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Full text of "Les confessions d'un révolutionnaire, pour servir à l'histoire de la ..."

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23,^ e . '■■^ 






LES CONFESSIONS 



D'UN 



RÉVOLUTIONNAIRE 



PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET C% 

26, rue Racine. 



LES CONFESSIONS 



D'UN 



RËVOLUTIONNÂIRE 



POUR SERVIR 



A L'HISTOIRE DE LA RÉVOLITIOIII DE FÉVRIER, 



PAR 



P.-J. PR01IDH0N. 



Levabo ad cœlum manum meam, et dicam : 
Vivo ego in œternum. 

Je lèverai ma main vers le ciel, et je dirai: 
Mon idée est immortelle. 

{Deutéronome^ xxxii, 40. 




PARIS, 

CARIVIER VBÉBES, lilBRAIRES, 

10 ) BIX BICBELIEC , ET PALAIS -NATIOK AL y 215 BIS, 



LES CONFESSIONS 

D'UN 

SÉlTOliirTIOlfîffAÎ&IS, 

POUR SERVIR 

A L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER. 



Levabo ad eœlum manum meam^ et dieam 
Vivo ego in œiernum. 

Je lèverai ma main vers le ciel, et je dirai : 
Mon idée est immortelle. 

( Deutéronome , xxxu , 40.) 



COHVITEOB* 

Que les rois se coalisent d'un bout de l'Europe à 
l'autre contre les nations; 

Que le vicaire de Jésus-Christ lance Tanathème à la 
liberté; 

Que les républicains tombent écrasés sous les murs de 
leurs villes : 

La République reste l'idéal des sociétés ^ et la liberté 
outragée reparaît bientôt, comme le soleil après Té- 
clipse. 

Oui y nous sommes vaincus et humiliés ; oui ^ grâce à 
notre indiscipline , à notre incapacité révolutionnaire , 

1 



— 2 — 

nous voBà tous dispersés , emprisonnés ^ désarmés , 
muets. Le sort de la démocratie européenne est tombé 
de nos mains civiques à celles des prétoriens. 

Mais la guerre de Rome en est-elle plus juste et plus 
constitutionnelle? 

Mais l'Italie 9 la Hongrie^ la P(^ogAe , parce qu'elles 
protestent dans le silence, sont-elles rayées du catalogue 
des nations? 

Mais, démocrates-socialistes, avons-nous cessé d'être 
le parti de l'avenir, parti qui compte aujourd'hui la moi- 
tié de la France ? 

Mais vous, bourgeois désolés, que Ton ne cesse d'ir- 
riter contre nous, et dont notre désastre consommera la 
ruine, en êtes- vous plus dynastiques, plus jésuites, plus 
cosaques?... 

Depuis quatre mois , je les regarde dans leur triom- 
phe, ces charlatans de la famille et de la propriété ; je 
les suis de l'œil dans les titubations de leur ivresse; et, 
à chaque geste, à chaque mot qui leur échappe, je me 
dis : Ils sont perdus ! 

N'en doutez pas, amis : si la Révolution a été depuis 
février sans cesse ajournée, c'est que l'éducation de 
notre jeune démocratie l'ex^eait. Nous n'étions pas 
mûrs pour la liberté; nous la cherchions là où elle n'est 
pas, oîi elle ne peut jamais se trouver. Sachons la com- 
prendre maintenant , et , parle fait de notre intelligence, 
elle existera. 

Républicains, voulez-vous donc abréger votre épremve, 
ressaisir le gouvernail, redevenir bientôt les arbitres du 
monde ? Je vous demande pour tout effort de ne plu» 
toucher, jusqu'à nouvel ordre, à la Révolution. Vous ne 
la connaissez pomt : étudiez-la. Laissez faire seole la 
Providence: jamais, par le conseil des mortels, elle ne 
fut en meilleure voie. Restez immobiles, quoi qu'il ad- 
vienne ;^ recueillez- vous dans voCre foi , etr^garéea, ai^ee 



— 3 - 

le sourire du soldat assuré de la victoire , vos superbes 
triompbateurs. 

Les insensés! ils plettfent ce qu'ils ont fait depuis 
tfente ans pour la liberté ! Ils demandent pardon à Dieu 
et aux bommes d'avoir combattu dix-huit ans la corrup- 
tîoti! Nous avons ru le chef de l'État s'écrier, en se frap- 
pant la poitrine: Peccavi! Qu'il abdique donc, s'il a 
tant de regret des cinq millions et demi de suflfrages 
que Itri a valus la République!... Ne sait- il pas que la 
iotisf action ^ aussi bieû que le ferme propos^ fait partie 
essentielle de la FÉmTENCfit 

Puisque tout le monde se confesse, et qu'en brisant 
nos presses on n'a pas mis le sceau sur nos écritoires, 
jeveux, m<A atrssi, parler à mes concitoyens dans l'amer- 
tame de mon âme. Écoutez la révélation d'un homme 
^ se trompa quelquefois, mais qui fat toujours fidèle. 
Que ma voix s'élève à vous, comme la confession du 
condamné, comme la conscience de la prison. 

La France a été donnée en exemple aux nations. Dans 
son abaissement comme dans ses gloires, elle est tou- 
jours la retne du monde. Si elle s'élève , les peuples 
^élèvent avec elle; si elle descend, ils s'affaissent. Nulle 
liberté ne peut être conquise sans elle; nulle conjura- 
tion du despotisme ne prévaudra contre elle. Étudions 
les causes de notre grandeur et de notre décadence, afin 
que nous soyons fermes, à l'avenir, dans nos résolu- 
tions, et que les peuples, sûils de notre appui, forment 
avec nous, sans crainte, la sainte alliance de la Liberté 
et de l'Égalité. 

Je chercherai les causes qui ont amené parmi nous 
les malheurs de la démocratie , et qui nous empêchent 
de réaliser les promesses que nous avions faites pour 
èûe. Et, puisque le citoyen est toujours l'expression plus 
Dû moins complète de la pensée des partis, puisque les 
drcônsfances ont fait de moi, ctiétif et inconnu, ï'un 



des originaux de la Révolution démocratique et sociale^ 
je dirai; sans dissimuler quelles idées ont dirigé ma con- 
duite 9 quelles espérances ont soutenu mon courage. En 
faisant ma confession , je ferai celle de toute la démo- 
cratie. Des intrigants, ennemis de toute société qui ne 
paye pas leurs vices , de toute religion qui condamne 
leur libertinage, nous ont accusés d'anarchie et d'a- 
théisme; d'autres ; les mains pleines de rapines , ont 
dit que nous prêchions le vol. Je mettrai notre foi, la 
foi démocratique et sociale , en regard de celle de ces 
hommes de Dieu , et Ton verra de quel côté est le véri- 
table esprit d'ordre et de religion, de quel côté Fhypo- 
crisie et la révolte. Je rappellerai ce que nous avons 
tenté de faire pour l'émancipation des travailleurs, et 
Ton verra de quel côté sont les parasites et les pillards. 
Je dirai, pour ce qui me concerne, les raisons de la 
politique que j'eusse préférée , s'il m'avait été donné 
d'en faire prévaloir une; j'exposerai les motifs de tous 
mes actes, je ferai l'aveu de mes fautes; et si quelque 
vive parole, si quelque pensée hardie échappe à ma 
plume brûlante , pardonnez-la-moi , ô mes frères , 
comme à un pécheur humilié. Ici je n'exhorte ni ne 
conseille : je fais devant vous mon examen de con- 
science. Puisse-t-il vous donner comme à moi-même le 
secret de vos misères et l'espoir d'un avenir meilleur! 

n. 

nKOVBBBIOM DE VOI« 
HATVBE CT l»EfiTXlVATIO!V DEfi PARTIS* 

Les jugements de Dieu sont impénétrables, dit le 
croyant. Une philosophie sacrilège, appliquant aux évé- 
nements sa logique vacillante , peut seule entreprendre 



— 5 — 

dans son indomptable orgueil , de les rendre intelligi- 
bles. Pourquoi, demandez-vous, ces révolutions, avec 
leurs déviations et leurs retours , leurs catastrophes et 
leurs crimes? Pourquoi ces crises terribles, qui sem- 
blent annoncer aux sociétés leur dernière heure ; ces 
tremblements parmi les peuples , ces grandes désola- 
tions de l'histoire? Écoutez Bossuet, écoutez tous ceux 
que la foi humilie sous son joug salutaire ; ils vous ré- 
pondront que les vues de la Providence sont inaccessi- 
* blés à la prudence de l'homme, et que tout arrive pour 
la plus grande gloire de Dieu, ad major em Dei glo- 
riamf 

Moins modeste que la foi, la philosophie essaye de 
donner un peu de sens aux choses de ce monde ; elle 
leur assigne des motifs et des causes ; et quand la théo- 
logie , sa souveraine , se tait, l'audacieuse suivante prend 
la parole. Où la révélation surnaturelle finit, la révéla- 
tion rationnelle commence . 

Qu'est-ce d'abord que la religion? La religion est 
l'étemel amour qui ravit les âmes au delà du sensible^ 
et qui entretient dans les sociétés une inaltérable jeu- 
nesse. Ce n'est point à elle de nous donner la science : 
le dogme dans la religion ne sert qu'à éteindre la cha- 
rité. Pourquoi donc de soi-disant théologiens voudraient- 
ils faire du plus pur de notre conscience une phantas- 
masie de mystères?... 

Dieu est la force universelle , pénétrée d'intelligence, 
qui produit, par une information infinie d'elle-même, 
les êtres de tous les règnes, depuis le fluide impondé- 
rable jusqu'à l'homme , et qui, dans l'homme seul, par- 
vient à se connaître et à dire Moi! Loin d'être notre 
maître , Dieu est l'objet de notre étude : comment les 
thaumaturges en ont-ils fait un être personnel, tantôt 
roi absolu, comme le dieu des Juifs et des chrétiens, 
tantôt souverain constitutionnel comme celui des déistes, 



— § — 

et doat la Providencç incompréhensible n'est occupée ^ 
par ses préceptes comme par ses actes , qu'à dérouter 
notre raison? 

Quel est cet ordre du salut ^ qui n'a rien de commun 
^\ec Tordre du siècle f ce spirituel qui annule tout autre 
intérêt, cette contemplation qui avilit tout idéal, cette 
prétendue science inspirée contre toute science? Que 
nous veulent-ils avec leurs dogmes sans base intelligi- 
ble , avec leurs symboles sans objet positif, avec leurs 
rites dépourvus de signification humaine? Ou le cathoU^ 
cisme est Tallégorie de la société, ou il n'est rien. Or 
le temps est venu oii Fallégorie doit faire place à la 
réalité , où la théologie est impiété et la foi sacrilège. 
Un Dieu qui gouverne et qui ne s'explique pas est un 
Dieu que je nie, que je hais par-dessus toute chose... 

Et croyez- vous, quand je lui adresse cette question; 

« D'oii vient, ô mon Dieu, que la Société est divisée 
en fractions ennemies, intolérantes, obstinées chacunQ 
ôans son erreur, implacables dans leurs vengeances? Où 
est la nécessité pour la marche du monde et le progrès 
de la civilisation, que les hommes se détestent et se dé- 
chirent? Quelle Destinée, quel Satan a voulu, pour 
Tordre des cités et le perfectionnement des individus, 
qu'ils ne pussent penser, agir librement les uns à côté 
des autres , s'aimer au besoin, et en tout cas se laisser 
tranquilles?» 

Et que ce Dieu, par la bouche de ses ministres, me 
fait entendre cette parole impie : 

« Homme, ne vois-tu pas que ta race est déchue, çt 
ton âme livrée depuis la création aux puissances infer- 
pgiles? La justice et la paix ne sont pas du lieu que tu 
babites. Le Souverain Arbitre, en expiation de Tori^- 
^çlle souillure, a livré leshumains à leurs propres que^ 
relies. Le vase a-t-il le droit de dire au potier : pour- 
quoi m'as-tu fait ainsi? » 



— 7 — 

Croyez-vous, dîs-je, que mon cœur se résigne et que 
ma raison se tienne pour satisfaite ? 

Respectons, si vous voulez, le secret de Dieu; incli- 
nons notre volonté devant ses indiscutables arrêts. Mais 
puisqu'il a livré le monde et nous-mêmes à notre cu- 
riosité entreprenante, il permet sans doute que nous 
Asputions même de l'origine et de la cause de nos dis- 
putes , dût cette controverse nous rendre un jour aus^ 
savants que lui. Disputons donc ; et plût à TÊtre sans 
fond et sans fin que nous n'eussions jamais fait autre 
diose ! L'homme serait depuis longtemps le maître de la 
terre, et nous, démocrates-socialistes, nous n'eussions 
pas, du 2k février 18^8 au 13 juin 18/i9, abandonné sans 
cesse la proie pour l'ombre. 

Pour moi, je ne recule devant aucune investigation. 
El si le Révélateur suprême se refuse à m'instruire, je 
m'instruirai moi- même; je descendrai au plus profond 
de mon âme; je mangerai, comme mon père, le fruit 
sacré de la science ; et quand d'infortune je me trompe- 
rais, j'aurais du moins le mérite de mon audace, tandis 
que Lui n'aurait pas l'excuse de son silence. 

Abandonné à mes propres lumières , je cherche à me 
reconnaître sur ce terrain hérissé de la politique et de 
Riistoire ; et voici ce qu'à première vue je crois d'abord 
comprendre. 

la Société, comme le Temps, se présente à l'esprit 
sous deux dimensions , le passé et Y avenir. 

Le présent est la ligne imaginaire qui les sépare l*un 
de Tautre, comme l'équateur divise le globe en deux bé- 
B^hères. 

Le passé et l'avenir, voilà les deux pôles du courant 
humanitaire : le premier, générateur du second ; le se- 
cond, complément logique et nécessaire du premier. 

Embrassons par la pensée, dans une même contem- 



— 8 — 

plation^ les deux dimensions de Tliistoire : le tout en- 
semble formera le Système social , complet ^ sans solution 
de continuité , identique à lui-même dans toutes ses par- 
ties, et dans lequel les anomalies et les accidents servi- 
ront à faire mieux ressortir la pensée historique. Tordre. 

Ainsi le système social, dans sa vérité et son intégra- 
lité, ne peut exister à tel jour et dans telle partie du 
globe : il ne peut nous être révélé qu'à la fin des temps, 
il ne sera connu que du dernier mortel. Pour nous, qui 
tenons le milieu des générations , nous ne pouvons nous 
le représenter que sur des conjectures de plus en plus 
approximatives; la seule chose qui nous ait été dévolue^ 
dans cette philosophie de l'humanité progressive, c'est, 
d'après la saine intelligence de notre passé , de préparer 
sans cesse notre avenir. Nos pères nous ont transmis de 
la Société une forme particulière ; nous en transmet- 
trons une autre à nos neveux : là se borne notre science, 
si c'en est une ; là se réduit l'exercice de notre liberté. 
C'est donc sur nous mêmes que nous devons agir, pour 
influer sur la destinée du monde ; c'est le passé de nos 
aïeux que nous devons exploiter, en réservant l'avenir 
de nos descendants. 

Or, puisque l'humanité est progressive , et qu'elle n'a- 
git que sur des souvenirs et des prévisions , elle se divise 
naturellement en deux grandes classes : l'une qui,^ plus 
touchée de l'expérience des anciens, répugne à marcher 
en avant dans les incertitudes de l'inconnu; l'autre qui, 
impatiente du mal présent , incline davantage aux ré- 
formes. Tenir un compte égal, soit des traditions, soit 
des hypothèses , et s'avancer d'un pas certain dans la 
route du progrès, est chose impossible à notre raison 
trop exclusive. Nous ne serions pas hommes, si dès Fa- 
bord nous jugions les choses avec cette simultanéité d'a- 
perception qui est le propre de la science. La condition 
première de notre éducation, c'est donc la discorde. Or, 



— 9 - 

puisque déjà nous apercevons la cause de nos discus- 
sions , nous pouvons légitimement espérer, sans exor- 
cisme et sans magie , de les bannir d'au milieu de nous : 
la Foi 5 quand elle se mêle de raisonner, nous oflfre-t-elle 
un principe aussi simple que celui-là? 

Entrons dans les faits. 

Le parti du passé , suivant que nous le considérons 
dans Tordre des faits religieux , politiques ou économi- 
ques, s'appelle Catholicisme ^ Légitimité ^ Propriété. La 
généralisation de ces trois termes est V absolutisme. 

Tout ce que nous pouvons, tout ce que nous voulons, 
tout ce que nous sommes, à quelque point de vue que 
nous nous placions, découle, soit à titre de filiation, 
soit à titre d'opposition, de ce passé , c'est-à-dire de la 
propriété féodale ou patrimoniale, de la royauté, du 
catholicisme. 

Nous ne sommes plus aujourd'hui ce que nous étions 
hier, précisément parce que nous l'avons été ; nous ces- 
serons un jour d'être ce que nous sommes, précisément 
parce que nous le sommes. 

Mais comment s'accomplit cette évolution? 

Le catholicisme , pour sortir de l'état chaotique et 
s'élever à l'unité, tend à se rationaliser toujours davan- 
tage. Par ce rationalisme, il se corrompt lui-même, il 
perd son caractère mystique, et devient une philosophie 
de la nature et de Fhumanité. — Les privilèges de l'É- 
glise gallicane au moyen âge, l'influence de la réforme 
au XVI* siècle ; les travaux apologétiques des Fénelon , 
des Bossuet, des Fleury, etc., etc., au xvn* ; le mouve- 
ment encyclopédiste du xviip ; la tolérance, ou pour 
mieux dire , l'indifTérence légale et constitutionnelle 
du xix^, expriment autant de phases diverses du catho- 
licisme. 

D'autre part la royauté, absolue à son origine comme 
la puissance paternelle dont elle est Tincrément, a be- 

1. 



— 10 — 

sota^ à mesure qu'elle étend son domaine , de Torgaai- 
sçr, et cette organisation, qui n'est autre chose qu'une; 
application ^ la poUtique du principe de la division du 
travail, conduit fatalement la royauté à la démocraties-^ 
L'émancipation des communes; les empiétements suc- 
cessifs de la royauté sous Louis XI , Richelieu et 
Louis XIV; les constitutions de 1790, de l'an m, de 
l'an VIII, de 1814 et de 1830; la constitution nouvelle 
de 18/i8, sont les manifestations, dans l'ordre politique^ 
de l'œuvre révolutionnaire. 

Enfin la propriété , par l'hérédité , par l'égalité de 
partage, par les mutations, par l'hypothèque, par la di- 
vision du travail , par la circulation et par une foule 
d'autres causes, tend également à changer de nature et 
de forme : les économistes le savent tous. — L'abolition 
des maîtrises, mainmortes, droits féodaux, etc.; la 
yente, au nom de l'État, des biens du clergé; l'égalité 
devant l'impôt , ont fait subir à la propriété , depuis 
soixante ans , des modifications qui , poui; être moins 
I5ensibles, n'en sont pas moins profondes et réelles. 

Du reste, ces trois mouvements parallèles, le mouve- 
ment caiholique, le mouvement monarchique et le mou- 
vement économique , n'expriment, ainsi qu'il a été dit, 
qu'une seule et même chose , la conversion de l'idée abso- 
hkiiste, en sa contraire , savoir, l'idée démocratique et so- 
^le. — Considérée philosophiqueiaent , la royauté de 
droit divin est une émanation du catholicisme , formée 
par la distinction du spirituel et du temporel ; la pro- 
priété est une émanation de la royauté, par l'mstitu- 
tton féodale. Le socialisme, ou la démocratie sociale, 
dernier terme du catholicisme, est donc ausâ la der- 
nière forme de la royauté et de la propriété. Le so- 
cialisme est le produit du catholicisme et en même 
temps son adversaire >, tout à la fois fils du Christ et 
ànte-Chriflt. La foi n'en conviendra pas, sans doute : il 



— li- 
nons suffît que la philosophie^ que Tliistoire en déposent. 
Le catholicisme, la royauté, la propriété, en un mot 
rabsohitisme, expriment donc pour nous le passé histo- 
rique et social ; la démocratie-socialiste en exprime Vch 

Gomme l'absolutisme fut, à une autre époque , Tétat 
légal et normal de la société, le socialisme aspire à de- 
Tenir aussi Fétat légal et normal de cette société. 

Tant que les deux termes opposés du mouvement, on 
les partis qui les représentent, ne se seront pas compris, 
Us se feront la guerre ; ils se diront , comme Ajax à 
Ulysse : Enlève-moi ou je fenlèvel Le jour où se fera 
leur mutuelle reconnaissance, ils ne tarderont pas à s*i^ 
dentifier et se fondre. 

Le catholicisme a posé le problème : le socialisme 
prétend le résoudre. Le premier a fourni la symbolique 
de l'humanité ; au second d'en donner l'exégèse. Cette 
évolution est inévitable, ftttale. 

Mais, nons l'avons dit : les révolutions de l'humanité 
ne s'accomplissent point avec cette placidité philoso- 
phique; les peuples ne reçoivent la science qu'à contre- 
cœur ; et puis, l'humanité n'est-elle pas libre? Il s'élève 
donc, à chaque tentative de progrès , une tempête de 
contradictions, dès oppositions et des luttes qui, sous 
rimpression d'une fureur divine, au lieu de se résoudre 
amiablementpardes transactions, aboutissent à des ca- 
tastrophes. 

Il résulte de ces agitations et tiraillements que la so- 
ciété ne parcourt point la série de ses destinées sur un 
plan régulier et par un df oit diemin ; elle s'écarte tantôt 
à droite, tantôt à gauche , comme attirée et repoussée 
psff des forces contraires: et ce sont ces oscillations, 
combinées avec tes attaques du socialisme et les résis- 
tances de Fabselatisme, qui produisant les péripéties du 
A^unesocisdL 



~ 12 - 

Ainsi, tandis que le mouvement direct de la société 
<lonne lieu à deux partis contraires, l'absolutisme et le 
socialisme, le mouvement oscillatoire produit à son tour 
deux autres partis, hostiles entre eux et aux deux autres, 
que j'appellerai, de leurs noms historiques, le premier^ 
juste-milieu ou doctrine, le second^ démagogie y jacobi-' 
nisme ou radicalisme. 

Le juste-milieu, connu des philosophes sous le nom 
d'éclectisme, vient de cette disposition d'esprit égoïste 
et paresseuse , qui préfère aux solutions franches des 
accommodements impossibles ; qui accepte la religion , 
mais faite à sa convenance; qui veut de la philosophie , 
mais sous réserve ; qui supporte la monarchie , mais 
complaisante, la démocratie, mais soumise; qui pro- 
clame la liberté du commerce, mais en se couvrant de 
protections; qui s'arrangerait delà gratuité de la circu- 
lation et du crédit, mais en stipulant un intérêt pour ses 
capitaux ; qui, enfin, fait consister la sagesse à tenir la 
balance égale, autant que possible, entre l'autorité et la 
liberté, le statu quo et le progrès, l'intérêt privé et l'm- 
térêt général ; sans jamais comprendre que l'autorité 
engendre fatalement la liberté, que la philosophie est le 
produit inévitable de la religion , que la monarchie se 
transforme continuellement en démocratie, et, consé- 
quemment, que le dernier terme du progrès est celui où, 
par la succession des réformes , l'intérêt individuel est 
identique à l'intérêt général, et la liberté synonyme 
d'ordre. 

Le parti démagogique ou soi-disant radical résulte de 
l'impatience que font également éprouver aux esprits de 
bonne foi et la réaction absolutiste et les ménagements 
du juste-milieu. Ne voyant dans les jois et les prêtres 
que des exploiteurs et des tyrans , dans les hommes de 
juste-milieu que des mystificateurs et des ambitieux, la 
démagogie songe mohis à transformer pacifiquement 



— 13 — 

qu'à supprimer brusquement les institutions antérieures; 
elle prend le passé , non comme thème , mais comme 
adversaire. S'adressant plus aux passions du peuple qu'à 
sa raison , quand elle s'imagine le faire parler, elle ne 
réussit qu'à l'ameuter. 

Le juste -milieu est l'hypocrisie du progrès ; 

La démagogie en est la fièvre. 

Le juste- milieu s'adresse de préférence à la bour- 
geoisie^ hostile à la noblesse et au clergé ^ à qui elle 
reproche leur immobilisme et dont elle jalouse les pré- 
rogatives, mais qui répugne aux tendances radicales et 
se roidit contre les conclusions égalitaires du progrès. 

Le radicalisme va mieux au peuple. £n effet, plus 
l'homme se sent déshérité , plus il est enclm à boule- 
verser et reconstruire violemment la société qui le 
déshérite. 

Ainsi la démagogie et le juste-milieu sont opposés l'un 
à l'autre, comme Tabsolutisme et le socialisme le sont 
entre eux : ces quatre partis forment, si j'ose ainsi dire, 
les quatre pomts cardinaux de l'histoire. Résultat néces- 
saire de notre perfectibilité, ils sont contemporains dans 
la société comme dans la raison, et indestructibles. Sous 
mille noms divers, grec et barbare, citoyen et esclave, 
Spartiate et Ilote, patricien et prolétaire, guelfe et gi- 
beUn , noble et serf, bourgeois et compagnon, capita- 
liste et ouvrier, vous les retrouvez dans tous les siècles 
et chez tous les peuples^ Tous ont eu leurs crimes et 
leurs folies, comme ils ont leur part de vérité et leur 
utilité dans l'évolution humanitaire. Instigateurs de l'o- 
pinion, agents et modérateurs du progrès, ils personni- 
fient en eux les facultés de l'être collectif, les conditions 
de la vie sociale. 

L'absolutisme se distingue surtout par sa force d'i- 
nertie : ce qu'il a de vrai est son esprit de conservation, 
sans lequel le progrès, manquant de base, n'est qu'un 



— lu — 

vaiiimoi C'est pour cela que le parti afosolathte est ap- 
pelé ans^ parti conservateur. 

Ce cpii distingiie le juste-milieu , ou doctriBarisme, 
est m caractère de sophistique et d'arbitraire : son idée 
vraie est qu'à la société il appartient de se régir elle- 
même^ d'être sa providence et son Dieu. La loi^ pour le 
doctrinaire, est le produit pur de la pensée gouverne-* 
mentale, par conséquent éminemment subjectwe. 

Le radicalisme se reconnaît à son ardeur contre l'im- 
mobilifflooe et Faii^traire : sa protestation est sa justii- 
cation. 

Le soeiaKsme conçoit l'ordre social comme te résultat 
d'une science positive et objective ; mais , comme tout 
essor scientifique, il est sujet à prendre ses hypothèses 
pour des réalités, ses utopies pour des institutions. 

L'absolutisme , fort de sa priorité, j'ai presque dit de 
son droit d'aînesse, mais dupe de son principe , dont 
toute l'efficacité est de s'abroger lui-même, toujours en 
oeuvre de restauration, ne sert qu'à alimenter les révo- 
lutions ; — le juste-milieu s' efforce d'enrayer le char 
révolutionnaire , et réussit seulement à le précipiter ; 
— la démagogie veut accélérer le mouvement et le fait 
réagir; >- le socialisme, faisant violence aux traditions, 
finit souvent par s'excommunier de la société. 

Du reste, il en est des partis politiques comme des 
systèmes de philosophie. Ils s'engendrent et se contre- 
disent réciproquement, comme tous les termes extrêmes, 
se suscitent l'un l'autre, s'excluent, parfois semblent s'é- 
teindre pour reparaître à de longs intervalles. Tout 
homme qui raisonne et qui cherche à se ren^e compte 
de ses opinions, soit en politique, soit en philosophie^ se 
classe immédiatement lui-même, par le seul fait du ju- 
gement qu'il exprime, dans un parti ou système quel- 
conque : celui-là seul qui ne pense pas n'est d'aucun 
parti, d'aucune philosophie, ^'aucune religion. £ttel est 



— M - 

précisément Fétat habituel des ]uasse& , qui , hors les 
époques d'agitation, restent cooiplétement indifférentes 
aux ^[léculations politiques et religieuses. Mais ce calme, 
cette ataraxie intellectuelle du peujde n'est point stérila 
Cest le peuple qui, à la longue , sans théories , par ses 
créations spontanées, modifle, réforme* absorbe Us 
Iffojets des politiqueaet les doctrines des philosophes, 
et qfù, créant sans cesse une réalité nourelle, change 
incessamment la base de la politique et de la philo- 
iQpbie. 

L'absolutisme, dominant e n France jusque vers la fin 
du dernier siècle , est depuis cette époque en décrois- 
sance continue; — Le doctrinarisme, manifesté avec un 
certain écl«U à la suite de la révolution de juillet, a passé 
avec le règne de dix-huit an& Quant à la démagogie et 
au socialisme, la première, réchauffée par les romanciers 
révolutionnaires , a reparu en février, pour refouler la 
révolution dans les journées des 17 mars, 16 avril, 
15 mai, et s'abîmer dans celle du 13 juin ; — le second, 
après avoir traîné vingt ans sa mystique existence, est 
tout près de se dissoudre. Il n'y a plus , k l'heure où 
j'écris, de partis en France ; il ne reste plus, sous l'éten- 
dard de la République, qu'une coalition de bourgeois 
ruinés contre une coalition de prolétaires mourant de 
faim. La misère commune aura produit ce que n'avait 
pu faire la raison générale : en détruisant la richesse, 
elle aura détrmt l'antagonisme. 

Ce que je viens de dire des partis qui divisent primor- 
diatement toute société, n'est encore qu'une définition: 
eh bien I c'est déjà toute l'histoire. C'est la philosophie 
mène du progrès, la mort du mysticisme social, finis 
ihe^€giœ ! Que le sceptique et l'mspiré disputent à perte 
ée vue sur la valeur et la légitimité de la raison hA- 
maiie, qu'importe leur doute , si la raison nous impose 
fàtkHcpie«Éent ses loiiiiiites? Que nous importe de sa- 



— 16 - 

voir que nous pourrions n'être pas hommes? C'est le 
privilège de la raison, c'est sa misère, si Ton veut, de 
ramener à des idées simples et lucides les phénomènes 
les plus gigantesques, les plus embrouillés de la civili- 
sation et d9 la nature. De même que les plus grands 
fleuves ne sont que des ruisseaux à leur source, de 
même , pour la raison du philosophe , les révolutions 
les plus terribles dépendent de causes d'une simplicité 
naïve. La foi ne nous apprend pomt à juger les choses 
avec ce discernement vulgaire : c'est que la foi, aûisi 
que Dieu dont elle est un don, ne raisonne pas. 

La détermination que je viens de faire des partis, de 
leurs principes et de leurs tendances , est vraie, parce 
qu'elle est nécessaire et universelle , commune à tous 
les siècles et à tous les peuples, quelle que soit la va- 
riété des partis, leurs origines, leurs intérêts, leur but; 
elle est vraie , parce qu'elle ne peut pas ne pas être 
vraie. 

C'est l'expression des aspects les plus généraux de 
l'histoire et des attractions primitives de la société. 

La société, être vivant et perfectible, qui se déve- 
loppe dans le temps, àl'opposite de Dieu, qui existe 
immobile dansFélemité , a nécessairement deux pôles , 
l'un qui regarde le passé, l'autre tourné vers l'avenir. 
Dans la société , où les idées et les opuiions se divisent 
et se classent comme les tempéraments et les intérêts, 
il y a donc aussi deux partis principaux : le parti absolu- 
tiste, qui s'efforce de conserver et de reconstruire le 
passé , et le parti socialiste , qui tend incessamment à 
dégager et à produire l'avenir. 

Mais la société , en vertu de la raison analytique dont 
l'homme est doué, oscille et dévie continuellement à 
droite et à gauche de la ligne du progrès , suivant la di- 
versité des passions qui lui servent de moteurs. Il y a 
donc aussi, entré les deux partis extrêmes, deux partis 



— 17 — 

moyens , en termes parlementaires , un centre droit et un 
centre gauche, une Gironde et une Montagne, qui pousse 
ou retient incessamment la Révolution hors de sa voie. 
Tout cela est d'une évidence presque mathématique , 
d'une certitude expérimentale. Telle est l'exactitude de 
cette topographie, qu'il suffit d'y jeter les yeux pour 
avoir aussitôt la clef de toutes les évolutions et rétrogra- 
dations de Khumanité. 

III. 

KATIJBE KT DKSVIMÀTIOlf DIJ «OVTKBliEIflKliT. 

Il faut, dit l'Écriture sainte, qu'il y ait des partis : 
Oportet enim hœreses esse, — Terrible II faut/ s'écrie 
Bossuet dans une adoration profonde, sans qu'il ose 
chercher la raison de cet // faut/ 

Un peu de réflexion nous a révélé le principe et ia 
âgnification des partis : il s'agit d'en connaître le but et 
la fin. 

Tous les hommes sont égaux et libres : la société , par 
nature et destination , est donc autonome , comme qui 
dirait ingouvernable. La sphère d'activité de chaque ct^ 
toyen étant déterminée par la division naturelle du tra- 
vail et par le choix qu'il fait d'une profession, les fonc- 
tions sociales combinées de manière à prpduire un effet 
harmonique , l'ordre résulte de la libre action de tous ; 
il n'y a pas de gouvernement. Quiconque met la main 
sur moi pour me gouverner est un usurpateur et un ty- 
ran ; je le déclare mon ennemi. 

Mais la physiologie sociale ne comporte pas d'abord 
cette organisation égalitaire: l'idée de Providence, qui 
apparaît une des premières dans la société, y répugne. 
L'égalité nous arrive par une succession de tyrannies et 
de gouvernements, dans lesquels la Liberté est conti- 



— 48 — 

nuellement aux prises avec Tabsolutisme , comme Isratt 
avec Jéhovah. L'égalité naît donc .coiitmueilement pour 
BOUS de l'inégalité ; la Liberté a pour père le Gouyerne* 
ment 

Lorsque les premiers hommes s'assemblèrent au bord 
des forêts pour fonder la société , ils ne se dirent point, 
comme feraient les actionnaires d'une commandite : Or* 
ganisons nos droits et nos devoirs j de manière à produire 
pour chacun et pour tous la plus grande somme de bien- 
être y et amener en même temps notre égalité et notre 
indépendance. Tant de raison était hors de la portée des 
premiers hommes, et en contradiction avec la théorie 
des révélateurs. On se tint un tout autre langage : Con- 
stituons au milieu de nous une Autorité qui nous sur- 
veille et nous gouverne , Consiituamus super nosregem! 
C'est ainsi que l'entendirent, au 10 décembre 18/i8, nos 
paysans, quand ils donnèrent leurs' suffrages à Louis 
Bonaparte. La voix du peuple est la voix du pouvoir, en 
attendant qu'elle devienne la voix de la liberté. Aussi 
toute autorité est de droit divin : Omnis potestas d DeOy 
dit saint Paul. 

L'autorité , voilà donc quelle a été la première idée 
sociale du genre humain. 

£t la seconde a été de travailler immédiatement à l'a* 
boUtion de Tautorité, chacun la voulant faire servir d^in^ 
strune^nt à sa liberté propre contre la liberté d'autml : 
telle est la destinée , telle est l'ceuvre des Partis. 

L'autorité ne fut pas plus tôt inaugurée dans le monde, 
qu'elle devint l'objet de la compétition universelle. Au- 
torité, Gouvernement, Pouvoir, État, — ces mots dési- 
gnent tous la même chose ; — chacun y vit le moyen 
d'opprimer et d'exploiter ses semblables. Absolutistes, 
doctrinaires , démagogues, et sociabstes , tournèrent in- 
cessamment leurs regaids vers l'autorité , comme vers 
leur pôle unique» 



— 19 — 

De là cet aphorisme du parti radical, que les doctri- 
naires et les absolutistes ne désavoueraient assuré^ 
ment pas : La révolution sociale est le but^ la rèvo^ 
lution politique (c'est-à-dire le déplacement de Tauto* 
rite) est le moyen. Ce qui veut dire : Donnez-nous droit 
de vie et de mort sur vos personnes et sur vos biens , et 

nous vous ferons libres! Il y a plus de six mille ans 

que les rois et les prêtres nous répètent celai 

Ainsi le Gouvernement et les Partis sont réciproque- 
ment Tun à l'autre Cause^ Fin et Moyen. Ils existent l'un 
pour l'autre; leur destinée est commune: c'est d'appeler 
chaque jour les peuples à l'émancipation; c'est de solli^ 
citer énergiquement leur initiative par la gêne de leurs 
facultés; c'est de façonner leur esprit et de les pousser 
continuellement vers le progrès par le préjugé, par les 
restrictions, par une résistance calculée à toutes leurs 
idées, à tous leurs besoins. Tu ne feras point ceci ; ta 
t'abstiendras de cela : le Gouvernement, quel que soit 
le parti qui règne , n'a jamais su dire autre chose. La 
DÉFENSE est depuis Éden le système d'éducation du genre 
humain. Mais, l'homme une fois parvenu à l'âge de ma- 
jorité, le Gouvernement et les Partis doivent disparaître. 
Cette conclusion arrive ici avec la même rigueur de lo- 
gique, avec la même nécessité de tendance que nous 
avons vu le socialisme sortir de l'absolutisme, la philoso<- 
phie naître de la religion, l'égalité se poser sur l'inéga- 
lité même. 

Lorsque, par l'analyse philosophique, on veut se 
rendre compte de l'autorité , de son principe , de ses 
formes, de ses effets, on reconnaît bientôt que la con- 
stitution de l'autorité, spirituelle et temporelle, n'est 
autre chose qu'un organisme préparatoire , essentielle- 
ment parasite et corruptible, incapable par lui-même 
de produire autre chose, quelle que soit la forme, quel- 
que idée qu'il représente, que tyrannie et misère. La 



- 20 — 

philosophie affirme en conséquence, contrairement à la 
foi^ que la constitution d'une autorité sur le peuple 
n'est qu'un établissement de transition ; que le pouvoir 
n'étant point une conclusion de la science, mais un pro- 
duit de la spontanéité, s'évanouit dès qu'il se discute ? 
que, loin de se fortifier et de grandir avec le temps , 
comme le supposent les partis rivaux qui l'assiègent, il 
doit se réduire indéfinement et s'absorber dans l'orga- 
nisation industrielle; qu'en conséquence, il ne doit 
point être placé sur, mais sous la société 5 et, retour- 
nant l'aphorisme des radicaux) elle conclut: La révo- 
lution politique^ l'abolition de l'autorité parmi les 
hommes est le but; la révolution sociale est le moyen. 

C'est pour ceïa, ajoute le philosophe, que tous les 
partis, sans exception, en tant qu'ils affectent le pou- 
voir, sont des variétés de l'absolutisme , et qu'il n'y aura 
de liberté pour les citoyens, d'ordre pour les sociétés, 
d'union entre les travailleurs, que lorsque le renonce- 
ment à l'autorité aura remplacé dans le catéchisme po- 
litique la foi à l'autorité. 

Plus de partis ,• 

Plus d'autorité^ 

Liberté absolue de Vhomme et du citoyen : 

En trois mots, j'ai fait ma profession de foi politique 
et sociale. 

C'est dans cet esprit de négation gouvernementale 
que je disais un jour à un homme d'une rare inielli- 
gence , mais qui a la faiblesse de vouloir être ministre : 

« Conspirez avec nous la démolition du gouvernement. 
Faites-vous révolutionnaire pour la transformation de 
l'Europe et du monde, et restez journaliste. » {Repré" 
sentant du Peuple y 5 juin 1848. ) 

Il me fut répondu : 

« Il y a deux manières d'être révolutionnaire : par 
en haut, c'est la révolution par l'initiative, par Tintelli- 



— 21 — • 

gence , par le progrès , par les idées ; — par en bas , 
c'est la révolution par rinsurreclion, par la force , par 
le désespoir, par les pavés. 

• Je fus, je suis encore révolutionnaire par en haut; 
je o'ai jamais été , je ne serai jamais révolutionnaire 
par en bas, 

I Ne comptez donc pas sur moi pour conspirer jamais 
la démolition d*aucun gouvernement, mon esprit s'7 
refuserait II n*est accessible qu'à une seule pensée : 
améliorer le gouvernement. » {Presse y 6 juin i8/i8.) 

II y a dan$ cette distinction , par en haut^ par en bas, 
beaucoup de cliquetis et fort peu de vérité. M. de Girar* 
din , en s'exprimant de la sorte , a cru dire une chose 
aussi neuve que profonde : il n'a fait que reproduire 
l'étemelle illusion des démagogues qui, pensant, avec 
l'aide du pouvoir, faire avancer les révolutions, n'ont 
jamais su que les faire rétrograder. Examinons de près 
la pensée de M. de Girardin. 

Il plaît à cet ingénieux publiciste d'appeler la révo- 
lution par l'initiative , par l'intelligence , le progrès et 
les idées , révolution par en haut ; il lui plaît d'appeler 
la révolution par l'insurrection et le désespoir, révolu- 
tion par en bas. C'est juste le contraire qui est vrai. 

Par en haut, dans la pensée de l'auteur que je cite, 
signifie évidemment le pouvoir ; par en bas signifie le 
peuple. D'un côté l'action du gouvernement, de l'autre 
l'initiative des masses. 

U s'agit donc de savoir laquelle de ces deux initia- 
tives, celle du gouvernement ou celle du peuple, est 
la plus intelligente, la plus progressive, la plus paci- 
fique. 

Or, la révolution par en haut , c'est inévitablement, 
j'en dirai plus tard la raison, la révolution par le bon 
plaisir du prince, par l'arbitraire d'un ministre, par les 
tâtonnements d'une assemblée, par la violence d'un 



- 22 - 

club ; c'est la révolution par la dictature et le despo- 
tisme. 

Ainsi Tout pratiquée Louis XIY, Napoléon, Charles X; 
ainsi la veulent MM. Guizot, Louis Blanc, Léon Faucher, 
tes blancs, les bleus, les rouges, tous sur ce point sont 
d*accord. 

La révolution parTinitiatlve des masses, c'est la révo- 
lution par le concert des citoyens, par l'expérience des 
travailleurs, par le progrès et la diffusion des lumières, 
la révolution par la liberté. Condorcet, Turgot, Robes- 
pierre, cherchaient la révolution par en bas , la vraie 
démocratie. Un des hommes qui révolutionna le plus, et 
qui gouverna le moins, fut saint Louis. La France, au 
temps de saint Louis, s'était faite elle-même ; elle avait 
produit, comme une vigne pousse ses bourgeons, ses 
seigneurs et ses vassaux : quand le roi publia son fa- 
meux règlement, il n'était que l'enregistreur des volontés 
publiques. 

Le socialisme a donné en plein dans Tillusion du ra- 
dicalisme ; le divin Platon, il y a plus de deux mille ans, 
en fut un triste exemple. Saint Simon, Fourier, Owen, 
Cabel, Louis Blanc, tous partisans de l'organisation du 
travail par l'État, par le capital, par une autorité quel- 
conque, appellent, comme M. de Girardin, la révolution 
par en haut. Au lieu d'apprendre au peuple à s'orga- 
niser lui-même , de faire appel à son expérience et à sa 
raison, ils lui demandent le pouvoir ! En quoi diffèreni- 
ils des despotes ? Aussi sont-îb utopistes comme tous 
les despotes: ceux-ci s'en vont, ceux-là ne peuvent 
prendre racine. 

Il implique que le Gouvernement puisse être jamais 
révolutionnaire, et cela par la raison toute simple qu'il 
est gouvernement. La société seule, la masse pénétrée 
d'intelligence, peut se révolutionner elle-même, parce 
^ue seule elle peut déployer rationnellement sa sponta- 



— 2$ — 

n^é, analyser, expliquer le mystère de sa destinée et 
de son origine, changer sa foi et sa pliilosophie ; parce 
que seule, enfin, elle est capable de lutter contre son 
anteor, et de produire son fruit Les gouvernements 
sont les fléaux de Dieu, établis pour discipliner le monde; 
et vous voulez qu'ils se détruisent eux-mêmes, qu'ils 
créent la liberté, qu'ils fassent des révolutions ! 

n n'en peut être ainsi. Toutes les révolutions, depuis 
le sacre du premier roi jusqu'à la Déclaration des Droits 
de l'Homme, se sont accomplies par la spontanéité du 
peuple; les gouvernants ont toujours empêché, tou- 
jours comprimé, toujours frappé; ils n'ont jamais rien 
révolutionné. Leur rôle n'est pas de procurer le mon- 
vement, mais de le retenir. Quand même, ce qui répugne, 
ils auraient la science révolutionnaire, la science so- 
ciale, ils ne pourraient l'appliquer, ils n'en auraient pas 
le droit. Il faudrait qu'au préalable ils fissent passer leur 
science dans le peuple, qu'ils obtinssent le consentement 
des citoyens: ce qai est méconnaître la nature de l'au- 
torité et du pouvoir. 

Les faits viennent ici confirmer la théorie. Les nations 
les plus libres sont celles où le pouvoir a le moins d'ini- 
tiative, oh son rôle est le plus restreint : citons seule- 
meHt les États-Unis d'Amérique, la Suisse, l'Angleterre, 
la Hollanda An contraire, les nations les plus asservies 
sont celles où le pouvoir est le mieux organisé et le plus 
fort, témoin nous. Et cependant nous nous plaignons 
sans cesse de n'être pas gouvernés, nous demandons un 
pouvoir fort, toujours ptas fort ! 

L'Église élsait jadis, parlant comme une mère tendre : 
Tout pour le peuple, mais tout par les prêtres. 

La monarchie est venue après l'Église : Tout pour le 
peuple, mais tout par le prince. 

Les doctrinaires : Tout pour le peuple, mais tout par 
la bourgeoisie. 



— 24 - 

Les radicaux n'ont pas changé le principe pour avoir 
changé la formule : Tout pour le peuple^ mais tout par 
rÉtat 

C'est toujours le même gouvemementaUsme^ le même 
communisme. 

Qui donc osera dire enfin : Tout pour le peuple, et 
tout par le peuple , même le gouvernement ? — Tout 
pour le peuple : Agriculture, commerce, industrie, phi- 
losophie, religion, police, etc. Tout par le peuple : le 
gouvernement et la religion, aussi bien que Tagriculture 
et le commerce. 

La démocratie est Fabolition de tous les pouvoirs , 
spirituel et temporel; législatif, exécutif, judiciaire, pro- 
priétaire. Ce n'est pas la Bible, sans doute, qui nous le 
révèle ; c'est la logique des sociétés, c'est l'enchaînement 
des actes révolutionnaires, c'est toute la philosophie 
moderne. 

Suivant M. de Lamartine, d'accord en cela avec M. de 
Genoude , c'est au gouvernement à dire : Je veux. Le 
pays n'a qu'à répondre : Je consens. 

Et l'expérience des siècles leur répond que le meil- 
leur des gouvernements est celui qui parvient le mieux 
à se rendre inutile. Avons-nous besoin de parasites pour 
travaUler et de prêtres pour parler à Dieu ? Nous n'avons 
pas davantage besoin d'élus qui nous gouvernent. 

L'exploitation de l'honmie par l'homme ^ a dit quel- 
qu'un, c'est le vol. Eh bien! le gouvernement de 
l'homme par l'homme, c'est la servitude; et toute re-* 
ligion positive, aboutissant au dogme de l'infaillibilité 
papale, n'est elle-même autre chose que l'adoration de 
l'homme par l'homme, l'idolâtrie. 

L'absolutisme, fondant tout à la fois la pirîssance de 
l'autel, du trône et du cofire-fort, a multiplié, comme 
un réseau, les chaînes sur l'humanité. Après l'exploi- 
tation de l'homme par l'homme , après le gouverne- 



— 25 — 

ment de rhomme par Thomme ^ après Tadoration de 
rhomroe par rhoHime, nous avons encore : 
Le jugement de l'homme par Thomme^ 
La condamnation de Thomme par l'homme ^ 
Et pour terminer la série , la punition de l'homme 
par l'homme ! 

Ces institutions religieuses, politiques, judiciaires, 
dont nous sommes si fiers , que nous devons respecter, 
auxquelles il faut obéir, jusqu'à ce que, par le progrès 
du temps, elle se flétrissent et qu'elles tombent, comme 
le fruit tombe dans sa saison, sont les instruments de 
notre apprentissage, signes visibles du gouvernement 
de l'Instinct sur l'humanité, restes affaiblis, mais non 
défigurés, des coutumes sanguinaires qui signalèrent 
notre bas-âge. L'anthropophagie a disparu depuis long- 
temps, non sans résistance de l'autorité toutefois, avec 
ses rites atroces : elle subsiste partout dans l'esprit de 
nos institutions, j'en atteste le sacrement d'eucharistie 
et le Code pénal. 

La raison philosophique répudie cette symbolique de 
sauvages; elle proscrit ces formes exagérées du respect 
humain. Et pourtant elle n'entend point , avec les radi- 
caux et les doctrinaires, qu'on puisse procéder à cette 
réforme par autorité législative; elle n'admet pas que 
personne ait le droit de procurer le bien du peuple 
malgré le peuple , qu'il soit licite de rendre libre une 
nation qui veut être gouvernée. La philosophie ne donne 
sa confiance qu'aux réformes sorties de la libre volonté 
des sociétés : les seules révolutions qu'elle avoue sont 
celles qui procèdent de l'initiative des masses : elle 
nie, de la manière la plus absolue, la compétence ré- 
volutionnaire des gouvernements. 
En résumé : 

Si l'on n'interroge que la foi , la scission de la société 
apparaît comme l'effet terrible de la déchéance origi- 

2 



— w — 

nelle de rhonmie. C'est ce que la mythologie grecqfoe a 
exprimé par la fable des guerriers nés des dents du 
serpent, et qui s'entre-tuèrent tous après leurnaissance. 
Dieu, d'après ce mytbe, a laissé aux mains de partis 
antagonistes le gouvernement de l'humanité, afin que la 
discorde établisse son règne sur la terre, et que Thomme 
apprenne, sous une perpétuelle tyrannie, à reporter sa 
pensée vers un autre séjour. 

Devant la raison, les gouvernements et les partis ne 
sont que la mise en scène des concepts fondamentaux^ 
de la société, une réalisation d^ abstractions , une pan- 
tomime métaphysique, dont le sens est Liberté. 

J'ai fait ma profession de fbi. Vous connaissez les 
personnages qui, dans ce compte rendu de ma vie poli* 
tique, doivent jouer les principaux rôles; vous saves 
quel est le sujet de la représentation : soyez attend à 
co que je vais malzrtenant vous raconter. 

IV. 

ACTES DU «OIJirERMKIlUBMT* 

(hi enseigne la morale aux enfants avec des allégories 
et des. fables : les peuples apprennent la philosophie 
sous les manifestations de l'histoire. 

Les révolutions soM les apologue» des nations; 

L'histoire est une fable pantagruélique' et féerique-, 
où les lois de la société nous sont enseignées dans lès 
aventures merveilleuses d'un personnage tour à tour 
grotesque et sublime, digne à la fois d'amour et de 
pitié, que les anciens Orientaux appelaient Adam, 
r Humanité. Adam est accompagné d'un bon et d'iin 
mauvais ange : celui-ci, que j'irppelle lîi Fantaisie, 
semblable à Prêtée, nous trompe sous mille figures. 



— 27 — 

nous séduit et nous pousse au mal; mais nous sommes 
constamment ramenés au bien par notre bon génie, qui 
est riixpérience. 

Ainsi, les événements dans lesquels la Providence se 
plaît à nous faire figurer à la fois comme acteurs et 
spectateurs sont invrais; ce sont des myliies en action, 
de grands drames qui se jouent , quelquefois pendant 
des siècles, sur la vasle scène du monde , pour la réfuta- 
tion de nos préjugés, et la mise à néant de nos pratiques 
détestables. Toutes ces révolutions, dont nous avons 
eu depuis soixante années Fémouvant spectacle, cette 
succession de dynasties, cette procession de ministère^ 
ces mouvements insurrectionnels, ces agita tions^ électo- 
rales, ces coalitions parlementaires, ces intrigues diplo- 
matiques, tant de bruit et tant de fumée, tout cela^ 
fis-je, n'a eu d'autre but que de faire connaître à. notre 
nation ébahie cette vérité élémentaire et toujours para- 
doxale, que ce n'est point par leurs gouvememeas que 
lés peuples se sauvent, mais qu'ils se perdent. Depuis 
soixante ans nous regardons,, sans y r^en comprendre.^ 
cette comédie divine et humaine : il est temps qu'ua 
peu de philosophie vienne nous en donner l'intei'pré- 
tation. 

Le pouvoir durait en France depuis quatorze siècles. 
Depuis quatorze siècles iT avait été témoin des efforts du 
tiers état pour constituer la commune et fonder la 
Qberté publique. Lui-même avait quelquefois pris part 
au mouvement, en abattant la féodalité, et créant, par 
le despotisme, l'uQîté nationale. Même U avait reconnu, 
à diverses reprises , le droit imprescriptible du peuple , 
en convoquant, pour le besoin de son trésor, les étais 
généraux. Mais il n'avait considéré qu'avec terreur ces 
assemblées, où parlait une voix qui, par moments > 
n'avait plus rien de divin : la voix , la grande voix du 
peuple. Le moment était venu d'achever cette grande 



— 28 — 

Révolution Le pays la réclamait avec empire; le gou- 
vernement ne pouvait prétexter d'ignorance : il fallait 
s'exécuter ou périr. 

Mais est-ce donc que le pouvoir raisonne? est-ce 
qu'il est capable de considérer le fait et le droit? est-ce 
qu'il est établi pour servir la liberté ? 

Qui a fait, en 1789, la Révolution? --Le tiers état. 

Qui s'est opposé, en 1789, à la Révolution? — Le 
gouvernement. 

Le gouvernement , malgré l'initiative qu'il avait été 
forcé de prendre , s'opposait si bien à la Révolution, en 
1789, qu'il fallut, pour l'y contraindre , appeler la na- 
tion aux armes. Le 14 juillet fut une manifestation où le 
peuple traîna le gouvernement à la barre , conmie une 
victime au sacrifice. Certes , je suis loin de prétendre 
que le peuple, qui voulait la Révolution, n'eût pas raison 
de la faire : je dis seulement que le gouvernement , en 
faisant résistance, obéissait à sa nature , et c'est ce que 
nos pères ne comprirent pas. Au lieu de reconstituer à 
nouveau le pouvoir, ils auraient cherché la méthode à 
suivre pour en voir plus tôt la fin : toutes les péripéties 
révolutionnaires dont nous avons été témoins , à partir 
ùnik juillet 1789, ont eu pour cause cette erreur. 

Le pouvoir, disait-on, existe depuis un temps immé- 
morial Quelques-uns , tels que Robespierre , entre- 
voyaient bien la possibilité d'en changer la forme : 
personne n'eût voulu le supprimer. La Révolution dé- 
clarée ofiSciellement , on crut que tout était fait, et l'on 
s'occupa de rétablir le pouvoir, mais seulement sur 
d'autres bases. Le pouvoir s'était toujours , et avec rai- 
son, posé comme étant de droit divin : on prétendit , 
chose étrange, qu'il émanât du droit social , de la sou- 
veraineté du peuple. On s'imaginait, à l'aide d'un men- 
songe , réconcilier le pouvoir avec le progrès : on fut 
bientôt détrompé. 



— 29 — 

Ce que Dieu a joint , l'homme ne le sépare pas. Le 
pouvoir demeura ce qu'il était : le fils légitime de Ju- 
piter ne pouvait être que le fils adoptif de la souverai- 
neté du peuple. Louis XYI, sacré à Reims ^ et devenu 
malgré lui monarque constitutionnel , fut le plus grand 
ennemi de la Constitution, au demeurant le plus hon- 
nête homme du monde. Était-ce sa faute? En confirmant 
sa légitimité héréditaire , la Constitution reconnaissait 
implicitement en lui le droit qu'elle avait prétendu abro- 
ger ; et ce droit était en contradiction formelle avec la 
teneur du contrat. Le conflit était donc inévitable entre 
le prince et la nation. A peine la nouvelle Constitution 
est mise en vigueur, que le gouvernement se remet à 
faire obstacle à la Révolution. Nouveau converti, il ne 
pouvait s'habituer aux fictions constitutionnelles. Il fal- 
lut une autre journée pour vaincre cet esprit réfrac - 
taire, qui n'allait à rien de moins qu'à invoquer, contre 
des sujets rebelles, le secours de l'étranger. Le 10 août 
1792 fut joué le second acte de la Révolution, entre les 
hommes du mouvement et ceux de la résistance. 

De ce moment , la volonté du peuple ne rencontrant 
plas d'obstacle , la Révolution parut s'établir en souve- 
raine. Pendtint quelques années la Convention, à qui le 
pouvoir avait été dévolu avec mission de protéger la li- 
berté conquise, et aussi, — on ne sortait pas de là! — 
de refaire la Constitution politique , vécut de l'énergie 
que lui avaient donnée l'insurrection du 10 août, les me- 
naces de la contre-révolution , et les vœux de 89. Tant 
qu'elle combattit pour lunité de la République , la li- 
berté du pays, l'égalité des citoyens , la Convention fut 
grande et subh'me. Mais, admirez la puissance des prin- 
cipes ! A peine réunis pour venger la Révolution des par- 
jures de la royauté, ces hommes furent saisis d'une véri- 
table fureur de gouvernement Des mesures de salut 
public, affranchies des formalités légales, étaient deve- 



— ao — 

nues nécessaires : bientôt le bon plaisir des dictaleiirs 
fut toute leur raison ; ils ne surent que proscrire et.gml«> 
lotiner. Ils étaient le pouvoir, ils agissaient comme des 
rois. L'absolutisme revivait dans leurs décrets. et daxis 
leurs œuvres. C'étaient des philosophes pourtanlL.. Il 
fiiUut réagir contre cette frénésie despotique : le 9 ther- 
inidor Ait un avertissement donné parie pays à l'Auto- 
rité conventionnelle. Tant que le peuple avait craint 
pour les conquêtes de la Révolution , pour l'indépen- 
dance du territoire et Turiité de la République, il avait 
tûléré la dictature des comités. Le jour oîi la Terreur 
devint un système, oji ce provisoire de sang parut vou- 
loir devenir définitif, où l'utopie pénétra dans les cour 
seîls, 011 Robespierre , l'homme des vengeances plé- 
béiennes, ne fut plus qu'un chef de secte, ce jour-là une 
crise devint inévitable. La logique du vertueux réforma- 
teur le poussait à supprimer les hommes en même temp$ 
que les abus : c'est le pouvoir qui a perdu les Jacobins. 
A la Convention succède le Directoire. Après les ex- 
trêmes, les moyens ; après les terroristes, c'était le tour 
des modérés. Et il en sera de même tant que la fantasia 
politique livrera la société aux coups de bascule des 
partis. Or il est de la nature de toute autorité d'obéir 
aveuglément au principe qui lui a donné naissance,: le 
Directoire, comme Louis XVI et la Convention, eniûur' 
nit bientôt la preuve La main de Robespierre avait psu^ii 
trop rude; celle du Directoire fut trouvée trop faible. A^flyai 
la faute, encore une fois? Le Directoire, né sous les im- 
pressions de thermidor, était sorti d'une pensée de re- 
lâchement; jamais, malgré le républicanisme de Camott, 
îa fermeté de Lareveillère-Lépeaux , l'appui du général 
Bonaparte et le coup d État de fructidor, il ne puise 
donner l'altitude d'un pouvoii' fort , et obtenir le res- 
pect. Ce que le besoin du moment l'avait fait, il le devfir 
nait malgré lui , de plus en plus. Le Directoi|e se résa- 



— M — 

mait en Bamds^ et Barras,c'était toute la corruption de 
Ibesmidor. Le pouvoir, s'il n'est dieu, est une brute on 
UBwaXjomeitA : la volonté ^ la ra^on des individus n-y 
ptim&nt.rien. Élevés au pouvoir, ils deviennent bientôt 
eu3L*méœes ce que le pouvoir veut qu'ils soient. 
Louis XMI, représentant d'une transaction impossible^ 
meotàilaiGonstitutioii ; la Convention, créée pour le pé- 
2il, .neoomprfBnd.plus.que le supplice; son intelligence 
s2i^ait«r«tiiîée tout entière dans FéchaCand. Le Directoire, 
àfipai l'on avait^demandéde repos, tombait en léthargie. 
QuandBonaparte'revint d'Egypte, la Révolution était ea 
périls et^ comme toujours, par 1 incapacité. du gouver- 
nement. Aussi faut-il reconnaître, à notre honte peut* 
étie, que le 1 8 brumaire fut bien moins l'œuvre du gé* 
néral que de l'immense majorité du pays. Le gouverne- 
ment n'allait plus ; on le changeait : voilà tout Le 
Confiât s'établit donc, comme le Directoire, comme la 
Convention, comme la Monarchie de 1790, pour la Ré- 
volution, quitte à tomber à son tour, lorsque par le dé- 
ploiement de son principe, il arriverait à faire obstacle 
à la Révolution. £n Bonaparte la Révolution fut donc, 
ainsi qu'on Ta dit depuis, de nouveau incarnée. Serail% 
elle.mieux iservie par ce nouveau représentant du pou- 
voir? C'est ce que l'on aperçut bientôt. Suivons, sous 
Bonaparte, la fortune du gouvernement. 

L'illusion, alors comme. aujourd'hui, était de compter, 
pour la liberté et la prospérité pubUques^ beaucoup plm 
sur l'aetioû du .pouvoir que^ur l'initiative des citoyens^ 
dkittribuer à l'État une intelligence et une efficacité /^ 
ne lui appartiennent pas ; de chercher UN HOMME en 
qui Ton pût se remettre tout à fait du soin de la Réiso- 
lutlon. La fatigue, d'ailleurs, était générale ; on soup- 
rait^après le repos. Le pays semblait une assemblée d'ac^ 
tionnairas attendant un gérant: Bonaparte se présenta; 
Il fut élu aux acclamations. 



— 32 — 

Mais le pouvoir a sa logique, logique inflexible, qui 
ne cède point aux espérances de l'opinion, qui ne se 
laisse jamais détourner du principe, et n'admet pas d'ac- 
commodements avec les circonstances. C'est la logique 
du boulet, qui frappe la mère, l'enfant, le vieillard, 
sans dévier d'une ligne; la logique du tigre qui se gorge 
de sang , parce que son appétit veut du sang ; la logique 
de la taupe qui creuse son souterrain ; la logique de la 
fatalité. Sous la Monarchie réformée , le gouvernement 
avait été infidèle ; sous la Convention , violent ; sous le 
Directoire, impuissant Maintenant on voulait, pour con- 
duire la Révolution , un pouvoir fort : on fut servi à sou- 
hait Le pouvoir, dans la main de Bonaparte , devint si 
fort , qu'il n'y eut bientôt de place dans la République 
que pour l'homme qui la représentait. La Révolution, 
c'est moi, disait Bonaparte, la main sur la garde de son 
épée. Il aurait pu dire tout aussi bien : le droit divin , 
c'est moi. Jamais conquérant, en effet, n'exprima le 
pouvoir avec autant de vérité. Il voulut que le pape vînt 
le sacrer à Paris, lui , un soldat de fortune, en signe de 
sa déité impériale. Pauvres badauds ! nous eûmes le temps 
de gémir sur notre folle confiance, quand nous vîmes le 
chef de l'État mettre partout sa volonté à la place de 
celle du peuple, conflsquer une à une toutes nos libertés, 
provoquer contre nous le soulèvement de l'Iiurope, et 
deux fois de suite amener l'étranger sur le sol de la pa- 
trie. Alors, contre de si grands maux, il fallut courir 
aux grands remèdes. La nation, inconséquente, répudia 
son élu La cause du despote fut séparée de celle du 
pays : la colère était si grande , l'indignation si générale, 
qu'on vit un peuple , le plus fier de la terre , tendre ses 
bras à ses envahisseurs. Les tribuns du peuple couraient 
à Gand, comme autrefois les courtisans de la Monarchie 
avaient couru à Coblentz : Waterloo fut l'autel expiatoire 
qui nous rendit la liberté. 



'- 33 — 

On redit, depuis Homère, que les peuples pâlissent 
des sottises des rois : Quidquid délirant reges, plectuntur 
j4chxvi. C'est plutôt le contraire qui est vrai. L'iiistoire 
des nations est le martyrologe des rois : témoin Louis XVI, 
Robespierre et Napoléon. Nous en verrons bien d'autres. 

Bonaparte tombé, on se promit de régler, par un 
pacte efficace, les conditions du pouvoir. Nous eûmes 
la Charte. Quel était le principe de la Charte ? Il faut le 
rappeler. 

Oublieux de la Révolution qui Tavait pris pour chef, 
Bonaparte avait fait d'un pouvoir populaire un pouvoir 
d'usurpation. Magistrat irréprochable tant qu'il fut pre- 
mier consul , il ne parut plus sur le trône que le ravis- 
seur du bien d'^autrul. Qii'arriva-t-il?*La Restauration 
se posa en pouvoir légitime. C'est en 18H, pour la pre- 
mière fois, que l'absolutisme prit ce sobriquet. L'empe- 
reur n'emporta point avec lui l'absolutisme à l'île d'Elbe: 
il nous le laissa avec la Restauration. Qu'entendait- on 
restaurer? deux choseà incompatibles: la royauté de 
droit divin, représentée par la famille proscrite des 
Bourbons et la noblesse émigrée ; — et le système con- 
stitutionnel essayé après 89, et renversé au 10 août. La 
Charte (Je 1814, octroyée en apparence par le prince, 
mais tacitement imposée par le pays , ne fut qu'un re- 
tour aux idées de 1790, violemment refoulées par les 
agitations révolutionnaires , et qui , n'ayant pas eu le 
temps de se développer, demandaient à faire leur temps. 
« La déclaration de Saint-Ouen du 2 mai \Mh^ dit 
Chateaubriand , quoiqu'elle fût naturelle à l'esprit de 
Louis XVni, n'appartenait néanmoins ni à lui ni à ses 
conseillers : c'était tout simplement le Temps qui partait 
de son repos. Ses ailes avaient été ployées, sa fuite sus- 
pendue depuis 1792; il reprenait son vol ou son cours. 
Les excès de la Terreur, le despotisme de Bonaparte , 

avaient fait retrouver les idées; mais ^tôt que les ob- 

2 



1 



— a4 — 

stades qu'on leur avait opposés furent détruits , eUes 
affluèrent dans le lit qu'elles devaient à la fois suivre et 
creuser. On reprit les choses au point oîi elles s'étaient 
arrêtées: ce qui s'était passé fut comme non avenu. 
L'espèce humaine, reportée au commencement de la 
Révolution , avait seulement perdu vingt-cinq ans de sa 
vie. Or qu'a-^t-ce que vingt-cinq ans dans la vie générîde 
de la société? Celte lacune a disparu lorsque les tron* 
çons coupés du Temps se sont rejoints... » 

Du reste , la France* entière applaudit au retour de son 
roi. 

«Ce. sont les hownes de la République et de VEm^ 
pire , ajoute le même.Châteàubri^uKl, qui saluèrent avec 
enthousiasme la Restauration...... Impérialistes let libé- 
raux^ c'est vous qui vous êtes agenouillés devant le fils 
de Henri IV! Qui passait sa vie chez l'autocrate Alexan^ 
dre, cheï ce brillai Tartare,? Les classes de l'Institut, 
les savants, les gens de lettres, phUosophes, philan- 
thropes, tbéophilanthropes et autres; ils en revenaient 
charmés , comblés d'élQges et 4e tabatières. Les plus 
chers amis de Napoléon , Berlhier, par exemple, à qui 
portaient-ils leur dévouement? à la légitimité. Qui com- 
posait ces proclamations, ces adresses accusatrices , et 
outrageantes pour Napoléon, dont la France était inon- 
dée ? Des royalistes ? Non : les ministres, les générauj; » 
les autorités choisies et maintenues par Bonaparte. Oîi 
se tripotait la Restauration? Chez des royalistes? Non : 
chez M. de Talleyrand. Avec qvii? Avec M* de Pradt, au- 
mônier du dieu Mars et salttmbaBque mitre. Oîi don- 
nait-on des, fêtes aux infâmes .princes élraugerê? Aux 
châteaux des royalistes ? Non : à la Malmaison , chez 
rhnpératrice Joséphine, i» {Mémoires d* Outre- Tombe.) 

La monarchie de 1790 avait été acclamée par le peu- 
ple, la République acclamée par le peuple, l'Empire 
acclamé par le peifple ; la Restauration fut, à son tour. 



— «5 — 

acclamée par le peuple. Cette nouvelle apostasie, que 
le préjugé fatal du gouvernement rend seul excusable^ 
ne pouvait denaeurer impunie. Avec le roi légitime oe 
Soi pis encore -qu'avec l'usurpateur. La Restauration, se 
j^esant au sérieux , se mit aussitôt en devoir de restau- 
rer tout ce que la Révolution avait aboli ou cru abolir : 
droits féodaux, adroit divin, droit d'aînesse; — et d'abo 
lir tout ce que la Révolution avait établi : liberté de 
consdenee , liberté de la tribune, liberté de la presse^ 
^alité devant Timpôt, ^gale participation aux em- 
^iiûs, etc. La Révolution est mise par la Restauration 
tea état de siège : on revendique les biens nationaux;. on 
forme, sous le nom de Sainte-Alliance, un pacte avec 
le despotisme étranger ; on envoie une armée , dite de 
UtjFm^ combattre la Révolution en Espagne. Le gou- 
veroeittent. légitime suivait, le plus logiquement du 
monde, son principe. Bref, la légitimité fit tant et si 
tbien, quun jour eUe se trouva, par mégarde, bors la 
loi. Paris alors dressa. ses barricades: le roi cbevalier 
fttteliassé, et tous les siens bannis hors du royaume. Or, 
je^^ous le demande, sur qui devait tomber la responsa- 
bilité de cet étrange dénoûment? Qui donc avait fait 
ce pouvj3ir ? qui avait acclamé la Restauration, embrassé 
lesalliés, reçu la Charte avec bonheur? Quand nous 
eussions d^ mourir de honte , si une nation avait de la 
,pBdeur,.etsi elle.pouvait mourir, un monument s'élevait, 
une fête. anniversaire était instituée pour la célébration 
àB& glorieuses joTÀTRées de Juillet, et nous nous remel- 
4iaBS de plus belle à organiser le pouvoir ! 

Aussi, nous n'étions pas à bout d'épreuves. 

Les^uverncments avaient beau tomber comme des 
m^ionnettes sous la masse du diable révolutionnaire, 
le pays ne revenait pas de son ardent amour de l'aulo- 
rite. Pourtant on commençait à se douter qu'autre chose 
mai les instincts du pouvoir^ autre chose les idées d'un 



— 36 — 

peuple : mais comment se passer de gouvernement? 
Cela se concevait si peu, qu'on ne songeait pas môme 
à poser la question. L'idée n'était pas encore venue 
que la société se meut par «Ile-même ; qu'en elle la 
force motrice est immanente et perpétuelle; qu'il ne 
s'agit pas de lui communiquer le mouvement , mais de 
régulariser celui qui lui est propre : on s' obstinait à don- 
ner un moteur à l'éternel mobile» 

Le gouvernement, disait- on, est à la société ce qne 
Dieu est à l'univers, la cause du mouvement, le prin- 
cipe de l'ordre. Liberté, Ordre ^ telle fut la devise sons 
laquelle on recommença à faire du gouvernement, j'ai 
presque dit de la contre révolution. Oa avait épuisé, dans 
les quarante années qui avaient précédé , le gouverne- 
ment du pur droit divin , le gouvernement de l'insurrec- 
tion , le gouvernement de la modération , le gouverne- 
ment de la force, le gouvernement de la légitimité ; on 
nevoulait pas retourner au gouvernement des prêtres : 
que restait-il? le gouvernement des intérêts. Ce fut celui 
qu'on adopta. Et, soyons justes , il était impossible, en 
1830 , qu'on n'arrivât pas à cette conclusion. Aussi fut- 
elle accueillie à une si puissante majorité, qu'on dut y 
reconnaître le vœu national. 

Il semble , au premier abord , qu'il n'y ait presque 
pas de différence entre la Charte de 181^ et celle de 
1830 ; que le pays ait seulement changé de dynastie, 
mais sans changer de principes; et que l'acte qui dé- 
pouilla Charles X et transmit l'autorité à Louis-Philippe, 
ne fut qu'un acte de justice populaire envers le déposi- 
taire infidèle de l'autorité. 

Ce serait entièrement méconnaître la portée de la 
Révolution de Juillet. 4830 et 18^8 sont deux dates en- 
chaînées l'une à l'autre d'un lien indissoluble. En Juillet 
1830 a été conçue la République démocratique et sociale,' 
le 2U Février 1868 n'en a été, si j'ose ainsi dire, que 



— 37 - 

Faccouchement. Or, si la transitioD, en Juillet, parut 
si facile, la Révolution n'en fut pas moins radicale, 
comme on va voir. 

La monarchie déchue avait prétendu , comme celle 
de 89, ne relever que du droit féodal; elle avait affecté 
une sorte d'autocratie dynastique, incompatible avec le 
principe de la souveraineté du peuple. On en voulut une 
qui relevât directement de la volonté de la nation. La 
Charte ne fut ^lixs octroyée^ mais acceptée par le roi Les 
situations étaient renversées. P^oici^ dit à cette occasion 
Lafayette, en présentant Louis-Philippe au peuple, la 
meilleure de^ Républiques. 

Louis-Philippe, en effet, était la bourgeoisie sur le 

s, 

trône ; et si cette innovation parut aux esprits ardents 
assez médiocre, elle était, comme on le verra, profon- 
dément révolutionnaire. On venait ^'humaniser la mo- 
narchie , or, de l'humanisme au socialisme, il n'y a que 
la différence du mot. Les partis auraient fait un grand 
pas vers leur conciliation , s'ils pouvaient une fois se 
convaincre de cette vérité. 

Pour justifier ses fatales ordonnances, Charles X avait 
excipé de Fart. 1^ de la Charte, lequel autorisait, sui- 
vant lui , la couronne à prendre toutes les mesures que 
réclamait la sûreté de l'État. Oter au pouvoir tout pré- 
texte de ce genre, c'était le réduire à la soumission : on 
stipula qu'à l'avenir le roi ne pourrait ni suspendre les 
lois, ni dispenser de leur exécution. La Charte, s'écria 
Louis-Philippe dans un moment d'enthousiasme, et j'ose 
dire qu'il était de bonne foi , sera désormais une vérité. 
Mais, ô fatalité des révolutions! ô triste imprévoyance 
des pauvres humains! ô ingratitude des peuples aveu- 
glés! nous verrons tout à l'heure la dynastie d'Orléans 
perdue par l'article 13, comme la dynastie des Bour- 
bons l'avait été par l'article 14. Ni Louis -Philippe, ni 
Charles X ne faillirent à leur mandat * c'est pour y 



— 88 — 

avoir été trop ûdèles qu'ils sont tombés Tun et l'autre. 

Le parti prêtre avait manifesté plus d'une fois l'espoir 
de rentrer dans son temporel, et de recouvrer les 
privilèges et l'influence que lui avait enlevés la Consti- 
tution de 1790 II se prévalait dans ce but d un antre 
article de la Charte qui déclarait la religion catholique 
religion de VÉtaL Pour tranquilliser les égolsmes autant 
que les consciences > on décida qu'à l'avenir il n'y aurait 
plus de religion de l'État. Disciple de Hegel et de 
Strauss, je ne l'eusse point osé; les doctrinaires n'hési- 
tèrent pas. C'était le premier pas verslaii^ca^Ao/ictôaa'oit^ 
exprimée dans les vœux des Jacobins. 

Enfin on mit le sceau à la réforme, en décrétant: 
« Art. 67. La France reprend ses codeurs. A ravenir,.il 
ne sera plus porté d'autre cocarde que la cocarde trico- 
lore. » — Comme si l'on eût. dit : La seule chose qui soit 
légitime, à présent, et sainte, et sacrée, c'est la Révo- 
lution. Par cet article,. le gouvernement était déclaré 
révolutionnaire ; le pouvoir mis sous les pieds du peuple; 
l'autorité subordonnée , non à ses propres principes , 
mais au jugement de Topinion. Un nouvel ordre de 
choses était créé. 

Ainsi , par la Charte de 1830, l'antique absolutisnie 
se trouvait atteint, d'une ;part, dans la royauté , faite à 
l'image de la bourgeoisie, et dont elle n'était plus que 
le mandataire.; piûs dans le catholicisme, autrefois 
dispensateur et arbitre des États, maintenant salarié de 
l'État, ni plus ni moins que les autres cultes.^ Jusqu'a- 
lors, le pouvoir était resté dans le ciel : on le fît, par cet 
exorcisme, descendre des nues et prendre racine daas 
le sol. il était mystique : on le rendit positif et réel Dè% 
lors on pouvait dire qu'il n'y en aurait pas pour long- 
temps. Disons-le, on a été injuste envers les révolu- 
tionnaires de 1830. £n coupant du même coup dans leur 
racine le catholicisme et la monarchie, ils ont fait les 



— » — 

deux tiers de la besogne: nous fleurs successeurs 5 nous 
n'avons eu d'aulre peioe que de tirer de ces prémisseil 
la Légitime conséquence. 

Les réformateurs de 1830 ne s'étaient arrêtés que de- 
vant le capital. C'était le capital qu'ils avaient adoré ^ 
esk maintenant Le cens à 200 fr.^ le capital qu'ilsavaient 
iait dieu et gouvernement. Devant cette nouvelle pui»- 
sanee, s'inclinaient le roi.^ la noblesse ^ le clergé ^ le 
peqfile. Otez la hiérarchie capitaliste , tous devenaient 
égaux et frères. A la foi monarchique, à l'autorité de 
l^glîse^ on avait suhstUué-lerCulle des iolérêts, la reli- 
gion de la propriété. Quoi de plus rassurant, pensait *on, 
de :plas inviokUile? Malgré rexcommunication et le 
bâR^er» la phitosofihie avait prévalu contre Le catholî- 
€i$]Be,;.ma)gvé'Les lits de Justice et les bastilles., la sou* 
veraîneté du .peuple avait, prévalu contre la .prérogative 
rqyale.: il avaitlallu prendre son parti de tous ces chaa- 
C^ments et s'accommoder aux nouvelles mœurs. Mais 
fulipourrait prévaloir conire la, propriété? L'établisse- 
BMyat de. Juillet ^dteait-oa, est immortel: 1830 a fermé 
Kère des révolutions* 

Aifisi rateonaaient les doctrinaires : révolutionnaires 
ardents contre Tautelet contre le trûBe., absolutistes 
ioij^it^yables dèsqu'il s'agit du monopole. 

V. 

coBRUPTioiv aoMmmaatmrnmmmmjLEmé 

iLcL gouvernement de Louis- Philippe est l'un des plus 
curieux épisodes de cette longue période histoffigue, oii 
l'on voit les nations, abandonnées à leur instinct iprovi- 
dantiel, errer au hasard dans le labyrinthe de leurs 
utQpies. TouXes les haines se sont coalisées contre ce 



— 40 — 

règne mémorable , tous les outrages lui ont été prodi- 
gués. J'essayerai de rétablir les faits sous leur véritable 
jour et de venger l'homme qui fut sur le trône , après 
Bonaparte , l'instrument le plus actif et le plus intelligent 
de la Révolution. 

Le principe du gouvernement de Juillet , fondé par et 
pour la classe moyenne, était donc la propriété , le 
capital. Sous une forme monarchique, l'essence de ce 
gouvernement était la 6ancocra^tc C'est ce qu'a exprimé 
le plus spirituel des écrivains Socialistes, M. TousseneU 
dans le tUre de son curieux ouvrage : Les Juifs y rois de 
Vépoque. 

Tout gouvernement tend à développer son principe ; 
celui de Juillet ne pouvait faillir à cette loi. Le législa- 
teur de 1830, le Capital, avait dit, comme llsis égyp- 
tienne : « Je suis tout ce qui est, tout ce qui fut, tout ce 
qui sera. Rien n'existe que par moi, et nul n'a jusqu'ici 
levé mon voile. » Fidèle à son origine, rapportant tout 
à son principe, le gouvernement se mit donc à ronger 
et s'assimiler ce qui restait des institutions, des idées 
d'autrefois. Ce fut la lâche de Louis-Philippe, dont le 
génie, franc de scrupules, accomplit celte œuvre de dis- 
solution, prélude de la grande palingénésie du xix"" siècle. 

Attaqué à la fois dans son origine, dans sa politique^ 
dans sa moralité, le gouvernement de Louis-Philippe a 
épuisé la haine et le mépris du peuple. Et cependant, 
l'équitable histoire dira que jamais règne ne fut mieux 
rempli, par conséquent plus légitime, plus irréprochable 
que celui de Louis-Philippe. 

Et d'abord, Louis- Philippe est le véritable représen- 
tant de Juillet. Qui avait fait les trois journées ? — Le 
peuple, disent les républicains.— Oui, comme les sol- 
dats de Bonaparte avaient fait Marengo. Les masses 
populah*es ne furent en Juillet que la milice de la bour- 
geoisie : celle-ci seHle avait préparé pendant quinze ans 



— 41 — 

et organisé la victoire ; à elle seule appartenait de* dis- 
poser de la victoire. Que parle-t-on ici du suffrage 
populaire ? Si Ton avait consulté le peuple sur le choix 
du prince, dès lors qu'après avoir changé le principe de 
la Charte on en conservait la forme , il est clair que le 
peuple, pour qui la forme emporte le fond, eût choisi 
Henri V. Tout autre candidat eût été à ses yeux illégi- 
time. Mais les choses ne se pouvaient passer ainsi : ce 
n'était pas seulement la Chiarte de 181^ qu'on avait à 
venger, c'était un principe nouveau qu'il s'agissait de 
faire représenter au pouvoir; et ceux-là seuls qui 
avaient inauguré le principe avaient qualité pour en 
choisir le représentant. Le peuple ne pouvait être con- 
sulté dans cette .iffaire, et ce fut un bonheur pour la Ré- 
volution. C'était une nécessité que le gouvernement des 
intérêts parût à son tour : or jamais le peuple n'eût 
consenti à prendre le veau d'or pour son dieu; jamais 
dans le proxénète des malthusiens, les féaux de la légi- 
timité n'eussent reconnu leur roi. Quant au parti répu- 
blicain, ses protestations étaient d'autant moins fondées 
qu'elles s'attaquaient au principe même du nouveau 
gouvernement, à l'œuvre fatale de Louis- Philippe. 
Louis-Philippe était le seul homme qui pût accepter le 
fardeau des iniquités de Juillet : ou il faut nier la légi- 
timité des glorieuses^ ou bien, si l'on accepte la transi- 
tion, il faut admettre la légitimité du roi bourgeois. 

Quant à la politique de Louis-Philippe, à la pensée du 
règne, il est encore plus facile de la justifier. Négligez 
les détails, et ne vous occupez, comme l'enseigne 
M. Giiizot, que des faits essentiels, de ceux qui font la 
grande politique. 

Quelle fin se proposait la bourgeoisie en 1830, 
lorsqu'elle établit, dans sa vérité , le régime constitua 
tionnel, objet de ses vœux depuis un demi-siècle ? cher- 
chez bien, et vous verrez que, derrière cette forme po- 



— 42 — 

litique, nécessaire comme transition aux dôstinécs de ia 
France, la bourgeoisie n*a rien voulu,. rien prévu; vous 
verrez que là Charte n'a été pour elle qu'une grandâ 
négation. 

La bourgeoisie ne savait pas en 1830, elle ne sait pas 
encore en 1849, ce qu'elle poursuivait à travers sa 
Charte réformée et son gouvernement représentatif: elle 
sait seulement, et très-bien, ce dont elle ne voulait pas* 

La bourgeoisie ne voulait pas d'une monarchie légi- 
time, issue d'un autre principe que de sa volonté : cette 
monarchie, elle venait de l'exclure par un coup d'État. 

Elle se souciait peu d'uDC République classique ou ro- 
mantique, à la mode des Grecs et des Romains, ou telle 
encore qu'on voulut la faire après février. 

Elle n'aimait pas les jésuites, entendant par jésuites 
a^ssi bien les gallicans que les ultramontains. Pour 
elle, le janséniste n'est qu'une variété du jésuite,: si elle 
admirait Bossuet, son cœur était à Voltaire. Elle tolérait 
le culte et le salariait; mais, comme si elle eût refusé 
d'entrer en part avec Dieu, elle avait. mis la religion 
hors la loi. 

Elle ne souffrait ni noblesse, ni aristocratie, pas 
diautre hiérarchie que celle des emplois et desXortuues, 
conquises à la poUite du travail. 

Elle a prouvé enHn, en mainte circonstance, qu'elle 
ne se souciait ni de réglementation, ni de corporatioot, 
ni de communisme ; elle n'accepte pas même le libre 
échange. Le libre échange, aux yeux d'un conservateur, 
est une des mille faces du socialisme. 

Que veut-elle donc cette bourgeoisie cauteleuse, tra* 
cassière, ingouvernable? Pour peu que vous la pressiez 
de répondre, elle vous dira qu'elle veut des affaires; 
elle fait bon marché du reste. Des opinions et des parti% 
elle s'en raUle; de la religion^ nous savons ce qu'elle 
pense ; j&on régime représentatif^.pour lequel ellealant 



— 43 — 

combattu^ lui fait pitié. Ce que veut, ce que demande 
la bourgeoisie, c'est le bien-être, le luxe, les jouissances, 
c'est de gagner de l'argent. 

Et le peuple, sur tous ces points, est de l'avis de la 
bourgeoisie. Lui aussi prétend avoir s^ part de bien- 
être, de jouissance et de luxe ; il veut, en un mot, être 
libre, prêt, à cette condition, à croire ce que l'on voudra 
en religion comme en politique. 

£h bien ! la mission de Louis-Philippe , mission qui 
lui a été donnée par le pacte de 1830, a été de faire 
prédominer l'idée bourgeoise, c'est-à-dire,— enten- 
dons-nous ! — non pas d'assurer à ceux-ci le travail, à 
ceux-là le profit, à tous le bien-être; non pas d'ou\Tir 
des déboucliés au commerce, et de se faire le pour- 
voyeur d'affaires du pays : c'eût été résoudre le pro- 
blème social ; — mais de propager la morale de l'inté- 
rêt, d'inoculer à toutes les classes l'indifférence politique 
et religieuse, et, par la ruine des partis, par la dépra- 
vation des consciences, de creuser les fondements d'une 
société nouvelle, de forcer, pour ainsi dire, une révolu- 
tion arrêtée dans les conseils de la destinée , mais que 
la société contemporaine n'acceptait pas. 

Oui, IL LE fallait; et c'est vous, dynastiques de 
toutes les nuances qui l'avez voulu ! Ah ! vous reculez 
devant cet affreux système : j'adhère pleinement et 
sans réserve à l'inexorable gouvernement de Louis- 
Philippe. 

De bonne foi , de quoi voulez-vous que s'occupât un 
roi à qui ses commettants avaient dit : Tu seras le cor- 
rupteur de notre génération; et qui, par un accord ad- 
mirable de la nature et de la politique , semblait créé 
tout exprès pour une pareille époque? Comment eûtril 
résisté à ses avides solliciteurs, attendant de lui l'au- 
baine^ comme les.petits oiseaux attendent de leur mère la 
becquée ? Comment serait-il demeuré sans pilié^pour ces 



— hu- 
âmes altérées de vice , que l'aspect de la vertu faisait 
souffrir comme un purgatoire ? 

Placez-vous au point de vue du pouvoir de juillet; re- 
mémorez en vous-même les institutions et les idées qui 
avaient formé jusqu'alors le capital moral de la société, 
qui composaient , si j'ose ainsi dire, Tarmure des con- 
sciences : vous n'y trouverez rien qui méritât la considé- 
ration du chef de FÉtat, rien qui valût de la part des 
citoyens la souffrance d'une piqûre, le sacrifice de la 
plus petite jouissance. 

Est-ce le préjugé religieux , la dignité monarchique 
qui vous arrête ? — Mais, lisez donc Chateaubriand, il 
n'est pas de royaliste qui ne sourie en pensant à ses rois, 
pas de chrétien qui croie à l'éternité des peines, et qui 
ne trouve d'ailleurs que Tascétisme a fait son temps. 

Est-ce la sainteté de la justice, la pureté de la mo- 
rale ? — Mais il n'y a plus ni morale ni justice ; il n'y a 
point de certitude du droit et du devoir : le juste et l'in- 
juste sont confondus , indiscernables. Je vous défie de 
ine dire en quoi consiste l'outrage aux mœurs . l'adul- 
tère, le parjure, le vol, la banqueroute et l'assassinat; 
de me définir l'usure , l'accaparement , la coalition, la 
concussion , la corruption de fonctionnaires, la fausse 
monnaie : avec la liberté des feuilletons, des discours, 
des tableaux, des danses ; avec la liberté du commerce 
et de l'industrie ; avec la variabilité des valeurs et la vé- 
nalité des charges; avec les circonstances atténuantes; 
avec la liberté d'association, de circulation, de donation; 
avec le travailleur libre et la femme libre ! Non que je 
veuille, prenez-y garde, inculper la liberté ; je dis seule- 
ment que, sous la Charte de 1830, notre liberté, n'ayant 
ni lest ni boussole, est celle de tous les crimes, et notre 
ordre social une parfaite dissolution. 

Est-ce du moins le respect des formes constitution- 
nelles, la fidélité aux convictions politiques? Mais qu'est- 



— 45 — 

ce que la politiqae, avec le capital pour souverain ? Un 
spectacle d'oml)res chinoises, une danse des morts. Sur 
quoi, je vous prie, peuvent porter des opinions et des 
votes? Sur des questions de justice répartitive et dislri- 
butive, de morale publique, de police, d'administration, 
de propriété. Or, allez au fond; vjous trouverez que la 
libre pensée a tout disséqué, tout détruit; que le chaos 
est partout, de quelque côté qu'on se tourne , si bien 
enfin, que pour conserver un reste de paix et d'ordre 
dans ce monde ébranlé, il n'est plus de ressource que 
Farbitraire. Dans cette incertitude, où la réflexion n'in- 
dique rationnellement aucun choix , où la logique 
prouve que le blanc et le noir sont égaux, qui vous dé- 
cidera, si ce n'est votre intérêt? 

Laissez donc faire , laissez passer tout le monde et 
toutes choses, et contentez- vous d'essuyer vos éclabou- 
sures. Pîi chrétien, ni juif; ni royaliste, ni démocrate ; 
ni académicien, ni romantique; Chacun chez soi, chacun 
pour soi; Dieu, c'est-à-dire la Fortune, pour tous, et 
l'intolérance seulement pour les intolérants. Celui-là 
seul est mauvais citoyen, qui ne sait vivre dans un milieu 
où il y a place honorable même pour les voleurs et les 
prostituées. 

Voilà la ligne inflexible, providentielle, que prescri- 
vait de suivre au monarque la Charte de 1830. Produit 
d'une série révolutionnaire, cette Charte était comme 
un jugement de Némésis, nous condamnant à boire la 
ciguë. Louis-Philippe n'a fait autre chose que. nous pré- 
senter la coupe : jadis le rôle de bourreau faisait partie 
des prérogatives royalçs. 

De tous les reproches qu'on a faits au gouvernement 
de Louis-Philippe, un seul ^ peut-être, serait justifié : 
c'est celui qu'adressait au ministère Mole , si je ne me 
trompe, l'opposition Thiers-Barrot. «Nous ferions les 
mêmes choses que vous, disaient-ils, mais nous les fe- 



— m — 

rions mieux que vous ! » Cela se comprend : le système 
admis, le débat ne roule plus que sur l'exécution. Louis- 
Philippe a mis dix-huit ans à démoraliser la Fi^ance : 
c'est trop longtemps. Il en a coûté pour cela au pays , 
chaque année, 1,500 millions : c'est trop cher. Quel 
malheur que M. Odilon Barrot n*ait été fait ministre que 
sous la République ! 

Qu'avaient-ils donc à reprocher à l'homme selon leur 
cœur, ces parangons de vertu et d honneur, ces politiques 
à principes; quand ils Taccusaient de faire le jésuite et 
d'être athée ; de parler tour à tour conservation et ré- 
volution ; de s'encanailler avec la roture, et de caresser 
les nobles ; de livrer l'enfance aux ignorantins , et de 
laisser la jeunesse des collèges sans foi ; de conspirer 
avec les rois, et de s'être fait exclure de la Sainte-Al- 
liance? 

Ne pouvait-il leur répondre : 

Les contradictions de ma politique en sont la justifi- 
cation Qu'est-ce que Dieu, d'après vous, mes maîtres? 
un mot; — le peuple? un esclave; — la royauté? une 
ruine; — la Charte? une négation; — la Révolution? 
une momie. Qù'êtes-vous vous-mêmes? des sépulcres 
recrépis. Hypocrites, vous me livrez au mépris et à la 
'haine, parce que j'ai dévoilé votre secret! Ah! vous 
pleurez votre religion perdue ! Pourquoi donc avez-vous 
chassé Charles X? Vous pleurez votre gloire flétrie!' 
Pourquoi avez-vous trahi l'Empereur? Vous pleurez 
votre vertu républicaine! Pourquoi avez-vous égorgé 
Robespierre? Yous gémissez sur voire monarchie humi- 
liée, jadis si noble et si populaire ! Pourquoi avez-vous 
détrôné Louis XVI? pourquoi, après Favoir détrôné, 
l'avez- vous lâchement condamné à mort, à la majorité 
de cinq voix ? Vous me reprochez de ne rien faire pour 
le peuple! Pourquoi avez-vous fusillé Babœuf?... Doc- 
trinaires sans pudeur, malthusiens égoïstes , bourgeois 



— 47 — 

ingrats! Vous accusez la corruption de mon règne, et 
yous m'avez fait trôner sur le fumier! Il ne vous reste 
plus qu'à vous étrangler vous-mêmes en ma personne. 
Achevez votre ouvrage, mais auparavant sachez qui 
vous êtes , et vous connaîtrez qui je suis. 

On a dit que la Révolution de février avait été la Ré- 
volution dn mépris : cela est vrai ; mais qui ne voit que 
là est précisément le secret de la merveilleuse destinée 
de Louis- Philippe? 

Gomme il devait arriver au corrupteur de tous les 
principes, Louis -Philippe fut le plus haï, le plus mé- 
prisé de tous les princes, d'autant plus méprisé, d'autant 
plus ha!, qu'il eut une plus haute intelligence de sou 
mandat. 

Louis XIV régna par l'idolâtrie de sa personne ; César 
et Bonaparte, par l'admiration; Sylla et Robespierre, 
par la terreur ; les Bourbons , par la réaction de l'Eu- 
rope contre lu conquête impériale. 

Louis-Philippe est le premier, le seul qui ait régné par 
le mépris. 

Est-ce que Casimir Férier estimait Louis-Philippe ? Et 
Lafkyette, et LaflStte, et Dupont (de l'Eure), l'aimaient- 
ils? Je ne parle pas des Talleyrand, des Tbiers, des 
Bupin , des Guizot, ni de tous les autres, qui avaient été 
ou qui voulaient être ses ministres; ils ressemblaient 
trop au patron pour avoir une haute opinion de luL 
Mais vit-on jamais, par exemple, les académiciens, 
dans leurs séances, faire l'éloge de Louis- Philippe , 
comme ils célébrèrent la gloire du grand roi et du 
grand empereur? Vît-on, au théâtre, les acteurs le 
complimenter; les prêtres, à Féglise, le prêcher; les 

magistrats le célébrer dans leurs mercuriales? Et 

pourtant ces hommes, dbnt les plus honorables étaient 
au fond du cœur de sincères républicains, s'étaient 
réunis pour porter sur le pavois Louis-Philippe ; et, tout 



— 48 — 

en le maudissant, ils s'obstinaient à le soutenir. La- 
fayette avait dit de lui : CeU la meilleure des Républi- 
ques! Lalfilte lui sacrifia sa fortune, O. Barrot sa popu- 
larité , MM. Thiers et Guizot leurs plus intimes convic- 
tions. Dupont (de TEure) demanda pour lui une liste 
civile de 18 millions; Casimir Périer se fit tuer sur la 
brèche , emportant dans la tombe Texécration des ré- 
publicains et des Polonais. Me direz- vous la raison de 
tant de dévouement uni à tant de haine? 

Gomme au 18 brumaire, pour assurer la révolution 
chancelante, il avait fallu un homme; de même, en 
1830 , pour faire pourrir le vieux monde, il fallait en- 
core un homme. LouiS:Philippe fut cet homme-là. 

Examinez-le de près : il est naïvement , conscien- 
cieusement corrupteur. Au-dessus lui-même de la ca- 
lomnie , sans reproche dans sa vie privée , corrupteur, 
mais non pas corrompu , il sait ce qu'il veut et ce qu'il 
fait. Un abominable destin l'appelle : il obéit. Il pour- 
suit sa tâche avec dévouement, avec bonheur, sans 
qu'aucune loi divine ou humaine, sans qu'aucun re- 
mords le trouble. Il tient en main la clef des consciences; 
aucune volonté ne lui résiste. A Thomme politique qui 
lui parle des vœux du pays, il offre une bourse pour son 
fils; au prêtre qui l'entretient des besoins de l'Église , 
il demande combien il a de maîtresses. Les consciences 
tombent devant lui par milliers, comme les soldats 
tombaient sur le champ de bataille devant Napoléon : et 
ni l'empereur n'était touché de ce carnage , ni Louis- 
Philippe n'est ému de la perdition de ces âmes. Napo- 
léon , dominé par une fatalité qu'il sentait sans la com- 
prendre , put donner de sang-froid le signal qui précipita 
des millions d hommes dans le trépas : fut-il pour cela 
un Néron ou un Domitien ? Ainsi Louis-Philippe , père 
de famille sévère dans son intérieur, maître de lui- 
même 5 a fait un pacte avec l'enfer pour la damnation 



— 49 — 

de son pays : il reste sans reproche devant Dieu et de- 
vant les hommes. 

Que les misérables qu'il corrompt abjurent ^ pour un 
brevet, pour une place , ce qu'ils croient encore être la 
vertu , la justice et Fhonneur : à eux Timmoralité , la 
honte. 

Mais lui, le chef de FÉtat, le représentant de la so- 
ciété, instrument de la Providence, en quoi est-il im- 
moral ? La morale, pour lui, n'est-ce pas de sacrifier au 
progrès ces âmes cadavéreuses? n'est-ce pas de procu- 
rer, per fas et nef as j l'accomplissement des destinées? 

La philosophie et l'histoire enseignent que la morale, 
inaltérable dans son essence, est changeante dans sa 
forme. Chez les chrétiens , la morale fut d'abord de 
donner ses biens à la communauté ; plus tard, de verser 
son^sang en preuve de la réalité d'un mythe; puis elle 
consista à exterminer, par le fer et par le feu. Sarra- 
sins , hérétiques et communistes. £n 93 , la morale fut 
la haine de la royauté; dix ans après, c'était la haine 
de la démocratie : cinq millions de suffrages ont prouvé 
que telle était alors l'opinion de la France. 

Maintenant que la religion est en plein discrédit , la 
philosophie indécise ; que la souveraineté nationale, re- 
présentée par des mandataires plus ou moins véridiques, 
trébuche comme un paysan ivre : tout est confondu en 
morale, tout est redevenu arbitraire et de nulle valeur, 
hors un point, qui est de bien vivre et d'amasser de 
l'argent. La morale, voyez- vous, c'est de n'avoir qu'une 
femme légitime, à peine des galères, et vingt maîtresses, 
si vous pouvez les nourrir; la morale, c'est de vous bat- 
tre en duel, à peine d'infamie, et de ne pas vous battre, 
à peine de la cour d'assises; la morale, c'est de vous 
procurer le luxe et les jouissances (voir le programme 
de r Académie des sciences morales et politiques pour 
Tannée 1846) à tout prix, sauf à échapper aux cas pré- 

3 



— sa — 

vos dans le Gode pénaL Mon plaisir^ c'est ma loi^ je n'en 
connais point d'autre. Pour que nous retrouvions vsae 
moTule positire et obligatoire , ii faut que la société se 
recoitôtruise de fond en comble ; et pour qu'elle se re- 
construise, il faut qu'elle se démolisse. Comment, en- 
core une fois , le prince , pourvoyeur de cette grande 
révolution, serait-il coupable dinunoralité, parce qu'il 
travaille courageusement à la seule chose nécessaire et 
en ce moment possible, au discrédit des vieux préjugés, 
à la décomposition sociale ? 

Qu'on daigne donc se souvenir que, dans l'humanité, 
les raisons, ce ne sont point paroles, mais faits et gestes ; 
que la démonstration est expérience, que le nonmène est 
phénomène. 

Louis-Philippe a reçu mission de démontrer que le 
système constitutionnel est la négation des négations, 
une suprême utopie , comme l'empire et la légitimité. 
Homme d'État, homme pratique avant tout, il ne rai- 
sonne pas, il agit. Il attaque le i»incipe parlementaire 
par les influences ; il tue le principe monarchique par 
une ridicule exhibition, la royauté bourgeoise, la seule 
que comportât le siècle Même méthode pour le catho- 
licisme. A quoi servent au peuple, qui ne lit pas, P£n- 
cyclopédie. Voltaire, Rousseau, Dupuis, Volney, Lesabïg^ 
Kant , Hegel , Strauss, Feuerbach ? Un million de volumes 
ne désabusent pas, en un siècle, quatre mille lecteiffs: 
la Providence s'y prend autrement. Elle met en opposi- 
tion la religion et rmtérêt; elle attaque la foi par l'é- 
goisme : et la démonstration est faite. 

Osons le dire : l'homme moral, pxcce qu'il lut l'homme 
ëe l'époque, ce fut Louis-Philippe. N'ayons peur de ce 
mot de corruption , si terrible à nos coi^ciences mal- 
saines : la corruption fut toute la moralité du gouverne- 
ment de juillet. La Charte l'avait ainsi voulu; la Provi- 
deace nous en avait donné de toute éternité le précepte. 



— ■)! — 

Lonis^PhiUppe est le seul homme en Europe qui, de- 
puis dlx*neuf ans, ait été constamment dans son rôle: 
aussi , to»t lui a rénssL II a échappé aux balles des régi* 
cides, ayeugles dans leurs pensées et incertains de lenrs> 
coops ; il a vaincn les factions et les iirîrigues ; odieux à 
tontesy il les foala aux pieds, il défia leur audace. Faible 
lui-même, comme sooverain et comme prince dépouryn 
de prestige , il n^en a pas moins été Fhomme fatidiqne, 
celai que le monde a adoré ; l'antagonisme des principes 
qa'îl cofmbattait fit sa force. 

Qu'il faut de petitesse pour ne pas comprendre ce 
qu'un tel rôle eut de profond et de grand! Quoi ! Loui^^ 
Philippe est un méprisable fourbe, un avare ignoble, 
une âme sans foi, un génie médiocre, un bourgeoi» 
égoïste, un parleur insipide ; son gouvernement, s^i^ est 
possible, est encore an-dessous de lui. Ses mimstres^ 
l'avouent ; ses ex-ministres le répandent ; la France le 
sait; le gamin de Paris le répète; personne, personne! 
n'a pour loi une parole d'estime. Lafayette, Dupont (de 
FEure), Laffitte, €. Périer, ont dit de lui tour à tour^ 
eoipruntant pour le peindre le langage des halles : Le 
h...,, nom trompe! Et cela a duré làx-bntit aas I Tout^ce 
qu'il y eut en France de généreux, de vital, d'héroïque^ 
s'est pulvérisé devant cette influence dévastatrice ; tout 
a été gangrené; la corruplion nous est sortie psur le nés 
et par les oreiiles ; et , pendaat dix-huît ans , la France 
ne s'est point émue. Et aujourd'hui qu'il est tombé, au^ 
jourd'hui que la République a ècnué Pinfâme, la France 
le regrette encore! Eslhce donc que tout ne serait pas 
finfrf .. . I9on , pour rfaoïneur de »a patrie, pour le res- 
pect du nom français, je ne pnis croire à une telle puis^ 
ssDiee dn mal. Cet homme quâ vous chargez de vos in»- 
qaités > que vcvs accusez ée vos misères , n'est à mes 
yiNiK que l' Attila des fausses consciences, le deraier fléau 
de lajMsilce révobitionaaénr. 



— 52 — 

Briser les caractères, ruiner les convictions, ramener 
tout au positivisme mercantile, tout à Targent, jusqu'au 
jour où une théorie de Targent signalerait l'heure et le 
principe de la résurrection : ce fut Fœuvre de Louis- 
Philippe, c'est sa gloire. Ce que je vois reprocher à 
Louis-Philippe de petitesse de vues, de ruse mesquine, 
de trivialité, de commérage, de goût faux, de faconde 
creuse, de philanthropie h^pocondre, de complaisances 
bigotes, tout cela me paraît sublime d'hronie et d'à- 
propos. Que voulez-vous de plus écrasant pour votre 
régime parlementaire et bavard, que ces discours de la 
couronne qui ne disent rien , précisément parce que des 
législateurs à 500 comme à 25 francs n'ont et ne peu- 
vent avoir rien à dire ? 

La vie de Louis-Philippe serait incomplète ; il aurait 
manqué quelque chose à son règne, s'il n'eût pas à la 
fin trouvé un ministre digne de lui Ce fut M. Guizot, 
duquel, au témoignage de ses ennemis et de ses rivaux, 
nulle passion n'approcha jamais, si ce n'est celle du 
pouvoir. Comme son maître, pur au milieu de la tourbe 
de ses victimes, ce grand corrupteur pouvait s'appliquer 
la parole du psalmiste : Non appropinquabit ad me ma- 
lum^ la corruption ne vient pas jusqu'à moi. Seul il 
connut la pensée du règne^ seul il fut l'ami de Louis- 
Philippe, comme Apémantus était l'ami de Timon. — 
Oui , tu fus sublime, ô grand ministre, ô grand homme, 
quand, au banquet de Lisieux, tu osas révéler le secret 
de ton pouvoir dans un toast à la corruption. Oui , ces 
légitimistes, ces radicaux, ces puritains de l'opposition , 
ces jésuites, ceâ économistes, c'est une vile canaille, 
esclave de ses sens et de son orgueil, et dont tu savais 
bien qu'avec un peu d'or tu aurais toujours raison. Ces 
moralistes sont les amants de vieilles courtisanes; ces 
artistes sont des artisans de luxe et de luxure : le flot 
de leur impureté passe à tes pieds et ne les souille point 



— 53 — 

Ces prétendus progressistes, qui n'ont pas le courage de 
leur vénalité, tu Tas dit, ils ne se connaissent pas/ Mais 
toi, tu les connais, tu sais le tarif de leur vertu ; et s'ils 
font semblant de te renier, tu t'en réjouis encore : ils 
ont atteint à l'apogée du crime ; ce sont des corrompus 
de mauvaise foi. 

Hélas! il faut que la corruption, si elle fut entre les 
mains de ces deux hommes un puissant moyen révolu- 
tionnaire, ne soit pas l'état auquel nous destine le sort. 
Sans cela, M. Guizot serait ministre, et la dynastie de 
Louis-Philippe régnerait à jamais. Le capital s'était 
installé en 1830 comme le seul prmcipe qui, après le 
droit divin et le droit de la force, eût chance de durée; 
il se trouva, en I8/18, que le gouvernement du capital 
était la peste de la société , aôomtna^io desolationis / 
Une querelle de parlement jeta dans la boue la grande 
prostituée. Les mêmes bourgeois qui avaient acclamé 
d'enUiousiasme Favénement de Louis-Philippe au trône 
l'en précipitèrent dans un accès de dégoût; la conscience 
publique s'était soulevée de nouveau contre le ministre 
des volontés suprêmes. Le peuple se trouva derrière les 
rangs de la garde nationale pour donner à la catastrophe 
sa vraie signification : depuis dix-huit ans il attendait 
cette hditiative de la bourgeoisie , et se tenait prêt Que 
mes contemporains le nient, s'ils l'osent, ou qu'ils en 
reviennent, s'ils peuvent! Mais moi, je ne suis ni un 
vendu de la veille ni un renégat du lendemain ; et je 
jure que la bourgeoisie française , en renversant la 
dynastie qu'elle avait faite , a détruit en elle le principe 
de propriété. 



— 54 — 



VI. 



Jt4 VITRIER t 
COIJTERIVEIVIEMT PROVISOIRE* 

J'ai dit quelque 'part que la société est une méta- 
physique en action^ une sorte de logique qui se joue en 
proverbes. Ce que l'étude générale de l'histoire et celle 
plus approfondie de Téconomie politique m'avaient ré- 
vélé, les événements accomplis depuis deux ans me l'ô^t 
fidt toucher du doigt. 

Tout gouvernement s'établit en contradiction de celui 
qui l'a précédé : c'est là sa raison d'évoluer, son titre à 
l'existence. Le gouvemementde juillet fut une opposition^ 
à la légitimité , la légitimité une oppositi<m à l'Empire , 
œioi-ct une opposition au Directoire , lequel s'était 
établi en haine de la Convention, convoquée eUe-méme 
pour en finir avec la monarchie mal réformée de 
Louis X¥I. 

p'iprès cette loi d'évolation, le gouvernefiiem de 
lionis^Philippe, renversé inopinémeni, appelait so& 
oeiitraire. Le 2U février avait eu lieu la déchéance chi 
Capital; le 25 fut inauguré le gouvernement du TrmaîL 
liC décret du Gouvernement provisoire qui garastit le 
droit au travail fut îacte de naissance de la Répu^ 
blique de février. Dieu 1 fallait-il six mille ans 4'al^- 
ments révolutionnaires pour nous amener à cette con- 
clusion?... 

Voici donc la théorie antinomique confirmée de 
nouveau par Texpérience : que ceux qui n'admettent 
dans la direction des affaires humaines aucune philoso- 
phie et qui rapportent tout à une puissance invisible , 
nous disent enfin comment la raison explique tout. 



— 56 — 

même rerretir et le crime ^ tandis que la foi seule 
n'explique rien? 

Non-seulement la »iccession du gouvernement des 
travailleurs à celui des capitalistes était logique , elle 
était juste. Le capital , qui s'était posé comme principe 
et fin des institutions sociales^ n'avait pu se soutenir; 
on avait acquis la preuve que, loin d'être principe, il 
est produit^ et que la propriété , pas plus que le droit 
divin ou le sabre, n'est la force motrice et plastique de la 
société. Après avoir tout corrompu, la théorie capitalislie 
avait fait péricliter le capital même. 

Les faits, à cet égards étaient flagrants; leur témoi- 
gnage parlait haut Au moment de la Révolution de 
février, le commerce et l'industrie, en souffrance depuis 
plusieurs années, étaient dans une stagnation affligeante, 
fagricultwe obérée , les ateliers en chômage, les maga^ 
sîns regorgeant faute de débouchés, les finances de l'Était 
aussi maltraitées que celles des particuliers. Malgré l'ac- 
oroissement périodique du budget, qui de 1830 à I8/18, 
s'était progressivement élevé de 1 milliard à 1,500 mil- 
lions, les Chaùibres avaient constaté un déficit , suiva&t 
tes uns de 800 millions, suivant les autres de 1 milliard ; 
les traitements de fonctionnaires figuraient seuls dans 
«ette augmentation de frais pour une somme annuelle 
de 65 millions. Les bancocrales^ qui en 1830 avaient fait 
une révolution au nom de l'intérêt, qui avaient promis 
te gouvernement à bon marché, qui affectaient le titre 
d'économistes bien plus qifô de politiques, les philo- 
sophes du Doit et de Vu4voir dépensaient moitié plus que 
te gouvernement de la légitimité, une fois autant que te 
gouvernement impérial, sans pouvoir aligner leurs re- 
cettes et leurs dépenses. 

La preuve était faite. Ce n'était pas le capital ^ Tagiot, 
l'usure, te parasitisme, le monopole, que le législateur 
de 1830 avait voulu dire, c'était le travail. Décidément, 



— So- 
ie prétendu principe de juillet était aussi incapable de 
produire Y Ordre que la Liberté; il fallait remonter plus 
haut, c'est-à-dire descendre plus bas, il fallait arriver 
jusqu'au prolétariat^ jusqu'au néant. La Révolution de 
février a donc été logiquement, justement, la révolution 
des travailleurs. Comment la bourgeoisie de 89 de 99, 
de 181^4 et de 1830, comment cette bourgeoisie qui avait 
parcouru la chaîne descendante des gouvernements, 
depuis le catholicisme et la féodalité jusqu'au capital; 
qui ne demandait qu'à produire et à échanger; qui ne 
s'était élevée au pouvoir que par le travail et l'économie, 
a-t-elle pu voir dans la république du travail une menace 
à ses intérêts ? 

Ainsi, la Révolution de février s'imposait aux intelli- 
gences avec l'autorité du fait et du droit. La bourgeoisie 
vaincue, je ne dis pas par le peuple, — Dieu merci! il 
n'y avait pas eu de conflit en février entre la bourgeoisie 
et le peuple, — mais vaincue par elle-même, avouait 
sa défaite. Quoique prise à l'improviste, et pleine d'in- 
quiétudes sur l'esprit et les tendances de la République^ 
elle convenait toutefois que la monarchie constitution- 
nelle avait vécu, qu'il fallait réformer de fond en 
comble le gouvernement. Elle se résignait donc ; elle 
était prête à appuyer, de son adhésion, et même de ses 
capitaux, le nouvel établissement. N'avait-elle pas, par 
son opposition, par son impatience, précipité un règne 
devenu un obstacle matériel à son commerce, à son 
industrie, à son bien-être?... Aussi, l'avènement de la 
République éprouva- t-il encore moins de contradictions 
que celui de Louis-Philippe , tant on commençait à avoir 
l'intelligence des temps et des révolutions ! 

C'est à présent que je réclame toute l'attention de 
mes lecteurs; car, si la leçon ne nous profite pas, il est 
inutile de nous occuper davantage de la chose publique. 
Il faut laisser les gouvernements aller en dérive : <pxe 



— 57 — 

chacun de nous achète une carabme ^ un couteau-poi* 
gnard, des pistolets , et barricade sa porte. La société 
n'est qu'une vaine utopie : Tétat naturel de Thomme^ 
Fétat légal, c'est la guerre. 

Le gouvernement du travail!... Ah! celui-là sera un 
gouvernement d'initiative . sans doute, un gouvernement 
de progrès et d'intelligence!... Mais qu'est-ce que le 
gouvernement du travail? Le travail peut-il devenir 
gouvernement? Le travail peut-il gouverner ou être 
gouverné? Qu'y a-t-il de commun entre le travail et le 
pouvoir? 

Line pareille question , nul ne Tavait prévu : n'importe. 
Entraîné par le préjugé gouvernemental , le peuple n'eut 
rien de plus pressé que de se refaire, tout d'abord un 
gouvernement Le pouvoir, tombé dans ses mains labo- 
rieuses, fut incontinent remis par lui à un certain 
nombre d'hommes de son choix, chargés de fonder la 
République , et de résoudre , avec le problème politique, 
le problème social, le problème du prolétariat. — Nous 
vous donnons troisipois, leur dit-il, et, toujours sublime 
en sa naïveté, toujours tendre dans, son héroïsme, il 
ajouta : Nous avons trois mois de misère au service de la 
République/ L'antiquité et la Révolution de 92 n'ont 
rien de comparable à ce cri parti des entrailles du peuple 
de février. 

Les hommes choisis par le peuple , installés à l'hôtel 
de viUe, furent appelés Gouvernement provisoire, ce 
qu'il faut traduire gouvernement sans idée , sans but. 
Ceux qui, depuis dix-huit ans, regardant avec impa- 
tience le développement des idées socialistes , avaient 
répété sur tous les tons : La Révolution sociale est k 
but, la Révolution politique est le moyen, furent embar- 
rassés. Dieu sait! quand, une fois en possession du 
moyen, il leur fallut arriver au but et mettre la jnain à 
la besogne. Ils y réfléchirent, je n'en doute pas; et 

3. 



— S8 — 

bftentôt ils eurent reconnaître ce que M. Thiers a révélé 
plus tard, ce qu'avait éii avant lui le président Sauzet, 
c'est que le gouvernement n'est point fait pour donner 
du travail aux ouvriers , que le plus ^r pour eux était 
de continuer le statu quo de Louis-Philippe et de résister 
à toute innovation , tant que le peuple ne Timposerait 
pas d'autorité. 

Pourtant ils ne manquaient point d'intelligence, ces 
conspirateurs de trente ans, qui avaient combattu tous 
les despotismes, fait la critique de tous les ministères , 
écrit l'histoire de toutes les révolutions; dont chacun 
amt une théorie politique et sociale en portefeuille. Ils 
ne demandaient pas mieux que de prendre une initia^ 
tiire quelconque, ces aventuriers du progrès; et les 
conseillers non plus ne leur firent défaut. Comment 
donc restèrent-ils trois mois sans produire le plus peUt 
acte réformateur, «ans faire avancer d'une ligne la Ré* 
yolution? Comment, après avoir garanti par un décret 
le droit au trav^, ne parurei^-ils s'occuper, tout le 
temps qu'ils furent aux affaires, que des moyens de ne 
pas remplir leur pr<»nesse? Pourquoi pas le plus petit 
essai d'organisation agricole ou industrielle? Pourquoi 
s'être privé de cet argument décisif contre l'utopie , 
l'expérience?..!-*^ Conmient! pourquoi! fout-^il que je 
le dise? faut-il que ce soit moi, socialiste, qui Justifie 
le Gouvernement provisoire? C'est, voyez-vous, qu'ils 
étaient le gouvernement, et qu'en matière de réroltt- 
tloQ l'initiative répugne an capital. Là est la def de tous 
les faits qui se smt accompMs depuis février en France 
«t en Europe y et qui pourraient bien s'accomplir pen^ 
4ant longtemps encore. 

C'est ici le lieu d'exposer la raison juridique de l'in- 
capacité révolutionnaire de tout gouvernement. 

€e qui fait que le gouvernement; est par nature 
immobiliste, conservateur, réfraetaire à toute initiative. 



— 59 — 

disoBS Berne contre-révolutionnaire y c'est qu'une révo*- 
lution est chose organique , chose de création ^ et que 
ie p<mfo&r est c^ose mécanique ou d'exécution. Je 
m'eaqtlique. 

J'appelle organique^ non- pas les lois, purement con- 
rentionneUes, qui touchent aux éléments les plus géné- 
raux de Tadministration et du pouvoir, telles que la loi 
miinicipale et départementale, la loi sur le recrutement, 
la loi sur l'instruction publique, etc. Le mot orgamqae 
employé dans ee sens est tout à fait abusif, et M. (k^lkm 
Barrot avait raison de dire que de telles lois n'ont rien 
é*ot§9SDk[me du tout Ce prétendu organisme, de l'in- 
vention de Bonaparte , n'est que le machinisme gouver- 
nemental. J'entends par organique ce qui fait la consti- 
tution intime, séculaire de la société, supérieurement à 
tout système politîcpie , à toute constitution de l'État. 

Ainsi , nous dirons que le mariage est chose organique. 
n appartient au pouvoir législatif de prendre l'initiative 
de toute loi concernant les rapports d'intérêt et d'ordre 
domestique auxquels donne lieu la société conjugale; il 
ne lui appartient pas de toucher à l'essence de cette so- 
ciété. Le mariage -est-il me institution d'une moralité 
absolue ou douteuse, une institution en progrès ou en 
décadence? On peut di^uter à cet égard tant que Voa 
v^idra : jamais un gouvernement, une assemblée de 
législateurs n'auront à cet égard à prendre d'initiative. 
C'est au développement spontané des mosurs, à la civi- 
lisation générale , à ce que j'apj;)ellerai la Providence 
humanitaire , de modifier ce qui peut être modifié, d'ap- 
porter les réformes que le temps seul révèle. Et voilà, 
pour le dire en passant, ce qui a empêché le divorce de 
s'établir en France. Après de longues et sérieuses dis- 
cussions , après une expérience de quelques années , le 
législateur a dû reconnaître qu'une question aussi déli- 
cate et aussi grave n'était pas de son ressort ; que le 



— 60 — 

temps était passé pour nous où le divorce aurait pu en- 
trer dans nos institutions sans danger pour la famille et 
sans offense pour les mœurs , et qu'en voulant trancher 
ce nœud , le gouvernement courait le risque de dégra- 
der précisément ce qu'il voulait ennoblir (1). 

Je ne suis suspect de faiblesse superstitieuse et de 
préjugés religieux d'aucune sorte : je dirai pourtant que 
la religion est, comme le mariage , non pas chose 
réglementah'e et de pure discipline , mais chose orga- 
nique^ par conséquent soustraite à Faction dhrecte du 
pouvoir. Il appartenait, telle est du moins mon opinion, 
à r ancienne Constituante , en vertu de la distmction du 
spirituel et du temporel, admise dès longtemps dans 
rÉglise gallicane , de régler le temporel du clergé et de 
refaire les circonscriptions épiscopales; mais je nie que 
la Convention eût le droit de fermer les églises Je ne 
reconnais pas à l'autorité communale et à la société des 
Jacobins le pouvoir d'établir un nouveau culte. Le culte 
était chose organique en France quand la Révolution 
éclata; et si, par le progrès de la philosophie , on pou- 
vait alors proclamer le droit de s'abstenir, si l'on peut 
prédire aujourd'hui l'extmction prochaine du catholi- 
cisme , on ne serait point autorisé à l'abroger. Le con- 
cordat de 1802 ne fut point, quoi qu'on ait dit, un fait 
de réaction révolutionnaire; ce fut une simple répara- 

(1] Sur la question du divorce, la meilleure solution est encore celle 
de l'Église. En principe, TÉgiise n'admet point que le mariage, régu- 
lièrement contracté, puisse être dissous ; mais, par une fiction de ca- 
suistique, elle déclare, en certains cas, qu'il n'existe point, ou qu'il 
a cessé d'exister. La clandestinité, l'impuissance, le crime emportant 
mort civile, l'erreur sur la personne, etc., sont pour elle autant de 
cas de dirempUon de mariage. Peut-être serait-il possible de satisfaire 
également aux besoins de la société, aux exigences de la morale et au 
respect des familles, en perfectionnant cette théorie, sans aller jus- 
qu'au divorce, au moyen duquel le contrat de mariage n'est plus en 
réalité qu'un contrat de concubinage. 



— 61 — 

tioû exigée par l'immeDse majorité du peuple. Je crois 
encore, et sur les mêmes cousidérations, qu'il apparte- 
nait à la Chambre de 1850 d'assurer par la Charte la 
liberté 5 le respect et le salah'e de tous les cultes; je ne 
répondrais pas qu'il lui fût permis de dire que la reli- 
gion catholique n'était qu'une religion de majorité. 
Certes , je n'appuierais point aujourd'hui la révision , 
dans le sens que j'indique , de l'article 7 de la Constitu- 
tion de 1848 ; ce qui est accompli, quoi qu'il en ait coûté, 
est accompli, et je le tiens irrévocable. Mais je n'eusse 
poûit voté l'article 6 de la Charte de 1830. 

Ces exemples suffisent à expliquer ma pensée. Une ré- 
volution est une explosion de la force organique , une 
évolution du dedans au dehors de la société ; elle n'est 
légitime qu'autant qu'elle est spontanée, pacifique et 
traditionnelle. Il y a tyrannie égsde à la réprimer comme 
à lui faire violence 

L'organisation du travail ^ dont on sollicitait, après 
février, le Gouvernement provisoire de prendre l'initia- 
tive, touchait à la propriété , et , par suite , au mariage 
et à la famille; elle impliquait même, dans les termes 
oïl elle était posée , une abolition , si l'on aune mieux un 
rachat de la propriétés Les socialistes qui, après tant de 
travaux sur la matière, s'opiniâtrent à le nier, ou qui 
déplorent que d'autres socialistes l'aient dit, n'ont pas 
même la triste excuse de l'ignorance; ils sont tout sisùr 
plement de mauvaise foi. 

Le Gouvernement provisoire , avant d'agir, avant de 
prendre aucune délibération , devait donc préalablement 
distinguer la question organique de la question executive, 
en autres termes, ce qui était de la compétence du 
pouvoir et ce qui n'en était pas. Puis, cette distinction 
faite, son unique devoir, son seul droit, était d'inviter 
les citoyens à produire eux-mêmes , par le plein exer- 
cice de leur liberté , les faits nouveaux sur lesquels lui , 



— 62 — 

goarernement, serait plus tard appelé à exercer, soit 
une sonreillaiice, soit , au besoin , une direction. 

U est probable que te Gouvernement provisoire ne 
lot pas conduit par des considérations si hautes; il est 
même à croire que de tels scrupules ne l'eussent pas re* 
tenu. U ne demandait qu'à révolutionner : seulement il 
ne savait comment s'y prendre. C'était un composé de 
conservateurs , de doctrinaires , de jacotÂns, de socia* 
listes, parlant chacun une langue à part C'eût été mer- 
vettte, quand ils avaient tant de peine à s'accorder sar 
la moindre question de police , qu'ils vinssent à bout de 
s'entendre sur quelque chose comme une révolution. La 
* discorde qin régnait au camp , bien plus que la prudence 
des généraux , préserva le pays des utopies du Gouverne* 
ment provisoire : les dissentiments qui l'agitaient lui tin- 
rent lieu de philosophie. 

La faute, la très-grande faute du Gouvernement pro- 
visoire, ne fut pas de n'avoir su édifier, c'est de n'avoir 
pas sa démolir. 

Ainsi , il fallait abroger les lois oppressives de la li- 
berté individuelle, faire cesser le scandale des arresta- 
tions arbitraires, fixer les limites de la prév^ition 

On ne songea qu'à défendre les prérogatives de la ma- 
gistrature , et la liberté des citoyens fut plus^ que jamais 
livrée à l'arbitraire des parquets. Il plaît à la haute po- 
lice de convertir un restaurant en souricière ; deux cents 
citoyens réunis pour dîner sont enlevés à leurs femmes 
et à leurs enfants, frappés, jetés en prison, accusés de 
complot, puis relâchés, après que le j uge d instruction, qui 
ne sait lui-même dequoila police les accuse, s' estktt^^e- 
ment convaincu qu il n'existe contre eux aucune chaîne. 

U Dallait désarmer le pouvoir, licencier la moitié de 
l'armée, abolir la conscription, organiser une landsturm, 
âoigner les troupes de la capitale, déclarer que le pou- 
voir exiéctttif ne pouvait , en aucun cas , et sous aucun 



— M — 

prétexte , dissoudre et désarmer la garde natioDak. -^ 
4a lieu de cela^ on s'occupa de la formation de ces 
vingt-quatre bataillons de mobiles, dont on nous ensei- 
gna plus tard, en juin, Tutilîté et le patrîotisaie. 

Jl fallait assurer la liberté de réunûm , d*abord en 
abrogeant la Im de 1790 et toutes celles qui pouvaient 
prêter à réquivoque^ puis, en organisant les clubs an* 
kmr des représentants du peuple, et les faisant entrer 
dans la vie parlementaire. L'organisation des sociétés 
populaires était le pivot de la démocratie, la pierre an- 
gulaire cte Tordre républicain. £n place d'organisation, 
le Gouvernement provisoire n'eut à offrir aux clubs que 
la tolérance et l'espionnage, en attendant que l'indiffé- 
rence pnblique et la réaction les fissent éteindre. 

n fallait arracher les ongles et les dents au pouvoir, 
transporter la force publique du gouvernement aux ci- 
toyens, non-seulement afmque le gouvernement ne pût 
rien entreprendre contre la liberté, mais encore afin 
d'arracher aux utopies gouvernementales leur dernière 
espérance. Le 16 avril, le 15 mai, n'ont-ils pas prouvé 
la puissance du pays contre les entreprises des minori- 
tés? Or, il n'y aurait eu ni 16 avril, ni 15mai, ^legou* 
vemement, avec sa force irrésistible n'eût été comme 
une irré^tible tentation à l'impatience des démagogues. 
Tout a été prisa contre-sens le lendemain de février. 
Ce qu'il n'appartenait pas au gouvernement d'entre- 
prendre , on l'a voulu faire; et c'est pour cela qu'on a 
conservé le pouvoir tel qu'on l'avait repris à la monar- 
chie de juillet, qu'on en a même augmenté la force. Ce 
qoe l'on devait faire, on ne l'a pas fait; et c'est pour 
cela que , dès le 17 mars , la Révolution était refoulée , 
au nom du pouvoir^ par ceux-là mêmes qm en parais- 
saient être les plus énergiques re|Mrésentants. Au lieu 
de rendre au peuple sa fécondité initiatrice par la sub- 
ordination du pouvoir k ses volontés, on cherchait k 



— 64 — 

résoudre, par le pouvoir, des problèmes sur lesquels le 
temps n'avait pas éclairé les masses; pour assurer soi- 
disant la Révolution, on escamotait la liberté ! Rien ne 
s'offrait aux réformateurs de ce qui s'était vu aux grandes 
époques révolutionnaires : nulle impulsion d'en bas, 
nulle indication de l'opinion; pas un principe , pas une 
découverte qui eût reçu la sanction du peuple. Et ce 
peuple, ils alarmaient journellement sa raison par des 
décrets qu'ils condamnaient eux-mêmes. Ne pouvant les 
justifier par des principes, ils prétendaient les excuser, 
ces décrets, au nom de la nécessité! Ce n'était plus, 
comme la veille, l'antagonisme, c'était le charivari de 
la liberté et du pouvoir. 

Relisez donc l'histoire, et voyez comment se produi- 
sent et comment s'achèvent les révolutions. 

Avant Luther, Descartes et l'Encyclopédie, l'État, fi- 
dèle expression de la société, livre au bourreau les hé- 
rétiques et les philosophes. Jean Hus, le précurseur de 
la Réforme, est brûlé à Constance, après la condamna- 
tion du concile , par le bras séculier. Mais peu à peu la 
philosophie s'insinue au cœur des masses: aussitôt l'État 
amnistie les novateurs , il les prend pour guides et con- 
sacre leur droit La Révolution de 89 partit de la même 
source : elle était faite dans l'opinion quand elle fut dé- 
clarée par le pouvoir. Dans un autre ordre d'idées , 
quand l'État s'est-il occupé de canaux et de chemins de 
fer? quand a-t-il voulu avoir une marine à vapeur? 
Après les essais multipliés , et le succès publiquement 
reconnu des premiers entrepreneurs. 

11 était réservé à notre époque de tenter, chose qui 
ne s'était jamais vue, une révolution par le pouvoir, et 
puis de la faire rejeter par la nation. Le socialisme exis- 
tait et se propageait depuis dix-huit ans , sous la protec- 
tion de la Charte, qui reconnaissait à tous les Fran- 
çais le droit de publier et faire imprimer leurs opinionii. 



— 65 -- 

Les démagogues de février eurent le secret, en traînant 
le socialisme au pouvoir, de soulever contre lui Tlnto- 
lérance et de faire proscrire jusqu'aux idées. Ce sont eux 
qui, par ce fatal renversement des principes, firent 
éclater l'antagonisme entre la bourgeoisie et le peuple , 
antagonisme qui n'avait point paru dans les trois jour- 
nées de 1848, non plus qu'en celles de 1830; qui ne 
ressortait point de l'idée révolutionnaire , et qui devait 
aboutir à la plus sanglante catastrophe , comme à la plus 
ridicule débâcle. 

Pendant que le Gouvernement provisoire, dépourvu 
du génie des Révolutions, se séparait à la fois et de la 
bourgeoisie et du peuple, perdait les jours et les se- 
maines en tâtonnements stériles, agitations et circulaires, 
xm je ne sais quel socialisme gouvernemental enfiévrait 
les âmes, aflfectait la dictature, et, chose étonnante 
pour qui n'a pas étudié la mécanique de ces contradic- 
tions , donnait lui-même , contre sa propre théorie, le 
signal de la résistance. 

VIL 

±9 MARS t 
RÉACTION HE I<01JI8 WHaASÊC. 

Question. — Étant donnée pour un pays la situation 
suivante : 

La révolution du mépris a renversé le gouvernement 
qu'avait établi le principe matérialiste des intérêts. Cette 
révolution, qui condamne le capital, inaugure par cela 
même et porte au gouvernement le travail. Or, d'après 
le préjugé généralement répandu, le travail, devenu 
gouvernement , doit procéder par les voies gouverne- 
mentales; en autres termes, c'est au gouvernement 
de faire désormais ce qui s'était toujours fait sans lui 



— 66 — 

et contre lui^ de prendre l'initiative et de développer 
la révolutioo. Car , dît le préjugé ^ la révolution doit 
T«dr d'en haut, puisque, c'est en haut que se trouvent 
l'intelligence et la force. 

Mais l'expérience atteste, et la philoso]diie démontre, 
contrairement au préjugé, que toute révolution, pour 
être efficace^ doit être spontanée, sortir, non delà tête 
du pouvoir, mais des entrailles du peuple ; que le gou- 
vernement est plutôt réactionnaire que progressif; qifll 
ne saurait avoir l'intelligence des révolutions, attendu 
q«e la société, à qui seule appartient ce secret, ne se ré- 
vèle point par des décrets de législature , mais par la 
spontanéité de ses manifestations ; qu'enfin, le seul rap- 
port qui puisse exister entre le gouvernement et le tra- 
vail, c'est que celui-d se fasse de l'autre non un patron, 
atais un valet. 

Dans cette situation, un certain nombre de citoyens, 
emportés par le commun préjugé , et cédant à une légi- 
time impatience , veulent contraindre le gouvernement 
à marcher , c'est-à-dire à commencer la révolution et 
organiser le travail : prétention fort juste, d'après le 
préjugé, mais insoutenable, d'après la philosophie et 
l'histoire. De son côté, le gouvernement, sentant son in- 
capacité et appuyé d'une autre partie des citoyens, refuse 
d'agir, ou plutôt il réagit contre les solliciteurs: réaction 
légitime, au point de vue du véritable droit démocrati- 
que et social , mais souverainement injuste d'après le 
préjugé, auquel les empiétements du pouvoir prêtent 
sans cesse une nouvelle force. 

On demande ce qu'il adviendra de ce conflit. 

Réponse. —Le seul moyen d'accorder les parties se- 
rait de leur démontrer l'incompétence naturelle du gou- 
vernement, en toute fonction autre que la police. 
Aucun avis ne se produisant, la lutte est inévitable. La 
force de résisUmee sera donc en raison de l'intensité du 



— 67 — 

mouvement : de plus 5 s'il arrive c[ue la liiUese protonge, 
la révolution, au lieu <de se développer, dans le Gonver- 
Beme&t, suivant le sens de son impulsion primitive, lui 
fera parcourir une série de positions diamétralement in- 
verses de celle que, d'après le vœu du peuple, il aurait dû 
suivre. £n sorte que plus les liommes du mouvement 
chercheront à entraîner le pouvoir, plus ceux de la ré- 
sistance le feront reculer. 

Voilà ce que dit la tliéorie : voyons riiistoîre. 

Quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis la procla- 
mation de la République, que déjà l'inquiétude s'emparait 
des esprits D'après les idées reçues , le pouvoir pouvait 
toit, et l'on ne lui voyait rien entreprendre. Les plus ar- 
dents du côté du peuple se plaignaient que le gouver- 
lement provisoire ne fit rien pour la Révolution; les 
pins trembleurs parmi les bourgeois l'accusaient, a« 
contraire , d'en faire trop. Les décrets sur les heures de 
travail et les marchandages , bien plus que les fameuses 
circulaires de Ledru-RoUin, étaient de nature à alarmer 
{»rofimdément la classe bourgeoise. Toutefois , ce n'était 
pas tant au Luxembourg que l'opmîon réactionnaire s'a- 
dressait alors, qu'à l'Hôtel-de- Ville. Les ouvriers n'igno- 
raient pas que Louis Blanc et Albert n'avaient aucun 
moyen de donner suite à leurs audacieux projets , et que 
\ma influence sur le gouvernement provisoire était à 
peu près nulle; mais la bourgeoisie , pour quelques dr*- 
eolaires écliappées du ministère de l'intérieur, s'imagî^ 
aait que la République allait faire main-basse sur les re- 
venus et les pr(4[>riétés. De toutes parts c'était donc vers 
le gouvernement, c'était vers Ledru-Rollin que mon- 
taient les appréhensions et les vœux. Tout le monde 
<àerchant une occasion, elle ne pouvait longtemps faire 
bote; un prétexte puéril la fournit 

Le 16 mars, quelques centaines de gardes nationaux 
ie piésentent à i'Hôlel-dc-ViUe pour protester contre 



— 68 — 

rordonnance qui supprimait les compagnies d'élite , et 
défendait en conséquence le port des bonnets h poil. 
Cette manifestation, dirigée surtout contre Ledru-Rollin, 
se trompait d'adresse : il n'y avait alors rien de commun 
entre les idées politiques du ministre de l'intérieur et les 
théories socialistes du président du Luxembourg. Mais 
le branle était donné , les destins allaient s'accomplir. 

Le gouvernement tint bon contre les bonnets à poil : 
aidé de quelques patriotes rassemblés à la hâte, il re- 
foula la manifestation. Le bruit ne s'en fut pas plus tôt 
répandu, que l'alarme se répandit dans les faubourgs. 
On avait osé attaquer le gouvernement provisoire; une 
contre-manifestation fut assignée au lendemain pour le 
soutenir. Or cette nouvelle manifestation ne fut bientôt 
elle-même, comme avait été la première, qu'un pré- 
texte. Dans l'esprit d'un certahi nombre de chefs, il 
ne s'agissait pas moins que de modifier la composition 
du gouvernement, de le forcer à prendre une initia- 
tive vigoureuse, et, pour donner toute latitude à 
son action, d'obtenir d'abord un ajournement plus ou 
moins éloigné des élections. Des listes circulaient de 
main en main, et Huber, mon voisina la Conciergerie, 
l'un des fauteurs du mouvement , m'a assuré que mon 
nom se trouvait sur quelques-unes!... La pensée de la 
manifestation était donc triple : les uns, et c'était le pins 
grand nombre, entendaient seulement donner appui 
moral au Gouvernement provisoire; les autres deman- 
daient l'ajournement des élections; les derniers , enfin , 
voulaient une épuration. Au reste, voici comment Ix)uis 
Blanc, témoin et acteur dans ce drame , rend compte 
de l'événement: 

a A peine sorti de l'acclamation populaire, le Gouver- 
nement provisoire avait eu à se demander comment il se 
définirait lui-même. Se considérerait-il comme une au- 
torité DICTATORIALE, cousacrécpar une révolution deve- 



— 69 — 

uue nécessaire, et n'ayant à rendre ses comptes au suf^ 
frage universel qu'après avoir fait tout le bien qui était 
à faire ? Bornerait-il au contraire sa mission à couyo- 
qtter immédiatement FAssemblée nationale, en se ren- 
fermant dans les mesures d'urgence, dans des actes d'ad- 
ministration d'une portée secondaire? 
» Le conseil se rangea à ce dernier avis, 
» Pour moi, j'avais une opinion entièrement opposée 
à celle qui prévalut, et je regardais l'adoption de l'autre 
parti comme devant exercer la plus heureuse influence 
sur les destinées de la République nouvelle. 

» Considérant donc l'état d'ignorance profonde et d'as- 
servissement moral où les campagnes en France vivent 
plongées, l'immensité des ressources que ménage aux 
ennemis du progrès la possession exclusive de tous les 
moyens d'influence et de toutes les avenues de la ri- 
chesse, tant de germes impurs déposés au fond de la so- 
ciété par un demi-siècle de corruption impériale ou mo- 
narchique, enfin la supériorité numérique du peuple 
ignorant des campagnes sur le peuple éclairé des villes, 
je pensais : 

» Que nous aurions dû reculer le plus loin possible le 
moment des élections; 

» Qu'il nous était commandé de prendre, dans l'inter- 
valle, et cela hautement, hardiment, sauf à en répondre 
sur nos têtes, l'initiative des vastes réformes à accom- 
ï^r, réserve faite pour l'Assemblée nationale du droit 
de raffermir ensuite, ou de renverser notre œuvre d'une 
main souveraine. » 

On voit, sans que j'aie besoin d'en faire la remarque, 
que les arguments de Louis Blanc pour prendre la dic- 
tature sont exactement les mêmes que ceux dont les ré- 
publicains honnêtes et modérés se sont servis après lui 
pour légitimer deux fois de suite l'état de siège, donner 
la dictature au général Cavaignac, porter à la prési- 



— 70 — 

dimce Louis Bonaparte, déclarer les socialistes eumemis 
ie la sttciéiéy et créer, sous la République, un des|K>- 
tifime tel, qu'on serait tenté de regarder comme un 11* 
bérateur le premier prétendant qui prendra la cou* 
ronne. Où peut alter une nation, quand amis et eime* 
mis sont sûrs de la magnétiser tour à tour avec les 
mêmes phrases? 

« Mao opinion se trouva conformé à celle du peuple 
de Pari&« . J'sqppris au Luxembourg, plusieurs jours avant 
le 17 Bûirs, que lé peuple de Paris se ^posait à faire 
ime imposante manifestation, dans le double but d'ob* 
te&nr Tajoumement des élections et Téloignement des 
troupes qui occupaient encore Paris. » 

Ce que dit Louis Blanc de Téloignement des troupes 
est vrai Le peuple le demandait avec instance : seule- 
ment Louis Blanc ne s'aperçoit pas que ce second mctff 
contredit l'autre. Qu'était-ce, en effet, pour le peuple 
cpe Féloignement des troupes? Le désarmement du 
pouvoir, l'impuissance du gouvernement. Le peuple, 
quand il est livré à son seul instinct, voit toujours 
plus juste que lorsqu'il est conduit par la politique de 
ses meneurs : il sentait, et c'était pour lui un vieux 
dicton, que le gouvernement n'est jamais meilleur q«e 
lorsqu'il est sans vertu. Notre ennemi, c'ent notre maître f 
a dit l'homme du peuple par excellence , le vieux La 
Fontaine. 

Yoid donc quel était le plan : !<> demander au Gou* 
vernement provisoire l'ajournement dés élections, afti 
de lui assurer cette autorité dictatoriaie, sans laquelle, 
dit Lonb Blanc, il ne pouvait faire le bien; 2"* modifier 
la compoâ(ion du gouvernemeiit Car, et c'est encore 
Louis Blanc qui l'avoue, il existait entre les divers mem* 
bres du Gouvernement provisoire des dissidences tfrmèeêj 
isGom^tibles avec rexerc&ce de la dictature : or qui 
veut la fm veut les moyeis. A quoi bon une anto«* 



— 71 — 

rite dictatoriale^ si le gouvernement demeurait kétéfo- 
gène? 

Mais qaeb seraient les dictateurs?^. 

A cette question délicate, on allak, chose merveii- 
lense^ trouver pour toute réponse la réaction] Écoutons 
le fidèle narrateur. 

«Mais^ je l'avoue, l'idée de la manifestation elle- 
même m'effraya. J'avais de la peine à croire que phs 
de 150,000 ouvriers traversassent tout Paris sans y cau- 
ser la moindre agitation^ sans 7 doraier lieu aumonclre 
désordre... » 

Une fois arrivés au pouvoir les hommes, se ressem* 
Uent tous. C'est toujours le même zèle de l'autorité^ la 
même méfiance du peuple, le même fanatisme de Tor- 
(ke. N'est-il pas plaisant de voir que, le 17 mars, les 
préoccupations qui agitaient Louis Blanc, fauteur secret 
ûe la manifestation, étaient précisément les mêaiesque 
celles qui, trois semaines auparavsmt, avaient agUé 
M. Guizot? 

i Le peuple devait se porter en masse à l'hôtel de 
viUe p(Hir obtenir l'ajournemeat des élections. Cette 
{grande démarche serait-elle sans danger? Jusqu'akMTs 
Parb, le Paris de la révolution, avait été admirable de 
Duîesté tranquille et de puissant repos, ne devions-nous 
pas veiller à ce qu'il gardât jusqu'au bout cette noble 
^lude?..» 

V ordre, toujours V ordre , c'est-à-dire l'obéissance, 
(itt}Ottrs l'obéissance. Sans cela vous aurez la révolu- 
tioii, avait dit M. Guizot; sans cela vous n'aurez pas la 
révolution, disât Loms Blanc. 

Comment donc prévenir la manifeUatûm annoncée ? 
Cest Louis Blanc qui se pose ainsi la question. — Et ^U 
était vrai que des agitateurs inconnus voulussent faire sor* 
tir quelque ora^e.du fond de la multiéude mise en mouve- 
nmUf coBHMnt d^mter leurs projets ? C'est encore Louis 



— 72 — 

Blanc qui prévoit le cas. Dea agitateurs/ s'écrie-t-il. 
M. Guizot disait : des factieux! 

Le moyen proposé par Louis Blanc est à citer : il mé- 
ritait d'être proposé à M. Guizot. La Révolution aursdt 
^ été détournée le 22 février, comme la dictature pré- 
tendue de Blanqui le fut au 17 mars. 

Il fallait, dit Louis Blanc, accorder à la multitude ce 
qu'elle demandait, c'est-à-dire l'ajournement des élec- 
tians (la seule chose dont il fût parlé dans la pétition 
des délégués), en y mettant pour condition rintégrité du 
Gouvernement provisoire, — En deux mots, accepter la 
lettre de la pétition, et feindre de ne pas en apercevoir 
Fesprit; accorder l'ajournement, ne fût-il que de quinze 
jours, et maintenir le gouvernement. Voilà comment 
Louis Blanc imagina de donner le change aux pétition- 
naires. Une autre fois, quand le peuple se mêlera de 
pétitionner, il saura qu'avec le pouvoir il faut s'expli- 
quer clairement et catégoriquement 

Mais pourquoi Louis Blanc, qui appuyait les motife 
de la manifestation , qui les avait développés dans le 
conseil, qui les avait fait pénétrer dans les masses, ré- 
pugnait-il si fort à mutiler le Gouvernement provisoire? 
Était-ce par considération seulement et amitié pour ses 
collègues? Pas le moins du monde. Écoutons notre his- 
torien : 

« Ces dissidences qui, au point de vue de l'unité d'ac^ 
tion, auraient fait du Gouvernement provisoire un très- 
mauvais pouvoir, constituaient son origifialité comme 
gouvernement de passage, destiné à garder la place de 
la souveraineté. Oui , l'hétérogénéité même des éléments 
dont il se composait était de nature à sauver la situation^ 
parce qu'elle tendait à maintenir en équilibre les di- 
verses forces de la société.. . » ' 

Donc le Gouvernement provisoire, chargé uniquement 
de maintenir Véquilibre, n'avait point à diriger le mou- 



— 75 — 

vement révolutionnaire^ pas plus dans un sens que dans 
l'autre; donc^ puisqu'il était conservateur ^ il n'était pas 
initiateur ; donc il n'avait que faire d'une autorité die-- 
tatoriale; donc rajournement des élections était plus 
qu'inutile 5 il était impolitique : c'était un attentat à la 
souveraineté du peuple; donc la manifestation était 
absurde. Voilà la conséquence que Louis Blanc devait 
tirer de ses propres prémisses, et s'il ne Ta pas tirée, 
les événements l'ont fait pour lui... 

a Nous étions dans l'attente... Tout à coup, à une des 
e&trémités de la place de Grève, parait une masse 
sombre et compacte. C'étaient les corporations. Sépa- 
rées l'une de l'autre par des intervalles égaux et précé- 
dées de leurs bannières diverses, elles arrivaient grave- 
ment, en silence, dans Tordre et avec la discipline d'une 
année... 

Les délégués étant montés à l'Hôtel-de-Ville, et l'un 
d'eux, le citoyen Géraud, ayant lu la pétition, j'aperçus, 
parmi les assistants, des figures inconnues , dont l'expres- 
sion avait quelque chose de sinistre. » 

C'étaient apparemment les mêmes qui furent remar- 
quées depuis, par les honnêtes et les modérés, au 15 mai 
et dans les journées de juin. Les hommes de gouveme- 
m^t sont sujets à de singulières hallucinations. 

tt Je compris aussitôt que des personnes étrangères 
aux corporations s'étaient mêlées au mouvement (pour- 
quoi pas? N'y avait-il que les corporations du Luxem- 
bourg, dignes de représenter le peuple?) et que ceux 
qui se présentaient comme députés par la multitude, ne 
Tétaient pas tous Réellement, ou du moins au même 
titre. 11 y avaitdes hommçs impatients de renverser au 
profit de l'opinion représentée par Ledru-RoUin, Flocon, 
Albert et moi, ceux des membres du Gouvernement pro- 
visoire qui représentaient une opinion contraire. » 
Ces bomipes-là> il faut l'avouer, étaient plus conse- 
il 



— 74 — 

queaits que vous. Ils représentsdent en ce moment la 
pure démagogie; et vous, avec vos délégués et to«t 
votre Gouvernement provisoire, voas n'étiez d^ pi» 
que des doctrinaires. Mais voyons la fia. 

Comme il est d'usage en pareille circonstance, Louif 
Blanc, Ledru-RoUin, Lamartine aarasent le peuple p» 
des discours; Sobrier, Cabet, Barbés et d'autres, prefl* 
nent parti pour le Gouvernement provisoire contre 
Flotte, Huber, Blanqul et consorts. Des voix menaçante» 
demandent une réponse positive : on leur répend que le 
Gouvernement ne peut agir si on ne le laisse délibérer. 
Un homme s'élance vers Louis Blanc, et lui saisissant 19 
bras: Tu es donc un traître, toi aussi! lui dit-iL r Btt 
pensant à cette injustice des passions, dit Louis Blanc, 
je ne pus me défendre d'un sourire amer^ et ce* fW 
tout » ËDfm, les membres du Gouvernement se montre»! 
au balcon, et la comédie finit par un défilé. 

«Telle fut, ajoute Louis Blanc, cette journée cRf 
17 mars, la plus grande peut-être de toutes les^ journées 
historiques dans la mémoire des hommes f...it 

MM. Ledra-Rollin , Crémieux et Lamartbie ont eu le 
droit de dire que le 17 mars fut une belle journée , rt 
d'en revendiquer l'honneur : eux ne voulaient pas de h 
dictature, et ce jour-là la France fut peut-être sa«f^ 
des dictateurs. Mais Louis JRanc et ceux qïd , 2t son 
exemple, demandaient ragournement indéfini des élbc^ 
tions, afin que le goHvemement , rcrrêtu d'une autcrM 
«ms bornes, eût le temps" de fimre té fttm, ceux-W **- 
?ent avo^ier que ce fut pour eux une pitoyable jouméôi 
Quoi ! voici un homme convaincu que la dictature ^ 
nécessaire pour faire le bien du peuple; que les homW* 
du pouvoir, ses collègues, sont hostiles ara progrès^ <!«• 
lai Révolution est en péril* si Ton ne* réussit' à lés reat* 
placer : il sait que l'occasiott est rare; qu'une ft^ 
éctte^ée elle ne revient plus; qu'un sefui histftirt M^^ 



— w — 

donné pour frapper un coup décisif; et quand arrive ce 
moment, il en profite juste pour refouler ceux qui lui 
apportent leurs dévoûments et leurs bras , il se détourne 
de leurs sinistres figure&l Et yows ne croirez pas qu'il y 
avait dans cet homme quelque chose qui^ à son insu, 
parlait plu» haut qtre ses convictions? 

Le 47 mars commença cette longue réaction que nous 
sffloii9 voir passer successivement du socialisme au jaco- 
binÊsme, du jacobînfsane au doctrinarisme , du doctri- 
narisnte au jésuitisme , et qui, si la raison publique n'y 
met orc^e , ne paraît pas près de finir. Elle a commencé 
an sehf même du Gouvernement provisoire, et par qui, 
grand Dieu! par celui-là môme qui poussait le plus au 
BfHwnrenïeirt, par louis Blanc. Je ne l'en accuse pas, 
uertcs ; j'ai prouvé à sa décharge que l'instinct ayait été 
plus sûr en lui que le Jugement. J^eusse seulement pré- 
féré qu'il ne se mît pas d'ans la nécessité de réagir contre 
des hommes qui, après tout, ne faisaient qu'exprimer sa 
propre pensée : car toute réaction est regrettable. Mais 
Bl?accordcra-t-on que si la République n'a tenu aucune de 
swr promesses, si le socialisme est resté à l'état d'utopie, 
la' ca«se pourrait bien n'être pas toute dans l'incapacité 
dii Gouvernement provisoire et les intrigues bour- 
geoises?' La cause, elle est à tous ceux qui auraient 
voaki réaliser la révolution par voie gouvernementale, 
avant die Favt)ir fait entrer dans la conscience publique, 
et <ïHf, pour exécuter cette chimérique entreprise, ont 
smÉevé ftt métance du pays en retardant d'un jour,d'uae 
WMte, Fêxerdce du stûtrage universel. 



— 76 — 



VIII. 



BÉACTIOM WMB I<EI«1J^IftOI<I<IlV. 

La démocratie gouvernementale ^ trompée dans ses 
espérances par ses propres coryphées, pouvait désor- 
mais se regarder comme éliminée. Il n'y avait plus de 
risque qu'elle reprit le dessus. La scission était con- 
sommée : le parti démagogique et social avait mainte- 
nant sa droite et sa gauche, ses modérés et ses ultras. 
Les nouveaux jacobins imposaient silence aux nouveaux 
cordeliers. Le pays était en éveil; la bourgeoisie n'avait 
plus qu'à se tenir prête , et à se jeter comme appoint 
du côté qui inclinerait vers elle, au premier symptôme 
de contradiction. 

Il ne fallait pas s'attendre, en effet, que l'opinion si 
hautement professée par Louis Blanc et ses amis , et qui 
a tant de racines en France , passât sitôt et se tînt pour 
battue; d'autant plus que les événements de chaque 
jour, et la mesquinerie des actes du Gouvernement 
provisoire ne cessaient de l'aviver. Ce qu'on se flattait 
d'avoir seulement réprimé le 17 mars, ce n'était pas la 
dictature, que l'on jugeait plus que jamais nécessaire, 
c'était BlanquL Blanqui, écarté par la réprobation du 
Luxembourg, écrasé par la diffamation partie de l'Hôtel- 
de-Ville, on espérait ressaisir sans opposition, surtout 
sans rivalité, l'omnipotence dictatoriale. Gomme si tout 
à l'heure, en repoussant l'homme, on n'avait pas con- 
damné l'idée!... 

Cette idée vivait partout Le Gouvernement provisoire, 
condamné par sa nature, et par l'hétérogénéité de ses 
éléments à se renfermer dans le rôle de conservateur. 



— 77 — 

était bouillonnant de révolution : il voulait, quand même, 
révolutionner. Le souffle de Topinion le poussant, il 
s'efforçait de saisir une initiative quelconque. Triste 
initiative! La postérité refuserait de croire aux actes 
du Gouvernement de février, si l'histoire n'avait pris 
soin d'en enregistrer les pièces. A part quelques me- 
sures d'économie publique et d'utilité générale dont le 
temps avait révélé l'urgence et que la circonstance 
commandait, tout le reste ne fut que farce, parade, 
contre-sens et contre-bon-sens. On dirait que le pou- 
voir rend stupides les gens d'esprit. Le Gouvernement 
provisoire n'est pas le seul , depuis février, qui en fait 
l'expérience. 

Si les circulaires de Ledru-Rollin, si les ^5 centimes 
de Garnier-Pagès furent des fautes en politique et en 
finance, ce qu'à toute force on pourrait encore con- 
tester, ces fautes-là du moins avsdent un sens , une in- 
tention, une portée; on savait ce que voulaient ou ne 
voulaient pas leurs auteurs; ils n'étaient ni plats ni 
absurdes. Mais que dire de ces proclamations aussi 
oiseuses que puériles, où le Gouvernement provisoire 
annonçait la mise en jugement de M. Guizot et de ses 
collègues, abolissait les titres de noblesse, déliait les 
fonctionnaires de leurs serments, changeait la dispo- 
sition des couleurs sur le drapeau tricolore , effaçait les 
noms monarchiques des monuments, et leur en donnait 
de sei-disant républicains, faisait des Tuileries les Inva- 
lides du Peuple , etc. y eic,*^ — Il prenait bien son temps 
le Gouvernement provisoire! 

Dans une adresse emphatique, il s'écriait, par la bou- 
che de M. Lamartine : Les portes de la liberté sont ou-- 
vertes/... Ailleurs, il meit^iile désintéressement à l'ordre 
du jour, et faisait savoir à tous que la vraie politique 
était la grandeur d'âme. Une autre fois, sur la proposi- 
tion de Louis Blanc, il invitait le peuple à la patience. 



— 78 — 

disaat que la question du travail ^ait mueuESM , qaîan 
ne pouvait la rés(^udre en an inskmi , ce dont persMme, 
à l'exception du Gouvernement pnovisdix^ , n'aioîlidMité 
jusque-là. 

Le peuple avait ilemandé Télcngnement ^s treapei. 
Un journaliste, M. Emile de Girardin, œt^ix avisé en* 
core, proposait de réduire immédiatement l'armée :de 
200,000 hommes. C'était marcher à la révolution cela, 
c'était aller à la liberté. Le Gouveruconent proviscâre 
répondit au vceu du peuple , en mette tenq» ^^ la 
^proposition du journaliste, i« len déeeéiaaÉ; la créatloii 
4ie vingt-quatre bataillons de gardes moiùies; 1^ «n fal^ 
sant peu de temps après un appel de 80,000 hommes; 
^^ .en invitant la jeunesse des écoles à s*emrôler dans les 
jSfections. Sans compter iqfue les troupes ne s'éloignerait 
pas. Ce que le Gouvernement provisoire prenait pour 
initiative n'était qu'une imUajtiou^de 93. Que voulait^l 
4onc faire de tous ces soldai? Juin, juin par deaxtcrîs, 
Oious l'apprendra. 

.Comme il ae pouvait par lui-^méme 8'occuj^r 4eila 

4i;;eamle question du aièole, <el qu'il ^e^^éiéd^aiileans'iM 

.embarrassé de la résoudre, te Goufferatment pcorâHiifie 

^vait pris le sage parti de i'ewtei^Qr. €'fe$t h quei^atitiMit 

U appliqua sou initiative. Ainsi, fl nommattusie jcoiq- 

mission (voilà bien le gouvernement! )fiour^é;aKumur 

4a question du travail; une autre cwsmBtssicMi poar 

eooaminer la iquestion du crédit; une troisièffle ooMwnii^ 

»on pour réprioier la. eurée des plmes! Le beau sexe 

n'était pas oublié : une ordonaaoQe du ministre de l'ia- 

struction publique autorisait le ciioym Legouvé àmvrir 

à la Sorbonne un cours û' Histoire m(male de ta famne. 

Puis le Gouvernement provisoire organisait des fêtes : 

invitation était faite par «on ordre aux ministnes des 

cultes de faire chanter Ae Domine salvam faerempuàU- 

coMy et d'appeler sur la République ]Q,hémédiciionéi' 



— î» — 

frine. Gaus6idière Ipi-môme^ le terrible Caussidière^ fai- 
sait rendre au service du culte l'église de FAssoiMp* 
Ijboii^dout les patriotes avaient fait un club. £t vous êtes 
forpcis que le pape soit à présent plus maître à Paris 
qu'à JRome 1. .. îi'abbé Lacordaire devenait &ï même 
temps représentant et prédicateur ordinaire de la Ré* 
publique 5 pendant que l'archevêque de Paris , AlTre, 
ftvec une malicieuse bonhomie^ faisait chanter dans les 
^lises le verset ironique : Domine salvum fac popu^ 
btm; >Q Diçu sauvez ce peuple, car il ne sait ce. qu'il 

Du Teste, le public et la presse étaient à Funisson de 
Ttiuitonté. Un placard demandait que le gouvernement 
wiipêchât la sortie des oapiiuuxj et que M. RoUischild 
Sitmis en surveillance. Un autre proposait de vendre 
ifig diamaats de «la couronne, et d'inviter tous lesici- 
loyens à porter leur argenterie à la Monnaie; un troi*- 
nôme parlait de transporter les restes d'Armand Cantd 
«a Panthéon. La Démocratie pacifique , prenant ausd 
Pinitiative, demandait que la blouse fût adoptée pour 
uniforme par toutes les gardes nationales de la répu^ 
idigne; que des bureaux d'indication et de placemevtt 
pour les ouvriers fussent organisés par PÉtat ; que des 
jurofesseurs fussent envoyés dans les départements pour 
démontrer aux paysans la supériorité de la forme ûéwo- 
^atique sur la monarchique, etc. George Sand Qbantait 
des hymnes aux prolétaires; la Société des giens de 
Jettes se mettait à la disposition 4u gouvernement: 
pourquoi faire, c'est ce qu'elle ne disait point, et qu'on 
n'a jamais sui Une pétition revêtue de 5,000 signature 
demandait d'urgence le Ministère du progrès! On n'au- 
rait jamais cru, sans la révolution ^ février, qu'il y eût 
autant de bêtise au fond d'un public français. On «ât 
dit le monde de Panurge. Blanqui, ou plutôt son parti, 
avait-il donc, si grand tort de vouloir, par un coup de 



— 80 — 

balai populaire, nettoyer ces étables d'Angias, le 
Luxembourg et FHôtel-de-Ville?... 

Tout cela, on le comprend, ne faisait pas le compte 
des ouvriers non plus que des bourgeois. Les jours se 
suivaient et se ressemblaient, c'est-à-dire qu'on ne fai- 
sait absolument rien. La Révolution s'évaporait comme 
un alcool en vidange : bientôtil n'en resterait plus que 
le laisser-passer, une date!... Les corporations du 
Luxembourg et les clubs résolurent de revenir à la 
charge. Le socialisme, entraîné par les folles imagina- 
tions des néo-jacobins, donna en plein dans le projet 
On avait élaboré au Luxembourg un ensemble de dé- 
crets, que j€ n'ai pas lus, attendu qu'on ne les a pas 
publiés, mais qui ne pouvaient manquer d'être fort 
beaux : c'étaient des décrets. On tenait en main le salut 
du peuple : le repousser, ou seulement l'ajourner, eût 
été un crime. Une mianifestation fut organisée pour le 
dimanche^ 16 avril, par les ouvriers des corporations: 
le prétexte était la nomination de quatorze officiers 
d'état-major, à la suite de laquelle on devait ailer à 
rHôtel^de-Ville présenter une pétition avec une of- 
frande patriotique, a C'est à nous, hommes d'action et 
» de dévouement, disaient les pétitionnaires, qu'il ap- 
» partient de déclarer au Gouvernement provisoire que 
»le peuple veut la République démocratique; que le 
» peuple veut l'abolition de l'exploitation de l'homme 
» par l'homme ; que le peuple veut l'organisation du 
» travail par l'association. » Des mesures étaient con- 
certées d'avance par les hommes du Luxembourg, pour 
que des personnes étrangères à la manifestation ne pus- 
sent point, comme au 17 mars, essayer d'en changer le 
caractère et le but : mais on avait compté sans Blan- 
qui (1). Tandis que le Luxembourg sommait le pouvoir 

(1) Lorsque je signale la présence de Blanqui dans la manifestation 



— 84 — 

de s'occuper de Vorganisation du travail par V associai 
tian, les clubs^ raconte M. de Lamartine, et mes ren- 
seignements concordent avec les siens ^ se mettaient en 
permanence^ nommaient un Comité de salut public^ et 
se préparaient^ comme au 17 mars, à prendre la tête 
de la manifestation, et à provoquer Fépuration du Gou- 
vernement provisoire. 

Louis Blanc , dont la pensée ramenait tout au Luxem- 
bourg^ ne parait pas avoir eu ^ le 16 avrU, la conscience 
claire de ce qui se préparait : dans sa Revue du 15 sep- 
tembre > il nie l'existence d'un complot. J'avoue que 
tout en rendant justice à ses sentiments vis-à-vis de ses 
collègues, tout en reconnaissant le caractère pacifique 
qu'il s'efforçait d'imprimer à la manifestation, j'eusse 
préféré, pour Tbonneur de son intelligence et la mo- 
ralité de sa situation, le voir entrer hardiment dans la 
politique de Blanqui, au lieu de la contrecarrer sans 
cesse par une sourde et mesquine hostilité. Tout l'y 
invitait, tout l'excusait. Au point de vue de l'ancienne 

du 16 avril, c'est surtout du parti que jeTeux parler, beau£oup plus 
que de rhomipe. Il est avéré que cette manifestation est partie du 
Luxembourg: quelques-uns assurent même qu'elle était secrètement 
appuyée par la préfecture de police, et dirigée tout à la fois contre 
rinfluence de Blanqui et celle du JVeUionaL En sorte que, d'après 
cette Yersion, les auteurs de la manifestation du 16 avril, ullrà-révo- 
lutionnaires à l'égard des r^ublicains du National et de la Réforme, 
n'étaient plus que des tiers-partis vis-à-vis des communistes, à la tête 
desquels on faisait figurer, ex-œquo^ Gabet et Blauqui. II n'est donc 
pas probable que ce dernier ait pris aucune initiative dans un mou- 
vement qui avait pour but, en partie, de le sacrifier. Mais en révolu- 
tioD, les meneurs proposent et le peuple dispose. Au 16 avril, comme 
au 17 mars, les amis de Blanqui, qui se trouvaient un peu partout, à 
la préfecture de police comme au Luxembourg, donnèrent le ton au 
mouvement, et ce que l'on avait prémédité de faire contre les deux 
fractions extrêmes du parti démocratique tourna au profit de la réac- 
tion conservatrice. Quand donc la démocratie sera-t-ellc débarrassée 
de toutes ces intrigues qui la perdent et la désiiouorent? 

U. 



1 



— 182 — 

i9ppositiOD dynastique , lïui avait provoqué la 9évétaHmï 
4e février, comme au parti répubiictiQ^ ipii l'avait «i 
fbardiflient exécutée, Louis Iliade pfiriKait tait «nlre- 
iprendue : son droit ne reieivait que 4e «a force. Vtsieqm 
tes hoimnes que le dbfdx du peuple «wait d'aiiord 4ési- 
•pèés pour faire partie du GouverasiieBC provisoire 
n'agissaient pas^ rien de plus simple que de ies rem- 
filaoer par d'autres qm agiraient : le mandatdu 1^ anrrfl 
'eût été t(mt aussi autii^tique que jcelM du 25 Itftnier. 
fi^ster plus longtemps dans le «Mv ^^uo, c'était tnÉir 
la Révolution; il fallait marciier : à maias «d'élite ^A- 
4»trde , la manifestation du 16 avril ae peut s'ûnterppéter 
autrement. £t si mes âBforfoiÉMM» ne ne travpeat; 
i'<me <lire qu'aucmi de ceux cpii^^vec Goon^ssanee 4e 
x^ause , y ont piis part y «le me désaKonera. 

Au reste 9 silesdenxoinenilKesdxi G^arerDeinait pro^ 
'Visoire qtii siégeaient au iuxi^Uioniig méconamiait le 
rôle que , bon gré m;^ gré, leur faisait la manîfestalion, 
te pe«^le ne s'y treivipa pas; ajoi^ns que te ^ourar^ 
nement et la garde nationale ne s'y trompèrent pas non 
plus. Le récit que fait Louis Blanc de oette journée , 
tendant à établir la parfaite innocuité de la manifesta- 
tion, est par trop naïf, je dirai même par trop inju- 
rieux à rintelligence 4es démocrates. £n quelques 
lieures Paris fut sar pied : tout le fiftonde prenait ptiti, 
qui pour la manifestation, qui pour te Gouvernement 
provisoire. Et cette fois encore ce fut la fraction dé- 
mocratique opposée h Blanqui et aux couunumstes,qui 
4onna le signalée la réaction. Tandis que LedruiBûttIo, 
trompé , assure Louis Blanc , par de tèux rapports, mais 
en réalité très-peu engoué un socialisme et de la poli- 
tique du Luxembourg, faisait battre te rappel^ Barbes, 
au nom du dub de la BévolttUen, doat je fai&ads partie 
«vec Pterre Leroux^ et qui siégeait aters en pemaiiettce, 
se rendait auprès du gouvernement pour Tappuycr et 



— .85^ 

Joi GSrir ootre adbéskm* Nous ne savons rien au juste 
4e œ ^l se passait; » c'étaient àes blancs ou des 
mm^ ifiiî menaçaient la République : 4an$ Fiaccrtitude, 
•eus BOUS rangions autonr du pouvoir, comme autour 
du drapeau de la Révolution. Ledru-Rollîn reeueiljiit àe 
M r^^pel battu une l/^Êgue et injuste impopularité ; 
Barbes^ csâs^irenant mais tn^) tard la fatalité de sa 
position 9 'Cn versa, dit-^on, des pleurs (de regret Mais 
ropîAîeii anti-^uvemeiientale était la plus tote : déd- 
démeiitistle pays ne voiiAit pas se laisser révokitionner 
iwr en haut; et taAcMs que Barb^, cédant à des répul- 
sions f]ieittt-'être trop personnelles, croyait ne résister 
qu'aux exaltés des clubs, le Bayard de la démocratie 
était dans les vrais principes : il représentait, contre ses 
propres inclinations , la pensée intime du peuple. Les 
gardes nationaux, qui jusqu'à quatre heures avaient 
ignoré la cause du mouvement, n'eurent que la peine 
de se montrer pour y mettre fin. Au balcon de l'Hôtel-de- 
YiUe, pendant le défilé., Louis> Blanc et Albert furent 
vus pâles et consternés, au milieu de leurs collègues 
qui semblaient leur adresser sur leur imprudence les 
plus vi£s reprodies. Le seir, le cri de ^ bas les eommu- 
fiiUes/ venait témoigncT qu'en France le gouvernement 
est placé vis-à-vis 4u pays dans les mêmes conditions 
9ie Figaro vis %-«is de la censure : il UA est pennis de 
tout dire et de tout fanre à la condition d'être de l'avis 
de tout le moade. 

JLoms Blanc avait eu l'honneur de la réaction du 
17 mars; Ledru«Rollin eut l'honneur de la réaction du 
IGavril. ÀiiUaat le pr^oûer avaitété fondé às'opposer àla 
dictature vrate.ou 6U{^[>oséedeBlaBqui, autant le second 
l'était dans son oiy>asition à la dictature de Louis Blanc. 
Au 16 avril , Ledru-RoUin n'était ni socialiste ni commu- 
lliste^ il se moquait des théories de «on «collègue* Délégué 
M j^ei^ au tttaiifllàrie de llialértour, responsable de 



— Sk — 

l'ordre et de la liberté devant le pays , chargé de dé- 
fendre tous les intérêts , il ne put voir dans la manifesta- 
tion du 16 avril qu'une tentative d'usurpation : il résista. 
Qui oserait le condamner? A coup sûr, ce n'est pas 
Louis Blanc. 

Le 16 avril , comme le 1 7 mars^ n'en fut pas moins un 
échec à la Révolution ; car toute attaque au pouvoir dans 
le but de s'en servir, pour violenter les instincts d'un 
pays , que cette attaque soit ou non suivie de succès, est 
un échec au progrès, une reculade. Louis Blanc avait-il 
l'espoir de faire triompher, par coup d'État et autorité 
dictatoriale, un système de réforme économique qui se 
résumait dans ces trois propositions : 

1° Créer au pouvoir une grande force d'initiative; 
2° Créer et commanditer aux frais de l'État des ate- 
liers publics ^ 

3° Eteindre l'industrie privée sous la concurrence de 
V industrie nationale ? 

C'eût été de sa part une grande illusion. Or, si le sys- 
tème économique de Louis Blanc n'est qu'oppression; si 
le moyen dont il entendait se servir pour l'appliquer 
n'est qu'usurpation , comment quaMfier la tentative du 
16 avril? comment l'excuser, je ne dis pas devant la 
conscience , — la bonne foi du publicîste couvre ici les 
intentions de l'homme d'État , — mais devant la raison? 
C'est à partir du 16 avril que le socialisme est devenu 
particulièrement odieux au pays. Le socialisme existait 
depuis juillet. Depuis juillet, samt-simoniens , phalansté- 
riens > communistes , humanitaires , et autres , entrete- 
naient le public de leurs innocentes rêveries; et ni 
M. Thiers, ni M. Guizot n'avaient daigné s'en occuper. 
Ils ne craignaient point alors le socialisme , et ils avaient 
raison de ne le pas cramdre tant qu'il n'était pas ques- 
tion de l'appliquer aux frais de l'État et par autorité pu- 
blique. Après le 16 avril, le socialisme souleva contre 



— 85 — 

lui tontes les colères : on F avait vu, minorité impercep- 
tible , toucher au gouvernement ! Ce qui fait que les 
partis se détestent, c'est bien moins la divergence de 
leurs idées que leur tendance à se dominer Tun l'autre : 
on se soucie peu des opinions; on n'a d'inquiétude que 
du côté du pouvoir. S'il n'y avait pas de gouvernement, 
il n'y aurait pas de partis; s'il n'y avait pas de partis, il 
ny aurait pas de gouvernement. Quand sortirons-nous 
de ce cercle? 

IX. 

16 MAIS 
BlÉACTIÔli BABTIDB BT MABBAST. 

L'idée d'une puissance souveraine, initiatrice et mo- 
dératrice, constituée, sous le nom de Gouvernement, 
État ou Autorité , au-dessus de la nation, pour la diri- 
ger, la gouverner, lui dicter des lois, lui prescrire des 
règlements, lui imposer des jugements et des peines; 
cette idée-là, dis-je , n'est autre que le principe même 
du despotisme que nous combattons en vain dans les 
dynasties et les rois. Ce qui fait la royauté, ce n'est pas 
le roi, ce n'est pas l'hérédité ; c'est, comme nous le ver- 
rons plus bas, en parlant de la Constitution , le cumul 
des pouvoirs; c'est la concentration hiérarchique de 
toutes les facultés politiques et sociales en une seule et 
indivisible fonction, qui est le gouvernement, que ce 
gouvernement soit représenté par un prince héréditaire, 
ou bien par un ou plusieurs mandataires amovibles et 
électifs. 

Toutes les erreurs , tous les mécomptes de la démo- 
cratie proviennent de ce que le peuple, ou plutôt les 
chefs jde bandes insurrecticmnelles, après avoir brisé le 



— «6 - 

^ôfte et chassé le dynaste, ont cru révolnUaoaer la 
jociéCé parce qu'ils révolutionnaient le personnel m(h 
iiarchique, et qu'en conservant la royauté tout organisée. 
Us la rapportaient, non plus au droit divin, mais à la 
souveraineté du peuple. Erreur de fait et de -droit, qui 
dans la pratique n'a jamais pu s' établir, et conti'e laqu^ 
protestent toutes les révolutions. 

D'un c6té , la logique des événemente a coBstammeat 
prouvé qu'en conservant à la société sa constitution mo- 
narchique, il fallait tôt ou tard revenir à la sincérité de 
la monarchie; et il est rigoureusement vrai de dire que 
la démocratie, pour n'avoir pas su définir son propre 
principe , n'a été jusqu'ici qu'une défection envers la 
royauté. Nous ne sommes pas des républicains; nous 
sommes^ «uivant la parole de M. Guisot, des factieux. 

D'autre part, les politiques du droit divin, argu- 
mentant de la constitution même du pouvoir prétendu 
démocratique, ont déiiK)ntré à leurs adversaires qpic ce 
pouvoir relevait nécessahrement d'un autre principe que 
la souveraineté du peuple, qu'il relevait de la théocra- 
tie, dont la monarchie n^est, ainsi que je l'ai dit, cpi'un 
démembrement Le gouvernementalisme, remarquez-ie 
bien, n'est point issu d'une doctrine philosoplnqae, il 
est né d'une théorie delà Providence. €hez les modenies, 
comme dans l'antiquité, le sacerdoce est le père du 
gouvernement. Il faut remonter d'abord à Grégoire VII, 
puis de celui-ci jusqu'à Moïse et aux Egyptiens, pour re- 
trouver la fiUatîon des idées gouvernementales, et T^ri- 
gine de cette fimeste tbéorîe de la compétence de i'J^t 
en matière de perfectibilité et de progrès. 

Mù^y s'obstmant à faire une société de déiste» d'one 
peuplade idolâtre à peine sortie des habitudes anthro- 
pophages, ne réussit qu'à la tourmenter pendant douze 
irtèdes. Tons les malheurs d'Israël loi Tinrent de son 
culte. Phénomène uidque dans l'histoire, le peuple hé- 



— 'W — 

bren présente le spectade d'une nation constanuttent 
tefidète àson dieu national , parlons phis juste ^ à son 
dien légal , car Jéfaovafa n'est juif que d'adoption , — et 
qirî cosmence seulement à s'attacher à lui, lorsque après 
arolr perdu son territoire , if ayant pas nn rocher oh c^le 
poisse dresser un autel , elle arrive à l'idée métaphysiique 
de Dieu par la destruction deHdole. C'est vers le temps 
des Machabées, et surtout à l'apparition du Christ, que 
fes luils se prennent de cceur pour le culte moMaque ^ îl 
était dans la desthiée de cette race d'être toujours en 
retard sur ses institutions. 

Wus de 2,000 ans après Moïse, presque dans les mêmes 
lieux et chez le même peuple, tin autre réformateur put 
accomplir en une génération ce que Moïse et le sacer- 
doce qu'il avait fondé pour continuer son œuvre n'a- 
vaient pu opérer en douze siècles. Le déisme de Maho- 
met est le même que celui de Moïse ; les commentaires 
des Arabes sur le Kt)ran semblent venus de la même 
source que les traditions des rabbins. D'où vient donc 
cette prodigieuse différence 4ans le succès? Cest que 
Moïse avait, comme dit la Bible, appelé Israël; tandis 
que Mahomet avait été, appelé par Edom. 

A l'exemple de Moïse et du sacerdoce aaronique, les 
ps^es, leurs successeurs, voulurent aussi i^étrir au gré 
de leur catholicisme farouche les populations naïves du 
moyen âge. Le règne de cette papauté initiatrice fut 
pour les races chrétiennes, comme l'avait été l'influence 
du sacerdoce pour les Juifs, une longue torture. Je n'en 
ckerai, pour le moment, que ce seul exemple : les peu- 
ples du moyen âge^ d'accord avec le bas clergé, étaient 
opposés au célibat ecclésiastique; ils soutenaient les 
prêtires mariés contre les anathèmes de l'Égfise de Rome. 
Mais le célibat des prêtres était, pour la théocratie, une 
eondition d'existence. Par le mariage, le prêtre appsor- 
tenalt plus à la cité qu'à l'Église : la centralisation ro^ 



— 88 — 

maine était impossible. Périsse la démocratie, périsse 
rhumanité plutôt que le pape! La volonté du pontife fit 
plier la volonté du peuple; les prêtres mariés furent no- 
tés d'infamie^ leurs épouses traitées de concubines^ leurs 
enfants déclarés bâtards. Après une longue lutte, l'au- 
torité spirituelle l'emporta; mais la soumission ne fut 
pas longue, et les représailles furent terribles. Des cen- 
dres des Albigeois, des Yaudois, des Uussites, sortit en- 
fin Luther, cet autre Marins; Lutl^er, moins grand pour 
avoir aboli les indulgences, les images, les sacrements, 
la confession auriculaire, le célibat ecclésiastique, que 
pour avoir frappé le catho^cisme au cœur, et avancé 
l'heure de l'émancipation universelle. 

Je reprends mon récit. 

Enfin, quoique un peu tard, le suffrage universel s'é- 
tait fait entendre. L'Assemblée natioaale était réunie, le 
Gouvernement provisoire avait résigné ses pouvoirs, la 
commission executive était installée, et toujours rien ne 
se faisait, rien ne se préparait. L'État, immobile, res- 
tait, pour ainsi dire, au port d'armes. 

Les démocrates gouvemementalistes résolurent de 
tenter un nouvel effort. Cette fois, ils se montrèrent 
plus habiles : on ne parla ni de socialisme ni de dicta- 
ture ; la question fut exclusivement politique. On s'a- 
dressait aux sentiments les plus chers de l'Assemblée. 
L'émancipation de la Pologne fut le prétexte de cette 
troisième journée. Question de nationalité pour un peuple 
ami, jadis le boulevard de la chrétienté contre les Otto- 
mans, et naguère encore celui de la France contre les 
hordes du Nord; question de propagande démocratique, 
et par suite d'initiative gouvernementale pour le socia- 
lisme, l'émancipation de la Pologne, appuyée du suffrage 
du peuple, devait enlever les sympathies des représen- 
tants, et promettait le succès à toutes les idées de ré- 
forme. Que l'Assemblée déclarât la Pologne libre ( ce 



— 89 — 

qui voulait dire la guerre avec l'Europe, comme le vou- 
lait la politique démocratique), ou qu'elle organisât le 
travail, comme le lui demandait le socialisme, c'était, 
pour le quart d'heure, absolument la même chose. Les 
discours des citoyens Wolowski, Blanqui, Barbes et Ras- 
pail, l'ont prouvé. 

La situation rendait la chose encore plus palpable. 
• Dire au gouvernement de prendre l'initiative de l'éman- 
cipation des nationalités, c'était lui dire en autres ter- 
mes : Depuis trois mois, vous n'avez rien fait pour la 
Révolution, rien pour l'organisation du travail et la li- 
berté des peuples, deux choses absolument identiques. 
Deux fois vous avez repoussé l'initiative qui vous appar- 
tient, et le travail ne reprend pas, et vous ne savez que 
Caire de tous ces prolétaires qui vous demandent du tra- 
vail ou du pain, qui bientôt vous, demanderont du pain 
ou du plomb. Faites de ces honunes une armée de pro- 
pagande, en attendant que vous puissiez en faire une 
arùiée industrielle -, assurez par la guerre le gouverne- 
ment de la démocratie en Europe, en attendant que 
vous puissiez refaire l'économie des sociétés. Vous êtes 
hommes politiques, dites-vous; vous ne voulez point 
êti'e socialistes ; prenez une initiative politique, si vous 
n'osez prendre encore une initiative sociale. 
' La guerre, dn un mot, ccmune moyen d'échapper pro- 
visoirement à la question du travail : voilà quelle était, 
au 15 mai, la politique de la fraction avancée du parti 
républicain. 

Le moment avait été admirablement choisi. L'ordre 
du jour appelait les interpellations du citoyen d'Aragon 
au sujet de la Pologne : on eût dit que les orateurs de 
FÂssemblée s'étaient concertés avec ceux des clubs, 
pour organiser l'escalade du gouvernement. Au mo- 
ment où le citoyen Wolowski, l'un des plus chauds 
partisans de l'émancipation polonaise, montait à la tri- 



— 90 — 

biuie^ la tête de la.cokmBe pétitionnaire pénétrait dant 
la cour de rAjssemblée. Le citoyen Wolowski, l'un des 
hommes les plus modérés et les plus conservateurs de 
l'Assemblée, ami de M. Odilon Barrot, beau4rère de 
H. Léon-Fancher, s'était fait, ce jour-là, sans le vouloir 
et sans s'en douter, l'avocat du jacobinisme, l'orateur 
de l'insurrection. De pareils exemples devraient ouvrir 
les yeux aux hommes qui se disent politiques, et leur 
Csûre comprendre combien odieuses et stupides sont les 
vengeances des réactions. 

Le citoyen Wolowski commence par résumer, en vrai 
clubiste, les lieux communs débités depuis dix -huit sois 
sur la Pologne. 

c Citoyens représentants, jamais peut-être questiCB 
plus grave et plus solennelle n'a été soulevée devadi 
vous : ^le peut porter dans ses plis la paix ou la guerrô* 

» Je ne me dissimule point les difficultés du {Nroblèflie, 
et cependant je l'apporte avec confiance devant vous;: 
car je orois que ioutes les idées sont d l'unisson sur cetle 
grande question. Je ne ferai à personne, dans cette en- 
ceûite, l'injure qu'il se soit pas entièrement dévaaé^ 
fortement dévoué à la cause de la Pologne. 

(On entend au dehors les cris du Peuple : P^ive fc 
Pologne!) 

» La France, citoyens, est le cœur des nations: elle 
sent en elle les pulsations de l'humanité tout entière. 
Et c'est surtout lorsqu'il s'agit d'une nation à laqndHe 
on a donné avec raison le nom de France du Wob©» 
lorsqu'il s'agit d'un peuple ou toutes les ictées, toutes les 
lendances sont communes avec le peuple de France^ 
lorsqu'il s'agit d'un fteuple qui a toujours appuyé la 
même cause, qui a Jtoiyours versé son sang avec v«i» 
sur les champs de bataille, que je suis certam de re»- 
contrer ici les plus vives, les plus profondes sympathies. 
La seule question qui me paraisse devoir être agMée^ 



— fll — 

c'est celle ^es moyens d prendre pour réaliser ee que 
MMfê voulons d'un accord unanime , pour réaliser p]m 
prooaptesient la resiaiwation de la Pologne. 

(Les cris du dehors redoublent : P^ive la Pologne f) 

w La France ne craint pas la guerre; la France, avec 
son armée de 500,030 hommes, avec la garde natio* 
nale , qui est le peuple tout entier , ne craint pas la 
guerre ; et c'est pour cela qu'elle peut tenir aux nations 
on langage ferme; c'est pour cela qu'elle peut imposer 
lapensée, son idée, sans recourir à ce qui devait être la 
âermère raison de la monarchie. 

» La France, pBT sa force que persomie ne peut coi^ 
(est^, la France usera de cette poliUque vraiment répu^ 
Uicaine, qui avant tout a confiance dans la puissance 
deTioÉE, dans la puissance de la justice. 

^De nouveaux cris se font enten(ke : Five la Po^ 
loffne ! ) 

• La question polonaise n'est pas seulement, comm 
m vaudrait le faH'e supposer, une que^ion chevale- 
TO9q«e. Dans la question de Pologne^ la raison eonôrsK 
«e que le cœar inspire. Le peuple , avec un instincl ad^ 
mirable^ <a été droit mi N(»dd de, la question; il a par* 
Iskement compris que , dans la restauration de la Po^ 
logne se rencontrera V assise la plus ferme deia paix et 
4e la liberté de V Europe entière. 

(lies crfe avgnaefiteiit dlntenâté. L'orateur s'Inter- 
rompt. Il reprend :) 

» f€ dis que la pensée populaire a admirablement 
êsâfii le nœud de la question, et l'a résolue en Uant Vidée 
de la résurrection 4e la Pologne d Vidée de la liberté, 

• Ij€ Tétalblissement de la P<llogne est la seide ga- 
rantie d'une paix durable et ûeVéma^eipationidéfinitive 
4%8 peuples. 

• âLe inonde a compris quelle a toujours été la desti- 
)rieu9e de la Poiogae, ia mission à laqueUe elle 



— 92 — 

s'est toujours dévouée. Lorsqu'elle était vivante, la Po- 
logne était le bouclier de la civilisation et du christia- 
nisme ; et lorsqu' après le partage on a cru l'avoir tuée, 
alors qu'elle n'était pas morte, qu'elle, sommeillait .. » 

{Une rumeur terrible interrompt l'oratem' : le peuple 
envahit la salle.) 

{Extrait du Monitmr universel.) 

Le 22 février 18/*8, je me dirigeais le long du quai 
d'Orsay, du côté de la Chambre des Députés. Paris 
s'était levé comme uq homme, la bourgeoisie à l'avant- 
garde, le peuple sur les derrières. L'opposition était 
frémissante, le ministère tremblant. Quoi ! l'Italie s'était 
réveillée, le Sunderbund était vaincu, les traités de 
1815 déchûrés, la Révolution avait repris en Europe sa 
marche glorieuse. Seule, la France se montrait réac- 
tioonaire !.. . Souvenez-vous, avait dit M. Tliiers, que si 
nous sommes pour la monarchie de Juillet, nous sommes 
avant tout pour la Révolution/Un acte d'accusation allait 
être déposé, par M. Odilon Barrot, contre les ministres. 
En ce moment je rencontrai M. Wolowski. — Où allons- 
nous, lui dis-je, et que prétend M. Barrot? — C'est 

précisément, me répondit M. Wolowski, ce que je lui 
demandais tout à l'heure : Mon cher Barrot^ où nous 
conduisez-vous ?. . . 

A quatre-vingts jours de là, le citoyen Wolowski avait 
repris le rôle de M. Barrot. N'aurais-je pas eu le droit de 
lui dire : Mon cher ff^olowski^ où nous conduisez-vous ? 

On sait le reste. L'Assemblée nationale fut littérale- 
ment enlevée, jetée à la rue. Pendant une heure, 
Paris crut avoir changé de gouvernement. Mais on ne 
sait pas aussi bien ce qui fit avorter la manifestation : 
c'est ce qu'il importe de faire connaître. 

Déjà, sur le fond même de la question polonaise, les 
républicains du pouvoir et.leurs amis s'étaient singuliè- 
rement refroidis. L'intervention en faveur de la Pologne, 



— 95 — 

ou, ce qui revenait au même, la guerre avec TEurope, 
leur paraissait être ce qu'elle était en effet, le socia- 
lisme universel, la Révolution de THumanité par l'ini- 
tiative des gouvernements. Gomme tous les nouveaux 
venus aux affaires, ils avaient senti leurs sentimentis 
chevaleresques s'évanouir devant la triste réalité des 
foits Dans cette même séance du 15 mai, l'un des 
honunes les plus honorables du parti, M. Bastide, alors 
ministre des affaires étrangères, avait déclaré qu'aux 
yeux de la Commission executive, l'affranchissement de 
la Pologne était un« question de souveraineté européenne, 
sur laquelle la République française n'avait pas qualité 
ie prononcer seule -^ et qu'en appeler aux armes sur une 
affaire de cette nature, c'était se charger d'une guerre 
inextricable, et recommencer, au profit d'une nation, ce 
que la Sainte- Alliance avait fait en 181 /i au profit d'une 
dynastie. 

Ainsi, sur la question môme qui servait de prétexte à 
la manifestation, la démocratie était divisée ; que serait- 
ce, quand on s'apercevrait qu'il ne s'agissait pas seule- 
ment de la Pologne, mais de l'Europe ? que la révolution 
européenne et sociale était le but , et l'intervention en 
Pologne le moyen? La cause des pétitionnaires était 
perdue d'avance: il sufiisait, pour déterminer une réac- 
tion irrésistible, que la pensée du mouvement se ma- 
nifestât dans toute sa vérité. C'est ce qui ne tarda pas 
d'arriver. 

La manifestation, toute* spontanée à son origine, et 
OTganisée, à ce qu'il paraît, contre îe vœu des chefs de 
clid)s, avait fini par entraîner les notabilités populaires. 
Blanqui se montre : des esprits effrayés voient en lui le 
modérateur, que dis-je? le futur bénéficiaire du mou- 
vement. Barbes, pour conjurer cette dictature mena- 
çante, et croyant déjà tout perdu, se jette dans le flot 
révolutionnaire. Il s'empare de la tribune : Cest dans 



n 



— 9ft — 

votre inUréi àto%b»f cri64-il à. ceux qui parotestent eontre 
sa ¥éliémen£e. Je demande qtJÛon aeœrxk la parole emm 
dM^ué^des dubipour lire leuT' pétkion. La pétiliottiest 
bie. Slanqui prend la parole 11 rédame le ehâtiiimt 
de la garde bourgeoise de Rouen , parle du travail «t 
d^one foule de dioaes» étrangères k la Poiogae. G'élail 
la.conelQsiOB du discours de Wolowski. Sarbès eicfaéiit 
sw Blanquiy et profiose un ndâMard d/impôt sur tes 
ficbes* Enfla Huber,^ par une rnspûraition sondrâiev et 
é»nt U revendique poi«r lui seul toute la responsed)i]fté, 
prononce la dissolution de TAssanUée^ et décldft la 
partie en faveur de Barbes, Les représentsuits se ret^ 
rent : Barbes et ses amis se rendeat à THÔtel-de-Viffle; 
Bkuiqui et les aiens n'y parurent pas. Ce qui suivit nt 
fot qu'une débandade i les gardes nalioftaux., k grande- 
peine rappelés, ne reecontrèr^nt aucune réMstancc. là 
peuple avait passé comme une pluie d'orage. Trouvaot 
apparemment que ceux qui patlaient. tant. d'agir n'é- 
taieat que des discoureurs eofiame les autres , et Bi'esK 
pérant rien de tous ce» gouven^ments qu'on lui faisait 
remuer comme des pavés, il était allé , l'Assemblée dis» 
soute et la séance levée, se reposer des émotiioiisiéerla 
jpumée. 

La manifestation du 15 mai, toute parlemeiitaiieai 
commencement, soulevait, en dehors de la question^ 
travail, qui dominait tout, deux autres questioBS-M 
graves: une question constitutionnelle, savoir, si, dam 
une République, le drc^t de faire la paix et de décistrer 
la guerre appartient au gouvernement; une qaeslém 
poétique, si, dans les cireoœtaaees ^rticulières oIds 
trouvait la République française, trois mois après^Bi 
révolution de février, il était utile ou non pont lepa^i 
defake la guerre? 

La manifestation du 15 mai, paûTUfeedirable ertf/t^ 
résolvait^ ces deiis (pestion» aflËsmaUvesieiit;. BmpBm 



— 95 — 

s&nl. le Gouvernement à la guerre , aAn de serrir les 
wox de la minorité démocratique, les hommes du 
i> mai ont. justifié par avance l'expédition de Borne, 
eniieprise par le gouvernement pour servir les intérto 
de la majorité conservatrice. 

Quant à la cause même que l'on prétendait servir, 
aa 15 mai^ par une guerre de propagande, la vérité 
est que cette cause eût été plus promptement , plus s6- 
remeskt perdue par l'intervention, que par la paii. Le 
gouvernement de juillet aurait, pu^ avec infiniment pkn 
d'avantages que la République de février, porter secmos 
à la Pologne ; ses armées n'eussent point traîné à lew 
suite cette formidable^ question sociale, dont le gouverw 
nement républicain était si misérablement embarratté. 
Ua État n'a de puissance au dehors que celle qu'il tin 
du dedans : si la vie intérieure fait défaut, c'est en vain 
qn'U s'efforcera d'agir au dehors ; son action tournera 
contre lui-même. Après la révolution de février^ lat^qœs* 
tioB intérieure était tout : le parti républicain ne Ta point 
assez compris, d&même qu'il n'a pas compris non plis 
toute la gra\4té de sa position. Le gouvernement était 
sons argent, sans chevaux , sans soldats ; les discussions 
dft la Constituante ont révélé que l'armée disponible 
apnès février n'était pas de 60,000 hommes* Le eonh 
merce crtait merci, l'ouvrier était sans travail; nons 
BÎaiéOB» p«», comme nos pères de 89 et 93 , /i5 mil^ 
MasdȎe biens nationaux sous la mani: et noiss parlicsB 
defaîm la^ guerre! 

Aidmetton» que, malgré toule^ces difficultés, la Oam^ 
nii9Sioft> erxécufôve et F Assemblée nationale ,. obéissant 
au îBi^HralkiHS propagandistes^ ewsent jeté une anaét 
amcMàiées Alpes, une autre sur le Bhin , qu'elles enssoit 
TBppayé, provoqué l'insiffrection de la Péninsule, entraÉié 
la (fênaoaÉie aUemnâe:, raUumé le flambeau de la na-» 
tiffitift^ polonaise. Ibii môme coupe la question sociale se 



— 96 — 

trouvait posée en Italie et dans toute la Confédération 
germanique. Et comme cette question n'était comprise 
et résolue nulle part^ la réaction conservatrice commen- 
çait aussitôt^ et après un Février européen, nous aurions 
eu un 17 mars^ un 16 avrils un 15 mat, et des journées 
de juin européennes. Groit-on que la Hongrie, qui, sur 
la fin de 1848 , par un égolsme de nationalité bien cou- 
pable , offrait à FAutriche de marcher sur Tltalie , cnÀi- 
on, diS'je, que la Hongrie, une fois satisfaite, eût ap- 
puyé le mouvement démocratique? Il en eût été de même 
partout: la portion libérale, mais non encore socialiste, 
des pays que nous aurions voulu affranchir se serait ral- 
liée aux gouvernements : et quelle eût été alors notre 
situation! Il est pénible de le dire : elle eût été exacte- 
ment la même vis-à-vis de TEurope entière que celle que 
nous venons de prendre dans les affaires de Rome, avec 
cette différence qu'ici nous sommes vainqueurs, et que 
là nous eussions été infailliblement vaincus. 

Pour moi , convaincu de l'inutilité encore plus que de 
rimpuissance de nos armes pour le succès de la révolu- 
tion, je n'avais point hésité à me prononcer, dans le 
Représentant du Peuple, contre la. manifestation dû 
15 mai. Je ne croyais pas que la France , embarrassée 
de cette fatale question du prolétariat, qui. ne pouvait, 
ne voulait, ne devait souflfrir d'ajournement, fût en me- 
sure d'esquiver la solution et de porter la guerre quel- 
que part que ce fût Je regardais d'ailleurs les moyens 
d'action économiques, si nous savions les employer, 
comme bien autrement efficaces vis-à-vis de Tétrangw 
que toutes les armées de la Convention et de l'Empire, 
tandis qu'une intervention armée , compliquée de so- 
cialisme, soulèverait contre nous toutes les bourgeoi- 
sies, tous les paysans de l'Europe. Enfin, quant à ce 
qui touchait les nationalités que nous devions sauve- 
garder, j'étais convaincu que l'attitude de la France 



— 97 — 

serait pour elles la meilleure sauvegarde , le plus puis- 
sant auxiliaire. Rome, , Venise , la Hongrie, succom- 
bant les unes après les autres , à la nouvelle que la 
démocratie a été vaincue à Paris , en sont la preuve. L'é- 
lection du 10 décembre a été pour les peuples insurgés 
comme la perte d'une grande bataille; la journée du 
13 juin 18/i9 a été leur Waterloo. Ah ! si dans ce moment 
la liberté succombe, ce n'est pas parce que nous ne 
l'avons pas secourue , c'est que nous l'avons poignardée. 
Ne cherchons point à justifiier nos fautes par nos mal- 
heurs; la démocratie serait triomphante sur tous les 
points de l'Europe, si au Heu de la vouloir reine nous 
l'avions voulue plébéienne . 

Malgré mon opposition publiquement exprimée à la 
manifestation du 15 mai, je fus désigné, à l'Hôtel-de- 
Yille, pour faire partie du nouveau gouvernement. J'I- 
gnore à qui je fus redevable de,ce périlleux honneur, 
peut-être à mon Infortuné compatriote et ami , le capi- 
taine Laviron , qui est allé consommer à Rome son mar- 
tyre. Mais je ne puis m' empêcher de penser que si, dans 
la matinée du 15 mai , j'avais publié le quart du discours 
de M Wolowskl, j'aurais élé Infailliblement arrêté le soir, 
conduit à Vlncennes , traduit devant la cour de Bourges, 
et puis enfermé à Doullens, pour m'apprendre à avoir 
des idées exactes sur la politique d'Intervention et de 
neutralité. O justice politique ! revendeuse à faux poids! 
qu'il y a d'Infamie sous le plateau de ta balancé ! 

Ainsi la réaction se déroulait avec la régularité d'une 
horloge , et se généralisait à chaque convulsion du parti 
révolutionnaire. 

Le 17 mars, elle avait commencé contré Blanqul et 
les ultrà-démocrates, au signal de Louis Blanc. 

Le 16 avril, elle avait continué contre Louis Blanc , 
aux coups de tambour de Ledru-Rollln. 

Le 15 mal ^ elle se poursuivit contre Ledru-Rollln, 

5 



— m — 

Flocon et les hommes que représentait la Réforme^ fag 
Bastide^ Marrast, Garnier-Pagès^ Marie^ Arago^ Duclêrc» 
qui formaient la majorité du gouv^iiement» et avaient 
pour organe le National. La réaction ne frappait ^ il ^ 
vrai 9 d'une manière ostensible , que les démocrat€^ ]i^ 
plus énergiques, saisis pêle-mêle et confondus dans )a 
même razzia : Barbés, Albert , Sobrier, Blanqui , Flotle, 
HaspaJl, le général Clourtais, et bientôt Louis Blanc et 
Caussidière. Mais si Ledru-Rollin et Flocon ne furent 
point atteints dans leurs personnes, leur influence péKK 
au 15 mai comme celle de Louis Blanc avait péri m 
16 avril. Dans les réaclions politiques, FinsurrectioB et 
le pouvoir sous lequel elle arrive^ sont toujours scdi- 
daires. 

Bientôt nous allons voiries républicains du NaUo^mly 
derniers de la veille , tomber à tonr tour et céder ki 
place aux républicains du lendemain. Après ceuxra 
viendront les doctrinaires, qui, s' emparant, au moy^ 
d'une coalition électorale , du gouvernement de la Ré^ 
publique, croiront ressaisir un héritage usurpé. Enfin ^ 
la fortune réactionnaûre donnant un dernier toiu* de 
roue , le gouvernement reviendra à ses auteurs , am 
absolutistes catholiques , au delà desquels il n'est plus 
de rétrogradation Tous ces hommes, obéissant au même 
préjugé , en tomberont tour à tour martyrs et victimes, 
jusqu'à ce qu'enfin la Démocratie « reconnaissant sa mé* 
prise , terrasse d'un seul coup de sutïrage nniv^ersel^ 
tous ses adversaires, en choisissant pour ses r^eprésen- 
tants des hommes qui , au lieu de demander le progr^ 
au pouvoir, le demandent à la liberté. 

Au 15 mai , commence pour la Révolution de Février 
l'ère des vengeances politiques. Le gouvernement pr<iH- 
visoire avait pardonné la tentative du 17 mars, par- 
donné celle du 16 avril.. L'Assemblée nationale , mal- 
gré les avertissements de Flocon , ne pardonna pas le 



— 99 — 

15 mai. Les voûtes du donjon de Vincennes reçurent 
ces tristes victimes du plus exécrable préjugé , Blanqui, 
Barbes, dont la moitié de la vie s'est déjà écoulée dans 
les prisons d'État! Le plus malheureux de tous fut Hu- 
ber, qui , après quatorze ans de prison, à peine rendu 
à la lumière, est revenu solliciter une condamnation 
perpétuelle , afln de répondre à une calomnie démago- 
gique. Quel fut le crime de tous ces hommes? 

En 1839, Blanqui et Barbes, agissant de concert, et 
comptant sur l'adhésion du peuple , entreprennent , par 
un hardi coup de main , de mettre un terme au scandale 
delà guerre des portefeuilles, qui, dès la première an- 
née du règne, affligeait, déshonorait le pays. Avaient- 
ils tort, ces hommes, d'en appeler au peuple , à la ma- 
jorité des citoyens, au suffrage universel, en un mot, 
des honteuses cabales du régime à 200 fr. ? L'appel ne 
put être entendu : dix ans de réclusion firent expier aux 
deux conjurés leur attentat au naouopole. 

En 18^8, Blanqui, l'infatigable initiateur, entraîné 
par une de ces bouffées de la multitude auxquelles les 
IrttMins les plusioiu^nts ne résistent pas, se fait, devant 
l'Assemblée nationale hésitante « l'organe d'une pensée 
qu£ tout lui dit être celle du peuple , qu'avait partagée 
depuis dix-buU ans la majorité de la bourgeoisie Barbes, 
que la terreux égare , s'oppose à manqui en exagérant 
ii^ propositions .« et , pour la troisième fois en trois 
iaoi&» devient réacteur, pour sauver son pays d'une die- 
Utuffe imaginaire, Sum;)osez un mouient ces deux hommes 
d'accord; supposez que la dissoUidou de l'Assemblée 
nationale , prouoneée inopinément par Huber, eût (Hé 
préparée, organisée à l'avance , qui peut dire oîi la Ré- 
Tolution, où l'Europe en seraient aujourd'hui?... 

Voilà ceux que l'effroi des campagnes se figure comme 
des génies malfaisants déchaînés sur la terre pour em- 
braser le monde ; voilà les bommes dout le système con- 



— 100 — 

stitutionnel a fait depuis dix-huit ans ses victimes expia- 
toires, et qui ne devaient pas être les dernières. M. de 
Lamartine, dans une de ses hallucinations poétiques, a 
dit, en pleine Assemblée nationale, qu'il s'était une 
fois approché de Blanqui, comme le paratonnerre s'ap- 
proche du nuage pour soutirer le fluide exterminateur. 
A force de rêver d'ogres et de géants, M. de Lamartine 
a fini par se prendre pour un petit Poucet. Mais ce n'est 
pas tout à fait sa faute si notre histoire , depuis février, 
ressemble à un conte des fées. Quand cesserons-nous de 
jouer au trôna et à la révolution ? Quand serons-nous 
véritablement hommes et citoyens? 

X. 

RÉACTIOM CAYAICIMAC* 

Si pourtant, persistez-vous à me dire, le Gouverne- 
ment provisoire avait été composé d'éléments plus ho- 
mogènes, d'hommes plus énergiques; si Barbes et Blan- 
qui , au lieu de se faire opposition, avaient pu s'entendre; 
si les élections avaient eu lieu un mois plus tôt; si/les 
socialistes avaient dissimulé quelque temps leurs théo- 
ries; si si si , etc. : avouez que les choses se 

fussent passées d'une tout autre manière. Le Gouver- 
nement provisoire aurait achevé en quinze jours la Révo- 
lution; l'Assemblée nationale, toute formée de républi- 
cains, aurait combiné, développé son œuvre, nous 
n'aurions eu ni 17 mars, ni 16 avril, ni 15 mai; et vous, 
historien subtil, vous en seriez pour votre théorie de 
l'impuissance du pouvoir, et de l'incapacitë révolution- 
naire du gouvernement 

Raisonnons donc; et, puisque les faits abondent ^ ci- 



— 101 — 

tons des faits. Le 1 7 rnars^ le 1 6 avril, le 15 mai ne vous 
ont pas convaincus : je vais vous racopter une histoire 
qui vous donnera à réfléchir. Mais auparavant sachons 
m peu ce que c'est que Fhistoîre. 

H y a deux manières d'étudier Fhistoire : Tune que 
j'appellerai la méthode providentielle y l'autre qui est la 
méthode philosophique. 

La première consiste à rapporter la cause des événe- 
ments , soit à une volonté supérieure dirigeant de haut lé 
cours des choses, et qui est Dieu ; soit à une volonté hu- 
maine mometitanémentplacée de manière à agir sur les 
événements par son libre arbitre , comme Dieu. Cette 
méthode n'exclut pas absolument tout dessein, toute 
préméditation systématique dans l'histoire : mais ce des- 
sein n'a rien de nécessaire , il pourrait être à chaque in- 
stant révoqué au gré de son auteur ; il dépend entière- 
ment de la détermination des personnages , et de la vo- 
lonté souveraine de Dieu. De môme que Dieu, suivant 
les théologiens, laqrait pu créer une infinité de mondes 
diflérenis du monde actuel ; de même la Providence au- 
rait pu diriger le cours des événements d'une infinité 
d'autres manières. Si, par exemple , Alexandre le Grand, 
au lieu de mourir à trente-deux ans, avait vécu jusqu'à 
soixante; si César avait été vaincu à Pharsale; si Con- 
stantin n'était pas allé s'établir à Bysance ; si Charle- 
magne n'eût pas fondé ou consolidé le pouvoir tempo- 
ral des papes ; si la Bastille ne s'était pas laissé prendre 
le iU juillet, ou qu'un détachement de grenadiers eût 
chassé du Jeu de paume les représentants du peuple , 
comme firent ceux de Bonaparte à Saint-Clbud, n'est-il 
pas vrai , demande l'historien providentiel , que la civi- 
lisation aurait pris un autre cours, que le catholicisme 
n'aursut pas eu le même caractère, et qu'Henri V ou 
Louis XVII serait roi? 

On voit qu'au fond cette théorie n'est pas autre chose 



— tor- 
que celle du hasard Ce que le croyant nomme Pkoti- 
DEiNCE , le sceptique l'appelle Fortune : c'est tout un. 
Fieschi et Alibaud, croyant par le régicide hâter le 
triomphe de la démocratie; Bossuet. rapportant l'his- 
toire universelle à FétabKssement de l'Église catholique, 
apostolique et romaine , étaient de la même école. En 
fait de science historique , il n'y a pas de différence entre 
le pyrrhonisme absolu et la plus profonde superstition. 
Cette politique du dernier règne , sans système malgré 
son pompeux verbiage, politique de bascule et d'expé- 
dients^ vaut, au fond, autant que celle de Grégoire Vil. 
Cétait une routine qui suivait, comme le catholicisme, 
son développement dans une cécité profonde, et sans 
savoir où elle aboutirait 

La méthode philosophique , tout en reconnaissant que 
les faits particuliers n'ont rien de fatal , qu'ils peuvent 
varier à l'infini, au gré des volontés qui les produisent, 
les considère tous cependant comme dépendant de lois 
générales, inhérentes à la nature et à l'humanité. Ces 
lois sont la pensée, étemelle , invariable de l'histoire : 
quant aux faits qui les traduisent , ils sont , comme les 
caractères d'écriture qui peignent la parole , comïne les 
vocables qui expriment les idées, le côté arbitraire de 
l'histoire Ils pourraient être indéfiniment changés , sans 
que la pensée immanente qu'ils couvrent en souffrît. 

Afaisi, pour répoudre à l'objection qui m'est faite, il 
était possible que le Gouvernement provisoire fût com- 
posé d'autres hommes; que Louis Blanc n'en fît point 
partie ; que Barbes et Blanqui ne vinssent pas compli- 
quer de leur inffuence rivale une situation déjà si com- 
plexe; que la majorité de l'Assemblée nationale fût plus 
démocrate : tout cela , dis-je , et bien d'autres ctioses 
encore étaient possibles; les événements auraient été 
tout différents de ce que nous les avons vus : là est le 
côté accidentel , factice^ de Fhistoire. 



— Mi — 

Mali la $Mé révcrfutlonnaire au milieu de hrqfuelte îe 
itOBde moderne est engagée, série qui résulte elle-mêmer 
èe» cmiditf<dM de FîesprH humain, étant donnée, plus 
«ft préfngé , admis par tout le monde et combattu en 
ttéme temps par touft le monde, d'après lequel c'est à 
Patrtorlté constituée sur la nation de prendre l'initiative 
dw réformes et de diriger le mouvement , Je dis que le» 
éfêti€mttifl§ qui devaient s'en déduire , qtiets qu'ils fus- 
sent , heureux ou mallieurem , ne pouvaient être que 
rexpression de la hrtte qui s'engagerait fatalement entre 
li tradition et la Révolution. 

Tous les incidents auxquels nous avons assisté depub 
iSSnfer tirent leur signification de cette double donnée, 
D^ côté, tme révolution économique et sociale, qui 
lient, si f ose ainsi dire , à heure militaire , s'imposer à 
la suite de vingt révolutions antérieures, politiques, phi- 
losophiques , religieuses; de l'autre , une confiance irré- 
fléchie, suite des mœurs féodales, à Tinitiative du gou- 
vernement Encore une fois, la Révolution de février 
pouvait avoir une antre péripétie, d'autres acteurs, des 
rôles ou des motifs dififérents. Le spectacle, au lieu 
d'être une tK^édie, pouvait n'être qu'un mélodrame: 
le sens , la moralité de la pièce restait le même. 

D'après cette conception philosophique de l'histoire, 
h» faits généraux se classent, s'engendrent l'un l'autre 
afccune rigueur de déduction que rien dans les sciences 
po^tves ne surpasse; et comme il est possible à la rai- 
son d'en donner la philosophie , il est possible à la pru- 
dence humaine d'en diriger le cours Datis la théorie 
providentielle, au cotitraire, l'histoire n'est plus qu'un 
IMK'ogHo romanesque , sans principe , sans raison , sans 
Mtt; nn argument pour la superstition comme pour 
l'âfhéi^ane , le scandale de l'esprit et de la conscience. 

Ce qui entretient la foi à la Providence est la confu- 
à6n tevolonfaire des lois de la socféié avec les accident* 



~ 104 — 

qui en forment Ja mise en scène. Le vulgaire, aperce- 
vant une certaine logique dans les faits généraux ^ et 
rapportant à la même source les faits de détail , dont il 
ne découvre ni le but ni la nécessité , puisgu'en effet 
cette nécessité n'existe pas, en conclut une Volonté 
providentielle qui règle souverainement les petites 
choses conime les plus grandes, le contingent et le né- 
cessaire , comme dit Técole : ce qui est tout simplement 
une contradiction. Pour nous , la Providence en histoire 
est la même chose que la révélation surnaturelle ea 
philosophie, l'arbitraire dans le gouvernement, Fabus 
dans la propriété. 

On va voir, dans Tévénen^ent que j'ai à raconter, 
tandis que la démocratie, d'une part, et le parti con- 
servateur, de l'autre, obéissant aux mêmes passions, 
s'efforcent avec une ardeur égale d'exercer sur les évé- 
nements une pression favorable à leurs idées , l'histoire 
se dérouler suivant ses lois propres avec la précision 
d'un syllogisme. 

Le Gouvernement provisoire avait garanti, de la ma- 
nière la plus formelle , le droit au travail. Cette garan- 
tie, il l'avait donnée en vertu de sa prétendue initiative, 
et le peuple l'avait acceptée comme telle. L'engage- 
ment avait été pris de part et d'autre de bonne foi : 
Combien d'hommes en France, au 2U février, même 
parmi les adversaires les plus acharnés du socialisme, 
auraient cru impossible à un État aussi fortement or- 
ganisé que le nôtre , aussi abondamment pourvu de res- 
sources , d'assurer de l'ouvrage à quelques centaines de 
mille de travailleurs? La chose paraissait si facile, si 
lâmple; la conviction à cet égard était si générale, que 
les plus réfractaires au nouvel ordre de choses se fussent 
trouvés heureux de terminer à ce prix la Révolution. 
D'ailleurs, il n'y avait pas à marchander : le peuple était 
maître, et quand, après avoir porté le poids du jour et 



— 105 — 

de la chaleur, il ne demandait pour honoraires de sa 
souveraineté que de travailler encore , le peuple pouvait 
à juste titre passer pour le plus juste des rois et le plus 
modéré des .conquérants. 

Trois mois avaient été donnés au Gouvernement pro- 
visoire pour faire honneur à son obligation. Les trois 
mois s'étaient écoulés, et le travail n'était pas venu. La 
manifestation 0u 15 mai ayant apporté quelque désordre 
dans les relations, la traite tirée par le peuple sur le 
gouvernement avait été renouvelée ; mais l'échéance 
approchait, sans que rien donnât lieu de croire que la 
traite serait payée. 

— Faites-nous travailler vous-mêmes , avaient dit les 
ouvriers au gouvernement , si les entrepreneurs ne peu» 
vent reprendre leur fabrication. 

A cette proposition des ouvriers , le gouvernement op» 
posait une triple fln de non-recevoir. 

— Je n'ai point d'argent, disait-il, et par conséquent 
je ne puis vous assurer des salaires. 

Je n'^i que faire pour moi-même de vos produits, et 
je ne saurais à qui les vendre. 

Et cjuand bien même je les pourrais vendre, cela ne 
m'avancerait absolument de rien, parce que, par ma 
concurrence, l'industrie libre se trouvant arrêtée me 
renverrait ses travailleurs. 

— En ce cas, chargez-vous de toute l'industrie, de 
tous les transports, de l'agriculture même, reprirent 
les ouvriers. 

— Je ne le puis, répliquait le gouvernement. Un 
pareil régime serait la communauté , la servitude ab- 
solue et universelle , contre laquelle proteste l'immense 
majorité des citoyens. Elle l'a prouvé le 17 mars , le 16 
avril, le 15 mai ; elle l'a prouvé en nous envoyant une 
assemblée composée aux neuf dixièmes de partisans de. 
U libre concurrence, du libre conunerce, de la libre et 

S. 



indépendante propriété. Que voulez-vous que je fasse 
contre la volonté de 35 millions de citoyens, contre la 
vAtre , ô malheureux ouvriers qui m'avez sauvé de la 
dictature le 17 mars? ^ 

— Faites-nous donc crédit , avancez-nous âes capi- 
taux, organisez la commandite de FÉtat. 

— Vous E^avez point de gage à m'offrir , observait le 
gamememeni. Et puis je vom Tai dK, tout le monde le 
sait, jeTfaipdiût d'argent. 

— Cegt à CÉiaé de donner crédit^ non de le reeevoir! 
<m nous 1*21 dit, et notrs ne l'avons point oublié. Gréez 
un papier-monnaie; nous l'acceptons d'avance et le 
ferons recevoir aux autres. 

— Cours forcé! assignats! répondait avec désespoir 
le gouvernement Je puis bien forcer le payement, mais 
Je ne puis forcei* k vente; votre papier-monnaie tom- 
bera en trois mois sons la dépréciation , et votre mf- 
sèrescrapim 

— La Révolution de lévrier ne signifie donc rien! se 
difenfr avec înqaiiétiide les ouvriers. Faut-U que nous 
mourions encore pour l'avoir faite? 

Le Gbttvememetft proviscrire, ne pouvant ni orga- 
niser le travail, ni donner crédit, dn reste towtinier 
comme tous les gouvernements , avait espéré qu'avec d« 
temps et de l'ordre il ramènerait la confiance , que le 
travail se rétablir?^ de lui-même; qu'il suffirait en at- 
tendant d'ofiMr afttx masses anvrières, qu'on ne pouvait 
abandonner à leur détresse, une subvention aliwetf- 
taire. 

Ttelle fut la pensée des oteHers nad^nemx^ pensée 
tonte d'humanité et de bon dé^, ' mais éclatant aven 
dlmpuissance. Il eût été péniWe, dangereux peut-être, 
de dire brusquement à ces hommes qui àvaâent cru u»' 
moment à leur prochaine émancipation , de retournera 
lairs ateHers , de solBeller de aewean la Meipveiitonce 



— 107 — 

de leurs patrons : cela eût été pris pour une trahison 
envers le peuple, et jusqu'au 15 mai, s'il n*était pas 
gouvernement, le peuple était roi. lllais d*un autre côté 
le Gouvernement provisoire s'était bientôt aperçu qu'une 
rénovation économique , telle qu'il l'eût fallu pour don- 
ner satisfaction au peuple, n'était point affaire d'État; 
il avait éprouvé que la nation répugnait à cette mé- 
thode révolutionnaire; 11 sentait de plus en plus que ce 
qu'on lui avait proposé sous le nom ù* organisation du 
travail y et qu'çn avait cru si facile , lui était interdit. 
Wfe voyant pas d'issue à ce labyrinthe, il avait pris le 
parti de rester dans l'expectative, et, en même temps 
qu'il prrovoquerait de son mieux la reprise des affaires, 
de nourrir les ouvriers sans travail, ce dont personne 
aa^urément ne pouvait lui faire un crime. 

Mais, ici encore, le gouvernement se berçait de la pluaf 
fatale illusion. 

Le parti doctrinaire, rallié au parti absolutiste, par- 
lait haut depuis la débâcle du 15 mai. C'était lui qui ré- 
gentait le gouvernement et l'Assemblée, et qui, de la 
frfbtme et par ses journaux, donnait le mot d'ordre à 
la France, républicaine si vous voulez, mais surtout 
conservatrice. Pendant que les démocrates, à force de 
presser le pontvoîr, étaient en train de le perdre , les 
ddctrinaires, poussés par les jésuites, s'apprêtaient à le 
ressaisir. L'occasion se montrant favorable, ils ne pou- 
vaient la laisser échappfcr. 

Les adversaires du gouvemenieïit préfendirent done 
qttc lé rétablissement de Tordre, et par suite le retour 
de la confiance, était imcompatible arec l'existence des 
ateliers nationaux; que si l'on voulait sérieusement 
fàîre renaître le travail, 11 fallait commencer par dis- 
soudre ces ateliers. En sorte que le gouvernement se 
trouvait enlacé d'un double cercle, acculé en face d'im- 
possibilité» géminées, soit qu'A voulût procurer du tra* 



— 108 — 

vail aux ouvriers, ou seulement leur donner crédit^soit 
qu'il désirât les renvoyer chez eux, ou se décidât pour 
un temps à les nourrir. 

La réaction se montrait d'autant plus intraitable^ 
qu'elle pensait, non sans raison, que les ateliers na- 
tionaux, comptant alors plus de 100,000 hommes, 
étaient le boulevard du Socialisme ; que cette armée 
une fois dispef sée , on aurait bon marché et de la dé- 
mocratie, et de la Commission executive; peut-être 
pensaient-ils qu'on pourrait, avant de discuter la Con- 
stitution , en finir avec la République. La partie était 
belle : ils étaient décidés à suivre leur chance, et à pro- 
fiter de leur fortune. Ces hommes, si chatouilleux à l'en- 
droit de la banqueroute quand il s'agit de leurs rentes, 
étaient prêts à violer la promesse faite au nom du pays 
par le Gouvernement provisoire, à faire banqueroute 
aux ouvriers du travail garanti, et , au besoin , à sou- 
tenir cette banqueroute par la force. 

Telle était donc la situation : 

Comme prix de la Révolution de février, et en consé- 
quence de l'opinion que l'on avait de la qualité du pou- 
voir, il avait été convenu entre le Gouvernement provi- 
soire et le peuple, que celui-ci se démettait de sa 
souveraineté, et qu'en prenant le pouvoir, le Gouver- 
nement s'engageait à garantir, sous trois mois, le tra- 
vail. 

L'exécution du traité étant impossible, l'Assemblée 
nationale refusait d'y souscrire. 

De deux choses l'une : ou il interviendrait une trans- 
action ; ou bien, si les deux partis s'obstinaient, il y au- 
rait une catastrophe. 

Aux uns l'humanité , le respect de la foi jurée, le soin 
de la paix ; aux autres les embarras financiers de la Ré- 
publique, les difficultés de la question , l'imcompétence 
démontrée .du pouvoir, commandaient dç se prêter à un 



— 109 — 

aecopiinodeinent C'est ce qui fut compris du côté des 
ateliers nationaux^ représentés par leurs délégués^ mais 
surtout par leur nouveau directeur Lalanne et par le 
ministre des travaux publics Trélat^ qui dans ces jours 
déplorables se conduisit en homme de coçur, et fit son 
devoir. 

Comme cette partie des faits relatifs à Finsurrection 
de juin est restée jusqu'ici fort obscure, que le Rapport 
d'enquête sur les affaires de juin n'a eu garde d'en faire 
mention, et que là pourtant se révèle la cause de ces 
sanglantes journées, j'entrerai dans quelques détails. Il 
faut que le peuple connaisse à quels ennemis il avait 
affaire et comment s'escamotent les révolutions; il faut 
que la bourgeoisie sache à son tour comment on ex- 
ploite ses terreurs, et quels intrigants font servir ses 
sentiments de loyale modération à leur politique exé- 
crable. Les principaux renseignements m'ont été fournis 
par M. Lalanne lui-même, qui m'a témoigné, à cette 
occasion , une complaisance dont je ne saurais trop ici 
le remercier. 

La Commission executive venait de constituer un mi- 
nistère Le 12 mai, Trélat est appelé aux travaux pu- 
blics, département auquel incombait la charge des ate- 
liers nationaux. Il aperçoit immédiatement les dangers 
de la situation, et cherche sans retard les moyens d'y 
parer. Dès le 17, malgré le trouble apporté par la jour- 
née du 15, il institue une commission qu'il charge de 
lui faire un rapport sur les ateliers nationaux, et de lui 
proposer une solutiop. Le lendemain 18, cette commis- 
sion se réunit ; elle délibère sans désemparer pendant 
la journée entière. Le rapport est rédigé dans la nuit sui- 
vante, lu à la commission dans la matinée du 19, dis- 
cuté et arrêté dans cette seconde séance, copié et remis 
sur-le-champ au ministre. Après en avoir entendu la 
lecture, Trélat déclare qu'il en adopte toutes les con- 



— 1!« — 

clnsiom, donne ordre de le faire imprimer de suite; et 
dès ie 20, à deux heures, Timprimerle nationale arait 
tiré les 1,200 exemi^aires destinés à l'Assemblée consd* 
tuante et aux principales administrationSé La distrilm- 
tion devait avoir lieu le jour même. 

Tout à coup Tordre est donné de surseoir à la distri^ 
bution ; pas un exemplaire ne doit sortir du cabinet du 
ministre, la Gommiission executive en a ainsi décidé. 
Elle craint que les conclusions du Bapport^ que cer- 
tains principes qui y sont exprimés, le droit au travail 
entre autres, ne soulèvent dans TAssemblée natloiiate 
une opposition violente* Depiris le 15 mai, des passioM 
bostlles commencent à se faire jour : il ne faut pas leiff 
donner un prétexte d'éclater. Qoand l'audace pouvatt 
seule la sauver, la Commissio» executive s'abandonnait 
à la peur : l'heure de sa retraite avait sonné. 

Arrêté dès le début dans la voie de réforme à la Mè 
prudente et radicale oii 11 s'engageait, le ministre ne se 
rebute pas. 11 cherche au moins à extirper les abus les 
plus criants parmi ceux que la Commission lui a ^igna-^ 
lés ; mais il ne reçoit un jeune directeur qui avait pré- 
sidé dès l'origine à la création des ateliers nationaui 
que des promesses non suivies d'effet. On eût dit qu'un 
fatal génie s' acharnant à aggraver le mal , en même temps 
<lu'il en empêchait le remède. Quelques jours se perdeirt 
ainsi en efforts inutiles. Trélat veut vahicre l'inertitf 
qu'il rencontre, donner plus d'autorité à ses ordres, 
s'entourer de phis de lumières; dans ce but, il recoBf- 
sfitue la commission et y fait entrer les administrateutu 
expérimentés qui représentent divers départements ml- 
nif^riels. Cette Commission se réunit le 2&mai, sous 
la présidence du ministre; elle appelle le directerr, et 
reconnaît bientôt qu'elle n'a rien à attendre de lui. 
est remplacé le jour même. 

De ce moment, la Commission des ateliers nationaux 



— iîl — 

s'étaMt en permanence ; elle reprend une à une» mo- 
difie, étend M restreim les propositions qui faisaient 
Vùbjet du premier rapport. D'abord elle s'occupe de la 
réforme des abus; elle réduit les bureaux qui avaient 
pris un développement excessif ; rem]^ace le travail à 
la journée par le travail à la tâche; organise, avec le 
concours des autorités munic^ales, un contrôle» et du 
pnemier coup reconnaît que sur 120»ô00 noms insoits» 
%»0f doivent être rayés pour dovble ou triple enoi^oL 
Sfiârïs to«tes ces mesures sont de pure réprese^on ; il ne 
mÊài pas de réduire peu à peu les cadres de cette 
grande armée» il faut pourvoir au travail des hommes 
cpie K«n congédie. La CO(mmissi«m le sent» et c'est 
robjèt et son inees^nte préocclipation. 

Elle présente successivement a« ministre ûes propo^ 
sidotts sfiédulesde natsre à rassurer les travailleurs sur 
les liimtions du pouvoir. Des encouragements aux as- 
sodaniotts ouvrières » la colonisation algérienne snir une 
VMte édielte , me loi sm les pnKflkomaes» l'organisa-- 
tien d'un système de caisse de retraite et d'assistance» 
t^e est la part qs'elle propose de faire aux légitimes 
eiigences de la classe ouvrière Des jH'imes à l'exporta^ 
tion» des avances sur les salaires» des commandes di- 
reeteSy une garantie sur certains objets manufacturés » 
sfittt les mesures qu'elle indiqué en faveur des commer- 
çants et des industriels. Le bourgeois et l'ouvrier avaient 
port égaie à la sollicitude de la commbsion: comme 
dans sa pensée leurs intérêts étaient solidaires» elle ne 
les séparait point dans ses projets d'encouragement et 
de crédit. £ile évalue à 200 millions la dépense totale à 
répatfiv entre les? divers d^ortements mhiistéri^; mais 
éde est cpn vaincue qu'il s'agit là d'une dépense produc- 
tive^ d?une charge apparente et non réelle» beaucoup 
moins lourde powr le pays que les conséquences d'im 
f¥m long ebomager 



— 112 — 

Trélat adopte pleinement ces vues. Une s'agissait pins 
là, eu effet 9 ni de communisme 5 ni d'organii^ation éga- 
litaire, ni de mainmise universelle de TÉtat sur le tra- 
vail et les propriétés. Il s'agissait simplement de revenir 
au statu quo, de rentrer dans Fomière , d'où la secousse 
de février nous avait fait sortir. Trélat chercbe à faire 
pénétrer ces idées dans les commissions de l'Assemblée 
nationale; mais en vain. On objecte la pénurie da 
Trésor; et l'on ne veut pas voir qu'il s'agit de sauver le 
Trésor lui-même , en lui rendant , par une large distri- 
bution de crédit , ses recettes anéanties. On affecte de 
ne pas comprendre que les sacrifices faits au travaO 
profitent moins encore à l'ouvrier qu'au patron ^ et 
qu'après tout la bourgeoisie est encore la partie la 
plus intéressée à cette reprise tutélaire du travail. — 
c 200 millions pour licencier une armée de 100,000 hom- 
mes, s'écriait M. le baron calculateur Oharles Dupin!» 
— Comme si les 100,000 hommes des ateliers natio- 
naux n'avaient pas été une minime fraction de la classe 
travailleuse alors sans ouvrage. Ahl si au lieu des tra- 
vailleurs, il avait été question d'une coiïipagnie de<;he- 
min de fer !. . . — « 200 millions ! c'est bien cher ! Ce serait 
une honte d'admettre que, pour conserver la paix pu- 
blique, il fallût payer à chacun de vos 100,000 ouvriers 
une prime de 2,000 fr. Nous n'y consentirons jaùiais. 
Tout au plus pourrait-on , en prononçant la dissolution 
immédiate, donner à chaque homme le salaire de trois 
mois, soit 100 fr., en tout 10 millions, ce qui est loin de 
200. Avec cette avance, les ouvriers se retireraient sans 
doute satisfaits.» 

Et dans trois mois?... demandait le dhrecteur Lalanne. 

Mais il s'agissait bien de raisonner vraiment! Des 
clameurs s'élèvent contre tout projet de nature à mé- 
nager les transitions; on veut en finir. On le dit tont 
bas d'abord, et l'on se contente prudemmieat de faire 



— 113 — 

aux actes du gouvernement une sourde opposition. Mais 
bientôt on s'enhardit, on se décide à courir les chances 
d'une lutte terrible. Cette voix qui répète incessamment 
qu'tV faut en finir ^ et qui s'échappe à travers les portes 
des bureaux de l'Assemblée, porte dans les masses le 
trouble et l'exaspération. Et cependant les ouvriers, 
bien éloignés déjà de cette époque où ils assignaient un 
terme de trois mois à l'organisation agricole-industrielle, 
consentaient tous à rentrer chez leurs patrons, avec la 
seule garantie que leur donnait la nouvelle loi sur les 
prud'hommes, votée sous l'initiative de Flocon, alors 
ministre du commerce. — Du travail! un travail utile/ 
tel était le cri que d'une voix unanime poussèrent pen- 
dant tout le cours du mois de juin plus de cent mille 
homn^es. — Oui, s'écriait Trélat, dans une des plus 
belles inspirations ^ont ait retenti la tribupe française, 
il faut que r ressemblée nationale décrète le traçait ,comm9 
autrefois la Convention décréta la victoire! Ce noble lan- 
gage excite le sourire des malthusiens. £n vain, d'ac- 
cord avec le ministre, le directeur Lalanne vient an- 
noncer, le 18 juin, à une commission de l'Assemblée, 
et le 20, au Comité du travail, que l'on touche à une 
catastrophe; les oreilles restent sourdes à la vérité, les 
yeux se ferment à la lumière. Le sort était jeté! La dis- 
solution est résolue; elle s'exécutera, coûte que coûte. 
A la séance du 23 juin , le citoyen de Falloux vient lire 
le rapport qui conclut au renvoi immédiat des ouvriers, 
moyennant une indemnité de chômage de trois millions, 
soit par homme environ trente francs!.,, trente francs^ 
pour avoir fondé la République ! Trente francs, pour la 
rançon du monopole ! Trente francs en échange d'une 
éternité de misère! Cela rappelle les trente deniers 
payés à Judas pour le sang de Jfésus-ChristI A cette 
oi&e de trente francs, les ouvriers répondent par de& 
barricades. 



— lu — 

J'ai (fit ce cpii M faH du côté des ateliers natlotiâinc 
pour arriver à une conclusion pacifique. Je vais , histo- 
rien fidèle , donner la contre-partie de ce récit, afin qne 
le lecteur sache quelles ont été de part et d'autre le« 
intentions, quelle part de responsabilité revient à cha- 
cun dans ce lugubre drame. 

Tous mes documents sont extrait$ du Monileur. 

Pressé d'en finir, le gouvernement, par une dédsfOff 
ministérielle, avait d'abord offert aux ouvriers de 17 à 
25 ans F alternative, ou de contracter des engagements 
dans Tarmée, ou, sur leur refus, de se voir exclus des? 
ateliers nationaux. — La famine ou l'esclavage : voiB 
comment les doctrinaires entendaient procéder à la dis- 
solution des ateliers nationaux. 

Le 21 juin, la Commission executive donne des 
ordres pour que les enrôlements commencent de suite. 
«Le public et les ouvriers eux-mêmes, dit le ^ont^etif, 
» ttrront avec plaisir que par cette mesure on commence 
9 enfin la solution de cette grave question. Les ateliers 
» nationaux ont été une nécessité inévitable pour quelque 
» temps : maintenant ils sont un obstacle au rétabHsse- 
» ment de l'Industrie et du travail. 11 importe donc, dam 
» Vintérét le ptus pressant des ouvriers eux-mêmes ^ que 
» les ateliers soient dissous; et nous sommes persuadât 
» que tes travailleurs le coniprendront sans peine, grâce 
j» au bon sens et au patriotisme intelligent dont fis ont 
» fait preuve si souvent » 

Le 22 juin, le gotrvemement infonne les otrvriers 
que, dans Fétat de la législation, les engagements ne 
peuvent être contractés qu'à dix-huit ans; mais que, 
pour faciliter la dissolution des ateliers nationaux , un* 
projet de décret, en ce moment soumis â l'Assemblée 
nationale, ahaiise à dix-sept ans la limite de l'âgexftqjÊlS^ 
ponr FenrOlement volontaire. 

L'âge de l'apprentissage devenu l'âge de la consCTlp- 



— 115 - 

ttwt! qoeUe tonchaiite soUidtude ! quel commentaire à 
la théorie de Malthusl 

Tandis que la Commission executive raque à ces soins 
itfgents , que le Comité des travailleurs s'ensevelit dans 
le» enquêtes 9 les rapports, les discussions, les projets, 
Ift réaction jésuitique harcèle le ministre des travaux 
publics, épouvante r Assemblée nationale sur les consé- 
quences communistes du rachat des chemins de fer, 
montre partout la main de FÉtat prête à s'emparer du 
travail libre et des propriétés. M. de Montalembert , 
arec l'à-propos le plus perfide, cite le passage suivant 
dtl journal la République écrit sous l'inspiration de 
la théorie dlidtiatlve gouremementale qui dominait 
alors: 

« Nous ne chercherons pas à tourner la difficulté; on 
ne gagne rien à ruser avec les gens d'affaires... Oui, 
&esi de la question de votre propriété et de votre société 
qu'il s'agit; oui, il s'agit de substituer la propriété 
légitime à la propriété usurpée, la société entre tous 
les membres de la fanrîlle humaine et de la cité poli- 
litique , à la cité des loups contre les loups , qui fait 
robjet de vos regrets. Oui , la remise du- domaine public 
âe la circulation à l'État, que vous avez dépossédé, est 
le premier anneau de la chaîne des questions s<>ciales 
que la Révototion de iSkS retient dans les plis de sa 
rebe vMle. » 

Wais, hotmête jésuite, prenez pour l'exécution et 
l'exploitation des chemins de fer tel sj'stème que vous 
vwdrez, pourvu que le pays ne sent pas Volé, que les 
transports se fassent à bas prix, que les ouvriers tra- 
vtBient; et laissez la République avec la Gazette et lé 
Cùn^îiintiovmel !,., 

Mais c'est daifs la séance du 23 juin, àh chaque 
dlieours , chaque phrase qui tombe de la tribune, vous 
fâK mcendre le resifiement du canon et le rouiemem 



— 116 ~ 

de la fusillade > qu'il faut suivre le complot de la coali- 
tion jésuitico-juste-milieu. 

La séance débute par un bulletin militaire. Le prési* 
dent informe l'Assemblée que la garde républicaine^ 
marchant avec la garde nationale^ vient d'enlever deux 
barricades rue Planche-Mibray, et que la troupe de 
ligne a fait plusieurs feux de peloton sur les boulevards. 

Après cette communication, le citoyen Bineau de-» 
mande la parole pour une motion d'ordre. La veille , à 
l'issue de la séance^ le ministre des travaux publics 
avait présenté une demande de crédit de 6 millions 
pour les travaux à exécuter sur le chemin de fer de 
Châlon à Lyon , aux environs de CoUonge. C'est qu'à 
Lyon comme à Paris, il y avait des masses ouvrières 
qui demandaient du travail ; et le ministre n'avait pu 
faire mieux qup de Içs employer sur cette ligne, ^ont 
l'exécution était arrêtée définitivement. Or le citoyen 
Bineau venait objecter que le crédit ne pouvait pas être 
alloué , attendu que la loi de rachat n'étant pas votée y 
il serait irrégulier de commencer les travaux ^avant 
d'avoir alloué le crédit 

Trélat se récrie qu'il ne peut concevoir une telle 
opposition, puisque, si le rachat n'est pas voté, la 
compagnie devra rembourser le montant des travaux; 
et qu'en conséquence rien n'empêche d'occuper toujours 
sur ce point les ouvriers. Toutefois, sur la motion du 
citoyen Duclerc, ministre des finances^ la discussion du 
projet du crédit est ajournée. 

L'incident vidé ^ Flocon , ministre du commerce et de 
l'agriculture , monte à la tribune. Il parlç de la gravité 
des événements, il d t que le gouvernçxaept est à son 
poste; et, croyant sans doute retenir les. masses insur- 
gées en jetant le déshonneur sur l'insurrection , il dé- 
clare, bien haut ^ dit-il, a/în que du dehors on C entende y 
que les agitateurs n'ont d'autre drapeau que celui du 



— 117 — 

iésordre, et que derrière eux se cache plus d'un pré- 
tendant ^ appuyé par Fétranger. Il supplie, en consé- 
quence, tous les bons républicains de se séparer de la 
cause du despotisme. 

Cette politique malheureuse ne réussit qu*à enflammer 
les gardes nationaux sans apaiser les ouvriers, et à 
rendre la répression plus impitoyable. 

La lutte engagée , on ne pouvait reculer. M. de Falloux 
choisit cet instant pour déposer sur la tribune le rapport 
relatif à la dissolution des ateliers nationaux , rapport 
dont les conclusions étîûent, ainsi que nous l'avons vu, 
connues depuis deux jours des ouvriers. On peut dire 
de celui-là , qu'il alluma la mèche incendiaire qui pro- 
duisit la conflagration de juin. En vain, le citoyen Raynal 
s'oppose à la lecture du rapport : Je ne crois pas^ s'écrie- 
t-il, qu'il y ait opportunité dans le moment àctueL — 
De toutes parts: Lisez! lisez! 

Et M. de Falloux donne lecture. 

Corbon fait observer que le Comité des travailleurs , 
tout en étant d'avis de la dissolution, avait cependant 
reconnu que Ton ne devait y procéder qu'après avoir 
donné aux ouvriers les garanties auxquelles ils avaient 
droit; que le Comité avait préparé à cette fin un décret, 
dont il fait connaître les dispositions. Le décret est 
désavoué. 

Ici , la discussion est interrompue par une nouvelle 
conmiunication du président sur les faits d'armes qui se 
passent au dehors. Il annonce que la fusillade est en- 
gagée sur les boulevards; que les barricades s'élèvent 
dans la cité; qu'une femme du peuple a été blessée à 
l'épaule. Tout Paris est en armes ! 

A ces mots,Creton, que rien n'arrête, demande la 
parole pour faire déclarer V urgence d'une proposition 
ainsi conçue : 

€ La Commission executive déposera dans le plus 



— ii8 — 

bref délai possible l'état diétaillé àe toutes le& reeetl^s 
çt de toutes les dépe&ses efectuées pendant les oeat 
vingt-sept jours écoulés depuis le 2k lémer Jufifu'in 
1*' mars 1848.» 

C'était le procès fait au Gouvernement provisoire et à 
la Commission executive. Pendant qu'on la forçait 4e 
licencier les ateliers nationaux^ le seul appui qui l«i 
restât; pendant que^ pour plaire à ses ennemis, elle fu- 
sillait dans la rue ses propres soldâtes et que cbaoïn 
de ses membres exposait sa vie sur les barricades^ &a 
la traduisait à la barre, on lui demandait ses comptes. 
Point de temps perdu pour les hommes de Dieu : la Pro- 
vidence les protège. L'urgence est accordée. 

La discussion du projet de rachat des chemins de fsr 
est alors reprise. Le citoyen Jobez a la parole. 

« Quelle que soit la gravité des circonstances, je paaae 
que la discussion doit subir les phases qu'elle aurait sui- 
vies dans un moment de caJme et de paix Partisan 

décidé de l'exécution des graxids travaux publics par l'É- 
tat, je viens pourtant combattre le projet de rachat qiii 
vous est présenté, et appuyer les conclusions de vott» 
conmûsslon des finances. » 

£t pourquoi ce jeune représentant, le plus honaêtaet 
le plus modéré de tous les républicams du lendenaîB» 
vient-il abjurer son opinion avec tant d'éclat? 

Ah! c'est que le Gouvernement avait fait entendre 
qu'il comptait sur l'adoption du projet de rachat des 
chemins de fer pour donner un travail utile aux (Mivrieif, 
et qu'en ôtant au Gouvernement cette ressource, on pre- 
nait entre deux feux la Révolution. Les ouvriers demaa- 
dent du travail! Non, point de travail, dit Jobez^ ûâmt 
la pensée répond à celle de Bineau. 

«Depuis la réunion de l'Assemblé^, continue^t-il, 
toutes les fois qu'on parle des ateliers nationaux^ on 
vous répond par le rachat des çl^emins de fer. Et lors- 



— 119 — 

q^'on dit : Mais sans ce racb4t> vous avez 311 iDilU<Nis 
de travaux à exécuter^ portez-y tout ou partie des ate- 
liers nationaux; on répond : Donnez-nous la loi de ra- 
ébat Les arguments sont toiyours les mêmes ; et^ par 
une coïncidence singulière, il se trouve que ce recense- 
ment des ateliers nationaux demandé depuis la réunion 
de l'Assemblée n'est pas encore accompli^ et que les 
travaux qui ont été choisis sont tous à la porte de Paris » 

Pure chicane. Il ne s'agissait pas des travaux que le 
Gouvernement avait à exécuter, il en a pour plusieurs 
milliards ; mais des sommes qu'il y pouvait mettre. Or 
il croyait que la loi de rachat des chemins de fer devant 
lui procurer et plus d'argent et surtout plus de crédit, 
cette loi était émineounent favorable à l'occupation des 
ouvriers. 

Le 17 mars, le peuple avait demandé au Gouverne** 
jouent provisoire l'élaignement des troupes, et n'avait pu 
l'obtenir. Le 23 juin, la réaction impose à la Commis- 
sion executive la dispersion des ateliers nation^x, c'est-- 
à-dire Téloignement du peuple ; il est accordé sur-le- 
champ. U y >a toute une révélation dans ce rapproche- 
menu 

Ajpeiae le citoyen Jobez est descendu de la tribun^ 
que le ministre de la guerre, général Cavaignac, y monte 
pour donner de nouveaux renseignements sur l'insur- 
rection. L'émeute est chassée des faubourgs Saint- Deni5 
i^ SalnUMarttn ; elle n'occupe plus que les quartiers 
Saint-Jacques et Saint- Antoine. La garde nationale, la 
garde mobile^ la garde républicaine, la ligne enfîn (car 
toutes les forces dont le pouvoir dispose étaient alors réu- 
nies contre le peuple), spnt animées du meilleur esprit. 

Ainsi, c'était ^ coups de fusil que l'Assemblée natio- 
nale payait la dette du Gonvernement provisoire ! £b 
bien! je le demande : quels furent les plus coupables, 
des insurgés de mars, d'avril, de mai, ou des provoca- 



— 120 — 

teurs de juin? de ceux qui sollicitèrent le Gouverne- 
ment; afin d'en obtenir du travail, ou de ceux qui lui 
firent dépenser 2,500,000 cartouches pour le refuser? 
Mais qu'aurait pu le canon contre l'innocence, s'il 
n'avait eu le renfort de la calomnie? A cette même 
heure où le général Cavaignac faisait part à l'Assemblée 
de ses dispositions stratégiques, le maire de Paris, 
A. Marrast, écrivait aux municipalités des douze arron- 
dissements la circulaire suivante : on dirait un édit de 
Dioclélien. 

u Paris, 23 juin 18&8, trois heures après-midi. 

« Citoyen Maire, 

• Vous êtes témoin depuis ce matin des eflforts tentés 
par un petit nombre de turbulents pour jeter au sein de 
la population les plus vives alarmes. 

» Les ennemis de la République prennent tous les 
masques ; ils exploitent tous les malheurs, toutes les dif- 
ficultés produites parles événements » — (Qui donc ex- 
ploitait la difficulté, si ce n'est ceux-là même qui affec- 
taient de s'en plaindre le plus?) — «Des agents étran- 
gers se joignent à eux, les excitent et les payent.Ce n'est 
pas seulement la guerre civile qu'ils voudraient allumer 
parmii nous ; cest le pillage^ la désorganisation sociale, 
c'est la ruine de la France qu'ils préparent, et l'on de- 
vine dans quel but. 

» P|iris est le siège principal de ces infâmes intrigues; 
Paris ne deviendra pas la capitale du désordre. Que la 
garde narionale, qui est la première gardienne de la 
paix publique et des propriétés, comprenne bien que 
c'est d'elle surtout qu'il s'agit, de ses intérêts, de son cré- 
dit, de son honneur. Si elle s'abandonnait, c'est la pa- 
trie entière qu'elle livrerait à tous les hasards ; ce sont 
les familles et les .propriétés qu* et le laisserait exposées 
aux calamités les plus affreuses. 



— 121 — 

» Les troupes de la garnison sont sous les armes, nom- 
breuses et parfaitement disposées. Que les gardes natio- 
naux se placent dans leurs quartiers, aux bord des rues. 
L'autorité fera son devoir : que la garde nationale fasse 
le sien, i» 

La proclamation de Senard est plus furieuse encore. 
Je n'en citerai que ces paroles : 

« Ils ne demandent pas la République I Elle est pro- 
clamée, 
j» Le sufifrage universel ! Il a été pleinement admis et 

pratiqué. 

» Que veulent-ils donc ? On le sait maintenant : ils 
veulent l'anarchie, l'incendie, le pillage !... » 

Jamais complot fut-il suivi avec une plus implacable 
persévérance ? Jamais la famine et la guerre civile fu- 
rent-elles exploitées avec une habileté plus scélérate ? 
Et pourtant on se tromperait, si Ton croyait que j'ac- 
cuse tous ces hommes d'avoir voulu, pour un intérêt de 
coterie, la misère et le massacre de cent mille de leurs 
frères. Il n'y a dans tout ceci qu'une pensée collective 
qui se développe avec d'autant plus d'acharnement que 
chacun de ceux qui l'expriment a moins conscience de 
son funeste rôle, et qu'usant de son droit d'initiative, il 
ne peut subir la responsabilité de ses paroles. Les indi- 
vidus sont susceptibles de clémence; les partis sont im- 
pitoyables. L'esprit de conciliation avait été grand du 
côté des ateliers nationaux : c'e^t qu'ils étaient organi- 
sés, qu'il y avait des hommes parlant en leur nom et 
répondant pour eux, Trélat et Lalanne. Le parti réac- 
tionnaire, livré à ses fanatiques instincts, ne voulait rien 
entendre, parce qu'il n'était pas représenté et qu'il agis- 
sait sans répondant Voulez-vous, dans une lutte poli- 
tique, assassiner votre adversaire, sans encourir l'odieux 

6 



— i22 — 

dtt crime? Point de dâibératiotty et le scnitîB secret 

Après Cavalgnac^ Garnier-Pagès, rame égarée 5 ftt 
yoîK.pleîne de sai^lots, vient p<»rter à son comlile l'en!- 
tatton réactionnaire. — // foui tn finir! s'éerle-t-îl (Oui! 
oui!); il faut en finir avec les agitateurs! (Oui! oui! 
bravo ! bravo ! ) 

Le citoyen Bonjean pr<^pese qu'une commission soit 
nommée pour marcher avec la garde nationale et les 
troupes, et mourir sHl le fauty à leur tête^ pour la dé- 
fense de V ordre ! La motion est accueillie avec transport 

Mauguin demande que l'Assemblée se constitue en 
permanence. Adqfrté. Les rapports se croisent^ les nou- 
velles du champ de bataille deviennent de plus en pkis 
graves. Considérant propose d'adresser une proclama- 
tion aux ouvriers, afin de les rassurer sur leur soil^ et 
de mettre un terme à cette guerre fratricide. Mais les 
partis sont impitoyables. On ne veut point de récoicft- 
liation; on ne permet pas même à Fauteur de la pnh 
position d'en donner lecture. Elle est écartée par ia 
question préalable. — . — « Notre devoir est de rester 
impassibles à notre i^lace, répond le stoUjfue Baze, sans 
délibération avec l'émeute, sanspactisation quelconfoe 
avec elle par la discussion d'une proclamation. » 

Le sang bouillonne à Gaussidière. — « Je demande; 
s'écrie-t-il, qu'une proclamation soit faite aux flam- 
beaux, et qu'un certain nombre de députés se rendent, 
accompagnés d'un membre de la Gommis^n exécnlive^ 
dans le cœur de l'insurrection. » — Les cris : ji Verdni 
vous parlez comme un factieux ! Monsieur le préside!^ 
suspendez /a séance /accueillent les paroles du Monta- 
gnard. Le ministre Duclerc, qm tout à Tlieure tombert 
sous les coups de la réaction, traite lui-«iôm& cette pro* 
position d'insensée. 

Baune se joint à Gaussidière.^ Cris plus nombreux : 
Suspendez la séance! 



~ 121 — 

Sarde nouveaux détails fouruis par le général Gavai* 
gpaci Ugrange levient à la charge.— J>e toutes parte : 
Su^imiex la séarnce! 

Ed&q le dénouemeoit approche^ le mot de l'intrigue 
est révélé. Pascal DiQ>rat propose que Paris soit déclaré 
e» état de siège» ^ toua les pouvoirs renûs au général 
Ca«ajgaac. 

U m'oppose à la dictature ! s'écrie Lar abtt. 

iBÊVfiif £U€ : La garde uatioaale dentfmde de tous eA<* 
tis l^état de siégcu 

UNei.016 : C'est le veeu de la populatioa. 

BAsmxg ; Dépédl4t-vo«}$vdans une heure THÔtet-de^ 
YiUe seca pris* 

Germax» Sam^vt i Àu jkom ées^ souvenirs de i$^% 
40US protestons contre r#at de si^e. (Cris : j^ Verdnf) 

Quétttia Baucbart et d'autres veulent qu'on sûovte h 
hwtoposUion <le Pascal Duprat un article additionnel 
^i conçu : a La Commission executive cesse à rîastant 
ses fonctions. » -^ C'est une rancune, répond dédaigneiK 
sèment le ministre Duclerc. £nfin, on annonce que la 
Co»mûs»on executive, qui depuis viagt- quatre heures, 
OQurant de barricade en barricade, faisait, pour te 
compte des honnâUs et modérH^ tirer sur ses propves 
ti^Mpes, n'attendant pas qu'on la destitue, résigne sei; 
bnctions» Maintensmt, c'est au sabre h faire le reste : la 
tAile tombe sur le quatrième acte de la Révolution é$ 
Février. 

uQ peuple de tfavaJUeursI peuple déshérité, vexé, 
prescrU ! peuple qu*on empri$09ne, qu'on juge et qu'on 
tue! peuple bafoué, peuple fléîMril Ne cec^eras^^Ui 4e 
prêter l'oreille ^ ces orateurs de mysticisme, (^ aa 
tteu de solliciter ton initiative, te parlent sans cesse et 
dn Ciel et de l'État, promettant le &alut tantôt par la 
rAligion, t^tôt par le gouvernement, et dont la parole 
véhémente et sonore te aaptWe?.M.. 



— 12/i — 

» Le pouvoir, instrument de la puissance collective, 
créé dans la société pour servir de médiateur entre le 
travail et le capital, se trouve enchaîné fatalement au 
capital et dirigé contre le prolétariat. Nulle réforme po- 
litique ne peut résoudre cette contradiction, puisque, 
de Taveu des politiques eux-mêmes, une pareille ré- 
forme n'aboutirait qu*à donner plus d'énergie et d'ex- 
tension au pouvoir, et qu'à moins de renverser la hié- 
rarchie et de dissoudre la société, le pouvoir ne saurait 
toucher aux prérogatives du monopole. Le problème 
consiste donc, pour les classes travailleuses, non à con- 
quérir, mais à vaincre tout à la fois le pouvoir et le 
monopole, ce qui veut dire à faire surgir des entrailles 
du peuple, des profondeurs du travail, une activité plus 
grande, un fait plus puissant qui enveloppe le capital et 
rÉtat et qui les subjugue. Toute proposition de réforme 
qui ne satisfait point à cette condition n'est qu'un fléau 
de plus , une verge en sentinelle, virgam vigilantm, 
disait un prophète , qui menace le prolétariat. » — 
(Contradictions économiques^ V2ûc\Sy Guillauroin.) 

Ces lignes, écrites en 1845, sont la prophétie des 
événements que nous avons vus se dérouler en 1848 et 
1849. C'est pour avoir obstinément voulu la révolution 
par le pouvoir, la réforme sociale par la réforme poli- 
tique, que la révolution de Février a été ajournée et la 
cause du prolétariat et des nationalités perdue en pre- 
mière instance par toute l'Europe. 

Combattants de juin ! le principe de votre défaite est 
dans le décret du 25 février. Ceux-là vous ont abusés, 
qui vous ont fait, au nom du pouvoir, une promesse que 
le pouvoir était incapable de tenir. Vaincre le pouvoir, 
c'est-à-dire placer le pouvoir sous la main du peuple 
par la centralisation séparée des fonctions politiques et 
sociales; vaincre le capital par la garantie mutuelle de 
la circulation et du crédit : voilà quelle devait être la 



— . 125 — 

politique de la démocratie. Gela est-il donc si difficile 
à entendre? 

En mars, en avril, en mai, au lieu de vous organiser 
pour le travail et la liberté, en profitant des avantages 
politiques que vous donnait la victoire de février, vous 
courûtes au Gouvernement , vous exigeâtes de lui 
ce que vous seuls pouviez vous donner, et vous fîtes 
reculer de trois étapes la révolution. En juin, vic- 
times d'un odieux manque de foi, vous eûtes le mal- 
heur de céder à Findignation et à la colère : c'était 
vous jeter dans le piège qui depuis six semaines vous 
était tendu. Votre erreur fut d'exiger du pouvoir l'ac- 
complissement d'une promesse qu'il ne pouvait tenir ; 
votre tort, de vous insurger contre la représentation na- 
tionale et le gouvernement de la République. Sans doute 
vos ennemis n'ont pas recueilli le fruit de leur intrigue ; 
sans doute votre martyre vous a grandis: vous êtes 
cent fois plus forts aujourd'hui que sous4e premier état de 
^ége, et vous pouvez rapporter à la justice de votre 
cause vos succès ttltérieinrs. Mais, il faut le reconnaître, 
puisque^ la victoire ne pouvait vous donner rien de plus 
Spe ce que vous possédiez déjà, la faculté de vous con- 
certer pour la production et le débouché, la victoire 
était d'avance perdue pour vous. Vous étiez les soldats 
^ la République, cela est vrai, et les républicains ne le 
comprirent pas: mais les gardes nationaux étaient aussi 
ies soldats de la République, les soldats de l'ordre et de 
h liberté. N'accusez jamais de félonie toute une frac- 
ûon, la plus considérable, du peuple; ne conservez 
point de rancune pour ceux de vos frères trompés qui 
vous ont combattus. Que ceux-là seulement qui vous 
ont séduits par des utopies funestes se frappent la poi- 
Wne ; quant à ceux qui, dans ces jours de deuil, n'ont 
eu d'intelligence que pour exploiter votre misère, je 
souhaite qu'ils n'abusent jamais assez de leur pouvoup 



Cqû moment potir attirer sur leurs tètes de trop jn^m 
représailles. 

Pour moi^ le souvenir <ieB jonr^es de juifi pè«^ra 
'étemeUenieiit comme un remords sur mtm cœur. Je 
ravoue avec douleur : Jusqu'au 25 je n'sd rieu ^èm, 
Tten connu, rien deviné. Élu depuis quinze jours repn^ 
^tentant du peiq[>le, j'étais entré à l'Assemblée national 
«vec la Ciml^té d'un «nfant, avec l'ardeur d'un ik&>- 
^Ivjte. Assidu, dès 9 heures, aux réuiâons des bureawft 
H des comités, je ne quittais l'Assemblée que le self, 
épuisé de fatigue et de dégoût. Depuis qijte j'avais mis 
le pied sur leSinal parlementaire, j'avais cessé d'fire 
«n rapport avec les masses : à force 4e m'absorber éxm 
ttes travaux législatifs, j'avate entièrement perdu de vtMs 
les affaires courantes. Je ne savais rien, ni de la ^àXxtk- 
tion des ateliers nationaux, ni de la politique du gou- 
Temement, ni des intrigues qui se croisaicmt au sein âe 
l'Assemblée. Il faut avoir ^cu dans c&t isoloir qu'on 
appelle une Assemblée naiiènale, pour concevoir com*- 
«eut les hommes qui ignorent le pl^ complètement 
4'état d'un pays mot piresqite toujours oèu^qui leiiq9t€- 
setttent Je m'étais mis à lire tout ce (fue le bureau -Ôt 
idisiriiiution remet aux représentants, profposHions, n^ 
fiorts, brochures, jusqu'au M^mteur et au 9^^n ^$ 
Lon. La plupart de mes collègues dé la gMebe et âe 
r«Ktréme gauche étaient dans la même perplexité ^^es- 
prit, dans la n^me ignorance des faits quoti^d^ens. On 
se parlait des ateliers nationaux qu'avec une sorte d'e*- 
iroi ; car la peur du peuple eist le mai de tous ceux qui 
JOT>artienDent à l'autorité ; le petiplc, pour le pouvoir, 
-c'est l'ennemi. Chaque jour nous votions aux fftefiers 
Mifôtionaux de nouveaux subsides, en frémissant «de Pin^ 
jcapacité du pouvoir et dew$tre impuissance. 

Désastreux apprentissage ! L'effet de ce gâchis repté- 
smtatif oii il me fallait vivre, fut qpse je n'eus d'infeUf^ 



fesee pour rfen ; (|ae le 2S; quand Flocon déclara es 
ptdue trlbmie cfae le nouvement était dirigé par des 
fMttoos politiques et soudoyé par Tétranger^ je me 
taÉBsai preadre à ce canard ministériel; et que le 2U je 
éemandais encore sk Tinsarrection avait bien réeUen^nC 
fmxt motif la dissolution des ateMers nationaux I ! ! 1<lon, 
non^or Sénard^ je n'ai pas, été un lâche en juin, 
Mnme ¥ons m'en avez jeté Tlnsuite à la face de TÂs^ 
s^nbi^ ; j'ai été comme vous et comme tant d'autres^ 
im imbéc^. J'ai manqué^ par hébétude parlementaire^ 
ï «on devoir de rep^^ésentant. J'étais là pour voir^ et 
je n'ai pas vu; pour jeter l'alarme, et je n'ai pas crié I 
J'ai foit comme le chien qui n'aboie pas à la présence 
ée Femiemi. Je devais, moi élu de la plèbe, journaliste 
du prolétariat, ne pas laisser cette mas»e sans direction 
^ sans conseil : 100,000 hommes enrégimentés méri- 
taâent que je m'occupasse d'eux. Cela eût mieux r^Jta 
91e de me morfondre dans vos bureaux. J'ai fait depids 
•e que j'ai pu pour réparer mon irréparable faute ; je 
n'ai pas éâé toujours heureux; je me suis trompé sou- 
THt: ma conscience ne me reproche plus rien. 

XI. 

Ainsi la Démocratie se consmsait elleHHiême, à la 
Founufte de ce pouvoir que son but est précisément 
l'annihiler en le distribuant. Toutes les fractions du 
t9iû étaient tombées l'une après l'autre :1a Commis*- 
sion executive destituée, nous en étions aux répui^aios 
ûu lendeiftain , nous touchions aux docirkiaires. 51 l'on 
^ parvenait à conjurer ce recul , ou du moins à le ren* 
fcnoer dans lasphère du gouvernement, la République 
^t en péril: mass il fallait pour cela changer de oia* 




— 128 — 

nœuvre. Il fallait s'établir dans ropposition, rejeter le 
pouvoir sur la défensive, agrandir le champ de bataille, 
simplifier, en la généralisant , la question sociale ; étOH- 
ner l'ennemi par l'audace des propositions , agir désor- 
nrais sur le peuple plutôt que sur ses représentants, op- 
poser sans ménagements aux passions aveugles de la 
réaction l'idée philosophique et révolutionnaire de fé- 
vrier. Un parti ne se fût point prêté à cette tactique ; 
elle exigeait une individualité résolue, excentrique 
même, une âme trempée pour la protestation et la né- 
gation. Orgueil ou vertige , je crus que mon tour était 
venu. C'est à moi, me dis-je, de me jeter dans le tour- 
billon. Les démocrates , séduits par les souvenirs de 
notre glorieuse révolution, ont voulu recommencer en 
18^8 le drame de 1789 : pendant qu'ils jouent la comé- 
die , tâchons de faire de l'histoire. La République ne va 
plus qu'à la garde de Dieu. Tandis qu'une force aveugle 
entraîne le pouvoir dans un sens, ne saurions^nous 
faire avancer la société dans un autre? La direction des 
esprits étant changée , il en résulterait que le gouverne- 
ment, continuant â faire de la réaction, ferait alors^ 
sans s'en douter, de la révolution Et de ma ban- 
quette de spectateur, je me précitai , nouvel acteur, sur 
le théâtre. 

Mon nom depuis dix-huit mois a fait assez de bruit 
pour que Ton mepardonne d'apporter ici quelques ex- 
plications , quelques excuses à ma triste célébrité. BoBue 
ou mauvaise , j'ai eu ma part d'influence sur les desti- 
nées de mon pays: qui sait ce que cette influence, plus 
puissante aujourd'hui par la compression , peut encore 
produire? Il importe donc que mes contemporains sa- 
chent ce que j'ai voulu, ce que j'ai fait, ce que je suis. 
Je ne me vante point : je serais seulement flatté que meis 
lecteurs restassent convaincus, après lecture, qu'il n'y 
a dans mon fait ni folie ni fureur. La seule vanité qui 



— 129 — 

m*ait jamais tenu au cœur était de croire qu'aucun 
homme n'avait agi dans toute sa vie avec plus de prémé- 
ditation y plus de réflexion , plus de discernement que 
je n'ai fait. J'ai appris à mes dépens qu'aux instants 
mêmes où je me croyais le plus libre, je n'étais encore , 
dans le torrent des passions politiques auquel je préten- 
dais faire obstacle, qu'un instrument de cette inintelli- 
gible Providence que je nie, que je récuse. Peut-être 
l'bistoire de mes méditations, inséparable de celle de 
mes actes, ne sera-t-elle pas sans profit pour tous ceux 
qui, quelles que soient leurs opinions, aiment à chercher 
dans l'expérience la justification de leurs idées : pour les 
libres penseurs, qui ne reconnaissent d'autorité dans les 
choses humaines que celle de la pure raison ; pour les 
croyants, qui aiment à reposer leur conscience sur le 
doux oreiller de la foi ; pour les hommes d'action enfin, 
qui, avant de s'engager dans la carrière politique, se- 
raient curieux de connaître où peuvent conduire un 
génie rigoureux, les démonstrations impartiales et les 
principes désintéressés de la science. 

Je n'ai rien à dire de ma vie privée: elle ne regarde 
pas les autres. J'ai toujours eu peu de goût pour les bio- 
graphies , et ne m'intéresse aux affaires de qui que ce 
soit. L'histoire même et le roman, n'ont d'attrait pour 
nK)i qu'autant que j'y retrouve, comme dans notre im- 
mortelle révolutiop, les manifestations des idées. 

Ma vie publique commence en 1837, en pleine 
corruption philippiste. 

L'Académie de Besançon avait à décerner la pension 
triennale, léguée par M. Suard, secré taure de F Académie 
française, aux jeunes Franc-Comtois sans fortune qui se 
destinent à la carrière des lettres ou des sciences. Je me 
mis sur les rangs. Dans le mémoire que j'adressai à l' A- 
caderoie,etqui existe dans ses archives, je lui dis: 

« Né et élevé au seiu de la classe ouvrière, lui appar- 

6. 



teimot «ncore par le (smxt et les affectîons , surtout pat 
la communauté des souffrances et des vceux, ttia phs 
gitande joie, si j'obtenais les suiFrages de l'Académie, 
ieralt de tra? ailler sans relâche , ^var la pfhflosopMc et te 
science , arec toute l'énergie de ma volonté et toutes 
lespulssances de mon esprit, à Famélioration physique, 
tiiorale et intellectuelle de ceux que je me plais à nommer 
mm frères et mes compagnons; de pouvoir répandre 
parmi eux les semences d'une doctrine que je regante 
^omme la loi du -monde moral, et, en attendant le 
«ttccès de mes efforts, de me trouver déjà, messieurs, 
^mme leur représentant vîs-à*^ de vous, n 

Ma protestation , comme Ton voit , date de lo*n. J'éials 
jeune encore, et plein de foi, quand je prononçai mes 
vcBux. Mes concitoyens diront si j'y ai été fid^. Mon 
iM>cialisme a reçu le baptême 4'une compagnie savaûte; 
f ai eu pour marrafee une fteadémie; et si ma vocation, 
dès longtemps décidée, avait pu flécliir, Tencourage- 
ment que je reçus alors de mes honoraWes eompatHotes 
l'aurait confirmée sans retour. 

Je me mis aussitôt à ToeuvreC le ne ftis point demander 
la* lumière aux^oles socialistes qui subsistaient à cette 
époque , et qui déjà commençaient à passer de mode ; 
Je laissai les hommes -ée parti et de journâSlsmè, trop 
èccUpés de leurs luttes tjudti^etinés pôttr songer aux 
suites de leurs propres idées. Je li^ai pas connu dtfva»- 
Iftgfe, ni recherché les sociétés secrètes: fout ce monde 
me semblait s'éloigner autant du but qUe je pottwuivds 
Ipïe les éclectiqi^es et les Jést^s. 

Je cominençai mofe travafil de côti^iratlôn ^tfÛi^Ste 
l^ar r étude des antiquités soéialist^s, 'uécess^rts^ à mm 
«fis, pour détertniner la loi ihéotique et pratique du 
mouvement. Ces antiquités, je les ^o«v^i dans fet Bible. 
Un mémoire sur Finslîtutîon'safcMtique, conslêéréeau 
pohit de vue de la morale, de l'hygiène, des relations 






— 131 — 

de tanOle tA de cHé, «e viliiC uae médaffie de bronse 
de num acadénte. De la foi où ron m^airait élevé je me 
précqiitais donc, tête baissée, dans la raison pure, et 
déjà, t^se sîBgalière et pour moi de iwn augure, pour 
aNKsôr foit IMie philosophe et socialiste, je recevais des 
afplaadteements. Si je suis maintenait dans Terreur, 
la foute vttm est pas à moi seul : fut-il jamais séductkm 
pareille? 

Mais j'étm^foh surtout pour réaliser, le œe souciais 
peu des peines académiques ; je n'atais pas le lobir de 
derenir savant, encore moins Mttérateur ou ardiéologue. 
J'aboixiai de siHte Féconomie potitique. 

Tavais pris pour règle de mes jugements que tout 
principe qui, poussé à ses dernières conséquences, abon* 
tirait à une contradiction^ devait être tenu pour faux et 
nié; et que, si ce principe avait donné lieu à une insti* 
tHtion , FinsUtution eUe-méme devait être considérée 
cmaame factice, eonnne utopie. 

Muni de ce critérium , je choisis pour sujet d'expé- 
rience ce que f avais trouvé dans la société de plus an* 
den , de plus respectable, de plus universel^ de nu>ins 
controversé, la Propriété. On sait ce qui m'arriva. Après 
une longue, minutieuse, et surtout impartiale analyse, 
j'arrivai, comme un algébristç conduit par ses équations, 
à cette cencluàon surprenante : La propriété, de quelque 
côté qu'on la tourne, à quelque principe qu'on la rap- 
porte, est une idée contradictoire! It la négation 

de la propriété emportant celle de Fautorité, je déduifiis 
immédiatement de ma déiinilion ce corollaire non moins 
fRaradoxa! : La Téritable forme du gouvernement , c'est 
^em-^arcfhie. Enfin, trouvant par une dénaonstration ma- 
tbématlqtie ^u'ancune amélioration dans l'économie de 
te société ne pouvs^ arriver par la seule puissance de 
sa consfttntion native, et sans le concours et la volonté 
Téflëchie de tom ; reconnaissant ainsi qu*il y avait ime 



— 132 — 

heure marquée dans la vie des sociétés', où le progrès, 
d'abord irréfléchi , exigeait rintervention de la raison 
libre de l'homme, j'en conclus que cette force d'impul- 
sion spontanée que nous appelons Providence n'est pas 
tout dans les choses de ce monde : de ce moment , sans 
être athée, je cessai d'adorer Dieu. — Il se passera fort 
que vous l'adoriez, me dit un jour, à ce propos, le Con- 
stitutionnel, — Peut-être. 

Était-ce maladresse de ma part à manier l'instrument 
dialectique, illusion produite par cet instrument même 
et inhérente à sa construction ; ou plutôt, la conclusion 
que je venais d'exprimer était-elle seulement le premier 
terme d'une formule que l'état peu avancé de la société, 
et par conséquent de mes études, laissait incomplète ? 
Je ne le sus pa3 d'abord , et ne m'arrêtai point à le vé- 
rifier. Je crus mon travail assez inquiétant par lui-même 
pour mériter l'attention du public, et éveiller la sollici- 
tude des savants. J'adressai mon mémoire à l'Académie 
des sciences morales et politiques : l'accueil bienveillant 
qu'il reçut, les éloges que le rapporteur, M. Blanqui, 
crut devoir donner à l'écrivain, me donnèrent lieu de 
penser que l'Académie, sans prendre la responsabilité 
de ma théorie, était satisfaite de mon travail, et je con- 
tinuai mes recherches. 

Les observations de M. Blanqui n'avaient point porté 
sur la contradiction signalée par moi dans le principe 
de propriété : contradiction qui consiste surtout en ce 
que, d'un côté, l'appropriation des choses, par le travail 
ou de toute autre manière, conduit naturellement, né- 
cessairement, à l'mstitution du fermage, de la rente et 
de l'intérêt, ainsique l'a parfaitement démontré M. Thiers, 
dans son livre sur la Propriété^ tandis que d'autre part, 
le fermage , la rente , l'intérêt, en un mot le prix du 
prêt, est incompatible avec les lois de la circulation, 
et tend incessamment à s'annihiler. Sans entrer dans le 



— 133 — 

fond de la controverse, le savant économiste s'était con- 
tenté d'opposer à mes raisonnements une fin de non- 
recevoir qui eût été décisive, si elle avait été fondée. 
— « En ce qui concerne la propriété, disait M. Blanqui, 
la pratique donne un éclatant démenti à la théorie. Il est 
prouvé, en fait, que si la propriété est illégitime aux 
yeux de la raison philosophique, elle est en progrès 
constant dans la raison sociale. Il faut donc, ou que la 
logique soit insuffisante et illusoire, ce qui, de l'aveu 
des philosophes, s'est vu plus d'une fois; ou que la raison 
sociale se trompe, ce qui esl inadmissible. » Si ce ne sont 
pas les propres paroles de M. Blanqui , c'en est du moins 
le sens. 

J'établis, dans un second mémoire, que les faits 
avaient été mal appréciés par M. Blanqui; que la vérité 
était précisément l'inverse de ce qu'il avait cru voir; 
que la propriété , qu'il disait en progrès , était au con- 
traû*e en décadence, et qu'il en était, ainsi de la religion, 
du pouvoir, et généralement de toutes les idées qui, 
comme la propriété , avaient un côté positif et un côté 
négatif. Nous les voyons dans un sens tandis qu'elles 
existent ou se passent dans l'autre : pour en avoir une 
représentation juste, il faut changer de position, et 
retourner, pour ainsi dire, la lunette. Et, pour que rien 
ne manquât à la preuve, je donnais la raison écono- 
mique de ce phénomène. Sur ce terrain j'étais sûr de 
l'avantage : les économistes, quand il ne s'agit pas 
d'autre chose que de science, ne croient pas plus à la 
propriété qu'au gouvernement. 

Dans un troisième mémoire adressé cl M. Considérant, 
je reproduisis, non sans un certain emportement, les 
mêmes conclusions; et j'inâstai , dans l'intérêt de l'ordre 
et de la sécurité des propriétaires, sur la nécessité de 
réformer au plus tôt l'enseignement de l'économie p<rfi- 
tique et du droit La dialectique m'enivrait: un certain 



— ISA — 

fanatisme , particulier aux logidens, n'élalt mœité ai 
cerreau j et avait foit de mon mémoire un pamphlet 
Le parquet de Besançon ayant cru devmr séFir contre 
celte jirochiire» je fus traduit devant la Cour d'assises du 
département du Doubs, sous la quadriq^le inculpaÉkm 
d'attaque à la propriété , d'excitation au mépris du gm- 
fcmement^ d'outrage à la rel^ion et aux mœurs. Je fis 
œ que je pus pour expliquer au jury oomiAeiit , dam 
Tétat actue;! de la circulation mercanfîle, la valeur utile 
et la valeur d'échange, étant d^ix quantités incômmen- 
9ural)les et en perpétuelle opposition^ la propriété egt 
tout à la fois iMogique et instable, et que teHe est la raison 
pour laquelle les travailleurs sont de plus en plus pau- 
vres, et les propriétaires de moins en moins riches. 
Le jury parut ne pas comprendre grand'cbose à ma 
démonstration : il dit que c'était matière sdeutÈfique^ 
par consécpient bors de sa compétence /et rendit en ma 
faveur un ver(Mct d'acquittement. 

Tandis que^ seul de mon école, je creusais la tran- 
chée dans le glacis de la vieille économie politique; 
tandis que P. Leroux, ViUegardelle , Vidal , et quelques 
autres suivaient, dans des directions peu dMérentes, 
cette marche savante de démolition , que faisaient les 
organes de la démocratie? Ce qu'ils faisaient? Héla»! 
qu'ils me permettent de- le leur rappeler, afin que les 
socialistes ne portent pas sente la responsabilité des 
malheurs de la République : ils se livraient à leurs pi^- 
occupations parlementaires; écartant avec obstination, 
de peur d'effrayer leurs abonnés, les questions seoialei, 
ils.préparaient la my§tiicatîon de lévrier ; ils orgaoàsaieDt 
par cette négligence volootaipe les ait\%er%^itàion(jmx\ ils 
Hiinutàient les décrets du e^ouvernenatent proviscnne^^ 
l^aifflit, sans le savoir, les fondements delà république 
homiêie et modérée. Le National y)e ne lui en veux plus, 
nandissaiit le socialisme » faisait ^ voter les fortificatiiiis 



— i35 — 

de Paris; la Réforme^ forte de ses bonnes intentioiis^ s'en 
teinst au svffîrage nniversei et au gouveraeiaentalisiiie 
de Louis BUnc. On laissait croître T utopie , quand il «At 
ftillu rjrrrai:her en teifte ; on dédsîgnait des écoles q«i 
devaient embrasser un jour le parti tout entier, et^ pnr 
leors aspirations au pouvoir, faire rétrograder la Répu- 
lilique. Il n^ pas^moins fallu que rexpérîcnce de février 
pour convaincre nos bommes d'État qu'une révolutkm 
me $'arr6te ni ne slraprovise : je ne répondrais' pas 
cependant qu'ils n'en soient encore à accuser, avec 
M. Lamartine, le socialisme de leur déroute. Quel 
dommage, «n vérité, pour la gloire dé ces messieurs, 
que le peuple, apr^ avoir résigné ses pouvoirs entre 
leîirs mains , ait cru devoir leur demander des arrhes ! 

Cependant il -ne suffit pas que la critique démolisse , 
il faut qu'elle affirme et recmistraise. Sans cela, le 
socialisnie resterait un objet de pure curiosité, alarmant 
pour la bourgeoisie, et sans utilité pour le peuple. C'est 
€e que je me disais tO«s les jours : je n'avais pas besoin 
pour cela des avertissements des utopistes, pas plus que 
des conservateurs. 

Ici, la méthode, qui avait servi pour construire, de- 
venait impuissante pour édifier. Le procédé par lequel 
l'esprit affirme n'est pas le même que celui par lequel 
il nie : il fallait, avant de bâtir, sortir de la con- 
tradiction, et créer une méthode d'invention révolu- 
tionnaire, une philosophie, non plus négative, mais^ 
pour emprunter le langage de M. Aug. Comte, positive. 
la société seule, l'être collectif, peut, sans crainte 
d'une erreur absolue et immédiate, suivre son instinct 
et s'abandonner à son libre arbitre; la raison supérieure 
qui est en elle, et qui se dégage peu à peu par les ma- 
nifestations de la multitude et la réflexion des individus, 
la ramène toijyours au droit chemin. Le philosophe est 
Incapable île découvrir par intJiilioii la vérité; et, si 



— 136 — 

c'est la société elle-même qu'il se propose de diriger, 
il court risque de mettre ses vues propres, toujours 
fautives^ à la place des lois éternelles de Tordre, et de 
pousser la société aux abîmes. Il lui faut un guide : or 
quel peut être ce guide, sinon la loi du développement, 
la logique immanente de l'humanité même? En tenant 
d'une main le fil des idées, et d^ l'autre celui de 
l'histoire , je devais , me figurais-je , pénétrer la pensée 
intime de la société; je devenais prophète, sans cesser 
d'être philosophe. 

Me voilà donc commençant, sous le titre de Création 
de V ordre dans l'humanité ^une nouvelle suite d'études, 
les plus abstruses auxquelles puisse se livrer l'intelli- 
gence humaine, mais, dans la situation où je me trou- 
vais, absolument indispensables. L'ouvrage que je pu- 
bliai à cette occasion, bien que j'aie fort peu de chose 
à en rétracter, ne me satisfait point : aussi , malgré une 
seconde édition, me parait-il avoir obtenu du public 
assez peu d'estime, et c'est justice (4). Ce livre, vraie 

(1) La partie de ;la Création de Vordre, à laquelle J'attache le 
plus dMmportance, après la méthode sérielle, est, comme de raison, 
la détermination des concepts fondamentaux, ou catégories. Je suis 
revenu bien des fois, depuis 18^3, sur cette question, et toujours je 
suis arrivé au même résultat. Les catégories sont les formes de la 
raison, sans doute : mais il me paraît bien difficile de ne pas ad- 
mettre, d'après Kant lui-même, que ces formes sont données^ et non 
pas seulement révélées par la nature. D'abord elles supposent toutes 
un sujet et un objets propres, le premier à les recevoir, le seconda 
les faire naître. Elles ne sont pas le produit d'une réflexion, comme 
limage dans la glace, ni d'une Impression comme celle du cachet sur 
la cire; elles ne sont pas non plus innées, puisque avant d'être 
en rapport avec le monde, l'homme ne pense pas. Dire qu'elles sont 
révélées à l'esprit, à l'occasiou des perceptions qu'il reçoit des chost-s 
sensibles, c'est un pur mysticisme : qu'est-ce que cette révélation ?.* 

Pour mol, les concepts ou catégories de la raison pure sont à l'es- 
prit ce que la liquidité, la solidité, la gazéité sont à la matière. Ces 
formes, ou qualités primlUves descorps, leur sont ESSEiiTiELits, quoi- 



— 137 — 

machine infernale , qui devait renfermer' tous les instru- 
ments de création et de destruction , est mal fait, et fort 
au-dessous de ce que j'aurais pu produire si j'avais pris 
le temps de choisir et ranger mes matériaux. Mais, je 
Tai dit, j e ne travaillais pas pour la gloire ; j'étais, comme 
tout le monde en ce temps-ci , pressé d'en finir. L'esprit 
de réforme était devenu en moi un esprit de guerre , et 
les conquérants n'attendent pas. Malgré son originalité^ 
mon travail est au-dessous du médiocre : que ce soit mon 
châtiment ! 

Toutefois, si défectueux qu'il puisse paraître aujour- 
d'hui , il suffit à mon objet. L'important était que je 
m'entendisse avec moi-même : comme la contradiction 
m'avait servi à démolir, la Série devait me servir à édi- 
fier. Mon éducation intellectuelle était faite. La Création 
de r ordre avait à peine vu le jour, qu'appliquant aussi- 
tôt la méthode créatrice , je compris que , pour acquérir 
l'intelligence des révolutions de la société , la première 
chose à faire était de construire la Série entière de ses 
antinomies, le Système de ses contradictions. 

Il me serait difficUe de donner à ceux qui ne l'ont pas 
lu une idée de cet ouvrage. J'essayerai toutefois, en me 
servant du langage , aujourd'hui compris de tout le 
monde 5 du teneur de livres; car si je parvenais, en 
quelques lignes, à donner une idée nette de ce que je 
considère comme la véritable méthode économique , il 
est difficile qu'elle ne forçât pas bientôt toutes les con- 
victions. 

que non innées ou inhérentes. Elles sont dues à la présence ou à l'ab- 
sence du calorique; et le physicien, qui n'empêche pas de les con- 
cevoir dans les corps indépendamment du calorique, les y supposerait' 
encore, alors même qu'il n'y aurait plus de calorique. Tout de méme^ 
les idées de temps et (Tcspace^ de substance et de cause^ sont con- 
çues par l'esprit, à la présence de la nature, et deviennent essentielles 
à la raison, à tel point qu'elle n'est plus maîtresse d'en faire abstrac- 
tiooi alors même que, par hypothèse, elle détruit la nature. 



— iu — 

Dans mes premieis inéinmres, attaquant de frmtt 
rordre établi , je disais, par exemple : La propriété^ c'età 
kvolfU s'agissait de protester, de mettre pour ainsi diie 
ai r^ef le néant de nos institatk>ns. Je n'avais point 
alors à m'occuper d'antre chose. Amsi, dans le mé- 
moire où je démonti*ais5 par A plus B, c^e étourdis- 
sante proposition, avais-jesoin de protester contre toute 
conclusion communiste. 

Dans le Système des Contradictions économiquety aprèi 
aroir rappelé et confirmé ma première définition , j'en 
ajoute une toute contraire, mais fondée sur des consi- 
dérations d'un auti'e ordre y qui ne pouyaieit ni détruire 
la première argumentation ni être détruites par elle : 
La propriété^ c'est la liberté. La propriété , c'est le vol; la 
propriété , c'est la liberté : ces deux propositions soit 
également démontrées et sul>siste&t l'une h.^cùié de 
l'autre dans le Système des ContradicUons, J'opère de 
même , sur chacune des catégories économiques, la Dh 
pision du travail , la Concurrence , VÉtat^ le Crédit , la 
Communauté y etc. ; montrant tour à tour comment dia* 
cwie de ces idées , et par conséquent comment les insti- 
tiiUoBS qu'elles engencUrent ont un côté positif et un côlé 
négatif; comment elle^ donnent lieu k une double série 
de résultats diam^jtralement opposés: et toujours je con- 
clus à la nécessité d'un accord, conciliation pu synthèse. 
La propriété paraissait donc ici , avec les autres catégo- 
ries économiques , avec sa raison d'être et sa raûon de 
non-être y c'est-à-dire comme élément à double face du 
système économique et social. 

Ainsi exposé, cela a paru sophistique, contradictoire, 
entaché d'équivoque et de mauvaise foi. Je vais tâcher 
de le rendre plus intelligible, en reprenant pour exemple 
la propriété. 

La propriété, considérée dans l'ensemble des institu- 
tions sociales, a pour abouti dire deux comptes ouverts : 



— 139 — 

i'tin est celui des biens qu'elle procure , et qui découlent 
(ftrectement de son essence; l'autre est celui des incon- 
vénients qu'elle produit , des frais qu'elle coûte , et qui 
résultent^ comme les biens ^ directement aussi de sa 
nature. 

Il en est de même pour la concurrence , le monopole, 
rimpôt^ etc. 

Dans la propriété, comme dans tous les éléments 
économiques , le mal ou l'abus est inséparable du bien, 
exactement comme , dans la comptabilité en partie 
double , le doit est inséparable de Y avoir. L'un engendre 
nécessairement l'autre. Vouloir supprimer les abus de 
la propriété , c'est la détruire elle-même; de même que 
«opprimer un article au débit d'un compte , c'est le dé- 
truire au crédit Tout ce qu'il est possible de faire contre 
les abus ou inconvénients de la propriété j c'est de la 
Jbsionner, synthétiser ou équilibrer avec un élément 
Contraire , qui soit vis-à-vis d'elle ce que le créancier 
tsi vis-à-vis dû débiteur, l'actionnaire vis-à-vis du com- 
mandhé, e.tc. : telle sera, par exemple, la Communauté^ 
fle telle sorte que, sans qu'elles s'altèrent ou se détrui- 
sent mutuellement, le bien de Fune vienne couvrir le 
mal de l'autre , comme, dans un bilan , les parties, après 
•sfêtre réciproquemetft soldées , conduisent à un résultat 
final, qui est ou tout perte ou tout bénéfice. 

La solution du problème de la misère consiste donc 
à élever à une plus haute expression la science du 
'Comptable, à monter les écritures de la société, à éta- 
blir V actif et le passif de chaque institution, en prenant 
pour comptes généraux <m divisions du grand-livre 
socisA, non plus les termes de la comptabilité ordinaire, 
Capital, Caisse, Marthandises générales. Traites et re- 
*fmsesy ete. ; mais ceux de la philosophie, de la législa- 
tion et de la politique : Concurrence et Monopole, Pro^ 
priété et Communanfé, Citoyen et État, Homme et Dieu. 



— 140 — 

— Enfin^ et pour achever ma comparaison, il faut tenir 
les écritures à jour^ c'est-à-dire déterminer avec exac- 
titude les (^roits et les devoirs, de manière à pouvoir, à 
chaque moment, constater Tordre ou le désordre, et 
présenter la balance. 

J'ai consacré deux volumes à expliquer les principes 
de cette comptabilité que j'appellerai, si Ton veut, 
transcendante; j'ai rappelé cent fois, depuis Février, 
ces idées élémentaires, communes à la tenue des livres 
et à la métaphysique. 'Les économistes routiniers m'ont 
ri au nez; les idéologues politiques m'ont invité po- 
liment à écrire pour le peuple. Quant à ceux dont 
j'avais pris si fort à cœur les intérêts, ils m'ont traité 
encore plus mal Les communistes ne me pardonnent 
pas d'avoh: fait la critique de la communauté, comme 
si tme nation était un grand polypier, et qu'à côté 
du droit social il n'y avait pas le droit individuel. 
Les propriétaires me veulent-mal de mort pour avéir 
dit que la propriété, seule et par elle-même, est vol; 
comme si la propriété ne tirait pas toute sa valeur (la 
rente) de la chrculation des produits, et par conséquent 
ne relevait pas d'un fait supérieur à elle, la force col- 
lective, la solidarité du travail Les politiques enfin, 
quelle que soit leur bannière, répugnent invinciblement 
à Van-archie^ qu'ils prennent pour le désordre; comme 
si la démocratie pouvait se réaliser autrement que par 
la distribution de l'autorité, et que le véritable sens du 
mot démocratie ne fût pas destitution du gouvernement. 
Ces gens-là ressemblent tous à ce maquignon qui^ ayant 
pris un commis pour débrouiller ses comptes, se croyait 
volé, parce qu'il voyait les parties rangées sur deux co- 
lonnes, l'une au débita l'autre au crédit. « Je fais tous 
mes achats au comptant, s'écriait-il ! Je ne dois rien à 
personne, etprétendsnedevoir jamais rien! » — M. Thiers, 
exposant avec sa merveilleuse lucidité l'origine et le dé- 



— IM — 

?eloppement de la propriété, sans vouloir entendre par- 
ler de sa corruptibilité et de sa décadence, est le pendant 
de ce maquignon. Cela n'empêche pas que M. Thiers ne 
soit aujourd'hui le sauveur de la famille et de la pro- 
priété. Pour prix de sa science économique, il sera bien- 
tôt mmistre ; tandis que moi, pauvre vérificateur d'écri- 
tures, je suis une peste publique, et Ton me met en 
prison. Entre la société et la propriété , ne vous avisez 
jamais de mettre le doigt ! . . . 

Le Système des Contradictions ^conomt^ue^ ou Grand- 
Livre des mœurs et institutions, peu importe le nombre 
des cadres, comptes généraux ou catégories, est le vrai 
système de la société, non telle qu'elle se développe 
historiquement et dans Tordre des générations, mais 
dans ce qu'elle a de nécessaire et d'éterneL Gomme 
dans une entreprise industrielle, de nouvelles relations 
donnent lieu chaque jour à de nouveaux comptes, et 
modifient incessamment l'organisation intérieure du tra- 
vail, la distribution des ouvriers et employés, l'emploi 
des machines, etc. ; ainsi, dans la société, de nouvelles 
lumières, de grandes découvertes, produisent incessam- 
ment de nouvelles mœurs et modifient l'économie gé- 
nérale. Mais de même encore que, dans toute société 
de commerce ou d'industrie, les principes de compta- 
bilité, le système général des écritures est invariable ; 
9ïie les livres sont la représentation des opérations, 
l'observatoire d'où le gérant dirige toute la marche des 
affaires: pareillement, dans la société, la théorie des 
antinomies est à la fois la représentation et la base de 
tout mouvement. Les mœurs et les institutions peuvent 
varier de peuple à peuple, comme le métier et les mé- 
caniques varient de siècle à siècle, de ville à ville : les 
lois qui régissent leurs évolutions sont inflexibles comme 
l'algèbre. Partout oîi il existe des hommes groupés par 
le travail ; partout où l'idée de valeur marchande a pris 



— ifta - 

racine^ où par la séparation des industHes^ U se fait une 
circulation de valeurs et de produits: 1^, k peine de 
perturbation, de déficit, de banqueroute de la sooétti 
envers elle-même» à peine de misère et de prolétariat, 
les forces antinomiques de la société, inhérentes à toi^ 
déploiement de l'activité collective, comme à toute 
raison individuelle, doives^ être tenues dans un constant 
équilibre ; et Fantagonisme, perpétuellepaent reproduit 
par l'opposition fondamentale de la société et de l'indi- 
vidualité, être perpétuellement ramené à la synthèse 

On s'est scandalisé de voir figurer dans ce système, 
en opposition l'un h. l'autre, Diea et rbomme ; on a 
trouvé étrange que je voulusse établii^, comme je l'ayais 
fait pour la propriété et la communauté^ les comptes.de 
la Liberté humaine et de la Providence; les tartufefi 
ont crié à l'athéisme et au sacrilège. £t pourtant cetle 
partie des Contradictions n'est pas autre chose que le 
catholicisme expliqué par la philosophie, la réalité sttb" 
stituée au symbole* 

Qu'est-ce que le catholicisme? le système mystique 
des rapports entre Dieu et l'Humanité. La théorie des 
contradictions abolit ce mysticisme : elle fait de la tbéo^ 
logie la science positive des rapports entre le Créateur? 
ou la nature, mère de tous les êtres, almaparens renM 
natura , et l'homme, son expression la plus élevée, par 
conséquent son antithèse. 

La nature, au point de vue de l'esprit, se manifeste 
par un double essor, l'instinct et la raison. Ce qui ca- 
ractérise l'instinct, c'est la promptitude, l'intuition, b 
q)ontanéité , l'infaillibilité ; ce qui distingue la raison^ 
est la mémoire, la réflexion, l'imagmation, le raisoDûC- 
ment, V erreur ou vagabondage, le progrès. Le premier 
est à proprement parler la forme de l'hatelligence e» 
Dieu ; la seconde est la forme de l'intelligence daflS 
rhonune. 



— iZi3 — 

C'est dam la société humaine que rinstinct et la rai^ 
«m, se manifestant parallèlement, s'élèvent à la fois an 
{Ans haut de^é. Les manifestatons de Finstinct consti-- 
tient le gouyernenent de la Providence ; les manifesta- 
tlonft de la piiilosopliie^ le règne de la liberté. Les rel^ 
films ^ les empk'es, les poésies et les monuments an- 
ciens , sont des créations de la sposCaoéîté sociale ^ que 
kndsoo relise et rajeunit indéfiniment. 

Mais^ dans la société et dans Tindiridu , la raison ga- 
gne toujours sur rinstinet, la réflexion sur la sponta* 
o^té : c'est là le propre de notre e^èce et qui constl^ 
toe en nous le progrès. H suit de là que la Nature en 
nous semble reculer^ tandis que la Raison arrive; en 
aatres termes. Dieu s'en va, THumanité vient. 

L'Humanité s'est d'abord adorée elle-même conme 
Bien ou Nature ; elle a commencé en Jésus-Clirist à s'a- 
tlorer comme Humanité. Le mouvement rdîgieux est 
aM du del à la terre : mais la liberté doit abolir toute 
idolâtrie, et l'homme se réconcilier finalement avec 
Meu, par la connaissance de la nature et de lui-même. 

<^'on rejette cette philosophie, je ne le trouve point 
chi tout mauvais : qu'est-ce que cela me fait ? Tiens-je 
donc si fort à avoir des disciples? Mais qu'on en 'asse, 
sous prétexte d'athéisme, un moyen de contre- révolu- 
tfott , c'est ce que je défends à tous cafards, papistes et 
réformés, à peine de représailles. Nous sommes plus 
ferts que vous, messieurs : prenez-y garde ! 

Pavais publié, dès 1846, la partie cmtinornique de ce 
«ysième ; je travaillais à la synthèse , quand la Révolution 
fc février éclata. Je n'eus garde, on l'imagine de reste, 
de me jeter dans ce gâchis polHico-socialiste où M. de 
Lamartine traduisait en prose poétique les lieux com- 
muns de la diplomatie ; où l'on parlait de mettre en as- 
sociations et en régies successivement tout le commerce, 
toute l'industrie, et bientdt toute l'agriculture; de ra- 



— l/i4 — 

cheter toutes les propriétés, et de les exploiter admi- 
nistrativement ; de centraliser capitaux et capacités 
entre les mains de l'État; puis de porter aux peuples de 
rEurope, à la tête de nos triomphantes armées, ce ré- 
gime gouvernemental. Je crus plus utile de poursuivre 
dans la retraite mes laborieuses études, convaincu que 
c'éitait le seul moyen que j'eusse de servir la Révolution^ 
et bien sûr que ni le Gouvernement provisoire, ni les 
néo-babouvistes ne me devanceraient. 

Les deux premières livraisons de ce nouveau travail 
parurent vers la fin de mars. Elles furent à peine re- 
marquées des démocrates. J'étais peu connu, et mon 
début devait médiocrement leur plaire. Pouvaient-ils 
s'intéresser à une brochure dont l'auteur se croyait 
obligé de démontrer, par les plus hautes considéra- 
tions du droit public et de l'histoire, la légitimité de la 
Révolution, et puis conseillait au pouvoir de s'abstenir 
de toute initiative réformatrice ? A quoi bon ! pensaient- 
ils, soulever une pareille controverse? La démocratie 
n'est-elle pas souveraine ? Le Gouvernement provisoire 
ne se fait-il pas obéir? Faut-il tant de raisonnements 
pour convaincre ceux que le fait accompli tient sub- 
jugués! La République est comme le soleil: aveugle qui 

la nie ! 

Eh bien ! qu'en disent aujourd'hui les puissants d'a- 
lors? Est-il clair à présent que la souveraineté du peu- 
ple, seule capable de légitimer une révolution, n'est ni 
cette violence brutale qui dévaste les palais, incendie 
les châteaux; ni cet entraînement fanatique qui, après 
avoir fait un 17 mars, un 16 avril et un 15 mai, met le 
comble à ses bévues par un 10 décembre; ni l'oppres- 
sion alternative des majorités par les minorités, des mi- 
norités par les majorités? Où donc est la souveraineté, 
la raison du peuple ? La Constitution consacre sa propre 
révision ; tous les partis s'apprêtent à faire cette révi- 



— 1Û5 — 

sion dans le sens de leurs intérêts : montrez-moi , dans 
ce conflit d'idées, la volonté ^ la vraie volonté du 
pays? 

Avais-je donc tort de dire à ces fabricateurs de dé- 
crets: 

t Ah! grands politiques, vous montrez le poing au 
capital, et vous voilà prosternés devant la pièce de cent 
sous ! Tous voulez exterminer les /tit/s, rois de l'époque, 
et vous adorez (en jurant , c'est vrai ! ) le Veau d*or 1 
Tous dites, ou vous laissez dire, que TÉtat va s'empa- 
rer des chemins de fer, des canaux, de la batellerie, du 
roulage, des mines, des sels ; qu'on n'établira plus d'im- 
pôts que sur les riches, impôt somptuaire, impôt pro- 
gressif, impôt sur les domestiques, les chevaux, les voi- 
tures et tous les objets de prix; qu'on réduira, avec le 
nombre des emplois, le chiffre des traitements, les ren- 
tes, la propriété. Vous provoquez la dépréciation de 
toutes les valeurs financières, industrielles, immobi- 
lières; vous tarissez la source de tous les revenus; vous 
glacez le sang dans les veines au commerce, à l'indus- 
trie, et puis vous conjurez le numéraire de circuler ; 
vous suppliez les riches épouvantés de ne pas le rete- 
nir. Croyez-moi, citoyens dictateurs, si c'est là toute 
votre science, hâtez-vous de vous réconcilier avec les 
juifs; renoncez à ces démonstrations de terrorisme qui 
font courir les capitaux après la révolution comme les 
chiens après les sergents de ville. Rentrez dans ce statu 
quo conservateur au delà duquel vous n'apercevez rien, 
et dont vous n'auriez jamais dû sortir; car, dans la si- 
tuation équivoque où vous êtes , vous ne pouvez vous 
défendre de toucher à la propriété; et, si vous portez 
la main sur la propriété , vous êtes perdus. Vous avez 
déjà un pied dans la banqueroute... 

» ... Non, vous ne comprenez rien aux choses de la 
dévolution* Vous ne connaissez ni son principe ^ ni sa 

7 



— U6^^ 

logique y ni sa justice f imm sepailteï p«5 sa boguR. Ce 
que yomsi pmnez pour la voix du, peopfie n'esfx que le 
mugissement de la multitude ^ ignorante conmie ysus 
deS' pensées» d» peufde; Relbulez ces doneuir» quLvous 
envahissent. Respect aux personnes , tolérance penrles 
epôtaïkw^ maiB dédsto pour les^ seetea tpm rdOBB^eni à 
K»s pieds^ et qui He vo«s conseiUlmt ^aân de ¥oas 
mieux ctnBû^roia^fc^e^ Hes^scvtes) sos^tes vipières de la 
RéVoU^on r te peuplle n'est dfaupune aecte. Ateteimz- 
vou9le plus^ que vous pcmirez dé léquifi^oBs.^ d^ con- 
fiscations, surtout é»f législation^ ctcsofea seinree&de 
dest^ttHoiisi! CtmsevveB iataet le* dépâlide la ftépiAli- 
que , et laissez la hmiière se faire: toute sente, ^ous au- 
pez' bien mérité cte lët patrie; »/ 

Je* n'ai poâit, après les pdurnd^s^ ée juin, protesté 
coiitre rabuH que' dtes ignorants amraient pu faôre^ de 
quelques-uns* de mes apMorismes y et renié mea incliiia- 
tions popiidaires; |e niai pas insmlté le Uod expirant. 
Mais je^ n'ai pas non plus afttendu aBx:jeiniiées de juin 
pour attaquer les tendance» gmivenienientalistes^. et 
manifester mes sentiments^ d'intelligente emisevvatian. 
J'ai toujours eu^ j'amrai éternellement te powfoir eon^e 
moi : est-ce la tactique d'un ambitieuftetd'un lâclMi? 

^iUeurs , faisant le bilan du pouvoir^ je proiorais 
qu'une démocratie' gouvernementale n^ei^.qu^une mo- 
narchie retournée^ je démontrais qu'elle coûterait. pHis 
dier que la monarchie*, d'après ce prïmdpe d'éconoone 
élémentaire , que laicondItioB d&ns laquelle leppo«M, 
en ^ard à la dépeme*, est le plus grand possible», est 
celle oii le producteur agit seul et sans le conomrs 
d'axicun ouvrier ou- employé, et r^dproquemcnt^.et 
qu'en toute* entreprise suscepCfbteîde^pnemfa'e dn* l'ex- 
tension, les frais généraux^ croil^s^niti pii»: itapillttiitDt 
qm le produit et le bénéfice.^ 

« ]«a) efênooratie est l'idée 4e l'Étafeétendue â; SinM : 



— 1&7 — 

(fesf la fétMitcm de toutes ks explôitatloti» âgtleôlei en 
rmc seifle exploitation agricole , de toutes les entreprises 
intfttstriefife» en une setiie entreprise Industriel^ , de 
toutes les maisons de commerce en une seule maison de 
commerce 5 de toutes les commandites en une seule 
commandite. C^est, par conséquent^ non la décrote- 
sanee à Finflnl de frafe généraux, comme cela doit être 
sotts la; Répttbliq«ie% mais l'augmentation à l'infinf dés 
fr^s» généraux. L'organisation par l'État, poussée à ies 
dernièrfes limites , aurait donc ce résultat définitif: tan- 
dte que la dépense nationale seraït comme 12 , la recette 
serait comme 6. » 

Certes, ce n'était pas Fà-propos (jui manquait à ma 
publication : mais mes idées avaient le tort d'être à re- 
bouts du préjugé. L'erreur favorable du socialisme a été 
jusqu'à présent de croire que la somme des frais, com- 
parativement au produit, dîminire à mesure que les 
opérations s'accroissent , et que Ton fait entrer dans 
Pâitefier un plus grand nombre de métiers et d'individus, 
C'est là-dessus qu'on a Mû tous les plans de commu- 
ndMé'y d'association , d'organisation du travail par l'É- 
tatl Je soutenais au contraire , d'un côté, que si tous les 
métiers, manufactures, etc., pouvaient être exploités 
par des travailleurs indépendants les uns des autres, la 
?>omme totale des fi-ais généraux, dans le pays, serait 
zéto , et que si , au contraire , on formait dé toutes tes 
ittftistries, professions, arts, etc., une exploitation 
imftltte , la somme de ces mêmes frais dépasserait ceHe 
dte produits de 100 pouf 100. Évidemment il n'y avait 
(Itt*tai fou pour avancer de parfeiDes énormités. Kla 
Brwchure n'avait pas le sens Commun. Cet homme , di- 
safent-Us , a le sang acre ; il faut qu'il démolisse tout , 
propriété, communauté, monarchie et démocratie, Dieu 
et le diable. Il n'est pas même satisfait de lui !. .. 

ffettrfeux , trois fois heurfeux ceux qiri peuvent êttre 



— 4W — 

contents d'eux-mêmes I J'ai eu la patience , six mois du- 
rant , d'écouter les financiers de FAssemblée consti- 
tuante déclamer contre le système d'organisation du 
travail par l'État ; je n'en ai pas vu un seul faire cette ob- 
servation qui l'écrase, et que j'avais présentée, dès le 
mois de mars, à mes aveugles coreligionnaires. 

L'impatience me gagnant, je pris le parti de suspen- 
dre ma publication, et de résumer, dans un opuscule de 
quarante pages , mes idées sur le Crédit C'est là que je 
proposai, pour la première fois ^ et d'une manière affir- 
mative, d'opérer la Révolution par en bas, en faisant 
appel à la raison et à l'intérêt de chaque citoyen , et en 
ne demandant au pouvoir que la notoriété et Timpul- 
i^on que lui seul, aujourd'hui, est capable de donner à 
une idée. Au lieu de système, j'apportais une formule 
simple, pratique, légale , justifiée par mille exemples, 
à qui il ne manquait, pour faire son chemin, que d'être 
généralisée et mise en lumière. 

Il est clair que je ne pouvais être compris. Mon pro- 
jet n'était rien moins qu'une déclaration de déchéance 
du pouvoir. Je proposais de créer un précédent qui, s'il 
réussissait , aurait eu pour conséquence de supprimer 
peu à peu toute la machine gouvernementale. L'État 
n'était plus rien, l'État, avec son armée de 500,000 hom- 
mes, avec son million de salariés, avec son budget de 
deux milliards ! C'était monstrueux, incroyable. La dé- 
magogie était au pouvoir, le socialisme lui-même y 
était représenté. Se pouvait-il qu'avec toutes les forces 
de la République , avec l'appui des travailleurs et l'hum- 
ble soumission des bourgeois, le Gouvernement provi- 
soire, des citoyens si dévoués , des patriotes si pars, 
aboutissent juste à rien? que les trois mois de misère 
accordés par le peuple s'écouleraient sans fruit? que 
tous voulant le bien, tous seraient impuissants à le 
produire ? qu'au contraire , afin de s'empêcher récipro- 



— U9 — 

qaement de faire le mal, ils se démoliraient run après 
l'autre? Se pouvait-il qu'ayant Toreille du peuple, ils 
lui laisseraient commettre la faute énorme du 15 mai? 
qu'en juin ils ne sauraient répondre aux 100,000 hom- 
mes des ateliers nationaux que par des coups de fusil? 
qu'une Constitution pleine d'équivoques serait votée 
malgré eux, presque sans eux? qu'en décembre, un 
neveu de l'Empereur, sans qualité, sans titre , sans for- 
tune , se ferait élire président de la République , à cinq 
millions et demi de majorité, contre les LedruRollin 
les Cavaignac, les Lamartine? Non, non! j'étais un 
utopiste , un frondeur, un mécontent. Il fallait garder 
intact le pouvoir, que le peuple avait conquis en février, 
et s'en servir pour son bonheur, comme la royauté s'en 
était servie pour sa corruption. 

Vinrent les élections d'avril. J'eus la fantaisie de me 
porter candidat. Dans la circulaire que j'adressai aux 
âecteurs du Doubs, sous la date du 3 avril 18i^8 , je di- 
sais : 

«La question sociale est posée : vous n'y échapperez 
pas. Pour la résoudre , il faut des hommes qui unissent 
à Fextrême de l'esprit radical l'extrême de l'esprit 
conservateur. Travailleurs, tendez la main à vos pa- 
trons; et vous, patrons, ne repoussez pas l'avance de 
ceux qui furent vos ouvriers. » 

Lorsque je m'exprimais ainsi, l'influence démocra- 
tique était encore dans toute sa force. Je n'ai pas at-* 
tendu un revirement de fortune pour prêcher, comme 
but et signification du socialisme , la réconciliation uni- 
verselle. 

Le 16 avril vint mettre à néant ma candidature. Après 
cette déplorable journée, on ne voulut plus entendre 
parler de radicalisme extrême; on préféra tout compro- 
mettre en se jetant dans Vextrême conservation. Je vou- 
drais savoir de mes honorés compatriotes ce qu'ils pen- 



— 150 — 

seAt fiYOûr gagné à écouter leur prévealioQ ég/oS/^l 
Q»' est ce que le juste-milieu de l'AsseaïiWée ewstt'- 
tu^te /i produit? Qu'est-ce que Tabsolutisme de la lé- 
gislative produira? Nos Montugnons U^ummi m 

ronge; daus deux ans, les jpaysaas crieront^ d'un bout 
à l'autrç de la catholique et monarcliique Fraacbe- 
CWité : yivs la Hépubliqm démo€ratk[ue et sociale ! 

Candidat évincé ^ pubUcisXe ^ms lecl^urs 9 je dn3 me 
rabattre sur la presse. On me dit tous le$ jours : Faites 
des livres, eel* vaut mieux que des joiBmaux. J'^ con- 
viens : mais les livres, on ne les lit pas ; et t^mdis que 
Fauteur 4e la Ptilo»opkie posUive ^ M. Auguste Comte , 
réunit à peine à ses courç deux cents fidèles, le Faubou- 
rien, le Pèr^ Duçhêne et la F'raie EéptibUqiLe mènent le 
pays. Vous consumez dix ans de votre vie à faire votre 
in^ctavo ; cinquante amateurs l'achètent^ puis vient le 
journaliste qui vous jette dans son tombereau , et tout 
est dit. Les livras ne servent plus qu'à l'apprentissage du 
journaliste : le plus haut genre en littérature , dans notice 
siècle, c'est le premier-Paris, c'est le feuilleton. 

Les journées des 17 mars et 16 avril, les malheu- 
reuses affaires de Risqnons-Tout et de Kehl , l'agitation 
produite dans les départements par l'envoi des commis- 
sahres > les déclamations sans portée des clubs , etc., etc., 
m'avaient éclairé sur les tendances rétrospectives des 
révolutionnaires 4e février. Combattre ces tendances , 
faire rentrer la Révolution dans sa véritable route . fut 
Voi^ principal du Représentant du Peuple. Nous nous 
attachâmes surtout , mes collaborateurs et moi « à faire 
comprendre que les propriétés n'étant plus indépen- 
dantes, grâce précisément à la séparation des industries, 
et ttrant toute leur valeur de la circulation , la France 
aciïuelle, quoique plus riche, ne pouvait, comme l'an- 
cienne, supporter dix ans d'état révolutionnaire; que la 
Rév^ution de févi:ier ne ressemblait point k celle de 89- 



— ISd — 

92;fqii^lattàit «jp-inifr te léeux «rpe«eats, mettie 
de côté iesstoptes^ et aitrenr au pins vite dans le positif 
de6^i|iie6tioHs.iiiiitiies«tiB)i4Bi LtlùaprèmUant du Pmpàft 
n'oiitiBt qu'im -succès 'd'esâiae : dl otaquit sa prlace na 
s^ii ide la pqdjiicité ; mais quoi qu'il eût {nrévu, â n'eut 
pas le crédit de lien obtenir^ de itooi empêcher. 

Ge fut vers cette épmpoR q»e j'entuai en rapport avec 
xM. de GâDaEdto. O^HémiiieBt éciirain ne me tâéiaoïtira 
pas 9 au|owd^iiiB surtout que sa théode âe l'impôt éta- 
Wl «Btre noos tant de points communs : il approuvait 
mes idées sur le icréâit^inais, suivant ses incUnatioiis 
d^licmffiie d'Étal, et n'attendamt lien que de l'autorilé , 
U se reâisaît à toute initiative venant du peuple. -^ Um 
heurt de pouvoir^ disait-il, vaut mieux que dix ans de 
j&unMdisme. Ces mots révèlent le secret de la politkiue 
et des oscillation» de M. de Girardin. 

Pm* ses tliéories adsûnistratives et financières^ M. de 
QiravdiQ est mt pur socialiste : on dirait même qu'il a> 
emprunté à Pierre Leroux l'idée de son ministère trine 
et un. Pour BL de Garardin la <pestion économique est 
tout, la politique fort peu de chose. S'il fait grand cas 
du goiwemement, il est sceptique quant à la forme: 
peu lui importe la souveraineté du peuple ou le droit 
fivin 5 pourvu qu'en résultat le gouvernement fasse ies^ 
affaires de la iialion. Mais cete indifférence peëtiqué 
if altène point en AI. deGirardin l'esprit gouvernemental : 
sons ceTapport, il marobe de pair avec le commimisme 
aossi l^CB qu'avec la doctrine* Auesi , comme il ne cher- 
che point ce que veat la raison générale , mais seukai^iit 
œ ^fpû parait le plus probable et le mealleur eonuiie ini* 
tiative du pouv^ir^ et cpie les ëonnées du |iroblème 
(teBgent«aB6ieesse,il aiawe , malgré la prud^ce et la 
aAtiiité ée l'écrivsân , quill retombe toujours en quelle 
MniraActim , soit avec les foils, soît avec l'opinion du 
j6«r, soit avec W^même^ 



— 152 — 

J'ai cru un moment, après l'élection du 10 décembre, 
que M. de Girardin, arrivant avec son protégé aux af- 
faires , allait nous donner une démonstration éclatante 
de sa théorie gouvernementale, qui, au fond, n'est que 
la tliéorie communautaire. Pourquoi Louis Bonaparte 
n'a-t-il pas fait ministre des finances M. de Girardin? 
La révolution eût été commencée par en haut^ M. de 
Girardin aurait accompli ce que voulaient Blanqui, Bar- 
bes, Louis Blanc , ce que supposaient les ateliers natio- 
naux. Pourquoi , dis-je , aujourd'hui encore plus que 
sous le ministère de M. Guizot , M. de Girardin se re* 
trouve-t-il l'antagoniste du pouvoir ? Hélas ! c'est que 
M. de Girardin est un homme à idées révolutionnaires, 
et que MM. Thiers, Barrot, Falloux, Changarnier, etc., 
ne veulent pas plus de la révolution pour le gouverne- 
ment du 20 décembre, que le Gouvernement provisoire 
€t la Commission executive n'en avaient voulu pour eux- 
mêmes, que Louis-Philippe et Charles X n'en avaient 
voulu. C'est que le bourgeois , pas plus que le paysan 
et l'ouvrier, n'entend qu'on le révolutionne. 

Quand je songe à tout ce que j'ai dit , écrit , publié 
depuis dix ans sur le rôle de l'État dans la société , sur 
la subordination du pouvoir et l'incapacité révolution- 
naire du gouvernement , je suis tenté de croire que mon 
élection, en juin 18^8 , a été l'effet d'une méprise de la 
part du peuple. Ces idées datent en moi de l'époque de 
mes premières méditations ; elles sont contemporaines 
de ma vocation au Socialisme. L'étude et l'expérience 
les ont développées; elles m'ont constamment dirigé 
dans mes écrits et ma conduite ; elles ont inspiré tous 
les actes dont je vais rendre compte : il est étrange qu'a- 
vec la garantie qu'elles présentent , et qui est la plus 
haute qu'un novateur puisse offrir, j'aie pu paraître un 
seul moment , à la Société que je prends pour juge et au 
Pouvoir dont je ne veux pas, un adversaire redoutable. 



— 153 — 
XII. 

Si «VII<I«ET t 
S»VirEI«IiE SIAHIVBSTATIOIV DV SOCIAIiISHE. 

Je reprends mon récit au point où je Tai laissé avant 
cette digression. 

L'insurrection vaincue, le général dictateur Gavaignac 
se hâte de déposer les pouvoirs qui lui avaient été con- 
fiés. L'Assemblée nationale maintient l'état de siège, 
nomime le général président du conseil et chef du pou- 
vohr exécutif, et le charge de composer un ministère. 
Les journaux socialistes sont suspendus : le Représentant 
du Peuple est d'abord ménagé; mais comme, au lieu 
de crier avec les Brennus de la réaction: Malheur aux 
vaincus! il s'avise de prendre leur défense, il ne tarde 
pas à subir le sort de ses confrères. Les conseils de guerre 
s'emparent des malheureux que la fusillade a épargnés. 
Quelques hommes de la veille, tels que Bastide, Marie, 
Yaulabelle, sont conservés. Mais la couleur du gouver- 
nement pâlit bientôt ; l'arrivée au pouvoir de MM. Se- 
nard, Vivien , Dufaure, annonce qu'aux républicains de 
la veille succèdent décidément les républicains du len- 
demain. 

C'était la conséquence logique , j'ai presque dit légi- 
time, de la victoire de V Ordre: la gauche n'en proteste 
pas moins contre cette restauration d'une politique qu'on 
croyait à jamais enterrée sous les pavés de février. Les 
partis ne pourraient-ils donc mettre dans leur stratégie 
plus de franchise? Reprocher à un adversaire de pour- 
suivre le fruit de son succès, c'est défendre au général 
victorieux de profiter de la victoire. Puisque, grâce au 
fanatisme gouvernemental , la civilisation est comme la 
barbarie un état de guerre, il n'y a législation, consti- 
tution , théorie, expérience qui tienne : tant que nous 



n 



-- 164 -- 

nous battrons pour le pouvoir, les vainqueurs ne man- 
queront pas de prétextes pour opprimer les vaincus; 
les hommes d*État trouveront des raisons de renier leurs 
principes, et tout le monde aura toujours raison. -^ Je 
suis vaincu, tuez-moi, disait Barbes îi ses juges, après 
le coup de main 4ii 12 msà 18.3iâ. C'est tout ce que la 
Montagne aurait dû répondre, en août IS/iS, à Cavai- 
gnac, et en jiiiUet i^kB, à Louis-Bonaparte. — :Noiis 
sommes v^ûncos, faites, «sez 4e votre fortune, et ne 
diqmtons pas. Souvenez-vous seulement qu'il «st des 
retours aux c]K>ses d'jk;i-bas , et qu'à Toccasion bous 
ferons comme vous! 

C'est contre ce fatalisme brutal ^ qui fait tourner sans 
fin la société dans un cercle de décepttous et de vio- 
lences, que j'étsuis résolu de lutter. La tâche était Im- 
neBse : quel serait mon plan d'opérations ? 

Il faut , me dis- je, faire tourner k l'avantage de la 
Révolution la c(»itre-révcâtttion elle-même , en la |ious- 
saat à S6ii paroxysme, et l'épuisant par la peur et la 
£s^g«e. 

Il faut apprenais aux vaiaqneucs de juin qu'Us u'en 
(Hkt fMs ^t, eemne ils suM^osent; que rien n'est même 
cmnuftencé, et que l'unique firoit qu'ils aient xecuidlU xle 
leur victoire est un surcroît de difficultés. 

B fawt relever le moral des travailleurs , vei^^ Hn- 
surreetion de jutu des caloamie^ de la réaction; poser, 
avee uu redoublemeiit 4'iéiieigie, avec une sorte 4e ter- 
rorisme, ta 4iuesliOB Mciaie; l'agrandir encore, en la 
raidant tra4îtîoo*ette «t «européenne; consoUder la Ré- 
v^iiitîon , ea forçant les conservateurs à faire euKniuêmes 
fie la dénoenUte pour la défense de leurs privilèges^ et 
ra rejetant , far ce jMfai , la juanarcble •sur nu jdao 
ieeottdaireu 

Blaut vMmxtiepemfiTfism m lui de«iaiula»t iten ^ 
pmver le firi^liwnf 4mc^iUly^gkle$v^fiiémi par le 



— 155 — 

cféSt ; fonder la W>6rté des tirfividns en organtetnt 
l'MU8Û¥e ÛËÈ nasses. 

Il fiamt, en im mot , ime deutérose de ridée revotai* 
tiOBBÉire , me imnreUe manifestaiioii'du sodalâme. 

A Dieu ne pMse que je verâUe grandir mon rûlel je 
racefite mes rêves. Je sais combien peu la pensée d'an 
bmnme pèse dans les Tésolutiom de la société; ferrais 
flM^-fliêne nneprenre levante de la lenteur avec laqneUe 
l^ée pénètre la masse. Mais ^ en faisant siMvre le récit 
de mes mé^afôons sodalistes de celui de mes actes po- 
liâcpies , je ne fais que continuer la même histoire, This- 
toire d'un penseur entraîné malgré lui dans le sonmam- 
biâisme de sa nation. Et d'^^eiars^ passer de la 
spéculation à l'action , ce n'est point changer de rôle^ 
agfar, c'est toujours penser ; dire, (C'est "ÈsàTe^dietumf 
factum. Il n'y a pas de différence à mes yeux entre l'an 
teur frnî mé Ate , le légi^tevur qui propose^ le )rania- 
liste qvA^ciH, «t rhoname d'État qni exécute. C'est pmr 
cela que je ilemande la permhskm ée p»ier de ce lioe 
f'9k fait , «omme M jeparlais encM^e de ce «que f ai écrit: 
na^enduite et «es idées n^ayant pour objôt qne lailé- 
fëtotion , ce sera toufoars parter de la SévotuÉion. 

9%Ês donc, conânnids-je, q«e rÉtat, par la nalmie de 
son principe, est centre-rèfoMionnaire ; ^e la seule 
inltiaQ«« légitime est celle du cite^ien, et cque le droitide 
proposition ajj^arfient à tous, proposons quelque chose, 
non pas tm f^vemem^A, il de nepmsserait; mais à 
l'JLssembiée naflmiiAe, nais ara pays. Réfélens, s*^ se 
peut, à la sociélé, ime de ses idées Mentes; «outrons- 
M y-oemmie «n m «Irefr, quelque «chose 4e «a propre 
consdenoe. iFaberfl «Qe recalera d'épouvante , elle 'se 
reni^a, se mafuttsa^ fl faut s'y attend. A cbaque lois 
que l'huiÉaiAé aoqtieit une phis liante réféMion d'nlle- 
nênie,-c^ se Mt horremr. C'esl-ii-HSre qne cette hor- 
re«r,'cesffiaiéai(MDnB>âe la moiété «'adressent, nonp» 



— 156 — 

à die, mais aux révélateurs. Qu'importe? 1^ nousétions 
de loisir, nous pourrions avoir recpurs aux précautions 
oratoires , tirer Tidée en longueur, solliciter pour elle 
les intelligences candides; nous dissimulerions, nous dé- 
guiserions de notre mieux l'affreux paradoxe. Mais le 
temps presse : il faut ^n finir ! La mérité crue est ici la 
meilleure , la médication homceopathique la seule ra- 
tionnelle. Le scandale et la haine produiront le même 
effet que Fadoration et Tamour : et qu'est-ce que la 
haine? encore Famour. Abstraction faite de la personne, 
que fait à la conscience , à Tentendement , que ces en- 
fants prennent celui qui leur parle pour le monstre de 
la perdition ou pour Fange du salut, si le résultat est 
identiquement le même ? 

Mais que proposer? l'occasion ne tarda pas à s'of- 
frir. 

Aussitôt après les journées de juin, le Représentant du 
Peuple s* éinii mis à déchirer le voile sanglant dans le- 
quel cherchaient à s'envelopper les auteurs et provoca- 
teurs de la catastrophe : il avait pris fait et cause pour 
les meurtriers ; en même temps , il jetait çà et là des 
idées économiques. Dans un article sur le terme, daté 
du 11 juillet, article qui amena la suspension du journal, 
il osa dire que les événements accomplis, depuis février 
constituaient pour l'immense majorité des locataires un 
cas de force majeure, dont ils pouvaient légitimement se 
prévaloir pour obtenir une réduction et un ajournement 
La cause de force majeure , résultant du fait de l'État , 
n'était point une invention qui fût propre à l'écrivain : 
on la trouve dans tous les jurisconsultes. Mais le propos 
était d'un socialiste : les conservateurs y virent une at- 
taque à la propriété, et je fus signalé à la tribune 
comme prêchant la spoliation et la guerre civile. 

Il ne m'était plus possible d^ garder le silence : d'une 
idée jetée dans un journal^ je ûs une proposition finan- 



— 157 — 

dère, qui fut renvoyée, urgence déclarée, — on vou- 
lait en finir 1 — au Comité des finances. 

Qu'est-ce que le Comité des finances? 

On y remarquait alors MM. Thiers^ Berryer^ Duver* 
gier de Hauranne^ Léon Faucher, Bastiat, Gouin, Goud- 
chaux, Duclerc^ Garnier-Pagès, Ferdinand de Lastey- 
rie,etc. Pierre Leroux, qui s'y fit inscrire eq même temps 
que moi, y vint une fois, et ne reparut plus. — Ce sont des 
imbéciles! me dit-il. — Cela n'était pas juste, quant aux 
personnes; mais profondément vrai, quant au Comité. 

Ce que je reproche au Comité des finances, c'est de 
n'avoir jamais su faire autre chose que de pointer les ar- 
ticles du budget ; c'est qu'avec toute leur érudition, les 
honorables représentants qui le composent en font moins 
pour le ménagement de la fortune publique que les com- 
mis du ministère. 

Le Comité des finances n'a jamais eu de théorie^ ni 
de l'impôt, ni des salaires, ni de l'argent, ni du com- 
merce extérieur, ni du crédit et de la circulation, ni de 
la valeur, ni de rien de ce qui doit faire la science d'un 
Comité des finances. Le Comité des finances n'a jamais pu 
venir àbout d'un projet pour larç/bn^c des monnaies debil-- 
Ion. A en juger d'après les discussions duCo^iité sur cet 
objet, il faudrait croire que la création de cette espèce de 
monnaie a été un prodige du génie économique, lequel 
n'a pu s'accomplir sans une influence surnaturelle. Le 
Comité des finances .conçoit très-bien la possibilité d'aug- 
menter ou diminuer les impôts, et, jusqu'à certain 
point, d'en varier les espèces : il ne se posera jamais la 
question de ramener les impôts , qui sont le revenu de 
l'État, à une forme unique. L'unité de l'impôt, réclamée 
par le bon sens populaire, est pour lui la pierre philo* 
sophale. Le Comité des finances est systématiquement 
opposé à toute innovation en matière de crédit public : 
tout papier de circulation^ quel qu'en soit le gage, est 



- 158 — 

invailaMemenftpottr kd[ «m asMgB»t; 4)0ffîme gI le bille€4e 
banque^ dont le gage spédsd est Fargent, comme sIT ar- 
gent lui même n'était pas assignat! Il siérait, ^neSet^de 
décupler on oeiilu{^er la masse dunuHiéi'adïe^ pour^e, 
l'argent étant rédmt^ par son ^atKmdaace méme^ au 
dixième on au centième de sa yaleor, lesbîUelsdelmH 
qoe perdfesentfflHBiédiaftement cnêdlt. Or il n^en serait pas 
autrement de 5(^ififflHards 4e bmets^ypo^iéquéssuriiBe 
v^deuréouble outr^ledeprmpriétéstles propriétéspoar- 
ndeut garder leur Taieur^ifue les bfflets n'en auraîest-an- 
cnne. Qu'«st-ee ^tc qin constitue le papier de crédit, et 
qui le distfngne de l'asâgnat ? Qu'est-ce qui fait que l'ar- 
gent Im-méme, accepté en tout payement, est le ^^ne 
de toutes les valeurs? Le Comité des finances Fignore. 

liC Comité des finances ne eonnalt qu^une dhosè t 
s'opposer à toute innovation. Car, comme Une sait pas 
mieux la raison de ee qui eidste tpie la raâsmi ée ce qui 
pourrait être, H lui semble toujours que le monde va 
crouler : il est ^onnne un bomme ^ni verratt à travers 
son corps le jeu de ses organes, et qui trembleraâl à 
diaque instant de les Toir rompre. S^ le -Comllé ées fi- 
nances avait vécu du temps de ISésostris, H anuialft arrdfié 
rbumanfté à la civilisaâon égyptienne. Non-iseiâenieiït il 
ne feît rien; H ne permet pas ^ne les antres fyenBeii^^l 
ne supporle pas qu'on liante le «faite guo, fêt-cemôme 
pour le conserver. M. Tbiers est le pMlosoj^e de cet 
immobilisme, M. Léon Taucber en est le fmatîqHe. Xe 
premier se contente de nier le monmnent;le semoâ 
ferait brûler, s^ll pouvait, ceux qui l'affirment M. Tëion, 
mystifié autant que M. €nEot, par la HévoluUon ée 
février, regrettait peut-être de ne s'être pas imméd^- 
tement ralhé t la République, a son amour-propre k 
venger. M. Léon Faucher, fostigê par les verges «ocht- 
Bstes, renégat du ^odàHsme 9 a son aposftai^ à exfiler, 
ses haines à assouvir. 



— 159 — 

C'est devant œ ttibonal cpie |e devais cami^araitre et 
défclopper na proposition. Étntnge pre^osîtiofi^ il faut 
en ocnvenUr, ikmht an coœitié des fiaaaces. 

Le GRÊDIT5 leur disais^e , au point de vue des relalicms 
prhrées 9 est tout siinpleiBent le prêt; au point de vue 
des relations sodales^ c'est «m mutueUisme, un échange. 

De cet échanfe » natt la (ârculatiott. 

Lorsqu'en effet Ton considère la société daiis son en- 
semble, on voit <pte la circulation se réduit k l'opération 
sairaole : 4Jn certain nombre de citoyens/ ait à la société» 
représentée par les fermiers, Tavance de la terre : ce 
sont les i^opriétaires; ^r- «ne autre catégorie de citoyens 
fait à la même société^ représentée par les commer- 
çants et Hidiistriels, Tavance de capitanx et de numé- 
rairet ce sont les banquiers el capitalistes ; — une troi- 
sîème fsÉt à la société , représentée par l'iltat, l'avance 
ou dépôt de ses épaiignes, ce qui constitue la dette 
publique : ce sont les reétiers ; — le plus grand nombre^ 
àiiâEaut de terres, de maisons, de capitsuix *ott d'épar- 
gnes , faut à la société r^résentée par tous les citoyens, 
Fitvasce de ses services : ce sont tons les travailleurs. 

n est entendu <p»e les créanciers de la société , pro- 
pziétaires, capitalistes, travailleurs, sont, ausi^ bien 
que les femiecs, les commerçants et l'État, des repré- 
sentants de la société. 

Mais il est évident que la société qui reçoit est le 
■taie être sraral qpie la «oôété qui {Nrête : d'où il suit 
que ce que le propriétaire mmuoe aff^^na^e , le ban* 
qnier «êcompte, le capitaliste commandite, l'usurier 
jHT^, etc. , ramené à ime formole générale , est échange, 
OQ oomme disent les théologiens^ w^twam^ mutualité. 
La même tipérafÉiNi, coasidéfée a^i point de vne de 
rintérêt privé et de l'intérêt sQctal» prend tour à tour 
mt caractère diiéMit i ici elle est le prêt, distingué sui- 
mtlese^pàœs; Ui ellecsttoréàifnnoQMé^ le crédit 



— 160 — 

Le mouvement ou transport des valeurs , des citoyens 
les uns aux autres ^ qui résulte de cet échange 9 est donc 
la circulation, la grande fonction économique de la 
société. Les conditions spéciales auxquelles donne lien 
cet échange , créent , pour chaque espèce de créancier 
et de débiteurs un système particulier de rapports 5 
dont la science constitue , suivant le point de vue où on 
l'envisage, l'économie domestique ou l'économie sociale. 
Au point de vue de l'économie domestique , le pro- 
priétaire prête sa terre moyennant fermage; le capita- 
liste, ses fonds 9 moyennant rente; le banquier fait 
l'escompte, soUs déduction ôUntérêt; le commerçant 
prélève un bénéfice; le courtier, une commission , etc. 
Au point de vue de l'économie sociale, les services des ci- 
toyens ne font que s'échanger les uns contre les autres, 
suivant une règle de proportion, qui constitue leur 
valeur relative : la retenue n'existe pas. 

La circulation vient-elle à s' arrêter? ■ 

Cela veut dire que le rentier, pour une cause quel- 
conque , refuse d'avancer ses fonds à l'État, et vend 
même à perte ses créances ; — que le banquier refuse 
d'escompter les valeurs des négociants; — le capitaliste, 
de commanditer l'industriel et de prêter au laboureur; 
— le commerçant, de se charger de marchandises sans 
garantie de débouché ; — le fabricant, de produire sans 
commlandes; — que le propriétaire, incertain de ses 
rentrées, ne peut plus soutenir ses dépenses, et que 
Touvrier sans travail ne consomme plus. 

Pour rétablir cette circulation suspendue , que faut- 
il? une chose très-simple : c'est que tout le monde, d'un 
commun accord, et parun^ convention publique, fesse 
ce qu'il faisait auparavant d'un consentement tacite , et 
sans s^en rendre compte. 

Or cette reprise volontaire et ralsonnée des relations 
économiques peut s'effectuer de mille manières^ qui 



— 161 — 

tontes aboutiront an même résultat. Le gouvernement 
de juillet^ après la Révolution de 1830^ en a donné un 
exemple; la CommisHon des ateliers nati<mauxy dont 
j'sd rapporté le projet à l'occasion de Finsurrection de 
juin en fournissait un autre. En voici un troisième qui a 
le mérite de les généraliser tous, en suppléant les trans- 
actions ordinaires par un équivalent 

Que le créancier de l'État, au lieu de consentir un 
nouvel emprunt, que FÉtat ne lui demande pas, aban- 
donne, à titre de dégrèvement ou contribution, 1 p. 100 
sur ses rentes; — que le propriétaire, au lieu de four- 
nir à la population agricole de nouvelles et meilleures 
terres, ce qui n'est pas en son pouvoir, fasse remise 
d'une partie des fermages échus; — que le banquier, au 
Heu de recevoir à l'escompte les valeurs dont il se mé- 
ie^ ce qui serait à lui d'une trop grande imprudence, 
réduise sa commission et son intérêt; — que le travail- 
leur, pour contribuer en ce qui le concerne à l'effort 
général, au lieu de travailler une demi-heure de plus 
par jour, ce qui dépasserait peut-être la mesure de ses 
forces, laisse à l'entrepreneur un vingtième de son sa- 
laire : il est clair que dans tous ces cas le résultat ob- 
tenu par le second mode de crédit sera le même que 
celui qu'on aurait obtenu par le premier. La circulation 
s'accroîtra de tout ce dont chaque débiteur aura obtenu 
décharge de la part du créancier. 

Comme la mesure, pour arriver au plus haut degré 
d'efficacité et de justice, doit atteindre tous les citoyens, 
rentiers, capitalistes, propriétaires, fonctionnaires, com- 
merçants, industriels, ouvriers^ etc., sans exception, il 
s'ensuit : 

l"» Que, par la généralité du crédit donné et reçu, il 
s'établit pour tout le monde une compensation, et que 
chacun contribuant au sacrifice, personne ne perd rien; 

2® Qu'au contraire, plus le crédit augmente, en d'au* 



— 1«2 — 

Ufe& Âereàes^ flm le leyer ou «atein^ tant 4es cajpita- 
lifites^ jinipsiâUires et ealre^Êiemsm^ qne ^s ouvriers, 
dîmîBue, pliifila fiodétéyiet par suite riodiwdu, sVeaiâ- 
cbit. — Baisse de salaire faur une même qpuoilUé 4e 
trayaîl, ou aiigmentatiaB ^ trai^ail poir m imâoie sch 
laire, c'est lo^ne ûboee- Or, le cduffre 4tt salsure lâUmt 
l'expression du dividende reven^at à chaque câtof eAsm: 
la toUttté 465 produits^ et cette (otalUé^ «omme «n 
vieo^ de dire, étaat m^cme^ il en nésoUe que b^âssB ^ 
nérale des sadLaJiies «équivaut peur diacun à aug^eiit&i- 
tiûft -de nchease. 

Ajoatoas que le sptèine proposé exi^^eantle coocours 
et la partÂcipatian ée tous, împUqiie par cela môme ^c&Br 
cffiatîon g^aiérale* Les dtoyens a|)pneaneAt à apr col- 
leotivement^ non k se faire la loi et à s 'ea^pteiter. Ijes^ 
haîBes de classe s'éteignent dans cette initîalîye de^ 
masses, au lieu de s'exulter par la dispute tki pouTfiir. 
Ondésapprend la tyrannie; on se 6Mrtifie,<parunetr2ffi»- 
action féconde, dans la liberté. 

Tels étaient les principes sur l^qpels la ^opositioii 
que j'avais à développer était conçue. Quant aux détails 
et à rappMcation, on pouvait à vcdoirté les modifier à la 
amTeMnee ^es Hitérète. La mesure des tranffltiw» 
était abandcmnée à la sagesse, de l'Assemliée. 

llicitimf«ssibte anK'éamomistes^finattdeis ducomilé 
d'y rien comprendre, nss'^bstiiiaifint àjugerlesafl^alMi 
de ia «odété «Hrles appranences ées ]:)elMians>prifinées,ne 
comoevant ^r<que les ^âiéftWièBes (énanfioniquesy tus dB 
ha«t en tes, soat eKadeiDênt l'invrae -de ce qn'ibsem- 
blent, vus de* bas en bant — l^ons ne nms ierec jamais^ 
comprendre, disait IML Thiers, comment plus le pm^àé- 
taire iaèatadmme de son ren^Bu, ptas H gagne, «et cejn- 
ment plus le tnnniflear iperd de son «siaire, plasil s!tâ- 
richit ! — Sam doolie, répendaisie; tant que iroas «émi- 
serez de faire ladaddanoe ente m qa'ilpafeidtee «nftin 



et4)e f u'il a à roeevoir de Faiilfei^*- On était décidé h 
rà&Cy et Ton niait. On chicanait sur des chiffres, oa er** 
gCKtak BUT le tiers et sur le quarts comme si, dans use 
proposition de cette nature^ qui avait pour but d'intro* 
ùm^ /dafis TécoBomie publique qn QOMveau principe, de 
dfiA&er ^ la société coo^den^e de ses opérations, au lieu 
de l'abandonner passivement à sa routine patriarcale, 
lescbiOres n'avaient pas été lachose la jnoinsessfiiiCielle. 
J'avais beau 4if e qu'il ne s'agissait Ik ni d'ImpOt sur le 
rev^enu ui d'impôt progressif; qu'à mes yeux, l'impôt 
sur le revenu était ou un mensonge ou une chin^re, et 
que <;'était pour y échapper que je proposais une loi 
à'eaxepiim^^ par laipieSe <àacun devant faire, pendant 
trois ans.^ un léger sacrifice sur son salaire ou revenu, 
la situation générale étant sauvée et la fortune publique 
accrue, il serait facile d'aviser pour l'avenir. On m'ac- 
cifêait de prêcher, le vol, on disait que Je voulais prmdre 
à la propriété le tiers de son revenu. Bref, ma proposi- 
tion fut déclarée scandaleuse, immorale, absurde, atten- 
tatoire à la religion, à la famille et k la propriété. Et 
aujourd'hui encore, toutes les fois qu'il est question 
û^knposer le revenu, chose qui n'est jamais entrée dans 
ma cervelle, contre laquelle je n'ai jamais cessé de pro- 
tester énergiquement, et que je renvoie à la responsa- 
bUité de MJVl. Garnier-Pagès, Léon Faucher, Goudchaux, 
Passy et autres éconpmistes, on ne manque pas de dire 
que ce projet d'impôt est renouvelé de ma proposition. 
Tant 4^ mauvaise foi ou de crétinisme aurait indigné 
un saint. Je résolus de briser la glace, et puisque 
ML Thîers faisait de la pasquinade, je ferais, mc^, de la 
faïK^inaiîon. Ah I Qui : au lieu de discuier sérieusement 
Oiie proposition économique, vous demandez à l'auteur 
compte de ses croyances ; vous vous flattez de l'écraser 
sous ses propres aveux; vous prétendez, d'uaseul coup, 
extirper le sociaUsme» en le mw(ra«t à la France tel 



— 164 — 

qu'il est ! Pardieu, messieurs^ voici bien votre homme. 
Je vous ferai beau jeu : et si vous en finissez, comme 
vous dites, je vous tiens pour les plus grands politiques 
du monde. 

La nature m'a refusé le don de bien dire : qu'en avais- 
je besoin? Mon discours martelé n'en produisit que plus 
d'eflTet Les rires ne furent pas de longue durée. C'était 
à qui manifesterait le plus haut son mdignation. Â Gha- 
renton ! criait l'un. — A la ménagerie! disait l'autre. — 
Il y a soixante ans, vous vous appeliez Marat! — Il fal- 
lait aller, le 26 juin, sur les barricades! — Il est trop 
lâche ! — Une partie de la Montagne, honteuse, épou- 
vantée , mais ne voulant pas condamner un coreligion- 
naire, prit la fuite. Louis Blanc vota, avec la majorité 
conservatrice. Tordre du jour motivé. Les socialistes 
lui en ont fait reproche : ils ont eu tort. Son vote fut le 
plus consciencieux de l'Assemblée. Louis Blanc repré- 
sente le socialisme gouvernemental , la révolution parle 
pouvoir, comme je représente le socialisme démocra- 
tique, la révolution par le peuple. Un abîme existe 
entre nous. Or qu'y avait-il dans mon discours, sous 
ces formes nouvelles de crédit gratuit et réciproque , de 
stippression de l'intérêt, d'augmentation continue du 
bien-être par la réduction progressive des salaires et du 
revenu, de liquidation sociale, etc., etc.? Il y avait 
ceci : sans aristocratie capitaliste, plus d'autorité, et 
sans autorité, plus de gouvernement. Le travail affranchi 
de la suzeraineté du capital , le peuple ne peut tarder à 
l'être de l'initiative gouvernementale : toutes ces propo- 
sitions spnt homologues et solidaires. Le socialisme, tel 
que je le professe, est le contre-pied du socialisme de 
Louis Blanc. Cette opposition est fatale : et si je mets 
tant d'insistance à la relever, ce n'est nullement pour le 
plaisir de contredire un chef d'école , c'est que je la 
crois nécessaire à l'éducation du peuple. 



— 165 — 

Flocon me dit un jour^ à propos de mon discours du 
31 juillet : Cest vous qui avez tué le droit au travail. — 
Dites plutôt, lui répondis- je, que j'ai égorgé le capital. 
Toute ma crainte, au surplus, avait été que Tordre du 
jour motivé ne passât point. L'absurde blâme infligé à 
ma proposition était l'acte d'abdication de la routine 
bancocratique. 

Mon discours finissait par ces paroles qui n'avaient 
de menaçant que l'expression : Le capital ne reviendra 
pas ; le socialisme a les yeux sur lui. 

Ce qui voulait dire : La question sociale est posée, et 
vous la résoudrez, ou vous n'en finirez pas! 

n y ade cela quatorze mois. Eh bien ! M. Thiers, est- 
ce fini? Avez-vous tué le socialisme? Le capital revien- 
dra-t-ilavec lesmêmes privilèges qu'autrefois? Les pro- 
priétaires, qui depuis vingt mois ont vu s'évanouir la 
plus forte part de leurs loyers et fermages, ont-ils beau- 
coup gagné à votre rigorisme ? Vous avez eu l'état de 
siège deux fois, la loi contre les clubs deux fois, les lois 
contre la presse deux fois ; vous avez eu les complaisances 
de Cavaignac et la docilité à toute épreuve de Louis Bo- 
naparte; après avoir vaincu le 17 mars, le 16 avril, le 
15 mai, le 26 juin, vous avez vaincu encore en septem- 
bre, en décembre, au 13 mai, au 13 juin, au 8 juillet; 
vous avez fait la Constitution à peu près comme vous 
l'avez voulue; vous avez meurtri la démocratie à Rome, 
en Allemagne , en Hongrie , par toute l'Europe ; nous 
sommes bâillonnés, muselés, en fuite ou en prison. 
Vous avez tout ce que donne de puissance le fanatisme, 
le préjugé, l'egoïsme ,1a ruse, la force brutale. A quand 
la fin du socialisme? à quand le retour du capital ? Nous 
étions en France, avant février, une demi- douzaine 
d'utopistes: à présent, il n'est conservateur qui n'ait 
son système. La révolution vous emporte. Voici déjà que 
vous êtes forcé de vous appuyer sur la Constitution^ que 



— 166 — 

V0U5 faites de l'opposMon aiï pape, que votts vous cou- 
vrez , mais en retournant le manteau, de la politique des 
montagnards ! Vous voteriez même, et de bon cœur, si 
vous croyiez en être quitte pour si peu, Timpôt surle 
revenu. Ah! vous ne voulez pas du crédit réciproque! 
Osez donc , puisque vous êtes au mieux avec les puis- 
sances, renvoyer dans leurs foyers vos' 500,000 baïon- 
nettes!... 

A partir du 31 juillet , l'a révolution de février eîst de- 
venue irrévocable : la question sociale avait enfin reçu 
une signifi-cation positive. Sous la menace d'un boule- 
versement social , la mt)narchie a senti son împuîssauce, 
et pris les invalides; le peuple socialisé lui échappe' sans 
retour. Eh 89 , la peur de brigands ûoaaginaîres qui par- 
couraient, disaît-on^, les campagnes , pour scier les blés, 
fit armer toute la nation , et 1^ révolution fut faite. En 
1848,1a peur du socialisme, qui devait, assurait-on, 
prendre toutes les propriétés, a forcé tout le monde de 
réfléchir sur les conditions du travail et de la propriété, 
et la révolution a été faite. Les prétendants peuvent ve- 
nir, lés majorités essayer des coups d'État : on n'anra 
rien fait, on aura compromis de plus en plus TorcBre 
dans les villes et les campagnes , tant qu^on n'aura pas 
répondu à l'interrogation du travailleur. €ar, dans le 
système capitaliste , système à la fois d'individualisme et 
de subaltemisation , incompatible avec les données d'une 
démocratie égalltaire, il n'y a plus d'autre moyeu d'en 
finir avec le socîaKsme que la mitraille, le poison ét'ïes 
noyades. Il faut, si l'on persiste à demeurer dans F^- 
cien état de choses , ou compter avec la classe ou- 
vrière , |c'est-à-dire lui voter son budget , à prélever 
exclusivement] sur le revenu , sur le plus pur de la 
propriété; il faut lui créer toute une admhiistration, 
lui fah:e sa part dans l'État, Ta reconnaître comme pou- 
voir nouveau dans la Constitution ; ou bien organiser, 



9«0raitt ht Idée Hfttfâios , M mKppfemkm ^k» Uotohes 
inutiles. Pas de milieu à cela : le OT*rage' mniver sei, dés- 
oimais iîié^estlruefflle^ est une' coBtipaMilcUbn A la sub- 
canâfnatfon du travail au capKaL Smte^ é^. prineîipe 
iQOtueUiftte, de la révolution par le eoueours: et ki sii- 
«Lapité des eitefens^^ vous n^^.vev pl^^ sons me démo- 
eralie InéloctaBlev, d'autre alterflat^ que celto-et r la 
tased» prolélaFiai^ ovle meurtre dofpasvre^ te par- 
tage du revenu, eu la jacquerie. 

Et dater aussi du M juillet^ je devins^ suivant Texpres- 
sio» dfun journaliste, Vhommé-Urpmr. Je ne crois pas 
qofii y ait jamais eu> d^exempte d'un tel déchaînement. 
ysk été prêché, joué, chansonné, placardé, biograpMé, 
caricatinré, Mâmé, outragé, maudit ; j'ai été signalé au 
mépris et à la haine, îiTré à la justice par mes coUè- 
goesî, accusé, jugé, condamné par cewi q^i m'avaient 
donné mandat, suspeet à. mes amis politiques, espionné 
par mes collaborateurs, dénoncé par mes anH^érents, 
renié par meS' coreligionnaires. Les ^vots m?ont me- 
nacé, d^fflis des lettres anonymes, de la colère de* Dieu; 
les femmes pieuses m'ont envoyé des médailles bénites; 
tes prostituées et lest forçats m'ont adressé de» félicita- 
tions dont Fironiè obscène témoignait des égarements 
dërophiion. Bes'péfltions>sont parvemies à l'Assemblée 
natSbnale^ pour demander mon expulsion emnne* ih- 
dignci Eorsqae Dieu permit à* Satan de tourmenter le 
saint/ homme Jbb> il lui dît r Je te Fabandenne dians son 
corps et dans son âme, mais je te défends de toucher à 
sa vie. Ha vie, c'est la pensée. J^aî étéplus maltiraité'qae 
Job*:: ma pensée n'a cessé' d'être" indignement traveiàtfe. 
J'ai^ été', pendsort un temps, le théoricien *fl vol, lepa- 
n^gyrîste dfe la» prostilutftra, l'emiemi personnel' dfeDiéu, 
TÂnteobrlst;» un êtne sue» nom. €re que* j'avais prévu' ar- 
livai^: comme le? pécheur; en recevant le corps de lé- 
sus-Christ, memge et bof^ sa^ cradamnartton^ là société. 



— 168 ~ 

en calomniant les socialistes^ se condamnait elle-même; 
elle brûlait ses idoles. 

Il m'a été donnée par Feffet de circonstances que je 
n'avais point provoquées ^ de remuer à une profondeur 
jusqu'alors inconnue la conscience de tout un peuple^ 
et de faire sur la société une expérience comme il ne 
sera peut-être jamais donné à un philosophe d'en ten- 
ter une seconde. Cette race, me disais-je, si sceptique, 
si libertine, si corrompue, croit-elle à son Dieu et à son 
âme ? a-t-elle une idée de la loi morale ? que pense-t-elle 
de la famille et du mariage? Ce monde sensuajiiste, 
avide, que dit-il, dans son for intérieur, de la théorie 
utilitaire? Ces malthusiens, qui ne veulent ni se priver 
de la jouissance ni en accepter les produits , sont-ils des 
disciples de Fourier ou de Saint- Siiâon ? à qui croient-ils 
le plus de la passion ou du libre arbitre? Cesvoltai- 
riens sont-ils aussi fermes qu'ils paraissent dans leur 
incrédulité, ces boutiquiers aussi féroces dans leur 
égolsme?... Hélas! pendant qu'ils exécraient en ma per- 
sonne le soi-disant apôtre de leurs abominations, je 
leur appliquais avec bonheur le mot de Louis XIY sur le 
duc d'Orléans: Ce sont des fanfarons de vices/ Oui, 
cette société licencieuse et sacrilège tremble à l'idée 
d'une autre vie; elle n'ose pas rire de Dieu, elle croit 
qu'il faut croire à Quelque chose! Ces adultères se ré- 
voltent à l'idée de la polygamie communautaire; ces 
voleurs publics sont les glorificateurs du travail. Le ca- 
tholicisme est mort dans tous ces cœurs : le sentiment 
religieux y est plus vivant que jamais. La contmence les 
afflige : ils adorent la chasteté. Pas une main qui soit 
pure du bien d'autrui : tous détestent la doctrine de 
l'intérêt. Courage, ô mon âme, la France n'est pas per- 
due ; les puissances de l'humanité palpitent sous ce ca- 
davre ; elle va renaître de ses cendres : j'en fais serment 
sur ma tête, vouée aux dieux infernaux!... 



— 169 — 

Chargé, comme le bouc émissaire, des iniquités d'Is- 
raël^ je m'étais fait un stoïcisme qui n'allait point à mon 
tempérament : c'était par là que la vendetta propriétaire 
devait m'atteindre. D'ailleurs , l'espèce de dictature que 
je m'étais arrogée en faisant violence à l'opinion , ne 
pouvait rester sans châtiment. Le 31 juillet, en poussant, 
malgré elle, la nation dans le socialisme, j'avais pris 
une résolution plus grave que celle d'Huber, pronon- 
çant, le 15 mai, de sa seule autorité, la dissolution de 
l'Assemblée nationale. En avais-je le droit? Est-il de ces 
instants, dans la vie d'un peuple , où un citoyen puisse 
légitimement penser et agir pour tous, disposer souve- 
rainement de leur conscience et de leur raison? Je ne 
puis l'admettre ; et je porterais contre moi-même une 
condamnation irrémissible, si je croyais que je fusse 
tout à fait libre , lorsqu'à la même tribune où Huber 
avait prononcé, mais sans succès, la dissolution de l'As- 
semblée , je prononçais, avec une certitude absolue, la 
dissolution de la société. Mon excuse est dans cette ré- 
ponse que je fis sans réflexion à l'un de mes interrup- 
teurs : Quand je dis nous , je nCidentific avec le prolé- 
tariat ,• et quand je dis vous, je vous identifie avec la 
classe bourgeoise. Ce n'était plus moi qui parlais à la 
tribune, c'étaient tous les travailleurs. 

Quoi qu'il en soit, dans le courant d'août 18ii8, ar- 
riva la demande d'autorisation de poursuites contre 
Louis Blanc et Gaussidière. Paris était en état de siège, 
les conseils de guerre procédaient au jugement som- 
maire de 1/^,000 inculpés. Des milliers de familles par- 
taient pour l'Algérie; on les envoyait, poussées par la 
détresse , ignorantes du climat, engraisser pour de fu- 
turs possesseurs le sol africain de leurs corps. Mais ce 
B^était point assez : il fallait atteindre la démocratie so- 
cialiste dans ses représentants; la justice rétroactive 
des doctrinaires commença. Louis Blanc et Gaussidière, 

8 



— 170 — 

accusés d'avoir pris part à VcUtentéU du 15 mai^plos^ 
d'avoir préparé les journées de juin, furent livrés » 
parquet Le général Cavaignac se fit gratuitement le m- 
nistrc de ces rancunes , et présenta lui-même laée>* 
mande d'autorisation. On me réservait quelque ciiose 
de pis. Les charges n'ayant point paru suffisantes pour 
m'englober dans le procès, la commission d'enquête 
essaya de me tuer par la diffamation. Quentin Battchait 
me représenta, dans son rapport, admirant froidement, 
le 26 juin, sur la place de la Bastille, la sublime har- 
rewr de la ccmowaaàe. 

£n enteûdant de ma place ce travestissement de ne» 
paroles, je faiblis un instant, et ne pus retenir im eii 
d'iiorreur. « Je m* inscris en faux contre le rapport; ■ 
ces paroles échappèrent de ma poitrine indignée. Mê 
je me calmai vite, et me renfermai {^us que jamais daitt 
mon silence. Le trait était lancé : la haine allait s'es 
emparer, le colporter, le commenter : toute protesta- 
tion devenait inutile. Se non ê vero^ è hen irofcaio: is 
an après, Montalemhert , faisant sa fameuse déclaratioi 
de guerre aux idées, le répétait encore. Un garde na- 
tional , qui m'avait vu verser des larmes au moment eu 
j'accompagnais à rHôtel-de-Yitle le corps du général 
Négrier, frappé d'une balle à quelques pas de moi, vint 
m'offrir de déposer de ma sensibilité. Je remerciai ce 
brave homme ^ et fis la jnênie réponse au témoignage 
spontané de quelques-uns de mescâttèpies, qui avaânt 
été à même de juger de ma conteiiaace peDdant l'însii^ 
rection. A quoi bon protéger? Que prouvent donc, €■ 
ce siècle de comédiens, un geste énergique, un regard 
passionné, une voix émue ? Aie f allait-tt descendre de M 
dignité de calomnié , pour prendre le rûk é'abse»? fit 
quand les insurgés de juia étaiei^ tiaités de brigands el 
d'incendiaires, ne pouvais-je endurer qu'on me prttpoor 
le Néron de-la bande ? Jésuitesi, faites ^ratre mâlcr^^niie 



— 17i ^ 

vous et nous la guerre est à outrance. Fussiez- vous trente- 
six millions^ nous ne vous pardonnerons pas. 

Louis Blanc et Caussidière firent une longue défense: 
à leur place , j'aurais défié TAssemblée. Je n'ai pas be- 
soin de dire que je votai avec la Montagne sur toutes les 
questiaos : mais Dieu m'est témoio que je n'u pas écouté 
un mot des deux plaidoyers. £st-ce que^ depuis le 22 fé- 
vrier 18^8, il existe 5 en France, des délits politiques? 
Est-ce que to«s les principes^ tous les droits, tontes les 
BotioDS sur le pouvoir et la liberté ne sont pas aujour* 
^ui confondus? Est-ce que id Louis Blanc et Caussi*- 
^Kère , m leurs fanatiques accusateurs, ont jamais sa ce 
qu'ils faisaient? 

Dites q«e Raspail et Blanqw furent des mécontents ; 
Barbes, Sobrier, Huber, des étourdis; Louis Blaac im 
Hopiste plein d'inconséquence ; ^es que les msnrgés 
de juin eurent le tort de céder à une eflûroyable provo- 
cation : à la bonne heure ! Ajoutez que le Gouvernement 
provisoire se montra en tout d'une imbécillité rare , la 
Commission executive d'm aveuglement stu^Hde, le parti 
réactionnaire d'un égolme infernal, l'Assemblée natio- 
nale d'une mollesse désespérante : je passe condamna- 
tion. Mais des conspirateurs! des bommes coupables 
d'attentat politique ! en Frsmce ! depuis la Révolution !... 
Vieux relaps I commencez donc par requérir contre vous- 
mêmes; vous avez mérité vingt lois les pontons et le 
bagne. 



— 172 - 

XIII. 

19 septehibre s 
pro«rè0 hij 0ocijjli01iub $ coktcraioiv 

HE I4A IHOlITAttlinB* 

Le général Cavaignac, en prêtant les mains à l'accu- 
sation de Louis Blanc et de Caussidière, était tombé dans 
la même, faute que la Gonmiission executive, lorsqu'elle 
avait repoussé par la force des baïonnettes la demande 
des ateliers nationaux : il s'était tué dans ses auteurs. 
Désormais il apparaissait que la réaction , dans laquelle 
tout le monde pouvait se vanter d'avoir trempé les mains, 
depuis le président du Luxembourg jusqu'au président 
de l'état de siège, ne s'arrêterait qu'au point le plus re- 
culé de la ligne révolutionnaire. Il pouvait être hono- 
rable de la combattre encore ; mais, jusqu'à ce qu'elle 
fût parvenue à son terme, tous les efforts qu'on ferait 
pour la retenir ne serviraient qu'à la précipiter. 

Un événement inattendu m'apprit bientôt que nous 
ne touchions pas à la fin de notre apocalypse : je veux 
parler de la conversion de la Montagne. Disons d'abord 
ce qui la détermina. 

Après les journées de juin , la seule chose qu'il y eût 
à faire avant de rien entreprendre, était de relever le 
drapeau socialiste, de ranimer l'opinion et de discipliner 
les esprits. Le socialisme n'avait été jusque-là qu'une 
secte, moins que cela, une pluralité de sectes: il u^ 
s'était point assis au banquet de la vie politique. H ^^" 
lait en faire un parti, nombreux, énergique, défini. U 
courant réactionnaire nous portait en arrière : il fallait 
déterminer un contre-courant d'idées radicales qui nous 
portât en avant. Les haines s'envenimaient entre les 






— 178 — 

classes : il fallait donner le change aux passions redou- 
tables du peuple^ en discutant avec lui les questions 
économiques; le détourner de Fémeute, en le faisant 
entrer comme acteur dans les luttes parlementaires; 
exalter sa patience^ en lui montrant la grandeur de la 
Révolution; l'intéresser à cette attitude pacifique^ en la 
lui présentant comme son unique moyen de salut, en 
lui apprenant à philosopher même sur sa misère. 

L'entreprise avait ses dangers. D'un côté, en posant 
la question révolutionnaire dans sa généralité et sa pro- 
fondeur, la réaction allait crier alarme et appeler sur les 
novateurs de nouvelles persécutions; d'autre part, en 
prêchant, à travers une polémique ardente, le calme et 
la patience, nous nous exposions à passer pour des en- 
dormeurs et des traîtres : il y allait de la popularité du 
socialisme. Mais les inconvénients étaient balancés par 
des avantages. Tant que le socialisme respecterait l'or- 
dre et se tiendrait dans la légalité, la réaction en serait 
pour ses grognements et son impuissance; tant que les 
hommes d'action de la démocratie n'auraient pas de 
système, que leur politique se renfermerait dans ses 
^uvenirs et se bornerait à pourchasser le gouverne- 
ment , ils restaient convaincus, par leurs propres actes, 
de n'être que des doctrinahres déguisés, et leurs décla^ 
mations tombaient par leur insignifiance. 

On peut dire qu'à ce moment la direction des esprits 
était au premier occupant. Pas n'était besoin d'une 
haute politique, ni de longs discours. Il suffisait de se 
montrer, de tenir tête à la réaction, pour avoir derrière 
soi la masse. La moindre opposition, même légale et 
pacifique, était citée comme trait d'audace : il y avait 
tout profit à suivre cette marche. Le succès fut si com- 
plet, qu'on fut tout surpris un jour, à l'Assemblée na- 
tionale, d'entendre le ministre Dufaure rendre témoi- 
gnage à l'ei^rit d'ordre, de paix, de loyale discus^on. 



— 174 — 

tiQi animait les banquets socialistes. J'y gagnai , poiff 
iMm compte 5 de devenir »ispect aux montagaar^^ 
soamdaUsés de me toht si Men arec le gouvernement. 
Cette snspicioB me poursait encore. 

Le Sodalisme avait représenté la Révolution swx 
élections de juin : il fit les élections du 17 septeml^'e. 
Quand tout se réunissait pour Fécraser, 70,000 hommes 
se levaient à son appel pour protester conlre la victoire 
ée Juta , H nommait Raspail représentant. C'est dans les 
iMireaux du Peuple que le comité électoral démocra- 
tique tint ses séances. Contre une réaction immodérée ^ 
la démocratie prenait pour drapeau son organe le plus 
énergique. La Montagne ^ dans cette éclatante mai^ 
festatioQ du Socialisme, ne figura que comme alliée. 

De ce moment, il fut avéré pour tout le monde que 
la situation politique était changée. La questik>n n'était 
pins entre la monarchie et la démocratie, mais bien 
Mtre le travail et le capital. Les idées sociales, si kmg^ 
temps dédaignées, étaient une force : par cette raison^ 
tandis qu'elles soulevaient la haine de ceux-ci, elles 
devaient exciter l'ambition de ceux-là. A quoi sert, en 
^fet, dé se dire démocrate, si Ton n'est pas du p»rti 
en peuple? Or le parti populaire était maintenant le 
^arti socialiste : ceux qui d'abord avaient mécosmi la 
réalité du socialisme, songèrent dès lors à s'en approprier 
la puissance. 

J'arrive à une époque qui, dans cette merreilleine 
légende, fut pour le Socialisme une véritable tentation 
de saint Antoine. Moms heureux ou nsoins avisé qne 
le solitaire de la '^hébalde, il se laissa prendre vêsl 
ebarmes de la sirène : U lui en coûta cher, comme on 
verra. 

J'ai dit que jusqu'en octobre 1S48, sept mois a|)t6s 
l'inauguration d'une république faite au nom des idées 
aociaies, la fraction la i^us avancée du parti démacr»- 



— 175 — 

tiqae^ celle qse représentaient, à r Assemblée BtitSonale 
Textrême gauche , et dans la presse , la Réformt^ s'était 
leiMe, à l'égard du socialisme, dans une réserve extrême : 
elle n'avait pas fait son pronortcement ÎS eRe préconisait 
Robespierre, elle n'acceptait pas Babceuf. Ni l'éloquence 
et le f onvemementaltsme de Louis Blanc , ni les mani- 
festations réitérées du prolétariat n'avaient pu entraîner 
le néo-jacobinisme : depuis février il ne considéi'aît 
qu'avec inquiétude et méfiance ce que pendant dix-huit 
ans fl avait refusé de voir. 

Un événement décisif pouvait seul le faire sortir de sa 
tradition et de sqn essence : les élecfiom du 17 sep^ 
tembre, le banquet du faubourg Poissonnière, déter- 
minèrent ce mouvewent. Le peuple, il n'était pins pos- 
sible de le nier', allait au socialisme : il fet décidé qn'on 
se déclarerait sociaUste* 

Mais en adhérant aiFSodalIsme , dcols quel inconnu se 
jetak-on? quel serait le Symbole du parti si brusquement 
Irassfigruré? qui se chargerait de faire la profession de 
foi? que changerait-on, qu'ajouterait-on aux idées 
anciennes? quelle modification le parti apporterait-il à 
sapofitique? 

fJn système social, cosmologique , théoîogique, in- 
dustriel et agricole , est une chose qui ne s'improvise 
pas d'un trait de plume. Après Saint-Simon et Fourrier, 
il »e restait rien à glaner dans le champ de la fantaisie; 
et ne réforme pas qui veut la religion , la philosophie et 
l'économie «ociale. 

lîntreprendre une critique savante et profonde , pro- 
céder méthodiquement à la découverte des lois sociales; 
cela suppose de longues études, une habitude de l'abs- 
trac^on, un esprit calculateur, peu compatible avec la 
passion révolutionnaire des démocrates. 

Accepter utie théorie toute faite, entrer en masse 
dans fme école, comme en entrait dans le socialisme. 



— 176 — 

c'était se mettre k la queue d'une secte : la dignité da 
parti ne le permettait pas. 

En y regardant de plus près^ les montagnards auraient 
compris qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de 
rester ce qu'ils étaient, à peine de n'être rien du tout; 
ils auraient vu qu'un parti ne se mpdifle pas au gré de 
ses chefs ^ et suivant les convenances^ d'une politique do 
moment; loin de là^ ils se seraient convaincus que la 
distinction des partis ^tant donnée par la constitution 
même de la société^ ils ne peuvent se fondre qu'en 
cessant d'exister^ et qu'en conséquence la seule question 
pour eux est celle-ci, être ou ne pas être, la vie ou 
la mort. 

La Montagne pouvait-elle consentir à s'absorber dans 
le soçialisipe, ou se contenter d'en prendre la direction 
et de le gouverner dans le sens de sa politique ? voilà 
ce que les montagnards, avant de se déclarer, auraient 
dCLse demander. Or, s'ils se fussent sdnsi posé la ques- 
tion, ils se seraient dit, que de ces deux alternatives, la 
première n'était point dans leur cœur, et la seconde 
échappait à leur capacité; ils auraient laissé le socia- 
lisme à lui-même, comme après février, les doctrinaires 
avaient laissé les républicains, et fidèles à leur ancienne 
ligne de conduite, ils auraient attendu les événements. 

Cette politique était sans contredit la plus sage; car^ 
ou le socialismie, livré à lui-même, périrait bientôt par 
la contradiction, le ridicule et l'impraticabilité de ses 
utopies; et alors la Montagne, non compromise, ressai* 
sissait l'influence. Ou bien le socialisme parviendrait à 
s'établir d'une manière pratique et positive; et, dans ce 
cas, la Montagne conservait encore son initiative en le 
prenant sous sa protection. Elle n'avait pas l'honneur 
de la découverte, il est vrai; mais elle avait Tavantage^ 
bien autrement important pour un corps politique, de 
la certitude. Du reste, rien ne l'obligeait à manifester 



- 177 — 

envers le parti socialiste ni malveillance ni symps^e : 
il lui suffisait de rester neutre. 

Llmpatience des radicaux ne pouvait s'accommoder 
de cette prudence. On fit comme d'habitude : on prit 
une résolution, dictée, ce semble, par la sagesse, mais 
qui accusait l'impuissance la plus déplorable. On voulut 
avoir un socialisme à soi, faire le triage des utopies en 
vogue, et l'on aboutit, chose facile à prévoir, à un juste- 
milieu. 

Qu'on n'essaye pas de le nier : la Montagne, fMsant, 
sans le savoir, de l'éclectisme démocratique et social, 
devenait 4outsin4>lement doctrinaire. Son prétendu so- 
cialisme, qu'il ne tint pas à moi d'empêcher, ne fut 
qu'un mensonge, mensonge de bonne foi, assurément^ 
mais mensonge funeste, dont les auteurs ne pouvaient 
manquer d'être victimes. C'est ce que les montagnards 
auraient bien idte aperçu, si la passion gouvernement- 
taie qui les possédait ne leur eût fait complètement illu- 
sion. 

La révolution sociale est le hut, avaient-ils dit longtemps 
avant février; la résolution politique est le moyen. Donc, 
concluaient-ils, c'est à nous, qui sommes avant tout des 
hommes politiques; à nous, qui continuons la tradition 
de 93, et qui avons fait la République en février, de 
fonder le vrai socialisme par l'initiative du gouverne^ 
ment; à nous d'absorber dans notre synthèse toutes les 
écoles divergentes, en saisissant, avec le gouvernail po- 
litique, le gouvernail économique. 

Ainsi, la Montagne, toujours guettant le pouvoir, re- 
prenait en sous-ceuvre les idées de Babœuf, de Louis 
Blanc, des communistes et absolutistes de tous les siècles ; 
elle prodams^, plus haut qu'on n'avait fait avant elle, 
la nécessité d'imposer par en haut la révolution, au liea 
de la proposer^ comme je le voulais, par en bas. 

Ce n'est pas moi qui pouvais être dupe de ce revire- 

8. 



— 47B — 

ment, dont i»ers<mûe ne découvrait alors les contradic- 
tions doctrinales, et que je déplorai» de toute mon âme, 
pour Faveuir de la Montagtie non mohis que pour celui 
4te la Révolution* Le socialisme de r^itrême gaucite 
m'était, à mes yeux, qjtfttûe fantasmagorie dont je re- 
connaissais toute la sincérité, mais dont j'estimais la 
valeur à néant. On allait, selon mol, provoquer une re- 
crudescence de la réaction, en recommençant sur une 
plus grande échelle les tentatives du 17 mars, du 16avr9, 
do 15 mai. ÂiH*ès avoir trois fois échoué, dans ses tenta- 
tives, le parti radical s'aw>rétait à engloutir avec lui, 
dans une dernière déroute, le socialisme. La conversion 
des montagnards n'avait pas, à mes yeux, d'autre signi^ 
fication. 

Une divergence aussi radicale de principes et de vues 
ne pouvait manquer de se traduire en une guerre de 
filome^ et iMentôtenune^rivaUHé de partis. C'était certes 
^ mcKndre des inconvénients : et j'étais homme à braver, 
s'il était besoin, la colère aveugle des montagnards, 
comme les malédictions beaucoup plus consciencieuses 
des malthu^ns. 

Mais de sérieuses considérations me retenaient 
I Le parti montagnard apportait aii sociafisme une 
force immense. Était 41 politique delà repousser? 

Bn se déclarant socialiste, il s'engageait irrévocable- 
iifêBt, il engageait avec lui une porôon notable de la 
i()^ubttque. Il répondait d'ailleurs au vtta du peuple, 
qui avait proclamé le premier la fosi»n en nommant la 
Bépuk^ue dànwcroMque £T 90CiAt.B. Le socialistBe, 
doublé de la démocratie, imposait à^ la réaction. Fal- 
iM^Û négliger cet avantage ? 

Si le programme des aioMlagn^ds iêàm&t tout à 
eipliquer et à définir, par cela «lême il réservait tout : 
or le Socialisme n'avait rien produit qui s'imposât avec 
ynttorité des masses ; de quel droit aur^-je repoussé 



les éclectiques, qtfand Je n'acceptais qoe sous bénéfice 
d'inventaire les dogmatiques ? 

Ia conversion en masse en parti de la Montagne, 
mettant à néant les petites églises, pouvaient ménre 
lire regardée comme un progrès, la catholicité de la 
Révolution était fondée, Men que son dogme ne fût pas 
«défini; et quelle notoriété, queHe puissance allait ap- 
porter aux idées soclates, à fur et à mesure qu'elles se 
produiraient, Talliance d'un parti énergique, organisé, 
qui formait la portion la plus active de la démocratie ? 

Telles étaient les réflexions dont j'étais assiégé, et qui 
se trahirent plus d'une fois dans la polémique du Peuple, 
du 19 octobre au 25 décembre. Dans cette situation 
inextricable, je me sentais arracher mon libre arbitre; 
la dialectique la plus savante ne me servait plus de 
rien; l'influence politique, l'action providentielle, 
malgré moi m'emportait. Du reste, les discussions avec 
les organes de la Montagne était peu faites pour m'éclaî- 
rer. Les raisons se croisaient, mais sans se répondre ; 
elles subsistaient les unes à côté des autres, elles ne 
s'entre-dé truisaient pas. Les deux partis, ne pouvant ni 
s'entendre ni vivre désunis, devaient se battre. C'est la 
solution de tous les conflits, quand les adversaires ne se 
comprennent plus. Quelques personnalités se mêlèrent 
à la lutte... 

Les chefs de parti oublient trop souvent qu'ils ne sont 
que des hérauts d'armes, parlant au nom de leurs com- 
mettants , et que leur premier devoir est de se considérer 
réciproquement comîne des persoflnages sacrés. Je n'ai 
pas été plus qu'un autre exempt de passion et de vio- 
lence ; surpris à ^improviste, j'ai payé largement le tri- 
but à Fhmnaîne faiblesse. J'ai cru même remarquer 
îdofs, la philosophie me le pardonne ! que plus la raison 
acquiert en nous de développement, plus la passion , 
quand elle se déchaîne , gagne en brutaHté. Il semble 



— 180 — 

alors que l'ange et le bipède^ dont Tunion intime consti- 
tue notre humanité^ au lieu de confondre leurs attributs, 
vivent seulement de compagnie. Si c'est là que nous 
mène le progrès, à quoi sert-il?... 

Dévoré d'inquiétudes, j'attendais avec impatience le 
résultat de l'élection de décembre qui devait faire cesser 
toutes les dissidences. Dans l'intervalle la Constitution 
fut votée : je dois dire la part que j'y ai prise. 

XIV. 
4L motehibre s 

I4JL COlfSTITIITIOK* 

Le 4 novembre 18^8 fut votée dans son ensemble la 
Constitution. 769 représensants assistaient à la séance : 
739 votèrent pour> 30 contre. Sur ces 30 voix protes- 
tantes, il y en avait 12 de démocrates-socialistes, 14 de 
légitimistes. M. Odilon Barrot, chef actuel du ministère, 
s'était abstenu. 

Le jour même du vote, je crus devoir expliquer, dans 
une lettre insérée au Moniteur, les» motifs qui m'avaient 
déterminé. Voici cette lettre : 

a Monsieur le rédacteur. 

» L'Assemblée nationale vient de proclamer la Consti- 
tution aux cris prolongés de : Five la République! 

» J'ai pris part aux vœux de mes collègues pour la 
République ; j'ai déposé dans l'urne un billet bleu contre 
la Constitution. Je n'eusse pas compris comment, dans 
une circonstance aussi solennelle, et après quatre mois 
de discussion, je pouvais m'abstenir ; je ne comprendrais 
pas , après mon vote, qu'il me fût permis de ne pcHO^ 
m'expliquer. 



— 181 — 

» J'ai voté contre la Constitution, non point par un 
vain esprit d'opposition ou d'agitation révolutionnaire^ 
parce que la Constitution renferme des choses que je 
voudrais ôter, ou que d'autres ne s'y trouvent pas que 
j'y voudrais mettre. Si de pareilles raisons pouvaient 
prévaloir sur l'esprit d'un représentant^ 41 n'y aurait ja- 
mais de vote sur aucune loi. 

» J'ai voté contre la Constitution, parce que c'est une 
constitution. 

» Ce qui fait Tessence d'une constitution, — je veux dire 
d'une constitution politique, il ne peut être question d'au- 
cune autre, — c'est la division delà souveraineté, autre- 
ment dire, la séparation des pouvoirs en deux, législatif 
et exécutif. Lk est le principe et l'essence de toute con- 
stitution politique ; hors de là, il n'y a plus de constitu- 
tion, dans le sens actuel du mot, il n'y a qu'une autorité 
souveraine, faisant des lois, et les exécutant par ses co- 
mités et ses ministres. 

» Nous ne sommes point accoutumés à une telle orga» 
nisation de la souveraineté ; dans mon opinon , le gou- 
vernement républicain n'est pas autre chose. 

» Je trouve donc qu'une constitution, dans une répu- 
blique, est chose parfaitement inutile; je pense que le 
provisoire que nous avions depuis huit mois, pouvait 
très-bien, avec un peu plus de régularité, un peu moins 
de respect pour les traditions monarchiques, être rendu 
définitif; je suis convaincu que la Constitution , dont le 
premier acte sera de créer une présidence, avec ses pré» 
rogatives, ses ambitions, ses coupables espérances, sera 
plutôt un péril qu'une garantie pour la liberté. 
» Salut et fraternité. 

» P.-J. Proudhon, 
» Représentant de la Seine. 

» Paris, 4 novembre 1848. » 



— 1«2 — 

Cette lettre suffit pour le législateur : le pHbliciste doit 
à ses lecteurs de phis amples explications. Nous sommes 
3i ifliatués (te pouvoir, nous ayons été si bien monar- 
cWsés, nous aimons tant à être gouvernés, que nous ne 
«ecmcevons pas la possibilité de vivre libres. Nous nous 
croyons démocrates parce que nous avons renversé 
quatre fois la royauté héréditaire : c^lques-uns^ allant 
jusqu'à nier la préÂdeBce élective, sauf àTassembler 
ensuite les pouvoirs dans une Convention dirigée par un 
comité de salut public , se croient parvenus aux co- 
lonnes d*Hercule du radicalisme. Mais nous rie voyons 
pas qu'ol)stinés à cette idée fixe de Gouvernement, nous 
ne sommes , tous tant qui nous taisons la guerre pour 
Texercice du pouvoir, que des variétés d'absolutistes! 

Qu'est-ce qu'une constitution politique ? 

Une société peut-elle subsister sans constitution poli- 
tiqtie? 

Que mettrons-nous à la place d'une constitution po- 
aUque? 

Telles sont lés questions que je me propose de ré- 
soudre, en moins de mots peut-être qu'il n'en faudrait 
à d'autres seulement pour les exposer. Les idées que je 
vais produire sont vieilles comme la démocratie, sim- 
ples comme le suffrage universel; je n'aurai d'autre mé- 
rite que de les systématiser, en y mettant un peu défaite 
-et d'ordre. Elles n'en paraîtront pas moins une révéla- 
tion, une utopie de plus, même' à nos démagogues , 
^tontla plupart , prenant leur main droite pour leurinain 
gauche, n'ont jamais su tirer de la souveraûieté dupea- 
ple autre chose que la dictature. 



I. 

Je distingue en toute société deux espèces de consti- 
tutions , l'une que j'appelle la constitution sociale, 



l'antre , ^ tsl! U oMsUtution politique .* la pre- 
mière y Ifttime à rbiiiMMU^ y fibérale ^ progres^ve , et 
dont le progrès eoii»$4e le plas someai à se débarrasser 
de la seconde ^ esseoUeUemeoÉ arliitraire , opprcss&ve et 
rétrograde. 

DisoBS d'abord ee qu*e$t la coostitntioii sociale : nous 
comprendrons mieux ce que sont les coDstitutions poli* 
tifies. 

M(ribe avait placé eB tête de ses lois , comme nous 
i'aifOBs fait en tête de motre dernière Coostttation ^ im 
préambule avec une déclaration sommaire des droits de 
l'homme et du citoyen. Ce préambule et cette déclara- 
(k»9 adoptés depuis par toutes les natloùs chrétiennes , 
et qui fOTment la première pièce de leurs annales , sont 
coimas de tout le monde sous le nom de dêgalogue. 

Un Dieu 9 d*abord , une religion ^ un culte ; en second 
lieu, l'autorité des Pères et Anciens; troisièmement, la 
défease de se rendre justice à soi-même , et , couse- 
quemmeot, l'institution d'une justice publique ; enfin , 
le respect de la famille^ du mariage, de la propriété, de 
la î(A jurée : voilà toute la constitution de Moïse, consti- 
tatioBsi simple, qu'on lie saurait concevoir la dureté de 
cervelle d'une race qiâ , pendant plus de mille ans, mit 
toute son énergie à lui substituer Tîdolâtrie et l'escla- 
vage. Le peuple jtif ne voulait pas de la liberté ; et , 
comme nous l'avons <Mtpkis bant, le tort de Aloisefut 
de voDÉoir l'affranchir n^dgré lui. 

Appè»^ viennent les lois qui règlent dans le détail les 
solennités de la re^glon , les cérémonies du culte , les 
attributions, moitié médicales y moitié policières et reli- 
gieuses des prêtres (on ne séparait point alors le spiri- 
tuel du temporel; religion et société étaient synonymes),* 
la police municipale , les peines , tous les intérêts , en un 
Wi, que ioidève chacun des principes posés dans le 
Déûalogae, U n'y a^ rlenr* dois «out le Pentateuque qui 



— 18& — 

ressemble ^ de près ou de loin, à uae SéparatioH des 
pouvoirs, à plus forte raison à des lois prétendues orga- 
niques, ayant pour objet de définir les attributions des 
pouvoirs, et de mettre en jeu le système. Mol^ n'avait 
aucune idée du premier pouvoir, dit législatif f d'un se- 
cond , exécutif; et d'un troisième , bâtard des deux au- 
tres , ordre judiciaire. Les conflits d^cUtribiUions et de 
juridictions ne lui avaient point révélé la nécessité d'on 
Conseil d'État; encore moins les dissensions politiques 
résultat inévitable de la mécanique constitutionnelle, 
lui avaient-elles fait sentir l'importance d'une haute cour. 
L'idée constitutionnelle était restée lettre close pour le 
grand législateur : c'est après quatre siècles de réaction 
du peuple contre la Loi qu'on la vit pour la première 
fdls apparaître en Israël, et cela précisément afin de 
motiver l'élection du premier roi. Jusqu'à ce moment , 
l'idée de constitution politique , homologue dans la race 
arabe à celle de royauté , avait été montrée au peuple 
plutôt comme une menace que comme un progrès. 

« Voici quel sera le statut royal , » la Constitution du 
gouvernement , avait dit Samuel , lorsque les délégués 
du peuple vinrent le sommer de leur sacrer un roi. Re- 
marquez cela : c'est le prêtre qui donne l'institution au 
r<H; chez tous les peuples, même en révolte contre le 
sacerdoce, le pouvohr est de droit divin, t n prendra vos 
» fils pour en fahre des conscrits, et vos filles pour en 
» faire des cantinières et des grïsettes. Et quand il ^ 
B sera fait une force, il mettrsC des impôts sur les per- 
» sonnes, sur les maisons, les meubles, les terres,le 
» vin, le sel , la viande , les marchandises, etc., afin 
» d'entretenir ses soldats, de payer ses employés et ses 
» maîtresses. 

» Et vous serez ses serviteurs. » 

C'est en ces termes que Samuel, d'sq[>rès Moïse , expo- 
sait la constitution politique; ^ tous nos publtdfltes > 



— 185 — 

depuis l'abbé Syeyès jusqu'à M. de Gormenin, sont 
d'accord avec lui. Mais que peut la raison contre Tor- 
gueil et Tégoîsme ? La constitution politique , c'est-à- 
dire la royauté, n'était-ce pas, d'abord, le gouverne- 
ment, et par conséquent des honneurs et des sinécures? 
I^'était-ce pas le monopole , la rente , la grande pro- 
priété, par conséquent l'exploitation de l'homme par 
l'homme, le prolétariat ? N'était-ce pas, enfln, la liberté 
dans /'orrfrc,, comme dit Louis Blanc, la liberté entou- 
rée de piques et de flèches? Tout le monde en voulait 
donc; les Phéniciens, les Anglais de ce temps-là, en 
jouissaient depuis longtemps; comment le peuple juif, 
qui se disait lui aussi le Messie des nations, comme nous 
antres Français , Polonais, Hongrois et Cosaques, car il 
paraît que c'est une manie , nous avons la vanité de nous 
le du'e, serait-il demeuré en arrière de ses voisins? En 
vérité , il n'y a rien de nouveau sous le soleil, pas même 
le constitutionalisme et l'anglomanie. 

Ce qui fait l'essence d'une constitution politique, c'est 
donc, ainsi que je le dis dans ma lettre au Moniteur ^ la Sé^ 
paration des pmvoirs, c'est-à-dire la distinction de deux 
natures dans le gouvernement, la nature législative^ 
et la nature executive; comme en Jésus-Christ, Dieu 
et homme tout ensemble : il est surprenant qu'au fond 
de notre politique, nous trouvions toujours la théolo 
gie. 

Par cette distinction, le gouvernement, créé à priori 
pour le peuple ; le gouvernement qui devait être l'tai- 
strument et l'organe du peuple, est placé au-dessus du 
peuple : il est son maître, son tyran. Aussi, quand la 
Constitution dit, article 19: La séparation des pouvoirs 
est la première condition d'un gouvernement libre ^çMe a 
tout à fait raison pour ce qui est de la liberté du prince, 
président, ou dUrecteur, je n'y fais pas de difiérence ; mais 
pour ce qui est de la liberté du pays, elle se trompe du 



— 1S6 — 

Mit au tout : la séparation ées pooroirs est la prenâère 
ecmdttioii de roppression du peuple. 

Mais comment s'est établie cette idée de séparation 
ées pouvoirs, aujourd'hui démontrée radicalement fausse 
et impraticable ? Car toute erreur a sa source dans une 
dîficttlté qu'il faut résoudre; et toute institution ou 
fXAStitution mauvaise peut être considérée comme une 
solution provisœre de cette difficulté. Cherchons donc en- 
core, en dehors des mirages de Torgueilet de la cupidité, 
l'origine pratique de la séparation des pouvoirs. 

A quoi bon , disaient il y a un an quelques hommes 
notables de la Constituante, à quoi bon une constitution? 
Quelle peut être l'utilité de cette distinction de pouvoirs, 
avec leurs prérogatives, leurs conflits, leurs ambitions 
et tous leurs périls? Ne suffit-il pas d'une Assemblée 
qui, expression des besoins du pays, fât des lois, 
et, par les ministres qu'elle choisit dans son sein, les 
exécute? 

Ainsi parlait entre autres , l'honorable M. Valette (du 
Jura). 

Et les partisans du régime constitutionnel leur répon- 
daient, d'après Rousseau : 

La séparation des pouvoirs a sa source dans la cen- 
tralisation elle-même. Sans objet dans un petit État, où 
l'assemblée des citoyeùs peut intervenir quotidienne- 
ment dans les affaires publiques , elle est indispensîd* 
chez une nation de plusieurs millions d'hommes, forcés, 
^ur leur nombre même, de déléguer leurs pouvoirs 
à des représentants. Elle devient alors une garantie de 
la Mberté. 

Supposez, en effet, tous les pouvoirs concentrés dans 
une assemblée unique, vous n'aurez fait qu'augmenter 
les périte de la liberté , en lui enlevant ses dernières 
garanties. Le gouvernement par l'assenoblée sera toot 
aussi redoutable que par le prince , et vous aurei f> 



responsabilité ée m(AùB. L'expérience pnnrre même que 
le despotisme des assemblées est cent fois pire que Fau- 
toeratie d'un seul , par la raison qu'un être collectif est 
inaccessible aux considérations d'humanité, de modé- 
ration, de respect de l'opinion, etc., qui gouvernent 
les kkdividus. Si donc l'unité des pouvoirs que vous 
préconisez et l'absence de constitution politique n'ont 
d'autre effet que de remplacer le gouvernement d'un 
président responsable par le gouvernement d'une ma- 
jorité irresponsable , les conditions du pouvoir restant 
d'aitteurs les mêmes, qu'aurez- vous avancé? Ne vaut-il 
pas mieux diviser l'autorité, faire de l'un des pouvoirs 
le contrôleur de Fairtre, donner la liberté d'action à 
l'exécutif, mais en le rendant responsable devant le 
législatif? Donc, ou la séparation des pouvoirs; ou bien, 
afec la eentralisatiop , point de liberté. 

A cette objection la démocratie n'a jamais fait de 
i^nse sérieuse. Cela n'a rien d'étonnant : ceux qui la 
représentent ont toujours été aussi gouvernementallstes 
que les doctrinaires. Aus^ la République démocratique, 
la République sans distinction de pouvoirs, n'a-t-elle 
jams^ paruv aux esprits non prévenus qu'une mystifica- 
ftm politique, un véritable escamotage de la liberté. 
Et j'amMe, pour ma part, qu'étant donnée la nécessité 
organisée d'une centralisation comme la nôtre, dans 
laquelle toutes les facultés sociales convergent en un 
centre unique, initiateur et dominateur souverain, je 
préfère, et de beaucoup, au gouvernement absolu et 
irresponsable d'une convention, le gouvernement sé- 
paré et responsable d'une présidence; et au gouver- 
nement d'une présidence élective , celui d'une royauté 
coMUtutionnelle. 

Fasée milieu, sekm moi, avec la centralisation telle 
^01 l'a laite, et ^e radicaux, doctrinaires et abso- 
lutistes la Comprennent : ou bien il faut revenir à la 



— 488 — 

Charte de 1830^ modifiée selon les besoins du jour; ou 
il faut chercher quelque chose que la démocratie n'a 
point encore défini^ dont la Convention n'a pas eu l'idée 
claire, et que l'auteur du Contrat social a complète- 
ment méconnu , quand il a osé dire que la liberté des 
citoyens était en raison de la petitesse des États, et que 
dans une République d'une aussi grande étendue que la 
France , le gouvernement par la centralisation devenant 
toujours plus fort, la liberté serait nécessairement tou- 
jours moindre. 

Constatons donc, avant d'aller plus loin, ce double 
fait: la séparation des pouvoirs, principe de toutes les 
constitutions politiques, est une institution d'essai, que 
l'expérience déclare hostile à la liberté , mais que le 
besoin de centralisation, dans un grand pays, a para 
généralement aux auteurs de droit public rendre néces- 
saire. Otez la séparation des pouvoirs, l'équilibre con- 
stitutionnel, vous avez le despotisme des assemblées; 
ôtez la centralisation, la République n'est plus une, 
vous tombez dans le fédéralisme. On a cru trouver à 
cette contradiction un moyen terme dans la monarclue 
constitutionnelle. Ce système, mis à l'épreuve, a donné 
pour résultat la corruption : il a péri comme jamais 
gouvernement n'avait péri, non pas sur le champ de 
bataille, mais dans un égout. L'accord de la liberté avec 
la centralisation, tel est, à côté du problème social, le 
problème politique que la révolution de février nous a 
donné à résoudre. 

Voyons maintenant comment l'Assemblée constituante 

Ta résolu. 

La Constitution de 1848, imitation de la Charte de 
1830, socialiste pour le fond, est politique ou à bascule 
dans la forme. Par son côté socialiste, elle promet l'iB- 
struction, le crédit, le travail, l'assistance ; elle crée Je 
suffrage universel, et se soumet au progrès : ce sont là 



— 189 — 

autant de principes nouveanx que ne reconnaissaient pas 
les anciens législateurs^ et que l'Assemblée constituante 
a ajoutés au Décalogue. — Par sa forme politique^ elle 
a pour objet de^arantir l'exercice des droits reconnus^ 
la sécurité et l'ordre. 

Or^ de même que toutes ses devancières 5 la Constitu- 
tion de 18/i8 est impuissante à tenir aucune de ses pro- 
messes^ politiques et sociales; et^ si le peuple devait la 
prendre au sérieux^ j'ose dire que le gouvernement se 
trouverait chaque jour placé dans Faltematlve d'un 2U fé- 
vrier ou d'un 26 juin. 

D'abord 5 cette Constitution, politique et socialiste 
tout à la fois , c'est-à-dire restrictive ou libérale , réac- 
tionnaire ou progressive, suivant qu'il plaît au pouvoir, 
est en contradiction avec elle-même : la moitié de ses 
articles détruit l'autre moitié. Il était impossible, au 
surplus, qu'il en fût autrement. Ce n'est point l'influence 
de quelques socialistes , membres de l'Assemblée , qui 
a donné à la Constitution cette figure équivoque. Le So- 
cialisme, tel qu'il se trouve dans ce grand acte parle- 
mentaire, existait dans la majorité des esprits longtemps 
avant la conyocation de l'Assemblée et la révolution de 
Février : il devait se produire officiellement , comme be- 
soin dç l'époque et conséquence de la révolution. 
Louis-Philippe serait resté sur le trône, que le même 
mouvement, qui s'est accompli par sa chute , se fût ac- 
compli sous son autorité. 

Trois choses forment la pari:ie socialiste du nouveau 
pacte : 

1. La déclaration des droits et des devoirs y dans la- 
quelle se trouve , à défaut et comme indemnité du droit 
au travail, le droit à l'assistance. 

2. L'idée de progrès , de laquelle est sorti l'article 111, 
qui établit pour le pays la faculté perpétuelle de révi- 
sion. , 



— 1^ - 

3« Le suffrage universel^ ûMmiYeiïei. encore inaperç», 
mais mévitaMe, sera de changer de fbnsd en ctmîàt 
notre droit pubMe. 

Ces trois éléments de laGonstitution nouvelle étaient, 
je le répète , dans la nécessité du t^oips : la dynastie 
d'Orléans^ si elle se f«t maîntenne^ pas pins que FAs- 
semblée constituante, ne pouvait y échapper. L'acd- 
dent du 24 février n'a Cait qu'avancer de quelques an- 
nées réclosion de ce produit de la pensée générale. 

£h bien ! la Constitution de i%ti% , quelle qu'ail été la 
bonne foi de ses auteurs^ est radicalement impuissaottà 
réaliser aucune de ses promesses : pas pkis que celle de 
1830^ elle ne peut être une vérité; elle est côndannée 
à rester un invincible mensonge. £t pourquoi cela? 
Parce que, d'une part, les droits ou principes que la 
Constitution se propose d'appliquer, au lieu de se pré- 
senter en conciliation les uns des antres, se posent ai 
contradiction; parce qu'ensinie, c'est le Gouvernement 
qui , se mettant au droit de la société vis-à-vis des ci- 
toyens , traite et compromet en son propre nom, tandis 
qu'il ne possède aucun moyen d'exécuter ; parce qu'ente 
la société , au lieu de se gouverner elle-même par la cea- 
tralisation séparée de chacune de ses fonctions, les a 
concentrées en un Gouvernement établi au^lessus d'elle, 
et composé de deux pouvoirs omnipotents et antago- 
nistes. 

Les faits étant la meilleure démonstraticm des Uées* 
premms pour exem^ le droit à Toastslanee. 

Qui ne voit d'abord que le droit à l'assistance, ga»- 
ranti par le gouvernement é défaut de trm)aily est la 
même chose que le droit au travail , travesti sens raa 
formule d'égoïsme ? C'est en haine du droit an travail 
qu'a été accordé le droit à l'asastance ; c'est cuMae ra- 
diât de la rente , comme rançon de la propriété , cpe te 
Gouvernement s'est obligé à réorganiser la charité ^p»* 



— I§1 — 

bique. Pour to^ homme qai a le se» de la logique et 
du droite qui connaît la manière dont s'exéculevt tes 
obligations entre les hommes^ û est évident que te droit 
àTasastaBce, également odieux à ceoi qui en jouissent 
et à ceux qui Facquittent 5 ne peut entrer, au moins e» 
cette ibnaie , dans les instiftntiotts d'une société. 

ie ne parle point des difficultés d'exécution : elles sont 
à peu près insurmontables. — L'assistance est-dile l'an* 
môae? non. L'aumône ne s'organise pas; elle ne pevi 
Mit l'objet d'un contrat; dte n'a pas de piace dans tes 
lois; elle ne relève que de la conscience. L'assistance^ 
tombant sous le coup de la loi , pouvant faire l'objet 
d'une action aâmydstrative ou judiciaire y recomnie 
coouno droit par la Constitution , est donc autre chose 
91e l'aumtee : c'est une indemnUé, Or, si le droit à Fas- 
sîstance est une indemnité, qiKl sera le minimum d1»- 
demnité délivré à titre d'assistance? Sera-ce 25, 50^ 
7$ centimes? Sera-t-il ^al au minimum éa salakre?.».. 
Q«el sera le maximmti? Quels individus auront Aroît à 
l'assistance? Quelle sera la rétribution, suivant l'âge , te 
sexe , la profession , tes mftrttités , le domicile ? Fera-t-on 
des coBdilions aux indigents? Les ebligera-t-on , par 
exemple , à vivre (kns des établissements spéciaux e( 
des localités déterminées? à la campagne plutôt qu'à la 
liUt ? Nous tombons dans le r^me des maisons de force : 
f assistance, indemnité du travail, devient, chose mons- 
Iracsse ^ i'indenmité de la liberté. Ce n'est pas tout : qui 
fiera tes fonds de l'assista«ee? les propriétaires? 200 mil- 
Usns n'y suffiront pas ; il faudra donc créer de nouveaux 
impôts 9 éccaser la propriété pour ioucnir une subven* 
tisn sa prolétariat. Organisera4-<om un système de te- 
tnmesflwrlessalab'eft? Alors, ce n'est pins l'État , ce ne 
MUit pèns tes propriétaires et GafiÉtAMste& qui assistent; 
ce sQAt^tes travailleurs qui s'assistei^ tes uns les antres t 
l'«iiivrier qui travailte paye pooi celui qui ne travaiftte 



— 492 — 

pas 9 le bon pour le mauvais^ Féconome pour le prodi- 
gue et le débauché. Dans tous les cas^ Fassistance de- 
vient une retraite pour i'inconduite , une prime à la pa- 
resse : c'est le contre-fort de la mendicité^ la providence 
de la misère. Le paupérisme devient ainsi cliose consti- 
tutionnelle ; c'est une fonction sociale ^ un métier con- 
sacré par la loi^ payé, encouragé^ mulUplié. La taie 
des pauvres est un argument au désordre contre les 
caisses d'épargnes^ caisses de retraites^ tontines, etc. 
Fendant que vous moralisez le peuple par vos institu- 
tions de prévoyance et de crédit, vous le démoralisez 
par Fassistance. Encore une fois, je ne Veux point agi- 
ter ces questions délicates, où Fabus se mêle partout 
au bien et à Futile, où la justice n'est que passe-droit. 
Je demande quelle peut être la moralité, Fefficacité, la 
durée d'une institution qui a pour principes, d'un côté 
Fenvie, et de Fautre la haine? d'une institution qui con- 
state Fantagonisme de deux castes , et qui semble figu- 
rer dans la Déclaration des Droits et des Devoirs comme 
la pierre d'attente d'une guerre sociale ? 

J'ai contribué, sans Favoir voulu, à faire rejeter de 
la Constitution le droit au travail, — et je ne regrette 
point d'avoir épargné à mes collègues, à mon pays, ce 
nouveau mensonge , — par une réponse que je fis à 
Bt. Thiers, au comité des finances. Donnez-moi le droit 
au travail y lui disais-je, et je vous abandonne le droit 
de propriété. Je voulais indiquer par là que le travail 
modifie incessanunent la propriété , de même que la 
propriété modifie incessamment le droit social, en sorte 
que la garantie du premier pouvait être, ni plus ni moins 
que la garantie de la seconde, le signal d'une réforme 
complète des institutions. Mais ce ne fut pas ainsi qu'on 
prit la chose. Mes paroles furent regardées comme une 
menace à la propriété; et je n'étais pas d'hîitneur à 
donner d'autres explications. Dès ce moment, les con- 



— 198 — 

senrateurs se promirent que le travail serait protégé ^ 
mais non pas garanti : ce qui^ à leur point de vue^ sem- 
blait assez juste, puisqu'ils ne garantissaient pas davan- 
tage la propriété. Ils crurent faire merveille et épuiser 
les finesses de la tactique, en faisant passer, à défaut de 
travail, le droit a l'assistance, un non-sens à la place 
d'une impossibilité. N'aurais-je donc pas pu dire à ces 
aveugles : £h! donnez-moi le droit à ^assistance, et je 
vous abandonne le droit au travail ?.... Alors, en haine 
du droit à l'assistance, devenue pour tous les esprits 
aussi périlleuse que le droit au travail, il aurait fallu se 
rabattre sur une autre garantie, ou ne rien accorder 
du tout, ce qui était impossible. Et comme, à chaque 
proposition de la philanthropie conservatrice , j'aufais 
pu reproduire toujours le même argument, et cela à 
l'infini, j'étais sûr, si je l'eusse voulu, de faire rejeter 
jusqu'à l'idée même de constitution. 

n en est , en effet, de tous les éléments politiques et 
économiques sur lesquels repose la société, comme du 
droit au travail et du droit à l'assistance : ils peuvent 
tous se suppléer l'un l'autre, parce qu'ils se conver- 
tissent , se transforment , s'absorbent incessamment 
l'un l'autre, parce qu'ils Siont théoriquement contradic- 
toires. 

Accordez-moi la gratuité de Renseignement^ disais-je 
dans une autre occasion, et je vous çhandonne la liberté 
de l'enseignement. 

De même, aurais-je pu dire encore, accordez-moi le 
droit au crédit, et je vous quitte, du même coup, et le 
droit au travail, et le droit à l'assistance. 

A.ccordez-moi la liberté des cultes, et je vous permets 
d'avoir une religion de l'État. 

Accordez-moi la faculté de révision , et j'obéis, à tout 
jamais, à la Constitution. 

Accordez-moi l'exercice à perpétuité du suffrage uni- 





yefsAj et f accepte d'.avasioe iai» ta pnodvits Ai sitf- 

AcQùvàm-vmi la îïibttié ée fta ipcfisae^ ^L, flmB imM 
qsuB v^otts^ qui îateirdifiez da^dîsovssian fl» pnocip^s^ je 
vous peim)ets.de disouter te.priacipe laêrne de ia liberté. 

Xa société; ;che^ esseotîidlQKeit iatelliglfole, repose 
tont^jefittèreauriQesrQpposilMiBB^ BfyoMiyiiues, ou équi- 
valences, qé, toutes reittreat les cmes dans lee acttres^ et 
dont :1e Byalème est infiiiL Et la «oliilion d« proèlène 
soicâal cousit h poier le6(^ffiéj)esteilfiniBe6Klu problèiDe, 
BOD plus e&roonrnadtrAion^ ocmme ils :«pf aransent d'à- 
b(^d aux ipremières ^ques de fomation BedaOe^ et 
comiue la Conalitatkm de lS68iiious tes pnésente^ mais 
en i^ÊDUCTiON:: deiette Borte, par exemple, que ledMt 
au travail ^ leidrait aa orédit^ ie droit à rassÉstance^ tow 
des droits dont la réaibationiest ingnssMe eu^dangemiBe 
sous une législation antagsniste, résHttemft suooessivemeBt 
d'un dfoit déjà établi^ réaUsé, non douteux ^ tel cpie se- 
rait y je auppase, le da*olt de lîtve emiCBrresce; et, an 
lieu de renoontrer les ans dansi» adirés autant de pierrei 
d'achoppement, j ^soiirent leurs plus solides ^ranties. 

•C'eat notre ignoaranee^rofonde de cesÉransformalloHi, 
en jQQéme temps qat notre inomrie népubticaiDe; fmnous 
rend aveugles sur nos moyens et nous fait désirer «a« 
cesse d'inscrire dans le texte de nos iconstitutioiis et de 
portar au catalogue de nos lois, im garanties qu'il s'est 
au pouvoir d'aucun gouvernepient de nms^ donner, qui 
èSpond de wnis sevls d'acquérir. 

Qu'est-il besoin , à présent , id^ajouter que le dnattsme 
des pouvoirs, joint à la coDeentrati«i'des fonctions dans 
une autorité unique, est mn «bstacle de pl»s à lar^Mté 
du droit à l'assistance ? En efflBl, C'est lefwufvoir ejéctfl 
qui assiste, mais c'est le pouvoir ^c^sAafif qui pa^e. es- 
sayez, pourvoir, d'obtenir de riaaeanWéc nationale m» 
simJiarge de â0i mirnov jqitadgetpourles pMoacii'' 



— W5 — 

Il eu «6ra en 'êrtAi à Fassistance comme de tous les ar- 
tfcles de la CoasrtitHtion : ce sera pour le pouvoir législatif 
im moyen de phrs de faire la guerre à l'exécutif. Les in- 
trigafis y gagneront des poitefeuitles; le prolétariat n'en 
tirera J^a^ais le moindre soulagement. 

Ce <çiie Je viens de dire de FassUstance et du travail , 
est également vrai du progrès et du suffrage universel. 
Le Gcuvemement ne peut nous donner^ dans leur vérité^ 
i6 fm M l'airtre : la Constitution que nous lui avons 
ftdte, te maiâère dont s'y présentent les principes qui 
BOUS serrent de loi s'y opposent. 

Le pi'ogrèsl Mais il est évident que, d'abord pour tout 
ee qui touche aux idées sodales , l'État est essentielle- 
ment statî«nna1re. De la libre concurrence, qui nous est 
garantie depilfe 17 S9, comment l'État, qui a appris la 
logique avec M. de Falloox , dans la Philosophie de 
Lyon, ferait-il sortir la garantie du travail, du crédit, de 
l'assistance ou de ITnstructton? — Quant à la politique, 
Men loin de progresser, le Couvemement ne peut que 
Fétpograder. Où voulez-vous qu'il aille, en effet, avec 
son principe constitutif, la séparation des pouvoirs? 
Au pctot de vue des constitutions politiques, la prési- 
dence quadriennale et l'unîté de la représentation natio- 
iKrte, loin d'être un progrès, sont une dégénérescence du 
systène. La véritable formule du régime constitutionnel, 
c^est la Charte. Veut-on revenir à la monarchie de 
jtffltet? Que ceîifi qid n'en a point assez le dise ! 

Le «ttflfirage universel! Comment serait-il véridique^» 
9iand vous ne lui adressez que des questions équi- 
voques T Comment parviendrait-il à manifester la pen- 
sée, la vraie pensée du peuple, quand le peuple est di- 
visé, parl'inégalité des fortunes, en classes subordonnées 
les unes aux autres, votant par servilité ou par haine; 
^and ce même peuple , tenu en laisse par le pouvoir, 
^e peut, malgré sa souveraineté, faire entendre sa pen- 



— 196 — 

sée sur rien ; quand l'exercice de ses droits se borne à 
choisir^ tous les trois ou quatre ans , ses chefs et ses 
charlatans; quand sa raison façonnée sur l'antagonisme 
des idées et des intérêts, ne sait aller que d'une contradic- 
tion à une autre contradiction ; quand sa bonne foi est à la 
merci d'une dépêche télégraphique; quand, au lieu d'in- 
terroger sa conscience, on évoque ses souvenirs; quand, 
par la division des partis, il ne peut éviter un péril qu'en 
se précipitant dans un autre, et qu'à peine de manquer 
à sa sûreté, il est forcé de mentir à sa conscience ? La 
société, sous le régime à 200 fr. , était immobile : un 
poëte l'avait personnifiée dans le dieu Terme. Depuis 
que le suffrage universel est établi, elle tourne , mais 
sur place. Auparavant elle croupissait dans sa léthargie; 
maintenant elle a des vertiges. Serons-nous donc plus 
avancés , plus riches et plus libres , quand nous aurons 
fait un million de pirouettes ?. .. 

Que si maintenant le gouvernement, tel que l'a fait la 
Constitution de 1848, ne peut garanth* ni le travail, ni le 
crédit, ni l'assistance, ni l'instruction, ni le progrès, ni 
la sincérité du suffrage universel, ni rien de ce qui con- 
stitue l'état social , comment garantirait-il l'état poli- 
tique? conmient garantirait-il l'ordre? Chose singulière! 
cette réforme politique , qui devait nous donner la ré- 
forme sociale, nous apparaît, de quelque côté qu'on 
l'entreprenne, comme une perpétuelle impossibilité. 
Sans la centralisation, point de force dans le pouvoir, 
point d'unité dans la République ; nous glissons dans le 
fédéralisme, la France est rayée du nombre des nations. 
Sans la séparation des pouvoirs, plus de contrôle, plus de 
responsabilité, plus de liberté : nous périssons par le des- 
potisme ou la dictature. Mais avec la centralisation , le 
gouvernement, incapable de remplir aucune des condi- 
tions de son mandat , est en lutte perpétuelle avec la 
société ; avec la séparation des pouvoirs, il est en lutte 



— 197 — 

avec lui-même. L'équilibre détruit de partout, la so- 
ciété est emportée dans un cercle de révolutions. 

Est-il possible de trouver une issue à ce labyrinthe? 
J'ose l'affirmer. Mais j'avertis le lecteur que ce ne sera 
ni par uue transaction, ni par un éclectisme, ni par le 
sacrifice d'aucune idée , ni par aucun ajustement de 
forces et de contre-poids; ce sera par l'élévation à leur 
plus haute puissance de tous les principes constitution- 
nels actuellement en lutte : centralisation et séparation, 
suffrage universel et gouvernement, travail et crédit, li- 
berté et ordre. Au premier abord, il semble que cette 
méthode doive accroître l'antagonisme : elle aura pour 
résultat de le faire cesser. Seulement , nous n'aurons 
plus cette distinction de constitution politique et de con- 
stitution sociale : le gouvernement et la société seront 
identifiés, indiscernables. 

II. 

Je dis que le vice de toute constitution , politique ou 
sociale, ce qui amène les conflits et crée dans la société 
l'antagonisme, c'est , d'un côté, et pour m'en tenir à la 
seule question que je veuille examiner en ce moment, 
celle de la Constitution, que la séparation des pouvoirs, 
ou pour mieux dire , des fonctions, est mal faite et in- 
complète ; et d'autre part, que la centralisation est in- 
suffisante. D'où il suit que la puissance collective est 
sans action, et la pensée, ou le suffrage universel, sans 
exercice. Il faut achever la séparation , à peine ébau- 
chée, et centraliser davantage; il faut rendre au suf- 
frage universel ses prérogatives, et par suite au peuple 
l'énergie, l'activité, qui lui manquent 

Tel est le principe : pour le démontrer, pour expli- 
quer le mécanisme social, je n'ai que faire désormais de 
raisonnements ; les exemples suffiront. Ici, comme dans 



— 198 — 

les sciences positives, la pratique c'est la théorie; l'ok- 
servation exacte du fait est la science Blême. 

Depuis bien des siècles,, le pouvoir spirituel a été sé- 
paré, suivant la forme reçue, du pouvoir temporel. 

J'observe en passant qjue le principe poMticpe de la 
séparation des pouvoirs^ ou des fooctions, est le méae 
que le principe économique de la séparation des iiidas- 
tries, ou division du travail : par où nous voyons^ poindre 
déjà l'identité de la constitution p«litiqiie et 4e la coa- 
stitution sociale. 

Or je dis que la séparation des d£ux pouvoiïs, spi- 
rituel et temporel, n'a jamais été complète ; par suite 
que leur centralisation a été toujours iusuffisapte, an 
g^rand détriment d^ Tadmlnistration ecclésiastique, 

comme ûes fidèles. 

< ■ 

Il y aurait séparation complète, si le pouvoir tempo^ 
rel, non-seulement ne se mêlait en rien de la célébra- 
tion des mystères, de l'administration des sacrements, 
du gouvernement des paroisses, etc. ; mais s'il n'inter- 
venait point non pl|is dans la fiominatloni des évê9ie3. 
Il y aurait ensuite centralisation plus grande, et par 
conséquent gouvernement plus régulier, si le peuple^ 
dans chaque paroisse^ avait le droit de choisir lui-même 
ses curés et succursalistes, comiïie de n'en pas prendre 
du tout; si les prêtres, dans chaque diocèse, élisaient 
leur évêque, si l'assemblée des évêqucs réglait seule les 
affaires religieuses, l'enseignement de la théologie, et le 
culte. Par cette séparation, le clergé cesserait d'être, 
dans la main du pouvoir politique, un instrument de ty- 
rannie à l'égard du peuple ; et par cette application da 
safûrage universel, le gouvernement ejcclésiastique, cen- 
tralisé en soi, recevant ses inspirations du peuple, noo 
dNi gouvernement ou ùa pape, serait en harmonie con- 
stante avec les. besoins de la société, et l'état moral et 
intellectuel des, citayem^ 



— im — 

Au lieu de ce système, démocratique et nattonnel, que 
voyons-nous?. i.6^(îk)iwenseiiieiiti^ il e^ vrai, n'interri^nt 
pas dans les ohoses dw Gcâte; U)E!enseigiie pas le caté^ 
cttsme-;: ii ne pornfesse pss au séminaire. Mais, il choisit 
ter éTÔqoes, les évéques^ choisisseixtles eurés et succTxr- 
soli^svet les esqiédîeiit dans les paroisses^ sans^ fo 
moindre participation du suffirag^ populaire, souvent 
même malgré le peuple. En sorte que l'Église et l'Étaty 
ettiprenés Vnn' dans l'autre, parfois^ se faisant la guerre, 
focment uner espèa^e^ de ligue oflènsive et défens^e contre 
laliberté et Vinitls^ve de la nation. Leur gouvernement 
cumulé, au lieui de servir le pays> pèse sur le pays. Il 
est inutile que je fesse ressortir les conséquences de cet 
ordre de clioses : elles surgissent à tous les yeux. 

il faut donc, pour rentrer dans la vérité organique, 
éOHiomique et sociale : 1*" Abolir le cumul constitution- 
nel, en ôtant à l'État la nomination des évoques, et sé- 
f arant définitivement le spirituel du tfeiùporel ; — 2* cen- 
taaliser l'Église, en. elle-même, par un système d'élec- 
tious graduées ; — 3° donner pour base au pouvoir ec- 
désia^ique, comme à tous les mtres pouvobrs de l'État^ 
le suih^e universel. 

Par ce système, ce qui aujourd'hm est gouvebnement 
A'estplus qm^admirUsùrationyld. France entière, quanta 
cft «pli concerne les fonctions eoclésiastiques^ est centrar 
Usée; le pays, par le seul fait de son initiative électorale,, 
sevgouverne. lui-même,, aussii bien dans tes^ choses du 
ssdui que dans celles du siècle ; il n'est plus gouverné. 
Etllon eoiiçoitdéià quesliiéiait.possible d^organiser le 
pays entier, au tempooel,, d'aprèsr les bases que nous 
venons d^indiquer poinr soui oi^anisation spirituelle y 
Mordre le plus parfait,^ lai centnalisation la plus vigou*- 
leuae: existeraient, saiMS quiil y eût rien.de ce que nous 
a^elons; 2uijâiu*d'bui: autorité, constituée^ ou -Gouver- 
aeitteat. 



— 200 — 

Autre exemple : 

Autrefois^ on comptait^ en sus du pouvoir législatif et 
de Texécutif, un troisième pouvoir, le pouvoir jurft- 
ciaire. C'était une dérogation au dualisme séparatif, un 
premier pas fait vers la séparation complète des fonc- 
tions politiques comme des industries. La Constitution 
de 1848, à Tinstar des chartes de 1830 et 181Zi ne parle 
que de Vordre judiciaire. 

Ordre, pouvoir, ou fonction, je trouve ici, comme 
dans rÉgHse, et sous prétexte de centralisation, un nou- 
vel exemple du cumul de l'État, et, j^ar suite, une nou- 
velle atteinte à la souveraineté du peuple. 

Les fonctions judiciaires, par leurs différentes spécia- 
cialités, leur hiérarchie, leur inamovibilité, leur conver- 
gence en un ministère unique, témoignent d!une dis- 
tinction et d'une tendance à la centralisation non équi- 
voques. 

Mais elles ne relèvent aucunement des justiciables; 
elles sont toutes ti la disposition du pouvoir exécutif, su- 
bordonnées, non pas au pays par l'élection, mais an 
Gouvernement, président ou prince, par la nomination. 
Il en résulte que les justiciables sont livrés à leurs juges, 
prétendus naturels, comme les paroissiens le sont à leurs 
curés; que le peuple appartient aux magistrats comme 
un héritage; que le plaideur est au juge, non le juge 
au plaideur. 

Appliquez le Suffrage universel et l'élection graduée 
aux fonctions judiciaires comme aux fonctions ecclé- 
siastiques ; supprimez l'inamovibilité, qui est l'abdication 
du droit électoral; ôtez à l'État toute action, toute in- 
fluence sur l'ordre judiciaire ; que cet ordre, centralisé en 
lui-même et à part, ne relève plus que du peuple, et vous 
aurez ravi au pouvoir son plus puissant instrument de 
tyrannie; vous aurez fait de la justice un principe de 
liberté autant que d'ordre; et, à moins de supposer que 



^ 201 — 

le peuple, de qui doivent émaner^ par le suffrage uni- 
versel, tous les pouvoirs, ne soit en contradiction avec 
lui-même, que ce qu'il veut dans la religion, il ne le 
veuille pas dans la justice, et vice versa, vous êtes assuré 
que la séparation des pouvoirs ne peut engendrer aucun 
conflit ; vous pouvez hardiment poser, en principe, que 
séparation et équilibre seront désormais synonymes. 
Je passe à un autre ordre d*idées, Vélat militaire. 
N'est-il pas vrai que l'armée est la chose propre du 
Gouvernement? [qu'elle appartient, n'en déplaise aux 
fictions constitutionnelles, bien moins au pays qu'à 
rÉtat ? Autrefois, Fétat-major de l'armée était propre- 
ment la Maison du Roi ; sous l'Empire, la réunion des 
corps d'élite portait le nom de garde impériale, jeune 
et vieille. C'est le Gouvernement qui chaque année, 
prend quatre-vingt mille recrues, non le pays qui les 
donne ;'^ — c'est le Pouvoir qui, pour sa politique per- 
sonnelle, et pour faire respecter ses volontés, nomme 
les diefe, ordonne les mouvements de troupes, en même 
temps qu'il désarme les gardes nationaux ; non la na- 
tion qui s'armant spontanément pour sa gloire, dispose 
de la force publique, du plus pur de son sang. Là encore 
Tordre social est compromis, non pas peut-être par dé- 
faut de centralisation, mais à coup sûr, par insuffisance 
de séparation. 

Le peuple a l'instinct confus de cette anomalie, quand, 
à chaque révolution, il insiste pour l'éloignement des 
troupes; quand il demande une loi sur le recrutement 
militaire, l'organisation de la garde nationale et de l'ar- 
mée. Et les auteurs de la Constitution ont entrevu le 
péril, quand ils ont dit, art 50 : Le président de la Répu- 
blique dispose de la force armée, sans pouvoir jamais la 
commander enpersonne. Prudents législateurs, en vérité ! 
£t qu'importe qu'il ne la commande pas en personne, 
s'il en dispose, s'il peut l'envoyer où bon lui semble, à 

9. 



— 2dâ — 

Rome ou à.Mogador? si c'est kii. qui «bsime 1^ com- 
maade]xteiil;s5 qui nomme auK gjades, <^ décerne les 
eroix et peûsions^? s'il a des généraux qui eommaudent 
pouJE; lui? 

C'est aux citoyens h désigner Mérarclilc^ement leurs 
chefs militaires, les lâfls^les soldats et gparde» natîooaiis 
nommant aux grades ia^rkiifs,, le&« oiSicieES ne^naat 
aux supérieurs. 

AdB6i organisée^ i'araiée co&sesv^ sa» sentimeat» ci- 
viques; ce n est plus une imtiûo dairs la nation, une par 
trie dans la patsie, une sorte de colonie ambulaite oii 
le eitoyen^ naturalisé soldat^ apprend à sebattve ccfntre 
s«a pvopre pays. C'est la nation elle-même centralisée 
dans sa force et sa* jeunesse^ indépendamment du Pou- 
voir^, qui peut^ comme tout, magistrat de Tordre judl** 
claire ou de la police^ requéiir la force publique an 
nom de la loi^ neiË lacani&aiider ni em disposer.. Quant 
a,u cas de guerre, l'aiosnée ne doit obéissance qa'à la 
représentation nationale et aux chefe qo^elle lui déstgûc. 

Les socialistes humanitaires, en parcourant ces pages^ 
demanderont peut-être si je pense que le culte, la justice 
et la guerre soient des institution!» étemelles^ et si c'est 
parler en vrai réformateur que de prendre tant de soin 
de leur organisation? — Maïs il est clair que towt ceci 
ne préjuge absolument rien sur la nécesâté et Fessea- 
dalité de ces grandes msaifèstatiim» de la pensée so- 
ciale, et <|Qe si nous timiIobs no«9 e& rappixrtev aa 
jugement du peuple , seul compétent pour juger de 
l'importance et de la: durée de se» institutionsv bobs 
n'avons encore rien de mieux à faire que de les consti- 
tuer, commfe je viens de le dire, démocratiqpeme«t 
la religion et la jw^ice sont de ces choses que j'ai ap- 
pelées argoaUque^^ et (p'il n'appartient qu'au peuple de 
loÉsser tomber oa de soutenir : toute autve initiattva à 
leur égard^esltyramiie ou eorruplion; Quanta Jft guerre, 



— 2ÛS — 

personne n'y voit plos qu!ane nécessité malhearease, ^ 
laquelle le progrès de la liberté doit infailiblement 
metbte in. Voulez-vous hâter de quelques siècles cette 
aftuRlioa? Gommencez^ en séparant et centralisant les 
ftHiftions^ par désacmec le gouvernement 
Je continua. 

Les:9eciétés ont éprouvé de tout tesnps le besoin de 
protéger leur commerce et leur industrie centre Fim^ 
pestartion étrangère : le pouvoir ou la fonction qui dans 
dmfBe pays protège le travail indigène et lui garantit 
le marché national^ est la douane. 

Je n'entends en aucune £açoti préjuger ici la moralité 
OH rimmoralité^ Futilité ou rinutilité de la douane : je 
la prends telle que la société me Tofibe^ et je me borne 
à Texaminer au point de vue de la constitution des pou- 
voira* Pkts tard, quand de la question politique et aa- 
dater nous- passerons à la question purement écono- 
mique^ nous chercherons/ au pitoblème de la balance du 
cDBMnerce une solution quilui^oit propre, nous vecrons 
M lai production, indigène peut être pnotégée sans qu'il 
kii.en; coûta ni droit, ni sur.veiUaocevea un motisans 
d0tteme» 

La douape, par cela seul qu'elle existe^ est une fonc* 
UoB. centralisée : son origine, comme son action, exclut 
toute: idée de morcellement Mais conunent se fait-il que 
eette fonctioaa, qui est spécialement- du.nessort des com* 
merçants et industrielftr qui dévorait ressortir exclusive- 
ment' ée Ifautorité d«s ehaïaèresi de commerce^ soit 
«ncone. une: dépendance de l'État? 

La FranDe;eiïta^ent,. pour la protection de son in^ 
doBtrle, une: armée de plus de ^Ô^OÔO douaniers^ tous 
atmés* et fusils et.de: sabres,, coûtant au pays, chaque 
années une somme: de 2ô.millioBS« Cette armée a pour 
■ÉistoiE,.en. même temps cpM^de^ domier la chasse auK 
«•niretaadîers., . ée-. pMceroin ^ sur les maiïchandises 



— 20a — 

d'importation et d'exportation^ une taxe de 100 à 110 
millions. 

Or, qui peut mieux savoir que l'industrie elle-même 
en quoi et de combien elle a besoin d'être protégée, 
quelle doit être la compensation à prélever, quels pro- 
duits méritent primes et encouragements? Et quant an 
service même de la douane, n'est-il pas évident que c'est 
aux intéressés à en calculer la dépense, non au pouvoir 
à s'en faire une source d'émoluments pour ses créatures, 
comme il se fait du droit différentiel un revenu pour ses 
profusions? 

Tant que l'administration des douanes restera aux 
mains de l'autorité, le système protectioniste, que je ne 
juge pas d'ailleurs en lui-même, sera nécessairement 
défectueux; il manquera de sincérité et de justice; les 
tarifs imposés par la douane seront une extorsion, et 
la contrebande, suivant l'expression de l'honorable 
M. Blanqui, un droit et un devoir. 

Outre les ministères des Cultes^ de la Justice^ de la 
Guerre, du commerce international ou de la Dowm^ 
le gouvernement en cumule encore d'autres : ce sont le 
ministère de V Agriculture et du Commerce, le ministère 
des Travaux publicf, le ministère de VInstru4;tion pu- 
blique; c'est enfin, par -dessus tout cela, et pour solder 
tout cela, le ministère des Finances! Notre prétendue 
séparation des pouvoirs, n'est que le cumul de tous les 
pouvoirs, notre centralisation qu'une absorption. 

Ne vous semble- t-ii donc pas que les agriculteurs, déjà 
tout organisés dans leurs communes et leurs comices, 
pourraient fort bien opérer leur centralisation et gérer 
leurs intérêts généraux, sans passer par lesmains de l'État? 
Que les commerçants, fabricants, manufacturiers, in- 
dustriels de toute espèce, ayant dans les chambres de 
commerce leurs cadres tout ouverts, pourraient égale- 
ment, sans le secours du pouvoir, sans attendre leur sa- 



— 205 — 

hit de son bon plaisir, ou leur ruine de son inexpérience, 
organiser par eux-mêmes^ à leurs frais^ une administra- 
tion centrale , débattre leurs affaires en assemblée gé- 
nérale^ correspondre avec les autres administrations, 
prendre toutes décisions utiles, sans attendre le visa du 
président de la République^ et puis, confier Fexécution 
de leurs volontés à l'un d'entre eux, élu par ses pairs, 
et qui serait ministre ? 

Qtie les travaux publics, qui tous concernent soit l'a- 
griculture, l'industrie et le commerce, soit les départe- 
ments et les communes, devraient être dès lors répartis 
entre les administrations locales et centrales qu'ils in- 
téressent, et non plus former, ainsi que l'armée, la 
douane, la régie, etc., une corporation à part, entière- 
ment placée sous la main de l'État, ayant sa hiérarchie, 
ses privilèges, son ministère, le tout afin que l'État puisse 
trafiquer de mines, de canaux, de chemins de fer, jouer 
à la Bourse, spéculer sur les actions, passer à des com- 
pagnies d'amis des baux de quatre-vingt-dix-neuf ans, 
adjuger les travaux de routes, ponts, ports, digues, per- 
cements, creusements, écluses, dragages, etc., etc., à 
une légion d'entrepreneurs, spéculateurs, agioteurs, 
corrupteurs et concussionnaires, vivant de la fortune 
publique, de l'exploitation des artisans et manouvriers, 
et des sottises de l'État? 

Ne vous semble- t-il pas que l'instruction publique 
serait aussi bien universalisée, administrée, régentée; 
les instituteurs, professeurs, recteurs et inspecteurs aussi 
bien choisis; le système des études aussi parfaitement 
en rapport a>ec les mtérêts et les mœurs, si les conseils 
municipaux et généraux étaient appelés à conférer l'in- 
stitution aux maîtres, tandis que l'Université n'aurait à 
leur délivrer que des diplômes ; si, dans l'instruction 
publique comme dans la carrière militaire, les états de 
service dans les grades inférieurs étaient exigés pour la 



— 206 — 

promoUoa aux supérieurs; si tout grand. dignitaire de 
r Université avait, dâ passer par les fonctions d'instilw- 
teur primaire et de maître d'étude? Groyez-vous^cpie » 
régime,, parfaitement démocratique, fierait tort . à. la. difrr 
cipllne des écoles, à la mocaiité de l'éducation, à la (ti^ 
gnîté de. l'enseignement, à la» sécurité des familles^? 

Et, puisque le nerlde toute administration est ran- 
gent ; que le budget est fait pour le pays, onU' le pays 
pour le budget;, q^6. l'impôt doit être voté librenfônt, 
chaqjie année., par les représentants du peuple ;. que 
c'est, là le droit primitif,, inaliénable de la nation, aussi 
bien sous la monarchie que sous la République ; puiaopK 
les dépenses comme les recettes, doivent être consenr 
ties par le pays avant d'être ordonnancées par le goi^ 
vecnement : ne trouve^vous point que la eonaéquence 
de cette initiative financière, si formeUemenU; reoonnoe 
aux citoyens par toutes nos constUutions, serait qoe le 
ministère des finances, toute cette organisatioa fiscale, 
en un mot, appartint au pays, non au prince;, qu'elle 
relevât directement de ceux qui payent le budget, non 
de ceux qui le mangent ; qu'il y aurait infiniment moins 
d'abus dans la. gestion du trésor publie, moins de dila^- 
pidation, moins de déficit, si l'État nf avait pas plus la 
di^osition des finances publiques que celle des cuUea, 
de la justice, de l'armée, des douœies>,dô& ^avauxi pi»- 
blics, de Tinstruction publique, etc. ? 

Je ne multiplierai pa& davantage Les exemples. Il eat 
facile, d'après ce qui précède, de continuer la série et 
de voir la différence qu'il y a entre la GentraiisatittB et 
le cumul, entre la séparation des fonctions sociales: et.la 
séparation de ces deux abstractions^ que l'on a nettr 
mes si ridiculement |9ouvo»r%ts/aa/ et. |iaiH)otr eœéiUr 
Uf^ enfin, entre l'administiiation. et le gouvernement. 
(uroyeA-voas, dis^je, qu'avec ce régime waiment déme- 
erâtiq^e:6tunitaij;e^.il n!y aunaitpAfr pliia» de. aéférité 



— 207 — 

d«is les dépenses, plus d'ejuLctitude dans les services^ 
pluff ù& re^onsahilké pour les fooctioimaires, plus de 
UsnveiUi9UM;e de la part des admimstrations envers les 
citdyens^etHMîasdeservilifime^ moins d'esprit de corps, 
OMmis de conflits^ eauninot, moins de désordres? Croyez- 
TOUS que les réformes paraîtraient alors si difficiles; que 
rinfluence de l'autorité corromprait le iugement des 
citoyess; que la corruption servirait, de base aux 
Bdsurs, et que^ pour être cent fois moins gouvernés. 
Dons- n'en, serions pas, mille fois mieux administrés? 

Pour créer l'unité nations^e , on a cru qu'il fallait 
eiMiceiitrer toutes les facultés publiques dans une seule 
autorité; puis, comme on s'est bien vite aperçu qu'en 
procédaEt ainsi, xm ne créait que le despotisme, on a 
CHL ittfliédier à cet inconvénient par le dualisme des 
pcfttvoiirs,. comme si , pour empêcher la guerre du gou- 
vememeni contre le peuple, il n'existait d'autre moyen 
que d'organiser la guerre du gouvernement contre le 
gouvernement! 

Il faut, pour qu'une nation se manifeste dans son 
ooité,. que cette nation soit centralisée dans sa religion, 
centralisée dans sa justice, centralisée dans sa force mi- 
litaire, eenUralisée dans son agriculture, son industrie 
et son commerce, centralisée dans ses finances, cen- 
tralisée en un mot dans ses fonctions et facultés ; il faut 
fK. la centralisaticii s'effectue de bas en haut,, de la cii- 
coirférenee au centre,, et que toutes les fonctions soient 
iBdépeiidattte» et se gouvernent diacime par eUe-niême. 

€rro<q>eB «asuite, faac leurs sommités , ces adminis- 
trati(Nis différente»! vous avez votre conseM. de^ mi- 
nistres,, votre pow)oir eaoéoutifr qui pourra, très^blen 
atersr se paeseir de canaeil d'ÉtaU 

Élevez aift-dessuft de tout cela un gxsmd jury, légiria- 
ture OH assemblée. iKKttimalei,.nomnée directement par 
la; totalité dapapï^etiebaiigée,, MOt^asde nommer les 



1 



— 208 — 

ministres^ — ils tiennent leur investiture de leurs com- 
mettants spéciaux—mais de vérifier les comptes, défaire 
les lois^ de fixer le budget, déjuger les différends entre 
les administrations, le tout après avoir entendu les con* 
clusions du ministère public, ou ministre de Tintérieiir, 
auquel se réduira désormais tout le gouvernement : et 
vous avez une centralisation d'autant plus forte, que 
vous en multipliez davantage les foyers, une responsa- 
bilité d^autant plus réelle , que la séparation entre les 
pouvoirs sera plus tranchée : vous avez ime constitution 
à la fois politique et sociale. 

Là le gouvernement, l'État , le pouvoir, quel que soit 
le nom que vous lui donniez, ramené à ses justes li- 
mites, qui sont, non de légiférer ni S exécuter y pas 
même de combattre ou déjuger, mais d'assister, comme 
ministère public, aux débats des tribunaux et aux dis- 
cussions du parlement; de rappeler le sens des lois et 
d'en prévenir les contradictions; de surveiller, comme 
police, leur exécution, et de poursuivre les infractions: 
là, dis-je, le gouvernement n'est autre chose que le 
proviseur de la société, la sentinelle du peuple. Ou 
plutôt le gouvernement n'existe plus : de l'an-arcAtcest 
sorti Tordre. Là enfin vous avez la liberté des citoyeas, 
la vérité des institutions, la sincérité du suffrage univer- 
sel, l'intégrité de l'administration, l'impartialité delà 
justice, le patriotisme des baïonnettes, la soumission 
des partis, l'impuissance des sectes, la convergence de 
toutes les volontés. Votre société est organisée, vivante, 
progressive; elle pense, parle, agit comme un homme, 
et cela précisément parce qu'elle n'est plus représentée 
par un homme, parce qu'elle ne reconnaît plus d'au- 
torité J personnelle, parce qu'en elle, comme en tout 
être organisé et vivant, comme dans l'infini de Pascal, 
le centre est partout, la circonférence nulle part. 
8 C'est- à cette constitution antigouvernementale que 



— 209 — 

nous conduisent invinciblement nos traditions démocra- 
tiques ^ nos tendances révolutionnaires ^ notre besoin de 
centralisation et d'unité, notre amour de la liberté et 
de l'égalité, et le principe purement économique, mais 
si imparfaitement appliqué , de toutes nos constitutions. 
Et c'est ce que j'eusse voulu faire comprendre, en quel- 
ques paroles, à l'Assemblée constituante, si cette As- 
semblée, impatiente de lieux communs, avait été ca- 
pable d'écouter autre chose que des lieux communs; si 
dans son aveugle prévention pour toute idée nouvelle, 
dans ses provocations déloyales aux socialistes, elle n'a- 
vait eu l'air de leur dire : Je vous défie de me convaincre I 

Mais il en est des assemblées comme des nations : 
elles ne s'instruisent que par le malheur. Nous n'avons 
pohAt assez souffert, nous ne sommes pas assez châtiés 
de notre servilité monarchique et de notre fanatisme 
gouvernemental , pour que nous aimions de sitôt la li- 
berté et Tordre. Tout en nous conspire encore, avec 
Pexploitation de l'homme par l'homme, le gouverne- 
ment de l'homme par l'homme. 

Il faut à Louis Blanc un pouvoir fort pour faire ce 
qu'il appelle le bien^ qui est l'application de son sys- 
tème, et pour dompter le mal, qui est tout ce qui s'op- 
pose à ce système. 

Il faut à M. Léon Faucher un pouvoir fort et impi- 
toyable, afin de contenir les républicains et d'exterminer 
les socialistes , à la gloire de l'économie politique an- 
glaise et de Malthus. 

Il faut à MiM. Thiers et Guizot un pouvoir quasi-ab- 
solu, qui leur permette d'exercer leurs grands talents 
d'équilibristes. Qu'est-ce qu'une nation de laquelle 
l'homme de génie serait forcé de s'exiler, faute d'y 
trouver des hommes à gouverner, une opposition parle- 
mentaire à combattre, et des intrigues à suivre avec 
tous les gouvernements ? 



— 210 — " 

Il faut à MM., de Falloux et Mont^embert unt pour 
KidF clivin^ devant lequel tout geHOufléithisse^ toutes tôtë 
s'incline:^ toute ciHiseience se prosterne,, afin qm les wm 
Be soient ptus^ que les. gefidarinesi du pape^ Yîpaiire de 
Dieu suc terre. 

IL faut à Mw. Bacrot un pouvoir double;^ législatif et 
exécutif^ afin que laconiradtction soit éterneUe dans le 
parlement, et que la société n'ait d'aiâre iia^.emcettft 
fie €^ en l'autre^, que d'assister aaitreprésentattoBa^coiv* 
stitulionneUes. 

Q race vaniteuse et serviie ! qui. payes 1^800 millioiift 
pai* an les folies de lies gouvernants et ta propre honle; 
qui entretiens 500^00' soldats pour mitrailler tes en- 
&nts; qui votes des bastUleà à tes maîtres^ afin qa'ils tfe 
tiennent dans uni siège perpétuel ; qui coavies les nations 
à rindépendance, et qui les abandonnes à leurs tysansç 
qui fais la guerre à tes voisins et à tses alliés> aujourd'hui 
pour la vengeance d'un prêtre, hier pour le plaisir d'une 
courtisane ; qui n'as d'estime que pour tes flatteujcS:, é& 
r^pect que pour tes parasites 5 d'amour que pouc tes 
prostitués, de haine que pour tes travailleurs et tes pau- 
vres; race autrefois de héros, maintenant race de tau*' 
tufes et de syeopbantes : si tu es^ comme tu dis, nécesr 
saire à la liberté du monde, puisses-tu donc épmsec 
bientôt la coupe de tes iniquités; ou bien, 1^ ta If es 
pemv jamais effaeée de là.earte des» nations libres, seraiv 
àioFce de misère, d'étemel exemple aux parjunes etaos 
lâches ! 

La société ^i mQ disait mon ami YiUegar ddla, m> an 
avant la révolution de février, est malade d'une madad^û 



— 211 — 

qui tuera les médecim. Avis aux entrepreneur» de ré- 
formes! 

Jamais on ne fut si bon prophète que mon ami ViUe- 
gjardelle. Ledru-Rollin, le père du aiffrage universel, 
est en exil; Louis Blanc > qui posa la question du travaE 
garanti, en exil ; Considérant, le successeur de Fourier, 
en exil ; Cabet , le fondateur d'icarie, jugé comme escroc, 
émigré, et moi, le théoricien du crédit gratuit, en pri- 
son. Je passe sous silence les quelque mille autres, qui 
sont morts, qui ont souffert, qui souffrent encore pour 
la République. Quand je cite Ledru-Rollin , Louis Blanc , 
Considérant, Cabet, ou moi-même, c'est comme si je 
citais les noms de tous nos compagnons d'infortune : 
quelques-uns pour tous. Souffrir, perdre , s'il faut , la 
vie,, pour un médecin qui comprend les devoirs de son 
état, n'est rien lorsque le malade guérit. Mais guérira- 
t-il? voilà la question. Il ne veut pas seulement prendre 
le remède. Dans llncertitude du succès, j'aimerais 
autant courir la campagne, avec mon ami Villegar- 

daUe. 

Je ne veux point entamer ici une discussion sûr le 
crédit gratuit et sur les combinaisons économiques par 
lesquelles les fondateurs de la Banque du Peuple pen- 
saknt donner l'essor à leur entreprise. J'ai publié sur 
cette matière assez d'articles et de brochures pour que 
yt fuisse, en ce moment, faire grâce à mes lecteurs 
d'une dissertation sur le papier-monnaie. D'ailleurs, je 
mt propose, ei tea*& et lieu, d'y revenir. Nous n'avons 
pasrcgae mes lecteurs se le tiennent pour dit, renoncé 
k nos pcoiets. Ceux qui ont prétendu que nous avions 
été ctormés^ de trouver dans un arrêt de la Cour d'assises 
m pïtteste' de liquider la. Banque du peuple, ont parlé 
4e la» iMenttons, qu'ils ne connaissent pas plus que nos 
BojviiSy dana la lâcheté de leur conscience. C'est partie 
lei^, meaifeura,, iiez-voiia-en à notre parole ; et croyez 



— 212 — 

qu'avec noas comme avec les bomies femmes ce qui est 
différé n'est pas perdu. 

Je veux seulement rendre compte deFidée mère, qui, 
en dehors de toute spéculation financière, avait présidé 
à la création de la Banque du peuple , destinée , dans 
l'opinion des fondateurs, à réformer le système des insti- 
tutions de crédit, et, par suite, l'économie entière de 
la société. 
La Banque du peuple a été fondée dans un triple but: 
1° Appliquer les principes de constitution sociale ex- 
pliqués ci-devant , et préluder à la réforme politique par 
un exemple de centralisation spontanée , indépendante 
et spéciale. 

2* Attaquer le gouvernementalisme , qui n'est autre 
chose que l'exagération du communisme, en donnant 
l'essor à l'initiative populaire , et procurant de plus en 
plus la liberté individuelle par la mutualité. 

3" Assurer le travail et le bien-être à tous les produc- 
teurs, en les organisant les uns à l'égard des autres conune 
principe et fin de la production , en autres termes, comme 
capitalistes et comme consommateurs. 

Par le principe de sa formation, la Banque du peuple 
n'était donc point destinée à devenir une banque d'État 
l'État, sans compter qu'il ne peut donner crédit, attendu 
qu'il n'a ni valeurs ni hypothèques, n'a pas qualité ponr 
se faire banquier, pas plus que pour se faire industriel 
ou commerçant. 

Ce n'était pas davantage une banque fonctionnant an 
profit d'une société d'actionnaires, offrant au peuple des 
conditions plus ou moins avantageuses de créait, mais 
opérant dans son intérêt propre, comme la société des 
cuisiniers ou celle des tailleurs. Une société de la Banqn« 
du peuple, conçue d'après ce principe, n'eût été, comme 
toutes les associations ouvrières actuellement existantes, 
qu'une institution de monopole. C'était rentrer dans le 



^ 



— 213 — 

privilège^ et le privOége, si populaire qu'il se fasse, est 
toujours la négation de Téquilibre, une chose antisociale. 

La Banque du peuple devait être la propriété de tous 
les citoyens qui en accepteraient les services ; qui, dans 
ce but 5 la commanditeraient de leurs capitaux, s'ils ju- 
geaient qu'une base métallique lui fût pour quelque temps 
encore indispensable: qui, dans tous les cas, lui promet- 
taient la préférence de leurs escomptes et recevaient en 
payement ses reconnaissances. D'après cela, la Banque 
du peuple fonctionnant au profit de ceux-là mêmes qui 
formaient sa clientèle, n'avait ni intérêts à percevoir pour 
ses avances, ni commission à prendre pour ses escomptes : 
elle n'avait à prélever qu'une rétribution minime pour sa- 
laires et frais. Le crédit était donc gratuit!.... Le prin- 
cipe réalisé, les conséquences se déroulaient à l'infini 

Gomment nos économistes, nos financiers, nos ca- 
pitalistes, nos grands propriétaires, nos gros industriels, 
tous ces hommes d'ordre, de philanthropie, d'amour du 
travail, du commerce, du bon marché et du progrès, 
n'avaient-ils jamais eu cette idée? Pourquoi, lorsqu'un 
socialiste, dans l'intérêt de la production, de la circu- 
lation, de la consommation, dans l'intérêt des ouvriers, 
des commerçants, des agriculteurs, de tout le monde, 
l'eut mise en avant, la repoussèrent-ils tous? Pourquoi 
veulent-ils que le paysan , qui pourrait, par ce système, 
emprunter à 1/2 p. 0/0 d'intérêt et à long terme, con- 
tinue à payer 12 et 15 p. 0/0, grâce à la nécessité où il 
est de renouveler son emprunt tous les trois ou quatre 
ans? Pourquoi, lorsque la société en nom colleclifûe la 
Banque du peuple, privée de son chef, fut forcée de se 
liquider, s'en réjouirent-ils? Est-ce que la Banque du 
peuple leur faisait tort? Demandait-elle quelque chose 
au capital et à la rente? Attaquait-elle la propriété et 
le gouvernement?... Je ne pousserai pas plus loin mes 
questions : je demande seulement à ces messieurs, que 



— 2\U — 

je ne suppose pas tout à fait liés par tm pacte d'usure, 
pourquoi cette étOBtnante réprobation de leur pat^ 
pourqm^?... 

La Banque du peuple, donnant Texemple de TinitiaUve 
poptôaire, aussi bien pour le gouvernement que pour 
Féconomie publique, désormais identifiés en une même 
synthèse , devenait donc à la fois , pour le {Prolétariat 
principe et instrument d'émancipation : elle créait la 
liberté politique et industrielle. Et comme toute pbîlo- 
sopMe , toute religion est l'expression métaphysique ou 
symbolique de Féconomie sociale, la Banque du peuple, 
changeant la base matérielle de la société , préludait à 
la révolution philosophique et refigieuse : c'est ainsi do 
moins que Favaient conçue les fondateurs. 

Au reste , pour faire ressortir la pensée révolutionnaire 
qui avait présidé à la fondation de la Banque du peuple, 
je ne saurais mieux faire, après en avoir rappelé le 
prmcîpe, que de le comparer avec la formule du Luxem- 
bourg , rapportée par Louis Blanc. 

I. 

Jje point de départ de la Banque du peuple, le but 
qu'elle poursuivait, était donc la liberté. Cest par un 
plus grand dévdoppement de la Ifterté indiviâuèlle 
qu'elle asphrait à fonder la liberté collective , la société 
à la fois divergente et convergente, la vraie solidarité 
des intelligences. * 

West-ce d'abord que la liberté ? 

La liberté est de deux sortes : simple, c'est celle du 
barbare, du civilisé même, tant qu'il ne reconnaît 
d'airtre loi que céHe du Chacun chez soi, chacun p9ur 
sot;— composée, lorsqu'eMé suppose,pour son existence, 
le concours de deux ou plusieurs libertés. 

Au point de vue barbare, liberté est synonyme dTso- 



tement ^ i0iM4à est le i^its IAm^ ^ont TactfoH est ta 
iDoim limitée par celle âes autres; Teûstence d'ira seul 
tod&vîto'sar toute la face du globe doRneraSt aiiM fiéée 
de la plus haute liberté possible. — Aupoint de vue sochA, 
Vheï!ké et solidarité sont termes identiques : la liberté 
4e cbacnu reocontrant dans la liberté Vautrin, non plus 
ne Mmite , comme le ^ la Déclaraftion des Droits de 
PHomme et du Citoyen de i793, mais -un auxiliaire^ 
lliomme le plus libre est celui qui a le plus de relations 
arpee aes*sefmblables. 

tCes detx manières de -concevoir la liberté sf excluant 
Tune Taritre , îl en résulte que la liberté du sauvage ne 
peut pis ^re rationnellement et justement revendiquée 
par l'homme livant en société : îl faut choisfa*. 

iDeuK nations «sont séparées par un bras de mer, on 
ime chaîne de montagnes. Elles sont respectivement 
libres, tant qif elles ne communiqueront point entre 
elles, mafe eHes sont -pauvres; c'est de la Ifterté 
simple : elles «eront plus libres et plus riches si efles 
édiangent leurs produits; c'est ce que j'appelle liberté 
oirmposée. L''actîvité particulière de chacune de ces 
deux nations prenant d'autant plus d'extension qu'eBes 
se fournissent mutuellement plus d'objets de consonnna- 
tion cft de travail, leur Wberté devient aussi plus grande: 
car la liberté, (f est l'action. Bonc l'échange crée entre 
m^ikms^Bkes rapports qifi, tout en rendant leurs libertés 
sofidaifes, en augmentent l'étendue lia liberté croît, 
cmtme la force, par ihmion, Fïs nnita major. Ce f^t 
éMttc iitaire nous révèle tout un système de développe- 
ments nouveaux pour la liberté, système dans legud 
Tédiaige -des produits n'est que le prenner pas. 

En effet : l'édiange ne tarderait pas à devenir une 
cause d'assujettissement, de subàltemisation , de gêne 
extrême pour les peuples, s'il devait s'^fifectucrtoi^tmrs 
«Son le mode pi*Mitîf, en nature, Tl faut un moyen qui, 



— 216 — 

sans rien ôter à la solidarité créée par rechange, par 
conséquent sans diminuer Fimportance des échanges, 
Faugmente au contraire, et rende réchange aus^ facile, 
aussi libre que la production elle-même. 

Ce moyen, c'est la monnaie. Par l'invention de la 
monnaie, Y échange est devenu commerce, c'est-à-dire 
propriété et communauté, individualité et solidarité 
combinées ensemble, en un mot, liberté élevée à sa 
troisième puissance. 

Ainsi donc l'homme qui travaille, c'est-à-dire qui se 
met en rapport d'échange avec la nature, est plus libre 
que celui qui la ravage, qui la vole, comme le barbare. 
— Deux travailleurs qui échangent leurs produits, sans 
autrement s^associer, sont plus libres que s'ils ne les 
échangeaient pas; — ils le deviendront davaut^e en- 
core, si, au lieu de l'échange en nature, ils adoptent, 
d'accord avec un grand nombre d'autres producteurs, 
un signe commun de circulation , tel que la monnaie. 
Leur liberté croit à mesure, je ne dis pas qu'ils s'asso- 
cient, mais qu'ils font une permutation de leurs ser- 
vices : c'est encore une fois ce que j'appelle tour à tour 
liberté simple et liberté composée. 

Or de même que l'échange, sans la monnaie, serait 
devenu une cause et un moyen de servitude ; de même 
la monnaie, après avoir créé entre les individus et plus 
de liberté et plus d'action, les ramènerait bientôt à une 
féodalité financière et corporative, à une servitude or- 
ganisée, cent fois plus insupportable que la misère an- 
térieure, si, par un nouveau moyen, analogue à la mon- 
naie métallique , on ne parvenait à remédier à cette 
tendance de subalternisation , et par conséquent à éle 
ver à un degré supérieur encore la liberté. 

Tel est le problème que s'est proposé de résoudre la 
Banque du peuple. 

C'est une vérité d'expérience que le numéraire^ c'est- 



- 217 — 

à-dire la valeur la plus idéalisée , la plus échangeable, 
la plus exacte ; celle qui sert à toutes les transactions, 
qui fat un instrument de liberté économicpie à Tépoque 
où le commerce sefalsaitpar échange, redevient un in- 
strument d'exploitation et de parasitisme, lorsqu'à la 
faveur de la division du travail Tindustrie et le commerce 
ont acquis un haut degré de développement, et^qu'en- 
suite , par une sorte de séparation des pouvoirs éco- 
nomiques , analogues à la séparation des pouvoirs poli- 
tiques, les producteurs viennent à se classer en deux 
partis antagonistes, les cntrepreneurs-capitalistes-pro- 
priétaires, et les ouvriers ou salariés. 

Il s'agit donc de rçndre à la liberté ceux que l'argent 
tient sous sa dépendance; d'affranchir, en un mot, les 
serfs du capital , comme l'argent lui-même avait affran- 
chi les serfs de la glèbe. 

Là est, quant à présent, l'œuvre capitale du socia- 
lisme. 

Or on ne saurait méconnaître qu'une telle innovation 
touche aux fondements de l'économie sociale ; que c'est 
là une question essentiellement organique, laquelle né- 
cessite, par conséquent, l'intervention d'une autorité 
wpérieure à celle de tous les gouvernements établis, 
Fmtervention de la Raison collective, (fui n'est autre que 
la Liberté même. 

Et de même (J[ue l'or et l'argent, malgré leur prix, 
n'ont pas eu à l'origine cours forcé, et que l'usage s'en 
^t établi et généralisé dans le commerce, progressive- 
Daent et du plein vouloir de toutes parties ; de même le 
nouveau système de circulation , si tant est que l'on en 
découvre un autre , devra s'établir spontanément , par 
te libre concours des citoyens , en dehors de toute in-^ 
stigalion et coercition du pouvoir. 

Ce qui revient presque à dire : Pour que la liberté 
existe, il faut qiie la liberté soit libre. Inventez, spécu- 

10 



— 218 — 

lez y cojnbiaez tant qu'il vous plaira, pourvu que vws 

n'imposiez pas au peuple vos combiiaison& La libeartéi 

touj,ou]<s la liberté 9 rien que la liberté , et pas de^oii* 

vernementalisme : c'est tout Le catéchisme réiK^iJaDv- 

naire. 
Ce qui distingue donc, à 'priori^ le socialisme, tel 

qu'on le professait à la Banque du peuple^ de celui des 
autres écoles ; ce qui le classe à part, indépendamment 
de sa valeur spéculative et synthétique, c'est qu'il n'ad- 
met pour condition et moyen de réalisation que la li- 
berté. Enté sur la tradition, d'accord avec la Constitu- 
tion et les lois > pouvant s'accommoder de tous les 
usages, n'étant lui-même , à son point de départ, q|ae 
Tapplication en grand d'un cas particulier de la circolar 
tioo industrielle, il ne demande rien à l'État, il ne froisse 
aucun intérêt légitime, il ne menace aucune liberté. 

Ce n'est pas ainsi , il faut bien le dire , que le socia- 
lisme s'entend ailleurs. 

Louis Blanc attendait , pour agir , qu'il fût gouverne- 
ment, OU' tout au ipoins ministre du progrès : il avait 
besoin, comme il l'écrit lui-même, d'une autorité dic- 
tatoriale pour faire le bien. 

Considérant et ses amis sollicitent depuis vingt ansua 
crédit de quatre millions et une lieue carrée de tenait 
pour organiser la commune-modèle : ils se refoseotà 
opérer sur le monde actuel, ils n'en peuvent rien tirer, 
ils font de lui table rase. En sorte que,, si la commune* 
modèle réussissait, il faudrait que le genre humain tout 
entier fît son déménagement : ce qui serait, il faut l'a- 
vouer, une révolution sans exemple dans les fastes de 
rhuraanité, à qui cependant n'ont pas manqué les innor 
vations et les métamorphoses. Que dis-je ? quatre millions 
et une lieue carrée de terrain ne suffisent point encore 
pour la fondation du phalanstère : il faut choisir, trier, 
dans la jeune génération, une colonie de quatre ^d04 



ceate eaimta, qm n- aienl reçu de la société cirilisée au- 
CHM- empreioto fsiieste« Le fenriérisme a besoin , pour 
s'expérûttenter^ d'âones vierges qu'il lui soit k)iâble de 
pétrir à ss^nnise ; qvant aux vieux adeptes, dépravés par 
b cîivilisailioa, ils n'ont pas assez de foi en eux-mêmes, 
ils n'oseraient se prendre pour composer leur personnel 
d'essaL 

Ente le eoannuBlatte a tout à fait désespéeé <ki pays. 
Commesllesociatone,. né en France, ne devait pas 
ajiraat tout s'apimciuer à< la France , l'auteur d'Icaiie a 
fait scission avec Fanden monde; il est allé planter sa 
t^e aupirè» des* Peanxrftouges, sur les bords du Mis- 
sissipL 

€eUe ignorance du bul et cette eootradletioo des 
OMiyensy €ptt se retrouvent chez la plupart des utopistes^ 
est Le signe non é^ivoque de l'impratkabilhé des théo* 
ries cosune de l'impuissaMe des réformateurs. Quoi! 
vous voirez rendre ks hoMnes plus libres^ plus sages, 
^«s beaux et plus forts ^ et vous leur demandez , pour 
condilÂon préalable du bonbeur que vous leur promet* 
tea^ de voua abandoonet leur corps., leur âme, leur ii&r 
ieUigeace^ leurs tradilMms, leurs biens, de faire entre 
f os mains abjuration complète de leur être 1 Qui ête&» 
¥Ous donc pour substHuar votee sagesse d'un quart 
élienre à la raison éteraeUe , uiriverselle ? Tout ce qui 
s'esH prodruit d'utile dans l'économie des nations , de 
ffai dans leocs cro^unces,. die juste dans leurs instito** 
Hons, ée beau et de grand daas Imts monuttenls , est 
fvau' par la liberté ell par lia déduelM» logique des f^ 
aatérieurs. Quant a» powoÂr hti-artme, il n'existe qœ 
pov protéger le droit acquis ^ iwAintenir la paix : bii 
attribuer une plus grande pant d'anHion , c'est le fair» 
Arprotofteur oppresse», dr juge de ifokx. sergeat dft 
ptomiterst. En toute aatre diose que la police, les régile^ 
uewÈ» de VÈM sont des eaftiasesç sen^ tvafi ail eut omik 



— 220 — 

cussion; ses encouragements^ privilèges; son influence^ 
corruption. Cette thèse exigerait des volumes: l'histoire 
des malversations des gouvernements en politique, re- 
ligion, industrie, travaux publics, finances, impôts, etc., 
etc., eta, serait en ce moment Fouvrage le plus utile à 
la démocratie. 

Avez-vous donc conçu une idée henreuse ? Possédei- 
vous quelque importante découverte ? Hâtez-vous d'en 
faire part à vos concitoyens ; puis mettez vous-même la 
main à Fœuvre , entreprenez, agissez, et ne sollicitez ni 
n'attaquez le Gouvernement C'est folie et injustice de 
battre les murailles de l'Autorité de votre bélier démo- 
cratique et social ; tournez-le plutôt contre l'inertie des 
masses, contre le préjugé gouvernemental qui arrête tout 
élan populaire, et laissez tomber, par son inutilité même, 
le despotisme. Suscitez cette action collective , sans la- 
quelle la condition du peuple sera éternellement mal- 
heureuse , et ses efforts impuissants. Au lieu de pour- 
chasser le pouvoir, priez-le seulement de ne se plus 
mêler de rien; et apprenez au peuple à faire lui-même, 
sans le secours dû pouvoir, de la richesse et dé l'ordre. 

Voilà , en mon âme et conscience, comment j'ai tou- 
jours entendu le socialisme. Voilà ce qui m'a surtout 
éloigné des autres écoles , ce que je voulais avant fé- 
vrier, ce que mes amis' et moi nous avons essayé de 
réaliser après. Hormis ma proposition du 31 juillet, 
dont l'unique but était d'inviter l'État à donner la no- 
toriété nécessaire aux nouveaux prhicipes de l'économie 
sociale, par l'établissement d'une taxe mutuelle^ je n'ai 
jamsds proposé à l'État de faire quoi que ce fût; je n'ai 
porté à la tribune aucune espèce de projet. Tant que 
j'ai eu l'honneur de représenter le peuple , j'ai laissé 
dormir mon initiative parlementaire : naon silence a été 
l'acte le plus utile et le plus intelligent de ma carrière 
politique. Mes votes ont été presque toujours négatif. B 



— 221 — 

s'agissait; la plupart du temps, d'empêcher les utopies 
ou le mauvais vouloir de la- majorité de se produire ; 
j'aurais voté avec la même résolution contre les utoj^es 
de la minorité. 

La Banque du peuple fut, de la part des citoyens qui 
se ralliaient alors aux idées émises par le Peuple^ l'effet 
de cet esprit d'entreprise, si naturel à notre pays, mais 
que notre manie de gouvememept tend à rendre tou- 
jours plus rare. Après le vote de la Constitution et l'é- 
lection de Louis Bonaparte , la nécessité d'^ir nous 
parut impérieuse. Le gouvernement modéré du général 
Gavaignac, celui plus réactionnaire de Louis Bonaparte, 
ne laissaient guère d'espoir aux écoles ; et quant à la 
Montagne, ses différents programmes sont là pour prou- 
ver qu'en dehors de l'action populaire, elle eût été 
Conmie le parti conservateur, complètement stérile. Il y 
avait charlatanisme et lâcheté, selon nous, à parler 
éternellement socialisme , sans rien entreprendre de so- 
cialiste. 

Autant la nécessité était pressante, autant l'occa^cm 
se présentait d'ailleurs favorable. Bien que la ferveur ne 
ffît plus la même qu'à l'époque des manifestations du 
Luxembourg, les esprits, devenus plus raisonneurs, 
étaient plus éclairés. Le socialisme tout entier avait dû 
accepter le principe du Crédit gratuit •* l'idée avait si 
bien pris, qu'on en publiait déjà des contrefaçons. Les 
uns , affectant de confondre la Banque du peuple avec 
la Banque Mazel, allaient jusqu'à me reprocher d'avoir 
volé l'idée de cet économiste ; d'autres, remuant leur 
fonds de magasin, y avaient découvert une prétendue 
théorie du crédit gratuit, d'après laquelle on me prou- 
vait que je n'entendais rien à l'affaire, et que le véri- 
table crédit gratuit n'était pas gratuit du tout. Misère 
des partis et des sectes! Le jour où, par l'application 
d'un fait vulgaire , on crut la société de la Banque du 



— 322 — 

peuple à la inelBe 4e de?eiilr une iMrtssanee^ le ^^tec- 
tenr fut iconsé , traité 4e voleur et de plagiaire , piar 
ceux-là mêmes qui ^ diepuîs èn^ am ^ cdmiyattaîetit la 
formule négative du crédit gratuit^ dans la définition ^ 
conmie de la propriété. 

Tout nous pressait donc d'ag^^ la <Kgmté dm 'paru, 
l'occasion favoiaWe^ Tlmpatienoe des ouvrier*. Le peo- 
pie commençait à oosmpreodre que la drculailfoii des 
valeurs ^ qu'il ne faut pas confondre avec le transport 
des marchandises, comme l'a fait Mazd , pouvait ^et de- 
vait s'opérer sans rétribution; que cette opération se 
faisant sans frais ^ toutes les affaires de commerce se re- 
liaient , ipso facto, au oomiptant; qu'ainsi Fesccmifpte, 
la oommandite, le prêt à intérêt , Faimortissement^ les 
hanix à ferme et à loyer, les î^acements à retfte \to*- 
f ère ou peipétuelle , etc. , devenaient des lérvnoles êe 
crédit dorénavant sans ol)|et, des kufilations hors et 
service. 

Et maintenant cette entreprise , dont je viens de laiw 
connaître le principe a»i%ouverBeiBeiital, la 'portée 
économique , l'esprit de iraute f nltiaK&te <et de proftofli 
MbéraUsnte ^ était-eâe donc, sous le ra^jport de t'^exéei- 
tion, si difficile ? J'affirme, après ce que trois hm^, Je ne 
piés pas dire de mnse e« train, mais de préparafâfs, Ma 
4mt révélé, que rien n'est plus simple. 

La drculaiion des veUeurs étant prise pour point de 
départ de la réforaie écononnqae, au rebours de % 
fianque Mazel , dont le principe est la tireultdum âei 
prodmtSy c'est-à-dire l'échange, toute la question était 
de créer un centre circulatoire où les valeurs ^ordinaires 
dnconemerce, à titre particulier, échéance déterminée, 
souscription individuelle, vinssent ^s'échanger, s^mb ¥$ 
eofkditiojfô de sûreté et de garantie oïdi&aire, coBtne^des 
tilires généraux revêtus 4u caractère social, lesquels, 
passant de main en main, comme des «Sets endossés. 



— '"m — 

prodiiiradent, sans écritures, Tefffet d'un Tirement ée pîir- 
nés entre tous les clients, sft nombreux qu'ils fosîscTit, de 
la Banque. 

Tbéopiqnement , les opérations pouvaient commencer 
<fês qa*U yamraît deux adhérents à la Banque; plus , en- 
^■tte 9 le nom4»re des adhérents s'élèverait , plus ^ 
Ijrotnpls , plus décisifs devadent êfre les eflfets de Hnsti- 
'MioB. 

L'on des principaux était, à mesure que les adhérents 
arHireraifBt à la Banque, de retirer peu à peu de la cir- 
culation, le numéraire, devenu inutile; par conséquent 
•ée restituer aux producteurs t» <»pital actuellement 
-employé en pure perte. Du mêm«tîoup, le problème ^ 
important de la balance du commerce étak résolu: avec 
fte fyar^asMfsme do fargefnt, lombaR le parasitisme delà 

Tcile est, en i>eu de mots, ridée "économique, — ^ftas 
utopie que celle de la monnaie, — qui dievait foire la 
base ides opérations de la Banque du peuple, et qofl a 
-eu r^^sntage de -se voir méconnue et dédMgnéepar les 
ïjmcSalMteB, sifflée parles économistes, déclarée inintelli- 
-giàlopar les ^démwîrates, factieuse par les doctrhKures, 
«t «acrftége par les jésuites. 'Qu.^n homme s'en vienwe 
dire': Je possède unmotemr qui fonctionne sans air, sans 
«a», sanas vapcfit sans combuslîble ; dont la <?ons*nic- 
*tkmk , firaîs de matière première compris, ne coiHe pas 
-cOBftBOWs par force de cheval, et dont la dépense d* en- 
tretien est zéro ; fin moteur qui rend inutiles toutes vos 
-TOftchlnes, vos chantiers de construction , vos bêtes de 
Irait et^ lalrovr ; qui supprime d'emblée les trois quarts 
êe la main-d'œuvre , et économise six millards sur les 
'fraîB 4e la production ; — un pareil liorarme sera traité 
eonme «ennemi public, et poursuM comme un monstre 
fortoilt le monde. Les pauvres se plaindront qu'il leur 
'die te travail; tes riches qu^Mteur ravit le revenu; les ai- 



— 22/i — 

grefinç politiques demanderoat comment, en suppri- 
mant six milliards de main-d'œuvre^ il est possible d'aug- 
menter la fortune publique de six milliards; les prêtres 
et les dévots accuseront cet homm.e de matérialisme; 
les radicaux et les doctrinaires lui reprocheront de né- 
gliger les intérêts politiques, les socialistes de recon- 
struire sournoisement le régime propriétaire. On verra 
les brochures tomber comme grêle, les journaux ful- 
miner, et l'Académie des sciences morales, dans un 
ordre du jour motivé, crier anathème au malencontreux 
inventeur. 

La Banque du peuple était, comme la proposition 
d'une retenue sur tous les revenus et salaires, une appli- 
cation particulière du principe de mutualité, base de 
réconomie sociale. J'ai déjà fait remarquer qu'en vertu 
de ce principe , les phénomènes de Téconomie sociale 
sont inverses de ceux de l'économie domestique, si mal 
■à propos appelée économie politique. Ajoutons que l'er- 
reur commune des partis, des communistes aussi bien 
que des conservateurs, vient de ce que les uns et les au- 
tres s'obstinent à traiter les affaires de la société et de 
l'État d'après la routine de l'intérêt individuel ei les for- 
mes de transaction de citoyen à citoyen. C'est ainsi 
que le système de Louis Blanc, qui a soulevé en même 
temps un si grand enthousiasme et une réprobation si 
énergique , n'est pas autre chose que le gouvernement 
de M. Thiers, étendu à la production agricole et indus- 
trielle, que l'État avait jusqu'à ce jour , respectée. Les 
idées économiques de ces deux écrivains sont absolu- 
ment les mêmes, sauf la généralité d'application : c'est 
toujours l'économie domestique servant de règle à l'État, 
la gestion du père de famille prise pour type de gou- 
vernement. Chez l'un comme chez l'autre, l'État vend, 
a hète , prête , emprunte , paye des mtérêts et perçoit 
des revenus, fait des bénéfices, salarie des commis, des 



— 225 -.- 

directeurs^ des employés^ épargne^ thésaurise, amortit^ 
commandite, etc.^ exactement comme mi propriétaire 
on mie société anonyme. En un mot, les us et coutumes 
de la famille, de la propriété individuelle, de l'industrie 
privée, du commerce privé, appliqués à l'État : voilà la 
cause de tous les embarras, de tous les enrayements de 
la société ; voilà pourquoi les socialistes n'ont été jus- 
qu'à présent que des malthusiens déguisés , qomme les 
radicaux, avec leur politique, ne sont qu'une contrefaçon 
e l'absolutisme. 
C'est, au surplus, ce qui va sortir, avec la dernière 
évidence, de l'examen de la Formule du Luxembourg , 
que Louis Blanc devait proposer à l'adoption du Gou- 
vernement provisoire. On verra que l'auteur ûeYOrga- 
nisationdu Travail ne méritait, pour sa théorie, ni 
tant d'amour ni tant de haine : c'était un écrivain disert 
qui , à l'imitation de tous ceux qui se sont occupés de 
ces matières, appliquant à la société <;e qui ne peut être 
vrai que du particulier , arrivait d'autant plus sûrement 
à l'absurde qu'il déduisait plus logiquement les consé- 
quences de son hypothèse. 

n. 

PROJET DE DÉCRET. 

r 

{Extrait du NOUVEAU-MONDE, 15 ieptemhre J849.) 

Art. i«r.— n serait créé an ministère du progrés, dont la mission serait 
d'accomplir la révolution sociale, et d'amener gradaellement, pacifique- 
ment, sans secousse, rabolition du prolétariat. 

— Observations.^ Le gouvernement est sans compé- 
tence pour accomplir une révolution sociale. L'espoir 
d'amener pacifiqtiement, par cette voie, l'aboUtion du 
prolétariat est une utopie^ et le ministère du progrès 
une sinécure. 

10. 



— 22« — 

Afft. a. ^ Pour «là, le miD4fftêre4tt profrég tewit «bai^é : r*êeT«éh9' 
ter^ au moyen de rentes '&ur l'État, les cbânakis de fer et lestniaes; 

La société n'achète rien, ne stipule râ ne paye de 
fentes, la création d'une dette publique est une erreur 
tf économie sociale, suggérée par les habitudes de Fé- 
eonomie domestique, et qui a pour corollaire invariable 
la banqueroute. 

20 De transformer la Banqae de Frtnoe en Banque d'État ; 

L'État ne fait pas la Banque. La théorie de law est 
encore une erreur d'économie sociale, renouvelée de 
l'économie domestique. 

30 De oeniralisef. aa Kr«idaT«nta0e 4e tons etaii proft de t^tat, tes 

assurances; 

l^'État n'est point assureur. — L'-Msurance, au p<3tot 
de fHC de la société, est une opération essentielfemefit 
iotttaaliste> qui exclut toute idée de bénéfice. 

40 D'établir, sou« la divecUon de Conotioanaires reaj^eotables, dévastas 

entrepôts, où producteurs et manufacturiers seraient admis à déposer 
leurs marcliandises et leur denrées, lesque^tles seraient représentées par 
des récépissés ayant une valeur négociable, et pouvant faire office de 
papier-monnaie parfaitement garanti, puisqu'il aurait pour gage une mar- 
chandise déterminée et expertisée; 

L'État ne fait poîikt le coiumapce «d'entrepôt. Les mar- 
chandises doivent se rendre, en droiture, du lieu de 
production à celui de consommation^ sans stationner en 
route dans des gares et de» «agasine^ — Les réeépitsés 
de marchfiiidises cooduiles ^ l'efitrepôt «mit tm paiiter- 
monnaie très-imparfallement garanti, attendu qu'il ne 
suÊ&L pas^ pour onuliitaer «me valeur, que la marchan- 
ittfte «oit empen^ée^ ft if ant qu'elle mit vamjn £T upvififi. 



Art. a. —Des bénèfioes^que les ehemins de ter. les miiiies^ les 
ta Banqae, rapportent aujourd'hui à la spéculation privée, et qui dans le 
nouveau système retourneraient à l'Eiat, joints à ceux* q«i Tévalteraieiit 



— S87 — 

Hes t)toits ttViftrepét, le iritntstère do progrès «omposerail son tradget 
'Spécial, 'le 'bn^etdes uvraièfeuM. 

'L^État ne fait pas de T}énéiîces. Le produit net^ dans 
la société, ne se distingue pas du produit hrul. — Dire 
que les bénéfices de la spéculation privée reviendraient, 
par la voie de l'État et du ministère du progrès , aux 
travailleurs, c'est dire qu'ils reviendtaient à la spécula- 
tion privée, ce qui, dans l'hypothèse, est une contra- 
diction. 

JLit. %. — llntôrtt «t famortiffieinent 'ies sommes dus par suile Aes 

.(^kérations précédeDtes, secaient prélevés sur le budget des travailleurs ; 
le reste serait employé : i» à commanditer les associations ouvrières ; 
9* à 'fonder -des eoloaivs agrioo/tes. 

L'État ne contractant point de dettes, n'a point à sol- 
der d'intérêts et d'amortissement. Et comme il n'a pas 
non plus de revenu, il ne commandite point d'associa- 
tions, ne fonde pas de coloaies. — La solution du pro- 
blème ne consiste pas à déposséder les exploitants ac- 
tuels pour leur substituer d'autres exploitants, associés 
ou non, mais à Taire que les producteurs obtiennent le 
crédit au taux le plus bas possible, qui est zéro ; que les 
consommateurs achètent les produits au plus bas prix 
possible, qui est le prix de revient ; que le travailleur 
reçoive un salaire égal à son service, ni moins ni plus ; 
que le commerce. trouve dans le pays même un déboti- 
thé taujcrurs suffisant, ce qui veut dire toujours 'égal à 
la production, si haut qu'elle monte. A ces conditions, 
il n'y a plus ni exploiteurs ni ej^lqâté& L'organisation 
par l'État est un non-sens. 

Art. 5. — • Pour être ilppelées è Joafr de la «KmnnaïKlite de l'Etal, les 
associations ouvrières devraient être instituées d'après le principe >ifcme 
Iraternélle Solidarité, tfe miaiiière & pouvoir acquérir un capital ootlec- 
tif, inaliénable et toujours grossissant: seul moyen d^rriver è tuer fa- 
sure, grande ou petite, de ftiire que le capital ne fOt plus nn instrument 
de tyrannie, la possession des instruments de travail un privilège, le cré- 
flH^iniV<niàrohané^,' le bleiH€«re mie «roepiioti, PoMveté un droh. 



— 228 — 

La solidarité, si elle se base sur autre cbose que la 
mutualité, est la négation de la liberté individuelle : 
c'est le communisme, le gouvernement de l'homme par 
rhomme. Si elle a pour fondement la mutualité, elle 
n'a que faire de la commandite de TÉtat ; elle n'a pas 
même besoin d'association. L'association, telle que vous 
l'entendez, telle que vous la définissez d'après le code 
civil et le code de commerce, est encore une idée re- 
nouvelée de l'économie patriarcale , et qui , loin de 
tendre à se multiplier, tend au contraire à disparaître : 
c'est une utopie. Quant à l'usure et au crédit, conunent 
pouvez-vous vous flatter de tuer la première, alors que 
vous stipulez des intérêts et des bénéfices? et comment 
pouvez vous dire que le second cessera d'être une mar- 
chandise, quand vous établissez un droit d'entrepôt? 

» -< 

Art- 6. — En conséquence, toute association ouvrière voulant jouir de 
\pi commandite de TElal, serait tenue d^accepter, comme bases constitu- 
tives de son etistence, les dispositions qui suivefnt : 

Il n'appartient point à l'État de régler les conditions 
d'association des travailleurs- C'est détruire la liberté 
corporative, en même temps que la liberté individuelle ; 
c*est reproduire à la fois, sous une autre forme, et les 
entraves féodales à la liberté du commerce et de l'indus- 
. tirie, et les lois monarchiques tîontre les réunions et 
associations de citoyens. Au reste voyons vos statuts : 

Après le prélèvement du prix des salaires, de -l'intérêt du capital, des 
frais d'entretien et de matériel, le bénéfice sera ainsi réparti : 

Un quart pour Tamortissement du capital appartenant au propriétaiie 
avec lequel i^tat aurait traité ; 

Dd quart pour l'établissement d'un fonds de secours destiné aux vieil- 
lards, aux malades, aux blessés, etc.; 

Un quart à partager entre les travailleurs à titre de bénéfice, comme il 
aéra dit plus tard ; 

Un quart enfin pour la formation d'un fonds de réserve dont là destina- 
tion Sera indiquée plus bas. 

Ainsi sera constituée l'association dans un atelier. 

Vous parlez sans cesse 4e salsdres, d'intérêts, d'amor- 



— 229 — 

tissement^ de bénéfices ^ toutes choses qui^ avec le prix 
de la matière première, constituent le prix de vente. 
Mais quelle est la mesure du salaire? qu'est-ce qu'une 
journée de travail? Quel sera ensuite le prix du prêt? 
Quelle part faut-il faire au bénéfice? Le prix de la chose 
doit-il se mesurer sur les besoins du travailleur, ou les 
besoins du travailleur se régler sur le prix de la chose ? 
Qu'est-ce que la valeur , enfin ? Voilà ce qu'il faudrait 
savoir, avant de parler de rétribution et de partage ; 
voilà Fours qu'il faut tuer, avant d'en vendre la peau. 
Sans cela, vous bâtissez en Tair ; et les bases constitutives 
de vos associations ne sont autre chose, d'après vous- 
même , que des hypothèses. Suivons. 

Resterait à étendre l'association entre tous les ateliers d'une même in- 
dastrie, afin de les rendre solidaires Fun de Tautre. 

Deux conditions y suffiraient : 

D'abord , on déterminerait le prix de revient, on fixerait, eu égard à la 
situation du monde industriel, le chifrre du bénéfice licite au-dessus du 
prix de revient, de manière à arriver à un prix uniforme et à empécbér 
toute concurrence entre les ateliers d'une même industrie. 

Ensuite on établirait dans tous les ateliers d'une même industrie un 
salaire non pas égal, mais proportionnel, les conditions de la vie maté^ 
rielle n'étant point identiques sur tous les points de la France. 

Toujours la solidarité communiste, à la place de la 
solidarité mutuelliste; toujours le gouvernement de 
l'homme par l'homme, toujours la servitude. 

On déterminerait le prix de revient! C'est à peu près 
comme si vous disiez : on trouvera le mouvement per- 
pétuel, on fera la quadrature du cercle. Le prix de re- 
vient se compose, en dernière analyse, de salaires: or 
qu'est-ce que le salanre? qu'est-ce que la journée de 
travail? le salaire se mesure-t-il sur les besohis du tra- 
vailleur, ou sur le prix que le consommateur peut donner 
de la marchandise? qu'est- ce que le prix? qu'est-ce que 
la valeur? il faut toujours en revenhr là. 

On fixerait le chiffre du bénéfice licite. C'est conmie 



fA votts disiez ^Bcore : on fixera le dïiffrc du vol licite, 
fi en est du bénéfice comme de l'intérêt , comme du 
^4x^ ccnmne de la Taleur : il se détermine , soit par la 
•concurrence des producteurs, soit par le besoin du con- 
sonmiateur ; il n'a pas de mesure légale. Il faut le rejeter 
tout entier ou Tadmettre dans toute sa possibilité , avec 
toutes ses osdîlations. 

De manière à arriver à un prix nim forme tl à empêcher 
tonte tonturrertce. Monopole, coaMon, Immobilisme. 
Le prix, comme la valeur, est dhose essenficflement 
mobile , par conséquent essentiellement variable , et qoi 
dans ses variations ne se Tègle que par la concurrence , 
c*est-à- dire par la facidté -que le consommateur trouve 
en lui-même ou en autrui de se passer des services de 
celui qui les surfait. Otez la concurrence , les cboses 
n'ont plus de prix; la valeur n'est qu'un mot; Tédiange 
est arbitraire ; la circulation a perdu son balancier ; la 
tiocîélé, privée de force nnîtrice, s'arrête comme me 
pendule dont le ressort e^ détendu. 

Om établirait da^ les ateliers de ia même industrie un 
salaire proportionnei. La même question revient tou- 
jours. Qu'est-ce qui fait le prix? qu'est-ce qui constitue 
la valeur*? queUe est, pour Paris et pour chaque com- 
mune, la limtte ou proportion du salaire?. .. La solution 
de ces problèmes suppose toute une science , la plus 
difficile, la plus hérissée de contradictions : c'est se 
moquer de ses lecteurs que de leur dire, pour tout ren- 
seignement: on déterminera, on établira ^ on fisctra. 

La iMUd««ité arnii établie cbAtiî Wus les ateliers 4'aiifi même indaabde, 
il y aurait enlin à réaliser la souveraine condition de fordre, celle ^i 
devra rendre à jamais lesliaines.les guerres, les révolutions imiKiaBi- 
MM; il y anaiA à fooder la «olidarilé eatre toutoa lea indtairieB divanes, 
ASAve loua les membres de la société. 

On retrouve ici Phorame du 17 mars. Louis Uaïc, 
tmune tous les hommes du gouvernement ^^est eanemi 



r 



— îlt — 

ées réirolutioiM. €'«6t fonr empêcher les Tévt^uMoBB 
quH crée tme solidarité de marbre et d'airain, d'abord 
entre tous les ouvriers d'un même atelier, puis entre 
tous les aleMers 4l'u&e même 'Indastiie, puis^ntre toutes ' 
les fftésstrîes. Le fiio»ée ainM seUdifié , on peut le dé#eT 
et lùtoé un mouvement. La Banque du peuple, an coB- 
tfiàre , veut régulariser la révolatton , rétablir en per- 
manence, en faire Tétat légal, constitutionnel et jiHi- 
-Atfae de la sœiété. Kous «sommes systématiquen»ent 
'Péirekiâonnairies : Louis Bimt esft «ystémaÉiquemefit 
tmitre-vévolutiomiaiîre. 

Deux conditions pour oela «ont indispensables : 

'Paire la somme totale des 1}énéGces de chaque industrie, et, cette 
'somneiolële, la parUgfr«nftre ts»in tes lEamai Heurs. 

La somme totale des bénéfices de chaque industrie est 
une idée qui implique contradiction. Dans la société 
morcelée et en concurrence anarchique , le bénéfice de 
Fun se compose du déficit de Fautre; le profit indique 
un rapport de rivalité et d'antagonisme propre à l'éco- 
nomie domestique. Mais là où tous les travailleurs dans 
une même industrie, où toutes les industries dans TÉtat, 
sont associés et solidaires, il n'y a plus l^eu à bénéfice. 
Car si le bénéfice licite est égal pour tous, il est nul, il 
y a identité entre le prix de vente et le prix de revient, 
entre le produit net et le ^produit brut. Le partage des 
Jbénéfices entre tous les travailleurs de chaque industrie 
est aussi absurde que de donner à tout le monde 
25,000 livres de rente. 

CttMiiCe,«defl'iiJV«rft1i0tUlti]e p4ier«ie dodCmutfarlivtis toat àPb«ate, 
laruer un Couds ûê mutuelle asiisUnce «nire toateB les induatrîM, 
de telle sorte que celle qui, une année, se trouverait en souffrance, 
ftti secourue par celle qui aurait projipn-é. Un grond capital serait aimsi 
rorroé, lequel n'appartiendrait à personne en particulier, uaif appSBliiii- 
drait à tous collectivement. 

Ia j'épar4iUoi de ce capital de la société entière serait confiée i un 
MMtfeii ^'adinmislfaliop ipîaeé au sûwmei de tous Jes ateliers. Dans ses 



— 232 — 

mains seraient réunies les rênes de tontes les indastries, eomme dans 
les mains d'un ingénieur nommé par TEtat serait remise la direction de 
chaque industrie particulière. 

Contradictions sur contradictions! Après nops avoir 
entretenu de bénéfices, Loois Blanc nous parle de fond$ 
de réserve • encore une idée empruntée à Féconomie 
domestique , mais qui s'évanouit dans Féconomie so- 
ciale. 

Le fonds de réserve est cette paitie de Favoir du pro- 
ducteur qui n'est ni produit, ni instrument de produc- 
tion , ni richesse mobilière ^ ou immobilière , mais ca- 
pital libre ou réalisé, c'est-à-dire argent. Or Fargent 
n'est pas une richesse pour la société : c'est tout simple- 
ment un moyen de circulation , qui pourrait très-avan- 
tageusement être remplacé par du papier, par une sub- 
stance de valeur nulle. Il suit de là que, dans la société, 
l'argent ne peut devenir fonds de réserve; que dis-je? 
il n'y a pas de fonds de réserve pour une société. Tout 
est machine ou marchandise , instrument de production 
ou objet de consommation. Une réserve sociale ! bon 
Dieu! c'est un reste dans une équation. 

Quant au conseil d'administration, chargé de faire laré- 
partition du fonds de réserve de lasocietéy c'est la plus ré- 
jouissante plaisanterie qui soit jamais venue à la tête 
d'un utopiste. La réserve de la société se compose de 
tous les produits fabriqués d'avance par chaque indus- 
trie, et qui attendent en magasins le consommateur. La 
distribution de ce fonds de réserve n'est pas autre chose 
que la circulation , V échange des produits contre les pro- 
duits. — Il est des époques oti Fespèce humaine, hébé- 
tée, ne peut être ramenée au sens conmiun que parles 
plus grosses platitudes. Nous sommes à l'une de ces 
^l>oques-là. 

L'Etat arriverait à la réalisation de ce plan par des mesures soeees- 
sives. 11 ne s*agit de violenter personne. L'Etat donnerait son modèle: à 



— 233 — 

c6lé vivraient les associations privées, le système économique actuel. 
Mais telle est la force d'élasticité que nous croyons au nôtre, qu'en peu de 
temps, c'est notre Terme croyance, il se serait étendu sur toute la société, 
attirant dans son sein les systèmes rivaux par Tirrésistible attrait de sa 
puissapce. Ce serait la pierre jetée dans l'eau, et traçant des cercles qui 
naissent l'un dé l'autre en s'agrandissant toujours. 

Art. 7. Les colonies agricoles seraient fondées dans le même but, d'a- 
près les mêmes principes, et sur les mêmes bases. 

Après avoir ainsi exposé son plan, Louis Blanc en- 
gage les associations ouvrières à se concerter, à nouer 
entre elles ce préciet^x lien de solidarité qui les soutien- 
dra, dit-il, contre le milieu environnant; à créer, en un 
mot^ par leur organisation spontanée, le Ministère du 
progrès. C'est finir par où il aurait fallu commencer : il 
est curieux de voir le théoricien de Forganisation par 
l'État faire appel à Finitiative populaire. Malheureuse- 
ment , si le conseil est bon , les moyens indiqués sont 
détestables : je n'en veux d'autre preuve que ce Minis- 
tère dû progrès qui revient encore au bout des exhorta- 
tions de Louis Blanc. Hors de l'Église, point de salut ; 
hors du Gouvernement, point de liberté : le reformater 
du Luxembourg ne sort pas de là!... 

Je n'ai jamais doutée pour mon compte, de la bonne 
foi de Louis Blanc, de la ferme croyance qu'il a en son 
système y et de sa volonté arrêtée 4e le réaliser, si le Mi- 
idstère du progrès lui en eût donné les moyens. C'est par 
cet esprit afl&rmatif , par ce génie hardi et entreprenant^ 
beaucoup plus que par les qualités de son style et la 
profondeur de ses études, que Louis Blanc est à mes 
yeux un écrivain respectable, et qui mérite qu'on le 
réfute. Aujourd'hui que l'espoir d'une initiative par en 
haut est perdue pour sa théorie, il engage les travail- 
leurs, de toute la force de son éloquence , à la réaliser 
par leur propre initiative ^ ce qui est déjà une contra- 
diction à son système, ainsi que la pratique le lui dé- 
montrera. €e n'est pas tout : 24>rès avoir reproduit et 



— 2Sfi — 

éévéioppé , vm p(Àvii ^ vue comnriHiiste , la théorie ût 
Law du crécBt par TÉtat, Louis Blanc , dans le premier 
aiunéro du Nouveau M<mdt^ s'est rangé au principe d« 
'Crédit gratuit y sans songer que le crédit gratuit est la 
négation même du crédit par l'État, comme du bénéfice, 
de Y intérêt^ de Vamortistement , ônprodmt net y du s«- 
laire uniforme , de la réserve sociale , de la solidarité 
-mnstonturrence^ du communisme ^ du gouvernementc^ 
fîêuw, de tout ce qui, en un mot, constitue Y organisa^ 
iion du travail et Y association, d'après Louis Manc. 

La Banque du peuple a été fondée en opposition des 
théories du Luxembourg , aussi bien que des ttiéories 
absolvrtâstes et malthusiennes z il est étrange qu'on 
veuille, en faire aujourd'hui un moyen de féodalité 
-communautaire et de gouvememèirtalisroe ntercantile. 
Créez le crédit gratuit, le crédit qiu assure à la fois, ^ 
diaque producteur, sans aucune condition d^association 
^sofidaire, l'instrument de travail et le débouché : ctb 
oonmunatfté , le gouvernement de Hionune par Thom- 
Bie , sous toutes les formes et à tous les degrés, devient 
à jamais impossible. 

La question économique était simpfRfiée par la Banque 
en peuple d'une manière frappante. Mus de commu- 
nisme, de saint-simonisme, de foariérisme, de néo- 
«diristianisme, de mysticisme. Il s'agissait uniquement 
de savoir, abstraction faite des conséquences, si la cir- 
culation des valeurs pouvait s'opérer gratuitement ou 
non; si cette circulation était licite ou illicite; â le ca- 
pital avait le droit de réclamer contre la concurrence 
de la mutualité ; si Içs travailleurs, quelle que fût la ^- 
vergence des théories d'organisation qu'on leur présen- 
taW, accepteraient une combinaison 'ùe crédit qui, du 
l^remier coup, les affranchissait ^'un prélèvement -êe 
"6 mîlMards, ou s'ils la fepo«9seraient. Ici, les tiédama- 
tioiis réactionnaires sur la famîlle efl là propriété \i"a- 



— 2S5 — 

yat€»t plus de prise ; les pr43îet8 4'associatioii, ée iièur 
lasstère^ de colomsatioa^ ne paraifisalent qu'ea sou»» 
ffîiivre : -toute la quesUoa était réduite au bcm manche, à 
iaifi^atuité des capitaux. Le paysan comprenait akm; 
qu'autre chose est d'aholir Tusure, et de réduire pro- 
gressivement^ par une concurrence étalilie entre le ca^ 
j^iUl circulant et le capital iinmobilier^ le prix du 1er- 
iiaage; et autre chose de déposséder les entrepreneurs 
^ propriétaires ^ sans utilité publique et sans indemnité* 
Le problème recevait ainsi une solution padfiqpie etié*- 
gale : la Révolution passait sans blessetr ni alarmer pet* 
senne. 

Les Irois mois de janvier, lévrier et mars lÂi!i9, pon- 
drait lesquels le principe du crédit gratuit a été sinon 
afy[i]ifué et développé, du moins formulé, concrâLé et 
jeté dans la conscience publigue par la fianque'du pe«- 
pie, ont été le plus beau texnps 4e ma vie : je lies ne* 
garderai toujours, ^uoi que le ciel ordonne de mol > 
casxne ma plus glorieuse campagne. Avec la Baafue «du 
peuy^le pour centre d'opérations, une armée îndu^rtFieUe 
s'organisait, innombrable^ sur le terrain paisible des 
affidres, hors de la sjphère des intr^uçs et des agitations 
politiques. C'était vraiment le nouveau monde, la société 
de pcomission» qui, se^ne^uat sur l'anoieDne, la trans- 
formait peu k peu, à l'aide du princq[>e jusqu'alors ob- 
scur ^'elle lui empruntait Malgré la sourde hostilité 
des écoles rivales,, malgr-é rindifier.eace du parti mon- 
ta^gnaKi, dont l'altentiOB était absorbée par lapoliti^piep 
le chifire des adhésions ù la Bai^^ue du peuple s'^itaît 
éAevé , en^six seouaines, à près de t^mgitnulle, repi^ea- 
twt wie population d'au moins soiixante mille pecsomaes. 
EL les }Our>nattx de l'Économie politique anglaise, parce 
qu'ils jugent d'aune opération de oommepce par le nom- 
bre des commanditaires, non par l'étendue delà clien- 
tèle et du débouché, ont osé faire gorges chaudes d'un 



— 236 — 

ajournement que la retraite forcée du directeur rendait 
nécessaire ! Se figure-t-on ce que pouvaient vingt mille 
producteurs, qui, sous toutes réserves pour chaque ad- 
hérent de sa liberté d'action et de sa responsabilité per- 
sonnelle, centralisaient la circulation de toutes les va- 
leurs produites par eux ou consommées? 

La Banque du peuple ne coûtait rien aux citoyens, 
rien à l'État Elle pouvait un jour rendre à celui-ci un 
revenu de 200 millions, tandis qu'elle garantissait aux 
autres un débouché toujours ouvert, un travail sans fin. 
Il faudra bien, un peu plus tôt, un peu plus tard, ap- 
peler au secours de l'État obéré, du Pays désolé, cette 
féconde institution, à laquelle je défie lès routiniers du 
commerce et de la finance de se soustraire. Mais aupa* 
ravant nous aurons dépensé des centaines de millions 
en assistance, armements, frais de transportation , de 
colonisation, de répression, d'incarcération ; nous au- 
rons essayé de toutes les chimères économiques les plus 
ridicules, les plus vexatoires, les plus ruineuses, bons 
hypotiiécaires, ch'culation fictive, emprunts à grosse 
usure, impôts de toute espèce, progressif, somptuaire, 
sur le revenu, l'hérédité, etc., pour finir par la banque- 
route. 

Ahisî va l'Humanité, quand elle est livrée à ses in- 
stincts providentiels et admmistrée par ses routiers et ses 
hâbleurs. Il faut que notre malheureux pays souffre , 
souffre encore, souffre toujours, pour la gloire d'une 
poignée de pédants ignares et la satisfaction des jé- 
suites. Ceux qui l'épuisent ainsi et qui l'assassinent, on 
les appelle conservateurs; et nous, qui, pour le pré- 
server des plus horribles catastrophes, ne lui deman- 
dions qu'un peu de tolérance, nous sommes les enne- 
mis de la famille et de la propriété! Ironie! 



— 237 — 

XVI. 
tO déceuubbe t 

Il ne faut pas vouloir tout expliquer en histoire : ce 
serait une prétention aussi pleine de périls que dépour- 
vue de philosophie. La sagesse a ses limites^ disait Fa- 
pôtre^ au delà desquelles le raisonnement et la raison 
ne sont plus que vanité et aflOiction d'esprit. Toutefois 
il est des faits qui ^ au premier coup d'œil, offrent l'ap- 
parence d'accidents inexplic^hles, à mettre seulement 
sur le compte de la fortune, mais dont, avec une re- 
cherche persévérante, on finit par trouver la raison. 
L'élection du 10 décembre est de ce nombre. 

J'ai cherché, pendant plus.de six mois, le sens de l'é- 
lection de Louis Bonaparte à la présidence de la Repu- 
bli^e , de cette élection qui a si fort réjoui les uns, qui 
a tant scan4alisé les autres, et dont tout le monde s'est 
à bon droit émerveillé. Louis Bonaparte président de la 
République! c'était bien là le fait providentiel^ contre 
lequel se roidit une raison tant soit peu rigoureuse, 
parce qu'elle n'y trouve ni motif ni prétexte. Tous les 
événements accomplis depuis février tombaient sous 
mon appréciation : celui-là seul y échappait. Ce n'était 
plus de riiistoire réelle, rationnelle : c'était une créa- 
tion de l'arbitraire électoral, une légende, un mythe, 
dont le Afoni/eur rapportait le commencement, le milieu 
et la lin, mais dont il m'était défendu d'assigner la cause 
intelligible, de faire la déduction logique, en un mot 
d'expliquer le sens. Les décrets de la Providence ne se 
discutent pas : on ne raisonne point avec Dieu. 

Il ne m'a pas moins fallu , pour trouver le mot de 
cette énigme > que le témoignage de Louis Bonaparte 



— 23» — 

lui-même... L'homme est le Moi de la Providence 
comme de la Nature. Il est rare qu'il ne se connaisse pas 
lui-même : et Louis Bonaparte , expliquant de sa haute 
fortune ce que personne, sans lui, n'en aurait su com- 
prendre y est le ^«s irapptiit €xcaipie de cette identité 
du sujet et de Vobjet qui fait le fond de la métaphysique 
iHOdeme. 

FftBf apprécier teute la profoiwîeur du jugenrent 
porté par Loiràs Bonaparte' surlui-même^, prouvons d^a- 
bord que, suivant tes règles de la prudence humaâie, 
tes étecteurs avaient toutes les raisons imaginables de 
repousser ce candidat, qui ne signifiait pour chacun 
d'eux que Thaconnu... L'inconnu : quclte raison étecto- 
raie! 

Soit que Fou considérât la personne du cancRdat , soit 
que l'on se plaçât au point de vue dés partis qui avi- 
saient la R^ublique, iî me semblait impossible d'arri- 
ver à une explicaliûn. Sans doxrte, le scrutin du f Ô dé- 
cembre m'avait appris ce dont la France ne voulait pas : 
cinq miffiens ef demi de voix données à un exîlé sans 
titres, sans antécéctents iHustres, sans parti, coHtrc 
moins de deux millions inégalement distWbués entre Ca- 
vaignac, Ledru-Rollin, Raspail, Changamier, Lamar- 
tine , le faisaient assez connaître. Mais ce que voulait la 
France, îe voni, l'idée, politique ou sociale, qu'elle 
poursuivait en choisissant, pour la représenter au potr- 
voir exécutif, Louis-Napoléon Bonaparte, jtidis con* 
damné par la Cour des pairs et enfermé au cliâteau * 
Ham comme coupabte d'attentat envers le gouverne- 
ment : voilà ce que je ne pouvais comprendre , ce qif 
me faisait traiter à la fois d'absurdes et les électeurs du 
10 décembre qui tant se démenèrent, et TinvisîMe maiB 
qui les conduisK. 

Rten de plus grave que les situations illogiques. Teus 
nos matentendus , à psfftir en iO décembre, sMt venus 



— aaa — 

de ce que Louis Bonaparte est resté pcMur tout le* moade 
OB pcisonmage înconpris ; de ce que lui-même >^ malgré 
lltiniten qu'il a cl€ son rôle , n'a pas s» eaeore expHr 
9iMr ji^tttogaphîfUfiMiit ce qu'il neptéseirtr ^ ce qn'il est*- 
Je déclare 9 pour ce qui mt regaràc, que l'opposition. 
(fmjf^ loi al faite a^vatot el cbepiÉs smi éltection n'a pas» 
Md'aulce ca«se que <3ette ignoiancct kmoloBtatre où je 
suis demeuré si loagtemps^ Ceqiiie je ne devine pas* est 
ce q«e je haksr le pluâ au monde*: j^awaiataé le Spbyia^ 
comme Œdipe ^ ou je me serais. faîÉ âévorer. — Que' 
m^avait fait Louis Bonaparte? nuUe oiènse. Au eoii^ 
tcsâre, il mi' avait prévenu, et si je ne eonsiéète que noft 
lekatioBS d'une heure , en laîl de politesse je suis soft 
reAsvable. Et pourtant , à peine fut- il question decetir 
cttdidaiiire^ qiie^ chevcfaant le mot de l'énigme et ne 
le trouvant pas^ je sentis que cet iMotme^ malgré ki 
gloire de son nora^ nie devenait antipathique, m'étaM 
hostile £n tout autre temp», j^aurals plaint ce jeune 
homme, revenant, après trente années df'exil, dans une 
patrie ineonnue , et fusant au petq^le, sur l'hiypothèqne 
de soa élection, des preanesses de bonne foi sans douter 
maïs* atts» cbiménques que eeMes du. Luxembourg et de 
VBôtel-de*Viile. Mais après février, acprès^ juin, *'>près le 
4 novembre, Lonus Boaapairte tomèant au milieu de 
cette ronde de damné» que faisaient, autour de la pré^ 
sidencie, l^imtsles, orléanistes, répirislicains classi- 
ques, radicaniL et socialistes ! Gda me parut tellement 
uerveiUeux ^ încoflipréliensible:, que je ne pus y voir, 
ain&i qm M Xbûears, qu'une honte de plus pour mo» 
pays.. 

Laissons Vhomme de c^é : U ne siagjt pointi ici dtt lits 
dt'Hoctenâe , mais du paiys q^ l'a pris pour signe. Quoi! 
disaifi-je, voilà celui qne ka France,, c^te soi-disant 
reine des. peuples y conduite par ses prêtres , par ses ro-- 
mandjersi et ses roués ^ s'en est s^lée choisir pour chef. 



— 2h0 — 

sur la foi de son nom , comme un chaland qui prend une 
marchandise sur Téliquette du sac ! Par respect pour ce 
titre de républicains , que nous avons indignement 
usurpé ; par égard pour nos représentants, chargés par 
nous de faire une Constitution républicaine ^ nous de- 
vions y ce semble , choisir pour Président de la R^ubH- 
que un républicain. Et si les grandes individualités 
manquaient, les notabilités significatives ne faisaient pas 
défaut Cavaignàc était la république modérée : n'avait- 
il pas tout fait pour elle? Ledru-RoUin, la république 
rouge; Bugeaud, Changamier, la république militaire. 
Nous connaissions ces gens-là : une fois à la présidence, 
ils ne nous pouvaient donner d'inquiétudes. Et voilà 
que , sans motif plausible , sans respect de notre dignité, 
uniquement pour bafouer ceux qui avaient fondé et servi 
la République, nous donnions la palme à une candida- 
ture dynastique , fantastique , mystique !. . . 

Plus je cherchais , plus je désespérais. 

Le pouvoir présidentiel, d'après la Constitution, doit 
durer quatre ans; le président sortant ne peut être réélu 
qu'au bout de quatre autres années. Cette disposition, 
qui ne laisse aucune place aux appétences monarchi- 
ques, commandait de choisir un citoyen dont toute 
l'ambition fût d'avoir.été pendant quatre ans, avec dé- 
vouement et patriotisme, le premier parmi ses conci- 
toyens, et d'avoir inscrit avec honneur son nom aux 
annales de notre histoire. Mais nous, comme pour bra- 
ver la fortune, nous choisissions un homme de race, un 
prétendant, disait-on, un prince! Déjà même on assu« 
rait que l'on n'attendrait pas l'expiration des quatre 
années pour reviser la Constitution et proroger les 
pouvoirs de Louis Bonaparte. Par là, on rapprochait 
l'autorité présidentielle de l'autorité royale, on mena- 
geait la transition, on préparait la voie à une restaura- 
tion. Le tout, ajoutait-on, par amour de la légalité et 



— 2ki — 

respect de la Constitution. — O doctrinaires! plus 
couards que jésuites! déchirez-la donc tout de suite 
cette Constitution! N*êtes-vous pas les plus forts? L'ap- 
pel au peuple contre la Constitution ne vaut-il pas au- 
jourd'hui ce qu'il vaudra dans quatre ans? Si vous croyez 
qu'une nation puisse valablement renoncer à ses droits 
imprescriptibles, rétablir une royauté corruptrice, et 
supprimer le suffrage universel , votre ajournement de 
quatre années est une lâcheté sans profit. Contre un 
pacte subreptice , l'insurrection est le premier des droits 
et le plus saint des devoirs. Souvenez-vous seulement 
que ce que vous aurez fait contre la République , nous 
le ferons contre la monarchie ! Osez donner l'exemple. 

Ainsi je m'exhalais contre un péril imaginaire, qui me 
semblait la conséquence logique de l'élection de Louis 
Bonaparte. Et je me croyais d'autant plus fondé dans 
mes plaintes, qu'il m'avait paru voir l'annonce de tels 
projets dans les circulaires du candidat. 

Puisqu'il s'agissait d'une magistrature élective, tem- 
poraire, responsable, c'était Féclat des services, la gran- 
deur des talents, le caractère, qu'il fallait avant toutes 
choses considérer dans le Président En république, le 
magistrat doit offrir le type de la vertu républicahie, 
comme il est le reflet, sous la monarchie, de la dignité 
Foyale. Or, quel titre, quelle raison Louis Bonaparte 
avait-il donné de sa candidature ? une parenté, une pré- 
tention héréditaire. Lui-même l'avait dit: Ce qui me fait 
solliciter vos suffrages, citoyens, c'est que je m appelle 
Bonaparte! Notninorquialeo. Déjà même, avant l'élection 
du 10 décembre, cet argument avait paru^i décisif, si 
péremptoire , qu'il avait suflfi pour déterminer, outre 
l'élection de Louis Bonaparte à la représentation natio- 
nale, celles de Napoléon Bonaparte, Pierre Bonaparte, 
Lucien Bonaparte, Murât, fils de Caroline Bonaparte, 
tous princes du sang. Ajoutons Jérôme Bonaparte, gou- 

11 



— 242 — 

verneur des Invalides, à ZiO,000 francs d'appointements; 
plus Antoine Bonaparte ^ qui vient encore d'être élu 
représentant par le département de T Yonne. Il n'y a 
que Charles Bonaparte, le Romain^ l'ami de Mazzini, 
dont nous n'ayons pas voulu. Et nous serions la race ré- 
volutionnaire, le peuple initiateur^ le Christ des nation»! 
Qui donc a dit cela? .. Cette idée me mettait en fureur. 

Si de la considération de l'élu je passais à celle des 
électeurs, je ne trouvais pas davantage de raison à leur 
choix. Ni les rouges, ni les blancs, ni les bleus^ ni les 
tricolores, n'avaient de motifs de pousser avec tant 
d'acharnement à la chose. L'intérêt de parti, lafidélité 
au principe, le soin de l'avenir, commandaient à tous 
d'agir directement contre Louis Bonaparte. Au lieu de 
cela tous, à force de se détester, semblaient s'être ligués 
pour lui ! 

Comme, à cette occasion, j'ai eu à supporter plus 
d'une avanie, je rapporterai ce qui se passa dans le 
parti démocratique. Par ceu:K-là, ami lecteur, jugez des 
autres. 

Après le vote de la Constitution, la polémique, déjà 
engagée entre le peuple et les organes de la Montagne 
sur les questions sociales, prit un nouveau degré d'ani- 
mosité au sujet de l'élection du Président Toutes mes 
s^préhensions se confirmaient. 

Le socialisme, par cela même qu'il est une protesta- 
tion contre le capital,^ est une protestation contre le 
pouvoir. Or la Montagne entendait réaliser le socia- 
lisme par le pouvoir, et, qui pis est, se servùr du socia- 
lisme pour arriver au pouvoir!... C'était déjà une quesr 
tion fort grave, pour le parti socialiste, de savoir s'il se 
renfermerait dans une abstention systématique» ou si, 
pour se compter lui-même et connaître ses forces, il 
adopterait une façon de candidat, en deux mots, s'il 
ferait acte gouvernemental ou non. La IVloatagne, de sa 



— 243 — 

seule autorité, avait tranché la question, en déclarant 
que Ledru-RoUin, contre lequel nous n'avions d'ail- 
leurs rien à objecter^ serait le candidat de la Répu- 
blique démocratique et sociale. 

Lt Peuple opposa d'abord à cette décision, qu'il con- 
sidérait de tous points comme contraire au socialisme, 
l'opinion bien connue de la Montagne elle-même sur la 
présidence. Il fit entendre qu'il serait peu honorable au 
parti, après avoir repoussé avec tant d'énergie le prin- 
cipe de la séparation des pouvoirs, de paraître sacrifier 
le dogme démocratique à l'appât d'une élection; qu'il 
semblerait qu'on redoutât l'institutioii présidentielle 
beaucoup moins pour elle-même que pour le person-* 
nage qui pouvait en être revêtu, etc.— Nos amis crurent 
lever la difficulté en faisant prendre au candidat l'en- 
gagement, sur l'honneur, s'il était élu, d'employer son 
autorité à faire reviser immédiatement la Constitution, 
reconnaître- le droit au travail, et abolir la présidence : 
précaution qui à bos yeux avait le triple défaut d'être 
Hiconstitutionnelle , impraticable et souverainement 
puérile. 

Le Peuple alors essaya de rappeler les esprits à la 
pratique. Il fit observer que, puisque Ton persistait à 
voter, il convenait d'être au moins convaincu d'une clioaîe^ 
savoir : que le candidat de la démocratie sociale n'avait 
aucune chance ; que dès lors les voix qui lui seraiesl 
données, ne pouvant servir qu'à élever le chiffre de la 
majorité absolue, diminueraient d'autant les probable 
lités en faveur de Louis Bonaparte, et augmenteraient 
dans la même proportion les chances de Cavaignac; 
qu'ainsi voter pour Raspail ou Ledru Rollin, c'était en 
réalité voter pour le vainqueur de Juin, l'homme qu'à 
cette époque on haïssait le plus. Lequel de ces deux can^ 
didats, Cavaignac ou Louis Bonai^arte, la dénK>cratie so* 
cialiste devait-elle redouter davantage de voir élever à 



— 2kU — 

la présidence ? Voilà, disait le Peuple, comment devait 
être posée la question. 

Cette observation, toute d'arithmétique, parut une 
défection Le Peuple fut mis au ban de la démocratie. 
On invoqua, en désespoir de cause, la nécessité de 
Tunion , le besoin de discipline : c*est avec cela que les 
emportés finissent par avoir raison^ des timides. Le 
Peuple répliqua qu'il n'y avsut d'union possible que sur 
le terrain des principes : la candidature de Raspail fat 
maintenue en face de celle de Ledru-RoUin. 

Pauvres Montagnards, pauvres myopes! vous vouliez 
du pouvoir, vous alliez en avoir, mais ce serait pour la 
dernière fois ! Enfin , l'élection de Louis Bonaparte vint 
ramener la concorde parmi les patriotes. En haine de la 
démocratie, vaincue par elle-même en mars, avriU mai, 
juin; en dédain de la république modérée; en oubli des 
services de Cavaignac, le pouvoir fut décerné à Louis- 
Napoléon. A la possibilité d'un fructidor la nation ré- 
pondait par la possibilité d'un brumaire : encore une 
fois était-ce là une raison d'État? était-ce, pour une 
grande nation, maîtresse d'elle-même, une considéra- 
tion à la hauteur d'un si grand intérêt? 

On demandera peut être, puisque le candidat delà 
démocratie socialiste n'avait pas de chances , ce que le 
parti pouvait gagner, selon le Peuple ^ soit à ne voter 
pas, soit à se rallier au parti que représentait Cavai- 
gnac; quelles raisons, enfin, nou$ avions de nous op- 
poser à l'avènement de Louis Bonaparte. 

En ne votant pas, la démocratie socialiste frappait le 
monde par un acte éclatant de scepticisme politique; 
elle abjurait son gouvernementalisme ; elle se grossissait 
de toutes les abstensions, et quadruplait ainsi sa force 
numérique. De plus, elle fixait d'avancé le point sur le- 
quel devait porter, en 1852, la révision de la Constitu- 
tion, et déterminait ainsi le caractère de la future op- 



— 245 — 

position constitutionnelle. Enfin ; si l'exemple des dé- 
mocrates n'était pas suivi , du moins ils ne subissaient 
pas la lionte d'une outrageante défaite. 

En votant pour Cavaignac, la démocratie socialiste 
obéissait au principe de fusion qui forme son essence ; 
elle déteignait sur la république modérée ; elle commen- 
çait à se r assimiler ; elle marquait le but où tendaient , 
par la force de leur commun idéal , toutes les fractiojis 
républicaines ; elle s'imposait au pays comme le gouver- 
nement de l'avenir, et avançait de plusieurs années son 
triomphe. 

Ces raisons, qui nous paraissaient alors sans réplique, 
ont été écartées par l'inspiration populaire du 10 dé- 
cembre. Quelle intelligence eût pu deviner alors ce que 
recelait la pensée générale ? 

Mais, ajoutera-t-on, parce que le parti démocratique 
et socialiste manqua dans cette occasion de perspica- 
cité, était-ce une raison pour vous de le diviser encore? 
A quoi bon cette candidature de Raspail ? 

La candidature d^ Raspail éfait motivée précisément 
par celle de Ledru-RoUin. Un parti qui, à l'unanimité 
de ses membres , ment à son principe , est un parti 
perdu. En votant pour Cavaignac, la démocratie aurait 
fait simplement acte d'obéissance à la Constitution ; elle 
n^y adhérait point, elle réservait son principe et main- 
tenait intactes ses doctrines. Tandis qu'en votant pour 
Ledru-RolUn , elle se prononçait pour la théorie gou- 
vernementale , elle n'était plus socialiste et devenait 
doctrinaire. Il fallait, pour Thonneur de son opposition 
à venir, qu'une protestation surgît de son sein : sans 
cela elle n'avait plus, après le 10 décetnbre, qu'à se taire 
ou à conspirer. 

Toutes ces raisons , je le reconnais aujourd'hui , pou- 
vaient bien avoir alors quelque valeur : elles étaient lohi 
de la haute sagesse qui, en poussant les masses à l'élec- 



— 2A6 — 

tion, leur commandait tout bas de voter pour Louis Bo- 
naparte. Mais tout se réunissait alors pour dérouter no- 
tre jugement. 

Pouvions-nous-donc , dans cet inconcevable entraîne- 
ment des esprits au souvenir d'un despote , voir autre 
chose qu'une haine aveugle de la révolution démocra- 
tique et sociale , une ignoble prostestation contre les 
^5 centimes? Or, ainsi qu'on nous Ta si souvent repro- 
ché à nous autres socialistes, ce n'est pas tout de nier, 
il faut ajOQrmer : qu'est-ce donc que prétendait affirmer 
le pays en nommant Louis Bonaparte? A quelle in^i- 
ration obéissait il? Quel principe entendait-il poser? 
Était-ce une idée de réaction? Cavaignac pouvait , tout 
aussi bien que le neveu de l'Empereur, servir les réac* 
teurs: il l'a prouvé en juin. Il avait de plus le mérite 
de ne faire ombrage ni aux Bourbons aînés ^ ni aux 
Bourbons cadetp. C'était un simple président de répu- 
blique: on n'avait pas à redouter en lui le prétendant 
Qu'est-ce qui avaii pu décider le parti légitimiste, qu'est- 
ce qui avait déterminé le parti orléaniste, en faveur d'un 
Bonaparte? Comment les chefs de ces deux partis, des 
bomm.es si habiles, ne voyaient ils pas que si Louis 
Bonaparte s'attachait à la République et prenait en 
main la défense de la Constitution, tôt ou tard il se 
rallierait les républicains, et ferait contre les dynasties 
déchues tout ce qu'aurait pu faire Cavaignac, et mieux 
encore que Cavaignac? Que si, au cOntrsdre, il sui- 
vait sa première inclination^ s'il revenait à ses idées 
impériales, on avait en lui, pour quati^e ans, un compé- 
titeur de plus? Quatre ans, lorsqu'il s'agit d'une cou- 
ronne , c'est tout. Les légitimistes, les orléanistes, et 
toute la réaction , avaient donc raisonné aussi, faux que 
tes démocrates; ils avaient trahi leurs principes, et 
manqué à toutes les lois de la prudence , en se ralliant 
4 cette candidature qui excluait l'espoir de leurs dynas- 



— 2U1 — 

lies. Seul , avec les républicains de la gauche qui vo- 
taient pour Cavaîgnac , avec le petit nombre de socia- 
listes ralliés au nom de Raspail , le Peuple était dans la 
bonne voie , dans la voie de la logique et de la fidélité 
à la République. C'est pour cela que j'ai combattu de 
toutes mes forces la candidaiure de Louis-Napoléon : je 
croyais faire opposition à l'Empire, tandis que, malheu- 
reux ! je faisais obstacle à la Révolution. Je voulais era- 
barrer le charriol d'Ézéchiel, forcer la main à Celui qui 

règne dans les cieux et qui gouverne les républiques, 
comme dit Bossuet; et c'était envers l'Humanité que je 

me rendais sacrilège ! J^en suis puni : 3^eâ culpât 

Franchement, je n'eusse pas demandé mieux, avant 
le 10 décembre, que de me rallier à la candidature de 
Louis Bonaparte, et après le 10 décembre, que d'ap- 
puî^er son gouvernement, s'il avait su me dire par quelle 
cause, au nom de quel principe, en vertu de quelle né- 
cessité, historique, politique ou sociale, il avait été fait 
président de la République, plutôt que Cavaignac, plu- 
tôt que Ledru-Rollin. Mais les gouvernants laissent tout 
à deviner aux gouvernés ; et plus j'y pensais, plus, mal- 
gré ma bonne volonté, je devenais perplexe. Absorbé 
dans mes réflexions, je crus un jour avoir trouvé la so- 
lution que jecherchais dans ces paroles prophétiques de 
Mirabeau, rappelées par Chateaubriand dans une cir- 
constance qui n'était pas sans analogie avec le 10 dé- 
cembre 18^8, je veux parler du sacre de l'empereur, 
i décembre 1804: « Nous donnons un nouvel exemple 
» de cette aveugle et mobile inconsidération qui nous a 
» conduits dâge en âge à toutes les crises qui nous ont 
» successivement affligés. Il semble que nos yeux ne 
» puissent être dessillés, et que nous ayons résolu d'être, 
» jusqu'à la consommation des siècles, des enfants quel- 
» quefois mutins et toujours querelleurs. » 

La papillonne ! aurait dit Fourier. Est-ce là une cause? 



— 248 — 

est-ce un principe? est-ce une nécessité? O Providence! 
ta as vaincu; tes voies sont impénétrables! 

Enfin , Louis Bonaparte a parlé : il s'est révélé lui- 
même; mais le monde ne Fa pas encore compris. 

La France , a-t-il dit , je ne sais plus à quel propos^ 
je ne sais plus quand ^ je ne sais plus où , la Frange m'a 
ÉLU PARCE QUE JE NE SUIS d' AUCUN PARTI !... Traduiscz: 
La France nCa élu parce qu'elle ne veut plus de gouver- 
nement, 

Oui^ la France a nommé Louis Bonaparte Président 
de la République, parce qu'elle est fatiguée des partis, 
parce que tous les partis sont morts, parce qu'avec les 
partis le pouvoir lui-même est mort, et qu'il n'y a plus 
qu'à l'enterrer. Car, ainsi que nous l'avons vu dans tout 
le cours de ce récit, le pouvoir et les partis sont Tun à 
l'autre effet et cause : ôtea ceux-ci , vous détruisez celui- 
là , et réciproquement. 

L'élection de Louis Bonaparte a/ été le dernier soupir 
de la France gouvernementale., On dit que les dernières 
paroles du grand empereur, à son lit de mort, furent: 
Tête!, . . Armée!,,, Les dernières paroles de notre société 
politique, au scrutin du 10 décembre, ont été ces quatre 
noms: Napoléon, Robespierre, Louis XI F, Grégoire FUI 
Adieu, pape! 
Adieu, roi! 
Adieu, dictateur! 
Adieu, empereur! 

Désormais il n'y aura plus d'autorité, ni temporelle 
ni spirituelle, ni révolutionnaire ni légitime, sur mes 
enfants. Va, Bonaparte, remplis ta tâche avec intelli- 
gence, et, s'il se peut, avec plus d'hopneur encore que 
Louis- Philippe. Tu seras le dernier des gouvernants de la 
France ! 



— 2k9 — 
XVII. 

MÛJkCTMOU BARROT-T Aillions ^ DBSTKVCTIOli 

I»V COVYEBIIEIIIEIIT* 

Avec la présidence de Louis Bonaparte, commencent 
les funérailles du pouvoir. Cette transition suprême était 
indispensable pour préparer i'avénement de la Répu- 
blique démocratique et sociale. La situation qui a pré- 
cédé, les faits qui ont suivi le 10 décembre, et qui con- 
tinuent de se dérouler avec une logique inexorable^ 
vont nous le démontrer. 

La France, en faisant la royauté de 1R30, et fondant, 
avec réflexion et liberté, après une lutte de quarante ans^ 
le régime constitutionnel, le gouvernement des Thiers, 
des Guîzot , dts Talleyrand , avait posé le principe d'une 
révolution nouvelle. Gomme le ver, qui a Tinstinct de 
sa prochaine métamorphose, elle avait filé son^ linceul. 
En se donnant, après une crise de neuf mois, un prési- 
dent, ombre de roi, elle a dit son Consummatum est, 
et publié , avant de s'ensevelir, l'acte de ses dernières 
volontés. 

La corruption du pouvoir avait été l'œuvre de la mo- 
narchie constitutionnelle: la mission de la présidence 
sera de mener le deuil du pouvoir. Louis Bonaparte 
n'est, comme eût été Cavaignac, comme eûtétéLedm- 
Rollin, qu'un exécuteur testamentaire. Louis-Philippe a 
Tersé le poison à la vieille société : Louis Bonaparte la 
conduit au cimetière. Tout à l'heure je ferai passer de- 
vant vous cette procession lugubre. 

La France, regardez-la de près, elle est épuisée, finie. 
La vie s'est retirée d'elle t à la place du cœur, c'est le 

11. 



-- 250 — 

froid métallique des intérêts ; au siège de la pensée, c'est 
un déchaînement d'opinions qui toutes se contredisent et 
se tiennent en échec. On dirait déjà la fermentation ver- 
mineuse du cadavre. Que parlez-vous de liberté, d'hon- 
neur^ de patrie? La Frince est morte : Rome, l'Italie, la 
Hongrie, la Pologne, le Rhin, agenouillés sur son cercueil^ 
récitent son De profundis! Tout ce qui fit autrefois la force 
et la grandeur de la nation française, monarchie et répu- 
blique. Église et parlement, bourgeoisie et noblesse, 
gloire militaire, sciences, lettres, beaux-arts, tout est 
mort; tout a été fauché comme une vendange, et jeté 
4aBs la cuve révolutionnaire. Gardez-vous d'arrêter te 
travail de décomposition ; n'allez pas mêler avec la boiie 
el le marc la liqueur vivante et vermeille. Ce serait tuer 
une seconde fois Lazare dans sa tombe. 

Depuis près de vingt ans que nous avons commencé 
de mourir, que de fois nous avons cru toucher au itrm 
de notre métamorphose! Pas un accident qui n'ait été 
pris par nous pour le signal de la résurrection , pas le 
plus petit bruit qui n'ait sonné à nos oreilles comme la 
U ompette du jugement. Cependant les années se sui- 
vent, et le grand jour n'arrive pas. C'est comme an 
moyen âge la mystification des millénaires. Pologne, 
Belgique, Suisse, Ancône , quadruple alliance, droit de 
visite, sociétés secrètes, machines infernales , coalitions 
parlementaires ; puis Beyrouth, Cracovie, Pritchard, les 
mariages espagnols, l'emprunt russe ; puis la disette» la 
réforme électorale, le Sunderbund, et, par-dessus tout, 
la corruption!... Enfin, Révolution de février, spectade 
en douze tableaux, suffrage universel , réaction ; et pi^ 
encore , et puis toujours, corruption ! Que d'occasiois 
de nous faire voir, si un reste de ceeur nous battait! que 
de motifs d'agir, si nous étions un peuple! Parfois, nous 
ayons essayé de nons lever.. . le froid de la mort nous a 
roeloués dans notre cercueil. Nous avons jeté nos der- 



— 251 — 

Dières flammes entre les pots et les verres : les toasts des 
dynastiques 9 des démocrates, des socialistes, sont toute 
notre part dans Tbistoire de France^ depuis juillet 1847 
jusqu'à septembre 18Zi9. 

Nous ne cessons d'accuser, et moi le premier, injuste 1 
le gouvernement de Louis Bonaparte. Ainsi nous accu- 
sons Louis-Pbilippe. Le gouvernement du 10 décembre? 
il n'existe que pour mettre le scellé sur la cbambre mor- 
tuaire, vous dis-je : laissez-le remplir sa fonction de 
croque-mcHTt Après la tâcbe horrible et sans seconde de 
la royauté de juillet, le devoir de la présidence est de 
TOUS déposer dans votre charnier. Louis*-Philippe fut, 
par le pouvoir, le dévastateur de la société; Louis Bo- 
naparte sera le démolisseinr de ce qu'avait laissé Louis- 
Philippe, le pouvoir. Les circonstances qui ont accom- 
pagné son élection, la place qu'il occupe dans la série 
révohitionnahre, la politique que lui ont imposée ses par- 
r;^, l'usage qu'il a été cooduità faire de son autorité, 
la perspective ouverte devant lui : tout le pousse , 
tout le précipite. C'est la Révolution elle niéme qui a 
ùdt la leçon à Louis Bonaparte. N'a-t-il pas , comme 
Louis-Philippe , marié ensemble, pour les déshonorer 
Fun par l'autre, le jésuite et le doctrinaire? n'a-t-*il pas 
dit^ dans son discour d installation, qvCïl cmitinuerait la 
polftique de Cavaignac, le fils du régicide?... En vérité^ 
je vous le dis : le rôle du Président de la RépuUique 
était écrit, au livre des destinées; ce rôle, c'est de dé- 
moraliser le pouvoir , comnae Carrier démoralisait te 
aiq>plice 

Cette situation comprise , la marcheque le socialisme 
avait à suivre était toute tracée. Il n'avait qu'à pousser 
à la démoliti(m du pouvoir, en agissanrt, pour ainsi dire, 
de concert avec le pouvoir, et favorisant, par une op- 
position calculée, l'oeuvre de Louis Bonaj^surte. Par cette 
tactique, la Providence divine et la Providence ha^ 



— 252 — 

maine se retrouvant d'accord ^ rien ne nous résisterait 
Les considérations qui^ avant le 10 décembre, avaient 
fait redouter au socialisme Falliancede la Montagne, ne 
subsistaient plus : cette alliance devenait tout profit, tout 
bénéfice. Louis Bonaparte élu à une majorité écrasante, 
la réaction rendue par lui si redoutable, Tespérance de 
ressaisir le pouvoir disparaissait pouf longtemps aux 
yeux des Montagnards, engagés par leur programme, 
et forcés de marcher oii il nous plairait les conduire. 

Deux choses étaient à faire : en premier lieu, absorber 
la question politique dans la question sociale, en atta- 
quant simultanément et de front le principe capitaliste 
et le principe d'autorité; secondement, faire produire! 
celui-ci toutes les conséquences de sa dernière formule, 
en autres' termes, aider la présidence, autant qu'il serait 
en nous, dans son œuvre de suicide. 

Par ^à , la vieille société était arracha de ses fonde- 
ments; le jacobinisme devenait pur socialisme ; la démo- 
cratie se faisait plus libérale , plus philosophique, plus 
réelle; le socialisme lui-même sortait de son enveloppe 
mythologique, et se posait, comme sur deux colonnes, 
sur la double négation de l'usure et du pouvoir. Par- 
tant de là, le système social se dégageait de la fumée des * 
utopjes ; la société prenait conscience d'elle-même, et 
la liberté se développait sans contradiction^ sous Falle da 
génie populaire. 

En même temps le pouvoir accomplissait paisiblement 
sa destinée. La Liberté, qui autrefois l'avait produit, 
étendait sur lui le suaire : le triomphedu socialisme était 
de le faire mourir, comme dit naïvement le peuple, de 
sa belle mort. 

Mais, à côté du capital et du pomoir , il était une 
troisième puissance qui, depuis soixante ans, paraissait 
endormie , et dont l'agonie menaçait d'être bien autre- 
ment redoutable : c'était l'Église» 



— ?53 — 

Le capital , dont Fanalogue , dans Tordre de la po- 
litique , est Gouvernement , a pour synonyme , dans 
l'ordre de la religion , le Catholicisme. Lldée éco- 
nomique du capital, l'idée politique du gouverne- 
ment ou de Tautorité, l'idée théologique de l'Église, 
sont trois idées identiques et réciproquement conver- 
tibles : atts^quer l'une c'est attaquer l'aulre , ainsi que 
le savent parfaitement aujourd'hui tous les philoso- 
phes. Ce que le capital fait sur le travail, et l'État sur 
la liberté, l'Église l'opère à son tour sur l'intelligence. 
Cette trinité de l'absolutisme est fatale, dans la pratique 
comme dans la philosophie. Pour opprimer efficacement 
le peuple , il faut l'enchaîner à la fois dans son corps, 
dans sa volonté , dans sa raison. Si donc le socialisme 
voulait se manifester d'une manière complète, positive, 
dégagée de tout mysticisme , il n'avait qu'une chose à 
faire, c'était de lancer dans la circulation intellectuelle 
ridée de celte trilogie. L'occasion se présentait on ne 
peut plus favorable. 

Les chefs du catholicisme , comme s'ils eussent été 
d'accord avec nous, étaient venus d'eux-mêmes se placer 
sous le coup de la dialectique révolutionnaire. Ils avaient 
pris partipour la Sainte- Alliance contre les nationalités, 
pour les gouvernements contre les sujets^ pour le capital 
contre le travail. A Rome, la lutte était ouverte entre la 
théocratie et la révolution ; et, comme pour rendre plus 
éclatante la démonstration socialiste, le gouvernement de 
Louis Bonaparte embrassait hauteinent, au nom des inté- 
rêts catholiques, la cause du pape. Nous n'avions plus 
qu'à signaler cette triple forme de l'esclavage social, 
cette conspiration de l'autel, du trône et du coflfre-fort, 
pour qu'elle fût aussitôt comprise Pendant que la réac- 
tion dénonçait notre athéisme , ce qui nous inquiétait 
assurémetit fort peu, nous racontions chaque matin 
quelque épisode de la ligue sainte, et, sans déclamation. 



~ 254 — 

saas argument , le peuple était déooonarchisé et déca- 
tholicisé. 

Tel fut, à partir du 10 décembre, le plan de bataille 
indiqué par le Peuple et suivi généralement par les jouiD- 
naux de la démocratie sociale ; et^ j'ose le dire , si ce 
plan n'a pas encore obtenu tout le succès qu'on est en 
droit d'en attendre, il a produit déjà des résultats impé- 
rissables : le reste est une question de temps. 

Le capital ne ressaisira jamais sa^prépondérance : son 
secret est dévoilé. Qu'il célèbre sa dernière orgie : de- 
main il faut qu'il se brûle, sur ses trésors, c<^mme Sar- 
danapale. , 

Le pouvoir est perdu en France, condamné qu'il esta 
taire chaque jour, pour sa propre défense, ce que le so- 
cialjsme pourrait inventer de plus terrible pour sa de»* 
truction. 

Le catholicisme n'a pas attendu qu'on lui ôtât le 
masque : le squelette s'est découvert sous son linceol. 
Le monde chrétien crie vengeance contre l'ÉgUse et 
contre le pape. L'expédition d'Oudmot a donné à la pa- 
pauté le coup de grâce : les doctrinaires, qui ne son^ 
geaient qu'à détruire le jacobinisme en l'attaquant dans 
un de ses foyers, poussés par les jésuites, ont fiiit eux- 
mêmes la besogne du socialisme. £n Pie IX s'est écroulé 
le trône de saint Pierre. Or, la papauté démolie, le ca- 
tholicisme est sans vertu : Morte la bête, mort le venin. 

Quand la rage des partis, quand les hommes de Dieu, 
ignorants des affaires de la philosophie, font si bien les 
choses, c'est une haute imprudence , c'est presque un 
crime de les chicaner dans leur travail. Nous n'avions 
qu'à expliquer le sens des faits, à mesure que l'aveugle- 
naent de nos ennemis les mettait en lumière; relever la 
logique, j'ai presque dit la loyauté avec laquelle le go»- 
Ternement de Louis Bonaparte s'arradiait lesenU'ailles; 
aq^ouver, louer même les démonstrations éloquentes 



du miBislère Borrot-Falloux-Faucher, ou , ce qui reve- 
nait absolument au même , les dénoncer de telle sorte 
que ses amis y trouvassent sans cesse de nouveaux mo- 
tifs de persistance. 

Dès avant février, j'avais prévu ce qui arrivait. Per- 
sonne ne fut jamais mieux préparé pour une lutt^ de 
sang-froid. Mais telle est l'ardeur des discussions politi- 
ques, que le plus sage y est toujours emporté par la pas- 
sion. Quand il me suffisait, pour vaincre, de la seule 
raison, je me jetai avec une sorte de fureur dans Ta- 
rêne. Les injustes attaques dont j'avais été Tobjet de la 
part de quelques bommes du parti de la Montagne m'a- 
vaient blessé ; l'élection de Louis Bonaparte, injurieuse, 
suivant moi, pour le parti républicain , me pesait. J'é- 
tais comme le peuple, quand l'aiguillon de la tyrannie 
le touche , et qu'il se soulève en mugissant contre ses 
maîtres. La vérité et lajustice de notre cause, au lieu de 
calmer mon zèle , ne servaient qu'à l'attiser : tant il est 
yrai que les hommes qui font le plus d'qsage de leur en- 
tendement sont souvent les plus indomptables dans leurs 
passions. Je me suis abimé d'études, j'ai abruti mon âme 
à force de Boéditations : je n'ai réussi qu'à enflammer 
davantage mon irascibilité. A peine relevé d'une maladie 
grave, je déclarai la guerre au Président de la Républi- 
que: J'allais livrer bataille au lîon : je n'étais pas même 
un moucheron. 

Je l'avoue^ à-présent qu'il m'est peraais de mieux juger 
les faits : cette agression immodérée de ma part envers 
le chef de l'État était injuste. 

Dès le premier jour de son entrée en fonctions , le 
gouvernement présidentiel, â^èle à l'ordre qui lui avait 
été donné d'en haut, préludait à Textinction du principe 
d'autorité , en soulevant le conflit entre les pouvoirs. 
Pouvais>je mieux attendre que les sommations de M. Odi- 
Ion Barrot h l'Assemblée constituante^ et la fameuse 



— 256 — 

proposition Râteau ? Gomment ce qui venait confirmer 
mes prévisions me fit-il perdre le calme? A quoi bon des 
invectives envers un homme qui , instrument de la fata- 
lité, méritait après tout, pour sa diligence, des applau- 
dissements ? 

Je savais à merveille que le gouvernement est de sa 
nature contre-révolutionnaire : ou il résiste , ou il op- 
prime, ou il corrompt, ou il sévit. Le gouvernement ne 
sait, ne peut, ne voudra jamais autre chose. Mettez un 
saint Vincent de Paul au pouvoir : il y sera Guizot ou 
Talleyrand. Sans remonter au delà de Février, lé Gouver- 
nement provisoire, la Commission executive , le général 
Cavaignac, tous les républicams, tous les socialistes qui 
avaient passé aux affaires, n'avaient- ils pas fait, qui de la 
dictature, qui de la réaction? Gomment Louis Bonaparte 
n'eût-il point marché sur leurs traces? Était-ce sa faute à 
lui? Sesintentions n'étaient-elles paspures?Ses idées con- 
nues n'étaient-elles pas une protestation contre sa politi- 
que? Pourquoidonc cette fureur d'accusation, qui n'allait 
à rïendemoinsqu'àincriminer le destin?La responsabilité 
que je faisais peser sur Louis Bonaparte était à contre- 
sens; et, à force de Taccuser de réaction, j'étaism oi- 
même,^ en voulant l'empêcher, réactionnaire. 

Je n'ignorais pas davantage, et qui jamais le sut mieux 
^e moi? que si le Président de la République, aux termes 
exprès de vingt articles de la Constitution , n'était que 
l'agent et le subordonné de l'Assemblée, en vertu du 
principe de la séparation des pouvoirs, il était son égal 
et fatalement son antagoniste. Il était donc impossible 
qu'il n'y eut pas dans le gouvernement conflit d'attribu- 
tions, rivalité de prérogatives, tiraillements réciproques, 
accusations mutuelles, par conséquent, dissolution bn- 
minente de l'autorité. La proposition Râteau , ou toute 
autre semblable, devait jaillir du dualisme constitution- 
nel aussi infailliblement que l'étincelle jaillit du choc du 



— 257 — 

caillou contre l'acier. Ajoutez que Louis Bonaparte , phi- 
losophe médiocre , ce dont assurément je ne lui fais pas 
nn crime, avait pour conseillers des jésuites et des doc- 
trinaires 9 les pires logiciens , les plus détestables poli^ 
tiques qu'il y ait au monde; que de plus il se trouvait , 
par l'injustice de sa position , personnellement respon- 
sable d'une politique dont il n'avait à signer que les 
actes; responsable des conflits constitutionnels, dont on 
le faisait le boutef-en-train ; responsable de la sottise et 
des mauvaises passions des conseillers', que la coalition 
de ses électeurs lui imposait ! 

Quand je songe à la misère de ce chef d'Etat, je suis 
tenté de pleurer sur lui, et je bénis ma prison. Jamais 
homme fut-il plus affreusement sacrifié? Le vulgaire s'est 
émerveillé de cette élévation inouïe : je n'y vois que le 
châtiment posthume d'une ambition au tombeau, que la 
justice sociale poursuit encore, mais que le peuple,' de 
courte mémoire, a déjà oubliée. Comme si le neveu de- 
vait porter les iniqi.ités de l'oncle, Louis Bonaparte, j'en 
ai peur, ne sera qu'un martyr de plus du fanatisme gou- 
vernemental : il suivra dans leur chute les monarques ses 
devanciers, ou bien il ira rejoindre dans leur infortune 
les démocrates qui lui frayèrent la route, Louis Blanc et 
Ledru-Rollin , Blanqui et Barbes. Car, ni plus ni moins 
qu'eux tous il représente le principe d'autorité; et, soit 
que par son initiative il veuille précipiter, sèit qu'il es- 
saye de refouler la révplulîon, il succombera à la tâche, 
il périra. Triste victime 1 quand tout en me réjouissant 
de tes efforts, j'aurais dû te plaindre, t'excuser, te dé- 
fendre peut-être, je n'ai eu pour toi qu'injure et sar- 
casme : j'ai été méchant. 

Si j'avais la moindre foi aux vocations surnaturelles, 
je dirais que de deux choses l'une : Louis Bonaparte a 
été appelé à ]^ présidence de la République pour ra- 
cheter le peuple français de l'esclavage du pouvoir^ res- 



1 



— 258 — 

tauré et consolidé par F Empereur, ou bien pour expier 
le despotisme de F Empereur. Deux voies, en effet, sont 
ouvertes à Louis Bonaparte : Tune qui , par Finitiative 
populaire et la solidarité organique des intérêts, mène 
droit à régalité et à la paix, c'est celle indiquée par 
Tanalyse socialiste et Thistoire révolutionnaire ; l'autre 
qui, par le pouvoir, le conduira infailliblement aux car 
tastrophes, c'est la voie de Fusurpation, déguisée ou à 
force ouverte, et dans laquelle Fêla du 10 décembre se 
trouve visiblement engagé. Faut-il que nous voyions en- 
core celui-là sauter comme les autres, et tout retour lui 
C|3t-il fermé?. o Demandez-le à lui-même: quant à moi, 
je ne saurais plus rien vous dire. Je suis un trop grand 
ennemi pour que je me hasarde à donner des conseils; 
il me suffit que je vous fasse voir dans le passé l'avenir 
de notre pays réfléchi comme en une glace. Qui vivra 
verra!... 

Il y avait donc, avant le 10 décembre, mille contre 
un à parier, que le président de la République , quel 
qu'il fût, se placerait sur le terrain gouvernemental, 
par conséquent sur le terrain réactionnaire. Dès le 23, 
Louis Bonaparte, en prêtant serment à la constitution, 
réalisait cette prévision sinistre. Il suivrait, disait-il, la 
politique de Cavaignac ; et , en signe d'alliance, il don- 
nait la main à son rival. Quelle révélation pour le gé- 
néral, quand de la bouche même de Louis Bonaparte, 
il s'entendit dire que les actes de, son gouvernement 
n'avaient été qu'une préparation à Fabsolutisme ! Com- 
bien il dut regretter «a funeste complaisance pour ces 
honnêies et modérés qui Favaient si indignement trahi! 
Et qu'il dut gémir de n'avoir pas accordé cette amnistie 
qu'il réservait sans doute, en signe de réconciliation , 
pour le jour de son avènement ! Fais -ce ^t4« dois , ad* 
vienne que pourra/ Cette maxime féodale était digne 
d'un républicain. ' ' 



— 259 — 

Les sujets d'opposition arrivèrent vite, et le suicide 
du gouveraemenl commença. La proposition Râteau, 
faisant suite à la sommation du président du conseil, 
dénonça les hostilités. L'incompatibilité d*humeur entre 
les pouvoirs n'attendait paâ au trentième jour pour se 
dévoiler ; dû même coup se manifesta plus ardente la 
haine mutuelle, instinctive, du peuple pour le gouver- 
nement, du gouvernement pour le peuple. La journée 
du 29 janvier, dans laquelle on vit le gouvernement et 
la démocratie s'accuser l'un l'autre de conspiration et 
descendre dans la rue , prêts à se livrer bataille , ne fut 
probablement qu'une panique , effet de leur méfiance 
réciproque : ce qu'il y eut de plus clair en cette aven* 
ture, fut qu'entre la démocratie et le Président, de 
même qu'autrefois entre l'opposition et Louis-Philippe, 
la guerre s'agitait. 

Lé Ptuple se signala entre tous dans la lutte. Nos 
premiers-Paris ressemblaient à des réquisitoires. Un 
ministre, M. Léon Faucher, revenant à son premier mé- 
Ûer, avait la complaisance de nous donner la réplique : 
ses insertions au Moniteur j commentées par la presse 
républicaine, produisaient un effet monstre de colère et 
de pitié. Cet être bilieux, que le ciel a fait phis laid que 
sa caricature, et qui a la singulière manie de vouloir 
ét^e pire que sa réputation, faisait plus à lui seul , contre 
le pouvoir qu'il représentait, que toutes les diatribes 
démocratiques et sociales. 6i la patience avait pu tenir 
à la Montagne, et M. Léon Faucher au ministère trois 
mois de plus, les gamins de Paris auraient reconduit au 
ioride Ham Louis Bonaparte, et ses ministres à Charen- 
ton. Mais un tel succès n'était point réservé à la malignité 
joûrnalUtique i la question sociale ne pouvait se vider à 
ce combat du ridicule: c'est un honneur pour elle. 

Louis Bonaparte, devenu par la volonté du législateur 
et l'égolsme de ses conseillers l'agent responsable d'une 



1 



— 260 — 

politique de réaction et de rancune, perdit en trois mois 
la meilleure part des forces que lui avait apportées le 
scrutin de décembre. Compromis par O. Barrot, engagé 
dans uneexpéiiition Uberticide par M. deFalloux^clésho- 
noré par Léon faucher, le Gouvernement s'affaissa sOus 
le nouveau Président pour ne se relever plus. La foi au 
pouvoir, le respect de l'autorité est mort dans les cœurs. 
Qu'est-ce qu'ijine puissance qui nç repose que sur la 
pointe d'une baïonnette? Rois etprinces n'y croient plus 
eux-mêmes : leurs intérêts de capitalisas passent avant 
leur dignité de souverains. Ce n'est pas de leurs coa- 
ronnes qu'ils s'occupent aujourd'hui; c'est de leurs 
propriétés! Ils ne protestent point, comme autrefois 
Louis XVIII, l'exilé de Mittau , contre les actes de la 
démocratie; ils lui réclament leurs revenus. Essayer de 
la monarchie, en France, quand tout le monde, et les 
titulaires eux'-mêmes, n'y voit phis qu'une affaire de 
liste civile, c'est tourner le poignard dans le cadavre. 

Il n'y a pas de victoire sans morts i^i blessés. J'ai 
gagné, à la bataille du 29 janvier9 livrée entre l'autorité 
législative et la prérogative présidentielle , trois ans de 
prison. Ce sont là les croix et pensions que la Répu- 
blique démocratique et sociale promet à ses soldats. Je 
ne m'en plains pas: Qui cherche le péril périra, dit 
l'Écriture sainte; et , A la guerre comme à la guerre. 
Mais je ne puis m'empécher de faire remarquer ici avec 
quelle profonde ss^gesse le législateur, soigneux des 
vengeances des partis, leur. a donné» dans l'institution 
du jury, un moyen honnête de se décimer les uns les 
autres, et a rétabli, pour le service de leurs haines, 
l'ostracisme dans nos lois; 

En attaquant Louis Bonaparte , je m'étais cru, vis-à- 
vis de la justice , parfaitement en règle. Le seul délit 
qu'on pût me reprocher, si tant est que j'en eusse 
conmiis un , était d'avoir offensé le Président de la Ré- 



\ 



— 261 — 

publique. Or, le Président de la République étant, 
comme tout autre magistrat, responsable ; par consé- 
quent les prérogatives de la personne royale , détermi- 
nées par la loi de 1819, n'existant pas pour lui, je ne 
pouvais être cité en justice que sur la plainte du Prési- 
dent que j'aurais offensé , non poursuivi-d'office par le 
ministère public, qui n'avait point à se mêler d'une que- 
relle entre particuliers. Ainsi , ce n'était plus un délit 
politique qu'on pouvait m'imputerj mais bien une sim- 
ple offense ou diffamation toute personnelle. Sur ce ter- 
rain, je n'avais rien à craindre. Je n'avais. point attaqué 
Louis Bonaparte dans sa vie privée ; j'avais parlé uni- 
quement des actes de son pouvoir^ Devant la Constitu- 
tion et devant la loi, ma position était inexpugnable. 
On le sentait si bien , que plus tard, lors de la discussion 
de la dernière loi sur la presse , on crut devoir, par une 
disposition spéciale^ attribuer au ministère public la 
poursuite des offenses commises par la voie de la presse 
contre le Président. 

Mais pour les casuistes du parquet, cette difficulté, 
qui me semblait, à moi, logicien scrupuleuse, insurmoi- 
table, n'était qu'une bagatelle. A mon extrême surprise, 
je me vis accusé , pour Un pamphlet où il n'était ques- 
tion que du Président de la République : 

lo D'excitation à la haine du gouvernement; 
' 2® De provocation à la guerre civile ; 

3° D'attaque à la Constitution et à ta propriété ! 

S'il avait plu à M. Meynard; de Franc de me charger 
encore, à prépos d- mi article du Peuple sur Louis Bona- 
parte , des crimes d'infanticide, de viol ou de fausse 
monnaie, il le pouvait; l'accusation aurait passé tout 
entière : il n'y aVait pas de raison pour que je ne fusse 
aussi bien , aussi judicieusement condamné. Sur son 
honneur et sa conscience, devant Dieu et devant les 
hommes, à la majorité de huit contre quatre, le jury me 



— 262 — 

déclara coupable de tout ce qu'on voulut , et j'en eus 
pour mes trois ans. Vous demandez, candides lecteurs, 
comment il est possible d'accorder l'honneur et la coih 
science avec Tarbitraire d'une pareille accusation. Voici 
le mot de Fénigme, qui vous servira pour résoudre tous 
les problèmes du même genre. 

«La loi, — dit le Code d'instruction criminelle, 

• art 3^2, -:— ne demande pas compte aux jurés des 
» moyens par lesquels ils se sont convaincus; elle neleor 
•prescrit point de règles desquelles ils doivent faire par- 
9 ticulièrement dépendre la plénitude et la suffisance 

• d'une preuve, E;ile ne leur dit point : P^ou» tiendrez 
» pour vrai tout fait alteUé par tel ou tel nombre de té- 

• moins. Elle ne leur dit pas non plus : f^ous ne regar- 
1 dere^ pas comme suffisamment établie toute preuve qm 
9 ne sera pas formée de tel procés-verbaly de telles piècei^ 
1 de tant de témoins ou de tant d'indices^ ..Elle ne leur 
» fait que cette seule question, qui cenfernre toute .te 
» mesure de leurs devoirs : Aoez-vous une intime tftm- 

• viction ? » 

M Comprenez- vous maintenant ? On dit aux jurés : AvM- 
vous l'intime conviction que le citoyen P.-J. PROUDH(Hf 
ici présent, est un sujet dangereux pour l'État^ incooH 
mode aux jésuite, inquiétant pour vos capitaux et vos 
propriétés? Peu importe qu'il existe ou n'existe pas de 
corps de délit, que le ministère public p' apporte aucune 
preuve de son accusation , que les motifs sur lesquels 11 
s'apj)uie soient ^ams rapport avep les crimes et délitsin- 
pulésà l'accusé. La loi ne vous demande pa^ compte dcss 
moyens par lesquels vous vous serez convaincus; elleoe 
prescrit pointde règjes à votre jugement» Et quand même 
ledit Proudbon vous démontrerait , *— il en est fort ca* 
pable, — que les faits mentipiuiés dansTacte d'accusa- 
tion sont.controuvés et travestis ; quand il établirait > pat 
pièces et témoignages , qu'il a fait tout le contraire de ce 



\ 



— 263 — 

dont oa l'accuse , et que c'est Louis Bonaparte lui-même 
qui, dans les articles incriminés, attaque la. Constitu- 
tion, provoque les citoyens à la guerre civile, démolit 
rÉglise çt le gouvernement , et met en péril la propriété, 
vous n'êtes point tenus de vous en rapporter à de tels 
indices. Vous connaissez Taccusé; vous avez entendu 
parler de ses doctrines : il ne vise à rien de moins, dit- 
on , qu'à faire perdre au capital son revenu , en lui 
faisant concurrence par le Orédit, ainsi qu'à démolir le 
gouvernement en organisant le suffrage universel. La loi 
ne vous fait que cette seule question , qui renferme la 
mesure de vos 'devoirs : yét^ez-vom, à l'égard de cet 
homme , une intime conviction ? 

Dans les procès civils , le juge est obligé de motiver 
sa décision. Il faut qu'il rappelle les faits, les pièces, 
les témoignages, tes textes de lois, la jurîspnidence; 
finis, qu'il fasse des raisonnements, des induction»^ 
qu'il pose des principes et des conclasions. Vexposé de$ 
motifs, en un mot, est la partie essentielle de tout 
jugement 

Au criminel , c'est autre chose : le jury est dispemé 
de motiver son verdict On lie lui demande que son 
intime convictionrll prononce ^'instinct , par intuition, 
comme les femmes et Içs bêtes, chez'lesquelleis on a cru 
de tout temps qu'abitait la divinité.'— Que t'a f«it Aris^ 
Ude ? demandait ifn Athénien à ce juré de-campagne qui 
allait déposer contre l'illustre proscrit sa boule noire. — 
// m*€mmi«, ^répondît l'homme probe et libre , de V en- 
tendre toujours appeler LE juste! Voilà l'intime con- 
Tietion ! ^ 

Je n'ai garde de maudire mes juges : ils n'ont fait que 
suivre l'esprit de leur imparfaite institution. D'ailleurs, 
cette tuile, comme dit mon ami Langlois, qui comparait 
en ce mometit pour son compte devant le jury de Ver- 
sailles, devait,' un jour ou l'autre , tomber sur ma tête. 



— 264 — 

Mais si je voulais bien être jugé, condamné, voire même 
emprisonné , du moins avais-je fait vœu dans mon cœur 
que ce serait pour une cause grave, la Banque du 
peuple, par exemple. La Providence , qui me poursuit, 
ne m*a pas jugé (ligpe de souflTrir pour la vérité. 
Vive la République démocratique et sociale ! 

XVIII. 

* 
JLOW SUR JLKS CIiVlBS ) RÉSISTAlffCir I^^AUB. 

Ainsi > par Télection du 10 décembre, et la formation 
du ministère Bârrot-Faucher-Falloux , la réaction avait 
fait un nouveau progrés. Le gouvernement avait passé 
des répul^licains du lendemain aux doctrinaires. En- 
core un pas^ encore une manifestation de la démocratie 
intelligente , et nous tombions entre le^ mains des jé- 
suites. C'^ait sous les coups de ses propres théologiens, 
devenus ainsi les continuateurs de la Révolution , que 
devait périr le principe d'autorité. - - 

Tout s'enchaîne dans la marche des sociétés, tout sert 
au progrès des révolution^. £t quand, pauvres r^n- 
neurs que nous sommes, nous croyons tout perdu par 
un de ces coups de notre politique aveuglé, tout est sauvé. 
La réaction comme l'action nous pon^e en avant, la 
résistance est mouvement Le Président: de la Répu- 
blique , dont la signification historique est de dissoudre 
parmi nous le - principe d'autorité , ne devait point 
s'adresser aux montagnards pour accomplir son œuvre 
de mort. D'après les lois de, la dialectique révolution- 
naire, qui mène à leur insu les gouvernements et les 
sociétés, c'aurait été> de la part de Louis Bonaparte, 
un mouvement rétrograde. JDepuis. février, Taxe du 



\ 



V 



— 265 — 

monde s'étant déplacé, alors qu'on semblait reculer , on 
avançait. Nous venons de voir M. Odilon Barrot s'atta- 
quer, au nom de la Constitution elle-même, à la Cofisti' 
tution, en élevant le conflit entre les pouvoirs : nous 
allons voir M. Léon Faucher , le provocateur du 29 jan- 
vier, s'attaquer, parla loi des clubs, ^mx Institutiom.. 
Après les institutions, viendront les Principes ^ et après 
les principes , les Classes de la société. C'est ainsi que 
le pouvoir vient à bout de soi : il ne peut vivre ni avec 
la Constitution , ni avec les institutions , ni avec les prin- 
cipes, ni avec les hommes. La démolition du pouvoir 
par lui-même forme une série d'actes spéciaux déter- 
minés d'avance, une sorte d'opération analytique que 
nous allons voir le gouvernement de Louis Bonaparte 
exécuter avec une rigueur, une précision qui n'appar- 
tiennent qu'à notre pays. Le peuple français est le plus 
logicien de tous les peuples. 

Certes , après la Révolution de février faite au nom 
du droit de réunion, du droit qu'ont les citoyens de 
discuter entre eux les intérêts du pays, et de manifester 
solennellement leur opinion sur les actes du pouvoir ; 
après, dis-je, cette affirmation éclatante de l'initiative 
populaire , s'il était une institution qu'un pouvoir dé- 
mocratique dût respecter, et non-seulement respecter, 
maïs développer, organiser, jusqu'à ce qu'il en eût fait 
le plus puissant moyen d'ordre et de paix : c'étaient les 
clubs. Je dis clubs, comme je dirais meetings, sociétés 
populaires, casinos, gymnases, académies, congrès, 
comices, etc.; en un mot, associations et réunions de 
toute nature et de toute espèce. Le nom ne fait rien à 
la chose. Sous le nom de clubs ou tout autre qu'il vous 
plaira, il s'agit de l'organisation du suffrage universel sous 
toutes les formes, de l'édifice même de la Démocratie. 

Le Gouvernement provisoire s'était contenté de faire 
surveiller les clubs : 11 s'est beaucoup vanté de sa 

12 



— 266 — 

tolérance. Tolérer! c'était déjà se déclarer hostile^ 
c'était renier son .principe. Après la tolérance, devait 
infailliblement venir Tintolérance. Cavaignac donna le 
signal; Tatrabilaire Léon Fancher, trouvant l'œuvre de 
son prédécesseur insufQsante, entreprit de la compléter. 
Un projet de loi fut déposé par lui, qui déclarait pure- 
ment et simplement l'interdiction des clubs. 

Interdire les clubs, supprimer le droit de réunion, 
ne permettre aux citoyens de s'assembler au nombre de 
plus de vingt personnes , et pour quelque objet que ce 
soit, qu'avec la pennîssion et sous le bon plaisir de 
l'autorité : c'est déclarer que le pouvoir est tout, qu'à 
lui seul appartiennent le progrès, l'intelligence, les 
idées; que la démocratie n'est qu'un mot, que la véri- 
table constitution de la société est le régime cellulaire; 
et qu'il faut, de nécessité absolue, pour la paix du 
monde et l'ordre de la civilisation , qu'une de ces deux 
choses périsse, ou l'initiative des citoyens, ou celle de 
l'État; ou la liberté, ou le gouvernement. Le projet de 
M. Léon Faucher ne contenait pas autre chose, au 
fond, que ce dilemme. 

Lorsque M. Odilon Barrot porta le premier la miain 
sur l'arche sainte du gouvernement, en élevant le conflit 
des pouvoirs, nous répondîmes à sa pensée en suspen- 
dant sur la tête de Louis Bonaparte l'épée de Damoclès, 
la responsabilité présidentielle. M. Léon Faucher s'en 
prenait aux institutions : ce qu'il y avait de mieux à faire 
était de lui opposer une institution, la résistance l^ale. 

On se souvient de cette fameuse séance du 21 mars, 
dans laquelle M. Crémieux, rapporteur, déclara an 
nom de la Gonunission nommée pour examiner le projet 
de loi sur les clubs, que par ce projet la Constitution 
était violée, et qu'en conséquence, la conunission ces- 
sait de. prendre part au débat. On sait qu'à la suite de 
cette déclaration^ près de deux cents membres de 



— â67 — 

l'Assemblée constituante sortirent de la .salle des déli- 
bérations^ et se réunirent inonédiatement dans l'an* 
deime salle ^ pour AYiâE;R. Ce n'était rien de moins (tue 
le commencement d'une manifestation semblable à celle 
du 13 juin» le premier pas dans la voie de la xésistanoe 
constitutionnelle. Mm on vêtait trop près de février; et, 
admirez la prudence des représentants^ par crainte 
d'affaiblir l'autorité ^ on aimait mieux tolérer une viola'- 
tion gne, faire nue révolution. Grâce à un arrangement 
parlementaire» la démonstration de la, minorité n'eut pas 
de suite. Mais ie Pesuple^ dès le lendemain, con\plétala 
pensée de l'iû^pesition » en ^^pelai^ dès ce moment \qs 
citoyens, si l'Assemblée adoptait Je projet de loi ^ à la 
Tiésistance. 

Gomme la question de résistance légale est de laplus 
haute gravité, qu'elle fait partie du droit républicain, 
gjue cbaque jour l'arbitraire du pouvoir et de la ma- 
jorité parlementaire la ramène, et que bien des gens 
la confondent avec le droit à l'insurrection reconnu 
par la Déclaration de 1793, je vais, avant de rendre 
jaison de la politique suivie par le Peuple -en cette 
cir,constanice , résumer en quelques mots ,les vrate 
principes. 

Qu'est-ce que le droit à l'insurrection? 

Que faut-il entendre par résistance légale? 

En quels cas l'un ou l'autre peut-il s'cyptpliquer? 

S'^il était possible que le gouvernement eût vraiment 
j$ouci de l'ordre, qu'il re^ectât la liberté et recherchât 
moins l'arbitraire , il s'empresserait de traiter oflicieJJle- 
noent ces questions : il n'abandonnerait pas cette ^âjcblî 
à uni^^niaUste. Hais le:gouvernement ^ait par-doss^s 
Jimi les questions légales, et les étouffe tant cp'jl peut 
Ce qui l'occupe, c'est depoursulvre les auteurs^ impri^ 
iïfteurs,rcrieurs, colporteurs., afficheurs: c'«st jowr eiwt 
gnUl réserve ses instructifs ^.civculair^s. 



— 268 — 

J'observe d'abord que le droit d'insurrection, de 
même que celui de résistance légale , sont propres à la 
période de subordination et d'antagonisme : ils tombent 
en désuétude avec la pratique de la liberté. Dans une 
démocratie organisée sur la base de l'initiative popu- 
laire, à foyers multiples et administrations conver- 
gentes, il ne saurait y avoir lieu à l'exercice de pareils 
droits. Déjà, par l'établissement du suffrage universel, 
la Constitution de 1790 avait infirmé, tout en le recon- 
naissant implicitement, le droit d'insurrection. Le despo- 
tisme impérial, les Chartes de ISiZi et 1830, le cens à 
200 fr. l'ont rétabli. La Révolution de février l'avait 
aboli de nouveau , en même temps que la peine de mort: 
la monstrueuse doctrine de l'omnipotence deâ majorités 
parlementaires, que le gouvernement voudrait faire 
prévaloir, le ramène encore. 

Ce n'est donc pas, à dire vrai, un principe d'institu- 
tion démocratique et sociale que nous allons discuter en 
ce moment : c'est un principe de monarchie absolue et 
constitutionnelle, une idée née du privilège. Le socia- 
lisme répudie le droit à l'insurrection et la résistance 
légale : il n'a que faire, pour sa théorie, de pareilles 
sanctions. Mais, forcé de se défendre sur le terrain où 
la Constitution l'appelle, il l'emprunte aux absolutistes 
et aux doctrinaires, auteurs ou inspirateurs de cette 
Constitution , et s'en sert contre eux en manière d'ar- 
gument ad hominemy comme dit l'École. 

Le droit à l'insurrection est celui en vertu duquel un 
peuple peut revendiquer sa liberté, soit contre la tyran- 
nie d'un despote, soit contre les privilèges d'une aristo- 
cratie, sans dénonciation préalable, et par les armes. 
■ npeut arriver, et tel a été jusqu'ici l'état presque 
constant de la plupart des nations, qu'un peuple Im- 
mense, disséminé, désarmé, trahi, se trouve à la merci 
de quelques milliers de satellites aux ordres d'un des- 



— 269 — 

pote. Dans cet état^ rinsurrection est de plein droit : 
elle ne connaît de règles que celles de la prudence et 
de Toccasion. De cette espèce furent rinsurrection du 
14 juillet et celle du 10 août La conspiration de Malet, 
en 1812, pouvait déterminer une insurrection qui eût 
été également légitime. L'insurrection de juillet 1830^ 
oîi le pays se rangea du côté de la majorité représen- 
tative contre un roi violateur du pacte^fut irréprochable* 
Celle de 1848, où la majorité du pays se leva contre la 
majorité représentative pour réclamer le bénéfice du 
droit électoral, fut d'autant plus rationnelle, qu'elle 
avait précisément pour objet d'abroger le droit d'in- 
surrection en rétablissant le suffrage universel 

Lors donc que la Convention, après avoir organisé les 
assemblées primaires et consacré de nouveau le suffrage 
universel, écrivait dans la Constitution de l'an ii le droit 
à l'insurrection, elle faisait, à proprement parler, de la 
législation rétrospective ; elle prenait une garantie 
contre un danger qui, en principe, n'existait plus. La 
Constituante de 1848 en a usé de même, lorsque, après 
avoir déclaré, article 24, le suffrage direct et universel^ elle 
ajoute, article 110,à l'instar de la Charte de 1830, qu'elle 
confie le dépôt de la Constitution et des droits qu'elle con^ 
sacre à la garde et au patriotisme de tous les Français. 
En principe, répétons-le, le suffrage universel abolit le 
droit d'insurrection : dans la pratique, l'antagonisme des 
pouvoirs et l'absolutisme des majorités peuvent le faire 
renaître. Conmient et dans quel cas? c'est ce qu'il s'a- 
git de déterminer. 

Le droit d'insurrection offre donc ceci de caractéris- 
tique et de spécial, qu'il suppose un peuple opprimé par 
un despote, un tiers état par une aristocratie, le grand 
nombre par le plus petit Tel est le principe. Hors de 
là, le droit d'insurrection disparaît : en effet, le recon- 
naître à un parti contre la nation, à une minorité contre 



nne rtajorilé, c^cst nier l^è- suffrage imîversel lui-mêtne, 
<fest faire de- l'état de guerre Félat juridique des so- 
dét^, et poser commepritacîpe d'ordre îa guerre ciVife. 

Toutefois, il est un cas où le droit d msurrectfon poitr- 
raît être légitimement invoqué par une minorité contre 
ftttemajorité : ce yeraît celui où la majorité, pour per- 
pétuer son (fespotfsme, voudt*ait abolîi* le suffrage unî- 
▼erscl, ou, tout' au moins, en restreindre ^exercice. 
Êfans ce cas dis-je, la minorité a le dt*oit de résister à 
f oppression, même par la force. 

En effet, le suffrage universel est 1^ nicde par lequel 
la majbrité et la minorité se manifesttent; c'est de M 
que la majorité tîte son droit en même temps que son 
existence, de telle sorte que, si le suffltige universel était 
supprimé, toute minorité pourrait, sans être contredite, 
se dire majorité, et conséquemment en appeler à Fto- 
surrectîon. Voilà ce qui Dégitime la conspit^on de trente 
afit dont on a vu certains membres d\i Gouvertiement 
pHovfeofre s'enorgueiHîr à l'a tribune: De î81iï à tm^j 
*? suffrage universel n'existant pas, te légitimité âagtm- 
vemement pouvait toujbure être^ suspectée; et l*fexpé^ 
ri€lnce a deux foîs prouvé çu'en efltet, hors' dta sidArag« 
universei, cette légitimité d\i gouvernement est nulle. 

En deux mots, et nonobstant tout vote cont^afire dir 
peuple ou de ses représentants, la majorité, le consenr- 
lerment tacite ou manifeste dii peuple, contre le suffirage 
liBîverser, ne se présume pas. 

Telle est, d'après nos constlttitîons Imparfaites et nos 
traditions révolutionnaires, la jurisprudence, si j'ose ainsi 
dire, du droit d'insurrection'. Ce qu'îF importé ïe plus 
itea retenir, c'est qu'avec le progrès de la démocratie 
ce tcirrible droit s'abroge de lui-même; et l'on peut af- 
Ôttner qu'à moins d*une restauration, désormais itnpos- 
sible, des idées absolutistes^, le tetaps des conspirations 
elf des révoltes est passé. 



— 271 — 

Tenons à la résistance légale. 

Le droit d'insurrection, avons-nous dit, ne peut, diins 
un pays où le suffrage universel est de rigueur, être re- 
connu à la minorité contre la majorité. Quelque arbi- 
traires que soient les décisions de celles-ci, si flagrante 
qne paraisse la violation du pacte, une majorité peut 
toujours nier qu'elle le viole : ce qui ramène le diffé- 
rend à une simple question d'appréciation, et ne laisse, 
par conséquent, aucun prétexte à la révolte* Et quand 
même la minorité se prévaudrait de certains droits an^ 
térievirs ou supérieurs à la Constitution, que la majorité, 
selon elle, aurait méconnus, JI serait facile à celle-d 
dtnvoquer à son tour d'autres droits antérieurs ou su- 
périeurs, tels que celui du salut public, en vertu des- 
quels ettè légilimerait sa volonté : si bien qu'en définitive 
fl'fâudraît toujours en revenir à une solution par le vote, 
à la loi du nombre. Admettons donc, comme démontrée, 
cette proposition : Entre la minorité et la majorité des 
citoyens, manifestées constitutionnellement par le suf- 
frage universel, le conflit par les armes est illégitime. 

Cependant une minorité ne peut pas être à la merci 
tfune nrajorîté : la justice, qui est la négation de la force, 
veut que la minorité ait ses garanties. Car il peut arriver, 
par l'effet des passions poKtiques et de Topposition des 
fiitérêts , qu'à la suite d'un acte du pouvoir la minorité 
affirme que- la Constitution est violée, tandis que la ma- 
jorité le nie ; puiis, que le peuple étant appelé , comme 
jtige suprême , à prouoncer en dernier ressort sur le 
dissentiment, la majorité des citoyens se joigne à la ma- 
jorité des représentants , de sorte que la vérité et la 
Jiistlce se trouvent, jJe propos délibéré, foulées aux 
pieds par ceux-là mêmes qui, d'après la Constitution, 
devaient les défendre. Alors la minorité, ouvertement 
opprimée , n'est plus un parti d'opposition politique et 
parlementaire : c'estun parti proscrit, toute une classe 



-- 272 -. 

de citoyens mise hors la loi. Une telle situation est la 
honte, le suicide , la deslruction de tout lien sociaL 
Mais l'insurrection est interdite : que peut, dans ce cas 
extrême, la minorité? 

Quand la loi est audacieusement violée ; quand une 
fraction du peuple est mise au ban de la société; que 
la fureur d'un parti en est venue jusqu'à dire : Nous ne 
céderons jamais; qu'il y a deux nations dans la nation, 
l'une plus faible qui est opprimée, l'autre plus nom- 
breuse qui opprime ; que la scission est de part et d'au- 
tre avouée : mon avis est que le droit de la minorité est 
de consommer cette scission en la déclarant. Le lien so- 
cial étant rompu, la minorité est quitte envers la majo- 
rité de tout engagement politique : c'est ce qui s'exprime 
par le refus d'obéir au pouvoir, d'acquitter l'impôt , de 
faire le service militaire, etc. Ce refus ainsi motivé 
a été nonmié par les publicistes résistance légale y parce 
que le gouvernement se plaçant hors de la légalité , les 
citoyens l'y rappellent en refusant de lui obéir. 

La loi sur les clubs, l'intervention de la police dans les 
réunions électorales, le bombardement de Rome, vio- 
lant la Constitution et mettant, pour ainsi dire, hors la 
loi le parti démocratique, motivaient, tant que le parti 
démocratique serait en minorité dans le pays, l'applica- 
tion du principe de résistance légale; et si ce parti ob- 
tenait la majorité , et que le gouvernement persistât, le 
droit d'insurrection pouvait alors s'ensuivre. 

Avec des ministres dont l'un prétendait que le cri de 
P^ive la République démocratique et sociale! qui résume 
toute la Constitution , est inconstitutionnel et factieux; 
dont l'autre dénonçait les démocrates-socialistes comme 
des malfaiteurs et des pillards; dont un troisième les 
faisait poursuivre, juger et condamner comme tels; avec 
un gouvernement qui, sous le nom d'ordre, n'entendait 
autre chose que l'extermination de l'opinion républi- 



— 273 — 

<;aine ; qui , n'osant attaquer ouvertement la Révolution 
à Paris, allait la supprimer à Rome; qui déclarait la 
guerre aux idées ; qui disait tout haut : Pas de conces- 
sionsl qui répétait à chaque instant, comme au 23 juip, 
le dicton fatal : // faut en finir/ la situation, était nette, 
il n*y avait pas à s'y méprendre. La persécution était 
ouverte contre la démocratie. sociale : nous étions dé- 
noncés au mépris et à la haine ; dévoués, le ministre au- 
teur du projet de loi ne s'en cachait pas , à la vindicte 
de l'autorité. Qu'on en Juge par ce trait que la Presse 
rapportait naguère, et que je voudrais buriner sur une 
table de bronze, pour l'étemelle honte de celui qui en 
fut le héros : 

« Il y a quelque chose de plus difficile à qualifier que 
» le traitement infligé à M. Furet, c'est la lettre écrite 
» par M. Léon Faucher, alors qu'il était ministre de l'in- 
» térieur, à son collègue le ministre de la marine , rela- 
» tivement au régime que devaient subir au bagne les 
» insurgés de juin. On ne s'est pas bonié à recommander 
» qu'aucune différence n'eût lieu entre eux et les forçats 
» condamnés pour meurtres et pour vols ; on a poussé 
» le raffinement de la répression jusqu'à refuser aux con- 
» damnés de juin la consolation de les accoupler entre 
» eux, et jusqu'à prescrire de river chaque insurgé à un 
» meurtrier ou à un voleur! Heureusement, l'intérim du 
» ministère de l'intérieur ayant été confié à M. Lacrosse, 
» d'autres ordres très-différents ont été donnés. » 

M. Léon Faucher est un de ces types qui ne se ren- 
contrent qu'une fois en quarante siècles. Pour trouver 
son pair, il faut remonter aux temps fabuleux, à ce 
brigand homérique, qui faisait périr ses victimes en 
les attachant à des cadavres. Eh bien! c'est cet homme 
qui, le 29 janvier, par amour de V ordre! traduisez, par 
haine de la révolution , conviait la garde nationale au 
massacre des socialistes; qui, le 21 mars, présentait la 

12. 



— 27a - 

M bimtafe qvà faillit anMoeir k temersement du 
ft)ir; qui , le lil mat^ pour écaiter de: la représeifaHoft 
HatioBale les candidals P^pnliiieans;, se^ rendait eowpeàkt 
de faux en écriture téftégrapliiqtte ;: 91!^ ckassé* da ml- 
ûlstère^ et prenant des donehes pour apaiser sai ftèrrre, 
accBsait encore son sirccesseur de modérantisme en^fs 
les démocrates; cpii naguère agilaiC les, département»^ 
les excitant^ au nom de l'ordre , à se lever contre k 
Constitution... Je m'arrête : il i^«dk*ait nn ttTre pKRir 
dire tout le mai que le passage* de- ce'ianatiQpie an ni* 
ttMère a fait au prays^ bien plus cpifan sodalisiBe. Far"- 
eourez les prisons , faHes-vous présenter les registres 
d'écrou, interrogez les détenus, informez-vouspièsides 
airocats, vérifier Bes* motifs secrets et apparents des con- 
Aamnalions ; et puis Mtes> le cosfife des' nàihevreni 
arbitrairement airrôtéSyietenas e» pnéventiida dies smîs 
entiers , conduit», la ehakie aot côu ^ de gendon&^t 
en genidarmerîe , eondanmés sur kS' prétextes le» plos 
iatiies , le tout poree qn^ite- étaient socialises. €om|^ 
enstdite ceux qur, eoupabiies) ée déHs vérKiables^ mit vi 
tenr peine aggravée^ paorce qvPfln étaient suspects 4e sor 
eiattsnie, pavce cpie le' sodottsme était devenu , pour les 
juge» , une circonsHance aggrav^ttte ;; paoee qu'e» tenait 
à asBiânîierles asdËilisles à^ des niaUaÂte«rra : et vous^me 
Ares, après cet»,, se m périr fur compte, les éjections 
Chris mai en cml faîÉ foi,. pli»ëii tiek» cht la nalîmy pmjir 
vait se regarder commr mpstemenl pevséûuÉé ; sspat It 
projet de loi sur les d«lM , la Comëiiition était à son 
égaré scieoment vîetàée; se la M de LÉHn Faotber K'élatt 
pas une éédaration^ et gxerire sociale. 

QttEnit à moÉ^ je crus ^li'il étah de^ loMirdeif olr dfot* 
fanéser imméctiatement , «on pas Vinsmurecltea^ -^ nood 
étions une minoriCé contre une maprité^ un parti contre 
«se coaMon ée partis -y. ^^ mis la résIataDoe légale , 
avec tonte Fextension dent elle est susceptible. 



— 275 — 

Jen^aîmfiehitenlîon ê& reproduire e» ce moment 
nHe proposîl^ttFestfée'sans effet. Depuis le 13 juin, le» 
cÊPConstances (Mit changé; et si je viens rendre compte 
des moyens que je proposais d'employer alors, c'est que 
Foccasion est passée sans^ retour de nous en servir. Ea 
Révoliitlo», dans sa course rapide, n'a plus que faire de 
ce*sabo< rouillé de te résSstanee légale, et je puis, sans 
dSi.nger pour la pai* publique*,, en résumer ta âiéorie: 
J'ai fait bonne et rude guerre au gouvernement de Loiris 
Bomapert^; ^yin» d^une fbî» peut-être, si j^ eusse été cru, 
les choses auraient tonmé autrement Mais il y avait 
Ams Farmée socialiste des Grouchy et des Bourmont, 
des incaparbles et des ta'aîtres r et c'est parce qu'à 
mon avis le recours à la résistance légale, en présence 
d^s complications actueBes de la politique , serait uge 
fisii^e, presque u» erîme envers la Révolution , que tout 
enr rappefanf les fi^mahié» pvopres à une mesure de 
cette e^ee, je» proteste contre ï^bm qu'en en pourrait 
faire. 

Le moyen* n'éts^ pas neuf. C'est le même qut 
MM. Gmzot, TMers et consorts s'apprêtaient à employer 
en 1830, lorsqve la réaction légitimiste , précipHa^nt les 
événen^nts , vmt leur ^nner une victoîre plus com« 
pïète et phis prompte. Mais si l'idée étai« vieifle, Fexé* 
cuticm était on ne peut ph» làeile etsâre. 

La Montagne devait proclamer la résistance légale , 
d'alKml; sous forme eommfnatoire , à la triimne. La 
presse démocratique en faisait ensuite, pendant un moisi, 
le texte de ses instructions au peu^e. Les représentants 
or écrivâfent â leurs électeurs r partout on sommait le 
gouvernement de s'arrêter dans sa voie de réaction. St, 
malgré les notifications qui lui étaient feites, le pouvoir 
s'bbstmait , albrs on formait des comités pour le blocus 
hermétique du gouvernement ; les citoyens et les com- 
munes s'entendaient pour reftiser simultanément l'ini- 



— 276 — 

pôt, les droits d'octroi, de régie, de navigation, d'enre- 
gistrement, etc., le service militaire, Fobéissance aux 
autorités. On agitait l'opinion jusqu'à ce que la résis> 
tance, sans autre signal, éclatât spontanément et de 
partout. Le motif de la réi^stance était simple et clair : 
la loi sur les clubs, l'expédition de Rome, les persécu- 
tions judiciaires , étaient une guerre faite à la Répu- 
blique : était-ce aux républicains de fournir l'argent et 
les soldats?... 

Conçoit-on ce que pouvait être une résistance organisée 
dans les 37,000 communes de France ? Le parti démo- 
cratique comptait plus du tiers de la nation : cherchez- 
donc des garnlsaires et des gendarmes pour contraindre 
trois millions de contribuables ! Les paysans, de quelque 
opinion qu'ils fussent , n'auraient pas plus tôt entendu 
parler de refus de l'impôt, qu'avant de se déclarer, ils 
auraient commencé par ne plus payer; la haine de l'im- 
pôt du sel, de celui sur les boissons et des U5 centimes, 
était une sûre garantie de leurs dispositions II serait ar- 
rivé dans les villes et les campagnes ce qui arrive à la 
Banque, à la Bourse et dans tout le monde fiucuicier et 
commerciale , au moment des crises politiques : dans 
l'incertitude des événements, et afiin de n'être pas dupe, 
chacun ajourne le plus qu'il peut ses payements. Le 
gouvernement eût-il voulu user de rigueur? Les pour- 
suites n'auraient fait que Sipuffler le feu. D'un seul coup, 
sans conflit , sans effusion de sang, notre système si com- 
pliqué d'impôts était renversé, et force était de le chan- 
ger de fond en comble; la conscription abolie, la ré- 
forme hypothécaire et les institutions de crédit con- 
quises Le peuple appelé à voter lui-même l'impôt, le 
socialisme, par cette résolution de la minorité, devenait 
une loi de nécessité, et entrait dans ia pratique même de 
l'État. 

Il ne faut qu'un peu de connaissance du peuple et de 



— 277 — 

la machine gouvernementale pour comprendre ce qu'un 
pareil système d'opposition ^ solennellement annoncé , 
énerglquement soutenu, avait d'irrésistible^ surtout après 
les élections du 13 mai. Le parti démocratique fut seul 
à le trouver mesquin^ impraticable^ impossible. On parla 
de mobiliers saisis^ vendus à l'encan; de paysans effrayés 
devant les porteurs de contraintes! Les feuilles les plus 
avancées ; les plus furibondes^ s'étonnèrent de cette jpo- 
litique inconcevable ^ de cette tactique de procureur, 
comme elles disaient. Elles tremblaient à l'idée d'expo- 
ser le peuple à la garnison collective ! Les plus bienveil- 
lants trouvaient la résolution imprudente^ hasardeuse , 
surtout antigouvernementale. Si le peuple, disaient-ils, 
se refuse une fois à payer l'impôt, il ne le payera jamais 
plus, et le gouvernement sera impossible I C'est toujours 
le gouvernement qui préoccupe nos radicaux. Il leur 
faut le gouvernement, et, avec le gouvernement , un 
budget, des fonds secrets, le plus possible. Bref, la 
contre-révolution fut admirablement défendue par les 
organes de la révolution ; les néo-jacobins parlèrent pour 
les doctrinaires. Le Peuple recueillit de son initiative cinq 
ans de prison et 10,000 fr. d'amende, elle Constitution-- 
nel, riant sous cape, n'eut qu'à garder le silence. 

Quelle leçon pour moi ! quelle pitoyable chute ! 
Comme j'avais mal jugé mes contemporains, conserva- 
teurs et amis de l'orrfrc jusqu'à la moelle des osl Comme 
je connaissais peu nos prétendus révolutionnahres , 
gens de tapage et de bavardage, qui, dans la grande 
époque de 1789 à 1800, n'ont aperçu qu'agitations, ma* 
Dîfestations, bataillons, proscriptions, et de la Républi- 
que fondée en 92, ne savent encore aujourd'hui que Tan- 
niversaire ! £t c'étaient là les rouges qui mettaient en 
fureur Léon Faucher! c'étaient là les prétendus terroristes 
dont le gouvernement de Louis Bonaparte faisait un 
épouvantail ! Calomnie ! 



— 2T8 — 

Les partis sont coiiMne les sociétés, cornuae Fliomme 
Eta vieiliissant, ils reviennent à Fenfence. L'histoire chi 
radicaferoe, depuis le 25 février 1848 jusqu'au 13 juin 
1849, n'est qu*une succesâon de fautes Mais c'est en- 
core m aveu qu'il me faut faire, quelque pénible qu'A 
soi! à mon amour-propre. Le radicalisme a été mieux 
servi par so» încapaerté quHr ne l'eût été par les moyens 
décisifs que je proposais. Depuis le 43 juin, nous- en 
avons fini av«c les partis et avec le gouvernement : cela 
vaut miem que d'^avoir rétaM les- montagnards à ht 
piaee des doctrinaires et des jésuitesi La Révolution ne 
nous laisse plus rien à foire. Hmondct vtt dix se! 

XIX. 

16 AlTBIIi % 



Mes iecfeurs ont remarqué sans doute que tes dates 
lévotuftiomiaîres de I84d correspondent presque jo«r 
pour jour à celles- de 1848, ofif^anl de plus avec celles- 
ci une aoialogie surprenante de signification. 

En jaavier et février 1848, c'est la querelle parle- 
meielaîre de ¥ofipofiîtion Barrot avec le ministère G«Rzot- 
BvchâteL — Eu janvier et février 1849, noas retim- 
VOBS dans le Gouvernement la même lutte de fnrérogsr 
tines. Seuleiaent, le rôle diï personnage principal est 
diangé^ La pgrennère fois il combattait contre le gower- 
oemeDl ; la secMid« il cumtoat pour le gwivenieflMHt 

Le 21 mars i84§' offoe une pareille colotciiteBce arfec 
le 11 nars 1848. Ici, le parti démoeratique viesC eMk 
vrlr de sei protection le pouvoir ; les cfeibs, à la nonvdie 
qae le Gouvernement provisoire est mesacé , envoieit 
pour le secourir une manifestation de 150,000 Imumbcs. 



— 3PB — 

-^ £nr 1869, le fomniÊ •! gsorisc ko persécution contre 
la ééMiersdle^ et vent povtef alteiikte an drait de ré»- 
rtdii-;il attaxixie l(s chilu. Aitssâlâl le parleneit vient 
cil aide awL ctayena ; l' AsMmhlée nationale s'uréte wi 
— eat dans ki rote de témtàmùvt dles'est engagée: 
le respect ôjê peuple fait reculer le gmi^emement 

Même rappevù ée stgHiffcaÉ&en et d'analogie povr le 
ifi} atrii. Jlb é& ait rit iiSOS ^ Ba» éémocratie socialiste 
fvesse le* Gouveraremeot provisoire de néaliser Vidée lé^ 
«rintioinaBre ; -- lie i& anrii i8ift9^ le* goonrenMBient et 
Louis ftonaparte- onganise «ne espéditiom contre cette 
a^ Trente mffîe iMinmes pour rétaiblii la Papauté: 
veifâi kl réponse k la pétition da Enemlioiiig. 

Nmii retrouverons parailenenê les. dates de maÀ et 
et jma^ et, ee qui paraîtra eBcore plus étrange, ncHU 
YcrroBs les revirements' et Louis Bcmapaftefonnerune 
noffte de coMf ensatmi à. ceux, de Cavaignac Quand les 
événenients s'engeodrenl, s'échdbonnefit,. se compensent 
ajvec cette pr ècistou ptfeafne mathématkitte, ne lâu(t-il 
poB eottclnre qat la lilierté a^ ses tais coiune la matière, 
cÉ qne kl pensée kHnmine pe«4, avec un légitime orgueil, 
aspirer à: remplacer (lans< le gouvernement du monde les 
énix puissances» «fut se sont jusqu'ici partagé Fadoration 
de» moviels, la Providence et le ikraard? 

Décidéswnt, la réaction sert de relai» à là révolution, 
et prend la place des démocrates. Odilon Barrot, Léon 
WdxaùkeTr le ëoctiinaÉre et le maMmsicn, ont fait leur 
envie : M. de FaHovi, le jésuite,, va entarer en scèae. 

Tent a été dit,, au point de vne potitii|ae, sut FaflUie 
de RooKL Les faits; sottt connu& Les pièces sont entre 
les mains de tnnt le monde :. les résultats nous arrivait 
etaqve jour ph» iMMrtenx et pin» déplorables. 

n reste à expliqat9 le sens philosoplnqne et révokfr- 
t lil DiH it ie de cette expédition^ qne la Mont^rne a con>- 
baHae^ que j^ai enoèattiie nneinnênK,. etcontce laquetfe 



— 280 — 

je proteste encore de toute l'énergie de ma pensée, ^ar- 
ce que Thomme qui pense ne doit jamais se soumettre 
à la fortune ; mais qui^ dans le travail de décomposition 
que rendaient nécessaire pour nous , et nos préjugés 
traditionnels^ et nos hésitations présentes^ était devenue 
la seule manière de faire avancer les choses. 

La guerre faite à la République romaine est le coup 
de grâce que le principe d'autorité s'est porté à lai- 
même par la main de Louis Bonaparte. — Est-ce donc 
que la métempsycose serait une vérité ? Faut-il croire, 
ainsi qu'aucuns l'assurent, que les âmes des morts revi- 
vent dans leurs descendants et successeurs, pour conti- 
nuer le bien qu'elles ont fait durant leur précédente 
existence ou pour en réparer le mal ? C'est un Bona- 
parte qui fut, au commencement du siècle, la personni- 
(ication la plus haute de l'autorité ; c'est un Bonaparte 
qui en devient, cinquante ans après, la plus éclatante 
négation. Encore une fois, est-ce hasard ou mystère?... 

J'ai rapporté de quelle manière le Gouvernement, 
tombé entre les mains de Louis Bonaparte, avait com- 
mencé à se démolir, d'abord par la propositicm Râteau, 
ensuite par le projet de loi sur les clubs. Il est utile de 
faire ressortir la formule contenue dans chacun de ces 
actes, qui ont été comme les prémisses d'un syllogisme 
dont la conclusion fmale devait être l'expédition de 
Rome. 

1. La séparation des pouvoirs, dit la Constitution, est 
la condition de tout gouvernement. Nous avons vu, en 
effet, que, sans cette séparation, le gouvernement est 
dictatorial et despotique : c'est là un fait déiiniUvement 
acquis à la science politique , et passé en théorie. Mais 
avec la séparation des pouvoirs le gouvernement est ca- 
duc ; le législatif et l'exécutif sont nécessairement en 
contradiction; dès qu'ils fonctionnent, ils travaillent ré- 
ciproquement à s'user ; conmie une paire de meules qui, 



— 281 — 

tournant l'une sur Tautre, se réduiraient bientôt en 
poussière , si la violence du tourbillon ne les faisait au- 
paravant voler en éclats. Sept fois au moins depuis 
soixante ans nous avons vu tantôt le pouvoir exécutif 
expulser le législatif, tantôt le législatif destituer Texé- 
cutif. Il semblait après Février que Texpérience dût pa- 
raître suffisante , et que l'on n'eût rien de mieux à faire à 
l'avenir que de renoncer à ce mécanisme. Mais , pour la 
grande majorité des esprits, la question était encore 
douteuse. Il fallait un dernier essai, qui, résumant 
toutes les expériences antérieures, pût se réduire en 
une formule simple , capable de se graver, comme un 
aphorisme , dans la mémoire du peuple. 

Or, voici cette formule : 

Majeure. — Ou le despotisme, ou le dualisme. 

Mineure, — Or, le despotisme est impossible , le dua- 
lisme encore impossible. 

Conclusion. — Donc le gouvernement est impossible. 

La proposition Râteau et la journée du 29janviernesont 
pas autre chose que la mise en scène de ce syllogisme. 

La société, comme la nature, exprime ses idées par 
ses créations ; le gouvei:nement parle par ses actes. Mais, 
quelles que soient les manifestations des idées, ces ma- 
nifestations peuvent toujours se ramener à une formule 
logique ou algébrique : c'est ce qui constitue la philo- 
sophie positive et toutes les sciences. Le mouvement 
des sociétés, la fortune des gouvernements, peuvent 
donc se calculer conmie la marche des planètes : il n'est 
besoin pour cela que de dégager, de l'observation des 
faits , la formule qui en est pour ainsi dire l'âme. C'est 
ce dont nous allons donner un nouvel exemple. 

2. Le conflit des pouvoirs , manifesté par la proposi- 
tion Râteau et par le complot du 29 janvier, nous a 
fourni le premier élément de calcul ; le projet de loi de 
Léon Faucher va nous donner le second. Le premier de 



— 2«a — 

ces éléments est Fddlif à V essence du g^uyernement, fe 
second a rapport à se» objet. 

Or, qi]^l est Tobjet ou le but du gouvernement ? C'est, 
d'après tous- lesi auteurs de droit publfc, d'accorder le 
pravoir et ïa Mberté. Depuis 1790, les partisans du sys- 
tème consl^utionnel se sont surtout occupés de cet ac- 
cord : cbafcniïe de nos constitutions , même celle de Ô3i 
a' été un essai d'applfcatîon de leur théorie. Tous ont 
prétendu successivement avoir résolu le problème , et 
tons ont successivement écboué à rœuvre. Les auteurs 
delà Charte de 1830 s'étaient surtout flattés de donner 
cette solution, et si rexpérience n' avait pas, cette foîè 
plus que les autres,. confirmé la théorie, c'était, affirmait 
l'opposition Barrot, la faut-e de la couronne et de ses 
ministres^ qui, par une collusion déloyale, faussaient Fîn- 
stitution; c'étaient, au dire dés radicaux, la duaHté des 
chambres , la séparation des pouvoirs , la prérogative 
monarchique, le privilège électoral, qui en étaient cause. 
Four que l'expérience fût décisive, il fallait donc 
qn^elie réunît toutes^îes condMtons exigées à la fois par 
les dynastiques et parles radîcaux. 

Or, comme la société, dans sa marche progressive, 
èpcnse toutes les transitions et n'admet pas d'enjambe- 
ments, il devait arriver, d'un côté, que la Constitution 
fût modifiée au sens des radicaux, deFautre, quefe 
pouvoir fat dbnné aux hommes de l'opposition dynas* 
tiqtfô, afin que l'on sût à quoi s'en tenir sur la probabi- 
lité de la devise adoptée jusqu'à ce jour par tous lés 
partis : Accord de la Liberté et du Ptmvoîr, 

On observera peut-être que l'épreuve fournie par fa 
Constitution de 18^8» ne peut être regardée comme dé- 
cisive, attendu que la Constitution n'est point absolu- 
ment telle, avec son Président et sa Chambre unique, 
que Feussent voulue chacun de leur côté les monta- 
(nsards et les doctrinaires. 



— 288 — 

l!ili^ cette' obscncalkni me saurait être admise. Ce- qui 
conalîtae F autorité dans une société^ suvrant la TéritaMe 
aoeeptibii! du not;, ce cpii réalise le poniEoil"et qui fiât 
Fessence de la monarchie elie^métne , c'est bien moiss, 
ecmme' nous Faivo» vu à; proposi de la Constitution , la 
personnalité du gouvernement, que le ctmvL des attri^ 
butions. Or, en quoi ce cumul serait-il diminué, en quoi 
la constitution monarchique du powoir serait-elle sdté- 
née et la démocrs^ plus réelle, parce que Louis Bona- 
parte aurait quitté le fauteuil , et qu'il ne resterait à la 
tftte du pouxrcHr exécutif que M, Barrpt, avec le conseil 
ées miDistues.^ Fun et Fanire à la nominalion de FMsem- 
liâe:7 avec la Majorité de^ FAssaaiblée législative pouf 
sfimieFaîn et ML de Falloux peur minis^v, ta ^oerre 
eeeÉpe lai RépuèMque romaine, indiquée d^avancepar 
kDsefttr piété du général Cavaignac envers le pape, en 
fiât-cAle moins devenue une polilâque de nécessité peiff 
la réadicoi ?.«.. Quant è la dualité des Ciiaaibres, comn» 
dtei^a d'autre objet que die seirvir de contrôle, et, au be- 
wriaty de taire cesser les^conflits cntare les pouvoirs^ en dé^ 
gnrtûgeaflt les volontés ^^leportiBasTOtseraitaujeurd'haf 
mal londé'à argues de Fabacnce d'une dhawbre baute, 
attendu que* e^cstlui qui gonveme et quUl a la majorité. 

Lai ConstlÉnÉîan de lSbd,.aveela) présence* aux affaires 
et Fanoienne oppoaiiio», réunit donc toutes les cond^ 
ëons âe sineériDé et d'évidettce désirables : l'épreuve, il 
iHib Fespérer, serta définitives 

SU bien I le- résultai} de cette épreuve, la journée #b 
21 mars. nous FaÊdt eonoaltre : c'est qoe le gonveme* 
ment, contradîntenre dans son essenee , e^ encore' en 
eontradktion aree sont objet.,, avec la Hberté. I^iise em 
dflDitwse de lonnrir sa* soiatioa, FOppesitloi» dynastique 
mmma répoote, pao 1» bouche' de LéonFaucher, comme 
les* répubèteain» de la vettle Fair aient fait par la bouebe 
<loJ)&.iyiane : Aboo non» FOtnnMS'^roiiip^/lies institution» 



— 284 — 

républicaines, la liberté de la presse, le droit d'associa- 
tion et de réunion dépassent la mesure du pouvoir. Il 
faut imposer des limites à la liberté, sans quoi le gou- 
vernement ne saurait répondre de l'ordre ! 

Le dilemme s'est donc resserré, la formule est devenue 
plus énergique : 

Ou point de liberté j 

Ou point de gouvernement. 

Tel est le sens de la loi sur les clubs et de la dernière 
loi sur la presse. 

Ainsi, le gouvernement du 10 décembre n'existe que 
conmie démonstration révolutionnaire, comme réduction 
à l'absurde du principe d'autorité. Chaque pas qu'il fait 
est un argument qu'il adresse à la liberté : « Tue-moi^ 
• ou je te tue, » lui dit-iL — Nous allons le voir géné- 
raliser la formule régnicide^ en invoquant contre la li- 
berté qui le poursuit sa dernière espérance, le droit di- 
vin, en se réfugiant dans le dernier asile, la papauté. 

3. De temps immémorial, l'État avait tendu à se rendre 
indépendant de l'Église. Le temporel avait fait sdiisme 
avec le spirituel^ les rois, ces premiers révolutionnaires, 
avaient souffleté le pape de leur gantelet de fer. Us 
comptaient ne plus relever que de leur droit et de leur 
épée : ne comprenant pas que le droit monarchique est 
la même chose que le droit canonique, dont le souveraki 
juge est le pape, et que le droit du glaive n'est autre 
chose que le droit d'insurrection, dont le souverain 
juge est le peuple. La liberté parlait au pape par la bou- 
che des rois, en attendant qu'elle parlât au roi par la 
bouche des esclaves. La royauté s'insurgeant contre la 
papauté, commença dès lors de marcher à sa perte. Le 
droit divin étant le seul que les rois pussent invoquer en 
faveur de leur prérogative , la désobéissance au pape 
mettait de fait le roi en interdit, déliait les sujets du ser- 
ment de fidélité^ et si le roi entreprenait de les soumettre 



— 285 — 

par la force^ les sujets avaient le droit de lui courir sus 
et de l'occire. Ainsi l'avaient décidé les casuistes, long- 
temps avant que les républicains de 1688 et 1793 missent 
en pratique leurs leçons. 

Le schisme existait donc depuis des siècles entre l'autel 
et le trône, au grand dommage de l'Église et de la mo- 
narchie, mais au grand profit des peuples, dont l'éman- 
cipation y trouvait sans cesse de nouvelles forces. Au 
xvi« siècle, une conjursLtion s'organisa pour arrêter les 
progrès de l'esprit nouveau. La cou^agnie de Jésus fut 
fondée pour ramener, par la prédication et l'enseigne- 
ment, les rois et les peuples à Tautorité papale, et pour 
concilier, autant que possible, les progrès et les besoins 
du siècle avec les droits sacrés et indéfectibles du vicaire 
de Jésus-Christ Mais bientôt l'école puritaine de Jansé- 
nios vint démasquer la tactique des enfants de Loyola. 
Un peu plus tard, parurent à la fois Voltaire et l'Ency- 
clopédie, avec le marquis de Pombal et le pape Clé- 
ment XIII, qui, en faisant expulser les jésuites de la 
plupart des états de l'Europe, rendirent dès lors la scis- 
sion presque sans remède. La constitution civile du cler- 
gé, faisant ensuite 1 Église salariée de propriétaire qu'elle 
était autrefois, et la reléguant dans la métaphysique du 
culte et du dogme, ôta toute réalité à sa puissance. Les 
ordonnances contre les jésuites, qui parurent sous 
Charles X, contresignées par un évêque, furent la con- 
sécration du schisme gallican, posé un siècle et demi 
auparavant par Bossuet Enfin, la révision de la Charte 
en 1830, où la religion catholique perdit son titre de re- 
ligion de l'État, et fut déclarée shnplement religion de 
la majorité des Français, consomma la séparation du 
temporel et du^irituel, ou, pour parler plus juste, l'a- 
néantissement de celui-ci. 

L'Église ainsi humiliée, le principe d'autorité était 
fr2^[>pé dans sa source, le pouvoir n'était plus qu'une 



«nbpe, rÉfeat nne âetton. Gkaqve cttoyen fttMVBÊL 
Bunider ;aai gevLvenwmcsÊi : 'Qvi «es^tn iwur qme jettevee- 
Ipeole et <|ue je t'obétee^ Le MidaliRne we £»illit pas 4 
montrer cette conséquence ; et quand , à la fàoe lie lai 
BUMiarcliie, la main étomclwe «ur ime CiliaTte qid aiait 
riivangUe, §ltB«nt«e<(ttre ANABcrnsm, négateartie tmie 
«itorHé, 11 ne ^t ifoe tîver la «ooséqveRce d'an vaisMi* 
•emest iq«i ^ déroulait depils 4les nàitliersd'aiiées, m«s 
i'actkni ré\iKiiBl'm»Hiiine descgoweniemeirts et des rcû. 

Le moment est <tec -veau |MHir ies ptissanoes ée rca* 
fope, «on de s'abjurer éUeS'mênes^àei^aaft TînteiTo^ailleB 
des cHoyents, ou de rappeler les jésuHes et -de restaonv 
ie pape. Qui l'emportera de la HévolutloB ou de VÉgâaef 
La dernière heure a somé ; la t^nfrdte opii ctoit tm/pm*- 
1er le saint^siége et le trône se lève mugissaulie. L'iéteiMl 
dâennae se serre de |4«$ «n plas^ et se pose itans «M 
îBexaraMe profiMideur : 

Ou point de p&fmatié, 

Ou point de UbertL 

€'est en ces termes nêmes que la question s'*étaâtfn^ 
dnite à l' Assemblée oonstituaiUe, dais la séance 
rable du 20 février 1849. 

Le ckoyen JLcihiu-Rollin. — « Un fait ca]^tal , 
laissera une longue trace dans l'Iiistoîre, i^ient te ^ao^ 
mnplir en Italie. La République vieatd'y être firoola^ 
mée : le pouvoir temporel des papes y a été frappé de 
décbéasioe. C'est là, pour les amis 4e la Jîb^Aé, «ae 
bonne nouvelle. » (Rumeurs let réetauitlMB.) 

L'onttear dém»ioe eiisHtte le projet d'ioterveittlontpe 
lesènnftB de èoucse. attribuent au gooveifneanei^ et4a- 
aKinde « Si c'est pouronoantre AaBépitiilique lacrriiie, 
pour «M coatre le rélaUisaenMiitde ta puissance taoïp^ 
relie du pape que le ministère -se pnapoaed'iBÉmfeiic. a 

Le cioyen Draïuinr de LimY&^ aiitiiMe (tes asfldres 
étrafifèrss. — .<l£ ganvemettLenà oMmct fos de. 



— 287 — 

darité entre la Hépublique fraaçaise et la BépubHque 
romaine. . . Ceci posé, je dis que la question est fort dé- 
licate, parce qu'elle présente la nécessité de la cenci- 
Italien du pouvoir temporel et du pouvoir spirkuei. De- 
puis qu'il y a dans le monde des âiaes et des coips^ 
c'est ià le ^and problème qu'*on a cherché à résoudre. 
C'est la solution de ce problème que nous chercherons 
avec bonne loi, et avec le désir d'arriver à un heureux 
résultat j> 

Le citoyen Ledbu-Kolun. — « Une s'agit pas de cou* 
ciUer le temporel et le spirituel; il s'agit de les séparer. 
Yc^e conciliation n'est qu'un cumul, c'est la coniisca- 
tion de la liberté même. » 

X£s citoyens Poujoulat et âylies. — « L'existence 
de la papauté est attachée à cette conciliation : toute 
La catholicité y est intéressée. L'intervention est un droit 
pour l'Europe, non pas cathoUqae, mais chrétienne. » 

Le citoyen P&oudhon. — « La liberté passe avcyat la 
catholicité! » 

Ainsi la cause du gouvernement et celle du pape se 
déclaraieut solidaires. Au point -de vue de la conserva- 
tion du pouvoir, l'intervention de Louis Bonaparte dans 
les aiTaires de l'Église était logique, elle était une né- 
cessité. Que dis-je ? c'était une amende honorable au 
pape de toutes les révoltes et profanations ciNnmises 
d^uis plus de mille ans contre son autorité, par les 
cois., ses enfants rebelles. En rétabMssant le pouvoir 
tcfioporel du pape, ssms lequel le spiritHCl n'est qu'un 
pouvoir de raison, comme l'âme sans le corps n'eat 
quf une abstractiâo, une ^^mbre ^ disaient les andeas, le 
gouYeraement de la République française errait se 
coBftoliàer Im-mêaie ; est attaquant la IVlontagnc à Rome, 
la réaction absolutiste triomphait 4le la Montapie k 
Paris. l>oac9 encore une lois, ou rii^rivention ou la 
rnozi» ^ veux dire la miort ^spirituelle» en attendiuit la 



— 288 — 

mort physique : telle était, pour le gouvernement de 
Louis Bonaparte, la question, parfaitement comprise du 
reste p^ir les socialistes et les jésuites. 

Toutefois, et c'est ici qu'apparaît le caractère équi- 
voque qu'on a tant reproché aux promoteurs de Tinter- 
vention, le gouvernement de Louis Bonaparte, composé 
en majorité d'anciens libéraux, ne pouvait, sans mentir 
à ses antécédents constitutionnels et à ses traditions de 
libéralisme, sans froisser le sentiment démocratique et 
philosophiste du pays, prendre d'une manière absolue 
la défense du pape. Les faits accomplis depuis des 
siècles, et définitivement acquis à l'histoire ; nos prin- 
cipes de droit public, nos mœurs gallicanes, notre in- 
diflférence endémique en matière de religion, notre 
athéisme légal, tout faisait au pouvoir une nécessité 
de n'agir qu'avec mesure, et, chose singulière, tandis 
qu'il intervenait en faveur de l'absolutisme, de se porter 
encore garant de la liberté La contradiction le suivait 
partout Si le gouvernement ^ disait M. Odilon Barrot, 
prend fait et cause pour la papauté contre la démagogie 
transtéverine, c'est bien moins encore pour rétablir le 
souverain pontife dans son inviolable prérogative, que 
pour faire jouir le peuple romain, sous un gouverne- 
ment saint et paternel, d'une sage et honnête liberté. 
Le gouvernement n'entendait pas confondre^ comme le 
lui reprochait Ledru-Rollin , il voulait gongilieb les 
deux pouvoirs spirituel et temporel, de la même ma- 
nière qu'il avait prétendu concilier déjà^ par la Charte 
de 1830, la monarchie et la liberté. 

Ainsi, sous la forme d'une papauté constitutionnelle, 
faisant pendant à cette royauté constitutionnelle trois 
fois renversée par ceux-là mêmes qui l'avaient créée, 
les ministres de Louis Bonaparte se chargeaient de ré- 
soudre un problème que la philosophie a dès longtemps 
déclaré insoluble ; ils refaisaient au nom du pape^ et 



— 289 — 

malgré le pape, le livre de cet abbé philosophe, de V Ac- 
cord de la Raison avec La Foi, livre duquel il résulte 
précisément, contre l'intention de Fauteur, que la Foi 
et la Raison sont à jamais inaccordables. Ce que les 
doctrinaires allaient essayer à Rome, c'était ce que, 
depuis soixante ans, la Révolution avait démontré im^- 
possible, l'union de Fautorité et de la liberté, quelque 
chose comme la quadrature du cercle et le mouvement 
perpétuel ! 

On reconnaît à cette politique d'autant d'illusion que 
de bonne foi l'esprit du juste-milieu, prenant sans cesse 
mi raccommodement pour une .conciliation, et qui, par 
la peur des extrêmes, se condamne fatalement à l'inertie 
ou se rejette dans l'antagonisme. Ce que cherche l'éclec: 
tique en philosophie, le doctrinaire a la prétention de 
le produire en politique : taût il est vrai que les actes 
humains ne sont que la traduction des idées ! 

Vous demandez à Fèclectiquei Êtes-voùs matérialiste? 
— Non, répond-il^ 

Spiritualiste? — Pas davantage. 

Quoi doinc? réaliste? — Dieu m'en garde! 

Idéaliste?— Je distingue. 

Panthéiste?— Je ne sais; 

Athée ? — Je n'ose. 

Sceptique ? — Je ne puis. 

Allez donc : vous êtes. un charlatan ou un imbécile! 

La politique du doctiinaire est la reproduction exacte 
de cet éclectisme. « 

Que pensez- vous de la République? — Fait accompli. 

De la monarchie? — Je ne sors pas de la légalité. 

Du président? — Élu de six millions de suffrages. 

Delà Constitution? — Résumé de nos idées politi- 
ques. 

Du socialisnje ? —- Généreuse utopie. 

De la propriété? — Abus nécessaire. 

13 



— MO — 

Croyez- vous à la religion? — Je la respecte. 

Croyez-vous à Fégalité ? — Je la désire. 

Croyez-vous au progrès? — Je ne m'y oppose pas !. .. 

L'éclectique et le doctrinaire, au-dessus d'eux le jé- 
suite, voilà les trois éléments qui dans ce moment gôu- 
venient la France, j'ai presque dît, qui de tout temps 
oM gouverné le monde. Le dernier, représentant &a 
pHndpe absolutiste, a été, comme le Socialiste son cou* 
tradicteur, souvent proscrit; l'Église même, par la voîx 
de ses papes et de ses évoques, s'est montrée pour lui 
plus d'une fois sévère. Malheureusement, dans la con- 
joiM^ure oè se trouve aujourd'hui l'Europe, au moment 
où le pouvoir aux abois ne sait plus quelle politique ter- 
nir, l'influence jésuRique devait l'emporter sur Féclee- 
thme et la doctrine, et leur donner poiir un temps Ycx* 
cht^oo. 

La conspiration tentée dès f'origîtiei entre Pautél et 
le tt^Buey contre la M[>erté, reprit donc son cours fataL 
Le crime qu'exigeait une théologie implacable fut con- 
sommé par une philosojrfiie sans, critérium, mère d'ime 
poFitique sans boussole. Sur la proposition de M. Odilon 
Barrot, l'Assemblée nationale ^iécréta qu'une armée 
française irait prendre position à Civita-Vecchia. C'était 
voter la guerre à la République : les faits se chargèrent 
vite de réaliser l'idée. 

A cette attaque de l'absolutisme qu*al!ail répondre le 
sodaUsme? 

La guerre faite aux Romains lui domaft trop beau 
jeu, et il est inconceVabie tftfavec letrr habH«<té si viti- 
tée, les jésuites se fourvoyassent à ce point. Le dftenme 
posé, comme il vient d'être dit, entre la papauté fet la 
liberté, il était évident, quel que f#t le succès de Pex- 
péditiôn, que la papauté y périrait. Ou bien, livrée àtM 
propres forces, elle dlqpiarallralt sous les rétofines de 
xMazzini : le pape, prM de son autorité temporelle, a'-é- 



— ^m — 

tant pk» que Tévêque de Roue^ le premier salarié du 
date suivi par la laajorîté des Romains^ n'était rien. 
RenferiBer le catholicisaie dans ses églises^ c'est F exiler 
de la terre. Ou bieu, restaurée par les baïonnettes 
étrangères^ cimentée du sang de ses sujets révoltés^ de- 
iwaue un abjet d'borreiar pour le monde chrétien, la 
papsuité mourrait de sa propre victoire : un pape, vi*- 
calre du Christ, qui règne par le sabre, est le blasphème 
sous la tiare : c'est F Antéchrist 

La pasMon réactionnaire emporta les jésuites. Ou- 
blieux 4e leurs propres maximesi, méconnaissant Tes- 
prit de leur institut, alors qu'il fallait faire la part au 
principe ^tagoniste, ils voulurent, comme autreCbis le 
coBcile de Trente avec la Réforme, en finie avec lui. 
Dévorés d'une longue soif de veôgeanoe, ces hommes,, 
dai^ le fatal ^énie avait poussé F Assemblée constituante 
an âii^aiUes 4e ji^in, eurent le crédit de la rendre 
complice encore ivi bombardement de Rome. Ils vou- 
laient, dans leur folles pensées, exterminer la protesta- 
tien 4e dessus la lierre : ils n'ont réussi qu'à compro- 
mettre, 4e la manière la plus d^lorable, l'existence 
méHue 4e la religioii. 

Af»rès le vote 4u 16 avril, la guerre à la république 
restée étak inévitable. Après la prise de Rome par 
l'anonée française, la dhute de lap(8q)auté n'est plus dou* 
leuse : elle peut entraîner même ceUe'du catholicisme. 
S!il «existait encore de vrais chrétiens, ils se lèveraient, 
Bfi se tounMraimit ¥ers les évêques : L^ religion est ea 
danger, leur diraickBt41s. Pères de l'Église, avisez I 

PMr w^ spires la séance dm 16 avril, je commençai 
à «'«ffirayer de la rapidité des événements. J'en étais 
presque à regretter les >coups portés à l'Église par la 
main de ses propres «tiefe : si ce n'était par intérêt pour 
la religion, c'était par respect 4e l'humanité» Le catho- 
Hdsine est l'^ément (usgMub^ue le plus ancien, le plus 



— 292 — 

puissant encore des sociétés modernes: comme plus 
ancien et plus puissant, il ne peut être révolutionné 
que le dernier. Sa transfonnation suppose, comme con- 
ditions préalables, une révolution politique et une révo- 
lution économique. La conduite des jésuites et de la cour 
de Rome renversait toutes les lois de l'histoire, toutes les 
notions du progrès : j'étais presque tenté de voir, dans 
cette politique de désespoir, une perfidie de plus contre 
la révolution. 

Cependant le socialisme ne pouvait aller au secours 
du principe contradicteur : sa marche était tracée. Le 
devoir révolutionnaire interdisait aux organes de la dé- 
mocratie socialiste de garder le silence : il leur com- 
mandait au contraire de protester, bien que leur pro- 
testation ne pût avoir d'autre effet que d'activer la 
passion des réacteur^. Il fallait appeler sur cette grande 
controverse le jugement des nations, donner àTexpédi- 
tlon dirigée contre le peuple romain, à son esprit, à ses 
moyens, à son but, à ses effets, la plus grande publicité, 
n fallait, puisque ainsi l'avaient voulu les honunes de 
Dieu, poser dans toute conscience le fatal dilemme ; 
montrer le catholicisme de persécuté devenu persécu- 
teur, de martyr bourreau; l'Église romaine changée en 
furie; un pape faisant bombarder ses ouailles; les car- 
dinaux et les prêtres dressant les listes de proscription ; 
les travailleurs et ' les pauvres, jadis les hommes de la 
foi, les meilleurs amiÈ de Dieu^ maintenant déclarés ana- 
thèmes, tandis que la richesse incrédule et libertine était 
caressée et applaudie ; le gouvernement d'une républi- 
que, enfin, poignardant de sang-froid, au signal de la 
Congrégation, une autre république, et cela parce qu'il 
est gouvernement, et que suivant la théorie ultramon- 
taine, tout gouvernement qui ne relève pas de la papauté 
est une institution usurpatrice, un fait illégitime. 

La presse démocratique rivalisa donc avec les organes 



— 293 — 

du jésuitisme d'ardear désorganisatrice. Le Peuple , 
jusqu'à son dernier jour, sonna héroïquement la charge 
contre la papauté homicide. La propagande atteignit 
jusqu'aux paysans , aux domestiques, aux soldats. Je 
n'ai jamais eu grande foi à la vertu républicaine du 
sabre ; j'ai toujours cru la baïonnette plus brutale qu'in- 
telligente , et j'avais de bonnes raisons de regarder le 
corps des officiers comme moins sensible à l'honneur du 
pays et au succès de la révolution qu'au respect de ce 
qu'ils nomment discipline» La question théologico-poli- 
tique de la guerre de Rome n'en fut pas moins portée à 
la connaissance de l'armée, discutée par chaque soldat, 
devenu, par son droit d'électeur, le juge du gouverne- 
ment. Le succès dépassa toutes les prévisions : le pouvoir 
trembla. Encore quelques mois de cette propagande , et 
nous eussions amené les régiments, nou pas sans doute 
à quitter leurs drapeaux et à se révolter contre leurs 
chefs, mais à prendre eux-mêmes l'initiative d'une ma- 
nifestation dont les suites eussent été alors tout autres 
que celles du 13 juin. 

De tels combats, pour les hommes d'idées, les seuls 
vrais révolutionnaires, sont bien autrement grandioses 
que les batailles où tonne le canon , où le fer et le plomb 
ne menacent que la partie matérielle de l'homme. 
Soixante années de révolution n'avaient pu déraciner en 
France le respect de l'autorité : et nous, journalistes, 
nous pouvons le dure avec orgueil, en une campagne 
nous avons vaincu la papauté et le gouvernement, la 
domination spirituelle et temporelle. Nous n'avons pas 
dégénère de nos pères !.... 

L'alliance des doctrinaires avec les jésuites a tout 
perdu : religion, papauté > monarchie, gouvernement. 
A présent, il semble que le repentir les saisisse. Le pré- 
sident de la République a essayé d'écrire pour protester 
contre l'absolutisme papal Inutile effort I La femme qui 



— 29/t — 

se livre perd la volostê avec la pudeur. Les doctiiaaîMs^ 
«ibjtigués par les jésoites^ n'ont de pensée foe celle des 
jésuites. Les jésuites exigent que T année française sorte 
de Rome, abandomiant le peuple' à toutes les ^m- 
geances sacerdotales; et l'armée française ob^ra. 
L'avarice se mêlant du complot, les bancocrates refuse- 
ront les crédits nécessaires au séjour de nos soldats: on 
aura sacrifié 25 millions pour restaurer le pape , on 
n'aura pas une obole pour soutenir notre influenoe. 
Coupable envers la liberté d'asss^nat et de parjure, le 
doctrinaire se frappe la poitrine. Le jésuite vient, et 4ÈL : 
Partons ! 

Évèques de France, je vous parlerai avec Êranchise , 
sans égard à l'opinion que je représente. 

Rien n^e se détruit dans le monde, rien &e se perd : 
tout se développe et se transforme sans cesse.- Telle est 
la loi des êtres, la loi des institutions sociales. Le catho- 
licisme lui-même, expression la plus haute et la plus 
complète jusqu'à présent du sentinkent retigieux; le G^- 
vemement , image visible de l'unité politique ; la Pro- 
priété, forme concrète dé la liberté iniUiddiî^le, ne se 
peuvent totalement anéantira Quelque transto-matton 
qu'ils aient à subir, ces éléments subsisteront toujouis, 
au moins dans leur virtualité, afm d'inipritti^ sans cesse 
au monde , par leur oontradicticm esseatielie , le moaf:e- 
ment Le catholicisme, trav«dllé depuis tant de â^des 
par la libre pensée , s^irès «'être tour h tmm tepûré du 
génie romain et de res|)f it féodal » devak se rappredMr, 
par le développemeat des idées soeialœ ^ d« sesoclg^ies 
grecques et philosophiques. La guerre intentée à la fté- 
publique r-omaioe, soulevant contre rjèglise la réproba- 
tion despei^les et déshonorant k catfaolKisme, vicie 
la révolution, trauble les conscVencts, etcom{ffometla 
paix de l'Europe. Le socialbme, dottt )a mission étaîtde 
vous convertir, tous écrase : prenez gar^ Séparez- 



— a»5 — 

v(»i& des jésuites , tandis qu'il en est tesops eaccHre^ amir- 
tissez votre clief Pie IX« ou vous &iJ^ i^erdus I 



j 



XX* 
18 MAI— 18 «un 19419 s 

C€Mi0TXTIJTSO1VMAIiXTi: DU PARTI DÉMOCRATIQUE - 

f90CIAI.lSTÊ. 

L'idée de ramener le socialisme tout entier à un prin- 
cipe unique, exprimé sous trois fo^iûes symboliques, le 
catholicisme ou la papauté, la monarchie ou le gouver- 
nement, et le capital qu Fusure , puis de déduire de ce 
principe toute la révolution de février, portait |ses fruits. 
Le gouvernement, tombé en des mains fanatiques, se 
détruisait comme à plaisir : on eût dit qu'il obéissait au 
commandement du Peuple, L'opinion publique tournait 
à vue d'oeil : partout les candidatures, s'étaient posées, 
et les électeurs avaient voté sous l'influence de cette opi- 
nion, qu'en France il n'y avait jilus désormais que deux 
partis, le parti du Travail et le parti du Capital Les 
conservatjeurs avaient accepté la question ainsi présentée ; 
la monarchie et la papauté étaient reléguées sur le se- 
cond plan. On était démocrate-socialiste, ou l'on était 
réactionnaire. 

La Constitution prétait elle-même à cette classifica- 
tion. Aussi révolutionnaire que conservatrice , aussi so- 
cialiste que politique, elle se prêtait à toutes les inter- 
prétations : la question était de savoir de quel côté 
pencherait la balance. Peu importait même que le 
socialisme fût, pour quelque temps encore, en Hii- 
norité dans la pjiys et dans l'Assemblée. Dès lors qu'il 
avait ses racines dans la CoastUutiôp , et que, par suite 



— 296 ~ 

de ridée sous laquelle se faisaient les élections, il était 
à la majorité capitaliste ce que Topposilion dynastique 
avait été , sous Louis-Philippe , à la majorité immobi- 
liste, il devenait ce que jusqu'alors on avait pu, avec plus 
ou moins d'apparence, contester qu'il fût, un parti légal 
et constitutionnel. Déjà il prenait possession du pays : 
son triomphe n'était plus qu'une question de temps. 

La situation révolutionnaire était donc, en mai 18^9, 
plus belle qu'elle n'avait été en février, mars, avril et 
mai 18^8 , alors que l'idée socialiste, mal déQnie, plus 
mal encore représentée, s'était vu éconduire successive- 
ment par toutes les nuances républicaines , depuis la 
nuance Barbes jusqu'à la nuance Bastide, pour se faire 
massacrer ensuite sous la nuance Lacrosse et Senard. Le 
socialisme pouvait dire, comme le Dieu des Juifs : Je 
suis celui qui suis ! Je suis le parti jeune et fort, le parti 
qui grandit, qui court et se propage comme l'incendie, 
et qui vous dévorera, vous parti ysé, parti de vieillards 
et de moribonds, si vous lui barrez le passage. 

Ainsi , le mouvement grandissant toujours, la dissolu- 
tion du pouvoir allant du même pas, il était aisé de voir 
que la direction des affaires allait, un peu plus tôt, un 
peu plus tard, échoir à la gauche. Le moment était venu, 
pour la Montagne, de se mçtlre en mesure de répondre 
à l'appel qui bientôt lui serait fait. Elle tenait le gou- 
vernement à la gorge : avant de frapper le dernier coup, 
elle avait à faire connaître son programme. 

Quel effet eût produit Ledru-Rollin si, le jour même 
de la réunion de la Législative , prenant là parole au 
nom de la démocratie socialiste, il était venu, lui chef 
d'un parti qui avait voté contre la présidence, et jusqu'à 
certain point contre la Constitution, protester, en termes 
énergiques, du respect de son parti pour cette Constitu- 
tion! Élu de cinq déparlements, Ledru-Rollin devenait 
à l'instant l'honune de la France entière. 



— 297 — 

Je ne répéterai pas ici ce qui fut dit dans le Peuple^ 
après les élections du 13 mai , sur la nécessité , pour la 
démocratie socialiste , de se présenter au pays comme 
parti d'ordre et de Constitution : Févénement a pro- 
noncé à cet égard, et d'une façon douloureuse. Au lieu 
de voir dans cette tactique une prise de possession , les 
démagogues y virent une reculade. Pour avoir indiqué 
que la conséquence de la mise en accusation de Louis 
Bonaparte et de ses ministres était de porter à la pré- 
sidence Ledru Rollin, candidat du 10 décembre, main- 
tenant chef de l'opposition, le Peuple fut, par les.uns, 
soupçonné de tendre un piège à Torateur montagnard, 
par les autres, accusé de lui faire servilement la cour. 
Tant il y avait alors d'aveuglement dans les esprits I 
Nous avions trop raison pour être écoutés: la Révolution 
allait à ses fins toute seule. 

Mais ce qui n'a pas été dit, ce qu'il importe . aujour- 
d'hui plus que jamais de faire connaître, ce sont les mo- 
tifs d'économie sociale qui nous dirigeaient. Le parti 
conservateur n'est pas si fortement établi qu'il ne puisse 
d'un jour à l'autre tomber du pouvoir, et laisser le gou- 
vernement de la République à ses adversaires. Que dis- 
je? S'il est vrai, comme nous en avons vu tant d'exem- 
ples depuis février, que les idées mènent le monde , en 
vertu du principe que les extrêmes se touchent , il faudrait 
regarder comme probable , encore comme prochaine, 
Farrivée de la Montagne au gouvernement. Quelle se- 
rait alors la politique des démocrates ? le pays a le droit 
de le demander. La situation pouvant donc se retrouver 
dans six mois ce qu'elle était il y a six mois, nous allons 
reprendre la discussion telle que nous l'eussions déve- 
loppée après le 13 mai, si la pression des événements 
et la malheureuse journée du 13 juin n'étaient venues 
interrompre nos travaux. 
Posons nettement la question. 

13. 



— 29a — 

Le socialisme* négation du capital et de rantonté , 
deyait-il, après les élections de mai, procéder vis-à-vis 
du gouvernement et du pays comme oiHni<M[i e^Urapsff- 
lemenlairey ne prendre part aux travaux de l'Assemblée 
qu'afin de précipiter la cteute d'un pouvoir réactionnaire 
€t d'une Constitution imparfaite ; ou bien^ parti d'ordre 
et de pf ogres 5 s* appuyant sur la Ckinstitution, prenant 
«A main sa défense, déclara que son intention, pour le 
présent et pour l'avenir^ ét^ de procurer le triomphe 
de la Révolution ixclusivbaicnt par les voies légales? 

En deujLmots, le socialisaie5 dans l'éventualité de son 
avénemei^ au ministère^ devail-il se poser dans la léga- 
lité et dans la C^onstitatioA^ €mi dans la JMctature? 

/La (piestien était assurément des plus graves. Bile 
méritait d'être exan^née, approfondie , traitée avec 
d'autant plus de prudence^ qu'elle donnait lieu» au p<ûnt 
de vue politique aussi bien qu'au point 4e vue écono- 
mique, à des considérations du plus baut intérêt. 

Si les organes de la déaiocratie sodallste avaient 
seulanent compds de quoi il s^ agissait, s'ils avaient saisi 
le côté brillant et original de la thèse qu'ils soutinrent, 
avec plus ou moins d'équivoque « contre le Peuple^ ils 
auraient pu nous dire, sansimptécation et sans injure : 

Prenez garde 1 Vous parles d^ légalité et de Gonslila- 
tion, comme si^ en temps révolutionnaire, devant une 
réaction qui marche le front levé, la légalité n'étaii pas 
le suicide ; comme si une société qui se transforme n'a- 
vait pas à dompter par la force les. éléments contraires^ 
avant de les organiser par le drott. Ne sommes-nous 
donc pas aujourd'hui dans les mêmes cendllions qiie nos 
pères en 1792, lorsqu'ils reavccsèrent tour h tour, et la 
monarchie qui en sqipelait à la Constitxition » et la Gi- 
ronde qui en apfielait à la légalité, et qpii'eft foulant aux 
pieds la Constitution et la légalité, ils sauverait laBévolu- 
tion ?. . . Laissez donc aussi U 1^^ péi^> U Coostitu- 



— 299 — 
tion se déshonorer, la réaction s'enferrer, et les révo- 
lutionnaires faire leur besogne !... 

En vérité , si les journaux dont je parle , et dont la 
passion a fini par prévaloir, avaient entrepris sérieuse- 
ment de justifier, par la nécessité révolutionnaire, leur 
tnconsfi(ul((jnnci/tsme systématique, le public aurait su 
alors de quoi il s';^issaît;taRévolution discutant au grand 
jourses moyens, le peuple se fût prononcé en connais- 
sance de cause. Alors, soutenus ou condamnés par le 
peuple, les radicaux auraient vaincu le 13 juin, oubien 
la manifestatioa n'aurait pas eu lieu. 

Mais le parti populaire, conduit par une influence ma!- 
heureose, ne fut point éclairé sur la route qu'on lui fai- 
sait prendre. Soit ignorance de la question, soit défaut 
de franchise, la presse démocratique, un instant réunie 
contre tePeuple, se tenait dans un vague déplorable. A 
cette question , posée carrément, si , dans le cas oii le 
parti démocratique et social serait appelé aux allaires, 
on devait respecter ou abroger la Constitution, la Dé- 
mocratie pacifique répondait par un faux fuyant délayé 
en dix colonnes : elle s'en référait, disait-elle, à l'omni- 
potence du. peuple. Pour les uns, des haines à satisfaire , 
le socialisme à éliminer, ta dictature à établir ; — ils l'ont 
avoué ! ils l'ont imprimé ! — pour les autres des utopies 
à expérimenter, la fortune publique à manipuler, la na- 
tion à conduire, in flagella et virgâ, comme un trou- 
peau, voilà ce que dissimulaient à peine , sous les plus 
honteuses réticences, nos malheu^ adversaires. 

Certes, le Peuple savait ce qu'il faisait, et où il voulait 
aller, lorsque après le succès inespéré des élections il 
exprima la icialisme de se poser 

comme part égal. Nous avions lu, 

comme tout oîre de la Révolution; 

nous eussio pour peu qu'on nous 

eu pressât, < > Girondins , en soi ir- 



— 300 — 

réprochable, était intempestif et dangereux ; que la léga- 
lité ayant été balayée par l'ouragan de 92, il était assez 
inconséquent de s'en prévaloir en 93. 

Mais de ce que sous le nom de démocrates-socialistes, 
nous étions les continuateurs de 93, s'ensuivait-il que 
nous en dussions faire , en 1849, le répétition? Le 
Peuple le niait absolument. 11 soutenait que la Révolu- 
tion, au point où elle est aujourd'hui, ne peut plus avan- 
cer que soutenue sur la légalité et la Constitution ; il re- 
gardait en conséquence comme également ennemis de 
la démocratie sociale, et les conservateurs qui lui résis- 
taient et la persécutaient, et les radicauxinintelligentsqui, 
sous prétexte d'assurer son triomphe, la poussaient à l'ab- 
solutisme. Ajoutons maintenant que le meilleur moyen de 
faire rétrograder l'idée de février, sinon de la tiier, se- 
rait la création de ce pouvoir dictatorial réclamé par 
Louis Blanc, et inutilement sollicité en mars, avril et mai 
18/^8, par les démocrates. 

La question se trouvait donc ramenée à ces termes: 

La révolution, en 1849, comporte-t-elle les mêmes 
moyens d'action qu'en 1793 ? 

Pour ma part, je réponds sans hésiter : Non, elle ne 
les comporte pas. £t la raison, c'est que la Révolution 
en 1793 était surtout politique^ et qu'en 1849 elle est 

surtout SOCIALE. 

La révolution, en 1793, était le terme du mouvement 
commencé depuis plusieurs siècles par les communes : 
élévation du tiers état au niveau des ordres supérieurs, 
abolition des privilèges ecclésiastiques et nobiliaires, 
égalité devant là Loi. £n 93, l'ordre public élaborait sa 
constitution , mais seulement au point de vue politique , 
en dehors des données de l'économie sociale. Pour tout 
dire par un seul mot, la révolution de 93 ne s'adressait 
qu'à des prérogatives de caste ; en 1849 , elle touche à la 
prérogative de l'individu même , à ce qui constitue dans 



— 301 — 

la société moderne rhomme et le citoyen^ la propriété. 

Je regrette sincèrement, pour les semi-socialistes, d'a- 
voir sans cesse à leur rappeler celte considération, qui les 
fait murmurer. Mais il faut qu'ils en prennent leur parti: 
il n'y a pas de réforme sociale possible, pas de garantie 
du travail, pas d'assistance publique, pas d'instruction 
gratuite , de circulation gratuite , d'émancipation du 
prolétariat , d'extirpation de la misère , sans une mo- 
dification incessante, de quelque façon d'ailleurs que 
cette modification doive s'opérer, de la propriété. 

Qu'était-ce do^nc, après tout, que la révolution de 89? 
— Une assurance générale des propriétés du tiers état, 
contre les avanies du privilège féodal. 

Qu'est-ce que la révolution de 1848 ? — Une assurance 
générale du travail, contre les abus de la propriété. 

Que de soi-disant républicains me maudissent , que 
les plagiaires du vieux jacobinisme me dénoncent au tri- 
bunal révolutionnaire, ils ne m'empêcheront pas de ré- 
péter ce que je sais et qu'on ne réfutera pas , ce qu'il 
est de mon devoir de dire bien haut, afin que le peuple 
se tienne sur ses gardes et me désavoue si je suis dans 
l'erreur, ou qu'il m'appuie si je suis dans la vérité : c'est 
que révolution sociale , droit au travail, crédit gratuit , 
impôt progressif, impôt sur le capital comme sur le re- 
venu, et perpétuité de la propriété — dans sa forme ac- 
tuelle, — sont tous termes qui impliquent contradiction* 
La question, pour ceux qui ont étudié la matière, n'est 
plus de savoir comment on peut accorder la propriété ^ 
telle qu'elle est, avec Textinction du prolétariat ; mais 
comment il est possible d'abolir le prolétariat , et par 
suite de transformer la propriété, sans faire tort aux 
propriétaires, sans désorganiser la société. 

Or qu'avait à redouter la propriété, en 93, de la 
dictature de la Convention? Rien, absolument rien. Il y 
eut des nobles expropriés, ruinés, je le veux : c'était 



-,302 — 

l^ur cause polRifae^ non pour raison économique. Ils 
furent fra{>pés coname nobles^ comme aristocrates, 
comme émigrés, etc. ^jamais comme propriétaires. Des 
réquisitions furent établies, suivant le principe de l'im- 
pôt progressif^ je le sais encore : mais ces réquisitions 
étaient annoncées par ceux mêmes qui les établissaient 
comme temporaires et exceptionnelles; elles n'avaient 
rien de systématique. C'étaient des lois, non pas orga- 
niques, comme le projet de M. Passy et celui de 
M. Goudchaux, mais de salut public Considérées dans 
leur résultat , elles étaient la prime d'assurance payée^ 
une fois pour toutes, ^la Révolution par la propriété. 

La dictature fut dûnc faite , en 93 , non poinl contre 
la propriété , mus pour la propriété. Ce qui tombait 
sous le coup de cette dictature n'était point la société^ 
vivante alors dans le Uers état; c'était la caste qui, par 
le progrès du temps ^ s'était mise elle-même hors de la 
société. £t c'est encore ainsi que les Eomains avaiait 
conçu la dictature : cbez eux elle apparaissait de temps 
à autre, non pour réformer les institutions, mais pour 
repousser l'ennemi. 

Ici je ne puis me défendre d'un rapprochement 
pénible^ 

Une question sociale, sous le nom de loi agraire, 
avait été posée par Jies Gracques. Or^ pendant vingt ans 
que dura l'oppoôlion des deux frères, on les vit pro- 
céder constamment par les voies légales : jamais ils ne 
réclamèrent le bénéfice d'une dictatm-e^ Il ne s'agissait 
pourtant pas.9 comme aujourd'hui^ de modifier la pro- 
priété romûoe : il n'était question que de répartir les 
. terres conqinses sur les ennemis; encore cette réparti- 
tion ne devait-elle pas avoir d'effet rétroactit La loi 
agraire proposée par les Gracques était d'une saine 
politique : elle seule, en soutenant la plèbe, pouvait 
raffermir la République diancelante , et refouler l'usur- 



-- 30a — 

P2LÛ9Ù des Césars. Mais parce que celle loi semMait une 
restriction au droit d'aclieter et de posséder^ et consé- 
quemment toudiait au droit de propriété, si absolu, si 
inviolable chez les Romains, la réforme tentée par les 
Oracques ne put s'effectuer comme ils Tentendaient : 
les deux tribuns succombèrent l'un après l'autre , vie- 
Urnes de leur amour du peuple et de leur respect pour 
la loi Quant à la loi agraire , on va voir ce qiM ea arriva. 

I^iBsUtution éconoorîque qu'eâe avait été d'abord , 
la loi agraire deviot bientôt affaire politique; elle servit 
à la fois de prétexte et d'iastrameiit à des ambitieux 
sans principes^ Marius, CatiDna, Jules-César, d^fs de 
la démocratie sodattste du lempsL ky^ le dernier, la 
plèbe fiait par l'emporter sur le patrieiat Mais elle ne 
}ouit pas de sa victoire : elle n'en recueillit, au Meu de 
la liberté et de la richesse, qu'une dictature pei^séUi^e, 
l'autocratie des emperetups. Alors la quesCAon «octale fut 
enterrée avec la République. Les patriciens gardèrent 
leurs possessions : ils n'eurent besoin pour <ela que de 
flaire la cour à César. Ils les accrurent même, l'or qu'ils 
retiraient de leurs «sures leur donnant le moyen d'ac^ 
quérir sans cesse et'd'asservir de plus en plus la plèbe, 
t^uant à ceHe-ci, eUe reçut en dédonunagement des 
^Ustributîons de hié^ elle eut des spectacles gratis, et 
ce fut fait du Sénat et éa Peuple romain. 

Le socialisme est pour nous ce que fut la loi agraire 
pour les Oracques : il bc peut se réaliser que par la 
légalUé , le respect des droits, acquis et de la Constitution. 
S'il te laisse aller aux entraînements de la politique, s'il 
cesse d'être chose d'institution pour devenir chose de 
gouvernement, s'ilprétead s'établir par autorité dicta- 
toriale , il ne réussh-a qu'à troubler la société et à sou- 
lever des réactions sans fin. Avec la violation de la 
propriété, il amènera la dissolution du pays et la con- 
fusion de r£urope. . . 



j 



— 304 — 

Mais ces considérations^ qui touchent à 1* essence de 
la propriété, ne sont rien encore auprès de celles que 
soulève dans les sociétés modernes le soin de la circu- 
lation, duquel dépend la vie même du peuple. 

Peu de temps après les journées de Février, le Repré- 
sentant du Peuple avait mis en lumière ce fait capital, 
qu'aujourd'hui la nation française ne subsiste plus, 
comme en 89, sur la propriété, mais sur la circulation; 
que la séparation des industries , tout en augmentant 
la richesse, a détruit Tindépendance des fortunes; en 
sorte que le même pays qui avait pu, grâce à la vente 
de plusieurs milliards de biens nationaux, et surtout à 
la différence du régime économique , supporter, depuis 
l'ouverture des états-généraux jusqu'au 18 brumaire, 
douze ans de tempête révolutionnaire sans en être 
ébranlé, ne pouvait plus, après février, supporter sans 
périr deux années de chômage (1). 

Il faut donc, pour remplir les conditions du problème 
économique, que la Révolution, prenant la société 
telle qu'elle est, changeant les rapports sans toucher 
aux intérêts et au matériel , réforme le système sans 
réagir contre lui et en le continuant ; car, ne l'oublions 
pas, le socialisme doit avoir tout le monde pour auteur 
et complice, à peine de créer une confusion babylo- 
nienne, une tyrannie, une misère épouvantable. 

Certes, rien de plus facile, sur le papier, que de ra- 
cheter, au moyen de rentes sur l'État, canaux, chemins 
de fer et naines, grandes propriétés et grandes manufac- 
tures; de substituer des corporations ouvrières aux 

(1) Ce qui se passe en ce moment est la confirmation la plus ter- 
rible des prévisions du Représentant du Peuple. La propriété, 
annihilée par le défaut de circulation, ne rendant plus rien aux pro- 
priétaires, dévorée par ie fisc et par i'iiypotiièque, a cessé, à Paris 
surtout, d*élre une garantie, pour devenir la plus intolérable des 
servitudes. 



— 305 — 

compagnies en commandite; de faire des propriétaires 
et entrepreneurs actuels des directeurs salariés par 
rÉtat, etc., etc. On a vu avec quelle confiance Louis 
Blanc, d'accord avec les notabilités du Luxembourg, 
proposait d'opérer par décret le transport du person- 
nel, du matériel, des propriétés et de toute l'industrie 
du pays. 

Eh bien ! quand les droits et devoirs des associés, 
travailleurs, directeurs, inspecteurs, apprentis, etc., 
sous ce nouveau régime, eussent été définis, —et ils ne 
l'étaient pas ; 

Quand les attributions de chaque industrie, de chaque 
société, de* chaque individu, eussent été fixées, — et elles 
ne l'étaient pas; 

Quand les salaires de tout ce personnel , le prix de 
tous les produits eussent été déterminés,— et ils ne l'é- 
taient pas, il était impossible qu'ils le fussent; 

Quand au moyen de bénéfices imaginaires , on aurait 
trouvé le secret de faire rembourser par les associations 
ouvrières le capital mobilier et immobilier que l'État 
aurait racheté pour elles,— et la plus simple notion d'é- 
conomie sociale démontre que l'idée de rachat uni- 
versel des propriétés exclut la possibilité de rembourse- 
ment; 

Quand toutes les volontés eussent été d'accord, — et 
la plus profonde discorde régnait au sein même du so- 
dalisme; 

Quand toutes ces choses impossibles à régler par la 
discussion, inaccessibles à la théorie, eussent élé déci- 
dées, — et l'on n'avait pas résolu le plus simple pro- 
blème : 

Je dis encore que la moindre chose qu'il y eût à faire 
avant de se mettre à l'œuvre était un inventaire , et je 
déclare que j'eusse préféré mille fois la mort à la dicta- 
ture, plutôt que de me charger d'un pareil déplacement 



ée fortunes» dafoBctton»» de p^rsraoes, de matédel et 
d'intérêts. 

£5t-ce bieB sérieusement %u'on a rêvé d'accomplir 
«ne réroliitioB sociale 5 avec TabsoluAlsme d'une cob- 
vention, d'«n comité ou d'u* dictateur? €onçoit-oa ce 
qa'eût été le recensement » Testimation, le transfert de 
toute la richesse mobilière et immobilière du pafs, 
arec le déf^acement de tous les individus 5 travailleurs, 
«itreprei^iirs, capitalistes et propriétaires : ce qui sup- 
poserait l'ouverture immédiate de deux ou trois ceôls 
millions de comptes différents» sur les livres de l'État et 
des associations nouvelles? Car» une fois engagé dans 
cette voie » il aurait fallu la parcourir ^qu'à la fin : les 
départements» les villes et les villages auraient voulu 
suivre l'exemple de Paris -, les métiers auraient été at- 
teints comme les manufactures; la petite propriété att- 
rait suivi k sort de la grande. Tout ce qid serait resté 
faors du monTeoienl devenant obstade au mouvement» 
Il aurait fallu généraliser le système tous les jours da- 
vaentage. Pins le racàat (l'expropriation sans indemnité) 
de certaines portiene de la fortune nationale aurait sus- 
cHé d'ob6tacles>jpkis l'imp^ience révolutionnaire aurait 
cm s'en délivrer par des expropriations nouveUes. 
Qu'on se le dise, la révolution sociale, tentée par v«fe 
de rachat et substitution», conune l'avait imaginé le 
Luxembourg, ne pouvait aboutir qu'à un inunen&e cata- 
clysme» dont l'effet immédiat eût été de paralyser le tra- 
vail et de stériliser la terre» d'arrêter e/mfi la eîrcula- 
lion, d'enfermer la société dans une camisole de force; 
et, s'il était pcnsible qu'un pareil état de choses se pro- 
longeât seulement quelques semâmes, de faire périr, 
par une hmine Inc^ûnée» trois ou quatre Huilions 
d'hoomes. 

Mais admcttoos» par impossible» fve la révolution 
sociale» tf apeès les idées dn Luxcfnkoufg» eât pu s'op- 



— 507 — 

pérer sans précipitatkm ni désordre, sans perte de 
temps, frais ou avaries. On m'accordera du moins que 
tout cela ne se poufart faire sans une police, un ordre 
public quelconque, ne fût-ce qu'à titre de provisoire. 
La dictature même, toute dictature qu'elle eût été, au- 
rait eu besoin pour les affaires politiques d'un ministère 
ou gouvernement provisoire, pow l'industrie et l'agri- 
culture d'entrepreneurs provisoires, de fermiers provi- 
soires; bref, de lois, de codes, de tribunaux provisoires, 
d'un état légal enfin, sans doute imparfait, mais tel quel 
indispensable, et que pour cette raison l'on aurait dé- 
claré, comme la Constitution de 1M8, essentiellement 
réformable et sujet à révision. 

Pourquoi donc ne pas déclarer tout de suite que le 
régime établi serait ol>servé jusqu'à révocation, et la 
réforme proclamée seulement après expérience ? Fallait- 
Il, en attendant qu'on eût fait une autre Constitution, 
laquelle n'eût pas manqué d'être progressive, par con- 
séquent susceptible d'être toujours révisée , par consé- 
quent provisoire, discuter, voter encore une Constitu- 
tion provisoire? A quoi bon cette perte de temps? Pour- 
quoi ne pas se mettre immédiatement à Foravre en 
s'appuyant sur une Constitution toute faite ? En quoi les 
radfeaux, devenus les maîtres , avaient-ils besoin de la 
violer?... Elle ne garantit pas, dit-on, le travail! Mais 
tlle n'empêche pas non plus d'en solliciter Forganisa- 
tkm, si tant est que forgani^Uon du travail ne soit 
pas un mot vide de sens. Voulait-on intervenir en fa- 
veur de la Hongrie et de Rome ? La Constitution ne 
l'empêchait point , pourvu toutefois que l'intervention 
n'eût d'autre but que d'assurer la libre manifestation 
du peuple romain dans le choix de son gouvernement, 
c'est à-dIre de le protéger contre Fétraiiger. Comment 
la présidence de la République, à laquelle Ledru-Rollin 
s'étale, en décembre, porté candidat, n'aursdt^lle pas 



— 308 — 

suffi aux exigences du parti ^ et quelle nécessité de la 
convertir en une dictature?... 

De pareilles questions ne se discutent pas : les poser^ 
c'est les résoudre. Le Peuple, en insistant sur la consti- 
tutionnalité du parti démocratique et social, dans la pré- 
vision d'un revirement politique, servait mieux les inté- 
rêts de la Montagne qu'elle n'avait fait elle-même de- 
puis un an. Le refus d'accepter, sans arrière-pensée, la 
Constilulion, alors que de celle acceptation des Monta- 
gnards dépendait l' adjonction au parti de la plus grande 
partie des bourgeois, était aussi dépourvu de raison que 
de politique. C'était une trahison envers le socialisme 
et le prolétariat, un crime contre la Révolution. 

Dira-t-on que j'exagère à dessein les conséquences 
d'une aulorité dictatoriale, pour me donner le plaisir 
d'en démontrer ensuite l'absurdité; qu'il n'a jamais été 
question, dans le parti radical, d'abroger de plein saut 
toutes les lois, de déposséder les citoyens, de déplacer 
les fortunes, de transposer et intervertir, avec les idées, 
les hommes et les choses? 

Ohl je sais à merveille que le néo-jacobinisme est fort 
peu socialiste, si peu que rien ! je sais que, la victoire 
remportée, on se proposait de jeter la question sociale 
par-dessus le bord, et de créer au peuple de telles dis- 
tractions, que, sauf* le ministère du progrès, demandé 
par Louis Blanc, sauf les quelques millions de crédit je- 
tés à Considérant et aux sociétés ouvrières, il n'aurait 
pas eu le temps de songer à l'organisation du travail 
La réaction était prête, et contre les modérés et contre 
les socialistes, comme en mars, avril, mai et juin 18/i8. 
Se pouvait-il autrement !... 

Mais je sais aussi que ces fins politiques comptaient, 
comme l'on dit, sans leur hôte, ce terrible hôte qui 
s'appelle la logique^ et qui est inexorable dans le peuple 
comme la fatalité. Je sais, de plus, qu'après avoir réuni 



— 309 — 

les banques à TÉtat, les canaux à l'État, les chemins 
de fer à l'État, les mines à F État, les assurances à 
à l'État, les transports à l'État, une foule d'autres choses 
encore à l'État, suivant les principes de l'économie do- 
mestique, gouvernementaliste et communautaire ; après 
avoir établi l'impôt progressif, aboli l'hérédité, rendu 
l'enseignement, y compris l'apprentissage, commun, ^ra- 
tuit et obligatoire, organisé la concurrence, c'est-à-dire 
le monopole des sociétés ouvrières contre l'industrie 
libre, créé des tarifs, fixé un minimum pour les salaires, 
xm maximum pour les produits et les bénéfices, établi 
le papier-monnaie, etc., etc. ; je sais, dis-je, qu'il eût 
été impossible de s'arrêter en si bon chemin, et que, 
bon gré, mal gré, on serait arrivé à un transbordement 
général de l'industrie, du commerce, de la propriété, 
de tout ce qui existe enfin, en hommes et choses, sur 
28,000 lieues carrées du territoire. 

Je me résume donc, et je disque le maintien de l'état 
légal existant au 13 mai était à la démocratie de la néces- 
sité la plus absolue pour la réalisation de ses espérances; 

Qu'il en était de même de la Constitution, attendu 
qu'en refaire provisoirement une autre était inutile, et 
que se jeter dans l'arbitraire était impossible ; 

Qu'ainsi, se placer vis-à-vis du pays et du pouvoir 
bors de la légalité et de la Constitution, alors qu'on ne 
pouvait avoir le pays pour soi, qu'on ne pouvait vain- 
cre que par la Constitution, c'était faire acte de folie 
et de mauvaise foi. 

Arrêté le 5 juin, le temps m'a manqué pour dévelop- 
per dans le Peuple ces idées, qui eussent peut-être fait 
ajourner la manifestation du 13. Une manifestation? 
grand Dieu! au moment où les enfants terribles du 
parti venaient de compromettre leur cause, en hésitant, 
par excès de puritanisme révolutionnaire, à se placer 
résolument sur le terrain de la Constitution, et en par- 



— M4) — 

lant de dictature ! Une manifestation ^ semblait dire 
au pays : Louis Bonaparte ne veut pas de la Cottstitutîen, 
et nous n'en voulons pas dava&iagel Louis Bonaparte, 
intervenant en faveur du pape contre Mazzitti, a violé 
la Constitution; et nous, en intervenant en faveur de 
Mazzini contre le pape, nous ne violerons pas la Con- 
stitution! Comme si intervenir dans les affaires inté- 
rieures d'une république, de quelque manière que ce 
soit, n'était pas toujours porter atteinte à sa liberté et 
par conséquent violer la Constitution!... 

Les esprits étaient montés, la raison devenait impor- 
tune . Le Peuple était accusé , comme l'est déjà /a yàix du 
Peuple, de négocier sa réconciliation avec le pouvoir, 
de cbercber à se rendre possible, et, qui {ms ^st, de faire 
sourdement de la réaction aux idées sociales. La poli' 
tique des mamfestations l'emporta. 

Je suis loin de dire que celle du 13 juin fût illégale* 
Le peuple, appelé par une fracticm considérable de 
TAssembiée légi^ative, avait le droit de manifester son 
oimiion dans une ok'cottstaAce aussi grave, et de pn>- 
noncer en dernier ressort, entre la minorité des repné- 
senta»(8 déclarant cpie la Constitution était violée, et 
la majorité affirmant qu'dle ne l'était pas.^- Je n'ac- 
csose pas davantage, il s'en faut, les citoyens ^ ont 
pris part à la manMestation d'avoir voi;du autre chose 
que le maintien de la Constitution établie : la presse dé- 
mocratique elle-même, sur les observations qui lui 
étaient venues de toutes parts, s'était rangée dans les 
derniers teaps à la politique du Peuple. Ce qae j« re- 
proche à la manifestation du 13 juin, c'est d'avoir été 
inopportune, impolitique, mal conduite. Le pays, la dé- 
mocratie tout entière, en ont ainsi jugé : s'ensiût-il qoe 
le pouvoir ait le droit de nous pumr de notre mala- 
cbresse ?••. 

Libre, je ne me fusse point séparé de mes coreiigton- 



— ^f — 

DSÉres politiques. J'aurais été, après Ledm-Rollin et 
se» collègues^ qui tous, dit-^n, répugnaient à sortir 
des voies parlementaires, la plus innocente victime 
de cette fatale inq)rudence. Mon étoile et M. Gar- 
lier en ont disposé autrement Or, ce qui serait vrai de 
moi aujourd'hui, Test, à plus forte raison peut-être, de 
tous les accusés de Versailles, comparants et contuma- 
ces : il n'en est pas un, quoi qu'on ait dit, quelque van- 
terie qui ait été faite , que le Gouvernement puisse 
aiccuser d'avoir pris part à une insurrection. La Consti- 
tution était violée. La conscience publique protestait^ 
par la bouche des Montagnards : il fallait, pour l'hon* 
neur ^ pays, qu'ils protestassent Derrière eux, une 
mirilttude de citoyens manifestaient leur opinion. 
Mais, dans l'ignorance où l'on était généralement du 
droit républicain, iûcertaiiis de ce qui, dans une ma- 
nifestatkiB de cette nature, pouvait paraître légal ou ex* 
tralégal, négl^eant les précautions, disons mieux, les 
formalités les plus indispensables; après avoir laissé ré- 
paB(ke le doute, ne reiicontrant plus que l'hésitatioB,. 
ces mêmes citoyens, qui s'étaient levés pour la défense 
du droit, ne furent plus que les compères de la po- 
lice ; ils peuvent se vanter d'avoir servi la République 
et protégé la GoBstttutimi comme s'ils eussent été des 
DMWChsuHls I .. . Doctrinaires et radeaux se sont perdus^ 
lesims a|H*ës les autres, à la poursuite du gouvernement 
L'esprit ée ^e s'est retiré de tens : ce ne sont plus des 
partis, œ so«t des hommes. 

Le 15 juhi D'en a pas moins créé au pouvoir de mor- 
tels esbanras. 

¥ai«qMiir une demère fois de la éémocratie socia- 
liste^ c'efitii kki auttoteiiant d'opérer la réforme écono- 
ifiicpie, |ir omise f»ar ia&évolution de feviier. La victoire 
te 18 juin a 'été pottr le parti de Vordre une mise ea 
ileiiieure. Si le gwiTemenenC ne fait riea, il tombe; 



— 312 — 

s'il fait quelque chose ^ il abdique, car il ne peut rien 
faire que contre le capital et contre lui-même , en un 
mot contre le principe d'autorité. La déchéance du ca- 
pital et la fm du pouvoir^ voilà la conclusion suprême 
du dilemme posé par Télection du 10 décembre, et dé- 
veloppé avec une effrayante énergie parles ministres de 
Louis Bonaparte. 

Forcé de soutenir la légitimité de son succès, le pou- 
voir a intenté aux Manifestants du 13 juin un procès 
criminel. Qui pense-t-îl convaincre par cette opiniâtreté 
d'amour -propre? Le procès de Versailles est un fait de 
plus à ajouter à cette longue conspiration du gouverne- 
ment contre lui-même, et dans laquelle nous Tavons vu 
tour à tour, le 29 janvier, attenter à la dignité du pou- 
voir législatif; le 21 mars, attenter aux institutions; le 
16 avril, déclarer la guerre aux idées. Apres le 13 juin, 
îl fait la guerre aux hommes : croyez-vous qu'il en ait 
pour longtemps? Quoi que fasse le ministère public pour 
établir son accusation de complot, la conscience pu- 
blique se range du côté des accusés : inattaquables sur 
le fond , il ne leur reste qu'à se faire absoudre sur la 
forme. 

Sans doute, et je suis le premier à le reconnaître, 
dans un État républicain , sous le régime du suffrage uni- 
versel, la minorité parlementaire ne peut, de la viola- 
tion du pacte par la majorité , conclure immédiatement 
à l'insurrection. Il faut que le peuple intervienne, et dé- 
partage l'Assemblée. Mais où est donc l'insurrection ici? 
où est l'altenlat? J'ai lu l'acte d'accusation, je n'y ai vu 
partout que les remords du pouvoir. Des journalistes ont 
divagué sur la Constitution ; des exaltés se sont mis en 
permanence ; des écrivains de la presse se sont donné 
rendez-vous, comme en février 1848, comme en juUlet 
1830, pour aviser; des gardes nationaux sont sortis en 
uniforme : c'était leur droit à tous. Dans les circonstances 



— 313 — 

où ils se trouvaient, ils accomplissaient un devoir ci- 
vique; tandis que le gouvernement , en s'opposant à la 
manifestation, obéissait au soin de sa défense plutôt 
qu'au respect de la loi. Â la violation qui lui était re- 
prochée au sujet de la guerre de Rome, il en ajoutait 
une seconde , celle de la souveraineté du peuple. Le 
pays était convaincu , conune les montagnards , que la 
Constitution était violée ; mais, il faut tout dire, comme 
il lui répugnait de livrer le pouvoir aux représentants 
de la démocratie socialiste, devenus, par la détestable 
politique du pouvoir, les représentants de la légalité, le 
pays a laissé faire. Qui oserait se prévaloir de ce silence 
pour accuser de complot et d'attentat des hommes qui , 
après tout, n'ont fait qu'exprimer une des faces de l'o- 
pinion ?... 

n semblait, il y a quelques mois, que le pouvoir, 
malgré son ostentation de légalité, voulût faire retraite. 
Le Président de la République s'était élevé avec force 
contre les coups d'État; il avait écrit, sur les affaires 
de Rome, une lettre, la seule pièce honorable pour le 
gouvernement de tout le dossier de Versailles, par la- 
quelle il témoignait de sa ferme volonté d'assurer aux 
Romains des institutions libérales. Enfin , sur l'avis d'un 
ministre, les conseils généraux avaientécarté, àla presque 
unanimité, le projet de modifier immédiatement la Con- 
stitution. 

Depuis la rentrée de l'Assemblée législative, ces bonnes 
dispositions ont disparu. Un moment la cause des accusés 
de Versailles était devenue, grâce à la lettre du 18 août, 
celle du Président de la République lui-même : l'esprit 
de réaction Ta emporté. A la politique de l'Elysée, l'As- 
semblée législative a préféré celle du Vatican ; le juste* 
milieu s'est immolé à l'absolutisme: la conlre-révoluilon, 
parvenue à son apogée^ n'a plus à faire qu'à s'y mainte- 
nir. Or elle tourne, disait Galilée : Epur si tjnuove! 

14 



KM. 

fit mainteiiiHit^ lecteur, ée quelçue 'opinion fassiez* 
?oii*5 «irtesfedtequej'al re^pportés sont vrais, et tous ne 
saffiriez les xéve^uer «n doute ; — si la signification que 
je leur assigne esteK»(5te, et îl sitfRt , pour vous en assu- 
rer, >âe4e8 rapporter à leurs causes et de les comparer 
eatre eux ; -^ si, enfin, leur érolution est providentielle et 
fatale , deux tenues qui , appKqués à l'iiumanité , ont 
exactement le mênae sens; et vwis n'atez besoin , pour 
constater la nécessité de cette évolution , gue de la 
prendre à son point de départ, qui est la Raison même 
de l'homme; si, dis-je, il vous est permis d'en croire 
Tos yeux , votre mémoire, votre jugement , considérez 
où nous a conduits, en vingt mois , la Révolution <le Fé- 
vrier. 

Xa monardïîe de JuîOet, après avoir opéré la dissolu- 
tion de tous les vieux principes , avait laissé, après eBe, 
«ne double œuvre à accomp^r. C'était, d'une part, la 
dissolution des partis , conséquence de ta dissolution des 
idées ; et , de -Fatitre , la destltotion <lu pouvoir, réduit, 
par l'élimination successive de tous ses principes, au 
caput m&rtuvm de Tautoiillé, à la fo^ce brute. 

Le 4S juin 18l>0, le néo-jacobîilisme, ressuscité en 
1850, à l'apparition d'raie monarchie qui ne faisait ^elle- 
même que restaurer IHdée révolutionnaire de 17B9 , est 
tombé le premier peur ne ^e relever plus. Dernière ex- 
pression de la démocratie gouvernementale ou déma- 
go^e, agitateur «ans but, ambitieux sans intelligence, 
violent sans héroïsme, n'ayant ^as quatre hommes al 
point de système , il a péri , comme le doctrinarisme , 



^ 115 — 

jiMi ipoéonaieair «t «mi antageniite^ de «omdnpthm et 
4l'iBaii«é. 

Du iBême «coq;) 5 le socialisMe anTatiqœ ^ Uiéogo^qfue 
4rt Ixanficenâantal^ B'«st énranosi comoie «m Cantône, 
ûédant la place à la pUAoa^phie sociale 5 itraïAllioiiRiéfie, 
pratique et positive. Le jour om Lo«is BlaBc tdemanda 
isoa jniiH&tère^u pr^ogrès, et proposa de transborder et 
déménager tout le pays^ où Coosidérairt sollicita Favanoe 
de quatre millions «t «Ae lieue tarrée de terrain poqr 
J>âtir sa oommufie modèle ; oà €al)et , «pûttant ia Franoe 
comme une teisre maudfie, aliandonnimt son école et sa 
jaémoîre à ses caUnnuiateurs.^ a»t atté y si j'ose me servir 
d'une pareille expression, faire pieds-neufs aux États- 
Unis , ce joi«r4à Tutopie gouvemeœentale, phalansté- 
rienne et icarieime s'est elle-4nême jugée : elle a donné 
sa démission. 

Avec le socialisme, l'absolutisme est à la veille aussi 
de disparaître. Forcé jusqu'en ses derniers retranche- 
ments par son infatigable contradicteur, l'absolutisme 
s'est trahi luinnême : il a découvert au monde tout ce 
qu'il contenait de haine pour la liberté. A force de ré- 
trograder dans la tradition, comme le socialisme à force 
de se précipiter dans l'utopie , il s'est bcumi du présent, 
il s'est retranché de la vérité historique et sociale. 

U n'y a plus de partis doués de force vitale dans la 
société française; et, jusqu'à ce que de nouveaux prin» 
cipes, dégagés du fonds inépuisaMe de la pratique hu- 
maine ; Jusqu'à œ que d'autres iatérêts , d'autres moeurs^ 
une philosophie nouvelle , transiormant le vieux monde 
sans ron^pre avec lui , et , le régénérant, aient ouvert à 
l'Opinion de nouvelles issues, révélé d'autres hypo« 
thê^s, il ne saurait exister parmi sous de partis. 'L'idée 
premièyre manquant, la diversité d'opinions, la divei^ 
gence d'intérêts ^ découlant de cette idée, est impos- 
sible. ^ 



— 316 — 

Par la même raison^ il n'y a plus de gouvernement^ 
il n'y en aura jamais. Comme il ne se produit point dans 
le monde de fait qui n*ait une cause, de même il n'est 
pas de principe ou d'idée qui reste sans expression : le 
gouvernement n'ayant plus ni opinion ni parti qu'il re- 
présente, n'exprimant rien, n'est rien. 

Les hommes que nous voyons en ce moment porter 
encore la bannière des partis, solliciter et galvaniser le 
pouvoir, tirailler de droite et de gauche la Révolution, 
ne sont pas des vivants : ce sont des morts. Ni ils ne gou- 
vernent, ni ils ne font d'opposition au gouvernement : 
ils célèbrent, par une danse dé gestes, leurs propres fu- 
nérailles. 

Les socialistes, qui, n'osant saisir le pouvoir alors que 
le pouvoir était au plus audacieux, perdirent trois mois 
en intrigues de clubs, en commérages de coteries et de 
sectes, en manifestations échevelées ; qui plus tard es- 
sayèrent de se donner une consécration officielle, en fai- 
sant inscrire le droit au travail dans la Constitution, 
sans indiquer les moyens de le garantir ; qui, ne sachant 
à quoi se prendre, agitent encore les esprits de projets 
ridicules et sans bonne foi : ces socialistes-là auraient- 
ils la prétention de gouverner le monde? Ils sont morts, 
ils ont avalé leur langue, comme dit le paysan. Qu'ils 
dorment leur sommeil, et attendent, pour reparaître, 
qu'une science, qui n'est point la leur, les appelle. 

£t les démagogues, néo-jacobins, démocrates-gou- 
yemementalistes, ou tout ce qu'il vous plaira, qui, après 
avoir passé dix-huit ans en conspirations sans étudier 
un seul problème d'économie sociale, ont exercé quatre 
mois durant la dictature, et n'en ont recueilli d'autre 
fruit qu'une suite d'agitations réactionnaires, suivies 
d'une épouvantable guerre civile ; qui, au dernier mo- 
ment, parlant toujours liberté, rêvaient toujours de dic- 
tature : serait-ce leur fahre injure que de dire d'eux aussi 



— 317 — 

qu'ils sont morts, et que le scellé est sur leur tombe ? 
Quand le peuple se sera refait une philosophie et une 
foi ; quand la société saura d'où elle vient et où elle va^ 
ce qu'elle peut et ce qu'elle veut, alors, seulement alors 
les démagogues pourront revenir, non pas pour gouver- 
ner le peuple, mais pour le passionner de nouveau. 

Les doctrinaires sont morts aussi; les hommes de l'in- 
sipide juste-milieu, les partisans du régime soi-disant 
constitutionnel ont rendu leur dernier souffle à la séance 
du 20 octobre, après avoir, dans celle du 16 avril, fait 
décréter par une assemblée républicaine l'expérience 
d'une papauté doctrinaire. Eux, nous gouverner encore! 
Leurs preuves spnt faites. En politique, pas plus qu'en 
philosophie, il n'est deux manières de faire de l'éclec- 
tisme : la Charte de 1830 et les actes du gouvernement 
de Louis Bonaparte ont épuisé la fécondité du juste- 
milieu. 

Le parti absolutiste , le premier dans la logique et 
dans l'histoûre , ne tardera pas d'exph-er à la suite de 
tous les autres, dans les convulsions de son agonie san- 
glante et liberticide. Après les victoh-es de Radetzki, 
d'Oudinot, de Haynau, le principe d'autorité, au spiri- 
tuel conune au temporel, est détruit Ce n'est plus du 
gouvernement que fait l'absolutisme , c'est de l'assas- 
sinat. Ce qui pèse en ce moment sur l'Europe n'est plus 
que l'ombre de la tyrannie : bientôt se lèvera, pour ne 
se coucher qu'avec le dernier homme, le Soleil de la 
Liberté. Comme le Christ, il y a dix-huit siècles, la Li- 
berté triomphe : elle règne, elle gouverne. Son nom est 
dans toutes les bouches , sa foi dans tous les cœurs. Pour 
que l'absolutisme se relève jamais, il ne suffit plus qu'il 
réduise les hommes,, il faut encore , comme le veut Mon- 
talembert, qu'il fasse la guerre auxidé^s. Perdre les 
âmes avec les corps, voilà le sens de l'expédition de 
Rome, voilà l'esprit du gouvernement ecclésiastique. 



— 348 — 

auqocd est Tena, mais trop' tartf pewr tem* eramwr 
sadôt, se joindre le bras séeôiier; 

C'est cette confosion des partis ^ cette mort ém p&maît, 
qne nous a révélée Louis Bonaparte ; et^ de même çue 
le grand prêtre chez les Jui& , Louis Bonaparte a été 
prophète : La France m'a éPu^ dH-il^ parce que je n» 
sme d'aucim parti I Oui , la France Fa étn, parce qu'elle 
ne veut plus qu'on la gouverne. Pour ftdpeun homme il 
faut un corps et mie âme ; de méme^ pour faire un goo* 
vemement il faut un parti et un principe : or il n'y a 
lâu& ni partis ni principes. C'en est fait d^ goover* 
nementT 

C'est ce que le peuple de Février dénonça M-mêiBa<e, 
lorsque 5 réunissant deux dénominations en une seule ^ 
il commanda^ de son autorité souveraine 5 la fusion <$es 
deux partis qui exprimaient d'une manière plus spéciale 
le mouvement et la tendance révolutionnaire , et qw'if 
nomma la République démacraiiqtm et sociale. 

Or si, d'après le vœu du peuple, la démocratie de toute 
nuance ,ct le soci^disme de toute école devaient dispa- 
raître et ne faire qu'un, l'absolutisme et le constitu- 
tîonnalisme devaient également disparaître et ne Caire 
qufun. C'est ce que les organes de la démocratie so- 
cialiste exprimèrent, quand ils dirent qu'il n'y avait plus 
en France que deux partis , le parti du Travail et le 
paotL da Capital ; définition qui fut acceptée immédiate- 
ment par les deux partis réactionnaires , et servit par 
toute la France de nmt d'ordre aux élections du 1 3 mai. 

Les réfugiés de Londres ont agi d'après la même 
pensée, lorsqu'ils ont fait connaître leur intention de ne 
se point constituer devant la Haute-Cour. Le 15 Juin, a 
été franchie une des grandes étapes révohitionnaîres. 
Le Pouvoir est tombé avec le dernier parti qui eût en- 
core quelque vigueur : à quoi bon venir rendre compte, 
devant la France nonv^te , desmanilestatious d'un autre 



— 319 — 

teitt^ ? La (iécktf atie» de ioadres est la démis6k>Q du 
farti Béo^^eoèkh Oe»eiubres luUant contre des ombres 
pour UBe ombr« d'auleorké I Voilà.^ Ledru-RoUin et ses 
amis.yoAt parfaUemeal coinprj»; to»t ce qu'eût été, par 
leur présence, le procès de Versailles. Frenoos garde, 
ré|^blkaî]is> en faisant de TagltatioB rétrospective , de 
fake encore de la coutre-révolntion ! 

£1 puisfue îe dcàs rendre compte ici de mes moindres 
paxolesy c'est aaeoie la même idée, la même nécessité 
de tcaAsfocmatîon polifique et sociale , qui a nx^tivé ma 
conduite lors des dernières élections. 

J'ai décliné la candidature qui m'était offerte, parce 
qfte la liste o«i figucaU mon n(»n n'éUit plus dans le sens 
delasituation; par^e 91e l'esprit qjii avait dicté cette liste 
tendait k perpétuer les anciennes elassificalions, alors 
qu'il faMait protester contre elles ; parce que la routine 
politiiiiie, dont le peuple estdf puis soixante ans la dupe et 
la victime, ayant consommé le 13 juin son long suicide, 
je ne voulsûs pas la ressuaciter . 

lyaccord avec mes compagnons de captivité, j'ai pro- 
posé une autre liste, qui, écartant les considérations 
de personnes, ne tenant aucun compte des nuances 
d' opinions, fidèle à la politique de fusion proclamée 
par le peuple , même le lendemain de février, expri- 
vûoàl mieux , selon moi , la pensée de la France répu- 
blicaine et le besoin du moment. Publiée le mardi, 
cette liste pouvait , si on l'eût voulu , rallier toute la 
démocratie. On lui reprocha d'arriver trop tard. La 
queue démagogique se tortillait encore; mes conseils 
n'étaient pas de saison. Sommé de retirer ma liste , — 
ja dis mienne, parce qu'on me l'a attribuée, bien que 
je n'en aie été que l'éditeur,. — afm , dtoait-on, de ne 
pas diviser Les voix du parli, j^ai refusé. Je ne recon- 
naissais plus le portf , je ne vomiais pas qu'il vécût da- 
vantage. Ma conduite vis-à-vis du parli a été> dans cette 



— 320 — 

occasion 5 i^ même qu'au 10 décembre. J'ai protesté 
contre l'erreur générale , afin que la déchéance ne fût 
pas générale, afin que la Démocratie Socialiste ^ ou- 
vrant ses rangs 5 pût devenir , sans inconséquence^ le 
parti de la LIBERTÉ. 

Non, je n'ai pas voulu favoriser le succès de ceux qui, 
du 25 février 18^8 au 13 juin 1849 , n'ont cessé de sa- 
crifier à leurs passions exclusives la Révolution ; qui en 
ont constamment méconnu le caractère; qui les premiers 
réagirent contre elle ; qui, à force de s'occuper du gou- 
vernement pour eux-mêmes, avaient fini par oublier et 
la liberté et lé peuple. 

Je n'ai pas voulu faire durer plus longtemps ni le 
pouvoir par les partis, ni les partis par le pouvoir. A 
cet égard, le résultat de la manifestation du 13 juin, si 
outrageux qu'il me parût à la Constitution et à la liberté, 
servait trop bien la Révolution, pour que je voulusse le 
détruire au 8 juillet. 

J'ai refusé de concourir à une restauration monar- 
cliique, en conservant à la monarchie une raison d'être 
dans le jacobinisme. Mes lecteurs doivent être assez 
éclairés maintenant sur la marche des sociétés, pour 
savoir qu'une idée ne va jamais seule, et que toi^ours 
un contraire appelle l'autre. 

Je n'ai point consenti à me faire l'instrument d'une 
coterie qui, pouvant au 13 mai, au 13 juin, au 8 juillet, 
avec un peu de conciliation, rallier à la démocratie-so- 
cialiste toutes les nuances républicaines et devenir 
l'expression du pays, préférait rester une faction ; qui, 
prenant ses candidats pour des machines, ses alliés 
pour de3 dupes, son égolsme pour seule règle, quand 
la tribune assurait la victohre à ses représentants, les 
contraignait encore, par impatience de la légalité et 
méfiance de leur patriotisme, à descendre dans la rue 
et à se suicider. 



— 321 — 

J'avoue^ du reste^ afin que Ton me connaisse et qu'on 
m'épargne à Favenir des calomnies inutiles^ que je n'ai 
point le caractère assez flexible, l'esprit et le cœur assez 
débonnaires^ pour obéir jamais aux ordres d'une puis- 
sance occulte, travailler au profit de mes contradic- 
teurs, me dévouer à ceux qui me haïssent, m'incliner 
devant le dogmatisme d'une douzaine de fanatiques, 
devenir, moi que le travail a doté de quelque raison, 
l'instrument aveugle d'une pensée dont je me méfie, et 
qui ne se fait connaître que par les révélations de la 
police. 

Je suis du parti du Travail contre le parti du Capital; 
et j'ai travaillé toute ma vie. Or, qu'on le sache bien : 
de tous les parasites que je connais, la pire espèce est 
encore le parasite révolutionnaire. 

Je ne veux être ni Gouvernant ni Gouvertié! Que 
ceux qui, à propos des élections du 8 juillet, m'ont ac- 
cusé d'ambition, û'orgueil, d'indiscipline y de vénalité, 
de trahison^ sondent leur propre cœur, et qu'ils me 
disent si, lorsque j'attaquais avec t^nt d'ardeur la réac- 
tion gouvernementale, lorsque je sollicitais Tinitiative 
du peuple, lorsque je proposais le refus de l'impôt, 
lorsque je voulais établir la démocratie socialiste dans 
la légalité et la constitutionnalité, ce n'était pas par ha- 
sard à leur ambition, à leur orgueil, à leur esprit de 
gouvernement, à leurs utopies économiques, que je fai- 
sais la guerre?... 

Maintenant, assez de douleurs, assez de ruines. Nous 
avons fait table rase de tout, des partis et du gouver- 
nement. La légende touche à sa fin: que le Peuple ouvre 
les yeux, il est libre. 

Nulle puissance, divine ou humaine, ne saurait arrêter 
la Révolution. Ce que nous avons à faire à présent n'est 
plus de l'aflarmer devant le vieux monde, et d'enflammer 
les cœurs pour sa sainte cause. Le peuple suffit à sa pro- 



— 322 — 

pagaûde. Notre tâche, à nous^publidstes,. c'est de pré- 
server la Révolution des périls dont sa route est semée, 
c'est de la diriger suivant son principe éternel. 

Les périls que court la Révolution, nous les connais- 
sons maintenant. 

Périls du côté du pouvoir. — Le pouvoir, matérialisé 
par ceux-là mêmes qui accusaient Fesprit nouveau du 
matérialisme, n'est plus qu'un mot. Otez-lui ses baîonr 
nettes, et vous saurez ce que je veux dire. Gardons-nous 
de faire rentrer une âme dans ce cadavre qu'agite un 
esprit infernal. N'approchons pas du vampire, il a soif 
encore de notre sang. Que l'exorcisme du suffrage uni- 
versel organisé le fasse pour jamais rentrer dans sa fosse. 

Périls du côté des partis. — Tous les partis sont restés 
en arrière de l'idée révolutionnaire ; tous ont trahi le 
peuple en affectant la dictature ; tous se sont montrés 
réfractaires à la liberté et au progrès. Ne les ressuscitons 
pas en ravivant leurs querelles. Ne laissons pas croire au 
peuple qu'il serait possible de lui assurer le travail, le 
bien-être et la liberté, si le gouvernement passait de la 
main de celui-ci dans la main de celui-là; si la droite, 
après avoir opprimé la gauche, était à son tour opprimée 
par elle. Comme le pouvoir est Finstrument et la cita- 
delle de la tyrannie, les partis en sont la vie et la pensée. 
• Périls du côté des réactions. • — J'ai combattu dans ma 
vie une foule d'idées : c'était mon droit. Je n'ai jamais 
fait, je ne ferai jamais de réaction contre aucune. La 
philosophie et Fhistoire prouvent qu'il est mille fois plus 
facile, plus humain, plus juste, de convertir les idées 
que de les refouler. Je resterai, quoi qjn'îî arrive, fidèle 
à leurs enseignements. Les jésuites, les janissaires du 
catholicisme, aujourd'hui les oppresseurs du monde, 
peuvent tomber quand il plahra à Dieu : je ne ferai pomt 
de réaction au catholicisme. Après les jésuites, la déma- 
gogie gouvernementale et communautaire peut donner 



— 323* — 

zxt mofide, si le moncte le hii permet^ une dernière re?- 
présentation de Fautorité: je Talderai à sortir du chaos 
qu'elle se sera fait, je travaillerai à réparer ses ruines; 
je ne ferai point de réaction au communisme. 

Le principe de la Révolution, nous le connaissons en- 
core, c'est la Liberté. 

Liberté! c'est-à-dire: — 1® aflTranchissement politique^ 
par l'organisation du suffrage universel, par la centra.- 
lisation indépendante des fonctions sociales, par la révi- 
sion perpétuelle, incessante, de la Constitution; — 
2« aflBranchissement industriel, par la garantie mutuelle 
du crédit et du débouché. 

En autres termes : 

Plus de gouvernement de Thomme par l'homme, au 
moyen du cumul des pouvoirs ; 

Plus d'exploitation de l'homme par l'homme, au moyen 
du cumul des capitaux. 

Liberté! voilà le premier et le dernier mot de la phi- 
losophie sociale. Il est étrange qu'après tant d'oscilla- 
tions et de reculades dans la route scabreuse et compli- 
quée des révolutions, nous finissions par découvrir que 
le remède à tant de misères, la solution de tant de pro- 
blèmes, consiste à donner un plus libre cours à la li- 
berté, en abaissant les barrages qu'ont élevés au-devant 
d'elle r Autorité publique et propriétaire? 

Mais quoi ! c'est ainsi que l'humanité arrive à l'intel- 
ligence et à la réalisation de toutes ses idées. 

Le socialisme paraît : il évoque les fables de l'antiquité, 
les légendes des peuples barbares, toutes les rêveries 
des philosophes et des révélateurs. Il se fait trinitaire, 
panthéiste, métamorphique, épicurien ; il parle du corps 
de Dieu, des générations planétaires, des amours uni- 
sexuelles, de la phanérogamie, de Tomnigamie, de la 
COTnmunauté des enfants, du régime gastrosophique, 
des harmonies industrielles, des analogies des animaux 



— 324 — 

et des plantes. Il étonne, il épouvante le monde! 
Que veut-U donc? qu'est-ce qu'il y a? Rien : c'est le 
produit qui veut se faire Monnaie, le Gouvernement 
qui tend à devenir Administration ! Voilà toute la ré- 
forme ! 

Ce qui manque à notre génération, ce n'est ni un Mi- 
rabeau, ni un Robespierre, ni un Bonaparte : c'est un 
Voltaire. Nous ne savons rien apprécier avec le regard 
d'une raison indépendante et moqueuse. Esclaves de 
nos opinions comme de nos intérêts, à force de nous 
prendre au sérieux, nous devenons stupides. La science, 
dont le fruit le plus précieux est d'ajouter sans cesse à 
la liberté de la pensée, tourne chez nous au pédantisme ; 
au lieu d'émanciper l'intelligence, elle l'abêtit. Tout en- 
tiers à nos amours et à nos haines, nous ne rions des 
autres pas plus que de nous : en perdant notre esprit, 
nous avons perdu notre liberté. 

La Liberté produit tout dans le monde, tout, dis-je, 
même ce qu'elle y vient détruire, religions, gouverne- 
ments, noblesses, propriétés. 

De même que la Raison, sa sœur, n'a pas plus tôt 
construit un système, qu'elle travaille à l'étendre et à le 
refaire ; ainsi la Liberté tend continuellement à conver- 
tir ses créations antérieures, à s'affranchir des organes 
qu'elle s'est donnés et à s'en procurer de nouveaux, 
dont elle se détachera comme des premiers, et qu'elle 
prendra en pitié et en aversion, jusqu'à ce qu'elle les Mt 
remplacés par d'autres. 

La Liberté, comme la Raison, n'existe et ne se mani- 
festent que par le dédain incessant de ses propres œu- 
vres ; elle périt dès qu'elle s'adore. C'est pourquoi l'iro- 
nie fut de tout temps le caractère du génie philosophique 
et libéral, le sceau de l'esprit humain, l'instrument irré- 
sistible du progrès. Les peuples stationnaires sont tous 
des peuples graves : l'homme du peuple qui rit est mille 



— 325 — 

fois plus près de la raison et de liberté, que l'anacho- 
rète qui prie ou le philosophe qui argumente. 

Ironie, vraie liberté ! c'est toi qui me délivres de Fam- 
bition du pouvoir, de la servitude des partis, du respect 
de la routine, du pédantisme de la science, de Tadmira* 
tion des grands personnages, des mystifications de la 
politique, du fanatisme des réformateurs, de la supersti- 
tion de ce grand univers, et de Tadoration de moi- 
même. Tu te révélas jadis au Sage sur le trône, quand 
il s'écria, à la vue de ce monde où il figurait comme un 
demi-dieu : Fanité des vanités ! Tu fus le démon familier 
du Philosophe quand il démasqua du même coup et le 
dogmatiste et le sophiste, et Thypocrite et l'athée, *et 
l'épicurien et le cynique. Tu consolas le juste expirant, 
quand il pria sur la croix pour ses bourreaux : Pardon- 
nez-leur f ô mon Père^ car ils ne savent ce qu'ils font! 

Douce Ironie ! toi seule es pure, chaste et discrète. 
Tu donnes la grâce à la beauté et l'assaisonnement à 
l'amour ; tu inspires la charité par la tolérance ; tu dis- 
sipes le préjugé homicide ; tu enseignes la modestie à la 
fenmie, l'audace au guerrier, la prudence à l'homme 
d'État. Tu apaises, par ton sourire, les dissensions et les 
guerres civiles ; tu fais la paix entre les frères, tu pro- 
cures la guérison au fanatique et au sectaire. Tu es maî- 
tresse de Vérité, tu sers de providence au Génie, et la 
Vertu, ô déesse, c'est encore toi. 

Viens, ma souveraine : verse sur mes citoyens un 
rayon de ta lumière ; allume dans leur âme une étin- 
celle de ton esprit : afin que ma confession les réconcilie, 
et que cette inévitable révolution s'accomplisse dans la 
sérénité et dans la joie. 

Sainte-Pélagie, octobre 1849* 



TABLE DES MATIÈRES, 



1. — Confiteor i 

II. — Proression de Toi. Nature et destination des partis. . . 4 

III. — Nature et destination du gouvernement 17 

IV. — i789-l»30^- Actes du gouverneraeni 26 

V. — 1830-1848 : Corruption gouvernementale 39 

VI. — 24 février: Gouvernement provisoire 54 

VII. — 17 mars : Réaction de Louis Blanc 65 

VIII. — 16 avril: Réaction de Ledru-Rollin 76 

IX. ~ 15 mai : Réaction Bastide et Marrast 85 

X.— 23-26 juin : Réaction Gavaignac loo 

XI. — Quisuis-je? 127 

XII. ' 31 juillet: Nouvelle manireslation du socialisme. ... t53 

XIII. — 17 septembre: Progrés du socialisme. Conversion de la 

Montagne 172 

XIV. — 4 novembre : La Constitution i8o 

XV. — Banque du Peuple 2io 

XVI. — 10 décembre : Louis Bonaparte 237 

XVII. — I849f 29 janvier: Réaction Barrot-Falloux. Destruction 

du gouvernement 249 

XVIII. ~ 21 mars: Loi sur les clubs. Résistance légale 264 

XIX. — 16 avril: Expédition de Rome 278 

XX. — 13 mai — i'3 juin 1849: Conslitutionnalité du parti démo- 
cratique-socialiste 29S 

XXI. — 8 juillet : Conclusion 314 



PARU. — lUPRIllÉ PAR E. THOfOT ET C', RVE RACIHE, 26.