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Full text of "Les chefs-d'oeuvre lyriques de F. de Malherbe et de l'école classique. Choix et notice de Auguste Dorchain"

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Les Chef s-d' Œuvre de la Poêtie iyriqiufraniaw. lU 



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LES CHEFS-D'ŒUVRE LYRIQUES 
DE 

MALHERBE 

ET DE L'ÉCOLE CLASSIQUE 
I 



144 



Du même Auteur 

Les cent meilleurs poèmes (lyriques) de la langue 
FRANÇAISE. I vol. in-i8, broché, 0.75; cartonné 
toile, 1.25; relié cuir souple, 2.50. 

Les chefs-d'œuvre lyriques de Ronsard et de son 
École. i vol. in-i8, broché, 0.75 ; cartonné 
toile, 1.25 ; relié cuir souple, 2.50. 

Les chefs-d'œuvre lyriques d'André Chénier. i vol. 
in-i8, broché, 0.75 ; cartonné toile, 1.25 ; relié 
cuir souple, 2.50. 

Les chefs-d œuvre lyriques d'Alfred de Musset. 
I vol. in-i8, broché, 0.75 ; cartonné toile, 1.25 ; 
relié cuir souple, 2.50. 

Pierre Corneille. Le Cid. i vol. in- 18, broché, 
0.75; cartonné toile, 1.25; relié cuir souple, 2.50. 



LES 

CHEFS-D'ŒUVRE 
LYRIQUES 
DE 

MALnERBE 

ETDEL'CCOLECLÂSSIQim 
TOME I 



•CHOIX ET nonce 

DE 
AUGUSTE DORCMAin 



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|.VAVAVAVAVAVAVÀyjlVAVAVAyjLVXVAVAVAVÀÎ^VAVAVJlVÀ*XVAT; 

A F^ERCHE 
45 RUE JAC05- PARIS 
1908 



.1. « ^ 

LES 

CHEFS-D'ŒUVRE LYRIQUES 

DE 

F. DE MALHERBE 

ET DE L'ÉCOLE CLASSIQUE 



I 

DE MALHERBE A CORNEILLE 



Choix et Notice 

de 

AUGUSTE DORCHAIN 



r" 



';3^l" 



Paris : A. Perche, 45 Rue Jacob 

Bruxelles : Spineux & Cie, 3 Rue du Bois Sauvage 

Lausanne: Edwin Frankeurter, 12 Grand-Chêne 

Berlin : Wilhelm Weicher, Haberlandstr. 4 

LoNDON & Glasgow: Gowans & Gray, Ltd. 

1909 



NOTICE 

Comme Ronsard au seizième siècle, Malherbe sera aux 
dix-septième et au dix-huitième siècles, le chef de chœurs 
de notre poésie. On peut contester la grandeur propre 
de son œuvre, mais non pas celle de son influence. S'il 
n'a pas créé un nouveau lyrisme, il a imposé une dis- 
cipline nouvelle, à laquelle se sont soumis, pendant près 
de deux cents ans, presque tous nos poètes; et ceux-là 
même qui ne s'y soumirent point, sentirent du moins 
qu'il leur en fallait secouer le joug, tant il était impérieux 
et fort. Une anthologie de l'École Classique devait donc 
être mise, en quelque sorte,*«oui l'invocation de Malherbe. 



MALHERBE 

Dans une Instruction adressée par Malherbe à son fils, 
on lit: "En la chronique de Normandie, il y a un 
chapitre exprès des seigneurs français, chefs et barons, 
qui accompagnèrent le duc Guillaume à la conquête de 
l'Angleterre, entre lesquels est Malherbe, dont nous 
sommes sortis, lequel était baron de La Haye, en Coten- 
tin ; et parce que l'on pourrait dire que c'est une autre 
race de Malherbe qu'on appelle Malherbe de la Meauffle, 
cela se résout pour nous, parce que le duc Guillaume 
ayant fait peindre toutes les armoiries des maisons illus- 
tres qui l'avaient suivi en Angleterre, les nôtres se 
trouvent tant en une salle de l'abbaye de Saint Etienne 
de Caen qui est de sa fondation, qu'en une de l'abbaye 
de Saint Michel au rivage de la mer en Basse Nor- 
mandie. Nos armoiries sont d'argent à six roses de 
gueules et des hermines de sable sans nombre." 

Ces prétentions à une très ancienne noblesse militaire 
ont été quelque peu raillées par les contemporains du 
poète ; à tort, car des recherches toutes récentes les ont 



vi NOTICE 

pleinement justifiées. Mais depuis longtemps les Mal- 
herbe avaient quitté l'épée pour la robe lorsque, en 
1555, François Malherbe, sieur de Digny, simple con- 
seiller au présidial de Caen, vit venir au monde son 
premier-né, qu'il nomma François comme lui, et qui 
devait être le plus illustre rejeton de cette vieille souche 
normande. 

Le sire de Digny professait la religion protestante, 
non sans fanatisme, car une pièce authentique nous le 
montre, sept ans après la naissance de son fils, prenant 
part au pillage de l'abbaye de Troarn où il fut même 
le commandant de "la bande de voleurs perfides et 
hérétiques qui, armés de toutes sortes d'armes, entrèrent 
de force dans l'église, rompirent les autels, images, 
crucifix, bancs, chaises, et autres meubles, brûlèrent 
tout dans l'église même, prirent les livres, reliques et 
argenterie qui étaient considérables et emportèrent le 
tout." Son fils dût donc être élevé d'abord dans la foi 
de son père ; mais comme, après la Saint-Barthélémy, 
des édits royaux exigèrent de tous les officiers publics 
un serment de catholicité, le sire de Digny n'hésita pas 
à se convertir; et en 1589, nous le voyons siéger à une 
première place dans l'église Saint-Étienne, à laquelle il 
fait don : <* de quarante sols tournois de rente hypo- 
thèque, pour aider à l'entretien de la dite Eglise et afin 
d'avoir, le dit Malherbe, la demoiselle sa femme, et leurs 
enfants successeurs, leurs sièges et droits de sépulture à 
la chapelle Saint-Jacques..." 

Nul doute que, dans l'intervalle, le jeune François ne 
se soit converti comme son père, probablement en 1576, 
à son retour des universités protestantes de Bâle et de 
Heidelberg, où il avait été achever ses études, commen- 
cées à Caen et poursuivies d'abord à Paris. Au reste, à 
cet homme d'autorité, une religion d'autorité devait plaire : 
mais elle ne lui plaira qu'à ce titre, et- parce que, étant 
celle du prince, elle est encore une discipline française ; 
mais son cœur n'y entre pour rien, et l'on ne trouvera 
dans son œuvre aucune trace de piété mystique. 

Ce qui domine chez lui, dès la jeunesse, c'est une 
certaine humeur batailleuse, avec des fumées de gloire. 
On le verra bien quand il prendra la plume. En atten- 
dant, cette humeur le détourne de la paisible carrière 



NOTICE vii 

paternelle. Foin de la magistrature ! Il veut être soldat, 
comme son ancêtre le compagnon du duc Guillaume. 
Et le voilà quittant la Normandie, à la recherche d'un 
protecteur. Il le trouve en la personne de Henri 
d'Angoulême, grand prieur de France, fils naturel du 
roi Henri II, que son frère Henri lil vient de nommer 
amiral des Mers du Levant, et, par surcroît, gouverneur 
de la Provence. Mais, satisfait de ces nouveaux titres, 
le grand prieur se soucie peu de commander des flottes 
ou des armées; et bien que, plus tard, Malherbe se soit 
vanté d'avoir accompagné son maître en deux expéditions, 
dont on ne trouve aucune trace, et notamment d'avoir 
poursuivi pendant trois lieues, l'épée dans les reins, une 
compagnie huguenote commandée par Sully, lequel 
n'approcha jamais de Provence, ceci seulement est 
certain : le protecteur et le protégé, qui se piquaient 
l'un et l'autre de poésie, firent ensemble beaucoup de 
vers. Les plus anciens vers qu'on connaisse de Malherbe 
sont ceux d'un quatrain qu'il envoya au célèbre Etienne 
Pasquicr, à propos d'un certain portrait de lui qui 
devait inspirer aux beaux esprits d'alors tout un recueil 
de poèmes; et à côté de ce quatrain, on en lit un du 
grand prieur. Us se valent: ils sont médiocres tous les 
deux. Mais notez la date, 1585, c'est celle de la mort 
de Ronsard et celle de la première manifestation poétique 
cie celui qui va être à la fois son détracteur et son suc- 
cesseur. 



En 1581, après quelques années d'une vie où le plaisir 
tenait plus de place que le travail, Malherbe, que l'amour 
ne devait jamais tourmenter qu'en vers, avait fait un 
mariage de raison avec une dame, déjà veuve de deux 
maris, Madeleine de Coriolis, fille d'un président au 
parlement de Provence, dont il devait avoir trois en- 
fants ; un fils et deux filles. L'année suivante, comme 
des intérêts de famille l'avaient appelé en Normandie, 
pour la première fois depuis dix années, il y recevait la 
nouvelle de la mort violente du grand prieur, à qui un 
gentilhomme provençal, à la suite d'un querelle, venait 
de passer son épée au travers du corps. Malherbe, 
privé de son protecteur, n'a plus d'intérêt à retourner là- 



viii NOTICE 

bas ; il fait venir sa femme, et le ménage s'établit à Caen, 
assez mal accueilli d'ailleurs par un père qui garde 
rancune à son fils d'avoir dédaigné autrefois sa maison 
et sa charge, et par un frère qui craint de voir lui 
échapper la succession au présidial. Les rentes de 
Madeleine sur les lointaines villes de Brignoles et de 
Tarascon sont maintenant précaires, et d'ailleurs insuf- 
fisantes à l'entretien d'une famille qui s'est accrue ; 
Malherbe accepte, à contre-cœur, un poste d'échevin, et 
se console en rimant. 

C'est en 1587 qu'il publie un poème imité de Luigi 
Tansillo : Les Larmes ds Saint Pierre. Lui qui, plus tard, 
combattra impitoyablement chez Ronsard et chez Des- 
portes, l'affectation, l'enflure, t^^ut le mauvais goût hérité 
des italiens de la décadence, en donne ici les exemples 
les plus détestables. Mais déjà, en mainte place, quelle 
science du rythme, quel art dans la conduite de la 
période ! Et tout à coup, sans doute parce que son 
modèle italien s'est lui-même approché de la simplicité 
latine en paraphrasant le Sal'vete Jlores martyrum de 
Prudeace, dix strophes jaillissent, d'un éclat, d'une 
fraîcheur, d'une perfection extraordinaires. Ce morceau, 
— celui où le poète nous montre Saint Pierre coupable 
pleurant sur l'heureuse innocence des enfants massacrés 
par Hérode, — était la révélation d'un poète. Personne 
pourtant n'y prit garde ; Henri III se contenta de récom- 
penser par un don de cinq cents écus une trop flatteuse 
dédicace, et l'auteur ne sortit ni de son obscurité, ni 
de sa gêne. 

Neuf ans plus tard seulement, quand il a perdu ses 
deux filles et qu'il voit sa femme languir de demeurer si 
longtemps éloignée des siens, il se résout à changer 
encore une fois d'existence; il retourne en Provence pour 
y vivre, comme il pourra, de ses maigres revenus, mais 
au soleil. Heureuse inspiration. A Aix, vieille cité 
parlementaire et savante, il trouve mieux, cette fois, que 
le frivole Henri d'Angoulême : le noble et grave Du 
Vair, premier président du ^ parlement de Provence, 
l'auteur de Recherches sur P Eloquence française, orateur 
cicéronien, caractère antique. Auprès de lui, plus 
jeune, le conseiller Peiresc, grand érudit, grand col- 
lectionneur, grand curieux de tableaux et de manuscrits 



NOTICE ix 

aussi bien que de plantes rares et de fossiles, un des 
hommes les plus remarquables de son siècle. Malherbe 
a rencontré enfin l'atmosphère qu'il lui faut; ses deux 
amis le comprennent et il se sent avec eux des affinités 
singulières, qui vont aider au développement de son 
génie. Quand Marseille, restée huit ans au pouvoir de 
la Ligue, est enfin réduite par les troupes du roi, que 
commande le Duc de Guise, le premier président ne 
manque pas d'en tirer prétexte à une belle harangue; 
mais Malherbe, de son côté, s'échautfe et commence une 
ode, par une de ces brusques et superbes attaques aux- 
quelles la suite, par malheur, ne répond pas toujours: 

Enfin, après tant d'années, 
Voici l'heureuse saison 
Où nos misères bornées 
Vont avoir leur guérison. 
Les dieux, longs à se résoudre. 
Ont fait un coup de leur foudre, 
Qui montre aux ambitieux, 
Que les fureurs de la terre 
Ne sont que paille et que verre 
A la colère des cieux. 

Et jugez si Peiresc — l'admirateur, le correspondant de 
ce Rubens qui doit peindre, pour le Luxembourg, Marie 
de Médicis quittant à Marseille, parmi les Sirènes, sa 
galère pavoisée et fleurie — va se réjouir, et applaudir, 
en entendant Malherbe s'écrier, dans son ode A la Rein* 
jur sa Bienvenue en fronce : 

Peuples, qu'on mette sur la tête 
Tout ce que la terre a de fleurs ; 
Peuples, que cette belle fête 
A jamais tarisse nos pleurs ; 
Qu'aux deux bouts du monde se voie 
Luire le feu de notre joie ; 
Et soient dans les coupes noyés 
Les soucis de tous ces orages. 
Que pour nos rebelles courages 
Les dieux nous avaient envoyés... 

Aujourd'hui nous est amenée 
Cette princesse, que la foi 



X NOTICE 

D'Amour ensemble et d'Hyménée 
Destine au lit de notre roi. 
La voici, la belle Marie, 
Belle merveille d'Étrurie, 
Qui fait confesser au soleil, 
Quoi que l'âge passé raconte, 
Que du ciel, depuis qu'il y monte, 
Ne vint jamais rien de pareil. 
Telle n'est point la Cythérée, 
Quand, d'un nouveau feu s'allumant, 
Elle sort pompeuse et parée 
Pour la conquête d'un amant: 
Telle ne luit en sa carrière 
Des mois l'inégale courrière; 
Et telle dessus l'horizon 
L'Aurore au matin ne s'étale, 
Quand les yeux mêmes de Céphale 
En feraient la comparaison. 

C'est beaucoup flatter la grosse maritorne que vous 
savez ; mais c'est le faire à la façon du grand peintre 
d'Anvers lui-même, en se grisant de couleur, de pompe 
et de mythologie. Il y a, d'ailleurs, autre chose: Mal- 
herbe, dans ces premières odes, s'est découvert lui-même; 
il était né, non pour être un poète de l'amour — ses poésies 
amoureuses le prouvent surabondamment — ni pour être 
un poète de la Nature — qui n'apparaîtra qu'une fois dans 
ses vers, en une stance admirable sur la rivière de l'Orne 
— mais pour être le chantre superbe de l'unité fran- 
çaise et de la stabilité politique, bientôt rétablies par 
Henri IV 
— ''* Ce sera vous," dit-il à la Reine... 

Ce sera vous qui de nos villes 

Ferez la beauté refleurir. 

Vous qui de nos haines civiles 

Ferez la racine mourir ; 

Et par vous la paix assurée 

N'aura pas la courte durée 

Qu'espèrent infidèlement. 

Non lassés de notre souffrance, 

Ces Français qui n'ont de la France, 

Que la langue et l'habillement. 



NOTICE xi 

Plus d'une fois, en touchant cette corde, Malherbe 
s'élèvera au sublime. Pour lui l'inspiration est là, et 
pa» ailleurs. Il a bien écrit pourtant, et pendant ce 
second séjour en Provence, un morceau beaucoup plus 
célèbre que ses odes politiques, la Consolation à AI. du 
Périer; mais ce morceau n'a dû sa gloire qu'à la mutila- 
tion traditionnelle qu'on lui a fait subir, depuis trois 
siècles, dans les anthologies, et que ne lui refusera pas 
la nôtre ; car si l'on ne passait pas de la septième stance 
à la dix-neuvième, si l'on ne soudait, là, un commence- 
ment et une fin admirables, combien serait amoindri 
l'effet d'un poème dont le milieu est de la plus froide 
et de la plus odieuse sécheresse, où, pour consoler le 
malheureux père, Malherbe qui a récemment perdu se» 
deux filles, se donne ainsi en exemple: 

De moi, déjà deux fois d'une pareille ioudre 

Je me suis vu perclus. 
Et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre 

Qu'il ne m'en souvient plus! 

Au reste, on ne sait pourquoi, il a la manie des con- 
solations. Il les fait à cœur tranquille et à tête reposée. 
Celle qu'il voulut adresser à M. de Verdun, sur la mort 
de sa femme, lui coûta trois ans de travail; quand elle 
fut finie, M. de Verdun était remarié ! 

Revenons donc au poète civique, il méritait de ren- 
contrer Henri IV et Henri IV méritait de le rencontrer. 
C'est ce qui advint ; mais non aussi vite qu'il aurait 
fallu. Vauquelin des Yveteaux, qui était de Caen, avait 
Tante au roi son compatriote; et Duperron, l'évêque 
d'Evreux, à qui le souverain demandait s'il faisait 
toujours des vers, lui avait répondu qu'il ne fallait 
plus que personne s'en mêlât ** après un certain gentil- 
homme de Normandie, habitué en Provence et nommé 
Malherbe." Le roi songea bien tout de suite à l'appeler, 
mais, nous conte le poète Racan, ** il était ménager et 
craignait qu'en le faisant venir de si loin, il serait obligé 
de lui donner récompense au moins pour la dépense du 
voyage." Il attendit donc, trois ans, que Malherbe vînt 
à Paris. Alors, ne craignant plus pour sa bourse, à la 
vérité fort plate encore, il le fit quérir et lui demanda 
aussitôt de composer des vers sur le voyage qu'il entre- 



xii NOTICE 

prenait pour aller tenir les grands jours en Limousin, 
voyage où il risquait sa vie, car Limoges était alors le 
centre des intrigues et des complots contre son autorité 
nouvelle. Malherbe comprit la gravité des circonstances, la 
grandeur du rôle de ce roi dans le cœur de qui bat main- 
tenant le cœur de la France, et il écrivit un chef-d'œuvre. 

Henri IV a reconnu son poète ; il charge son grand 
écuyer, le duc de Bellegarde, de se l'attacher avec mille 
francs d'appointements, plus l'entretien d'un homme et 
d'un cheval. Ce n'est guère encore ; il fera davantage 
un peu plus tard, quand la fortune publique sera mieux 
rétablie ; mais voilà Henri IV et Malherbe indissolubk- 
ment unis désormais. Entre eux, la familiarité est telle 
que, lorsque Henri lui montre, de sa façon, des vers 
déplorables, Malherbe peut se permettre de les parodier 
séance tenante, à la barbe du bon roi, qui ne fait qu'en 
rire. Le malheur est que, au lieu de se contenter des 
odes que le poète écrit à propos des grands événements 
de son règne, le roi lui en commande pour favoriser ses 
amours, pour parler en son nom à ses maîtresses. Et 
Malherbe, sans hésitation, exprime comme il peut les 
appels, les plaintes, les soupirs du "grand Alcandre " 
pour la cruelle " Oranthe," c'est-à-dire de Henri IV 
pour la belle Charlotte de Montmorency, princesse de 
Condé, qui fuit à l'étranger les poursuites royales. 

André Chénier écrira ici un jour, en marge de son 
Malherbe: "Je n'aime point à voir la lyre devenir 
entremetteuse." Et il ajoutera que ces vers sont bien 
froids, mais pas plus que les vers d'amour que Malherbe 
fera pour son propre compte, attendu "qu'il n'a jamais 
aimé." Ce n'est pas, en effet, qu'il ait manqué à la 
coutume d'élire une maîtresse poétique et de célébrer, 
avec des flammes à la glace, sous le nom de Rodanthe 
Madame de Rambouillet, et Madame d'Aulchy sous le 
nom de Caliste; mais pour n'être point jalouse. Madame 
de Malherbe n'aurait eu qu'à lire les poèmes adressés 
par son époux à ces belles dames. 

Au reste, le poète a laissé sa femme en Provence, où il 
n'ira lui faire visite, à de longs intervalles, que deux fois 
en vingt-trois années. Il a trouvé préférable de lui con- 
fier l'éducation de son fils. Et ainsi l'absence préserve de 
tout orage l'union entre les membres de cette famille. 



NOTICE xîîi 

Fixé i Paris, Malherbe va s'appliquer plus vigoureuse- 
ment que jamais aux deux tâches qu'il s'est assignées: 
poète officiel par la faveur du roi, il célébrera les petits 
événements de la Cour et les grands événements de 
l'histoire; pédagogue par vocation, il entreprendra de 
réformer la poésie et de régenter les poètes. 



Voyons le d'abord dans ce dernier rôle. Il le joue en 
toute occasion et en tout lieu : dans les galeries du Louvre, 
parmi les beaux esprits qu'on y rencontre ; à l'Hôtel du 
Pré aux Clercs, où Marguerite de Valois, l'épouse 
divorcée du roi, trône encore, familièrement, au milieu 
des écrivains et des artistes; un peu plus tard, dans la 
fameuse *' chambre bleue " de la Marquise de Rambouillet ; 
chez la Vicomtesse d'Aulchy, oii se tient un autre cercle 
de *' précieuses ; " chez Madame de Thermes, où le mène 
son ami Racan ; chez Madame des Loges enfin, une simple 
bourgeoise, mais si fine et si lettrée qu'elle n'en reçoit pas 
moins la plus noble et la plus diserte compagnie. 

Partout où il entre et où l'on parle de poésie d'une 
manière qui ne lui agrée point, il reprend, il rabroue, il 
affirme, il tranche, toujours brusque, souvent brutal, 
parfois incivil jusqu'à la grossièreté la plus révoltante. 
Il faut, pour qu'on lui passe ses boutades, qu'on ait de 
complaisants égards pour la force de ses convictions et 
pour la droiture de son désagréable caractère. Il faut, 
aussi, qu'on n'appartienne pas à la confrérie des poètes ; 
mais c'est là, précisément, qu'il se plaît à chercher des 
victimes. Un jour, ayant accepté de dîner chez Desportes, 
il arrive en retard, quand le potage est déjà sur la table. 
Desportes, pour faire honneur à son hôte, n'en veut pas 
moins aller d'abord quérir, à son intention, un exemplaire 
de ses Poésies chrétiennes, qui viennent de paraître. 
** Inutile, s'écrie Malherbe. Je les ai déjà lues; cela ne 
vaut pas que vous preniez la peine de remonter: votre 
potage vaut mieux que vos psaumes." Et il commence, 
tranquillement, à manger le potage. Mathurin Régnier, 
neveu du maître de la maison, était présent; il n'oubliera 
pas, nous le verrons bientôt, cette injure faite à son oncle. 

Enfin, c'est chez lui même que, presque tous les soirs, 
Malherbe tient bureau de poésie et de dispute. Il loge 



xiv NOTICE 

ordinairement en garni, dans une chambre où il n'y a que 
sept ou huit chaises de paille; et quand elles sont toutes 
remplies, on ne laisse plus entrer personne. Un soir, un 
habitant d'Aurillac, ville où Maynard était président, 
vient frapper à la porte en demandant: "Monsieur le 
Président est-il point ici?" Malherbe se lève furieux : 
''Apprenez, Monsieur, qu'il n'y a point ici d'autre 
Président que moi." Et il se remet à enseigner à ses 
disciples que les poètes grecs ne sont points estimables, 
que Pindare est du galimatias, que Virgile est inférieur à 
Stace et à Sénèque le Tragique, enfin et surtout que 
Ronsard et Desportes ne valent rien. Sur son Desportes, 
il a écrit, en marge, un commentaire impitoyable. 
Quant à son Ronsard, il en a biffé la moitié; et quand 
Racan lui demande s'il en aime ce qu'il n'a point effacé 
encore, il biffe le reste. Dans ces dénis de justice, il y a 
un peu de paradoxe, beaucoup de conviction, et pas la 
moindre trace d'envie. Ne l'oublions pas nous-mêmes 
pour juger équitablement ce terrible bonhomme. La 
doctrine qu'il prêche, et dont il est possédé, voilà la cause. 
Nous verrons plus tard quelle est cette doctrine. 



Suivons-le plutôt maintenant, dans son rôle de poète 
royal. Si nous négligeons les faibles morceaux qu'il 
écrit pour de médiocres circonstances, nous le verrons 
s'élever, de poème en poème, à la hauteur des plus grandes, 
de celles où la France même est intéressée. Qu'il nous 
sufhse de citer l'ode écrite sur l'attentat commis en 1605 
contre Henri IV et l'ode sur la reddition de Sedan; le 
superbe sonnet au roi, sur la naissance de son second fils, 
et les stances, enfin, sur l'assassinat de Henri le Grand 
par Ravaillac, en 1610. Cette mort semble replonger un 
instant le pays dans les hasards de la guerre civile ; mais 
Malherbe reste fidèlement attaché à l'autorité royale en 
la personne de la reine régente Marie de Médicis, à^ 
laquelle il consacre, sur les premiers succès de sa régence, 
la plus éclatante de ses compositions lyriques. Elle est 
d'un grand citoyen autant que d'un grand poète: et le 
cri d'orgueil qui la termine semble, cette fois, pleinement 
justifié. 

Le pâle avènement de Louis XIII, et son mariage 



NOTICE XT 

avec Anne d'Autriche, l'inspireront beaucoup moins : 
Malherbe, homme d'autorité dans le royaume des lettres, 
a besoin de sentir son pays entre des mains fermes et 
puissantes ; c'est pourquoi Richelieu va, demain, être son 
héros. Ce n'est pas seulement dans ses vers qu'il le 
proclamera tel, dès le premier jour, c'est jusque dans ses 
lettres intimes, où l'on voit bien que son enthousiasme 
n'est point de commande. Il écrit à Racan : *'M. le 
Cardinal de Richelieu a été aujourd'hui si mal que j'ai éré 
huit ou dix jours que je n'entrais jamais au château 
qu'avec l'appréhension d'ouïr cette funeste voix : le grand 
Pan est mort. A cette heure, grâce à l'ange protecteur 
de la France, il est hors péril, et les gens de bien hors de 
crainte. Vous savez que mon humeur n'est ni de flatter, 
ni de mentir, mais je vous jure qu'il y a en cet homme 
quelque chose qui excède l'humanité, et que si notre 
vaisseau doit jamai» vaincre la tempête, ce sera tandis que 
cette glorieuse main tiendra le gouvernail. Les autres 
pilotes peuvent me diminuer la peur, celui-ci me la fait 
ignorer." 

C'est vers le temps où, appelé pour la seconde fois an 
ministère (1624), Richelieu commence à prendre d'une 
façon à peu près absolue le gouvernement de l'État, que 
Malherbe, délivré de tout souci matériel par une charge 
de Trésorier de Provence, atteint l'apogée de son talent. 
Les beaux sonnets à Richelieu et à Louis XIII sont de 
cette même année 1624. C'est de 1626 qu'est la Paraphrase 
du Psaume CXLV^ dont Sainte-Beuve a pu dire: ''Malherbe 
était religieux comme lyrique, sinon comme homme. U 
est entré, non sans grandeur, dans l'impétueux essor vers 
Dieu et dans l'ardente aspiration du P»almiste : et même, 
si l'on compare, on verra qu'il a prêté au texte sacré des 
ailes. ..Quelques stropiies de ce ton suffisent pour réparer 
une langue et pour monter une lyre." 

Malherbe a soixante et onze ans ; il ne lui reste plus 
qu'une année à vivre, la plus douloureuse de sa vie, et 
qu'un chef-d'œuvre à écrire, qui sera son chef-d'œuvre. 



Là-bas, à Aix, Madame de Malherbe a veillé seule à 
l'éducation de son fils Marc-Antoine ; et le poète, avec 
plus de sollicitude orgueilleuse, sans doute, que de 



xvi NOTICE 

tendresse paternelle, s'est du moins fait tenir sans 
négligence au courant des progrès de l'enfant qui doit 
être l'héritier de son nom. Par la mère, par le Président 
Du Vair, par le conseiller Peiresc, il apprend ses dis- 
positions exceptionnelles, ses brillantes études, ses succès 
précoces dans les examens et dans les thèses. Voilà le 
jeune homme en âge de choisir une carrière. Malherbe 
voudrait qu'il prit l'état militaire, mais Mme de Malherbe 
qui a reconnu de bonne heure, chez Marc-Antoine, 
l'humeur agressive et batailleuse de sa lignée normande, 
et qui craint pour lui la compagnie turbulente des gens 
d'épée, s'y oppose. Le poète, après avoir considéré que 
l'on avait vu jadis des gentilshommes du plus haut 
parage, alliés même à nos rois, abandonner l'épée pour 
la robe, céda et obtint pour son fils, une charge de 
judicature à Aix. 

Il était écrit que les appréhensions de la mère seraient, 
quand même, tragiquement justifiées. A peine Marc- 
Antoine a-t-il pris possession de son siège, qu'une 
première affaire d'honneur, sans mort d'homme, lui vaut 
quelques jours d'arrêts. Peu de temps après, incor- 
rigible, il provoque un bourgeois d'Aix, le tue, et se 
voit condamné à la peine capitale. Mais de pareilles 
sentences, en matière de duel, ne sont guère, alors, 
prises au pied de la lettre. Malherbe fait appel au 
Conseil du roi, et tandis que le jeune homme visite sa 
famille en Normandie, il obtient pour lui des lettres de 
grâce. Grâce inutile: quelques mois plus tard, Malherbe 
apprend par une lettre de Peiresc que, dans une partie 
de plaisir, une rixe a éclaté entre deux compagnies de 
jeunes gens et que Marc-Antoine est mort, d'un coup 
d'épée donné par un officier du nom de Paul de Fortia, 
seigneur de Piles. 

Cette fois, le vieux poète se sent, lui aussi, frappé au 
cœur ; il ne se résigne pas, comme il a fait jadis pour ses 
deux filles et comme il voulait que son ami du Périer se 
résignât à son exemple. Bien que miné dans sa santé 
même par le désespoir et la colère, au point d'en être 
méconnaissable à ses amis, il jura de venger son fils et de 
remuer, pour cela, ciel et terre. Le ciel même, en effet, 
lui semble intéressé à sa querelle : n'a-t-il pas trouvé, en 
remontant de quelques générations en arrière, que le 



NOTICE xvii 

«ieur de Piles a du sang juif dans les veines? Il pourra 
donc dire au Ciirist, dans un sonnet célèbre, que 

Les auteurs du crime 
Sont fils de ces bourreaux qui l'ont crucifié! 

Oui, mais pour intéresser aussi les juges terrestres, 
non pas seulement à la condamnation, mais au châtiment 
réel du coupable, il faut, — qui le sait mieux que lui ? — 
qu'il y ait eu autre chose qu'un simple duel: un guet- 
apens. C'est précisément le cas, le beau-frère du meurtrier, 
Gaspar, baron de Bormes, lui ayant prêté main- forte. 
Leur affaire est donc mauvaise ; mais il se trouve que 
l'un est le fils, l'autre le gendre d'un conseiller au Parle- 
ment d'Aix. Ce magistrat leur conseille de prendre la 
fuite ; ils sont condamnés par défaut à avoir la tête 
tranchée, et, comme Malherbe naguère, ils fout appel au 
Conseil du Roi. Malherbe, lui, va trouver le Roi en 
personne, le quitte avec l'assurance d'un châtiment sans 
rémission pour les coupables, et, quelques mois plus 
tard, les promesses royales n'ayant pas eu d'effet encore, 
le relance, au moment où il va quitter Paris, par une 
lettre éloquente à laquelle il joint la fameuse ode Pour le 
Roi allant châtier la rébellion des Rothellois et chasser les 
Anglais qui, en leur faveur, étaient descendus dans Vtle de Ré. 

La pièce est splendide ; jamais Malherbe ne s'est élevé 
si haut dans l'inspiration civique et patriotique; et il 
prononce, vers la fin, par un retour sur lui-même, des 
paroles en quelque sorte testamentaires, pleines de 
cette héroïque et orgueilleuse mélancolie que retrouvera 
le vieux Corneille lorsqu'il écrira ses derniers vers à 
Louis XIV. On souff^re seulement de rencontrer là, au 
lieu d'un de ces appels à la clémence et à la concorde 
comme Ronsard en jeta tant de fois, une adjuration au 
massacre, à l'extermination impitoyable et totale de ces 
rebelles qui sont coupables, certes, mais qui sont français: 

Marche, va les détruire, éteins-en la semence. 
Et suis jusqu'à leur fin ton courroux généreux 
Sans jamais écouter ni pitié, ni clémence, 
Qui te parle pour eux I 

On dirait que Malherbe, tout à ses propres idées de 
vengeance, ait confondu ici, un instant, les calvinistes de 

145 



xviii NOTICE 

La Rochelle avec les assassins de son fils. L'état d'esprit 
où il se trouve est peut-être l'explication, sinon l'excuse, 
de cette strophe inhumaine. 

Le poète avait envoyé une copie de son ode à Richelieu 
qui, depuis un mois, sous les boulets de la flotte anglaise 
et ceux des remparts de la ville rebelle, dirigeait en 
personne les opérations du siège. C'est de la tranchée 
même qu'il répondit au poète, dans une lettre c^u'on peut 
lire encore aux Archives des Affaires Etrangères. 
'«Monsieur, j'ai vu vos vers qui font voir que M. de 
Malherbe sera toujours le même tant qu'il plaira à Dieu 
de le conserver. Je ne dirai pas que je les ai trouvés 
excellents, mais bien que personne de jugement ne les 
lira qui ne les reconnaisse pour tels... Je prie Dieu que 
d'ici à trente ans, vous nous puissiez donner de semblables 
témoignages de votre esprit, que les années n'ont pu faire 
vieillir qu'autant qu'il fallait pour les épurer entièrement 
de ce qui se trouve quelquefois à redire en ceux qui ont 
peu d'expérience, aux jeunes. ..Assurez-vous que j'em- 
brasserai tous vos intérêts comme les miens propres." 

Pour hâter l'effet de ces paroles, après avoir repoussé 
l'offre d'une compensation financière que lui offraient les 
assassins de son fils, Malherbe se rend à La Rochelle, 
sans songer que le Roi et le Cardinal ont bien autre chose 
à faire que de l'écouter. Là, il crie tout haut que, si on 
ne l'entend point, il ira provoquer lui-même le sieur de 
Piles. Et Racan lui faisant observer que les officiers se 
gaussent de ce bonhomme de soixante-treize ans qui veut 
se battre contre un homme de vingt-cinq, il lui réplique 
brusquement : '' C'est bien pour cela, parbleu, que je le 
fais ; je hasarde un sou contre une pistole." 

Sur ces entrefaites, le poète ressentit les premières 
atteintes d'un mal qu'il n'était plus d'âge à supporter: 
la fièvre paludéenne, très -répandue dans ce pays de 
marécages. Il dut se résigner à retourner à Paris où, 
rapidement, son état empira. Quand on vit que sa mort 
était proche, comme on le savait assez tiède sur le point 
de la religion, il fallut pour le décider à se confesser sans 
attendre, selon sa coutume, les fêtes de Pâques, qu'on 
lui rappelât que c'était aussi << l'usage" de recevoir les 
sacrements à l'article de la mort. Ce mot lui parut sans 
réplique et il fit venir un prêtre. "J'ai vécu comme le» 



NOTICE xiK 

autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont 
les autres" disait-il souvent, quand on lui parlait du 
paradis et de l'enfer. 

<•' Une heure avant de mourir," — lisons nous dans 
Racan, — << après avoir été deux heures à l'agonie, il se 
réveilla comme en sursaut pour reprendre son liôtesse, 
qui lui servait de garde, d'un mot qui n'était pas bien 
français à son gré ; et comme son confesseur lui en fit 
réprimande, il lui dit qu'il ne pouvait s'en empêcher et 
qu'il voulait, jusques à la mort, maintenir la pureté de la 
langue française." 

l'out l'homme est dans ces deux traits de sa fin. Il 
expira le i6 Octobre 1628. 

•♦♦ 

Malherbe n'est pas ^n inspiré génia l ; c'e st un grand 
QrM•e^». vnl^^f^tairf» dont Ta longue patience a, quelquefois^ 
abouti laborieusement à l'inspiration et au génie. Hors 
ces bonnes fortunes, méritées par une obstination héroïque 
et par un e conceptio n^ très-haute de V^jL d&i^xjuis, on ne 
sent point chez lui lê'jaïllissement "spontané du verbe qui 
chante. On sait que, souvent, il gâtait toute une rame 
de papier pour faire une strophe; et il disait à ses 
disciples que, lorsqu'on avait fait cent vers, on avait le 
droit de se reposer dix années. Che* lui, Vltmiitalion, 
presque toujours, est co une; lorsque par "Kasard, c'est 
au commencement quelle a jailli, elle tarit vite, et l'ode, 
qui était partie d'un élan triomphal, se traîne, trois fois 
trop étendue, et s'arrête sur quelque louange emphatique 
et banale, que la stérilité d'imagination du poète ne sait 
pas même renouveler selon les personnages : après avoir 
prédit à Henri IV qu'il fera trembler Memphis, il 
prédira à Marie de Médicis qu'elle renversera Turin, et 
à Louis XIII qu'il rasera l'Escurial. Voilà toute la 
différence! Ou alors, de dix façons, c'est à lui-même 
qu'il décerne la louange finale : 

Les ouvrages communs vivent quelques années, 
Ce que Malherbe écrit dure éternellement. 

11 ne connaît guère d'autres conclusions que ces deux- l» 
là. Son imagination est stérije j)arce. que son cœur est Hv 
sec : il ne vibre ni en présence de la nature, ni à la 



XX NOTICE 

^■ 

rencoi^tre de \ a ^ fef pm e^ Quelques jolies chansons qui 
sentent les fleurs et où semble passer un peu de grâce 
tendre, sont écrites, pour être mises en musique, sur de 
vieux thèmes de ce Ronsard dont il a, toute sa vie, subi 
l'influence sans vouloir se l'avouer, sans vouloir surtout, 
l'avouer à personne. Il prétend l'avoir détruit, et bâtir 
sur des fondations nouvelles: en réalité, c'est sur ses 
fortes assises, dont il a un peu simplifié le plan et gratté 
la luxuriante façade, qu'il édifie. Si nous avons trop 
longtemps cru le contraire, la faute en est à Boileau, 
lequel nous a trompés, après Malherbe, qu'il avait lui 
même cru sur parole, en écrivant ces vers aussi erronés, 
aussi injustes et aussi plats qu'ils sont célèbres : 
Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, 
Fit sentir dans les vers une juste cadence. 
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir 
Et réduisit la muse aux règles du devoir. 
Par ce sage écrivain la langue réparée 
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée ; 
Les stances avec grâce apprirent à tomber 
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber. 

Il n'y a de vrai, dans tout cela, que le dernier alexan- 
drin, Malherbe ayant en effet, bien à tort du reste, 
proscrit les enjambements. Mais dire — quand on vient 
de prononcer le nom de Ronsard, l'auteur de l'Ode a la 
Rose et de celle sur f Élection de son Sépulcre, le plus grand 
inventeur de rythmes de toute la poésie française — dire 
que Malherbe a, ''le premier," fait sentir la juste 
cadence des vers et appris aux strophes à tomber avec 
grâce, c'est une telle énormité qu'elle n'a presque point 
d'excuse. Il faut se rappeler quel parfait honnête 
homme était Boileau pour ne point l'accuser ici de 
mauvaise foi, pour le taxer seulement d'ignorance ou 
d'une si cruelle infirmité d'oreilles qu'elle aurait dû lui 
interdire à jamais de parler des poètes lyriques. Et l'on 
comprend que Théodore de Banville, fils pieux et lointain 
de Ronsard, ait, sous le titre de : Enfin, JS/Lalherbe vint... 
décoché au << législateur de notre Parnasse" le dizain 
suivant : 

C'est l'orgie au Parnasse: La Muse 
Qui par raison se plaît à courir vers 



NOTICE xxi 

Tout ce qui brille et tout ce qui l'amuse, 
Éparpillait les rubis dans ses vers. 
Elle mettait son bonnet de travers ; 
Les bons rythmeurs, pris d'une frénésie, 
Comme des Dieux gaspillaient l'ambroisie, 
Si bien qu'enfin, pour mettre le holà 
Malherbe vint, et que la Poésie, 
En le voyant arriver, s'en alla. 

Ce n'est, bien entendu, qu'une spirituelle boutade. 
Si on la prenait au sérieux, l'injustice de Banville ne 
serait guère moindre que celle de Boileau. Non, la 
poésie ne s'en alla point, mais elle changea de caractère; 
elle se modela sur l'âme nouvelle du siècle qui commen- 
çait, comme elle s'était modelée, au temps de la Pléiade, 
sur l'âme du siècle qui finissait quand Malherbe 
écrivait ses premiers vers. La grandeur de Malherbe 
est d'avoir été, avant tous autres, l'homme représentatif 
d'un esprit nouveau, non-seulement dans les lettres, mais 
dans l'état. 

Dans l^flidlC-JUilitique, il nous çst apparu commele 
£oète de la stabilité* de l'unité, ^e^lXutorîté. "Ronsard 
l'avaîrét^lîvant lui, mais non dans l'orJFe littéraire, en 
théorie du moins. C'est dans l'ordre littéraire ayssi que 
Malherbe va l'être par ses idées sur la compp^itipni sur 
la versification et sur la tangue. 

La composition, Ronsarcfavait bien montré, dans beau- 
coup de ses sonnets ou de ses odelettes, qu'il en connais- 
sait les secrets les plus délicats ; mais on doit convenir que 
le sens de la perfection, de l'équilibre, de la mesure, 
l'abandonnait dès qu'il entreprenait d'écrire de longs 
poèmes ou de vastes odes à la Pindare. Alors il est 
facilement diffus et vagabond : nous sentons qu'il a 
improvisé sans discipline ; nous le voyons à chaque 
instant s'écarter de son dessein, se perdre en divaga- 
tions ou en redites : et, l'œuvre ne nous donnant pas 
l'impression qu'elle est réalisée, nous comprenons l'oubli 
qui l'a couverte. Malherbe, lui, entend qu'un morceau 
lyrique soit composé comme un discours, comme une 
démonstration, comme un syllogisme. Cette marche 
raisonnable, démonstrative et logique, cette ordonnance 
visible, pourrait-on dire, au regard même, sont-ce là le» 



xxii NOTICE 

grandes vertus lyriques? Non, le lyrisme préfère même 
une ordonnance, non pas moins parfaite en soi, certes, 
mais évidente à la sensibilité plutôt qu'à la raison. 
L'autre est surtout l'armature nécessaire de l'éloquence 
et du théâtre. C'est donc l'art de Bossuet et celui de 
Corneille que Malherbe annonce et prépare, plutôt que 
celui de Victor Hugo ou celui de Lamartine. 

La versification. S'il s'est montré trop sévère pour 
l'enjambement, pour l'hiatus, et s'il a eu tort d'exiger 
que la rime satisfît l'œil autant que l'oreille, il a été, sur 
ce chapitre de la rime, le maître qu'il faut écouter encore 
presque sans réserve. Il a eu raison lorsqu'il a proscrit 
de faire rimer ensemble les mots dérivés d'une même 
racine, ceux qui sont trop proches parents comme: moi, 
toi, père, mère; les noms propres; les mots à désinence 

longue rapprochés de ceux à désinence brève, etc en 

somme, toutes les rimes inexactes ou trop faciles, celles 
qui diminuent la jouissance auditive, ou qui, banales, 
mènent aux pensées banales, faute d'avoir tendu l'esprit 
du rimeur vers l'expression neuve, rare et forte de sa 
pensée. 

De plus, en matière de rythmes, s'il ne profitera guère, 
pour son compte, des innombrables formules strophiques 
innovées par Ronsard, à son tour il en inventera trois ou 
quatre, plus belles et plus larges encore, celles que 
Victor Hugo et Lamartine reprendront en leurs plus 
illustres poèmes. Notamment il constituera, le premier, 
la strophe lyrique par excellence, celle de dix vers octo- 
syllabiques, agencés, quant à la succession des rimes, 
d'une si merveilleuse manière que personne, depuis, ne 
l'ordonnera plus autrement. 

La_lan^e. Ah 1 ici, Ronsard et du Bellay avait 
beaucoup erré, du moins quant à la doctrine. Ils 
croyaient que pour élever notre langue poétique à la 
hauteur de la grecque et de la latine, les poètes ne 
devaient pas se contenter du langage vulgaire, mais créer 
systématiquement un vocabulaire plus riche, en y adjoi- 
gnant des mots grecs et latins francisés, des vocables 
repris aux vieux siècles ou empruntés au patois des 
diverses provinces, et même des mots créés " par provi- 
gnement," par exemple en faisant, d'un verbe, dériver 
un adjectif et un substantif non existants encore. Erreur 



NOTICE xxiu 

grare, car une langue si artificielle, dont, d'ailleurs, il 
n'y a jamais eu aucun exemple, serait sans vertu d'expan- 
sion et isolerait les poètes de la foule. Elle serait, de 
plus, d ans un perpétuel de venir, et, d'un siècle à un 
autre, les plus belles œuvres deviendraient inintelligibles. 
Ronsard, fort heureusement, n'avait appliqué ce système 
qu'avec une grande modération, en un très-petit nombre 
de pièces, les seules pourtant, croirait-on, que Malherbe 
et Boileau aient voulu voir. Toutefois, il y aurait eu là un 
péril, et Mallierbe l'a deviné avec une haute sagesse. Il 
proclame donc cjue Ijjjage, et non le poè te, c_sîJbe-miUire 
de la langue : il renvoie, pourl'apprenclre, "aux croclie- 
teurs du Port-au-foin" plutôt qu'aux gentilshommes de 
la Cour oiJ les italianismes, importés de Florence à la 
suite de Marie de Médicis, et les tournures gasconnes, 
venues de Navarre avec le roi Henri, ont gâté le vrai 
parler de France. . 

Il s'agit de le rendre conforme â son véritable génie, \ 
non par des additions savantes, mais par des éliminations I 
sagaces, et de le fixer par des cliefs-d'œuvre. C'est ce que 
Malherbe commence de faire lui-même. Corneille con- 
tinuera. Richelieu enfin, en fondant l'Académie Française 
et en la chargeant de composer ce Dictionnaire de rUsa^eon 
ne seront admis, à de longs intervalles, que les mots ren- 
dus nécessaires par des besoins nouveaux et déjà entré» 
dans le commerce ordinaire de la vie, Richelieu adopte, 
corrobore et consacre, tout «implement, la maîtresse 
pensée de Malherbe. 



II 
L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Nous n'essaierons point de définir l'Ecole Classique; 
aucune définition ne serait asse^ large pour qu'on la pût 
appliquer aux tempéraments, beaucoup plus variés qu'on 
a coutumede le croire, des poètesqui ontchanté pendant les 
deux siècles appelés classiques, mais que, pour cette raison 
de chronologie, nous devons quand même rapprocher 
ici, encore que plus d'un se rattache, par la nature de son 



xxiv NOTICE 

génie, aux maîtres de l'âge précédent, ou semble, au con- 
traire, annoncer déjà la lointaine venue du romantisme. 
Disons seulement que, pendant ces deux siècles, la leçon 
de Malherbe a prédominé. 

Nous ne saurions, sous peine d'écrire une notice hors 
de proportion avec le corps de ce petit ouvrage, nous 
étendre sur la vie et sur les livres des quarante auteurs 
qui en ont fourni la matière. Les uns n'ont été qu'acces- 
soirement des lyriques, et ce sont presque toujours les 
écrivains les plus illustres, un Corneille, un Racine, un 
Lafontaine, un Voltaire; les autres ne doivent, la plupart 
du temps, l'immortalité des anthologies qu'à un petit 
nombre de morceaux parfaits sauvés du naufrage de leurs 
œuvres complètes ; et aucun n'a eu, comme Malherbe, 
une influence étendue et durable. Passons-en donc — 
moins par oFdre de naissance que selon les affinités litté- 
raires — une revue rapide, en nous arrêtant un peu, toute- 
fois, devant quelques méconnus qui furent à certaines 
heures, autant et d'une autre manière que Malherbe, de 
grands poètes. 



Et d'abord, Malherbe a-t-il eu des disciples proprement 
dits? Consultons là-dessus sa Vie, écrite par Racan, 
Nous y lisons : 

«« Il avouait pour ses écoliers les sieurs de Touvant, 
Colomby, Maynard et Racan. Il en jugeait diversement 
et disait en termes généraux que Touvant faisait fort 
bien les vers, sans dire en quoi il excellait; que Colomby 
avait fort bon esprit, mais qu'il n'avait point de génie à 
la poésie ; que Maynard était celui de tous qui faisait le 
mieux les vers, mais qu'il n'avait point de force et qu'il 
s'était adonné à un genre de poésie auquel il n'était pas 
propre, voulant dire ses épigrammes, et qu'il n'y réus- 
sirait pas, parce qu'il n'avait pas assez de pointe; pour 
Racan, qu'il avait de la force, mais qu'il ne travaillait 
pas assez ses vers," 

Colomby, ce poète «' qui n'avait pas de génie pour la 
poésie," ni Touvant, dont Malherbe ne pouvait pas dire 
<«en quoi il excellait" n'ont laissé la moindre trace dans 
la mémoire des hommes. Racan est célèbre; Maynard 
devrait l'être davantage. 



NOTICE XXV 

Honorât de Bueil, marquis de Racan, né en 1589 au 
Château de la Roche-Racan, à l'extrémité de la Touraine, 
était le fils, tard venu, d'un vieux gentilhomme-soldat 
qui, après de brillants services, s'était retiré dans ses 
terres. Il perdit de bonne heure son père et sa mère, et, 
sans fortune, eût pu être fort embarrassé pour vivre, si 
Anne de Bueil, sa cousine germaine, n'avait épousé le 
grand écuyer de Henri IV, M de Bellegarde, qui devint 
le tuteur de l'enfant et le fit admettre, en 1606, parmi les 
pages de la chambre du roi. C'est là que, très jeune, il 
rencontra Malherbe, lui lut ses premiers vers et devint 
"son écolier." 

Malherbe d'un héros peut chanter les exploits; 
Racan chanter Philis, les bergers et les bois, 

a dit Boileau ; et cela est juste. Il a tort de dire ailleurs 
que, pour la poésie épique, 

Racan pourrait chanter, à défaut d'un Homère, 

car cela est grotesque. Racan fut soldat, comme son père; 
s'il n'assista pas aux derniers moments de Malherbe, 
c'est qu'il dut rester à la tranchée quand son vieux maître 
quitta La Rochelle pour aller mourir à Paris: mais s'il 
était capable de vivre une épopée, il n'avait aucun des 
dons qu'il eût fallu pour l'écrire. D'ailleurs, il n'y 
songea point. Soit à la cour, pendant la paix, soit en 
campagne, pendant la guerre, ce furent des vers pastoraux, 
galants ou pieux qu'il se plut à rimer. 

Un jour, il s'entretenait avec Matherbe "de leurs 
amours, c'est-à-dire du dessein qu'ils avaient de choisir 
quelque dame de mérite et de qualité, pour être le sujet 
de leurs vers." Racan choisit Madame de Thermes; et 
comme alors, à l'instar de V Aminta du Tasse, du Pastor 
Fido de Guarini, de la Diana de Montemayor, et de la 
française Astrée d'Honoré d'Urfé, tout le monde, en vers 
ou en prose, écrivait des Pastorales, il écrivit et fit 
représenter ses Bergeries, achevées en 1625, dont Mme 
de Thermes est l'héroïne sous le nom de la vertueuse 
bergère Arthémise. Il y est figuré lui-même par l'infor- 
tuné berger Lucidas, tandis que M. de Thermes y est 
l'heureux Alcidor, berger comme les autres, bien en- 
tendu. Dans la réalité, au contraire de la pièce, Alcidor 



xxvi NOTICE 

mourra le premier, et Lucidas demandera la main 

d'Arthémise ; mais elle lui sera refusée : Mme de 

Thermes ne se soucie point de remplacer son brillant 

mari par ce soldat de bonne race, certes, et poète, 

mais gauche, provincial, et qui sait mal se déclarer 

autrement que la plume à la main. En effet, il est bègue 

et ne peut arriver à prononcer ni les r, ni les c; si bien 

que plusieurs fois, dit Tallement des Réaux, '' il a été 

contraint d'écrire son nom pour le faire entendre." Il 

se consolera en épousant, un peu plus tard, une jolie 

tourangelle, sa voisine de campagne, auprès de qui, 

retiré du service, il passera de longs et heureux jours, en 

son château de La Roche-Racan. Là, il réalise tout ce 

qu'il rêvait autrefois lorsqu'il écrivait ses admirables 

stances Sur la rdraïU; il jouit, chaque avril, de cette 

Venue du printemps qui lui a inspiré jadis des vers si frais 

et si mélodieux ; il se remet à la poésie en rimant les 

psaumes, sans vouloir toutefois paraphraser à son tour 

les deux que Malherbe a paraphrasés, ce qui est un bien 

joli trait de délicatesse; il ne quitte guère la Touraine 

que pour prendre part, de temps en temps, aux séances 

de l'Académie Française; enfin, comme le sage de ses 

stances, il meurt ''dans le lit où ses pères sont morts," 

à quatre-vingts ans. 

* * 
* 

François de Maynard était né à Toulouse, en 1582, 
d'une vieille famille de robe. Il étudia le droit à son 
tour, dans la ville dont les Jeux Floraux avaient fait la 
métropole poétique du Midi de la France; et il avait 
écrit déjà beaucoup de vers lorsque, durant un voyage 
que Henri IV fit dans le Quercy (1605), on le présenta 
au roi, qui le nomma ««secrétaire des Commandements et 
de la Musique" de la reine Marguerite de Valois, sa 
première femme. Chez elle, oii Malherbe ne se montrera 
que beaucoup plus tard, l'influence de Desgortes prédo- 
mine encore, et elle s'exer-ce^ d*â^r(î7* au détriment _de 
roriginalité, sur le jeune poète qui, plus tar J, cdndam- 
nêrales~élégies et les sonnets de sa première manière, 
bien qu'ils aient obtenu un succès considérable, A la 
.mort de Marguerite, il passe à la cour de Henri, se lie 
avec Malherbe, apprend de lui à " écrire difficil_ement des 



NOTICE xxvii 

▼ers faciles" et Hevïpnt «i açir^^puleu» «yr la forme 
qu'après la publication de son Fhilandre (16x3), encore 
entaché d'italianisme, il faudra l'instance de son ami 
Gomberville pour lui arracher, vingt-trois ans plus tard, 
un nouveau livre, Les Œuvret de Maynard (1646), qui 
contient tout ce qu'il croit digne de lui-même. A peine 
y a-t-il introduit, en les corrigeant, quelques-uns da 
poèmes de «a jeunesse; le reste est nouveau. Tout y est 
à lire : aucun poète de ce temps n'atteint une perfection 
pareille; la langue est robuste; les rimes sont pleines; 
les images, abondantes, ne sont point plaquées sur la 
pensée mais font corps avec elle. Pour soutenir tout 
cela, un esprit plein de verve et de fantaisie, qui lui fera 
écrire des stances où l'on croit déjà entendre les Chanjons 
des Rues et des Bois de Victor Hugo; une conscience 
héroïque et religieuse sonnant comme du Corneille; 
enfin ce cœur mélancolique et passionné qui lui dictera 
l'ode de La Belle Vieille, un surprenant chef-d'œuvre qu'on 
dirait d'un Lamartine évoquant, au seuil de la vieillesse, 
le souvenir de ses années d'amour et d'Italie. 

Il ne faudrait pas nous pousser beaucoup pour nou» 
faire dire que, si Maynard est un mo i ns puissant rhétori- 
cien que Malherb e, il est plus pro/onclèm eri! BB fftPfg 
que lu i, p ar l'imaginat ion, p ar la sensibi j 
qui constitue . essenheilement7 les dons th. 
bans sa longur retraite â Aurillac, où il e:ai: iresiwcnr 
au Présidial, et dans sa vieille maison de Saint-Séré en 
Quercy, sans la demi-disgrâce, surtout, où le maintint 
Richelieu parce qu'il était resté fidèle à des adversaires 
du tout-puissant ministre, peut-être aurait-il joué, en son 
temps, un grand rôle dans le monde des lettres, et peut- 
être Boileau l'eût-il au moins nommé à côté de Racan, 
qu'il dépasse de cent coudées. Mais ses contemporains 
ne lui rendirent pas entière justice, non plus que la 
génération suivante. Le lyrisme, alors, n'était plus guère 
en honneur; le théâtre avait pris sa place dans la faveur 
du public, et la France était toute à Racine après avoir 
été toute à Corneille. Nous voudrions contribuer ici à 
rendre à François de Maynard le rang qu'il mérite et 
que, depuis quelques années, il commence de prendre 
dans l'histoire de notre poésie. 



xxviii NOTICE 

Malherbe, Racan, Maynard, par leur commun amour 
de l'ordre, de la raison, de la soumission à une règle, 
annoncent et préparent l'état d'esprit qui dominera sous 
Louis XIV; mais il s'en faut de be^aucoup que, de leur 
temps, il soient obéis et suivis. Tant que règne Louis 
XIII, la sagesse classique est éclipsée par une savoureuse 
folie faite de verve gauloise, de maniérisme italien, de 
bouffonnerie et de grandiloquence espagnoles. Jamais 
le royaume des lettres n'a été peuplé de plus de singuliers 
personnages, gaspillant, faute d'un peu de cette discipline 
que Malherbe enseignait, plus de ces magnifiques dons 
naturels qui manquaient à Malherbe. 

Saluons d'abord Mathurin Régnier, né à Chartres, fils 
d'un échevin de cette ville et d'une sœur de Philippe 
Desportes, en 1573. Pauvre, destiné à l'Eglise, il 
s'attache au Cardinal de Joyeuse qui le garde huit ans à 
Rome. Au retour, il est pourvu d'un canonicat à 
l'Eglise Notre-Dame de Chartres et n'en continue pas 
moins la vie peu exemplaire qu'il a commencé de mener 
dans la Ville Éternelle. A quarante ans (1613) il mourra 
dans une auberge de Rouen, de la suite de ses débauches. 
On sait qu'il est le premier des satyriques français, 
l'immortel auteur de Macette, mais que Boileau a pu 
justement ajouter à l'éloge de ses satires : 

Heureux si ses discours, craints des chastes lecteurs, 
Ne se sentaient des lieux que fréquentait l'auteur 1 

Son œuvre lyrique, la seule dont nous ayons à nous 
occuper ici, est beaucoup moins importante, et elle charrie 
aussi beaucoup de boue mêlée à son sable d'or. Nous ne 
saurions donner même les titres de telle ou telle ode 
gaillarde; mais, quelquefois, un_retour à_la vie. jatiri- 
^eure.â. dicté au poète des stances où ^s sonnets vrai- 
iXiêiit -nobles, qui font songer surtout aux poèmes q'ue 
Desportes repentant rimait sous les cloîtres de ses 
abbayes. Aucune influence de Malherbe, à qui Régnier 
ne pardonna jamais l'injure faite à son oncle. Toute la 
satire A Monsieur i?a^/« est dirigée contre lui. Ajoutons 
bien vite qne ce n'est pas là, de sa part, une simple 
vengeance: il y a incompatibilité absolue de doctrine, et 
d'abord de tempérament, entre lui qui " prend les vers à 
la pipée," et celui que leur contemporain Guez de Balzac 



NOTICE xxix 

appelait <' le tyran des mots et des syllabes." Régni 
estjoijjLle caprice contre la règkj pour.JU OfiDchalançe 
contre le travaîTi ' ' '"^ 

Ses nonchalances sont ses plus grands artifices, 

dit-il de lui même. Quant à Malherbe et à ses sectateurs, 
▼oici comment il les prend à partie : 

Pensent-ils, des plus vieux effaçant la mémoire, 
Par le mépris d'autrui s'acquérir quelque gloire, 
Et pour quelque vieux mot étrange ou de travers 
Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers ? 
Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science, 
La verve quehiuefois s'égaye en la licence... 
Cependant leur savoir ne s'étend seulement 
Qu'à regratter un mot douteux au jugement. 
Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue, 
Épier si des vers la rime est brève ou longue. 
Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, 
Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant. 
Et laissant sur le vert le noble de l'ouvrage. 
Nul aiguillon divin n'élève leur courage ; 
Ils rampent bassement, faibles d'inventions, 
Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions. 
Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose. 
C'est proser de la rime et rimer de la prose. 

On sent tout ce qu'il y a d'injustices, à côté des juste» 
reproches, dans ces vers qui ont raison de revendiquer 
la part de l'inspiration géniale, et tort de réclamer le 
droit à la licence, aussi bien que de dénier à Malherbe et 
aux siens la noblesse du vol lyrique. Le derniers ver» 
n'atteint que les faiblesses de leur œuvre; et c'est plutôt 
Boileau, avec toute sa suite de poètes purement raison- 
nables et raisonneurs, que Régnier semble ici prévoir. 
Ils sont encore loin. . 



Voici en effet, autour d'une table, au cabaret du 
Cormier ou à celui de la Pomme de Pin, un groupe désor- 
donné, pittoresque et sonore que domine, haut en 
couleur, moustache en croc, feutre sur l'oreille, le 



XXX NOTICE 



"gros" Marc-Antoine de Gérard, sieur de Saint-Amand, 
*' roi des goinfres." 

Il est né en 1594, près de Rouen. Fils d'un armateur 
qui a commandé jadis, sous Elisabeth, une escadre 
anglaise, et qui finira maître-verrier, Marc-Antoine fera 
beaucoup plus de métiers encore que son père, et saura 
beaucoup plus de choses. Il reste verrier, mais il est 
aussi poète, et peintre, et excellent joueur de luth, et 
soldat, et diplomate. Grand voyageur enfin, dans sa 
jeunesse, il a poussé jusqu'en Amérique. A vingt-cinq 
ans, par la protection du duc de Retz, qu'il a suivi dans 
son gouvernement de Belle-Isle en Mer, il a été nommé 
Commissaire de l'Artillerie. Un peu plus tard, il accom- 
pagne à Rome le Maréchal de Créqui. En 1636, le 
Comte d'Harcourt, — celui que dans les tripots et les 
cabarets on appelle '' Cadet-la-Perle " mais en qui 
Richelieu a deviné un brave — ayant été mis à la tête 
d'une escadre, Saint-Amand s'embarque avec lui en 
qualité de Commandant d'un vaisseau du roi ; et voilà nos 
deux anciens compagnons de jeu et de beuveries qui se 
couvrent de gloire en s'emparant des îles de Lérins, puis 
de la Ville d'Orestani en Sardaigne. Après, il font 
ensemble la campagne de Piémont, se battent sous Cazal 
et livrent bataille à Ivrée, où le Cardinal de Savoie est 
vaincu (1641). Deux ans plus tard, notre poète est en 
Angleterre, car le Comte d'Harcourt y a été envoyé pour 
proposer la médiation de la France entre Charles I«' et le 
Parlement. De 1649 à 1651, au risque de devenir "le 
gros Saintamantski," le voilà gentilhomme de la Chambre 
auprès de Marie de Gonzague, reine de Pologne, à 
laquelle il dédie son idylle héroïque de Moïse Sau-ue. Une 
autre fois, c'est chez la reine Christine de Suède, à 
Stockolm, qu'il ira passer un hiver, toujours choyé, 
toujours applaudi, toujours aimé. Entre -temps, il 
revient à Paris, où il se partage de nouveau entre les 
tavernes, les brelans et l'Académie. Car l'Académie ne 
lui a pas tenu rigueur de sa vie débraillée: on l'y a 
même dispensé du discours d'usage, à condition qu'il 
voulut bien, dans la confection du dictionnaire, se 
charger des mots burlesques. Il meurt en 1661, âgé de 
soixante-sept ans. 

Son œuvre est très mêlée ; il s'y trouve du meilleur et 



NOTICE xxxi 

du pire, de l'exquia et deji 'ignoble ; peu de pièces par- 
faites et une inhnîté de "passages éICl"aordin aires d'éclat, 
de force ou de grâce. Nul peut-être n'avait eu, depuis 
Rabelais, cett;e richesse verbale. Il poigà d e , presque 
seul en son siècle, le sens de la montagne et de la ir.er, 
des climat* et des saisons, et de la vîe p)3pt]îaîre àùtafît 
que de la vie de» cours. C"'tsr un poore incomnler mais 
un poète original. Ce qu .If£ 

c'est du génie. 



A côté du '• roi des goinfres." l'héophile de Viau, 
" roi des libertins," c'est-à-dire alors, ne l'oublions pas, 
des libres-penseurs. Il est né à Clarac, dans l'Agenais, 
et il a grandi auprès de soa père, un avocat huguenot 
que les guerres religieuses ont forcé de se retirer dan» 
son petit manoir de Boussières-Sainte-Radégonde, au 
bord du Lot. " Que n'y ai-je passé toute ma vie 1 " 
•'écriera un jour le poète : 

Dans ces vallons obscurs, où la mère nature 
A pourvu nos troupeaux d'éternelle pâture, 
J'aurais eu le plaisir de boire à petits traits 
D'un vin clair, pétillant, et délicat, et frais. 
Qu'un terroir assez maigre et tout coupé de roche» 
Produit heureusement sur les montagnes proche».. 

Mais il était de la race des gascon» aventureux qui, tous, 
comptaient sur Henri IV pour faire fortune ; et le voilà en 
route vers Paris. Il y arrive au commencement de 1610 ; 
six mois après le roi est assassiné, sans avoir rien pu faire 
encore pour notre Cadet de Gascogne. Théophile cherche 
donc un autre maître, le trouve en la personne d'un tilleul 
du roi, Henri II, duc de Montmorency, grand seigneur 
aussi libéral que vaillant, époux adoré de cette Marie-Felicc 
des Ursins, que le poète, reconnaissant de leurs com- 
muns bienfaits, chantera un jour sou» le nom de Sylvie. 
A la Cour, non moins qu'à l'hôtel Montmorency, se» 
vers sont accueillis avec faveur; et à juste titre, car 
jusque dans les entrées de ballet, qu'il rime pour le» 
fêtes du Louvre, il se montre un rare et délicieux poète. 
Cette foi» encore, il n'eût tenu qu'à lui d'être heureux ; 
mais, à la ville, oubliant que le temps de la tolérance 



xxxii NOTICE 

religieuse est passé, que l'esprit farouchement bigot de 
l'Espagne a de nouveau franchi les Pyrénées, il ne cache 
pas assc/c sa philosophie épicurienne. Il ne choisit pas 
non plus ses amis avec assez de prudence. Son ami le 
plus cher n'est-il pas ce jeune Jacques Vallée des Barreaux 
(i 599-1673) plus épicurien que lui encore, premier amant 
de la belle Marion de Lorme, et qui passe pour le plus 
audacieux des athées, en attendant qu'il rime, converti 
sur le tard, le fameux sonnet sur le Christ auquel il devra 
de survivre? 

Pour une pièce de vers plus suspecte que les autres, 
notre poète est banni du royaume ; il passe en Angle- 
terre, essaie en vain d'émouvoir le roi Jacques I , mais, 
par une ode belle et touchante adressée à Louis XIII, 
obtient de rentrer en France. Pourtant ses malheurs ne 
sont pas près de finir. Bien qu'il se soit très sincère- 
ment converti au catholicisme, la Compagnie de Jésus, 
alors toute puissante, n'a pas désarmé. Il pourra écrire 
un jour que, contre lui : 

On avait bandé les ressorts 
De la noire et forte machine 
Dont le souple et le vaste corps 
Etend ses bras jusqu'à la Chine. 

Sous de vagues et calomnieux prétextes, le voilà en 
butte aux attaques les plus violentes. Le père Garasse 
écrit, pour le perdre — et dans quel style! — tout un 
in -4° de six cents pages: la Doctrine curieuse des beaux 
esprits de ce temps. Et le Père Voisin enchérit encore sur 
Garasse: <' Maudit sois-tu, Théophile !... C'est toi qui es 
cause que la peste est dans Paris. Je dirais, après le 
révérend père Garassus, que tu es un bélître, que tu es 
un poètastre, vilain, pouacre, écornifleur, ivrogne, de 
Feau plutôt que de Viau , — que dis-je un Veau? D'un 
veau, la chair en est bonne, bouillie, rôtie ; de sa peau 
on couvre les livres : mais la tienne, méchant, n'est 
bonne qu'à être grillée, aussi le seras-tu demain." 

Ce ne sont point là, comme on pourrait le croire, de 
simple aménités métaphoriques: il n'y a pas quatre ans 
que, sur des accusations pareilles, Lucilio Vanini a été 
brûlé vif à Toulouse, après avoir eu la langue coupée par 
le bourreau. Et bientôt le pauvre Théophile, décrété de 



NOTICE xxxiii 

prise de corps, est à son tour condamné au bûcher, 
heureusement par contumace: il a pris la fuite et il ne 
sera exécuté qu'en effigie, sur la place de Grève. Le 
voilà donc errant à travers le Languedoc, puis les 
Landes, se cachant dans les lieux déserts, car devant lui 
se ferment les portes de ses amis d'autrefois. Le bon 
duc et la bonne duchesse lui offrent encore une cachette 
à Chantilly ; mais il ne s'y arrête qu'un moment, de 
peur de compromettre ses hôtes et, enfin, il est appré- 
hendé à Saint Quentin, ramené, chargé de chaînes, à 
Paris, et enfermé à la Conciergerie, dans l'ancien cachot 
de Ravaillac. 

Arrêtons ici le récit de ses traverses, qui serait long 
encore. Disons seulement que l'âme du poète grandit 
d'épreuve en épreuve; que, durant deux années de prison, 
il se consola des Garasse et des Voisin avec Saint Augustin 
et avec Platon, et qu'il écrivit, pour se défendre, une 
Aùologie au Roi, qui est de la plus émouvante beauté. On 
n osa l'absoudre, mais il fut seulement banni de France, 
et, lorsqu'il se retira chez les Montmorency, à Chantilly 
d'abord, puis à Paris même dans leur hôtel, on ferma les 
yeux. Miné par tant de souffrances, il mourut peu de 
temps après, à trente-six ans. L'affreux père Garasse 
venait justement d'être censuré comme *• hérétique " et 
comme '* bouffon " par la Faculté de Théologie. Théo- 
phile aurait pu triompher d'un ennemi vaincu, le noircir 
à son tour, d'une encre vigoureuse; non, les ombrage» 
de Chantilly^^aient conseille i ce cœur charmant de» 
chantons plCis douces : 

Mais ici mes vers, glorieux 
D'un objet plus beau que les ange», 
Laissent ce soin injurieux 
Pour s'occuper à de» louanges. 
Puisque l'horreur de la prison 
Nous laisse encore la raison, 
Muses, laissons passer l'orage ; 
Donnons plutôt notre entretien 
A louer qui nous fait du bien 
Qu'à maudire qui nous outrage. 

Et se» derniers vers furent pour sa bienfaitrice, pour 
Sylvie. 

148 



xxxiv NOTICE 

Théophile n'a pas la force, le relief, la couleur de 
Saint-Amand ; sa langue es^tp.lus_.moUe, sa_ verve jie 
jaillit point: elle s'épand, plutôt, avec une abondancelJn 
peu lente et diffuse. Maïs g[uel charme, à de certaines 
minutes ! Comparez, par exemple, sa Solitude à la pièce 
de Saint-Amand qui porte le même titre: celle-ci est une 
vision heurtée et fantastique; celle-là est une musique 
rêveuse et enveloppante. L'une parle à l'esprit et aux 
yeux, l'autre parle à l'oreille et au cœur. 

Théophile avait trop de sensibilité pour aimer beau- 
coup Malherbe, encore qu'il s'eForçàt de lui rendre 
justice: 

Imite qui voudra les merveilles d'autrui, 
Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui. 
Mille petits voleurs l'écorchent tout en vie. 
Quant à moi, ces larcins ne me font point d'envie; 
J'approuve que chacun écrive à sa façon : 
J'aime sa renommée et non pas sa leçon. 
Les esprits mendiants, d'une veine infertile, 
Prennent à tous propos ou sa rime ou son style. 
Et de tant d'ornements qu'on trouve en lui si beaux 
Joignent l'or et la soie à de vilains lambeaux, 
Pour paraître aujourd'hui d'aussi mauvaise grâce 
Que parut autrefois la Corneille d'Horace. 
Ils travaillent un mois à chercher comme à fils 
Pourrait s'apparier la rime de Memphis... 
Mon âme, imaginant, n'a pas la patience 
De bien polir les vers et ranger la science... 
Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints, 
Promener mon esprit par de petits desseins, 
Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise, 
Méditer à loisir, rêver tout à mon aise. 
Employer toute une heure à me mirer dans l'eau, 
Ouir, comme en songeant, la course d'un ruisseau. 
Écrire dans le bois, m'interrompre, me taire, 
Composer un quatrain sans songer à le faire. 

Théophile se définit ici délicieusement. En lisant ces 
vers on se souvient encore de Ronsard et déjà l'on songe 
à La Fontaine. 



NOTICE XXXV 

C'est encore un fils pieux de Ronsard que le parisien 
Guillaume Colletet (1598-1659). Il avait même, à l'un 
des rares moments de son existence où l'argent ne lui fit 
pas faute, acheté, Jans le Faubourg Saint-Marceau, la 
propre maison du grand poète. Mais bien qu'il tut l'un 
des «'cinq auteurs" protégés par Richelieu, et l'un des 
premiers académiciens, il vécut fort pauvrement, travail- 
lant tout le jour à " l'utile prose " et rimant le soir pour 
«on plaisir ; toujours joyeux, d'ailleurs, car, comme 
l'écrivait Chapelain, "il a passé sa vie dans l'innocence, 
entre Apollon et Bacchu», sans souci du lendemain, 
parmi les plus fâcheuses affaires." 

Il ne restera peut-être de lui que quelques sonnets 
excellents; mais il bâcle, pour vivre, des tragédies, 
des odes, des traductions, des discours et cent trente 
biographies de poètes. Comme il a peu de temps à 
perdre, il aime au plus près, et il épouse trois de ses 
servantes. La dernière, Claudine, est fort gracieuse et 
jolie; mai» ce n'est pas assez pour son amoureux époux : 
il veut que, par surcroît, elle soit considérée comme une 
femme d'esprit et même comme un poète; et, lorsqu'il 
reçoit ses amis, il lui fait lire, au dessert, des vers qu'elle 
est censée avoir composés le matin. Bien plus, se sentant 
mourir, il poussera la précaution jusqu'à rimer la pièce 
où, après sa mort, Claudine déclarera qu'elle renonce, 
par désespoir, à la poésie: 

Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde. 
J'ensevelis mon cœur et ma plume avec vous ! 

Personne d'ailleurs, ne s'y trompa; et La Fontaine fit 
cette épigramme : 

Les oracles ont cessé, 
Colletet est trépassé. 
Dès qu'il eut la bouche close, 
Sa femme ne dit plus rien : 
Elle enterra vers et prose 
Avec le pauvre chrétien. 



Saint-Amand, Théophile et Colletet ont eu la bonne 
fortune d'être réhabilités par Théophile Gautier; mais 



xxxvi NOTICE 

dans sa galerie des " grotesques " manque le portrait de 
l'un des plus étonnants personnages et de l'un des plus 
vrais poètes de cette époque de Louis XIII si féconde en 
tempéraments originaux: Tristan l'Hermite (1601-1655). 

Né' dans la Marche, au vieux château de Soliers, où 
ses ancêtres, bravant la justice du roi, avaient mené une 
vie de gentilhommes rançonneurs et pillards, il eut lui- 
même une vie pleine d'aventures, dont son roman auto- 
biographique, /-- Fage disgracia, nous conte les premières 
années. A six ans, Henri IV le donne pour page à son 
bâtard Henri de Bourbon. A quinze ans, ayant dû fuir, 
à la suite d'une rixe où il y a eu mort d'homme, il est 
précepteur en Angleterre, se fait aimer de sa jeune élève, 
est mis en prison, s'évade, passe en Ecosse, puis en 
Norvège, où il vend "des martres zibelines, des hermines 
et autres belles fourrures," revient à Londres, rentre en 
France, perd au jeu l'argent qu'il a rapporté, songe à se 
rendre à pied en Espagne pour chercher fortune, ren- 
contre en route, à Loudun, le vieux poète Scévole de 
Sainte-Marthe, un survivant de la Pléiade, qui le prend 
pour lecteur, enfin, après bien d'autres traverses, il est 
présenté à Louis XIII et rentre en grâce. 

En 1636, quelques mois avant le CiJ, il donne sa 
tragédie de Marianne, qui balancera le succès du Cid, et 
qui sera suivie de plusieurs autres, les seules dignes, 
avec celles de Rotrou, d'être lues et admirées parmi 
l'immense production dramatique des contemporains de 
Corneille. Le poète lyrique n'est pas inférieur au poète 
de théâtre. Dans ses Amours et dans Vers Héroïques, il y a 
autant à retenir que dans l'œuvre de Saint-Amand ou de 
Théophile ; et la Solitude de ce dernier est surpassée 
encore par ce Promenoir des deux Amants où Tristan a 
repris le thème éternel: l'invitation à l'Amour dans le 
mystère des bois et du silence. Si Ton en retranche, 
comme nous le ferons, les dernières strophes, gâtées par 
des traits d'une maniérisme déplorable, il reste un poème 
enchanté, doué de ce magique pouvoir de suggestion qui 
est l'essence même du génie lyrique. 

Quand Tristan l'Hermite sera mort, — pauvre et phti- 
sique mais consolé par la religion, et après avoir écrit 
des sonnets chrétiens non moins beaux que ses chansons 
amoureuses, — il ne restera plus guère à Paris de ces 



NOTICE xxxvii 

bohèmes du Parnasse dont nous venons d'esquisser quel- 
ques silhouettes. Eux disparus, adieu le rêve et la 
fantaisie! Il ne faudra plus demander aux poètes, à de 
rares exceptions près, que de l'ingéniosité, de l'esprit, de 
l'éloquence, de la raison chantée, des émotions purement 

intellectuelles. 

« * 
* 

A cette évolution de la poésie, la '* Société précieuse," 
contribuera beaucoup. On sait comment, à partir de 1608, 
elle se groupa autour de la Marquise de Rambouillet, en 
«on hôtel de la rue Saint-Thomas du Louvre, entre le 
Carrousel et le Palais Cardinal, et qu'on y fit, selon la 
parole d'un contemporain, *< profession solennelle de 
sagesse, de science, de vers et de vertu." Nous y avons 
vu paraître Malherbe et Racan ; c'est là qu'après eux 
s'achèvera, en quelque sorte, leur œuvre doctrinale ; 
que se purifiera la langue, en s'appauvrissant un peu; 
que s'élaboreront — dans la conversation enjouée ou 
sérieuse, mais toujours décente, d'une assemblée de 
grands seigneurs, d'honnêtes femmes et d'écrivains de 
mérite— les idées littéraires qui doivent triompher vers 
le milieu du siècle. 

Un Colletet traversera bien le •* Salon bien d'Arthé- 
nice," mais il s'y sentira mal à l'aise et retournera vite à 
son vide-bouteille et à se» servantes. Le grand Corneille 
y lira ses chefs-d'œuvre, du CiJ jusqu'à Rodogune, mais il 
ne sera là qu'en passant, lorsqu'il viendra de Normandie 
pour donner aux comédiens une pièce nouvelle. Ceux 
qui s'y trouvent à l'aise, ce sont des poètes de meilleure 
compagnie que Colletet et de moins de génie que 
Corneille: Georges de Scudéry, Godeau, Ménage, 
Chapelain, Ogier de Gombaud, Benserade, Montreuil, 
Maleville, Sarrasin, Segrais, Vincent Voiture. De pres- 
que tous ces poètes on trouvera, ci-après, quelques 
pièces, mais ce sont en général de trop minces person- 
nages, et qui ne survivent que par trop peu de vers, pour 
que nous nous étendions beaucoup sur leur vie. 



Jean Chapelain (1595-1674), fort savant homme et 
poète peu doué, fut pendant trente années, non-seule- 
ment l'oracle de l'Hôtel de Rambouillet, mais celui de 



xxxvlii NOTICE 

toute la littérature. On ne connaissait presque rien de 
lui, mais on savait que, dans ses veilles laborieuses, il 
préparait à la France un poème épique sur la PucelU, qui 
devait éclipser à la fois Viliade, V Enéide et la Jérusalem 
Délivrée. En attendant qu'il parût, on confiait à 
l'auteur, sur ce crédit, les missions les plus éminentes, 
notamment celle de rédiger les fameux Sentiments de 
r Académie sur le Cid. 

Enfin, en 1656, parurent le douze premiers chants de son 
épopée. ..et depuis, le nom de Chapelain n'est plus connu 
que comme celui du plus ennuyeux, du plus rocailleux, 
du plus illisible des poètes. Lui-même n'a jamais osé 
publier les douze derniers chants, encore qu'ils fussent 
composés. Il crut, d'ailleurs, à une monstrueuse injus- 
tice des contemporains et continua de se déclarer ** le 
premier poète pour l'héroïque," si bien que, à ce titre, 
il s'inscrivit lui-même, avec une pension de 3.000 livres, 
sur la liste des poètes à pensionner que Colbert l'avait 
chargé de dresser en 1663. Et, après, il y inscrivit 
Corneille, avec 2.000 livres seulement! Ajoutons bien 
vite qu'il y a quand même, dans la Pucelle, deux ou trois 
belles pages, et que V Ode au Cardinal de Richelieu, l'un des 
rares morceaux lyriques de Chapelain, n'est pas indigne 
de Malherbe. 

* * 

Ogier de Gombaud, gentilhomme saintongeois de 
haute mine, de belles manières et de noble langage, 
grandit, vécut et mourut, à près de cent ans (1666), 
avec l'illusion que, dans sa jeunesse, il avait été mystéri- 
eusement et silencieusement adoré par la reine Marie de 
Médicis. Vieux, il gardera, auprès des dames, l'attitude 
ridicule et touchante du Don Guritan de Ruy Blas 
On le raillera mais on le respectera. Il y a quelque chose 
de solennel et de charmant tout à la fois dans sa galanterie 
Quand M. de Montausier pour plaire à la belle Julie 
d'Angennes, fille de la Marquis de Rambouilllet, invitera 
tous les beaux esprits de l'Hôtel à tresser avec lui la 
célèbre Guirlande de Julie, c'est Gombaud qui rimera ainsi 
le madrigal de V Amarante : 

Je suis la fleur d'amour qu' Amarante on appelle 
Et qui vient de Julie adorer les beaux yeux. 



NOTICE xxxix 

Rose, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle: 

Il n'appartient qu'à moi de couronner les Dieux I 



Martin le Roy, Sieur de Gomberville (1600-1674) est 
surtout goûté des Précieuses comme auteur du roman de 
PoUxandre, dont la faveur égale ceux même de Mlle de 
Scudéry; mais, pieux janséniste, il écrira aussi quelques 
sonnets pleins d'élévation héroïque et religieuse. 



Mathieu de Montreuil ^1620-1691) est plus pétulant 
et plus léger. Mme de Sevigné le déclare "douze fois 
plus étourdi qu'un hanneton." Il papillonne autour des 
dames, les harcèle de petits vers où il y a beaucoup de 
courtoisie et de grâce, même de la tendresse quelquefois, 
ou un peu de passion vive et pressante. Sous les stances 
que nous donnerons, on croira entendre les pizzicati de 
la Sérénade de Don Juan, dans Mozart. 



Claude de Maleville (1597-1647), secrétaire du Maré- 
chal de Bassompierre, puis du Cardinal de Bérulle, et 
enfin du Roi, passe quelquefois ** du grave au doux" et 
"du plaisant au sévère," mais c'est dans le doux et le 
plaisant qu'il excelle; et quand un tournoi mettra aux 
prises les auteurs des sonnets célébrant la belle Alatineuse, 
il remportera le prix sur Voiture lui-même, dont le sonnet 
suit le sien dans notre recueil. 



Vincent Voiture (1598-1648), fils d'un riche marchand 
de vins d'Amiens, se poussa si bien dans le monde, grâce 
à ses anciens camarades du Collège de Boncour et de 
l'Université d'Orléans, qu'il y fit oublier sa roture. Il 
remplira des missions diplomatiques en Espagne, en 
Angleterre, à Florence; il sera comblé de faveurs, de 
sinécures, et de pensions qu'il perdra facilement au jeu. 
Surtout, il sera, auprès de la Marquise de Rambouillet, 
puis de Julie d'Angennes, le poète par excellence de 
l'Hôtel, cest-àdire le plus infatigable et le plus 
ingénieux des faiseurs de rondeaux, de chansons et de 



xl NOTICE 

ballades. On ne lit plus guère que ses lettres, bien 
artificielles aussi, mais très supérieures à ses vers. Et si 
l'on cite encore son sonnet à'Uranie, c'est qu'il déchaîna, 
dans les salons et les ruelles d'alors, la frivole et fameuse 
guerre des Uranins et des Jobelins. Les Jobelins étaient 
ceux qui préféraient le sonnet sur Job, que venait d'écrire 
Benserade, et que voici : 

Job de mille tourments atteint 

Vous rendra sa douleur connue ; 

Et raisonnablement il craint 

Que vous n'en soyez point émue. 

Vous verrez sa misère nue; 

Il s'est lui-même ici dépeint: 

Accoutumez-vous à la vue 

D'un homme qui souffre et se plaint. 

Bien qu'il eût d'extrêmes souffrances. 
On voit aller des patiences 
Plus loin que la sienne n'alla. 

Il souffrit des maux incroyables, 
Il s'en plaignit, il en parla; 
J'en connais de plus misérables. 

Oh I la médiocre pointe, à propos du plus sublime des 
livres ! Au moins VUranie de Voiture a-t-elle de vraies 
grâces, encore qu'un peu surannées. Le monde litté- 
raire hésita ; et ce fut une avalanche de dissertations, de 
parallèles et de gloses dans les deux camps. Corneille, 
consulté, fit la plus spirituelle des épigrammes, dans 
cette conclusion à la Normande: 

Deux sonnets partagent la Ville, 
Deux sonnets partagent la Cour, 
Et semblent vouloir tour à tour 
Rallumer la guerre civile. 

Le plus sot et le plus habile 
En mettent leur avis au jour, 
Et ce qu'on a pour eux d'amour 
A plus d'un échauffe la bile. 

Chacun en parle hautement 
Suivant son petit jugement. 
Et s'il y faut mêler le nôtre, 



NOTICE xli 



L'un est sans doute mieux rêvé, 
Mieux conduit, et mieux achevé, 
Mais je voudrais avoir fait l'autre. 



Il ne faudrait pas juger Isaac de Benserade (1612-1691) 
sur ce fâcheux sonnet de Job. Le poète était encore à 
ses débuts, et c'est plus tard, lorsqu'il composera des 
mascarades et des ballets, représentés à Versailles avec 
les plus grands seigneurs, les plus grandes dames et le 
Roi-Soleil lui-même pour acteurs, c'est alors seulement 
que l'on devra chercher le véritable Benserade, Et l'on 
trouvera un poète dont Théodore de Banville a pu dire 
que ses inventions de mythologie et de chevalerie «ont 
souvent "des miracles d'esprit et de noblesse" et qu'il a 
«u, comme nul avant lui, " amalgamer dans un type idéal 
le personnage représenté et son interprête." Le sonnet 
Pour U roi représentant Roger est même quelque chose de 
plus qu'une spirituelle et noble louange: c'est l'âme 
historique de la France que Benserade y montre incarnée 
dans la personne de son roi. 



Jean-François Sarrasin, pourtant, est un artiste 
supérieur encore à Benserade et à Voiture. Né en 1603, 
près de Caen, il fait ses études à l'université de cette ville, 
vend sa terre familiale et vient à Paris, où il est pré- 
senté à l'hôtel de Rambouillet par Mlle Paulet <* la belle 
lionne." Plus tard, il brillera de même aux Samedis 
de Mlle de Scudéry. Le voilà secrétaire de Paul de 
Gondi, le futur Cardinal de Retz. Il le deviendra du 
Prince de Conti, chez lequel il pourra fréquenter, à 
Chantilly, le Duc d'Enghien, c'est-à-dire le grand Condé, 
frère aine du prince, et, à Pézenas, le grand Molière, 
quand celui-ci, obscur encore, ira y jouer avec sa troupe, 
pendant la tenue des Etats du Languedoc. C'est à 
Pézenas qu'il mourra, en 1654, empoisonné, dit-on, par 
un mari jaloux. On lui doit, outre de belles pages 
d'histoire à la Salluste, les strophes assurément les plus 
élégantes, les mieux rimées, les mieux écrites de toute» 
celles que prodiguèrent les poètes de la "Société polie." 



xlii NOTICE 

Il a «'malherbisé" une fois, dans une ode sur la bataille 
de Lens, où il est médiocre. Partout ailleurs, il est 
original et il est exquis. 



C'est surtout au temps de Julie d'Angennes, que 
Segrais (1625-1701) hantera l'Hôtel de Rambouillet, au 
cours des années qu'il passera à Paris comme gentil- 
homme ordinaire de Mademoiselle de Montpensier, puis 
comme ami et collaborateur de Madame de La Fayette. 
Mais, en 1669, ayant pris femme dans son pays natal, à 
Caen, il s'y fixera, y deviendra premier échevin, y prési- 
dera l'Académie du lieu, y élèvera une statue à Malherbe, 
et y mourra, en bon normand et en vrai sage. 

Que Segrais dans l'églogue enchante les forêts I 

a dit Boilcau. C'est en effet, avant tout, un poète 
bucolique, encore qu'il ait écrit, <' Sur un dégagement," 
des stances qui font penser à Alfred de Musset. 

Il n'a pas seulement aimé et traduit Virgile, il a une âme 
naturellement virgilienne. Le petit poème à'Amire pour- 
rait être rencontré, sans qu'il y détonnât, dans les 
Élégies d'André Chénier. Victor Hugo aimait les vers 
de Segrais, auxquels il a emprunté deux fois des épi- 
graphes ; et, dans le Groupe des Idylles de la seconde Légende 
des Siècles, il lui fait dire : 

Muse, je chante, et j'ai près de moi Stésichore, 
Plante, Horace et Ronsard, d'autres bergers encore. 
J'aime 1 et je suis Segrais, qu'on nomme aussi Tircis ; 
Nous sommes sous un hêtre avec Virgile assis ; 
Et cette chanson s'est de ma flûte envolée 
Pendant que mes troupeaux paissent dans la vallée, 
Et que du haut des cieux l'astre éclaire et conduit 
La descente sacrée et sombre de la nuit. 

La poésie idyllique, après Segrais, deviendra de plus 
en plus froide et conventionnelle, et rien n'en restera 
que, grâce à la joliesse du rythme, V Allégorie pastorale 
de Madame Deshoulières (1633-1694), une "précieuse" 
attardée qui, lorsque l'Hôtel de Rambouillet ferma ses 
portes, tint à son tour »'•' Bureau d'esprit î " On y 



NOTICE xliii 

cabala, hélas! contre la Phidre de Racine, par une fidélité 
mal entendue au vieux Corneille 



Pierre Corneille! (1606-1684). Ici, nous rentrons 
dans la région des génies, dont il est le premier en date. 
Après viendront La Fontaine (1621-1695), Molière 
(1622-1673), Racine (1639-1699); et l'on ne saurait 
séparer d'eux, si inférieur qu'il leur soit, Nicolas Boileau- 
Despréaux (1636-1711), l'impérieux théoricien de l'art 
classique. D'aucun de ces hommes illustres nous 
n'esquisserons même la biographie, présente à toutes 
les mémoires; nous nous contenterons d'indiquer, en 
peu de mots, à quelles occasions ces poètes du théâtre, 
de la fable ou de la satire, furent aussi, accessoirement, 
des poètes lyriques. 

Accessoirement? On ose à peine appliquer ce mot à 
Corneille, tant son œuvre lyrique est considérable. Ses 
tragédies eussent-elles disparu que, par ses autres vers, 
il resterait encore un grand poète. Dans ses œuvres 
diverses, trop peu lues, on trouverait, non-seulement des 
galanteries et des fantaisies délicieuses, écrites dès sa 
jeunesse, mais plusieurs sonnets admirables de sa 
maturité, des vers superbes adressés au Koi, enfin toute 
la suite des poèmes inspirés, sur le tard, au cœur sensible 
du vieux Maître, par la belle comédienne Marquise- 
Thérèse de Gorla, femme du comédien Du Parc, lors- 
qu'elle vint, en 1688, jouer à Rouen avec la troupe de 
Molière. On y passe du madrigal spirituel à l'élégie 
presque douloureuse; et le chef-d'œuvre en est, dans sa 
fière désinvolture, le morceau intitulé Stances à la 
Marquise, par un confusion volontaire de l'un des noms 
de l'actrice avec un titre de noblesse auquel elle ne 
prétendait point. 

Mais voici l'œuvre capitale: L'Imitation de Jésus-Christ 
traduite et paraphrasée en vers français, achevée en 1654, et 
qui est, à notre avis, l'un des livres essentiels de la poésie 
française, non pour l'invention des pensées, bien entendu, 
mais pour la splendide ampleur des rythmes, presque 
tous innovés par Corneille, et pour l'incomparable 
pouvoir de cette langue à exprimer, en raccourci, les 
jes idées plus subtiles et les plus profondes. Jamais, ni 



f 



xliv NOTICE 

avant, ni depuis, des vers n'ont été plus pleins de sub- 
stance morale. Et si l'on se rappelle qu'alors Corneille 
avait déjà écrit les stances du Cid et celles de Polyeude, on 
conviendra que le premier poète lyrique du XVlIe siècle, 
ce n'est pas Malherbe, c'est lui. 



Il serait injuste de ne pas rapprocher de V Imitation le 
livre trop oublié: Lts Entretiens solitaires, de Guillaume 
de Brébeuf (1618-1661) un normand encore, célèbre en 
son temps par une traduction en vers de la Pharsale, 
mais dont les vers religieux, supérieurs encore à ses 
beaux vers épiques, atteignent parfois la sublimité de 
ceux de Corneille. Pour en entendre encore de cet 
accent et de cette largeur, au cours du siècle, il faudra 
ramener au jour quelques strophes presque inconnues 
du plus lyrique des prosateurs, de Jacques-Bénigne 
Bossuet lui même, (1627-1704) qui avait, à seize ans, 
prêché par jeu son premier sermon à l'Hôtel de Ram- 
bouillet, devant Voiture, en attendant qu'il prononçât à 
Notre-Dame, devant Louis XIV, l'oraison funèbre du 
Prince de Condé, cette ode en prose où "l'aigle de 
Meaux " a des coups d'ailes et des planements à la 
Pindare. 



Quelques chansons, dans les divertissements de ses 
comédies, montrent que Molière faisait une part au 
lyrisme sur le théâtre. Hors de la scène, il ne nous ap- 
partient que par le sonnet émouvant écrit en 1664 à son 
ami La Mothe Le Vayer, qui venait de perdre son fils. 



Jean Racine a sacrifié bien davantage à la Muse 
lyrique, et^ cela dès sa seizième année. Élève des 
«•'petites Écoles" jansénistes, il décrit le Paysage de 
Port-Royal en sept odes où se fait sentir l'influence de 
Théophile. Deux ans plus tard, à Chevreuse, où son 
cousin Vibert, intendant du Duc de Luynes, l'a envoyé 
pour surveiller les réparations du château, il rumine une 
pièce de théâtre et, lorsqu'il s'échappe jusqu'à Paris, 
en promet le rôle principal, tantôt à Mlle Roste, de 



NOTICE xlv 

la troupe du Marais, tantôt à Mlle Beauchâteau, de 
l'Hôtel de Bourgogne. Laquelle des deux, à moins 
que ce ne soit quelque jolie personne de l'entourage 
des Vitart, a-t-il chantée sous le nom de Parth'enice ? 
N'importe: il l'a fait avec une fraîcheur et une grâce 
tendres qui annoncent déjà l'incomparable poète de 
l'amour qu'il sera dans la tragédie. A vingt ans c'est 
une ode écrite à l'occasion du mariage du roi, La 
Nymphe de la Seine, qui lui vaut la protection de Chape- 
lain et celle de Colbert. Si le lyrisme est absent de ses 
premières pièces, il y reparaîtra, dans l'accent, avec 
Phèdre; il y sera réintroduit, dans la forme, avec les 
chœurs (ï Esther, et il y triomphera, au centre de l'action 
même, avec la sublime extase de Joad, au troisième acte 
à^ Athaite (169 1). Après une mélodieuse interprétation 
des Hymnes du Bréviaire romain, Racine chantera enfin son 
chant du cygne, les Cantiques spirituels, qui semblent avoir 
donné à Lamartine le ton de ses Méditations religieuses. 



Est-il vrai que ce soit en lisant une ode de Malherbe 
que Jean de La Fontaine se soit senti tout à coup poète? 
Je n'en puis rien croire. Bien que, ingéniiment, sur la 
foi de Malherbe, il ait dit du mal de Ronsard, c'est à 
Ronsard qu'il se rattache, beaucoup plus qu'à son con- 
tempteur. Pour la langue, il s'écarte résolument de 
celui-ci, reprenant chez les poète» de la Pléiade, et plus 
haut encore, chez Marot, chez Rabelais, chez Bonaventure 
des Periers, jusque chez les vieux trouvères du moyen- 
âge, tous les mots dont il a besoin, y joignant les termes 
de métiers et les expressions les plus savoureuses des 
patois de France, faisant, en somme, tout juste ce que 
Malherbe avait interdit. Pour l'inspiration, même 
contraste, La Fontaine étant, lui, toute imagination, 
toute sensibilité, toute liberté, tout caprice : à sa Muse, 
comme à la Vénus de son poème à'' Adonis, il ne manque : 

Ni le mélange exquis des plus aimables choses, 
Ni le charme secret dont l'œil est enchanté, 
Ni la grâce, plus belle encor que la beauté. 

Et pourtant, ajoute Vénus : 



xlvi NOTICE 

La beauté, dont les traits, même aux dieux, sont si doux, 
Est quelque chose encor de plus divin que nous. 

Le poète en eût pu dire autant de la bonté. Elle 
l'inspira souvent, et jamais mieux que lorsqu'elle lui dicta, 
pour demander au roi la^ grâce du surintendant Fouquec 
son bienfaiteur, cette Elégie aux Nymphes de Vaux où 
l'orgueilleux monarque put lire le vers le plus tendre- 
ment humain qui ait été écrit depuis le fameux " Homo 
sum..." de Térence ; 

Et c'est être innocent que d'être malheureux I 

Mais quand nous arrêterions nous, si nous entre- 
prenions de parier du "bonhomme?" Tous, nous 
savons ses Fables par cœur; en revanche, bien peu ont lu 
ses poésies diverses; odes ou chansons, épitres ou élégies, 
rondeaux ou ballades. Pourtant, c'est là tout un trésor 
d'épis qu'il a négligemment laissé tomber en liant ses 
gerbes, et qui suffiraient à la fortune d'un poète. Nous 
en recueillerons ici quelques-uns. 



Nicolas Boileau-Despréaux, fils d'un greffier du Palais, 
greffier lui-même sur le Parnasse et auteur de/' -<4r//'Oif//5'Wi?, 
doit passer, sans contredit, pour l'homme de son siècle à 
qui la notion même de la poésie lyrique aura été la plus 
étrangère. En matière de théâtre, il a donné à Racine et 
à Molière d'excellents conseils, dont ils n'avaient pas un 
pressant besoin ; dans la Satire, il a lui-même excellé, 
étant de complexion raisonnable, réaliste et caustique; 
mais que de la musique et des images, au lieu de discours 
et de raisonnements, viennent à passer dans les vers qu'on 
lui lit ou qu'on lui montre, et aussitôt il devient sourd, il 
devient aveugle. Insensible aux incantations de Ronsard, 
il le vilipende et il ose lui préférer, sans non plus les aimer, 
du reste, Desportes et Bertaut. Il ignore Maynard et 
Tristan. Il méprise Saint-Amand et Théophile, comme il 
méprisera Philippe Quinault (1635-1688), ce mélodieux 
librettiste des opéras de Lulii. Quant à La Fontaine, il ne 
daignera point même le mentionner, ni parler de ses 
Fables, comptant pour peu ce rimeur et ces bagatelles. 

Parfait honnête homme, du reste, plein d'honneur et 



NOTICE xlvii 

de courage, et si bon ouvrier de vers qu'il est capable de 
composer, par indignation, l'épitaphe vraiment lapidaire 
du célèbre janséniste Antoine Arnaud persécuté, chassé, 
mort en exil. Et il a mérité d'écrire, sans crainte qu'on 
le lui rappelle jamais dans un blâme, cet alexandrin qui 
peut servir encore de pierre de touche pour éprouver la 
! i table et la fausse monnaie de poésie: 

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur. 

Malheureusement, ce n'est pas seulement de la bassesse, 
mais aussi de la sécheresse du cœur que le vers se ressent 
toujours ; et tel est le cas des vers de Boileau. Il a encore 
moins de sensibilité devant la nature que son iiéros 
Malherbe: dans un seul de ses vers on voit apparaître 
un arbre, le noyer de son jardin d'Auteuil; mais c'est 
pour nous dire qu'il est '' du passant insulté," autrement 
dit, que les gamins y jettent des cailloux : sentiment non 
de poète mais de propriétaire. Quant aux femmes, sauf 
deux gracieux couplets '< pour mettre en chant," elles ne 
lui ont jamais inspiré que la Satire X, merveille de style 
mais féroce réquisitoire contre le sexe, ertroyable galerie 
de portraits où il n'y a que des Mégères et des Xantippes, 
des Brinvilliers et des Messalines. 

Pouvait-on demander à un pareil homme de comprendre 
Ronsard et La Fontaine, et surtout de faire des vers 
lyriques? Il en fit pourtant, une fois, et ce fut pour la 
revanche des Muses offensées, car il écrivit alors cette 
OJe sur la Prise de Namur qui serait la chose la plus 
ridicule du monde si l'auteur ne l'avait point fait précéder 
d'un Discours dont le comique involontaire est encore 
supérieur à celui de VOJe. 

On y lit: "Comme il n'est pas possible de leur faire 
voir (aux lecteurs ignorant le grec^ Pindare dans Pindare 
même, j'ai cru que je ne pourrais justifier ce grand poète 
qu'en tâchant de faire une ode en français à sa manière, 
c'est-à-dire pleine de mouvements et de transports, où 
l'esprit parût plus entraîné du démon de la poésie que 
guidé par la raison. ..J'y ai jeté, autant que j'ai pu, la 
magnificence des mots ; et à l'exemple des anciens poètes 
dithyrambiques, j'y ai employé les figures les plus audaci- 
euses, ..Je ne sais si le public, accoutume aux sages em- 
portements de Malherbe, s'accommodera de ces saillies et 



xlviiî NOTICE 

de ces excès pindariques..." Ahl le démon qui entraîne 
Boileau! Ah! les magnificences, les audaces, les saillies, 
les excès pindariques de Boileau I 

Quelle docte et sainte ivresse 
Aujourd'hui me fait la loi ? 
Chastes Nymphes du Permesse, 
N'est-ce pas vous que je voi?... 

Est-ce Apollon et Neptune 
Qui, sur ces rocs sourcilleux, 
Ont, compagnons de fortune, 
Bâti ces murs orgueilleux? 
De leur enceinte fameuse 
La Sambre, unie à la Meuse, 
Défend le fatal abord ; 
Et, par cent bouches horribles, 
L'airain sur ces monts terribles 
Vomit le fer et la mort. 

Dix mille vaillants Alcides 
Les bordant de toutes parts, 
D'éclairs au loin homicides 
Font pétiller les remparts, etc.. 

Il s'agit ici des canons et des fusils, des artilleurs et 
des mousquetaires ! Et quand, plus haut, le poète se 
demande si ce sont Apollon et Neptune qui, compagnons 
de fortune, ont bâti ces murs orgueilleux sur ces rocs 
sourcilleux, c'est que, paraît-il, ces deux Olympiens 
s'étaient jadis loués ensemble à Laomédon pour rebâtir 
les murs de Troie. Du moins, Boileau nous l'assure, 
dans une note, au bas de la page. 

Invocations, exclamations, apostrophes et prosopopées; 
termes impropres et périphrases ; allégories et mytholo- 
gie ; rimes en épithètes, écœurantes à force d'être faciles, 
interchangeables tant elles sont banales; le tout dans un 
délire de commande et dans un désordre concerté : voilà 
rOde sur la Prise de Namur, et voilà, pour cent années, 
toute l'ode française, dont le «'Législateur de notre 
Parnasse " aura donné le modèle définitif. Quoi qu'il en 
pense, rien ne ressemble moins à du Pindare ; c'est du 
Malherbe inconsciemment parodié, gauchement imité, 
par un homme qui n'a gôuté, qui n'a admiré chez ce 



NOTICE xlix 

maître de la rime précieuse, de la forte langue et de la 
haute éloquence, que ses artifices, que ses faiblesses et que 
ses froideurs. Mais alors, pensera-t-on, Boileau n'aurait 
pas plus compris Malherbe que Ronsard ? Assurément 
non, Malherbe étant, comme Ronsard, un poète lyrique. 



Boileau, après cet unique '«excès," se trouva si fatigué 
qu'il n'osa plus jamais évoquer le terrible démon de 
l'Ode ; mais il eut du moins la consolation de former, avant 
de mourir, un élève qui devait réaliser complètement son 
idéal de lyrisme: Jean-Baptiste Rousseau. 

Rousseau était né à Paris en 1671. Féis d'un cordon- 
nier qui fit les plus grands sacrifices pour lui donner une 
éducation brillante, il commença par rougir de ce père et 
par vouloir changer son nom, de peur que ce témoignage 
d'une humble origine lui portât préjudice aux yeux des 
grands seigneurs dont il voulait devenir, plus humble- 
ment encore pourtant, le valet. Qu'après cela il ait été 
capable, ayant échoué au théâtre, de choisir sans voca- 
tion, et simplement parce qu'il y avait là une place à 
prendre, la carrière de poète lyrique; qu'il se soit con- 
solé d'être obligé d'écrire des odes sacrées en composant 
des épigrammes obscènes, dont il disait cyniquement 
qu'elles étaient les " gloria patri " de ses psaumes; qu'il 
ait été accusé, avec trop de vraisemblance, d'avoir rimé 
contre plusieurs de ses confrères des couplets infâmes, et 
pour cela banni à perpétuité du royaume par un arrêt 
du Parlement, on ne s'en étonnera point outre mesure. 
Il avait prévenu l'arrêt en s'exilant volontairement, dès 
1712, en Suisse. Accueilli là par notre ambassadeur, le 
comte de Luc, il le suivit bientôt à Vienne, lorsque lui 
fut donnée l'ambassade d'Autriche, et il y trouva, dans le 
prince Eugène, le plus illustre des protecteurs. A tous 
deux, il dédiera d'abord des odes reconnaissantes ; mais il 
ne tardera pas à leur préférer, dès la première rencontre, cet 
étrange aventurier limousin, le comte de Bonneval, qui 
devait finir pacha à Constantinople. Sans vergogne, il 
prendra parti pour lui contre le prince Eugène, écrira 
même des chansons injurieuses sur une femme aimée du 
prince qui, généreux, se contentera d'éloigner de lui 
le misérable poète en l'envoyant à Bruxelles, avec la 

147 



1 NOTICE 

promesse d'un emploi lucratif. C'est là que Rousseau 
mourra, en 1741. 

Jusqu'au bout, il avait gardé en France des amis 
fidèles, qui le tenaient pour un calomnié ; et c'étaient 
Louis Racine, le père Brumoy, Rollin, Lcfranc de 
Pompignan. Ces nobles cœurs ne pouvaient soupçonner 
la bassesse d'âme de celui qu'ils prenaient pour un poète. 
Et ils le croyaient tel, parce qu'il traitait de grands sujets 
avec cette élévation factice et cette habileté rhétoricienne 
qui devait tromper plusieurs générations, le maintenir 
même au rang de premier poète lyrique français jusqu'au 
jour où les Méditations de Lamartine dissipèrent en une 
minute cette illusion, en réapprenant la poésie à la France. 
Aujourd'hui, c'est presque au dernier rang que nous 
serions tentés de le mettre, tant son œuvre nous paraît 
vide et glacée. Ne tombons point dans ce déni de justice. 
Contentons-nous de_ dire que Rousseau est le type même 
du simili-poète, comme il y en a eu, pendant les périodes 
de transition, dans toutes les littératures; et que celles 
de ses odes et de ses cantates qui furent autrefois les plus 
célèbres restent les types mêmes de ce qu'on pourrait 
appeler les pseudo-chefs-d'œuvre. C'est à ce titre que 
nous leur donnerons encore l'hospitalité de notre recueil, 
et parce qu'il faut savoir gré à ce rimeur d'avoir main- 
tenu, faute de mieux, les apparences de la grande poésie, 
de n'avoir point laissé s'effriter, faute d'usage, les superbes 
moules de strophes où Victor Hugo coulera un jour du 
bronze, où il aura versé, en attendant, du plâtre. 



Après lui, Jean-Jacques Lefranc, marquis de Pompignan 
(1709-1784) nous rendra le même office, avec moins de 
savoir-faire, mais, une fois, avec plus d'inspiration ; le 
jour où il écrira une Ode sur la mort de J.-B. Rousseau, son 
maître et son ami. Ce seul jour-là, parce qu'il aura mis 
son art au service d'une émotion sincère, ce que Rousseau 
ne fit jamais, il aura été poète. 



Pour atteindre la fin du dix-huitième siècle, il faut 
traverser un véritable désert de stérilité poétique ou 
plutôt un immense jardin de fleurs artificielles, parmi 



NOTICE li 

lesquelles on est tout surpris de rencontrer, de loin en 
loin, le coloris et le parfum de quelques fleurs véritables. 
Du moins y a-t-il encore un peu de poésie dans cette 
<< petite poésie," tandis que de la " grande " il ne rest» 
plus, nous le savons, que des simulacres. 

Pendant les mêmes dernières années du règne de Louis 
XIV et pendant les premières de la Régence, à l'aimable 
Cour de Sceaux, chez la duchesse du Maine, ou aux 
soupers du Temple, en compagnie plus libertine, chez le 
grand-prieur de Vendôme, écoutons les jolies strophes 
anacréontiques de Guillaume Anfrye, abbé de Chaulieu 
(1639-1720), "le premier des poètes négligés," selon 
Voltaire. Ou bien, notons certaine chanson sémillante 
et galante, d'un rythme si hardi que chaque couplet 
commence même par un vers inusité de treize syllabes: 
elle est, ne vous en déplaise, d'un Irlandais de vieille 
souche, compagnon de Jacques II exilé, Antoine, comte 
d'Hamilton (1646-1720), devenu, pour avoir écrit les 
Mémoires de Grammant, l'un de nos prosateurs classiques. 

Charles Rivière Dufresny (1648-1724), parisien, petit- 
fils de Henry IV et de la belle jardinière du château d'Anet, 
fut poète, soldat, journaliste, musicien, agioteur, auteur 
de très spirituelles comédies, excellent jardinier enfin, 
par atavisme. A ce titre il faillit même tracer, dans le 
goût pittoresque et irrégulier des jardins anglais, le parc 
de Versailles ; mais son cousin Louis XIV, dont il était 
valet de chambre, donna la préférence au plan solennel de 
Lenotre. Entre ses Amusements sérieux ou comiques on pour- 
fait choisir plus d'une jolie chanson, celle des Lendemains^ 
par exemple, une toute petite chose, mais parfaite. 

Stanislas-Jean, Marquis de Boufflers (1737-1815), 
l'auteur, en prose, de la délicieuse et légère Aime, Reine 
de Golconde, tour à tour abbé, chevalier de Malte, hussard, 
maréchal de camp, diplomate en Allemagne, gouverneur 
du Sénégal, député aux États-Généraux, émigré, agricul- 
teur, enfin administrateur de la Bibliothèque Mazarine, a 
laissé, parmi beaucoup de petits poèmes lestes et spirituels, 
dix vers émus sur les cheveux blancs d'une femme aimée: 
témoignage, sans doute, de la longue et fidèle tendresse 
qui le lia, puis l'unit par le mariage, à la comtesse de 
Sabran, son exquise amie. 

Mais voici le roi de la poésie fugitive, le roi Voltaire 



m NOTICE 

(1694-1778), Ce n'est plus par sa Henrïade ou sa Loi 
naturelle, sa Sémiramis ou son Mahomet, ni surtout par se» 
grandes odes, qu'il reste pour nous un poète : c'est par 
la grâce émue des Stances à Madame du Châtelet, de ce 
délicieux et impertinent badinage, les Vous et les Tu, ou 
des vers a Madame Lullin, d'une si souriante mélancolie. 
Jamais, quoiqu'il s'y guindé, Virgile ni Lucrèce, Corneille 
ni Pindare: quelquefois, sans qu'il y songe, Horace ou 
Anacréon. 



C'est sous son patronage que Nicolas-Joseph-Laurent 
Gilbert, (1751-1788) s'est d'abord placé en lui envoyant, 
du fond de la Lorraine, ses premiers vers ; mais le 
philosophe de Ferncy n'a sans doute point salué assez bas 
ce jeune homme de dix-huit ans qui, bientôt, enflé par 
des succès de province, aigri par le froid accueil qu'on lui 
fait dans la capitale, deviendra le farouche ennemi de 
celui qu'il appellera "vole à terre," et de toute la secte 
encyclopédique. On n'a retenu de lui qu'une satire: 
Le Dix-Huitième Siècle, et les quelques strophes qu'il 
écrivit, quelques jours avant de mourir à l'Hôtel-Dieu, 
non de misère comme le voudrait la légende, mais d'un 
simple accident. Bien que ces strophes soient imitées de 
plusieurs psaumes, il faut y reconnaître un accent moderne 
qui surprend encore, à pareille date. 

Combien vaut mieux que Gilbert celui qui remplacera 
Voltaire à l'Académie Française, le bon Jean-François 
Ducis (1733-1816)1 Honorons-le d'abord pour avoir le 
premier mis à la scène, avec de très-beaux vers quelquefois, 
des imitations timides, et cependant audacieuses pour 
l'époque, de Macbeth, d'Hamlet, d'Othello, du Roi Lear, de 
Roméo et Juliette. Puis, retiré du théâtre et du monde, 
dans sa petite maison de campagne, entre un crucifix 
devant lequel il prie chaque matin, et un buste de Shake- 
speare qu'il couronne de fleurs, chaque année, lorsque 
revient l'anniversaire du grand Will, aimons-le de savoir 
écrire, avec simplicité, des stances ingénues comme son 
esprit, tendres comme son cœur, pures comme sa vie. 



Évariste Parny (1753-18 14), est né à l'Ile Bourbon 



NOTICE liii 

Celui qu'on appelait «*le Tibulle français" ftit illustre. 
D'une âme plus voluptueuse que tendre, dans une langue 
bien conventionnelle et bien molle, il écrivit des vers 
amoureux qu'admirait encore Chateaubriand et qui 
faillirent gâter le génie naissant de Lamartine. Mais 
Elvire fit oublier en un instant la vague Éléonore, et 
Parny n'est plus maintenant lui-même qu'une ombre 
vague. Son simulacre d'élégie a été rejoindre le simulacre 
d'ode de Rousseau et le simulacre d'épopée de Voltaire. 
L'illusion dissipée ne renaîtra plus, et ce n'est guère 
qu'en souvenir d'une grande renommée qu'on citera en- 
core, pour leur chute gracieuse, et pour un peu d'émotion 
qu'ils gardent, quelques vers Sur la Mort J\ru Jeune 
Fille. 

Louis de Fontanes (1757-1821) a passé, lui aussi, mais 
sans avoir eu autant d'éclat comme poète, si l'éclat des 
honneurs ne lui manqua point, qu'il recherchait par- 
dessus toutes choses. Grand-maître de l'Université en 
1808, sénateur en 18 10, il n'hésita pas, pour garder sa 
place, à voter, en 1814, la déchéance de l'empereur, ce 
qui lui valut d'être nommé pair de France. Sachons-lui 
gré d'avoir encouragé Chateaubriand à «es débuts, et 
regrettons que trop d'emplois et de dignités ne lui aient 
pas permis de polir quelquefois, dans la paix de son 
cabinet de travail, des odelettes égales à son unique 
chef-d'œuvre : Sur un Buste de Vénus. 



A l'heure où débutait Fontanes, le France croyait avoir 
trouvé de nouveau un grand poète lyrique; et ce n'était 
encore qu'un rhéteur en vers, plus puissant toutefois que 
Jean Baptiste Rousseau : Ponce-Denis Escouchard-Lcbrun, 
né à Paris en 1729, celui que scj contemporains appelèrent 
volontiers Lebrun-Pindare. L'homme est féroce et bas: 
la Fanni qu'il a chantée, à peine est-elle devenue sa femme 
qu'il l'accable d'ignobles soupçons, de grossières injures 
et de traitements barbares ; et après la séparation, il 
s'acharne encor» à la salir, en vers. Tiré de la misère par 
Louis XVI, ayant célébré r Amour des Français pour leurs 
Rois, il demandera, un peu plus tard, que les tombes 
royales de St Denis soient violées, que Louis XVI et 
Marie-Antoinette soient guillotinés. Une pension de 



liv NOTICE 

6.000 livres suffira pour qu'il loue Bonaparte, du même 
cœur qu'il avait loué Robespierre. 

Eh bien, ce caractère vil, ce cœur atroce, a dans 
l'imagination, rien que dans l'imagination, une espèce de 
grandeur singulière. Il est capable de s'exalter, non 
pour des sentiments, mais pour des idées et des livres, 
pour l'Esprit de Lois de Montesquieu, par exemple, ou 
pour les Epoques de la Nature de Buffon, son héros favori, 
qui lui inspirera deux odes dont quelques passages 
approchent du sublime. Il y atteindra une fois, malgré 
l'emphase du début, dans \ Ode sur le Vaisseau le Vengeur; 
et pour ne pas être trop choqué de ce début même, 
remarquons qu'il est en harmonie avec le goût néo- 
romain qui règne partout alors, aussi bien dans un tableau 
de Louis David que dans un meuble de Percier on dans un 
discours de Robespierre: c'est presque du style. 

Lebrun est le plus inégal des poètes : tel fragment de 
son ode sur r Enthousiasme, par son emportement lyrique 
et ses audaces verbales, annonce les Mages de Victor Hugo: 

Il t'embrasait, ô Galilée, 
Quand la terre entendit ta voix, 
Et que, loin du centre exilée, 
Elle parut suivre tes lois. 
Newton, roi des sphères célestes, 
Tu le respires, tu l'attestes 
Dans tes calculs audacieux ; 
Franklin maîtrise le tonnerre, 
Et Montgolfier, fuyant la terre, 
Se précipite dans les cieux. 

Les âmes, de gloire effrénées, 
Par un essor inattendu, 
Se plongent dans leurs destinées 
A travers l'obstacle éperdu : 
Un enthousiasme héroïque, 
S'ouvrant les ondes du Granique, 
D'Alexandre enflamme l'espoir, 
Soumet la terre à sa fortune, 
Et le montre au dernier Neptune, 
Tous deux étonnés de se voir. 

Mais déjà faiblit la fin de la stropiie. Et si nous 



NOTICE !▼ 

tournions quelques feuillets, jusqu'à l'ode où Lebrun 
célèbre Z« Paysages des Environs de Paris, nous trouverions 
des vers tels que ceux-ci, dont chaque mot a besoin d'une 
traduction, tant la folie de la périphrase et du <'mot 
noble " y est à son comble : 

La colline qui, vers le pôle 

(le Butte Montmartre, qui, au Nord) 
Borne nos fertiles marais, 

(nos cultures maraîchères) 
Occupe les enfants d'Éole 

(les vents) 
A broyer les dons de Cérès. 

(à faire tourner les moulins â farine) 
Vanves, qu'habite Galatée, 

(oCi il y a des gardeuses de bestiaux) 
Sait du lait d'Io, d'Amalthée 

(du lait de vache et de chèvre) 
Épaissir les flots écumeux ; 

(faire du fromage) 
Et Sèvres, d'une pure argile 

(avec du kaolin) 
Compose l'albâtre fragile 

(la porcelaine) 
Où Moka nous verse ses feux. 

(dont on fait les tasses à café ! ! !) 

Si Lebrun-Pindare se montre quelquefois le plu» 
détestable des poètes lyriques, disons bien vite qu'il est 
toujours le maître incontesté des faiseurs d'épigrammes. 
Citons-en au moins une, superbe, sur La Harpe, qui 
venait de parler du grand Corneille avec irrévérence: 

Ce petit |-.omme à son petit compas 
Veut sans pudeur asservir le génie; 
Au bas du Pinde il trotte à petits pas. 
Et croit franchir les sommets d'Aonie. 
Au grand Corneille il a fait avanie ; 
Mais, à vrai dire, on riait aux éclats 
De voir ce nain mesurer un Atlas ; 
Et, redoublant ses efforts de Pygmée, 
Burlesquement raidir ses petits bras 
Pour étouffer si haute renommée! 



Ivi NOTICE 

Souvenons-nous enfin que Lebrun, avant tout le 
monde, a deviné, a salué le génie d'André Chénierl Ce 
sera justement le frère d'André, Marie-Joseph, qui, le 
3 Septembre 1807, prononcera, au nom de l'Institut, un 
discours sur la tombe du vieux poète. Il y laissera 
entendre, discrètement, toutes les restrictions qu'il ferait 
sur l'homme; mais il y louera justement celui qui, 
"souvent élevé, quelquefois ambitieux dans son style, 
cherchant la hardiesse et ne fuyant pas l'audace, célébra 
tout ce qui donne les hautes pensées: Dieu, la Nature, 
la Liberté, le Génie et la Victoire I " 



Deux poètes avaient fait mieux que de célébrer la 
Victoire: vers le même temps, ils y avaient entraîné les 
cœurs et conduit les pas des jeunes armées de la 
République. L'un d'eux était précisément Alarie-Joseph 
Chénier, et l'autre, avant lui, Joseph Rouget de Lisle 
(1760- 1836). 

Le capitaine Rouget de Lisle, dans la nuit du 25 au 
26 Avril 1792, peu de jours après la déclaration de 
guerre à la Prusse et à l'Autriche, improvisait, paroles et 
musique, le chant immortel qui, appelé d'abord Chant Je 
Guerre de P Armée du Rhitu devait bientôt prendre son nom 
de gloire, quand le bataillon des volontaires de Marseille 
fut entré à Paris en le chantant. Écoutez maintenant 
une page de Michelet, hymne commentant un hymne: 

'•'Par-dessus l'élan de la guerre, sa fureur, la pensée 
vraiment sainte de la Révolution fut toujours l'affran- 
chissement du monde. En récompense, il lui fut donné, 
dans un moment désintéressé et sacré, de trouver le chant 
qui, répété de bouche en bouche, a gagné toute la terre. 
Cela est divin et rare, d'ajouter un chant éternel à la voix 
des nations. 

"Il fut trouvé à Strasbourg, à deux pas de l'ennemi, 
non, comme on l'a dit, dans un repas de famille, ce fut 
dans une foule émue Les volontaires partaient le lende- 
main; on était en avril, au premier moment de la guerre. 
Plus d'un, dans la joie du banquet, rêvait sous l'impression 
de vagues pressentiments, comme quand on est assis, au 
moment de s'embarquer, au bord de la grande mer. 
Mais les cœurs étaient bien haut, pleins d'élan et de 



NOTICE Ivii 

«acrifices, et tous acceptaient l'orage. Cet élan commun 
qui soulevait toute poitrine d'un ég-al mouvement aurait 
eu besoin d'un rythme, d'un ciiant qui soulageât les 
cœurs, fit écho à la douce et fraternelle émotion qui 
animait les convives. L'un d'eux le traduisit : "Allons!" 
Et ce mot dit, tout fut trouvé: "Allons, enfants de la 
patrie I" Ce fut comme un éclair du ciel. Tout le 
monde fut saisi, ravi, tous reconnurent ce chant entendu 
pour la première fois. Tous le savaient, tous le chan- 
tèrent, tout Strasbourg, toute la France.; On l'appelle 
la Marseillaite. Le monde, tant qu'il y aura un monde, 
la chantera à jamais." 

Et Michelct ajoute: "Si ce n'était qu'un chant de 
guerre, il n'aurait pas été adopté par les nations. C'est 
un chant de fraternité; ce sont des bataillons de frères 
qui, pour la sainte défense du foyer, de la patrie, vont 
ensemble d'un même cœur. C'est un chant qui dans la 
guerre conserve un esprit de paix. Qui ne connaît U 
strophe sainte : 

"Épargnez ces triste» victimes!..." 

Le dernier couplet de la Marseillaise, celui àa Enfants, 
n'est pas de Rouget de Lisle : il fut écrit quelques moi» 
plus tard, peut-être par un obscur écrivain nommé Loui» 
du Bois. On n'en est pas sûr. Ni l'un ni l'autre de ce» 
auteurs ne se retrouvèrent une seconde fois des poètes; ils 
avaient été un seul jour, les mystérieux instruments d'une 
inspiration collective; on comprend, par leur exemple, 
cette formule de Richard Wagner: "Le Peuple, force 
efficiente de l'œuvre d'art ; " et c'est par une telle origine, 
non par une perfection formelle qu'il n'y faut point 
chercher, que s'expliquent le» héroïques vertus de notre 
chant national. 

• ♦ 

L'autre poète de la Liberté et de la Victoire, c'est, nous 
l'avons dit, Marie-Joseph Chénier, l'auteur de ce Chant 
du Départ qui, sur la grandiose musique de Méhul, fut 
chanté pour la première fois dans une fête de l'an II 
décrétée par la Convention à la nouvelle de la glorieuse 
bataille de Fleurus, et pour la dernière fois en 1804, au 



Iviii NOTICE 

camp de Boulogne, quand le Premier Consul distribua des 
étoiles de la Légion d'Honneur aux braves de la Grande 
Armée. 

Marie-Joseph, dernier enfant de Louis Chénier et de la 
belle grecque Santi Lhomaca sa femme, était né en 1764, 
deux ans après son frère André. Nous n'avons point à 
parler ici du poète tragique, dont les œuvres déclamatoires, 
plus pleines des passions du moment que des passions 
éternelles, devaient, pour cette raison, être applaudies 
alors et, ensuite, oubliées. Sur l'homme politique, 
jusqu'en 1794, nous avons dit l'essentiel dans la Notice 
du volume consacré aux Chefs-iïŒu'vre lyriques d'André 
Chénier.) de la présente collection ; l'on voudra bien s'y 
reporter pour juger impartialement sa conduite, dont les 
fautes furent compensées par plus d'une preuve d'un 
dangereux courage, et trop cruellement expiées par 
l'abominable calomnie qui l'accusa d'avoir causé la mort 
de son frère, calomnie à laquelle, en si nobles vers, il 
saura répondre. 

Le poète lyrique, seul, nous appartient ici, et son rôle, 
pendant toute la Révolution, fut considérable. Si le 
mouvement qui commence en 1789, à l'ouverture des 
États-Généraux, a tous les caractères d'un mouvement 
religieux, dans le sens le plus large du mot, par sa 
soudaineté, son universalité, son enthousiasme, son délire 
de foi et d'espérance, — en attendant qu'il ait son fanatisme 
de ses crimes, — on peut dire que Marie-Joseph Chénier 
sera le poète liturgique de cette religion nouvelle. Car 
cette religion — patriotique, civique, et déiste, selon le 
Contrat Social et la Profession de Foi du Vicaire Savoyard, — • 
comme elle aura ses temples et ses fêtes, aura sa liturgie. 
Chénier, sans parler du Chant du Départ, y contribuera 
d'abord par son Chant du 14 Juillet, composé pour la 
première fête de la Fédération, puis par des hymnes à 
Y Egalité, à la Liberté, à la Raison, le plus souvent abstraits 
et froids comme leur titre, composés dans cette langue 
décolorée que lui ont transmise tant de générations 
de poètes anti-lyriques. Parfois aussi, l'inspiration le 
soulève, et il monte avec une majesté un peu tendue, 
émouvante quand même. Ainsi en est-il dans V Hymne à 
V Etre Suprême, qu'il n'a pu refuser à Robespierre, mais 
où la divinité, '«témoin du crime heureux, besoin de 



NOTICE lix 

l'innocence," est invoquée avec un à-propos »i terrible 
que l'homme de la guillotine, ne voulant point qu'on 
chantât de tels vers, en commanda d'autres, sur le même 
rythme, à un certain Théodore Desorgnes, afin qu'on put 
utiliser la musique, déjà écrite par Gossec. 

Il y a pourtant quelque chose de plus beau dans l'œuvre 
de Marie- Joseph, c'est V Hymne du 9 1 hermidor, chanté à la 
Convention, le zy Juillet 1795, pour l'anniversaire du 
jour où la chute de Robespierre avait arrêté la Terreur, 
deux jours trop tard, hélas! pour qu'André ne portât 
pas sur l'échafaud sa noble tête. Ici encore, sans doute, 
un peu trop de pompe à la romaine ; mais quelle émotion 
nous saisit quand, à l'évocation des ombres sanglantes, 
nous voyons apparaître, sans que Marie-Joseph nous l'ait 
désigné autrement que par ces deux mots, "talents, 
vertus," le fantôme de ce frère, et quand, au nom même 
des victimes, le poète demande à la République d'être 
clémente à leurs assassins! 

Il ne quitta les Assemblées qu'en 1802. L'astre de 
Bonaparte montait de plus en plus haut sur l'horizon. 
Chénier avait d'abord salué le général victorieux, 
approuvé même le coup d'État du 18 Brumaire; puis 
comprenant que, ce jour-là, dans l'Orangerie de Saint- 
Cloud, la République avait commencé de mourir, il se 
détourna du Consul et, au lendemain du couronnement 
de l'Empereur, il écrivit la belle élégie de La Promenade qui 
est, en même temps que son chef-d'œuvre, son testament 
de citoyen et de poète. Il y apparaît tout entier, fidèle, 
étroitement mais noblement, à son double idéal classique 
et républicain, avec une nuance de mélancolie, comme 
s'il souffrait de survivre au siècle qui vient de finir, et de 
ne pouvoir, comme les derniers venus, aspirer dans la 
joie les souffles du siècle qui commence, acquiescer à la 
grandeur des événements et des idées qui ont de nouveau 
bouleversé le monde. 

Nous sommes en 1805; voilà quatre ans bientôt 
qu'.^/a/a et le Génie du Christianisme ont paru, renouvelant 
la sensibilité française ; et il n'a trouvé, pour les accueillir, 
que des ironies voltairiennes, sans rien pressentir de tout 
ce qui s'y trouvait en germe. Il demeurera dans cette 
incompréhension j usqu'à sa mort. Mais en 1 8 1 1 , comme 
pour une symbolique entrée de la poétique nouvelle, 



Ix NOTICE 

victorieuse de l'ancienne, Chateaubriand, père du Roman- 
tisme, remplacera à l'Académie Française Marie-Josepii 
Chénier, dernier des Classiques. 

AUGUSTE DORCHAIN 



TABLE 

PAGES 

FRANÇOIS DE MALHERBE (1555-1628) 

^^Les Larmes de Saint Pierre . . . - . x 

>^ Consolation à M. du Périer - .... ^ 

Aux Ombres de Daman ...... i^ 

'^^Pt tire pour le Roi Henri le Grand . - . . 6 

Sur V Attentat commis en. ..Henri le GranA - - - lO 

Au Roi Henri le Grand - - - - - * * 7 

Pour la Vicomtesse d^ Auchy - - - - ï 7 

Sur l"* Absence de la Même - • - - - - l8 

^ A la Reine, Mère du Roi - l8 

/// s* en vont ces rois de ma vie - - - " 23 

Pour une Fontaine --.---- 24. 

Sus, debout, la merveille des belles - - - - • 1\ 

A Monseigneur le Cardinal de Richelieu - - - 26 

v^i/ Roi Louis XIII 26 

Pour M. le Cardinal de Richelieu - - - 27 
Paraphrase du Psaume CXL V ' - - - -28 

^*^ur la Mort de son Fils - - • - • - 29 

Au Roi Louis XIII allant châtier etc. - - • * ^9 

MATHURIN RÉGNIER (1573-1613) 

Quand sur moi je jette les yeux - - - - "35 

Dieu, si mes péchés irritent ta fureur • - - -38 

Cependant qu en la croix, plein d^ amour infinie- - "39 

JEAN OGIER DE GOMBAUO (1576-1666) 

Durant la belle nuit, dent mon ame ravie - - "39 

Le péché me surmonte, et ma peine est si grande - - 4^ 



Ixii TABLE 

FRANÇOIS MAYNARD (15 82-1 646) 

La IdU Vieille 

A Alcippe 

Hélène, Oriane, Angélique - - - - - 

Ces antres et ces rochers _ - - - - 

Pégase n^a point de mérite - - - - - 

Rome qui sous tes pieds as vu toute la terre 

Adieu f Paris, adieu pour la dernière fois 

Je touche de mon pied le bord de l^ autre monde - 

Déserts où fat vécu dans un calme si doux 

JMon âme, il faut partir, Aîa vigueur est passée - 

MARQUIS DE RACAN (1589-1670) 

La Venue de Printemps - - - - - 

Ode bachique ------- 

Stances sur la Retraite . - - - - 

THÉOPHILE DE VI AU (i 590-1626) 
Le Matin ---.-"- 

La Solitude _•----- 

Quand tu me vois baiser tes bras » - - « 

Les Nautonniers ------ 

Apollon Champion ------ 

MARC-ANTOINE DE SAINT- AMAND (1594- 
La Solitude -----"•- 

Le Soleil levant ------- 

La Nuit -------- 

La Pipe -------- 

Le Paresseux ------- 

Les Goinfres - .^ - - - - - 

V Été de Rome ------- 

L^ Automne des Canaries ----- 



TABLE Ixiii 

PAGES 

JEAN CHAPELAIN (i 595-1674) 
Ode au Cardinal de Richelieu - - - - " ^ 3 

CLAUDE DE MALEVILLE (1597-1647) 

La belle Matineuse - - - - - - ~^5 

VINCENT VOITURE (1598-1648) 

Dei portes du matin V amante de Céphale - - - 86 

Il faut finir met jours en r amour a^ Ura/iie - - - 87 

GUILLAUME COLLETET (1598-1659) 

La Maison de Ronsard - - - - - "^7 

Hommage à Ronsard - - - - - - -8S 

^vis à un Poète buveur d^ Eau - - - - - 88 

Rodomontade amoureuse - - - - - ~^9 

Sur la Naissance de Notre-Seigneur - - - - 89 

JACQUES VALLÉE DES BARREAUX (1599-1673) 

Grand Dieu, tes Jugements sont remplis d^ équité - - 90 

MARIN LEROY DE GOMBERVILLE (1600-1674) 

Au Cardinal du Richelieu - - - - - "9* 

Sur r Exposition du Saint-Sacrement - - - - 91 

TRISTAN L'HERMITE (1601-1655) 

La Comédie des Fleurs ~ - - - - -92 

Le Promenoir des deux Amants - - - - - 94 

Consolation à Idalie, sur la Alort d'un Parent - - - 96 

Les Baisers de Dorinde - - - - - -98 

Celle dont la dépouille en ce marbre est enclose - - - 100 



Ixiv TABLE 

PAGES 

JMon âme, éveille-toi du dangereux sommeil - - - loo 

Venir à la clarté sans /orce et sans adresse - - - loi 

JEAN FRANÇOIS SARRASIN (1603-1654) 
Ode à Monseigneur le Duc d^ Enghien ~ - - lOl 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Les Larmes de Saint Pierre 



** QUE je porte d'envie à la troupe innocente 
De ceux qui, massacrés d'une main violente, 
Virent dès le matin leur beau jojir accourci ! 
Le fer qui les tua leur donna cette grâce, 
Que si de faire bien ils n'eurent pas l'espace, 
Ils n'eurent pas le temps de faire mal aussi. 

** De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde 
Allait courre fortune aux orages du monde. 
Et déjà pour voguer abandonnait le bord, 
Quand l'aguet d'un pirate arrêta leur voyage ; 
Mais leur sort fut si bon que d'un même naufrage 
lis se virent sous l'onde et se virent au port. 

" Ce furent de beaux lis, qui mieux que la nature 
Mêlant à leur blancheur l'incarnate peinture 
Que tira de leur sein le couteau criminel, 
Devant que d'un hiver la tempête et l'orage 
A leur teint délicat pussent faire dommage, 
S'en allèrent fleurir au printemps éternel... 

" Le peu qu'ils ont vécu leur fut grand avantage. 
Et le trop que je vis ne me fait que dommage. 
Cruelle occasion du souci qui me nuit ! 
Quand j'avais de ma foi l'innocence première. 
Si la nuit de la mort m'eût privé de lumière, 
Je n'aurais pas la peur d'une immortelle nuit. 
148 I 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

*' Ce fut en ce troupeau que, venant à la guerre 
Pour combattre l'enfer et défendre la terre, 
Le Sauveur inconnu sa grandeur abaissa ; 
Par eux il commença la première mêlée, 
Et furent eux aussi que la rage aveuglée 
Du contraire parti les premiers offensa. 

** Qui voudra se vanter avec eux se compare. 
D'avoir reçu la mort par un glaive barbare, 
Et d'être allé soi-même au martyre s'offrir ; 
L'honneur leur appartient d'avoir ouvert la porte 
A quiconque osera, d'une âme belle et forte. 
Pour vivre dans le ciel, en la terre mourir. 

" O désirable fin de leurs peines passées ! 
Leurs pieds, qui n'ont jamais les ordures pressées. 
Un superbe plancher des étoiles se font ; 
Leur salaire payé les services précède ; 
Premier que d'avoir mal ils trouvent le remède. 
Et devant le combat ont les palmes au front. 

" Que d'applaudissements, de rumeur et de presses 
Que de feux, que de jeux, que de traits de caresses 
Quand là-haut en ce point on les vit arriver ! 
Et quel plaisir encore à leur courage tendre. 
Voyant Dieu devant eux en ses bras les attendre, 
Et pour leur faire honneur les anges se lever ! 

" Et vous, femmes, trois fois, quatre fois bienheureuses. 
De ces jeunes amours les mères amoureuses, 
Que faites-vous pour eux, si vous les regrettez ? 
Vous fâchez leur repos, et vous rendez coupables, 
Ou de n'estimer pas leurs trépas honorables. 
Ou de porter envie à leurs félicités. 

*' Le soir fut avancé de leurs belles journées ; 
Mais qu'eussent-ils gagné par un siècle d'années ? 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Ou que leur advint-il en ce vite départ. 

Que laisser promptement une basse demeure, 

Qui n'a rien que du mal, pour avoir de bonne heure 

Aux plaisirs éternels une éternelle part ? 

** Si vos yeux pénétrant jusqu'aux choses futures 
Vous pouvaient enseigner leurs belles aventures. 
Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs, 
Que vous ne voudriez pas pour l'empire du monde 
N'avoir eu dans le sein la racine féconde 
D'où naquit entre nous ce miracle de fleurs..." 



Consolation à M, du Pérter 

TA douleur, du Périer, sera donc éternelle ? 

Et les tristes discours. 
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle, 

L'augmenteront toujours? 

Le malheur de ta fille au tombeau descendue, 

Par un commun trépas, 
Est-ce quelque dédale, où ta raison perdue 

Ne se retrouve pas ? 

Je sais de quels appas son enfance était pleine. 

Et n'ai pas entrepris, 
Injurieux ami, de soulager ta peine 

Avecque son mépris. 

Mais elle était du monde, où les plus belles choses 

Ont le pire destin ; 
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses. 

L'espace d'un matin. 

Puis quand ainsi serait que, selon ta prière, 
Elle aurait obtenu 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière, 
Qu'en fût-il advenu ? 

Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste 

Elle eût eu plus d'accueil ? 
Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste 

Et les vers du cercueil ? 

Non, non, mon du Périer, aussitôt que la Parque 

Ote l'âme du corps, 
L'âge s'évanouit au deçà de la barque, 

Et ne suit point les morts... 

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles. 

On a beau la prier, 
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles 

Et nous laisse crier. 

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre. 

Est sujet à ses lois ; 
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre 

N'en défend point nos rois. 

De murmurer contre elle et perdre patience. 

Il est mal a propos ; 
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science 

Qui nous met en repos. 



Aux Ombres de Damon 

L'ORNE comme autrefois nous reverrait encore. 
Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore. 
Egarer à l'écart nos pas et nos discours ; 
Et couchés sur les fleurs comme étoiles semées. 
Rendre en si doux ébat les heures consumées, 
Que les soleils nous seraient courts. 

4 



FRANÇOIS DE MALHERBli 

Mais, ô loi rigoureuse à la race des hommes! 
C'est un point arrêté, que tout ce que nous sommes, 
Issus de pères rois et de pères bergers, 
La Parque également sous la tombe nous serre ; 
Et les mieux établis au repos de la terre 
N'y sont qu'hôtes et passagers. 

Tout ce que la grandeur a de vains équipages, 
D'habillements de pourpre et de suite de pages. 
Quand le terme est échu, n'allonge point nos jours ; 
Il faut aller tout nus où le destin commande ; 
Et de toutes douleurs la douleur la plus grande. 
C'est qu'il faut laisser nos amours : 

Amours qui, la plupart infidèles et feintes. 
Font gloire de manquer a nos cendres éteintes. 
Et qui, plus que l'honneur estimant les plaisirs. 
Sous le masque trompeur de leurs visages blêmes. 
Acte digne du foudre ! en nos obsèques mêmes 
Conçoivent de nouveaux désirs. 

Elles savent assez alléguer Artémise, 
Disputer du devoir et de la foi promise : 
Mais tout ce beau langage est de si peu d'effet, 
Qu'a peine en leur grand nombre une seule se treuvc 
De qui la foi survive, et qui fasse la preuve 
Que ta Carinice te fait. 

Depuis que tu n'es plus, la campagne déserte 
A dessous deux hivers perdu sa robe verte. 
Et deux fois le printemps l'a repeinte de fleurs. 
Sans que d'aucuns discours sa douleur se console, 
Et que ni la raison ni le temps qui s'envole 
Puisse faire tarir ses pleurs... 

S 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Prière pour le Roi Henri le Grand 

O DIEU, dont les bontés de nos larmes touchées 
Ont aux vaines fureurs les armes arrachées, 
Et rangé l'insolence aux pieds de la raison, 
Puisque à rien d'imparfait ta louange n'aspire, 
Achève ton ouvrage au bien de cet empire, 
Et nous rends l'embonpoint comme la guérison. 

Nous sommes sous un roi si vaillant et si sage, 
Et qui si dignement a fait l'apprentissage 
De toutes les vertus propres à commander. 
Qu'il semble que cet heur nous impose silence. 
Et qu'assurés par lui de toute violence. 
Nous n'avons plus sujet de te rien demander. 

Certes quiconque a vu pleuvoir dessus nos têtes 
Les funestes éclats des plus grandes tempêtes 
Qu'excitèrent jamais deux contraires partis, 
Et n'en voit aujourd'hui nulle marque paraître, 
En ce miracle seul il peut assez connaître 
Quelle force a la main qui nous a garantis. 

Mais quoi ! De quelque soin qu'incessamment il veille. 
Quelque gloire qu'il ait à nulle autre pareille. 
Et quelque excès d'amour qu'il porte à notre bien, 
Comme échapperons-nous en des nuits si profondes. 
Parmi tant de rochers que lui cachent les ondes. 
Si ton entendement ne gouverne le sien ? 

Un malheur inconnu glisse parmi les hommes, 
Qui les rend ennemis du repos où nous sommes : 
La plupart de leurs vœux tendent au changement ; 
Et comme s'ils vivaient des misères publiques. 
Pour les renouveler ils font tant de pratiques. 
Que qui n'a point de peur n'a point de jugement. 
6 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

En ce fâcheux état ce qui nous réconforte, 
C'est que la bonne cause est toujours la plus forte, 
Et qu'un bras si puissant t'ayant pour son appui, 
Quand la rébellion plus qu'une hydre féconde 
Aurait pour le combattre assemblé tout le monde, 
Tout le monde assemblé s'enfuirait devant lui. 

Conforme donc, Seigneur, ta grâce à nos pensées ; 
Ote-nous ces objets qui des choses passées 
Ramènent a nos yeux le triste souvenir ; 
Et comme sa valeur, maîtresse de l'orage, 
A nous donner la paix a montré son courage. 
Fais luire sa prudence à nous l'entretenir. 

Il n'a point son espoir au nombre des armées, 
Etant bien assuré que ces vaines fumées 
N'ajoutent que de l'ombre à nos obscurités. 
L'aide qu'il veut avoir, c'est que tu le conseilles ; 
Si tu le fais. Seigneur, il fera des merveilles. 
Et vaincra nos souhaits par nos prospérités. 

Les fuites des méchants, tant soient-elles secrètes, 
Quand il les poursuivra, n'auront point de cachettes 
Aux lieux les plus profonds ils seront éclairés ; 
Il verra sans effet leur honte se produire, 
Et rendra les desseins qu'ils feront pour lui nuire 
Aussitôt confondus comme délibérés. 

La rigueur de ses lois, après tant de licence, 
Redonnera le cœur à la faible innocence. 
Que dedans la misère on faisait envieillir. 
A ceux qui l'oppressaient il ôtera l'audace ; 
Et sans distinction de richesse ou de race. 
Tous de peur de la peine auront peur de faillir. 

La terreur de son nom rendra nos villes fortes. 
On n'en gardera plus ni les murs ni les portes, 

7 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Les veilles cesseront au sommet de nos tours ; 
Le fer mieux employé cultivera la terre, 
Et le peuple qui tremble aux frayeurs de la guerre, 
Si ce n'est pour danser, n'aura plus de tambours. 

Loin des mœurs de son siècle il bannira les vices, 
L'oisive nonchalance et les molles délices. 
Qui nous avaient portés jusqu'aux derniers hasards; 
Les vertus reviendront de palmes couronnées, 
Et ses justes faveurs, aux mérites données, 
Feront ressusciter l'excellence des arts. 

La foi de ses aïeux, ton amour et ta crainte, 
Dont il porte dans l'âme une éternelle empreinte. 
D'actes de piété ne pourront l'assouvir ; 
Il étendra ta gloire autant que sa puissance. 
Et n'ayant rien si cher que ton obéissance. 
Où tu le fais régner, il te fera servir. 

Tu nous rendras alors nos douces destinées ; 
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années. 
Qui pour les plus heureux n'ont produit que des pleurs. 
Toute sorte de biens comblera nos familles, 
'La moisson de nos champs lassera les faucilles. 
Et les fruits passeront la promesse des fleurs. 

I/a fin de tant d'ennuis dont nous fûmes la proie 
Nous ravira les sens de merveille et de joie ; 
Et d'autant que le monde est ainsi composé, 
Qu'une bonne fortune en craint une mauvaise. 
Ton pouvoir absolu, pour conserver notre aise. 
Conservera celui qui nous l'aura causé. 

Quand un roi fainéant, la vergogne des princes. 
Laissant a ses flatteurs le soin de ses provinces, 
Entre les voluptés indignement s'endort. 
Quoique l'on dissimule, on n'en fait point d'estime ; 
8 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Et si la vérité se peut dire sans crime, 
C'est avecque plaisir qu'on survit à sa mort. 

Mais ce roi, des bons rois l'éternel exemplaire. 
Qui de notre salut est l'ange tutélaire, 
L'infaillible refuge et l'assuré secours, 
Son extrême douceur ayant dompté l'envie. 
De quels jours assez longs peut-il borner sa vie, 
Que notre affection ne les juge trop courts? J 

Nous voyons les esprits nés à la tyrannie. 
Ennuyés de couver leur cruelle manie. 
Tourner tous leurs conseils à notre affliction ; 
Et lisons clairement dedans leur conscience. 
Que s'ils tiennent la bride "a leur impatience. 
Nous n'en sommes tenus qu'à sa protection. 

Qu'il vive donc, Seigneur, et qu'il nous fasse vivre l 
Que de toutes ces peurs nos âmes il délivre ; 
Et rendant l'univers de son heur étonné. 
Ajoute chaque jour quelque nouvelle marque 
Au nom qu'il s'est acquis du plus rare monarque 
Que ta bonté propice ait jamais couronné ! 

Cependant son dauphin, d'une vitesse prompte. 
Des ans de sa jeunesse accomplira le compte ; 
Et suivant de l'honneur les aimables appas, 
De faits si renommés ourdira son histoire, 
Que ceux qui dedans l'ombre éternellement noire 
Ignorent le soleil, ne l'ignoreront pas. 

Par sa fatale main qui vengera nos pertes, 
L'Espagne pleurera ses provinces désertes. 
Ses châteaux abattus et ses camps déconfits ; 
Et si de nos discords l'infâme vitupère 
A pu la dérober aux victoires du père. 
Nous la verrons captive aux triomphes du fils. 

9 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Sur r Attentat 

commis en la Personne de Henri le Grand 
/<? 19 Décember 1605 

QUE direz- VOUS, races futures, 
Si quelquefois un vrai discours 
Vous récite les aventures 
De nos abominables jours ? 
Lirez-vous, sans rougir de honte, 
Que notre impiété surmonte 
Les faits les plus audacieux 
Et les plus dignes du tonnerre. 
Qui firent jamais à la terre 
Sentir la colère des cieux ? 

O que nos fortunes prospères 
Ont un change bien apparent ! 
O que du siècle de nos pères 
Le nôtre s'est fait différent ! 
La France, devant ces orages, 
Pleine de mœurs et de courages 
Qu'on ne pouvait assez louer, 
S'est faite aujourd'hui si tragique. 
Qu'elle produit ce que l'Afrique 
Aurait vergogne d'avouer. 

Quelles preuves incomparables 
Peut donner un prince de soi, 
Que les rois les plus adorables 
N'en quittent l'honneur à mon roi ? 
Quelle terre n'est parfumée 
Des odeurs de sa renommée ? 
Et qui peut nier qu'après Dieu, 
Sa gloire, qui n'a point d'exemples. 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

N'ait mérité que dans nos temples 
On lui donne le second lieu ? 

Qui ne sait point qu*a sa vaillance 
Il ne se peut rien ajouter ? 
Qu'on reçoit de sa bienveillance 
Tout ce qu'on en doit souhaiter ? 
Et que si de cette couronne, 
Que sa tige illustre lui donne, 
Les lois ne l'eussent revêtu, 
Nos peuples d'un juste suffrage 
Ne pouvaient, sans faire naufrage, 
Ne l'offrir point a sa vertu ? 

Toutefois, ingrats que nous sommes, 
Barbares et dénaturés. 
Plus qu'en ce climat où les hommes 
Par les hommes sont dévorés. 
Toujours nous assaillons sa tête 
De quelque nouvelle tempête ; 
Et d'un courage forcené. 
Rejetant son obéissance. 
Lui défendons la jouissance 
Du repos qu'il nous a donné. 

La main de cet esprit farouche. 

Qui, sorti des ombres d'enfer. 

D'un coup sanglant frappa sa bouche, 

A peine avait laissé le fer ; 

Et voici qu'un autre perfide, 

Oïl la même audace réside, 

Comme si détruire l'Etat 

Tenait lieu de juste conquête, 

De pareilles armes s'apprête 

A faire un pareil attentat. 

XI 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

O soleil, ô grand luminaire ! 
Si jadis l'horreur d'un festin 
Fit que de ta route ordinaire 
Tu reculas vers le matin, 
Et d'un émerveillable change 
Te couchas aux rives du Gange, 
D'où vient que ta sévérité, 
Moindre qu'en la faute d'Atrée, 
Ne punit point cette contrée 
D'une éternelle obscurité ? 

Non, non, tu luis sur le coupable, 
Comme tu fais sur l'innocent ; 
Ta nature n'est point capable 
Du trouble qu'une âme ressent ; 
Tu dois ta flamme à tout le monde ; 
Et ton allure vagabonde 
Comme une servile action 
Qui dépend d'une autre puissance, 
N'ayant aucune connaissance. 
N'a point aussi d'affection. 

Mais, ô planète belle et claire. 
Je ne parle pas sagement ; 
Le juste excès de la colère 
M'a fait perdre le jugement ; 
Ce traître, quelque frénésie 
Qui travaillât sa fantaisie, 
Eut encore assez de raison 
Pour ne vouloir rien entreprendre, 
Bel astre, qu'il n'eût vu descendre 
Ta lumière sous l'horizon. 

Au point qu'il écuma sa rage. 
Le dieu de Seine était dehors 



13 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

A regarder croître l'ouvrage 
Dont ce prince embellit ses bords. 
Il se resserra tout à l'heure 
Au plus bas lieu de sa demeure ; 
Et ses nymphes dessous les eaux, 
Toutes sans voix et sans haleine, 
Pour se cacher furent en {)eine 
De trouver assez de roseaux. 

La terreur des choses passées 
A leurs yeux se ramentevant 
Faisait prévoir a leurs pensées 
Plus de malheurs qu'auparavant ; 
Et leur était si peu croyable 
Qu'en cet accident effroyable 
Personne les pût secourir, 
Que, pour en être dégagées 
Le ciel les aurait obligées, 
S'il leur eût permis de mourir. 

Revenez, belles fugitives ; 

De quoi versez-vous tant de pleurs ? 

Assurez vos âmes craintives. 

Remettez vos chapeaux de fleurs. 

Le roi vit, et ce misérable. 

Ce monstre vraiment déplorable, 

Qui n'avait jamais éprouvé 

Que peut un visage d'Alcide, 

A commencé le parricide, 

>^ "s il ne l'a pas achevé. 

Pucelles, qu'on se réjouisse ; 
Mettez-vous l'esprit en repos ; 
Que cette peur s'évanouisse. 
Vous la prenez mal a propos ; 

î3 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Le roi vit, et les destinées 

Lui gardent un nombre d'années 

Qui fera maudire le sort 

A ceux dont l'aveugle manie 

Dresse des plans de tyrannie 

Pour bâtir quand il sera mort. 

O bienheureuse intelligence, 
Puissance, quiconque tu sois, 
Dont la fatale diligence 
Préside k l'empire françois ! 
Toutes ces visibles merveilles 
De soins, de peines et de veilles, 
Qui jamais ne t'ont pu lasser, 
N'ont-elles pas fait une histoire 
Qu'en la plus ingrate mémoire 
L'oubli ne saurait effacer ? 

Ces archers aux casaques peintes 
Ne peuvent pas n'être surpris, 
Ayant k combattre les feintes 
De tant d'infidèles esprits. 
Leur présence n'est qu'une pompe : 
Avecque peu d'art on les trompe. 
Mais de quelle dextérité 
Se peut déguiser une audace. 
Qu'en l'âme aussitôt qu'en la face 
Tu n'en lises la vérité ? 

Grand démon d'éternelle marque. 
Fais qu'il te souvienne toujours 
Que tous nos maux en ce monarque 
Ont leur refuge et leur secours ; 
Et qu'arrivant l'heure prescrite, 
Que le trépas, qui tout limite, 



M 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Nous privera de sa valeur, 
Nous n'avons jamais eu d'alarmes 
Où nous ayons versé des larmes 
Pour une semblable douleur. 

Je sais bien que par la justice, 

Dont la paix accroît le pouvoir, 

II fait demeurer la malice 

Aux bornes de quelque devoir, 

Et que son invincible épée 

Sous telle influence est trempée, 

Qu'elle met la frayeur partout 

Aussitôt qu'on la voit reluire : 

Mais quand le malheur veut nous nuire, 

De quoi ne vient-il point à bout ? 

Soit que l'ardeur de la prière 

Le tienne devant un autel. 

Soit que l'honneur à la barrière 

L'appelle a débattre un cartel. 

Soit que dans la chambre il médite, 

Soit qu'aux bois la chasse l'invite, 

Jamais ne t'écarte si loin, 

Qu'aux embûches qu'on lui peut tendre 

Tu ne sois prêt à le défendre, 

Sitôt qu'il en aura besoin. 

Garde sa compagne fidèle, 
Cette reine, dont les bontés 
De notre faiblesse mortelle 
Tous les défauts ont surmontés. 
Fais que jamais rien ne l'ennuie ; 
Que toute infortune la fuie ; 
Et qu'aux roses de sa beauté 
L'âge, par qui tout se consume, 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Redonne contre sa coutume 
La grâce de la nouveauté. 

Serre d'une étreinte si ferme 
Le nœud de leurs chastes amours, 
Que la seule mort soit le terme 
Qui puisse en arrêter le cours. 
Bénis les plaisirs de leur couche, 
Et fais renaître de leur souche 
Des scions si beaux et si verts, 
Que de leur feuillage sans nombre 
A jamais ils puissent faire ombre 
Aux peuples de tout l'univers. 

Surtout pour leur commune joie 
Dévide aux ans de leur dauphin, 
A longs filets d'or et de soie. 
Un bonheur qui n'ait point de fin ; 
Quelques vœux que fasse l'envie. 
Conserve-leur sa chère vie ; 
Et tiens par elle ensevelis 
D'une bonace continue 
Les aquilons, dont sa venue 
A garanti les fleurs de lis. 

Conduis-le sous leur assurance 
Promptement jusques au sommet 
De l'inévitable espérance 
Que son enfance leur promet. 
Et pour achever leurs journées, 
Que les oracles ont bornées 
Dedans le trône impérial. 
Avant que le ciel les appelle. 
Fais-leur ouïr cette nouvelle, 
Qu'il a rasé l'Escurial. 
i6 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

yfu Roi Henri le Grand 

JE le connais, Destins, vous avez arrêté 
Qu'aux deux fils de mon roi se partage la terre, 
Et qu'après le trépas ce miracle de guerre 
Soit encore effroyable en sa postérité. 

Leur courage aussi grand que leur prospérité 
Tous les forts orgueilleux brisera comme verre ; 
Et qui de leurs combats attendra le tonnerre 
Aura le châtiment de sa témérité. 

Le cercle imaginé qui de même intervalle 
Du Nord et du Midi les distances égale. 
De pareille grandeur bornera leur pouvoir : 

Mais étant fils d'un père où tant de gloire abonde, 
Pardonnez-moi, Destins, quoi qu'ils puissent avoir, 
Vous ne leur donnez rien s'ils n'ont chacun un monde. 



Pour la Vicomtesse d^ Auchy 

IL n'est rien de si beau comme Caliste est belle ; 
C'est une œuvre où nature a fait tous ses efforts ; 
Et notre âge est ingrat qui voit tant de trésors. 
S'il n'élève à sa gloire une marque éternelle. 

La clarté de son teint n'est pas chose mortelle : 
Le baume est dans sa bouche, et les roses dehors ; 
Sa parole et sa voix ressuscitent les morts. 
Et l'art n'égale point sa douceur naturelle. 

La blancheur de sa gorge éblouit les regards ; 
Amour est en ses yeux, il y trempe ses dards. 
Et la fait reconnaître un miracle visible. 

149 17 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

En ce nombre infini de grâces et d'appas, 

Qu'en dis-tu, ma raison ? crois-tu qu'il soit possible 

D'avoir du jugement et ne l'adorer pas ? 



Sur Fjibsence de la Même 

BEAUX et grands bâtiments d'éternelle structure, 
Superbes de matière et d'ouvrages divers, 
Où le plus digne roi qui soit en l'univers 
Aux miracles de l'art fait céder la nature ; 

Beau parc et beaux jardins, qui, dans votre clôture, 
Avez toujours des fleurs et des ombrages verts, 
Non sans quelque démon qui défend aux hivers 
D'en effacer jamais l'agréable peinture ; 

Lieux qui donnez aux coeurs tant d'aimables désirs, 
Bois, fontaines, canaux, si, parmi vos plaisirs, 
Mon humeur est chagrine et mon visage triste. 

Ce n'est point qu'en efïet vous n'ayez des appas ; 
Mais quoi que vous ayez, vous n'avez point Caliste, 
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas. 



 la Reine f Mère du Roi 

sur les heureux Succès de sa Régence 

NYMPHE qui jamais ne sommeilles, 
Et dont les messages divers 
En un moment sont aux oreilles 
Des peuples de tout l'univers, 
Vole vite, et de la contrée 
Par où le jour fait son entrée 
18 



\ 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Jusqu'au rivage de Calis, 
Conte, sur la terre et sur l'onde. 
Que l'honneur unique du monde, 
C'est la reine des fleurs de lis. 

Quand son Henri, de qui la gloire 
Fut une merveille à nos yeux, 
Loin des hommes s'en alla boire 
Le nectar avccque les dieux, 
En cette aventure effroyable, 
A qui ne semblait-il croyable, 
Qu'on allait voir une saison 
Où nos brutales perfidies 
Feraient naître des maladies 
Qui n'auraient jamais guérison ? 

Qui ne pensait que les Furies 

Viendraient des abîmes d'enfer. 
En de nouvelles barbaries, 
Employer la flamme et le fer ? 
Qu'un débordement de licence 
Ferait souffrir à l'innocence 
Toute sorte de cruautés. 
Et que nos malheurs seraient pires 
Que naguère sous les Busires 
Que cet Hercule avait domptés ? 

Toutefois, depuis l'infortune 
De cet abominable jour, 
A peine la quatrième lune 
Achève de faire son tour ; 
Et la France a les destinées 
Pour elles tellement tournées 
Contre les vents séditieux. 
Qu'au lieu de craindre la tempête, 

19 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Il semble que jamais sa tête 
Ne fut plus voisine des cieux. 

Au delà des bords de la Meuse, 
L'Allemagne a vu nos guerriers, 
Par une conquête fameuse, 
Se couvrir le front de lauriers. 
Tout a fléchi sous leur menace ; 
L'Aigle même leur a fait place, 
Et, les regardant approcher. 
Comme lions à qui tout cède, 
N'a point eu de meilleur remède 
Que de fuir et se cacher. 

O reine, qui pleine de charmes 
Pour toute sorte d'accidents, 
As borné le flux de nos larmes 
En ces miracles évidents. 
Que peut la fortune publique 
Te vouer d'assez magnifique, 
Si, mise au rang des immortels 
Dont ta vertu suit les exemples. 
Tu n'as avec eux, dans nos temples, 
Des images et des autels ? 

Que saurait enseigner aux princes 
Le grand démon qui les instruit, 
Dont ta sagesse en nos provinces 
Chaque jour n'épande le fruit ? 
Et qui justement ne peut dire, 
A te voir régir cet empire. 
Que, si ton heur était pareil 
A tes admirables mérites. 
Tu ferais dedans ses limites 
Lever et coucher le soleil ? 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Le soin qui reste a nos pensées, 
O bel astre ! c'est que toujours 
Nos félicités commencées 
Puissent continuer leur cours. 
Tout nous rit, et notre navire 
A la bonace qu'il désire ; 
Mais si quelque injure du Sort 
Provoquait l'ire de Neptune, 
Quel excès d'heureuse fortune 
Nous garantirait de la mort ? 

Assez de funestes batailles 
Et de carnages inhumains 
Ont fait en nos propres entrailles 
Rougir nos déloyales mains ; 
Donne ordre que sous ton génie 
Se termine cette manie, 
Et que, las de perpétuer 
Une si longue malveillance, 
Nous employions notre vaillance 
Ailleurs qu'a nous entre-tuer. 

La Discorde aux crins de couleuvres, 
Peste fatale aux potentats, 
Ne finit ses tragiques œuvres 
Qu'en la fin même des Etats. 
D'elle naquit la frénésie 
De la Grèce contre l'Asie, 
Et d'elle prirent le flambeau 
Dont ils désolèrent leur terre. 
Les deux frères de qui la guerre 
Ne cessa point dans le tombeau. 

C'est en la paix que toutes choses 
Succèdent selon nos désirs j 

az 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Comme au printemps naissent les roses, 
En la paix .naissent les plaisirs ; 
Elle met les pompes aux villes, 
Donne aux champs les moissons fertiles, 
Et de la majesté des lois 
Appuyant les pouvoirs suprêmes, 
Fait demeurer les diadèmes 
Fermes sur la tête des rois. 

Ce sera dessous cette égide 
Qu'invincible de tous côtés 
Tu verras ces peuples sans bride 
Obéir à tes volontés ; 
Et, surmontant leur espérance, 
Remettras en telle assurance 
Leur salut qui fut déploré, 
Que vivre au siècle de Marie, 
Sans mensonge et sans flatterie, 
Sera vivre au siècle doré. 

Les Muses, les neuf belles fées. 
Dont les bois suivent les chansons. 
Rempliront de nouveaux Orphées 
La troupe de leurs nourrissons ; 
Tous leurs vœux seront de te plaire ; 
Et, si ta faveur tutélaire 
Fait signe de les avouer. 
Jamais ne partit de leurs veilles 
Rien qui se compare aux merveilles 
Qu'elles feront pour te louer. 

En cette hautaine entreprise. 
Commune à tous les beaux esprits, 
Plus ardent qu'un athlète à Pise, 
Je me ferai quitter le prix ; 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Et quand j'aurai peint ton image, 
Quiconque verra mon ouvrage 
Avoûra que Fontainebleau, 
Le Louvre, ni les Tuileries, 
En leurs superbes galeries. 
N'ont point un si riche tableau. 

Apollon k portes ouvertes 
Laisse indifféremment cueillir 
Les belles feuilles toujours vertes 
Qui gardent les noms de vieillir ; 
Mais l'art d'en faire des couronnes \ 
N'est pas su de toutes personnes ; ' 
Et trois ou quatre seulement. 
Au nombre desquels on me range, 
Peuvent donner une louange 
Qui demeure éternellement. 



Chanson 

ILS s'en vont ces rois de ma vie, 
Ces yeux, ces beaux yeuxA 
Dont Téclat fait pâlir d'envie 
Ceux même des cieux. _^ 
Dieux, amis de l'innocence, 
Qu'ai-je fait pour mériter 
Les ennuis où cette absence 
Me va précipiter ? 

Elle s'en va cette merveille, 

Pour qui nuit et jour. 
Quoi que la raison me conseille, 
Je brûle d'amour. 
Dieux, amis de l'innocence, 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Qu'ai-je fait pour mériter 
Les ennuis où cette absence 
Me va précipiter ? 

En quel effroi de solitude 

Assez écarté 
Mettrai-je mn inquiétude 
En sa liberté ? 
Dieux, amis de l'innocence, 
Qu'ai-je fait pour mériter 
Les ennuis où cette absence 
Me va précipiter ? 

Les affligés ont eu leurs peines 

Recours a pleurer : 
Mais quand mes yeux seraient fontaines, 
Que puis-je espérer ? 
Dieux, amis de l'innocence, 
Qu'ai-je fait pour mériter 
Les ennuis où cette absence 
Me va précipiter ? 



Pour une Fontaine 

VOIS-TU, passant, couler cette onde. 
Et s'écouler incontinent ? 
Ainsi fuit la gloire du monde ; 
Et rien que l3ieu n'est permanent. 



Chc 



SUS, debout, la merveille des belles ; 
Allons voir sur les herbes nouvelles 



24 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Luire un émail dont la vive peinture 
Défend a Tart d'imiter la nature. 

L'air est plein d'une haleine de roses, 
Tous les vents tiennent leurs bouches closes, 

Et le soleil semble sortir de l'onde 

Pour quelque amour plus que pour luire au monde. 

On dirait, à lui voir sur la tête 

Ses rayons comme un chapeau de fête, 

Qu'il s'en va suivre en si belle journée 

Encore un coup la fille de Pénée. 

Toute chose aux délices conspire, 
Mettez-vous en votre humeur de rire ; 
Les soins profonds d'où les rides nous viennent 
A d'autres ans qu'aux vôtres appartiennent. 

Il fait chaud, mais un feuillage sombre 
Loin du bruit nous fournira quelque ombre, 
Où nous ferons, parmi les violettes, 
Mépris de l'ambre et de ses cassolettes. 

Près de nous, sur les branches voisines 
Des genêts, des houx et des épines, 
Le rossignol, déjiloyant ses merveilles. 
Jusqu'aux rochers donnera des oreilles. 

Et peut-être, à travers les fougères. 
Verrons-nous de bergers à bergères. 
Sein contre sein tw bouche contre bouche. 
Naître et finir quelque douce escarmouche. 

C'est chez eux qu'Amour est à son aise ; 

Il y saute, il y danse, il y baise. 
Et foule aux pieds les contraintes serviles 
De tant de lois qui le gênent aux villes. 

as 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

O qu'un jour mon âme aurait de gloire 
D'obtenir cette heureuse victoire, 
Si la pitié de mes peines passées 
Vous disposait à semblables pensées ! 

Votre honneur, le plus vain des idoles, 
Vous remplit de mensonges frivoles ; 
Mais quel esprit que la raison conseille. 
S'il est aimé, ne rend point la pareille ? 



A Monseigneur le Cardinal de Richelieu 

A CE coup nos frayeurs n'auront plus de raison. 
Grande âme aux grands travaux sans repos adonnée; 
Puisque par vos conseils la France est gouvernée. 
Tout ce qui la travaille aura sa guérison. 

Tel que fut rajeuni le vieil âge d'Eson, 
Telle cette princesse, en vos mains résignée, 
Vaincra de ses destins la rigueur obstinée. 
Et reprendra le teint de sa verte saison. 

Le bon sens de mon roi m'a toujours fait prédire 
Que les fruits de la paix combleraient son empire. 
Et comme un demi-dieu le feraient adorer ; 

Mais voyant que le vôtre aujourd'hui le seconde, 
Je ne lui promets pas ce qu'il doit espérer. 
Si je ne lui promets la conquête du monde. 



Au Roi Louis XIII 

QU'AVEC une valeur à nulle autre seconde. 
Et qui seule est fatale à notre guérison, 
26 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Votre courage, mûr en sa verte saison, 

Nous ait acquis la paix sur la terre et sur Tonde ; 

Que Thydre de la France, en révoltes féconde, 
Par vous soit du tout morte ou n'ait plus de poison. 
Certes, c'est un bonheur dont la juste raison 
Promet à votre front la couronne du monde. 

Mais qu'en de si beaux faits vous m'ayez pour témoin. 
Connaissez-le, mon roi, c'est le comble du soin 
Que de vous obliger ont eu les Destinées. 

Tous vous savent louer, mais non également ; 
Les ouvrages communs vivent quelques années, ~ 
Ce que Malherbe écrit dure éternellement. 



Pour M. le Cardinal de RicheReu 

PEUPLES,çà,derencens; peuples, çà, des victimes 
A ce grand Cardinal, grand chef-d'œuvre des deux. 
Qui n'a but que la gloire, et n'est ambitieux 
Que de faire mourir l'insolence des crimes. 

A quoi sont employés tant de soins magnanimes 
Où son esprit travaille et fait veiller ses yeux. 
Qu'à tromper les complots de nos séditieux. 
Et soumettre leur rage aux pouvoirs légitimes ? 

Le mérite d'un homme, ou savant, ou guerrier, 
Trouve sa récompense aux chapeaux de laurier, 
Dont la vanité grecque a donné les exemples. 

Le sien, je l'ose dire, est si grand et si haut. 
Que si, comme nos dieux, il n'a place en nos temples. 
Tout ce qu'on lui peut faire est moins qu'il ne lui faut. 

27 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Paraphrase du Psaume CXLV 

N'ESPÉRONS plus, mon âme, aux promesses du 

monde ; 
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde 
Que toujours quelque vent empêche de calmer. 
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre : 

C'est Dieu qui nous fait vivre, 

C'est Dieu qu'il faut aimer. 

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies, 
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies 
A souffrir des mépris et ployer les genoux : 
Ce qu'ils peuvent n'est rien ; ils sont, comme nous 
sommes. 

Véritablement hommes, 
Et meurent comme nous. 

Ont-ils rendu Tesprit, ce n'est plus que poussière 

Que cette majesté si pompeuse et si fière 

Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers ; 

Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines 

Font encore les vaines. 

Ils sont mangés des vers. 

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre, 
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre ; 
Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de 

flatteurs ; 
Et tombent avec eux, d'une chute commune, 

Tous ceux que leur fortune 

Faisait leurs serviteurs. 



28 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Sur la Mort de son Fils 

QUE mon fils ait perdu sa dépouille mortelle, 
Ce fils qui fut si brave, et que j'aimai si fort, 
Je ne l'impute point a l'injure du sort, 
Puisque finir à Thomme est chose naturelle. 

Mais que de deux marauds la surprise infidèle 
Ait terminé ses jours d'une tragique mort, 
En cela ma douleur n'a point de réconfort. 
Et tous mes sentiments sont d'accord avec elle. 

O mon Dieu, mon Sauveur, puisque, par la raison. 
Le trouble de mon âme étant sans guérison. 
Le vœu de la vengeance est un vœu légitime, 

Fais que de ton appui je sois fortifié ; 

Ta justice tVn prie, et les auteurs du crime 

Sont fils de ces bourreaux qui t'ont crucifié. 



Au Roi Louis XIII 

allant châtier la Rcbtlliom des Rochelais, 

et choiser let AngWu, 

qui, en leur Faveur^ étaient descendus dans Pile de Ri 

DONC un nouveau labeur k tes armes s'apprête : 
Prends ta foudre, Louis, et va, comme un lion, 
Donner le dernier coup à la dernière tête 
De la rébellion. 

Fais choir en sacrifice au démon de la France 
Les fronts trop élevés de ces âmes d'enfer. 
Et n'épargne contre eux, pour notre délivrance, 
Ni le feu ni le fer. 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Assez de leurs complots l'infidèle malice 
A nourri le désordre et la sédition ; 
Quitte le nom de Juste, ou fais voir ta justice 
En leur punition. 

Le centième décembre a les plaines ternies, 
Et le centième avril les a peintes de fleurs, 
Depuis que parmi nous leurs brutales manies 
Ne causent que des pleurs. 

Dans toutes les fureurs des siècles de nos pères, 
Les monstres les plus noirs firent-ils jamais rien 
Que l'inhumanité de ces cœurs de vipères 
Ne renouvelle au tien ? 

Par qui sont aujourd'hui tant de villes désertes. 
Tant de grands bâtiments en masures changés. 
Et de tant de chardons les campagnes couvertes, 
Que par ces enragés ? 

Les sceptres devant eux n'ont point de privilèges, 
Les immortels eux-meme en sont persécutés ; 
Et c'est aux plus saints lieux que leurs mains sacrilèges 
Font plus d'impiétés. 

Marche, va les détruire, éteins-en la semence. 
Et suis jusqu'à leur fin ton courroux généreux, 
Sans jamais écouter ni pitié ni clémence 
Qui te parle pour eux.- 

Ils ont beau vers le ciel leurs murailles accroître. 
Beau d'un soin assidu travailler à leurs forts, 
Et creuser leurs fossés jusqu'à faire paroître 
Le jour entre les morts : 

Laisse-les espérer, laisse-les entreprendre. 
Il suffit que ta cause est la cause de Dieu, 

30 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Et qu'avecque ton bras elle a pour la défendre 
Les soins de Richelieu : 

Richelieu, ce prélat de qui toute l'envie 
Est de voir ta grandeur aux Indes se borner, 
Et qui visiblement ne fait cas de sa vie 
Que pour te la donner. 

Rien que ton intérêt n'occupe sa pensée, 
Nuls divertissements ne l'appellent ailleurs ; 
Et de quelques bons yeux qu'on ait vanté Lyncée, 
11 en a de meilleurs. 

Son âme toute grande est une âme hardie. 
Qui pratique si bien l'art de nous secourir, 
Que, pourvu qu'il soit cru, nous n'avons maladie 
Qu'il ne sache guérir. 

Le ciel, qui doit le bien selon qu'on le mérite. 
Si de ce grand oracle il ne t'eût assisté, 
Par un autre présent n'eût jamais été quitte 
Envers ta piété. 

Va, ne diflf^re plus tes bonnes destinées ; 
Mon Apollon t'assure et t'engage sa foi 
Qu'employant ce Typhis, Syrtes et Cyanées 
Seront havres pour toi. 

Certes, ou je me trompe, ou déjà la Victoire, 
Qui son plus grand honneur de tes palmes attend. 
Est a'ix bords de Charente en son habit de gloire, 
Pour te rendre content. 

Je la vois qui t'appelle, et qui semble te dire : 
Roi, le plus grand des rois et qui m'es le plus cher, 
Si tu veux que je t'aide à sauver ton empire, 
Il est temps de marcher. 

3X 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Que sa façon est brave et sa mine assurée ! 
Qu'elle a fait richement son armure étoffer ! 
Et qu'il se connaît bien a la voir si parée, 
Que tu vas triompher ! 

Telle, en ce grand assaut où des fils de la Terre 
La rage ambitieuse à leur honte parut. 
Elle sauva le ciel, et rua le tonnerre 
Dont Briare mourut. 

Déjà de tous côtés s'avançaient les approches ; 
Ici courait Mimas, là Tiphon se battait, 
Et là suait Euryte à détacher les roches 
Qu'Encelade jetait. 

A peine cette vierge eut l'affaire embrassée, 
Qu'aussitôt Jupiter, en son trône remis, 
Vit, selon son désir, la tempête cessée. 
Et n'eut plus d'ennemis. 

Ces colosses d'orgueil furent tous mis en poudre, 
Et tous couverts des monts qu'ils avaient arrachés ; 
Phlègre, qui les reçut, pue encore la foudre 
Dont ils furent touchés. 

L'exemple de leur race, à jamais abolie. 
Devait sous ta merci tes rebelles ployer ; 
Mai» serait-ce raison qu'une même folie 
N'eût pas même loyer ? 

Déjà l'étonnement leur fait la couleur blême ; 
Et ce lâche voisin qu'ils sont allés quérir. 
Misérable qu'il est, se condamne lui-même 
À fuir ou mourir. 

Sa faute le remord : Mégère le regarde, 
Et lui porte l'esprit à ce vrai sentiment, 
32 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Que d'une injuste offense il aura, quoiqu'il tarde, 
Le juste châtiment. 

Bien semble être la nier une barre assez forte 
Pour nous ôter l'espoir qu'il puisse être battu ; 
Mais est-il rien de clos dont ne t*ouvre la porte 
Ton heur et ta vertu ? 

Neptune, importuné de ses voiles infâmes. 
Comme tu paraîtras au passage des flots, 
Voudra que ses Tritons mettent la main aux rames, 
Et soient tes matelots. 

La rendront tes guerriers tant de sortes de preuves, 
Et d'une telle ardeur pousseront leurs efforts. 
Que le sang étranger fera monter nos fleuves 
Au-dessus de leurs bords. 

Par cet exploit fatal en tous lieux va renaître 
La bonne opinion des courages françois ; 
Et le monde croira, s'il doit avoir un maître, 
Qu'il faut que tu le sois. 

O que, pour avoir part en si belle aventure, 
Je me souhaiterais la fortune d'Éson, 
Qui, vieil comme je suis, revint contre nature 
En sa jeune saison ! 

De quel péril extrême est la guerre suivie. 
Où je ne fisse voir que tout l'or du Levant 
N'a rien que je compare aux honneurs d'une vie 
Perdue en te servant ? 

Toutes les autres morts n'ont mérite ni marque ; 

Celle-ci porte seule un éclat radieux. 

Qui fait revivre l'homme et le met de la barque 

A la table des dieux. 

150 
°" 33 



FRANÇOIS DE MALHERBE 

Mais quoi ! tous les pensers dont les âmes bien nées 
Excitent leur valeur et flattent leur devoir, 
Que sont-ce que regrets, quand le nombre d'années 
Leur ôte le pouvoir? 

Ceux a qui la chaleur ne bout plus dans les veines 
En vain dans les combats ont des soins diligents ; 
Mars est comme l'Amour : ses travaux et ses peines 
Veulent de jeunes gens. 

Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages ; 
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, 
A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages 
Sa première vigueur. 

Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore 
Non loin de mon berceau commencèrent leur cours ; 
Je les possédai jeune, et les possède encore, 
A la fin de mes jours. 

Ce que j'en ai reçu, je veux te le produire ; 
Tu verras mon adresse ; et ton front cette fois 
Sera ceint de rayons qu'on ne vit jamais luire 
Sur la tête des rois. 

Soit que de tes lauriers ma lyre s'entretienne, 
Soit que de tes bontés je la fasse parler. 
Quel rival assez vain prétendra que la sienne 

Ait de quoi m'égaler ? 
Le fameux Amphion, dont la voix nonpareille. 
Bâtissant une ville, étonna l'univers. 
Quelque bruit qu'il ait eu, n'a point fait de merveille 

Que ne fassent mes vers. 
Par eux de tes beaux faits la terre sera pleine ; 
Et les peuples du Nil, qui les auront ouïs. 
Donneront de l'encens, comme ceux de la Seine, 

Aux autels de Louis. 

34 



LES POETES DE L^ECOLE 
CLASSIQUE 

MATHURIN RÉGNIER 

Stances 

QUAND sur moi je jette les yeux, 
A trente ans me voyant tout vieux, 
Mon cœur de frayeur diminue ; 
Étant vieilli dans un moment, 
Je ne puis dire seulement 
Que ma jeunesse est devenue. 

Du berceau courant au cercueil, 
Le jour se dérobe à mon œil, 
Mes sens troublés s'évanouissent. 
Les hommes sont comme des fleurs, 
Qui naissent et vivent en pleurs 
Et d'heure en heure se fanissent. 

Leur âge, à l'instant écoulé. 

Comme un trait qui s'est envolé, 
Ne laisse après soi nulle marque ; 
Et leur nom, si fameux ici, 
Sitôt qu'ils sont morts, meurt aussi, 
Du pauvre autant que du monarque. 

Naguères, vert, sain et puissant 
Comme un aubépin florissant. 
Mon printemps était délectable ; 

35 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Les plaisirs logeaient en mon sein ; 
Et lors était tout mon destin 
Du jeu d'amour et de la table. 

Mais, las ! mon sort est bien tourné, 
Mon âge en un rien s'est borné ; 
Faible languit mon espérance. 
En une nuit, à mon malheur. 
De la joie et de la douleur 
J'ai bien appris la différence. 

La douleur aux traits vénéneux. 
Comme d'un habit épineux, 
Me ceint d'une horrible torture ; 
Mes beaux jours sont changés en nuits. 
Et mon cœur, tout flétri d'ennuis, 
N'attend plus que la sépulture. 

Enivré de cent maux divers. 
Je chancelle, et vais de travers, 
Tant mon âme en regorge pleine ; 
J'en ai l'esprit tout hébété. 
Et si peu qui m'en est resté, 
Encor me fait-il de la peine. 

La mémoire du temps passé. 
Que j'ai follement dépensé, 
Epand du fiel en mes ulcères ; 
Si peu que j'ai de jugement 
Semble animer mon sentiment 
Me rendant plus vif mes misères. 

Ha ! pitoyable souvenir ! 
Enfin, que dois-je devenir ? 
Où se réduira ma constance ? 
Étant jà défailli de cœur, 
36 



MATHURIN RÉGNIER 

Qui me don'ra de la vigueur 
Pour durer en la pénitence ? 

Qu'est-ce de moi ? faible est ma main ; 
Mon courage, hélas ! est humain ; 
Je ne suis de fer ni de pierre. 
En mes maux montre-toi plus doux, 
Seigneur ; aux traits de ton courroux, 
Je suis plus fragile que verre. 

Je ne suis a tes yeux, sinon 
Qu'un fétu sans force et sans nom, 
Qu'un hibou qui n'ose paraître, 
Qu'un fantôme ici-bas errant, 
Qu'une orde écume de torrent. 
Qui semble fondre avant que naître : 

Où toi, tu peux faire trembler 
L'univers, et désassembler 
Du firmament le riche ouvrage, 
Tarir les flots audacieux. 
Ou, les élevant jusqu'aux cieux. 
Faire de la terre un naufrage. 

Le soleil fléchit devant toi ; 
De toi les astres prennent loi ; 
Tout fait joug dessous ta parole ; 
Et cependant tu vas dardant 
Dessus moi ton courroux ardent, 
Qui ne suis qu'un bourrier qui vole. 

Mais quoi ! si je suis imparfait, 
Pour me défaire m'as-tu fait ? 
Ne sois aux pécheurs si sévère : 
Je suis homme, et toi Dieu clément ! 
Sois donc plus doux au châtiment. 
Et punis les tiens comme père. 

37 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

J'ai l'œil scellé d'un sceau de fer ; 

Et déjà les portes d'enfer 

Semblent s'entr'ouvrir pour me prendre ; 

Mais encore, par ta bonté, 

Si tu m'as ôté la santé, 

O Seigneur ! tu me la peux rendre. 

Le tronc de branches dévêtu, 
Par une secrète vertu 
Se rendant fertile en sa perte, 
De rejetons espère un jour 
Ombrager les lieux d'alentour 
Reprenant sa perruque verte : 

Où l'homme, en la fosse couché, 

Après que la mort l'a touché. 

Le cœur est mort comme l'écorce. 

Encor l'eau reverdit le bois ; 

Mais l'homme étant mort une fois. 

Les pleurs, pour lui, n'ont plus de force. 

Sonnets 

O DIEU, si mes péchés irritent ta fureur, 
Contrit, morne et dolent, j'espère en ta clémence. 
Si mon deuil ne suffit à purger mon offense. 
Que ta grâce y supplée et serve à mon erreur. 

Mes esprits éperdus frissonnent de terreur, 

Et, ne voyant salut que par la pénitence, 

Mon cœur, comme mes yeux, s'ouvre à la repentance, 

Et me hais tellement que je m'en fais horreur. 

Je pleure le présent, le passé je regrette ; 
Je crains à l'avenir la faute que j'ai faite ; 
Dans mes rébellions je lis mon jugement. 

38 



MATHURIN RÉGNIER 

Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse, 
Comme de père à fils, uses-en doucement. 
Si j'avais moins failli, moindre serait ta grâce. 

CEPENDANT qu'en la croix, plein d'amour 

infinie. 
Dieu pour notre salut tant de maux supporta, 
Que par son juste sang notre âme il racheta 
Des prisons où la mort la tenait asservie ; 

Altéré du désir de nous rendre la vie, 

J'ai soif, dit-il aux Juifs. Quelqu'un lors apporta 

Du vinaigre et du fiel, et le lui présenta ; 

Ce que voyant, sa mère en la sorte s'écrie : 

Quoi ! n'est-ce pas assez de donner le trépas 

A celui qui nourrit les hommes ici-bas. 

Sans frauder son désir d'un si piteux breuvage? 

Venez tirer mon sang de ses rouges canaux. 

Ou bien prenez ces pleurs qui noyent mon visage; 

Vous serez moins cruels, et j'aurai moins de maux. 

JEAN OGIER DE GOMBAUD 

Sonnets 

DURANT la belle nuit, dont mon âme ravie 
Préférait les clartés à celles d'un beau jour. 
J'écoutais murmurer, au milieu de la Cour, 
Mille voix de louange et mille autres d'envie. 

Je ne sais quelles morts plus douces que la vie, 
Faisaient sentir aux cœurs les charmes de l'amour ; 
Et de mille beautés qui brûlaient à l'entour. 
L'un tenait pour C.ilistc, et l'autre pour Sylvie. 

39 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Quand Philis vint montrer ses yeux armés de dards, 
De tous les assistants attira les regards, 
Et des autres objets effaça la mémoire. 

Sa présence à l'instant fit sentir sa vertu, 
Et mon cœur fut saisi d'une secrète gloire 
De la voir triompher sans avoir combattu. 

LE péché me surmonte, et ma peine est si grande, 
Lorsque, malgré moi-même, il triomphe de moi. 
Que, pour me retirer du gouffre où je me voi. 
Je ne sais quel hommage il faut que je te rende. 

Je voudrais bien t' offrir ce que ta loi commande. 
Des prières, de vœux et des fruits de ma foi ; 
Mais voyant que mon cœur n'est pas digne de toi, 
Je fais de mon Sauveur mon éternelle offrande. 

Reçois ton fils, ô Père ! et regarde la croix 
Où, prêt de satisfaire à tout ce que je dois, 
Il te fait de lui-même un sanglant sacrifice ; 

Et puisqu'il a pour moi cet excès d'amitié, 
Que d'être incessamment l'objet de ta justice, 
Je serai, s'il te plaît, l'objet de ta pitié. 



FRANÇOIS MAYNARD 

La belle Vieille 

CLORIS, que dans mon cœur j'ai si longtemps 

servie. 
Et que ma passion montre à tout l'univers. 
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie. 
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers ? 

40 



FRANÇOIS MAYNARD 

N'oppose plus ton deuil au bonheur où j'aspire, 
Ton visage est-il fait pour demeurer voilé ? 
Sors de ta nuit funèbre, et permets que j'admire 
Les divines clartés des yeux qui m'ont brûlé... 

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis ta conquête ; 

Huit lustres ont suivi le jour que tu me pris ; 

Et j'ai fidèlement aimé ta belle tête 

Sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris. 

C'est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née, 
C'est de leurs premiers traits que je fus abattu ; 
Mais, tant que tu brûlas du ilambeau d'hyménée. 
Mon amour se cacha pour plaire a ta vertu. 

Je sais de quel respect il faut que je t'honore, 
Et mes ressentiments ne l'ont pas violé ; 
Si quelquefois j'ai dit le soin qui me dévore. 
C'est à des confidents qui n'ont jamais parlé. 

Pour adoucir l'aigreur des peines que j'endure, 
Je me plains aux rochers, et demande conseil 
A ces vieilles forêts, dont l'épaisse verdure 
Fait de si belles nuits en dépit du soleil. 

L'âme pleine d'amour et de mélancolie. 
Et couché sur des fleurs et sous des orangers. 
J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie, 
Et fait dire ton nom aux échos étrangers... 

Cloris, la passion que mon cœur t'a jurée 

Ne trouve point d'exemple aux siècles les plus vieux. 

Amour et la Nature admirent la durée 

Du feu de mes désirs, et du feu de tes yeux. 

La beauté qui te suit depuis ton premier âge. 
Au déclin de tes jours ne veut pas te laisser ; 

41 



L^ÉCOLE CLASSIQUE 

Et le temps, orgueilleux d'avoir fait ton visage, 
En conserve l'éclat, et craint de l'effacer. 

Regarde sans frayeur la fin de toutes choses ; 
Consulte le miroir avec des yeux contents : 
On ne voit point tomber ni tes lis ni tes roses, 
Et l'hiver de ta vie est ton second printemps. 

Pour moi, je cède aux ans, et ma tête chenue 
M'apprend qu'il faut quitter les hommes et le jour ; 
Mon sang se refroidit ; ma force diminue ; 
Et je serais sans feu, si j'étais sans amour,, , 



A Alc'ippe 

ALCIPPE, reviens dans nos bois, 

Tu n'as que trop suivi nos rois 
Et l'infidèle espoir dont tu fais ton idole : 
Quelque bonheur qui seconde tes vœux. 
Ils n'arrêteront pas le temps qui toujours vole, 
Et qui d'un triste blanc va peindre tes cheveux. 

La cour méprise ton encens. 

Ton rival monte et tu descends. 
Et dans le cabinet le favori te joue. 

Que t'a servi de fléchir les genoux 
Devant un Dieu fragile et fait d'un peu de boue. 
Qui souffre et qui vieillit pour mourir comme nous ? 

Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés. 

Fuis les injustes adorés. 
Et descends dans toi-même à l'exemple du sage. 

Tu vois de près ta dernière saison : 
Tout le monde connaît ton nom et ton visage, 
Et tu n'es pas connu de ta propre raison. 

42 



FRANÇOIS MAYNARD 

Ne forme que des saints désirs, 

Et te sépare des plaisirs 
Dont la molle douceur te fait aimer la vie. 

11 faut quitter le séjour des mortels, 
Il faut quitter Philis, Amarante et Silvie, 
A qui ta folle amour élève des autels. 

Il faut quitter l'ameublement 

Qui nous cache pompeusement 
Sous de la toile d'or le plâtre de ta chambre. 

Il faut quitter ces jardins toujours verts. 
Que l'haleine des fleurs parfume de son ambre, 
Et qui font des printemps au milieu des hivers. 

C'est en vain que loin des hasards 
Oïl courent les enfants de Mars, 
Nous laissons reposer nos mains et nos courages 

Et c'est en vain que la fureur des eaux. 
Et l'insolent Borée, artisan des naufrages, 
Font à l'abri du port retirer nos vaisseaux. 

Nous avons beau nous ménager, 

Et beau prévenir le danger, 
La mort n'est pas un mal que le prudent évite ; 

Il n'est raison, adresse, ni conseil. 
Qui nous puisse exempter d'aller oïl le Cocyte 
Arrose des pays inconnus au soleil. 

Le cours de nos ans est borné ; 

Et quand notre heure aura sonné, 
Cloton ne voudra plus grossir notre fusée. 

C'est une loi, non pas un châtiment. 
Que la nécessité qui nous est imposée 
De servir de pâture aux vers du monument. 

Résous-toi d'aller chez les morts ; 
Ni la race, ni les trésors, 

43 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Ne sauraient t'enipêcher d'en augmenter le nombre. 

Le potentat Je plus grand de nos jours, 
Ne sera rien qu'un nom, ne sera rien qu'une ombre. 
Avant qu'un demi-siècle ait achevé son cours. 

On n'est guère loin du matin 

Qui doit terminer le destin 
Des superbes tyrans du Danube et du Tage. 
Ils font les dieux dans le monde chrétien ; 
Mais ils n'auront sur toi que le triste avantage 
D'infecter un tombeau plus riche que le tien. 

Et comment pourrions-nous durer ? 

Le temps, qui doit tout dévorer. 
Sur le fer et la pierre exerce son empire ; 

Il abattra ces fermes bâtiments 
Qui n'offrent a nos yeux que marbre et que porphyre, 
Et qui jusqu'aux enfers portent leurs fondements. 

On cherche en vain les belles tours 

Où Paris cacha ses amours. 
Et d'où ce fainéant vit tant de funérailles. 

Rome n'a rien de son antique orgueil. 
Et le vide enfermé de ses vieilles murailles 
N'est qu'un affreux objet et qu'un vaste cercueil. 

Mais tu dois avecque mépris 
Regarder ces petits débris : 
Le temps amènera la fin de toutes choses ; 

Et ce beau ciel, ce lambris azuré, 
Ce théâtre, où l'aurore épanche tant de roses. 
Sera brûlé des feux dont il est éclairé. 

Le grand astre qui l'embellit 
Fera sa tombe de son lit ; 
L'air ne formera plus ni grêles, ni tonnerres ; 
Et l'univers qui, dans son large tour, 

44 



FRANÇOIS MAYNARD 

Voit courir tant de mers et fleurir tant de terres, 
Sans savoir où tomber, tombera quelque jour. 



Ode 

HÉLÈNE, Oriane, Angélique, 
Je ne suis plus de vos amants. 
Loin de moi l'éclat magnifique 
Des noms puisés dans les romans. 

Ma passion, quoi qu'amour fasse, 
Ne fera plus son paradis 
Des beautés qui mettent leur race 
Plus haut que celle d'Amadis. 

Pour baiser la robe ou la jupe 
Des femmes de bonne maison, 
Il faut qu'une amoureuse dupe 
Perde son bien et sa raison. 

Il faut que toujours il se couvre 
De superbes habillements. 
Et qu'il aille chercher au Louvre 
De la grâce et des compliments. 

Vive Barbe, Alix et Nicolle, 
Dont les simples naïvetés 
Ne furent jamais à l'école 
Des ruses et des vanités ! 

Une santé fraîche et robuste 
Fait que toujours leur teint est net ; 
Et lorsque leur beauté s'ajuste, 
La campagne est leur cabinet. 

45 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Sans donner ni bal, ni musique, 
Sans emprunter chez les marchands, 
Et sans débiter rhétorique, 
Je plais aux Calistes des champs. 

Leur âme n'est pas inhumaine 
Pour tirer mes vœux en longueur ; 
Jamais je n'ai perdu l'haleine 
En courant après leur rigueur. 

Adieu, pompeuses damoiselles 

Que le fard cache aux yeux de tous, 

Et qui ne fûtes jamais belles 

Que d'un beau qui n'est pas à vous ! 

J'en veux aux femmes de village, 
Je n'aime plus en autre part ; 
La nature, en leur beau visage, 
Fait la fi^ue aux secrets de l'art. 



Ode 

CES antres et ces rochers, 
Jeanne, qui te virent naitre, 
Me sont plus beaux et plus chers 
Que le palais de mon maître. 

J'égale au plus beau des lieux 
La province reculée 
Que l'orient de tes yeux 
A si doucement brûlée. 

Tes vertus sont des trésors 
Qui te remplissent de gloire. 
On les chante sur les bords 
Du Rhin, du Tibre et de Loire. 



46 



ï 



FRANÇOIS MAYNARD 

Ton esprit est merveilleux, 
Le mien en fait son oracle, 
Et notre âge est orgueilleux 
D'avoir produit ce miracle. 

Le soleil est un Hambeau 
Où moins de lumière abonde : 
C'est le présent le plus beau 
Que le ciel ait fait au monde. 

Jeanne, tu parles si bien. 
Que mon âme en est ravie : 
Deux jours de ton entretien 
Valent deux siècles de vie. 

Tu m'as pris, et ton discours 
Est le piège qui m'engage. 
Le printemps n'a pas des jours 
Si fleuris que ton langage... 

Je pardonne â tes beautés 
L'orgueil qui les rend si vaincs ; 
Tes regards font nos étés, 
Tes pieds font fleurir nos plaines. 

Tu fais que dans nos vallons 
On voit naître toutes choses, 
Et défends aux aquilons 
D'y faire tomber les roses. 

Quoi que fassent les hivers, 
Jamais la neige n'y dure, 
Et les arbres y sont verts 
D'une éternelle verdure... 

Souvent, pour se délasser, 
La Cour me lit, et je pense 



47 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Qu'on ne voudra pas laisser 
Ma vertu sans récompense ; 

Mais je t'ai donné les vœux 
D'une amour si peu commune, 
Que pour un de tes cheveux 
Je quitterais ma fortune. 

Si la foi dont je te sers 
Ne craignait d'être abusée, 
J'userais dans ces déserts 
Tout le fil de ma fusée... 

Quand est-ce que tu prétends 
De finis tes injustices ? 
Il me semble qu'il est temps 
De couronner mes services. 

Ne crains pas que la raison 
Désormais t'impute à blâme 
De hâter la guérison 
Des blessures de mon âme. 

Ma vie a déjà passé 
Ses plus belles matinées, 
Et ton front est menacé 
De l'injure des années. 

Ne considère plus rien ; 
Le devoir t'en sollicite. 
Un feu grand comme le mien 
N'est pas un petit mérite. 

Laisse-toi vaincre à mes pleurs, 
Et te ploie à mes demandes : 
Tandis que l'on a des fleurs. 
On doit faire des guirlandes. 



48 



FRANÇOIS MAYNARD 

Chanson 

PÉGASE n'a point de mérite 
Qui, dans les vers que je médite, 
M'oblige à l'appeler divin, 
Sinon que l'on me persuade 
Que de sa fameuse ruade 
Il naquit des sources de vin. 

Mes désirs ne sont point esclaves 
Des fontaines comme des caves ; 
L'eau m'incommode et me déplait. 
Il lui faut déclarer la guerre. 
Elle assassine dans le verre 
Le bon Denys, tout dieu qu'il est. 

Cà, qu'on me donne une bouteille 
Pleine de ce vin qui réveille 
Les esprits les plus languissants ! 
Le nectar lui cède la gloire. 
Et les dieux pour en venir boire 
Se travestissent en passants. 

Je demande sur toutes choses, 
Garçon, que les portes soient closes 
A qui voudra parler à moi. 
Loin d'ici factions et brigues ! 
Si la couronne a des intrigues, 
Laissons-les au conseil du roi. 

Mon ambitieuse espérance. 
D'un des premiers honneurs de France 
Ne demande pas le brevet. 
Ma barque aura le vent en poupe, 
Tant que le flacon et la coupe 
Scrcî/c mes armes de chevet. 
161 „ 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Quand un curieux me découvre 
Les importants secrets du Louvre, 
Je condamne son entretien. 
De quelque façon qu'on gouverne, 
Pourvu que j'aille k la taverne, 
Il me semble que tout va bien... 

Qui boit bien nargue la fortune, 
Et des soins d'une âme commune 
Jamais ne se trouve saisi. 
Il rit au fort de sa disgrâce 
Et son nez rouge fait qu'il passe 
Pour philosophe en cramoisi... 

Mon cœur est un cœur de femelle ; 
Mais dès que le fils de Sémèle 
M'a suffisamment abreuvé. 
Je crois qu'à mes faits héroïques 
Le plus hardi preux des chroniques 
Doit céder le haut du pavé. 

Mon orgueil bruit comme un tonnerre, 
Et n'est point de roi sur la terre 
A qui je ne fasse un défi. 
A la fierté de mon langage, 
Il semble que j'ai mis en cage 
Le Prêtre-Jean et le Sophi. 

Devant les gens dont la censure 
Veut qu'on boive avecque mesure 
Je disparais comme un lutin. 
J'aime à trinquer, la tasse pleine. 
Et voudrais pouvoir, d'une haleine, 
Humer Octobre et Saint Martin... 

Dès que la mort impitoyable 
Aura de sa main effroyable 



FRANÇOIS MAYNARD 

Saisi ma vieillesse au collet, 
Je veux qu'une vive peinture 
Embellisse ma sépulture 
De l'image d'un gobelet. 



Sonnets 

ROME qui sous tes pieds as vu toute la terre, 
Ces deux fameux héros, ces deux grands conquérants 
Qui dans la l'hessalie achevèrent leur guerre 
Doivent être noircis du titre de tyrans. 

Tu croyais que Pompée armait pour te défendre, 
Et qu'il était l'appui de ta félicité : 
Un même esprit poussait le beau-père et le gendre ; 
Tous deux avaient armé contre ta liberté. 

Si Jules fut tombé, Tautre, après sa victoire. 
Par un nouveau triomphe eût abaissé ta gloire, 
Et forcé tes consuls d'accompagner son char. 

Je les blâme tous deux d'avoir tiré T'^pée, 
Bien que le Ciel ait pris le parti de César, 
Et que Caton soit mort dans celui de Pompée. 



ADIEU, Paris, adieu pour la dernière fois! 
Je suis las d'encenser l'autel de la fortune, 
Et brûle de revoir mes rochers et mes bois, 
Où tout me satisfait, où rien ne m'importune. 

Je n'y suis point touché de l'amour des trésors, 
Je n'y demande pas d'augmenter mon partage : 
Le bien qui m'est venu des pères dont je sors 
Est petit pour la cour, mais grand pour le village. 

SI 



L'ECOLE CLASSIQUE 

Depuis que je connais que le siècle est gâté, 
Et que le haut mérite est souvent maltraité, 
Je ne trouve ma paix que dans la solitude. 

Les heures de ma vie y sont toutes à moi. 
Qu'il est doux d'être libre, et que la servitude 
Est honteuse à celui qui peut être son roi ! 

JE touche de mon pied le bord de l'autre monde ; 
L'âge m'ôte le goût, la force et le sommeil ; 
Et Ton verra bientôt naître du sein de l'onde 
La première clarté de mon dernier soleil. 

Muses, je m'en vais dire au fantôme d'Auguste 
Que sa rare bonté n'a plus d'imitateurs ; 
Et que l'esprit des grands fait gloire d'être injuste 
Aux belles passions de vos adorateurs. 

Voulez-vous bien traiter ces fameux solitaires 
A qui vos déités découvrent leurs mystères ? 
Ne leur promettez plus des biens ni des emplois. 

On met votre Science au rang des choses vaines ; 
Et ceux qui veulent plaire aux favoris des rois 
Arrachent vos lauriers et troublent vos fontaines. 

DÉSERTS où j'ai vécu dans un calme si doux. 
Pins qui d'un si beau vert couvrez mon ermitage, 
La cour, depuis un an, me sépare de vous, 
Mais elle ne saurait m' arrêter davantage. 

La vertu la plus nette y fait des ennemis ; 
Les palais y sont pleins d'orgueil et d'ignorance ; 
Je suis las d'y souffrir, et honteux d'avoir mis 
Dans ma tête chenue une vaine espérance. 

52 






FRANÇOIS MAYNARD 

Ridicule abusé, je cherche du soutien 

Au pays de la fraude, où Ton ne trouve rien 

Que des pièges dorés et des malheurs célèbres. 

Je me veux dérober aux injures du sort 

Et, sous l'aimable horreur de vos belles ténèbres, 

Donner toute mon âme aux pensers de la mort. 

MON âme, il faut partir. Ma vigueur est passée. 

Mon dernier jour est dessus l'horizon. 
Tu crains ta liberté. Quoi ? n'es-tu pas lassée 

D'avoir souffert soixante ans de prison ? 

Tes désordres sont grands ; tes vertus sont petites, 
Parmi tes maux on trouve peu de bien ; 

Mais si le bon Jésus te donne ses mérites. 
Espère tout et n'appréhende rien. 

Mon âme, repens-toi d'avoir aimé le monde, 

Et de mes yeux fais la source d'une onde 
Qui touche de pitié le monarque des rois. 

Que tu serais courageuse et ravie 
Si j'avais soupiré, durant toute ma vie. 

Dans le désert, sous l'ombre de la croix ! 

MARQUIS DE RACAN 

La Venue du Printemps 

ENFIN, Termes, les ombrages 
Reverdissent dans les bois ; 
L'hiver et tous ses orages 
Sont en prison pour neuf mois ; 
Enfin la neige et la glace 

53 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Font a la verdure place ; 
Enfin le beau temps reluit 
Et Philomèle, assurée 
De la fureur de Térée, 
Chante aux forêts jour et nuit. 

Déjà les fleurs qui bourgeonnent 
Rajeunissent les vergers ; 
Tous les échos ne résonnent 
Que de chansons de bergers ; 
Les jeux, les ris et la danse 
Sont partout en abondance ; 
Les délices ont leur tour, 
La tristesse se retire. 
Et personne ne soupire. 
S'il ne soupire d'amour. 
Les moissons dorent les plaines, 
Le ciel est tout de saphyrs. 
Le murmure des fontaines 
S'accorde au bruit des zéphyrs, 
Les foudres et les tempêtes 
Ne grondent plus sur nos têtes. 
Ni des vents séditieux 
Les insolentes colères 
Ne poussent plus les galères 
Des abîmes dans les cieux. 

Ces belles fleurs que nature 
Dans les campagnes produit 
Brillent parmi la verdure, 
Comme des astres la nuit ; 
L'Aurore, qui dans son âme 
Brûle d'une douce flamme, 
Laissant au lit endormi 
Son vieux mari, froid et pâle, 



54 



MARQUIS DE RACAN 

Désormais est matinale 
Pour aller voir son ami. 

Termes, de qui le mérite 
Ne se peut trop estimer, 
La belle saison invite 
Chacun au plaisir d'aimer ; 
La jeunesse de Tannée 
Soudain se voit terminée ; 
Après le chaud véhément 
Revient l'extrême froidure, 
Et rien au monde ne dure 
Qu'un éternel changement. 

Leurs courses entre-suivies 
Vont comme un flux et reflux ; 
Mais le printemps de nos vies 
Passe et ne retourne plus. 
Tout le soin des destinées 
Est de guider nos journées 
Pas a pas vers le tombeau ! 
Le Temps de sa faux moissonne. 
Et sans respecter personne, 
Ce que Thomme a de plus beau. 

Tes louanges immortelles. 
Ni tes aimables appas 
Qui te font chérir des belles, 
Ne t'en garantiront pas. 
Crois-moi, tant que Dieu t'octroie 
Cet âge comblé de joie 
Qui s'enfuit de jour en jour, 
Jouis du temps qu'il te donne 
Et ne crois pas en automne 
Cueillir les fruits de l'amour. 



i 



55 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Ode bachique 

MAINTENANT que du Capricorne 
Le temps mélancolique et morne 
Tient au feu le monde assiégé, 
Noyons notre ennui dans le verre, 
Sans nous tourmenter de la guerre 
Du tiers état et du clergé. 

Je sais, Maynard, que les merveilles 
Qui naissent de tes longues veilles 
Vivront autant que l'univers ; 
Mais que te sert-il que ta gloire 
Se lise au temple de Mémoire 
Quand tu seras mangé des vers \ 

Quitte cette inutile peine, 
Buvons plutôt à longue haleine 
De ce nectar délicieux, 
Qui pour l'excellence précède 
Celui même que Ganymède 
Verse dans la coupe des dieux. 

C'est lui qui fait que les années 
Nous durent moins que des journées ; 
C'est lui qui nous fait rajeunir, 
Et qui bannit de nos pensées 
Le regret des choses passées 
Et la crainte de l'avenir. 

Buvons, Maynard, à pleine tasse ; 
L'âge insensiblement se passe. 
Et nous mène à nos derniers jours ; 
L'on a beau faire des prières, 
Les ans non plus que les rivières 
Jamais ne rebroussent leur cours. 
56 



MARQUIS DE RACAN 

Le printemps vêtu de verdure 
Chassera bientôt la froidure, 
La mer a son flux et reflux ; 
Mais depuis que notre jeunesse 
Quitte la place à la vieillesse, 
Le temps ne la ramène plus. 

Les lois de la mort sont fatales 
Aussi bien aux maisons royales 
Qu'aux taudis couverts de roseaux. 
Tous nos jours sont sujets aux Parques ; 
Ceux des bergers et des monarques 
Sont coupés des mêmes ciseaux. 

Leurs rigueurs, par qui tout s'efl^acc, 
Ravissent en bien peu d'espace 
Ce qu'on a de mieux établi, 
Et bientôt nous mèneront boire. 
Au-delà de la rive noire. 
Dans les eaux du fleuve d'oubli. 

Stances sur la Retraite 

TIRCIS, il faut penser à faire la retraite ; 

La course de nos jours est plus qu'à demi faite ; 
L'âge insensiblement nous conduit à la mort ; 
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde 
Errer au gré des flots notre nef vagabonde ; 
Il est temps de jouir des délices du port. 

Le bien de la fortune est un bien périssable ; 
Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable ; 
Plus on est élevé, plus on court de dangers ; 
Les grands pins sont en butte aux coups de la 
tempête, 

57 



I/ÉCOLE CLASSIQUE 

Et la rage des vents brise plutôt le faîte 

Des maisons de nos rois que les toits des bergers. 

O bienheureux celui qui peut de sa mémoire 
Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire, 
Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs, 
Et qui, loin retiré de la foule importune, 
Vivant dans sa maison, content de sa fortune, 
A, selon son pouvoir, mesuré ses désirs ! 

II laboure le champ que labourait son père ; 
Il ne s'informe point de ce qu'on délibère 
Dans ces graves conseils d'affaires accablés ; 
Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages, 
Et n'observe des vents les sinistres présages. 
Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés... 

Il voit de toutes parts combler d'heur sa famille, 
La javelle à plein poing tomber sous sa faucille. 
Le vendangeur ployer sous le faix des paniers. 
Et semble qu'à l'envi les fertiles montagnes. 
Les humides vallons et les grasses campagnes 
S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers. 

Il suit aucune fois un cerf par les foulées, 
Dans ces vieilles forêts du peuple reculées 
Et qui même du jour ignorent le flambeau ; 
Aucune fois des chiens il suit les voix confuses. 
Et voit enfin le lièvre, après toutes ses ruses. 
Du lieu de sa naissance en faire son tombeau. 

Tantôt il se promène au long de ses fontaines. 
De qui les petits flots font luire dans les plaines 
L'argent de leurs ruisseaux parmi l'or des moissons ; 
Tantôt il se repose, avecque les bergères. 
Sur des lits naturels de mousse et de fougères. 
Qui n'ont autres rideaux que l'ombre des buissons. 
58 



MARQUIS DE RACAN 

Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse. 

Dans ce même foyer o\\ sa tendre jeunesse 

A vu dans le berceau ses bras emmaillottés : 

Il tient par les moissons registre des années, 

Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées 

Vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés. 

Il ne va point fouiller aux terres inconnues, 
A la merci des vents et des ondes chenues, 
Ce que nature avare a caché de trésors. 
Et ne recherche point, pour honorer sa vie, 
De plus illustre mort, ni plus digne d'envie. 
Que de mourir au lit où ses pères sont morts... 

S'il ne possède point ces maisons magnifiques. 

Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques 

Où la magnificence étale ses attraits. 

Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles. 

Il voit de la veidure et des fleurs naturelles. 

Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits. 

Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude, 
Et vivons désormais loin de la servitude 
De ces palais dorés où tout le monde accourt : 
Sous un chcne élevé les arbrisseaux s'ennuient. 
Et devant le soleil tous les astres s'enfuient, 
De peur d'être obligés de lui faire la cour. 

Après qu'on a suivi sans aucune assurance 
Cette vaine faveur qui nous pait d'espérance, 
L'envie en un moment tous nos desseins détruit ; 
Ce n'est qu'une fumée ; il n'est rien de si frêle ; 
Sa plus belle moisson est sujette à la grêle. 
Et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit. 

Agréables déserts, séjour de l'innocence. 
Où loin des vanités, de la magnificence, 

59 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Commence mon repos et finit mon tourment, 
Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude, 
Si vous fûtes témoins de mon inquiétude, 
Soyez-le désormais de mon contentement ! 



THÉOPHILE DE VIAU 
Le Matin 

L'AURORE sur le front du jour 
Sème Tazur, Tor et l'ivoire, 
Et le soleil, lassé de boire, 
Commence son oblique tour. 

Ses chevaux, au sortir de l'onde. 
De flamme et de clarté couverts, 
La bouche et les naseaux ouverts, 
Ronflent la lumière du monde. 

La lune fuit devant nos yeux ; 
La nuit a retiré ses voiles ; 
Peu à peu le front des étoiles 
S'unit à la couleur des cieux. 

Déjà la diligente avette 
Boit la marjolaine et le thym, 
Et revient, riche du butin 
Qu'elle a pris sur le mont Hymette, 

Je vois les agneaux bondissants 
Sur ces blés qui ne font que naitre ; 
Cloris, chantant, les mène paître 
Parmi ces coteaux verdissants. 

Les oiseaux, d'un joyeux ramage, 
En chantant semblent adorer 
60 



THÉOPHILE DE VIAU 

La lumière qui vient dorer 
Leur cabinet et leur plumage. 

La charrue écorche la plaine ; 
Le bouvier, qui suit les sillons, 
Presse de voix et d'aiguillons 
Le couple de bœufs qui Tcntraîne. 

Alix apprête son fuseau ; 
Sa mère, qui lui fait la tâche, 
Presse le chanvre qu'elle attache 
A sa quenouille de roseau. 

Une confuse violence 
Trouble le calme de la nuit, 
Et la lumière, avec le bruit. 
Dissipe l'ombre et le silence... 

Les bêtes sont dans leur tanière. 
Qui tremblent de voir le soleil. 
L'homme, remis par le sommeil, 
Reprend son œuvre coutumière. 

Le forgeron est au fourneau ; 
Vois comme le charbon s'allume 1 
Le fer rouge, dessus l'enclume, 
Étincelle sous le marteau. 

Cette chandelle semble morte. 
Le jour la fait s'évanouir ; 
Le soleil vient nous éblouir : 
Vois qu'il passe au travers la porte ! 

Il est jour : levons-nous, Philis ; 
AOons k notre jardinage. 
Voir s'il est, comme ton visage. 
Semé de roses et de lis. 

6i 



L^ÉCOLE CLASSIQUE 

La Solitude 

DANS ce val solitaire et sombre, 
Le cerf qui brame au bruit de l'eau, 
Penchant ses yeux dans un ruisseau, 
S'amuse à regarder son ombre. 

De cette source une Naïade, 
Tous les soirs, ouvre le portai 
De sa demeure de cristal. 
Et nous chante une sérénade. 

Les Nymphes, que la chasse attire 
A l'ombrage de ces forêts. 
Cherchent les cabinets secrets. 
Loin de l'embûche du satyre... 

Un froid et ténébreux silence 
Dort à l'ombre de ces ormeaux, 
Et les vents battent les rameaux 
D'une amoureuse violence... 

Ici, l'Amour fait ses études ; 

Vénus y dresse des autels ; 

Et les visites des mortels 

Ne troublent point ces solitudes... 

Corinne, je te prie, approche ; 
Couchons-nous sur ce tapis vert, 
Et, pour être mieux à couvert. 
Entrons au creux de cette roche... 

Mon Dieu ! que tes cheveux me plaisent ! 
Ils s'ébattent dessus ton front, 
Et, les voyant beaux comme ils sont. 
Je suis jaloux quand ils te baisent... 

62 



THÉOPHILE DE VIAU 

Si tu mouilles tes doigts d'ivoire 
Dans le cristal de ce ruisseau, 
Le Dieu, qui loge dans cette eau, 
Aimera, s'il en ose boire... 

Vois-tu ce tronc et cette pierre ? 
Je crois qu'ils prennent garde a nous ; 
Et mon amour devient jaloux 
De ce myrte et de ce lierre. 

Sus, ma Corinne ! que je cueille 
Tes baisers, du matin au soir ! 
Vois comment, pour nous faire asseoir, 
Ce myrte a laissé choir sa feuille !... 

Approche, approche, ma Dryade! 
Ici, murmureront les eaux ; 
Ici, les amoureux oiseaux 
Chanteront une sérénade. 

Prête-moi ton sein pour y boire 
Des odeurs qui m'embaumeront ; 
Ainsi mes sens se pâmeront 
Dans les lacs de tes bras d'ivoire. 

Je baignerai mes mains folâtres 
Dans les ondes de tes cheveux. 
Et ta beauté prendra les vœux 
De mes œillades idolâtres. 

Ne crains rien, Cupidon nous garde. 
Mon petit ange, es-tu pas mien ? 
Ah ! je vois que tu m'aimes bien : 
Tu rougis quand je te regarde... 

Ma Corinne, que je t'embrasse ! 
Personne ne nous voit qu'Amour; 

63 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Vois que même les yeux du jour 
Ne trouvent point ici de place. 

Les vents, qui ne se peuvent taire, 
Ne peuvent écouter aussi ; 
Et ce que nous ferons ici 
Leur est un inconnu mystère. 



Stances 

QUAND tu me vois baiser tes bras, 
Que tu poses nus sur tes draps. 
Bien plus blancs que le linge même ; 
Quand tu sens ma brûlante main 
Se promener dessus ton sein. 
Tu sens bien, Cloris, que je t'aime. 

Comme un dévot devers les cieux, 
Mes yeux tournés devers tes yeux, 
A genoux auprès de ta couche, 
Pressé de mille ardents désirs, 
Je laisse, sans ouvrir ma bouche, 
Avec toi dormir mes plaisirs. 

Le sommeil, aise de t'avoir. 
Empêche tes yeux de me voir 
Et te retient dans son empire 
Avec si peu de liberté. 
Que ton esprit, tout arrêté. 
Ne murmure ni ne respire. 

La rose en rendant son odeur, 
Le soleil donnant son ardeur, 
Diane et le char qui la traîne. 
Une naïade dedans l'eau, 
64 



THÉOPHILE DE VIAU 

Et les Grâces dans un tableau, 
Font plus de bruit que ton haleine. 

Là, je soupire auprès de toi, 
Et, considérant comme quoi 
Ton œil si doucement repose, 
Je m'écrie : O ciel ! peux-tu bien 
Tirer d'une si belle chose 
Un si cruel mal que le mien ! 



Les Nautonniers 

Entrée Je Ballet 

LES Amours plus mignards à nos rames se lient ; 
Les Tritons à l'envi nous viennent caresser ; 
Les vents sont modérés, les vagues s'humilient 
Par tous les lieux de l'onde où nous voulons passer. 

Avec notre dessein va le cours des étoiles ; 
L'orage ne fait point blêmir nos matelots ; 
Et jamais alcyon sans regarder nos voiles 
Ne commit sa nichée à la merci des flots. 

Notre Océan est doux comme les eaux d'Euphratc; 
Le Pactole, le Tagc, est moins riche que lui ; 
Ici, jamais nocher ne craignit le pirate. 
Ni d'un calme trop long ne ressentit l'ennui. 

Sous un climat heureux, loin du bruit du tonnerre, 
Nous passons a loisir nos jours délicieux. 
Et, la, jamais notre œil ne désira la terre. 
Ni sans quelque dédain ne regarda les cieux. 

Agréables beautés, pour qui l'amour soupire. 
Eprouvez avec nous un si joyeux destin, 

152 65 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Et nous dirons partout qu'un si rare navire 
Ne fut jamais chargé d'un si rare butin. 



Apollon Champion 

MOI de qui les rayons font les traits du tonnerre 

Et de qui l'univers adore les autels, 

Moi dont les plus grands dieux redouteraient la 

guerre, 
Puis-je, sans déshonneur, me prendre à des mortels ? 

J'attaque malgré moi leur orgueilleuse envie ; 
Leur audace a vaincu ma nature et le sort ; 
Car ma vertu, qui n'est que de donner la vie. 
Est aujourd'hui forcée à leur donner la mort. 

J'affranchis mes autels de ces fâcheux obstacles, 
Et, foulant ces brigands que mes traits vont punir. 
Chacun dorénavant viendra vers mes oracles, 
Et préviendra le mal qui lui peut advenir. 

C'est moi qui, pénétrant la dureté des arbres, 
Arrache de leur cœur une savante voix. 
Qui fais taire les vents, qui fais parler les marbres. 
Et qui trace au destin la conduite des rois. 

C'est moi dont la chaleur donne la vie aux roses 
Et fait ressusciter les fruits ensevelis ; 
Je donne la durée et la couleur aux choses. 
Et fais vivre l'éclat de la blancheur des lis. 

Si peu que je m'absente, un manteau de ténèbres 
Tient d'une froide horreur ciel et terre couverts ; 
Les vergers les plus beaux sont des objets funèbres ; 
Et quand mon œil est clos, tout meurt en l'univers. 
66 



MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND 

La Solitude 

O QUE j'aime la solitude! 
Que ces lieux sacrés h la nuit. 
Eloignés du monde et du bruit, 
Plaisent à mon inquiétude ! 
Mon Dieu ! que mes yeux sont content» 
De voir ces bois, qui se trouvèrent 
A la nativité du temps, 
Et que tous les siècles révèrent, 
Etre encore aussi beaux et verts 
Qu'aux premiers jours de l'univers ! 

Un gai zéphire les caresse 
D'un mouvement doux et flatteur. 
Rien que leur extrême hauteur 
Ne fait remarquer leur vieillesse. 
Jadis Pan et ses demi-dieux 
Y vinrent chercher du refuge. 
Quand Jupiter ouvrit les cieux 
Pour nous envoyer le déluge, 
Et, se sauvant sur leurs rameaux, 
A peine virent-ils les eaux. 

Que sur cette épine fleurie, 
Dont le printemps est amoureux, 
Philonièle, au chant langoureux. 
Entretient bien ma rêverie ! 
Que je prends de plaisir à voir 
Ces monts pendants en précipices. 
Qui, pour les coups du désespoir. 
Sont aux malheureux si propices. 
Quand la cruauté de leur sort. 
Les force h rechercher la mort. 

67 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Que je trouve doux le ravage 
. De ces fiers torrents vagabonds, 
Qui se précipitent par bonds 
Dans ce vallon vert et sauvage ! 
Puis, glissant sous les arbrisseaux, 
Ainsi que des serpents sur l'herbe. 
Se changent en plaisants ruisseaux, 
Où quelque naïade superbe 
Règne comme en son lit natal. 
Dessus un trône de cristal ! 

Que j'aime ce marais paisible ! 
Il est tout bordé d'aliziers, 
D'aunes, de saules et d'osiers 
A qui le fer n'est point nuisible. 
Les nymphes, y cherchant le frais, 
S'y viennent fournir de quenouilles. 
De pipeaux, de joncs et de glais ; 
Où l'on voit sauter les grenouilles 
Qui de frayeur s'y vont cacher, 
Sitôt qu'on veut s'en approcher... 

Que j'aime à voir la décadence 
De ces vieux châteaux ruinés. 
Contre qui les ans mutinés 
Ont déployé leur insolence ! 
Les sorciers y font leur sabbat ; 
Les démons follets s'y retirent. 
Qui d'un malicieux ébat 
Trompent nos sens et nous martirent ; 
Là se nichent en mille trous 
Les couleuvres et les hibous. 

L'orfraie, avec ses cris funèbres. 
Mortels augures des destins, 
68 



MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND 

Fait rire et danser les lutins 
Dans ces lieux remplis de ténèbres. 
Sous un chevron de bois maudit 
Y branle le squelette horrible 
D'un pauvre amant qui se pendit 
Pour une bergère insensible 
Qui, d'un seul regard de pitié, 
Ne daigna voir son amitié. 

Aussi le ciel, juge équitable 
Qui maintient les lois en vigueur, 
Prononça contre sa rigueur 
Une sentence épouvantable : 
Autour de ces vieux ossements. 
Son ombre, aux peines condamnée, 
Lamente en longs gémissements 
Sa malheureuse destinée, 
Ayant, pour croître son effroi. 
Toujours son crime devant soi. 

Là se trouvent, sur quelques marbres, 
Des devises du temps passé ; 
Ici l'âge a presque etîacé 
Des chiffres taillés sur les arbres ; 
Le plancher du lieu le plus haut 
Est tombé jusques dans la cave. 
Que la limace et le crapaud 
Souillent de venin et de bave ; 
Le lierre y croit au foyer 
A l'ombrage d'un grand noyer. 

Là-dessous s'étend une voûte 
Si sombre en un certain endroit. 
Que, quand Phébus y descendroit, 
Je pense qu'il n'y verrait goutte ; 

69 



L'ECOLE CLASSIQUE 

Le Sommeil aux pesants sourcils, 
Enchanté d'un morne silence, 
Y dort, bien loin de tous soucis, 
Dans les bras de la Nonchalance, 
Lâchement courbé sur le dos, 
Dessus des gerbes de pavots. 

Au creux de cette grotte fraîche 
OCl l'Amour se pourrait geler. 
Écho ne cesse de brûler 
Pour son amant froid et revêche. 
Je m'y coule sans faire bruit, 
Et par la céleste harmonie 
D'un doux luth, aux charmes instruit, 
Je flatte sa triste manie. 
Faisant répéter mes accords 
A la voix qui lui sert de corps. 

Tantôt, sortant de ces ruines. 
Je monte au haut de ce rocher. 
Dont le sommet semble chercher 
En quel lieu se font les bruines ; 
Puis, je descends tout H loisir 
Sous une falaise escarpée. 
D'où je regarde avec plaisir 
L'onde qui l'a presque sapée 
Jusqu'au siège de Palémon, 
Fait d'épongés et de limon. 

Que c'est une chose agréable, 
D'être sur le bord de la mer, 
Quand elle vient à se calmer 
Après quelque orage effroyable. 
Et que les chevelus tritons, 
Hauts sur les vaoues secouées, 



70 



MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND 

Frappent les airs d'étranges tons 
Avec leurs trompes enrouées, 
Dont l'éclat rend respectueux 
Les vents les plus impétueux ! 

Tantôt l'onde, brouillant Tarênc, 
Murmure et frémit de courroux. 
Se roulant dessus les cailloux 
Qu'elle apporte et qu'elle rcntraîne. 
Tantôt, elle étale en ses bords, 
Que l'ire de Neptune outrage. 
Des gens noyés, des monstres morts, 
Des vaisseaux brisés du naufrage, 
Des diamants, de Tambre gris. 
Et mille autres choses de prix. 

Tantôt, la pluK claire du monde. 
Elle semble un miroir flottant. 
Et nous représente à l'instant 
Encore d'autres cicux sous l'onde ; 
Le soleil s'y fait si bien voir, 
Y contemplant son beau visage. 
Qu'on est quelque temps à savoir, 
Si c'est lui-même ou son image ; 
Et d'abord il semble à nos yeux. 
Qu'il s'est laissé tomber des cieux. 

Bernières, pour qui je me vante 
De ne rien faire que de beau. 
Reçois ce fantasque tableau 
Fait d'une peinture vivante. 
Je ne cherche que les déserts 
Oïl, rêvant tout seul, je m'amuse 
A des discours assez diserts 
De mon génie avec la muse ; 

71 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Mais mon plus aimable entretien 
C'est le ressouvenir du tien. 

Tu vois dans cette poésie, 
Pleine de licence et d'ardeur, 
Les beaux rayons de la splendeur 
Qui m'éclaire la fantaisie ; 
Tantôt chagrin, tantôt joyeux. 
Selon que la fureur m'enflamme 
Et que l'objet s'ofïre à mes yeux, 
Les propos me naissent en l'âme 
Sans contraindre la liberté 
Du démon qui m'a transporté. 

Oh ! que j'aime la solitude ! 
C'est l'élément des bons esprits, 
C'est par elle que j'ai compris 
L'art d'Apollon sans nulle étude. 
Je l'aime pour l'amour de toi, 
Connaissant que ton humeur l'aime ; 
Mais quand je pense bien à moi. 
Je la hais pour la raison môme : 
Car elle pourrait me ravir 
L'heur de te voir et te servir. 



Le Soleil levant 

JEUNE déesse au teint vermeil 

Que l'Orient révère, 
Aurore, fille du Soleil, 

Qui nais devant ton père. 
Viens soudain me rendre le jour, 
Pour voir l'objet de mon amour. 
72 



MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND 

Certes, la nuit a trop duré. 

Déjà les coqs t'appellent ; 
Remonte sur ton char doré. 

Que les Heures attellent, 
Et viens montrer a. tous les yeux 
De quel émail tu peins les cicux. 

Laisse ronfler ton vieux mari, 

Dessus l'oisive plume. 
Et, pour plaire à ton favori. 

Tes plus beaux feux rallume; 
Il t'en conjure à haute voix. 
En menant son limier au bois. 

Mouille promptement les guérets 

D'une fraîche rosée. 
Afin que la soit de Cérès 

En puisse être apaisée, 
Et fais qu'on voie, en cent façons, 
Pendre les perles aux buissons. 

Ah ! je te vois, douce clarté ! 

Sois-tu la bien venue ! 
Je te vois, céleste beauté. 

Paraître sur la nue. 
Et ton étoile en arrivant. 
Blanchit les coteaux du levant. 

Le silence et le morne roi 

Des visions funèbres 
Prennent la fuite devant toi 

Avecque les ténèbres. 
Et les hiboux qu'on oit gémir 
S'en vont chercher place a dormir. 

73 



L'ECOLE CLASSIQUE 

Mais, au contraire, les oiseaux 
Qui charment les oreilles 

Accordent au doux bruit des eaux 
Leurs gorges non pareilles, 

Célébrant les divins appas 

Du grand astre qui suit tes pas. 

La Lune, qui le voit venir, 

En est toute confuse ; 
Sa lueur, prête a se ternir, 

A nos yeux se refuse. 
Et son visage, à cet abord 
Sent comme une espèce de mort. 

Le voilà sur notre horizon, 

En sa pointe première. 
O que l'Ethiope a raison 

D'adorer sa lumière! 
Et qu'il doit priser la couleur 
Qui lui vient de cette chaleur ! 

C'est le dieu sensible aux humains, 

C'est l'œil de la nature ; 
Sans lui les œuvres de ses mains 

Naîtraient à l'aventure. 
Ou plutôt on verrait périr, 
Tout ce qu'on voit croître et fleurir. 

Aussi pleine d'un saint respect. 
Quand le jour se rallume, 

La Terre, a ce divin aspect, 
N'est qu'un autel qui fume, 

Et qui pousse en haut comme encens, 

Ses sacrifices innocents. 



74 



MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND 

Au vif éclat de ses rayons, 

Flattés d'un gai zéphire, 
Ces monts sur qui nous les voyons 

Se changent en porphyre, 
Mi sa splendeur fait de tout l'air 
Un long et gracieux éclair. 

Bref, la nuit devant ses efforts. 

En ombres sé])arée. 
Se cache derrière les corps, 

De peur d'être éclairée. 
Et diminue ou va croissant, 
Selon qu'il monte ou qu'il descend. 

Le berger, l'ayant révéré 

A sa façon champêtre, 
En un lieu frais et retiré 

Ses brebis mène pnitrc, 
Et se plaît à voir ce llambeau 
Si clair, si serein, et si beau. 

L'ai;4lc, dans une aire à l'écart, 

Etendant son plumage. 
L'observe d'un fixe regard 

Et lui rend humble hommage, 
Comme au feu le plus animé 
Dont son œil puisse être charmé. 

Le chevreuil solitaire et doux 

Voyant sa clarté pure, 
Briller sur les feuilles de houx 

Et dorer leur verdure, 
Sans nulle crainte de veneur 
Tâche à lui faire quelque honneur. 

75 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Le cygne, joyeux de revoir 

Sa renaissante flamme, 
De qui tout semble recevoir 

Chaque jour nouvelle âme, 
Voudrait, pour chanter ce plaisir. 
Que la Parque le vint saisir. 

Le saumon, dont au renouveau, 

Thétis est dépourvue. 
Nage doucement à fleur d'eau 

Pour jouir de sa vue, 
Et montre au pêcheur indigent, 
Ses riches écailles d'argent. 

L'abeille, pour boire des pleurs, 
Sort de sa ruche aimée, 

Et va sucer l'âme des fleurs 
Dont la plaine est semée ; 

Puis de cet aliment du ciel. 

Elle fait la cire et le miel. 

Le gentil papillon la suit 
D'une aile trémoussante. 

Et, voyant le soleil qui luit. 
Vole de plante en plante, 

Pour les avertir que le jour 

En ce climat est de retour. 

Là, dans nos jardins embellis 

De mainte rare chose. 
Il porte, de la part du lis, 

Un baiser à la rose. 
Et semble, en messager discret, 
Lui dire un amoureux secret. 



76 



MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND 

Au même temps, il semble a voir 
Qu'en éveillant ses charmes, 

Cette belle lui fait savoir, 
Le teint baigne de larmes, 

Quel ennui la va consumant 

D'être si loin de son amant... 

Reine des fleurs, apaise-toi ; 

Voici venir Sylvie, 
Qui t'apporte en elle de quoi 

Contenter cette envie. 
Car sa main de lys a dessein 
De te lo^ier en son beau sein. 



La Nuit 

PAISIBLE et solitaire nuit. 

Sans lune et sans étoiles. 
Renferme le jour qui me nuit 
Dans tes plus sombres voiles ; 
Hâte tes pas, déesse, exauce-moi. 
J'aime une brune comme toi. 

J'aime une brune dont les yeux 

Font dire a tout le monde 
Que, quand Phébus quitte les cieux 

Pour se cacher sous l'onde, 
C'est de regret de se voir surmonté 

Du vif éclat de leur beauté. 

Mon luth, mon humeur et mes vers, 

Ont enchanté son âme; 
Tous ses sentiments sont ouverts 

A l'amoureuse flanmie ; 

77 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Elle m'adore, et dit que ses désirs 
Ne vivent que pour mes plaisirs. 

Quel jugement y dois-je asseoir ? 

Veut-elle me complaire ? 
Mon cœur s'en promet a ce soir, 

Une preuve plus claire. 
Viens donc, ô nuit, que ton obscurité 

M'en découvre la vérité ! 

Sommeil, répands à pleines mains 

Tes pavots sur la terre. 
Assoupis les yeux des humains 

D'un gracieux caterre, 
Laissant veiller en tout cet élément 

Ma maîtresse et moi seulement., , 

Ah ! voilà le jour achevé. 

Il faut que je m'apprête ; 
L'astre de Vénus est levé 
Propice a ma requête ; 
Si bien qu'il semble, en se montrant si beau, 
Me vouloir servir de flambeau... 

Les chats, presque enragés d'amour, 
Grondent dans les gouttières ; 

Les loups-garous, fuyant le jour. 
Hurlent aux cimetières ; 
Et les enfants, transis d'être tout seuls, 
Couvrent leurs têtes de linceuls. 

Le clocheteur des trépassés, 

Sonnant de rue en rue. 
De frayeur rend leurs cœurs glacés, 
Bien que leur corps en sue ; 
Et mille chiens, oyant sa triste voix, 

Lui répondent à longs abois. 
78 



MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND 

Ces tons, ensemble confondus, 

Font des accords funèbres, 

Dont les accents sont épandus, 

En l'horreur des ténèbres, 

Que le silence abandonne a ce bruit 

Qui l'épouvante et le détruit. 

Lugubre courrier du Destin, 

Effroi des âmes lâches, 
Qui si souvent, soir et matin. 

M'éveilles et me fâches, 
Va faire ailleurs, engeance de démon, 

Ton vain et tragique sermon. 

Tu ne me saurais empêcher 

D'aller voir ma Sylvie, 
Dussé-je, pour un bien si cher, 

Perdre aujourd'hui la vie. 
L'heure me presse, il est temps de partir. 

Et rien ne m'en peut divertir. 

Tous ces vents, qui soufflaient si fort. 

Retiennent leurs haleines, 
Il ne pleut plus, la foudre dort. 

On n'oit que les fontaines 
Et le doux son de quelques luths cliarmants, 

Qui parlent au lieu des amants. 

Je ne puis être découvert, 

La nuit m'est trop fidèle ; 
Entrons, je sens l'huis entr'ouvert. 
J'aperçois la chandelle, 
Dieux ! Qu'est-ce ci ? Je tremble à chaque pas, 
Comme si j'allais au trépas. 

79 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

O toi, dont l'œil est mon vainqueur, 

Sylvie, eh ! que t'en semble ? 

Un homme qui n'a point de cœur, 

Ne faut-il pas qu'il tremble ? 

Je n'en ai point, tu possèdes le mien... 

Me veux-tu pas donner le tien ? 



La Pipe 

ASSIS sur un fagot, une pipe à la main, 
Tristement accoudé contre une cheminée, 
Les yeux fixés vers terre, et l'âme mutinée. 
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain. 

L'espoir, qui me remet du jour au lendemain, 
Essaye à gagner temps sur ma peine obstinée. 
Et, me venant promettre une autre destinée, 
Me fait monter plus haut qu'un empereur romain. 

Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre, 
Qu'en mon premier état il me convient descendre 
Et passer mes ennuis à redire souvent : 

Non, je ne trouve point beaucoup de différence 

De prendre du tabac a vivre d'espérance. 

Car l'un n'est que fumée et l'autre n'est que vent. 



Le Paresseux 

ACCABLE de paresse et de mélancolie. 
Je rêve dans un lit où je suis fagotté 
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté, 
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie. 
8o 



MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND 

Là, sans me soucier des guerres d'Italie, 

Du comte Palatin ni de sa royauté, 

Je consacre un bel hymne à cette oisiveté 

Oii mon âme en langueur est comme ensevelie. 

Je trou\c ce plaisir si doux et si charmant, 

Que je crois que les biens me viendront en dormant, 

Puisque je vois déjà s'en enfler ma bedaine. 

Et hais tant le travail, que, les yeux entr'ouverts. 
Une main hors des draps, cher Baudoïn, à peine 
Ai-je pu me résoudre à t'écrire et» ,ers. 



Les Goinfres 

COUCHER trois dans un drap, sans feu ni sans 

chandelle. 
Au profond de l'hiver, dans la salle aux fagots, 
Où les chats, ruminant le langage des Goths, 
Nous éclairent sans cesse en roulant la prunelle ; 

Hausser notre chevet avec une escabelle, 
Etre deux ans à jeun comme les escargots, 
Rêver en grimaçant ainsi que les magots 
Qui, baillant au soleil, se grattent sous l'aisselle ; 

Mettre au lieu d'un bonnet la coiffe d'un chapeau, 
Prendre pour se couvrir la frise d'un manteau 
Dont le dessus servit a nous doubler la panse ; 

Puis souffrir cent brocards d'un vieux hôte irrité. 
Qui peut fournir \\ peine à la moindre dépense. 
C'est ce qu'engendre enfin la prodigalité. 

163 Sx 



L'ECOLE CLASSIQUE 

U Eté de Rome 

QUELLE étrange chaleur nous vient ici brûler? 
Sommes-nous transportés sous la zone torride ? 
Ou quelque antre imprudent a t'-il lâché la bride 
Aux lumineux chevaux qu'on voit étinceler ? 

La terre, en ce climat, contrainte à panteler, 
Sous l'ardeur des rayons s'entre-fend et se ride ; 
Et tout le champ romain n'est plus qu'un sable aride 
D'où nulle fraîche humeur ne se peut exhaler. 

Les furieux regards de l'âpre canicule 

Forcent même le Tibre à périr comme Hercule, 

Dessous l'ombrage sec des joncs et des roseaux. 

Sa qualité de dieu ne l'en saurait défendre, 
Et le vase natal d'où s'écoulent ses eaux 
Sera l'urne fatale où l'on mettra sa cendie. 



L' Automne des Canaries 

VOICI les seuls coteaux, voici les seuls vallons 
Où Bacchus et Pomone ont établi leur gloire ; 
Jamais le riche honneur de ce beau territoire 
Ne ressentit l'effort des rudes aquilons. 

Les figues, les muscats, les pêches, les melons 

Y couronnent ce dieu qui se délecte à boire ; 

Et les nobles palmiers, sacrés à la victoire. 

S'y courbent sous des fruits qu'au miel nous égalons. 

Les cannes au doux suc, non dans les marécages. 
Mais sur les flancs de roche, y forment des bocages 
Dont l'or plein d'ambroisie éclate et monte aux cieux. 

82 



MARC- ANTOINE DE SAINT-AMAND 

L'orange en même jour y mûrit et boutonne, 
Et durant tous les mois ou peut voir en ces lieux 
Le printemps et l'été confondus en l'automne. 



JEAN CHAPELAIN 

Ode au Cardinal de Rkhelieu 

GRAND Richelieu, de qui la gloire, 
Par tant de rayons éclatants, 
De la nuit de ces derniers temps 
Kclaircit l'ombre la plus noire ; 
Puissant esprit, dont les travaux 
Ont borné le cours de nos maux, 
Accom])li nos souhaits, passé notre espérance, 
Tes célestes vertus, tes faits prodigieux, 
Font revoir en nos jours, pour le bien de la France, 
La force des héros et la bonté des dieux. 

Le long des rives du Permesse, 
La troupe de ses nourrissons 
Médite pour toi des chansons 
Dignes de l'ardeur qui les presse ; 
Ils sentent ranimer leurs voix 
A l'aspect de tes grands exploits, 
Et font de ta louange un concert magnifique ; 
La gravité s'y mule avecque les douceurs, 
Apollon y préside, et, d'un ton héroïque. 
Fait soutenir leur chant par celui des Neuf Sœurs. 

Ils chantent quel fut ton mérite. 
Quand, au gré de nos matelots, 
Tu vainquis les vents et les flots. 
Et domptas l'orgueil d'Amphitrite ; 

83 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Quand notre commerce affaibli, 

Par toi puissamment rétabli, 
Dans nos havres déserts ramena l'abondance ; 
Et que, sur cent vaisseaux maîtrisant les dangers, 
Ton nom seul aux Français redonna l'assurance 
Et fit naître la crainte au cœur des étrangers. 

Ils chantent l'effroyable foudre 
Qui, d'un mouvement si soudain, 
Partit de ta puissante main 
Pour mettre Pignerol en poudre ; 
Ils disent que tes bataillons, 
Comme autant d'épais tourbillons. 
Ébranlèrent ce roc jusque dans ses racines. 
Que même le vaincu t'eut pour libérateur, 
Et que tu lui bâtis, sur ses propres ruines, 
Un rempart éternel contre l'usurpateur. 

Ils chantent nos courses guerrières, 
Qui, plus rapides que le vent. 
Nous ont acquis, en te suivant, 
La Meuse et le Rhin pour frontières ; 
Ils disent qu'au bruit de tes faits. 
Le Danube crut désormais 
N'être pas, en son antre, assuré de nos armes ; 
Qu'il redouta le joug, frémit dans ses roseaux. 
Pleura de nos succès, et, grossi de ses larmes, 
Plus vite vers l'Euxin précipita ses eaux. 

Ils chantent tes conseils utiles. 
Par qui, malgré l'art des méchants, 
La paix refleurit dans nos champs. 
Et la justice dans nos villes ; 
Ils disent que les Immortels 
De leur culte et de leurs autels 
84 



JEAN CHAPELAIN 

Ne doivent qu'à tes soins la pompe renaissante ; 
Et que ta prévoyance et ton autorité 
Sont les deux forts appuis dont l'Europe tremblante 
Soutient et raffermit sa faible liberté. 

Je pourrais parler de ta race 
Et de ce long ordre d'aïeux 
De qui les beaux noms, dans les cieux, 
Tiennent une si belle place ; 
Dire les rares qualités 
Par qui ces guerriers indomptés 
Ajoutent tant de lustre "a nos vieilles histoires, 
Et montrer aux mortels, de leur gloire étonnés. 
Quel nombre de combats, d'assauts et de victoires 
Les rend dignes des rois qui nous les ont donnés. 

De quelque insupportable injure 

Que ton renom soit attaqué. 

Il ne saurait être offusqué : 

La lumière en est toujours pure. 

Dans un paisible mouvement, 

Tu t'élèves au firmament. 
Et laisses contre toi murmurer sur la terre. 
Ainsi, le haut Olympe, à son pied sablonneux 
Laisse fumer la foudre et gronder le tonnerre, 
Et garde son sommet tranquille et lumineux. 

CLAUDE DE MALEVILLE 

La belle Matïneuse 

LE silence régnait sur la terre et sur Tonde, 
L'air devenait serein et l'Olympe vermeil. 
Et l'amoureux Zéphyr, affranchi du sommeil, 
Ressuscitait les fleurs d'une haleine féconde ; 

85 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

L'Aurore déployait l'or de sa tresse blonde 
Et semait de rubis le chemin du soleil ; 
Enfin ce dieu venait, au plus grand appareil 
Qu'il soit jamais venu pour éclairer le monde ; 

Quand la jeune Philis, au visage riant, 
Sortant de son palais plus clair que l'Orient, 
Fit voir une lumière et plus vive et plus belle. 

Sacré flambeau du jour, n'en soyez pas jaloux ; 

Vous parûtes alors aussi peu devant elle, 

Que les feux de la nuit avaient fait devant vous. 



VINCENT VOITURE 

Sonnets 

DES portes du matin l'amante de Céphale 
Ses roses épandait dans le milieu des airs. 
Et jetait sur les cieux nouvellement ouverts 
Ces traits d'or et d'azur qu'en naissant elle étale ; 

Quand la nymphe divine, à mon repos fatale, 
Apparut, et brilla de tant d'attraits divers 
Qu'il semblait qu'elle seule éclairait l'univers, 
Et remplissait de feux la rive orientale. 

Le soleil, se hâtant pour la gloire des cieux. 
Vint opposer sa flamme à l'éclat de ses yeux, 
Et i)rit tous les rayons dont l'Olympe se dore ; 

L'onde, la terre, et l'ai]- s'allumaient alentour: 
Mais auprès de Philis on le prit pour l'aurore, 
Et l'on crut que Philis était l'astre du jour. 
86 



VINCENT VOITURE 

IL faut finir mes jours en l'amour d'Uranie ; 
L'absence ni le temps ne m'en sauraient guérir, 
Et je ne vois plus rien qui me pût secourir, 
Ni qui pût rappeler ma liberté bannie. 

Dès longtemps je connais sa rigueur infinie ; 
Mais, pensant aux beautés pour qui je dois périr. 
Je bénis mon martyre, et, content de mourir. 
Je n'ose murmurer contre sa tyrannie. 

Quelquefois ma raison, par de faibles discours. 
M'invite a la révolte et me promet secours ; 
Mais, lorsqu'à mon besoin je veux me servir d'elle, 

Apres beaucoup de peine et d'efforts impuissants, 
Elle dit qu'L^ranic est seule aimable et belle, 
Et m'y rengage plus que ne font tous mes sens. 



GUILLAUME COLLETET 

Ijtt Maison de Ronsard 

JE ne vois rien ici qui ne flatte mes yeux : 
Cette cour du balustre est gaie et magnifique ; 
Ces superbes lions qui gardent ce portique, 
Adoucissent pour moi leurs regards furieux. 

Le feuillage, animé d'un vent délicieux. 
Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique; 
Ce parterre de Heurs, par un secret magique, 
Semble avoir dérobé les étoiles des cieux. 

L'aimable j)ronienoir de ces doubles allées. 
Qui de ])rotanes pas n'ont point été foulées 
Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens. 

87 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Désir ambitieux d'une gloire infinie ! 

Je trouve bien ici mes pas avec les siens, 

Mais non pas, dans mes vers, sa force et son génie. 



Hommage à Ronsard 

AFIN de témoigner à la postérité 
Que je fus en mon temps partisan de ta gloire. 
Malgré ces ignorants de qui la bouche noire 
Blasphème parmi nous contre ta déité ; 

Je viens rendre h ton nom ce qu'il a mérité, 
Belle âme de Ronsard, dont la sainte mémoire 
Remportera du temps une heureuse victoire 
Et ne se bornera que de l'éternité. 

Attendant que le ciel mon désir favorise, 
Que je te puisse voir dans les plaines d'Elyse, 
Ne t'ayant jamais vu qu'en tes doctes écrits ; 

Belle âme, qu'Apollon ses grâces me refuse, 
Si je n'adore en toi le roi des grands esprits, 
Le père des beaux vers et l'enfant de la Muse. 



^vis à un Poète bu-veur d^ Eau 

EN vain, pauvre Tircis, tu te romps le cerveau 
Pour changer en beaux vers tes rimes imparfaites ; 
Tu n'auras point l'ardeur des illustres poètes, 
Si ton esprit d'oison se refroidit dans l'eau. 

Va trinquer à longs traits de ce nectar nouveau 
Que Lecormié recèle en ses caves secrètes. 
Si tu veux effacer ces antiques prophètes 
Dont le nom brille encor dans la nuit du tombeau. 



GUILLAUME COLLETET 

Bien que les neuf beautés des rives d'Hippocrène 
Exaltent la vertu des eaux de leur fontaine, 
Les fines qu'elles sont ne s'en abreuvent pas ; 

La, sous des lauriers verts, ou plutôt sous des treilles, 
Les tonneaux de vin grec échauifent leurs repas, 
Et l'eau n'y rafraîchit que le cul des bouteilles. 



Rodomontade amoureuse 

CLAUDINE, avec le temps tes grâces passeront, 
Ton jeune teint perdra sa ])Ourpre et son ivoire ; 
Le ciel, qui te fit blonde, un jour te verra noire, 
Et, comme je languis, tes beaux yeux languiront. 

Ceux que tu traites mal te persécuteront. 
Ils riront de l'orgueil qui t'en fait tant accroire ; 
Ils n'auront plus d'amour, tu n'auras plus de gloire 
Tu mourras, et mes vers jamais ne périront. 

<^ cruelle à mes vœux, ou plutôt à toi-même, 
ix-tu forcer des ans la puissance suprême, 
i:.t te survivre encore au delà du tombeau ? 

Que ta douceur m'oblige à faire ton image. 
Et les ans douteront qui parut le plus beau. 
Ou mon esprit, ou ton visage. 



Sur la Naissance de Notre-Se't^neur 

QUI vit jamais au monde un miracle pareil ? 
Un Dieu s'assujettit aux lois de la Nature, 
Le Créateur de tout nait de sa créature. 
Et la lumière sort des ombres du sommeil ! 

89 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Bien qu'il vienne sur terre en un pauvre appareil, 
Qu'un antre ténébreux lui serve de clôture. 
C'est lui qui fit du ciel la belle architecture, 
Et qui fonda son trône au milieu du Soleil ! 

O célestes Esprits, Saintes Intelligences, 
Qui vous glorifiiez de vos pures essences 
Et rendiez de votre heur tous les hommes jaloux. 

Enviez aujourd'hui, par un contraire échange. 
Le bonheur que le Ciel vient répandre sur nous, 
Puisque Dieu s'est fait homme, et ne s'est pas fait 
ange. 

JACQUES VALLÉE DES BARREAUX 

Sonnet 

GRAND Dieu, tes jugements sont remplis d'équité; 
Toujours tu prends plaisir à nous être propice ; 
Mais j'ai tant fait de mal, que jamais ta bonté 
Ne me peut pardonner sans choquer ta justice. 

Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété 

Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice ; 

Ton intérêt s'oppose à ma félicité. 

Et ta clémence même attend que je périsse. 

Contente ton désir, puisqu'il t'est glorieux ; 
Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux ; 
Tonne, frappe, il est temps ; rends-moi guerre pour 
guerre. 

J'adore, en périssant, la raison qui t'aigrit. 
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre. 
Oui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ? 
90 



MARIN LEROY DE GOMBERVILLE 

Au Cardinal de Richelteu 

PAR tes hautes vertus et tes faits héroïques 
Tu changes le destin, Jes hommes et le temps ; 
Et, malgré la rigueur des astres inconstants, 
Tu détournes le cours des misères publiques. 

Tu détruis resi)érance et les desseins tragiques 
Dont l'Espagne nourrit ses orgueilleux Titans, 
Tu fais par tes conseils vaincre nos combattants. 
Et porte notre empire à ses bornes antiques. 

Je l'avais bien j)ensé, que ces fameux mortels, 

A qui le siècle d'or consacra des autels. 

Dans nos siècles de fer n'auraient point de semblables ; 

Mais, ô l'œil de la France et l'âme de ton roi, 
Comparant à leurs faits tes faits inimitables, 
Je vois que le temps seul les a mis devant toi. 



Sur C Exposition du Saint- Sacrement 

TEL qu'aux jours de ta chair tu parus sur la terre, 
Tel montre-toi, grand Dieu, dans ce siècle effronté, 
Oîi des honmies, armés contre ta vérité. 
Osent impunément te déclarer la guerre. 

"^Fu t'ouvris un chemin au travers de la pierre. 
Pour porter dans les cieux ton corps ressuscité ; 
Romps cet autre tombeau, reprends ta majesté, 
Et sors comme un soleil de cette urne de verre. 

Illumine la terre aussi bien que les cieux. 

En m'échauffant le cœur éclaire-moi les yeux ; 

l'~t ne séi)are j>lus ta clarté de ta flamme. 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Mais que dis-je? Seigneur, pardonne à mes 

transports ! 
C'est assez que la Foi montre aux yeux de mon âme 
Ce qu'un peu de blancheur cache aux yeux de mon 

corps. 

TRISTAN L'HERMITE 

La Comédie des Fleurs 

PUISQU'IL vous plaît que je vous die 

Le sujet de la comédie 

Que je médite pour vos sœurs, 

Les images m'en sont présentes : 

Les personnages sont des fleurs. 

Et vous êtes des fleurs naissantes. 

Un Lis, reconnu pour un prince. 
Arrive dans une province ; 
Mais, comme un prince de son sang, 
Il est beau sur toute autre chose. 
Et vient, vêtu de satin blanc 
Pour faire l'amour k la Rose. 

Pour dire quelle est sa noblesse, 

A cette charmante maîtresse 

Qui s'habille de vermillon. 

Le Lis, avec des présents d'ambre, 

Délègue un jeune papillon, 

Son gentilhomme de la chambre. 

Ensuite, le prince s'avance 
Pour lui faire la révérence ; 
Ils se troublent k leur aspect ; 
Le sang leur descend et leur monte ; 
93 



TRISTAN L»HERMITE 

L'un pâlit de trop de respect. 
L'autre rougit d'honnête honte. 

Mais cette infante de mérite, 
Dès cette première visite, 
Lui lance des regards trop doux ; 
Le Souci, qui brûle pour elle. 
En même temps, en est jaloux ; 
Ce qui fait naître une querelle. 

On arme pour les deux cabales ; 
On n'entend plus rien que timbales, 
Que trompettes et que clairons ; 
Car, avec tambour et trompette, 
Les bourdons et les moucherons, 
Sonnent la charge et la retraite. 

Enfin, le Lis a la victoire; 
Il revient, couronné de gloire, 
Attirant sur lui tous les yeux. 
La Rose, qui s'en pâme d'aise. 
Embrasse le victorieux. 
Et le victorieux la baise. 

De cette agréable entrevue, 
L'Absinthe fait, avec la Rue, 
Un discours de mauvaise odeur ; 
Et la jeune Epine-vinette, 
Qui prend parti pour la pudeur, 
Y montre son humeur aigrette. 

D'autre côté. Madame Ortie, 
Qui veut être de la partie, 
Avec son cousin le Chardon, 
Vient citer une médisance 
D'une jeune tleur de Melon 
A qui l'on voit enfler la panse. 

93 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Mais la Rose enfin la fait taire 
Par un secret bien salutaire, 
Approuvé de tout l'univers, 
Et, dissipant tout cet ombrage, 
La Buglose met les couverts 
Pour le festin du mariage. 

Tout contribue à cette fête. 
Et le soir, un ballet s'apprête 
Où l'on oit des airs plus qu'humains 
On y danse, on s'y met à rire. 
Le Pavot vient, on se retire. 
Bonsoir, je vous baise les mains. 



Le Promenoir des deux Amants 

AUPRÈS de cette grotte sombre 
Où Ton respire un air si doux 
L'onde lutte avec les cailloux 
Et la lumière avecque l'ombre. 

Ces flots, lassés de l'exercice 
Qu'ils ont fait dessus ce gravier, 
Se reposent dans ce vivier. 
Où mourut autrefois Narcisse. 

L'ombre de cette fleur vermeille 
Et celle de ces joncs pendants, 
Paraissent être, là dedans. 
Les songes de l'eau qui sommeille. 

Les plus aimables influences 
Qui rajeunissent l'univers 
Ont relevé ces tapis verts 
De fleurs de toutes les nuances. 



94 



TRISTAN L'HERMITE 

Dans ce bois ni dans ces montagnes 
Jamais chasseur ne vint encor ; 
Si quelqu'un y sonne du cor, 
C'est Diane avec ses compagnes. 

Ce vieux chêne a des marques saintes ; 
Sans doute qui le couperait 
Le sang chaud en découlerait, 
Et l'arbre pousserait des plaintes. 

Ce rossignol, mélancolique 
Du souvenir de son malheur, 
Tâche de charmer sa douleur. 
Mettant son histoire en musique. 

Il reprend sa note première, 
Pour chanter, d'un art sans pareil. 
Sous ce rameau que le soleil 
A doré d'un trait de lumière. 

Sur ce frêne deux tourterelles 
S'entretiennent de leurs tourments, 
Et font les doux appointements 
De leurs amoureuses quereller. 

Un jour, Vénus avec Anchise 
Parmi ces forts s'allait perdant. 
Et deux Amours, en l'attendant. 
Disputaient pour une cerise. 

Dans toutes ces routes divines 
Les nymphes dansent aux chansons. 
Et donnent la grâce aux buissons 
De porter des lleurs sans épines. 

Jamais les vents ni le tonnerre. 
N'ont troublé la paix de ces lieux, 

95 



I/ÉCOLE CLASSIQUE 

Et la complaisance des dieux. 
Y sourit toujours à la terre. 

Crois mon conseil, chère Climène, 
Pour laisser arriver le soir, 
Je te prie, allons nous asseoir 
Sur le bord de cette fontaine. 

N'ois-tu pas soupirer Zcphire 
De merveille et d'amour atteint, 
Voyant des roses sur ton teint, 
Qui ne sont pas de son empire ? 

Sa bouche, d'odeur toute pleine, 
A soufflé sur notre chemin, 
Mêlant un esprit de jasmin 
A l'ambre de ta douce haleine. 

Penche la tête sur cette onde 
Dont le cristal paraît si noir : 
Je t'y veux faire apercevoir 
L'objet le plus charmant du monde. 

Tu ne dois pas être étonnée. 
Si vivant sous tes douces lois. 
J'appelle ces beaux yeux mes rois 
Mes astres et ma destinée... 

Veux-tu, par un doux privilège. 
Me mettre au dessus des humains ? 
Fais-moi boire au creux de tes mains, 
Si l'eau n'en dissout point la neige. 

Consolation à Idalie, sur la Mort d'un Parent 

PUISQUE votre parent ne s'est pu dispenser 
De servir de victime au Démon de la guerre, 
96 



TRISTAN L'HERMITE 

C'est, ô l'>elle Idalic, une erreur de penser 

Que les plus beaux lauriers soient exempts du tonnerre. 

Si la Mort connaissait le prix de la valeur 
Ou se laissait surprendre aux plus aimables charmes, 
Sans doute que Daphnis, garanti du malheur, 
En conservant la vie eut épargné vos larmes. 

Mais la Parque sujette à la fatalité. 
Ayant les yeux bandés et l'oreille fermée, 
Ne sait pas discerner les traits de la beauté. 
Et n'entend point le bruit que fait la renommée. 

Alexandre n'est plus, lui dont Mars fut jaloux, 
César est dans la tombe aussi bien qu'un infâme. 
Et la noble Camille, aimable comme vous, 
Est au fond du cercueil ainsi qu'une autre femme. 

Bien que vous méritiez des devoirs si constants. 
Et que vous paraissiez si charmante et si sage. 
On ne vous verra plus, avant qu'il soit cent ans. 
Si ce n'est dans mes vers, qui vivront davantage. 

Par un ordre éternel qu'on voit en l'Univers, 
Les plus dignes objets sont frêles comme verre, 
Et le Ciel, eml>elli de tant d'astres divers, 
Dérobe tous les jours des astres à la Terre. 

Sitôt que notre esprit raisonne tant soit peu. 
En l'avril de nos ans, en l'âge le plus tendre. 
Nous rencontrons l'Amour qui met nos cœurs en feu, 
Puis nous trouvons la Mort qui met nos corps en 
cendre. 

Le Temps qui, sans repos, va d'un pas si léger, 
Emporte avecque lui toutes les belles choses : 
C'est pour nous avertir de le bien ménager 
Et faire des bouquets en la saison des roses. 
154 ^ 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Les Baisers de Dor'tnde 

LA douce haleine des zéphirs 
Et ces eaux qui se précipitent, 
Par leur murmure nous invitent 
A prendre d'innocents plaisirs. 
Dorinde, on dirait que les flammes 
Dont nous sentons brûler nos âmes, 
Brûlent les herbes et les fleurs ; 

Goûtons mille douceurs à la faveur de l'ombre, 
Donnons-nous des baisers sans nombre, 

Et joignons à la fois nos lèvres et nos cœurs. 

Quand deux objets également 

Soupirent d'une même envie. 

Comme l'amour en est la vie, 

Les baisers en sont l'élément. 

Il faut donc en faire des chaînes 

Qui durent autant que les peines 

Que je souffre loin de tes yeux. 
Amour, qui les baisers aimes sur toutes choses. 

Fais une couronne de roses, 
Pour donner à celui qui baisera le mieux. 

O que tes baisers sont charmants ! 

Dorinde, tous ceux que tu donnes, 

Pourraient mériter des couronnes 

De perles et de diamants. 

Cette douceur où je me noie 

Force, par un excès de joie, 

Tous mes esprits à s'envoler ; 
Mon cœur est palpitant d'une amoureuse fièvre, 

Et mon âme vient sur ma lèvre. 
Alors que tes baisers l'y veulent appeler. 
98 



TRISTAN L'HERMITE 

Si l'Amour allait au tombeau 

Par un noir effet de l'envie, 

Tes baisers lui rendraient la vie 

Et rallumeraient son flambeau. 

Leur aimable délicatesse 

A banni toute la tristesse 

Qui rendait mon sens confondu ; 
Mais un roi détrôné par le malheur des armes, 

A la faveur des mêmes charmes 
Se pourrait consoler d'un empire perdu. 

La manne fraîche d'un matin 

N'a point une douceur pareille, 

Ni l'esprit que cherche l'abeille 

Sur la buglose et sur le thym. 

Le meilleur sucre qui s'amasse 

Et que l'Art sait réduire en glace 

N'a point ces appâts ravissants ; 
Et même le nectar semblerait insipide. 

Au prix de ce baiser humide 
Dont tu viens de troubler l'office de mes sens. 

Aussi les plus riches trésors, 

Qu'on tire du sein de la terre, 

Et que, pour engendrer la guerre, 

L'Océan sème sur ses bords. 

L'or et toutes les pierreries, 

Dont nous provoquent les Furies, 

Pour envenimer nos esprits ; 
Bref tout ce que l'aurore a de beau dans sa couche. 

Au prix des baisers de ta bouche 
Sont a mes sentiments des objets de mépris. 



99 



L'ECOLE CLASSIQUE 

Sonnets 

CELLE dont la dépouille en ce marbre est enclose 
Fut le digne sujet de mes saintes amours. 
Las ! depuis qu'elle y dort, jamais je ne repose, 
Puisqu'il faut en veillant que j'y songe toujours. 

Celui qui des mortels à son pouvoir dispose 
Eteignit ce soleil au milieu de son cours ; 
La charmante Philis passa comme une rose. 
Et sa beauté, plus vive, eut des termes plus courts. 

La Mort qui par mes pleurs ne fut pas divertie 
Enleva de mes bras cette chère partie 
D'un agréable tout qu'avait fait l'amitié. 

Mais, 6 divin esprit qui gouvernais mon âme, 

La Parque n'a coupé notre lil qu'a moitié. 

Car je meurs en ta cendre et tu vis dans ma flamme. 

MON âme, éveille-toi du dangereux sommeil 
Qui te pourrait conduire en des nuits éternelles, 
Et chassant la vapeur qui couvre tes prunelles. 
Ne prends plus désormais l'ombre pour le soleil. - 

Ne crois plus de tes sens le perfide conseil ; 
C'est assez adorer des objets infidèles ; 
Servons à l'avenir des beautés immortelles 
Que l'on trouve toujours en un état pareil. 

Aimons l'Auteur du monde : il est sans inconstance ; 
La bonté pour nos vœux n'a point de résistance, 
Nous pouvons en secret lui parler nuit et jour ; 

Il connait notre ardeur et notre inquiétude. 
Et ne reçoit jamais de traits de notre amour 
Pour les récompenser de traits d'ingratitude. 



TRISTAN L'HERMITE 

VENIR a la clarté sans force et sans adresse 
Et, n'ayant fait longtemps que dormir et manger, 
■^Souffrir mille rigueurs d'un secours étranger 
Pour quitter ^ignorance en quittant la faiblebse. 

Après, servir longtemps une ingrate maîtresse 
Qu'on ne peut acquérir, qu'on ne |)eut obliger, 
Ou qui, d'un naturel inconstant et léger. 
Donne fort peu de joie et beaucoup de tristesse. 

Cabaier à la cour, puis, devenu grison, 

Loin du monde et du bruit attendre, en sa maisin, 

Ce qu'ont ses derniers ans de maux inévitables. 

Tel est Je sort de l'homme. O misérable sort ! 
Tous ces attachements sont-ils considérables, 
Pour aimer tant la vie et craindre tant la mort ? 



JEAN FRANÇOIS SARRASIN 

Ode à Monseigneur le Duc d^ Enghïen 

GRAND duc, qui d'Amour et de Mars 
Portes le cœur et le visage. 
Digne qu'au trône des Césars 
T*élèvc ton noble courage ; 

Enghien, délices de la cour. 
Sur ton chet éclatant de gloire 
Viens mêler le myrte d'amour 
A la })alme de la victoire. 

Ayant fait triompher les Lis 
Et dompté l'orgueil d'Allemagne, 
Viens commencer, pour ta Phiiis, 
Une autre sorte de campagne. 



L'ÉCOLE CLASSIQUE 

Ne crains point de montrer au jour 
L'excès de l'ardeur qui te brûle ; 
Ne sais-tu pas bien que l'amour 
A fait un des travaux d'Hercule ? 

Toujours les héros et les dieux 
Ont eu quelques amours en tête ; 
Et Jupiter, en mille lieux, 
En a fait plaisamment la bête. 

Achille, beau comme le jour, 
Et vaillant comme son épée, 
Pleura neuf mois pour son amour, 
Comme un enfant pour sa poupée. 

O Dieux ! que Renaud me plaisait ! 
Dieux ! qu' Armide avait bonne grâce ! 
Le Tasse s'en scandalisait, 
Mais je suis serviteur au Tasse. 

Et nos seigneurs les Amadis, 
Dont la cour fut si triomphante 
Et qui tant joutèrent jadis. 
Furent-ils jamais sans infante? 

Grand duc, il n'y va rien du leur, 
Et, je le dis sans flatterie, 
Tu les surpasses en valeur. 
Passe-les en galanterie. 

Viens donc hardiment attaquer 
Philis, comme tu fis Bavière ; 
Tu la prendras sans y manquer. 
Fût-elle mille fois plus fière. 

Nous t'en verrons le possesseur, 
Pour le moins selon l'apparence, 

102 



JEAN FRANÇOIS SARRASIN 

Car je crois que ton confesseur 
Sera seul de ta confidence. 

Cependant fais qu'en de beaux vers 
La plus galante renommée 
Débite, par tout l'univers, 
Les grâces de ta bien-aimée. 

Choisis quelque excellente main 
Pour une si belle aventure : 
Prends la lyre de Chapelain 
Oa la guitare de Voiture. 

A chanter ces fameux exploits, 
J'emj)loierais volontiers ma vie ; 
Mais je n'ai qu'un filet de voix, 
Et ne chante que pour Sylvie. 



Fin du Tome premier 



XC3 



WINTED IN «LASGOW. 



<9 



ttliDiNG secr. feb 1 3 \M 



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Les chefs-* oeuvre lyriques 
de F. de Malherbe 



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