentendu actuel avec la Russie disparaîtra ; mais 
a presse russe ayant « fermé la porte au vieil et puissant 
imi que nous étions, nous n'y frapperons pas de nou- 
veau... » 

Lui-même indiquait à la France et à la Russie la nécessité 
le s'unir contre l'Allemagne : « On peut nous attaquer de 
rois côtés, tandis que la France peut être attaquée à l'Est 
leulement et la Russie à l'Ouest. Nous sommes mieux que 
oute autre nation, exposés aux coalitions. Le pressoir 
ranco-russe nous impose l'union. Si nous nous trouvions 
engagés dans une guerre russe, la guerre avec la France 
lerait absolument certaine. » 

Au printemps, il ordonnait à la Reichsbank de ne plus 
)rendre les fonds russes en nantissement. Un empruntrusse 
le 5oo millions était souscrit à Paris le 10 décembre 1888. 
1 préparait l'alliance franco-russe. 



52 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

La politique de Bismarck à l'égard de la Russie se termi- 
nait donc par un échec. 

Le i5 juin 1888, Guillaume II montait sur le trône. Ses 
deux premiers discours furent pour l'armée et la marine. 
Il ne s'adressa au peuple que trois jours plus tard. Il débar- 
quait Bismarck en mars 1890. 

D'après les notes quotidiennes du prince de Hohenhole, 
la véritable cause du départ de Bismarck était sa divergence 
de vues avec l'empereur sur la nécessité de choisir entre 
l'Autriche et la Russie au moment du conflit menaçant entre 
ces deux puissances. Bismarck aurait reconnu à ce moment 
que la subordination de la politique allemande à celle de l' Au- 
triche-Hongrie était une erreur. Voici ce que dit le prince 
de Hohenhole : 

Berlin, 26 mars 1890. 

L'empereur avait l'idée que Bismarck entretenait le rêve de laisser 
là l'Autriche et la Triplice pour s'entendre avec la Russie. 

Strasbourg, 3i mars 1890. 

De plus en plus, il appert que c'est la divergence de vues entn 
l'Empereur et Bismarck au sujet des visées russes qui a conduit à h 
rupture. Bismarck voulait laisser l'Autriche en plan. L'Empereui 
marche avec l'Autriche fût-ce au risque d'une guerre avec la Russie e 
la France. Là est le point noir pour l'avenir. 

La triple alliance fut renouvelée en 1891. On parlai 
d'une proposition d'accord de Guillaume II avec le roi Léo 
pold pour l'attaque de la France par la Belgique. Il aurai 
fait également la proposition à l'Angleterre et à la Turquie 
ds s'unir contre la France. Résultat : la visite de l'escadr» 
française sous le commandement de l'amiral Gervais, ; 
Cronstadt à la fin de juillet 1891. Alexandre III écoutait 1 
tête découverte, la Marseillaise en même temps que VHymn 
russe ; une convention militaire et navale suivait et OJ 
aboutissait à une alliance en 1896. 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA RUSSIE 53 

Je faisais partie du ministère qui envoya la flotte à Gronstadt. 
Tous les hommes sérieux éprouvèrent un profond sentiment 
1' soulagement en voyant disparaître l'isolement dangereux 
(le la France. 

L'alliance franco-russe créa des illusions chez un certain 
nombre de Français naïfs : ils crurent que, du jour au lende- 
main, elle allait assurer la reprise de l'Alsace et de la 
Lorraine. La Russie ne s'était jamais engagée à soutenir la 
France dans une guerre de revanche. L'alliance franco-russe 
était une garantie de paix contre l'Allemagne. 

M. de Bulow a raillé le désappointement des Français, 
st généraliser beaucoup que de prêter à tous les illu- 
iis de Déroulède. Cette raillerie ne sert qu'à cacher le 

sappointement éprouvé par les hommes d'État allemands 
cil voyant que l'alliance s'était maintenue. 

Mais M. de Bulow et les autres chanceliers ont fait tout 
It nécessaire pour la maintenir. Professeurs, journalistes, 
plus ou moins officiels, n'ont pas cessé de dénoncer les 
Russes comme des barbares, ayant comme tels la haine de la 
haute civilisation germanique et l'ambition de l'écraser L 

Les Allemands ont montré l'Allemagne comme le boulevard 
de la civilisation contre cette invasion. Pour justifier les 
augmentations d'armement de 1912 et de igiS, ils ont évoqué 
le spectre russe. Les peuples des Balkans affranchis retien- 
idraient une partie des forces de l'Autriche-Hongrie dans 
l'attaque qu'elle devrait faire contre la Russie; donc, il faut 
augmenter les contingents allemands. Le discours du chan- 
celier, du 7 mai igiS, a été l'expression de cette politique, 
<'t cette politique peut se résumer de la manière suivante : 

« La Russie ne ferait pas la guerre pour donner satisfac- 
tion aux rancunes de la France : nous allons la forcer de 
faire la guerre : et ainsi nous allons provoquer nous-mêmes 
l'événement que nous devions empêcher. Notre politique 



I. Si fêtais Vempereurl brochure publiée, en 19 12, qui a eu un grand 
»ucc«i8 en .\llemagnc. 



54 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

devait avoir pour objet de ne pas nous troHver enserrés 
entre la Russie et la France et depuis plus de trente ans, nous 
faisons une politique destinée à rapprocher la Russie et la 
France. » 

Le caractère de cette politique s'est accentué dans les der- 
nières années; et la diplomatie allemande a montré toute 
l'habileté dont elle était capable quand, le i*'' août 191/i, elle 
s'est trouvée dans l'obligation de prendre elle-même l'initia- 
tive de la déclaration de guerre à la Russie. 



CHAPITRE VIII 

LA DIPLOMATIE ALLEMANDE 
ET LA GRANDE-BRETAGNE 

La politique de la Grande-Bretagne. — La balance des pouvoirs. La supré- 
; matie de la mer. — Bismarck et la Grande-Bretagne. — Le conflit 
, franco-égyptien. — La politique coloniale de la France. — Les protec- 
tionnistes français. — <( La possession du Trident. » — <( Notre avenir est 
sur l'eau. » — Politique navale et mondiale. — Résistance du Reichstag. 

— La ligue navale. — Anglophobie. — Treitschke. — Kiao-Chéou. — 
La Turquie. — Les Musulmans. — La Polynésie. — L'Afrique. — Le 
télégramme de Krûger. — Aveux de M. de Bulow. — Amérique centrale 
et Amérique du Sud. — Les Pays-Bas et la Belgique. — Le blocus de la 
Russie. — Conceptions mégalomanes. — Picrochole. — « La Grande-Bre- 
tagne ne bougera pas. » — Les illusions sur les germanophiles anglais. 

— Discours de Lloyd George au Guildhall, i"' juillet 191 1. — Fureur 
contre les Anglais. 

Dans son discours du 2 décembre 1914, le chancelier, 
M. Bethman HoUweg, rappelait que la politique britannique 

I avait deux objets : la balance des pouvoirs sur le continent; 

jla suprématie de la mer. 

I Au dix-septième et au dix-huitième siècle, le commande- 
ment de la mer signifiait le monopole de la navigation. Mais 
l'abrogation de l'acte de navigation, en 1849, * prouvé que 
la Grande-Bretagne n'avait plus la prétention de le déte- 
nir. Elle se contente, en vertu de la libre concurrence, 

iide posséder de 5o à 60 p. 100 du pouvoir transporteur du 
monde. 

Depuis l'Armada au moins, les Anglais ont craint, si sur 



56 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

le continent un État devenait maître des autres, d'être soumis 
à sa suprématie. A la fin du dix-septième siècle, ils lirent 
la guerre à Louis XIV parce que Louis XIV voulait rétablir 
les Stuart qu'ils avaient expulsés et dominer l'Europe. Au 
commencement du dix-huitième siècle, ils lui firent encore 
la guerre quand il voulut assurer le trône d'Espagne à son 
petit-fils Philippe V, tout en lui conservant des droits à la 
succession du trône de France. 

Ils firent la guerre à Napoléon parce que Napoléon voulait 
être le maître de l'Europe et anéantir leur puissance. 

Les Prussiens ont été les bénéficiaires de cette politique 
pendant la guerre de Sept Ans. Il est vrai que Napoléon leur 
ayant donné le Hanovre, ils provoquèrent une déclaration 
de guerre de l'Angleterre contre eux (mars 1806). L'Angle- 
terre soutint la Prusse en i8i3 et en i8i4. Seulement, au 
Congrès de Vienne, la Prusse montra une telle avidité qu'elle 
se brouilla avec Alexandre, l'empereur de Russie, et lord 
Castlereaghjle représentant de la Grande-Bretagne. Elle fut 
obligée de renoncer à la Saxe qu'elle entendait s'annexer 
et elle provoqua contre elle l'alliance de la France, de l'Au- 
triche et de l'Angleterre*. 

En 1864, la Grande-Bretagne eut la faiblesse de laisser 
prendre les duchés du Danemark par la Prusse et l'Au- 
triche. Elle laissa Bismarck constituer la confédération du 
Nord et mettre la main sur l'Allemagne du Sud en 1866. Elle 
laissa l'Empire allemand se constituer en 187 1. 

Bismarck tenait à rassurer la Grande-Bretagne sur la poli- 
tique de l'Empire allemand. 11 le représentait comme devant 
être bien sage, satisfait de son sort, tout occupé à s'organiser 
pacifiquement et, par conséquent, ne pouvant porter 
ombrage ni sur le continent ni sur mer à la Grande-Bretagne. 
Il s'attachait en même temps à pousser la France dans la poli- 
tique coloniale et à entretenir avec la Grande-Bretagne, en 



I. V. Debidour. Histoire diplomatique, t. I", p. 36. 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA GRANDE-BRETAGNE 57 

Egypte, une politique de conflits. Il réussit : et, les protec- 
\ tionnistes français faisaient tout le nécessaire pour exas- 
! pérer les Anglais. 

! Il était très facile au petit-fîls de la reine Victoria de main- 
j tenir un bon accord avec la Grande-Bretagne ; mais il ne fallait 
pas qu'il s'engageât dans une politique « dépassant les limites 
de celle de Bismarck ». Guillaume II « entendit donner à 
I l'Empire allemand un rôle prépondérant dans le monde » et, 
(! selon une de ses expressions « lui remettre le trident ». 
j M. de Bulow*, s'est vanté d'avoir poursuivi cette politique; 
; et pour la justifier, il raconte que, quoique Friedrichsruh 
■ ne fût pas éloigné de Hambourg, Bismarck n'y était pas 
' venu depuis très longtemps. Quelques années après sa 
I retraite, à l'âge de quatre-vingts ans, sur l'invitation de 
Ballin, le directeur de la Hamburg American Unie, il s'y 
rendit et fut stupéfait de la grandeur et du luxe des paque- 
bots : — C'est un nouvel âge, un nouveau monde, dit-il. 

M. de Bulow, en tirant de ces mots une adhésion à la 
politique navale et mondiale du Kaiser et la renonciation 
à la politique de prudence que Bismarck n'avait cessé de 
pratiquer et de recommander depuis 187 1, montre une sin- 
gulière hardiesse. C'était sur un paquebot pacifique que 
Bismarck prononçait ces paroles ; ce n'était pas sur un Dread- 
nought. 

Par son attitude et son allure, par son programme naval, 
le Kaiser présenta un double danger pour la Grande-Bre- 
tagne : une politique continentale inquiétante et la volonté 
d'intervenir dans les questions du reste du monde, avec des 
prétentions conquérantes, menaçantes pour tous. 

Le mouvement pangermaniste a commencé vers iSgS, sous 
rimpulston du Kaiser, de l'amiral von Tirpitz et de von 
Biexberstein. Il s'appuyait sur la disposition suivante de 
l'article 4 de la constitution de l'Empire allemand : 



I. La Politique allemande. 



58 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

La surveillance exercée j)ar l'Empire et la législation de l'Empire 
s'applique aux objets suivants... « et aussi à la colonisation ainsi qu'à 
l'émigration vers des terres non-allemandes ». 

Le Reischstag n'avait pas de passion pour une grande 
marine. Le 28 mars 1897, il avait adopté en troisième lec- 
ture le budget qui faisait une réduction considérable dans 
les demandes du gouvernement pour de nouveaux navires. 
Le 28 juin, le prince de Bulow^ fut nommé chancelier de 
l'Empire. Le 27 novembre, l'amiral Tirpitz, devenu ministre 
de la Marine, demandait la construction de sept vaisseaux 
de guerre, de deux grands et sept petits croiseurs, à terminer 
dans un délai expirant en 1904. Il parlait ainsi au nom du 
Bundesrat : (( Sans préjuger les droits du Reischstag et 
sans demander la création de nouveaux impôts, les gouver- 
nements alliés ont, à l'égard de la marine, l'objet suivant : 
créer dans un temps donné, une flotte nationale assez forte 
pour protéger d'une manière effective, les intérêts mari- 
times de l'Empire. » 

Le prince de Bulow dit, avec une certaine naïveté : a Nous 
pensions que cette augmentation de notre pouvoir éveille- 
rait quelque malaise et quelque susceptibilité dans la 
Grande-Bretagne. « 

En fondant, à la fin de mai 1898, la Deutsche flottein 
verein, la ligue navale, l'amiral Tirpitz n'avait certainement 
pas pour but de les apaiser. Ses moyens de propagande 
étaient empruntés à l'Armée du salut. On voyait des officiers 
de la marine allemande prendre part à des processions cha- 
rivaresques, avec accompagnement de cornets à piston, de 
trombones et de grosses caisses, ayant pour but de provoquer 
l'enthousiasme des terriens pour cette phrase du Kaiser : 
« Notre avenir est sur la mer. )> 

L'exposé des motifs du programme naval de 1900 disait 
que « l'Allemagne devait posséder une flotte telle qu'elle 
ferait courir à la plus grande puissance navale du monde le 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA GRANDE-BRETAGNE 59 

risque, même en cas de victoire de sa part, de n'avoir plus 
pendant longtemps la sécurité de la mer. )> 

Des livres classiques pour les écoles montrent la Grande- 
Bretagne affamée et n'ayant même plus d'acier pour recon- 
stituer sa flotte I 

Les professeurs et les publicistes allemands affirmaient 
hautement leur hostilité contre la Grande-Bretagne. Le 
célèbre Treitschke disait : 

Nous avons réglé nos comptes avec l'Autriche-Hongrie, avec la 
France, avec la Russie. Le dernier règlement de compte, celui avec 
l'Angleterre sera probablement le plus long et le plus difficile. 

Mais il le considérait comme une nécessité. 
En janvier 1900, le professeur Hans Delbriick, écrivait 
dans The North american review : 

Comme le grand pouvoir naval de la Grande-Bretagne ne peut être 
détruit par un seul état, le meilleur remède serait une alliance contre 
elle de tous ses rivaux, la Russie, la France, l'Allemagne. 

Douze ans plus tard, Eisenhart écrit dans son livre, V Alle- 
magne dans le vingtième siècle : 

Nous considérons une grande guerre avec l'Angleterre comme iné- 
vitable. 

Professeurs de l'Université, maîtres d'école, publicistes, 
enseignaient que les Anglais sont trop égoïstes, trop pol- 
trons, sauf en matière de sport, pour défendre leur pays; 
et l'armée britannique leur donnait une trop belle occasion 
pour ne pas rappeler les mercenaires de Garthage en y ajou- 
tant le refrain de Caton : Delenda Cartliago. Il faut détruire 
Garthage. 

Ils s'attachaient à montrer la facilité de cette besogne. Ils 
disaient : « L'empire anglais n'est pas une réalité, c'est une 



f)0 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

ombre <. » La population des colonies n'est pas suflisante 
pour donner à la Grande-Bretagne un appui suffisant. Le 
lien entre les colonies et la Grande-Bretagne est si lâche, 
qu'ils n'ont pas d'intérêt commun. La Grande-Bretagne ne 
peut leur garantir sa protection. Pourquoi donc se compro- 
mettraient-elles en combattant avec elle ? Le général Bern- 
hardi conclut à la séparation du Canada et probablement à 
la perte des Indes. 

Les Allemands ajoutent que le gouvernement britannique 
n'a pas l'unité de l'autocratie allemande. Il appartient à des 
ministres qui ont souvent des vues opposées et qui subis- 
sent le contrôle du Parlement. La diplomatie de Downing 
Street ne saurait donc égaler celle de la Wilhelmstrasse. 

Cependant la Grande-Bretagne est partout; et l'Allema- 
gne n'a de valable que son territoire de 54oooo kilomètres 
en Europe. Donc la Grande-Bretagne est l'ennemie qu'il faut 
et qu'on peut facilement détruire. 

Ces belles théories se traduisaient dans les faits. 

Les politiques allemands considérèrent que tout émigrant 
allemand qui allait dans un pays étranger était une perte 
pour l'Allemagne. Cependant on ne pouvait lui interdire 
d'aller aux Etats-Unis et le forcer d'aller dans l'Afrique alle- 
mande orientale. Il fallait chercher ailleurs. 

Ils envisagèrent le partage de la Chine et pour commen- 
cer, ils prirent possession, dans l'automne de 1897, des ter- 
ritoires qui entourent la rade de Kiao-Chéou et imposèrent 
à la Chine le traité de Shantung. Mais ils ne pouvaient 
espérer de faire de la Chine déjà trop peuplée une colonie 
de peuplement. 

En 1889, le Kaiser obtient de la Turquie la concession des 
chemins de fer d'Anatolie. 

En 1898, peu de temps après le vote de la première loi 
sur la flotte, l'empereur allemand débarque en Palestine, 



I. P^ Cramb. Germany and England. D^ Charles Sarolea, The anglo-ger- 
main problem. 



La diplomatie allemande et la GRANDE-BRETAGNE ()1 

réclame la protection des lieux saints que lui refuse le pape, 
va à Constantinople présenter ses amitiés à Abdul-Hamid, et 
s'écrie à Damas : 

Les trois cents millions de musulmans qui vivent éparpillés sur 
le globe, peuvent être assurés que l'empereur allemand sera leur 
ami de tous les moments. 



Cet appel direct aux musulmans de l'Inde, de l'Egypte, 
de la Tunisie et de l'Algérie était un acte qui ne devait pas 
laisser indifférente la Grande-Bretagne. 

Pour l'appuyer par un fait, il lance le chemin de fer de 
Bagdad. 

Le Kaiser essaye de mettre la main sur toutes les terres 
étrangères, petites ou grandes. A la fin de la guerre entre 
les Etats-Unis et l'Espagne, il acquit, en 1899, la Caroline 
et les îles Mariannes, et il fut très fier « d'avoir un point 
d'appui en Polynésie ». Pourquoi faire, sinon pour inquiéter 
l'Australie? 

En Afrique, les Allemands voulaient rejoindre leurs 
colonies de l'Afrique du sud-ouest et de l'Afrique orientale 
en mettant la main sur la Rhodésia. Ils espérèrent que les 
Boers se chargeraient de préparer le résultat. Des négocia- 
tions eurent lieu. Les Allemands leur fournirent des armes. 
De là en 1896 le télégramme à Krùger qui était gros de 
promesses et qui poussa les Boers à faire la déclaration de 
guerre du 10 octobre 1899. 

Les Allemands éprouvèrent une grande déception en 
voyantla Grande-Bretagne capable de transporter une armée 
de l'Europe au Cap et du Cap au Transvaal, et de supporter 
sans grand effort les frais de la guerre. 

Les journaux allemands dépassèrent ceux de tous les 
autres pays en violence et en grossièretés qui atteignirent 
même la reine Victoria. Le refus par le Kaiser de recevoir 
Krùger ne compensa pas l'effet produit sur l'opinion de la 
Grande-Bretagne. Elle ne se trompait pas; car M. de Bulow 



62 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

reconnaît que l'Empire allemand ne resta neutre que parce 
que sa marine n'était pas asse*^ forte et que parce qu'il 
ne pouvait pas compter sur la France dans une agression 
contre elle. 

Le gouvernement britannique savait à quoi s'en tenir sur 
la part de responsabilité qui liii incombait dans la guerre 
du Transvaal. 

Sa déception fut encore aggravée par la formation de la 
South African Union, comprenant les divers peuples de 
l'Afrique du Sud, et dont les Boers ont pris la direction. 
Von der Goltz conclut : « Nous devons nous opposer à la 
suprématie anglaise. » 

Vers 1880 les Allemands voulurent aussi coloniser l'Amé- 
rique centrale et l'Amérique du Sud. Ils jetèrent d'abord 
leur dévolu sur le Venezuela, lui consentirent des emprunts, 
achetèrent quelques mines, engagèrent des entreprises ; 
puis ils installèrent un navire de guerre dans son port et 
demandèrent de prendre part au gouvernement du pays*. 

Ces prétentions éveillèrent aussitôt les susceptibilités des 
Etats-Unis qui, au nom de la doctrine de Monroe, les infor- 
mèrent qu'ils ne souffriraient pas leur intervention dans le 
gouvernement du Venezuela. Les Allemands apprirent en 
même temps qu'ils n'obtiendraient l'accès d'aucune colonie 
dans le golfe du Mexique, tant que la Grande-Bretagne et 
les Etats-Unis seraient les maîtres de l'Océan. 

Maintenant, grâce à leur émigration au Brésil, ils songent 
à constituer un état allemand dans l'Etat de Sâo-Paulo. 

Rotterdam et Anvers sont les ports du Rhin. Les Pays- 
Bas sont la véritable base d'opérations pour un envahisse- 
ment de la Grande-Bretagne. Les Pays-Bas et la Belgique 
ne sont indépendants que parce que la Grande-Bretagne et 
la France ont empêché l'Allemagne de les prendre. On les 
prendra : et avec la Belgique le Congo belge ; avec les Pays- 



I. Pangermanism, by Roland G. Usher, professer of history, Washington 
umversity, Saint-Louis, p. 119. j & 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA GRANDE-BRETAGNE 63 

Bas, les Indes néerlandaises. Le Danemark est la clef de la 
Baltique, qui d')it devenir un lac allemand. On le prendra : 
la Russie bloquée par le Bosphore au sud, et par le 
^und et le grand Belt au nord, n'aura plus en Europe, 
-iir la mer libre, d'autre port qu'Arkhangel. 

L'Empire allemand a poussé l'Autriche-Hongrie à l'est et 
au sud-est; mais l'englobant dans son aire, c'est lui qui 
(Mitendait diriger sa politique à son profit. Imprégné de sou- 

îiirs classiques, les hommes d'Etat allemands et autri- 
< iiiens ont rêvé de saisir les grandes routes par lesquelles 
\r< Romains, les barbares, les croisés, sont passés des 
\ allées du Danube à Gonstantinople et les Ottomans de 
Lonstantinople dans les vallées du Danube. 

L'imagination joue dans ces conceptions un rôle beaucoup 
plus important que la perception exacte d'avantages réels, 
^alonique, comme port de commerce, est insignifiant pour 
! Vutriche et l'Allemagne*. Il ne peut valoir que comme port 
guerre. Alors vient le rêve de la grande ligne de Bagdad, 
. la mainmise sur la Turquie et sur la Perse, en attendant 
1 (ade. L'Italie, tenant le nord de l'Afrique par Tripoli et la 
Cyrénaïque, l'Allemagne prend l'Egypte, la Tunisie, l'Al- 
gérie, le Maroc. 

L'Allemagne victorieuse fera une grande confédération 
dont Tempereur sera le chef absolu, comme il est le chef de 
l'Empire allemand, qui comprendra l'Autriche-Hongrie, les 
Etats Balkaniques, la Turquie, avec l'Egypte, la Perse et 
l'Inde. 

Les pangermanistes disent naïvement : 

(( Les Anglais sont parvenus à gouverner l'Inde; est-ce 
que les Allemands ne pourraient pas en faire autant.^ » et ils 
ne sont même pas parvenus à gouverner le duché de Posen 
' t l'Alsace-Lorrainel 

Dès le seizième siècle, la politique allemande a eu un his- 



V. Journal des Économistes, novembre 1912. 



64 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

torien illustre qui s'appelle Rabelais, quand il a célébré les 
hauts faits de Picrochole. 

Les Allemands déclaraient que la Grande-Bretagne avait 
acquis la plupart de ses possessions par la force. Donc, ils 
avaient le droit d'employer la force pour les en expulser : 
mais ils ne pensaient pas un seul moment à rendre l'Aus- 
tralie aux indigènes australiens, la Nouvelle-Zélande aux 
Maoris, le Canada aux Iroquois et l'Inde à ses rajahs ou au 
grand Mogol. Ils voulaient .simplement se mettre à sa place. 

Ces plans à la Picrochole ne sont pas seulement ceux des 
publicistes dépourvus d'autorité. Ils forment un ensemble, 
soutenu officiellement, et ils sont appuyés par des commen- 
cements ou des tentatives d'exécution. 

Les successeurs de Bismarck ont cru qu'ils pouvaient 
impunément tout se permettre à l'égard de la Grande-Bre- 
tagne. Dans son livre, M. de Bulow dit naïvement : 

L'Allemagne est devenue trop forte pour être attaquée sur mer : 
donc la Grande-Bretagne ne bougera pas. 

En écrivant cette phrase, M. de Bulow oubliait que sa poli- 
tique avait amené un résultat : l'accord franco-anglais de 1904. 

M. Harden, le journaliste qui prétend représenter la tra- 
dition de Bismarck, reprochait au gouvernement allemand 
« de diminuer par ses menaces les causes de friction entre la 
Grande-Bretagne et la France dans le nord de l'Afrique ». 

Le gouvernement allemand allait même plus loin : il éta- 
blissait entre les deux pays une solidarité étroite. 

L'ambassadeur d'Allemagne, le comte Wolff Metternich 
zur Gracht, avait dit au Kaiser : « Vous et le kronprinz vous 
avez séduit la Grande-Bretagne. Vous pouvez tout vous 
permettre. Elle ne bougera pas. Vous avez au ministère de 
la Guerre M. Haldane qui a dit : « L'Allemagne est mon domi- 
cile intellectuel. M. Lloyd George a été enthousiasmé de son 
voyage en Allemagne, il est plein d'admiration pour sa 
politique sociale. » 



■ LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA GRANDE-BRETAGNE 65 

' Sur ces assurances, M. de Bcthmann-Hollweg et M. de 
Kiderlen Waechter, le ministre des Affaires étrangères, 
envoyèrent le Panther, à Agadir, le i^' juillet 1911. Le 
l>i juillet, M. Lloyd George au dîner annuel des banquiers 
:ît marchands, donné par le Lord maire, rappela que « la 
; jlrande-Bretagne était prête à de grands sacrifices pour 
garantir la paix, mais que si une situation était créée telle 
►jue la paix ne pourrait être préservée que par l'abandon de 
;ja grande et bienfaisante position acquise dans le monde par 
(les siècles d'héroïsme et de persévérance, qu'en tolérant 
n'être traitée là où ses intérêts vitaux sont affectés comme 
iji elle ne comptait pas dans la société des nations, la paix 
i ce prix serait une humiliation intolérable. L'honneur 
hational et la sécurité du commerce britannique international 
,ie sont pas des questions de parti. La paix du monde serait 
peaucoup mieux assurée si toutes les nations réalisaient des 
(îonditions nécessaires. » 

*' Venant d'un ami, ces paroles avaient une signification 
oute particulière. Elles furent suivies d'une déclaration de 
Vï. Asquith à la Chambre des communes qui rencontra une 
jidhésion unanime, exprimée par M. Balfour au nom des 
[inionistes et par M. Ramsay-Macdonald au nom du labour 
oarty. L'effet fut tel qu'aussitôt les journaux allemands, 
jusqu'alors menaçants, dirent : « Très bien I nous avons 
ioute satisfaction 1 Nous sommes prêts à nous entendre. » 

L'Allemagne redoublait ses armements : dans l'espoir 
l'endormir la Grande-Bretagne, elle la trompait sur l'avan- 
îeraent des travaux de sa flotte. Ses spécialistes examinaient 
constamment la possibilité d'un débarquement dans la 
Grande-Bretagne et ils se réjouissaient de ce que désormais 
îlle ne pouvait plus se fier à la stratégie de Nelson, laissant 
lUx vents le soin de garder le Channel. 

La diplomatie allemande, avec sa méthode, son habileté, 
ses procédés et ses moyens d'action, y compris l'espionnage, 
38t arrivée au résultat de grouper la Grande-Bretagne, la 
Russie et la France pour une défense commune, tandis que 

YVES CUYOr. 5 



66 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Hans Delbriick, en 1900, rêvait de grouper rAllemagne, la 
Russie et la France contre la Grande-Bretagne. 

Lorsqu'est arrivé le moment décisif, elle a inventé un casus 
belli stupide contre la Russie, après avoir refusé les propo- 
sitions de médiation faites par sir Edward Grey. Elle s'est 
appliquée à ne laisser aucun doute sur sa volonté de faire la 
guerre, puis elle a violé la neutralité du Luxembourg et de 
la Belgique et donné à la Grande-Bretagne le beau rôle de 
défenderesse des traités conclus, des signatures des grands 
États, tandis qu'elle a assumé la responsabilité de ne les 
considérer que « comme des chiffons de papier ». 

M. Bethmann-Hollweg et autres Allemands ont abandonné 
la thèse qu'ils défendaient l'Europe contre- la barbarie 
slave ; maintenant ils dirigent toute leur fureur contre les 
Anglais qu'ils déclarent leurs proches parents. Ils se donnent 
beaucoup de mal pour prouver que la violation de la neutra- 
lité de la Belgique n'est qu'un prétexte pour les Anglais; 
mais c'est eux-mêmes qui ont donné à Sir Edward Grey un 
motif tel qu'il a fait l'unanimité. La Grande-Bretagne au- 
rait-elle pu conserver la neutralité? Je ne le crois pas : les 
menaces de l'Empire allemand contre elle étaient trop 
évidentes et trop persistantes pour qu'elle pût s'abstenir. 
Mais si la diplomatie de l'Empire allemand a été telle qu'elle 
rendait obligatoire l'intervention de la Grande-Bretagne, 
est-ce donc une preuve de sa supériorité, de sa prévoyance, 
de sa méthode.^ Une diplomatie qui arrive en cas de guerre, 
à former contre son pays l'alliance de la Grande-Bretagne, 
de la Russie et de la France, en a trahi la sécurité. Plus le 
chancelier essaye de prouver que l'intervention de la Grande- 
Bretagne était fatale, plus il aggraverait sa responsabilité et 
celle du prince de Bulow si elles ne s'effaçaient pas dans 
l'ombre de celle de Guillaume II, 



CHAPITRE IX 
LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE 

Politique de Bismarck après Sadova. — Politique opposée en France. — 
La menace de 1875. — Son véritable caractère. — La politique coloniale 
et anglophobe française. — L'Alsace-Lorraine. — Le boulangisme. — 
liismarck et la guerre préventive. — - Résistance du Reichstag. — L'affaire 
Schnsebelé. — L'incident de Raon-l'Étape. — Essai d'isolement de 
l'Alsace. — L'empereur Guillaume II. — Ses amabilités et ses menaces. 
Le voyage de l'impératrice Frédéric. — La revanche sur l'Alsace. — 
Les prétentions de Guillaume II. — Le traité d'alliance franco-russe 1894. 

Nous avons vu par quels procédés de rouerie et de bru- 
talité, les hommes qui ont assumé la direction des affaires 
itolitiques de l'Empire allemand, depuis 1871, sont parvenus 

approcher la Russie et la Grande-Bretagne et à les unir 
a la France en opposition à la Triple Alliance. 

Au nombre de ces procédés peut être notée leur attitude 
envers la France. Dans ses Pensées et Souvenirs, Bismarck 
montre qu'il se rendait très bien compte de la coalition que 
l'Empire allemand devait redouter; et nous avons vu les 
tentatives auxquelles il s'était livré pour arriver à concilier 
des politiques contradictoires. 

Mais à toutes ces tentatives, un facteur a toujours manqué : 
— c'est la garantie que l'Allemagne ne ferait pas la. guerre 
à la France. 

Bismarck* raconte sa résistance au roi et au parti mili- 
taire, qui, au lendemain de Sadova voulaient des acquisi- 

I. Pensées et Souvenirs, t. II, p. 45. 



68 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

lions terriloriales et une entrée solennelle à Vienne. Il se 
préoccupait de « ne pas provoquer chez les adversaires de la 
Prusse une haine irréconciliable ». Il dit : 

La politique commande, non pas de se demander après une vic- 
toire ce qu'on pourrait bien arracher à l'adversaire, mais de poursuivre 
uniquement les résultats imposés par les besoins politiques. 

Après la campagne de France, il manqua à ce principe. Il 
acceptait l'annexion de l'Alsace. Il étaitapour la frontière de 
langue ». De Moltke exigeait Metz et Belfort. Thiers répon- 
dit : (( Si vous voulez les deux, nous ne pouvons aujourd'hui 
signer la paix. » Bismarck dit : « A ce moment J'eus une 
grande inquiétude de l'immixtion des puissances neutres. » 
De Moltke abandonna Belfort et garda Metz. 

Presque aussitôt l'indemnité de guerre payée, la France 
évacuée, survint la menace de 1876. La France venait de 
constituer ses quatrièmes bataillons. De Moltke et le parti mi- 
litaire voulurent faire une guerre préventive. Ils la considé- 
raient à la fois comme utile et agréable, destinée à écraser 
un peu plus la France et à leur offrir une nouvelle brassée 
de lauriers facilement cueillie. 

Bismarck a accusé Gortschakoff d'avoir inventé cette his- 
toire pour provoquer l'intervention de l'empereur de Russie. 
Cette a histoire » provoqua aussi l'intervention de la reine 
Victoria. Dans sa lettre du i3 août 1876 à l'empereur d'Alle- 
magne, Bismarck dit : « Je ne sais si Votre Majesté juge è 
propos de prendre la reine Victoria au pied de la lettrCj 
lorsque Sa Majesté assure que « ce serait chose facile d€ 
prouver que ses appréhensions n'étaient pas exagérées ». 
Bismarck se livre à des hypothèses sur ses sources d'infor- 
mation. Il les connaissait cependant, et elles étaient toul 
autres que celles qu'il se plaisait à supposer. Au mois 
d'avril, M. de Radovitz, fort bien en cour à Berlin, avail 
prévenu, dans un bal, l'ambassadeur de France, le comte 
de Gontaut-Biron, que l'augmentation de ses armements 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE 



69 



î comportait un risque de guerre. Blowitz, recevant les confi- 
[ dences du duc Decazcs, alors ministre des Affaires étran- 
' gères, envoya au Times une correspondance disant que 
l'Allemagne avait l'intention de saigner la France à blanc, 
;de lui demander une indemnité de lo milliards payable en 
'vingt ans et de placer une armée d'occupation dans les dé- 
: parlements de l'est jusqu'à la fin du payement de l'indem- 
nité. Le rédacteur en chef du Times, le célèbre Delane, ne la 
! publia qu'après s'être informé de sa véracité. Or, l'ambassa- 
tideur allemand, M. de Munster, à Londres et l'ambassadeur 
[britannique à Berlin, Lord Odo Russell, avaient annoncé 
cette nouvelle. Elle fut démentie par les journaux alle- 
mands; mais Radowitz qui en avait fait la confidence à 
Gontaut-Biron continua d'être un des favoris de Bismarck. 
Bismarck, ayant attribué un jour cette histoire à des spécu- 
lateurs de Bourse, Odo Russell lui répliqua : (( Démentez 
vos quatre ambassadeurs qui l'ont racontée. » Bismarck ne 
répondit pas. Il a dit dans ses Pensées et ses souvenirs * : 

A ce moment, de même que plus tard, l'intention d'attaquer la 
France m'était si nettement étrangère que je me serais plutôt retiré 
que de prêter la main à une guerre commencée sous n'importe quel 
prétexte, dans le but unique d'empêcher la France de reprendre 
haleine et de recouvrer ses forces. 

Mais dans sa lettre à l'Empereur du i3 août 1876, il fait 
cette observation : 

Ce n'est pas un gage de paix que de laisser à la France la certitude 
qu'elle ne sera jamais attaquée, quelles que soient les circonstances 
et quoi qu'elle fasse. 

Il est probable que de Moltke et le parti militaire, contre 
lesquels Bismarck récrimine souvent, eurent bien l'intention 
dont Radovitz fit part à M. de Gontaut-Biron. Par cette indis- 

I. T. II, p, 200, 



70 LES CAUSES fOLlTlOUES DE LA GUERRE 

crétion, Bismarck atteignait un double but; il détruisait le 
projet du parti militaire et, en même temps, il intimidait 
la France, de sorte que pacifiquement il espérait l'empêcher 
de reconstituer sa force militaire. 

Il obtint un résultat opposé à celui qu'il cherchait : il pro- 
voqua à la fois l'intervention de la Grande-Bretagne et de la 
Russie : les deux souverains signifièrent à l'empereur Guil- 
laume leur méfiance à l'égard de la politique agressive de 
l'Empire allemand. 

J'ai raconté brièvement et en les atténuant^ les consé- 
quences déplorables de la politique dans laquelle M. de Bis- 
marck avait poussé la France, au Congrès de Berlin de 1878. 
Elle arrivait à concentrer toutes ses animosités contre la 
Grande-Bretagne, à dépenser ses forces en Afrique et en 
Extrême-Orient et à subordonner le Quai d'Orsay à la 
Wilhelmstrasse. 

Les élections françaises de i885 furent faites en opposi- 
tion à la politique coloniale. La déclaration ministérielle du 
16 novembre dit : « Les entreprises coloniales ont pris un 
développement qui les rend onéreuses »; et quand M. de 
Freycinet devint président du conseil, le 7 janvier 1886, il 
déclara : « Le suffrage universel entend que la France 'ait une 
politique digne et pacifique et concentre ses forces sur le 
Continent. Il ne veut plus de ces expéditions lointaines... » 

Mais M. de Freycinet avait eu la main malheureuse en se 
laissant imposer le général Boulanger comme ministre de la 
Guerre. Le nouvel ambassadeur à Berlin, M. Herbette, dans 
son audience de présentation, le 23 octobre 1886, assura 
l'empereur Guillaume P' « des idées de paix, de travail et de 
stabilité qui inspiraient la politique du gouvernement fran- 
çais ». Guillaume I" ne pouvait pas répondre que lui vou- 
lait le contraire; et il est probable qu'il se contentait de ces 
assurances. Mais un mois après, le 2b novembre, il faisait 



I, Journal des Économistes, i5 mai 1914, p. 190-201, 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE 



u 



déposer un projet de loi augmentant l'armée allemande de 
10 p. loo sur le pied de paix et d'un chiffre supérieur sur le 
pied de guerre. Pour triompher de l'opposition du Reichstag, 
de Moltke fut envoyé y porter son prestige et y faire cette 
déclaration : 

On a parlé d'une entente avec la France. Mais tant que l'opinion 
publique en France persiste à exiger la restitution de deux provinces 
(-sentiellement allemandes, l'entente avec la France est une impossi- 

làlité. 

En France, la Ligue des patriotes faisait tout ce qui était 
nécessaire pour donner des arguments à de Moltke et aux 
partisans de l'augmentation de l'armée allemande. Elle avait 
trouvé dans le général Boulanger un chef pour son agitation 
bruyante et vide; et les ripostes de la presse allemande lui 

iraient des prétextes. 

Dans son discours du ii janvier 1887, Bismarck disait : 

Nous sommes actuellement en possession de l'objet en 
litige, l'Alsace; nous n'avons donc aucun motif de combattre 
pour cet objet là. » Il déclara qu'il était opposé à toute guerre 
{)iéventive. « Jamais je ne conseillerai de faire la guerre 
parce que plus tard peut-être cette guerre doit être faite. » 
Si la guerre éclatait, Bismarck en montre des conséquences 
effroyables pour l'Allemagne, en cas de victoire de la France ; 
mais si l'Allemagne, était victorieuse (( nous tâcherions de 
mettre la France hors d'état, pendant trente ans, de nous 
attaquer ». 

Le Reichstag ne vota cependant la loi que pour trois ans. 
11 fut dissous immédiatement. La campagne électorale se fît 
contre la France; et le chancelier faisait chauffer à blanc 
les populations par des brochures et des images représen- 
tant des soldats français, envahissant l'Allemagne et enlevant 
1 la fois les femmes et les vaches. Les journaux annonçaient 
pour le 7 février, la convocation de soixante-douze mille 
réservistes. 



■^2 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Le II mars, le nouveau Reichstag vota le septennat par 
227 voix contre 3i et 3/i abstentions. 

L'agitation se calma, mais cinq semaines après, le 10 avril, 
un commissaire de police français, Schnacbelé, fut arrêté à 
la frontière et emmené à Metz. Ce commissaire de police 
avait été l'objet d'un ordre d'arrestation du tribunal de Metz 
dès qu'il mettrait le pied sur le territoire allemand pour 
crime de haute trahison, commis en France. Il avait été 
dénoncé par un nommé Klein, accusé du même crime. 

Il avait été convoqué à la frontière par son collègue alle- 
mand sous le prétexte du renversement d'un poteau de fron- 
tière. Des individus s'étaient jetés sur lui au moment oii, en 
attendant son collègue, il avait fait quelques pas sur le terri- 
toire allemand et, quoiqu'en se débattant, il se fût retiré sur 
le territoire français, ils l'avaient arrêté. 

Les explications durèrent jusqu'au 27 avril. Le gouverne- 
ment allemand, tout en n'admettant pas la violation de fron- 
tière, fut obligé de reconnaître le guet-apens et ordonna le 
29, de mettre Schnaebelé en liberté^ 

Le gouvernement français avait obtenu une satisfaction de 
fait; mais le gouvernement allemand considérait qu'il avait 
le droit de poursuivre, pour haute trahison, tout Français 
pour des actes commis en territoire français. « En se basant 
sur cette théorie, disait le Times, tous les Français pourraient 
être accusés par l'Allemagne, de même que tous les Alle- 
mands pourraient être accusés par la France. » L'imputation 
de trahison d'un pays par un étranger est un non-sens. 

Pendant qu'on discutait l'incident, Bismarck prononçait ces 
paroles à la chambre prussienne : 

Il n'est pas possible de vivre en paix d'une façon durable, avec une 
nation aussi belliqueuse que le peuple français qui, dans le cours des 
siècles, nous a attaqués d'innombrables fois. 



I. 



Voir ^Allemagne et la France en Europe (i885-i894), par Pierre Albin. 



(Libr. Félix Alcan.) P. 82 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE 73 

• Cette phrase, prononcée dans ces circonstances, prouve 
jne fois de plus que Bismarck avait le défaut commun à 
beaucoup d'Allemands; il manquait de tact; et ses paroles 
et ses actes étaient autrement graves que les incartades en 
iFrance de Paul Déroulède, que les « émeutes des petits 
pâtissiers » faites à propos des représentations de Lohengrin 
et que les attitudes du général de cirque qui s'appelait Bou- 
langer. Celui-ci fut éliminé du ministère le 3o mai. La for- 
imule officielle fut « la paix avec dignité ». 

Le ilx septembre 1887, il y eut un nouvel incident de fron- 
tière à Baon-l'Etape. Un soldat, nommé Kauffmann, mis au 
service de l'administration forestière avait tué, à coups de 
fusil, un chasseur, M. Brignon, blessé un autre, M. de Wan- 
gen qui, avec trois autres compagnons, longeaient la fron- 
tière. Le gouvernement allemand accorda une indemnité 
de 5oooo marks à la veuve de M. Brignon, mais loin que le 
soldat Kauffmann fût poursuivi, des officiers lui donnèrent 
des gratifications pour « le haut fait d'avoir tué un Fran- 
çais ». 

L'Empire allemand avait « en sa possession l'objet en 
litige », selon l'expression de Bismarck; mais il n'essayait 
pas de l'assimiler. Les mesures prises par son premier 
statthalter, M. de Manteuffel, et par son successeur, le 
prince de Hohenlohe, étaient de nature à provoquer l'hosti- 
lité des Alsaciens-Lorrains : poursuites pour toutes sortes de 
délits d'opinions, interdiction des journaux français, sur- 
veillance des établissements et institutions de jeunes filles 
de peur que l'enseignement du français ne fût favorisé, obli- 
gation d'un permis de séjour pour tout Français qui voulait 
pénétrer en Alsace. 

La Gazette de V Allemagne du /Vord expliquait ces dernières 
mesures en disant ; « Le principal obstacle au resserrement 
des rapports entre l'Alsace et l'Allemagne consiste dans la 
continuation des relations sociales et économiques avec la 
France. » Donc, il fallait les restreindre si on ne pouvait les 
•upprimer. Le gouvernement français négocia avec la Suisse 



^ V*.5^ CAUSES PaWÏIQUKS DE Ï.A GUBÎ^RÈ. 

pour détourner par son territoire les trains qui passaient 
auparavant par Mulhouse. 

Par conséquent, d'un coté, au bout de dix-neuf ans, Bis- 
iparck déclarait que la France devait à jamais renoncer à 
l'Alsace et à la Lorraine; mais lui-même, il constatait que 
l'Alsace et la Lorraine refusaient de se laisser germaniser. 
Le régime arbitraire qu'il leur appliquait était la condam- 
nation même de sa politique territoriale de 1871. En mêmej 
temps, il faisait l'aveu que l'Empire allemand était si factice ^ 
et si fragile qu'il ne pouvait se maintenir que par une force 
qu'il prétendait défensive, mais qu'il ne pouvait établir qu'à 
l'aide d'arguments agressifs, tantôt contre la France, tantôt 
contre la Russie. Quand il quitta le pouvoir, il laissa, comme 
legs à Guillaume II, la nécessité de l'alliance franco- 
russe. 

Cependant Bismarck présentait des garanties de paix qui 
disparurent lorsque Guillaume II devint son propre chan- 
celier. Lors de la conférence sur le travail qu'il avait 
détournée de Berne pour la réunir à Berlin, en 1890, il se 
montra très aimable avec Jules Simon et les autres délégués 
français. Mais ces politesses ne pouvaient donner aucune 
illusion. Le 6 mai, en ouvrant le Reichsta g, il faisait déposer 
un projet de loi augmentant l'artillerie de campagne de 
70 batteries, l'effectif de 18000 hommes; il complétait les 
deux nouveaux corps d'armée par l'adjonction des armes 
spéciales. Le nouveau chancelier, Gaprivi, emprunta pour 
le soutenir ses arguments à Bismarck, en appuyant sur le 
rapprochement de la Russie et de la France. 

Bismarck voulait que l'Allemagne eût toujours une force 
qui fît trembler toutes les autres nations. 

En 1871, l'effectif fut établi pour trois ans à 401069 hommes, 
de manière à correspondre à i p. 100 de la population, coq- 
formémentà l'article 60 de la Constitution; mais l'état-major 
obtint en 1874, un septennat; en 1881, un second septennat 
qui fixa l'effectif à 427 274 jusqu'au 3i mars 1888. 

Le septennat coj;isolidait la situation de l'armée pour 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE 75 

une certaine période, en évitant des discussions fréquentes 
au Reichstag et assurait toute liberté à la politique exté- 
rieure du chancelier ; mais le septennat n'obligeait que le 
Reichstag : le chancelier pouvait demander au Reichstag 
de le transformer quand bon -lui semblait : le 26 no- 
îvembre 1886, il n'attendait pas que le septennat fût venu 
jà réchéance de 1888, pour demander une augmentation 
de ài i35 hommes. 

Un an après, nouvelle rupture du septennat par le chan- 
celier. Les six classes de soldats exercés qui quittaient la 
landwehr à leur trente-troisième année devront y rester jus- 
qu'à leur trente-neuvième année. Le landsturm sera composé 
de tous les hommes valides qui ne figurent, ni dans l'armée, 
ni dans la flotte depuis la dix-septième jusqu'à la quarante- 
cinquième année. 

Le 6 mai 1890, nouveau projet portant modification du 
septennat de 1887, élevant l'effectif de 18000 hommes, aug- 
mentant l'artillerie de 70 batteries, etc. 

Le régime du septennat était fermé pour la diminution des 
effectifs, mais restait toujours ouvert pour leur augmentation. 

Le ministère Freycinet (1890-1892), dont M. Ribot était 
ministre des Affaires étrangères mit fin, pour le moment, à 
la politique anglophobe, par la conclusion de l'accord du 
5 août 1890^. En même temps, la Russie et la France se 
rapprochaient de plus en plus. 

Un incident survenu en 1891, montra combien la paix 
entre la France et l'Allemagne était précaire. Guillaume II 
prépara une exposition de peinture à Rerlin, après s'être 
assuré du concours d'artistes français, en dehors du gouver- 
nement. Détaille, le plus nationaliste des peintres, s'était 
chargé de l'obtenir et l'avait obtenu. 

L'impératrice Frédéric eut tout d'un coup l'idée de venir 
elle-même à Paris. Elle alla à Versailles, elle traversa le parc 
de Saiiit-Gloud. Ces visites furent violemment exploitées 

t. Je faisais partie de ce ministère. 



76 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUEBRE 

par les anciens boiilangistes. Après avoir reçu le premier 
jour la visite de l'impératrice, Détaille, deux jours après, 
sur la sommation de Déroulède, retira son concours et fut 
imité par les artistes qu'il avait entraînés. L'impératrice put 
quitter la France sans avoir été l'objet d'aucune manifesta- 
tion personnelle. 

Non seulement la presse allemande exprima les colères 
menaçantes que ces incidents avaient soulevées; mais le 
baron Marschallde Bieberstein, ministre des Affaires étran- 
gères, se livra à des récriminations telles, devant l'ambassa- 
deur français, M. Herbette, que celui-ci dut mettre, en se 
retirant, fin à l'entretien. M. Ribot adressa une circulaire 
aux gouvernements étrangers pour donner aux faits leur 
véritable caractère. 

Le gouvernement allemand voulut bien ne pas déclarer la 
guerre parce que M. Déroulède et M. Francis Laur avaient 
présidé deux réunions de deux ou trois cents personnes 
chacune; mais il montra sa mauvaise humeur en prenant 
un arrêté, donnant leur pleine vigueur, « à partir du 3 mars 
iSgijà toutes les sévérités de l'ordonnance du 22 mars 1888, 
relative à l'obligation des passeports en Alsace et suppri- 
mant tous les adoucissements se rapportant à la circulation 
sur les chemins de fer! » 

Ce procédé de transposition de mauvaise humeur appar- 
tient à la psychologie enfantine. 

L'exposition française de Moscou s'ouvrait le i"'" mai ; le 
tsar venait la visiter, et le voyage de l'escadre française, à 
Gronstadt, avait lieu en juillet. 

Le 22 août 1891, un accord était conclu. Il portait la recon- 
naissance, par la France et la Russie, de leur intérêt commun 
au maintien de la paix générale et l'obligation, pour chacun 
des contractants, de se concerter avec l'autre pour la sauve- 
garde de cet intérêt commun, chaque fois qu'une puissance 
en Europe menacerait d'y porter atteinte K 



UAllemagne et la France en Europe, par Pierre Albin. (Paris, F. Alcan.) 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE 77 

> Le i4 septembre, Guillaume II prononça un discours bel- 
liqueux, à Erfurt, contre « le parvenu corse qui, dans cette 
ville, avait humilié profondément les princes allemands»; 
mais le i6 septembre, il supprima l'obligation des passe- 
ports en Alsace-Lorraine ! Seulement, le 3o mai 1892, le 

ichstag adopta une loi permettant aux autorités militaires 
t(-^ionales de proclamer l'état de siège dans les pays d'Em- 
pire. On soumit la correspondance officielle de soixante- 
quatorze communes, où on ne parlait que français, à l'obli- 
gation de la langue allemande. Les représentations françaises 
furent interdites à Mulhouse. Un peu plus tard, il fut pres- 
crit que les registres de l'état civil ne devaient plus être 
tenus qu'en allemand. 

A la lin de l'année, un nouveau projet de loi militaire aug- 
ntait l'armée de 78 000 soldats, de 1 1 000 sous-officiers, de 

iS officiers, etc., et les dépenses de 66800000 marks. 
M de Gaprivi reprenait de nouveau les arguments de Bis- 
uiarck. Sans doute, il ne s'agissait pas de faire une guerre 
immédiate. Mais « les Français aiment la guerre pour la 

•ire qu'elle procure », et le chancelier les représentait 
cumme prêts à se jeter sur l'Allemagne. 

11 constata enfin le résultat obtenu par la diplomatie alle- 
mande, à sa grande confusion et à son grand étonnement : 
c'était le rapprochement entre la Russie et la France. 

L'empereur Guillaume alla, en 1898, célébrer l'anniver- 
saire de Sedan sur les champs de bataille de la Lorraine; il 
fit une entrée solennelle à Metz, à la tête de 26000 hommes 
et, dans un banquet, il adressa cette injonction aux Lorrains : 

\ ous êtes Allemands et vous le resterez. )> 

A travers des difficultés de divers genres, le traité d'al- 
liance franco-russe fut signé au mois de mars 189/1 • l'Em- 
pire allemand perdit l'hégémonie de l'Europe, à laquelle 
Bismarck n'avait cessé de prétendre et que ne cessait de 
réclamer Guillaume II, avec moins d'autorité, mais avec 
plus d'emportement. 



CHAPITRE X 

LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE 
(ALGÉSIRAS) 

Bismarck colonial malgré lui. — Opposition du Reichstag. — La Nou- 
velle-Guinée. — Angra Pequena et la Grande-Bretagne. — Le Togoland 
et le Cameroun. — La Conférence de Berlin de i885. — Subventions 
pour la marine. — Caprivi anticolonial. — L'accord franco-anglais du 
12 avril iQoA. — L'accord franco-espagnol. — Résignation de M. de 
Bulow. — Les imprécations de Guillaume. — M. de Kûhlman et 
M. Saint-René Taillandier. — La visite de Guillaume à Tanger. — In- 
solences de l'Allemagne. — « Nous sommes derrière le Maroc avec 
toutes nos forces. )> — La conférence d'Algésiras. — Manœuvres alle- 
mandes. — Echec. — M. de Bulow et l'encerclement. — La diplomatie 
allemande jugée par la Gazette de Francfort. 

Nous avons vu certaines déviations que la politique de 
Bismarck avait subies alors même qu'il tenait encore le 
pouvoir. Il y en a encore une autre. C'est l'acquisition de 
colonies. Il avait trouvé très bon d'en offrir à la France; 
mais nombre de ses compatriotes se montraient furieux des 
acquisitions que faisait la France, tandis que l'Empire alle- 
mand restait dans ses frontières. Bismarck craignait des 
conflits avec la Grande-Bretagne etles libéraux sur lesquels 
il s'appuyait y étaient hostiles. Cependant en 1879, après la 
chute de l'importante maison Godefroy qui avait des affaires 
dans les mers du Sud, il demanda au Reichstag une garantie 
de l'Etat pour une compagnie qui reprendrait ses planta- 
tions de Samoa. Le Reichstag refusa. Une société se forma 
et étendit ses opérations au nord de la Nouvelle-Guinée. La 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE fét ILÀ iFRÀi^iGte (At.G^SIRAS) 79 

Deutscher Kolonial Verein provoqua Un mouvement d'opi- 
nions favorable à la politique coloniale. Bismarck céda. 
(hiand, en i883, un marchand de Brème, nommé Lûderitz, 
lui proposa une station à Angra Fequena, il prévint la 
Grande-Bretagne. Celle-ci n'ayant rien dit, ni rien fait> Bis- 
marck plaça, sous la protection allemande, les territoires 
situés en arrière de la côte s'étendant des possessions por- 
tugaises au fleuve Orangé à Texeeption de Walfish bay. A 
1 Ouest, le docteur Nachtigal, jouant à la fois les Anglais et 
I - Français, occupa le Togoland et le Cameroun. De i884 à 
^5, le gouvernement allemand établit Un protectorat sur 
la côte est de l'Afrique. Les mêmes années, il s'installait 
dans la Nouvelle-Guinée, dans l'archipel de la Nouvelle^ 
liietagne, et ne renonça aUxîleâ Carolines qu'après un arbi- 
trage de Léon XIII entre l'Espagne et lui. Bismarck décla^ 
rait qu'il entendait laisser la responsabilité des colonies 
aux marchands; les territoires acquis n'étaient considérés 
que comme des protectorats non incorporés dans l'Empire; 
mais, en 1888, la révolte des Arabes força le gouvernement 
mand d'assurer la défense et la direction de l'Afrique 
• ntale : et toutes les colonies allemandes furent placées 
13 la direction d'un département du ministère des Affaires 
mgères. Bismarck, par la conférence de Berlin de 1886» 
lil reconnaître les possessions allemandes à l'est et à l'ouest 
de l'Afrique; il obtint un semblable accord, en t886j pour 
les possessions de l'Afrique du Sud. 

Dès 1881, comme conséquence, Bismarck demandait une 
subvention pour la marine allemande, mais il se heurtait 
à l'opposition de Bamberger et des libéraux; toutefois^ en 
i885, il obtint des subventions pour des lignes du Pacifique. 
D'autres suivirent. 

Cependant, en 1892, Caprivi résistait à la poussée colo- 
niale ; et à ceux qui lui disaient : — Prenez donc des colonies 
françaises I il répondait : — Nous avons assez de nos proprés 
colonies. (o3 nov. 1892.) 

Mais eette réponse, loin de calmer les coloniaux nlle- 



80 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

mands, ne pouvait que les irriter. La France occupe la Tuni- 
sie, rindo-Ghine, Madagascar, le Soudan, le Congo, et elle 
n'a pas oublié TAlsace-Lorraine. Ce n'est pas de jeu. 

L'incident de Fashoda n'a pas conduit la France à la guerre 
avec la Grande-Bretagne. Au moment de la guerre de 
l'Afrique du Sud, M. de Bulow a compris qu'il ne l'entraî- 
nerait pas dans une guerre contre elle. A la fin de mars 
1904, il est informé qu'un accord va être conclu entre la 
Grande-Bretagne et la France. 

L'accord franco-anglais porte la date du 8 avril 1904. Le 
12 avril 1904, M. de Bulow, qui le connaît depuis quinze 
jours, dit au Reichstag « qu'il n'a, au point de vue des inté- 
rêts allemands, rien à y objecter; qu'au point de vue du 
Maroc, les intérêts commerciaux de l'Empire allemand ne^ 
peuvent qu'avoir avantage à ce que l'ordre et le calme 
régnent au Maroc ». 

Le 6 octobre 1904, est conclu l'accord franco-espagnol qui 
comporte l'adhésion de l'Espagne à l'accord franco-anglais. 
La Wilhelmstrasse en a connaissance le jour même. Même 
attitude du chancelier. Mais cette résignation n'était qu'appa- 
rente. Le 24 avril 1904, l'empereur Guillaume exhalait sa 
fureur contre la bonne réception faite l'année précédente 
par l'Italie à M. Loubet. 

Pensons à la grande époque qui refît l'unité du peuple alleriiand, 
aux combats deWœrth, de Wissembourg et de Sedan..., j'espère que 
les événements que nous voyons se jouer devant nous auront pour 
effet de... nous trouver unis, s'il devenait nécessaire de prendre part à 
la politique mondiale. 

L'Assemblée coloniale allemande adoptait le 3o mai une 
résolution portant : 

Au cas où le stata quo serait modifié, l'Empire allemand devrait 
recevoir des compensations au moins égales à l'accroissement de la puis- 
sance française, compensations correspondant à la fois à l'importance 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE (alGÉSIRAs) 81 

de ses intérêts économiques dans le pays, aux besoins qu'a sa flotte de 
points d'appui maritimes et aux besoins d'expansion de sa popula- 
tion. 



Pendant ce temps, la Russie était engagée dans la guerre 

(japonaise. De ce côté, la France ne pouvait compter sur 

I aucun appui matériel. D'un autre côté, des députés et des 

! publicistes ne cessaient de déclarer que l'armée et la marine 

française étaient désorganisées. 

I Le II février 1906, le ministre allemand à Tanger, M. de 
jKùhlman, dit au ministre français, M. Saint-René Taillan- 
dier : 

Nous nous sommes aperçus qu'on nous tenait à l'écart systéma- 
tiquement. D'après mes instructions formelles, le gouvernement 
impérial ignore tout des accords intervenus au sujet du Maroc et ne 
jse reconnaît comme lié en aucune manière relativement à cette 
question. 

M. de Bulow répond à l'ambassadeur de France qu'il ne con- 
jnaît rien des paroles ((attribuées » à son chargé d'affaires. 
■ Un mois après, Guillaume II annonça sa visite à Tanger. M. de 
Bulow déclara au Reichstag : 

Je considère comme du devoir du gouvernement allemand de 
veiller à ce qu'à l'avenir nos intérêts économiques au Maroc ne soient 
pas lésés. 

La Gazelle de Francfort considérait que cette formule 
impliquait le (( maintien de l'intégrité du territoire maro- 
cain ». Et, tout de suite, les Milnchen Neueste Nachristen lan- 
cent la menace : « La réponse des intérêts albîmands mena- 
cés se ferapîir la porte de Metz. » Un autre journal se crut 
spirituel en ajoutant qu' (( on ne trouverait pas le moyen de 
mettre les vaisseaux anglais sur des roulettes pour les faire 
servir à une guerre continentale ». 

TVES GUYOT. 



82 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERl^Ë 

Après avoir prononcé un discours manifeste à Brème, 
Guillaume s'embarqua, le 23 mars, sur le paquebot le Hnm- 
bourg escorté par le croiseur Friedrich-Karl. Il s'arrêta à 
Lisbonne, d'oii il aurait télégraphié à M. de Bulow qu'il 
n'irait pas à Tanger. M. de Bulow aurait répondu que son 
voyage ayant été délibéré, arrêté, était devenu obligatoire. 
L'empereur partit. Arrivé en rade de Tanger, il différa son 
débarquement pendant près de quatre heures, quoique ses 
aides de camp se fussent rendus à terre. Reçu par Mouley- 
Abd-El-Malek, il lui dit: «Considérant le sultan comme sou- 
verain absolument libre, c'est avec lui que je veuxm'entendre 
sur les moyens de sauvegarder les intérêts de l'Allemagne 
au Maroc avec toutes nos forces. » 

Le gouvernement allemand publia un Livre blanc pour 
expliquer le voyage et les paroles de l'empereur. Il com- 
mence par quelques citations de journaux destinées à les 
justifier. Or, sauf une citation du Temps, toutes étaient 
postérieures au discours de M. de Bulow annonçant le voyage 
du Kaiser. Le document officiel les présentait comme des 
provocations; mais elles avaient ce caractère étonnant de 
suivre et non pas de précéder la décision et l'acte. Toute 
la thèse allemande repose sur l'assertion que M. Saint- 
René Taillandier avait parlé au sultan comme le manda- 
taire de l'Europe et, d'après ses dépêches antérieures, il 
s'était borné à dire : 

J'ai démontre au sultan la nécessité qui s'imposait à lui de sauve- 
garder à tout prix les intérêts français et européens si gravement 
compromis. 

Le consul allemand à Fez, opposa à un texte très clair, 
fourni au moment même par un homme connaissant la 
valeur des mots, des explications qu'il avait plus ou moins 
extirpées du sultan. 

Alors vient une série d'insolences de l'Allemagne à l'égard 
du ministre des Affaires étrangères français, M. Delcassé, 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE (aLGÉSIRAS) 83 

M. Delcassé est obligé de donner sa démission le 8 juin 
i()o5 ^ 

M. Rouvier, qui était président du conseil, succède comme 
ministre des Affaires étrangères à M. Delcassé. Il se heurte 
aux mêmes difficultés. La Wilhelmstrasse exige une con- 
férence qu'elle fait demander par le sultan du Maroc. Le 
prince Radolin, l'ambassadeur à Paris, dit au quai d'Orsay : 

{{ Nous tenons pour la conférence, si elle n'a pas lieu, 
c'est le statu quo, et il faut que vous sachiez que nous 
sommes derrière le Maroc avec toutes nos forces. » 

L'empire allemand voulait, à l'aide de la conférence, ins- 
tituer une armée et une police internationales, des finances 
internationales, dans lesquelles il aurait un rôle prépondé- 
rant. M. de Bulow menace. Il dit à notre ambassadeur, 
M. Bihourd : « Il ne faut pas laisser traîner cette question 
mauvaise, très mauvaise et ne pas s'attarder sur un che- 
min bordé de précipices. » Enfin, le 8 juillet, M. Rouvier 
accepte la conférence sous la réserve « que le gouvernement 
impérial ne poursuivrait aucun but qui compromît les inté- 
rêts de la France, ou qui fût contraire aux droits résultant 
de ses traités ou arrangements ». 

Pendant les négociations, le comte de Tattenbach redou- 
ble d'activité pour obtenir les travaux du port de Tanger 
et d'autres ports du Maroc, une commande de bateaux, un 
emprunt, la fourniture et l'établissement d'un câble entre 
Tanger et la côte Atlantique. A Berlin, on nie, puis en sep- 
tembre, M. de Bulow à bout de dénégations, finit par dire 
tranquillement à l'ambassadeur français : 

« A votre place, je me ferais octroyer une concession 
analogue. » 

En un mot, je suis coupable : soyez coupable; nous 
sommes quittes. 

La conférence se réunit à Algésiras, le i6 janvier 1906. La 



1. V. Victor liérartl. L'Affaire marocaine. (Paris.) 



84 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

guerre du Japon était finie depuis août 1906; la Russie était 
donclibrc. La Grande-Bretagne et l'Espagne étaientd'accord . 
avec la France. L'empereur d'Allemagne offrait à la fois à 
l Italie et à l'Espagne la police de tous les ports ^ et faisait 
en même temps entendre des menaces, quand le 3 mars, 
M. Revoil ayant demandé la mise à l'ordre du jour de la 
police et M. Radowitz s'y étant opposé, dix voix se pronon- 
cèrent pour, trois voix contre. Ces trois voix étaient l'Alle- 
magne, l'Autriche-Hongrie et le Maroc. L'Allemagne n'en 
télégraphiait pas moins à Saint-Pétersbourg et à Washington 
que toutes les puissances avaient abandonné la France. Dans 
la nuit du i3 au i4 mars, le gouvernement anglais répondait 
par un télégramme circulaire, affirmant qu'il soutenait la 
France sans restriction ni réserve. Le 19, le gouvernement 
russe envoyait une circulaire analogue. 

Le 20 mars, M. de Tschirschky, secrétaire d'État, disait à 
M. Bihourd : 

« Il n'y a plus de difficultés, puisque nous acceptons ce 
que vous désirez. » 

Dans son livre la Politique allemande, M. de Bulow s'est 
montré satisfait du résultat qu'il consigne ainsi : 

Nous réussîmes à préserver ]a souveraineté du sultan, garantissant 
le contrôle international de la police et de la banque nationale maro- 
caine, en assurant la j orte ouverte aux intérêts économiques de 
rAllemagne comme à ceux de toutes les autres nations. 

M. Delcassé avait quitté le quai d'Orsay; le voyage de 
Tanger avait eu lieu.: la conférence d'Algésiras avait ter- 
miné ses travaux. Cependant, dans son discours du 
i5 novembre 1906, M. de Bulow faisait entendre une plainte 
et une menace : 

Une politique, qui aurait pour but d'enfermer l'Allemagne, de 
I. V. Tardieu. La Conférence d'Algésiras. (Paris, F. Alcan.) 



LA DII^LOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE (aLGÉSIRAS) 85 

construire un cercle de puissances pour nous isoler et nous paralyser, 
serait une politique très dangereuse pour la paix de l'Europe. 

La formation d'un tel anneau n'est pas possible sans qu'on exerce 
une certaine pression; une pression crée une contre-pression; pression 
et contre-pression peuvent faci'ement produire des explosions. 

Mais quand rEmpiic allemand concluait la triple Alliance, 
quand, en i884, il ai rivait à conclure une autre tripler Alliance 
entre l'Autriche-Hongrie et la Russie, quand il nous lançait 
dans des conflits britanniques, ne nous encerclail-il pas? 
Il trouvait légitime tout ce qui pouvait augmenter sa force 
contre la France. Il considérait, comme une provocation de 
notre part, tout ce qui pouvait augmenter notre force de 
résistance contre ses exigences. 

En rendant responsable de la politique de l'isolement de 
l'Allemagne M. Delcassé, il en faisait le plus grand éloge; 
car il prouvait la supériorité de la diplomatie française sur 
la diplomatie allemande. 

L'Empire allemand se plaignait que M. Delcassé eût voulu 
l'isoler par l'accord franco anglais, l'accord franco-italien, 
l'accord franco-espagnol venant compléter l'alliance russe. 
Ce pouvoir formidable qui entendait avoir l'hégémonie de 
l'Europe, se donnait l'attitude d'un pauvre petit enfant aban- 
donné qui pleurait et criait : — Je ne veux pas rester seul ! 
j'ai peur, na 1 

Pour compléter le tableau, il menaçait de jeter son armée 
sur les puissances qui avaient soudé le cercle. 

A la fin de 1906, la Gazette de Francfort résumait ainsi 
le rôle de la diplomatie allemande : 

La diplomatie allemande s'est rendue désagréable à tout le monde. 
Dépêche au président Kruger; propagande contre la race jaune ou 
contre l'Amérique, menies panslamiques en Afrique, des fautes et 
rien que des fautes... quel a été le succès de tout cela? Nous avons 
laissé les Hoers en p'an. Les Japonais ont battu les Russes. Le sultan 
du Man»r doit subir In p(>li(M' franco-espagnole... 



86 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Voilà la diplomatie allemande, cette diplomatie qui n'est 
pas gênée par le régime parlementaire, qui obéit à Tinspi- 
çation directe du Kaiser ou du chancelier, jugée par un 
Allemand. Cependant des publicistes et des hommes poli- 
tiques français ont continué de célébrer avec enthousiasme 
le régime autocratique de l'Empire allemand, la continuité 
des vues, la netteté et la précision de la méthode, et dans 
leur admiration, même en face d'un succès décisif, comme 
celui d'Algésiras, ils prétendaient que nous étions battus. 



CHAPITRE XI 

LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE 
(AGADIR) 

L alfaire des déserteurs. — L'interview du Kaiser par le Daily Telegraph. 
— Attitude comminatoire. — Accord du 9 février 1909. — L'annexion 
de la Bosnie et de l'Herzégovine. — (( L'Allemagne et son armure étin- 
celante. » — Le coup d'Agadir. — Déclarations de M. Kiderlen Waechter 
à M. Class, président de la ligue pangermanique. — Le but de l'Alle- 
magne. — Imprécision. — Le Maroc et le Congo. — Marchandages. — 
H Notre place au soleil. » — Son mépris pour l'acte d'Algésiras. — 
L'arrangement du 4 novembre 1911. — « L'éthique diplomatique. » — 
Les cinq menaces contre la France. — Aveu de M. de Bulow. — Causes 
de rancune et de haine. — Les routes de l'Alsace et de la Lorraine. 

La conférence d'Algésiras n'améliora pas beaucoup l'état 
intérieur du Maroc. En mars 1907, le docteur Mauchamp fut 
assassiné à Marakeck; en juillet, des ouvriers européens, 
occupés au port de Gasabianca, furent massacrés ; Moulai" 
Hafid, frère du sultan Abd el Aziz, lui faisait la guerre, 
soutenu par l'Allemagne, qui avait abandonné son ancien 
protégé. 

Six déserteurs de la légion étrangère, dont trois Alle- 
mands, les autres Suisses et Autrichiens, avaient reçu des 
sauf-conduits du consulat allemand. Le 26 septembre 1908, 
les Français empêchèrent leur embarquement, et il y eut 
une courte lutte, dans laquelle fut compris le chancelier du 
consulat allemand. M. de Schœn, alors secrétaire d'État, 
proposa l'arbitrage. La France accepta. Aussitôt M. de Schœn 
exigea que tout d'abord la France exprimât ses regrets de 



88 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

l'atleinte portée par ses agents aux prérogatives consulaires 
allemandes, l'Allemagne exprimant les siens pour la remise 
de sauf-conduits à des Suisses et à des Autrichiens qui n'y 
avaient manifestement pas droit. 

Le 28 octobre, le Daily Telegraph publia la célèbre inter- 
view du Kaiser, protestant de ses bons sentiments pour la 
Grande-Bretagne, mais déclarant qu'ils n'étaient pas partagés 
par le peuple allemand. Cette publication provoqua une 
violente émotion en Allemagne, englobant à la fois l'empe- 
reur et le chancelier. 

M. de Bulow voulut-il opérer une diversion à propos de 
l'affaire des déserteurs .^^ Le fait est que son attitude envers 
la France devint comminatoire. Le prince Badolin le dit à 
M. Clemenceau, qu'il menaça de son départ. 

Le conflit prit un tel caractère de gravité que les corps 
d'armée de l'Est étaient consignés et qu'en principe on avait 
décidé le rappel de la classe libérée en septembre. L'empe- 
reur d'Allemagne consentit à renoncera déchaîner la guerre 
pour une affaire aussi misérable, dans laquelle il avait com- 
plètement tort ; et le 10 novembre 1908, il accepta l'arbitrage 
dépourvu de préambule. Le i5 novembre, le prince de 
Bulow, au Reichstag, se montrait très aimable pour la 
France. Ses paroles étaient suivies de l'accord du 9 février 
1909, par lequel l'Allemagne, reconnaissant les intérêts 
politiques spéciaux de la France au Maroc, s'engageait à ne 
pas les gêner. La France y garantissait l'égalité économique 
à l'Allemagne, égalité reconnue à l'Angleterre, à l'Espagne 
et à l'Italie. Au mois de mai 1909, se constituait une société 
marocaine de travaux publics comprenant toutes les mai- 
sons importantes, ayant depuis six ans, sollicité des travaux 
publics au Maroc. 

En mars 1910, un emprunt marocain, destiné à désinté- 
resser les créanciers européens du Maghzen, dont les titres 
avaient été revisés en 1909, par une commission interna- 
tionale siégeant à Casabianca, fut décidé à la suite de négo- 
ciations courtoises entre l'Allemagne et la France. A ce 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE (aGADIR) 89 

rioment, tout paraissait pour le mieux dans les relations 
ranco-allemandes '. 

M. de Bulow présente dans son livre, la Politique alle- 
nande, l'annexion de la Bosnie et l'Herzégovine comme une 
e\ anche de l'affaire du Maroc, et l'ambassadeur d'Allemagne 
aint-Pétersbourg prévint M. Isvolky, le ministre des 
ViUiires étrangères, que TAllemagne, « avec son armure 
f incelante », se plaçait auprès de l'Autriche. 

La véritable revanche tentée par TEmpire allemand, ce fui 

le coup d'Agadir ». 

Le i" juillet 191 1, l'ambassadeur allemand M. de Schœn, 
, int remettre à M. de Selves, installé au quai d'Orsay depuis 
rois jours, la note suivante : 

Des maisons allemandes qui opèrent dans le »ud du Maroc et par- 
iculièrement à Agadir et ses environs, sont inquiètes de la fermenta- 
,ion de certaines tribus. Ces maisons ont demandé au gouvernement 
mpérial de protéger les personnes et les propriétés de leurs représen- 
^nls. A la suite de cette demande le gouvernement a décidé d'envoyer 
m bateau de guerre dans le port d'Agadir pour qu'on y pût au besoin 
iccorder aide et protection aux sujets et protégés allemands et aux 
mporlants intérêts allemands de cette région. Dès que la tranquillité 
"nrdre seront rétablis au Maroc, le navire chargé de cette mission 
ctrice quittera le port d'Agadir. 

La note parue dans la Gazette de VAllemagne du Nord 
ivait un caractère plus comminatoire. La protection des 
jujets allemands n'était qu'un prétexte. Le Panther était 
oyé à Agadir, non pour intimider les tribus marocaines, 
iiuis pour intimider la France et lui enlever les bénélices 
ie l'acte d'Algésiras. 

Le moment avait été bien choisi : un samedi, donc, en 
rertu de l'habitude des vacances hebdomadaires, Sir Edward 



V. A. Tardieu. La France et les Alliances (191 o). (Paris, F. Alcan.) 



90 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Grey ne serait pas à Dowiiing street ; c'était la veille du 
départ du président de la République, accompagné du 
ministre des Affaires étrangères, pour les Pays-Bas. Enfin, 
l'empereur puillaume II, annonçait son départ pour sa croi- 
sière annuelle sur les côtes de Norvège, afin de se créer 
l'alibi qu'il a créé de nouveau à la fin de juillet igid. 

Avec la mauvaise foi maladroite qui est un de ses carac- 
tères, le gouvernement allemand a voulu nier ses inten- 
tions en faisant ce coup de théâtre; mais la Fornightly re- 
view^ a publié les témoignages donnés devant un tribunal, 
par le directeur du Rheinisch Westfàlische Zeitung dans un 
procès intenté par lui contre le Grenzboten. Il n'a été im^ 
primé que par le premier journal et par le Tdglische Run- 
dschau, mais n'a pas reçu de démenti des personnages 
mentionnés. 

M. Class, président de la Ligue pangermanique, affirme sous ser- 
ment que le ministre des Affaires étrangères, M. Kiderlen Waechter, 
lui écrivit de venir le voir à l'hôtel Pfœtzer à Mannhein. Il lui dit : 
« Vous pouvez affirmer que la demande de possession du Maroc es! 
absolument justifiée et que le gouvernement la fera. M. Gambon se 
tortille devant moi comme un ver. Le gouvernement allemand esl 
dans une splendide position. Je suis un aussi bon pangermanîste que 
vous. » 

Le i^*" juillet 191 1, M. Class appelé à la Wilhelmstrasse ne trouva 
pas M. Kiderlen Wsechter, mais le sous-secrétaire d'État, M. Zimmer- 
mann, qui lui dit : « Vous venez à un moment historique. Aujour- 
d'hui le Panther paraît devant Agadir et à cette heure (midi), les 
cabinets étrangers sont informés de sa mission. Le gouvernement 
allemand a envoyé deux agents provocateurs^ à Agadir et ils ont très 
bien rempli leur mission. Les maisons allemandes ont été amenées à 
faire des plaintes et à en appeler à la protection de Berlin. C'est l'in- 
tention du gouvernement de saisir cette province et de ne pas la 



1. N«> XCI, riew séries 462. 
u. En français dans le lexle. 



T, \ DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE (aGADIR) 91 

lire. Le peuple allemand a absolument besoin de colonies. Empê- 

partout, où vous le pourrez, la presse de demander une compen- 

ition ailleurs. Il est possible que la France offre le Congo. Cepen- 

iiit l'Allemagne ne veut pas de compensation ailleurs, elle veut une 

ut du Maroc. » 

^ oilà l'objet désigné avec précision. 

"tte agression provoqua une forte émotion parmi les 
iiiiistres français. Enverrait-on un navire de guerre en 
iM>nse à l'envoi du Panther? M. Delcassé, alors ministre 
1 Marine, y fut opposé. On décida de conformer la con- 
Liite de la France à celle de la Grande-Bretagne, 
l'endant que M. de Selves était aux Pays-Bas, M. Gaillaux, 
-ident du conseil, avait pris l'intérim des Affaires étran- 
s. Il eut une conversation avec M. de Gvynner, prési- 
' de la Deutsche Bank, membre de la Chambre des 
- neurs de Prusse. Mais le Panther, petite canonnière de 
iiètres de long, fut remplacé par le croiseur Berlin, de 
mètres de long, ayant un équipage de deux cent soixante- 
/e hommes et treize officiers. La France reculait, l'Aliè- 
ne avançait. 

lie voulait-elle exactement? 

I ne solution définitive de la question marocaine, disaient 
^ô journaux officieux.!^ — Soit, par quels moyens? » Ici, il y 
vait des variations. Sir Edward Grey et M. Asquith, soute- 
lus par M. Balfour, leader de l'opposition, et par M. Ramsay 
(iacdonald, leader du labour party, déclaraient nettement 
qu'ils auraient les égards requis pour la protection des 
ntérêts britanniques et l'accomplissement de leurs engage- 
aenls contenus dans le traité avec la France ». Le comte 
)8ten Sacken, Lambassadeur russe, s'informait en même 
emps, d'une manière amicale, des vues du gouvernement 
llemand. 

M. de Selves, ayant repris possession de la direction des 
Vffaires étrangères, demanda à M. de Schœn : « Que veut 
'Allemagne? » M. de Schœn répondit « qu'il n'en savait rien ». 



92 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

M. Paul Cambon avait pour instruction de demander à le 
Wilhelmstrasse la réponse que son ambassadeur à Paris! 
disait ne pouvoir donner. Le 8 juillet, M. de Schœn disail 
cependant, à titre personnel et privé, « qu'il pensait qu'il y 
avait un terrain d'entente : c'était le Congo 1 » Et, le lende-l 
main, le ministre des Affaires étrangères, M. de Kiderlen 
Wsechter, le disait officiellement. I 

On a qualifié cette politique de chantage. L'Allemagne 
exigeait de la France qu'elle lui donnât le Congo en échange 
du Maroc, comme si le Maroc appartenait;;! l'Allemagne. 

Les pourparlers furent étrangement cahotés. Le i5 juillet,! 
M. de Kiderlen Wsechter demandait tout le Gabon, tout le' 
Congo qui se trouvait compris entre l'Océan et la Sangha. Le 
gouvernement français répondit (( qu'il ne pouvait engager de! 
pourparlers sur cette base. » Le 23, M. de Kiderlen Wœchter; 
offrit en compensation le Bec de canard et le Togoland, et, en; 
même temps, il maintenait toujours des réserves sur des 
garanties spéciales à débattre en faveur de l'industrie et du 
commerce allemands au Maroc. 

La fermeté de la Grande-Bretagne fit reculer la Wilhelm 
strasse. Elle abandonnait toute revendication territoriale au 
Maroc, mais elle réclamait toujours un régime privilégié au 
Maroc et le maintien du régime des protégés dont le gou- 
vernement français demandait la disparition. Le i" août, 
M. de Kiderlen Wœchter demandait au Congo : r un accès 
à la mer entre Libreville et la Guinée espagnole, de manière 
que la possession allemande pût entourer cette colonie; 
2" un accès territorial au fleuve Congo. 

En retour, il laisserait à la France une liberté complète 
au Maroc. 

L'accès au fleuve Congo coupait en deux l'Afrique équa- 
toriale française. 

Le 4 août, M. de Kiderlen Wœchter demandait plus de 
la moitié du Gabon et du moyen Congo. La France devait lui 
céder le droit de préemption sur la Guinée espagnole, et se 
mettre d'accord avec l'Allemagne en prévision de la dispa- 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA FRANCE (aGADIR) 93 

ition du Congo belge. Le 9, il maintint toutes ses demandes 
;,t retira l'offre du Togo. Le i4 et le 17, nouvelles demandes. 
L.es conversations furent interrompues par des absences du 
pinistre allemand des Affaires étrangères et du chancelier; 
itnais les journaux allemands formulaient de nouvelles 
.ixigences. L'empereur, dans un banquet offert par le Sénat 
te Hambourg, répéta de nouveau : « Soyez sûrs que personne 
le viendra nous contester notre place au soleil. » Ses audi- 
eurs et lui-même comprenaient par ces mots que, si les 
Ulemands demandaient une place déjà occupée par les 
rançais, ceux-ci devaient la leur céder. 

Le 7 septembre, quand les conversations reprirent, tout 
îtait remis en question. Au Maroc, l'Allemagne se réservait 
e droit de s'entendre directement avec le sultan et enlevait, 
i la France même, le droit de conseiller des réformes au 
mltan. Deux zones étaient créées, l'une au nord, et l'autre 
lU sud de l'Oued Tensift. Dans la première, les Allemands 
levaient être assurés d'avoir une part de 3o p. 100 dans les 
djudications, et, dans la seconde, de 70 p. 100. 

Il y avait une stipulation analogue pour les minerais 
le fer. 

L'Allemagne proposait tranquillement de violer les stipu- 
ations de l'acte d'Algésiras. Cependant, elle devait reculer, 
ît, le 23 septembre, on paraissait d'accord, quand, le 27, 
A. Kiderlcn Wœchter remplaçait par de nouvelles exigences 
elatives au Maroc celles qu'il avait dû abandonner. 

Le II octobre, on crut en avoir fini; mais les discussions 
éprirent sur la coupure en deux tronçons de l'Afrique 
iqualoriale française. M. de Kiderlcn Waechter consentit à 
e que la coupure se transformât en deux piqûres qui mét- 
raient le Cameroun en contact avec le fleuve Congo. Le 
«5 octobre, on est d'accord; mais le 26 octobre, M. de 
iiderlen Waechter souleva la question du droit de 
)réemption de la France sur le Congo belge, reconnu 
mplicitement par l'acte de Berlin de i885 et consacré formel- 
ement par l'arrangement franco-belge du 28 décembre 1908. 



94 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Enfin on trouva une formule, et le 4 novembre, la convention 
fut signée. 

L'article premier reconnaissait à la France toute liberté 
d'action au Maroc. C'était pour ce résultat que l'Empire alle- 
mand avait menacé l'Europe d'une conflagration générale. 
Il est vrai qu'il avait obtenu une compensation, mais le 
moyen employé avait inspiré une nouvelle méfiance pour 
« l'éthique diplomatique >> de la Wilhelmstrasse. Les pro- 
cédés de M. de Kiderlen Waechter pendant quatre mois, 
donnant, retirant tour à tour, introduisant de nouvelle? 
exigences inattendues, étaient ceux d'un maquignon mala- 
droit. Les Allemands constatèrent l'échec, avec la restrictior 
que la question du Maroc était ajournée, mais non liquidée ^ 

Depuis 1871, les rapports de TAllemagne et de la Franc* 
comportent cinq menaces bien caractérisées contre la France : 
celle de 1876, l'affaire Schnœbelé, le voyage à Tanger, 
l'affaire des déserteurs de Casablanca et le coup d'Agadir. 
Ce sont là les menaces ouvertes : mais il faut y ajouter les 
menaces latentes, les mauvais procédés, l'attitude à la fois 
dédaigneuse, protectrice et exigeante de l'Allemagne, les 
discours du Kaiser et les discours de ses chanceliers, des 
ministres des Affaires étrangères et des ministres de h 
Guerre, enfin l'augmentation constante des armements mili- 
taires pour lesquels on invoque toujours en termes plus ou 
moins explicites et provocants, la menace de « l'ennemi 
héréditaire )>. Cette désignation est fausse d'ailleurs. 

Dans son livre, la Politique allemande, M. de Bulow a 
constaté les motifs de l'attitude de l'Allemagne à l'égard d€ 
la France. Il dit : 

Jamais une nation ne s'est relevée aussi rapidement de ses désas- 
tres, que la nation française; aucune n'a regagné si facilement soe 
élasticité, sa confiance en elle-même et son énergie après des défaites 
écrasantes. 

1. Georges BlondeL Deutsch Kultur. Le Monde économique, 19 décembre 
iQiA, p. i355. 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LA tJiANCE (aGADIu) î)5 

La résistance de la France à récrasement de 1870 est un 
notif à la fois de rancune, de désappointement et d'inquié- 
ude. L'ennemi qu'on croyait tué est vivant. Il est dans son 
urL 

Jiismarck a voulu se débarrasser de la France en la lançant 
iaiisla politique coloniale. Elle s'y est lancée. Elle y a mieux 
(iissi que l'Allemagne. Nouveau motif de rancune et de 
alousie. 

I^nfin, M. de Bulow reproche à la France de ne pas com- 

H endre les nécessités politiques de l'Allemagne : par l'Al- 

ace et la Lorraine passent les routes de Paris à Francfort, 

Lt ipzig et Dresde, à Baie, à Munich, à la vallée du Danube 

t à Vienne. 

' a FrancQ ne comprend pas que ce qui lui paraît une brutale exi- 
ice du vainqueur est une question de nécessité nationale pour 
mus, Allemands. 

Pourquoi ? parce que la possession de l'Alsace et de la 
raine donnait un pouvoir agressif à l'Allemagne contre 
rance. Mais alors sa possession est une nécessité natio- 
aussi pour la France. 

M. de Bulow n'a pas pensé à cette réponse. Il ne voit 

1). l'intérêt de l'Allemagne. Il ne comprend pas que d'au- 

- nations puissent songer à leur propre intérêt et à leur 

' urité. 

i)e là vient rincapacité des diplomates allemands : ils ne 
ivent pas comprendre les idées et les besoins des autres 
iples. 



CHAPITRE XII 

LA DJPLOMATIE ALLEMANDE ET L'ITALIE 

Le sans-gêne de la Prusse avec l'Italie en 1866. — L'Allemagne, la Tuni 
sie et l'Italie. — La légation prussienne au Vatican. — Froissements de 
l'Italie. — Traité de la Triple-Alliance, 20 mai 1882. — Son renouvelle- 
ment en 1902. — L'Autriche et les Italiens. — L'Albanie. — L'Italie et 
la Tripolitaine. — Le Kaiser fournisseur de mines sous-marines aux 
Turcs. — Remplacement dans la Triple-Alliance de l'Italie par la Tur 
quie. — La dépêche de l'Autriche à M. Giolitti sur la Serbie. — M. de 
Bulow et l'Italie. 

La diplomatie allemande s'est comportée envers ses alliés, 
comme elle s*est comportée envers la France, la Russie et 
la Grande-Bretagne. 

Dès 1866, l'Italie avait pu apprécier la sûreté de ses rela- 
tions avec la Prusse. Le 22 juillet 1866, la Prusse ayant 
conclu un armistice avec l'Autriche, sans la consulter, elle fut 
obligée d'évacuer le Trentin que Garibaldi et ses volontaires 
avaient presque entièrement occupé; sous la menace d'avoir 
contre elle toute l'armée autrichienne, rendue libre, elle dut 
se résigner et elle fut trop heureuse de recevoir la Vénétie 
de Napoléon III. 

Après 1871, l'Italie eut peur du mouvement pour la Res- 
tauration du pouvoir temporel du Pape qui se produisit en 
France; et puis, l'Allemagne était la plus forte. Elle s'en 
rapprocha. 

Le traité austro-allemand de 1879 avait été fait par Bis- 
marck contre l'Italie aussi bien que contre la France : car 
l'Italie n'avait pas oublié l'oppression de l'Autriche et les 
irrédentistes continuaient leurs réclamations- 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET l'iTALIE 97 

La France fît l'expédition de la Tunisie en 1881. Un violent 
mouvement de protestations se produisit en Italie, son gou- 
vernement en appela à Berlin. Bismarck lui répondit : « Mais 
c'est une affaire entendue depuis le congrès de Berlin. » 

Et il ne dissimula pas que loin d'avoir découragé les 
Français de cette entreprise, il les y avait poussés de toutes 
ses forces. 

Les Italiens ne lui en voulurent pas. Le ministère Gairoli 
fut renversé. Son successeur Depretis, accepta l'invitation 
faite par l'empereur d'Autriche au roi Humbert de faire un 
voyage à Vienne. Il eut lieu le 27 octobre 1881 ; mais l'empe- 
reur d'Autriche ne lui a jamais rendu sa visite. 

Bismarck, voulait mieux : et, selon son habitude, il com- 
mença par bousculer l'Italie pour acquérir son amitié. Sans 
daigner en informer le gouvernement italien, il rétablit 
auprès du Vatican la légation prussienne supprimée depuis 
1874. Dans le message impérial au Beichstag, du 17 novem- 
bre 1881, il ne fut pas dit un mot de la visite du roi d'Italie à 
Vienne; mais, le 29 novembre, il représenta l'Italie comme 
un pays de révolutions, et la presse semi-ofhcieuse commença 
une campagne en faveur d'une garantie internationale à 
donner au Saint-Siège. 

Bismarck obtint un résultat opposé à celui qu'il désirait. 
A la réception des députés le premier jour de l'an, le roi 
Humbert déclara que « l'Italie entendait rester maîtresse 
chez elle »; et l'ambassadeur de Bome à Berlin, reçut des 
instructions dans le même sens. Tandis que l'Italie refusait 
de reconnaître le traité du Bardo qui assurait à la France 
le protectorat de la Tunisie, Bismarck donna au consul alle- 
[ mand à Tunis, l'ordre de reconnaître les décrets du gouver- 
I nement français. 

' L'Autriche aurait voulu que l'Italie renonçât à toute pré- 
I tention sur le Trentin et sur Trieste. Nul ministère ne pou- 
vait y consentir. On finit par signer le traité de la Triple- 
Alliance le 20 mai 1882. Son existence ne fut révélée (ju'un 
an après. 

TVBi OUTOT. >] 



98 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Bismarck a expliqué, qu'en réalité, il n'avait rien donné à 
l'Italie, et il traitait, avec un certain dédain, l'utilité que ce 
traité pouvait avoir pour l'Empire allemand. 

« Il me suffit, disait-il, qu'un caporal avec un drapeau 
italien menace l'Ouest au lieu de menacer l'Est. » 

Les hommes politiques italiens qui firent cette alliance, 
obtinrent le résultat paradoxal, que la catholique Autriche 
devint la garantie de l'occupation de Rome par l'Italie. 
L'empereur François-Joseph qui, chaque année, sert sur sa 
cassette un million de couronnes au pape, devint le geôlier 
en chef du prisonnier du Vatican au profit de qui aucun 
homme d'Etat en France, ne songeait plus depuis 1877, à 
expulser du Quirinal le roi d'Italie. 

Bismarck, détestant le radicalisme de Depretis et de Man- 
cini, les traitait de haut. Le traité de Skiernewice, en i884, 
entre les trois empereurs, lui faisait attribuer une impor- 
tance moindre à la Triple- Alliance. En i885, Mancini révéla à 
la Chambre des députés que le traité de 1882 « laissait une 
liberté d'action à l'Italie surtout à l'égard des intérêts auxquels 
l'adhésion ne donnait aucune protection ». Ces mots signi- 
fiaient que les intérêts de l'Italie dans la Méditerranée res- 
taient en dehors. Au moment de son renouvellement, il 
paraît que quelques améliorations y furent apportées. 

Crispi, plein d'admiration pour Bismarck, fut tout dévoué 
à la Triple-Alliance. En 1887, il provoqua la rupture des 
relations commerciales avec la France, ce qui a coûté cher 
aux deux pays. Il y eut, en 1888 et 1889, échange de visites 
des souverains à Rome et à Berlin. 

En juin 1902, la Triple-Alliance fut renouvelée pour une 
période de douze ans : mais elle n'avait pas établi des rap- 
ports de cordialité entre l'Autriche et l'Italie. L'Autriche 
pratiquait une politique de petites persécutions contre les 
Italiens dans le Trentin, l'Istrie et la Dalmatie. Elle avait 
refusé la création d'une Université italienne pour ses sujets 
italiens. Comme on avait proposé à titre de transaction la 
création d'une faculté italienne de droit à l'Université d'Inns- 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET l'iTALIE 99 

biûck, la population et les étudiants en octobre 1902 atta- 
quèrent les Italiens. De nouveaux actes de violence eurent 
lieu en igoS et en 1904 et s'étendirent à la Croatie. 
' La politique autrichienne dans les Balkans, et surtout en 
Albanie, heurtait directement les intérêts italiens. En igoS, 
à la suite du programme de Mursteg, l'Italie obtint la nomina- 
tion du général de Giorgis comme commandant de la gen- 
darmerie internationale de Macédoine et, pour les officiers 
italiens, la surveillance du district albanais de Monastir, 
imais grâce à l'appui de qui? de la Grande-Bretagne, de la 
iFrance et de la Russie. 

' Quand, en 1908, l'Autriche-Hongrie annexa la Bosnie et 
l'Herzégovine, les Italiens qualifièrent cet acte de brigan- 
dage. Ils eurent d'abord l'illusion qu'ils recevraient quel- 
que chose en compensation. L'Autriche-Hongrie n'avait 
rien promis et, décidée à ne rien donner, elle ne donna 
rien. 

En 1912, l'Italie, après s'être assurée de la neutralité de 
la France et de la Grande-Bretagne, résolut de s'installer en 
Tripolitaine, elle prévint Berlin et Vienne. En apparence, 
elle ne se heurta pas à des objections : mais elle ne devait 
attaquer la Turquie ni sur la côte de l'Adriatique, ni à Gons- 
tantinople, ni en Asie Mineure. 

Le Kaiser essaya de donner à ses protestations réitérées 
d'amitié pour la Turquie un effet utile qui ne pouvait être 
que nuisible à l'Italie. 

Les moyens auxquels il eut recours sont décrits de la ma- 
nière suivante par M. Pichon, ancien ministre des Affaires 
étrangères, dans le Petit Journal du 17 octobre 1914 : 

Je précise aujourd'hui les conditions dans lesquelles les mines 
Bous-marines, destinées à couler les navires italiens, avaient été four- 
oies à la Turquie par l'Allemagne. 

C'était d'abord l'Autriche qui avait fait cette fourniture. Mais la 
qualité des mines fut reconnue défectueuse. 

L Allemagne s'offrit à les remplacer. Un officier de marine aile- 



100 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

mand fut envoyé à Constantinople pour les poser dans le Bosphore. 
Ce qui fut fait. 

J'ai dit qu'un autre officier de l'armée allemande avait été envoyé 
à Benghazi pour prendre part aux opérations contre les troupes ita- 
liennes. Cet officier était un Bayarois, qui sert encore en Orient. 

L'ambassade d'Allemagne à Constantinople, alors dirigée par le 
baron de Marschall, avait powr principaux intermédiaires dans ces 
affaires le correspondant d'un grand journal allemand en Turquie, 
M. W..., et le député de Benghazi C... 

Ces faits furent tout au moins soupçonnés à Rome, et ce n'est 
pas de son plein gré que le baron de Marschall quitta l'ambassade 
de Constantinople. « Si vous pouviez tenir encore quatre moisi » 
disait-il aux Turcs, en leur représentant la situation intérieure de 
l'Italie comme ne permettant pas une durée plus longue de la 
guerre. 

Son successeur, M. de Wangenheim, continua d'ailleurs à rendre 
au gouvernement ottoman des services du même genre contre la 
puissance alliée de son pays. 

Cette manière de comprendre leurs devoirs envers leura 
alliés de la part de l'Allemagne et de l'Autriche n'eût pas 
fait l'admiration de Machiavel : car les Etats qui se livrent à 
de telles pratiques ne sauraient inspirer que de la haine ei 
de la méfiance à ceux sur lesquels ils devraient pouvoii 
compter. Elles remplaçaient, dans la Triple-Alliance, l'Italit 
par la Turquie, mais sans daigner la prévenir. 

Les guerres balkaniques aggravèrent les difficultés dei 
rapports entre l'Italie et l'Autriche-Hongrie. Le 6 décembr» 
1914, M. Giolitli faisait la révélation suivante : 

« Le marquis di San Giuliano, alors ministre des Affâi 
res étrangères, reçut, le 9 août 1918 un télégramme pa 
lequel l'Autriche communiquait à l'Italie et à l'Allemagne soi 
intention d'agir contre la Serbie. L'Autriche prétendait qu'i 
s'agissait là d'une action défensive, qui devait entraîne 
l'application du casus fœderis. » 

M. Giolitti répondit à cette communication : 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET l'iTALIE 101 

^i l'Autriche agit contre la Serbie, il est évident que le casus fœderis 

ne joue pas. C'est une action qu'elle accomplit pour son - propre 

•compte. Il ne s'agit pas pour elle de se défendre puisque nul ne 

ire à l'attaquer. Il importe que cela soit déclaré à Vienne de la 

m iiiière la plus formelle. 

L Ces communications prouvent la préméditation de l'action 
Me la monarchie austro-hongroise contre la Serbie. L'atten- 
tat de Sarajevo ne pouvait servir de prétexte en igiS. On 
s'en passait. L'Allemagne, en igi^, connaissait ces faits. 
Elle était donc renseignée sur la valeur des motifs allégués 
i;par TAutriche-Hongrie quand celle-ci lança son ultimatum 
a\u 23 juillet. C'est une nouvelle preuve ajoutée à toutes 
les autres que, trouvant le moment opportun pour la guerre, 
elle ne voulait rien faire qui pût l'empêcher. 

Je ne parle pas des conflits de l'Autriche et de l'Italie en 
Albanie; le fait certain, c'est que la Wilhelmstrasse connais- 
sant l'attitude de l'Italie en igiS, savait qu'elle ne serait pas 
entraînée dans la guerre par une agression de l'Autriche- 
llongrie contre la Serbie. Par conséquent, la politique de 
l'Empire allemand arrivait à ce résultat : perdre le bénéfice 
de l'alliance de l'Italie au moment oia elle parvenait à coaliser 
contre lui et l'Autriche-Hongrie, en Europe la Russie, la 
1 rance, la Grande-Bretagne, la Belgique et la Serbie. 

L'Italie fut tenue à Vienne et à Berlin en dehors de toute 
)nfidence relativement à l'ultimatum du 23 juillet. Elle 
clara sa neutralité dès le premier jour. 
Dans son orgueil, cette abstention ne paraît pas avoir beau- 
iip inquiété le Kaiser. L'Italie? quantité négligeable. Il 
' n avait pas besoin pour écraser la France. 
Son plan ayant échoué, la chancellerie a essayé d'agir sur 
ritalie; elle s'est adressée aux cléricaux de la Kolner Volks- 
ifung; elle s'est adressée aux socialistes qui ont envoyé 
i|)rcsdes socialistes italiens M. Siidekum. D'après quelques 
iirnaux, certains groupes socialistes italiens reçoivent des 
ibsides des socialistes allemands. Il pouvait donc leur 



102 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

parler avec autorité. Sa mission n'en a pas moins complète- 
ment échoué. 

Les Allemands ont publié une édition en italien du Berli- 
ner Tageblatt ;ils ont inondé l'Italie de lettres, de brochures, 
des extraits de journaux et de dépêches de l'Agence Wolff. 
Le gouvernement italien est resté enfermé dans son 
(( égoïsme sacré ». Enfin, l'Empire allemand a envoyé 
M. de Bulow à Rome. Bismarck raconte, avec son sans-gêne 
habituel à l'égard de ses collaborateurs, comment le père de 
M. de Bulow a été amené à fréquenter l'Italie. Le 6 octobre 
1879, il dit à Busch, en parlant du père de l'ambassadeur 
actuel : 

L'Empereur nous use petit à petit. Ma nature à moi, est telle, que 
j'ai pu résister pendant dix-sept ans, mais Bulow, par exemple, qui 
m'a remplacé seulement pendant quelques mois, y a attrapé une 
maladie de la moelle épinière et il en mourra... La faute en est à 
notre Gracieuse Majesté. On va l'envoyer en Italie ^ 

Son fils, M. de Bulow a été expédié à Rome pour tenter un 
grand effort. L'ambassadeur d'Autriche-Hongrie de Macchio 
quitta Rome au moment de son arrivée, pour n'avoir pas 
à se prononcer sur les propositions qu'il apportait. Il offrait 
à l'Italie le Trentin. 

L'Empire allemand dispose volontiers des choses qui ne 
lui appartiennent pas. 



I. Les Mémoires de Bismarck, par Maurice Busch, t. II, p. i34, i38. 
(Fasquelle, éd.) 



CHAPITRE XIII 

L'EMPIRE ALLEMAND ET L'AUTRICHE-HONGRIE 

JOe Beust, François-Joseph et Andrassy. — Raisons du traité de 1879. — 
» Annihilation de l'Empereur d'Autriche. — Subordination de l'Autriche- 
i Hongrie à l'Allemagne. — Le démembrement comme conséquence. 

: Bismarck a raconté comment il n'avait cessé de lutter 
contre l'Autriche depuis 1862. Il se plaignait « qu'elle traitât 
la Prusse abominablement, si bien que nous fûmes obligés 
un beau jour de lui donner une preuve matérielle que nous 
pouvions nous passer de son concours. En 1866, nous prîmes 
[la première occasion qui se présenta et nous flanquâmes 
l'Autriche à la porte*. » 

Sans rancune, Bismarck tenta de se réconcilier avec l'Au- 
triche; mais de Beust avait le mauvais caractère de ne pas 
oublier Sadowa. 

François-Joseph n'éprouvait pas tant d'amertume de sa 
défaite. Il félicita l'empereur allemand de sa victoire sur la 
France. Il alla, en 1872, à Berlin lui faire hommage de sa 
soumission. Il expliqua à de Beust qu'il devait le sacrifier à 
Andrassy qui, représentant la Hongrie, éprouvait la plus 
vive reconnaissance pour la Prusse d'avoir, par sa victoire, 
forcé l'Autriche à consentir au compromis de 1867 qui insti- 
tuait le dualisme. 

Bismarck apprécie, de la manière suivante, son traité d'al- 
liance avec l'Autriche-Hongrie en 1879. 



I. Les Mémoires de Bismarck recueillis par Maurice Busch. T. II, p. i4i 



104 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Il fallait empêcher la monarchie dualiste de s'entendre avec la 
France. Cet objet était maintenant atteint sans nous imposer l'obli- 
gation de défendre Trente, Trieste ou la Bosnie contre les Italiens, les 
Turcs ou les Slaves du Sud. 

Bismarck estimait qu'il mettait la main sur les Allemands 
d'Autriche en même temps que sur les Hongrois. Dans sa 
conception, l'empereur d'Autriche ne conservait qu'une 
façade de pouvoir; en fait, il avait reconnu l'autonomie de la 
Hongrie et, pour sa politique étrangère, il était tenu en 
laisse par le chancelier. 

Bismarck achevait pacifiquement l'œuvre de 1866. H aurait 
même voulu pour la consacrer a une alliance constitution- 
nelle et indissoluble ». 

Andrassy lui fit observer que c'était trop et qu'il risquait! 
des difficultés avec le Reichsrath. 

La Gazette de Lausanne^ a publié les doléances d'un diplo- 
mate autrichien sur les rapports de l'Autriche-Hongrie avec 
l'Empire allemand. 

Loin de contester que l'Empire allemand voulût la guerre, 
il constate qu'il ne cherchait qu'un casus belli. Mais il fallait 
qu'il fût de telle nature que l'Autriche-Hongrie ne pût pas 
reculer. 

L'affaire de Serbie était excellente sous ce rapport. Berlin incita 
notre diplomatie à l'intransigeance, et le jour 011 les affaires parurent, 
malgré tout, s'arranger, il lança son ultimatum à la Russie. Nous 
étions ainsi acculés à la guerre. 

Notre pays est le seul qui n'ait pas, à l'heure actuelle, publié ses 
documents diplomatiques touchant la période qui précéda la guerre; 
il ne peut le faire sans découvrir l'Allemagne. 

L'Allemagne emprunta à l'Autriche-Hongrie son artillerie 
lourde pour faire le siège des places belges; et l'Autriche 

I. Gazette de Lausanne, 17 décembre 191/i. 



l'empire allemand et l'autrIche-hongrie 105 

se vit obligée de déclarer, le 28 août, la guerre à la Belgique 
pour la punir d'avoir reçu le feu de ses canons mis au service 

l'armée allemande. 

L'état-major de Berlin a mis la main aussi sur le reste de 
l'armée autrichienne et l'a employée à défendre contre la 
Russie le territoire allemand : 

L'Aulriche-Hongrie est sacrifiée; les horreurs de l'invasion lui sont 
> "rvécs pour que les populations de l'Allemagne n'aient pas trop à 
a inquiéter et à souffrir. 

Non seulement le Kaiser a conduit à son gré, sans contrôle, 
la politique extérieure de l'Empire allemand; mais il a 
conduit aussi à son gré la politique de l' Autriche-Hongrie, et 

turellement, les intérêts de l'alliée étaient subordonnés à 
acà convenances. 

Le diplomate autrichien résume très bien la situation : 



Depuis le 7 octobre 1879, le Ballplatz a marché dans les voies que 

ilui traçait Berlin. On oublia les blessures de Sadowa, le souvenir du 
Saint-Empire, pour courir sus à l'Orient que nous désignait l'Alle- 
magne comme une belle proie dont il nous empêchait toujours de 
us saisir. Nous servions à inquiéter la Russie, à menacer les intérêts 
(ifs puissances méditerranéennes, et ausssi à permettre aux chanceliers 
i allemands d'entretenir le malaise de la politique européenne, si 
nécessaire pour leur permettre de faire voler par le Reichslag les for- 
midables crédits militaires destinés à entretenir l'armée et la flotte sur 

■ 

' lesquelles repose la grandeur de l'Empire germanique. 

Pour maintenir à son bénéfice le traité de Francfort, pour déve- 
lopper sa puissance dans le monde, l'Allemagne se servit de ses alliés, 
I laissant s'accumuler sur nos têtes toutes les haines de l'Europe. 

La guerre a éclaté. Si l'Allemagne était victorieuse, elle 

irait tout le bénéfice de la victoire. Le diplomate autrichien 

iK' dit pas que l'Empire allemand exerce une puissante 

ttraction sur les Allemands d'Autriche; que la victoire de 



i06 LES CAUSES POLiTtQÙÈî^ DE tA GUERRE 

l'Allemagne aurait eu pour conséquence de rejeter le centre 
de l'Autriche, de Vienne à Budapest; et que peut-être 
l'Empire allemand, aurait absorbé les provinces allemandes 
de r Autriche-Hongrie. 

Mais le diplomate autrichien, ne prévoyant plus que la 
défaite, considérait que l'Empire allemand fera tout son 
possible pour faire supporter par l'Autriche-Hongrie « la 
plus grosse partie des frais de la politique aventureuse do 
l'Empire allemand ». 11 prévoyait un démembrement qui, pr< 
bablement, sera encore plus complet, qu'il ne le supposait. 

Mais ce diplomate se faisait de grosses illusions en sup- 
posant que l'Autriche pouvait en négociant une paix séparée, 
(( reconquérir l'hégémonie sur les peuples germaniques de 
l'Europe centrale; que la monarchie autrichienne pouvait 
reconstituer, au détriment de la Prusse militaire et conqué- 
rante, l'empire germanique pour le grand bien de l'Europe 
et de l'humanité ». 

Il est trop tard. L'Autriche « a lâchement et aveuglément 
suivi la politique de son ennemi héréditaire ». Elle est alliée 
à Berlin. 



CHAPITRE XIV 

LA NOUVELLE TRIPLE-ALLIANCE 

marck et la question d'Orient. — Guillaume II et la Turquie. — Accu- 
>ation de pots-de-vin par le Foreign office. — Condescendances des am- 
bassadeurs britannique et français pour les Turcs. — Enver Pacha. — 
Le marchandage de l'alliance. — Le Djidah. — Allah et le vieux Dieu 

le Kœnigsberg. — « L'Homme malade. » — Illusion de M. de Bulow. 

Bismarck dit :- « t'absence de tout intérêt direct dans les 
fjiiestions d'Orient est d'un grand avantage pour la politique 
allemande*. » 

Guillaume II a fait tout son possible pour le perdre. 

Il voulut bien condescendre à laisser le gouvernement turc 
diriger ses affaires locales ; mais il entendit diriger les affaires 
internationales de la Turquie contre ses anciens amis et pro- 
tecteurs, la Grande-Bretagne et la France, tout en prétendant 
servir les intérêts de la Bulgarie et de la Roumanie qui ne 
pouvaient être qu'opposés. 

Il conquit l'amitié du gouvernement turc, soit : mais il 
provoqua la méfiance de la Russie, de la Grande-Bretagne 
et de la France. Où fut le bénéfice? 

L'armée turque fut organisée par le célèbre von der Goltz, 
et, en 191 2, tous les états-majors européens, sur l'autorité de 
son organisateur, lui promettaient la victoire. Elle tomba en 
déroute au contact des Bulgares. 

Cependant le prestige militaire de TAllemagne ne fut pas 



i. Pensées et SouvtnirSy tmd. fr., t. II, p. 3i4. 



i08 LES CAUSÉS POLITIQUES DE LA GUERRE 

détruit. Le gouvernement turc investit du commandement « 
en chef de ses troupes le général Liman von Sanders; puis 
voa der Goltz alla reprendre son ancien poste. 

Dès le lo août 191^, le gouvernement turc donna asile aux j 
navires de guerre le Gœben et le Breslau, puis il en fit un 
achat fictif, et, malgré les engagements qu'il contracta avec 
les nations alliées, il en conserva les équipages et les offi- ; 
ciers. Des officiers allemands venaient en grand nombre à ! 
Gonstantinople. Dans son communiqué, le Foreign office dit 
sans ambages que l'influence allemande s'exerçait « à l'aide 
de pots-de-vin distribués à profusion ». 

Les ambassadeurs de la Grande-Bretagne et de la France 
se montraient cependant pleins d'indulgence pour le gou- 
vernement turc. Ils lui disaient : « Vous commettez des 
actes qui, pour tout autre Etat, seraient des violations de la 
neutralité ; mais nous voulons bien ne pas nous en apercevoir 
parce que nous désirons que vous restiez neutre afin que 
vous ne compliquiez pas la situation du lendemain de la 
guerre par celle du démembremeiit de la Turquie. » 

Pendant ce temps, le ministre de la Guerre Enver Pacha, 
dévoué à l'Allemagne, et ses conseillers allemands prépa- 
raient des forces pour attaquer l'Egypte par Akaba et Gaza 
et le canal de Suez, 

Le cheikh Aiz Shawisl avait distribué dans la Syrie et pro- 
bablement dans l'Inde un pamphlet exhortant les mahomé- 
tans à combattre la Grande-Bretagne. 

Cependant le grand vizir, le ministre des Finances Djavid 
Bey et la majorité des ministres étaient d'avis de maintenir 
la neutralité. 

D'après la Gazette de la Bourse, renseignée, dit-elle, par 
une haute personnalité diplomatique, voici donc dans quelles 
conditions la Turquie se serait résolument engagée dans la 
guerre. 

Au mois d'octobre, la Turquie se voyait obligée de payer 
les appointements de ses nombreux fonctionnaires, qui 
depuis plusieurs mois n'avaient rien touché. Pour se procu- 



LA NOUVELLE TRIPLE-ENTENTE 109 

rer des ressources, elle n'avait qu'un seul moyen : s'adresser 
à l'Allemagne. 

On décida d'envoyer à Berlin une personnalité particuliè- 
rement sympathique dans cette ville, Fethi bey. 

Fort bien accueilli par M. de Bethmann-Hollweg, il eut une 
audience de Guillaume II. 

. L'empereur consentit à avancer à la Turquie une somme 
{de i5oooo livres turques (34ooooo fr.), mais il exigea en 
î revanche que la Turquie marchât aussitôt contre l'Angle- 
! terre et la Russie. 

j — Sie mûssen aber, stipula l'empereur, sofort gegen England 
: und Russland marschirenl 

\ Fethi bey déclara donc que la Turquie appuierait militai- 
l rement l'Allemagne quand une occasion particulièrement 
I favorable se présenterait, mais que le moment actuel n'offrait 
I pas cette occasion. 

Or, le jour même, 27 octobre, où Fethi bey quittait Berlin, 
: l'ordre de bombarder la côte russe fut donné par l'amiral 
allemand, Souchon Pacha, aux navires allemands qui avaient 
passé dans la mer Noire. 
j Renseignés par les journaux, les minisires turcs, étourdis 
j et stupéfaits, coururent chez l'ambassadeur allemand M. de 
[ Wangenheim, et lui demandèrent des explications. L'ambas- 
sadeur répondit : « Fethi bey a formellement promis à Berlin 
l'entrée de la Turquie dans le conllit. Et quand on fait une 
promesse à notre empereur, il faut la tenir. » 

Enver bey, l'homme de l'Allemagne, suivi de Talaat Bey, 
l'emportait. 

Si réellement le Kaiser a acheté le concours de la Turquie 
moyennant 3 /ioo 000 francs, jamais prêt à un taux aussi élevé 
n'a été fait. Le Kaiser a la gloire de dépasser de beaucoup le 
Shylock de Shakespeare. 

Heiri Bey, le Cheikh de l'Islam à Constantinople, a déclaré 
le Djidah, la guerre sainte à tous les giaours, dont fait cer- 
tainement partie Sa Majesté François-Joseph empereur d'Au- 
triche, roi apostolique de Hongrie : cependant les catholi(iues 



110 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

de l'Autriche-Hongrie, de la Bavière et des provinces du 
bord du Rhin et les Luthériens de Prusse accueillent avec 
enthousiasme ces paroles de Heiri Bey : 

Rien, pas même les guerres conduites par l'Islam, lors des croisades 
ne peut être mis en regard de l'immensité du saint mouvement actuel 
Des siècles se sont écoulés depuis lors, mais la doctrine a vécu daii^ 
les cœurs musulmans et quand retentit l'appel à la Guerre sainte, tout 
mahométan croyant et même toutes les femmes mahométanes accom- 
plissent leur devoir. Des centaines de milliers de pèlerins, connaissant 
la fetva, vont de la Mecque à Médine, aux collines sacrées. Tels des 
microbes (sic), ils entreront dans le corps des empires ennemis. 

Le Kaiser a vraiment acheté à bon marché la protection 
d'Allah, mais comment concilie-t-il ce déchaînement <( de 
la guerre sainte » musulmane avec sa mission divine qu'il 
caractérise dans ces termes : 

Rappelez-vous que le peuple allemand est le peuple élu de Dieu. 
C'est sur moi, sur moi empereur allemand, que son esprit est des- 
cendu. Je suis son œuvre, son épée, son défenseur. Malheur aux 
incroyants ! 

Croit-il que les musulmans sont convertis au « vieux Dieu » 
qu'il incarne ? S'imagine-t-il que les soixante-dix millions de 
musulmans de l'Inde, ceux du Turkestan russe, de l'Arabie, 
de l'Egypte, delà Tunisie, de l'Algérie et du Maroc, considé- 
reront comme un motif de guerre sainte le secours que leur 
demande le giaour qui, à Damas, en 1898, les assurait de sa 
protection et qui, aujourd'hui, réclame la leur? Les chiites 
persans ne sont pas plus dociles au Cheikh de l'Islam que 
les protestants ne le sont au pape. Le Djidad invite les 
musulmans de la Libye à jeter les Italiens à la mer. Si les 
Italiens refusent de se laisser faire, ils sont entraînés dans 
la guerre ; et la diplomatie du Kaiser aura abouti à ce résul- 
tat : remplacer l'Italie par la Turquie dans la Triple- Alliance 
et la pousser, bon gré mal gré, dans la Triple-Entente, 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET l'iTAHE iil 

En même temps, il éveille, en Bulgarie et en Roumanie, 
Il < vieux souvenirs de la domination turque et il reconstitue 
la Ligue Balkanique, non seulement contre la Turquie, mais 

i aussi contre l'Empire allemand et l'Autriche-Hongrie. 
En i853, Nicolas I", dans une conversation avec sir George 

Hamilton Seymour, lui dit : « Nous avons, sur les bras, un 
.homme malade. » 
! En 1914, rétat de santé de l'homme malade ne s'est pas 

amélioré; et le Kaiser en est réduit à s'appuyer sur lui. 
j Le i/i avril 1904, M. de Bulow, comme chancelier de l'Em- 
[,pire, disait : 

I' « Si nous tenons notre épée affilée, nous n'avons pas tant 
[à redouter l'isolement. L'Allemagne est trop forte pour 
tn'être pas susceptible d'alliance. » 
' Et elle est réduite, pour refaire la Triple-Alliance, à 

l'alliance de la Turquie ! 



CHAPITRE XV 

LA DIPLOMATIE ALLEMANDE 
ET LES PETITS ÉTATS 



i 



Le Luxembourg. — Gladstone et la Belgique. — Espérances de Guil- 
laume IL — M. de Tagow et l'ambassadeur britannique. — Le discourg 
de M. de Bethmann Hollweg. — L'appétit d'Anvers et des Pays-Bas. 
L'échec d'Emden. — Le programme d'annexion. — Le professeur La - 
son. — Menaces contre les petits pays. 

Je ne rappellerai pas l'affaire du Luxembourg de 1867; 
elle n'avait pour but que de préparer la guerre avec la 
France, que Bismarck ferait à son heure en donnant le rôle 
d'agresseur à la France. 

La neutralité du Luxembourg n'est pas contestée par 
l'Allemagne. Dans sa proclamation adressée le 2 août au 
Luxembourg, mais préparée de longue main, le général 
Tulff von Tschepe und Weidenbach dit avec cet aplomb dans 
le mensonge qui est caractéristique des procédés allemands: 

La France, ayant violé la neutralité du Luxembourg, a commencé 
les hostilités — comme on constate avec le moindre doute {sic) — du 
sol luxembourgeois contre les troupes allemandes. En vue de cette 
nécessité urgente, Sa Majesté a ordonné aux troupes allemandes — en 
première ligne au 8* corps d'armée — d'entrer dans le Luxembourg. 

Le prétexte était faux, mais l'Allemagne, ayant besoin d( 
faire passer ses troupes par le Luxembourg, en violait h 
neutralité, avec tranquillité, malgré les protestations de h 
Grande duchesse. 

On a pu reprocher à Gladstone de graves faiblesses danî 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LES PETITS ÉTATS 113 

sa politique étrangère, mais jamais il n'a transigé au point 
' de vue de l'indépendance de la Belgique. Au mois d'août 1870, 
il faisait des traités séparés avec la Prusse et la France, 
obligeant l'Angleterre dans le cas où l'une des nations ne 
respecterait pas la Belgique à prendre le parti de l'autre. En 
J1875, au moment de l'intervention de la reine Victoria pour 
empêcher une agression de l'Allemagne contre la France, 
Gladstone envoya une commission pour concerter les mesures 
de défense. 

Le Kaiser tenait à rassurer la Belgique. 

En octobre 1911, l'empereur Guillaume s'entretint avec le 
général belge Heimburger et avec M. Delvapx de Fenffe, 
gouverneur de la province de Liège, venu pour le saluer au 
nom du roi des Belges. Il dit à ce dernier : 

(( Vous êtes gouverneur d'une province avec laquelle 
nous avons toujours vécu en bon voisinage. Vous avez eu, je 
pense, ces derniers temps (on était au lendemain du coup 
d'Agadir), dans votre pays, des angoisses. Croyez-moi, ces 
angoisses étaient inutiles. » 

Et au déjeuner qui suivit, l'empereur, répondant au toast 
du général Heimburger, dit : 

(( Vous avez bien fait d'avoir confiance en nous. » 

Le 3 août, l'empire allemand violait la neutralité de la 
Belgique. M. de Jagow, le ministre des Affaires étrangères, 
en dit franchement la raison à l'ambassadeur britannique. 

Cette violation, disait-il, était nécessaire parce qu'il s'agissait de 
pénétrer en France par le chemin le plus rapide et le plus facile, de 
façon à avoir une grande avance sur les opérations françaises et de 
frapper le plus tôt possible un coup décisif. C'était pour l'Allemagne une 
question de vie ou de mort. Un temps considérable aurait été perdu 
s'il avait fallu pénétrer par le Sud, où la rareté des routes et la puis- 
sance des forleresses auraient retardé la marche, ce qui aurait donné 
aux Russes le temi)s d'amener des troupes sur la frontière allemande. 
La rapidité, ajouta M. de Jagow, est le grand atout de l'Allemagne. 
Celui de la Russie est d'être un réservoir inépuisable de soldats. 

WKS CUYOT. 8 



il4 LES CAUSÉS POLITIQUES DE LA GUERRE 

L'ambassadeur de la Grande-Bretagne fit savoir dans 
Taprès-midi à M. de Jagow que si, à minuit, l'Allemagne 
n'arrêtait pas ses troupes en donnant l'assurance que la 
violation de la frontière belge ne serait pas continuée, la 
Grande-Bretagne prendrait toutes les mesures pour faire 
respecter le traité signé par l'Allemagne et elle. 

M. de Jagow répondit que la sûreté de l'Allemagne exigeait 
le passage des troupes allemandes par la Belgique. L'ambas- 
sadeur britannique répliqua qu'il devait alors réclamer ses 
passeports et il se rendit chez le chancelier. M. Bethmann- 
HoUweg lui adressa une harangue qui ne dura pas moins de 
vingt minutes : 

Gomment, pour un mot, pour le mot neutralité, pour un mot qui, 
en temps de guerre, a été si souvent méprisé; comment, pour un 
chiffon de papier, la Grande-Bretagne va faire la guerre à une nation 
apparentée qui ne désirait qu'être son amie ! Tous ses efforts dans 
ce sens se trouvent anéantis par cette dernière et terrible décision et 
toute sa politique tombe comme un château de cartes. 

Ce que vous faites est inimaginable : vous frappez un homme dans 
le dos pendant qu'il combat contre deux adversaires. Je tiens la 
Grande-Bretagne pour responsable de tous les événements terribles 
qui vont se produire. 

Sir W. E. Goschen répondit : 

Herr von Jagow et vous, avez essayé de me convaincre que, pour des 
raisons stratégiques, c'était pour l'Allemagne une question de vie ou 
de mort de violer la neutralité de la Belgique. Je voudrais vous con- 
vaincre que c'est pour l'honneur de la Grande-Bretagne « une 
question de vie ou de mort » de faire respecter le solennel engage- 
ment qu'elle a pris de défendre la Belgique si elle était attaquée. 

— Mais le gouvernement britannique a t*il réfléchi au prix que cela 
lui coûtera? 

Sir W. E. Goschen répondit que « la crainte des consé 
quences ne pouvait être regardée comme une excuse pou 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LES PETITS ETATS llo 

rompre un engagement solennel ». Toutefois le chancelier 
était dans un tel état de surexcitation que Sir W. E. Gos- 
chen « s'abstint de jeter de l'huile sur le feu ». 

Ce désarroi du chancelier est une scène de comédie épique. 
Il affirme son profond mépris pour les engagements pris 
par son propre gouvernement ; et ainsi il proclame lui- 
même que nul ne doit se fier à ceux qu'il a contractés et à 
ceux qu'il pourra prendre. Il expose sa déception avec des 
expressions pathétiques qui prouvent son inconscience. 

Il se plaint que la Grande-Bretagne donne à l'Empire 
allemand u un coup de couteau dans le dos » : mais, et 
l'Empire allemand est-ce qu'il ne donnait pas un coup de 
couteau dans le dos à la Belgique ? Et vraiment attribuer à 
la Grande-Bretagne l'aspect d'un apache sournois parce 
qu'elle présentait devant les yeux du chancelier un morceau 
de papier revêtu du sceau de l'Empire allemand, c'était une 
transposition de rôle d'une ironie formidable. 

La violation de la Belgique répondait à une conception 
stratégique ; mais elle répondait aussi à une conception 
politique. 

L'Allemagne n'a sur la mer du Nord qu'une façade de 
120 kilomètres à vol d'oiseau d'Emden à Guxhaven, l'avant- 
port de Hambourg. L'Allemagne n'est qu'une puissance con- 
tinentale. 

Mais à côté d'elle, il y a une puissance maritime par excel- 
lence. Ce sont les Pays-Bas : et une partie de leur prospérité 
maritime vient de la prospérité industrielle de la Westphalie 
et de la Province rhénane. 

Cette région, la plus industrielle de l'Allemagne, a deux 
ports et ces deux ports sont situés dans des pays étrangers : 
Rotterdam dans les Pays-Bas et Anvers en Belgique. 

Pour échapper à cette sujétion, en i883, M. Windhorst, 
le chef du centre catholique, réclamait un canal de Dortmund 
à Ems, pour essayer de faire dériver une partie de la houille 
et une partie de la production de la Westphalie vers Emden. 
Guillaume II s'empara de cette idée et le canal fut inauguré 



11() LES CAUSES POLtTiQUEë DE LA (ÎUERRË 

en août 1899. On avait compté sur un trafic de i 5ooooo tonnes. 
En 1906, il n'atteignait pas encore 700000 tonnes, malgré 
une réduction du taux du péage. 

Le canal fut complété par le port d'Emden qui coûta 
20 millions de marcks. Il a un mouillage de ii m. 5o. L'em- 
pereur obligea certaines lignes de navigation d'y faire des 
escales inutiles. Le matériel de dragage y a tenu pendant 
longtemps plus de place que les navires. Quand je l'ai visité, 
je n'y ai vu que deux navires qui venaient apporter du 
minerai de fer de Suède. 

Cependant on n'avait pas relié le canal de Dortmund à 
Ems au Rhin, pour obliger les marchandises et le matériel 
de ce district à se servir du canal et non du Rhin. Cette pré- 
caution a été inutile : et le canal de Dortmund au Rhin a été 
compris dans le dernier programme. 

Malgré tous ces efforts," les marchandises, au lieu de 
prendre un canal comptant vingt-sept écluses, ont continué 
de naviguer sur le Rhin. De Carlsruhe à son embouchure, 
sur une distance de 621 kilomètres, il n'y a que 100 mètres de 
différence de niveau ; 16 centimètres par kilomètre. La lar- 
geur du fleuve n'est nulle part inférieure à 200 mètres. Sa 
profondeur à Cologne est de 3 m. 4o. Le fret entre Ruhrort et 
Rotterdam est à peine de i centime par tonne. 

On a amusé longtemps l'opinion publique française avec 
des projets de partage de l'Autriche en faveur de l'Alle- 
magne et la prise de possession de Trieste. En réalité, le 
rêve de l'Empereur d'Allemagne a été de comprendre les 
Pays-Ras dans l'Empire et de mettre la main sur Anvers. Il 
faut se rappeler que si Anvers appartient à la Relgique, les ' 
deux rives de l'Escaut, aune distance de moins de 20 kilomè- 
tres en aval d'Anvers, appartiennent aux Pays-Ras. 

Le programme d'annexion des Pays-Ras n'était pas un 
mystère. La Grande-Rretagne est la protectrice naturelle 
des Pays-Ras. Les Roers du Transvaal étaient d'origine hol- 
landaise. Au moment de la guerre de l'Afrique du Sud, 
l'opinion néerlandais.e était en majorité en opposition avec 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LES PETITS ÉTATS 117 

I la Grande-Bretagne. Je dis u la majorité » ; mais il n'y avait 
pas unanimité, j'en eus la preuve suivante : 

A la suite d'un banquetdonné pendant l'Exposition de 1900, 
j un de mes amis me dit : 

I <( Les délégués des Pays-Bas désirent vous être présentés 
j pour vous remercier de l'accueil que vous leur avez fait en 
j 1889 et ensuite pour vous féliciter de l'attitude que vous avez 
' prise dans la question de l'Afrique du Sud. » 

Mon ami était très étonné et je l'étais un peu. Ces mes- 
sieurs me dirent : 

« Nous avons une menace permanente : c'est l'Allemagne. 
\ Tout ce qui peut relâcher nos liens avec la Grande-Bretagne 
1 est un danger pour nous. Nous avons blâmé notre gouver- 
nement d'avoir envoyé un navire de l'État chercher 
Kruger. » 

L'appréciation de ces hommes distingués, dont quelques- 
uns avaient une position officielle, ne tardait pas à être cor- 
roborée en Allemagne. En 1901 et en 1902, MM. Stub- 
mann, von Haie et Huton publièrent plusieurs brochures 
pour inviter les Pays-Bas à s'annexer à l'Allemagne. Ces 
messieurs employaient la méthode persuasive. Ils parlaient 
du Zollverein. Ils engageaient doucement les Pays-Bas à en 
faire partie. Ils auraient pour débouché toute l'Europe cen- 
trale ! Deux journaux hollandais, le Haagsche Courant et 
VAvond post soutinrent ce projet ainsi qu'une union postale. 
Cependant les Hollandais et les Belges ont consenti à une 
forme d'union qui prend, dans VAlmanach Gotha pour titre : 
Union d'administration de chemins de fer allemands. Font 
partie de cette union les lignes de chemins de fer de l'Alle- 
magne, des Pays-Bas et d'un chemin de fer belge. 

Les Hollandais ne répondirent pas avec empressement 
aux ouvertures germaniques. Ils sont libre-échangistes. Ils 
ne pouvaient que perdre à être encerclés dans le tarif alle- 
mand. Ils profitent du dumping. Les cartels allemands ven- 
dent, au dehors, des tôles meilleur marché aux étrangers 
qu'à leurs nationaux. Les Hollandais en fabriquent des 



1J8 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

chaudières, qu'ils réexpédient en Allemagne et des péni- 
ches qui servent à la navigation du Rhin. 

La séduction ayant échoué, des publicistes allemands em- 
ployèrent la menace et les Pangermanistes déclarèrent que 
les Hollandais n'avaient pas le droit de se dérober à l'honneur 
qu'ils leur faisaient de les compter comme des Germains. 

Ils continuent. Le 3o septembre le professeur Lasson 
écrivait : 

La Hollande est incapable de se protéger elle-même. Ce petit 
royaume mène une existence tranquille à nos dépens. Il vit de sa 
vieille gloire et de son argent amassé depuis longtemps. La Hollande 
n'est qu'un appendice de l'Allemagne. Sa vie est confortable, c'est une 
vie en robe de chambre et en pantoufles qui coûte peu de peines, peu 
d'efforts et peu de pensées. 

Pour cette Hollande d'aujourd'hui, nous n'avons, nous autres Alle- 
mands, que peu de respect et de sympathie. Sauf l'appui que nous 
leur donnons, nous devons remercier Dieu que les Hollandais ne 
soient point nos amis. 

En septembre 1906, dénonçant ce danger dans un article 
de la Nineteenth century and After, je le terminais en disant : 

La sauvegarde d'indépendance des Pays-Bas et de la Belgique est la 
raison d'être de l'entente cordiale entre la France et la Grande-Bre- 
tagne. La nécessité de maintenir indemne la situation de ces deux na- 
tions soude les intérêts de la France et de la Grande-Bretagne et, je 
puis ajouter, les intérêts de toutes les nations civilisées, sauf une. 

L'occupation d'Anvers donne à la question toute son 
ampleur. En prenant Anvers, le Kaiser espère, au moment 
des préliminaires de paix, invoquer la formule : Beati pos- 
sidentes. Heureux les possesseurs! 

Il se trompe. Jamais ni la Grande-Bretagne ni la France 
ne permettront à l'Allemagne de s'y installer. 

Aussitôt après la prise d'Anvers, le Times a été l'inter- 
prète de l'opinion britannique dans les termes suivants ; 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LES PETITS ÉTATS 119 

Les Pays-Bas ont maintenu leur neutralité d'une manière très hono- 
rable au milieu de très grandes difficultés. En ce moment leur pa- 
tience subit encore une plus dure épreuve quand ils voient l'Alle- 
magne vouloir se rendre maîtresse de l'Escaut, tourner leurs défenses, 
mettre le royaume de la Reine VVilhelmine dans une situation telle 
qu'il ne vaudra pas une heure d'achat. Quelle valeur pourrait avoir 
l'embouchure de l'Escaut qu'elle pourrait continuer de posséder si 
Anvers devenait un autre Wilhelmshaven et si le grand port jusqu'à 
présent consacré au commerce devenait le centre du militarisme alle- 
mand sur la mer du Nord? 

Si l'Allemagne occupait Anvers, ce serait la mort des Pays-Bas, 
comme état indépendant : ils seraient écrasés sous le talon prussien. 

Et après avoir exposé cette situation le Times concluait : 

Un journal allemand demandait il y a quelques jours si nous conti- 
nuerions la guerre pendant vingt ans? Oui, pendant vingt ans et plus, 
si c'est nécessaire parce que jamais nous ne désarmerons, pas même si 
nos alliés étaient gisants sur le sol, aussi longtemps qu'un bandit 
prussien restera dans les Pays-Bas. 

M. Zimmermann, sous-secrétaire d'Etat au ministère des 
Affaires étrangères, n'a cependant pas dissimulé aux Pays- 
Bas qu'au lendemain de la guerre, ils devaient se résigner à 
leur absorption dans l'empire d'Allemagne. Mais ce ne sont 
pas seulement la Belgique et les Pays-Bas qui sont menacés : 
c'est la Suisse, le Danemark, la Norvège, la Suède. 

M. Spahn, professeur à l'Université de Strasbourg, envi- 
sageantles résultats de la guerre, dit : 

Les conditions de la vie nationale de la Suisse lieront plus étroite- 
ment encore que par le passé les destinées particulières de la Suisse à 
celles de PAllemagne. 

M. Oncken, professeur d'histoire universelle à Ileidelberg, 
a défini, dans une brochure récente : « Un état neutre, un 



j20 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

petit organisme parasitaire qui s'engraisse et vit de la dis- 
corde des grands. » 

Un autre publiciste dit* : 

Les petits Etats ont perdu leur droit d'exister; car un état ne peut 
faire valoir ses droits à l'indépendance que s'il peut les défendre par 
les armes. 

Par les actes accomplis et par les ambitions affirmées, 
l'Empire allemand se déclare l'ennemi de toutes les nations. 



I . Si j'étais Vempereur, 



CHAPITRE XVI 

LA DIPLOMATIE ALLEMANDE 
SES PROCÉDÉS ET SES RÉSULTATS 

La lettre au Times et la dépêche Wolff. — Arguments contradictoires de 
M. de Bethmann Hollweg. — Caractère tantôt dépressif, tantôt agressif 
de la Triple-Alliance. — Menaces à l'Angleterre. — Naïveté. — L'Aile 
magne avouant qu'elle a fait la Triple-Entente — La Grande Bretagne 
coupable de ne pas accepter l'hégémonie de l'Europe par la Prusse. — 
Tentatives de séductions. — M. de Bethmann Ilollweg ne peut même 
pas sauver les apparences. — La responsabilité de la guerre. — Contre 
la Belgique. — Contre le Japon. — La violation de la Convention de la 
Haye de 1907. — Arguments de l'Allemagne. — Faux en droit et en 
fait. — « Courber un cheveu d'un Allemand. » — Aveu de la psychologie 
allemande. — Incapacité politique de l'Allemand. — Aveu de M. de 
Bulow. — Diplomatie hypocrite et violente. 

Il a suffi de rappeler ses actes pour montrer les consé- 
quences auxquelles devait aboutir la diplomatie allemande. 
Le petit fait suivant, postérieur à la déclaration de guerre, 
}rouve ses procédés ingénus. 

Le Times reçut une lettre d'un personnage important 
disant que les convictions religieuses du Kaiser en faisaient 
un adversaire de la guerre, mais que la Russie l'y obligeait. 
Le Times ne la publia pas ; mais par suite d'une erreur de 
transmission, le Times reçut le soir un télégramme destiné 
lu représentant de l'agence Wolff à Londres et lui disant : 

Le rime.s publiera demain un article sur la situation. Télé- 
graphiez-le mot à mot. Wolff, Berlin. » 

Dans son discours du •> décembre, M. de Bethmann-IIoIlweg 



122 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

a montré la tranquillité déconcertante avec laquelle Ic^ 
Allemands soutiennent des thèses contradictoires. 

Il a commencé par « opposer le caractère agressif de la 
Triple-Entente au caractère purement défensif de la Triple- 
Alliance ». 

Pour que sa thèse eût quelque vraisemblance, il faudrait 
supprimer de l'histoire les cinq agressions caractérisées de 
l'Allemagne contre la France, les actes de l'Autriche-Hon- 
grie dans les Balkans, les discours du Kaiser, les manifes- 
tations et les paroles du Kronprinz, les discours des divers 
chanceliers et des ministres de la Guerre, les appels des 
ligues pangermanistes, navales et coloniales, la littérature 
officielle de von der Goltz, de Bernhardi, sans parler des 
appels de mégalomanie furieuse faits par les professeurs de 
l'histoire officielle allemande, depuis Treichshke jusqu'à 
Lamprecht. 

Puis il a reproché à la fois à la Grande-Bretagne de vou- 
loir maintenir la balance des pouvoirs et d'affirmer « comme 
un dogme indiscutable que le rôle d'arbitrus mundi lui 
appartient ». 

Oubliant qu'il venait de dire que le caractère de la Triple- 
Alliance était purement défensif, il a repris : 

Je n'ai jamais espéré faire abandonner ce principe par l'Angle- 
terre au moyen de la persuasion. Ce que j'estimais possible, c'est que 
la puissance croissante de l'Allemagne et le risque grandissant d'une 
guerre pourraient obliger l'Angleterre à se convaincre que ce principe 
était insoutenable et qu'il était préférable de l'abandonner en faveur 
d'un compromis pacifique avec l'Allemagne; mais ce dogme a tou- 
jours paralysé la possibilité d'une entente. 

Donc M . de Bethmann-HoUweg ne voyait, comme son prédé- 
cesseur M. de Bulow, qu'une seule politique possible à 
l'égard de la Grande-Bretagne : la menace ! et il s'imaginait 
que plus grande serait cette menace, et plus facilement la 
Grande-Bretagne serait disposée à se montrer docile à 



TA DIPLOMATIE ALLEMANDE, SES PROCEDES ET SES RESULTATS 123 

^^aid de l'Allemagne. Comment cet homme politique ne 

tenait-il pas ce simple raisonnement : 

« En cédant aux menaces, l'Angleterre fera l'aveu de la 
eur que nous lui inspirons; et, si une fois elle se montre 
jminée par cette terreur, elle sera obligée de céder encore 
de nouvelles exigences de notre part. Or, quelque mépris 
lie nous ayons pour les hommes d'Etat britanniques, nous 
e devons pas les juger incapables de prévoir ce résultat, 
ar conséquent, loin que de tels moyens les fassent céder, 

les pousseront à augmenter leur flotte et à chercher des 
3puis auprès d'autres nations. » 

Un homme d'intelligence moyenne aurait fait cette réflexion 
l'égard de n'importe quel peuple ; le chancelier de l'Empire 
lemand ne l'a pas faite à l'égard de la Grande-Bretagne; et 
îpendant quiconque possède quelques renseignements sur 

psychologie de l'Anglais sait que, depuis sa plus tendre 
ifance, il est entraîné à résister à la menace et non pas à 
îder. 

M. de Bethmannn-HoUweg se vante d'avoir fait reculer 
Angleterre à Agadir. En dépit du discours prononcé par 

. Lloyd George, au Guildhall, acceptons qu'il ait raison. 
ais il ajoute : (( L'Angleterre songeait continuellement 
resserrer ses relations avec la France et la Russie ». Tel 
'îtle résultat de la politique menaçante de M. deBethmann- 
«ollweg constaté par lui-même. Et avec intrépidité, il con- 
nue ; 

L'Angleterre était prête, il est vrai, à s'entendre avec nous sur cer- 
questions particulières, mais le premier et le suprême prin- 
, de sa politique subsistait, savoir que l'Allemagne doit être tenue 
i échec dans le libre développement de ses énergies par la balance 
' powers. 

C'est très simple : la Grande-Bretagne laisserait l'Empire 
lemand faire ce que bon lui semble sur le Continent, mettre 
i main sur les Pays-Bas et la Belgique, s'installer à Calais 



124 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

s'il lui plaisait et s'il le pouvait. La Grande-Bretagne m 
s'occuperait pas de ces détails. 

M. de Bethmann-HoUweg est froissé qu'elle ne se soi 
pas laissé séduire par ces offres d'abstention. 

Il avoue qu'il a fait des tentatives de séductions auprè 
de la France et de la Russie pour essayer de dissoudre i 
Triple Entente. Elles n'ont pas réussi. Alors il ajoute : 

Nous n'avions pas manqué de mettre en garde le gouvernemen 
britannique. Encore au commencement du mois de juin 1914 j'a 
laissé entendre au gouvernement anglais que j'avais connaissance de 
pourparlers secrets anglo russes relatifs à une convention navale. J< 
le rendis attentif au danger grave que présentait pour la paix du 
monde une pareille politique. 

Ainsi si la Grande-Bretagne, sous les menaces deTEmpiri 
allemand, prend des précautions, elle fait courir « un dan 
ger grave à la paix du monde » ! Pourquoi ? parce que l'Ém 
pire allemand aura recours au système connu sous le non 
« de guerre préventive ». 

M. de Bethmann-Hollweg tire immédiatement une conclu 
sion : 

Deux semaines plus tard se produisait déjà ce que j'avais prévu. 

D'après le rapprochement des dates, ce qui s'est produit l 
ce moment, c'est l'assassinat de l'arcbiduc. 0\i est le lieii 
entre cet assassinat, la résistance de la Grande-Bretagne 
auxmenaces de l'Allemagne, etunprojetde convention navab 
avec la Russie? 

Le chancelier conclut : 

Nous tiendrons jusqu'à ce que nous soyons certains que personrn 
ne se hasardera plus à troubler la paix dans laquelle nous voulon; 
nous développer comme un peuple libre. 

Mais qui donc a troublé la paix ? M. de Bethmann-HoUweg 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE, SES PROCEDES ET SES RESULTATS 125 

'a même pas été assez habile pour mettre les apparences de 
on côté. 

Les recueils de documents diplomatiques publiés par les 
ivers pays, mettent hors de doute que la chancellerie alle- 
jiande connaissait l'ultimatum de l'Autriche, si elle n'y avait 
bllaboré. 

! Quand M. Sazonoff en a connaissance le 2/1 juillet, il 
jemande la prolongation du délai de quarante-huit heures : 
lî n'est pas là une demande belliqueuse. 
j Le même jour, l'ambassadeur de la monarchie austro-hon- 
Tois, le comte Szecsen, vient annoncer, au quai d'Orsay, la 
lîmise de l'ultimatum. La visite du baron de Schœn, ambas- 
iideur de l'Empire allemand, lui succède immédiatement; 
i, il dit aussitôt : « Nous appuyons les arguments de l'Au- 
tiche. En cas de refus, elle devra prendre des mesures 
dlitaires. L'Allemagne souhaite que personne ne se mêle 
' débat. Il est de l'intérêt des puissances de circonscrire 
..i.iire en l'abandonnant aux parties intéressées. » 
î La chancellerie allemande appelait « localiser le conflit » 
i:tte démarche comminatoire qui devait entraîner la guerre. 
^ Le lendemain le baron de Schœn revint au quai d'Orsay 
(îclarer que « ces paroles n'avaient pas un caractère de 
lenace », mais il les aggravait en ajoutant : « L'Allemagne 
éprouve ce point de vue de l'Autriche et ne peut plus se 
lisser guider que par ses devoirs d'alliée. « 

Le 3r juillet, M. Sazonoff, ministre des Affaires étrangères 
î Russie, et M. Szapary, muni des pleins pouvoirs du 
»mte Berchtold, avaient conclu un accord accepté par la 
srbie. 

J'ai déjà raconté * comment le Kaiser, pour empêcher 
solution avait fait porter le 3i juillet à minuit, par son 

il issadeur, le comte Pourtalès, un ultimatum à la Russie 
f i «ntraînait la guerre : et elle fut, en effet, déclarée, par 
Ulh;magne le i" août à sept heures du soir. 

\ oir supra. Gh. II, p. 1 1. 



Iâ6 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Sir M. de Bunsen, l'ambassadeur britannique à Vienne, 
montré le comte Berchtold, épouvanté des conséquences d 
l'ultimatum, négociant encore le i*"" août. 

L'ambassadeur russe à Vienne, M. Schebeko, a raconi 
que le cabinet autrichien fut tellement stupéfait et froiss» 
qu'il faillit laisser le Kaiser seul en face de la Russie. 
a parlé de scènes de violence injurieuse auxquelles se sera 
livré à ce propos l'ambassadeur allemand M. de Tschirschk 
contre le comte Berchtold. 

M. de Bethmann-Hollweg connaît ces faits, et il n'en ém( 
pas moins l'affirmation suivante : 

Ce sont donc l'Angleterre et la Russie qui portent devant Dieu» 
devant l'humanité la responsabilité de la catastrophe qui s'est abatti 
sur l'Europe et sur le monde. 

En 1867, Bismarck avait soulevé la question du Luxen 
bourg pour isoler la France de l'Europe ; mais il se réserva 
de lui faire la guerre au moment qu'il choisirait, en donnai 
à la France le caractère de l'agresseur. 

Le Kaiser et M. de Bethmann-Hollweg ont choisi le momer 
pour faire la guerre à la Russie et à la France ; mais d 
peur de manquer l'occasion, ils ont assumé le rôle d'agrès 
seurs. Ils ont pensé que le fait accompli, ils pourraient e: 
changer le caractère. 

Ceux qui n'ont d'autre critérium intellectuel et moral qu 
le succès font subir de telles déformations aux faits qu'il 
auraient en grand nombre accepté la thèse de M. deBethmani] 
Hollweg; mais la victoire a manqué pour en effacer l'impu 
dente invraisemblance. 

Le chancelieroublie ses propres déclarations. Quand ilaei 
pour la première fois à s'expliquer sur la violation de la neu 
tralité de la Belgique, il a dit : « Nécessité n'a pas de loi.-i 
Un traité qui garantit la neutralité d'un pays n'est qu'uif 
chiffon de papier. » 1 

Dans son discours du 2 décembre, le chancelier, avec un ! 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE, SES PROCEDES ET SES RESUF.TATS i"!*/ 

inconscience stupéfiante, a oublié son aveu et a requis 
ontre la Belgique : « Quant à la culpabilité du gouverne- 
ment belge... elle est prouvée par un papier qu'on a 
Irouvé à Bruxelles » : et que disait ce papier? C'était, 
d'après la version allemande elle-même, un projet de 
défense de la Belgique, d'accord avec la Grande-Bretagne. 
i)ans quel cas? Au cas oii la neutralité de la Belgique serait 
violée. « Du moment qu'en résistant à l'invasion allemande, 
Il Belgique donnait assistance à la France et à l'Angleterre 
(lie n'était plus neutre. » M. de Bethmann-Hollweg n'a pas 
parlé du Luxembourg. Gela ne compte pas. Mais accuser le 
ouvernement belge d'être coupable parce qu'il a essayé de 
lire respecter sa neutralité, c'est introduire dans le droit 
international une notion nouvelle qui donne une haute idée 
de l'éthique allemande. 

M. de Bethmann-Hollweg a reproché au Japon d'avoir violé 
la neutralité de la Chine en prenant Kiao-Chau; et se retour- 
nant d'un air sévère du côté de la Grande-Bretagne, il 
demande : « Cette violation de territoire a-t-elle provoqué 
son intervention? » Il serait facile à la Grande-Bretagne 
de répondre : « Lorsque l'Empire allemand s'est emparé 
de Kiao-Chau, a-t-il respecté la neutralité de la Chine? » 
Kiao-Chau étant devenu une possession allemande, ce 
n'est pas contre la Chine que le Japon a agi, mais contre 
l'Allemagne. 

Par ses procédés de guerre, l'Allemagne n'a pas cessé 
de violer la Convention de la Haye de 1907. Alors, elle a 
trouvé cet argument: 

i' En droit. — La IX' Convention de la Haye de 1907 n'oblige un 
belligérant que si tous les belligérants en cause en demeurent signa- 
taires. 

2" En fait. — Trois des belligérants engagés dans la lutte actuelle 
Il ont pas signé la IX' Convention: la Serbie, le Monténégro et la 
1 urquie. 






Ii28 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 

Or, l'argument allemand est faux en droit et en fait. 

1° L'acte final stipule que la dénonciation — ou l'abstention — de 
l'une des puissances n'aura d'effet que pour elle. La Convention reste 
en vigueur entre les autres parties contractantes (LV Convention 
de 1907, art. 12). 

2" La IX' Convention de la Haye a été signée le 18 octobre 1909 par 
la .Serbie, représentée par MM. S. Grouïtch, M. G. Milovanovitch, 
M G. Militchevilch — parle Monténégro, représenté par MM. Nelidow, 
Martens N. Tcharykow — par la Turquie, représentée par S. E. Turkan 
pacha — sans réserves ^ 

Quand M. de Bethmann-Hollweg essaye d'invoquer des 
arguments de droit, il n'arrive qu'à montrer le mépris 
qu'il en a. 

Dans son discours du 2 décembre, après avoir gémi « sur 
la lutte imposée, M. de Bethmann-Hollweg reprend la para- 
phrase du fameux civis Romanus sum; mais en lui don- 
nant une formule qui n'appartient qu'à l'esprit allemand: 

Il faut que le monde apprenne que personne ne peut impunément 
courber un cheveu d'un Allemand. (Tempête d'applaudissements.) 

Cette menace est très dangereuse pour les coiffeurs qui 
s'aviseraient d'onduler les cheveux d'un Allemand et, sans 
^oute, d'une Allemande. 

La Ligue pangermaniste, AU Deiitscher verein, organe 
officiel des ambitions allemandes, proclame qu'en vertu 
d'un droit supérieur, émanant du vieux Dieu de Kœnigsberg, 
tout Prussien d'abord et tout Allemand ensuite peut impu- 
nément écraser les pieds et les têtes de tous ceux qui ne 
veulent pas lui céder la place sur laquelle il a jeté son 
dévolu. M. deBethmann-Hollweg proclame «la détermination 
de l'Allemagne de faire prévaloir dans le monde sa force et 
sa capacité ». 

I. Edouard Glunet. Le Temps, 28 décembre 1914. 



I.\ DIPLOMATIE ALLEMANDE, SES PROCEDES ET SES RESULTATS 129 

M. (le Bulow a montré combien les Allemands sont peu 
psychologues. Dans son livre sur La Politique allemande, il 
constate qu'après l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégo- 
vine, la Russie n'osa pas intervenir ; que la France et la 
jGrande-Bretagne s'abstinrent, lien conclut qu'elles cédèrent 
idevant le prestige de l'Allemagne. La conclusion est beau- 
coup plus simple : la Russie n'étant pas en état d'intervenir 
là ce moment, la France et la Grande-Bretagne ne devaient 
pas se substituer à elle. 

I Conclusion allemande : « La Russie a cédé en 1909, donc 
elle cédera en 1914. La France ne s'est pas substituée à la 
Russie en 1909, donc elle ne la suivra pas en 191/4. L'Angle- 
lerre n'est pas intervenue en 1909, donc elle se tiendra à 
•l'écart en 1914, même si nous violons la neutralité de la 
(Belgique. » 

i Les Allemands ont pensé encore que la Serbie était incon- 
mue de la plupaitdes Français et que, par conséquent, en 
nde majorité, ils refuseraient de se laisser entraîner 
J.i;i3 une guerre au sujet des démêlés de l'Autriche-ÏIongrie 
lavec elle. 

^ Sans doute il n'y avait pas d'intérêt direct entre la France 
'et la Serbie ; mais les Français ont compris, à l'unanimité, 
que l'Autriche-IIongrie et l'Allemagne voulaient écraser un 

fit peuple; que si la Russie n'allait pas à son secours, il 

it impossible désormais pour la France, si elle se trou- 
vait dans une situation semblable, de compter sur elle ; que 
si la France ne marchait pas avec la Russie, personne ne 
pourrait désormais avoir confiance en elle, et qu'elle se 
placerait dans un isolement méprisé, en face de l'Alle- 
magne et de l'Autriche-Hongric qui, à la première occasion, 
(a traiteraient comme elles traitaient la Serbie. Chacun s'est 
dit : «Il fallait que cela arrivât tôt ou tard! » et chacun a 
pris résolument son parti de cet événement fatal, si épou- 
vantable qu'il fût. 

Les Allemands ont montré la même ignorance psycholo- 
gique, en entraînant la Turquie à proclamer la guerre sainte. 

YTB» OUYOT. y 



130 LJÎS CAUSES POLITIQUES DE LA GUERBE 

Les musulmans du Soudan ont répondu que la guerre ac-| 
tuelle n'a rien de religieux puisqu'elle a pour but de sou 
tenir l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, qui ne pratiquent 
pas plus la religion d'Allah que la Grande-Bretagne et la 
France ^ 

Même avant les événements actuels, des Allemands onl 
bien voulu reconnaître qu'il leur manquait quelque chose au 
point de vue politique. Le prince de Bulow cite dans sor 
livre le passage suivant du docteur Althoff : 

Nous sommes, Allemands, la nation la plus instruite du monde 
nous avons les meilleurs soldats, nous avons fait de grandes» choset 
dans les sciences et dans les arts : les plus grands philosophes, les plus| 
grands musiciens sont des Allemands. l 

Nous avons naturellement occupé la première place dans les sciencee 
naturelles. Mais nous avons un point faible, nous sommes dcî 
ânes en politique. 

Le prince de Bulow approuve et répète : « Nous ne sommes 
pas un peuple politique. » 

Il a prouvé lui-même la vérité de cette constatation, pen- 
dant sa présence à la chancellerie; car il n'a pas modifié It 
caractère de la diploniatie allemande. 

Elle est à la fois hypocrite et violente, et sa violence 
découvre si bien son hypocrisie, qu'elle ne parvient à trom 
per personne. 

Elle a su par ses entreprises et ses menaces réunir contre 
l'Empire allemand les trois plus grandes puissances di 
l'Europe et deux petites, la Serbie et la Belgique, dont 
l'héroïsme a joué un rôle de premier ordre dans les opé 
rations militaires. Elle a perdu un des alliés de la Triple 
Alliance, l'Italie; et au moment décisif, le second allie 
qu'elle avait poussé en avant, a failli reculer en voyani 



I. V. Le Times, Ihe Sudan and the War i Unanimoas Loyalty. Sir R Win- 
gatea tour, 29 çjeçember 191/i. 



LA DIPLOMATIE ALLEMANDE, SES PROCEDES ET SES RESULTATS 131 

rabîme auquel elle l'entraînait. Elle aurait pris à tâche de 
liguer contre elle toutes les forces des nations avancées en 
jévolution qu'elle n'aurait pas agi autrement. 
j La diplomatie allemande s'estrendue complice des attentats 
Ipratiqués par les armées allemandes, en violation de la 
(convention de La Haye; et les attentats ont revêtu un tel 
degré d'horreur, qu'en les excusant, elle a exclu l'Allemagne 
(de la société des nations civilisées. 

I Je livre ces résultats de la diplomatie allemande à l'admi- 
tration de ceux de nos compatriotes qui, depuis 1870, 
ipar une lâche aberration s'aplatissaient devant l'Allemagne 
!et comprenaient le patriotisme en criant bien haut que tout 
iy était parfait, tandis que tout était détestable en France. 



DEUXIÈME PARTIE 

Les Causes économiques de la Guerre 



CHAPITRE PREMIER 



LA CIVILISATION GUERRIÈRE ET LA CIVILISATION 
PRODUCTIVE* 

Leurs caractères respectifs. — Le mode d'acquisition des Germains. — 
Were, étymologie de guerre. — Sainteté et divinité de la guerre d'après 
Treitschke. — La guerre et le statut. — La guerre est un instrument de 
contrainte, l'échange un facteur de liberté. — Les apologies de la 
guerre. — La raison pratique des professeurs. — La guerre finit par la 
paix. 

Auguste Comte, Herbert Spencer, G. de Molinari ont mis 
en parallèle la civilisation guerrière et la civilisation produc- 
tive. J'en rappelle les caractères en quelques mots. 

La capture est le seul mode d'acquisition que connaissent les ani- 
maux et qu'a pratiqué l'humanité dans sa phase précommerciale. 



I. Journal des Économistes du i5 janvier i<)o/i, ma communication à la 
Société d'Economie politique: De Vinfluence des idées économiques, d'Her- 
bert Spencer. V. Molinari, Théorie de VEvolution, Ultima Verba. — Yves 
Guyol, Le commerce et les commerçants liv. II, chap. ii. 



134 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

La notion de l'échange, qui constitue un acte de bonne volont' 
de la part de chacun des contractants, est le propre de l'homme et d 
l'homme déjà avancé en évolution. 

Les Germains représentaient la civilisation guerrière sou! 
la forme la plus violente. D'après Tacite, ils regardaien 
comme une honte d'acheter par la sueur ce qu'ils pouvaien 
obtenir par le sang. Pigrum et iners videtur suadore acqui 
rere qaod possis sanguine parare. {Germ., i/i.) 

Leurs descendants ne se sont pas dégagés de cette conception 

Je lis dans VEncyclopœdia britannica à l'article War : (viei 
anglais) Were, (fr.) guerre, d'origine teutonique. 

Des professeurs allemands ont essayé de colorer la guerre 
de toutes sortes de vertus. Treitschke a célébré « sa sain 
teté » et « sa divinité », parce qu'elle « est la force la plus 
puissante qui forme les nations ». 

Herbert Spencer a constaté que l'origine du gouvernement 
c'est la guerre. L'agrégat humain qui a besoin de se 
défendre et de conquérir prend un chef qui se distingue pai 
ses qualités belliqueuses. Il exige l'obéissance et il inspire h 
confiance : delà le type militaire, avec la foi dans le pouvoii 
gouvernant. Cette évolution aboutit au régime du statut 
réglant les actions des hommes. 

La guerre est un instrument de contrainte ; l'échange, 
étant le résulat de la discussion et de l'initiative individuelles, 
d'une convention des parties intéressées, est un facteur de 
liberté. 

Treitschke oppose les deux civilisations quand il dit : 

La majesté de la guerre réside en ceci que l'individualisme mesquin 
s'évanouit devant la grande pensée de l'État. 

Gomme le général Bernhardi, d'autres complètent cette 
conception : 

L'Ethos de la politique prussienne, conservée d'une manière invio- 
lable à travers les âges, est la guerre, la guerre non pas seulement 



LA CIVILISATION GUERRIERE BT LA CIVILISATION PRODUCTIVE 1^5 

M Mime moyen d'ambition politique et d'agrandissement territorial. 
niais comme discipline morale, presque comme inspiration spiri- 

tiialiste. 

Le baron von Strengel, revenant de la Conférence de La 
Haye, écrivit un livre pour dénoncer la paix comme un péril 
national et demandant qu'on « arrachât l'amour de la paix de 
lïinie de la nation » . 

Mirabeau avait dit que «la guerre était l'industrie natio- 
nale de la Prusse. » Hans Delbriick ajoute : « C'est la religion 
nationale et la vie nationale. » 

Ln professeur autrichien, M. Louis Gumplowitz reprend 
la thèse latine : « Qui est étranger est ennemi. » Heinrich 
Im ttich considère que la guerre est une obligation entre les 
iUats : « Ce besoin n'est pas autre chose que la tendance à 
ani^menter son bien-être aux dépens des étrangers. » Si 

te conception est bonne pour les groupes, elle doit être 
également bonne pour les individus; et quand le professeur 
qui enseigne ces doctrines veut prendre sa tasse de café, au 
lieu de l'acheter chez l'épicier qui lui-même l'a acheté d'un 
importateur de café, il devrait partir pour sa conquête. Quel- 
ques individus ont recours à ce procédé. Mais les susdits pro- 
fesseurs, par un singulier illogisme, les appellent des 
voleurs et enseignent qu'il y a un Code pénal qui rend fort 
dangereux et fort pénible ce moyen (( d'augmenter leur 
bien-être ». 

Les descendants des Germains, décrits par Tacite, ont beau 
réclamer la guerre pour la guerre, la guerre finit toujours 
par la paix : et les périodes de paix sont beaucoup plus lon- 
Ln\ps que les périodes de guerre. 

Mais les Allemands ne sont pas seulement des guerriers, 
lis se vantent d'être les premiers agriculteurs, les premiers 
industriels, les premiers commerçants du monde; et la 

lerre actuelle a pour véritable origine la confusion existant 
ciicz eux entre la civilisation productive et la civilisation 
guerrière. 



CHAPITRE II 
LA POPULATION DE L'ALLEMAGNE 



Le droit des pays surpeuplés n. — Les Allemands n'émigrent plus. 
Population comparée de la Belgique et de l'Allemagne. — Espaces dis- 
ponibles. — Le climat torride. — Argument pour les nco-^malthusiens. 
— Les Slaves. — Impossibilité d'extermination réciproque. 



Il faut toujours se rappeler que la superficie de l'Alle- 
magne et de la France sont égales à 4 4oo kilomètres près: 
54o 800 contre 536 4oo. 

En 1871, l'Allemagne comptait ^loBgooo habitants: en 
1900, 56367000; en 1910, 65 millions; et, d'après l'évalua- 
lion pour igiS, 66 835 000. 

L'Allemagne est trop peuplée; il faut donc qu'elle ait de 
nouveaux territoires ! 

C'est la base de ses prétentions : et nombre d'étrangers 
répètent: « Oui, l'Allemagne est trop peuplée. Elle a droit 
à des augmentations de territoire. » 

Cependant, les habitants de l'Allemagne ne trouvent pas 
que les conditions y soient devenues si dures qu'ils doivent 
aller au dehors en chercher de plus douces. Au contraire, 
l'émigration a diminué. On comptait, en i885, 171 000 émi- 
grants ; en 1892, 116 000 ; en 1898, 23 000 ; et de 1908 à 1912, 
la moyenne annuelle n'a pas dépassé ce chiffre. 

Puisque les Allemands ne se trouvent pas trop nombreux 
en Allemagne, que vaut donc l'argument : « l'Allemagne a 
trop d'habitants; il lui faut de nouveaux territoires. » 

Les Pangermanistes répondent : « Il est vrai que l'Aile- 



LA POPULATION DE l'aLLEMACNË 137 

magne actuelle peut donner à vivre à 68 millions d'habitants : 
mais elle serait trop petite pour 80 ou 90 millions. » 

Une population atteignant ce dernier chiffre donnerait 
166 habitants par kilomètre carré: or, la Belgique, sur une 
superficie de 29^55 kilomètres carrés, avait, au 3i décembre 
1913, une population de 7668000 habitants, soit 260 habi- 
tants par kilomètre carré, ou 56 p. 100 en plus que l'Alle- 
ningne. 

^i l'argument donné par les Allemands crée pour eux le 
droit de prendre des nouveaux territoires à d'autres peu- 
ples, il est beaucoup plus fort pour la Belgique ; et il don- 
nerait aux Belges le droit de demander un morceau de 
l'Allemagne. 

Si la population spécifique de l'Allemagne était égale, 
elle comprendrait i4o millions de têtes au lieu de 67. Il y a 
donc de la marge. 

La Belgique n'a pas besoin de conquêtes pour que ses habi- 
tants puissent vivre. Ils n'émigrent même pas au Congo qui 
ne compte que 5 5oo blancs. 

La terre n'est pas surpeuplée. Les États-Unis, le Canada, 
a République Argentine, le Brésil ont encore d'immenses 
espaces à peu près vides. 

Les colonies allemandes sont presque toutes situées dans 
e climat torride, où l'Européen, surtout Thomme du Nord, 
ne s'acclimate pas. Le total de leur population blanche, y 
compris le territoire de Kia-tchéou, se montait à 27 800 têtes 
en 191 2. Ces colonies n'ont pas plus créé un débouché à hi 
)opulation allemande que le Congo n'en a créé un à la popu- 
alion belge. 

Les Allemands espéraient mieux dans le Maroc; mais 
încore là ils se faisaient des illusions. 

Les Allemands, en essayant de fonder un droit d'envahis- 
sement et de conquête sur le chiffre de leur population, 
ionnent un argument formidable à tous les chefs d'une nom- 
)reuse famille à l'intérieur. D'après cette conception, celui qui 
lurait le plus d'enfants aurait le droit de mettre la main sur 



138 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE ^ 

la propriété de celui qui en aurait moins. Les partisans de 
cette théorie doivent remanier le Gode pénal allemand qui 
punitles voleurs sans tenir compte de leurs chargesde famille. 

Les partisans de cette théorie donnent un formidable 
argument aux malthusianistes qui peuvent leur dire : « Au 
lieu de pratiquer le self restraint, vous voulez multiplier à 
votre gré et arracher les territoires à d'autres peuples, en 
prétendant que votre imprévoyance vous confère un droit. 

c( Et pour opérer ce déplacement de responsabilité, vous 
voulez vous servir de votre surcroît de population pour les 
écraser sous votre stratégie débordante et votre tactique 
massive! Ils résistent; et par vos procédés de guerre, vous 
faites vous-mêmes le vide dans votre trop-plein de popula- 
tion. 11 eût mieux valu économiser la naissance et l'éducation 
des malheureux que vous sacrifiez sur les champs de 
bataille. » 

Mais si le nombre donne des droits, les Slaves dont la po- 
pulation s'accroît beaucoup plus vite que la population alle- 
mande, ont un droit d'expansion proportionnel : la Russie 
d'Europe comptait pendant la période i846-i855, 68 millions 
d'habitants : au i*"" janvier 1910, on évaluait la population 
de la Russie d'Europe, y compris la Pologne et la Finlande, 
à 137 millions d'habitants. Si on y ajoute la Russie d'Asie, 
on arrive à environ 170 millions d'habitants. 

L'augmentation de la population delà Russie d'Europe est 
à peu près du double de celle de l'Allemagne. 

Gomme principal argument pour l'augmentation de 
l'armée allemande en 1912 et en igiS, le chancelier a invo- 
qué le péril slave : et ce péril a dû être une des causes de la 
volonté du Kaiser de faire la guerre en igià- 

Aurait-il eu la prétention d'anéantir les 170 millions 
d'habitants de l'Empire russe .!> Supposons qu'il ait imaginé 
en tuer 2 millions : mais l'histoire militaire des Russes 
devait lui avoir appris qu'ils ne se laisseraient pas égorger 
comme des moutons; et s'il perd moitié moins d'hommes, 
la perte pour les Allemands, étant donné la différence de la 



LA POPULATION DE L 'ALLEMAGNE 139 

population, est au moins égale à celle des Russes. S'il perd 
autant d'hommes, la perte est du double. 

Il sait fort bien que la Russie ne peut pas être conquise, 
que toute armée qui s'y engage est une armée perdue. Alors, 
quel pouvait être son but pratique? Voulait-il coloniser la 
Russie avec des Allemands? Mais malgré son appel aux Cheva- 
liers teutoniques, les lois coercitives et les millions dépensés, 
il n'est pas parvenu à refouler les Polonais du duché de Posen. 

Les Allemands ne peuvent pas plus détruire les Slaves 
que les Slaves ne peuvent détruire les Allemands. Ces con- 
ceptions d'extermination sont des cas d'atavisme : c'est le 
retour au type d'ancêtres ayant vécu il y a deux mille ans et 
au delà : et les Teutons ne sont même pas parvenus à exter- 
miner complètement les populations clairsemées de l'époque. 

Nos contemporains allemands sont grotesques quand ils 
tâchent de s'assimiler aux civilisations classiques qui ont 
été écrasées par les invasions des barbares. J'éclate de rire 
en voyant Gœthe et Nietzsche essayer de transformer les 
Teutons en Grecs. 

Méphistophélès et Zarasthustra se sont formés dans les 
brumes du Nord. Jamais Aristophane ne les a rencontrés 
sur l'Agora. 

J'attends le sculpteur qui, selon leur conception, plantera, 
dans le Ticrgarten, l'Apollon du Belvédère, coiffé d'un casque 
à pointe, fumant sa pipe, buvant sa bière et faisant face à 
une. Vénus callypige à larges pieds. 

Cette évocation de la Grèce, si ridicule qu'elle en fait 
pitié, prouve que l'influence civilisatrice d'un peuple ne 
dépend pas du nombre. 

L'humanité lira encore Aristotc et Platon quand elle aura 
laissé dans un profond oubli les noms des quatre-vingt-treize 
signataires du Manifeste des Kulturkrieger\ 

I. Voir Journal des Economistes, août, septeml>re 1914 et avril igiG. 
Lettres de MM. Lujo Brenlano, Yves Guyot, D. Bellet et G. Blondel. Cette 
c irrespondance a paru, en brochure, sous ce titre : Le Manifeste des 
KaUurkrie(jer. (Félix Alcan, éUil., Paris.) 



CHAPITRE III 

L'ÉCONOMIE NATIONALE : LA DOCTRINE 

La science économique, science camérale. — L'Ecole historique. — 
L'Economie nationale. — Le Congrès d'Eisenach. — Ad. Wagner et 
Schmoller. — Contre les disciples d'Adam Smith. — Résumé de la doc- 
trine. — Frédéric List. — Ses conclusions. 

En Allemagne, la science économique a toujours été con- 
sidérée comme une science camérale (venant de kammer, la 
Chambre, qui, dès le moyen âge, dans la plupart des pays 
allemands était chargée d'administrer le domaine et de 
veiller aux droits régaliens). En 1727, Frédéric-Guillaume P"" 
avait fondé, à Halle et à Francfort, des chaires d'économie 
et de science camérale. L'économie n'était qu'une des formes 
de l'administration et du fisc. Elle a gardé ce caractère. 

L'Ecole historique allemande du droit, dont le chef était 
Savigny, avait pour but d'opposer le traditionnalisme à la 
Révolution française et à l'école criticiste de Kant. 

Les économistes qui ont fondé l'École historique tiennent 
tous plus ou moins de Savigny. En réalité, l'École historico- 
éthique allemande pourrait s'appeler l'économie atavique. 
Elle a pour idéal le retour au type ancestral. De Thunen, 
List, Roscher, sont nationaux. Roscher dit qu'il y a plusieurs 
économies politiques, comme s'il y avait des arithmétiques 
nationales. Ils se transformèrent en a socialistes de la chaire » 
quand Roscher, professeur à l'Université de Leipzig qui, 
en 1843, avait donné le programme de l'École historico- 
éthique, Grundrlss zu Vorlesungen uber die Staatswirthschaft, 
fonda l'association de u la politique sociale )),dont le premier 
congrès eut lieu le 6 octobre 1872, à Eisenach. Il réunissait les 



l'économie nationale : la doctrine IU 

professeurs Schœnberg, de l'Université de Tubingue; Adolf 
I Wagner, professeur à l'Université de Berlin; Lujo Bren- 
' tano, alors professeur à l'Université de Breslau, maintenant 
i professeur à Munich; Ilildebrand, d'iéna ; Kniès, de Heidel- 
berg, etc. Schinoller, depuis recteur de l'Université de 
Berlin, prononça le discours d'ouverture, dans lequel il 
déclara que a les conditions physiologiques des différentes 
classes doivent être la base de notre activité réformatrice. Il 
ne demandait ni la suppression de la liberté industrielle, ni 
la suppression du salariat, mais il ne voulait pas, par res- 
pect pour des principes abstraits, permettre que la soi-disant 
liberté du contrat aboutît à l'exploitation du travailleur ». 

Du reste, ils ne s'entendent pas entre eux. M. Wagner 
raille <( l'Ecole Ethico-liistorico-psychologico-statistico-induc- 
tive », dont les membres se fortifient mutuellement dans 
leurs idées étroites et font une coterie *. 

Il a qualifié de « quiétisme historique » le fatalisme satisfait 
des « économistes paléographes » et il a raillé cette <( science 
d'archives ». De son côté, M. Schmoller le traite de métaphy- 
sicien. 

Les Allemands ont raison de parler de leur méthode his- 
torique comme leur étant propre. M. Schmoller l'a exposée 
ainsi en terminant le discours inaugural de son rectorat à 
l'Université de Berlin en 1897 • ^^ Tous les grands biens idéaux 
de l'humanité, le christianisme, le développement du droit 
depuis des milliers d'années, les devoirs moraux de l'État, 
surtout comme ils ont été reconnus en Allemagne et en 
Prusse, nous mènent sur le chemin des réformes que nous 
avaient montrées les messages impériaux de 1880 et 1890. 
La science allemande n'a pas fait autre chose que de chercher 
à asseoir sur de solides bases ces vieux impératifs éthico- 
religieux et juridico-étatiques . » 



I. Article de M. Adolphe Wagner dans la Forlnighlly Review (avril 1907). 
— Yves Giiyot, la Banqueroute du socialisme de la chaire, Journal desEco- 
nomisles, mai 1907. 



142 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Justifier le passé et le présent de l'Empire allemand, faire 
l'apologie des conceptions du gouvernement, tel est le rôle 
de bonne à tout faire que M. SchmoUer assigne à la science 
économique allemande. 

(( La théorie économique actuelle, dit-il, en est venue à 
une conception historique et éthique de l'Etat et de la société 
toute différente de celle qu'avaient formulée le rationalisme 
et le matérialisme. Elle n'est plus une simple théorie du 
marché et de l'échange; elle est redevenue une grande science 
politique et morale qui a fait à nouveau de l'homme le centre 
de la science et non plus les biens et le capital. 

M. Schmoller, avec l'autorité que lui donne son rectorat, 
a soin de prévenir qu' « un pur disciple d'Adam Smith ne 
peut être un professeur utile » et que, par conséquent, il 
doit plier sa science aux exigences de la politique sociale du 
gouvernement ou « renoncer à sa chaire^ ». 

La science économique doit être ((nationale ». Les câtheder 
socialisten, les socialistes de la chaire, demandent tous une 
plus forte intervention de l'Etat en matière économique, 
(( pour fortifier l'esprit public », dit M. Held, qui ne s'aper- 
çoit pas que, plus l'État est fort, plus l'esprit public est 
faible. M. Wagner est allé jusqu'à nier pour l'individu le 
droitd'aller et de venir, de changer de résidence d'une com- 
mune dans une autre, de se marier sans autorisation; il 
admettrait avec Mario et Schœffle, que l'État pût fixer le 
nombre des ménages et le nombre des enfants par ménage. 
Il oublie de dire comment l'État s'y prendrait pour obtenir 
ce dernier résultat. 

Voici le résumé de la doctrine : 

i** L'homme n'est pas seulement égoïste, il a le sentiment de la 
collectivité, le gemeisuin et il sait obéir au devoir, à la patrie, à Dieu; 



I. Ce passage, contesté par M. Lujo Brentano, se trouve à la page 323 du 
volume : Politique sociale et Economie politique^ par G, Schmoller, Trs^- 
duction française revue par l'auteur. 



l'économie nationale : la doctbine 143 

2" Il n'y a pas de faits généraux et constants de la nature humaine ; 
les hommes diffèrent entre eux, selon les états de civilisation; 

3° Il faut examiner toute question relativement à un pays donné, 
en s'appuyant sur la statistique et sur l'histoire. De là, la « méthode 
historique et réaliste »; 

4" La personnalité de l'Etat prime celle de la famille, celle de la 
famille prime celle de l'individu; 

5° Un individu n'a de droits que dans la mesure que des lois exis- 
tantes déterminent; 

6" L'Économie politique doit examiner la situation des diverses 
classes et établir un équilibre entre elles; 

7" Le gouvernement a le droit et le devoir de régler la concurrence 
intérieure, a fortiori la concurrence extérieure; 

8° Il est faux que tous les intérêts, même légitimes, soient harmo- 
niques : l'égoïsme porte les hommes à la spoliation, à l'iniquité et à 
opposer leurs intérêts privés à l'intérêt général. L'État, organe 
suprême du droit, représentant l'intérêt national, doit les conteniret 
les réprimer; 

9" L'État doit protéger, provoquer les formes de l'activité écono- 
mique qu'il trouve utiles, décourager les autres; 

10° L'État doit substituer la prévoyance sociale à la prévoyance 
individuelle; 

II" Le droit de propriété a revêtu des formes très différentes; il n'est 
donc pas absolu et toujours identique; 

12' Les problèmes économiques ne sont pas isolés: ils se rattachent 
à la psychologie, à la religion, à la morale, au droit, aux mœurs, à 
l'histoire; 

i3° L'Économie politique est une science « camérale » qui a l'État 
pour objet et la question sociale est une question morale *. 

Trédéric Guillaume et Frédéric II avaient organisé le 
n'gime économique de la Prusse sur le type militaire. 

Les (( économistes nationaux », a historico-éthiques », 
« catheder socialisten », ont gardé cette empreinte. 

. Voir Yves Guyot. La Science économique, 4* éd., 1911, p. 35i. 



144 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Ils commettent la contradiction de vouloir maintenir dans 
la civilisation industrielle la prédominance du gouverne- 
ment qui caractérise la civilisation guerrière. 

L'homme qui a été invoqué, comme autorité, en faveur 
de la politique protectionniste de 1879, est Frédéric List. Né 
en 1789, à Reutlingen, dans le Wurtemberg, il attaqua dans 
sa jeunesse la noblesse et la bureaucratie et se jeta dans le 
mouvement qui, après i8i5, avait pour but de supprimer les 
douanes intérieures qui séparaient les petits États de l'Alle- 
magne. Après une condamnation à dix mois de prison, avec 
travail forcé, parce qu'il avait soutenu trop vigoureusement 
cette thèse, il dut. quitter l'Europe pour les Étals-Unis. 11 y 
attaqua le système u d'économie cosmopolite » d'Adam Smilli 
et y formula sa théorie d'économie nationale. Quoiqu'il con-^ 
tinuat à s'occuper des questions intéressant l'Allemagne, il 
ne put y rentrer que vers i834. Il publia en i84i son Sys- 
lème national d'économie politique et se tua en i846. 

On peut résumer les conclusions de son ouvrage de la 
manière suivante : 

1° L'importation des articles d'alimentation doit être libre; 

2° Dans le commerce international ce ne sont pas les individus qui 
échangent, mais les nations; 

3" Les nations doivent adopter la protection jusqu'à ce qu'elles 
soient à même de faire concurrence à l'Angleterre; 

4° Le gouvernement doit provoquer l'augmentation du pouvoir de 
production pour tous les objets pour lesquels la nation a des res- 
sources naturelles; 

5° Une nation doit se suffire à elle-même, sauf pour certaines 
matières premières comme le coton; 

6" Tous les Etats de l'Allemagne doivent se grouper dans une union 
douanière; 

7° La Hollande appartient autant à l'Allemagne que la Normandie 
appartient à la France; 

8" Ce qu'on appelle le maintien de l'équilibre européen n'a jamais 



LA DOCTRINE 145 

té que l'effort du moins fort pour empêcher le plus fort de [our- 
uivre ses desseins; 

9° L'Allemagne peut se constituer elle-même avec les territoires 
naritimes « qui lui appartiennent », la Hollande, la Belgique et la 
misse, comme une puissance commerciale et politique; 

io° Les nations qui ont un pouvoir naval inférieur à celui de l'An- 
rleterre, l'Allemagne, la Hollande, la Belgique doivent constituer un 
jouvoir naval commun, au lieu d'être les satellites de la suprématie 
!•' l'Angleterre; 

11° C'est de l'intérêt de tous que le pouvoir industriel prédominant 
le l'Angleterre perde les moyens d'accès (Hollande, Belgique et 
ailles hanséatiques) par lesquels l'Angleterre a jusqu'à présent dominé 
es marchés du Continent; 

\ 12° Il est dix fois plus important de pourvoir et d'entretenir son 
narché national que de chercher la richesse au dehors; 

iS" Nul privilège commercial ne doit être réservé en Asie à une 
lation européenne. Aucune des deux routes à la mer Rouge et au 
olfe Persique ne doit être dans la possession exclusive de l'Angle- 
erre; 

i4° Si une nation est qualifiée pour l'établissement d'un pouvoir 
nduslriel national,. c'est l'Allemagne; 

i5° Nous affirmons que l'existence, l'indépendance et l'avenir de la 
ation allemande dépendent d'un système protecteur allemand. 

Nous allons voir maintenant quels modes d'application et 
uelles déviations les hommes qui se réclament de List 
nt fait subir à ses postulats. 



YVES GUYOT. 



CHAPITRE IV 
LE « ZOLLVEREIN » ET LE TARIF DE 1879 



Le Zollverein. — Contradiction de la politique de Bismarck. — Sa poli- 
tique protectionniste, facteur du socialisme. — Population rurale e) 
population industrielle. — Les forces vives de l'Allemagne à l'ouest d» 
Berlin. — Importance de la Province rhénane et de la Westphalie. 

Sous le Blocus continental, Napoléon avait prohibé le 
commerce maritime, mais il avait établi le libre-échange 
entre tous les peuples qui dépendaient plus ou moins de U 
France. Leur population était évaluée à 72 millions de têtes. 

Après le Congrès de Vienne de i8i5, l'Allemagne se trouva 
découpée entre de petites principautés dont chacune voulu! 
avoir, comme preuve de son indépendance, sa douane et s« 
monnaie. G'étaittrès glorieux, mais très mal commode poui 
les populations qui y étaient réparties. La Prusse, com- 
posée d'une longue suite d'Etats mal reliés entre eux, 
comptait 60 tarifs différents comprenant 2 800 articles. 

Sur tel point de sa longue frontière, tel article pouvail 
entrer libre de tout droit; sur tel autre, il était prohibé. 

Le baron Heinrich von Bulow, ministre du Commerce, e1 
Karl George Mxasen, ministre des Finances, décidèrent de 
donner l'entrée libre aux matières premières; de frappei 
d'un droit de 10 p. 100 les objets manufacturés et de 20 p. loc 
les produits coloniaux. Les droits étaient spécifiques et non 
ad valorem. Les petits Etats voisins, si jaloux qu'ils fusseni 
de leur liberté économique, acceptèrent peu à peu l'unior 
douanière. 

Schwarsbourg-Sonderhausen fut le premier en 1819; 



LE « ZOLLVEREIN )) ET LE TARIF DE 1879 147 

d'autres adhérèrent peu à peu : en 1828, le Wurtemberg et 
la Bavière formèrent une union douanière; à la fin de 
l'année, une union commerciale de l'Allemagne centrale fut 
formée entre le Hanovre, les duchés de Saxe, Brunswick, 
Nassau, les cités libres de Francfort et de Brème en oppo- 
sition avec le développement du système prussien. 

Mais le 27 mai 1829, la Prusse signa un traité de com- 
merce avec l'union commerciale du Sud; le 22 mars i833, 
les unions du Centre et du Nord furent amalgamées ; le 
i'"'' janvier i834, la plus grande partie de l'Allemagne n'avait 
plus qu'une seule frontière douanière. Malgré des tentatives 
d'opposition de l'Autriche, le système prussien avait, le 
i®"" janvier i85/i, absorbé toute l'Allemagne sauf Ham- 
bourg qui ne l'accepta qu'en 1888. Le développement des 
chemins de fer avait converti les plus rebelles à la nécessité 
du ZoUverein. 

Le tarif des douanes allemand, à la suite du traité de 
commerce de 1862, était relativement libéral. Bismarck 
établit le tarif protectionniste de 1879 dans l'intérêt des 
industriels de la Province Rhénane et de la Westphalie. En 
même temps qu'il faisait contre les socialistes des lois de 
proscription, les droits de douane devaient faire éclore 
l'industrie en serre chaude et épanouir le socialisme. 

11 complétait ce chef-d'œuvre de logique, en établissant 
l'office impérial des assurances, cataplasme émollient de 
socialisme bureaucratique qu'il croyait de nature à dis- 
soudre le parti socialiste et qui n'a servi qu'à le développer. 

Il contribuait aussi à l'émigration des ouvriers des cam- 
pagnes vers l'industrie. 

En 187 1, la population rurale vivant dans des aggloméra- 
tions de moins de 2000 habitants était de 6/4 p. 100 et la 
population urbaine de 36 p. 100 ; en 1895, les deux populations 
s'équilibraient. En 1907, la population totale agricole 
comptait 17 2^3 000 personnes sur un total de 61 720000, soit 
279,5 p. 1000 au lieu de 3/19 p. 1000. La population industrielle, 
sans compter les niines, comptait 23 4o4 000 personnes, soit 



148 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

375 p. 1000 au lieu de 355. La population minière comptait 
2 982 000 personnes, soit 48,3 p. 1000 au lieu de 35,7 P- 1000. 
Lecommerceet les transports comptaient 8 278000 personnes 
soit i34 p. 1000 au lieu de ii5,2. 

Berlin est à peu près à mi-distance de la frontière est et de 
la frontière ouest de la Prusse. Les forces vives sont à l'ouest. 

En dehors du grand centre industriel de la Silésie, toutes 
les forces industrielles ont une tendance à se porter à 
l'ouest. Le mouvement de la population en Prusse l'indique. 
Sauf Breslau, qui compte 5i5ooo habitants, toutes les villes 
ayant plus de aôoooo habitants sont à l'ouest de Berlin qui, au 
recensement de 1910, comptait 2 071 000 habitants; Cologne 
avait 517000; Francfort-sur-le-Mein, 4i5ooo; Dusseldorf, 
359000; Gharlottenbourg, 3o6ooo; Hanovre, 3o2ooo; Essen, 
295000; Magdebourg, 280000. Pour le reste de l'Allemagne, 
Dresde avec 552 000 habitants, est au même degré de longi- 
tude que Berlin ; mais Leipzig avec 626000 habitants, 
Munich avec 608000 habitants, Hambourg avec 987000 habi- 
tants sont à l'ouest. 

A l'exposition de Dusseldorf, en 1909, un grand tableau, 
situé à l'entrée, indiquait l'importance de la Province Bhé- 
nane et de la Westphalie dans la monarchie prussienne : 

Pour 100. 

Surface 62 82 ) kilomètres. i5 

Population. 9 §55 000 habitants. 29 

Circulation des marchandises. 97540000 tonnes. 45 

Produits houillers 72187000 — 71 

— miniers 2 977 000 — 66 

Produits en fonte 4 706 000 — 81 

— acier 8647090 — 86 

Cette proportion n'a pas diminué. Au contraire. 

Bismarck avait voulu séduire les industriels de la Province 
Rhénane et de la Westphalie, par sa politique protection- 
niste, et, au moment même 011 il essayait de proscrire le 
socialisme, il voulait pouvoir dire : 

« Je donne de l'ouvrage aux ouvriers. » 



CHAPITRE V 

LE PROTECTIONNISME AGRARIEN ET AGRESSIF 

Réclamation des agrariens. • — Les tarifs de i885 et de 1887. — Erreur de 
Bismarck. — Contre la Russie. — Concessions de Caprivi. — Fureur 
des agrariens. — Appel au Kaiser. — Pour la politique agrarienne 
contre la politique industrielle, — Le prince de Ilohenlohe et les 
grandes propriétés. — Coalition entre les grands propriétaires et les 
grands industriels. — Mauvaise alimentation des ouvriers. — Importa- 
tion des céréales. — a Les Bons d'importation. » — Dumping agricole. 
— L'exportation du seigle en Russie. — Bénéfice procuré par les Bons 
d'importation. — Les permis à l'alcool. — Les cartels agricoles et la 
grande propriété. 

Dans son tarif de 1879, Bismarck avait mis un droit de 
I mark par 100 kilogrammes sur le froment, le seigle et 
l'avoine etdeSo pfennigs sur l'orge. G'étaientdesdroitsmodé- 
rés que List aurait cependant combattus. 

Mais ce tarif sur les céréales, loin de donner satisfaction 
aux grands propj ictaires de l'Est, provoqua leur colère et 
leur ambition. Ils se considérèrent comme sacrifiés. On 
avait protégé les industriels de l'Ouest. Est-ce que les pro- 
priétaires de l'Est n'avaient pas bien plus de droits à la pro- 
tection? Est-ce qu'ils n'étaient pas les plus fidèles et les plus 
fermes soutiens de la couronne.^ Est-ce que la Prusse orien- 
tale, la Prusse occidentale, le Brandebourg, la Poméranie 
ne représentaient pas la vieille monarchie prussienne, tandis 
que les provinces de l'Ouest n'ont été annexées que par 
la guerre ou par la contrainte diplomatique? Bismarck 
lui-même n'était-il pas un grand propriétaire agrarien de 
naissance? Bismarck écouta : et au lendemain du traité de 



150 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Skiernewice, oubliant qu'il venait de faire de grands efforts 
pour établir une entente de l'Empire allemand avec la Russie, ^ 
il fit voter la loi du 24 mai i885 qui porta les droits à 3 M. 
par 100 kilogrammes pour le froment et le seigle, à i,5o M. 
pour l'orge et l'avoine. Par la loi du 21 décembre 1887, il les 
éleva à 5 M. pour le froment, à 4 M. pour l'avoine, et à 
2,25 M. pour l'orge. 

Cette politique convenait aux agrariens et en même temps 
était vexatoire à l'égard de la Russie que Bismarck avait la 
singulière idée de vouloir séduire à l'aide de mauvais pro-^ 
cédés. Cette guerre de tarifs n'a pas été sans avoir sa réper- 
cussion sur les relations de la Russie avec la France : et 
cependant Bismarck sentait toute l'importance de main- 
tenir l'Empire allemand dans des relations intimes avec la 
Russie. 

Le chancelier de Caprivi n'avait pas la même préoccupa- 
tion. Il voulait être en bons termes avec les Etats-Unis et 
la Grande-Bretagne; mais la Russie lui était indifférente. 

Toutefois si les droits refoulaient l'importation du seigle 
russe en Allemagne, la Russie répondait aux taxes sur les 
céréales par des taxes sur les marchandises. Les deux pays 
s'en trouvaient fort mal. Caprivi dut consentir à une réduc- 
tion du droit sur le froment et le seigle de 5 M. à 3,5o M. 
et sur l'avoine de 4 M. à 2,80 M. Ces droits, inférieurs à 
ceux de 1887, étaient encore supérieurs à ceux de i885. 

Les agrariens n'en furent pas moins exaspérés contre le 
méprisable chancelier qui «n'était propriétaire ni d'un pied 
de terre ni d'un brin d'herbe ». Ils en appelèrent à l'un des 
leurs, grand propriétaire foncier lui-même, le Kaiser 1 II les 
entendit et les comprit et, un beau jour, pour remercier le 
chancelier d'avoir rendu à l'Empire le grand service d'avoir 
conclu des traités de commerce avec la Russie, la Roumanie, 
r Autriche-Hongrie, etc., il lui fit une scène violente, le mit 
à la porte, et le remplaça par le comte de Bulow, grand 
propriétaire, se proclamant lui-même agrarien. 

Le Bund des agrariens triompha. 



LE PROTECTIONNISME AGBABIBN ET AGRESSIF 151 

Dans SCS discours d'Essen et de Breslau, en 1902, Guil- 
l;iiime II montrait sa violente aversion contre les socialistes. 
il voulut opposer à la politique industrielle, qui les recru- 
tait, une politique agrarienne. 

Dans la séance du 23 janvier igoô, le comte Posadowsky, 
ministre de l'Intérieur, en fit l'exposé. Au « nervosisme » 
impatient de la vie publique et politique de l'Allemagne, il 
[■voulait opposer l'agriculture allemande qu'il appelait « l'ancre 
i solide du vaisseau de l'Etat ». Gomme contrepoids à la po- 
pulation flottante et mobile des villes, « qui donnait au Rei- 
chstag, la plus grande majorité radicale qu'il y eût dans le 
monde », il voulait opposer l'élément agricole permanent. 

Cependant le prince de Hohenlohe avouait, au Reichstag, 
qu'une propriété de 12 hectares, loin de pouvoir vendre 
des céréales, devait en acheter. Les petites propriétés 
représentent 76 p. 100 de toutes les propriétés agricoles 
allemandes. Il reconnaissait que i5 millions de paysans 
n*ont aucun intérêt aux droits de douane. 

Le tarif sur les céréales n'était établi que dans l'intérêt 
des grands propriétaires. Un petit cultivateur produit 
10 tonnes de seigle et en vend une. Supposons qu'il profite 
du droit de 5 M. (6 fr. 25) par 100 kilogrammes. Le tarif 
protecteur lui procure 5o M. qui, répartis sur 100 quintaux 
métriques, lui donnent 5o pf. (60 c.) par quintal. 

Le grand propriétaire qui produit 1000 quintaux, peut 
en vendre au moins 900. De la protection, lui, il retire 
45oo M. qui, répartis sur la production totale, lui donnent 
4,5o M. (5 fr. 60) par quintal. 

Mais ces arguments ne portèrent pas. Les grands pro- 
priétaires fonciers avaient été assez habiles pour négocier 
avec les grands industriels : les uns et les autres s'enten- 
dirent. Les ouvriers payeraient un peu plus cher leur pain 
et leur porc, mais la hausse des salaires n'est pas forcément 
liée à la hausse du pain. L'important est de maintenir la 
protection : et en igoS, le Reichstag, par 228 voix contre 81, 
releva les droits sur le froment à 5,5o M., sur le seigle et 



i5'2 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

l'avoine à 5 M., sur l'orge à /i M. Il porta les droits sur la 
farine de 7,80 M. à 10,20 M., sur les porcsde 3,3o M. à 9 M., 
sur les moutons de 1,70 M. à 8 M., sur la viande fraîche et 
frigorifiée de i5 M. à 35 M. 

Gomme le prouve le recensement de 1907, les droits sur 
les objets de l'alimentation n'ont pas ramené la population 
à l'agriculture. 

Mais les droits pèsent lourdement sur l'alimentation des 
ouvriers. M. Andrew D. White, ancien ambassadeur des 
Etats-Unis en Allemagne disait en 1906* : 

L'Alimentation en Allemagne pour les gens pauvres est abomi- 
nable : dans nombre de centres industriels, les êtres humains vivent 
comme des animaux. La condition des paysans en Prusse, en Silésie, 
en Thuringe est terrible. L'horrible misère est masquée par les insti- 
tutions politico-humanitaires que trouvent les enquêtes superficielles 
faites à l'étranger. Ces institutions ne sont que le déguisement pitoya- 
ble de l'état-providence et tombent déjà en poussière. 

Toutefois, quelque grandes que soient ces privations, 
l'Allemagne ne se suffit pas elle-même. Elle est obligée 
d'importer des céréales. 

Dès 1894, les agrariens ingénieux avaient trouvé le moyen 
de se servir des droits d'entrée sur les céréales pour en 
constituer des primes à l'exportation, à l'aide du système dit 
« des Bons d'importation ». 

Quiconque exporte de l'Allemagne des céréales ou de la 
farine peut demander la délivrance d'un bon. Ce bon lui 
permet d'importer, exempte de droits, une quantité, non 
seulement de céréales, mais d'articles comme le café ou le 
pétrole, correspondante à la valeur portée sur le bon 2. 



1. Germanreal aim in Foreignpolitics. North american review, avril 1906. 

2. Journal des Economistes, i5 avril 19 14, p. 68. Le Traité de commerce 
Russo-allemand et VAllemagne exportatrice de céréales, par Max Hochs- 
chiller. 



LE PROTECTIONNISME AGRARIEN ET AGRESSIF 153 

Si le cours du seigle est de iio M. au dehors et en Alle- 
magne de i5o M., l'exportateur exportera son seigle pour 

' M. Il recevra un bon d'importation de 5o M. qu'il reven- 
dra à la Bourse. Il aura donc perçu i6o M., soit un bénéfice 
de lo M. sur le cours de l'Allemagne. 

C'est un dumping agricole, avec cette circonstance aggra- 
\ rite qu'il est institué par une loi. 

irâce aux bons d'importation, l'Allemagne d'importatrice 
(1* seigle est devenue exportatrice 

Moyenne quinquennale. Importation. Exportation. Différences. 

(Tonnes.) 

1891-1895 646 8oo 17400 — 629400 

1906-1910 453600 5o6 5 )o + 62800 

Années 19 10 889 5oo 820000 -|- 43o 5oo 

— 1911 6i4 100 768600 -j- 168 4oo 

La valeur du seigle russe importé en Allemagne de 1891 à 
189.5 était de ^8200000 M., de 1896 à 1900 de 65 700 000 M. En 
1909, elle était tombée à 35 200000 et en 1910 à 89 000000 M. 

Les producteurs du seigle en Allemagne se trouvent sur- 
tout dans les provinces de l'Est. Au lieu d'écouler leurs ré- 
coltes dans l'ouest de l'Allemagne, ils trouvent avantageux 
avec les bons d'importation, de les expédier dans le nord de 
l'Europe, en Pologne, en Russie et en Finlande. Les Alle- 
mands ont installé en Russie des minoteries sur la frontière. 
Ils y introduisent du seigle, grâce aux bons d'importation. 
La farine est vendue en Russie ; le son rentre en Allemagne. 
Si les prix du seigle n'étaient pas plus élevés en Allemagne, 
la prime à l'exportation atteindrait 3i,35 p. 100 de la va- 
leur du seigle. 

Aussi l'importation duseigleallemandenRussieaugmentc : 

Tonnes. Millions de M. 

1891-1895 7 700 0,T 

1901-1906 16 100 1,7 

1906-1910 1 1 I 000 16,3 



1911 I '16 700 ai 



134 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

L'augmentation de l'importation du seigle allemand en 
Finlande a passé de i832 tonnes pendant la période i885- 
1889 à :>.6 437 tonnes pendant la période de igoS à 1909, 
tandis que l'importation russe a passé de i4 ^00 tonnes à 
34000. Ellecomptaitdans la première période pour 88 p. 100; 
elle ne comptait plus que pour 56 p. 100 dans la seconde. 

Pour les farines de blé, la diminution est encore plus 
grande : 



1885-1889. 
1905-1909. 



Russie. 


P. 100. 


Allemagne. 


p. 10c 


17 3oo 


98 


3 00 


i»7 


21 200 


25,7 


38 000 


46,2 



La farine de blé exportée par les Allemands en Finlande 
provient du froment russe importé en Allemagne. 

L'Allemagne a éliminé aussi les grains et les farines 
russes de la Suède et de la Norvège. 

Les agrariens allemands maintiennent que ce régime est 
parfait et réclament même une augmentation de droits sur 
le froment. 

On le comprend. En 1910, l'Allemagne a exporté 
820000 tonnes de seigle, on a délivré pour 4i 000000 de M. 
de bons d'importation. La même année, elle a importé seu- 
lement 389600 tonnes qui ont payé 19475000 M. de droits 
d'entrée : le montant des bons d'importation non compensés 
par les droits d'entrée est de 4i 000000 — 19475000 = 
21624000. Tel est le bénéfice net, sans compter le bénéfice 
résultant de la différence du cours sur le marché mondial et 
sur le marché allemand. 

Le traité russo-allemand arrivait à expiration en 1917 : les 
Russes considèrent comme intolérable le protectionnisme 
agressif qui réjouit les Allemands. 

On peut affirmer, sans essayer d'en déterminer le rang 
exact que, parmi les coefficients de la déclaration de guerre 
à la Russie, s'est rencontrée cette idée : « Une fois que nous 
aurons battu la Russie, elle sera bien obligée d'accepter les 



LE PROTECTIONNISME AGRARIEN ET AGRESSIF 155 

îonditions du traité de commerce que nous lui dicterons. » 

En vue de favoriser l'agriculture et notamment les grands 
iistillateurs de pommes de terre, on imagina en 1887, sous 
e régime de M. de Bismarck, de graduer l'impôt de 70 M par 

ectolitre, de manière à restituer à certaines catégories de 
)roducteurs d'alcool et pour des quantités déterminées, 20 M. 
par hectolitre. La quantité d'alcool taxée à 5o M était infé- 
rieure à la consommation, qui fut obligée de payer comme 
si l'impôt de 70 M était perçu sur la totalité de la production. 
De la sorte, les distillateurs agricoles eurent le bénéQce 
des 20 M sur tout l'alcool produit et vendu par eux. C'était 
un cadeau d'une quarantaine de millions M par an, destiné à 
les indemniser du recul de la consommation. 

En 1909, l'impôt fut élevé de 70 à i25 par hectolitre — les 
taxes n'étant que de io5 M jusqu'à concurrence de 226,4 mil- 
lions de litres. C'était maintenir la Liebesgabe de 45 à 47 mil- 
lions M, mais la consommation ayant diminué, le bénéfice 
n'était plus que de 4o millions M dans les dernières années. 
De 1887 à 1910, certaines grandes distilleries bénéficièrent 

e 6 à 7 millions de M sur la différence de 20 M. 
La production et la vente de l'alcool sont dominées en Alle- 
magne par le Central filr spiritus Verwertung qui embrasse 
presque tout l'ensemble des intéressés. La législation a été 
faite conformément aux desiderata du syndicat, elle pénalise 
la surproduction et accorde des primes à la dcnaturatioii. Les 
alcools allemands payent 12b M par hectolitre, les alcools 
importés acquitteraient un droit de 226 M, s'il en entrait. 
Les droits de douane et les primes à l'exportation sont 
favorables à la politique des cartels. M. A. Souchon l'a étudiée, 
dans un livre, les Cartels de l'agriculture en Allemagne^, Il 
conclut (( que les cartels sont d'autant plus faciles à établir 
que le sol est moins morcelé ». Donc, ils sont surtout favo- 

ables à la grande propriété. C'est en Poméranie qu'ils ont 



1. I II vol. in-i>, vjoô. \. Culin. 



156 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

le mieux réussi. Le cartel de V alcool Central fur spiritus Ver- 
wertunga pour adhérents les grands propriétaires de l'Est. 

Le cartel du sucre a été tué par la conférence de Bruxelles 
en 1902^. (( Le Central fiir spiritus Verwertung, dit M. Sou- 
chon, ne résisterait; pas mieux à une semblable épreuve. » 

Les cartels agricoles provoquent les méfiances et les 
colères des consommateurs. M. Souchon reconnaît que pour 
le cartel du sucre, ils n'avaient pas tort^ 

Les cartels, cependant, ne parviennent pas toujours à 
maintenir des prix élevés parce que, donnant l'espoir d'une' 
hausse de prix, ils développent la production. 

Toute l'organisation économique de l'Allemagne a en vuej 
la production sans s'occuper des besoins et du pouvoir! 
d'achat des consommateurs : si les consommateurs font! 
défaut, ils sont coupables. 

Donc, l'Allemagne jettera le surplus de sa production, 
chez les étrangers : et si ceux-ci ont la mauvaise grâce de 
ne pas le recevoir avec enthousiasme, le Kaiser les mena- 
cera de sa colère. 



I. Voir Yves Guyot. La question des sucres en 1901. — Uindustrie du, 
sucre sur le continent. Journal de la Société de statistique, novembre 1902. 



CHAPITRE VI 
LES CARTELS ET LE DUMPING 



|\.es cartels sont des monopoles de ventes, non de production. — Ils datent 
[i du tarif de 1879. — Les cartels et l'industrie chimique. — M. Lief- 
1 mann : suppression de l'individualisme économique. — Le prix de 
l revient et le prix de marché. — La lutte contre les clients. — Le con- 
sommateur fait pour le producteur. — Les cartels et la potasse. — Gas- 
pillages. — Limitation de la production: importation de houille par le 
syndicat rhénan-westphalien. — Surproduction. — La revanche du 
consommateur. — Ecrasement des petits producteurs. — « Les combi- 
naisons. » — Maintien factice des prix. — Effet : prolongation de la 
crise. — Impuissance à stabiliser les prix. — L'Etat prussien industriel 
et les cartels. — Le Dumping. — Favorisent industriels étrangers. — 
Rotterdam. — Primes à l'exportation pour les produits finis. — Consé- 
quence contradictoire. — Tôles allemandes et tôles anglaises. — VEco- 
j nomie nationale de List fait des cadeaux à V étranger. — Agressions. — 
The nobel Dynamite trust C" limited. — L'Union européenne du pétrole 
et la Deutsche Bank. — L'industrie et les Banques. — Les financiers et 
les cartels. — Conclusions. 

M. Robert Liefmann* a défini les cartels « de libres con- 
sentions entre des entrepreneurs de la même branche qui 
'X>nservent leur indépendance et qui se proposent d'exercer 
lur le marché un pouvoir de monopole ». 



I. Cartels et trusts, par Robert Liefmann, professeur à l'Université de 
Tibourg-en-Brisgau, 1009; trad. française, 1914. i vol. in-8. Paris. — 
'i'usls, cartels et syndicats, par Arthur Raffalovich, 2" édit.,i9o3. — Cartels 
t trusts, par Martin Saint-Léon, i vol. in-18, 3" édit., 1909. — Consulter 
urloul le Marché financier que M. A. Raffalovich publie annuellement cl 
lans lequel on trouve le récit de tous les événements concernant les 
arlds depuis vingt-cinq ans (Paris, F. Alcan). 



-JSS LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Les mots « conservent leur indépendance » ne sont pai 
exacts, car les adhérents du cartel sont soumis à un contin 
gent de production qu'ils ne peuvent pas dépasser et ils n* 
peuvent disposer de leurs produits comme ils l'entendent 
Mais cette définition a l'avantage d'être franche en disati 
que le cartel a pour objet d'exercer un monopole de yent« 
dans le but d'imposer aux consommateurs le prix qu'il lu 
convient. 

Chaque participant reste libre de ses moyens de produc| 
tion. C'est là ce qui distingue le cartel du trust. Il ne cons 
titue, dans presque tous les cas, qu'une opération d'accapa 
rement pour la vente. 

Quelques cartels allemands s'étaient fondés antérieure 
rement à 1870. Le grand krach du milieu de cette année er 
provoqua le développement. Toutefois ils ne représentaien 
que des phénomènes isolés. L'ère des cartels date du tari 
protectionniste de 1879. 

M. Liefmann dit que cette réaction douanière a été noi| 
pas un motif, mais un moyen pour fonder des cartels. ! 

Admettons cette assertion pour la plupart des cas. Gepenj 
dant il reconnaît qu'en 1879, le tarif ayant amené un ren 
chérissefnent de la matière première dans l'industrie di 
savon et de la dynamite, les producteurs durent adapter, ai 
moyen de conventions, leurs prix de vente aux prix pluf 
élevés de la matière première. Les cartels se sont développés 
surtout au moment de l'expansion industrielle de 1888 à 1890 
de 1895 à 1900 et de 190/i à 1907; donc non pas pour main- 
tenir les prix, mais pour les élever. 

D'après l'enquête de 1908, faite par l'Office impérial de l'inté 
rieur, ils étaient au nombre de 335, dont 182 pour l'industrif 
des briques, 62 pour l'industrie du fer, 19 pour l'industrie 
du charbon, 46 pour l'industrie chimique, 27 pour l'indus 
trie de la pierre et de la terre, 17 pour l'industrie alimen 
taire. Ils représentaient quinze groupes d'industries, ^ 
compris l'industrie textile qui en comptait 27. Mais en fait, 
ils n'ont pas pu s'y adapter. Ils ne conviennent qu'à de§ 



Les CARIKI.» hl LK DUMI'i.M. 159 

industries dont les produits présentent un caractère de 

simplicité et d'uniformité. De là des sous-cartels, surtout 

dans l'industrie chimique, qui ne visent qu'un produit : tel 

le syndicat du bismuth. On peut compter plus de 5oo car- 

I tels actuels ayant fait l'objet de « cartelisation », dont un 

j certain nombre ont disparu et ont été remplacés par d'autres. 

Les Allemands ont complété leurs cartels nationaux par 

des cartels internationaux, dont plus de la moitié appartien- 

; nent à l'industrie chimique : les autres concernent les rails, 

! les tuyaux, d'autres produits métallurgiques. La plupart de 

;; ces cartels sont limités à l'Autriche et à la Belgique. 

M. Liefmann célèbre, avec un enthousiasme plein de fran- 
p chise, l'avènement des cartels. Ils ont supprimé l'individua- 
!» lisme économique. Adam Smith avait constaté que, dans un 
y marché libre, la concurrence avait une tendance à rapprocher 
^ le prix de vente du prix de revient. Les producteurs étant 
rivaux, le consommateur était le tertius gaudens. Le cartel a 
i transformé la lutte pour les clients en lutte contre les clients*. 
C'est la conception militaire que l'individu n'est qu'un moyen. 
Le producteur n'a plus pour objet de satisfaire les besoins 
du consommateur, c'est-à-dire de tout le monde, dans les 
meilleures conditions possibles. Il entend être le maître du 
consommateur; et le consommateur n'est pour lui qu'un 
moyen de faire de bons profits. Dans le régime de la libre 
concurrence, les profits résultent de la satisfaction du con- 
sommateur; dans le régime du cartel, les profits résultent 
de l'exploitation du consommateur. Dans le régime de la libre 
concurrrence, le producteur a plus besoin de l'acheteur que 
l'acheteur n'a besoin du producteur. Le régime du cartel 
essaye de subordonner l'acheteur de telle sorte qu'il soit forcé 
de se fournir au cartel. L'achat exclusif est une des condi- 
tions qu'il impose. 

Seulement les cartels n'arriventpas à réaliser toujours cet 



I. M. Mefmann, p. 35 et 36. 



IGO LES CAUSES ÉCOIVOMIQUES DE LA GUERRE 

idéal. L'élévation des prix qu'ils obtiennent provoque la fon- 
dation d'entreprises nouvelles et concurrentes dont certaines 
n'ont d'autre but que de se faire acheter par le cartel. Ce 
phénomène s'est produit dans toutes les industries, mais sur- 
tout dans l'industrie de la potasse {Kaliindustrle). Les indus- 
triels n'ont pas calculé les besoins. Ils ont cru qu'il suffisait 
d'extraire de la potasse pour faire des bénéfices. Cette erreur 
est la revanche de la doctrine de la liberté économique contre 
les cartels. Ils ont habitué les industriels à ne pas considérer 
les besoins des clients : ils produisent pour pr.oduire. En 
1879, un cartel fut fondé comptant les deux plus gtands pro- 
ducteurs de potasse, l'État prussien, l'État d'Anhalt et deux 
entreprises privées. En 1906, il y avait trois cents entreprises 
de perforation. Le Kalissindihal 3l dépensé des millions pour 
opposer h chaque essai de forage un forage concurrent 
pour se faire concéder le terrain. En 1909, le nombre des 
membres du syndicat était de cinquante-deux : trente nou- 
velles exploitations étaient en construction; la cote de parti- 
cipation des trois plus vieilles usines tombait à 2,80. 

Dans l'été de 1909, quelques grosses entreprises reprirent 
leur liberté et contractèrent de grosses ventes pour les États- 
Unis. Le syndicat se trouva dissous. 

Cette solution était trop simple. Le gouvernement impérial 
le rétablit par une loi qui accorda à toutes les entreprises une 
part du syndicat. Les entreprises de l'État et les sociétés 
dms lesquelles il était intéressé pouvaient produire leur 
plein, les autres ne pourraient produire leur plein qu'au 
bout de six ans. Par cette disposition, on crut arrêter la for- 
mation d'entreprises nouvelles. Ce fut le contraire. En 1910, 
il y avait soixante-neuf entreprises; on en prévoyait deux 
cent soixante-quinze pour i9i5.0n considère que de 1901 à 
1914; l'industrie de la potasse a provoqué un gaspillage de 
1200 millions de marks 1. 



1. RalTalovich. Le Marché financier, 19121913, p. 



LES CARTELS ET LE DUMPING l6l 

Les cartels ont comme principe la limitation de la produc- 
tion en attribuant un contingent à chaque participant. Ils 
}euvent se trouver dans la situation oii s'est trouvé le Syn- 
dicat rhénan-westphalien. Les difficultés qu'il avait apportées 
à l'extension de la production et à l'ouverture de nouvelles 
mines ont abouti à ce résultat qu'en 1906, il fut obligé d'ache- 
ter de fortes quantités de charbon en Angleterre, son extrac- 
tion étant insuffisante pour répondre à la demande. 

Six mois après, il y avait surproduction. Les mines pour 
occuper leursouvriers étaientobligées d'accumuler les stocks 
et de vendre à bas prix à l'étranger. 

Le cartel a la prétention de régulariser les conditions de 
l'industrie. Toutefois, malgré tous ses efforts pour subor- 
donner la demande à sa convenance, il ne parvient pas à la 
régler. De temps en temps, le consommateur prend sa 
revanche, en lui prouvant qu'il n'est pas fait pour le pro- 
ducteur, mais qu'il est la raison d'être du producteur. 

Les cartels ont pour résultat l'écrasement des petits éta- 
blissements au profit des graiids. 

Mais ils provoquent aussi ce qu'on appelle a des combinai- 
sons ». Pour se soustraire aux exigences du cartel, des fon- 
deries exploitent des mines, des établissements de produits 
puis, pour ne pas subir les exigences des divers cartels, con- 
centrent les fabrications des objets dont ils ont besoin. La 
maison Hendschel und Solm de Gassel, qui fabrique des loco- 
motives, a acquis des hauts fourneaux et une mine de houille. 
Nombre de hauts fourneaux et d'aciéries sont maintenant 
désignés comme mines-usines {Hiittenzechen). D'un autre côté 
la grande Société minière de Gelsenkirk s'est annexée deux 
grandes usines métallurgiques, loiHachener HiïttenvereinRote 
Erde et la Schalker graben-und Hilttenverein qui étaient déjà 
des usines combinées. 

Au moment d'une crise, les cartels essayent « d'empêcher 
les prix de baisser proportionnellement à la diminution de la 
demande ». Ils maintiennent les prix sur le papier, sans tenir 
compte de la demande. Magnifique résultat! dit le producteur 

YVES GUVOT. ir 



102 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

au premier moment. Les prix restent suspendus très haut, 
mais la demande les respecte sans y toucher. Ils ne sont là 
que pour la montre. Ces prix factices ont pour conséquence 
de prolonger la crise. La baisse de prix provoquerait des 
achats, des fabrications de la part de ceux qui, ayant des 
capitaux disponibles, profiteraient du bon marché pour être 
en mesure de bénéficier de la reprise des affaires. Cette 
hausse fictive la retarde. M. Liefmann constate que c'est sur- 
tout pendant les périodes de dépression qu'on se plaint le 
plus des cartels et de leurs prix élevés. 

Mais le cartel lui même ne peut résister à la concurrence 
des usines qui, n'ayant pas à soutenir des usines plus faibles, 
et produisant à bon marché, démontrent aux acheteurs les 
avantages de l'industrie libre. 

Le k juin 1908, le Syndicat rhénan-westphalien dut com- 
mencer à procéder à des réductions de la production du 
coke qui atteignirent jusqu'à ko p. 100; à dater du mois de 
mars, il dut réduire aussi la production du charbon. 

Les cartels ne peuvent stabiliser les prix : quelquefois 
ils sont une cause de perturbation. 

La dissolution de divers syndicats au 17 janvier 1909 a 
provoqué une lutte très violente. Les grandes usines mixtes 
ont ramené à 46 48, en août 1909, la fonte Thomas qui cotait 
75 à 76 marks au début de 1908. 

En 1909, après la dissolution des groupements du ciment 
en Silésie, à Berlin, dans l'Allemagne centrale, il y eut une 
lutte acharnée entre eux et les outsiders. Le syndicat 
rhénan-westphalien abaissa le prix de vente de 4oo marks 
à265<. 

Le 22 janvier 1913, il éleva le prix du charbon de 27 pfen- 
nigs à I mark pour le coke et celui des briquettes de 
charbon à i mark. Il expliqua cette hausse en disant que la 
condition de la grosse métallurgie s'était améliorée, que les 



I. Raffalovich, 191 2, 



LES CARTELS ET LE DUMPING 163 

j: salaires et les frais généraux des charbonnages avaient 

' augmenté. Le i4 octobre, en fixant le prix pour 1913-1914, il 

[[Qcéda à une hausse nouvelle. Des protestations accusèrent 

syndicat de ne tenir aucun compte des intérêts généraux, 

tre uniquement guidé par le désir d'augmenter les 

léfîces et les dividendes des participants. 

:.e fisc prussien intimidé dénonça son arrangement avec 

syndicat. 

L'État prussien est embarrassé. Il produit plus cher que 
'"•idustrie privée. Il voudrait bien vendre cher, mais il 

int les récriminations des consommateurs. Toutefois il 

t que ses usines lui rapportent des bénéfices. Le fisc n'est 

- entré dans le syndicat, mais il charge le syndicat de 

idre toute la partie de la production que l'Empire et la 

iisse ne prennent pas. 
, La Gazette de Francfort di traité cette combinaison de capi- 
tulation de la part de l'État prussien. 

Le renouvellement du syndicat des aciéries pour une 
période de cinq ans qui a eu lieu en 1912, ne fut signé qu'à 
trois heures du matin dans la nuit du 3o avril au i*"" mai. 
Trois nouvelles usines produisant de l'acier Thomas récla- 
maient leur part dans les produits A, (mi-ouvré, matériel 
de chemins de fer, fer façonné). Elles devaient forcément 
prendre sur la part des anciennes usines affiliées. De plus 
le Deutsch-Luxembourg entendait avoir le monopole des 
poutrelles du système Grey dont il avait le brevet. La 
répartition s'est faite entre vingt-cinq membres. On dut 
tenoncer à faire comprendre dans le syndicat les produits B, 
■er en barres, fils laminés, tôles, tuyaux, pièces coulées et 
■orgées. Les usines pures travaillant l'acier Martin payent 
eurs matières premières aux prix fixés pour les produits A. 
Elles cherchent à se les procurer dans les établissements 
ibres. Les usines mixtes ont trouvé, au contraire, un appui 
ians le syndicat. 

Le charbon que les mines prenaient pour leurs usines 
le participait pas aux charges communes et n'entrait pas 



164 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

dans leur contingent. Elles ont dû accepter de contribuer 
pour une plus large mesure aux dépenses communes ; mais 
elles restreignent le débouché des usines simples, puis- 
qu'elles pourvoient elles-mêmes à leur consommation. 

Le renouvellement du syndicat des houilles ne s'était pas 
fait sans difficulté. 

Une dépêche du ii janvier annonçait qu'il serait dissous 
cette année. 

Un des grands moyens d'action du cartel est le dumping, la 
vente à l'étranger à un prix inférieur à la vente aux nationaux. 
La prospérité industrielle de Rotterdam est due en grande 
partie, au dumping. Ses usines reçoivent des tôles à bon 
marché qu'elles peuvent transformer en chaudières et en 
péniches pour les revendre en Allemagne. 

Le syndicat allemand des pointes (Drahtstiftverband), dans 
le second semestre de 1900 perdit, par suite de ses ventes à 
l'étranger, 869000 marks, mais réalisa par sa vente à l'inté- 
rieur un bénéfice de i 177 000 marks. 

On a reproché au syndicat rhénan westphalien de vendre 
i5 p. 100 à l'étranger meilleur marché qu'en Allemagne. On 
a cité des ventes qu'il avait faites à la Compagnie P.-L.-M. 
franco Rotterdam à 8 shillings (10 fr.) la tonne, équivalant à 
6 marks sur le carreau de la mine. 

Donc, les cartels favorisent les industriels étrangers au 
détriment des industriels allemands qui ont besoin de 
houille, de fer, d'acier et de divers autres produits mi-finis 
ou finis. 

Pour atténuer les récriminations des fabricants consom- 
mateurs de leurs produits, les cartels leur donnent des 
primes à l'exportation (Ausfuhrvergûtungen). Ils leur payent 
une indemnité pour les quantités de produits employés 
par eux à leurs objets exportés. Depuis 1902, le syndicat 
du coke et du charbon, le syndicat des aciéries ont établi, à 
Dusseldorf, un bureau de règlement pour procéder, d'une 
manière uniforme, dans la concession des primes à l'expor- 
tation. Quand ces primes étaient accordées aux fabricants, 



LES CARTELS ET LÉ DUMPING 165 

ils se faisaient concurrence sur les marchés extérieurs. 
Maintenant, elles ne sont plus accordées qu'aux cartels; 
mais ces primes se retournent alors à l'étranger contre les 
vendeurs de produits non finis; et ce sont eux-mêmes qui 
les fournissent I 

Du i5 décembre 1909 à fin mars 1910, le syndicat rhénan- 
westphalien accordait une bonification de i,5o M. par 
tonne de charbon du syndicat, employée dans la fabrication 
de produits finis exportés. A partir de cette date, la boni- 
fication était réduite à i mark et toujours révocable après 
un préavis de huit jours. Elle a été supprimée àlafin de 1911. 

On sait que les matériaux employés à la construction des 
navires sont exempts de droits en Allemagne. Dans la com- 
mission d'enquête de 1903, M. Reumer, national libéral, 
que M. Singer appelait le commandant des cartels, dit : 

Il faut que notre industrie de la grosse tôle entre en concurrence 
avec l'Angleterre pour livrer des tôles à la construction allemande. 
Mais il est impossible d'obtenir des commandes sans offrir des pro- 
duits à un prix moindre que les produits anglais, sans faire de sacri- 
fices. Cest le syndicat qui fait ces sacrifices *. 

Le grand système d'économie nationale aboutit à ce résul- 
tat ironique : au lieu de « protéger le travail national », le 
cartel donne de Vouvrage aux ouvriers étrangers. La poli- 
tique de List subordonne l'industrie allemande à l'étranger 
et lui fait des cadeaux. 

Mais en même temps, les Allemands cherchent à écraser, 
par leurs primes, telle ou telle industrie que pratique une 
autre nation. 

Il y a aussi, dit M. R. Liefmann, des entreprises qui 
n'exercent aucune activité économique et qui n'ont pour but 
que de contrôler d'autres entreprises, grâce à la possession 
de leurs actions. 



. Cité dans Trusts et Cartels, par Raffalovich, p. 3i4. 



166 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Quelques-unes de ces entreprises se proposent d'établir un mono- 
pole : elles veulent créer, pour une industrie tout entière, au moyen' 
de la participation, une organisation uniforme et une concentration.' 
La plus ancienne de ces entreprises est The Nobel dynamite trust 
Company limited, qui fut, sans doute, une société anglaise, créée à 
Londres en 1886, dans la forme de l'institution anglaise des trusts, 
mais qui, en dehors de cela, -est surtout allemande^ et ne comprend 
qu'une fabrique anglaise de dynamite. Elle possède des actions de 
toutes ses succursales, qui restent extérieurement des entreprises 
indépendantes, ont leurs dividendes propres, mais rapportent ces 
dividendes au trust et ont une même administration. 

La première société de contrôle, créée en 1901, fut la 
Société de riz et de commerce, qui comprend tous les mou- 
lins allemands de riz. La plus importante est VUnion euro- 
péenne da pétj'ole. Il a abouti à un monopole impérial, 
exercé par une compagnie privée, sous le contrôle de l'État 
et avec remise de ses bénéfices à l'État. 

« On a prétendu, dit M. Raffalovich^, que la Deutsche 
Bank qui a de gros intérêts dans l'industrie du pétrole et 
qui avait conclu avec le Standard OU Company, un contrat 
désavantageux dont elle a voulu se débarrasser, a poussé à 
la combinaison; on dit aussi qu'il y avait des rivalités d'in- 
îluence avec un autre groupe financier {Disconto Gesell- 
chaft). » 

Les grandes fabrique s électrique s A ngemeigf Me Eie/c/rizi^a^À- 
Gesellschaft et Siemens und Halske se sont annexées par des 
fusions et des participations des entreprises de toute nature 
ayant quelquerapportavecl'industrie électrique. Les grandes 
sociétés ont, à côté d'elles, des souches particulières qui n'ont 
d'autre but que de s'approprier les actions des usines locales 
d'électricité. 

En Allemagne, la plupart des industries, loin d'entraîner 



1. P. 195. Voir aussi le Journal des Économistes, août 1914, p. 253. 

2. Le Marché financier, 1912-13, p. 81. 



LES CARTELS ET LE DUMPING 167 

les banques sont entraînées par elles. Ses professeurs 
appellent cette situation le règne du capitalisme. Une 
industrie ne se fonde pas pour répondre à des besoins de 
consommateurs. Elle se fonde parce que des banques ont 
des capitaux à placer et qu'elles supposent que telle ou telle 
industrie pourra donner des bénéfices. Dans l'enquête sur 
les cartels par la Société de politique sociale (Vereinfur Sozial- 
politik), le professeur Wagner a insisté sur cette transfor- 
mation du caractère de l'industrie en Allemagne. La direc- 
tion en échappe aux hommes techniques pour appartenir 
aux financiers ; et les financiers poussent à la constitu- 
tion des cartels, espérant qu'ils y trouveront pour leurs ca- 
pitaux un élément de stabilité et de sécurité. 
M. R. Liefmann a la loyauté de dire : 

L'exclusion de la concurrence entre les membres de la même pro- 
fession ou de la même industrie n'a pas le moins du monde conduit 
à la paix économique; mais une lutte, beaucoup plus acharnée que la 
même lutte en vue des clients, est maintenant déchaînée dans de 
nombreuses industries, à savoir la lutte contre les clients 1 surtout la 
lutte contre les transformateurs de matière première et contre les 
marchands. 

Conclusions : Les cartels sont l'organisation du monopole 
des grands producteurs contre les industriels qui ont 
besoin de leurs produits et contre tous les consommateurs. 

Les industriels ayant besoin des matières premières pro- 
duites par grandes masses sont sacrifiés au groupe res- 
treint des industriels qui les détiennent; et avec eux leurs 
ouvriers. L'organisation industrielle allemande est oligar- 
chique. Les grands industriels des bords du Rhin sont 
favorisés comme les junkers de l'Est. 

Les cartels ne peuvent stabiliser les prix et quelquefois 
ils sont un élément de perturbation. 

Par la politique du dumping, ils suscitent à leurs natio- 
naux des concurrents à l'étranger, et ils pratiquent à l'égard 



168 LES CAUSES ÉCONOMÎQUES DE LA GUERRE 

de l'étranger le protectionnisme agressif, qui est une 
cause de perturbation pour son industrie. 

Ils essayent de supprimer entre les producteurs la con- 
currence économique dont bénéficient les consommateurs 
pour établir des monopoles contre les consommateurs. 

Tandis que dans un marché libre, le prix de vente a tou- 
jours une tendance à se rapprocher du prix de revient, ils 
essayent, par la subordination de l'acheteur, d'établir le prix 
de vente qu'il leur plaît. 



CHAPITRE VII 

L'INDUSTRIE HOUILLÈRE, L'INDUSTRIE 

MÉTALLURGIQUE ET L'INDUSTRIE DES PRODUITS 

CHIMIQUES EN ALLEMAGNE 

Produits comparés de la houille. — Réserves de houille. — Production et 
consommation de la fonte. — Production comparée. — Exportations. — 
Liquidations. — La fonte et l'acier, matières premières. — L'industrie 
des produits chimiques. — La répartition des houilles entre les diverses 
industries. 

Les cartels n'ont pas amené la paix économique, comme 
le dit loyalement M. R. Li'efmann. 

Mais les Allemands célèbrent les progrès industriels 
accomplis en Allemagne; et, volontiers, ils oublient que les 
États-Unis en ont accompli de plus prodigieux et que, s'ils 
en ont fait, d'autres nations en ont fait aussi, y compris le 
Royaume-Uni*. 

Voici l'extraction de la houille (lignite non comprise) pour 
les trois pays '. 

1901-1905. 1906-1910. 1911. 1912. 

(Millions do tonnes anglaises de 1 016 kg.) 

Allemagne ii3,i i42,5 i56,o 172,0 

Royaume-Uni 229,0 261,7 271,8 a6o,4 

États-Unis 302,9 4o5,8 443,2 477»^ 



1. Le Marché financier (annuel), psiT \. Raffalowich; Statistiches Jahrbuch 
fur das Deusche Reich (Berlin). Les circulaires du Comité des houillères. 
Les rapports diplomatiques et consulaires et les livres bleus britanniques. 

2. Circulaire du Comité des houillères, n» 49^o> 28 avril 1914. 



170 Les causes économiques de la guerre 

L'Allemagne a augmenté sa production de 62 p. 100; mais 
les États-Unis ont augmenté la leur de 58 p. 100; et tandis 
que l'augmentation en chiffres absolus est de 69 millions de 
tonnes pour l'Allemagne, elle est de 176 millions pour les 
Etats-Unis. 

En 1912, la production de la houille a subi un ralentis 
sèment dans le Royaume-Uni provenant de la grève des 
mineurs; mais la production de la Grande-Bretagne n'en 
restait pas moins supérieure à celle de l'Allemagne de 
88 millions de tonnes. En iQi'6, sa production a été de 
287^00000 tonnes et celle de l'Allemagne de 191 5oo. Le! 
différence est de 96 millions de tonnes. 

Les importations et les exportations des houillères ont étél 
dans ces trois pays, en 1911 et 1912 : 

1911. 1912. Excédent 

Import. Export. Import. Export. export.. 

(Millions de tonnes.) 

Allemagne.... 11,9 36,6 11, 3 ^2,6 3i,3 

Royaume-Uni » 87,0 » 85,8 85,6 

Étals-Unis i,3 20,6 1,8 26,8 25,o 

La consommation houillère a été de : 

1901-1906. 1906-1910. 1911. 1912. 

(Millions de tonnes.) 

Allemagne 99,7 126,5 i3i,3 1^0,7 

Royaume-Uni 166,0 178,2 i84,8 174,8 

États-Unis 296,5 39/4,2 425,6 459,5 

Par tête. 

Allemagne 1,69 2,00 2, » 2,12 

Royaume-Uni 3,93 4,o4 4,o8 3,83 

États-Unis 3,67 4,43 4,54 4,82* 

La consommation de la houille par tête d'habitant reste 
de beaucoup en arrière de la consommation de la Grande- 
Bretagne et des Etats-Unis. 



INDUSTRIES HOUILLERE, MÉTALLURGIQUE EN ALLEMAGNE 171 

La valeur de la tonne sur le carreau de la mine a été pour 
^'Allemagne et la Grande-Bretagne : 

1901-1905. 1906-1910. 1911. 1912. 

Sh d. Sh. d. Sh. d. Sh. d. 

Royaume-Uni.. 7, lo i/4 8,3 3/4 8, i 3/4 9,0 3/4 

Allemagne 8, 9 1/2 10, o i/4 9>ii 10» 6 i/4 

Nasse ayant dit que les réserves de charbon de la Grande- 
Bretagne ne seront épuisées que dans six cent soixante-huit 
ms, n'est digne d'aucune attention de la part des Allemands ; 
mais Thomson leur assigne une limite de cent cinquante 
ms; Forster Brown de soixante ans. Cette dernière prévi- 
ion est d'autant plus satisfaisante pour eux que les réserves 
le l'Allemagne ne seront pas épuisées avant mille ans dans 
a région de la Ruhr, huit cent soixante-dixans dans la Saxe et 
3inq cent soixante-quinze ans dans la haute Silésie, d'après 
le même Nasse qui, ici, est considéré comme faisant aatorité. 

Donc, la Grande-Bretagne manquera de charbon bien 
ivant l'Allemagne : elle sera dans un état d'infériorité. Logi- 
quement l'Allemagne n'a qu'à se fier au temp3. Seulement 
'Allemagne est impatiente. 

Je trouve, dans un autre document, les chiffres suivants 
qui ne concordent pas tout à fait avec les chiffres ci-dessus 
pour 191 1 et pour 1912. Ils montrent le progrès de la 
production de la houille et du minerai en Allemagne. 

J'en donne les chiffres essentiels. 

Production minière 

Minerai 
Houille. Valeur. de for. Valeur. 

(Millions tonnes métriques.) (Millions marks.) (Millions tonnes.) (Millions mark-s.) 

1892 71,4 526,9 ïi>5 4i,3 

iQoo 109,3 966,0 18,9 77,6 

190J 121,3 I o5o,o a3,4 8a,o 

1910 i52,8 I 526,6 28,7 107,0 

191 1 iGo,7 1572,6 20,9 ii4,5 

i«ji.'. 174,9 1 84o,o 26,2 ii4,8 

1913 191,5 



172 



LES CAUSES ECONOMIQUES DE LA GUERRE 



La production, l'importation et l'exportation, y compris 
depuis 1907, celles des houilles et briquettes, traduites e: 
houille, et la consommation de la houille, donnent les chiffre 
suivants : 





Production 


Importation 


Exportation 


Consommation in 


térieu 




p. 100. 


p. 100. 


p. 100. 


p. 100. 








(En millions de tonnes.) 






1904. • 


120,8 4- 3,5 


7,3 + 7,8 


18,0 4- 3,5 


110,1 4- 


3,7 


1905. . 


121,3 4- 0,4 


9,4 + 28,8 


18,1 4" 1,0 


112,5 4- 


2, a 


1906. . 


187,1 -f- i3,o 


9,2 -h 1,7 


19,5 4- 7,69 


126,8 4- 


12,6 


1907-. 


i43,2 + IxA 


i4,5 -f- )) 


25,7 » 


l32,0 


)) 


1908. . 


i47,7 + 3,1 


12,5 — i4,i 


26,7 4- 4,0 


r33,4 4- 


1,0 


1909-. 


i48,8 + 0,7 


i3,i -f 5,3 


28,8 4- 7,7 


i33,i — 


o,a 


I9IO. . 


i52,8 -f 2,7 


12,1 — 8,0 


3o,9 4- 7,3 


i34,o 4- 


0,6 


I9II. . 


160,7 + 5,2 


11,8 — 2 


35,0 4- l3,2 


i37,4 4- 


2,5 


1912. . 


177,0 4- 10,1 


11,2 — 4,9 


4o,6 4- i5,8 


i47,7 + 


7,4 


I9I3.. 


191,5 4- 8,1 


11,3 + 1,2 


44,9 + 10,6 


i57,9 + 


6,9 



De 190/i à igiS, la production a augmenté de 67 p. 100 e 
la consommation de la houille de 46 p. 100. 

La production et la consommation de fonte du Zollwereii 
a suivi la progression suivante : 



Production de la fonte. 
(Millions tonnes.) 

1866-1869 1,2 

1879 2,2 

1890 4,6 

1900 8^5 

1901 7,8 

1902 8,5 

1903 10,0 

1904 10,1 

1907 i3,o 

1908 11,8 

1912 17,9 



Consommation du fer 



Par tête. 


exprimée en fonte. 


Par tête. 


(Kg-) 


(Millions tonnes.) 


(Kg.) . 


32,7 


1,2 


33,0 


5o,5 


1,5 


35,1 


97,1 


3,9 


81.7 


i5i,4 


7,4 


i3i,i 


i38,o 


5,1 


89,4 


i47,o 


4,4 


76,0 


171,4 


5,7 


97,9 


169,2 


6,7 


112,2 


209,8 


9,0 


i45,i2 


187,6 


7,3 


ii5,97 


268,52 


10,3 


I 55,54 



Le développement de la production est beaucoup plus 



l 



INDUSTRIES HOUILLÈRE, METALLUBGIQUE EN ALLEMAGNE 473 

irand que celui de la consommation : le premier a été 
e 176 p. 100; le second de 86 p. loo. 

, La production du Pig Iron (fonte) a été en Allemagne, dans 
2 Royaume-Uni et dans les Etats-Unis pendant les cinq 
innées 1908-1912*, de : 

Allemagno. Royaume-Uni. États Unis. Production mondiale. 
(Millions tonnes.) 

1908 11,8 9,2 16,2 48,8 

1909 12, G 9,7 26,2 60,6 

! 1910 i4,8 10,5 27,7 66,4 

J911 i5,6 24,0 65,o 

1912 17,9 9,7 3o,2 75,0 

1913 19,3 

Depuis 1908, l'Allemagne occupe le deuxième rang parmi 
es pays producteurs de fonte : sa part dans la production 
nondiale s'est élevée à 28 p. 100 en 1912. 

Les exportations de fer du Zollverein atteignent les chiffres 
uivants : 

Majoration des chiffres 
de la colonne précé- 
dente de 33 1/3 p 100 
pour obtenir les 
Fonte de toute Fer ouvré quantités exprimées 

espèce. et acier. en fonte. Totaux. 

(Mille tonnes.) 

1866-1869.... 62,6 94,4 3l,4 188,6 

1879 433,1 625,4 208,5 1267,0 

1890 181,8 864,1 288,0 1 334,0 

1900 190,5 1 589,0 529,7 23o9,o 

1901 3o3,8 2 25o,i 75o,o 3 3o4,o 

1902 5x6,9 3oii,6 I oo3,8 4532,9 

1903 527,8 3202,0 1067,3 4 797>o 

1904 3i6,2 2721,0 907,0 39'j4,3 

1907 385,7 3529 1176,0 0092,0 

1908 421,5 3711 1237,2 5370,0 

1910 934,0 4369 1 456,4 6759 

19' 1 I oo3,6 4890 1 63o 7523 

1912 1217,9 5391 1797 84o6 

I. Circulaire du Comité des houillères. N" 4856, 22 décembre 191 3. 



174 LES CAUSES ÛCOaOMlQVES DE LA GUERRE 

D'après un travail du docteur Gluckauf, voici le dévelop 
pement de la proportion des exportations de fer du Zollve- 
rein relativement à la production de la fonte. 

p. 100 P. 100 

1868-1869 i5,59 1904 39,12 

1879. 56,90 1907 40,72 

1890 34,59 1908 39,o3 

1900 27,10 1910 45,70 

1901 41,93 191 1 -48, 29 

1902 53, i4 I9Ï2 47»o4 

1908 39,04 

Le chiffre de 1902 prouve que les exportations sont sou- 
vent des liquidations. Dans les années 1910-1912, la pro- 
portion des exportations atteint près de la moitié de la 
production. 

Or, comme sir Hugh Bell l'a démontré, dans une remar- 
quable étude, la fonte, l'acier sont des matières premières. 
Il s'agit moins d'en produire beaucoup que de les utiliser 
en machines, en tubes, en constructions métalliques, en 
navires, etc.^ 

Après l'industrie houillère et métallurgique, vient en 
Allemagne l'industrie des produits chimiques. 

Elle a deux fabriques de produits chimiques colossales : 
les établissements Bayer à Leverkusen et la Badische anilin 
und soda fahrik qui fut fondée en i865, pour exploiter la 
fuschine, découverte en 1860 par un chimiste lyonnais, 
Verguin, et dont nous n'avons pas su tirer parti. 

L'Allemagne ne peut pas se plaindre que les étrangers 
repoussent ses exportations. Le gouvernement français 
avait, vers 1820, adopté la culotte rouge pour ses soldats 
afin de favoriser la culture de la garance : cette couleur a été 
remplacée par l'alizarine qui est fabriquée par la Badische 



I. Voir V Industrie du fer et de V acier dans la Granûl^-Bretagne, par Sir Ht^gigh. 
Bell. Journal des j^coMomis^çs, janvier 191 1. ' -* ' 



INDUSTRIE DES PRODUITS CHIMIQUES EN ALLEMAGNE 175 

inilin fabrik et l'administration de la guerre l'a précieuse- 
nent conservée. 

Sur un ensemble de production de lioo millions de francs 
es grandes usines de colorants, l'exportation en prend 
oo millions. 

Une des cinq grandes sociétés de matières colorantes, 
Actien Geseleschaft fur Anilin Fabrikation de Berlin, a 
nstallé dans des proportions énormes la fabrication des films 
inématographiques. Elle a acheté à deux chimistes pari- 
iens, MM. Clément et Rivière, un procédé pour remplacer 
a nitro-cellulose ou celluloïd par l'acétate de cellulose qui 
'est pas aussi inflammable. Ils n'en n'avaient pns trouvé le 
placement en France. Mais maintenant les règlements muni- 
ipaux français en imposent la substitution dans les repré- 
entations cinématographiques*. 

Les industries de la filature et du tissage se sont peu déve- 
oppées. 

L'Allemagne a la prétention d'avoir le monopole des ins- 
ruments de musique dont elle expédie pour 80 millions de 
aarks à l'étranger. 

Elle exporte des articles de bimbeloterie et de camelote. 

M. V. Cambon dit: 

L'industrie allemande triomphe pour des raisons étrangères à la 
erfection du travail, elle s'impose grâce au bon marché, à l'étude 
îlassable d'acticles nouveaux et divers qui séduisent l'acheteur, enfin 
une présentation incomparable et qui a le don d'ubiquité. 

La répartition, en 1910 et 1911 du débit des houilles du 
yndicat rhénan-wesphalien entre les diverses catégories 
e consommation donnera, à ce point de vue, une idée de 
importance relative des diverses industries^. 



I. Les Derniers progrès de VAllemagne, par V. Cambon (i9i4), (P. Roger, 
l.)» p. 196. 
9, Circulaire du Comité des houillères. N" 4644, 21 janvier igiS. 




J76 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 



Coke et briquettes exprimés en houille 

1910. 1911. 

Tonnes. P. 100.. Tonnes. P. 100. 

1. Extraction des houilles, produc- 

tion de coke et de briquettes . . 4722249 7.^8 4860178 7,09 

2. Mines métalliques et préparation 

des minerais 805692 o,46 282286 o,4i 

3. Mines de sel et salines 277472 0,42 383 474 o,49 

4. Usines métallurgiques de toute na- 

ture moins les usines sidérur- 
giques 

5. Usines sidérurgiques (production 

du fer et de l'acier, laminoirs, , _ / /r o / o/? / 

; 27981992 42,45 28249869 4i, 
fonderies) ' 

6. Travail des métaux (autres que le 

fer et l'acier) 

7. Travail du fer et de l'acier 

8. Constructions mécaniques 

9. Industrie électrique 968995 i,46 1070744 1 

10. Industrie des pierres et terres 

(briques, faïenceries, céramique). 2885617 4, 81 8288271 

11. Industrie du verre 482689 0,78 621098 

12. Industrie chimique 1979868 8,01 2022016 

18. Usines à gaz 2 i4i 870 8,26 2 274 6i4 

i4. Industrie textile, habillement et 

nettoyage 2 012 116 8,06 2000826 

i5. Industrie du papier et métiers po- 

lygraphiques 684 180 i ,o4 901 499 

16. Industrieducuir, caoutchouc, etc. 242814 0,87 249 466 

17. Industrie du bois et produits dé- 

coupés 97895 o,i5 91648 

18. Fabrication de sucre de betterave, 

raffinerie de sucre, y compris la 

fabrication des sirops 406091 0,61 876911 

19. Brasserie et distillerie 701697 1,07 784690 

20. Industrie des autres produits ali- 

mentaires 654629 1,00 646 5i 2 



INDUSTRIE DES PRODUITS CHIMIQUES EN ALLEMAGNE 177 

1910. 1911. 

Tonnes. P. 100. Tonnes. P. 100 

21. Installations pour la fourniture des 
eaux, bains et lavoirs 807 i6G 0,47 819748 o,47 

22. Commerce et chauffage domes- 
tique 8693514 i3,23 8789934 12,83 

23. Construction et exploitation des 
chemins de fer et tramways. .. . 6 996 7G7 10, 64 7926096 11,07 

24. Navigation intérieure, maritime 
côlière, pêcheries de haute mer, 
service des ports et pilotage. .. . 2772867 4,21 2 924 345 4,27 

20. Marine de guerre 579868 0,88 718609 i,o5 

Totaux 66788280 100,00 685i6ii5 ioo,oo 



YVtS GUYOT. 



CHAPITRE VIII 
LE COMMERCE ANGLO-ALLEMAND 

Les cartels sont le grand moyen d'exportation. — Commerce britannique* 
et commerce allemand de 1904 à igiS. — Commerce anglo-allemand. — 
Chiffres allemands. — Prix iob et prix Gif. — Chiffres britanniques. — 
Contradictions. — Exportations allemandes toujours supérieures. — 
Commerce spécial. — Classe I, objets d'alimentation. — Classe II, ma- 
tières premières. — Classe III, objets fabriqués. — Classe IV, divers. — 
Total général. — Réexportations britanniques. — Les importations bri- 
tanniques en Allemagne et le tarif allemand. 

l^M. Fritz Diépenhors, dans un récent article destiné à 
célébrer la supériorité économique de l'Allemagne sur la 
Grande-Bretagne*, disait : 

C'/est évidemment aux cartels que l'Allemagne doit en grande partie 
la conquête des marchés étrangers. C'est grâce à des primes d'expor- 
tation apparentes ou cachées qu'il fut possible aux membres des 
syndicats, notamment dans les périodes de dépression, de se poser en 
concurrents redoutables à l'étranger : cette assistance permit de 
maintenir des prix de vente qui couvraient à peine les frais de pro* 
duction les moins élevés... 

Il indique avec raison comme conditions essentielles du 
régime des cartels, « le régime protectionniste en matière 
douanière, en matière de tarifs, de transports et l'existence 



I. La Concurrence anglo-allemande. {Revue économique internationale ^ 
i5 mai igiA.) 



tft COMMERCÉ ANGLO- ALLEMAND 179 

de productions du sol au sujet desquelles il soit possible 
.d'établir des monopoles ». 

L'Anglais considérant la libre concurrence comme une nécessité, 
s'est efforcé d'écarter, autant que possible, toutes les tentatives de 
coalition semblables à celles qui ont été admises en Allemagne. Le 
cartel exige que ses membres renoncent à une part de souveraineté, 
ce qui est contraire à la tradition anglaise. Il (l'Anglais) se refuse à 
participer à la suppression de personnalités qui résulte de l'organisa- 
tion monopoliste, sans réfléchir que ces organisations ne constituent 
qu'un schéma abstrait d'organisations capitalistes. 

Donc, les Anglais, sous le régime du libre-échange, ne 
peuvent avoir recours au régime des cartels; de là, une 
grande faiblesse pour eux, d après cet auteur : et il compare 
avec enthousiasme les développements économiques de 
l'Allemagne et de la Grande-Bretagne pour prouver la supé- 
riorité de ceux de l'Allemagne. 

Voici les mouvements du commerce britannique et du 
commerce allemand depuis igo^. 

Commerce britannique : 

Importations (1) 
retenues dans le 
Royaume-Uni. Exportations. Total. 

(Millions £.) 

190^ ii8o,7 3oo,7 781,4 

1912 63a, 9 487,2 I 120,1 

iQiS 659,1 525,2 I i84,3 

De 1904 à 1913, l'augmentation est en chiffres absolus de 
4o3 millions de pounds sterling, soit de^5i,8 p. loo. 



1. Moins I08 réexportations. 



180 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Commerce allemand : 

Importations. Exportations. Total. 

(Millions de marks.) 

igo/i 6821 53i5 12 i36 

1912 10 691 8956 196^7 

1918 10 770 10098 20868 

De 1904 a igiS, l'augmentation du commerce allemand a 
été de 85oo millions de marks, soit de 69 p. 100. L'augmenta- 
tion du commerce britannique a été de 10 milliards de francs 
et celui du commerce allemand de 9 455 millions de francs. 

Le commerce britannique a encore un chiffre plus élevé, 
mais la marge s'est restreinte tout particulièrement en 1918. 

Nous allons étudier maintenant le commerce entre le 
Royaume-Uni et l'Allemagne. 

Voici les évaluations de la. douane allemande : 

Importations du Royaume Uni. Exportations au Royaume-Uni 



1901 

1902 

1903 

1910 

' 1911 

1912 

1913 

Les importations du Royaume-Uni en Allemagne ont, de 
1901 à 1912, augmenté de 54 P- 100 et à 1913 de 58 p. 100. 

Les exportations d'Allemagne au Royaume-Uni ont aug 
mente de 1901 à 1912 de 28 p. 100 et à igiS de 58 p. 100. 

Le pourcentage de l'augmentation des exportations alle- 
mandes dans le Royaume-Uni est, jusqu'en 191 2, de beaucoup 
inférieur à celui des importations britanniques en Alle- 
magne, d'après les chiffres de la douane allemande. 



(Millions 


de marks.) 




552,7 




906,7 


557,3 




958,2 


594,0 




982,2 


766,0 




I 102,0 


808,8 




I i39,7 


842,6 




I 161, 1 


876,1 




1 438,2 



LE COMMERCE ANGLO-ALLEMAND 181 

Les chiffres de l'exportation sont évalués au prix /o6, 
au prix d'expédition, franco-bord, tandis que les prix de 
l'importation sont calculés au prix cif, coût, assurance, 
fret. 

Par conséquent, à la douane allemande, les marchandises, 

stinées à la Grande-Bretagne, sont évaluées à un prix infé- 
rieur à celui auquel elles sont évaluées à la douane britan- 
nique, et les marchandises reçues de la Grande-Bretagne 

lit évaluées à un prix supérieur à celui auquel la douane 
ariglaise les évalue. 

Voici les évaluations de la douane britannique. Il s'agit 
1' s importations qui sont consommées dans le Royaume- 
î ni. 

Importations Exportations 

d'Allemagne britanniques 

(lanslo Royaume-Qni. en Allemagne. 

(Mille £.) 

1901 

1902 

1903 

1910 

1911 

1912 

i9i3 

D'après ce chiffre, les importations d'Allemagne dans le 
•yaume-¥ni auraient augmenté, relativement à 1901, en 
,12, de io5 p. 100 et, en igiS, de 187 p. 100. 
Les exportations britanniques en Allemagne auraient 
igmenté, en 1912, de 70 p. 100 et, en igiS, de 72 p. 100. 
On voit la contradiction qui résulte : i" de la différence des 
! rix/06 et des prix cif', 2" de la négligence que mettent les 
• louaniers à constater la valeur des marchandises à la sortie. 
Il n'y a qu'un fait certain : en 1901 et 1902, aussi bien qu'en 
.12 et en igiS, l'Allemagne a toujours vendu plus à la 
MTHU'-Bretagne qu'elle ne lui a acheté. 



32 207 


23573 


33 633 


22 85o 


34 533 


23 550 


58io5 


37 020 


61 277 


39283 


G5 84r 


4o 362 


76 i83 


40677 



(Millions de £.) 




(M 


liions de £.) 


Total. 








i3,o 


12,9 




2,9 


11,7 


11,6 




3.0 


l3,2 


i3,o 




3,9 


ii,o 


io,9 




4,o 


i6,4 


i6,3 




4,o 



J82 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Si on compare, d'après les chiffres britanniques, les 
importations des produits allemands dans le Royaume-Uni 
et les exportations des marchandises britanniques en Alle- 
magne, on trouve, pour les cinq dernières années : 



Classe L — Objets d' alimentation ^ boissons et tabac 

Importations Retenus pour Exportations 
d'Allemagne, la consommation, en Allemagne. 



1909 

1910 

1911 

1912 

i9i3 

Dans ces chiffres, en igiS, le tabac compte pour £ 102 000. 

Le sucre raffiné compte pour £ 6 161 000 et le sucre non 
raffiné pour 4 733 000, soit un total de 10 894 000, ou 66 p. 100 
du total. 

Sur le chiffre des exportations britanniques, les harengs 
comptent pour £ 2818000, ou 70 p. 100 du total. 



Classe IL ■ — Matières premières. 

1909 4,8 4,6 6,6 

1910 5,9 5,8 7,0 

1911 5,1 4,9 6,8 

191a 6,6 6,3 7,2 

1913 7,1 6,8 8,4 

Sur les £ 84ooooo, il y en a 5 346 000, ou 63 p. 100 qui 
sont représentées par le charbon. La houille anglaise a pu 
aller jusqu'à Francfort, faire concurrence au cartel. 



36,5 


21,9 


4o,i 


26,0 


42,6 


27,6 


56,1 


28,0 


52,3 . 


27,0 



LE COMMERCE A NGLO- ALLEMAND 183 

Classe III. — Objets fabriqués. 

1909 39,4 

1910 43,6 

1911 46,4 

1912 5i,7 

i9t3 56,1 

Les objets qu'envoient les Allemands sont très variés. 
Les produits chimiques de tous genres ne représentent pas 
un chiffre aussi élevé qu'on pourrait le supposer : en igiS, 
£ I i35 000 dont 1098000 retenues pour la consommation 
des îles britanniques. Il faut y ajouter £ i56 700 de salpêtre ; 
4/ii 4oo de potasse ; 102000 de soude. 

Les couleurs, extraites de la houille qu'ils ont envoyées 
en 1913, atteignent le chiffre de £ 1780000 dont i 717 000 
pour la consommation britannique. 

Les machines et parties de machines électriques montent 
à £ 72T 000, dont 699 sont retenues pour la consommation. 
Des machines de tous genres représentent une valeur de 
£ 1 546 000 dont I /i68 000 restent dans les îles britanniques. 

La grosse exportation est l'acier : lingots, billettes, pla- 
ques d'étain ; £ 3o55ooo qui sont tout entiers absorbés par 
la Grande-Bretagne : fer et acier d'autres genres : £ 4 177 000 
dont !^ i36ooo retenus pour la consommation. 

Les instruments de musique : pianos pour £700 000 dont 
671000 sont retenus; d'autres genres £ 45 600 dont 4oooo 
retenues; pièces détachées £ 1 56 000, dont i44ooo retenues : 
total £ 902 000. 

Les importations de soies et soieries comptent pour 
£ I 758000 dont I 665 000 sont retenues: les rubans 498000 
dont 455 000 sont retenues. 

Les Anglais, en dépit des droits de douane, ont envoyé en 
Allemagne en 1913 pour £ 5 i4i 000 de iilés de coton, pour 
1800000 d'étoffes de coton et pour 633 000 000 d'autres 
çenros de cotonnades. 



184 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUEÏ\RE 

Les exportations britanniques en Allemagne de laines 
peignées, de lainages, de draps, etc., se montent au total de 
£ 8 1^7 ooo. 

Classe IV. — Divers. 

. Colis postaux et autres articles. 

(Kn mille £.) 

19:9 521, o 5i8 ■ 794,5 

191 ) 56o,o 55G 9^5,3 

i9ri 507,5 565 958,3 

1912 694,1 692 I o59,7 

1913 7 >o,5 699 1 255,9 

TOTAL GÉNÉRAL. 

(En millions de il.) 
1909 57,8 54,6 32,2 

1910 61,8 58,1 37,0 

1911 65,3 61,2 39,3 i 

1912 70,0 65,8 4o,4 * 

1913 80,4 76,2 4o,7 

Les Anglais envoient encore à l'Allemagne comme mar- 
chandises provenant de l'étranger ou de leurs colonies. 

Total 
Objets Matières Objets -y compris Total 

d'alimentation, premières, fabriqués objets divers. général. 

(Millions de £.) 

1909 1,8 10,7 2,3 i4,9 47»a 

1910 1,8 i3,o 3,0 17,9 54,9 

1911 i»9 i3,o 3,1 18,1 57,4 

1912 2,2 i4,o 2,9 19,2 59,6 

1913 2,5 i4,i 3,2 19,8 60,5 

Dans les exportations des matières premières se trouvent 
en 1918 pour £ 4 100 000 de laine, dont une partie vient de 



LE COMMERCE ANGLO-ALLEMAND 185 

Australie et de la Nouvelle-Zélande. Voilà un grief de 
Allemagne contre le Royaume-Uni. 

Les Allemands ont bien mauvais caractère de n'être pas 
atisfaits de leurs rapports commerciaux avec le Royaume- 
"ni; car ils leur donnent toute satisfaction comme fournis- 
urs et comme clients. 

in Diplomatie and consular report montre la nature des 
in[)ortations britanniques en Allemagne. 
Le tarif allemand est classé en 946 groupes divisés en 
H) articles. 

11 1912, les marchandises britanniques d'une valeur de 
millions M., importées en Allemagne, se répartissent en 
1 lO articles. 

Le rapport anglais* divise le tarif allemand en quatre 

ijfories : 1° la première comprend les articles soumis aux 

ijits autonomes, c'est-à-dire qui n'ont été modifiés par aucun 

laité de commerce ; 2" celle-ci comprend les articles soumis 

ii\ droits conventionnels, résultant de traités de com- 

1 ice; 3Ma troisième comprend les articles déclarés libres 

• Iroit de par la volonté de l'Allemagne; 4" la quatrième 

iprend les articles qui ont été affranchis de tout droit à 

uite de traités de commerce. Donc les numéros i et 3 

iprennent les articles qui relèvent du régime autonome ; 

numéros 2 et 4 comprennent ceux qui relèvent du tarif 

ventionnel. 

1 on répartit entre ces quatre catégories la valeur des 
(iiportations britanniques en 1912, on trouve : 

Catéffories. Articles. Valeur. Répartition 

_ _ _ p. 100. 

(Millions de M.). — 

I 680 324 38,43 

II 370 i55 18,39 

III 290 344 4o,8i 

IV 60 20 2,37 



Total i4oo 843 100 



Annual séries Diplomatie and consular reports^ n«54o4, igi kGermany. 



186 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Il en résulte que les importations britanniques relevaii 
des catégories i et 3 valent 668 millions de M. représentai] 
79,24 p. loo du total, tandis que celles relevant des caté 
gories 2 et 4 valent 176 millions de M. ou 20,76 p. 100. 

Ainsi les quatre cinquièmes des importations britannique 
ont lieu sous le régime autonome que l'Allemagne a libre 
ment choisi : l\o,S p. 100 entrent en franchise dans la caté 
gorie 3 qui déclare libres de droit les marchandises qui 
sont comprises : le coton, la laine, le charbon, les tourteaux 
le son, les vieux papiers, les métaux bruts et les navires d> 
mer. 

Les 680 articles compris dans la première catégorie repré 
sentant une valeur de 32^ millions de M. soit 38,43 p. 100 d 
la valeur totale de l'importation, sont frappés de droits ; mai 
de quels droits? De ceux que l'Allemagne a jugés suffisant 
pour se protéger, de droits autonomes. Elle ne peut don 
se plaindre que la Grande-Bretagne lui ait extorqué de 
abaissements de tarifs, puisque ce sont ses tarifs à elle ç 
non des tarifs conventionnels. 

La jalousie commerciale contre la Grande-Bretagne n« 
peutdonc résulterd'abaissements de tarifs extorqués puisqu' 
l'Allemagnene les a même pas consentis à une nation tierce 
elle les a fixés de son plein gré. 

11 est vrai que tandis que Hambourg a reçu du syndica 
Rhénan-Westphalien 3718000 tonnes de charbon, il a reçi 
du Royaume-Uni 21 949000 tonnes de charbon. C'est certaine 
ment humiliant pour les mines de la Ruhr; mais ce n'es 
peut-être pas une raison suffisante de haine contre 1; 
Grande-Bretagne. 



CHAPITRE IX 
LA JALOUSIE MARITIME 

(iierston et la marine allemande. — Des navires sans ports. — Le 
<( Kolossal ». — Les grandes compagnies allemandes. — Flotte britan- 
nique et flotte allemande. — Constructions navales. — Part delà marine 
allemande dans les ports allemands. — Les tramps ignorés des Alle- 
mands. — La navigation pour le prestige. — Primes d'exportation et 
subventions. — Récriminations subjectives contre la Grande-Rretagne. 
— La liberté des mers et l'Empire allemand. 

Quoique l'Allemagne ne puisse lutter avec le Lancashire 
)our ses filés de coton, ni pour ses machines à filer et à 
isser, ce ne sont pas ces industries qui excitent la jalousie 
»aladive de ses hommes d'Etat et d'un certain nombre de 
ics industriels ; c'est la marine britannique. 

Ils n'ont jamais pardonné à Palmerston d'avoir dit en i86t : 

Les Allermnds peuvent labourer le sol, voguer dans les nuages et 
:onstruire des châteaux en Espagne; mais jamais depuis le commen- 
ement des temps, ils n'ont eu le génie de parcourir les mers, de se 
lasarder sur les eaux. 

Ils citent si volontiers cette boutade, et d'une telle façon, 
(u'on croirait qu'ils ne lancent VImperator et le Waterland 
(ue pour y répondre. 

L Imperator a 210 mètres de long, 3o mètres de large, 
I mètres de tirant d'eau, un tonnage de 55ooo tonnes et 
me force motrice de 65 000 chevaux. Le Waterland atteint 
0000 tonnes, a une longueur de 276 mètres, un creux de 
9 m. 25, et une force motrice de 70000 chevaux. 



188 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Dans leur besoin de faire « Kolossal », afin d'écraser 
VOlympic, ils ont construit ces navires avant d'avoir des 
ports pour les recevoir. L'Elbe n'a pas assez de profondeur 
pour les supporter et le vent peut y produire des dénivelle- 
ments d'un mètre. Ils ont mis en service VImperator sans 
que Guxhaven fût aménagé pour son installation, de sorte 
qu'il était obligé de mouiller au large. Mais les Anglais 
n'avaient pas un navire aussi grand : et c'était là l'impor- 
tant! 

Les Allemands ont constitué les deux compagnies qui ont 
chacune la plus grande flotte mondiale du monde. Au début 
de igiS, la Hamburg Amerika Linie possédait un tonnage de 
I 307000 tonnes ; le Norddeutscher Lloyd de 821 000 tonnes. 
Les plus grandes compagnies anglaises, VElleman Lines 
n'atteignait que 563ooo tonnes, la British India stèam O 
553 000, la Peninsular and oriental C 539000. Les autres 
tombaient au-dessous de 5ooooo. Toutefois elles sont plus 
nombreuses^ ! Sans doute, mais en quoi la Grande-Bretagne 
a-t-elle gêné les compagnies allemandes. ^> 

Seulement, en 1913, la Grande-Bretagne a une flotte de 
12602 steamers représentant 11 273000 tonneaux; et df 
8 336 voiliers représentant 846 000 tonnes, soit un total de 
20 938 navires ayant un tonnage de 12 121 000 tonnes. 

L'Allemagne n'arrive, au i"'" janvier 1914, qu'avec 2 17c 
steamers ayant 2832000 tonnes et y compris les voiliers l 
4935 navires ayant ensemble 3 320000 tonnes. 

Les constructions navales ont représenté en 1914, d'après 
le Lloyd, 2 852 000 tonnes pour le monde entier, soi 
48000 tonnes seulement de moins qu'en 1913. Sur ce chiffre 
le Royaume-Uni compte 59 p. 100 dont il a conservé 1 288 6o( 
tonnes. Si on ne compte que les navires au-dessus d( 
3ooo tonnes, la part du Royaume-Uni est de 64 p. 100. 



I. Georges Michon. Les grandes compagnies anglaises de navigation. 191 
(A. Rousseau, éd.). 



t LA JALOUSIE MARITIME 189 

j Avant l'ouverture des hostilités, l'Allemagne avait mis à 
f flot 387 200 tonnes soit 78000 tonnes de moins qu'en igiS. 
i, Cependant les Allemands, pour favoriser la construction 
des navires, ont déchargé de tout droit de douane les maté- 
(;iriaux qui y sont employés. 

l Dans le mouvement des ports allemands, l'étranger figure à 
t l'entrée pour 62266000 tonnes et la marine allemande pour 
) 29000000: malgré l'appoint des lignes subventionnées, cette 
i proportion de <45 p. 100 en plus pour l'étranger prouve que 
leur marine est loin de suffire aux transports des Allemands. 
Voilà ce qu'ils ne pardonnent pas à la Grande-Dretagne. 

Les Allemands connaissent à peine les tramps. Ces navires 
indépendants, qui vont d'un port à l'autre, là où il y a du 
^fret à transporter, choquent leurs conceptions. Dans la 
Grande-Bretagne, au contraire, ils constituent 60 p. 100 de 
la flotte. En 1909, dans une enquête faite par the Economist 
sur 160 sociétés maritimes interrogées, 78 n'avaient que des 
tramps, représentant 2600000 tonnes et de petits armateurs 
en avaient eux-mêmes 2 700 000 tonnes. 

Les Allemands préfèrent concentrer tous leurs efforts sur 
leurs grandes compagnies. 

Leur activité maritime a quelque chose de factice. Le ser- 
vice direct de Hambourg au golfe Persique est non pas un 
service commercial, mais un service politique. 

Beaucoup de lignes au Chili, à la Colombie, à la Répu- 
blique de Saint-Domingue, à Siam, au Maroc, aux îles Phi- 
lippines, au Venezuela, à la Bolivie, à l'Uruguay ont sur- 
tout pour but de promener le pavillon allemand. Elles tra- 
vaillent pour le prestige : mais le prestige coûte et ne paye 
pas. 

Toutes les expéditions au-dessous de 5 000 kilos et la plu- 
part des expéditions au-dessus sont envoyées aux ports sous 
le régime de tarifs d'exportation. Vers 1900, pour le Levant 
et l'Afrique orientale, des tarifs furent établis de toute ville 
d'Allemagne jusqu'au lieu de destination; ils constituèrent 
à la fois des primes d'exportation et des subventions pour 



190 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

les lignes affectées à ces transports. Une clause introduite 
dans tous les connaissements spécifie la nullité de toute 
convention spéciale. 

Seulement la Grande-Bretagne est toujours en tête : mais 
en quoi gêne-t-elle les navires allemands. S'ils viennent dans 
les ports britanniques, ils sont traités en navires nationaux? 
De quoi se plaignent-ils. î^ 

Une personne jalouse n'a pas besoin de motifs réels pour 
alimenter sa passion. Elle en invente de chimériques. De 
même, les Allemands. Ils disent que la Grande-Bretagne 
peut leur fermer la Manche; et ils ont eu l'ambition d'occuper 
Calais I Ils prétendent que la Grande-Bretagne a le monopole! 
de la mer : mais ils ne peuvent trouver un fait à alléguer quii 
prouve qu'elle a gêné, en quoi que ce fût, le développement 
de leur marine; et ce développement même estune réfutatiou 
sans réplique de leur allégation. 

Ils se vantent eux-mêmes « d'avoir fait perdre à la 
Grande-Bretagne sa place prééminente parce que leur 
marine s'est développée avec une rapidité plus grande que 
la sienne ». Au point de vue du pourcentage, c'est peut-être 
exact. Alors, pourquoi la Ligue navale et pourquoi son exci- 
tation belliqueuse contre la Grande-Bretagne? — Au nom 
de la liberté des mers I prétendent les docteurs, chargés 
selon la méthode de Frédéric II, de justifier les actes poli- 
tiques du souverain. 

Est-ce que la suprématie navale de la Grande-Bretagne a 
gêné le développement de la marine norvégienne? Est-ce 
que les Pays-Bas craignent qu'elle ne coupe leurs relations 
avec les Indes néerlandaises? 

Le jour où la maîtrise de la mer appartiendrait à l'Alle- 
magne, les Pays-Bas auraient disparu comme nation indé- 
pendante et la marine norvégienne ne se sentirait pas en 
sécurité. 

L'Empire allemand n'a pas plus de souci de la liberté des 
mers que de la liberté sur terre. Sa politique, c'est d*en avoir 
le monopole, et, comme il ne pourra l'obtenir, tant que la 



LA JALOUSIE MARITIME 191 

jrande-Bretagne attachera à ses escadres l'importance 
jnelles méritent, il a accumulé contre elle des efforts rui- 
1. ux mais décevants. 

La guerre éclate : et l'amiral Tirpitz n'ose faire sortir ses 
il tadnoughts abrités derrière Heligoland ou dans le canal 
i. Kiel. Son essai de raid, pour venger l'échec des zeppe- 
>, sur des villes ouvertes, n'a pas réussi. Il lance les 
s-marins contre des navires de commerce. 
Le chef d'état-major de la marine allemande, von Pohl, a 
ii^drcssé, le 4 février, un mémoire aux nations neutres 
nnonçant qu'à partir du i8 février la marine allemande 
herchera à détruire tout navire marchand ennemi. Pourquoi 
;ette date? Elle avait déjà usé de ce procédé en envoyant 
les sous-marins torpiller des navires à l'entrée du Havre et 
lans le canal de Saint-George; et, près de Boulogne, au 
nois d'octobre elle n'avait pas hésité à torpiller ÏAmiral- 
rantheaume, navire des Chargeurs Réunis, transportant des 
éfugiés belges de Calais au Havre ; elle a essayé de torpiller 
lans la Manche un navire-hôpital, YAsturias. L'innovation 
éelle, c'est qu'elle menace de couler les navires neutres qui 
je trouveront dans toutes les eaux entourant la Grande-Bre- 
agne et l'Irlande, y compris la Manche. C'est la continuation 
le ses procédés de guerre par les bombes des tauben, les 
ncendies des maisons, les fusillades de vieillards, de femmes 
;l d'enfants. C'est la manifestation de la fureur que lui donne 
jon impuissance. 

Le Kaiser « ne tient pas le trident » et « l'avenir de TAlle- 
OQagne n'est pas sur l'eau ». 



CHAPITRE X 
CARACTÈRE DU COMMERCE FRANCO-ALLEMAND 



L'article ii du traité de Francfort. — Le commerce de la France ave^ 
ses principaux clients et ses principaux fournisseurs. — Chiffres fran 
çais et chiffres allemands. — Les grands objets d'importation en France 
Houille, machines, céréales. — Nos exportations de matières premières 
— Objets d'alimentation, produits chimiques. — Peaux et pelleteries. - 
Graines à ensemencer. — Industries textiles. — Bijouterie. — Tablel 
terie. — Automobiles. — Développement normal des échanges. 

L'article ii du traité de Francfort a soumis « la France e 
rAllemagne au régime du traitement réciproque sur 1( 
pied de la nation la plus favorisée ». Il ne visait cette condi 
tion que pour six nations, l'Angleterre, la Belgique, le 
Pays-Bas, la Suisse, l'Autriche, la Russie. L'Allemagne ; 
étendu la clause de la nation la plus favorisée à plus d( 
quarante nations parmi lesquelles se trouvent la république 
de Saint-Marin et les îles d'Hawaï. 

Des protectionnistes français furent très émus de cctt( 
extension. Je continue à ne pas comprendre leur émotion 

Je prends les chiffres du commerce de la France de quatrtj 
années avec les peuples qui sont ses principaux clients el 
fournisseurs de manière à montrer la place qu'occupe l(j 
commerce allemand dans son commerce total. 

Je choisis l'année igoS, parce qu'elle précède de dix am 
1912, l'année igiS dont nous venons de recevoir les chiffrcj,' 
définitifs et l'année 1907, parce qu'elle a présenté unti 
activité exceptionnelle. 



CARACTÈRE DU COMMERCE FRANCO- ALLEMAND 193 

Voici, à ces quatre dates, le mouvement de nos importations 
ivec nos principaux fournisseurs. 

1903. 1907. igiQ. 1913. 

(Millions do francs.) 

Royaume-Uni 556 

Allemagne 444 

( États-Unis 54o 

Belgique 325 

! Russie 3o2 

Indes anglaises 245 



883 


io48 


I 109 


638 


999 


1 069 


671 


890 


894 


427 


54 1 


556 


271 


432 


458 


36o 


356 


388 



Voici, à ces trois dates, le mouvement de nos exportations 
lyec nos grands clients : 

1903. 1907. 1912. 1913. 

(Millions de francs.) 

Royaume-Uni i 192 i 369 i 36i i 456 

Belgique 

Allemagne 

États-Unis 

Suisse 

Italie 

Les importations d'Allemagne en France ontaugmenté de 
125 p. 100; les exportations de la France en Allemagne ont 
augmenté de 60 p. 100; mais les exportations du Royaume- 
Uni ont augmenté de 88 p. 100, tandis que nos exportations 
n*ont augmenté que de i4 p. 100. 

Si nous contrôlons les chiffres de la douane française par 
les chiffres de la douane allemande, nous trouvons que le 
commerce de la France avec l'Allemagne, à ces quatre dates, 
a été en millions de marks : 

1903. 1907. 191-2. l'.'13. 



63i 


860 


I i43 


1 108 


5i3 


65o 


822 


867 


254 


395 


43 1 


423 


24l 


352 


4o6 


4o6 


172 


352 


302 


3o6 



Importations de France. . . 


3o6,2 


453,6 


552,2 


584 


Exportations en France. . . 


à53,2 


449,1 


689.4 


790 


TTU aUTOT. 








x3 



194 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERBE 

D'après les chiffres allemands de igoS à igiS, notre expor- 
tation en Allemagne aurait augmenté de 90 p. 100 au lieu 
de 60, et nos importations d'Allemagne auraient augmenté 
de 212 p. 100. Si nous convertissons les marks en francs (au 
pair de i fr. 28), nous trouvons que le chiffre des exportations 
d'Allemagne en France s'élève, en 1912, à 8/17 millions de 
francs, en igiS, à 972 millions. 

Nous rappelons que le chiffre du pays importateur est 
toujours plus élevé que le chiffre du pays exportateur, pour 
deux motifs : i" l'objet exporté n'intéresse pas le douanier qui, 
étant avant tout un agent fiscal, ne demande pas à visiter 
la malle du voyageur qui sort; 2° il se contente de la valeur 
déclarée sans la vérifier; et cette valeur est celle du prix 
fob, franco bord, tandis que celle de la valeur importée est 
celle du prix cif, qui comprend des frais de transport et 
d'assurance. 

Quels ont été les objets des importations qui ont causé 
l'augmentation de ces chiffres? 

Voici les chiffres de la douane française : 

1903, 

Houille ào,2 

Machines et mécaniques. . . 82,9 
Céréales (grains et farines). . 2 

De 1903 à 1913, l'augmentation de l'importation de la 
la houille, des machines et des céréales, est de 3ii millions 
sur une augmentation totale de 626 millions. Elle représente 
49 p. 100 de cette augmentation. 

Sur les trois produits, deux ont pour objet de répondre aux 
besoins de l'industrie et l'autre aux besoins de l'alimentation. 

Nous exportons comme matières premières en Allemagne : 

Laines et déchets de laines. . . . 
Coton en masses et déchets de 

coton 23,5 

Cuivre 4 



1907. 


1911. 


1912. 


1913. 


83,9 


118,3 


i5o,3 


t65,o 


76,7 


i3i,9 


i32,9 


182,0 


» 


52,1 


25,7 


87,0 



1903. 

65,6 


1907. 
6^2 


1911. 
61^7 


1912. 
60T5 


1913. 

57,7 


23,5 
4,4 


32,7 
10,2 


57,0 

i3,i 


59,7 

i3,5 


5i,6 
i5,o 



CARACTÈRE DU COMMERCE FRANCO- ALLEMAND 195 

Pour les matières premières, si les Allemands nous ont 
pnvoyé, en igiS, 6 millions de tonnes de houille valant 
[65 000 000 francs, nous leur avons envoyé plus de Ix mil- 
lions de tonnes de minerais, mais ne valant que 34 millions. 
I Sauf pour les minerais, la plupart de ces exportations de 
natières premières, sont d'origine étrangère. Elles sont 
liues à des arbitrages entre prix différents. Elles peuvent 
•eprésenter pour les vendeurs, soit des liquidations, soit 
les ventes avec gain. Cependant ce développement continu 
ndique que les exportateurs français y trouvent bénéfice. 
', Nos importations d'objets d'alimentation représentent des 
: éréales et des pommes de terre, destinées non seulement 
'ux personnes, mais encore aux animaux. Nos exportations 
[''objets d'alimentation sont d'une toute autre nature. Elles 
eprésentent des objets qui ne sont pas indispensables; 
lies se sont développées en raison de l'augmentation de la 
lichesse de l'Allemagne. 





1903. 


1907. 


1911. 


1912. 


1913. 


Fruits de table.... 


... 3,5 


io,4 


20,9 


i5,o 


21, 


Vins 


. . . 2/i,9 


29,5 


20,5 


33,2 


19,1 



Quand on entre dans le détail des échanges entre la France 
trAUemagne, on constate le synchronisme d'importations 
t d'exportations de produits appartenant aux mêmes catégo- 
ies industrielles. 

L'industrie chimique est la plus prospère de l'Allemagne. 
Ile nous envoie de ses produits, mais nous lui envoyons 
es produits de la nôtre. 

Produits chimiques. 



i9o3 
1907 

191Ï 
lyia 
1913 



Importations 
d'Alleina}j;no. 


Exportatn>ns 
en Allemagne. 


24,3 


10,0 


34.7 


"»7 


58,5 


3i.7 


Ci,a 


35,0 


86,7 


39,9 



196 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

L*augmenlation pour loo a été da igoS à igiS de 260 pou 
l'Allemagne, et de 3oo pour la France. Malgré leurs mine 
de potasse et leurs puissantes installations, les Allemand 
n'ont pas le monopole des produits chimiques, puisqu'il 
nous en achètent. Si nous totalisons les échanges, de igiS 
nous trouvons que nous vendons à l'Allemagne pour 3i p. 10 
de produits chimiques, tandis qu'elle nous en vend pou 
6g p. 100. 

Elle nous envoie pour 6 3ooooo francs de teintures pré 
parées; nous lui en envoyons pour 1600000 francs. 

Le commerce^ des peaux et fourrures a suivi les phase 
suivantes : 

Ouvrages en peaux 
et pelleteries 
Peaux et pelleteries préparées, ouvrées 

brutes. Peaux préparées. ou confectionnées. 



Imp. Exp. Inip. Exp. Imp. Exp. 

îQoS i4,2 46,8 i3,2 ir,3 io,4 5,5 

1907.... 12,4 43,4 i3,4 11,3 i5,5 12,5 

1912.... 21,5 60,4 21,4 22,5 46,5 32,5 

igiS.... 23,6 75,5 20,0 22,0 45, G 32,4 



1 



Les graines à ensemencer sont un produit national. Volor 
tiers, on nous parle de la supériorité des méthodes d 
l'agriculture allemande : les cultivateurs de betteraves 01 
déclaré que, même pendant la guerre, ils ne pouvaient s 
passer de graines de betteraves allemandes; mais les Ail» 
mands ont encore plus besoin de nos graines à ensemence 
puisqu'ils payent plus pour les nôtres que nous ne payor 
pour les leurs. 

1903. 1907. 1911. 1912. 1913. 

Importations d'Allemagne . 2,(x 4,9 7,7 7.o 7,6 

Exportations en Allemagne. 11, 5 9,4 22,9 i3,3 17,0 

L'importation de certains objets fabriqués n'a pas au 



CARACTERE DU COMMERCE FRANCO- ALLEMAND 197 

mente ou n'a augmenté que dans de faibles proportions. 
Tels sont les produits de l'industrie textile. 

1903. 1907. 1911. 1912. 1913. 

Fils 4,2 3,6 5,o 4,8 4,2 

Tissus de lin, chanvre. 0,9 i,5 2,3 2,2 2,3 

— coton 20,5 3i,i 28,1 28,2 26,2 

— laine 12, 5 11,6 8,6 8,8 8,8 

— soie et bourre 

de soie i3,8 16,9 12,6 i3,4 12,8 

Les importations des textiles allemands étaient restées 
stationnaires. 

Voici nos exportations en Allemagne : 

1903. 1907. 1911. 1912. 1013. 

Fils io,i 22,9 17,0 18,5 23,6 

Tissus de coton 5,2 12,7 9,8 i2,3 io,5 

— laine 8,2 6,1 5,3 5,6 7,2 

— soie et bourre 

de soie 19,2 9,7 10,6 10,0 9,8 

Pendant les trois années, igii-igiS, l'importation dos 
lils a été en moyenne de 45ooooo francs; noire exportation 
' 19 millions. L'Allemagne nous envoie plus de tissus de 
ton et de laine que nous ne lui en envoyons. 
Si nous ne regardons tout d'abord que les chiffres de la 
ic, nous trouvons pour igii-igiS une importation moyenne 
inuelle de i3 5oo ooo francs de soie, tandis que notre expor- 
tation n'est que de lo millions. Mais il faut y ajouter les colis 
staux contenant des tissus de soie. Ils donnent : 

1903. 1907. 1911. 1912. 1913. 
18,4 19,1 21,1 22,8 23,8 

Si nous prenons la moyenne des trois dernières années, 
tandis que l'Allemagne nous a vendu pour i3 millions de 



198 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERBÊ 

soieries, nous lui en avons vendu pour 33 millions, soi 
i54 p. loo en plus. 

Pour certains objets, le caractère des importations e 
exportations se dégage nettement. 

1903. 1907. 1911. 1912. 1913. 



Importation d'Allemagne : 

bijouterie fausse 3,2 6,2 36,5 39,5 37,7 

Exportation de France : or- 
fèvrerie et bijouterie or. 5,6 7,4 8,8 9,3 7,4 

Nous échangeons de la tabletterie, des éventails, de la bim 
beloterie: mais évidemment les objets que représentent cei 
mots ne sont pas identiques. 

1903. 1907. 1911. 1912. 1913. 



Importation d'Allemagne. 11,7 12,2 i5,7 i8,3 19,7 
Exportation en Allemagne. 9,5 16, 4 19, 3 16,0 18,9 

Nos exportations sont restées jusqu'à ces deux dernièrei 
années supérieures à celles de l'Allemagne. 

La carrosserie et les automobiles présentent les chiffre: 
suivants : 

1903. 1907. 1911. 1912. 1913. 

Importation d'Allemagne. 3,o 10,2 5,8 4.o 7,0 
Exportation en Allemagne. 6,5 i4,5 i4,4 16,9 22,0 

Notre supériorité est incontestable. 

11 n'y a d'augmentation d'importations sans réciprocitt 
que pour les poteries, verres et cristaux. 

1903. 1907. 1911. 1912. 1914. 

Importation d'Allemagne. 17,4 29,4 42,i 44,5 37,4 
Exportation en Allemagne. 3,4 4,2 4,6 5,o 4,8 



CARACTÈRE DU COMMERCE FRANCO- ALLEMAND l99 

! Un fait ressort immédiatement de la comparaison du détail 
i;des importations et des exportations. 
1 L'Allemagne a envoyé à la France, en igiS : 
! Comme objets d'alimentation : céréales : 87 millions de 
[francs; comme matières premières : houille : i65 millions 
i,de francs ; comme objets fabriqués : machines et mécaniques : 
yi32 millions de francs. 

■ Si on déduit du total des importations d'Allemagne en France 
i65 millions de francs de houille, on trouve : 904 mil- 
11 )iis. Entre les importations allemandes et les exportations 
françaises, la différence se réduit à 87 millions. 

Mais si l'importation de 87 millions de francs de grains 

' farines a eu lieu, c'est apparemment parce que nous en 

>ns besoin, et les agriculteurs ne peuvent se plaindre 

elle ait écrasé les prix, car ils ont été très élevés. 

I 'autre grand objet d'importation, ce sont les machines et 

caniques. Elles ont été achetées par qui ? Par des indus- 

liicls français pour les besoins de leur industrie. Elles con- 

tiibuentdonc au développement économique de la France. 

Nous n'avons pas de céréales à envoyer en Allemagne ; 

us n'avons pas de houille, et enfin, si nous importons les 

chines et les mécaniques que font les Allemands, ils ont 

<oin aussi de machines et mécaniques que nous fabri- 

ms> puisqu'ils en importent régulièrement pour 8 ou 

^ millions par an. 

Au fur et à mesure que la richesse de l'Allemagne 
augmentait, elle devenait un meilleur client pour nous, mal- 
gré la douane; nous devenions de même un meilleur client 
de l'Allemagne. En réalité, les deux peuples étaient de bons 
clients l'un pour l'autre, et si la conception de l'impéria- 
lisme économique n'était pas intervenue, leurs affaires se 
seraient développées d'une manière normale, pour leur 
plus grand avantage réciproque. 



CHAPITRE XI 
ÉCHANGES DE MAUVAIS PROCÉDÉS 



1 



I 



Idée d'un État commercial fermé. — Fichte, Oldenberg et Wagner. ■ 
Protectionnisme agrarien du chancelier. — Répercussion électorale. • 
Le tarif de 1909. — La multiplication des articles. — L'article io3. • 
Une spécialisation. — Pas d'échanges de bovins. — Échanges inutil 
de vaines paroles. — L'article i5 de la loi de 1892. — Réplique < 
l'Allemagne. — Les vins mousseux et les excès de vie. — Analyses. • 
Le comité da commerce français avec VAllemagne. — Tarifs des chemii 
de fer allemands. — La fièvre de l'exportation en Allemagne. — E 
1913, dénonciations contre tous les pays. — Jalousie commerciale, ign 
rance économique, procédés hypocrites et déloyaux. 

Les échanges entre la France et l'Allemagne n ont p£ 
cessé d'augmenter en dépit des protectionnistes des deu 
pays, qui les forçaient d'échanger de mauvais procédés. 

Fichte avait eu la conception d'un état commercial fermi 
le Geschlossener Handelsstaat, En 1897, cette thèse fi 
reprise par Oldenberg et appuyée par le fameux professeu 
Ad. Wagner. Il voulait que l'Allemagne se suffît à elL 
même. Dietzel lui répondit par les arguments du libi 
échange. Oldenberg s'écriait avec terreur : u Si les pays pn 
ducteurs de blé, les États-Unis, la Russie, deviennei 
industriels, ils ne nous prendront pas de marchandise 
nous serons condamnés à mourir de faim. 

Ad. Wagner, dans un volume intitulé : VAllemagne^ éU 
industriel et agricole, conclut : 

Nous devons nous préoccuper de ralentir raccroissement consid 
rable de notre population*. 

I. Discussion du huitième congrès évangélique, 1897. 



ÉCHANGES DE MAUVAIS PROCÉDÉS 201 

On releva les tarifs sur les céréales. En rendant l'alimen- 
tation plus chère, on pouvait espérer obtenir le résultat 
préconisé par Ad. Wagner. 11 ne s'est pas produit. La 
population a continué d'augmenter : et si son taux d'accrois- 
sement s'est ralenti considérablement dans ces dernières 
années, le phénomène s'est produit dans les parties les plus 
riches de l'Allemagne. 

Cette question de doctrine est abandonnée par les deux 
grands groupes de protecteurs* : les propriétaires et les 
agriculteurs, d'une part; les industriels, de l'autre. Quoique 
les industriels soient nationaux libéraux et hostiles en poli- 
tique aux agrariens, ils sont d'accord avec eux pour pour- 
suivre une politique protectionniste. 

Cependant, leurs intérêts sont différents; mais le centre 
catholique s'appuie à la fois sur les ouvriers et les proprié- 
taires agricoles et sur les ouvriers de la Province rhénane. 
En Silésie, les grands propriétaires sont en même temps 
métallurgistes et sont très puissants. 

En septembre 1911, les chemins de fer prussiens dimi- 
nuèrent de moitié leurs tarifs pour le transport des objets 
d'alimentation pour le bétail. La récolle des pommes de terre 
fut si faible que le gouvernement prussien permit d'y sub- 
stituer le maïs pour faire de TalcooL 

Les chambres de commerce et autres corps demandèrent 
la suppression temporaire des droits sur le maïs, qui sont 
de 3 marks (3 fr. 70) par quintal, sur l'orge de basse qualité, 
et la suspension des restrictions contre Timportalion de la 
viande et du bétail. 

Au Reichstag, le chancelier répondit que toute suppres- 
sion ou réduction de droits porterait atteinte aux cultivateurs. 
Une suppression temporaire serait d'autant plus dangereuse 
qu'elle pourrait devenir définitive. 

Cependant les orateurs du centre et ceux des nationaux 



[. Lujo Brentano, Congrès du Libre échange d'Anvers (1910). 



202 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DÉ LA GUERBE 

libéraux, tout en protestant de leur fidélité à la protection, 
demandèrent la réduction ou la suspension temporaire des 
droits sur le maïs et sur l'orge, l'admission des viandes fri- 
gorifiées de la République Argentine, et une revision du 
régime des bons d'importation pour les grains. Le chance- 
lier se trouva plus protectionniste que les protectionnistes. 
Le Deutsche Export revue, l'organe du Bund des Indus- 
triellon, déclara que son attitude aurait pour résultat de 
causer le plus grand mécontentement parmi les commerçants 
et les industriels. 

Il est probable que cette attitude du chancelier a été pour 
quelque chose dans l'élection des cent dix socialistes aux 
élections de 1912. 

Le tarif allemand de 1909 ne comprenait pas moins de 
neuf cent quarante et un articles. La bureaucratie prussienne 
qui le dressa voulut éluder un certain nombre des consé- 
quences de la clause de la nation la plus favorisée. Son pro- 
cédé consista à multiplier les numéros du tarif des douanes 
de telle sorte que telle et telle spécialité expédiée de France 
en Allemagne n'était pas comprise dans les traités de com- 
merce qu'elle a conclus. 

Les protectionnistes français dénoncèrent, avec beaucoup 
de fracas, l'article io3 visant les bovins à grandes taches 
baies ou brunes, vivant habituellement à 3oo mètres au-des- 
sus du niveau de la mer et qui, chaque année, sont menés 
pendant un mois environà des pâturages situés à une altitude 
de 800 mètres; quelle qu'en fût l'origine, les bœufs destinés 
à l'engrais payaient le même droit de 9 marks par 100 kilos, 
tandis que d'autres vaches étaient astreintes au droit de 
20 marks. 

Il est évident que cette distinction avait été établie en 
faveur d'un certain troupeau suisse, peut-être dans le but 
d'introduire des spécimens utiles en Allemagne; en tout 
cas, les vaches françaises, autrichiennes, italiennes, néer- 
landaises, belges, danoises, etc., ne remplissant pas ces 
conditions, ne peuvent profiter de cette réduction de tarif. 



ÉCHANGES DE MAUVAIS PROCÉDÉS 203 

j C'était une spécialisation. Au point de vue français, quel 
j en a été le résultat? Est-ce que nous avons un troupeau si 
l| abondant que nous puissions envahir l'Allemagne avec notre 
bétail P 

Pouvait-on répondre à cette spécialisation en frappant des 
vaches d'origine allemande ? L'Allemagne n'en envoie pas. 
On ne pouvait pas frapper la houille, matière première. Les 
métallurgistes protectionnistes auraient récriminé. Dans le 
tarif français de 1910, on releva les droits sur les mécaniques 
et les machines, mais ils frappaient aussi bien les mécaniques 
et les machines belges ou anglaises que les mécaniques et 
les machines allemandes. Cette augmentation pouvait être 
favorable à quelques industriels; mais elle était nuisible à 
tous ceux qui avaient besoin de machines. 

Ces spécialisations servirent de tremplin à M. Klotz pour 
sa campagne qui aboutit à la revision de 1910. Ses amis et 
lui répétaient que 12 p. 100 de nos produits avaient été 
atteints par les spécialisations allemandes tandis qu'il n'y en 
avait eu que 6 p. 100 à en bénéficier. 

En tout cas, elles n'empêchèrent point les échanges de se 
développer ; et nos exportations dépassaient les importations. 
M. Klotz fît des discours belliqueux qui paraissaient 
s'adresser à l'Allemagne, mais en même temps il disait : 

La revision n'a pas pour but le relèvement systématique de notre 
tarif minimum. Elle a pour but le relèvement systématique de noire 
tarif général. 

Dans ses manifestes, M. Klotz désignait l'Allemagne et 
ses spécialisations ; mais en vertu de l'article 1 1 du traité de 
Francfort, la France ne pouvaitluiappliquer son tarif général. 

Les Allemands savaient fort bien à quoi s'en tenir; mais 
les échanges de mauvaises paroles ne préparaient pas des 
échanges de bons procédés. Cependant, les échanges de 
marchandises augmentaient quand même. Cependant il y 
eut plus (jue des discours. 



204 IFS CAUSES ÉCONOMÎQXJB8 DE LA GUERRE 

La loi douanière du ii janvier 1892 contient un article 1 
ainsi conçu : 



Sont prohibés à l'entrée, exclus de l'entrepôt, du transit et de la j 
circulation, tous produits étrangers, naturels ou fabriqués, portant, 
soit sur eux-mêmes, soit sur des emballages, caisses, ballots, enve- 
loppes, bandes ou étiquettes, etc., une marque de fabrique ou de 
commerce, un nom, un signe ou une indication quelconque de nature 
à faire croire qu'ils ont été fabriqués en France ou qu'ils sont d'ori- 
gine française. 

Cette disposition s'applique également aux produits étrangers fabri- 
qués ou naturels obtenus dans une localité de même nom qu'une 
localité française, qui ne porterait pas, en même temps que le nom 
de cette localité, le nom du pays d'origine et la mention « importé » 
en caractères manifestement apparents. 

Cet article ne semblait avoir pour but que d'empêcher la 
confusion entre l'origine étrangère et l'origine française 
d'un produit. Mais dans ces dernières années on est arrivé 
à l'appliquer de telle manière que toute marchandise étran- 
gère doit porter une marque d'origine. 

La douane obligeait une maison allemande qui, depuis plus 
de soixante ans, vendait en France des instruments d'optique 
avec sa marque (Maison X à léna) à ajouter : « importé 
d'Allemagne ». La douane a bien voulu renoncer à ce pléo- 
nasme*. 



Cependant, nous devons reconnaître que la douane, avec 
un rare esprit de modération, a bien voulu ne pas exiger 
une marque spéciale sur les morceaux de houille que nous 
importons d'Angleterre, de Belgique et d'Allemagne. 

Pour répondre à ces mauvais procédés, on songeait en 
Allemagne à introduire une disposition qui répondrait à 



I. Maurice Àjam. Le Conflit économique franco-allemand. Journal dei 
Économistes, novembre igiS. 



ÉCHANGES DE MAUVAIS PHOCéoÉS 205 

l'article i5 en exigeant non seulement que toutes les mar- 
chandises importées en Allemagne,, mais toutes les mar- 
( handises en transit portassent des indications précises ; et 
la douane pourrait exiger qu'elles fussent inscrites en carac- 
tères indélébiles. 

L'augmentation des droits de douane décidée par l'Alle- 
magne en igio, élevait sur les vins mousseux le droit de 
1^0 M. à i8o M. et sur les eaux-de-vie de 3oo à 35o M. 

Le règlement de douane allemand exigeait qu'une analyse 
(If chaque expédition de vin fût opérée à l'entrée à la charge 
<!(' l'expéditeur. Les expéditeurs français s'y résignaient, la 
douane allemande se contentant d'une seule analyse par 
ivoi; mais le i**' septembre 1910, la douane allemande 
i cida qu'elle ne considérerait comme « vins homogènes » 
<]iie ceux d'un même cru, d'une même année, et d'un même 
prix : de là, cette conséquence : autant d'analyses qu'il y a de 
( rus particuliers dans une même expédition. 

La loi allemande permet le coupage jusqu'à 49 p. 100 : ce 
•(jupage légal n'était pas destiné à aniéliorer la qualité des 
vins de Bordeaux. 

Un certain nombre de Français, sur l'initiative de M. Lucien 

jquet, fondèrent, il y a quelques années, le Comité du 
mmerce français avec V Allemagne. Il a eu pour présidents 
M. Pierre Baudin, M. René Millet, et, à partir du mois de 
juin igiS, M. Maurice Ajam. On le connaît sous le nom 
1' Comité franco-allemand. Il avait pour but d' « augmenter 
t ntro la France et l'Allemagne de fructueux échanges ». 
M. Maurice Ajam a fait dans l'été de igiS, un voyage 
d'études en Allemagne dont il a bien voulu publier le 
résumé dans le Journal des Économistes de novembre 1913 
sous ce titre : le Conflit économique franco-allemand. Il a 
en outre donné les détails de son enquête dans un volume 
intitulé : le Problème économique franco-allemand^. 



. i vol. in-i8. (Perrin éditeur.) 



206 LES CAUSES ÉCONOMIQtJES DE LA GUERRE 

Ce comité était surtout composé d*exportateurs des deux 
pays : j'en parle d'autant plus à l'aise que, quoique sollicité 
d'y entrer, je n'en ai jamais fait partie. Mais les protection- 
nistes qui veulent toujours vendre sans jamais acheter ne 
pouvaient cependant reprocher à des Français d'essayer de 
vendre des marchandises en Allemagne. Mais les Allemands 
en vendaient en France .^^ Les protectionnistes font le même 
reproche aux Anglais et aux Belges : et malgré tous leurs 
efforts, ils n'ont pas encore trouvé le moyen d'empêcher les 
produits de s'échanger contre des produits. 

Mais les protectionnistes ont recours à d'autres moyens 
que les tarifs de douanes. En Allemagne, ils se servaient 
des tarifs de chemins de fer, très bas pour les exportations, 
très élevés pour les importations. Ils frappaient ainsi le 
consommateur de deux manières : en facilitant l'exportation 
du produit national et en élevant le prix du produit étran- 
ger. 

Toujours vendre, ne jamais acheter : tel est dans chaque 
pays le premier commandement des protectionnistes : la poli- 
tique des cartels l'applique largement. Mais les personnes 
qui cherchent toujours des « remèdes aux crises » vou- 
draient encore mieux faire. 

Dans le second semestre de igiS une dépression se pro- 
duisit. 

Aussitôt la presse trouva le remède; c'est l'exportation. Au 
nom de la mission économique de l'Allemagne dans le monde, 
et au nom du Weltwirtschaft, on dénonce à la haine la Grande- 
Bretagne qui a ses colonies, les États-Unis qui possèdent 
un Continent, tandis que l'Allemagne venue la dernière n'a 
pas de territoires privilégiés; et alors ces imaginatifs lui 
montrent la nécessité de prendre sa part en Afrique, de 
s'assurer le monopole de l'Asie turque, de l'Amérique du 
Sud et de la Chine. 

A quarante-huit heures de distance, au mois de février 1914, 
furent inaugurées deux institutions scientifiques ayant pour 
but d'apprendre la science (?) ou l'art du commerce interna- 



ÉCHANGES DE MAUVAIS PROCEDES 207 

tional : l'une à l'Université de Kiel, le Kaiser Wilhelm Stif- 

tung, et le Weltwirtschaftliche Gesellschaft ; constituées à 
j Berlin, composées de savants et poursuivant des fins théori- 
jques, lectures et publications sur le rôle économique de 

l'Allemagne dans le monde. 

Jalousie commerciale; ignorance économique; procédés 

hypocrites et déloyaux : tels sont les caractères de la poli- 
' tique protectionniste dans tous les pays. 



CHAPITRE XII 

LA PORTE OUVERTE 

Quand le commerce d'une nation devient-il son commerce ? — La porte 
ouverte. — Le Journal de Genève et l'Algérie. — Le commerce allemand 
en Algérie. 

La France et l'Allemagne pouvaient être réciproquement 
mécontentes de leurs procédés protectionnistes, mais l'Alle- 
magne ne pouvait être mécontente des procédés de la Grande- 
Bretagne à son égard. 

A la fin de igoS, M. Balfour avait bien menacé de tarifs 
de représailles ; mais il avait paru dépourvu de conviction. 
M. Chamberlain parlait bien du tariff Reform, mais les An- 
glais ne l'ont pas adopté. L'Allemagne est très jalouse de 
la marine britannique. Dans des articles intitulés : Germany 
and England, sir George Paish posait la question suivante^ : 

Quand le commerce d'une nation devient- il son commerce? 

Un navire chargé de blé est la propriété d'une personne ou d'un 
groupe de personnes d'une nationalité, la cargaison appartient à une 
personne ou à un groupe de personnes d'une autre nationalité. Jusqu'à 
ce que le navire soit arrivé dans la Manche, personne ne sait s'il 
déchargera sa cargaison à Liverpool, à Hambourg, à Rotterdam, à 
Anvers ou dans un port français. Jusqu'à ce que sa cargaison soit débar- 
quée, elle peut changer dix fois de propriétaires de divers pays. Une 
partie des marchandises vient dans la Grande-Bretagne sur des navires 

I. The Statistf 191 1. 



LA PORTE OUVERTE 209 

étrangers, une partie allant en Allemagne n'y est pas portée par des 
navires allemands. Une nation peut avoir un grand commerce mari- 
time et n'avoir ni navires ni marchandises sur mer. 

Mais l'Allemagne voulait se suffire à elle-même et ne par- 
donnait pas aux navires anglais de lui apporter des mar- 
chandises à meilleur marché que les siens. 

Enfin, l'Allemagne trouvait dans la Grande-Bretagne le 
gime de la porte ouverte. Mais la Gazette de Cologne disait 
uj moment d'Agadir : 

L'expérience enseigne que, en Algérie, en Tunisie, en Indo-Chino, 
Madagascar et partout ailleurs, la France a barricadé et verrouillé la 
rte pour exclure le commerce étranger. 

La France ne pratique certainement pas la politique de la 
porte ouverte : et cependant la force des choses triomphe 
' l'esprit protectionniste. Voici ce que disait, en réponse 
,. cette allégation, le Journal de Genève : 

Les nombreux Suisses, notamment, qui se sont établis en Algérie et 
: Tunisie et s'y sont — beaucoup d'entre eux tout au moins — créé 
s positions fort honorables, sont unanimes à dire combien le régime 
iiiçais y est accueillant, large et généreux pour les étrangers. Entre 
X et les nationaux, aucune différence. Mêmes facilités pour les 
liats de terrain. Même liberté complète d'établissement et de com- 
merce. Aucun impôt spécial pour les non-Français. « J'ai vécu dix 
ans en Tunisie, nous disait l'autre jour un Suisse de nos amis : j'y 
ai cultivé et développé mon domaine sans jamais payer un sou de con- 
tribution au lise. » 

La France a si bien « barricadé et verrouillé sa porte », pour parler 
le langage de la Kœlnische, que loôooo Italiens sont aujourd'hui 
installés en Tunisie, tandis qu'on n'y trouve que 38 ooo Français. Les 
Italiens sont comme chez eux. Ils ont leurs écoles, leurs médecins, 
leurs avocats, leurs cercles. Aussi se sont-ils réconciliés complrtement 
avec le protectorat français (ju'ils avaient d'abord vu d'un œil méfiant 

YVB8 OUYOT. l4 



iiÔ LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

et dépité. Ils ont pu constater qu'ils n'en auraient pas usé plus large 
ment si c'était leur pays qui avait fait les frais, couru les périls e 
surmonté les difficultés d'occuper la Tunisie et d'y mettre l'ordre. 

L'Algérie héberge plus de 4oo ooo Européens, pour la plupart Espa 
gnols et Italiens, sans parler de nombreux Suisses. 

Et le commerce ? 

Prenons l'Annuaire statistique de V Empire allemand pour 1910. 1 
nous apprend que les exportations allemandes ont passé, en Algérie 
de 5ooooo marks en 1902, à 3 600 000 en 1910. En Tunisie, elles si 
sont élevées de 600 000 marks en 1901, à i Sooooo en 19 10 et, dans li 
même période, en Afrique occidentale, de 2 millions Sooooo marks i 
4 5oo 000. 

Le même Annuaire, fixant par un triomphal pourcentage les pro 
gros du négoce national, montre que les exportations allemandes on 
augmenté, en huit ans, de 576 p. 100 en Algérie, de 127 p. 100 ei 
Tunisie, de 86 p. 100 dans l'Afrique occidentale, de 36o p. 100 dan 
l'Indo-Chine française, de i83 p. 100 à la Guyane et à la Martinique 
de 253 p. 100 dans les possessions françaises de l'Océanie. 

C'est une preuve de l'absurdité et de l'impossibilité de 1î 
politique de la porte fermée. 

La politique de l'Allemagne était d'ouvrir la porte dei 
autres à coups de canon et au besoin de fermer la sienne. 



CHAPITRE XIII 

AMBITIONS ET DÉCEPTIONS COLONIALES 

Politique coloniale allemande. — Faim de territoires. — Colonies de 
peuplement en Afrique. — Massacre des indigènes. — Pas de débouché 
pour la population allemande. — Les postulats et les faits. — Kiao- 
Tchéou. — Les intérêts allemands au Maroc. — Navigation de parade. 
Prétextes économiques, visées politiques. — (( L'accroissement des su- 
perficies. )) 

Les protectionnistes allemands, comme les protectionnistes 
des autres pays, en même temps qu'ils s'attachaient à res- 
treindre les échanges de leur pays avec d'autres pays, vou- 
laient s'assurer deux choses : 

I** Que l'Allemagne pût se suffire à elle-même; 

2" Que l'Allemagne augmentât ses débouchés en acquérant 
des consommateurs qui seraient sa propriété. 

De là, la politique coloniale, à laquelle Bismarck, malgré 
ses méfiances, n'osa pas résister. En i884, il reçut Angra 
Pequena d'un marchand de Brème, Lûderitz, qui l'avait 
acquise d'un chef Namaquois. 

M. F. Kolke, directeur du Koloniale Zeitschrift donne un 
tableau indiquant pour l'année 191 1, le commerce suivant de 
l'Allemagne avec les colonies de l'Angleterre, de la France, 
de la Hollande et de la Belgique. 

Importations Exportations 

on Allomagno. d'AHemagne. 

(Millions do francs.) i 
i343,5 35a, 5 



2lâ LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Acheter 3oo fois plus aux colonies étrangères qu'ils ne 
leur vendent : cela indignait les théoriciens de l'Économie 
nationale. 

Ils étaient encore plus indignés quand ils constataient que, 
sur les i35 millions de kilomètres carrés de terrain habi- 
tables du globe, l'Angleterre en avait 82,8 millions, la 
Russie 19,7 millions, la France 11 millions, tandis que l'Al- 
lemagne n'en avait que 2962000. 

De là, ce sentiment qu'ils ont exprimé par le mot Landgier. 
Ils avaient faim de territoires. 

Ils disaient dogmatiquement : Une grande puissance doit 
disposer, dans différentes parties du globe, de territoires 
d'une étendue proportionnelle au nombre de ses habitants 
et à sa force d'expansion. 

Ils entendirent que les colonies africaines fussent des colo- 
nies de peuplement. Les savants allemands ne voulaient pas 
savoir que le blanc s'acclimate fort mal dans les pays de la 
zone torride caractérisée par 25 degrés isothermes ^ 

Les Allemands massacrèrent les Herreros et autres 
nègres. Ils furent surpris de voir que les noirs étaient indis- 
pensables à la mise en valeur des colonies. Si le docteur 
Dernburg, le premier secrétaire d'État des colonies, mépri- 
sait les noirs, il n'estimait pas davantage les blancs ; il voulait 
faire des colonies vides d'hommes qui seraient exploitées 
par des banques. Mais les banques eurent de la méfiance. 
Son successeur. Soif, a voulu en faire de nouveau des colonies 
dépeuplement; maisPoménariens et Mecklembourgeois crai- 
gnent la fièvre et la dysenterie; c'est toujours l'Amérique du 
Nord qui a leurs préférences. 

En 1913, les colonies allemandes comprenaient 28800 indi- 
vidus de race blanche. Comme l'excédent des naissances, en 
Allemagne, est de 800000, le peuplement des colonies alle- 
mandes ne débarrassait pas la métropole du trop-plein que 



I. V. Yves Guyot. Lettres sur la politique colonialef p. 4?, 55 



AMBITIONS ET DECEPTIONS COLONIALES 513 

redoutaient M. Ad. Wagner et quelques autres professeurs. 

Sur ce chiffre, plus de 12000 étaient des fonctionnaires ou 
dos missionnaires. 

M. Bonn, professeur à l'Université de Munich, directeur 
tic l'Ecole supérieure du commerce, prononça, en 1911, dans 
une circonstance solennelle, un discours étudié sur la poli- 
tique coloniale allemande surtout en Afrique. Il fît ressortir 
lit contradiction existant entre les postulats et les faits ^ On 
.'ivait dit que les colonies africaines pourraient fournir le 

ton nécessaire à la consommation de l'Allemagne. 

Elle était, en 1909-1910, de i 664 000 balles = 877 millions 
(le kilogrammes. Pour couvrir les besoins de l'Allemagne, 
il aurait fallu planter 2 millions d'hectares et disposer de 2 ou 
H millions d'ouvriers ; et le docteur Bonn estimait qu'il y avait 
en tout, hommes, femmes, enfants, i4 millions de nègres I 

Le total du commerce des colonies allemandes était de : 

Importations. Exportations. Total. 

(Millions de francs.) 
1912... 322 25l 873 

Mais si on sépare la part de Kiao-tchéou : 

i/i3 1)1 2/i4 

On trouve : 

179 i5o 229 

Kiao-tchéou constitue les deux cinquièmes du commerce 
total. 

L'ambition du Kaiser fut, pendant quelques années, 
détournée de la Turquie vers la Chine. 

L'Allemagne considérait qu'en vue du partage futur de la 
Chine, Kiao-tchéou était la meilleure place à prendre. La 



En voir l'analyse. Journal des Economistes, septembre 191 1 



214 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERBE 

Belgique, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne avaient obtenu 
des chemins de fer, mais sans cessions de territoires. 

En novembre 1897, deux missionnaires allemands furent 
assassinés; il y avait là, comme par hasard, une petite 
escadre allemande, sous le commandement de l'amiral von 
Diedricks. Le i4 novembre, elle débarqua quelques troupes 
qui prirent possession des terrains entourant la baie de 
Kiao-tchéou et hissèrent le drapeau allemand sur les col- 
lines voisines. De suite, une proclamation assura les Chi- 
nois de l'amitié de l'Allemagne, mais déclara que dans le 
but d'obtenir satisfaction pour le meurtre des deux mission- 
naires, elle occuperait ce territoire. 

Péking en demanda l'évacuation. Les Allemands, loin d'y' 
consentir, demandèrent la concession d'un chemin de fer et 
de mines dans la province de Ghantoung. La Chine n'était 
pas en mesure de résister, et le gouvernement allemand 
obtint à bail de quatre-vingt-dix-neuf ans, igS milles carrés 
de la province de Chantoung, la baie de Kiao-tchéou, et une 
sphère d'influence égale à 2760 milles carrés. La cession 
fut signée le 6 mars 1898. Le second paragraphe de l'article 
premier commence par ces mots : « Sa Majesté l'empereur 
de Chine, désirant que les troupes allemandes prennent pos- 
session du territoire ci-dessus désigné... » 

L'ironie continue. La province de Chantoung est aban- 
donnée au gouvernement allemand. En échange, l'Allema- 
gne assure qu'elle n'entretient aucune intention traîtresse à 
l'égard de la Chine, et « qu'elle n'essayera de saisir illégale- 
ment aucune terre dans cette province «. En échange des 
concessions de mines, l'Allemagne assure encore la Chine 
« qu'elle n'a pour mobile aucune intention traîtresse contre 
elle, mais qu'elle veut seulement augmenter le commerce 
et améliorer les relations entre les deux pays ». 

En demandant un crédit de 5 millions de marks pour 
mettre ce territoire en état, le prince de Bulow disait : 

Les autorités chinoises auront une preuve constante de la puis- 



AMBITIONS ET DécEPTIONS COLONIALES 215 

sance allemande qui leur prouvera qu'aucun préjudice contre le 
[leuple allemand ne sera laissé sans vengeance. 
Nous nous sommes assurés à Kiao-tchéou une position stratégique et 
i tique qui nous donne une influence décisive sur l'avenir de l'Ex- 
II lae-Orient. 

L'Allemagne travailla activement à sa fortification. On dit 

qu'elle y envoya cinq cents canons Krupp des derniers 

modèles. On célébra le développement de son port; mais 

me partie de son activité était due aux transports nécessités 

par ces travaux et ceux du chemin de fer. 

En 1904, le chemin de fer de Tsing-tao à Tsinan-fou, long 

o56 milles, fut ouvert. Il traverse les terres les plus fer- 

3 et les plus peuplées, jusqu'alors dépourvues de moyens 

communication et rejoint la principale ligne de la Chine 

Nankin à Pékin. 

De là le développement de ractivité commerciale du port 

Kiao-tchéou, qui, d'après les chiffres de la douane, est 

[ issé de 59482 Hiakuam taels en 1900, à i 670000 en 1912. 

Le développement de la marine de guerre allemande 

ricide avec l'occupation de Kiao-tchéou : elle a coûté cher 

i I Empire allemand. 

Maintenant, les Japonais en ont éliminé les Allemands, 

[iii n'y rentreront jamais. Cette colonie a été la seule qui ait 

1 un brillant succès commercial, parce qu'elle a mis des 

yens de transport à la disposition des Chinois; mais ce 

lit les Chinois, non les Allemands, qui en ont fait la pros- 

rité. Ceux-ci la considéraient toujours « comme un point 

atégique^ ». 

•}uand l'Allemagne parlaitdes intérêts allemands au Maroc, 
^ii aurait cru qu'elle y avait un commerce de premier ordre. 



I. Tsingtan and ils significance : with some impressions from a récent 
visit by VVilliam Blanc. Tke Nineleentk centary and after. Décembre 1914. 
Tsing-iao et la Haine de la culture allemande en extrême-orient, i>&r D. BeL 
let. Hevue des deux mondes, i" mars 1915. 



216 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Or, le commerce total de TAllemagne avec le Maroc était, 
en 1909, de 11 Sooooo marks; tandis que son commerce total 
élait de 17 milliards : pas i p. 100, quelque chose comme 
0.6 I 

La valeur du commerce au Maroc du Royaume-Uni était 
de 2 20A 000 livres sterling; celui du commerce français, de 
2 196000; celui de l'Allemagne, de 564 147. 

Ebranler le monde pour un intérêt si minuscule, prouve 
que le Kaiser et ses conseillers n'ont pas la notion des pro- 
portions. 

En même temps, il essayait, d'une manière artificielle, de 
grossir l'importance des affaires allemandes. La comparaison 
du tonnage des navires entrés dans le port de Tanger est 
très instructive sous ce rapport : 





Allemands. 


Anglais 






Chargés. 


Sur lest. 


Chargés. 


Sur lest. 


1907 


koM 


io4,5i7 


195,245 


81, 835 


1908 — 


25,375 


147,176 


191,606 


25,387 


1909.-.. 


42,896 


135,673 


193,230 


34,636 



Tandis que la proportion des navires anglais sur lest est 
d'environ un huitième relativement aux navires chargés, les 
navires allemands surlestreprésentent les quatre cinquièmes 
du total. Ces navires se promènent pour montrer le pavil- 
lon allemand, « en échange de subsides, écrivait le consul 
britannique; autrement, ils ne continueraient pas leurs ser- 
vices sur cette côte ». 

En 1901, on comptait i6 5oo Européens au Maroc, sur 
lesquels les Allemands, y compris les Autrichiens et les 
Suisses, n'atteignaient que le chiffre de i53: ip. 100! 

Le Panther fut envoyé pour protéger la vie des Allemands 
et des protégés des Allemands, disait la note officielle; et 
Agadir, village de 3oo ou 4oo habitants, ne contenait pas un 
seul Allemand. 

En réalité, ce qui intéressait le Kaiser, c'était la position 



AMBITIONS ET PÉCEPTIONS COLONIALES 217 

stratégique du Maroc; il envoyait le Panther h Agadir, où il 
r>\' avait pas un Allemand à proléger, et non pas à Mogador, 
ice que Agadir est susceptible de devenir un port impor- 
tant et qu'il voulait en faire un port de guerre, u Le pays, 
liraient les Allemands, occupe le coin de l'Afrique, et une 
!e position sur un continent est un facteur stratégique du 
monde. » 
l.e géographe Ratzel posait le principe d'accroissement 
> superficies : « Le développement d'un empire terrestre 
ige que, de province en province, le conquérant recule 
- frontières politiques », disait-il. Le Kaiser, installé au 
Maroc, aurait essayé d'appliquer cette formule, comme il 
lit essayé de l'appliquer en essayant de joindre sa 
lonie de l'Afrique du Sud ouest à l'Afrique orientale. 
La politique coloniale du Kaiser a été toujours bien plus 
inspirée par des préoccupations politiques et stratégiques 
.jue par des préoccupations économiques. 



CHAPITRE XIV 

LE CHEMIN DE FER DE BAGDAD 

Frédéric Barberousse et Guillaume II. — Témoignage d'amitié à Abdul- 
Hamid. — La voie ferrée de Konia à Bagdad. — Arrangements finan- 
ciers. — Concours du gouvernement français. — Echec en Angleterre. 
— Accord franco-allemand du 1 5 février 1914. — Accord anglo-allemand 
du i5 juin 1914. — Homs-Bagdad. — Mystères diplomatiques. — Com- 
merce allemand en Turquie. 

En 1189, Frédéric Barberousse entra à Gonstantinople. 
En 1889, Guillaume II y fit une entrée solennelle pour célé- 
brer ce septième centenaire. Quoique les croisades aient 
assez mal réussi à ceux qui les ont entreprises, il se sen- 
tait animé du souffle des croisés, tout en venant assurer de 
son amitié le sultan Abdul Hamid et les musulmans de sa 
protection. Il remporta de cette visite la concession des 
chemins de fer d'Anatolie jusqu'à Konia. 

En 1898, les massacres d'Arménie avaient eu lieu. Le 
sultan Abdul Hamid étaitdevenu un objetd'horreur pour tous. 

C'était le moment pour le Kaiser de se distinguer. Il lui 
envoya son portrait et, dans un discours d'apparat, il l'assura 
de son éternelle amitié, épithète trop ambitieuse; car cette 
amitié avait eu un commencement et devait avoir une fin. 

Au mois d'octobre 1898, il fit une nouvelle visite à Gons- 
tantinople, et, en 1899, un iradé décida le prolongement de 
la voie ferrée de Konia à Bagdad. 

Pendant cette période, cependant, le Kaiser avait été 
hanté surtout par le rêve chinois : toutefois les études du 
çhenain de fer, sous fornqie de missions archéologiques ou 



LE CHEMIÎV DE FER DE BAGDAD 219 

autres, n'avaient pas cessé. En 1900, un ingénieur de la 
Deutsche bank publia un livre dans lequel il reliait la Turquie 
<i'Europe à la Turquie d'Asie par un pont sur le Bosphore. 
i Cependant, la Russie avait obtenu du Sultan l'engagement 
Ide ne faire que par lui-même ou que par les Russes des che- 
,mins de fer dans les provinces arméniennes. La Grande- 
Bretagne était occupée par la guerre du Transvaal. Le 
jsouvenirde Fashoda brouillait encore la France et la Grande- 
Bretagne. Les savants allemands consolaient l'Allemagne de 
'ses déceptions en Afrique et en Chine en montrant la résur- 
^rection agricole de la Mésopotamie, qui offrirait le plus bel 
^avenir à la colonisation allemande. 

Te Kaiser obtint un second iradé en date du 18 février 

^. Le devis se montait à 800 millions; mais, malgré les 

anties données par le gouvernement turc, les financiers 

iiiemands savaient qu'ils ne les trouveraient pas sur leur 

marché. 

Ici, il faut bien le dire, il y eut en France des erreurs 

iivernementales et financières. D'après un contrat inter- 

lu entre la Compagnie allemande des chemins de fer 

\iiatolie et la Compagnie française Smyrne-Cassaba, le 

ital nécessaire devait être fourni à raison de ^o p. 100 

I l'Allemagne, /io p. 100 par la France et 20 p. 100 par les 

issances possédant des intérêts financiers en Turquie. 

Vlleraagne n'était même pas en état de fournir les lio 

10.0. Elle les offrit généreusement à la Russie. M. de Witte 

'ondit en faisant publier une note dans le Messager fman- 

r russe, conseillant aux sujets russes de réserver leurs 

pitaux pour des entreprises nationales d'un intérêt plus 

liiimédiat. 

L'Allemagne, loin de trouver de la résistance de la part 

gouvernement français, obtint son concours. <( M. Delcassé, 

lit M. Victor Bérard *, avait profité de son voyage à Péters- 



/.'/ lf'<,r. , / Caillauntr IL 



220 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

bourg avec le président Loubet (mai 1902) pour plaider la 
cause de Bagdad; durant toute l'année 1902 et le début de 
1903, il revint à la charge ; il finit par convaincre le comte 
Lamsdorf que les Allemands étant décidés, coûte que coûte, 
à faire leur chemin de fer, il était plus conforme aux inté- 
rêts de la Russie d'être avec eux que contre eux, tout au 
moins de laisser la France entrer dans une combinaison qui 
ne pourrait plus alors devenir une arme contre la Russie. » 

Après l'entretien entre l'empereur Guillaume et le tsar 
Nicolas à Revel (en août 1902), la Russie consentit. 

L'empereur Guillaume, dans son voyage en Angleterre en 
1902, essaya d'intéresser l'Angleterre à cette entreprise. 
En 1903, le projet se présentait sous la forme suivante : 
3o p. 100 aux Allemands, 3o p. 100 aux Français, 3op. 100 
aux Anglais et 10 p. 100 de disponibilités. En échange, les 
Anglais devaient donner leur assentiment à une majoration 
des douanes ottomanes; le passage de la malle des Indes 
par le chemin de Bagdad; et l'établissement d'une station- 
terminus sur le golfe Persique. M. Balfour déclara qu'il 
valait mieux que cette route ne restât pas sous la seule 
direction d'une association franco-allemande. Lord Lans- 
downe avaitaffirmé des sentiments amicaux pour cette affaire. 

Mais M. Balfour fut bientôt obligé de reconnaître que la 
direction de cette affaire resterait exclusivement allemande : 
et le 23 avril 1903, la Grande-Bretagne refusa définitivement 
de participer à cette affaire. 

On en revenait aux /io p. 100 à fournir par la France et 
par l'Allemagne; les 20 p. 100 restant seraient placés en 
Suisse et en Belgique. 

Plus l'Allemagne était embarrassée et plus elle montrait 
d'exigences. Il avait d'abord été convenu que si le directeur 
était Allemand, le président serait Français. Berlin entendit 
que les deux seraient Allemands. La réponse fut simple. La 
cote fut refusée aux actions du chemin de fer de Bagdad 
(octobre 1903). Le voyage à Tanger, en 1906, fut une 
revanche. 



LE CHEMIN DE FER DE BAGDAD 22l 

Les Allemands construisirent les 200 kilomètres de Konia 
à Boulgourdou, en pays de plaine; mais il s'agissait des 
grandes dépenses nécessitées par les travaux d'art, tunnels 
et ponts, pour la traversée du Taurus. Les Allemands obtin- 
rent une nouvelle garantie kilométrique de 4 p. 100 pour 
tin emprunt spécial de 98 millions de francs. La Deutsche 
j Bank revint en France, offrant comme appât cette garantie 
de 4 P- 100, en croyant naïvement qu'elle susciterait de puis- 
sants concours. 

La Russie, en échange de sa condescendance pour le che- 
min de fer de Bagdad, obtint la reconnaissance de sa situa- 
tion privilégiée en Arménie et au nord de la Perse. 

Elle s'est arrangée en même temps avec la Grande-Bre- 
tagne pour déterminer sa zone d'influence en Perse, et la 
convention du 3i août 1907 a réglé leurs rapports réciproques 
avec l'Afghanistan que rejoint actuellement un chemin de 
fer débouchant du Transcaspien à Merw. 

Un nouvel arrangement turco-allemand de 1908, a garanti 
à la société concessionnaire, les excédents de recettes doua- 
nières. 

A la lîn de l'année igiS, une négociation menée par 
MM. Porsot et Sergent, pour la France, et MM. de Gwinner 
et Hellferich, pour l'Allemagne, avec l'appui de M. Gambon 
et de M. Zimmermann, a abouti à l'accord du i5 février 
191/i, en vertu duquel la France renonçait à sa part du Bag- 
dad, et l'Allemagne lui reconnaissait le droit exclusif d'en- 
treprendre des travaux publics, chemins de fer et aménage- 
ments de ports, dans la Syrie, dans le nord et dans le nord- 
est de l'Anatolie. 

Les Allemands, les bons amis de la Turquie, procédaient 
ainsi à son démembrement avec un sans-gêne complet. Mais 
les trois réseaux français, en y comprenant celui de Smyrne- 
Aliounkara-hissar et Soma-Panderma étaient isolés et ne 
pouvaient donner à la France une influence comparable à 
celle que l'Allemagne avait acquise avec la grande ligne de 
Bagdad. 



222 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Mais Bagdad est située à 800 kilomètres du golfe Persique. 
L'Allemagne s'était heurtée à la situation acquise par la| 
Grande-Bretagne. Son ambitieux projet ne lui ouvrait pas la^ 
route des Indes. Le i5 juin 1914, six semaines avant lai; 
guerre, l'Angleterre avait consenti à un accord pour un par-î 
tage d'influence au delà de Bagdad. Naturellement, le jour 
où la Turquie a déclaré la guerre aux alliés, l'Angleterre a 
installé ses troupes anglo-indiennes à Bassorah. 

Gomme contre-projet franco-anglais du chemin de fer 
allemand de Bagdad, se trouvait la ligne de Homs-Badgad 
aboutissant au port de Tripoli de Syrie. Elle était plus 
courte que le chemin de fer allemand de Bagdad, elle n'exi- 
geait pas de grands travaux d'art comme ceux du Taurus. 
Elle rejoignait l'Euphrate à Deir. Elle desservait la Mésopo- 
tamie. Elle était la voie la plus directe par la Méditerranée 
pour le service de la malle. L'idée de cette ligne datait de 
plus de quatre-vingts ans. 

Sans doute les Allemands pouvaient alléguer la concur- 
rence. Mais si les deux lignes aboutissaient à Bagdad, elles 
étaient sur presque tout leur parcours, suffisamment éloi- 
gnées l'une de l'autre pour qu'on pût réfuter cet argument 
d'opposition. Sir William Willcock, chargé par le ministre 
des Travaux publics de Gonstantinople, d'étudier les meil- 
leurs moyens d'améliorer la Mésopotamie, avait établi, dans 
un rapport de 1909, que ce chemin de fer devait être h 
grand facteur du commerce local. Il n'évaluait les frais 
d'établissement qu'à 69000 francs par kilomètre, mais poui 
un chemin de fer à voie étroite. Un autre projet de ligne £ 
voie large, passant par Palmyre, Deir et Anah, fut proposé 
en 1910, par M. Bernard Marirnone soutenu par un puissan' 
groupe de financiers anglais et français. Il y eut à ce momen 
des intrigues d'ambassade qui ont été racontées dans ur 
article intitulé : A Bungle in « Entente » *diplomacy, pai 
M. Francis Aldridge^ On ne comprend pas les motifs qu 

— • 

I.. Fortnightly revieiv, août iQi/i. 



LE CHEAIIN DE FER DE BAGDAD 223 

ont provoqué l'attitude hostile de cetains diplomates fran- 
çais. Ce projet échoua pour la grande satisfaction des Alle- 
! mands. Il ne faudrait pas, au moment des arrangements en 
! Orient entre la France et la Grande-Bretagne, voir la repro- 
I duction de pareils malentendus. 

A entendre nombre de publicistes et d'hommes politi- 
ques, le commerce allemand aurait acquis dans l'Empire 
;! ottoman la prépondérance qu'y ont prise ses hommes poli- 
' tiques. Les chiffres réduisent de beaucoup ces allégations 
j dont certains Français se font naïvement les propagateurs, 
, sous prétexte d'exciter l'émulation de nos industriels, de 
' nos commerçants et de nos gouvernants. 
\ Les résulats fournis pour les années fiscales qui finissent 
le i3 mars, sont, depuis igoS, ceux des années 1906, 1909, 
1910 et 1911. (La piastre = o fr. 28). 
Les voici : 

Importations. 

Pays do provenance. 1906. 1909. 1910. 1911. 

(\tillions de piastres.) 

Grande-Bretagne 1 099 g/ii 882 848 

Autriche-Hongrie 65i 407 628 765 

France 267 397 3i8 398 

Allemagne 182 194 221 387 

Exportations. 

Grande-Bretagne 033 3i4 558 537 

Autriche-Hongrie 2i3 248 174 219 

France 38i 3C3 3G5 44o 

Allemagne i23 ii5 112 i3i 

Ensemble da commerce de l'Empire oUomxin. 

Importations 3 187 3 143 3338 4a56 

Exportations i 967 1 844 1 820 2 208 



224 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Le commerce de l'Allemagne dans l'Empire ottoman reste 
de beaucoup inférieur à celui de la Grande-Bretagne. Mais 
ses exportations en Turquie ont augmenté et se rapprochent 
de celles de la France. Soit; mais cette augmentation est due 
en partie aux fournitures pour le chemin de fer de Bagdad 
et aux fournitures militaires. 

Ici, comme presque partout, nous voyons quelque chose 
de factice dans les affaires allemandes. 

L'Allemagne a envoyé aussi des colons allemands, mais 
en petit nombre. Ils n'ont pas eu d'action sur la population 
et ils se sont probablement trouvés très mal du régime 
oriental. 

Les ambitions de l'Allemagne ont encore là abouti à une 
déception. 

L'influence du Kaiser a pu s'exercer tout à l'aise à Gonstan 
tinople. Il a eu des ambassadeurs audacieux qui avaient 
écarté les anciennes influences des ambassadeurs anglais 
et français. Geux-ci n'essayaient pas de leur créer des diffi 
cultes. Groyant tous à la victoire des Turcs en 1912, ils 
étaient tellement fascinés par l'ambition allemande qu'ils 
acceptaient avec une résignation passive toutes ses consé 
quences. 

Si dans la guerre de 1912, la Turquie avait été victa 
rieuse, l'Autriche-Hongrie écrasait la Serbie et étendait soi 
influence jusqu'à Salonique. L'empereur d'Allemagne ten 
dait sa main fraternelle au sultan et faisait savoir à la Bul 
garie, à la Roumanie et à la Grèce qu'elles devaient i< 
regarder comme leur protecteur de droit divin. 

Berlin, Vienne, Gonstantinople, Bagdad I De la terrasse d<| 
Potsdam, il se voyait maître d'attaquer l'Angleterre dan;; 
l'Inde et dans l'Egypte; et ses rêves à la Picrochole le por 
talent dans l'infini. 

En 1915, la flotte alliée est dans les Dardanelles ; les An 
glais sont à Bassorah; la Russie bat les Turcs tandis qu'ei. 
Pologne elle détruit les armées allemandes. Quelle chute I 1 



CHAPITRE XV 
LES INTÉRÊTS ÉCONOMIQUES ET L'IMPÉRIALISME 

Contradiction. — Déclarations pacifistes d'industriels et de financiers. — 
Leurs arguments. — Ils étaient évidents. — « L'organisation écono- 
mique de l'Allemagne était taillée pour la paix. » — Les individus font 
des échanges, les gouvernements font de la politique. — Le Kaiser, 
mouche du coche. — Fournisseur du sultan. — Déviation de l'ensei- 
gnement de l'économie nationale. — L'impérialisme économique. — 
Les intérêts militaires. — L'anglophobie de M. Thyssen. — Les mines 
de fer en France possédées par les Allemands. — Matières premières. — 
La Russie et la Grande-Bretagne les grands fournisseurs de l'Allemagne. 
— La Grande-Bretagne, son meilleur client. — Abandon des arguments 
économiques. — « Le prestige. » — Le parti de la guerre, — Les exci- 
tations de Harden. — Conclusions. — Base objective et exploitations de 
passions subjectives. 

J'ai indiqué le caractère agressif de l'impérialisme écono- 
nique de l'Allemagne. Cependant, au fur et à mesure que se 
léveloppaient ses intérêts économiques, ils apportaient un 
acteur pacifique. 
Des écrivains français ont raconté des conversations avec 
es financiers etdes industriels allemands. Tous étaient très 
ters des progrès réalisés par l'Allemagne. Ils vantaient 
augmentation de leurs capitaux. 
Un banquier disait : « Dans un pays comme le nôtre, où 
industrie est aux mains de la finance, la finance est néces- 
airement tranquille*. » « Nous voulons la paix avant tout. 

1. Georges Bourdon. UEnigme allemande, igiS, p. 3oo. 

TTH OUTOT ^6 



226 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Nous sommes des hommes d'affaires », disait le directeur 
de la Dressdner Bank. 

Un Prussien, haut fonctionnaire de l'Empire, exposa à 
M. Bourdon, en fort bons termes, bien coordonnés, le déve- 
loppement historique de l'Allemagne et conclut : 

(( Nous sommes en pleine expansion. La première néc> 
site vitale pour nous est que cette expansion ne soit ni intbi- 
rompue, ni contrariée. Nous avons besoin de la paix. La paix 
est le premier besoin des peuples qui s'enrichissent, comme 
le pillage et la guerre sont la loi des conquérants pauvres. 
La victoire ne nous donnerait rien que nous ne possédions. 
La défaite nous écraserait*. » 

Le docteur Rathenau, directeur de la Société généralCj 
d'électricité, déclarait : « En Allemagne, le peuple veut la 
paix^ » 

M. Maurice Ajam a fait, en igiS, une enquête auprès de 
grands industriels allemands, au nom du Comité du com- 
merce français avec l'Allemagne dont il était président. 

Quelques-uns lui ont parlé du péril slave et lui ont dit : 

La seule chance d'une guerre entre la France et l'Allemagne est là, 
dans une attaque brusque des Russes contre l'Autriche. Ce jour-là 
nous marcherons, dût l'univers entier être ébranlé par ce choc épou- 
vantable. 

Toutefois, en aucun cas, l'attaque ne viendra de nous'^. 

Au point de vue économique, ils ajoutaient : 

Nous ne pouvons envisager les autres pays, et particulièrement la 
France, que comme des marchés. Une nation aussi essentiellement 
industrielle et commerciale que la nôtre, ne peut pas pratiquer une 
politique agressive. 



1. G. Bourdon. Uénigme allemande, p. 386. 

2. G. Bourdon, ibid, p. 176. 

3. Le Problème économique franco-allemand^ i9i4, par Maurice Ajam, 
député de la Sarthe, 



LES INTERETS ÉCONOMIQUES ET l'iiNIPÉRIALISME 227 

Et revenant sur le péril slave, ils faisaient la réflexion, 
qu'a une guerre ne le supprimerait pas ». 

M. Maurice Ajam avait reçu une telle impression de ces 
conversations, qu'il écrivait : 

a paix ! J écris que tous les Allemands, sans exception, lorsqu'ils 
artiennent au monde des affaires, sont des partisans acharnés du 
ntien de la paix européenne. 

i[élasl si M. Ajam avait des illusions, il les a chèrement 
\ ées, car il a eu un fils tué à l'ennemi ; mais ces industriels 
es commerçants donnaient des raisons de leurs motifs de 
iloir la paix. 

L'industrie, lé commerce, la richesse de l'Allemagne se 

eloppaient. La politique même de cartels et de dumping, 

essive pour les industries auxquelles elle faisait concur- 

ice, était avantageuse pour les consommateurs étrangers 

faveur desquels elle était pratiquée. Il est facile de dire 

iourd'hui, que les Allemands qui tenaient ce langage 

talent pas de bonne foi; mais leurs arguments sont exacts 

ourd'hui comme ils l'étaient en igiS, et on pourrait en 

r la conclusion qu'en tirait M. Maurice Ajam. 

Kaffalovich, qui connaît si bien l'Allemagne, a écrit : 

( L'organisation économique de l'Allemagne est taillée pour 

ici paix. » 

Tandis que les individus des diverses nations font des 
langes, les gouvernements et les hommes qui les repré- 
itentfont de la politique : toute action de l'Etat implique 
contrainte, et entre nations, la contrainte s'appelle la 
fl^uerre. 

L'empereur d'Allemagne jouait, auprès des industriels et 
les commerçants allemands, le rôle de la mouche du coche ; 
3t il est possible qu'un certain nombre d'entre eux crussent 
qu'il faisait avancer le char de l'industrie et que la pointe de 
son épée leur ouvrait des débouchés. Gela pouvait être vrai 
pour Krupp dont il se faisait le représentant. Il se donnait 



228 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

la peine d'écrire lui-même au Sultan pour lui en recommand€ 
les canons et il le remerciait des commandes obtenues. Quan 
à la fin de 1906, tous les Etats européens envoyaient leurs escc 
dres en Crète pour faire une démonstration, seule l'Alk 
magne s'abstenait. En échange, Guillaume II avait obten 
d'Abdul Hamid une commande de 2 millions et demi 4 
livres turques, soit de 60 millions de f rancs ^ ^ 

Guillaume II ne pouvait espérer remporter le même succè 
auprès de son oncle Edouard VII. Cependant quand il ail 
à Sandringham, en 1909, il emporta avec lui une pacolill 
de petits appareils à alcool pour l'éclairage, la cuisine, 1 
chauffage et la coiffure, Lampen, Kochapparate, Frisierap 
paratCy et en les faisant fonctionner lui-même, il tenta 1 
placement de ces produits de l'industrie allemande. 

Il essayait d'appliquer l'économie nationale dont l'ensei 
gnement est réduit à des platitudes de ce genre. Il lui es 
interdit de dégager des principes généraux qui frappent e 
passionnent. Il doit chercher de petites recettes empirique 
à appliquer à chaque cas. Mais ces petites recettes empl 
riques, dépourvues d'application immédiate, perdent tou 
intérêt. Ce n'est pas dans les cours des universités qu'ui 
étudiant apprendra les procédés de vendre ou d'acheter 
Conscients de leur incapacité, les professeurs, au lieu de S( 
concentrer dans des études économiques, se livraient i 
des considérations politiques. Ils s'échappaient vers l'his 
toire; ils montraient comme idéal à leurs étudiants les coupi 
de force qui sont des victoires ou des défaites. Ils donnaien 
des leçons d'impérialisme économique. 

Tous les généraux, les officiers, leurs familles aristocra 
tiques, les sous-officiers et leurs parents étaient intéressés 
à entretenir chez leurs compatriotes une passion guerrière 
car elle était leur raison d'être. L'empereur et le chanceliei 
leur fournissaient les formules qu'ils répétaient : le péril slave 



[. Victor Bérard. La France et Guillaume //, p. 179. 



LES INTERETS ÉCONOMIQUES ET L 'IMPÉRIALISME 229 



un côté, « l'ennemi héréditaire » de l'autre côté ; et enfin, 

perfide Albion, que les officiers de marine qui prenaient 
lart aux parades de la Ligue navale dénonçaient comme si 

le avait empêché les navires de la Hamburg American 
inie ou du Norddeutscher Lloyd de franchir le Pas-de- 

alais. 

Pour justifier la guerre, M. Thyssen, le grand métallur- 
iste, qui a mis en exploitation les mines de fer de Per- 
ières, de Soumont et de Diélette, dans la Normandie, dit : 

Chaque Anglais perspicace doit avoir prévu que rAllemagne ne 

)lérerait pas toujours la pression exercée par l'Angleterre. 

La politique de l'Angleterre a rendu la guerre inévitable et eHe ne 

ut pas finir avant que l'égoïsme et l'arrogance de l'Angleterre ne 

)ient brisés et que la position de l'Allemagne dans le monde ne soit 

îconnue. 

En quoi la Grande-Bretagne gênait-elle M. Thyssen? L'a- 
elle empêché de s'installer en Normandie; elle n'a même 
js essayé de lui faire concurrence. 

L'Allemagne a troublé le monde sous prétexte d'avoir les 
ines de fer du Maroc. Personne n'a refusé de lui vendre 
1 minerai. Ses métallurgistes ont pu pénétrer pacifique- 
ent dans le bassin de Meurthe-et-Moselle. Ils ont des 
irticipations dans sept concessions d'une superficie totale 
î 5 i65 hectares : Valleroy, Jarny et Sancy, Murville, Mou- 
îrs, Conflans et Serrouville. 

La cession d'une partie de Serrouville a été faite en 
hange de la cession d'une partie d'un charbonnage en Alle- 
agne. Pour les participations dans la concession de Valleroy, 
Société des aciéries de Longwy a obtenu des Rôchling une 
rticipation dans le charbonnage Garl Alexander à Baes- 
îiler. La Société métallurgique de Senelle-Maubeuge a 
nstitué la Société des mines de Jarny qui constitue une 
rticipation avec trois établissements métallurgiques alle- 
inds : Phœniay A. -G. far Derghau u Jliitlenbetrieb, de 



«230 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Hœrde; Easper, Eisen-u, Slahlwerky de Hasper et Hœsch. 
Elsen-u, Stahlwerk, de Dortmund. La Société Senelle-Mau- 
beugea également constitué pour l'exploitation des mines df 
Murville, une société avec les hauts fournaux lorrains ^ 
Aametz-Friede. La mine de Moutiers est exploitée par un 
Consortium formé en 1900, qui compte deux groupes fran- 
çais, deux groupes belges et un groupe allemand. Dans la 
concession de Conflans, sur 200 parts, 100 appartiennent à 
MM. Vieillon et Migeon, 70 aux Dislinger verke de Detlingen 
(ALllemagne), 10 à une société belge. La Gelsenkisken pos- 
sède près de 2000 hectares du bassin lorrain avec les con- 
cessions de Saint-Pierremont, Sexey, Haute-Lay, Saint-Jean, 
Sainte-Barbe, Grusnes et Villerupt. 

Enfin M. Thyssen lui-même a acquis, dans le bassin de 
Meurthe-et-Moselle, les concessions de Batilly, de Bouligny 
et de Jouaville, destinées à alimenter son usine de Hagendin- 
gen, située près de la Moselle. 

Les Allemands contrôlent, pour nous servir du terme 
anglais, dix-huit concessions du bassin de l'Est s'étendant 
sur plus de 10 000 hectares, soit le septième du bassin, et 
dix concessions normandes, comprenant 7800 hectares ^ 

Si les Allemands entendent que l'Allemagne se suffise à 
elle-même pour toutes ses matières premières, ils doivent 
annexer la Louisiane et quelques autres Etats du Sud des 
États-Unis, pour avoir le coton, et la République Argentine 
et l'Australie pour avoir la laine. 

Mais, sur 717000 kilos d'or iin, y^ioBoo kilos proviennent 
des territoires de l'Empire Britannique! soit i4t2 millions 
de francs sur 2 465 millions de francs. Toutefois personne n'a; 
empêché les Allemands d'acheter des actions des mines du| 
Transvaal et, avant la guerre, ils ont toujours pu acheter de| 
l'or à Londres. 

La Grande-Bretagne ne refuse pas de le leur vendre. Si la': 



I. L'Allemagne en France. Enquêtes économiques, ^ar Louis Bruneau. 



LES INTERETS ÉCONOMIQUES ET L 'IMPERIALISME 231 

(Russie, en igiS, leur a vendu pour i 424 millions de M., la 
Grande-Bretagne vient immédiatement après, avec 876 mil- 
ions de M., mais elle leur a acheté pour i 438 millions de 
M Elle est leur meilleur client. L'Autriche-Hongrie, malgré 
nitoyenneté, a fait de moindres achats : i io4 millions de M. 
mt à la Turquie, malgré tous les efforts du Kaiser, et mal- 
toute l'activité développée par les voyageurs allemands, 
n'a acheté que pour 98 millions de M . et dans ce chiffre sont 
ipris des fournitures pour le chemin de fer de Bagdad et 
jLobablement quelques envois de l'usine Krupppour l'armée. 
Les intérêts économiques de l'Allemagne exigeaient-ils 
ju elle fît la guerre à ses deux meilleurs fournisseurs et à 
on meilleur client? 

Dans l'étude dont j'ai déjà parlé sur le commerce anglo- 
illemand, M. Diepenhorst, après avoir énuméré tous les 
iiments que pouvait lui dicter son anglophobie écono- 
jue, s'est sans doute aperçu qu'ils se retournaient contre 
a thèse : et alors il conclut que dans l'opinion de beaucoup 
le gens le problème anglo-allemand ne peut être résolu que 
)ar les armes, et lui-même prend à son compte la déclara- 
ion suivante : 

Ce n'est pas l'économiste, c'est Thomme politique qui doit déter- 
ainer de quelle façon les deux peuples arriveront le mieux à 
'entendre. 

La concurrence économique ne suffisait pas à cet Allemand. 
J proclamait hautement qu'elle avait fait place à la concur- 
ence politique. Et pourquoi.»^ Pour hâter le moment de la 
uprématie économique de l'Allemagne? 11 n'avait donc 
as, en dépit des chiffres que constatent leurs industriels et 
ommerçants, confiance dans leur avenir. II pensait donc 
ue la loi de l'offre et demande appliquée librement ne suf- 
sait pas. Il fallait le coup de force qui écraserait le conçur- 
ent et leur laisserait la place complètement libre. 

Ce n'était plus l'intérêt objectif du gain qui les animait 



232 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUEÎIRE 

quand ils mettaient de côté l'économiste pour le rem- 
placer par le guerrier : C'était la passion suggestive du 
prestige 1 

Un parti de la guerre, qu'on a appelé la trinité Bernhardi — 
Keim — Reventlow, avec le journal de Harden, la Kukunfi 
pour organe, et le Kronprinz pour représentant, exploitai] 
ces sentiments. 

Harden se plaignait de ce que a le bourgeois allemanc 
était trop préoccupé de ses affaires, de son travail, de sor 
argent. Peu de gens songent à la guerre, ou bien ont troj 
besoin de la paix^ ». 

Il essayait de les arracher à cet engourdissement pacifique 
par des excitations comme celles-ci : 

L'Allemagne étouffe de pléthore industrielle. Ne lui a t-on pas pro 
mis qu'elle dominerait sur les mers et qu'on ne partagerait pas ui 
pouce de terrain dans le monde sans qu'elle en eût la meilleure pari?.. 
A-t-on, depuis, partagé la terre? Non, pas même l'Afrique, ni le golf 
de Bothnie... Au lieu des succès attendus, elle voit toujours com 
mettre faute sur faute. Ce n'est pas la Pàx Germanica, mais la Pa, 
Britannica qui règne sur l'univers. A quoi a servi le coup d'Agadir 
A nous donner, au fond du Congo, quelques marécages improductif 
et à réveiller en France le chauvinisme et l'instinct militaire. 

C'est avec le fer qu'on forge l'or, mais non le fer avec de l'or. Prt 
tendre le contraire est un péché mortel contre le saint esprit de l 
nation. Ecoutez, bonnes gens, ce que dira l'étranger : quarante-tioi 
ans après Sedan, le riche Empire d'Allemagne, pour défendre se 
68 millions d'hommes contre 4o millions de Français, doit procéder 
la confiscation des biens, parce qu'il ne peut plus même cueillir u 
seul brin d'herbe sur les sentiers qu'il s'est tracés. Le vrai Prussien 
qui a toujours su dans quel but il travaillait, serait-il donc mort ^? 



1. Bourdon. VÉnigme allemande, p. 280. 

2. Voir Maxmilien Harden, Guillaume II et le Kronprinz. Le Corrcspondan 
10 février 1916, p. M. André. 



LES INTÉRÊTS ECONOMIQUES ET l'iMPÉRIALISME 233 

L'auteur d'un livre : Si fêtais Empereur ! qui a eu un grand 
succès, M. Freymann, écrivait : 

Point de guerre ! tel est le cri de nos capitalistes. Elle nous ruinerait I 

Il en prend aisément son parti : 

I Le commerce perdra évidemment beaucoup, mais il cherchera de 
\ nouveaux débouchés. Bien plus terribles seront les dommages causés 
I à l'industrie; pour se rendre compte de ce que cela peut être, il faut 
considérer les traces que laisse après elle une crise de quelques mois. 
: Mais cela aussi a un bon côté : avec une terrible évidence nous voyons 
où nous conduit notre politique d'exportation^ en nous rendant tribu- 
taires de l'étranger. Grâce à cela, ceux qui sont à la tête de notre 
industrie se résoudront plus rapidement à limiter leurs efforts à la 
; proportion des besoins de notre marché intérieur. 

Ce partisan de la guerre était adversaire de l'expansion 
commerciale de l'Allemagne. Elle devait faire la guerre pour 
avoir le droit de ne pas vendre au dehors, et pour obliger 
i ses industriels à limiter leur production! 

Nous pouvons conclure : Il y avait contradiction entre la 
politique guerrière et les intérêts économiques de l'Alle- 
magne. 

Cette contradiction était perçue par de nombreux indus- 
triels et financiers. 

L'impérialisme économique ne pouvait être justifié par des 
arguments économiques. 

Il plaçait l'Allemagne en conflit avec ses deux meilleurs 
fournisseurs, la Russie et la Grande-Bretagne et son meil- 
leur client, la Grande-Bretagne. 

Les excitations guerrières avaient pour base objective les 
intérêts militaires et les intérêts aristocratiques qui y étaient 
liés. Elles n'avaient à leur service que l'exploitai i<Mi do pas- 
sions subjectives. 



CHAPITRE XVI 

LES BÉNÉFICES DE LA GUERRE ; 
L'INDEMNITÉ DE GUERRE DE 1871 

M. Harden. — Conception de brigands. — L'indemnité de 5 millrards. — 
Le prix de la guerre de 1870 pour les Allemands. — La part rem- 
boursée par l'indemnité de guerre. — Mode de payement de l'indemnité 
de guerre. — L'or et l'Allemagne. — Perte sur l'argent. — L'emploi de 
l'indemnité. — La crise de Vienne. — Opinion de Bismarck sur l'in- 
demnité. — Hypothèse de M. Angell. — L'indemnité de guerre, les prix 
et les salaires. — Elle a coûté cher à l'Allemagne. 

Gepeixdant, M. Harden ajoutait un argument objectif aux, 
vitupérations que nous venons de citer. 

11 affirmait que (d'affaire la plus lucrative qu'eussent faite 
les Allemands dans le dix-neuvième siècle était la guerre de 
1870 ». M. Harden leur donnait l'allure de brigands de grands 
chemins, comptant les 5 milliards de l'indemnité de guerre. 

Il rappelait que la France l'avait complètement payée 
le 5 septembre 1878, alors que le payement total n'était exi- 
gible que le 2 mars 1874. Les Allemands eurent alors la con- 
viction que leurs exigences avaient été trop faibles. La me- 
nace de guerre de 1876 provenait de cette déception. S'ils 
recommençaient, ils saigneraient la France à blanc. En 
prévision de la guerre, les auteurs allemands pnt parlé cou- 
ramment d'une indemnité de 3o milliards à lui imposer. 
Elle leur donnerait la double satisfaction d'enrichir l'Alle- 
magile et de ruiner une nation qui a survécu à leurs vic- 
toires. Cet esprit de brigandage est un des facteurs qui ont 
déterminé la guerre actuelle. 



LES BÉNÉFICES DE LA GUERRE. l'iNDEMNITÉ DE GUERRE DE 1871 235 

Les charges, ajoutées aux dépenses militaires, en 1912 
! en igiS, seraient compensées par les dépouilles des 
aincus. Les contribuables allemands en seraient dé- 
livrés. Cependant quelques dizaines de milliers d'entre 
eux: payeraient de leur vie cette fructueuse opération; mais 
( déchet ne comptait pas. 

Les résultats procurés par Tindemnité de guerre de 187 1 
it-ils été tels qu'ils pussent inspirer ces ardentes convoi- 



tes : 



Le gouvernement a reçu 5 milliards de francs : mais 
ne les a pas distribués entre les habitants de l'Aile- 



lagne. 



D'après sir Robert Giffen*, la guerre de 1870-1871 aurait 
ùté aux Allemands : 

Millions do francs. 

Dépenses directes i 65o 

Dépenses indirectes i 260 

Total 2 900 

Le capital représenté par les vies humaines perdues n'est 
pas compté. Sir Robert Giffen considère qu'on pourrait 
l'évaluer à 760 millions, chiffre très faible. 

Même sans en tenir compte, l'indemnité de guerre n'au- 
rait. donc dépassé que de 2 milliards les dépenses causées à 
l'Allemagne par la guerre. 

Gomme avantages positifs, on a dit qu'elle avait permis 
à l'Allemagne d'établir l'étalon d'or. Elle a pu, en effet, y 
contribuer ; mais c'est une grosse erreur de croire qu'elle 
s'est manifestée sous la forme d'un flot d'or coulant sur 
l'Allemagne. 

Le total a «ttoint les chiffres suivants : 



I. Essays in finance, llic cost 0/ thc franco qcnnnn \\<n-. 
1880. 



23G I>ES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

Francs. 

En principal 5 ooo ooo ooo 

En intérêts 3o2 1 28 000 

En frais d'escompte et frais de conversions 
de valeurs étrangères à la charge du gou- 
vernement français i3 635 000 

Total 5 3i5 758ooo 

Les compensations admises par l'Allemagne s'élevèrent 
à 325 millions représentant la valeur delà portion du chemin 
de fer de l'Est cédée à l'Allemagne par suite de l'annexion. 

En réalité l'exportation du numéraire français ne fut que 
de 512294933 francs. Le reste 4353 365 5x9 francs fut payé 
en numéraire et billets de banque allemands et en lettres de 
change. Les lettres de change entrèrent dans cette somme 
pour 4 248 326 374 francs se subdivisant ainsi : 

Francs. 

Valeurs allemandes libératoires 2 799 5i4 i84 

Valeurs autres qu'allemandes y compris les 
marcs Banco, monnaie de compte de la 
banque de Hambourg i 448 812 190 

Telles sont les constatations faites par M. Léon Say dam 
son rapport de 1874. 

Pendant le payement de l'indemnité de guerre, le change 
fut en faveur de l'Allemagne; mais dès qu'il fut réglé l'or 
quitta l'Allemagne : de juillet 1874 au commencement 
de 1875, il y eut une exportation d'or de 5oo millions de M. 
La Banque de Prusse dut élever son taux d'escompte à 
6 p. 100 et commença à donner, au lieu d'or, des thalers 
d'argent qui avaient conservé « provisoirement » leur pou- 
voir libératoire. 

L'adoption de l'étalon d'or est du 9 juillet i9i3.'Une large 
portion de l'indemnité avait été payée en argent. Sur ses 
ventes d'argent, montant à 800 millions de francs, le gouver- 



i 



LES BÉNÉFICES DE LA GUERRE. l'iNDEMNITÉ DE GUERRE DE 1871 237 

nement allemand perdit i5p.ioo, soit 120 millions de francs. 

Sur Ies5 3i5 millions de francs, l'Empire garda 2 o5o mil- 
lions et répartit le reste entre les divers États. La confédé- 
ration du Nord reçut environ 2 800 millions et les autres 
États reçurentle reste. On n'a pas de détails sur leur emploi, 
mais on considère qu'ils furent surtout consacrés à réparer 
les dommages résultant de la guerre ou à des dépenses 
militaires. 

L'Empire ne répartit que 56 millions entre les dépenses 
civiles : 25 000 000 francs pour l'érection du palais du Reich- 
stag, le reste pour les chemins de fer d'Alsace-Lorraine et 
la ligne du Luxembourg, i milliard fut remis à la disposition 
sans contrôle du chancelier. Provisoirement, des fonds, avant 
qu'ils fussent utilisés, entre autres pour la construction et la 
réparation des forteresses, furent prêtés à intérêt à des 
banques et au fonds dépensions pour les soldats retraités. 

La Confédération du Nord acquitta 325 millions d'emprunts 
contractés pour la guerre. Une somme de i2omillions de M. 
constitua un trésor de guerre déposé dans la forteresse de 
Spandau. L'Angleterre a reçu, au mois de mars igiô, des 
livres sterling toutes neuves dont le millésime annonçait 
qu'ils avaient dû en faire partie. 

L'État s'en servit pour payer ce qu'il devait pour son 
matériel -de guerre; il s'en servit pour le renouveler et 
l'augmenter; il s'en servit pour faire des constructions de 
forteresses. L'indemnité donna donc une certaine activité à 
certaines industries, mais pour des travaux qui, loin d'être 
reproductifs, entraînaient de nouvelles dépenses. 

Le professeur Ad. Wagner, examinant l'usage qui aurait 
pu être fait de l'indemnité de guerre, a regretté qu'elle 
n'eût pas servi à entreprendre de grands travaux productifs. 

Dans « le Mai noir «de 1873, une crise éclata en Autriche, 
frappa l'Allemagne et s'étendit sur le monde entier. Elle 
provenait de l'absorption énorme de capitaux faite par la 
guerre, par les travaux de construction de chemins de fer 
aux États-Unis, qui avaient doublé leur réseau en sept ans ; 



238 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUBRBË 

en Russie, dontle réseau, depuis 1868, représentait igoooki 
lomètres; en Autriche qui, depuis i865, avait augmenté 1( 
sien de 65oo kilomètres; parles emprunts faits parle Brésil 
la Plata, le Chili, le Pérou, sans compter ceux du Honduras 
du Paraguay, de Saint-Domingue et de Gosta-Rica. 

La crise provint, comme toutes les crises, d'une destruc 
tion ou d'une absorption de capitaux circulants en capitau} 
fixes ^ L'indemnité de guerre n'en mit pas l'Allemagne^ 
l'abri. On est même allé jusqu'à dire qu'elle fut une des 
causes de l'état de malaise dans lequel elle se trouva. Ces) 
exagéré 2. Mais elle ne l'a pas empêché. 

Quand Bismarck introduisit son projet politique protec- 
tionniste, le 2 mars 1879, il compara la situation de l'Alle- 
magne à celle de la France : et il déclara que l'indemnité de 
guerre de 1871 n'avait pas enrichi l'Allemagne. 

Deux ans plus tard, le 29 novembre 1881, il disait : 

C'est vers 1877 que je fus frappé, pour ia première fois, de la 
détresse générale et croissante de fAUemagne. comparée à la France; 
j'ai assisté à la diminution du bien-être général. 

Ce n'était pas seulement des phrases de tribune. D'après 
Busch, dans des conversations privées, il formulait ainsi 
son opinion : 

En définitive, les milliards français n'ont pas été une bénédiction, 
au moins pour nos industriels, qu'ils poussèrent à la surproduction. 
Les banquiers seuls en profitèrent et parmi eux, seulement les gros^ 

Dans son livre, la Grande illusion, M. Angell suppose 
que l'Allemagne ait arraché 25 milliards à la Grande-Bre- 
tagne. S'ils sont payés en richesses réelles, produits, 



1. Voir Yves Guyot. La Science économique et Journal des Economistes, 
août igiS. 

2. Robert Giffen. Essays in finance. Tlie liquidation of 1873-1876, 

3. Bismarck. From secret pages ot his history. T. III, p. 161. (Englisb 
ed'ition.) 



LES BENEFICES DE LA GUERRE. l'iNDEMNITÉ DE GUERRE DE I87I 239 

marchandises utiles à l'existence, directement ou indirecte- 
ment, ils provoquent un excès d'importation que les protec- 
tionnistes considéreront comme une ruine. Mais M. Angell 
suppose que cette indemnité entraînerait une élévation des 
prix; cependant, si elle donnait lieu à une augmentation 
d'importation, cette augmentation d'importation devrait 
avoir pour résultat de les abaisser. Elle ne pourrait donner 
lieu à une élévation des prix que si elle provoquait de nou- 
veaux besoins et une grande activité. 

D'après le Fiscal blue book (Cd. 1761), M. Horace Handley 
O'Farrein a dressé deux tableaux. Pour obtenir les salaires 
réels, il a divisé les chiffres des salaires par l'index number 
représentant les prix. 

Les salaires allemands sont ceux de l'usine Krupp. 

Pri x_et salaires en Allemagne. Prix et sa laires en Fr ance. 

Prix- Salaires Salaires Prix. Salaires Salaires 

normaux. réels. normaux. réels. 

Années. (1900=100) (1900=100) 0, (1900=100) (1900=100) 0, 

1870 III 64 58i » » » 

1871 117 63 54o io4 74 712 

1872 i3o 71 545 III 74,5 672 

1873 i35 78 576 iio 75 682 

187/1 124 81 653 loi 75 743 

1875 116 81 695 102 75 735 

1876 ii3 76 672 100 76,5 7G5 

1877 ii3,5 70 616 102 78,5 785 

1878 io4 67 654 89 79 870 

187Q 94,5 63 666 86 79 920 

1880 io5,5 67 635 80 ' 84 io5o 

D'après ces chiffres, il y eut en Allemagne une grande 
lausse de prix en 1872 et en 1873, suivie d'une baisse qui les 
•amena au-dessous de ceux de 1870. La hausse des salaires, 
.elon un phénomène presque constant, ne se produisit 
fu'après; puis elle futsuivie d'une baisse. Cependant comme 



i. The Franco war indemnity and Us Economie results (The Garton fonda- 
ion) llarrisson and sons, London, i9i3. P. h']. 



240 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

les marchandises étaient au-dessous du prix de 1870, il en 
résulta une hausse définitive pour le salaire réel. 

En France, il y eut aussi une hausse en 1872 et 1878, mais 
beaucoup moins accentuée; le taux des salaires augmenta 
peu; mais étant donnée la baisse des marchandises, le salaire 
réel augmenta relativement à 1871 de 70 p. 100, tandis que 
le salaire allemand n'augmenta que de 17 p. 100. 

L'usine Krupp devait avoir largement profité de l'indem- 
nité de guerre : elle avait reçu le payement complet des 
armes qu'elle avait fournies et elle avait dû entrer pour une 
grande part dans le nouvel armement qui devait remplacer j 
celui qui avait été consommé par la guerre. Les ouvriers se 
trouvaient donc dans les meilleures conditions pour bénéfi- 
cier de rindetnnité de guerre de 1870, et au point de vue du i 
taux et de la progression des salaires, ils restèrent de beau- 
coup en deçà des ouvriers français. 

Dans toutes les opérations de rapine, la perte dépasse 1 
pour la victime le gain du pillard. Au cours de son entre- 
prise, il court des risques. La guerre est non seulement 
onéreuse au point de vue humain; mais elle entraîne des 
préparations et des frais désastreux. D'après les calculs de 
Giffen, le montant réel de l'indemnité ne s'est élevé qu'à 
2 milliards de francs pour l'Allemagne. 

Depuis qu'elle les a touchés, combien avait-elle dépensé 
avant la guerre actuelle pour ses armements? L'indemnité 
de guerre n'en représente pas la dixième partie. Mais l'Alle- 
magne a forcé aussi la France à s'armer; et aussi la Russie,! 
et aussi l'Angleterre : Elle a su les réunir contre elle. Au- 
jourd'hui les 2 milliards nets qu'elle a reçus disparaissent! 
sous le tas de milliards qu'elle a dépensés depuis le moisi 
d'août et auxquels viendronts'ajouter les dommages-intérêts! 
qu'elle devra payer. ! 

Les Allemands qui sont capables de réflexion doivent avoir 
laissé pour le compte de Harden « la conviction que la 
meilleure affaire qu'aient faite les Allemands dans le dix- 
neuvième siècle est la guerre de 1870 ». 



CHAPITRE XVII 

LE POIDS DES ARMEMENTS 

Caractères du septennat et du quinquennat. — Anciennes résistances du 
Reichstag. — Lois du 27 mars 191 1, du i4 juin 1912 et du 3 juillet igiS. 
— La peur des Slaves et le discours du 7 avril I9i3. — Progression 
budgétaire — Les dettes de 1900 à 1909. — La souscription des em- 
prunts en mars I9i3. — L'impôt sur la fortune. — Son caractère. — 
Déception. — Encouragements à la prodigalité. — Dépenses de l'Empire 
allemand eniraînent dépenses des autres pays. 

Nous avons vu lé régime du septennat fonctionner sous le 
gouvernement de Bismarck; mais les augmentations de 
dépenses militaires trouvaient de l'opposition au Reichstag. 

Le projet du 2.5 novembre 1886 se heurta à l'opposition du 
îcntre, représenté par Windhorst, des libéraux représentés 
jslv Richter, des socialistes représentés par Grillenberger. Le 

4 janvier, le Reichstag adopta un amendement de Stauffcn- 
Dérg en limitant les effets à trois ans. Immédiatement Bis- 
narck lut un message de l'empereur prononçant la dissolu- 
tion. Les élections donnèrent, en faveur du septennat, une 
najorité de 227 voix contre 3i et 84 abstentions. Quand le 
[Chancelier Gaprivi présenta son projet portant l'effectif pour 
a période 1898 à 1899 a 492068 hommes, la commission char- 
gée d'examiner le projet le rejeta le 12 janvier 1893; et le 
» mai, le général de Gaprivi dut dissoudre le Reichstag; le 

5 juillet, il obtint le vote de la loi militnirf* par 201 voix 
:ontre i85. 

Les résistances du Reichstag n'étaient pas ralilîées parles 
îlecteurs. 

YVES OUYOT. l6 



242 LES CAUSES écONOMIQUES DE LA GUERBÉ 

Nous avons déjà vu que le septennat engageait le Reichstag 
pour un minimum de dépenses militaires, mais n'engageait 
pas le chancelier. Il en fut de même pour le quinquennat 
établi par la loi du 27 mars 191 1. Il fut suivi par la loi du 
ik juin 1912, qui ajouta 29000 hommes sur le pied de paix 
aux 10 000 hommes ajoutés l'année précédente, et on ajouta 
aux dépenses prévues une nouvelle dépense de 880 millions 
de M., échelonnée sur les budgets de 1912 à 1917. 

Cette loi fut suivie de la loi du 3 juillet 1918. 

Cette dernière loi fut la conséquence de la guerre des 
Balkans. La population allemande ne constitue dans le centre 
de l'Europe qu'une minorité relativement à la population 
slave; sur les 65 millions d'habitants de l'Allemagne, il faut 
déduire les 3 millions de Polonais du duché de Posen, sans 
compter i million d'étrangers. Si on y ajoute les 12 millions 
d'Allemands habitant l'Autriche-Hongrie, on a, au maximum, 
74 millions d'Allemands. Or, la Russie d'Europe seule a 
i32 millions d'habitants; et sa population augmente plus 
rapidement que celle de l'Allemagne : déduction faite de 

10 millions de Magyars, de 3 millions de Roumains, la popu- 
lation de l'Autriche-Hongrie comprend plus de 26 millions 
de Slaves. 

Quand l'Allemagne se comparait à la France elle avait 
l'orgueil du nombre; quand elle se comparait à la Russie, 
elle en avait la terreur. 

Dans son discours du 7 avril 191 3, M. de Bethmann-Holl- 
weg, assura que si l'Allemagne voulait être prête à la guerre, 
elle ne rêvait que paix. S'il n'y avait pas de méchants voi- 
sins, la paix perpétuelle serait assurée. Mais quels voisins.!^ 

11 affirma les bonnes relations de l'Allemagne et de la Russie; 
il déclara qu'une guerre de race était peu probable. Il affirma 
les bonnes relations de l'Allemagne avec la Grande-Bretagne. 
Restait donc la France .î> M. de Bethmann-Hollweg dénonça 
les chauvins français ; mais si les chauvins français s'agitaient 
inutilement et trop bruyamment, leurs prétentions étaient 
moindres que celles des pangermanistes. 



LE POIDS DES ARMEMENTS 243 

Tous les ans en prenant 280000 recrues l'Allemagne lais- 
,sait 60000 hommes de côté. Dans son discours le chancelier 
M. de Bethmann-HoUweg posa la question suivante : « Devons- 
nous nous payer le luxe de renoncer à des milliers de 
soldats exercés si nous pouvons avoir ces milliers de 
soldats? » 

La loi de igiS^ comportait un accroissement numérique 

de l'effectif de paix de 4 000 officiers; t5ooo sous-officiers; 

17000 hommes; 27000 chevaux. Elle fixait le nombre des 

unités des diverses armées à 669 bataillons, au lieu de 65i; 

55o escadrons de cavalerie, au lieu de 5i6; à 633 batteries 

le campagne, sans augmentation; à 55 bataillons d'artillerie 

pied au lieu de 48; à kk bataillons de pionniers, au lieu de 

Î3; à 3i bataillons de troupes de communication, au lieu de 

8; à 28 bataillons du train, au lieu de 25. L'effectif budgé- 

;aire de l'armée allemande se trouvait être de 36 000 offi- 

iers ; 1 10 000 sous-offîciers, au lieu de gSooo; 661 000 soldats, 

m lieu de blxkooo; auxquels il faut ajouter 6000 employés 

upérieurs et 4 000 employés subalternes dont les fonctions 

ont remplies en France par des militaires et 18000 volon- 

.aires d'un an, au lieu de i^ooo; soit un total de 835 000, les 

ncorporations en surnombre augmentant d'ailleurs l'effectif 

éalisé qui devait atteindre 870 000 au début du printemps. La 

oi devait recevoir sa complète application pour le i*'' octobre 

9i5; elle l'avait reçue, dès le i"^ octobre igiS, en ce qui 

oncernait les trois armées principales. 

Septennats ou quinquennats, toujours extensibles, étaient 
mpreints d'un vice budgétaire. 

Au moment où ils étaient votés, on prévoyait un certain 

hiffre pour les dépenses qu'ils comportaient; mais à leur 

xpiration, la plus grande partie de ces dépenses devait 

ontinuer. 

En 1872, le budget de l'Empire était de /|5o millions de 

I. La Via militaire m France et à Vétrangcr. a* «innée I9i2-i9ï3,p. 22a et 
liv. (F. Aloan.) 



244 LES CAUSÉS FCONOMIQUES DE LA GUERRE 

M., dont 270 millions pour l'armée et 25 millions pour la 
marine. 

En 1912-1913, les dépenses de la guerre et de la marine 
atteignaient i 335 millions de M. Si on y ajoutait les "secours 
aux vétérans et le service des emprunts contractés pour la 
défense nationale, on arrivait à i 558 millions de M. 

Les dépenses budgétaires de l'Empire et des États confé- 
(léiés atteignaient pour 1912-1913, d'après le ministre des 
Finances, M. Wermuth, 8600 millions de M. ou 5 200 mil- 
lions, si on fait abstraction des exploitations se suffisant ii 
elles-mêmes. 

A la fin de 1870, la dette impériale était de /i85 millions de 
M ; en 1880, elle était de i 2^0 millions. jl 

Le ministre des Finances, M. Wermuth, en 1912, recon-' 
naissait que de 1900 à 1909, l'Empire avait dû empruntci 
2700 millions de M. : 



i/i p. 100 du total de celte delte, disait-il, ont été appliqués à des 
dépenses productives, c'est-à dire aux dépenses de la poste et des 
chemins de fer; les autres 86 p. 100 ne représentent, en réalité, qu'un 
appoint plus ou moins déguisé aux budgets ordinaire et extraordi- 
naire, 60 p. 100 concernent la guerre et la marine, plus de i4 p. 100 
les expéditions dans l'Asie orientale et le Sud-Ouest africain. Une partie 
minime a été employée à la construction et à l'agrandigsemenl du 
canal Empereur-Guillaume, à l'administration des protectorats; le 
reste a indubitablement le caractère d'emprunt destiné à couvrir le 
déficit budgétaire. 

Et il ajoutait : 

Faire continuellement face aux dépenses d'armement pendant une 
longue période de paix au moyen d'emprunts qu'on n'amortit pas, 
cela s'appelle se débarrasser du soin d'assurer l'existence de la nation 
sur la génération suivante et aggrave doublement à cet égard les 
charges de cette génération. 

La première semaine de mars 1913, les Allemands furent 



LE POIDS DES ARMEMENTS 245 

appelés à souscrire deux emprunts; l'un de i5o millions de 
M. de rente pour l'Empire et pour la Prusse; un autre de 
j 4oo millions de bons du Trésor de Prusse à 4 p. loo, émis à 
99 et remboursables en cinq ans. 

Les souscriptions des rentes se sont montées à 200 millions 
de M., soit en plus 4o p. 100; les souscriptions pour les bons 
du Trésor n'en fournirent que la moitié, quoique toutes les 
grandes banques eussent compté sur un succès. En réalité, 
les souscriptions individuelles furent insignifiantes pour 
l'un et l'autre emprunts. 

Les frais nécessités par les deux lois militaires et navales 
de 191 1 et de i9i2restantà couvrir, étaient de plus de 55o mil- 
lions de M. qui devaient être répartis sur quatre années. 

En plus, il y avait des déficits; on avait évalué le produit 
de l'impôt sur l'alcool à 36 millions de M.; il n'avait été que 
de 18; on avait ajouté aux prévisions budgétaires une pré- 
vision de plus-values de 45 millions de M., pour les douanes ; 
mais cette plus-value n'avait été que de 28 millions. 

Les finances étaient dans cet état, lorsque le nouveau 
projet de 1913 exigea une dépense de i milliard de M., soit 
I 23o millions de francs. Cette dépense a été couverte par un 
impôt sur les fortunes qui ne devait fonctionner que pour 
cet objet déterminé. 

Les socialistes exultèrent : « 11 s'agit d'un pas courageux 
vers un plein socialisme! » s'écrièrent-ils. La mégalomanie 
militaire forgeait la clef qui permettrait à la révolution sociale 
d'ouvrir les coffres-forts. 

Mais cette joie était compensée par quelque méfiance. Le 
nouveau système militaire entraînait des dépenses annuelles 
de 260 à 280 millions de M.; quels seraient les impôts des- 
tinés à les payer. î> Tandis que l'impôt sur la fortune serait 
iccidentel, les autres seraient permanents. 

L'annonce de cet impôt produisit une baisse générale rt 
3leva à 6 p. 100 le taux de l'escompte. La Gazeite de Francfort 
lit : « Derrière le demi-assentiment, on remarque de l'hési- 
.ation et des hochements de tête. » Et elle constata qnrlquc 



246 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

danger après que la menace de cet impôt avait eu pour 
résultat l'exportation de capitaux, d'où une double consé- 
quence : diminution du capital imposable et diminution du 
stock d'or. 

Pas plus que les contribuables des autres pays, les contri- 
buables allemands n'ont de vocation pour augmenter leurs 
charges. 

L'impôt sur la fortune ne fut pas un impôt d'Empire. Les 
États confédérés payaient une contribution matriculaire de 

I M. par tête. Elle fut élevée à 2 M. Mais la répartition m 
fut pas établie sur la population, mais sur l'évaluation de h 
fortune. 

Les États fédérés durent se procurer ce supplément ai 
moyen d'un taux sur la fortune, sur les successions 01 
quelque autre du même genre. Le choix fut laissé à leur! 
diètes respectives. 

Un député libéral national, M. Lucke, ayant demandé ui 
impôt sur les successions, le chancelier le repoussa avC' 
beaucoup de force, comme étant de nature à provoquer ui 
dangereux conflit avec les Etats. 

La Loi comportait une amnistie fiscale en casderectificatioi 
spontanée dans les déclarations de capitaux et de biens pré 
cédemment dissimulés. Cette disposition ne provoqua pa 
un grand excédent. Il y eut de fortes déceptions. On aval 
espéré que l'impôt rapporterait i milliard et demi etqu'oi 
pourrait ainsi supprimer le versement de la troisième année 

II n'atteignit que le milliard. On avait compté que Berlii 
et sa banlieue donneraient 200 millions de M. Le résultat fu 
i45. On avait évalué la fortune de Francfort à 33oo million 
qui auraient dû fournir 45 millions. On n'obtint que 35 mil 
lions. 

Pour l'année 1914-1915, le budget de l'Empire allemani 
se réglait de la manière suivante : 

Total des recettes 8797900000 dans lesquelles il fallai 
comprendre 83 1 millions pour les postes et télégraphes 
162 millions pour les chemins de fer; des recettes diverse 



LE POIDS DES ARMEMENTS 247 

' millions ; des recettes extraordinaires dont 5388 millions 
provenant d'emprunt. 

Les dépenses permanentes étaient de 2669 millions et les 
dépenses « pour une fois seulement », de 786 1/2; les 
dépenses extraordinaires de 5 SgS millions : soit un total de 
8798 millions de M. 

Dépenses Dépenses 

Dépenses « pour une extra- 

permanentes, fois ». ordinaires. 

(Millions de M.) 

Administration militaire 871 338 — 

— de la marine. . . 221 235 29 

Dépenses pour la guerre — — 5 3oo 

Millions de M. 

Dettes de l'Empire d'Allemagne portant intérêt... 4897 
Sans intérêts : 

Bons du trésor 160 

Papier monnaie 1 20 280 

Total 5 177 

Augmentation depuis 191 2 95 

Une dépêche de Berlin du 11 juillet 1914 annonçait qu'une 
nouvelle taxe de guerre destinée à la marine serait deman- 
dée en automne. 

Les professeurs Delbrûck et Ballod poussaient à la dépense 
en répétant ces paroles de List : 

Les nations, appelées à parcourir les mer, se moquent du système 
de parcimonie des peuples attachés au sol. 



Mais toute augmentation de dépense de l'Allemagne pour 
l'armée et la marine avait pour effet une augmentation do 
dépense en France, dans la Grande-Bretagne et la Russie. 
L'Allemagne, haletante, mais voulant tenir tête, devait 
s'épuiser dans cette lutte. Elle ne pouvait y mettre fin qu'en 
provoquant une catastrophe. 



CHAPITRE XVIII 

LE COEFFICIENT SOCIALISTE 

Progrès des socialisles. — Leur importance électorale. — Agrariens et 
socialistes. — La protection des objets d'alimentation. — La faillite de 
l'assurance sociale. — Baisse de salaires en 1914. — » L'internationa- 
lisme rouge » et <( le nationalisme rouge. » 

Parmi les motifs qui ont pu provoquer le Kaiser à faire 
en 1914 une guerre préventive, il ne faut pas oublier la 
situation du parti socialiste. 

Voici le nombre des députés qu'il a réuni à chaque élec- 
tion depuis 1898 : 

1898. 1003. 1007. 1912. 

56 82 43 iio 

Il a remplacé le centre qui était le groupe le plus impor- 
tant du Reichstag; et ce chiffre n'est pas proportionné avec 
le chiffre de voix qu'il a obtenu dans le pays. Les élections 
ont lieu d'après le recensement de 1867; de sorte que telle 
circonscription industrielle n'élit qu'un député socialiste alors 
que le chiffre de sa population devrait lui donner droit à 
plusieurs. Le chiffre des voix obtenues par les socialistes a 
été de 4 289 000 voix, soit 991 000 de plus qu'en 1907. Alliées 
avec les autres voix de l'opposition, elles donnent un total de 
7624 000. Le parti du gouvernement n'a eu que 4 664 000 voix. 

Ily aen plus 221 socialistes dansles diètes des divers Etats; 
la Bavière en compte 3o; dans le Schartzburg Rudolstadt, 
les socialistes ont la majorité, malgré deux dissolutions de la 



LE CONFLIT DES DEUX CIVILISATIONS 249 

diète. Le parti socialiste avait 85 journaux quotidiens, y 

3ompris le Vorwaerts. 
En 1914, ils ont fait une semaine rouge qui a augmenté le 

nombre des membres du parti de 182 200 membres, le portant 

1 I 1x5 000. 
L'empereur avait lancé à diverses reprises des adjurations 

contre les socialistes : tel était le résultat obtenu. 
;, La propagande socialiste se développait dans l'armée. 

Rosa Luxembourg avait fait une campagne sur les mauvais 

raitements soufferts par des soldats. Elle fut poursuivie. 
ï.lUc demandaà faire entendre 926 témoins. Le gouvernement 
: -ecula et abandonna le procès. 

l La politique agrarienne avait donné des arguments formi- 
; labiés aux socialistes. Us invoquaient, en 1911, les cours 
I lu froment (la tonne) : 



Marks. 

Berlin 21 i,5o 

New-York 1 53,8o 

Liverpool 166,20 

Paris 206, 4o 



Dans les discussions qui eurent lieu à la fin de novem- 
>re 1912, les ministres déclarèrent que les consommateurs 
evaient diminuer leur consommation de viande; mais que 
elte diminution n'atteignaitpas seulementlesouvriers,mais 
Itcignait aussi les classes moyennes. Le ministre prussien 
e l'agriculture, M. von Schorlemer-Lieser disait : « Ce ne 
ont pas seulement les ouvriers, mais les petits employés, 
îs petits artisans, les petits commerçants; » et il ajoutait 
omme consolation : « On aime de plus en plus la viande de 
heval. » M. Delbriick, ministre de l'Intérieur, reconnut 
ue « la politique du tarif avait pour objet de relever 
;s prix ». C'était sans doute fâcheux pour les mangeurs de 
iande, mais ils devaient s'y résigner. Une majorité de 
74 voix approuva les déclarations protectionnistes; mais la 
linorité en faveur de la suppression des droits sur les 
bjets d'alimentation atteignit le chiffre de 1/40 voix. 



250 Les causes économiques de la guerre 

On se rappelle la belle ardeur qu'en 1890 Guillaume II aval 
mise à convoquer à Berlin une conférence pour la protectioi? 
internationale du travail qui devait d'abord se tenir à Berne j 
La faillite du socialisme impérial que l'Allemagne a étendii 
sur le monde a été enregistrée par un professeiir de l'Uni* 
versité de Berlin 1, M. Ludwig Bernhard, invoquant lui 
même l'autorité d'un certain nombre d'autres professeurs e 
d'un des plus hauts fonctionnaires de l'office des assurances 
M. Friedensbourg. Ce beau système d'assurances sociales i 
créé la Rentenhystérle et la dissimulation. L'assistance obli 
gatoire a démoralisé ceux auxquels elle s'applique. M. Ber! 
nhard montrait aussi que la réglementation du travail aval 
introduit un contrôle oppressif qui menaçait de détruire 
l'esprit d'entreprise. 

Le premier semestre de igiS avaitété très avantageux pou) 
lesouvriers. Unebaissedanslessalaires s'était produiteprécé 
dant le second semestre. Elle continuait pendant le premiei 
trimestre de igi/i, comme le prouvent les chiffres suivants* 

Salaire de l'ensemble des ouvriers du bassin de la Buhr 

l" trimestre l" trimestre Salaire trimestriel Salaire trimestriel 

1913 1914 1913 1914 

par jour 
M. Pf. M. Pf. M. M. 

5 4/i 5 3i 429 4o5 

La guerre a été envisagée par le Kaiser et certains de se^ 
ministres, comme un moyen de se débarrasser de ces ques 
tions embarrassantes et de transformer le parti socialiste de 
parti d'opposition en parti national, lié au Kaiser, che: 
suprême de l'armée et personnification de l'Empire aile 
mand. lia appliqué l'idée de M. Fendrich, ancien députe 
à la diète du duché de Bade, qui avait proposé de remplace! 
(( l'internationalisme rouge par le nationalisme rouge » 

I. Voir Journal des Économistes, juillet 191 2. La Faillite de la poliiiqui 
sociale allemande, par A. Raffalovich. — Vlndiistrie et les Industriels, paj 
\ves Guyot. Liv. IV, ch. ix (1914). 

I. Comité des Houillères. N. 4988, 25 juia 1914. 



CHAPITRE XIX 

LE CONFLIT DES DEUX CIVILISATIONS 

..uUses de guerre immédiate. — La guerre préventive. — Le conilit de la 
civilisation guerrière et de la civilisation productive. 

De ces faits nous pouvons tirer les conclusions suivantes : 

Le Kaiser et les hommes qui l'ont poussé à la guerre ont 
voulu liquider des difficultés intérieures par une grande 
crise. C'est une conception analogue à celle de la grande 
catastrophe qui éclaire de ses lueurs sanglantes les rêve- 
ries des socialistes révolutionnaires et que Karl Marx et 
Engels ne cessaient de montrer à l'horizon. 

Une grande guerre, supprimait le souvenir des révéla- 
tions sur les mœurs extraordinaires des favoris de l'empe- 
reur, le prince d'Eulenbourg, le comte de Sanders, etc. 
Elle masquait l'anarchie politique dans laquelle se débattait 
le gouvernement allemand ^ 

Elle refaisait l'armée dont les faiblesses avaient été dé- 
noncées dans le livre léna ou Sedan, par Franz Adam 
Begerlein. Elle renforçait le prestige de l'armée ébranlé 
par des incidents comme celui de Saverne. 

Un article du t> mars igi/i de la Gazette de Cologne disait 
qu'en 1917,1a Russie aurait achevé la transformation de son 
armée de terre, établi une flotte sérieuse dans la Baltique, 
fortifié le golfe de Finlande, réorganisé son corps d'officiers 
et établi un réseau de lignes stratégiques en Pologne. De 
plus le renouvellement du traité de commerce avec la Russie 

I. V. Sa[)rà. Première partie. Ch. v. Le Goaverntincnl du Kaiser, 



252 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 

aurait lieu en 1917. En l'écrasant auparavant, l'Allemagne lui 
imposerait les conditions qu'il lui plairait. 

11 fallait broyer la France de manière que l'Empire alle- 
mand ne la trouvât plus jamais devant lui dans sa politique 
internationale. 

La France avait fait sa loi de trois ans. Elle avait réuni 
deux classes et avait licencié la classe exercée; son armée 
serait beaucoup plus forte en 1916, en 1916, en 1917. Ses 
socialistes avaient voté la grève générale en cas de guerre. 
Ses finances étaient embarrassées. Ses ministres avaient 
voté contre la loi de trois ans. Un sénateur, M. Humbert 
avait prouvé que de nombreuses et grosses négligences 
existaient dans l'administration de l'armée. On se retrou- 
verait en face de l'armée de 1870, sans qu'il y eût un général 
dont le prestige s'imposât. 

La Grande-Bretagne continuait de donnerdes centaines de 
millions pour sa flotte. L'Allemagne s'épuiserait avantd'épui- 
ser la volonté et les ressources britanniques. Il fallait pro- 
fiter de ce qu'on avait obtenu. Le moment était donc favo- 
rable pour faire une guerre préventive. 

En déclarant la guerre en 1914, le Kaiser ne faisait qu'en 
avancer la date dans de meilleures conditions ; car cette guerre 
était la conséquence fatale de sa politique. Elle était l'ex- 
pression de la doctrine qui place le militarisme au-dessus 
de tous les besoins de la civilisation, la guerre étant néces- 
saire à l'Etat. 

Un Belge, M. Léon Ilennebicq, dans son livre, Vimpéria- 
lisme économique anglais, célébrait avec enthousiasme l'im- 
périalisme germanique : 

L'Allemagne, à la fois agressive et méthodique, a grandi dans l'in- 
dustrie et le commerce, en appliquant aux luttes économiques les 
principes de son grand État-major; c'est un impérialisme militaire. 
(P. 276.) 

Tout impérialisme économique ou non se traduit par 
Vultima ratio, la violence. 



LE COEFFICIENT SOCIALISTE 253 

f.a politique économique de l'Empire allemand est une sur- 

ance du système pourvoyeur dans lequel l'Etat faisait le 

imerce pour les individus. 

Mais cette expression, l'impérialisme économique, est une 
tiphrase : car l'impérialisme comporte l'acquisition par 

)rce, sans échange, tandis que l'action économique, com- 
1 te l'acquisition par la production ou par l'échange. 
La civilisation productive est fondée sur le contrat ; la 
\ ilisation guerrière sur la contrainte. 
'a civilisation productive a pour force motrice la concur- 

ce économique; la civilisation guerrière, la concurrence 
)!itique. 
1 es types les plus caractéristiques des deux civilisations 

it l'Allemagne et la Grande-Bretagne. 
De là, la haine et la jalousie féroces de l'Allemagne contre 
(irande-Bretagne. 

La guerre actuelle estle conflit de ces deux civilisations. 
l'Ile doit avoir pour conséquence le triomphe définitif de 
a civilisation économique sur la civilisation guerrière. 



TROISIÈME PARTIE 



Les Causes historiques : 

La Constitution de l'Empire allemand 



CHAPITRE PREMIER 

LE SAINT-EMPIRE ROMAIN ET LA PAIX DE WESTPHALIE 

uronnement de Charlemagne. — Le traité de Verdun (843). — Droit 

îorique? — La part de Lothaire. — La Germanie. — Le Saint-Empire 

main. — L'anarchie germanique. — Les électeurs. — Les Habsbourg. 

— La France et la guerre de Trente ans. — L'Alsace et la France. — 

mçais pacificateur. — Service rendu par la France. — L'électeur de 

indebourg. — Caractère de la paix de Westphalie. — La Prusse 

contre l'influence française. 

Quel est le caractère des belligérants en face desquels se 
ouvent les alliés? 

L'Empire allemand, l'Autriche-Hongrie, la Turquie ne 
Dnt pas des Etats unitaires comme la Grande-Bretagne, la 
(rance ou la Russie. Nous devons rechercher comment ont 
lé réunis les cléments complexes qui les composent afin 

en déterminer le degré d'union et les possibilités de dis- 
olution ou de réorganisation. 

Un résumé historique est indispensable, mais nous ne 
emonterons que jusqu'au jour oh Charlemagne, pendant 
î8 fêtes de Noël on l'an 800, étant agenouillé à Home dans 



256 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE L EMPIRE ALLEMAND 

la basilique de Saint-Pierre, le pape Léon III posa sur sa 
tête la couronne impériale. Ce couronnement lui confiait un 
pouvoir illimité « pour défendre la foi contre l'hérétique et 
la propager au dehors, sur les terres des païens ». 

Le traité de Verdun (8/i3) partagea son Empire. 

Il est de tradition d'afQrmer qu'il est le principe du droit 
historique de l'Europe. De quoi? en faveur de qui.^ Il don- 
nait à Lothaire avec le titre d'Empereur, l'Italie, une grande 
bande de terre qui n'était même pas limitée à l'Ouest par le 
Rhône : elle conservait Vivier, Uzès. Au Nord-Ouest, elle 
comprenait Cambrai, mais ne comprenait pas Gand. On dit 
qu'elle était limitée à l'Est par le Rhin, mais elle s'étendait 
jusqu'à l'embouchure du Weser. Louis le Germanique avait 
Spire et une forte enclave sur la rive gauche du Rhin. Les 
limites ne coïncidaient ni avec celles des archevêchés de 
Cologne, de Reims et de Lyon ni avec celles des diocèses 
de Mayence et de Resançon. 

Les rois francs, d'un côté, les empereurs allemands de 
l'autre, se sont battus pour conquérir ou conserver des ter- 
ritoires que le traité de Verdun n'avait donné ni aux uns 
ni aux autres. Ce traité n'a constitué qu'un terrain à con- 
testations. 

Les Allemands déclarent que l'existence nationale de 
l'Allemagne date du traité de Verdun, et toute l'histoire de 
l'Allemagne est celle d'une anarchie féodale, dans laquelle 
les seigneurs ont l'aspect de chefs de brigands, et ils onl 
conservé ce caractère pendant des siècles. 

Il y a quatre duchés primitifs de l'Allemagne, RavièrC; 
Souabe, Franconie, Saxe. Chaque duc est souverain. Il i 
sa cour, son armée, ses assemblées. Les duchés se divisen' 
en comtés; les comtés situés sur les frontières prennent les 
nom de marches et leurs chef s le nom de margraves. 

Les peuples qui les habitent n'ont ni la même langue, nileî 
mêmes coutumes, ni les mêmes lois. Il y a bien un roi 
mais ce n'est qu'en 919 avec Henri l'Oiseleur de la maisoi 
de Saxe qu'il commence à prendre quelque autorité. En 962, 



LÉ SÀINt-EMPitlE ROMAIN ET LA PAIX DE VVESTPIIALIE 257 

rOtton, appelé en Italie par les Romains, les Lombards, pro- 

1 bablement par le Pape Jean XII, rétablit l'empire; et il n'eut 

[iplus seulement à lutter contre l'anarchie germanique, contre 

les envahisseurs qui menacent son territoire, mais encore 

contre les Papes et les factions italiennes. 

Rome est la capitale de l'Empire; seulement quand l'Em- 
pereur veut y entrer, il doit souvent en faire le siège. 

On connaît la lutte du pape et de l'Empereur. La légende 
de Frédéric Barberousse est la plus haute expression de la 
puissance des Flohenstaufen. Quand la lulte finit au milieu 
du treizième siècle, elle avait épuisé leurs deux pouvoirs. 

La Pragmatique sanction rendue à Francfort en i338 par 
les Etats affirme que la Majesté de l'autorité impériale ne 
vient que de Dieu; qu'elle se confirme par la seule élection des 
princes électeurs; que le Saint-Siège n'a ni le droit d'ap- 
prouver, ni celui de rejeter le choix des électeurs. 

La Bulle d'or de i356 régla les conditions de l'élection de 
l'empereur; le nombre des électeurs demeura fixé à sept, dont 
trois ecclésiasli(iues : les électeurs de Mayence, de Cologne 
et de Trêves ; et quatre séculiers : l'électeur-roi de Bohême ; 
l'électeur-comte Palatin; l'électeur-duc de Saxe et l'électeur- 
marquis de Brandebourg. 

L'Empereur avait maintenu le pouvoir électoral aux pré- 
ats des bords du Rhin, parce qu'il avait besoin de leur 
ippui contre les seigneurs féodaux, presque indépendants et 
;ou jours opposés. 

Le titre de Saint Empereur Romain ne donnait, à celui 
^ui en était investi, ni terres, ni argent, ni hommes. 

Ces électeurs ne voulaient pas d'un empereur trop puis- 
sant. De là, leur choix sur de petits seigneurs comme 
\odolphe de Habsbourg. Ils voulaient enlever à ce titre tout 
aractère d'hérédité; mais, à partir de i/i38, il devint hérédi- 
aire dans la maison des Habsbourg. Maxiinilien (1/193-1519) 
ortifia les possessions autrichiennes en leur annexant de 
jrands domaines. 

Tout Empereur se considérait comme obligé de l.iiic un»' 

YVES GUYOT. ' 7 



2Ô8 CAUSES HISTORIQUES ! CONSTITUTION DE L EMPIRE ALLEMAND 

expédition en Italie: il y rencontra les Francs; et le pape 
et l'Empereur eurent une haine commune : celle des rois 
de France habituellement indépendants de l'un et de l'autre. 

En 1619, François P*" fut candidat à l'empire contre Charles^ 
petit-fils de Maximilien. Alors commença entre la France et 
l'Autriche cette série de guerres, interrompues seulement 
par la guerre de Sept ans, qui s'est continuée jusqu'en 1859. 

Richelieu intervint dans la guerre de Trente ans en appe- 
lant le roi de Suède pour sauver l'Allemagne des ravages 
des armées de Tilly et de Waldstein. 

Les Suédois, par le traité de Paris du i" novembre i634, 
prièrent le roi de France de se mettre en possession de 
l'Alsace, comme protecteur, à la condition que les princes 
et les Etats protestants ne feraient ni paix ni trêve aveci 
l'Empereur que dii consentement de la France et de la 
Suède. 

La guerre se prolongea encore pendant quatorze ans avec 
des armées dont la plupart appartenaient à leurs généraux, 
qui, comme solde, ne leur donnaient que le droit de pil- 
lage; et elles avaient si bien réussi, que ne trouvant plus 
rien, elles périssaient de misère, sans pouvoir faire d'opé- 
rations militaires. 

Loin que les Français aient eu une part dans ces désastres, 
ce fut leur intervention combinée avec celle de la Suède qui 
y mit un terme. 

La paix de Westphalie fut inspirée par le livre du légiste 
Ghemnitz: De ratione status in imperio nostro romanico- 
germanico. Les diplomates ne firent que le ratifier*. Il allègue 
que la constitution germanique devait être traitée comme un 
produit du sol national, que la prétendue lex regia et tout 
le système absolutiste de Justinien dont les Empereurs 
s'étaient servis, constituaient, appliqués à l'Allemagne, non 
seulement un fait injustifiable, mais une absurdité; puis il 



j. Jame Bryce. Histoire du Saint-Empire romain, ch. xix. 



LE SAINT-EMPIRE ROMAIN ET LA PAIX DE WESTPHALIE 259 

dénonça la maison des Habsbourg, ses querelles incessantes 
avec la noblesse ; et il conclut à l'extirpation de la maison 
1 d'Autriche. 

L'Empereur dut reconnaître la souveraineté de tous les 

princes, catholiques et protestants, sans distinction, sur 

leurs territoires respectifs. Les princes et les Etats de l'Alle- 

j magne, jouiraient dans toutes les assemblées nationales, 

d'un suffrage libre et décisif relativement à toutes les 

(affaires de l'Empire : lois nouvelles, déclaration de guerre, 

! levée de troupes, établissement d'impôts dans l'intérêt de 

'la Fédération. Les villes libres eurent voix décisive aux 

i-diètes particulières. Les électeurs et les princes pouvaient 

t faire des alliances entre eux et avec les puissances étran- 
gères, pourvu que ces alliances ne fussent formées ni 
contre l'Empereur ni contre l'Empire. 

La paix de Westphalie profita surtout à l'électeur de Bran- 
debourg, auquel d'Avaux, le ministre de France écrivait : 
« Monsieur, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous servir. » 
1 perdait la Poméranie citérienne, mais il acquérait le 
fertile pays de Magdebourg et les diocèses de Gammin, de 
Habberstadt, la principauté de Minden. 

La France avait payé les Suédois et donné diverses sub- 
rentions pendant la guerre de Trente ans. Elle ne demanda 
iucun remboursement à ces pays ruinés. Elle se fit confirmer 
a j^ssession des trois évêchés Verdun, Toul, Metz et de 
'Alsace, sauf Strasbourg. Pour l'Alsace et le Sundgau elle 
lonna aux archiducs du Tyrol 3 millions de livres. Elle eut 
ncore l'ancien Brisach et ses dépendances et le droit de 
nettre garnison dans Philipsbourg. Strasbourg se donna à 
France en 1682. La France acquit encore Pignerol et Casai 
:n pleine souveraineté indépendante de l'Empire. 
La Hollande et la Suisse furent déclarées indépendantes. 
Un huitième électoral fut créé en faveur du Palatin. 
L'égalité fut établie entre les Etats prolestants et les Etals 
atholi(iues. Luthériens et Calvinistes furent déclarés affran- 
his de la juridiction du pape ou de tout autre État catholique.. 



260 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

C'était l'abrogation de la souveraineté de Rome. Ferdi- 
nand avait enlevé aux protestants les avantages conférés pai 
la paix de Passau. La France et la Suède furent d'accord 
pour les rétablir. Elles remirent l'état public de la religion 
sur le pied où il était, en 1624, la sixième année de la guerre, 
sauf dans le Palatinat et sur les terres du Palatin oii l'on 
remonta jusqu'en 1619. Tous les biens ecclésiastiques que 
les protestants avaient possédés devaient leur rester. 

L'Autriche demeura en dehors, sauf pour la Silésie où les 
Luthériens eurent le droit de bâtir de nouvelles églises. 

La paix de Westphalie fut signée à Munster et à Osna- 
bruck, le i/t octobre i648, « comme une loi fondamentale et 
perpétuelle ». 

Le Pape lança une bulle contre le traité de Westphalie ; 
elle ne produisit aucun effet ; mais il était évident que 
l'Empereur n'était plus investi du pouvoir absolu conféré 
par le Pape à Gharlemagne « pour défendre la foi contre les 
hérétiques et la propager au dehors sur les terres des païens ». 

Ce traité donna la paix à l'Allemagne qui avait subi les 
plus épouvantables dévastations : et il ne fut obtenu que 
grâce à l'action de la France et de la Suède. 

On continua d'appeler l'Allemagne, l'Empire, comme siège 
de l'Empire romain. L'Empereur n'avait plus en Italie ur 
seul domaine : il n'était en Allemagne que le chef d'une 
république de princes et de villes. 

Ce fut cependant en qualité d'Empereur romain que ï^o 
pold P' conféra, en 1701, le titre de roi de Prusse à l'électeui 
de Brandebourg. Mais la Prusse, petit morceau de terre 
situé sur les bords du Niémen, ne faisait pas partie d( 
l'Empire. Le roi de Prusse resta électeur de Brandebourg 

La paix d'Utrecht (17 13), le traité de Radstadt (1714) 
donnèrent à l'empereur les Pays-Bas, Naples, la Sardaigne 
le Milanais, les Présides de Toscane et ramenèrent sa poli 
tique en Italie. 

Les Prussiens ont l'habitude de traiter les Françai; 
d'ennemi héréditaire ; et cependant l'importance de la Pruss» 



LE SAINT-EMPIRE ROMAIN ET LA PAIX DE WESTPIIALIE 261 

date du traité de Westphalie dans lequel elle a joué un rôle 

qu'ils ne peuvent ignorer. 

Mais Frédéric Guillaume, le père du grand Frédéric, qui 

resta l'allié de l'Autriche, voulait détruire l'influence fran- 
. çaise en Allemagne. Il fit alliance en 1733 avec l'Autriche et 
:1a Russie pour enlever du trône de Pologne Stanislas 
I Leckzinski, le candidat de la France. 



CHAPITRE II 

LA FRANCE ET LA PRUSSE DE 1735 A 1814 

La France alliée de la Prusse. — Le traité d'Aix-la-Chapelle (1748). — La 
France alliée de l'Autriche pendant la guerre de Sept ans. — Le mani- 
feste de Brunswick en 1792. — Le traité de Bâle de 1795. — Accord de 
la Prusse et de la France. — Le traité de Lunéville. — Bénéfices de la 
Prusse et de l'Autriche. — Le Saint-Empire romain devenant protes- 
tant. — L'acte final de la diète de Ratisbonne. — Faute de Napoléon. - 
La Convention de Potsdam et le lendemain d'Austerlitz. — La paix dt 
Presbourg. — La confédération du Rhin (12 juillet 1806). — Près du 
Saint-Empire romain. — Napoléon héritier de Charlemagne. — La 
guerre de Prusse. — La paix de Tilsitt. — Procédés de Napoléon. — 
Stein. — Le général Scharnhorst. — Offres de la Prusse à Napoléon. — 
York et les troupes prussiennes après la campagne de Russie. — Har- 
denberg : offres à la France. — Indifférence de la Prusse pour l'Alle- 
magne. — Le traité de Kalisz. — Appel à la guerre. — Le traité de Paris. 
— La confédération germanique. 

Quand Frédéric partit pour la conquête de la Silésie, il 
demanda l'alliance de la France; la France envoya qua- 
rante mille hommes au fond de la Bavière au lieu d'aller 
dans les Pays-Bas. Marie-Thérèse abandonna la Silésie à la 
Prusse; l'armée française fut enfermée dans Prague : et nous 
eûmes toute l'Europe contre nous, après avoir travaillé uni- 
quement pour le roi de Prusse. Au bout de cinq ans de 
guerre, nous renonçâmes par le traité d'Aix-la-Chapelle 
(17A8), complètement aux Pays-Bas dont nous occupions la 
majeure partie. La marquise de Pompadour avait dit aux 
parlementaires français : <( Ne revenez pas sans la paix. Le 
roi la veut. » 



LA FRANCE ET LA PRUSSE DE i73o A 1814 263 

Il est vrai que, dans la guerre de Sept ans, la France fut 

lliée de Marie-Thérèse contre Frédéric II. C'était un chan- 
iient complet dans sa diplomatie. Frédéric battit si bien 
Saxons qu'il incorpora leur armée dans la sienne : et s'il 
tit victorieux de la Coalition constituée contre lui, ce fut, 
grande partie, grâce à l'incapacité de nos généraux. Il 
-opposa la Prusse puissante, protestante et unie, à l'Autriche 
catholique et composée de peuples de races diverses. 

Marie-Thérèse acheta la succession de l'électeur de Bavière 
à son héritier direct, l'électeur Palatin. Frédéric s'y opposa 
avec l'appui de la France et de la Russie (1779)- 

Pendant le dix-huitième siècle, la France se trouva tantôt 
adversaire tantôt alliée de la Prusse. 

Le ^rj août 1791, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume et 
'Empereur Léopold II, réunis à Pilnitz, près de Dresde, 
lirent une déclaration annonçant leur intervention en faveur 
le Louis XVI. Le s>5 juillet 1792, le chef de l'armée prus- 
sienne, le duc de Brunswick, lança un manifeste menaçant de 
ivrer la capitale de la France à une exécution militaire si 
Louis XVI n'était pas rétabli dans tous ses droits. Elle pro- 
iroquala journée du 10 Août. 

Les Prussiens furent battus à Valmy le 20 septembre(i792); 
nais en 1796, par le traité de Bâle, le roi de Prusse abandonna 
es adversaires de la Révolution. 

Les instructions, données à son ministre le comte de Golz, 
sortaient que (( la Prusse avait toujours eu des sentiments 
avorables à la France, ce dont Sa Majesté avait donné des 
preuves dans le cours de la guerre * ». 

Le traité et ses articles additionnels donnaient à la France 
es Provinces Rhénanes tandis que les cercles de West- 
)halie, la Basse et la Haute-Saxe, la partie des deux cercles 
Ju Rhin situés sur la rive droite du Main, formaient une 



I. Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la boicrille de 
'>adov)a, par Eugène Vcron. (Libr. F. Alcan.) Thiers. Hisloire du Consntat 
t de VEmpire. 



264 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

ligne de démarcalion dont la Prusse s'engageaità respecter 
la neutralité. En fait, la France donnait à la Prusse le protec- 
torat de l'Allemagne du Nord. La Prusse, en concluant cette 
paix séparée, trahissait le Saint Empire Romain. 

Lors de la paix de Lunéville (g février 1801) elle offrait de 
lier sa politique à celle du Premier Consul, de s'engagera lui 
par une alliance formelle, de garantir tous les arrangements 
faits en Italie. Le traité de Lunéville spécifiait que les princes 
laïques, ayant des possessions sur la rive gauche du Rhin 
dont la France prenait possession, recevraient des indemnités. 

Pour se les procurer, on eut recours à un moyen qui avait 
déjà été employé pendant la Réforme et à la paix de West- 
phalie : la sécularisation des principautés ecclésiastiques. 
Aussi bien la catholique Autriche que la Prusse luthérienne 
considéraient que ces territoires, avec leurs habitants, étaient 
des propriétés dont on pouvait traQquer. L'Autriche prenait 
pour des parents de l'empereur, deux archiducs italiens 
dépossédés et la Prusse pour le stathouder de Hollande qui 
n'avaient rien de commun avec l'Allemagne, le quart des 
sécularisations. 

Le Premier Consul, assiégé par toutes ces réclamations^^ 
demanda à l'empereur de Russie d'intervenir en même 
temps que lui. 

La Prusse avait perdu sur la rive gauche du Rhin les duchés 
de Gueldres et de Juliers, la principauté de Mœurs et une 
partie du duché de Glèves, comprenant en tout une popula- 
tion de 187000 habitants et ayant un revenu de 3 millions 
de francs. Une convention signée le i3 mai 1802 avec la 
France lui assurait, en échange, les évêchés de Paderborn et 
d'Hildesheim, Eichsfeldt, Erfurth, Untergleichen, la ville et 
l'évêché de Munster avec plusieurs autres villes et abbayes. 
Elle gagnait plus de Aooooo habitants à l'échange. Le prince 
de Nassau recevait l'évêché et l'abbaye de Fulde, les abbayes 
de Corwenetde Weingarten qui devaient revenir à la Prusse 
en cas d'extinction de la ligne directe. 

Le Premier Consul se mit ensuite d'accord avec Bade, 



LA FRANCE ET LA PRUSSE DE 1735 A 1814 ^65 

rWiirteraberg, les deux Hesses qui furent 1res bien traités. 
[ L'Autriche n'avait pas à se plaindre; car elle reçut pour 
f'archiduc de Toscane, les évêchés de Brixen, de Trente, de 
jSalzbourg, de Passau (sans la place de Passau), la Prévôté de 
ilBerchtolsgaden représentant un revenu de 3 5odooo florins 
t^our compenser un revenu de 2600000. 

jj Mais ces remaniements impliquèrent de profonds change- 
ilnents dans la constitution du Saint-Empire romain. Le col- 
ège électoral se composait alors de huit membres. Des trois 
iHecteurs ecclésiastiques, deux disparaissaient, les archevê- 
ques de Cologne et de Trêves. Restaient la Bohême ; l'électeur 
Palatin pour la Bavière et le Palatinat; le duc de Saxe; le roi 
ie Prusse pour le Brandebourg; le roi d'Angleterre pour le 
Hanovre. 

Finalement, le nombre des électeurs fut porté à dix : mais 
es protestants y disposaient de six voix contre quatre catho- 
iques. S'ils avaient dû élire un nouvel empereur confor- 
mément à leur foi, le Saint-Empire romain aurait eu pour 
hef un hérétique auquel le pape ne pouvait demander 
ie renouveler le serment de Gharlemagne contre les 
lérétiques. 

La majorité catholique qui était dans le collège des princes, 
ie 54 voix contre 43, disparaissait. Presque tous les princes, 
léritiei^s des voix ecclésiastiques étaient protestants et, par 
X)nséquent, du côté de la Prusse. 

Toutefois, cette démarcation n'était pas absolue. La Bavière 
catholique volait avec la Prusse contre l'Autriche ; la Saxe, 
protestante, était habituellement en opposition à la Prusse 
lont elle avait peur. 

Le 25 février i8o3, la Diète de Ratisbonne adopta l'acte 
inal. La Suède fut le seul opposant : et les membres de la 
Diète, loin de dissimuler leur reconnaissance pour les solu- 
ions données, auraient volontiers demandé que la France fût 
chargée de son exécution. 

L'Autriche le ratifia le 2/1 mars; et elle commit un abus de 
îonfiance en s'emparant de 3o millions de florins déposés à 



266 CAUSES HISTORIQUES '. CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

la Banque de Vienne par les principautés récemment sécu- 
larisées. 

La politique de Bonaparte avait été habile ; mais après 
la rupture de la paix d'Amiens en i8o3, il fit occuper le 
Hanovre par ses troupes : et le Czar était garant de l'appli- 
cation de l'acte final de la Diète de Ratisbonne. Il avait pris 
aussi sous sa protection le royaume de Naples, que Napo- 
léon faisait occuper. L'enlèvement du duc d'Enghien sur le 
territoire badois provoqua la rupture avec la Russie. Napo- 
léon avait besoin de la Prusse ; mais l'occupation du Hanovre, 
la fermeture de l'Elbe et du Weser la choquaient. Son aris 
tocratie détestait la France. La reine Louise avait été con- 
quise par l'empereur de Russie, Alexandre. Le roi Frédéric- 
Guillaume restait passif; à la veille d'Austerlitz, il n'osa 
accepter le Hanovre que lui offrait Napoléon, mais pendant 
qu'il faisait respecter la neutralité de son territoire par la 
Russie, les armées françaises la violaient. 

Alors a lieu la Convention de Potsdam entre Alexandre et 
le roi de Prusse ; mais le lendemain d'Austerlitz, l'envoyé 
prussien à Vienne, le comte de Haugwitz, félicite Napo- 
léon de sa victoire, a Voilà un compliment dont la fortune a 
changé l'adresse », lui répondit-il. U en profita. Le i5 décem 
bre, il signait avec Haugwitz un traité d'alliance offensive et ] 
défensive donnant le Hanovre à la Prusse. Il lui enlevait 
quatre cent mille sujets et lui en donnait un million. 

Mais le traité ne fut pas ratifié à Berlin. Pendant que le 
roi de Prusse se perdait en hésitations et en contradictions, 
Napoléon résolut de faire la Confédération du Rhin. 

Par la paix de Presbourg, l'Autriche avait été expulsée 
d'Italie, la Bavière avait reçu de sérieux avantages. Napo- 
léon conféra le titre de roi aux princes de Bavière et de 
V^urtemberg. Il constitua d'abord avec eux et le grand duc 
de Bade son projet de confédération, sans s'occuper de l'opi- 
nion des autres princes, ni de celle des villes libres, encore 
moins de celle des populations. Il n'essaya même pas de 
sauver les apparences comme en i8o3. Il donna le traité à' 



LA FRANGE ET LA PRUSSE DE 1735 A 1814 207 

iigner aux autres princes qui furent compris dans la Gonfé- 
iération, sans leur demander leur avis (12 juillet 1806). 

Elle était composée de deux collèges : le collège des rois, 
omprenant : i" le prince Primat, ex-électeur de Mayence ; 

• le roi de Bavière auquel étaient données les villes libres 
[e Nuremberg et de Ratisbonne; 3" le roi de Wurtemberg; 
' le grand duc de Bade; -5° le grand duc de Berg; 6° le grand 

. de Hesse-Darmstadt. Le collège des princes se compo- 
iiit des ducs de Nassau-Usingen-Weilbourg; des princes 
<^ Hohenzollern-Hechingen-Sigmaringen ; des princes de 
;ilm-Salm, de Salm-Kirbourg, d'Isambourg, d'Aremberg, 
<■ Lichtenstein et de Leyen. La noblesse immédiate enclavée 
ans les territoires de ces Etats était incorporée. Elle per- 
ail ses droits de législation, de juridiction, de haute 
ulice, d'impôt, de recrutement. 

Le i*"" août, l'ambassadeur français annonçait à la Diète 

Ratisbonne que l'empereur des Français, qui consen- 

à devenir le protecteur des princes confédérés, ne 

jnnaissait plus désormais l'existence de l'Empire. Fran- 

II, par une circulaire du 6 août, déclara qu'il considérait 

• inme dissous les liens qui l'attachaient au corps germa- 
ique, releva de 'l'allégeance les Etats qui le formaient, et 

■^ confina dans le gouvernement de ses domaines héré- 
ires sous le titre « d'Empereur d'Autriche » qu'il avait 
- en i8o4. Le Saint-Empire romain, fondé en 800 par 
ouronnement de Charlemagne avait duré mille six ans. 
: disparition était définitive. 

Le Saint-Empire romain n'était plus, mais le souvenir de 
harlemagne obsédait Napoléon. Bourrienne raconte qu'un 

• II r il dit : « Je n'ai pas succédé à Louis XIV, mais à Ghar- 
iiiagne. » Il devait faire frapper une médaille avec cet 
cergue : Renovatio imperii. Il entendait devenir Empereur 
Occident, entouré de rois, de grands-ducs, de ducs, de 
)mtes qui seraient ses vassaux. 

Par une note, il félicita le roi de Prusse d'être dégage 
îB liens de l'Empire germanique. « Il verrait avec plaisir 



2B8 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE L EMPIRE ALLEMAND 

que la Prusse rangeât sous son influence au moyen d'une 
Confédération semblable à celle du Rhin, tous les Etats du 
nord de l'Allemagne. » C'étaient Hesse Cassel, la Saxe 
avec ses diverses branches, les deux maisons de Mecklem- 
bourg et quelques petits princes du Nord. 

Le roi de Prusse, séduit par cette invitation, voulut en 
profiter : mais Napoléon avec le sans-gêne que lui donnai! 
l'orgueil de ses victoires, invita le prince de Hesse Cassel jj 
entrer dans la Confédération du Rhin, et, pour le séduire, 
lui offrit Fulde qui était la propriété du prince d'Orange, 
beau-frère du roi. Ilinterditaux villes hanséatiques, Brème, 
Hambourg et Lubeck d'entrer dans la Confédération di 
Nord. En même temps, il négociait avec l'Angleterre la res 1 
titution du Hanovre qu'il avait donné au roi de Prusse. 

Le roi de Prusse se résigna à la guerre qu'il n'avait pai 
faite quand il pouvait entrer dans la coalition de l'Autrichij 
et de la Russie. Les troupes légendaires dont il avait hérité 
furent écrasées à Auerstœdt et à léna (i4 octobre 1806), e 
en sept semaines, la Prusse n'existait plus. L'arrivée de.' 
Russes prolongea la résistance de sept mois. Ce ne fut qu» 
le 9 juillet que fut conclu le traité de Tilsitt. 

Le roi de Prusse cédait tous les territoires compris entre 1* 
Rhin et l'Elbe qui devaient former le royaume de West 
phalie et en reconnaissait Jérôme Napoléon comme souve 
rain légitime. Il renonçait à toute la Pologne prussienn' 
qui fut donnée à l'électeur de Saxe. 11 gardait la Pruss' 
orientale et occidentale, la Poméranie, le Brandebourg et l 
Silésie, environ cinq millions d'habitants sur dix. Le paye 
ment des contributions arriérées qui devait être remis ai 
vainqueur était évalué par les commissaires du roi à 19 mil 
lions de francs. 

Daru en réclama i54, puis consentit à réduire de 35 mil 
lions. En attendant le payement de ces sommes, deux cen 
mille hommes vécurent en Prusse aux dépens des habi 
tants. H y avait en Prusse deux monnaies d'argent de titr^ 
différent; naturellement, il ne resta en Prusse que la mon 



r 



LA FRANCE ET LA PRUSSE DE l73o A 1814 260 



naie au plus bas titre. Ce ne fut qu'au bout de trois ans 
lu'elle put être retirée de la circulation. Soumise au Blocus 
ritinental, la Prusse ne pouvait plus exporter de bois, et 
i Ile ne pouvait importer ce qui lui était nécessaire. 

Après la défaite de la Prusse, la Confédération du Rhin 

mprit quatre royaumes, cinq grands-duchés, vingt-trois 

duchés et principautés, une population de vingt millions 

d'habitants. Napoléon voulut constituer des principautés et 

s royaumes pour des membres de sa famille : il forma 

1- grand-duché de Berg et le donna à son beau-frère Mural, 

jniis à un des fils du roi de Hollande encore au berceau. Il 

lit créé le royaume de Westphalie pour son frère Jérôme 

l'il maria à la fille du roi de Wurtemberg. Il maria Eugène 

Beauharnais à la fille du roi de Bavière. De l'électeur 

Saxe, il fit un roi qu'il opposa au roi de Prusse; il lui 

M nna le grand-duché de Varsovie et la nouvelle Galicie. En 

taillant, de cette manière, l'Allemagne, il mécontenta et 

inquiéta tout le monde; il n'eut comme allié fidèle et 

î'voué que le grand duc de Hesse-Darmstadt. 

Napoléon introduisit de vive force un certain nombre de 

formes qui, avantageuses à la masse des individus, irri- 

tnt les privilégiés. Il extirpait, au moyen de la conscrip- 

[), les jeunes gens de leur sol natal. Le Blocus continental 

fidait sa domination insupportable à chacun et attirait 

ites les sympathies vers la Grande-Bretagne. 

Il avait fait des rois, des grands-ducs, des ducs, mais il 

prisait, dans leurs personnes, les dignités dont il les avait 

ttifiées. Au lieu de récolter des sympathies, il soulevait 

s haines formidables. 

(Jn ministre de Prusse, Stein, organisa la résistance en 
iMisse. Napoléon, en l'expulsant du ministère, puis en ordon- 
nant son arrestation et la confiscation de ses biens, le dési- 
gna à tous les Prussiens comme le représentant du palrio 
tisme. 

Pour combattre l'oppression de Napoléon, Stein intro- 
duisait en Prusse les principes de H(). Il transformait le 



270 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

vasselage des paysans en droit libre sur leurs propriété! 
territoriales. Bourgeois et paysans purent en acquérir ei 
même temps que les nobles purentpratiquer le commerce e 
l'industrie. Il donna aux villes la loi municipale français( 
de 1789. 

L'armée avait été réduite à quarante-deux mille hommes. 
Le général Scharnorst organisa le service universel avec la 
landwehr et le landsturm, de manière à faire passer toute 
la population mâle par l'armée, et il ouvrit aux bourgeois 
l'accès aux grades supérieurs. 

L'Autriche qui s'était réorganisée, sous la direction du 
comte Stadion, crut, en 1809, que le moment était venu de 
prendre sa revanche. Elle adressa un appel aux peuples alle- 
mands. Pas un, sauf le Tyrol, ne répondit. Battue à Wagram, 
elle dut céder à la Bavière, Salzbourg, Berchtesgaden, ses 
districts sur Tlnn, au duché de Varsovie la Galicie occiden- 
tale, et à la Russie, une partie de la Galicie orientale. La 
France prit la Croatie, la Garniole, le Frioul, Triesle qui, 
réunis à l'Istrie et à la Dalmatie, formèrent les provinces 
illyriennes. Le Tyrol s'acharna dans sa résistance à la domi- 
nation de la Bavière. Quand il fut vaincu, la Bavière dut 
en céder une partie au royaume d'Italie. Elle dut remettre 
aussi Ulm au Wurtemberg et elle reçut en échange les 
principautés de Ratisbonne et de Baireuth. 

Napoléon avait fait son frère Louis, roi de Hollande. 
Gomme celui-ci appliquait mal le Blocus continental, il dut 
abdiquer. La Hollande fut réunie à l'Empire français avec les 
villes hanséatiques de Hambourg, Brème et Lubeck, le 
duché d'Oldenbourg, une partie du Hanovre et quelques 
petites principautés (décembre 1810). L'Empire français 
comptait alors cent trente départements, s'étendait de l'Elbe 
au Garigliono en Italie, et avait comme feudataires les royau- 
mes d'Italie, de Naples, d'Espagne, de Westphalie, de Saxe 
et de Bavière. 

Mais le roi de Prusse, d'accord avec son ministre Harden- 
berg, offrait son alliance à la France au mois d'avril 181 1, et 



LA FRANCE ET LA PRUSSE DE 1735 A 1814 271 

^apoléon daignait l'accepter le 28 février 1812. Le 9 mars 
( >i2, il partait de Paris et s'installait à Dresde où il tint une 
iir de rois jusqu'au 22 juin, date de sa déclaration de 
erre à la Russie. 

!1 englobait dans son armée, vingt mille Prussiens, trente 
lie Autrichiens, et des troupes arrachées par la conscrip- 
tion à tous les États delà Confédération du Rhin. 

Après la retraite de Moscou, le général York qui comman- 
iliit les troupes prussiennes, sollicité par Clausewitz, 
service de la Russie, les lui livra. Le roi de Prusse, 
apprenant cette défection, fut terrifié. D'accord avec 
I ministre Hardenberg, il écrivit à Hatzfeld, son mi- 
tre à Paris : (( Je suis l'allié naturel de la France. En 
tngeant de système, je ne fais que donner à l'empereur 
Iroit de me traiter en ennemi. S'il me donne de l'argent, 



puis encore lever et armer cinquante à soixante mille 
âmes pour son service*. » 

î^n même temps, il offrait à l'empereur Alexandre d'entrer 
uns son alliance si la Russie voulait s'avancer de suite vers 
la Vistule et l'Oder. 

Quelques jours avant la défection d'York, Hardenberg 
suggérait à Saint-Marsan, l'ambassadeur français, l'idée de 
faire le roi de Prusse, roi de Pologne : « Les côtes et les 
:erritoires de la Prusse et de la Pologne présenteraient 
iussi une masse compacte qui deviendrait une barrière 
'ormidable contre les envahissements de la puissance 
'US se. i) 

Le roi de Prusse et Hardenberg ne pensaient qu'à la 
Prusse : ils se souciaient peu de la délivrance et de l'unité 
le l'Allemagne que les Hohenzollern ont depuis voulu 
ncarner en eux. Saint Marsan écrivait à Maret : « Si l'Em- 
pereur voulait faire quelque chose pour la Prusse, il serait 
;rès facile, malgré l'exaspération de la nation, de retenir 



1. V. Eugène Véron. Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II, 
J. 180. (Lib. Alcan.) 



2/2 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE L EMPIRÉ ALLEMAND 

Frédéric-Guillaume dans la ligne qu'il a suivie jusqu'ici. 
Il prenait contre York les mesures prescrites par Napoléon 
mais York, installé dans le vrai royaume de Prusse ; 
Kœnigsberg, l'organisait avec Stein, muni des pleins pou 
voirs du Czar, sans se soucier des injonctions du roi, et com; 
plétait son armée. Les Cosaques s'avançaient jusqu'à Berlin| 
Scharnhorst opérait des levées en Silésie, au moment oi 
Napoléon achevait de ruiner le pays par des réquisition; 
pour ses garnisons de l'Oder. 

En même temps, Napoléon déclarait au corps législati 
qu'il entendait maintenir à tous ses alliés l'intégrité de leurjj 
Etats. Le roi de Prusse ne pouvait donc plus compter sur leî| 
compensations qu'il espérait. Stein le rejoignit secrètement 
à Breslau, le 27 février. 

L'armée russe, depuis le passage du Niémen, était réduite 
à environ cinquante mille hommes. L'empereur Alexandre 
était prêt à la paix. Cependant Koutousof, pour la Russie^ e: 
Scharnhorst, pour la Prusse, signaient, le 28 février, à Kalish 
un traité entre la Russie et la Prusse. Le roi de Prusse suil 
vit, et le 17 mars, il fît appel à son peuple, et par deux édits | 
leva la landwehr et le landsturm. Le préambule de l'éditde h.\ 
levée du landsturm, disait : a A l'approche de l'ennemi, tous 
les habitants des villages doivent s'en aller, combler les puits 
emporter ou détruire les farines. Le combat auquel tu es 
appelé sanctifie tous les moyens. Les plus terribles sont les 
riieilleurs. » En deux mois et demi, la Prusse qui ne comp- 
tait guère que 45ooooo habitants leva une armée de 
i48 000 hommes, qui deux mois plus tard, furent complétés 
par looooo autres. Napoléon, qui, par une incroyable négli- 
gence, n'avait pas pénétré le système de la landwehr et du 
landsturm, disait : « La Prusse pourra m'opposer lioono' 
hommes dans deux mois et jamais plus de 76 000. » 

Le 10 avril, Napoléon avait offert à l'Autriche le partage, 
de la Prusse. Le i5 juin, l'Autriche, la Russie et la Prusse 
signèrent un traité d'alliance à Reichenbach. Le 2J août, 
l'Autriche déclarait la guerre à la France. Le 19 octobre, sur 



LA FRANCE ET LA PRUSSE DE 1735 A 1814 273 

le champ de bataille de Leipzig, les Saxons abandonnèrent 
Tarmée française. 

La suppression du royaume de Westphalie avait été pro- 
clamée dès le 28 septembre. Le 8 octobre, la Bavière avait 
réuni ses troupes à celles de l'Autriche. La Confédération 
du Rhin était déjà dissoute ; le roi de Wurtemberg, le grand- 
duc de Bade et le grand-duc de Hesse Darmsladt avaient fait 
des traités avec les alliés. Les princes dépossédés, Frédéric- 
Guillaume de Brunswick, le prince d'Oldenbourg, Télecteur 
de Hesse rentrèrent dans leurs Etats. L'œuvre de Napoléon 
sur la rive droite du Rhin n'existait plus à la lin de i8i3. Le 
I*'' janvier, les armées alliées traversèrent le fleuve. 

Le i*' mars i8i4, la Russie, l'Angleterre, l'Autriche, la 
Prusse, par le traité de Ghaumont, s'engagèrent à ne pas 
faire de paix séparée et à ne pas traiter avec Napoléon. 

Le 3o mai fut signé le traité de Paris limitant les frontières 
de la France à celles de janvier 1792. Il portait : a Les Etats 
de l'Allemagne seront indépendants et unis par un lien 
fédéral. » Le Congrès qui devait l'organiser se réunit à 
Vienne au mois de septembre. 



T^MB OUTOT. 



»8 



CHAPITRE III 
LE CONGRÈS DE VIENNE 

Le programme du traité de Kalisz et les réalités du Congrès de Vienne. — 
Talleyrand. — Le principe de la légitimité. — Le droit public. — Mé- 
pris des Prussiens et de l'Empereur de Russie par le droit public. — 
L'Autriche, Talleyrand et Lord Gastlereagh. — Le traité du 3 janvier 
i8i5. — Erven capitale de Talleyrand et de Lord Gastlereagh. — Gains 
de la Prusse, de l'Autriche, de la Russie. — La Suisse. — Les articles de 
l'acte de Vienne concernant la Confédération germanique. — Mécon- 
tentement de la Prusse. — «■ N'accepte province rhénane que pour 
la défense de l'Allemagne ». — La Sainte-Alliance. — L'acte final du 
congrès de Vienne. 

D'après la proclamation de Kalisz (26 mars i8i3), l'empe- 
reur de Russie et le roi de Prusse « devaient essayer de réta- 
blir un empire vénérable ». Mais les traités de Téplitz, de 
Ghaumont et de Paris ne parlèrent point de cette résurrec- 
tion ; et il n'en fut pas question à Vienne. 

La catholique Autriche n'essaya pas de revenir sur les sécu- 
larisations faites en i8o3, de rétablir la noblesse médiatisée 
dans son rôle de noblesse immédiate, de revenir à l'élection 
des empereurs et de leur restituer le titre d'empereurs 
romains. 

Frédéric de Gentz, secrétaire du congrès, dans un rap- 
port du 12 février i8i5, dit avec franchise: 

Les grandes phrases de reconstruction de l'ordre social, de régéné- 
ration du système politique de l'Europe, de paix durable fondée snr 
une juste répartition des forces, etc., se 'débitaient pour tranquilliser 
ses peuples et jpour donner à cette réunion solennelle un air 4ç 



LE CONGBès DE VIENNE 275 

dignité et de grandeur : mais le but réel du congrès était le parta»ge 
entre les vainqueurs des dépouilles du vaincu*. 

Les quatre grandes puissances, l'Autriche, la Grande-Bre- 

tai^'ne, la Prusse et la Russie avaient, parle traité de Chau- 

niont (i"" mars i8i4) décidé que la France, réduite à ses 

frontières de 1792 n'aurait pas à intervenir pour les terri- 

' res à partager; et elles avaient décidé qu'à Vienne, elles 

lieraient seules les grandes questions. 

Talleyrand, le représentant de la France, eut l'habileté de 

•^uper autour de lui toutes les puissances secondaires, en 

larant que les États convoqués pouvaient être inégaux en 

lui ce, mais qu'ils étaient égaux en droits; et il fit adjoindre 

m comité chargé de préparer le programme des travaux 

la France, l'Espagne, le Portugal, la Suède. 

Talleyrand posa le principe de la légitimité dans ces 

rrmes :« Le premier besoin de l'Europe est de bannir l'opi- 

li tn qu'on peut acquérir des droits par la seule conquête. » 

Il demanda l'insertion dans la déclaration du 8 octobre des 

iiots que « les arrangements seraient conformes au droit 

)iiblic ». Les représentants de la Prusse, Hardenberg et de 

\ fnboldt, protestèrent avec violence. Le 28 octobre, l'em- 

our de Russie lui disait : « Le droit public n'est rien pour 

I. Quel cas croyez-vous que je fasse de tous vos parche- 

iinis et de tous vos traités. ^^ » Des hommes réunis pour con- 

liire un traité affirmaient ainsi d'avance le mépris qu'ils 

ient pour l'œuvre qu'ils étaient appelés à faire. 

'uand Talleyrand oppose la légitimité à la force, il se 

e au point de vue du prince qu'il considère comme un 

prictaire. Quant à la volonté des sujets, on n'en parle 

, parce que personne n'y songe. 

la Prusse, appuyée par la Russie, voulait prendre le 

aume de Saxe. 



I. Debidoiir. Histoire de la diplomatie. — Mémoires de Mett^rnich. T. II, 
àlà. 



276 CAUSES HISTORIQUES ! CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

L'Autriche ne voulait pas de ce voisinage. Pour lui com- 
plaire, Talleyrand conclut avec l'Angleterre et elle, le traité 
du 3 janvier i8i5. Le roi de Saxe garda son titre et un peu 
plus de la moitié de ses Etats. Le reste fut donné à la Prusse 
avec quelques autres territoires, ce qui augmenta sa popu- 
lation de 855 ooo habitants.il est fort regrettable que Tal- 
leyrand n'ait pas abandonné la Saxe à la Prusse au lieu de 
lui donner à l'Ouest la Province rhénane et la Westphalie 
qui en ont fait la richesse. Il a mis ainsi la Prusse en con- 
tact immédiat avec la France ; et lui, représentant de la 
France, a posé la Prusse comme le boulevard de l'Allemagne 
contre elle ^ 

La nouvelle Prusse était une fois plus étendue et plus 
peuplée que la Prusse de Frédéric II. Elle se composait de 
deux groupes : la Prusse orientale et le Brandebourg reliés 
par la Poméranie, la vallée de la Vislule entre Thorn et 
Dantzig, le grand duché de Posen avec 750000 habitants,. la 
Poméranie occidentale avec Stralsund et l'île de Rugen, la 
moitié de la Saxe avec Torgau et Wittemberg, la Silésie et 
la Lusace. L'autre groupe couvrait les deux rives du Rhin, 
de Ringen à Emmerick. 

Gomment Gastlereagh et Talleyrand ne prévoyaient-il pas 1 
que la Prusse aurait pour politique de s'emparer du Hanovre j 
afin de les réunir.^ 

La Bavière reçut une partie des anciens domaines autri- 
chiens de Souabe : Aschaffenbourg et Wûrtzbourg; les 
comtés d'Anspach et de Baireuth. 

L'Autriche céda le Brisgau et quelques territoires de la 
Haute-Souabe à Bade et au Wurtemberg; la Belgique à la 
Hollande. Elle garda la Vénétie et recouvra la frontière de 
ITnn, le Salzbourg, la Garinthie, le Tyrol et les provinces 
Illyriennes, tout ce qu'elle avait obtenu par les traités de 
Gampo-Formio, de Lunéville, de Presbourg et de Vienne. 



I. Voir sur l'erreur commise par Talleyrand, Mémoires du Chancelier 
Pasqaier. T. 3, ch. 4 et 5. 



LE CONGRES DE VIENNE 277 

La Russie n'avait rien perdu par la guerre ; mais par son 
alliance avec Napoléon, elleavait gagnéla Finlande. Elle laissa 
à l'Autriche la Galicie et Cracovie qui devint un gouverne- 
ment libre sous la protection de la Russie, de l'Autriche et 
de la Prusse. Elle avait enlevé aux Turcs le territoire situé 
entre le Boug et le Dniester, plus la Bessarabie entre le 
Dniester, le Danube et le Pruth. 

Les dix-neuf cantons de la Suisse furent augmentés de 
Genève, du Valais et de Neuchâtel, à la fois canton et comté. 

Le Hanovre fut reconstitué au profit de la maison régnante 
d'Angleterre et la Prusse lui céda l'Ost-frise, Ilildesheim, 
Goslar et une partie du comté de Lingen. 

Les articles organisant la Confédération germanique sont 
les articles de 53 à 64 du traité général du g juin i8i5. 

Les princes souverains et les villes libres d'Ailemaf:ne, l'empereur 
d'Autriche et le roi de Prusse pour toutes celles de leurs possessions 
qui ont anciennement appartenu à l'Empire germanique, le roi de 
Danemark pour le duché de Holstein et le roi des Pays-Bas pour le 
grand duché de Luxembourg établissent entre eux une Confédération 
perpétuelle qui portera le nom de Confédération germanique. 

Le but de cette Confédération est le maintien de la sécurilc intc- 
rieure et extérieure de l'Allemagne, de l'indépendance et de l'invio- 
labilité des Etats confédérés. 

Les membres de la Confédération sont égaux en droits. 

L'administration des affaires de la Confédération est remise à une 
diète fédérale dans laquelle tous les membres doivent voter par leurs 
plénipotentiaires. Les membres sont au nombre de dix-sept et ont 
chacun une voix dans l'assemblée ordinaire. Mais quand il s'agit dos 
lois fondamenta'es, l'assemblée devient générale et alors l'Autriche, 
la Prusse, la Saxe, la Bavière, le Hanovre ont cliacuii (}ii *»>.. x<.t,.< ] ,. 
total des voix est de soixante-neuf. 

La diète est permanente; mais elle peut s'ajourner [)eiKliiiil des 
périodes n'excédant pas quatre mois. 

L'article 63 stipule que les princes confédérés s'engagent à dé- 
fendre non seulement l'Allemagne tout entière, mais encore chaque 



278 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE lWpIRÈ ALLEMAND 

État particulier de l'union et se garantissent toutes celles de leurs 
possessions qui font partie des territoires confédérés. Les princes 
confédérés peuvent toutefois s'allier avec des princes étrangers à la 
Confédération pourvu que ces alliances n'aient pas pour but de 
porter atteinte à la Confédération ou à aucun des États qui la com- 
posent. Ils s'engagent également à ne se faire la guerre entre eux 
sous aucun prétexte et à soumettre leurs différends à la diète qui doit 
essayer de les concilier. Si ce moyen ne réussit pas et qu'une sen- 
tence devienne nécessaire, il y sera pourvu par un jugement (aus- 
tragal instanz) auquel les parties contendantes se soumettront en 
appel. 

Le siège de la diète est à Francfort et la présidence perpétuelle est 
dévolue à l'Autriche. 

La Prusse de 1796 à 1806 et de 1810 jusqu'au milieu de 
1812, avait fait son jeu à part, ne s'occupant que de ses inté- 
rêts sans se soucier de ceux de l'Allemagne. Si Napoléon 
avait montré un peu moins de mépris pour son roi Frédéricr 
Guillaume, celui-ci s'attelait à son char. En récompense de 
cette politique particulariste, il obtint que le Congrès de 
Vienne doublât la Prusse : et cependant, ni lui, ni ses 
hommes d'Etat, Hardenberg et Stein, ne furent satisfaits. 
Ils avaient dû céder la Franconie à la Bavière ; et la Bavière 
restait attachée à l'Autriche. La Prusse, dans sa grande lon- 
gueur de Memel à Sarrebruck, était coupée par le Hanovre 
qui la séparait de la mer du Nord ; et elle avait dû renoncer 
en sa faveur à la Frise orientale. La population des bords 
(lu Bhin était imbue des institutions françaises, elle était 
catholique ; elle formait un élément hétérogène qui affui 
blissait la Prusse. Les hommes d'Etat prussiens consen- 
taient à recevoir la Province Rhénane « seulement pour la 
défense de l'Allemagne » ; et ils donnaient à la Prusse l'atti- 
tude de champion de l'Allemagne. 

Cette apparence de dévouement ne touchait pas les petits 
souverains de l'Allemagne qui, connaissant son âpretr 
avaient peur d'être dévorés par elle. Ils se groupaient autour 



LE CONGRÈS DE VIENNE 279 

de la Bavière, du Wurtemberg et de Bade et se confinaient 
dans un particularisme inquiet et soupçonneux. 

Des promesses de réformes, plus ou moins ratifiées par 
les princes, que Stein et autres patriotes prussiens et alle- 
mands avaient faites aux populations, il ne fut plus question 
au Congrès de Vienne. 

Le. 26 septembre i8i5, l'empereur de Russie, l'empereur 
d'Autriche et le roi de Prusse signaient le pacte de la Sainte- 
Alliance. L'Angleterre y refusa son adhésion. 

Le 7 août 1819, onze membres de la Confédération se réu- 
nissaientà Carlsbadet arrêtaient desrésolutions qui devinrent 
l'acte final du Congrès de Vienne. Ils proclamèrent que « le 
principe fondamental de la Confédération germanique exi- 
geait que tous les pouvoirs de la souveraineté restassent 
réunis dans le chef suprême du gouvernement ». Le droit 
d'intervention était reconnu pour les cas oii une révolte 
intérieure menacerait la sûreté des autres Etats de la Fédé- 
ration. La diète s'attribuait le droit de poursuivre tout écrit 
ou journaldanstoutEtatdela Confédération. Pouvoirs étaient 
donnés à une commission de cinq membres d'assurer, au 
besoin par la force, l'exécution de ces lois ; des mesures 
furent prises contre les universités et une commission 
d'enquête fut nommée pour rechercher les coupables de 
libéralisme. 

Chacun des petits princes, le roi de Prusse compris, tyran- 
nisait et exploitait ses sujets à son gré. 



CHAPITRE IV 



LA PRUSSE ET L'AUTRICHE. — 1847-1866 

Frédéric-Guillaume IV contre les constitutions écrites. — Essai d( 
déviation de la Révolution de i8/i8 vers l'unité allemande. — ((Là 
Prusse transformée en Allemagne. )) — Le Parlement de Francfort. — 
Élimination de l'Vutriche. — Offre de la couronne impériale au roi de 
Prusse. — Le traité des Trois Rois. — Le Parlement d'Erfurt. — Lu 
Diète de Francfort. — La convention d'Olmutz. — Désirs de revanche. 
— Rismarck et la prussification de l'Allemagne. — Ferro et igné. ~~ 
Gouverner sans budget. — (( La force prime le droit.» — L'insurrection 
de Pologne et Rismarck. — La question des duchés. — Napoléon III, 
l'Autriche et la Prusse. — Rismarck et Napoléon III. — La guerre de 
1866. — Les préliminaires de paix de Nikolsbourg. — Le traité de 
Prague. — Les incorporations à la Prusse. — La question des compen- 
sations. — Naïveté de M. RenedeUi. — Ses appréhensions en 18G8. 

En 1847, Frédéric-Guillaume IV avait consenti à donner ^^ 
Parlement à là Prusse ; mais le 11 avril, à l'ouverture de Ja 
Diète, il disait : 

Jamais je ne permettrai qu'une feuille écrite vienne s'interposer 
pour jouer le rôle d'une seconde Providence entre Dieu, Notre-Sei- 
gneur du ciel, et ce pays, pour nous gouverner par ses paragraphes 
et pour remplacer par eux la sainte et antique fidélité. 

La Révolution de i848 éclata. Le roi exploita la peur que 
la France ne réclamât les Provinces Rhénanes. Cependant, il 
fut obligé de faire des concessions de politique intérieure; 
mais il essaya de leur imprimer une déviation générale : 

Avant tout, nous demandons que l'Allemagne soit transformée 



LA PRUSSE ET L* AUTRICHE 281 

d'une Confédération d'Etats en un Etat confédéré. Nous demandons 

un système militaire uniforme pour toute l'Allemagne, imité du sys- 
tème prussien avec un général en chef fédéral. Nous demandons 
L'un pavillon allemand, une flotte allernande, un tribunal fédéral 

allemand pour régler tous les différends entre les peuples et les 

Etats. 

Il essayait de soulever la passion de l'unité allemande 
pour détourner ses sujets des questions de constitution et 
de liberté intérieures. Un lendemain d'émeute, le 20 mars, 
il proclama qu' « il se sentait appelé à sauver la liberté et 
'unité allemandes ». Le 21, il ordonnait que l'armée joignît 
ïa cocarde allemande à la cocarde prussienne, et dans une 
proclamation, il annonçait que a la Prusse, dès ce moment, 
se transformait en Allemagne )>. 

L'Autriche et les autres puissances trouvèrent que le roi 
Frédéric-Guillaume IV avait une singulière manière de 
comprendre (( l'acte fédéral » du congrès de Vienne : et s'il 
était déchiré de cette façon au point de vue de la Confédé- 
ration germanique, quelle valeur pouvait-il conserver au 
point de vue de ses relations avec les autres Etats. 

Pendant ce temps, un congrès de cinquante délégués, 
délégués surtout par leur propre initiative, tenu à Heidel- 
berg, avait décidé la réunion d'un Parlement national alle- 
mand. Ce Parlement ne fut qu'une assemblée, plus ou 
moins régulièrement élue. 11 élabora péniblement une cons- 
titution pour l'Empire d'Allemagne. Il déclara qu'un Etat 
îllemand ne pouvait former un seul État avec des États non 
illemands. C'était placer l'Empereur d'Autriche dans l'obli- 
gation de ne conserver qu'un lien personnel avec la Hon- 
grie, la Bohême, l'Italie. Alors, il y eut conflit entre les 
partisans de la « Petite Allemagne » qui ne voulaient 
idmettre dans l'Empire allemand que des Allemands et 
ceux de la « Grande Allemagne » qui y englobaient tous les 
peuples dépendant de l'Empire d'Autriche. L'assemblée 
se prononça en faveur des premiers f?7 nov^'mhre). Dès 



282 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

lors, elle faisait de la Prusse la maîtresse de l'Allemagne 
Le i4 janvier iSlig, elle exclut l'Autriche de l'Empir 
germanique. Le 27 mars, elle vota que la couronne impérial 
serait héréditaire dans la maison du prince qui serait choisi 
et le 28 mars, elle offrit la couronne impériale au roi d( 
Prusse par 290 voix contre 248 abstentions. 

L'Autriche rappela ses députés. La Chambre prussienne 
donna, le 26 avril, ordre au ministère de reconnaître h 
Constitution de Francfort. Le lendemain, la Chambre étai 
dissoute. Le roi refusait la couronne impériale, protestai 
contre la Constitution et invitait les souverains à un congrès 
La veille, les Russes étaient entrés en Hongrie ; et la peui 
de l'Autriche, libérée de la préoccupation de l'insurrectior 
hongroise, doit être comptée comme un des coefficients d( 
la décision du roi de Prusse. 

Le Parlement de Francfort s'évanouit ; mais Frédéric-Guil 
laume cherchait les moyens de saisir la couronne impériale 
qu'il avait refusée. Il conclut avec les rois de Saxe et d( 
Hanovre le traité des Trois rois dont le but déclaré était « de 
veiller à la sécurité intérieure et extérieure de l'Allemagne » 
L'Autriche n'admit pas l'existence d'une commission de 
cinq membres se réunissant à Berlin sous ce prétexte. Le 
roi fit décider par cette commission la convocation d'un nou 
veau Parlement fédéral siégeant à Erfurt, ville prussienne. 
Malgré l'adhésion de vingt-sept gouvernements allemands, 
ce ne fut qu'un fantôme. L'Autriche convoqua à Francfort, 
le 26 avril i85o, les membres de l'ancienne Diète. Malgré h 
protestation de la Prusse, elle reprit ses fonctions. L'élec- 
teur de Hesse proclama, le 7 septembre i85o, l'état de siège 
parce que l'Assemblée des États refusait de l'autoriser à 
faire un emprunt sans en justifier l'emploi. Il invoqua le 
secours de la Diète germanique, tandis que la Prusse > 
faisait entrer ses troupes. On crut à la guerre. La Prusse 
recula et subit la convention d'Olmutz , en vertu de 
laqueHe elle renonçait à l'Union d'Erfurt, adoptait la poli- 
tique de l'Autriche à l'égard du Sleswig Holstein, éva- 



La PRUSSE ET L*AUTRîefiE 283 

r)uait la Hesse électorale et Bade et se soumettait aux déci- 
sions de la conférence qui se réunirait à Dresde. 
I A partir de ce moment, le gouvernement prussien eut 
roour principale préoccupation politique de prendre la 
jevanche de cet échec. Pendant la guerre de Grimée, il garda 
a neutralité tandis que l'Autriche menaçait la Russie de son 
ntervention. 

En 1867, l'intelligence de Frédéric-Guillaume était telle- 
ïient atteinte que le prince royal Guillaume fut chargé de 
administration du royaume. Il représentait le parti libéral : 
nais pour ce parti, la liberté c'était la prussification de TAUe- 
nagne. Bismarck publia une brochure dans laquelle il dit 
lettement : 

La Prusse ne doit pas rester plus longtemps avec l'Autriche dans la 
confédération germanique telle que l'acte fédéral de i8i5 et l'acte 
inal de 1820 l'ont formée. Elle n'aurait jamais dû en tolérer la 
econstruclion en i85o et son intérêt est d'en provoquer la disso- 
utiop. 

Le régent Guillaume montra qu'il partageait cette opinion 
în nommant Bismarck, ministre en Russie : et celui-ci fit, 
K)ur conquérir l'appui de cette puissance, des efforts qui 
le furent pas inutiles. Il fut ensuite envoyé à Paris. 
Bismarck, dans une lettre, dénonçait « la situation fédérale 
lont souffrait la Prusse » et qu'il faudrait extirper jerro et 
gne (par le fer et le feu.) En 1862, le Roi de Prusse le choisit 
omme président du Conseil et ministre des Affaires étran- 
:ères dans le but d'imposer à la Chambre des députés les 
épenses militaires qu'elle refusait. 

De 1862 à 1866, pendant quatre ans, le roi de Prusse et 
Jismarck gouvernèrent sans budget voté par la Chambre 
es députés. Toute dissolution ramenait les mêmes députés. 
Hsmarck, dès le premier jour, avait déclaré que du moment 
(ue les députés refusaient de voter le budget et que le roi 
;t lui entendaient assurer la marche de l'Etat, la question 



284 CAUSES HISTORIQUES .* CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

devenait une question de force ; et qu'ayant la force, ils n 
céderaient pas. C'est dans une discussion à ce sujet qu'il 
tervint la fameuse phrase : « La force prime le droit. » Bii 
marck se défendit de l'avoir prononcée ; mais en la formulan 
son adversaire n'avait fait que condenser sa pensée. Bismarc 
appliquait la dernière loi de finances votée avant son entré 
au ministère; et il consacrait les excédents aux charge 
militaires décrétées par le roi. 

En i863, avait lieu l'insurrection de la Pologne. LaPruss 
s'attacha la Russie, en livrant aux autorités russes les insui 
gés qui se réfugiaient sur son territoire. 

A la fin de l'année, Christian IX montait sur le trône d 
Danemark. La Constitution du i5 novembre i863comprenai 
l'incorporation du Slesvig aux États danois et le détachemen 
du liolstein. Le prince Frédéric-Augustenbourg riposta e: 
prenant possession des deux duchés par une proclamatio; 
du i6 novembre i863. La Prusse et l'Autriche demandèren 
l'annulation de la constitution. Le 20 janvier i86/i, la Pruss 
envahit les duchés. L'Autriche suivit. Les Danois résis 
tèrent héroïquement jusqu'au 3o octobre i864. Le roi d 
Danemark dut céder à l'Autriche et à la Prusse le Holslein 
le Sleswig et le Lauenbourg. Les deux puissances com 
mencèrent aussitôt à se menacer de la guerre pour le par 
tage des dépouilles. Bismarck repoussa toutes les préten 
tions de l'Autriche et de la Confédération germanique. L 
convention de Gastein, ilx août i865, décida que les duché 
resteraient en la possession des conquérants ; que le Sles 
wig reviendrait à la Prusse, le Holstein à l'Autriche. L 
Prusse acheta le duché de Lauenbourg, Bismarck reçut 
titre de comte, mais l'indivision dans la souveraineté étai 
maintenue. 

L'empereur Nicolas, allié à là famille de Holstein-Gottorp 
aurait pu revendiquer des droits éventuels sur une parti< 
des possessions danoises. En remerciement de l'appui qu< 
lui avait donné la Prusse dans l'insurrection de Pologne 
il fut rempli de complaisance. L'Angleterre* proposa un» 



LA PRUSSE ET L 'AUTRICHE 285 

mtente, Napoléon III un congrès. L'Angleterre manqua 
'énergie pour faire respecter le traité de Londres de i852 
t Napoléon III était trop occupé au Mexique pour intervenir 
yec autorité. 

Je n'ai pas l'intention de faire l'histoire de la diplomatie 
rançaise ; toutefois, il est indispensable que je parle de 
\es rapports avec l'Allemagne. 

L'institution de la Confédération germanique, incapable 
l'un effort collectif, était une garantie de sécurité pour la 
rance. Napoléon III ne pouvait faire pardonner son coup 
lEtat qu'en dirigeant l'opinion vers les questions exté- 
ieures. Les nations européennes redoutèrent cette condi- 
ion logique de son règne, à ce point que malgré son discours 
ie Bordeaux de i85i dans lequel il avait dit : <( l'Em- 
3ire, c'est la paix », l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la 
Prusse avaient, le 3 décembre i852, signé un protocole 
secret. Et il faut avouer que le programme extérieur de 
'Empereur comportant la destruction des traités de i8i5, et 
c principe des nationalités, était vague et inquiétant. 

La guerre de Grimée lia la France à l'Angleterre, pour 
ine mauvaise besogne qui aboutit à faire garantir par le 
Hongres de Paris l'intégrité de la Turquie (i856). Cette 
guerre ne pouvait que rapprocher la Russie et la Prusse. 

Par la guerre d'Italie de 1869, Napoléon III affaiblit l'Au- 
triche au profit de la Prusse ; et en même temps, ilsolidarisala 
Prusse avec l'Allemagne. Sommée par la Diète de Francfort 
j'intervenir pour l'Autriche, elle le fit; et ce fut son inter- 
vrention qui força Napoléon III de consentir à la paix de 
Villafranca, en contradiction avec les espérances qu'il avait 
provoquées en Italie. 
Bismarck était allé à Biarritz et avait séduit Napoléon III 
tel point qu'il avait sa photographie sur sa table de travail. 
Il s'était convaincu que Napoléon III était un esprit rêveur 
t indécis, qui s'inclinerait, confus et mécontent, devant 
le fait accompli. 

Bismarck proposa une nouvelle constitution fcch raie en 



CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE L EMPIRE ALLEMAND 

transformant la question du Sleswig-Holstein en affaire fédé 
raie. Le lo juin, il présenta aux gouvernements des Étatî 
moyens un plan de réforme d'après lequel l'Allemagne de 
viendrait un Etat fédéral dont l'Autriche serait exclue : le 
commandement en chef de l'armée du Nord appartiendrai! 
au roi de Prusse, celui de l'armée du Sud au roi de Bavière. 
L'Autriche, tout en s'en remettant à une décision finale de 
la Confédération sur la question du Sleswig-Holstein, con 
voqua l'assemblée des États du Holstein pour le ii juin 
1866. 

La Prusse fit entrer ses troupes dans le Holstein pour 
imposer un gouvernement unique aux deux duchés. Le 
9 juin, l'Autriche demanda à la Diète la mobilisation de 
toute l'armée fédérale, à l'exception du contingent prus- 
sien. La Diète, par 9 voix sur 6, accepta sa proposition. Le 
i5 juin, la Prusse demandait à la liesse électorale, à la Saxe, 
au Hanovre, leur adhésion à la nouvelle Constitution fédé- 
rale et leur neutralité. Sur leur refus, elle les envahit. 
La Bavière se joignit à eux. 

Mais six semaines après le commencement des hostilités, 
le 26 juillet 1866, les préliminaires de paix entre la Prusse 
et l'Autriche furent signés à Nikolsbourg. 

Le lendemain de la victoire de Sadowa, Bismarck résista 
au parti militaire qui réclamait des annexions de territoire 
prises sur l'Autriche et une entrée triomphale à Vienne. 11 
voulait conclure la paix le plus vite possible pour trois! 
motifs : i" empêcher une intervention de la France ; 2" faire! 
abandonner, par l'Autriche, les États qui avaient combattu] 
avec elle, de manière à leur prouver sa faiblesse et la force | 
de la Prusse ; 3" réserver pour l'avenir une entente avec] 
l'Autriche. 

L'empereur d'Autriche consentit à la dissolution de lâj 
Confédération germanique et, à l'exclusion de l'Autriche dei 
toute réorganisation de l'Allemagne. 

Par le traité de Prague du 23 août, l'indépendance de quatre] 
États allemands au-dessous du JVJein fut reconnue. La Prusse j 



LA PRUSSB ET L* AUTRICHE 287 

énonça à l'incorporation de la Saxe à la condition qu'elle 

ntrâtdans la Confédération de l'Allemagne du Nord et qu'elle 

hît son armée sous le commandement du roi de Prusse. 

urent incorporés à la Prusse le royaume du Hanovre, 

ctorat de liesse, le duché de Nassau et la ville libre de 

icfort sur le Mein. La Prusse passait d'une étendue de 

8i ooo kilomètres carrés à 348 3oo ; d'une population de 

9600000 à 28900000 habitants. Son territoire devenait 

ompact. 

La commission de la Diète prussienne déclara qu'elle 
vait en vain cherché une base juridique pour les annexions 

la Prusse, u La Prusse a fait la guerre, déclara M. Kirch- 
aann, et veut en recueillir les fruits. » Cette volonté a 
onstitué son droit. 

M. Benedetti a, dans son plaidoyer pour la diplomatie 
rançaise qu'il représentait à Berlin, montré lui-même la 
laïveté étrange de Napoléon III. Avant la déclaration de la 
•uerre, Bismarck parle d'une alliance à trois, la Prusse, la 
rance, l'Italie. Il admet les rectifications de frontières ; 
aais M. Benedetti, dans une lettre du 8 juin, dit que « le 
ci ne supporterait pas en ce moment qu'on lui fît entre- 
oir l'éventualité d'un sacrifice de cette nature ». Généreu- 
ement, Bismarck présente la compensation en Belgique, 
.e général Govone, qui négociait pour l'Italie, lui fit observer 
ue faire cadeau « d'un pays qui avait une vie propre si 
igoureuse et un sentiment si prononcé » n'était pas une 
ffre très séduisante. 

Napoléon III était prévenu qu'il n'y avait aucun engagc- 
ûent de la part de la Prusse. Cependant au moment de la 
uerre, il disait dans son discours d'Auxerre : « Si la Prusse 
adjugeait un pouce de terrain, la France aurait sa com- 
ensation. » 

En prononçant ces mots, s'il était de bonne foi, il ne con- 
aissait pas les dépêches de son ambassadeur : s'il les con- 
aissait, il trompait sciemment la France. 

Au lendemain de la guerre, tandis que Drouyn de Lhuys 



288 CAUSES niSTORIQUES : CONSTITUTION DE L EMPIRE ALLEMAND 

refusait de reconnaître les annexions de la Prusse, Tempe 
reur les reconnaissait à l'insu de son ministre. Il le rem-, 
plaça par La Valette qui adressa une circulaire affirmant^ 
que « la France ne pouvait que se réjouir de ragrandisse-|i 
ment de la Prusse. » Elle contenait seulement un regret^ 
discret que la Prusse n'eût pas eu recours à des plébiscites 
pour réaliser ses annexions. 

Cette attitude était si extraordinaire que personne ne 
croyait à sa sincérité. M. de Bismarck refusait toute com- 
pensation en Allemagne, mais il engageait la France à cher- 
cher la compensation en Belgique : et en même temps, lui 
attribuant le plan qu'il lui suggérait, il s'en servait pour 
resserrer les liens entre les Etats de l'Allemagne ennemis 
de la veille et pour inquiéter la Bussie et l'Angleterre. 

Le lendemain du triomphe, à Nickolsbourg, M. Benedetti 
écrivait à Paris (26 juillet 1866) : 

Je n'apprendrai rien de nouveau à Votre Excellence en lui annon- 
çant que M. de Bismarck est d'avis que nous devrions chercher (la| 
compensation) en Belgique et qu'il m'a offert de s'en entendre avec] 
vous. 

De retour à Berlin, Bismarck repousse d'une manière 
définitive tout projet de compensation sur le Rhin ; et Bene- 
detti avoue : 

C'est ainsi que nous en sommes venus à libeller un projet de con- 
vention pour lequel j'ai tenu la plume ' et qui disposait éventuelle- 
ment de la Belgique. J'admis que le Luxembourg nous serait acquis 
sans délai, à l'aide d'une entente avec le roi des Pays-Bas et que nous 
serions autorisés à poursuivre ultérieurement la réunion de la France 
et de la Belgique avec le concours de la Prusse. 

M. Benedetti envoya le projet à Paris comme l'œuvre de 
Bismarck. L'empereur, dans une lettre à M. Rouher, ne 

I. Benedetti. Souvenirs diplomatiques. UEmpereur Guillaume /•'" et le 
prirtoe de Bism,arck, etc., p. 58 et suiv. 



La PRUSSE ET L*AUTRlCriE 289 

parle pas de l'annexion de la Belgique qu'il trouvait évidem- 
ment trop difficile pour le moment. Il ne parle que du 
Luxembourg, de remise des forteresses fédérales à chaque 
État, Luxembourg à la France, Mayence et Saarlouis à la 

, Prusse, Landau à la Bavière, Bastadt à Bade, Ulm au Wur 
temberg ; de l'annexion de la Saxe, pays protestant, à la 
Prusse et du transfert du roi de Saxe sur la rive gauche du 

; Rhin, pays catholique. Napoléon III reprenait le projet que 
Talleyrand et Lord Gastlereagh, d'accord avec l'Autriche, 

lavaient empêché le roi de Prusse de réaliser en i8i5. Seule- 
ment il était trop tard. 

Bismarck ne parla plus de la Belgique. Quant aux propo- 
sitions enfantines de l'Empereur, il est probable qu'elles ne 
virent même pas le jour. Napoléon III se rabattit sur le 
Luxembourg en l'achetant au roi de Hollande, Guillaume III. 
Alors, changeant d'attitude, la Prusse s'opposa à cette ces- 
sion. La France exigea que la Prusse renonçât au droit de 
tenir garnison dans la forteresse de Luxembourg. Les repré- 
sentants des puissances, qui avaient signé le traité belge de 
1889, se réunirent en conférence, et décidèrent, en garan- 
tissant la neutralité du Luxembourg, d'en assurer l'indé- 
pendance. 

Le seul résultat pratique de ces négociations fut, après 
avoir presque amené la guerre entre la France et la Prusse, de 
la rendre inévitable dans un délai plus ou moins rapproché. 
Napoléon III, entraîné au Mexique dans l'idée d'y fonder 
un Empire de race latine pour faire contrepoids aux États- 
Unis, abandonna Maximilien, retira son armée avant le délai 
fixé et endossa la responsabilité de son exécution à Quere- 
taro le 19 juin 1867. Les autres États de l'Europe s'incli- 
nèrent devant le traité de Prague. Mais ce n'était qu'une 
première étape. L'ambassadeur de France à Berlin, M. Bene- 
detti, prévoyait que la Prusse voulait réunir à la Confédé- 
ration du Nord les Etats du Sud et relever, au profit des 
Hohenzollern, la couronne impériale. Il écrivait le 5 jan- 
rier 1868 : 

TVKS GUYOT. v 10 



âOO CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE lWpÎRE ALLEMAND 

Plus j'obierve la conduite du gouvernement prussien, plus je me 
persuade que tous ses efforts tendent à asseoir sa puissance sur l'Alle- 
magne entière, et il m'est chaque jour démontré qu'il poursuit ce 
succès avec la conviction qu'il ne peut l'atteindre sans placer la France 
dans l'impossibilité d'y mettre obstacle... 

C'est donc une guerre formidable dans laquelle tout un peuple 
prendrait parti contre nous que nous aurions à soutenir *. * 

Ainsi averti, Napoléon faisait demander à Berlin par 
Londres, en janvier 1870, la réunion d'un congrès oii serait 
posée la question du désarmement. Bismarck répondit que 
la Prusse ne pouvant acquiescer à une pareille proposition, 
il était inutile d'en débattre le principe et les conséquences. 



I. Benedetti. Souvenirs diplomatiques. L'Empereur Guillaume l" tl k 
prince de Bismarck. Ma mission à Ems. 



CHAPITRE V 
LA CONFÉDÉRATION DE L'ALLEMAGNE DU NORD 

Plan de constitution iédérale. — Procédure. — Le roi de Prusse Blindes 
Prœsidiam et Bandes - Feldherr. — Attributions identiques à celles du 
Deutsche Kaiser. — Le chancelier. — Le Bundesrat. — Le .Reichstag. — 
Conditions d'élections, non modifiées depuis 1867. — Traités d'al- 
liance défensive avec les États du Sud. — Le Zollverein. 

Dès le 10 juin 1866, Bismarck avait envoyé aux gouverne- 
ments allemands une circulaire dans laquelle il leur propo- 
sait « les bases générales d'une nouvelle Confédération à 
établir ». Le i4 juin, l'envoyé prussien à l'assemblée fédé- 
rale déclara que le gouvernement prussien se retirait de la 
Confédération, mais était disposé » à former une nouvelle 
Confédération avec ceux des gouvernements allemands qui 
voudraient bien dans ce but lui tendre la main ». Par le 
traité d'alliance du 18 août, seize Etats s'engagèrent à envoyer 
des délégués à Berlin pour établir un plan de Constitution 
fédérale sur les bases suivantes: alliance offensive et défen- 
sive et leurs troupes placées sous le commandement supé- 
rieur du roi de Prusse. Un Parlement serait convoqué en se 
basant sur la loi électorale de l'Empire du 12 avril 1849; et 
il était appelé à ratifier le plan de constitution fédérale 
adopté par les fondés de pouvoirs des Etats*. 

L'opération ne se fît pas sans résistance. La Chambre des 
députés de Prusse ne voulait pas accorder au Reichstag le 
droit de voter la Constitution : elle ne voulait lui reconnaître 

I. Laband. Le Droit pubUc et l'Empire allemand. T. I, p. 38 et suir. 



^92 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE L EMPIRE ALLEMAND 

que le droit de la discuter : puis la Constitution devait être 
soumise au Landtag prussien et aux vingt et un autres 
assemblées d'Etats. Le gouvernement dut accepter des 
modifications apportées à la loi électorale par la Chambre 
des députés; dans la majorité des Etats on n'accorda au 
futur Reichstag que le droit « de discuter » la Constitution. 
Elle fut arrêtée dans des conférences des fondés de pou- 
voirs des Etats qui prirent fin le 7 février 1867. Le Reichstag 
vota, le 16 avril 1867, par 280 voix contre 53, son projet de 
Constitution. Les fondés de pouvoirs des Etats alliés l'accep- 
tèrent immédiatement. 

Le roi de Prusse avait obtenu plus que n'osait espérer 
Bismarck : le commandement absolu de l'armée. La Consti- 
tution lui donnait le cumul du Bundes Prœsidium et du 
Bundes-Feldherr. 

Comme président, le roi de Prusse pouvait convoquer et 
ouvrir, ajourner ou dissoudre le Parlement fédéral, 
nommer et révoquer le chancelier fédéral et les fonction- 
naires fédéraux, déclarer la guerre et faire la paix. 

Comme commandant supérieur de l'armée, il avait le 
suprême commandement des forces de terre et de mer, il en 
déterminait la force, pouvait ordonner de nouvelles fortifi- 
cations, mettre en état de siège une partie des Etats fédéraux 
et mobiliser l'arméefédéralecontre un membre récalcitrant de 
la Fédération. Pour que le Reichstag ne pût pas le gêner, il 
pouvait faire voter le budget militaire pour plusieurs années. 
Ce sont exactement les attributions que le roi de Prusse a 
conservées quand, en 187 1, il est devenu le Deutsche Kaiser, 
l'Empereur allemand. Ce titre n'a rien ajouté aux droits 
qu'il s'était donnés sur la Confédération de l'Allemagne du 
Nord. 

Le chancelier est l'unique dépositaire du pouvoir exécutif; 
il ne relève que du président du Bundesrat, l'empereur 
allemand; et en même temps il préside le Bundesrat. Il 
concentre à la fois le pouvoir exécutif et le pouvoir légis- 
latif. 



LA CONFÉDÉRATION DE l'aLLEMAGNE DU NORD ti93 

Les ministres plénipotentiaires réunis dans le Bundesrat 
ne sont que des fonctionnaires. 

Le Reichstag ne possédait qu'un droit; le refus du budget. 
Les membres étaient privés de toute initiative parlemen- 
taire. Les projets qu'il avait à examiner l'avaient été d'abord 
par le Bundesrat, s'il les modifiait le Bundesrat pourrait les 
frapper de veto. Il n'avait pas de ministres responsables 
devant lui. 

Les pouvoirs du Reichstag n'ont pas été augmentés 
en 1871. 

Les députés du Reichstag étaient élus à raison d'un 
membre par 100 000 habitants plus un membre pour 
chaque fraction au-dessus de 5o 000 habitants dans un Etat. 
Quoique le Lauenbourg eût moins de looooo habitants, 
il eut cependant un député. Les élections eurent lieu 
d'après le recensement de 1867. Cette répartition électorale 
a été maintenue en 187 1, autrement le Reichstag actuel 
aurait 600 députés au lieu de 897. Berlin avec 1 mil- 
lions d'habitants continue à n'avoir que 6 députés. Tel dis- 
trict industriel dont la population a triplé ou quadruplé et 
qui aurait droit à 3 ou 4 députés n'en a toujours qu'un. 
La Confédération de l'Allemagne du Nord comprenait vingt- 
deux Etats : Prusse, Saxe Weimar, Adcnbourg, Brunswick, 
Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg- Gotha, Anhalt, Schwarz- 
bourg-Sondershausen, Schwarzbourg-Rudolstadt, Waldeck, 
Hcuss (branche cadette), Schaumbourg- Lippe, Lippe, 
Lubeck, Brème, Hambourg, les deux Mecklembourg, Reuss 
(branche aînée), Saxe-Meiningen, le royaume de Saxe, soit 
22 Etats. 

Le roi de Prusse et Bismarck considéraient que la guerre 
de 1866 n'était que la première étape. La paix n'était pas 
signée que le roi de Prusse s'occupait de la réorganisation 
de l'armée qui devait comprendre les effectifs des Etats 
annexés et ceux des Etats confédérés à la Prusse, ce qui 
portait le nombre des corps d'armée de 9 à 12. 

Dans le traité de Nikolsbourg, l'empire d'Autriche décla- 



294 CAUSES HISTORIQUES *. CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

rait accepter que les Etats allemands, situés au-dessous de la 
ligne du Main, formassent une union dont l'Association natio- 
nale avec la Confédération de l'Allemagne du Nord restait 
réservée à une entente ultérieure des deux parties. Les 
États du Sud avaient appelé Napoléon à leur secours dans 
leurs négociations avec Berlin; mais Bismarck les retourna 
en leur mantrant que le protecteur qu'ils invoquaient vou- 
lait prendre, à la Bavière, le Palatinat Bavarois et, à la Hesse, 
le Rheinessen sur la rive gauche du Rhin; il obtint d'eux 
des traités d'alliance défensive qui les lièrent intimement 
à la Confédération de l'Allemagne du Nord et placèrent 
leurs armées, en cas de guerre, sous le commandement du 
roi de Prusse. 

Le traité du ZoUverein fut renouvelé le 8 juillet 1867, en 
donnant à l'Union douanière une organisation plus ferme. 

«Dès l'origine, dit Laband, la Confédération de l'Allemagne 
du Nord était disposée à. pouvoir s'élargir en Empire alle- 
mand. » 



CHAPITRE VI 
LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 

!'i uJence de Bismarck et du roi Guillaume. — Naissance de la candida- 

ne Hohenzollern en mars 1869. — Refus du prince Léopold. — L'ac- 

eptation lui est imposée. — Démarches à Ems. — Désistement du 

prince de Hohenzollern. —Demande contradictoire de M. de Gramont. 

L'incident d'Ems. — La dépêche de Bismarck — Résistance des Etats 

11 Sud. 

'Bismarck et le roi Guillaume étaient d'accord qu'il ne fallait 
: e un pas en avant qu'après avoir assuré le précédent. Ils 
liaient aussi toujours mettre l'apparence pacifiste de leur 
é. En 1866, ils s'étaient arrangés de manière à faire faire 
léclaration de guerre par l'Autriche. En 1867, ils n'avaient 
jids assez en mains leurs alliés allemands pour risquer une 
[Muvelle guerre; et ils craignaient d'éveiller les susceptibi- 
lités de l'Europe. 

\lais de Moltke et Roon préparaient l'armée, Bismarck 

parait son prétexte. Dès les premiers mois de 1869, il 

î en avant la candidature du prince de Hohenzollern au 

ne d'Espagne. Le roi Guillaume jugea que ses troupes 

lient encore trop nouvelles. 

M. Benedetti a prouvé que, le 27 mars 1869, il signalait au 
luai d'Orsay cette affaire Hohenzollern. Le 11 mai, il inter- 
rogea à ce sujet Bismarck qui lui répondit que <( si le princ»^ 
devenait roi d'Espagne, sa souveraineté ne saurait avoir 
qu'une durée éphémère et l'exposerait encore à plus de dan* 
gers personnels que de mécomptes ». 

Mais en novembre 1869, M. de Werther, alors ministre de 
Prusse en Bavière, présenta certainement aven rassentiment 



296 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

de Bismarck aux princes de Hohenzollern, dans un de leurs 
châteaux, un député espagnol, M. Salazar, chargé d'offrir à 
l'un d'eux la couronne d'Espagne. Il l'offrit à chacun d'eux 
successivement et même au roi Charles de Roumanie. Tous 
la refusèrent. 

M. Salaza revint en Allemagne en janvier 1870, mais cette 
fois il se rendit directement à Berlin. Le prince Léopold hési- 
tait. Le prince Antoine écrit le 20 mars 1870 : « Bismarck 
désire l'acceptation pour des raisons dynastiques et poli- 
tiques. Le i5, nous avons tenu une délibération très intéres- 
sante et importante, présidée par le roi, et à laquelle assis- 
taient, avec le prince royal, Bismarck, Roon, de Moltke, 
Schleinitz, Thile et Delbriick. Ces messieurs ont conclu una- 
nimementà nous recommander l'acceptation comme l'accom- 
plissement d'un devoir patriotique prussien. Léopold a 
refusé. » On imagine de leur substituer le prince Frédéric ; 
mais le prince Léopold, « sur les instances de tous, finit par 
accepter ». 

Aufond, personne ne se souciaitde la couronne d'Espagne ; 
on voulait tout simplement avoir un prétexte de conflit avec 
la France. Toutefois le roi de Prusse craignait de provoquer 
la guerre à propos d'une affaire spéciale à la dynastie des 
Hohenzollern. 

Quand au mois de juillet, la question se précise, le gouver- 
nement prussien dit aux puissances : 

— Le souverain peut avoir participé à la candidature du 
prince de Hohenzollern comme chef de la famille, mais non 
pas comme roi de Prusse. Le gouvernement n'a pas l'iMen- 
tion de s'occuper de cette affaire. Du reste, il faut que les 
Gortès aient ratifié le choix du prince Léopold. 

Au momenl oij la crise surgit, on trouve le système d'ab- 
sence et d'alibi employé encore en igi/i : Bismarck est à 
Varzin, le roi à Ems, les ambassadeurs sont en congé, il n'y 
a à Berlin qu'un sous-secrétaire d'État, M. Thile, qui répond : 
— Cette affaire n'existe pas pour moi. 

M. Benedetti se rend à Ems, muni d'une lettre de M. de 



LA CANDIDATURE HOUENZOLLEBN 297 

Gramont lui demandant d'obtenir du roi la déclaration sui- 
.rante : 

(( Le gouvernement du roi n'approuve pas l'acceptation du 
îoiince de Hohenzollern et lui donne l'ordre de revenir sur 
bette détermination.» Le ministre ajoutait : « Il restera ensuite 
M me faire savoir si le prince obéissant à cette injonction... » 
L M. Benedetti ne se servit pas de ces termes comminatoires 
;;]ui lui étaient envoyés. « Je me préoccupai surtout du soin 
rie ne pas précipiter avec moi le gouvernement de mon pays 
^'laris le piège préparé. » 

t M. de Gramont fît tout son possible pour nous y précipi- 

t er. Le prince de Hohenzollern se désista de sa candidature. 

1 est vrai qu'en France on en fut informé par une dépêche 

ilUrangère aux négociations d'Ems ; mais M. Thiers trouvait 

ivec raison le désistement suffisant. 

L'affaire était finie. Mais le ministère Ollivier, veut avoir 
in succès d'apparat. M. de Gramont, sans en informer 
SI. Benedetti, demande à l'ambassadeur prussien d'inviter le 
ci à adresser une lettre à l'empereur, dans laquelle le roi 
Icclarerait qu'il n'avait pas cru porter atteinte aux intérêts et 
1 la dignité de la nation française en autorisant la candidature 
lu prince de Hohenzollern. En même temps, sans renseigner 
Vf. Benedetti sur cette démarche, il lui enjoint de demander 
lu roi de Prusse « de donner l'assurance qu'il n'autoriserait 
;*)as de nouveau la candidature d'un prince de Hohenzollern ». 
Vinsi l'ambassadeur devait demander au roi une chose plus 
r,'rave que ce que le ministère des Affaires étrangères 
lemandait lui-même. 

Le i3 juillet, dans la matinée, le roi apercevant M. Bene- 
letti dans une allée vint à lui. B. Benedetti lui demanda 
l'autorisation de transmettre à son gouvernement l'assu- 
ance que Sa Majesté userait au besoin de son autorité pour 
)révenir toute tentative de reprendre la candidature aban- 
lonnée ». 

— Vous me demandez, dit le roi, un engagement sans 
erme et pour tous les cas. Je ne saurais le prendre. 



298 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

Il exprima ses regrets de ne pouvoir faire « une concessior 
nouvelle et inattendue ». [ 

Dans l'après-midi le roi fit déclarer à l'ambassadeur que \i\ 
prince Léopold s'était désisté et qu'il donnait son acquiesce 
ment à cette renonciation ; mais qu'il jugeait les négociations 
terminées par cette communication. Le roi ne refusa pas de 
recevoir M. Benedetti: il Lui fît savoir seulement qu'il refu 
sait de reprendre la discussion relative aux assurances poui 
l'avenir. 

Le ministère Ollivier voulait-il avoir tout simplement un 
succès d'apparat à brandir devant le corps législatif ou vou- 
lait-il la guerre .î^ En tous cas, il s'était placé dans la situation 
qui pouvait le mieux convenir au roi de Prusse. Bismarck 
fut autorisé immédiatement à faire tout ce qui était néces- 
saire pour aboutir à la guerre. Il rappela l'ambassadeur 
allemand à Paris. Il racontai sa manière à tous les gouverne- 
ments l'incident d'Ems. Le roi lui a télégraphié : 

Le comte Benedetli m'a demandé finalement, d'une manière très 
indiscrète, de l'autoriser à télégraphier aussitôt à l'empereur que je 
m'engageais pour l'avenir à no jamais plus donner mon consentement 
si les Hohenzollern revenaient sur leur candidature. Je finis par refu- 
ser assez sévèrement attendu qu'on ne devait, ni ne pouvait, prendre de 
pareils engagements à tout jamais. Je lui dis naturellement que je| 
n'avais encore rien reçu et puisqu'il était, par la voie de Paris et de 
Madrid, informé plus tôt que moi, il voyait bien que mon gouverne- 
ment était hors de cause. 

Bismarck, ayant à déjeuner de Moltke, le chef d'État-major, 
et Boon, le ministre de la Guerre, leur demanda si l'armée 
était prête. Sur leur réponse, il se vante d'avoir modifié la 
dépêche de telle manière qu'elle se terminait ainsi : 

Sa Majesté le roi a refusé de recevoir encore l'ambassadeur français 
et lui a fait dire par l'aide de camp de service que Sa Majesté n'avait 
plus rien à communiquer à l'ambassadeur, 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 299 

Bismarck ajoute qu'il dit à ses hôtes : 

Il est essentiel que nous soyons les attaqués; la présomption et la 
jusceptibilité gauloises nous donneront ce rôle, si nous annonçons 
publiquement à l'Europe, autant que possible sans l'intermédiaire du 
[leichstag,que nous acceptons sans crainte les menaces publiques de 
a France. 

Les deux généraux, moroses jusque-là, retrouvèrent 
:atit à coup l'envie de manger et de boire ; et Roon dit béate- 
naent : « Le Dieu des anciens jours vit encore et ne nous lais- 
sera pas tomber honteusement ^ » 

Les traités avec l'Allemagne du Sud avaient un caractère 
iéfensif. Le comte de Bray, ministre de Bavière, conseillé 
par son ami de Beust, et Varnbûler, ministre du Wurtem- 
3erg, espéraient être dispensés de suivre la Prusse dans une 
iffaire qui, regardant le trône d'Espagne, ne pouvait inté- 
resser ni exciter l'opinion allemande. 

Du i3 au i6,en Bavière, la seconde Chambre et une partie 
ie la presse, étaient opposées à la guerre. Le gouvernement 
le Napoléon III fit jusqu'au bout le jeu du roi de Prusse et 
le Bismarck en déclarant la guerre le i5 juillet. Cependant 
ncore le ig.la Commission de la Chambre bavaroise décida 
:ïu'il n'y avait pas de raison de proclamer le Casiis fœderis 
ît ses propositions ne furent repoussées que par 89 voix 
contre 58. Le traité de 1866 fut exécuté sans enthousiasme 
ians le Wurtemberg et dans le Duché de Bade. La guerre 
faisait, bon gré mal gré, l'unité de l'Allemagne, selon les 
prévisions de Bismarck^. 



I. Bismarck. Pensées et Souvenirs. T. 2, p. 107. 

?. V. supra !-• partie, ch. iv. L'Autocratie allemande. 



CHAPITRE VU 

LES PAPIERS DE CERÇAY ET L'EMPIRE ALLEMAND 

M. de Gramont contre l'Autriche et l'Italie. — Bray, le ministre de Ba 
vière. — Ses intentions et sa conversion. — Celle de Beust suit. — Lef 
papiers de Cerçay. — Les explications de M. de Ruville. — Résistance 
de la Bavière. — La cérémonie de Versailles. — L'Empereur contrt 
Bismarck. — Aurait voulu le titre d'empereur d'Allemagne et non d'em- 
pereur allemand. — Nécessité de la dissolution de l'Empire allemand. 

Toute la politique de Napoléon III semble avoir été faite 
en faveur du roi de Prusse. Il lui déclarait la guerre au 
moment même oii il aurait pu le souhaiter. La France aurait 
pu avoir des alliances; elles lui furent offertes par M. de 
Beust pour l'Autriche et par l'Italie ; mais une condition 
s'imposait, l'abandon de Rome à Tltalie. Le 25 juillet, M. de 
Gramont apprit que tout était conclu; il s'empressa de tout 
rompre, disant : « La France ne peut pas défendre son hon- 
neur sur le Rhin en le sacrifiant sur le Tibre. » Et le 27 juil- 
let, il écrivait : « C'est un sentiment de révolte et de répul- 
sion que nous inspire la conduite du comte de Beust. » Tous 
les vœux de M. de Gramont furent exaucés; il eut la guerre 
qu'il cherchait; il perdit les alliances qu'il redoutait M et il 
apporta les dernières pierres à l'édification de l'Empire alle- 
mand. 

En Bavière, le prince de Hohenlohe qui suivait une poli- 
tique prussienne avait été remplacé par le comte de Brayj 



I. Bolton King. Histoire de Vunilé italienne. (F. Alcan, éd.) Emile Bour- 
geois. Manuel historique de politique étrangère. T. III, p. 722. 



LRS PAPIERS DE CERÇAY ET L^EMPIRE ALLEMAND 30l 

qui avait été certainement mêlé au projet d'alliance conçu 
par de Beust entre la France et l'Autriche. 

Malgré le refus de Gramont d'accepter les propositions 
iii comte de Beust, celui-ci s'était demandé si l'Autriche ne 
levait pas profiter de l'éloignement des armées allemandes 
pour se jeter sur la Silésie et marcher sur Berlin. 

D'après son adversaire Hohenlohe, Bray serait allé jus- 
((u'à dire au comte Stadion : « L'Autriche a commis une 
lourde faute quand les Chambres bavaroises ont reconnu le 
casas fœderls. Il eût fallu les menacer d'une déclaration 
immédiate de guerre, si elles ne revenaient pas sur leur 
vote et ne proclamaient pas la neutralité. Le roi se perd 
dans ses châteaux. » 

Pendant le siège de Paris, Bismarck poursuit son projet 
(le constitution de l'Empire allemand. Il voudrait que l'ini- 
tiative vînt de la Bavière. En octobre, il invite Bade et 
\\ urtemberg à envoyer des délégués à Versailles, mais il 
n ose insister auprès de la Bavière, « la laissant libre d'agir 
selon ses convenances ». De Bray annonce qu'il ira lui- 
même à Versailles, et de Beust lui rappelle que « l'article 4 
du traité de Prague porte que S. M. l'empereur d'Autriche 
consent à ce que les Etats allemands du sud de la ligne (du 
Main) contractent une union, dont les liens nationaux avec 
lii Confédération du Nord feront l'objet d'une entente ulté- 
ri<'ure entre les deux parties et qui aura une existence inter- 
nationale indépendante ». 

De Bray arriva à Versailles le 23 octobre. Au bout de quel- 
pies jours, redoutant l'adhésion de Bade, de la liesse et du 
\\ urtemberg à la Confédération du Nord, il imagina d'unir 
nouvelle Confédération à la Bavière. « A côté de l'empe- 
ur allemand, le roi de Bavière paraîtrait comme représen- 
iit de l'Empire allemand. Ces deux princes représente- 
ient chacun une partie de l'Allemagne et ensemble le 
ut. » Il est évident que jamais ni Guillaume, ni Bismarck 
Il auraient accepté cette combinaison. De Bray annonce à Bis- 
marck qu'il va quitter Versailles et retourner à Munich, 



302 CAUSES HISTORIQUES : CONSTITUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 

quand le 5 novembre, il a un entretien prolongé avec Bis 
marck : et il en sort un tout autre homme. D'adversaire d( 
l'Empire allemand, il en devient partisan. 

En même temps, de Beust, sous prétexte d'accompagnei 
sa femme en Suisse, se rend à Munich. Il voit les ministres 
et les engage à adhérer à l'Empire allemand. 

Le Wurtemberg recule; le roi Charles écrit à ses minis 
très présents à Versailles, de ne rien signer sans la Bavière 
De Bray envoie à Stuttgard le conseil de signer. Le 23, de 
Bray reçut du roi Louis l'autorisation de signer. 

Que s'était-il donc passié dans l'entretien du 5 novembre 
entre Bismarck et de Bray.î^ 

Voici l'explication qu'en a donnée un professeur de l'Uni 
versité de Halle, Allemand, quoique son nom soit à conson- 
nance française, M. A. de Buville dans un livre intitulé : La 
Restauration de VEmpire allemand. Le rôle de la Bavière K 

Des chasseurs mecklembourgeois avaient découvert dans le 
château de Gerçay, près de Brunoy, appartenant à M. Bou- 
her, des liasses de papiers. Ils furent expédiés à Bismarck. 
Ces papiers avaient été transportés à Gerçay par Bouher, 
pour les soustraire aux Allemands, et ils étaient tombés 
entre leurs mains. 

Ces papiers sont restés jusqu'à présent inabordables. 
M. de Buville n'a pas pu les avoir à sa disposition; mais en 
comparant les mémoires des hommes que ces papiers con 
cernent, les livres publiés par eux ou sur eux, M. de Buville 
est arrivé à en reconstituer un certain nombre. Ces papiers 
devaient contenir des lettres de Benedetti, des instructions 
de l'empereur, des lettres de Drouyn deLhuys et du marquis 
delà Valette; des correspondances de nos ambassadeurs et 
ministres en Allemagne ; les lettres du comte de Beust. Dans 
des conversations, M. de Bismarck a montré qu'il en connais- 
sait certaines pièces. En 187 1, il publia dans le Moniteur de 



I. Introduction par Joseph Reinach. Un vol. in-8, trad. fr., 1911. ^Lib, 
Félix Alcan.) 



t.T:S PAPIERS DE CERÇAY ET I^'eMPIRE ALLEMAND 303 



'VEmpire, des lettres de Benedetti du mois d'août 1866, sur 
les projets d'annexion de Napoléon III. Rouher fit paraître 
dans le journal le Peuple français, une note ainsi conçue : 
«Les lettres de Benedetti ne sont pas les seuls documents 
qui sont tombés dans les mains du gouvernement prussien. 
Toute la correspondance particulière qui a été échangée 
en i865 et 1866 entre le gouvernement français et les gou- 
vernements bavarois et wurtembergeois avait été également 
laissée à Gerçay et elle est maintenant entre les mains du 
prince de Bismarck. » C'était une menace contre les hommes 
d'Etat devenus les alliés de Bismarck. Celui-ci avait tout 
intérêt à ne pas les compromettre. Il cessa toute publication 
empruntée aux papiers de Cerçay. 

Wachenhusen, le correspondant de la Gazette de Cologne, 
raconte qu'entrant à Cerçay, il avait trouvé dans une lettre 
de Dalwigk, ministre hessois, à Rouher à propos de l'affaire 
du Luxembourg cette phrase : « Si la guerre éclatait, l'Alle- 
magne recevrait les Français à bras ouverts. » Ducrot avait 
adressé en 1868 de nombreux rapports sur sa conversation 
ivec lui, avec le grand-duc de Hesse qui lui disait : « Com- 
ment l'Empereur nous a-t-il abandonné à la fureur de ces 
insupportables Prussiens ? » Ducrot rappelait les lettres 
autographes de ce grand-duc, du roi de Wurtemberg et du 
roi de Bavière à l'empereur, avant et après Sadowa, pour 
demander son secours. 

Ces lettres furent portées à la chancellerie vers le 
12 octobre; plus d'un an après, Bismarck dit à Hohenlohe 
< qu'il y avait encore des caisses entières de lettres qu'il 
l'avait pas parcourues » ; que la saisie de ces lettres l'avait 
'endu maître de « toute la correspondance diplomatique de 
Vapoléon III ». Il dit lui-même à de Beust que toute sa cor- 
respondance avait été prise à Cerçay. 

Alors, voici la conclusion de M. de Buville. Les papiers 
es plus importants furent remis à Bismarck à la fin d'octobre, 
«lie la correspondance du comte de Beust avec Bray et 
ivec Gramont, les lettres de Varnbiiler et de Dalwigk, les 



3Ô4 CAUSES HISTORIQUES I CONSTltUTlON DE lWpIRE ALLEMANO 

lettres des rois et grands-ducs du Sud. Bismarck avait ur 
puissant instrument de chantage contre eux, et il s'en servit 
directement. De là, viennent les revirements de Bray, de 
Beust, de Dalwigk. 

<( Voilà la clef, dit M. de Ruville, de la fondation de 
l'Empire allemand, que les données dont on disposait jus- 
qu'ici ne suffisaient pas à expliquer. » 

Cependant, l'adhésion à l'Empire ne fut donnée par la 
Bavière que le 21 janvier. Or, la Constitution est entrée en 
vigueur le i*"" janvier 1871, et la cérémonie dans laquelle le 
roi de Prusse fut proclamé Empereur allemand, eut lieu 
le 18 janvier. 

Cette cérémonie eut lieu dans la grande galerie des glaces 
du palais de Versailles. Elle vengeait, dans le palais de 
Louis XIV, les traitements infligés à la Prusse par Napoléon. 

Cependant l'orgueil de Guillaume n'était pas complète- 
ment satisfait de trôner à la place de Louis XIV. Il aurait 
voulu le titre d'empereur d'Allemagne qui aurait impliqué 
des prétentions souveraines sur les territoires non prus- 
siens; les princes n'étaient pas disposés à le reconnaître; et 
Bismarck avait fait voter par le Reichstag, la Constitution en 
lui donnant seulement le titre d'Empereur allemand. 

Le matin de la cérémonie, Bismarck alla trouver le grand- 
duc de Bade qui devait le premier prendre la parole après 
la lecture de la proclamation, et lui demanda quel titre il 
donnerait au nouvel empereur : (( — Empereur d'Alle- 
magne, selon l'ordre de Sa Majesté. » Bismarck lui démontra 
que ce n'était pas possible : et le grand-duc de Bade se lira 
de la difficulté en poussant son vivat en l'honneur de « l'Em- 
pereur Guillaume ». Bismarck dit : 

Sa Majesté m'en voulut tellement de la façon dont les choses 
s'étaient passées, qu'en descendant de l'estrade élevée des princes, 
elle affecta de ne pas me voir, alors que je me trouvai seul dans 
l'espace libre en avant de l'estrade et, passant devant moi, elle alla 
donner la main aux généraux qui se tenaient derrière. 



LES PAPIERS DE CERÇAY ET l'eMPIRE ALLEMAND 305 

La Constitution de l'Empire était l'exécution des traités 
d<' novembre qui faisaient entrer dans la Confédération, d'un 
côté la Confédération de l'Allemagne du Nord, de l'autre, la 
Hesse, le grand-duché de Bade, le Wurtemberg et la 
Bavière. 

L'Alsace-Lorraine fut rattachée à l'Empire allemand par 
la loi du 9 juin 1871, qui transporte à l'empereur l'exercice 
de la souveraineté en Alsace-Lorraine ; mais certains actes 
de son autorité sont soumis à l'approbation du Bundesrat et 
du Reichstag. 

Tel est l'Empire allemand édifié <( par le fer et le feu », 
par le mensonge et le chantage, grâce à la faiblesse, aux 
complaisances et aux erreurs de la diplomatie des diverses 
liai ions européennes et spécialement de la France. 

lUsmarck et l'empereur Guillaume ne l'ont institué qu'au 
icfîce de l'hégémonie prussienne. Ils avaient pour but 
1 II pas l'unification de l'Allemagne, mais sa prussifica- 
\o\\. 

Dans les deux premières parties de ce travail, nous avons 
ru à l'œuvre le régime qu'ils ont institué. Il a multiplié les 
)reuves qu'il est le plus grand danger moral et matériel du 
nonde. Il ne peut être conjuré que par la dissolution de 
elte puissance politique. Comment peut-elle être réalisée 
l'une manière défmitive? Le traité, qui terminera la guerre 
ctuelle, doit donner la solution de ce problème. 



TVn OUTOT. 



QUATRIÈME PARTIE 

Les Causes historiques de la Guerre 

La Monarchie austro hongroise 



CHAPITRE PREMIER 

RACES ET NATIONALITÉS 

Caractères de la race. — Défaut de concordance. — Éléments divers des 
groupes ethniques. — Rôle secondaire des caractères somatiques. — La 
question des races en Autriche-Hongrie. — Caractères historiques et 
linguistiques. 

Tous les anthropologistes savent combien il est difficile 
(le trouver la concordance des caractères somatiques qui 
distinguent un groupe d'un autre. Le mot race dont on 
parle si facilement dans le langage courant, reste imprécis 
dans le langage scientifique. 

La classification Topinard, basée sur le groupement de 
cinq caractères : l'indice nasal, la nature des cheveux, l'in- 
dice céphalique, la couleur, la taille, distingue dix-neuf races. 

Dans Tarlicle Races actuelles, du Dictionnaire des sciences 
anthropologiques^, A. Hovelacque conclut : « Certes divers 



I. Dictionnaire des Sciences anthropologiques. Magyars, par Emile Picot. 
— Races, par A. Hovelacque. — Roumains, par A. Hovelacque. — Les 
'laces et les Nationalités de V Autriche-Hongrie , par B. Auerbach. (1898, 

. Alcan.) — J. Deniker, Races et Peuples de la terre, 1900. — W. Z. Ripley, 
ihe Races oj Europe, 1900. (London.Kegan Paul and C°.) 



308 CAUSES HISTORIQUES : LA MONARCHIE AUStBO-HONGROISE 

indices peuvent distinguer les races humaines les unes des 
autres? Mais entre les différents caractères, la concordance 
n'existe pas. Les classifications n'ont point de réalité et ne 
répondent pas à des catégories précises : prétendre systéma- 
tiser un ensemble de caractères, cela est une chimère. » 

Dans son savant livre, Races et Peuples de la terre, M. De- 
niker dit qu'il ne maintient le mot de « race » que parce 
qu'il est employé : mais il a bien soin de spécifier que 
les groupes désignés par ce mot sont des « groupes 
ethniques » constitués en vertu de la communauté de 
langue, de religion, d'institutions sociales, et nullement des 
espèces zoologiques : ils peuvent englober des êtres humains 
d'une seule ou de plusieurs espèces, races ou variétés. » 
(P. 3.) Les caractères somatiques ne jouent qu'un rôle secon- 
daire. 

Dans les trois provinces de l'Autriche allemande, ce sont 
des brachycéphales à yeux et cheveux bruns qui dominent"*. 
Sauf les Slovènes, les Dalmates et les Croates, qui sont des 
brachycéphales de haute taille, tous les groupes présentent 
des caractères généraux communs. 

M. Louis Léger raconte qu'en 1866 M. Thiers n'admettait 
pas qu'il y eût en Autriche d'autres hommes que des Alle- 
mands. 

Cependant la question de races joue un rôle prééminent 
dans la politique de l'Autriche-Hongrie. 

En 1849, l'illustre historien de la Bohême, Palacky, comp- 
tait sept nationalités : allemande, bohème, polonaise, ita- 
lienne, jougoslave, magyare et valaque. 

On peut ranger ces groupes en deux catégories : les uns, 
comme le groupe allemand et le groupe hongrois veulent 
être maîtres des autres; chacun des autres a comme lien 
commun son histoire et sa langue qui constatent sa force de 
résistance poussée parfois jusqu'à l'héroïsme. 



i. Auerbach, op. cit. 






RACES ET NATIONALITÉS 309 

On a appelé l'Autriche une polyarchie polyglotte. 

Les groupes historiques et linguistiques, dont l'origine 
est fort obscure, invoquent des droits historiques fondés sur 
des documents ou des faits plus ou moins contestés et con- 
testables. 

Pour comprendre leur situation réciproque et la com- 
plexité politique de la question austro-hongroise, il est 
nécessaire de faire un résumé de l'histoire des principaux 
d'entre eux. 



CHAPITRE II 

L'AUTRICHE 

Margraviats d'Autriche. — Duché. — Les Habsbourg. — Le monogramme 
A. E. I. 0. U. — L'Autriche n'a jamais été électeur de l'Empire. — Un 
duché. — L'Autriche n'a pas d'histoire. — Titre : « Empire d'Autriche » 
date de i8o4. 

Le nom français de l'Autriche est la transcription de Talle- 
mand, Œsterreich (royaume de l'Est), qui apparaît pour la 
première fois, dans un document, de 996 : In regione vulgari 
nomine Ostirrichi. Mais ce n'était pas un royaume. Elle se 
divisait en deux margraviats (mark graf, comté de la fron- 
tière); celui de Frioul comprenant la Pannonie inférieure 
au sud de la Drave, la Garinthie, l'Istrie etlaDalmatie, moins 
le littoral qui avait été cédé à l'empereur de Gonstantinople; 
celui de l'Est comprenant la Pannonie inférieure au nord de 
la Drave, la Pannonie supérieure et TOstmark proprement 
dite. La population se composait d'Allemands et de Slaves. 
Les limites de cette marche varient : tantôt elle possède 
la Bavière, tantôt elle perd la Pannonie; les Hongrois 
en envahissent une partie, puis en sont refoulés après la 
bataille d'Augsbourg (965). Léopold de Battenberg, dont le 
nom se retrouve dans celui de la ville de Bamberg, reçut la 
Marche de l'Est en 973 et fonda une dynastie qui s'éteignit 
en 1246. Les premiers successeurs portèrent la Marche jus- 
qu'à la Leitha en luttant contre les Hongrois pour le profit 
et avec l'appui de l'Empire romain. Leur politique est mêlée 
à celle des empereurs qu'ils appuient, en général, contre le 
pape. Léopold III épousa la sœur de Henri V, dont il eut dix- 
huit enfants. Par les mariages de ses filles, la maison de 



L* AUTRICHE 3 H 

Battenberg se trouva alliée aux familles de Saxe-Thuringe, 
.!'^ Montferrat, aux Piasts de Pologne et aux Prémyslides de 
ihême. 

Cette politique matrimoniale, commencée par les Battcn- 
berg, a été continuée par les Habsbourg avec une très grande 
habileté. 

Ayant été forcé de renoncer à la Bavière qu'il avait acquise 

par son mariage avec la veuve de Henri le Superbe, mais 

que réclama le fils de celui-ci, Henri le Lion, après la mort 

sa mère, Henri II fit ériger l'Autriche en duché, indé- 

iidant de la suzeraineté de la Bavière, héréditaire même 

ns la ligne féminine (1141-1177). Il fut un des fondateurs 

ae Vienne. 

Léopold V acquit la Styrie, peuplée de Slovènes et d'Alle- 
mands. 

Après deux refus d'Otokar II, roi de Bohême, Rodolphe 
de Habsbourg fut élu empereur en 1273. Il obligea Otokar de 
lui abandonner la Garinthie, la Garniole, l'Autriche et la Styrie, 
et il regarda la Bohême comme partie intégrante de l'Empire. 
Mais l'Empire n'était pas héréditaire. En homme prudent, 
il fit don à ses fils, Albert et Rodolphe, en 1282, à Augsbourg, 
de l'Autriche, de la Styrie et de la Garniole. Si habiles qu'ils 
fussent pour augmenter leurs possessions, les Habsbourg 
n'étaient pas parvenus à faire admettre les ducs d'Autriche 
parmi les électeurs du Saint-Empire. En compensation, Ro- 
dolphe IV inventa le Privilegium majus, composé d'une série 
de faux qui donnaient toutes sortes de privilèges à l'Autriche. 
Ces prétentions faillirent amener la guerre et aboutirent au 
traité de i36/i, par lequel les maisons de Habsbourg-Autriche 
et de Luxembourg Bohême se garantissaient mutuellement 
leur héritage. Rodolphe IV ajouta le Tyrol à ses possessions. 
Par son mariage en 1422, avec Elisabeth, fille de Tempereur 
Sigismond, Albert V acquit la Moravie. Sur l'invitation de 
Sigismond, les États de Bohême et de Hongrie le choisirent 
comme roi (i438). Depuis ce moment, la dynastie des Habs- 
bourg a conservé la couronne impériale. Frédéric V, aïeul 



312 CAUSES HISTORIQUES : LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 

de Charles Quint et de Ferdinand d'Autriche, érigea l'Au 
triche en archiduché. C'est à lui qu'on doit le fameux mono 
gramme A. E. I. 0. U. qu'on a traduit par des formules 
superbes : Austriœ Est Imperare Orbi Universo; Aquilc 
Electa juste omnia vincit; Altes Erdreich Ist Œsterreich 
Unterthan, toute la terre est soumise à l'Autriche, etc 

Mais la grandeur de la maison d'Autriche date de Maximi- 
lien.Il réunit la Styrie, la Carinthie, la Garniole et le Tyrol, 
eut Trieste et Frioul, hérita de Gorica, de Gradiska, de Nut 
tesbourg et du Puthersthal. Il lutta contre la France pour 
s'assurer la succession des ducs de Bourgogne. Empereur 
il essaya encore de faire compter l'Autriche au nombre des 
électeurs. Les sept électeurs existants se garantirent réci 
proquement contre l'intrusion de tout nouvel électeur. Ainsi 
l'Autriche, dont le duc futconstamment empereur titulaire du 
Stiint-Empire romain, ne compta jamais parmi les électeurs 

Son fils, Philippe le Beau, fut le père de Ferdinand P' et" 
de Charles Quint. Celui ci fut élu empereur en iBig; mais 
s'il garda le titre de duc d'Autriche, il abandonna ses pos- 
sessions d'Allemagne à son frère Ferdinand, à qui, en 1626, 
après la défaite de Mohacs, les Hongrois et les Tchèques 
offrirent la couronne. De l'Empire de Charles Quint, com- 
prenant les Pays-Bas, l'Espagne, une partie de l'Italie et de 
l'Amérique, il ne resta rien. Ferdinand, au contraire, acheva 
de constituer l'Autriche. 

L'Autriche n'a pas d'histoire par elle-même. Son duc a 
des rapports de tout genre avec la Hongrie, la Bohême et 
d'autres nationalités, sur lesquelles il étend ou cherche à 
étendre., à des litres divers, son pouvoir. 11 est empereur élu, 
mais héréditaire dans la maison de Habsbourg; et, comme 
tel, il est mêlé activement à l'histoire générale du monde. 
L'Autriche n'existe pas comme nation. Ce n'est même pas un 
royaume; ce fut un archiduché jusqu'en i8o4. Napoléon s'étant 
fait proclamer empereur des Français, François II se fît alors 
proclamer empereur d'Autriche, et le Saint-Empire romai 
s'écroula complètement en 1806. 



ain 



CHAPITRE m 

LES TCHÈQUES 

I. — Slaves et Teutons. — Civilisation tchèque. — Évêché de Prague. — 
Invasion pacifique allemande. — Relations avec la France. — Roi de 
Bohême électeur de l'Empire. — Lutle contre les influences allemandes. 
Jean IIus. — La langue tchèque. — L'Université de Prague. — Concile 
de Constance. — Résistance des Hussites. — Ferdinand de Habsbourg. — 
Confessio Bohemica. — Lettre de Majesté. — Défenestration de Prague. 

— La défaite de la Montagne Blanche. — Réaction en Bohème. 

JI. — Réveil de la nationalité. — Le jugement de Liboucha. —La solidarité 
slave. — Lettre de Palacky au comité des cinquante. — Le Congrès de 
Prague. ^- Les trois partis en Autriche : centralisme, dualisme, fédé- 
ralisme. — La Constitution de i849. — Réaction. — Politique allemande. 

— Régime électoral. — Le dualisme. — Progrès des Tchèques. — Refou- 
lement des Allemands. — Les Allemands et les Tchèques. — Le Wacht 
am Rhein et la Marseillaise. 

Les Allemands prétendent que les territoires de la Bohême, 
d'abord conquis par les Teutons' furent envahis par les 
Slaves du cinquième au septième siècle. Cependant d'après 
Poseidonios les Cimbres dans leur marche contre Rome se 
heurtèrent aux Boïens, d'oii Bojohœmum, Bohême. Les 
luttes entre les Slaves et les Teutons, disent les historiens 
allemands, Ranke, Treitschke et Lamprecht, se sont déve- 



I. Voir la Colonisation dans VEsl, par le professeur Richard Mayer, 
ap. Histoire du Monde du docteur H. F. Helmolt. T. VI. — Les Races 
et /es Nationalités en Autriche-Hongrie, par Bertrand Aucrbach. i vol. in-S 
(librairie F. Alcan). — Histoire de VAatriche- Hongrie depuis Marie-'lhérèse, 
par M. Asseline (librairie F. Alcan). — Louis Léger, Histoire de r Autriche- 
Hongrie, le Monde slave, etc. — Auslria-Hungary, by Geoffrey Drage. 



314 CAUSES HISTORIQUES : LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 

loppées autour des frontières de la Bohême et de la Moravie, 
De là l'importance de l'histoire de la Bohême qui, de tous 
les groupes nationaux composant la monarchie austro-hon- 
groise, est la plus complète. Dès 874, elle est gouvernée par 
un prince chrétien Borivoj ; mais son fils demanda la pro- 
tection de la Germanie et remplaça la liturgie slave, qui 
employait la langue du pays, par la liturgie latine. Henri 
L'Oiseleur, de concert avec Arnulf de Bavière, envahit 
la Bohême et imposa un tribut au prince Vacslav que 
l'Eglise a canonisé et que nous connaissons sous son nom 
latin de saint Venceslas. L'évêché de Prague fut fondé à la 
fin du dixième siècle, mais rattaché à l'archevêché de Mayence. 
Il eut pour premier titulaire saint Adalbert qui baptisa le 
prêtre-roi saint Etienne de Hongrie, alla en Pologne et fut 
tué par les Prussiens (997) qu'il essayait de convertir. 

Ayant aidé l'Empereur Henri IV dans ses expéditions en 
Italie, VratislavII en reçut le titre de roi en 1086.. La Bohême 
était une anarchie féodale déchirée par les querelles des 
princes, de la noblesse et de l'évêque de Prague. Les petits 
propriétaires, exploités par la noblesse, se groupèrent auprès 
de grands nobles auxquels ils demandaient protection et dont 
ils augmentaient la puissance. 

Quand Prémysl Otokar II occupa le trône en 1260, la 
Bohême était un grand Etat. Sur l'invitation du pape Inno- 
cent IV, il envoya, dans la Prusse orientale, une expédi- 
tion qui fonda Kœnigsberg, la future capitale du royaume de 
Prusse. 

Au milieu d'agitations de toutes sortes, la Bohême était de- 
venue le foyer de la civilisation de l'Europe centrale et 
Prague un de ses plus importants marchés. On y exploitait 
les mines d'argent de Kutua Hova et de Némecky Brod. La 
célébration du mariage de Vacslav II, en 1297, réunit vingt- 
huit princes accompagnés de cortèges, évalués à autant de 
milliers de chevaux. Ce fut une des grandes cérémonies du 
moyen âge. 

Pendant le douzième et le treizième siècle, les Allemands, 



LES TCHÈQUES 31ÎÎ 

ppelés par les rois de Bohême, étaient venus défricher des 
orêts. Ils firent du commerce, ils occupèrent l'évêché do 
frague et d'autres importantes dignités de l'Etat. 

La dynastie des Premyslides s'éteignit en i3o6 avec Vacs- 
av 111 qui, ayant forcé l'empereur Albert de s'engager à ne 
jdus intervenir dans les affaires entre la Bohême, la Pologne 
t la Hongrie, fut assassiné peu de temps après. 

Jean, fils de l'empereur Henri de Luxembourg, aimait la 
'Vance à ce point que, devenu aveugle, il se fit tuer à la 
)ataille de Crécy ; mais il avait fait élever en France son fils 
Charles; et ce qui prouve la supériorité, à cette époque, de 
'administration française, il en rapporta des habitudes d'éco- 
lomie et d'ordre; en Bohême il rétablit les finances, il réor- 
i^anisa la justice, réprima le brigandage. Il fonda en i3/i8 
Université de Prague qui réunit jusqu'à vingt miUe étu- 
iiants et fut classée immédiatement après celle de Paris. 

Il fit reconstruire la cathédrale de Saint-Vit par un Fran- 
çais, Mathias d'Arras. Il établit le grand pont de pierre de 
?*rague, fit bâtir le château royal de Prague et fonda la pre- 
aiière école de peinture qui ait existé au moyen âge. La 
ittérature tchèque se développa sous son règne. 

En i355, il réunit à la couronne de Bohême le duché de 
Silésie, le marquisat de Lusace et deux districts de la Po- 
ogne. 

Empereur, sous le nom de Charles IV, il régla, en i356, 
parla Bulle d'or le droit public de l'Allemagne. Elle spécifie 
que le roi de Bohême est un des sept électeurs du Saint- 
ilmpire, mais que son royaume n'est pas un fief de l'Empire. 
Si la famille royale s'éteint, le roi de Bohême ne peut être 
élu que par les Etats et non pas imposé par l'empereur. 
Tout appel à l'extérieur est interdit à ses sujets. 

Les influences allemandes qui pesaient sur le pays furent 
énergiquement combattues par un puissant mouvement 
national qui, sous des apparences religieuses, s'incarna dans 
Jean Hus. Doyen et prédicateur à la chapelle de Bethléem, 
en i4o2, il faisait ses sermons en langue tchèque. 11 la 



316 CAUSES HISTORIQUES : LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 

réforma, en fixa l'orthographe, y adapta l'alphabet latin, e 
en élimina les germanismes. Ayant attaqué les abus d( 
l'Eglise, il fut accusé de soutenir les propositions de Wiclef 

Soutenu par le roi, par les seigneurs de Bohême, qu 
étaient alléchés par la possibilité de sécularisation des biens 
du clergé, dont ils pouvaient avoir leur part, suivi par le 
peuple, dénonçant les Allemands qui l'avaientfait condamnei 
par l'université de Prague, il disait : « Les Tchèques doivent 
être les premiers dans le royaume de Bohême comme les 
Français dans le royaume de France, les Allemands en Alle- 
magne. Les lois, la volonté divine, l'instinct naturel veulent 
qu'ils y occupent les premiers emplois. » Le roi Vacslav 
décréta que, désormais, à l'Université, la nation tchèque 
aurait trois voix et les étrangers une seule. Furieux de ne 
pas la dominer, les Allemands allèrent fonder l'Université 
de Leipzig, quittes à reprendre plus tard leur revanche. Jean 
Hus fut nommé recteur de l'Université de Prague : mais le 
pape Jean XXII mit en interdit toute ville oii il résiderait. 
Jean Hus continua sa propagande dans les châteaux et auprès 
des paysans. 

Un concile se réunit à Constance. L'Empereur Sigismond 
invita Jean Hus à y comparaître et lui donna un sauf-conduit 
formel. Jean Hus s'y rendit, mais le comité, considérant 
que le sauf-conduit impérial était un empiétement du pou- 
voir temporel sur le pouvoir spirituel, emprisonna Jean 
Hus sous l'accusation d'hérésie; puis, après avoir refusé de 
l'entendre, il le remit, le 6 juillet i4i5, comme hérétique 
au bras séculier qui le brûla vif. 

Ce supplice ne fit qu'exalter ses compatriotes. Sous le nom 
d'utraquistes, ils opposèrent la communion sous les deux 
espèces à la communion romaine. L'Université de Prague 
se dressa devant le concile. Les paysans se réunirent autour 
de chefs comme le vieux chevalier Jean Ziska, et prirent le 
nom de Taborites. 

L'Empereur Sigismond leva une croisade contre eux. Ils 
le battirent et, en quelques mois, occupèrent toutes les villes 



LES TCHÈQUES 3l7 

de Bohême, sauf Pilsen et Budejovice. Partout les Allemands 
furent chassés et perdirent le bénéfice de cinq siècles 
i'cfforts pour établir leur domination en Bohême. 

Les Hussites offrirent la couronne à Wladislaw de Pologne 

qui eut le grand tort de la refuser sur les instances du pape 

Uirtin V. Les princes allemands, avec Sigismond, prépa- 

nt une nouvelle croisade. Les Hussites étaient tombés 

ians l'anarchie. Une partie de la noblesse céda. Cependant 

armée impériale fut encore écrasée par Ziska aveugle sur 

s bords de la rivière Sazava (1422). Les troupes de Ziska 

taient fanatisées par des conceptions religieuses dont nous 

le pouvons comprendre l'importance ; mais en même temps, 

e qu'elles défendaient, c'était la nationalité tchèque et slave 

outre les Allemands. 

Mais la guerre éclata entre Taborites et les partisans des 
ompactata, qui faisaient de grandes concessions aux utra- 
uistes. Les Taborites furent écrasés le 3o mai i434 à Lipany. 
rocope fut tué avec seize mille de ses guerriers. « Les 
chèques n'avaient pu être vaincus que par eux-mêmes », 
onclut M. Louis Léger qui a fait connaître, en France, les 
ationalités slaves que tout le monde ignoraitL 
Cependant l'Empereur-roi Sigismond s'engagea à n'ad- 
lettre aucun étranger aux fonctions publiques, à accepter 
sa cour des prédicateurs hussites, à assurer la prospérité de 
Jniversité de Prague. 

La nation était épuisée. La noblesse s'était enrichie au.v 
3pens de l'Église et du domaine de la couronne. Le mouve- 
ent national de Jean IIus s'était effondré dans des chicanes 
>gmatiques. Avec la mort de Sigismond, en i/iSy, finit la 
gne masculine de la maison de Luxembourg, sans parvenir 
réaliser l'union de la Bohême et de la Hongrie. 
Les luttes de la Bohême contre les Allemands, conli»' 1< s 
Dngrois continuèrent avecdes succès divers. En i526, apris 



I. liisloire de CAatriche-HorKjrie. 



31 s CAUSES HiSTORiQUES : LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROlSË 

la célèbre bataille de Mohacz, dans laquelle les Hongroi 
furent écrasés par les Turcs, une délégation de la diète élui 
comme roi, Ferdinand de Habsbourg, et, depuis cette époque 
la couronne n'est plus sortie de la dynastie. Gomme frèr 
de Charles Quint, il voulut l'aider à extirper l'hérésie protes 
tante; mais les utraquistes de Bohême et les frères boh( 
miens sympathisaient avec les luthériens. Après récrasemci 
des protestants allemands à Mûhlberg (i547), Ferdinand étf 
blitles jésuites en Bohême et revisa les privilèges des villes 
Les compactata furent abolis sous Maximilien qui, roi de Hoi 
grie et empereur, sceptique mais politique, voulut agglomi 
rer ses Etats si différents les uns des autres par l'unité rel 
gieuse. La majorité de la diète adopta une profession de f( 
connue sous le nom de Confessio Bohemica, inspirée par lej 
calvinistes. Maximilien lui donna son approbation persoi 
nelle, mais refusade la laisser publier et de la laisser déposi 
dans les chartriers des royaumes (1675). Mais, en 1609, Rt 
dolphe, par la Lettre de Majesté, reconnut la Confessio Boh 
mica, et donna aux protestants le contrôle de l'université 
Prague. En 1617, sous le règne de Mathias, l'archevêque 
Prague ordonna la suppression des services protestants. L< 
protestants bohémiens, sous la direction du comte de Thur 
protestèrent et résolurent de châtier les conseillers les ph 
influents du roi. Us en jetèrent deux sur cinq et leur secr 
taire par une fenêtre du château de Prague. Leurs manteai 
ayant fait fonction de parachutes, ils tombèrent sans se tu 
d'une hauteur d'environ trente mètres, sur un tas de papie 
et de fumier. Le défenestration de Prague fut le comme 
cément de la guerre de Trente ans. 

La Bohême a été un des pays qui en ont le plus souffei 
La bataille de la Montagne Blanche la livra, le 21 juin 162 
à Ferdinand. Les chefs du mouvement national furent ex 
cutés et leurs têtes exposées sur le pont de Prague. D'autr 
furent jetés en exil; les biens de tous furent confîsqu 
et donnés à des aventuriers, la plupart Allemands, q 
avaient fait partie de Parmée impériale. 



LES TCHÈQUES 319 

Encore, àl'heure actuelle, presque touslesnoblesdeBohêmc 

m descendent. Le catholicisme fut la seule religion admise 

;n Bohême; les jésuites prirent la direction de l'Université 

t de l'archevêché de Prague. En 1627, la Constitution de 

Bohême fut abrogée ; l'hérédité de la couronne fut proclamée 

iins la dynastie des Habsbourg. L'allemand, proclamé comme 

',angue officielle à l'égal du tchèque, devait devenir sous 

rîfoseph II la seule langue officielle. L'histoire de la Bohême, 

nmme nation, s'arrête ici. Foulée et refoulée, tour à tour, 

liu les armées de Waldstein et par les Suédois, elle avait 

lerdu, à la fm de la guerre de Trente ans^ une grande partie 

Ir sa population. 

Mais, au commencement du dix-neuvième siècle, le réveil 
le la nationalité tchèque se fit par la littérature. D'anciens 
ivres tchèques furent exhumés. Dans son Histoire de VAu- 
' ''he-Hongrie, M. Louis Léger dit : « La découverte de poé- 
s du moyen âge comme le Jugement de Liboucha et du ma- 
-crit de Kralove-Dwor fut accueillie avec enthousiasme. » 
1 a contesté l'authenticité de ces poèmes : vrais ou faux, 
N exercèrent une irrésistible influence. « Il serait honteux 
)us de chercher le droit chez les Allemands », dit le Juge- 
nt de Liboucha. « L'étranger est entré par force dans notre 
itage et il nous commande dans une langue étrangère, » 
ait le manuscrit de Kralove-Dwor. Le poète Kollar publiait 
[824, la Slavy deera, la fille de Slava et criait : « Honte à 
a Bohême de s'être laissée coloniser par les Allemands » et 
ians un appel passionné, il affirmait la solidarité slave. 

Russes, Serbes, Tchèques, Polonais, unissez-vous! De l'Athos à la 
^oméranie, des champs de la Silésie à la plaine de Kossovo, de Conslan- 
,ino[)leau Volga, partout où l'on entend le langage slave, réjouissons- 
lous, embrassons-nous ! 

En i848, le parti national demanda la réunion de la Mo- 
ravie et le retour de la Silésie à la Bohême, la reconstitution 
iu royaume de Bohême, la reconnaissance du droit égal des 



320 CAUSES HISTORIQUES : LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 

deux nationalités d'Autriche et de Bohême. C'était un pro- 
gramme très modéré. 

Le comité allemand des Cinquante à Francfort, réuni poui 
préparer la convocation du Parlement allemand, invite 
Palacky, l'historien de la Bohême, à s'y rendre. Il répondit : 

Le but déclaré de votre réunion est de substituer la fédération des 
peuples à la fédération des princes, de renforcer le sentiment national 
allemand... Je ne suis pas Allemand, je suis Tchèque, d'origine slave, 
et le peu que je vaux est tout entier au service de ma nation. Elle est 
sans doute petite, mais elle constitue une individualité historique. 

Le gouvernement de Vienne avait pris des engagements 
envers la Bohême, dont il ne fut tenu aucun compte dans la 
Constitution du 25 avril. Alors fut convoqué, à Prague, un 
congrès comprenant des délégués tchèques, moraves et slo- 
vaques, des Polonais et des Buthènes, des Croates et des 
Serbes. Une émeute, dont on a jamais connu les causes, le 
fît dissoudre aussitôt réuni. 

Il y avait trois partis : le centralisme, préconisé par les 
Allemands, qui fusionnait toutes les nationalités et les sou- 
mettait à un gouvernement unique siégeant à Vienne; le 
dualisme, représenté par les Hongrois, qui entendaient 
rester autonomes et maîtres ; le fédéralisme qui essayait de 
conserver l'Empire d'Autriche, tout en donnant satisfaction 
aux diverses nationalités qui s'y trouvaient. Palacky avait 
fait un projet fédéral avec quatre ministères communs et une 
diète centrale comptant sept nationalités : allemande, bo- 
hème, polonaise, italienne, jougo- slave, magyare et valaque. 

Pendantce temps, le parlementde Francfort déclarait qu'au- 
cune partie de l'Empire allemand ne pouvait être réunie en 
un seul Etat avec des pays non allemands; si un pays alle- 
mand a le même souverain qu'un pays non allemand, les 
rapports entre les deux pays ne pourront être réglés que 
d'après les principes de l'union personnelle pure. L'empe- 
reur d'Autriche, loin de consentir à son exclusion de l'Aile- 



r 



LES TCHÈQUES 321 



inagne, continuait d'avoir la prétention d'en conserver l'iié- 
^émonie. La diète réunie à Vienne fut dissoute et le gouver- 
Qenient lui octroya la constitution du k mars 1849, ^I^i "^ 
fut jamais appliquée et fut suppriinée le i""" janvier i852. 

Cette constitution garantissait l'égalité des droits non plus 
des peuples historiques {Wôlker), mais des peuplades {Wol- 
kerstdinme) ; cette peuplade, non déQnie, avait le droit de 
cultiver sa langue et sa nationalité. L'arrière-pensée des 
gouvernants n'était pas douteuse; toutes ces peuplades sont 
égales, mais l'Allemand leur est supérieur*. 

Le nouveau chef du ministère, Alexandre Bach, reprit les 

traditions de la politique de Metternicli jusqu'au lendemain 

ide la guerre d'Italie. A la veille de la guerre, les paysans de 

^' 'lème disaient : — Si nous sommes vaincus, nous aurons 

constitution; si nous sommes vainqueurs, nous aurons 

inquisition. 

L'empereur fut vaincu et congédia Bach; mais le ministre 
Schmerling avait toujours la volonté de maintenir la domi- 
nation allemande. Il organisait les diètes provinciales, sous 
e régime de la représentation des intérêts, en établissant 
trois catégories d'électeurs : les grands propriétaires, les 
jourgeoisdesvilleset les paysans des campagnes. Déplus, la 
répartition des circonscriptions favorisait les Allemands aux 
épens des Slaves. En Bohême, le bourg allemand de Panhen 
ivec 5oo habitants, avait un député; la ville slave de Kladno 
n'en avait pas un seul. En 1863, l'arrivée d'un Morave aux 
iffaires, M. Belcrédi, donna un moment d'espoir aux Slaves. 
Mais le lendemain de Sadowa, l'empereur François-Joseph 
ppela M. de Beust, ancien ministre de Saxe, qui n'eut 
]u'un programme : établir le dualisme et sacrifier résoîu- 
aaent les populations slaves aux Magyars et aux Allemands 
l'Autriche. 
Les Tchèques de Bohôme et de Moravie protestèrent. En 



X. A.iierbacli, p. 29. 

YVES GUYOT. 



^2Sâ CAUSES HISTORIQUES I LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROlSÊ 

1871, le premier ministre autrichien, Karl Hohenwart, leui 
donna un moment l'espoir de la reconstitution du royaume 
de Bohême. Les Allemands, dans les entrevues de François- 
Joseph et de Guillaume, à Ischl, à Salzbourg et à Gastein 
firent échec à la Bohême. Tout ce qu'elle a pu obtenir^ c'est, 
en 1878, l'égalité des langues; en 1879, la fondation d'une 
Université tchèque à Prague; mais les Tchèques s'affirment 
plus que jamais. 

Prague qui, en i85o, était une ville germanisée, est aujour- 
d'hui complètement tchèque. Il en est de même de Pilsen. 
De même pour les petites villes, dont la population se recrute 
parmi les Tchèques habitant les campagnes. Les Allemands 
n'occupent plus que quelques centres miniers dans les mon- 
tagnes. 

Les Allemands de Bohême n'ont cessé de manifester leur 
haine contre les Tchèques, en arborant les vieilles couleurs 
de l'Allemagne, en entonnant le Wacht am Rhein. Non seu- 
lement ils fêtaient l'anniversaire de Sedan, mais ils voulaient 
élever une statue à Bismarck, en l'honneur de Sadowa. Les 
Tchèques répondaient par la Marseillaise et par l'affirmation 
de leurs sympathies pour la France. 

Les Tchèques de Bohême, les Slaves de Moravie, les Slo- 
vaques de la Transleithanie, formaient, en igio, un total de 
8 5ooooo têtes. En cas de démembrement de la monar- 
chie Autro-Hongroise, ils peuvent constituer un Etat indé- 
pendant. 



CHAPITRE IV 

LES HONGROIS 

-igine obscure. — Famille finno-ougrienne. — Opta pour influence 
occidentale. — Saint Etienne. — État indépendant de l'Empire d'Orient 
et de l'Empire romain. — Luttes contre les Turs. — Élection de Ferdi- 
nand d'Autriche comme roi de Hongrie. — Invasions ottomanes. — Per- 
sécutions religieuses. — Résistance à la germanisation. — Aristocratie 
hongroise. — Szechenyi. — Langue magyare. — Privilèges fiscaux. — 
Droit historique et la forme. — Révoltes contre les Hongrois et révolte 
des Hongrois. — Régression. — Le Compromis de 1867. — Déak. — 
Triomphe du dualisme. — La politique hongroise antiallemande à l'in- 
térieur, prussienne à l'extérieur. — L'ambition hongroise : sa réalisa- 
tion actuelle. 

L'origine des Hongrois est fort obscure. Leur langue est 
considérée comme appartenant à la famille ougro-finnoise 
mêlée à des éléments turcs. On suppose que parmi les 
sujets des Khazans, mélange de Iluns et de Turcs, dont le 
Kha-Kan résidait en Grimée, se trouvait une peuplade à 
laquelle les Grecs et les Latins ont donné le nom de Hun- 
gares ou Hongrois. 

Vambéry, les donne comme turco-tatars. Dans le courant 
du neuvième siècle, ils franchirent les Carpathes, sous la 
conduite de leur chef demi-mythique Arpad, et s'établi- 
rent dans la grande plaine qu'ils ont appelée l'Afold, située 
entre le Danube et la Tisza. Ils y trouvèrent un débris de la 
nation Khazan qui s'appelait « Mogers » ou « Magyars », 
mot qui signifie « les hommes du sol », d'après la version 
commune; mais Vambéry prétend qu'il est le synonyme du 
turc (( bajar » qui signifie <( puissant, dominateur ». 



324 CAUSES HISTORIQUES I LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROÎSE 

Appelés par l'empereur Arnulf contre les Moraves, ils en 
détruisirent le royaume; en 899, ils ravagèrent la Garinthie, 
le Frioul et pénétrèrent en Lombardie; en 900, ils entrèrent 
dans la Bavière et l'obligèrent à un tribut; leurs cavaliers 
parcoururent l'Alsace, la Lorraine et la Bourgogne, laissant 
en souvenir de l'effroi qu'ils avaient inspiré, le nom 
(( d'ogres »; mais ils furent repoussés de l'Allemagne, en 
955, par la bataille d'Augsbourg. 

Les Hongrois eurent à choisir entre l'inlluence orientale 
et l'influence occidentale. Ils adoptèrent l'alphabet latin et 
la religion romaine. En l'an 1000, Etienne se fit donner la 
couronne royale par le pape. Il constitua ainsi un État à la 
fois indépendant de l'empire d'Orient et de l'Empire romain. 
Les Magyars gardent la couronne de saint Etienne comme le 
symbole de leur nationalité. 

Ils partagèrent le sort des Serbes dans la défaite de 
Kossovo, en 1389. Quelquefois alliés des Ottomans, le plus 
souvent ils furent écrasés par eux. Après la bataille de 
Mohacs (1626), dans l'espoir d'augmenter leur force de 
résistance, ils offrirent la couronne de saint Etienne à Ferdi- 
nand d'Autriche; mais en la recevant, il dut faire la déclara- 
tion suivante : « Natlonem et linguam vestram servai^e, non 
perdere, iniendlmiis. Nous nous engageons à servir votre 
nation et votre langue et non à les perdre. » 

Peu de nations ont été plus déchirées que la nation hon- 
groise. Elle fut envahie, partiellement occupée par les Turcs 
jusqu'en 1698. Ayant embrassé la Réforme, elle subit des 
procès, comme celui de Presbourg, en 1678, dans lequel 
quatre-vingt-dix minisires protestants furent condamnés à 
mort. En 1687, Léopold déclara qu'il avait le droit de traiter 
la Hongrie comme un pays conquis et il transforma la 
monarchie élective, pratiquée depuis sept cents ans, en 
monarchie héréditaire dans la famille des Habsbourg. Les 
efforts vers sa germanisation redoublèrent. 

Marie-Thérèse obtint des résultats en poursuivant cette 
œuvre de germanisation par la séduction. Joseph II, im- 



LES HONGROIS 325 

prégné des idées des philosophes français, fort en avant 
de son épo([ue, plein de dédain pour les traditions histo- 
riques et les prétentions des races et des nationalités, voulut 
imposer l'allemand. A sa mort, en 1790, les Hongrois se 
révoltèrent et voulurent rompre avec la dynastie des Habs- 
bourg. Mais les représentants de la nationalité n'étaient que 
les nobles, les magnats, oppresseurs des paysans, leur lais- 
sant toutes les charges. îls eurent ])eur que les paysans 
n'entendissent un écho de la Révolution française; ils furent 
trop heureux que Léopold IT voulût bien recevoir la cou- 
ronne de saint Etienne. 

Quand François II se proclama empereur d'Autriche, en 
i8o4, ils furent froissés dans leur orgueil national. 

Les guerres subies par l'Autriche pendant la Révolution 
et l'Empire n'en séparèrent pas la Hongrie. Napoléon après 
Wagram, adressa aux Hongrois une proclamation très habi- 
lement inspirée par le poète Bacsanyi, qui, coupable d'avoir 
traduit laMarseillaise, avait subi neuf ans de prison ; mais pour 
les magnats hongrois. Napoléon représentait les idées de la 
Révolution dont ils avaient horreur. 

Après i8i5, François II pensant qu'il n'avait plus besoin 
i'eux sur les champs de bataille, négligea de convoquer la 
Diète, et avec Metternich, il s'appliqua consciencieusement 
lies germaniser. Mais en 1825, il eut besoin de soldats 
contre l'Italie. Il dut convoquer la Diète. Dans les diètes 
intérieures, on parlait un mauvais latin. Szechenyi parla la 
angue magyare à la tribune. De i833 à t835, on discuta sur 
es améliorations à apporter au sort des paysans. Mais les 
Tiagnals avaicntune telle passion pour leurs privilèges, qu'un 
léage atteignant tous les passants, quels qu'ils fussent, ayant 
Hé établi sur le pont de Budapest, le grand juge du Royaume 
^ziraki jura qu'il ne franchirait jamais ce pont égalitaire. 

Fondant leur politique sur le droit historique, les Hon- 
grois attachent une grande importance aux formes qui le 
îonsacrent : et Ferdinand IV les froissa profondément en ne 
laignant même pas venir se faire couronner à Budapest. 



326 CAUSES HISTORIQUES : LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 

La Révolution de 18I18 entraîna l'effondrement de la poli- 
tique de Metternich. Tous les petits princes allemands 
accordèrent des constitutions. Toutes les nationalités de la 
monarchie austro-hongroise fermentèrent. Le 3 mars, la 
Chambre des députés magyars, réunie à Presbourg, vota, sur 
la proposition de Kossuth, une résolution réclamant une Con- 
stitution. 

Mais dans les pays de la couronne de saint Etienne, les 
Hongrois ne formaient qu'une minorité. Les Serbes, les 
Croates, les Roumains qu'ils tyrannisaient, se soulevèrent. 
Les Hongrois s'insurgèrent de leur côté contre l'empereur 
qui avait chargé Jellachich, ban de Croatie, de rétablir l'ordre. 
Par haine des Slaves, le peuple viennois s'associa aux Hon- 
grois. Ferdinand abdiqua le 2 décembre 1849 ^^ faveur de 
François-Joaeph, l'empereur actuel. 

H appela la Russie à son secours. Les Russes intervinrent 
vigoureusement et la Hongrie fut réduite au silence. 

Mais l'Autriche subit deux guerres malheureuses: 1859, 
la guerre d'Italie; 1866, la défaite de Sadowa. Alors ce fut le 
triomphe du Dualisme. Le « sage » hongrois, Déak, formula 
un programme composé de dix points : en 1867, il obtint le 
compromis qui « fixa la situation de la Hongrie à l'égard d( s 
autres pays de Sa Majesté ». La Hongrie ne reconnaît pas 
de parlement central; elle constitue une monarchie consti- 
tutionnelle indépendante dont elle a reconnu comme roi 
l'empereur d'Autriche. Elle nomme une délégation dans les 
deux chambres pour traiter les affaires communes. La 
défense de l'intégrité de la monarchie est une affaire 
commune à la Hongrie et aux autres pays de la monarchie; 
les affaires étrangères sont communes; les finances sont 
communes en ce qui concerne l'armée et les affaires étran- 
gères. Les affaires communes sont gérées par un ministère 
spécial. 

Mais cet accord ne fut conclu qu'entre les Hongrois et 
l'Empereur. M. de Reust qui avait été appelé de Dresde 
pour présider le ministère autrichien, aurait dit h Déak : 



LES HONGROIS 327 

K Gardez vos hordes, nous garderons les nôtres. » Ces 
hordes, ce sont les Croates, les Serbes, les Roumains. 

Consciencieusement, depuis cette époque, tandis que le 
gouvernement de Vienne a continué de germaniser les 
habitants de la Cisleithanie, les Hongrois ont avec passion 
essayé de magyariser les Roumains, les Slovaques, les Serbo- 
Croates, habitant la Transleithanie. 

En même temps, ils n'ont cessé de protester contre l'Au- 
triche. Ils ont voulu changer le compromis de 1867 en une 
simple union personnelle. Enfin, il y a eu la grande bataille 
à propos des commandements en allemand dans l'armée. 
Pendant quelques années, la Hongrie a été en pleine anarchie. 

Les Magyars sont des hommes charmants et très aima- 
bles; mais ils se rappellent qu'ils doivent le compromis de 
1867 aux victoires des Prussiens, et si leur politique dans 
l'intérieur de la monarchie austro-hongroise est antialle- 
mande, Andrassy a prouvé que leur politique extérieure est 
prussienne. 

A entendre les réquisitoires de certains Hongrois contre le 
gouvernement de Vienne, on pouvait supposer qu'ils vou- 
laient la séparation de la Hongrie et de l'Autriche. Tel n'est 
point le but des plus farouches des indépendants : ils ne 
veulent point se trouver dix millions de Hongrois isolés sur 
vingt et un millions d'habitants dans la Transleithanie; trois 
millions de Roumains de la Transylvanie vont à la Roumanie ; 
les deux millions de Slovaques rejoignent les Tchèques et 
les Moraves pour constituer un État tchèque; les trois mil- 
lions de Croates et de Serbes vont à la grande Serbie. 

Ils resteront un petit État entouré de populations qu'ils 
n'ont cessé de froisser et de mécontenter. Quelle influence 
auront-ils. î^ A quel rôle peuvent-ils prétendre? La Hongrie, 
réduite à sa propre expression, n'a plus d'accès à la mer. 

Les Hongrois loin d'être séparatistes, sont adversaires 
du démembrement de la monarchie austro-hongroise : leur 
ambition, c'est d'en être les maîtres. Actuellement M. Tisza 
et le baron Burian ont réalisé cette ambition suprême. 



I 



CHAPITRE V 

LES SLAVES DU SUD 

Les Croates. — Influence latine. — Les Serbes, influence byzantine. 
Droit historique : Koloman II. — Croates contre Magyars. — La défaite 
de Kossovo. — La Serbie. — Pachalik turc de i^ôg à i8 )4. — Les Croates 
ont échappé à ce régime. — L'Illyrie. — Provinces sujettes ou royaumes 
alliés. — Nationalité croate. — La nogoda de 1868. — Subordination aux 
Hongrois. — Oppression de la Croatie. — Émancipation de la Serbie. — 
La Bosnie et l'Herzégovine. — Oppositions et aspirations. — Le Congrès 
d'Abbazia. 

Les Romains possédaient la Pannonie l'an 35 avant notre 
ère. Au moment de la constitution de l'Empire d'Orient, en 
3i5, elle resta à l'Empire d'Occident. 

Après les invasions des Goths, des Avares, pendant le cin- 
quième et le sixième siècles, nous voyons apparaître, dans 
la première moitié du septième siècle, les Croates, que les 
chroniqueurs contemporains appellent Chrobaiit Chrovati et 
Khwraty. Ils formaient l'aile droite de la grande invasion 
slave qui s'étendit de la Bulgarie à l'Adriatique. Ils occu- 
pèrent les régions entre la Drave et la Save, connues main- 
tenant comme Groalie-Slavonie, la Dalmatie, le nord-ouest 
de la Bosnie. Ils subirent l'influence latine et, en 806, quand 
ils furent annexés à l'Empire des Francs, ils adoptèrent 
l'Église romaine et l'alphabet latin. 

Les Serbes passèrent le Danube, peut-être un peu avant 
l'occupation de la Pannonie par les Croates. Ils ne représen- 
taient qu'un groupement dedans, plus ou moins apparentés, 
sans unité politique. Ces clans, appelés zhupaniyas, vou 



LES SLAVES DU SUD 329 

laient se dominer réciproquement. Tiraillés entre l'Empire 
etl'Église d'OrientetrÉgliselatine, menacés par les Bulgares 
qui, dès la fin du septième siècle, formaient un royaume 
puissant à l'est et au sud-est de leurs territoires, ils avaient 
une existence tourmentée. 

A la fin du neuvième siècle, ils reconnurent la suzeraineté 
de l'Empire byzantin et adoptèrent l'Église grecque, ainsi 
que l'alphabet cyrillique. Mais, à la fin du douzième siècle, 
la Serbie s'affranchit de tout hommage à l'Empire d'Orient 
et fonda une église nationale, avec une liturgie slavonno < t 
des livres sacrés en langue slavonne. 

Les différences qui ont séparé, et qui séparent encore 
le groupe croate et le groupe serbe, viennent de la rivalité 
de ces deux influences. Leurs caractères somatiques sont 
identiques; les uns et les autres sont de grands bruns bra- 
chycéphales. 

Les Croates, comme les Serbes, eurent à se défendre à la 
fois contre les Bulgares et contre les Hongrois. Ils offrirent 
en II02 la royauté à Koloman II. 

Magyars et Croates, partisans du droit historique, discu- 
tent encore avec passion le caractère de cette royauté. 

Les écrivains magyars, comme Pesty, soutiennent que la 
Croatie s'est donnée par peur aux Magyars et que, depuis 
cette date, elle est sous leur domination. Les Croates pré- 
tendent que Koloman ne devint roi qu'à titre personnel; 
qu'ils conservèrent leur capitale Zagreb; le droit de régler 
leur administration, de nommer les évêques, d'avoir leur 
armée, leur monnaie, leur régime fiscal : ils invoquent encore 
aujourd'hui la maxime : Regnum regno non prœscrihit leges; 
et à l'appui, ils rappellent le fait indéniable qu'ils n'ont pas 
cessé de lutter contre les empiétements des Magyars. 

Le roi de Serbie, Etienne Dushan, se fit proclamer, en 

I.S46, à Uskub, empereur des Serbes et des Grecs, publia, en 

3/19, le livre des lois du tsar Dushan, qui prouve l'état avancé 

de la civilisation de la Serbie. Il mourut, en i355, au moment 

où, marchant contre Couslauliuoplc, il es[)érait constituer 



330 CAUSES HISTORIQUES '. LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 

un État assez puissant pour résister aux Turcs. Ceux-ci, 
après une première victoire sur le Ténare, en 1871, rempor- 
tèrent, en iSSg, la victoire de Kossovo qui leur livra la Serbie 
et la Bulgarie. Cependant, si la Serbie était tributaire de la 
Turquie, elle avait gardé son gouvernement; mais, en i459, 
elle devint un simple pachalik, gouverné directement par la 
Porte et resta dans cette situation jusqu'en i8o4, soit pendant 
trois cent quarante-cinq ans. 

Nous ne pouvons pas nous imaginer, en France, l'état 
lamentable des populations soumises pendant des siècles à 
un pareil régime : et nous devons admirer d'autant plus 
l'énergie avec laquelle elles ont maintenu leur personnalité, 
leur caractère distinct, sans jamais se résigner à considérer 
leur servitude comme définitive. 

Tout en luttant contre les Turcs, les Hongrois ne négli- 
geaient pas d'assurer leur pouvoir sur la Croatie. En 1^90, 
Mathias Corvin dut leur abandonner la Slavonie ; mais son 
successeur, Ladislas de Pologne, s'intitula roi de Dalmatie, 
de Croatie et de Slavonie. 

Après la bataille de Mohacs (i526), les Turcs étendirent 
leur domination non seulement sur la Hongrie, mais sur la 
Croatie si bien qu'en 1606, la Croatie occidentale seule, avec 
les villes de Zagreb, Karlstadt, Warasdin et Zengy, resta 
indépendante. Cependant, les Turcs n'essayèrent pas de 
coloniser la Slavonie et la Croatie et ne frappèrent pas les 
provinces d'une empreinte pareille à celle qu'ils ont laissée 
sur la Bosnie. Les différences qui existent actuellement 
encore entre les Bosniaques et les Serbo-Croates viennent de 
cette différence de régime. 

Par la paix de Carlowitz, en 1699, puis par le traité de 
Passarovitz, en 17 18, les Turcs cédèrent à l'Autriche la Sla- 
vonie en même temps que la partie de la Hongrie qu'ils 
occupaient. 

Le titre de Croatie fut appliqué officiellement aux pro- 
vinces slavonnes de Visovitica, Pozega et Syrmie. De 1767 
à 1777 î ces provinces, auxquelles fut ajoutée la Dalmatie, 



LES SLAVES DU SUD 331 

eçurent le nom d'Tllyiie et furent gouvernées par Vienne; 
)uis elles fuient divisées; lé port de Fiume fut enlevé à la 
roatie et rattaché directement à la Hongrie. En 1809, ap'ès 
Wagram, Napoléon groupa de nouveau une large partie de 
a Croatie, la Dalmatie, l'Istrie, la Carinlhie, la Garniole, 
Sôrz et Gradisca, sous le nom de provinces d'Illyrie. Elles 
•estèrent jusqu'en i8i3 sous l'administration française qui 
eur rendit beaucoup de services; toutefois, ces services 
Haient compensés par la charge de la conscription à laquelle 
îlles ne se résignèrent jamais. En i8i4, la Dalmatie fut 
ncorporée à l'Autriche, tandis que l'Istrie, la Garinthie, la 
Garniole, Gorz et Gradisca, devinrent le royaume d'Illyrio 
l'Autriche qui subsista jusqu'en 1849; mais la Groatie et 
la Slavonie étaient déclarées apanages de la couronne de 
Hongrie. 

D'après les Magyars, elles devaient être considérées comme 
partes adnexœ ou provinces sujettes; d'après les Groates et 
les Slavons, elles étaient des régna socia, ou royaumes alliés. 
Les Groates purent conserver leur langage comme langue 
officielle, une Diète élue. Un ban ou vice-roi les gouvernait 
au nom de la Hongrie. 

Pendant toute cette période, chez les Groates, comme chez 
les Tchèques, eut lieu le même effort de reconstitution de 
leur nationalité, dirigé par un publiciste Ljudevit Gaj, puis 
par l'évêque Strossmayer et par le baron Joseph Jellachich 
qui devint Ban, en i848, quand les Illyristes parvinrent à 
prendre le pouvoir. Ils engagèrent une lutte armée contre 
les Hongrois, mais furent battus; cependant, Jellachich agit 
ensuite contre les Hongrois au nom du gouvernement de 
Vienne. La Constitution de 1849 sépara la Groatie et la Sla- 
vonie de la Hongrie et en fît une province de la couronne 
autrichienne. Fiume y fut annexée. Le régime de réaction 
pendant lequel il n'y eut ni ban, ni Diète, dura de i85oà 1860. 
Au lendemain de la guerre d'Italie, le gouvernement de 
Vienne lui octroya le « diplôme d'octobre », puis la consti- 
tution de février 1861 ; mais la diète élue fut dissoute imraé- 



332 CAUSES HISTORIQUES : LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 

diatement parce qu'elle avait réclamé la formation d'une 
grande confédération slavonique du Sud, sous le gouverne- 
ment impérial. 

Après Sadowa, sous le régime du dualisme, la Croatie et la 
Slavonie furent annexées aux pays de la couronne de saint 
Etienne. 

En vertu de la Nagoda de 1868, elles sont subordonnées au 
gouvernement de Budapest. Le vice-roi ou Ban est nommé 
[jar Sa Majesté impériale et royale, en réalité, par le premier 
iniiiistre de Hongrie. Le gouvernement provincial comprend 
trois ministres; ils sont responsables devant le Ban qui 
n'(.st responsable qu'à l'égard du ministère hongrois, et 
de\ant l'assemblée nationale {Narodna Skupshtina) dont le 
contrôle est nul. Elle est composée de membres élus par des 
électeurs qui votent à haute voix devant des fonctionnaires 
qui dépendent du ban etde membres privilégiés, pris parmi 
Jes nobles, les hauts membres du clergé et d« l'administration. 
Tous les actes qu'elle adopte doivent être signés par un 
ministre sans portefeuille qui fait partie du cabinet hongrois. 
L'assemblée délègue à la Chambre des députés hongroise 
quarante membres qui ne peuvent intervenir que pour les 
affaires de la Croatie-Slavonie. 

Par sa situation, Fiume est le port de la Croatie : et il en 
dépendit de i848 jusqu'en 1870, date où il fut donné, ainsi 
que son territoire de 20 kilomètres carrés, à la Hongrie. H 
est administré par le gouvernement de Budapest. 

La Croatie ne s'est jamais résignée à ce régime. De 1876 
à 1876, quand, sur l'initiative de la Bosnie, éclata la guerre 
contre la Turquie qui se termina par le traité de Berlin de 
1878, un parti, ayant pour titre « le parti du droit » réclama 
<( une grande Croatie ». U n'obtint que la persécution. Son ,; 
chef fut emprisonné. 

Depuis cette époque, la Croatie a été placée sous un régime : 
de despotisme. L'évêque Strossmayer fut obligé de se retirer, 
en 1888, parce qu'il avait envoyé un télégramme à l'église 
russe. 



LES SLAVES DU SUD 333 

Les Croates en ont profité pour réclamer l'union avec la 
Bosnie et l'Herzégovine. En 1908, le baron Uauch, nommé 
îan de Croatie, refusa de convoquer la Diète. 

Nous avons parlé des abominables procédés employés 
îontre les Croates ^ 

On a vu que la Serbie de i^Sg à i8o4 était restée un pachalik 
turc. A partir de cette date juscju'à l'automne de i8i3, elle 
se gouverna comme une nation indépendante. En 18 12, dans 
son traité avec la Turquie, la Russie ne protégea pas suffi- 
samment les Serbes; mais, en 1817, la Serbie, après des 
batailles, regagna son autonomie sous la suzeraineté du 
sultan; en 1829, par le traité d'Andrinople, cette autonomie 
fut garantie par la Russie; mais les garnisons turques res- 
tèrent encore à Belgrade et dans d'autres villes de la Serbie 
jusqu'en 1867. 

En 1876, quand la Bosnie essaya de secouer le joug de la 
Turquie, elle lui déclara la guerre en 1876. Elle fut battue; 
mais son action entraîna la Russie dans la guerre qui se 
termina par les traités de San-Stcfano et de Berlin. Le traité 
de Berlin affirma l'indépendance complète de la Serbie; mais 
il plaçait la Bosnie et l'Herzégovine sous l'administration de 
l'Autriche -Hongrie. 

Le ministre Andrassy, d'origine hongroise, qui avait conclu 
l'alliance entre l'Autriche-lIongrie et l'Empire allemand, se 
retira plutôt que d'accepter ce cadeau. 

Seulement, il y a des Serbo-Croates d'un côté de la fron- 
tière, il y a des Serbes de l'autre côté, il y a contigus aux uns 
et aux autres, des Bosniaques et des llerzégoviens : la pres- 
sion de l'Autriche-Hongrie les unit. Le i3 mai i8/i8, quand 
les Serbes se constituèrent en nation indépendante, ils 
demandèrent l'union avec la Croatie. 

On répète : u Deux aspirations sont en conflit : une grande 
Serbie et une grande Croatie : entre les deux, la Bosnie, 
l'Herzégovine et la Dalmatie. » 



I. V. Journal des Économisles^ août iqi^i ch. iv el v 



334 CAUSES HISTORIQUES : LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISË 

Ces deux groupes slaves sont-ils capables d'imposer silenct 
à leur amour-propre national, de faire coexister l'un auprès 
de l'autre leurs différences religieuses et lingustiques? sont 
ils capables de proclamer et de pratiquer l'égalité entre tous 
ces groupes qui comprennent tous les Slaves du Sud, du nord 
de ristrie, de la région d'Udine, de la Garniole, Slovènes, 
Serbo-Croates, Croates, Serbes, Dalmates? 

Si de longues et douloureuses expériences peuvent servir 
aux peuples, la réponse est aflirmative; et elle paraît avoir 
déjà été faite. 

Cependant, le clergé serbe se montra hostile au mouve- 
ment illyrien parce qu'il voulait conserver le slavon comme 
langue liturgique. Il redoutait, dans la généralisation d'un 
iJiome commun, un empiétement du papisme. 

La différence de religion sépare surtout les clergés. 
Cependant, le concordat conclu en igi/i entre la Serbie et la 
papauté est une mesure de conciliation. 

On rappelle qu'en 1902, les Serbes ont provoqué à Zagreb 
des rixes sanglantes, mais à la fin de mars igiS, les 
Slaves du Sud tinrent un congrès à Abbazia dans lequel on 
lut un mémorandum qui avait été remis à l'archiduc hé- 
ritier, François-Ferdinand, par un groupe de membres 
(lu Parlement croate. Ils demandaient la substitution, 
au dualisme de 1867, d'une confédération dans laquelle en- 
trerait la Serbo-Croatie, u Toute la jeunesse, y était-il 
dit, s'enthousiasme pour une union avec la Serbie et se 
sent attirée vers le Sud par les récents succès de la Ligue 
balkanique. En maintenant la Croatie sous le régime d'excep- 
tion auquel elle est soumise, les gouvernements d'Autriche 
et de Hongrie prépareraient la voie à un grand mouvement 
séparatiste et peut-être à une révolution de tous les Slaves 
du Sud. )) 



CHAPITRE VI 

LA DISSOLUTION DE LA MONARCHIE 
AUSTRO HONGROISE 

Tentative de germanisation de Joseph II. — Politique de Metlernich et de 
François II. — Divide ut imperes, — i848. — Politique constitutionnelle 
et centraliste. — La diète de Kromeriz. — Gouvernement de Bach. — 
Allemands d'Autriche se solidarisant avec l'Empire allemand. — Les trois 
liens de la monarchie austro-hongroise. — L'Empereur. — Ses titres. — 
L'armée. — La bureaucratie. — Le recrutement des officiers. — La disso- 
lution de la monarchie austro-hongroise. — Allemands et Hongrois 
en poursuivent le démembrement. — Le centralisme magyar. 

Les efforts tentés par les ducs ou empereurs d'Autriche, 
rois de Bohême et de Hongrie, etc., pour germaniser les 
divers groupes ethniques qui se sont trouvés sous leur 
domination ont échoué. Joseph II qui, systématiquement, 
avait poursuivi l'unification du langage et des institutions, 
provoqua des émeutes et des résistances passionnées : et 
cependant il avait agi avec le désir d'engager ses divers peu- 
ples dans une voie de progrès. Sur son lit de mort, en 1790, 
il allégea ses successeurs du fardeau de ses réformes en les 
annulant. 

Cependant François II imposa, en i8o3, un code pénal et, 
en 181 1, un code civil. Toutefois le code civil fut repoussé 
par la Hongrie et la Transylvanie. Quoique inspiré par les 
idées du dix-huitième siècle, il maintenait une législation 
spéciale pour l'Église, pour les juifs, pour la grande pro- 
priété ; sans aller jusqu'au servage, il soumettait les pay- 
sans à des sujétions féodales. 



336 CAUSES HISTORIQUES I LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 

Au lendemain de i8i5, Metternich ne tenta pas l'œuvre 
d'unification. Il prit pour maxime Divide ut imperes. Fran- 
çois II donnait de sa politique la définition suivante à l'am- 
bassadeur de France : 

Mes peuples sont étrangers les uns aux autres. Tant. mieux. Ils ne 
prennent pas les mêmes maladies en même temps. Je mets des Hon- 
grois en Italie et des Italiens en Hongrie. Ils ne se comprennent pas, 
ils se détestent. De leurs antipathies naît l'ordre et de leur haine réci- 
proque la paix générale. 

Nous avons vu cependant la résistance des magyars, et 
lorsque éclata la Révolution de i848, tout sembla crouler. 

Des hommes d'Etat intelligents auraient répondu aux 
vœux des diverses nationalités en adoptant le système du 
parti fédéral; mais les Allemands entendaient continuer 
d'avoir la direction de l'Empire. 

Schwarzenberg leur opposa l'absolutisme ; mais Ferdi- 
nand IV fut obligé d'abdiquer en faveur de François-Joseph, 
l'empereur actuel, âgé alors de dix-huit ans et déclaré ma- 
jeur pour la circonstance. Son ministre Stadion avait un 
programme constitutionnel et centraliste : « Réunir en un 
grand corps d'Etat tous les pays et toutes les races de la 
monarchie, avec un seul gouvernement à Vienne. » Mais il 
sentait si bien l'impossibilité de réaliser ce programme qu'il 
ne convoqua pas les représentants de la Hongrie à la Diète 
de Kromeriz; et il se servit de cet oubli, dont il était res- 
ponsable, pour la déclarer incompétente et la dissoudre. 
L'Empereur regardait aussi du côté de Francfort; et les 
Allemands de Vienne voulaient conserver à la fois la direc- 
tion de la Confédération germanique et de tous les pays de 
l'Empire d'Autriche. 

L'Autriche fut déclarée Etat indépendant, indivisible, 
indissoluble. De i85o à 1860, Bach continua la tradition des- 
potique de Metternich. Jusqu'en i854, il maintint l'état de 
siège. Ce fut un gouvernement de police et de cléricalisme, 



LA DISSOLUTION DE LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 337 

hostile aux nationalités. En i856, un Concordat livra tout 
l'enseignement au clergé et aux jésuites. En dehors du ca- 
holicisme, l'exercice des autres religions devait être domes- 
ique. Le jury et la publicité des tribunaux furent sup- 
primés. Il fut interdit de publier un journal en langue 
tchèque. 

Le gouvernement allemand centraliste fut écrasé par les 
désastres de 1869 et de 1866. Les populations soumises à 
V'ienne n'ont été affranchies que par les victoires des étran- 
gers. La défaite a été l'instrument du progrès politique en 
Autriche. 

Mais le compromis de 1867 n'a satisfait que les Allemands 
de la Gisleithanie et les Magyars de la Transleithanic ; les 
uns et les autres menacent la monarchie hongroise de disso- 
lution. 

Les Allemands d'Autriche, ont comparé la Bohême au 
Sleswiget s'assimilantcomplètement aux Allemands de l'Em- 
pire, ils disaient en plein Reichsrath : « Nous n'avons pas 
vaincu à Sedan pour devenir les ilotes des Tchèques. » 

Après l'établissement du dualisme, le premier ministère 
autrichien comptait huit Allemands et un Polonais. 

Les peuples de l'Autriche-Hongrie sont les peuples do 
''Empereur et Roi dans un sens presque féodal. 

11 a raison des Hongrois dans l'affaire des commandements 
militaires quand il menace d'abdiquer. Le parti des indé- 
pendants les plus exaltés n'ose prendre la responsabilité de 
provoquer une pareille catastrophe. Au fond les Habsbourg 
n'ont eu qu'une foi politique : Volunias imperaioris siiprema 
\tx esto. La volonté de l'Empereur est la loi suprême. Mais 
andis que le Kaiser la brandit et en fait parade, les empe- 
eurs d'Autriche se contentent de la mettre en pratique. 

Les ministres, serviteurs publics, doivent concentrer leur 
)atriotisme dans la personne de 

François-Joseph (Franz-Joseph) i*'-Charles empereur d'Autriche, 
oi apostolique de Hongrie, roi de Bohême, de Dalmatic, de Croatie, 
YVES cuYOT aa 



338 CAUSES HISTORIQUES I LA MONARCHIE AUSTRO -HONGROISE 

d'Esclavonie, de Galicie, de Lodomérie et d'Illyrie, roi de Jéru- 
salem, etc., archiduc d'Autriche, grand-duc de Toscane et de Cra- 
covie, duc de Lorraine, de Salzbourg, de Styrie, de Carinthie, de 
Garniole et de Bukovine, grand prince de Transylvanie, margrave de 
Moravie, duc de la Haute-SilésiC; de la Basse-Silésie, de Modène, 
Parme, Plaisance etGuastalla, d'Auchwitz et Zator,de Teschen,Frioul, 
Raguse et Zara, comte princier de Habsbourg et Tyrol, de Kybourg, 
Goritz et Gradisca, prince de Trente et Brixen, margrave de la Haute 
et de la Basse-Lusace et en Istrie; comte de Hohenembs, Feldkirch, 
Brigance, Sonnenberg, etc., seigneur de Trieste, de Cattaro et de la 
Marche wende, grand-voyvode de la voyvovie de Serbie, etc., etc. 
Maj. Imp. et Roy. Apostolique*. 

L'Empereur a deux moyens d'action: l'armée et la bureau- 
cratie. La bureaucratie est l'Etat; les Universités préparent 
les fonctionnaires et les professeurs deviennent eux-mêmes 
ministres dans les cabinets autrichiens qui ne sont pas 
formés par des ministres parlementaires. Ils représentent 
la tradition de l'administration de Joseph IL Personnelle- 
ment, ce sont en général des hommes fort aimables et con- 
naissant bien leur spécialité; mais ils sont sans scrupules 
quant aux moyens de gouvernement et ont le plus profond 
mépris pour l'individu -. 

L'autre moyen de gouvernement, c'est l'armée. Un poète 
viennois disait au général Radetzki en i848 : « C'est dans 
ton camp qu'est l'Autriche. » 

Elle ne peut être nationale, puisque son ensemble ne 
représente pas une patrie, mais est composé de nationalités 
juxtaposées et plus ou moins hostiles les unes aux autres. 
L'unité en est constituée par la personne de l'Empereur et 
l'Etat-major général et par la caste d'officiers qui la coni^ 
mande. Beaucoup d'officiers, nobles et pauvres, ne comp- 



1. Almanach de Gotha. 

2. Voir Journal des Économistes, i5 août igiA, p. 177-187 et i5 septem- 
bre, p. 273, 



LA DISSOLUTION DE LA MONARCHIE ATJSTRO- HONGROISE 339 

nt pour leurs enfants que sur la carrière militaire. Des 
^âffe de dix à douze ans, les enfants sont admis gratui- 
iment dans les écoles primaires militaires « réaies », 
B là ils passent dans les écoles supérieures militaires 
féales ». Entre dix-sept et vingt ans, ils choisissent leur 
rme et entrent dans l'une des deux Académies d'où 
s sortent sous-lieutenants, non d'après les hasards d'un 
Dncours, mais d'après l'ensemble de leurs études. Les 
lieux notés sortent officiers, les autres, cadets, avec des 
rades variant de celui de suppléant d'officier à celui de ser- 
ent (corpoul). 

Pour les familles aisées qui ne veulent pas se séparer sitôt 
e leurs fils, il y a des écoles de cadets où ils entrent de 
uatorze à dix-sept ans. Jamais les cadets ne sont mêlés à la 
oupe. On a augmenté les hauts grades pour faciliter 
avancement et encourager les officiers. Il y a peu d'officiers 
lagyars dans l'armée active, mais il y a beaucoup d'officiers 
aves. 

Cinq différentes espèces de gardes du corps entourent le 
mverain. Les Arcierengarden et la Garde hongroise se 
)mposent d'officiers supérieurs et ordinaires. Les fonctions 

sous-officiers sont remplies par des généraux ou des 
)loneIs. 

Les archiducs ont droit à des titres et à des honneurs 
)écia.ux. 

Chaque soldat prête un serment solennel à l'Empereur, 
aut soldat doit appartenir à un culte. Tous les jours à midi 
î sonne à la prière; les postes sortent des corps de garde 
se forment devant les armes pour prier. 
On a essayé de développer dans chaque régiment l'esprit 

corps à l'aide d'insignes spéciaux, de particularités 
uniforme, mais il y a peu de régiments qui ne compren- 
ant que des hommes d'une même nationalité. Certains sont 



I. Armée, race et dynastie en Autriche-Hçngriey par E. Terqueni ii 
br. Cerf. 



340 CAUSES HISTORIQUES *. LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 

composés à la fois d'Allemands, de Roumains, de Croates e; 
de Magyars. La langue unique de service est l'allemand 
mais l'officier doit expliquer aux soldats, dans leur langue 
maternelle, les expressions usuelles militaires allemandes 

On se rappelle l'opposition formidable provoquée er 
Hongrie par l'emploi des termes militaires allemands. 

On démembre les régiments dans des garnisons diverses 
au mépris de la tactique, mais par nécessité politique 
On les dépayse et on les change souvent de garnison. 

A Gratz, à la chute du ministère Badeni, un régiment bos- 
niaque réprima l'agitation allemande. Tous les Allemands, 
d'un bout à l'autre de la monarchie, furent indignés de l'in- 
tervention des c( sauvages slaves ». On voulut reprendre les 
concerts de musique militaire. La population couvrit d'irni 
mondices les musiciens. 

En Bohême, les Allemands troublent une fête tchèque â 
Brux avec une telle violence qu'il fallut faire appel à le 
troupe. Quand des dragons allemands parurent, ils furent 
reçus par les perturbateurs allemands au chant de Wacht am 
Rhein tandis que les Tchèques leur lançaient des pierres. 

Ce n'est pas le cas de guerre extérieure que vise l'article 
du règlement qui stipule qu'au cas où un « soldat, dans leSj 
moments critiques, tient des propos de révolte, il pourra être 
mis à mort par tout supérieur qui se trouvera dans sor 
voisinage ». 

A chaque général en chef lui-même est attaché un socius, 
sous le nom d'adjoint au général commandant de corps 
d'armée, presque toujours de grade égal, qui a pour mis- 
sion de le surveiller : et les divisionnaires de la « honved », 
lalandwehrtransleithane, sont soumis au même contrôle. En 
1866, les régiments recrutés dans la circonscription de 
Venise refusèrent de marcher contre les Italiens. Diverses 
informations ont annoncé que des troupes slaves et tchèques 
avaient manifesté leur opposition à la guerre actuelle. 
Nous attendons la confirmation de ces faits avant d'en 
faire état. Mais ils ne sont pas invraisemblables; car elles 



LA DISSOLUTION DE LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISE 341 



oivent se rendre compte de Tintérêt de leurs nationalités. 

La dissolution de l'armée austro-hongroise entraÎRC la 
dissolution de la monarchie austro-hongroise. 

La politique de François-Joseph, comme celle de ses 
prédécesseurs, a été de maintenir la dynastie. Mais que re- 
présente cette dynastie? Devenu caudataire du Kaiser, Fran- 
çois-Joseph a provoqué la catastrophe de igi^. 

Quelle garantie ses héritiers peuvent-ils donner aux autres 
nations de l'Europe? Essayer de maintenir la monarchie 
austro-hongroise, ce serait recommencer une œuvre aussi 
vaine et aussi .dangereuse que celle du maintien de l'inté- 
grité de l'Empire ottoman. 

Du reste le démembrement de la monarchie austro-hon- 
groise ne sera pas l'œuvre des alliés. Il a commencé en 
1867 avec le dualisme. A partir de 1870, les Allemands 
d'Autriche ont subi l'attraction moléculaire de l'Empire 
allemand, et les Magyars les y ont poussés. De Beust 
était résigné à « l'itinéraire forcé » qui conduisit Fran- 
çois-Joseph à Berlin ; mais, pour de bonnes raisons, il 
n'inspirait pas de confiance à Bismarck. Son remplaçant, 
Andrassy, au contraire, dès le ili novembre 187 1, propo- 
sait à l'Empire allemand l'alliance qui fut retardée, à 
cause de la Russie, jusqu'en 1879. Le dualisme se trans- 
forma en mainmise par les Magyars sur l'ensemble de la 
monarchie austro-hongroise. En 1914, cette politique a con- 
tinue. M. de Berchtold était un Hongrois : mais c'est 
M. Tisza qui, de Budapest, a conduit la campagne du Ball- 
platz. Après le départ de M. Berchtold, qu'il n'avait pns 
suffisamment en mains, il est resté à Budapest, mais il a 
envoyé un homme à lui, le baron Burian, occuper le minis- 
tère des Affaires étrangères commun; il est allé lui uKMnc 
conférer avec le Kaiser affirmant ainsi la suhoidiiii'î"" <!.• 
Vienne à Budapest. 

Le dualisme de 1867 est devenu le centralisme ina«,^^ar : et 
la politique extérieure magyare a pour poiiil de départ la 
victoire de la Prusse sur l'Autriche. 



CINQUIÈME PARTIE 

Les Conséquences 



_^ CHAPITRE PREMIER 

K POLITIQUE OBJECTIVE* 

^Ba droit international. — Une aspiration plutôt qu'une réalité. — Les trai- 
tés résultant des guerres sont des extorsions. — Ni le vainqueur, ni le 
vaincu ne les tiennent pour définitifs. — La souveraineté de l'État. — 
L'immoralité de l'État. — (( La force prime le droit ». — Le droit de la 
force. — Le droit historique. — Les grands traités. — Le problème à 
résoudre. — Le traité à venir sera un résultat de la force. — L'emploi et 
le non-abus de la force. — La paix à venir et la résignation au fait 
accompli. 

Les développements qui ont précédé ont eu pour but de 
faire sortir la solution de la guerre des causes lointaines ou 
immédiates qui l'ont produite. 



I. Les Grands Traités polUiqaes, par P. Albin. Recueil des princip;iux 
textes diplomatiques depuis i8i5 jusqu'à nos jours. Avec des commentaires 
et des notes. Préface de M. Ilerbette. 2' édition, revue et mise au courant. 
191 2. I vol, in-8. — Le nCoap » d'Agadir. La Querelle franco-allemande, par 
le même. 1912, i vol. in-i6. — UAlleniagne et la France en Europe (i985- 
iH\}fi\. La Paix année, par le même, igiS. 1 vol. in-S. — Bismarck et son 
temps, par P. Matter (Couronné par l'Institut). 3 vol. in-8. — Bismarck 
(1815-1898), par H. Welschingcr, de l'Institut. 1 vol. in-8, a« édition. — 
VEspril public en Allemagne vingt ans après Bismarck, par H. Moyssel. 



344 LES CONSÉQUENCES 

Pour la déterminer, il est nécessaire de ne se placer qu'au 
point de vue objectif et d'abandonner résolument les mots 
vagues qui ont représenté surtout des aberrations poli- 
tiques dont nous subissons les graves conséquences. 

On a beaucoup parlé de droit international depuis le com- 
mencement de la guerre, mais A. V. Dicey a raillé « son ami 
le professeur de droit international, habitué à l'enseignement 
du droit qui n'est pas du droit, et habitué à expliquer ces 
règles de morale publiques qui sont improprement appelées 
droit international^ ». 

Ces mots : « Le droit international » expriment plutôt une 
aspiration qu'une réalité. 

Dans les conventions de La Haye, on a essayé d'établir des 
règles de droit international ; mais un des consignalaires de 
ces conventions a pu impunément les violer. 

Une fois de plus, les événements ont prouvé qu'à la con- 
stitution du droit international manque un pouvoir judiciaire 
indépendant et désintéressé pour l'appliquer, une sanction 
pour le faire respecter. 

Les rapports des États entre eux sont toujours à l'état 
d'anarchie. 

Les Etats concluent cependant des traités entre eux ; mais 



I vol. in-8. (Couronné par l'Académie française.) — La Crise politique de 
VAUemagne contemporaine , par William Martin, i vol. in-i6. — Cent pro- 
jets de partage de la Turquie, depuis le treizième siècle jusqu'à la paix de 
Bucarest (191 1), par T. G. Djuvara, ministre de Roumanie en Belgique. Pré-! 
face de M. Louis Renault. Avec i8 cartes hors texte. — f.a Vie politique dans 
les Deux Momies, publiée sous la directiofi de M. A. Viallate et M. Caudèl, 
professeurs àl'Kcole des Sciences politiques, avec la collaboration de MM. D. 
Bellet, J. Blosciszewski, P. Chasles, M. Gourant, M. Escofrier,G. Gidel, Paul 
Henry, René Henry, G. Isambert, J. Ladreit de Lacharrière, G. Lagny, 
A. de Lavergne. A. Marvaud, P. Matter, Gh. Mourey, R. Pinon,P. Quentin- 
Bauchart, H. Sage, A. R. Savary, A. Tardieu, R. Wiultrin, professeurs et 
anciens élèves de l'Ecole des Sciences politiques. 7 vol. in-8 (1906-1907) 
(1912-1913). Tous ces ouvrages édités chez F. Alcan. 

I. Introduction à Vétude du droit constitutionnel. Trad. fr., p. 20. Voir 
Journal des Économistes, 5 juin, les conventions de M. D. Bâtie à la confé- 
rence de la British constitution association. 



à 



POLITIQUE OBJECTIVE 345 

le plus souvent ces traités ont été le résultat d'un conflit et 
ne sont que l'acceptation par le vaincu des exigences que le 
vainqueur lui a imposées. 

Ils sont les résultats d'extorsions qui, dans le droit privé, 
frappent de nullité les contrats ainsi obtenus. 

Le traité conclu, le vainqueur en use pour faire valoir ses 
prétentions; le vaincu, pour maintenir ce qu'il a pu sauve- 
garder comme, par exemple, le tracé de ses frontières; mais 
le vainqueur a la méfiance perpétuelle que le vaincu ne sai- 
sisse une occasion pour le déchirer et le vaincu ne le subit 
qu'avec l'arrière-pensée de provoquer une occasion favorable, 
ou d'en profiter pour annihiler ce document qui atteste 
sa défaite. Dans cette méfiance, le vainqueur peut vouloir 
déchirer lui-même le traité qu'il a imposé afin d'écraser plus 
complètement le vaincu : telle a été la préoccupation con- 
stante de Berlin à l'égard du traité de Francfort, et s'il a 
attendu pour essayer de s'en débarrasser par une nouvelle 
guerre jusqu'en 1914, ce n'est que parce qu'il ne se sentait 
pas prêt ou parce qu'il craignait l'intervention d'autres 
États. 

Le Kaiser invoque le droit divin qui, le constituant roi de 
Prusse, le suit comme empereur d'Allemagne ; et du moment 
qu'il incarne le Dieu des mains duquel il a pris directement 
la couronne à Kœnigsberg, rien ne lui est interdit. Pour 
toute mission divine, la fin justifie les moyens. 

Des hommes politiques, qui ne croient pas plus à la mission 
divine du Kaiser qu'ils ne croientau droit divin de Louis XIV, 
affirmentcependant la souveraineté de l'Étatcomme un dogme 
intangible. Ils comptent les voix dans une séance du Parle- 
ment; et ces voix ne représenteraient-elles q\i'une infime 
minorité dans le pays, du moment que, dans le formalisme 
parlementaire, elles constituent la majorité, ils attribuent à 
la décision qui résulte de cette addition et de celte sou- 
straction, une puissance illimitée qui doit écraser toutes les 
résistances individuelles et moralesetdont jamais une parcelle 
ne saurait être aliénée. On a entendu des partisans de l'impôt 



346 LES CONségUENGEâ 

sur le revenu déclarer que l'État ne pouvait renoncer à en 
frapper ses emprunts sans porter atteinte à sa souveraineté. 
Cependant quand un État fait un traité avec un autre, il 
sacrifie une partie de sa souveraineté; quand il fait un con- 
trat avec des fonctionnaires, il aliène sa souveraineté à leur 
égard; quand il fait un contrat pour des achats de fournitures 
ou des travaux publics, il devient un simple cocontractant ; 
quand il emprunte, il se soumet à la formule : donner et rete- 
nir ne vaut; et il ne peut la violer que par un abus de la force. 

Je ne discuterai pas en ce moment le terme de souverai- 
neté, si discutable qu'il soit. Je me borne à constater que 
lorsqu'un État fait des contrats soit avec d'autres États, soit 
avec des particuliers, il doit agir en honnête homme. 

Mais la plupart des hommes politiques de tous les pays 
sont pleins de mépris pour cette règle de morale encore plus 
dans les rapports d'États à États que dans les rapports de 
l'État avec les individus. 

Quand ils ont signé un traité, ils gardent l'arrière-pensée 
de le rompre si leurs passions, leurs convenances ou des 
intérêts plus ou moins factices les y incitent. 

L'Allemand Mommsen dit : 

Toute nation met à bon droit son orgueil à rompre par les armes les 
traités, ruineux pour elle, qu'elle a signés^. 

Le 27 janvier i853, Bismarck aurait dit au Landtag de 
Prusse : (( La force prime le droit. » Ce n'était pas à propos 
d'une question de politique extérieure; c'était l'expression 
de sa manière de gouverner sans budget voté. A la fin de 
la séance, il nia avoir prononcé ces mots qui lui avaient été 
attribués par le député de Schewrin. Celui-ci dans sa 
réponse s'expliqua dans ces termes : « Je n'ai pas dit que 
M. le Ministre, président, eût employé ces mots a la force 



I. Histoire romaine. T. P*", p. /^o3. 



J 



; POLÏTIQUE OBJECTIVE M 'iT 

^ « prime le droit », mais son discours culmina en cette 
{ phrase, et je dois le maintenir. » Il aurait dit : « La force 
( doit décider quand le droit est impuissant*. » 
; Que Bismarck ait prononcé ou n'ait pas prononcé ces 
mots, dans cette circonstance, peu importe I L'homme qui 
a toujours eu franchement pour programme de subordonner 
l'Allemagne à la Prusse (( ferro et igné », par le fer et par le 
feu, considérait que la force était créatrice de droit. Mais 
il n'a pas le monopole de cette conception. Elle est celle de 
tous les hommes qui en ont appelé aux conspirations ou 
aux insurrections dans la politique intérieure ou à la guerre 
dans les relations extérieures : et souvent l'emploi de la 
force, pour détruire un droit existant et le remplacer par un 
autre, a été une œuvre de progrès ou de libération des indi- 
vidus ou des Etats. 

Tout le droit international historique est fondé sur des 
traités provenant de mariages, de donations, d'héritages, d'ar- 
rangements de famille plus ou moins consentis ou extor- 
qués, qui n'ont eu souvent d'autres expressions que des faux ' : 
et toutes ces origines de droit sont entachées de nullité 
pour ceux qui, ne confondant plus la propriété avec la sou- 
veraineté, n'admettent pas que les peuples sont des trou- 
peaux appartenant à des familles. 

Quand Talleyrand au Congrès de Vienne opposait le prin- 
cipe « de la légitimité » aux ambitions de la Prusse, c'était 
le principe de la propriété du prince qu'il affirmait. 

Mais si chaque souverain réclamait le droit historique en 
faveur de son intérêt, il en faisait litière quand le droit 
historique des autres contrariait ses prétentions 

L'Empire d'Autriche n'est fondé que sur des droits iiislo- 
riques; mais le gouvernement de Vienne n'a cessé d'es- 



I. Voir les textes dans le Fiyaro du lo avril lyiû. Discussion de l'abbé 
Formé et de Polybe (Joseph Heinach). 
a. Voir Manuel de Diplomaliqutf ^ar Giry. 



34B LES CONSEQUENCES 

sayer de détruire les droits historiques des pays qui for- 
ment aujourd'hui la Monarchie austro-hongroise. 

Le roi de Prusse invoque le droit historique fondé sur 
son droit divin, droit divin acheté en 1701 à l'empereur 
Léopold qui a érigé la Prusse Orientale en royaume. Mais 
les rois de Prusse n'ont établi leur puissance qu'en sacca- 
geant les droits historiques des autres souverains. 

En dehors des origines dynastiques, le dxoit internatio- 
nal historique invoque les traités ; mais combien y a-t-il de 
traités internationaux qui ne résultent pas de faits de 
guerre? Les grands traités qui ont fondé ce qu'on appelle le 
droit public de l'Europe : le traité de Westphalie (i6/;8) ; le 
trait d'Utrecht (i7i3) ; les traités de i8i5; le traité de Paris, 
de i856; le traité de Prague, de 1866; le traité de Francfort, 
(le 1871; le traité de Berlin, de 1878, et enfin le traité de 
liucarest, de igiS, ne sont point des résultats de conven- 
lions pacifiques. Ils sont des résultats de la guerre : et ces 
instruments pacifiques ont tous été de nouveaux facteurs 
de guerre. 

Le traité à venir résultera d'une guerre : et si nous étions 
vaincus, il assurerait au gouvernement du Kaiser et au gou- 
vernement de l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie, de 
nouveaux droits à l'oppression des peuples qui veulent se 
soustraire ou qui, jusqu'à présent, se sont soustraits à leur 
domination. 

Nous serons vainqueurs. Notre paix sera le résultat de la 
victoire : elle sera donc le résultat de la force. 

Et voici le problème que nous avons à résoudre : 

— Cette œuvre de force ne doit pas être l'abus de la force. 
Arrachée à des gouvernements, fondés sur le droit histori- 
que ou sur la force, elle doit avoir pour objet la libération 
des groupes qui en ont été victimes et l'établissement dé- 
finitif de la paix dans le monde. 

Nous devons voir avec netteté les difficultés de la solution 
qui comporte des termes contradictoires : il faut essayer 



POLITIQUE OBJECTIVE 349 

d'atténuer ces contradictions ; mais elles ne doivent pas nous 
faire reculer devant la solution nécessaire. 

Il s'agit d'imposer à des États qui se croient investis par la 
force du droit d'opprimer les autres États, une paix telle 
qu'ils ne puissent la violer, et cependant de ne pas les sou- 
mettre à la tyrannie qu'ils voulaient imposer aux autres 
États. 

Il s'agit de placer ces États dans des conditions telles (\\\c 
leur politique ne soit pas dominée par la passion de la 
revanche et que ceux qui sont capables d'en diriger l'opinion, 
soient amenés à l'acceptation du fait accompli. 



CHAPITRE II 

CE QUI CONSTITUE LA NATIONALITÉ POLITIQUE 

L'anthropologie politique. — La race Teutonique. — Ses droits in- 
ventés par l'Ecole historique. — La politique des nationalités n'est pas 
un principe de droit. — Est-ce un principe traditionaliste.»^ — Incapacité 
des Turcs, des Allemands et des Hongrois d'assimiler les groupes gou- 
vernés par eux. — Lear force de résistance constitue leur nationalité. 

— LHncapacité de leurs gouvernants constitue leur droit à la séparation. 

— Fin simultanée des Habsbourg, des HohenzoUern et de l'Empire 
ottoman. 

• 

Nous avons déjà traité la question des nationalités^ 

Les Allemands ont essayé de justifier leurs conquêtes de 
1870 en faisant de l'anthropologie politique. Ils annexaient 
l'Alsace, disaient-ils, parce que la population étaitallemande. 
Ils ne pouvaient pas employer cet argumenta l'égard de la 
Lorraine; mais cette contradiction ne les gênait pas plus 
qu'elle ne les a gênés dans les partages de la Pologne. 

Les Prussiens sont originaires des vende et les vende sont 
des slaves; et on en trouve encore avec leur langue, leurs 
costumes et leurs usages à 60 kilomètres de Berlin-. 

Quant au type teutonique, je renvoie au livre : the 
Races of Europe a sociological study, by William Z. Ripley, 
de Harward university^. 

En réalité les caractères somatiques sont très variables 



1. V. Supra, partie IV-Ch. i. 

2. William Martin. La Crise politique de V Allemagne , p. i53. 

3. Kegan Paul, French Triibner, publishers, 1900. 



CE QUI CONSTITUE LA NATIONALITÉ POLITIQUE 351 

parmi des populations qui se prétendent de la même race. 
En Allemagne, l'aire des grands dolioocéphales, à yeux bleus 
et à cheveux blonds, est très étroite, elle ne comprend que 
le Hanovre, le Mecklembourg, une partie du Brandebourg 
et de la Poméranie K 

Les droits de la race teutonique ont été inventés par 
l'école historique allemande qui est allée rechercher ses ori- 
gines dans un passé obscur où peuvent se mouvoir à l'aise 
toutes les hypothèses'. 

Les races, en Europe, ont été constituées par la linguis- 
tique, par des légendes et par des souvenirs historicjues. Il 
faut en tenir compte ; car la langue et les traditions ont 
formé des groupes. Mais le principe des nationalités, cher 
à iVapoléon IIÏ qui a joué un rôle si néfaste dans la politique 
européenne pendant la seconde moitié du dix-neuvième 
siècle, loin d'être un principe de droit, est un principe 
traditionnaliste, opposé aux conceptions générales du droit 
élaborées par les philosophes français du dix-huitième siècle. 

Dans le règlement du sort de l'Allemagne et de l'Aulriche- 
Ilongrie, les nations alliées devront se placer au point de vue 
suivant : 

Depuis la bataille de Kossovo (iSSg), les Serbes ont été, 
jusqu'en 1878, sous la domination des Turcs : jamais les 
Turcs ne sont parvenus à leur faire perdre leur caractère et 
l'espoir du retour à l'indépendance. 

Les Allemands et les Hongrois ont montré la mêinc inca- 
pacité que les Turcs à assimiler les groupes qu'ils ont 
voulu gouverner. Ces groupes ont pour caractère commun, 
leur langue, leurs légendes, leur histoire, leurs aspirations, 
leur haine contre les Etats auxquels ils sont assujettis. Voilà 
les éléments qui les constituent en nationalités dont chacune 
doit obtenir son indépendance. 



i.V. Ripley. Carte, p. 222. 

2. V. K. Bour{,'Coi8. ManueA hi^mi ni'it <le injltHinc "r--^ -^-- j \\ 
ch. VI. Les Doctrines de races en Europe, 



352 LES CONSÉQUENCES 

Certains publicistes ont prétendu que ces groupes avaient 
eu, comme facteurs prédominants, des intérêts économiques. 
Ce n'est pas exact. Les intérêts communs qui unissent 
leurs membres et les distinguent, sont religieux, tradition- 
nels, intellectuels, linguistiques, psychologiques en un 
mot. Ils ont été froissés et refoulés par ceux qui les domi- 
naient au lieu d'être absorbés par eux. 

La Prusse entretient l'inimitié des Polonais du duché de 
Posen. L'Allemagne au bout de plus de quarante ans trouve 
l'Alsace-Lorraine aussi résistante qu'au premier jour. 

L'incapacité des Allemands du Nord, des Allemands d'Au- 
triche, des Hongrois, de s'assimiler les groupes dont ils 
s'attribuent la propriété, constitue pour ces groupes le droit 
à la séparation. 

Ces deux grands empires, tyranniques et toujours mena- 
çants, doivent être dissous exactement pour les mêmes mo- 
tifs que la Turquie. 

La monarchie austro-hongroise devra être morcelée en 
petites nations de 8 à 12 millions d'habitants, telles que 
la Bohême avec la Moravie et les Slovaques; la plus grande 
grande Serbie, avecla Croatie et la Slavonie ; une plus grande 
Roumanie. La partie des provinces de la Cisleithanie où do- 
minent les Allemands pourra former une nation de 10 mil- 
lions d'habitants. 

Seulement Vienne ne sera plus une ville impériale; mais 
elle conservera sa situation géographique et ses monuments. 
Elle ne perdra que S. M. l'Empereur d'Autriche et Roi de 
Hongrie. 

Les dynasties, ennemies pendant si longtemps et qui ne 
se sont alliées que pour faire de détestables besognes, celle 
des Habsbourg etcelle des Ilohenzollern, doivent disparaître 
en même temps. 



CHAPITRE III 

QUI FERA LE TRAITÉ? 

L'accord du 6 septembre. — Incapacité des neutres. — La paix ne peut 
être faite que par les belligérants. — Les précédents de i8i4 et de i8i5. 
— Disqualification des HohenzoUern et du Chancelier de l'Empire. — 
Les ministres plénipotentiaires au Bundesrat. — Dans la Confédération 
germanique, c'était le Reichstag qui faisait les traités. 

Je rappelle tout d'abord l'accord signé à Londres, le 6 sep- 
tembre 1914 : 

Les gouvernements français, anglais et russe s'engagent mutuel- 
lement à ne point conclure séparément la paix pendant la guerre 
actuelle. 

Je n'ai pas besoin d'en démontrer l'importance et d'affirmer 
que cet engagement sera tenu. 

Des esprits bien intentionnés, comme mon ami Mark H. 
Judge, ont fait des propositions pour faire intervenir les 
neutres dans la conclusion du traité. 

Parmi les quarante neutres qui ont signé les conventions 
de La Haye, les uns ont prouvé qu'ils n'avaient pas la volonté, 
les autres qu'ils n'avaient ni la volonté ni la capacité de faire 
respecter les conventions qu'ils avaient signées. 

Ils ont donc déclaré leur incapacité d'intervention. 

Je connais la règle: «Nul ne doit être juge et partie»; donc 
les belligérants ne doivent pas régler seuls les intérêts en 
jeu; mais la solution guerrière des conflits prouve Timpos- 
«ibilité qu'on a eue jusqu'ici de régler pacifiquement les 
conflits internationaux. 

YVES GUYOT. 33 



354 LES CONSÉQUENCES 

Les belligérants savent ce que leur a coûté la guerre. L'in- 
térêt supérieur, c*est que les alliés mettent leur agresseur 
dans l'impossibilité de la recommencer. Et si l'un des belli- 
gérants refusait de se soumettre à la décision des neutres, 
à quelle sanction auraient-ils recours? Pour combien de 
temps serait-elle acquise? Et dans quelle mesure serait-elle 
efficace ? 

La question sera réglée directement entre les alliés, d'une- 
part, la Grande-Bretagne, la Russie, la France, Vltalie 

la Belgique, la Serbie, le Japon et, d*autre part, 
l'Allemagne et V Autriche-Hongrie. 

La Turquie, n'étant plus qu'une dépendance, a perdu 
le droit qu'elle avait acquis en i856, de prendre part à 
un congrès. 

En i8i4, quand les alliés entrèrent à Paris, Napoléon 
abdiqua à Fontainebleau; ils ne traitèrent pas avec lui. Après 
le retour de l'île d'Elbe, ils déclarèrent qu'ils ne traiteraient 
pas de la paix avant que Napoléon ne leur fût livré. Ces pré- 
cédents autorisent les alliés à ne traiter avec aucun membre 
de la famille des Hohenzollern. 

Le Kaiser et son chancelier, représentant l'Empire, M. de 
Bethmann-Hollveg se sont disqualifiés quand ils ont appelé 
« chiffon de papier » le traité garantissant l'indépendance de 
la Belgique, et quand ils montrent le même mépris pour la 
Convention de 1907 sur les procédés de la guerre. Quelle 
confiance peuvent-ils inspirer comme parties dans un traité, 
puisqu'ils ont déclaré eux-mêmes que, s'il liait les neutres,, 
ils ne se considéraient pas comme liés par lui? 

L'Empire d'Allemagne est une réunion d'Etats, mais l'em- 
pereur conclut les traités sans le Bundesrat : car « la puis- 
sance étrangère ne pourrait savoir si le Bundesrat a donné 
un assentiment à un traité, ses séances n'étant pas publi- 
ques », dit Laband. 

Dans l'ancien Empire germanique, au contraire, ce n'était 
pas l'empereur, c'était le Reichstag qui avait qualité pour 
conclure des traités. 



QUI FERA LE TRAITE 355 

Les alliés doivent revenir à cette tradition. 

Du moment que les alliés refusent de traiter avec l'empe- 
eur d'Allemagne, ils refusent de traiter avec le roi de Prusse. 

Ils entendent traiter avec les représentants des États qui 
ont délégués au Bundesrat, autres que ceux de la Prusse et 
e l'Alsace-Lorraine. 



CHAPITRE IV 

LA LIMITATION DES ARMEMENTS 

Les effets, non la cause. — Résultats en 1806, en i856, 1870. — Ingérenc 
étrangère en contradiction aux indépendances des États. 

Certaines personnes parlent de la limitation des arme 
ments, de la démolition des forteresses. Elles obéissent à c( 
défaut de méthode qui consiste à vouloir détruire les effeti 
au lieu de détruire la cause. L'histoire nous montre la vanit( 
des mesures de ce genre. 

Napoléon, après léna, limita le chiffre de l'armée prus 
sienne à ^2000 hommes. Cette limitation fit appliquer paii 
Scharnost le régime de la landwehr. L'armée était maintenue 
à ce chiffre, mais les hommes y passaient, y faisaient leui 
éducation militaire, et se trouvèrent prêts, en i8i3, à prendre 
la revanche du roi de Prusse. 

L'article i3 du traité de Paris du 3o mars i856, interdisaii 
le maintien ou l'établissement de tout arsenal sur la mei 
Noire. On y avait annexé une convention interdisant aux 
hautes parties contractantes, en réalité, à la Russie, d'y en- 
tretenir plus de six bâtiments à vapeur d'un tonnage de 
800 tonnes au maximum et de quatre bâtiments légers d'un 
tonnage de 200 tonneaux chaque. 

En 1870, l'abrogation de ces obligations fut un des motifs 
(le la neutralité bienveillante de la Russie pour la Prusse, 
pendant la guerre franco-allemande. La Russie profita de la 
guerre pour les faire supprimer par le traité du 3i mars 
iSyi.On voit quels contre-coups peuvent avoir dans l'avenir 
des mesures de ce genre. 



LA LIMITATION DES ARMEMENTS 357 

Après la paix, les vainqueurs ne pourront pas avoir la 
prétention d'exercer un droit de police sur les territoires des 
vaincus; ils s'épuiseraient dans ce rôle de gardiens et de 
eôliers; ils entretiendraient les rancunes, les haines, et 
jrovoqueraient des catastrophes futures. 
Toute règle de la limitation des armements peut être 
éjouée par une invention; tantôt c'est la poudre sans fumée 
qui transforme les explosifs; un autre jour, c'est le canon 
le 75. 

On compte les cuirassés : mais les sous-marins et les 
mines sous-marines apportent un nouveau coefficient dans 
a guerre navale; et les avions laissent loin derrière eux les 
intiques reconnaissances de cavalerie. 

Ceux qui veulent fonder la paix sur la limitation des arme- 
ments confondent l'effet avec la cause ; ce sont les causes de 
guerre qu'il importe de supprimer. 



CHAPITRE V 

UN SEUL BUT : ÉLIMINATION DES FACTEURS 
DE GUERRE 

Œuvre politique. — Suppression des facteurs de guerre. — Limitation à 
ce résultat. — Maintien de la paix. — Il ne peut être assuré avec la 
coexistence de l'Empire allemand et de la Monarchie auStro-hongroise. 
— Réduction de la Prusse dès les préliminaires de paix. 

Pour assurer la paix dans l'avenir, il faut supprimer les 
facteurs de guerre. 

L'œuvre à réaliser est une œuvre politique; mais elle doit 
être strictement limitée au résultat à obtenir. 

Le 25 janvier i8i4, à Langres, l'empereur de Russie, 
l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse et les représentants 
de l'Angleterre avaient pris « une résolution relative à la 
forme de gouvernement à donner à la France ^ ». 

Actuellement, les alliés n'ont pas à intervenir dans la forme 
du gouvernement de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. 

Le maintien de la paix ne peut être assuré que si l'Empire 
allemand ne reste pas constitué tel qu'il est; l'Autriche- 
Hongrie ne peut pas rester constituée comme elle l'est; 
mais, les remaniements que ces deux puissances doivent 
subir, ne seront pas inspirés par le désir des gouvernements 
alliés de s'ingérer dans leur politique intérieure. 

Ils n'auront qu'une préoccupation : les empêcher, d'entre- 
tenir, dans le monde, l'inquiétude d'une nouvelle guerre 
dans quelques années. 

I. Metternich. Mémoires. T. I, p. 182. 



UN SEUL BUT : éLIMINATION DES FACTEURS DE GUERRE 359 

I Avant 1866, nombre d'Allemands concevaient une union 
rllemande par la liberté, comme Bluntschli; de Beust, alors 
lu'il était ministre de la Saxe, Bray, ministre de la Bavière, 
jtvaient divers projets. Bismarck a réalisé le régime unitaire 
'les HohenzoUern. Ce régime n'a pas résisté à l'épreuve. Ce 
f'est pas le kronprinz qui peut réparer la ruine faite par son 
bère et dont il passe pour avoir été un des facteurs actifs, 
t II faut donc un autre Etat politique que celui qui, com- 
jnencé en 1866, s'achève en igiS. 

t Dès les préliminaires de paix, la Prusse doit être ramenée 
[lUX limites qu'elle avait avant les partages de la Pologne de 
772, 1793 et 1795. 

La Posnanie, la Silésie au moins en partie, toute la partie 
ie la Prusse comprenant Dantzig et les bouches de la Vistule 
usqu'à la Prusse orientale, doivent être restituées à la 
Pologne. 

La Province rhénane et la Westphalie doivent être décla- 
ces Etats autonomes. 

La partie de la Saxe prise, en i8i5, à la Saxe, devra lui être 
rendue. 

Francfort devra redevenir ville libre. 

Les annexions à la Prusse du Hanovre, de Brunswick, de 
la Hesse, de Nassau sont nulles; car, en se plaçant au point 
ie vue du droit positif, la Diète prussienne n'avait aucun 
droit de les faire ^ 



I. Voir William Martin. La Crise politique de ^Allemagne contemporaine. 



CHAPITRE VI 
LA DISSOLUTION DE L'EMPIRE ALLEMAND 






Les deux autocraties: l'Empire allemand et la monarchie austro-hongroise 
Les quatre remaniements de l'Allemagne. — Unité commerciale : le Zoll 
verein indestructible. — Unité politique : l'Empire allemand à dissoudre, 

— Les annexions de 1866. — La force. — Pas de traités. — RésigiiatioE 
des annexés. — Le roi de Hanovre, Georges V. — Pouvoir de l'Empereur. 

— Les attributions de chaque État. — Respecter Vaatonomie dt chacun 
des États; détraire Vautocratie diplomatique et militaire du roi de Prusse. 

La cause des anxiétés de l'Europe, depuis 1871, et de 
guerre actuelle, c'est l'autocratie de l'empereur d'Allemagne 
et l'autocratie de S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie. 

La sécurité de l'Europe exige la destruction de ces deux 
autocraties. 

L'Allemagne a subi six remaniements depuis le commen- 
cement du dix-neuvième siècle ; la paix de Lunéville,en i8o'> ; 
la paix de Presbourg, i8o5 ; la constitution de la Confédé- 
ration du Rhin, et en i8i5, constitution de la Confédération 
générale allemande; en 1866, constitution de la Confédéra- 
tion du Nord; et en 1871, institution de l'Empire allemand. 

La politique réciproque de l'Autriche et de la Prusse avait 
des moyens compliqués, mais un objet très simple; leur 
élimination réciproque de la Confédération de l'Allemagne 
qui était morcelée et ne pouvait agir. 

Les petits États de l'Allemagne avec leurs douanes, leurs 
monnaies, leurs diplomaties séparées, constituaient un 
enchevêtrement d'incohérences. 

La Prusse constitua l'unité commerciale par le Zollverein. 
Cette unité commerciale est indestructible. 



I 



LA DISSOLUTION DE l'eMPIRE ALLEMAND 361 

Elle constitua l'unité politique par « le fer et le feu ». 
C'est cette unité qu'il faut détruire. 

En 1866, la Diète prussienne décida l'annexion du Hanovre, 
de la Prusse, du Nassau et de Francfort. 11 n'y eut pas de 
traité. Il n'y eut pas reconnaissance de l'annexion par 
l'annexée 

Les princes dépossédés, en 1866, se sont résignés. Le roi 
de Hanovre, Georges V, resta seul en état de guerre contre 
la Prusse; mais son petit fils, devenu gendre de Guillaume, 
a été investi du duché de Brunswick, et officier de l'armée 
allemande, a prêté le serment d'allégeance (jui contient la 
renonciation implicite au Hanovre. 

L'ancienne ville libre de Francfort, si maltraitée en 1866, 
s'accommode d'être prussienne. 

La Confédération du Nord de 1866 a été étendue, en 1871, 
à l'Empire allemand : l'empereur est le président du Bund 
et le chef suprême de l'armée. 

Bismarck trouvait tellement exagérée la prétention du roi 
Guillaume d'obtenir ce commandement absolu, qu'il n'osait 
espérer la faire accepter. Il réussit. 

Le Bundesrat représente des princes. Ces princes sont 
dans l'armée. Ils doivent une obéissance militaire au Kaiser. 

L'empereur et le chancelier seuls décident les questions 
vitales. 

Quand l'empereur Guillaume fait des discours comme 
celui de Brème, avant son départ pour Tanger; quand il 
envoie le Panther à Agadir, quand il se solidarise avec l'Au- 
triche, dans son agression contre la Bussie, les rois et grands- 
ducs de l'Allemagne sont des témoins passifs. 

Ni l'empereur, ni le chancelier n'ont daigné prendre leur 
avis. Ils n'ont même pas daigné les informer de leurs inten- 
tions. Ces souverains ont appris les actes du Kaiser par 
l'agence Wolff ou par leur journal. 



I. Voir William Martin. LaCrise politique de r A' hmnrfne contemporaine, 
p. 229 et 8uiv. 



362 LE8 CONSEQUENCES 

Au nom du propre droit public allemand, les alliés se 
trouvent donc en présence d'une Confédération d'États dont 
chacun conserve toute souveraineté pour la plupart des attri- 
butions inhérentes à un État indépendant, mais qui ont 
aliéné, au profit du roi de Prusse, la direction de leurs rap- 
ports avecles nations étrangères etde leurs forces militaires. 

La tâche à accomplir se pose de la manière suivante : 
— Respecter l'autonomie de chacun des États; détruire l'au- 
tocratie diplomatique et militaire du roi de Prusse, 



CHAPITRE VII 

LES COEFFICIENTS PARTICULARISTES 

Résistance à la poussée militaire. — Fissures dans l'Empire allemand. — 
Les Guelfes. — « Le parti du droit ». — Illusion de la sécurité et orgueil 
du prestige. — La Prussification de l'Allemagne. — Effets psychologiques 
de la défaite. — Le particularisme germanique. — Les attributions des 
États. — La Confédération du Sud et du Rhin. — Chance de durée. — 
Opinion d'un Saxon sur l'influence prussienne. — La peur de la France. 
— Nécessité de la dissiper. 

La dissolution de l'Empire allemand se heurtera-t-elle h 
une opposition forte et durable .^^ 

Une réponse nettement affirmative serait téméraire; mais 
on peut déterminer les conditions dans lesquelles elle se 
présente. 

Nous nous imaginons que toute l'Allemagne est poussée 
d'un élan formidable contre la France ; nous la voyons en état 
de guerre. 

Mais cette passion belliqueuse a rencontré souvent des 
résistances. 

De 1862 à 1866, Bismarck gouverna sans budget. L;i vic- 
toire de Sadowa lui fit donner un bill d'indemnité. 

La guerre de 1870 donne à la Prusse l'hégémonie de l'Al- 
lemagne. Les dépenses militaires, loin de diminuer, aug- 
mentent. Mais le Reichstag 0[)pose de la résistance aux lois 
militaires. 

En i8g3, avaient voté contre : les démocrates, le centre, le 
parti libéral, le parti de l'Allemagne du Sud, les Alsaciens, 
les Danois et les Guelfes. 

Avaient voté pour : les consorviih-m -. le- nation.ni \ lilM- 



364 LES CONSÉQUENCES 

raux, les impérialistes, les Polonais, les antisémites, et les 
membres de l'association libre. ^^ 

Les adversaires représentaient dans le pays k 233 ooo voix ; % 
les partisans, 3 226 ooo. Ils avaient donc une majorité de 
I 097 000 voix. 

Le Reichstag a voté les crédits pour l'application de la loi 
de 1913, sous la pression de la peur évoquée par le Kaiser 
et le chancelier; mais il y avait bien quelques hommes en 
Allemagne qui se faisaient des réflexions anxieuses sur la 
politique qui avait placé l'Empire allemand dans une situa- 
tion périlleuse plus de quarante ans après Sedan. 

Nous sommes hypnotisés par l'ensemble qu'offre l'Empire 
allemand, mais il a des fissures^ 

Au Bundesrat, le chancelier a, plus d'une fois, été obligé 
de reculer. 

Bismarck dut renoncer à son projet de chemins de fer de 
l'Empire. Il voulut, en 1877, placer à Berlin le siège de la 
cour suprême. Le Bundesrat le maintint à Leipzig. 

Les Guelfes ont refusé de reconnaître la légalité de 
TEmpire. 

Comme soutiens du roi de Hanovre, ils ont perdu leur 
raison d'être. Depuis longtemps, ils avaient abandonné l'es- 
poir d'une restauration monarchique; mais ils ont fondé, 
en 1889, « le parti du droit »; il s'est peu étendu. Cepen- 
dant, il a rencontré des sympathies dans les autres États. 
En réalité, ce parti est le seul parti conservateur de l'Alle- 
magne 2. 

Quelle peut être demain son action et son influence .^^ 

L'autocratie du Kaiser avait donné aux Allemands l'illusion, 
de la sécurité et l'orgueil du prestige. Mais, destructeur de 
la sécurité de tous les peuples, il ne pouvait la donner à 
l'Allemagne. Ce sentiment, pas plus que le prestige, ne sur- 
vivra à la défaite. 



1. Voir première partie, ch. v. Le Gouvernement du Kaiser. 

2. W. Martin. Op. cit., p. 2/i3. 



LES COEFFICIENTS PARTICULARI8TES 365 

La défaite sera-t-elle une cause de désagrégation pour 
l'Empire allemand ou augmentera-t-elle la solidarité de ces 
Etats que Bismarck avait établie dans le sang, mais par la 
victoire ? 

Rois, princes, peuples ont été prussianisés. Ils ont été fiers 
de faire peur aux autres peuples et ils sont tous allés en 
pèlerinage à la Germania. Cette satisfaction a fait prendre, 
aux vaincus de 1866, leur défaite pour une victoire. Le roi de 
Bavière aoublié que saboiterie est due à une balle [)russienne. 
Mais cette grande Allemagne n'a pas donné la sécurité sur 
laquelle ils comptaient. Le Kaiser a jeté dans la guerre toute 
l'Allemagne sans consulter les rois et les États qui constituent 
le Bundesrat. Sa politique de matamore, dont ils étaient si 
orgueilleux en digérant leur bière, des paroles est passée 
aux actes. L'armée irrésistible, avec ses stratégistes infail- 
libles, s'est précipitée sur un pygmée comme la Belgique: 
ce pygmée a résisté. Et ses actes ont été à la hauteur de son 
audace. 

Ces Français, si légers, si imprévoyants, si battus en 1870, 
n'ont pas été écrasés sous la pression de la masse allemande. 
Le kronprinz, au lieu d'entrer à Paris, a dû reculer de 
liO kilomètres dans une nuit; et l'armée allemande, au lieu 
de faire un nouveau Sedan, est condamnée au désastre à l'Est 
comme à l'Ouest. 

La gloire et la sécurité ont disparu. La Constitution de 
187 1 s'effondre dans la plus grande débâcle qu'ait jamais 
subie l'Allemagne. Le particularisme germanique reparaîtra- 
i-\\? Et les divers peuples de l'Empire allemand diront-ils : 
' Nous ne sommes plus des Prussiens. Nous redevenons des 
Saxons, des Bavarois, des Wurtembergeois, des Badoi 
llanovriens et de libres Francfortois? » 

Les attributions des Etats sont restées considérables. 
(Uiaque État établit son propre budget, gère ses impots, y 
compris les linances impériales provenant des douanes et de 
certaines taxes déterminées. Chaque État a toute souve- 
raineté sur les (juestions d'éducation, hs rippoii ' 



366 LES CONSÉQUENCES 

églises et de l'État, les mines et les forêts, la chasse et la 
pêche, les règlements de police. 

La Bavière, le Wurtemberg, le grand duché de Bade, reliés 
à la Province rhénane et à la Westphalie peuvent constituer 
une confédération prospère. La Saxe pourrait grouper une 
confédération de l'Allemagne centrale, en restituant leur 
autonomie aux États annexés de vive force par la Prusse, en 
1866. ^ 

Ce nouvel état de choses aurait-il des chances de durer .^ 
L 'histoire de l'Allemagne après la paix de Lunéville, la paix 
de Presbourg et la paix de Tilsitt nous le prouve : si Napo- 
léon n'avait pas détruit par le mépris l'autorité même des 
rois et princes qu'il faisait, s'il n'avait pas introduit la 
conscription dans les pays de la Confédération du Bhin et 
s'il n'avait pas entraîné les soldats ainsi levés périr en 
Russie; si par le blocus continental, il n'avait pas privé les 
Allemands de tabac et de sucre, ils auraient très bien accepté 
leur situation. La Province rhénane était devenue complè- 
tement française. 

La Prusse a-t-elle conquis de profondes sympathies parmi 
les autres populations de l'Allemagne ? Un étranger n'est pas 
compétent pour répondre à cette question. 

Mais un Saxon, M. Paul Rohrbach, dans son livre de propa- 
gande pangermaniste Der Deustche Gedanke, publié avant la 
guerre, déplorait l'étroitesse d'esprit de l'Allemagne du Nord 
et spécialement de la Prusse. Plein d'admiration pour les 
grandes choses que la Prusse avait faites pour l'unification de 
l'Allemagne, il déclarait qu'elle avait été incapable de « réa- 
liser des conquêtes morales»; et il prévoyait que ce se- 
rait un danger pour l'Allemagne. 

Dans la fameuse fête en l'honneur de l'Allemagne, célé- 
brée, il y a un siècle, à la Wartburg, les jeunes Saxons 
offrirent, en sacrifice sur l'autel de l'Idée allemande, la canne 
d'un caporal, le corset d'un uhlan, une copie du nouveau 
Gode de police prussien de Kamptz. 

« La Prusse a toujours eu, disait un homme d'État allemand, 



LES COEFFICIENTS PARTICULARI8TE8 367 

^u lendemain de la guerre de 187 1, le privilège de soulever^ 
chez tous les peuples de la Confédération germanique, les 
plus vives et les plus profondes antipathies. Elle ne paraît 
pas l'avoir perdu. » 

La peur de la France a été le grand moyen de pression de 
Bismarck et du Kaiser pour resserrer, autour d'elle, les par- 
ties divergentes de l'Empire allemand. 

Au lendemain de la guerre, nous dissiperons nous-mêmes 
cette crainte en limitant nos ambitions territoriales à la 
reprise de l'Alsace et de la Lorraine. 



CHAPITRE VIII 

LE DÉMEMBREMENT DE L'AUTRICHE HONGRIE 

Écroulement de la monarchie austro-hongroise. — Hostilité réciproque 
des peuples qu'elle comprend. — Substitution des groupements volon- 
taires aux amalgamations par la force. — Vitalité des Tchèques. — 
L'Illyrie et la plus grande Serbie. — L'Italie et l'Adriatique. — Le 
Trentin. — Les provinces allemandes. — Projet Giraultde reconstitution 
d'un empire austro-hongrois allemand. — Pas de contrepoids possible, 
— Docilité des Allemands d'Autriche et l'Empire allemand depuis 1871. 

« La monarchie austro-hongroise, dit V Almanach Gotha, 
se compose, d'après la loi fondamentale du 21 décembre 1867, 
de l'Empire d'Autriche et du Royaume de Hongrie, deux 
monarchies inséparables et constitutionnelles, héréditaires 
dans la postérité mâle (primogéniture) de la dynastie de 
Habsbourg-Lorraine et après l'extinction de la tige mâle 
transmissible à la descendance femelle. » 

Les professeurs de droit constitutionnel se sont demandé 
si la monarchie austro-hongroise était un État fédératif, une 
fédération d'États, un état d'États, un royaume d'États, un 
État d'unité, un État de dualité, etc. Sans nous perdre dans 
ces distinctions, on peut affirmer qu'actuellement la monar- 
chie austro-hongroise s'est écroulée. 

Toutes les nations slaves et roumaines n'ont cessé de 
réclamer leur indépendance. Toutes détestent les Allemands 
et les Magyars. Les Roumains de la Transylvanie et de la 
Bukovine demandent d'être rattachés à la Roumanie, les 
trois millions cinq cent mille Ruthènes demandent à être 
rattachés à la Russie ; la Croatie et la Slavonie quoique 



LE DÉMEMBREMENT DE l'aUTRICHE-HONGRIE 369 

catholiques paraissent prêtes à se rattacher à la Serbie pour 
constituer une grande Serbie. 

L'Autriche-Hongrie n'est composée que de peuples hos- 
tiles entre eux. Ils ne sont reliés par aucun lien de sympathie. 
La monarchie austro-hongroise n'est qu'un gouvernemeni 
et une armée. On sait la parodie de régime parlementaire 
qui s'y joue. Les antagonismes de races y ont un rôh-- 
prééminent. Les hommes d'État autrichiens consacrent la 
plus grande partie de leurs efforts à opposer les unes contre 
es autres les diverses nationalités. 

Ces nationalités, qui n'ont pu être absorbées ni par les 
Vlagyars ni par les Allemands d'Autriche, doivent recouvrer 
leur indépendance, les unes pour constituer un État, 
comme la Bohême, la Moravie, les Slaves; les autres pour 
s'annexer aux nations voisines, à la Pologne, à la Russie, 
a la Roumanie, à la Serbie, à l'Italie. 

Aux amalgamations par la force, les traités de igiô doivent 
substituer des groupements volontaires. Le démembrement 
de l'Empire d'Autriche est une conséquence de la politique 
agressive et envahissante des Habsbourg. 

Les Tchèques ont toujours réclamé la promesse qui leur 
avait été faite par l'Empire d'Autriche en 1860 de donner l'au- 
tonomie à la Bohême. Ils n'ont pas cessé de se développer. 
Ils ont refoulé les Allemands. Ceux-ci, il y a trente ans, 
claient encore maîtres de Prague. Ils en sont complète- 
ment éliminés. 

.es Tchèques ont représenté, au moyen âge, la civilisation 
la plus avancée de l'Europe centrale. Avec Jean Hus, ils 
ont été les précurseurs de la Réforme. Ils ont prouvé leur 
droit à l'indépendance par les luttes qu'il n'ont cessé de 
soutenir. 

Les Tchèques, les Moraves et Slovaques représentent un 
groupe de 85ooooo têtes prêt à fonder l'État indépendant 
dans l'avènement duquel ils ont entretenu une espérance «'ii 
dépit de toutes les probabilités. 

Les Slovènes ont réclamé, après 1867, la formation d'un 

YVES CUVOT. jA 



370 LES CONSéQUENCEâ 

royaume de Slovénie ou d'Illyrie, qui aurait compris Trieste, 
ristrie, Gorica, Gradisca, la Garniole,la Garinthie méridionale, 
la Styrie méridionale. Maintenant il s'agit de la plus grande 
3erbie qui pourra être une confédération de ces divers pays. 

La question de Trieste et des ports de laDalmatie reste ti es 
délicate. L'Adriatique est italienne jusqu'à Trieste où les 
Italiens représentent l'activité, l'intelligence et la fortune ; 
mais le reste de la côte est Groate. Fiume est le port de la 
Hongrie et doit être le port de la Groatie et de la Slavonie; 
Les petits ports de la Dalmatie ont des consonnances ita- 
liennes, maïs la Dalmatie est slave. Il y a là des problèmes 
qui impliquent des solutions d'espèces. 

En i848, les Italiens et les Ladins qui peuplent le Tyrol 
au sud du Brenner protestaient contre la prétention du par- 
lement de Francfort de les considérer comme membres de 
l'Empire germanique. En 1866, les Allemands les ont ac- 
cusés d'avoir espéré le sort de la Vénétie et ils ont prouvé,, là 
comme partout, leur incapacité d'assimiler d'autres races. 

Italiens et Ladins forment un groupe de 8o4ooo têtes alors 
que le Tyrol n'a que g^oooo habitants. Dans ce chiffre 
de 8o4 000 Latins et Ladins, il faut compter les Italiens qui se 
trouvent dans l'istrie et la Dalmatie, mais les Latins et les 
Ladins forment une énorme majorité dans toute la partie du 
Tyrol au-dessous du Brenner. Elle doit revenir à l'Italie. 

Quant au VorarIberg, petit pays de 2600 kilomètres, con- 
tenant une population de i/i5ooo habitants, qui n'est relié à 
l'Autriche que par le tunnel de l'Arlberg, il devrait être 
rattaché à la Suisse, mais les Suisses ne tiendront proba- 
blement pas à cette annexion ; il est catholique, il est alle- 
mand: la Suisse allemande ne tient pas à introduire dç 
nouveaux catholiques dans la confédération et la Suisse fran- 
çaise ne tient pas à y fortifier l'élément allemand qui est déjà 
le plus puissant.- 

Quant aux provinces allemandes de l'Autriche, la Basse et 
la Haute-Autriche, galzbourg, la partie nord de la Styrie et 
de la Garinthie, le Tyrql allemand,eUes peuvent constituer un 



I 



LE DÉMEMBREMENT DE l'aUTRICHE-HONGRIE 374 

état d'une dizaine de millions d'habitants, avec Vienne pour 
capitale, ou elles peuvent être rattachées à la Bavière, ce 
qu'avait fait Napoléon par la paix de Presbourg pour certaines 
d'entre elles. 

Les provinces allemandes de l'Autriche n'auront accès à 
la mer que par le Danube ou par Trieste devenu port libre 
ou port italien. 

Les Hongrois ne seront plus qu'un petit peuple de 
To millions d'habitants qui sera profondément ulcéré de sa 
décadence. « Mon peuple périra par l'orgueil » disait Szeche- 
nyi en i849- ^^ ^^^'^ encore la riche plaine de l'Afold ; mais 
il n'aura plus l'espoir de gouverner le monde en subor- 
donnant Vienne à Budapest. Il ne pourra garder Fiume. 

Les Hongrois ulcérés ne pardonneront jamais aux autres 
les fautes qu'ils ont commises. Ils seront un élément pertur- 
bateur permanent : mais comme ils n'ont su que provoquer 
des animosités, ils ne seront pas redoutables. 

L'impuissance des Allemands de Vienne et des Hongrois 
à s'assimiler les diverses nationalités qu'ils ont annexées, 
est la condamnation de leur gouvernement. Pourquoi donc 
s'acharner à conserver comme grande puissance un Etat 
qui, ayant montré son incapacité dans l'intérieur de ses 
frontières, n'a cessé de troubler le monde par ses ambi- 
tions et par ses haines ? 

Le démembrement de la monarchie austro-hongroise est 
la solution réclamée par la majorité des hommes politiques 
personnes qui en font partie. 

Cette vérité est reconnue même parmi les hommes poli- 
tiques qui considèrent qu'il est utile à l'équilibre européen 
de conserver l'Autriche-Hongrie comme grande puissance. 

Telle est la thèse de M. Arthur Girault, professeur d'éco 
nomie politique à la Faculté de droit de Poitiers. 

Il reconnaît que l'Autrichedoitperdre la Galicie (78 486 kil.c, 
8026700 hab.); la Bukovine (104/42 kil. c, 800000 hab.); la 
Bosnie et l'Herzégovine (5i028 kil. c. et 1898000 hab.): la 
Dalmatie (12882 kil. c. et 646900 hab.); la Croatie et la Sla- 



372 LES CONSÉQUENCES 

voiiie (42535 kil. c. et 2627000 hab.) ; Fiume (20 kil. c. et 
Ao 000 hab.) ; l'Istrie (5 000 kil. c.) et Trieste (gS kil. c); Gorz 
et Gradiska (2918 kil. c.) pays qui, réunis, ont 894000 liabi 
tants et enfin le Trentin, avec un chiffre d'habitants de 
800000 Italiens et Ladins; la Transylvanie (57243 kil. c. et 
3 millions d'hab.). Il laisse à l'Autriche la Bohême, la Mora 
vie et les Slovaques, soit plus de 85ooooo personnes, tout 
eu considérant que le gouvernement austro-hongrois est 
incapable de pratiquer vme politique libérale à leur égard ^. 

Dans ces conditions, l'Autriche-Hongrie resterait un État 
de 4ooooo kil. c. au lieu de 676600 et de 3o millions d'habi- 
tants au lieu de 5i 5ooooo, plus peuplée, mais moins étendue 
que l'Espagne. 

M. Girault conclut : 

Cette situation serait singulièrement dangereuse, non seulement 
I our l'indépendance de l'Autriche-Hongrie, mais encore pour l'équi- 
libre européen. Économiquement d'abord, politiquement ensuite, 
l'Autriche tomberait bientôt complètement dans la dépendance de 
l'Allemagne. Les Allemands d'Autriche seraient inévitablement attirés 
vers la masse de la population germinique. L'Autriche deviendrait 
une autre Bavière. Vienne tomberait au rang de Munich. L'empire 
des HohenzoUern trouverait, dans l'acquisition de l'Autriche, une 
large compensation à la perte de l'Alsace-Lorraine et des provinces 
polonaises. Finalement, l'Allemagne sortirait plus grande qu'aupara- 
vant d'une guerre dans laquelle elle aurait été vaincue. 

Gomment conjurer ce danger ? M. Giraultindique le moyen 
suivant : 

Pour le conjurer, il faut, de toute nécessité, que l'Autriche-Hongrie 
reste une grande puissance et Vienne la capitale d'un empire suscep- 
tible de faire équilibre à celui des HohenzoUern. Diminuée à l'est et 
au sud, elle ne pourra se maintenir au rang de grande puissance qu'à 
la condition de s'agrandir au nord et à l'ouest, c'est-à-dire aux dépens 

1. Le calcul en est fait sur le recensement de jgio. — D'après les éva- 
luations de 19 12, il faudrait grossir ces chiffres. 



LE DéMBMBREMENT.DB l'aUTRICHE-HONGRIE 373 

de l'Empire allemand. La Silésie, dont l'Autriche a toujours regretté 
la perte, l'Allemagne du sud, dont les sympathies naturelles vont bien 
plus vers Vienne que vers Berlin, pourraient prendre place le plus 
naturellement du monde dans la monarchie des Habsbourg. Ces pays 
sont en majorité catholiques. Leur réunion à un empire qui tient à 
honneur de maintenir sa tradition de grande puissance catholique ne 
saurait froisser les sentiments intimes de leurs habitants. La Silésie 
a 5 millions d'habitants, la Bavière 6 millions (près de 7 avec le Pala- 
tinat), le Wurtemberg près de 2 millions et demi, le grand-duché de 
Bade plus de 2 millions. 

On pourrait y joindre la partie du grand-duché de Hesse située au 
sud du Mein et l'ancienne ville libre de Francfort. Ces 16 ou 17 mil- 
lions d'Allemands, qui passeraient de l'Empire des Hohenzollern dans 
celui des Habsbourg, rétabliraient l'équilibre, permettraient à l'Au- 
triche-Hongrie de rester ce qu'elle est aujourd'hui : une grande puis- 
sance de 5o millions d'âmes, mais dont la |jopulation se trouverait 
égaler celle de l'Empire allemand ainsi diminué et qui ne serait plus 
victime comme aujourd'hui des dissensiofis intérieures résultant des 
différences de langues et de nationalités. 

Cette solution suppose que la Bavière, Bade, Westmunster 
s'aggloméreraient facilement à l'Autriche. Leur histoire, 
surtout à partir du traité de Lunéville, ne prouve pas cette 
tendance. Elle suppose encore que Vienne est indépendante 
de Berlin ; or, depuis 1870, les Allemands de l'Autriche sont 
subordonnés à l'Empire allemand. Quand des Hongrois, 
comme Andrassy et Tisza les ont jetés dans l'alliance de 
l'Empire allemand, ils ont suivi. On ne trouverait pas chez 
eux un élément de résistance. Agglomérer autour de 
Vienne tous les Allemands du Sud, et laisser la Prusse 
refaire au nord la Confédération du Nord, ce serait recon- 
stituer à son profit un nouvel Empire allemand, dont la 
haine contre la France et la Russie ferait l'unité. Les Habs- 
bourg seraient, comme ils le sont depuis 187 1, les humbles 
serviteurs des Hohenzollern. 

Ce qu'il faut, c'est la dissolution des deux Empires. 



CHAPITRE IX 

LA ROUMANIE ET LA TRANSYLVANIE 

I. La Roumanie. — Le Royaume de Dacie. Les droits historiques. Turquie 
et Russie. — Union de la Moldavie et de la Valachie décidée par le traité 
de Paris de i856. — Union en iSôg. — Monarchie constitutionnelle 1866. 
— Sympathies pour la France 1871. — Erigée en Royaume en 1881. — 
II. La Transylvanie et le Banat. — III. Idéal Daco-Roumain. — Utilité 
d'établir un Etat suffisamment fort entre la Russie et les Balkans. — 
Utilité d'aboutir à une solution définitive. 

I. La Roumanie. 

La Roumanie actuelle se compose de deux Etats distincts : 
l'un que les Européens appelaient Valachie, mais que les 
habitants appelaient Muntenia ou Tsara Româneasca (pays 
roumain) et l'autre qui s'appelait la Moldavie. 

Leur cohésion dans un seul Etat n'a été reconnue qu'en 
1862 et, on lui donnait le nom, dans les actes diplomatiques, 
ou de Principautés unies ou Principautés danubiennes. Le 
nom de Roumanie n'est devenu officiel que vers 187/i. Il a 
été consacré dans le traité de Berlin de 1878. 

D'après l'ouvrage de M. Xenopol^ les Roumains sont les 
descendants des colons envoyés par Trajan vers 107 pour 
peupler et occuper la Dacie. Ils ne venaient pas d'Italie, 
mais ex toto orbe romano, du monde Romain tout entier : 
leur langue officielle fut le latin. 

Les Roumains revendiquent, comme leur domaine, l'ancien 

I. Histoire des Roumains de la Dacie Trajane^en français, 1 895). 



LA ROUMANIE ET LA TRANSYLVANIE 375 

royaume de Dacie, dont la capitale était Sarmizegethus, 
située dans la Transylvanie. La vallée oii elle se trouvait 
porte maintenant le nom de Hatszeg et sert de lit à un 
affluent du Maros, lequel va se jeter dans la Tisza. 

Toutes les revendications des nationalités sont fondées sur 
le droit historique. Il est donc nécessaire de jeter un coup 
d'oeil sur les diverses situations que les Roumains ont eues 
dans le passé. 

L'histoire des provinces moldo-valaques est assez obscure 
jusqu'au treizième siècle. Elles soutinrent des luttes 
contre les Hongrois et, en 1889, elles subirent, comme 
alliées des Serbes contre les Turcs, leur part de la défaite 
de Kossovo. 

Dans la seconde moitié du quinzième siècle, le roi de 
Hongrie, Mathias Gorvin, écrit au roi de Pologne : « Les 
voïvodes de Valachie et de Maldavie flattent alternativement 
les Turcs, les Tartares, les Polonais et les Hongrois, de 
sorte que, parmi tant de maîtres, leur perfidie reste impu- 
nie. » Sentant leur faiblesse, ils avaient recours à toutes 
sortes de ruses avec leurs voisins plus puissants. 

A l'intérieur, les élections d'un hospodar faites tous les sept 
ans par les boyards constituaient une anarchie permanente à 
laquelle les provinces n'échappèrent pas en se résignant au 
protectorat des Turcs. 

Ceux-ci les firent gouverner par des phanariotes qui les 
pillaient. Mais un nouveau facteur politique intervint, la 
Russie. 

Le 10 juillet 177^, elle restitua à la Porte les deux pro- 
vinces et la Bessarabie, mais avec un droit d'immixtion 
dans leur gouvernement et leurs relations. 

Ce droit fut renouvelé dans les traités de 1779, de 1783, de 
1792. Le traité de Bucarest de 1812 rendit la Bessarabie à 
la Russie. Le 17 mars 1826, l'empereur Nicolas exigea de la 
Porte l'évacuation des Principautés et le règlement de la 
question serbe. Le traité d'Akermann compléta le traité de 
Bucarest et un acte séparé plaça la Moldavie et la Valachie 



376 LBS CONSÉQUENCES 

SOUS le protectorat de la Russie. La Porte essaya de se déga- 
ger et provoqua une expédition russe qui, le i4 septembre, 
la força de reconnaître à la Russie le libre commerce sur la 
mer Noire et dans tout l'Empire Ottoman, le libre passage 
des détroits etle droit à une indemnité de guerre de 187 mil- 
lions de francs. Les Hospodars, la Valachie et la Moldavie, 
au lieu d'être élus pour sept ans, furent désormais élus à 
vie. La Russie fit gouverner ces provinces par le comte Kis- 
seleff qui donna un des rares exemples de ce que peut faire 
un despotisme éclairé : mais il laissa les paysans soumis à 
de lourdes corvées avec une réduction de 22 à 6 hectares 
de l'étendue de terre que le propriétaire devait leur re- 
mettre. 

En août i834, Alexandre Ghica fut nommé hospodar de 
Valachie et Michel Stourdza hospodar de Moldavie, Ghica 
fut déposé en 1842 et remplacé par Georges 0. Bibesco. Les 
hospodars n'étaient plus liés à la Porte que par un hommage 
au moment de leur élection. Je passe sous silence les agita- 
tions intérieures de la Valachie. 

L'union des deux provinces fut décidée en principe par le 
congrès de Paris de i856 : Napoléon III voulait, en créant 
un Etat assez fort, séparer la Russie des provinces slaves 
des Balkans; la Prusse, affaiblir l'Autriche; le Piémont,' 
établir un précédent en faveur du principe des nationalités; 
et la Russie, amoindrir l'Empire Ottoman. L'Autriche et la 
Turquie seules y étaient opposées. La Grande-Bretagne se 
montrait réservée. 

En 1869, la double élection du prince Alexandre-Jean Cuza 
par la Moldavie et la Valachie fit l'union. Une monarchie 
constitutionnelle fut établie par la constitution de 1866 et le 
prince Charles, officier de l'armée prussienne, second fils 
du prince Charles Antony de Hohenzollern-Sigmaringen fut 
élu comme prince régent. Il avait vingt-sept ans. 

En 1871, les Roumains se prononcèrent énergiquement 
pour la France. A la suite d'une émeute, les insurgés pour- 
suivis furent acquittés. 



LA ROUMANIE ET LA TRANSYLVANIE ^77 

Quelque temps après, un Allemand, Stransberg, qui avait 
obtenu grâce à l'appui du Prince, une concession de chemins 
de fer, fit faillite. 

Des agressions se produisirent contre la colonie allemande. 
Le Prince réunit le conseil de Régence et offrit d'abdiquer. 
Le parti conservateur roumain eut peur. Les élections lui 
furent favorables et le Prince resta au pouvoir. 

En 1878, non seulement la Roumanie donna le passage à 
l'armée russe, mais y joignit son armée qui joua un rôle 
important dans la campagne. La Roumanie fut délivrée de 
tout rapport avec la Turquie, mais la Russie la remercia de 
son concours en lui reprenant, en échange de la Dobroudja, 
la portion de la Ressarabie qui avait été cédée à la Moldavie 
après la guerre de Grimée. Lord Reaconsfield écrivit à ce 
propos que « l'ingratitude en politique est souvent la récom- 
pense des plus grands services ». 

La Roumanie fut érigée en Royaume en i88i,et la cons- 
titution subit quelques remaniements en i884. 

On connaît le rôle de la Roumanie dans la guerre balka- 
nique. Malgré les manœuvres de l'Autriche-Hongrie, elle 
intervint au moment de la guerre engagée par la Bulgarie 
contre la Serbie. Sans tirer un coup de fusil, elle imposa le 
traité de Bucarest et recueillit un coin de la Bulgarie de 
834o kilomètres carrés et de 354 ooo habitants. 

Elle a actuellement i4oooo kilomètres carrés et 7600000 
habitants. 

IL — Les Roumains forment dans la Transylvanie et le 
Hanat un groupe de 3 millions de têtes. Ils sont en lutte avec 
h' s Magyars depuis le onzième siècle. Trois questions con- 
tinuent à les en séparer. 

La question du langage, la question religieuse, la subor- 
dination politique. La loi électorale votée le 8 mars i8i3 a 
ii,^gravé la situation des Roumains : d'après l'ancienne loi 
!<• rapport du droit électoral de chaque nationalité au total 



378 LES CONSÉQUENCES 

des électeurs était de io,6 p, loo; il n'est plus que de 9,9] 
tandis que le rapport à la population est de 16,1. 

Les Hongrois ont arrangé leur système d'enseignement] 
de manière que-les établissements classiques ne soient fré- 
quentés que par i Roumain contre i3 Hongrois : 49 48a| 
contre 3 908. 

Dans les établissements non classiques, il y a 8872 Hon-I 
grois contre 281 Roumains. Quoique les Roumains soient 
passionnés pour la musique, on compte dans les écoles de 
musique sur 7471 Hongrois seulement 45 Roumains. Dans 
les universités, il y a 465 Roumains contre io653 Magyars*. 



III. Le royaume Dago-Roumain. 

Dans la guerre actuelle, la Roumanie a pratiqué la poli- 
tique d'expectative qui lui a réussi en 1913. Sa neutralité 
n*a pas été complète. Elle a vendu du blé, du maïs, du pé- 
trole à l'Autriche-Hongrie et par conséquent a contribué au 
ravitaillement de la duplice. 

L'Europe a intérêt à constituer, entre la Russie et les Bal- 
kans, une nation importante qui ne soit pas slave pour faire 
contrepoids à la grande Serbie qui sera la conséquence de 
la guerre. 



La frontière de la Roumanie à l'Ouest devrait comprendre 
les 18000 kilomètres qui forment Tangle sud-est de la Hon- 
grie entre le Maros, la Tisza inférieure, le Danube et la 
Transylvanie et qui constituaient le Banat de Temeswar. 



I. Chiffres de l'Annuaire statistique de Hongrie pour 191 1. — Voir Hun- 
garian iyranny and suffering by Suumcuique. Contemporary review, dé- 
cembre 1914. 



LÀ BOUMANIK ET LA TRANSYLVANIE 



370 



Sa population se compose de Roumains, de Bulgares, de 
Serbes, d'Allemands et ne comprend que très peu de 
Magyars. 

Sa superficie serait portée à 222000 kilomètres, soit 
4o p. 100 de celle de la France : mais chose plus importante, 
le rêve de la grande Roumanie, 



serait complètement réalisé. La solution serait définitive, 



CHAPITRE X 

LA TURQUIE 

Lord Beaconsfield introduit l'Allemagne dans la politique orientale. 
Gonstantinople foyer d'intrigues. — En 1889, chemins de fer d'Anatolie. 
— « L'homme malade ». — Le traité de Paris. — Le dogme de l'intégrité 
de la Turquie. — Lord Derby et le suicide de l'homme malade. — Les 
grands mots conventionnels et faux. — Le Khalifat. — La dissolution 
de l'empire ottoman. — La Russie et Gonstantinople. — Les provinces 
balkaniques. 

En 1878, Lord Beaconsfield, pour faire opposition à la 
Russie, introduisit l'Allemagne dans la politique orientale. 
Je sais que Bismarck affectait de dire comme signe de con- 
descendance à l'égard de la Russie, « qu'il ne décachetait 
jamais le courrier de Gonstantinople ». Il allait même jus- 
qu'à affirmer, dans ses Pensées et Souvenirs, qu'il considé- 
rait qu'il était nécessaire à l'Allemagne que les Russes fus- 
sent solidement établis à Gonstantinople*. 

Le gouvernement turc n'a été depuis plus de deux siècles 
que le rendez-vous de toutes les intrigues européennes. lia 
été un foyer de conflits entre les grandes nations, soigneu- 
sement entretenus par les politiques turcs, comme Abdul 
Hamid. 

Bismarck était encore au pouvoir quand les Allemands, 
avec Gerad Pacha commencèrent à germaniser la politique 
turque. La Gonvention qui leur donne les chemins de fer 
d'Anatolie est de 1889. Guillaume II alla voir deux fois le 

I. T. II. Trad. fr., p. 3io-3i7. 






LA TURQUIE 1S| 

sultan, en devint le fournisseur, le grand ami et obtint le 
chemin de fer de Bagdad. 

En i853, Nicolas i*"^ dans une conversation avec l'ambassa- 
sadeur anglais, sir George Hamilton Seymour, lui dit : 
(( Nous avons sur les bras un homme malade ». Il déclarait 
: (( Je ne veux pas de l'occupation permanente de Conslanti- 
nople par les Russes ; mais je ne veux pas davantage qu'elle 
soit jamais occupée par les Anglais, par les F'rançais ni par 
aucune des grandes puissances.» Il affirmait, en même temps, 
la solidarité des intérêts de la Russie et de l'Autriche, et ne 
s'opposait pas à ce que l'Angleterre prît possession de 
l'Egypte et de Candie. 

Sir George Hamilton Seymour répondit : 

« L'Angleterre par l'Egypte ne souhaite que s'a<<nrer une 
rapide et libre communication avecTInde. » 

La Grande-Bretagne et la France firent la guerre de 
Grimée. Le traité de Paris remit les détroits à la Porte, 
interdit à la Russie d'avoir une marine de guerre dans la 
mer Noire, clause qu'elle fit abroger en 1871. Depuis le 
canal de Suez a été ouvert, la Grande-Bretagne occupe 
l'Egypte. 

A cette époque la Grande-Bretagne ne voulait pas 
que la Russie franchît le Gausase, s'approchât de la Perse. 
La Russie a construit le Transcalpien. Elle a partagé avec la 
Grande-Bretagne des sphères d'influence en Perse. 

L'intégrité de la Turquie est un dogme de la diplomatie 
française depuis François I*^ Il fut affirmé solennellement 
par le congrès de Paris en i856. 

Mais Lord Derby disait, en 1876 : « Nous avons, il y a 
\ingtans, par le traité de Paris, garanti à l'Homme malade 
qu'il ne serait pas tué, — nous n'avons pn le «garantir (pi'i! 
ne se suiciderait pas. » 

Il a fini par se suicider. Si on n'avait pas fait tant d'efforts 
j»our le maintenir en vie pendant si longtemps, <»n aurait 
probablement évité la guerre actuelle. 

L'importance de Constantinople est mn tradition qui 



382 LES CONSÉQUENCES 

remonte aux croisades. Elle était à cette époque la seconde 
ou la troisième ville du monde. Elle est maintenant la qua- 
torzième ou la quinzième. 

Contrairement à ce qu'ont répété la plupart des livres de 
géographie, d'histoire et de diplomatie, Gonstantinople n'est 
point la route de l'Inde. Elle n'était une des grandes routes 
du monde que pour les croisés qui avaient Jérusalem pour 
but. On a répété que la possession de Gonstantinople don- 
nait l'empire du monde. Alors les Turcs l'auraient acquis 
depuis longtemps. Mais elle est la porte de la mer Noire. Il 
est absurde qu'un gouvernement qui n'est qu'une anarchie 
puisse subordonner à ses caprices les relations de la Russie 
avec le monde. 

Ladépêchedu i*'^ novembre de sir Edward Grey rappelle 
qu'au débutde la guerre, la Turquie avait reçu de la Grande- 
Bretagne, de la France et de la Russie des assurances que, 
si elle restait neutre, son indépendance et son intégrité 
seraient respectées pendant la guerre et dans les conditions 
de paix. 

Or, le gouvernement a laissé usurper son autorité par des 
officiers allemands. 

La Turquie est encore moins une nation que l'Autriche- 
Hongrie. Sa dissolution est un fait accompli depuis long- 
temps. Il faut mettre un autre régime à la place pour assurer 
le libre passage du Bosphore et des Dardanelles. 

Le Sultan ne sera plus que le Khalife de l'Islam, comme 
après l'entrée de Italiens à Rome, le pape est resté le chef 
des catholiques. Il sera entouré d'égards et de pompes, 
mais il perdra son pouvoir temporel. 

Gonstantinople n'est pas une ville turque. G'est une ville 
internationale où les Grecs, les Arméniens, et des hommes 
de tous les pays s'agitent en servant des intrigues de toute 
sorte. 

Un condominium de la Grande-Bretagne, de la France et 
de la Russie peut-il y prendre le pouvoir et assurer la liberté 
des détroits ? L'expérience prouve que la pratique d'un con- 



LA TURQUIE 383 

dominiiim est difficile et que sa durée est précaire. Il ne 
reste donc qu'une solution : remettre Constantinople et les 
détroits à la Russie en lui faisant confiance. 

Tandis que les Turcs font un détestable usage de leur 
présence à Constantinople, il est permis de prévoir, dit The 
Spectator que les Russes en feront un usage excellent. Ils 
ont, depuis longtemps, prouvé leur habileté à gouverner 
les musulmans. 

En 1897, la population de l'Empire russe, d'après le 
recensementdes cultes, comptait i4 millions demusulmans ; 
et le nombre en a certainement augmenté. 

The Spectator montre la vanité de la terreur que la posses- 
sion de Constantinople ne donne une trop grande puissance 
à la Russie. Ceux qui éprouvent cette terreur peuvent se 
tranquilliser. L'empereur de toutes les Russies n'abandon- 
nera pas Pétrograd,pour faire de Constantinople sa capitale. 
Sainte-Sophie ne remplacera pas le Kremlin. 

La Bulgarie, en compensation du développement de la 
Serbie, pourrait reprendre une partie des territoires turcs 
qu'elle a dû abandonner, et peut-être une partie de la Macé- 
doine. 

Comme «phères d'influence, la répartition suivante est 
possible : toute la partie de la Turquie longeant la mer 
Noire ressortirait à la Russie; la iMésopotamie, les bassins 
de l'Euphrate et du Tigre à la Grande-Bretagne, la Syrie et 
une partie des côtes à la France. Je ne parle ni de la Grèce, 
ni de la Bulgarie, ni du Monténégro ni de l'Albanie. Le rè- 
irlement des questions qui les intéresse ne jouera qu'un 
) oie très secondaire lors de la conclusion de la paix. 



CHAPITRE XI 

LA RUSSIE 

Contre le Panslavisme, développement des États slaves. — Capacité 
(( d'amalgamation » des Rasses. Leur coexistence avec les musulmans. 
— Le péril slave. — Opinion de Mazzini. — Alliance italienne avec la fa- 
mille slave. 

Un professeur de l'Université de Gralz, M. Gumplowitz, 
donnait un bon conseil aux hommes d'Etat autrichiens, 
hantés par la terreur du panslavisme en les engageant à 
laisser développer le nationalisme des groupes slaves. La 
Prusse et l'Autriche, disait-il, ont à conserver et à fortifier 
la nationalité polonaise. 

Le seul moyen efficace pour préserver la Bohême du 
panslavisme, c'est de laisser la nationalité tchèque se déve- 
lopper en complète liberté. Il en est de même pour les 
autres nationalités slaves méridionales de l'Autriche-Hon- 
grie. La liberté assurera leur individualité : l'oppression les 
livrera à la Russie. 

Il montrait, à l'appui de sa thèse, que la Bulgarie, affran- 
chie de la Turquie grâce à la Russie, avait mis son indépen- 
dance à l'égard de la Russie au-dessus de sa reconnaissance. 
Il rappelait que la reine Nathalie avait été expulsée de la 
Serbie comme trop dévouée à la Russie. 

Ces conseils étaient pleins de sagesse parce qu'ils étaient 
basés sur la réalité. Mais les gouvernements de Vienne et 
de Budapest ont continué de pratiquer la politique qui pou- 
vait éloigner d'eux les Slaves et les rejeter du côté de 
Saint-Pétersbourg. 



LA RUSSIE 335 

Le même professeur* a dénoncé la diplomatie russe, 
comme aussi admirable que dangereuse, bien supérieure à 
celle qu'enseigne Machiavel. Rome, dit-il, commençait par 
conquérir puis « amalgamait». La Prusse a pris un morceau 
de la Pologne, puis a essayé d'amalgamer, et loin d'y être 
parvenue, elle a provoqué, par ses procédés de germanisa- 
tion dans la Pologne prussienne un courant russophile dans 
la Pologne russe. 

La faiblesse des Turcs vient de ce qu'ils ont conquis, mais 
n'ont jamais essayé « d'amalgamer » les vaincus. 

Les Russes, dit-il, pratiquent la méthode inverse. Ils 
commencent par l'amalgamation spirituelle, Pierre le Grand 
s'est déclaré le pape de l'Eglise grecque. Tout membre de 
l'Eglise grecque doit obéissance au tsar. La Russie ajoute à 
la pression spirituelle des subventions temporelles en 
faveur du clergé grec. La similitude des langues slaves faci- 
lite la pénétration. La conquête morale précède la conquête 
armée. 

M. Gumplowitz exagère en généralisant cette méthode 
russe; mais il explique l'insuccès relatif qu'ils ont ren- 
contré en Pologne par ce motif qu'elle représentait une 
civilisation supérieure à celle de la Russie. Les Russes ont 
commencé par aller à Tachkent et à Samarkand avant d'y 
envoyer des popes; ils n'ont pas essayé de convertir les mu- 
sulmans de l'Asie à l'Eglise grecque. iMais il y a un fait 
certain, c'est qu'ils ont su les assimiler facilement, tandis 
que jamais les Allemands ni les Magyars n'ont su assimiler 
les populations qu'ils ont la prétention de gouverner. 

Les Russes ont-ils la passion guerrière des Prussiens? 

' iix qui les connaissent représentent les paysans russes 

iiime les plus doux etles moins querelleurs des hommes. 

Les socialistes allemands, suivant l'inspiration de la Wil- 

helmstrasse, ont voulu expliquer leurattitude belliqueuse en 



I. La LuHe des races. (F. Alcan.) Sociologie et Politique, i vol. (tJiard 

el Hricre.) 

YVKi QUYOT. 2^ 



386 LES CONSEQUENCES 

dénonçant le péril slave. Ils le voient, c'est possible ; mai 
nous, nous sentons depuis un demi-siècle le péril germain 
et il s'est aggravé tous les jours. Ils ont bien essayé de faire 
croire aux Belges, aux Français, aux Anglais qu'il n'existe 
pas! Mais les actes de leurs compatriotes dont ils se sont 
rendus solidaires prouvent qu'il revêt le caractère le plus 
barbare en même temps que les combinaisons et les men- 
songes de leur diplomatie, son mépris pour les engage- 
ments pris, prouvent qu'il est dépourvu de toute notion mo- 
rale. Si on compare les actes des Allemands en Belgique, en 
France et en Pologne à ceux des Russes dans la Galicie, ces 
derniers semblent mériter des prix de vertu. 

On n'a pas manqué de dénoncer le péril slave aux Italiens, 
en provoquant des conflits d'intérêts sur la côte de l'Adria- 
tique. 

Mais M. Rodolico,rappelait, le 8 novembre, dans le Mazocco 
de Florence une lettre de Mazzini dans laquelle il disait : 

Le véritable objectif de la vie internationale italienne, le chemin le 
plus direct de sa grandeur future, c'est l'alliance avec la famille slave. 
L'Empire turc et l'Empire autrichien sont irrévocablement con- 
damnés à mort. Et la poignée du fer qui doit les tuer se trouve dans 
la main des Slaves. 



I 



CHAPITRE XII 

LA POLOGNE 

oit historique de l'Autriche sur la Galicie. — Les partages de la Pologne. 
— Solution de i8i5. -^ Incorporation de Cracovie à r\utriche. — Inca- 
pacité des Allemands d'assimiler les Polonais. — L'appel du Kaiser aux 
chevaliers de l'Ordre teutonique. — Le rengagement du i4 août 191/1. 

Pendant le douzième siècle, la Hongrie kit en guerre avec 
enise et avec les Russes de Galicie dont Przemysl était la 
pitale. Ils étaient appuyés par les Polonais. Bêla III 
iligea une partie de la Galicie à lui rendre hommage, 
ndré II prit le titre de roi de Galicie et de Lodomeni, mais 

n'eut que le titre. Cela suffît, en 1772, six siècles après, 
)ur que l'Autriche réclamât la Galicie comme sienne, lors 
i partage de la Pologne. 

Ce partage rendit solidaires l'Autriche, la Russie et la 
•usse. Frédéric II dit dans ses Mémoires : « L'acquisition 

la Pologne était une des plus importantes que nous pus- 
Dns faire parce qu'elle joignait la Poméranie à la Prusse 
ientale et qu'elle nous rendait maîtres de la Vistule. » 
arie-Thérèse pleurait de chagrin à celte spoliation, mais 
e prenait la Galicie. En 1793, dans un second partage, la 
'usse reçut les provinces de Posen, de Kalisz, de Sieradz, 
3 villes de Dantzig et de Thorn; l'Autriche 46000 kilo- 
ètres carrés et plus d'un million d'habitants. La Russie 
cupa le reste. 

Au Congrès de Vienne trois systèmes furent mis vu pre- 
nce. L'empereur de Russie voulait un protectorat russe, 
3 Anglais et les Français la constitution d'une nationalité 



388 LES CONSÉQUENCES 



î 



polonaise indépendante ; la Russie, la Prusse et TAutricl 
se mirent d'accord pour le démantèlement de la Pologne, l 
trois puissances firent cette besogne en dehors du congre 
elles apportèrent ensuite leurs conventions à signer a 
huit puissances. Par une sorte de pudeur, on créa la rép 
blique indépendante de Gracovie sous le protectorat 
l'Autriche, de la Prusse et de la Russie; mais, en i846, ] 
trois protecteurs, malgré les assurances données à TAngj 
terre et à la France, se mirent d'accord pour l'incorporei 
l'Autriche. 

Les Allemands ont montré leur incapacité d'assimiler 1 
populations qui leurs sont soumises. Ils ont fait toutes sort 
d'efforts pour « coloniser » les provinces polonaises. Vo 
le résultat. En 1867, le duché de Posen comptait 688000 AL 
mands et 844 000 Polonais; en 1910, il comptait 807000 d 
premiers et 1279000 des seconds. Sur 1000 habitants, 
compte 609 Polonais contre 38i Allemands. Dans la Silési 
on compte i 236 000 Polonais et 4 774 000 Allemands ; dans 
Prusse occidentale 476000 Allemands et 1098000 Polona 
Les parties de ces provinces où il y a une majorité de Pc) 
nais devront revenir à la Pologne. C'est une besogne ' 
ventilation à opérer largement. 

En 1900, le Kaiser prononça à Marienburg, dans l'ancii 
château des chevaliers de l'Ordre teutoniquc, une harang' 
dans laquelle il les appela à son aide dans une croisa» 
contre les Polonais. 

Il ne pourra pas se plaindre s'il en est débarrassé. 
Le i4 août 1914, au nom du Tsar, le grand-duc Nicolas 
promis aux Polonais la reconstitution de leur unité nali 
nale : 

Polonais, l'heure est venue, où le rêve de vos pères et de vos aïei 
peut se réaliser. Voilà un siècle et demi que l'on a déchiré en me 
ceaux la chair vivante de la Pologne, mais son âme n'est pas morte 
Sous Je sceptre de l'empereur de Russie, la Pologne renaîtra libre da 
sa religion, libre dans sa langue, et autonome... L'aurore d'une \ 



LA POLOGNE 389 

mvelle se lève pour vous. Que sur cette aurore jaillisse le signe de 
I croix, symbole de la souffrance et de la résurrection des peuples! 

De la part de l'empereur de Russie la résurrection du 

yaume de Pologne est un coup de maître. La Galicie jus- 

'au San, Cràcovie, en font partie ainsi que le duché de 

sen et les parties polonaises de la Silésie et de la Prusse 

îcidentale. Les bouches de la Vistule et Danlzig reviennent 

la Pologne. La frontière de Pologne sera à i6o kilomètres 

e Berlin. Le roi de Prusse ne pourra plus aller à Kœnigs- 

erg que par mer s'il ne veut pas passer sur le territoire de 

Pologne. En i8/i8, une proposition de restitution de la 

ologne futfaite au Parlement de Francfort. « Elle couperait, 

t Bismarck, les artères les plus importantes de la Prusse. » 

La Pologne formera, entre la Prusse et la Russie l'État 

mpon dont on avait parlé au Congrès de Vienne, mais que 

avidité de la Prusse empêcha de constituer. 

La reconstitution de la Pologne est la meilleure garantie 

ue puisse donner la Russie contre les ambitions qu'on lui 

êle. 



CHAPITRE XIII 

LES COLONIES ALLEMANDES 

Les colonies allemandes, qui ne pourraient être que de 
occasions de conflit, feront retour à la Grande-Bretagne, à I 
Belgique, à la France et au Japon. Cette solution ne doit pa 
être considérée comme constituant des annexions territc 
riales, mais comme une garantie de paix. 

Les programmes exposés par le Kaiser au moment de 1 
guerre, prouvent que ses préoccupations coloniales en on 
été un des facteurs. Ce facteur doit disparaître. 

Le désintéressement territorial en Europe de la Grande 
Bretagne, de la France et de la Russie est une garantie d 
leur entente dans le règlement des affaires mondiales sou 
levées par l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Ces trois puis 
sances ont fait la guerre pour avoir là paix et pour l'as 
surer à l'Europe. 



CHAPITRE XIV 
LA RÉINTÉGRATION DE L'ALSACE-LORRAINE 

. Protestation des députés en 1871. — Non-assimilation des Alsaciens- 
Lorrains par les Allemands. — Maintien de la culture française» — Su- 
perficie et population des territoires annexés. — La proportion des 
immigrés allemands. — Les quatre départements à reconstituer. — II, 
Réintégration de plein droit. — La question du plébiscite ne se pose 
pas. — Plébiscite système mécanique et simpliste, mais mauvais. — L'ar- 
ticle 5 du traité de Prague. — Impossibilités de sincérité. 

Les trente-six députés du Haut et du Bas-Rhin, de la Mo- 
selle, de la Meurthe et des Vosges ont déclaré solennelle- 
ment, à l'Assemblée nationale de Bordeaux, le 16 février 
1871, qu'ils ne reconnaissent pas la validité du traité de 
Francfort : 

« Nous proclamons à jamais inviolable le droit des Alsaciens-Lor- 
rains de rester membres de la nation française et nous jurons, tant 
)our nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descen- 
lants, de le revendiquer éternellement et par toutes les voies envers 
ît contre tous les usurpateurs. 

Au bout de quarante-quatre ans, cette protestation aurait 
DU être périmée. Elle ne l'est pas. 

Les Allemands n'ont pas été plus capables d'assimiler los 
Vlsaciens-Lorrains qu'ils n'ont su assimiler les Polonais. 

( A Metz, à Strasbourg, dans des centaines d» p. tils 
groupes on peut trouver des citadelles de patriotes (pii, à 
'abri des moyens brutaux des conquérants, maintiennent 
ntacteg les nobles traditions de la vie et de Toeuvre fran- 
;aises. Dans les conditions du monde modcrno. ils mniiitirîi- 



392 LES CONSÉQUENCES 

nent un glorieux conflit 1 celui de la civilisation française, 
raffinée et supérieure, contre le pouvoir organisé, massif et 
brutal de l'Allemagne K » 

La réintégration de l'Alsace-Lorraine dans la France est 
au-dessus de toute discussion comme l'évacuation complète 
de la Belgique par les Allemands. 

M. André Weiss soulève cette question : 

Il va sans dire, au surplus, que cette réintégration de plein droit dans 
la nationalité française, conséquence de la cessation de la mainmise 
allemande sur l'Alsace-Lorraine, ne peut s'appliquer qu'aux familles 
établies en pays annexés avant 1871, et que les immigrés d'origine 
allemande ne sauraient y prétendre. Peut-être sera-il possible d'ouvrir 
plus ou moins largement, au moyen de naturalisations privilégiées, 
mais toujours individuelles, l'accès de notre patrie à ceux qui, par 
leur conduite et leur culture, lui auront donné des gages d'attache- 
ment et de fidélité. 

M. Maxime Leroy dit fort bien : 

Nous aurons à prévenir toutes mesures qui, dans l'ex-Reichslana, 
tendraient à menacer les droits des tiers Allemands de bonne foi : je 
veux dire que la France devra respecter les propriétés privées desj 
Allemands en Alsace-Lorraine, non seulement dans la forme, mais 
encore dans le fond, pour éviter tout ce qui pourrait ressembler aux 
abominables expropriations polonaises. C'est sur ce point, et princi- 
palement sur ce point, que la France devra montrer qu'elle est aussi 
capable de respecter un moulin que de ne pas voler une province. 

La superficie et la population des territoires enlevés à la 
France en 1871 était de ^ : 



1. A. F. Whytte. Some issues 0/ ihe war. Fortnightly review. Décembre 
1914. 

2. Journal de la société de statistique. Paul Meuriot, La Statistique com- 
parée des territoires cédés par la France en 1871. 



LA RÉINTÉGRATION DE l'aLSACE-LORR AINF :{0'> 

KiloinrtrO-^ 1'..; :;l, :; 

carrt'is. en Is'iù. 

f Alsace 8 o63 i oG6 ooo 

Lorraine G 4^2 535 ooo 

? . 



4 oo5 I t)Oi ooo 



Ces territoires comprennent tout le département du Bas- 
; Rhin, soit près de 4550 kilomètres carrés et 85 p. loo du 
département du Haut-Rhin. 

Dans la détermination de la frontière, il n*a été tenu 
compte ni des limites naturelles, ni des limites linguis- 
tiques. 

Au recensement de igio, la population civile de l'Alsace 
était en chiffres ronds de 1800000 se répartissant comme 
suit : 

p. 100. 

Alsaciens-Lorrains i 495 00 » ou 83,4a 

Allemands 220000 i2,3o 

Etrangers 76 000 4,28 

Les habitants qualifiés allemands sontceux qui ont l'indi- 
génat dans un des Etats d'Empire autres que l'Alsacc-Lor- 
raine. 

Si on ne tenait compte que du lieu de naissance, le total 
des Allemands ne serait que de 16/^000. Mais parmi les 
enfants d'immigrés un certain nombre peut avoir pris l'iii' 
digènat Alsacien, et cet élément augmente, d'une manière 
indéterminée, le cmtingent allemand. 

Etant donné la forte émigration alsacienne-lorraiiM' tu 
France, l'immigration des fonctionnaires, il est curieux que 
la proportion des Allemands ne soit pas plus élevée. Sur les 
220000, 120000 sont des Prussiens; la Bavière et Bade 
comptent chacune 35 000; le Wurtemberg i5ooo. 

Dans la Basse-Alsace l'effectif de la population allemande 
est plus du double de celui de la Haute; il dépasse 68000 



394 LES CONSIÊQUENCES 

unités. Ce sont les centres urbains qui en renferment la 
majorité. 

M. Paul Meuriot reconstitue de la manière suivante les 
départements absorbés ou démeniibrés par les annexions de 

1871 : 

1866. 1910. Augmentation. 

Bas-Rhin 588 000 655 000 67000 

Haut-Rhin 53o 000 610000 80000 

Moselle 452 000 590 000 i38 000 

Meurthe 428 000 543 000 ii5ooo 

1 998 000 2 398 000 4oo 000 

Certains publicistes ont parlé de subordonner la réinté- 
gration de l'Alsace-Lorraine à un plébiscite. La question ne 
se pose pas. 

Ce serait la reconnaissance du droit de conquête par 
l'Allemagne. Nous l'avons subi. Le traité de Francfort a 
enregistré cette résignation. L'Allemagne a déchiré elle- 
même le traité de Francfort. Elle a remis les choses dans 
l'état oii elles se trouvaient avant la guerre de 1870. 

Mais ce système ne vaudrait pas mieux s'il était employé 
pour la reconstitution des nationalités émancipées de la 
Prusse ou de l'Autriche-Hongrie. 

L'idée de ce système simpliste et mécanique était chère à 
Napoléon III qui avait montré comment on pouvait s'en 
servir avec succès le lendemain d'un Coup d'Etat. 

Il s'était consolé delà bataille de Sadowa en faisant insérer 
dans le traité de Prague l'article 5 ainsi conçu : 

S. M. l'empereur d'Autriche transfère à S. M. le roi de Prusse tous 
les droits que la paix de Vienne du 3o octobre i864 lui avait reconnus 
sur les duchés de Schleswig et de Holstein, avec cette réserve que les 
populations des districts au nord du Schleswig seront de nouveau 
réunies au Danemark, si elles en expriment le désir par un vote libre- 
ment émis. 



LA BÉINTÉGRATION DE l' ALSACE- LORR AI ^Ê 395 

Cet article n'a jamais été appliqué. 

Mais s'il avait été appliqué quelle garantie aurail-il 
donné ? 

Qui tient les urnes le jour du vote? Qui en garantit la 
liberté? qui garantit la sincérité du dépouillement? Les vo- 
tants sont-ils libres? Et les votants d'aujourd'hui peuvent- 
ils engager l'avenir perpétuel? Bien au-dessus de ce système, 
est la constatation des aspirations traditionnelles qui lient 
tel ou tel groupe d'hommes et le dissocient de tels ou tels 
groupes. 



CHAPITRE XV 

L'INDEMNITÉ DE GUERRE 

La guerre esl un fait d'Etal à État non d'individus à individus. — (c Juguler 
les Allemands. )> — Politique de compression et politique d'évaporation. 

— L'indemnité de guerre. — Prétentions de M. de ZedJitz. — Responsa- 
bilités pécuniaires. — Crimes de droit commun qui devraient entraîner 
des responsabilités personnelles . — Gages. — Les chemins de fer de l'Etat 
prussien. — Les mines fiscales. — La guerre ne sera pour aucun État 
une source de profits matériels. 

Les personnes qui jugent par impression, par sentiment M 
et non par raisonnement, ont une politique fort simple à * 
l'égard des Allemands. 

— Ils ont déclaré la guerre après nous avoir maintenus 
dans une angoisse perpétuelle. Ils ont menti impudem- 
mient pour changer leur rôle de provocateurs en celui de 
provoqués. Ils ont violé la neutralité de la Belgique et y ont 
commis des atrocités. Ils ont continué en France. Leurs 
intellectuels se solidarisent avec leur gouvernement et 
approuvent les procédés de guerre employés par leurs géné- 
raux et leurs soldats. Il faudra leur faire payer celai II 
faudra « juguler les Allemands I » 

— Qu'entendez-vous par juguler les Allemands.^ Voulez- 
vous prendre la responsabilité de les gouverner? Vous avez 
déjà bien assez de peine à gouverner vos compatriotes. 
Voulez-vous recommencer l'expérience de 1806 à l'égard 
d'une population qui, au lendemoin de la guerre, sera 
encore de 64 ou de 65 millions d'habitants ? Allez-vous couvrir 
l'Allemagne d'une armée que vous y laisserez en perma- 



l'indemmté db guerre 397 

nence? Ses hommes et ses chefs se perdront » t sr> corrom- 
pront dans cette besogne. 

Pour que la paix ne nous coûte pas trop cher, il faut 
suivre un tout autre système. 

Selon la formule affirmée par J.-J". Rousseau, par Purlalis 
et par les théoriciens sérieux et honnêtes du droit interna- 
tional, la guerre est un fait d'Etats à Tlals, ce n'est pas un 
fait d'individus à individus. 

Dans la guerre, chaque belligérant doit s'efforcer de dé- 
truire les forces militaires de son adversaire, de manière 
que celui-ci, se voyant désarmé, soit obligé d'accepter ses 
conditions. 

Ces conditions peuvent être des modifications politiques, 
territoriales : mais elles doivent être infligées à l'État; elles 
ne doivent pas frapper les individus. 

Elles ne doivent pas avoir pour objet de ruiner les pay- 
sans, les propriétaires, les industriels, de priver les ouvriers 
de travail. 

— Mais alors, les Allemands relèveront la tête.^ Notre vic- 
toire aura été inutile.^ 

Je supplie ces personnes emportées de vouloir bien exa- 
miner avec sang-froid la question suivante : 

— Si vous réduisez vos ennemis individuellement au 
désespoir, vous les groupez autour du gouvernement 
ennemi, ou s'il est disparu, autour de son souvenir. Votre 
compression forge la revanche. 

Ce que vous devez faire, c'est de vous efforcer de dis- 
soudre les forces adverses. Si les individus trouvent qu'ils 
peuvent reconstituer leur existence, et rétablir leurs affaires, 
s'ils ont la tranquillité de l'existence, si chacun jouit de la 
même sécurité ou même d'une sécurité plus grande que 
celle dont il jouissait, ses souvenirs s'estompent, son arli- 
vité a des dérivatifs, ses capacités d'opposition se disj 
et se dissolvent. La haine s'évapore. 

Telle est la politique que nous devons, tnent de la 



398 LES CONSéQUENCES 

conclusion du traité, opposer, avec une méthode résolue, 
à la politique de compression. 

Malgré tous nos efforts, si la victoire est lourde pour les 
vainqueurs, elle sera encore plus lourde pour les vaincus. 

Les vainqueurs devront réclamer une indemnité de 
guerre, à titre de dommages-intérêts. 

L'ancien directeur de la Banque d'État prussienne, M. de 
Zedlitz, naturellement convaincu de la victoire austro-ger- 
manique, a exposé des idées intéressantes au sujet de l'in- 
demnité de guerre qne le vainqueur serait en droit de ré- 
clamer du vaincu. Il fait entrer dans le compte tout d'abord 
le coût de la mobilisation, celui de l'entretien des armées 
et des flottes en campagne, la réfection de l'armement, des 
fortifications, des navires, le rétablissement des voies fer- 
rées, des ponts, le remboursement des dépenses provin- 
ciales et locales résultant de la guerre (secours, allocations), 
le remboursement des pertes de toute nature, subies par 
les particuliers, les communes rurales, les villes, enfin le 
capital des pensions à servir aux invalides et aux familles 
des soldats morts. 

Il rappelle que le comte Henkel (devenu plus tard prince 
Donnersmark) conseilla, en 1871, de prendre 5 milliards en 
espèces et effets à courte échéance, 5 milliards en titres de 
rente, afin de pouvoir déprécier le cours des fonds publics 
de la France le jour où cela deviendrait nécessaire à la poli- 
tique allemande. Le calcul était faux, dit M. A. Raffalovich, 
le maintien du cours de la rente nationale ne joue heureu- 
sement pas de rôle dans les conceptions de la nation, le jour 
où ses intérêts vitaux sont en jeu. 

Il ajoute : 

« Lorsque les alliés auront à examiner cette question de l'indemnité 
de guerre, ils devront en équité commencer par inscrire, avec un 
droit de priorité, les dommages infligés aux particuliers par les Alle- 
mands, les Austro-Hongrois et les Turcs. Ce n'est qu'en seconde ligne 
que les Etats devront présenter leurs demandes et lors de la réparti- 



L INDEMNITE DE GUERRE 

tion des sommes ou des annuités à toucher, nous recommandons une 
formule établie d'après ia présence effective au front des soldats et 
officiers par jour, — on aurait là un diviseur commun . 

L'article 3 de la Convention de La Haye concernant les lois 
et coutumes de la guerre sur terre, du 19 août 1907, porte : 

La partie belligérante qui violerait les dispositions dudit Règlement 
sera tenue à indemnité, s'il y a lieu. Elle sera responsable de tous actes 
commis par les personnes faisant partie de sa force armée. 

Les Allemands ont semblé prendre à tâche de grossir le 
chiffre des indemnités qu'ils auront à payer. 

Mais les personnes qui ont donné l'ordre de commettre 
des massacres de femmes, d'enfants, de vieillards; des 
incendies, des pillages, des destructions et celles qui les 
ont commises sont-elles donc indemnes de toute responsa- 
bilité personnelle .î^ Qui est responsable de ces crimes? 

Le chef de l'armée qui les a ordonnés et encouragés et 
qui n'en a réprimé aucun, si révoltant qu'il fût, ceux qui ont 
fait exécuter ces ordres. 

Mais ces crimes, ce sont des crimes de droit commun. Ils 
doivent être frappés de pénalité; et si nous étions affran- 
chis de certains préjugés, le Kaiser, le Kronprinz et leurs 
complices devraient être traités en vulgaires criminels. 

Le coût de la guerre dépasse toutes les prévisions. Quand 
l'Empire allemand et l' Autriche-Hongrie demanderont la 
paix, ils seront épuisés. Les calculs que l'on faisait sur les 
intérêts de leurs dettes au début de la guerre sont faussés 
par les emprunts qu'ils ont émis depuis. 

Les chemins de fer de l'État représentent un certain 
revenu : en Prusse, leur revenu avait été prévu pour l'an- 
née 1914-1915 à 374 millions de marks, soit 434 millions de 
francs. En admettant que ce revenu fût sincère, il repré- 
senterait un capital qu'on pourrait répartir en obligations 
qui pourraient être réalisées. Mais en supposant un intérêt 



400 LES CONSÉQUENCES 

à 5 p. 100, ce capital ne représenterait que 8 6oo millions 
de francs. Ce ne pouvait être qu'un appoint. 

Il en est de même des mines, usines et salines fiscales de 
la Prusse. Leurs recettes nettes étaient prévues à 87 mil- 
lions de marks, soit 45 millions de francs. 

Elles pourraient de même être réalisées en obligations ; 
mais le capital ne dépasserait pas probablement i milliard. 

Cette manière de se procurer une partie de l'indemnité 
de guerre aurait un double avantage : elle priverait l'Etat 
de ses revenus, et, par conséquent, diminuerait ses res- 
sources. 

En même temps, elle ne ferait par sentir son poids aux 
contribuables. 

Il n'y a pas de chemins de fer d'empire. Les alliés pour- 
ront donc faire la même opération pour d'autres États de 
J'Empire allemand, mais en les ménageant plus ou moins. 
Les recettes nettes prévues pour ceux de la Bavière n'étaient 
que de 3 millions de marks (8690000 francs). Etant donné 
i'état dans lequel se trouveront les chemins de fer au lende- 
main de la guerre, le capital qu'ils représentent est insigni- 
fiant. 

Il ne faut pas se le dissimuler : — la guerre, même pour 
les vainqueurs, ne sera pas une source de profit. Tout au 
plus, pourront-ils atténuer leur perte. 



CHAPITRE XVI 



LE COMMERCE! ALLEMAND ET LE LIBRE-ÉCHANGE 

Depuis le début de la guerre, beaucoup de discours ont 
été débités, beaucoup d'articles écrits et beaucoup de pa- 
roles prononcées sur l'écrasement du commerce allemand 
par le commerce français et par le commerce anglais. 

Les protectionnistes réclament l'abrogation de l'article ii 
du traité de Francfort qui assurait le traitement de la nation 
la plus favorisée à la France et à l'Empire allemand. 

Nombre de ceux qui voudraient annihiler le commerce 
allemand proposent de refouler les produits allemands à 
l'aide de droits de douane plus ou moins prohibitifs. Ils 
ignorent, ces naïfs 1 que les droits de douane sont payés par 
les consommateurs et non 'par les vendeurs. Voudront-ils 
tripler le droit sur la houille venant d'Allemagne? C'est l'in- 
dustrie métallurgique qu'ils frappent. Voudront-ils aug- 
menter les droits sur les couleurs? 'C'est l'industrie textile 
qu'ils atteignent. Voudront-ils fabriquer les machines et les 
mécaniques dont [nous avons importé pour i3o millions de 
francs en igiS? Ils portent préjudice à toutes les industries 
qui en ont besoin. 

3 Ce serait une singulière manière d'atteindre les Allemands 
que de nous mettre à l'amende pour introduire ceux de leurs 
produits qui nous sont nécessaires. 

Pour frapper d'un arrêt l'expansion du commerce < ' ! 
l'industrie allemands, il ne faut pas fermer nos fronti 
il faut ouvrir les frontières allemandes. 

Selon M. Deipenhors, « c'est évidement aux cartels que 

YVES GUYOT. 



402 LES CONSÉQUENCES 

rAllemagne doit en grande partie la conquête des marchés 
étrangers*. » 

Ces [cartels pratiquent le dumping à l'abri des droits de 
douane. Pour détourner le dumping, il faudrait imposer le 
libre-échange à V Allemagne. 

Mais en le lui imposant, on ne travaillerait pas à sa ruine : 
on lui donnerait des éléments de prospérité. Si la [France 
conservait sa politique protectionniste, elle se placerait dans 
un état plus inférieur qu'il ne l'est à l'égard de l'industrie et 
du commerce allemands. Elle abaisserait ses prixde revient 
et conserverait les siens. 



I. Voir sapra, deuxième partie, chap. viii. 



i 



Conclusion 

J'ai essayé par l'étude des faits de dégager les conséquences 
internationales de la guerre. J'ai pratiqué d'aussi près que 
possible la méthode d'observation; j'ai laissé décote toutes 
les entités qui ornent les discours et les articles sur la 
guerre. Je n'ai point parlé de justice, ni de droit immortel, 
encore moins de droit éternel; j'ai laissé de côté toutes les 
évocations mythiques. 

Je n'ai poursuivi qu'un objet : L'étude des moyens d'arri- 
ver à fonder une paix durable en donnant des satisfactions 
définitives aux aspirations de nombreux groupes qui n'ont pas 
cessé de protester contre l'oppression dont ils sont victimes. 

La dissolutiori politique de l'Empire allemand est la con- 
clusion indispensable de cette guerre : mais elle ne sera effi- 
cace que si elle est accompagnée et suivie de sa dissolution 
morale. 

Pour obtenir cette dissolution morale, nous devons résis- 
ter aux entraînements de haine que les hommes politiques, 
officiers et soldats allemands ont paru prendre à tâche 
d'exalter. Nous devons prouver la supériorité de notre 
civilisation en sachant repousser toute politique de repré- 

lles. 

Nous devons tout subordonner aux moyens d'assurer la 
substitution de la civilisation d'échanfjr n la civil isolioti de 
rapine. 



TABLE DES MATIÈRES 



I" Partie. — LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE 



I. — Le point de départ. 

Le procès de Sarajevo. — Pas de rapport entre Tassassinat de rarchMi 
H^guerre 

II. — L'ultimatum à la Serbie et les déclarations de guerre. 

Exigences de l'Autriche-Hongrie. — Ses prétentions. — Réponse du gouTernement 
serbe. — Coïncidences voulues. — Le voyage de M. Poincaré en Russie. — L'atti' 
tude du gouvernement allemand. — Démarches des ambassadeurs. — L'Autriche 
l'Allemagne et la Russie. — Déclaration de guerre à la Russie, le i"' août. — 
Déclaration de guerre à la France, le 2 août. — Mensonges 4 

III. — La Monarchie austro-hongroise et les Slaves. 

Expulsion de l'Autriche par la Prusse. — Bismarck « par le fer et par le feu ». — 
Andrassy. — Antagonisme dans la monarchie austro-hongroise. — Le pansla- 
visme n'a pas été provoqué par la Russie. — Le gouvernement autrichien contre 
les Slaves. — L'empereur Nicolas et Jean Sobieski. — L'hégémonie des Balkans. 
— Le traité de Berlin. — L'indépendance de la Serbie. — Les Allemands et le» 
Magyars en minorité à l'égard des Slaves. — La Bulgarie et la Roumélie orien- 
tale. — L'annexion. — Allemands et Magyars contre Slaves. — « La guerre des 
cochons ». — Note imposée à la Serbie par le comte d'-Erenlhal. — Le procès du 
docteur Friedjung i4 

IV. — L'autocratie allemande. 

Les HohenzoUern. — Frédéric-Guillaume peint par Voltaire. — Frédéric II. — Bi»- 
marck. — La guerre de 1866 et la guerre de 1870. — Motifs politiques de la 
guerre. — La Constitution de l'Empire allemand. — U n'est pas une nation. — 
Le Bundesrat. — Le Roi de Prusse Empereur. — Droit de paix et de guerre. — 
Le Reichstag éliminé de cette question. — Le droit divin de l'Empereur. Affir- 
mations de son absolutisme 26 

V. — Le gouvernement du Kaiser. 

La Constitution de 1&71 elle chancelier. — Guillaume II son propre chancelier. — 
Les légendes de l'Empire allemand. — Guillaume II. — «< L'ordre de Dieu. • — 
« L'instrument du Très-Hml. )) — Impulsions et rouorifs. — D«''ccpl on» <Uplo- 



406 TABLE DES MATIÈRES 

matiques. — « J'entends qu'on [m'aime. » — Son hérédité pathologique et Bis- 
marck ■ . . Sa 

VI. — Le gouvernement par la police et l'espionnage. 

Niebuhr et le gouvernement par la police. — Le Precetto. — La police en Autriche. 

— Deux archiducs tués en moins de vingt-cinq ans. — L'assassinat de Rodolphe. 

— Accusation à propos de l'assassinat de François-Ferdinand et de sa femme. — 
La justice en Autriche. — La diplomatie et la stratégie par l'espionnage. — L'ulti- 
matum, le czar et M. Poincaré. — Illusions sur la Russie, la France et la Bel- 
gique. — La Grande-Bretagne. — Les Turcs. — L'Italie. — Aberration. . 38 

VII. — La diplomatie allemande et la Russie. 

La Prusse et la Russie depuis 1772. — Bismarck, et la Russie en 1877. — ■ Le traité 
de Berlin. — Crainte d'une alliance franco-russe. — Alliance austro-allemande 

— Haine des Russes contre les Allemands. — Bismarck. — Bismarck et Gonstan 
tinople. — Le traité de contre-assurance de i88/i. — Le discours du 6 février 1888 

— Mesures contre les fonds russes. — "L'emprunt russe à Parisdu 10 décembre 1888 

— L'avènement de Guillaume II. — La rupture de Bismarck d'après le prince de 
Hohenlohe. — La Triple-Alliance en 1891. — Proposition de Guillaume II. — 
L'alliance franco-russe. — Conséquences de la diplomatie allemande. ... 47 

VIII. — La diplomatie allemande et la Grande-Bretagne. 

La politique de la Grande-Bretagne. — La balance des pouvoirs. La suprématie de 
la mer. — Bismarck et la Grande-Bretagne. — Le conflit franco-égyptien. — La 
politique coloniale delà France. — Les protectionnistes français. — « La posses- 
sion du Trident. » — « Notre avenir est sur l'eau. » — Politique navale et mon- 
diale. — Résistance du Reichstag. — La ligue navale. — Anglophobie. — 
Treitschke. — Kiao-Chéou. — La Turquie. — Les Musulmans. — La Polynésie. 

— L'Afrique. — Le télégramme de Krûger. — Aveux de M. de Bulow. — Amé- 
rique centrale et Amérique du Sud. — Les Pays-Bas et la Belgique. — Le blocus 
de la Russie. — Conceptions mégalomanes. — Picrochole. — « La Grande-Bre- 
tagne ne bougera pas. » — Les illusions sur les germanophiles anglais. — Discours 
de Lloyd George au Guildhall, i*"" juillet 1911. — Fureur contre les Anglais. 55 

IX. — La diplomatie allemande et la France. 

Politique de Bismarck après Sadova. — Politique opposée en France. — La menace 
de 1875. — Son véritable caractère. — La politique coloniale et anglophobe 
française. — L'Alsace-Lorraine. — Le boulangisme. — Bismarck et la guerre 
préventive. — Résistance du Reichstag. — L'affaire Schnaebelé. — L'incident de 
Raon-l'Etape. — Essai d'isolement de l'Alsace. — L'empereur Guillaume II. — 
Ses amabilités et ses menaces. — Le voyage de l'impératrice Frédéric. — La 
revanche sur l'Alsace. — Les prétentions de Guillaume II. — Le traité d'alliance 
franco-russe 1894 67 

X. — La diplomatie allemande et la France (Algésiras). 

Bismarck colonial malgré lui. — Opposition du Reichstag. — La Nouvelle-Guinée. 

— Angra Pequefia et la Grande-Bretagne. — Le Togoland et le Cameroun. — La 



TABLE DES MATIÈRES 407 

Conférence de Berlin de x885. — Subventions pour la marine. — Caprivi anti- 
colonial. — L'accord franco-anglais du 12 avril 1904. — L'accord franco- 
espagnol, — Résignation de M. de Bulow. — Les imprécations de Guillaume. 

iM. de Kuhlman et M. Saint-René Taillandier. — La visite de Guillaume à Tanger. 

— Insolences de l'Allemagne. — « Nous sommes derrière le Maroc avec toutes 
nos forces. » — La conférence d'Algésiras. — Manœuvres allemandes. — Echec. 

— M. de Bulow et l'encerclement. — La diplomatie allemande jugée par la 
Gazette de Francfort .^g 

XL — La diplomatie allemande et la France (Agadir). . 

L'affaire des déserteurs. — L'interview du Kaiser par le Daily Telegraph. — Attitude 
comminatoire. — Accord du 9 février 1909. L'annexion de la Bosnie et de 
l'Herzégovine. — « L'Allemagne et son armure étincelante. » — Le coup d'Aga- 
dir. — Déclaration de M. Kiderlen Wœchter à M. Class, président de la ligue 
pangermanique. — Le but de l'Allemagne. — Imprécision. — Le Maroc et le 
Congo. — Marchandages. — « Notre place au soleil. » — Son mépris pour l'acte 
d'Algésiras. — L'arrangement du 4 novembre 191 1. — « L'éthique diploma- 
tique. » — Les cinq menaces contre la France. — Aveu de M. de Bulow. — 
Causes de rancune et de haine. — Les routes de l'Alsace et de la [Lorraine. 87 

jxii. — La diplomatie^allemande et l'Italie. 

Le sans-gêne de la Prusse avec l'Italie en 1866. — L'Allemagne, la Tunisie et l'Italie. 

— La légation prussienne au Vatican. — Froissements de l'Italie. — Traité de la 
Triple-Allance, 20 mai 1882. — Son renouvellement en 1902. — L'Autriche et 
les Italiens. — L'Albanie. — L'Italie et la Tripolitaiiie. — Le Kaiser fournisseur 
de mines sous-marines aux Turcs. — Remplacement dans la Triple Alliance de 
l'Italie par la Turquie. — La dépêche de l'Autriche à M. Giolitti sur la Serbie. — 
M. de Bulow et l'Italie 96 

XIII. — L'Empire allemand et l'Autriche-Hongrie. 

De Beusl, François-Joseph et Andrassy. — Raisons du traité de 1879. — Annihila- 
tion de l'Empereur d'Autriche. — Subordination de l'Autriche-Hongrie à TAlIe- 
magne. — Le démembrement comme conséquence io3 

XIV. — La Nouvelle Triple-Alliance. 

Bismarck et la question d'Orient. — Guillaume II et la Turquie. — Accusation de 
pots-de-vin par le Foreign office. — Condescendances des ambassadeurs brit;inni- 
que et français pour les Turcs. — Enver Pacha. — Le marchandage de l'allianciv 

— Le Djidah. — Allah et le vieux Dieu de Kœnigfberg. — « L'Homme m.il.idc - 

— Illusion de M. de Bulow ' 

{XV. — La diplomatie allemande et les petits Etats. 

Le Luxembourg. — Gladstone et lu Belgique. — Esi)«'ranccs de Guillaume II. —M. de 
Tagow et l'ambassadeur britannique. — Le discours de M. de Bethro.inn-llollweg. 

— L'appétit d'Anvers et des Pays-Bas. — L'échec d'Ilmdcn. Lr proprammr 
d'annexion. — I.- professeur Lasson. — Menaces c». 



408 TABLE DES MATIERES 

XVI. — La diplomatie allemande, ses procédés et ses résultats. 

La lettre au Times et la dépêche Wolff. — Arguments conlradictoires de M. de 
Bethmann-Hollweg. — Caractère tantôt dépressif, tantôt agressif de la Triple- 
Alliance. — Menaces à l'Angleterre. — Naïveté. — L'Allemagne avouant qu'elle 
a fait la Triple-Entente. — La Grande-Bretagne coupable de ne pas accepter 
l'hégémonie de l'Europe par la Prusse. — Tentatives de séductions. — M. de 
Bethmann-Hollweg ne peut pas sauver les apparences. — La responsabilité de 
la guerre. — Contre la Belgique. — Contre le Japon. — La violation de la Con- 
vention de La Haye de 1907. — Arguments de l'Allemagne. — Faux en droit et 
en fait. — a Courber un cheveu d'un Allemand. » — Aveu de la psychologie 
allemande. — Incapacité politique de l'Allemand. — Aveu de M. de Bulow. — 
Diplomatie hypocrite et violente 121 

II'^Partie.I— les causes ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE 
I. — La Civilisation guerrière et la Civilisation productive. 

Leurs caractères respectifs. — Le mode d'acquisition des Germains. — Were, étymo- 
logie de guerre. — Sainteté et divinité de la guerre d'après Treitschke. — La 
guerre et le statut. — La guerre est un instrument de contrainte, l'échange un 
facteur de liberté. — Les apologies de la guerre. — La raison pratique des pro- 
fesseurs. — La guerre finit par la paix i33 

II. — ;La Population de l'Allemagne. 

« Le droit des pays surpeuplés ». — Les Allemands n'émigrent plus. — Population 
comparée de la Belgique et de l'Allemagne. — Espaces disponibles. — Le climat 
torride. — Argument pour les néo malthusiens. — Les Slaves. — Impossibilité 
d'extermination réciproque i36 

III. — L'Économie nationale : la doctrine 

La science économique, science camérale — L'École historique. — L'Économie 
nationale. — Le Congrès d'Eisenach. — Ad. Wagner et Schmoller. — Contre les 
disciples d'Adam Smith. — Résumé de la doctrine. — Frédéric List. — Ses 
conclusions. i4o 

IV. —Ihe « Zollverein » et le tarif de 1879 

Le Zollverein. — Contradiction de la politique de Bismarck. — Sa politique pro- 
tectionniste, facteur du socialisme. — Population rurale et population industrielle. 

— Les forces vives de l'Allemagne à l'ouest de Berlin. — Importance de la Pro- 
vince rhénane et de la Westphalie | i46 

V. — Le Protectionnisme agrarien et agressif 

Réclamation des agrariens. — Les tarifs de i885 et de 1887. — Erreur de Bismarck. 

— Contre la Russie. — Concessions de Caprivi. — Fureur des agrariens. — 
Appel au Kaiser. — Pour la politique agrarienne contre la politique industrielle. 
Le prince de Hohenlohe et les grandes propriétés. -^ Coalition entre les grands 



TABLE DES MATIERES 409 

propriétaires et les grands industriels. — Mauvaise alimentation des ouvriers. — 
Importation des céréales. — <( Les Bons d'importation. » — Dumping agricole. — 
L'exportation du seigle en Russie. — Bénéfice procuré p ir les Bons d'importation. 

— Les permis à l'alcool. — Les cartels agricoles et la grande propriété. .Jfi^Q 

VI. — Les Cartels et le Dumping. 

L' > cartels sont des monopoles de vente, non de production. — "Ils datent du tarif 
de 1879. — Les cartels et l'industrie chimique. — M. Liefmann : suppression de 
l'individualisme économique. — Le prix de revient et le prix de marché. — La 
lutte contre les clients. — Le consommateur fait pour le producteur. — Les 
cartels et la potasse. — Gaspillages. — Limitation de la production : importation 
de houille par le syndical rhénan-westphalien. — Surproduction. — La revanche 
du consommateur. — Ecrasement des petits producteurs. — (c Les combinaisons. » 

— Maintien factice des prix. — Effet : prolongation delà crise. — Impuissance à 
st ibiliser les prix. — L'Etat prussien industriel et les cartels. — Le Dumping. — 
Favorisent industriels étrangers. — Rotterdam. — Primes à l'exportation pour les 
produits finis. — Conséquence contradictoire. — Tôles allemandes et tôles anglaises. 

— L'Economie nationale de List fait des cadeaux à Vétranger. — Agressions. — The 
Nobel Dynamite trust C limited. — L'Union européenne du pétrole et la Deutsche 
Bank. — L'industrie et les Banques. — . Les financiers et les cartels. — 
Conclusions i57 

vil.j—j L'Industrie houillère, l'Industrie métallurgique] 
et l'Industrie des produits chimiques en Allemagne. 

Produits comparés de la houille. — Réserves de houille. — Production et consom- 
mation de la fonte. — Production comparée. — Exportations. — Liquidations. 

— La fonte et l'acier, matières premières. — L'industrie des produits chimiques. — 
La répartition des houilles entre les diverses industries 169 

VIII. — Le'Commerce anglo-allemand. 

Les cartels sont le grand moyen d'export ition. — Commerce britannique et 
commerce allemand de 190^ à igiS. — Commerce anglo- illemand. — Chiffres 
allemands. — Prix /ob et prix cif. — Chiffres britanniques. — Contradictions. — 
Exportations allemandes toujours supérieures. — Commerce spécial. — Classe I, 
objets d'alimentation. — Classe II, matières premières. — Classe 111, objets 
f ibriqués. — Classe IV, divers. — Tôt il général. — Réexport Uions britanniques. 

— Les importations britanniques en Allemagne et le tarif allemand. ... 178 

IX. — La Jalousie maritime 

Palmerston et la marine allemande. — Des navires sans ports. — Le « Kolossal v. — 
Les grandes compagnies allemandes. — Flotte britannique et flotte allemande. — 
Constructions navales. — Part de la marine allemande dans les port» allemands. 

— Les tramps ignorés des Allemands. — La navigation pour le prestige. — Frimes 
d'exportation et subventions. — Récriminations subjcctlTes contre la Grande- 
BretijLMie. — La liberté de? nifrs et l'Empir** nllpm md 187 



410 TABLE DES MATIERES 

X. — Caractère du commerce franco-allemand 

L'article ii du traité de Francfort. — Le commerce de la France avec ses principaux 
clients et ses principaux fournisseurs. — Chiffres français et chiffres allemands. — 
Les grands objets d'importation en France. Houille, machines, céréales. — Nos 
exportations de matières premières. — Objets d'alimentation, produits chimiques. — 
Peaux et pelleteries, — Graines à ensemencer. — Industries textiles. — Bijouterie. 

— Tabletterie. — Automobiles. — Développement normal des échanges. 

XL — Échanges de mauvais procédés 

Idée d'un Etat commercial fermé. — Fichte, Oldenberg et Wagner. — Protectionnisme 
agrarien du chancelier. — Répercussion électorale. — Le tarif de 1909. — La 
multiplication des articles. — L'article io3. — Une spécialisation. — Pa» 
d'échanges de bovins. — Echanges inutiles de vaines paroles. — L'article i5 de la 
loi de 1895. — Réplique de l'Allemagne. — Les vins mousseux et les eaux-de-vie. 

— Anidyses. — Le comilé du commerce français avec VAllemagne. — Tarifs des 
chemins de fer allemands. — La fièvre de l'exportation en Allemagne. — En 1918, 
dénonciations contre tous les pays. — Jalousie commerciale, ignorance écono- 
mique, procédés hypocrites et déloyaux 192 

XII. — La Porte ouverte 

Quand le commerce d'une nation devient-il son commerce? — La porte ouverte. ^ — 
Le Journal de Genève et l'Algérie. — Le commerce allemand en Algérie. . 207 

XIII. — Ambitions et déceptions coloniales. 

Politique coloniale allemande. — Faim ^de territoires. — Colonies dé peuplenitni. 
en Afrique. — Massacre des indigènes. — Pas de débouché pour la population 
allemande. — Les postulats et les faits. — Kiao-Tchéou. — Les intérêts alle- 
mands au Maroc. — Navigation de parade. — Prétextes économiques, visées poli- 
tiques. — « L'accroissement des superficies. » 211 

XIV. — Le chemin de fer de Bagdad. 

Frédéric Barberousse et Guilhmme II. — Témoignage d'amitié à Abdul-Hamid. — 
La voie ferrée de Konia à Bagdad. — Arrangements financiers. — Concours du 
gouvernement français. — Echec en Angleterre. — Accord franco-allemand du 
i5 février 191 4. — Accord anglo-allemand du i5 juin 191 4. — Homs-Bagdad. — 
Mystères diplomatiques. — Commerce allemand en Turquie 218 

XV. — Les intérêts économiques et l'impérialisme. 

Contradiction. — Déclarations pacifistes d'industriels et de financiers. — Leurs 
arguments. — Ils étaient évidents. — « L'organisation économique de l'Alle- 
magne était taillée pour la paix. » — Les individus font des échanges, les gou- 
vernements font de la politique. — Le Kaiser, mouche du coche. • — Fournisseur 
du sultan. — Déviation de l'enseignement de l'économie nationale. — L'impé- 
rialisme économique. — Les intérêts militaires. — L'anglophobie de M. Thyssen. 

— Les mines de fer en France possédées par les Allemands. — Matières pre- 



TABLE DBS MATIERES \ \ [ 

iiiières. — La Russie et la Grande-Bretagne les grands lomius-cui- ci.- i Allemagne. 
— ■ La Grande-Bretagne, son meilleur client. — Abandon des arguments ce nio- 
niiques. — « Le prestige. » — Le parti de la guerre. — Les excitations de Harden. 
— Conclusions. — Base objective et exploitation de passions subjectives . . aaS 

\ !. — Les bénéfices de la guerre; l'indemnité de guerre de 1871. 

M. ihirden. — Conception de brigands. — L'indemnité de 5 milliards. — Le prix 
de la guerre de 1870 pour les Allemands, — La part remboursée par l'indemnité 
de guerre. — Mode de payement de l'indemnité de guerre. — L'or et l'Aile- 
magne. — Perte sur l'argent. — L'emploi de l'indemnité. — La crise de Vienne. 
— Opinion de Bismarck sur l'indemnité. — Hypothèse de M. Angell. — L'indem- 
nité de guerre, les prix et les salaires. — Elle a coûté cher à l'Allemagne. . a34 

XVIL — Le poids des armements. 

r ictères du septennat et du quinquennat. — Anciennes résistances du Heichstag. 
- Lois du 37 mars 191 1, du i4 juin 191 2 et du 3 juillet igiS. — La peur de» 
: laves et le discours du 7 avril 1918 — Progression budgétaire. — Les dettes de 
1900 à 1909. — La souscription des emprunts en mars igiS. — L'impôt sur la 
fortune. — Son caractère. — Déception, — Encouragements à la [.iodii:,ililt'. — • 
Dépenses de l'Empire allemand entraînent dépenses des autres p.i. 

XVin. — Le coefficient socialiste. 

Progrès des socialistes. — Leur importance électorale. — Agraricns et socialislo>. — 
La protection des objets d'alimentation. — La faillite de l'assurance sociale. — 
Baisse de salaires en 191 4. — « L'internationalisme rouge » et « le nationalisme 
rouge. » 'i S 

XIX. — Le conflit des deux civilisations. 

Clauses de guerre immédiate. — La guerre préventive. — Lt» • nt)'* 1 ......i- 

t ion guerrière et de la civilisation productive q5i 



III' Partie. — LES CAUSES HISTORIQUES : 
LA CONSTITUTION DE L'EMPIRE ALLEMAND 

I. — Le Saint-Empire romain et la paix de Westphalie. 

Le couronnement de Charlemagne. — Le traité de Verdun (843). — Droit histo- 
rique? La part de Lolhaire. — La Germanie. — Le Saint-Empire romain. — 
L'anarchie germanique. — Les électeurs. — Les Habsbourg. — La France et la 
guerre de Trente ans. — L'Alsace et la France, — Français paciBcateur. — Ser- 
vices rendus par la France. — L'électeur de Brandebourg. — Caractère de la paix 
de Westphalie. — La Prusse contre l'influence française a55 

II. — La France et la Prusse de 1735 à 1814. 

La France alliée de la Prusse. — Le traité d'Aix-la-Chapelle (174^). — La France 
alliée de l'Autriche pendant la truerre de Sept aos. — Le nianife^le de Bruniwiok. 



412 TABLE DES MATIERES 

en 1792. — Le traité de Bâle de 1796. — Accord de la Prusse et de la France.— j 
Le traité de Lunéville. — Bénéfices de la Prusse et de l'Autriche. — Le Saint 
Empire romain devenant protestant. — L'acte final de la diète de Ratisbonne. — 
Faute de Napoléon. — La Convention de Potsdam et le lendemain d'Austerlitz.— 
La paix de Presbourg. — La confédération du Rhin (12 juillet 1806). • — Près di 
Saint-Empire romain. — Napoléon héritier de Charlemagne. — La guerre d( 
Prusse. — La paix de Tilsitt. — Procédés de Napoléon. — Stein. — Le général 
Scharnhorst. — Offres de la Prusse à Napoléon. — York et les troupes prussienne! 
après la campagne de Russie. — Hardenberg : offres à la France. — Indifférence 
de la Prusse pour l'Allemagne. — Le traité de Kalisz. — Appel à la guerre. — Le 
traité de Paris. — La confédération germanique " 262 

llf. — Le Congrès de Vienne. 

Le programme du traité de Kalisz et les réalités du Congrès de Vienne. — Talley* 
rand. — Le principe de la légitimité. — Le droit public. — Mépris des Prussiens 
et de l'Empereur de Russie pour le droit public. — L'Autriche, Talleyrand et 
Lord Castlereagh. — Le traité du 3 janvier 181 5. — Faute capitale de Talleyrand 
et de Lord Castlereagh. — Gains de la Prusse, de l'Autriche, de la Russie. — La 
Suisse. — Les articles de l'acte de Vienne concernant la Confédération germanique. — 
Mécontentement de la Prusse, — « N'accepte Province Rhénane que pour la défense 
de l'Allemagne ». — La Sainte-Alliance. — L'acte final du Congrès de Vienne. 274 

IV. — La Prusse et [l'Autriche. — 1847-1866. 

Frédéric-Guillaume IV contre les constitutions écrites. — Essai de déviation de la 
Révolution de i848 vers l'Unité allemande. — « La Prusse transformée en Alle- 
magne. » — Le Parlement de Francfort. — Élimination de l'Autriche. — Offre 
de la couronne impériale au roi de Prusse. — Le traité des Trois Rois. — Le 
P.irlement d'Erfurt. — La Diète de Francfort. — La convention d'Olmutz. — 
Désirs de revanche. — Bismarck et la prussification de l'Allemagne. — Ferro e\ 
igné. — Gouverner sans budget. — (( La force prime le droit. » — L'insurrection 
de Pologne et Bismarck. — La question des duchés. — Napoléon III, l'Autriche et 
la Prusse. — Bismarck et Napoléon III. — La guerre de 1866. — Les prélimi- 
naires de paix de Nikolsbourg. — Le traité de Prague. — Les incorporations à la 
Prusse. — La question des compensations. — Naïveté de M. Benedetti. — Ses ap- 
préhensions en 1868 380 



V. — 



La Confédération^de l'Allemagne du Nord. 



Plan de constitution fédérale. — Procédure. — Le roi de Prusse Bundes Prœsidium et 
Bundes-Feldherr. — Attributions identiques à celles du Deutsche Kaiser. — Le 
chancelier. — Le Bundesrat. — Le Reichstag. — Conditions d'élections, non modi- 
fiées depuis 1867. — Traités d'alliance défensive avec les États du Sud. — 
Le Zollverein 291 

VI. — |La candidature Hohenzollern. 

Prudence de Bismarck et du roi; Guillaume. — Naissance de la candidature Hohen- 
zollern en mars 1869. — Refus du prince Léopold. — L'acceptation lui est im- 



TABLE DES MATIERES 413 

posée. — Démarches à Em». — Désistement du prince de Hohenzollern. De- 
mande contradictoire de M. de Gramont. — L'incident d'Ems. — La dépêche de 
Bismarck. — Résistance des États du Sud 3, .5 

VIL — Lesjpapiers de Cerçay et l'Empire allemand. 

. de Gramont contre l'Autriche et l'Italie; — Bray, le ministre de Bavière. Ses 

intentions et sa conversion. — Celle de Beust suit. — Les papiers de Cerçay. 

Les explications de M. de Ruville. — Résistance de la Bavière. — La cérémonie de 
Versailles. — L'empereur contre Bismarck. — Aurait voulu le titre d'Empereur 
d'Allemagne et non d'Empereur Allemand. — Nécessité de la dissolution de l'Em- 
pire allemand .f . , .U, , 3oa 



TV Partie.!— LES CAUSES HISTORIQUES : 
LA MONARCHIE AUSTRO-HONGROISti 

I. — Races et nationalités. 

Caractères de la race. — Défaut de concordance. — Éléments divers des groupe* 
ethniques. — Rôle secondaire des caractères somatiques. — La question des races 
en Autriche- Hongrie. — Caractères historiques et linguistiques 807 

II. — L'Autriche. 

Margraviats d'Autriche. — Duché. — Les Habsbourg. — Le monogramme 
A. E. 1. 0. U. — L'Autriche n'a jamais été électeur de l'Empire. — Un duché. — 
L'Autriche n'a pas d'histoire. — Titre : « Empire d'Autiiche » date de 
1804 3io 

III. — Les Tchèques. 

I. — Slaves et Teutons. — Civilisation tchèque. — Évôché de Prague. — Invasion 
pacifique allemande. — Relations avec la France. — Roi de Bohême électeur de 
l'Empire. — Lutte contre les influences allemandes. — Jean Huss. — La langue 
tchèque. — L'Université de Prague. — Concile de Constance. — Résistance des 
Hussites. — Ferdinand de Habsbourg. — Confessio Bohemica. — Lettre de 
Majesté. — Défenestration de Prague. — La défaite de la Montagne Blanche. — 
Réaction en Bohême. — II. — Réveil de la nationalité. — Le jugement de Libou- 
cha. — La solidarité slave. — Lettre de Palacky au comité des cinquante. — Le 
Congrès de Prague, — Les trois partis en Autriche : centralisme, dualisme, fétlé- 
ralisme. — La Constitution de 1849. — Réaction. — Politique allemande. — 
Régime électoral. — Le dualisme. — Progrès des Tchèques. — Refoulement des 
Allemands. — Les Allemands et les Tchèques. — Le Watcht am Rhein et la Mar- 
seillaise 1 3i3 

IV, — Les Hongrois, 

Origine obscure, — Famille fînno-ougrienne. — Opta pour influence occidentale. — 
Saint-Étienne, — Etat indépendant de l'Empire d'Orient et de l'Empire romain^ 



414 . TABLE DES MATIERES 

— Luttes contre les Turcs, — Élection de Ferdinand d'Autriche comme roi de 
Hongrie. — Invasions ottomanes. — Persécutions religieuses. — Résistance à la 
germanisation. — Aristocratie hongroise. — Szechenyi. — Langue magyare. — 
Privilèges fiscaux. — Droit historique et la forme. — Révolte contre les Hongrois 
et révolte des Hongrois. — Régression. — Le Compromis de 1867. — Déak. — 
Triomphe du dualisme. — La politique hongroise antialiemande à l'intérieur, 
prussienne à l'extérieur. — L'ambition hongroise : sa réalisation actuelle. 3 23 

V. — Les Slaves du Sud. 

Les Croates. — Influence latine. — Les Serbes, influence byzantine. — Droit histo- 
rique : Koloman II. — Croates contre Magyars. — La défaite de Kossovo. — La 
Serbie. — Pachaliic turc de i^Sp à i8o4. — Les Croates ont échappé à ce régime. 

— L'IUyrie. — Provinces sujettes ou royaumes alliés. — Nationalité croate. — La 
Nogoda de 1868. — Subordination, aux Hongrois. — Oppression de la Croatie. — 
Émancipation de la Serbie. — La Bosnie et l'Herzégovine. — Oppositions et aspi- 
rations. — Le Congrès d'Abbazia SaS 

VI, — La dissolution de la Monarchie austro-hongroise. 

Tentative de germanisation de Joseph II. — Politique de Metternich et de Fran- 
çois II. — Divide ut imperes. — i848. — Politique constitutionnelle et centraliste. 

— La diète de Kromeriz. — Gouvernement de Bach. — Allemands d'Autriche se 
solidarisant avec l'Empire allemand. — Les trois liens de la monarchie austro-hon- 
groise. — L'Empereur : ses titres. — L'armée. — La bureaucratie. — Le recrute- 
ment des officiers. — La dissolution de la monarchie austro-hongroise. — Allemands 
et Hongrois en poursuivent le démembrement. — Le centralisme magyar. 335 

V Partie. - LES CONSÉQUENCES 
I. — Politique objective. 

Le droit international . — Une aspiration plutôt qu'une réalité. — Les traités résul- 
tant d'une guerre sont des extorsions. — Ni le vainqueur, ni le vaincu ne les 
tiennent pour définitifs. — La souveraineté de l'État. — L'immortalité de l'État. 

— « La force prime le droit ». — Le droit de la force. — Le droit historique. — 
Les grands traités. — Le problème à résoudre. — Le traité à venir sera un résul- 
tat de la force. — L'emploi et le non-abus de la force. — La paix à venir et la 
résignation au fait accompli , 343 

II. — Ce qui constitue la nationalité politique. 

L'anthropologie politique. — La race teutonique. — Ses droits inventés par l'École 
historique. — La politique des nationalités n'est pas un principe de droit. — Est 
un principe traditionaliste. — Incapacité des Turcs, des Allemands et des Hongrois 
d'assimiler les groupes gouvernés par eux. — Leur force de résistance constitae leur 
nationalité. — L'incapacité de leurs gouvernants constitue leur droit à la séparation. 

— Fin simultanée des Habsbourg, des Hohenzollern et de l'Empire ottoman. 35o 

III. — Qui fera le traité? 

L'accord du 6 septembre. — Incapacité des neutres. — La paix ne peut être faite 



TABLE DES MATIEHES 'il.") 

que par les belligérants. — Les précédents .le i8i4 et do ibi... — i>i>,ju..iiur.uH.u 
des Hohenzollern et du Chancelier de l'Empire. — Les ministres plénipotentiaire» 
lu Bundesrat. — Dans la Confédération germanique, cVtnit le Reichstag qui faisait 
353 

IV. — La limitation des armements. 

Les effets, non la cause. — Résultats en 1806, en i856, 1870. — Ingérence étran- 
gère en contradiction avec indépendance des Étals 356 



les traités. 



Un seul but : Élimination des facteurs de guerre. 



CEuvre politique. — Suppression des facteurs de guerre. — Limitation ,à ce résultat. 

— Maintien de la paix. — Il ne peut être assuré avec la coexistence de l'Empire 
allemand et de la Monarchie austro-hongroise. — Réduction de la Prusse dès les 
préliminaires de paix 358 

VI, — La dissolution de l'Empire allemand. 

Le- deux autocraties : l'Empire allemand et la Monarchie austro-hongroise. — Les 
quatre remaniements de l'Allemagne. — Unité commerciale : le ZoUverein indes- 
tructible. — Unité politique : l'Empire allemand à dissoudre. — Les annexions de 
1.^66. — La force. — Pas de traités. — Résignation des annexés. — Le roi de 
Hanovre, Georges V. — Pouvoir de l'Empereur. — Les attributions de chaque 
État. — Respecter Vautonomie de chacun des Étais; détruire V autocratie diplomatique 
et militaire du roi de Prusse rwo 

VII. — Les coefficients particularistes. 

1 -tance à la poussée militaire. — Fissures dans l'Empire allemand, — L< s «-in ii< -. 

— a Le parti du droit ». — Illusion de la sécurité et orgueil du prestige. — La 
Irussification de l'.^llemagne. — Effets psychologiques de la défaite. — Le parti- 
cularisme germanique. — Les attributions des États. — La Confédération du Sud 
et du Rhin. — Chance de durée. — Opinion d'un Saxon sur rinflnence prussienne. 

— La peur de la France. — Nécessité de la dissiper 363 

VIII. — Le démembrement de l'Autriche-Hongrie. 

Ecroulement de la monarchie austro-hongroise. — Hostilité réciproque des peuples 
qu'elle comprend. — Substitution des groupements volontaires aux amalgamation» 
r la force. — Vitalité des Tchèques. — L'IUyrie et la Plus Grande Serbie. — 
Italie et l'Adriatique. — Le Trentin. — Les provinces allemandes. — Projet 
'"irault de reconstitution d'un empire austro-hongrois allemand. — Pas de contre- 
poids possible. — Docilité des Allemands d'Autriche à l'Empire allemand dopui.H 
1871 . ■''« 

IX. — La Roumanie et la Transylvanie. 

T. La Roumanie. — Le royaume de Dacie. Les droits historiques. Turqui» 

Union de la Moldavie et delà Valachie décidée par le traité de Pari» d< ihût).^ 
iiion en 1869. — Monarchie constitutipnnellc 1866. — Sympathie* pour U 



416 TABLE DES MATIÈRES 

France en 1871. — Érigée en royaume en 188 1. — II. La Transylvanie et le Banat. 
— III. Idéal daco-roumain. — Utilité d'établir un État suffisamment fort ^entre- 
la Russie et les Balkans. — Utilité d'aboutir à une solution définitive. . . 874 

X. — LaiTurquie. 

Lord Beaconsfield introduit l'Allemagne dans la politique orientale. — Gonstanti- 
nople foyer d'intrigues. — En 1889, chemins de fer d'Anatolie. — « L'homme- 
malade ». — Le traité de Paris. — Le dogme de l'intégrité de la Turquie. — 
Lord Derby et le suicide de l'homme malade. — Les grands mots conventionnel» 
et faux. — Le Khalifat. — La dissolution de l'Empire ottoman. — La Russie et 
Constantinople . — Les Provinces Balkaniques SSo- 

XI. — La Russie. 

Contre le Panslavisme, développement des États slaves. — Capacité « d'amalgama- 
tion » des Russes. — Leur coexistence avec les musulmans. — Le péril slave. — 
Opinion de Mazzini. — Alliance italienne avec la famille slave ViÀ^^^ 

XII. — La Pologne. 

Droit historique de l'Autriche sur la Galicie. — Les partages de la Pologne, — So- 
lution de i8i5. — Incorporation de Gracovie à l'Autriche. — Incapacité des 
Allemands d'assimiler les Polonais. — L'appel du Kaiser aux chevaliers de l'Ordre 
teutonique. — L'engagement du i4 août igi/J 887 

XIII. — Les colonies allemandes , . Sgo 

XIV. — La réintégration de l'Ai s ace-Lorraine. 

I. Protestation des députés en 1871. — Non-assimilation des Alsaciens-Lorrains 
par les Allemands. — Maintien de la culture française. — Superficie et population 
des territoires annexés. — La proportion des immigrés allemands. — Les quatre 
déparlements à reconstituer. — IL Réintégration de plein droit. — La question du 
plébiscite ne se pose pas. — Plébiscite système mécanique et simpliste, mais mau- 
vais. — L'article 5 du traité de Prague. — Impossibilités de sincérité. . . Sgi 

XV. — L'indemnité de guerre. 

La guerre estunfait d'État àÉtat non dHndividusà individus. — « Juguler les Allemands » . 

— Politique de compression et politique d'évaporation. — L'indemnité de guerre . 

— Prétentions de M. de ZedIitz — Responsabilités pécuniaires. — Crimes de droit 
commun qui devraient entraîner des responsabilités personnelles. — Gages. — Les 
chemins de fer de l'État prussien. — Les mines fiscales. — La guerre ne sera pour 
aucuji État une source de profits matériels ; . . . . 896 

XVI. — Le Commerce allemand et le libre-échange 4oi 

Conclusion» 4o3 



Imprimerie de J. Dumoulin, à Paris. 



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D Guyot, Yves 

515 Les causes et les 

G88 conséquences de la guerre