LES
CONTEMPORAINS
DE MOLIERE
TOME II
Paris. — Typographie de Firmin Didoi frères, flis cl Cic, rue Jacob, 56.
LES
CONTEMPORAINS
DE MOLIÈRE
RECUEIL DE COMÉDIES, RARES OU PEU CONNUES
JOUÉES DE 1650 A 1680-
AVEC
L'HISTOIRE DE CHAQUE THÉÂTRE
des notes et notices biographiques , bibliographiques et critiques
PAR
VICTOR FOURNEL
TOME DEUXIÈME
HOTEL DE BOURGOGNE
(suite)
THEATRE DE LA COUR
(ballets et mascarades)
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C;K ^
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56 ^
1866
n
AVERTISSEMENT.
Le deuxième volume des Contemporains de Molière a tardé
plus longtemps à paraître que je ne l'aurais voulu : ce n'e^t
pas ma faute, et j'espère que les volumes suivants se succé-
deront à des intervalles plus rapprochés.
La faveur à peu près unanime avec laquelle la critique a
accueilli cet ouvrage me fait une loi de répondre à deux ob-
jections qui m'ont été adressées de diverses parts, ou plutpt
à deux regrels dont elle a mêlé çà et là l'expressioii à celle
de ses éloges.
Les uns m'ont reproché de ne pas publier toutes les pièces
en entier, et les autres n'ont pas compris pourquoi, au lieu
de l'ordre chronologique, le plus simple et le plus clair de
tous, j'avais adopté la division par théâtres.
Sur le premier point, la réponse est facile. Assurément, je
n'aurais pas mieux demandé que de donner satisfaction à d^
désirs que je prévoyais; mais je ne pouvais le faire sans im-
poser il un recueil déjà considérable des développements
éjûormes. La question était de trouver un éditeur disposé
à publier, et des lecteurs .disposés à acquérir huit ou djx
tQmes^ au lieu de quatre ou cinq. Forcé de me restrein-
dre, et d'enfermer en moyenne chaque théâtre dans l^s
limites d'un volume, tout en donnant de ce théâtre l'idée 4a
plus exacte et la plus complète possible, et en le parcourant
d'un bouta l'autre, sans lacune importante, entre les deux
dates qui me servent de frontières {V Hôtel de Bourgogne a
débordé son cadre, mais c'est le plus important de tous, et il
sera le seul dans ces conditions), il fallait bien me résigner au
pwirti que j'ai pris, sous peine de ne publier qu'un très-petit
nombre de pièces, et de laisser de côté des auteurs de mérite
«t des ouvrages intéressants ou curieux. 11 m"a seinblé que
mieux valait encore faire connaître imparfaitement ceux-ci
que de ne pas les faire connaître du tout. Au poia.t de vue ,de
a
Il AVERTISSEMENT.
l'utilité du recueil et de sa bonne ordonnance, celte dernière
lacune eût été autrement grave que l'autre. C'est à ces sup-
pressions , et à elles seules, que je dois d'avoir pu faire
connaître souvent en entier, d'autres pièces que, sans cela, il
eût absolument fallu omettre.
Les comédies que nous nous sommes décidé, par la force
des choses, à ne donner ainsi que par fragments étendus,
ou seulement avec qTielques coupures, sont d'ailleurs peu
nombreuses. Dans le premier volume, sur seize ouvrages,
quatre ou cinq seulement rentrent dans ce cas ; ce sont tou-
jours les plus longs, les plus médiocres ou les moins cu-
rieux, dans leurs scènes les plus développées, les plus en-
nuyeuses et les plus inutiles. Du reste, nous n'avons jamai>
manqué d'avertir le lecteur, et de suppléer au besoin le texte
par une analyse. Grâce ù ces quelques coups de ciseau dans
les endroits les plus stérilement touffus de l'Amant indiscret,
de la Belle invisible, de la Magie sans magie, etc. (qu'on veuille
bien réfléchir qu'il ne s'agit nullement de chefs-d'œuvre, où
toute coupure serait une sorte de mutilation sacrilège), nou^
avons pu faire une place aux spirituelles farces de R. Poisson,
aux Costeavx de Villiers et à bien d'autres. Eût-on mieux
aimé être privé de celles-ci pour avoir celles-là tout entières?
Il y aurait bien eu un moyen de prévenir toute objection :
c'eût été de rejeter en appendice les ouvrages soumis à cette
opération préliminaire, et de les donner sous forme de sup-
plément. Rien ne peut empêcher l'éditeur le plus scrupuleu-
sement exact, s'adressant môme aux bibliophiles les plus su-
perstitieux, de compléter un recueil de pièces intégralement
reproduites sur les textes originaux, par une adjonction
d'extraits choisis dans celles qu'il ne peut reproduire. Loin
de lui en faire un reproche, qui serait absurde, on lui en
saura gré. Eh bien, c'est là justement ce que j'ai fait, avec
cette seule différence que, au lieu de rejeter ces extraits sup-
plémentaires à la fin du volume, je les ai conservés à leur
place chronologique.
Néanmoins, si peu fondés que me semble celte critique,
et bien qu'elle n'ait été exprimée, à ma connaissance, que
par un très-petit nombre de mes juges, j'en liens compte
AVERTISSEMENT. m
comme d'un désir, afin de me borner de plus en plus sur ce
terrain au strict nécessaire. Un le verra dans ce volume, sur-
tout parmi les ballets, où tout est au complet, sauf quelques
mascarades sur le carnaval ^ trop insignifiantes et trop plates
pour être publiées à part, et dont j'ai groupé des extraits de
manière h en former un ensemble un peu plus intéressant.
Quant à la division par théâtres, elle avait l'avantage de
tracer des catégories et des frontières naturelles pour les di-
vers volumes de ce recueil, en faisant de chacun d'eux un
tout complet par lui-même, bien que lié aux autres. Elle
permettait, et elle permettait seule, de joindre l'histoire des
théâtres (non pas seulement l'histoire littéraire, mais l'his-
toire matérielle) et celle des acteurs à la reproduction des
pièces ; elle évitait certaines confusions fâcheuses qui se fus-
sent inévitablement présentées dans l'autre plan. Ma pre-
mière pensée avait été naturellement pour l'ordre chronolo-
gique, sans distinction des théâtres ; c'est à l'exécution que
j'en ai vu les inconvénients, et j'ose croire que si, au lieu de
composer simplement un article sur ce recueil, ils avaient
eu à composer le recueil lui-môme, les deux ou trois critiques
qui n'ont pas soupçonné mes raisons les auraient trouvées
et suivies d'eux-mêmes. Ils auraient vu qu'en se bornant à
l'ordre purement chronologique, il n'y avait plus de place
ni pour la séparation des volumes , ni pour la séparation des
genres, ni même, à proprement parler, pour les notices sur
les auteurs, qui se fussent représentés pêle-mêle suivant la
date de chacune de leurs pièces reproduites : encore cette
date est-elle parfois inconnue, ce qui eût ajouté une diffi-
culté de plus à l'exécution de ce plan. Il eût fallu confondre
au milieu des comédies les ballets, qui constituent une fa-
mille si différente. Comment et où retracer l'histoire si im-
portante et encore si peu connue de ce genre dramatique, si
je n'avais pas établi une catégorie spéciale pour le théâtre de
cour? J'en dis autant pour les théâtres de l'Hôtel de Bour-
gogne, du Marais, du Palais-Royal, de Mademoiselle; autant
surtout pour les théâtres français de l'étranger et de la pro-
vince , que j'espère et désire pouvoir comprendre dans ce re-
cueil, et qui forment pour ainsi dire une division à part.
iv AVERTISSEMENT.
Le seul avantage était de préseoter au lecteur
i^iplion le tableau des développements de la comédie, et de
lui perinetlrc d'eu suivre la niaithe sans revenir sur ses pas ;
mais cet a\^ntage, plus apparent que réel, dans un recueil du
genre de celui-ci, (fui exclut les comédies restées au réper-
toire pour se borner par là même aux (euvres secondaires, en
se déterminant d'après leur rareté, leur c^iriosité et leur in-
térêt historique, moral ou anecdotique, plutôt que directement
littéraire, cet avantage ne pouvait lutter contre liuil d'iucon-
Ténients. On verra, d'ailleurs, par V HisUire de la comédie au
temps de Molière^ qui trouvera sa place naturelle dans mon
dernier volume, consacré au Palais-Koyal, où Molière lit jouer
tous ses chefs-d'<L'Uvre, et au théâtre de la rue Mazarine, véri-
table berceau de la comédie française, que j'ai pris soii» de
grouper moi-môrae et de réunir en faisceau les éléments
épars non-seulement dans ce recueil, mais dans toute la
comédie du dix-septième siècle, de manière à montrerce dé-
veloppement d'une manière plus claire, et surtout plus com-
plète, que ne pouvait le faire un simple classement chro-
nologique des pièces.
Je devais ces explications à la bienveillance toute parti-
( ulière avec laquelle le programme de cet ouvrage a été
jugé, par ceux-là mêmes qui m'avaient adressé les observa-
tions auxquelles je crois avoir suffisaamient répondu.
GABRIEL GILBERT.
(4 6i 0-4 680.)
CONTEMP. DE MOLIERE. — H.
NOTICE
SUR GABRIEL GILBERT
ET LES INTRIGUES AMOUREUSES.
Gabriel Gilbert jouit au dix-septième siècle d'une renommée qu'il a bien
perdue depuis. Il est assurément peu de noms aujourd'hui plus inconnus,
et peu d'ouvrages moins lus que les siens; et pourtant il a remporté de
grands succès au théâtre; il a été regardé comme un des premiers écri-
vains dramatiques au-dessous de Corneille, remarqué par Richelieu, —
juge fort contestable , il est vrai , — et protégé successivement par Maza-
rin, de Lyonne et Fouquet; enfin il a occupé de hautes positions adminis-
tratives et diplomatiques, qu'il dut, au moins en partie, à son talent et à ses
œuvres , comme le dit expressément Chapelain , qui ajoute qu'il n'avait pas
une petite opinion de lui-même. Après avoir été secrétaire de la duchesse de
Rohan, Gilbert, qui appartenait à la religion protestante , devint secrétaire
des commandements de la reine Christine de Suède , comme l'avait été aussi
Url)ain Che\Teau, et son résident en France, après son abdication (1657) :
il prend cette qualité dans le privilège des Amours de Diane et (fEndymion ,
tragédie publiée en cette même année.
Loret |>arle quelque part
De la plume immortelle
De l'excellent monsieur Gilbert,
Rare écrivain , auteur expert,
Qu'on prise en toute compagnie.
Et qui, par son noble géaie,
Poly , sçavant, intelligent,
\)e Christine est le digne agent,
(L. X, p, 151-2.)
Jlais la banalité des éloges de Loret leur ôte presque toute valeur, et s'il
aime à mentionner les ouvrages de Gilbert chaque fois qu'ils se produisent ,
on peut croire que c'est à cause de son titre encore plus que de sou talent.
Dans la Satyre des satyres de Boursault (se. VI) oh trouve quelques rensei-
gnements intimes , quoique d'une importance très-médiocre , sur notre au-
teur. Nous transcrivons ce passage pour les curieux :
AMARANTE.
C'est un auteur galant, mais qui feroit scrupule
De se lever tans feu pendant la canicule ;
C'est Gilbert.
NOTICE
Que madame en parle comme il faut!
Qncique rhaleur qu'il fusse, il n'a jamais eu chaud.
Apollon et Oilliert «ont toujours mal ensemble :
Quand tout le monde lirùlr, on le trouve qui trembla.
Un de ses bons amis , que je vis hier au soir.
Me soutint par deu( fois que, l'rtant allé voir.
Il tronva son laquais qui lui rhnuffoit, dimanche.
L'épingle qu'il lui faut pour attacher sa manche, etc.
Ces ycrs, plus ou moins ironi(|ii(>s , semblent tout au moius donucr à oiitciidi '
queGill>ert était à la fuis très iiaifet soigneux de toutos ses aises; autant d'
raisons (|iii pourraient servir à montrer cominriil , malgré le nonihre et !•
sucrés de ses ouvrages , s«-s emplois et ses liants prolcrteiirs , il resia loiijoin
{Minvre. Il aurait même terminé sa vie dans i'indii;enee la pins com|iléte,
le financier Hervart, protestant aussi, ne lui ei'it donné l'Iiospilalité dans
son hôtel , comme il devait faiiv plus tard encore pour l.a Fontaine.
GillK-rt a écrit dans des genres très-variés, Kn deliors A» ihéAire, on a d
lui : l'-^rf de plaire, qui est une imitation »le VJrt it'aimer, d'Ovide, acroin-
|)agné de Sonnets et de MaJrigaiix, et d'un Panégyrique, en vers, de la
ivine de Suède (lOàS, iii-I2); uti Recueil itt- poésies diverses (16C1);
Cinquante psaumes de David mis en vers français (1680). Mais c'est snrloiii
|K)nr la scène qu'il a travaillé. De toutes s«>s pièces il n'eu est qu'une seiili
qui rentre dans le cadre de ce recueil ; nous nous bornerons à donner rapi-
dement la liste des autres :
— Marguerite de France, tragédie, Paris, 1641, in-i".
— Téléplionte, Iragi-comédie, /V/., 1643, id. Onassure qu'il eut Richelieu
potu' collaborateur dans celle pièce.
— Bodogune, Iragi-coméd., id., 1644, !d.
— Hr poli te, ouïe Garçon insensible, tragéd., id., id.
— Sémiramis, traÇKd.,id., 1647, id.
— Les amours de Diane et d'Endrmion, tragéd., Rouen, 1657, iu-I2.
— Cresphonte, ou le Retour des HéracUdes dans le Péloponnèse, tragi-
coméd.. Pari», 1659, 111-4".
— .-Irie et Pétus, ou les amours de Néron, tragéd., id., id., in-12.
— Les amours d'Ovide, pastorale héroïque, avec un prologue ; Paris, 166:J,
in-12. — Loret mentionne cette pièce (I. XIV, p. 84 ) sous le litre des In-
trigues ifOvide.
— Les Amours d^ Angélique et de Médor, tragi-coméd., id., 1664, in-12.
— Opéra, pastorale héroïque des peines et des plaisirs de l'amour (Paris,
1672, in-12), dont Camberl fil la musique. L'exécution de cet ouvrage lut rc-
inarqiiahlc. Le /oTOA<'aM de Climèiie y donna naissance à un genre parlicuii" r
(le mélodies qu'on appela les tombeaux, et M"* Rrigogne s'y distingua telle-
ment dans le rôle de Climène que le nom de Petile-Climène lui en resta.
Quelques auteurs lui attribuent encore sans preuves d'autres pièci», riu'il isi
inutile d'énumérer ' .
' Biblwth. du Th. Fi: de la Vallière, t. Ml, p. 18.
SUR GABRIEL GILBERT. &
11 dit, clans la préface de ses Amours cf. Angélique et de Médor, que cet ou-
vrage est le 16* qu'il ait donné au théâtre; d'où il suit qu'il nous manque six
de ses pièces parmi celles qui sont antérieures à l'année 1GG4, car les .imoin-s
d'Jng clique noccuTptnt ([iie le 10'' rang sur notre liste. Il est probal)Ie que
les autres n'ont pas été imprimées. Nous avons retrouvé l'indication de plu-
sieurs dans le registre de La Grange : La vraye et la fausse précieuse, jouée
le 7 mai IGGOsur le théâtre du Palais-Royal (9 représentât.) et que La Grange
désigne habituellement sous le nom de La uraye précieuse ; Huon de Bor-
deaux (5 août 1G60, 3 représentât.); Le Tyran d'Egypte ( 25 févr. 16G1,
8 représentât.). La première de ces comédies, mise à la scène moins de six
mois après les Précieuses ridicules , et sur le théâtre même de Molière,
semble , d'après son titre., avoir été une sorte de compiomis avec les ruelles
irritées, auxquelles Molière voulait mieux prouver par là ce qu'il avait déjà
. dit dans sa préface, à savoir qu'il ne s'était attaqué qu'aux précieuses ridi-
cules et non aux véritables précieuses. Mais la seule comédie de Gilbert qui
ait été imprimée, c'est celle que nous reproduisons ici : les Intrigues amou-
reuses, 5 a. V., jouée au mois de juillet 16G6 (Paris, Gabfiel Quinet, 1G67,
iu-I2, sans dédicace, — privilège du 22 sept. 166G, achevé d'imprimer le
l*"" février IGGT, et non 1GG8, comme le dit Beauchamps).
Gilbert mériterait de n'être pas aussi complètement oublié. Sans doute, il
reste bien loin des écrivains dramatiques du premier ordre : sou style surtout
est généralement faible, assez souvent plat et trivial, mais par moments il
s'élève et il atteint à la force. Il a çà et là des pensées vigoureuses exprimées en
beaux vers. Ses contemporains l'ont plus d'une fois pillé sans en rien dire.
Suivant le mot de Ménage, il trouvait bien le gibier au gîte, mais ce n'était i)as
lui qui le faisait partir. Racine a profité de son Hypolite, mais non Corneille
de sa Rodogune : quoi qu'en dise le catalogue Soleiuue , c'est le contraire (jui
est vrai. L'abbé d'Olivet et les bibliographes du théâtre racontent que Cor-
neille fut trahi en cette circonstance par un confident indiscret, à qui il
avait lu sa pièce , et qui en communiqua le plan et les pensées à Gilbert.
Les deux Rodogune furent jouées la même année, en 1 G44 ; à première vue on
s'aperçoit que l'une est un plagiat de l'autre , dans les ([ualre premiers actes;
mais, avant même tout examen , comment croire que Corneille se soit fait
le plagiaire de Gilbert.'
Les Intrigues amoureuses appartiennent au genre de la comédie latine,
où les valets sont la cheville ouvrière de la pièce et mènent toute l'action.
Marot descend des Dave et des Syrus, comme le Mascarille et le Scapin de
Molière : c'est un drôle spirituel et amusant , dont le caractère est bien tracé
et vivement soutenu. La pièce , imljroglio très-compliqué, mais conduit avec
un certain art et ingénieusement intrigué , est fondée sur une idée contraire
à celle des Ménechmes et des autres comédies du même genre , où deux per-
sonnages qui se ressemblent, ordinairement deux jumeaux, sont pris pour un
seul, tandis qu'ici c'est une seule personne qui se fait passer pour deux,
s'habillant tantôt en fille et tantôt en garçon. De cette donnée, plus ou moins
\Taisemblabie, mais comique et assez fréquemment exploitée dans les pièces
du temps, découlent quelques analogies de situations, tantôt avec le Médecin
A xNOTICE SUR GABRIEL GILBERT.
volant de Molière ou de Boiirsaiilt (par exemple qiiauJ on veut voir le frèi»
et la sœur à la fois) ; taiitôl avec la nrHe invisible do Boùrobert, et Aim*'
sans savoir qui, de Domille. Du reste, les Intrigues amourtuut loot, comOK-
cette dernière pièce , uue imitation de la comédie de Lope : Amar »im tmhtr
à quien.
L'œuvre de Gilbert n'est pas d'une morale srni|Hiletise ri irré|irorh«blr.
Sans parler des légèretés du style , des libertés de la plaisaulrrie , ri dn »i-
tuatious scabreuses , lt>s honneurs de la guerre restent aui fo<irl»es , i>t Ir»
vieillards demeurent dupes de la troni|M-ne qu'on leur a bile. Les fenunc»
ne sont pas présentées sous un fort beau jour dans rellr piti r, (|ui eat, au
fond, d'un comique un peu amer et misanthrupique sous m gnivlè quclquefoû
bnitale. La versification en est facile, mais générelrmcnl laiblc.
Je doime la plus grande |>artie des Intrigues mmtomnuses , dont l'éiionM
longueur m'a décidé à supprimer, en le* rempla^l par use courte imI^w
quelques scènes iusignifianlet.
LES
INTRIGUES AMOUREUSES,
COMÉDIE EN CINQ ACTES,
1C66.
PEKSONNAC.ES.
DAMOiN.
YAîS'TE, nièce de Damon. .
LISAINDRE, amoureux dTfanle.
CLIjNDOR.
SÉLINE, nièce ' de Clindor.
TIM ANDRE, amoureux de Séline.
MAROT , valet d'Yante.
IJSETTE , suivante de Séline.
BAPTISTE.
La teènt e$i à Parié.
< 11 y ajllle dans l'édition originale : c'est une faote tjposrapUqiMS flir OQ v
dès la première scène, que Séline est la niree de C3llldor.
LES
INTRIGUES AMOUREUSES
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIÈRE.
MAROT, YANÏE, LIS ANDRE.
MAROT. Que le métier de fourbe est un métier utile!
Qu'il est avantageux dans une grande ville!
Comme c'est le métier de ceux qui n'eu ont point »
A tous trois celuy-là nous vient fort bien à point.
C'est un art malaisé, qui veut beaucoup d'adresse,
iSIais qui traisne après soy l'honneur et la richesse.
LiSANDRE. C'est ta profession.
MAROT. Avec le temps, ma foy,
Vous deviendrez tous deux aussi fourbesque moy.
VANTE. Ne nous accus«z point d'user de fourberie.
MAROT. Vous pouvez appeler cela galanterie
Quand il s'agit d'amour; mais s'il s'agit d'argent.
Ma foy, c'est le nom propre.
YANTE. Il est extravagant.
MAROT. Toutes vos actions présentes et passées
De ce timbre excellent ne sont pas effacées.
Depuis un mois entier qu'Yante est hors du Mans
On feroit de sa vie un sujet de romans :
Pour tromper à Paris , où le beau monde brille ,
Tantost elle est garçon et tantost elle est fille.
\ AME. Ouy, je change de sexe et d'habit tour à tour:
Jesuislllle la nuict et suis garçon le jour;
Pour d'un oncle opulent estre seule héritière,
10 LES INTRIGUES AMOUR KLSES,
Je passe en niesme temps pour la sœur et le frère.
MABOT. Vous estes sa jumelle, et luy vostre jumeau ,
Et vous vous ressemblez comme doux gouUe«d'ew.
La mort incognito prenant vostre c-lier frère ,
Je vous conseillay lors prudemment de le taire ,
Par la peur quej'avois que vostre oncle Damoo,
Qui veut faire héritier uu neveu de son uom,
K'ayant que vostre frère en tout son porenlage ,
En apprenant sa mort , ne chanpeasl de langage '.
Je craignois que ses biens, destines pour tous deux.
Ne fussent partagés à ses autres ucveux
Qui sont cinq , et les fils de sa sœur llypolite :
Lors vostre portion eut esté bien petite.
J'avois peur, pour ne ps enfin vous abuser.
Que Lisandre n'eust pas voulu vous épouser.
LiSANDBE. Ah! c'est me faire injure et douter de ma iinni" •
L'avarice jamais n'a régné dans mon om»
Puis elle est riche assez de ces dons prfcicu\
Qui parent son esprit et brillent dans ses yeui»
Et je mépriserois tous les trésors du nMHide
Pour posséder Yante , où tant de grâce abonde.
MABOT. Lorsqu'avecque mépris vou« parlez des tréson
Vous avez oublié que vous avez un corps :
On ne sert pas sur table un beau mot, une œillade.
Quand l'amant meurt de faim, l'amour est bien malade.
Et celuy qui n'a bu ny mangé tout le jour.
Est fort chagrin le soir et fait fort mal sa cour.
L'on n'est guères galand quand on fait maigre dière :
Pour bien faire l'amour l'argent est nécessaire.
LISANDRE. On sralt bien qu'il en faut, qu'on ne s'en peut passer.
MABOT. Vous estes donc contraint enfin de confesser
Que vous aimez l'argent avant qu'une maistresse.
LISANDBE, à Yante.
Pour me le faire accroire, il a beaucoup d'adreiie.
YANTE. Sans doute que Marot est habile en effet.
' Cette invention d'une femme qui se déf;uise en homme, pour ne pas perdre un
liérilage, est renouvelée, comme je l'ai dit, de la pièce de Uuuville : Aimer tan* $ça-
voir qui (I, se. I) et de la Belle invisible de Boisrobprt 1, te. 2). Sealemeot («il-
bert a été plus loin que ceux qu'il imitait : son liérolne n'est pa* leaiemeol un
femme travestie en homme, qui ne redevient femme que dans l'obscurité et pour
ceux qui ne la connaissent pas; elle joue continuellement ce double rôle, même
avec son oncle, changeant de sexe tour a tour, ce qui fournil matière k des péripé-
ties et à des incidents innombrables.
ACTE f, SCENE I.
U
Je sçais, à mes dépens, comment le monde est fait ;
La fortune et le temps m'ont fait devenir sage:
J'ay fait plus d'un métier et plus d'un personnage,
J'ay veu les pays chauds et les pays glacés,
Et n'ay jamais rien veu que des intéressés :
Vous Testes , je le suis, Yante l'est de mesme.
Son père, qui sçavoit ma diligence extrême,
ISIe mit près de son fils, comme un homme d'honneur.
Le frère trépassé, je restay chez la sœur ;
Elle m'estime fort, car je luy suis fidelle ,
Elle a besoin de moy, comme j'ay besoin d'elle :
J'ay besoin de ses biens, elle de mes avis.
Elle profitera de les avoir suivis;
Et devant qu'il soit peu, par ma prudente adresse ,
On la verra jouir d'une grande richesse.
Vous, de vostrecosté, Lisandre, pensez bien
A courtiser vostre oncle afin d'avoir son bien :
C'est un riche banquier.
Je tasche de luy plaire ,
Quoy que je fasse enfin , je ne puis si bien faire,
Que Séline n'en ait pour le moins la moitié ,
Car Clindor a pour elle une grande amitié :
Si je suis son neveu, cette fille est sa nièce.
Elle, qui ne sçait pas qu'Yante est ma maistresse,
La prend pour un garçon et luy fait les yeux doux,
Dans le dessein qu'elle a d'en faire son époux;
Et mon oncle, approuvant ces feux dès leur naissance,
Veut faire avec le sien une double alliance.
Et tout cela me met dans un grand embarras.
Que les difficultez ne vous rebutent pas.
Laissez-moy seulement démesler la fusée :
Ayant bien commencé la suite en est aisée ,
Car vostre oncle, pour vous rempiy d'affection,
Est tout prest à signer une donation.
Mais le voicy qui vient.
N'a-til pu nous entendre?
Non, il resvoit ailleurs '.
' Il ré>ait à autre cliose ; ses rêveries étaient dirigées ailleurs.
12
LES INTRIGCKS AM'MHKrSES.
SCÈNE II.
DAMON, TXSANDRE, YANTE, MAROT.
DAMON.
YANTE.
DAMON.
YANTE.
DAMON.
YANTE.
DÀMON.
YANTE.
Ah , ah ! bonjour, Lisomlre :
Je vous trouve avec joyc; et vous, mou clier neveu.
Que j'aime à voir souvent et que je vois si [leu,
Pourquoy fuyez-vous tant un oncle qui vous aime
Comme son propre fils, à l'égal de soy-niesmc?
Vous estes à Paris chez moy, depuis un mois ,
Et ne crois pas en tout vous avoir veu six foi».
Apprenez-moy, de grâce, où vous allez sans cesse.
Je suis incessamment auprès de ma maisiresse :
Vous m'avez commandé de l'aller souvent voir.
Vous pourriez estre icy le matin et le soir.
Et, par ce petit soin, me montrer vostre zèle.
Ma Séline m'oblige à souper avec elle :
Je ne la puis quitter, ny la voir à demy.
Le soir, je viens si tard qu'on vous trouve endormy ;
Le matin, vous sortez avant que je m'éveille,
faut-il pas qu'iui amant ait la puce ù l'oreille !
Je ne dis pas cela pour vous rien reprocher,
Mais pour vostre intérest que vous tenez ,)eu cher.
C'est une étrange chose enfin que la jeunesse !
A vostre sœur et vous pour montrer ma tendresse
Je laisse tout mon bien, et veux tout vous donner :
La donation est preste, il ne faut que signer ;
Depuis un mois entier je veux qu'on vous assemble,
Sans avoir jamais pu vous voir tous deux ensemble.
Allons chez le notaire, il loge en cecarfour ',
Et ma sœur signera le contrat au retour :
Que nous so\ons ensemble il n'est pas nécessaire.
Je le veux de la sorte, ou je rompray l'afTaire ;
Ne m'en parlez plus donc, ou craignez mon courroux.
Où valant vostre sœur, où la trouverons-nous.'
Au logis de Clindor, à ce que dit Lisandre :
Pour visiter Séline elle m'y doit attendre ;
' On voit dans VauRclas qu'on pouvait écrire indifféremment alors car/our ou
carrefour ;MoUèie lui-même a écrit carjour, comme Giil>ert, dans sod École (h-
femmes ( III, se. I ).
ACTE I, SCÈNE 111. 13
Lisaudre avecque moy s'y devoit rendre encor.
DAMOX. Pour la faire venir je vais donc chez Clindor.
YANTE. ?soii. j'iray l'y chercher, n'en prenez par la peine ;
Je cours plus promptoinent, et j'ay meilleure haleine.
I) A MON. .l'y veux aller moy niesme et ne plains point mes pas,
Et puisque je vous tiens, voiis n'échapperez pas ;
Attendez donc icy, si vous voulez me plaire,
Car je veux voir ensemble et la sreur et le frère.
Pour Lisandre, je suis fort seur qu'il m'attendra
Et qu'il veut estre icy quand Yante y viendia.
LiSAM)BE. Je ne la quitte point, je la vois mesme absente.
D.\MON. Attendez un moment, vous la verrez présente.
SCENE III.
YA^'TE, LISANDRE, MAROT.
v\>TE. Je voulois chez Lisandre aller chanser d'habit,
Mais un mauvais démon toujours me contredit :
Sans cesse quelque obstacle à mon désir s'oppose.
LiSANDBE. Yante quelquefois se fasche aussi sans cause.
YA?iTE. Mais mon oncle chez vous ne me trouvera pas,
Et, pour me quereller, reviendra sur ses pas;
Que diray-je.^
MAROT. L'amour ne manque point de ruse,
Et qui cause l'erreur fournit aussi l'excuse.
>ous avons abusé Damon depuis un mois,
Et nous l'abuserons encor plus de cent fois.
> ANTE. Je crains qu'il ne découvre enfin nostre finesse.
usANDBE. Quand vous prenez la )uppe il vous prend pour sa nièce;
Avec le haut-de-chausse il vous croit sou neveu,
Et l'un et l'autre habit cache bien vostre jeu.
M AKOT. Lorsque l'on est encore en la fleur de Jbu\Tnce,
Les deux sexes divers n'ont nulle différence
Que l'on expose aux yeux, et, ma foy, le plus fin.
Quand ils sont travestis, y perdroit son latin.
Vostre bonhomme d'oncle, avecque sa lunette,
Ira-t-il regarder comme vous estes faite?
INon, mais pour épouser Lisandre, asseurément.
Il faut tromper Séline, et feindre d'estrc amant.
14 LES INTRIGUES AMOUREUSES.
Pour faire réussir vostrc heureuse aranture
Suivez donc mes conseils, et la mère luiturf ,
Plus digne de respect, plus vénérable encor
Ky que le vieux Damon, ny que le vieux Clindor :
Elle vous presse fort sur un certain n)ystère
Que je n'ose vous dire et que vous voulez laire.
YANTE. Marot est incommode avec cet entretien.
HABOT. Vous estes si galand , vous cajolez si bien ;
Puis Séliiie est coquette, et non pas insensible :
Son cœur des traits d'amour est percé comme un crible.
LiSANDBE. Ma cousine est coquette! A quuy le connais^tu?
MABOT. Je le connois, Monsieur, h sa fausse vertu,
A cet air sérieux, sqge et froid, qu'< " " *
Un sot la croiroit prude, et je la cri
C'est pour duper les gens et pour leti «uibarquer.
LISANDBE. Par quelles actions l'as-tu pu remarquer.'
JiABOT. Au bal, durant l'hyver, passer la nuict entière ',
' « En ce qui est des longues nuilii décrue fr. i ; !r , ,,, , .
vrais gnlands et les coqucLi) s'informent s'il n'> .
l'on puisse passer au bal, et d'autant cju'll y â leili- m,, , , ,
vingt endroits de la ville, il faut les sravolr tous pour al ii-
(Loixde la galant., 1644.) Cest une clni»f uni 1..111 -
pourtant parait démontrée, que celte hal>itii
point des aventurières, bien entendu }. de ('( 1
comédies du temps en rendeot témoigoane; pu atmpte , l» Dawu Midiêeîm, .1
Montfleury (1678).
KKASTB.
Non, Je ne cotnprrii'l* pas le malheur qui me Mil;
J'ai couru tous ici bals de Part» cette null.
Mon aimable Incotiane
De peur de m'y trouver n'y icra point venue.
(Il, M. t.)
El plus loin, le valet Crispin réplique à Éraste :
En a-t-ll plus fallu pour U belle inconnue
Que vous allez chercher au bal toutes les nuits*
IIV, »c. 1.)
Et dans l'École des Maris, de Molière, Sganarelle dit h Ariate :
Quoi ! si vous l'épousez . elle pourra prétendre
Les mêmes libertés que tille on lui volt prendre?
Vos désirs lui seront complaisants
Jusques 4 ... lui souffrir, en cervelle troublée.
De courir tous les baU et les lieux d'jsaemblée?
rpnl»i"''A' ?"' ^'.^ ''''°°"°' raisonnable, plaidant le respect des DMget établi*
repond : Oui, vraiment. (1. se. 2.) On pourrait sans peine maUlpIler ce. exem-
ACTE I, SCENE III. 15
îlstre toujours au cours à la belle portière ' ,
Se faire niugiieter', tracer des billets doux,
A ses adorateurs donner des rendez-vous ,
Avoir plus de galands qu'un almanach de festes.
De tous les cœurs plaintifs répondre les requestes,
Faire espérer beaucoup, ne donner que du vent,
Scavoir faire enrager les deux sexes souvent.
C'est là d'une coquette une peinture fine,
Et c'est, en peu de mots, le portrait de Séline.
lisaudbe. Marot étrangement peint ma cousine icy.
MAROT. Vous estes trop heureux qu'elle soit faite ainsi :
A quoy vous serviroit l'amour seur de Yante,
Si Séline étoit prude au lieu d'estre galante ?
lisandre. Je ne puis approuver un bonheur qui la perd.
MABOT. Vous devez approuver un défaut qui nous sert,
Et fera réussir vostre heureuse entreprise.
Elle vient, elle veut que l'on la galantise :
Il n'est pas malaisé de vaincre ses dédains.
YANTE. Je m'en vais, pour luy plaire, imiter les blondins^.
(Scène 4, assez scabreuse, enlre Séline et Yante dégnisoe en garçon, avec qui
Séline est liancée. Dans la se. 5, l'oncle Damon arrive, cherchant partout sa
nièce Yaote, a qui il a besoin de parler, et Séline se charge de la lui envoyer.)
' Le ' ^urs la Reine, ouvert par Marie de Médicis aux Champs-Elysées, en 1828,
depuis» A porte de la Conférence jusqu'à Chaillot, était la promenade à la mode.
Elle se composait de trois allées d'arbres, ou l'on n'apparaissait qu'à cheval ou
en voiture. Les belles dames se montraient aux portières de leurs équipages, et
les cavaliers, dit Sauvai, avaient sans cesse le chapeau à la main. (V. Loix de la
Galanterie, édit. Aubry, p. 20. ) La Pourmenade du cours (lo;iO), passe en revue
tous les habitués du cours, et n'oublie pas les coquettes qui se penchent à la
portière.
' Courtiser par les muguets.
' l*s galants, Us muguets, les damoiseaux. Molière, dans VÉcole des Maris
(I, se. I), a décrit par la bouche de Sganarelle le type du blondin :
Ne voudrlez-voiis point, dU-Jc, sur ces matières,
De V(is Jeunes miigiieu ra'inspirer les manières;
M'obli(.'er à porter de ces petits chapeaux
Qui l.ii>sent éventer leurs débiles cerveaux,
El de ces blonds chereiix, de qui l.i vaite enflure
Des visages humains offusque la figure? etc.
Les jeunes 7HM<7i/e/.< portaient des perruques blondes. Sganarelle, en interpel-
lant Valère (II, se. 9), l'amant d'Isaliel le, l'appelle: Monsieur aux blonds che-
veux. Et dans V École des femmes (IV, se. 7) :
SI son Cflcur m'est volé par c blondin funeste,
dit Arnolphe en parlant d'Horace, qui veut lui enlever Agnès. ( Voy. aussi III,
se. I, 2. ) L'expression de blondin revient à chaque instant dans Molière et dans
Iti
LES INTRIGUES AMOURELSF.S.
SCÈNE VI.
DAMON. LISANDRE, YANTF., MAKOT.
DAUOVi {arresio ut Yanle).
Mon neveu, demeurez, laissez aller Séline
A ses dévotions en toute liberté :
C'est faire h oontre-lem(is une rivillié.
Puis j'ay besoin de vous : j'avoi» iniptiencc
De vous entretenir de chose d'il! •;
Pour ceux qui sont icy, je n'a> i xHTels,
Et je sçais que Lisondre est dans vos intérettt.
J'av tout présentement conelu vostre liyniéoée;
Entre Clindor et moy la parole est donoée.
Les arti<'Ies signés, le premier jour du mois ,
Avoient été rompus et relniis plu>ieurs fois;
IVIais enfin aujourd'htiy ia rhose se tennioe.
Vous serez fiancé dès ce soir a Seline ' :
Clindor luy donnera vingt mil écus comptant
Qu'on doit compter ce soir; je vous en donne autant
' Par le mesmc contract que dn-sscnt les notaires.
Vous voyez de quel air j'agis dans vm afraires. ^
VANTE. Kt l.i iÎMH.itin!)î
DAMON. Il n'en est pas besoin :
11 u en laiii ik-sormais parler ny près, ny loin,
Puisque, par le contract de vostre mariage,
Je vous fais à tous deux un pareil avantage ;
Je vous donne mon bien enûn entièrement.
YANTE. Je vous suis obligé, mon oncle, extrêmement.
DAMON. A propos, mon neveu , j'oubliois à vous dire
Qu'à la dot de Séline il m'a fallu souscrire :
Pour vous mieux témoigner ma grande afleclion
Je n'ay pas refusé d'en estre caution.
Je vois sur vostre front quelque ombre de tristesse :
Allez vous divertir près de vostre maistresse.
les poeies comiques, ses contemporains. (Hauteroche, le» ^oble$de province, \\
se. 6, 6; les .-ippareiices trompeuse». 11, se. 3; le PoêU batgue, de R. PoiMoi.,
se. 9; la Baijvelte de futcaiii, de Regnard el Dutresn)-. se. 3; c-lc.)
' On retrouve également cette complication dans Minier sans sça voir qui, de
Douville, et la Belle invisible, de Boisroberl.
ACTE I, SCENE Vil. 17
SCÈNE VII.
YANTE, LISAIS DRE, MAROT.
YA.NTE. Mon oncle est fort content, et je le suis fort peu.
M A BOT. Pourquoy?
\AME. Je suis sa nièce, et non pas son neveu.
MA ROT. En est-ce la raison.^
YANTE. Ouj', c'est ce qui m'étonne ».
LiSANDRE. J'approuve sa raison, je la trouve fort bonne.
Et ne suis point surpris de son étonnemeut.
MAROT. Je ne suis pas, ^lonsieur, de vostre sentiment :
Je vois que tout luy rit, tout luy fait bonne mine,
Qu'on l'attend avec joye au logis de Séline,
Qu'on prépare un festin et le bal, que je croy;
L'argent est prest aussi.
YANTE. . Tout est prest, hormis moy.
Avez-vous oublié que je suis luie fille.
Que l'on me croit garçon dedans cette famille?
Ah ! mon oncle me cause un nouvel embarras
Dont vos subtilitez ne me tireront pas.
LISANDRE. Son sexc à cet hymen est un si grand obstacle
Qu'il ne peut s'accomplir, à moins que d'un miracle;
Il choque sa pudeur et nos affections.
Puis nous ne sommes plus au temps des fictions.
Et nous ne voyons plus nulle métamorphose.
MABOT. Perdre la tramontane est une étrange chose!
Vous avez un bonheur au-dessus des souhaits;
Mais vous connoissez mal tous deux vos intérests :
Vous ne pouviez avoir de meilleure nouvelle
Que celle qui vous vient de troubler la cervelle.
Elle n'a seulement qu'à signer le contrat ,
Et recevoir l'argent : c'est là le coup d'État;
El puis reprendre après et son sexe et ses jupes,
Pour tromper deux vieillards et les prendre pour dupes.
\ A>TE Je ne puis accomplir un si lascho dessein
' M'al>at, me consterne, m'effraye, dans le sens énergique qu'avait au dix-sep-
Uème siècle ce mot, qui s'est affiiil)li, comme tant d'autres, par les abus de l'exa-
gération et de l'empliiise dans la langue : « Mon Dieu, dit Bossuet dans un de
ses sermons pour le vendredi saint, pourquoi vois-je devant moi ce visage dont
vous étonnez les réprouvés? •
CONTEMP. DE MOLIÈBE. — II. 2
18
MAROT.
YANTÉ.
HABOT.
YANTE.
MABOT.
YANTE.
MABOT.
YANTE.
MAROT.
LISANDBE
YANTE.
LISANDBE
MABOT.
LISANDBE
MABOT.
LES INTRIGUES AMOIHELSES.
Sans estre criminelle et sans faire* un larcin.
L'argent que Ion vous offre, et que vous devez prendre
Par un autre contrat n'est il p ts :t f.is.imJrr»
Ouy.
Quand vous luy rendre/, cet arjîcnt des dt nKiin,
Vous croirez-vous alors coupable du» larcin.'
Kon.
Que craignez-vous donc .'
Que Clindor en colère
Avec Séline aussi ne poursuive mon fr«Te,
Comme un lasciic voleur qui leur ravit leur bien.
Et que luy feront- ils? I^s morts ne craignent rien.
Mais si mon frère mort |)erdoit sa renommée,
Par rinîérest du sang je serois diflamée,
Et Clindor, justement le croyant un voleur,
Tîe voudroit pas après s'allier à sa 5<cur.
Pour oster a Clindor tout sujet de vengeance,
Nous feindrons qu'un appel a causé son absence;
Par ce moyen, un temps nous pourrons Tabiifler,
Et Lisandre, tandis', pourra vous épouser.
On ne peut répliquer à ce qu'il vient de dire.
L'invention est belle, et pour moy je l'admire.
Suivez donc son conseil, sans faire de iac^on :
Passez encor ce soir en habit de garçon.
J'oubliois à vous dire une chose importante :
Timandre, aimant Séline et redoutant Yante,
Est jaloux comme un diable, et méchant comme deux
Nous sçaurons l'apaiser s'il fait le furieux,
ftlais le plus important est de gagner Lisette;
Ainsi que sa maistresse, elle est Une et coquette ,
Et sçait tous ses secrets.
Je la gagneray bien.
Et j'en ay découvert l'infaillible moven.
' Pendant ce temps.
ACTE II, SCENE I
19
ACTE SECOND.
SCENE PREMIERE.
MAROT, LISETTK.
M A ROT.
LISETTE.
MAROT.
LISETTE.
MABOT.
LISETTE.
MAROT.
LISETTE.
MAROT.
LISETTE.
MAROT.
LISETTE.
MAROT.
Pourroit-on dire un mot à l'aimable Lisette.'
Je ne suis point aimable, et suis fort imparfaite.
Mais que me voudrois-tu ?
Te donner le bonjour,
Te dire que je meurs.
De quelle mort.'
D'amour.
IN'as-tu pas remarqué ta maistresse et mon maistre,
Comme ils s'aiment tous deux, comme ils le font paroistre?
Pious pourrions, ce me semble, aussi les imiter.
Marotest un railleur et voudroit m'en conter;
Les hommes sont trompeurs , j'en connois la finesse.
As-tu plus de vertu que n'en a ta maistresse!
Damon à bon dessein paroist son serviteur;
Je ne sçais pas le tien, et suis lillc d'honneur.
J'ay pour toy, tout de bon, un amour légitime;
J'aimerois mieux mourir que de penser au crime.
Asseurément je n'ay qu'un bon dessein pour toy,
Foy de valet, j'en jure, et c'est la bonne foy.
Parle-moy franchement , sans faire trop la fine :
Lequel sers- tu des deux, ou Clindor ou Séline?
Moy, je les sers tous deux.
C'est avoir de l'esprit :
Quand on en sert plus d'un on a double profit.
Toy, quel est chez Damon' ton employ d'ordinaire?
Je suis maistre d'hostel, écuyer, secrétaire ,
Controlleur, sommelier, valet de chambre enfin.
' Ce n'est pas le vieil oncle, mais le faux neveu. Il est bon de faire remarquer
pour éviter les malentendus, qu'ils portent le même nom, comme il a été dit plus
haut (I, se. i).
2.
20
LISETTE.
M A ROT.
LISETTE.
HABOT.
LISETTE.
HABOT.
LISETTE.
MABOT.
LISETTE.
M AROT,
LISETTE.
M A ROT.
LISETTE.
MABOT.
LISETTE.
MABOT.
LISETTE.
LES INTRIGLKS AMOUREUSES.
Et de nostrc maison je fais seul tout le train ;
Je sers à l'escurie, à la chambre, à rofnoe.
Et de vingt officiers je t'offre le service.
C'est trop , et Je n'ay pos bi»soin d'oii avoir tant :
Je craindrois que quoiqu'un mede\înt inconstant.
Ah! n'appréhende pas que pas un d'eu\ le quitte.
Car tu n'as rien à craindre avec tant de mérite.
Si j'ay divers emplois, diverses qualilez.
Tu fais briller aussi différentes beautoz :
N'en voit-on pas plusieurs en l'ailnable IJselte ?
N'es-tu pas blanche , grasse , enjouée et hen faite.»
N'as-tu pas de l'esprit, des vertus, des appât.
Et cent autres beautez que je ne nomme pas?
Il faut qu'à sa maistresse un seniteur ressemble,
Et nous sommes tous deux un et plusieurt rawinble.
Marot a l'esprit beau , subtil et rafnné ;
Sitost que je t'ay veu, je l'ay bien deviné.
Tu feins de m'admirer, mais c'est moy qui i .niinire :
Pour t'en mieux asseurer, ois mon cœur qui soupire.
Ce n'est rien que du vent.
Non, non, je ne feins ps :
Peut-on estre insensible auprès de tant d'appas ?
Mais si d'est re constant je te fais ma promesse ,
Serviras- tu mon maistre auprès de ta maistresse.'
De bon cœur.
Parle donc fninrhcnuMi» fiiin- nous ;
Timandre luy plaist-il.'
Non, Il est trop jaloux.
Et mon maistre.'
Elle en est ardemment amoureuse.
Elle est depuis un temps inquiète et resveuse ;
Elle parle de luy sans cesse, à tout propos ;
Elle perd le manger, elle |»erd le repos ;
Souvent sans fermer l'œil Sëline s'est couciiée.
i^i tu m'aimois autant!
J'en serois bien faschèe.
Et quand cela seroit, hé bien ! que ferois-tu ?
Je ferois en amour, Lisette, un impromptu.
Cela seroit fort bon, qui te laisseroit faire.
Sans faire à contre-temps la prude et la sévère,
Perm ets- moy seulement...
Je m'en garderay bien.
MAROT.
LISETTE.
ACTE II, SCENE II.
Voicy nos vieux barbons, rompons cet entretien :
Clindor me pourroit bien faire quelque reproche
Je m'en vais à la poste , elle est tout icy proche.
Adieu, belle Lisette, exemple de vertu.
Adieu, jusqu'au revoir. Monsieur de l'impromptu.
21
SCÈiNE 11.
DAMON, CLINDOR, YAINTK, en habit de garçon.
DAMON. Demandons en passant si ma nièce et son frère
Sont encore au logis; nous n'arresterons guère.
Car nous n'entrerons pas. J'appcroois mon neveu;
Nous ferons bien,' Monsieur, de le gronder un peu.
Quoy ! mon neveu n'est pas encor chez sa maistresse ,
Et le jour d'un contrat il fait voir sa paresse!
CLiNDOB. Monsieur, Damon et moy dès longtemps sommes prests,
Quoy que nous n'ayons pas de pareils intércsts.
DA3J0-N. Nous venons de ce pas du logis du notaire,
Pour voir s'il n'avoit rien omis de nécessaire ;
Mais faites promptemeut descendre vostre sœur
Pour venir avec nous.
YANTE. Hélas! par un malheur.
Elle n'y peut aller.
DAMO.N. Quel?
VANTE. Elle a la migraine,
Qui la tourmente fort.
DAMON. Ah! cette excuse est vaine,
Car chez monsieur Clindor elle vit librement.
CLINDOR. Tout est comme chez elle à son commandement.
VAîSTE. Elle est déshabillée, en désordre, et mal faite.
DAMON. Qu'elle prenne une écharpe avec une cornette.
YANTE. Mais...
DAMON. Allez sans répliquer et l'amenez icy.
Ou bien j'iray moy-mesme.
YANTE, entrant dans le logis. Ah ! qu'est-ce que cecy!
Inventons sur-le-champ quelque ruse subtile
Qui nous puisse tirer d'un pas si difficile.
DAMON à Clindor. Elle s'en va descendre; attendons un moment,
Puis nous la conduirons chez vous tout doucement.
CLINDOB. Apprenons si son mal, devant, le peut permettre.
22
LES INTRIGUES AMOUREUSES.
DAMON.
CLINDOR
DAMON.
On luy donnons un peu de temps pour se remettre.
11 ne faut pas, Monsieur, la délicater tant.
La migraine parfois est un mal violent.
Quelqu'un met au logis la teste à la fenestre.
CLiNDOB. Je crois que c'est Yaute.
DAMON. Ouy, je la vois parectre.
Yante, pourquoy donc ne deicendez-vous pas?
YANTE paroist avec une cornette et un peignoir.
Hélas! je n'en puis plus, j'ay peine à faire un pat.
Et qu'avez-vous donc tant.'
Un niai de teste extrêoMt
Avec un mal de cœur.
Kl le a le teiot fort blême :
Son mal doit estre grand.
'Je sens à tous nooMH,
Si tost que je prens l'air, des éblouissenaent.
Faites-la mettre au lit, de peur d'une foibleise.
Puisque l'air vous fait mal, retirez-vous, ma nl^.
De la faire sortir il n'est pas à propos :
Son mal n'a seulement besoin que ilf repos.
Séline, comme Yante, a souvent la migraine.
Mais un peu de repos finit bieutost sa peine.
Ma nièce n'est pas bien.
Kl le est mal tout de bon.
YAKTE, en habit de garçon.
Ma sœur m'a fort prié d'obtenir son pardon
De ne pouvoir aller chez vous à l'assemblée :
Vous avez veu qu'elle est de douleur accablée,
Et ne peut pas sortir.
J'en suis au désespoir;
Je voudrois la servir et de tout mon pou\oir.
Son mal est sans péril.
Mais elle a besoin d'aide ;
Allons la visiter.
Elle a pris un remède
Qui ne luy permet pas à présent...
De nous voir.
Si son mal diminue, on la verra ce soir.
Vous l'excusez donc bien.
Je reçois son excuse.
YANTE, bas. Tout va bien : pas un d'eux n'a découvert ma ruse.
DAMON , à Yante, qu'il prend pour son neveu.
DAMON.
YANTE.
CLINDOR.
YANTE.
CLINDOR
DAMON.
CLINDOB.
DAMON.
CLINDOR
CLINDOR.
DAMON.
CLINDOR
YANTE
CLINDOR.
YANTE.
CLINDOR.
ACTE II, SCENE III. 23
Faites-la mettre au lit, et puis suivez nos pas •
L'on n'attend plus que vous.
YANTE. Je n'y manqueray pas.
DAMO> , à Clindor.
Ce mal à contre-temps est venu prendre Yante.
CLINDOR. La compagnie y perd : sou humeur est charmante,
Sa présence sans doute est un rare bonheur ;
J'espère que demain nous aurons cet honneur.
Entrons dans le logis. Ah ! passez donc , de grâce.
DAMON. Monsieur.
CLINDOR. Je passerois étant en votre place;
Passez sans compliment.
DAMON. Je n'en feray donc pas.
SCÈNE IIl.
YANTE seule, sortant du logis en habit de garçon.
Je viens de me tirer d'un fort grand embarras.
Que le métier de fourbe est un métier pénible !
Il faut estre ù la fois invisible et visible ,
Cacher ce que l'on est, montrer ce qu'on n'est pas.
Je n'ay pas jusqu'icy fait pourtant un faux pas.
Et Clindor ny Damon ne me font nuls reproches.
Commecesdeux vieillardsonlleursyenx dans. leurs poches,
lis n'ont pas découvert le bon'tour que j'ay fait.
Mais à Séline il faut jouer le mesme trait;
De ma galanterie elle est fort satisfaite :
Je fais bien le coquet avec cette coquette,
Je sçais gagner son cœur par mon doux entretien,
Et je puis tout, pourvu qu'elle ne veuille rien.
Si malgré ses beaux yeux Séline ne voit goutte,
Timandre est un argus qu'il faut que je redoute :
Ce jaloux ne dort point ny la uuict, ny le jour;
Il rôde incessamment auprès de ce carfour.
Il cherche à pointiller sur la moindre vétille ;
Bien que pour tous rivaux il n'ait rien qu'une fille.
Lorsque j'en prens l'habit il me veut cajoler,
'Mais quand j'en change... Il vient : il faut dissimuler.
24 LES INTHIGUES AMOIREUSES.
SCÈNE IV.
TIMANDRE, YANTE.
TiMANDRE. Ou va le bcou Damoii? va-t-il chez sa voisine?
YANTE. ïimandre a deviné, je vais droil riiez St-linc.
TiMANDRE. Lc bruit court que l'on doit vous accorder ce soir.
YAîNTE. Ce n'est que pour cela que je nfen vais la voir.
TiMAiNDBE. Vous la cliérissez fort!
YANTE. (domine un autre rooy-mesnie
Si je veux l'épouser, il faut bien que Je l'aime.
TiMANDBE. Vous scavez bien, Monsieur, que j'y pr»Jei»N aussi;
Répondez, répondez.
YANTE. J'en ay peu d»- .sou» y.
TIMANDBE. Afin quc dans son choix elle ne soit lron)|H'e,
Faisons que cette belle, après deu\ coups d'épée.
Soit le prix du vainqueur.
YANTE. Ah! j'en suis fort content;
Mais je n'ay point d'épée, et .Séline m'attend.
Je puis présentement vous quitter donc [wur elle.
Et demain nous pourrons dérider la querelle !
TIMANDBE. Il me sera facile avec un tel rival.
YANTE. Vous croyez me connoistrr, et me connoissez mal.
TIMANDRE. Je VOUS conuois fort bien ; j'ay mcsme quelque hontes
Lorsque je vous querelle et que je vous aTfronte,
D'attaquer un enfant , et n'étoit mon amour.
Vous pourriez en repos cajoler tout le jo ir.
Vous n'avez point d'acquis, j'ay de la renommée.
VA^TE. Il est vray que jamais je ne fus dans l'armée;
Mais de plus fiers que vous ne me méprisent pas.
TIMANDBE. Jcn'eDtens point parler de vos autres combats.
YANTE. Je sçais vaincre d'un mot et d'une seule œillade,
Et j'ose m'en vanter.
TIMANDBE. Qucllc fanfaronnade!
YANTE. J'ay veu les plus vaillans se confesser vaincus ,
Et me demander grâce, à mes pieds abattus.
L'on se repent toujours lorsque l'on me querelle :
Lisaudre vous en peut dire quelque nouvelle ;
Vous sçavez qu'il est brave.
TIMANDBE. Ouv, l'on lui feroit tort
Si l'on ne l'avouoit.
ACTE H, SCÈNE VI. 25
N ANTE. Il me craint pourtant fort,
Et, tout brave qu'il est, à ma colère il tremble.
TiMANDBE. Avcz-vous quelquefois des différeus ensemble!
YANTE. Ouy, mais l'on nous accorde , et nous faisons la paix.
Ti.MANDRE. Jusques icvj'avois ignoré VOS liauts foits,
Et puisque vostre jeu répond à vostre mine ,
Nous verrons dès demain à qui sera Séline.
Prenez donc une épée en venant en ce lieu.
VANTE. J'auray soin d'en prendre une.
TiMA>DRE. Adieu, mon brave.
VA>TE. Adieu.
SCENE V.
ÏIMANDRE, seul.
Ce jeune fanfaron, enflé de vaine gloire,
Veut passer pour un brave et s'en fait fort accroire .
Afin de l'obliger à proster le collet,
Je veux faire une insulte à Monsieur son valet;
Avecque mon rival il est d'intelligence,
Et c'est luy qui conduit l'intrigue qui m'offense.
Agissons prudemment : comme ce vieux routier
Passe pour estre habile en un certain mestier,
Et peut nuire et servir auprès de ma maistresse,
Mettons tout en usage , argent, menace, adresse ,
Afin de le corrompre, ou luy cassons les os.
Mais j'apperoois le fourbe; il vient bien à propos.
SCÈNE VI.
TIM ANDRE, MAROT.
Ti>iA>DRE. Bonjour, Marot, bonjour.
MABOT. Bonjour, seigneur Timandre.
TIMANDBE. Un ffiOt.
MABOT. Je suis pressé , je m'en vais chez Lisandre.
TIMANDRE. Arrcstcz.
MABOT. Qu'avez-vous à dire de nouveau?
TiMA>DRE. Vous estcs UD coquin.
26 LES lNTIUi.Li.> AMOUREUSES.
MABOT. I^ compliment est beau !
TiMAisDBE. Sçavezvous mon dessein, et ce que je >eux faire?
Je veux vous bien frotter.
j(;^j(OT. Il °'^t P^ nércmaire.
TiMANDBE. Non, je vous veux traiter comme on fait les fripons.
Et je veux vous donner deux cents coups de basions.
MABOT. J'ay quelque affaire ailleurs : on m'attend chez Lisandn-
Et n'ay pas le loisir à présent de les prendre.
TiMANDBK. Je VOUS Ips vais donner comptant , sans contredit.
MAROT. Monsieur, je vous en quitte, ou je tous fais crédit.
TiMAXDBE Traistre!
MAHOT. Pourrait-on pas enfin, sans vou< déplaire.
Demander le sujet qui vous met en colère .*
TIMANDBE. Le fourbc le demande, et le scail mieux que n»oy!
MABOT. Ah! si je le sçavois, je l'avouerois, ma foy.
TIMANDBE. Nc m'as-tu pas perdu dans l'esprit de Séline.'
^'as-tu pas obligé cette beauté divine
A me donner congé pour recevoir I)amon?
MABOT. Tout autre asseurcment vous jureroit que non;
Mais moy je suis sincère et confeae la chose.
( Il s'offre à servir Timandrp, eU lui ensrixnrr, movronant rfeompentr, an moyr* '
d'avoir sa maîtresse, Timandre lui doniw m boarar, H «Ion II lui dit qoc ba
mon le neveu n'es! qu'un ranfamn, qui, tl oo lui «drnM oa cartel , i^Cahlln
au plus vite , et lui iaiitiera le champ libre. }
(Scènes 7-9. Yante ronne à Lisandre que MM àétfaHaaamd H !• MOMl de MO MM
viennent d'être découverts par Séllne. Elle lui raconte iiu'aprée avoir ilipié le.
contrat et reçut la dot, «lie est rooDiée dam la cil Une, et qoecrile-r:
lui ayant touché le sein par hasard, s'est écrire (|<. iiile. Mais Marotar
rive alors : il annonce, sans vouloir s'expliquer, qu'il j Uml réparé prés du pèr< .
et qu'il a son projet pour tout réparer aussi près de Selioe. )
ACTE ni.
( Marol fait la cour à Lisette pour mieux arriver à ses fins. Il la charge d'annoncer
à sa maîtresse Séline que son pelil chien favori est sorti dans la rue, aiin de la
faire descendre à la porte, où il pourra lui parler. )
ACTE III, SCENE 111.
27
SCÈNE III.
LISETTE, SÉLLNE, MAROT.
LISETTE.
SÉLIKE.
LISE-PTE.
SE UNE.
MAROT.
SELI>E.
MAROT.
SELINE.
MAROT,
SELINE.
MAROT.
SILICE.
Vostre chien est rentré, n'en pleurez plus la perte.
Tu l'as laissé sortir !
Moy ! c'est Monsieur Clindor.
Je n'ay que trop d'ennuis sans m'en causer encor.
Qu'a la belle Séline à répandre des larmes?
Faut-il paroistre triste avecque tant de charmes !
Si proche d'un hymen que vous souhaitez tant ,
Vous devriez montrer un esprit plus content.
Avec juste sujet je pleure et je soupire.
Vostre cha<?rin vous plaist , moy je me plais à rire :
Une heure de bon temps vaut un an de soucy ,
Mon maistre aime la jnye et son valet aussi.
Mais j'oublie en riant que je suis une buse :.
Il m'avoit commandé de vous faire une excuse
De n'estre pas venu ; je la fais un peu tard :
Excusez l'excuseur.
Va, dis-luy de ma part ,
Que je ne puis souffrir le valet ny le maistre.
Car l'un n'est qu'un bouffon, et l'autre n'est qu'un
[traistre.
Est-ce ainsi qu'on reçoit l'envoyé d'un amant .-'
Bien, nous ferons au vostre un pareil traitement.
Mais dites-moy du moins d'où naist vostre colère ?
Que mon maistre a-t-il fait qui peut tant vous déplaire.'
Ce jeune audacieux, cet amant suborneur,
A-t-il trop tost d'un jour attaqué vostre honneur .'
Cebranlement de teste exprime le contraire :
Il fait voir que Damon ne fut pas téméraire
Et que, par son respect et sa timidité,
Peut-estre vostre honneur fut trop en seureté.
Je ne vous entens pas, mais il faut que j'avoue
Que j'ay les yeux fort bons pour voir quand on me joue.
Je vous entens fort bien : Yante a très-grand tort;
Je sçais ce qu'elle a fait, et je la blasme fort.
Je vois que vous tournez la chose en raillerie;
Mais allez bouffonner loin d'icy, je vous prie :
28
MAROT.
SÉL1i>IE.
MA BOT.
SÉLIINE.
MAROT.
SÉLINE.
MAROT.
SELINE.
MAROT.
SELINE.
MAROT.
SÉLINE.
MAROT.
SELINE.
MAROT.
SÉLlNE.
MAROT.
SÉLlNE.
LES INlKKil i:S .A.MOl ULl -I ^
I/affaire est sérieuse, et je vais de oi- [m^
Men plaindre au vieil Damoii, qui n'en raillera pas.
Il répond de l'argent qu'on luy fera bien rendre ,
Et pour cesnjet-là, j'attends icy IJs<indre.
Qnoy, vous avez dessein de rompre avec Damon ,
Avec ce cher amant, tout de bon .'
Tout de bon.
Vous ne sçavez donc pas?...
Et quoy? la fourbiu'
Non, le M enjodment et la gaboteri«>.
De qui?
De ceux qui sans sujet excitent vos fureurs ■ .
Mais, comme je vous plains , pour finir vos erreurs ,
Je veux vous dire tout.
Que me pourrez-vous dire .'
Ce qui, malgré vos pleurs , vous va bien faire rire.
Je viens de tout conter au bonhomme Clindor ;
Je crois qu'il pâme d'aise, et qu'il en rit en(H)r.
liyer, sortant dicy, Damon vint voir Yante,
De qui vous connaissez l'humeur gaye et galante ;
Au temps du carnaval , où l'on peut tout oser,
Elle luy proposa, pour se bien déguiser.
Et pour bien divertir vous, Clindor • î !i •>,
Mais surtout pour trompt-r vostre j iindre,
De prendre son habit et luy donner le mpu
Comme à sa sœur Damon ne contredit e«i rien ,
Elle vint donc icy sous l'habit de sou frère :
Voilà tout le sujet qui vous met en colère.
Si la chose est ainsi, ce n'est qu'un jeu d'esprit.
Tout le monde le serait, et tout le monde en rit. .
xMais son frère devoit m'en faire confidence ,
Et nous devions tous deux estre d'intelligence.
Ouy, mais satisfaisant voslre juste désir.
Du divertissement il ostoil le plaisir;
Et sa sœur déguisée en faisoit un mystère.
En faveur de la sœur, j'excuse donc le frère.
Vous n'avez plus contre elle aucun ressentiment?
Non , tu peux de ma part luy faire un compliment.
Au galant sans scandale?
Ouy, je suis sa servante.
Sic dans l'édilion originale : cela fait an vers de quatorze pieds.
ACTE ni, SCENE V. 29
SCÈNE IV.
MAROT , seul.
Elle ne pleure plus, elle s'en va contente ;
Mais ce n'est pas assez, si je n'enipesche encor
Que Damon quelque part ne rencontre Clindor.
J'apperçois ce causeur à lunette et calotte;
Encor qu'il soit tout seul, je l'entens qui marmotte :
Son caquet nous pourroit jouer un mauvais tour,
Et Damon par malheur paroist dans le carfour.
Il faut les écouter, et nous les ferons taire
Dès qu'ils commenceront d'entamer le mystère.
SCÈNE V.
CLINDOR, DAMON, MAROT.
CLINDOR. Ronsoir, ÎSfonsieur Damon.
DAMON. .Te vous rends le bonsoir.
CLiNDOB. .Te suis, mon cher voisin, ravy de vous revoir.
MAROT, has. Moy, j'en suis fort fasché! ,
DAMON. Qu'avez- vous à me dire?
CLiNDOH. Un trait des plus plaisans, qui vous fera bien rire.
MAROT. Ah! le grand babillard.
DAMON. Sur quoy ?
ci.iNDOR. Sur les jumeaux.
Qui sont aussi galans que ressemblans et beaux.
MAROT, à part. Rompotis cet entretien sans tarder davantage ,
Ou tout seroit perdu (haut). Dans vostre voisinage
Et dans vostre maison l'on vous cherche partout \ '
L'on a dans le quartier couru de bout en bout.
CLINDOK. Mais quel sujet encor met tant mes gens en peine?
Timandre est-il venu faire quelque fredaine?
MAROT. Vostre grande cassette et vostre cofl're-fort
Se sont trouvés ouverts, et Séline craint fort
Qu'on ait fouillé dedans.
CLINDOR. J'y cours en diligence.
Monsieur, excuscz-moy, la chose est d'importance.
30 LES INTRIGUES AMOUREUSES. <•
DAMON. Je m'en vais avec luy pour sçavoir ce que c'est :
Comme mon allié j'y prends grand inlêrest.
MAROT,à Damon. J'ay quelque chose aussi d*im|>c)rt:int h uuisdiri'
DAMON. Que seroit-ce.? dismoy.
j^j^jjQj Venez-vous pomi d «rrire
Et fermer quelque lettre?
DAMON. 0".v, tout préscntemenl.
MAROT. C'est qu'on sent le brusié chez vou» horril'l'i'»' nt.
Pour de cet accident apprendre l'origine .
Nous avons visité chambre, grenier, cubme ,
Tout le logis eulin, hors vostrc cabinet
Dont vous avez la clef.
DAMON. J'^y •« «''«^ «" *^**'
Tous mes papiers sont là : je tremble à ta nouvelle.
MAROT. N'auriez- vous point, Monsieur, mal éteint b chandelle?
DAMON. C'estàquoy je pensois; j'y vais voir promptemeilt.
SCÈNE VI.
MAROT seul.
Je les ay séparés tous deux adroitemeol ;
Mais tout cela n'est rien , si je ne fais en sorte
Que ces vieux radoteurs, paroissant à leur porte,
JNe reviennent encor parler sur nouveaux frais,
Et que Cliudor enlin n'évente nos secrets.
Le voilà qui paroist et dérouille sa gorge :
Il vient me quereller, et jurer par saint George ;
Je suis prest d'écouter ce grand déclamateur
Qui me peut appeler rusé, fourbe, imposteur,
Sans me dire pourtant une chose nouvelle *.
Bien d'autres me l'ont dit.
SCENE Vif.
CLLNDOR, MAROT.
CLiNDOH. Tu me l'as baillé belle !
L'avis de ^larot n'est qu'un mensonge inventé.
MABOT, ' Voudriez- vous qu'il eust?,..
CLIHDOH. Quoy?
ACTE UI, SCENE VU. 31
MAROT. Dit la vérité?
Avoir trouvé ouverts ' coffre-fort et cassette ?
En auriez-vous, Monsieur, Tàme plus satisfaite ?
Et seriez-vous content que l'on vous eust volé ?
CLi?îDOR. Non.
MABOT. Pour quel sujet donc m'avez-vous querellé?
CLiNDOR. J'ay peine de souffrir un menteur qui me joue.
MAROT. Il estvray, j'ay menty, Monsieur, je vous l'avoue,
Car enfin je suis homme et tout homme est menteur » ;
Riais je mens à propos, comme un bon serviteur,
Qui sert fidellemeut son maistre et sa maistresse.
Sans moi, sauf le respect qu'où doit à la vieillesse,
Vous auriez, sur ma foy, je le dis haut et clair.
Parlant au vieux Damon lait un grand pas de clerc ;
Vous eussiez découvert....
CLINDOR. Hé quoy?
MAROT. Ce qu'il laut taire :
Les changements d'habits de la sœur et du frère.
CLINDOR. Et quand je l'aurois dit, qu'il l'auroit entendu.
Qu'en fust-il arrivé?
MAROT. Ah! tout étoit perdu!
C'est l'esprit le plus prompt, quoiqu'il soit fort bonhomme,
Que l'on puisse trouver de Paris jusqu'à Home.
CLINDOR. Se fust-il emporté pour ce qui n'est qu'un jeu?
MAROT. Il auroit maltraité sa nièce et son neveu :
Cela peut-estre auroit rompu leur mariage,
Encor que vous eussiez sa parole pour gage.
CLINDOR. J'en serois bien fasché, car j'aime ces jumeaux :
Je les trouve tous deux si sages et si beaux
Que je fais avec eux une double alliance.
Je vois que ton avis étoit de conséquence.
MAROT. Mais Damon vient icy : ne luy dites donc rien
De leur déguisement.
CLINDOR. Je m'en garderay bien
' Nouvelle inadvertance. Cet hiatus se trouve ainsi dans l'édition originale. Ce-
pendant Gilbert sait et observe les lois de la versification; peut-être avait-il écrit
vicieusement : trouvés ouverts, en employant adjectivement le premier mol comme
le second. Rien n'était plus variable et moins arrêté dans nos vieux auteurs,
jusque vers la lin du dix-sepliéme siècle, que les règles d'accord des participes :
on peut en voir de nombreux exemples dans les Lexiques de Génin et de M. Gode-
froy sur Molière et Corneille, mais aucun du fçenre de celui-ci.
' Cest la traduclion AcVOmnit tiomomendax,dK l'Écriture sainte (Psaume 115).
32
LES INTUIGITS AMOIREISES.
scEMi \ m.
DAMON.
CLINDOB.
DAMOTf.
MABOT.
DAMON.
CLINDOR.
MAROT.
CLINDOB.
DAMON.
CLINDOR.
MAROT.
DAMON.
MAROT.
DAMON.
MAROT.
DAMON.
MAROT.
' Plusieurs
DAMON, CLINDOR, M.\I\()T.
Je vous revois, Monsii'iir, Tamc assez satisftrfte.
Vous avez retrouvé colTre-fori «'t «-assi'tif.
Sans qu'on vous ait fait tort
Ou ne m en i\ |>uiiit t^iit ,
Et de ce bon avis je suis fort satisfait :
Je ne puis le louer assez de sa pnidnicf . »
Il m'en avoit donné quelque autre d'ini|>ortance
Touchant certains papiers en quoy gist tout mon bien :
J'ay suivy son conseil et n'ay négligé rien.
Je le loue avec vous de sa pnidenre extn'ine :
Son humeur vigilante est cause «|ue je l'aime;
INI a nièce et mon neveu sont heureux de l'avoir.
Un valet qui sert bien ne fait que son devoir.
Mais de quoy parlions-nous. Monsieur, moo cher «
[|Mr.'
Alors qu'il vous donna cet avis salutaire?
Si je m'en ressouviens, nous iMrlions des jumeaux.
Guy, nous disions qu'ils sont et ressemblans et beout.
Changeons cet entretien, dangereux. mble.
Je ne les ay jamais pu voir tous deu\
Qu'hyer, avecque vous.
Ny moy, seigneur Clindor,
Cqr je n'avois point eu ce doux plaisir encor.
Que diles-vons, Damon? J'ay grand |wine a vous croire!
C'est que monsieur Damon a mauvaise mémoire ;
En récompense il a le jugement fort bon.
Et seroit trop parfait s'il n'étoit un peu prompt.
A quoy reconnois-tu que j'ay l'humeur colère ?
M'emporté-je souvent?
Non, pas fort, d'ordinaire.
A quoy le vois-tu donc? Est ce au son de la voi»?
C'est parce que Monsieur est. . . .
Quoy :
>é Ciuuiipeuois,
Car tous les Champenois sont d'humeur colériipic ',
proverbes confirment celle assertion :
Teslc de Champagne n'est que bonne ,
Mais ne la choiiue point personne.
ACTE m, SCENE VIII.
Comme tous les Flamans ont Tesprit pacifique.
CLi>DOR. Ces discours sur les mœurs sont recherchés et beaux.
MAROT, a part. Pour rompre tout à fait l'entretien des jumeaux,
Je vais faire un discours, long à perte de vue ,
D'une matière riche, ou bien ou mal tissue.
Haut. Vous, Messieurs, dont l'esprit est grand, judicieux,
Pendant vostre loisir seriez-vous curieux
De connoistre les mœurs des provinces de France ,
Où j'ay fort fréquenté? La chose est d'importance.
CLi.NDOR. Il nous en pourroit faire un utile entretien.
DAAios. Marot a de l'esprit : il le fera fort bien.
CLi>DOR. Cela sert au négoce, à tous les gens d'affaire;
Il faut l'interroger.
D A MO.N . Cet entretien doit plaire.
€Li>DOB. Que dis-tu des Normands, dont chacun parle assez?
MAROT. Ils sont grands chicaneurs et fort intéressés.
i>AMO>'. Les Picards?
MAROT. Ils sont francs, ardens après la gloire,
J'entens de celle-là qu'on acquiert à bien boire '.
CLiNDOR. Les Bourguignons ?
MAROT. Sales.
CLiNDOB. Le proverbe le dit *,
ISIais je ne l'entends pas, si l'on ne l'éclaircit.
MAROT. C'est-à-dire des gens corrompus de nature,
Car l'on sale la chair sujette à pourriture.
DAMON. Le proverbe est, ma foy, plaisamment expliqué.
Des Bretons le génie as-tu bien remarqué?
MAROT. Ce sont des gens de cœur, d'esprit, de bonne mine.
Mais fainéans, buveurs, et d'humeur libertine.
Et qui les voit souvent doit craindre, ce dit-on ,
Qu'il n'en éprouve enfin quelque tour de Breton '.
33
El encore :
Gars normand, fille clianipcnolse,
hans la inalsun toujours noise.
Voy. Leroux de Lincy, Livre des proverb. éd. Delahays, t. I, p. 331, 370.
' Leroux de Lincy, Dicl. des prov., I, 382-3. Le penchant à la colère et l'habitude
de l'ivrognerie étaient les deux défauts qu'on reprochait habituellement aux Pi-
cards.
^ Le Ducatiaua (p. *70) explique ce proverbe en l'appliquant dans son origine à
l'ancienne milice l)our;;uisnonne, qui portait la salade en tète. Voy. pour d'autres
explications : les Recherches de Pasguier, 1. I, ch- 9, et le Glossaire des Nocls
bourguignons de Laraonnoye.
" Leroux de Lincy, DicUoiiti. des proverb.,l, p. 326 7.
COMTEXf. UE MOLIÈUE. — II. 3
34 LES INTRIGUES AMOUREUSES.
DAMON. Il est divertissant.
MABOT. • i^'a foy» q"«in<l j«? dégoise.
Je m'explique toujours à la franche gauloise;
Je dis ce que je pense , et sans rien redouter.
DAMON. Pour faire un bon portrait il no faut poinf M'"-'r
CLiisDOR. Parle des Poitevins.
iiAifOT. Ils sont trigaux ' ctcludies.
DAMON. Les Angevins.'
MABOT. Bavards et faiseurs d'acrostkhet.
CLiNDOR. Les Tourangeaux ?
MABOT. Sont vaiaSf mais bons, doux et courtois *.
DAMox. Ceux du Perche et du Mans.'
MABOT. Grands fourbes et matois.
DAMON, à part. Ma nièce et mon neveu sont de cette contrée,
De ma succession l'ame fort allrnr
Dois-jc m'en défier ?
MABOT. ^loDsieur, que diics-votis?
DAMON. Rien, poursuis ton discours.
CLiNDOB. I<(*s Guépins sont-ils doux ?
MABOT. >on, ils sont tous , .MunMcur, testus comme des diables ',
DAMON. Et ceux de iilois?
MABOT. Ils sont civils, jolis, afTables.
CLiNDOB. Et ceux de Dauphint'.'
MABOT. Des gens nés pour la cour 4.
■ Coquins, (ripons, filous.
a Des TouriDgrtoi, AM**>— ,•
Bont fraiU, bon»eiprtU, bolM ftM.
dit le provert)e. a Les quatre grands disranda bons nota de iiotn> Innpa, a écrit
Ménage, étoient Ange\ ins : M. le prince de Guëmcoé, M. de Baulru, M. le oooile de
Lude et M. le marquU de Jarzi^ • Diseurs de bons mots, de pointes, de ealeof
bours, épilogueun, etc., c'est :>ans doute ce que Marol eatead ptrJiHunn (Taero*-
iiches.
^ Ce sont les habitants d'Orléans que l'auteur désigne soaslenomde'''M';>*'i«, qui
venait probablement de leur esprit satirique et railleur, piquant comme le dard
des guêpes. Ce mot était même devenu un nom propre, et on avait pru l'haliitud)-
d'appeler les Orléanais des (;uépins, sans y entendre malice ( voy. le Genlilhommr
Guépin, coméxlie par de Visé). On voit par divers documents qu'ils avalent «-n
effet la répulation d'élre têtus : «Le naturel des Guépins , J'en prends Or ,
pour exemple, lil-oo dans les Mémoires de la Ligne, est d'eslre hagardv
seux et mutins. (Voy. Leroux de Lincy, Livre des proverb., t. I, p. 373-4, édil. if
lali. ) Dans son livri- Icou animorum (1612), ou il passe en revue les mcrurs i\<-
chaque province, Barclay dit des Orléanais : « Ils parlent un franrois très-correct ,
mais leur esprit pétulant et caustique leur a mérité le nom de gurpins. »
< Marot veut probablement jouer sur le titre de Dauphin , que portail l'héritier
présomptif de k couronne, depuis la cession du Dauphiné à la France, ea 1349.
DAMON.
MAROT.
CLINDOR.
MAROT.
DAMON.
MAROT.
CLINDOR.
MAROT.
CLINDOR.
MAROT.
DASIOJÏ.
MAROT.
CLINDOR.
MAROT.
DAMON.
MAROT.
ACTE m, SCENE VIII. 35
Pour ceux du Languedoc ?
Les lettres et l'amour.
Les Gascons?
Grands hâbleurs, mais d'ordinaire braves.
Les Limosins?
Gourmands et grands mangeurs de raves'.
Les Auvergnacs ont-ils de charmans entretiens?
Ils sçavent les be.iux arts , sont grands musiciens ,
Et les Grecs ont fondé chez eux la colonie
De ces doux rossignols qui viennent d'Arcadie '.
Mais sont-ils asnes tous?
Plusieurs sont égrillards,
Comme ont accoutumé d'estre les montagnards.
Dis-moy, les Provençaux ont-ils l'ame courtoise?
Ils sont les inventeurs de la rithme françoise^,
D'esprit ingénieux ; mais ils sont presque tous.
Comme ceux d'Italie, avares et jaloux.
Les Lyounois ?
Joueurs et gens de bonne chère.
Voilà, comme je crois, la France tout entière.
Et des Parisiens, quoy, n'en dirons-nous rien?
C'étoieut, pour en parler et les dépeindre bien,
Autrefois des badaux^, à présent fort habiles :
' .Manger du pain comme un Limousin, disait le proverbe. — C'est ordinairement
aux Auverj^iiats et aux Savoyards qu'on appli(|uait le sobriquet de mangeurs de
raves (£>i7 de l'apostoile , treizième siècle; Fleury de Bellingen, Élymol. des prov.
yr.,p. 210) ; i! n'y avait pas un longcbeminà faire pour aller, des Auvergnals surtout,
jusqu'aux Limousins, que les dictons populaires ont toujours rangés dans la même
famille.
' On sait ce que c'est que les roussins ou rossignols di'Àrcadie.
3 Marot, quia de la littérature, fait ici allusion aux troubadours, à l'Académie
du gai savoir, fondée à Toulouse, et aux cours d'amour. Ritliiiie, aujourd'hui du
masculin, est ici employé pour rime.
* C'est la vieille renommée des Parisiens. Rabelais a parlé au long et au large des
badauds de Paris en badaudois.
On t'y labse duper autant qu'en lieu de France,
dit Clilon de Paris.
Et parmi tant d'esprits pluit polis et meilleurs,
Il y croit des badauds autant et plu.s qu'iiillenrs
(P. Corn., Le Menteur, I, se. t.)
Crispin dit la même chose, dans les Femmes coquettes de Raym. Poisson :
Monsieur, parlons encor de Parln, )e vous prie ;
Paru, je suis badaud, .Monsieur : c'est ma patrie.
(IH, se. 1 ).
36 LES INTRIGUES AMOUREUSES.
L'esprit et le bon sens croissent avec les villes;
On n'en voit plus de sots, si ce n't'st par haz.ird ,
Par certain accident , et non pas de leur part '.
CLINDOB. Je vois bien ce qu'il dit, j'enlens la raillerie :
Il parie de la belle et grande Confrérie '.
DAMON. De sou discours des mœurs je suis fort satisfait
J'ay peine à digérer pourtant un certain trait,
Qui pique mon neveu vivement et ma nièce.
HABOT. Hé quoy? Je suis naïf, et dis tout sans finesse.
DAMOx. Disant que les >lanceau\ sont fourbes et matois,
Tu leur as à tous deuv bien donné sur les doigts.
MAROT, à part. Quand on parle beaucoup on dit quelque sottise;
Il faut avec esprit couvrir celte bestise.
{Haut.) Des provinces en gros j'ay dit les passions ;
La règle générale a ses exceptions :
L'on |)eut voir un Normand qui fuira la chicane.
Un Auvergnac aussi qui ne sera point asne ;
Tout de mesmc un Minceau peut n'estre point matoii,
Lt l'éducation change les mœurs parfois ;
Puis Yante et Damon sont d'un âge si tendre ,
Que, loin d eslre trompeurs, on les pourroit surprendre :
Clindor les connoist bien.
CLIKDOR. ^h ! les pauvres jumeaux,
Je crois qu'ils sont tous deux aussi bons qu'ils sont beaux.
Et qu'ainsi que leur corps, leur esprit se ressemble.
Je souhaiterois fort les voir tous deux ensemble,
Pour de leurs petits traits faire comparaison.
DAMON. Vous le pourrez, s'ils sont tous deux à la maison.
MABOT, à part. Il faut sur ce sujet trouver une défaite.
{//a ut.) Ils sont tous deux sortis pour faire quelque emplette :
Prcsts à se marier, ils ont peu de loisir.
Mais vous pourrez demain vous donner ce plaisir,
Et puisque c'est chez vous que le festin s'appreste
< On voit, par celte digression, que chaqae province avait dès lors sa renommée
spéciale, qui n'a guère varié depuis, même après que les délimilations provinciales
ont disparu. Il est curieux de constater l'antiquité de ces réputations locales, qal,
du reste, remontent bien plus haut encore, et il serait facile dVn faire voir l'inva-
rialnlité et la persistance, — Je ne dis pas la léffilimité, — par de nombreux
témoignages , surtout pour les Normands, les Picards, les Touran<:vaux, les Man-
ceaux, les Gascons, les Auvergnats. Je l'ai fait pour quelques-uns, et ai jagé
ÏButile de le faire pour d'autres, dont la réputation est trop bien établie et trop
universellement connue.
' Yoy. dans le l" volume de ce recueil, notre note sur le double sens do motsof
;p. 474).
ACTE IH, SCEXl- IX. 3
Et que de leur hymen on célèbre la feste ,
Vous les verrez, Monsieur, alors tout vostre saoul,
Et pourrez comparer leurs yeux, leur nez, leur cou,
Et tout ce qui s'en suit, s'il vous en prend envie.
CLiXDOR. C'est un des grands plaisirs que j'auray de ma vie.
D'Yante vous tiendrez les articles tous prests.
DAMON. Je n'y manqueray pas, ce sont mes intérests.
Adieu.
CLIXDOR. N'avions-nous rien davantage à nous dire?
MAROT. Non, vous avez tout dit, et Damon se retire,
Retirez-vous aussi. — Ce causeur indiscret
S'est bien fait violence emportant un secret.
AOn de l'obliger à garder le silence,
J'ay fait à mon secours venir toute la France ;
J'ay fait un long discours des mœurs comme j'ay peu,
Et j'ay bien réussi puisque Clindor s'est leu.
t)AMON. A quoy t'amuses-tu lorsque je me retire.^
MAROT. Je conduisois Clindor.
SCENE IX.
YANTE, DAMON, iMAROT.
YANTE
DAMON
YANTE,
DAMON
MAROT.
YANTE
DAMON
YA^TE.
DAMON.
YANTE.
DAMON
VANTE.
parle dans la maison. Quoy que vous puissiez dire....
.l'entens du bruit chez moy ; mais écoutons un peu.
C'est...
Mon frère, ma sœur.
Ma nièce et mon neveu.
Tu disois qu'ils étoient allés faire une emplette.
C'est qu'ils sont revenus et que l'emplette est faite.
sort du logis. Mon oncle!
Qu'avez-vous ?
Vous venez à propos
Pour m'oster d'embarras et me mettre en repos :
Mon frère, transporté d'une horrible colère.
Veut, hélas!...
Achevez ; que voudroit vostre frère .'
Se battre avec Timandre, et tout présentement.
Il se faut opposer à cet emportement.
Ils se sont querellés tous deux en ma présence :
Mon frère ne pouvant souffrir sou insolence,
38 LES INTRIGUES AMOUREUSES.
A d'un mot à l'oreille apaisé ce jaloux.
DAMON. Ils se seront donné sans doute un rendez-vous.
VANTE. Mou frère sur-le-champ est monté dans m chanibre ,
Pour prendre son épée et pour aller s'y rendre ;
Mais je l'ay renfermé dedans habilement ,
Et j'en ay pris la clef.
DAMON. C'est agir prudemment.
De sortir du logis je vais bien luy défendre.
YAKTE. Si vous alliez trouver les parens de Tïniandre
Pour le faire arrester, ils ne se battroient pas.
DAMON. C'est fort bien avisé, j'y vais tout de ce pat.
Allez voir vostre frère, allez luy dire viste
S'il sort de ma mais4)n que je le déshérite.
Tuy, demeure au logis jusqties à mon retour.
Tu feras bien fernier la chambre à double tour ;
Mais tiens-toy ce()endant tout auprès de la porte «
Et prens garde surtout que mon neveu ne sorte.
la/enestre, avec un manteau et un chapeau.
Ah ! mon oncle , on m'enferme , on me fait un affront ,
Kt par vostre ordre encor !
Vous estes un peu prompt.
Quoy ! sans re.ssentimcnt endurer un outrage !
Je viens vous délivrer dans un moment
Tenrage.
Marot. Sa colère me ptaist : c'est qu'il aime l'honneur.
Mais il faut promptement détourner ce m ilhotir:
Un duel à présent causeroit sa ruine.
N'est-il point à propos que j'aille chez St-line?
Klle a dessus Timandre un pouvoir sans égal ;
Elle peut empescher qu'il n'arrive aucun mal :
Sur le moindre billet il viendra droit chez elle,
Et vous pourriez alors accorder la querelle
D'entre ces deux rivaux.
^-^MON. Tu raisonnes fort bien :
Agis de ton costé, moy j'agiray du mien.
YANTE, a
DAMON.
YANTE.
DAMON.
YANTE
DAMON, à
MAROT.
SCENE X.
YANTE, MAROT.
YANïE. ISIon oncle est-il party?
*'A"OT. La demande est fort belle.
ACTE IV, SCENE II. 39
YAME. L»^ vieillard comme un Basque enfile la venelle*.
makot; D'où naist vostre chagrin ?
\A>'TE. Je crains à tous momcns
Que la lettre, à la fin, ne vienne icy du iMans
Annoncer à Damon le trépas de mon frère ,
Et ne découvre enfin ce que nous voulons ta're.
MAROT. Je prens tous les paquets qu'à Damon l'on adresse;
Pour moy je ne scais point de meilleure finesse
Que de les déchirer, et c'est agir fort bien :
Ouy, c'est pourvoir à tout.
"S viNTE. N'épargnez donc plus rien.
ACTE IV.
(Scène I.) Séline cajole Timandre afin de lui arraclier la promesse de ne pas se
battre avec son rival, et elle lui répète ce (|ue Mnrot lui a fait accroire à elle-
même (III, se. 3 , c'est-à-dire qu'Yante était cachée hier sous les habits de son
frère Damon, et que le frère et la sœur se déKui>ent sou\ent ainsi .sous les vêle-
ments l'un lie l'autre, pendant le carnaval. Timandre feint de se soumettre, et
a l'arrivée J'Yanîe elle l'envoie au jarilin s'entretenir avec Clindor et I.isandre,
en attendant qu'elle puisse le rejoindre.)
SCENE II.
YANTE, SÉLINE.
siiLi.NE Vous venez à propos en ce lieu pour apprendre
Une bonne nouvelle.
YANTE. Hé quoy?
sÉLi.NE. Je tiens Timandre.
Sur mon ordre ce brave aussitost est venu ;
' • Courir comme un Basque, marcher vite et longtemps. [Diclionn. comiq. de
P.-J. Leroux; Soit pé mal apprêté, de Hauleroche, se. I.). On disait aussi .«««/er
comme un Basque. Les Bas<(ups, souples, forts et nerveux, comme la plupart des
montagnards, étaient et sont encore renommés par leur amour pour la lutte, pour
les exercices du corps et pour la danse, qui est chez eux un véritable exercice
gymnastique. f.e Pays, dans ses /4m.itics, amours et, amourettes {Amsterd., Abrah.
Wolfgang, IG93, lettre II, p. 5% et Hamilton, dans l'histoire de l'aumonier Pous-
satin ( Mémoir. de Grammont, ch. 8) ont parlé en termes caracléristiques de
cette passion des Basques pour la danse. (V. le Pays basque, ^tar M. Franc. Mi-
chel, in-8°.)
40
YAWTE.
SELIiNE.
VANTE.
SELINE.
YANTE.
SÉLINE.
YANTE.
SELINE.
YANTE, a
( Haut. )
SELINE.
YANTE.
SELINE.
YANTE.
SÉLlNE.
LES INTRIGUES AMOUREUSES.
Il vouloit s ecliap()er, mais je lay retenu.
Je le veux accorder avecquc vosire frère :
N'appréhendez donc rien.
I >amon oe le craint guère ,
Car il est brave aussi.
Je sçais qu'il a du cccur.
Mais je veux toutefois einjH'selHT un malheur.
Et devant qu'il soit nuit apist-r leur querelle.
Vous vouiez employer l'autorité de belle
Pour les mettre d'accord.
IJsandre avec Clindor,
Qui sont amis communs, s'entremettent enror.
Mais changeons de discours, incomparable \ante.
Que je puis dire ensemble et galant et galanir.
Je ne suis l'un ny l'autre.
Yante est tous les deux
Et sçait de plus d'un sexe attir«>r tous les vccux ;
Elle sçait aussi bien témoigner son adresse
Sous l'habit d'un amant qu'en celuy de maistreSMLi
Si j'ay pris de mon frère et l'habit et le nom*
Je viens en Faire excuse et demander pardon.
On pardonne aisément , n'étant point oflensëe.
Et, pour vous expliquer nettement ma pensée.
Yante hier au soir se travestit en vain .
Car je la reconnus dès l'abord à son sein.
part. Elle feint pour cacher sa passion extrême.
Qu'elle a trop fait paroistre; il faut feindre de mesme.
Vous m'avez reconnue à l'abord à mon sein.'
Ouy, pour favoriser un si galant dessein.
Et pour mieux imiter en tout l'aimable Yante,
Qui feignoit d'estre amant, je feignois d'estre amante.
Puisque vous confessez d'avoir feint tout de bon,
C'est donc à votre tour à demander pardon.
Mettons dans la balance et l'une et l'autre ruse,
Et pardon pour pardon, excuse pour excuse.
Je le veux.
Discourons de nos vrais intérests,
Et seule à seule icy découvrons nos secrets.
Sans faire trop la prude et trop la scrupuleuse,
Nostre condition n'est pas avantageuse :
La flile qui vieillit passe assez mal le temps.
Les femmes, ce me semble , ont les cœurs plus contens
ACTE IV, SCENE II. 4i
Elles vont librement faire des promenades ,
Et peuvent recevoir cadeaux et sérénades ,
Faire partie aussi pour la foire et le jeu,
Tout cela de leur chef.
YAKTE. Moy, j'en feray fort peu :
Je sçais que les maris ont ces choses en haine.
sÉLiNE. Vrayment vous estes honne, on s'en met fort en peine !
De prendre leur avis ce n'est plus la saison :
On fait ce que l'on veut, qu'ils l'approuvent ou non ;
Ils ont beau murmurer, en gronder et s'en plaindre,
Et l'on n'est plus d'humeur pour eux à se contraindre.
On se lève à peu près à midy tous les jours,
L'on disne, Ion s'ajuste, on va le soir au Cours,
Dans la belle saison ; le reste de l'année,
En galans entretiens on passe la journée.
Od voit la comédie, on va le soir au bal ,
On est de cent festins durant le carnaval.
L'on est hors du logis presque la nuit entière.
Car aTec un mary l'on ne s'arresle guère ;
L'on ne revient jamais qu'il ne soit endormy.
L'on se fait ramener par son meilleur amy ,
Afin de l'apaiser en cas qu'il se réveille.
Et lorsqu'il fait du bruit, on fait la sourde oreille.
C'est la façon d'agir des femmes de ï^aris ,
Quand on est du bel air ■ .
YAME. J'admire les maris
D'avoir tant de bontez.
sÉLiNE. A quoy sert leur colère?
A donner des soupçons. Ils font mieux de se taire.
Vostre frère, à propos, ne me dira-t-il rien?
\ \>TE. Il sera complaisant.
sÉLiNF.. Je l'aimeray donc bien.
Lisandre asseurément vous traitera de mesme ;
Vous l'aimerez beaucoup.
VANTE. Il faudra que je l'aime.
sÉLiNE. Parlons à cœur ouvert.
VANTE. C'est un fort grand plaisir.
■ Ces beaux préceptes, calqaés Jusqu'à an certain point sur la réalité, comme
nous aurons plus d'une fois occasion de le voir dans la suite de ce recueil, ont été
mis en action avec beaucoup de verve par R. Poisson, dans sa comédie des Femmes
rnquetles, où l'on pourrait retrouver, presque trait pour Irait, tous les détails de
re tableau.
42
SÉLINB.
YANTE.
SÉL1NE.
YANTE.
SÉLINE.
YANTE.
SÉLINE.
YANTE.
SELINE.
YANTE.
SELINE.
YANTE.
SÉLINE.
YANTE.
SÉLINE.
YANTE.
SÉLINE.
LES INTRIGUES AMOUREUSES.
La dcffonsf ne fait qu'auj^mciiter le désir :
Tant plus on se contraint, plus on est malheureuse.
Certain désir que j'ay me rend fort curieuse.
Quel est donc ce désir que vous voulez sçavoir?
Ce que pense mou sexe , et ne fait jamais voir.
Et quoy?
Le sentiment d'une fille accordée.
Qui n'a jamais d'hymen conceu la moindre idée ;
Je voudrois qu'on m'apprist, ou pouvoir deviner
Ce qu'une ame ingéniie en peut imaginer.
Séline peut sans moy se le dire ellc-mesme.
Puisqu'elle est accordée et confesse qu'elle aime.
Je S(^ais mon sentiment, et souhaiterois fort
De sçavoir si le vostrc et le mien sont d'accord ;
Yante! parlez donc.
Que diray-je, Séline?
Tout ce que là -dessus vostre esprit s'inuigine.
On a, quand on s'engage et quitte ses parens.
Un mélange confus de |)ensers différcns;
La nouveauté surprend.
Elle doit hien surprendre ,
Car la chose est terrible : on ne se peut deffendre
D'accorder tout alors ce que l'on veut de nous;
Si ce consentement est ou fascheux ou doux.
C'est là la question! Enfin, que vous en semble?
Est-ce un bien , est-ce un mal, ou tous les deux enseoible?
Vous me faites rougir.
\ uiKs |K-nsez donc fort bien.
Car quiconque rougit ne rougit pas de rien.
Je suis sur ce sujet tout à fait ignorante.
Et moy, non plus que vous, je n'y suis pas fçavante.
Je n'ose m'expliquer.
Moy, je pense que c'est
Certain trouble secret... Mais mon oncle paroist.
(Se. 3.) riindor, rencontrant Yante en habit de tille, la f»'licile en badinant sur
le pouvoir de ses charmes, et fait allusion à la scène du contrat, que Marot
lui a expliquée a sa façon. Il lui rappelle que, la prenant imur son frère, il
lui a compté la dot, et Yante répond qu'elle l'a remise a celui-ci. Dans la se 4,
Damon et Yante se rendent compte de ce qu'ils ont fait pour accommoder la
querelle du jaloux Timandre avec le faux neveu de Damon.
ACTE IV, SCÈNE V. 43
SCÈNE V.
YANTË, MAROT, BAPTISTE.
VANTE (à Marot).
Dieux! qu'est-ce que je vois! C'est Baptiste du Maus :
Il s'en va découvrir tous nos déguisemens.
MAiior. Abaissez vostre coëffe, et puis me laissez faire.
LAi'TisTE. Ah! ah! bonjour, Marot.
MAROT. Ah ! bonjour, mon compère.
DAMON (à Marot).
Quel est cet homme-là, qui paroist soucieux?
MAiîcrr. C'est un homme du Mans, mais un fou dangereux.
Et vous ferez fort bien d'éviter sa rencontre.
iiAPTisTE (à Marot).
Dis-moy, Monsieur Damon loge-t-il icy contre?
DAMON (à Baptiste).
Vous voyez son logis, n'en soyez plus en soin.
MAROT (à Damon).
Vous osez luy parler!
DAMO. .Te parleray de loin;
Je veux m'en divertir, et prens plaisir à rire.
Je suis Monsieur Damon.
«APTiSTE. J'ay beaucoup à vous dire.
Je n'ay pas cet honneur d'estre connu de vous.
i)AMO> ( tout bas ).
Cet honneur est fort grand d'estre connu des fous.
BAPTiTSE. Soyez couvert, Monsieur. Le lieutenant du INIaine
Vous envoyé une lettre, étant en grande peine
De nos deux chers neveux qu'il avoit fort connus ;
Mais il n'a pu sçavoir ce qu'ils sont devenus.
Je les regrette aussi, car ma deffunte femme
Les a nourris tous deux.
MAROT. Dieu veuille avoir son ame!
DAMON. Monsieur le lieutenant m'écrit-il de sa main ?
BAPTISTE. Ouy, mais l'on m'a volé cette lettre en chemin :
La lièvre m'ayant pris dans une hostellerie,
Je fus près de vingt jours dans une resverie '.
' Délire.
44 LES INTRIGUES AMOUIU i -' -
MABOT. 11 confesse la dette.
DAMON. Il a l'esprit gaste.
MABOT. Quand il dit qu'il est fol, il dit la v r t ■
YANTE (à Marot).
Je crains fort que mou oncle enfin se dts;tbuse.
MABOT {bas). Laissez-nioy jusqu'au bout conduire celte ruse.
DAMON (à Baptiste).
Je plains fort Taccideot qui vous est survenu .
BAPTISTE. Si j'ay perdu l'écrit, j'en sçais le contenu :
Monsieur le lieutenant m'en a fait la lecture.
DAMON. Que dit la lettre enfin?
BAPTISTE. I^ lettre vous asseur»
Que vostre cher neveu, sans cstre aveugle ou fou,
Est chcu dans une trappe et s'est rompu le cou.
YAiNTE ( tout bas ) .
Je crains qu'à ce discours il ne donne créance.
MABOT (à Damon).
Il commence d'entrer dans son extraragance.
nAMorf (à Marot).
D'où vient qu'il fait couler des larroet de let yeux ?
Les fous ne pleurent pas.
MABOT. C'est un fou sérieux.
DAMON (à Baptiste).
Poursuivez.
BAPTISTE. Sa sœur vint au bruit, toute épleurée
Et de cet accident étant désespérée ;
Od creut, parce qu'au Mans nul ne la vit depuis,
Qu'elle s'étoit tuée, ou jettée en un puis :
Cest là le bruit qui court.
DAMON. Quoy! de ma nièce Tante !
BAPTISTE. Ouy, d'elle asseurément.
DAMON {montrant Yante.) Vous la voyez vivante.
BAPTISTE. En croiray-je mes yeux? ne me trompé-je point?
DAMON. Ah! qu'il est ridicule!
MAROT. Il l'est au dernier point.
BAPTISTE. Ah! que je suis surpris! ah! ma joye est extn-mp!
Belle Yante, est-ce vous?
VANTE. Baptiste, c'est moy-rnesme.
BAPTISTE. Vostre frère est deffunt, j'en suis fort asseuré :
Je l'ay veu sur son lit tout prest d'estre enterré.
MABOT (à Damon).
Il revient de nouveau dedans la resverie.
ACTE IV, SCENE V. 45
BAPTISTE. Damon, hélas! est mort.
daMON. Son frère! II se marie;
Le jour est déjà pris et le contract passé.
BAPTISTE. Peut-on se marier quand on est trépassé?
DA5io>. ^on, au pauvre deffunt on feroit des reproches,
Kt l'on célébreroit sa noce au son des cloches.
MABOT. Mais si son frère avoit oublié qu'il est mort,
Et qu'il se mariast !
DAMON. Il nous surprendroit fort.
BAPTISTE. Il raille à contre-temps.
DAMON. . La plaisante folie!
MABOT. Il faudroit à Damon donner de la bouillie :
Il ouvre bien la bouche et rit honnestemcnt.
itAPTiSTE. Pourquoy rire?
MABOT (n Baptiste tout bas). Parlez de son enterrement,
Kt d'en faire les frais : il n'osera plus rire.
DAMON. Avez-vous tout conté ce qu'on vouloit m'écrire?
nvPTisTE. De la lettre, Monsieur, c'est tout le contenu.
DAMON. Vous pouvez retourner d'où vous estes venu.
Mon neveu n'est point mort, puisque son mariage"
Kst un témoin fort seurque vous n'estes pas sage.
BAPTISTE. Je soutiens qu'il est mort, contre mille, moy seul,
Après que je l'ay veu cousu dans un linceul.
MABOT. Ce vieillard est avare, et craijit que ce message
Ne l'oblige à payer les frais de ton voyage ;
Te traitant de la sorte, il s'en veut dispenser.
Et te donne confié.
BAPTISTE. Qui l'auroit pu penser!
D\Mo>. Allez, retirez-vous ; vous estes fou, bonhomme.
lîAPTiSTE. Est-ce ma récompense ? est-ce ainsi qu'on me nomme
Pour avoir élevé dès leurs plus tendres ans
Les jumeaux, vos neveux, comme vos deux enfans ?
Mais vous estes vous-mesme, ame ingrate et barbare.
Un fol, un usurier, un Arabe', un avare.
DAMON. .Si^tu ne nous fais voir promptement tes talons,
Je m'en vais te donner trente coups de basions.
< C'est-à-dire un bomme dur, sans pitié, avare, usurier, voleur :
Endiircli-toi le cœur, sols Arabe, corsaire.
Injuste, violent, sans foi, double, faussaire.
(BOiLBAU, satire VIII.)
« Pour moy, je crois que vous n'esles ni Grec ni Latin, mais vous estes un peu
Arabe. » {< omédie des proverbes, d'Adrien de Montluc, I, sç. 4.)
46
LES INTKIGUES A.MOrREl'SES.
DAMON.
YANTE.
DAMON.
MABOT (à Damon).
11 commence à rouller les yeux dedans la teste :
Appréhendez, Monsieur, cette méchante heste.
Je m'en vais tout de bon promptement tVlriller,
Si tu ne fuis bien viste et w pmso ii drilUr '.
Ah! mon oncle, épargne/
Sou, iiuii, Kii<>:it*/-iiiu> luire.
MA ROT (à Baptiste).
Retirez-vous d'icy, croyez-moy, mon cou
Il frappe comme un sourd, évitez un miili ;
BAPTISTE. Je m'en retourne au Mans pour le perdre d'honneur.
MAROT. C'est fort bien fait à vous. — Il drille d'importance.
Je m'en suis bien défait.
Cest user de prudeoee :
Si cet homme enragé vous eust pris au collet.
Il vous eust déchiré comme on fait un poullet ;
Il prend les gens au cou, dès l'abord, pour le t '
Sur mes gardes toujours, j'y dounay fort bou i. .
Yante avoit grand* peur.
Je craignois plus que vous.
On est sage, ma nièce, alors qu'on craint les fous.
Oublions pour jamais cet homme sans cervelle «
VA pensons à l'hymen et de son frère et d'elle.
YAWTE (o Marot).
Ah ! que je redoûtois ce fasclieux entretien !
MAROT. J'ay bien joué mon rollc, et le bonhomme eu tient *.
DAMON
MAROT.
DAMON.
YANTK.
DAMON.
' Coarirvite, se sauver précipilammeoL
^ Cette scène amusante, ou le rusé Marot fait il à pcopoc paMtr pour fou m
homme qui pourrait le compromettre, et doot cluM|at ptulMlilloo parait nu
preuve de folie de plus à des yeux prévenus, a souTenl été mise alors au li
Voyez, par exemple, le Pédant joué, de Cyrano (I, se. 7 /; .V. de Pouro
( I, se. 9 et II ) ; /es Nobles de province, de Hauteroclie ( II, se. " ' • !H -t . i ,.
ACTE Y, SCENE II. 47
ACTE V.
SCENE I.
MAROT SKUL.
MAROT. Je viens de renvoyer Baptiste dans le Maine ;
Mais Timandre qui vient me met bien plus en peine.
SCÈNE II.
MAROT, TIMANDRE.
MAROT. Chez Séline, Monsieur, je vous croyois encor.
TIMANDRE. J'ay trompé mes Argus, et Lisandre et Clindor,
Et me suis échappé par une adresse extrême.
MAROT. En trompant ses amis on se trompe soy-mesme.
JN'étiez-vous pas, Monsieur, dans ce Heu seurement
Où l'on parle de noce et non d'enterrement ?
La mort, est-ce un ragoust, d'aimer tant à vous battre.^
Vostre rival plus lin s'est fait tenir à quatre
Par sa sœur, par son oncle, et tous ceux de chez nous.
TIMANDRE. Je voulois me trouver à nostre rendez-vous,
Et je ne pouvois pas sans honte m'en deffendre.
Ayant fait un appel, quoy ! manquer à m'y rendre!
Damou m'eust justement pu blasmer aujourd'hui
D'estre plus querelleux et plus poltron que luy.
Mou honneur m'est plus cher qu'amy ny que maistresse.
J'ay proGté chez elle, et sceu par mou adresse
Les ruses d'uu rival ; je perdray qui me perd.
J'ay tout sceu, j'ay tout sceu.
MAROT, à part. Qu'auroit-ii découvert?
TIMANDRE. SéUnc m'a tout dit.
MAROT, à part. La mine est éventée.
TIMANDRE. J'ay sceu que mon rival étoit un vray Prothée,
Garçon, puis tantost fille, il change à tout moment
I
48 LES INTHIGUES AMOUREUSES.
De sexe, de discours, de lieu, d'habilleraenl.
Et la sœur se déguise aussi bien que son frère.
MAROT. Bon, il n'a point encor découvert le mystère.
TiMANDBE. Je le veux attraper sans attendre à demain.
]SIarot me peut aider dans un si beau dessein.
MAROT. Ce sera de bon cœur, si j'ay quelque industrie :
Commandez seulement.
TIMANDBE. Apprenswnov, je te prie.
Afin que je me venge et le perde d'honneur.
Comme on peut discerner le frère de la saur.^
MABOT. Vos curiositez, Monsieur, sont fort nouvelle»
D'apprendre à distinguer les masies de« femellet.
TIMANDBE. Quaud les deux jumeaux M>iit tu lubit déguisé.
Les s<;ais-tu discerner?
MABOT. •'y I'""' '''*'"' """*^ •
Ils sont trop ressemblans.
TiM ANDRE. 1*^ Hiaistresse ou ton maistre
N'ont-ils pas quelque signe où l'on peut le» conDoiftre?
MAROT. Aucun, ou, s'ils en ont, ils le cacbeot si bien
Qu'il est fort malaisé qu'on en découvre rien.
TIMANDBE. La chose toutefois m'est bien fort importante :
Hyer Damon changea d'habit avec Yanle ;
J'ay pu m'estre troinfM'.
MAROT. ly fusaussidéccu:
En donnant le cartel, \.uite l'a reoeu.
TiMANDRE. Aurois-tu bien pu faire une telle sottiie'
MAROT. Je l'appréhende au moins.
TIMANDRE. Quclle lourde otéprise !
MABOT. Cest à la bonne foy qu'on me le vil donner.
TIMANDRE. Toy, qui les vois souvent, tu les dois discerner.
MAROT. J'aperçois l'un des deux qui paroist sur la porte;
C'est la sœur ou le frère.
TIMANDRE. Abordons-le, n'importe.
MAROT. Abordez-les tout seul, car je leur suis suspect :
L'on m'a donné congé pour vostre setd respect ' .
TIMANDRE. Vicns, tu u'as rien à craindre, étant sous mou auspicc
Va donc l'interroger, et me rends ce service.
■ A cause de vous seul, du latin re$pectu».
ACTE V, SCENE III. 49
SCÈNE III.
MA ROT, TIMANDRE, YANTE.
MABOT. Madame la jumelle, ou monsieur le jumeau ,
Estes-vous damoiselle enfin ou damoiseau ?
Car, pour vous témoigner son amour ou sa haine,
ÏNIonsieur le veut sçavoir; il en est fort en peine.
YA?iTE. Marot n'est pas trop sage, et ne sçait ce qu'il dit :
L'on peut voir qui je suis en voyant mon habit.
TtMANDBE. Mais VOUS en changez tant, et vous et voslre frère.
Que le plus clairvoyant...
MAROT. Y perd son luminaire.
A ce souris railleur, à cet air fanfaron ,
Pour ne vous trom|)er point, je crois que c'est Damon.
TIMANDRE. C'cst Yantc sans doute.
MAROT. Ah! je ne le puis croire :
Son frère a tout cet air, si j'ay boime mémoire;
Il la faut quereller pour en estre asseuré.
Timandre a grand désir de vous voir sur le pré :
D'un rival qui le choque il veut prendre vengeance.
YANTE. Monsieur, approuvez-vous sa grande extravagance?
TIMANDRE. Je voudiois bien qu'Yante acceptât son appel :
Contre elle avecque joye on feroit un duel ;
Il est fort glorieux toujours avec les belles,
Et la plus douce paix vaut moins que ces querelles.
YANTE. .Te ne veux avec vous avoir nul différend ;
Voilà vostre cartel. Monsieur, je vous le rend.
Pour ne pas attirer sur vous de justes blâmes.
Soyez une autre fois moins cruel vers les dames.
TIMANDRE. Marot vous a donné de ma part cet écrit?
YANTE. Hyer de vostre part.
TIMANDRE. Il a pcrdu l'esprit.
YANTE. Vous me fistes vous-mesme assez mauvaise mine.
TIMANDRE. fut-ce VOUS quc je vis en allant chez Séliue?
YANTE. Moy-mesme asseurémeut.
TIMANDRE. J'en demande pardon :
k Quand je vous querellay, je vous pris pour Damon ;
Mais si cette méprise est digne de risée ,
Excusez une erreur que vous avez causée.
CONTËHP. DE MOLIÈRF.. — II. 4
50 LES INTHIGLES AMOUREUSES.
Damon pour m'éviter s'est aussi déguisé ;
Mais où peut-ou trouver ce rival si rusé?
YANTE. . Ce n'est pas de sa sœur que vous devez l'apprendre;
Mais je puis hU-n vous dire, ô généreux Tiniandre,
Qu'eu quelque lieu qu'il soit Damon ne vous craint pas.
Allez donc le chercher.
TiHANDRE. J'y vais tout de 06 pM.
Suis-moy, Marot, suis-nioy.
HAROT. Je vous suis tout à Theurr
(Se. i-t) Marot et Yante s'applau(li!t»4'nt d'avoir tlup^ TInundfc Apre* le dépari
de Marot, Yante raconte a I.isandre comment on »'«t d«^rraM>' >(•• R«iiil>tc
en le faisant retourner au Mans, et comment elle t'y e»t prbe |>' l'-r
à duper le vieil oncle, en lui rarontant queton neteu i>*«HaU »aii . ■.
par lu fenêtre. Sur ce* enlrffaitr>, Marot revient, dégtiiaéra oourrirr.
botté, crotté; il renvoie Lisandre et donite m« lottructIOM A Yante, .| .
cacher, en voyant veuir roocle Damon.
SCÈNE VII.
DAMON, MAROT.
DAMON. D'où peut veuir Marot, équipé de la sorte,
En habit de courrier et tout couvert de crotte' .'
S'il a perdu l'esprit, j'en suis fort affligé.
MAROT. Guy, j'ay couru les champs , je suis presque enragé.
DAMON. C'est confesser la dette, au moins c'est y souscrire.
MAROT. Vous n'avez pas, Mou&ietir, trop cmml sii|. t dVii rir**,
Car je suis fou pour vou-^
DAMON. .'^i i iiiii un I i>i |iiiiii ><»>,
Marot Test pour iuy-mesme : il est plai.siuit , ma foy.
Avec ce juste-au-corps, fait de vieilles soutanes.
Viendroit-il de Melun courir la poste aux asnes.'
MAROT. Si vous sçaviez le mal qui vous est préparé,
Vous ne railleriez point, j'en suis fort asseuré ;
Guy, si Ton vous disoit ce que Ion vient de faire.
Vous tiiesme, comme un asne on vous entendroit braire.
DAMON. Timaudre s'est sauvé du logis de Cliudor?
Mon neveu s'est battu ?
MAROT. Non , c'est bien pis encor,
Car la chose est étrange et tout à fait cruelle.
Que quelque autre vous vienne en dire la nouvelle.
Ce ue sera pas moy, je m'en garderay bien.
' Sic* L'auteur ne s'est pas aperçu de l'insuflisaoce de la rime.
DAMON.
MAROT.
DAMON.
MABOT.
DAMON.
MAROT.
DAMON.
MAROT.
DAMON.
MAROT
DAMON,
MAROT.
DAMON
MAROT.
YANTE,
DAMON.
MAROT.
YANTE,
DAMON
.MAROT.
YANTE.
DAMON
MAROT.
YANTE.
MAROT
DAMON
ACTE V, SCENE VU. 51
Ah! je le veux sçavoir ; ne me déguise rien,
Ou je vais t'assommer.
J'aime mieux donc le dire.
Mais vous ne riez plus !
Il n'est plus temps de rire.
Dis ce qui s'est passé.
Monsieur, puisqu'il vous plaist,
Je vous raconteray la chose comme elle est.
Le discours sera long, car il est d'importance.
Abrège , si tu peux, car je perds patience.
Vous chérissez Yante?
Ouy, je la chéris fort.
Et vous la croyez sage enfin ?
J'en suis d'accord.
Vous ne la vistes pas hier chez sa voisine?
Non.
Qui pensiez-vous voir à costé de Séline,
Qui luy faisoit la cour?
Qui? Mon neveu Damon.
îson, c'étoit vostre nièce en habit de garçon.
à part. A quoy tend ce discours ?
Ah ! quelle effronterie!
Écoutez jusqu'au bout où va la fourberie :
C'est qu'Yante elle-mesme a signé le contrat,
De plus touché la dot.
à part. Ah ! traistre , ah ! scélérat !
Poursuivez.
Vous allez apprendre un grand mystère.
Il va tout découvrir pour se tirer d'affaire;
Je vais le démentir, mais attendons un peu.
Dites ce que faisoit cependant mon neveu.
Il étoit déguisé sous les habits d'Yaute.
De ce que je vais dire elle est tort innocente :
Vous sçavez que la dot étoit eu louis d'or ;
Yante les receut du bonhomme Clindor,
Et puis les mit après dans les mains de son frère ,
Ne pouvant deviner ce qu'il en vouloit faire
Tout est bien rajusté.
Avec l'argent comptant,
Vostre lasche neveu prend la poste à l'instant ,
Et va, sans dire adieu, droit le chemin de Rome.
Avec luy le voleur emporte cette somme ?
4.
i.
52
MABOT.
DA.MON.
MAROT.
UAMON.
MABOT.
DAMOIV
MABOT.
DAMO^.
MABOT.
DAMON-
MABOT.
YANTE,
DAMON .
MABOT.
DAMOÎS
MABOT.
DAMON
MAROT
DAMON
MAROT
LES INTRIGUES AMOUREUSES.
Il l'emporte, Monsieur, il n'en faut point douter;
C'est cela seulement qui l« faisoit liasler.
Ah! lelasche, ah! l'ingrat, ah! quelle |H«rfldie!
.Te n'ay rien veu d'égal, non, jamais de ma vie.
Ce qui croist ma douleur et mon amiction ,
C'est que de cette dot je suis la caution.
Je le sçais bien , Monsieur, et vous estes à plaindre.
En courant après luy ne peut-on \o r';itt.indre?
Non.
Mais de son départ fus-tu p<>mi .nvi-rty?
Je le sccus un quart d'heure après qu'il fut prty;
Je pris en mesme tenips un bon cheval de selle ,
Mais il alloit vers Rome, et j'allois vers Bruxelle.
Cliacun de vous prenoit un différent chemin.
Cela m'a fait courir toute la nuit en vain.
bas. Que Marot a d'adresse et rend la fourbe aisée !
Mais pour quel sujet prendre une route opposée?
Il n)'avoit dit souvent, mesme au dernier repas.
Qu'il avoit grand désir de voir les Pays-Bas.
Comment s(^ait-on qu'il prend le chemin d'Italie ?
Les postillons l'ont dit.
Quel transport de folie
De perdre son honneur et tout abandonner
Pour voler de l'argent qu'on luy vouloit donner!
Quoy qu'il soit , il m'excite une juste colère :
Son crime tost ou lard recevra son salaire.
Vous avez grand sujet d'eslre mal satisfait :
C'est un tour de Manceau, Monsieur, qu'il vous a lail.
Quand je parlois des mœurs des provinces de France,
J'avois quelque soupçon et quelque défiance
Que c'étoit un matois.
Tu me Pavois bien dit;
De ton prudent avis j'ay mal fait mon profit ,
Mais quelque autre en ma place eust-il jamais pu croire
Qu'il eust voulu commettre une action si noire ,
Qui le fera passer pour lasche et scélérat'
Falloit-il de l'honneur faire si peu d'étal ,
Traiter un oncle ainsi qui luy servoit de père ?
Yante comme vous se plaint , se désespère ,
Et vient vous témoigner
ACTE V, SCENE VIII.
â3
SCÈNE YIII.
DAMON, YANÏE, MAROï.
DAMOx. Ayant sceu mon malheur,
Vous venez prendre parla ma jusle douleur.
VASTE Ouy, je viens partager l'ennuy qui vous dévore;
Mais je crains uu malheur heaucoup plus grand encore
Lisandre après mon frère est allé cette nuit.
DAMON. Tant mieux , si ce n'est pas en vain qu'il le poursuit.
VANTE. Ah! le funeste avis et le malheureux homme
Qui le vient avertir qu'il s'en alloit à Rome!
DAMON. Pourquoy.?
VANTE. J'en appréhende un dangereux effet :
Mon frère est un enfant, Lisandre tst homme fait,
Et ce cruel amant, transporté de colère,
Pour recouvrer son bien pourra tuer mon frère.
MAROT, bas. Fort bien imaginé ! Plaignez son triste sort.
Pleurez.
VANTE. Hélas !
MABOT. Pleurez comme s'il étoit mort.
DAMON. Que dites-vous tout bas?
MAROT. Qu'Yante est une folle
De pleurer sans sujet et de faire l'idole'.
DAUON. Vostre valet, ma nièce, est plus sage que vous.
Lisandre sraura bien modérer son courroux ;
li aura la conduite avecque la vaillance.
Il sçaura ménager la chose avec prudence ,
Pour recouvrer ma perte et celle de Ciindor.
VANTE. Sa vie est précieuse encore plus que l'or.
Si Lisandre est prudent et s'il a du courage,
Damon n'est pas d'humeur à souffrir un outrage.
Et, quoy que fasse enfin mon frère et mon amant,
.le n'en puis espérer un bon événement.
DAMON. Le voicy qui revient, il pourra nous l'apprendre.
MAROT. Autre courrier encor.
■ Faire la niaise.
I
54 LES INTRIGUES AMOUREUSES.
SCÈNE IX.
DAMON, LISA.NDUI . ^ \MK. M\ROT
DAMON. Kh bien ! bnive I jsandre,
Avez- vous rencontré mon |>erDde neveu?
MAROT. Permettez- luy, Monsieur, de respirer un peu :
Il a couru si fort, qu'il en est hors d'haleine.
YANTB. Que je crains pour mon frère, et que je suis en p«ine!
DAMO^. Dites, l'avez-vous veu.'Tirez-nou» de soucy.
LiSANDBE. Je Tay trouvé. Monsieur, à dix postes d'icjr;
Quoyqu'il eust devant moy quatre postes d'avanee,
J'ay joint ce bon courrier.
MAROT. La grande diiigenee!
LisANDRE. Dès qu'il n)e vit, de loin , connoissant mon dessein-,
11 descend de cheval, et vient à moy soudain.
Et prend deux pistolets de l'arçon de sa selle,
Pour me faire voler, disoit-il, l.i cenrelle.
Le respect que j'avois pour Yante et pour vous
Fit que je hasarday d'essuyer ses deux coups.
Pour épargner un sang que je n'osois répandre.
DAMON. C'est en fort galant homme en user à Usaïuirc.
LisANDRE. Il tira de deux pas son premier pistolet
Qui brusia mes cheveux et noircit mon collet;
Le second prit un rat ■ .
H A ROT. A ce rat rendez grâce,
Car peut-estre sans luy vous mouriez sur la plaee.
L1SANDRE. Sans doute. Après cela,qt)oyqu'il fist bien le fier,
Je l'oblijjeay pourtant à demander quartier.
Il me confessa tout alors avec franchise
Et me dit que l'argent étoit dans sa valise ;
J'y fouille et m'en saisis d'un soin fort diligent.
Et je pris la valise ensemble avec l'argent.
Sans me mettre en soucy d'en donner de décharge.
Derrière un postillon à l'instant je la charge;
Puis je monte à cheval, luy jetfant un souris,
Et je prends mon chemin tout droit devers Paris ;
Luy, d'un autre costé, reprend celuy de Rome.
MABOT. Assez mal satisfait de n'avoir plus la somme.
' C'est le même sens et la même élymologie que noire verbe raUr.
ACTE V, SCÈNE IX. 55
LiSANDRE. Il étoit si cliagrin, il étoit si confus ,
Que son oncle, je crois, ne le reverra plus.
DÀMO\. Tant mieux, j'en suis content, de bon cœur je l'en quitte;
Je me passeray bien d'une telle visite ,
Et je le déshérite après ce qu'il a fait ;
Je ne le veux plus voir.
MAHOT. Ce sera fort bien fait,
Il le mérite bien.
UAMON. Pour vous, brave Lisandre ,
Que j'ay pour vos bontez de grâces à vous rendre !
En quels termes pourray-je exprimer ce bienfait?
Comment reconnoistray-je un amy si parfait?
LisANDBE. Donnez-moy vostre nièce , et mon ame est contente.
DAMON. Je me donne moy-mesme encore avec Yante.
Après cette action, qu'on ne peut trop louer.
Ma nièce auroit grand tort de me désavouer.
MAnoT, bas. Résistez un petit, pour mieux couvrir l'affaire.
YA>TE. Oserois-je épouser l'ennemy de mon frère?
DAMON. Eisandre n'a rien fait qu'en fort homme d'honneur.
Et j'étois ruiné s'il eust eu moins de cœur.
Pour un frère si lasche nyez moins de tendresse,
Quittez le nom de sœur pour celuy de maistresse.
Vous devez oublier un parent vicieux ,
Pour chérir en sa place un époux vertueux.
LISANDBE. Ne la contraignez pas.
DAMON. laissez, laissez-moy faire.
Sans faire de façon et sans plus de mystère.
Par contrat l'épousant , vous aurez tout mon bien ;
Si vous le refusez, ma foy, vous n'aurez rien.
Sans faire à contretemps la pleureuse ou la vaine,
Choisissez l'un des deux, son amour, ou ma haine.
YAXTE. Donnez-moy le loisir, pour le moins, d'y penser.
DAMOX. Non, non, il ne faut pas là-dessus balancer.
MAROT, à Yante. Vous avez fort grand tort.
YANTE, à Damon. De peur de vous déplaire.
Il faut donc s'y résoudre.
DAMON. Elle accorde l'affaire ,
Je l'ay réduite enfin ; il ne faut seulement
Qu'aller trouver Clindor pour son consentement.
LISANDRE. Descendant de cheval, j'ay tout dit au bonhomme
Ce qui s'étoit passé sur le chemin de Rome ;
Mais l'on vient de sa part.
50
LES INTRIGUES AMOURELSES.
SCÈNE DERNIÈRE.
DAMON, SÉLLNE, TIMANDRE. LISANDUE, MAROT, YANTE.
LISETTE.
DAMON.
SÉLINE.
DAMON.
SELIISE.
DAMON.
Eh bien, que dit (liiudor?
De l'hymen de Lisandre il demeure d'accord ,
Il nous a d»'|)utés tous deux |M)tir vous le dire.
Au contrat, dès ce soir, il est pn-st de souscrire;
Si sa goutte au logis ne l'eust point retenu
Pour vous en asseurer luy-mesi«e fu»l venu :
II devoit cet honneur à vous, à vostre nièce.
Je l'iray bien trouver, j'excuse sa vieillesse.
Qtie dites- vous enfin de mon lasche neveu?
N'étoit vostre respect, je m'en plaindrois un peu.
Il faut vous en venger en épousant Timandre.
TiMANDBE. (.lindor me traite en Hls, et me choisit pour gendre.
Et Séline y consent après plus de deux ans.
DAMON. Enfin, grâces au ciel , nous sommes tous oontens.
LiSANDBE. Pour uioy, je le suis fort, vous le pouvez bien croire.
Marot après l'hymen vous dira nostre liistoire,
Il pourra quelque jour la conter à loisir;
L'intrigue eu est jolie.
Il me fera plaisir. •
Pour rendre ainsi que vous son ame satisfaite ,
Je veux qu'il soit aussi le mary de Lisette,
Et, pour favoriser leur amoureux espoir.
Je veux, sans différer, qu'ils s'épousent ce soir.
Ce sera de bon cœur ; nous ferons bon ménage.
Je veux du parchemin , ou point de mariage.
Je m'en vais tout exprès faire écorcher un veau,
Après, sans contredit, nous ferons peau pour peaa.
Ainsi tout ira bien.
Fini.ssons la journée
Par un festin superbe, et ce triple hyménée.
MABOT, aux spectateurs.
Nostre Intrigue amoureuse a deu finir ainsi ;
Si vous estes contsns, nous le sommes aussi.
DAMON.
MABOT.
LISETTE.
MABOT.
LISANDBE
DAMON.
FIN.
CH. CHEVILLE!
CHAMPMESLÉ
NOTICE
SUR CH. CHEVILLET, SIEUR DE CHAMPMESLÉ,
ET LES GRISETTES.
Charles Clievillet , sieur de Champnieslé , est heauconp moins connu que
sa femme, la plus illustre comédienne de notre vieux théâtre : il fut pour-
tant un acteur remar(|uable, et il n'est même pas indigne d'attention comme
auteur. C'était le fdsd'un marchand de rubans étai)li sur le Pont-au-Change ,
et l'on dit même qu'il vendit des rubans en |>ersonne, avant de monter sur le
théâtre : cette origine explique les tableaux de mœurs populaires, les traits
d'observation sur la vie des petits bourgeois et commerçants de Paris, qu'il
nous a laissés dans ses comédies.
11 débuta à Rouen; ce fut là qu'il fit connaissance avec M"* Desmares et
qu'il l'épousa. V.n 1GG9, le talent des deux époux s'était fait suffisamment
connaître pour qu'ils échangeassent le théâtre de Rouen contre le théâtre du
Marais, à Paris. Chanipmeslé passa à l'hôtel de Rourgogne l'année suivante,
à la rentrée de Pâ(|ues, et y resta neuf ans; il le rpiina en 1G79, avec sa
femme, pour le théâtre de la rue Mazarine, où il resta jus(|u'à sa mort, et le
registre de La Grange nous apprend que, outre leur part, les deux époux y
touchaient chaciui mille livres par an.
Champmeslé, comme avant lui Gros-Guillaume et Zacharie Jacob Mont-
fleury, comme son contemporain Rosélis, était fort gros, et satisfaisait à
merveille aux conditions indiquées par Molière dans l'Impromptu de Ver»
sailles pour « remplir im troue de la belle manière ». Aussi jouait-il les
rois dans la tragédie, où d'ailleurs la beauté de ses traits et la noblesse de
sa mine lui valurent quelque succès. Mais il était surtout prisé comme ac-
teur comique. Il avait de l'esprit et du goût, et plusieurs contemporains célèbres
ne dédaignaient pas de le consulter sur leurs ouvrages'. L'agrément de sa
conversation, son double talent d'acteur et d'auteur, la position (ju'il oc-
cupait au théâtre , et plus encore sans doute celle de sa femme, que tout le
monde admirait et que tout le monde courtisait, enfin la facilité de son com-
merce et son amour pour la bonne chère et les {)arties de plaisir, tout con-
tribua à le répandre l)eaucoup dans la société de son temps, surtout dans
' Palaprat, préface du Grondeur.
60 NOTICE
celle lies écrivains. C'esl de la Cliaiiipmeslé qu'il «'agit dans l'épigranne de
Boileau , le plus libre de ses ouvrages :
De lix amanU couleni et aon Jaloat
Qui tour à tour «erf oient Madame ( laade.
Le moine volage étoit Jean ton épout, etc.
11 est certain que (lliampmrslé eut «le iiombmix ri\aux; j- 1
accepta sa destinée avec autaut de plùltnapUie que le hit eiileu«lre l'ii'
gramme de Boileuu, mais on ne s'a|M>r(;oil |uis du moins qu'il ait rrginil
contre elle, et il scmhie même avoir étt' l'ami de beaucoup A'amh de > i
fenmie, eu particulier de Racine ri de La Fonlaiue. Boilrau Tut ausai lié t\>
lui, et on voit |>iir une anecdote de (îriiuarest qu'il était eu rap|tort at<
Molière.
Par iies talents et ceux de l'illtutre actrice qui portait son nom, Olianij
mesié avait acipiis une aisaïu^e qui lui |iemiellail de satisfaire srs guùte >l'c-
picurieii : ><■ Le comédien, couché dam son c i roaa e , écrit La lirutèrern «on
chapitre des Jugements, jette de la lioue au visagn de (lonirille, <|
pied, » et ce comédien , ajoute la clef, c'est (IhampiacaléfMi liaron. Id
dans son Kpitre IV, {tarie aussi de lui en dra lermc* qui mhiI iu*|>irca par i
même sentiment; il dit à son alui du Vi»>il< •■■! I» (• !•• ■■•■it ■!« la nuriaii
qui le retient au lit :
Ta n'es point obll|é, tout dt(OBltai>t tie Uiue ,
De «errer lei maieoB* de peur qu'oa a« ta roue.
Et, den:rurBnl lun(tenip« contre le aiur (ollc.
De voir encor paMir le tram de CliaMpaieelé.
On voit, par ces divers témoigoaget, que l'aultnir àt% Grisêltts aflirli-ni
un luxe qui faisait eu quelque sorte scandale dans Paris.
Il mourut subitement, le 22 aoi'it 1701, daiu des circoostancrs qui eut <
souvent racontées. Il venait de rommaiidrr deux messes de Heqiiitm, Yuu<
pour sa mère, l'autre pour sa femme, ipii était morte depuis trois ans, et il
se tenait assis sur un liauc à la |M)rte du caberet de P.'tHiancr, quand, au
milieu d'une conversation avec ses camarades, il tomlta le \iM^e à terre,
pour ne plus se relever.
Champmeslé eut l'honneur insigne d'avoir La Fontaine pourcollalwratcui
dans plusieurs de ses pièces de théâtre. Un travail curieux serait de suiv
à la piste et de relever dans ces pièces ce qui ap|Nirtieut ii La Fontaine, •
le séparant de ce qui est à Champmeslé. Ce travail, long et difTicilç ii nu n
a bien dans ses moindres nuances, serait très-propre à exercer la sagani.
critique d'un commentateur ; mais on nous i»ennetlra de ne le point tenter. Il
faudrait d'abord, eu effet, savoir d'une manière pertinente s'il a bien réel-
lement eu part aux pièces de La Fontaine où l'on veut \oir sa collalioration,
et SI La Fontaine a eu iwrt aux siennes. On sait que certains auteurs, ayant
des motifs pour ne pas signer leurs pièces, les mettaient lia!)itiiellenient sous
le nom d'un comédien. Néanmoins, il ne parait pas douteux, d'une manière
générale, que tous deux se soient quelquefois associt-s ensemble, sans qu'il soit
possible de déterminer au juste la part qui revint à cliacun d'eux.
SUR CHAMPMESLÉ. 61
Comme je lai dit, Champmeslé semble avoir voulu spécialement peindre
les mœurs de la J)Ourgeoisie parisienne, les usages et les ridicides des petits
marchands (Le Parisien, Les Grisetles, La Rue Saint-Denis). La fidélité do
cette peinture est le principal mérite de ces comédies, où l'on trouve aussi de
la verve, de la gaieté, une intrigue (pielquefois assez ingénieuse, des situa-
tions plaisantes. Malheureusement, il n'est pas très-délicat sur le choix de
ses moyens comiques ; tout lui est l)on pour faire rire , et son style offre de
nombreuses négligences.
On a de lui :
— Les Grisettes, comédie, trois actes, vei-s, représentée à l'hôtel de Bour-
gogne, en mai 1G71 (Paris, P. Le Monuier, 1G71, in-12, privilège du 3 no-
vembre, achevée d'imprimer le 20), — remise ensuite en un acte, sous le
même titre, avec addition des mots : ou Crispin clievalier, jouée sons cette
nouvelle forme la même année, et imprimée en 1C73. Le personnage de Cris-
pin ne se trouvait pas dans la pièce primitive.
— L'Heure du Berger, pastorale, cinq actes, vers, jouée à l'hôtel de
Bourgogne, le 30 mars 1672 (Paris, P. Promé, 1G73, in-12).
— Le Parisien, comédie, cinq actes, vers, jouée sur le théâtre de la rue
Cuénégaud, Ie7 fé>rier 1C82 (Jean Ribou, 1083, in-12). Cette pièce, qui eut
douze représentations, est indiquée dans le Registre de La Grange comme de
Champmeslé et de La Chapelle, indication qui ne peut être contestée, et qui
prouve que le dernier y a certainement eu part , si même il ne l'a faite en
< ntier. L'ouvrage ne tient pas les promesses du titre, et l'auteur recon-
naît lui-même, dans sa préface, que son héros » pouvoit estro de tout païs »,
en un mot que Tintrigtie et les peintures ne se rapportent guère plus à
Paris qu'à une autre ville. Il y a, d'ailleurs, des scènes et des types amu-
sants dans cette comédie, dont plusieurs situations rappellent de près le Pé-
dant joué de Cyrano, et les Fourberies de Scajtin.
— La Rue Saint-Denis, comédie, ini acte, prose, jouée au théâtre Gué-
négaud.le 17 juin 1G82; — sept représentations' (J. Ribou, 1G82, in-12).
Nous la reproduirons dans le volume consacré au théâtre de la troupe de
Molière et de la rue Guénégaud.
— f^'s Fragmens de Molière, comédie, deux actes, prose, jouée sur le
tliéâtre Guénégaud, le G mai lG8i (Paris, Ribou, 1G8'», in-12). Quoiqu'elle
porte le nom de Molière dans son titre, je ne la reproduis point : cette pièce,
en effet, ne roule nullement sur Molière, et n'est, comme du reste l'indicpie
le titre même, qu'une mosaïque de fragments empruntés à plusieurs de ses
comédies, surtout an Festin de Pierre, et réunis dans un cadre sans intérêt,
dans une action sans originalité, pour le seul plaisir d'un petit tour de force
assez puéril. Ias Fragmens de Molière ont été jinbliés aussi sous le nom
de Brécourt, sans doute par suite d'une confusion avec l'Ombre de Molière.
— Im P'eirve, comédie, un acte, prose, jouée le 30 juillet 1699, et non im-
primée. M. de Soleinnc en avait un exemplaire (n" 1446 de son catalogue).
On ajoute quelquefoisà cette liste DJlie, pastorale en cinq actes, vers, jouée
sur le théâtre du Palais-Royal, le 25 octobre 1G07 ; elle a même été comprise
k parmi les œuvres de Cham])mcslé, notamment dans le recueil factice publié
' Registre de La Grange.
62 NOTICE
par Tliomas Guilain , en 1692, et cctle attribution a été a(lo|ilée |Mir |
sieurs l)i|}lioj;rai>hes (lrainati«|iies. LV-ditioii originale ne |>orte |mi» de nom
d'aiileiir, ni même tie .signalui-e an l>as île Li Jé«licacr. Néanuiuin», il {Niraït
certain qn'eile est de Visi-, dans le théâtre du(|nel ou la lruu\e liahiluello-
meut. Hobinet ledit en ternies exprt's dans m lettre du 12 novembre HUIT ;
et, hien (|ue Visé suit nn |m-u sus|>eet |K>ur tout re qui tient aux questions de
[taternité littéraire, nous devons adopter cette altrihutiou , couiuie l'ont fuit
Beaucbanips, La Vallière et les frères Parfaiel. Il y a, du reste, une |>arlieu-
larité à laquelle n'ont pas fait attention ceux qui donnent la pièce à CJump*
me^lé, et qui semble traucber le débat contre lui : c'est que Déiie a élé rfr>
présentée, non-seulement sur la scène du Palais royal, mais à lactNir, deUK ans
avant son arrivée à Paris, et plus de trois ans cl demi avant sa première
comédie antbenlitpie.
Les anciennes éditions de ton tbéàlrt* comprenaient La Cou/h encho'i
et Je vous yremls sans vert, qui sont de \jk Fontaine. Tout cv qu'on |ieiit
dire, c'est qu'il y a eu |>eut-i-tre quelque |>art, ainsi qu'au f'eau f>€rdu, au
Florentin et au Ragotin, du uièute.
A ces pièces, indiquées partout, il faut en joiiulre un rrrtain nonibre, i|n<-
nous ne trouvons indiipiées que ilans le registre de X* Grange :
\" La Dassette, jouée, à partir du vendredi 31 ibai t68U, huti .... ... .uitc,
en alternant avec d'antres pièces, non imprimée. Une comédie du même litre
et de la niènie date est attribuée à llaulerucbe par tieaucoup de bibliogn-
pliies dramatiques et |>ar Lenuuurier : c'est proltablement relle-là. liauli^
roche, étant comédien lui-même, n'eut eu aucune raison de faire Jouer une
de ses pit'ces sons le nom il'uu de ses camarades, et le registre de Lu (înme'e
ne peut être su.spcet d'erreur.
2" Les Carrosses d'Orléans, vendredi août 1080. Otte piè«.
trii)uée partout à La Cha|M-ile, et pro|>ablemcnl avec raison. Celait «m début,
et Champnieslé ne fut sans doute que son préle-uom , comme il l'avait été
de plusieurs autres en pareil cas. La réunion des noms de Champmesb
de La Chapelle sur le registre, dix-huit mois plus tard, à pru|tos du Parit.i /.,
prouve qu'ils étaient en rapport l'un av«>c l'autre : après les timidités du
début , et rassuré par le succès , La Chaiielle ne craignait plus de se montrer.
3" Les Joueurs, 5 février 1083, neuf repri-sentatioiu — comédie en cinq
actes, indiquée comme anonyme par Bcaucbamps, de Mouhy, etc.,— non im-
primée.
\° Le Dixotce, G septembre 1083, citée {tar La Vallière comme anonyme.
Les œuvres de Champmesié ont été publiées à Paris, chez Thomas Guilain,
1692, iu-12 (recueil factice d'éditions originales, où i^nquent l'Heure du
berger et la première version des Cr«e//«, en trois actes,, i.ui, < !,. / Pi.n.-
Jacques Ribou, 1735, 2 v. in- 12, et en 1742, id.
Nous donnons ici les Grisettes, ou Critpin chevalier. 1.. ...i ,.., .■>
leinne dit, à propos de cette pièce, que la part de Champmesié se lion
peut-être à l'avoir réduite en un acte. Nous ignorons sur <|uel fondement
repose une assertion qui nous semble hasardée : la main de U Fontaine ne
nous apparaît pas assez clairement dans le style de cette comédie pour qn.-
SUR CHAMPMESLÉ. 63
nous osions uous y associer, et nous croyons que, en l'absence de toute
preuve positive, il faut en laisser l'honneur à Champmeslé lui-même. La
réduction en un acte eut pour but de donner plus de vivacité à l'action ,
qu'on avait trouvée un peu froide et languissante. Dans ces proportions, en
effet, les Grisettes forment une assez jolie petite pièce d'intrigue , bien su-
périeure à la première, d'une conception peu originale, il est vrai, et gâtée
par quelques vers grossiers, mais de situations plaisantes et lestement menée.
On peut la regarder comme le chef-d'œu\Te de l'auteur, et le germe d'oi'i
Dancourt a tiré sou Chevalier à la mode. Mais Champmeslé s'est évidem-
ment inspiré lui-même des Précieuses ridicules : son Isabelle est une pré-
cieuse pleine de prétentions comme Madelon et Cathos, et elle se laisse
prendre aux fleurettes du valet Crispin déguisé en chevalier, connue celles-
ri aux grands airs de Jodelet et de Mascarille, transformés en marquis.
i
LES GRISETTES \
ou
CRISPIN CHEVALIER^
COiMÉDIE EN UN ACTE.
(1671.)
' C'est-à-dire les petites bourgeoises, les tilles de peu. On voit que le mot n'est
pas nouveau dans la langue. Molière l'a mis dans la bouclie d'une/(?mme du bel
«/>, eoson Bourgeois gentilhomme (V, entrée l'*) :
Ils n'ont dei livres et des b.incs
Que pour racsdaïuej les grUcttes.
Ce nom venait probablement de la petite étoffe grise ou grisette ( Roman comique
de Scarron, I, cli. I), étoffe commune qui servait à l'habillement des personnes de
la classe inférieure.
CONTEHP. DE MOLIEnE.
i.
PERSONNAGES.
CRISPIN, chevalier.
MARTINE, servante de M. Griffaut.
M. GRIFFAUT, procureur.
ISABELLE, flile de M. Griffaut.
ANGÉLIQUE, aussi fille de M. Griffaut.
M. COCLET, marchand , amant d'Isabelle.
M. PRUNEAU', apothicaire, amant^d'Angëlique.
( La Kénéett à Paris, dam une êatU^ chez mcmtitmr CriffauL )
■ Le nom de Praneaa porte ta tlgnilkalioa avec loi, eonine rrax de Dlafolraa,
de Purgon, de Fleurant, de Clistoret, rir. Les apolhtcalret roniplaieni panul le»
personnages favoris de notre vieille coméJle, qui aimait a le» affubler de ooma
expressifs , et parfois bien autreœent.énergiques que criai de Cliampoietlé.
LES GRISETTES,
ou
CRISPIN CHEVALIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
CRISPIN, MARTINE.
MARTINE. Chut. Nostre procureur est là dans sou étude ;
Parlons bas.
CBiSPiN. N'en ayons aucune inquiétude :
S'il me trouve, un procès de mon invention
Soudain auprès de luy sera ma caution;
Cette fourbe, au besoin , me tirera d'affaire.
MÂBTINE. Mais avec cet habit, dis-moy, que veu\-tu faire?
Pourquoyn'en pas changer? qui t'a fait roublier?
Nos fliles toutes deux te croyoient chevalier;
Tes beaux ajustements , ton grand air, ta noblesse ,
Des deux, en ta faveur, a surpris la tendresse.
Quels mépris aujourd'huy feront-elles de toy,
Si l'on sçait que tu n'es qu'un valet !
CBISPIN. Par ma foy,
J'avois choisi tantost un habit de mon maistre,
Avec lequel icy je préteudois paroistre.
Je te laisse à penser, étant dans mes appas,
Si près de nos deux sœurs j'eusse fait du fracas;
Mais en vain j'en ay cru voir ma ligure ornée,
Car mon maistre a chez luy passé l'après-disnée :
Je n'ay pu luy présent endosser son harnois ;
Je l'ay donné dans l'ame au diable cinq cens fois,
Mais, entre nous , le diable est sourd à ma prière ,
Mes dons ont été vains. Nesçachant plus que faire,
Voyant l'heure approcher de me rendre en ces lieux ,
J'ay, ma foy, tout risqué pour paroistre à tes yeux.
Et ne te point manquer.
i
68
MABTINE
CRTSPIN
MARTINB
CRISPIN.
MARTINE
CRISPIN.
LES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER.
Pourquoy cette saillie?
Nous pouvions bien remettre à demain la partie :
Un billet de ta part m'en eust dit \c pourquoy.
D'accord. Mais mon bon sens, vois-tu, n'est plus à moy,
Et depuis le moment que tu m'as fait connoistro
L'esprit impertinent du procureur ton maistre,
Qu'il est bourru, ta«iuin, ladre, avaricieux,
Jusqu'à chercher pour rien des goiulres en tous lieux.
Que les elles aussi, donnant dans In chimère.
Sont folles toutes deux à l'exemple du père,
Que prenant à leurs yeux un air de qualité,
Ce qui ne couste rien, j'en serois bien traité.
Et qu'un peu de micmac et de bonne fortune
M'en feront tout au moins des deux éjwuser une.
L'espoir de voir sur moy tomber un si beau choix,
La gloire d'estre un jour le gendre d'un bourgeois ,
L'ardeur de mettre à lin une intrigue si belle.
Le plaisir de coucher auprès d'une femelle ,
L'aise d'en voir sortir de petits embrions.
L'amour... enfin... ma foy, tous ces brimborions.
Ma pauvre enfant, ont mis ma cervelle en dcbauihe,
Ma raison de travers , et mon bon sens à gauche.
Si bien donc que l'amour, offusquant ta raison ,
Knlre nous, t'a fait boire un doigt de son poison?
Un doigt! I.e petit Dieu, Martine, je te jure.
M'en a fait boire au moins trois cbopines, mesure
De Saint-Denis.
Pour toy je n'ay donc plus d'attraits?
Moy, que tu promettois d'aimer à tout jamais
Au contraire, bouchon , cet amour qui l'offense
Te fait plus que jamais voir mon obéissance :
Friponne , n'est-ce pas de ton invention,
Que vient tout le projet du matrimonion ?
En ces lieux, sans qu'aucun puisse y trouver à mordre.
Si je suis chevalier, ce n'est que de ton ordre ;
Tu ne me fais l'époux de l'une ou l'autre «cur
Que pour nous emparer des biens du procureur
Ainsi, quand cet amour brusie d'impatieuce...
Pour toy par conséquent... il est sans conséquence.
Car si cet hymen donne à l'une ou l'autre soeur
Une place en mon lit, tu l'auras dans mon cœur.
L'épouse que j'auray ne sera que ma femme;
SCENE 1.
69
HABTIKE.
CRISPIN.
MARTINE.
CRISPIN.
MARTINE.
CRISPIN.
MARTINE.
CRISPIN.
MARTINE.
CRISPIN.
MARTINE.
Toy, tu seras toujours ma maistresse ;... et mon ame
De Martine... toujours fera la volonté...
Et toujours le bon bout sera de ton costé.
Fort bien; mais des deut sœurs, pour ce grand byménée,
Laquelle choisis-tu? La cadette, ou l'aisnée?
Dis, laquelle des deux a pour toy plus d'appas?
Laquelle des deux?...
Ouy.
Ma foy, je ne sçais pas.
Mais encor?
Dans ce choix mon bon sens s'embarrasse :
Je remarque en l'aisnée un esprit de Parnasse ,
Qui- se soutient partout... et qui s'exprime bien,
Dans un certain sublime... où je ne comprens rien.
Mais qui me plaist beaucoup; son sçavoir me désarme...
Je donne aveuglément dans l'esprit, c'est mon charme.
D'autre part, la cadette est un trésor d'attraits;
Elle est beste , il est vray, sotte encore plus , mais
Sa personne fait voir, quoy que dise sa bouche ,
Une beauté qui plaist, un air enfant qui touche,
Des yeux... morbleu! des yeux.... remplis de feux follets...
Noirs... et qui font sur moy de terribles elfets.
Pour ne te point mentir, l'une et l'autre m'occupe.
L'une et l'autre me plaist ; mais pour n'estre point dupe ,
Et pour ne point faillir dans un choix si douteux,
Je les veux par contrat épouser toutes deux.
Les deux sœurs !
Et qu'importe ! en cette concurrence ,
Plus j'en épouseray, plus j'auray de finance :
C'est agir finement.
Ouy, pourestre pendu.
Voicy le rabat-joye, et j'en suis confondu.
Peste, il faut s'en tenir à la moitié du rôle ;
Mais qui prendre des deux ? L'aisnée ?
Elle est trop folle;
Je crains que son humeur ne nous fasse enrager :
Elle a pris de l'amour pour un prince étranger,
Qu'on nomme , à ce qu'on dit , le prince de Chimère ,
Petit principion , qui n'a point d'autre affaire
Qu'à se montrer partout , contrefaisant le beau ,
bans le fond d'un carrosse étalé comme un veau.
Comme il passe souvent le long de nostre rue,
70
CBISPIN.
MABTINE
CBISPIN.
MABTINE.
CBISPIN.
MABTINE
CBISPIN.
MABTINE.
CBISPIN.
MABTINE.
ES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER.
La belle, qui pour Itiy dans son ame est férue,
S'imagine que c'est tout exprès pour la voir,
Et je crains franchement , malgré tout nostre espoir,
Que sa principauté, fu*st-ce une métairie ,
Ne l'emporte aujourd'huysur ta chevalerie.
Laissons-la donc princesse, et n'y |)ensons jamais.
Aussi bien la cadette a pour moy plus d'attraits;
Martine , el!c est pour nous d'un aussi bon usage.
Tu fronces le sour<il ' iiii'.i.t-.lli'?
Klle est trop sage.
Et j'appréhende toui de ^a tiinidité •
Je crains, quoyqu'elle l'aime avec sincérité ,
Que sa sotte vertu, sa l)estise ordinaire,
Ne t'épouse jamais sans l'aveu de son père.
Cela seroit fascheux. Que faire donc?
Ma foy,
Je ne sçais qu'un moyen qui... Mais qu'entends-je ?
Quoy .'
C'est nostre procureur. Pour te tirer «Taflaire,
Va-l'en lui débiter ton procez.
Comment faire?
Il ne m'en souvient plus.
Te n)oques-tu de moy ?
Il ne m'en souvient plus, Martine , par ma foy.
Et la peur m'en fait perdri* encore la mémoire.
Il faut bien sur-le-champ inventer quelque histoire»
Ou nous sommes perdus. Songe à toy. Le voilà.
SCtiNE 11.
M. GRIFFAUT, CRISPIN, MARTINE.
GBIFFAUT, à Martine. Que faites-vous icy ? quel est cet homme-là ?
Toujours avec quelqu'un je vous trouve , ma mie ,
Et de je ne sçais qui ma maison est remplie.
MABTINE. Parlez-bas. C'est un homme icy qui vient exprès
Pour mettre entre vos mains , dit-il, un grand procez.
GBIFFAUT. Qui l'auroit cru, voyant cette mine affamée.'
^ Crispin. Que voulez-vous de mov, Monsieur?
«^^i^PiN. La renommée.
Qui rend justice aux gens de mcrile et d'honneur,
M'a dit... que vous étiez, Monsieur... un procureur.
SCÈNE II. 71
GRiFFAUT. Grâce à Dieu, je le suis; mais, plein de foy, j'absorbe
La chicane aux procez.
CRispix. L'honneste homme !
MARTINE. ■ A sa robe'
On le voit. Ces lambeaux, signes de pauvreté ,
Sont d'illustres témoins de son intégrité.
GBlFFAliT, à Martine. A Crispin.
Passons. Venons au fait : dites-moy vostre affaire.
GRispix. Mon affaire est, ^Monsieur... une affaire... assez claire,
i\Iais pourtant embrouillée en de certains endroits...
Excusez les sanglots qui me coupent la voix.
Hélas! je suis un pauvre orphelin sans malice ,
Qui vient par vostre organe implorer la justice.
Un jour a mis mon père et ma mère au cercueil ,
Pour eux d'un seul habit je porte un double deuil ;
Ce n'est pas encor tout : je suis sous la tutelle
D'un mien parent maudit, dont l'avarice est telle
Que je n'en puis tirer un seul sou de mon bien.
GRIFFAUT. Ces tutcurs la plupart du temps ne valent rien.
Que dit-il pour frustrer ainsi vostre héritage ? ■
cRispiN, Il dit que...
GRIFFAUT. Quoy?
CRispix. Que...
GRIFFAUT. Hem?
CRispi.\. Je ne suis pas en âge.
GRIFFAUT. N'y seriez-vous pas?
CHispiN. Non, il s'en faut quelques mois ,
A ce qu'il dit.
MARTINE, bas. Le fat!
GRIFFAUT. Martine , à ce minois ,
Dirois-tu que ^Monsieur ne seroit pas en âge ?
MARTINE. Il porte quarante ans au moins sur son visage ;
Voyez sa barbe.
cRispiN. Bon, la barbe ne fait rien
A l'âge ; dans mon sang c'est un droit ancien :
La barbe en ma famille avant l'âge est venue;
Mon père étoit barbu, ma mère ctoit barbue ;
Mes tantes, mes cousins, mes oncles, mes neveux,
L'étoient tous comme moy, moy je le suis comme eux.
GRIFFAUT. .le ne puis revenir encor de ma surprise.
' Robe De rime pas avec absorbe : c'est une inadvertance de l'auteur.
72 LES GRISETTES, OU CRISPIN CllhVALIER.
Qu'eutends-je ! estre mineur .ty.tut la b.irl»»' ltI^- '
Vous?
CRISPIN. Ouy, vous dis-je, à peine ay-jc vingt il niui ans;
Je suis si jeune encor, qu'il me manque di>s deut^i.
Voyez.
GRiFFAUT, à Martine. Pour ses discours je n'ay point de croyancr.
MARTINE. 11 vous fcfa beau voir, plaidant à l'audience,
Prendre la cause en main de ce jeune barboo.
GRIFFAUT. On se rira de moy, Martine.
MARTINE. Pourquoy .> Bon ,
S'il est fou, c'est sur luy que la risée éclate;
Allez, à cela près qu'il vous graisse la patte.
GRIFFAUT, à Crispin. Fort bien. Que voulo/.-vous qu'on demande au
CRISPIN. Qu'il me donne de quoy m'ontretenir, Monsieur, [tuteur.'
GRIFFAUT. Ah ! vous avcz raison.
CRISPIN. Ui demande est honneste.
GRIFFAUT. Il vous Faut présenter demain une requeste
A ce qu'il soit permis de le faire ajisigner ;
Nous le ferons ensuite aisément condamner
.A vous fournir pour vivre une somme honorable.
CBispiN. C'est fort bien dit
GRIFFAUT. Martine, apportez>moy ma table.
CRISPIN. Est-ce pour la requeste ?
GRIFFAUT. Ouy, je vais la dresser.
CRISPIN. Faites de vostre mieux.
GRi FFAUT. Vous Ic pouvez peoscr ;
Mais mettez...
CRISPIN. Hem.'
GRIFFAUT. Mettez...
CRISPIN, à Martine. Dis-moy, que veut-il dire,
Martine?
MARTINE. II dit qu'il faut luy donner de quoy frire.
CRISPIN. Oh! je n'avois pas mis cela dans mon marché.
MARTINE. Il en faut bien sortir. iNe fais point l'empesché ;
Crois-moy, donne un écu.
CRISPIN. (// donne un écu, et le procureur l'ayant sonné, le serre.)
C'est un écu frélore " .
Fort bien.
GRIFFAUT. Mettez...
CRISPIN. Martine, il en demande encore.
' Perdu.
SCÈNE 11. 73
MARTINE. Hé bien, donne.
CRispiN. Tenez.
GRiFFAUT. Mettez...
CRispiN. Il y va dru.
MARTINE. Patience...
.CHispiN. Cela ne sort pas de ton crû,
On le voit. Que d'argent ! peste.
MARTINE. Un bon mariage,
Va, payera tout.
GRIFFAUT. Mettez...
CRispiN. Ah, le goulu ! j'enrage.
GRIFFAUT. Mettez.
CRispiN. Je n'eu ay plus, Monsieur, d'homme d'honneur.
GRIFFAUT. Je dis que vous mettiez vostre chapeau, Mousieur.
CRIS PIN. Ce n'est que cela.?
GRIFFAUT. Non.
CRispiN. .Ma main est un peu prompte ;
Mais rendez donc l'argent '.
GRIFFAUT. Je vous cn tiendray compte.
Comment vous nommez-vous?
CBispiN. Crispin.
GRIFFAUT. Vostre métier ?
CRISPIN. Chevalier.
GRIFFAUT. Chevalier Crispin?
CBispiN. Non, chevalier
De Malte. Nostre race est fertile en grands hommes ;
Depuis mille aus neuf mois et cinq jours nous le sommes
De père en fils.
GRIFFAUT, à Martine. Martine , il est fou.
MARTINE. Je le croy,
Mais il a de l'argent, qu'importe?
CBISPIN. Achevez-moy,
J'ay haste : il faut que j'aille au logis voir mon maistre.
GRIFFAUT. Vostre maistre?
MARTINE, bas à Crispin. Étourdy, que luy fais-tu connoistre?
GRIFFAUT. Vous servez donc?
CRISPIN. Moy? Non... Vous le pouvez penser;
Le maistre dont je parle... est... un maistre à danser,
Qui me montre.
' C'est un ressouvenir des Plaideur» de Racine : « Hé! rendez donc l'argent »,
dit Chicaneau à PeUtJean.qui lui ferme la perle au ni'z, après avoir pris ce qu'il
lui donne (l, se. 6.)
74
LES GRISETTES.OU CRISPIN CHI-VAirKR.
GBIFPAIT.
MARTINE, bas à Crîspin.
CBispix, bas à Martine.
Ah!
Fort-bien.
Oh ! j .!> «le la cervelle.
GRiFFALT. Commeiit vostre tuteur a-l-il nom?
CHispiN. Ils'nppelle...
Mon tuteur.
GBiFFAiT. Dites- moy son véritable nom?
CRispi>. Il ne m'en souvient plus. C'est un nom bas Breton,
Que je ne puis jamais mettre dans ma mémoire;
Est-il besoin qu'il soit couché dans ce grimoire ?
GBiFFAUT. Ouy.
CRISPIN. Je vais le sijavoir, et le mettre en écrit.
De peur de l'oublier.
GRIFFAIT. Allez, c'est fort bien dit.
Vous me retrouverez, Monsieur, dans mon étude.
SCÈNE III.
MARTINE, CRISPIN.
MARTINE.
CRISPIN.
MARTINE.
CBISPIN.
MABTINE.
CRISPIN.
MABTINE.
CBISPIN.
ISABELLE.
A la Gn nous voilà sortis d'inquiétudi
Où donc as-tu peschéce grotesque proccz?
Peut-on , sans estre fou , tomber dans cet cxcez ?
Te dire adolescent? toy, vieux comme ces rues ?
Ma t'uy, sans le secours des familles barbues ,
Par qui j'ay p^illié ce minois enibarl>é ,
.le me serois trouvé sottement embourbé ;
J'en suis sorty.
L'excuse est valable , sans doute.
J'en suis assez content , hors l'argent qu'il m'«M' foifct»
Sur nos deniers futurs, va, tu le reprendras.
Mais que vois-je? Isabelle! ah, ciel !
Autre embarras.
C'est bien pis.
Que faire ?
SCÈNE IV.
ISABELLE, MARTINE, CRISPIN.
Ah! soutenez- moy, Martine.
MABTiKE. Qu'est-ce ? qu'avez- vous donc ?
ISABELLE.
Cet homme, avec sa mine,
SCENE IV.
Me fait mal au cœur.
Ouy ! Je vais le détaler.
Sortez.
Martine , il a de l'air du Chevalier.
Ce D'est pas moy.
Voilà sa voix, et son visage :
C'est luymesme, c'est luy. Quel air! quel équipage !
C'est qu'il s'est déguisé.
Pour qui?
Pour vos beaux yeux,
Je me métamorphose à l'exemple des dieux.
Cet air bas, dépouillé de perruque et de linge,
JN'expose à mes regards qu'une mine de singe ,
Salope, dégoustante, et, pour ne plus la voir,
Je sors d'icy.
Sçachez...
Je ne veux rien sçavoir.
De ce déguisement apprenez le mystère :
Il se fait en faveur du prince de Chimère.
Du prince de Chimère?
Ouy : comme ils sont amis,
Pour vous voir de sa part, en valet il s'est mis.
Vous avez sceu pour vous quelle étoit sa tendresse ;
Cependant, pour vous plaire et servir Son Altesse ,
Il l'éteint.
Chevalier," c'est estre généreux.
Ho! Ho!
Mais , chevalier, est-il bien amoureux ?
Avant que d'en venir h ces métamorphoses ,
Qu'a-t-il dit?
Il m'a dit... Il m'a dit bien des choses.
MARTINE, à Crispin. Que ne les dites-vous? pourquoi les déguiser?
A Isabelle. Il vous aime à l'excez, et veut vous épouser.
ISABELLE. M'épouser!
A ce mot vous paroissez chagrine.
Que ce début est plein d'absurdités,. Martine!
Comment? Voudricz-vous que dans cette union
Il prist le contrepied du INlatrimonion?
Encor moins. Mais d'abord parler de mariage' ,
Le tombeau des amours, le sceau de l'esclavage !
MARTINE.
ISABELLE.
CBISPIX.
ISABELLE.
MARTINE.
ISABELLE.
CRISPIN.
ISABELLE.
MARTINE.
ISABELLE.
MARTINE.
ISABELLE.
MARTINE.
ISABELLE
CRISPIN.
ISABELLE
CRISPIN.
MARTINE.
ISABELLE.
CRISPIN.
ISABELLE.
' « Quoi! débaler d'abord par le mariage ' » dit Madelon dans les Précieuses
ridicules (se. 5).
76
MABTINE
ISABELLE.
CBISPiN.
MABTINE.
ISABELLE.
MABTI^E.
ISABELLE,
CBISPII».
ISABELLE,
MABTINE.
ISABELLE
ES GRISETTES, OU CRISPIN CUEVALIER.
Outre , ordiuairement , qu'il nairt de ces acconls
Des enfans, et cela gaslc les traits du corps...
C'est ce que vous pourriez tautost luy faire euteiidre ,
Si vous luy permettiez en ces lieux de se rendre :
Il demande à vous voir.
Est-il vray, chevalier ?
Il se fait de vous voir un plaisir singulier.
Ouy, mais ce reudez-vitus a (pu'Ii|ui' cin*onstaooe.
Comment ?
Vous connoissiv son r.niu cl sa uail M UiCf »
Il voudroit... dites-luy, monsieur le chevalier.
au chevalier.
Qu'est-ce que sa ilfininilf a de p.irlirulii-r ?
Parlez...
C'est qu li souuaitr... t.\piniiii--iiiy, Martine.
à Martine.
Hé bien?
Les décorons * deus à son origine,
Pour dérober sa flamme aux regards curieux ,
Demandent que sans suite il se rende en ces lieux.
Avec empressement, il vous fait la prière
De vous y rendre aussi sans suite et sans lumière.
Quoy ! n'est-ce que cela qui vous rend interdit?
Le risque seroit grand pour un petit esprit ;
Mais moy, dont la raison règle en tout la conduite ,
Je m'y puis exposer san^ en craindre la suite :
Ma vertu m'en ré|)ond. Faites-luy donc s<^'avoir
Que, comme il le prétend, je l'attcndray ce soir.
Adieu, chevalier.
SCÈNE V.
MARTINE, CRISPIN.
MABimE. Bon. C'est juste nostre affaire ;
Il faudra,' sous le nom du prince de Chimère,
Que tu revienne icy tantost au rendez-vous.
Malgré l'aversion qu'elle a pour un époux ,
L'espoir d'estre princesse, et l'amour qui la pique.
Fléchiront aisément sa vertu chimérique.
■ Le decoru.n, les précautions exigées par les blenâéances.
SCENE VII.
77
CRISPIN.
MARTINE.
CRISPIN.
MARTINE.
Elle t'épousera.
Tu l'as dit.
IMais de peur
De quelque obstacle encor, va-t'en.
Ouy, de bon cœur
Je vais me dépouiller de ce vestement mince,
Et sous d'autres habits prendre un minois de pVince,
Pour revenir icy.
[Crispin s'en va.)
Va. Nostre procureur,
Cet hymen étant fait, le verra sans douleur ;
Ses ûïles ont toujours fait son inquiétude.
SCÈNE VI.
COCLET, PRUNEAU, MARTINE.
cocLET. Mon... Mon... sieur... Gri... Griffaut... est... est... il
[dans l'étude?
MARTINE. Ouy, Monsieur.
PRUNEAU. Pouvons-nous luy parler?
MARTINE. Jelecroy.
( Ils s'en vont. )
A présent que la fin ne dépend que de moy,
Ne perdons point de temps, allons voir Isabelle,
Pour luy... Mais elle vient, et sa soeur avec elle.
SCÈNE VII.
ISABELLE.
ANGELIQUE
ISABELLE.
ISABELLE, ANGÉLIQUE, MARTINE.
Vostre petit esprit peut-il s'imaginer
Qu'ayant pris de l'amour, il en puisse donner?
Vous me faites pitié.
Vostre noble génie
Ne perdra-t-il jamais l'orgueilleuse manie
D'envisager toujours les gens du haut en bas ,
Et de croire estrc seule un objet plein d'appas,
Qui puisse plaire à tous, et faire une conqueste?
D'où vient cette dispute?
Elle s'est mise en ,teste,
78 LES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER.
En voyant à l'instant sortir le chevalier,
(Que par hazard elle a trouvé sur l'escalier, )
Que son déguisement nVfoit fait que pour .II.-.
MARTINE, bas à Isabelle.
C'est un petit esprit qui manque de cervullo.
ANGÉLIQUE. Et sur quov jugez-vous que tv n'est pas pour moy?
Tu sçais tous les sermens qu'il m'a faits devant toy,
Martine, et cependant •llf .» <••'»«.• pen^eév
MARTINE, bas à .Angélique.
Bon, bon, laissez-la dire, elle e>t un pou i O-v.
ISABELLE. Le pauvre esprit!
MARTINE. Sortez.
ANGÉLIQUE. Le grand génic !
MAUTINE. Allez.
ISABELLE. Sotte.
MARTINE. Paix.
ANGÉLIQUE. Follr
MARTINE. i...v<^Jv.
SCÈNE VIII.
GRIFFAUT, ISABELLE, ANGÉLIQUE. MVRTINE.
GBiFFAUT. Hem ? quoy? queil-ce.' p;irl</
Que disiez-vous là?
ISABELLE. Rien.
GBIFFAUT. En vain on le veut taire.
Ne disputiez-vous pas toutes deux ?
ANGÉLIQUE. NOU, UIOU pèrC.
GRiFPAUT. Bonnes bestes! Je vais, pour nie venger de vous.
Vous livrer toutes deux dans les mains d'un époux,
Dont vous éprouverez rauthorité suprême.
ISABELLE. Vous m'allez marier 1 moy, mon père.'
GRIFFAUT. Ouy, vous-mesme.
ISABELLE. Ah ! mon prince !
GBIFFAUT. ^ Cela rabat vostre caquet.
ISABELLE. Hé, quel est cet époux enûn?
GBIFFAUT. Monsieur Coclet.
ISABELLE. Qui? Ce marchand qui fait le coin de nostre rue?
GEIFFAUT. Ouy.
ISABELLE. Vous n'y songez pas, avez-vous la berlue?
SCENE IX. 79
Moy, femme d'un marchand! moy! Peut- on concevoir
Qu'un air comme le mien soit un air de comptoir?
Où donc est le bon sens ? On verroit mon visage
Parer une boutique, en faire l'étalage?
J'irois d'une voix humble appellerles marchands',
Et me donner sans cesse en spectacle aux passans!
Mon père, en vérité, la chose ne peut estre.
GBiFFAi T. Nous verrons qui de vous ou moy sera le maistre.
A Angélique.
J'ay fait choix d'un mary, ma fille, aussi pour vous;
Pruneau l'apothicaire est cet honneste époux.
Je suis seur qu'avec luy vous serez fort heureuse.
ANGÉLIQUE. Mon père, j'ay fait vœu d'estre religieuse.
GBiFFAUT. Oh! je ne l'ay pas fait, moy, ne m'échanffez pas.
Je viens présentement de passer vos contrats ;
C'est un nœud gordien que rien ne peut dissoudre.
Vous n'avez qu'un moment, ou deux, pour vous ré-
[soudre :
Mes deux gendres futurs vont venir pour vous voir ;
Songez, et l'une et l'autre, à les bien recevoir.
Autrement... Voussçavez ce que peut ma colère.
SCÈNE IX.
ISABELLE, ANGÉLIQUE, MARTINE.
ISABELLE. Ah, quel père, Martine!
ANGÉLIQUE. Ah, IMartine, quel père!
ISABELLE. Moy, l'amante d'un prince, après un si beau choix.
Je pourrois devenir la femme d'un bourgeois !
' Les chalands, car le mol marchand avait souvent alors ce sens, qu'il a con-
servé aujourd'hui dans certains cas : « Il y a marchand », disent les commissaires
priseurs, pour indiquer qu'un acheteur a fait une mise à prix. Au dix-septième
siècle, la plupart des marcliands criaient eux-mêmes leurs marchandises et solli-
citaient les acjieteurs. Il en était ainsi non-seulement de ceux de la Halle et de la
foire Saint-Germain, des merciers et des lihrnires du Palais de justice, comme on
peut le voir dans la Galerie du Palais, de P. Corneille, V Impromptu de l'Iiôlel de
Coudé, de Montfleury, etc., mais de ceux qui remplissaient les boutiques alignées
de chaque côté des rues et des ponls. Souvent le marchand se tenait lui-même
sur la porte et poursuivait le passant de ses invitations. Les cris de Paris, sur les-
quels on a fait tant de petits livres et de séries d'estampes, ont hien diminué de
nos jours : autrefois, tout se criait par les rues, et le concert commençait avant
l'auhe parles vendeurs d'eau-de-vie, pour se terminera peine au milieu de la nuil
avec les oublieux.
80 LES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER.
Je pourrois à ce point oublier ta personne!
Mon pauvre prince, hélas! quel rival on te donne!
ANGÉLIQUE. IMov, qul d'un chevalier attire tous les vanix.
Je pourrois m'abaisser à cet hymen honteux !
Hélas! mon cher amant, quel • sera ta c I i. ,
Lorsque tu me verras fenmie d'apothicm.
MARTINE. Pourquoy dans ce moment vous affliger si fort .'
On trouve du remède à tout, hors à In mort.
A Isabelle. La nuit vient à grands pas ; le prince de Chimère
Dans un moment ou deux vous tirera d'afTaire.
A Angélique.
Mandez au chevalier de se rendre en ces lieux ;
Il essuyera bientost les larmes de vos yeux.
Avant le temps, pourquoy toutes deux vous confondri
Mais voicy vos futurs, sooget à leur répondre.
M. COCLET, M. PRUiNKAU, ISABELLK, ANGÉUQUFm
MMrnXK
COCLET, à Isabelle.
Mon... Mon... sieur vostre père... en... en... ce... ce
[ce jour
Cou... cou., couronno enfin mon... mon... mon..
[mou amoui
En... en... me... mevoyant, beau... beau... tété... divine,
Vous... vous... voyez l'époux... niroii... qu'on... qu'on
[ vous destin
ISABELLE. Vous, uiou 4)etit amv ? VOUS ! \»u^ i, \ songez pas.
Moy ! j'irois profaner tant d'attraits dans vos bras !
Moy femme d'un bourgeois! vous mon époux! mon
[ maisire !
Allez, mon cher, allez apprendre à vous connoistre.
( Elle t'en va. )
PBUNEAU, a Angélique.
Belle Angélique, enfin, vous allez estre à moy :
Vostre père me vient d'engager vostre foy.
Vos appas enchanteurs qui m'ont toujours sceu plaire...
• Sic. 11 faudrait quelle, mais le vers aurait QDe syllabe de trop. Peatëlre doll-
on lire : que sera... '
SCENE XII. • 81
ANGÉLIQUE. Modérez VOS transports, monsieur l'apothicaire ;
Des filles comme moy ne sont point des bijoux
Que l'on réserve aux gens mal tournés comme vous.
[Elle s'en va, et Martine, après leur avoir fait à chacun une révé-
rence, s'en va aussi. )
SCÈNE XI.
COCLET, PRUNEAU.
COCLET.
IRUNEAL.
COCLET.
l'nUNEAi;.
Ouais... ouais... nous... nous... voilà receus par... par
[ces filles.
Co... co... comme un chien dans... dans un jeu de... de
[quilles.
Qu'importe? ayant pour nous le père elles parens,
Nous leur ferons bientosl changer de sentimens .
Si... si... par... par for... force on. . on les ma... marie,
C'est des... des co... cocus or... ner la cou... frairie.
Male-pestc, il nous faut éviter ce danger.
Écoute, faisons mieux : avant que d'en juger...
Mais cachons-nous, on vient : c'est quelqu'un ou quel-
[ qu'une;
Voyons.
SCÈNE XII.
MAKTINE, CRISPIN, COCLET et PRUNEAU, cachés.
MABTiNE. Tout Contribue à la bonne fortune.
Pour rompre cet hymen, qui fait son désespoir,
Isabelle à présent ne cherche qu'à te voir;
C'est à toy, sous le nom du prince de Chimère,
De...
CRispi>. Comme il s'agit moins de dire que de faire,
Je le répons de tout, n'en prens aucun soucy.
MARTINE. Je vais donc l'avertir... Mais quelqu'un vient icy ;
C'est peut-estre elle. Non, je vois de la lumière :
C'est la cadette. ciel ! comment nous en défaire ?
CONTEHP. DE MOLIÈRE. — II. 6
82 LES-GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER.
SCÈNE XIII.
AKGÉLIQUE, CRISPIN, MARTINE, COCLET el PRUNEAU,
cachés.
ANGÉLIQUE. Martine, de ma part, va... C'est vous que je voy?
Chevalier, vous venez heureusement pour moy :
Je voulois envoyer chez vous pour vous apprendre...
MARTINE. Il sçait tout, et ma bouche a sceu iuy f;.ire entendre....
Il vous aime, et prétend vous oster de soucy.
Mais je ne vous crois pas trop seuremeut icy :
Vostre futur époux est avec voatre père ;
S'ils alloient, revenant, découvrir ce mystère.
Rien ne vous sauveroit de leurs fureurs. Eniu ,
Croyez-moy , remettez la partie a demain.
ANGÉLIQUE. Tu peux, faisant le guet, nous en sauver, Martine.
MARTINE. Qui? moy? J'ay mon souper à faire, et ma cuisme;
J'ay le couvert à mettre, une chambre à frotter,
Vingt paires de souliers du moins à déerottcff
à Crispin.
Vous le sçavez. Adieu. Songe à dénicher, tlile,
Et reviens me trouver.
SCÈNE XIV.
ANGÉLIQUE, CRISPIN, COCLET et PRUNEAU, cachés.
CBISPIN. I' fa"* <!"<' i® ^^"* quitte.
Vous le voyez , Martine en dit les raisons.
ANGÉLIQUE. QUOy?
N'avez-vous rien à dire en me «piitlant?
CRISPIN. Qui? moy?
Que dirois-je ?
ANGÉLIQUE. Est-ce là l'ardcur gui vous transporte?
Chevalier, m'aimez- vous?
CRISPIN. Ouy, le diable m'emporte?
ANGÉLIQUE. Pouvez-vous mc laisser dans un tel embarras?
CRISPIN. Qu'avez-vous donc?
ANGÉLIQUE. Hé quoy, ne le sçavez-vous pas?
On me donne un époux; la Fortune cruelle...
SCENE XV.
ë3
CRispiN. Quoy, ce n'est que cela? C'est une bagatelle.
ANGÉLIQUE. Qui me délivrera de ce fascheux tourment ?
CRispiN. Moy. Je ne trouve rien plus facile.
ANGÉLIQUE. Comment?
CBispiN. Nous nous aimons tous deux. Dès demaiu, sur la brune
Nous pouvons faire un trou l'un et l'autre à la lune ',
Prendre la clef des champs ; un notaire fera
Un contrat , le curé du lieu nous mariera.
Après, pour rendre en tout nostre hymen manifeste,
Nous nous irons coucher, et nous ferons le reste.
ANGÉLIQUE. Moy, j'irois sans façon répondre à ce désir! "
Me le conseillez- vous?
CRISPIN. C'est à vous de choisir,
Ou d'estre indignement femme d'apothicaire,
Ou d'estre en tout honneur chevalière.
ANGÉLIQUE. Que faire ,
Hélas! si... Mais j'entens du bruit, on vient à nous;
C'est mon père , c'est luy. Chevalier, cachez-vous.
SCÈNE XV.
GRIFFAUT , COCLET et PRUNEAU, cachés.
GRIFFAUT, une lanterne sourde à la main.
Depuis une heure ou deux, il m'a semblé d'entendre
Marcher icy, parler, monter, courir, descendre :
Pour en estre informé, je me rends en ces lieux;
]M'y voilà. Cependant rien ne s'offre à mes yeux.
Il est certain pourtant qu'on trame quelque chose;
11 faut m'en éclaircir, j'en veux sçavoir la cause.
Demeurons en ces lieux, et pour en estre instruit...
Mais mon oreille corne, ou j'entens quelque bruit;
Il faut tout doucement refermer la lumière.
{Il ferme sa lanterne.)
Écoutons maintenant. Je vais me satisfaire.
' Faire un trou h la lune, c'est s'enfuir.
84 LES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIEn.
SCÈNE XVI.
GRIFFAUT, MARTINE, CRISPIN, COCLET et PRUNEAU,
cachés.
MARTINE, entrant d'un costé.
Crispin.
CR\sviiif entrant de r autre costé.
Martine.
MARTINE, prenant Cri/faut d'un costé.
Approche. Hé bien, es-tu défait
D'Angélique?
CRISPIN , prenant Griffant de tautre costé.
Ouy, ma Toy, mais à mon grand regret :
Cen étoit fait ; j'allois Tenlever, quand son père
Est venu sottement gasler tout le mystère.
Sans luy j'étois, Martine, au comble du bonheur.
Le petit scélérat, le chien de procureur.
Que la peste Tétouffe et le diable l'emporte î
MARTINE. Parlons bas, et bannis l'ardeur qui te transporte.
Isabelle dans pou calmera ton soucy :
Je vais dans un moment te l'envoyer icy.
En déguisant ta voix, songe à bien contrefaire ,
Par des discours trompeurs, le prince de Chimère.
(lUle sort.)
GRIFFAUT, bas. J'cntens. Il faut ptmir cegaland séducteur;
11 ne croit pas m'avoir iry pour spectateur.
PRUNEAU et COCLET sortent de rendrait où ils étalent cachés.
Approchons-nous plus près, sans nous faire connoistre.
SCÈNE XVII.
ANGÉLIQUE, GRIFFAUT, CRISPIN, COCLET, PRUNEAU.
ANGÉLIQUE. Le chevalier n'est pas encor sorty peut-estre ;
Allons voir.
k
SCENE DERNIERE. 85
SCÈNE DERNIÈRE.
ISABELLE, ANGÉLIQUE, GRIFFAUT, CRISPIN, COCLET,
PRUNEAU.
ISABELLE, à Martine à rentrée.
Quoy, mon prince est icy ! Laisse-nous.
Amour, fais succéder ' cet heureux rendez-vous.
CRISPIN. J'entens du bruit, on vient : l'occasion est belle.
ANGÉLIQUE. St?
PBUNEAU. St?
ISABELLE. St?
COCLET. St?
CRISPIN. St?
GRIFFAUT, St?
ANGÉLIQUE. C'cSt luy.
ISABELLE. C'est luy.
CRISPIN. C'est elle.
ISABELLE prend Coclet.
Est-ce vous?
COCLET, bas. Feignons. Ouy.
ISABELLE, luy prenant la main. C'est donc vous, Monseigneur ?
Vostre Altesse me fait aujourd'lniy trop d'honneur :
Je ne mérite pas cet excez de tendresse.
ANGÉLIQUE, s'oclressant à Pruneau.
Est-ce vous?
PRUNEAU, bas. Ouy, c'est moy.
ANGÉLIQUE. Vous voyez ma foiblesse,
Chevalier, je reviens, mais soyez sage.
CRISPIN, s'adressant à Griffant. Holà,
Où diable estes-vous donc, la belle? Ah, vous voilà!
Digne objet de mes vœux, pour vous prouver ma flamme,
Je vous donne en présent et mon corps et mon ame
Dans ma principauté, prest à vous épouser,
Je veux vous enlever; permettez qu'un baiser...
PRUNEAU, ouvrant sa lanterne sourde et découvrant la lumière.
Ha! ha!
ISABELLE, apercevant Coclet.
Ho ! ho !
' Donne uo heureux succès.
86
LES GRISETTES, OU CBISPIN CHEVALIER.
ANGÉLIQUE , apercevant Pruneau.
Uélhéf
cocLET, à Isabelle. Hi! hi!
PRUNEAU , à Angélique. lion I hon 1 la belle,
Vous voilà bien camuse.
ISABELLE. Ah ! fortune cruelle!
GBiFFAUT, à Crispin. Je vous tiens, je vous tiens, monsieur le subor-
[neur ■
PRUNEAU, après avoir regardé Critpln.
Comment? C'est le valet d'un Tort homme d'honneur,
Qui m'a depuis six mois donné sa chataudiM;
Il porte le flambeau quand je le distérise.
GBIFFAUT. C'est mou homme au procez, c'est ce jeunegtfÇOD
Qui n'étoit pas en âge ?
CRISPIN. Il est rray. Mais pardon,
Vos filles, plus que moy, sont cause du mystère.
Près de l'une j'étois le prince de Chimère ;
Près de l'autre j'étois le chevalier Crispin.
Je ne suis qu'un valet , je le confesse enfin ,
Mais plus homme de bien que l'on ne peut comprendre.
Ayant appris, Mon.sicur, qu'il vous falloit un gendre.
Je viens m'offrir à vous, pour avoir cet (lonneur.
GBIFFAUT. Qui? moy ? j'accepterois pour gendre un suborneur,
Un valet, un coquin, un...
CRispix. Vous n'avez qu*à dire :
Cela ne vous plaist ^ps ? Hé bien, je me retire,
Le mal n'est pas grand.
(// «Vn va,)
PRUNEAU. Quoy! vous le laissez aller ?
GBIFFAUT. Ce sont de ces affronts qu'il faut dissimuler ;
Croyez-moy, leur éclat est nuisible aux familles:
Il tombcroit sur vous ainsi que sur mes filles.
PRUNEAU. Sur nous? quoy, vous croyez achever?...
GBIFFAUT. Pourquoy non ?
COCLET. Nous... nous pourrions, marchant sur les pas d'Actéon,
A... avoir ce... ce m^Ii-
GBIFFAUT. Je n'ay qu'un mot à dire :
Le contrat est signé, cela me doit suffire.
' Il y a ici, dans cette série de quiproquos el de surprises, comme un premier
germe des scènes linales du Mariage de Figaro. Il n'est pas Jusqu'au l)égayemenl
de Coclet qui ne rappelle celui de Brid'oison. L'analogie est plus frappante encore
dans la pièce originale en trois actes (III, se. 16).
SCENE DERNIERE.
87
Il faut sur cet hymen accomplir nos souhaits ,
Ou contre un procureur intenter un procez.
PBUNEAU. Nous, plaider contre vous? Achevons tout à l'heure
J'aimerois eucor mieux vous épouser, je meure.
cocLET. xMoy... moy pareillement.
GBiFFAUT. . Marchez donc sur mes pas.
PBUNEAU, à Angélique.
Donnez la main.
ANGÉLIQUE. Oh ciel !
COCLET , a habelle. Allons, la belle.
ISABELLE. Hélas !
FIN.
NOËL LE BRETON
ne
HAUTEROCHE
NOTICE
SUR NOËL LE BRETON, SIEUR DE HAUTEROCHE ,
CRISPIN MÉDECIJS,
ET
CRISPIN MUSICIEN.
Avant d'entrer au théâtre, où il devait conquérir une doul)le célébrité,
Noël Le Breton, sieur de Hauleroche, eut une vie romanesque et accidentée,
comme nu grand nombre de ses camarades. Qiiinault, dans sa Comédie sans
comédie (I, se. 5), fait dire à cet acteur, qui est au nombre des personnages
de sa pièce :
Je «uis né, grâce au ciel, d'assez nobles parents.
Le noble père de Hauleroche était ini huissier au parlement, mais qui jouis-
sait d'une fortune considérable, et qui lit donner à sou fds une excellente édu-
cation, dont il profita plus tard pour enrichir le répertoire de l'Hôtel de Bour-
gogne et du théâtre de la rue Mazarine de plusieurs ouvrages spirituels et
vivement écrits. Sa mère, (pii était la furte tète du ménage , voulant le dé-
tourner de l'état militaire, pour lequel il manifestait un goût précoce, lui
acheta, sans le consulter, une charge de conseiller au (^hàtelet, et arrêta
son mariage avec la fille d'une de ses amies. Mais elle avait eu tort de
compter sans sou hôte. Le jeune Hauteroche ne trouva rien de mieux à faire
pour échapj)er à ces deux périls que de se sauver de la maison paternelle ,
après s'être muni, par un procédé qui annonçait eu lui une étude prématurée
des poètes comi(jues, de l'argent nécessaire |iour sou voyage. H se réfugia
en Esj)agne, tenta vainement d'entrer dans l'armée de ce pays, se fit dé-
pouiller au jeu, et, resté suis ressources à Valladolid , alla s'enrôler à
Valence dans une bande de comédiens français. 11 se trouva qu'il avait n^n-
contré sa vraie vocation, si bien que six mois plus tard il était choisi pour
directeur d'inie troupe (pii parcourait l'Alleniague. 11 quitta cette contrée
pour revenir à Paris, on ignore à quelle date ; mais on le voit au Marais
en 1C54. 11 passa ensuite à l'Hôtel de Bourgogne; il figure dans le Poète
basque de Poisson, joué à ce théâtre en 1GU8, et il semble qu'il n'y était
pas alors uu nouveau venu. C'est aussi à l'Hôtel de Bourgogne qu'il fit
92 NOTICE
représenter toutes ses comédies antérieure» à l'année IC80, à partir de rAmani
qui ne flatte point (1GG8). Il y succéda à Floridor dans les fonctions d'o-
rateur, toujours confiées au priuri|Hil comt-dicn de la truu|>e , fut conservé
à la réunion du 25 août IGKO, au théitre de la ruo Mazarine, cl se relira
deux ans après, avec une {tension de mille livres. Il continua de vivre pendant
vingt-cinq ans, et mourut nonagénaire.
Hautcroclie eut un grand succès comme acteur : il était aimé du pulilirci
protégé par les grands. Quinault lui (ait dire encore, dans la pièce que nous
avons déjà citée :
J'«7 recea dam la eonr mille koaacar* dIfMrcM.
La Franre à m'admircr «oaTeat l'mt occap^ :
Le farory da roi m'a dooei cette ipéc;
J'ai recru de« ttitar* At» grot da plat kaat rant :
Ce diamant de prii Tient d'un prince da Maf.
J'ay l'beur d'être conaa da plat graad daa aoaarqaM,
Et j'ay de «on eitime ea d'ériataataa Marqaa* ;
11 m'écoute parfoi* mieui qaa «ta coartlaaaa ,
Et l'babit que je porte e«t aa da aaa prêtant.
II est probable que Quinault n'eâl point osé lui prêter un tel Unpge si tout
cela n'avait été qu'une fiction pure et simple. Il y a tans doute là ipiclqur
exagération, mais le fond en doit être vrai. Et uotez que la pièce dr Qui-
nault est de 1654, c'est-à-dire vraisemblablement des premières années du
retour de Hauleroche à Paris.
Hauteroche était fort maigre et de grande taille : il s'acquittait avec succès
des troisièmes rôles tragiques, jouait parfaitement les confidents et excellait
dans les récits. Mais il s'est fait un nom beaucoup plus durable comme au-
teur tjue comme comédien. On lui doit :
1"* V Amant qui ne flatte point , comédie, cinq actes, Tert, jouée en 1668
(Paris, Th. Guillain et Ch. de Sercy, IC69, in-I2), pièce d'une intrigue un
j>eu lente.
2" Le Soupe mal apprêté, comédie, un acte, vers, jouée le 15 juillet 1660
(Gabr. Quinet, 1670, in-12), petite farce d'une lecture facile, mais faible
d'intrigue et de versification, sans portée et même médiorrement plaisante.
Z° Les Apparences trompeuses, ou les maris infldiles, comédie, trois actes»
vers (Paris, P. Promé, 1 67 3, in-1 2,. Le catalogue Solcinne, Léris, le Dictionnaire
de H. Duval et La Vallière disent que cette pièce a été représentée au Palais-
Royal, et ce dernier fixe la date de la représentation en 1672. Lemazurier
dit, au contraire, qu'elle n'a pas été jouée, et seul il a raison , car son as-
sertion est confirmée en termes exprès par la préface de Hauteroche, qui
avoue que sa pièce n'a point paru jouable. Du reste, la représentation n'en
est pas indiquée sur le registre de La Grange. Elle offre quelque ressem-
blance pour le sujet avec le Sganarelle de Molière.
4° Le Deuil, comédie, un acte, vers, jouée le 24 novembre 1672 (Paris,
P. Promé, 1680, in-12), petite pièce très-gaie et versifiée habilement, tirée
des Contes d'Eutrapel. Elle est restée au répertoire. Selon d'Allaiuval, dans
sa Uttre sur Baron et M'ie Lecouvreur, publiée sous le nom de Georges
SUR HAUTEROCHE. 03
Winck, le Deuil serait de Thomas Corneille, ainsi que V Esprit follet, dont
nous allons parler tout à l'heure. Cette assertion paraît sans fondement.
b° Crispin médecin, comédie, trois actes, prose, représentée en juin 1674,
imprimée seulement en 1G80 (Paris, J. Hibou, in-12)'.
6" Crispin musicien, comèiïxe, cinq actes, vers, jouée le 5 juillet 1074 (Paris,
P. Promé, 1674, in-12, permiss. de M. de La Reynie du 21 septembre;
préface).
7** Les Nobles de province, comédie, cinq actes, vers, jouée sans succès,
le 27 janv. 1678 (Lyon, Th. Amaulry, 1678, in-12; c'est la plus rare parmi
les éditions originales des pièces de Hauteroche). Elle est d'un comique forcé
et d'un intérêt médiocre.
8" La Dame Invisible, ou l'esprit follet, représentée en 1684 (Paris,
Pierre Hibou, 1685, in-12), tirée de l'espagnol, de Calderon, et roulant sur
un sujet déjà traité par Douville sous le même titre. Cette pièce, très-intri-
guée, spirituelle et plaisante, a été souvent reprise.
9" Le Cocher supposé, ou simplement le Ccclier, comédie, im acte, prose,
représentée le 7 juin 1684, d'après le registre de La Grange, et non le 8 avril
1680, comme le dit à tort le Dictionnaire manuscrit de Duval (Paris, sur le
quay des Grands Augustlns, 1685, in-12), petite pièce assez intéressante,
restée au répertoire.
lO" Le feint Polonais, trois actes, prose, représentée seulement en pro-
vince (Lyon, Léonard Plaignard, 1686, in-12). Cette comédie ne manque pas
d'agrément, mais elle appartient au genre subalterne des pièces d'intrigue et
de circonstance, et le fond n'en est pas très-neuf.
\\° Les Bourgeoises de qualité, cinq actes, ^ers, représentée sur le Th. des
Fossés-Saint-Germain, le 26 juillet 1090 (Paris, Vve Louis Gontier, 1691,
in-12). C'est un mélange des suj<'ts du Bourgeois gentilhomme et des Pré-
cieuses ridicules. Elle a d'excellents détails et des scènes plaisantes. Dancourt
a fait une pièce qui porte le même titre, et qui en est une évidente imitation,
mais bien supérieure à l'original.
On lui attribue souvent encore la Bassette, comédie restée manuscrite,
mais que le registre de La Grange met au nom de Champmeslé'% et les
frères Parfaict lui donnent également une autre comédie inédite : les Nou-
vellistes (IG'S). Suivant le Théâtre français, de Chappuzeau, il a fait aussi
plusieurs Nouvelles et Historiettes. La meilleure édition de ses œuvres est
celle de la C'« des libraires, 1772, 3 vol. in-12. Son Théâtre avait déjà
paru en 1736 et 1742.
Les pièces de Haiiteroche n'offrent pas une grande profondeur d'intentions,
dit Lemazurier; j'ajouterai qu'elles n'offrent point davantage une gi'ande
force d'invention, ni une imagination très-riche de son propre fonds. La
marche n'en est pas toujours irréprochable, et la versification a plus d'ai-
sance que de vigueur et d'éclat. Du reste, ces œuvres sont d'un mérite très-
divers : elles vont du mauvais à l'excellent, en passant par tous les degrés
' I.e catalogue Soleinne indique une édit. chez Claude Barbin, en 1670 : c'est pro-
bablement une faute d'impression.
' Voir notre notice sur celui-ci.
94 NOTICE
du médiocre. Il est bien entendu que ce terme d'excellent ne «e doit prendre
(|ue dans un seus relatif, car Hautcroche u'a pas abordé la grandi' comédie,
et ses meilleurs ou> rages ue sout guère que des brccft de bon aloi , où la
verve comique abonde.
Nous donnons ici Crispln médecin et quelque* Mènes délachéea de CrUf.
musicien.
Crispin médecin esl une comédie d'intrigue, trè« -spirituelle. trè»-amu
santé et vivement conduite. Klle |M>ut passer pour le ly|>c de ces nom-
breuses pièces inspirées alors par le personnage de Crispin, et qui sout
toutes plus ou moins jetées dans le même moule : Crispin musicien, Crispin
bel esprit, Crispin précepteur, Crispin gentHliomme, etc. On y trouve plus
d'un trait de haute comédie, et Molière en e«'il assurément sigué plusieurs
scènes, particulièrement dans le second acte. Cet ouvrage n'a pas quille le
ré|iertoire pendant un siècle et demi ; mais comme on ne le donne plus au-
jourd'hui depuis longtemps, nous avons cru pouvoir le reproduire sans man-
quer à la loi que nous nous sommes tracée. D'ailleurs, la plu|>art des autres
pièces de Ilauleroche , sauf quelques-unes des plus insignifiantes, nous étaient
interdites, soit parce qu'elles sont restées jus(|u'à nos jours au répertoire, soit
parce <|u'elles n'ont pas été jouées, ou l'ont été sur d'autres théâtres et à
une date postérieure à celle qui piarque la limite de ce recueil.
Si nous ue nous lrom|)ons, Monrose le père est le dernier qui ait repris le
rôle de Crispin médecin, il y a une quarantaine d'années. Ce rôle mériterait <!•
séduire encore un de ses successeurs actuels, et nous serions beuretix que not >
publication ]>ùt conlribuer à rappeler rattention sur cette pièce et à la re-
metti'e en honneur. Eu attendant, .M.M. Cormon et Trianon en ont tiré, sous
le litre du Docteur Mirobolan, un opéra-comique, dont M. Eug. Gautier a fait
la musique, et qui a été représenté le 28 aoiU 1 800.
La comédie de Crispin musicien ne fait guère que transporter sur un autre
terrain, en les délayant et les affaiblissant , les situations et l'intrigue de la
précédente, dont Ilauleroche voulait renouveler le sucrés. Indépendamment de
cette analogie générale, on trouvedans Crispin musicien d'autres réminiscences
encore. Quoique l'aulefir nous apprenne que cette pièce eut quarante repré>.
sentations de suite dans le cours de l'été; quoiqu'elle soit restée asscc
longtemps au ré|)ertoire, et qu'elle ait été noUmment reprise en 1735 par
Fr. Arnould Poisson, au moment des premiers succès de Hameau, qui lui
rendaient un intérêt actuel, elle ne compte pourtant pas parmi ses meil-
leures. Les caractère» et le style y manquent de relief, l'action est languissante
et les situations se réi)ètent. Mais du moins elle a des scènes amusantes, et
pourrait même passer pour une espèce de chef-d'œuvre si elle éUit sigm ■
iwr exemple, du nom de Villiers ou de Dorimond.
L'énorme dimension de la pièce ne nous permettait pas de la reproduire,
surtout à la suite de Crispin médecin, avec laquelle elle eût, pour ainsi dire,
fait doujjle emploi. Mais nous avons cru devoir en détacher des extraits,
où l'on trouve de curieux renseignements sur l'art musical de l'époque, et
sur la passion pour les opéras, qui s'était répandue partout, depuis l'ouver-
ture de l'Académie royale de musique. Cette passion était venue à im tri
SUR IIAUTEROCHE. 95
point qu'où en faisait représenter par les marionnettes : les Bamboches de
la Grille , qui exécutaient sur la scène les gestes appropriés aux chants
d'une troupe de musiciens placés sous le parquet, attiraient la foule juste-
ment en cette même année 1674. Saiut-Evremond nous apprend, dans
sa comédie des Opéras, que les fanatiques de Lulli et do Camhert ne par-
laient plus qu'en chantant. C'est évidemment au concours de ces circons-
tances que fut dû le succès de la pièce. D'ailleurs elle était fort bien jouée ;
L'Hôtel de Bourgogne avait mis à la disposition de Hauteroche l'élite de ses
comédiens, qui y luttaient de talent comme acteurs, musiciens et chanteurs.
Mais dans ce recueil , privé du charme de l'exécution et de l'attrait parti-
culier que lui donnait l'actualité, l'ouvrage paraîtrait ce qu'il est réellement,
sauf en quelques scènes , médiocre , prolixe et monotone.
CRISPIN MÉDECIN,
COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN PROSE.
1673.
CONTE«P. DE MOLIERC. — tl
PERSONNAGES.
LISIDOR, père de Géralde.
GÉRALDE, amant d'Alcinc.
MIROBOLAN , médecin, père d'Alcine.
FELIAISTE , mère d'Alcine.
ALCIISE.
DORINE , servante de Feliante.
MARIJN , valet de Lisidor.
CRISPIiN , valet de Géralde.
LISE, servante.
UN CHIRURGIEN.
GRAND SIMON.
La êeint nt à Paris.
CRISPIN MÉDECIN.
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIERE.
LISIDOR, MARIN.
MARIN. Quoy, Monsieur? vous voulez vous remarier, dites-vous?
LISIDOR. Ouy, ouy, je veux me remarier; et pour cet effet j'ay en-
voyé mon fils à Bourges, sous prétexte d'étudier encore quelque
temps la jurisprudence ^
MARIN. Suffit; mais peut-on vous demander comment se nomme
celle que vous voulez épouser ?
LISIDOR. C'est Alcine.
MARIN. Quoy! la fille de Monsieur le médecin Mirobolan?
LISIDOR. Ouy.
MARIN. Vous vous rallIcz, Monsieur : cette fille n'a pas plus de dix-
huit ans, et seroit plus propre pour Monsieur vostre fils que pour
vous.
LISIDOR- Je ne veux pas que mon fils se marie de trois ou quatre ans.
MARIN. Mais, Monsieur, pensez-vous bien à ce que vous faites, quand
vous formez le dessein d'épouser Alcine ?
LISIDOR. Comment! si j'y pense? Ouy, ouy, j'y pense fortement. Elle
est belle, elle est sage, elle est jeune, elle est spirituelle; enfin,
elle a des qualitez qui ne sont pas à mépriser.
MARIN. Hé, ce sont toutes ces belles qualitez qui devroient vous em-
pescher d'y songer ; car, à dire le vray, toutes ces choses ne s'ac-
cordent guères bien avec un vieillard.
LISIDOR. Hé, je ne suis point tant vieux.
' L'université de Bourges était surtout célèbre pour l'enseignement du droit
romain; il suffira de citer Âlciat et Cujas parmiles émineuts jurisconsultes qui
y avaient professé.
7.
100 CRISPIN MÉDECIN.
MARIN. Non dà : si nous étions au temps où les hommes vivoient
sept ou huit cens ans, vous ne seriez encore qu'un jeune adoles-
cent; mais dans celuy où nous sommes, je vous liens fort
avancé dans la carrière.
MSiDOR. Mais soixante ans...
MARIN. iMa foy, à n'en point mentir, je crois que vous en avei pour
le moins douze ou quatorze de plus ; car je me souviens que
l'autre jour le bonhomme Pyrante, beuvant avec vous le petit
coup, disoit qu'il en avoil soixante et si\, que vous étiez en phi-
losophie qu'il n'étoit encore qu'en cinquième ; et qu'à la tra-
gédie du collège il jouoit le Cupidon , quand vous représentiez
l'empereur • .
LisiDOR. Il ne sçait ce qu'il dit là-dessus : il est de ces gens qui se
veulent faire plus vieux qu'ils ne sont.
MARIN. Laissons l'âge à part; aussi bien, comme on dit, il n'est que
pour les chevaux , Monsieur. Mais parlons un peu de vostre ma-
riage. Croyez-vous que Monsieur .Mirobolanet Feliante, sa femme,
vous accordent leur Qlle, n'ayant que cet enfant-là? Quand on n'a
qu'une fille unique, et qu'on la marie, c'est dans l'espérance de
voir naistre de petits poupons ; mais, à ne rien déguiser, si
vous l'épousez, ils courent risque de n'avoir jamais rrtto jove , à
moins que la Cour des Aydes... Vous m'entende/
LISIDOR. Ce n'est pas là ton affaire, et je scais bien « .- iju. j. fais.
Quand elle sera ma femme, nous ferons tout ce qu'il faudra faire.
MARIN. Ma foy, je doute qu'elle la soit jamais.
LISIDOR. Kt moy, j'en suis fort asseure. Mirobolan est un homme de
parole : il me l'a promise, de luy à moy.
MARIN C'est quelque chose que cela; mais vous sçave/. que Feliaiite
est une maistresse fomme, et, si je ne me trompe, elle a la mine
de porter le haut-de-chausses.
LISIDOR. Je sçais qu'elle est un peu tière , mais les avantages que je
feray à sa fille adouciront cette fierté; et puis, un mary est tou-
jours le maistre de sa femme.
MARIN. Toujours? Ma foy, j'en vois beaucoup qui n'en demeurent
pas d'accord , et qui voudroient de tout leur cœur que vous
eussiez dil vray. Mais voilà Monsieur ISlirobolan qui sort de
chez luy.
' Dans chaque collège important, il était d'nsage de donner, à la lin de l'année
scolaire, la représentation d'une traRédle, Rcnéralement latine, joaée par les éco-
liers. Voir le cli. VI de nos Curiosités théâtrales, £85», in- 16.
ACTE 1, SCENE 11. 101
SCÈNE II.
MIROBOLAN, LISIDOR, MARIN.
MiROBOLAN. Ail ! c'est (loDC VOUS , Monsieur Lisidor?
LisiDOR. A votre service. Je venois pour vous parler de cette affaire...
MIROBOLAN. De quelle affaire?
LISIDOR. Hé là, de ce que vous sçavez.
MIKOBOLAN. QuOV ?
LISIDOR. De l'affaire dont nous avons parlé ensemble.
MIROBOLAN. Quand.?
LISIDOR. Hé, plusieurs fois.
MIROBOLAN. 0(^1?
LISIDOR. En divers endroits-
MIROBOLAN. Je ue sçais ce que c'est.
LISIDOR. C'est touchant le mariage de Mademoiselle vostre fille et
de moy.
MIROBOLAN. Ail ! cc n'cst que cela? Je croyois que ce fust toute autre
chose. Touchez là. Vous sçavez la parole que je vous ay donnée :
vous n'avez qu'à choisir le jour, soyez certain que vous estes le
maistre de cette affaire.
LISIDOR. Je vous suis obligé. Mais avez-vous pris la peine d'en parler
à Madame vostre chère moitié ?
MIROBOLAN. Nou , mais je vous répons de son consentement. Elle
est soumise à mes volontez ; et puis, je sçaurois bien la réduire,
si elle faisoit la diflicile : je suis le maistre, une fois, et nous
sçavons. Dieu mercy, mettre une femme à la raison.
LISIDOR. Je n'en doute point.
MIROBOLAN. Je voudrois bien qu'elle eust soufflé devant moy, et qu'elle
s'avisast de traverser ce que j'aurois résolu : je luy ferois bien
voir que son cheval ne seroit qu'une beste «. Mais, grâce au ciel,
je n'en suis point à la peine, et ma femme, en un mot, fait tout
ce que je souhaite.
LISIDOR. Trouvez bon , s'il vous plaist, que vous et moy luy portions
les premières paroles : c'est une bienséance que je dois observer
en son endroit, et vous sçavez que le sexe est jaloux de ces pe-
tites formalitez.
I Phrase proverbiale, qui signifie : « Je lui ferais bien voir qu'elle n'est qu'une
sotte, une ignorante. » (Leroux, DicHoiniaire comique. )
102 CRISPIN MÉDECIN.
MinoBOLAN. Volontiers ; et pour cet effet je vais la faire venir.
(// entre.)
LisiDOB. Eh bien, Marin? qu'on dis-tu?
UABiN- Tout cela va fort bien, et j'en suis fort aise, à cause de Mon-
sieur vostre beau -père.
SCÈNE III.
MIROBOLAN, FFXIAÎSTE, LISIDOR, MARIN
MiROBOLAN. Ma fenimc, voila nostrc hon oniy Monsifnr LiMiJor.
FELTANTE. Ah! jc suis sa sonantp, et je suis ravie de le voir.
MIROBOLAN, 6os , à Us'tdor. Parlez le premier, la chose eu aura
meilleure grâce.
LISIDOB, bas. C'est à vous à commencer; après, je continucray.
MiBOBOLAN, bas. Vous VOUS expliquerez mieux que moy.
LISIDOB, bas. Point du tout. D'ailleurs, la raison veut que vous ou-
vriez le discours.
MIROBOLAN, bas. C'cst à vous à faire le premier pas.
LISIDOB, bas. Je l'ay fait en vostre endroit', et vous devez, avant
que je luy parle, la disposer...
FELiANTE. Au moins, ditps-moy quelle contestation vous avez en-
semble, et le sujet pourquoy vous m'avez fait venir icy.
LISIDOB. Madame, c'est une petite bagatelle.
MIBOBOLAN. Ma femme, c'est nostre amy Monsieur Lisidor qui de-
mande nostre nilc en mariage.
FELIANTE. Et pOUf qui?
LISIDOB. Pour moy. Madame; mais à des conditions qui prut-estre ne
vous seront pas désagréables. Sans doute que d'abord mon fige
vous donnera quelque répugnance pour ce mariage; mais,
Madame, quand vousscaurez que je luy fais de grands avantages,
que je la prcns sans que vous déboursiez un sol, et que Monsieur
vostre mari m'en a donné sa parole , j'ose espérer que vous me
ferez la mesme grâce.
PELIANTE. Toutes CCS choscs sont fort considérables ; mais votre âge,
Monsieur, ne convient point avec celuy de ma fille , et l'on voit
souvent par de telles alliances des jeunes femmes tomlK'r dans le
désordre. Les caresses d'un vieillard dans le mariage ne s'ac-
cordent point avec celles d'une jeune personne : il s'y rencontre
trop d'antipathie, et nous voyons que mesme la nature y répugne.
' Avec vous, poar ce qui vous regarde.
ACTE I, SCÈNE IV. 103
Ainsi, Monsieur, pour éviter les disgrâces qui pourroient arriver
à ma famille, trouvez bon que je vous refuse mon consentement.
LisiDOB. Mais, INIadame, vostre mari m'en a donné sa parole.
FELiANTE. Jc le crois ; mais, selon l'apparence, il n'y a pas fait de ré-
flexion , car sans doute il auroit été de mon sentiment.
LisiDOR. INlonsieur, vous sçavez ce que vous m'avez promis.
FELIANTE. Je crois, encore un coup, qu'il vous l'a promise ; mais il
peut vous la dépromettre, car apparemment il n'en sera rien.
LISIDOR. Monsieur, un homme d'honneur doit tenir ce qu'il promet.
Parlez, ne m'avez-vous pas prorais vostre fille en mariage.^
MiROBOLi.N. Hé .. Tout cela est vray.
FELIANTE. Eh bien, s'il vous l'a promise, je ne vous l'ay pas promise,
moy ; et c'est assez.
MiROBOLAN. jMa femme....
FELIANTE. Hé, mou Dicu, laissez-moy ; je sçais fort bien ce que je fais.
MiROBOLAN. Mais il faudroit...
FELIANTE. 11 faudroit ne pas promettre si facilement. Encore une
fois, il n'en sera rien ; et vos raisons ne peuvent estre que très-
mauvaises sur ce chapitre. Adieu, Monsieur; meltez-vous en
teste que vous n'aurez jamais ma fille.
SCÈNE IV.
LTSIDOR, MIROBOLAN, iMARIN.
MARix, à Mirobolan. Monsieur.'
MIROBOLAN. QUC VCUX-tU ?
MARIN. Je suis le maistre, une fois; et nous sçavons. Dieu mercy ,
mettre une femme à la raison. Je voudrois bien qu'elle eust
soufflé devant moy, et qu'elle s'avisast de traverser ce que j'au-
rois résolu, je luy ferois bien voir que son cheval ne seroit qu'une
beste : mais, grâce au ciel , je n'en suis point à la peine , et ma
femme , en un mot , fait tout ce que je souhaite.
LisiDOR. En effet. Marin a raison ; et ce sont les discours que vous me
teniez, avant que nous eussions parlé à vostre femme.
MIROBOLAN. Il cst vray; mais il faut se donner un peu de patience ,
il ne faut pas toujours s'emporter d'abord , l'on doit quelquefois
apporter quelque tempérance aux choses. Je vous tiendray parole,
ou.... Allez, laissez-moy faire.
MARIN. Fort bien, laissez faire à Monsieur, il gastera tout. Ma foy,
vous devez plulost croire aux paroles de la femme qu'à celles du
,0i CRISPIN MEDECIN.
mary. Vous voyez clairement qu'elle seule est le maistre et la
maistresse.
MiBOBOLAN. Vous DC sçavcz ce que vous dites.
MARIN. Non, mais je sçais que vous venez d'cslrc furieusement re-
poussé à la demy-lune ■. Dites-moy, s'il vous plaist, qui croyez-
vous qui est le maistre, ou de vous, ou de madame voslre femme?
MIBOBOLAN. C'cst nioy.
MARIN. Ouy dà : en paroles, mais non pas en effet.
MiROBOLAN. Apprenez que je le suis en effet, de mesine qu'en paroles.
Vous estes un fat.
MARIN. Ah, Monsieur! je ne vous dispute point cette qualité.
MIROBOLAN. Taiscz-vous. ( ,-/ Litidor. ) Monsieur, encore une fois...
sufGt, adieu.
SCÈNE V.
LISIDOR, MARIN.
MARin. Ho diable! c'est fort bien dit. Monsieur, vous ne devez point
prétendre d'épouser Mademoisell»; Alcinc , car cette mère impé-
rieuse et opiniastre ne vous l'accordera jamais. Quant au mary, il
est habile médecin, grandastrologue, grand devin, mais chez luy il
n'est pas toujours le maistre : ainsi, vous ne devez point faire de
fond sur ses promesses.
LisiDOR. Mais ne vois-je pas Crispin?
MARIN. Ouy, Monsieur, c'est luy-mesme.
SCÈNE VI.
CRISPIN, LISIDOR, MARIN.
CRISPIN. Ah ! Monsieur, serviteur. Bonjour, Marin.
MARIN. Bonjour.
LISIDOR. Qui t'amène en celte ville?
CRISPIN. C'est Monsieur vostre fils, qui m'y a envoyé en diligence.
Aussi je n'ay été que huit jours à venir de Bourges à Paris.
MARIN. La diligence est grande, et tu devrois avoir une charge de
messager à pied.
■ Dicton (ire du langage stratégique, et dont le sens se comprend aisément :
Marin compare Feliante à une forteresse assiégée.
ACTE I, SCENE VU. 105
LisiDOR. Pourquoy t'a-t-il envoyé?
CRispiN. Monsieur, voicy une lettre qui vous dira tout.
LISIDOR Ut :
Monsieur mon Père, on me voit le cû de tous les costez, je prie
Dieu qu'ainsi soit de roux, /iutre chose je ne vous puis mon-
der, sinon que je vous prie...
Ce n'est pas là le style ni l'écriture de mon fils. Est-ce que tu te railles
de moy ?
CRispiN. Non, Monsieur, mais je vous demande excuse. Vous sçau-
rez que j'ay perdu en chemin la lettre de mon maistre, et que
j'ay fait écrire celle-là dans un villasepar un païsan ; mais enfin
jesçais bien qu'il vous demande de l'argent, et qu'il vous dit que
ses habits ne valent plus rien. Lisez le reste de cette lettre.
LISIDOR. Hé, je suis satisfait de ce que j'en ay lu.
MARIN. Est-ce toy qui l'as dictée au païsan?
CRISPIN. Ouydà, c'est moy; qu'on veux-tu dire?
MARIN. Rien, sinon qu'elle est bien imaginée.
CRISPIN. Tu fais toujours le beau diseur et le grand esprit; mais, mor-
bleu, apprens que j'en sçaisplus que toy.
MARIN. Ho, je n'en doute pas.
CRISPIN. IMorbleu, veux-tu te battre àcoupsde poing? Tu verras si...
LISIDOR. Qu'on se taise l'un et l'autre.
CRISPIN. Mais aussi, Monsieur, il fait toujours l'entendu, et croit
qu'on n'est pas aussi habile homme que luy.
MXRIN. Ah! je te le cède.
LISIDOR. Encore une fois, qu'on se taise. Mais, Crispin, depuis quatre
mois a-t-il dissipé son argent et ses habits , comme tu dis ?
CRISPIN. Ouy, Monsieur. Si cela n'étoit pas, je ne voudrois pas vous
le dire.
LISIDOR. Il va un peu bien vite. Mais va te reposer au logis, je te par-
leray tantost ; j'ay à présent une affaire qui me presse. Allons ,
suis-moy, Marin.
P
SCENE VII.
CRISPIN, après avoir rebuté les saluades de Marin.
Parbleu, il semble à ce visage qu'il n'y a que luy qui sçache quelque
chose. Morbleu, quand il voudra se gourmer, on luy fera voir si
l'on n'en sçait pas autant que luy ', et possible davantage. Mais
Hauleroche a probablement empruDlé celte plaisants argumentation au Pédant
(06 CniSPIN MÉDECIN.
allons au logis du bouhomnie Lisidor, afin que nous ayons de
l'argent; mon maistre en a grand besoin : les dépenses qu'il foil
chaque jour... Mais je le vois; il ne faut pas liiy dire que j'ay
perdu sa lettre : il pourroit me maltraiter.
SCÈNE VIII.
GftRALDE, CRISPIN.
GÉRALDE. Que fais-tu là, dis-moy?
cnispiN. Rien, INIonsieur.
GÉBÀLDE. Quoy? depuis deux heures fj"" ;.» f'nv 'jintio , tu n'a» pas
encore été chez mon père.'
CRISPIN. Non, Monsieur ; mais jeTay rencontre dans la rue, et nostre
affaire est faite.
GÉRALDE. Comment .'
CBispiN. Je luy ay donné voslre lettre, et j'ay dit que vous aviez be-
soin d'argent, bref qu'il vous en falloit.
GÉRALDE. Kt qu'a-t-il répondu ?
CBispm. Rien, sinon que j'allasse l'attendre au logis, et qu'il parle-
roit tantost à moy, et que, pour à présent, il alloit en ville pour
quelque affaire.
GÉRALDE. Ne t'a-t-il |)oint interrogé sur ma conduite?
CRISPIN. Fort peu ; mais je crois que tantost il n'y manquera pas, et
c'est où je l'attens.
GÉRALDE. Prons bien garde, au moins...
CRISPIN. Hé, laissez-moy faire; nous ne sommes pas si sot que notis
• sommes mal habillé. Il me croit bien plus niais que je ne suis
GÉRALDE. Défie- toy de Marin surtout, car tu sçais que c'est une fine
mouche.
CRISPIN. Je ne me soucie giières de luy. Parbleu, à cause qu'il scait
lire cl écrire, et que je ne scais rien du tout, il s'imagine qu'on
n'est pas aussi sçavant que luy. J'ay bien pensé luy donner sur
la gueule.
GÉRALDE. Il étoitdonc avec mon père?
CRISPIN. Ouy, et vouloit déjà raisonner; mais nous l'avons relancé...
Allez, reposez-vous sur moy : vous sravez que je ne suis pas
beau diseur, mais que je fais les choses quand vous me les com-
mandez. D'où vient que vous estes sorty ?
joué de Cyrano : « Si vous estes un il bon diseur, morgue, tapons-nous donc la
gueule comme il faut, HdilGareau à Chàtcauforl (II, se. 2).
»
ACTE I, SCÈNE X. 107
GÉRALDE. Alcine m'a mandé qu'elle avoit quelque chose à me faire
sçavoir, et que je me trouvasse autour du logis de derrière...
Mais je crois l'appercevoir.
SCÈNE IX.
ALCINE, DORINE, GÉRALDE, CRISPIN.
ALCINE. Vous venez bientost, Géralde : je vous ay mandé de ne venir
de plus de deux heures.
GÉRALDE Vous ditcs vrav, iNIadame; mais vous sçavez que l'impa-
tience tourmente d'ordinaire les amans, et qu'ils croyent leur
peine adoucie quand ils peuvent voir le lieu qui renferme la per-
sonne qu'ils aiment.
ALCiivE. Géralde, trêve à toutes ces belles choses, car je ne puis
demeurer longtemps avec vous. .Te vais faire une visite où ma
mère doit venir me trouver. Apprenez seulement que vostre père
me veut épouser.
GÉRALDE. Mon père?
iLCiiVE. Ouy, vostre père , et que le mien luy a donné sa parole;
mais ma mère, qui, comme vous sçavez, est la maistresse, a fort
rebuté le bonhomme Lisidor, Cependant, voyez l'embarras où
nous sommes ; car, quand avec le temps j'auray découvert à ma
mère l'estime que j'ay pour vous, et que je l'auray rendue fa-
vorable à ce que je souhaite , vostre père n'y voudra point con-
sentir. D'ailleurs, il ne faut rien espérer de ma mère sans l'aveu
de vostre père... Adieu, je crains qu'elle ne vienne sur mes pas.
{Crispin et Dorine se font de grandes révérences. )
SCÈNE X.
GÉRALDE, CRISPIN.
GÉRALDE. Que dois-JB faire en cette occasion, cher Crispin?
CRISPIN. De quoy s'avise ce vieux reislre, de devenir amoureux à
soixante et quatorze ans? C'est sans doute pour cela qu'il nous a
envoyés à Bourges; mais il faut empescher qu'il ne l'épouse.
Ayons seulement de l'argent : et puis nous luy taillerons bien
de la besogne. Voyez le vieux penard! Il luy faut des filles de dix-
to8 CRISPIN MÉDECIN.
huit ans, pour le réjouir ! Il n'est pas vraymentdégouslé, il le prend
bien : il luy en faut donner encore une pipe '.
GÉBALDE. Mais que faire, Crispiu?
CRISPIN. ïaschez de parler à elle en particulier, et là vous résoudre/
toutes les affaires : elle vous donnera possible des moyens...
GÉRALDE. Viens, je vais luy écrire une lellrc, que tu feras en sorte
de donnera Dorinc quand elles seront revenues au logis.
CBispiN. Mais je dois aller chez vostre père.
cÉBALUB. Mais je veux que tu portes ma lettre avant que d'y aller.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
M1ROBOLAN,DORINE.
MiBOBOLAiv. Dorine, Dorine, holà, Donne?
DORiNB, sortant. Monsieur?
MiBOBOLAN. Qu'on fassc ajuster cette salle proprement, afin d'y bien
recevoir tous ceux qui me feront l'honneur de se trouver à la
dissection du corps que me doit envoyer le maistrc des hautes
œuvres.
DOilixB. Mais, Monsieur, pourquoy choisir cet appartement? I^s au-
tres fois, vous les fistesdans l'autre logis.
MiROBOLAN. Il cst v/av, niais ma femme a voulu que je prisse ce lo-
gis de derrière , afin que celuy de devant fust plus libre. Je trouve
qu'elle a grande raison.
DOBiXE. Ah ! je n'en doute pas.
MiBOBOLAN. Car, outre que nous serons en nostre particulier, le
jardin qui sépare ces deux logis la garantira du bruit que les opi-
niastres font ordinairement en ces occasions. Il s'en trouve tou-
jours quelqu'un qui n'est jamais d'accord avec les autres, et qui,
pour soutenir une opinion erronée, fait plus de bruit que quatre.
' Par allusion à un franc bnveur. On sait qu'une pipe de vin esl une futaille de
la capacité d'un muid et demi.
ACTE H, SCENE I. 109
DORiNE. En vérité, Monsieur, tous tant que vous estes de médecins ,
vous n'estes guères d'accord ensemble ; vostre science est bien
incertaine, et vous y estes les premiers trompés.
MiROBOEAN. Cela arrive quelquefois, mais ce n'est pas la faute de la
médecine.
DORINE. Il faut donc que ce soit la faute des médecins, puisque ce
n'est pas celle de la médecine.
HiROBOLAN. Cela peut estre vray; mais, Dorine, ce n'est pas là ton
affaire.
DORINE. Non, mais je puis en dire mon sentiment; et puis, si ce
n'est pas mon affaire aujourd'huy, cela sera quelque jour en dépit
de moy.
MiROBOLAN. Fort bien; mais laissons ce cbapitre, et songe à recevoir
ce corps qu'on doit apporter incontinent, et à le faire mettre dans
la cave, car je ne commenceray que demain à travailler. Cepen-
dant je m'en vais voir trois ou quatre malades dont je n'espère
pas grand'chose.
DORiAE. Je feray tout ce que vous me dites.
MIROBOLAN, revenant. Si Dorine vouloit faire tout ce que je luy di-
rois, elle auroit un peu de tendresse pour moy , et certainement
elle n'en seroit point fascbée.
DORINE. Devriez-vous avoir de telles pensées, ayant une femme aussi
bien faite que vous en avez une? Il me semble que cela n'est pas
raisonnable, et que vous devez vous en contenter.
MIROBOLAN. C'cst uue étrange chose que d'estre obligé de ne manger
que d'un pain : l'on s'en ennuyé à la fin.
DORINE. Si Madame vostre femme en vouloit faire de mesme, qu'en
diricz-vous ?
MIROBOLAN. Oh! cc u'cst pas la mesme chose. La gloire d'un homme
est de cajoler plusieurs femmes, mais la vertu d'une femme est
de n'écouter que son mary.
DORINE. Je ne crois pas que là-dessus les hommes ayent plus de
privilège que les femmes , et qu'il leur soit permis de faire ce
qu'elles n'oseroient entreprendre.
MIROBOLAN. La loy a voulu que cela fust ainsi.
DORINE. Il falloit que cela fust tout au contraire. Ceux qui ont étably
cette loy étoient des ignorans, car il y a des ignorans en loix
aussi bien qu'en médecine. Mais je vois bien que vous m'en
donnez à garder : je suis seure que vous auriez de la peine à me
montrer cette loy. Allez voir vos malades, et me laissez en repos.
MIROBOLAN. Sans adieu, Dorine.
I
tjo CRISPIN MÉDECIN.
SCÈNE II.
DORINE.
Sans adiou, Monsieur. Vovcz un peu le gaillard! Il n'y auroit
qu'à lelaisser faire, il feroit le^ plus belles choses du monde!
C'est une étrange chose que ces chiens d'hommes ne sçauroient
se contenter de leur femme' il leur/aut de la nouveauté. Si je
suis jamais mariée, et que mon mari me fasse de tels tours, à
bon chat bon rat, nous verrons... Ah! Crispin! Que veux-tu?
SCÈNE III.
CRISPIN, DORINE.
CRISPIN. Comme je rôdois autour d'icy, pour voir si je pourrois te
donner cette lettre, j'ay veu sortir Monsieur Mirobolan , ot en
mesme temps je suis entré , comme tu vois.
( Ih ferment chacun une porte.)
DOBiRE. Ferme cette porte, aûn que nous parlions en seurcté; Je vais
fermer celle-cy. Hé bien, qui envoyé cette lettre?
CRISPIN. Mon maistre, qui se désespère de ce qu'Alcine luy a dit
tantost touchant le mariage de son père et d'elle.
DORINE. Il faut empescher que cela ne se fasse.
CRISPIN. Diantre, tu y perdrois plus que personne : tu n'aurois pas
l'avantage de m'avoir pour mary, moy qui l'aime plus que cin-
quante.
DORINE. Tu crois donc que ce soit un grand avantage?
CRISPIN. Asseurément ; mais ne parlons point là-dessus davantage :
Monsieur vaut bien Madame, et Madame vaut bien Monsieur.
Dis-moy, d'où vient que tu étois icy avec Monsieur Mirobolan.»
DORINE. C'est qu'il doit faire demain la dissection d'un pendu; et
comme il a choisi ce lieu pour ce sujet, il m'ordonnoit de le
faire ajuster au plus tost. Maintenant, il faut que ton maistre
prenne d'autres mesures pour parler à nostre ûlle, car, cet endroit
étant occupé , ils n'auront plus la liberté de s'entretenir si facile-
ment qu'ils l'avoient. Donne-moy cette lettre, je vais faire en
sorte de la donner, et d'en avoir réponse.
CRISPIN. Tiens, va viste.
ACTE II, SCÈNE IV. 111
SCÈNE IV.
MIROBOLAN, FELIANTE, DORINE, CRISPIN.
MiROBOLAN, frapaïit à la porte de la rue. Holà, holà, Dorine!
qu'on m'ouvre promptement.
DOBiNE. Mon Dieu ! que feray-je ? c'est nostre maistre.
CBTSPïN. Ah! jernie, je voudrois estre bien loin.
FELiANTE, frappant à Caulre porte. Ho, Dorine! ouvre-moy.
DOBiKE. Ah! voilà bien encore pis! C'est nostre maistresse.
CBispiN. Hé, c'est le diable.
DOBINE. Sans elle, je t'allois mettre dans la cave.
MiBOBOLAN, refrappant. Qu'on m'ouvre donc, Dorine..
DOBINE. Je suis perdue.
CBisi'iN. C'est fait de moy.
DORINE. Crispin, mets-toy tout étendu sur cette table : je diray que
tu es ce pendu qu'on vient d'apporter.
CRISPIN. Mais...
DOBINE. îNIais ne raisonne point, fais ce que je te dis.
{Crispin se met sur la table, et Dorine ouvre à Mirobolan.)
MiBOBOLAN, passant viste. Tu me fais bien attendre. J'ay oublié
quelque chose là-haut, qu'il faut que j'aille chercher promptement.
(// entre dans une porte proche celle par où Feliante sort. Dorine
ouvre cependant à Feliante.)
FELIANTE. D'où vient que tu te fais tant appeler?
DOBINE. J'étois occupé à recevoir ce corps, et je ne vous ay en-
tendue que cette fois.
MIROBOLAN, repassant. Ma femme, que faites-vous icy?
FELIANTE. Je viens voir si Dorine a ajusté ce lieu comme il faut.
MIBOBOLAN , s'en allant. Voyez, voyez.
FELIANTE. Doriuc , prcns le soin de bien accommoder tout cecy.
Pour moy, je m'en vais au plus tost, car je n'aime point à voir tels
objets : cela cause toujours des pensées funestes.
DOBINE. Allez, allez , Madame, je feray tout ce qui sera nécessaire.
Hé bien, Crispin, mon invention a-t-elle pas réussi?
{Elle referme les portes.)
CRISPIN. Fort bien, et nous en sommes quittes à fort bon marché;
mais je sors au plus tost, pour éviter un nouvel embarras. Peut-
estre que si je demeurois davantage...
MIROBOLAN, revenant. Dorine, Dorine, ouvre, ouvre-moy.
i
112 CRISPIN MÉDECIN.
DoaiNE. Ah! remels-toy proniptomiMit en l,i int>smc posture: c'o'^r
encore nostre Monsieur.
CRispm, se remettant. I.e diable l'emporte!
{Dorhié l'outre.)
MiBOBOLAN, entrant. Je pense que je suis aujourd'huy imbriaque» ;
j'oublie la moitié des choses dont j'oy besoin : certaines piliilp«j
que j'ay promises.... Mais que vois-je là, Dorinc?
DORiNE. C'est ce corps qu'on vient d'apporter : il étoit déjà iey quand
vous estes venu.
MiBOBOLAN. Fort bien; mais d'où vient qu'il a encore ses habits?
DORi>'E. Ils ont dit qu'on auroit le soin de les rendre.
MIBOBOLAN le tastc. On n'y manquera pas. Je suis d'avis , tandis
qu'il est encore tout chatid, d'en commencer la dissection.
Va-t'en me quérir mes bistouris, qui sont là-haut dans mon
cabinet.
DOBi>E. Mais, îSIonsieur, vous n'avez rien de préparé, cela fera un
trop grand embarras; et d'ailleurs vos malades attendent après
vous .
MiBonoLAN. Pour attendre deux ou trois heures, il n'y a pas grand
mal.
DOBiNE. Mais s'il en vient à mourir quelqu'un cependant?
MIBOBOLAN. O ne sera pas ma faute; car s'il doit mourir dans si
peu de temps, ma visite ne luy serviroit pas de grand chose.
DOBiNE. Mais un remède à propos...
MiROBOLAN. Va Seulement, et m'apporte un paquet de cordes, et des
doux que tu trouveras tout proche les bistouris. Pendant qu'il a
ce reste de chaleur, je trouveray plus facilement les veines lac-
tées, et les réservoirs qui conduisent le chyle au cœur pour la
sanguification '.
DOBiNE i\lais, Monsieur, vous m'allez ostcr ma liberté d'approprier
ce lieu comme je le voudrois. Attendez à demain , comme von"
avez dit.
MIBOBOLAN. Va donc, ou j'iray moy-mesme.
DORINE. J'y vais, puisque vous le voulez.
MIROBOLAN, le regardant. Il le déhoutonne. Il n'a pas mauvaise
mine, mais il a pourtant quelque chose de fascheux dans le
' Ivre, qui a perdu sa raison à force de l)oire, delà basse lalinllé, ebriacus.
»En 1622, Aselli avait découvert l'existence des veines lactée», qui, parlant de
l'intestin, charrient les produits de la digestion ; mais il avait fait alwutir les valâ-
seaux cliylifères au foie. Ce fut Pecquet qui démontra en I6i9 qu'il» allaient re-
joindre la circulalion sanguine, par le moyen du réservoir auquel il a donné
son nom.
ACTE II, SCENE V. 113
visnge. Ouy, ou toutes les règles de la métoposcopie et de la phy-
sionomie sont fausses, ou il devoitestre pendu. Ah ! quel plaisir je
vais prendre à faire sur son corps une incision cruciale, et à luy
ouvrir le ventre depuis le cartilage xiphoïde jusqu'à l'os pubis.
Le cœur luy bat encore! Ah! s'il y avoil icy de mes confrères,
particulièrement de ceux qui sont dans l'erreur, je leur ferois
bien voir, par son systole et diastole, le mouvement de la circu-
lation du sang'.
SCÈNE V.
UN CHIRURGIEN, MIROBOLAN.
LE CHIRURGIEN , entrant par la porte que Mirobolan a laissée ou-
verte. Monsieur, ^Monsieur le baron est fort rempiré depuis hier,
et vous devriez le venir voir au plus tost.
MIROBOLAN. J'iray tantost;je n'ay pas le loisir à présent.
LE CHIRURGIEN. Mais le mal presse, jMonsieur : il scroit nécessaire
que vous y vinssiez maintenant.
MIROBOLAN. Je ne puis pas ; allez, saignez-le toujours, je le verray
dans deux heures.
LE CHIRURGIEN. Monsicuf, Je ne crois pas que la saignée luy soi
bonne.
MIROBOLAN. Saigncz-lc, vous dis-je ; je sçais bien ce que je fais.
LE CHIRURGIEN. Mais, Mousieur...
MIROBOLAN. Mais, encore une fois, saignez-le.
LE CHIRURGIEN. Mais, mais, Monsieur...
MIROBOLAN. Mais je veux qu'il soit saigné. C'est bien à faire aux chi-
rurgiens à raisonner avec les médecins * !
LE CHIRURGIEN. Mousicur, je ne le saigneray point; car je suis as-
' On peut M)ir clnns le livre de M. Flourens : Hist. de la découverte de la cir-
culation du idtif/, et dans les Médecins au temps de Molière, de M. Raynaud
(cil. IV;, le tableau des résistances obstinées que rencontra dans la Faculté de
médecine de Paris la découverte de Harvey. L'année même qui précéda cette
pièce, en 1672, on soutenait encore devant la Faculté une tlièse contre la circula»
tion du san^.
^ La corporation des médecins et celle des chirurgiens étalent vis-à-vis l'une de
l'autre dans un état de rivalité et d'hostilité continuel. En IG60, à la suite d'un
procès qui avait duré trois ans, le parlement avait rendu un arrôt portant que
les communauté!" des chirurj^iens et barbiers unies demeureraient soumises à la
Faculté di- médecine, que les chirurgiens ne pourraient prendre le litre de bache-
liers, licencié.>, docteurs, ni porter la robe et le bonnel. Ils furent très-longtemps
à se relever de l'état d infériorité où les avait constitués cet arrêt.
CONTEMP. DE MOLIKIIE. — II. g
ti4 CRISPIN .MEDECIN.
semé que la moindre saignée est capable de liiy causer la morl.
MiBOBOLAiV. li le sera en dépit de vous, et je le feray saigner par un
autre.
LE CHiRL'RGiEN. Vous fcrcz cc qu'H TOUS plaira; pour moy, je n'en
feray ricu. Adieu.
MiBOBOLAN. Adieu.
SCÈNE VI.
DORINE, MIKUHOLAN.
DOBTNE, ayant écouté. Je ne scaurois trouver tous vos afTusteaux ;
et, d'ailleurs, Madauie m'a dit de vous avertir qu'on Hoit venu
vous demander avec grand empressement de cIkv Monsieur I»'
baron.
MIBOBOLAN , s'en allant. 11 faut donc remettre 1 1 | .<>.' main.
Dorine, fais donc jiorter ce corps à la cave.
iiOi\\7iE,Je7'mant ia porte après luy. Allez, je n'y UKUMiiifray pas.
r.BiSPiM , .se relecant. Et moy, sans m'amuser à raisonner, Je sors au
plus viste.
DORINE. Où veux-tu aller.'
CBispiN- Comment diable ! où je veux aller ? Laisse-moy sortir. Quoy !
tu vas froidement quérir les bistouris et tous ces brimboii. nv
pour me tailler en pièces, et tu veux que Jedenjeure! Tu te i.uii. -
de moy.
DOBiNE. Apprens que quand je suis sortie pour aller chercher ces
ferremens, c'a été dans la pensée de les cacher, de sorte qu'il
ne pust les trouver; et c'est ce que Je n'jiy pas manqué de faire.
CRISPIN. Ho, c'étoit fort bien fait. Aussi je m'étonnois, moy qui
dois estre ton mari, que tu eusses le courage de me voir couper
si barbarement...
DOBINE. Je n'avois garde d'y consentir. Mais attens-moy icy; je vais
tascher de donner cette lettre et d'en avoir la réponse.
CBiSFiN. Je ne veux point attendre en ce lieu.
DORINE. Pourquoy?
CRISPIN. Le mot de bistoury me fait trembler ; je vais t'attendrc dans
la rue : là Je ne craiudray point messieurs les bistouris. Pour
moy, il me semble, par la peur que j'ay eue, que cette salle ea
est toute remplie.
DOBINE. Va, mais surtout ne t'impatiente point.
ACTE II, SCENE VII. US
CBispiN. Je ne me lassercy point d'attendre, quand je seray hors
d'icy.
( Comme il veut sortir, on frappe à la porte. )
Ah ! voicy bien encore le diable ! D'abord qu'on ouvrira la porte,
je m'enfuis.
DORi^E. Garde-t'en bien, tu gasterois tout. Remets-toy promptement.
CRispiN. Je n'en feray rien, quoy qu'il puisse arriver. S'il avoit
quelque bistoury dans sa poche...
DOBi.>E. Si je n'avois oublié la clef de la cave, je te mettrois dedans.
CRispiN. Fais ce que tu voudras , mais je ne m'y mettray point da-
vantage.
DOHiNE. Écoute , je vais te quérir là-haut une robe de médecin, tu
diras qu'ayant sceu qu'il devoit faire une dissection , tu venois
pour luy rendre visite. Quant au pendu, je diray que je l'ay lait
mettre à la cave.
{On heurte encore.)
CRispiN. Va, j'aime encore mieux faire le médecin que le pendu.
Parbleu, attens, si tu veux, que je sois habillé ! Il faut payer d'ef-
fronterie : du moins sous cet habit je ne courray point de risque
d'estre taillé ou d'estre battu. Quand je paroistray ignorant, il y
a bien d'autres médecins qui le sont aussi bien que moy.
DOBiNE, revenant. Tiens, mets promptement, que j'ouvre.
CRisPiN , ayant pris la robe. Me voilà fort bien.
( Dorine ouvre la poxte. )
SCÈNE VU.
LISE, CRISPL\, DORINE.
LISE. Monsieur le médecin est -il icy?
DOHiNE. Non.
LISE. Le voilà. Pourquoy me le celer?
DORi^E. Que luy voulez-vous?
LISE. Luy dire seulement deux mots.
CRispirs, faisant le grave. Que souhaitez-vous de moy?
LISE. Monsieur, vous sçaurez que ma maistresse a perdu un petit
chien qu'elle aime éperduement, qu'elle s'en désespère, et qu'elle
eu met la faute sur moy. Or, comme on m'a dit que vous sçavez
l'art de deviner aussi bien que la médecine...
CHispiiv. Je suis aussi sçavant en l'un comme en l'autre.
LISE. C'est ce qui me fait venir icy, pour vous prier, en payant, de
m'en dire quelque nouvelle.
8.
,16 CRISPIN MÉDECIN.
CHispiN. Combien ya-t-il qu'il est perdu?
LISE. Deux jours.
CBisPiN. A quelle heure?
LISE. Sur les onze heures du matin.
CRISPIN. De quel poil est-il?
LISE. Blanc et noir.
CBISPIN, faisant semblant de resrer. t:'est assez.
LISE, à Dorine. Oh! le brave homme! il nous va dire des nouvelles de
notre petit chien.
DORINE. Sans doute.
CRISPIN. Écoutez. Il y a deux jours?
LISE. Ouy, Monsieur.
CRispi.\. Sur les onze heures?
LISE. Ouy.
CBispiN. Blanc et noir?
LISE Ouy, Monsieur.
CRISPIN. Prenez des pillules.
LISE. Dos pillules?
CRISPIN. Ouy.
LISE. Mais cela fera-t-il trouvor le chien ?
CRISPIN. Ouy.
LISE. Mais encore, de quelles pillules .•*
CRISPIN. ^-es premières venues de chez Tapothicaire.
LISE. Mais, Monsieur... .
CRISPIN. Mais il ne faut pas tant raisonner, faites seulement ce que je
vous dis.
LISE. Combien en faut-il prendre .-*
CBispiN. Trois.
LISE, luij donnant un écu blanc. Cest assez; si je trouve "mon chien
par ce moyen, je vous donneray bien des pratiques.
CBISPIN. Si vous ne le retrouvez, ce ne sera pas lu faute du remède.
LISE. Je vous crois. Adieu, Monsieur.
CRISPIN. Adieu.
DOiuNE, après avoir rr/ermé la porte. Eh bien, Crispin, tu n'as pas
eu plus tost rhabit de médecin sur le corps que tu as receu la
pièce blanche.
CRISPIN. Diantre! je vois bien que c'est un bon métier. Sans sçavoir
ce que Ton fait, on gagne de l'argent ; et si on ne court point de
risque comme à contrefaire le pendu.
DORINE. Je ne puis m'empescher de rire de ton ordonnance. Des pil-
lules pour retrouver un chien perdu !
CRISPIN. Que diable voulois- tu que j'ordonnasse, moy qui ne srais iiy
ACTE II, SCENE VIII. M7
lire ny écrire, ny rien de tout ce qu'elle veut que je soache? Les
pillules se sont présentées, et j'en ay ordonné. J'oste cet habit
pour aller attendre dans la rue, comme nous avons dit.
{On heurte encore.)
BOBINE. On heurte, rajuste-toy.
CBiSPiN. Encore! je crains bien que ce ne soit ton maistre.
DORiNE , allant ouvrir. Qu'importe ? 11 s'en faut tirer.
SCENE VIII.
GRA ND SIMON , DORINE , CRISPIN.
GRAND SIMON. MoDsicur Mirobolan est-il icy?
DOBiiNE. Pourquoy?
GRAND SIMON. Je voudrois luy parler.
DORINE. De quelle part .'
GRAND SIMON. De la mienne.
DORINE. Qui estes-vous?
GRAND SIMON. Je suis uu honune que vous ne connoissez pas.
DORINE. Je le sçais. Monsieur Mirobolan vous connoist-il.?
GRAND SIMON. Nou, ny moy luy.
DORINE. Le voilà, mais il faut luy demander s'il a le temps de vous
parler.
CRISPIN, faisant le grave. Que veut-on.?
DORINE. C'est iNIonsieur qui voudroit vous parler.
CRISPIN. Qu'il approche, et qu'il fasse promptement.
GRAND SIMON, après quelque révérence. Monsieur, des gens m'ont
dit que vous étiez fort sçavant en médecine , et surtout en l'art
de devination. Or vous sçaurez que, sur ce qu'ils m'en ont dit, je
me suis résolu de vous venir consulter touchant une petite af-
faire.
CRISPIN. Dites en peu de paroles.
GRAND SIMON. Vous sçaurez donc que j'aime une fille dans notre vil-
lage ; or, comme il y a un certain drôle qui va quelquefois chez
elle, je voudrois bien sçavoir de vous si elle m'aime comme elle
dit, et si je l'épouseray; car, à vous dire la vérité, je m'en défie,
CRISPIN. Comment est-elle faite.?
GRAND SIMON. Eliccst grande, brune, et camuse.
CRISPIN. Grande, brune, et camuse?
GRAND SIMON. Ouy, Monsicur.
CRISPIN. Prenez des pillules.
118 CRISPIN MÉDECIN
GBAM) SIMON. Des pillulos?
cfiispiN. Ouy.
GRAND SIMON. Des pillules?
CKispiN. Ouy, des pillules, qu'on prend communément chez l'apothi-
caire. Il en faut prendre au nombre de dix, à cause de votre
taille.
GRAND SIMON. Mdis il me semble que les pillules ne sont bonnes que
pour purger les gens , et non pas pour...
CRISPIN. Allez, faites ce que je vous dis, puis je feray le reste : c'est
une science qui vous est inconnue. Si vous étiez sçavant, et que
vous sceussiez le latin, je vous ferois voir des choses...
GRAND SIMON. Monsieur, je sçais le latin, car je suis le magister de
nostre village.
CRISPIN. Vous sçavez le latin?
GRAND SIMON. Ouy, iMousieur.
CRISPIN. Eh bien, tant mieux pour vous. Encore uu coup, faites ce que
je vous dis, et adieu ;j'ay affaire ailleurs.
GRAND SIMON. Avaiit quc de m'en aller, il faut vous satisfaire.
CRISPIN. C'est fort bien aviser.
GRAND siuoîi, /oiiUlant dans sa poch^ Des pillules !
CRISPIN, tendant la main. Ouy, des pillules, ouy, des pillules; viste,
viste, et adieu.
GRAND SIMON. Voilà uu écu d'or. Si la chose réussit...
CRISPIN. Je vousentens, c'est assez.
GRAND SIMON, à part. Ces hommes sravaus ont toujours je ne sçais
quoy de brusque. Adieu, Monsieur.
CRISPIN. Serviteur.
(// sort.)
DORiNE, ayant refermé la porte. Un écu d'or et un écu blanc en
si peu de temps ■ ! Moy qui t'ay fait médecin, tu devrois m'en don-
ner la moitié.
CRISPIN. Dorine, laisse-moy faire, nous en mangerons de bons gobets
ensemble; pour à présent....]
(On heurte.)
DORINE. On heurte , voicy encore quelque pratique.
CRISPIN. Parbleu, je commence à m'en lasser. Ah! voicy bien le diable.
' Un écu blanc, ou louis d'argent, valait d'alwrd 60 sols, et 72 à la Hn du .siècle.
L'écu d'or avait une valeur beaucoup plu» considérable, mais qui varia souvent:
quand l'écu blanc valait 72 sols, l'écu d'or en valait I U.
ACTE II, SCENE IX. 119
SCÈNE IX.
M1R0B0L4N, DORINE, CRISPIN.
MiROBOLAN, entrant. Dorine, as-tu songé?....
DOBiNE. Monsieur, je viens de faire porter ce corps a la cave, et voilà
un de vos confrères, qui, ayant appris que vous devez faire une
dissection, est venu pour vous voir.
MiROBOLA^t, après filusieurs révérences. Monsieur, quoyque je
n'aye pas l'honneur de vous connoistre, vous y serez toujours le
bien receu ; mais ce ne sera que demain que je conimenceray à
travailler. Si vous voulez me faire la grâce de vous trouver à l'ou-
verture, vous entendrez un petit discours, qui, je crois, ne sera pas
fort commun.
CBispiN. Ah, Monsieur! je n'ny garde d'y manquer. La réputation de
Monsieur Mirobolan est une réputation qui... dans les choses...
fait enfin... que... je n'y manqueray pas.
DORINE. Monsieur, si vous voulez que j'accommode cette salle, il me
faut laisser en liberté.
MiROHOLAA. Tout à l'hcure. Monsieur, je voudrois vous demander
un petit mot d'avis touchant un malade que je traite.
CRiSPi?i. Vous m'excuserez, s'il vous plaist: j'ay une affaire qui me
presse beaucoup.
MiHOBOLA-v. .T'auray fait en peu de paroles. Vous sçaurez que ce malade
a eu la fièvre quarte , tierce et continue ; enfin nous l'avons tiré
de là. Mais il liiy reste une chose qui m'inquiète grandement
pour luy; car, outre une grande insomnie, qui le fatigue beau-
coup, ce qu'il crache est extrêmement blanc, et c'est à mon sens
un très-mauvais signe, parce que a pituita alba, ar/ua inter cu-
tem supercenit, nous dit Hypocrate; et c'est, comme vous sça-
vez, ce que les Grecs appellent leucophegmatia. Si donc, selon
Hypocrate, cette pituite blanche est un signe évident que l'hydro-
pisie doit survenir, que croiriez-vous qu'il faudroit luy donner de
plus souverain, pour empescher que cet accident ne luy survînt.'
CRispiN. Vous n'avez pas besoin de conseil: vous estes un homme
qui... ouy...car... enfin je ne dis rien.
MIROBOLAN. Non, parlcz-moy franchement : je seray fort aise de
sç.'ivoir votre sentiment là-dessus.
CRiSPiN. .Te n'ay garde, je sçais trop...
MIROBOLAN. l'our moy, j'agis sans façon ; je ne suis pas de ces Mes-
sieursqui ne chérissent que leurs opinions, et qui, plutost que d'en
120 CRISPIN MEDECIN.
démordre, aiment mieux laisser crever ud malade. Parler, je
vous écoute.
(Bas, à Crispin . ) (yé Mirobolan.)
DORii^E, Dis ce que tu pourras. Mais, Monsieur, dépt>s<*liez-vou8 , car
j'ay plus d'une affaire.
MiBOBOLAN. Doriue, encore un moment.
CRISPIN. iMoDsieiir, dans c«>s sortes de maladies, je oe içaitppt si ..
quand... là-dessus... on... la...
MiBOROi.AN. Hom.'
CBispiN. Des pillules .. •
MIB0B0I..4N. Luy donner des pillules, ce seroit ruiner les parties,
qui sont déjà fort altérées par le désordre qu'ont causé ces diffé-
rentes maladies.
CBISPIN. Ho, je ne dis pas cela; je dis... que des pillules que j'ay
prises ce matin m'oMigent à vous quitter au plus tost.
MIBOBOLAN. Oh, je uc veux pas vous contraindre. Dorine, conduisez
Monsieur où il a besoin d'aller. Je suis votre serviteur.
CBISPIN, se déshabillant. Je vais t'atlendre, sans raisonner davantage.
DORINE. Moy, je vais faire mes diligences pour avoir la réponse , et
songer en mesmc temps à faire en sorte que lorsqu'on apportera
ce pendu nos gens n'en puissent rien sçavoir.
ACTE m.
SC.ÈNE PREMIÈRE.
GÉRALDE , CRISPIN.
CBISPIN. Eh bien. Monsieur, que dites-vous de mes aventures.'
GÉBALDE. Je dis qu'elles sout particulières.
CBISPIN. Pendu, médecin, des cordes, des bistouris, des doux, des
pillules, des... parbleu, en voilà très-bien.
GÉRALDE. Il est vray qu'en voilà beaucoup; mais il faut que lu re-
tournes encore au logis de Monsieur Mirobolan.
CBISPIN. Moy, Monsieur?
GÉBALDE. Ouy, toy-mesmc.
ACTE m, SCENE I. 121
cRispiN. Parbleu, je ne veux point aller me faire bistouriser, ou bien
recevoir quelques coups de baston; vous y pouvez aller vous-
mesme.
GÉRALDE. 11 est vray que je le puis; mais je crains, en y allant, de
ruiner mon amour ; car si Monsieur IMirobolan venoit à me ren-
contrer, il ne manqueroit pas d'avertir mon père des choses qui
se passent. Pour toy, tu ne bazardes rien : il ne te connoist pas.
CBispiN. Je bazarde mon dos, mes bras, mes jambes , mon corps;
car, de la manière que j'ay oùy parler Monsieur IMirobolan de
doux, de cordes, de bistouris, un médecin n'a non plus de pitié
d'un homme qu'un avocat d'un écu.
GÉBALUE. 11 faut pourtant, mon cher Crispin , y retourner encore
une fois ; aussi, tu dois croire que quand je seray en pouvoir, je
reconnoistray tous les bons services que lu me rends.
CRISPIN. Ho, je n'en doute pas ; mais au moins dites-moy la raison
qui vous oblige à m'y renvoyer.
GÉRALDE. Tiens, écoute la lecture du billet que tu m'as apporté.
faij quantité de choses à vous mander, mais je n'ay pas te
temps de vous les écrire. Pour avoir celuy de vous faire ce mot,
il a fallu se servir de plusieurs stratagèmes . Envoyez tantost
Crispin : je fera y mes efforts pour tuy donner une lettre, qui
vous instruira de tout. Si je puis ménac/er le moment de vous
parler de bouche, croyez que je le fera y avec bien de lajoye.
Adieu , aimez-moy comme je vous aime, et soyez certain que
je n'auray jamais d'autre mary que vous. Alcine.
Eh bien, tu vois, Crispin...
CRISPIN. Ouy, je vois bien qu'il y faut aller ; mais si Monsieur Mi-
robolan, qui m'a pris pour un pendu sous mon habit, et qui m'a
envisagé sous l'habit de médecin, vient à me recounoistre , com-
ment me tirer de cet embarras sans estre un peu étrillé? Hem?
GÉRALDE. 11 est vray que cela est fort embarrassant; mais, mon cher
Crispin, il faut bazarder quelque chose pour ton maistre. Cherche,
invente quelque chose pour ne pas courir de risque.
CRISPIN. Écoutez, faites-moy avoir une robbe de médecin, j'aime
mieux paroistre devant luy en cet état, que de faire la figure d'un
pendu. Du reste, je m'en tireray comme je pourray : j'en suis
tantost sorti parles pillules, j'en sortiray par quelque autre remède.
GÉRALDE. Je vais de ce pas à la fripperie pour avoir ce que tu de-
mandes; cependant, va-t'en chez mou père pour recevoir l'ar-
gent qu'il t'a promis, car possible en aurons-nous grand besoin.
CRISPIN. J'y vais. Mais, ^Monsieur, apprenez-moy seulement en latin:
Je suis médecin.
,22 CRISPIN MÉDECIN.
GÉRALDE. Volontiers : Medicus sum.
CRISPIN. Medicus sum , medicus sum.
GÉBALDE. Fort bien.
CRISPIN. Suffit, adieu. Allez-vous-en songer à l'hahit, et moy je vais
chez le bon homme. Medicus sum , medicus sum. C'est uik'
belle chose que de sçavoir le latin! Il faut repasser souvent c.
mots, de peur de les oublier : Medicus sum, medicus sum.
C'est assez, allons-nous-en chez le bonhomme Lisidor. Mais je
le vois qui vient icy.
SCÈNE II.
LISIDOR, CRISPIN, MARIN.
LisiDOR. Que fais-tu en ce lieu ?
CRISPIN. Monsieur, ennuyé d'attendre au logis, je me promenois.
LISIDOR. Où est ton maistre? Dis-moy.
CRISPIN. Voilà une belle demande! Il est h Bourges. Vous plaist-il
de me donner de l'argent, aiui que je m'en retourne?
LISIDOR. Ouy dà. Dis-moy, où loge-t-il à Bourges.'
CRISPIN. Hé, il loge... proche les fxolos.
LISIDOR. Comment nomme-t-on l.i rue ?
CRISPIN. La rue?
MSiDOR. Ouy.
CRISPIN. On la nomme... on la nomme... Vous y avez été devant
moy, vous le sçavez bien.
LISIDOR. Mais encore?
CRISPIN. Il ne m'en souvient plus : il y a des pendars de noms dans
cette ville, qui sont si difficiles à retenir que je ne sçaurois les
mettre dans ma cervelle ; et puis, je ne m'en soucie guère. A
quoy bon s'aller embrclicoquer l'esprit de ces bastards de noms.'
Quand on est logé , on est logé.
MARIN. 11 a grande raison.
CRISPIN. Morbleu, taistoy , ou bien... vois-tu... jarnie! Enfin...
LISIDOR. Patience...
CRISPIN. C'est que je ne veux pas qu'il se mesie de ce qu'il n'a que
faire.
LISIDOR. Tais toy Que fait ton maistre ordinairement?
CRISPIN. Il étudie; puis il a souvent à disner et à souper des gens
avec qui il parle latin comme tous les diables. Ce que j'y trouve
de plaisant, c'est qu'ils se querellent comme s'ils vouloient s'é-
ACTE III, SCÈNE II. n3
trangler le blanc des yeux. Après, ils s'appaisent en beuvaut
chacun cinq ou six coups.
LisiDOR. Cela n'est pas mal ; mais cependant trois ou quatre per-
sonnes m'ont dit qu'il étoit en cette ville, et qu'on l'y avoit veu.
CRispiN. Celuy qui l'a dit en a menti, et je le soutiendray devant
toute la France.
LisiDOB. Confesse la vérité, je n'en parleray point. Il est icy?
CRispiN. Je ne le confesseray point, car cela n'est pas vrày.
LISIDOB. Oh, je sçais bien que si, moy; et si lu déguises davantage...
CRispiN. Vous voulez donc me faire dire une chose qui n'est pas.^
LISIDOR. J'ay donc meuti.^
CRispiN. Vous avez tout ce qu'il vous plaira, mais cela n'est pas,
cela n'est pas.
MARIN. Monsieur, quittez-Ià cet impertinent, il vous mettroit en
colère sans raison.
CRispiN . Impertinent ! morbleu, tu en as raenty ; il faut t'en faire taster
tout du long et tout du large.
{Ils veulent se battre.)
MARIN. Viens, viens, que je t'ajuste de toutes pièces.
LISIDOR, les séparant avec son baston. Coquins, si vous ne vous
arrestez, je vous donneray cent coups. Ah! morbleu, c'en est
trop. Crispin, puisque ton maistre n'est pas à Paris, je te com-
mande de l'aller au plus tost retrouver à Bourges, et de luy dire
que quand il m'aura fait sçavoir son adresse, je luy feray tenir
de l'argent par un banquier de cette ville.
CRISPIN. iMals, Monsieur...
LISIDOR. Point de réponse davantage ; n'approche pas seulement de
mon logis, si tu ne veux avoir cent coups de baston.
CRISPIN. SI vous me battez, je sçais bien ce que je feray.
LISIDOR. Que feras-tu?
ciiispiN, ynnntrant Marin. Je le frotteray comme un diable.
LISIDOR. Pourquoy le frotteras-tu?
CRISPIN. Hé, pourquoy me battrez-vous?
LISIDOR. Parce que tu es un fripon.
CRISPIN. Et parce qu'il est un factotum, et qu'il veut me faire battre.
LISIDOR, levant son baston. Je te donneray...
CRISPIN. Donnez pour voir, vous verrez si je ne luy rendray pas.
LISIDOR. Ah, morbleu ! je n'en puis plus souffrir.
{Lisidor voulant frapper Crispin de son baston, Crispin baisse
la teste., ce qui Jail que Lisidor tombe, et Crispin va donner
un coup de poing à Marin., qui tombe de l'autre costé, et cepen-
dant Crispin s'enfuit.)
124 CRISPIN MEDECIN.
SCÈNE III.
LISIDOR, MARIN.
MARIN. Ah! le traistre! Je crois qu'il m'a estropié de ce coup.
LISIDOR. Afarin, viens m'aider à me relever.
MARIN, se relevant. Hé Monsieur, j'aurois besoin qu'on me relevast
nioy-iiiesme.
LISIDOR, se relevant aidé de Marin. Le coquin t il le payera.
MARIN. Si Jamais je l'attrappe, il s'en repentini.
LISIDOR. Je me suis blessé l'épaule en tombant.
MARIN. Et moy, Je crois que j'ay la mandibule démise.
LISIDOR. Il t'a donné un furieux coup!
MARIN. De toute sa force.
LISIDOR. 'Patience.
MARIN. Il faut bien la prendre malgré moy.
LISIDOR. Va voir si Monsieur ^lirubolan est au logis.
MARIN. Quoy, Monsieur? voiis voulez encore luy parler de votre ma-
riage, après que sa fiMiinu' vous a dit à vostre nez (|ii*il n'en st'r.i
jamais rien ?
LISIDOR. Il n'importe, j(> veux i.ure encore une tentative.
MARIN. Fort bien; c'est-à-dire que vous voulez vous faire refuser
encore une fois, et que vous prenez plaisir d'entendre chanter
vos louanges à contre- poil.
LISIDOR. Je t'avoue ingénument que je m'attens à ce refus , et que
mesme j'en suis en quelque façon consolé ; mais Je veux avoir la
joye de dire le fait à Monsieur Mirobolan, et de luy faire sçavoir
qu'il ne passera jamais dans mon esprit que pour un homme qui
se laisse mener par le nez comme un. fat.
MARIN. Mais de quoy cela vous peut-il servir?
LisiDOB. Fais seulement ce que Je te dis; vois s'il est au logis.
SCÈNE IV.
DORINE, LISIDOR, MARIN.
M \Rm, frappant à la porte de Mirobolan. Holà.
DORINE. Qui est-ce?
MARIN. Monsieur Mirobolan est-il icy?
DORINE. Mon. Qui le demande?
ACTE III, SCÈNE V. 125
LisiDOR. C'est moy, ma chère.
DOHiNE. Il n'y est pas. Voulez- vous parler à Madame? Elle est là-
haut qui dort, je l'iray éveiller.
LISIDOR. Il la faut laisser reposer. Ma chère enfant, si tu pouvois
par tes soins la faire consentir à me donner Alcine en mariage,
je ferois...
DORiNE. Vous donner Alcine en mariage .!* Que diantre en feriez
vous, à l'âge où vous estes?
LisiDOR. Hé, j'en ferois...
DOHiisE. Ma foy, vous n'en feriez toujours rien qui vaille. Mais n'avez-
vous autre chose à me dire ? Je rentre.
LISIDOR. Ma chère, dis à Monsieur Miroholan que son amy Lisidor
étoit venu pour le voir, et que je le prie de penser à ce qu'il m'a
promis. Adieu, ma bonne enfant,
DORiNE. Adieu, Monsieur, je n'y manqueray pas. Ce bonhomme
est-il fou de prétendre épouser une fille de dix-huit ans? 11 faut
avouer que quand la vieillesse se met l'amour en teste, elle fait
cent fois plus d'extravagances que la jeunesse.
SCÈNE V.
CRISPIN, en habit de médecin, DORINE.
CRISPTN, sortant. Chez moy, chez moy, vous dis-je; là, je vous ré-
pondray de bonne sorte.
DORINE. Qu'as-tu, Crispin? et d'où vient que tu es habillé de cette
manière?
CRISPIN. Deux visages que j'ay rencontrés qui m'ont dit qu'ils étu-
dioient en médecine, et qui m'ont demandé mon sentiment sur la
trans... la... la... la... la transconfusion du sang. Ils m'ont
quasi fait devenir sourd à force de me parler.
DORINE. Que t'ont-ils dit?
CRISPIN. Que diable sçais-je moy ? Une beste sur une autre... L'ar-
tère... le sang littéral... artérial .. Un tuyau par où entre le
sang... une beste morte, l'autre qui ne vaut guère mieux... Le
mauvais sang répandu... le bon dans les veines de l'autre beste... '
■ On s'occupait beaucoup alors de la question de la transfusion du sang. Elle
avait été soulevée à Paris dés 1658. et le chimiste allemand Lihavius l'avait exacte-
ment décrite, assez longtemps auparavant, dans un de ses ouvrages ; mais le mé-
decin anglais Rictiard Lower fut le premier qui en lit une expérience publique, à
Oxford en 1665, et c'est à partir de ce moment surtout qu'on] s'en occupa. Les
Journaux de 1667 sont remplis de détails et de discussions à ce sujet.
126 CRISPIN MEDECIN.
Knfiri, le diable les emporte avec tout leur raison nemeDt.
DOBINE. Tu devois leur ordouuer des pillules.
CBispiN. Taurois voulu de tout mon cœur qu'ils en eussent eu
chacun cinquante dans le ventre.
DOHiKE, riant. Mais pou rquoy as-lu cet habit?
CBISPIN. Je Tay pris pour avoir plus de facilité d'entrer chez vous^
et pour...
SCENE VI.
LISIDOR, MARLN, CRISPIN, DORLNE.
LISIDOR, rerenant. Ma chère Doriue, j'avois oublie »lr ir (Iihiikt
cette bague, mais je veux recouvrer...
CRisiMN, se tournant de foutre conté. Ha...
MARIN. Monsieur, si je ne me trompe, voilà Crispiu habillé en robe
longue.
LisiDOB. Que Tais tu icy avec cet habit?
CBISPIN, /a/.va/</ le grave. Que souhaitez-vous de moy? Avez-vous
quelque maladie secrette? Dites : en l'absence de Monsieur Miro-
bolan, je pourrois vous donner quelques bons avis.
LISIDOR. Non, coquin, nous n'avons point de maladie.
CRISPIN Coquin!
LisiDOB. Ouy, coquin!
CBisiMN. Non sum coquinls, medicus sum, medicus sum.
LISIDOR. Toy, médecin?
CRISPIN. Ouy, médecin, et vous estes un impertinent Araca, los-
TOVÏ, BABITONOVAÏ, FOBLUTOM , TRAN.SCOÎ^FL'SIONA... Si VOUS
étiez raisonnable , je vous parlerois de la transconfusion, mais
je vois bien que vous en tenez. Allez, prenez des pillules.
LISIDOB. Si je preiis un baston, je t'en donueray cent coups.
CRISPIN. Ce sera contre mon ordonnance.
DORiNE, à Crispin. Monsieur, entrez au logis pour y attendre nosfrc
maistre , et laissex-là ces extravagans.
CRISPIN, rentrant avec Dorine. Il est vray que je feray mieux.
MARIN. Monsieur, je doute que ce soit Crispin, car il parle latin.
LISIDOR. C'est asseurément luy-mesme; je me doute de quHque
fourberie, et je veux entrer là-dedans pour en estre éclairci.
{Iljrappe à la porte.)
BOBINE, revenant. Que demandez-vous, ISlonsieur? Est-ce que vous
voulez quereller encore cet honneste homme qui est chez nous?
ACTE III, SCÈNE VIII. 127
LisiDOB. C'est un fripon.de valet...
DOBiNE. Cela n'est pas vray : c'est un des confrères de notre maistre,
et vous avez mauvaise grâce de parler de la sorte. Je m'en plain-
dray tantost à...
SCÈNE VII.
MIROBOLAN, LISIDOR, DORINE, MARIN.
MiROBOLAN, sortant. Je vous soutiens que cela n'est pas possible,
et que cette opinion est extravagante.
LISIDOR. Monsieur...
MiBOBOLA>\ 11 faut penser bien creux, pour imaginer une chose si
éloignée du bon sens.
LISIDOR. Monsieur, je veux...
MIROBOLAN. 11 faut saus doute que cette vision vienne d'un homme
qui avoit la fièvre chaude.
DORiAE. Qu'avez-vous, Monsieur, et qui vous oblige à vous emporter
de la sorte?
MIROBOLAN. Des gcus qui me soutenoient opiniastrément la transfu-
sion.
DORINE. Ils sont fous...
MIROBOLAN. SailS doutC.
LISIDOR. Ils n'ont pas raison, car elle a été condamnée publique-
ment. Vous sçaurez...
SCÈNE VIII.
LISE, MIROBOLAN, DORINE, LISIDOR, MARIN.
LISE, à Dorine. Monsieur Mirobolan est-il icy.'
BOBINE. Le voilà. Elle vient fort à propos,
MIBOBOLAN. QuC lllC VOulcZ-VOUS?
LISE. Je voudrois que vous fussiez pendu. M'avoir ordonné des pil-
lulcs qui m'ont pensé faire mourir !
MIROBOLAN. Moy .^
LISE. Ouy, vous. Voilà comme vous faites, bons affronteurs '. Vous
ordonnez souvent les choses à tort et à. travers. Allons, prens, et
rencontre si tu peux. Des pillules pour retrouver un chien perdu!
' Menteurs, trompeurs.
128 CRISPIN MÉDECIN.
MiBOBOLAN. Vous VOUS méprenez, je ne vous ay jamais veue.
LISE. .Tamais? ne vousay-jc pas tantost donné un écu blanc?
MIBOBOLAN. VoUS PSteS follC.
LISE. Tu en as menty, et...
SCÈNE IX.
GRAND SIMON, LISE, MIROBOIAN , LLSIDOR, DORINK,
MARIN.
GRAND SIMON. Ail! si je rencontre ce .Monsieur Mirobolan, je m'en
vais luy clianler diablcnjout ^a gamme.'
LISE. Tenez, le voilà.
GRAND SIMON. Parblcu, Monsieur, il faut que vous soyez un grand
ignorant, d'ordonner des pillules pour sçavoir si Ton est aimé
d'une fille! Et moy, bien fou de les avoir prises ! Elles m'ont quasi
envoyé en l'autre monde, et je n'en suis pas eneore remis.
MiROROLAN. Vous cstes fous , de me parler de la sorte : je ne vous
connois point.
GRAND SIMON. Ne VOUS ay-je pas tantost donné uo écu d'or?
LISE. Il vous va tout nier, comme il m'a fait.
MiROBOLAN. Il faut VOUS mettre tous deux aux petites maisons, car
vous estes des fous.
GRAjiD SIMON. Morbleu, tu en as menty, je ne suis point fou ; trêve à
de tels discours, car je pourrois bien te donner de mon baston
sur les oreilles.
LISE. Et moy, t'arracher la barbe.
MIBOBOLAN. Ail! c'eu cst trop endurer. Donne, qu'on aille quérir
un commissaire.
GBAND SIMON. Qu'elle aille, qu'elle aille, je l'attcus.
LISE. Et moy aussi.
GBAND SIMON. Vous vcrrcz quc ces Messieurs tueront les gens, et
qu'ils auront encore raison ! Parbleu, je veux r'avoir mon écu d'or.
LISE. Et moy mon écu blanc, ou je feray grand bruit.
BOBINE. l\Ia foyîsi vous ne tirez païs, j'iray chercher le commissaire.
GBAND SIMON. C'cst cc quc je demande.
LISE. Et c'est ce que j'attens.
ACTE m, SCENE X. 129
SCÈNE X.
FELIANTE, CRISPIN, LISIDOR, MIROBOLAN, DORINE ,
MARIN, GRAND SIMON, LISE.
CRISPIN, sor^on^. Mais, Madame...
FELIANTE. Mais, MoDsieur, encore une fois, je ne veux pas que ma
fille parle aux gens teste à teste. Si vous avez envie de voir mon
mary, vous pouvez prendre le tems qu'il soit au logis.
CRISPIN. Madame, vous pouvez croire que...
FELIANTE. Je sçais ce qu'il faut que je croye; mais, encore un coup ,
vous n'avez que faire chez moy quand mon mari n'y sera pas.
LISE, à Simon. Il me semble que ce visage ressemble bien à celuy qui
m'a ordonné des pillules.
(iEAND SIMON. Parbleu , c'est le médecin qui m'a pensé faire crever.
Ah ! trompeur! tu me rendras mon argent
LISE. Tu me rendras aussi le mien.
LISIDOR, le prenant au collet. Ah ! coquin ! je te tiens à présent.
CBispiN. Non sum coquinus, medicus sum.
MiBOBOLAN. Mcssicurs, il ne faut pas maltraiter un de mes confrères
de la sorte : on doit luy laisser conter ses raisons.
LISIDOR. C'est le valet de mon fils.
LISE. C'est le médecin qui nous a ordonné des pillules.
GHA>D SIMON. Et qui m'ont donné bien de la peine.
LisiDOB. Coquin, réponds donc à toutes ces choses.
G RispiN, à lÂsidor. Monsieur, il ne vous faut plus rien déguiser : vostre
fils n'a point sorty de Paris, à cause de l'amoiir qu'il a pour la
fille de Monsieur Mirobolan ; elle l'aime passionnément, enfin
ils s'aiment tous deux, et m'ont fait jouer plusieurs personnages
pour les servir dans leurs amours.
FELIANTE. Ma fille aime ton maistre ?
CRISPIN. Ouy, Madame, et fortement.
FELIANTE. Encorc pour le fils, c'est quelque chose; mais pour le
père, il ne doit jamais espérer d'épouser ma fille.
(iEAND SIMON. Mais qui t'obligeoit à nous faire prendre des pillules?
Cela pouvoit-il servir de quelque chose pour les amours de ton
maistre?
CRISPIN. Ce sont des choses dont je vous éclairciray dans un autre
temps.
MIBOBOLAN. Yous voycz bicD que vous me blasmiez sans raison ;
CONTEHP. DE HOLIÈRE. — 11. 9
130 CRISPIN MËDKCIN.
iiKiis faites-moy la grâce de revenir une autre fois, je vous pro-
mets de vous contenter d'une façon ou d'autre.
LISE. J'y consens, mais n'y manquez donc pas.
GRAND SIMON. J'y couseus aussi; mais au moins, plus de pillules.
MiBOBOLAis. Non. Adieu.
LisiDOR. Ton maistre, dis-tu, aime passioiuiément la fille de Monsieur
Mirobolan.'
CRISPIN. Ouy, Monsieur, et cent fois plus que je oe vous dis.
LisiDOfi. Hé bien, si la chose est ainsi, je vois bien que c'est une né-
cessité de causeutir qu'il l'épouse, pourvcu que le père et la mère
y consentent.
MiBOBOLAN. Pour moy, je le veux de tout mon coeur, pourveu que ma
femme le veuille.
FELiANTE. Je nc sçais pas bien si je le dois vouloir.
MjBOBOLAN. lié, ma femme...
FELiANTR. Puisquc VOUS m'en priez, j'en demeure d'accord.
LISIDOR. Oùiîstil donc ton maistre?
CRISPIN. Le voilà qui vient tout à propos.
SCÈNE DEKiMEKE.
GÉRALDE, MIROBOLAN, FELIANTE, LISIDOR, DORmE,
CRISPIN, MARIN.
LisiDOR. Venez, Monsieur de Bourges.
GÉRALDE, se jettaiU aux genoux de son père. Ah mon père! je vous
demande pardon.
MiBOBOLAN. Hé, mou Dieu! laissons tous ces beaux discours : en-
trons au logis, et là nous discuterons toutes les choses.
FELIANTE. C'cst fort bien avisé ; allons, rentrons.
MIROBOLAN. Allons, Monsieur Lisidor, l'honneur vous appartient.
LisinoR. Puisqu'il vous plaist, entrons.
{Ils rentrent.)
CBispiN. Marin?
MABiN. Que veux tu.'
CBISPIN. Puis qu'en tout aujourd'huy j'ay si bien réussi,
Je vais, je vais, morbleuje vais entrer aussi.
FIN.
SCÈNES DÉTACHÉES
DE
CRISPm MUSICIEN,
COMÉDIE EN CINQ ACTES, EN VERS,
1074.
PERSONNAGES.
PHKI-ONTE,
MELANTE, j
DORAME.
DAPUNIS , j j.„gg jç Doraïue.
LISE, )
TOINON, servante de Dorame.
FANCHON , servante de Plielonte.
XS ! ^^-
CRISPIN, valet de Phelonte.
LE BRETON, valet de Mêlante.
LA RONCE, laquais de Phelonte.
UN MAISTRE DE MUSIQUE
La scène ett à Paris, danê la maitom ée PktIemU, tl dams ctlU dt Dorame.
SCÈNES DÉTACHÉES
DE
CRISPIN MUSICIEiN.
ACTE II.
(Crispin se présente chez Daphnis, lille de Dorame, de la part de Phelonte.
Daphnis s'élojgne avec Toinon, la suivante, pour aller] chercher un billet ,
qu'elle le charge de remettre à son maitre, et, au même moment, Dorame rentre
chez lui et surprend Crispin qui attend.)
SCENE V.
DORAME, CRISPIN.
DOBAME,
CRISPIN.
DOBAME,
CRISPIN.
DORAME.
CRISPIN.
DORAME.
CRISPIN.
DORAME,
CRISPIN.
DORAME.
CRISPIN.
entrant. Un homme en mon logis! qui l'y peut attirer.?
Mais dois-je croire?... Ah Ciel ! que faire? c'est Dorame.
à part. Ma présence luy cause un peu de trouble en l'ame.
N'est ce point un voleur? Que faites- vous icy?
Hé... De ce que j'y fais qui vous met en soucy?
Insolent, apprenez qu'icy je suis le maistre.
Je n'avoispas. Monsieur, l'honneur de vous connoistre;
J'ay tort d'avoir parlé... comme j'ay répondu,
J'en demande pardon.
Mais céans que fais-tu ?
Répons.
Je n'y fais rien , Monsieur, je me retire.
le prenant au collet.
On ne sort pas ainsi.
Mais...
Non, il me faut dire
Le sujet qui te porte à te rendre chez moy.
Monsieur... Monsieur...
,34 CRISPIN MUSICIEN.
DOBAME. Ué bien?
cB,sp,^. Tout ton*, voyM-voitt...
DOBAME. Q«Oy-
CBispiN. Enfin je suis... suffit.
{/Iveut é'enaUer.)
DOBAME, l'arrestant. Ce n'est pas là répondre.
Ton soin à m'écbapper ne sert qu'à te confondre.
Et tes yeux me font voir les regards d'us Totour;
Mais tu seras pendu.
cRispiK. J^ suis homme d'honneur
DOBAME, le tenant. Holà, quelqu'un, holà!
SCÈNE VI. .
DORAMb, CKb.i'l.N, ToINON.
TOINON , sortant étonnée. Que vois- je? Noctre maiftre ?
Tout est perdu.
DOBAME. Toinon, que fait ici ce traistre?
TOiNON, interdite. Ne vous l'a-t-il pas dit?
DOBAME. Je n'en puis rien sçavoir.
TOiNort, revenant à elle.
à part. Ah bon! à Dorante. Civilement il faut le recevoir.
DOBAME. La raison ?
TOINON. Cest...
DOBAME. QllOV . c'Ml?
TOiNON. In roaistre de moiique,
Envoyé de la part de madame Angélique,
Pour vos fliles.
DOBAME, le saluant humblement. Monsieur, excnsez-moy, j'ay tort;
Mais pourquoy, s'il vous plaist, vous obstiner si fort
A ne répondre pas ?
CBispiN, feignant de la colère. Est-ce ainsi qu'on en use ?
Me traiter de voleur...
TOiNON. Quelquefois on s'abuse.
D'ailleurs, eu pareil cas on peut bien s'abuser,
Et vous n'avez pas lieu de vous scandaliser.
Que ne répondiez- vous? car il faut qu'on s'expfiqoc.
CRISPIN. Je suis homme d'honneur, et maistre de musique :
Voilà mes qualitez
ACTE II, SCENE VII. 136
DOBAME. Ah, Monsieur, je le croy.
CRispirt. Me faire un tel affront!
Tomo:\. Bon , voilà bien de qu«y !
CRispiN. Voleur!
DOBAME. Je suis, Monsieur, tout à votre service.
à Toinon. La plupart de ces gens sont remplis de caprice :
Estre un musicien! qui diable l'auroit dit,
A voir cette ligure, et mesme son habit ?
TOINON. Il est vray.
CKispiN, feignant de se mordre les doigts.
Moy, voleur!
TOINON, a Crispin. Tout franc, c'est votre faute,
Et faire icy le fier, c'est compter sans son hoste.
a Dvrame. Il faut le laisser dire, et ne pas vous fascher.
DOBAME, à Toinon.
C'est bien à ses discours que je veux m'attacher!
Il peut toujours parler sans que j'en sois en peine.
TOINON. Ma maistresse a, Monsieur, un reste de migraine,
Qui ne luy permet pas de descendre à présent :
Vous plaist-il de noonter?
CBisPiN, marchant , fièrement. Montons , j'en suis content.
TOINON, à Dorame. Monsieur, vous...
DORAME. Là-dessus à rien ]<' ne m'oppose.
Allez. Il faut un peu leur souffrir quelque chose :
La musique est un art qui contente'l'esprii ,
Et qui dans le couvent donne quelque crédit.
SCÈNK VII.
DORAMK, UN MUSICIEN.
LE MUSICIEN, entrant et parlant gascon.
Monsieur.
DOBAME- Que vous plaistil?
LE MUSICIEN. De la part d'Angélique,
Je viens...
DOBAME. Ht* bien?
LE MUSICIEN. Je suis un maistre de musique :
On dit que votre fille en cherche un excellent ,
Et j'ay pour ce grand art un merveilleux talent ;
Surtout j'y suis sçavant autant qu'on le f>eut estre.
,36 CRISPIN MUSICIEN.
Et, sans trop me vauter, j'y suis assez grand maistr»\
DOBAMB, à part. Que veut dire cecy?
LB MUSICIEN, parlant gascon. Monsieur, c'est un grand bien
Quand un raaislre est habile, et qu'il n'ignore rien ;
C'est pour un écolier un fort grand avantage.
DOBAME, secouant ta teste.
(doutons jusqu'au bout.
LK MusiciBW. Que Cm un rare ouvrage
Qu'un grand musicien!
DOBAME. -lo le crois comme vous.
LE uLSiciBN, parlant gascon.
Mais on en voit si peu !... Je crève de courroux
De voir cent Mirmidons, en ee siècle où nous sommes,
Près les plus éclairés se croire de grands hommM,
Kt ces rats , soutenus par cabale de gens
De|>ourvus à la fois d'esprit et de bon sens.
IVIonsieur, si j'ay l'honneur d'apprendre à votre fille.
Vous verrez dans mes chants un certain tour (pii brille,
Et qui, sans me vanter, me sçait tirer du pair.
Nous touchons le théorbe', et nous chantons un air.
Pour le moins aussi bien qu'aucun qui soit en France :
Ce n'est pas coucher gros * .
DOBAME, à part. Ah, quelle sufOsance !
Que tous ces gens sont vains !
LE MUSICIEN. ' Plaist-il?
DOBAMB. Je ne dis mol.
LE MUSICIEN. Monsieur, dans mon métier je ne suis pas un sot.
DOBAMB. A.h! je vous crois, l^lonsieur, un grand maistre en mu-
[sique.
{Dorante le regarde.)
LE MUSICIEN. Et de plus gentilhomme Ouï, Monsieur, je m'en pique,
Car la musique enfin ne dégénère pas '.
' Espèce (le luth à deux manche)', dont le ^second, plai long que le premier,
soutient les huit dernières cordes, qui rendent les sons les plus graves. Le Ihéorhe
était un des instruments favoris du célèbre LAmbetU Avec l'épinelte, le luth et le
clavecin, etc., il était considéré comme un instrument réservé aux personnes de
condition, tandis que le hautbois, le tifre, le violon, le tabourin, la musette, la
guitare, elc, étaient réservés aux personnes de condition inférieure, aux Iwhé-
miens, farceurs et valets. (Voir la Dispute du Luth et de la Ouifirr, dans la Mniton
des jeux, 3<- partie, et la première lettre de M"* de Monipensier a M"» de Mot-
teville. )
» Ce n'est pas beaucoup dire, beaucoup s'aventurer, coucher gros jeu.
^ Ne fait pas dégénérer. Les lettres-patentes accordées à l'abbé Perrin en iee7,
ACTE II, SCENE VllI. 137
Si ce grand art pour nioy n'eust eu beaucoup d'appas,
Sans doute je serois avancé dans l'armée ,
Où je verrois du Roy ma valeur estimée.
D OR AME, à part. Le grand fou !
LE MUSICIEN montrant CendroU du cœur.
Grâce au ciel, nous avons cela bon.
Et je sçais m'en servir de la bonne façon ;
Car, quand l'occasion se trouve un peu pressante.
Je sangle un coup d'épée aussi bien que je chante.
(// allonge une estocade à Dorame avec la main.)
DOBAMB, portant la main à son estomach.
Fort bien.
LE MUSICIEN. Je soais qu'il est force musiciens,
Qu'avec juste raison ou estime des riens ;
Mais, si j'en étois cru, dans l'état où nous sommes,
Les bons , à leur mépris , seroient faits gentilshommes.
DORAME. Quel besoin, pour chanter, de cette qualité!
Par-là l'on n'en est pas beaucoup mieux écouté.
LE MUSICIEN. Ce grand art est un art digne d'un rang sublime.
DOBAME. Et cet art est un'^art dans la commune estime.
Quant à moy, franchement, j'en suis peu curieux :
, {. apercevant Crispin.)
Parlez-en à Monsieur, il vous répondra mieux ;
Moy, j'écoute.
SCÈNE VIII.
DORAMK, CRISPIN, LE MUSICIEN , partant toujours gascon.
LE MUSICIEN. .Monsieur sçait-il de la musique?
DORAME. J'ignore s'il en sçait, mais je sçais qu'il s'en pique.
LE MUSICIEN, riotant.
Ah! Monsieur a tout l'air d'un chantre de lutrin :
Il est propre à chanter à quelque Tabarin ,
Ou bien à l'Orviétan ' ; je le vois à sa mine.
pour rétablis».einpnt de l'Académie de musique, déclaraient que les gcntiistiommes
et nobles demoist- Iles pourraient y figurer sans déroger.
' Tabarin était, comme on sait, l'associé de Mondor, célèbre vendeur de baume,
qui trônait sur la place Daupliinedans la première moitié du dix-septième siècle.
Il débitait des lazzis et des gaudrioles, entamait avec Mondor des dialogues
biscornus, et jouait même des farces pour aider au débit des drogues. Mondor et
i;^^ CRISPIN MISICIEN.
radinire son habit cl sa taille poupine.
Je gage que ^lonsieiir touche quelque instruQient.
DOHAMB. Cela peut estre vmv
LE MUSICIEN. Mais délicatement.
A|)paremnioul, .Monsieur, vous jouez de la vielle»?
r.RisPi;*, bas. Que dire? haut. Et nous jouons...
(Il fait de la main comme sUf fouolt de la vielle.)
LE MUSICIEN. '" ^""^ ""'"^ "" m«><>''ll'
Qu'on doit suivre partout
CBispin I' " ^''^ '^^t point douter.
LE MUSICIEN. Sur uo irio nouveau petit nn vous consulter ?
CRISPIN, à part. Payons d'effronten
LE MUSICIEN, luy montrant un papU,. i^., ..utes-moi la grâce
De m'éclaircir un peu sur ce qui m'embarrasse :
Cest im certain endroit que j'ay peine h sauver.
CRISPIN. Pour en venir à bout il falloit y rcsver.
LB MUSICIEN. Voyez, de vos avis ne soyez point avare :
Ixi basse va (\<- "• -• / ■•(? la li quarre.
Hem?
CRISPIN, après avoir ret/an/i.
Voilà des accords dont je suis enchanté.
LE MUSiciBN. Ces accords ne font |ws cette dlfUculté**
Je sçais que ces derniers ont peu de consonnance ;
Mais j'ay, pour m'en tirer, certaine intelligence.
Que peu de nos sçavans poss(rdeut comme moy.
li», voyez.
CRISPIN, bas. Je voudrois te Toir au diable.
LE MUSICIEN. Quny?
CRISPIN. Rien.
LE MUSICIEN. C'est cct A mi lu qui me fait de la peine.
Et pour le bien sauver, il me met à la gèoe.
Que feriez-vous. Monsieur, dans un tel embarras?
Tabariii avaient des joueurs Je viole sur leur lliéàlre en plein veot. L'Orviélin,
dont le nom est devenu proverbial comme celui de Tabarln, s'appelait HIérooymo
Ferranti; il était natif d'Orvièle, d'où Mdrogae avait pri« le nom U'Orviél.n
sous lequel il était connu lui-même. Il avait également uo IhéAtre en plein an
sur le Ponl-Neur, vers la même époque et un peu plus lard quif Tabarln.
' La vielle, dès le moyen âge, était regardée comme un InAtrumcnt du demii
ordre, réservé aux JoDgleur» vulpaires. Le» neadiaols H le» a»e«|{le* <les rue»
l'avaient accaparée : elle correspondait à peu prèi à noire orgue d<- Barbarie.
Callot n'a pas oublié le Joueur de vielle dans sa série desGiM-ux II en était de
même du violon. Cependant dein personnasen («meux, la Rose el Janol, venaient
de réveiller le yoàl de la vielle et d.' la refti-l<r.« un peu en bonneur. (CasUI-Blaze,
Molière, musie., H, lis.)
ACTE II, SCENE VIII. 139
CRispi:x. A vous dire le vray... je ne l'y raettrois pas.
LE MUSICIEN. Pourquoy non?
CRisPi>. C'est que... Non, je ne vous veux rien dire.
LE MUSICIEN. Donnez-m'en la raison, et daignez m'en instruire.
Cîi\svis, regardant le trio.
C'est que cet E mi la qui vous met en soucy ,
Et que ce mi B fa que vous traitez ainsi,
Sortant de la Z>e mode, en fait la raisonnance ',
Qui rentrant en B mol, forme la conséquence.
Il faut considérer, quut remija sol la,
Rebattaut par B qicarre, et puis s'arrestant là ,
Font des accords aigus... s'il faut que je m'explique.
Qui fait que dans les sons.. <^ on voit delà musique...
Comprenez- vous bien?
LE MUSICIEN. ISon, je ne vous entens pas ;
Ce discours n'est pour moi qu'un galimathias.
CRispiN. Tant pis.
LE MUSICIEN. D'où vicnt?
CBispiN. Il faut manquer deconnoissauce,
Ou posséder au moins bien peu d'intelligence,
Pour me répondre ainsi; car Monsieur m'entend bien.
DOBAME. Il est vray que j'entens, mais je ne compcens rien.
CBISPIN, à Dorame.
Np perdez pas cecy : la quarte^ ou bien la quinte...
Formant des embarras... jette en un labyrinte.
[au mus.) Qui fait que vous tombez dans la difCculté.
(à Dor.) Or la tierce, la fugue... en cette extrémité,
Rentrant subitement, fait voir, ne vous déplaise,
{au mus.) La seconde du son, et la rend plus mauvaise;
(à Dor.) Car \e dessus... la basse... entrant dans l'unisson...
' Tout ce (|ue dit Crispin est pur galimatias, bien entendu: il parle musique
comme Sganarelie parle médecine dans le Médecin malgré lui. Mais sur l'expli-
cation de ces termes de la vieille notation musicale, E mi la, mi U /a, etc., on
peut consulter Laborde, Essai sur la musique ancienne et moderne, L II, 1. 3,'
ch. 6 ; et de Blainville, Hist. génér. de la musique, I >G7, p. 68-C9, etc. « Les anciens,
dit Castil-Blaze, se servaient des lettres de l'alphabet pour dé.signer les sons de
leur échelle et les cordes de leurs instruments. La letlre A, appliquée au son de
la, prouve que ce son était le premier dans la composition de leur échelle... LeK
sept lettres a b c d e f g signifient donc la même chose que la si ut ré mi fa sol.
Dans l'ancienne ga*me française, la lettre A élail appelée mi, quinte de la, quand
on chantait au naturel, et la, quinte de ré, (|uaiKl on chantait par bémol. Â n'était
donc en celte gamme, 'que tantôt rw/ et laiilol ta; c'est pourquoi les Français
l'appelaient ,4, mi la. Les mêmes dénominations s'appliquaient a toutes les lettres
représentant les notes de la gamme, et l'on disait par con.sé(|uenl aussi B fa si, C
sol ul, D la ré, E si mi, F ul fa, G ré sol. » (.Molière musicien, II, 112,)
140 CRISPIN MUSICIEN.
{au mus.) Fait que vous rencontrez... l'intcnalle du son...
{à Dor.) Me comprenez-vous mieux?
DOBAME. ^'3 '^^y» 13 mesme cbofo
J'entendois peu le texte, et j'entcns moins la glose.
Parlez tous deux françois, sans chercher ces ^tuuIs mots.
CBispiv. Ah! les termes de l'art sont là fort à propos
Demandez.
LB MUSICIEN. Vos discours confondent ma sdenoe;
Mais, Monsieur, solfiez pour plus d'intelligmoe ,
Je vous comprendray mieux.
cBispiN, lui rejetant ton trio. Qui, moy! nioy, lolfler!
C'est me traiter par là de petit éeolier;
Vous estes plaisant!
DOBAME, au musicien. Cest un maistre de musique,
Envoyé de la part de madame Angélique.
LE MUsiciBN. Luy, maistre de musique! Ah, c'est un imposteur
CBISPIN. Vous en avez menty.
LE MUSICIEN, roulant mettre t'épée à ta main.
Quoy...
DOBAME, Cempesckant. Tr»»» '»" f"-- '^r
Ou..
LE MUSICIEN. J'ay tort, ouy. Monsieur, car il n a puiut d cpee.
DOBAME. La vostre, en ce moment, seroit mal occupée :
On diroit...
LE MUSICIEN. Je le sçals; mais souffrir un affront
De ce fat, non, non !
CBISPIN. Hom...J*aylebra8un peu prompt
Va-t-en.
DOBAME. Sortez d'iry, si vous voulez vous battre.
LE MUSICIEN, coulant se jeter sur Crispin.
Il faut...
DOBAME, Cempesrhant. Tout doux.
CBISPIN. Ce fat se fait tenir à quatre.
• LE MUSICIEN, prenant un siège.
Ah! c'en est trop souffrir.
CBISPIN , prenant un autre siège. Le drôle en veut par-là.
DOBAME, au musicien. Arrestez.
LE MUSICIEN. Laissez nous...
DOBAME. Holà, quelqu'un, hol
LE MUSICIEN , voulant frapper Crispin.
Faquin !
CBISPIN , de mesme. Maraut !
ACTE II, SCÈNE IX. 141
DOBAME entre deux, qui voit tantost un siège prest à tomber sur
luy, et tantost l'autre.
Ah, ah, ah ! Messieurs, prenez garde,
Sinon...
LE MUSICIEN, s'embarrasse de son épée.
Fourbe !
cRispiN. Coquin!
DORAME court à sa halebarde. C'est trop : ma halebarde!
Qu'on arreste, ou bien...
CR1SPI5, menaçant le musicien. Hom...
LE MUSICIEN. Tu m'échappes en vain.
SCÈNE IX.
DORA.ME, LE MUSICIEN, CRlSPIiN, ÏOINON.
TOiKON. D'où vient cecy. Monsieur? les armes à la main?
DOBAME. Toinon, Monsieur se dit un maistre de musique,
Qui vient, dit-il, icy de la part d'Angélique,
Et sur des mots de l'art ils se sont querellés ;
Et moy, pour mettre fln à tous leurs démeslez,
J'ay pris ma halebarde.
TomoN. Et d'où vient qu'Angélique
Envoyeroit tout-à-coup deux maistres de musique?
DOBAME. C'est pour en faire choix.
LE MUSICIEN. Ce fourbe ne l'est pas.
CRispiN. Vous en avez menty.
LE MUSICIEN. Sors.
CRISPIN. Va, je suis tes pas.
LE MUSICIEN, s'en allant.
Je t'attens.
DORAME, à Crispin. Vous pourrez vous battre dans la rue,
(// s'en va.)
Et... Serviteur.
I
t43 CKISPIN MUSICIBN.
SCh:NF \.
CRISPIN, TOLNON.
ToiNON, bas. Crispin, ah, je suis toute émue!
CRISPIN. Qu'as-tu?
TOI NON. Je craios...
CBispiN. Pour qui?
TOI NON. Pourtoy.
CRISPIN. Va, M enMtt rien
TOiNON. Mais...
DORAME4 au dedans. Toinoo !
TOiNON. J'y valf.
CBISPIN, s'en aUanf. Va, j« m'en tireny bien.
On tire la ferme, it F on toit les six laquais de Phehnfe qi'
discernent Facte^et ensuite ils se retirent par les ailes du fond
Le troisième acte se passe dans fanti'fnnnhrf dé' Phelontt ,
comme le premier.
ACTE iir.
(Crispin rend compte a mn maître de !■ riiMidon ri llr la laçoa dont U ft'«Ctlr«
d'arraire avec le musicien. Il lui remet l« blIlcC de Daphnb, el PbdOQteM répAOd
en transports amourent.
SCENE II.
PRELOTTE, TA RONCE, CRISPlîf.
LA BONCE. Un homme est là, Monsieur, qui demande a vous voir.
PHELONTE. Il faut le faire entrer. C'est sans doute .Mêlante :
' En Jouant an air, comme on le volt par Pexplication qu'a donnée Haalerocli<
à la lin de l'acte I. Tous les enir'acles de Crispin musicien sont remplis par une
aclion destinée à en combler le vide et à relier les acte* l'un â l'aulre, et l'au-
teur ne manque pas de l'indiquer chaque fois. Ainsi Hauteroche avait précédé
Reaiimarchais dans cette tentative, que celui-ci présentait comme une innovation.
On peut comparer ces intermèdes animés de Crispin musicien a ceux à'Eiigéni
ACTE III, SCENE III. 143
Il vient au rendez-vous. Mais, contre mon attente,
Je vois un inconnu...
€Risi'i.\. C'est ce musicien ;
ISe me découvrez pas.
PHELONïE. Je m'en garderay bien :
Ce seroit tout gaster.
( Crispin se cache le plus qu'il peut. )
SCENE m.
T.E MUSICIEN, PHELONTE, CRISPljV.
PHELOME. Que vous plaist-il ?
LE iwsiciEîi^oprèsplusieursrévérences, et parlant toujours gascon.
De grâce,
Counoissez-nioi, Monsieur, excusez mon audace :
J'enseigne la musique, et cet art , Dieu mercy ,
Dans tous mt^s écoliers m'a si bien réussy.
Que, loin d'avoir besoin de pratique nouvelle.
Je puis fournir à peine aux lieux où l'on m'appelle.
Ainsi je ne viens point ici par intérest;
Mais si, comme l'on dit, la musique vous plaist.
Car de beaucoup de gens j'apprens avecque joye
Qu'à chauler la plupart de votre temps s'employe ,
(^e bruit a fait en moy naistre un ardent désir
De vous voir, et je viens...
PHELONTE. Vous me faites plaisir.
LE MUSICIEN. J'ai fait un opéra. Monsieur, qui doit surprendre.
Et je viens tout exprès vous prier de l'entendre.
PHELONTE. Volontiers.
LE MUSICIEN. Je m'en tais; mais, sans faire le vain ,
Cliez madame Angélique il paroistra demain.
PHELONTE. .Te ne la connois point.
LE MUSICIEN. Ce billet marque l'heure.
Et par luy vous serez instruit de sa demeure'.
' Le succès inoni de l'Acadt-miede musi(|ue avait mis à la mode l'usage de donner
des concerts et de faire entendre des opéras dans des maisons privées, où l'on
convoquait les amateurs ; « Il n'y a presque pas une maison où l'on n'en chante
des scènes entières, » dit Saint-Evremond dans sa comédie des Opéras (II, se. 3).
— V. toute cette pièce, le Concert ridicule el le Ballet extravagant, de Palaprat.
V. aussi plus loin, acte V, se. 6, et noire deuxième note sur celte scène.
,^4 CRISPIN MUSICIEN.
PBELONTB. le prenant. Je n'y maiiqucray pas.
LE MUSICIEN. . Ah! C'est une faveur
Dont se flatte anjourd'huy vostre humble serviteur.
PHBLOKTE. Suflit ; adieu.
LE MUSICIEN. Monsieur, je vous feray coDDoistre...
{.4ppercevant Crispin.)
Mais je vois, ce me semble, un...
PHELO.VTE, lui tnontianl Crispin. Vous voyez mon maiMn.
LE MUSICIEN. Je m'étonuc, Monsieur, que vous ayet choisy
L'homme le plus ignare... •
CRISPIN. Ile morbleu I venez-y
Disputer avec moi sur la prééminence
D'un art... Je vous le livre aussi plein d'ignoraoee,
Que chantre du Ponl-Ncuf'.
i>HKLONTB. Hé, Messieurs! là, tout dom
LE MUSICIEN. Quoy! pouvcz-vous souffrir cct ignorant clioz vous?
Je vais le décrier dans tous les lieux du monde ,
Kt ne souffriray point..
PHELONTB. Permettez qu'il r<
Comme vous Taocusez d'estre ignurani, il ^
CBISPIN. Monsieur, la vérité se peut toucher au doigt ;
Il fuit le suflisant à cause de sa brctte.
LE MUSICIEN. J'ay droit de la porter : mon père...
CBISPIN. 1*^10^ vedette,
Quand dans la plaine d'Oùille on vint camper*. Voib
Ses titres de noblesse entés sur £' mi la.
LE MUSiciE.N. Tout ce qu'il dit, fadaise! Il parle comme il chant'
PHELONTE. Mais, Monsieur, il n'a point la méthode méchante
Je m'en suis bien trouvé jusqu'icy.
' Il y avait toujours une fiMil«* de chanteur» popul.ilre» sur le Pont-neuf, et »ur-
loat aux alentours du cheval de bronze et de la .Samaritaine. I.es plus célèbre*
de ces Orphées de la complainte et de la gaudriole, furent, vers le milieu du
siècle, Plilipot, dit le Savoyard, immortalisé par un vers de Boileau, et un peu
plus tard, le cocher de Verthaïuuut. On dit encore au|ourd'hui un ponl-ueuf,
pour un air vieux, de mélodie facile et banale.
'La plaine du villu^e d'Ouille ou d'Huuilles, silué a environ trois lieues de
Paris, et à une lieue et demie de Saint-fiermain, était célèbre par les revoes que le
roi y passait. Il en esl question dans lei. poésies de M">* Oesboulières (Rimei en
ouille) et plusieurs fois dans les lettres de Bus.sy et de Max de Sévigné (éd. Ré-
gnier et Monmerqué, chez Hachette, t. I. p. 491. 1667, et I. V, p. bb2, 666, 1679).
On y voit que ces revues étaient une occasion de dépenses excessive» pour les offi-
ciers, qui se ruinaient en costumes et en équipages. La Bruyère en parle, dans «on
chapitre de la Fille, comme d'un rendez-vous pour les oisifs et les curieux.
Crispin raille les prétenlions l>elliqueuses du musicien, en réduisant le rôle de son
père à celui de vedette dans ces paciGques parades.
ACTE III, SCÈNE 111. 145
LE MUSICIEN. Bien trouvé !
De tous les ignorans c'est le plus achevé ,
Je vous le dis encor.
PHELONTE. Sans chaleur, je vous prie.
LE MUSICIEN. Il n'a que du jargon et de l'effronterie.
CBispiN. Je viens pourtant encor de vous rendre mufus.
Chez un certain vieillard, là, tout à l'heure,
LE MUSICIEN. Abus!
C'est UB extravagant. Par son seul équipage
J'ay d'abord aisément jugé du personnage.
N'est-ce pas affronter la musique.^ 11 est fou.
CRispiN. Prenez-vous par le nez.
PHELONTE. Mais, de grâce, par où
Avpz-vous découvert qu'il est si méchant inaistre.?
LE vusiciEN. Par cent mots où lui-mesme il ne peut rien connoistre :
Tout ce qu'il dit sur l'art, pur galimathias.
CBiSPiN. La pécore! Monsieur, ne m'entendez-voiis pas?
PHELONTE. Sa façon d'enseigner n'est pas trop affectée ,
Et je crois n'avoir point encor la voix gastée.
LE MUSICIEN. Il vous la gastcra, si vous ne le changez.
PHELONTE. 11 faudra voir.
CRISPIN. J'ay peur, si vous ne délogez...
LE MUSICIEN. Pour rien, aulieudeluy, j'aime mieux vous apprendre.
PHELONTE. Pour ricu ?
LE MUSICIEN. Pour ricH , vous dis-je.
CRISPIN. Ouy, ouy, l'on te va prendre!
Tu n'es bon qu'à montrer à des grenouilles.
LE MUSICIEN. Moy !
Pour l'honneur du métier. Monsieur...
PHELONTE. De bonne foy,
Il est juste qu'après plusieurs aus...
LE MUSICIEN. A l'épreuve
De mon sçavoir gratis je vous offre la preuve.
Mais, pour vous faire voir que c'est un ignorant ,
Kt que je crains fort peu ce chétif concurrent,
Je vais chanter un air; qu'il en fasse de mesme ;
Par là vous jugerez... Écoutez , chacun l'aime.
CHANSOW.
(Il chante en gascon.)
Beaiilf^, qui captivez mes sens,
Ma voix, par ses Irisles accens,
•CO-NTEMP. DK HOLIÈRR. — II. 10
,4fl CRISPIN MUSICIEN.
Vous jKîint l'exrei »1e inon inarlwe :
Mais dieiu I i|ii«il« liMM aves-Towsf
Quanti mon cœur om MU» I« <lk«,
SoutUin TOUS «airex en courroux.
f.KisfiN. (À- dianteur me l'ait riiv arec «on chant gntemi.
LK MUSICIEN Sçachez que mamtennnl c'est In bHIe fnçoD,
Et que cette manière est le plus à la mod<? ».
CRISPIN. Je gage que Monsieur blasme celle méthode
LK MUSICIEN. Laissons cela , chaole*.
cBispi>. ***> •' i* ■**" ^^y "*"•
Vostre accent est gascon , le mien est parisien ;
Apprenez mon accent, et fapprendray le vostre,
Puis on pourra juger et île l'un et de Tautre.
LE MUsicrEN. iMonsieur, vous jup'z bien par ce raisonnement. . .
CBISPIN. Monsieur sçait que je [Wirle ivi^ vmnA iiipomoiii
PHELONTE. Enfin , c'est sans raison.
LE MUSICIBX. ' Je -SUIS liis ■ '»re
Monsieur, encor un coup, ouy. je veux tôt, ...Ire ;
Kt , si je ne vous fais mieux chanter mille lois
Qu'il n'a pu...
PHEi.ONTE. Trouvez bon qu*tl achève son mois ,
Pious nous verrons ensuite.
LE MisiciBfi. n fa"t ^tMïs laisser bAn;
Mais je veux...
CRISPIN. Tu prétens qu'a u»oy l on le pr«'fpre .
Musicien de balle * ?
LE MisiciErt. En autrt lieu qu'ic\.
Je t'apprendray.
' L'accenl gascon, ou du moins méridioMl, dan* le chant, avait, cd «fiel, élé
mis récemment a la mode par la troupe de chanteur* que l'altlH- Perrln avait fait
venir du midi de la France pour l'ouverture du lh«**lre de l'Opi'ra. lorsqu'il eut
obtenu son privilé.:e avec C^mli^rt, le mar(|uit de Soardeac et le linaneier (:tiam>
pernn, Vnbliif Perrin, ne posséilanl p«s auec d'MtMtr» «1 de m taf hi>ni»te>, lit pié-
cuter une levée des meilleurs cti mtrrs et inu»iciens au service «M Câlliérlralt^, danit
la Provence et le (.anguedoc, et ce fut avec leur concourt qu'eut li>'ii la repré-
sentation de Pomone, par lacfiHIe s'ouvrit '19 mar» 1671) le nouveau tliéâlre.
Presque tous les plus remarquables aclrur^t de l'Opéra nai«aant^él.'iienl d'uncieni
chantres de lutrin du Midi, comme Beaumavielte, l'illuslrejtafse- taille qu'on avait
eilevé à Toulouse, et ses camandes Rossignol, Cladiere, Tliolet, Borel de Mira-
cle, etc. (V. Caslil Blaze, rjcadtmii-. royale de mtuique, ch. I ; Félii, Biograplfie
utiiverselle dus mutkienx, art. Beaùmaviellej. (,'e»t 1res probablement à cette par-
ticularité que fait allusion ce passage de H-tuterocti^.
2 Terme de mépris Molière l'a emp'oye dans le» Femme$ tavanltâ :
AU», rimcur de balte, opprobre dui métier.
riii, se*. » )
AClt: IV, SCENE V. 147
CBispiN. Va, va, ne sois poiut en soucy;
Si tu sçais ferrailler, je chamaille à merveilles. <
LE MUSICIEN, s'en allant.
Muuis-toy d'uue épée : avec armes pareilles,
Seul à seul , de pied ferme, on te peut divertir.
CRiâPiN. Je ne veux contre toy qu'une broche à rostir.
Adieu, re mi fa sol
ACTF. IV.
( En dépit des scrupules de Daphnis, Crispin et Toinon la déterinineut a recevoir
PlieloDle, mais au moment où elle va le congédier dan» la peur d'être surprise,
on entend frapper à la porte.)
SCÉNK IV.
DAPHNIS. Je Tentens, c'est luy, que devieudray-je ?
PHELaNTE. Une honneste recherche a quelque privilège ;
Et si je luy dis...
DAPHNIS. Noo. Toinon, et viste.
TOi>o\. Quoy!
Peut-on >... Comme il redouble!
DAPHNIS. Et tost, c'est fait de moy
Que dans ce cabinet ils entrent l'un et l'autre.
CRISPIN. Monsieur, nous voilà pris.
TOINON. Ma pensée est la vostre.
Coulez- vous là dedans, et motus. T. 'on y va.
CRispm, entrant. Peste! il a belle haste.
DAPHNIS. Et la clef, tire-la.
TOINON. Mon Dieu , ne craignez rien. Il heurte, avec emphase.
SCÈNE V.
I>APH^IS, ANASTASE, TUINOJN.
TOINON, après avoir ouoert la porte.
Au diable l'animal !
10.
148 CRISIMN MUSICIEN.
DAPHMS. Quoy, monsieur Anastase t
C'est donc votis...
ANASTASE, fahniif uni' nrnnde rérértncf.
Oui, Madame, excusez si j'ay tort.
T0IN0>'. Cx^ninie ii tr;i|>|)i'!
ANASTASE. J'a» CHi ne frapper pas trop fort.
TOiNON. Justpnipnt : il croyoit heurter à son roll^gp.
ANASTASE. Il est vray qu'on s'y donne un peu de (trivilége,
Et qu'à grand bruit toujours chaque chose s*y fait.
Avec des écoliers, du repos • !
DAPHNis. Kn effet.
ISInis, Monsieur Anastase, en deux mots, voyons,
Que voulez-vous.' f qu'est-ce.'
ANASTASE. LVtude orne bien la jeuu««s8e,
Kt j'ay mis, grâce au ciel, vottre frère en état
De soutenir bientost sa thèse aree éclat.
A présent qu'il est Grec, ce MWt fei galeries
Que les universaux et les catégories.
Sans certains argumens sur Tcstre de raison,
Par lesquels...
DAPHMS. Finissons, si vous le pouvez.
TOiNON. Bon !
Pensez-vous qu'un pédant d'un seul mol se coulent»' ?
C'est...
ANASTASf. Madame Toinon est toujours niordicanle,
Kt son aversion, quoique sans fondement,
Ne m'a jamais traité qu'antipatiquement.
Quand elle auroit puisé dntis l<> s*-ir) df l.t riaine
Les dédains corrosifs
TOINON. \«)stri' h«->n' ijii.iruiiiif !...
Voyez ce qu'il veut dire avec son corrosif?
Eh ! parlez-nous chrétien !
ANASTASE. Ah, cccur vindicatif!
' On aurait trop à faire de voaloir Jintitier pir des exenipl*-» wiUt allu»ioti
à la turl)ulencp proverbiale des écoliers : il faudrait presque citer la moitié de
VHisloire de VVniverxiti de du Boulay, ou de son al)ré*lateur Crémier. San»
remonter si haut, on pourra se Iwrner à lire les chapitr. Ifl, 25. 27, 29 de YHiiloirt
de Sainte-Barbe, par M. Q"'*"''"''"»'. •• •. !.« privilèges accordés à l'Université
et les fêtes des écoliers, particulièrement les Jeux du Préaux clercs, les proces-
sions, les élecUons de recteurs, la foire du Landil, ramenaient des désordres con-
tinuels et faisaient éclaler des insurrection-^ Jusque dans l'intérieur des collèges.
Maintes fois l'autorité dut intervenir, el une innombrable quantité d'ordonnanres
témoignent de l'bumeur indisriplinable el violente de c«« jeanes gens.
ACTE IV, SCÈNE VI.
I'i9
Elle m'en a voulu, depuis qu'un jour contre elle...
DAPHMs. Oui; maissçachons vers nous quel sujet vous appelle.
anastase. Je viens trouver Monsieur de la part de son fils,
Luy rendre celte lettre.
DAPHNis. Il n'est pas au logis ;
Je la rendray pour vous, donnez.
ANASTASE, retenant la lettre. Je vais l'attendre.
L'affaire le requiert. Pour vous la faire entendre,
Vous sçaurez...
ToiNON. On ne veut y prendre aucune part;
Délogez, car ^Monsieur ne reviendra que tard.
AiNASTASE. Tard soit ; il est besoin que j'en ave audience.
Toixoiv. Revenez donc tantost.
AXASTASE. Non, j'auray patience ,
Et, n'incommodant pas, j'aime mieux en ce lieu...
TOINON. Le mouchoir de Madame est de travers; adieu,
Il faut le rajuster, point de témoins.
anastase. Diane
Fut jadis exposée aux regards d'un profane ;
Ses yeux gastèrent-ils les célestes beautez...
uAPHMs. Quoy! .Messieurs du collège aiment les nuditez.?
Je ne le sçavois pas.
ANASTASE. La nature...
DAPHMS. Eh, de grâce!
JNe moralisez point, et nous quittez la place.
ANASTASE. Vous avez droit d'agir impérativement.
Je sors, et suis fasché...
TOINON. Trêve de compliment !
On vous en quitte.
UAPHNis. Enfin il s'en va, je respire.
SCÈNE VI.
§ TOIiNON, DAPHMS.
TOINON. Qu'un pédant à souffrir est un cruel martyre!
D VPHNTS. Ne perdons point de temps, de crainte d'avoir pis
Congédions...
150
CRISPIN MLSICIEN.
>i:iM-: \ M
DORAME, ANASTASE, DAPHNIS, TOINON.
DORAME, a
ANASTASK
OAPHNIS.
TOI.\0>.
DORAME.
ANASTASE.
DORAME.
ANASTASE
DORAME.
ANASTASE.
tuattast. .l'etois eu peine de hmo Ib,
(À>mQieDt est-il ?
1 .Ml I . 11. Monsieur.
Toiiion, que fnre ï
Ne rien dire, el liiissor raisomur vostre père.
Nous ue i'avoiu point veu il«'|iiiis liuii ou (li\ joBis.
A ratiociner comme il vaque toujoun.
Il ne sort point; et c'est pour cela qu'il m'envoye
Vous (aire huniMe requesle...
Ah ! j'eu ay de la joye.
Do (luov donc s'agit-il
D'un accommoiiemeat.
KaiM • qti il auroit eu querelle?
^uilennetit :
Il a vers la douceur propenaÎM entière ;
iMais un sien cam.ir.ide, agiaMnt par prière,
Lui fait sur certain cas prendre son intérest.
Cette lettre, .Monsieur, vous dira ce que c'est.
DAPHNIS, à ToinoUj tandis que Dorame lit 4as.
Jo DP 6Ç4is où j'en suis. S'il faMuit, pour écrire.
Que dans ce ealiiiiel...
TOINON. Vou!i mettez tout au pire.
Que sort de enuiKirr.^ Alors oonHne alors, ou verra,
Si rembarras échoit, connue ou s'en tirera.
DOBAHE, après avoir lu.
Guy, monsieur Auastase, avec plaisir j'espère
Venir, sans trop de peine, à bout de cette affaire :
Assurez-en mon fils ; j'aime à voir que son cœur
A de semblables soins se porte avec ardeur.
ANASTASE. \u bien pedetenlim toujours je l'achemine,
L'induis au\ bounes luorurs, et, sous ma discipline,
Di'puis cinq ans entiers, il est à remarquer
Qu'il n'a sceu ce que c'est que de prévariquer.
DORAME. Je suis conteut de votis, autant qu'on le peut estre,
ANASTASE. Monsicur, saus vanité...
TOiNON, bas. Finira-t-il, le traistre?
i
.\CTE IV, SCÈNE IX. lit
AN ASTÂSE. Le ciel m'a de tout temps concédé le talent,
Quand j'ay soin d'un terroir, de le rendre excellent ;
Il n'est que d'estre mis d'abord en bonne école,
Car la jeunesse, elle est comme une cire molle...
DOBAME. C'est fort bien dit, allez, je sçais ce que je doy,
Et l'on ne perd jamais ce que l'on fait pour moy.
Demain, mon fils sçaura ce que j'auray pu faire.
Adieu.
SCÈNE VIII.
TOINOiN, ANASTASE, UAPHNIS.
TOi.NOX, a Dap/inis. Bon, nous voilà quittes de vostre père.
A>ASTASE, à Doplinis. Que m'ordonnerez- vous?
TOiNON. De décamper. Bonsoir.
DAPHNis. A mon frère, qu'il est trop longtemps sans me voir.
ANASTASE, revenant. Quoy qu'il soit, sans vouloir user de privilège,
Rigide observateur des règles du collège,
Si c'est nécessité nécessitante....
DAPHNts. Non;
Quand il pourra venir, qu'il vienne, ( // sort. ) Enfin,
Nostre importun. . . [ Tomon ,
TOINON. Maudit soit tout pédant qui jase '.
SCENE IX.
DORAiME, AjNASTASE, DAPHNIS, TOINON.
DOBAME, revenant. T'allois bien oublier. .. Ho, Monsieur Anastase!
TOiNOM. U est déjà bien loin, et ne vous euteud pas.
' Nous avons déjà renconlré dans ce recueil plusieurs des types favoris de la
vieille comédie; pour compléter la galerie, voici un type «pisodique de pMant.
( Il y en a encore un autre dans celte pièce, celui de Boniface, mais qui ne pa
rail pas dans les scènes que nous reproduisons.) Le pédant, contre lequel s'est
acharnée la verve des poêles comiques «t satiriques du dix-septième siècle, joue
un grand rôle dans les comédies de Larivey, Cyrano, Scarron, Rotrou, etc.,
comme dans les romans de Rahelais, Théophile, Sorel, etc. Molière a recueilli le
type dans ses docteurs ridicules, et on se rappelle en outre ses Métaphrasle, ses
Pancrace et ses Marphurius. Les pédants de la vieille comédie sont invariable-
ment sales, avares, goinfres, ivrognes, ridiculement amoureux et lourdement
cyniques. On peut reeonnaiire plusieurs trait* de cette ptiysionomie euroraune
dans les deux rôles lyte Hauterocbe a'a fait qu'esquisser.
lo2 CRISPIN MUSICIEN.
DORAME. Pas si loin : je le vois qui revient giir ses pas.
ANASTASB. Monsieur.
DAiMixfs, bas, à Toi/ton. I.e rappeller!
TOiNON. C'est bien une autre histoii
DORAME. J'ay fait ilepuis «loux jours achat d'une écritoire.
Que vous m'obligerez de porter à mon fils ;
Elle est toute gravée, et d'un travail exquis
Je vous la vais donner.
DAPHMS. Ah, me voilà perdue !
DORAME, ne trouvant pas la clef.
IjH clef du cabinet , qu 'est-elle devenue?
toinoln. Moy, le dois-je sçavoir? Elle peut estre en bas :
Il faut y voir.
DORAME. Je cherche, et ne la trouve pas.
Je iay tiiiitost laissée à la porte.
DAPHNis. Peut-rstre
Toinon en balayant...
DORAME. Tout sur le dos du maistre.
Les valets sont bien nés pour nous faire enrager !
Qu'ils perdent, brisent tout...
TOINON. Le dégast est léger.
Hé bien , c'est une clef, voyez la grande perte !
DOBAME. Mais si du cabinet la porte n'est ouvert*-:'
L'écritoire est dedans.
TOINON . Le beau sujet d riiniiv
Vous l'envoyrez dennain, si ce n'est aujourd'huy.
DORAME. Oyez-la raisonner !
ANASTASE. Comiuo !«' suis tout vostre ,
Demain, puisque la cl*
DORAME. J in ay la-liaut uuf autr.-
Je m'en vais la chercher.
APHNis, 6a«, à Toinon. Fais ce que tu pourras ;
Quant à moy je me sauve, et ne l'attendray pas .
ToiNO.N. Eh! que pourray-je faire? Elle sort, et me laisse.
SGÉ.NL X.
ANASTASE, TOINON.
ANASTASE. DoDc, Madame Toinon sera toujours tigresse ,
Et rien n'adoucira son naturel félon ?
ACTE IV, SCÈNE XII. i:>3
TOi>ON, à Anastase. Montez viste : Monsieur vous appelle.
ANASTASE. Moj'.'NoU,
Il ne m'appelle point.
TomoN. Vous estes sourd, je pense.
ANASTASE. Ma faculté d'oiiir n'est point en défaillance,
Et si quelque douceur de vostre chère voix...
TOINO.N, répondant comme si on Cappeluit.
Tout à l'heure. Avez-vous entendu cette fois .'
ANASTASE. Rien moins.
TOi>0N. Il vous attend; montez là- haut, vous dis-je.
ANASTASE. O trop fier rejeton d'une sauvage tige!
Par quelle dureté m'envier le trésor
De l'heureux teste à teste, hélas! qu'au poids de l'or
.le voudrois mille fois...
Toi>ON. Peste de la pécore!
SGl^lNE XI.
DORAMF, ANASTASK, TOINON.
DORAME. Voicy mon autre clef. Qu'on me la perde encore!
TOINON, bas. Tout va se découvrir.
bORAME, ouvrant la porte. Si... Mais que vois-je là?
CBispiN, au dedans, chante :
Fa re mi fa, fa sol fa mi, fa rc fa, sol fa re mi Ta. ( Bis. )
et ils sortent en continuant.
SCÈNE XII.
DORAME, ANASTASE, PHELONTE, CRISPIN, TOINON.
CRisPiN, en sortant, à Phelonte, qui tient un papier.
Suivez bien vostre mode, allons, par A' mi la.
[De mesme.)
Fa re mi fa, fa sol fa mi, fa re fa, sol fa re mi fa. ( Bis. )
DORAME, à Toinon. Que veut dire cecy? répons.
TOINON. Quelle demande!
DopAME. Deux hommes!
TOI NON. La surprise en doit estre bien grande :
Est-ce une nouveauté que deux hommes '
loi CRISPIN ^irSICIEN.
CRisp i y, à Pkehnte. Là, là.
(J Dorame.) Monsieur, vous voulez bien nous pardoiuier cela?
DORA MR. Ne sçachnnt ..
PHBLONTE, à Dorame. Excusez, si pose avec franchise
Prendre une liberté que Monneur autorise :
Comme il a comnif iicé, e*e8t à luy jusqu'au bout
A vous...
CRispi.^. Les ffenê d'bonoeur sont bien venus par tout.
Et Monsieur, qui sçait vivre, ni homine raisoiuiable :
Il excuse aiséoieot...
PHELONTE, à A)rame. En rtweoBtre senblaUt ,
Vous .. .
cmspiN. Monsiettr est tout occur pour les honnestes gens.
L'heure me press* on peu, ne perdons point de temps.
DORAME, à part. Deux hommes enfermes, point de clef ! patienoe,
Nous éciaircirons tout.
CRISPIN, à Phelonte. Chantez donc
PHKLONTE. Je commenrt
CRISPIN. Je Pay fort bien noté; là, marquez bien ce /a.
Fn . fa.
DOBAME. Me lailie-t-on? quel prélude est-ce là?
I! faut voir jusqu'au bout.
ANA.STASE. Ls musique ^ touchante.
DORAME, faisant signe du doigt.
Toinon...
TOiNON . lié bien, est-il d éf end u qu'on ne chante .'
CRISPIN. Sol sol. {.4 Dor.) Nous Attroot fait dans un moment
PHELONTE. fa un
«RispiN. Hardiment; à quoy bon entonner à demi?
PHELONTE chante, et CRLSPIN bat ta mesure.
I.'amoiir cause trop de peine,
Je ne veux pluH inViiKager :
Un amant wtuffre la ;;ène ,
Qarniil l'ttlijet vient à (hanter.
L'amour caus« Irop «Je peine ,
Je ne veux plii.s m'enga^er.
CRISPIN, après que Phelonte a chanté, se retourné decers Do-
rame, battant la mesure.
l-a re mi fa, fa sol fa mi. fa re fa, sol Ta re mi fa. (Bis.)
Iji basse continue, oyez.
ACTE IV, SCENK X i I F, 155
ooRAME. Je VOUS entens.
CBispix, à Phelonte.
Allons, encore un coup,- marquez-moy bien vos temps.
PH-ELOJ«T£ chante.
L'amour cause trop, etc.
cBiSPiN se retourne encore >:ers Dorame, après la fin du couplet.
Fa re mi fa, etc.
C'est un petit rondeau.
DORAME. Rondeau soit : mais, de grâce.. .
<:bispin. N'estes- vous pas surtout charmé de cette basse ?
Fa re mi fa, fa sol fa rai, etc.
dorame. Mais, Monsieur...
CBISPIN. Fa re mi fa, etc.
ffïas, à Phelonte). Sortons.
{Phelonte sort.)
DORAME, allant après eux. Mais...
CRispiN, revenant.
Fa re mi fa , etc.
DOBAME. Laissez ce re»je/rt,
Et m'apprenez. Monsieur, ce que vous faisiez là?
CBISPIN. Eh, j'y notois ce...
Fa re mi fa, fa sol fa mi, etc.
TOi7«ow, à part. Bon ! il se tire d'affaire.
DORAME. Mais pourquoy...
CRlSPI.N. Fa re mi fa, fa soi fa mi, etc.
DORAME. Ce re fa commence à me déplaire.
D'où vient que ce Monsieur...
CRISPIN, battant toujours la mesure.
Fa re mi fa, etc.
( // sort en chantant.)
Fa re mi fa, fa sol fa mi.
DORAME, à Toinon. Que veut dire «ecy ?
SCÈNE XllI.
DORAME, ANASÏASE, TOIJNON.
TOINON, rio'ant. Ces Messieurs enfermés vous mettent en soucy.
DORAME A te voir, tout cela ne t'inquiète guère.
ji,6 CRISPIN MUSICIEN.
ToiNors. iMa foy, non.
DORA ME. Non, la foy!
TOINON. Voyez la grande affaire!
C'est peut-eslre un gjlant qui in'on m'uX. (|iio snit-on?
DOBAME. La coquine !
ANASTASE. Monsieut .
TOINON. ' «' . prenez voire Ion ,
Grondez jusqu'à demain.
ANASTASE. L'iro (|iii vous »'»hItio.
Va sans doute trop loin , car...
UOBAMB. Monsieur Ana.slasi' ,
Avecque vos pédans meslez-vous, s'il vous plaint,
D'un argument eo forme : ils sçavent ce que c'est.
ANASTASE. L'hallucination, dans cette conjoncture,
Vous oste les clartés d'une telle avanture ;
C'est pourquoy vous devez pénétrer à loisir...
DOBAME. D'accord.
ANASTASB. L'houime prudent doit se faire un plaisir
De connoistre le vny.
DOBAME. \ <>us plaist-il de vous taire?
ANASTASE. Oh! volonticrs. D'ailleurs, oe n'est pas nion afT^iire.
DOBAME. Quoy.3
ANASTASE. Rieu Mais un conseil
DOBAME, e/t co/è/'f. 1 '-^
ANASTASE, à Dorome.
Je me tairay.
DORAME. Fort bien. (.-# Toinon.) (,ià, parlons eulre ii'>
ANASTASE. Le silcuce est pourtant le propre de la beste.
DOBAME. llem?
A>ASTASE. A vous coDleoter je sens que je m'appreste ;
Parlez, je me tais.
DOBAME. Ilom. .
TOINON. Il i^rille dans sa peau.
DOBAME, à Toinon. Qtie faisoiiui i.i cr» gens?
TOiNO.N. Ils notoient ce rondeau,
Et c'est un pur hasard, qui vous doit peu surprendre.
Vostre fille, Monsieur, ayant dessein d'apprendre.
Ce maistre entroit ici pour lui faire leçon ;
.Mais en entrant, il a prié (|u'on trouvast bon
Qu'il pust à ce Monsieur en ce logis écrire
Ce rondeau que, dit-il, chacun partout désire ,
Et nous a fort pressé de lui faire apporter
ACTE IV, SCKNE XIII.
157
DOR\ME.
TOINON.
D0R4ME.
TOINON.
nORAME.
TOINON.
DORA ME.
TOINON.
DORA ME, se
TOINON.
DORAME.
TOINON.
ANASTASE.
DORAHE.
ANASTASE.
DORAME.
ANASTASE.
DORAME.
ANASTASE.
DORAME.
TOINO.N.
ANASTASE.
Du papier et de l'encre , afin de le noter.
Moy, dans ce cabinet sçachant une écritoire,
Je les ay fait entrer; voilà toute l'histoire :
T>es refuser, c'étoit une incivilité.
11 pouvoit estre ailleurs tout aussi bien noté.
11 est vray, mais...
Il entre en cecy du mystère.
Comment?
Quand on ne fait que ce que l'on doit faire ,
On n'oste point la clef d'une porte, Toinon;
Il y va là du vostre.
Et qui vous dit que non ?
Ouy, j'ai fermé la porte, et pris la clef.
La gueuse!
Pourquoy donc, s'il vous plaist.?
Pour vostre humeur grondeuse :
Tout vous choque, et pour rien vous entrez en courroux ;
Une mouche à tout autre est éléphant pour vous ,
Et quand vous vous mettez dessus la gronderie,
C'en est pour quinze jours.
faschant. Voyez l'effronterie!
Ce n'est rien d'enfermer deux hommes sans façon .'
I^ grand crime que c'est d'écrire une chanson!
Pour écrire, on n'a point sur soy la porte close
Vous mériteriez bien que ce fust autre chose.
Monsieur, la tempérance est entre les vertus...
Tempérez votre langue, et ne me parlez plus.
IMonsieur, la fascherie est à craindre à votre Age,
Et peut causer en vous un notable dommage;
.le dois, par mes avis, tascher à vous guérir...
Je veux me fascher, moy.
Vous en pourriez mourir.
Et l'on m'accuseroit d'estre cause seconde
De ce cruel malheur.
Que le ciel te confonde !
Je ne souffriray point que vous vous faschiez , non.
Eh, monsieur Anastase!...
Il a grande raison :
La colère aux vieillards est chose trop funeste.
De la bile enflammée il reste certain reste ,
Dont la vapeur maligne, attaquant leur cerveau.
Le corrompt et le gaste, et les mène au tombeau.
,^8 CRl-Sl'IN Ml -I' Il N
TOiNON. KcouU'z <••' <!"*'• ^'^- *■'
\.. uirois-ttt te taire?
DORAME.
TOI NON. Ouy, Monsieur.
D0B4ME, à Anastase. Vous...
^Q^j^ç)^ La mort suit de près la coler
Clar Monsieur Anaslase en dojujc lu raison.
aïs ASTA8B. Elle est fort dangereuse en la vieille saison,
{Dorame ouvre la bouche.)
Dit Hypocrale; c'est do l'homme l'ennemie :
tJle produit en lui cette cacodiimie,
Xiiisitile à la sauté.
DOHAME. * Je brusle de courroux
ANASTASE. uli ! j l'TOpescheray bien, Hioy, rcetain «f- ' '^
Que vous ne vous faschiez.
TOINON. <•'♦'»» b'<^» '^'•
.«RAILE. Q"« ^ •*«•
f^:touffe l'un et l'autre!
ANASTASS. Kh, Monsieur...
,>OBAM«. Je déteste
Kh! taisez-vous tous deux, et me bissez parler.
ANASTASE. Quand cette humeur «ii nous vient la rate opilor.
L'hypoooodre est alors...
ooRKUE, le poursuicanl. Quoy ! sans owie ? ^'
ANASTASE. Eh, Monsieur!...
ToiNON, demesme. Eh, Moasiewr!
DOBAME. Coquine!...
ANASTASE. L'homme sap
DOHAMB. Homme foa, vous plaist-n : li-f-r ni r-jv^ '
ANASTASE. ¥m ce fascbeux état, il n t>t , , ,
DOBAME. (Ml! pour n>oy, je te laisse.
ToiNON. ï' a fermé la portp ;
AMez'Vous-eo, adieu
ANASTASE. >0», J iitlelliliay tpi ii :,»■.. .
( Toinon s'en va, faisant w» signe de la le*te.)
DOBAME, revenant. Voilà cette écritoire.
ANASTASE. Eh, Moosieur }...
DOBAME, le poussant. Eh, bo»rre.iii
l^aisse-moi, sors.
ANASTASE, ^en allant. Craignez un transport au cerveau.;
{On retire la ferme, elles skrla^uais paroissênt, qui jouent-comme
' Prts dan» te sens aenffe : Je pesJe, feorage
ACTE V, SCÈNE VI.
169
aux autres actes, et se retirent par les deux cosfez du fond.
Ce cinquième acte se passe dans rantichambre de Phelonte.)
ACTE V.
Dapliiiis arrire chez. Phelonle, suivie de Toinon, pour délibérer avec lui sur ies
moyens de délerminer son père à leur mariage; mais leur conversation est
encore troublée par l'entrée du père de Daphnis, et Crispin se liàte de recourir
derechef à son vieux stralagéme.
SCENE VI.
PHELONTE, DORA ME, DAPHNIS, CRISPIN, TOINON.
DOB\ME. Que vois-je icy? Ma fille!
CRISPIN, à Daphnis. Un peu de hardiesse;
Le ton n'est pas trop haut, croyez moi. Sol mi fa .
Je connois votre voix, elle ira jusques-là.
DOiuME. Ma fille en ce logis!
CRispiN, à Phelonte. Ah, Monsieur! quelle peine!...
PHELOiNTE. Monsieur, vous voir icy! quel sujet vous anièue.'
C'est Phelonte! est-ce vous?
Guy.
Je veux vous parler;
Mais, je voudrois en vain vous le dissimuler.
Voir n>a fille chez vous trouble si fort mon anie ..
Le mal n'est pas bien grand.
N'est pas bien grand? L'infâme!
Eh , Monsieur...
Vostre fille est chez moy, s'il vous plaist.
Comment chez vous !
Sçachez la chose comme elle est :
Quoy qu'en son nom Monsieur ait la maison entière.
Il n'a que le devant. J'occupe le derrière.
Nous vivons Tun pour l'autre assez commodément,
Mais cependant cecy c'est mon appartement;
J'y fais pour mes arais coiM^ert chaque semaine ;
J>OBÀME.
PHELONTE.
DOBAMB.
CBISPIN.
DOBAME.
PHELONTE
CRISPIN.
I>0».4\IK.
CRISPIN.
tfiO
DAPHMS.
CRISIMPi.
DORAME.
CHISPIN.
DORAVK
CRISPIN.
DORAME.
TOINON.
DORAME
10IN0N.
CRISIMN MUSICIKN.
Madame a sceu le jour, voilà ce qui l'amène.
Mon père, pardonnez si, pour oùir chanter...
Attendant le concert que je fais apprester.
Je luy voulois apprendre un petit air.
De grâce,
T-iisse/ vos petits airs.
Il est dessus et basse,
Joly; si vous voulez...
.le n'ai rien à vouloir.
On court de toutes parts après moy pour l'avctir.
Depuis les opéra ', la rage de musiqiu
S'est mise dans Paris, tout le monde s'en pique ',
Je le sçais; mais ma fille apprendra, s'il vous plaist,
\ chanter toute seule, ou point.
Quel meurtre c'est!
Mais peut-on bien chanter sans sçavoir la mesure?
Coquine !
Luy laisser perdre la voix ! J'en jure,
Si j'étois en sa place, il ne seroit pas dit
Que j'aurois do In voix potir rien.
' Le promlfr prWilég^ df l'Opéra fat «ecordé par Idlrea pair ntM du w Juin
IM9 à ral.l»é Perrin et à Camiirrt . a\«; qui ('élaienl awocié* le marciuisde Sour-
déac, liabile muchinitle, et le financier Cliaroprroa Plosteani o|>éra», IraKédIr»
en musique et à machines, avalent déjà été donn^ auparavant, enlre aulnt
V.4ndromède et la Toison d'or, de Corneille (I«50. IMl), la Pattomle d'Iuy
(1659), etc., et Ma/arin avait fait venir une troupe de chanteurs ilatlen» qui avaient
débuté au Pelll-Bourlion le 2» décemlire IM». Mal* le» première» représenlation»
puiiliques et régulières de l'opéra français ne datent que du lO mars 1871 : le dé-
but eut lieu par Pomone, paroles de Ferrin, muHi(|ue de Camhert. mise en scène
de Sourdéac, dans* s réglée* par Beauchamps Le succès fut énorme , et l'opéra M
trouva aussitôt à la moJe. Au mois de Juin 1672, Lulli parvint à se »ul)»lituer à
Pirrin et Camberl, et lit l>àtir un lliéAtre au Jeu de paume de Bel air, rue Vaugl-
rard, d'où il se transporta dans la salle du P.ilais-Royal après la mort de Molière.
' Sur cette mode pour la musique, il faut lire les Opéra» de Saint-K> remond.
Lulll courait le grand monde; L.amherl, son gendre, était accablé d'invitations,
et on le promettait à ses convives comme un as.<aisonnement du repas ( Boileau,
fatire 3). M-n» de Sévigné et tous les chroniqueur» du dix-septième siècle parlent
souvent de ces concerts à domicile. On peut remarquer le rôle que Jouent le*
maitres de musique et les intermèdes chantants dans les comédie.s de celte époque :
^' Nos occupations à vous et à moi ne sont pas petites maintenant, » dit le maître
à danser du Bourgeois gentilhomme (l67o) au maître de musique. Un peu plus
loin celui-ci déclare a M. Jourdain que lui, qui est magnifique, devrait avoir un
concert dans sa maison toutes les semaines, comme les gens de qualité, et M. Jour-
dain lui recommande de ne pas oublier de lui envoyer des musiciens pour chanter
à table. Qu'on lise aussi la scène 6 de l'acte II du Malade imaginaire. L'ardeur
avfc laquelle on recherchait alors ces personnages, explique la vanilé et la suf-
iisance que leur reproche plus haut Dorame (11, se. 7).
ACTE V, SCÈNE VI.
161
i
DORAME. Il me suffit :
C'est toy...
Pour bien chanter, il faut de la pratique.
J'auray soin...
Malgré vous , j'apprendrois la musique.
Tais-toy ; si...
Le grand mal, que d'ouïr concerter!
Ouy, si grand, que...
INIonsieur, c'est trop vous emporter :
Nous sommes gens publics, chez qui chacun, sans
[honte.
Vient comme bon lui semble.
Et ce n'est pas mon compte ;
C'est par- là justement qu'une fille se perd :
Il est tant de concerts qui se font de concert!
Je suis tendre à l'honneur, et c'est me faire injure.
Comment vous nomme-t-on?
Mon nom est... la Verdure.
La Verdure!
Ouy, Monsieur.
Pour un musicien ,
Ce nom, à mon avis, ne convient pas trop bien.
Celuy de ma famille est de la Garanière,
Nom que j'avois d'abord assez mis en hmiière ;
Mais comme tous mes airs, du premier au dernier.
Ont un je ne sçais quoi do gay, de printanier,
Que je les rends toujours fleuris outre-mesure,
On m'a par excellence appelle la Verdure.
Le fourbe! Mais il faut le pousser jusqu'au bout.
Ça , puisque tous vos airs sont si fleuris par tout,
Entendons ce concert.
Grand honneur!
Ah, je tremble !
Mes chanteurs sont là-haut, qui répètent ensemble;
Je vais les amener.
(// va parte?' à l'oreille de Phelonte.)
DAPHMS, à Tninon. Se pourroit-il qu'il put....
TOixoN. Quand on a de l'adresse, on sort de tout; mais chut!
PHELONTE, après que Crispin est sorty.
Tandis qu'on se prépare au concert, puis-je apprendre
Quel service je dois m'apprester à vous rendre .^
Quoy que ce soit. Monsieur, commandez, j'obéis.
CONTEMP. DE MOLIKHE. — II. 11
TOIAON.
OOHAME.
TOINON.
DORAME.
TGTNON.
DORAME.
CRisrriv.
DORAME.
CRISPm.
DORAME.
CRISPIN.
DORAME.
CRISPIN.
DORAME.
(HISPIN.
DORAME.
CRISPIN.
DAPHNIS.
CRlSPlN.
Ifi2
CRISPIN MEDECIN.
Voudrcz-voiis accorder une grâce à moR fils?
Tout. Mais pourquoy chez vous avoir voulu mo liiirc
Ce que, pour vous servir, il s'agissoit de faire?
Quand chez moy, par hasard, tautost je vous ai veu,
V ostre visage encor ue m'étoit pas connu ;
Vostre nom me rétoit : c'est tout ce qu'à mon Age
Je s^is des jeunes gens.
Ce m'est un avantage
Que ma famille au moins vous soit connue assez
Pour ne....
le la connois mieu\ que vous ne peoaez.
\ ous nve/. tin cadet philosophe en Navarre.
Ouy, rempli de raprire, et d'humeur fort hizarre.
Il vous a chagriné ; mais, par sou re|)entir,
A lui pardonner tout vous devez consentir ;
Cest la grâce, par moy, que mon lils vous demande.
I.a partie est trop forte, il faut que je me rende.
Il est son camarade, et ce qu'il m'en écrit....
Vous le voulez. Monsieur, et cela me stiHit.
Ce|)endant à mon tour osiTuis-ic pn-ffiidn-' .
DOBAME, aperceront CrUpin.
Écoutons le concert ; j .ly pronuH de i entendre.
OOB.\ME.
PHELOME.
DORAME.
PHELONTE.
DOBAME.
PHELO?iTE.
DOBAME.
PHELONTE
DORAME.
PHELONTE.
SCÈNE vir.
DORAME, PHKLOiNTE, DAPllMS, CiUSPIN, TOI>0.\.
CBispiN, aux musiciens, aux violons, et à Fanrhon.
Monsieur a le goust fin : de vostre mieux, alluns.
Fa soi. Prenez le ton avec les violons.
Tout le monde est-il prest?
TOiNON, à Daphnis. Monsieur de la Verdure
Fait merveilles.
CRISPIN. Surtout, suivez bien la mesure.
( Les violons préludent, et Crispin dit /'a, sol, re, mi, la, sol, /a, etc.
Ensuite on chante ce qui suit : Crispin bal la mesure, et Phelonh
accompagne du clavessin.)
{On chante.)
Tu viens peindre no8 prez des plus vives couleurs ,
Prinlemp«:, tu ramènes les fleurs,
ACTE V, SCENE Vil. 163
Chacun en a lame ravie;
• Mais qu'ay-je affaire, hélas ! de tout ce que je voy ?
Tu ne ramènes point Sylvie,
Ainsi tu ne fais rien pour moy.
PHELONTE, à Dorame.,
Qu'en dites-vous. Monsieur ?
DOBAME. Si je puis m'y connoistre.
Les écoliers sont bons; je ne dis rien du maistre.
CBISPIN. Fa, re, fa, sol, etc.
^ On chante encore.)
Ce verd de qui l'éclat brille sur nos cosleaux,
Le doux ramage des oiseaux ,
Tout rit, tout au plaisir convie;
Mais mon amour, hélas! m'impose une autre loy.
Et quand je ne vois point Sylvie,
11 n'est point de plaisir pour moy.
cBispiN, à Dorante. Estes-vous content ?
DORAME. Ouy.
CRispiN. Cet air.?...
uoBAME. Il est fort beau.
oRispiN. Vous plairoit-il encor ce menuet rondeau?
Avec les violons il est incomparable.
DOBAME. Volontiers.
roiNON, à Daplmis. Il prend goust...
DAPHNis. Crispin est admirable.
CBispiN, avec le prélude des violons.
Fa, fa, sol, fa, etc»
( On chante. )
L'amour cause trop de peine.
Je ne veux plus m'engager :
Un amant fouffie la gesne,
Quant l'ohjet vient à changer.
L'amour cause trop de peine.
Je ne veux plus m'engager.
[La basse seule.)
Bacclius est le seul remède
Qui peut guérir de l'Amour :
Quand ^ on ardeur me possède ,
164 CRISPIN MÉDECIN.
Je Tais liiy. faire ma cour.
Baccliiis esJ le seul remède *
Qui peut guérir de Pamoiir.
CRispiîï. Mes airs ont le bon tour.
DOBAMK. Jp ^-ofs l'ny déjà dit.
Ils sont fort beaux.
CBisPiR. ^*-' •""'''' »'» """lions d'esprit ;
J'ay, pour les composer, une certaine ai.sanco...
Messieurs, du mouvement marquons bien la oaden(
Allons, encor un coup ce couplet de Kaccluis,
Et que tous à la fois on fasse un grand chonu.
(Tous ensemble le dernier couplet.)
SCÈNE DERNIÈRE.
DOfUMF PHELONTE, MKLANTE, DAPHMS l |s|
TOINON, FANCHON, CRISPIN
HEL4KTE, tenant Lise • .
Nous venons prendre part au concert.
CBiSPiN, à Dorame. \.o beau mondo
Vient chez moy librement.
LISE, apercevant Dorame. Ma peine est sanssecoudt
CRISPIN, à Mêlante, sans regarder Lise.
Voyez, point de scrupule.
DAPHNis, à Toinon. Ah! Toinon! qii cst-ci i \
DORAME, à part. C'est ma Glle.
LISE. Mon père et ma soeur sont icy !
DORAME. Le concert est charmant , je l'avoue.
LISE. Ah, mon père!
PHELONTE, à Crispin. Son père !
CRISPIN. C'est bien pis.
LISE. J'ay failly; mais j'esprr
DORAME. Quoy!...
ToiPiON. Voila ce que c'est que se faire prier!
Quand une fille a l'àgc, il faut la marier,
Je vous Fay dit cent fois.
' Lise est l'autre fille de Dorame, et elle se promenait dans le janifn avpc Mê-
lante, son amant, à la disposition duiuel Phelonte avait mis sa maison pour leur
servir de rendez-vous.
ACTE V
16&
DOBAME.
MELANTE.
DOBAME.
MELANTE.
DOBAME.
LISE.
SCENE VIII.
Écoutez l'insolente !
Monsieur, il ne faut point...
Hé bien, qu'est-ce, Mêlante?
Vous veniez au concert, c'en est icy le jour.
Non, en vain je voudrois vous cacher mon amour :
Depuis un an entier j'adore votre fille.
Vous connoissez mon bien, vous sçavez ma famille ;
Daignez laisser uny ce que l'amour a joint.
Mon honneur souffriroit à n'y consentir point.
Mais quoy! dois-je excuser une fille sans honte,
Et qui de ma deffense a fait si peu de compte.^
Pour obtenir pardon, j'embrasse vos genoux.
{Daphnis, Toinonet Crispin se jettent à genoux avec Lise.)
MELANTE. Eh! Monsieur, par pitié...
LISE. Mon père...
DOBAME. Levez-vous.
LISE, larmoyant. Te sçais que j'ay failly, j'ay tort, je le confesse-,
Mais pardonnez...
Ses pleurs réveillent ma tendresse,
Et.... c'est assez. Mêlante, elle est à vous.
Hé quoy !
Se peut-il que vous..-.
Ouy, j'agis de bonne foy.
Phelonte, à cœur ouvert, Daphnis a sceu vous plaire?
Ouy, ce seroit en vain que j'oserois le taire,
Je l'aime; faites grâce à ma témérité,
Rien ne manquera lors à ma félicité :
C'est de vous seuleniei^t que je la dois attendre.
Je n'aurois pris peut-estre aucun des deux pour gendre
Mais puisque sur ce point, sans craindre mon courroux,
Mes filles, malgré moy, sont d'accord avec vous ,
L'éclat de mes refus tourneroit à ma honte ;
Ainsi, si c'est Donheur, soyez heureux, Phelonte.
Puis-je assez reconnoistre un si charmant aveu?
Le maistre de musique a bien joué son jeu ,
Et c'est, pour peu qu'il trouve à payer d'artifice.
Un fourbe aussi complet...
Fort à votre service :
Vous n'avez seulement qu'à me donner Toinon,
Je fourbe après pour vous de la mesme façon.
Mais Toinon...
Dans un mois, avec ma tablature.
DOBAME.
MELANTE.
DOBAME.
PHELONTE.
DOBAME.
PHELONTE
DOBAME.
CBISPIN.
DOBAME
CBISPIN.
166
TOI NON.
r.UISPIM'
DORAME.
<:aispin.
DOBAME.
CRISPIN.
CRISPIN MÉDECIN.
Fille pourra chapter et battre la mesure.
Et si par de faux tons tu me gastes la voii?...
Necralos rien. Voulez-vous qu'on en fasse à deux fois
Tandis qu'on est en train, mettezmoy de la bande;
Toioon m'aime, je l'aime, et je vous la demande.
La musique pourroit se ravaler si has?
A Toinon !
Cliacun s^it ce qu'il sonit. En tout eas,
S tl laiit, pour répouser, me faire mieux connoistre,
Crispin est mon vray nom, et vous voyez mon maistr>
Ah! puisqu'il est ainsi, je dois tout accorder....
I^lessieurs, si mon concert |)eut vous acconjmoder.
On le répète icy trois fois chaque semaine ' ;
Venez l'oiiir en foule, il en vaut bien la |)eine'.
* On jouait à l'Hôtel de Bourgogne l« mardU, vtodredU et dlmancheH. Li* re-
présentations quotidiennes ne coromeoeèrent au IbéAtre qu'âpre la (u!»ioo det
trois troupes dans la salle de la me Maurine, eo 1080, à partir du dimanclie
2& août. On voit par le registre de la Grange que, pea de temps avant la reunion
de l'Hôtel de Bourgogne, il y avait d^à eu ans tentative dans ce sens au tMAtre
de la rue Mazarioe, du mardi U mai aa dlaaaelM 7 )aUM 1080 ; puis on était re-
venu à l'ancien usa{:e.
' Compare! ce conplel 0mal, ou l'oo JOM MU l« titre et le M|)tt de la plAce , k
ceui qui terminent V École du .Mari*, le Léqatmin uni»»ntl, etc.
APPENDICE
AU THÉÂTRE DE L'HOTEL DE BOURGOGNE.
Nous croyons devoir reproduire ici, à cause des quelques renseignements
qu'il donne sur Molière, l'avis Au lecteur de la Cocue imaginaire de François
Doneau, jouée à l'Hôtel de Bourgogne, suivant quelques auteurs.
La vie de François Doneau est inconnue, et l'on n'a guère que la date de
son unique pièce pour élément de sa biographie. On l'a quelquefois confondu
avec Jean Donneau, sieur de Visé (dont il était peut-être le frère, malgré la
différence d'une lettre qu'on trouve habituellement dans la manière d'écrire
leur nom) : Maupoint, dans sa BibUotliècjue des Théâtres, a, entre autres,
commis cette erreur. - Son ouvrage est tout simplement le Sganarelle, ou le
Cocu imaginaire, de Molière, retourné eu sens inverse, comme l'iuilique
le titre. Doneau a transporté à la femme le rôle donné par Molière au
mari , et a interverti également le sexe de tous les autres personnages, en
changeant leurs noms, et en supprimant Villebreqiiin. Du reste, sa comédie
est calquée scène par scène, et quelquefois vers par vers, sur celle dont il
voulait exploiter le succès à son profit. Il n'y a montré aucun talent , mais
ce qui peut encore aujourd'hui nous intéresser à son nom, c'est la sincère
admiration qu'il témoigne pour Molière dans son avertissement, et l'enthou-
siasme désintéressé avec lequel il prend sa défense.
Suivant les ouvrages spéciaux, la première édition de cette pièce fut
pid)liée sous le titre des Amours d'Alcipe et de Céphise; mais aucun biblio-
graphe ne semble avoir vu cette première édition, ni ne la décrit, sauf les
frères Parfaict , copiés par H. Duval , (|ui la décrivent ainsi : « in-12, Paris,
Jean Ribou, IGGO ». Elle se trouve, d'ailleui-s, désignée sous ce seul titre
dans le privilège (du 25' juillet 1G60 , reproduit à la suite de l'édition de
1602, la plus ancienne qu'on ait actuellement (Paris, J. Ribou, in-12, achevé
d'imprimer le 27 mai 1662; il y eut, la même année, une édit. elzévir. en
Hollande, suivant la copie, petit in-12). Cette édition de 1602 pourrait bien,
en réalité, être la première : il n'était pas rare que des circonstances quel-
conques retardassent l'impression, même de plusieurs années, après la con-
cession du privilège. C'est probablement l'existence de ce privilège du 25
juillet IGGO qui aura fait conclure ii l'existence d'une édition publiée la même
année, et c'est par induction que les frères Parfaict auront décrit sommairement
cette édition, en lui conservant le format et le libraire de 1GG2. D'ailleurs
l'édition de 1C62 porte bien pour titre, en tète de la pièce : les Amours
d'Alcipe et de Cèphise, ou la Cocue imaginaire. Seulement le titre général,
en tète du volume, et le titre courant, ne donnent que ces derniers mots.
Doneau composa son ouvrage avec une rapidité exemplaire, puisque son
privilège est postérieur de moins de deux mois à la première représentation
de Sganarelle. Sa pièce a-l-elle été représentée? Les fières Parfaict disent
168 APPENDICE.
non ; le Dictionnaire manuscrit de Diival et Beaurbamps ne dÎMOt rien, c«
qui revient à peu près au même; mai» Léris, l'un des plu» exaris historiens
du théâtre, dit qu'elle l'a été, et il ajoute que ce fut à IHotel tle Boui^
gogne. Nous ne i>ouvons trancher la question, qui, beureusenieiit, n'a \\as
ici une grande importance.
AU LECTEUR.
Depuis que la comédie est devenue illustre, par les soins de réminantis-
sime cardinal duc de Richelieu , nous n'avons poiot veH d'milbeur qui ait
plus excellé dans les pièces comiques, que le (ametu monaieur de Molicr*.
Son Étourdj; son Dépit amoureux, tm Prétieuaet riJieulei et son C'oeir
imaginaire, sont plus que suflisans pour prouver celte vérité, puisque b
cour les a non-MMdement apprf)u\i-s, mais eocor le peuple, qui dans Paris
sçait parfaitement bien juger de c^ tortes d'uuiiafM. Qudqvet iqipiaadilM»
mens toutefois que l'on ait doiutéa max deox pwièrn de eea pi è eea , la
troisième a beaucoup plus fait d'éclat qu'elles n'ont fait toutes deux en-
semble, puisqu'elle a inssé |iour l'ou^raf^ le pliu rhanuant et le pin» délicat
qui ait jamais paru au théAtre. L'on est venu à Pari» de ringt lieties à la
ronde, afin d'en avoir le divertissement. Il n'éloil fil» de bonne mère, qui»
lors(|u'on la jouoit, ne s'empressast pour la voir d«*» premiers , et ceut qni
fout profession de galanterie' et qui n'avoient pas vcu représenter les Pré"
■ Le nom de Molière te Iniave mmm ••««•«t ortkofrapliié •■••! , à retia époqat»
On a même le» Œurret d» mamttenr MotUr (l^ria, de Strty, |6«4, ia-ia, t. I).
Il e*t appelé Monsieur <U UoUtr dA* la préface de la première édition de Sga-
nareUe, ou le Cocu imafinatrt, doaaée par Keoff tileaaiaa «• 1660, Il «st é(aleiBcal
écrit Molier dan* le privilège daté da deraler aal I6A0, p«ar •■ eowédie de !'£•
tourdy, dans la Pompe /umibrt rf« M. Scan» (1640) et daa* l^oret, le 36 aelobra de
la même année; on Toit qae e'rtt Mrto«l «a débat de aa carrière qae l'orthefrapka
de son nom a'ètait pai eocore bien liée. Oaa* le prUlltce de l'eeol* <U$ Mari»,
da 9 juillet 1661, il est nommé de MoHert : eo6a. MoUiért, daa« le privilèfe et loat
le Tolome de la relation dei Plaisirs de fUle eacAaalir ' t6A5). De toat cela il eeai-
blerait résulter qo'on a pu d'abord eonfoodre qaelqaeluU le potte comique a*ee •■
•leur de Mollier (qui t'écrirait auMi Molier, et même qaelqaerolt Mollière \ maltr*
de la musique et de» balleU du roi, et cela d'antaat aiieat qoe ce dernier noai,
malgré la légère difTereDce de ton orthographe, M prononçait de la même fa^mi
que celui de Molière, et que Molière faisait également de* ballets ponr la coar. Rien
de plus naturel, du moins, qu'on ait confondu le* deux nom*, sinon les dens per-
sonnages. Ce Mollier, qui rompoiait aussi des vers piyir ses ballets, était fort
célèbre alors, et il était parvenu à l'apogée de sa répoUtloa, en 1658, quand Molière
vint se fixer à Paris. Il ne tarda pas à être éclipsé. A partir de 1664, il semble céder
la place à Molière, qui fait invasion dans ses propres rôles, en lomposaat des balleU
et des divertissements où il parait lui-même. Cette année-là, on le* voit paraître ton*
deux ensemble dans les Plaisirs de l'isle enchantée. De là et de plusieurs autres cau*e«,
il était impossible qu'il ne naquit pas un peu de confusion. Louis de Mollier survécut
à Molière; il ne mourut que le 18 avril 16»8, (V. le bibliopb. Jacob, l.a Jeunesse d»
Uolière, in.l6, p. 147-157, et, dans ce volume, notre Histoire du ballet de emsr.)
' C'est-à-dire de bon ton, de savoir-vivre, de disHnetUm. On peut voir dans l'Ho*me»t0
AU LECTEUR. 169
tieiises, d'abord qu'elles commencèrent à faire parler d'elles, n'osoieut l'a-
vouer sans rougir. Cette pièce enfm a tant fait de bruit, que les ennemis
mesmes de monsieur Molicr ont été contraints de publier ses louanges, mais
non pas sans faire counoistre par leurs discours qu'ils ne le faisoient que de
peur de passer pour ridicules ' . Les uns disoient que véritablement la pièce
étoit belle , mais que le jeu faisoit une grande partie de sa beauté ; les
autres ajoutoient que la rencontre du temps, où l'on parloit fort des Pré-
tieuses, aidoit à la faire réussir, et qu'indubitablement ses pièces n'auroient
pas toujours de pareils succez, quand le temps ne les favoriseroit pas ; mais
ce que ce fameux autheur a fait depuis a bien fait voir que, loin d'avoir
tiré quelque avantage de la rencontre des Prétieuses, il a fait parler d'elles à
ceux qui ne les connoissoient pas, puisque ( de la manière dont il l'a traité)
il a donné de l'éclat à une chose qui étoit dans l'obscurité, et dont on ne
parloit que dans de certaines ruelles. J'ose mesme avancer pour sa gloire,
que les Prélieuses qui sont dans la pièce appellée de ce nom , n'en font pas
toute la beauté, et que le caractère du marquis de Mascarille, qui est de sou
invention, puisqu'il ne tient rien du Prétieux, est une des choses les plus
ingénieuses qui ait jamais paru au théâtre, et la plus spirituelle de la pièce.
Mais voyous si le pronostique de ces Messieurs (qui disoient que Monsieur
de Molier ne pouvoit plus faire de pièces qui eussent tant de succès que ses
Prétieuses) est véritable, et si le Cocu imaginaire, qu'il a fait ensuite, n'a
pas eu tous les applaudissemens qu'il en pouvoit attendre, puisqu'à moins
que l'on ne veuille dire la mesme chose de tous ses ouvrages , que l'on ne
le veuille accuser d'avoir de l'esprit et de sçavoir choisir ce qui plaist, l'on
ne luy scauroit objecter que le sujet du temps, et que c'est ce qui le fait
réussir. Cependant cette pièce a été jouée, non-seulement en plein été, où
pour l'ordinaire chacun quitte Paris, pour s'aller divertir à la campagne,
mais encor dans le temps du mariage du Hoy ', où la curiosité avoit attiré
tout ce qu'il y a de gens de ([ualité en cette ville ; elle n'en a toutefois pas
moins réussy, et quoyque I*aris fust, ce semble, désert, il s'y est néanmoins
trouvé encor assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante
fois les loges et le théâtre du Petit Bourbon, et assez de bourgeois pour
remplir autant de fois le parterre. Jugez quelle réussite cette pièce auroit
eue, si elle avoit été jouée dans nn temps plus favorable, et si la cour avoit
été à Paris. Elle auroit sans doute été plus admirée que les Prétieuses, puis-
homme, ou l'Mrt de plaire à la court, par Fnret (1630, in-l"), et dans les Loix de la
galanterie (1644}, la réunion de toutes les qualités qu'il fallait pour former un par-
fait galant.
' On connaît le mot de Ménage, un précieux, après la représentation des l'ré- ■
cieuses : * \u sortir de la comédie, a-t-il raconté lui-même dans le Menagtana, pre-
nant M. Chapelain par la main : Monsieur, lui dis>je, nous approuvions vous nt moi
toutes les sottises qui viennent d'être critiquées si finement; mais, comme disoit saint
Remy à Clovis, il nous faudra désormais briïler ce que nous avions adoré, et adorer
ce que nons avions I rùlé. »
' Le Cocu imaginaire fut représenté pour la première fois le 28 mai 1660, sur le
théâtre du Petit Itourbun. I.e roi épousa l'infante Marie>Tbérèse d'Aatriche, le 9 juin
suivant, à Saint-Jean de Luz, où toute la cour l'avait accompagné, entraînant à sa
■oite une foule de curieux.
,70 AU LECTEUR
qu'cncor que le temps luj fiHt contraire, l'on iloulc »i ilje n'a pa» eu miiMiU
«le sucrez. Jamais on ne vit de sujet mieux conduit, jamai» rien de si bien
fondé que la jalousie de Sganarclle, et jamais rien de si spirituel que se»
vei-s '. C'est pounpio) presipie tout Paris a souhaité de voir ce (pi'une femme
pourroit dire, à <|ui il arriveroil la mesme chose qu'à Sganarelle, et si elle
auroit autant de sujet de se plaindre quand sou mary luy manque de foy, que
luv quand elle luy est infidelle. C'est ce qui m'a fait faire cette pièce qui
servira de regard' au Cocu imaginait e , puisque dans l'une on verra les
plaintes d'un hoùime qui croit que sa femme luy mancpu* <li« foy, et dans
l'autre celles d'une femme qui croit avoir un mary infi lelle. J'aurois bien
fait un autre sujet que e«>luy de monsieur de Molier pour faire relater le»
plaintes de la femme; mais ils n'auroienl pas eu tous deu\ le» mesmr» su-
jet» de faire éclater leur jalousie : il y auroit eu du plu» ou du moin» ; c'est
ponitjiioy il a fallu, afui que le diverti»»ement fu»t plu» agréable, qu'il»
raisonnassent tous deux dan» les munies inciden», tellement «pn- j'ay été
contraint de me servir du mesme sujet; c'est ce qui fait que vous n'y trou-
verez rien de changé, sinon que tous le» homme» de l'un sont changés en
femmes dans l'autre. Vous pouvez maintenant »oir le«piel, du mary ou de
la femme, a plus de tort quand il manque de Gdélité; mai» souvenez-vous,
avant que de me condamner, que l'homme a Iieaucoup plus de raisons de
son costé que la femme, puisque ce qui païae pour galanterie chez l'un ,
passe p<iur crime chez l'autre , outre qu'il n'y a ps le mol pour rire du
costé de la femme, son front étant tn>p délicat pour |Mjrter de» cornes , ce
qui rend le plaisant difficile à trouver, et le »«'\e, de plu», »c trouvant stérile
en cette rencontre. Je pourrois icy vous parler du mot de cocue dont je me
suis servy ; mais je croi» qu'il n'eu e»l pas l>c»oiu, d'autant que no«i» sommes
dans un temps où chacun parle à (a node.
' C'ttt aoe chose qai peut tembler «Mes «lacali^re •njoard'hoi >{uf Irffrl pruduil
parle Cocu inaijinairt. Quoique ee «oit noe de* Moindres plerr» de Molière, qui !"•
d'ailleun tirie d'une farce italienne (Coraulo per o/^ione), el qu'elle «emlile plutAt
destinée an peuple qu'aux juge» délicat*, cependant ce fat une de criirt qui tirent le
plus de bruit, qui laissèrent alors le pla* de tracM, qui latciterent le plut de dis-
cussions et de critique*. Nous en avons an timoicnage dans (irimarest; la /.rHndr
de Villiers nous en fournit an aatre, et surloat l'édilioa donnée par Neufrillenalne
(1660, in>12) qui l'avait retenue tuât entière après quelques auditions, et qui
, parle avec enthousiasme de cette pièce et des applaadissettoeots qu'elle a reçus, tant
dans sa dédicace à Molière, qucdaai ta lettre à un ami, à la tuite de cette dédicace.
L'œuvre de Doneau n'est pas un des garants lesjnoins curieux de ce sucres. Voir encore
Bussy-Rabutin (Mémoires, I, p. 33*j) et la Guerre eomir/ue, par de l.a Croix '1664) :
'< On auroit peine à souffrir, dit dant cette dernière pièce le comédien l,« Ranrnne,
qu'on représentast le Cid deux fois par an, et l'on iroit voir ton l'-ocu Imaginaire s'il le
jouoit tous les jours, n [Dispute V, p. 93.) • C'est, à mon sentiment, et à celny de
beaucoup d'autres, la meilleure de toutes set pièces, et la mieux écrite, n dit l'auteur
des Nouvelles nouvelles (1663, I, 111, p. 226). Il est vrai que cet auteur est fort
suspect. Enfin le Coeu imaginaire, est, avec Psyché, selon M. P. l,aeroix dans le Cata-
logne Soleinne, la pièce de Molière qui a eo le plat grand nombre d'èdltiODt.
' De rapport, de point de comparaison.
FIN DD TDÊATRB DE L'iIOTKL DE BOCRGOCNB.
THEATRE DE LA COUR.
BALLETS ET MASCARADES.
I
HISTOIRE
DU BALLET DE COUR.
Pour peu que l'on ait ouveit les Mémoires du dix-septième siècle, on
sait quel rôle jouèrent les ballets à la cour de Henri IV, de Louis XIII, et
surtout de Louis XIV, du moins pendant la première partie de son règne.
V.c. divertissement ingénieux et galant, qui précéda et prépara l'Opéra, où
les charmes réunis de la comédie , de la musique et de la danse se rehaus-
saient de toutes les pompes du spectacle, fut pendant près d'un siècle la dis-
traction favorite des princes et des grands seigneurs. Il fait partie essentielle
de l'histoire du théâtre et de l'histoire des mœurs à cette époque, et ce re-
cueil serait incomplet, s'il ne lui accordait la place (ju'il mérite. Mais d'a-
hord, avant d'en suivre pas à pas les développements et la décadence, il
importe de le définir et de donner sommairement les explications nécessaires
pour comprendre l'historique qui va suivre.
Qu'était-ce, au juste, que le ballet? En quoi consistait-il.' Quels en furent
les éléments primitifs et essentiels, tant qu'il resta un amusement particulier
à la cour, et avant l'époque où il monta sur les théâtres publics pour y de-
venir, en se modifiant, une des branches de l'Opéra .-'
Comme l'indique l'étymologie de son nom, la danse était le fond du ballet .
L'abbé MaroUes le définit une « danse de plusieurs personnes masquées
^ous des habits éclatans , composée de diverses entrées ou parties , qui se
peuvent distribuer en plusieurs actes et se rapportent agréablement à nu
tout , avec des airs différens , pour représenter un sujet inventé , où le
plaisant, le rare et le merveilleux ne soient pas oubliés'. » Cette dé-
finition, un peu longue, et où l'on souhaiterait plus de netteté, s'éclaircira
par tout ce que nous allons dire. Suivant l'abbé de Pure^, c'est » une
représentation muette, où les gestes et les mouvements signifient ce qu'on
jiourroit exprimer par des paroles. — Par là, ajoute-t-il, il est aisé de voir
la défectuosité de ces ballets, où l'on ne connoît rien que par les récits qu'on
y chante, que par les livres qu'on y distribue, et que par les vers qu'on y
insère pour en débrouiller le sujet. « Cette définition réduit le ballet à son
' 5ui7e des Mémoires, Discours IX.
^ Idée dus speclacl. anciens et nouv., 1. Il, cb. XI.
174 HISTOIRE
rsseiu-c même ri à sa plus simple oxpression ; mais il nVn faut pas moins
Irnir compte dos élémnit s accessoires qui s'v joignirent dès son origine, el
qui, en s'accroissant de plus en plus, en devinrent [wur ainii dire l'nppi
dice obligé, et ne lardèrent pas à faire corp» a\ee lui.
Dans la |>erfection o«i le conduisit ce dévelopjH'inent nf;ulier, le itallel de
00»»- se com|N)sait iVentrt-es, de vers et de reaifs. Les entrées, qui consti-
tuaient le fond même du liallet, étaient muettes : on voyait s'avancer sur le
théâtre un certain nombre de jH-rsonnage» , qui figuraient |>ar leur physii»-
iiomie, leur costume, leurs gestes et leurs dans<*s, une action formant une sorte
de petit drame < omique ou sérieux , complet en soi , mais uni, quelquefois
par des incidents matériels, tcuit au moins |iar l'idée générale, aux autres
entrées, dont chacun»' repnxluis.iit une des fae«>s du sujet '. Le programme,
distribué « l'assembltV. expliquait sommairemeut le sujet des entrées, connue
ferait aujouiti'hui le livret d'une pantomime; de plus, il y joiguait habi
tucllement, surtout sous Louis \IY, des -rers k la louange d«s personnes
chargées de n>mplir les diffén-nts rôles, vers qui n'entraient pu dans l'ac-
tion, et n'étaient |)oint destinés a être dits ou chantés sur la scène, nuis
simplement à être lus par les s|teelateur». Cr fut surtout Benserade qui af-
fermit et généralisa cet usage, et, |Mr le caractère ingénieux et nouveau qu'il
donna à ces vers, contribua à en (aire un des éléments principaux et l'uni-
des parties les plus piquantes du ballet de cour. Enfin les récits étaient des
morceaux débités ou cluntés i TtHiverturr du liallet et de chacune 4le ses
parties, par des |M'rsounages qui n'y dansaient |tas, et qui devaient ri-f^u-
licremeut se rap|>nrter au sujet de l'action, dont ils formaient une es|>èce de
prologue ejiplicatif '. C'était le plus souvent des conu*dieiis qu'on chargeait
de ce rôle, et le récit avait lieu presque toujours en musique : lorMpi'il n'était
pas chanté, comme dans le ballet des Mutes, on en était averti |tar le pro-
gramme '. n Le récit est un ornement étranger au Itallet, dit de Pure )>. 2fi7'.
mais que la mode a naturalisé et qu'elle a rendu comme nécrmirc.
La représentation se terminait pr le grand ballet, où tout les dai.M..
avec des masques noirs, dit l'abbé de Marolles, sont également parés il
greltes , de plumes et de clinquants*. Le masque, comme nous le verrons,
n'avait rien d'étonnant et figurait dans toutes les entn>es de l>allets;
«piani aux aigrettes, aux plumes et au clinquant, l'abbé de Marolles v<
■ 11 y • de« ballets, malt ea tré*-petit aomivre, cnmmr celai da Beau Richard, si-
Iriboé à la Foolaior (éd. \Valck«oaér, 1830, in-8°, t. V|), ^al «ont de vériUblet en.
médies dansées, oà le* entrées se soecedeot comme le* seèoe* daa* aoe pièce ordinaire.
C'ciit une eieeptino. Il *affl*ai( généralemeat que les entrées fassent liées au sujet
sans être liées entre elles.
' Basin, Notes sur Molière, p. 164-6. Bat!» s'eipriiae sealemeak d'ane façon tr
absolue, en prenant pour type à peu prés exclusif le ballet perfectionné de Beoseradr.
et sans tenir compte de* exceptions et des variations que j'indique, et qu'on verra plus
en détail dans la loite de cette notice.
3 Dans le Ballet comique de la ro^é (1582}, le* récits sont aa*«i de pure déclama-
tioa,'et en ce temps-là, dit le père Ménestrier, dans 'son traité sur la matière, c'étaient
les personnes de la cour qui récitaient elles-mêmes comme elle* dansaient.
* Suite des Mémoires, Disconr* IX, Du Ballet.
DU BALLET DE COUR. 17ô
sans doute indiquer par là qu'on déployait une magnificence particulière
dans les costumes du grand ballet, pour clore dignement le Spectacle,
comme dans les feux d'artifice où le bouquet efface tout ce qui a pré-
cédé. On pourrait croire, cà lire cette pbrase isolée, que le grand ballet
était une sorte de mascarade ajoutée après coiqi. 11 n'en est rien : c'était
simplement la dernière entrée, faite avec les costumes et la physionomie
indiqués par le sujet, seulement avec le plus de pompe, de vivacité et d'éclat
possible, et combinée de manière à réunir, comme l'indiquait son nom, soit
tous les acteurs du ballet, soit pour le moins un plus grand nombre de
danseurs que chacune des entrées précédentes'.
Dans le ballet, les parties correspondaient aux actes, et les entrées aux
scènes. Le nombre des parties n'était pas réglé, mais jamais il n'y en avait
plus de cinq. Les ballets qui servaient d'intermèdes en avaient habituellement
quatre. Beaucoup n'en ont qu'une ou deux. Chaque partie se composait
(l'entrées , quelquefois fort nombreuses. Les maîtres du genre recomman-
daient qu'elles ne fussent ni trop longues, ni uniformes, et qu'on y variât
la quantité des acteurs, qui était tantôt d'un seul, tantôt de cinq ou six,
mais rarement, au moins dans les premiers temps'. Plus tard, cette quantité
alla en s'accroissant : c'est la tendance ordinaire. Il n'était pas rare d'y
\oir une douzaine de danseurs groupés eu un ou plusieurs quadrilles •*, ou
même une véritable foule sur la scène.
Le ballet'avait ses règles matérielles et littéraires. Sa poétique a été rc-
lueillie et formulée par l'abbé de Pure, et principalement par le père Menes-
trier; mais cette poétique n'a rien de bien rigoureux, surtout comparée
à celle des genres dramatiques proprement dits, tels que la tragédie et la
comédie. Le ballet, créé dans l'unique but de divertir, jouissait des mêmes
libertés qu'on accorda aussi par la suite, poin* une raison analogue, à l'opéra.
Pourvu qu'il eut l'unité de dessein , il était dispensé de l'unité de tenqis
it de lieu, et même de l'imité d'action. Il admettait largement l'emploi des
épisodes, la variété des styles, le mélange des personnages nobles ou vul-
gaires, graves ou badins, historiques ou fabtdeux, naturels ou allé-
goriques. Il n'y avait rira , en effet , qui ne fût du ressort du ballet. Tout
ce qui pouvait se traduire sur la scène , être figuré par la danse , le
costume, la pantomime, le spectacle, lui appartenait de plein droit. Au
fond, il ne reconnaissait guère de règles que celles du plaisir, et l'abbé
de l'ure le dit expressément : « Soit que jus([u'icy les loix du ballet n'ayent
pas été publiées , ou que le ciel et sa bonne fortune l'aient préservé des
chicaneuses et ridicules inquiétudes des maistres ès-arts, il n'est tenu que
de plaire aux yeux, de leur fournir des objets agréables, et dont l'appa-
icnce et le dehors impriment dans l'esprit de fortes et de belles images*. »
La marche naïve qu'indienne le père Menestrier pour faire un ballet, montre
' I>e P. Mfnestrifr, Des ballets anciens et modernes, 1682, in- 12, p. 278,
' Marolles, Discours IX.
^r.aliusac, Truite historique de la danse, t. Il, p, 85. Étymologiquemeiit, le mot qua-
drille ne désignait que quatre danseurs, mais on en avait étendu le sens.
* Idt^e des spectacl, anciens et nouveaux, 1. Il, cb. XI, p. 214.
17C HISTOIRE
bien aussi la latitiulo laissée à l'anlMir cl le» facilités qu'il trouvait k
racconiplisscmcnt de sa tâche. « Tout le secret de la conduite d iiu Iwllel.
dit-il ingénument , consiste au choix du sujet , car il n'est |>oint dv sujet .
de quelque nature qu'il puiss»' estre, qui ne soit un tout com|H>sé t\v plusieui ^
parties, ou actuelles comme parlent les philosophes, ou virtuelles, c'est-;i
dire qui d'elles-mêmes se font voir distinctes, ou »e |>eu\ent facilement di>
tinguer. Ainsi, la nuit étant une étendue de temps de plusieurs heun^
durant les(|iielles plusieurs choses différente» M' font ou se |t<-uvent faii<
dans le monde, on trouve naturellement la conduite d'un Iwllet >k'irce suj. i
en représentant par des danses figiirées tout ce ipii se fait ou s»' |>eut faii.
pendant la nuit.,. Les l)allets qui se font sur une pn)|M>sitinn ou sur \> .
sujet com|>osé demandent nécessairement autant de partir» ipi'il y en a dnll^
la proposition ou dans le sujet composé ; et c'est sur ces partie» que rouir
essentiellement toute la conduite du Itallet. Si, |Mir exemple, un se propose
|>our sujet qu'iV faut mourir, on peut représenter toutes sortes de |)ersonn*'^
sujettes à la mort, comme les Pa|N?s, les Ro», les Cavaliers, les Dames, l<
S^a\ans, etc. Ce sont les |Mirties essentielles à ce l>allel , auxquelles on |m''
ajouter la mort ou la ruine de» États, de» Monarchies, et, au lieu des pi
so:uies réelles, se servir de» poétiques, de la Science, de la Grandeur, d
l'Autorité, des Richesses. I)e même, qui voudrait faire un Italie! sur ccii
pro|)osition que tout ohtil à forgent, ou que l'inléresl est l'Ànic du monde. >
faut considérer VjrgenI, Okrir ri Toutn chosn, qui sont le» Xnùs |>arli'
de la proposition, et repr«*s«Miler l'Argent »\tr son autorité, sa pm
son crédit. Ce mot A'.'trgeut i>ftt un tout, dont les parti«*s sont les i'i
les Kcus, les Deniers, le» Motuioyes de divers |»bï«, avec le» image» des Prinri
leurs syml>oles, leurs armoiries, les L.4»llrrs de change, les Brmels d'affain ,
les Assignations, les Billets de l'Ëpargiir. Sous le mol A'Okéir M peuvent
ranger toutes les Soumissions, le* î>er>iludes, les Adorations, le* D<^-ii
dances. El sous Toutes choses, on |>eul mettre la Flatterie, les Art», \>
Sciences, toutes les Condition», tous les l"!' " " ' tnut r< la l'\
(|ui composeroit le hallel '. >.
Rien de plus simple, comme on voit; un jjarnl plan evigr, a (i)ii|) sm ,
moins d'imagination que de |>atimce, et |)our |m*u qu'on se laiss;'il aller, il
serait facile d'y faire tenir l'univers entier. On trouvera peut-être i|u'il y .1
beaucoup d'allégories là-dedans, mais en cela le p«>re Menestrier ne fai>>.iit
que suivre à la fois la tendance naturelle à un homme professant ex caili
drâ sur la matière, et le goût du temps, en particulier celui de la céléi
compagnie dont il était membre. Entre toutes les variétés de l>allets qui
produisirent au dix-septième siècle, iiallets historique», fabuleux, poétiqiM
empruntés à la mythologie, au roman, à l'épopée, i l'idylle, l'allégoi
dominait. Elle dominait surtout daus le» Itallet» ])oétiques, e'<*st-fi-<lire 'I'
pure invention, et dans ceux de caprice cl de fantaisie. On jioussait quel-
quefois l'amoiu- de l'allégorie dans le Itallet justpi'à faire dauser des al
tractions et des êtres métaphysiques , comme ûrent si souvent les jésuii'
' Des ballets anciens et modernes, p. 92.5i
DU BALLET DE COUR. 177
dans leurs collèges, et l'abbé Marolles , qiii a écrit une sorte de petit traité
sur le genre, comme le père Menestrier a tracé les plans d'un ballet des
armoiries, d'un ballet des emblèmes et d'un autre des hiéroglypbes. Mais,
tout ceci appartient à l'historique, et ne fait plus partie de la définition.
n.
Le ballet de cour fut chez nous un produit d'importation étrangère. Avant
de paraître en France, il florissait en Italie, d'où Catherine de Mèdicis l'in-
troduisit dans ses bagages, quand elle vint épouser, en 1533, le second fds
de François F"^. Toutefois il fut quelque temps avant de s'acclimater et de
prendre racine sur ce sol nouveau. L'élément chevaleresque dominait encore
dans la cour de François I^"", son beau-père, dans celle même de son époux
Henri II, et la poésie ne s'y séparait pas des armes. Les tournois, carrousels,
combats à la barrière, tenaient toute la place que devait plus tard remplir
le ballet. Mais ces exercices n'étaient eux-mêmes qu'une première forme, une
sorte d'embryon de ce divertissement. Celui-ci se glissait peu à peu dans la
place, où il multipliait les points d'approche et de contact, et il allait bientôt
l'envahir.
Ainsi , le programme des carrousels et les devises des combattants prépa-
raient déjà le livret et les vers des ballets. Lors du tournoi entrepris pour
l'entrée de Henri H et de Catherine de Mèdicis, on en publia V ordre et les
articles , et Mellin de Saint-Gelais fit des « vers pour des chevaliers que
des masques vestiis en amazones menoient sur les rangs au dit tournoy : »
voilà donc ici une sorte d'entrée de ballet militaire, avec le travestissement
des acteurs, et les vers du poëte. Les festins se mêlaient aussi de récits,
dcmusi([ue et de représentations, principalement sous la régence de Catherine
de Mèdicis, qui avait, apporté en France un grand nombre de ces coutumes
galantes. Les entrées de souverains s'accomplissaient toujours au milieu de
spectacles analogues, et on en imprimait le récit, avec les Cgures, les chants
et les devises'. Il en était à peu près de même pour les naissances et ma-
riages de princes et de princesses, les proclamations de paix et beaucoup
d'autres circonstances solennelles. Enfin le ballet se glissait également par
degrés, et d'un pas plus rapide encore, sous la mascarade, ce divertissement
si eu usage dans l'ancienne cour : c'était par ces deux voies parallèles qu'il
gagnait pied chaque jour et s'approchait du triomphe. Ainsi, à la mascarade
pour le mariage de M. de Martigues avec M"e de Laval, en 1550, on fait pa-
raître des vers pour les masques. Peu après , dans une autre mascarade de
neuf filles de la reine aux couches de la même dame , ces ûllcs se divisent
on trois bandes formant autant d'entre'es distinctes, et dont la première
adresse un récit au roi, la deuxième à la reine, la troisième à Madame,
coeur du roi'. Qu'on cherche encore, dans Mellin de Saint-Gclais, la mas-
carade de six dames habillées en sibylles (1554), avec les vers débités par
' V. de Pare, Idée des spectacles aneiens et nouveaux, 1668, in-12, . III, ch. 7 et 10.
' Beauchamps, Recherches sur les théâtres, t. 111, p. 4.
CONTEMP. DE MOLrÈKE. — II. 12
178 HISTOIRE
chacune d'elles au roi, à la reiue, au Ikuphin', etc. Il n'y «Tait plus qu'un
pas à faire pour arriver au l>allet^.
La mort \iolriite di- Henri 11 sous la Unc« de MoDigommerjr, en Ibh", .
amena l'alwndou monn'ulané «les louruois et carrousels. I)e» lors, les baU
et mascaradts, proliJaiit ili- la sittiatiou, prirent (Ui dévelop|Kiurut nouveau.
De 1559 à 1610, date de ravéuement de Louis Mil, ou compte à |»eiue trois
ou quatre tournois, contre une multitude de l>allet«. Le» fêle» florentines de
Catherine de Médicis, qui ne les fit guère servir qu'à «es manèges donie-
tiques ou politiques, les concerts vénitiens donnés p«r J. Antoine ïlaif.
né à Venise |Mndant Paml>assade de son père, en M maison du faulMuirg
Saint-Marcel, où il avait fonde une espèce d'académie de muaique, rè]ian-
dirent do plus ci\ plu» dans la haute société le goât de en jeux d'origine
italienne. Sous Cliarles IX, il y etit fête* sur fête» à la eoiir; 1rs noces du
roi de Navarre et de .MargiM-rile de Vuloi» furent parliculièn-ment signalées
par des esbats et folastreries, Av% tournois et di«ertiasement* de toute sorte,
au milieu des<iuel* on distingue très-nettement on embryon de Ullet. Après
une sorte de joute, donnée dans une salle du Louvre, où Cliai le» IX et ses
frères défendaient l'entrée du paradis contre le roi de Navarre et les sien»,
qu'ils repoussaient en enfer, on vil deteendre du ciel Mercure et ('upidon ,
portés sur un cot]. Mercure était un chanteur ct-lèlire, nommé Etienne Le
Roi, •« lequel, étant à terre, se vint présenter aux trois chevalier», et apn •«
un rhant mélodieux , leur fit une harangue, et remonta ensuite au riel sur
son coq, toujours chantant. Alors le» trois chevalier» se levèrent île leur»
sièges, traver»«'rent le pradis, allèrent aut Champs-Elysées quérir le» dou/i-
nymphes, et les amenèrent au milieu de la salle, où elle» se mirent i dansci
un ballet fort diversifié et qui dura une gro»ie heure '. ■ Sou» ll<*nri III,
qui n'avait pas dédaigné de paraître aux «éance» de l'Académie de niit»iqiH-
de Baïf, 1rs l)als , mascarades et momcnea se multiplièrenl. Ce fiit alors
qu'eut lieu, en 1581, à la suite des noces du duc de lojtxœ et de Marguerite
de Vaudemont, le fameux Ballet comique de la reine, dont Balthazar A<
Beaujoyeux donna l'invention , en se faisant aider par le» sieurs de Beaulieu
et Salmon pour la musique; Jacques Patin , pour les dérorations et les
peintures; de la Cliesnaye, aumônier du roi, pour les «ers. Il e»t prol)alil<
qu'Agrippa d'Auhigné y eut aussi quelque part : il s'en pri-lend l'auteur dan-
le récit de sa vie, et tout en admettant qu'il y ait lii l>eaucoup d'exagération,
il est difficile de croire , comme plusieurs l'ont fait , qu'une assertion oi
positive soit absolument dénuée de tout fondemt-nt.
C'est ordinairement à cette date qu'on fait remonter l'origine du l>allet
< OEutret de Meliia de Saint-Gelait, ia-8*, 1674, p. 13.
* On peut loÏTre cet •cbemlnemcnt paa i pa* daaa le catalogoe dreaaé par B'au-
cbamps et aoui par l.a Vallière {Ballets, Opérai, etc., 1 vol. ia-12]. Voir eoeore no-
tamment l'indication des fètei de l'an 1557, te Heeueil des interiptio**, figftrts, devise
et mascarades ordonnées en l'hôtel de wille de Paris, le 17 fé»rier 1558, par Jodelle,
pour fêter la prise de Calais par le duc de CaUe, et le «omniaire des diTcrtisseraents
de coar ponr toutes les années snirantes jasqa'ea 1532.
3 Mémoires de l'état de la Franc» ««m CkqrUg IX, 1, 3C2, ciU par Saiat-Foii, dans
ses Euais sur Paris,
DU BALLET DE COUR. 179
de cour. Nous avons vu toutefois qu'il s'était déjà montré auparavant, à di-
verses reprises, sous une forme plus ou* moins timide et incomplète, il est
vrai, mais dont il faut cependant tenir compte. Rien ne se crée de rien, et
n'apparaît tout à coup sans avoir été longuement préparé. Dans l'histoire
littéraire, en particulier, les genres se forment peu à peu et n'arrivent à
leur éclosion définitive cpi'après une gestation plus on moins lente. Le
l)allet de cour existait en germe depuis fort longtemps : il était mêlé à
la plupart des fêtes intimes de la monarchie ; il s'était déjà manifesté
par mille tentatives et tendait à se constituer au grand jour, en s'isolant
et en se complétant , surtout depuis l'avénoment d'une reine du sang
des Médicis, qui apportait chez nous l'art et les goûts plus raffinés des
cours d'Italie. Pour mieux marquer encore son origine italienne , ou
du moins l'inQnence que l'Italie exerça sur son développement, il. ne
faut pas oublier de dire que l'auteur de ce premier ballet en règle, Bal-
tazar de Beanjoyeux , l'un des plus excellents violons de l'Europe, et
qui ne tarda pas à devenir intendant de la musique et grand ordonnateur
des fêtes de la cour, s'appelait de son vrai nom Baltazarini, et venait du
Piémont.
Le ballet se pioduisait généralement alors sous la forme de masca-
rade. Ce nom, qu'on voit souvent reparaître encore \t&Y la suite, ainsi
que ceux de Boutade et de Bouffonnerie, pour désigner ces divertisse-
ments de cour, s'appliquait particulièrement à ime espèce d'abrégé du granil
ballet, formé de deux ou trois quadrilles sur des cai-actères et un sujet bouf-
fons, qui dansaient sous leur déguisement les airs relatifs à leurs rôles. On
joignait à celte danse quelques récits explicatifs. La mascarade était géné-
ralement courte, et toujours comique. Piimitivement même, et dans son vrai
sens, la mascarade ne désignait qu'une représentation matérielle par le
moyen du travestissement, abstraction faite du développement d'une action
et de la danse qui constituaient le ballet; mais à mesure que ce dernier lui-
même s'accrut d'éléments nouveaux, et particulièrement des récits et des
vers pour les personnages, la mascarade aussi, de simple tableau parlant
ipi'elle était , devint une action figurée, dansée, accompagnée de musique et
de chauts, qui ne différait guère du ballet ([ue par plus de brièveté et un
caractère plus burlesque et moins théâtral. Ce qu'on appelait la boutade
avait beaucoup de rapport avec la mascarade prise en ce dernier sens :
« C'est, dit l'abbé de Pure, un raccourci de ballet, une boutade de l'imagi-
iiation, (jiii, rencontrant un objet agréable, familier et facile, se contente
de peu d'entnes, de peu d'appareil, et où l'on se pique seulement de faire
proistre un dessein bien formé, galant ou folastre, et bien exécuté. L'a-
dresse, la belle exécution suffisent, et le moindre divertissement qu'on y
prenne tient lieu d'un raisonnable succez... Autrefois la boutade consistoit
en quatre entrées, un Récit et un Grand Ballet. Les premières entrées étoient
k ordinairement d'un seul danseur, et le Grand Ballet, des quatre rassemblés
' tdce det spectacltt ancieni et nouveaux, 1. 11, cb. 18.
180 HISTOIRE
règle absolue qu'un usage, et "que, surtout en plein dix-se|>tiènie siècle, la
boutade dépassa souvent ces limitfe, tout en gardant son caractère d'im-
promptu rapide et court.
De 1581 à 1589, c'est-à-dire jusqu'à la fin du règne de Henri III, les
l)allets ne chômèrent plus. On en trouve un certain nombre dans le Recueil
d'airs fait par Michel Henri, un des vingt-quatre violons du roi Henri IV',
et les Mémoires de l'Estoile en indiquent plusieurs. Ronsard ne dédaignai
I>as d'y travailler quelquefois, non pln« que Jodrlle, Rai f et Pasaenit; mai^
ce fut suilout DespDrtesqiii s'en constitua le poète officiel, et il a réuni dan.4
ses œuvres, sous le titre de Cartels et Mtu^uaraJés, les vers assez nouilirru\
qu'il fit pour les }>ersonnages qui dansaient aux l>allels de la cour'.
£p divertissement prit un essor plus rapide et plus large sous Henri IV.
l)eRéarnais, en vrai Rasqiie, aimait follaneot la tiansr, et Sully |>artageait
ce goût, en dépit des affaires d'Ellat, de M gnvilé et de son grand igc^.
Cet accord du roi et du ministre devait porter ses fniils , et jamais |m<u(-
être on n'a plus daiué à la cour que sous le bon Henri. Sully avait même
été jusqu'à faire bâtir, dans son habitation de l'Arsenal, une salle à double
rang de galeries, qui ne servait qu'à cet usage. Les jours de reprt-seutalion,
dit Talicmant*, il en ganlait la |M>rte loÎHDiBke, et d'Auliigné nous le
repn'-sentc dirigeant un liallet dans cette même salle, avec sa calotte sur la
tète, un brassard de pierrerie à la main gauche, et un gros bàlou à la
main droite ^. C'est au milieu d'un l>allet que Henri IV fut surpris |>ar la
nouvelle de la prise d'Amiens, et qu'il se leva en disant : « C'est assez fait
le roi de France, il est tempa de fiire mainlcnanl le roi de Navarre. »
On peut voir dans les lUeharclus de Beauchamps * l'indication sommaire
des ballots dansés à la cour de Henri IV, et dans les Mémoires du tem|>s, prin-
cipalement dans ceux de Bassompierre et dans le Journal de l'Estoile, la des-
cription des principaux d'entre eux. Les chroniqueurs notent souvent la magni-
ficence de ers représentations, qui avaient lieu prinripalemeni à certaines fêles
ot pendant les jours gras, a I^ dimanche S ^février 1595), dit l'Estoile, furent
faits à Paris force l>allcts, mascarades et collations, et à la cour encore plus,
où les plus lielles dames, richement parées et magnifiquement alonniées, el s\
fort chargées de perles et pierreries qu'elles ne se pouvoient remuer, se trou-
vèrent i>ar le commandement de S. M. > Et au mois de janvier de l'année
suivante : « Cependant qu'on apportoit à tas de tous les coslez dans riloslej-
Dieu les pauvres, on dansoit à Paris, on y mommoit, les festes et les Itallels
s'y faisoient à 45 écus le plat; quant aux habillemens, l>agues et pierreries,
la superQuité y étoit telle qu'elle s'étendoit jusqu'au bout de leurs souliers
et patins. » On y employait aussi les machines les plus ingénieuses et les
décorations les plus éclatantes, comme dans ce ballet de 1G09, entrepris
' Cité par Beaucbamps, dam se« Rreherche* nr tes théâtre».
* OEuvres poétig. de Oesportet, édit. A. MicbleU, p. 4&3-4fi6.
» v. SOS Mémoires, patsim, particulièrement 1. XXV, «d 1608.
* nisloriettes, éd. Moomerqaé et P. Pàri«, 1, 115.
'•Baron de Fœneste, K I, ch. 2.
«T. III, p. 36 à 62.
DU BALLET DE COUR. 181
par le roi pour plaire à M"e de Montmorency, et où les peintres et les sculp-
teurs trouvèrent moyen « de représenter la mer, de faire voir Neptune dans
son char et Amphitrite dans le sien, de faire paroilre un vaisseau, de repré-
senter les Tritons et les Néréides et de faire voir un dauphin qui semblât
nager, » dit M"<! de Scudéry, qui l'a dépeint dans le Grand Crnis * . Elle
ajoute « que le char de Neptune et celui d'Amphitrite étoient ornés de tout
ce que la mer produit de plus riche; que les perles, le corail et le nacre
faisoient la parure de ces deux divinités ; que celle des Néréides et des Tritons
étoit d'algues, de coquilles et de joncs marins, que le vaisseau paroissoit
en éloignenient comme s'il eût vogué pour ratt-aper le dauphin » qui portoit
la jeune Elise et sa lyre , en nageant lentement , la tête hors de l'eau , avec
tous les mouvements propres à ce poisson, etc.
Presque tous ces divertissements, d'après leurs titres et les renseignements
qui nous ont été conservés, appartenaient au genre comique et même bouffon.
La joyeuse humeur du maître rejaillissait sur tous les spectacles de sa cour,
et les ballets des grimacetirs, des barbiers (1598), des princes habillés de
plumes (1599), des lavandières , des docteurs Gratiens ^, des Juifs , de la
Mariée (ICOO), des Tire-laines, des Oublieux, des Filous (1607), de maître
Guillaume ( 1 608) ,des Moulins à vent et de la Femme sans teste ( 1 6 1 0) , etc. , etc.,
n'avaient assurément rien de commun pour l'invention avec les pompeuses
allégories mythologiques de Louis XIV. Aussi le père Menestrier en parle-t-il
avec un dédain non dissimulé : « La conduite des ballets, dit-il, n'étoit guère
connue en ce royaume sur la fin du dernier siècle et sur le commencement
de celui-ci. Il y avoit peu d'esprit en la plupart de ceux qui s'y dansoient, et
l'on ne prenoit le plus souvent que des sujets ridicules, comme les Quolibets
et le Landy. » Souvent aussi on y mettait en scène les différents peuples,
surtout les plus lointains et ceux qui se prêtaient le mieux aux déguisements
bizarres, par exemple dans le ballet des Étrangers (1598), des Turcs et des
Maures nègres (1600), des princes de la Chine (1601), des Janissaires
(1604), et des ^o/i^Vn/V«j.- (1610). Enfui, les titres de plusieurs annoncent des
intentions épigrammati([ues et devaient former des espèces de satires gro-
tesques contre les mœurs du temps, comme les Souffleurs d'alchimie, les
Maistres des comptes et les Marguilliers (1604), et quelques autres qu'il
serait trop long de nommer^.
Parmi les principaux écrivains d'alors qui se distinguèrent dans ce genre, il
faut citer en première ligne le célèbre poète Jean Bertaut *, puis Porchères et La
Roque. Beaucoup de grands seigneurs aussi s'en mêlaient, et, non contents
d'y danser, disputaient aux auteurs de profession la gloire de les composer :
nous nommerons, en particulier, le sieur de la Chàtaigneraye , les ducs de
Guise et de Vendôme, MM. de Rohan et de Montmorency, le prince de
Condé, et surtout le comte d'Auvergne, bâtard de Charles IX. C'est aussi sous
' T. VII, p 229. V. aussi Lettre de MalUerbe à Peiresc, datée du soir de la Chande-
leur, 1609,
' Le docteur Gratlan était le type du pédant de la comédie italienne.
3 Recueil des plus excellents ballets de ce temps, Paris, Tôuss. du Bray, 1612, in-3».
* Voir SCO Recueil des vers amoureux, 1602, in-8".
182 HISTOIRE
Henri IV que le duc de Nemours débuta dans la carrière, oà il devait |>riii*
cipalemeut s'ilhistn^r pendaut le règbe de too saeeoncar.
Sous Louis MU, le caractère des ballets d* cour te tranaforma quelque
peu, ou plutôt ceux-ci prirent uue physionooii* inullipl«> et varitV, où l'on
reconnaît tour à tour l'influence de l'honMor aombrr «lu monar(|ue et les
efforts que faisaient les courtisaos pour seemier le juu;; de la mélaitcolie
royale. Tout va alors |>ar contrastes et par violents soubresauts dans lea
divertissements de la cour : on ne ttm» A*J être triste et guindé que
pour se jeter par réaction dans une sorte de joie bnaae et triviale ; ou n'é-
chappe à une pompe froide et terne que pour tomber dans les estrava>
gances du burles<pip, comme daus un refuge. On danse tantôt le Triom/tht
de Minerve (IGIS), liallet mythologique et allégorique sur le mariage pro«
chain de Madame avec le prince d'Espagne ; Unlôt le bnikt de Rohiiutte^ des
Chercheurs de midi à ifuators* htmrtt, im AttJouiJlltt portées em guise J»
momon, de Maître Galimatias pour le grmmd ial Je im douairière de BilMm-
hault et de son fan fan de Sotte' ville. D'un autre, c6té, Hicbelieu, en arrH
vantaux affaires, exerça sur cette partie ila thé àlw , aussi bien que sur toutes
les autres, la domination tyranuique de toa aiprit. On sait que le cardinal
était des|K>te dans les lettres et les arts eoflUM dans la politique, et qu'il
essayait quelquefois , avec l'aide de Boisrobert , de Chapelain et de la oai«>
saute Académie fram^aise, de se poser «n ministre d'État du Parnasse. Un
grand nombre de ballets dansés sous sou ministère se ressentent à la fois de
son horreur du Itas et de son aiaonr pour le phoebus : par absence de goùl,
il tombait dans l'emphase, en voulant atteindre à la grandeur. Beaucoup
furent couGés à l'im ou l'autre de ces cinq auteurs qu'il tenait , {tar ses
{lensions, ses entrevues quotidiennes et ses conseils, sous sa dépendance
immédiate. KnGn on reconnaît sinon sa aain , du moins son iallucaoe dans
des ballets comme ceux des Quatre monarchies chrétiennes (I63S), de la
Félicité (1639), du Triomphe de la beauté (1640), et surtout celui de la
Prospérité des armes de France, représenté au Palais Cardinal devant Leur»
Majestés en 1G41, avec l'aide des machines qui avaient servi |K>ur Mirame
au même lieu. Ce ballet, qui était une sorte d'apothéose allégorique des
grandes chosesaccomplies sous le ministère du cardinal, présenta le plus bizarre
assemblage d'idées nobles et puériles, deponi|»eet de dérèglement daiu l'ima-
giuatiou : il est imi>os&il)le d*a\oir moins de goiit et de mesure que l'auteur,
et de gaspiller eu inventions incohérentes plus d'efforts pot-tique» et de
magnificence.
Dès lors, la passion de la cour pour les ballets était devenue telle que la
reine Marie de Médicis, nous apprend Bassompierre dans ses Mémoires,
n'eut pas la patience d'attendre la fin de son second deuil, pour revenir à ce
divertissement. Le l>allet préparé par le comte de Soissons en 1G30 |)Our l<-
retour de Louis XIII, qui revenait de la campagne où il s'était distingué ;.
l'affaire du Pas de Suze, préoccupa la ville et la cour au point de faire oublier
l'arrestation et le procès du maréchal de Marillac. Malgré sa timidité et ses
scrapulcs religieux, Louis Xlll figura dans un assez grand nombre de repré-
sentations de ce geni-e : « 11 dansoit assez bien uu ballet , dit Tallemant des
DU BALLET DE COUR. 183
Réaux dans l'historiette qu'il lui a consacrée, mais il ne faisoit jamais que
des personnages ridicules '. Il prenait ntéme quelquefois part à la composi-
tion de ces spectacles : ainsi il fit le septième air du Petit ballet du roi
(1618), car il était musicien habile, et composa en entier le Ballet de la
Merlaison (1G35), y compris les jws et les costumes. Il fut imité par son
frère Gaston, qui se signala, nous le verrons plus loin, par son goût tout
particulier pour celte sorte d'amusements.
On citerait difficilement un poète du temps qui n'ait payé son tribut au
ballet de cour, sans même en excepter Corneille, dont le Clidteau de
Bissêtre renferme un certain nombre de vers. Imbert, l'Estoile, Colletet,
Desmarets, Boisrobert , Malherbe, Maynard, Gombaud, Motin , de Rosset ,
Saint-Amant, Théophile, du Vivier, Ch. Sorel, Bordier», rimaient ces di-
vertissements, dont les sujets étaient presque toujours inventés par les princes,
les grands seigneurs ou les familiers de leurs- maisons, que Moulinié, Le
Bailli, Bataille, Gucdron et Boësset mettaient en musique, et dont Bocan
réglait les danses.
Mais le grand inventeur de ballets sous le règne de Louis XIII, c'est le
duc de Nemours, comme le poète à la mode, c'est Bordier. Le duc de Ne-
mours avait une imagination inépuisable et tournée surtout aux sujets gro-
tesques. C'est à lui qu'on doit presque toutes ces mascarades bouffonnes qui
s'efforçaient de renouveler le genre et d'y introduire sans cesse de nouveaux
éléments d'originalité et d'imprévu : les Fées des forêts de Saint-Germain
(1625), dont la première entrée représentait la musique « sous la figure
d'une grande femme, ayant plusieurs luths pendus autour d'un vertugadin,
d'où ils furent décrochés par certains musiciens fantas(|ues qui sortirent de
dessous ses jupes ; et, comme ils en faisoient un concert, la grande femme,
dont la teste s'élevoit jusqu'aux chandeliers qui descendoient du plafond de
la salle, haltoit la mesure''; » le ballet des doubles femmes (1G25), où l'on
'Suivant Ronnet ( Hist. générale de la danse, p. 72), il danna masqué dans le Ballet
de la Protpérité des armes de France, et comme depuis longtemps, dit-il, on n'avait
pas vu de roi danser sur le théâtre (il y avait dansé au contraire toutes les années
précédentes, en 1640, 1639, 1638, etc.), Mazarin (il veut dire Richelieu) y prépara les
esprits en publiant une sorte de programme préalable (on publiait toujours ce pro*
gramme).
* On trouve aussi dans les OEuvres de Voiture des vers pour M™' de Saintot, qui
représentait t Minerve en un ballet » ; mais il est douteux que ces vers aient fait partie
du ballet même.
^Mémoires de l'abbé Marolles. Dans le t, V| de la série 11 de ses Archives curieuses
de l'Histoire de Frœnce (p. 66), Danjou a publié un extrait des comptes de dépenses
pour ce b.illet, qui renferme quelques détails intéressants. On y trouve énumérées de*
étoffes de satin de toutes les couleurs pour les divers personnages grolesq'ies, Cuille-
mine la Quinteuse, Jacqueline l'Entendue, les estropiés de cervelle, les cinq esprits
noirs et les cinq embabouinés, etc., qui y figuraient, il fallut < quinze aunes de
taffetas pour faire une grande robe au grand colosse en forme de femme représentant
la musique, — 45 livres. • Mais ce qui rotita le plus cher, ce fut le riche costume des
vingt-quatre violons. Nous citons textuellement : < Cent soixante-huit aunes de taffe-
tas incarnadin pour vingt-quatre grandes robes, 672 livres tournois. — Quarante-
huit aunes de bougran incarnadin pour cervir aux dites robes^ 28 livres tournois. —
184 HISTOIRE
Toyait d'abord une cutrée de violons habillés de sorte qu'ils tembUieut
toucher leurs instnimenls jiar derrière, puis des danseurs roslumés d'un
côté en jeunes filles douces et modestes, de l'autre eu vieilles ridicule»
et dégingandi-es ; celui de Maître Galimatiat pour la Douairière de Bille-
bahaitlt (1C26), qui renfermait plusieurs Iwllet» en un «etil, etc., etc.
Comme le duc de Nemours avait la goutte, ce qui ne rem|H>( hait |mis de
montrer pour la danse le même goût que plus tard le cul-<l«--jaltc S<arron ,
excellent juge des ballets, pour les pas et pour les airs, il imagina
même en 1030 un haltet des CoutteuJ, où il put utiliser son infirmité,
comme Mulicre de%ait introduire sa toux dans son rôle d'llar|>agon. Il y
figurait assis dans un fauteuil et battant la mesure avec un bAtnn. A coté de
lui, le sieur Uurand, contrôleur provincial des guerrrt , te signalait à la
grande satisfaction de la cour; mais, doué d'une imagination moins riche,
moins variée , et surtout moins hardie, Durand se bornait à suivre la voie
frayée et n'osait guère se hasarder en dehor» de» sujets m) thulogique» ou
poétiques, comme te Triomphe de Minerve et la Délivrance de Henaud* ,
Joignons à ces deux grands inventeur» de iMillets le fioete et aradémicien
Porchères-Laugier : « La princesse de Conly, ditTallemaut dr» Héaux ', lui
fit avoir l'employ défaire de» ballets et autre» rhoM-s M-mblal>lcs. Pour cela,
il avoit douze cents écus de pension. Il voulut m iaire unerliaige, et l'avoir
en titre d'office, mais il ne s^voit quel nom luy donner. Il ne vnuloit pas
que le nom de l>allet y entrast, et aprè» y avoir bien resvé, il prit la qualité
à' Intendant des plaisirs nocturnes*. » Francinc, ingénieur ordinaire du
roi, et surintendant de ses fontaines, avait la direction générale des machine»
dans les Irallets à grand ap|tareil. Enfin le 17 mai IC3I, un sieur Horace
Morel et ses associés obtinrent par brevet le privilège de la conduite des
ballets*. On voit quel développement avait pris dès lors ce spectacle, qui
allait bientôt |>ourlant occuper une place plus grande encore, et monter au
plus haut degré de faveur et de prospérité dans la plus magnifique et la plus
polie de toutes les cours du monde.
Nous voici arrivés au règne de Louis XIV. C'est l'ige d'or du ballet. Sou*
la double influence du progrès du goiit, qui allait porter presque tous le»
genres littéraires, surtout les genre» dramatique», à leur perfection, — de la
magnificence et de la galanterie 'croissantes de la cour, k peine suspendue»
un moment par la Fronde, le ballet prend un esaor nouveau. Un roi jeune,
ime régente encore belle, en plein é|)aiiouisseaient de l'âge, longtemps tenue
Trois cent toiiante «DDe* de pauenentrriet d"or et d'argent pour le* dite* robe*, 73
lifre* tuarDois. — Vingt-quatre aonei de gante d'or, 3 lifre* dooic «ol*. — Seiie
onze* de soie iocarnadiD à coudre anx dite* robe*, 14 livre* 8 »oI«. >
' Voir le Discours au vray du ballet dansé par le roi/, le dimanche 29» jour de
janvier 1617 (l'allard, in-4»), orné de llgore* extrémencnt earieuscs, et la dédicace dr
Durand, en têle.
' Historiettes, ^dit. Monmerqoi et Paolin Pârl», t. IV, p, 322.
»Dan« la Comédie des académistes de Saiat-É* remont (I, te. dernière), ce Utre nt
Mtribné à Porchère* d'Arbaud.
« Prologue du Ballet-de l'Harmonie, 1632, ln-«».
DU BALLET DE COUR. 185
à l'écart des plaisirs par les soupçons ombrageux et l'inquiète jalousie de
Louis XIII ; un ministre d'origine italienne, formé par delà les monts à l'art
ingénieux des divertissements princiers, joignant la finesse à la gaieté de l'es-
prit, magnifique au besoin, ayant le goût des fêtes, et sachant faire servir
ses goûts à sa politique; de grands seigneurs qui commençaient à respirer à
l'aise, délivrés du joug de fer du terrible cardinal : pouvait-on rencontrer
une réunion d'éléments plus propices?
Lorsque les ballets recommencent à la cour, après l'expiration du deuil,
on s'aperçoit bien vite que le caractère en est changé. Les boutades, les
bouffonneries , les mascarades ont disparu , au moins pour un temps. Plus
de ces inventions extravagantes et grotesques, pleines d'équivoques et d'allu-
sions grossières, comme les Bordier et les ducs de Nemours en avaient tant
faites sous le règne précédent. Plus de ballets d'^rlecjuin , de la Vallée de
Misère, des Ândoutlles, des Chambrières à louer.
Toutefois, les libertés burlesques du genre se conservèrent dans la petite
cour de Gaston d'Orléans, au Luxembourg. Le frère de Louis XIII garda,
sous Louis XIV, la tradition des divertissements de la cour précédente,
d'ailleurs si bien d'accord avec son caractère. Les ballets dansés chez Gaston
se distinguent nettement de ceux qu'on dansait sous l'inspiration de Mazariu
ou du jeune roi, et se reconnaissent, pour ainsi dire, au premier coup d'oeil,
tant à leur licence souvent ordurière qu'à leur bouffonnerie. Il est- possible
et même assez probable que Molière ait mis la main à un certain nombre
d'entre eux, soit lors de ses débuts , soit dans le court espace qui s'écoula
entre son retour à Paris et la mort de Gaston ; plus probable encore qu'il
y ait quelquefois dansé : il avait, en effet, le titre de comédien de
S. A. R. Gaston, même avant ses courses en province; ce prince avait pris
l'Illustre théâtre sous son patronage, et l'engagement sur cette scène, à la date
du 28 juin 1044, du danseur Daniel Mallet, de la troupe de Cardelin (sans
doute celui qui avait si brillamment figuré dans le Ballet de la prospérité
des armes de la France), pour y servir « tant en comédie que ballets' »,
eut peut-être lieu précisément à cause du goût de Gaston pour ce genre de
spectacles et par le désir de le lui procurer. Cet engagement, par ses termes,
prouve tout au moins que la troupe de l'Illustre théâtre s'occupait de ballets,
et comme on n'en dansait pas alors dans les spectacles publics , il semble
que ce ne pouvait guère être que chez son protecteur, oii elle dut aller plus
d'une fois en visite. D'autre part, Molière, comme on sait, fit plus tard un
grand nombre de ballets pour le roi, sans parler du Ballet des incompa-
tibles , représenté en 1054 à Montpellier devant le prince de Conti , dont il
fut probablement l'auteur, et où il figura certainement comme danseur^.
Ni son goût ni son génie n'étaient encore bien formés, et l'auteur du Mé-
decin volant et de la Jalousie du Barbouillé "n'avait pas pour les gravelures
une horreur telle qu'on puisse répugner à lui attribuer quelque part dans
«elles du Luxembourg ou du Palais-Royal. N'oublions pas non plus que
J* an-Baptiste l'Hermite, sieur de Vauzelles, qui, s'il ne fut pas un des ac-
' Soulii, Recherches sur Molière, p. 175.
' Voir P. Lacroix, la Jeunesse de Molière, p. 97 etaulr.
186 HISTOIRE
teurs de rilUwtre théâtre, comme on l'avait suppoai, véeat du moins .
relations étroites avec les comédien» et MTvit de parrain à l'une des filles
naturelles de Madeleine fléjart, faisait ou avait fait partie de la maison de
Gaston, et que l'amant en titre de Madeleine, le liaroa de Modèiie, était
attaché au prince depuis son enfance.
A côté de Gaston, beaucoup d'autres grands seigneurs aussi conservèrent
d'abord les traditions du prérédent régne. Mais c'est cbei flttx seulement ,
et non à la cour, qu'il faut désormais cbercber Im ausearades lil)res et
triviales. Dès le début du ministèra éa Maiarin, rinflueoce italienne se
fait directement sentir dans les «U w rt lH iM f int» du Louvre et du Palais*
Royal. Kn lG\b, Anne d'Autiicka daiindc au duc de Panna le signur
Torelli, célèbre par son liabildé dans l'art des machines et des] décora-
tions, et qui vient organiser au Prtit-Bourboo la qpeclarle de la Finta
pazza. Deux ans après, le cardinal-ministre OUUule également des comé-
diens d'Italie |>our représenter devant Leur» M^îestés VOrfen en ma<iqu«- ,
avec un grand appreil et des changements à vue*. Bonnet dit que |>our le
l>allet des Amours d'Hercule^ dansé lors du mariage de Louis XIV (sans
doute la tragédie A'Ercole mmamtt , avec un ballet dans les entr'actes ) Maia-
rin fit passer les Alpes à l'auteur pour «coir diriger la représentation. Quoi
qu'il en soit, il est certain qu'on donnait assez souvent à la cour des Itallets
et comédies-ballets en italien, ou traduits de cette lan|:;ue, et composés, di-
rigés, dansés i>ar des artistes de cette nation : il sufGra de citer, parmi
les plus connus, les Noces de Pélia tt de Thétis (16à4), le Xersistif. Vr. Ga-
valli (IGGO) , et le BalUt royal de Flmpaliemee (1661), ip»i a'eat , sauf les
vers de Benserade pour les peiaoanages, qu'une version pure et simple. Sous
cette active influence, à la fois matérielle et morale, ce divertiss«*meni
civilisa : d'une part , il tendit à une galanterie plus ingénieuse , plus fine « ;
plus décente ; de l'autre, la splendeur habtluelle des costumes et des déco-
rations, le perfectionnement dr» BMcliinn, le soin de la mise en scène, le
dévelop|iement apporté k l'orcbealre, le progrès de la musique, du chaut
et des danses, furent poussés si loin qu'il en vint à donner l'idée de l'opéra.
La représentation de la Pastorale dissr, en UtSî), fut une conséquence de
ce mouvement, qu'à son tour elle contriliua à accélérer. Le ballet bénéficia
pour sa prt de l'émulation produite entre les poètes , les compositeurs et les
acteurs, par la création de l'Opéra.
Cette progression continue du ballet , commencée avec la régence d'Anne
d'Autriche et le ministère de Richelieu , subit un temps d'arrêt momentané
pendant les troubles de la Fronde. En 1649, il n'y en eut pas un seul dausé
à la cour, et par un raffinement de satire, plusieurs Ma/^iiuades prirent le
titre et la forme de ce divertissement favori du cardinal |)our railler sa dé-
faite et son exil. Toutefois cet interrègne ne fut |>as long, et avant même la
fin des troubles , sans attendre le retour de son miuistre , le jeune roi dé-
butait, dès 1651, dans le spectacle où il devait faire pendant vingt années
* Le père Menestrier, Des représentations e» musique, p. 196 et 231. Mémoires de
MoDtglat (CoUect. Micliaad, 3» «érie, U V, p. 176).
DU BALLET DE COUR. 187
l'admiration de ses courtisans. Mais ce fut surtout à partir de 1653, après
le retour de Mazarin, que le ballet de cour rentra en pleine possession de
son théâtre, et reprit une nouvelle faveur et un nouvel essor. A chaque
pas il gagne du terrain, étend son domaine, et s'inûltre de plus en
plus dans les mœurs et les habitudes de la haute société. Ces spectacles se
succèdent d'un bout à l'autre de l'hiver, surtout pendant les premie rs mois
de l'année et dans tout e la duré e du carnaval , à jpeine suspendus par le
carê me et les deuils de cour, plus souvent activés par ces mille prétextes
de letes et ces mille causes de réjouissances qui ne manquaient jamais , —
une victoire, un traité, la venue d'un aml)assadeur, la visite d'un prince, le
mariage d'un duc ou d'une fille d'honneur. Depuis cette époque, le règne de
Louis XIV n'est qu'un long enchaînement de bals, festins, concerts, tour-
nois et courses de bague, représentations, danses et divertissements de toute
nature, qui ne sont même pas interrompus par les camp:igaes et le suivent
jusqu'aux armées. Un seul fait, choisi entre mille, montrera à <|uel point en
était venu ce goût pour les travestissements : à la mi-carême de lG5i), les
jeunes seigneurs de l'entourage du roi organisèrent sur la place Royale une
mascarade en traîneaux , où ils figurèrent déguisés et masqués , et où foute
la cour assista d'un hôtel voisin ' .
C'est tout au plus si l'on peut noter un ralentissement bien sensible après
la mort de Gaston d'Orléans, l'oncle du roi, après celle de Mazarin, même
d'Anne d'Autriche. Encore ces suspensions momentanées se rachetaient -elles
par des redoublements d'activité et d'ardeur. Les grands seigneurs et les grandes
dames ne se bornaient pas à danser à la cour dans les ballets : plusieurs rivali-
saient en «(uelque sorte avec le maître , en organisant dans leurs hôtels et leurs
châteaux des représentations du même genre. Parmi ceux dont les fêtes bril-
lantes, bals, concerts, festins, mascarades et travestissements, se rapprochaient
[wr leur éclat de celles du souverain et qui ont le plus occupé la chronique du
temps, outre Gaston et sa fille, la grande Mademoiselle, outre Richelieu,
Mazarin et le surintendant Fouquet, qu'on [leut bien nommer à côté d'eux,
nous citerons le chancelier Séguier, et le chancelier Le Tellier en son ma-
gnifique château de Chaville, Colbert dans sa maison de Sceaux, le duc de
Gramont, de Lyonne, Hesselin, maître de la chambre aux deniers, le maréchal
de l'Hôpital, gouverneur de Paris, La Meilleraye, grand maître de l'artillerie,
en son logis de l'Arsenal, M. et M™* de Guénégaud, en l'hôtel qu'ils avaient
fait élèvera Paris sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Nevers, et en leur
Ijeau château deFresnes; le prince de Coudé à Chantilly, après sa rentrée
en grâce; et,. parmi les grandes dames, les duchesses d'Aiguillon, de Mont-
bazon , de Chevreuse, de Rohan , de Châtillon , de Choisy, les comtesses de
Fiesque et de Frontenac, dames d'honneur de Mademoiselle, la marquise de
Bonnelie, et cette marquise de Gouville dont les fêtes splendides ont défrayé
plus d'une fois la gazette de Loret ou les lettres de M'"'= de Sévigné.
Le règne du ballet de cour atteignit son apogée après l'année 16G0, à la
suite de la paix avec l'Espagne et du mariage du roi, deux motifs dont chacun
' Loret, Uuie historique, 1. X, p. 45-6.
188 HISTOIRE
aurait suffi pour remplir à lui seul le LouTre, les Tuileries et Fontainebleau
de fêles. Le séjour du roi ne fut plus dt-s lors <|u'une sorte de pitlais en-
chanté, dont il serait impossible de nombrer tous les diverti&S4*m«>rits n>a-
gnifiques, parmi lestpicls celui qui fait robjet de ce travail tenait toujours
le premier rang.
Le progrès du ballet de cour, considéré au point de vue littéraire, peut
résumer dans le nom de Benserade, qui l'a porté à sa iwrfiTtion. (le nom
répond, sur une moindre échelle et dans un domaine plus modeste , k ceux
de Molière jwur la comédie, de Conieille |»our la tragédie, de l^i Fontaine
]M)ur la fable. Comme eu\, il a si bien innové et si bien |H>rfe(-tionné qu'il
doit jjasser pour un créateur. Par Benserade, et à |h-u prt-s jwr lui seul,
ce qui n'avait été jusqu'alors qu'un divertissement plus ou moins ingénieux
et galant, mais toujcmrs sultordonné au S|)ectacle, s'éle>a à la dignité d'un
genre poétique, dont l'étude u'ap|>artient |uis seulement à l'hisloiiT des
mwurs et de la haute société au dix -septième siècle, mais peut «t doit
figurer dans celle de la littérature elle-même.
a On regardoit alors comme originaux, écrit l'ablié Tallemant , son bio-
graphe ' , trois |K)ètes du temps, si^voir Corneille, Voiture et Bcnsserade. u
On p4-ut s'étonner de %oir ces deux derniers noms associés au pn-micr, mai»
l'obst^rvation du biographe n'en reste pas moins >raie. IteiiM-ra<le, qui
d'ailleurs n'avait pas encore fait de ballets avant la mort de Voilure, était un
écrivain original au même titre et dans le même genn> que celui-ci, et l'on
sait que leurs sonnets d'Uranie et de Job partagèrent longti-mps tout ce qu'il
y avait de Iteaux esprits k la cour. Le païaage suivant d'une leltr«> écrite |)ar
Bussy-Rabutin à Furetière, le 4 mai 1686, pour défendre Benserade contre
les attaques de l'auteur du Dictionnaire dans ses deux premiers faelums, me
parait l'expression aussi précise que juste, dans la iMuche d'un homme
compétent, de la haute opinion qu'on avait à la cour de cet auteur, et des
causes qui le mirent en si grande vogue :
« M. de Benserade, écrit Bussy, est un homme de naissance, dont
chansonnettes, les madrigaux et les vers de ballet, d'un tour fin et délimt,
et seulement entendu par les honnêtes gens, ont diverti le plus honnête
homme et le plus grand roi du monde. Ne dites donc plus, s'il vous plait ,
que M. de Benserade s'étoit accpiis quelque réputation {lendaiit le règne du
mauvais goût; car, outre que cette pro|M)sition est fausse, elle serait encore
criminelle. Pour les proverbes et les équivoques que vous lui reprochez, il
n'en a jamais dit que pour s'en moquer. Enfin, c'est un génie singulier, qui
a plus employé d'esprit dans les badineries qu'il a faites qu'il n'y en a dans
les poèmes les plus achevés. »
Il envoya cette lettre à M"»* de Sévigné, qui abonda ainsi dans son sens :
« Je trouve que l'auteur fait voir clairement qu'il n'est ni du monde, ni
de la cour, et que son goût est d'une |)édanterie qu'on ne peut pas même
espérer de corriger. 11 y a de certaines choses qu'on n'entend jamais, quand
' Discour* sommaire touchant la vie de ». de Benserade, en tè«e de tes OEoTre»
(1697,2 t. in- 12).
DU BALLET DE COUR. 189
on ne les entend pas d'abord : on ne fait point entrer certains esprits durs
et farouches dans le charme et dans la facilité des ballets de Benserade et
des fables de La Fontaine : celte porte leur est fermée, et la mienne aussi;
ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés, et sont con-
damnés au malheur de les improuver et d'être improuvés aussi des gens
d'esprit... C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui con-
damne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la cour a
fait ses délices, et qui ne connoît pas les charmes des fables de La Fontaine.
Je ne m'en dédis pas : il n'y a qu'à prier Dieu pour un tel homme, et qu'à
souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui ' . »
Benserade régna à peu près exclusivement dans le ballet pendant dix-huit
ans, de 1651 à 1669. Il y débuta en même temps que Louis XIV : le roi
dansa pour la première fois dans le ballet de Cassandre , qui était sa
première production en ce genre; et leur retraite à tous deux fut à
peu près simultanée aussi. Personne n'a mieux reflété l'éclat et parlé le
langage de la cour du grand roi; personne ne s'est mieux élevé, sans
gène et sans effort, au niveau de ces fêtes brillantes" dont il était l'àme
et la poésie. Pendant dix - huit ans , les marquis et les duchesses , les
nymphes et les demi-dieux de Versailles ont parlé par ses lèvres, et le roi-
soleil a emprunté ses vers pour se manifester à son peuple ébloui. Il est à
son aise et va d'un pied sur et léger parmi ces divinités de l'Olympe ter-
restre , parmi les grottes de cristal, les gloires, les nuages et les arcs de
fleurs, à travers tous ces enivrements et toutes ces extases. C'est le type
par excellence du poète de cour, mais c'est pas autre chose qu'un poète
courtisan, non-seulement parce qu'il sait à propos mêler à ses madri-
gaux ingénieux et galants , toutes les fois qu'il ne s'agit pas du roi , ime
pointe d'épigramme, quelque allusion malicieuse et légère, voire un trait de
satire dont la hardiesse dénote un fond d'indépendance * ; mais surtout parce
(ju'il marche de pair avec tous ces comparses titrés qui s'agitent sur le théâtre
royal au gré de son caprice, parce qu'il fait lui-même partie de ce cercle
brillant dont il tient les fils dans sa main , parce qu'il prend son rôle au
sérieux et le remplit avec une bonne foi et uu entraînement commuuicatifs.
' Lettres Ae M^'de Sévigné, édit. Ad. Régnier et de Monmerqué, t. VU, p. 504, 507.
'u Sa familiarité avoit mesine quelque chose d'impérieux, écrit l'auteur de la bio-
graphie qui est en tête de ses œuvres, car non-seulement il vouloit qu'il luy fust
permis de Ironver à redire aux autres, mais il ne pouvoit souffrir qu'on critiquât
ses compositions, qu'il défendoit avec un tel entestement que ceux mesme flu'il con-
sultoit là-dessus ne pouvoient luy dire leurs pensées sans s'exposer à essuyer de sa
part d'étranges emportemens. • V Éloge, qui précède également ses œuvres, dit aussi
de luy :
Loin d'estre flatteur dans ses vers.
D'y plaisanter les ptrnnd-i il ne Ht point «crapule,
Sans qu'ils le prissent de travers.
Bon nombre de traits démontrent que Benserade poussait la familiarité, l'orgueil et
la prétention jusqu'à l'impertinence, et que les bons mots dont il était prodigue n'é-
pargnaient personne.
,90 HISTOIRE
La cour est si l»ien tlevcnuc sa patrie d'adoption qu'on l'y croirait né , et
qu'on ne peut le concevoir en dehors. Il Mt entrt' de plain pie<i, comme en
sasplière naturelle, dans ce monde enchanté, le seul ipi'il rnunaisse et dont
il se soucie. Il a l'imagination es««Mitiellenu»nt aristocratique et le slvie grand
seigneur. Comme il a^ait traduit les Mélamorpbotes d'0%i«le en rondeauv
il mit en madrigaux, en stances et en quatrains toutes les niélanior|»huM
de ces héros et de ces déesses de Versailles, qui ressuscitaient les splenclem
de l'Elysée p;uen sous les ombrages du pare de Le Nôtre , peuplt'-it par I.
divinités de marbre ou de brome de Cojsevox et de Giranlon. Iteiisemi.
est rOxide de celte mythologie pom|ieuse qu'adora la FVancc et qui s'adoi,
elle-même durant plus d'un demi-sit'cle.
Ingénieux et délicat, galant et lin, facile e! gracieux, aimable et frivoh-,
Benserade semblait avoir été formé tout exprès pour le Iwillel de cour. Il
l'agrandit et le transforma ti bien qu'il eu fit , pour ainsi dire , qiiel<|ii<
chose d'entièrement nmivean. NoB-»rulerorMt la distance est énornte «-nli-
les ballets de l'épocfue préeétleiite et le» »i«>us; mais, eu dépit des analogn
matérielles créées |)ar les lois du genre, il est presque im|M>s»ible de les rui
tacher à la même famille, et nous en disons autant de la plupart de ee<i\
qui réussirent n se produire en dehon de lui, quelquefois à la cour, pin
souvent dans les maisons princiêres ou rhri les riches pnrtieuliers. San
doute Benserade a plus d'élégance, de Ijelle grice, d'habileté et d'esprit (|<:
d'élévation et de force. L'ironie souriante et It'-gere lui va mieux que I'uIIih
épique. Néanmoins la nobleste et l'tVIat ne lui font |>as défaut ;n travers s<
badinage et ses iiagatelles, il a iriieurcnses n-uronlres de «tyle qu'un vi.i
|M)ëte ne désavouerait pas; d'une plaisanterie burlesipie, d'un calenilKitu
même, il passe sans effort au Ion sfdeuoel. A certains moments, surtout (puin<l
il fait |>arler le roi, sa voix s'affermit et s'élève; son ven prend de l'am-
pleur, et le soufile lyrique soidève sa poésie ' .
Mais son talent particulier, celui qui contribua surtout à son succès, con-
siste dans l'art élounanl avec leipu*! il sait unir et fondre en un seul ly|H
le personnage du liallet et l'acteur qui le représente. Les traits par lesqueU il
caractéris»* chacun d'eux et les couleurs dont il le peint, sont si adroilemenl
choisis, aiguisés d'allusions si délicates, si ingénieusement relevés de moN
à double entente, qu'ils s'appliipieni â la fois au danseur et à son roi'
" Le coup portoit sur le personnage et le coulre-cojip sur la personne, i ■
i|ui donnoit un double plaisir, >> dit Perrault, en parlant de lui'. Toiu tes
vers pour les acteurs du ballet se rappurleut au sujet gcuéral et à la sitiu>
lion |tarticulière , et mêlent habilement la fiction avec la réalité, il saisit
les moindres rapports; d'un doigt léger et en se jouant, il indique les rap-
prochements les plus inattendus et les plus frappants, tantôt flatteurs, tanlAt
satiriques, de manière à tenir toujours eu éveil l'esprit du sjiectateur par
l'attrait d'une énigme à deviner, d'une une allusion à saisir '. Il excellait à
' Voir dana la 4* partie do /la/M de la Smit, lea preiaière* strophe* de la 2* ratris
et presque toutes les strophes pour le roi, à la In da ballet.
' Ilommti illtutret, p. 80.
^ Nous n'aTons pu songer à relever et à eipliqaer co Dote toutes ces allosioM,
DU BALLET DE COUR. 191
CCS jeux, qu'il renouvela vingt ans dans les mêmes circonstances et sur les
mêmes personnes, trouvant moyen de varier sans cesse des douceurs ou des
railleries, au fond toujours semblables.
La raillerie, pour le dire en passant, semble avoir été de tradition dans
le ballet. Celle de Benserade roule souvent sur des chapitres délicats, comme
la vieillesse du duc de Damville et la laideur du marquis de Genlis, avec une
liberté d'expression qu'on s'étonne d'avoir été tolérée , et dont partout
ailleurs , sans doute , les courtisans se fussent vengés avec éclat. Ces épi-
gi'ammes forment tout à fait le pendant de celles de Molière ; elles ont la même
signiiication et doivent probablement s'expliquer par les mêmes motifs. Si
elles étonnent moins de la part d'un homme du caractère de Benserade,
toutefois, par leur persistance et leur hardiesse, elles laissent supposer en
certains cas une cause supérieure à celle de la causticité naturelle du poëte.
N'oublions pas que, tout en se produisant sur une scène moins publique
et plus intime que celle du Palais-Royal , elles devaient être plus sensibles
encore que celles de Molière, parce qu'elles mettaient personnellement et no-
minativement la victime en scène, devant toute la cour et sous les yeux
mêmes du roi, qui paraissait voir avec plaisir s'élarçir ainsi la distance entre
ses courtisans et lui.
« On a introduit l'usage, dit le père Menestrier', de faire des vers en
forme d'épigrammes sur la plupart des personnages. C'est en cet endroit que
les poètes se donnent souvent la liberté de faire des allusions peu honnestes
et de publier des vers qui sentent la licence des anciennes Saturnales... Ces
vers d'application se sont introduits dans les ballets pour la même raison
que les devises dans les carrousels. On a voulu par ce moyen découvrir des
passions secrètes, et les faire connoistre aux personnes pour qui on entre-
prenoit et ces courses et ces danses ; et comme la plupart de ces festes se
font ou pour des mariages où l'on ne renouvelle que trop souvent les libertez
de la poésie payenne en de pareilles occasions, ou au carnaval, qui est un
temps de débauche, on s'est permis en ces rencontres ce qui ne doit jamais
estre permis quand on a de la pudeur, et ce que ne devroient jamais souffrir
les personnes pour qui se font ces allusions si peu honnestes. »
Évidemment, c'est surtout Benserade que le père Menestrier a en vue
dans ces paroles , puisque c'est lui qui a , sinon absolument créé , du moins
développé et étendu cet usage, en le consacrant par son talent de manière
à y attacher son nom, et fait de ce qui n'était qu'un ornement postiche,
suivant le mot de l'abbé de Pure, (pielque chose d'essentiel et dont on
ne put plus se passer. Beijserade a mérité en paitie les reproches du savant
jésuite, et il a profité plus d'une fois du voile transparent de l'allusion et
d'abor(ï parce qu'elle* sont innombrables et qu'il y eût fallu un commentaire perpé-
tuel , aussi fatigant pour le lecteur que pour l'éditeur; puis parce que beaucoup
d'entre elles, par leur nature même, par leur ténuité, leur caractère tout à fait intime
et de circonstance, nous échappent aujourd'hui, et qu'on risquerait d'ailleurs de les
dénaturer en cherchant à les formuler nettement,
■ Det balUlt anciens et modernes, p. 292.
,9î HISTOIRE
de rallégorie mythologiques pour chercher à « découvrir des passion» se-
crètes » et des intrigues galantes, pour »e jouer sur le compte des fai-
blesses de SCS acteurs princiers : il n'«pargoe même pas toujours les
femmes, pour qui ses louanges sont souvent auui à ci-aiudre que se»
railleries; et plus d'une jeune fille, admise au dangereux honneur du ballet,
fut célébrée [>ar cette Musc effrontée en terme» qui durent la faire rougir
sous son masque. Toutefois, il convient de faire remarquer que Uen-
serade, sur ce jwiut comme sur tous les autres, gagne beaucoup à la com-
|)araisou avec ses rivaux, surtout a\ec se» ilevanciers. Même quand il dé-
passe la limite, ce qui lui arrive fréquemment, i' ■ lu moins pre.M|n.
toujours, pr la distinction du style, la tounuif -•• du %er« e« mn
certaine tenue lï/ionnéle homme, comme on ' , à la gro~
ordurière et à robsccnitc révoltante où se eom)' irmps le» I i
Mérite purement relatif sans doute, qu'on ap|>i' M.ins à sa valeur,
au sortir de l'époque de Louis XllI.
Presque tous ses Men pour le Roi ne sont que des exhortations à l'amour,
ou l'apothéose plus ou moins voilée de ses tendre* faihleise*. On y trouAr
par antici|)ation la facile morale de Quinault. Mais c'est à U fois celle •!'
tous les |>octe$ de cour et de presque tous les ballet». Ilien, d'ailleurs, n'<
lait plus propre à favoriser les commeroM de galanterie que ce» ré|)élilioii
et ces repirsentutions où les rapprochements matériels étaient rncore aidc^
|)ar les situations de la pièce; où deux amants, réunis cha(|ue jour (lendant
quelque temps |)ar les nécessité» d'un spectacle qui autorisait et semblait
même commander leurs conférence» intime», leurs conversation» à vmv
basse, figuraient encore dans la même entrée, et dansaient ensemble, quel
quefois en remplissant des rôles où ils retrouvaient une image de leur |>a>-
sion réciproque. Les écrits du terni» abondent eu témoignages sur ce |>oint
Bcnserade, homme d'une |iersonnalité envahissante, iiuatiable d'honneuis
et de profits, adroit, insinuant, né pour l'intrigue, sut longtemps tenir à
distance tous ses compétiteurs, par son habileté pratique auiant que |)ar son
talent. Néanmoins, |)eu doué du côté de l'inveuliou, il se bornuit générale-
ment aux récits et aux vers pour les personnages, laissant à il'autres le soin
du surplus. Les fonctions d'ordonnateur de ballets étaient distincte» de cell)-^
du poète et du musicien, et même il n'était pas rare que chaque partie il'
ce divertissement complexe fût soumise à une juridiction spéciale. Parn'
les inventeurs et les organisateurs habituels de ces spectacles, on trouve (!<
bourgeois, des grands seigneurs, des artistes : l'Italien Douty, Ilesselin, Cli
ment>, M. de Tubœuf, le duc de Saint-Aignan , le duc de Guise, enfin <
surtout le marquis de Villequier*, tels sont le» noms qtii reparaissent le |>lii>
' Histoire d'Henriette d'Angleterre, par Mme de La Fayette (Collection Mieh«ud,
t. XWII, p. 185); Mémoires de La Fare, eh. IV; Tallemant de« Riaai, HUtorietle
de Mlle Paulet.
3 Sans doute le conseiller d 'éUt, intendant de la maiion du duc de Nemoart, dont
parle l'abbé de Marolles dana te» Mémoires (1656, in-folio, p. 2f.5).
3 La rue qui passait devant le tbé&tre dn Petit-Bon rboo, lit-on dantie* Mémoires
de Walcltenaêr sur Af»« de Sévigné (II, 456), et qui était une continuation de la rue
I
DU BALLET DE COUR. 193
souvent dans les relations de la Gazette de Loret et de ses continuateurs,
dans le traité du père Ménestrier et les autres ouvrages sur la matière. Beau-
champ et Yertpré réglaient habituellement les danses ; Torelli ou Vigarani
se chargeaient des machines et décorations, et quelquefois aussi Antoine
Houdin, l'architecte du Louvre ' . Lambert, qu'on appelait familièrement le
petit Michel; Desbrosses, Lallouette,' Mich. de la Guerre, puis LuUi, le
gendre de Lamiiert, faisaient la musique. Ce dernier surtout ne tarda pas
à évincer tous ses rivaux, et à régner à peu près seul dans son domaine,
comme Beuserade dans le sien : « On dansa un petit ballet assez joli pour
avoir 'été fait en un moment, écrit Mademoiselle de Montpensier dans ses
Mémoires'^. Mais le roi a un baladin, uonané Baptiste, qui triomphe
à ces choses-là : il fait les plus beaux air*' du monde. » Ce Baptiste , c'est
Baptiste LuUi, le collaborateur musical de Benserade, comme de Molière et
de Quiiiault, et que sou habileté de danseur, de mime et de comédien fit
souvent figurer avantageusement dans les entrées des mascarades de cour.
Il y eut en ce temps-là un homme qui semble avoir réuni sur sa tête
l'ensemble de toutes les aptitudes très- variées de l'auteur et ^e l'acteur de
ballets : c'était Louis de Mollier, dont on trouve aussi le nom écrit Molier,
MoUière et même Molière, En 1C42, Mollier était écuyer ou gentilhomme
servant de la comtesse de Soissons, qui mourut en 1644. Ce fut alors que,
contraint de chercher fortune ailleurs, il usa de son talent pour se faire
nommer « musicien ordinaire de la chambre du roi. » En 1G40, une de-
moiselle Molier, peut-être de sa famille, avait déjà dansé à la cour dans le
ballet du Triomphe de la beauté ; en 1648, Mollier lui-même parut, sous
trois costumes différents, dans celui du Dérèglement des passions, composé
jMir Berthault, frère de M™^ de Motteville, et à partir de cette époque il
figure sans cesse au milieu de ces divertissements, à côté des grands sei-
gneurs et du roi.
Mais là ne se bornaient pas son emploi et ses talents. De Visé , rendant
compte dans le Mercure galant de son Mariage de Bacchus et d'Ariane,
joué au Marais le 7 janvier 1672, écrit : •<■ Les airs en sont faits par ce fa-
meux M. de Molière, qui a travaillé tant d'années aux airs du ballet du roi. »
Bien plus, nous lisons dans la Relation 3 de la fête donnée par Hesselin à
laTeine Christine deSuède, en sa maison d'Essonne, le 6 septembre 1656 :
<' On peut dire sans flatterie que le sieur de Molière s'est surpassé luy-
mesme, tant par les dits beaux vers et les merveilleux airs du ballet, lequel
fut accompagné d'une symphonie toute divine, que par la politesse et la
actuelle des Poulies, se nomme Villequier sur le plan de Paris de Rerey de 1654. »
Comme la plupart des grands ballets de la cour se dansaient au Petit-Bourbon, et que
le nom donné momentanément à cette rue coïncide justement avec l'époque où Villë"-
qnierjnuait son plus grand rôle dans l'organisation des ballets, il est probable que
c'est là un souvenir et un témoignage de ses fonctions.
' Walckenaër, Mémoires sur Mme de Sivigné, 11, 490.
»Édit. Chérnel, in-l2, t. III, p. 347.
'Paris, R. Ballard, 1656, in-4".
CONTEMP. DE MOLIÈRE:. — II. 13
194 HISTOIRE
justesse de sa danse. Taisant admirer à tout le monde ce qui raftserable rii sn
seule iK-rsonne uu jwëte galant, un savant uiusicieu et un e\relie»t dai
seur. » On le voit luènie, le lendemain, toucher du tliéori>e. ('.'était là,
coup siW, une réunion assez ran> de talents, et Mullier sut les mettre tous
ingénieusement à profit le jour où, voulant obtenir la clurge de maître il»
niusii|ue du Dauphin , il la demanda au roi |wr un place! en ven, qn
chanta sur im air de sa com|>osilion, en t'accompagnant lui-même. Lok
nous apprend qu'il fit encore, avec Bocsset , le» airs du ballet à'.iU'uiio!
(1G68), auxquels nous savons ausù que Lullt prit |iart. Il figura dans l<
Plaifirs de l'ile enchantée, cote à côte avec l'autn* Molière, i|u'fln av.n
d'abord confondu avec lui, et qu'il avait ipielqiie temps tVlipM- «le sou renoii;
Louis de Mollier (lanit dans la pln|iart de« divcrtt»M-inenl.<> de cour ju-
qu'en 16G4, avec sa fille, qu'il maria cette mi^me annt-e à Itier, eoum.
lui musicien et chorégraphe dans la maison du roi; après quoi, il resta pi<
de huit ans dans la retraite, et ne re|ianit plus que |K>ur mettre eu raiisi(|ih
la comédie héroïque de Visé dont uoii» avons parlé plus haut, et divci
petits opéras de l'abbé Tallemant, qui ae ciiautaicut dau» de* maison» |nii
ticulières où l'on donnait des e»|M-cet de concerts de société '.
J'ai dû parler avec quelque détail de cet auteur et acteur de ballets, uon
seulement à cause du rôle im|K>rtant qu'il a rempli et de la réputation qu'il
a eue, mais aussi |>arce que, apr«-s avoir joui d'une es|Mrce de gloire, il est
tombé bien vite dans un oubli profond, et qu'on a nièuic quelque |M-ine à
dégager sa personnalité de l'ombre où elle est euscvt-lie'. Mollier, dont la
réputation était commencée avant celle de Dms<Tade, était donc \\u\it lui, à
ce qu'il semble, un rival tres-séricux. Mais à |>artir des débuts de celui-ci ,
on ne le voit plus jamais figurer autrement que comme danseur ou, tout un
plus, comme musicien, daiu les ballets rojraiu donnés à la cour. Malgré I •
variété et l'étendue de ses aptitudes, peut-être à cause de celte variéi'
même, il avait été bien vite effacé. La sapiriorité pot-ti(pie de Ben
l'écrasa, et peut-être ses propres ulents de com|)ositeur et de chun^
avaient-ils fini par faire tort à sa renommée de versificatetir. D'ailleurs, m
position avait (|uelque chose d'équivoque : on ne |M)uvait le prendre sim-
plement ni {tour un ordonnateur de liallels , comme Clément et Nllle<piier.
ni pour un musicien, comme Lamliert ou LuUi, ni |)our le chorégraphe et
le régulateur des danses, comme Deaucliamp, ni pour le |K>ëte, comme Ben-
serade. Il était successivement ou simultanément tout cela, à l'occasion , et
de plus il se rangeait parmi les exécutants , chantait sur la scène, y jouait
du théorbe ou du luth , y dansait même, non parmi les grands seigneurs ,
à la suite du roi, mais parmi les danseurs de profession qui venaient com-
pléter la troupe priucière, et ainsi il se classait naturellement dans un ram
' t Je m'en Taii à an petit opéra de Molière, l>ean-père d'Hier, qui m ebaote elit/
Pélissari : la mosiqne est très-parfaite. • (lettre de M»* de Sévigné, fcTr. 1674.)
2 Voir encore sur Mollier, Castil-Blaze, Molière mutickn. J, 132; NValciMaaér, Mé-
moire sur Ume de Sévigné, V, p. 128; Bazin, iVofe* ««r Molière, p. 171-3; P. Lacroix
La Jeunesse de Molière, 1858, p. 147-168.
DU BALLET DE COUR. 195
subalterne , qui ne lui permettait pas de lutter avec uu homme de cour,
comme était son rival.
Mais le triomphe de celui-ci excita bien des jalousies , et on tenta plus
d'une fois de lui enlever sa position. En 1664, le président de Périguv ', qui
s'était fait à la cour une réputation facile par ses petits vers et son talent d'a-
mateur, fier d'avoir fourni quelques traits, peut-être quelques quatrains aux
ballets en vogue ; enflé de ces éloges dont on est si prodigue envers les gens
du monde tant qu'ils ne s'essayent pas en dehors de leur cercle intime, et
qui unissent souvent par leur faire illusion et les pousser aux hasards pé-
rilleux dune entreprise où ils perdent d'un seul coup tout le bénéfice de
leur renommée, le président de Périgny donna sur le petit théâtre du
Palais-Royal le Ballet des Amours déguisés, où l'on peut voir une allusion
détournée à la passion longtemps secrète du roi pour M"e de la Vallière.
Malgré la magnificence des habits et l'agrément des entrées, il fut loin
de réussir, du moins auprès des connaisseurs, comme le poète en titre,
dont cette tentative ne fit qu'accroître la gloire et la vogue. Benserade,
suivant son caractère, ne sut pas triompher modestement, et il chanta
victoire dans un quatrain moqueur :
%
Ainy lerteur oti président, n'Importe,
La mascarade est belle, et vous l'entendez bien :
Vos Amours déguisés le sont de telle sorte
Que le diable n'y connobt rien.
Le président, piqué, riposta vertement sur les mêmes rimes :
Méchant plaisant ou poute, u'Importe,
la mascarade est belle, et la cour l'entend bien ;
Mais pour les gens de vostrc sorte
On est ravy qu'ils n'y connoisscnt rien.
Malgré la vivacité du début, la querelle en resta là. Chacun crut s'être suffi-
samment vengé, ou fit semblant de le croire. Ce fut une de ces batailles
d'hommes de lettres (je parle de ceux du dix-septième siècle) où il ne coule
que de l'encre'.
Benserade allait trouver un rival autrement redoutable dans la personne ■
de Molière. Déjà, en 1661, celui-ci avait mêlé ses Fdclieux d'intermèdes de
ballet; puis étaient venus, en 1664, le ballet du Mariage forcé, dansé par
le roi, et la Princesse i Élide , comédie-ballet; dans les années suivantes
les comédies-ballets de V Amour médecin et du Sicilien. La Princesse d'Élide
' Conseiller et lecteur du roi, nommé en 1666 précepteur du Dauphin.
' C'est par erreur que le ballet des Amours déguisés a été compris dans l'édition des
OEuvresde Benserade donnée en 1697 (2 *ol. in-12), et l'erreur est d'autant plus sin-
gulière que l'éditeur avait reproduit en tète la notice de l'abbé Tallemant, ou est ra-
contée tout au long l'anecdote que nous venons de citer. Cette erreur a entraîné
celle de M. Walckenaér et de M. I'. Mesnard, qui, l'un dans ses Mémoires sur Hlm» de
Sévigné (II, 329), l'autre dans sa Motice biographique sur la même, en tête de l'édit. Mon-
merqné et Régnier (p. 97), donnent aussi ce ballet à Benserade.
13.
106 HISTOIRE
avait même fait le princii>al ornement de cette fêle extraordinaire de la
cour, mêlée de danse, de musique, de machines, de rounes de liagucs, de
feux d'artifice, dont le souvenir est resté dans l'histoire mus le nom des
Plaisirs de i'isle enchantée. Molière s'était trouvé directemoit Mik prise*
avec Benserade à l'occasion du Ballet Jes Muses (IG60), dans les entr'actes
duquel on avait intercalé JUélieerle et la Pastorale cumi<fue', et tous deu\
avaient lutté de près i qui divertirait le mieux Louis XIV. La faveur de
Molière croissait chaque jour. Benserade sentait avec chagrin qu'il ne suffisait
plus au roi ni à la rour, et il voyait d'un oeil jaloux les auccèa de son ri^.il
sur ce terrain nouveau, où il avait cru régner MM ptrlage. C'est mus doiii
ce sentiment qui lui inspira le RonJeau aux James , placé en tète do smi
Ballet de Flore (IUG9), où il annoni^ait implicitement m retraite, en attri-
buant a sa fatigue une résolution qu'il icrai| plos fur, je mm, d'attrilMier
à son dépit et à sa jalousie :
Je Mib trnp la* dr jouer et r«let ;
Depuis longleMp» }• tra«alll« av iMlUt,
l.'oflea a'Mt csvie de ptr— a — ...
Je oe Mis plM si fay. ■> *1 fvUet,
Vn noir elwgrin aie ial*il •« collât,
Kt \é»»1 plu* que la «olOSM kOSM,
J« sot* trop laa.
Il devait pourtant reparaître encore, maia «près un silence de douze an< .
pour clore définitivement sa carrière avec It Ballet royal du Triompi
de l'Amour, dansé à Saint-Gennain, en 1681. Molière demeurait en po^-
session de la place. Dès la même année 1660 il tlonBa le Divertissemmi
de Cliambord ou la comédie-liallet de Monsieur d* Pourceaugnac, et il
reçut l'ordre de préparer le Divertissement royal ou les Amans magnifitjiics ,
dans lequel le roi dansa en personne l'année suivante (1670). Benserade ne
sut pas garder la dignité de sa défaite , et , le chagrin s'ajoutani à sa caus*
tirité naturelle, il provoqiu Molière par ses railleries. Au troisième inter,-
mède de ce dernier ouvrage (se. â), le choeur chante :
Et tracez rar les hcrbclles
L'I liage de no* ctoanMot.
» II faudrait dire, fit Benserade, qui avait connu ces vers avant la rrpre-
sentalion :
Et tracez sur In tierbettes
L'image de vm cliaMaoïis.
Molière le punit de ce plat quolibet d'une façon assez bénigne en traçant,
dans ses vers pour le Roi , qui représentait .Neptune et Apollon ( /«/-
mèdes I et VI), uu |)a6tiche, ou plutôt une parodie du stjle de Bcnseradi .
dont nous aurions peine à apercevoir aujourd'hui l'intention satirique si
nous n'étions prévenus, mais dont, à ce qu'on assure, la cour s'aimis;!
fort ' .
' L'abbi TaUemant, Discours sommaire touchant ta vie de Benserade .
DU BALLET DE COUR. 197
Toutefois, bien qu'il fût resté défiuitivemerit maître du terrain, on peut
dire que Molière lui-même ne parvint pas à faire oublier Benserade. Les
qualités et les défauts de celui-ci le rendaient plus propre que tout autre
au ballet, genre qui demandait moins de génie que de finesse ingénieuse,
de raillerie délicate et d'agréable frivolité daus l'esprit. Il n'était pas jusqu'au
genre de vie de Benserade, lié avec tous les grands seigneurs et mêlé, pour
ainsi dire, à toutes leurs babitudes, qui ne lui assurât un avantage particu-
lier. Aussi Bussy, qui s'entendait mieux que pas un à ces divertissements de
cour, a-t-il reconnu et proclamé sa supériorité dans cette lutte ' .
Le premier ballet dans lequel avait dansé Louis XIV était , nous l'avons
dit, celui, de Cassandre (1651). 11 parut pour la première fois dans une
Mascarade, le 2 janvier 1G55, cbez le cardinal Mazarin, et pour la dernière,
dans le Carnaval de Benserade (18 janvier 1668). Mais il continua encore
quelque temps à danser dans les ballets, sans revêtir ces masques et ces
travestissements plus ou moins bouffons ([vi'exigwait la familiarité de la Mas-
carade. On a dit et répété, d'après une lettre de Boileau^, qu'il cessa d'y
figurer après les vers célèbres de Dritannicus^ . Il est permis de douter que
Racine, bon courtisan, ait eu la hardiesse qu'on lui prête de vouloir donner
un avertissement et un conseil au roi dans ses vers ; mais quoi qu'il en soit,
volontaire ou non, son avis n'eut pas les conséquences immédiates qu'on lui
a attribuées. Bniannicus est du 13 décembre 1669, et au mois de février
1670 Louis XIV dansait encore les rôles de Neptune et d'Apollon dans la
comédie-ballet des Amants magnifiques. Il est vrai qu'à partir de ce mo-
ment il ne re[iarut plus sur la scèue, quoiqu'il fût encore dans tonte la force
de la jeunesse , et comme il avait commandé expressément les Amants ma-
gnifitjttes à Molière, sans doute dès avant la représentation de Britannicus,
il se pourrait qu'il eût voulu d'abord remplir une sorte d'engagement con-
tracté envers sou poète, ou qu'il n'eût pas eu le courage de renoncer à
danser une dernière fois dans un ouvrage dont il avait lui-même tracé le plan.
Le goût de Louis XIV pour la danse , comme pour tous les exercices du
corps, était des plus prononcés*, et, ne fût-ce que par calcul et pour faire
leur eour au maître , tous les princes et les gentilshommes partageaient ce
goût. La voltige et la danse , nous apprend Brienne dans les premiers cha-
pitres de ses Mémoires, tenaient une place des plus importantes dans l'é-
ducation des gentilshommes. « Notre noblesse, écrit l'abbé de Pure^, a tou-
jours considéré la danse comme un des plus galans et des plus honnestes
exercices où de tout temps les personnes les plus relevées ont tâché d'exceller
et ont fait gloire de réussir. » Tant que dura sa jeunesse, le roi fut un des
> Lettre de Bussy, do 7 février 1671, à la comtesse du Boucbet (t. III, p. 306).
' Lettre de Boileaa à Moncbesaay, du 7 sept. 1707.
3 A. IV, se. 4.
* * Malgré les pénibles travaux qui occnpoient continuellement ce grand conquérant,
il n'a pas laissé de s'en dérober quelques heures pendant plus de vingt à vingl-deax
ans, que M. de Beaucbamp a eu l'honneur de le conduire dans ce noble exercice, n
[Le Maistre à danser, par le sieur Rameau ; 1725, in-8°,)
* Idée des spectacl. anciens et nouv,, p. 280.
198 HISTOIRE
plus intrépides danseurs qu'on eût jamais rm : t* bonne grAc« naluirllr .
son grand air, sa vipienr, toujours loué* •▼« aboiMlance par la Gazette dnn*
ses comptes rendus «les l»aliets, la puûoa de Matanii lui-in«^nir pour re
divertiss«'nient, où il portait toute l'aptitude et loote* les rrssoiirees d'un
Italien , et (|ulil savait rehausser sans resse par des éiémeiils nouveaux , la
magnificence «-t la nuiltiplicilé de ers fêtet dans une cour empressée à li
plaire, et sous les veux d'une régente encore liellr et amie de» plaisir^
l'admiration dont il se sâ\ait enloun* et dont il savourait aiuM la prentiri'
ivresse en attendant qu'il la recueillit sur un plus vaste théâtre, le wh
qu'on prenait de lui ménager des personnages lirillants dans la |nèr<> et d'm
génieuses flatteries dans les ver», puis le plaisir, |>our un roi jeune, piirt
à la galanterie et de l>onne heure enclin à se faire ou i se laisser ailoni
de se trouver en rapports étroits et conttnoel» avec les bemitès de n coni
de former le centre et le point de ralliement de ee eortéfe de aym p h e s , •
d'être, sous ces formes mvthologiques qu'' "i.iil et dans une
qui donnait un corps arrêté à se* rêves, . .leil autour dui|n
vitait celte pléiade d'étoiles, tout rt ' inl n accroître vm g'
qu'à la passion. Aussi la plu|>arl des i > pour le nii. répété» .1
à loisir dans les appartements, étaienl-tbdiiiMspar lui jusqu'à cinq misix fois
de suite, et souvent hien davantage '.
Mais par-dessus toutes ces raisons, PaaMNir de la danse dominait. Dan
VEstat général des officiers Je la maison dm Mor, |iar La Marinière (1060
on remarque que le maître de danse de Louis XiV a 2,000 livres de traii<
ment, tandis que son maitre de dessin n'en a que l,SOO, et ton maître d'<
criture 300 '. I^ différence est signifiealive. Ot amour se marque nettem< i>
aussi dans l'instilutiou qu'il fil en 1061 de l'Académie royale de danse, et
dans les considérants dont il l'apiMiya. Il y dit en substance que cet art n
« toujours été reconnu l'un de* plus honnestes h, et c'est pour en emj)é<lii
la décadence qu'il fou<le une Académie « com]M>séc de treize des plus exp<
rinicntés du dit art », choisis parmi les maîtres de danse de la cour et ceux
qui figuraient dans ses ballets à côté des plus grands seigneurs*. Aussi fut-il
' Dana ce cas, le ballet priailtif recevait MaTcal dM additleat ea Am mddlflcatinni,
comme cela eut lien par eteaple poar U MaUttdu Jf MM. (V. Bnackaaiya, KechtreHes
sur les théâtres, t. III, p. 161.)
* WalckcDaér, Méwwir. sur Mm* é, séviçmé, t. II. p. 4»A,
' Le Roy, ne ceasani de cbérlr
Le* bcaos arts ^u'il (ait reicarlr
Dans son grand royaume de Fraace.
Concerant tort bien qae la danse
Pariny les gens les plus poil*
Tasse pour un des (rius joli*
A donner la grSce et l'adresse
Tant au peuple qu'i la nobleue;
Qu'elle est le plus doux pasae-leatpa
Des rois qui sont en leur printemps:
Qu'elle est, pour avoir l'art de pUlrc ,
Aux deui sexes très-nécessaire;
Qu'elle est plus charmante cent fuis
Que les combats ny les toornoU ,
DU BALLET DE COUR. lî)9
déclare par arrêt du conseil, en 1G69, qu'on ne déroge point en faisant
profession de la danse : c'était bien le moins qu'on pût dire après la déci -
sion du roi.
Dans V Etablissement de V Académie royale de danse en la ville de Paris,
avec un discours académique^ , l'auteur prend prétexte de cette institution
pour exalter la danse, et démontrer ([ue celle-ci , dans sa plus noble partie,
n'a pas besoin du secours de la musique, dont elle est absolument indépen-
dante. Mais il ajoute que « des ignorans ayant tasché de la défigurer et de la
corrompre en la personne de la plus grande partie des gens de qualité », peu
de courtisans sont capables de figurer dans les billets du roi. Il ne faut voir
sans doute dans cette assertion cbagrine que la boutade d'un fanatique de
re grand art, poussé au dénigrement par quelque motif particulier et pro-
bablement personnel , ou par quelque théorie systématique et une passion
jalouse'. Ils ne sont pas |)eu nombreux les grands seigneurs et les grandes
dames dont les noms reviennent sans cesse dans les ballets royaux 3 ; il suffit
d'ouvrir le recueil de Benscrade pour s'en convaincre. A côté des artistes
de profession, MoUier, Beauchamp, les deux Des-Aii-s; de bourgeois comme
Hesselin, l'avocat Cabou, etc., on voit tous les plus grands noms de France :
le roi, la reine. Monsieur, la comtesse de Soissons, M"«^ de Nemours, le ma-
récbal de la Meilleraye, les ducs de Damvillo, de Caudale, les comtes de
Ouicbe, du Ludc, les marquis de Villeroy, de Villequier, les ducs de Sully
et de Saint-Aignan, les marquis de Rassan , de Saucourt, de Geidis , les du-
obesses de Foix, de Sully, de Créqui , de Luynes, M""= de Montespan,
Qui, comme s\mboIcs de guerre.
Ne font qu'effaroucher la terre.
Au lieu qiiL- les bals et ballets.
Soit qu'ils soient grives ou follets,
Par leurs Justesse.", dclect.ibles ,
De la paix sont les fruits aimiiblrs;
Que, pour ne point danser à faux.
On en doit purger les défauts,...
Pour CCS causes. Sa Majesté...
En a fait une Académie...
. . . Cet établissement.
Après le Roy directement
(Dont il reçoit son plus grand lustre)
A pour son Protecteur illustre
Saint-. Aignsn, ce charmant seigneur.
(Loret, 1. XIV, p. 61.)
' V, le Catalogue Soleinne, t. IV, p. 141.
' Cependant elle ^t confirmée par l'abbé de Pore, qui nous apprend que les cho-
régraphes étaient souvent obligés de retrancher de la force du pas et de la grâce de
la danse pour s'accommoder aux gens de qualité, et les acrnse de commettre des in-
cohérences et de ne pas savoir s'accorder entre eux dans les entrées formées de pla-
sieors personnages. II ajoute que c'est pour cacher les défauts des seigneurs mal fait»
on mauvais danseurs qu'on a été obligé d'embrouiller les entrées par la multitude et le
changement continuel des figures. {Idée des spectacles, p. 240, 248.)
'Il est vrai que tous n'y dansaient pas. Le rôle de plusieurs consistait simplement
à figurer dans le cortège, et à faire nombre, sous les costumes appropriés à la cir-
constance.
20O HISIOIRK
M>>M de Monlausicr, d'Elbcuf, d'Arquien, dr Brencas, àe Caninan,.de S< -
\igné', etc. Voilà un hi/arrr |>t'l<"-nit^le de sujfttde In danse, et il faut con-
venir que le principe inodcruc de IV-galité triompiie ici d'une manière bien
inattendue à la cour du grand rt)i. Ou |MMjrrmil facilement adjoindre à ci
noms une multitude d'autres aussi illustres. — Ils n'iraient |ms non plus p^-n
habiles : le roi ne l'ertt point souffert; l'émulation et le désir de «• fain
remai-quer de lui eussent suffi pour les exciter k la perfection, quand menu
la danse n'eût («s été rcganlée connue le compléroetit nécessaire non-M-ulc-
ment du |>ai-fait courtisan, mais du parfait galant homme. L'et)l-on voulu, il
eût été difficile de se |iasser des gramls seigneurs, qui étaient à la fois l<
plus nombreux et les mieux préiKin-s |ianni le» danseurs de Itallets. On en
vit une preuve singulier** lorsque rO|H'ra, ayant fait de ce divertissement nii
spectacle public, reconnut que son personnel était insuffisant, et dut sn|>
pléer aux lacunes de sa troupe en appelant les courtisans à son aide, comni'
ceux-ci les avaient appelés eux-mêmes daiu leurs propres Itallets. Les gen
tibhommes répondirent à cet appel, et l'on vit, dit-on, le grand éeuyer, !•
ducs de Monmouth et de Villeroy et le manfuis de Rossen (Rassan.') dans) i
en plein théâtre, a\cc licauchamp et d'autres acteurs, dans let Ff'lrs ./
l'Jmour et de Bacchus (IG72). Il fallait pour le coup que la danse fn:
regardée en effet comme un art bien noble, et que les courtisans eussent
pris fort au sérieux les coniidérants de Louis \IV et l'arrêt du conseil.
Indépendamment des ilanseurs titrt's, on a lu les noms d'uu grand nombi t
de danseuses dans la liste que nous avons donnée plus haut. Très-souvcni
c'étaient des hommes, dont la figure pouvait faire illusion, qui remplissaient
les rôles de femmes; mais cela se pratiquait surtout dans les ballets bur-
lesiques, ou quand on voulait pro<luire un effet comique, principalement p^n
le contraste du rôle et des vers avec la personne : c'est ainsi que le eomi'
du Plessis représentait une Néréide, le marquis de .Monigias une lH>uq;eoiv ,
et le duc de Damville Angélique, daiu le Rallet de la Nuil. On en verra
beaucoup d'autres exemples dans notre recueil. Il semble que les dames de
la cour ne se soient décidées qu'assez tardisement, peut-être à cause de 1 1
licence habituelle du genre, surtout dans les premiers temps, à prendre pl,-i< <
parmi les personnages des ballets, principalement parmi ceux di-s bonffun-
ueries et mascarades, et dans les représentations donni-es à la cour de Gaston.
Dans les deux premiers de Benserade, elles sont encore rares : ce fut |><ii
degrés seulement que cet usage s'étendit et que presque toutes en vinrent •
affronter résolument cette épreuve, à laquelle les plus hardies s'étaient seui<
décidées jusque-là. Mais jamais on ne vit paraître de danseuses comédienn* -.
parmi les artistes qui s'adjoignaient aux courtisans : on sait qu'à rO|>éi.i
même les rôles de femmes furent assez longtemps remplis par des hommes
dans les danses, où celles-là ne figurèrent qu'à partir de 1G81. Ce sont
les princesses, on peut le dire, qui leur ont tracé la route, en se mon-
' État des sujet* de la danse employés aux fêles de la eour, ea 1«64, pabl . par le
danseur Despréaux. — A. Baron, Lettres sur la danse, iaS", p. 176. — Ballets de Bensr
rade.
DU BALLET DE COUR. 201
trant Jaus les ballets de cour, bien avant qu'aucune femme se fût décidée
à faire apparition dans les ballets de théâtre. En dehors des grandes dames,
le beau sexe n'était donc généralement représenté dans ces divertissements
(pie par les chanteuses des récits, comme M"<^s Hilaire, La Barre, Chris-
tophe, Raymond, Sercamanans et Bergeroti.
En cessant d'y danser, le roi ne perdit pas entièrement son goût pour les
ballets, et il continua à en demander à Molière et à en faire représenter de-
vant la cour. Néanmoins, ils avaient perdu leur grand attrait et leur principal
soutien. Après 1671, on les voit entrer en pleine décadence, et déchoir rapi-
dement. Ils ne se relevèrent un moment que dix. ans plus tard, au moment
où le dauphin arrivait à l'âge d'y figurer. C'est alors que Benserade et le
ballet de cour jettent leur dernier éclat avec le Triomphe de l' Amour (1681),
où le roi ne dansa pas, mais qui fut dansé devant lui. Eu comparant ce l)allet
aux précédents, on s'aperçoit que la cour a déjà subi un changement et
que la maturité du roi a donné plus de réserve au poëte. Le personner des
danseurs de qualité s'est aussi renouvelé à peu près en entier.
Lors de l'établissement de r.\cadémie royale de musique, le ballet passa
sur ce théâtre, mais eu se transformant. Jusque-là il avait été un divertisse-
ment aristocratique et privé. Avant la fondation de l'Opéra, les troupes dra-
matiques prenaient sans doute quelquefois part à l'exécution des ballets, mais
en se rendant elles-mêmes chez les princes ou les riches particuliers' qui les
donnaient, et non en les représentant dans leurs propres salles ' . Il devait
en être bientôt autrement, et ce divertissement, souvent intercalé d'abord
dans les entr'actes des pièces régulières, allait devenir un nouveau genre
dramatique d'un caractère spécial, formant une action suivie, comme la
comédie, et un spectacle théâtral, comme l'Opéra. En 167 2, Quiuault ima-
gina une œuvre mixte avec ses Fêles de l'Amour et de ûacclius, où les en-
trées de ballet se mêlent au développement de la pastorale. Le Triomphe
de l'Amour, représenté en 1681 à Saint-Germain devant le roi, joignait
aux vers pour les personnages , faits par Benserade , une sorte d'opéra , de
pièce dialoguée et chantée, dont Quinault était encore l'auteur, et il acheva
par son succès le triomphe du nouveau genre. Dès lors la danse , f[ui était
autrefois la partie principale, la seule essentielle, ne fut plus que l'accessoire ;
elle dut se subordonner au chant et se résoudre à ne plus servir que d'in-
termède*.
L'ancien genre ne conserva plus d'asile que dans les collèges, surtout
dans ceux des jésuites, où il s'était déjà introduit depuis assez long-
temps. A la naissance de Louis XIV, ils avaient fait non-seulement jouer
' Comme fit, le 28 novembre 1634, la troupe de Mondory, qui se transporta à l'Arse-
nal, pour les noces de Puylaurens, du duc de la Vallette et du comte de Guiclie avec
trois cousines du cardinal-duc.
' 11 y eut quelques exceptions, mais très-rares. Ainsi la Gazette nous apprend que le
jour de la publication de la paix (1660) an ballet fut dansé par les comédiens sur le
théâtre de la troupe royale.
■'C'est seulement de ces ballets de théâtre qu'il est question dans les Lettres de
Noverre sur la danse et les ballets.
202 HISTOIRE
uue comédip, mais repit-seiiter uii l»allel |>ar les iVulu'r», Jans la ci>«r
de leur élahlisscmcnl, éclairw de plus de tleu\ mille lumière* •. l>aus loules
les circonstances soleunellM, spi-cialemenl au\ distril>utious de prix, leur»
élèves renouvelaient le même spectacle dans les salles de l'iuslilut : cett--
habitude subsistait encore en plein div-huitième siècle *. Le Sage s'est mo«iii
de ces extravagants Iwllets de collège, où Ton « voyoit danser jus«|u'au\
prétérits et aux .supins'. » Jamais, eu effet, un n'abusa si cruellement de
l'allégorie que dans ces œu\res de» jésuites, qui MMit, comme leurs traj;édi«'s,
niorlellement elassi»(ues, ingénicu»«"meut puérili-s, et surtout HjétliiKlic|uem«'iit
ennuyeuses, (-e sont eux, |»ar exemple, qui firent «lauser, en lOSO, pour
célébrer l'union de Louis XIV «vec Marie-Thérèse, te Mariage du Lys et dr
l'Impériale, en quatre {tarties, com|>osc par l'historiographe du genre, '
l>ère Mencstricr, qui s'eutemlait à roeneillc, comme l'abbé d'Aubignac ,
composer de mauvais ouvrages selon toutes les règles. El |)ourtant, dans sou
Traité, le |HTe Menestrier avait parfaitement indiqué le» défauts d'un ballet
de même nature dont un de se» doctes collègues, le |ière Mambrun, axsiii
tracé la dcM-ription en vers latins à U suite du livn* : D« poemate epii<
et qu'il lit depuis rentrer comme épisode dans sou épojK«e {ComtaHlinii^
Le sujet de ce dernier était ipi' « il est plus aisé de terminer les différeu !
des peuples |>ar la religion cpte par les arme» : »
DUcorde* ttadtl* populo* coapwNr* «ela
Relliglo poiu est. fcepiraaiqa* raean aak vanm.
Il faut voir dans son ouvrage* la cuncwe analyse de c«>lle pu t < <l invintc.
entreprise |»ar gageure, et qui trouve moyen de joiudre ;i uii< n^nluité
jMrfaite et à uu grand étalage de ponpe alléforkiue et IM^ ilmi,, Kpir une
froideur, une monotonie H une abacnee d'iavention gl.i< i..l< >. (■<■ sont la
aussi les caractères de la plupart des ballela de OOIMfe, et uous nous dis-
penserons de suixre pas à pas les demîers vestiges du genre à travers celle
longue décadence.
(]e spectacle ne reparut plus une smile toi» jii.x|u'a la fin du long règm
de Louis XIV, et il ne se conserva dans le» petites cours de Saint-Maur et
de Sceaux tpie sous la forme nouvelle qu'il avait dérmitivemenl revêtue. Ce
fut en vain que le maréchal de Villerojr essaya de le resAusciter sous
Louis XV, et d'inspirer au jeune prince dont il était gouverneur le goût
de ce divertissement, où il avait joué lui-même un n^le si brillant à côté du
monarque défunt, l^s deux tentative» qu'il fit en 1718 et en 1720 en-
nuyèrent et fatiguèrent tellement l'enfant-roi , successeur dégénéré de son
illustre aïeul, qu'ils lui en inspirèrent un dégoût insurmontable pour touli
la vie^. Le ballet de cour était bien définitivement mort.
• L'abbé de CboUy, Uémoirei, Utrecbt, 1727, p. 201.
' Art. Ballets, dans V Encyclopédie.
2 Le Diable boiteux, ch. 18.
* Des ballets anciens et modernes, 1682, p. 83-92.
^Mémoires de Saint-Simon, éd. Chéruel, in-12, X, 2; XI, 236. - V. sur le ballet de
DU BALLET DE COUR. 203
III.
Après avoir exposé ce qu'était le ballet et en avoir tracé l'historique,
nous allons maintenant l'envisager comme spectacle et entrer dans les dé-
tails relatifs à sa représentation, surtout à la cour.
Sauf les temps de deuil, les ballets servaient à célébrer la plupart des.
circonstances heureuses : un mariage , une naissance , un traité de ]»aix , la
visite d'un souverain ou d'un grand j^ersonnage qu'on voulait particulici-e-
ment honorer. Mais ils étaient surto ut le divertissement obhgédu carnaval.
C'est à cette date que se sont produits presque tôîis ceux de Benserade, et
on peut vérifier chaque année cette invariable coutume dans la Gazette, qui,
en historiographe fidèle, ne manque jamais d'em-egistrer le ballet officiel de
la cour aux jours gi'as. Comme le roi dansait à plusieurs reprises ceux qui
lui avaient plu, il arrivait que ces représentations se prolongeaient ([uel-
quefois jusqu'au premier dimanche quadragésimal. La mi-carème, cet inter-
mède carnavalesque dont l'origine remonte fort haiit, leur rouvrait aussi la
l)orte, mais il était assez rare qu'on en profitât à la cour. En tous cas, il y
avait au moins interruption absolue depuis ce premier dimanche jusqu'à la
mi-carème, et une fois cpie Louis XIV, emporté par sa jeunesse, se montra
disposé à ne pas resjiecter cette trêve, la reine déclara qu'elle se retirerait
au Val-de-Gràce , et il y renonça ' .
En quels lieux se donnaient ces représentations? Partout où séjournait la
cour, partout où s'établissait le roi. Grâce à la souplesse du genre, qui, s'ac-
commodaut à toutes les nécessités et sachant même tirer parti des obstacles,
pouvait , au besoin , se passer de préparation et se contenter de la première
salle venue, disposée à l'aide d'un matériel élémentaire, il n'est, pour ainsi
dire, pas un palais, pas un château, pas une demeure royale, princièreou
seigneuriale de Paris et des environs, qui ne lui ait fourni un théâtre sous
Louis XIV. Les vers destinés à ce divertissement remplissent les recueils
de la première moitié du dix-septième siècle; jusqu'en 1670, les Mémoires
et une foule d'autres ouvrages fourmillent d'allusions. et de réminiscences
qui rapiiellent l'extension inouïe qu'avaient prise les ballets. Eu parcourant
les rares exemplaires qui restent aujourd'hui de ces productions éphémères,
aussi promptes à naître qu'à mourir, ou les catalogues bien incomplets qui
en ont élé dressés par La Vallière et Beaucharap, on voit à chaque instant,
dans le titre ou l'avanf-propos , qu'ils ont été -faits à l'improviste, en un
jour, en une heure, et dansés en quelque sorte au hasard, sur un théâtre
également improvisé, là où l'on se trouvait^. Bien plus, il arriva même
1720, qui fut le plus riche et leplus curieux, — c'était les Folies de Cardenio, deCoypel,
avec intermèdes, musique de la I^nde, danses réglées par Sallon, — les Mémoires de
Mathieu Marais, SO décembre 1720 (édit. Lescure, chez Didot, t. Il, p. 38).
'Mémoires de Mlle, de Montpensier, édit, Chéruel, t. III, p. 365. V. aussi Loret,
I. XIII, p. 31.
'Ballet dansé à Essaune devant la reine d'Angleterre, 18 août 1646 : « A l'issue
du souper, on vit paroistre en un instant un ballet, qui, pour n'avoir été concerté
204 HISTOIRE
narfois que des inconnus , sorti* ou ne savait d'où , venaient danser de»
ballets ou figurer dans une entrée devant la cour, i|ue sa passion |H)ur n- s^h-c-
tacle faisait i>asser i»ar-tlessu» celte >ioIation de l'étiquette '
Os Iwliets avaient leur» théâtre» spéciaux, dont nous nmi'» iMrii|H'ii)ns
tout à l'heure, mais ils se produisaient frt"<|uemnii'ul en dehors, daii> !«•>
apiwriements du roi ou dt-s reines. On n'en donnait ps seulement auLouxif.
aux Tuileries, au Palais-Koval , au Luxemltourg , mais à l'AiiM-nal, oii Snll\
avait inauguré ce genre de représentation»; à l'hôtel de ville, où Louis Mil,
particulièrement, dansa plusieurs fuis; à Viuceunes, à Fonlaineltleau, à
Saint-Germain, à Saint-C.loud , à Versailles, dans toutes l«>a résidence» aris-
tocratiques, dans tous les vaste» domaines des ministres, de» prince» et de»
grands seigneurs' : |iar exemple, sous Rirhelieti, à Kuel , denu-ure favo-
rite du ministre, aussi animée, aussi bantée par les courtisans que le Palais-
Cardinal, et dont la salle de s|N<etaclee( les machine» ne le cédaient gtiei-e
non plus à celles qui avaient servi |tour la représentation de Miramr; plu«
tard encore, à i.iaucourt, à Chantilly e( dans vingt autre» châteaux des en-
virons de Paris. Lue I^llre eu vrr» pour Mgr te duc d Engliien ' , datée >!■
Liancourt, décrit le genre de vie que menait la jetine noblesse dans ces i>
ches maisons de cani|>agne, où, |iour plaire au\ dames, une galanterie em-
pressée réunissait tous les plaisir» de la ville à tous ceux des champ» :
aucun fali » l*ea«l brtller m gcntUlaMt,
Sa grlrr el mm atfrr*^,
Et force ton etprit po«r plaire » la bcaaté
Dont llc«l arr<l«...
Ooaie dn plu* («lan*. dont k» T«ti iwit kartic* .
IHieDl de* eomMIea
Sar un rirhr lhesir« , es bsMIs » »■> ! ■« ■« i
Duo too MalCBlacas.
Oo donnr tou< le» «oirs de bellr» •drtMdea,
On (.lit dn maftrarade* ;
Mal* sartout a paru , parmi no* pasie^eaipa ,
Le thitUt du priHUtn^.
Ou trouvait sans doute, dans la plu|iart de ces résidences, des salles pain
eulières pour les baHels, et tous les éléuient» matériels «le rv »|)eclac|e, n i,
dus nécessaires par un goût aussi uuiversel, — tout ce qu'il fallait, en fait dr
costumes, de machines et de décorations , pour n'être jamais |>ris entièrement
au dé)>our\u. Très-souvent même, c'était par calcul et |»ar artifue, |><iiii
surprendre agréablemeut l'assistance, comme nous le verrons plus loin,
que deux heure* «uparavaDt, ne laiua pa* de conteater tonte la compagnie (Gaz
extraord. du 30 août). — Ballet fait en vioft-quatre benrei, dan«é par S. M. le 12 ]u
1651, dans le )ardin dn Pelait Cardinal, t «or an liant daii, dan* one Mlle dreatér
l'instaut, à la façon de ces palaia encbantf* des romaof > (M. 1651). — Ballet inveui
sar-le-cbamp, et danté par le roi, par Monaieor... dans le cabinet de la reine, <".
étoit aussi la reine d'Angleterre, le 27 janT. 1666 {Id. 1666). Ballet de* ImprovUtts,
de l'Amour médecin, etc.
' Tallemant des Héaui, édit P. Pari», in-S", t. 11, p. 38. '
' Beauchamps, Heeherch. tur les thfàtres, i. 111, p. 93, 100, 139-40, 156, etc.
• Recueil de Serey, t. III, p. 347.
DU BALLET DE COUR. 205
qu'on improvisait en apparence un ballet dans un lieu qui ne laissait aper-
cevoir aucun préparatif : il en était presque toujours ainsi, par exemple,
pour les représentations qui avaient lieu dans des parcs.
Ces ballets à l'improviste, donnés en plein air ou dans un espace couvert,
au milieu des jardins , se renouvelaient fréquemment ' . Comme les sérénades
et les collations , ils faisaient généralement partie de ce qu'on appelait alors
des cadeaux, c'est-à-dire des surprises ingénieuses et galantes, surtout à l'a-
dresse des dames. On en dansa plusieurs à Fontainebleau, sur le bord de
l'étang. Quelquefois, par un raffinement de curiosilc, il y en eut d'aqua-
tiques , comme celui du sieur de Montbrun, composé de sirènes* et d'hommes
marins, que Leurs Majestés virent du jardin de Renard, le 6 août 1651-^.
Je ne parle pas des liallets ambulatoires , qui, malgré l'exemple de quelques
pays étrangers, ne s'acclimatèrent jamais en France, où même les ballets
en plein air furent toujours une exception. On les dansait habitueflement
dans des salles closes et disposées à cet effet.
Chacun des palais royaux avait une ou plusieurs salles spécialement desti-
nées aux ballets. Celle des Machines, aux Tuileries, fort vaste, magnifique
et d'une distribution très-habile^ , avait été construite par le célèbre
Vigarani ; mais elle ne servit, sous Louis XIV, qu'à la représentation de
la tragi-comédie ballet de Psyché, en 1671. Louis XV enfant y dansa
avec plusieurs seigneurs de sa cour, dans les divertissements et les inter-
mèdes de V Inconnu, et l'on sait qu'elle devint ensuite un théâtre pu-
blic'. Le Louvre était surtout le grand centre des ballets de cour : on en
donnait dans la haute galerie, dans le grand salon du dôme, dans le jeu de
paume du Petit-Louvre ^, voire dans la salle des Gardes, quand ils étaient de
peu d'importance, enfin et surtout dans la Grande Salle, fréquemment in-
diquée sur les titres mêmes des ballets. Le théâtre du Petit-Rourbon , qui
touchait au Louvre , et s'élevait sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la
colonnade de Perrault, servait très-souvent aussi au même usage sous
Louis XIII, et pendant lajninorité de Louis XIV, avant l'établissement des
comédiens italiens, qui y précédèrent Molière, en 1653. C'était même l'une
des plus belles salles et des plus célèbres. Le Mercure français, dans son
quatrième tome, en donne une description, en rendant compte du ballet
(jui y fut dansé par Madame avant son départ pour l'Espagne (1615) :
« Cette salle est de dix-huit toises de longueur sur huit \\e largeur, au haut'
de laquelle il y a encore un demy-rond de sept toises de profond sur huit
toises et demie de large, le tout en vouste semée de fleurs de lys. Son pour-
I Voiture, lettre X, au cardinal delà Valette. Honif,\tii, Mémoires (Collect. Michaud,
3* série, t. VI, année 1G61). Chacun fait le métier d'aulrwj, ballet de 1659. Ballet
des Saisons, 1661.
' Beauchamps, Recherches sur les théâtres, III, 134.
'Germain Brice, Descript. de Paris, édit. de 1706, t. I, p. 87. V. une description
de cette salle en tête du ballet de l'sijcUé (1671), et dans l'abbé de Pure : Idée des
speetacl. anciens et nouv., 1663, in-12, p. 311-18.
* Les frères Parfaict, llist. du th. franc., XI, p. 126.
■• Beaucliamps, Recherch. sur les théâtres, t. III, 101, 102, 149, 150, etc.
206 HISTOIRE.
tour est orné de colonnes av»Tque leurs bases, rhapileaux, «rtfailnives, frises
et corniches d'ordre dorique , et entre ieelle* coniirlie* des arradr« f| niches.
— Kn tout ce |>onrtoiir y avoit ih>uze cent» flanilM-auv de rin- lil.-in<-lit>, |Mirtés
par consoles et hras ti'ar;;enl, qui y n-ndoieni une telle clarté que criw qui
étoieut entrés dès le jour pour \oir le Itallet en>\ oient <|u'il ne fusl |)oiut
encore finv, bien qu'ils eiusent (|ua«i |Nissé la nuiet eutiiin-. Sur le |uirterrr.
de cette salle y a%oit de* tapis de Turquie, sur IcMpiels le Itallet fut dansé;
et de cette sorte il ne s'y toyoil quç riches p»inlurr«, sculptures ou tapisse-
ries. — En l'un des Imuts delà salle, directeincul op|ios« au daiv de Leiii<-
Majeslez, étoit élevé un grand ihéitrr de tii pieds de hauteur, de huit toi-
de largeur et d'autant de profondeur; en Ims étoit une grande nuée qui ra-
choit toute la scène, afin que les »|ieclaletir» ne vissent rien jusipi'ini temps
néces^^ire, «
On peut prendre cette description eorometTpe de l'iiméniitTnienl intériem
et (le l'appareil misen<eiMrr dans le*ni<lr ' < e genn-
de spectacle. Le fond de la pièce était i sur la-
quelle se déployaient les danseurs, et I.'
sous un haut dais, élevé de plusieurs uin
l'enlour, et Ixmlé d'une l>aluslnitle par devant, ayant a ciMe d i-
sonnes les plus consid«Tal)les de bi cour, qni l«ur forma teni comu. ^ il<
d'honneur'. Les s|)ectatetirs de iBan|ue occupaient également des trihum
et les amitassadeurs iui l>anc, près de la srène*. C'e»t là aussi que se dn
sait réchafaud des violons, disposé de tell« sorte (pi'ils pissent voir cou
mo<lément les entn'rs, les danses et les machines, {tour y ajuster la mwuqu*
Le reste de la salle, fomunt le parterre, était rempli par de* aiégiit, oà I'
innombrables assistants se voyaient pn's«|ue toujours réduits à se placer |H-ii -
mêle, et à défendn* leurs places conln* les envabiawnitailt , apn-s les avoir
conquises à force d'auilace, de pers«Aérance'oii d'adresse, malgré les efforts
des ordonnateurs |MHir iulriMluire un peu d'ordre dans cette cohue , et sur-
tout pour y fain- obser\er les lois d«' l'tiiquette et le respect «les prt-sé-anrc
Rien n'égalait en effet l'empressement av«*c lequel on courait ii ce s|m
tacle et l'aflluence extraordinaire qui assiégeait les portes plusieurs hem
avant de commencer. Le capitaine des gardes pri'posé à l'entrée avait fort .
faire de reconnaître les gens, d'écouter les réclamations, de repousser ceux
qui n'avaient pas de droit, et il en était souvent réduit à jouer du Wton on
de l'épée, à la façon des |>ortiers de comédie *. Tallemant des Réaux nous a
conservé'' ce trait de M»* de Mainleuon (François-Julie de Rochefort) qn. .
un jour que la foule assiégeait en désordre la porte du Petil-Bouibon, pom
assister à un ballet , criait aux soldats des gardi-s de frapfter et de tuer.
« Comme les ballets se donnent dans une grande salle, et que tout le monde
' Descript. de la salle, en tète do ballet de Pt^cké (1671).
» Loret, lettre du 16 mars 1651 ; Mémoiret de Ma<Umoiielle, édit. ChérucI , t lit .
p. 207.
3 L'abbé Marolle», Suite des Mèmoirtt , 9* ditcoora.
* Ch. Sorel , Francion, édit. Delabay*, p. 199.203.
* T. IV, p. 293.
DU BALLET DE COUR. 207
V vient sans prier (sans invitation), écrit mademoiselle de Montpensier ' , il y
a de toutes sortes de gens. » Il suffisait à ces gens de prendre indûment le
nom d'une personne de qualité. Diverses anecdotes bien connues peuvent se
citer à l'appui de cette remarque, par e.vemple celle de celte demoiselle Loy-
seau , jolie femme et fort galante , qui , venue sans être conviée à un ballet
chez la reiue Marguerite , fit une réponse si piquante à la question sarcastique
de la duchesse de Retz , et celle de la petite Saint-Amour, introduite par Bois-
robert à la répétition de Mirame^. «. Bien des je ne sais qui, dit Tallemaiit
desRéaux, en parlant de cette dernière pièce qu'on joua au Palais-Cardinal,
dans les conditions ordinaires des ballets, entrèrent sous le nom de la mar-
quise X..., de la comtesse X... » Depuis, ajoute-t-il, le cardinal distribua des
billets. On lit dans les Lettres de Malherbe (27 janvier 1614), à propos d'un
ballet qui est probablement celui des Argonautes : « M. de Plainville, ca-
pitaine des gardes, ne voulant désobliger personne, laissa entier tout ce qui
se présenta, et se trouva l'enceinte des barrières si pleine qu'uu homme seul
eust eu de la peine à y passer. La reiue, à son arrivée, voyant cette multitude,
se mit en la plus grande colère où je la vis jamais, et s'en retourna , résolue
qu'il ne seroit point dansé : là dessus, on fit retirer et coucher le roy. Toute-
fois, pour ce qu'à quelqu'un il fut dit à l'oreille que cette retraite n'étoit que
pour faire sortir le monde..., jieu de gens prirent l'alarme, et fallut qu'à la
fin les archers dissent très-haut que tout le inonde sortit et que le roy étoit
au lit. Cela ayant fait faire quelque place, mais bien éloigné de ce ([u'il eust
fallu pour tant de danseurs et de machines, la reine revint et le roy aussi, qui
étoit déjà couché, et alors le ballet fut donné tellement quelleuient. » Bas-
sompierre raconte dans ses Mémoires que le Triomphe de Minerve (ICI 5) ne
put être dansé lejour ([u'on avait proposé, à cause de la trop grande affluence
de monde qui remplissait la salle et du désordre de l'assemblée ; sur quoi, la
reine commanda de faire garder une autre fois les avenues , et de ne laisser
passer que ceux qui auraient des méreaux.
On voit donc qu'on sentit de bonne heure la nécessité de prendre des pré-
cautions sévères contre ces envahissements, précautions qui n'empêchaient
pas les fraudes, les disputes, le tumulte et la foule. Le gazetier Loret
ne rend presque jamais compte d'une seule de ces représentations sans
appuyer sur la difficulté qu'il éprouve à obtenir le passage ou à se faire
placer, malgré son titre de journaliste de la cour, si l'on peut s'exprimer
ainsi , et toutes les puissantes protections qu'il prend soin de se ménager
chaque fois.
Telle était la passion universelle pour cet amusement que les prélats eux-
mêmes, non-seulement des prélats mondains, comme les carilinaux de Ri-
chelieu, de la Valette, et Mazarin, mais les plus pieux et les plus saints,
voire les nonces et légats, n'hésitaient pas à y assister'; qu'on en voyait
' Mémoires, t. III, p. 207.
2 Tallemant des Réani, Historiette de la reine Marguerite et de Boisrobert.
' I.'abbé Marolles, Suite des Mémoires, discours IX; Beauchamps, Recherch. svr
Us th., t. III, p. 156.
208 HISTOIRE
mt^me faire les honneurs de la salle et i»lacer les sjioelatejirs, comme 1
véque île Chartres et d'Aiixerre, Mgr de Valenray, el qu'ils en firent dan
plusieurs fois dans leurs propres maisons ' . L'ahlâ' de Marolles nous apprend
qu'au hallet de la Prospérité des armes de France on r^nra une place pour
les évèques, les ahhés, le confesseur et les aumôniers du canlinal '.
Une fois entré, il fallait presque toujours attendre |teudant tn/is et qunii
heures que l'on commençât \ ce qtii, joint à la lonpie dunV de la plu|Hirt
de ces représentations, formait une séance dont l'étendue eilt ivhulé des
gens moins avides du divertissement k la mo<le et des assrmlihVs de cour.
C'est ainsi que le Iwllcl de Circé (15 octobre 1.S8I) dura de dix heures du
soir à trois heures et demie du matin*. Celui du ehdteau de Bhsêlre (1632)
se prolongea l)eaucoHp plus longtemps encore , car " le» acteurs dansèrent de-
puis les huit heures du dimanche au soir jusqu'au lendemain matin, pareille
heure*. « Loret raconte quelque part, dan* sa Must historitfue, qu'il n*«ta
treize heures sans pouvoir bouger, à l'un de ce» spectacles. Je ,ne parle po«
des Plaisirs de l'ile enchantée, dont les diverse» et interminables parti'
furent du moins séparées |>ar des intenralle» de rrpo».
Pendant cette longue attente on distribuait aux personnes qualifiée», sur-
tout aux dames, le livre du ballet, c'e4l-i>dire une sorte de profçramme
détaillé , contenant d'ordinaire la suite des entrées avec leur explication
sommaire, les noms des personnes qui y figuraient (au moins à la cour),
les vers des récits , et ceux qui s'appliquaient aux danseurs dans chaqtie
entrée. Ce sont ces livrets qui nous restent, el dont nous reproduisons ci-après
les plus intéressants parmi ceux de l'époque de Louis XIV *. Molière a mis
plaisamment en scène , dans le petit Itallet qui termine son Bourgeois gen-
tilhomme, cette distribution des livres, que toute l'assemblée se dispute à
grands cris : on y voit que le distributeur y>/ai/ les programmes du côté où il
ne pouvait atteindre, et qu'on apportait de petits bancs aux dames, comme
font les ouvreuses de nos théâtres. Parfois, c'était le poète du ballet qui se
chargeait lui-même de la distribution de ses vers ' , et il n'était pas non plus
sans exemple qu'on la fît entrer dans le spertacle et qu'on en réglât la mise
en scène dans le corps de l'action •• On donnah aussi de la l>ougie aux per-
•
■ Beaaebamp*, III, 128, et le P. Meacstrier, p. 78.
» Mémoires, 1056, ln.4«, p. 136.
3 Journal d'un voyage à Pari* en 1667-8, par deux UoUanâai» , pablié par M. 1'.
Fangère, ia-8.
* Beauebamps, 111, p. 31.
■'' Gazelle. 1632, p. 104.
" L'ahseace de date et «ortoot de noms d'imprimear o* de libraire i«r la plupart
de ces livrets, en dehors de eeox de* balleU de cour, dont la reprodoction était le
privilège exclusif de la famille Ballard , indique précisément que ce ne «ont rien autre
chose que des programmes distribués de la main à la main , et non livré* an
commerce. Muis ceux que publiait Ballard se vendaient aux curieux, i des prix qui
variaient depuis quelques sous jusqu'à une livre et plus. (v. Loret, lettre» du 13 fé-
vrier 1655 et du 22 janv. 1656.)
' Ch. Sorel, Francion, 1. V, p. 204.
» Voir la l'« entrée du Ballet final du Bourgeois gentilhomme, et, dan* ee recueil la
?-• entrée du Ballet delà Sibylle de Pansoust.
I
DU BALLET DE COUR. 209
sonnes favorisées , et même on leur apportait des rafraîchissements , des con-
fitures ou des fruits , pour passer les heures de l'atlente ' .
Les ballets avaient lieu habitupllement de nuit, et toujours aux lumières,
même quand ils se donnaient en plein jour, parce qu'on avait reconnu com-
bien les lumières étaient favorables à l'illusion théâtrale : « Il y en a de ca-
chées, dit le pèreMenesIrier ^, qui éclairent sans estre vcues, et qui font voir
l'objet par des jours réfléchis. 11 y en a que l'on dispose en sorte que l'on
laisse en ténèbres l'endroit des ressorts des machines. » Ces lumières étaient
ordinairement des bougies ou flambeaux de cire blanche , comme ceux que
nous avons vus tout à l'heure dans la description du Mercure Jrançoîs , et
elles étaient multipliées à profusion.
Les ballets de cour ont piécédé et préparé l'Opéra: comme lui, ils dé-
ployaient toutes les ressources de l'art , de manière à captiver à la fois
l'oreille, l'esprit et les yeux. La richesse et la variété des décorations s'y
unissaient à la poésie , à la musique et à la danse , pour enchanter les spec-
tateurs. Un grand ballet mettait tout un monde enjeu : il y eut plus de sept
cents personnes employées à celui à' Hercule amoureux '. L'usage constant
du merveilleux , les sujets allégoricpies ou mytiiologiques y justifiaient l'em-
pioi sur une large échelle des machines , portées alors à un degré de perfec-
tion qui n'a guère été dépassé depuis*.
On peut presque dire que la machine était le fond même du ballet de cour.
Son rôle commençait quelquefois avant l'action , par la consti-uction ou l'ap-
parition subite de la salle , qui formait ainsi la première partie du spec •
tacle. « On a veu tout d'un coup dans une salle où rien ne paroissoit disposé
pour un ballet, écrit encore le père Ménestrier '", an sonde la lyre d'Orjjhée
se lever tout un théâtre et se dresser avec ses décorations. Cela s'est fait
souvent dans les allées de jardins : de l'un des bouts s'avançoit un théâtre
< Loret, I.ettr. dn 18 avril 1654.
' Des ballets anciens et modernes , p. 250.
Toai les autres ballets passés...
N'ont jamais fait voir à nos yeux
Des magniQccoces pareilles
A ses surprenantes nierveilles :
Je n'écris point en étourdy,
Car, pour prourer ce que Je dy
( Saus y coiiiprenitre les couronnes ),
Plus de sept cens trente personnes ,
Dont quatre ou cinq cens je connoy.
An suadll ballet ont employ.
(Loret, XUI, 2S.)
La seale entrée du dieu Mars, suivi' d'Alexandre, César et autres grands capitaines ,
était accompagnée d'un vaste combat, qui exigea une très-grande quantité d'acteurs.
(W., p. 30.)
* V. les estampes qui accompagnent les éditions originales de plusieurs ballets, par
exemple de celui de la Nuit. Monglat nous apprend dans ses Mémoires que les machines
d'Orphée (1657) coûtèrent pins de quatre cent mille livres, an moins un million d'au-
jourd'hui.
* Des ballets, p. 221.
CO^tE)iP. DR MOLIÈRE. — II 14
210 HISTOIRE
poi-lalif, où rien u'avoit paru au|Mkravaiii (|ii'iiii grand «'t vaste |>ronK>ni>i i .
Monsieur i\c Lionne, ministre d'Ktat , donna nu s|>rt-lurle de celle sorte au
Roy, dans sa maison de Herni , ayant fait |M>rter un lliéàtir par les Ont-
Suisses, sans qu'il prùt |)ar quel moyen il étoit |K)rté. « Ou bien , d.in& nue
salle vide eu ap|>areuce, les dtToratious se déployaient soudainement, la
scène se trouvait inondtr di- luniièn>s et couvertr ilr jH-i-Minuagt-s qui mmii-
Idaient d(>sccndus du ciel , et la irpréseulation couiuieu<^ait, {tour aiit-si din
comme un feu d'artifict' '. Souvent toutes les eutrées se faisaient (wr dt*s um
chines, ou, comme on dii-ait aujourd'hui dans l'ai^ot technique, |»ar (i<^
trucs, qui formaient autant de suqirises ingénieus«>s , les unes galantes <i
comiques, les aulivs extraordinaires et éldonisaanles. BasMuupicrres'trlinp-
pait tout à coup d'un tamlmur pour dauM-r son entni-e >. Au Lallet des ./r^'"
Hautes (ICI \) ', on voyoit » Gneliudon dans nnecaiss«- commr \enanl de Vm
vence, et Rohinette dans une gaine, comme étant de Cliàlelleniull. » L<
arbres delà scène fendaient leurs trnnct, d'où sortaient des nunplies, et \v-
statues descendaient des niches |>our >r luettn- à danser. I^s changements .1
vue se multipliaient , innombrables, compliqués, rapides et précis. On peut
lii"e dans le Mercure français ', la description détaillée île toutes les mer-
veilles de ce genre qui se succédaient dans le Itallel du Triomphe de Mi-
nerve, et dont nous ne détacherons «prtiiii- fnilde pnttir , Mtfli'>;niJe loiili-foi-,
pour donner une idée du ri-ste :
<t Au mesme instant que le Roy fut av^is et eut commande de eoninienc ei
le ballet, celle nuée s'enirouxrit l>as |>ar le milieu, et de l'ouverture soilil
une autre nuée, assez |K-tite en sortant de ladite ouverture; mais à uh-siik
qu'elle s'avançoit , elle s'agrandissoit en largeur et hauteur, sans qu'un ap|M 1
teusl (pii causoil ce mou\i luent , ny qui la faisoit advancer dans la salle , et
qui plus est, si artificieusemenl com|>oMV , qu'étant le plus pnxhede la \v\\>
ipi'il se pouvoit , ou ne s«;avoit encore discerner de quelle malien* elle éloit
faite et si c'étoit un vray nuage ou non qui flottoit... La uuée étant dispanie.
la scène apitanit en rochers, recouvert» d'arbriueaux... Pour dt>sceudre <l<
ladite scène dans la grande salle , y avoit deux descentes desdits rochers ,
renfoncées par-dessous de trois grottes , desipielles sortoient la pluspart des
entrées. »
On vit ensuite une montagne de deux toises de haut s'élever de terre ,
portant les dix sibylles, (pii en descendirent [wur «lanser. Après quoi, la
montagne i-entra en terre , et les sibylU>s dis|>arui-ent dans les antirs sous la
scène. Une forêt se monti-a en perspective, et au-dessus une grande nuée,
qui se soutenait en l'air sans qu'on pût voir |>ar quel moyen ; du milieu de
celte nuée, l'Aurore, velue de lames d'argent, enguirlandée de fleni-sd'or et
de soie, et brillante de flambeaux, semait à pleines mains des fleurs; elle était
suivie d'un chariot flamboyant et doré, avec des roues tonnianl d'un mou-
vement égal et continuel , sur le({uel on voyait le soleil , qui Intvci-i '- -''th-
< Voiture, Lettre IV, au marquis de tlambouillet (8 mari \f>V1).
5 Tallemant des Réaux , Historiette de BmsomjAen e,
3 Paris, V'Ienri Bonrriqaant, in-l2.
* T. IV, p. 22.
DU BALLET DE COUR. 2lt
en chaulant des vois à la reine. Puis vinrent successivement uu grand noniljre
de transformations magnifiques : la mer, couverte de triions qui cliantaienl on
nageant, le ciol ouvert on était groupée la musique do la chapelle du roi , etc.
Au grand ballet final , « il y avoit quarante masciuos parés sur la scène, trente
dans le ciel, six suspendus eu l'air, tout le milieu de la salle remplv dudit
ballet de dames; tout se voyoit d'une veue, et tout dansoit ou chantoit eu
un temps. »
Le ballet donné par Hesselin dans son habitation d'Essonne, à la reine
Christine, le G septemine 1G56, fut encore plus morvoilloux par la magnifi-
cence des décorations et des changements à vue. Il semble, d'^^irès la relation
qui en a été conservée, que l'art du machiuisle ne puisse aller plus loin. Ou
va en juger. Nous prenons lo récit an moment où la reine (diristine est sur-
prise par la nuit , dans sa visilo à la maison de campagne du riche maître de
la Chambre aux deniers :
« La nuit survenue ayant comme envié à cette princesse le plaisir que luy
doniioit la voue de ces belles choses , elle en eut bientost raison , se trouvant
soudainement éclairée par une colonne de feu cpii parut , au travers de mille
cristaux, à l'entrée d'une chambre à l'italienne, et terminée seulement par
une vouste extrêmement exhaussée. — Eu un moiiH-iit, elle vit une partie de
celte chambre s'ouvrir, et onsuile une multitude infinie de gens dans une
grande salle, de quoy le maistre du logis semblant étonné, et se jetant au
travers pour les repousser, voilà que tout à coup , et par uu admirable arti-
fice, il fut enlevé dans la chambre inesme , qui disparut avec tout ce peuple.
Et aussitost on vit une salle ornée de colonnes doriques et d'autres ordres
d'archilecture, et on la([uelle personno ne paroissoit... Comme on ctoit on
celle nouvelle surprise, on vit dans la nuée, sur un char de triomphe, la
Renommée, qui, étant venue à travers l'air jusqu'au milieu de la salle, deux
cufans ailés luy apportèrent dos palmes et des couronnes avec les chiffres
de la reine Christine.
« La Renommée ayant fait un récit, dont la voix et les paroles furent
admirées, olles'euAola d'un costé et les enfans de l'aulro. A l'instant disparut
la nuée et toulos ces ruines de fou , et en leur place on no vit qu'un enfonco-
ment d'une enfilade déportes de plusieurs appaiiemonts , au bout de la salle
et au travers, dont le premier étoit gardé par deux suisses, qu'on croyoil
y estre seulement représentés et feinls.
<■ k peine le Génie de la France eut-il fait la première entrée du ballet...
qu'on vit ces suisses se détacher de la muraille et danser avec tant de jus-
tesse et de grâce (ju'ils ne le cédèrent point aux plus adroits dos, François.
Les autres entrées suivirent selon l'ordre marqué dans le récit du ballet, avec
plusieurs changenieus de scènes et de perspectives, tout cela finissant par
une grande chambre qui parut ornée d'un lict h. alcôve et autres embellisse-
mens; au travers p<iroissoit un grand et spacieux parterre , du milieu duquel
nu seigneur espagnol accourant se trouva devancé par doux de sa suite, tenant
(liacun une guitare... Ensuite parut une grotte d'une profondeur extraordi-
naire, au-dessus de laquelle s'élevoit une montagne de cyprès, et du haut
tomboient deux rivières effectives, faisant des cascades et jets d'eau d'une
14.
212 HISTOIRE
extrême hauteur et grosseur. Ce spectacle finit par une fleur de ly» d'eau qui
se i>crdit et s'éloigna de la veue par uue uuét? qui pMrtoit uu rour«Mt de
vingt-quatre violons et d'autant d'antres iuslnimrns, avec les douze Heures
delà nuict.., tenant chacune un flanilx^au de cire Manche daiLs leurs muiiis.
Cette nuée venant à s'aijaisser, on apprceut au-dessus s'approcher la moningue
et les cascades, faisant un si liel effet ii la %euc ipi'on ue s<^auroit assez hien
l'exprimer par h* discours. Le grand rhœur de musique demeura, et les douze
Heures tiescendirent de cette nuée et s*appn>chcrent de la Reine pour la
conduire dans muf autre grotte, où elle \it tout ce que l'art peut faiir
de plus merveilleux à l'élévation de l'eau et par son bruit , qui fut agréa
hlemcnt interrompu |)ar quantité de haut>bois et de musetlM exc<*llcmmeiit
concerlé«'s >. »
Dans le ballet de la Prospérité JfS armes de la Ftame* (IC4I), on employa
les machines grandioses qui avaient «eni a U représentation de Mirame,
« avec de nouvelles inventions |iour (aire paroislre taotoet 1rs rnmpa^Mies
d'Arras et la plaine de CazaI , et tantost les Alpe* couvertes de Dcigf , puis la
mer agitée, le gouffre des enfer» et enfin le ciel ouvert'. Lts Plaisirs Je
Pile enchantée , dont le récit se trouve partout , et bien d'autres non moiu^
splcndides, |M)uri-aieut nous fournir des citations tout aiusi remarquable^
Nous aurons d'ailleurs occasion d'y revenir dans les notices particulier!»
de ce volume.
Les machines s'employaient surtout fré<piemment (mur imiter de« monstres
et des animaux de tous genres, qui étaient quehpiefois recouverts «h* ihmux
réelles , afin d'aider à rillusion. On dis|>osait Iw ressorts iuléritiirsde manière
à imiter les mouvements princiitaux et earaclrristi(|ues. C'est ainsi «pie les
chameaux, les éléphants , les lions comparaissaient sur la scène côte à rote avec
les centaures, les faunes , les satyres , les tritons et les chimères ; qu'on voyait
les grues comlialtre les Pygmées , puis s'élever en l'air ; les aigles el les
vautours porter des foudres et venir déchirer Prométhéc sur son roc '. On y
voyait souvent aussi des chars traînés par des animaux fictifs, et des cavaliers
sur des chevaux contrefaits. Toutefois, on essaya à pliLsieurs reprises d'un
cheval vivant, comme dans le Ballet de la douairière de Itillebahaut (1G2G),
où le bouffon et musicien Marais fit son entrée en habit de graml Turc sur
un vrai cheval. Il parait que cela réussissait peu d'onlinaire, et n'avait pas
l'approlKition des hommes de goût et des connaisseurs ; l'ablM; Maroiles nous
apprend i{ue dans cette dernière circonstance le cheval, effrayé des lumières
et du bruit des violons, se montra peu docile et poussa l'irrévérence jusqn
gâter la place *.
Les costumes rivalisaientavec les machines : ils étalaient généralement d'une
richesse surprenante. Un ballet était pour les courtisans une occasion solen-
nelle de lutter d'éclat , tant par oi^ueil personnel que pour faire leur coui
> Relation de ce qui s'est passé à l'arrivée de la reine CkrUfUe de Suède à Bssaune,
en la maison de M. Ifesselin; Pari», Ballard, )656, ia-4»,
' L'ablié Maroiles, Mémoires, t, I, p. 126.
» t.e P. Menestrier, Des ballets anciens et modem., p. 248-9.
< Mémoires, t. \, p. 70 Suite Ots Mémoires, dite. IX,
DU BALLET DE COUR. 213
au roi , qui aimait le faste eu toutes clioses, principalement dans les habits ,
autour de lui comme sur sa personne. Il suffit de feuilleter les mémoires , les
relations, les estampes du temps, pour savoir quelle importance on attachait
au\ costumes. Il n'était pas rare de les voir surchargés de dentelles d'un
prix énorme, de diamants et de pierreries. Mais ce qu'on y recherchait peut-
être encore plus que la richesse, c'était l'originalité et la bizarrerie. Les des-
sins du ballot des Fêles de Bacclius, qui ont été conservés au Cabinet des es-
tampes, ceux des ballets de la Nuit et des Noces de Tliétis et de Pelée,
qui sont à la l)il)liothèque de l'Institut ', peuvent donner à la fois une idée de
cette originalité et de cette richesse. On s'ingéniait surtout à prêter aux ac-
teurs desliabits et des attributs parlants , d'autant plus que ces acteurs étaient
muets ; et , en dehors des attributs fixes et convenus , qui restaient toujours
à peu près les mêmes dans certains cas donnés , il y en avait une multitude
d'autres où l'esprit et l'adresse du costumier se donnaient libre carrière. On
représentait les fleuves et rivières avec des couronnes de feuilles aquati-
ques, des urnes à la main, des poissons flottants sur l'étoffe ondée qui leur
servait d'habit, en ajoutant au besoin quelque détail significatif , tel que les
paillettes d'or pour figurer le sable doré du Tage. Les vents s'habillaient de
plumes pour marquer leur légèreté , et portaient des soufflets en main pour
exprimer leur action. Dans un ballet dansé chez le cardinal de Savoie eu
163 '«, l'Apparence était vêtue de queues de paon et de miroirs, parce que
les miroirs reçoivent toutes sortes de figures sans en retenir aucune, et que
les queues de paon semblent avoir des yeux sans en avoir réellement :
« J'ay veu une fois le Monde agréablement vestu , dit le père Ménétrier * :
il avoit pour coiffure le mont Olympe, et son habit étoit fait en table géo-
graphique; il avait écrit sur le sein, à l'endroit du cœur : Qallia; sur le
ventre : Germania; sur une jambe : Ilalia, parce que l'Italie a cette figure
sur la carte; sur le derrière : Terra j4ustralis incogn'ita , sur un bras :
Hispania. Le sujet de la pièce étoit le Monde malade. Il éto t porté par
Atlas et Hercule. Les dieux s'assemblèrent pour le guérir : Apollon et Es-
culape, qui sont les dieux médecins, lui tastoient le pouls; Bacchus et Cérès
lui donnoient sa nourriture. Mars le devoit saigner. Enfin, on lui ordonna
une diète de quarante jours. Ce fut le mardi gras que cette pièce fut repré-
sentée , et la diète de quarante jours ptoit le carême. »
Ce n'est là qu'une bouffonnerie , mais les habits bouffons , dans les mas-
carades et les ballets comi<[ues , n'étaient pas l'objet de moins de zèle et de
soins que les autres. On y introduisait souvent des fous, vêtus de pièces
midticolores, et couverts de triples et quadruples rangées de sonnettes. On
y faisait danser des lanternes, des bouteilles, des volailles lardées, des
singes, des écrevisses, des quilles, des arbres, des tours, des pots à fleurs,
des basses de viole, des moulins à vent, et mille autre choses pareilles 3.
' y. plui loÏD Ici notes des deax premiers de ces ballets. T. également les lithographies
de H. Lecomte (Costumes de théâtre). Presquetoutes cellesoù il nous montre les divinités
mythologiques et allégoriques de l'ancien Opéra peuvent «'appliquer à peu près aussi
bien au ballet de cour.
• Des ballets anciens et modernes, p. 144.
' Id., et Lettrts de Malherbe a Peiresc, du 6 février 1610.
2ii HISTOIRE
Les costumes ira>aieiit géiiéralenient d'aiitiv n-gle que la faïUaisie et
d'autre but que le divertissement des s|»o«-tateur», dans leur appropriation
au rôle. Les inc«hén*nces y fourmillaient comme les anachrouismes , et l'an-
tique s'v mêlait sans cesse au mwleme de la même façon que sur le théâtre.
D'ordinaire, on ne faisait pas paraître detix fois !«•« mêmes |>ersonnages
ni les mêmes liahils, ou du moins on \ariait le» coulenr» de ceux-ci , et on
arrangeait l'ordre «les entrées de telle sorte qu'il y eût nu long intervalle
entre celles qui |>ou>aieut se resseniMer à ce |M)int de \ue. Mais dans une
même euti-ée on gardait autant que iHis-tible une certaine analo(;ie de cos-
tumes, de caractères et de ty|>es. » Une d«>» prinri|iiiles Ueaule/ de<t entrées,
dit de Pure, est la variété des figures et runifonnilé du p* de Iwdiel. u
Le roi et la n'iue arrivés, il se faisait un profond silence, et l'ouverture
commenrnil. L'orchestre se composait surtout île violons, sur les(|uels se
détachaient au Itesoiu toutes sortes d'instnunenls , tels que les grelots et les
tamhonrs de |>as(pie pour les danses des nMlassins rt les iiantaloDiiades ; les
castagnettes |>our les saraltaudes ; les lliéorlies et les luths |>nur les allemandes,
les sarabandes, les danses graves et tranquilles; les flûtes, les liautlM>is et
les musettes |K>ur les danses de hergers; les tambours et les timluiles |M>ur
les chevaux et les danses guerrières '. Xjp Imllet, admettant, rei' hère haut
même Ions les genre*, demamlait |Nir là même aussi toutes les variétés
d'instruments; mais le violon en restait toujours l'Ame, du moins en
France, comme la guitare en Italie, et la luir|H< en Ks|iague. Cet instru-
ment était approprié à la vivacité nationale, et ii celle dause expressive de s
luillels qui mettait tout le cor|M enjeu, et s'accompagnait de gestes ei
d'attitudes comme (Lins les pantomimes *. Pour compléter le s|M-ctacle .
il n'était pas rare qu'on donnil des p<'nu>nnages aux concertants. Par
exemple, ils exécutaient une entrée vêtus eu fauues.eu siW-nes, en tritons,
en bergers ou eu Mores, suivant le sujet, comme cela eut lieu au balb t
comi«|ue de l.'iSl et aux Fêtes de Versailles, oii ils faisaient pour ainsi din
partie de la décoration même, praissant dans des niches, des grottes, sur
le balcon d'un pilais. Quelquefois ils étaient juchés sur des chars, sur des
nuages, des navires, des animaux , et on déguisait la forme de leurs instru-
ments au l>esoin , pour achever la mise en scène •>. La musi«pur jouait les ou-
vertures et l«>s airs des entrées, accompagnait les récits et exécutait les con-
certs qui coupaient quelquefois l'action.
Puis, graissaient sur le théâtre les chanteurs et cantatrices chargés de
l'espèce de prologue qu'on apjtclait le récit. La ballets qui ne servaient
(|ue d'intermèdes aux opéras et aux autres pièces n'avaient pas besoin de ces
ouvertures : il n'y eu eut point à celui qui fut dansé |>ar LL. MM. dans les
entr'actes de V Hercule amoureux (1GG2}. Dans tous les autres cas, c'était
un usage immuable. Il arrivait parfois, mais rarement, que le récit , au lieu
■ Le p. tlenestrier, Des ballets , p. 201 ; de Pare, liée des spectacles, p. 273-5.
» De Pure, Idée des spectacles, p. 264, 2T6.
' I.e p. iMRnestrier, Des ballets, p. 203, tt Des représentations en musliut , p. 203.
L'abbi Marolles, Smte des Mémoires, 9* ditconrs.
DU BALLET DE COUR. 2lo
d'être chanté par des artistes , l'était par l'un des hauts personnages du ballet ' .
Après quoi se succédaient, sur les airs des violons, les entrées muettes des
danseurs, dont l'assistance trouvait l'explication sommaire dans le livre du
ballet, avec les noms de toutes les personnes ([ui y figuraient, et des vers sur
la plupart de ces personnes, du moins sur les plus marquantes et celles dont
le rôle était le plus important. Indépendamment du livret officiel, qui était
quelquefois lui-même l'œuvre de plusieurs auteurs associés , les spectateurs
en avaient souvent d'autres encore entre les mains, car cette circonstance était
une de celles dont cherchaient à profiter tous les poètes de cour, pour se
faire conuaitie ou attraper quelque gratification . et l'on en voyait parfois
cinq ou six distribuer des vers sur les personnages du ballet , ou sur un seul
d'entre eux, choisi avec discernement *.
Tous les danseurs étaient masqués, et il est fait sans cesse, plus ou moins
directement , allusion à cet usage général dans les relations et dans les ballets
mêmes ^. Ce qu'on nommait le récit (qui dépassait rarement trois couplets)
ne se chantait ordinairement qu'à l'ouverture du spectacle, au début de
chaque partie et encore avant le grand ballet final; cependant ou pouvait
interrompre les entrées par les récits , pour plus de variété et d'animation ,
et alors les danses, suspendues un moment, faisaient place au concert 4.
Le caractère des danses de ballet se modifia à plusieurs reprises, suivant
les transformations de la musicpie elle-même. D'abord les airs étaient d'un
mouvement lent et posé, fût-ce dans la plus grande gaieté. C'est surtout
Lulli c[ui commença à composer pour ces représentations des airs dei'itesse ,
malgré les réclamations des conservateurs , qui trouvèrent qu'il corrompait
ainsi le bon goût de la danse , et qu'elle allait devenir un baludinage. De
Pure lui-même, tout en lui rendant justice , regrette les vieux airs et i^g
• V. le BaUet de la Loterie, 1G58. Dans le liallet de Villers Cottetet ;1665) les récits
furent chantés par le marquis de Grignan et le marquis de Frémonteau , auteur des
airs. (Robinet, 4 oct. 1685.)
^ Cet usage étant peu connu, nous allons citer nn passa>;R de V Histoire comique de
Francion, qui ne laisse pas de doute là-dessus, u Nous parlâmes d'un ballet que le Uoy
alloit danser, sur le sujet duquel Ulusidore nous a dit qu'il avoit aussi entrepris de
faire quelque chose, encore qu'il ne fust pas payé pour cela. Je m'avisay qu'il seroit
tri^sà propos queje montrasse ce que je sçavois faire en cette occasion, afin de m'acquérir
quelques habitudes à la cour, et je m'enquis, sans faire semblant de rien, du person-
nage que représeiitoit la reine , nie délibérant de faire des vers pour elle. Quelque
temps après, les ayant composés, j'eus le moyen d'aborder un homme qui uvoit une
partie de lu charge des ballets, lequel trouva mon dessein très-bon. Je fis donc imprimer
quelques stances que j'avois composées, et, le jour du ballet venu , je m'en allay au
Louvre avec mes vers sous mon bras... Géropole m'apercevant se souvint que j'étois
un des poètes du ballet, et m'appela pour aller distribuer mes vers de mesme que les
autres... : u Dépescbez vous; la Reine vous demande : elle veut voir les vers que vous
avez faits pour elle .. n Je m'en allay offrir mes vers à la reine, et puis j'en jetay parmy
la salle. » (U V, p. 198, 204, édit. Delah.)
' Œuvres de f'oilure, èi\t. Charpentier, I, p. 29, lettre au marquis de Rambouillet;
De Pure, Idée des spectacles, p. 177-8, 257; Mémoires de Bassompicrre, éd. de Cologne,
1665, t. I, p. l\i, Ildllet de la Suit, 1" entrée, etc.. etc.
* V. le Ballet de la nuit , dont la 2* entrée de la 2« partie s'ouvre par un récit en
musique; le Ballet de psyché (1656;, l« part. 2* entrée, et la 10* entrée de la 4* partie.
216 IlISTOIRi:
vieilles danses, et prédit que sa réforme aura di- fuuestes eonséquences entre
les mains de successeurs moins liahiles que lui. Laml>erl, B»é»$et eJ Mol-
lier ne fui-ent i>as non plus étrangers à cette amélioration , dont toute-
fois il faut regarder Lulli comme le priuci|)al auteur. Eu même temps, vers
IG58, on renforçait l'orchestre , en joignant aux violons les flûtes, les gui-
tares, les clavecins, les théorl)es et les luths », La réforme de Lulli , une foi*
admise, fut prise à sou tour pour la perfection; on voulut derechef s'eu
tenir là, et il fallut conquérir chaque nouveau pas wr h réii^triurr des amis
du vieux temps et des vieilles méthode» '.
Les l>allels étaient mêlés fréquemment de concerts prnpii-mi-iit dits, de
loteries, de |H*tits repas, conqwsé's surtout de fniils et de couliturt^. Par
exemple, un grouin* descendait du thvAtre en cért-monie pour aller présenter
la collation à la reine, comme fit M. de Valencay, évècpie de Chartres,
surnommé le maréchal de camp comique, à la repri*s«>ntation de Mirante y
du 14 janvier 1011. L*al>l>é Marelles nous appn-nd , dans ses Mémoires ,i\\\t
ce prélat, iuformé de sou élouuemcut, laissa n-mplir la même fonction
par d'autres au Ballet de lu prospérité des armes de France, qui eut lieu
le mois suivant. Les rois y ajoutaient souvent, surtout daiu l«>s déhuts du
ballet de cour, des présents pour toutes les itersonnes distinguées qui y
figuraient avec eux, et ces prt*s<Mils étaient offerts avec d'autant plus de
galanterie qu'ils |)aniissaieut faire |>artie d«' l'action théâtrale et m- ratta>
cher étroitement au sujet'. Aiusi une Naiade ou un Fleuve s'avan«;ait tout à
coup pour ap|>orter son Iriliut à la princesse en l'honneur (U> qui avait lieu
le s|>ectacle, aux grandes dames et aux seigneurs. Au halUt des noces du
duc de Joyeuse avec M"<^ de Vaudémout , la reine donna au roi une uu-daillc
d'or, ornée d'un dauphin, avec ces mois : Delpliinum ut Dilphinum repcndul
(je lui donne uu dauphin pour en recevoir un autre), et, à son imitation,
toutes les dames présentèrent chacune au seigneur choisi |)ar elle une mé-
daille avec une devise "i. Cahusac ajoute, et cette assertion est confirmée par
d'autres auteurs ^, qu'on appelait Sapote (ou plutôt Zapate) cette partie du
ballet , et qu'on donnait même ce nom à des l^allets entiers , ceux qui n'a •
valent pour objets que ces présents; mais il ne i>aniit pas que ««tic dénomi-
nation ait jamais été bien usitée. Les Zapates étaient eu rt-alité An surprises ,
des cadeaux offerts d'une farou ingénieuse et avec une mise en scène qui en
formait tout un spectacle. Mais dans la seconde moitié du siècle, iisn'élaient
plus guère employés qu'à la cour de Savoie , renommée entre toutes celles
de l'Europe pour la magnificence et la galanterie de ses fêtes *.
Comme nous l'avons déjà dit, la représentation était terminée i>ar le
grand ballet, dont nous avons explique la nature, et presque toujours elle
éteil suivie d'un bal. Parfois le grand ballet se confondait avec le bal, et
' Loret, 1. IX, p. 26-8.
' L'abbé DuJiog, Rèflex. sur la pcéiie et la peinture , t. III, «ect. 10.
3 Cabusac, la Danse ancienne et moderne, t. Il, p. 101.
♦ Le P. Menestrier, Des ballets, p. 118.
' V. V Encyclopédie, art. Ballets.
" Le P. Menestrier, Des repretent. en m%*iq., p. 301.
DU BALLET DE COUR. 217
n'en était pour ainsi dire que le signal et le commencement; les acteurs
descendaient alors du théâtre dans la salle pour le danser, ainsi que nous
l'avons Ml dans la relation , donnée par le Mercure français , du Triomphe
de Minerve (1615). D'autres passages de cette relation le prouvent égale-
ment, et d'une manière plus nette : <c Au son des dites musiques , écrit le narra-
teur Richer, Madame et sa troupe descendit dudit chariot , et s'étant appro-
chée des degrés de ladite scène , les musiques cessèrent pour laisser jouer
aux violons l'air du grand ballet , sur lesquels Madame descendit , et dansa
ledit grand l)allet sur cinq airs différents ' . » Les acteurs et actrices n'avaient
qu'à se démasquer pour passer du grand ballet au bal *.
D'ailleurs, le spectacle dont nous écrivons l'histoire offrait un cadre flexi-
ble et complaisant, dans lequel on faisait entrer au besoin tous les divertis-
sements possibles. Il s'accommodait à tout, il se pliait à tontes les fantaisies.
11 se mêlait de tournois , de courses de liague , de combats de liarrière , de
parties de chasse , de jeux de toutes sortes , de tragédies , de comédies , ou de
pastorales , comme les Plaisirs de l'île enchantée. Quelques-uns étaient de
véritables régates; d'autres, de vrais carrousels. W y avait des ballets aquati-
ques, nous l'avons vu, et des ballets équestres, tels que celui dont parle
L'Estoiie, à la date du 19 octobre 1581, où « les chevaux d'Espagne, cour-
siei^s et autres , en combattant s'avançoient , se retouruoient et contournoient
au son et à la cadeuce des trompettes et clairons , y ayant été dressés cinq
ou six mois auparavant , >< et le magnifique Ballet à cheval des quatre élé-
ments ,• dunsd en 1G06, dans la cour du Louvre, dont le père Menestrier
donne une description détaillée 3. H y avait même des festins arrangés eu
ballets, où chaque service formait une représentation entière, avec une
action suivie , des danses , de la musique et des changements de décors ^. La
collation qui fit partie des Fêtes de Versailles (1664) était accompagnée de
machines, de récits, de magnifiques entrées en costumes, et ce n'est pas le
seul cas où ces collations intercalées aient présenté à elles seules toute la phy-
sionomie d'un ballet complet^.
Les danses prenaient tous les caractères et offraient toutes les variétés ,
depuis les plus graves jusqu'aux plus comiques , depuis la pavane et le menuet
des salons jus(|u'aux pirouettes de théâtre et même jusqu'aux tours de force.
Loméuie de Brienne, dans ses Mémoires^ , nous parle à ce propos d'un cer-
tain Tartas, dont pourtant nous n'avons jamais rencontré le nom parmi les
personnages des innombrables livrets que nous avons eus sous la main. C'est,
dit-il , « un gentilhomme basque, qui a été page du maréchal de Gramont,
' Mercure français, t. IX, p. 21.
' Notes et éclaircissements du t. I des Mém. de Brienne, éd. Barrière.
' Loret parle d'un ballet à cheval dansé à Florence en l'honneur de la nouvelle prin-
cesse, seconde fille de Gaston (lettre du 6 ao&t 1661). Quelque temps avant (lettre du
28 mai], il avait annoncé qu'on préparait à Fontainebleau un ballet qui devait se
danser à cheval sur une vaste pelouse, au milieu de la nuit , mais il n'en reparle plus.
* Iteaucliamps, Recherches sur les théâtres, t. 111, p. 87.
^ V. le Ballet dansé à l'bdtel de Richelieu le 27 janvier 1636 [Gazette, à la date}.
Édit. Barrière^ 1828, t. 1, p. 235, note.
I
218 HISTOIRE
et que le niartVIial donua au roi pour M'shallHs. Il faiioit dts saut* |M'rilliMi\
que les dauseui-s de corde et les plus légers baladins n'auroenl osé eiitir-
prendre... Je l'ai vu dans un lialirt du roi, au Louvrr, monter sur eiui|
îioiunies, trois eu Iws et deux au-dessus; il éloit 1^ sixième et se t««ouit an
sommet, droit sur l»>s éjiaules des deu\ autres. » (Tclainit là, comme on li
\oil, de véritables exercices de r/oa-zi (qu'où me pasM ranacluouisme), in-
teiralés dans la danse des luiliel».
Eu un mot , la galanterie ingénieuse des imaginations de cour, slimulec
par le désir de plaire au souverain. De remit d'in^enler d<'s eomlùnaisons
pour i-enouveler et agrandir le divertiswrorat k la hhmIc, et er'ui-ci , au
moment de son a|>ogée, en était venu à alisorlier, |Nnir ainsi Mire, toiilr
l'activité, tous les efforts des eouiiisans, et ii offrir en lui m-u1 une iruni'
<|o tniis lis arts, rtiiiroiii^tiil au même liiil : l'aniiisemeut du graïul roi.
Nous ne |M)u\ions oublier tbns ce rerueil l«*s ImIIcIs, qui ioruieul <i i >.
seuls une brancke im]>ortaule di- la litléralure dramatique au temps de Moliri
un genir s|>i-cial , tn*s-en vogue et très>eu vne, qu'il a d'ailleurs sou\eut
abordé lui-même. Jusqu'au mometil nii eommene<> la \ieillesse de Louis \IV,
ou |Hnit dire qtie le théâtre (k* la cour lutta d'aclivilé avec l'ilolel de Hoiir-
gogiu' : le supprimer ici , e'etit été supprimer une des faces , la moins connue
et il certains égards la plus curieuse, de noire sujet. Mallirureiis«*me'nt l'in-
térêt de ces |te(ites pièces, dont nous ne pouvons rrpro«luire que le li^n-t,
c'est-à-dii-e une sorte de sommaire incolore et inanimé , et les vers |M)ur le>
|iersounages, qui ne se rattachent pas direelement k l'action, était intini<
ment lié à la représentation même. Les costumes, la musique, les déeoi
les machines et surtout les danses n'étaient pas des accessoires , mais le fono
des ballets. Isolés de cette mise en scène , ils perdent pres<pie tout ce qui !e^
soutenait, à moins qu'ils ne se sauvent par les vers ingénieux de Densera<le.
Les détails curieux sur les moeurs, les tableaux populaires, les révélations
intimt^ et pi<piantes, que semblent |tarfois promettre les titres et les som-
maires des entrées, étaient sur la scène, dans les eosltimes, les décorations
et les danses; mais le |>ocle ne s'en occupe pas, il se borne i rimer quel-
ques vers d'explication ou d'allusion.
Pour eetle partie de notre recueil , nous avons dû faire fléchir un peu
nos limites chronologiques, et remonter jusqu'à l'année même delà mort <li-
Louis Xlll et de l'avènement de Louis XIV. Le motif de cette détermination
sera facile à comprendi-e. En noms renfermant strictement dans les bornes fixées,
nous nous condamnions à ne reproduire en quelque sorte (jue du Denscrade, ce
poète ayant accajwréen grande partie le ballet de cour à lui seul, depuis i(ih\
jusqu'en 1G72. Et non-seulement nous n'eussions guèn> eu qu'un auteur,
mais encore cet auteur ne nous eut fourni , jwur ainsi dire , qu'un seul et
même genre d'ouvrage, celui dont il fut le cri'alcur et auquel il a attaché
son nom. Cette extension de qiiebpies années nous a permis de donner plus
de variété et par là même plus d'exactitude à notre tableau du ballet de r«iur
DU BALLET DE COU . 219
sous Louis XIV, et de le compléter en remontant jusqu'à son origine. Célail
le cas, comme on voit , de sacrifier la lettre à l'esprit.
La classification jwir auteurs, adoptée dans le reste de l'ouvrage, ne pouvait
s'appliquer ici. En effet, la plupart des pièces que nous reproduisons dans
celte catégorie , sauf celles de Benserade, sont anonymes. On sait, en général,
les noms de ceu\ qui prenaient habituellement part à la composition de ces
divertissements de coin-, mais dès qu'il s'agit d'eu venir au détail et à l'ap-
plication , ils sont beaucoup moins connus , surtout sous le règne de Louis XIV.
Au reste, u n ballet était une lyiivre complexe et m ultiple ([ui avait jilusieurs
pères. Nous connaissons sou^TIlt_ l'im^ntemij^eJ^ui^ikj^ui-.tujLÛoiX Jl£.s,uist , le
plaujtjes décoratio ns : par exemple, les Plaisirs interrompus ^smi At l'in-
vention du duc de Guise; mais celui ci pourrait-il en être désigné comme
l'auteur, dans le sens particulier que nous attachons à ce mot , c'est-à-dire
est-ce lui qui en a écrit le livret et les vers, la seule partie qui se prêtât à la
reproduction dans ce recueil ? Cela est au moins douteux. 11 ne faut i)as
oublier que Benserade lui-même n'a ordinairement composé que les vers
pour les personnages dans les ballets rangés sous son nom, et que celui <[ui a
trouvé et disposé le sujet , celui qui a imaginé et réglé les entrées, sans parler du
musicien , méritemit de partager avec lui, et même de prendre avant lui, s'il
n'était souvent inconnu, le titre d'auteur, puisque, comme nous l'avons dit,
la danse et le spectacle constituaient l'essence même du balle^. Nous n'a\ ions
donc d'autre parti à adopter que de suivre l'ordre chronologique des repré"
sentalions. Notre élude préliminaire sur le ballet de co«r comprenait d'ail-
leurs naturellement dans son cadre les notices stu" Benserade et ses con-
frères ou rivaux, notices qui seront complétées à l'occasion en tête de cluupic
ouvrage.
On sera peut-être étonné de ne pas trouver ici un plus grand nombre de
ballets composés sur les comédies de Molière, ou se rapportant à elles. C'est
que Irès-frequemment ces ballets ne sont que des prologues ou des inter-
mèdes en musique , adaptés à ces pièces , dont ils ne peuvent se séparer sans
perdre toute signification, et mêlés seulement iï entrées , mais sans récits ni vers
pour les personnages ' . Quand ils forment un tout par eux-mêmes et (ju'il est
possible de les isoler, ils sont presque toujours purement mythologiques et
sans aucun intérêt. D'autres ont été composés par Molière, ou avec des frag-
ments de ses comédies, ou bien encore, comme les Divertissements de Ver-
sailles , en t6G4, ils sont généralement recueillis dans ses Œuvres. Nous /
n'avons pu reproduire que le Dallet des Muses, i[\n servait d'encadrement à
Mélicerte et à la Pastorale comique.
On ne trouvera ici, bien entendu, ([ue les ballets représentés. Il est facile
de reconnaître à la lecture ceux qui ne sont que de simples jeux d'esprit, des
pamphlets déguisés, comme les trois mazarinades de 1G49 arrangées en fornu'
de ballets, et (|ui en portent le titre; sauf ce cas, l'existence même du livret
atteste la représentation , sinon chez des princes du sang, au moins chez de
' Particulièreroent le Prologue et intermèdes en mutirjuc ornes d'entrées de ballet
pour la représentation de l'Amphytrion, en 1681.
220 HISTOIRE
grands seigneiii-s ou de liants fonctionnaires. CVtail là un s|>erlacle ess«'n-
tit'llement aristocraticpio , nous l'avons vu. l'n lionrgeois |M)uvail sans douti-
avoir la fantaisie d'eu donner rhez lui ; mais alors il est ptni proltalde qu'il
eu eût fait imprimer le programme et tpie «•<• programme fi'it arri\é juscpi'à
nous.
Parmi les pièces de ce genn* <pie non» irpriMluisons, on eu trouvera plu-
sieurs qui n'ont été catalogmVs ni par lleanclianips , ni |>ar La Valliéi-e, et
qui sont restt-es inconnues à tous les hihiiographes dramatiques. Nous en
avons rencontré et lu l>eancoiqi d'auln>s dans nos recherches, mais que
leur insignifiance ou leur grossièreté nous a rnjp«Vhé do réimprimer. Nous
citerons seulement les suivants, choisis outre ceux qui ne sont |his entièrement
indignes d'attention, eu remoutant uo peu pltu haut que l'époque à laquell>'
nous avons commencé :
— Ballet dfs Infatigables, dansé dans U grande mIIc du Louvro , le dt-
manche 18 février 1624, signé Gomra.
— Ballet des ballets , 1026; lot divenet entrérs sont signée» d'initiales
diverses qui désignent sans doute les noms dos autours.
— Vers |»onr le Ballet du Kor représentant les comédiens italiens, par Boi -
dier, vers 1G36. Les l\p<-sde la conié<lie italienne, Colas, Pantalon, Stephanil,
Leiio , Floriude, Harl«><|uin, Léandrr, maitn* Philip|)Os, le Dotour (le dix -
teur), Lydia, Fiquet, le Capitan, |Niraissent succossivemout dans cha<|<:
enirt'e.
— Ballet des réjouissances... faites à Paris à la naissance de Mgr h
Dauphin; Paris, Ant. Coulon, 1639.
— Des Postures, sanstlate, ordurior, incorrect et plat.
— Des Rencontres iAO/></tr» , sans date, court ot insignifiant.
— Des Plaisirs de la jeunesse, s. 1. n. d., vers 1640.
— Du Bureau dT adresse , dansé devant Mgr. le Prince par Mgr. le dm
d'Anghien, le 30 décomhro 1040; à Dijon , chez Guy Anne Guyot , in-12. Il
ne faut |«s le confondre avec le Ballet du bureau de rencontre , dans»'- au
Louvre, en 1631. — On y voit figurer {Mirmi les danseurs Bossuet aîué et
Bossuet puîné.
— Le Mardi gras , mascarade, 1642, in-4*.
— I^ grand ballet du Soleil, dansé devant le roi et la reine... par les
excellens bergers et bergères du royaume de France; Paris, J. Brunet, 1060,
in-4'*. Traduit de l'espagnol.
— Les Grippés à la mode , sans date.
— Mascarade ou bouffonnerie du jwint du jour, s. I. n. d.
— Boutade des incurables du corps et de l'esprit, s. 1. n. d.
— Mascarade des cinq villageois et des cinq amans de la cour, et Mascaradi
des noces de l'épousée de Massy, courtes et peu importantes, conservées
toutes deux en copie manuscrite dans le tome XXI bis de la collection Phi-
lidor aîné , à la Bibliothèque du Conservatoire.
— Ballet des Proverbes , dansé par S. A. le prince de Vaudemont, le 8 (<
vrier 1C65; Nancy, in-4° : assez curieux malgré la médiocrité des vers, et
tout à fait différent de celui de Benseradc qui est connu sous le même titre.
DU BALLET DE COUR. 221
— Des Muets du Grand Seigneur, dansé chez M*"* Duplessis Guénégaud '.
— De la Paix , darnsè par le prince d'Orange à la Haye, en février 1G68.
Les vers en sont assez bons.
— De l'Amour, dansé le 25 février 1669 chez M. l'Intendant de Bour-
gogne, Ou y voit ligui'er un Bouhier, peut-être l'aïeul du fameux président.
Nous nous bornons à ces quelques indications sommaires , qui pourront
servir, non à remplir, mais à diminuer les lacunes des bibliographies spéciales.
' R*cueU des pièces nouvelles et galantes, 2* partie ; Cologne, P. Marteau, 1H67,
p. 79 : ce n'est qu'an fragment.
LA
FONTAINE DE JOUVENCE,
BALLET EN DEUX PARTIES.
16^3.
NOTICE
SIR tE BALLET DE
LA FONTAINE DE JOUVENCE.
Le ballrl do la Fontaine de Jouvence a été dansé on 1G43, et c'est à cola
que se réduisent tous les renseignements directs que nous ponvons donner
sur son compte. Les exemplaires que nous avons eus entre les mains ne
portent pas de nom de libraire, mais le frontispice représente une ruche
avec la devise : Sic vos non vobis. Or cette marque typographique, qui
n'a pas été recueillie par Silvestre, ni, à notre connaissance, par les autres
ouvrages du même genre que le sien, était celle de Pierre Baliard ' , seul
imprimeur du roi pour la musique, con)me son père et ses descendants.
La publication de l'ouvrage par la famille privilégiée dos DuUard est à elle
seule une preuve ([u'il s'agit ici soit d'un ballot dansé devant le roi, —
mais alors il serait antérieur à la mort de Louis XIII , puisque , après sa
.mort, le denil dut faire cesser tous les divertissements de cour pendant
l'année 1G43, — soit tout au moins d'un ballet dansé chez Gaston ou chez les
])rinoes du sang. Celte dernière hypothèse est plus probable que la première.
Plusieurs raisons semblent démontrer qu'il ne fut point dansé à la cour
même. Le livre ne préseflte pas la physionomie des programmes imprimés
pour les représentations royales. On n'y lit pas, à chaque entrée, les noms
dos seigneurs qui y figuraient, suivant l'usage général en pareille circons-
tance. Beauchamps et La VaUière se bornent à en donner le litre , sans
aucun antre renseignement , et nous ne voyons pas non plus dans Xm Gazette,
qui ne parle en général que des ballets do la cour, mais cpii parle de tous
roux-là, la moindre indication ([vi puisse nous guider.
On connaît la poétique légende de la Fontaine de Jouvence, dont la trace
se retrouve partout depuis h* moyen âge , sans (pi'il soit possible d'en saisir
nottomont l'origine et la filiation. On ])ourrait à la rigueur la faire remonter
il la mythologie, soit à lafal)le du vieil .^Cson rajeuni' par Médée, soit à celle
d'Hébé , qui avait reçu d" Junon le don de rendre la jeunesse', soit enfin à
' On la retrouvf en tête de plusieurs de ses publications, sinon de toutes, par exemple
des airs de CI. Le Jeune, 1608. Les Ballard ont plusieurs fois changé de marque typo-
graphique, ou plutôt ils n'ont guère usé que de figures de fantaisie, et Robert Callard,
par exemple , a tantôt une corbeille de fleurs et de fruits soutenue par deux enfants,
tantôt un Pégase, tantôt d'autres emblèmes encore.
' Métamorph. d'Ovide, 1. IX, fabula IX et X, v. 398-401.
CONTFUP. DF, MOLIÈRE. — II. 15
22a NOTICE
celle de la fontaine de Canallios, sknivpivs de Naiiplieru Ai-golide, oùJinn'
reeouvi-ail sa virginité tous les ans, qnandelle s'v baignait '. Mais ce n'est l.i
({u'iiii lien bien frêle et bien insuflisant. Il est plus prol>able cpiVlle avait tronvi
sa source dans la Hiiile eiie-mêuie, où l'iniagiliatiun des Orientaux et la lit
tératuir du moyen âge axaient pnis«'- tant de traditions fabuleuses. Nous n
serions pas éloigné, pour re ipii nous regarde, d'en raltacber le |M)ih
de dé|Kirt à l'arbi-e de xie du |Kiradis terrestre, an pie<l dutpiel euulnit un
source ou un fleu\e, (pi'il était natnnl de gratifier de la luéuie \erlu (|ii
l'arbre; et celle opinion send>le d'autant plus légitime cpn>, comme nous I'
verrons plus loin, la Fontaine de Jouvence |Nissait |>our venir du paraib-
D'autiTS regardaient la Fontaine de Jouvence comme une simple Iransfoi
mation de cette fontaine d'Llic ou d'Immortalité , près de la(|nellr l<
propbète monta au ciel, et dont son disciple Élisé-e rendit li*s eau\ saint v
et salubres (Roh, \. IV)'. Quoiqu'il en soit, ce mythe était tri-s-rt-|>andii
dans les romans orientaux , et c'est cl« là qu'il |ianiît avoir |iass<'- rli< /
nous. On le rencontir à plusieurs rrpriars dans dixers monument» denoti'
littératui-e du moyen âge.
Celui (le ces monuii)enls qui est k plus •ouveni cité , et qu'on regarde en
générai comme le germe national de cette légende, c'est le romande Hum
(le Bordeaux. Huou a tué Chariot, le fil» bien-aimé de Charleuiagne , i|iii
l'avait traitreusement assailli sur le chemin. Il n'écliap|ie à la vengeance du
puissant emiM>iTin- «pi'en se condamnant à une ev|M'dilion lointaine et |m--
rilleuse. Parmi les merveilles qu'il rencontre dans cette excursion , il y a la
fontaine de l'amiral Gaudivse, qui sort du |)aradis , et cpii rend a virginité
au\ femmes, comme la fontaine de Canathos, la Jeunesse et la force aux
hommes, comme la fontaine de Jou^'enoe , dès ipi'on eu a bu ou qu'on s'\
est taxé les mains.
Oat fontaine y eort par Ma e«o< I , ^
De paradU Tient 11 rai* moi (mutrr.
Il n'ett OUI lioin qui de nère toit oéa,
Qai tant toit rieui, ne qoroat ne nellr
Que te il paet ri ruU te» naini laver,
Qae lae« ne toit mescbini et baeeler*.
Hae< jr vient, d'rncotfe e«t aretlé*.
Set maint lava, et but de l'aige aaét.
C'ett la fontaine i l'amiral Gaud'it;
Li rnitiaux vient del flan de paradit.
Dix ne llst feme, tant ait fait tet délit.
Que , t'ele boit de l'aife. . tenl petit ,
Ke toit pnéclï comme an Jonr fce Bat<)ai ^.
Ce passage est curieux, et ne laisse |ias le moindre doute sur ridmtili
de ce ruisseau miraculeux, mais le nom de fontaine de Jouvence ne s'y Iroux.
pas encore. Ou le rencontre ailleurs, spécialement dans le fabliau du pays
'Paataolas, 11, chap. 38.
' V. d'Herbelot, Biblioth, orintaU, artiel. /// et Khedhtr,
' Huon de Bordeaux, édit. Gaettard et Grandmaiton, p. 165 6.
SUR LA FONTAINE DE JOUVENCE. 227
de Cocagne {lî fabliau de Coquaigne), dont l'un des principaux trésors est
la Fontaine de Jovent ,
Qui fïit rajoveiiir la gent.
L'auteur développe cette idée en plusieurs vers , qui montrent que dès lors
la tradition était déjà fixée '. Legraud d'Anssy commente ce passage par luie
note oii , tout en répétant que cette fiction vient des romans orientaux, il
fait ressortir cette différence que la fontaine de Jouvence rajeunit, tandis que
l'autre empêche seulement de vieillir, et immortalise l'homme dans l'état où
il se trouve au moment qu'il hoit.
Du reste , au moyen âge cette légende reparaît sous des formes diverses el
avec des modifications accidentelles, dans les poésies de tous les peuples.
L'eau qui rend la vie aux morts, les philtres magiques , les pommes d'immor-
talité de VEdda, ne sont rien autre chose que des variations sur le même
thème '. Les recherches des alchimistes purent aussi, tout eu trouvant un
point d'appui dans celle croyance , hii donner un aliment nouveau , car
l'idée de la fontaine de Jouvence est absolument la même chose , au fond ,
((ue celle de l'or potable et de l'élixir de longue vie. L'imagination populaire
dut être d'autant plus naturellement conduite à cette incarnation particulière
d'un myllie pour ainsi dire universel , qu'une idée de fraicheui', de repos et
de rajeunissement a toujours été spécialement attachée aux sources, et que
les fontaines merveilleuses sont un des éléments les plus habituels de toutes
les fables romanesques et poétiques. On les retrouve à chaque instant dans
les chansons de geste, comme dans les contes et tmditions du peuple ^, et
l'Arioste n'a eu garde de les négliger dans son Roland furieux, non
plus que le Tasse dans la Jérusalem délivrée. Il y aurait tout un livre cu-
rieux à faire sur le rôle joué par les fontaines dans les superstitions courantes,
dans les légendes, l'histoire et les mœurs de chaque contrée, sur les pro-
priétés qu'on leur prêta de tout temps , les pratiques et les croyances mer-
veilleuses dont elles furent l'objet *.
La légende de la Fontaine de Jouvence prit une recnidescence nouvelle à la
fin du quinzième siècle et au seizième. A force de la répéter, on avait fini
par y croire fermement. Les récils merveilleux rapportés du Nouveau Monde,
dans le premier enivrement de la découverte, par lés navigateurs partis à
' Fabliaux de Legrand d'Auisy, I, 227 ; de Barbazan, édit. Méon, IV, 180.
' Edda 1 vil; Anciennes poèsiei populaires du Danemark (Copenhague, 1812, 1, 316;.
V. aussi les Gesta ttomanorum , le If'olfdielrich, faisant partie du JJeldenbuch, et dans
/e.1 CUtntes des paysans et des patres slaves, trad, par K. Chodzko, Le soleil, ou les trois
cheveux d'or du vieillard vsvède (p. 41), etc.
» V. en particulier, la Mllemarqaè, Hijrdhinn ou l'Enchanteur Merlin, in-S", p. 203,
et les Romans de la Table Konde, in-12, p. 87, 231, pour la fontaine de lîrocéliande.
V- Grimm. Tradil. allemandes, trad. par Tbeil, 2 toI. in-5°.
* On en aura quelque idée en jetant un coup d'œil sur Richard, Tradil. populaires
de l'ancienne Lorraine ; Amélie Bosquet, la JVormandie romanesque et merveilleuse ; de
Cbesnel, Dictionn. des superst., art. Fontaines.
15.
228 NOTICE
la suite tic ColoDil), a>airnt |imlis|K)sc 1rs esprits à croiif à IVxistrnr»' dr
tous 1rs prodiges siir coite jeune terre ri dans cette nature vierge. Tandis «pie
Corfez et Pizarrc partaient à la confpiète dn pays de l'or, d'autres hanlis
aventuriers poursuivaient dans les Indes celle de l'eau miraculeuse qui renou-
velle la V ie. Ponce de Léon jwssa prii de dix ans, de lSI2àl&2l, à clierclier
l'iledeBiniini, où les Indiens lui avaient appris «pi'il existait une source nijeu-
nissante, et ce fut dans cette n-clierche olistinée qu'il trouva la Floritle. Un
peu après lui , Fernand île Soto consuma sa foitune et soit existence dans
cette même |K>ursuite cliiinériqiie de la Fontaine »le Joiiveuct* a travers les
lies iiinomhrahles et les vastes conliiieiits de l'Américpie.
A la même épo<pie , l'art »'em|>are de cette doniuV piltorestpie, et la i<
produit dans un grand nombre d'i*stampes ou de lal>leau.\ , dont on |M*til
citer comme le type celui de l.uras Kranach (MusV-e île Berlin), cpii repn'--
sente une sorte de grand Itassiu où l'on voit entrer |>ar un l>out une pro-
cession d'horribles vieilles, et d'où snrietit |iar l'autre bout de i>elles et
jeuiies femmes. Les mots de Fontaine de Jotivence étaient devenus une sort<
de dicton |)opiilaire. D«> nombreuses alliisiuns à celte |K>éli<pie légeinle »•
rencontrent cliez nos meilleurs (Trivainsdii dix s4-ptièmesie<le. Dans son clin-
pilre : De quelques usa^'es , La Bruyère en a cbauté les vertus en un rondeau
cbaimant, car les vers qu'il cite à l'apiMii de sa riiè.»c sur le vieux langage
sont prolMblement de lui :
Bien • prapo* «'«n «lat 0(ltr «a FraaM
I>our le paï* de mcecrcaa* Monder :
Jà n'ett beiela de eoatrr *« rallUare
PuiMiae eaae«i* ■'esoieol le retarder.
Or qaaad il eal loat mia ea ■••earaaca
De Tojrafer il «oalat l'aaharder;
£a Paradi* troata l'eaa d« Joafcaea
Doat il ae iceat de vielllcaa* cafarder
Birn i propos...
Grand domaiagc est qae eecy aelt aoractla* >
Fille* eonaojr qal ne toat pai Jaaacltcs,
A qui ceiUran de JoaTenee f icadroit
Bitn à propo*.
Mais il semble que le nom et la U'-gende de la Fontaine de Jouvence aient
été plus spécialement remis en vogue par suite de qiielipies circonstances, vers
la date de 1G43, comme semble l'indiquer le l)allet que nous reproduisons.
Divers indices xieiment à l'appui de cette conji-clure : ainsi dans le ballet de
/a Sj bille de Pansoust , qui est de lGi5, la Fontaine de Jouvenre fonne
encore \c sujet d'une entrée. Elle prend place parmi les enseignes de Paris
vers la même épo<pie'. H faut sans doute en attribuer la cause à la publi-
cation récente de quelque ouvrage qui remit ce mythe en honneur. L'ex-
pédition de Solo à la recherche de la Fontaine de Jouvence avait été d< -
■ Ma plan de Paria, en 1652, a été publié par i Boitseaa , enlomineur do roi pour
les cartes géographiqnes, sur le Pont-Xenf,<i la Fontaine royale de Jouvence.
SUR LA FONTAINE DE JOUVENCE. 229
crite clans la Floride, de Garcilaso de Vega, publiée en 1G05. On sait à quel
point la littérature espagnole était alors en honneur chez nous. Tout ouvrage
parti de l'autre côté des Pyrénées était aussitôt lu dans l'original à Paris, et
presque toujours traduit peu de temps après son apparition. On s'intéressait
d'ailleurs tout particulièrement à ces descriptions de l'Amérique , à ces récits
des exploits et des aventures de ses premiers coiuiuérants , que le résumé de
Basanier en 158C, et la traduction de Baudouin eu 1G33, avaient déjà popu-
larisés eu France.
Joignez-y peut-être la découverte de quelques-unes de ces sources d'eau
thermale aux([uelles on attribuait la faculté de rajeunir le corps , et qui suf-
firaient à ex]>liquer la naissance de cette légende , dont elles offraient eu
quelque sorte la réalité matérielle, si ijieu qu'on a donné à plusieurs
d'entre elles le nom de Fontaine de Jouvence, qu'elles portent encore au-
jourd'hui, même dans les vocabulaires géographiques ou médicaux '. Les
eau\ de Forges, qui, après vitigt-trois ans de stérilité, avaient ou passaient
pour avoir rendu la reine Anne d'Aulriciie féconde et pour avoir donné à
la France le jeune roi qui montait sur le trône en cette même année 1G43,
n'étaieut-ce pas là encore de véritables eaux de Jouvence ? Enfin il serait
possible, et c'est même là l'hypothèse que suggère naturellement la fin du
ballet, que ce divertissement ait été une œuvre de circonstance inspirée pajr
l'apparition de quelqu'un de ces opérateurs, si nombreux .alors, qui se van-
taient toujoHrs d'-avoir trouvé de merveilleux secrets contre la vieillesse et
les infirmités, et le faisaient souvent croire. Dans la Maison des Jeux, de
Sorel, pidjliée justement l'année précédente, on lit, sous le titre de Secrets
merveilleux d'un pltilosoplte et operateur, un récit comique qui est probable-
ment une raillerie de quelque charlatan fameux de cette époque , et dont
plusieurs traits se rapportent tout à fait aux paroles que l'auteur du ballet
met dans la bouche de son opératrice. (II* partie, 5*-" entrée.)
ic, m'aperçois , un peu tard , que la Fontaine de Jouvence m'a entraîné à
un commentaire presque aussi long que le texte , et que j'ai failli imiter le
système d'annotations du docteur Mathanasius sur le Chef-d'œuvre d'un
inconnu. Et pourtant je me suis borné à une esquisse bien sommaire et bien
incomplète d'un sujet que je ne pouvais m'abstenir d'aborder.
Quel est l'auteur du ballet de la Fontaine de Jouvence ? Nous l'ignorons.
Nous ignorons même, on l'a vu, le lieu où il a été donné, nous n'avons
aucun document sur sa représentation , et ral)sence de toutes ces indications
n'est pas de nature à nous aider dans la recherche de l'auteur. Mais l'habi-
leté particulière de la versification , surtout si on la compare à celle de presque
tous les autres ballets (sauf, bien entendu, ceux de Benserade), la tournure
alerte et originale des rondeaux qui y sont intercalés , et qui rappellent les
meilleurs «le Voiture, tout cela indique que l'auteur doit être cherché
parmi les poètes célèjjres du temps. Nous ne serions pas étonné que ce fût
V.oiturc lui-même , qui remplissait, comme on sait , la charge d'introducteur
' Par eiemple, la source mioérale de Gournai (V. I». BaardiTn, Guide aux eaux mi-
néralet), la fontaine de Gcngoux le Rnyal, village qui est lui-même aussi désigné sous
le nom de /oi<t)«nc«.
230 NOTICE SUR LA FONTAINE DE JOUVENCE.
drs amlrassatlenis près il« Gaston d'Orléans. Sis «nivres rontieiiiient des vers
<lo l>allcls, et il avait une pmlilcctiun |>arlirulivi-c uon^sculoment |X)ur le
rondeau , mais pour lesstaures, la Itallade et le sonnet, formes de |)«>ésie ipi'oii
retrou>ejus(on)ent, ))arune exception digne de remarque , d'un Utnil n l'aiili.
de la Fontaine île Jourence.
Le Rallet de la Fontaine de Jouvence est devenu assez rare. Il a été pul>li<
iu-4^ à Paris, 1C43.
LA
FONTAINE DE JOUVENCE
La scène est un petit bois d'arbres fleuris, au milieu duquel est
un cabinet d'orangers, citronniers et mijrfhes enlacés, qui cou-
vrent la Fontaine de Jouvence.
PREMIÈRE PARTIE.
Le plus doux temps de la vie est celuy de la jeunesse , mais elle
s'écoule si rapidement qu'on n'a presque pas le loisir de la gouster.
Un autre âge apporte avec les années la fermeté, la modestie et la
sagesse; cependant il n'est aucune de ces vertus qu'on ne méprisast
volontiers pour jouir encore une fois des délices de cette saison toute
folastre , toute inconstante et toute enjouée. O vous qui n'avez plus
dans les veines qu'un sang glacé , et qui ne laissez pas de conserver
de jeunes désirs , sçachez que dans ce cabinet d'orangers , de citron-
niers et de myrthes est la merveilleuse Fontaine de Jouvence; venez
y puiser de nouvelles forces. L'occasion est belle et ne se présente pas
tous les jours : ne la perdez point , ou ne pensez plus à rSjeunir.
RÉCIT.
LE TEMPS.
Quelle incomparable merveille
Arreste mes yeux et mes pas !
Kst-ce icy le lieu plein d'appas
Oii dans les corps éteints la vigueur se réveille?
Kstrce icy le démon • qui trompe le trépas?
' Dans le sens élymologique du mol ôaîjxwv.
232 LA FONTAINK
L4 JOUVENCE rtpoud sans estre veut.
C'est nioy la divine Jouvence
Qui- régne et tiens iey nia cour.
Dedans cet humide séjour
Tous mes adorateurs trouvent leur réc<»m(><Mw.'
Et sont renouvelles à l'usage d'amour
LE TEMPS.
Démon , dont la vertu puissante
Cache dessous tes eaux un si riche trésor,
Répare des mortels la force languissante,
Fais refleurir le siècle d'or ;
Fais qu'en tous lieux tout rajeunisse ,
Kxemptc les humains de la nuit du toniheau :
Si tu fais que jamais le printemps ne finisse
Mon empire in sera plus beau.
ENTRÉE I.
La Jouvence />«/uiAf ifiitit seule, danse sur im nu ih yiuuiir ',
est suicie du Jeu, du His et de la Folie, s«s insvp'trables ^ se inesle
avec eux t puis rentre dans son cabinet acec cette joyeuse compa-
gnie.
Pour la JOi VENCE, suirie du Jeu , du Ris et de la Folie ».
BJLL.4DE.
m
Vieux Penarts à Taniique face ,
Petits cœurs , tendrons innocens,
]Mères-grans à laide grimace.
Et vous, jeunes adolesccns.
Qui voulez maintenir vos ans
Dans une longue et douce vie,
' « Sorle de danse donl l'air est à deux lemp» el se coupe en deux reprises ,
donl chacune commence avec le second lenips el linil sur le premier. I.c mouve-
ment de la GavoUe est ordinairement gracieux, souvent gai, quelquefois aus-i
tendre et lent. Elle marque ses phrases et ses repos lie deux en deux mesures. »
(J.-J. Rousseau, Dktioun. de musique.) En ces dansas, dit Furelière, on baiboit
et on donnoit le bouquet.
' Je réunis au sommaire de chaque entrée les vers , qui sont imprimés à part
dans l'édition originale.
DE JOUVENCE. 233
En voicy les moyens plaisans :
Il n'est que faire la folie.
Ce vieux tyran qui tout fracasse
Et dont rien n'évite les dents ,
Ne laisse voir aucune trace
Qui ramène aux jours fleurissans.
Pour rendre ses coups plus puissans ,
Le cruel à la mort s'allie;
Vengez-vous : pour tuer le temps ,
Il n'est que faire la folie.
Vieilles , qui voulez que j'efface
Vos traits ridés et languissans,
J'cchaufferois bien vostre glace
Par mille jeux divertissans ;
Mais pour renouveler vos sens
Et vostre vigueur affoiblie ,
Tous autres remèdes sont lents :
Il n'est que faire la folie.
. Envoij.
Belles , de vos doux passelemps
Bannissez la mélancholic ,
Pour paroistre jeunes longtemps
Il n'est que faire la^ folie.
ENTRÉE II.
Trois vieux courtisans de divers règnes dansent d'abord dijfé-
remment sur un seul air, chacun selon la mode de son temps;
puis, s'accordanl à mesme pas, vont éprouver la vertu de la
Fontaine.
Pour les TROIS courtisans du vieux temps.
^o^^DE.w.
Le temps passé ne sçauroit revenir.
C'est bien à tort que l'on croit rajeunir
Les cheveux gris avecque ce lavage :
Sans le secours d'un si fade breuvage ,
Trop bien sçaurois comme il faut rajeunir.
234 ï A FONTAINE
CoDter d'amours , tous tristes soios baauir,
N'avoir au cœur soucy de l'avenir,
l^toient les eaux qu'on mcttuit en usage
Le temps passé.
Jeunes beautez, qui craignez de (inir,
Si ne voulez ce beau chemin tenir.
Un jour viendra que tiendrez ce langage :
Faut-il avoir du plus beau de nostrc âge,
Sans qu'il nous reste aucun doux souvenir,
Le temps passé ?
ENTRÉE m.
Deux doëgnes ' espagnoles ^ ou garde-JUks, sont en queste de
cette source^ et pétillent d'aise à la veue de ce lieu tant désiré.
Pour les DOEGRBS BSVAONOLBS, OU GABDB-FILLRS.
On nous (noua [lour girdes tidrlr^
Des corps des pentes dnmoiscllrs
Qui feroii'ut leurs maris cornus.
Si , par documeos * continus ,
N'arrestions leurs jeunes cervelles.
Nous sommes rudes et cruelles
Aux amans qui bnislent pour elles ;
iMais pourtant à force d'écus
On nous prend.
Marmottant maintes kyrielles,
Nous vendons nos demy-pucelles.
Et Taisons cent jaloux cocus;
Avecque toutes ces vertus
On nous hait , et Dieu sçait pour quelles
On nous prend ^.
' Ce mot , qui vient de l'espagnol diirna , n'était pas encore entré dan? la ian-
^ue : on ne le trouve même point dans le Dictionnaire de Furetière. Il ei>t quel-
quefois écrit douagnas. (La Fontaine, le Magnijique.)
1 Enseignements, avertissements, surveillance; du latin docere.
^ Ensuite la première et la seconde duègne ont encore chacune dix vers espagnols.
DE JOUVENCE. 236
ENTRÉE IV.
Le colonel Galatis, désireux de rajeunir, pour estre plus propre
au métier des armes^ se présente à Ventrée du cabinet. Mais voyant
ce qui se passe en ce tny stère , il se retire promptement ., et ne veut
pas que sa nation luy puisse jamais reprocher qu'il se soit mis en
hazardde boire de Veau '.
Pour le COLONEL GALATI3.
Moy, party point tame Choufence ,
Moy trinquer point de l'iau dely ;
Son poisson n'est pas mon amy,
Moy n'en feus point lafer mon panse.
Loustic, touchours pon fin , poa fin ,
Fait pon couleur à mon fisache ,
Rajeunit tout mon personnache ;
Trinquant che feus fifre sans fin.
ENTRÉE V.
Guéridon et la Martingale, Du Pont et la Guimbarde ', pour se
mieux divertir en leurs amourettes , cherchent cette eau souveraine
avec des impatiences incroyables.
* Le colonel Galatis est un Suisse , et les railleries sur l'amour des Suisses pour
le vin se retrouvent fréquemment dans les pièces comiques et satiriques d'alors.
Voir Chacun fait le métier cTuutrui, ballet (1659), l"^* entrée, et dans le liullel
royrt/ rfe i"/wpfl</eHce (1661), la 1" entrée aussi : '
l.cs Allcm:inds sont toujours .saouls
KC les Suisses sont toujours Ivres,
lit-on dans le Ballttdu bureau de Rencontre [I63l), dernière entrée delà 4' partie.
2 Personnificalions burlesques de types populaires. Guéridon ligure dans deux
plaquettes satiriques de I6I4 ou 1615, Conférence d'Antilns, Panurge et Guéridon,
et Grand» Jours (rJntitiis^ etc. (Voir le n° 377 du catalogue de la vente de M. le
comte de Ma.. ; Claudin,l863), sous les traits d'un paysan goguenard, bavard, médi-
sant elforl en gueule. Sous Louis XIII et pendant une partie du règne de Louis XIV,
Guéridon était devenu un type aussi répandu que le fut un peu plus tard Lus-
tucru. On ne manqua pas de le farire ligurer dans les chansons, si souvent qu'il
linit par donner son nom à certains vaudevilles dont le refrain était : Ah.' ah!
ah ! Guéridon , ou bien : Guéridon des Guéridons, don, don. Il figurait aussi dans
les danses , et particulièrement dans les ballets, par exemple , outre celui-ci, dans
celui des Argonautes (3 janv. I6I4). En parlant de la farce du Régal des Dames
dans sa Gazette [3 mai 1668), du Lorensdit : « ...On voit deux Guéridons danser, »
ce qui semble faire entendre qu'il y avait des rôles de Guéridons comme d'Arle-
quins, de Scaramouches, etc., taillés sur un patron convenu et reconnaissables à
23C LA FONTAINE
Pour GUÉBiDON, la mabtingalb, du pont et la guimbarde.
Quatre amans du siècle passé ,
Guéridon et la Martingale ,
Et Du Pont le rapetassé
Ayecque la Guimbarde à face de médale ',
Venons icy pour rajeimir.
Belles, daignez nous retenir ;
Si nos mines vous semblent fades ,
Nostre danse est un jeu qui D'est pas à bannir.
ENTRÉE VI.
l)cu\ anciens sénateurs de la république de Uaguze, pressés d'un
reste d'amoureux désir à l'as/zect de ce beau séjour, ont peine
à se contenir dans la gravité.
leur costume ou à leurs maoièm. (Voir une noie très curieuse de M K'I. Kouriiier,
(|ui a reproiluit la Conférence de CturiJoH, dans le l. VIII de te* /'uririi i hi\t. ri
litt.) — La Martingale l'auortit à merveille a Guéridon pour faire le premier
couple. C'était encore un type non moins répandu , type de gueuM', de curieuse
et de vieille débauchée, dont rorigine ne sr dUtlingue pa> plus nellenient l.e mol
de martingale avait d'aliord servi a de«i(iner rarcuulrement , mais il ne lunla
pas, comme les mo\» cale, griselte, ric-, à passer de la a la personne qui le porluit ;
({uelquerois même on le trouve employé presque en même temps dans les deuK
sens, par exemple dans le Ballet du buream de Rencontre (1631), ou la 9* entrée,
intitulée Jacqueline et (a Martingale, débute ainsi :
Aulrefob, l« moRdr iDtrntoll
Toute ctio*c à U MarlinX'le ;
t'rrsoDne encore ne portolt
Aucun* cbose à la rojrale.
Il y a aussi uu récit de la MarUngale dans le Ballet de Mgr le Prince, donne au
Louvre en 1622. Ce nom elait ilevenu une épilhele proverbiale. Tallemant ra-
conte que les gens de M"' de Vervins, voyant passer M"»- de Brassac, se mirent
<i dire pour l'insulter : « Voilà la MarlinKale qui passe. » (Édit. P. Paris, VI, ino.)
Scarron a employé plusieurs fois le mot de martimjdle dans le sens de coquette
de bas étage (firgile trav., I. IV ; Épllre à .V"»« de Itautefort). — Du Ponlit la
Guimbarde forment tout a fait le pendant de Guéridon et la Marlin;;ale : cuminff
eux c'étaient d'anciens types, réels ou lictifs , passés en locutions populaires et mis
CD chansons, qui se répondaient et allaient ensemble :
Les uns d'bumear assez itaillarile
Cbantoieot Dupont rt la Gulntiardc
(l.orel, Mu$e hist du U févr. l«n )
La Gnlnibardea<ec Du Pont
Résonne dans les boutiques.
[Poeiies citoisUt dr Sercjr, l«6t, l* part., p- M.)
On connaît encore aujourd'liui la vieille chanson : Du Pont, mou ami, à laquelle
il est fait uliusion plus loin , et dont on peut voir le timbre dans Ici Airs notés du
Recueil de Maurepas, I, f. 233.
' Médaille.
DE JOUVENCE. 237
Pour les DEUX sénatelbs de baguze.
Qui nous fait venir en ces lieux
Du fond du golfe Adriatique?
INous ne sommes ny froids ', u}- vieux ,
Kt nous sçavons encor l'amoureuse pratique.
Belles, qui nous faites la nique,
IS'en croyez pas nos envieux:
C'est le soin de la république
Qui nous fait paroistre à vos yeux
Avec ces cheveux gris et cette face étique ».
ENTRÉE VII.
Un nécromantien de iunicersUé de Salamanque^, persuadé de
pouvoir renaistre, commande à ses deux valets de le hacher et le
mettre dans une bouteille ^ à l'exemple du marquis de l'illena,
Espagnol, autrefois si fameux en fart magique ^. Mais se trouvant
prés de cette Fontaine, il quitte son pi'emier dessein pour en
éprouver les merveilles ; ses valets le suivent et veulent, ainsi que
leur maistre, profiter de cette heureuse rencontre.
Pour le NÉCROMANTIEN ESPAGNOL, tenant une bouteille ou phiole
à la main.
Foible déesse à l'eau rajeunissante ,
Faites couler vostre fontaine ailleurs ;
Je porte icy des secrets bien meilleurs ,
Dont la manière est toute ravissante :
Je fais renaistre avec grande merveille ,
Hachant meou comme chair à pasté ,
Le corps humain de vieillesse gasté ,
Que je renferme au fond d'une bouteille.
Certain sçavant jadis en fit l'épreuve ,
Et sans l'erreur d'un commis indiscret,
' Le Icxle porle/ows ; dans noire exemplaire ce mot est barré et remplacé d'uni'
écriture du temps par celui de froids, qui semble le vérilable.
» Suivent huit vers italiens, rangés sous le nom des mêmes.
3 11 y avait, pendant le moyen îige, à Salamanque, comme à Toléd;', à Sé-
ville, etc., des écoles publiques de nécromancie, que lit fermer la reine Isabelle.
* Don Fnrique de Aragon, marquis de Villena (1381-1434/, célèbre pcCle, que
sa science el son érudition firent passer pour sorcier.
238 LA FONTAINE
L'on auroit veu , par ce divin secret ,
Corps, chef, pieds, mains, cœur, os, chair et peau neuve.
Sus donr, à moy, vieillards de peu d'affaire ,
Qui tout glacés couver un coeur «le feu :
Pour vous donner bonne mine et bon jeu,
J'ay le secret qui vous est nécessaire '.
SKCONDE PARTIE.
De quelque espoir dont fussent flattés ces divers adorateurs de la
Jouvence, ils ne laissent pas d'estre surpris de se voir rajeunir si
proniptement ; et cette aimable déité ne change pas seulement leur
vieille peau, mais encore leurs habits , qu'elle leur doiuie convenables
à leurs différentes conditions, et selon le temps qui court. Opendant,
ô beautez divines ! quelques-uns d'entre eux sont d'opinion que vos
charma ns regards ont fait ce miracle plutost que la vertu de cette
Fontaine. Quoy qu'il en soit , la joye qu'ils ont d'un si doux prodi
se va faire voir par la gayefé de lour danse.
/./.( // .
La JOYE, auj: dames.
Sources d'amour et de lumière ,
Beaux yeux , c'est à vous seulement
Que ces corps, revestus de leur forme première.
Doivent un si prompt changement.
Dans vos regards si pleins de flames
Ils ont rallumé leurs désirs ,
Et retrouvé des sens aussi bien que des âmes
Capables des plus doux plaisirs.
ENTRÉE I.
Les TROIS COURTISANS rajeunis.
SOKKET.
Grâce à cet humide séjour,
Qui , chassant notre âge incommode ,
' Suivenl deux strophes espagnoles, pour le même.
DE JOUVENCE. 23Î)
Nos vieilles pièces raccommode
Et nous fait voir un nouveau jour,
Nous avons de la vieille cour
Toujours l'adresse et la méthode ,
Mais nos corps , refaits à la mode ,
Sont tous prests de faire l'amour.
Dames , cette onde merveilleuse
Rend notre flame vigoureuse
Et maintenant digne de vous ;
Si vous en craignez l'imposture ,
Faites l'épreuve avecque nous
Du secret de cette aventure.
ENTRÉE H.
LES DEUX DOEGNES revenues entre dix-huit. et dix-neuf ans.
Miracle! l'effroy des humains
Est maintenant l'amour du monde ,
Et cette fontaine féconde
De leur visage et de leurs mains
A repoly les parchemins,
Par les merveilles de son onde !
d'un rare secret effet tout singulier!
Ces vieilles et laides brehaignes '
Ont quitté le nom de Doëgnes
Et repris leur premier métier.
ENTRÉE m.
GUÉBIDON et la MARTINGALE,, DU POM et la GUIMBARDE, €n
adolescence.
Nous sommes rajeunis : la vertu de cette eau
A rétably la nostre avec beaucoup d'usure ;
Chacun s'en trouve bien : la Martingale assure
Qu'elle ne vit jamais son Guéridon plus beau.
Et Du Pont mon amy, d'une humeur plus gaillarde
Renouvelle sa danse avecque la Guimbarde.
' Liltéralement : femelles slériles.
240 LA FONTAINE
ENTRÉE IV.
LES DEUX siwATEiiBS en leurs plus beaux jours.
Sans aucun défaut des deux Ages,
Nous possédons leurs avantages.
Belles, qui désirez des amans tous parfaits,
D'une vigoureuse viiillesic
Kt d'une prudente jeunesse
Recevez l'offre et les effets.
ENTRÉE V.
laj, fordreest interrompu par l'entrée ej Ira cagante d'uno opé-
ratrice', qui prétend, par certaines eaujc , fards, pommades et
autres secrets, rendre à toutes personnes la première fleur de
Ifcauté, et se moque de celles qui vouf rhmhi r In Jrunessc ailleurs
que dans son logis.
Pour rOPÉRATSiCE.
De tous les trésors dont se parc
La terre dedans et dehors,
Je fais un composé si rare
Pour rembellissemcnt du corps ,
Et j'y travaille avec tant d'ordre
Que la vieillesse n'y peut mordre.
Je remets des gorges nouvelles ,
J'aplanis les rides du front,
Et je rends les vieilles si belles
Qu'on ne voit pas ce qu'elles sont ;
Bref, je porte en ma boëtc encloses
Les beautez » des lys et des roses.
Que ce peuple est simple et crédule
De penser rajeunir sa peau
' Le mot opérateur, opéralrice, correspondait à peu près à noire mot ii'enipi'
rique oif de charlatan. Sur les opérateurs du dix-septième sii-cle, leur genre de
vie, les seireis merveilleux dont ils se targuaient, etc., on peut voir le cli. VII de
notre Tableau du vieux Paris : les spectacles populaires et Us artistes des rues,
(Dentn, in-i2.)
' Correction de l'écriture du temps, sur notre exemplaire. Il y a /a peau té,
dans le texte.
DE JOUVENCE. 241
Dans cette source ridicule ;
Car enfin ce n'est que de l'eau ,
Et qui n'a pour toute efficace
Que la vertu d'oster la crasse.
ENTRÉE VI.
La vraye Jeunesse, représentée par deux Damoiseaux , qui vien-
nent témoigner par leur belle danse Faise qu'ils ont de n'avoir pas
eu besoin de rajeunir.
Pour les DEUX damoiseaux.
Belles , dont le teint de rose
Et dont l'âge fleurissant
Se rit des métamorphoses
De ce démon impuissant ,
C'est aux vieilles rinquinquées
Que ce faux charme a masquées
D'aimer ces vieux rajeunis;
Nous, dont la jeunesse pure
Est un don de la nature ,
Devons ensemble estre unis.
EiNTRÉE VII ET DERNIÈRE.
£e nécromantien espagnol, dans cette jeune saison, que son art
lui promettait, mais quil a trouvée en cette avanture par une
vertu moins trompeuse que celle de sa magie. Ses deux fidelles va-
lets s'étonnent de se voir changés en si peu de temps, et s'en ré-
jouissent par mille postures agréables. Trois admirateurs d'un si
rare effet se joignent à ces trois derniers rajeunis , et tous ensem-
ble finissent le ballet.
PoMr /e NÉCROMANTi EN RAJEUXY. tenant à sa main une phiole
d'eau de la foîntaine de JOUVE^CE.
ST^XCES.
I
Non , la science que MéJée
A jadis si bien possédée
En faveur du bonhomme Éson ,
CONTEHP. DE MOMKRB. — II. 10
242 LA FONTAINE UE JOUVENCE.
Qiioy que l'antiquité nous clianlo.
Ne peut avec cette eau charniante
Estre mise en comparaison.
Cette jeune et divine Fée
Klève à sa porte un trophée
De nos membres vieux et gastés,
Pour attirer chacun qui passe :
Jamais bouchon ' nVut plus de ^race
Aux cabarets les plus hautes.
Divinité que j'idohUre,
Désormais, dessus mon tliéâtre,
Je ne loueray que tes hauts faits.
Tu t'en vas , mais qu'on se console ,
Messieurs, j'en oy pleine phiole,
Et je loge près du Palais *.
' Le bouchon , qui ne t« troavr plus guère aajoanl'tioi que dan* les vilU^px,
était alors lYnsei^ne ordinaire drs cabarHa, m^me à Paris. Une ordonnance de
Louis \IV, datée de io«A, preacrivail rocort Mil caliarelier* Tuuge du bmirhon ;i
leurs portes. Les l)raorhes d'arbre et !<• oooronnes de lierre avaient été les pre-
mières enseignes des liotetirries.
* Os vers indiquent soit le llea où se dansait le iMlIel, so(t celai où se lennll
Topérateur, où se débitait le rcmèdt q«l ont Intplré oe divertissemeol.
LE
LIBRAIRE DU PONT-NEUF
ou
LES ROxMANS^
BALLET.
1644.
w
NOTICE
LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF OU LES ROMANS.
Il existe sur ce ballet une longue Notice de quarante-cinq pages in-8°, en
vers burlesques, intitulée : le Ballet des romans, A M. Scarron. Cette Notice,
réunie au j)allet, et reliée sous la même couverture dans l'exemplaire de la
Bibliothèque impériale, raconte en détail l'hisloire de ses représentations,
et nous n'aurons ((u'à suivre ses indications pas à pas. Elle est rédigée par
l'auteur du ballet liii-ménrc, qui malheureusement ne s'est pas nommé. Mais
le style et la tournure des vers rappellent tout à fait la manière de Loret, et
divers détails semblent trahir le caractère, les amitiés et les relations du
futur journaliste. Ce n'est là, toutefois, on le comprend bien, qu'une con-
jecture très-vague, que nous hasardons sans y appuyer.
Le Libraire du Pont-Neuf fut donné pour la prenùère fois le jeudi gras
(de l'an 1644 ' ), avec les violons de la grande liande, « dans une maison
empruntée ». Cette première représentation fut donc une sorte de représen-
tation pul)Iiquc. Il sendjle d'ailleurs que lanteur eût à sa disposition, pour la
circonstance, une troupe de danseurs gagés, fju'on le voit conduire avec lui,
dans plus de dix carrosses, chez tous ceux qui désirent avoir le spectacle de
son Imllet, et qu'il en fit ime esi>èce de commerce, et, comme on dirait au-
' Cettî date est déterminée aussi nettement que possible par le passage de la re-
lation où il est parlé du maréclial de Bassompierre, tout récemmeut sorti de In
Bastille (il en était sorti en 1643), et du duc qui a fait, l'an passé, chanter deux 'l'e-
Deum pour Tbionville et pour Rocroy (la prise de Thionville et la victoire de Uo-
croy par le duc d'tliighien sont de 1643). Il fst vrai que l'auteur, en s'adressant ;i
Scarron, au début de sa relation, dit que celui-ci est malade depuis quatorze ans,
six mois et près d'une semaine : or, comme on fait dater d'ordinaire le commencement
de la maladie de Scarron de 1638, d'après des documents qui paraissent irrécusables,
on serait porté d'abord à reculer la représentation de ce ballet jusqu'en 1652 au moins.
Mai» l'auteur peut se tromper sur la longueur de la maladie de Scarron, qui peut-être
aussi remontait en réalité au delà de 1633, au moins par ses premiers germes et ses débuts.
Il parle sans doute par ouï-dire et d'après les bruits courants, et même la préci-
sion burlesque qu'il affecte d'apporter à son calrul,en co m ptant jusqu'aux semaines,'
donne à entendre que c'est une plaisanterie, qui n'a d'autre but que de faire le vers
et d'amener la rime. F,n tout ras, on sent bien que ce passage ne peut détruire ni
même affaiblir en rien la double preuve qui se tire de l'autre, et que l'erreur de
l'auteur, très-compréhensible dans le premier cas, est inadmissible dans le second.
240 Noiu.i:
joiinriiui, de siHTiiIation. Il fut dansé eiLMiito chez M"^ Gniv«^Lauiif« '.
où le portier laissa entrer tant de ntoiide (lu'nit grand {uinre, \enu |MHn
voir ce si>cctacle, dut s'en retourner. Alors on le représenta trés-\ile, an
milieu du tapage et d'un tel bruit de converttlions cpie la iunsic|iic fut obli-
gée de [Kirtir après le récit d'Apollon. La troisième exhibition du ImIIi-I
eut lieu chez M. d'Oi-ge^al ', où, les |iorte» soigneusement cluses, il put
se dépl(>\er à l'abri de la foule, dans une salle bien éclairée et en pré.senr>
d'une asseuddée brillante, an milieu d«- latpielle on rem.inpinit partieidièn -
ment la lielle Marion de l'Orme. Ces diurnes représentations eurent lieu b
jeudi gras.
Le dimanche sui\ant, sur le désir témoigné |tar le n>i, qui ena\ait entendu
|Kirler, la trou|M>alla le danser au Palnis Hi>>al, ilesant la lour, et il y obtint,
comme |>artont, un grand sucrés. Puis on \iut demander aux acteurs cl<
se transportera la placi- Hoyale, chez nue ducbes»<-, où, mal reçus et tmité>
avec mes«piinerie par un intendant dont l'auteur te plaint a«ee amertume,
ils s'acquittèrent de leur lirbe sans entrain et en l'abrégeaul, tous les veu\
du duc d'Orléans, du dur d'Engliieii, du maréchal de iiassompierre , etc. lU
se rendent ensuite «Inns Vite ,' chei M. d'Astrey-t'omnians, où ils Ironxeni
tn)is princes parmi les spectateurs, et «ont largement accueillit.
Le snir du Jundi gras, la même tro<i|>e représente le Imllet chez le car-
dinal Mazarin, devant le pi-ince Thomas de Savoie. Klle est ensuite mandée
au LuxemlMiurg, quoique toute la cour, sauf Madame, einpèciiée par sn
maladie, eût déjà joui de res|>eetacle. Ki><'n elle va dans la maison de M. Por-
tail, conseiller de cour souveraine, qui avait réuni à celte occasion tonte In
morlellerie et quelques dames du Marais. Après tpioi, la lrou|M' se !:é|>are^.
On voit qoe le Libraire du Pont'Nruf, ou, comme il est plut frtfiuem-
ment désigné, le Hatlet </<•( Romans, obtint un vrai siiceèt de vogue, et que,
si sa carrière fut courte , elle fut du moins active et glorieuse. Quoiqu'il
n'ait )tas été fait din*ctemeiit |>our la cour, ce|M>ndant , comme il fut
représ4>ntc plusieurs fois devant elle, nous avons pu l'admettre dans notre
cadre. On jugera sans doute, en le lisant, que ce ballet ingénieux, dont le
sujet appartient à la fois à la réalité et à la fantaisie, à l'observation et à
^'imagination, n'était |>as in«ligiie de sou succès, facile du moins à coni-
preudre pour i»eu qu'on veuilK- songer .i la variété piquante de mise eu scène
■ Franroiie-Godet de* Moraii, femm^ dr Gravé, liear de I^UDay, qui iVtait bcau-
coop enriclii dans )e* affaires du roi, «t depoi* marqnite de Pironea. Voir son liis-
toire dans Tallemant des Réaax, t. VI, p. 352 et suiv. (édit. I'. l'iris et Monmer-
qué).
' Gèoffrpy-Lnillter, sienr d'Orgefal , cooseiller an parlement en I037, mailre drs
requêtes en 1652 (Tallemant des néant, éd. P. l'Aris, I. VI, p. 87). rallemaut nous
apprend que Mme d'Orgeral avait souvent bal ebei elle, et que le mari s'amusait a
faire le maître des cérémonies et s'opposait avec vigueur à l'eatrée des importaas,
ce qui s'accorde trés-biep avec la relation de notre auteur.
3 II existait aussi une autre relation en vers, Épistrr du Bnllet des Uomant, que
M. Monmerqué possédait monusrrite ( E. Kouriiier, Ui$i. du l'onl- Nt^f, p. 153,.
Mous n'avons pu remettre la main sur cette ,£>(Wr«, et vérifler si elle différait du
récit que nous venons d'aualjrser.
SUR LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF. 247
que fournissaieut les motifs des entrées. C'était un thème fait à souhait pour
ce genre de spectacle : aussi l'abhé de Marolles a-t-il tracé, dans la suite
de ses Mémoires ', un plan de i)allet sous le même titre, cjui a peut-être
inspiré celui-ci. En outre, la Boutade des Comédies, publiée quelques années
après, probahlfuient \ers 1G47^, mais (|ue nous ne reproduisons pas parce
qu'il est douteux qu'elle ait été dansée et qu'il est certain ([u'ellc ne l'a
pas été à la cour, rappelle le Ballet des Romans par son plan général, et par
quelques entrées où l'on voit apparaître les mêmes personnages.
Le ballet du Libraire du Pont-i\'euf ou des Romans (in-4'') est devenurare.
II ne porte ni lieu ni date, ni nom d'imprimeur et de libraire.
' Discours IX, du Ballet.
' Nous lui donnons cette d.ite d'après celle des dernières pièces dont il y est question.
La Sophonisbe , qui joue un rôle dans la 2'^ partie, est assurément celle de Mairct,
reprèsentéeen 1629 et imprimée en 1635, c'est-à-dire vers la même époque que la plu-
part des autres pièces sur lesquelles roule le ballet, et non celle de Corneille, repré-
sentée seulement en 16G3, bien postérieurement à toutes les comédies et tragédies citées
dans l'ouvrage.
LE
LIBRAIRE DU PONT-NEUF
ou
LES ROMANS.
RÉCIT D'APOLLON.
Beautez, beau chef-d'œuvre des deux,
Dont les charmes sont tels
Qu'ils peuvent des mortels,
De mesme que les dieux ,
Obtenir des autels ,
Contemplez ces romans ,
Ou plutost ces amans,
Dont, sur ma lyre ,
Je viens vous dire
Les tourmens.
Jamais que pour vostre plaisir
Ces miracles d'amour
JS'avoient receu le jour,
lit ce mesme désir
A causé leur retour.
Aimez donc ces romans.
Ou plutost ces amans , etc.
AUX DAMES.
Vrais et vivants portraits de la divinité ,
Illustres ennemis de nostre liberté ,
Beautez , sur la terre adorées ,
Ouvrez ces yeux brillans qui nous font soupirer;
Mais, afin d'admirer.
Quittez pour un moment le soin d'estre admirées.
2jo LE LIBRAIRE DU PONT-NELF
Ces mervcillcuv romans, qui ne peuvent lasser.
Et dont jamais le temps ne srauroit effacer
Ky le mérite ny la gloire,
Viennent rendre luï hommage à vos charmes vainqueurs ,
Et prendre dans vos «'œurs
La place qu'ils avoicnt dedans voslre mémoire.
IS'e leur refusez pas un lieu si glorieux :
Us n'ont receu le jour que pour plaire à vos yeux,
Et ne viennent que |K)ur vous dire
Qu'ils tiennent leur destin moins aimable et moins beau
D'estre exempts du tombeau
Que de se voir soumis aux lois de vostre empire.
Pour le LIBRAIRE.
extri':k 1.
Sujet à la pluye , à la gresie ,
Selon le caprice des vents.
J'expose aux yeux du tous venans
Le beau métier dont je me mesie;
Je vends des livres tous les jours
D'histoir^, de fables, d'amours.
Sur le Pont-Neuf où je m'arreste •,
Et , contraire aux autres humains ,
' On connaît le vers de Boileau (Salirr \\\ i\n\ menace les mauvais ♦•'•t'^ ■•■-
(le voir leurs ouvrages
Parer deml-roof^ le« rrboriU 4u FuBl-Nruf.
et là
Occuper le loistr des laqnaM et des p«f e*.
Une fouit' de témoii;n.iKe» centemporains nous monlrenl ill^l.llU•» sur le Ponl-
Neuf, au (lix-septieme sUtIc, c»-» lM>ii(niini>tes en pirin vent, reji-ié» anjourtriiui
sur les parapets de» quai». Il» > rai>aient un commerce assez iin}M)rlarit pour avoir
excité à diverses reprises la julousif de» libraires en Imuliqu»', ifiii parvinrent, en
I0i9, à ol)lenir contre eux un arrél d'expulsion, exécuté seulement (|ui-I(|ue temps
après. La politique, la morale et la rili;;ion se réunirent plus d'une fois pour
sévir contre ces étalagistes, qui étaient soup<;onnés de vendre sous main des livres
dangereux ou licencieux. Sous la Fronde, c'est par eux surtout que se propa-
geaient les milliers de libelles contre >l.iz.irin; plus tard, âpre» la révocation de
l'édildelSantes.on les persécuta parcequ'ils vendaienldes ouvrages prot*^stant8, el La
Reynieécrivait à un commissaire de jeterdans laSeinetous les livresqu'il trouverait
sur le Ponl-Neuf. Il y eut encore de nombreuses ordonnances au dix- huitième siècle
(8 octobre l"l.i;28 octobre 1721; sentence de police du i:. nov. 1737) pour défendre
les étalages et l)ouliques portatives de livres. Il semble, d'après ce ballet, que, du
moins en iCii, c'était surtout de romans qu'on faisait commerce en cet endroit.
ou LES ROMANS. 251
J'ay de la science en mes mains
Mais je n'en ay point dans ma teste
Pour deux péda^s.
ENTRÉE II.
Nous avons sous nostre calotte ,
Ou plutost sous nostre bonnet.
Un esprit plus riche et plus net
Que ne l'eut jamais Aristotc.
Sénèque, Socrate et Platon,
Assez habiles, ce dit-on ,
jS'étoient que des chardons et nous sommes des roses ;
Brer, sans trahir la vérité,
Nous pouvons nous vanter de scavoir toutes choses ,
Si ce n'est la civilité '.
Pour AMAUIS, OBIANE et DABIOLETTE ».
ENTRÉE III.
Je suis ce héros merveilleux
Dont la main brisa tant de testes ,
' Le pédant, si souvent exploité dans noire vieille coméilie et dans toute la lilté-
ralure familière du dix-sepliéme siècle, surtout avant iccn, est représenté partout
comme un élre sale, dégoiitanl, sans usage et sans polilcs.se. V, te Ci/dias de Théo-
phile, dans ses FragmenU d'Histoire comiq ; le Barbon de Balzac, le Pédant joue
de Cyrano, etc.
- Il s'agit ici d'Amadis de Gaule, la lige de tous les autres Amailis. Dans le
célèbre roman de chevalerie qui porte ce litre, et dont la composition remonte
au (jualorzième siècle, quoique la plus ancienne rédaction qu'on en ait soit celle du
poète espagnol Garcia Ordofiez de Montalvo, publiée seulement en I5l(>, Oriane
est la tille de Lisvart et de Brisène. Elle est aimée d'Amadis, qui se fait son che-
valier, et, pour mériter sa main, accomplit les plus grands exploits. Dans le même
roman, Dariolette, suivante d'Kli.senne , fille du roi Carinter, est la conlidente et
Ventrtmetleme de ses amours. Aussi son nom était- il passé en proverbe : on disait
une dariolette, pour une entremetteuse (Scarron, firr/. Irav I. IV; Régnier a
même employé le mol duriolet. Salir. V). VAmudis avait gardé une grande
renommée, et on le considérait omme le type du roman chevaleresque : on voit
par les iVemoiçes de M'nc de Motteville, les Lettres de M"ie de Sévigné, etc.,
qu'on le lisait encore beaucoup. 11 n'est pas besoin de dire qu'on avait traduit plu-
sieurs fois VAmadis de Gaule dans notre langue, depuis Nicolas d'UerIjeray, sieur
des Ëssarts, qui commença à le faire eo l&io.
252 LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF
Et sceut anrester les conquestes
De mille géans orpicilloux.
Mes coups, pareils aux coups de foudre,
Ont réduit des villes en poudre;
L'Espagne a mille fois imploré ma mercy,
Ses guerriers ont trouvé ma défaite impossible.
Et, sans cette beauté qui m'arcompague icy,
Jepouvois emporter le titre d'Invincible.
Pour iet CHKVALIEHS DB LA TABLE HONUE '.
ENTIlKE IV.
Quoy qu'on puisse dire de nous ,
Quand nostre main est occupée
A tenir le verre ou ré{)ée,
Nous faisons confesser à tous
Qu'il n'est rien si beau dans le monde
Que l'ordre de la Table Ronde.
Pour le CHEVALIER DU SOLEIL '.
KNTTU'E V.
Je suis chevalier du Soleil
Seulement pour ce que j'adore
Une jeune beauté dont l'éclat nompareil
• Allusion aux romans d'avenlure dits de la Tnhip Ronde, qui forment un cycle
complet, comprenant les romans du sain! Ciraal, de Tristan, de Lancelot, (l<^ Merlin,
de la mort d'Arthur, de Percerai le (lillois, etc., etc. (V. Cli. d'Héricault. Kxnai
sur l'origine de répopée française, In-S', p. *8). Celle locution : Ordre de la Table
ronde, chevaliers de lu Table Ronde, se prêtait al.M'menl à un é<|ui\oque dont les
auteurs comiques et familiers du dix-ieplième siècle ne se font pas faute. Dans
VEntrée magnifique de Bncchiu aver .V*»« Uimunrhr groMc '1027, in-4*}, on
voit fi;;urer le Grand Maître des ctievaliert de la Table Ronde parmi les courriers
de Bacchus.
' VJdmirable histoire du Chevalier du Soleil, Pari», 1620. 8 vol. In-S", par Fr.
de Rosset, (un deceux qui ont mis le plus à contribution la littérature romanesque
de l'Espagne, si fort à la mode alors en France) est une traduction ou plutôt une
imitation d'un ouvrage d'Otunez de Calahorra. Elle tient lignement sa place
parmi les romans de chevalerie. On vit plusieurs fois figurer les Chmiliers du
Soleil dans les fêtes, tournois et divertissements de la cour, particulièrement dans
le grand carrousel qui eut lieu sur la place Royale en t6I2, en l'honneur du
mariage résolu de Louis XIII. (V. le Roman des Chevaliers de la Gloii-e, par
Rosset, 1CI6, in-i").
ou LES ROMANS. 253
Efface le teint de l'Aurore;
A ce père du jour elle a mille rapports :
Elle fait sur les cœurs ce qu'il fait sur les corps ,
Et lance une chaleur eu miracles féconde ;
Mais encore en un point ils S3 rapportent mieux :
11 est unique dans les cieux ,
Elle est unique dans le monde.
Pour ASTRÉE et CELADOX '.
ENTRÉE VI.
Qui pourroit lire dans nostre ame
Où l'amour compatit avecque la vertu ,
Y verroit le vice abattu
Sous l'elTort glorieux d'une pudique flamme.
L'histoire de nos passions
Des plus brutales nations
A banny mille fois le crime et l'inconstance,
Et, malgré des jaloux injustes et puissans ,
Sous les armes de l'innocence
Nous avons triomphé de l'injure des ans.
Poîtr /'ALGOLJiziL oîi le sergent '.
ENTRÉE VII.
Ces quatre démons qui m'obsèdent
Voudroient bien entrer dans mon corps ,
Mais il faut que les petits cèdent
Et prennent la loy des plus forts.
Je suis le vray démon qui tourmente les hommes :
.Te n'épargne au temps où nous sommes,
Les riches ny les indigens ;
' Tout le monde connaît VAstrée d'Honoré d'Urfé, dont le !«' volume parut en
1610, et le nom du herger Céladon, l'un des principaux personnages du roman,
devenu le type proverbial de l'amour pur et lidèle. Il n'est pas besoin de rappeler
le succès inouï de cet ouvrage, et l'intluence durable qu'il exerça sur la littéra-
ture et même sur les mœurs dans la première moitié du dix septième siècle.
' L'algouazil est un des personnages les plus habituels des romans picaresques
et de Don Quichotte. Il est très-probablement fait allusion ici à Vi4lyouazil dé-
moniaque, qui est l'une des Fisions du célèbre écrivain espagnol Quevedo, si lu
et si souvent imité alors.
254 LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF
Tout me luit, personiu' no m'aime,
Et je crois que, dans IVnfVr incsme ,
Les diables craignent les sergeus-
l'uni- MKLI.USINE '.
ENTRÉE MIL
Je suis Pillustre Mellusine
Qui brille d'un éclat qu'on ne sonuroit teniir,
Kt qui , d'uno œillade divine ,
Pénètre le secret des choses à venir
J'aime à prononcer mes présages
Sous mille dit'Ierens visagi^s :
Cette diversité rend mes esprits contens;
Mais je n'affecte l'inconstance
Que pour ce qu'il n'est point de plus grande prudence
Que de changer selon le temps.
Pour LKS QUATRE FILS AYMON *.
F.NnU'K TX.
Juin ci niiiri titili> miiiiiiii-a iit'lilfS
Pour défendre l'honneur des dames,
Kt punir ces hommes infâmes
Par qui les bons sont opprimés.
Par mille et mille exploits de guerre
Nous allons subjuguer la terre,
Kt sommes quatre justement
Afin que noslre épéc, en conquestes féconde,
' l* Roman de Millux' , . . ' pour auteur Jenu
(in-folio golliique). L-es diverses e<liiions de cet ouvrage dirrëront coniiidéraliie-
ment entre elles. On sait que le nom de Mélusioe est resté comme type de m.igi-
cienne et devincn-sse.
' L'histoire des quatre iils Aymon est une vieille clianson de geste, empreinlr
au plus haut point de la marque féodale, dont le plus ancien texte «ulrtistanl est
un manuscrit du treizième siècle, mais qui ne fut imprimée pour la première fols
que sur la lin du siècle suivant Huon de Villeneuve en a fait son roman, Iteaucoup
plus connu que l'original. L'histoire des quatre Iils Aymon, sous les formes di-
verses qu'elle a revêtues, fut toujours très-populaire, et il en existe dans la Bi-
bliothèque Bleue une version abrégée , qui se vend encore à grand nombre d^
les campagnes, par le moyen du colportage.
ou LES ^MAxNS. 255
Pluslost et plus également
Puisse faire entre nous le partage du monde.
Pour l'illustre bassa '.
ENTRÉE X.
Si jamais quelques avantures
Ont donné de l'étonnement ,
Mon sort doit estre asseurément
Mémorable aux races futures :
Sans offenser ma flamme ou la loy que je tiens,
J'ay servy l'Ottoman, j'ay scrvy ks chrétiens,
Kt me suis fait l'objet d'une histoire bien ample;
Aussi n'est-il de nation
Qui ne trouve Ibrahim pour un parfaict exemple
D'amour et de religion.
Pour DOM GCICHOT '.
ENTRÉE XI.
Enflé d'une ardeur héroïque
Et d'un courage sans pareil ,
J'ay rendu ma gloire publique
Et me suis fait cognoistre autant que le Soleil.
On chante par toute la terre
Mes exploits d'amour et de guerre.
Ainsi que mes desseins mon pouvoir est divin ,
Jusque-là que mou bras , sans chercher d'assistance
Qu'en ma seule vaillance
A répandu le sang de trente rauids de vin.
' Ibrahim, on Villii.slre Bassa, roman en 4 volumes, publié en 1641 par Mlle de
Scutléry, sous le nom de son frère. L'année suivante, Scudéry en avait lire une
tragi-comédie en 5 actes, sous le même litre.
^ C'cst-Jï-dire Don iQnicholle. La 1" partie du roman de Cervantes avait paru
en 1C05 et la seconde en IC15. £omme la plupart des ouvrajies espagnols, il avait
été traduit presque aussitôt après son apparition, la l" partie en leic, par César
Oudin (Jean Fouel, in-s"), la 2*^ par Rosset en 1618. Je n'ai pas besoin d'expliquer
à quelles scènes du clief d'œuvre de Cervantes font allusion plus loin les vers
pour Sancbo Pança,
2ÔC LE LIBHAIRE'DU PONT-NEUF
Pour SAIfCBO PANÇA.
Monté dessus une bourique ,
Avec un effroy sans pareil,
Tay rendu ma honte (uiblique.
Et ne me suis couché non plus que le Soleil.
On chante par toute la terre
Les exploits que j'ay faits au verre,
Jusque-là que mon nez n'est plus qu'un gros bouton ;
Mais je ne suis repu que d'espoirs infertiles.
Car, lorsqu'on me promet des isles,
Je ne rerois jamais que des coups de baston.
Pour DIANE de mo.xtemajor <.
ENTUÉE XII.
Je ne suis pas cette Diane
Dont jadis un chasseur profane
Dans le cristal de l'onde admira les appas ;
J'ay quelque avantage sur elle,
Car son propre destin l'exempta du trépas,
Et rien que ma vertu ne me rend immortelle.
Pour CARDE.MO, le BEBGKB EXTHAVAGAST et BUSCON *.
extri'j: xiii.
Nostre habit comme nostre danse
Fait bien voir que nous sommes fous ;
' La Viane par GeorgfS de Montemayor ( 1542), plus connue sou« le nom de Diaut
(le Montemayor, par la réuiùun du nom de l'auteur au titre du li%re , est I'ud de»
plus célèbres romani pa&(uraux du teiiléme siècle. Cervantes a rendu un hommnge
ilalteur à cet ouvrage en le (aidant épargner par le curé, dans l'auto-da-fé ou
périssent tant d'autres romans. Il avait ete IraduU par Gdin dés ir>7H.
' Cardenio est an des personnages épisodiques de la première partie de IJnn
Quichotte : on sait que c'est un fou par amour rencontré par le clievalicr de In
Manche dans la montagne Notre. Pichon l'avait mis en scène en 10-29 dans su
tragi-comédie des Folies de Cnnletiio, ta 5 actes, en vers 'Paris, T.irga, 1030,
in 8°;. — Ch. Sorel a publié en 1027 son romao du Uergt^ cxlravar/iiiit, évidente
imitation de Don Quichotte, ou il retrace l'Iiistnire de Lysis, devenu fou pour
avoir trop lu de pastorales el pris leurs invention:» au sérieux. (> roman, aujour-
d'tiui bien oublié, était encore très en vogue au moment de la publiralion de ce
ballet, et en 1653, Th. Corneille en tir.iil ^a pastorale burlesque qui porle le même
litre. — Enlin Buscon est le héros d'un romd;i picaresque de Quevedo : Le Grand
Tacano, ou Histoire de don Pablo de Séyoïie, turnommd l'.4veHliir.er Buscon.
ou LES ROMANS. 257
jMais ce mal à toute la France
Est conimuu aussi bien qu'à nous :
Qui fait le sot pour une sotte ,
Qui d'un teint brun fait sa marotte,
Qui pour la blanebe a du dessein ;
Enfin nostre raison est telle :
Si l'amour blesse la cervelle.
Qui se peut vanter d'estre sain?
Pour ŒSOPE.
ENTRÉE XIV.
Que les hommes sont misérables!
On m'a précipité pour avoir dit des fables ;
Jugez comment on m'eust traité
Si j'eusse dit la vérité.
Pour les AMANS VOLAGES, AUX DAMES.
ENTRÉE XV.
Il ne s'écoule heure ny jour
Que nous ne contractions des amitiez nouvelles,
Et nous n'affectons en amour
Que la qualité d'infidelles :
La Foy, cette déesse à qui tous les mortels
Doivent offrir des vœux et dresser des autels ,
Ne sçauroit éveiller nos âmes assoupies ;
Mais , par un désordre fatal ,
iS'ous ne sommes que les copies
Dont vous estes l'original «.
' Ici sont intercalées quelques strophes italiennes , sous le litre de : Récit deà
comédiens italiens.
V:ONTEMP. DE MOUMtE. — II. 17
258 LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF
Pour ousMAX ', aux dames.
FXTHF'IE XVI.
Beaux yni\, m >ous étonnez pas
De voir ma mine lioursoufllfe :
C'est d'un busq et non d'un repas
Qw ma panse jwroisl enflée.
Je ne me repais tout le jour
Si ce n'est de faste et d'amour,
Kl le plus souvent je me couche
Avec ce fascheux accident
J)e n'avoir rien mis dans ma bouche
Que le bout de mon curcdent.
Pour la BILLE ÉCYPTIBÎCMB *.
ENTUl'K XMI.
Une conduite glorieuse,
Malgré cent obstacles divers,
Me fait voir à tout l'univers
D'effet et de nom précieuse :
On me vola subtilement,
Mais , depuis ce fascheux moment ,
En l'art de m'en venger je suis bien si sçavaote
Que nul homme ne se présente
A qui , par un charme vainqueur,
Je ne vole le cœur.
Pour le SBIGXOB A^iDRKZ ^.
Hélas ! qu'Amour a de puissance !
Je ^rs une errante beauté,
■ Guzman éTAlfarache, roman espaguol par Malteo Alemau (1609), qae Le Saf(e
a naturalisé en français
' C'est le litre porté par une Nourelie de Cervantes : la GUanillu dr. Madrid, dont
Hardy, en I6I5, et Sallebray, en lf.V2, ont Uré cliacun une tra^i comédie sous W.
litre de la Belle Égijptiemie. Les Nouvelles de Cervantes avaient élé publiées pour
la première fois en français proliatjlemenl en lOlb (le privilénc est de novembre
I6I4), traduites, les si\ premières par Rosset, et les six autres par d'Audiguier.
^ Nom de guerre du Jeune ;gentilt)omme amoureui de la Iwhémiennc, où,
comme on disait alors, de l'ÉgypIienne Préciosa , dans la Nouvelle de Cer-
vantes.
ou LES ROMANS. . 25S
Et sous un habit emprunté ,
Pour plaire à mes désirs je trahis ma naissance ;
Pour un destin capricieux
Avec des vagabonds je cours en divers lieux ,
Et fais des laschetez que ma flamme authorise •
]N'est-ce pas un double malheur?
J'ay perdu jusqu'à ma franchise »
Et je passe pour un voleur.
Trio logogriphigeoîs.
Ut re mi fa sol sol re mi fa ,
Alcaminanda romanti Calliparifa
Gran nazo mostrara mollinero
Et beherto farfanti cimusi ,
Et almenalo deviassol,
In re mi fa sol re mi fa sol.
Poitr les FEMMES ILLUSTRES ^
* ENTRÉE XVIII.
Bien que tout le monde ait vanté
Les charmes de nostre visage ,
Chacun sçait que nostre courage
Fut plus grand que nostre beauté.
Vous qui cherchez un rang parmy les immortelles,
Il ne sufDt pas d'estre belles,
Il faut pour triompher avoir bien combattu :
Apprenez donc, par nostre histoire,
Qu'on ne sçauroit entrer au Temple de la Gloire
Que par celuy de la Vertu.
' Ma liberté.
' II avait paru à celte époque plusieurs ouvrages sur les femipfs illustres, les
uns profanes, comme les Fk$ des Dames illustres , par Brantôme; les autres sa-
crés, comme les Fies des très-illustres et très-saintes Dames vierges et martyres,
par Ballesdens (1635, in-8°). Nous ne savons auquel de ces ouvrages il est fait
allusion ici, et il est même possible qu'il ne soit fuit allusion à aucun d'eux.
FIN.
17.
L'ORACLE
D£ LA
SYBILE DE PANSOUST,
BALLET.
1645.
NOTICE
SUR LE BALLET DE L'ORACLE
DE LA SYBILE DE PAISSOUST.
Voici lia (les ))allels tle la cour de Gaston , puisque nous sommes avertis
par le titre même qu'il fut dansé â l'Hôtel du Luxembourg. 11 est vrai qu'on
le dansa aussi au Palais-Royal, d'après les indications du titre ; mais quoi-
((ue, par resjjcct et pour sui\re les lois de l'étiquette, les libraires aient dû
écrire le nom du Palais-Rojal avant celui du Luxembourg, peut-être fut-il
donné d'abord dans ce dernier lieu ; il est vraisemblable du moins qu'on le fit
surtout en vue de la cour de Gaston, autant qu'il est permis d'en juger par
tout ce que nous savons de cette cour, et par la lecture du ballet même, qui
présente toute la physionomie des divertissements représentés dans le cercle
de ce prince, avec moins d'obscénité toutefois, parce qu'il devait passer aussi
sous les yeux de la régente et du jeune roi. Louis XIV n'avait alors que
sept ans, et Gaston était le seul prince du sang qui pût conserver chez lui
d'une façon ininterrompue les traditions du règue précédent sur ce point. On
remarquera, d'ailleui-s, que le livret n'a point paru chez Ballard, qui, en sa
qualité de seul imprimeur du roi pour la musique, avait le privilège ex-
clusif de publier les ballets dansés à la cour royale.
La versification en est assez bonne, et le style trahit une main exercée.
Le sujet est tiré du livre III de Rabelais, dont l'ouvrage a tant fourni aux
ballets burlesques, aux farces et aux comédies du dix-septième siècle. C'est
ainsi ([u'il existe encore la Bouffonnerie rabeleisque, dansée sept ans aupa-
ravant, le Ballet des Pantagruelistes, le Ballet de la vénérable sybile de Pan-
soust de Rabelais (tous deux in-'i", s. d. etc.)
Le Ballet de l'Oracle de la sybile de Pansoust est très-rare , et n'a même
pas été connu de Bcauchamps, qui ne le mentionne nulle part dans ses Re-
cherclies sur les théâtres. Il a été publié à Paris , chez Jean Bessin, rue de
Reims, près la porte du collège, avec permission (1G45).
Parmi les principaux courtisans qui dansèrent dans ce ballet, et dont les
noms sont indiqués en marge du livret, nous remarquons MM. de Brion ,
de Saint-Agnan, de Gcnlis, de Luynes, d'Aluy, de Saintot, d^ Rouennez, de"
Comenge (nous ne changeons rien à l'orthographe), de Monglàs, de Clin-
chant, etc., (pic nous retr<5uverons pour la plupart dans les ballets de la cour
du roi.
L'OR^G LE
DE LA
SYBILE DE PANSOUST.
BALLET DR LA SYBILE DE PAN SOUST.
RÉCIT
De /a Renommée, accompagnée de la Curiosité et de la Vérité.
Je suis l'illustre vagaboude
Qui fait valoir tous les exploits.
Et publie avec mes cent voix
Toutes les merveilles du moude :
J'en vois beaucoup icy ; mais que n'ay-je autant d'yeux
Que de langues , pour les voir mieux !
Combien de Déitez mortelles
Ont icy des charmes divers !
Si je dis par tout l'univers
A peu près comme elles sont belles,
Je porte de leur part un trépas tout certain
A la moitié du genre humain.
Que partout les armes se posent.
Que la valeur se trouve à bout, ' *
Qu'on ne fasse plus rien du tout,
Que les conquérants se reposent :
Tant que de si beaux yeux auront de quoy brusier,
J'auray toujours de quoy parler.
266 L'ORACLE
ENTHKF l.
in MARÉCHAL DES Loois et trois KOI KHiF.ns viennent marquer les
logis de Pnnurgp et de sa suite.
AiiX. UAMES.
Belles, dont la rigueur maltraite les amans.
Lorsque vous nous voyez marquer des logemens
Pour ceux qui sur nos soins leur domicile foudent,
A voir un procédé si remply d'amitié.
Je ne S4;ais comme quoy vous n'avez point pitié
Des pauvres gens qui se morfondent.
E^TIIËE H.
La SYBILE Pansoust ■ suivie de deux MAniciENNBS, nommées
Abmidb et Urgande la dkcoonue '.
AUX UAME8.
Je vois dans le futur
Et sçais tcniir Tazur
Dont le ciel se colore.
Je fais partout éclore
Ou les maux ou les biens.
J'ay de puissantes armes,
Et toutefois je tiens
Le moindre de vos charmes
Plus fort que tous les miens.
La sybile et sa suite rentrent dans un antre dont elles étaient
sorties.
' Voir Rabelais, 1. III, ch. XVI et suivants. Pantagruel, consult« par PanurRC
pour savoir s'il se doit marier, l'envoie à la sibylle : « Ou m'a dit qu'a Panzoust,
près le Croulay ( vjllage situé a deux lieue» de Cliinon ), est une sibylle très-
insigne, laquelle prédit toutes choses futures : prenez, Ëpistemoa de» compagnie
et TOUS transportez par devers elle, et oyez ce que vous dira. »
* Urgande la déconnue esl une magicienne qui joue un grand rôle dana 1'//-
madis de Gaule, comme Armide dans le poC*me du Tasse.
DE LA SYBILE DE PANSOL'ST. 267
ENTRÉE m. *
Kabelâis va consulter sur le sucrez du ballet, et revient don-
nant les vers du ballet.
Je viens consulter la sorcière
Pour scavoir, touchant ce ballet,
Dont on prit chez moy la matière,
SMl doit estre agréable ou laid.
RÉPONSE DE l'OBA.CLE.
Il n'est pas juste qu'il se flatte
De l'espoir de donner plaisir :
On l'entreprit trop à la haste
On le dance trop à loisir.
ENTllÉE IV.
Panurge, avec deux de ses compagnons, consultant les docteurs
s'il se doit marier ou non.
Je ne sçais si le mariage
Est le parti qu'il me faudroit :
Les uns l'appellent une cage,
D'autres le nomment tout à droit
Le grand chemiu du cocuage.
« Il n'est rien tel que le ménage » ,
Dit l'un ; l'autre : « Romps-toi le cou
Plutost que d'entrer en servage ».
Si je me lie ou me dégage,
A vostre avis, seray-je fou ?
A vostre avis, seray-je sage ?
2gg L'ORACLE
KNTHIvK V.
Le docteur OEsope, Cljas et Galliejt, consultans • pour Panurgc
La question est grande, et, pour y pouvoir mordre
Le philosophe est trop (loùet » ;
Et voilà sur ce point, dont Ton fait un jouet ,
La jurisprudence en désordre
Et la médecine au rouet '.
BÉPOXSE DE l'OBACLB A PANURGE.
Si ta maistresse est jeune et belle,
Tasche de n'en pas mal user ;
Mais te mariant avec elle,
Garde-toy bien de l'épouser.
ENTRÉE VL
Cinq jeunes débalchbs, qui ayant mangé tout leur bien vont
consulter la sybilb pour trouver les moyens de par oistre invisibles
à leurs créanciers.
Ha! que la débauche est fimeste !
Nous avons, sans nous en vanter,
Dévoré tout, et ne nous reste
Rien que le dessein d'emprunter.
De sçavoir où s'est dispersée
La somme trop tost dépensée,
■ Donnant une consultation. Otle entrée se rapporte au cliapiire XXIX de Ra-
belais (l. Ill) : Comment Pantagruel fait assemblée d'un théologien, d'un inédeclD,
d'un légiste et d'un philosophe, pour la perplexité de Panurge.
= C'était alors, et même encore plus tard, la forme de notre mot actuel yiMW.
[Dicllonn. de Furetière.)
* « On dit proverbialement qu'on a mit un homme au rouet, pour dire qu'on
l'a déconcerté, qu'il ne sait plus que faire ni que dire. • ( Diclionn. de Fure-
tière et de Leroux ) : *
Il mettra mon clerc au rouet.
( R. Belleau, la Reconnue, IV, se. 4 )
Il y a là une métaphore analogue à celle de faire tomber en quenouille.
DE LA SYBILE DE PANSOUST^ 2C9
Ce n'est pas un trop grand secret :
La moitié de notre escarcelle
Est demeurée au cabaret,
Et l'autre chez la damoiselle.
Nous n'avons pas le double en poche,
Quoyque nous soyons fort pimpans,
Et ce nous est un dur reproche
De vivre un jour à nos dépens.
La chemise à demy tirée
Et l'épaule toute poudrée,
Nostre bonne mine en séduit;
jMais aussi ce qui nous poignarde.
C'est que le créancier nous suit
Lorsque la dame nous regarde.
RÉPONSE DE l'oracle.
Je vous conseillerois de rendre
Pour voir ces messieurs moins pressans,
Mais vous ne pouvez rien comprendre
A l'obscurité de mon sens.
ENTRÉE VII.
Deux vieilles G xvves, qui viennent consulter la sybilh pour ap-
prendre (Telle la Fontainecle Jouvence, ou le remède à la vieillesse^.
Nous avons bien de l'âge, et désirons pourtant
N'en paroistre pas tant ;
II nous vient tous les jours quelque rides nouvelles.
Et voulons estre belles.
Nous avons résolu de faire nos efforts
A rebaslir nos corps.
Et, bien que nous soyons vieilles comme nous sommes,
Nous voulons plaire aux hompies.
RÉPONSE J)E l'oracle.
Comme là nécessilé presse
Et que le siècle est indigent,
' Voir plus haut le Ballet de la Fontaine de Jouvence.
270 L'ORACLE
Si vous voulez de la jeunesse, .
Vous en aurez pour votre argent.
ENTUF'K Mil.
U Amant infortuné qui cherche le secret de plaire.
Je suis fait comme un autre, et dans cliaqu»- maison
J'ayme, et ne suis souffert de brune ny de blonde :
Ou je suis un fascbcux , ou certes j'ay raison
De croire qu'il n'est pas une coquette au monde.
Il n'est point de jaloux qui pense à me détruire :
Il me laisse sa femme, alors qu'il m'aperroit,
Et la laisse sans craindre, encorque, pour lui nuire,
J'aye l'intention comme il faut qu'elle soit.
Que je marebe sans suite, et qu'entre cbien et loup,
Le manteau sur le nez, je monte ou je dévale.
Messieurs les médisans n'y gagnent pas beaucoup.
Et je n'ay peur de rien quand je crains le scandale.
Enfin, X'ay beau languir parmy les douces flammes,
Ny mes pas ny mes soins ne peuvent obliger,
Et je rencontrerois plutost toutes les femmes
 rheure de la mort qu'à l'heure du berger.
RÉPONSE DE l'oBACLE.
Pour bien faire ce qu'on veut faire,
Il faut la grâce et la Façon ;
Mais, de crainte de vous déplaire,
Je vous renvoyé à la chanson.
RÉCIT
De la chanson dC Amant infortuné^ etc. '
ENTRÉE IX.
Une FEMME WRE, Conduite par deux vignerons yvres, qui vont à
la SYBiLE pour voir si les vignes gèleront. .
Si les vignes s'en vont geler ,
Qu'est-ce qui nous peut consoler
' Peal-élre la même (|ue celle d'^mon» infortunés, dont on peut voir le timbre
dans le Recueil de Maurepas {ylirs notés, 1. 1, f. 53).
DE LA SYBILE DE PANSOUST. 271
En cette vie infortunée ? . ' .
Toutefois, grâce au bon destin,
Nous en avons pris ce matin
Pour tout le reste de l'année.
BÉPONSE DE l'oracle.
Si tous les fous et les yvrognes
Ont don de prophétie en soy,
Vous pouvez passer à vos trognes.
Pour plus grands oracles que moy.
ENTRÉE X.
Le ROY An ARC HE, sur wie brouette, assis dessus un tonneau,
suivy des siens.
Moy qui suis un grand potentat,
A qui tant de fortune et d'honneur on souhaite.
Et qui nie puis vanter, remplissant ma brouette.
Que je remplis tout mon état,
Que je sçache en un mot ou mon gain ou ma perte,
Que deviendray-je enfin ?
RÉPONSE DE l'oracle.
• Pileur de sauce verte.
ENTRÉE XL
Deux aveugles cojiduits par deux boiteuses bossues, qui vont
chercher l'oracle.
Nous sommes tous quatre en posture
De faire des souhaits de bizarre nature,
Et n'avons seulement besoin, pour estre mieux.
Que de jambes et d'yeux.
réponse de l'oracle.
Courage! Bien que l'un boite'.
Et qu'à l'autre tout soit deuil ,
272 L'ORACLE
Dès que l'un ouvrira l'œil,
L'autre aura la jambe droite.
ENTRÉE XII.
PoLEx ANDRE ctsa suite cherchant i'/sle inaccessible '.
J'ay veu la mer, jay veu la terre,
J'ay fait la paix, j'av Tait la guerre,
Tantost à la campnsue et tantost à la cour;
Je me suis eu cent litux trausporté daus peu d'heure,
Et je n'ay sceu jamais arriver où demeure
L'illustre objet de mon amour.
RÉPONSE DE l'oracle.
Tu dois, à ce que je prévoy,
Continuer daus ta poursuite :
Un aveugle 'y voit mieux que moy,
Kt tu dépens de sa conduite.
ENTRÉE Xlîî.
Febnani) ^Iendez PijiTO, avec deux matelots, consultant l'o-
racle sur la découverte de Cisle de Calaniplutj ^. •
Je ne crains perte ni naufrage,
Et dans le plus fort de l'orage
C'est où j'ay l'esprit le plus sain :
En vain Neptune se courrouce,
H faut que sa fureur s'émoussc
Contre mon illustre dessein.
■ Le principal nœad (la roman de Po/exant/rr, par Gomberville (1032, 4 vul.
Jn-4° ], est la recherche de Pile invisible, où le prince veut trouver V iljiugln
objet de son amour.
•* L'Amour.
2 Fernan ou plutôt Fernào Mendez Piiilo est un célèi)re voyageur portu-
gais du seizième siècle, dont la relation (^Peregrlnaçam, publiée pour la première
fois en IGH] eut un succès prodigieux et fut traduite dans presque toules les
langues de l'Europe.
DE LA SIBYLE DE PANSOUST. 273
BÉPONSE DE l'oBACLE.
Vous aurez bientost fait conqueste
De l'Isle et de ses habitans,
Si vous jurez dans la tempeste
Et priez Dieu dans le beau temps.
ENTRÉE XIV.
Deux CHEVALIERS EBBAiss cherchant leurs maistresses.
Nos mains au combat animées
Ont saccagé plaines et monts,
Nous avons jousté sur les ponts,
Nous avons défait les armées.
Il n'est ny monstre ny géant
Que nous n'ayons misa néant
Par nos fatigues et nos veilles ;
. Mais nous ne trouvons point les palais enchantés
Où régnent ces deux déitez
Qui nous font faire ces merveilles.
BÉPONSE DE l'oracle.
Sortez du royaume des Fables,
Et coulez-vous, sans dire mot.
Au logement des Incurables
Que vous a marqué don Quichot.
ENTRÉE XV.
Les IMMODESTES ', Consultant quand le bon temps reviendra.
Que l'on néglige nos talens !
J'ay veu que nous étions trop riches
Quand nous n'avions que deux chalans ,
Pourveu qu'ils ne fussent point chiches.
O que de malédiction
• On découvrira aisémont , par la lecture des vers, ce que>ignilie au juste
ceUe dénomination pudique. La vacation était gàlée par la guerre avec l'Espagne.
CONTEMP. DE MOLIÈRE. — U. 18
274 L'ORACLK
Tombe sur la vncatioii
Et rend le métier inutile!
A présent je ne ponso pas
Que tous les péchez de la ville
Nous peussent fournir un repas.
RÉPONSE DE l'oracle.
Sans en)harrasscr ni confondre
Vostre jugement éperdu,
Tout ce dont je vous puis répondre
Est un commissaire assidu.
ENTRh'K XVI.
Trois DoRiM^NES ', qui cherchent la bonne fortune chez la Sibyle.
Nous avons les yeux assez doux,
Et ne manquons point de mérite ;
Mais la plus sévère de nous
ÎN 'est pas autrement hypocrite.
Nous n'affectons point de sçavoir
Les lois d'honneur ny du devoir ;
Mais, malheureuses que nous sommes,
On se plaint de nous à loisir,
Et cependant il est peu d'hommes
A qui nous n'ayons fait plaisir.
RÉPONSE DE l'oracle.
Mettez vostre argent à la banque
Et prenez visle le galop :
Aussi bien le Canada manque
De ce que Paris a de trop '.
■ Ce mot est pris ici pour cotiuelte et même un peu plus que cela. On voit
que Molière n'avait pas clioisi le nom au hasard, quand il appela Dorimèoe la
marquise du Bourgeois gtntil homme.
^ On transportait les tilles de mauvaise vie au Canada. Les deux jeunes Hol-
landais, dont M. Faugére a publié le Journal d'un voyage à Paris, en 1657-58,
énuraèrent, comme les cinq merveilles du régne de Louis XIV, « la défense des
duels en telle sorte que personne n'ose plus se J)atlre ; le désarmement des la-
quais, dont il n'y en a pas un qui ose porter l'épée; le renfermement des pau-
DE LA SIBYLE DE PANSOUST. 275
ENTRÉE XVTI.
Dexix Gueux et deux Gueusesçî« cherchent le moyen deparvenir'.
Bien que vous nous voyiez gueuser pnr les maisons,
II n'est pas un de nous qui pourtant ne se flatte,
Et nous avons eucor d'autres démangeaisons
Qui nous viennent ailleurs qu'aux lieux où l'on se gratte ,
Car nous ne sçaurions nous tenir
D'essayer tous à parvenir.
• BÉPOXSE DE l'oracle.
Coupez quelques bourses honnestes,
Et soyez pris tout d'un plain saut :
Fussiez-vous plus bas que vous n'estes,
Vous ne parviendrez que trop haut.
RÉCIT
A deux visages, dont l'un sera musique d'instruments, et retour-
nant Vautre visage, niusiqxie de voix.
VESTUS A l'espagnole,
Quoy ! faudra-t-il toujours vivre dans la tristesse !
Nos maux n'auront-ils point de cesse,
Et ne reverrons-nous jamais
L'Abondance et la Paix ' ?
La France endure peu dedans cette querelle ;
Nqus sommes bien plus pressés qu'elle :
vres, dont il n'y en a pas un qui mendie ; la poursuite des p.... qu'on envoyé
pour pcvplcr les Canadas, et à présent la recherche des vagabonds et liloux »
(p. 214).
' C'est une allusion au titi-e de l'ouvrase fameux de Béroalde de Verville. 11
existe deux ballels ou mascarades des vrais moyens de parvenir, l'un, s. I. n. d.,
que possédait M. de Soleinne ( Catalogue, IH, p. 93, n" 3275), et rangé à tort
sous la date de IG54 par le Catalogue de la Bihliothèquc impériale (Y, 6023), qui
l'a confondu avec le suivant ; l'autre dansé à Lyon en 1654, et publié la même
année, in-4". (Beauchamps, Recherches sur les théâtres . III, p. 137.) Nous re-
produisons le premier.
2 Ceci a trait à la guerre de la France contre l'Espagne, où le duc d'Enghien se
couvrait de tant de gloire, et baltait les Espagnols d'une façon si complète.
18.
27G L'ORACLE DE LA SIBYLE DE PANSOIST.
Elle roverra désormais
L'Abondance et la Paix.
Il vaul mieux luy céder, puisqu'cnGn tout hiy cède :
Nous n'avons point d'autre remède
Par où nous revoyions jamais
L'Abondance et la Paix.
ENTRÉE XVIII ET DEHMÈRE.
Deux Espagnols et deux Espaooles c/m' viennent consulter la
Sibijle pour sravoir quand la guerre finira.
La Valeur est chez nous, et tient l\ son costé
La GéDérosité;
Les autres nations nous les traitons d'esclaves,
Mais nous vivons de raves '.
I j guerre est tout nostre élément ;
ISIais, pour ne point faire les braves.
Elle a duré trop longuement.
REPONSE DE l'OBACLE.
Tout chacun souhaite à plein zèle
Tant de débats se terminer ;
ISIais la Paix est une pucelle
Fort diflicile à gouverner.
■ Ëpigramme contre les fanfaronnadet et la pauvreté des Es|>asnoU, qui étaient
l'objet des mêmes railleries perpétuelles que les Gascons. On en trouve beaucoup
d'autres, et souvent plus mordantes, dans les ballet» de la cour, par exemple
dans la Mascarade des plaisirs troublés (1057), et dans la lioiitade du Temps
perdu (s. I. n. d.] :
L'ESPA0>0L QCI veut PBE:«DRE L.i LUNE WKC LES DENTS.
Je n'ose respirer, de peur que de mon touille
Je n'ébranle tout l'unirrr^.
Il n'est point de ralltans qui d'un coup de pantoufle
Je ne fasse choir à l'enrers.
Kt laa valeur iCT, méprisant la fortune.
Se veut aller prendre à la lune.
C'est tout à fait le type du capilan, que d'ailleurs noire vieille comédie avait
surtout emprunté à l'Espagne.
FIN.
BALLET
RUES DE PARIS.
16i7.
NOTICE .
LE BALLET DES RUES DE PARIS.
Le Ballet des rues de Paris a été publié sans nom de libiaiiT et sans
date (111-4"). Il est probable que le livret qui est arrivé jusqu'à nous était sim-
plement destiné à étredistri!)uéou vendu aux spectateurs, dans la salle même,
cetpii explique l'absence de toute indication d'éditeur, lîeauchamps le range,
parmi beaucoup d'autres ballets également sans date, à la suite de l'année
1C13, à la fin du règne de Louis XIH ; mais le Journal d'Olivier d'Onnesson,
publié dans ces derniers temps', nous permet de le plaeer à la véritable
époque de sa représentation. On y lit en effet, sous la rubrique du 27 février
1647 : « Je fus avec M. et M""-' de Sévigné cliez M. du Verger pour leur af-
faire; ils soupèreut ce soir-là au logis, et fûmes voir après souper, chez
M. Novion , le Ballet des rues de Paris, qui n'est pas grand'chose. » En
faveur du renseignement qu'il nous donne, nous passons volontiers à d'Or-
messon cette appréciation dédaigueusc, d'ailleurs assez naturelle, surtout de
la part d'un magistrat et d'un contemporain. Le Ballet des rues de Paris
est donc de 1G47, et il fut représenté chez le président Novion ; mais il est
probable qu'il le fut ailleurs aussi, et (pie c'était là un de ces ballets
voyageurs, entrepris et exploités par une troupe ad hoc, qui les promenait
d'hôtels en hôtels, commcl c Libraire du Pont-Neuf ou les Romans. 11 n'est
pas moins probable que, dans ces pérégrinations, il dut', comme ce dernier
encore, se présenter devant la cour, très-friande de toutes les nouveautés
en ce genre, et qui n'en laissait guère échapper. Le caractère particulier de
l'ouvrage et la nature des équivoques dont il est rempli donnent surtout a
croire qu'il eut ses entrés au Luxembourg, et contriinia au divertissement
de la cour de Gaston.
Ce ballet se rattache par quehpies points à lui genre de plaisanterie fort
usité au dix-septième siècle, et qu'on rencontre fréquemment dans les pla-
quettes et pièces volantes du temps. Ce jeu d'esprit consistait à tirer parti
du nom d'une rue, d'une hôtellerie, d'une enseigne, pour en faire sortir
des allusions comiques ou satiri([ues , et opérer des rapprocliements plus
ou moins burlesques entre ce nom et le nom, ou la condition, le carae-
' Par M. Chéruel, dans les Documents inédits relatifs à l'histoire de France, 2 \o-
lûmes 111-4°,
280 NOTICE SUR LE BALLET DES RUES DE l'ARIS.
tère, la figure de certaines personnes : on en jM'ut %oir des exemples duns
les Logemens pour la cour de Louis XIII ( Variétés historiques et litté-
raire*, piililiirs par M. Kd. Foumier, t. X), et dans les Logemens de IG17,
pièce qui a été enregistri-e' |)ar le Recueil de Maure|>ns. L'ouvrage <pie nous
reproduisons e.sl une des facéties les plus anodines ilans ce genre, tpie la lit-
térature populaire cu!ti\e aujourd'hui encore, et il peut [tasser juiur une
sorte de commentaire houfTou au plan de Paris de Gomlioust.
BALLET
DES
RUES DE PARIS.
RÉCIT
AUX DAMES.
Je suis cette Reyne du monde.
Le séjour de la gloire et des justes plaisirs,
Le centre des plus beaux désirs,
Paris enfin où tout abonde ;
Et de tant de grandeurs vous me voyez sortir
Pour n'avoir soin que de vous divertir.
Je ne viens point, fière et pompeuse,
Étaler à vos yeux ces illustres conseils
Ny ces foudroyans appareils
Qui domptent le Rhin et la Meuse' ;
De ces nobles soucis vous me voyez sortir
Pour n'avoir soin que de vous divertir.
Les plus plaisantes de mes rues.
Par des chemins nouveaux et qu'aucun n'a tenus.
Vont faire, sous des noms connus,
Voir des merveilles inconnues ;
Je leur quitte la place, elles s'en vont sortir
Et n'auront soin que de vous divertir.
ENTRÉE I.
La rue des Francs-Bourgeois^ .
LES FBANCS-BOURGEOIS Al!X DAMES.
IMalgré le désordre et l'abus
Qui règne en ce siècle confus,
' Allusion aux récenles campagnes de Condé en Flandre et de Turenne en Al-
lemagne.
' Il s'agit probablement de la rue des Francs-Bourgeois au Marais, la plus
importante de toutes celles qui s'appelaient ainsi. FJle avait pris ce nom, au
282 BALLET
Nous conservions nostre franchise ;
Mais nous n'avons pas grand onnuy
De la perdre aujourd'luiy,
Puisque vous l'avez prise.
ENTRÉE II.
La rue des Mattvais-GarçoiW .
LES MAUVAIS GABÇONS AUX DAMES
Jamais de Fierabras la flamboyante t'pée
Aux actes valeureux ne fut tant occupée
Que la nostre l'est en ce jour.
Tout se rend, tout subit, tout nous vient faire hommaj:
Nous nous rendons |)ouriant, et cédons à l'amour:
('(»nlro Itiy seulement nous somnies sans courage.
ENTRÉE III.
I.a rue des Jardins*.
LE JARDINIER ET LA JAROIMÈRR.
LE JARDIMER AUX DAMES.
Oserois-je vous présenter
Ces fleurs que je viens d'apporter
qaalorzième siédr, d'un lidpitat qu'on }' congtrui.sit pour y loger, moyennant
treize deniers donnés en entrant et un denier par semaine, un certain noml)re de
pauvres bourgeois qui étaient francs d'impùts. (I-aTynna, Dhlionnaire des
rues de Paris].
■ Sans doute la rue des Mauvais-Garçons Saint-Jean, autrefois la rueCiiartron,
puis la rue de Craon, qui vaou plutôt qui allait, carSI nVn reste qu'un fragment,
delà rue de la Tixeranderie à celle de la Verrerie. Suivant la Tynna, elle tire
son nom des mauvais garçons qu'y lit cacher dans son liolel Pierre de Craon pour
assassiner le connétable de C.lisson. Il est plus simple de croire, avec M. Louis La-
zare (Diclionn. administrai, et hisloriq. des rues de Paris) et la plupart des au-
tres auteurs, qu'il lui v iiil de ce qu'elle servait de repaire aux coupe-jarrets et aux
méchants drôles , désignés dans la langue du peuple sous le nom de mauvais
garçons, qui désolèrent Paris, spécialement pendant la captivité de François I"^.
' Très -ancienne, puisqu'elle existait déjà sous ce nom au treizième siècle, ou-
verte sur des jardins, probablement ceux de l'Hôtel Saint-Paul, qui aboutissaient
à l'enceinte de Philippe-Auguste. Elle allait de la rue des Prêtres à la rue des Bar-
rières (l'Ian de (Jomlx)ust, planche II). Il y avait jadis un très-grand nombre de
rues des Jardins, dont le nom avait la même origine, par exemple les rues mo-
dernes des Billetles, de la Feuillade, du Pol-de-fer SaintSalpice, etc.
DES RUES DE PARIS. 283
Pour disposer à vostre usage?
De grâce, acceptez-les, et souffrez à l'instant
Que, pour m'en retourner content,
J'en cueille sur vostre visage.
LA JABDTNIERE.
Les chaleurs du dernier été
Ont nostre jardin tout gasté.
Si biçn. qu'il n'y croist pas grand'chose :
Nostre métier ne vaut plus rien, .
Car un jardin n'est jamais bien
Si sans cesse l'on ne l'arrose.
EiNTRÉE IV.
La rue Courtaut-Filain^.
LE COURT AUT-VIL AIN, AUX DAMES.
Que peut avoir mon nom qui vous soit déplaisant ?
Mesdames, passons outre, et laissons là l'écorce :
.T'ay de quoy vous faire un présent
Où vous trouverez de l'amorce.
ENTRÉE V.
Lea rues d'Anjou, de Uretaigne et de Poiciou\
l'angevin et LE POTCTEVIN AUX BRETONNES.
Beaux astres du pays où l'on fait le bon beurre,
-Nous venons franchement vous donner le bonjour :
' Par corruption, de Cour-au-Vilain. C'était la partie île la rue de Montmorency
qui allait de la rue du Temple à la rue Transnonain el Beaubourg : elle s'appela
de la sorte ju.s(|u'en I7G8, où celte parlie prit le même nom que le reste de la rue.
- Elles existent encore toutes trois au Marais, où elles furent ouvertes au dix-
septième siècle, sous le règne de Louis XIII. Le Marais, quartier neuf, dont la
construction ne s'acheva que sous le règne de Louis XIV, devait offrir une espèce
(le lahleau géographique du pays. Henri IV y voulait faire bâtir une vaste placi-
de France, à laquelle eussent abouti des rues portant les noms des principales
provinces. Ses deux successeurs réalisèrent en parlie ce projet.
284 BALLET
A quoy bon le cacher? ^ous sommes pris au leurre,
Et vos yeux en un mot nous font mourir d'amour.
Nous sommes du Poictou, de la terre Angevine
La fleur, !;« gloire et le bel ornement :
Regardez-nous danser quatre pas seulement
Et rendez-vous à nostre bonne mine.
LES BBETONNES, AU POICTEVIN ET A l'aNGEVIî(.
Voyez rinfame compliment
Que font ces rustres de province.
De qui l'équipage est si mince
Que leurs guenilles vont au vent.
Venez, Messieurs ; à la bonne heure :
Vos discours sont fort gracieux,
Et si vous y mettez du beurre
Ce n'est qu'aOn qu'ils coulent mieux.
ENTRÉE VI.
La rue de la Sacatterie • .
LES SAVETIERS, AUX DAMES.
ISostre métier est sans repos :
Ou y racoustre, on y décrotte,
Et mesme en sifflant la linotte *
Maintenons toujours le fil gros.
'Cest la rucSaint-ËloiacluelIp, allant delà rue de la Vieille-Draperie à celle di;
la Calandre. Elle ne prit ce dernier nom qu'au dix-liuitiéme siècle. Elle s'appi-lait
d'abord de la Chevalerie ou de la Cavateric, de In basse laUnité cavator, qui vou-
lait dire à la fois graveur (orfèvre) et corroyeur. II esl |K)ssil>le que son nom lui
vint des orfèvres qui s'étaient établis dans cette rue , percée sur l'emplacement
d'un monasti;re et d'une église édifiés par leur patron saint Ëlol, et lout prés de
laquelle celui-ci avait demeuré. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'elle s'appelait
de la Sara«mc dès le quatorriéme siècle, époque ou les savetiers vinrent s'y lixer,
et n'furent qu'à moditier légèrement le nom de la rue pour l'approprier à sa nou-
velle destination.
' Cette particularité très-intime de l'histoire des savetiers au dix-septième siècle
est confirmée par beaucoup d'autres témoignages. Voir en particulier VAvomt
sans pratique de Rosimond (1665), à la scène V. Une des entrées de la Boutade
du temps perdu (s. 1. n. d.) est même intitulée : le Savetier qui enseigne à siffler
à un pourceau. Tous les auteurs du temps qui mettent en scène ces savetiers,
dont les petites échoppes s'élevaient â chaque coin de rue, La Fontaine, d'A-
ceiily dans une de ses épigrammes, etc., les présentent comme des chanteurs in-
trépides et de Joyeux compagnons.
DES RUES DE PARIS. - 28ô
Rares beautez, qui manquez de chaussure,
Sans tournoyer, venez à nous tout droit.
Et nous laisser prendre vostre mesure.
Car nous avons celle qu'il vous faudroit.
ENTRÉE VIL
Lu rue des l.avandières^.
LES LAVANDIÈRES.
Si tost que le jour est venu,
Nous allons battre à la rivière.
Et passons la journée entière
A savonner gros et menu ;
Nous nous diligentons surtout
Quand nous approchons du dimanche,
Et nous mettons, pour en venir à bout,
A toute heure la main au manche.
ENTRÉE VIII.
La rue des Singes '.
LE GOUVERNEUK DES SINGES.
Ma Grandeur seroit sans seconde
Si je pouvois également
Tenir sous mon gouvernement
Tous les singes qui sont au monde.
Chaque jour, nous apercevons
Que tout est plein de singerie,
Et les singes et les guenons
Font une grande confrérie.
' Il y avait, dès le treizième siècle, deux rues connues sous ce nom, à cause
des blanchisseuses (ju'y attirait le voisinage de la Seioe.
- Dans le Dit des rues de Paris, parGuillot, qui est de la lin du treizième. siècle,
on trouve déjà la rue à Singes. Ce nom lui vient, dit-on, de ce qu'elle renfermait
une maison aux singes, c'est-à-dire probablement décorée d'une ou de plusieurs
effigies de singes sur sa façade, comme était celle où naquit Molière.
280 BALLET
ENTRÉE IX.
I.a rue Ceoffroy-P Asnier k
(.KOFFROY L'aSNIEB.
Que mon asiic nie fait de mal !
Il marche d'un pas inégal :
C'est sa paresse couslumière.
Te hasteras-tu pas? Marche donc, gros vilain,
Car j'enrage d'estre au moulin
Pour baiser la meusnière.
//• HÉCir.
Al \ DVMES.
La nie des Chantres*.
Noslre rue est toute de voix,
>Iais tous les chantres qui l'habitont
iS'en ont pas assez toutefois
Pour exprimer les vœux que vos beautez méritent :
Aussi, divins objets, le moyen de parler,
Si, vous voyant, il faut brusier !
Vous estes les charmes des coeurs.
C'est pour vous que chacun soupire,
Et d'un seul trait vos yeux vainqueurs
Vous font sur les esprits un souverain empire :
Donc, ô divins objets, le moyen de parler,
Si, vous voyant, il faut brusier !
' CeUe rue, qui existe encore, se nomma jusqu'au milieu du quinzième siècle
rae Frogier ou Forgier-VAsuier : Frosié est l'anafirammc de Géfroi. ( La Tjnna,
Dictionn. des rues de Paris.) Cette dernière parlicularilé rend fort douteuse l'ex-
plication de ceux qui veulent que la rue ait tiré son nom d'un riche l)our-
^eois qiii l'iiabitait. Cependant elle s'appelle simplement rue l'Asnier sur le plan
de (Jomboust, et il y avait alors une famille de l'Asnier très-connue.
2 Petite ruelle de la Cité, habitée surtout par les cliaolres de Notre-Dame.
DES RUES DE PARIS. 287
ENTRÉE X.
La rue Poupée et la rue des Marmouzets^.
LES MARMOUZETS, A LA POUPÉE.
L'amour qui nous a surmontés
Nous fait donner à vos beautez
Nostre volonté tout entière; •
Si nous ne paroissons que peu,
C'est merveille qu'un si grand feu
Éclate en si peu de matière.
LA POUPÉE, AUX MARMOUZETS.
Amoureux Marmouzets, j'accepte vostre offrande
Et sçais qu'aux petits corps la force est bien plus grande :
Une honneste poupée et de beaux mirmidons
Pourront peupler Paris de petits Cupidons.
ENTRÉE XI.
La rue des Ménétriers '.
LES MÉNÉTRIERS AUX DAMES.
Pour vous donner des sérénades ,
Nous apprestons nos instrumens
Aux dépens des pauvres amans
Que vous avez rendus malades :
' La rue Poupée joignait les rues Haulefeuille el de la Harpe. Elle porte déjà
ce nom dans le DU des rues de Paris, de Guiilot. On ignore son étymologie. La
rue des Marmouzets, faisant partie de la Cité, avait pris le nom d'une maison
des Marmouzets qui y était située, et dont il est fait mention dans un acte de
1206. Guiilot la nomme rue du Marmouzet. On appelait Marmuuzels de petites
ligures peintes, ou surtout sculptées, qui décoraient !a façade de certaines de-
meures.
' Allant de la rue Beaubourg à la rue Saint-Martin, nommée d'abord rue des
Jongleurs, ou plutôt «mx- Jongleurs {jugkurs, jongleurs, jugleours, etc.), ensuite
ra^ ûe% Ménestrels on iVc«eA7m'r«, parce qu'elle était la rue affectée au domicile
des jongleurs et ménestrels, dont le Dit des rues de Paris nous apprend qu'on
y entendait résonner les concerts de hauts et bas instruments, à partir de midi
jusqu'au soir.
288 BALLET
Si vous daignez nous écouter,
ISos peines ne sont pas perdues,
Et nous aurons le soin, pour vous mieux contenter,
De tenir nos cordes tendues.
ENTRfiE XII.
La rue des Uons-Ln/ans'.
LES BONS ERFAKS, Al)X DAMES
Que nostre bonté vous convie.
Beauté/, délices de la vie,
A bannir ces dures rigueurs
Qui nous dérobent vos faveurs !
Pauvres enfaus à la bavette,
Kous avons la langue muette.
Et couvrons une affection
Avec tant de discrétion
Que, nous montrant bommes pour faire,
Mous sommes enfans pour nous taire.
ENTRltE XIII.
La rue de C Homme- Armé*.
l'homme armé, alx dames.
Cbères beautez, cbassez la peur :
Ce n'est pas contre vous que j'éprouve mes armes,
Puisque vos victorieux charmes
Triomphent déjà de mon cœur.
Un seul de vos regards dont mon a me est frappée
Est plus à redouter que mille coups d'épée.
' Celte rue,qui va de la rue Saint-Honorêà la rueBaillif, commcnçi à élre nom-
mée ainsi dans le courant du treizième siècle, parce (|u'on y avait consiruit en
1208 un collège pour l'éducation de treize pauvres écoliers, dils bims enfants (boni
pueri 1.
' Allant de la rue Sainte-Croix de la Brelonnerie à c lie des Blancs-Manteaux.
Son nom lui venait probablement d'une enseigne.
DES RUES DE PARIS. 289
ENTRÉE XIV.
La rue Michel-le- Comte et la rue Comtesse-d- Artois' .
MICHEL LE COMTE, A. LA COMTESSE d'aRTOTS.
Ne pensez pas que vostre orgueil
Me puisse conduire au cercueil,
Trop altière comtesse ;
Je quilteray vos cruautez,
Et j'iray parmy ces beautez
Faire une autre maistresse.
LA COMTESSE d' ARTOIS, A MICHEL LE COMTE.
Va,. mon pauvre Michel le Comte,
Change, n'en aye point de honte,
Peut-estre trouveras-tu mieux :
Ces beautez valent bien que l'on les considère,
Mais je connois bien à leurs yeux
Que lu ne leur plais guère.
ENTRÉE XV.
La rue des Juifs ^
LES JUIFS, AUX DAMES.
Que nostre nom ne vous étonne,
Beautez, qui nous savez charmer.
Nostre loy n'est-elle pas boune,
Puisqu'elle nous permet d'aimer.'
' La rue Michel- le-Comte, de la rue Beaubourg à. la rue du Temple, portait
déjà au milieu du Ireizième siècle ce nom, dont on ignore l'élymologie. La rue
Comtessed'Artois, qui a perdu son titre, allait de la pointe Saint-Euslaclie à la
rue Mauconseil, el s'appelait ainsi de l'Hôtel d'Artois qui y aliénait.
2 Celte rue, qui est la prolongation, en retour d'équerre, de celle des Rosiers,
au Marais, dont elle porta d'abord Je nom, ne s'appela rue des Juifs qu'au seizième
siècle, sans doute après être devenue, avec les rues Judas., de la Juiverie, etc., un
des repaires de cette race maudite (|ue la haine publique parquait dans certains
quartiers de Paris. Ce nom lui fut donné à la suite de plusieurs profanations
successives dont une statue de la Vierge y avait été l'objet, de I52S à 1551, el
qu'on attribua aux Juifs.
CONTEMP. DE MOLIÈRE. — U. 19
290 BALLET
Accordez à nostre souffrance
La légitime récompense
Par un traitement qui soit doux,
Et vous entendrez bientost dire
Qu'il n'est homme qui ne désire
De devenir juifs comme nous.
ENTRÉE XVI. •
l.a rue Pierrc-au-Latcf.
i\ostre liqueur est excellente :
Klle a le blanc, elle a le doux ;
Chacun s'en vient fournir à nous,
Et pas un ne s'en mécontente.
Nous la souillons au chalumeau,
Nous en faisons un doux mélange ,
Et, par un agréable échange,
ISous donnons du laict pour du beau.
ENTHÉE XVII.
La rue des Cinq-Diamans '.
LES CINQ I)IAMA?iS. MX DAMES.
Que nostre rue est précieuse !
On n'y voit que des diamans ;
D'une main superbe et pompeuse,
Elle nous charge de brillaus.
Nous perdons toutefois, en approchant ces lieux,
Le prix de la beauté, dont vostre éclat nous frustre,
'C'esllaruePierre-au-LardacluellP,qui s'appela successivement Pierre OUarU,
' PicrreOlard, Picrre-Allard; au quatorzième siècle, Espaiilarl; sur le plan de
Dheulland elle est même écrile Pierre-nu- Rai. (Dirtionuaire de la Tynna ). I^
livre de Corrozel .sur Paris (I5CI) l'appelle jrue Pierrc-au- Laict, comme notre
ballet, et il semble, d'après ce dernier, que celle nouvelle variante fut venue de
ce que les l.iilieres en avaient fait l'un des centres de leur commerce.
- Allaul de la rue des Lombards à la rue Aubry-le-Bouchir. Elle devait à une
enseigne ce nom, qu'elle portait seulement depuU le commencement du seizième
siècle.
k
DI'S RUES du: paris. 291
Et nos joyaux n'ont plus de lustre
S'ils ne l'empruntent de vos yeux.
ENTRÉE X.VIII.
La rue du Héros '.
LE HÉROS DEMY-DIEU.
Loin d'icy, troupe sacrilège
De mortels effrontés!
Il n'appartient qu'aux dieux, le rare privilège
De servir ces beautez :
Le respect vous le doit deffendre ;
Tout héros que je suis, je ne l'ose entreprendre,
Kt je m'en vais perdre en ce jour
D'un immortel les divins avantages,
Car en voyant ces beaux visages
Il faut que je meure d'amour.
ENTRÉE XIX ET DERNIÈRE.
La rue des Mores*:
LES MORES, AUX DAMES.
Sortant des terres altérées
Où les vives chaleurs ont noircy tous nos traits.
Nous venions pour trouver le frais
Dans ces régions tempérées ;
' Cette rue ne se trouve pas sur le plan de Gombousl, publié en 1652, mais
qu'on pourrait considérer comme représentant justement le Paris de IC47, puis-
qu'il dit qu'il a été cinq ans à l'achever. Elle ne iigure pas davantage dans les cata-
logues des rues de Paris, d'une date antérieure, que nous avons pu consulter,
non plus que sur le plan de Bullet {1G7G), ni sur celui de Noiin et la table al-
phabétique des rues dont il est accompagné. Bref, nous n'avons pu la trouver
nulle part. C'est peutélrela rue Saint-Louis, ou la rue de Bourl)on.
' De la rue Beauljourg à la rue Saint-Martin. En IC06, elle se nommait cour ou
rue du More. On la trouve écrite Cour-des-Morls dans quelques plans anciens,
particulièrement dans ceux de Gomboust et de Bullet. C'est aujourd'hui la rue
du Maure, et suivant M. Lazare elle doit ce nom à une enseigne. Il y avait aussi la
rue des Trois-Mores, de la rue Troussevache à la rue des Lombards.
19.
292 BALLET DES RUES DE PARIS.
Mais nous demeuroDs bien trompés
De penser nous estre échappés.
Puisqu'une autre ardeur nous dévore,
Et vos visages sans pareils,
landis que nous fuyons les éclats d'une Aurore,
INous montrent autant de Soleils.
FIN'
BALLET DU ROY
DES
PESTES DE BACCHUS.
1651.
NOTICE
LE BALLET DES FESTES DE BACCHUS.
Ce sujet est riin de ceux ([wi se prêtaient le mieux au l)allet ; aussi a-t-il
été fréquemment traité. Celui que nous reproduisons est le meilleur et
le plus complet. Il obtint un grand succès à la cour, où il fut dansé eu
pleine Fronde, pendant l'absence de Mazariu. Néanmoins la Gazette
n'eu dit que quelques mots, qui ne sortent pas de sa banalité ordinaire, et
où elle ne s'étend que sur la nol)lesse et la bonne grâce du roi, comme
toujours: « Le 2, le Roy dansa, devant la Reyne, accompagnée de S. A. R.
Mademoiselle , des piinces de Condé, de Conti et de toute la cour, d^us la ,
grande salle du Palais-Cardinal", le ballet des Pestes de Jiacchus k trente en-
trées, où il ne falloit poiiit demander qui étoit le Roy, l'adresse inséparable
de tontes ses actions le distinguant et le faisant assez remarquer à tout le
monde... Le 4, le Roy dansa dereclief son ballet. » (Gazette du G mai 1G51,
n" 59.) Dans le numéro suivant, nous apprenons qu'il fit de même le 7, le 9
et le 12, tant ce spectacle avait paru agréable.
Loret nous donne des renseignements plus étendus, mais qui, par malheur,
ne sont pas beaucoup plus précis, car il ne' parle que par ouï-dire, ayant été
empêché par une indisposition d'aller voir le ballet. Il s'étend d'abord sur
l'affluencc des spectateurs :
On y fut chifonné, pressé,
lucommodé, foulé, poussé.
Les filles même de la reyiie
N'y trouvèrent place qu'à peine;
l'iusieurs y suèrent d'aliao.
Il ajoute que les récits furent merveilleux, loue les masques, les danses,
les habits, et termine en disant :
Mais n'ayant rien veu de cela.
C'est à moy d'en demèurer-Ià.
' Le titre du ballet dit: au Palais royal. Le palais de Richelieu avait pris le
litre de l'alais-Royal depuis la mort du ministre, qui l'avait légué au roi. On sait
qu'Anne d'Autriche était venue s'y établir avec ses deux fils, le 7 octobre 1643. Mais
on le désignait souvent encore sous l'autre nom. Anne d'Autriche avait même fait
rétablir sur la porte l'ancienne inscription Palcùs Cardinal, en effarant celle de Pn-
lais Royal, qui y avait d'abord été inscrite pendant quelque temps, après la mort de
l\icbelieu.
296 NOTICE SLK LE BALLET
Le seul (tassago qui nous ait an-été un moment dans cette relation, c'est ,
le suivant :
Certes, de !■ façon qu'en parte
M. de .Srbomberg, nommé Charle,
ke ballet éloil plui royal
Que le dernier du carnaral.
- Les vert étolent de Benaerade '.
Cette attribution n'est confirmée |»ar aucuu autre témoignage. Im Gazelle
n'en dit rien, ((uoiqu'elle ait l'hahituJe de uu-iitiouuer Bens«Tade, déjà fort
connu alors, et le Iwllel des Fesles de Bacc fuis n'a. pas été recueilli dans les
œuvres de ce poêle. L'assertion de Loret est donc suspecte, surtout dan>
les conditions où elle s(> produit. Il ne faut |)as oublier qu'il n'a i^s assisté
lui-même au liallet, et qu'il ue le connaît que d'après des bruits plus ou
moins erronés. Il est à remarquer même qu'il semble metln- ce ballet au-
dessus de celui du carnaval piécédeiil, parce qu'il est d«' Heuserade, comme
s'il iguorait qiu> justement ce dernier [\v Bal tel Je Cassaudre) avait Heu-
serade pour auteur. Nous ne croyons donc \n\s devoir accoitler à celle plnasr
de Loirt la >aleur d'une preuxe , bieu que b- caractère général de l'ouvrage,
l'aisance îles vers, la frétpience et la malice des allusions lui doinient, eu
effet, une assez grande analogie axec les autres liallets de ce |)oi'tc.
Mais il nous reste sur les Fesles de liacchus un document plusinslruclil
et plus précieu* que ne pourraient l'être toutes les relations de la Gazelle
et de la Muse hislor'ujue : c'est, au Cabinet des eslam|)es, l'exemplaire ori-
ginal du Itallet, ( in-4 ", P. D. 75'<), à la suite duquel ou a rt*lié la col-
lection des costumes de tous b's personnages figurant dans les diverses en-
trées. Il est à croire que ces dessins coloriés ont été exécutés tout au moins
sous la surveillance et la direction de l'ordoiuialeiir de la fêle, pour servir
de types aux dans«-urs. Quand même, ce qui est Iteauconp moins probable et
|)araît à p-ine |>ossible, ils ne seraient que des portraits faits après coup, de>
copies tirées d'un s|K>clacle dont ou voulait garder le souxenir cl qu'on se
proposait peut-être de reproduire par la gravure, on n'en aurait pas inoins
là le plan matériel cl la description du ballet tracés avec précision , entrée
pareutrée, scène par scène. Cela seid eût suffi pour nous décider à reproduire
ce ballet, eu confrontant pas à pas les indications du livret avec celles
tlu dessinateur, et eu reproduisant les plus curieuses de ces dernières dans
nos notes, autant du moins que nous permettaient «le le faire le cadre de
notre travail, et les difficultés de la description.
Si nous osions basarder ici une bypotlièse assez vraisemblable, nous di-
rions que nous sommes tenté d'attribuer cette série d'images, tracées d'uni
main habile et savante en sa légèreté, à Oiarles ou à Henri de Bcaubrnn,
dont l'un ou l'autre était un des danseurs du ballet (XIX* entrée), et qui
tous deux, au témoignage de Guillet de Saint-Georges, consacrèrent pin-
d'une fois leur talent à dessiner des costumes pittoresques pour ces divertisse-
ments de cour. Si elles ne sont de l'un des Beaubnm, elles doivent être du
' Muse historique, lettre du 7 mai 1651.
DES FESTES DE BACCHUS. 297
moins soit de Hans, soit de Pierre ou Nicolas Diunoustier, qui figuraient éga-
lement comme danseurs dans le liallet (!"' entrée). Cette réunion de trois des
peintres les plus célèbres de la cour dans la représentation d'un même bal-
let mérite d'être remarquée : elle ne dut être ni sans cause ni sans influence,
et c'est par elle que s'expliquent sans nul doute le' caractère singulière-
ment pittoresque et magnifique de ce spectacle.
La musique des Festes de Bacclius a été recueillie dans le tome IV de la
grande collection formée par Philidor aîné, et qui fait partie de la biblio-
tlièyue du Conservatoire.-
Les exemplaires du ballet des Festes de Dacchus ne sont pas* communs. Il
a été publié à Paris, chez Robert Ballard, 1G51, in-4"\
BALLET DU ROY
DES
FESTES DE BACCHUS
PREMlt'R RECIT.
La Sobriété, Cornaro ^ et /'Indigence, chassés de Vlsle dorée
et menés en triomphe par xm Parasite '*.
Si vous voulez vivre longtemps.
Suivez cet avis salutaire :
Fuyez la bonne chère,
Elle accourcit nos ans ;
Quittez ce faux plaisir, vous ne sçauriez mieux faire,
Si vous voulez vivre longtemps.
Il n'est icy rien de si doux
Que les festins et l'abondance;
La divine abstinence
A plus d'attraits pour nous.
Ayons pour sa beauté toujours de la constance,
Il n'est enfin rien de si doux.
' Dans les dessins qui accompagnent ce ballet (Cabinet des estampes), le fameux
hygiéniste est représenté sous les traits d'une sorte de Gaultier-Garguiile à ligure
grotesque, tenant des balances à la main.
2 Le parasite, gras à lard, avec un double menton , est coiffé d'une espèce de
bonnet de fou, et couvert d'un habit bleu trop étroit, qui lui laisse le cou et la
poitrine à demi nus. — viennent ensuite, dans les dessins suivants, divers person-
nages burlesques à cheval, qui font sans doute partie du cortège du fourgon.
300 BALLET DU ROY
ENTRÉE I.
l£ fourgon chargé de toutes les choses nécessaires à la cérémonie
des (estes de Bacchus.
M. DE SAINCTOT LAHDENAY ', leS S/>i/ri QLERl!, DU MOUSTIBB >,
LERAMfiERT et ANSSE ^, chaSSantle RECIT.
Allez, maigre Coniare, ennemy des vrais biens,
Keiournez à Venise, et sortez do nos terres ;
Suffit que de chez vous il nous vienne des verres,
Nous n'avons pas besoin d'autres Vénitiens.
EXTUt'E II.
CONCIERGES du palais de Silène , ayant la clef des caves.
Nous sommes gardiens d'un précieux trésor
Qui passe les rubis, les dinmans et l'or.
Que l'avarice adore et dont elle est esclave :
Nous avons les clefs de la cave.
ENTRÉE IIH.
LE TEMPS ^ qui amène la iOTB et l'abondance, nécessaires à la
cérémonie.
LE DUC DE JOYEUSE*"', représentant le temps,
ISIerveilleuses beautez, de cent grâces pourveues,
Avec ces doux regards pleins de feux éclatans,
' Nicolas Sainctot, seigneur de Vemars, inallre des cérémonies, puis introduc-
teur des ambassadeurs. On le voit iifturer pour ainsi dire dans chaque numéro de
la Gazelle, l'année même de ce l)allet, remplissant ses fonctions sous le sieur
de Rhodes, qui était le grand-maitre.
' Ce n'est pas le plus célèbre des peintres de ce nom, Daniel, qui était mort
depuis l6tG; mais peut-être est-ce son frère Pierre, ou plus probablement son
lils Nicolas (IGI7-I669), peintre de portraits au pastel, comme son père. Daniel
surtout était fort lancé à la cour, et tous ses enfants avaient eu pour parrains
les plus illustres gentilshommes.
^ Sans doute Louis Van der Brugsen, surnommé Hans, et dont le nom se trouve
écrit aussi Hanse, Anse et Ansse. C'était également un peintre de portraits dont
les pa.stels et les miniatures avaient grande vogue à la cour. Il lit partie de l'A-
cadémie de peinture à sa fondation.
* Cette indication ne se trouve pas dans l'édition originale; mais l'entrée sui-
vante y étant désignée comme la 4% on voit que c'est un oubli. Il en est de même
pour la b'.
^ Vieillard à longue barbe blanche, la tète ceinte de fleurs, un croissant sur
le front, des ailes au dos, pourpoint court et collant entouré d'une ceinture bleue
parsemée d'étoiles, et garni de nuages- Ses bras sont nus : de la main droite il
tient une petite faux ; de la gauche il soulève un serpent qui se mord la queue.
* Louis de Lorraine, duc de Joyeuse, pair et grand chambellan de France, né
DES FESTES DE BACCHUS. 301
Je crois que vous n'estes venues
Icy que pour tuer le Temps.
C'est un méchant dessein que celuy qui vous porte
A commettre ce meurtre aux yeux des assistans ;
Ne me traitez pas de la sorte :
11 faut bien ménager le Temps.
Sçachez qu'on doit aimer alors qu'on est aimées,
Et quand par vos faveurs mes vœux seroient contens,
Vous ne sçauriez estre blasmées
De vous accommoder au Temps.
Je suis digne, après tout, de vos bontez parfaites,
Et si vous m'accordez la grâce que j'attens,
Vous en serez fort satisfaites,
Et vous direz : O le bon Temps !
ENTRÉE IV.
FiLoux TRAiSNEURS d'épées, Sortant du palais (le Silène i
échauffés par le vin\
AUX DAMES.
Beautez, capables de ravir
Les dieux aussi bien que les hommes,
Voulez-vous sçavoir qui nous sommes ?
Des francs filoux pour vous servir.
Les beaux objets sont trop heureux
Que nous devenions leurs esclaves ;
Ce n'est point pour faire les braves,
Mais nous sommes fort dangereux.
Dessus le pavé de Paris
Nous causons des troubles horribles,
Et nous sommes des gens terribles
A la nation des maris.
le II janvier 1622, mort à Paris le 27 septembre 1654, des suites d'une blessure
qu'il avait reçue en chargeant un parti d'ennemis près d'Arras.
' Le roi figurait dans celte entrée, côte à côte avec de grands seigneurs et avec
des danseurs de profession.
302 BALLET 1)1' HOY
Dans le métier qui nous occupe
Kos seiitinuMis sont assez beaux,
Car nous prisons plus unejuppe
Que nous ne ferions vini;l niaulcniiv,
EMHÉE V.
Deux AFFICHEURS COLPORTEURS ', affichant et criant pdr louft
liste les/estes de Hacc/ius.
Les libelles et les affiches
Nous rendront o|)ulens et riches:
Ou y gagne en toutes saisons :
Aussi, pour avoir Pabondance
Dans le métier (|ue nous faisons,
Il suffit que la Providence
Ait scindes Petites-Maisons.
ENTHKK VI.
l£ triomphe de kaccius, monté sur un monstre à trois testes*:
de singe, de lion et de pourceau, représentant le vin gaij, fu-
rieux et endormy. li sera accompagné de trois démons^ a/)petés
CoballeSj et de trois filles queccs dém ons ont rendues insensées.
Bacchus, représenté par u. coquet p^re^.
Les Indes ont ployé sous mon effort divin,
L'univers est témoin de ma grandeur parfaite,
Et je ne fus jamais vaincu que par le vin,
Mais je trouve nia gloire en ma propre défaite.
' L'afliclieur, portant un placard Ijlanc collé sur le lx)rd de son cliapeau relevé
par (levant, tient (le la main gauche son seau, et a sur le ventre une sorte de sac
formant comme une gibecière.
' Dans le dessin, il est sur un tonneau, coiffé en aigrette et tout enguirlandé de
pampres, avec une couronne de saucisses sur la poitrine, tenant d'une main une
bouteille d'osier, de l'autre son verre.
3 Le costume du démon, avec ses plumes et son aigrette, son pourpoint aux
■ornements pointus et tailladés, ses cornes, sa (jueue, et ses ailes de chauve-souris,
est un des plus curieux.
< Danseur célèbre (jui ligure souvent, ainsi que son lils, dans les l)allels de cour
DES FESTF.S DE BACCHUS. 303
Les COMTES DE GLicHE ', vivoNKE' et bo^ah Jils , 7'eprés€n!ant
trois DÉMOÎNS.
A quoy pouvons-nous estre bons
Quand nous aurons figure d'hommes,
Puisque, tout enfaus que nous sommes,
Nous sommes de petits démons?
MONSiEUB, frère unique du boy^, représentant une fille.
J'étois un fort joly garçon,
Et j'avois toute la façon
Qu'on voit aux royales personnes
Qui touchent de près les couronnes,
Quand, à force de m'attacher
Au beau sexe qui m'est si cher.
En m'habillant comme il s'habille,
Je suis enfin devenu fille 3.
Un si merveilleux changement
Sert de preuve comme l'amant
Dont l'ame est beaucoup enflammée
Se transforme en la'chose aimée.
'Armand de Gramont, comte de Guiche (1638-1674), si connu par sa beauté,
son grand air, son amiibilité, sa passion pour Madame Henriette, passion (|ui le fit
exiler de la cour, et le rôle qu'il joua dans le passage du Riiin.
2 L. Victor de Rocliechouarl, comte, puis duc de Morlemart et de Vivonne,
frère de la future M""- de Montespan, âgé alors de (juin/e ans au plus.
3 Monsieur, né en 1640, n'avait alors que onze ans. C'était." la plus jolie créa-
ture de France. » ( Mémoires de Choisi/, 1. VII. ) Il resta jusqu'à douze ou treize
ans sous les vêtements féminins. Son air était celui d'une petite lille et sa voix
aussi. Loret parle de sa voix de demoiselle ( lellre du l,"> janvier ici'i). Il garda
toute sa vie quelque chose de la physionomie et du caractère d'une femme. Le
rôle qu'on lui avait donné était une concession à son goût pour les habillemenls
féminins, goût qu'il faisait partager à ceux qui l'entouraient, par exemple au jeune
marquis de Vilteroy, que nous verrons représenter une coquette dans le Ballet
de la Nuit. L'abbé de Choisy raconte , dans ses Mémoires (l. IX),' qu'il jouait
à la petite femme avec Monsieur, dont le plus grand plaisir, quand il venait le
voir, était de se faire mettre une jupe, un corps, des mouches et des boucles d'o-
reille. Il nous apprend aussi, comme Saint-Simon et bien d'autres, la funeste influence
qu'exerça celte coutume sur les mœurs du prince. Ces déguisements féminins
étaient d'aileurs communs à la cour, où ils amenèrent tes plus grands désordres,
surtout dans la société de Monsieur, comme on le voit par de nombreux passages
de VHisloire iniidineiisc des Gaules, par les Mémoires de M"' de Montpensier
( Collect, Mil hauil <t Ponjoulat, p. 308, ;530,389, 408), par V Histoire de lu comtessr
des Barres^ de Choisy, etc.
304 BALLET DU ROY
Mais je sens bien que je ne puis
Servir ce sexe quand j'en suis,
Et je commence à recognoistre
Pour l'aimer qu'il n'en faut pas estre.
C'est pourquoy je serois d'avis
De reprendre, avec mes habits,
Celuy-là dont j'étois naguère.
J'ay beaucoup de choses à faire
Que j'en feray bien mieux à point.
On peut donner à mon pourpoint
G; qu'on ne seroit pas si duppe
D'accorder à mon corps de juppe.
Sans y l'aire tant de façon
Je veux redevenir garçon,
Et que plus d'une fille m'aime
Avecque ce défaut-là mesmc.
ENTi;i;i; \ii.
Quatre nolrrices de Bacchus.
•
Le DLC DE .MeRCQECR, le marquis de IMONTGLAS, MM. Sa>gui\
. et LA Ches.naye ', représentant des .\olrrices.
AUX DEMOISELLES.
Il n'est pas malaisé d'acquérir nos offices,
Et pour y parvenir le chemin en est doux ;
Mais vous ne sçauriez mieux vous adresser qu'à nous
Si vous voulez apprendre à devenir nourrices.
' Il sera question plus loin du duc de Mercœur et du marquis de Moniglas. Il
y avait un San«uin mailre d'hôtel ordinaire du roi en I6C6. [Recueil de Maurepus,
II, 543.) Il est plusieurs fois question des Sanguin dans les lellres de M"»" de
Sévigné, qui avait des relations de voisinage et d'amitié avec plu.sieurs membres'
de cette famille, entre autres avec le poêle Denis Sanguin de St-Pavin. Quant à
la Chesnaye, c'est probablement celui qui fut gouverneur de Meulan un peu plus
tard. (Loret, I. X, p. 179. ) Est-ce aussi le mOme qui était grand arquebusier de
France en 1659 ( Gazette du 2C juin ).
DES PESTES DE BACCHUS. 30S
ENTRÉE VIII.
DEVINS et POETES '.
Le vin, qui des héros élève le grand cœur,
Inspire à nos esprits leurs divines furies,
Et naissent de cette liqueur •
Les beaux vers et les centuries.
Le ROY représentant un devin.
Que de gens sur ce front dont l'éclnt est divin
Vont chercher de leur sort un infaillible augure!
Et que de courtisans iront à ce devin
Pour apprendre leur bonne ou mauvaise avanture !
C'est un noble Génie : il promet aux humains
Le retour de la paix et des mœurs anciennes,
Et s'il veut observer les lignes de nos mains
Tout ce qu'il y verra nous doit venir des siennes.
Nul autre à ces talents ne sçauroit parvenir ;
Mais que pour le futur c'est un grand personnage,
Et qu'on le juge bien maistre de l'avenir
A ne faire que voir ses yeux et son visage !
ENTRÉE IX.
GENS CHERCHANT LA. CA.DENCE Que le viu leur a fait perdre^.
Pour viLLEDAN, ckerçhcur de cadence.
Attraper la cadence est un pénible ou\Tage :
.Te perds en cette enqueste et ma peine et mes pas ;
.Te la cherchay jadis dedans le mariage.
Et ne l'y trouvay pas.
' Deux dessins, dont le second, qui est le plus curieux, représente une espèce
dederviciie tourneur, à haut chapeau pointu, orné d'un plumet colossal, et dont
le costume semble tout hérissé d'ailes qui se soulèvent et s'envolent.
' Un danseur et un joueur de violon ivres. Le premier, portant d'énormes be-
sicles, fient une lanterne à la main gauche, et en a une autre suspendue au haut
de son chapeau en corne recourbée. ,__j
CONTKMP. DE MOLIKRE. — II. 20
306 BALLET nu ROY
ENTRÉE X.
Deux GUEUX et une gueuse ruinés par le vin.
Jadis nous avions de quoy frire,
Maintenant nous n'avons |)lusrien.
Et nous ne laissons pas de danser et de rire •
Il nest rien de si doux que d'avaler son bien.
ENTRÉE XI.
DIEU PAR et se* FAINES', çui sortent de fiste et dressent une
table couverte de nicfs diUc'icux.
Dans nos bois et sur iit>.> luti^ncs
Nous courons les jeunes bergères :
Elles ont beau doubler le pas,
ISous les attrapons de vitesse.
Et nos pièges ont tant d'appas
Qu'il faut une grande justesse
A celles qui n'y tombent pas.
Le CHEVALIER DE GUISE % représentant le dieu pan.
Plus insensible que les bois
Où ma divinité préside.
J'ignore ce que c'est d'Amour et de ses lois.
Ou, si dans mon ame il réside,
Il faut donc qu'il y soit sans flamme et sans carquois.
Les Faunes qui me font la cour
N'en jugent rien à mon visage.
Et les antres secrets, dont les rayons du jour
N'ont jamais sceu percer l'ombrage,
Sont beaucoup moins secrets que ne l'est mon amour.
Les Nymphes disent que j'ay tort,
Et jurent de m'estre cruelles,
' Maillot velu, tout enguirlandé de feuillages, ainsi que la chevelure.
» Roger de Lorraine, chevalier de Guise (1(524-1653), dont la renommée a eh-
l)len effacée par celle de son frère, le chevaleresque et aventureuX'duc de Guise,
cinquième du nom.
DES FESTES DE BACCHUS. 307
De me faire la guerre et de crier bien fort,
Au cas que je brusle pqur elles :
C'en est fait, il est pris et le grand Pan est mort.
ENTRÉE XII.
Six CHEVALIERS DE LA TABLE RONDE', Çlli chassent IcS FAUNES
et se mettent à table.
Ces braves chevaliers combattent
Par tout le monde à fer tranchant ;
Vers le Midy leurs faits éclatent,
Ils éclatent vers le Couchant :
C'est-à-dire que cette troupe ,
A parler tout communément.
Fait des merveilles au moment
Ou qu'elle disne ou qu'elle soupe. *
ENTRÉE XIII.
Les BATELEURS, qvi divertissetit ks chevaliers^.
Avec adresse et bonne grâce.
Et comme on ne s'attend à rien,
Prendre un cœur et donner le sien,
C'est un beau tour de passe passe.
' Les chevaliers de la Table Ronde ont un costume de fantaisie, sorte de cuirasse
avec jaquette courte, les jambes nues, et un casque avec aigrette et panaches flani-
Ijoyants.
' Voir plus haut notre note sur la 4« entrée du Ballet des Romans.
' Loret dit, dans son bref compte rendu du ballet des Festes de Bacchus :
On y joua des gobelets.
Et l'on dit choses nan-pareilles
D'une guenon qui lit merveilles.
Cela ne peut se rapporter qu'à cette entrée, où l'on voyait figurer Arlequin,
Colles, Godenot, avec les attributs de leur profession. Une estampe représente
cette scène : la table et le plancher aux alentours sont recouverts de poules, de
coqs , de lapins , qui viennent sans doute de la boite à surprise, et on aperçoit au
milieu de la table une petite ligure habillée, qui est probablement la guenon dont
par le Loret. Dans les estampes suivantes, on voit Arlequin, en costume multi-
colore; Colles avec son chapeau plat et sa batte, Godenot (tout petit) d'abord en
fou , puis en Espagnol grotesque, et sa femme en Espagnole.
20.
308 R. LLET DU ROY
ENTRÉE XIV.
INVBATEURS DE PBESS0IR8, AUTOMNE et ACHANABIENS.
Le MARQUIS DE vîllfquier', représentant Tautomiie'.
AUX DAMES.
Voulez-vous de mes fruits? Ils ne sont point amers,
Bien que pour la saison ils soient un peu l>ien verts.
Je me suis fort liostée, et c'est en ma personne
Qu'on trouve le Printemps on y cherchant l'Automne.
Lf COMTE DE CARCE',/«£ MARQUIS DE SAINT- MARflN ^ efU E CHAU-
MAZEL^, et le COMTE DE BREGY^, représentant des achana-
RIBNS«< INTSNTEURS DE PRESSOIRS.
AUX DAMES.
Nous avons inventé l'art de presser Bacchus
Et oulcr aux pieds la vendange
Afin d'en exprimer le jus :
Bacchus s'en plaint, Amour le venge,
' Louis-Marie- Victor d'AumonI, connu il'al)ord soua Ip nom dp marquis de
Chappes; il avait pris le nom dp marquis de Villequier depuis le f> Janvier I65r,
lorsque son père, connu lui-m»^me Jusque-là sous ce titre. Pavait remplacé par
celui de maréctial d'Aumont. Il s'appela duc d'Aumont à la mort de son père,
le II Janvier 1669. (Le chevalier de Courcelles, Dictionn. des généravx fran-
çais.)
* Costume féminin, surchargé de pampres et de fleurs des champs ; coiffure de
marguerites, bleuets, coquelicots, surmontés de foiigëres et de Joncs L'Automne
tient une corne d'abondance.
' De la famille provençale des Pontrvei, comtes de Carces, qui ont fourni un
grand nombre de sénéchaux et lieutenants du roi en Provence. Le comte de Car-
ces dont il est ici question Joua cette année même un certain rôle dans la Fronde.
( Voir Mémoires de la duchesse de Memours, Collect. Mirhnud, 2* série, IX, 649.)
* Charles de la Baume, né le 20 mars leil, marquis de Saint Martin, baron de Pes-
mes, etc., et lieutenant de la colonelle du régiment des gardes françaises Plus
tard, il se retira aux Pays-Bas, et entra au service du roi d'Espagne. (P. An-
selme," m st. géuéaloff., VII, 55. )
^ Les marquis de Chalmazei étaietit une branche des Talaru.
*Léonor de Flesselles, romte de Brégy ou de Brégis, tlls d'un président des
Comptes, connu par les emplois (|uM remplit dans la carrière diplomatique, et
qu'il dut surtout au crédit de sa femme, une des plus Jolies dames d'honneur
d'Anne d'Autriche , dont on peut voir Vhistoriette dans Tallemant et dont So-
maize et de la Forge, Loret et Robinet, ont souvent loué l'esprit et l'instruction.
DKS FESTES DE BAGCHuS. 309
Et comme nous avons pressé cette liqueur,
Il fait que vos beaux yeux nous vont pressant le cœur
D'une manière plus étrange.
Ainsi, par sa permission,
Nous sommes tourmentés de nostre invention.
ENTRÉE XV.
Musique grotesque ' .
ENTRÉE XVI.
Ae JEU, /a DÉBAUCHE et la crapule*.
Le i>vc DE JOYEUSE, représentant le jeu.
Aimez le jeu, n'en ayez point de honte,
A ce plaisir adonnez-vous un peu :
Vous pourriez bien y trouver votre compte ;
Aimez le jeu,
ENTRÉE XVII.
ICARE et quatre bergers '.
Le PRINCE d'harcourt ^, représentant icare assommé parles ber-
gers, qu'il av ni enivrés du vin que lut/ avait donné Bacchus.
Les destins à ma vie ont été bien contraires :
Je ne pouvois fuir l'un de ces deux dangers,
' Trois musiciens [ les sieurs Laleu, Queru et Lambert ;, qui sont coiffés de têtes
d'animaux : le premier pince d une espèce de guilare ; le second bat les côtés d'un
triangle garni d'anneaux; le troisième, dans une posture et avec une expression
comique , promène un archet sur un long et mince instrument à une corde sur
monté d'une ligure burlesque.
' Le Jeu a un damier pour rabat, une collerette de cornets; des cartes forment
sa ceinture et aussi sa coiffure, que domine un cornet à jeter les dés. La Débauche
est tout entourée de guirlandes de verres et de gobelets. La Crapule a une cein-
ture de plats, et se tient la main sur le ventre, comme si elle étouffait.
3 L'habit d'Icare, très-riche et Irès-éiégant, est un admirable costume de pas-
teur d'opéra. Les bergers ont la houlette, la panetière et la musette.
♦ Henri-Charles de Lorraine, troisième du nom, prince d'Harcourt du vivant de
son père, à la mort duquel il prit le titre de duc d'Elbeuf.
310 BALLET DU ROY
Et je devois périr par les mains des bergers,
Ou j'avois à mourir par les yeux des bergères.
Ltf DUC DE RoUANNEZ', représentant un beborr qui se croit
empoisonné.
Est-ce enfin poison, esl-ce amour?
Ou si chacun d'eux à son tour
Me trouble l'esprit et la veue?
Mais que de sens et de raison
Mon ame est icy dépourveue !
Si c'est de Kamour qui me tue,
Hélas! n'est-ce pas du poison ?
RÉ( IT.
VÉNUS, la VOLUPTÉ, /ro/s GRACES.
AU ROY.
rénus. — Je suis la mère de l'Amour,
Jeune Roy, qui viens dans ta cour
Amener les délices.
La\rolypté. — Et moy, je suis la Volupté
Qui termine la cruauté
Des amoureux supplices.
Les Grâces. — Que ce prince est aimable et beau !
Aussi, mesme dans le berceau
Il fut accompagné des Grâces.
Toutes ensemble. — Rendons ses plaisirs accomplis,
Et marchons toujours sur les traces
Du jeune Monarque des Us.
f^énus. — Il faut qu'Amour en soit vainqueur,
Et déjà sur ce noble cœur
Sa victoire est certaine.
La Volupté — Faisons qu'il ait ce beau désir,
Et pour en gouster le plaisir
Qu'il en sente la peine.
' Artas Gouftier, duc de Rouanne/. ((|u'on trouve aussi écrit Rouannois , et, piM
souvent, Roanez ), l'ami de Pascal et le premier éditeur de ses Pensées. C'était un
homme d'esprit et de savoir, qui se jeta dans une dévotion très-sévère, surtout
lorsqu'il eut vendu son duché à (.a Fenillade, en I6G7.
DES PESTES DE BAGCFIUS. 311
Les Grâces. — Qui ne se laissera tenter,
Et qui pourra luy résister
S'il est accompagné des Grâces ?
Toutes ensemble. — Rendons ses plaisirs accomplis,
Et marchons toujours sur les traces
Du jeune Monarque des Lis ■•
ENTRÉE XVni.
OHPHÉE, SILÈNE et B4k.CCHAIVTES.
ORPHÉE déchiré, par les bacchantes, et représenté
par M. SKGLIER».
D'un luth harmonieux le sou tendre et plaintif
Ne sçauroit désarmer le cœur vindicatif
' Le roi n'avait que treize ans : on ne perdait pas de temps pour son éducation
amoureuse. Comme les opéras de Quinault, les ballets de cour, particulièrement
ceux de Benserade, saisissent toutes les occasions de présenter les faveurs de
Louis XIV comme le bien suprême à l'émulation des beautés de la cour : nous en
verrons encore de nombreux exemples. L'amour est le plus bel attribut de la
royauté, et quand le souverain aime, c'est pour celles qu'il a choisies un bon-
heur en même temps qu'un devoir de céder : tel est le résumé de la morale des
ballets de cour. Il est curieux de comparer ce récit à un autre, qui était chanté
devant lui trente ans plus tard, et dont la tin semble une allusion à Miue de Maia-
tenun, pour laquelle le roi commençait à afticher publiquement son amour :
Cn Plaisir. — Résislcr à l'Amour est une triste gloire;
En vain d'un fler orgueil on croit se faire buniieur.
Pour un Jeune creur
La défaite vaut mieux cent fois que la victoire.
fénus. — Gardez vous bien de traiter de folblesse
Les amoureuses langueurs...
A i'Aïuour il faut se rendre;
Cédez liiy sans attendre,
Pour gouster plus longtemps ses duuceurs ..
Vue Grâce. — Toucher une beauté que sa propre douceur
Conduit au.\ senliinens qu'on veut luy faire prendre,
(.'est un trloinptie aise, qu'on doit tout au bonlieur ;
Mais désarmer un cœur
Qui des traifs de IWiuour s'est toujours sceu défendre,
C'est vaincre avec lionncur.
yénut. — Au pouvoir de l'Amour rendez, rendez les armes.
Un Plaisir. — Rien ne peut, rien ne doit résister a ses coups...
yénus — Vostre gloire en cédant doit cslre sans alarmes.
t'n Plaisir. — Il a scuri;is des tœurs
Qui n'ont point eu d'autres vainqueurs.
Prologue et lalenuëJes en musique, ornés d'entrées de ballet, pour la représentation
ûe Vy^mphylr ion \16S^, Intermède I.
■ Ce ne peut être le chancelier Pierre Seguier, garde des sceaux, qui avait alors
312 BALLET DU ROY
De ces femmes cruelles.
Pourquoy me déchirer, et qu'ay-je f;iit contre elles ?
J'aimay toujours le sexe avec tant de chaleur !
Et voyez à quel point il régnoit d.ins mon ame •
Je fus jusqu'aux enfers redemander ma femme ;
Peu de maris irgient si loin quérir la leur.
B\CCHANTES.
Lt ROY, représentant M«e bacchante.
Jeune Bacciiaute que je suis,
J'employe à tout ce que je puis
L'impétueuse ardeur dont je ne sçais que faire ;
Je ne cesse de m'agiter,
Et mon exercice ordinaire
Est de courir, danser, sauter.
Mais j'espère qu'au premier jour
J'iray boire un doigt chez l'Amour ;
H m'en va convier, et, si je ne me (latte,
Il me recevra de bon cœur.
Me fera cl)ère délicate
Et me percera du meilleur.
De là, je quitte en peu de temps
Tous ces petits vins, et prétens
Avaler à longs traits du grand vin de la gloire;
Déjà la Nature et les Cieux
Eu naissant m'en ont tant fait boire
Qu'on voit qu'il me sort par les yeux. "^
A MLhEhKy, représentant «ne bacchante.
Vous en avez bien pris de la liqueur bachique,
Mais ce n'a pas été dans vostre don^e.stique.
Ayant trop témoigné comme il ne falloit pas
S'euyvrer de sou vin alors gu'il est au bas.
soixante- trois ans, et qui serait désigné sans doute ici sous son lilre, à supposer
que son grand à^^eet la gravité de ses fonctions, qu'on venait préciieraent de lui
rendre, lui eussent permis Je danser dans un ballet. C'est probablement le même
qui est qualitié marquis dans la troisième entrée du ballet de Psyché. ( Voir notre
note a cet endroit, plus loin. }
DES FESTES DE BACCHUS. 313
ENTRÉE XIX.
Dieu du sommeil sortant du temple de Bacchus, suivydes songes
ou PHANTOSMES, VlsiOflS de TROPHÉES, rf'HOMMES DE FEU,
rf'HOMMES DE GLACE, du FLEUVE d'oubly, ct de FÉES enfantant
des ESPRITS FOLLETS '.
Le SOMMEIL, représenté par le sieur Beaubkun '.
AUX dames.
De mes pavots délicieux
J'entretiens vos beautez, et trouve, ce me semble,
Que vous vous en portez bien mieux
Quand nous avons passé toute la nuit ensemble.
De crainte qu'ils ne soient battus
Je tiens clos et couverts vos beaux yeux adorables,
' Cette série de ligures est une des plus curieuses et des plus pittoresques. Le
Dieu du somineil, couronné de pavots que surmonte une aigrette noire ornée de
panaches, aie haut de la ligure recouvert d'un masque, ou teint en noir, et au
dos des ailes de cliauves-sourls. Il tient d'une main une corne d'où sortent des
vapeurs, et de l'autre une baguette. On voit ensuite un Fantôme, tout couvert de
tètes de hiboux et de chouettes, d'ailes de larves, de papillons, d'oiseaux noc-
turnes; puis deux Trophées de Bacclius, le premier coiffé d'une basse de viole,
à travers le ventre de laquelle passe sa tète grotesque, flanqué d'autres instru-
ments devant et derrière et jouant du violon sur son épaule; le deuxième, ayant
pour chapeau un pot à bière, dont le couvercle lui sert de visière, la poitrine,
les cuisses et les bras entourés d'autres pois. L'Homme de feu est tout rouge,
coiffé et habillé de flammes ; l'Homme de glace, un vieillard transi, tout hérissé
de fourrures; le Fleuve de l'oubli, un grand personnage à longue barbe blanche,
avec des épaulières et une ceinture de feuilles de pavot, fleurs et plantes soporili
ques, la tète amplement couverte d'une couronne analogue, hérissée d'un plumet
gigantesque et flamboyant. Nous renonçons à décrire les costumes fantastiques
des Esprits follets.
* Charles, ou Henri de Beaubrun, probalement Henri (1603- 1677, peintre connu,
dont les portraits au pastel, auxquels il est fait allusion un peu plus loin, étaient
surtout fori goûtés à la cour. H y est fait souvent allusion dans la Galerie des por-
traits de Mlle de Montpensier ( portraits de MU'' de Rohan, de la marquise de
Kergen, par elles-mêmes ; de Mi'e de Villennes par Linières, etc.). Henri de Beau-
brun joignait à son talent de peintre les qualités, les manières et l'esprit d'un
homme (le cour. Guillet de SaintCeorges nous apprend, dans ses Mémoires sur la
vie et les ouvrages des membres de l' Académie de peinture, publiés en 185-3,
que « lui et son cousin (Charles) imaginèrent plusieurs nouveautés ingénieuses et
galantes, tant pour les sujets que pour les babils des mascarades, ballets et co-
médies qui divertissoienl la cour. » Quand le président Tubeuf régala la cour
dans son château de Ruel, en 1653, il y fit représenter la pastorale A^ Amaryllis,
de Rotrou, avec des décorations de Beaubrun.
314 BALLKT DU ROY
Et j'ay de socrettes vertus
Pour le soulagemeut de tous les misérables.
Je fais de merveilleux tableaux,
Fragiles, délicats, peints d'ombre et de fumée,
Et qui ne sont jamais si beaux
Qu'en les considérant à paupière fermée,
MONSIEUR DE CREQUI,/e GRAND MAISTRE DE L'aRTILLBRIE, M. DE LA.
-CHAiSNAYE' et le sieur vacher, représentant des songes o«
PHANTOSMES.
AUX. DAMES.
Sous UDe aimable figure
Et brilians au dernier point.
Belles, nous ne sommes point
Songes do mauvais augure.
Nous avons le goust dfs bommes
Qu'Amour se plaist d'attaquer ;
Il est aisé d'expliquer
Des Songes comme nous sommes.
Nous voulons, en gens babiles,
Quelque chose de réel.
Et c'est nostre naturel
D'estre légers et fragiles.
Ne croyez pas aux mensonges
De ceux qui sur nostre fait
Vous diront que c'est mal fait
De s'arrester à des songes.
/..«GRAND MAISTRE DE l'artillerie ', représentant
un pha.ntosme.
Des phautosmes le plus terrible,
Je sçais faire ud vacarme horrible ;
' C'est probablement M. de la Chesnaye ou de la Chesnals, gouverneur de
Meulan. (Voir. Loret. I. X, p. 179.)
' Charles de La Porte, marq'ii'^, pui:. duc de la Meilleraye > 1602-1664), désigné
plus souvent sous le titre de maréchal de la Meilleraye. Les vers qui suivent
font allusion à son car..clèreaulait qu'à ses fonctions. L^ret nous api)rend (leUre
du 8 octobre 1650) qu'il était» souvent en furie, « ( Voir aussi sa lettre du 12 no-
vembre 1651 ;.
Car II a le sang prompt et chaut.
DES FESTES DE BAGCHUS. 315
Par moy tout peut estre détruit :
J'ay des tonnerres et des flammes,
Mais je me radoucis la nuict,
Et je puis apparoistre aux dames
Sans faire d'éclat uy de bruît.
MONSIEUR DE CREQUi ', représentant un phaistosme.
Divine cause de ma flamme,
Je n'ay plus ny de corps ny d'ame ;
La raison en paroist assez .
Pour mon ame, elle est toute vostre,
Et je me suis défait de l'autre
A cause que je sçais que vous le haïssez.
Mais vous pourriez bien, ce me semble,
Les rejoindre tous deux ensemble
Et rétablir tous leurs accords ;
Loin d'en appréhender du blasme,
Puisque vous avez déjà l'ame
Ce seroit charité de prendre aussi le corps.
ENTRÉE XX.
Trois TROPHÉES de L'acc/ius.
Nous servons à Bacchus, nous en faisons trophée .
En récompense, quelque jour,
D'une ardeur différente ayant l'ame échauffée,
Nous pourrons servir à l'Amour.
ENTRÉE XXI.
Hommes de feu.
Le DUC DE CANDALE *, représentant le feu.
Étincelant et vif, je crois qu'il en est peu
Qui puissent comparer leurs flammes à mes flammes ;
' Frère du maréchal de Crequi, premier gentilhomme de la chambre du roi,
créé duc et pair en 1652, l'année qui suivit ce balîel.
' Louis-Charles-Gaslon de Nosaret, de la Valette el de Foix, duc de Caudale,
né PU 1627, mort en 1658, avant d'avoir atteint sa trente et unième année, connu
>316 BALLET DU ROY
Je n'eu fais poiiil le vain, mais je suis un vray feu
A consommer le cœur des dames.
De ma possession leur sort seroit heureux :
Si j'en voulois avoir, il m'en viendroit à troupes.
O qu'elles voudroient bien que je fusse amoureux
Et que le feu prist aux étoupes'.
MONSIEUR DB COUENGE % représentant le feu.
11 faut que je m'élève, et mon ambition
Des objets rampans n'a que faire,
Et si j'ay quelque passion,
Elle est au-delu de ma sphère.
ENTRÉE XXII.
HOMMES DEGLACE.
Le ROY, représentant un glacé.
J'entre dans un printenisqui va rompre la glace
Qui me contiaiut et m'embarrasse,
par sa bravoure et ses exploits militaires, plus connu encorp par son esprit, .sa
lieauté, sa grâce et sa (galanterie. I.es vers du halli-t sont une allusion fort trans-
parente a son caractère, a sa belle mine et aux passions qu'il excitait parmi les
dames de la cour, dont beaucoup, comme la marquise de Caslellane et de la
Baume, M"'e de la Meilleraye, M"'' de la r.uerchy, Mme de Saint- Loup, Mme d'O-
lonne, la marquise de Gange, etc., se disputaient sa conquête. Les mémoires du
temps sont pleins de ses aventures amoureuses. Mazarin voulait lui faire épouser
une de ses nièces. Mi'ie d« Molteville elle-même en parle avec enthousiasme. Le
duc de Candale donnait le ton, et .vin élégance en fai>ait l'arbitre des modes. Pen-
dant un temps, tout se porta a la Candale (Saint-Ëvremond, leg Opéras, ac. IV ;
Tallemant, Historùile de Monlauron).
'La ytiise royale (5 jan\ier I6i7 i l'appelle de Candale aux cheveux dorés ;
VH'utoire amoureuse des Gaules parle aus.si de ses cheveux blonds dorés en la
plus grande quantité du monde; et quand on sait jusqu'où les ballets de cour
poussent la manie des allusions, on ne peut guère douter que le poêle ne pensât
ici à cette particularité physique, qui était fort admirée en lui, aussi bien qu'à
son caraclère.
' Gaston de Cominges, conseiller du roi en ses conseils, capitaine des gardes
du corps de la régente Anne d'Autriche, qui, ayant arrêté dans le Louvre, par
ordre de la rein.-, les princes de Con lé et de Conii et le duc de Longuevllle,
le 18 janvier IG50, fui fait gouverneur et lieutenant général pour le roi en la ville,
château et pays de Saumur et haut Anjou, le 3 mars suivant, et chevalier des or-
dres de Sa Majesté le ai décembre I6<J1. Il mourut le 12 mars lew, à quatre-
Tingl-deux ans [Dictioun. de Moréri }.
DES FESTES DE BAGCHUS. 317
Et je feray bientost sentir aux plus hardis
Que mes doigts seront dégourdis.
Déjà mon froid imprime une crainte profonde.
Et je ne vois guère de monde
Qui ne tremble dans l'ame à mon royal aspect
Et ne soit glacé de respect.
Mon cœur, beaucoup plus grand que tous les cœurs ensemble,
N'a que trop d'ardeur, ce me semhle,
Et je souhaiterois qu'il fust plus froid qu'il n'est :
Je me doute de ce que c'est.
ENTRÉE XXIII.
FLEUVE D OUBLY.
Le MABQDISDE PiSY-GENLis ', représentant le fleuve d'oubly.
AUX DAMES.
Hélas ! divinitez mortelles,
Que ne puis-je moy-mesme, en vertu de mon eau,
Oublier que vous estes belles,
Ou vous faire oublier que je ne suis pas beau 1
ENTRÉE XXIV.
Les FÉES qui enfantent rfesESPBTTS follets.
Nous voyons clair dans les sombres destins.
Aux vieux déserts nous faisons nos vacarmes,
Et ce ne SQpt que Follets et Lutins
Qui peuvent estre amoureux de nos charmes.
' René Brulart, marquis de Genlis, de Pisy, de Crosne, etc., mort en 1696, à l'âge
de soixante-dix-neuf an8,_tils du second lit de Gilles Brulart, secrétaire d'État.
On verra souvent reparaître, dans les ballets suivants, un autre marquis de
Genlis, qui sera l'objet des mêmes railleries que celui-ci. Il parait que la laideur
était une tradition de famille chez les Genlis.
118 BALLET DU ROY
M. DE RASLiÈBE ', représentant un esprit follet.
AUX DAMES.
Beaux yeux dont les miens sont ravis,
Voyez-iDoy bien : à vostre avis
Suis-je taillé d'une manière
A passer aisément pour un de ces Esprits
Fort dégagés do In tn.itièro ?
ENTUÉK XXV.
L'ECU YEB chargé des armes de ceux qui doivent danser après * .
M. DU voviLiovx^-, représentant /'écuyeh.
ÉLÉGIE
A SA MAISTRESSK.
Jeune et Gère beauté, que je ne nomme point,
Au fond de vostre cœur vous sçavez à quel point
Le mien est enflammé pour vos aimables cbarmes :
Je u*ay pu m'en défendre avec toutes ces armes,
Et vous avez Faussé par vos divins appas
Celles qui sont à moy, celles qui n'y sont pas.
C'est à vous seulement que mon feu se révèle ;
Mais l'amour m'a si fort embrouillé la cervelle
■ Ce gentilhomme inconnu est sans doute le m<^me que le M. de Ratière qui
figurait, avec MM. de Brion et d'Aluy {sic) dans la XVI* entrée du Ballet de PO-
racle de la Sibylle de Pansoust, et que ce La Rallirre qu'on voit celte même
année dans la Muse historique de Loret ( lettre du is Janvier 1651 ) partager les
Jeux guerriers de Louis XIV, au Palais Royal.
' Figure grotesque au nez et au menton longs, pointus, hérissés de poils : il est
tout couvert de rondarhes et boucliers attachés à la paglie extérieure et intérieure
de ses l)ras, et tient une halleiiarde. Deux épées se croisent sur son flanc; un
élepdard est lixé à chacune de ses épaules. Pour couvre-chef il a une co-
quille d'où sort, au-dessus de son front, une tête d'escargot.
«Charles de Meaux, chevalier, seigneur du Foullioiix, capitaine-enseigne de»
gardes du corps de la reine-raère, né ver* 1629, marié, en lOBo a Marguerite Mi-
chel deChassagne. Le Jeune du Foullioux, protégé par Mazarin, élégant, distingué
par son esprit et sa tournure, était aimé de Louis x'iV, dont il partageait les
divertissements favoris. Il fut tué l'année suivante, au combat de la porte Sainl-
Anloine. ( Rainguet, Biograplde Saintongeaise.)
DES FESTliS DE BACCHUS. 319
Que dès le premier mot que ma bouche produit
Le sens commun esquive et la raison s'enfuit.
C'est pis quand je m'abstiens de ma rare éloquence,
Et tout le monde rit au nez de mon silence.
D'où vient à mon esprit un si dangereux choc?
Cette ingénuité n'est point de mon estoc,
Et je ne ferois point ces choses de moy-mesme.
Il faut bien que ce soit parce que je vous aime.
Ceux qui pensent avoir tout le bon sens pour eux
Sont aussi fous que moy quand ils sont amoureux.
Et je me ressouviens qu'on m'a dit, ce me semble,
Qu'Amour et la Sagesse étoient brouillés ensemble.
Mais je m'emporte icy dans le raisonnement.
Il s'agit, s'il vous plaist, de guérir mon tourment,'
Car si vostre service est de nul avantage.
Je u'ay pas résolu d'y vieillir davantage :
Est-il pas juste aussi que chacun ait le sien ?
Le mary prei)dra tout, et l'amant n'aura rien.
Souffrez que je vous mène et que je me propose
D'estre votre écuyer : c'est toujours quelque chose.
Non que je borne là mon vol ambitieux :
Ce n'est que pour vous voir et qu'en attendant mieux.
ENTRÉE XXVI.
GEND4BMES OU GLADIA.TEUBS animés poT le Vin '.
La rage dans le cœur et le sang dans les yeux.
Nous causons le désordre et l'horreur en tous lieux :
Le carnage est ce qui nous charme ;
Mais le plus fier de nous est bientost surmonté,
Quand il trouve une jeune et charmante beauté
Qui luy dit : Baisez-moy, gendarme '.
' Figures de bravaches grotesques, ayant pour cuirasses le cercle d'un tonneau
ou la caisse d'un tamliour, etc.
2 Refrain d'une chanson populaire du temps.
J20 BALLET DU ROY
ENTRÉE XXVII.
TITANS qui ont massacre Bacchvs, et qui viennent à ses /este»,
touchés de repentir et de dévotion pour son culte.
Ije ROY, représentant un des titaws
Ma naissance est si haute et si proche des cieiix
Que je ne pense pas estre un ambitieux
Dont la témérité ne se puisse défendre ;
Kt fait comme je suis, le (jel pourroit me prendre
^loins pour un des Titans que pour un de ses dieux.
Tout au-dessous de moy me paroissant si bas,
La hauteur du dessein ne m'épouvante pas,
Et pour y parvenir j'ay la force et l'audace ;
J'y touche, peu s'en faut, de mon illustre place,
Et du trosne où je suis il ne reste qu'un pas.
Mais les dieux pour ce coup ne seront point battus :
Je m'en tiens aux projets que mes aïeuls ont eus
D'estre ainiésdans la paix, d'estre craints dans la guerre.
Et suffit dans cent ans qu'ayant soumis la terre,
J'escalade le ciel à force de vertus.
ENTRÉE XXVIII.
piBK-ïES échoués en liste dorée, et qui viennent aux /estes
de Bacchus.
Nous avons écume les mers
Et fondé sur les flots amers
Une richesse qui s'augmente ;
Mais quelque si grands biens que nous ayofis acquis,
Nous gagnerions sans doute un trésor plus exquis,
Si nous avions perdu l'Amour qui nous tourmente.
DES FESTES DE BACCHUS. ,,•,,
ENTRÉE XXIX.
MEECUBE, envoyé de la part de Jupiler, pour honorer
les /estes de Bacchus.
BOQCJELAUBE ', représentant mercure.
AUX DAMES.
Messager fidèle et discret.
Je tiens le paquet fort secret
Que les dames m'osent commettre :
Ame vivante n'y pénètre,
Et ma charge est d'un tel rapport
Que je n'ay jamais rendu lettre
Qu'on ne m'ait bien payé le port.
Au reste, avez-vous le dessein
De faire un voyage lointain
De galanterie et de joye,
Sans qu'on le sçaclie ou qu'on vous voye?
Venez avec moy sans danger :
La plus douce et plus seure voye
C'est d'aller par le messager.
Entre les larrons amoureux
Je préside, et toujours comme eux
J'ay quelque nocturne besongne ;
Mes rivaux en ont grand vergougno.
Suffit d'estre Mercure enfin,
Et venir du ciel de Gascongne,
Pour estre le Dieu du larcin.
Comme mon bien dire est vanté,
Je ne fais point difficulté
' Le marquis, puis duc à brevet, Gaston de Roquelaure (1617-83), maître de la
garde-robe, dont le nom est resté populaire, grâce aux récits du Ménagianri, de Saint -
Simon et à un petit livre encore répandu aujourd'hui d iiis les campagnes par le
colportage. Mercure pouvait s'incarner à merveille sous les traits de Roquelaure, et
l'auteur du ballet, en feignant de peindre le premier, a trouvé une occasion natu-
relle de railler les indiscrétions proverbiales, les bonnes fortunes, les étourderies et
les gasconnades de ce peu scrupuleux bouffon. On peut lire Vhisloriette de Talle-
mant des Réaux sur Roquelaure, en guise decommen'Hire à ces strophes.
COSTEMP. DE MOLtÈRE. — II. 21
312 BALLET DU ROY
D'enrichir un conte agmible
Et de passer le vrayseinhiable ;
Mais c'est pour user do mes droits,
Kt nous autres, dieux de la f.ible,
Il faut bien mentir quelquefois.
ENTHÉE XXX ET DEaNifiHE
APOLLON et les ?»EUF Mi'Sifs qui xe trouvent auxjesles a cause
de taffinité qui est entre elles et fincrhus'.
APOLLOn, représenté par le sieur c.\nrtv '.
Des filles du sacré vallon
J'en sçais mener huit à baguette,
Et rien plus; le pauvre Apollon
Se recommande à la cadette.
l£ I\OY, représentant une .Mi se.
AIX PORTES.
Tenez-vous prests, divins t-sprits,
Qui ne chante/, pas a tout prix
Et que la haute gloire pique :
Je médite un hardy projet,
Et vous prépare le sujet
D'un grand et beau poème héroïque.
Du pas dont on me voit venir,
Je ne suis pas pour u)"en tenir
Aux simples lauriers du Parnasse :
Il faut que de cent vives (leurs.
Que je m'en vais cueillir ailleurs,
Ma noble guirlande se fasse.
' Une grande planche represenle une sorte de Parnasse, avrc Apollon aisig au
rentre, dans une gloire, et les neuf Muses disiribuées autour de lui et sirgeant «ur
des amas de nuage». Dans la planctie suivante, on volt un Apollon éblouissant,
sous la ligure du Soleil, avec sa lyre en main.
* Avocat au conseil, qui dansait souvpot dans les hallcts du roi : « C'est, dit
Tallemanl des Réaux, une espèce de coquin (c'est-a-dire un homme de basse
naissance), qui lire en volant (au vol \ qui joue, qui danf e et qui Iwit, et qui est
maltôlier parmi tout cela. » {Ifistorielle de M"' de Condran .) Cf. le Recueil de
Mau repas, 1 II, p. 502 : on y voit que les seigneurs l'admettaient dins leor société
fl leurs parties Je plaisir.
DES FESTES DE BACCHUS. 323
Le COMTE DE SAiiNT-AGNAN', représentant une MvsiE.
Les Filles de Mémoire, autrement les neuf Soeurs,
IS'ont beautez, grâces, ny douceurs
Que je ne partage avec gloire :
Je retiens tous les vers que je trouve à mon gré,
Et je n'en sçache point dans le troupeau sacré
Qui soit plus fille de Mémoire.
viLLEDAN, représentant une Muse.
Je suis pucelle surannée
Et des neuf Sœurs presque l'aisnée ;
Mais je vous laisse à deviner
Ce qui console ma misère :
Grâce à Dieu, je n'ay plus que faire
De vieille pour me gouverner '.
le COMTE DE MAULEVRiER ^, représentant une Muse.
J'ay les grâces et les douceurs
Du troupeau qu'Apollon façonne,
Et qui voudra voir les neuf Sœurs
IN'a qu'à voir ma seule personne.
On lit à la suite, dans l'édition originale : Entrée supprimée
De deux Coquettes et d'une Matrone. — Le roy, représentant une
Coquette (7 strophes). — Villedaîv, représentant la Matrone
( 5 stances).
' François de Beauvilliers, d'abord comte de Saint- Agnan, puis duc et pairà par-
tir de décembre 1C63, conseiller d'État, premier gentilliomme de la chambre du
roi, favori de Louis XIV, renommé pour son amour des lettres, incomparable
pour la politesse et le beau brillant {Muse roy. du 15 janv. IG57). 11 fut membre
de l'Académie française. L'abbé de Choisy, dans ses Mémoires ( Utrecht, 1727,
p. 150), parle de l'esprit el de la galanterie que ce courtisan déployait dans les
fêtes. Ce fut lui qui inventa le ballet des Plaisirs (Loret, lettre du 6 février 1656 ,
celui de la [Naissance de Fénus ( tces), etc.
' Il y a ici comme dans les entrées IX el XVIII, une allusion familière et passa-
blement effrontée à certaines infortunes domestiques de ce personnage obscur, et
à l'bumeur acariâtre de la vieille épouse qu'il avait perdue depuis peu.
' Edouard-François Colberl, comte de Maulevrier (1634-1693), frère du ministre
Colbert. Il devait obtenir une compagnie au régiment de Navarre le 30 mai 1651,
quelques jours après la représentation de ce ballet : ce fut le commencement de
sa brillante carrière militaire.
21.
314 BALLET DU ROY DES PESTES DE BACCHUS.
Nous ne croyons pas devoir reproduire celte entrée, rejelée en ap-
pendice par l'éditeur, et qui n'a pas ûguré dans la représentation. Kllc
a été sans doute retranchée à cause du peu de noblesse et même de
convenance du rôle qu'elle donnait au roi, contrairement au\ habi-
tudes consacrées ( voir le père Menestrier, p. 159), quoiqu'il figurât
en ce même ballet parmi \esfiiotui de la 4' entrée.
FIN.
BALLETS DIVERS
RELATIFS AC
CARNAVAL
(extraits).
>I65^ (?)->! 668.
NOTICR
LES BALLETS RELATIFS AU CARNAVAL.
Nous réunissons ici les extraits do plusieurs ballets relatifs au carnaval.
Dans l'impossibilité de les classer rigoureujeiuent suivant l'ordre chronolo
gique, puisqu'ils sont de dates diverses et qu'on ignore celle du premier, il
nous a semblé que leur place naturelle était à la suite du ballet des Fesira
de Bacchus. Nous avons déjà dit que la plupart des ballets se dansaient pen-
dant les jours gras , et il était tout simple , pour cette raison comme pour
beaucoup d'autres, que les auteurs de ces divertissements fussent souvent
portés à cboisir le carnaval pour sujet.
Nous avons trouvé le premier : Boulade , ou les Folles de Caresme-pre-
nant , à la Bibliothèque impériale (1 feuillet, in-4'', s. 1. n. d., non porté)
Ce n'est qu'une très-courte bagatelle , dont il n'est pas question dans Beau-
champs. D'après la physionomie matérielle, le caractère du style, l'orthographe
et quelques détails, on peut présumer qu'il est des commencements du règne
de Louis XIV, et à peu près contemporain des Festes de Bacchus.
Le Ballet de la MyCaresme, très-giossièrement imprimé et versifié, est
rempli de plaisanteries et d'équivoques ordurières. Il est curieux surtout
comme document sur un usage qui remonte fort haut, et dont il peut aider
à reconstituer la physionomie. Dans ses Traitez singuliers et nouveaux
contre le paganisme du Boy-boit , Jean Deslyons, docteur de Sorbonm-,
parle des rois et des reines de la mi-carèmo parmi les écoliers. Le cinquante-
deuxième arrêt d'amour, ajouté par Gilles d'Aurigny au recueil de Martial
d'Auvei-gne (1528), témoigne que cette coutume était très-florissaule au
seizième siècle. En 1659, quatre ans après ce ballet, le marquis de Mont-
brun solennisa la mi-carêmè par une mascarade d'une nature particulière,
qui eut lieu sur la place Royale et fit grand bruit dans Paris. — Ce ballet,
imprimé sans lieu ni date, n'est pas mentionné dans La Vallière; il est de
1655, suivant Beauchamps. On voit, d'après la première strophe du récit,
qu'il a été dansé probablement en haut lieu, devant des dames que l'auteur
désigne , peut-être d'après l'usage de leur société , sous des noms tirés de la
mythologie, des romans et des pastorales du temps. Nous n'en donnons que
les sommaires.
Lu Mascarade de la mascarade, ou les Déguisements inopinés, non men-
tionnée dans La Vallière, a également paru sans lieu ni date : du moins en
est-il ainsi de l'exemplaire que j'ai eu sous les yeux ; mais Beauchamps en
décrit un qui faisait partie de la bibliothèque du duc d'Orléans et qui porte
328 NOTICE
la date de 16iC. Nous lu- rrpro<luisoiis égaltuiuMit tiiu- les suminaiiTS de ce di-
\oitissemeut , qui est sans inlérét. Ces trois premières pièces sont rares.
Il n'en est pas l'e même de la suivante.
Le Carnaval , mascarade rojale, fut dansé par Sa Majesté le 18 janvier
16C8, dans son iipj>artement : la Gazette nous apprend qu'on le dansa encore
le 27 et les qualic jours suivants à Saint-Germain; il avait été augmenté de
quelques entrées. Ce divertissement fit |Kuiie des réjouissiinces qui suivirent
la campdgne de Flandre. Bcnscrade fut chargé des \ers pour les personnages :
ces vers sont les seuls (|ui offrent (pielquc intérêt et les seuls aussi que nous
donnerons. Il ist prohalile que la musique était de Lulli, qui figurait |tanni
les acteurs. Robinet a rendu c<)nq>le «le cette représentation clans sa Gutette,
à la date du 21 jauvier 1668 :
Dan* le palai* drt Toileriet ,
Le leodemaiD , Ir Carnaval
( Repréuotr par d'EslUal)
Avec une oombreute laite
Oe moiicirna, tout d'élite,
A ravir divertit la Cuur
Par QD gay ballet, k ton loar.
Il eonalttoit en lept rntrée*
Qui furent fort considérée*.
Mais surtout une dei Plaitir*
Qoi flattent le* Jeune* Déiiri ,
Oà paroi*«oit leur luuree mearoe
Dan* le Grand Portr-Diadèine. ,.
Ub de ce* ma*que*, non foleta,
Mai* *érieui et de* mieux fait* ,
Plein* de bravoure et braverie, '
Conduit* par la Galanteris (Mlle Hilaire],
MerTeilleu*enient aui*l plut.
Et chacun volootier* dit Chut!
Lorsque cette aimable dée**e,
Avec une voix cbarmeres*e ,
Se* dignes Maximes chanta ,
Par qui l'oreille elle encLanta
Tant de* m&le* que des femelles,
Qui rerte*le* trouvèrent belle*.
Si vou* désirez les sravoir.
Vous ponrrex aisément les voir
Dan* le cahier ou petit livre
Qui se vend, je pense, une livre,
Chex l'imprimeur du Boy Ballard,
Oà von* verrez, de part en part.
Le reste de la mascarade
Et le* beaux vers de Benserade.
Le Carnaval a été publié, comme le dit Robinet, chez Roliert Ballard
(1668, in-4").
En 1675, l'Académie royale de musique donna la représentation d'une
autre mascarade également intitulée /e Carnaral, » paroles de différents au-
teurs, musique de M. de Lulli », que nous ne reproduisons point, parce que
SUR LES BALLETS DU CARNAVAL. 329
le lieu et le mode de sa représentation la dérobent au cadre de ce recueil. Les
entrées principales sont formées surtout de divertissements tirés des pièces de
Molière, en particulier de Monsieur de Pourceaugnac (scène des doux avo-
cats) et du Bourgeois gentilhomme (scène du mamamouchi), ainsi que d'autres
ballets dansés à la cour. On y voit paraître tour à tour des Espagnols , des
opérateurs, des matassins, des musiciens italiens, des Turcs, des derviches,
et muftis, des Égyptiens et des Basques, avec leurs guitares et leurs casta-
gnettes. Il y a beaucoup de vers italiens. On y retrouve le Récit du Carnaval
avec le clianir qui suit, et à la fin la Chanson et les Maximes de la Galan-
terie, puis le Dialogue du Carnaval et de la Galanterie, comme dans la mas-
carade de IGGS.En un mot, cette pièce n'est qu'un pot-pourri de chants,
de danses et de divertissements, empruntés un peu partout et rassemblés tant
bien que mal. Elle a été publiée à Paris, chez René Baudry (1675, in-4").
BOUTADE,
ou LES
FOLIES DE CARESME-PRENAINT.
Four te tavebmer et sa femme, qui conduisent un yvrongne.
Dieu des beuveurs , en qui je croy,
Puisque tu fais vuider ma cave ,
Guide les pas de cet esclave
Qui se tient plus heureux qu'un roy.
Tout ce qu'il songe il le possède,
En valeur tout autre lui cède,
Il se pique d'esprit divin,
EnGn ce grand héros de table
Est un corps fort et redoutable
Qui pour âme n'a que du vin.
Mais, ô grand Dieu que je réclame
En voyant ses pas incertains ,
Que dans son triomphe je crains
Qu'il ne soit prest à rendre l'âme !
Pour rYVRONGNE.
Il faut avouer que le vin
Est une merveilleuse cause ( sic) :
Il rend mon esprit si divin
Que je cajole en vers , pensant parler en prose.
Je danse , et puis je me repose ,
Je m'entretiens des potentats ,
Et sans craindre les magistrats
C'est sur eux-mesmes que je glose.
332 BOUTADE, OU LES FOLIES
Adieu, moD hoste, adieu, je m'en vais satisfait.
Vostre vin est fort bon, en voicy quelque effet :
Tout tourne sous mes pas ; que de métamorphoses !
Que ce dieu me fait voir ici de belles choses !
Hélas! qu'avecque volupté
Je trinquerois à la santé
De ces admirables merveilles !
Et que, pour les voir seulement,
Je garderois le jugement
Que me voudroient ravir les pots et les bouteilles '■
Pour la IIASCAB4DB ou le MOMMON ',
AUX DAMES.
Nous mettons trois pièces contre une ,
Et , quoy que fasse la Fortune
Pour favoriser nostre sort ,
Nous ne gagnerons rien du vostre ;
Mais au contraire, ou je suis mort,
Ou nous y laisserons du nostre.
Pour les FARCEURS et comédiens.
Nous sommes, farceurs ; pourquoy? Parce
Qu'il n'est rien de plus froid chez nous que le tison ,
Tous prests de vous fournir de farce
Si vous nous fournissez d'oyson.
Après tout, il faut que je die
Que nous ne souhaiterions pas
Que tous les jours de comédie ,
Fussent pour nous un mardy-gras.
■ « .Vomon, défi d'un coup de dez,- qu'on fait quand on est dégui&é en masque »
(Diclionn. de Furetière). Au dix-septième siècle, il arrivait souvent que des
troupes de masques se présentaient inopinément dans les maisons où il y avait bal,
non-seulement pour y danser, mais pour y porter un dé(i au Jeu de dés et y faire
des cadeaux de dragées aux dames. C'est ce qu'on appelait ; porter un momon^
présenter un momon. Le sens du mol s'était étendu à la mascarade elle-même.
Molière a mis un momon en scène à la lin du 3» acte de C Étourdi; mais il faut
consulter surtout un curieux passage de la suite du Roman comique {Bibl. elze-
vir., t. II, p. 230), où les différentes parties de ce divertissement sont clairement
expliquées.
DE CARESME-PRENANT. 333
Ce jour-là , le peuple nous trouble ;
L'Hostel , tout grand qu'il est, est pour luy trop étroit :
Cependant pas un rouge double
Ne s'offre , ny ne se reçoit ' .
Si chacun vante ce qu'il aime
Je vous annonce maintenant
Que nous devenons tous amoureux de Caresme
Puisqu'il nous traite mieux que Caresme-prenant.
Pour un VIEILLARD habillé en Gautier ».
AUX DAMES.
Parfaits objets de la nature
Qui , par vos rares qualitez ,
Avez tous mes sens enchantez ,
Voyez ma plaisante avanture !
Pour vous j'invoque les destins,
Et, malgré ces esprits mutins,
Je feray voir par cette danse
Que , si les ans m'ont abattu ,
J'ay toujours conservé ma première vertu ,
Et que si je suis vieux , ce n'est qu'en apparence.
' Les comédiens de l'Hôlel de Bourgogne avaient gardé comme une tradition
des Enfants sans souci l'iiabilude d'aller, au jour du mardi gras, divertir la mul-
titude sous les piliers des Halles ( V. le ciiapUre III de notre Tableau du f'ieux
Paris ; les Spectacles populaires, Dentu, 1863, in-12). Ils durent y renoncer à
une époque qui n'est pas très-nettement connue. Ce passage semble prouver qu'à
la date de ce ballet ils avaient remplacé les jeux des Halles par une représenta-
tion gratuite dans l'Hôtel de Bourgogne même.
> En Gaultier-Garguille. Ce fameux bouffon de l'HoIel de Bourgogne était de-
venu un type. 11 avait pour accoutrement ordinaire sur le théâtre, dit Sauvai,
« une espèce de bonnet plat el fourré, point de cravate ni de col de chemise, une
camisole qui descendoit jusqu'à la moitié des cuisses, une culotte étroite, qui
. venoit se joindre aux bas, dessous les genoux; une ceinture de laquelle pendoil
une gibecière, et un gros poignard de bois passé dans la même ceinture. » On
peut compléter ces indications sur son costume à l'aide des nombreuses estampes
où on le trouve représenté, et surtout des portraits que nous en ont laissés
Roussel et Abraham Bosse.
BALLET
DE LA MY-CARES31E.
RÉCIT.
Trois Ménétriers conduisant la My-Caresme.
ENTRÉE I.
Deux ROTTEUBS des Halles^
ENTRÉE II.
Im reyne des halles*; — Deux garçons du Trampy^.
ENTRÉE IP.
Vn MAISTRE CIISIIVIEH.
. ENTRI'.K 1\.
Deux CHASSE-MARÉES.
RÉCIT.
Deux Italiens, allant à lafest^.
ENTRÉE V.
Une servante seplaujuantde la My-Caresme.
' Les Halles étaient sartout le grand centre des réjouissances de la mi-carëni)- ,
alors la fête des Halles, comme aujourd'hui des lavoirs publics. On peut voir n
ce sujet les Antiquités de Paris, de Sauvai, t. I, I. VI.
'On élisait probablement, pour la cérémonie burlesque de la micaréme, une
reine des Halles, comme on élit aujourdliui une reine des blanclii>seuse8.
'Lieu où l'on faisait tremper la morue pour la dessaler.
BALLET DE LA MY-CARESME. 335
ENTRÉE Vr.
Deux FOUS, allant visiter la Trvye qui file % ,
ENTRÉE VII.
Z)CMa;'HABANGÈKES.
ENTRÉE Vm.
Un PAYSAN marchant demîsaoul.
ENTRÉE IX.
La FESTE DE LA MY-CABESME.
Le Roy, le Gaede-des-Scfaux et deux Officiers de la Poisson-
nerie , et deux Badins.
ENTRÉE X.
C/n Espagnol rodomont, qui chasse la My-Caresme.
' La Truie qui file était une petite sculpture en pierre, fort connue, qui se trou-
vait aux Halles, sur une maison du Marché aux Poirées, et devant laquelle les
garçons de boutique des environs, les apprentis, servantes et portefaix des Halles
se livraient à toutes sortes de folies le jour de la mi-carême. V. Sauvai, locni cilato.
MASCARADE
DE LA MASCARADE,
ou
LES DEGUISEMENTS INOPINEZ
L'obligation de coniribuer au divertissement d'une illustre corn -
pagnie ne perinettint pas au ballet de prendre le temps convenable
pour en préparer les moyens, voy (sic) sa jeune sœur la Mascarade
qui se présente pour luy. El comme elle est d'humeur plus légère, elle
est aussi plus prompte dans l'exécution de ses entreprises. Kt faisant
marcher après elle plusieurs déguisemens inopinez, elle espère de
rencontrer en sa diligence les agrémens que pourroit donner un plus
magnifique appareil.
PRKMFÈRK PARTIE.
BÉCIT l*r.
La Mascarade, accompagnée du Plaisib et de la NouvgAUTÉ.
ENTRÉE L
Les Quatre Parties du Monde, sous l'habit des Quatre Vekts.
ENTRÉE II.
La belle Hélène, sois l'apparence de la vieille Sybilb de Cumée.
ENTRÉE III.
Les quatre grands dieux, Jupiter, Mercure, NsPTUiNEe Mars,
en Triveliws bouffons.
ENTRÉE IV.
Jules César, en coquet d'Egypte.
MASCARA'^E DE LA MASCARADE. 337
ENTRÉE V.
GÉBYON , l""" roi d'Espagne, dansant la sarabande à la mode
de SOI pays, en cachant deux de ses trois testes.
ENTRÉE VI.
Nihus,Cyri)s, Alexandre etCÉsAR^ déguisés en esclaves.
ENTRÉE Vil.
Apollon avec Orphée, faisant un récit grotesque.
ENTRÉE Vm.
Cassandre rajeunie.
ENTRÉE IX.
La Valeur déguisée en Crainte.
secondf: partie.
RÉCIT
De la Renommée.
ENTRÉE I.
Quatre philosophes, Pl4ton, Pitagore, A-ristote et Zenon,
travestis en docteurs de farces.
ENTRÉE II.
Adonis et le jeune Hy acinth e contrefaits.
ENTRÉE m.
La Vertd en habit et équipage de coquette.
ENTRÉE IV.
Concert de luths, amené par la Paix.
CONTEMP. DF. MOLIÈRE. — II. 22
338 MASCARADE DE LA MASCARADE.
ENTRÉE V.
Los sept Sagbs, avec habit et posuires de fous des Petites- Maisons.
ENTRÉE VI.
Douze GEANTS monstrueux , mais qui ont pris soin de se métamor-
phoser en autant de psTrrEs pillt:s agréables , qui dansent.
LE CARNAVAL,
MASCARADE ROYALE.
Le Carnaval, habillé d'une manière qui le fait d'abord reconnoistre,
paroist sur un petit throsne, dans le fond du théâtre. 11 est environné
de sa suite ordinaire , vestue de ses livrées , et composée d'un grand
nombre de personnes qui chantent et qui jouent de plusieurs sortes
d'instrumens. Les Violons qui le suivent commencent à célébrer son
retour, et luy-mesme , par un récit qu'il chante, excite les Enjouemens
qui l'accompagnent à délasser le plus grand des monarques de ses
glorieux travaux.
Le Carnaval. — Suite du Carnaval '. — Grands violons.
— Petits violons, Flûtes '. ,
ENTRÉE L
BÉCIT
DU CARNAVAL.
Les Plaisirs, inséparablesdu Carnaval, s'empressent les premiers à
le suivre, et l'un d'eux, par une chanson qu'il chante en dansant,
invite tout le monde à l'amour et à la joye.
ENTRÉE n.
Chanson des Plaisirs.
Des .Joueurs redoublent l'ardeur qu'ils ont pour le Jeu au retour du
Carnaval, et tandis qu'ils jouent, deux Maistres d'académie, qui
leur ont préparé des cartes et des dez , se réjouissent du profit qu'ils
espèrent.
' Lulli figurait dans la suite du Carnaval.
'' Les flûtes étaient Descouteaux père et lils, Piesche, Pliilbert, les Opterre.
22.
340 LE CARNAVAL,
ENTRÉE m.
Des Gens db bonne chèbk prcnDeDt pari aux réjouissances du
Carnaval : uu d'entre eux chante une chanson à boire au milieu des au-
tres, qui dansent autour de luy.
ENTRÉE IV.
Chanson à boire.
Deux Maistbës a danseb témoignent la joye qu'ils ont des avan-
tages que lo retour du Carnaval leur donne.
ENTRÉE V.
Une trou|)€ de Masques ridiciles, avec dos habits bizarres et des
postures grotesques , se mesie ù la suite du Carnaval.
ENTRÉE VI.
Des Masques sérieux et magnifiques viennent prendre part aux
diverlissemens du Carnaval ; ils sont conduits par la Galkntehie, qui
adjoint à leur danso l'agrément d'une chanson pleine de maximes ga-
lantes, qu'elle chante au milieu d'eux.
Chanson de li Galanterie '.
Maximes de galanterie pour les hommen.
ENTRÉE VII ET DERNIÈRE.
Maximes de galanterie pour les dames.
Le Cabn AVAL descend pour accompagner la G alantebie, et tandis
qu'ils chantent une niauière de dialogue , où tous les chœurs , tant
des voix que des instrumeus , se meslent et répondent tour à tour, ce
qui a paru dans les entrées précédentes se réunit et danse ensemble.
Dialogue du Carnaval et de la Galanterie.
Le Carnaval et la Galanterie chantent ensemble, et tous les chœurs
leur répondent.
> Elle était chaulée par Ml • Uiiuire, la nièce de Laïubert.
MASCARADE ROYALE. 3U
VERS POUR LES PERSONNAGES.
Pour LE ROY, Plaisir.
A ce Plaisir se mesle un travail assidu ;
La Gloire en est , tout se rassemble ,
Et s'unit tellement ensemble
Qu'il n'est rien de mieux confondu.
Ce Plaisir a de quoy combler nostre désir, *
Et cette dernière campagne
A fait avouer à l'Espagne ,
Que c'est un terrible Plaisir '.
Elle doit, cet biver, détourner ses malheurs,
Sinon , au retour du zépbire ,
Je crains qu'elle n'ait lieu de dire :
Pour un plaisir mille douleurs.
S'il flatte nostre goust , pour elle , quant et quant ,
Il est d'une amertume insigne.
Et, selon qu'on s'en trouve digne ,
C'est un Plaisir doux et piquant.
Voyez de quelle grâce en cadence il se meut »,
Il n'est point de cœurs qu'il n'eutraisne;
Enfin c'est un Plaisir de reine.
Et dont ne gouste pas qui veut ^ .
Pour le MARQUIS DE VTLLEROY ', Plttisif.
Parmy tous les Plaisirs, vous estes à souhait;
Mais ne sçavez-vous pas que vous estes bien fait ,
' La campagne de Flandre (IG67). où il ne lui fallut que trois semaines pour en-
lever tout le pays h l'Espagne. Louis XIV s'était mis lui-mt^me à la télé de l'armée.
Celte campagne, conduite avec une rapidité si prodigieuse et accomplie tout en-
tière au milieu de la plus grande abondance et pour ainsi dire sans effort, res-
sembla au voyage d'une cour : c'est à quoi font allusion les vers de Benserade.
' Les relations de Loret et de' la Gazette ne tarissent pas sur la grâce et la ma-
jesté de la danse du roi. Voir aussi les portraits de Louis XIV par la comtesse de
Brégis et Marlinet, dans la Galerie des portraits de Mlle de Montpensier. Mais
Loret , Renaudot et les auteurs des Portraits sont aussi suspects que Benserade.
' Louis XIV avait épousé Marie-Thérèse depuis huit ans; il aimait Mlle de La
Valiière depuis près de sept ans. Toutefois le règne de celle ci allait définitive-
ment tinir, et celui de M™» de Montespan commençait. On voit que , même alors,
ce Plaisir de reine u'élait pas égoïste.
' François de Neufville, d'abord marquis, puis duc de Villeroy, et maréchal de
France, né en lCi3. Benserade ne craint pas de badiner sur la fatuité du beau
marquis.
342 LE CARNAVAL,
Que les talens d'autruy n'effacent point les vostres ,
Et quand vous étalez ce grand air en entrant,
Sans compter le plaisir q<ie vous faites aux autres ,
Vous en faites-vous pas à vous-mesme un fort grand ?
Pour te DUC de chevbeuse ', Joueur.
Vous avez joué de bonheur
Et par voslre alliance » et par vostre courage :
Il y paroist chez vous et sur vostre visage.
Que la Guerre a marqué d'un éternel honneur *.
Pour LE ROY, Masque sérieux.
Masque, ne sçauroit-on deviner qui vous estes?
A cette mine haute, à tout ce que vous faites ,
A ces traits de grandeur, éclatans, glorieux.
Et si fort au-dessus de tout ce que nous sommes ,
A ce qui malgré vou< s'échappe de vos yeux ,
Il faut que vous soyez la merveille des hommes.
Demeurer inconnu , c't'st pour vous une aftaire ,
Et la seule, je crois, que vous ne sçauriez faire,
Car en vous tout trahit le soin de vous cacher:
Il n'est point pour cela de nuit assez profonde;
Aucun déguisement ne sçauroit empescher
. Qu'on ne vous prenne icy pour le premier du monde.
Ah ! je me doutois bien que vous étiez le m.iistre ,
Et vostre procédé m'aide à vous recounoistre ;
Personne là-dessus n'est longtemps abusé.
Et l'Espagne , qui vient d'essuyer la bourasque,
Voudroit que vous fussiez encore déguisé ,
Tant vous lui faites peur quand vous levez le masque.
' Cliarles-Honoré d'Albert, duc df l.uynes, de Chevreusepl de Chaulnes, fils de
Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, et du connétahie Charles d'Allwrt, duc de
Luynes. Il avait été investi du duché de Chevreuse à la mort de sa mère, qui
n'avait pas laissé d'enfant de son serond mariage.
' Il venait d'épouser récemment (le i" février 1607) Jeanne-Marie Colbert, lille
aînée du ministre secrétaire d'Élaf.
* Le duc de Chevreuse, mestre de camp du régiment d'Auvergne dans la cam-
pagne de Flandre, avait été tilessé d'une mousquelade au visage pendant le siège
de Lille, le 20 août 1667.
MASCARADE ROYALE. 343
Pour MONSIEUR LE GRAND', MttSque .
Ce masque a bonne mine.
Plus en lui j'examine
Ce grand air et ce port
Qui nous charme d'abord ,
Moins je le puis connestre \
Mais je l'attens au ton,
Et s'il parloit, peut-estre
Le reconuoistroit-on.
Pour le PKiNCE DE VAUDEMONT », Masquc.
Je ne connois point celuy-cy :
Il ne fait qu'arriver icy ^,
Et je ne pense pas l'avoir veu de ma vie ;
Mais aux dames il plaist ,
Et , si je ne me trompe , elles auroient envie
De sçavoir quel il est. *
Pour le MARQUIS DE viLLEROY, Masque.
Ces cheveux qui vous vont quasy jusqu'aux genoux ,
Et cette taille , aisée et fine comme vous.
Font qu'on vous reconuoist sans pouvoir s'y méprendre ;
Vous avez en revanche un cœur si bien masqué ,
Que les plus clairvoyaus auroient peine à comprendre
De quels yeux est parti le trait qui l'a piqué.
Pour le MARQUIS DE RASSAN ^, Musque.
Ce masque est agréable , et me paroist un homme
Dont les talons sont à priser :
Tant qu'il demeure ferme, il se peut déguiser;
Mais dès qu'il fait un pas tout le monde le nomme.
' M. le (irand, c'est-à-dire le grand écuyer, élait alors Louis de Lorraine, comte
d'Armagnac, né le 7 décemJ)re 1641, et qui avait prélé le serment de la charge en
survivance le 24 avril 1058. (Anselme, Hisl. des grands officiers de la couronne.)
* Charles-Henri de Lorraine, prince de Vaudemont, lils du duc Charles III, né
le 17 atril I6i!), morl le 14 janvier 1733. Le 8 février 1665, il dansait à Nancy dans
le Ballet des Proverbes. (Voir plus haut, notre Histoiredu Dalletde Cour, page 220.)
'il était arrivé à la cour dans le mois de décembre 1667. (Gazette du 17 décem-
bre.)
* Le marquis de Rassan ligure souvent dans les ballets du roi, dont il était l'uiv
des plus habiles et des plus gracieux danseurs. Il est encore fait allusionà sa belle
danse, comme on le verra, dans la 10" entrée de la partie II du Ballet de Psyché.
LES VRAIS
MOYEÎSS DE PARVENIR,
MASCARADE.
1651?
NOTICE
LES VRAIS MOYENS DE PARVENJH.
Ce n'est ici , comme le titre nous en prévient , qu'une mascarade , c'est-à-
dire un petit divertissement imi)rovisé , qui n'a pas l'importance et les dé-
veloppements des hallels ordinaires, et qui pouvait être dansé pour ainsi
dire sans préparatifs , sans aucun effort de mise en scène. Sauf le prologue
et les trois strophes du récit, qui sont en italien, suivant un usage assez
fréquent , l'auteur, pour aller plus vite , n'a tracé qu'un sommaire, où il dé-
crit rapidement le sujet de chaque entrée , sans accompagner sa description
de vers sur les rôles ou sur les personnages. Cette bagatelle est écrite du ton
leste, bouffon et délibéré qui convient à une mascarade. Elle forme comme
l'esquisse familière et rapide d'un petit tableau de mœurs populaires , et
fait défiler sous nos yeux les plus humbles et les plus pittoresques des in-
dustries de la rue. C'est le pendant des séries de P. Brebiette et d'Abraham
Bosse sur les Cris de Paris, et on pourrait reconstituer les costumes des
danseurs à l'aide des estampes de ceux-ci.
Le livret de cette mascarade (in-4'') ne porte aucune indication de lieu,
de lii)raire, ni de date. La Vallière et Beauchamps se sont bornés à l'enre-
gistrer, sans nous donner aucun éclaircissement sur tous ces points, car il ne
faut pas confondre notre mascarade avec le ballet qui fut dansé à Lyon sous
le même titre, le 16 février 16.54, et qui était, comme celui-ci, en douze
entrées ' . Nous en sommes réduit à chercher dans le texte même de la mas-
carade de vagues indices pour nous guider. On voit , par le prologue , que
ce divertissement a été dansé devant le roi, et, par l'allusion que renferme
la dernière entrée, qu'il a été dansé au Palais-Royal. Or le roi et la reine
mère quittèrent le Palais-Royal au mois do septembre 1G51, sous prétexte
d'aller rétal)lir l'ordre dans les provinces soulevées parle parti des princes,
et dès leur retour à Paris, en 1652, ils allèrent s'établir au Louvre. Les
Vrais moyens de parvenir sont donc, au plus tard, de 1651, et il est pro-
bable qu'il faut les rapportera cette année-là même, qui fut signalée par
un assez grand nombre de ballets, notamment par ceux de Cassandre et
des Festes de Baccitus , plutôt qu'à l'une des années précédentes. Anne d'Au-
triche avait été absente du Palais-Royal avec son fils depuis le 6 janvier
164Î) jusqu'au milieu de novembre 1650, sauf quelques courtes apparitions,
' Voir la liste de ces entrées d«ns le» Hecherches sur les théâtres , de Beaucliamps,
III, 137.
348 NOTICE SUR LES VRAIS MOYENS DE PARVENIR.
roinnie on ]M'til le voir dans la Gazvtte ; et avant 10-19 on ne fait jamais in-
tervenir dans les !>allels la personne dn roi , qui était encore trop jeune pottr
être mêlé à ces divertissements.
Nous ne trouvons dans la Gazette i|n'une seide relation cpii pnissi
rapportt'r à celle mascarade; c'est la suivante.
" Cependant l'activité du Hoj et le plaisjr cjue S. M. prend à entretenir
la merveiileus»' dis|M)sition de son corps luy faisant iigréer le diverlissement
delà dans<>, l'un des plus conlormes à son âge, S. M. dansa devant la Heine
le mesme jour 12 (juin K'Sl) un|M-tit hallet fait en vingt-iiuatre Itenivs, dans
le jardin du Palais-rMirdinal, sur un haut daiséle\é dans une salle divs.sée à
l'instant à la fa<;on de ces palais enclianlés des romans, tapissée de feuillages
courl)és en l)€rceau et ornée de tous les antres paremens naturels de la
saison, — la<pielle salle étoit encore couverte il'une grauile toile cirée ptiur
défendiT du vent le noml>re extraordinaire de lumières appuyées sur des
chandeliers de ci-islal; dans le fond du(|nel appartement cliampestre, le Pa-
lais Hrion (1), éclairé d'une infinité de lanternes de toutes couleurs aux
armes du Roy, formoit une très-agréahle pers|M'clive, la(|uelle jointe à l'a-
dresse de S. M., qu'on ne se lasse point d'admirer, causa un si grand con-
tentement qu'elle fut priée de !»■ redanser, connue elle lit, le 1.'» ensuivant,
en présence de la Heine, de Mademoiselle, de la princesse de('arignan, de la
princesse Louise, et prcs«|ue de toute la (^our. » {Gazette du 17 juin 10.^1.)
Loret ne dit qu'un mot de ce Inllet, dans sa lettre du 18 juin :
Le dit jeune Roy
Son Iruisième ballet dansa.
(]e ne fut eu chanil>re ny salle
Que parut la danse royale
Mais au jardin , à peu de frais.
-Toutes les circonstances se rapportent parfaitement à noire mascarade,
sauf une seule : il ne ressort pas du livrt-t «pie nous allons reproduire que
le roi y dansa, bien ipi'on y fasse intervenir son nom ; mais le contraire n'en
ressort pas nettement non plus. D'ailleurs, en dehors de celui-ci, il ne nous
reste pas un ballet ampiel puisse s'applii|uer la description que nous «venons
<le reproduire, et, d'autre part, cette relation est la seule aussi qui puisse se
rapporter à notre mascarade, dont la Gazette a dû nécessairement rendre
compte, comme de tons les divi-rtissemeuts donnés au Palais-Royal, en pré-
sence du jeune monarque.
(1) u Petit corps de logU que le duc d'Anville a fuit liasiir par ordre de S. M. vU-
i'Tii le mail du Palais-Cardinal, et dcMeignà par lille pour ses divertissemcns parti-
culiers et vaquer ani dessins de ses forliflratioas et autres études mathématiques, —
ledit palais ainsi ap;>elé du premier nom qoe portoit ce duc. n { Gazette i\a 9 septfmlire
1651.)
LES VUAIS
MOYENS DE PARVENIR.
AU ROV.
Monarque, le plus grand des rois ,
Et des hommes le plus aimable ,
Seul digne de donner des loix
A toute Ja terre habitable ,
Le vray moyen de parvenir
N'est rien que celuy de vous plaire :
C'est ce qu'icy nous fait venir ■ ;
De plus huppés que nous en voudroient autant faire.
rsous sçavons que les courtisans,
Quoyque personnes fort civiles ,
Ne font état des artisans
Que selon qu'ils leur sont utiles;
Mais nous sçavons aussi fort bien
Que nostre sort , qui nous maltraite ,
Se peut changer en moins de rien,
Et que, si vous voulez, nostre fortune est faite
Yout veut parvenir icy-bas,
Pour cela seul chacun travaille ;
Sans ce motif, dans les combats
On craindroit l'estoc et la taille ;
Vous-mesme un jour vous parviendrez
A l'empire de tout le monde ,
Et le sceptre que vous tiendrez
Vous fera respecter sur la terre et sur l'onde.
Mais c'est beaucoup moraliser
Pour des pauvres gens de boutique.
Çà, çà, dansons sans tant causer,
' Sic, pour : c'est ce qui icy.
J50 LES VRAIS MOYENS
Et nous piquer de rhétorique.
Les violons sont-ils d'accord ?
Bon, tout va bien, la place est grande ;
Mais les dames parient bien fort :
Paix là, paix là, paix là, le Koy vous le eonunande.
Chanté à la moderne : Ma foy, je ne scais par qui ; devinez • .
ENTUb'K I.
Trois MUSICIENS nu Pom-Neuf » ont peu de fruit de leur har-
monie; mais du moins ils ont le plaisir de gaigner leur vie en chan-
tant, avec peu de peine et beaucoup de joye.
ENTRÉE II.
Quatre cbieurs de mort-aux-bats ^ ont le débit d'une mar-
chandise médiocrement rare, mais toujours assez nécessaire pour ne
pas laisser leur commerce tout à fait infructueux.
ENTllÉE ni.
Deux VENDEURS d'eau-de-vie * sc pourroient vanter d'avoir le
plus heureusement rencontré le vray moyen de porter leur fortune
' Ce récit consiste en trois strophes italiennes.
' I^ Pont-Neuf, au dix-seplléme siècle, était couvert de musiciens et de chan-
teurs de complaintes, dont le plus célèbre à celle époque était Philipot, dit le
Savoyard. (Boileau, Épitre VII ; Dassoucy, Jvenhinii (TlluUe, ch. 7 et 8, etc.,elc.)
\jt Savoyard avail été précédé par son père, et il fut suivi par le cocher de Ver-
iamont. Il est question à chaque instant des chantres de la Samaritaine et du
cheval de bronze dans les auteurs comiques et satiriques du temps : Saint-Amant,
Loret, Scarron, etc.
' Le crieur de morl-aux-rats était l'un des industriels les pins pittore.sques de la
rue. Abraham Bosse l'a représenté, dans sa trop courte galerie des petits métier»
parisiens, sous la physionomie d'un ancien soldat àjamt)e de bois, tout pavoisé
de cadavres de rats autour de son chapeau pyramidal, de sa Hamberge et du
drapeau, décoré d'un emblème parlant , qu'il porte sur son épaule, tandis que la
boite où est renfermée sa poudre pend à son cou.
•Les vendeurs d'eau-de-vie couraient les rues de grand matin, avant tous les
autres industriels, et allaient de porte en porte, ou établissaient dans les carre-
fours leur petite table, avec le baril, les verres, les fruits confits, la dragée qu'il
était d'usage de prendre après la rasade, et les dés pour le client qui voulait en-
gager une partie avec le marchand. Fr. Colletet, dans son Tracas de Paris, en
vers burlesques {\66o), a décrit en détail l'équipage et toutes les coutumes du crieur
d'eau-de-vie.
DE PARVENIR. 351
au-delà de celle des rois , si leur liqueur avoit un effet aussi extraor-
dinaire que son nom le semble promettre.
ENTRÉE IV.
Une LOUEDSE de servantes, dont la profession n'est pas si consi-
dérable qu'elle n'ait l'avantage de contribuer beaucoup à l'instruction
de la jeunesse de deux fllles et de deux assez jolies nourrices qui la
suivent, et qui ne demandent pas mieux que de servir le public ou, le
particulier, chacune suivant la dignité de leurs emplois.
ENTRÉE V.
Un GAiGNE-PETiT nc sçauroit gaigner gros; mais toujours il a la
consolation d'apprendre, par deux garçons cuisiniers qui l'employent,
que le métier n'en est pas des plus malheureux, puisqu'il nourrit son
maistre.
ENTRÉE YI.
Quatre chifbonnièbes ne sont pas si peu heureuses en leurs re-
cherches qu'elles ne trouvent de quoy employer utilement tout ce qui
sembloit n'estre destiné qu'à augmenter les ordures de Paris.
ENTRÉE VII.
Trois petits merciers n'ont pas un commerce qui les expose à des
gains ny a des pertes fort considérables ; mais ils ne laissent pas d'y
trouver l'espérance de parvenir à quel(|ue chose de mieux.
ENTRÉE VIII.
Deux REVENDEUSES ne voyent rien dont elles ne puissent composer
leur admirable commerce avec un Flamand, qui ne sçait pas trop
bien pourquoy il est plutost là qu'un François, un Italien, un Espa-
gnol, et enfin un autre, tout ce qu'il vous plaira , si ce n'est parce
qu'on le croit un peu plus facile à dupper ' ; s'il est vray, je m'en
rapporte.
' Ces railleries sur l'épaisseur de l'esprit flamand avaient été mises à la mode
par les dernières guerres contre la Flandre. Elles ne sont pas rares dans les
écrivains comiques de l'époque.
35Î LES VRAIS MOYRNS DE PARVENIR.
ENTRÉE IX.
Un CHARLATAN n'cst pas de ceux qui peuvent passer pour aussi
misérables qu'il le faut estre pour avoir place dans cette catégorie de
gens d'honneur; mais il a creu que luy et ses deux valets ne trouble-
roient pas la compagnie , et que la ch.irilé qu'il a pour ces deux
pauvres malades qui cherchent santé le feroit toujours souffrir par-
tout avec quelque sorte d'approbation.
ENTRÉE X.
Deux VENDELRS DE BoiissoiRS' HC sout pas de m!»sme, et
croyent, avec quelque raison, devoir tenir l'un des premiers rangs
parmy ceux qui ont trouvé l'art de mourir de faiui par la rare im-
portance de leurs ustensiles.
ENTRÉE XI.
Un CHAPELIER BN PAPIER % Une BOOQURTikHB BN LIERRE et Un
PEINTRE EN POMMES DE LicT sont à la vérité merveilleusement utiles
au public, et pourtant ont quelque peine <à trouver du pain sur leurs
ouvrages, parce qu'il y a pou de gens qui se cognoissent aux belles
et bonnes choses.
ENTRÉE XII ET DERNIÈRE.
lluict RAMONNEURS sont biou plus aisés qu'on ne pense; mais avec
tout cela ils seront bien trompés si l'utilité de leur profession leur
donne jamais l'entrée auxemploisdu Palais-Royal que parla cheminée .
AYIS AU LECTEUR.
Ije poète aurait bien fait l'éloge de tous ces acteurs chacun en
particulier, comme il l'avoit commencé en général Mais, à parler
franchement, la rime luy a manqué au plus grand besoin , avec
tant de chagrin et de douh ur pour luy qu'il a juré de ne faire de
sa vie des vers quen prose , pour éviter à l'avenir un pareil
acciden t .
■ Balais à long.s manrhes pour nettoyer les plafonds et les murs.
*Le chapelier en papier était l'un des plus connus et des plus misërables parmi
les marchands de la rue. Il ligure dans In rarissime série des Cris de Paris de
P. Brebietle (1640), portant sur lépaulc une espèce d'arbre faclice dont chaque
branche est surmontée de la bizarre coiffure qui lait l'olvjet de son commerce.
Aa bas de l'estampe est reproduit son cri ; De» fins cUapeaux de papier i vendre.
FIN.
LE BALLET ROYAL
DE
LA NUIT,
DIVISÉ EN QUATRE PARTIES, OU QUATRE VEILLES.
1653.
CONTE" p. l)F HÎOLIKRE. — 11.
NOTICE
LE BALLET DE LA NULF.
Le Ballet de la Nuit fut dansé à la cour, dans la salle du Petit-Bourbon,
le 23 février 1653, c'est-à-dire aux fêtes du carnaval, au milieu des réjouis-
sauces par lesquelles on célébra l'iieureuse issue de la campagne de 1G52.
C'était vingt jours après le retour à Paris du cardinal Mazarin, enfin vainqueur
de la Fionde, et de Tureuue, ainsi que des généraux et des gens de qualité
qui avaient pris part à cette dernière campagne, entre autres du duc d'York,
que nous verrons figurer dans la septième entrée de la quatrième partie.
On peut le présenter sans crainte comme le chef-d'œuvre et le type ac-
compli du ballet de cour, non de ce ballet exclusivement mythologique,
uniforme et souvent fastidieux dans sa froide majesté , qui allait prendre
un si grand développement sous Louis XIV ; mais du ballet libre , complexe
et varié, embrassant dans son cadre flexil)lc toutes les ressources combinées
du genre.
Les vers sont de Benserade. Il eu a fait quelquefois d'aussi bons ; jamais
de meilleurs, de plus fins, de plus ingénieux, même de plus élevés. C'était
sa seconde tentative dans la carrière , et elle consacra définitivement sa su-
périorité. Il avait débuté, deux ans auparavant (IGSl), par le ballet de Cas-
sanilie, et il suffit de les rapprocher un moment l'iui de l'autre pour voir
l'énorme progrès (ju'il avait accompli dans l'intervalle. Mais il ne fit que les
vers. L'auteur du sujet et du plan fut Clément , intendant du duc de Ne-
moms, dont nous avons parlé dans notre Histoire du Ballet de cour '.
L'invention, qui est d'une ampleur et d'une variété singulières, a été
calculée de manière à favoriser toutes les magnificences de la mise en
scène. Dans les quatre parties ou veilles, qui comprennent toute l'é-
tendue de la nuit , dej.uis le soir jusqu'à l'aube, rentrent naturellement
une foule d'incidents et de personnages de tous les genres, dont les con-
trastes sont habilement calculés pour les besoins du spectacle comme de
la poésie. Par le seul développement du sujet, sans effort et sans recherche,
l'action, si l'on peut employer ce mot, y passe sans cesse du grave au doux,
du plaisant au sévère, dans une série de petits tableaux qui se succèdent
avec les diverses heures de la nuit, comme en une sorte de panorama mou-
vant. La fantaisie s'y mêle à la réalité, le bouffon au grandiose; le roman,
' Le r. Menestrier, Des ballets, p. 176.
23.
»56 NOTICE
la |UH-sie et la mythologie, aux scènes familières de la rue. Mais de tous ces
tableaux nous n'avons plus c|ue le squelette, — un somniaiiT concis et décoloré,
(|u'il faut compléter |>ar l'imagination. Les vers de Henserade ne |M>u>ent
guère aider à reconstruire ce mrr\eilleux spectacle , puis(|ue, roulant moins
sur Paction que sur les personnages, ils ne sont gui'ir autre chose (|ue
de spirituelles dei'ises auxquelles le sujet sert seulenuMit de prétexte, et
dont les thèmes réels sont la ptMsonne même des danseurs et les éxéui luents
|)etits ou grands de la cour. C«-st ici surtout qu'on sent tout ce (pie le Italiet
|)erd à ne pouvoir être i-essuscité que dans son programme, combien il était
iutimenu-nt lié à la mise eu scène, et l'injustice «pi'il y aurait à le juger sans
tenir compte de cette |iartie essentielle. Ce que nous publions n'est que
/'accessoire et l'accomiKiguement ; le fond proprement dit , le ballet lui-
même est justement ce qui échappe à la reproduction.
Ce spectacle, donné devant tout ce qu'il y avait alors à Paris de |)erson-
nages de distinction, obtint un succès qui fit époque, et qui est attesté par
tous les témoignages contem|>orains :
« Ce jour-là, 23 (février) , dit la Gazette, fut dansé dans le IVtit-noinbon,
pour l.i première fois, en présence de la Reyne, de Son Kniinence cl de toute
lu <"o .r, le Grand Itiillet royal de la Nuit..., composé de 43 entrées, loul<^
si rirlies, tant jwr la nouveauté de ce qui s'\ représente que |»ar la beauli
des n'cits, la magnificence des machines, la pom|M> superlir des habits et la
grâce de tous les danseurs, «pie les speclatcu: ^ auroient difficilement discerné
la plus charmante si celles où nostre jciii:o moiiarque ne se faisoit pas moiiu
connoistiv sous ses vestemeus que le soleil se fait voir au travers des nuages
qui voilent quelquefois sa lumiè|¥, n'en eussent receu un caractère particu-
lier d'éclatante majesté, qui en marquoit la différence... Mais comme, sans
contredit , il y surpassoit en grâce tous ceux qui à l'envy y faisoient pa-
roislre la leur, Monsieur, son frère unique, étoitaussi sans pareil ea la sienne;
et cet astre naissant ostoit si aisément la peine de le dérouvrir, par les gen
tillesses et les charmes qui liiy sont naturels, qu'on ne pou^oit douter de
sou rang... Je laisse donc à juger... le contentement que put avoir l'as-
semblée, nonobstant la disgrâce qui sembla le \ouloir troubler par le feu
qui prit à une toile, dès la première entrée, et à la première heure de cette
lielle Nuit qui éloit représentée par le Uoy, mais ne servit néanmoins qu'à
faire admirer la prudence et le courage de Sa Majesté, latpielle... ne rasseura
pas moins l'assistance |>ar sa fermeté qu'autrefois César fit le nautoiinier qui
le couduisoit... Tellement que ce feu s'étaiit heureusement éteint, laissa l^-s
esprits dans leur première tranquillité et fut mesme interprété favorable-
ment'. M
Dans les numéros suivants, Reuaudot nous apprend que le i-oi dansa encore
plusieurs fois ce ballet, qu'il avait déjà commencé à répéter dès le 9 février.
Loret n'est pas moins explicite «jue Renaiidot , ou plutôt il l'est beaucoup
plus. 11 s'y reprend à deux fois peur le décrire, comme il avait été obligé
de s'y reprendre à deux fois pour le \cir. La première fois, quoique protégé
' Gazette de 1663, p. 222.
SUR Llî BALLi-T DE LA NUIT. 357
et conduit par un exempt de la reine, il dut attendre plus de trois heures
à la porte, et quand il fut parvenu à entrer, il se trouva si mal placé, « si
haut, si loin, si de costé, « qu'il ne put rien voir pendant treize grandes
/lettres : ce n'est donc que d'après l'imprime et par ouï-dire qu'il fait sa
première description de cette foule d'enchantemens
f
Et d'aimirables cliangemens,
Dont l'incomparable spectacle
Fit crier cinq cents fois miracle.
Mais le jeudi 6 mars, grâce à la protection de M. de Carnavalet , il fut plus
heureux, et cette fois son admiration ne tarit pas. Après s'être d'ahord
étendu, comme il sied, sur la personne du roi et celle de son frère, il
continue :
Je vis à l'aise et sans obstacle
La fameuse Conr des miracles,
Où grand nombre d'estropiez ,
Tant des bras, des mains que des piez,
Avec leur appareil crolesqne,
Leur bal et musique burlesque ,
Causoient un divertissement
Qui faisoit rire à to><t moment '.
O qu'elle valoit de pistoles
La danse des quatre Espagnoles ;
Que leurs attraits, encor naissans,
Parurent doux et ravissans !...
Quand la Lune quitta son globe
( Mai» non «a jupe ny sa robe)
Pour venir ses feux soulager
Entre les bras de son berger,
Le bruit , tintamarre ou folie,
■Que les peuples deTliessalie
Firent avec des sons et cors
Qui formoient de plaisans accords,
(Comme l'on fait dans leur contrée)
Fut encore une rare entrée '.
Mais nombrer je ne prétens pas
Les danses , les pas , les appas ,
Le» perspectives , les machine»,
Les prestances , hes bonnes mine»,
Ny tout ce qu'on vit de galant
Dans ce lieu royal et brillant :
Ln tâche en seroit un peu forte ;
Aux beaux esprits je m'en rapporte.
Git0D6 encore l'appréciation d'un connaisseur qui , parlant de ce ballet en
témoin oculaire et eu juge autorisé du genre, dans un ouvrage resté las-
' Partie I, entrée 14*.
2 Partie III, entrées l" et 2e. .
.158 NOTICE SUR LE BAI.I.ET DE LA NUIT.
»i(me sur la matièrp, le met aii-drssiis de tous les autres. Voici comme s'ex-
prime le père Mencstrier ' :
« Les l)alletsqtii sontcomposés avec art ont une admirable variété de tous
ces mouvemens et de toutes ces passions. T'est en quoy celiiv de la Nuit me
paroist inimitable. On y voit les caractères de toutes sortes de personnes : des
divinités, des liéros , des chasseurs , des bergers et des bergèi-es, des bandits,
des marchands, des galands , des co<|uett.es, des Egyptiens et des égyptiennes,
des gagne-petits, des allinneni-s de lanternes , des boui-geoises, des gueux et
des estropiés, des persoiutages j>oéliqnes, les Parques, la Tri>tes«e (etc., etc.).
On y voit bal, ballet, conȎ<lie, festin, sablmt , toute sorte <le passions, des
curieux, des mélancoliques (etc., etc.). Enfui je ne sçais si jamais nosirc
théâtre i-eprésentera rien d'aussi accompli en matière de ballet. M. T.lé-
meul, qui éloit iucom|Kirable en tous ces ouvrages d'esprit, s'y surpassa
lui-mesme , et il falloit posséder aussi bien que Iny tonte la science des
festes et des représentations, pour imaginer de si belles choses. Quelle
différence ne voit-on pas entre les spectacles qti'il a conduits et ceux (pii ont
été réglés |>ar des personnes qiii nesçavoient pas comme Iny toutes les finesses
de cet art ! Il avoit pris ce goust et ce génie dans la cour de MM. de Nemours,
les princes les plus adroits et les plus magniCcpies en festes , l>allets et touniois
que l'on ait veus. »
La musique (lu Hallet de la Nnil a été recueillie par Pliilidor aine, et se
troiivc dans le tome V de sa collection , à la Bibliothèque du Conservatoire.
Les machines et décorations étaient <le Torelli. L'édition originale est accom-
pagnée de quatre grandes eslam|)es (luie à chaque |)arlie) de N. (!ochin,
d'après Torelli, représentant les princi|Mles scènes, avec les décorations, d'une
splendeur, d'une noblesse et d'une richesse architecturales vraiment incom-
parables, au milieu desquelles elles se déployent.
La Bibliotliè<|ue de l'Institut |)ossède (n° 195, in-folio) une copie manuscrite
du Ballet de la Nuit ', accompagnée de dessins coloriés représentant les <li-
vers ]>ersonnages dans leurs costumes. Elle |>orte en télé la note suivante :
<( Ce recueil a été mis en ordre et dessiné par M. de la Ferté, intendant des
Menus Plaisirs <lu Roi , (pii en a fait don à la Bibliothèifue des Menus, ce 13
avril 17*7. >> On ne peut douter que les dessins n'aient été faits par M. de la
Ferté d'api'ès les documents et les indications autheuti(pu\'; que sa charge
mettait h sa disposition. Nous aurons soin de décrire sommairement en note ,
à mesure (pic l'occasion s'en présentera, les plus curieux de ces costumes.
Le Ballet de la Nuit aétépnbliéà Paris, chez Rol)ert Ballard, IC.'iIl, in-f.
' De* balUls anciens et modernes, p. 176,
'a ta suite se trooTrnt quelques strophes, également manaserites, intitulées Le
Docteur muet, qui semblent aroir fait partie d'un ballet de ce titre.
AVANT-PROPOS-
DU BALLET DE LA NUIT.
Ce ballet est divisé en quatre parties ou quatre veilles : la première
comprend ce qui se passe d'ordinaire à la campagne et à la ville, de-
puis six heures du soir jusques à neuf; et la Nuit elle-mesnie, qui
en est le sujet , en fait aussi l'ouverture.
La seconde représente les divertissemens qui régnent depuis neuf
heures du soir jusqu'à minuit, comme les bals, ballets et comédies;
et pour cette raison l'on feint que Roger donne le bal à Bradamant€ ,
avec un ballet des Noces de Thétis et une comédie de Plante , où sont
conviés Angélique, Médor, Morphise, Richardet, Fieur-d'Épine ; et
ces noms-là ont été choisis plus volontiers que d'autres, à cause qu'on
les a jugés plus spécieux et plus propres à authoriser cette sorte de
galanterie ; et comme cette partie est toute enjouée , Vénus y préside
avec les Jeux, les Ris , l'Hymen et le reste de son équipage.
La Lune ouvre la 3* partie, et l'Amour, qui égale toute chose, la fait
s'oublier et descendre jusqu'au berger Endimion , ce qui donne de
l'épouvante aux paysans et de l'étonnement aux astrologues, qui font
ce qu'ils peuvent pour la rappeler, et ne sçavent à quoy imputer son
éclipse. Les ténèbres , augmentées par la défaillance de cet astre, fa-
vorisent l'heure du sabbat, où se trouvent démons, sorciers, loups-
garoux et autres tels ministres de l'abominable cérémonie; et parce
que c'est dans ce temps-là qu'il y a plus d'assoupissement, et par con-
séquent plus de négligence , le feu prend à une maison , le tocsin
sonne, et chacun tasche à se sauver de l'embrasement.
Le Sommeil et le Silence font le récit de la 4^ et dernière partie , et
produisent les différens Songes qui la composent. Ainsi paroissent des
furieux, des avauturiers, un Ixion épris des beautez de Junon, un
peureux, des poètes , des philosophes , des amoureux transis, et au-
tres diverses expressions de la bile, du sang , du flegme et de la mé-
lancolie. Après cela, le jour commence à poindre, et le ballet Qnit
avec son sujet : l'Aurore, traisnée sur un char superbe, amène le
plus beau soleil qu'on ait jamais veu , qui d'abord dissipe les nuages
et qui promet la plus belle et la plus grande journée du monde ; les
Génies luy viennent rendre hommage , et tout cela forme le Grand
Ballet.
3ôJ AVANT-PROPOS DU BALLET D£ LA NUIT.
Ce sujet est vaste , et dans toute son étendue assez digne d'exercer
les pas de noire jeune Monarque, sans le détourner du dessein qu'il
a de n'aller à rien que de grand et de noble.
Les vers qui ont élé faits par son coniniaudemcnt y sont assez
propres pour cliaque personnage , et brillent partout d'une liberté
innocente et gaie, qui se réjouit, mais qui no blesse personne et qui
découvre seulement que l'auteur n'est pas tout à fait aux gages de
ceux pour qui il a travaillé.
LR BALLET ROYAL
D£
LA NLIT.
PURMIERK PARTIE.
Depuis six heures du so r jusqu'à neuf.
La scène ou décoration du théâtre est un païsage éloigné d'où
paroist la mer, et un autre au milieu d'un rocher battu des flots.
OUVERTURE DU BALLET.
Le Soleil se couche, et la INuiT ' s'avance peu à peu sur un char tiré
par des hiboux, et accompagnée des douzp. Heures % qui répon-
dent au Récit qu'elle fait.
Quatrede ces Heures, se séparant des auh'es, représentent les quatre
Parties ou quatre f'eilles de la Nuit, et composent la première
entrée.
> RÉCIT.
LA NUIT.
Languissante clarté , cachez-vous dessous l'onde,
Faites place à la Nuit, la plus belle du monde,
Qui dessus l'horison s'achemine à grands pas ;
C'est moy de qui l'on prise et la noirceur et l'ombre ,
' Elle est en robe noirâtre, semée de croissants et d'étoiles, avec unectiauve-
souris sur sa coiffure. Son char esl un nuage.
' Robe jaune, Irès-courle; un hibou pour coiffure, au dos des ailes de papillon.
362 LE BALLET ROYAL
Kt j'ay mille agrémens «'ans mon empire sombre ,
Qu'en toute sa splendeur le jour mesme n'a pas.
LES HEURES.
Vous poussez le soleil à bout ,
Et vous pourriez régner par tout ;
Mais une Reine • et ses vertus célèbres
Détruisent vos ténèbres :
Son divin lustre efface vos flambeaux;
De tous les yeux, ses yeux sont les plus beaux.
Et de toutes les mains ses mains sont les premières '.
Nuit ! pouvez-vous durer parmy tant de lumières ?
Li JiUIT.
Je descends pour charmer ses yeux et ses oreilles ,
Et tout ce qui se passe en mes obscures veilles
Va briller dans ces lieux eu différens portraits.
Amans, ne craignez rien de vostre confidente :
Je sçais ce qu'il faut taire , et suis assez pnidentc
Pour ne pas découvrir icy tous mes secrets.
LES HEURES.
Tenez donc vos rideaux tirés
Sur les crimes que vous souffrez,
Et cachez bien vostre désordre extrême
Devant la Vertu mesme :
Son divin lustre efface vos flambeaux ;
De tous les yeux ses yeux sont les plus beaux,
Et de toutes les mains ses mains sont Us premières.
\uit! pouvez-vous durer parmi tant de lumières.'
ENTKKE I.
Af ROY, Tpprésenfant une Heure.
Voicy la plus belle Heure, et dans tous les cadrans
' La reine mère, Anne d'Autriche.
-Allusion délicate a la Iteaulé des mains d'Anne d'Autriche, dont elle éliiil très-
fière, el que les portes et les auteurs de Mémoires n'ont pas mani|iié de célébrer
à l'envi. (Voir les siaiices de Voiture à la reine Anne ; M"-* de Motteville, M/m.,
ch. II, et le Portrait de la reine mère, par la comtesse de Brégis).
DE LA NUIT. 363
La première dessus les rangs.
Bien'qu'en un mesme cercle aux douze elle se lie ,
Pardessus toutefois on la voit rayonner ;
Elle est mesme du jour l'Heure la plus hardie ,
Et qu'on entend le mieux sonner.
Mais c'est l'Heure du monde où toutes les Vertus
Et les Grâces brillent le plus.
Elle avance toujours, et jamais ne recule ;
Chacun de ses momens fait qu'on la reconnoist ,
Et jette un tel éclat qu'il seroit ridicule
De demander quelle Heure c'est.
Les Heures n'oseroient se dérégler un peu
Depuis que la grande est en jeu.
Nulle'ne fait du bruit , et nulle ne s'échappe ;
Les choses ne vont plus de mesme que jadis;
L'éguille est sur le point: s'il faut que f'Heure frappe ,
L'on en verra bien d'étourdis.
Cette Heure est précieuse , et l'on ne doit songer
Qu'au soin de la bien ménager :
Elle est certainement plus utile qu'aucune ,
Et c'est d'elle en effet qu'on parle chaque jour,
Quand on dit si souvent que pour faire fortune ,
Il ne faut qu'une Heure à la cour.
Le MARQUIS DE GY.^\As\'représentant w/^p heure de la nuit^
Pas une de mes sœurs ne doit estre jalouse
De ce que j'ay d'appas ;
' Florimond Brusiart, marquis de Genlis, gouverneur du fort Barant, capitaine-
lieutenant des gendarmes du duc d'Anjou , un des courtisans qui reparaissent le
plus souvent dans les ballets du roi , un dp ceux contre lesquels Benserade a
lancé le plus d'épigrammes , toujours les mêmes et toujours variées. Ces épi-
grammes ont invariablement rapport à la laideur extraordinaire du marquis , et il
faut qu'il les ait supportées avec une patience bien bénigne, pour que le poëteles
ait si souvent reproduites et avec si peu de ménagement. Nous en verrons encore
d'autres exemples , et les rivaux de Benserade ne lui cédaient guère sur ce point.
Grlgnan est aimable,
Uenlls adorable ,
dit la chanson des Contre- Férités en l«69. ( Recueil Maurepas,III, 253, 283.)
Citons encore ces vers du Ballet du Roy (sans date] :
Pour le MARQUIS DE OtWLis, représentant un démox.
Les dames sans frayeur me trouvent sur Irur voye. ■
Ma tatllc est assez belle, et J'ay l'air assez bon ;
3f4 LE BALLRT ROYAL
Quoyque je brille fort, je ne suis pourtant pas
Ln plus belle des douze.
J'ay beaucoup d'avantage à paroistre masquée
Et dans l'obscurité,
Car de tout le cadran, je suis, sans vanité ,
L'Heure la plus marquée ■ .
Il faut pour mon visnge avoir de l'indulgence ,
Et l'on doute, à ses traits,
Que l'Heure du berger et moy puissions jamais
Estre d'intelligence.
De si peu de beauté Nature m'a pourvue.
Qu'en mon plus riche atour
Je crois, sans me fl.itter, que je suis pour l'Amour
Une Heure assez indue.
L'on peut bien en plein jour voir une plus belle Heure
Lors que le .Soleil luit;
Mais quelqu'une diroit qu'en revanche la Nuit
N'en a pas de meilleure.
*o«d le «aique t«al emp'Di-lir qu'un nt vnye
Par où Je «iiU le plu» drmnn.
vî» riitii«p.'
If MAEQuit okGuius rei>r4t»niaiit un Mercure.
Vont IrouTrrrt rn mov pliK d'une qiialiti^.
De l>«prll, un peu de bunt^.
De radrr»*e il. par Inlrrïalle,
Qii<-lnur lueur de probité;
M;il< d'y cherrher de l.i beauté.
C'e«t la pierre philoiophale.
,•;• entrée.)
Il était foriement marqué de la petite vérole.
DE LA NUIT. 365
ENTRÉE II.
Pro'ihée' voyant arriver la Nuit, Jait rentrer ses troupeaux ma-
rins dans sa grotte , et sortant de la mer, se change en différentes
formes.
RoQUELAUBE, représentant Pkothée.
Ma bonne fortune est sans borne :
Je suis riche en toute façon ,
Mes filets sont pleins de poisson,
Et j'ay force bestes à corne ;
Je leur fais voir tant de païs,
Que moy-mesme je m'ébahis
Comme j'en puis estre le maistre ;
Et je les sçais si peu choyer,
Que celles que je nieine paistre
M'y devroient moy-mesme envoyer.
Four attraper ces innocentes ,
Et pour en mieux venir à bout ,
Je sçais me déguiser partout
Sous mille formes séduisantes;
Mais je deviens trop ingénu ,
Et l'on a bientost reconnu
De qui ma passion dérive.
Au reste, et c'est la le secret,
Quelque changement qui m'arrive
Je demeure toujours discret.
Mon éloquence est sans seconde.
Je suis de la langue dispos.
Et n'ay sceu me taire à propos
Depuis que je hante le monde :
Dès que le sexe fémiuin
Se dispose à m'estre beuin ,
La mèche est soudain éventée.
J'ay ce défaut, et caetera :
En cette peau mourra Prothée , .
El jamais il ne changera.
' Costume grotesque: des crabes et animaux marins sur les bras et la poitrine;
un cercle de poissons pendus à la ceinture.
366 LE BALLET ROYAL
ENTRÉE III.
Cinq Nbbkides • viennent recevoir tes ordres de Pbothée, après
avoir renfermé ses monstres marins, à cause de la fin du
jo ur.
Ije COMTE DU Plbssis*, rejMrésentant une ^t)\i.\i}E.
O beauté de figure étrange.
Qui charmez en mille façons ,
Kéréide , dont la louange
Est dans la bouche des poissons ,
Vermeille et singulière face
Si toute vostre troupe a la mesnie beauté,
Il n'est point dans la mer de Triton qui ne fasse
De bon cœur vœu de chasteté.
I.\ IT.I.K IV.
Six CHASSEi'BS las et jdiajutA, it (fiie la Suit appelle au repos, ar-
rivent sonnant de leurs cors, et font paroistre sur un cheval /<
cerf qu'ils ont pris , conduit par un valet de limier avec une laisse
de chiens.
M"" DE CanaI'LEs\ reprcsentanl un cua4,si.lu.
Ust-ce Vénus ? est-ce Adonis ?
Si ce n'est l'un des deux il en a l'encokire.
Adonis avoit bien ces charmes infinis,
Mais d'une autre couleur étoit sa chevelure ;
Et quelques rayons d'or, au menton survenus,
Montrent que ce n'est pas Vénus.
Tous deux n'auroient point tant d'éclat,
Et près de cet objet tous deux on les méprise :
' Robe bleue, couverte d'ornemenU légers qui ressemblent à des ailes en mou-
Tement; coiffure de coquillages et de plantes marines; costume leste, élégant et
léger.
^ Alexandre de Choiseul-Praslin, comte da Plessis , gentilhomme de la chambre
de Monsieur, tué devant Arnheim en 1672. Le comie du Plessis n'élait guère moin*
laid que le marquis de Genlis.
' Alphonse de Créqui, comle de Canaples, qui devint à la lin de I7o3, duc de
Lesdiguières , pair de France, par l'extinction des branches aînées de sa maison ;
mort sans postérité en I7I1, à Tàge de quatre-\ingt-cinq ans.
DE LA NUIT. 367
II n'est rien si mignon, ny rien si délicat ;
C'est de tous les chasseurs le plus seur de sa prise ,
Et, pour en bien parler^ nul chasseur aujourd'huy
]Se bat plus de pais que luy.
Tout succombe sous son effort :
Une biche se rend dès qu'il est à ses trousses ;
Pas un plus hardiment ne donne dans le fort
Des alcôves dorés ' et des ruelles douces :
C'est là qu'au lieu du cerf poursuivi dans les bois.
Il met la pudeur aux abois.
Amour, ce dangereux marmot ,
Le fournit de pensers qui ne sont pas vulgaires ;
Mais parce qu'il rougit dès qu'il prononce un mot.
Cela fait qu'il se tait, ou qu'il ne parle guères » :
Par ses yeux, par son geste , et par d'autres moyens
Il se fait entendre à ses chiens.
Qu'il est galant, qu'il est adroit!
Pour le trouver joly suffit qu'on l'entrevoye.
Quand ce jeune chasseur a pris ce qu'il couroit.
Il ne sçait bonnement que faire de sa proye ,
Et ne veut que l'honneur de l'avoir mise à bout
Il en triomphe, et puis c'est tout.
Si quelque Nymphe avec ardeur,
Dans l'épaisseur du bois luy conte son martyre ,
I! a la mesme honte et la mesme pudeur
Qu'auroit Amarillis dans les bras du Satyre,
Et reçoit chaque jour cent poulets qui sont pleins
De reproches à ses dédains.
Ce chasseur est assez léger,
Et sous de faux cheveux ce n'est pas qu'il soit chauve ,
Mais c'est qu'en cela mesme il se plaist de changer :
Tantost il donne au noir, tantost il donne au fauve.
Que ses chiens découplés prennent mille détours ,
A leur queue on le voit toujours.
' « Los arcililectes le font masculin , mais dans l'usage ordinaire il est féminin, >-
dit Fnrcticrc, au mot Alcôve.
• Dans ces vers, comme dans plusieurs de ceux qui suivent, Benserade fait
discrètement allusion au peu d'esprit du l)eau comte de Canaples, que Saint-Simon
traite plus rudement d'homme fort borné et de courtisan imbécile.
^6îi LE BALLET ROYAL
^ Parmy les cf rfs qu'il veut courir,
Ny sa voix ny son cor ne font pas grande émc ute :
Il nefaut qu'une ronce , il ne faut qu'un z«'|)lur
Pour arrester tout court le chasseur et la niouto ;
Dès le moindre frimas, dès le moindre bourbier,
Adieu la chasse et le gibier !
Belles, vous courez grand danger,
Si pour ce beau chasseur vos anies s'attendrissent :
S'il vous blesse une fois c'est pour en enrager ;
Il vaudroit tout autant que ses chiens vous mordissent.
Fust-il pour vous guérir encore plus expert,
Vostre plus court e>t Saint -Hubert*.
ENTRftE V.
Deux BEBGEBS et deux bergères* reviennent des champf, jouant
de leurs flustes et de leurs musettes y et conduisant chacun leurs
troupeaux au village à cause de la Nuit.
Ces bergers sont fort amoureux,
Ces bergères n'ont pas la mine fort modeste ,
Et je n)'imngine, à leur geste,
Qu'elles auront gardé leurs brebis avec eux,
Et n'auront point gardé le reste.
IjC marquis de viLLEQUiER, Capitaine dea gardes du corps,
représentant un berger.
IMon employ seul vaut mieux que tous les vostres.
Je vous passe de loin , ô bergers de ces lieux :
Sim; les troupeaux sont gardés par les autres;
Ce que je garde est bien plus précieux.
Plus vigoureux que le plus fort athlète ,
Je pourrois mettre à bas les plus fermes lutteurs;
Jeune pasteur, avec()ue ma houlette,
J'arreste court les plus hardis pasteurs.
■ Saint-HutxTt, patron des chasseurs, cdI invoqué contre la rage, et sa cliAsse est
depuis longtemps l'objet d'un pèlerinage assidu de la part de ceux qui sont atta '
gués de ce terrible mal.
' Le costume du berger est fout à fail de convention , mais celui de la bergère
est assez rustique et a quelque couleur locale, bien que bariolé de rouge, de noir,
de blanc et de gris.
DE LA NUIT. 369
Quoyque partout et sans cesse je tasche
De gouster les plaisirs que jeunes nous goustO"S,
A mon devoir pleinement je m'ait iche,
Et je reviens tousjours à mes moutons.
ENTRÉE VI.
Des B41SD1S qui volent vn merc'er sur le chemin.
Le MARQUIS d'humières ', représentant un batvdt.
Je ne suis plus celuy qui n'osoit pas
Lever les yeux, soupirer, faire un pas
Devant l'objet de mon transport extrême ;
Et mon orgueil s'est mesme acheminé
Jusqu'à luy venir dire en face que je l'aime :
Est-ce pas estre un vray déterminé ?
Depuis cela , violement , larcin ,
Assassinat dessus le grand chemin ,
Et pis encor me semble légitime :
Quand j'osterois aux passans vie et bien ,
Ce que j'ay dit l'emporte; et depuis un tel crime ,
Ce que je fais me paroist comme rien.
Divins regards qui ne m'éclairez plus ,
Pour vous cacher vos soins sont superflus •
Rien ne vous peut oster vostre conqueste ;
Enfin je veux finir tant de langueur,
Et je suis résolu d'aller porter ma teste
Où vous sçavez que j'ay laissé mon cœur.
ENTRÉE VII.
Le Théâtre change de face, et deux boutîqws paraissent de
chaque cosfé avec des marchands et des marchandes. Deux
GALANS et deux COQUETTES arrivent du Cours en carrosse, et
' Louis de Crevant d'Humières, qui fui fait maréchal de France en 1668, et se si-
gnala à l'armée par son luxe de gran1 seigneur encore plus que par ses exploits.
L'année même de la représentation de ce ballet, en IRS"!, il épousa Thérèse de la
Châtre , et il est très-probable que c'est à ce mariage quelles vers suivants font
allusion.
CONTEMP. DE MOLIÈRE — II. 2^
370 LE BALLET ROYAL
mettent pied à terre pmtf nrheter des rubans et des confitures.
Cependant le cocher' tourne, et après qti'i/s ont dansé, les vient
adrertir qu'il est tard. Tandis qu'ils remontent en carrosse.
Von voit danser sur les boutiques divers animaux.
MONSIEUR, frère unique du Roy, représentant un galant.
Cadet d'assez bonne famille ,
Entre tons les galans je brille,
On m'applaudit dès que l'on m'aperçoit ;
Mon rang et ma beauté par tout se font connoistre ,
El, petit que je suis », je ne laisse pas d'estre
Tout le plus grand Monsieur qui soit.
Je tasche , en servant les plus belles ,
De faire fortune auprès d'elles ,
Et c'est par là que je veux m'avancer;
Je'n'ay point d'autre soin, ni de plus grande affaire :
Quand les aisnez ont tout , que srauroit-on y faire?
C'est aux cadets à se pousser.
Maintenant je ne représente
Qu'un galant d'humour complaisante ,
Dont le destin n'est guère violent ;
Mais quand l'âge aux désirs aura lasché la brMe ,
J'ay toute la façon d'aspirer au solide,
Et d'estre un terrible galant.
Le COMTE DE oriCHE, représentant un galant.
Tous ces blondins à teste écervelée ,
Tous ces galans de la haute volée .
En matière d'esprit ne me font point la loy ;
Avecque les plus fins je raisonne, je raille,
Et, sans qu'au dessous d'eux j'ay la force et la taille',
Ils n'auroient rien pardessus moy.
" Hoappelande zébrée de barlolnres en zig-zag». Il y n aussi an valet de pied ,
en costume pimpant et dét^agé, qui court en avant des carrosses.
» Monsieur, né en 1640, n'avait alors que treize ans. On peut confronter ces
ver», et c^ux qui se trouvent dans l'avHnf-dernière entrée du ballet, avec le Por-
trait de Monsieur k l'âge de dix-buit ans, fait par Mademoiselle. Elle y appuie
surtout sur sa beauté et sur sa galanterie.
«Sauf que ma force et ma taille sont aa-dessoas de« leur». Il n'avait paa
quinze ans.
DE LA NUIT. 371
Le \i4RQUTS DE viLLEROY", représentant une coquKTTE, et parlant
à Monsieur, //'ère unique du Roy.
JNous autres petites coquettes ,
Nous entendons bien en fleurettes ;
Et je sçais que vostre douceur
Est moins pour moy que pour ma sœur.
ENTRÉE VIII.
Quatre Égyptiens et deux Égyptieîvives' prennent Poccasion de
ta nuit pour faire leur métier, et oont debo'ifique en, boutique dî'
sant la bonne aventure, et emportant de chacun quelque chose.
Le DUC DE JOYEUSE, représentant un égyptien'.
Nostre science est assez peu commune ,
Et nous en cachons plus que nous n'en témoignons.
Pour moy, je crois m'entendre à la bonne fortune
Aussi bien que mes compagnons.
Qui la voudra sçavoir qu'il vienne ;
Mais je mourrois plustost que de dire la mienne.
Le DUC damville', représentant un égyptien.
Dès ma grande jeunesse, allant par les maisons,
Je faisois des larcins en contant mes raisons ;
Et toujours sous ma main j'avois quelque vétille i ,
Soit de femme ou de fille.
' Il n'avait alors que dix ans, et sa figure était charmante. C'était le lils du gou-
verneur de Monsieur, et son compagnon d'études et de plaisirs.
'Cpstumes de fantaisie. L'Égyptien joue d'un lamboufide basque. L'Égyp-
tienne danse en robe rouge, sans taille, coiffée d'un mouchoir à ;deux queues
pendantes, et tenant entre ses doigts des œufs qu'elle escamote.
'François Christophe de Lévis Ventadour, mort en I66l à cinquante-huit ans,
d'abord comte de Brion, puis créé duc de Damville en 1632, à la mort de Henri II
de Montmorency, son oncle maternel, gouverneur du Limousin, capitaine de
Fontainebleau, vice roi de l'Amérique en 1655. Dans Benserade, il est toujours
appelé duc Damville; dans Loret et la Gazette, on le trouve souvent écrit, de
même, et duc d'Amville, ou d'Anville, quelquefois de Damville.
< Quelque bagatelle, quelque petit morceau.
24.
371 LE BALLET ROYAL
Encore maintenaut n'y fait-il pas trop seur,
Et je s<^ais me couler avec tant de douceur
Que, quelque effort qu'on fasse afin de s'en défendre.
Je prends ce qu'on peut prendre.
Quand j'épousay ma femme, aussi n'étoit-ce pas
Pour son teint , sa jeunesse . ou ses autres appas ' ;
En voulez vous sçavoir la raison ? ce fut pource
Qu'elle avoit une bource.
Je la coupay fort bien, puis j'en dcmeuraylà,
Et je ne pus jamais lui faire que cela ;
Elle ne sçut aussi réparer sur la mienne
La perte de la sienne.
Quoyque je sois d'I-lgypte , à ne vous rien celer,
Dans le sombre avenir je ne vois pas trop clair :
Mais pour le temps passé (sans vanité), les belles,
J'en sçais quelques nouvelles '.
ENTllH'E IX.
Deux GAGNE-PETiT, Conduisant leurs brouettes et éguisant des
couteaux, te retirent chez eux à cause de la nuit.
Quand sous mille cousteaux la meule s'est tournée ,
Après un lonp travail où le pnin est petit,
Enfin nous éprouvons, au bout de la journée ,
Qu'il n'est rien d^éguisé comme nostre appétit.
■ Il avait épousé une veuve (Aniw Le Camii» de Jamlteville, veuve de Claude
Pinart, vicomte de Comblisi) ; elle était morte depuis le 10 février I65I. La lai-
deur de cette femme égalait sa ricliesse, et le peu d'amour que»on mari éprouvait
pour elle était un sujet intarissable de plaisanteries et d'allusions, qu'on s'étonne
de trouver tout aussi nettement exprimées dans L/)ret que dan.s Benserade
(V. Vi/ze Ais/oriç., lettres du 2!) oclob. lG0O;8janv, I9 février et r' avril I65I;.
' Benserade raille ici. avec un mélange de gros.sières équivoques, le duc sur son
grand âge ; il n'avait pourtant qu'une cinquantaine d'années (OicHumi. de Mo-
réri, éd. de 1759, t VI, p. 283, colonne 2), mais c'était l)eaucoup pour un danseur
de hallels, surtout au milieu de toute la jeunesse de I;» cour. On verra encore les
mêmes plaisanteries reparaître plus loin. Quant aux galanteries du duc, le témoi-
gnage de Benserade est confirmé par celui de Loret , qui a jugé convenable de les
rappeler sur un ton l^adin, au moment même ou il annonce la mort de sa femme.
DE LA NUIT. 373
ENTRÉE X.
Les boutiques se ferment et les marchaivds et marchandes se re-
tirent en dansant.
Mesdames et messieurs, vous plaist-il rien du noslre ?
Nous avons ce qu'il faut, et pour l'un et pour l'autre,
Et vous en devez essayer;
Mais toute nostre marchandise
Ne sçauroit dignement payer
L'honneur de vostre chalandise.
ENTRÉE XI.
Trois ALLUMEURS UE LANTER15ES ■ viennent pour les abaisser et
pour allumer tes chandelles, suivisde quatre lanternes, quis^ou-
vrent et se ferment.
Dire que vos beaux yeux nous tiennent prisonniers.
Qu'ils nous font de leurs traits cent blessures internes ,
Il n'est rien si commun , et ce sont balivernes ;
Mais qu'est-ce que des lanterniers
Vous conteroient que des lanternes ?
ENTKÉES XII ET XIII.
Z?eMJ7 BOURGEOISES reviennent de la rille en chaise , et sont ren-
contrées par deux filoux' qui les attaquent. Les porteurs s'en-
fuyent; deux soldats surviennent qui leur font quitter prise. Les
filles s échappent, et t entrée finit par un combat.
Le MARQUIS DE MONTGLAs S représentant une bourgeoise.
Vous mériteriez quelques vœux ,
Kt seriez d'assez bon usage,
' Le lanternier est coiffé d'une lanterne, el il a l'habit tout couvert de rangées
de'chandelles pendantes.
' Le lilou est tout tlanabant d'élégance et de faux luxe dans son costume étriqué.
Il a un chapeau à plumes, dans les cordons duquel sont passées quatre pipes ea
terre.
^François de Paule de Clermont, marquis de Montglasou Montglat, chevalier
des ordres du roi, grand maître de la garde-robe. On sait qu'il a laissé des Mé-
moires. C'était, comme le dit Bcnserade, un homme d'honneur, et aussi un homme
d'esprit : il savait tant de choses qu'on l'avait surnommé Montglas la bihliottièque.
374 LE BALLET ROYAL
Si vous aviez le blauc dessus vostre visage
Que vous avez dans les cheveux.
Ouy, je vous le diray, deussé-je émouvoir noise :
Nous estes un brave seigneur,
Un fort bon gentilhomme et d'esprit et dMiouneur.
Mais une fort laide bourgeoise.
FILOUX.
Que la nuit nous va donner beau !
Je la vois ses ombres éten Ire ,
Et se couvrir de son manteau ,
AÛD de nous en laisser prendre.
ENTRÉE XIV.
La Cour des miracles ', où se rendent le soir toute sorte de gleux
*/ ESTBOPIEZ, qui en sortent sains et gaillards pour danser leur
entrée, après laquelle ils donnent une sérénade ridicule au
MAISTBB du lieu.
M. HESSELIN*, représentant /«maistbe de lacolb des uibacles^.
Il n'est rien de pareil a mes enchantemens;
N'en déplaise à Maugis\ ma science est meilleure :
On ne lit point dans les romans
Tout ce qu'on voit dans ma demeure.
* La principale Cour des miracles, située près de la rue Neave-Saint-Saoveur,
a été décrite par Sauvai, dans ses Antiquités de Parit. La Cour Jussienne, la
Cour du roi François, servaient aussi d'asile aux vagatxtnds, mendiauls et faux
infirmes.
' Maître de la chamttre aux denierit el surintendant des plaisirs du roi, fameuv
par ses richesses et sa magnificence. Le nom de la Cour des miracles est une al-
lusion aux prodiges de sa maison. Le tpUndide sieur Hesseliu mourut d'indigestion
en août 166-J. ( Loret, Xlil, 12.'.)
»L« dessinateur s'est donné ici pleine carrière, el il nous montre, dans une série
d'estampes, la plus niagnilique collection de mendiants, de gueux et de gueuses,
de faux estropies, de cultde-jatle se frainant eux-mêmes dans des voitures
k roulettes ou traînés dans des brouettes par un complice. Il s'est inspiré de
C.-illot.
* Fameux magicien, élevé par la fée Oriande, et cousin de Renaud de Montau-
ban; il Joue un grand rôle dans les Quatre /ils Aymon. Il est lui même le héro-
d'une espèce de.chanson de geste, qui se rattache a la même branche que la pn
cédente.
DE LA NUIT. 375
Là trop d'ambitionné me vient point saisir,
Contre tous les chagrins c'est une maison forte ;
La tristesse et le déplaisir
N'en ont jamais passé la porte.
Là-mesme on se guérit de mille infirmitez,
Par une assez plaisante et facile méthode.
Venez-y, charmantes bejutez,
Si la vertu vous incommode",
SECONDE PARTIE,
Représentant les divertissements du soir, depuis les neaf heures
jusqu'à midi.
RÉCIT
ET
PREMIÈRE ENTRÉE.
Le* /;o?5PABQUFS, /a TRISTESSE et la VIEILLESSE viennent à dessein
de marquer le désordre des ténèbres et de la Nuit, et après avoir
dajisé, elles entreprennent un Récif. Mais venus descend du
ciel, qui les interrompt et les chasse, et, après avoir chanté,
elle fait danser les jeux', les ris ^, Thymen et te dieu comus,
qu'elle introduit en leur place.
Bien que nous n'ayons pas tout à fait l'air galant ,
Il n'est bruit que de nos conquestes;
' Ces vers désignent clairement la demeure splendide de Hesselin, surtout sa
maison d'Essonne, que la reine Christine voulut voir comme une des merveilles de
la France, lors de son séjour à Paris en I65G. La Relation de ce qui s'est passé à
l'arrivée de la reine Christine de Suède à Essonne, en la maison de M, Hesselin,
dont nous avons cité un fragment dans notre notice préliminaire sur les ballets
de cour, donne une idée de toutes les magnilicences qu'il avait accumulées dans
ce logis vraiment royal, ou il exerçait une hospitalité princière (V. Loret, lettre
du 28 nov. 1654). La dernière strophe fait librement allusion aux habitudes de
générosité galante de ce Fouquet au petit pied, et Benserade y revient encore
plus loin.
' Le Jeu est caractérisé par un damier, ouvert sur sa poitrine, des cornets en
guise de nœuds de rubans aux épaules, des carlts étalées sur le devant de la coif-
fure et pendues a la ceinture, des dés au pourpoint pour boutons, etc.
'Espèce de costume de fou de cour, avec toutes sortes de plumets et de fan-
freluches.
376 LE BALLET ROYAL
Nous avons pour cela toujours les armes prestes,
Et l'on arrive à nous , niesme en s'en reculant.
Les plus belles n'ont point de traits couinie les uostres ,
Contre nostre pouvoir c'est en vain qu'on s'émeut ;
On nous prend pour danser tout le plus lard qu'on peut ,
Et c'est nous qui prenons les autres ' .
ExNTRÉE II.
RÉCIT
DE VÉNUS.
Fuyez bien loin, ennemis de la joye!
Tristes objets, faut-il que l'on vous voye
Parmy tout ce qu'amour a d'aimable et de doux .'
Il n'est pas juste , ce me semble ,
Que vous soyez mesiés ensemble
Mon (ils et vous.
Jeune Louis, le plus grand des monarques.
Dans quelque temps vous porterez des marques
De ce Dieu dont jamais on n'évite les coups ' ;
Il faut céder a sa puissance ,
Et que vous fassiez connoissance
Mon iils et vous.
LES JEUX, LES lUS, L'UYME.S 1.1 l.f-. D/EL COMUS.
Le ROY, représentant un deà jeux qui sont à la suite de Fénta.
A VÉNUS.
Vous triomphez , mère d'amour.
Et vostre gloire est sans seconde,
Puisque le plus grand Roy du monde
■ Dans les images allégoriques de la danse Mac^ibre, si nombreuses au moyeu
âge, la 3Iort ou la Parque esl représentée entraînant succebsivemeat vert le tom-
beau, dans sa danse, toutes les condition!» de la vie personniliée.
' Cette prédiction, d'ailleurs si facile a faire, se réalisa dès Tannée suivante
(1654', par raffection naissante du rui pour Olympe Mancini, dont Pesprit rache-
tait la laideur. A Olympe succédèrent M' • La Molhe d'Argencxjurl et Marie Man-
cini, avant le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche.
DE LA NUIT. 377
Commence à vous faire la cour.
Que sa mi;ie est hautaine et fière ,
Et qu'elle laisse loin derrière
Les monarques plus relevés !
Dans quel éclat vous allez vivre.
Et le beau train que vous avez
Pourveu qu'il s'adonne à vous suivre!
Tous vos amours sont déconfits
Par la splendeur qui l'environne.
Et sa jeune et vive personne
Efface jusqu'à vostre fils.
Mais vous ne le garderez guère :
Son âme héroïque et sévère
Aime trop les sanglans hazards ;
Déjà ses grands projets s'ébauchent ,
Et je crains que l'Honneur et Mars
A la fin ne vous le débauchent'.
Le ciel ne l'a si bien formé ,
Après tant de vœux et d'offrandes*,
Que pour aimer les choses grandes ,
Et pour estre beaucoup aimé.
Toutes vos amorces sont vaines,
Pour le retenir dans vos chaisnes :
Il est d'ailleurs trop combattu;
Et, méprisant vos avantages ,
A la suite de la vertu ,
Prétend de plus solides gages.
Mais vostre culte étant si doux ,
Luy pourriez- vous pas faire croire
Que, pour arriver à la gloire.
On y peut aller par chez vous.?
La jeunesse a mauvaise grâce
Quand trop sérieuse elle passe ,
Sans voir le palais de l'Amour :
Il faut qu'elle entre ; et pour le sage ,
' OeUe année même, le roi lil sa première campngne, sous la direclion de Tu-
renue, contre le prince de Condé, qui assiégeait \rras à la tête des Espagnols.
2 On sait qu'Anne d'Autiiclie ne mit au monde Louis XIV qu'après une
stérilité de près de vingt-trois ans, et que la naissance de cet enfant, objet de tant
de vœux, fut regardée comme une marque miraculeuse.de la protection divine.
378 LE BALLET KOYAL
Si ce n'est pas son vrai séjour,
C'est un giste sur sou passage.
ENTRÉE m.
Deux PAGES viennent préparer la salle du bal et arranger les
sièges. Roger amène Bradama?«te accompagnée d'un écuyer et
d'une suivante, et luy veut donner le passe temps de la soirée.
Il envoyé prier Mbdor, Ai^igélique, Mabphise, Richaruet^/
Fleub d'Epike'.
ENTRÉE IV.
Toute la compagnie étant arrivée , le bal se commence par plu-
sieurs sortes de danses, courantes figurées et branles à la vieille
mode.
Pour arriver icy , je ne sçais pas comment,
A dessein d'honorer cette Teste publique ,
Nous avons traversé des pais de romans,
Après estre sortis dune \ieille chronique.
Pour le COMTE de loijtig>\, vulgairement dit le Gros Homme*.
Icy se trouvent à souhait
Héros et dieux tout pcsle-niesle;
Mais rien ne peut estre bien fait ,
Si le Gros Homme ne s'en mesle.
Le grand maître de l'artillerie , représentant Mêdob.
Ha! vous me flattez, Arioste,
Et vous fuites à vostre poste
La beauté que vous me donnez ;
Mais auriez-vous bien le courage
D'oser soutenir, à mon nez',
Que je sois si beau de visage?
' Tous ces personnages sont tirés du Roland furieux de l'Ariosle.
' Antoine Charles de GramonI, comte de Louvigny Jusqu'à la mort du comte
deGuiclie, son frère, qui le fil héritier du duché de GramonI.
» Le maréchal de la Meilleraye était non-seulement lairt et mal fait, mais camus ,
et c'est sur ce dernier point que roulent presque toutes les plaisanteries de Benserade.
DE LA NUIT. 379
J'ay la teste fort belle et bonne ,
Je suis bien fait de ma personne,
Doux, accort , sage, et des mieux nés;
Quant au reste , sans flatterie ,
Je u'ay pas tout-à-fait le nez
Tourné vers la galanterie.
Pour moy cependant on soupire ,
Tandis qu'en l'amoureux empire
Languissent tant d'infortunés;
Et près de la belle que j'aime.
Mes rivaux ont un pied de nez ,
INIais moy, je n'en suis pas de mesme.
Jaloux , pleurez à chaudes larmes ,
Tant d'appas , d'attraits et de charmes ,
Pour vous ne sont point destinés ' ;
Trop de vanité vous emporte,
Et ce n'est pas pour vostre nez ,
Mais pour un taillé d'autre sorte.
Non , ma beauté n'est point si rare ,
Angélique a le goust bizarre.
Et ses feux seront condamnés :
Telle est d'amour la loi commune ,
Et ce n'est pas toujours au nez
Que se mesure la fortune.
- Le DUC nkViWhhiL^ représentant Angélique.
Avec tout mon éclat je ne prétens pas estre
De ces jeunes tendrons qui ne font que de naistre;
Mais jamais ma beauté n'eut un plus grand renom.
J'ay paru dans les cours , j"ay battu la campagne ,
Et le bruit que j'ay fait du temps de Charlemagne ,
Je le fais sous LOUIS quatorzième du nom.
Pourquoy tant s'informer : de quelle année est-elle?
Quand on se porte bien, et qu'on est toujours belle?
' Mme (le Molleville, dans ses Mémoires (t. III, p. 70\ el Tallemant, dans l'his-
toriette du maréchal de la Mellleiaye, nous apprennent que la maréchale (sa
seconde femme, de la maison de Cessé) était sage, el que, malgré sa jeunesse, ses
agréments el les inlirmités de son mari , elle faisait profession de l'aimer d'amour.
iSO LE BALLET ROYAL
I.a vieillesse esl visible , on ne s'y peut tromper.
J'ay l'œil beau, le teint vif, et la gorge charmante,
Et j'ay depuis deux ans perdu ma gouvernante.
Devant qui je u'osois quasi m'émanciper ■ .
Si j'ay mis aux coustcaux, par ma galanterie,
Toute la fine fleur de la chevalerie.
Les Renauds, les Rolands, ces fameux paladins,
Par les mesmes attraits et par les mesmes charmes,
Je prétens faire encor tous les mesmes vacarmes ,
Semant la jalousie entre tous les blondins.
.4 prés le bal, arrive un ballet pour le dioertUsemenl de fatsemblée.
LKS NOCKS DE THÉTIS.
BALLET EN BALLET '.
ENTRÉE I.
Thétis entre, poursuivie de Pelée; mais pour éviter sa poursuite,
elle se change en trois formes différentes : d'animal , de rocher, de
flamme et de feu : puis étant revenue en sa première forme et se
croyant échappée, elle s'endort à la porte de son antre : Pelée re-
tourne sur ses pas et la trouvant endormie, la lie et la contraint à son
réveil de céder à sa passion et de l'accepter [)our mary.
Pelée s'en retourne, et les trois Gnkes habillent Thétis et la coiffent
en épousée. Mercure, en mercier, apporte quantité de boettes pleines de
gàlands et de mouches. Pelée revient, vcstu de ses habits nuptiaux,
prend sa maistresse et les emmeine tous^!
■ Sa femme, morte en 1651, comme je l'ai déjà dit.
' Ceci était comme une sorte d'esquisse préparatoire au ballet des Soies de
Pelée et de Thétis, dont Beiiserade lit également les vers, et que le roi dansa
Tannée suivante. — Pelée est en pourpoint et haiil-de-chaus.ses de salin jaune,
rayé de bandes verticales de velours noir ; il a une espèce de bonnet de cacique à
plumes et plumets.
' Thétis, le sieur Beaubrun ; Pelée, le sieur Lambert ; les Trois Grâces, les siears
la Marre, Grenerin et Baptiste; Mercure en mercier, le comte de Troye.
DE LA NUIT. 381
ENTRÉE II.
vuLCAiN et quatre cyclopes '.
A voir ce mariage, on est bientost guéry ^
Du dessein d'entreprendre un semblable négoce :
La femme est digne du mary,
Et le train répond à la nopce.
ENTRÉE m.
THÉMIS , GAMMÉDE et HÉBÉ, Suivis (le BACCHDS » et de CKRÈS ^.
Que de dieux, dont l'humeur affable
Aime à converser parmi nous!
Je pense que toute la Fable
S'est icy donné rendez-vous.
ENTRÉE IV.
.lANUs et deux satires 4.
Janhs, représenté par le sieur Dazy,
Pour avoir double front , suis-je un monstre funeste?
Est-ce un si grand défaut qu'un visage de reste ?
Faut-il que pour cela chacun me montre au doigt?
.Te ne suis pas tout seul, à la cour il s'en voit ,
Et les choses du monde ont-elles pas deux faces?]
J'ay deux nez et quatre yeux, mais le tout sans grimaces.
' Le cyclope est des plus pittoresqufs : il porle un bonnet poinîu à deux cornes
retroussées et garnies de plumets, et son costume indéfinissable, son tablier relevé
en sac, son œil au milieu du front, ses longues moustaches et ses deux pointes de
barbe lui donnent une physionomie tout à fait bizarre.
' Bacchus est en court pourpoint vermillon, enguirlandé de pampres, et coiffé
d'une bouteille d'osier et de feuilles de vignes.
' Costume garni de pailles et d'épis aux épaules, aux poignets, au bas du bonnet,
du corsage et de la jupe, avec des semis de coquelicots ou de petites fleurs des blés.
* Janus a non-seulement deux télés, mais deux pieds allant en sens contraire au
bout de chacune de ses jambes. Le satyre est ou semble nu jusqu'à la ceinture, et
porte une courte culotte de peau de béte avec une ceinture de feuillage. A la suite
vient Apollon, dont le buste est formé d'une basse de viole, qui est coiffé et
dont les deux bras se composent d'un violon ; puis trois Muses très-peu poétiques ,
n'ayani qu'une trompette ou un cornet à bouquin pour attribut symbolique.
38Î LE BALLET ROYAL
J'ay deux bouches aussy ; c'est plus que je n'en veux :
Y fournir est chose importune;
H peut m'estre arrivé d'avoir parlé des deux,
Mais je n'ay jamais beu que d'une.
ENTRfiR V.
La DISCORDE vient à dessein df mettre tout en confusion ' .
ENTRÉE VI.
COMÉDIE MUETTE D'AMPHITRION ».
Pour W HBssBLiN, représentant jupitbb.
Dans le ciel'où je suis règne une paix profonde ;
Là donnant à mes sens ce qu'ils veulent d'abord ,
Sans trop m'inquiéter des affaires du monde,
J'en laisse la conduite au sort.
Assez commodément, de crainte qu'il m'ennuie,
Je prends les passetemps les plus délicieux ,
Et pour mes Danaës j'ay toujours de la pluie.
Ce que n'ont pas les autres dieux.
Je gouste le nectar bien mieux qu'ils ne le goustent.
Et, plaignantMes mortels qui s'attachent au bien ,
Quand ce n'est que de l'or que mes plaisirs me coustent,
Mes plaisirs ne me coustent rien.
Je sçais vivre à ma mode , et rien ne m'importune ;
A tout ce que je veux, on ne dit jamais non ,
Et sçavez-vous quelle est ma meilleure fortune?
C'est que je n'ay point de Junon.
Personne dans mon ciel ne me chante ma gamme.
De foudre et de'tonnerre il ne m'en faut point là;
Mais si je m'avisois d'épouser une femme,
J'aurais bientost de tout cela.
'7^ Discorde était figurée par le comte de Troye.
' Outre Jupiter, Aicmène'et.Bromia, dont les costumes n'ont rien de particulier,
le dessinateur a reproduit ici Ampliitryon avec la physionomie et IMiabit d'un
Sganarelle, puis Sosie en casaque de valet, semée de plaques rondes de diverses
couleurs. On voit aussi le Docteur, calqué sur le type de la comédie italienne.
DE LA NUIT. 383
TROISIÈME PARTIE,
Depuis minuit jusqu'à trois heures devant le jour.
La LU>E dans son char fait le Récit ^et est accompagnée des Étoiles^
qui se retirent et la laissent se promenant et admirant les beautez
d'ENDlMION.
RÉCIT
DE LA LUNE.
Moy dont les froideurs sont connues,
Hélas! j'aime à la fin, et je tombe des nues
Pour voir ce beau berger qui me donne la loy.
Douce et paisible Nuit , de les plus sombres voiles ,
Cache bien mes desseins et moy.
Et dérobe ma honte à toutes les étoiles. '
Mais, mon cœur, est- il donc possible
Que tu sois à l'amour devenu si sensible ,
Et que mes chastes vœux se soient évanouis ?
Il faut suivre ses loix , on ne les peut enfreindre.
Vous y viendrez, jeune Louis :
Où les dieux ont cédé, les rois ont lieu de craindre.
ENTRÉE I.
ENDIMION'.
Le DUC DE JOYEUSE, représentant endimion.
.Fe l'avoue , il est vray que la lune m'adore ,
Qu'elle descend pour moi dans un nuage obscur ;
Et, n'étoit qu'elle m'aime, elle seroit encore
De tous les astres le plus pur.
' Dans cette mise en scène mythologique, il y a peul-Atre un ressouvenir de VEn-
àymion de Gombauid (1624), roman qui avait obtenu un long succès. On prétend
que, sous les traits d'Endymion amoureux de la Lune, Gombauid avait voulu
peindre sa passion pour la reine Marie de Médicis.
384 LE BALLET ROYAL
Mais cette prude enfin , résolue à commettre
Une faute si douce et qui la peut guérir,
En quelle main plus seure eust-elle pu se mettre,
Pour la faire et pour la couvrir ?
Elle vient dans mes bras quand la nuit tond ses voiles,
Ce qu'elle o'eust osé quand le jour éclatoit,
Et retourne briller au milieu des étoiles ,
Tout comme si de rien n'étoit.
Encore qu'elle ajoute à son éclat extrême,
Et se pare pour moy d'un soin fort obligeant ,
Je l'aime, je vous jure, à cause qu'elle m'aime.
Et ce n'est pas pour son argent.
Il n'est'rien de fascheux , qu'à dessein de me plaire ,
Son violent amour ne Rst très- volontiers;
Et je crois que pour moy, s'il étoit nécessaire.
Elle se mettroit en quartiers.
Aussi qu'elle soit rouge, ou bien qu'elle soit pasle ,
Qu'elle soit en croi.ssant, qu'elle soit en décours.
Qu'elle ait la face en rond , qu'elle l'ait en ovale ,
Je l'aime et l'aimeray toujours.
ENTRÉE II.
La iXiKE. ,' amoureuse (Ti.yviX'swoy , descend du ciel el approche de
luy ; une nuée les dérobe à la veue des spectateurs.
Le DUC hkvwllv. , 'représentant la une.
O lune , sans faire de bruit ,
Vous avez bien rôdé la nuit ».
Vous vous maintenez par le monde ,
Et toujours fraisclie et toujours blonde ;
ISIais comment vos attraits ne sont-i's point usés?
Ce n'est pas d'aujourdhuy , lune, que vous luisez.
McnrviUr a raison àe croire an duc d'Ariville,
Qui n'a, de «on vivant, trompé feninu- ni fille.
dUent les Pnrtrnilsde la cotir en contre f^ri tés. 'I6&0, Recueil Maurepa» XXIII,
»72.) V. aussi plus haut, p. 372, note 2.
DE LA NUIT. 386
ENTRÉE III.
PTOLÉMÉE et ZOROASTBE , deux grands astrologues , observent les
moiivemens du ciel avec de longues lunettes , et croijent que la
Lune s'est retirée en terre par quelque enchantement.
Le COMTE DE SAiNT-AiGNAN , représentant ptolémée astrologue.
Mon sçavoir est profond , et je lis dans les cieux
Assez distinctement les biens et les désastres ;
. Mais j'ay bien plus d'adresse à lire dans les yeux ,
Et j'entends mieux le cours de cette sorte d'astres.
Ces globes lumineux, sous qui nous succombons ,
Encore plus errans que les autres planettes, '
Se montrent peu souvent favorables et bons
A qui les considère avecque des lunettes.
Après en avoir fait si curieusement
Mille observations et mille expériences.
Que j'en ay reconnu qui cachent finement,
Sous de malins aspects, de douces influences!
Je sçais près des beautez les saisons employer:
Je sçais quand on leur plaist , ou quand on les ennuyé,
Et fais des almanachs qu'on ne sçauroit payer.
Qui marquent de l'Amour le beau temps et la pluye '.
ENTRÉE IV.
La face de la Lune étant cachée et l'air s'étant nolrcy, quatre pay-
sans viennent témoigner Pappréhension qu'ils ont de quelque
révolution dans la nature, et consultent les astrologues.
Après que l'horreur de la guerre
A presque mis tout au cercueil ,
Nous venons sçavoir de quel œil
Le ciel va regarder la terre.
' Le comte de Saint-Ai{;nan devait devenir une sorle de ministre ^ofiicieux des
plaisirs du roi, et l'on dirait que Benserade avait prévu cet lionnéte emploi.
CONTEMP. DE MOLIKRE. — 11. 25
38fi LE BALLET ROYAL
ENTRÉE V.
Six CORVBANTKS, av€C Icurs bassins d'airain, timballes et tambours
de Biscaye, prétendent de rompre le sort, et par leur bruit appeler
la Lune au ciel, qui en effet y revient après avoir quitté le berger
F.ndymion.
Quelque enchanteur parmy l'air
Tient la Lune sous ses charmes,
Et c'est pour la rappeler
Que nous faisons ces vacarmes.
ENTRÉE VI.
Huit ABDENS ■ qui paraissent la nuit
Le ROY, représentant un a bden t.
Astres , vous voyez hieii
Qu'il faut céder la place ;
Un Ardeut vous etface,
Ft vous n'estes plus rien.
Vous autres , marchez doncque
Bien droit dorénavant-,
Et mallteur à quiconque
S'égare en le suivant.
O qu'il est différent,
Dans son éclat insigne ,
De la vapeur maligne
Qui perd en éclairant!
S'il mène a la rivière ,
C'est qu'on prend, par malheur.
Au lieu de sa lumière
Une fausse lueur.
Hélas ! que d'imprudens
Aux dernières ténèhres
Qui furent si célehres ,
■ Feux folleUi. Costume ioug(>, tout couvert de flamme».
DE LA NUIT. 387
Ont pris de faux Ardens !
Le vray nous en délivre
Luisant dessus nos pas ,
Et mille ont cru le suivre
Qui ne le sui voient pas '.
Objets charmans et doux ,
Beautez toutes parfaites ,
Pour luy vous estes faites ,
Comme il est fait pour vous.
Mais courez pour lui plaire
Viste comme le vent ;
On ne l'attrape guère :
Il va toujours devant.
Pendant l'obscurité
Vous pourriez sur sa route ,
Avecque lui , sans doute,
Marcher en seureté;
Mais, comme le pied glisse,
JN'allez pas cependant
Si près du précipice,
De crainte d'accident,
l£ COMTE DE SAiiN'T-AiGNAN , représentant un ardent.
L'on m'a veu bien des soirs dans un luisant extrême ,
Qui m'a, sans vanité, plus d'une fois servy;
Et si l'Amour osoit , il vous diroit lui-mesme
Jusques où j'ay mené celles qui m'ont suivy.
1^ MABQUis DE viLLEQUiER, représentant im ardent.
A voir quelle est ma force et l'éclat qui me suit.
Tout sexe me doit craindre alors que je me montre;
Et pour qui que ce soit , c'est un Ardent qui luit
D'assez dangereuse rencontre.
' N'est-ce pas une allusion aux troubles et aux révoltes de la Fronde ? On peut
le croire, surtout en rapproctiant ce passage de la dernière strophe de la XI" entrée.
25,
38« LE BALLET ROYAL
Le COUTE DE GUiCHE, représentant un abdent.
Je ne suis pas encore , au point qu'on me soupçonne ,
Capable de perdre personne.
Et de moy l'on prend tout en jeu ;
Mais de la sorte que mou feu
Éclate, reluit et pétille,
Ce sera merveille dans peu
Si je n'égare quelque fille '.
U MABQUis DE G fijiLis, représentant un ardent.
Je brille autant ou plus que tous ceux que je voy,
Saosestre beau pourtant aux yeux dos demoiselles;
Et si je suis ardent pour elles ,
Je doute qu'elles soient fort ardentes pour moy.
EiNTllÉE VII.
Un GRAND HOMME » monté sur unbouc, commande à huit petits
DÉMONS ' de sa suite d'avertir les sorciers * au sabbat.
Voicy le rendez-vous et Theure du sabbat :
Courez , démons légers , d'une vitesse étrange ,
Avertir les sorciers de quitter leur grabat,
Et que la noire troupe à son devoir se range.
ENTRÉE VIU.
Quatre monstres nains sortent de quatre coquilles de timassons, et
sont enlevés en l'air.
Nostre difformité nous fait assez paroistre;
Mais rien de si petit ne se voit sous les cieux :
' On sait qu'il en éfiara beaucoup.
> Tète de hil)ou, ailes au dos; liabit indescriptible, surchargé de panaches et
d'ornements bizarres.
' Habit fond noir, à bandes, ornemenls, pointes et ailes rouges, à peu près comme
celui des démons de nos bals masqués; ceinture de serpents. Deux serpents se dres-
sent en sifflant sur la télé du démon, et enroulent leurs queues autour de su cornes.
< Les sorciers, dont l'un est monté sur un manche a balai, sont plus amusants
qu'effrayants, avec leur vêtement grotesque, tout hérissé de plumes et d'ailes de
chauves-souris.
DE LA NUIT. 389
Quand on est monstre aussi , le moindre qu'on puisse estre
jS'est, ce me semble, que le mieux.
ENTRÉE IX.
Une MAGiciENKE et quatre vieilles sobcièbes ailées se graissent
en dansant et sont enlevées au sabbat.
Nostre métier est bon de toutes les manières :
Qui l'exerce une fois ne sçauroit s'en tenir.
Les dames de la cour sont toutes des sorcières ,
Ou taschent à le devenir.
L'art-'y peut toutefois bien moins que la nature :
Quand une jeune créature
Qui n'y fait pas tant de façon ,
Sans tous ces affiquets , sans fard et sans parure ,
Ne laisse pourtant pas de charmer un garçon ,
Elle est sorcière toute pure;
C'est sa naïveté qui plaist :
Plus on se graisse et moins ou l'est.
ExNTRÉE X.
Six Loups-GABOUX ' qui vont au sabbat.
Demy bergers et demy loups ,
Nous sommes aux troupeaux effroyables et doux ,
Qui ne nous sçavent reconnoistre;
Et, de l'air que nous nous changeons,
D'un costé nous les menons paistre ,
Et de l'autre nous les mangeons.
ENTRÉE XI.
/>€ fond du théâtre s'ouvre et montre le sabbat. Trois curieux arri-
vent pour le voir, mais , avant que d'aborder le lieu, tout dis-
paraît.
' Le loiip-garou est homme par devant et loup par derrière. On lui a collé au
dos la tête, le corps, et les pattes du loup.
390 LE BAÏ.!.KT HOYlkl.
Le ROY, représentant un cuhieux.
Je voudrois tout sçavoir, je voudrois tout coDuoistre ,
Rien n'échappe à mes yeux;
Pour devenir scavant , c'est le secret que d'estre
Et jeune et curieux.
Je lasche à prévenir la longue expérience ,
Et ne rien épargner
A m'acquérir bientost la sublime science
De vivre et de régner.
Mais certain petit Dieu que force monde adore,
Et que tout reconnoist ,
I.a curiosité ne m'a point pris encore
De sçavoir ce que c'est.
Si faut-il qu'à quelqu'un à la iin je m'informe
De ce démon plaisant;
Sans m'y trop amuser, ce n'est que pour la lornie ,
Et qu'en chemin faisant.
On dit que c'est un mal qui n'est point volontaire ,
Un joug impérieux ;
Et qui n'a de l'amour effleuré le mystère,
N*est pas fort curieux.
Et puis les passions serviront à ma gloire;
J'en veux subir la loy,
Pour leur oster après l'empire et la victoire
Qu'elles auroient sur moy.
Je sçauray triompher de ma personne et d'elles ,
Ainsi que d'ennemis ,
Et me dompter moy-mesme, entre tous mes rebelles ,
Combattus et soumis.
Je prétens signaler sur la terre et sur Tonde
Ma force et mon bonheur.
Et j'iray fureter par tous les coins du monde
Pour trouver de l'honneur.
Mais voir mon peuple en paix, et que la guerre meure
Et l'animosité , .
DE LA NUIT. 391
Ce n'est rien qu'à cela que je borne pour l'heure
Ma curiosité.
EiNTRÉE XII.
Une maison en feu; le tocsin sonne, et l'on voit sortir hommes
demi-nuds, et femmes échevelées qui emportent leurs en/ans
après avoir tout jeté par les fenestres.
Dans le péril extrême on doit s'aider un peu.
Qui craint l'embrasement , il faut qu'il s'en recule ,
Et, quelque grand qu'il soit , personne ne se brusle
Que ceux qui veulent bien demeurer dans le feu.
ENTRÉE XIII.
Deux Labrons viennent avec seaux et crocs, comme pour éteindre
te feu, mais en effet pour voler, et sont surpris par les archers
du guet, qui les emmènent prisonniers.
QUATRIÈME PARTIE
Depuis trois heures après minuit, jusques à six que le soleil se lève.
Le SOMMEIL et le silence font le récit, et puis se couchent à
rentrée de la grotte d'où sortent les Songes.
RÉCIl.
Dialogue du sommeil et du silence.
le sommeil.
Que j'étois en repos , et que je dormois bien !
LÉ silence.
Et moi j'étois paisible, et je ne disois rien. ,
392 LE BALLET HOYAL
TOUS DEUX [ensemble.
Par quelle bizarre aventure ,
Dont l'univers doit estre émerveillé ,
Vient-on troubler eu nous l'ordre de la nature ?
LE SOMMEIL.
Qui vous a fait parler ?
LE SILENCE.
Qui vous a réveille ?
LE SOMMEIL.
Le digne nom du plus grand Roy du monde,
Tout jeune encore, et déjà tout parfait.
Qui devient tel, sur la terre et sur l'onde ,
Qu'on ne sçauroit dormir au bruit qu'il fait.
LR SILEKCE.
Ce mesme nom , par un effort extrême ,
Me fait sa gloire aux astres égaler.
Et devient tel , que le silence mesme
Ne sçauroit plus s'empescher d'en parler.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
Joignons nos discours et nos veilles
Pour le publier hautement,
Et chantons dignement
De ce jeune Louis les naissantes merveilles '.
' On peut comparer ce prologue de la ♦• partie avec le prologue de V Andromède
de Corneille ( 1660.) , où Melpomène et le Soleil unissent leurs voix pour chanter
ensemble :
LouU est le plus Jeune et le pins grand des rois.
I^s prologuesdes représenl Riions en musique, spécialement des opéras, restèrent
toujours consacrés , par une sorte de tradition oflicieile, à ces éloges ou plutôt à
ces déilicalions du roi. On peut voir tous ceux de Quinault.
DE LA NUIT. 393
ENTRÉE I.
Les quatre démons du Feu, de V Air,. de VEau et de la Terre ^.^ qui
représentent les quatre humeurs ou lempéramens du corps hu-
main : le colérique , le sanguin., le flegmatique et le mélancho-
lique, d'où naissent les différens songes.
Le DUC DE BUCKiNGHAM*, représentant le feu.
Dégelez-vous à ce graud feu ,
Les belles , et voyez un peu
Avec quelle grâce il éclaire.
Il brusie à mesme temps qu'il luit;
Mais ce feu qui fait bien du bruit,
N'en fait pas tant que feu son père.
C'étoit un feu de grand renom ,
Qui faisoit plus fort qu'un canon
Eclater la moindre fleurette ;
Il ne pouvoit s'humilier,
Et ce n'étoit pas un brasier
A réchauffer quelque soubrette.
Celuy-cy ne l'imite pas ,
Mais il le prend d'un ton plus bas :
Sa flamme est assez mesurée ;
Il est sage, et nul ne sçait mieux
Qu'on peut atteindre aux autres cieux ,
Mais jamais au ciel empirée^.
' Le plus curieux est le démon de la Terre, coiffé de branchages qui semblent
sortir de sa tête, avec ses doigts qui s'allongent en rameaux, et son corps formé
de terrain végétal, où l'on voit des pierres et des racines.
Hieorge Villiers, duc de Buckingham, fils du fameux favori des rois d'Angle-
terre, Jacques I«''el Charles I" (1627-1688). Retiré en France après la défaite de Wor-
cester, il rappelait à la cour, sur une moindre échelle , le spirituel et brillant li-
berlinage de son père. Il écrivit plus tard des satires et des comédies.
3 Voici une allusion peu déguisée à l'amour que le premier des Buckingham
avait osé montrer pour Anne d'Autriche. La régente assistait sans doute à ce
ballet, et l'on voit par ce passage, comme par les stances célèbres de Voiture (Œu-
vres, édit. Ubicini, t. II, p. 306.), à quel point cet amour était connu , puisqu'on
ne craignait pas de le rappeler publiquement à celle qui en avait été l'objet, et en
termes qui démontrent qu'elle ne devait pas s'en offenser.
394 LE BALLET ROYAL
ENTRÉE II.
Le Songe du Colérique, représenté par des furieux qtd lui appa-
raissent.
l.e ROY, représentant un furieux.
Si tu crois que toujours tes palmes se maintiennent,
Espagnole fierté , corrige ton erreur :
A ce jeune lion déjà les ongles viennent,
Et tu ne peux longtemps éviter sa fureur.
Il ne veut plus souffrir qu'entre ses mains on blesso
La juste autorité qui tomboit en langueur ;
Et tout ce que Taudace a pris à la foiblesse.
Il faudra désormais le rendre à la vigueur.
Cest trop désobéir à ce terrible maistre :
Il faut suivre sa loy; malheur à qui l'enfreint !
Son indignation va donner à connoistre
Qu'il fait bon estre aimé , mais qu'il faut estre craint.
Exempt des passions , dont l'empire est si large ,
Il court, il saute, il danse, à toute heure, en tous lieux :
Amour, qui l'épiez, il est de vostrc charge
De prendre et de lier ce jeune furieux.
Il méprise vos traits, il se rit de vos flammes ,
Et ne croit point qu'il faille à vous s'abandonner;
Que de ravage aussi parmy toutes les femmes .
S'il arrive une fois qu'il s'aille déchaisner !
Le DUC DE JOYEUSE, représentant un furieux.
Adorable beauté , pour qui mon cœur soupire ,
Quoyque vous puissiez tout, il seroit mal aisé
Que vous pussiez trouver en l'amoureux empire
Un Furieux plus composé.
Pour monsieur de boquelaure, représentant un furieux.
Chacun remarque ma furie
Jusques dans le ton de ma voix ;
DE LA NUIT. 395
Je suis furieux en exploits
De guerre et de galanterie.
En dépense , en habits , en jeu ,
Et je me mettrois dans le feu
Pour un teint de lys et de roses;
Bref, j'ay la réputation
D'estre furieux en cent choses ,
Mais surtout en discrétion '.
ENTRÉE III.
Le mesme Songe exprimé par des aventuriers turcs et chrétiens,
qui combattent les uns contre les autres.
Le GRAND MAISTRE DE l' ARTILLERIE, turC.
Quoique jeune et galant *, je sçais vivre de sorte
Que je sers de modèle à tous les gens de bien ;
Et sous le turban que je porte ,
J'ay les mœurs d'un fort bon chrétien.
Le MARQUIS DE MiREPOix 3, aventurier.
Jeune , je cherche de l'employ,
Méprisant les choses obscures ,
Et cours après les aventures ,
Afin que l'on parle de moy.
ENTRÉE IV.
Le songe du Sanguin , figuré par la passion violente et ambitieuse
d'ixiON, qui n'embrasse qu'une nuée en pensant embî'asser Junon.
'« On n'a jamais veu un homme plus gascon ni plus haut à la main, sans avoir
la réputation de brave. Le jeu, où il est très-heureux, lui fournissoit de quoi faire
toute celte dépense... Il est fanfaron. » (Tallemant, Histoire de Roquelaure).
Tallemant ne taril pas non plus sur ses galanteries, ses hâbleries et surtout ses
indiscrétions.
* C'est une raillerie : il n'était ni jeune ni galant. (Voir plus haut.)
' Gaslon-Jean-Baptiste de Lévis et de Lomagne , marquis de Mirepoix. Il ne se
maria que le I9 août 1657, plus de quatre ans après ce ballet, et mourut en 1687.
Voir les Mémoires de Saint-Simon, édit, Chéruel, in-I2, t. II, p. 19.
39fi LK BALLET ROYAL
Le iiABQUis DE GENLis, représentant ixion.
Que je vous plains, pauvre Ixion,
Et vous et voslre intention !
L'amant avecquo la maistresse ,
A. trop peu de proportion.
Modérez l'ardeur qui vous presse :
Telles amours vont à vau-l'eau,
Surtout quand la femme est déesse ,
Et lorsque l'homme n'est pas beau.
Vostre amour et vostre langueur
Devroient bien vous rendre vainqueur
De la beauté rude et sauvage
Qui vous refuse ainsi son cœur;
D'ailleurs l'Équité juste et sage,
Qui sçait rendre à chacun le sien,
Dès qu'elle a veu vostre visage,
Vous condamne à n'embrasser rien. ^
Sans vous rebuter de ses coups.
Soupirez, faites les yeux doux :
Qu'elle fuye, ou qu'elle s'envole,
Peut-estre l'atlraperezvous.
Cependant qu'amour vous console ,
Et n'accusez que vos appas
De ce vent léger et frivole
Qui vous demeure entre les bras.
ENTRÉE V.
Le Songe du Flegmatique, d'où vient la stupidité et la peur, ex-
primé par un MISÉRABLE, épouvanlé de deux Ombres qui lesuivent
partout, et qu il ne peut éviter.
MONSIEUR DE SAINTOT ', représentant un peureux.
Non , ma frayeur n'est point un crime.
La crainte est souvent légitime :
■ Kicolas de Saintot, maître des cérémonies et introducteur des ambassadeurs,
dont il a déjà élé question dans le Ballet des Festes de Bacchus. C'était le tiis de
celte Mlle de Sain toi, sœur du poète Vion d'Alibray, — célèbre par «on amour pour
Voiture, qui lui a adressé plusieurs lettres recueillies dans ses œuvres, et dont Tal-
lemant des Beaux a parlé.
DE LA NUIT. • 397
L'horame le plus vaillant et le plus hazardeux,
Qui de ses parens morls voit les ombres plaintives
Qui luy paroissent comme vives ,
N'en a-t-il pas grand peur quand il hérite d'eux ' ?
ENTRÉE VI.
L'humeur mélancholique s'exprime en la personne d'un poète et
d'un PHILOSOPHE », dont l'un fait voir sa maistresse telle que la
représente le Berger extravagant ^, et dont l'autre s'imagine la
Métempsycose, figurée par une femme qui change déforme.
Pour du mérite , ailleurs il n'en faut point chercher :
De science et d'esprit cette troupe est remplie ;
Je pense, toutefois, qu'à la bien éplucher,
11 s'y pourroit trouver quelque grain de folie.
ENTRÉE Vn.
Le mesme songe est encore exprimé par des amoureux transis,
qui vont consulter l'oracle sur le succès de leur passion, et aux-
quels répond un Echo^, qui se perd à mesure qu'ils s'éloignent de
la forest Dodone.
' Il y a ici une allusion, obscure et diflicile à débrouiller, à quelque particula-
rilé qui était connue des spectateurs du ballet. Un Saintot avait passé de vie à tré-
pas le !"■ août I6ji (Loret, lettre du 4 août), et c'est probablement un de ces pa-
rens morts dont il est ici question .
2 Le philosophe est peint en fou mélancolique, coiffé d'un chapeau pointu à larges
bords relevés, que surmonte un plumet, et rêvant les mains derrière le dos. Le
poète a le costume le plus bariolé du monde, rappelant, avec moins de bouffon-
nerie, celui que nous avons déjà vu dans le Ballet des Pestes de Bacchus.
^Ch. Sorel avait publié, en 1627, Lysis ou le Berger extravar/ant, ouvrage qui eut
beaucoup de succès el dont les éditions se multiplièrent pendant une grande partie
du siècle. La folie du Bm/er extravagant, ca]qaée sur celle de Don Quichotte,
consiste i» prendre au sérieux et dans leur sens propre toutes les inventions,
toutes les mélaphores des pastorales. Sorel a fait graver en tète du 2* livre de son
roman le portrait de Charité, la maîtresse de Lysis, avec des joues couvertes de
lis et de roses, des soleils pour yeux, des globes pour seins, des coraux pour lèvres.
Dans nos dessins, la maîtresse du poète a également des globes en place de seins
et une rose peinte sur la joue, et elle est toute couverte de cœurs et de flèches.
* On trouve des échos dans presque tous les poèmes et romans pastoraux : Boi-
leau s'en moque à plusieurs reprises dans les Héros de romans. C'était une mode
littéraire, tellement adoptée que les romans comiques et satiriques eux-mêmes, qui
pourtant tournent en ridicule la plupart des inventions du roman héroïque pas-
toral, n'y ont pas entièrement échappé. Sorel, le plus impitoyable de ces rail-
leurs, témoigne un certain faible pour les échos dans &oa Berger extravagant
( livre I, p. 31, édit. de 1627). Il y a aussi des échos dans quelques autres ballets,
par exemple la Boutade du temps perdu (s.l. n. d.), entrée 4.
,198 LE BALLET ROYAL
s. \. R. MONSIKUB LE DUC «'YORK', re/)rtfàr;i/(r«/ /<» AMOL'HEl'X
TBANSY.
I^ Gloire seule est ma raaistresse,
Elle me charme , elle me presse ;
Je rends à sa beauté des devoirs assidus.
Déjà mon jeune cœur paroist fier et terrible,
Par-dessus le débris horrible
Des trosnes renversés et des sceptres perdus.
Non, je n'aime que cette belle,
^ Kt ne suis transy que pour elle;
Je veux faire des coups dignes d'elle et de moy,
Et, sans que ma valeur coure après des Tantosmes,
Venger les rois et les royaumes ,
Au rétablissement d'un royaume et d'un Roy.
Il faut punir ce grand outrage
Par la force et par le courage ,
Et remettre sur pied nostre sort abattu :
La révolution est chose assez commune ,
Et peut-estre que la Fortune
Voudra donner revanche à la pauvre Vertu.
Ije DUC DE BUCKi?iGHAM, amourcux transy.
Tantost j'étois de feu , puis dans la mesme place
Je me trouve de glace ;
Par là mes sentimens seront bientost trahis :
Je n'ay point apporté ce froid de mon pais.
fje COMTE DE VI VON NE, atnoureux transy.
H n'est point de Philis, il n'est point de Sylvie,
Qui m'ait causé jamais une heure de soucy,
' Celui qui devait devenir roi d'Angleterre sous le nom de Jacques H. Ëchap|)é
en 1618 du palaisde Saint-James, où on le retenait prisonnier, il avait d'abord sagné
la Hollande, puis était passé en France, où il se distingua par ses services mi-
litaires sous les ordres de Turenne. Il avait justement pris une part active à la
campagne de 1052, terminée seulement a la fin de janvier 1653. (Voir ses Mémoires,
Collect. Micliaud, II1« série, t. III, p. 563.) Sa valeur l'avait mis en haute estime à
la cour de France : il est qualitié d'invincible et yénércux par Mme de Brégis dans
son Portrait du roi (FJnglelerre ; et Loret parle plusieurs fois de son ardeur et
de son courage. On comprend dès lors aisément le sens des vers de Benserade. Le
duc d'York ligure aussi dans le Ballet des ISoces de Thétis et Pelée (16M).
DE LA NUIT. 399
Et je n'ay bruslé de ma vie ' ;
Cependant me voilà transy.
Ije COMTE DE FROULÉ*, amouveux transy.
Je crois qu'il n'en est point , sous l'amoureux empire,
Ny de plus retenu , ny de plus circonspect ;
Et devant la beauté pour qui mon cœur soupire ,
Je suis bruslé d'amour et transy de respect.
LE CHEVALIER DE GEAMONT ^, représentant un amoureux transy.
BALLADE.
Fiers ennemis , auteurs de cent trépas,
Divins regards qui lancez tant de traits,
Permettez-moi d'adorer vos appas,
Quand je devrois expirer sous ce faix.
Et que je vive, ou que je meure en paix.
Las ! aussi-bien , peut-il m'arriver pis
Que de vous voir à mes maux assoupis?
Je pousse en l'air d'inutiles sanglots.
D'autres que vous prendroient à cette glus;
Mais vous laissez sans joye et sans repos.
Un amoureux transy qui n'en peut plus.
Pour vous je perds et sommeil et repas.
Ceux qui sont morts ne sont pas plus défaits ,
Je suis par tout la trace de vos pas ;
Pour mes rivaux ils ne sont point mieux faits,
Je ne sçais pas s'ils sont plus satisfaits.
Je me ruine en galands ^, en habits,
J'ay devant vous mille transports subits ,
De longs soupirs entrecoupent mes mots ;
' Sa gaieté, son libertinage et son amour pour la bonne chère le défendirent toule
sa vie contre la violence des passions. On sait quel scandale devait produire,
quelques années plus lard, l'orgie qu'il eut le cynisme d'organiser dans son
château de Roissy, pendant la semaine sainte , avec quelques autres débauchés ,
parmi lesquels étaient Bussy, Cavois, le comte de Guiche, elc.
2 Charles de Froulai, capitaine au régiment des gardes, grand maréchal des logis
de la maison du roi et chevalier de ses ordres , mort le 26 novembre 1671, à l'âge
de soixante-dix ans.
* Philibert, chevalier, puis comte de Gramont, si connu par les spirituels Mé-
moires où son beau-frère Hamilton a raconté sa peu édiliante existence.
* Nœuds de rubans.
400 LE BALLET ROYAL
Mais vous traitez mes soins de superflus.
Et dédaignez, assez mal à propos,
Un amoureux transtj qui n'en peut plus.
Prud'homme , sçait si je ne me mets pas
Tout df mon mieux, lors que chez vous je vais,
Kt si, depuis le haut jusques au l)as
Je ne prends soin de m'ajuster exprès.
Sans oublier un seul de mes attraits.
Mais j'ay becu perdre argent, bijoux, rubis ,
Tout ce qu'enfin je fais , ou que je dis ,
N'avance point mes amoureux complots :
Je ne puis estre (au nombre des élus ,
Bien que je sois l'œil mourant, le cœur gros,
Vnamnureux fmnsijqui n'en peut plus.
ENVOY.
Cruelle, enfin, après tous mes dépits,
Je vous pourrois mettre sur le tapis :
Je suis Gascon d'un assez fameux los ,
Et qui nie sçais vanger quant au surplus.
N'allez donc pas ainsi vous mettre à dos
Un amoureux iransy qui n'en peut plus \
■Fameux baigneur, dont l'établissement était situé rue d'Orléans, au Marais,
prédécesseur de la Vienne, qui devint premier valet de chambre du roi (Chava-
gnac. Mémoires, t. I, p. 2U7, I69i> . Sur le rôle important que Jouaient les balKiieurs
dans la société du dix-septième siècle, et sur les di\ers usaj^es auxquels servaient
leurs maisons, — lieux de retraite, de toilette et de plaisirs, — on peut consulter
un long et curieux passage de Walrkenaér ( Mémoires sur Mme de Sevigiié, t. Il,
p. 37-40]. Le chevalier defiramont, en particulier, allait souvent chez le baigneur,
et ses Mémoires ne manquent pas de le constater.
> Il est assez dirticile de savoir au juste lequel des innombrables amours du che-
valier est ici mis en jeu, et par bonheur la chose importe peu. On ne trouve dans
ses Mémoires rien qui puisse éclairclr ce point»
DE LA NUIT. 401
ENTRÉE Vm.
Trois FAux-MONNOYEUBS Sortent d'un antre.
Pour le COMTE du lude ', représentant un faux-monnoyeub.
Soupirer, estre tout en feu
Pour le premier objet qu'on voye ;
Puis , quelqu'autre arrivant, recommencer ce]jeu,
Si vous nommez cela de la fausse monnoye ,
Je crois que je m'en mesle un peu.
Mais ces soupirs sont des railleurs,
Les vrais suivent une autre voye :
Philis garde en effet mes trésors les meilleurs ;
Et quoyque je travaille à la fausse monnoye,
C'est pour en débiter ailleurs.
Pour feindre un transport obligeant.
Et faire en sorte qu'on le croye ,
Est-ce un crime en amour ? il est de l'entregent
De faire un peu passer de la fausse monnoye
Parmi beaucoup de bon argent.
Ne m'observez pas rlc-à-ric.
Vous à qui mon cœur est en proye ;
Je veux n'aimer que vous, j'en fais un vœu public :
Vous aurez l'or tout pur, et ma fausse monnoye
Ne sera que pour le trafic.
' Henri de Daillon, d'abord comte , puis duc du Lude , qui joue un certain rôle
dans VHistoire amoureuse des Gauleset les romans liistorico-satiriques du même
genre, par ses galanteries. C'était un des adorateurs de Mme de Sévigné. Le portrait
qu'en fait Benserade dans les paroles qu'il lui prête est de la plus rigoureuse
exactitude , et contirme les médisances de Bussy-Rabutin , qui leconlirment à son
tour : « Il aimait le plaisir, dit M. Walckenaër... Quoique volage en amour, il
n'était jamais pertide. Il n'aimait pas longtemps, mais il aimait fortement : souvent
ses larmes témoignaient de la violence et de la sincérité de sa passion. Souvent in-
tidële, jamais il ne cherchait à se venger d'une inlidélité. » Etc. ^Mémoires sur
Mme de Sévigné, 1, 84.)
CONTEMP. DE MOLIÈRE. — II. 2G
401 I E BALLET ROYAL
ENTRÉE IX.
Six FORf.KRONS Viennent battre sur tendume, étant les ouvriers qui
travaillent les premiers et qui se lèvent devant le jour ; aussi le
voit-on qui commence à poindre à mesme temps qu'ils sortent.
l\ faut secouer la paresse ,
Et faire icy des efforts inouïs
Pour travailler aux armes de Louis :
C'est une besogne qui presse.
Mais en son plus sujierbe atour,
L'Aurore vient briller plus fort que de coutume;
Nostre bruit la réveille , et, frappant sur rcnclumc,
Nous frappons les premiers à la porle du Jour.
L'ktoile du point du jour, accompagnée d'une partie des CMhmr.s.
MONSiF.UB, frère unique du noY, représentant /'étoile du
point du jour.
Après le grand Astre des Cieux ,
Je suis l'Astre qui luit le mieux :
Il n'en est point qui me conteste;
Et mon éclat jeune et vermeil
Est beaucoup moins que le Soleil ,
• Et beaucoup plus que tout le reste.
Je suis Étoile simplement ,
El quoyque, dans le firmament.
Toute couverte de lumière,
J'aille devant le grand galop ,
Mon destin ne m'apprend que trop
Que je ne suis pas la première.
Mais je suis bien comme je suis ;
C'est assez pour moy si je puis
Percer les barreaux et les grilles,
Et, d'un trait amoureux et fin ,
M'iosinuer de grand matin
Dans la chambre où couchent les filles '.
' Filles de la reine mère. (Note de l'édil. de 1697.)
DE LÀ NUIT. 403
Je ne veux éclairer que là :
Je quitte ma part pour cela
De l'un et de l'autre hémisphère;
Et que je puisse tour à tour
Leur aller donner le honjour,
C'est mon employ, c'est mon affaire.
ENTRÉE X.
/-'aurore paroist dans son char, environnée des douze heures du
jour, et accompagnée du crépuscule, qui tient en sa main une
urne qui répand la rosée. Mais elle se retire après avoir chanté,
voyant arriver le soleil, suivi des génies qui luy rendent
hommage , et c'est ce qui compose le Grand Ballet.
RÉCIT DE L'AURORE.
Depuis que j'ouvre l'Orient ,
Jamais si pompeuse et si fière ,
Et jamais d'un air si riant
Te n'ay brillé dans ma carrière ,
Ny précédé tant de lumière.
Quels yeux en la voyant n'en seroient éblouis?
Le Soleil qui me suit c'est le jeune Louis.
La troupe des astres s'enfuit
Dès que ce grand Astre s'avance;
Les foibles clartez de la nuit,
Qui triomphoient en son absence.
N'osent soutenir sa présence;
Tous ces volages feux s'en vont évanouis :
Le Soleil qui me suit c'est le jeune Louis.
Le ROY, représentant le soleil levant'.
Sur la cime des monts , commençant d'éclairer,
Je commence déjà de me faire admirer,
' C'est ici l'une des premières fois que l'on voit Louis XIV personnifié sous les
trails du Soleil. On sait ^ quel point cette métaphore allait devenir banale'dans
les inscriptions, les devises, les Ijallets, les prologues d'opéras, surtout à partir du
carrousel de 1062, où le roi eut adopté ofiiciellemenl pour emblème un Soleil dar-
dant ses rayons sur la terre, avec ces mois pour ûme : Nec plitribus impur. C'était,
26.
404 LE BALLET ROYAL
Et ne suis guère avant dans ma vaste carrière ;
Je viens rendre aux objets la forme et la couleur,
Et qui ne voudroit pas avouer ma lumière
Sentira ma chaleur.
Déjà seul je conduis mes chevaux lumineux.
Qui traisnent la splendeur et l'éclat après eux ;
Une divine main m'en a remis les resnes :
Tne grande déesse a soutenu mes droits;
Nous avons mesme gloire . elle est l'Astre des Reines,
Je suis l'Astre des Rois.
En montant sur mon char, j'ay pris soin d'écarter
Beaucoup de Phaétons qui vouloieiit y monter ;
Dans ce hardy dessein leur ambition tremble :
(Chacun d'eux reconnoist qu'il en faut trébucher,
Et qu'on verse toujours , si l'on n'est tout ensemble
Le maistre et le cocher.
Je cours après l'honneur, doux charme des vainqueurs ,
Quoy que mon œil brillant donne à plomb dans les cœurs,
Le mien pour les plaisirs est aussi froid que marbre :
Quant à la passion je ne scais ce que c'est ,
Et la belle Daphné me touche, comme un arbre
Dont la feuille me plaist.
Je n'ay que depuis peu roulé sur l'horison ;
Je suis jeune, et pçssible est-ce aussi la raison
Qui m'exempte des maux que la beauté nous cause :
De là naist le repos dont mon àme Jouit ,
Car euGo tout me voit , J'éclaire toute chose ,
Et rien ne m'éblouït.
Sans doute j'appartiens au monde à qui je sers ,
Je ne suis point à moy, je suis à l'Univers,
Je luy dois les rayons qui couronnent ma teste;
C'est à moy de régler mon temps et mes saisons ,
au fond , la mi-me chose que la devise .* Me piu, ne i>ari, qu'il prit, avec Pimage
du Soleil, tiés le carrou^el ilii Palais-Royal, en 1656. Cet eml)'éine fut répéié partout,
sur les médailles, les tapisseries, les armoiries, les meuhifs di- la couronne, et
jusque sur le prie-Diru de Loui.s XIV; et celui-ci, dans ses Instructions au Dau-
ptiin, a clierclié à jusIiUer sa devi>e. La dernière fois qu'il dansa dans un ballet
( celui des Amant» magnijiques de Molière ;, ce fut encore sou i les traits du Soleil
ou Apollon.
DE LA NUIT. 405
Et l'ordre ne veut pas que mon plaisir m'arreste
Dans toutes mes maisons.
Mon inclination m'attache à ce qu'il faut ;
Et s'il plaist à celuy qui m'a placé si haut,
Quand j'auray dissipé les ombres de la France,
Vers les climats lointains ma clarté paroissaut,
Ira , victorieuse , au milieu de Byzance
Effacer le croissant'.
LES GENIES*.
MONSIEUR DE CRÉQUY, représentant le génie de la victoibe.
Ce titre est le plus beau que l'on puisse porter;
Mais qu'afin de le mériter
Le dessein est hardi que mon cœur se propose!
Pour en estre en possession
11 faut vaincre ma passion,
' Ou vaincre celle qui la cause.
■ n Je l'attends dans deux ans aux bords derHellespont», ditBoileau à Louis XIV,
dans son Épitre IV (1672). Il avait déjà écrit, dans son Ëpître l (1669), dont les
deux premiers vers font plus particulièrement allusion au prologue de V^n-
dromède :
Ce n'est pas qu'aisément comme un autre, à ton char.
Je ne pusse atlaclier Alexandre et Ccsar...
Te livrer le Bosphore...
Et plus loin, il fait dire à ses propres censeurs t
N'avons-nous pas cent fols, en foreur de la Frince,
Comme lui djns nos vers prit Memphis et Byzance,
Sur les bords de l'Euphrate abattu le turban?
' S. A.. R. M. le duc d'York, représentant le Génie de l'Honneur; M. de Joyeuse,
de la Grâce; M. le duc Damville, de V Amour; M. de Saint-Aignan , de la
Faleur; M. de Créquy, de la Fictoire ; M. de Vivonne, de la Faveur ; M. de
Roquelaure, delà Renomjnée; M. de Monglas, de la Magnificence; M. le Grand-
Maislre, de la Constance; M. de Villequier, de la Prudence; M. de Guiche, de
la Fidélité; M. de Bouquineau , de la Paix; M. de Genlis, de la Justice; M. de
Villeroy, de la Tempérance; M. du Plessis, de la Science; M. de Gramont, de
la Clémence; M. le comte du Lude, de VÉloqtience; M. de Canaple, du Secret;
M. de Uumières, de la Courtoisie; M. de Froulé, de la Vigilance; M. de Mire-
poix, de la Gloire.
FIN.
BALLET ROYAL
DE
PSYCHÉ
ou DE LA
PUISSANCE DE L'AMOUR.
1656.
NOTICE
LE BALLET DE PSYCHE.
Les deux premiers mois de l'aimée 1G56 furent pour la cour l'époque d'uu
redoublement de fêtes et de plaisirs. La rentrée du jeune roi à Paris , après
une campagne qui n'avait été marquée (jue par des succès , les victoires de
Turenne, la soumission définitive des derniers révoltés de la Fronde et la
pacification du royaume , avaient ouvert tous les esprits à la sérénité et à la
joie. Les bals, festins, concerts et ballets, qui se succédèrent coup sur coup,
donnèrent au carnaval de 1C5G, comme à celui de l'année précédente, un
caractère particulier d'entrain et de gaieté : « L'entrée dans Paris du comte
d'Harcourt , qui ressembla à une pompe triomphale ; les fiançailles du fils du
duc de Modène avec une des filles de Martinozzi , nièce du cardinal ; l'arrivée
de ce même duc et celle du duc de Mautoue ; du duc François , frère du duc
de Lorraine, de la princesse d'Orange ; le mariage d'une des demoiselles de
Mortemart avec le marquis de Thianges , celui de la Ferté , celui de Loménie
de Brienne, fils du ministre d'État, avec la seconde fille de Chavigny ' », etc.,
furent autant de circonstances qui donnèrent un nouvel essor à ces fêtes. Il
y eut cette année-là , dit le ga/.etier Loret :
. . . Plus de mille assemblées
Ed des maisons fort signalées.
On trouve jusqu'à sept mascarades ou ballets nouveaux dansés par lé roi,
dans le cours de janvier et février 1656 '. Le plus remarquable et le plus
magnifique fut le l^allet de Psyché , dont les vers sont de Benserade. On y
vit figurer parmi les personnages la réunion des beautés les plus admirées de
la cour, et surtout le chœur entier des filles d'honneur de la reine. C'était la
première fois que les femmes de qualité se mêlaient eu si grand nombre aux
danseurs de ballets, et cette innovation gracieuse , que le choix du sujet sem-
blait demander, ne pouvait manquer d'ajouter un attrait de plus au spectacle
et d'en accroître le succès.
La Gazette , dans son numéro du 22 janvier, fait mention de ce divertisse-
ment, mais avec sa banalité ordinaire et ces éloges d'étiquette dont la formule
ne varie jamais. Elle dit que « l'invention en a paru toute singulière , la ri-
chesse et magnificence des habits extraordinaires, et l'adresse et l'agilité des
' Walckenaër, mémoires sur Mme de Sèvlgné, t. H, p. 19.
' Beanchamp», y?ec*erfAe*«Mr /e.t </iécJ/)-w, III, 110 2.
iJO NOTICE
danseurs si fort au-drssiis «le ce «111*011 avoit veu jiisqii«>s ù-y «l'excellent [Minr
la (lans<>, «|u'au s«>nliniciit de Ions les sne«laleiir.s , 10 hallet «-n |M>ut «'slir
a|)|M'ié le eli«'f-<ru'UM-«". » Il est raie que les «lescriptioiis «le lu ('.azette soient
l)«-aneoii|i plus iiistnietixes <|ue eel!«'-ià. D«'s lors «|n'il s'agissiiit «l'une lepié-
scutation «loiintVà la cour et siirtont d'nii halNt on «lansait le roi, elle s(*
croyait leiine à témoigner sa fult-lité par une a«linirali«>n toujours égale. Nous
apprenons dans les numéros suivants , «pie ce ballet fut «lansé pour la >*)'' fois,
le 23, au Louvrt>, devant le nonce cl plusiein-s anihassadeurs; puis de non-
v«»an le 30. Nous savons d'antre |>art «pi'on le représenta eii«i)r«' eetteaniu'e-
là, notamment le 10 février «-t le 18 mars, et même «prou le reprit en l(i.'^>7 ',
tant il avait en de snc«-«*s.
Le rw-il de Loret u»- rem|>orte guère sur celui «le Renaiidot :
Landl Ir «oir drrnier psM^
Le ballcl du Roy rut danié
Oao* une Mlle graode et riaire,
Oè ce monarque, à l'ordinaire.
Brillant, majetturux, adroit,
Brare, bien Testu, haut et droit,
Fit à mainte dame et mignonne
Admirer cent fuis aa personne...
Il passe ensuite à Monsieur, aux seigneurs et aux dames, auxquels il yro
digne l«*s niéiuo» louanges :
Gramont, l'odoralile pucetle,
81 mignonne et mesme si belle
()ae tout le monde en est lourhé,
Étoit la divine l'sjrcbé.
Nenillan . Oonrdon et de La Porte,
Ainii qn'nne céleste escorte
Où brilloient d'éclatans appas,
Mesloieot leurs pns avec le* pas
D'une espère d'Uerfnapbrodite,
Personne de fort grand mérite
De naissance et de qualité' ,
Qui représentoit la Beauté...
Outre ces objets merveilleux
Et, peu s'en faut, miraculeux ,
Douze incomparables fillettes,
Moitié blondes, moitié brunettes.
Excitant la jo;e et l'amour,
Faisoient 1rs douze Meures du jour.
Et leur sarabande nouvelle
Parut 5i mignonne et si belle
Qn'on poDvoit dire sur ce point
Que les Heures n'ennuyoient point'.
Il y revient dans sa lettre suivante , à propos de la représentation du même
liallet, le 27, devant le nonce, et en recommence la description, entrée jwir
entrée, sans rien nous apprendre de nouveau.
■ Loret, livre VIII, lettre du 19 février.
' Le duc Damville.
> Mnte kUtoriqut, lettre du 22 janvier 1656.
SUR LE BALLET DE PSYCHÉ. 411
Nous trouvons encore dans la Muse royale , à M'»'' la princesse Palatine
(11°* du 24 et du 31 janvier 1C56), deux comptes rendus du ballet de Psyciié ,
dont le second surtout est d'une prolixité interminable. Après avoir décrit
l'aspect de la salle, éclairée de soixante lustres, et la magnificence de l'as-
semblée ; après avoir passé en revue, avec force éloges , les duchesses de Mer-
cœur, de Roquelaure, de Créquy, et les filles d'honneur de la reine, les
avoir comparées à autant d'astres dont l'éclat effaçait celui des lustres ,
l'auteur ajoute :
Toutes ces riantes nierTeilles. ..
Faisoient mnntre de leurs beautez
Dans des atours de pierrerie ,
Tout au long d'une galerie.
Avec un uoble demy-dieu ,
Lequel, étant tout au milieu ,
Sembloit de l'enfant de Cithère ,
Tant il avoit le don de plaire :
C'étoit Philippe de Bourbon,
Comme onsrait aussi beau que bon.
Outre cette troupe charmante
Qui sur une scène éclatante
Devoit, en mesurant ses pas.
Faire admirer d'autres appas.
Toute la salle étoit remplie,
Eclairée, ornée, embellie
De mille autres rares objets...
Tandis que je regarde, mire,
£t mille et mille fois j'admire.
De tous costez, en haut, en bas.
Tant d'éclat, de pompe, d'appas.
Tant de beautez , tant de miracles ,
Et tant de différeus spectacle*....
J'entens qu'on dit : Tirez la toile'.
C'étoit un grand et vaste voile
l>equel déroboit à nos yeux
Un théâtre tout radieux.
Où, dans de- verdoyans bocages.
Parmi les fleurs et les ramages,
Ëtoit le Louvre ou le Donjon
Du petit dieu Porte-Brandon.
Alors le ballet commence , et l'auteur le décrit en grand détail. De ce qui
précède, il semble résulter clairement que les personnages du ballet non-
seulement étaient visililes avant le début du spectacle, mais encore faisaient
étalage de leurs costumes sur une espèce de théâtre oîi ils étaient rangés, puis-
que l'auteur les décrit dès son entrée dans la salle, où il les voit « tout au
long d'une galerie , » et que c'est tandis qu'il les admire , qu'on crie : « Tirez
la toile ! » et que le spectacle commence.
Ce sujet de Psyché semblait fait exprès pour le genre du ballet, et devait
particulièrement séduire une cour spirituelle et galante comme celle de
Louis XIV. Lors des fêtes données pour la célébration du mariage de Fran-
çois de Médicis avec Jeanne d'Autriche, à Florence, on avait exécuté dans
• 12 NOTICE SUR LE BALLET DE PSYCilÉ.
la grande salle du Palais la roniédie de Psychv et l'amour, en six inlerme
<les : c'était iine osinVe de |)ant()niiiiie nn'-lôe do rliants, avor de nia!;nitiques
décors et cliaiigemcnts à ^ue '. Quinze ans après Ilenserade, M<»lière, comme
on sait , com|K)sa encoiv, en cnllal)oratinn avec Quinanlt et Corneille , une
tragédie-lmllet de Psyché, qui fut i-epn-senlée et dansée de^ant le roi aux fêtes
d<i carnaval de IG'l.dansIa nia;;niri(iiiesalle des Machines, du palais des Tui-
leries. Dans le livn» <|u'il a «Vrit sur Molivre et sa troupe ', M. Soloirol cite
une série de dessins du teni|>s, d'où il senthlerait résulter que la troujM'de Mo-
lière a joué en 1658, à Houeu, une pii-ce de Psyclu- tout à fait différenle de
celle de HîTl. S'il faut ajouter foi à ce document |m'u sur, il serait possible
(|ue la Psyché de 1(J58 eût été inspinV à Molière par la Psyché de IC'iC, ou
du moins que ce fut le succès de celle-ci qui l'eût poussé à has^irdcr celle-là.
Le channant ou\rap> publié muis le même litre par la Fontaine eu KJCi), et
la tragédie en musique de Psyché , paroles de Th. Corneille, musique de Lulli,
donntH> en 1078, prouvent rarore avec quelle bveur était alprs accueilli ce
sujet.
Le Hallet royal de Psyché ou de la Puissance de l'Amour fut dansé au Louvre
le 17 janvier 1666 pour la première fois, et puMié par Hohert Itnllard, UVM,
in-4*.
• Voir VaMri, IlUt. des peintres, tradnct. de UeUnché, t. X.
' In toi. grand in.8«, 1868, p. 92,
BALLET ROYAL
PSYCHÉ.
Divisé en deux parties : dans la première sont représentées les beautez
et les délices du Palais d'Amour ; et dans la seconde , l'Amour mesme
y divertit la belle Psyché, par la représentation d'une partie des
merveilles qu'il a produites.
PREMIÈRE PARTIE.
Le Palais d'Amour paroist dans le fond du théâtre , avec des bois
et des paisages aux deux castes.
La CONSTANCE,, Qui vicine au Palais d'Amour^ faille Récit.
RÉCIT
DE LA CONSTANCE.
Amans , qui commencez à pousser des soupirs ,
Sur un objet arrestez vos désirs,
Ne cessez point d'aimer ce qui vous blesse.
Souvenez- vous que c'est une foiblesse,
D'avoir au cœur de légères amours ;
Quand on aime une fois , il faut aimer toujours.
Je puis bien seurement vous mener par la main
Vers ce palais dont je sçais le chemin ;
Mais gardez -vous de suivre de ftrux guides :
Vous n'aurez point de plaisirs bien solides ,
Si vous n'avez de solides amours ;
Quand on change une fois, on veut changer toujours.
414 LK BALLET ROYAL
ENTRÉE I.
Ijcs quatbb vents qui régnaient en ces lieux.
Pour le MARQUIS DE GENLis, représentant un des vents.
Lorsque ce vent se lève au milieu d'une salle,
Où sa légèreté brille par intervalle ,
Il est bien mal.iisé qu'on s'en acquitte mieux.
Il n'est point de \ ent qui l'égale ;
A tous ces beaux Zéphyrs il met la poudre aux yeux.
Ses soupirs sont constans, il est opiniâtre,
Les dames qu'il attaque ont |)eine à le combattre ;
Et pour se garantir contre ce fasrbeux Vent,
Qui fait parfois le diable à quatre,
Il faut double cliassis et double paravent.
Qui pis est , sa puissance en est là parvenue
Que, mesme sans souffler, il entre , il s'insinue ,
A travers les rideaux, pénètre jusqu'aux lits;
Et c'est une chose connue
Que rien n'est dangereux comme les Vents-coulis.
ENTRÉE U.
Le PRINTEMPS, précédé de zÉPH^ re et de flore , les en chasse et
s'y vient établir avec quatre belles nymphes (jui [accompagnent.
Zépfiyre, h siew iMusnier-Saint-Klme; /'tore, M'"^ de la Barre;
le Printems, le Roy; les .\ymphes, les duchesses de Mercœur et de
Créquy, M"* de Mancini et M"* de Maimeville.
DIALOGUE DR ZBPHYRE ET DE FLORE,
Çui célèbrent la tenue du Printems, et qui sont accompagnés
d'un chœur de musique et de douze Symphes.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
O que tout le monde est heureux
De voir ce Printems amoureux ,
DE PSYCHÉ. 4li
Qui brille d'une gloire extrême!
Doit-on pas l'appeler ainsi ,
Puisqu'il est cause que l'on aime ,
Et que peut-estre il aime aussi ?
ZEPHYRE.
Ha ! Flore , c'en est fait , on le voit à sa miue:
Luy-mesme a dans le cœur ce qu'il inspire aux cœurs;
Et dans quelqu'une de tes fleurs
Il a rencontré quelque épine.
FLORE.
Quel triomphe d'Amour, s'il est dans ses liens !
Doux Zéphyr, qui ressens une pareille atteinte ,
Cesse de murmurer afin d'ouïr sa plainte ,
Et retiens tes soupirs pour entendre les siens.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
O que tout le monde , etc.
Pour SA MAJESTÉ, représentant le printems.
Que de ce doux Printems on aime le retour!
O la bonne saison pour les biens de la terre !
Elle est toute propre à la Guerre,
Et toute faite pour l'Amour.
Que sa jeune vigueur anime de guerriers !
Et que cette vigueur, que la Gloire accompagne,
Fait pousser dedans la campagne,
Et de palmes et de lauriers !
De toutes les beautez il est environné ,
Et toutes les beautez ne se peuvent défendre
De tascher au mojns à lui rendre
Cet amour qu'il leur a donné.
Il ne faut pas laisser sur la tige vieillir
Toutes ces belles fleurs qui sont de sou domaine :
416 lE BALLET ROYAL
C'est le Printems qui les anièue ,
Cest au Priotems à les cueillir.
Pour la DUCHESSE DE MERCŒUR ', représentant une nymphe.
Vous rencontrant icy (Nymphe toute adorable),
Je ne puis vous celer que mon hardy projet
Est de vous découvrir tout ce qu'un misérable
Ose s'imaginer dessus vostre sujet.
Ce visage en beauté surpasse tous les autres.
Et répand un éclat digne de mille vœux ;
Mes yeux n'ont jamais veu rien de pareil aux vostres ,
Et qui s'en croit sauvé périt dans vos cheveux.
De peur d'en dire trop , nyntphe , je me retire ;
Si ce mot porte un sens dangereux et caché,
Songez que vous étiez dans les mains d'uu Satyre,
Et que c'est en sortir encore à bon marché.
Pour la duchesse de cbéquy », représentant une ny.mphb.
Nymphe , on ne peut tenir contre vos doux appas :
La raison devant eux doit mettre bas les arnies-
Ils causent bien des maux que vous ne sçavez pas.
Mais, outre ces attraits, ces douceurs et ces charmes.
Vous avez tant d'éclat et tant de majesté
Que si l'on vous trouvoit dans un bois écarté ,
Et qu'on eust un dessein téméraire et coupable ,
Quand pour l'effectuer on y viendroit exprès.
Quelque hardi qu'on fust , on ne seroit capable
Que de vous regarder, et de mourir après.
' Laure-VIcloire Mancini , l'aînée des nièces du cardinal , née en IC36, mariée
en I65I au duc de Mercœur, morte le 8 février 1657, un an après la représentation
de ce balIeL Nous apprenons, par les Mémoires de M"* de Molleville, qu'elle élait
belle , quoiqu'il y eût à redire à sa taille. Il est sans cesse que.>>tion d'elle et de sa
l)eauté dans les gazelles de cour, spécialement dans la Musc royale. Le roi l'ai-
mait beaucoup. (Voir Amédée Renkic, Les Nièces de Mazarin.)
' Armande de Saint-Gelais , tille puinée et hérilière de (iilles, seigneur de Lan-
sac, marquis de Balon, femme de Charles de Crêqui, 111" du nom, créé duc et pair
par Louis XIV en 1G53. Ce ne peut être une autre, puisque celui-ci est le premier
des Créqui qui ait porté le litre de duc, et le seul qui le portât à la date de ce
ballet; cependanlson maringe n'est indiqué quecommede I66l,cequi doit être une
erreur. Le P. Anselme, I.a Chesnaye, ni Moréri n'en donnent la date. Il est
question de la duchesse de Créqui et de ses doux appas dans la Muse royale du
16 avril I6d7. Elle fut déligurée par la petite vérole en IG66.
DE PSYCHÉ. 417
Pour MADEMOISELLE MANciNi ', représentant une nymphe.
Croyez qu'en agrément nulle ne vous seconde ,
Que vous estes parfaite et de corps et d'esprit !
Au moins ne sçais-je pas de Nymphes dans le monde,
Qui n'en crust de bon cœur les gens qui vous l'ont dit .
Amour témoigne bien par de visibles marques
Qu'il médite pour vous des projets glorieux ,
Et ce puissant vainqueur des Dieux et des Monarques,
Ne fit jamais ailleurs ce qu'il fait dans vos yeux.
Donnez à quelques-uns des regards favorables ,
Et ne leur fermez pas l'oreille au nom de Dieu :
Les plaintes qu'on vous fait sont fort considérables ,
Jointes à des soupirs qui partent de bon lieu.
Que les Nymphes sans vous fassent mille querelles ,
Au fait de la beauté qui trouble leurs esprits ;
Que sur la préséance elles soient mal entre elles ,
Laissez-leur la dispute , et gardez-en le prix.
Pour MADEMOISELLE DE MANNEVILLE », représentant «ne NYMPHE.
La plus considérable entre les immortelles ,
A six Nymphes jeunes et belles,
' C'est Olympe Mancini, qui épousa l'année suivante le duc de SoIssobs. On
connaît l'amour du jeune roi pour elle , et les allusions qu'y fait Benserade dans
les vers suivants sont fort claires et peu dissimulées. Tout en louant sa beauté, le
poëte laisse adroitement entendre les contestations dont elle était l'objet.
' Mlle de Manneville ou Menneville était une des beautés les plus renommées
de la cour. Loret l'appelle jeM«e merveille dans son compte rendu du ballet, et
ailleurs,
L:i précieuse Menneville,
De la beauté vray domicile,
£t dont les glorieux appas
Blessent et ne guérissent pas.
(I.ORET, IX, 23 février.)
La Muse royale surtout ne tarit pas sur les attraits de la merveilleuse Menneville,
et y revient sans cesse , ainsi qu'à ceux des autres tilles d'honneur, que nous allons
voir plus loin, et qu'elle appelle
Les six nymphes, les six pucelles,
Les six mignarfles, les six belles,
I-es SIX anges, les six Cypris,
Que suivent les Jeux et les Ris.
(5 Janvier 1637.)
Racine, dans une lettre à La Fontaine, du II novembre I6GI, compare la beauté
des femmes qu'il rencontre dans le midi de la France, à celle des Fouilloux
(une autre lilie d'honneur dont il sera question plus roin) et des Manneville.
CONTEMP. DE HOLIÈnE. — II. 27
418 LE BALLET ROYAL
Par qui les feux du ciel pourroient estre obscurcis ;
Cest une suite assez pompeuse ,
Et Tonde où je me mire est tout à fait trompeuse
Si je suis la moindre des six.
Pour nous soumettre aux lois d'une autre destinée ,
L'Amour avecque rilyménée
N'ont qu'à parler tous deux d'un ton clair et distinct.
Nous sommes six filles ensemble ;
Telle chose pourroit arriver, ce me semble ,
Qu'on n'en compteroit plus que cinq ■ .
EN rUKK m.
BACCHLS et CBRÈS, POMONfi et VERTUMNE, TRII>TOLÈUE, et
LisLÉE, Dryade.
Le marquis de Saucour, Darc/ius; le sieur Rivière, Cérès; le comte
du Lude, l'omone; le marquis de Villequier, I ertumne; le marquis de
Séguier, Triplolème; M. de Rassan, JAslée.
Le COMTE DU LUDE , représentant pomone , déesse des fruits.
Les fruits sous mon autorité
Sont bientost en maturité ;
Kt, par une vertu secrette ,
Quelque ingrat que soit le terroir,
Il n'est si petite fleurette ,
Que je ne fasse bien valoir.
Pour le MARQUIS DE viLLEQUiER, représentant vertumne, dieu
des jardins , et qui changeait de forme à tout moment.
Si vous avez dessein de faire des conquestes ,
Ne changez pas de forme , ou vous estes perdu ;
Et tant que vous serez basti comme vous estes,
Tout l'amour pris par vous sera par vous rendu.
• CeUe chose qui pourrait arriver, c'est le mariage de M" de Menneville avec
le duc Damville, qui en était amoureux, et qui est exliorté ici à se déclarer sé-
rieusement, « d'un ton clair, et distinct. »
DE PSYCHÉ. 419
Le MARQUIS DE SAUCOUR', représentant ^fLCCRVs.
Dans l'admiration d'un objet éclatant,
Dont les doux traits me percent ,
Je m'enyvre d'amour, et j'en prends tout autant
Que de beaux yeux m'en versent.
Le MARQUIS DE SEGUiER», représentant triptolème, inventeur de
l'Agriculture.
La dernière campagne a veu mes premiers pas
Dans le vaste champ de la guerre ;
Et demandez à Mars si je ne me suis pas .
Employé comme il faut à^cultiver la terre.
ENTRÉE IV.
La DISCORDE, la TRISTESSE, la CRAINTE et la .TALOUSiE essayent
en vain d'entrer dans le Palais d'Amour.
Monstres , que mal à propos
Vous troublez ce doux mystère !
Laissez l'Amour en repos,
Vous qui ne l'y laissez guère.
ENTRÉE V.
cupiDON paroist au milieu des jeux , des ris , de la jeunesse et
de la JOYE. Les froides déitez disparaissent à son abord, luy voyant
non-seulement l'ardeur qu'il a d'ordinaire pour brusler les amans,
mais encore celle dont il est allumé luy-mesme pour la belle Psyché.
Cupidon, le marquis de Villeroy ; les Jeux, les Ris, la Joye et la Jeu-
nesse, le marquis Daluy, MM. de La Chesnaye,de Joyeux et- Coquet.
'Maximilien de Belleforière, marquis de Saucour, ou plutôt de Soyecour, che-
valier des ordres du roi, grand maitre de sa garde-robe.
* En compulsant la généalogie de la famille Séguier, on ne trouve pas que ce
personnage , improprement désigné sous le nom de marquis de Séguier, puisse être
un autre que Nicolas Séguier, seigneur de Sainl-Cyr, marquis de Saint-Brisson ,
né le 13 août 1624, mort le 17 mars 1679. En 1656, c'était le seul de la famille qui
fut titré marquis, Pierre Séguier, comte de Sorel et marquis d'O , étant mort en
1638, en ne laissant qu'une lille.
27.
420 LE BALLET ROYAL
Pour le MARQMS DB viLLEROY, représentant curiDON '.
Ce Cupidon, si le temps dure ,
En rangera bien sous ses lois.
Il ne va pas à la ceinture
Des gens qu'il attaque par fois.
Étant Dieu, je le tiens antique;
Cependant je vois qu'il se pique
D'estre un enfant parmi les dieux :
11 joue, il saute, il danse, il trote,
Kt le petit n'a rien de vieux ,
Que son bon sens et sa calote.
ENTRÉE VI.
Trois exceUens peintres portés dans le Palais par le vouloir de
/'▲MOUB, pour y satisfaire par leurs ouvrages le sens de la veue.
Pour le COMTE de guiche, représentant un peintre.
Travaillez, jeune peintre, et songez de bonne heure
A vous rendre en cet art un ouvrier parfait;
On n'est pas mal payé du tableau qu'on a fait ,
Lorsque l'original ensuite nous demeure.
Il faut faire un soleil quelquefois d'une étoile.
Vous avez les couleurs , la toile , le pinceau ;
Il ne vous manque plus qu'un dessein qui soit beau ,
Et digne du pinceau , des couleurs, de la toile.
Peut estre l'avez-vous; si ce doute vous pique ,
Comme ordinairement les peintres sont quinteux ,
Je vous en fais excuse, et me sens tout honteux
D'avoir cru qu'un moment vous fussiez sans pratique.
ENTRÉE MI.
Sept MUSICIENS, venus en ce lieu pour y charmer le sens de rouie ».
La 3Iusique a tout le pouvoir
Que sur l'Amour on peut avoir ;
' Lorel appelle justement le marquis de Villeroy et le comte de Guiche « les
deux Cupidons de la cour ». (Lettre du 26 février I65fi.)
» Loret nous apprend , dans sa lettre du 20 janvier 1656, que ces musiciens ne
dansaient pas. Celaient les sieurs Pinelle père, lils et frère, Grénerin, Hier, Cou-
perin et Génay.
DE PSYCHE. «21
Et, par une étrange merveille ,
Son impérieuse douceur
Le cherchant jusqu'au fond du cœur,
L'éveille quand il dort, et l'endort quand il veille.
ENTRÉE Vm.
COMUS, Dieu des festins, accompagné de la tbopreté et de
/'abondance, pour le sens du goust.
Ce n'est pas tout qu'aimer, il faut de la pasture ,
Et bien des gens sont morts d'amour,
Qui règlement deux fois par jour,
Ne laissent pas d'avoir besoin de nourriture.
ENTRÉE IX.
Quatre VÂ.KV\i^i.\i^i chargés des plus douces odeurs de l'Arabie
Heureuse, pour le plaisir de V odorat.
Amour est délicat : il faut qu'on assaisonne
De quelque doux parfum ce qu'on lui veut offrir ;
Et malheureusement parfois on empoisonne
Ce pauvre enfant dans un soupir.
ENTRÉE X.
Le cinquième et le dernier des sens étant réservé à l'Amour, dans
la possession légitime de la belle psyché, elle arrive accompagnée
de la BEAUTÉ et rfes grâces.
Psyché^ M"*' de Gramont ; /a Beauté, le duc Damville; les trois
Grâces, M"" de Niieillan, de Gourdon et de la Porte.
Pour MADEMOISELLE DE GRAMONT ', représentant psyché.
Belle Psyché, pleine d'appas.
Si l'apparence est véritable ,
' Catherine Charlotle deGramont, fille d'Antoine III* du nom, duc de Gramont,
maréchal de France, nièce du fameux chevalier dont Hamilton a écrit l'histoire,
et sœur du comte de Guiche. Elle avait alors dix-sept ans. Elle épousa le prince
de Monaco en 1660, et mourut eu 1678. Lorel fait un grand éloge de sa beauté.
(L. X, p. 62.)
422 LE BALLKl ROYAL
Vous et Cupidon n'avpz pas
Encor commencé vostre Fable.
Vous eslos uu couple fort beau ,
Né l'un pour l'autre, ce me semble;
Et vostre lampe et son tlambeau ,
Feront bien de brusier ensemble.
Mais tous deux ménagez-vous bien
D'une délicate manière :
Il s'envole quasi pour rien ,
Et je crois que vous estes Hère.
Vos yeux sont éveillés et doux,
Et vous u'estes point d'une taille
A permettre qu'auprès do vous
Amour s'endorme, ny qu'il baille.
Pour le DLc UAUVILLE, représentant la beauté.
Puisque la loy d'.Amour veut que toute personne ,
Se transforme en l'objet dont son cœur est tenté,
Il ne faut pas que l'on s'étonne
Si je suis la mesme Beauté.
Cest moy qui suis le but de cbaque demoiselle,
C'est de moy seulement qu'elles font un grand cas ;
Telle m'a sans le croire , et telle
Pense m'avoir qui ne m'a pas.
Un renfort de beauté, digne de cent louanges ,
Est tout prest d'augmenter l'éclat où je me voy ;
Le paradis et tous les anges,
Vont dans peu reluire chez moy.
La suprême Beauté, que tout le monde adore ,
Relèvera bientost de mon sacré pouvoir;
Et si je ne l'ay pas encore ,
Pour le moins j'aspire à l'avoir '.
' II s'agit ici de Mlle de Menneville, dont le duc Damville était amoureux,
comme nous l'apprend une note de l'édition de IC07 : il est fait allusion à cet
amour dans plusieurs des écrits du temps. (Wi/ae héroïcomiq. du 13 décembre 1655,
et Muse royale du 31 janvier 1656; Extraits de la cour en contre-véritez, dans le
t. XXIII du recueil de Maurepas.)
DE PSYCHÉ. 423
Pour MADEMOISELLE DE NUEiLLAN ', représentant une des grâces.
Cette belle a de la fraischeur.
De rembonpoint , de la blancheur;
Sa modestie est sans seconde ,
Et son amant sans doute aura
La meilleure grâce du monde
Alors qu'il la possédera.
Pour MADEMOISELLE DE G0UBDO^ '^représentant une des grâces.
Parmy vous la beauté règne eu diverses places ,
Et d'un air différent chaque grâce a ses grâces :
Vous avez un beau teint, un vif et doux regard;
Vous estes très-aimable, et très-spirituelle ^.
Mais ce qui m'a percé le cœur à vostre égard.
C'est que je sçais, de bonne part,
Que vous avez la jambe admirablement belle.
Quand vous ne seriez pas faite comme vous estes ,
Et que vous n'auriez point ces lumières parfaites
Que les meilleurs esprits ne découvrent qu'en vous ;
Quand pour vaincre un amant vous n'auriez que cette arme ^,
Suffiroit-elle pas? est-il rien de plus doux,
' La fille de cette comtesse de Xueillant, qui rocuèillil Françoise d'Âubigné à
son retour d'Amérique, et la sœur cadette de Mme de Navallles. Elle épousa peu
de temps après ce ballet, eVst-à-dire au mois d'avril suivant, le marquis de Froulay
[Muse royale du 30 avril 1656). La date de ce mariage a été souvent mal indiquée
Elle fut remplacée dans son poste de tille d'honneur par Mlle de Chemeraut.
2 Fille d'honneur de la reine, puis dame d'atours de Madame, parente des Stuarls.
Loret l'appelle la belle Jnyloise (lettre du 2i janvier 1655), et noble et charmante
Anglaise (23 février 1658), et il ajoute que pour elle :
Ailleurs il dit:
l.e frère de Sa Majesté
A toujours eu grande tionté!
La noble Écossoise Gourdon
A qui Monsieur fait maint beau don.
(10 sept. 1661.)
Gourdon, qui jadis sur Parnasse,
Auprès d'Apollon tint sa place.
Et conirae une Muse, en effet,
A l'esprit savant et bien fait,
dit Loret, qui la traite aussi ailleurs de terrible éveillée (lettre du 20 août 1651).
* M"e de Gourdon n'avait en effet que cette arme: elle était pauvre. (Loret, lett.
du 30 avril et du I7 sept. 1651.)
424 LE BALLET ROYAL
Que de languir à vos genoux,
Puisque vous possédez un si précieux charme ?
Pour MADEMOISELLE DE LA PORTE ', représentant une des gbaces.
O Grâce dont les yeux sont tels
Qu'il nVst rien de |)areil au monde ,
Et qui dans le cœur des mortels ,
Font une blessure profonde!
Dont la bouche est d'un incarnat
Qui fait pasiir toutes les roses ,
Et qui, parfumant Todurat,
IMontre et dit tant de belles choses !
Dont le poil noir si doucement
Vous lie un cœur, et puis ensuite
Le serre si terriblement
Qu'il ne scauroit prendre la fuite !
Et dont les bras blancs, gros et ronds ,
Et la gorge à nous mettre en cendre ,
Sont veus de l'oeil dont les larrons
Regardent ce qu'ils n'osent prendre !
O Grâce ! dont les Ris , les Jeux,
Et les Amours suivent les traces!
Que c'est un poste avantageux
Que d'estre dans vos bonnes grâces !
ENTRÉE XI.
MÉDÉE, ciRcé, ALCINE et ARMiDE, belles et jeunes magiciennes,
amènent dans ce Palais leurs amans jason, ulisse, rooer, c?
RENAUD, pour y servir F .Imour par la force de leurs charmes,
s^ il en faut ajouter aux siens.
■ Fille d'bonneur de la reine,
La Porte, vray porte d'Amour,
l'appelle la Muse héroï-comique (13 décemb. 1855],
Qui vers elle atUre et transporte
Les vuloDtez absolument.
Ainsi que leur plus cher aimant.
dit la Muse royale du 31 janvier 1656. Le même Journal annonce le mariage de
la ravissante de la Porte, dans son numéro du 3 sept. 1657, .
Avec l'aimable clievaller
Qu'à la cour on nomme GarDler.
DE PSYCHÉ. 425
Pour la DUCHESSE DE BOQUELAUBE ', représentant médée.
Par ses méchancetez elle est peu décriée ,
Encore que son nom soit connu de chacun ;
Aussi depuis le temps qu'elle s'est mariée ,
Elle/i fait deux enfants, et n'en a tué qu'un.
Cette INIédée ayant une beauté diviue ,
Tout à fait au-dessus de la comparaison ,
C'est estre une sorcière admirablement fine ,
Qu'on ne lui puisse pas reprocher un Jasou.
Elle en auroit beaucoup, mais elle les néglige;
Elle possède l'art de rajeunir les gens ,
En sorte qu'à la cour ce seroit un prodige
De soupirer pour elle, et de passer quinze ans.
Pour MADEMOISELLE DE viLLEBOY», représentant cibcé.
Que de cette Circé le regard est fatal ,
Et qu'elle causera de mal !
Elle est trop dangereuse : il faudroit, ou je meure,
La brusler tout à l'heure.
On tasche à découvrir par quel charme elle plaist ,
Et ce qui la rend comme elle est ;
Et toutes voudroient bien rencontrer quelque feuille
Des herbes qu'elle cueille.
■ Charlotte Marie de Daillon, iille du comte du Lude, mariée depuis peu au duc
deRoquelaure.'.Elle mourut moins de deux ans après, le 15 décembre I657,âgéeseu-
lement de vingt et un ans, suivant les uns, de vingt-trois, suivant d'autres, en par-
ticulier suivant ^a Muse royale du 17 décembre 1657, — d'une couche difficile, qui
devaitétre non pas la deuxième, comme le dit Walckenaer {Mémoires sur madame
de Sévif/né, II, 462), mais la troisième, puisque Benserade en mentionne déjà deux
dans ce ballet. Tous ses accouchements étaient pénibles. Loret (Lettres du II juil-
let 1654 et du 22 décembre IG57), M"»» de Sévigné (lettre du 22 novembre 1655) et
presque tous les Mémoires du temps , entre autres ceux de Mademoiselle, parlent
de sa beauté avec la même admiration que Benserade; et sa douceur charmante
ne la rendait pas moins chère que ses grâces à la cour. Cette sorcière avait son
Jason dans la personne du marquis de Vardes , mais elle fut assez Jlne pour cacher
cet amour, du reste bien mal payé de retour, et qui contribua à la précipiter au
tombeau : ce fut seulement après sa mort qu'on le découvrit.
' Sœur du marquis de Villeroy, ami de Louis XIV, et tille du duc Nicolas de
Villeroy, maréchal de France. D'un bout à l'autre de cette année 1656, la Muse
royale ne tarit pas sur la beauté et les grâces de Xi jeune Filleroy, comme de la
plupart des autres femmes qui ligurent dans ce ballet.
,26 LE BALLET ROYAL
A bien examiner les couleurs de son teint ,
Ne diriez-vous pas qu'il soit point?
Et ces lèvres qu'on croit n'avoir point de pareilles,
Sont-elles pas vermeilles?
Sa gorge a deux boutons nouvellement éclos,
Qui ne paroissent nuère gros, ,
Et prouvent quatorze ans, qui composent son. 'Ige,
Sans qu'elle ait davantage.
Mais dites-luy deux mots, renchantement se rompt
Aussitost qu'elle vous répond;
Et vous reconnaissez, comme chose apparente ,
Qu'elle en a plus de trente.
Pour MADEMOISELLE DE B01N>ELIL ', re})ri'<'»}ln»t alCINE.
D'une jeune lueur elle est environnée.
Et l'on juge, à ce blanc remply d'un tel éclat,
Que cette petite damnée
Ne sort pas par la cheminée,
Quand il faut qu'elle aille au Sabbat.
On voit à son visage, à son air, à sa grâce.
Enfin à cet aimable et dangereux poison
Qui par les yeux dans l'^lme passe ,
Que cette sorcière de race
A le charme de sa maison.
Une Ame grande et forte en peut estre séduite ,
Et près d'elle aisément on pourroit s'oublier.
Heureux les Démons de sa suite,
Qui veilleront à sa conduite!
Mais plus heureux le familier !
Pour MADEMOISELLE DU FOUiLLOLX », représentant armide.
Tout ce que la Magie, aussi blanche que neige ,
A de force et de privilège,
' La fille sans doute de celle M"»» de Boniieuil qui élall de l'entourage de Made-
moiselle, et dont il est parlé dans les Mémoires de celle-ci, et de Pinlroducleur
des princes et des ambassadeurs, dont il est assez souvent question dans la Gazelle
et dans Loret. A celle date, mademoiselle de Bonneuil (que Lorel écrit aussi Bonœit)
était une des tilles d'honneur de la reine.
' Bénigne de Meaux du Fouilloux, fille d'honneur de la reine mère Anne d'Au-
triche, puis de Heorielle d'Angleterre, Irès-remarquée à la cour par son esprit et
DE PSYCHÉ. 427
Brille en cette personne avec des traits charmans.
Il ne faut point choquer les puissances divines ;
Et, pour produire au jour de grands enchantemens ,
Une taille admirable et d'autres agrémens,
Sont ses herbes et ses racines.
Poilr le DUC DE CANDALE, représentant 3 k&o^.
SONJSET.
Devant ce conquérant tout autre disparoist.
Quelle taille ! quel air, et quelle chevelure!
En a-t-on jamais veu d'équipé comme il est,
Pour une glorieuse et galante avanture ? .
Il aime le combat, la victoire lui plaist;
Il est vray que la peine aussi lui semble dure.
Se faut-il embarquer? l'Argonaute est tout prest;
Mais le chagrin luy prend quand le voyage dure :
C'est-à-dire, en deux mots, que vous aimeriez fort
Qu'au bruit de vostre nom l'on se rendist d'abord,
Sans donner à vos soins un pénible exercice :
C'est voslre seul défaut (merveille des Jasons)
Et le zèle que j'ay pour vous rendre service ,
Vous le dit de la part de toutes les Toisons.
lecoMTK DU LUDE, représentant rogeb.
Brave et fameux Roger, honneur des Paladins,
Et le plus chevelu des modernes Blondins ,
Vos traits sont merveilleux, Arioste les vante :
Il vous loue, et dit vray, mais dans cet auteur-là
Il n'est fait mention que d'une Bradamante ,
Et j'en sçais pour le moins cinq ou six par-delà.
Exemple de Constance et de Fidélité ,
Si l'Amour a permis qu'on vous ait écouté,
surtout sa beauté, à laquelle Louis XtV lui-même ne Tut pas insensible. Elle fut
courtisée aussi par Lauzun. En 1667 elle épousa le marquis d'Alluye, dont il est
question plus loin. Mademoiselle du Fouilloux était une blonde éclatante. Loret
annonce comme une grande nouvelle son entrée à la cour en qualité de tille d'hon-
neur, dans sa Lettre du 28 décembre 1652.
4J8 LE BALLET ROYAL
Aux diflerens endroits où vous étiez à tasche,
Kt si vous n'avez point soupiré pour néant ,
Donnez-vous du repos, prenez quelque relasche :
Vous ue fustes jamais rien moins qu'un fainéant .
Pour le MABQiiis DE viLLEQuiEB, représentant rbnaud.
Sans que, par une dure et pénible corvée ,
Je coure l'Univers de l'un à l'autre bout,
Cherchant avanture par tout,
I/avanturc est toute trouvée.
Il ne faut point aller si loin ;
La peur de la manquer toutefois m'importune ,
Kt c'est-là que j'ay grand besoiu
De l'Amour et de la Fortune.
Pour le MARQUIS DE SAUCOUR, représentant llis^k.
N'en déplaise au pinceau le plus judicieux,
Pour bien représenter IJIisse,
Il faut lui mettre dans les yeux
Plus d'audace que d'artifice.
Brave en guerre, brave en amour ',
Je hais la ruse et le détour :
Aussi n'est-ce, en effet, qu'une pure chimère ,
Dont la fable a noircy mon honneur et nia foy;
De semblables défauts ne sont que dans Homère:
Dieu me veuille garder qu'ils se trouvent chez moy !
ENTRÉE XII.
Six ESPRITS FOLLETS, (le la suite de ces belles Magiciennes, qui
se réjouissent dp pouvoir estre employésau service de C Amour.
Pour le ROY, représentant un esprit follet '.
Est-ce chose réelle? est-ce sorcellerie ?
Ne sçauriez-vous, mes yeux, éclaircir ce soupçon ?
' Il suDit d'avoir parcouru les pièces satiriques et facétieuses du temps, parti-
culièrement les chansons, pour savoir de quelle réputation hors ligne jouissait le
marquis de Saucourt, ou de Soyecourt, dans l'histoire de la galanterie.
* On se rappelle qu'il représentait déjà un Ardent dans le Ballet det Feslet de
Bacchus,
DE PSYCHE. 429
Adonis étoit. beau ; pourtant sans flatterie ,
L'Esprit qui m'apparoist a meilleure façon.
Cela marche de Fair d'un grand jeune garçon ,
Où la nature a mis toute son industrie ,
Et dont toute la Cour pourroit prendre leçon ,
En fait de bonne grâce et de galanterie.
Comme font les amaus, cela fait tout ainsi , ^
Cela n'aura vingt ans que dans deux ans d'icy , *
Cela sçait mieux danser que toute la gent Blonde,
Et n'est femme à choisir dans ce grand nombre-là ,
A qui cela ne fist la plus grand'peur du monde ,
Et qui ne se rendist volontiers à cela.
EiNTRÉE XIII.
Le SILENCE, la discrétion et le secret viennent loger dans le
Palais de Cupidon.
Nous aurions beaucoup à dire,
Nous ne disons rien pourtant ;
Et nous voulons qu'on soupire,
Encore qu'on soit content.
SECONDE PARTIE.
Où l'Amour divertit la belle Psyché par la représentation d'une
partie des merveilles qu'elle a produites.
La Gloire, qui ne tient point au-dessous d'elle d'estre meslée
dans toutes les merveilles de l'Amour, vient faire le Récit et s'adresse
au Roy.
RÉCIT
DE LA GLOIRE.
AU ROY.
Grand Roy, quel destin est le vostre.'
Vous avez maintenant tout le monde à vos piez ,
430 LE BALLET HOYAL
El pcut-estre estes-rous vous-mesme aux pieds d'uu autre.
Si l'Amour a sur vous remporté la victoire,
Il est beau que vous lui cédiez:
I^ Gloire vous le dit, vous l'en pouvez bien croire.
Jugez, par voslre i«u|iiiétude ,
Comme en vain l'on prétend s'affranchir de ses loix ,
Et ne rougissez point d'un pou de servitude :
Si mesme jusqu'aux Dieux il étend sa victoire,
Il ne fait point de honte aux I\nis:
La Gloire vous le dit, vous l'en pouvez bien croire.
ENÏUKE l.
JUPITER, APOLLON, MABS et MERCVHf: , voincus outre/ois par VA-
mour, sont représentés par des espbits, comme le reste des en-
trées qui suivent, pour la gloire de sa puissance.
Les Dieux ont témoigné des transports violeus ,
Et la galanterie est p.ir eux observée ;
Je croirois que ces Dieux se la sont réservée.
Car les pauvres Mortels ne sont guères galans.
ENTKÉE II.
MOME, bouffon des Dieux , suiry de six insensf.z qui ont perdu
Cesprit pour acoir trop aimé.
Pourveu qu'on soit frappé seulement dans le cœur
Par le trait d'un bel œil qui nous fait sa conqueste.
Cela n'est presque rien , mais c'est un grand malheur
Quand le coup répond à la leste.
ENTRÉE m.
TALESTRis, reine des Amazones, que sa fierté et son aKeraion pour
les hommes ne sccurent empescher d'aimer Alexandre, paroist
avec quatre autres amazom es amoureuses .
Pour MONSIEUR, /rère unique du Roy, représentant tkl^st ris.
Charmante voisine du trosne,
Où le ciel a versé ce qu'il a de meilleur.
DE PSYCHÉ. 431
Comme une véritable et parfaite Amazone,
Vous avez la beauté tout ensemble et le cœur :
Comme telle par tout vous gagnez la victoire ,
Et comme telle enfin, divine Talestris ,
Vous ne cbérissez rien à l'égal de la gloire ,
Et ne haïssez rien à l'égal des maris.
Ainsi que ces belles guerrières,
Vous portez dans les cœurs d'inévitables coups ,
Et sçavez triompher do toutes les manières.
Vos bras deviennent forts , vos yeux sont fiers et doux ;
Vous avez de l'amour pour le grand Alexandre,
De qui toute la terre admire les progrès :
Vous en aurez le cœur, et vous pouvez prétendre
Que vous l'attraperez, si vous courez après.
Pour le MARQUIS DE GENLis, amazone
Amazone, discrète et sage.
Sans que vostre pudeur en soit blessée en rien ,
J'oserois assurer, et je gagerois bien ,
Que vous avez le corps plus beau que le visage.
ENTRÉE IV.
MARC-ANTOiNEjSM/t'^rfe la PROFUSION et de /'aveuglement, Çtti,
après avoir fait d'excessives dépenses pour Cléopâtre, se fit enfin
mourir pour elle.
De cette passion, qui se peut garantir ?
De mesme que César il s'en faut divertir;
Mais, comme Marc- Antoine, il ne s'en faut pas faire
Une si furieuse affaire.
ENTRÉE V.
Huit GLADIATEURS, de ceux que le mesme Antoine donna autrefois
pour spectacle à Cléopâtre^ faisant un combat àoutra^ice.
Pour /e MARQUIS DE RICHELIEU', représentant w» gladiateur.
Quoyque jeune, en cent combats,
Vostre cœur et vostre bras
' Jean-Baptiste Amadis Vignerot, marquis de Richelieu, né le 8 novembre 1632,
moft le 11 avril 1662, fut lieutenant général des armées du roi , gouverneur du
433 LE BALLET ROYAL
Ont eu beaucoup d'avantage ;
Et vous avez mis au jour
Force preuves de courage,
Et quelques-unes d'amour.
ENTRKE VI.
5tx Esclaves mobes, donnés parlinj-mesmeà cette rc/ned Jujypte,
dansant acec beaucoup de disposition et d'adresse.
Le DUC DE GUISE ', représentant un esclave.
Ce Dieu m'ayaut rangé sous son obéissance,
M'a toujours fait subir d'impérieuses loix ;
Et je n'eus de ma vie encore en ma puissance
Le cœur qu'aux ennemis j'ay montré tant de fois '.
Le DUC DAMViLLE, représentant, un esclave.
Captif , si jamais je le Tus ,
Loin de vouloir ne l'estre plus ,
J'aspire à l'oslre davantage;
Et tout mon plus ardent souhait
Est que bientost le mariage
Serre le nœud qu'Amour a fait.
ENTRÉES VII et VIII.
Les BACCHANTES, bien plus éprises de la fureur d'amour que de
celte du vin, mettent orphée en pièces,, de rage de se voir refu-
sées par lu y.
Havre, et capitaine du château de Saint-Germain et de Versailles. Ix>ret loue sa
valeuret son courage (XIII, 55). Parmi ses quelques preuves d'amour, rappelons sim-
plement qu'il était, suivant plusieurs Mémoires, Pâmant secret de mademoiselle
de La Mothe d'Argencourt, quand elle attira les regards du Roi.
■ Henri II de Lorraine, cinquième duc de Guise, né en 1614, mort en 1604, si
célèbre par ses aventures guerrières et galantes.
' Le duc de Guise passa presque toute sa vie en intrigues amoureuses. On con-
naît les passions qu'il éprouva successivement pour la princesse AnnedeGon^^ague,
pour la comtesse de Bossuet, qu'il épousa et dont il voulut ensuite se faire séparer,
puis et surtout pour M'ie de Pons, lille d'honneur de la reine, qui linit par le tra-
hir en faveur de son écuver Malicorne.
DE PSYCHÉ. 433
Pour le MARQUIS DE GENLis, représentant orphée déchiré par les
BACCHANTES.
Ont-elles résolu de vous ester la vie,
Ou, pour vous embrasser, de vous prendre au colet?
Est-ce haiue .^ est-ce amour .' est-ce rage? est-ce envie.'
Vous trouvent-elles beau? vous trouvent-elles laid?.
Pour vous dire le vray, n'étoit vostre grimace,
Je crois qu'à leur fureur vous vous déroberiez ;
Et vostre mauvais sort pourra changer de face ,
Moyennant que vous-mesme aussi vous en changiez.
Ces femmes ont grand tort, et vostre plainte amèie
Ees devroit émouvoir à vous moins déchirer :
Tel est vostre destin, et vostre propre mère
Commença la première à vous défigurer.
ENTRÉE IX.
NEPTUNE, blessé SOUS les eaux pour Thélls et puis pour Amphi-
trite, accompagné de TRiJO yis>
Pour le DUC de guise, représentant neptune.
La mer vous a veu faire, entreNaples et Rome,
Ce que peut faire un Dieu sous la forme d'un homme ,
Une simple coquille étant vostre vaisseau ;
En vos mains le Trident passa pour un Tonnerre ,
Et rien n'a tant paru merveilleux à la terre
Comme la fermeté que vous eustes sur l'eau '.
Puisque l'Onde est soumise à vostre obéissance,
Et puisque vous régnez sur la mesme Inconstance %
Un peu de changement ne vous sied point trop mal;
Vous pouvez entre cent partager vos tendresses,
' Allusion à sa pnemière expédition de Napips et à l'aud;ic3 avec la;|uelle, après
être parti de Rome, le 13 décembre I6i7, il passa avec une simple felouque à tra-
vers l'armée navale de don Juan.
' C'est-à-dire : sur l'Inconslance même, comme dans ce vers du Cid (II, se. -2) :
Sals-tii que ce vieillard fut la mesme vcrlu ?
COMEMP. DE MOLIÈKE. — H. 28
«4 LE BALLET ROYAL
Et, sans vous consumer, brusier pour cent maistrcsscs ,
Ayant un si grand fond d'Iiuniidc radical.
ENTRÉE X.
Quelques chassel'BS', comme méléagbe, cephale, endy-
Mio>, etCt tous blessés par VJmour.
Pour MONSIEUR DE HASSAN, chasseur.
Les peines de ce clwsscur,
Son adresse et sa douceur
Ne seront pas infertiles :
Il fera progrès nouveaux;
Ses pas, pour estre inutiles.
Sont trop justes et trop beaux.
ENTRÉE Xî.
Les QUATRE ÉLÉMENS Composant le monde , qui ne subsiste que
par r.^mour, et par cette raison servant à sa gloire et à sa puis-
sance.
Pour le DLC oE roquelaube, représentant un élément.
Quel que soit l'embarras et la division
Entre mes compagnons, que la Discorde assemble ,
J'étois plus avant qu'eur dans la confusion ,
Et seul plus intrigué que tous les trois ensemble ;
Mais, grâce à mon adresse, il n'est point d'élément
Qui se soit ducahos tiré plus galamment
Pour le MARQUIS d'aluy ', représentant un élément.
Amour, dont le puissant effort
Nous a mis tous quatre d'accord,
'Paul d'Escoubleau de Sourdis, marquis d'Alluye, gouverneur de l'Orléanais
depuis la mort de son père en IC37. C'était un des gentilshommes les mieux en cour.
Ou peut lire son historiette dans Tallemant des Réaux (in-l2, I. IX). Il en est très-
souvent question dans la Gazette de Loret, et dans les charv>onniers du temps,
Celle à qui il souhaite de plaire est sans doute M»« de Saint-Germain Beaupré, qu'il
courtisait en ce temps-ia, comme on le voit par Tallemant des Réaux et plusieurs
pièces satiriques de l'époque. Il épousa Bénigne de Mcaux du Fouilioux, mais
seulement en 16C7.
DE PSYCHÉ. 435
Je ne me veux mesler ni d'effets ni de causes :
A mes associez je laisse de bon cœur
Toute la gloire et tout l'honneur
De la subsistance des choses ;
Qu'à celle qui me plaistje plaise seulement,
Et que je sois son élément.
ENTRÉE XII.
Un antre s'ouvre. Pluton paroist sur son trosne, environné de Dé-
mons'. La Crainte, le Soupçon, le Désespoir et la .Talousie font un
concert italien , soutenu de divers instrumens, composé par le sieur
Baptiste.
CONCERT ITALIEN.
PLUTON et sa cour ténébreuse témoignant par une danse tout
extraordinaire qite I'amour inspire la gayeté jusqu'aux en/ers.
Pour le ROY, représentant pluton.
Jupiter à son gré peut tonner sur les monts ;
Pour moy, j'ay ma puissance ici-bas renfermée ,
Et la cour où je règne est fertile en Démons.
Cet abisme produit quantité de fumée.
La Haine, l'Intérest, l'Ambition^ l'Amour,
Tantost tous quatre ensemble, et tantost tour à tour,
Sont de ces malheureux la peine longue et rude :
Personne sous ma loy n'est exempt des ennuis ,
Chacun a sa misère, et tout Dieu que je suis
N'ay-je pas mon inquiétude.^
Après avoir vaincu la Nuit et le Cahos,
Qui brouilloient pour m'osterla qualité demaistre ,
Et comme je pensois jouir de ce repos,
Où l'enfer est lui-mesme autant qu'il y peut estre,
Je sens dans mon esprit de nouveaux embarras ,
' Au dire de Loret (29 janv.) ceUe entrée
Fut sans nuls contredits, ny doutes ,
La plus admirable de toutes,
Par les postures des déirions,
Qui s'élevoient hauts cominc monts. '
38.
436 LE BALLET ROYAL DK l'-SVCIII .
Une guerre intestine , et de secrets combats ;
Il se coule en mon cœur une douce amertume.
IMon trosne n'en devient ni plus ni moins ardent ;
Mais, connue jo l'éprouve , il y fait cependant
Beaucoup plus chaud que de coutume.
ENTRÉE Xin.
Les HEURES, ayant commencé à parpistre, éceUtent l'impatience
de Tamoub, et luy /ont confesser à psyché qu'elles luy durent des'
années. Il leur fait signe de se haster, et leur entrée ayant moins
duré que les autres, elles font place a Thyue.n et à tous tes i>i. vi-
sirs, qui font la dernière entrée.
Pour les petites filles, qui représentent les douze heurks wj
JOUR.
L'Impatience de l'Amour
Ksl asstz juste, ce me seujblo,
Puisque ces douze heures du jour
Font un siècle toutes ensemble.
ENTRÉE XrV ET DERNIÈRE.
/.'hymen et tous les plaisirs.
Pour MONSiEin, représentant /'hymkn.
Vous ne vous ressemblez de poil ni de visage
Non. ce n'est point l'Hymen qui paroist en ce lieu;
Et pli:s propre à brouiller qu'tà faire un mariage ,
Vous en estes plutost le Démon que le Dieu.
Fm.
LA
GALANTERIE DU TEMPS,
MASCARADE
1656.
NOTICE
LA GALANTERIE DU TEMPS.
La Galanterie du temps est encore, ainsi que les Frais moyens de parvenir,
un de CCS divertissements improvisés, d'une exécution simple et facile, qui
pouvaient se danser pour ainsi dire sans préparatifs et sur-le-champ , comme
ils avaient été composés. Le titre et le sujet devaient plaire à la cour ga-
lante de Louis XIV, et l'on dirait même qu'ils ont été choisis pour mettre
discrètement en scène cet amour naissant du jeune roi, auquel le ballet de
Psyché semblait déjà faire allusion. Le cadre a été ingénieusement combiné
de manière à offrir une grande variété de tableaux, ceux-ci comiques et po-
pulaires, ceux-là poétiques et mythologiques, qui se succèdent en s'euchaînaiif,
et sont assez adroitement amenés l'un par l'autre.
Sauf les vers du Récit et ceux des Sérénades, nous n'avons que les som-
maires, ou arguments en prose des entrées. Ces vers sont trop médiocres
pour qu'on puisse les -attrijjuer à Benserade , que les relations du temps
n'auraient d'ailleurs pas manqué dénommer, et dans les œuvres duquel ils
eussent assurément été recueillis. On ne sait quel en est l'auteur.
Quant à l'invention de la mascarade, nous verrons tout à l'iieure, par le
récit de Loret, qu'elle est de Beauchamp et de Baptiste (Lulli),qui fut sans
aucun doute aussi l'auteur de la musique. Tous deux figuraient parmi les
danseurs. On remarquera que, suivant la tradition des mascarades , aucune
dame de la cour ne fait partie des personnages, et que les seules femmes
qu'on y trouve sont les chanteuses. Il n'y a même qu'un petit nombre de
seigueurs, et la plupart des rôles sont remplis par des bourgeois et surtout
des mimes et danseurs de profession , parmi lesquels Baptiste , Beauchamp,
Lambert et Mollier. On y rencontre un grand nombre de ceux qui allaient
constituer l'Académie de danse et figurer à l'Opéra.
La Galanterie du temps a été publiée (in-4°) sans nom d'auteur ni de
libraire, sans lieu ni date ; mais la Gazette et la Muse lùstorique suppléent à cette
lacune par leurs renseignements : « Le 14 (février 1G5G), dit la Gazette dans
son numéro du 19, Leurs Majestés prirent au Louvre le divertissement de la Co-
médie françoise; puis le Roy dansa un petit ballet qui, pour avoir été inventé
eu fort peu de temps, ne laissa pas de paroistre des plus agréables à tous
ceux qui s'y trouvèrent, entre lesquels étoient la princesse royale d'Orange
et grand nombre de seigneurs et dames de qualité. »
Et dans le numéro suivant, celui du 2G :
440 NOTICE
« Le 19 de ce mois, fut encore dansé au Louvre l'agréable Ballet des
Galanteries du temps, en présence de toute la cour. »
On voit dans la Gazette qu'il alternait avec le Ha/let île Psyché, comme
pour reposer les. esprits et les yeu\ des magnineences de ce dernier.
Il fut encoi-e dansé le jeudi 3 mars au soir, chez Mazarin, comme on le
\o'n dans la lettre de Lon'tdu i» mars IG5(i. C'est à cette occasion que le
gazetier le décrit pour la première fois, et , quoiqu'il ne le nomme point,
il n'y a pas le moindre doute, d'après les termes de son récit. Ajii-i-s a\oir
parlé de la manière di)nt le cardinal reçut et traita le roi, la reine et la
cour, il ajoute :
Je perdroli icy «on crédit
Et teroU digne d'InrarUde,
Si J'oQblinit la roatrarade
Qu'avaot le toupcr on danta.
Où, Mil* mentir, il le pau*
Mainte action toute jolie,
Punr rbauer la mélancolie.
l.e foKtre et le térirux
Y parurent à qui mieux mieut :
1^ Barre, celte liclle illustre.
Qui donne aux airs un «i beau luitre,
Kn fit, par un récit charmant.
Admirer le commencement ;
Y'.t cette autre «crrahle brune,
llont l'cxcclience eit peu eommuue ,
La liKoora Berserola,
Vert la ûa le» creurt enchanta. . .
Six Trirelini, looi à la foit,
Armé* de coutelaa de boit.
Par leuri naïvet tingeriet,
Sonplcitet et plaisanterie*,
txciterent certainement
L'n risible contentement ;
El l'inventeur, le licur Baptiste,
Se montra si parfait copiste
De Trivelin et de tes tours,
Qli'on tint de luy cent beaux discourt.
Ensuite les feints Scara mouches
Eurent leurs de bien des bouches:
lit avnient pour auteur lleauchamp,
Et s'ils cuaieiit eu plut de champ
Tour mieux compaster leurt flguret.
Leurs grimaces et leurs pottures,
Ils eussent, foy de caporal.
Enchérir sur l'original.
Mais quand l'original luy-mesme.
Causant une surprise eitrème
(n'autaot qu'on ne l'ottendoit point).
Se Tit copier de tout point.
Arrivant là par aventure.
Dame, il détacha ta ceintnre
SUR LA GALANTERIE DU TEMPS. 441
Dont le clac, redoublé souvent,
Le fit driller comme le vent,
Dont les assistans, à vray dire,
l'ensèrent étouffer de rire.
On trouve aussi une description très-détaillée de la Galanterie du temps
dans la Muse royale du 22 février lGr>5. L'auteur y assista le 19 février, où
le ballet fut dansé après la représentation de la Généreuse ingratitude ,
tragi-comédie de Quinault, et il 1 analyse sans en rien oublier, mais aussi
sans rien ajouter à ce que nous avons déjà vu. Sa description ferait double
emploi avec celle de Loret. Il parle de la danse et surtout de la musique et
des chants, mais il ne dit rien, non plus que les autres comptes rendus, des
machines ou décors, qui n'avaient certainement aucune importance. On voit
du moins, par la place que tous ces chroni<pieurs de la cour accordent à
notre mascarade, que son succès avait été incontestable.
LA
GALANTERIE DU TEMPS,
MASCARADE.
Un GALAND, éperduement amoureux d'une jeune beauté, dont la
modestie ne luy permet pas de dire le nom publiquement, ne voulant
perdre aucune occasion de luy plaire , se résout de luy donner tous
les divertissemens que le temps luy peut permettre.
RÉCIT.
La déesse venus, se rendant complaisante à un si beau dessein, pa-
roist la première, et, pour favoriser une si belle passion, s'efforce
d'attendrir le cœur de cette rebelle par une harmonie pleine de char-
mes etd'agrémeus'.
Pour VÉNUS.
Beautez, je suis Vénus qui vais cherchant le ris ,
Non ce ris insensé qui des faibles esprits
Est la plus ordinaire marque ;
Non plus ce ris malin, que l'effet du poison
Et l'abord de la triste Parque
Font paroistre hors de saison,
Car encor que tous deux ils ayent ressemblance
Avec l'aimable ris que je cherche aujourd'huy.
Je trouve d'eux à luy beaucoup de différence :
Aussi ne sont-ils pas nés de moy comme luy.
' M'l« de La Barre, les deux La Barre frères, Le Fèvre, Don, et les petits violons.
La Muse royale nous apprend que M'i» de La Barre représentait Vénus avec de
pompeux habits. Mue lia ns partout de rubis. M'ie de La Barre était revenue depuis
peu de Suède, où elle était allée porter son talent, sur la fin de l'année 1652. (Loret,
Muse historique, lettre du 29 sept. |652. ) Ce récit comprend quinze vers italiens-
à la suite desquels vient la traduction française, que nous donnons.
444 LA GALANTERIIi: DU TEMPS.
.Celuy de qui je suis en qucste
Kst frère jumeau du plaisir,
Amy de loisir et de Teste ,
Ennemy de douleur et de poignant désir;
Et c'est pour cela, ce me semble.
Qu'on voit Amour et luy si rareujent ensemble.
Mais, en m'arrestant en ees lieux.
Je pourrois bien dans peu le trouver dans vos yeux.
E.NTHÉE r.
Celte BELLE i>coNNUE, invisibleuieut charmée de cette divine voix,
fait venir sou train devant elle, composé d'une suivante et de deux
PAGES, pour luy ordonner de bien recevoir tous ceux qui viendront
de la part de son galand.
ENTRÉE II \
Ce GALAND paroistseul devant le logis de sa maislresse, pour mieux
exécuter ce qu'il a résolu, en ordonnant tout ce qu'il désire, afin que
la confusion ne trouble point les diverlissemens qu'il donne à sa
maistresse.
ENTOÉE m '.
Et comme les environs de son logis sont remplis d'AMOLBS, il en
trouve partout et en choisit demy-douzaine, qu'il fait marcher aussi-
tost, et de crainte qu'à l'abord ils effarouchent cette revesche, qui fait
la mine au seul nom d'Amour, il les fait déguiser en tui vélins pour la
mieux surprendre.
ENTRÉE IV *.
Ils sont suivis de quatre docteubs bien fournis d'argumens pour
persuader cette inflexible; mais, afin qu'elle ne s'en défie pas, ils sont
' Marquis de Genlis, Afai>/reM« ; Leramberl, suivante; marquis de Villeroy et
de Rassan, pages.
' Le Roy.
* Du Moulier, Dcs-Airs, Baptiste, de Lorge, Lambert ef Geoffroy, Trivelhis.
* Cabou, Beauchamp, Raynal et Don, Scaramouches. On a vu dans le compte
rendu de Loret que le vrai Scaramouche de la Comédie ilalienne parut dans cette
entrée, et ce détail est conlirmé par la Muse royale.
LA GALANTERIE DU TEMPS. 445
travestis en scARA.MOUCHES,dont le véritable ayant eu advis, les traite
un peu rudement, pour les chastier de l'entreprise qu'ils font sur ses
droits.
ENTRÉE \\
MERCURE , Dieu de l'éloquence , suit de près pour y joindre la force
de ses persuasions, avec le secours de I'ahtifcce et de la richesse, à
quoy nul cœur ne peut, résister.
ENTRÉE YI '.
PIERRE DU PUIS 3 et GILLES LE NIAIS 4 y courcut à grand haste, se
croyant cafjables de divertir cette jeune dame par leurs déguisemens.
ExNTRÉE VIP.
Et pour faire que rien ne manque à cette galanterie, la sage ma-
THURiNE f», avec sa glorieuse postérité, veut bien contribuer de sa part,
autant qu'elle peut, à cette nouvelle récréation.
ENTRÉE Vlir.
Mais pour faire connoistre combien les respects de ce Galand sont
plus estimables que la coquetterie du siècle , il a trouvé bon que si\
' Comte d(î Guiche, Mercure. Mollier et de Lorge , V Artifice et la Richesse.
' Dolivet, Pierre du Puis. — Le Conte, Gilles le JSiais.
' Pierre du Puis élait un fou qui courait les rues de Paris dans les premières
années du siècle :
Aussi perdus d'esprit comme l'ierrc du Puis,
a dit Régnier dans sa sixième satire. Bruscambille le qualilie d'archifol enrobe
longue , dans ses Paradoxes.
' Gilles le Niais, farceur et bouffon de'bas élage, faisait la joie des badauds du
Pont-Neuf sous la régence d'Anne d'Autriche. Il en est question dans les f'érila-
bles Pi-é lie us s, coméiWe de Somai/e (se. 8), dans le Rôle des présenialions faites
aux grands jours de Céloquence française, en IG46, etc. Plusieurs Mazarinades
ont été publiées sous son nom, et il a laissé un Théâtre, que M. Leber possédait
dans sa bibliothèque. Son nom était devenu proverbial.
i Joyeux, Mulhurine. Barbau el Cocquet, Fils. — Lambert et Des-Airs le jeune,
Filles.
'' On sait que la sage Mulhurine était la folle de Henri IV {Journal de l'F.stoile,
Collecl, Mlchaud, I. XV, p. 277 ). On a publié les Essais de Mulhurine , et beau-
coup d'autres livrets comiques et satiriques ont été également, suivant l'usage,
mis sous son nom.
' Marquis de Saucourt, Marquis de Richelieu, Langlois, Raynal, Le Vacher et
Des-Airs.
i46 LA GALANTERIE DU TEMPS.
COQUETS des plus mouchés, des plus poudrés, des plus onrubentés (sic)
et des [)lus enoanonés paroissent devant sa niaislrcsse, espérant qu'elle
aura plus de sujet de h's mépriser après les avoir connus.
ENTllKE IX'.
Toutes choses étant ainsi bien pré|>arées, T amour véritable et sans
déguisement s'y trouve en personne, et, pour entrer plus facilement
dans le Palais et dans le coeur de cette cruelle , il se fait accompagner
de la NUIT, du silencb et du rkpo^.
ENTKÉE X».
Aussitost ce oaland, suivy d'ime excellente musique, vient donner
une sérénade à sa belle, qui l'écoute amoureusement sur le balcon,
et l'asseure du succez Tavorable de tous ses désirs.
PRKMIKRK Sf:RI^:NADE\
Pendant que ces flambeaux de lumière immortelle
Veillent pour le salut de ce vaste univers.
Beaux yeux , divins auteurs de ma peine cruelle ,
Pour moy daignez veiller et demeu^er ouvers.
Vous sçavez mieux que moy qu'Amour et la Fortune
Sont aveugles tous deux ;
Que si vous vous fermez pour ne voir non plus qu'eux,
Beaux yeux, qui connoistra ma douleur non commune,
Et qui soulagera mon martire amoiirouv?
BÉPONSE A LA PREUIKIIE SERENADE.
Quand mes yeux sont fermés , mon cœur veille pour vous :
Le souvenir de votre flamme
M'est trop prétieux et trop doux
Pour sortir jamais de mon ame.
Quand mes yeux sont fermés , mon cœur veille pour vous.
« Bonard, Atnour. Molier, la NuicL C«bda, le Silence. Beaachainp, le Repos.
* Le Roy. — Bontemps, Verpré, Baptiste et de Lorge,
3 Ces vers, comme tous les suivants, sont d'abord précédés du texte itaiien, le seul
saDS doute que l'on chantât.
LA GALANTERIE DU TEMPS. 447
SECONDE SERENADE.
Loin d'avoir part aux maux dont je suis tourmenté ,
Vous dormez, ô beaux yeux, cette nuit mieux qu'une autre ,
Comme si le repos que vous m'avez osté
Vous tournoit à profit et redoubloit le vostre.
Dormez, pourtant, dormez,
Car, après m'avoir fait une guerre si rude,
Après m'avoir lancé tant de traits enflâmes,
Beaux yeux, vous ne pouvez estre sans lassitude :
C'est avecque raison que vous estes fermés.
RÉPONSE A LA SECONDE SERENADE.
Hélas ! que c'est mal à propos
Que vous me soubçonnez d'un sommeil si paisible !
Quand on a dans le sein une ardeur si sensible,
Comment peut-on avoir un moment de repos?
Amour est tout extrême, et dedans son empire
Sévère ou doux toujours avec excez ,
Ou le trop grand plaisir, ou le trop grand martire
Défend également au Sommeil tout accez.
A DEUX.
Les pleurs et les soupirs, le désir et la crainte
Ont cbassé le Sommeil de l'empire d'Amour,
Et l'on ne dort ny nuit ny jour,
Sitost que de ses traits on a senti l'atteinte ' .
' Mlle (le La Barre, la signora Anna Bergerolli , Corbelli , les deux La Barre
frères, et les petits Violons. C'élail MH" Bergerolli qui remplissait le rôle et clian-
tail la sérénade du (jalant dans le récit, et>.."e de La Barre qui faisait la maistresse,
[Muse royale du 22 février 1656. )
HSf.
LES
PLAISIRS TROUBLÉS,
MASCARADE.
1657.
CONTEMP. DR MOLIÈRE. — II. 29
NOTICE
LES PLAISIRS TROUBLES.
Les Plaisirs troublés ne poileiit que le titre de mascarade , mais c'est un
véritable ballet , suivant toutes les règles du genre. L'invention , due au duc
de Guise, qui dirigea également l'exécution , en est ingénieuse et intéressante,
mais la versification médiocre. On voit que la main de Benserade n'a point
passépar là. Les vers, ne se rapportant qu'aux rôles, et non aux acteurs,
n'ont pas cet agrément et cette finesse d'allusion qui réveillent à chaque ins-
tant la curiosité dans les ballets de celui-ci.
La mascarade des Plaisirs troubles fut dansée en grande pompe devant la
Cour, le 12 février (1G57), suivant la Gazette ; le 11, suivant Loret. Mais,
malgré la magnificence des costumes, et quoique le duc de Guise y remplît
un personnage, comme le roi n'y dansait pas, les courtisans se bornèrent , à
son imitation, au rôle de spectateui's. Sauf quelques gentilliommes subalternes
de la petite cour du duc de Guise, on remarquera qu'on n'y trouve que des
artistes.
Voici tout ce que la Gazette dit de ce spectacle :
« Le 12 (février 1G57), le ballet du duc de Guise, appelé les Plaisirs in-
terrompus , {ui aussi dansé au même lieu (dans la grande jsalle du Louvre),
avec l'éclat que ce prince sçait donnera tout ce qu'il entreprend. » (Gazette ,
n''21.)
Après avoir annoncé dans sa lettre du dix février (1G57), le ballet des
Plaisirs troublés, qu'il n'avait pas encore vu, Loret le décrit dans sa lettre
suivante :
Ce ballet assez éclatant,
Dont dans Paris on parle tant,
Kallet d'invention exquise
Et dansé par monsieur de Guise,
De ce mois l'onzième jour,
Fut le spectacle de la cour :
Les deux Majestés Tadmirercnl,
Et de grand cœur considérèrent
Tout ce qye contenoit de beau
Ce ballet pompeux et nouveau.
Le prince, chef de cet-te danse.
Où l'or brilloit en abondance
Faisant en cette occasion
Une belle profusion,
29
45t NOTICE
Etigra, de la voix publiqae ,
Que vrajrinrnt il r«t macntAque,
La plui itraode part des habita
f%toieDt de gaie ou de lablt,
Kt brodé* j a (qu'a m rguillettes
l>e diamani et de paillette*.
I.e récit de Rrn* et de Donc
^^toit charmant, ('il en fut onc;
Tou* le* air* étoient de Molière,
Oui d'une •! belle manière
Prit plaiiir à les rompoier
Qu'on ne le* «eaurolt trop pritcr.
D'Olivel, avec dctflgure*,
Pa*, naïvetet et poitnre* ,
Montra ion talent non eomman,
Kt flt B*ouer à chacun
Que, depuii Pari*ja»qn'à Rome,
Il n'e«t point dc*i plaitant homme.
Enfin, ce l>allet est un champ
Où l'inroraparable Beauchamp
Par des mrrieilleu«e* toaplea*ei,
Élrvation* et justeMe*,
Si hautement capriola.
Qu'il fut proclamé ce jour-U
Par toute la noble ai«i*tance
Poar le meilleur danieiir de France.
Henri II Je Lorraini*, ciur|niéun* duc de Guise, si coiiuu |»ar st's aven-
tures eu tout genre et surtout i>ar ses deux expi-dilious pour la conquête du
rovaume de Naples, était encore, malgré ses quarante-trois ans , le prince
elie\aleres(jue et galant, ce « véritable portrait de nos anciens paladins, >•
suivant l'expression de .M""= de Molteviile, dont lajeiuiesse avait fait songer
aux aventureux et charmants héros de l'Arioste. Nommé grand chaml)ellan de
Louis XIV, au retour de sa seconde expédition, il put déployer à l'aise toute
sa galanterie ingénieuse dans les fêtes hrillanles dont ce titre lui valut la hante
direction, et il refit, ou plutôt il continua sa répulal ion sur ce nouveau ter-
rain. La richesse et le gotit de sou costume, sa grâce, sa beauté, sa grande
mine, son adresse, lui avaient assuré tous les suffrages dans le fameux car-
rousel de 1055, et il devait encore conduire avec non moins d'éclat l'ini
des quadrilles de celui qui eut lieu en 1662. Il ne se distinguait pas moins
dans la conduite des bals, des festins et desl)allcls.
L'année 1C57 semblait d'abord devoir être privée des divertissements or-
dinaires de la Cour. La mort avait jeté le deuil dans la haute société, en frap-
j)ant coup sur coup la duchesse de Lorraine, Nicole, qui avait été répudiée par
son mari ; M'"« de Mancini, les ducs de Chevreuse et de Villars, le maréchal de
la Mothe-Houdancourt , le duc d'EllxEuf, le premier président Pomponne
de Bellièvro, les duchesses de Moulbazon, de Mcrcœnr, de IJouiliou»! de Ro-
quelaure. On avait appris aussi la mort du roi de Portugal Jean IV. Mais les
mariages du duc de Soissons avec Olympe Mancini et du «lue de Nemours
avec M"*" de Longueville; l'arrivée à Paris du duc dcMantoue et celle du duc
SUR LES PLAISIRS TROUBLÉS. 453
de Modène, qui avait prêté un appui si efficace aux armes' françaises contre
l'Autriche •, d'autres prétextes encore , comme il ne pouvait jamais en man-
quer dans la cour de Louis XIV, vinrent contre-balaucer la triste influence de
ces deuils répétés, et rendre l'essor aux fctes. Avec le ballet de V Amour ma-
lade {de Benserade, musique de Lulli), dansé pour la première fois le 17 jan-
vier, et la pastorale du Triomphe de l'Amour, mise en musique par Michel
de la Guerre , organiste du roi en sa Sainte-Chapelle, et représentée devant
leurs Majestés le 26 mars , le principal de ces divertissements fut la masca-
rade des Plaisirs troubles, dont la musitjuc était de Mollier. On a vu, par la
description de Loret , quels furent la richesse et l'éclat des costumes, et avec
quelle magnificence le duc de Guise sut y soutenir sa renommée.
La mascarade des Plaisirs troublés a été publiée en 1G57 , in-4°, chez Ro-
bert Ballard.
' Montglat, Mémoires, 23® campagne , année 1657. Walckenaër, Mémoires sur Mmt de
Sévigné, t. II, p. 104-5.
LES
PLAISIRS TROUBLÉS,
MASCARADE.
PREMIERE PARTIE.
liÉcir.
Une troupe des plus habiles musiciens, revenant ensemble du
Ballet du Roy, proposent de se divertir entre eux, et pour surprendre
plus agréablement leur voisinage, se rendent chez Fortier et Bour-
geois ■, qui leur prestent des habits de masques, dont, aQn d'estre
moins cogneus, le sieur Le Gros ' se déguise sous l'habit du Plai-
sir; le sieur Doînc l'aisné, sous celuy du Bontemps; les sieurs de
MoLLiEBjTissu^, Vincent ^, Itier% Couprain*^, Garnier, Mar-
tin, BeauchampS' et Donc le cadet ^ sous les habits du Jeu et
' Marchands et fournisseurs à la mode.
2 Célèbre chanteur, qui figurait souvent dans les ballets du roi. Il en est trè£-
fréquemmenl question dans Loret (I. IX, 27; X, 32, 73, etc.).
^ Tissu, comme Marlin père, Martin aîné, Martin cadet (on voit que c'était
toute une famille), figure dans plusieurs ballets, par exemple dans le Ballet du
Roij, s. 1. n. d.
< Chanteur et Ihéorbiste célèbre. (Loret, IX, 27; XI, 198, etc.)
^Itier ou Ytier était le gendre de Mollier, dont nous avons assez longuement
parlé dans notre Histoire du Ballet de Cour. Il est plusieurs fois question de ce
musicien et chanteur dans les lettres de M""" de Sévigné.
'' La famille des Couperins s'est illustrée dans la musique pendant près de deux
siècles. Les trois frères, Louis, François et Charles, nés en 1630, 31 et 32, se dis-
tinguèrent particulièrement par leur talent sur l'orgue et le clavecin. Le premier
était organiste de la chapelle du roi.
' On connaît cet illustre danseur et chorégraphe , mort en 1695, qui prit une si
grande part, non-seulement comme acteur, mais comme organisateur, dans les
ballets du roi. II n'en est pour ainsi dire pas un où il n'ait ligure et dont il n'ait ré-
glé la danse.
' Les deux Donc sont des chanteurs qui reparaissent assez souvent dans les Récils
des ballets de cour ; nous en avons vu un dans la Galanterie du temps. Donc, qui
est écrit Don dans ce dernier ballet, et Dom dans la Muse royale (i l juin 1667 ), est
très-probablement le même que Dun : presque tous les noms propres sont écrits
au dix-septième siècle avec d'innombrables variantes de ce genre. Il y avait un
Dun parmi les chanteurs les plus remarquables de l'Opéra, à son début.
456 LES PLAISIRS TROLBI.ÉS.
autres ses suivans, et en ce plaisant équipage, vont donner une séré-
nade aux belles de leur quartier, et chantent.
LE PLAisiB, à Pfiilis.
En vain ay>je entrepris, dans ce déguisement,
Sous rtiabit du Plaisir^ de vous cacher mes peines.
LE BONTEMPS, à Diane.
De ceUiy du Bonlempsje couvre icy mes gehenes ,
Mais, las! cotte contrainte augmente mon tourment.
LE PLAisiB, au Buntemps.
Tous deux infortunés, dieux, qu'avons-nous à faire?
LE BONTEMPS, OU Plaisir.
Soupirer et mourir, ayant le sort contraire .
TOUS DEUX ENSEMBLE.
Nous qui par nos chansons plaignons les maux d'autruy,
Nous-mesmes par nos chants plaignons-nous aujourd'huy.
LE PLAISIB.
Non, non, feignons plutost, par quelqu'indifférence,
De rompre les liens de la persévérance :
Chantons cet air nouveau, qui fut fait, l'autre jour,
Par un certain galant peu constant en amour.
LE BONTEMPS.
C'est Tunique moyen d'adoucir nos rebelles ;
Commence, et soyons fiers, puisqu'elles sont cruelles.
LE PLAISIB, à sa belle.
CHANSON.
Que l'on vivroit heureusement
En vous aimant ,
LES PLAISIRS TROUBLES. 457
. Si vous étiez moins inhunîaine ;
Mais il vous faut un autre amant.
Pour moy, je crains étrangement
Tous les plaisirs qui donnent tant de peine.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
Quoy donc ! languir incessamment
Dans le tourment,
Sur une espérance incertaine !
C'est nous traiter trop rudement ,
Et nous quittons facilement
Tous les plaisirs qui donnent tant de peine.
ENTRÉE I.
A peine ont-ils commmencé ce divertissement qu'ils sont interrom-
pus par quatre laquats, qui, naturellement peu compatibles avec la
tranquillité de cette sorte de plaisirs, leur font une querelle, et, à coups
de pelotes de neige, les contraignent de prendre la fuite, bienheureux
d'en estre quittes à si bon marché.
Les sieurs raynal, du pron, la marbe et dejan, représentant
les LAQUAIS.
Nostre corps n'est point arresté,
Il est toujours en exercice ;
Celles à qui nous rendons service
Ayment noslre légèreté.
Nous ne nous battons plus avec de noirs desseins
Et nous avons ce privilège ,
Sans allumer du bois de nous chauffer les mains,
Et trouver du feu dans la neige.
ENTRÉE II.
Mais pendant que ces quatre fripons se réjouissent entre eux
d'avoir ainsi troublé le plaisir des autres, ils sont payés de la mesme
monnoye par
4i8 LES PLAISIHS TROUBLES.
ENTRÉK II.
Leur MAisTRE, qui, outré de colère de se voir ainsi abandonné de
ses valets, leur apprend, par une harangue au genre démonstratif,
de se rendre désormais un pou plus assidus Json service.
Le sieur reauchamp, représentant te maistre.
Mon train est assez leste,
Kt je suis aujourd'huy
Sans chagrin , sans ennuy;
J ay du plaisir de reste.
XmH fortune me rit
Kt chacun me chérit,
.le vis dans ropulence ;
Mais après le Rallet ,
Adieu la différence
Du maistre et du valet !
ENTm*:E m.
Quatre écoliers, au retour de Técole , croyant estre dans un lieu
fort éloigné de la portée des yeux et des soins de leur pédant, se met-
tent à jouer, au lieu d'employer le temps à l'étude.
Ijes sieurs bonart, brouart, chai dron et varin, représentant
les écoliers.
Nous ne devons pas estimer
La science pédante, incertaine et frivole ;
Bientost nous apprendrons ce que c'est que d'aimer :
Les ruelles des lits nous serviront d'école.
ENTRÉE IV.
Ils ne quitteroient pas sitost cette occupation , sans la surprise de
leur PÉDANT, dont la mine leur glace le cœur, et change ce moment
de Joyeen pleurs, et eu la douleur qui a accoustumé de suivre ce plai-
sant libertinage.
LES PLAISIRS TROUBLÉS. 459
Le sieur d'olivet, représentant /e pédant.
Si je viens rudement condamner vos désirs ,
Cette mauvaise humeur ne vous doit pas surprendre :
Il est bien naturel de troubler les plaisirs ,
Alors que l'on n'est plus eu état de les prendre.
ENTRÉE V.
Trois SERVANTES se réjouissent d'avoir ferré la mule ', et faisant
ensemble leur mardi gras, s'entretiennent des moyens d'augmenter les
profits d'un si doux mélier.
Les sieurs février, la pierre et sibert , représentant des ser-
vantes.
Nous concertons icy notre rolet
Pour tondre une maîtresse avare et ridicule,
Et nous ferrons souvent la mule
En gardant le mulet.
ENTRÉE VI.
Elles en sont encore à la première santé , lorsqu'elles aperçoitent
une vieille dagorne % leur maistresse, qui, avertie de ce beau com-
merce par les espions et les sçavantes de la Halle, leur demande
compte, et leur fait rendre ce qu'elles pensoient avoir si bien et si
dignement gagné.
Le sieur de lorge, représentant la vieille.
Chez moy leurs comptes sont menteurs;
Pour bien ferrer la mule elles sont trop sçavantes.
' Ferrer la mule, c'est, comme on dirait aujourd'iiui, faire danser Panse du
panier. Voir, dans la Fille de Paris en vers burlesques, par Berthod, le cliapitre
intitulé : La Servante qui ferre la mule.
' « Terme populaire et injurieux, qu'on dit à une femme vieille, laide et de mau-
vaise iiumeur, ce qui vient d'un vieux mot lorrain qui signifie une couenne de
lard, à cause que les vieilles ont d'ordinaire la peau fort vilaine. » {Dictionnaire
de Furetière.)
480. LES PLAISIRS TROUBLÉS.
Du vol que me font mes servantes
Je me ferois des serviteurs.
ENTRÉE VU.
Trois GALANS et trois coqiettes, croyant s'estre heureusement
dérobés aux yeux et à la persécution de leurs observateurs, et s'estre
surnsammeut précautionnés contre h's soins des ennemis de leur fé-
licité, goustent paisiblement les douceurs de leur amoureuse intelli-
gence.
MM. d'iieubeux, la valée, LE FÈVRE, BONCOUR, et les sieurs
iiO'cÉ «/ THOUBY, représentant tes g al kjis et coquettes.
Nous avons, pour raisons secrctles,
Grand crédit parmy les coquettes ,
Kt l'art de nous y maintenir.
Que si quelque beauté, lasse d'estre sévère,
A dessein de la devenir.
Qu'elle nous laisse faire.
Pour M. d'heureux, représentant «ne coquette.
Afin de paroistre coquette ,
Les rides sur le front, et les cheveux tout gris ,
Je radoucis mes yeux et fais mille souris ;
Mais si quelque galant à me parler s'arreste,
Tout aussitost je m'apperroy
(S'il me dit des douceurs) que ce n'est pas pour moy.
Pour le sieur de mollier, représentant un galant.
Chanter, galantiser, sont les beaux arts que j'aime ;
Tous deux à mon génie ont beaucoup de rapport :
Quand par mon chant j'exprime un amoureux transport,
Je sens ce que j'exprimp, et parle pour moy-mesme.
Les dames quelquefois prennent de mes leçons ,
Par des accens flattés je scais toucher leur a me ,
Je pousse des soupirs dont j'entretiens leur flamme,
Et souvent mes discours ne sont pas de chansons*.
' Ne sont pas de vains propos, sans effet, sans résultat. Les maîtres à chanter
LES PLAISIRS TROUBLES. 461
Belles, donnez-moy donc vostre aimable pratique :
Vous connoisirez bientost que, chantant ou parlant,
Je sçais traiter l'Amour ainsi que la musique,
D'un air assez galant.
Ces AMANS commencent à peine à jouir doucement de leur bonne
fortune, que trois vieux maris jaloux, pressés de leur inquiétude na-
turelle, et conduits par la méfiance ordinaire aux gens de leur âge,
les contraignent de se séparer, et d'éviter par la fuite la mauvaise hu-
meur de ces insupportables trouble-festes.
Les sieurs beauchamp, donc le cadet et chandoube, représen-
tant les vieux mabis jaloux.
Il n'est point de tourment plus rude
Que la jalouse inquiétude
Que nous aimons à conserver :
Tout nous nuit, nous trouble et nous gesne ,
Et nous cherchons avecque peine
Ce que nous craignons de trouver.
ENTRÉE YIII.
Le BASSA DE NATOLiE , sc réjouissant avec ses femmes d'avoir été
nommé bassa d'Egypte, est épouvanté de voir arriver un aga, suivy de
quatre jANissAiBEsetdequatre eunuques noirs el muets, qui vient, de
la part du Grand Seigneur, luy demander sa teste, le bruit de son crédit
et de ses excessives richesses ayant obligé SaHautessede prendre cette
résolution : ce qui convertit en pleurs et en désespoirs la joye que ses
femmes avaient de le voir élevé à cette nouvelle dignité '.
Pour M. LE MABQUis DE SEGUIEB, représentant le bassa.
Mon esprit amoureux, qui pousse des soupirs,
Ne murmureroit pas contre les destinées
Qui, dans la fleur de mes années ,
ont sarilé durant tout le dix-septième siècle, et même plus lonslemps encore,
cette réputation de séducteurs dont Mollier se vante ici pour son compte. (Voir
Dancouri, Clilé des coquettes, sc. 7 ; Fuselier, Morniis exilé, sc. 7, etc. )
' .illusion au fameux roman publié peu de temps auparavant par M"» de Sci-
déry, sous le nom de son frère : Ibrahim, ou l'illustre Bassa (I64I, 'i vol. in-I2}.
Dans ce roman, Ibratiim, bassa de Natolie, après avoir longtemps joui de la fa-
veur du Grand Seigneur Soliman, est étranglé par son ordre, à la lin du 4« volume.
46S LES PLAISIRS TROUBLÉS.
Viennent pour retrancher mes jours et mes plaisirs;
(a's six charmantes C\ thér«^es ,
Ces divines beautcz, d'un oliacun adorées ,
Me verroicnt constamment supporter ce malheur,
Si l'on me permettoit, pour charmer ma tristesse,
D'aller porter mon cœur à ma belle maistresse,
Avant que de porter ma leste au Grand Seigneur.
AU MESME.
Mes amours ne sont point prophanes ,
Mon esprit par l'amour d'ennuis est accablé ,
Encore que je danse avccque nies sultanes ;
Sans estre diverty je suis toujours troublé.
On ne sçauroit troubler ma feste,
Sans cesse je suis en langueur,
Et j'appréhende peu que l'on m'oste la teste ,
Puisqu'Aminthe garde mon cœur.
Vous ne pouvez, avec aucun effort,
Faire mourir un auïantdéjà mort :
Depuis longtemps la belle a mou ame ravie.
Vos ordres contre moy ne sont pas inhumains ;
Allez, illustre aga, luy demander ma vie :
Elle est entre ses mains.
Pour les sieurs de mollier, degan, saintihé, de lorge, i.\
MARRE et SAINT-ANDRÉ , femmes (lu bossa.
A l'habit bien moins qu'à l'humeur.
Sans doute on jugera ces dames étrangères :
A constamment aimer et n'estre point légères
Elles mettent le point d'honneur;
Elles enragent d'estre veuves :
En faut-il d'autres preuves ?
Pour M. LE DUC DR GUISE , représentant un aga.
Je porte partout la terreur,
Elle est peinte sur mon visage ;
Mais en effet, c'est une erreur
D'en vouloir tirer avantage :
Je sçais me faire craindre et me faire estimer,
Mais j'ay peine à me faire aimer-
LES PLAISIRS TROUBLÉS. 463
Hélas ! que c'est mal à propos
Que je vois qu'où me porte envie!
Iris, j'ay perdu le repos ,
Sans plaisir je passe la vie ,
Si , vous touchant le cœur par ma tendre amitié,
Je n'attire vostre pitié.
Mais pourquoy me dois-je affliger?
Mon mal n'est pas sans espérance :
Mes soins sauront vous obliger
Et bannir vostre indifférence ;
Et lors, m'ayant fait craindre, et me sçachant aimé ,
Mon esprit en sera charmé.
Pour MM. LES CHEVALIERS DK LA. MARTHE et DE FOURBIV, M. DE
FERCOUR et le sieur raynal, représentant quatre janissaires.
Ces janissaires sont galans ,
Pour le moins autant qu'ils sont braves ,
Et n'ont pas tant à cœur de paroistre vaillans ,
Belles, que d'estre vos esclaves.
Pour MM. DE NOVION , LES CHEVALIERS DE HAUTE-FEUILLE et DE
REQUissAN, et le sieur verbeg, représentant des eunuques noirs
et muets.
Quand l'on veut faire voir qu'on n'est pas dangereux,
C'est lors que les maris s'alarment plus en France;
Ils ne se lairont pas tromper par l'apparence :
Qui le montre le moins est creu plus amoureux.
"Vouloir vous déguiser c'est une raillerie :
Sçachez qu'on est icy moins dupes qu'en Turquie.
Pour M. DE ivoviON, représentant vn eunuque noir et muet.
Sous ce masque trompeur je tasche à m'introduire,
Asseurantles maris, pour leurs femmes séduire :
D'un Noir incommodé l'on n'a pas de soupçons.
.Te sçais me déguiser de toutes les façons,
Je feins d'estre muet ; j'en fais mieux mon affaire ;
Un amant est toujours heureux s'il se peut taire.
464 LES PLAISIRS TROUBLÉS.
X. LE CHEVALIER DE H\UTE-FEUILLE, représentant un EUNUQUE.
Je ne suis pas ce qu'on me voit paroistre ; *
Belles , en plus d'un lion je me suis fait cognoistre :
Quelques-unes de vous ne m'ont pns trouvé laid.
Je suis un rude trouhle-feste,
Qui prends les hommes par la leste ,
Et les femmes par le collet.
M. LB CHEVALIER DE KEQUissAN, représentant un eunuque noir.
C^larice, gardez-vous de me faire une frasque,
Je punis les maris bi7.arres et jaloux;
Ht, pour nie faire aimer de vous,
Je n'ay rien qu'à lever le masque.
SKCONDi: PARTIE.
RECIT.
Quelques bocbceois, avertis du mariage d'une vieille avec un
jeune adolescent, s'assemblent et leur font, le soir de leurs nopees,
un charivary ', dont la douceur touche agréablement les oreilles des
mariés et de leurs voisins, lorsque
ENTUÉK I.
Quatre filolix, moins touchés du plaisir de cette harmonie que
du désir de profiter d'une si belle occasion , se saisissent de ceux qui
la font, et par cette surprise vengent si bien les mariés de cette inter-
ruption de leur aise, qu'ils ostent à ces railleurs jusqucs à la chemise.
' Cel usnfîP de donner un charivari aux vieilles qui épousaient des Jeunes gens ,
et particulièrement aux veuves qui se remariaient, remontait fort haut. On en
trouve la trace dans plusieurs romans, fabliaux et miniatures du moyen âge. Bas-
sompierre raconte, dans ses Mtmolreu, que Gaston d'Orléans assista à un charivari
donné par ses marmitons à un ofticier de la Cour qui s'était marié avec une veuve.
Le compositeur du charivari des Plaisirs troublés était de Lorge le père, et il
élait joué par vinj;t musiciens.
LES PLAISIRS TROUBLES. 465
MM. LES CHEVALIERS DE L4 MABTHE e? DE FOURBIN , M. DE FER-
COUR et le sieîtr ^xy^AL, fUottx.
Comment ! faire un cliarivary
Pour éveiller ce beau mary !
Bourgeois, ce procédé est bien digne debiasme.
Nous vous en payerons , et sans assassinat :
Chacun de vous bientost sera mis en état
D'aller coucher avec sa femme.
Pour M. LE CHEVALiEB DE LA MARTHE, représentant un filou.
Quoyqu'indiscret, je suis heureux
Dedans les larcins amoureux ;
Mais, pour me tirer de la presse,
Fuyant les rigueurs de la loy,
Je fais souvent que ma maistresse
Entre en prison au lieu de moy.
Pour M. LE CHEVALIER DE FOUBBiN, représentant un filou.
Dans nostre métier le succez
Ne dépend rien que de l'adresse;
Chacun chez soy me donne accez.
Tant l'on est abusé de ma feinte sagesse.
Je vole impunément, et de tous les filoux
Je suis le moins suspect, et le pire de tous.
Pour TA. DEFERCOUR, représentant un filou.
Je donne à tout sans me contraindre
Et fais souvent de si bons coups
Que je suis , entre les filoux ,
Un de ceux qu'on doit le plus craindre.
Je vais de jour, je vais de nuit,
Et quelquefois, de bonne prise ,
( Sans beaucoup d'éclat et sans bruit)
J'oste, pour m'égayer, jusques à la chemise.
OOSTEMP. DE MOI.IKKE. — U. ^^ '
469 LES PLAISIRS TROrBLF^S.
ENTRF'E II.
Mais pendant que ces voleurs, en partageant ce considérable bu-
tin, se réjouissent d'une si heureuse rencontre, leur joye finit par
l'épouvante que leur donne l'arrivée impréveue d'un prkvost et de
quatre archers qui les surprennent, en sorte qu'à peine ont-ils le
temps de favoriser leur fuite par leur résistanr'e contre les coups et
la force de ces vaillans et dignes défenseurs de la seureté publique.
Le sieur février, représentant un Prévost.
Vous me consouniicz peu a peu ,
Trop chaste et sévère Diane;
Comme prévost, je vous condamne
A brusier de mesme feu.
Si vostre cœur me le pardonne ,
Je puis vivre heureux désormais ,
Puisque l'on n'appelle jamais
De la sentence que je donne.
Les sieurs bbauchamp, delobge, dbgan et chandoube, repré-
sentant des archers.
Beautez, dont les traits sont si dou\,
Si quelqu'un vous a, malgré vous ,
Enlevé chemises ou juppes ,
Vous vous pourrez venger en vous servant de nous :
Si vous estes souvent les duppes des filoux ,
Les nioux sont souvent nos duppes.
ENTRÉE m.
Un des plus accrédités marchands merciers du Palais' se pré-
sente à sa boutique et s'en va en ville porter à son ordinaire la mons-
trueuse quantité de galans ', dont depuis quelque temps il a fait un si
considérable débit.
' De la galerie (la Palais de Jutice.
^ Il s'agit des nœuds de rubans qu'on portait alors sur toutes les parties du cos-
tume.
LES PLAISIRS TROUBLÉS. 467
Le sieur dolivet, représentant un ma.kcha.nd.'
Ces Galans, dont la cour admire les parures,
Ne prennent que chez moy toutes leurs garnitures.
Des rubans d'or, d'argent, de couleur, des plus beaux :
J'en ay sans vanité toujours les plus nouveaux.
Des marchands du Palais j'ay le plus de pratique :
J'ay l'honneur de servir le Roy et les Seigneurs ,
Je suis riche, et je vends un jour en ma boutique
Plus que durant trois mois on n'en débite ailleurs.
ENTRÉE IV.
Ce grand faiseur de révérences à la moderne n'est pas presque
sorty de chez luy, déjà tout plein de la joye et de l'espérance de
trouver sa dupe, qu'il tombe dans une mortelle affliction par la dou-
loureuse nouvelle que lui annoncent deux colporteurs, qui, pu-
bliant et criant le dernier édit de la réformation des habits » , le
contraignent de fermer boutique , ou du moins de se contenter dé-
sormais d'un gain plus proportionné à son commerce et à la mé-
diocrité de sa condition.
Les sieurs donc et la marre, représentant les colporteurs.
Belles aux yeux doux et brillans ,
Nous ne publions rien qui vous doive surprendre :
Ce n'est que les rubans qu'on prétend vous défendre.
Mais l'on vous permet les galans ^.
Pour le sieur la. marre, représentant un colporteur.
Je vis plus retenu que je ne le témoigne ,
Beau sexe, et je fais moins de bruit que de besoigne ;
' Louis XIV, qui donnait personnellement l'exemple contagieux d'une magni-
ficence sans égale, a publié jusqu'à seize édits contre le luxe. Celui dont il est ques-
tion ici est sans nul doute la Déclaration sur les passernens d'or et d'argent, len
-dorures des carrosses et calèches, et sur la parure des habits et vestemens, ren-
due le 13 novembre 1656. (Isamberl, Recueil général des anciennes lois franc.,
t. XVII, p. 325.)
' On comprend ce calembour, fondé sur le double sens qu'avait alors le mot
galans.
30.
ità .LES PLAISIRS TROUBLÉS.
De tous ceux du métier je suis le plus discret :
J'abhorre égalemeut la montre et la fanfare ,
Et d'un bon colporteur la pièce la plus rare
£st celle qu'il montre en secret.
ENTRÉE V.
Deux PAÎS4NS et deux païsannes pleinement satisfaits de l'abon»
danee de l'année dernière, n'oublient rien de ce qui leur peut aider
à gouster innoceiumeut le plaisir d'une copieuse récolte.
Us sieurs beauchamp, raynal, anse et vagnac, représentant
les PAÏSANS et paIsaRiNes.
Quels bons astres ont cette année
Richement couronnée!
De tous costez nous avons eu des fruits t
Le grenier, la cave et la grange
Par un miracle étrange,
Crèvent des biens que la terre a produits.
Exempts des soins du mauvais temps
Et de la frayeur de la guerre ,
Nous pouvons dormir bien contens
Et labourer une autre terre.
Pour le sieur anse, représentant un païsan.
Cet adroit païsan s'employe
A nous témoigner, parsajoye,
Qu'une heureuse moisson a comblé son espoir;
Mais il sçait de ses biens faire un si bel usage
Qu'il n'en peut jamais tant avoir
Qu'il n'en mérite davantage.
ENTRÉE VI.
Ces bonnes gens n'ont presque pas commencé de sentir la douceur
de leur petite fortune , qu'ils voyeut leurjoye troublée par les nou-
veaux malheurs dont les menace la terrible arrivée d'un maré-
chal des logis et de quelques cavaliebs, venus là pour y faire le
LES PLAISIRS TROUBLES. 469
logement et l'étape de trois fois autant de gens de guerre qu'il
en peut contenir dans le village et les maisons de ces malheu-
reux.
Les sieurs verbec, saint-fré, dupron, mongé et saint- andré,
représentant un maréchal des logis et quatre cavaliers.
Que ceux qui craignent quelque outrage
Dans les lieux de nostre passage
Perdent leur appréhension :
Notre compagnie est discrette.
Et partout elle ne souhaite
Que de vivre à discrétion.
ENTRÉE VIT.
Quelques demoiselles du Marais 'Jouissant ensemble, avec leurs
plus fidèles confidens, du fruit de la dernière journée, sont con-
traintes de quitter cette plaisante société, par l'alarme et la ter-
reur que leur donne l'importante recherche de deux commissaires
accompagnés de leurs clercs , qui , pour faire cesser les plaintes du
voisinage, se transportent dans cette honneste maison, qu'ils
trouvent abandonnée au bruit de leur venue; et après en avoir
dressé procès verbal , pour toujours à toutes fins garnir la main de
Justice , s'emparent soigneusement de tout ce qui s'y rencontre de
plus précieux et de plus facile transport, sauf à le rendre, s'il y
échet.
Les sieurs petigny, février, donc le cadet, et chandoure,
représentant les commissaires et leurs clercs.
Le soin du bien public fort souvent nous envoyé
En des lieux où toujours nous sommes mal receus;
11 nous fait mettre l'ordre oh l'on n'en cognoist plus,
Et porter la douleur où l'on cherche la joye.
' On voit assez par ce qui suit quelles sont ces demoiselles. Le Marais en était
rempli , et les mots : une demoiselle ou une dame du Marais étaient passés en
dicton pour : une courtisane. Marais, s'écrie une chanson de 1648, en contre-vérités.
Séjour de l'innocence,
Sur le reste de Paris
Tu remportes le prU...
Toutes les femmes sont prudes, etc.
( Recueil Maurepas, XXII, 81. )
470 LES PLAISIRS TROUBLÉS.
ENTRI^E VIII.
Atabalipa, roy du Pérou, se réjouissant d'c>tre parveuu à l'em-
pire après la mort de son frère >, u'a pas eucorc achevé les céré-
monies ac son couronnement , qu'il est surpris de la descente des
Espagnols sur ses terres, dont il apprend la nouvelle par trois
ESPIONS détachés de Tarmée, qui, pour mieux connoistre le pays
et l'état de sa cour, y paroissent comme amis , et se meslent agréa-
blement dans son divertissement, sans autre démonstration que celle
de la joye qu'ils ont de se voir dans un pays et parmy des gens si
dignes de la conqueste de leur maislre et do leur souverain.
M LE DUC DE GUISE, Atabalipa. im. lks chevaliers de la
MARTHE et DE K0URBIN,M. DE FFRCOril et le sil'Xir \\K\yKh.
Indiens Les sieurs mollier, de loroe, degan et la marrk.
Indiennes. Les sieurs beauchamp . hoiivet. et de luroe.
Espagnols.
Pour M. LE Dl'C DR GUISE représentant ataualIPA.
.1 .t\ Ijk'H couru dejour, j'ay bien lùil»- «le nnicl,
Jeune, galant, adroit, plein de magniiieence ,
Les belles à i'envy brigiioient ma cognoissance,
Ainsi j'ay beaucoup fait de fracas et de bruit.
Conmie Roy du Pérou j'étais partout le IMaistre;
INIais , quand elles taschoient de me faire paroistre
Que rien ne leur plaisoit que mon seul entrelien,
Que sans nul intérest l'on me faisoit caresse,
Qu'on aimoit ma personne et non pas ma richesse ,
" C'est lors qu'on me faisoit passer pour Indien.
L'intérest seulement tient leurs beaux yeux charmés.
Blondins, défaites-vous d'une erreur .«ans seconde :
Vous estes plus que moy des gens de l'autre monde ,
Si, pour estre bien faits, vous croyez d'estre aimés.
Me voyant trop instruit de leur façon de faire.
Les dames m'ont blasmé d'avoir l'humeur légère,
' 11 s'agit Ici d'Atahualpa et d« son frère Huascar, dont les liisloriens de la con-
quête du Nouveau Monde par les Espagnols, (iarcilaso de la Vega et bien d'autres,
avaient popularisé les aventures. Atabaiipa figurait dans la première entrée du
Grand bal de la douairière de Bilkbahautt, en 1626.
LES PLAISIRS TROUBLES. 471
Quand j'ay cru qu'il falloit prévenir leur dessein,
Dès que pour nous quitter elles nous fout querelle,
Et que, pour rabaisser leur fierté naturelle,
Il valoit beaucoup mieux les gagner de la main
En pleine liberté, |)Our vivre doucement,
J'ay longtemps pratiqué cet advis salutaire;
Mais l'on n'est pâs toujours en état de le l'aire,
Si le cruel destin en ordonne autrement.
L'Amour a de commun avecque la Fortune
Qu'enfin également l'un et l'autre importune.
Qu'ils n'accordent jamais les biens qu'ils ont offerts,
Qu'ils font voir les plaisirs et donnent de la peine.
Et que, flattant l'esprit d'une espérance vaine,
Ils poussent bien souvent du trosne dans les fers '.
Pour M. LE CHEVALIER DE LA MARTHE, représentons wn indien.
Comme je n'ay point de richesse
Que celle que l'on voit sur moy,
Je mets depuis longtemps mes soins et mon adresse
A trouver quelque bon employ :
Aussi, quelque inconstant que l'on m'ait veu paroistre,
Je sçauray m'arrester et faire moins le fou ,
Si je puis devenir le maistre
De quelque dame du Pérou.
Pour M. LE CHEVALIER DE FOURBiN, représentant un indien.
L'3 Prince merveilleux à qui je fais ma cour
Rend, en souffrant mes soins , ma gloire peu commune :
J'ay lieu de me louer beaucoup de ma fortune;
Il ne tiendra qu'à vous, Cloris, que quelque jour.
Je n'en die autant de l'Amour.
Pour yi. d'e FERCOURT, représentant un indien.
Beautez, que vos rigueurs cèdent à mon adresse ;
J'ay trouvé le secret de triompher de vous ;
C'est peu d'estre dispos , si l'or et la richesse
N'éblouissent vos yeux pour les rendre plus doux.
' Double allusion aux galanteries du duc Je Guise, et à sa oremiète expédition
de Naples,où la Fortune le poussa >< du trône dms les fers ».
471 LES PLAISIRS TROUBLÉS.
Pour les sieurs ds mollier, de lorge, la marre et degan, re-
présentant des rNDiENNEs.
Il n'est rien de plus doux que d'estro en quelque chose
Utile au pQSse*temps d'un Prince si charmant :
Quoy qu'on fasse pourluy, dans le mcsme moment,
On a toujours sa part des plaisirs qu'on liiy cause.
^'ous quittons pour ce Prince un opulent séjour,
h'ous aimons son mérite et non pas sa couronne :
De tant que nous étions esclaves de l'Amour,
Nous quatre avons suivy sa charmante Personne,
Et le ra issement et l'honneur de le voir
Sont les plus grands trésors que nous puissions avoir.
Les sieurs beauchamp, dolivet et de LoncE, représentant
trois ESPAGNOLS.
Par nos ruses les plus grands hommes
Doivent craindre d'estre accablés ,
VA dans tous les lieux où nous sommes
Les Plaisirs sont toujours troublés.
FIN.
LE BALLET
DE LA LOTERIE.
1658.
NOTICR
LE BALLET DE LA LOTERIE.
Le llallet de la loterie semble ne pas avoir été représenté à la cour, puis-
qu'il n'a point paru chez Ballard , privilégié pour la publication des ballets
de rour; mais il l'a été eu haut lieu et par des acteurs du premier rang ,
car on y trouve un récit chanté par Mousieur. La dignité de Monsieur ne
lui eut pas permis de figurer dans un spectacle donné par un simple parti-
culier; mais rien ne l'empêchait de le faire chez son oncle Gaston d'Orléans,
où la physionomie de ce ballet, rempli de plaisanteries équivoques et licen-
cieuses , nous porte à croire qu'il a été donné.
La représentation de ce divertissement eut lieu avant le carnaval de 1658,
ou du moins avant qu'il eût pris fin : on le voit, à la dernière page, par un
des vers du Grand Bail et. \\ y a, d'ailleurs, un autre moyen d'en déterminera
peu près exactement la date. En effet, la suppression de la loterie, qui forme
son vrai sujet et sa conclusion, est annoncée par Loret dans sa lettre du
"19 janvier 1658, et c'est assurément au lendemain de cette mesure, révo-
quée si vite, (pie fut dansé ce ballet, tout d'actualité, et qui porte les
traces d'une rapide improvisation.
Mais, en dehors de ces inductions, il nous a été impossible de trouver un
renseignement précis et positif. La Gazette de 1 658 ne rend compte que du
ballet d'Âlcidiafie , et d'un autre dont elle ne donne pas le titre , qui fut
dansé devant le roi en l'hôlei du maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Pa-
ris, le premier dimanche de carême, 10 mars. Celte date nous paraît trop
éloignée de la su])pression de la loterie pour qu'elle puisse se rap|>orter
à notre ballet. Du reste, le court récit de la Gazette ne renferme aucun détail
caractéristique propre à éclairer la question , et Loret , dans sa relation
du 19 mars, dit ([ue ce dernier divertissement était intitulé la Boutade.
La loterie avait été introduite en France dans le cours de l'année 1644, par
lesieurdeChuyes. Plusieurs causes s'opposèrent dans l'origine à son succès, et
faillirent la tuer au berceau. D'abord les associés de Chiiyes, et spécialement
le puriste Vaugelas, qui avait une part prépondérante dans l'entreprise, vou-
lurent qu'elle se présentât sous le nom de blanque, décrié en France depuis
longtemps , eu s'opposant avec opiniâtreté à ce qu'elle prit la dénomination
nouvelle de loterie, empruntée à l'italien. La mort inopinée de Vaugelas et
un voyage trop subit aux Indes du sicMiide Chuyes, sans parler ilu blocus de
Paris et des troubles de la Fronde, allaient l'achever définitivement, si l'on
<7ft NOTICE
n'en etU Iranspoité h- privilège aux sieurs Carton et lioiilanger. L«> pirmitT
soin (le ceux-ci fut cli- donner à l'entreprise le nom <|uVlle a toujours ganif
depuis. CjC nom fit rapidement fortune « et plut si fort à un eharun , dit Sau-
vai, qui a écrit l'histoire de son étal)liss4>nient, qu'il [assu en un moment
pour un terme de la bonne man|ue : le peuple, la cour et les dames le natu-
ralisèrent à sa naissance », et on créa même le terme de lottlers (on écrivait
alors totlerle) à l'adresse de ceux qui témoignèimt le plus d'ardeur pour
cette invention et s'en occupèrent le plus activement.
Carton et itoulauger s'installèrent dans une maison garnie, située au bout
delà rue Béthisy, qui s'appelait l'Hôtel d'Anjou, et ils firent une exposi-
tion de leurs principaux loLs , sans parler de vingt-trois maisons d'importance
diverse qui complétaient la liste. Dès le 10 novembre i(i57, Loret, qui fut
toujours grand partisan de la loterie, commedu jeu, annonce cette entreprise
avec une complaisance voisine de l'enthousiasme. Mais tout le monde ne
croyait )>as, comme lui, à l'honnêteté des entrepreneurs, et la Muse royale
allait même, dans sa lettre du 17 janvier Hi'>H, justpi'à prononcer à ce propos
le mot de /Uoutrrie. Ues six corps de marchands prirent l'alarme, et firent
une opposition si active à ce qu'ils reganlaient comme un attentat à leurs
privilèges (pi'il fallut rendre tout l'argent re<;u.
Carton et son associé ol>tinn>nt d'autres lettres du roi dans le cours de la
même année 1668. Le 11 mai, e*est-à-<lire quelques mois à |teine après la
première suppression, Loret annonce derechef ror«;anisa(ion de cette nou-
velle fflanijUf, où les lots seront com|)o.sès cette fuis d'écus comptants '.
Mais cette seconde tentative ne fut |>as plus heureuse que la précédente, et
vint échouer au dernier moment conti-e une autre prohibition. On voit quelle
difficulté la loterie éprouvait à s'établir, malgré les efforts et les combiuaisons '
de ses introducteurs, malgré la curiosité et l'intérêt qu'elle excitait dans le
public.
Vers la même époque , c*est-à-<lire successivement en IG53, en 1667 et en
1660, Laurent Tonti tentait vainement de faire réussir trois projets succes-
sifs de tontines, dont la seconde surtout n'était autre chose qu'une espèce
de hlanque.
Enfin il était réservé au sieur Boulanger de mener à terme une entreprise si
longtemps ballottée et coml>attue. Il organisa une Blancpie royale d'une com-
binaison ingénieuse, mais tellement compliquée qu'il faudrait bien des
pages pour la faire clairement comprendre. Elle avait son siège dans la rue
Bertin-l'oirée,et elle fut tirée, après de nombreuses i-eniiscs. Ie8 janvier l(i59,
«dans la salle d'un grand logis de la rue Saint-Martin, où pend pour ensei-
gne Notre-Dame de Paix, en présence de M. le lieutenant civil, de M. te
procureur du roi , de leur greffier, etc. »
' Je (rnave dans an volome de la Bibliothèque viazarine , qai rnotirnt diverse*
pièces cari en ses r 296, A', io-fol.}, le prospectus d'une Nouvelle banque établie en fa-
veur des hôpitaux généraux de France, ouverte le 9 mai 1658 : le privilège est ac-
cordé au sieur Pépin. I.a date concorde avec celle qu'indique Loret, et il est probable
que r'evt la même entreprise. Ce Pépin n'était-il qu'un prête-nom de Carton et
Boulanger?
. SUR LE BALLET DE LA LOTERIE. 477
Dès lors, ce fut une affaire de vogue et de passion. Les loteries particulières
se répandirent partout. Vers 1658, c'est-à-dire à la date de notre ballet, le
roi introduisit à la cour l'usage des loteries gratuites , moyen délicat, galant
et nouveau de faire des présents aux dames, en y joignant le plaisir de la sur-
prise et de l'imprévu. En fait de loteries gratuites, l'une des plus célèbres et
des plus splendides fut celle du cardinal Mazarin (avril 1G58), dont les trois
cents billets, représentant une valeur déplus de cent mille écus , étaient
tous bons, et qui fit si grand bruit à la cour et à la ville, bien oue les
ennemis du cardinal n'eussent pas manqué d'expliquer cette générosité
inaccoutumée par des considérations qui lui enlevaient beaucoup de son dé-
sintéressemept apparent ' . La reine mère , le duc d'Anjou , les princesses
suivirent cet exemple. « Madame laprocureuse générale » en organisa chez
elle de très-brillantes ; elle fut imitée par toutes les femmes des gens d'af-
faires. Les loteries particulières devinrent une mode, une fureur, le diver-
tissement obligé de toutes les sociétés et de tous les salons , un appendice
habituel des noces , des soirées, des festins, des bals et ballets. lien est àchaque
instant question dans les chroniques du temps, dans l'Histoire amoureuse des
Gaules ^ comme dans les Mémoires de Grammoiit 3 , et dans les Mé-
moires de M"^ de Montpensier comme dans les Lettres de M'"* de Sévi-
gné 4. L'année même de notre ballet , Loret a grand soin de faire part
à ses lecteurs de son heureux gain dans la loterie de M"^ La Barre , la
chanteuse , et il ajoute que , depuis la défense de celle de Carton et Bou-
langer, on en a vu plus de quatre cents, dont il énumère les principales
(Lettre du 2 février 1G58). On arrangea des loteries de dévotion et de cha-
rité, en faveur des esclaves d'Alger, des églises, des couvents, en faveur
même de tel prélat pauvre , pour le fournir d'un équipage convenable. On
alla jusqu'à faire une blanque des instruments de la Passion , comme on
avait essayé d'en faire une avec les tulipes d'un fleuriste célèbre. Quelque-
fois on intervertissait l'ordre ordinaire, et les billets marqués, au lieu de
porter l'indication d'un gain, portaient celle d'une redevance due par celui à
qui ils tombaient en partage. On imagina de se traiter par loteries. Le duc de
Mazarin distribuait les emplois à ses domestiques par la même voie.
Les loteries furent aussi métamorphosées en jeux d'esprit, à la façon de
celles que M"*" de Scudéry, à la fois inspiratrice et copiste des modes de son
temps , a introduites au quatrième tome de sa Clélie, et il faut lire dans
Sauvai les détails de ces amusements où l'on se mariait par la voie du sort
pour un après-midi , où l'on tirait une épigramme , un madrigal , un sonnet
à improviser, un rôle à soutenir, une pénitence à faire , où l'on gagnait des
lots satiriques ou plaisants, etc. Les intrigues de toutes sortes, les ruses et les
tricheries se mettaient souvent de la partie, bien entendu ; elles allaient quel-
quefois jusqu'au scandale et ne contribuèrent pas peu au discrédit final d'un
' Loret, L. IX, p. 59C0; T.. de Laborde, le Palais Mazarin.
» Kdif. Delahays, t. I, p. 25.
3 Édit. Paulin, rb. IV, p. 50.
* Édit. Monmerqué et Ad. Régnier, in-S", VII, 141.
478 NOTICE SUR LE BALLET DE LA LOTERIK.
iiMgr qui avait jrté de si fortes racines dans les mœiii-s de la M^rondo moitié
du (li.\-sepliènie siè<-le '.
La loterie roiimissnit un thème facile et tout pr«^t à la verve des poètes
et des l)eaux esprits. Le théàtr«»,le roman, l'nllégorie, la chanson s'en em-
parèrent avidement, et Ch. Soix'l, comme M''"' de Scudéry ; Vise et Dancoiirt,
comme l'abbé Bordelon ; le i>cn; Lemoine, comme les llomères du Pont Neuf
et les chantres de tous les carrefours, brodèrent k l'envi sur ce fond léger
toutes sortes d'araljesfpies plus ou moins ingénieuses et épigrammati(|ues '.
Ce sujet pe pouvait t>chap|)er non plus au luillet , qui ne laissait aucune cir-
constance, aucune mo<le sans en tirer i>arti. Celui que nous reproduisons,
d'ailleurs platement rimé et plein d'écpiivocpies grossières, contient (picl(|ues
rcDScignemenIs curieux, et, en même temps qu'il constate la grande folie du
jour, il la met en scène d'une manière tidèle et vivante. Nous conipléterons
dans nos noirs les indications succinclrs auxquelles nous avons d\\ n<ms boi -
ner dans cette notice.
Le Salirl de la Loterie a été publié à Paris, chez .Mathieu Columlx I .
1GS8, in-i" ^. Il est rare : Lu Vailière n'en a |>as en connair.sance.
* Outre S«u»«l, on peut ï.nr M m^rr aii.r <'/i<i«i/<i /•Jy.tr.i, de Hordelim (1694) ; le*
Intrigues ite la Loterie, de vi»i, )■ Loterie de Daoroart [1697).
* Nuu« atoD( eitrait , eo le« conpléunt (ur quelque* points, la plupart de* ren-
teigneineatf de cette uolice, de VUittoire dei tantinet, loteries, et Blnnqve royale, par
SanTa\ (^Àntlquit. de Paris, \. III, p. 68 et aul*.;; La Disterlation du V. Méneitrier
(1700, petit Id-12), en debort de ta partie théologique, ne «' occupe guère que des
loterie* de l'antiquité, et de celle qui eut lien i Lyon en 1599, dans l'intérêt de l'Hô-
pital de la Char!lé.
* C« Mathieu Coloiabel a imprimé qaelque* antres ballets , entre autres celui
de« 1 Uousquetcires du Aoy, reprtsfiant le Carnaval mort et ressuscité par Bacelm
en 1686.
LE BALLET
DE LA LOTERIE.
PREMIER RÉCIT,
Chanté par la lotebie.
Je suis une Divinité
Qui, jusques à présent, n'avoit été connue '.
Ma grande libéralité
Vous donnera sujet de bénir ma venue.
La Fortune me suit; adressez-lui vos vœux :
Voicy l'occasion de la prendre aux cheveux.
Ce n'est point une invention ,
Pour tirer votre argent par une tromperie :
Mes trésors sont sans fiction
Et vous révérerez le nom de Loterie.
La Fortune me suit ; adressez luy vos vœux :
Voicy l'occasion de la prendre aux cheveux.
ENTRÉE L
Le MAiSTBE DE LA LOTERIE, Une baguette à la main, qui fait
tirer un rideau^ derrière leqxiel se voient les ustensilies, bagues
et joyaux de la Loterie *.
' Nous avons dit, clans notre notice, que c'était la première fois que la loterie
parvenait, ou du moins semblait devoir parvenir à se constituer en France, puis-
que la tentative du sieur de Cliuyes et de Vaugelas en 1644, et cellfs de Lau-
rent Tonli , avaient également éclioué.
5 Ce maistre est Carton, ou Boulanger. Les principaux ustensiles de la lotrrie
consistaient en « quatre bibliotlièques, force emmpublemens , tentures de tapis-
series, argenterie, draps, tapis, brocards d'or et d'argent, dentelles, points de
Gènes, de Venise, d'Oreillac, et une infinité d'autres choses rares et exquises, une
quantité d'agates , de rubis, d'émeraudes, de perles, de diamants, de médailles
d'or et d'argent, de grand et de moyen bronze, des tableaux de Léonard de Vinci,
et du Tilien, du Poussin », etc. (Sauvai). Il semble, d'après ce l)allet, que Carton et
Boulanger ne craignaient pas d'abaisser la dignité de leur rôle, en énumérantou
480 LE BALLET
Pour te M.viSTHE de la loterie, aux Dames.
Venez tous à l'Hôtel d'Anjou '
Tirer les billets de la Blanque,
Et, si la Fortune vous manque,
Belles, consolez- vous : Je vous garde un bijou.
ENTRÎ-E IF.
ZiHu; SUISSES, préposés pour ia garde de In Loterie.
Pour le premier suissb, aux Dames.
Nous gardons le trésor, de peur qu'un ne l'emporte :
Les Glous en ce lieu paroissent bien ardens.
C'est un triste métier, belles , d'estre à la porte
Et de n'entrer jamais dedans.
Pour le second suisse.
Que je sois dedans ou dehors ,
Ce n'est pas ce qui me tourmente ;
Je ne songe qu'à la descente
D'un verre de vin dans mon corps.
Mon écu * s'en iroit dedans la Loterie ,
Si j'y voyois du vin au lieu d'argenterie.
ENTRÉE m.
Cinq BOÉMiESNES, qui, SOUS prétexte de porter un écu à la
Loterie y pour avoir un billet, ont dessein de dérober quelque
en montrant ces richesses à la foule avec une bagaetle, comme les démonsiraleu r
de nos spectacles forains.
■ Noas avons déjà dit que c'était simplement une grande maison garnie.
> Avec un seul écu l'on peut
Galgner, sans payer lots ni vente,
Plus de trois mil livres de rente.
(Ix)aET. lOnov. tesT. V. aussi Mcsc rot., SJanvler lets.)
« Ceux qui désirent y tirer donnent un écu pour chacun billet, » dit Sauvai,
au moment où il vient de parler de cette loterie de 1658 (t. III, p. 63;. Du reste,
la dissertation de Sauvai est écrite avec si peu d'ordre et de netteté qu'il est sou-
vent diflicile de démêler au juste à quelle loterie se rapportent les renseigne-
ments qu'il donne.
DE LA LOTERIE. 481
chose; et dejalt la plus petite s'avance vers la table de la Lo-
terie, dérobe deux rubijs ' et se remet en la danse avec les
autres.
Pour la PETITE BOÉMTENNE.
Je me dérobe de la danse
Pour achever nostre dessein;
Sans interrompre la cadence
Les rubys sont dedans mon sein :
Jugez, par ce coup de maistresse,
Si, pour voler les cœurs , je mauquerois d'adresse.
Pour les BOÉMIENNES.
Nous trompons les trompeurs, et, par nostre industrie,
Nous tirons sans billets des rubys de grand prix :
Chacun fait comme nous, tout n'est que volerie;
Ceux qui volent le mieux sont les plus beaux esprits.
Sur la fln de la danse des Boémiennes les deux Suisses entrent,
qui prennent les Boémiennes et les mènent dans la loterie ^ pour les
fouiller.
Pour les deux suisses.
Qui croiroit que cette jeunesse,
Fust si subtile larronesse?
Fouillons partout dans leurs habits :
Il y faut trouver les rubys.
Dépouillons jusqu'à la chemise :
Pour nous tout est de bonne prise.
Nous pourrions vous traiter avec plus de rigueur,
Belles, puisque vos yeux nous ont volé le cœur.
• Les bijoux et pierres précieuses composaient le fonds ordinaire des loteries;
on le voit dans tous les récits du temps. Le gain de Loret dans la loterie de
Mlle La Barre consistait en un saphir et une améthiste {Muse historiq,, 28 avr.
1658).
' On voit que le mot se prenait aussi pour désigner l'endroit où l'on lirait la
loterie.
CONTEIWP. DE MOLIÈRE. — II. 31
443 LE KALLET
ENTRÉE IV.
!fn PACK qui vient à la loterie pour avoir un bilH.
Pour le PAGE, aux Dames.
Je viens risquer fortune avec deux écus blancs;
J'aurois plus de billets si j'avois davantage. ,
Si je pouvois tirer le Lot de cent mil francs '
Je pourrois dire alors que je suis hors de pa<;ev
Belles, si mon bonheur attiroit ce ha/Âirt,
il ne tiendroit qu'à vous d'en avoir vostre pari.
ENTRÉE \ .
Deux GALANS et leurs MAISTRESSES, qui JunI socittt /xmr liit'r (ks
billets à la Ijoterie.
tour la première dame*
I^ lot du beau collier me donne de l'envie :
J'avoue, si je l'ay, que j'en seray ravie;
Il n'en faut point douter, suffit que je le veux :
I^ Fortune jamais ne résiste à mes vœux.
Pour F autre dame.
Tout me plaist dans la Loterie :
Cest le grand magazin de la galanterie.
Perles et diamans, dentelles, tout m'y rit;
Surtout, j'en veux au point d'esprit.
Pour le premier T'ALAno.
Par l'amitié qui nous assemble
Mous mettons en commun ce qui viendra du sort :
J'attens un bel effet , étant ainsi d'accord
De mettre nos pièces ensemble.
■ Il s'agit saïudouleiiu grand logis ûk trente six mille écus, le plu.> considé
rable des vingt-trois qui formaient autant de lots.
^On connait le sens de celte locution proverbiale, qui forme ici un jeu de mots
dans la bouche du page; être hon de page., c'était être affranchi, émaïuipé. On
appelait aussi à la cour, le hors de page, la récompense donnée aux paries du roi
<(ui sorlaient de service.
DE LA LOTERIR. 483
Pour l'autre galand.
Nous pourrions réussir beaucoup mieux que les autres.
Nous sommes tous portés pournous joindre avec vous :
Faisons société, belles, et donnez-nous
Chacune vostre pièce, ou vous chargez des nostres.
ENTRÉE VI.
Deux SUIVANTES des devx Dames de la précédente entrée.
Pour la première suivante.
Ma maistresse s'en va dedans la Loterie
Hasarder le paquet avec son favory ;
Je la suis, pour avoir un lot qui me marie :
C'est uu fort bon billet dont ou fait un mary.
Pour l'autre suivante.
Je crains pour mon argent : mou cœur en est saisy ;
Nous en aurons bien courte joye.
Il me semble déjà que chacun nous envoyé
A la rue de Béthisy'.
SECOND RÉCIT,
Chanté par la fortune .qui vient distribuer les billets de la
Loterie.
Mortels , révérez la Fortune :
Sa présence n'est pas commune.
C'est pour vostre bonheur qu'elle vient en ces lieux.
J'y trouve des objets si charmans et si lestes %
Qu'ils disputent le prix à nos beautez célestes ,
Kt je crois que je suis encore dans lesCieux.
» L'Hôlel d'Anjou était situé au bout de la rue de Bétliisy, ce ijui prêtait à ce
caleinl)Our, dont on comprend aisément le sens. — Dans ce vers, rue comple pour
deux sjllal)es, comme on a vu, à la page précédente, yuvaue compter pour (rois.
> Si élégants, si bien ajustée.
31.
484 LE BALLET
J'ay receii ces grandes richesses
Pour vous en faire mes largesses.
Vous avez bonne part au choix qui m'est soumis,
Belles, puisque je puis choisir qui bon me semble.
Les Dieux ont de l'amour pour ce qui leur ressemble,
Espérez : nous devons préférer nos amis.
AUTRE RÉCIT DE L4 FORTUNE,
Chanté par Mo?(sieub.
Ne vous étonnez pas de me voir toute nue.
J'ay de quoy contenter les plus ambitieux;
Chez les rois et partout je suis la bienvenue ,
De ceux que je chéris j'en fais des demy-dieux.
J'ayme à faire du bien aux belles, aux gentilles,
Et j'ay plus de plaisir quand je le fais aux filles.
Belles, c'est pour vos yeux qu'enfin je veux paroistre,
Que je viens icy-bas pour vous offrir mes biens;
.Si vous les méprisez sans les vouloir conuoislre ,
J'ay pour vous contenter encor d'autres moyens ; ,
Venez entre mes bras, révérez ma puissance;
Je fournis au besoin la Corne d'abondance.
I.es billets étant prests à estre tirés, intervient l'arrest qui détruit la
Loterie , au moyen de quoy il faut rendre l'argent, ce qui donne lieu
à ce qui suit.
ENTRÉE U
D'un COLPORTEUR qui vient afficher les placarts qvi donnent ad-
vis d'aller reprendre l'argent à la loterie.
Pour le COLPORTEUR.
Bien que je sois un colporfur,
Belles, je ne suis point menteur;
Ne craignez pas qu'on vous dénie
Vostre argent, car, suivant l'arrest ,
Nostre commis est toujours prest ,
Et pour vous en compter la bourse est bien garnie.
DE LA LOTERIE. 485
EiNTRÉE II.
Le COMMIS de la Loterie, et un portefaix qui porte l'argent.
Pour le COMMIS, — Nota qu'il est bossu.
Je viens de la provision
Pour préparer en bref l'argent qu'il vous faut rendre.
Tout le monde en confusion
Ne manquera dans peu de le venir reprendre.
Ne craignez rien ; laissez notre maistre en repos :
Pour satisfaire à tout , le commis a bon dos .
Pour le POhTEFAlX.
/
Je rends tout le monde content;
Sitost que je parois on m'ouvre la grand'porte :
Ces belles en feroient autant
Et toutes voudroient bien avoir ce que je porte.
Quelques instruments feront la symphonie , qui servira de Récit
avant le Grand Ballet.
GRAND BALLET,
Dansé par dix personnes qui viennent toutes ensemble reprendre
leur argent du commis de la Loterie.
Pour le GBA.ND BALLET.
Nous sommes contens de l'agent
Du maistre de la Loterie ;
Certes, ce n'est point raillerie :
Il nous a rendu nostre argent'.
A quoy l'employerons-nous? Belles, que vous ensemble?
Destinons-le à passer le carnaval ensemble.
« On rendit à la loterie tout l'argent (ju'on y avoit reçu. M. Carton contenta
ses associés, les lotliers, ses ofticiers, ses domestiques, et personne ne se plaignit de
lui, que le commissaire que M. le lieutenant civil avoit nommé d'office pour
estre témoin de tout cequi se passeroit à ce commerce ; mais au lieu de quinze cens
livres qu'il demandoit pour ses vacations, MM. des Requêtes du Palais ne lui en
adjugèrent que quatre cens. » (Sauvai, 111, 6i.)
48« LK HALLbl I>K LA l.olKHlK.
Il en faut danser un haliet.
L'histoire vaut bien qu'on en rie.
• Ia' Ballot (le la Loterie,
Cest un sujet qui n'est pas laid.
Cest fort bien employer notre argent on ballade,
Aussi bien on devoit nous le rondre on gambade *.
CLOSTUUE DE LA BALLADE PAR UNE SABABAiNDE.
Deux SERVANTES et un valet >/<? la lj)terie, qui sont nstés à
l'Hostel (l'.tnfou pour rendre pince nette, ta l.nlerh en étant
délogée.
Pour ta f,i(miéie skrvante.
Nous voilà Itii-ii iutis di'd.iiis i.i Lotorio!
?ios gages sont perdus : j'en suis en grand courroux.
Pour la seconde.
Ma fille, comme toy j'en serois en Turic,
Si Robin* ne restoit pour danser avec nous.
' Payer en gambades, oa ra momnaie de êifge, c'élail une locution populaire
venant de l'Ordonnance de saint I.ouIj (recueillie dnn» le Livre dei Mitien]
<|ui autorisait le» liateleurs entrant dans Paris par le Foiit-aii-Change & solder
le droit de passage en faisant gaml>ader leur sin^e devant le péa^er.
* Depuis le Jeu de Hobht et de Vurion, par Adam de la Halle (XIII' si^le ),
Robin était devenu unlype ropulairr, ilont il e^t question dans une foule de
chansons, de pastorales et de proverlies.
y\y.
CHACUN FAIT
LE MÉTIER D'AUTRUY.
BALLET.
1G59.
NOTICE
CHACVN FAIT LE MÉTIER D'ACTRUY.
Ce ballet, qui est de l'invention de Beauchamp, fut dansé le 18 mai 1659,
dans le château de Berny, qui appartenait au ministre d'Etat, de Lyonne, non
moins connu par son amour pour le faste et les plaisirs que par ses talents
diplomatiques. 11 faisait partie d'une fête splendide offerte à Louis XIV et à la
reine mère, pour célébrer l'heureuse issue des négociations avec l'Espagne,
où de Lyonne avait joué un rôle très-important. La trêve de deux mois, qui
allait être le point de départ d'une paiv définitive, scellée par le mariage
du roi avec l'infante Marie-Thérèse, avait été décidée depuis quelques jours,
le 7 mai précédent.
Le comte de Pimentel, négociateur du roi d'Espagne, assistait à cette fête,
et l'on peut même dire que cet aitpécialement en son honneur qu'on la
donnait.
La splendeur extraordinaire déployée dans celte circonstance, et, mieux
encore, le caractère tout diplomatique de la fête, organisée par les soins de
Mazarin, ne pouvaient manquer d'attirer vivement l'attention. Aussi trou-
vons-nous à ce sujet, dans la Gazette, des renseignements abondants, que
nous ne pouvons mieux faire cpie de reproduire. C'est, en quelque sorte, un
récit officiel.
« Le magnifique régale fait à Leurs Majestés par le s eur de Lyonne dans
le chasteau de Berny.
« Ce jour-là, qui étoit le 18 de ce mois (mai) et la. nuit suivante furent si
favorables à cette grande feste qu'on ne pouvait pas souhaiter qu'ils le fussent
davantage: l'astre dé la lumière sembla prendre plaisir à estie luy-mesme
le décorateur de cette maison de plaisance... Ce n'étoit pas assez que le lieu
fust des plus délicieux et que rien n'y manquast pour donner tous les plaisirs
d'un palais enchanté : ses illustres hostes l'avoient encore embelly de toutes
parts, pour y recevoir plus dignement les testes couronnées, avec leur bril-
lante suite.
« Hn'y avoit aucun apparlemiMit qui ne fust superi)ement paré, et où l'on
ne vist la richesse des meubles jointe à celle de l'or et de l'azur des lambris ;
et surtout le parc, destiné à la phi|)arl des allégresses de cette charmante
journée, exposoit tant d'autres beautez que l'art avoit ajoutées à celles que
luy fournit la nature qu'il ne se pouvoit rien voir de plus galant aussi bien
que de plus magnifique.
VJO NOTICE
•< Il y avoit qualre salirs artistriuent roDslriiit«-s de foiiilln{;i-s, a>ec dos
fieslons, coniiclies, frises ri tous les autres urnemens de rAreliileclure, on
éloieiit dressées autant de tahles, sur des estrades éle\ées d'im pied et rou-
vertes de riches lapis de Tuitjuie : Tune pour I.»urs Majestés, Monsieur et le»
dames, la seconde pour S41U Kniinence et les scigneui*s, et les autres pour les
priuri|»au\ officiers.
•< Il y axoit aussi des dais au-dosns, garnis de foslons, avic plusieurs cluin-
deliers de cristal; et, dans le fond de ces salles, de ginuds Ituffets cliari;t
d<- Itassius, de \ases et d'autres pièce<> d'argenterie vermeil doié, toutes ci-
•clceset enilH>lli«>s de ligures en irlief, dans une si prudigieustr (piaulité«pi'on
eust cru voir ces su|>erl)es et |M)in|)eu\ autels que dresAoit rauliquité|>a\eniir
|>our ses plus célèbres sacrifices.
« Au boni de cm salles, on en Irouvoil une autre, aceonunudée de la
niesme manière, où éloil diessé le lliéAlre pour la comédie et le ludlet,
encore avec nu dais au-dessus du lien uù dévoient estre Letus dites Majesté>,
et, il l'issue d'une longue ailée de palissades, se découvmient plusieurs pvia-
uiides d'une hauteur si e\cessixe qu'elles sui|Mi))soieul de beaucoup les plus
granils arbres, avec un vaste portique k la Corinlienue, dont les pro|>orliuus
éloieul si |>arfailemeDt observées que les plus habiles nreliitectes n'y auroieut
pu rien trouver de contraiiv an\ règles de leur art.
•' Leurs Maje«<tez , avec les(|uelles étoiciit Monsieur, Mademoiselle, Sou
Kminenee et presque tous les seigneurs et les dames de la cour, yarrivèreiil
sur les trois heures api-ès midy, au bruit de grand nombre de boëtes... Aus-
sitost qu'elles turent mis pied à terre, elles ap|HMreureiil qiiiiiilitéde masques,
qiii, remplissant les croisées du corps de logis, les balcons et les terrasses,
jouoieiit de toutes soiies d'inslnnncns, et |iar nu nier\eilleux concert commen-
eoient les diverlissemens qu'où avoit pré|)arés. Mais, afin que cet avant-jeu
eust quelque chose de plus martial, ou ouït ineontinent un autre concert de
plusieurs trompettes, timbaliers et tamitonrs, placés sur la terrasse du corps
de logis, dont tous les dehors étoient |>areillemeiit ornés detapisdeTurqiiieet
de couvertures de veloui-s en bro<lerie, eu sorte quefouïe et la vue se trou-
vèrent également chamiés à cet abord.
•< lueurs dites Majestés y entrèrent ainsi fort délicieusement, el, après avoir
|>assc dans cette superlje maison une partie de l'aprcs-dinée, vinrent au jardin
où se faisoit la course de bague et des testes, dans une grande carrière faite
evpi-ès; ensuite dequoy, elles se rendirent en la salle de théâtre, où la troupe
royale leur donna , avec cet applaudissement qu'elle reçoit de tous ses specta-
teurs, la représentation de Clotildr, poëmedes plusachcvés decetemps, et com-
jiosé pjir le sieur Boyer, de manière que ce diverlissemcnt (pii étoil assaisonné
du concert des vingt-<piatre \iolons, satisfit nu r\eilleu$eineut foute la cour.
« Aloi"s, la nuit étant survenue, trois cents chau<leliers de cristal formèrent
un nonveaii jour des plus brillaiis, pour éclairer les festins, (pii panirent à
rinstant sur les tables, mais dont il est im|K>ssible d'exprimer la somptuosité,
la jwlitesseel l'éclat, qu'eu les com|Ktrant à ceux des ces Illustres Magnifiques,
tant vantés par les histoires.
« Leurs Maj«>sle/, sortant de là aux fanfares des trom|)etles <|ui s'éloieut fait
SUR LE MÉTIER D'AUTRUY. 491
ciUeiulie durant le souper, retouruèreut en la salle du théâtre, dont la dé-
coration ayant été changée pour le l)allet, l'ouverture s'en fit par Flore, riche-
ment vestue et suivie d'une troupe de bergers, aussi lestement couverts, avec
<\n\ elle chanta un air François des plus agréal)les, et lequel apprenoit le sujet
de ce ballet, ([ui avoit pour titre : Faire le métier d'aulrity.
« Ensuite parurent les danseurs en habits très-superbes et qui furent admirés
<>n sept entrées qui le composoient. «{La Gazette les énumère et décrit ra-
pidement le l>allet, mais sans nous révéler aucune particularité curieuse, puis
elle continue) :
"■ En mesme temps (c'est-à-dire en même temps (jue se terminoit le ballet),
on apperceut les pyramides tout en feu par une foule extraordinaire de lumières
qui, sans rien confondre de l'ordre de l'architecture, formoieut une brillante
jierspective, dont la rareté donna de l'étouuement à chacun. Et, comme les
divertissements éloienl infinis et qu'ils se suivoieut presque sans aucun inter-
valle, à cette surprise succéda une autre, par quantité de fusées de nouvelle
invention et admirables pour leur grandeur à feu continuel, depuis leur dé-
part jusques au période de leur élévation, qui se terminoit par une clarté
d'étoiles égale à celle des plus beaux astres...
« La cour, ayant été conduite avec cinquante flambeaux de cire blanche,
du costé que s'élevoicnt ces belles lumières, se trouva derechef agréablement
surprise |>ar une machini d'artifice dressée sur le bord d'un rond d'eau, de
grandeur unique en France, Ia(|uclle, aussitost que Leurs Majestez se furent
placées sous le dais qui leur avoit été préparé, fit voir l'air et l'eau mesme
tout en feu , avec un tel tintamarre, qu'à considérer aussi tant de clartez qui
tombaient de tous costez, on eusl dit que le ciel formoit ce bruit et cnvoyoit
de ses étoiles à la terre, pour lui témoignage de la part qu'il prenoit à ces
réjouissances...
« Ce spectacle, qui n'avoit point eu de pareil dans le royaume depuis
longtemps, faisoit justement croire qu'il étoit l'épilogue de tant d'autres qui
l'avoient précédé; mais la compagnie fut bien étonnée lorsqu'au sortir de là,
pensant attendre le jour au cliasteau,elle en trouva encore les façades tout
en feu, par un prodigieux nom!)re de lumières cpii en avoient entièrement
chassé les ténèbres.
» Le dedans n'étoit pas moins éclairé par une quantité de lustres, les meu-
bles qui avoient été admirés de jour eurent alors un tel éclat qu'ils sembloient
surpasser tout ce que la plus grande magnificence auroit pu offrir aux yeux,
depuis le Carrousel.
" Disant donc que le Rai s'y fil, pour donner enfin quelque borne à tant
de plaisirs et de délices, c'est assez pour faire concevoir qu'il y eut toute la
lieanté imaginal)le, mais... si le licuparoissoit un petit Olympe, une si bril-
lante troupe^ne paroissoitpas moins qu'une assemblée de dieux et de déesses.
« Celte danse royale se termina par une collation si splendide qu'elle ré-
pondit parfaitement à la somptuosité du souper... »
La Gazette a cousacrv un numéro tout entier', en gros caractères, à celte
description, que j'ai dû abréger.
' Noea, p. 493, année 1659.
492 NOTICE SUR LE MÉTIER D'AUTRUY.
Loret nepouvoit oublier non pins une pareille fête, et elle occupe presque
toute sa lettre du 24 mai. Mais ce long it'cit ne nous appi-end rien dcjnouvcau
après ft'Iui de /fl Gazette, avec laipirlloil s'accorde parfuiteineut, sinon que
le ballet était delà conq>ositiou de Iteaiirhamp (ce qui signifie sans doute qu'il
en avait disjrasé l'invention générale et réglé les danses) , et qu'il fut fort
goAlé d'un illustre Espagnol prêtent, c'est-à-tlin; de Pimcntel.
Ce ballet aétc pul)liéà Paris, chez Robert liallard, 1659, in-lV
CHACUN FAIT
LE MÉTIER D'AUTRUY.
Le sujet du ballet est sufGsamment expliqué par le Prologue, que
fera Flore, suivie d'une troupe de Bergers.
PROLOGUE.
FLOBE, TROUPE DE BERGERS.
FLORE.
Bergers, ce qui donne à ces lieux
L'éclat nouveau qui paroist à vos yeux,
Ce qui ramène icy la paix et l'allégresse,
Ce sont les regards précieux
De vostre adorable princesse,
Et ce sont eux aussi qui donnent à mes fleurs
De si vives couleurs.
LES BERGERS.
Flore, il est vray, ce qui rend nos bocages,
Nos monts, nos vallons, nos ruisseaux.
Nos pasturages
Et nos troupeaux
Aujourd'huy si beaux,
C'est la douce influence
De ces beaux yeux qui sont' les beaux jours de la France.
FLORE.
Pour répondre à des biens si doux,
Faites pour cette reine une célèbre feste.
' Ne faudrait-il pas lire -.font? — Anne d'Autriche avait cinquante-huit ans,
mais elle était toujours sensible aux louanges sur sa beauté.
49i CHACUN FAIT
LES REKOERS.
Pour la bien recevoir, Flore, que ferons- nous ?
FLORB.
Qu'à danser un ballet vostre troupe s'appreste ;
Meslez-y des concerts de voi\ cl d'instriuiioiis :
Peut-estre elle aymera ces diverlisscmeiis.
LES BEROERS.
Danser dessus l'herbctte
Le soir et le matin
Au son de la IMusette
Avec Lize et Catin,
Et faire pour elles
Chacun à son tour
Des chansons nouvelles
Qui parlent d'amour.
C'est ce que nous sçavons, nous et nos ciunar.Kles ;
Mais donner des concerts , danser des mascarades,
Flore, c'est le métier des galans de la cour.
FLORE.
Que de les imiter vostre trouppe se pique ,
Tel est l'usage d'aujourd'luiy :
Chacun fait le métier d'autruy.
LES BERGERS.
Changeons donc en ballet nostre danse rustique.
FLORE.
Mesme, pour prévenir l'importune critique,
Faites que ce ballet explique
Comme chacun veut aujourd'huy
Se meslerdu métier d'autruy.
LE MEFIER D'AUTHUY. 4»;,
FLORE et les BERGERS ensemble.
lAlesme, pour prévenir l'importune critique,
Faisons, etc.
ENTRÉE I.
Trois svissES^aliarmés de la nouvelle de la paix ei de la g'elée
des vignes, craignant de n'avoir plus d'employ ny à la guerre ny
dans le cabaret^ se réduisent de bonne heure au métier de por-
teurs d'eau.
Vous trouverez sans doute étrange
Que ces Suisses, friands du jus de la vendange,
Portent de ces deux seaux l'incommode fardeau;
Mais ce que vous en devez croire,
C'est qu'ils ne vous portent de l'eau
Que pour avoir du vin à boire.
ENTRÉE II.
Une troupe de GVEVx, ne se souvetiant plus de la misère de leur
condition, font le métier de gens aisés, en se régalant entre eux
d'un magnijiqtie repas.
LES frlJEUX.
Divins chefs-d'œuvre de beauté,
Ce qui nous fait, en nostre pauvreté,
Avec tant de plaisir gouster la bonne chère ,
C'est d'estre sans bien, sans affaire,
Sans amour et sans vanité;
Kt tel riche nous plaint qui, malgré sa richesse.
Plaint par nous-mesme el de vous maltraité,
A plus besoin de vostre charité
Que nous n'avons de sa largesse.
49e CHACUN PAIT
ENTRÉE m.
f.ne HARANGBRE, faisant le métier de docteur, donne à six de
ses compagnes des leçons de politique et de morale.
On rit de voir ces harangères
Se mesler d'un métier qui ne leur convient guères;
Mais il en est partout qui, n'ayant de talent
Que pour la caque et la boutique,
Ozent prétendre à l'air galand
Et se mesler de politique '.
* ENTRI^E IV.
Six B4MorfEURS, au lieu de se tenir à l'employ que leur nom semble
leur prescrire, meslent au métier de ramoner des cheminées
celuy de marchands.
Les DATisEUBS représentant Us ramoneubs.
C'est pour l'amour de vous, ô charmantes beautez,
Que nos faces sont bazannées,
Et le feu qui nous a gastés
N'est pas celuy des cheminées.
RÉCIT.
La JALOUSIE s'accuse elle-mesme de faire aussi un autre métier
que le sien, et chante * :
Je tombe comme un autre en ce vice ordinaire,
Et, pour augmenter mon soucy,
Moy-mcsme je me mesie aussi
D'un métier dont je n'ay que faire :
Ce métier est de deviner.
Maudit soit le soupçon qui m'en a sceu donner
' (Test là sans doute ane allusion aax troubles populaire* de la France. Il ne
faut pas oublier que ce ballet fut donné devant la reine Anne d'Autricbe, qui avait
eu tant à sourrrir de ces troubles.
' Le texte original donne d'al)ord des vers italiens, et place en regard ceux-ci,
qui en sont la traduction.
LE MET1I5R D'AUTRUY. 497
La malheureuse intelligence,
Car il n'est rien pour moy si doux que l'iguorauce.
L'employ qui devoit m'attacher
Est de craindre et non de chercher
L'ennuy dont mon humeur s'irrite.
Les maux que je ne sçaurois voir
Sont autant de coups que j'évite :
Le plus grand de mes biens est de ne rien'sçavoir.
ENTRÉE V.
Quatre DOCTEURS, lassés des disputes de l' école, abandonnent
iélude pour prendre le métier des armes.
AUX DAMES.
Sçachant que la valeur touche vos belles âmes ,
Ces docteurs, qui d'amour sentent les douces flammes,
Pour vous, en chevaliers se viennent de changer;
Mais quoy qu'éblouis par vos charmes,
Il se sçavent encore assez bien ménager.
Et n'ont pris le métier des armes
Qu'au moment que la paix les met hors de danger.
ENTRÉE VI.
Quatre boiteux veulent apprendre te] métier de ta danse, et
choisissent pour cela des maistres aussi peu capables de l'ensei-
gner qu'ils le sont de l'apprendre.
Vous qui, sur tous les cœurs à vos traits exposés ,
Usurpez sans effort un pouvoir nécessaire,
Ces boiteux, à qui vous plaisez.
Ont aussi dessein de vous plaire :
Par leur mauvaise danse ils vous veulent charmer;
On rit de ce projet que l'amour leur inspire,
Mais mille autres, comme eux, voulant se faire aymer
Ne parviennent qu'à faire rire.
CUNTEMP. DK MOUKllE. — II. 32
498 CHACUN FAIT LE MÉTIER DAUTRUY.
ENTRÉE VII.
Quatre bu nuques ybn/ /a rour à quatre sultanes qu'Us ont à leur
garde.
AUX 8lLTA\bS.
DefGez-voiis, quand vous vous exposez
A ces Kunuques supposés,
Qu'en galans efTectifs pour vous ils ne se changent.
Se fior on amour c'est se bien hasarder :
On voit bien des bergers qui mangont
I..es brebis qu'ils ont à garder.
l.e ballet finit par un dialogue italien, où la fortune et Tamoub,
après sestre plaints des entremises que chacun (Feux fait sur le
métier de son compagnon, aspirent de trouver enfin leur paix
dans cette heureuse alliance, qui va la donner à toute l'Europe • .
A l'amour.
Kntre tant de métiers divers
Qu'on exerce dans l'Univers,
Celuy dont tu nous sollicites
Rst le plus général comme il est le plus doux :
Les autres ont chacun leurs gens et leurs limites.
Mais le métier d'aymer est le métier de tous.
A LA POBTUNE.
Qui dans divers métiers s'engage
Est d'ordinaire soupçonné
D'estre d'humeur inquiète et volage ;
Mais ce soupçon doit estre condamné ,
Car, par tant de métiers qui sont sous ton empire,
Il n'en est qu'un tout seul où tout le monde aspire :
Cest le métier de Fortuné'.
'Le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Tliérèse. Par cette allusion,
Tauteur du ballet ne faisait pas seulement sa cour à la reine mère et an roi, mais
encore et très-directement au propriétaire de Berny, k Lyonne, dont ce mariage
était en grande partie Touvrage.
> Suit le dialogue italien, avec la traduction en vers français.
LA DÉROUTE
DES PRÉTIEUSES,
MASCARADE.
1659.
32.
NOTICE
LA DEROUTE DES PRETIEVSES.
Cette pièce est un document oublié dans l'historique de la question des
Précieuses. Beauchamps l'a mentionnée dans ses Recherches sur les théâtres,
mais il n'en est pas question dans le volume de la Vallière sur les ballets. Il
est d'ailleurs douteux qu'elle ait été représentée, et si elle l'a été, nous ne
savons en quelles circonstances. Ni Loret ni la Gazette n'en disent mot.
Aucun des commentateurs de Molière ni des historiographes de la. Société polie
ne semble l'avoir connue. Elle parut au moment delà grande guerre contre
les Précieuses, dont Molière venait de donner le signal, la même année que les
Précieuses ridicules, et probablement quelque temps après. C'est à cette date de
1659, ou aux deux années suivantes, que se rapportent la plupart des pièces
de tout genre, comédies, romans, épigrammes et satires , dirigées contre ces
survivantes de l'Hôtel Rambouillet : les Véritables Précieuses, le Procès des
Précieuses , le Dictionnaire et le Grand Dictionnaire des Précieuses, de So-
maize, la Précieuse, de l'abbé de Pure*, le Cercle des Femmes savantes, de
' On sait que, outre cet ouvrage en quatre volumes, de Pare avait fait aupa-
ravant jouer parles Italiens une comédie des Précieuses, qui est entièrement
perdue, et que Somaize, dans la préface de ses Véritables précieuses, et dans la
scène VII de celte comédie, accuse Molière d'avoir copiée. Un passage peu connu
de la Muse royale (3 mai 1660) avance la même chose, non sous forme d'accu-
sation, mais comme un fait sur lequel il n'était pas besoin d'appuyer autrement :
ayant a annoncer la translation en vers des Précieuses ridicules par Somaize,
l'auleur du journal semble la présenter comme la troisième évolution d'une
même œuvre, qui était primitivement écrite en italien :
L«s curieux et curieases
Apprendront que les Précieuses
Ridicules, cela s'entend,
Qu'un génie assez éclatant,
Sçavoir le sieur abbé de Pure,
En langue toscane fort pure ,
Fit dans Bourbon parler jadis.
Et qui, depuis des mois bien dix, '
En françois, mais en simple prose.
Au mesme lien disoient leur glose,
Vont maintenant jaser en vers...
On doit ce bien au sieur Somaize.
A la suite de sa pièce, l'abbé de Pure, pour calmer l'irritation causée parmi des
50Î NOTICE SUR LA DÉROUTE DES PRÉTIEUSES.
J. dr La Forge; et la Déroule des Précieuses doit figurer à son rang parmi
les pièces du procès.
Non» avons dit que cette petite pièce parut prol>lai>leinent quelque leipps
après la comédie de Molière, dont elle fut sans doute une r(insé<|uenc«'. La
tourlte des écriTaios anonymes, toujours à la piste de rà-pro|M)». durent sui\i-c
le signal donné par celui-ci. Ce qui nous l«' fait croire encore, c'est que la
Déroute des précieuses cite une chanson qui, comme ou le verra dans une
note, semble avoir été composée après la première représentation de la co-
médie.
Cette mascarade est fort rare. Elle parut rlie/. Alexandre Lesseliu, rue <!('
In Viei||<>.r>rajMTie, j>r<M-|ir le P.il;ii*, 1659, in-i". I.'aiileiir eu est iiiroiiiiu.
femme» du haut rang, d^lara, par un arlihce analogue k celui que Molière devait
employer plus lard, n'avoir voulu Jouer que les fautut préctêuset: • Alors, les
fausses prédeoses furent en dérouu, ti les Attires se oalmèrent ». (Somalie,
Dictionn, de* préc.,aT{. Prtdietion.) Les paroles de Somaite semblent avoir
fourni le litre de notre mascarade, mais l'auteur de celle-ci a Jugé inutile de
prendre les mêmes précaution!* et ds faire les mêmes clistinrtioiw.
LA DÉROUTE
DES PRÉTIEUSES.
PREMIÈRE ENTRÉE.
L'amour, voyantqiieses loix, qui avoient toujours été fort respectées
de tout le monde, u'étoient plus en si grande considération, et que le
pouvoir qu'il avoit eu jusques icy sur les cœurs commençoit à se di-
minuer, depuis que les Prétieuses s'étoieut introduites dans les com-
pagnies, d'oij elles avoient résolu de le baunir entièrement, entra dans
une colère dout ou n'eust jamais cru qu'un enfant eust été capable, et
jura de se venger d'elles à quelque prix que ce fust , et voulut
mesme engager ses (idèles sujets en cette occasion, leur ordonnant
de se déclarer ouvertement contre ces ennemies communes ; ce qui
leur fit chercher un moyeu de contenter leur petit Dieu, et crurent
ne le pouvoir pas mieux faire qu'en les decreditant parmy le peuple,
dépeignant dans un Almanach leurs figures grotesques et leurs belles
occupations, ce qui fut aussi tost fait.
Pour /'amour dépité.
J'ay toujours fait sentir aux cœurs les plus rebelles
Ce que peuvent les traits du puissant Dieu d'Amour :
Les laides ont appris, aussi bien que les belles,
Qu'il faut que, tost ou tard, chacun aime à son tour.
J'apperçois cependant que certaines cruelles,
De dépit de se voir déjà sur le retour
Sans s'estre encore soumis quelques amans fidelles,
Empeschentia plupart de me faire leur cour.
Mais, pour bien me venger des fières Prétieuses
Qui, pour rendre mes loix en tous lieux odieuses.
M'appellent un enfant, un aveugle, un badin.
à(>4 LA DÉROUTE
Je veux que d<^sormais on n'en voye pas une
Qui ne brusie en secret pour quelque heau blondin ,
Kt que pas un blondin jamais nVn uynne aucune.
ENTRÉE H.
Cts afnionacbs ayant été imyrlmés, deux cohvoviif.Mfi^^chargésde
plusieurs pièces tiouvtUes, courent dans les rues avec une préci-
pitation tout-à fait grande, et crient à plein yoiiVr /"Almanach
des prétieuses ' , dont ils/ont un grand débit.
Pour te cOLVOBThUK f criant tes almanachs.
Ma foy, je n'ay point de sujet
De déclamer contre les Prétieuses :
Je veux bien que partout on les trouve orgueilleuses;
Pour moy, j'en suis fort sati>fait,
Car leur figure non commune
Va faire ma bonne fortune.
Pour le COLPORTEUR, portant des vers contre les Prétieuses.
Ju cours depuis longtemps et je perds tous mes pas :
A présent un chacun se rit de la Gazette ;
Mais je vais mettre en montre une pièce secrette
Que tout le monde n'aura pas.
ENTKLK m.
Dans cet intervalle de temps, trois PRÉTiEUbES viennent a passer,
qui, voyant ces colporteurs entourés de monde, et s' entendant
nommer, veulent açavoir ce que ces gens regardent et achètent
avec tant d'empressement ; mais gi/aud elles appercoicent que
c'est une pièce que Con a faite pour se moquer d'elles, le dépit les
' Nous ne ^avuits si cet almanach a réellement existé; on est porté à le croire,
en voyant l'insistance a\ec laquelle l'auteur delà mascarade y revient. < Cette
journée doit être marquée dans notre almanach comme une Journée bienheu-
reuse, « dit Catbos dans les Précieuses ridicules (se. 12). Je note ce rapproche-
ment sans y attacher plus d'importance qu'il ne faut, car il s'agit dans la
mascarade d'un almanach fait contre les Précieuses, et il s'agirait , dans la pièce
de Molière, d'un almanach dressé par elles-mêmes, a supposer que la phrase de
Catbos ne soit pas une simple locution proverbiale.
DES PRÉTIRUSES. 505
saisit , et elles entrent en une telle furie qu'elles prennent leur
buses pour battre ces colporteurs, qui sont obligés de s'enfuir.
HOUr les PBETIEUSES.
Lorsque uous commencions d'établir nostre empire ,
Qu'on rece voit nos lois ainsi que nos beaux mots,
Tout d'un coup contre nous on fait une satyre,
Et partout l'on nous donne à dos.
Mes chères', pourrons-nous après cela paroistre,
Sans qu'on nous monstre au doigt et qu'on courre après nous ?
Il nous faut épouser un cloistre,
N'ayant pu rencontrer d'époux.
ENTRÉE IV.
Use rencontre la, par hazard^ vn poète qu'elles recunnoissent, à
qui elles font toutes les amitiés possibles pour iobliger à se dé-
clarer de leur party, et Iny promettent merceille s'il veut s'en-
gager de faire des vers contre cet Âlmanach; mais, au lieu de
se laisser aller à leurs prières, il se met à chanter la chanson
que Fou a faite contre elles, et à se réjouir du désordre où il les
voit.
CHANSON '.
Prétieuses, vos maximes
Renversent tous nos plaisirs,
• C'est le mot dont elles se servaient habituellement entre elles. On disait même
unet/ière cour une précieuse. Voir/e Cenie, et la Précieuse et la Prude de Saint -
Évremond.
' CeUc chanson se trouve, à la date de 1659. dans le 2.î« volume du recueil de
Maurepas. Il n'y à que le premier couplet, avec des variantes :
Précieuses, vos muximes
Détruisent tous ms plaisirs,
El vous prenez pour des crimes
l,es moindres de nos désirs.
Rambouillet, et vous, d'Aiiniale,
Quoy '.ne verrons nous jamnis
L'amour et vatre cabale
Faire un bon traité de paix !
Le couple! est précédé de cette note : <■ Tout l'Hôlel' de Rambouillet, et Mme de
Grignan [\a première femme de ce marquis, qui devait épouser plus tard MHe de
Sévigné), lille de Mme de Rambouillet, étoient à la première représentation des
Précieuses ridicules en Idb'J. » Ce l'ait est d'ailleurs attesté par Ménage La
ciianson se chantait sur l'air : Tirais, ce berger fidèle, ou Les petits sauts de Bor-
dranx.
&M I.A Df.KOUTE
Vous faites pssor pour criiiies
Nos plus iuuocens désirs.
Vostre erreur est sans égale.
Quoy ! ne verra-t-ou Jamais
L'Amour et vostre cabale
Faire uo boa.traité de paix ?
Vous faites tant les cruelles
Que Ton peut bien vous nommer
Des jansénistes nouvelles '
Qui veulent tout réformer ;
Vous gastez tout le mystère,
.Mais f espère, quelque jour,
Que nous verrons daiis Cythère
Une Sorbonne d'Amour.
Pour le POÈTE.
Dieux ! qu'ime Prétieuse est un sot animal!
Que les autlieurs ont eu de mal ,
Tandis que ces vieilles pucelies
Ont régenté dans les ruelles ;
Pour moy, je n'osois mettre au jour
Ny stance, ny rondeau sur le sujet d'amour,
VA. je crois que si ces critiques
Eussent eu vogue plus longtemps ,
Je perdois toutes mes pratiques
Et restois sans avoir à mettre sous mes dents.
ENTRÉE Y.
Les GALANS n'ont pas plustost appris la consternation où se trouvent
les Prétieuses qu'ils font puroistre le contentement que leur donne
cette heureuse nouoetle , dans l'espérance qu'ils ont de îélaùlir
bientost leur commerce avec les coquettes, sans crainte que ces
critiques, qui trouroient toujours à redire a leur façon d'agir,
osent dorénavant les censurer.
' C'est littéralement le mol de Ninon à la reine Christine, qui demandait une
detiuilion des précieuses : «Les précieuses sont les jansénistes de IWmour. »
( Walckenaér, Mémoires sur Mme de Sévigné, 11,82; Sainl-Evremond, le Cercle.)
DES PRÉTIEUSES. 507
Pour les GALANS.
Bannissons la mélancolie,
Et formons de nouveaux désirs :
Ces critiques et leur folie
iN'empescheront plus nos plaisirs.
On n'entendra plus que fleurettes,
Et chacun criera tour- à-tour :
Vive l'Amour et les Coquettes!
Tous les galans sont de retour.
ENTRÉE VI.
Ensuite /'hymen, voyant que ton aKoit banny les Prudes'^ qui,
n'étant plus en état de donner dans le mariage, pour mieux dis-
simuler leur dépit, conseiltoient à tout le monde de ne se mettre
jamais en cet engagement*, ne peut se tenir de sauter dejoye,
voyant que ses autels vont estre en leur première vénération, et
que ces sacrifices ne seront plus interrompus par les impertinens
censeurs de ces ridicules réforma lions.
Pour /'hymen.
Ce n'est pas sans sujet que je parois content :
Je m'en vais désormais rétablir mon empire.
Les belles qui m'en vouloient tant
Et qui prétendoient me détruire
Sont à présent en fuite et ne paroissent plus;
Mais puisque , comme moy, l'Amour a le dessus,
Il faut tous deux nous joindre ensemble
Pour unir mille amans avec raille beautez,
' De Pure dit, dans son roman, que le mot de Prétieuses a remplacé celui de
Prudes.
'' Molière s'est aussi moqué de celte antipathie pour le lien conjugal dans ses
Précieuses ridicules, 014 Cathos déclare qu'elle « trouve le mariage une chose
tout à fait choquante «.On peut voir aussi là-dessus le mot Itèi-gaulois qui ter-
mine le Cercle deSaint-Evremond; le DiclionnairedeSoiaaLize, aux notes Mariage
et Morale, etc. Dans tous les romans publiés par les précieux et précieuses du temps,
— le Grand Cyrus, la Clélie, Cléopâtre, etc.,— l'héroïne n'accorde sa main, comme
Julie au marquis de Montausier, que lorsque l'amant a longuement parcouru
toute la carte du Tendre. ■
40S LA DÉROUTE DES PRÉTIEUSES.
Qiii, par nos doux liens S6 voyant arrestez,
Béniront à jamais le noeud qui les assemble,
Kt chanteront de tous costés,
Dedans cette heureuse j oumée :
Vive le dieu d'Amour et coluv (rHvri)«iiuf '
riN.
LE BALLET ROYAL
DE L'IMPATIENCE,
DIVISÉ EN QUATRE PARTIES.
1661.
NOTICE
LE BALLET DE U/MPATIENCE.
Le carnaval de l'an 1660 avait été attristé à la cour parla mort de Gaston,
qui avait interrompu les fêtes ordinaires, et particulièrement les ballets : à
cette épocpie, il n'en avait été donné qu'un seul, très-court et sans intérêt',
qui n'est même pas indiqué dans les Recherches de Beaucharaps. On se dé-
dommagea au carnaval de 1661 * où fut dansé le grand hallet royal de /'/m-
patience .
Le ballet de l'Impatience, sauf les vers pour les personnages, a été traduit
de l'italien, comme le ballet de Vylmour malade, et plusieurs autres. Par
son prologue et son épilogue , c'était un véritable opéra , et il réunissait toute
la troupe des ciianteurs venus d'Italie. D'après le titre, il fut dansé pour la
première fois par Sa Majesté, le 14 février 1G61 ; mais la Gazette n'en parle
que dans son numéro du 24, et mentionne la première représentation seu-
lement à la date du 19.
« Ce jonr-là, 19, et le 22, fut dansé au Louvre le ballet royal de T Im-
patience, en présence des reines, de Monsieur, des ambassadeurs qui sont icy,
et de tous les seigneurs et dames de la cour, à qui ce divertissement parut des
plus agréables, » etc.
Le numéro suivant nous apprend qu'on le dansa encore le 26 et le 28. La
mort du cardinal, arrivée le 9 mars, interrompit le cours de ce spectacle.
Loret en parle dans ses lettres du 19 et du 26 février, la première fois
après avoir assisté à une répétition ', la deuxième, après la représentation
même, et heureusement il nous donne plus de détails :
Outre la beauté des spectacles,
dit-il dans son premier récit,
L'harmonie y fit des miracles.
Car les divers musiciens,
Tant de la cour qu'italiens,
Si parfaitement réussirent
Qu'iU délectèrent, qu'ils ravirent.
' V. Loret, t, XI, 31.
' Sur le» divertissement» et la belle galanterie de la conr en 1661, on peut con-
sulter le» Mémoires de M"» de Motteville. (Collect., Michand.t. X, p. 513-6).
' C'est tan» doute cette répétition que le titre du ballet a prise pour point de dé-
part Nous lisons aussi dans une lettre de Gui-Patin, à la date du 18 février 1661 :
« Le Roy a répété deux foi» son ballet pour le danser derant la reine d'Angleterre. »
NOTICE
Ou voit <|iir 1rs musiciens italiens étnient mèlé^à ceux de. la conr. Ce furent
(<ux, au uoinhi'ede douze, qui chanlèit!nt le prologue et l'épilogue, et c'étnil
sans doute une nouvelle troupe, tout fraîchement arrivée de par delà les Alpes,
et peut-être spécialement pour ce ballet, car dans la lettre suivante, Loret
parle des voix iiieomparables
!>• dWrr* rhantr^f admirahlr*
Qui firtnt (texetllmt dfbult,
' Tkul le* barba* qae non barbu*.
Il prodigue ensuite ses éloges aux chanteuses : M"^ Bergerotv, ililuire e(
La Rarre ; puis au\ d:uises jovialistr%
D* Beauebamp, Dollvct, RaptUie.
L'inimitable *irar GéfroT
Fil liicn de* foi* rire l« Roy,
Ayaal oa béipiio «ur l'oreille.
Kl ftii*anl l'avaagle à merTeitle.
Il o'o«il>lie non plus ni la m/^ /to/i/r« Vertpré , ni M'H^^Giraut et de la F;i
veiir. Cette lettre du 19 févrierne roenlioniic que les artistes; dans celle du
2<>, il loue par-dessus tout la danse du roi, Mcn enlendu; mais quant aux
seigneurs di< la cour, il déclare que, « par pnideiice et philosophie », il s'al>-
Hlient d'en nommer aucun, pour repeint faire de jaloux, et se horneà dire que
Platiaara de haaU «laaiilé
DantanI avre Sa Ma]etté,
La plu* qu'il* purrnt l'Imitèrent ,
Et, qal plot, qai moin*, eieellerrnt.
Avec d'aotres dan*eurs meule*.
ToBi eboUi* et toa* *i(nalc«.
C'est là une n'-serve qui nous |>arait assez signiGcative de la part de ce gran I
louangeur, surtout quand on rapproche ces restrictions, devinées eteDtr«;vues
plutôt qu'énoncées nettement, des éloges complets qu'il donne aux danseurs
de profession. Il est permis d'en conclure que, dans le Ballet de l'Impa-
tience, ceux-là étaient éclipsés par ceux-ci. La chose .se comprend (piand on
observe que, parmi les danseurs de cour, figuraient cette fois plusieurs per-
sonnages nouveaux, qui n'avaient point encore la Ionique pratique des Ccnlis
et des Villeroy, entre autres le duc de Bcaufort et M. le Prince ; et il paraît
très-prohahle que les réserves de Loret s'appliquent indircctcincnl à w dernier
surtout. Le prince de Condé ne devait pas être un brillant danseur, je crois
pouvoir hasarder cette hypothèse sans rabaisser sa gloire : il fallait bien qu'il
ne se fiU guère distingué dans le ballet, pour que Loret, contrairement à toutes
ses habitudes, ne l'ail même pas nommé, et c'est ce qui explique |K)nr(|uoi
il s'est tu également sur les autres : à moins de violer l'étiquette et de faire
un affront à M. le Prince, il ne pouvait s'arrêter à eux sans commencer par
lui , et cela était imp >ssible. 11 s'est tiré d'affaire par un silence qui! qua-
lifie lui-même de prudent.
SUR LE BALLET ROYAL DE L'IMPATIENCE. ôwll
Loret termine sa relation du 26, en énumérant les divers auteurs du ballet,
en dehors de Benserade, qui avait fait les vers pour les personnages :
Boiity, dont l'âme est si polie,
Originaire d'Italie,
Un dit Ballet est l'inventeur ;
Hesselin en est conducteur...
Et le renommé sieur Baptiste
A, surtout plein de tons divers ,
Composé presque tous les airs ;
Toutefois, je me persuade,
Sansqne d'honneur je le dégrade.
Que Beauchamp, danseur lans égal,
Et Dolivet le jovial....
En ont aussi fait quelques-uns.
Ajoutons, pour ceu.v qui tiennent à tout savoir, que la représentation de
ce ballet avait failli être retardée par un accident. Le dimanche précédent ,
6 février, le feu prit sur les 9 heures de matin dans la galerie où elle devait
avoir lieu (Loret, lettr. du 12 février), et M™* de Molteville nous apprend
même que le roi fut obligé d'aller passer quelques jours à Saint-Germain.
Heureusement cette catastrophe n'eut pas de graves conséquences , et elle fut
vite réparée.
La musique du Ballet de ï Iinpat'tence a été recueillie dans le tome X de la .
collection Philidor aîné (Bibliothèque du Conservatoire), où elle est indiquée
comme étant de Lulli.
Le ballet lui-même a paru chez Robert Ballard, 1661, in-4".
COMTBMP DE MOLIKItK.
33
BALLET ROYAL
DE ^IMPATIENCE.
PREMIERE PARTIE.
L'Impatience, se voyaut blasmée par tout le monde pour ne réussir
jamais aux grandes entreprises, fait son possible, par le moyen du
Ballet, d'éprouver si dans les moindres choses elle peut s'acquérir
quelques louanges.
PREMIER RÉCIT.
I,' Amour enseigne la patience en son école, et sert de Prologue et
d'Introduction au Ballet.
PROLOGUE'.
AMOUR, CHŒUR DE VERTUS ET d'aMANS.
AMOUR.
La beauté dont sans cesse on flatte l'insolence.
Qui veut régner partout, qui se croit tout permis,
Counoissant bien qu'aimer c'est devenir soumis,
N'aime qu'a vecque répugnance;
Mais il faut prendre patience.
LE CHŒUR.
Il faut prendre patience.
' L'édition de R. Ballard donne tout le prologue en vers italiens, avec la Ira-
duelion en vers français, vis-à-vis : ce dernier texte est le seul que nous reprodui-
sions. En télé du ballet, se lit la liste des acteurs du Prologue, tous Italiens.
33.
&1« LE BALLET ROYAL
AMOUR.
L'or, ce métal précieux ,
N'est jamais si charmant et si brillant aux yeux
Qu'après qu'il a longtemps souffert la violence
Et des marteaux et des feux :
Il faut prendre patience.
LE CHOeUB.
Il faut prendre patience.
Mais après qu'exercés par tant et tant d'ennuis,
Ku cette école enfin nous sonmies tous instruits^
Ne nous devrois-tu pas donner nostre licence .'
AMOUR.
Il faut prendre patience,
Car, quoy que sçaclie un amant,
^1 peut faire incessamment
Profit en cette science.
TOUS ENSEMBLE.
Il faut prendre patience.
l'amant biche.
Dois-je donc, comme un autre, étudier toujours.
Kt l'or que je possède avec tant d'abondance
INe peut-il m'exempter de faire un si long cours
En l'école de patience.'
l'amant de gband mérite.
Qui le croiroit? Que moy, qui pourrois étaler
Un mérite si rare et si digne d'envie.
Je deusse, dans les maux d'une ennuyeuse vie.
Me taire, sans jamais me pouvoir consoler !
Admirez de l'Amour le bizarre caprice,
Qui veut, pour faire voir où va son injustice,
Qu'on srache où ma constance est capable d'aller.
DE L'IMPATIENCE. 517
L AMANT DECREPIT.
Qu'un homme, à qui les ans dont il est consumé
Laissent si peu de vie et si peu d'espérance.
Doive attendre à loisir, et sans estre alarmé,
Une tardive récompense,
C'est à qui nous l'enseigne une étrange ignorance.
l'amant colkre.
Je maudis de bon cœur la cruelle doctrine
Qui prétend réprimer mon juste emportement,
Et consens que l'on m'assassine
Plutost que je pratique un tel enseignement.
Qu'en l'art de bien aimer, dont il est en pratique,
Amour ne soit sçavant, on n'en doit pas douter;
Mais il est mauvais politique
Quand il veut empescher mon courroux d'éclater :
Car enfin, ce courroux , qu'il traite de rebelle,
Est l'unique rempart qu'il sçauroit opposer
A ce que l'orgueil d'une belle
Contre un discret amant pourroit souvent oser.
l'amant Capricieux.
Souvent l'Amour impérieux
Veut qu'un amant capricieux
Apprenne malgré luy cette rude science ;
Mais y vouloir forcer mon cœur audacieux,
C'est, eu voulant m'instruire en l'ad de patience,
M'enseigner en effet l'art d'estre furieux.
l'amant sensuel.
Comment vouloir qu'un famélique
Apprenne à vivre sobrement?
Mais on pourroit douter fort raisonnablement
Si la beauté la plus critique.
Quand elle ordonne à son amant
De se réduire à l'amour platonique,
Croiroit avoir contentement
S'il obéissoit pleiuement.
5IS I.i: HAI.I.KT UOYAf.
I, \M v^ r .1 \Li>r\.
Fuut-il que lo jijloux comme un autre s'eug.ipt»
A se rendre sçavanten ce triste devoir?
• Hélas ! qu'a-t-il besoin d'en scavoir davantage,
I,uy qui meurt pour en trop sçavoir!
Songe à bannir des lieux sousmis à ta puissance
I^ fourbe qui te brave avec tant d'insolence,
Amour : c'est un dessein plus noble et plus |)rii*lont
Que de vouloir, comme un pédant ,
Nous enseigner la patience.
AMOUR.
Qui sçaura sa leçon la vienne réciter.
IV l'RUDENCE.
I^ sage chef des Grecs, qui se vit agiter
D'une si dangereuse et si longue tempeste.
Flatté du bel espoir d'une illustre conqueste,
Ranima sa vertu dans ses travaux guerriers,
Kt sans cesse ajouta les lauriers aux lauriers :
Dans les maux les plus grands souffrir avec courage
Des plus nobles vertus est le plus digne usage.
LA CONSTANCE.
I>a patience seule est, par un sage effort ,
Tranquille dans l'orage ainsi que dans le port,
Et du sort ennemy la rigueur, quoy qu'extrême,
Ne peut troubler la paix qu'elle porte en soy-mesnie.
l'humilité.
Un cœur humble et soumis, avec un tel secours,
Des plus fières beautez triomphera toujours ;
Et celuy qui soutient son mal avec constance,
Doit espérer le fruit de sa persévérance.
Dt: L'IMPATIENCE. 611»
LA FIDÉLITK.
La force de souffrir la peine et le mépris,
De soQ propre mérite est le plus digne prix;
C'est d'une foy sincère une marque asseurée,
Et plus d'un sage amant la peine a de durée,
Plus sa gloire s'augmente, et plus son cœur constant
Ajoustede douceurs au bonheur qu'il attend.
AMOUR.
Dites vostre leçon, amant brusque et colère.
l'amant COLÈRE.
!Moy, je ne la scais point, et quoy qu'on puisse faire,
Jamais en celte école on ne m'apprendra rien ;
Tout ce que je puis dire est que je sçais fort bien
Que , parmy les amans , la sotte patience
Se trouve fort souvent mère de l'insolence.
AMOLR
Ali ! tu me le payeras !
l'amaîxt colère.
Amour, pardonne-moy.
l'amour.
Tu l'apprendras, enfin, ou tu diras pourquoy.
le ch()i-:uh.
Tu luy parles en vain, et, loin qu'il en profite,
Contre tes chastiments sa colère s'irrite , .
Car ce que dans les cœurs la nature ^ tracé
Parles plus grands efforts n'en peut estre effacé
&30 LE BALLET ROYAL
Il nVst rien de yh\< v r a
1. \M \tS T COI.I.HK.
Ce qui fait ma surprise,
Cestde voir qu'aujourd'huy Tamour qui dogniatiso
Fst, dans l'art de souffrir, qu'il veut nioustrer à tous,
IMus ignorant luy-mcsme. ei plus faible que nous.
AMOI R.
La soutTrance, il est vray, ne m'est point naturelle;
Pour ses rudes leçons mon humeur est rebelle,
Et le peu que j'en srais, malgré moy m'est resté,
Des durs enseignements de la nécessité.
LE CH(KUR.
C'est dans l'art de souffrir une grande maistresse ;
.Mais on voit tous les jours qu'un amant qu'elle presse
Tasclie de l'éviter de cent et cent façons,
Au lieu de s'appliquer à prendre ses leçons.
l'amant sensuel.
Que je m'estime heureux qu'il me laisse en arrière !
J'étois de son courroux la plus digue matière.
Il est vray que chacun devroit avoir pour moy
I^ mesme charité qu'il demande poursoy.
l'amour.
Cest assez discouru ; mais, pour vous mieux instruire,
Partout où vous irez observez , sans rien dire ,
Combien l'Impatience a de difformité,
Et combien toutesfois c'est un vice usité;
Mais voyez, sans sortir, combien d'impatience
Chacun témoigne icy que le ballet commence.
TOUS ENSEMBLE.
Vous qui suivez un bel objet,
Ke vous rebutez point pour son amour cruelle ;
DE L'IMPATIENCE. 521
Flécnissez-la par vostre zèle,
Mais n'oubliez pas tout à fait
L'usage de l'Impatience :
Souffrir trop laschement les maux que l'on nous fait,
C'est sans doute en amour une extrême imprudence.
ENTRÉE I.
Un GB4ND donne urui sérénade à sa maistr esse ^impatient de la
voir ' .
Sommes-nous pas trop heureux,
Belle Iris, que vous en semble ?
JVous voici tous deux ensemble
Et nous nous parlons tous deux ;
La nuit de ses sombres voiles
Couvre nos désirs ardens,
Et l'Amour et les étoiles
Sont nos secrets conlidens.
Mon cœur est sous vostre loy
Et n'en peut aimer une autre ;
Laissez-moy voir dans le vostre
Ce qui s'y passe pour moy.
La nuit est calme et profonde.
Nul ne vient mal à propos :
Le repos de tout le monde
Asseure nostre repos.
SA MAJESTÉ, représentant un grand amoureux.
Je ne fais point de geste et ne fais point de pas.
Qui ne soit de mou rang la preuve suffisante ; ,
Le monde représente iey ce qu'il n'est pas,
.Moy je suis en effet ce que je représente.
Il n'est rien de si grand dans toute la nature,
Selon l'ame et le cœur, au point où je me voy ;
De la terre et de moy qui prendra la mesure,
Trouvera que la terre est moins grande que moy ^.
' Cette sérénade, chantée par Le Gros, élail accompagi)ée d'un concert de plu-
sieurs instruments, tiiéorbes, flùles et violons.
'' Kléber n'avait pourtant pas lu Benserade, quitnd il disait à Bonaparte,: Gé-
néral, vous êtes grand comme le monde.
M2 LK BALLKT ROYAL
Je cède loustefois vaincu par de beaux yeii\ ',
Kt la Iragililt' dos héros que nous sonnées
Kst telle qu'après tout le plus petit des dieux,
Kst plus à redouter que le plus grand des hoiuines.
I/Univers a tremblé du bruit do mon tonnerre,
Kt la postérité ne s'en taira jamais :
Avec beaucoup d'éclat j'ay partout fait la guerre,"
J'ay bien plus fait encor, mcsmej'ay fait la pai\.
Mais ce m'est uu trésor si dou\ et si touciiant
Que celle qui sur moy remporte la victoire ,
Que je crois que P Vmour n'en est pas bon marchand ' ,
Si pour la luy payer il suffit de ma gloire.
MO?isiBUR LS PBii^cK ', de ta suite.
Cest |K)ur toujours que je veux estre
A la suite d'un si bon maistre,
Mon espérance et mon âppuy.
Qui de Dostre repos compose ses délices,
Et voyant ceux qui sont à luy
Ne regarde que leurs services.
lia ! si l'occasion à mon xèle répond/
Que j'iray de bon cœur où l'hoinieur nous appollo !
Il est à souhaiter qu'il n'ait plus de querelle;
Mais que je voudrois bien lui servir de second!
Le D\}C DE BEVUFORT^ (te lasuUe.
Je porte avec plaisir ma double servitude :
L'une attache ma vie au maistre que je sers;
' H s'agit des tM>aux yeux de la reine, devant qui on dansait ce Itallet. Le imii lo^r
de Louis XIV n'avait encore (|ue queUjues mois de dale, et iienserade ne devait
pas célébrer lon;;lemp8 l'amour conjugal du roi.
' n On dit qu'un liomme sera mauvais marc-Ji.md d'une ciiose, quand il fait
quelque affaire où il y aura à perdre , quand il fait quelque action dont il aura
sujet de se repentir. » ( Dictionii. de Furelière. )
^ C'eit la première foisque le prince deCondé parait dans les ballets de la cour,
il avait fait sa soumission vers les premiers Jours de l'annte précédente, et s'em-
pressait de se montrer t)on courtisan en s'associart aux plaisirs del/)uis XIV. Ce
n'est pas sans intention que Benseradc l'a mis de ta snilc de Sa Majesté, etceUe
première allusion à la révolte dont il se repentait est compiélée par les vers.
* 11 est inutile de dire ce (|ue c'ét lit que ie.iluc de Beauforl. Il avait été l'un des
lieutenants du prince de Condé dans la guerre civile, mais il avait fait sa sou-
mission avant lui. On peut dater sa réconciliation délinitive du jour on il
DE L IMPATIKNCK 523
L'jiutre attache mon cœur au Joug pesant et rude
D'une ingrate beauté dont j'adore les fers.
Je ne les ronipray point, quoy qu'elle puisse faire;
Et c'est une prison qui m'est tellement chère,
Que je ne voudrois pas faire le mesme tour
Que, pour sortir d'une autre, on me vit faire un jour ' .
Pour le COMTE d'armag.\ac', de la suite.
Jeune, bien fait et sans crime amoureux ,
Vous estes tellement heureux,
Qu'il n'est point de fortune au-dessus de la vostre ,
Et, d'un commun accord, nous reconnaissons tous
Que la nature a fait des miracles pour vous,
Soit en vostre personne, ou dans celle d'iuie autre.
I.e COMTE DE SA1!\T-AIG1\AN, r/f /rt .S7«Yf.
Suivant d'un maistre incomparable.
Fort droit après luy j'ay marché.
Éternellement attaché
A mon devoir inébranlable.
Ses loix ont réglé mes désirs.
Je l'ay suivy dans ses plaisirs ;
fui présenté par le cardinal au roi, quf le reçut bien. (Lorel, Lettre du 28 avril
1658.) II rivalisait avec le prince de Condé d'empressement et de zèle auprès du
roi. {Mémoir. de M"" deMoUeville, Collect. Michaud, (. X, p. 501.)
' Lors de son évasion, en 1664, du château de Vincennes, où il était renfermé
depuis 1648, sous la garde de Chavigny. Il gagna un de ses gardiens, et descendit
dans les fossés, à l'aide d'une échelle de corde qu'il avait reçue dans un pâté.
Cinquante domestiques l'altenduient, et, grâce aux relais disposés d'avance sur la
route, il put gagner rapidement son'cliàleau d'Anel. ( Voir les Méinoir. de M"" de
Motteville, Colkct. Michaud, t. X, 160. )
^ L'ainé des lilsdu comte d'Harcourt, nommé grand écuyer de France en rem-
placement de son père, en janvier 1658 (Loret, 1. IX, Lettre du 26 janvier), marié
en octobre I66O à MUe de Villeroy (Id. I. XI, Lett. du 9 octob. 1660), frère du
fameux chevalier de Lorraine. Il mourut en 1718, à l'âge de près de soixante dix-
sept ans. Saint-Simon s'est étendu longuement sur ce favori de Louis XIV :
« Une très-noble et très-belle ligure, toute la galanterie, la danse, les exercices,
les modes de son temps; une assiiluilé infatigable; la plus basse, la plus puante,
la plus continuelle flatterie, toutes les manières et la plus splendide magniticence
du plus grand seigneur, avec un air de grandeur naturel qu'il ne déposoit jamais
avec personne, le Roi seul excepté, devant lequel il savoit ramper comme par
accablement de ses rayons, furent les grades qui charmèrent ce monarque, x etc.
( Mémoires, Hachette, in-12, X, 41.)
i74 LE BALLET ROYAL
Les mieDS, qui me sont chers, ne m'en ont sceu dcffendre,
F.t des plus courageux, comme des plus zélez.
Quand sur un ton plus haut il a fallu le prendre,
Nul ne Ta mieux ser\y dans tous ses démeslez.
Le COMTE DE GiiiCHE, de la suite.
D'une ardeur assez peu commune
J'ay suivy des guerriers le métier inhumain;
Encore par bonne fortune
Il Be m'en couste qu'une main.
Mou cœur avec l'Amour a toujours quelque affaire;
.Mais lorsque tout entier ma maistresse l'aura,
Souvenez- vous que ce sera
Si mon maistrc n'en a que faire".
Ije MARQUIS DE MI.LFBOY, (le lo SUitf.
Lors que j'étois petit gar(^on,
Cliacun me faisoit la leçon
D'une clwrité sans seconde ;
De mon enfance on prenoit soin,
J'étois le plus joly du monde'.
Et j'en prends le monde à ti-moin ;
.Mais peut-on parler de si loin.'
Maintenant nul ne me réforme.
L'on se tient sur le sérieux,
Non que j'aye changé de forme,
Ou que ma taille soit énorme,
Mais je conmience d'estre vieux '.
Les dames ne m'osent permettre
De leur parler quand je les voy,
' Ne serait ce puiot ici une allusion à la manière dont le comte de Guiche, amou-
reux de Mlle de la Vallière, s'était tout récemment rdiré pour faire place au
Roi [Histoire d'Ut-nriette iTAtigletcrre, par M"" de la FayellcJ. Dans ce moment-
là même, le comte de Guiclie était en train de nouer avec Madame une autre in-
trigue, qui éclata publiquement quelques semaines après, pendant les répétitions
du Ballet det Saisons à Fontainebleau. {Id.)
On l'avait surnommé le Charmant. Mme de Coulanges ne l'appelle jamais
autrement Voir sesLeUresdu 3 oct. IC7'2, 24 févr. et20 mar8'i673), et c'est le
nom que lui donnent souvent aussi M"* de Sévigné et t>eaucoup d'autres.
^ 11 avait alors environ dix huit ans. Ici, et dans le» vers suivants, Benserade
plaisante sur cette époque de transition où l'enfant se métamorphosait en jeune
homme : les dames surent bientôt ce qu'elles diraient se promettre du galant et
charmant marquis.
DE L'IMPATIENCE. 52à
Et dans le commerce avec moy,
]Ne sçaveiit sur quel pied se mettre,
Ny ce qu'elles s'osent promettre ;
Je ne le sçais pas trop non plus :
Amour, qui dans les cœurs pénètre,
Nous soit en aide là-dessus !
Pour le MARQUIS DE GENLis, de la suite.
Sur les traits de vostre visage
S'est trop exercé mon pinceau ;
Il est bon de mettre en usage
Un sujet qui soit plus nouveau :
Ce qui jadis eut bonne grâce
Ne l'auroit plus en ce temps-cy ;
Et comme enfin la beauté passe , ,
La laideur mesme passe aussy. "
Le MARQUIS DE RASSAN, (le la suUe .
Des pas aussi beaux que les uostres ',
Peut-estre avant qu'il soit un an,
Pourroient bien se changer en d'autres
Pour la conqueste du Turban.
Six SEIGNEURS delà suite d'un Grand, impatiens déplaire, surpren-
nent agréablement leur illustre Maistre, par une entrée au son de
la ritournelle de la sérénade.
Le COMTE DE SAINT-AIGNAN, Ic MARQUIS DE VILLEfiOY, le MAR-
QUIS DE GENLis, le MARQUIS DE RASSAN, Messieurs bontemps
et LANGLOIS.
ENTRÉE II.
Deux ALCHI3IISTES, impatiens de voir si leur poudre de projection
est faite, ouvrant devant le temps le fourneau, éventent la matière,
et voyant leur mystère gasté, et l'un imputant ce malheur à
l'impatience de t autre, ils s'en're-battent, en suite de quoy six
' Le marquis de Rassan était un des plus brillants danseurs de la cour, et les
ballets de Benserade font plusieurs fois allusion à ce talent. On peut voir, en
particulier, la 9* entrée du Ballet des Amours déguisés.
LE BALLET UOVAL
l'KTiTS kNFANs sotteHt de ce mesine fourneau, en forme df
gouttes de mercure.
/*OUr le* ALCHIMISTES.
Qu'esl-ce que le mérite et la vertu sans l'or?
^'cn déplaise aux beaux-arls où l'on se fait instruire,
De Ter en abondance est le meilleur trésor :
Heureux qui trouveroit le secret d'en produire !
Qui |K)urroit s'en passer bien plus beureux encor.
Evnn'.K !1I.
/)evx MAisTRES A i)\NSER S impatientent en montrant la courante
à dfs 3/oscorites.
MAISTliEs A l)4>SF.ii, impatiens.
Que de corps mal-adroils et comme estropiez !
Qu'outre leur peu d'adresse ils ont peu de lumière ,
Quand il faut que la leste entende la première
(le qu'on veut faire ensuite cxéenror niix pieds.
ENTRÉE IV.
/>é^(rj; PLAIDEURS, impatiens de la longueur de leur procès, pressent
par une batterie leurs procureurs de les achever.
Pour les PLAIDEURS.
Kstre amant et languir pour une dame ingrate ,
Kstre esclave et gémir sous les fers d'un pirate,
C'est une longue mort, sensible au dernier point;
-Mais, quoy qu'elle soit dure à celui qu'elle accable,
De toutes les langueurs la plus insupportable^
Est d'avoir un procez qui ne finisse point.
DE L IMPATIENCE. 627
SECONDE PAKTJE.
liÉClT
DE l'impatience '.
Courons où tendent nos désirs :
Il n'est pas toujours temps de gouster les plaisirs,
On ne peut en avoir trop tost la jouissance ;
Il faut presser pour estre heureux,
Kt l'Amour est sans traits, et l'Amour est sans feux ,
Quand il est sans impatience.
Ces longs soupirs et ces langueurs
Ne sont bons qu'à nourrir d'éternelles rigueurs;
En fasse qui voudra la triste expérience :
Il faut presser pour, etc.
ENTRÉE I.
Six PORTEFAIX, impatiens de se décharger de leur fardeau, le jet-
tent par terre , d'où sortent six ^a.ins, impatiens d'esfreplus
long-temps emballez.
PORTEFAIX, aux Dames.
Vous nous voyez gémir sous un faix ennuyeux :
Mais, ô divins objets! nous avons plus de peine
A soutenir l'éclat qui sort de vos beaux yeux.
Et cette charge nous entraisne.
Le COMTE DE MARSAN', représentant un nain.
Que je veux mal à qui me dit
Que ma taille est d'une poupée !
' Chanté par Mile de la Barre, accompagnée de Ihéorbes et de violons.
* Charles de Lorraine, comte de Marsan, sire de Pons, prince de Mortagne, ne
en 1648, n'avait alors que quatorze ans. C'était le frère du fameux chevalier de
Lorraine, et du comte d'Armagnac , que nous avons vu plus haut.
518 LR BALLET ROYAL
Qu'est-ce que j'ay de si petit?
Est-ce le cœur? est-ce l'esprit ?
Est-ce la naissance ou l'épée ?
ENTRÉE II.
Des oiSELBUBS A LA CHOUETTE s'impatientent qu'elle n'ait pas
été bien pour J aire venir les oiseaux
Des OISELEURS.
Kuse et subtilité partout nous accompagne ,
Et ces petits voleurs sont mis ù la raison,
Qui se moquoient de nous étant à la campagne ,
Mais qu'onfait bien chanter quand ils sont en prison.
M. DU pmyî/*, représentant une chouette*.
Mon petit becq est assez beau,
Et le reste de ma figure
Montre que je suis un oiseau
Qui n'est pas de mauvais augure.
ENTRÉE III.
Deux jeunes débauchés, impatiens de la succession de leur père,
luy rompent et brisent ses cojfres à Faide de deux autres valets,
et le bonhomme Jes surprenant et en tombant dans le désespoir,
les chasse tous de chez luy.
' Et Jusqnea «a petit dn Pio,
Pu guère plu* grand qu'un lapin,
Il contrefit <, foy de poêle ),
Si naÎTcmeot la chouette,
En battant de l'aile et damant.
Qu'on peut de luy dire en paMast
Qu'il fit presque pasmer de rire
Toute la cour de nestre Sire.
Voila ce que dit Loret dans son compte-rendu du ballet de V Impatience. Le petit
Jules du Pin n'avait alors que six ou sept ans. Son père était aide des cérémonies.
Od le retrouve dans le Ballet des Saisons, le 23 juillet suivant.
DE L'IMPATIENCE. ' 529
U COMTE DE SERY ', représentant un jeune débauché.
Quoy que le besoin me suggère,
Je ne veux point voler mon père,
Je sçais trop ce que je lui doy :
Il a de la magnificence,
Et, presque aussi jeune que moy,
N'aime guère moins la dépense;
Son cœur est franc et loyal,
Généreux et libéral ,
Il donne devant qu'il offre,
Point du tout intéressé :
Tant de vertu sauve un coffre
Du danger d'estre enfoncé.
Pour le MARQUIS DE viLLEROY, représentant un jeune débauché.
Dans cette fougue du bel âge,
Où les plus vives passions
Produisent beaucoup d'actions
Que l'on ne fait guère étant sage ;
Un père qui vous aime bien
Ne vous laisse manquer de rien;
Mais vos emportemens ailleurs que dans sa bourse,
Pourroient trouver quelque ressource.
S'il vous étoit moins indulgent ;"
Et comme il ne s'agit, auprès de la plus chiche.
Que de gagner son cœur pour avoir son argent,
Que vous alle2 devenir riche =* !
' François de Beauvilliers Saint-Aignan, lils aîné du comte, depuis duc de Saint-
Ai gnan, de l'Académie française. Le comte de Sery fat an de ceux qui se dis-
tinguèrent le plus au carrousel de 1662. Il se signala aussi et fut blessé au combat
contre les Turcs, sur les bords du Raab, en 1664 (Lqret, I. XIII, p. 87, et Lettre du
23 août 1664 ).Sa bravoure et sa loyauté sont louées plusieurs fois dans les ga-
zettes de cour. Il mourut d'une maladie de foie, dans les premiers jours d'octobre
1666 (Robinet, 9 oct )■ 11 était premier gentilhomme de la chambre du roi en 1657.
' Voilà de belles leçons ! Il semble que certains gentils hommes, habitués à la vie
de cour, n'attachaient pas à ce fait d'être entretenus par leurs maîtresses, l'idée
déshonorante qui s'y attache aujourd'hui, même dans les esprits les moins déli-
cats. La pauvreté proverbiale de beaucoup d'entre eux {voij. plus loin une note sur
la 3e entrée du Balleji des Arts ), jointe à leurs énormes dépenses, à leur besoin de
luxe et à leur vanilé, leur fermait souvent les yeux sur cette honte. Nous avons
d^jà vu un trait analogue dans le bd\\tiile% Plaisirs Irouhlés (Entrée VllI). C'ett
un des thèmes habituels de la comédie du temps, surtout vers la lin du siècle et le
COMEMP. DE MOLIÎRE. — I!. 34
LE BALLET ROYAL
ENTIIKE VI.
JUPITER, impatient de jouir de sps amours, trompe caliste sou-
l'habit de Diane, et, pour In direrfir, amàne nombre de musi-
ciens.
Ji PiTER déguisé, représenté par SA MAJEST^l.
Après avoir tonné quand il étoit lH>soin
D'abattre lesgéans quej'ay réduits en poudre,
Va ia\\ voler mon nom plus loin
Que l'aigle qui porte ma foudre,
Je descends vers l'objet qui seul me |>eut rharmer,
Kt mesme j'y descens, non sans quelque surprise
Qu'à dessein de me faire aimer,
Il faille que je me déguise.
Les mortels ne sçauroient, quand je lrai,te nvcccnx.
Souffrir de ma splendeur qu'une légère trace
Kt mon éclat trop lumineux
Les éblouit et m'enibarrasse.
I>evantune beauté Je cache finement
Cette pompe divine où mon estre se fonde ;
Kt l'on me prendroit seulement
Pour le premier homme du monde '.
f.e monde cependant m'adore et connoist Itieri
Qu'à son utilité je dispose les astres,
Ktsuis la source de son bien.
Sans estre auteur de ses désastres.
Kt la greslc, et la pluye, et les vents inconstans.
Furent des fiers destins l'ouvrage nécessaire :
Nous n'aurons plus que du beau temps,
Kt c'est ce qui me reste à faire.
cominenci'ment du suivant: qu'on lise Rpgnardel Hancawri [ Al tendez-miti sons
l'otme, le Cheviilier à la mode), C Homme à bonnet Jorluinx ûv Baron, etr. Les
Mémoires du Irmps pourraient fournir une foule d'exemple.sa l'iippui. Ricliclieti,
l«* lyprdrs liëroâ de la galanterie, ne se fdisait pas scrupule de recevoir de l'ar-
gent de ses maîtresses.
' On dirait une allusion voilée à Tamour du roi pour Mlle di' la Valliére, amour
qui était «lors tout à fait à ses dél.u's et que henucoiip isnoralcnt encore. On sai(
que Louis XIV fat surtout sé<Iuil, dans ses rapports avec M '" de la Valliére, par
le plaisir délre aimé pour lui-même. « Que! domma;>e qu'il soit roi ! » avait dit
celle-ci, qui ne\ouoit \«ir rn lui (,ue Ihomne le plus aimable et le plashef
homme de son ro>J.ume.
DE L'IMPATIENCE. 531
L" COMTE DE SA.iNr-ATGiNAN, veprése/i'ont lUi des suivons de
JUPITER.
Je sers un maistre incomparable ;
En l'honneur deluy plaire on trouve des appas :
La peine qu'où y prend est un i)ieu désirable.
Et la fortune suit ceux qui suivent ses pas.
TROFSIÈVIE PARTIE.
RÉCIT GROTESQUE K
Des GOURMANDS Voyant leur souppe, impatiens de latnanger, met-
tent tous la culllier dans la marmite et la portent à la bouche,
ets'étant bruslés, font mille sortes de grimaces.
Pour des CjOvrmx^ds quisebruslent.
L'Impatience nuit à qui n'en est point maistre ;
Ne se presser pas tant, c'est jouer au plus fin ,
Fit ces gourmands punis nous donnent à connoistre
Qu'à force d'aller viste on demeure en chemin.
ENTRÉE II.
Des CREANCIERS impatiens donnent leurs obligitions à des ser-
gens pour les exécuter, prennent eux-mesmes au corps leurs dé-
biteurs, et enlèvent leurs meubles.
Le COMTE DE SAiNî-AiGNAN, représentant un débiteupv poursuivi
par des créanciers .
6 que le créancier est une nation
Fascheuse, opiniastre, importune et pressante!
Volontiers on lui donne une assignation,
Pour laquelle manquer volontiers on s'absente.
' On voit, par la liste des exécutants de ce récit, donnée dans l'édition originale,
qu'il y avait jusqu'à quatre musiciens chargés de faire les canards.
35
531 LE BALLET ROYAL
Moy qui suis quelquefois de la vacation,
Lors que mon débiteur me prie
De luy donner du temps, qu'il proteste, qu'il crie
Que pour l'heure présente il est gueux comme Job ,
Que pour me satisfaire il n'est rien qu'il ne fasse,
r,t qu'il me dit : « Monsieur, mettez- vous en mo place »,
— Mon amy, je n'y suis que trop — ,
Voilà comme l'affaire entre nous deux se passe.
EMiiEE m.
/itt/ZcuEVALiEBS de l'ancienne chevalerie, étant rivaux et impa-
tiens de /aire paroistre leur adresse à la dame leur maistresse,
n attendent pas meivie que les violons soyent d'accord et ne lais '
sent pas de danser en cadence leur entrée. La mesme dame,
aussi imfHititnte de l m r plaire de la mesme sorte, danse avec
eux.
Pour SA MAJESTÉ, représentant un chevalieb de Cancienne
chevalerie.
Voicy la Ane fleur de la dievalerie ,
Qui passe de bien loin nos héros fabuleux
Kn belles actions comme en galanterie ;
Enfin ce prince merveilleux,
Que l'Amour suit partout, que la Gloire accompagne,
Est le pur sang de Charlemagne.
Qu'il danse ou qu'il combatte, aussitost qu'il paroist.
L'on voit pardessus tout sa grandeur héroïque-.
C'est l'honneur et l'appuy de l'ordre dont il est.
La chevalerie est antique.
Et je la crois du temps de ses premiers aveux ;
Mais le Chevalier n'est pas vieux.
La Guerre et la Discorde, en nos jours étouffées,
Sans sa teste et son bras seroient encor debout :
Il a fait de leur chute un comble à ses trophées,
Bref il a pacifié tout ,
Et, nous donnant la paix, et se donnant Thérèse,
A mis tout le monde à son aise.
DE L'IMPATIENCE. 533
ENTRÉE IV.
()Ma/re MARCHANDS MORES, impatiens de Uarrirée de leurs vais-
iecrux, consultent deux boewiennes.
MORES.
Au lieu de nous aimer, faut-il que l'on nous craigne?
Ne sçaurions-nous jamais parvenir à nos fins ?
Et n'aurons-nous point nostre règne,
Comme ces Messieurs les Blondins 7
QUATRIÈME PARTIE.
RÉCIT
DE LA LOTERIE'.
Venez vous ranger sous mes lois ;
Je reçois toutes vos offrandes.
Sans différence et sans choix :
Mes faveurs les plus grandes.
Sont quelques billets doux,
Où vous aspirez tous.
Peu d'heureux, beaucoup de jaloux
Ma main couronne le hazard ,
Et le faux et le vray mérite
Eu mon cœur ont la mesme part;
La Fortune est écrite
Dans quelques billets doux, etc.
EN IRÉE I.
Des SUISSES, servis par des FLORENTiPfs avec des bouteilles à long
goullol et des petits verres, impatiens de boire se jettent dans
un muid de vin, pour boire à leur aise.
SUISSES.
Bous corps d'hommes
Que nous sommes,
' Chanté par M Hilaire, avec accompagnemenl de Ihéorbes et de violons.
.S3I I.K HAI-I.K I l<(»N Af-
Nul travail ne nous déplaist ;
Il n'est rien qui nous moleste,
Hormis la soif qui nous est
Plus funeste
Que l.i peste.
Pour (les raisons,
Nous en faisons
Sans j)eiue aucune ,
Kt n'en disons
Jamais pas ime.
ENTHF'E I.
Iks FILLES attendent impatiemment l'arrivée de leurs galans, re-
gardent incessamment jmr les portes et par les fenestres^ sortent
dans la rue, enrayent leurs servantes au devant, et font pn-
roistre leurs inquiétudes par mille postures différentes.
Z^MAHtjl lt> bK GtM.l.s, uiiiuiiivuX.
Comme de ses talons volontiers on se pique,
Beau, galant, amoureux, sont les trois attributs
Que je possède encore, et que j'ay toujours eus.
Si quelque sévère critique
Ne me vient retrancher le premier tout au plus.
La nature n'étant ni bizarre m folle,
Sur un moule assez juste avoit formé mes traits;
Mais, pour gaster son œuvre incontinent après,
Survint la petite vérole ,
Qui n'ajamais manqué d'arriver tout exprès.
Dix AVEUGLES, impatiens de sortir, de crainte de perdre t heure de
gagner leur vie, n'attendent pas leur conducteur ; et, se fiant à
leurs basions, s'entrechoquent les uns et les autres, et se battent.
RÉCIT
DES AVEUGLES.
Après la clarté perdue.
Qui nous fut un bien si cher,
DE L'IMPATIENCE. 535
A^d'autressensque la veue
Il faut d îDC nous fetrauclier,
Pour estre aveugle est ce à dire
Qu'on ne gouste rien de doux ?
Amour qui sait si bieu rire,
Est aveugle comme nous.
L'attouchement nous console
Du bien qui nous est osté ;
Et jamais sur sa parole,
Nous n'en croyons la beauté.
Pour estre, etc.
Les AVEUGLES, aux dames.
Vous pourriez bien tirer quelque desavantage
De nostre aveuglement qui nous sauve du feu;
Si de nos yeux pour vous nous n'avons point l'usage,
Les vostres contre nous vous servent aussi peu.
Pou?' Monsieur BxPTiSTE.\représeiitant un aveugle.
Ces chants harmonieux nous raviront toujours.
Sur les autres toujours ils auront la victoire ;
Et pourl'intérest de sa gloire,
Cet aveugle n'a rien à craindre que les sourds.
ENTRÉE IV ET DERNIÈRE.
Deux kUKVi^impaliens enlèvent leurs maistresses, sçavoir Plitoin,
Proserpine; Bobée, Orithie.
AUX DAMES.
Vous de qui les bcautez me semblent si charmantes,
Souffrez ma passion sans douter de ma foy ;
Puis-je estre soupçonné de flammes inconstantes ,
Et les feux éternels ne sont-ils pas chez moy?
Plus de cent pieds sous terre, en lieu fort écarté.
Vos fautes avec moy ne seront point célèbres ;
' Lulli, l'auteur de la musique du ballet.
S36 LE BALLET liOTAL
Et comme la Pudeur aime Tobscurité,
Ke suis-je ps ausrf le PriuceMi'S ténèbres ?
Ostez-vous de l'esprit mille cliimèrcs vaines :
I^s démons, les serpents, et la flamme et le fer;
Et, sans vous allarmer de la crainte des peines,
Péchez avec celuv qui peut tout en Knfer.
Pour le COMTE d'armagnac, reprrsentant iiorke'.
Ce vent impétueux a fait de beaux vacarmes,
A bien déconcerté des attraits et des charmes ;
Au point qu'il a régné depuis ces derniers temps,
Quel dégast n'a-t-il fait dans les fleurs du Printemps ?
Il a couché par terre et les lys et les roses.
Bref il a renversé tant de si belles choses.
Dont il n'est pas besoin icy que nous parlions,
Qu'en renversant la flotte et tous ses millions,
Qui servent à l'Espagne à soutenir la guerre,
Et donnent tant d'envie au reste de la Terre,
Il eut renversé moins, et causé du fracas
Dont les gens de bon sens auroient fait moins de cas.
EPILOGUE \
AMOUB, LA PATIENCE, l'IM PATIENCE.
AMOUB.
Je voudrois aujourd'huy vous pouvoir accorder.
Vous sçavez de vous deux qui j'aimerois à suivre ;
Vous, vous sçavez comment je scais m'accommoder
A vostre manière de vivre ;
Mais enfin je voudrois pouvoir vous accorder.
l'impatience.
Amour, situ prétens suivre la Patience,
K 'espère plus trouver que mépris et souffrance,
« Pluton éJait représenté par le duc de Guise.
'Les acteurs de l'Épilogue sont les mêmes que ceux du Prologue. Cet Épilogue
ffre également un texte italien en regard du français.
DE L'IMPATIENCE. ;.37
Ou, si l'on satisfait quelqu'un de tes désirs,
Sois seur de l'aciieter par de longs déplaisirs.
LA PATIENCE.
Si ma rivale, Amour, te guide et te possède,
Ne crois pas que jamais rien de grand te succède. .
AMOUR.
Disons vray, vous avez trop d'indiscrétion.
Et vous, trop de lenteur et de précaution,
Et, pour vous mieux régler, il faudroit, ce me semble,
Que vous fissiez effort pour vous unir ensemble.
l'impatience et la patience.
D'un dessein si bizarre as-tu pu te flatter ">
Résous-toy de la suivre, et pense à me quitter,
Ou bien, si tU prétens qu'avec toy je demeure.
De ma rivale, Amour, éloigne-toy sur l'heure :
Tout accord me seroit avec elle odieux.
Pense avec qui de nous tu croiras estre mieux.
la patience.
Par moy les longs ennuis d'une flamme constante
Passeront près de toy pour une douce attente.
l'impatience.
De la fourbe, par moy tu fuiras le danger.
Et de mille dangers je te puis dégager.
LA patience .
Une place importante et qui scait se défendre
Se rit du vain effort de qui la veut surprendre.
l'impatience,
■ Une de qui l'orgueil ne se peut abaisser
Croit honteux de se rendre et veut se voir forcer.
h3v I i; li M.I.F. r ROYAL
LA PATIENCE.
Pensez-vous qu'en amour celuy qui plus s'empresse
Soit plus seur de gagner le cœur de sa maistresse ?
Pensez-vous qu'un amant gardant sa gravité
Ait l'heure du berger à sa commodité ?
LA PATIENCB, à C.-ilHOUr.
Si tu la suis, ton feu, portant partout la guerre,
Sera plus odieux que celuy du tonnerre.
l'impatienck.
Si tu la suis, ton feu, pesant et presque éteint,
Sera comme ces feux que la peinture feint.
AMOUH.
Mais, sans prendre un soucy qui n*est pas nécessaire,
Je feray bien sans vous ce que je prétens faire.
LA PATIfiNCB et L'IMPÀTIENCE.
Comment donc?
AUOCR.
Me serviiiil avt'c discrétion
Ue ce qu'en son humeur l'une et l'autre a de bon.
AMOUB, LA l'ATiENCE et l'impatience, ensemble.
Amans, enHn l'Amour bannit avec prudence
L'excez de la lenteur et de l'impatience,
Et, sans donner de lois à vostre passion.
Ne vous propose plus que la discrétion ;
Car, il faut l'avouer, la science amoureuse,
De mesme que la guerre incertaine et trompeuse.
Etant sujette au sort qui déciile sans choix.
Ne sçauroit recevoir de règles ny de lois.
DE L'IMPATIENCK. 539
AMOL'R.
A qui nous a donné favorable audience
Nous devons un remerciement;
Si, dans nos airs ou nostre danse
Quelqu'un n'a point trouvé de divertissement,
Le seul remède est d'avoir patience.
TOUS ensemble '
Beautez qm régnez sur les cœurs,
Vous qui, dans vos adorateurs,
Trouvez la patience belle.
N'en accusez que vous lorsqu'ils s'éloignent d'elle.
Car, en meslant adroitement
Le plaisir avec le tourment.
En meslant aux rigueurs quelque chose de tendre,
Vous pouvez aisément apprendre
La patience au plus rebelle amant.
LE BALLET ROYAL
DES ARTS.
1663.
NOTICE
LE BALLET DES ARTS.
Le Ballet des Jrls fut dansé pour la première fois le 8 janvier 1GG3. Celte
année fut d'ailleurs une des plus fécondes en divertissements pour la cour bril-
lante qui se pressait autour d'un jeune roi , toujours avide de nouveaux plai-
sirs : des mariages et des naissances dans la famille royale et dans d'autres
grandes familles, la création de nouveaux ducs et pairs, les grâces de Louis XIV
répandues sur plusieurs de ses serviteurs, la présence du prince royal de Da-
nemark et des envoyés de la Confédération des Suisses à Paris , l'arrivée d'un
légat du pape , le retour du prince et de la princesse de Conti dans la capitale,
et plusieurs autres circonstances moins importantes, donnèrent encore plus
d'activité aux fêtes et les rendirent plus fréquentes ' . Parmi ces fêtes, le Ballet
des Arts, dont les vers pour les personnages , les dialogues elles récits étaient
de Benserade, mérite assurément d'occuper l'une des premières places. Le
succès qu'il obtint est attesté par le grand nombre de ses représentations
pendant tout l'hiver de 1GC3, et par sa reprise l'année suivante.
Le liallet des Arts offre tuie particularité curieuse , et qui eût suffi pour
le recommander à notre choix. Autour du jeune monarque, représentant un
berger, se groupaient les principales beautés de la cour et les plus en faveur,
Mlles de Mortemart , de Saint-Simon, de la Vallière et de Sévigné, sous la
présidence de Madame. Par deux fois différentes, dans la prenuère et dans la
septième entrée, elles paimenl toutes cin([ ensemble sur le théâtre, ici
déguisées en bergères, et là en amazones, cpie guidait Pallas. Il semble
que l'ingénieux ordonnateur de la fête, par une de ces attentions délicates
(pi'on ménageait volontiers à Louis XIV, eût pris soin de réunir autour de
lui , en une sorte de cortège triomphal, toutes celles qui étaient déjà ou qui
allaient devenir l'objet de sa faveur. On sait quels avaient été les sentiments
du roi pour celte jeune et charmante Henriette, qu'il avait paru, pendant
quelque temps, vouloir aimer d'une amitié plus que fraternelle. A la date de
ce ballet , l'amour de Louis XIV pour M"*-" de la Vallière n'était plus un
mystère , et, quel((ues années plus tard, M"* de Mortemart, devenue M"'" de
Montespau, succédait à son tour à celle-ci dans ce cœur volage. Enfin il n'est
pas jusqu'à M"*" de Sévigné elle-même qui , au moment où M"" de la Val-
lière commençait à perdre son cmpiie, n'ait paru un moment menacée de Ui
' Walclveoaër, Mémoires svr Mme de Sévigné , f. II, p. 3i2. •
.., NOTICE
laNour rovale. M™* de Montniorencv ériivail celle grande noii\»'IIe à IJussj-
Haljulin, en KiGS; el Bussy, en bon cousin, dont la nioralilé élait celle d'un
courtisan et de l'auteur de V Histoire amoureuse, lui ré|K)ndait avec un c\-
uisuic naïf: « Je serois fort aise que le roi s'attachât à M"'' de Sévigné , car
la demoiselle est fort de mes amies, et il ne |>ourroit être mieux en uiailivs-
sc. u Heureusement, le souhait édifianl de Rnssy ne se i-éalisa |)as.
Plusieurs de ces danseuses étaient des filles d'honneur de Madame, ou,
comme M"« de Mortemart (d'ahonl connue ^sous le nom de M"' de Tonnay-
Cbarente), faisaient |>artie de sa soi'iélé intime , et cette circonstance peut
ser%ir à expliquer l'amour que le roi éprouva successivement pour elles. Il
avait appris à les connaître dans le cercle |>articulier de sa l>elle-sa>ur, et
»-elle-ci, pour mieux le retenir, avait eu soin de s'entourer des |)rrsonnes <lonl
la conversation était agréalde au roi el qu'il voyait avec le plus déplaisir. On
sai^ même que ce fut elle cpii contribua à détacher le jeiuie souverain de «a
|iersonne, et à lui mettre au cœur sa |>assion |)our M"' de la Vallière,
qu'elle avait choisie d'abord |)our couvrir son propre manège, et qui ne pa-
raissait |ias dangereuse. \jp roi et M"' delà Vallière, en se prêtant iicejeu,
y fui-ent pris de Ijonne foi tous deux. Des féjes connue celle dil Hallet des
Arts, étaient très-propi-es à affermir et à étendre ces premières impressions.
Ce divertissement , tpii semblait donné en l'honneur de Madiune, à la cour
de laquelle il fut représenté, était bien plus réellement donné en riioniieur
de M"' de la Vallière , qui, depuis |>rès de deux ans , était l'objet caché de
tous les divertissements de la cour. O fut vraiment, par excellence, la fête
de la galanterie, el l'on comprend sans |>eine l'effet (|ue dut produire sur
l'assistance cet essaim déjeunes beautés <pii escortait le roi. En 1G80, M""' de
Sévigné, dont l'eutbonsiasme sans doute est un |>eu sus|M-ct en pareille cir-
constance, s'en souvenait encore avec transport, et associait, en un même
souvenir, le triomphe de sa fdleà celui de ses compagnes : » Il yavoit (juatrc
|)ersouues avec feu Madame , que les siècles entiers auront {leine à remplacer,
et ]M)ur la beauté , et pour la belle jeunesse, et ]>oin- la danse : ah ! quelles
l>ergères et quelles ama/ones ! ' «
La Gabelle du 13 janvi(>r 1GG3 donne une assez longue description du
Ballet des Arts , mais qui ne fait guère que suivre |)as à pas les entrées et
rt-péter, sans y rien ajouter, les indications contenues dans les sommaires de
chacune d'elles. On y voit qu'il fut dansi-, le 8 janvier, au Palais-Cardinal,
devant les reines. La Gazette du 20 ajoute cpi'il avait été dansé encore trois
fois ; celle dû 27 , qu'il fut donné en outre le 22 devant le cardinal d'Esté, puis
le 25, devant le prince de Danemark, puis le 29, le l"" février, et jus({u'à
la Gn du carnaval.
Les deux des<Tiptions de Loret (lettres du 20 janvier et du 24 février)
ne nous aj)prcnnent non plus rien de particulier. Ce sont toujours les mêmes
éloges à l'adresse du roi , des danseuses de la cour et de» chanteuses. M"" de
Saint-Christophe, Hilaire, La Barre et de Cercamanan . Baptiste dirigeait la
' Lettres de Mme de-Sévigaé, ti. .Moamerqué et Ad. Régaler, VII, p. 92.
SUR LE BALLET DES ARTS. 54.,
symphonie. Nous nous contenterons de citer un fragment de la seconde de
ces descriptions :
Loais, qui sous ses justes loii
Gouverne les peuples gaulois.
Avec des grâces sans pareilles
Y fit le berger à merveille ;
Plusieurs princes et grands seigneur^.
Dignes, certes, de tous honneurs ,
En ce ballet galant dansèrent
Et des mieux le Roy secondèrent
Cinq jeunes et rares beautez.
Sources de feux et declair'tez
Dans leurs deux danses différente»
Sembloient des planètes errantes
D'un éclat vif et sans pareil,
Dont Madame étoit le soleil.
Les autres beautez renommées.
Qu'ailleurs j'ay toutefois nommées,
C'étoient Suint-Simon, Cevigny,
De mérite presque infîny ,
La Vallière, autre fille illustre ,
Digne un jour d'avoir un balustre,
Et la défunte Mortemar;
Je la nomme défunte, car
Depuis qu'elle n'est plus pucelle.
Ce n'est plus ainsi qu'on l'appelle ',..
Mais, pour revenir au ballet.
Les voix douces et naturelles
De quatre aimables demoiselles ,
Les luthistes et violons,
En leur art de vrais Apollons,
Et bref toute la symphonie,
Causoient une joye infinie.
Le théâtre étoit fort paré,
Bien disposé, bien éclairé,
Et des machines l'artifice
T fit dignement son office.
Le Ballet des Arts fut publié à Paris, chez Robert Ballard, 1663, in-4".
' Elle s'était mariée le 6 février précédent (Loret, lettre du 10 février), dans le cours
des repréientatioDS du Ballet des Arts.
CONTBMP. DE MOLIÈRE. — II. 35
LE BALLET IXOJM
DES ARTS.
AA^ANT-PROPOS.
La Paix, ayant produit l'Abondance et fiait naistre les Plaisirs et
refleurir les Sciences et les Arts, les sept que l'on nomme Libéraux ,
conduits par leur inventeur Proraéthée, viennent paroistre en cette
superbe cour. Et comme la Musique en est l'un des plus nobles et
des plus agréables , elle fait avec les autres , par un grand concert
d'instrumens, l'ouverture du Ballet des Arts en général , dont quel-
ques-uns , soit mécaniques ou autres , ont été choisis pour faire les
entrées de ce ballet, chacune étant précédée d'un changement de
thé.^tre et d'un Récit.
L'AGRICULTURE.
Cet Art est représenté par des bergers et des bergïires, lesquels
sortent des agréables bocages qui sont la décoration de cette première
scène, après que la félicité et la paix , qui les accompagnent tou-
jours, ont fait un Récit en dialogue , auquel répond un chœur d'ins-
trumens rustiques.
DIALOGUE
«E LA PAIX ET DE LA FÉLICITÉ'.
LA PAIX.
Douce Félicité , ne quittons point ces lieux.
LA FÉLICITÉ.
Douce et charmante Paix , où peut-on estre mieux ?
• Chanté par ,Mlles Hilaire.et Je .Saint-ÇhrjstQphe.
35
548 LE BALLET ROYAL
TOUTES DEUX.
Ny les travaux ny les peines
N'habitent plus dans ces bois ;
Les bergers sont comme des rois ,
Les bergères comme des reines.
LA. PAIX.
Ty veux estre toujours.
' Ll FÉLICITE.
Et moy toujours aussi.
TOUTES DEUX.
Amour est le seul mal dont on se plaint icy.
L4 PAIX
lies Vents les plus mutins sont changés en Zéphirj!.
LA FÉLICITE.
Les maux les plus cruels sont changés en plaisirs.
TOUTES DEUX.
Icy, quand un cœur soupire,
Un autre coeur luy répond ,
Et c'est là tout le bruit que font
Les Échos qui n'osent tout dire.
LA PAIX.
J'y veux estre toujours , etc.
ENTRÉE I.
De BERGEBS et de bergères.
Pour le ROY, berger.
Voicy la gloire et la fleur du hameau :
Nul n'a la teste et plus belle et mieux faite ,
Nul ne fait mieux redouter sa houlette,
Nul ne sçait mieux comme on garde un troupeau ;
DES ARTS. 549
Et quoy qu'il soit dans l'âge où nous sentons
Pour le plaisir une attache si forte ,
]Ne croyez pas que son plaisir l'emporte :
Il en revient toujours à ses moutons.
A son labeur il passe tout d'un coup,
Et n'ira pas dormir sur la fougère ,
Ky s'oublier auprès d'une bergère ,
Jusques au point d'en oublier le loup.
Ce n'est pas tant un berger qu'un héros,
Dont l'ame grande applique ses pensées
Au soin de voir ses brebis engraissées,
En leur laissant la laine sur le dos .
Pour MADAIME " , bergère.
Quelle Bergère , quels yeux
A faire mourir les dieux !
Aussi, conTOie eux, ou l'adore.
Elle est de leur propre sang ;
Mais sa personne est encore
Bien au-dessus de son rang.
De jeunes lys et des roses
Tout nouvellement écloses,
Forment son teint délicat ;
Enfin les. plus belles choses
Près d'elle n'ont point d'éclat.
C'est une douceur extrême ,
Et, pour en dire icy le mal comme le bien.
Il est vray, tout le monde l'aime ;
Mais, aprçs son devoir, ses moutons et son chien ,
Je pense qu'elle n'aime rien.
' Après avoir dit, dans sa i'« description du ballet, qu'il ne veut s'arrêter qu'aux
cinq adorables migonnes
Lorel ajoute
Qui dans cet illustre ballet
Jouèrent si bien leur rolet.
Madame en étoit la première
Qui paroissoit toute lumière;
Tant par ses habits précieux
Que pai l'éclat de ses beaux yeux.
On ne pouvoit s:ins allégresse
Voir danser iceile princesse,
Et rien n'égaloit les appas
De sa grâce et de ses beaux pas.
( L. XIV, p, 10.;
Pour MADEMOISELLE DE MOuiEMART,: bergère.
Que cette Bergère est belle !
A-t-elIe pas un dcfaiit ?
Uu Berger qui soit dii^ne d'elle,
N'est-ce pas tout ce qu'il lui faut ?
A quiconque pourra tant faire
Que de la ntnger sous sa loy ,
La bonne affaire ,
L'heureux eraploy ' !
Pour MAOBMOisxLLE DR SAisT-siMON *, bergère.
dardez- vous de ces lis, gardez* vous de ces roses !
Qui ne s'en gardera ne sçauroit faire pis.
Ha ! qu'elle est dangereuse en gardant ses brrbis !
Klle a des yeux brillaus qui disent mille choses".
Mais ils en'donnent a garder
A qui plus qu'il ne faut ose If^Tegarder.
Pour MADEHoiSELLB DK LA' VALBrtîRE, berçéreJ
INou , sans doute, il n'est point de Bergère plus belle ;
Pour elle, cependant , qui s'ose d<'clarer?
• ' (es \ers, comme Cfux que nous verron?* pliis loin, :i la ',' cntric, s\É|)|tlii|ueiit
ccrtaiiierofnt au mariagp, alor» décidé et trei-proclialn , de Mlle de Morlemart
avec le marquis de Muote-opaii , (|uVlle épousa le « f<vrier suivant. Mais on snil
que, en dépit des pronosUcs de Benserade , le mari n>ul pas à se louer de cet heu -
veux emploi.
' La pucelle de Salnt-simof,
l-'ntv 4*iia >lHe de^and rnibw ,
Et d'uoe mère fort charinanti* :
Filk dont ia benulé naluanle
Se rrnd digne de Jour en Jour
D'admiration n d'amour ;
Fille enOn, le rare module
D'une Ame al noble et il belle.
Qu'on peut nommer l'âme et le corr»
Deus incomparable* Iresorii.
(I.ORET, I. XfV, lO.;
3 I/agréable de la Valliérc
Qui , d'une eiccllenle manière .
Et d'un air plus divin qu'lmmain,
Dansa la houlette à l.i main,
VxiU après, changeant la radence,
V.tx amaxone, avec ia lance ,
Ayant le port rt la fierté
D'une belle de qualité.
Ces derniers vers Se rapportent à la 7' entrée.
DES ARTS. 551
La presse n'est pas grande à soupirer pour elle ,
Quoy qu'elle soit si propre à faire soupirer.
Elle a dans ses beaux yeux uue douce langueur;
Et bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause,
Pour peu qu'il fust permis de fouiller dans son cœur,
On ne iaisseroit pas d'y trouver quelque chose.
Mais pourquoy là-dessus s'étendre davantage ?
Suffit qu'on ne sçauroit en dire trop de bien;
Et je ne pense pas que, dans tout le village ,
Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien '.
Pour MADEMOISELLE DE SEVIGNY^
Déjà cette Beauté fait craindre sa puissance ,
Et pour nous mettre en butte à d'extrêmes dangers,
Elle entre justement dans l'âge où l'on commence
A distinguer les loups d'avecque les bergers \
Le MARQUIS DE RASSAN , représentant un berger.
Je porte peu d'envie
Aux bergers dont la vie
Est pleine de douceur;
Ma fortune est meilleure
Si je trouve mon heure
Où j'ay perdu mon cœur.
' Allusion , a mots couverts, à l'amour du roi pour Mlle de la Vallière.
» Cevigny, pour qui l'assemblée
Eloit de merveilles comblée;
Chacun paroissoit enchanlé
De sa danse et de sa beauté;
Fille jeune, fille brillante,
Fille de mine ravissaatc.
(I.OBET, XIV, 10.)
Lorel écrit assez souvent Cevigny, mais quelquefois Sevigny, comme Benserade,
Bussj , Scarron, Monlreuil, etc. C'est à bon droit que Lorel loue sa danse, en môme
temps que son éblouissante beauté. Elle dansait à merveille, et dix-sept ans après
( 29 sept. 1680), M""* de Sévigné rappelait encore orgueilleusement à sa lille « le
petit pas admirable » qu'elle avait fait « sur le bord du théâtre. » C'était la pre-
mière foiâ qu'elle paraissait dans un ballet ; mais ce ne fut pas la dernière : l'année
suivante, elle représentait an Amonr dcgviséen ISymphc marilhne, dans le Bal-
let des Amours déguisés, et en 1665, elle était chargée du rôle d'Omphale, dans le
Ballet de la ISaissance de Fènus.
^ Françoise-Marguerite de Sévigné, née en ig48, était alors dans sa quinzième
année.
i>62 LE BALLET ROYAL
LA NAVIGATION.
La mer paroist en éloigDemeDt, de laquelle thétis sortant, avec trois
autres DiviNiTEz marines, chaote des versa la louaugede la Naviga*
tioD. Uu CHEF DE CORSAIRES , avec quatrc pirates de sa suite, arrive
sur le rivage, ne s'éloignant jamais d'un élément sur lequel il a étably
sa demeure.
RÉCIT DE THÉTIS*.
AUX DAMES.
Ke craignez point le naufrage ,
Beaux yeux : le vent ny Torage
N'oseroient vous attaquer.
Hazardez-vous dessus l'onde ,
Qu'elle rie ou qu'elle gronde ,
Il n'est que de s'embarquer.
Sur les flots qui s'aplanissent ,
Mille vaisseaux s'enrichissent
Pour im qui vient à n)anquer.
Vous ne ferez pas grand'cliose ,
Tant que vous direz : Je n'ose.
Il n'est que de s'embarquer.
ENTRÉE II.
in CORSAIRE et quatre pirates.
Pour le COMTE de saint-aignan, corsaire.
Ce Corsaire, toujours suivy de la Victoire,
A couru sur toutes les mers ;
Il a veu de l'Amour, il a veu de la Gloire
Les flots doux et les flots amers ,
Et n'a point redouté leurs vagues les plus hautes;
Devenu célèbre aujourd'huy ,
■ Chanté par Mlle de Cercamanan.
DES ARTS, 553
Pour en avoir laissé beaucoup derrière luy
Qui se sont échoués aux costes.
L'ORFÈVRERIE.
JuNON descend dans une machine qui représente une mine d'or,
comme la Déesse qui préside aux richesses, et fait le récit pour l'or-
fèvrerie, ensuite duquel quatre courtisaivs, qui ont acheté de quel-
ques orfèvres les superbes ornemens dont ils sont parés, font la troi-
sième entrée.
RÉCIT DE JUNON
SUR LES RICHESSES'.
Je répands sur les humains
La richesse à pleines mains :
Aussi pour mes autels la ferveur est extrême.
Parmy tous ses attraits , ses charmes , ses appas ,
Amour l'avoueroit lui-mesme ,
La richesse ne nuit pas.
Soyez beau , soyez bien fait ,
JN'ayez rien que de parfait ,
Pressez et soupirez , afin que l'on vous aime ,
Parmi tous ses attraits , etc.
ENTRÉE III.
COURTISANS , chargés ctorfévrerie.
Pour le COUTE d'armagnac, courtisan.
Vous estes courtisan; c'est une race d'hommes
Beaux, diseurs de bons mots , jeunes, adroits, galans,
Et qui, parmy tout l'or dont on les voit brillans.
D'ordinaire chez eux n'ont pas de grandes sommes ».
' Chanté par Mlle Hilaire.
» Rien de plus commun que ces railleries sur le conlrasle qui existait si souvent
entre les habitudes de luxe et la pauvreté des courtisans. D'Aubigné ne s'en est
pas fait faute dans le Baron de Fœnestc. On lit dans les Loix de la Galanterie
(1044), à propos des gentilshommes : « Leur condition les obligeant à faire plus de
ȉ4 LI. KAII FI' HOVAI.
Pour le COMTE DE SERi, qui decoit rcpiéscnter un gçi'Rtis\n
II n'est pas trop nécoss.iirf
Qu'un courtisan soit siiu «iv .
Et cependant ji- le suis,
Demeurant tant que je puis
Du)s la bonne et droite route.
Vons n'en serez jamais eu doute ,
Pouneu que vous en consultier.
Mes amours et mes amitiez.
Pour le MARQUIS DE GESim-f courtisan.
( )n pardonne à ma taille, on pardonne à ma mine ;
Mais ce n'c^t pas nouveauté '
Qu'à la cour on m'examine
Sur le fait de la beauté.
LA PEUNTCRE.
Le théâtre se change en une galerie ornée de plusieurs tableaux * i
statues, du fond de laquelle sortent lès ombres de ces deux grands
peintres de l'antiquité, /.eivis et apelle, qui font entre elles un dia-
logue servantde récita I Aride la peinture. Quatre peintres {gro-
tesques, suivis de leurs valets, avec <i(iatre dames ridicules qui vont
se faire peindre, dansent cette entrée d'une manière plaisante et
bi/arre.
DIAWGLE
d'apeUe Et de ]u:uxis'.
APELLE.
Ma Vénus a charmé les hommes les plus fins ,
Et je suis au-dessus de tout ce que nous sommes.
dépense qu'en toutes les autres, et n'étant pa» instcoils à faire valoir leurs bien»
par le trafic,... plusieurs d'entre eux seront sujets à tomiKîr dans l'indiscnce et
n'avoir pas les cîioses nécessaires à la vie... Mais nous y avons mis un bon ordre,
en les avertissant d'emprunier de tous costez, et d'appuyer l(;ur crédit par tous les
artifices imaginables, les asseuranl que c'est une des marques de noblesse d'en taire
ainsi. « Dans la scène XV des CosUaux, de Villiers, un courlisao dit a l'autre :
<> Je n'ay point d'argent. » El celui ci lui répond : « C'est un mal ordinaire aux
^ensde qualité. » (V. notre tome 1, p. 352.)
' Chanté par MM. de Beâumont et d'Estival.
DES ARTS.
ZEUXIS.
.('ay trompé les oiseaux en peignant des raisins;
C'est autant pour le moins que de charmer les hommes.
TOUS DEUX.
Après de si grands efforts ,
Nous faisons bien d'estre morts;
Ces modernes pinceaux imitant la nature,
Prétendroient de nous surpasser,
Et nous auroieut fait renoncer
A la peinture.
APÉLLE.
Quel honneur qu'on n'ait point achevé ce tableau
Où l'Amour mesme a cru que je flattois sa mère!
ZEUXIS.
Quel honneur d'avoir fait un ouvrage si beau
Que ceux qui m'ont suivy n'ont jamais pu mieux faire
TOUS DEUX.
Après de si grands efforts, etc.
ENTRÉE IV.
PEINTKES, DAMES, VAEBTS.
Pour les l'EIIN'TBES.
AUX DAMES.
Beau sexe , qui par nous venez à bout de l'autre ,
Flattez ce qui vous flatte et vous preste secours ,
Sous votre toile, hélas! vous n'estes pas toujours
Comme vous estes sur la nostre.
6ô« LE BALLET ROYAL
LA CHASSE.
DiANBSort d'une forest, en laquelle la face du théâtre s'est chan-
gée, et, accompagnée de quelques nymphes, fait un Récit auquel
plusieurs instrumens répondent, et G*phale, suivy de six autres
chasseurs , danse cette entrée.
HÈCIT
OE DIANB'.
Amour se glisse dans nos bois :
Evitons bien ses entreprises.
Nous prenons des bcstes par fois ,
Craignons nous-mesmes d'estre prises.
Il est bon de s'en délier :
Tous.les cœurs sont de son gibier.
Afln de nous assujettir.
Il est toujours en en)buscade ;
Il ne faut parfois qu'un soupir,
Il ne faut qu'une simple œillade.
Il est bon de, etc.
ENTRÉE V.
Pour MONSIEUR LE DUC, Cépholc.
Il arrive souvent, comme l'Amour est fin ,
Que d'un projet de chasse une affaire est couvert;
Quand un jeune chasseur se lève si matin .
Qu'il est passionné, que sa flamme est soufferte,
Un mary, comme un cerf, doit se tenir alerte.
Pour le DUC de beaufort, chasseur.
L'exercice est tout ce que j'aime ,
Et je n'en fais pas pour un peu ;
Je vais au bois , quelquefois mesme
Je vais à l'eau, je vais au feu.
' Cliauté par M'ie de la Barre.
DES ARTS.
Pour le MARQUIS de villeroy, chasseur.
Vous estes jeune , adroit, et parfaitement bien
Eu tout ce qui compose un iott leste équipage ;
A vous dire le vray, ce seroit grand domma ge
De chasser tout le jour et de ne prendre rien.
Le MARQUIS DE MiREPOix , chttsseur.
Entre tous ces chasseurs qui taschent de bien faire ,
Comme les autres j'ay paru ;
Oh ! que j'aurois fait bonne chère ,
Si j'avois attrapé tout ce que j'ay couru.
LA CHIRURGIE.
Une salle, remplie de plusieurs vases de porcelaine et de toutes les
choses qui peuvent remédier aux accidens qui arrivent au corps
humain, sert de décoration à l'Art de la chirurgie. Esculape , Dieu
de la médecine , avec quelques vieux docteurs , en sort et fait le
Récit. Plusieurs estropiés de toutes les manières dansent une
fort ridicule entrée, qu'un chirurgien savant et adroit ayant
veue , il les met en état, par leur guérison entière , d'en danser une
autre avec beaucoup de disposition .
RÉCIT D' ESCULAPE
SUR LA MÉDECINE '.
Bel art, qui retardez l'infaillible trépas ,
En secrets merveilleux vostre science abonde ;
Faut-il que vous n'en ayez pas
Contre le plus commun de tous les maux du monde?
Un cœur tout languissant et qui s'en va mourir,
Mettroit-il son espoir en vos seules racines ?
C'est à l'Amour à le guérir,
Et comme il fait les maux , il fait les médecines.
■ Chanté par H- de la Grille.
558 LE BALLET HaVAL
ENTUKKVl.
In CHIRURGIE?*, quatre docteurs et huit estropiex.
/»o«r MONSIEUR DE LULLY, représentant un chirurgien.
J'étois perdu moi-mesnic , cl tous ceux que je voy
Qui sont aux Incurables,
Perclus et misérables ,
>'e s'aidoient pas si mal de leurs membres que moy.
Dans mon infirmité ne seachnnt plus que faire ,
I«e Dieu du mariage, àqui je fus contraire,
( I/auroit-on cru si bon pour im i'sir..|.ié?)
M'a guéry tout-à-tait et mis sur !<■ Itoii pié,
Cette Divinité, ma chère protectrice,
.N'en ayant pas laissé la moindre cicatrice.
LA GLEKKE.
Uikcaïup, oraé de, plusieurs tentes et pavillons, montre que l'Aii
de la guerre va se faire voir, mars et bklloe, dans une n);i-
i-biue, ayant chanté des vers en dialogue à la Jouaugc de cet Art,
qui produit tant de renommée et de gloire à ceux qui Texercent
dignement, la Déesse i>4J.jUits, toute brillante et aussi considérable
par sa valeur que par sa beauté, descend du ciel ; et, se joignant
à quatre charmantes amazones, danse la septième entrée, après
qu'un grand concert de plusieurs instrumens a succédé au récit
de MARS et de rellome.
OULO€U£.
DE MARS BT DE BELLONE '.
MARS.
Quoy , jaRWMS plus de saqg ?
BELLOKE.
Quoy , jamais plus de morts ?
' Chanté par Mlle Hillaire et M. Dod.
DES ARTS. 5.,9
MARS.
La paix a pour longtemps étouffé les discords ,
Et réuny les premiers trosnes.
BELLONE.
Ne nous désespérons pas :
J'apperçois des amazones
Qui vont faire du fracas.
TOUS DEUX.
Ces oimables foudres de guerre
Qui font nos braves trembler,
Ont de quoy dépeupler la terre ,
Et de quoy la repeupler.
MARS.
Que leurs coups sont cruels!
BELLONE.
Que l'on craint leurs regards
MARS.
Elles mettront bientost le feu de toutes parts,
Et vont donner mille batailles.
BELLONE.
S'il ne s'agit seulement
Que de voir des funérailles , - !
Nous aurons contentement.
TOUS DEUX.
Ces aimables , etc.
ENTRÉE VU.
VERTUS , PALLAS et AMAZONES.
Pour MADAME, représentant pall4S.
A voir la dignité , la pompe, les ricbesses,
Xléclat de la personne et la splendeur du nom ,
5ftO LE BALLET ROYAL
Et tout ce qui convient aux premièros déesses ;
Diriez- vous pas que c'est la superbe Junon ?
A voir comme on la suit, en adorant ses traces ,
Comme elle enchaisne ceux qui d'elle sont connus ,
Comme elle a dans ses yeux les Amours et les Grâces,
Diriez- vous pas que c'est la charmante Vénus ?
C'est Pallas elle-mesme , ou quelqu 'autre Héroïne ,
Qui cache sa fierté sous beaucoup de douceur ;
Kt, sans en affecter la redoutable mine ,
Elle en a les vertus, l'esprit , le noble cœur.
Si Paris revenoit , nous verrions ce jeune honinia
Bien moins embarrassé qu'il ne fut autrefois :
Il n'auroit qu'à donner à celle-cy la pomme ,
S'il vouloit estre quitte envers toutes les trois.
Pour MADEMOISELLE DE MORTEMAHT, AmaZOM,
Que d'appas, d'attraits et de charmes !
Pour le dire en un mot , que d'armes !
Vous avez quelque affaire , et je le prévois bien ;
Est-on comme cela pour rien ?
Est-ce pour attaquer , est-ce pour vous défendre ?
Car je vous donne avis qu'on tasche à vous surprendre.
Soyez en défiance aux lieu'f où vous allez :
Tel pourroit s'enhardir, enror qu'il vous redoute;
Je sçais qu'on vous en veut, et vostre coeur s'en doute :
Dites-nous à l'oreille à qui vous en voulez
Pour MADEMOISELLE DE S4INT-SIM0N , AmaZOÏie.
Cette jeune Amazone, avec ses doux regards ,
Met indifféremment le feu de toutes parts ,
Et de la sorte qu'elle frappe,
Amy comme ennemy , personne n'en échappe • ;
C'est des jeunes beautez le procédé commun.
Elle s'en lassera peut-estre ,
' Ou peut comparer à ces' vers ceux <le Loret, qui l'appelle la miynonne de
Saint'Simon, beauté ravissante, Iwulon de lis et de rose (lettre du 2 mars 1058).
DES ARTS. 5(5,
Après avoir ainsi frappé sans reconnoistre ,
Souvent dans la meslée on s'attache à quelqu'un '.
Pour MADEMOISELLE DE LA. VALLIÈRE, AmazOUe.
Divine Amazone , tout bas
Contez-nous quelle est vostre gloire.
Volontiers n'affectez-vous pas
D'étaler trop une victoire?
Les pi*océdez sont différens :
Les unes, comme des torrens,
Courent et ravagent la terre ;
Les autres, au contraire, appréhendant l'éclat,
Font les plus beaux coups de la guerre,
Comme on fait un assassinat.
Telle a mille cœurs sous ses loix.
Craignant de vivre trop à l'ombre ;
Telle considère par fois
La qualité plus que le nombre.
.Te vois luire dans vos beaux yeux
Un certain air impérieux ,
Fatal au repos des plus braves ,
Et ne compte pas moins qu'Alexandre et César,
En me figurant des esclaves
A la suite de vostre char.
Pour MADEMOISELLE DE SEviONY, Amazone.
Belle et jeune guerrière , une preuve assez bonne
Qu'on suit d'uue amazone et la règle et les vœux ,
C'est qu'on n'a qu'un leton : je crois, Dieu me pardonne ,
Que vous en avez déjà deux. »
' Elle s'attacha, en effet , au duc de Brissac , qu'elle épousa dans cette même
année 1663, le 17 avril suivant.
^ Ces vers donnent une idée de la liberté étrange des poêles de ballets, et par-
llculièremeot de Benserade, même quand il s'agissait de jeunes filles, presque
d'enfants : on ne voit pas que personne s'en soit offensé ,i pas même la marquise
(le Sévigné. Plus lard, on devait souvent reprocher à Mlle de Sévigné de suivre
la rcijle et les vœux d'une amazone :
Vous qui naquîtes, toute belle
A Tolre indifférence près,
CONTEMP. DE MOUÈltE. — 11. 36
bA2 LE BALLET ROYAL DES A |{ T S.
Les Amazoïios s'étant rolirées, Pallas paroist <lo nouveau avec li
Vertus, qui la suivent partoiif vi'sfn,»; •],< rotii •< .pii i.>in- ••anvit-n
nent le pitis, et qui sont :
Un FiuKLiTÉ, représentée par le comtk dl ^\1M-A^G.^AN, el
vestue de bleu ;
L<i Bk\i rK, (l'incarnit, par ^I. de Souville;
I>a Force, de couleur de feu, par le sieur I\a\nal;
1*1 Pbi;den(:k, par le sieur des Aibs Taisné, habillée de cette cou-
leur cliangoaute qu'on voit dans la peau des serpents;
I^ Cn4STETÉ, de blanc, par le sieur de Loroes ;
Kt la Constance, parle sieur des Airs le cadet, vestue de vert, »
représentant la fermeté delà tern*- '••"" Ivi'i'iM • "t (li-rnièn^ ontr«
concluant tout le BaUet des .4rt>
ESTIW'.K VIH ET DF.RXfl^'.RK
DES VERTUS.
Pour le COMTR de saint-aigwan , représentant la kidélitf..
Sa mine prouve assez ce que son coeur doit estre :
I/honneur y va bien loin devant Tutililé ;
Pour la maistressc et pour le maistre
C'est la mesme fidélité.
Oifttiil La Fontaine, eu lui dédiant sa fable du Lion amoureux ( IT, i ). Kt ce jii-
ffement a été sans cesse rép<''té sous dlfrorcrilfs formes. Benserade lui-même s'i*»!
plaint «le celle indifiércnr'- cl de celle froiileur daiu> le BalUt de la ISaissaucc de
/ iiiiif.
rm.
LA aiXEPTiON
i AITE PAR UN GENTILHOMME DE CAMPAGNE
A UNE COMPAGNIE CHOISIE A SA MODE
Ql 1 LE VIK^T VISITER.
MASCARADE.
16G5. ""
36.
NOTICE
SUR
LA RÉCEPTION
FAITE PAR IN GENTILHOMME DE CAMPAGNE.
Celte mascai-.'ido, qui porte toutes les tiares de rimprovisation, fut donnée
au Palais-Koyal , dans la pieniu're moitié du mois de février 1G65. Elle
paraît avoir été eomposée et représentée spécialement dans le i)ut dégayer
la convalescence de Madame, qui sortait de maladie, et dont le goût pour
ces fêtes était bien connu. Le roi, toujours empressé de plaire à sa belle-
sœnr, y dansa; à côté de lui on ne trouve que trois seigneurs de la cour,
choisis parmi les plus intimes du jeune monarque : le marquis de Villeroy,
le due de Saint-Aignan et le comte de Sery. Tous les autres iH^sonnages
étaient remplis par des bourgeois, acteuis de profession, et il y avait aussi
deux comédiens italiens. Aucune femme n'y figura , même parmi les chan-
teurs.
Une j»etite comédie en lui acte,de Raymond Poisson {f Après soupe de raii-
l'erge) , fut intercalée dans la huitième entrée, suivant \ui usage qui n'était
pas très-rare : c'est ainsi cpie VJmaiU ridicule de IJoisrobert avait déjà fait
partie du Ballet des Plaisirs (1655), et qu'on allait voir jusqu'à trois
pièces à la fois dans le Ballet des Muses (16G0). On sait aussi que Molière
a encadré plusieurs de ses comédies dans des ballets.
La mascarade que nous reproduisons est une raillerie dirigée contre les
hobereaux de province, que les gentilshommes de cour avaient en grand
mépris, et regardaient comme des êtres rustiques, ridicules, placés en dehors
du seul centre du bon goût et des belles manières. Nous n'avons pas à ré-
j)éter ici ce que nous avons déjà dit à ce propos, dans notre notice sur le
Baron de la Crasse, de Raymond Poisson, qui fait partie du premier volume.
Lé souvenii- de la jietite pièce de Poisson n'a certainement pas été étranger à
celte caricature.
I^a Gazette du 14 février raconte, sans entrer dans plus de détails,
que cette niasearade, conceitée en un seul jour, fut donnée au Palais-Royal,
devant Madame, qui se portait mieux, et (pi'elle plut beaucoup. 11 ne nous
en apprend pas la date exacte. Lord en parle également, dans sa lettre du
5f.6 NOTICE SUn LA RÉCEl'llo.N i) i N «. K \ i i I.M«»MM K .
14 février, luau .siin])lt>nu>iit |»ar «mï-diiT, car l.i tufi-^^\\<- <l>' i.rmiiii ■ -.,„
journal en temps n))|M)rtuii l'empérha de In xmi
Idc mutcaradr galantr.
Ou du moint rnmiqiie rt parlant»,
t)oot Ir (ujrt Traimrnt follet
Ne plaitt Kurrri moins qu'un l>allrt,
IJniit dr* mieux imaginée
rnr «ne Ame rare et bien ace,
Opcndant que j'écrii rrry,
Dani le Palala-Rojral «uatl,
l.iea de reiprct et de plaitanee,
l'onr U dernière foi* te danae.
J'aj (cca d'uo amjr cordial
«tu'il n>*t rien de pln> jovial,
ïA que la dite maiearade
l'ourroit faire rire no malade
A*ec art dràle* d'incidena,
Kuat-il la mort entre le* dent*.
I..1 mascnrade de la Réception itun Ceiittlltomme île. campagne n «lé pu-
bliée en lin \\\-\° de 12 |>a{;es, «ans lien ni date.
^
LA RÉCEPTION
FAITE PAR UN GENTILHOMME DE CAMPAGNE
A UNE COMPAGNIE CHOISIE A SA MODE
QUI LE VIENT VISITER.
MASCARADE.
La scène représente une de ces maisons de campagne qu'on nomme
Noblesses ou Gentilshommières, composée d'un corps de logis dé-
couvert, d'une petite tour ruinée, d'une grange en mauvais ordre et
d'une cour où paroissent quelques poulets-dindes, des lévriers maigres
et des bassets.
Le MAiSTBE DE LA MAISON Vante le bonheur de sa vie tran-
quille en chantant, et pvblie les louanges de la bonne compagjiie
qu'il attend, et qui est sur le point d'arriver chezluy. ]
RÉCIT
DU SEIGNEUR DE PBOVI^CE,
Par M. d'estival,
Accompagné de deux valets innocens,
Il sifjnor valerio et ottavio.
Sur mon pallier de province'
Nul n'est plus heureux que moy;
Ma noblesse n'est pas mince.
Sur mon pallier de province,
J'y suis plus content qu'un Prince
Et peut-estre autant qu'un Roy.
5B8 LA RÉCEPTION
Sur mon pallier de provioce
Nul n'est plus heureux que moy.
Ij belle et noble Assemblée
Qui doit arriver icy,
Ne me prendra point d'oniblée,
La belle et noble assemblée :
Kl le aura de l'échinée
Et de bons daindons aussi,
I^ belle et noble assemblée
Qui doit arriver icy.
ENTHÉE I.
Le CAiMTAiNB d'un chasteau voisin arrive avec sa femme; le
SEIOF.L'R leur fait en chantant le compliment qui suit, et eux
liitj répondent par signes, et dansent.
Capitaine, m. de lilly; sa Femme, m. dolivet.
Ahl Monsieur le ('.npitaine,
Vous soyez le bienvenu ;
M'"* de la Fontaine,
Ab! Monsieur le Capitaine,
Vous m'avez pris sans mitaine,
Je ne l'eusse jamais cru .
Ah! Monsieur le C^apitaine,
Vous soyez le biniventi !
ENTRÉE II.
(Quatre bclyebs, amenant par la yuain quatre vieilles demoi-
selles, qui s'élant cotisées pour louer un carosse, viennent
voir le Seigneur. Elles prennent leurs places, et voyent dan.s€r
leurs écuyers.
k
Écuyers, MM. d'heureux et beaichamp, les sieurs bo>abd et
LA PIKBBE.
ENTRÉE III.
Le plaisir que les vieilles ont pris a voir danser leurs écuyers et
d'estre bien receues du maistre de la maison, leur donnant envie
de danser, elles font aussi une entrée.
FAITE PAR UN GENTILHOMME. 5r,9
fieilles, M. le duc de SAI^T-AIGNAl\-, 3/ de mollier, les sieurs
DE GAN et DES AIES le jeune.
.ENTRÉE lY.
Le s^iGTs^}^^, pour mieux réçjaler les demoiselles , fait venir ses
deux FILS, suivis ^e/ewr pbécepteuk, tous deux fort incommo-
dés de leur personne aussi bien que leur maistre.
Précepteur, m. paysan. Enfans, les sieurs le chantre et de
LORGE.
ExNTRÉE V.
Un BOURGEOIS d*une petite ville voisine arrive avec sa femme et
sa FILLE, accordée au fils aisné de la maison, dont la taille
paroist d'autant plus extraordinaire qu'étant quasi géante, ils
sont si ragots qu'ils en sont presque nains. Le seigneur, les
voyant venir, surpris d'un transport de joye , dit à lubin ,
précepteur de ses enfans :
Lubin, fais sonner le rebec ,
Qu'il donne pavanne ou bourrée ;
Après un grand salamalcc,
Lubin, fait sonner le rebec,
Car je vois le beau petit bec
De mon fils aisné Laccordée ' .
Lubin, fais sonner le rebec
Qu'il donne pavanne ou bourrée.
Père, le petit vagnard. Mère, le petit des airs. 1m Fille, le
sieur vagnabd.
ENTRÉE VL
Maïs comme la vie magnifique de ce bon Seigneur ne l'a pas laissé
sans dettes, deux sergens a verge viennent, dont l'un luy ap-
porte un exploit, et C autre danse, accompagné de quelques
recors.
" Sic. Il faut lire sans doute, ou du moins comprendre : « de l'accordée de mon
fils aiuné. •
LA RÉCEPTION
RÉCIT
IM SEROENT A VERGE,
Par M. BLONDEL.
Moy qui suis un sergent à vprge
Qu'on void toujours deçà dt^îi ,
Sans craindre fusil, 'ni flamborge,
Ny Fanfaron, ny Quinola,
Malgré tes dents et ta canaille ,
Je viens, sans dire : Qui va là?
l'arniy tes chiens et ta volaille,
T'apporter l'exploit que voilà.
// SEir.MUR, irrité de l'insolence du sergent ^ appelle le phécki
1 1 i n '/ .<ow secours pour te battre, et luy dit en chantant :
Lubin , prenez mes deux garçons,
Et qu'on chasse ce téméraire :
A quoy servent tant de façons ?
Lubin, prenez mes deux garçons,
Et qu'avec de bons gros basions
Chacun d'eux rétrille en compère.
Lubin, prenez mes deux garçons.
Et qu'on chasse ce téméraire.
Seryent qui danse, le sieur mercier. Recors, messieurs mangeai
et la MARRE, les sieurs des airs tatsné et magny.
ENTRÉE VU.
Cependant quatre servantes viennent faire des reproches an
SEIGNEUR d'avoir assemblé cette grande compagnie, qui détruit
sa basse-cour; il leur repart arec injures. Deux d'entre elles
ne laissent pas de danser en se mocquanl de luy, et les deux
autres luy chantent ces vers :
PREMIÈRE SERVANTE.
Quel désordre , quel tintamarre !
Vous jettez ainsi vostre bien.
FAITE PAR UN GENTILI[OMME. 671
Tout s'en va sans nous dire gare ,
Et biehtost vous n'aurez plus rien.
DEUXIÈME SERVANTE.
Le beau Monsieur le Capitaine
Vous mange et la nuit et le jour ;
Le colombier et la garenne
Iront après la basse-cour.
LE SEIGNEUR.
Paix là , taisez-vous , donzelles !
On ne me fait point la loy.
Vos plaintes sont éternelles :
Paix là, taizez-vous, donzelles.
Si je mets tout par écuelles ,
Il n'en peut couster qu'à moy.
Paix là , taisez-vous , donzelles ,
On ne me fait point la loy.
LES DEUX SERVANTES, l'une après r autre.
Tous tes gens , beau Monsieur de balle ,
Ont du mal comme des damnés:
Cherebe une autre servante à cal le ■ ;
Pour moy, ce n'est pas pour ton nez.
Servantes qui dansent , le comte de sery, m. d'heureux; ser-
vantes qui chantent, messieurs le gros et fernon.
ENTRÉE Vm.
Un£ troupe de comédiens de campagne, passant par le village,
viennent sçavoir au chasteau si l'on a besoin d^eux. Deux
valets innocens en donnent advis au seigneur, et haj disent :
VALEiyO.
Monsieur, des comédiens vous demandent là-bas,
Tous vestus de satin, velours, ou taffetas.
I Lacalle ou la cale était un bonnet de femme, plat par un bout, échancré
par (levant, avec une petite l)ordure de velours. Toutes les servantes de la
Brie porieut des cales, dit le Diclionnaire de Fuielière.
j:2 la RECEPTION FAITK l'AH UN GENTILIID.M.ML.
OTTAVIO.
Qui , pour bien divertir la noble compagnie ,
Voudroient bien devant vous faire la comédie.
tx SEIGNEUR craint d'abord pour ses daindons, les prenant pour
des Bohémiens, mais, les ayant reconnus, il leur permet de jouer
et dit :
Pourveu qu'on sauve mes daindons.
Je veux bien voir la comédie ;
Tous les acteurs me seront bons
Pourveu qu'on sauve mes daindons.
Qu'ils fassent venir leurs bouffons
Pour réjouir la compagnie :
Pourveu qu'on sauve mes daindons,
Je veux bien voir la comédie.
l-es COMÉDIENS jouent TAprès-souper de l'auberge, ou les Marion-
nettes, du sieur poisson.
ENTRÉE IX.
In HAisTBE A DANSEB Vient pour dicerfir la compagnie, arec le
MAOISTEB DU VILLACE, TORnAMSTE, te SOUFFLEUR D'OROUE et
le BOUFFON du seigneur; lequel, après avoir dansé quelque
temps arec eux, il luy prend Jantaisie de les chasser, pour
danser seul.
Le maistre à danser, le sieur noblet. A« magister du viUage, le
sieur DESONETS. L'organiste, le sieur Ijaltazar. Le souf'flevr
dorgue, lesieurrviïy.Le bouffon, M. coquet.
ENTllKE X ET DERNIÈRE.
Trois paysans et trois paysannes, sçachant la bonne compagnie
qui est au chasteau, y viennent, accompagnés de quelques
flustes, pour réjouir le seigneur par leur danse ^ et concluent
par là cette mascarade. ^
Paysans, LE ROY,
Le MARQUIS de VILLEB0Y , M. BEAUCHAMP.
Paysannes, les sieurs raynal, cmicanxeau et la pierre.
FIN.
LE BALLET ROYAL
DES MUSES.
1666.
NOTICE
LE BALLET DES MUSES.
Le Ballet des Muses , dont les paroles sont de Benseiade et la musi([iie
do Luili , fut donné pour la première fois le 2 décemlne 1066, à Saiut-Ger-
niaiu en Laye, où la cour avait passé l'hiver. Lamortd'Anne d'Autriche, arrivée
W 20 janvier précédent, avait emi>èché les divertissements habituels du car-
naval, et c'est ce (pii explique la date un peu insolite de celui-ci. Il avait
été précédé, le 7 uovemine, d'un petit ballet donné dans les entr'actes
d'une comédie '. On voit que la mort de la reine mère n'avait pas eu le
pouvoir de susiîendre pendant l'année entière les fêtes de la Cour.
Le liallet des Muses est l'un des plus importants, non-seulement par
les dimensions , par les jiersonnages cpii y dansèrent, au nombre desipiels
figuraient le Koi , Madame, mesdames de Montes|xin , de La Vallière, etc.,
par le succès extraordinaire qu'il oixtint et qui se prolongea longtemps , mais
encore iiar l'intérêt et la variété des spectacles divers qu'il réunit dans sou
cadre, i)ar la multitude des acteurs qu'il mit en jeu, enfin par les addi-
tions et les transformations qu'on lui fit subir, La troupe du Palais-Royal,
avec son chef Molière; celle de l'hôtel de Bourgogne, celle des comédiens ita-
liens et espagnols, alors à Paris, prirent une part active à ce divertisse-
ment.
Molière , jiar un hommage délicat à sou talent , fut chargé d'honorer
Thalie, la muse de la comédie , en intercalant dans la 3^ entiée , à laquelle
présidait cette muse, une pièce de sa façon, qui fut jouée par lui et sa troujR-.
Il composa tout expiés pour la circonstance , eu essayant de plier son génie
aux nécessités du genre , les deux premiers actes de Mélicerte , qu'il li'eul
pas le temps d'achever, — et qu'il ne termina jamais, sans doute parce qu'il
n'y attachait aucune importance en dehors du Ballet, — puis la Pastorale co-
mique , dont il détruisit ensuite le manuscrit , et dont il ne nous reste que
la partie chantée , conservée par le livret.
Dans la C entrée , consacrée à Calliope, fut introduite , après hs j)re-
mières représentations, une autre petite comédie {les Poètes), qui était
jouée par l'Hôtel de Bourgogne et qui se composait de sept scènes dont nous
u'avous que les sonunaires. Cette pièce n'a probablement jamais été impii-
mée, et aous en ignorons l'auteur. Elle renfermait une Mascarade espagnole,
' Ca-iciie rfel666, p. 1163.
irr. NOTICE
où , à cùté du Roi et des plus grands personnages, des acteurs qui avaient
|»assé l«'S Pyrénées, en fCCO, apris le mariage de Louis XIV, ehaiitaient, dan-
saient et jouaient des instruments. Trois des plus fameux comédiens italiens pa-
raissaient dans la î)<î entrée, conrurivmment avec trois de riiùtel de Bour-
gogne, et y jouaient à l'impiovisade une esjM'ce de petite faire, où les pltilo-
sophes grecs et les orateurs latins étaient représentés en ridicule. Enfin, Mo-
lière fut encore chargé de compléter le ballet , et au large tribut qu'il avait
déjà fourni, il ajouta celui de sa charmante comédie du Sicilien.
Mais le Daltet dt-i ituses était loin «l'avoir atteint du premier coup
vaste développement. Ou y \w\\\. distinguer trois états successifs : l'ctal
élémentaire , où il ne comprenait «jue treize entrées seulement ; l'état iuler-
nii-diaire , où l'on y ajoute In comédie des Pin-tfs , la Mascarade es|>agnole ,
et où probablement aussi la Pastorale com!<fite tul substittu'-e à MvHcvrte;
enfin, plus tard, l'état définitif, où il comprit, en outn*, la comédie du Sici-
lirn. Il dut y avoir trois livrets correspondant à ces trois états , mais le
premier nous manque. Nous avons le deuxième et le troisième (Ballard,
(CGC , in-l"), ou pintùt cen'cstqu'un seul et même livret, qui, suivant, les
transformations du l>all«it , a été grossi par l'adjonction de feuilles supplé-
mentaires, tout en gardant son titre primitif et sa date.de 1G66. Kn exami-
nant avec attention les rares exemplaires de ce livi-et , ou y trouve des preuves
matérielles et intentes de ces ivmaniements. L'une des plus fortes se fonde
sur l'irrégidarité de la pagination. Ce livret s<> divise en deux parties : la pre-
mière comprenant l'analyse du ballet et les sommaires des entrées, avec les
noms des acteurs ; la seconde, les vers pour les |)ersounages. Or, la première par-
tie, dans les exemplaires qui lontieunent l'analyse AnSiciUtn , comprend qua-
rante-sept pages, puis vient un verso blanc; après quoi commencent les vers
IMJur b-s |)ersonnages, sur le recto, qui devrait être par conséquent numéroté 49,
si le livret avait été composé en une seule fois et tout d'un bloc, tandis qiie,
au contraire, il est numéroté 20, — les pages suivantes continuant jusqu'à (SO
inclusivement. Cette anomalie s'expli<|ue d'abord par l'intercalation dans la
première partie de la petite pièce des Poètes et de la Mascarade espai^nole,
(pii remplissent sept pages (de 24 à 30), puis par celle de la 14* entrée de la
comédie du Sicilien, qui occui>e douze pages, y compris le verso en blanc
(le 37 à 48 inclusivement). En retranchant c^s dix-neuf pages ajoutées
après coup, on retrouve (à une page près, qui a pu être i)erdue dans les
remaniements) la pagination primitive, et on voit (|ue les vers pour les person-
nages devaient, en effet, régulièrement occuj)er dans le premier livret la
place que leur assigne leur numéro d'ordre. Apiès avoir ajouté les feuilles
supplémentaires, l'éditeur, n'ayant pas de changements à faire dans le corps
de la seconde partie, s'estborné à la reculer sans rien modifier à sa pagination.
D'autres indices encore démontrent ces adjonctions ultérieures, (pii de la
représentation jiassèreut au livret. Ainsi la 13'^ entrée est intitulée :
XIII" et dernière entrée. C'était en effet la dernière dans le ballet primi-
tif, avant l'addition du Sicilien. En y ajoutant plus tard celte pièce avec
l'entrée I i', Ballard se borna à coudre les feuillets nouveaux ( 37 à 47 ) à la
suite des précédents, sans prendre la peine de modifier celte dernière iuJi-
SUR LE BALLET DES MUSES. 577
cation, malgré la contradiction qu'elle renfermait. En outre, à la suite de»
Ters pour les personnages de la ISg entrée, en haut de la page suivante,
on trouve des vers pour les Espagnols de la Mascarade , et pour les Maures
du Sicilien , vers qui ont été évidemment ajoutés après coup , car ils ne sont
pas précédés du titre des entrées auxquelles ils se rapportent, et ne se trou-
vent pas répartis à la place qu'ils devraient occuper. Ces vers ont suivi l'ad-
dition successive des scènes correspondantes , et suffiraient à la démontrer.
Il ne se trouvent pas dans l'édition des œuvres de Benserade ( 1G94 , 2 vol,
in-12).
On voit qu'il serait fort difficile de s'y reconnaître si l'on n'avait que le
secours du livret. Il faut donc recourir à d'autres témoignages pour suivre ces
modifications du Ballet des Muses. Le premier de tous, et le plus net, est
celui de la Gazette, que nous allons rapporter :
« De Saint-Germain en Laye, le 4 décembre 1GG6. Le 2 du courant fut icy
dansé, pour la première fois, en présence de la Reyne, de Monsieur et de
toute la Cour, le ballet des Muses, composé de treize entrées , ce qui s'exécuta
avec la magnilicence ordinaire dans les divertissemens de Leurs Majestés.
II commence par un dialogue des, divinités du Parnasse, eu l'honneur du
Roy, et tous les arts que l'on voit si bien refleurir par les soins de ce grand
monarque étant venus le recevoir, se déterminent à faire en faveur de cjia-
cune d'elles une entrée particulière. Dans la première, pour Uranie, on re-
présente les sept planètes ; dans la 2^, pour Melpomène, on fait paraître l'a-
venture de Pyrame et de Thisbé, désignés par le comte d'Armagnac et le
marquis de Mirepoix; la 3" est une pièce comique, en faveur de Thalie ;
la i^^, pour Enterpe, est composée de bergers et de bergères, et Sa Majesté,
pour s'y délasser en quelque façon de ses travaux continuels pour l'Etat,
y représente l'un de ces pasteurs, accompagné du marquis de Villerov, ainsi
que Madame, l'une des bergères, aussi accompagnée de la marquise de Mon-
tespan et des demoiselles de la Vallière et de Toiissy. Dans la 5^, pour Clio,
on voit la bataille donnée entre Alexandre et Porus; et la G", en faveur de
Calliope, est dansée par cinq poêles. Pans la 7<', qui est accompagnée d'un
récit, paroist Orphée, qui, par les divers sons de sa Lyre, inspire la douleur
et les autres passions à ceux qui le suivent. La 8*", pour Erato, est dansée
par six amans, entre lesquels Cirus est désigné par le Roy, et Alexandre par
le marquis de Villeroy. La 9", pour Polymnie, est composée de trois philo-
sophes et de deux orateurs, représentés par les comédiens franeoiset italiens.
La 10^ est de quatre Faunes, et d'autant de femmes sauvages, en faveur de
Terpsicore, avec un très-beau récit , et dans l'onzième, il se fait une danse
des plus agréables, par ces Muses et les filles de Piérus, représentées par
Madame, avec les filles de la Reyne, de son Altesse Royale, et d'autres dames
de la cour. La 12*^ est composée de trois nymphes, qu'elles avoient choisies
pour juger de leur dispute; et dans la dernière, Jupiter vient' punir les
Piéiides, pour n'avoir pas receu le jugement qui avoit été prononcé : toutes
ces entrées étant si bien concertées et exécutées qu'on ne peut rien voir
déplus divertissant. » " |
On trouve ici les treize entrées primitives, et la comédie, celle de Molière,
CONTEMP. DE MOLIÈRE. — II. 37
57i NOTICE
dont le litre uVst pu dcsigaé. Il n'est pas qucslion d« lu Moitcaraiic hlspa-
gnole, et il Mmltlo qiie la pièce des Poètes se borna d'aL>oid à unr lioiisc uu
à une pantomime; c'est ce qui ri-sullc aussi du premier compte-ivudu de
Robinet, à la date du 1 3 iléeenibrc :
Quant à la noble ('alliope ,. .
Ue« l'oftet de taleaU diver*
I^ divertiucnt par leur dame.
Comme rntrodue en la radence.
Voici, d'ailleun, les prinri|iau\ lissages de celle longue desciiplion', »pii ,
comme celle de la C.azitle, nous mouin' le ballet dans l'étal où il ftit «l'i
bord, et iMnit remplacer jns<|uu nu certain |M)inl la (lerte du li\rel primilil.
O bfillet, fait aiec dcpente,
l>i(ne d'un mnnarijue de France ,
Eal le liallel de* DCiif beautri.
Ou leavanle* Divinitex,
De qui l«nt poêle au faniMM
PoMr rimer implore la gr*M.
C'a»! qu'on feial acrrablemaat ,
Autant comm: équitablemrnt ,
Que leur noble trunpr, chartaèe
I>e la brillante renommée
^ l>e l'ioromparable Loaii,
Kl de loot se* fait* iaoaîi.
Quitte leur m«otai;nc cornae ,
Proche toitioe de la nue,
Afln d'établir leur (éjour
Ba aes aiaMblr et l>elle coor.
Las Arta, qai (ont lajr rajenniMmt
Kl de loaa eoal f reCauriiarnl ,
Sçackaat l'arriféa *■ cca lieux
Dei flilcs du premier de< Dieux ,
Comme d'rllei ili crojrent naiilre ,
ll« Tiennent lei rn refoonoi»tre ,
Faitaot tout à fait Kalammenl ,
Au «on de maint doiia initromcnt,
Pour rbacnoe exprès une entrée
Digne d'r>lre considérée ,
Et qui convient eocor, de plus ,
A ses célestes attributs.
Ainsi, pour la grande l'ranla
Qai des cieux connoist i'baraiOBia,
Des danseurs lestes et friagans
Font les sept planrtes errant.
Afin d'honorer Melpomène
Qui préside, comme iohumaicr,
Am tragiques érénemens.
On Iny fait voir ces deux aman*
Qnl desaous un meurier s'occireat',
Dont les meures blancbes rougirent.
' Je ne cite pas la Muse Datiphiue de SabUgny, qui n'entre .;,,.- , ,. ,,l
intéressant. •
^Pyramt etTkiibê (Note de Bobinel].
SUR LE BALLET DES MUSES. 57,j
Thalie, aimant pins sagement
Ce qui donne de l'enjouement ,
Est comiquement divertie
Par une belle comédie ,
Dont :\Iolière, en cela docteur,
Esi le très-admirable auteur.
Pour Eulerpe la pastorale,
Bien dignement on la régale
Par le dialogue excellent
D'un chœur et charmant et brillant ,
Tant de bergers que de bergères...
Clion, déesse de l'histoire ,
Sou» qui j'ouvre mon ccritoire
A là, pour son plus digne ébat.
L'image d'un fameux combat.
Quant à la dame Terpsicore ,
Dont l'entrée est plaisante encore
(Etant maistresse, de tout temps,
Des danses et rustiques chants).
Huit femmes sauvaf;es et Faunes ,
Qui montrent à maints leurs becsjannes
Dans l'art de figurer un saut,
La réjouissent comme il faut,
Ainsi qu'un satyre et bon drôle,
Qui, faisant après eux son rôle.
Chante un air des plus à propos,
Et tout aussi bien que le Grof '.
Ensuite, en l'onzième entrée.,.
Ces Muses dansent à leur tour.. .
Avec elles sautent de plus
Les neuf filles de Pierus..,
Or, renouvelant leur débat,
Qui jadis fit si grand éclat.
Trois Nymphes par elles choisie».
Qui ne sont point Nymphes moisies,
Pour juger sur ce différend ,
En dansant viennent prendre rani;;
Et comme, en un mot, les dernièira
Trop pigriéches, trop alticrcs.
Se préparent encor, après,
A batailler sur nouveaux frais,
Jupin , le maistrc de la Foudre ,
lùifln de tout, vient en découdre,
En changeant ces objets si beaux.
Pour leur chastiment, en oiseaux.
( Robinet, Lettre en ros à Madame, du 12 décembre 1666.)
Qiielqucs-UHs ont cru étourdimei.t que la tragédie de Pjrame et Thishc
(celle de Théophile) avait figuré dans la 2« entrée, ce qui, après les addi-
tions postérieures, eiU fait pour le moins quatre pièces de théâtre, dont l'une
.■n cinq actes, incluses dans un seul ballet. II .suffit de lire avec attention les
leiines dont se servent les deux comptes-rendus, ainsi que ceux du livret,
\C-est hiy (Note de Rtbinet).
37.
580 NOTICE
|»oiir voir qu'il s'agissait simptommt, non de représenter la trngédir, niai^
<r«'ii lipiirer 1rs doux prinripaux personnages dau'* une entrée ordinaire.
Mais quelle était cette comédie primitive de Molière dont il est (picstion
d»ni\& Gazflte et dans Robinet? i'Ividemnicnt Mclicerle (dont le Rej^islrede
la Grange et tous les témoignages s'accordent à placer la première représenta-
tion dans le Itallet des Muses), quoiqu'on ne la trouve dans aucun exem-
plaire du livret . et que tous se bornent à n'produire la Pastorale com'ujue
dans la 3' entrée. Cette cireonsUnce s'explique en ce (jne Méllcerte, restée
inachevée, et dont la représentation devint tout de suite à i>eu prt's impossible
|Mr le dé()art du jeune Baron, qui y jouait le prinripal rôle, fut presque
aussitôt retirée, et remplacée jwr la Pastorale. Elle l'était «léjà, sans aucun
doute, lors<pie Ballard publia son li>ret, celui du moins que nous possédons.
En quel endroit du l>allet figurait Mèlicerle? Beaucbam|>s la range avec la
Pastorale dans la 3* entrée, qui ertt ainsi renfermé deux comédies à elle
S4-ule. I^es frt'res Parfaict conjecturent, mais sans apporter aucune raison à
l'appui, qu'elle faisait |)artie de la k" entrée, et dans cette hypotbèse connue
dans la piécéilente, le liallit i/vs Muses aurait, dès l'origine, enrermédeu\
comédies de Molière. Mais le comple-nMidu de la Gazette, non plus «pie celui
de Robinet, ne mentionnent aucune comédie dans l'entrée IV, et tous deux
n'en mentionnent qu'une seule dans la 3«. Encore une fois, cette comédie ne
l>ouvait être que Mélicerte, qui, retirée ensuite par Molière après la
retraite du jeune Baron, était déjà remplacée par la Pastorale quand parut
elle/. liallard le livret <|ui est arrivé jusqu'à nous '.
Nous avons, du resie, sur ce fait et sur la date de l'adjonction de la
Pastorale comique au l>allet, îles renseignements puisés aux sources autlieu-
tiqiies, et qui, bien que n'a\ant pas toute la précision souhaitable, ne per-
mettent |)as ce|N^Ddant de croire que cette première pièce figurât <lès l'origine
dans le divertissement.
La Gazette du 7 janvier 1067, et Robinet, dans sa lettre du î), en rendant
compte de la nouvelle r«prés4Mitalion du ballet des Muscs qui avait eu lieu
le 5 courant, s'accordent à dire, la première qu'il « di\crtit d'autant plus
agréablement la cour qu'on y avoit ajouté une pastorale des mieux concer-
tées » ; le second , que
Ve ballet fut drs mieax soa train ,
Mclangé d'une pmtorale
Qu'on dit tout à fait jofiale.
Et par Molière faite expré*.
On voit qu'il n'y a plus guère de doute j)OSsible, au sujet tié l'adjonction
de cette pièce, et que la comédie, ou pièce comique, dont il est parlé dan
les premiers comptes-rendus, ne pouvait être que Mélicerte.
■ Dans »a lettre do 12 décembre 1666, Robinet annonce Tagaement la mise en vente
du livret ; mais, s'il faut attacher un sens précis et al)solu à ses paroles, ce premier li-
vret, qui devait contenir Mélicerte et ne pouvait contenir encore la /'a*<orn/e, ajoutée
plus tard, ou bien a reçu un carton, ou bien s'est perdu, à cause du peu d'importance
qu'on y attachait et de la dépréciation qu'il acquit, spécialement après toutes les trans-
formationt laccessives du ballet, dont il se trouvait ne plus donner que l'embryon.
SUR LE BALLET DES MUSES. 581
Avant cette date du 5 janvier, il ne semble pas qu'aucune modification
eût été apportée au ballet. La Gazette ne mentionne point de nouvelles re-
présentations pendant le courant du mois de décembre , mais il en est va-
guement parlé dans Robinet :
L'auguste ballet des neuf sœurs. . .
Divertit toujours à merveille
La cour des cours la non pareille,
dit-il, dans sa lettre du 26 décembre. Robinet n'a pas l'air bien sûr de son
fait, et le silence de la Gazette surtout pourrait porter à croire que c'est
là un propos en l'air, ime banalité de cbroniqueur à court de nouvelles.
Cependant ce renseignement est confirmé par un autre qu'il nous donne plus
loin (lettre du 9 janv.), quand il nous apprend que Madame avait reparu
dans le ballet , oîi elle avait dû cesser de danser aprè^ la mort du duc de
Valois, son fils, arrivée le 8 décembre précédent. Quoi qu'il en soit, si le
Ballet des Muses fut réellement donné de nouveau pendant le mois de dé-
cembre, ou bien la troupe de Molière, qui se trouvait toujours à Saint-
Genuain, y jouait toujours Mclicerte , ou bien celte pièce n'avait pas encore
été remplacée.
Le roi se livrait avec une telle ardeur à ce divertissement, qu'il n'en put
être détourné par l'approche imminente des couches de la reine. Le 2 jan-
vier, devait avoir lieu une nouvelle représentation, et elle était même com-
mencée , quand Marie-Thérèse ressentit les premières douleurs. Louis XIV
averti , se hâta de suspendre la représentation et de courir auprès d'elle.
Dimanche, second jour de l'an....
Comme on commençoit les entrées
Du ballet des sœurs d'Apollon ;...
La belle rompit la partie, -v
Et voulut faire sa sortie,
Tellement que son clier papa
L'ayant appris laissa tout là.
(riobinet, lett, du 9 janv.)
Il est probable que la Pastorale comique devait figurer dans cette représen-
tation manquée, puisqu'on la voit trois joins après, dans celle du 5, où l'on
n'avait assurément pu , surtout au milieu du trouble occasionné par l'accou-
chement de la reine, introduire en si peu de temps une pièce nouvelle, et
qui no fut sans aucun doute que la répétition du spectacle interronq)u
quelques jours auparavant.
Continuons à relever la série des représentations du Ballet des Muses,
(|ui a été souvent indiquée d'une manière inexacte et incomplète par les
historiens du théâtre.
» Le 8 et le 10, on continua de prendre le divertissement du ballet. »
(Gaz. du 14 janv.) Dans sa lettre du 23 suivant, Robinet nous apprend,
sans nous donner de date , que le Ballet des Muses avait été encore joué à
Saint-Germain. « Le 25, écrit la Gazette, on continua le Ballet des Muses,
avec de nouveaux embellissements, entre lesquels étoit une entrée Espa^
i82 NOilCK
^■Ho/r, qui iiil tioiiMT lits iniru\ roimiUTs cl ih-s plus aJ;ll•ahU'^. .. Ou »oit
que c'est probalilcmeut à cellr «laie iiii'il fatil ix«iK»rU-r lu iireiuière aiipari-
tiuu de la Uaicanule Eipa^nole, et hiins doulr aiisi>i df la comédie dos
PiHtr.\, dont cette inaMaradc faisait |«irtir. .Nous saxons, par la lettre de Ro-
liiiiet du 30, que le l>allet fut eucort* dansé plusieurs fois :
Mardji, dans le charmant Versailles
l.'oD fut rocor fnire |0([iiillrs :
1^ par le roou*emrnt}<lr> raiii.
Qui coalrnteo diTert luyaui ,
On eolFodil une belle orgue
Qui fait à tuot autre la morgiir.
J« pente «uMiqa'oD y balla, '
Qae «cut-«a plu* aprra cela ?
Lx ••tre« jour* de la «emaioe,
Ainsi de plaUir* toulr pleine
Oa • dM Mutn le bnllel.
liuliii le 81 (onnint, dit la GaxetU du 4 février, « la cour prit derechef
l)> divertissement du itallel , qui |)aroist tnnjoin* nouvrau tt de plus en plus
agréable par les scènes qu'un y ajoute et les autres eiuhellissementt des uiiinu
couci-rtt's. »
Le» re|irrseulations de ce dixertissemeut l'uAuri de la tour m* se laUn-
lin-iil |Kis pendant le mois suivant. Il fut dansé le 5 février ( GflL(r//r du 11),
el K(>l>iiiel aVrit, en date du 13 :
Le Om»d ballet t'y dn:i
Atcc une arène de .Mor<j,
i>cr»e nou«rlle, et qui vrainrol
Plaiit, dit-nn, merTclIteutenienl.
L'on j «oit avisi notre Sire,
El cela, je rroii, c'est tout dire.
Mais de plus Madame y purnitt :
Jngex, lecteur, ce que c'en est.
('*lte Sccne de Mores était tout au moins le pfrmier geruu" dr la i
niédie du Sicilien, <|ue nous allons voir enfui apparaître nrttenienl. Kii
effet, la Gazelle du 18, s'exprimaut eu termes plus explicites, après avoir
mentionné sommaiirment une représentation offerte le 12 aux ambassa-
deurs et ministres étrangers, continue de cette manière : « Le 14 et le 10,
le Iwllet fut encore dansé avec deux nouvelles cutrées de Turcs et de Maures,
qui ont [mm des mieux concertées, la dernière étant acconqiagnée d'une
comédie franeois»- aussi des plusdi\erlissanles. >>(lclle comédie française, ou
le voit suffisamment jiar les termes de la Gazelle et par les circonstances
qu'elle indique, ne pouvait être que l^ Sicilien, ou r.-éiiiotir peinlre. Rohiiict
confirnie ce détail dans son numéro du 20, où il nous appnMid (im- (l(j)iiis
sa dernière lettre on a dansé trois fois le même ballet,
Qui rhangeant eocor beaucoup plus
De»i'a';e» que Proteos,
A Toit lors deax autres entrées
Qu'où a beaucoup coalidérées.
SUR LE BALLET DES MUSES. 583
Sçavoir de Maures et Mahoms
Deux très-pcrTerses nations. »
Puis la comédie eu son jour
Divertit de mesme à son tour
Par quatre troupes différentes
Et qui sont toutes excellentes.
Pour épuiser jusqu'au bout la série do ces détails, la Gazette du 25, et
après elle les Lettres à Mathiiic du 27, nous apprennent que la dernière re-
présentation du Ballet des Muses à la cour, avec les nouveautés qu'on y
avait ajoutées, eut lieu le 19, au milieu d'une affluence extraordinaire, et
que le lendemain dimanche au matin , Leurs Majestés partirent pour aller
terminer le carnaval à Versailles. Ce jour-là même, la troupe de Molière re-
venait à Paris, ainsi que nous l'apprend le registre de la Grange, qui ajoute^ :
« Nous avons reçu pour ce voyage et la pension que le roi avoit accordée,
deux années de ladite pension, ci : 12,000 livres. »
Nous n'avons rien à dire des acteurs *le la troupe italienne qui figurèrent
dans le BaU.et des Muses : Arlequin et Scaramouche sont trop connus, et
leur histoire se trouve partout. Mais il ne sera pas liors de propos de dire
un mot des comédiens Espagnols. Cette troupe se trouvait à Paris depuis
IGOO. Établie d'abord sur les frontières de l'flspague, à Saint-Jean de Luz,
pendant les cérémonies de la paix et du mariage de Louis XIV avec l'infante
Marie-Thérèse, elle avait joué devant les deux cours réunies, comme M"e de
Montpensier le raconte dans ses Mémoires. Puis elle s'était rendue à
Paris, y devançant de quelques jours le retour de Leurs Majestés. Elle y
obtint d'abord uu certain succès, par la nouveauté du spectacle, par ses
chants, ses danses, sarabandes et ballets, accompagnés de castaguettes.
Loret en parle dans sa letti'e du 24 juin IGCO, et Chappuzeau nous apprend,
en sou Thédtre-François, qu'elle était entretenue par la reine. Elle jouait
à l'Hôtel de Bourgogne alternativement avec la troupe royale. Ce succès
du premier moment ne se soutint malheureusemeat pas bien longtemps;
néanmoins, malgré le déclin rapide de leur situation, les comédiens espagnols
ne quittèrent Paris qu'en 1073. Ce n'étaient pas les premiers qui fussent
venus s'établir chez nous, mais jusqu'alors aucune troupe n'y avait fait ini
séjour aussi long.
Le Juillet des Muses ne borna pas là sa glorieuse carrière : de la cour il
passa sur le théâtre, au moins en partie. L'H(V^rt-de Bourgogne eu donna
plusieurs entrées dans le cours du mois de juinvlOCQ et Molière transporta
aussi un fragment de Ce spectacle sur la scène du Palais-Royal, eu y donnant,
le 10 juin, la première représentation publique de sa comédie du Sicilien :
c'est pour ajouter que pendant
Que Louis, à la gloire ardent,
S'ouvre par delà la frontière
Une beiliqnense carrière.
Messieurs les bourgeois d_e Paris,
De Sa Majesté si chéris,
Jouissent de ses plaisirs mesnies
Avec des liesses exlrènics.
&84 NOTICE SUR LE BALLET DES MUSES.
Uoy, Toj de tlncèrc mortel,
* El ti vou« alln i l'bottel ((f« Bourgogne),
Voui y verrex plutieurs entrée*,
l'outet dignes d'Mtre ■Umirée*,
De «un dernier tallet royul,
SI (■!»! et >i jotial.
Avec diTerse* mélodie*.
Et mesme le* deux comédie*
Qu'y joignit le tendre Quioault,
Où »a troupe fait ee qu'il faut,
El ravit par mniotr* roerTeille*
te* veux eo*erable et le* oreille*.
Uepui* bier paralllenent
Un • pour diverti**ement
Le SicUitH que Molière,
Avec *a charmante manière,
Me«la dan* ee ballet da Roy,
Et qu'on admira, «ar ma foy.
Il y jolal a«Mi de* entrée*
Qui lurent lre*-coniidérée*
Diin» ledit raviMout lialirt.
EuAii, le 22 wlobre sui>aut, Kot>iii*'t imus appiviiJ nicoif en tes Icnm-. uiif
reprise |)artielie de ce liallet à la coin :
No* Taillao* paladin* de Klandrrs ,
Cm friaa* de guerrier* e««landre*.
En attendant le gay priotemp*,
Cominriiceiit de passer le temps
A Italter en l'hoanenr des Musc*.
Qui ne tout plu* Bile* rainuses
Urpot* que nostre grand vainqueur
A pri* leur inlérest à curur.
(',« qu'on donne anot huit entrée*
Qui *ont Iv pl"* considérée»
Du ballet de l'byver dernier,
Aio*i que je l'appri* bier :
C'e*t i *eavoir relie de* Hasi/ufê
Dont, comme eux, les pas «ont fanta*qne«,
Dr* bergrrt et de* Bohrmitiis,
I.a plupart étranges chrétiens,
Des DrmoHt qui sont laids et hnve*,
Des Partant et de* Etelavet,
l>e* Maurfs et des F.$pagnols
De nos progrès pire* que fol*.
Et qui, dedan* leur décadence,
^'ont guère le caur à la danse.
Là pai'ait s'rtre oiiGq I>ornée la longue suite des représentalioiis de ecl
illustre ballet, (]ui ût, pendaut trois mois consécutifs, les délices de la cour
la plus brillante du monde, mit en mouvemeut quatre troupes de comédiens
à lui seul, et donna naissance à trois pièces de Molière.
Nous reproduisons textuellement l'édition la plus complète, en répartissant le»
vers /tour les personnages dans chacune des eatrées auxquels ils se rappportent.
LE BALLET ROYAL
DES MUSES.
ARGUMENT.
Les MUSES , charmées de la glorieuse réputation de nostre Mo-
narque et du soin que SA. MAJESTÉ prend de faire fleurir tous les
arts dans l'étendue de son Empire , quittent le Parnasse pour venir
à sa cour.
MNÉMOSiJîE, qui, dans les grandes images qu'elle conserve de
l'antiquité, ne trouve rien d'égal à cet auguste Prince, prend l'occa-
sion du voyage de ses filles pour contenter le juste désir qu'elle a de
le voir ; et, lorsqu'elles arrivent icy, fait avec elles l'ouverture du
théastre par le dialogue qui suit.
DIALOGUE
«E MNÉMOSINE ET DES MUSES.
MNÉMOsiNE S M"'' Hilaire.
Enfin , après tant de hasards ,
Nous découvrons les heureuses provinces
Où le plus sage et le plus grand des princes
Fait assembler de toutes parts
La gloire, les vertus, l'abondance et les arts.
LES MUSES.
Uaugeons-nous sous ses lois ,
Il est beau de les suivre ;
Rien n'est si doux que de vivre
A la cour de Louis, le plus parfait des rois.
' c'est la Mémoire. /
.8.. I.E HALLI'T ROYAL
M.NEMOSINE.,
Vivant sous sa conduite ,
Muses, dans vos concerts,
Chantez ce qu'il a t'ait , clianlez ce qu'il inrdilo .
Et portez-en le bruit au bout de l'univei^
Dans ce récit charmant faites sans cessi' tiiiciKirf
A l'empire frauçois ce (prii doit espérer,
Au monde entier ce qu'il doit admirer,
Aux rois ce qu'ils doivent a|>|)rcudre.
Rangeons-nous sous ses lois ,
Il est beau de les suivre ;
Rien n'est si doux que de vivre
A la cour de Louis , le modèle des Rois.
Tous les Arts établis déjà dans le royaume, s'étant assemblés de
mille endroits pour recevoir plus dignement ces doctes filles de Ju-
piter, auxquelles ils croient devoir leur origine, prennent résolution
de faire en faveur de chacune d'elles une entrée particulière. Après
quoy, pour les honorer toutes cnseiuble, ils représentent la célèbre
victoire qu'elles remportèrent autrefois sur les neuf filles de l'iérus.
LES NKl 1 biJi.LBS.
Muses chantantes .Messieurs le onos, rEB?50> t'aisné, fkrnon le
jeune ^ lange, cottereau; saint-jfan c^ buffeghin, pages
(le la musique de la chambre ; augeb et ludeit, pages de In
chapelle.
LES SEPT ARTS.
\lfssieurs HKDOiiix, I/'estival, gingaa, i;j.om)I:l, KEBEL,
HAGNAN e/ GAVE.
lŒClT DE 1.4 MÉMOlHi:,
Qui n'est point charité.
C'est moy qui de l'oubly sauve les noms célèbres ,
Et des temps éloignés dissipe les ténèbres;
DES MUSES. .,87
Kn vain pour l'avenir travaille un puissant Roy :
C'est autant de perdu sans moy.
Jamais rien n'égala sa force et sa lumière ;
Mon employ n'eut jamais de si noble matière :
Aussi , quoy que le monde entreprenne aujourd'huy,
C'est autant de perdu sans luy.
EiNTRÉE I.
Pour LRAKiE, à qui l'on attribue la connoissance des deux, on
représente les sept planètes , de qui Pon contrefait l'éclat par
les brillans habits dont les danseurs sont revestus.
ASTl\i:S ET PLAKÈTES.
Pour les ASTKES et les planètes.
Astre.s , ce point n'est pas en évidence
Si c'est par vous que le monde se meut :
Vous voilà tous occupez à la danse ;
Le monde va cependant comine il peut.
LES SEPT PLANÈTES ,
JDPITER, le SOLEIL, MKRCIBE, A ÉNUS, la LUNE, MARS et SATURNE.
Le Soleil, Monsieur cocquet; Jupiter, du pron"; Mercure,
SAiiNT-ANDRÉ ; Fénus , DES AIRS Vaisné; La Lune, des-aihs-
«alant; Mars, IMonsieur de souville; Saturne, aoblet
Paisné.
ENTRÉE II.
Pour honorer melpomèïxe, qui préside à la tragédie, l'on fait
paroistre pyrame et thisiîé, qtii ont sen-y de sujet à l'une de
nos plus anciennes pièces de théâtre '.
' Dans d'autres exemplaires : Jupiter, M. le duc le Saint-Aignan ; le Soleil, M. Coc
quel. Le reste comme ci-dessus.
- C'est-à-dire à la tragédie de Tliéopliilede Viau, jouée à l'iiôtel de Bourgogne en
IGI7, et qui avait eu un très-grand succès.
LE BALLET ROYAL
PYRAME ET THISBÉ.
Pyrame, Monsieur le grand*; Thtsbé, le MAUQris de mirepuix.
J'our MO>siEiB LE GRAND, Pyiaine.
Pyrame ëtoit un peu plus triste que vous n'estes ;
Vous avez, néanmoins, son air et ses attraits :
Tliisbé s'y fust méprise , et sans doute vous faites
Tout ce qu'il fit, au meurtre prés;
Aussi pouvoit-il bien, ce semble, à moins de Trais
Marquer sa passion extrême :
D'autres preuves d'amour il est un million.
Vous auriez plus de peine à vous tuer vous-mesme,
Que vous n'auriez de peine à tuer un lion.
Si vostre Ame inquiète, adorable Pyrame,
\ ouloit quitter ainsi le beau corps qui la joint ,
Klle seroit une âme injuste au dernier point ,
Et je ne croirois pas qu'il fust une pire âme.
Pour le MARQUIS DE MIRBPOIX, Thitbé.
Vous avez bonne mine, et ne prétendez pas
î^ue pour vostre beauté l'on souffre le trépas.
Aussi la fable, ingénieuse et sage,
Sur l'accident funeste où Pyrame est tombé ,
Quand elle parle de Thisbé
N'accuse que son voile, et non pas sou visage.
ENTRÉE III.
Thalie, à qui la comédie est consacrée., a pour partage une pièce
comique représentée par les comédiens du Hotj ' , et composée
par celui/ de tous nos poêles qui , dans ce (je are d'écrire , peut le
plus justement se comparer aux anciens.
COMÉDIE. — MOLIÈRE ET SA TROUPE.
Pour MOLIÈRE.
Le célèbre Molière est dans un grand éclat ;
Son mérite est connu de Paris jusqu'à Rome :
' Le grand écuyer, qui éloil lo comte d'Armagnac.
' Molière et sa troupe. (Noie du livret.)
DES MUSES. 589
Il est avantageux partout d'estre honneste homme ,
Mais il est dangereux avec luy d'estre un fat '.
PASTORALE COMIQUE ^
ENTRÉE IV.
Etil' honneur d'EVT^^vv., Muse pastorale, quatre bergehs et quatre
ji^tiGÈKE.s dansent , aux chants de plusieurs autres, sur des
chansons en forme de dialogue.
CHANSON SUR UN AIR DE GAVOTE.
f n BERGERE chante les deux premiers vers, et le chœur les répète.
Vous sçavez l'amour extrême
Que j'ay pris pour vos beaux yeux.
Le BERGER continue :
Hastez-vous d'aimer de mesnie.
Les momens sont précieux ;
Tostou tard il faut qu'on aime,
Et le plus tost c'est le mieux.
(Le chœur répète.)
Un aw^re BERGER chante 4 .
En douceurs l'amour abonde ,
Tout se rend à ses appas.
(Le chœur répète ces deux vers. )
Le BERGER continue :
On ressent ses feux dans^l'onde
Et dans les plus froids climats.
' L'honnête horame , c'est l'homme du monde , de belles manières , aimable, ga-
lant; le fat, c'est l'exagération de l'honnête homme, celui qui pousse la galanterie
jusqu'à l'excès, et les belles manières jusqu'au ridicule.
2 Suivent l'analyse de la pièce et les couplets chantés, qu'on trouve dans toutes
les éditions de Molière.
3 M. Fernon.
< Itf. le Gros.
590 LE BALLET ROYAL
Il n'est rien qui n'aiin« au monde :
l*(niniiini n'ainieriez-vous pas?
{Le chœur répète.)
II.
CII\>S<)\ SIIB IN Alll riK MKM Rï.
/ Il lititiihh ■ < iitiiiir' 11.^ UctiJi /Il ciilici i> tr/.'j ci if ChxCui !':.•> i t ijt i '
Vivons heureux , aimons-nous, bergère;
Vivons heureux , aimons-nous.
/.« BERGEB continue :
Dans un endroit soMtaire
Fuyons les yeux des jaloux .
LE CHOEUR.
Vivons heureux, aimons-nous, bergère ;
Vivons heureux, aimons-nous.
LB UBR6RR.
Dansous dessus la fougère ,
Jouons aux jeux les plus doux .
LE CH(KUB.
Vivons heureux, aimons-notis bergère ;
Vivons heureux , aimons-nous.
In autre liKROEB chante les de^cx premiers vers , et le chœur les
répète.
Aimons, aimons-nous toujours, Silvie ,
Aimons, aimons-nous toujours.
Le BEBGEB continue :
Sans une si douce envie ,
A quoi passer nos beaux jours?
' M. FerDOD.
DES MUSES. :,9i
LE CHOKUR.
Aimons, aimons-nous toujours, Silvie,
Aimons, aimons-nous toujours.
LE BERGER.
Les vrais plaisirs de la vie
Sont dans les tendres amours,
LE CHŒUR.
Aimons, aimons-nous toujours, Silvie,
Aimons, aimons-nous toujours.
QUATRE BERGERS €t QUATRE BERGÈRES.
Bergers : LE ROY, le marquis de villeroy; les sieurs ra'» .\al
et LA pierre.
Bergères : IMADAME , madame de montespan, mademoiselle di^
LA VALLiÈHE, et mademoiselle de toussy.
Huit Berçjers chantants : Messieurs d'estival, hédoii\, gi>-
GAN, BLONDEL , MAG?f AW^ GAYE. — BUFFEGUm et AUGE B, fUgeS.
Huit Bergères chantantes : Messieurs le gros, fernon Vaisné ,
FERNON le jeune ^ rebel, cottereau, lange. — saint-jean et
LUDEN, pages.
Pour le ROY, berger.
Ce berger n'est jamais sans quelque cliose à faire,
Et jamais rien de bas n'occupe son loisir,
Soit plaisir, soit affaire ;
Mais l'affaire toujours va devant le plaisir.
11 mène des troupeaux dont la bizarrerie
Quelquefois tire à gauche au lieu d'aller à droit ;
Pour telle bergerie
Jamais pasteur ne fut plus ferme et plus adroit.
Il pourroit de ce faix soulager sa pensée ,
Mais il ne s'en veut pas reposer sur les siens ;
:,9î LE BALLET ROYAL
I^ saison est passée
Où les bergers dorinoieDl sur la foy de leurs chiens '.
Paissez , brebis , pendant qu'il s'appreste à détruire
Avec tant de vigueur tous les loups, s'il en vient ,
Kt laissez-vous conduire
A qui sçait mieux que vous tout ce qui vous convient.
PowrMADAMF. , heri,ère.
Non, je ne pense pas que j;iuiais ruii égale
Ces manières, cet air, et ces charmes vainqueurs ;
Cest un dédale
Pour tous les cœurs.
Klle vous prend d'abord , vous enchaisne, vous tue,
Vous pille jusqu'à Tàme, et puis, après cela,
Sans estre émue ,
Vous laisse-là.
L'assassinat commis , qu'est-ce qu'il en arrive ?
Pour le pauvre défunt, hélas! le meilleur sort
Qui s'en ensuive
Kst d'estre mort.
Kndurez pour quelqu'autre une semblable peine,
* Au moins vous permet-on soupir, plainte et sanglot ;
A cette gesne
T/on ne dit mot.
Telle erreur devroit estre excusable et légère ,
Qui trompe les plus fins, et leur fait présumer
Qu'éiant bergère
On peut l'aimer.
.Mais la témérité découvre sa ruine ,
Pour la jeune bergère osant plus qu'il ne faut ;
Son origine
Vient de trop haut.
Qu'icy tous les respects les plus profonds s'assemblent !
Dans un cœur, un tel cœur n'en a pas à demy :
■ On $ait que Mazarin était mort en L66I, et qae Louis XIV, bien différent de
son père Louis XIII, régnait depuis lors par lui-même, sans consentir à partager
son pouvoir avec qui que ce fut.
DES MUSES. " • 5<)3
Tous les loups tremblent
Devant Mimy '.
Pour MADAME DE MONTESPAN, bergère.
Que nous serions heureux
(Disent les loups entr'eux)
Si nous mettions la patte
Sur chair si délicate ,
Ne faisant qu'un morceau
De bergère et troupeau !
Elle est prompte à sa fuite ,
Et garde une conduite
Dont chacun est surpris ;
Mais nous en avons pris
Qui tenoienl mesme route ,
El nous serions sans doute
Au comble du bonheur,
N'étoit son chien d'honneur !
Ce mot pourra déplaire ;
Mais qu'y sçaurions-uous faire ?
Il ne sort rien de doux
De la gueule des loups.
Pour MADEMOisKLLE DE LA VALLiÈRK , bergère.
Jeune bergère, en qui le ciel a mis
Tout ce qu'il donne à ses meilleurs amis,
De la beauté, du cœur, de la sagesse ,
Et si j'en crois vos yeux, de la tendresse,
■\e pensez pas que je veuille en ce jour,
Vous cajoler ni vous parier d'amour :
.le scais qu'il est dangereux de le faire.
Et je craindrois plus que vostre colère ;
' Petit cliien de Madame. (Note de Benseiade.) Il semble, dapiés le récit (U'
Robinet du 13 février I6C7, (|ue ce pelit cliien ou plutôt cette petite chienne, dont
(|iielques Mémoires du temps n'ont pas dédaigné de s'occuper, jouait son rôle en
personne dans le ballet :
C'est elle qui , sur la fougère ,
Quand tiostre héroïne est bergère
Dans le grand ballet des Neuf Sœurs,
Fait trembler les loups ravisseurs. Ktc.
(:()\Ti:«r. de momkke. — u. :î>>
LE HALLET ROYAL
D'autres que inoi s'en acquitteront mieux ,
Je baise ici les mains à vos beaux yeux ,
Et ne veux point d'un joug comme le vostre ,
Je vous le dis tout franc, j'en aime une autre :
Que cela donc soit certain entre nous ,
Et cru d'ailleurs aussi bien que de vous ;
Sur un tel point soyez désabusée.
Mais, mon amy, quelle est vostre visée ,
Mf direz-vous? et qui vous force ainsi
\ me parler d'un ton si radoucy,
El m'attaquer en stile d'élégie ,
Qui de l'amour étale l'énergie ?
Moy ! de l'amour ? ha ! jamais ce n'en fut !
Mon véritable et mon unique but
Est de louer icy vostre personne ;
Cesl de l'encens tout pur que je vous donne.
Vous me semblez l'ornement du hameau ,
Et j'aime à voir, dans un objet si be^u ,
Parfaitement l'une à l'autre assortie ,
Et tant de gloire . et tant de modestie .
Que vous peut-ou souhaiter, et quel bien ?
Je crois qu'il faut ne vous souhaiter rien ,
I/ou ne sçauroit croistre un bonheur extrême ;
Et pour tout dire, enHn que sçais-jc mesme
Si , méritant tant de prospéritez ,
Vous n'avez point ce que vous méritez.
Pour MADSMOiSBLLE DB TOLSsx . bergère.
Vous avez un troupeau, belle et jeune bergère ,
Que vous garderez bien ,
• Si vous l'allez garder ainsi que vostre mère
Garda toujours le sien ;
Elle s'en acquitta de si bonne manière ,
Qu'il ne s'y peut ajouter rien ;
Et maintenant encore elle garde le bien
En qui toute la France espère ' .
"^Poî/r /e MARQUIS DE viLLEROV, ffcrger.
Vous avez un air languissant
■ Mlle deToassi ou Toussy, qui devint dactiesse d'Aumont en 1669, élail fille
aînée de la maréchale de La Mothe, gouvernante du Dauphin. (V. la Fr,iiice ga-
lante, édit. Delahavs, p. 2\)0 et sulvj. On voit, dans Mnrcri, qu'une autre des
tilles de la maréchale porta aussi le nom de Mlle de Toussi.
DES MUSES. (,95
Dout vostre troupeau se ressent.
En prendre plus de soin seroit assez honneste ;
Mais à si vil employ vostre cœur ne s'arrcste :
Quand le berger est jeune et beau
11 ne peut durer dans sa peau ,
Et volontiers a dans la teste
Autre chose que son troupeau.
* ENTRÉE V.
En faveur de clio, qui préside àPhistoire, voulant représenter^
quelque grande action des siècles passés , on n'a pas cru pouvoir
en choisir une plus illustre, nij plus propre pour le ballet, que la
bataille donnée par Alexandre contre porus , et la g/éfiérosilé
que pratiqua ce grand monarque après sa victoire , rendatitaux
vaincus tout ce que le droit des armes leur avait osté.
Le combat s'exprime par des démarches et des coups, mesurés aux
sons des instruments, et la paix qui le suit est figurée par la
.danse que les vainquexirs et les vaincus font ensemble.
yilexandre : Monsieur Beauchamj-. Porus : ***.
Cinq Grecs : Monsieur de Souville ; messieurs la Mahke , du
l'iioix, DES-A1ES le cadet, et Mayel . Descouteaux, tambour. Phi-
ni'.EHT et .Fean Hottehe, flustes.
Cinq Indiens .-Messieurs Paysan, du Feu, Arnald, Jouan et
NoBLET le cadet. Vagn ART,7a»i6oMr. Piesche et Nicolas Hottere,
flnstes.
Combat d'xLB.\AîiDHE et de pobus.
Alexandre et Porus aimoient tant les batailles
Qu'environ deux mille ans après leurs funérailles
Vous les voyez ici prests à recommencer :
Quand on aime la guerre on ne s'en peut passer.
ENTRÉE M.
/'OM/- CALLIOPE, mère desbeaux vers, les comédiens de la seule
troupe royale représentent une petite comédie où sont introduits
des poêles de différents caractères.
38.
LE BALLET ROYAL
PERSONNAGES. aoteurs.
ARISTK, homme de qualité qui prend soin
d'une mascarade ppur le bal M.LaFlkur.
SILVAM)RE, amv d'Ariste, qui a ordre de
faire une petite comédie pour joindre au biL M. Floridor.
M. LIHA , poète suivant la cour, qui n'estime
que les sonnets ». . M. IIauterociik.
LE MAKQnS .SINGULIER, qui s'attribue
les vers d'autruy M. Poisson.
LA COMTESSE, vieille et galante, qui apprend
'à Taire des vers M"'i)is<)Kii,i.i;is .
La tctHt est daiu ta galerie dm Ctuulean ■ Ne»/ de Suint- liermni».
\a première scène est entre Aristc et SiUiinlrc, (|iii <p dcmimlt m
Tun à l'autre des avis en attendant le bal .
La seconde scène est de monsieur Lira, (jm oiirc ses sonnets .1
Silvandre pour la petite comédie qu'il doit faire.
I.^ troisième scène est d'uno mascarade qu'Ariste a fait préparer
{mur le bal, composée d'une danse d'Espagnols et d'Espagnoles, dont
une partie danse aux sons des instrtmtens et l'autre danse au chani
de deux dialogues.
MASCARADE ESPAGNOLE.
Deux conducteurs de la mascarade : Monsieur le duc de Sai\t-
Aio>A7t et monsieur Reauchamp.
Espagnols qui dansent : Le ROY, monsieur i,e Grand , le .\hh-
yiiis deVillfrovJcmarqi is deMirkpoix, IcmarquisoeRassan.
Espagnoles qui dansent : MADAME, madame de Mo>tespa>,
madameoE Cri ssol, mesdemoiselles deLA Vallière et de Toussn .
Espagnols qui chantent en dansant : Joseph de Prado ',
AffisTiN Manl'el, Simon Agtado ^, Marcos Garces.
Espagnoles qui chantent en dansant : Fra\cisca Vezon •», M v-
' Sur Ions ces acteur» , voir noire Histoire de rilàlel de liourgogtu, d»n* le
I" volnmt'de ce recueil.
- Joseph (i<> Prado était l'un des meilleurs comédiens de l'Kspagne , et le chef ili-
la troupe venue en France en lOCO. (De Puihusque, //m/, comparée des litl. expa;//*.
etjram.. Il, 4r,8\
^ Simon Aguado était le caissier de la compagnie , et il ligure comme tel dan
un compte des archives publié par M. Alph. Royer, a la suite de sa traduction ilc
Tirso de Moliiia.
Kxcellente actrice, la meilleure de la troupe, qui lini! d'une façon aussi rvcm-
DES MUSES. 697
KlA DE AnAYA , MaEIA DE VALDES, JeRONIMA DE OlMEDO.
espagnols qui jouent de la harpe et des guitares : Juan N avarro,
Joseph de Loesia , Pedro Vasques.
PREMIER DIALOGUE.
MARIA DE ANAYA.
Ah ! qu'en aimant
A de maux on s'expose !
Ah! qu'eu aimant
On souffre de tourment!
FRANCISCA VEZON.
Quelques tourmens, quelques maux qu'Amour cause ,
Pour tout payer il ne faut qu'un moment.
SECOND DIALOGUE.
SIMON AGUADO.
I.a plus belle jeunesse
Sans l'amour n'est rien ;
Quelque peu de tendresse
Fait toujours grand bien.
FRANCISCA VEZON.
On ne peut s'en défendre :
L'amour est trop doux ;
Mais si j'ay le cœur tendre ,
Ce n'est pas pour vous ' .
plaire que Prado. Celui-ci se fit prélre après avoir perdu sa femme, celle-là mourut
sœur de la confrérie de Notre-Dame de la Neuvaine. (Voir, sur la Iroupe et sur ces
acteurs, un article de M. Fournier, dans la Revue des provinces du 15 sept. 1864).
' Nous reproduisons en note, à cause de l'importance particulière de ce hallel,
les vers espagnols qui précèdent, dans le livret, Vimitalion française.
PRIMERO DIALOGO.
Canla maria nE anaya.
Ayî que padesco de Anior los rlgores !
Y en tanta tormento desnauyaii mis boçes!
Canta francisca vezon.
No desconfies, que de essas heridas
■ Al mas peligresso le cura en un dia.
.,9g I.i: HAI.I KT ROVAI. .
SVITB DU PREMIER DIALOGIE.
MARIA DE ANAYA.
, Que tous les cœurs
Craignent l'Amour pour ii».ti>irf:
Que tous les «luirs
Évitent ses rigueurs !
FRANCISCA VEZON.
Il plaist toujours , tout cruel qu'il puisse ostre;
Tout en est doux, jusques à ses langueurs.
sr/r/r du second dialogie.
SIMON AGIAIH).
Ayez, s'il est possible.
Ont fois plus d'iippas :
C'est un défaut horrible
Que de n'aimer pas.
nANCISCA VEZOM.
Une heureuse colère
Vient vous animer :
Si vous manquez à plaire ,
Moquez-vous d'aimer '.
SEGVNDO DIALOGO.
l'anta simom aovauo.
Sln amor. la hermosura
No ilrnr balor,
Qur <e 3iimcnt.in lit ;^pb<
l Tcntrndo aflilon.
t'ania frasciscv v i /.on.
Aunqiip qiirern rn sus lazos
l>rcadcrnie pI Amor,
>'o !(er.ij nuiir.i e\ durnu
De ici ciM-scuB.
ICaotan toJos los iniJini>s versos |
SIGVE EL PRIMER DIALOGO.
Cnnta m.\kia oe as»y.\.
Ko a; coraçon que no tcma t\ cinpeRo
De liaçer ihieho snyo a un l>los nISo y ei«^i.
DES -MISES. :»9»
La quatrième scène est du marquis et de la comtesse, qui se mo-
queut l'un de l'autre.
La cinquième scène est de la comtesse , qui, tandis que le marquis
va chercher ses gens , lit des vers qu'elle a faits , qui sont sans mesure
et qui n'ont point de rime , quoyque les mots qui doivent rimer ne
soient différens que par une seule lettre.
La sixième scène est des avis ridicules que le marquis et la comtesse
donnent à Silvandre sur le sujet de la petite comédie qu'il a ordre
de faire.
La septième et dernière scène est d'une entrée des Basques du mar-
quis, et de la résolution qu'Ariste fait prendre à Silvandre de ne point
chercher d'autre sujet que celuy qui luy est offert par le hasard dans
tout ce qu'il vient de voir.
Basques : Monsieur le Grand, monsieur le marquis de Ville-
Rov, le MARQUIS DE Rassan, iiiousieur de S0UVIL.LE; messieurs
Beauchamp, Chicanneau , Favier et La Pierre.
Pour tes POETKS.^
Souvent les médecins
INe sont pas les plus sains,
Encore que leur art de tous maux nous délivre ; •
Les beaux esprits sont tels :
Ils rendent immortels,
Kt la plupart du temps ils n'ont pas de quoy vivre.
Cailta FRANCISCA VEZON.
Do Amor las rigores dan sicmpre conlento,
Que causan plaçercsKU» desabrimientus.
iCantaii todos los iiilsmos versos
SIGI E EL SEGUNDQ DULOGO,
Canta simon aguauo.
Aunque tciigus mas prcndas
Que en las olras ay,^
; SI a queieririe no llegas
Las as de borrar.
Canta f«ancisca vezon-
O que bien enujado
Te dcxa el desdcn I
Sin agradar, iiint,'uno
Intente qiierer.
(Cantan tuilos los mismos versos.)
LE BALLET HOYAL
KNÏRÉE DES ESPAGNOLS ET ESI>AG^OLKS.
Pour le Di'c ih: saint- aionan, Espagnol déguisé en masque.
Quelque Espagnol que je sois,
J'ay sc«»u me dépiiiser avecque tant do gloire
Qu'en cent occasions d'éternelle nu'nioire
J'ay passé pour très-bon François,
l.i iut'usuis d'autaut mieux signalé dans l'histoire.
Pour M. LE GB\Nn, tes marquis de villeroy, mi«ki'(h\ ,
ef HASSAN.
Messieurs les Espagnols, pour vous faire plaisir
Je voudrois vous louer séparément tous quatre,
Mais je n'en fcray rien, et deussiez-vous me battre ,
Nnn manque de sujet, mais faute de loisir.
L'on nj'h prescrit trop tard ce que j'avoisà faire :
J'ay mon prince à louer, honneur qui m'est si doux ,
J'ay cinq jeunes beautez encore à satisfaire.
Et je ne suis pas homme à les laisser pour vous.
fjisemble étant amis vous ferez à vostre aise ,
Et je ne vous unis que pour vous obliger ;
Si vous estes rivaux (pourtant à Dieu ne plaise 1}
Il vous sera permis de vous entre-manger.
Pour le KOV, représentant un espagnol.
Que pour cet Espagnol les dieux ont d'amitié !
Aussi c'est un chef-d'œuvre admirable et céleste;
Le sang et la nature en firent la moitié ,
1m1 paix et l'alliance ont composé le reste.
Son équité soutient le commun intérest
De ces deux nations qui font mouvoir l'Europe :
Dure à jamais ce nœud , serré comme il parest,
Et qui de tant d'Etats la fortune enveloppe !
' 1H)UR l'entrée des ESPAGNOLES.
MADAME, Madame de Montespan , madame de Crussol, ma-
demoiselle DE la Vallièbe et mademoiselle deTolssy.
Ces Espagnoles ont des traits
Contre qui la raison fait des efforts frivoles;
DES MUSES. 601
Il n'est pas défendu d'admirer leurs attraits ,
Mais il est dangereux d'aimer ces Espagnoles.
L'une ' sort d'un si noble sang
Qu'on ne sçauroit jamais atteindre à cette belle ;
Toute la gravité qui conduit à son rang
Oste la liberté de soupirer pour elle.
L'autre =* a le cœur peu partagé ;
Je ne sçais s'il est plein , je ne sçais s'il est vide ,
Mais je tiens , s'il s'étoit une fois engagé ,
Qu'il auroit de la peine à devenir perfide.
De celle-cy ^ l'intention
Est de faire aux humains une mortelle guerre ,
Et son vray caractère est de la nation
Qui voudroit maistriser le reste de la terre.
Celle-là 4, d'un air noble .et haut ,
Est sage autant qu'aimable , et toute cette flamme
Qui fait tant de ravage en un climat si chaud,
Elle l'a dans l'esprit et ne l'a point dans l'âme.
Que cette jeune beauté plaist ^ !
Mais à quelle fortune est-elle réservée?
Avec tant de trésors diriez- vous pas qu'elle est
Des Indes en ce lieu fraischement arrivée !
Pour vos flèches changez de but,
. Amour, et quittez là des entreprises folles ;
Vous avez votre sens, mais la raison conclut
Qu'il est très-dangereux d'aimer ces Espagnoles.
ENTRÉE VII
ET
RÉCir.
On fait paroistre ouvhûe, fi/ s de cette Muse {Calliope) qui, par
les divers sons de sa lyre , exprimant tantost une douleur languis-
' Madame.
'Mlle de lavallière.
' Mme de Monlespan.
' M'ne de Crussol. V' plus loin (Entrée XI), pour reyplication de ces vers, no-
tre note sur cette tille de Julie de Rambouillet et du duc de Monlausier.
i Mlle de Toussi.
•62 LE BALLET ROYAL
saute et tqntost un dépit rhtetit, inspire tes mesmes moHoemeu.^
ceux qui le suivent .et, entre autres, une nymphe, que le hasard
a fail rencontrer sur l'on des i ovhers qu'il a f lire après Imj, est lel-
Ifinent transportée par l'ejjet de rttle harmonie ^ qu-'elte décow
sfins y penser les secrets de son urur /mr n ff<- rtninsan :
Viuour trop iiidiscrot, dc\oir Uoij rigourou\,
.le ne sçais lequel de vous ileiix
Me pause le plus de in.irtyre ;
Mais que c^est un mal dan^eff u\
D'aimer, et ne le pouvoir dire!
Orphie : Monsieur de Lull\ .
\ymphe : Mademoiselle UiLàiaE.
Huit Thraciens : Messieurs Des- Airs Taisn»', Drs-Airs Galant,
NoBi.F.T l'aisné, FvviKit. SAi>Tr Andrk. Dtso.vETs el KoiONAC.
IIL(U DOliPHLh,
qui n'est point chanté.
Je ne viens point icy, par n)es trisles ae^cns,
Des sensibles objets suspendre tous les sens,
AUirer après nioy les rochers et les marbres,
Faire marcher les arbres :
Ma tristesse |>ar là ne se peut amoindrir,
Et c'est un effort inutile.
Hélas! ce que je veux n'est pas si diflicile:
Je ne veux (jue toucher un cœur et l'attendrir,
?îoD, je ne prétens point que Pamour par ma voix ,
Vienne contraindre icy la n;iture et ses loix ;
S'il y faut de la force et de la violence ,
J'aime mieux le silence.
Ma tristesse par là, etc.
Pour MONSIEUR DE LULLY, Orphée.
Cet Or|iliée a le goust très-délicat et fin ;
(]'est l'ornement du siècle, et n'est rien qu'il n'attire ,
Soit hommes, animaux , bois et rochers entin ,
Du son mélodieux de sa charmante Ivre.
. . DES MUSES. 603
Toutes ces choses-là le suivent pas à pas ,
Et de son harmonie elles sont les couquestes ;
Mais , si vous l'en pressez , il vous dira tout bas
Qu'il est cruellement fatigué parles bestes.
ENTRÉE YIII,
Pour ÉBATO , que Von invoque particulièrement en amour, on a
tiré six amans de nos romans tes plus fameux, comme Théagène
et Cariclée , Mandane et Cyrus, Polexandre et Alcidiane.
TBOIS AMA^S et TRCÎIS AMAîSTES.
Amans : Cyrus, Le ROY; Polexandre, le mabquis de Ville-
KOV ; Théagène , monsieur Beauchamp.
Amantes: J/artrfanc, monsieur Ra\nal; Alcidiane, le mabquis
DE MiBEPOix ; Cariclée, le sieur La Pjebre.
CYBUS et folexandbe.
Pour le ROY, Cyrus.
Superbe antiquité , dont si raal-à-propos
Le siècle trop longtemps a souffert les reproches,
Et qui voulez toujours, à l'égard des héros ,
Que les plus éloignez ternissent les plus proches ,
Si vous en avez eu , nous eu avons aussi,
Et la chose entre nous doit estre égale icy.
Mais n'en soyons point crus , ni les uns ni les autres,
Attendons, sur le prix et du nostre et des vostres.
De la postérité le juste tribunal ;
L'invincible Louis ne perd rien à l'attendre :
Tantost c'est un Cyrus , tantost un Alexandre ,
Et tousjours la copie atteint l'original.
Us ont eu leurs défauts , ces démons des combats :
L'un sentit au courroux sa grande âme asservie ,
Et l'autre eut dans sa (in quelque chose de bas ,
Que ceux qui l'ont loué n'ont point mis dans sa vie.
Louis est toujours sage , il règle ses désirs,
Et ne fait que glisser par dessus les plaisirs;
Sa vertu , forte et pleine , est une vertu rare ,
Qui relève, affermit, fortifie et répare,
" . LK HAl.LET ROYAL
(est uii fleuve qu'on croit qui va tout renverser,
Qui ne rencontre point de digue ù sou épreuve;
EnOn l'on se rasseure, ot l'on voit que ce lleuvo
Inonde la campagne afin de l'eugriiisser.
Pour te MARQi'is DE MLLEROv, /'ule.rdfidre.
Que c'est un grand bonheur d'estre jeune et bien fait ,
De l'esprit et du corps également parfait,
Ainsi que Poiexandre errant par tout le monde
A dessein de lui rosseuiblor,
Et de pouvoir faire trembler
C^onstantinople et Trébisoodo !
Kt puis, quand vous estes tenté
D'aller secrètement vous embarquer sur l'onde,
Eslre tout à coup arresté
Par un géant terrible, et qui porte couronne,
Dont le fameux pouvoir vous relient enchanté
Dans une des tours de Péronne;
Faire tous les étez quelque trait de roman ,
l*ar où vous soyez mis les hivers en écran ',
Krusicr toujours d'un feu qui n'ait rien de profane ,
Joint ù de grands respects pour quelque Alcidianet
Desquels on se défait quand il en est saison;
Kt surtout se garder de la démangeaison
De raconter ses avantures,
Et de montrer des écritures'.
ENTRÉE IX.
Pour FOLYMms, de qui le pouvoir s'étend sur Céloquence et ta
dialectique, trois philosophes gbecs et deux orateurs romains
sont représentés en ridicule par des comédiens français et italiens,
auxquels on a laissé la liberté de composer leurs rôles.
' Cest-à-dire de fournir un sujet a l'une de ers images dont il elail d us.>;;>
iVillusttrr surloul les écrans à main au XVII* siècle. On les couvrait aus^i de
ligures de blason et nic-me de dcvisi-s el de vers.
^ Ce ballet, en particulier, est (oui rempli d'allusions aux galanteries innom-
brables dacharmant marquis de Villeroy, qui élail gâté par les femmes. Voir
encore les entrées XII et XVI.
DES MUSHS. 1,(1.',
ORATEURS LATINS. PHILOSOPHES GRTÎCS.
Cicéron, Arlequin. Démocrite, Montfleury.
Hortence\ Scaramouche. Heraclite, Poisson.
Sénateur, Valerio. Le Cynique, Brécourt.
ORATEURS et PHILOSOPHES.
N'est-ce pas estre né sous un noble ascendant
Que d'estre un orateur, et d'estre un philosophe,
Quoyqa'il en soit beaucoup de fort petite étoffe.^
c;ar, par un ordinaire et fatal accident ,
Qui cause à la science un éternel opprobre ,
De ces deux composez il se forme un pédant ,
Ridicule animal , très-crasseux et peu sobre '.
ENTRÉE X.
Pour TERPSiCHORE, à qui finventlon des chants et des danses
rustiques est attribuée , on fait danser quatre faunes et quatre
FEMMES sauvages qui, pliant en diverses façons des branches
d'arbres, en font mille tours différens ; et leur danse est agréa-
blement interrompue par la voix d'un jeune satyre :
RÉCIT DU S.tTYRE.
Le soin de gouster la vie
Est icy nostre employ ;
' Chacun y suit son envie :
C'est nostre unique loy.
L'Amour toujours nous inspire
Ce qu'il a de plus doux;
Ce n'est jamais que pour rire
Qu'on aime parmy nous.