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Full text of "Les contemporains de Moliere. Recueil de comédies, rares ou peu connues, jouées de 1650 a 1680, avec l'histoire de chaque théâtre, des notes et notices biographiques, bibliographiques et critiques"

LES 



CONTEMPORAINS 



DE MOLIERE 



TOME II 



Paris. — Typographie de Firmin Didoi frères, flis cl Cic, rue Jacob, 56. 






LES 



CONTEMPORAINS 

DE MOLIÈRE 

RECUEIL DE COMÉDIES, RARES OU PEU CONNUES 

JOUÉES DE 1650 A 1680- 
AVEC 

L'HISTOIRE DE CHAQUE THÉÂTRE 

des notes et notices biographiques , bibliographiques et critiques 

PAR 

VICTOR FOURNEL 



TOME DEUXIÈME 

HOTEL DE BOURGOGNE 

(suite) 

THEATRE DE LA COUR 

(ballets et mascarades) 



PARIS 

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C;K ^ 

IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56 ^ 

1866 




n 



AVERTISSEMENT. 



Le deuxième volume des Contemporains de Molière a tardé 
plus longtemps à paraître que je ne l'aurais voulu : ce n'e^t 
pas ma faute, et j'espère que les volumes suivants se succé- 
deront à des intervalles plus rapprochés. 

La faveur à peu près unanime avec laquelle la critique a 
accueilli cet ouvrage me fait une loi de répondre à deux ob- 
jections qui m'ont été adressées de diverses parts, ou plutpt 
à deux regrels dont elle a mêlé çà et là l'expressioii à celle 
de ses éloges. 

Les uns m'ont reproché de ne pas publier toutes les pièces 
en entier, et les autres n'ont pas compris pourquoi, au lieu 
de l'ordre chronologique, le plus simple et le plus clair de 
tous, j'avais adopté la division par théâtres. 

Sur le premier point, la réponse est facile. Assurément, je 
n'aurais pas mieux demandé que de donner satisfaction à d^ 
désirs que je prévoyais; mais je ne pouvais le faire sans im- 
poser il un recueil déjà considérable des développements 
éjûormes. La question était de trouver un éditeur disposé 
à publier, et des lecteurs .disposés à acquérir huit ou djx 
tQmes^ au lieu de quatre ou cinq. Forcé de me restrein- 
dre, et d'enfermer en moyenne chaque théâtre dans l^s 
limites d'un volume, tout en donnant de ce théâtre l'idée 4a 
plus exacte et la plus complète possible, et en le parcourant 
d'un bouta l'autre, sans lacune importante, entre les deux 
dates qui me servent de frontières {V Hôtel de Bourgogne a 
débordé son cadre, mais c'est le plus important de tous, et il 
sera le seul dans ces conditions), il fallait bien me résigner au 
pwirti que j'ai pris, sous peine de ne publier qu'un très-petit 
nombre de pièces, et de laisser de côté des auteurs de mérite 
«t des ouvrages intéressants ou curieux. 11 m"a seinblé que 
mieux valait encore faire connaître imparfaitement ceux-ci 
que de ne pas les faire connaître du tout. Au poia.t de vue ,de 

a 



Il AVERTISSEMENT. 

l'utilité du recueil et de sa bonne ordonnance, celte dernière 
lacune eût été autrement grave que l'autre. C'est à ces sup- 
pressions , et à elles seules, que je dois d'avoir pu faire 
connaître souvent en entier, d'autres pièces que, sans cela, il 
eût absolument fallu omettre. 

Les comédies que nous nous sommes décidé, par la force 
des choses, à ne donner ainsi que par fragments étendus, 
ou seulement avec qTielques coupures, sont d'ailleurs peu 
nombreuses. Dans le premier volume, sur seize ouvrages, 
quatre ou cinq seulement rentrent dans ce cas ; ce sont tou- 
jours les plus longs, les plus médiocres ou les moins cu- 
rieux, dans leurs scènes les plus développées, les plus en- 
nuyeuses et les plus inutiles. Du reste, nous n'avons jamai> 
manqué d'avertir le lecteur, et de suppléer au besoin le texte 
par une analyse. Grâce ù ces quelques coups de ciseau dans 
les endroits les plus stérilement touffus de l'Amant indiscret, 
de la Belle invisible, de la Magie sans magie, etc. (qu'on veuille 
bien réfléchir qu'il ne s'agit nullement de chefs-d'œuvre, où 
toute coupure serait une sorte de mutilation sacrilège), nou^ 
avons pu faire une place aux spirituelles farces de R. Poisson, 
aux Costeavx de Villiers et à bien d'autres. Eût-on mieux 
aimé être privé de celles-ci pour avoir celles-là tout entières? 

Il y aurait bien eu un moyen de prévenir toute objection : 
c'eût été de rejeter en appendice les ouvrages soumis à cette 
opération préliminaire, et de les donner sous forme de sup- 
plément. Rien ne peut empêcher l'éditeur le plus scrupuleu- 
sement exact, s'adressant môme aux bibliophiles les plus su- 
perstitieux, de compléter un recueil de pièces intégralement 
reproduites sur les textes originaux, par une adjonction 
d'extraits choisis dans celles qu'il ne peut reproduire. Loin 
de lui en faire un reproche, qui serait absurde, on lui en 
saura gré. Eh bien, c'est là justement ce que j'ai fait, avec 
cette seule différence que, au lieu de rejeter ces extraits sup- 
plémentaires à la fin du volume, je les ai conservés à leur 
place chronologique. 

Néanmoins, si peu fondés que me semble celte critique, 
et bien qu'elle n'ait été exprimée, à ma connaissance, que 
par un très-petit nombre de mes juges, j'en liens compte 



AVERTISSEMENT. m 

comme d'un désir, afin de me borner de plus en plus sur ce 
terrain au strict nécessaire. Un le verra dans ce volume, sur- 
tout parmi les ballets, où tout est au complet, sauf quelques 
mascarades sur le carnaval ^ trop insignifiantes et trop plates 
pour être publiées à part, et dont j'ai groupé des extraits de 
manière h en former un ensemble un peu plus intéressant. 

Quant à la division par théâtres, elle avait l'avantage de 
tracer des catégories et des frontières naturelles pour les di- 
vers volumes de ce recueil, en faisant de chacun d'eux un 
tout complet par lui-même, bien que lié aux autres. Elle 
permettait, et elle permettait seule, de joindre l'histoire des 
théâtres (non pas seulement l'histoire littéraire, mais l'his- 
toire matérielle) et celle des acteurs à la reproduction des 
pièces ; elle évitait certaines confusions fâcheuses qui se fus- 
sent inévitablement présentées dans l'autre plan. Ma pre- 
mière pensée avait été naturellement pour l'ordre chronolo- 
gique, sans distinction des théâtres ; c'est à l'exécution que 
j'en ai vu les inconvénients, et j'ose croire que si, au lieu de 
composer simplement un article sur ce recueil, ils avaient 
eu à composer le recueil lui-môme, les deux ou trois critiques 
qui n'ont pas soupçonné mes raisons les auraient trouvées 
et suivies d'eux-mêmes. Ils auraient vu qu'en se bornant à 
l'ordre purement chronologique, il n'y avait plus de place 
ni pour la séparation des volumes , ni pour la séparation des 
genres, ni même, à proprement parler, pour les notices sur 
les auteurs, qui se fussent représentés pêle-mêle suivant la 
date de chacune de leurs pièces reproduites : encore cette 
date est-elle parfois inconnue, ce qui eût ajouté une diffi- 
culté de plus à l'exécution de ce plan. Il eût fallu confondre 
au milieu des comédies les ballets, qui constituent une fa- 
mille si différente. Comment et où retracer l'histoire si im- 
portante et encore si peu connue de ce genre dramatique, si 
je n'avais pas établi une catégorie spéciale pour le théâtre de 
cour? J'en dis autant pour les théâtres de l'Hôtel de Bour- 
gogne, du Marais, du Palais-Royal, de Mademoiselle; autant 
surtout pour les théâtres français de l'étranger et de la pro- 
vince , que j'espère et désire pouvoir comprendre dans ce re- 
cueil, et qui forment pour ainsi dire une division à part. 



iv AVERTISSEMENT. 

Le seul avantage était de préseoter au lecteur 
i^iplion le tableau des développements de la comédie, et de 
lui perinetlrc d'eu suivre la niaithe sans revenir sur ses pas ; 
mais cet a\^ntage, plus apparent que réel, dans un recueil du 
genre de celui-ci, (fui exclut les comédies restées au réper- 
toire pour se borner par là même aux (euvres secondaires, en 
se déterminant d'après leur rareté, leur c^iriosité et leur in- 
térêt historique, moral ou anecdotique, plutôt que directement 
littéraire, cet avantage ne pouvait lutter contre liuil d'iucon- 
Ténients. On verra, d'ailleurs, par V HisUire de la comédie au 
temps de Molière^ qui trouvera sa place naturelle dans mon 
dernier volume, consacré au Palais-Koyal, où Molière lit jouer 
tous ses chefs-d'<L'Uvre, et au théâtre de la rue Mazarine, véri- 
table berceau de la comédie française, que j'ai pris soii» de 
grouper moi-môrae et de réunir en faisceau les éléments 
épars non-seulement dans ce recueil, mais dans toute la 
comédie du dix-septième siècle, de manière à montrerce dé- 
veloppement d'une manière plus claire, et surtout plus com- 
plète, que ne pouvait le faire un simple classement chro- 
nologique des pièces. 

Je devais ces explications à la bienveillance toute parti- 
( ulière avec laquelle le programme de cet ouvrage a été 
jugé, par ceux-là mêmes qui m'avaient adressé les observa- 
tions auxquelles je crois avoir suffisaamient répondu. 



GABRIEL GILBERT. 

(4 6i 0-4 680.) 



CONTEMP. DE MOLIERE. — H. 



NOTICE 

SUR GABRIEL GILBERT 
ET LES INTRIGUES AMOUREUSES. 



Gabriel Gilbert jouit au dix-septième siècle d'une renommée qu'il a bien 
perdue depuis. Il est assurément peu de noms aujourd'hui plus inconnus, 
et peu d'ouvrages moins lus que les siens; et pourtant il a remporté de 
grands succès au théâtre; il a été regardé comme un des premiers écri- 
vains dramatiques au-dessous de Corneille, remarqué par Richelieu, — 
juge fort contestable , il est vrai , — et protégé successivement par Maza- 
rin, de Lyonne et Fouquet; enfin il a occupé de hautes positions adminis- 
tratives et diplomatiques, qu'il dut, au moins en partie, à son talent et à ses 
œuvres , comme le dit expressément Chapelain , qui ajoute qu'il n'avait pas 
une petite opinion de lui-même. Après avoir été secrétaire de la duchesse de 
Rohan, Gilbert, qui appartenait à la religion protestante , devint secrétaire 
des commandements de la reine Christine de Suède , comme l'avait été aussi 
Url)ain Che\Teau, et son résident en France, après son abdication (1657) : 
il prend cette qualité dans le privilège des Amours de Diane et (fEndymion , 
tragédie publiée en cette même année. 

Loret |>arle quelque part 

De la plume immortelle 

De l'excellent monsieur Gilbert, 

Rare écrivain , auteur expert, 

Qu'on prise en toute compagnie. 

Et qui, par son noble géaie, 

Poly , sçavant, intelligent, 

\)e Christine est le digne agent, 

(L. X, p, 151-2.) 

Jlais la banalité des éloges de Loret leur ôte presque toute valeur, et s'il 
aime à mentionner les ouvrages de Gilbert chaque fois qu'ils se produisent , 
on peut croire que c'est à cause de son titre encore plus que de sou talent. 

Dans la Satyre des satyres de Boursault (se. VI) oh trouve quelques rensei- 
gnements intimes , quoique d'une importance très-médiocre , sur notre au- 
teur. Nous transcrivons ce passage pour les curieux : 

AMARANTE. 

C'est un auteur galant, mais qui feroit scrupule 
De se lever tans feu pendant la canicule ; 
C'est Gilbert. 



NOTICE 



Que madame en parle comme il faut! 
Qncique rhaleur qu'il fusse, il n'a jamais eu chaud. 
Apollon et Oilliert «ont toujours mal ensemble : 
Quand tout le monde lirùlr, on le trouve qui trembla. 
Un de ses bons amis , que je vis hier au soir. 
Me soutint par deu( fois que, l'rtant allé voir. 
Il tronva son laquais qui lui rhnuffoit, dimanche. 
L'épingle qu'il lui faut pour attacher sa manche, etc. 

Ces ycrs, plus ou moins ironi(|ii(>s , semblent tout au moius donucr à oiitciidi ' 
queGill>ert était à la fuis très iiaifet soigneux de toutos ses aises; autant d' 
raisons (|iii pourraient servir à montrer cominriil , malgré le nonihre et !• 
sucrés de ses ouvrages , s«-s emplois et ses liants prolcrteiirs , il resia loiijoin 
{Minvre. Il aurait même terminé sa vie dans i'indii;enee la pins com|iléte, 
le financier Hervart, protestant aussi, ne lui ei'it donné l'Iiospilalité dans 
son hôtel , comme il devait faiiv plus tard encore pour l.a Fontaine. 

GillK-rt a écrit dans des genres très-variés, Kn deliors A» ihéAire, on a d 
lui : l'-^rf de plaire, qui est une imitation »le VJrt it'aimer, d'Ovide, acroin- 
|)agné de Sonnets et de MaJrigaiix, et d'un Panégyrique, en vers, de la 
ivine de Suède (lOàS, iii-I2); uti Recueil itt- poésies diverses (16C1); 
Cinquante psaumes de David mis en vers français (1680). Mais c'est snrloiii 
|K)nr la scène qu'il a travaillé. De toutes s«>s pièces il n'eu est qu'une seiili 
qui rentre dans le cadre de ce recueil ; nous nous bornerons à donner rapi- 
dement la liste des autres : 

— Marguerite de France, tragédie, Paris, 1641, in-i". 

— Téléplionte, Iragi-comédie, /V/., 1643, id. Onassure qu'il eut Richelieu 
potu' collaborateur dans celle pièce. 

— Bodogune, Iragi-coméd., id., 1644, !d. 

— Hr poli te, ouïe Garçon insensible, tragéd., id., id. 

— Sémiramis, traÇKd.,id., 1647, id. 

— Les amours de Diane et d'Endrmion, tragéd., Rouen, 1657, iu-I2. 

— Cresphonte, ou le Retour des HéracUdes dans le Péloponnèse, tragi- 
coméd.. Pari», 1659, 111-4". 

— .-Irie et Pétus, ou les amours de Néron, tragéd., id., id., in-12. 

— Les amours d'Ovide, pastorale héroïque, avec un prologue ; Paris, 166:J, 
in-12. — Loret mentionne cette pièce (I. XIV, p. 84 ) sous le litre des In- 
trigues ifOvide. 

— Les Amours d^ Angélique et de Médor, tragi-coméd., id., 1664, in-12. 

— Opéra, pastorale héroïque des peines et des plaisirs de l'amour (Paris, 
1672, in-12), dont Camberl fil la musique. L'exécution de cet ouvrage lut rc- 
inarqiiahlc. Le /oTOA<'aM de Climèiie y donna naissance à un genre parlicuii" r 
(le mélodies qu'on appela les tombeaux, et M"* Rrigogne s'y distingua telle- 
ment dans le rôle de Climène que le nom de Petile-Climène lui en resta. 

Quelques auteurs lui attribuent encore sans preuves d'autres pièci», riu'il isi 
inutile d'énumérer ' . 



' Biblwth. du Th. Fi: de la Vallière, t. Ml, p. 18. 



SUR GABRIEL GILBERT. & 

11 dit, clans la préface de ses Amours cf. Angélique et de Médor, que cet ou- 
vrage est le 16* qu'il ait donné au théâtre; d'où il suit qu'il nous manque six 
de ses pièces parmi celles qui sont antérieures à l'année 1GG4, car les .imoin-s 
d'Jng clique noccuTptnt ([iie le 10'' rang sur notre liste. Il est probal)Ie que 
les autres n'ont pas été imprimées. Nous avons retrouvé l'indication de plu- 
sieurs dans le registre de La Grange : La vraye et la fausse précieuse, jouée 
le 7 mai IGGOsur le théâtre du Palais-Royal (9 représentât.) et que La Grange 
désigne habituellement sous le nom de La uraye précieuse ; Huon de Bor- 
deaux (5 août 1G60, 3 représentât.); Le Tyran d'Egypte ( 25 févr. 16G1, 
8 représentât.). La première de ces comédies, mise à la scène moins de six 
mois après les Précieuses ridicules , et sur le théâtre même de Molière, 
semble , d'après son titre., avoir été une sorte de compiomis avec les ruelles 
irritées, auxquelles Molière voulait mieux prouver par là ce qu'il avait déjà 
. dit dans sa préface, à savoir qu'il ne s'était attaqué qu'aux précieuses ridi- 
cules et non aux véritables précieuses. Mais la seule comédie de Gilbert qui 
ait été imprimée, c'est celle que nous reproduisons ici : les Intrigues amou- 
reuses, 5 a. V., jouée au mois de juillet 16G6 (Paris, Gabfiel Quinet, 1G67, 
iu-I2, sans dédicace, — privilège du 22 sept. 166G, achevé d'imprimer le 
l*"" février IGGT, et non 1GG8, comme le dit Beauchamps). 

Gilbert mériterait de n'être pas aussi complètement oublié. Sans doute, il 
reste bien loin des écrivains dramatiques du premier ordre : sou style surtout 
est généralement faible, assez souvent plat et trivial, mais par moments il 
s'élève et il atteint à la force. Il a çà et là des pensées vigoureuses exprimées en 
beaux vers. Ses contemporains l'ont plus d'une fois pillé sans en rien dire. 
Suivant le mot de Ménage, il trouvait bien le gibier au gîte, mais ce n'était i)as 
lui qui le faisait partir. Racine a profité de son Hypolite, mais non Corneille 
de sa Rodogune : quoi qu'en dise le catalogue Soleiuue , c'est le contraire (jui 
est vrai. L'abbé d'Olivet et les bibliographes du théâtre racontent que Cor- 
neille fut trahi en cette circonstance par un confident indiscret, à qui il 
avait lu sa pièce , et qui en communiqua le plan et les pensées à Gilbert. 
Les deux Rodogune furent jouées la même année, en 1 G44 ; à première vue on 
s'aperçoit que l'une est un plagiat de l'autre , dans les ([ualre premiers actes; 
mais, avant même tout examen , comment croire que Corneille se soit fait 
le plagiaire de Gilbert.' 

Les Intrigues amoureuses appartiennent au genre de la comédie latine, 
où les valets sont la cheville ouvrière de la pièce et mènent toute l'action. 
Marot descend des Dave et des Syrus, comme le Mascarille et le Scapin de 
Molière : c'est un drôle spirituel et amusant , dont le caractère est bien tracé 
et vivement soutenu. La pièce , imljroglio très-compliqué, mais conduit avec 
un certain art et ingénieusement intrigué , est fondée sur une idée contraire 
à celle des Ménechmes et des autres comédies du même genre , où deux per- 
sonnages qui se ressemblent, ordinairement deux jumeaux, sont pris pour un 
seul, tandis qu'ici c'est une seule personne qui se fait passer pour deux, 
s'habillant tantôt en fille et tantôt en garçon. De cette donnée, plus ou moins 
\Taisemblabie, mais comique et assez fréquemment exploitée dans les pièces 
du temps, découlent quelques analogies de situations, tantôt avec le Médecin 



A xNOTICE SUR GABRIEL GILBERT. 

volant de Molière ou de Boiirsaiilt (par exemple qiiauJ on veut voir le frèi» 
et la sœur à la fois) ; taiitôl avec la nrHe invisible do Boùrobert, et Aim*' 
sans savoir qui, de Domille. Du reste, les Intrigues amourtuut loot, comOK- 
cette dernière pièce , uue imitation de la comédie de Lope : Amar »im tmhtr 
à quien. 

L'œuvre de Gilbert n'est pas d'une morale srni|Hiletise ri irré|irorh«blr. 
Sans parler des légèretés du style , des libertés de la plaisaulrrie , ri dn »i- 
tuatious scabreuses , lt>s honneurs de la guerre restent aui fo<irl»es , i>t Ir» 
vieillards demeurent dupes de la troni|M-ne qu'on leur a bile. Les fenunc» 
ne sont pas présentées sous un fort beau jour dans rellr piti r, (|ui eat, au 
fond, d'un comique un peu amer et misanthrupique sous m gnivlè quclquefoû 
bnitale. La versification en est facile, mais générelrmcnl laiblc. 

Je doime la plus grande |>artie des Intrigues mmtomnuses , dont l'éiionM 
longueur m'a décidé à supprimer, en le* rempla^l par use courte imI^w 
quelques scènes iusignifianlet. 



LES 

INTRIGUES AMOUREUSES, 

COMÉDIE EN CINQ ACTES, 
1C66. 



PEKSONNAC.ES. 



DAMOiN. 

YAîS'TE, nièce de Damon. . 

LISAINDRE, amoureux dTfanle. 

CLIjNDOR. 

SÉLINE, nièce ' de Clindor. 

TIM ANDRE, amoureux de Séline. 

MAROT , valet d'Yante. 

IJSETTE , suivante de Séline. 

BAPTISTE. 



La teènt e$i à Parié. 



< 11 y ajllle dans l'édition originale : c'est une faote tjposrapUqiMS flir OQ v 
dès la première scène, que Séline est la niree de C3llldor. 



LES 



INTRIGUES AMOUREUSES 



ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIÈRE. 



MAROT, YANÏE, LIS ANDRE. 



MAROT. Que le métier de fourbe est un métier utile! 
Qu'il est avantageux dans une grande ville! 
Comme c'est le métier de ceux qui n'eu ont point » 
A tous trois celuy-là nous vient fort bien à point. 
C'est un art malaisé, qui veut beaucoup d'adresse, 
iSIais qui traisne après soy l'honneur et la richesse. 

LiSANDRE. C'est ta profession. 

MAROT. Avec le temps, ma foy, 

Vous deviendrez tous deux aussi fourbesque moy. 

VANTE. Ne nous accus«z point d'user de fourberie. 

MAROT. Vous pouvez appeler cela galanterie 

Quand il s'agit d'amour; mais s'il s'agit d'argent. 
Ma foy, c'est le nom propre. 

YANTE. Il est extravagant. 

MAROT. Toutes vos actions présentes et passées 

De ce timbre excellent ne sont pas effacées. 
Depuis un mois entier qu'Yante est hors du Mans 
On feroit de sa vie un sujet de romans : 
Pour tromper à Paris , où le beau monde brille , 
Tantost elle est garçon et tantost elle est fille. 

\ AME. Ouy, je change de sexe et d'habit tour à tour: 
Jesuislllle la nuict et suis garçon le jour; 
Pour d'un oncle opulent estre seule héritière, 



10 LES INTRIGUES AMOUR KLSES, 

Je passe en niesme temps pour la sœur et le frère. 

MABOT. Vous estes sa jumelle, et luy vostre jumeau , 

Et vous vous ressemblez comme doux gouUe«d'ew. 
La mort incognito prenant vostre c-lier frère , 
Je vous conseillay lors prudemment de le taire , 
Par la peur quej'avois que vostre oncle Damoo, 
Qui veut faire héritier uu neveu de son uom, 
K'ayant que vostre frère en tout son porenlage , 
En apprenant sa mort , ne chanpeasl de langage '. 
Je craignois que ses biens, destines pour tous deux. 
Ne fussent partagés à ses autres ucveux 
Qui sont cinq , et les fils de sa sœur llypolite : 
Lors vostre portion eut esté bien petite. 
J'avois peur, pour ne ps enfin vous abuser. 
Que Lisandre n'eust pas voulu vous épouser. 

LiSANDBE. Ah! c'est me faire injure et douter de ma iinni" • 
L'avarice jamais n'a régné dans mon om» 
Puis elle est riche assez de ces dons prfcicu\ 
Qui parent son esprit et brillent dans ses yeui» 
Et je mépriserois tous les trésors du nMHide 
Pour posséder Yante , où tant de grâce abonde. 

MABOT. Lorsqu'avecque mépris vou« parlez des tréson 
Vous avez oublié que vous avez un corps : 
On ne sert pas sur table un beau mot, une œillade. 
Quand l'amant meurt de faim, l'amour est bien malade. 
Et celuy qui n'a bu ny mangé tout le jour. 
Est fort chagrin le soir et fait fort mal sa cour. 
L'on n'est guères galand quand on fait maigre dière : 
Pour bien faire l'amour l'argent est nécessaire. 

LISANDRE. On sralt bien qu'il en faut, qu'on ne s'en peut passer. 

MABOT. Vous estes donc contraint enfin de confesser 

Que vous aimez l'argent avant qu'une maistresse. 

LISANDBE, à Yante. 

Pour me le faire accroire, il a beaucoup d'adreiie. 

YANTE. Sans doute que Marot est habile en effet. 

' Cette invention d'une femme qui se déf;uise en homme, pour ne pas perdre un 
liérilage, est renouvelée, comme je l'ai dit, de la pièce de Uuuville : Aimer tan* $ça- 
voir qui (I, se. I) et de la Belle invisible de Boisrobprt 1, te. 2). Sealemeot («il- 
bert a été plus loin que ceux qu'il imitait : son liérolne n'est pa* leaiemeol un 
femme travestie en homme, qui ne redevient femme que dans l'obscurité et pour 
ceux qui ne la connaissent pas; elle joue continuellement ce double rôle, même 
avec son oncle, changeant de sexe tour a tour, ce qui fournil matière k des péripé- 
ties et à des incidents innombrables. 



ACTE f, SCENE I. 



U 



Je sçais, à mes dépens, comment le monde est fait ; 

La fortune et le temps m'ont fait devenir sage: 

J'ay fait plus d'un métier et plus d'un personnage, 

J'ay veu les pays chauds et les pays glacés, 

Et n'ay jamais rien veu que des intéressés : 

Vous Testes , je le suis, Yante l'est de mesme. 

Son père, qui sçavoit ma diligence extrême, 

ISIe mit près de son fils, comme un homme d'honneur. 

Le frère trépassé, je restay chez la sœur ; 

Elle m'estime fort, car je luy suis fidelle , 

Elle a besoin de moy, comme j'ay besoin d'elle : 

J'ay besoin de ses biens, elle de mes avis. 

Elle profitera de les avoir suivis; 

Et devant qu'il soit peu, par ma prudente adresse , 

On la verra jouir d'une grande richesse. 

Vous, de vostrecosté, Lisandre, pensez bien 

A courtiser vostre oncle afin d'avoir son bien : 

C'est un riche banquier. 

Je tasche de luy plaire , 
Quoy que je fasse enfin , je ne puis si bien faire, 
Que Séline n'en ait pour le moins la moitié , 
Car Clindor a pour elle une grande amitié : 
Si je suis son neveu, cette fille est sa nièce. 
Elle, qui ne sçait pas qu'Yante est ma maistresse, 
La prend pour un garçon et luy fait les yeux doux, 
Dans le dessein qu'elle a d'en faire son époux; 
Et mon oncle, approuvant ces feux dès leur naissance, 
Veut faire avec le sien une double alliance. 
Et tout cela me met dans un grand embarras. 
Que les difficultez ne vous rebutent pas. 
Laissez-moy seulement démesler la fusée : 
Ayant bien commencé la suite en est aisée , 
Car vostre oncle, pour vous rempiy d'affection, 
Est tout prest à signer une donation. 
Mais le voicy qui vient. 

N'a-til pu nous entendre? 
Non, il resvoit ailleurs '. 



' Il ré>ait à autre cliose ; ses rêveries étaient dirigées ailleurs. 



12 



LES INTRIGCKS AM'MHKrSES. 



SCÈNE II. 

DAMON, TXSANDRE, YANTE, MAROT. 



DAMON. 



YANTE. 



DAMON. 



YANTE. 



DAMON. 



YANTE. 



DÀMON. 



YANTE. 



Ah , ah ! bonjour, Lisomlre : 
Je vous trouve avec joyc; et vous, mou clier neveu. 
Que j'aime à voir souvent et que je vois si [leu, 
Pourquoy fuyez-vous tant un oncle qui vous aime 
Comme son propre fils, à l'égal de soy-niesmc? 
Vous estes à Paris chez moy, depuis un mois , 
Et ne crois pas en tout vous avoir veu six foi». 
Apprenez-moy, de grâce, où vous allez sans cesse. 
Je suis incessamment auprès de ma maisiresse : 
Vous m'avez commandé de l'aller souvent voir. 
Vous pourriez estre icy le matin et le soir. 
Et, par ce petit soin, me montrer vostre zèle. 
Ma Séline m'oblige à souper avec elle : 
Je ne la puis quitter, ny la voir à demy. 
Le soir, je viens si tard qu'on vous trouve endormy ; 
Le matin, vous sortez avant que je m'éveille, 
faut-il pas qu'iui amant ait la puce ù l'oreille ! 
Je ne dis pas cela pour vous rien reprocher, 
Mais pour vostre intérest que vous tenez ,)eu cher. 
C'est une étrange chose enfin que la jeunesse ! 
A vostre sœur et vous pour montrer ma tendresse 
Je laisse tout mon bien, et veux tout vous donner : 
La donation est preste, il ne faut que signer ; 
Depuis un mois entier je veux qu'on vous assemble, 
Sans avoir jamais pu vous voir tous deux ensemble. 
Allons chez le notaire, il loge en cecarfour ', 
Et ma sœur signera le contrat au retour : 
Que nous so\ons ensemble il n'est pas nécessaire. 
Je le veux de la sorte, ou je rompray l'afTaire ; 
Ne m'en parlez plus donc, ou craignez mon courroux. 
Où valant vostre sœur, où la trouverons-nous.' 
Au logis de Clindor, à ce que dit Lisandre : 
Pour visiter Séline elle m'y doit attendre ; 



' On voit dans VauRclas qu'on pouvait écrire indifféremment alors car/our ou 
carrefour ;MoUèie lui-même a écrit carjour, comme Giil>ert, dans sod École (h- 
femmes ( III, se. I ). 



ACTE I, SCÈNE 111. 13 

Lisaudre avecque moy s'y devoit rendre encor. 
DAMOX. Pour la faire venir je vais donc chez Clindor. 
YANTE. ?soii. j'iray l'y chercher, n'en prenez par la peine ; 

Je cours plus promptoinent, et j'ay meilleure haleine. 
I) A MON. .l'y veux aller moy niesme et ne plains point mes pas, 

Et puisque je vous tiens, voiis n'échapperez pas ; 

Attendez donc icy, si vous voulez me plaire, 

Car je veux voir ensemble et la sreur et le frère. 

Pour Lisandre, je suis fort seur qu'il m'attendra 

Et qu'il veut estre icy quand Yante y viendia. 
LiSAM)BE. Je ne la quitte point, je la vois mesme absente. 
D.\MON. Attendez un moment, vous la verrez présente. 



SCENE III. 

YA^'TE, LISANDRE, MAROT. 

v\>TE. Je voulois chez Lisandre aller chanser d'habit, 
Mais un mauvais démon toujours me contredit : 
Sans cesse quelque obstacle à mon désir s'oppose. 

LiSANDBE. Yante quelquefois se fasche aussi sans cause. 

YA?iTE. Mais mon oncle chez vous ne me trouvera pas, 
Et, pour me quereller, reviendra sur ses pas; 
Que diray-je.^ 

MAROT. L'amour ne manque point de ruse, 

Et qui cause l'erreur fournit aussi l'excuse. 
>ous avons abusé Damon depuis un mois, 
Et nous l'abuserons encor plus de cent fois. 

> ANTE. Je crains qu'il ne découvre enfin nostre finesse. 

usANDBE. Quand vous prenez la )uppe il vous prend pour sa nièce; 
Avec le haut-de-chausse il vous croit sou neveu, 
Et l'un et l'autre habit cache bien vostre jeu. 

M AKOT. Lorsque l'on est encore en la fleur de Jbu\Tnce, 
Les deux sexes divers n'ont nulle différence 
Que l'on expose aux yeux, et, ma foy, le plus fin. 
Quand ils sont travestis, y perdroit son latin. 
Vostre bonhomme d'oncle, avecque sa lunette, 
Ira-t-il regarder comme vous estes faite? 
INon, mais pour épouser Lisandre, asseurément. 
Il faut tromper Séline, et feindre d'estrc amant. 



14 LES INTRIGUES AMOUREUSES. 

Pour faire réussir vostrc heureuse aranture 
Suivez donc mes conseils, et la mère luiturf , 
Plus digne de respect, plus vénérable encor 
Ky que le vieux Damon, ny que le vieux Clindor : 
Elle vous presse fort sur un certain n)ystère 
Que je n'ose vous dire et que vous voulez laire. 

YANTE. Marot est incommode avec cet entretien. 

HABOT. Vous estes si galand , vous cajolez si bien ; 

Puis Séliiie est coquette, et non pas insensible : 

Son cœur des traits d'amour est percé comme un crible. 

LiSANDBE. Ma cousine est coquette! A quuy le connais^tu? 

MABOT. Je le connois, Monsieur, h sa fausse vertu, 
A cet air sérieux, sqge et froid, qu'< " " * 
Un sot la croiroit prude, et je la cri 
C'est pour duper les gens et pour leti «uibarquer. 

LISANDBE. Par quelles actions l'as-tu pu remarquer.' 

JiABOT. Au bal, durant l'hyver, passer la nuict entière ', 



' « En ce qui est des longues nuilii décrue fr. i ; !r , ,,, , . 

vrais gnlands et les coqucLi) s'informent s'il n'> . 

l'on puisse passer au bal, et d'autant cju'll y â leili- m,, , , , 

vingt endroits de la ville, il faut les sravolr tous pour al ii- 

(Loixde la galant., 1644.) Cest une clni»f uni 1..111 - 
pourtant parait démontrée, que celte hal>itii 
point des aventurières, bien entendu }. de ('( 1 

comédies du temps en rendeot témoigoane; pu atmpte , l» Dawu Midiêeîm, .1 
Montfleury (1678). 

KKASTB. 

Non, Je ne cotnprrii'l* pas le malheur qui me Mil; 
J'ai couru tous ici bals de Part» cette null. 

Mon aimable Incotiane 

De peur de m'y trouver n'y icra point venue. 

(Il, M. t.) 
El plus loin, le valet Crispin réplique à Éraste : 
En a-t-ll plus fallu pour U belle inconnue 
Que vous allez chercher au bal toutes les nuits* 

IIV, »c. 1.) 

Et dans l'École des Maris, de Molière, Sganarelle dit h Ariate : 

Quoi ! si vous l'épousez . elle pourra prétendre 
Les mêmes libertés que tille on lui volt prendre? 

Vos désirs lui seront complaisants 

Jusques 4 ... lui souffrir, en cervelle troublée. 
De courir tous les baU et les lieux d'jsaemblée? 

rpnl»i"''A' ?"' ^'.^ ''''°°"°' raisonnable, plaidant le respect des DMget établi* 
repond : Oui, vraiment. (1. se. 2.) On pourrait sans peine maUlpIler ce. exem- 



ACTE I, SCENE III. 15 

îlstre toujours au cours à la belle portière ' , 
Se faire niugiieter', tracer des billets doux, 
A ses adorateurs donner des rendez-vous , 
Avoir plus de galands qu'un almanach de festes. 
De tous les cœurs plaintifs répondre les requestes, 
Faire espérer beaucoup, ne donner que du vent, 
Scavoir faire enrager les deux sexes souvent. 
C'est là d'une coquette une peinture fine, 
Et c'est, en peu de mots, le portrait de Séline. 

lisaudbe. Marot étrangement peint ma cousine icy. 

MAROT. Vous estes trop heureux qu'elle soit faite ainsi : 
A quoy vous serviroit l'amour seur de Yante, 
Si Séline étoit prude au lieu d'estre galante ? 

lisandre. Je ne puis approuver un bonheur qui la perd. 

MABOT. Vous devez approuver un défaut qui nous sert, 
Et fera réussir vostre heureuse entreprise. 
Elle vient, elle veut que l'on la galantise : 
Il n'est pas malaisé de vaincre ses dédains. 

YANTE. Je m'en vais, pour luy plaire, imiter les blondins^. 

(Scène 4, assez scabreuse, enlre Séline et Yante dégnisoe en garçon, avec qui 
Séline est liancée. Dans la se. 5, l'oncle Damon arrive, cherchant partout sa 
nièce Yaote, a qui il a besoin de parler, et Séline se charge de la lui envoyer.) 



' Le ' ^urs la Reine, ouvert par Marie de Médicis aux Champs-Elysées, en 1828, 
depuis» A porte de la Conférence jusqu'à Chaillot, était la promenade à la mode. 
Elle se composait de trois allées d'arbres, ou l'on n'apparaissait qu'à cheval ou 
en voiture. Les belles dames se montraient aux portières de leurs équipages, et 
les cavaliers, dit Sauvai, avaient sans cesse le chapeau à la main. (V. Loix de la 
Galanterie, édit. Aubry, p. 20. ) La Pourmenade du cours (lo;iO), passe en revue 
tous les habitués du cours, et n'oublie pas les coquettes qui se penchent à la 
portière. 

' Courtiser par les muguets. 

' l*s galants, Us muguets, les damoiseaux. Molière, dans VÉcole des Maris 
(I, se. I), a décrit par la bouche de Sganarelle le type du blondin : 

Ne voudrlez-voiis point, dU-Jc, sur ces matières, 
De V(is Jeunes miigiieu ra'inspirer les manières; 
M'obli(.'er à porter de ces petits chapeaux 
Qui l.ii>sent éventer leurs débiles cerveaux, 
El de ces blonds chereiix, de qui l.i vaite enflure 
Des visages humains offusque la figure? etc. 

Les jeunes 7HM<7i/e/.< portaient des perruques blondes. Sganarelle, en interpel- 
lant Valère (II, se. 9), l'amant d'Isaliel le, l'appelle: Monsieur aux blonds che- 
veux. Et dans V École des femmes (IV, se. 7) : 

SI son Cflcur m'est volé par c blondin funeste, 

dit Arnolphe en parlant d'Horace, qui veut lui enlever Agnès. ( Voy. aussi III, 
se. I, 2. ) L'expression de blondin revient à chaque instant dans Molière et dans 



Iti 



LES INTRIGUES AMOURELSF.S. 



SCÈNE VI. 

DAMON. LISANDRE, YANTF., MAKOT. 



DAUOVi {arresio ut Yanle). 

Mon neveu, demeurez, laissez aller Séline 
A ses dévotions en toute liberté : 
C'est faire h oontre-lem(is une rivillié. 
Puis j'ay besoin de vous : j'avoi» iniptiencc 
De vous entretenir de chose d'il! •; 

Pour ceux qui sont icy, je n'a> i xHTels, 

Et je sçais que Lisondre est dans vos intérettt. 
J'av tout présentement conelu vostre liyniéoée; 
Entre Clindor et moy la parole est donoée. 
Les arti<'Ies signés, le premier jour du mois , 
Avoient été rompus et relniis plu>ieurs fois; 
IVIais enfin aujourd'htiy ia rhose se tennioe. 
Vous serez fiancé dès ce soir a Seline ' : 
Clindor luy donnera vingt mil écus comptant 
Qu'on doit compter ce soir; je vous en donne autant 
' Par le mesmc contract que dn-sscnt les notaires. 
Vous voyez de quel air j'agis dans vm afraires. ^ 

VANTE. Kt l.i iÎMH.itin!)î 

DAMON. Il n'en est pas besoin : 

11 u en laiii ik-sormais parler ny près, ny loin, 
Puisque, par le contract de vostre mariage, 
Je vous fais à tous deux un pareil avantage ; 
Je vous donne mon bien enûn entièrement. 

YANTE. Je vous suis obligé, mon oncle, extrêmement. 

DAMON. A propos, mon neveu , j'oubliois à vous dire 
Qu'à la dot de Séline il m'a fallu souscrire : 
Pour vous mieux témoigner ma grande afleclion 
Je n'ay pas refusé d'en estre caution. 
Je vois sur vostre front quelque ombre de tristesse : 
Allez vous divertir près de vostre maistresse. 

les poeies comiques, ses contemporains. (Hauteroche, le» ^oble$de province, \\ 
se. 6, 6; les .-ippareiices trompeuse». 11, se. 3; le PoêU batgue, de R. PoiMoi., 
se. 9; la Baijvelte de futcaiii, de Regnard el Dutresn)-. se. 3; c-lc.) 

' On retrouve également cette complication dans Minier sans sça voir qui, de 
Douville, et la Belle invisible, de Boisroberl. 



ACTE I, SCENE Vil. 17 

SCÈNE VII. 

YANTE, LISAIS DRE, MAROT. 

YA.NTE. Mon oncle est fort content, et je le suis fort peu. 

M A BOT. Pourquoy? 

\AME. Je suis sa nièce, et non pas son neveu. 

MA ROT. En est-ce la raison.^ 

YANTE. Ouj', c'est ce qui m'étonne ». 

LiSANDRE. J'approuve sa raison, je la trouve fort bonne. 
Et ne suis point surpris de son étonnemeut. 

MAROT. Je ne suis pas, ^lonsieur, de vostre sentiment : 
Je vois que tout luy rit, tout luy fait bonne mine, 
Qu'on l'attend avec joye au logis de Séline, 
Qu'on prépare un festin et le bal, que je croy; 
L'argent est prest aussi. 

YANTE. . Tout est prest, hormis moy. 

Avez-vous oublié que je suis luie fille. 
Que l'on me croit garçon dedans cette famille? 
Ah ! mon oncle me cause un nouvel embarras 
Dont vos subtilitez ne me tireront pas. 

LISANDRE. Son sexc à cet hymen est un si grand obstacle 

Qu'il ne peut s'accomplir, à moins que d'un miracle; 
Il choque sa pudeur et nos affections. 
Puis nous ne sommes plus au temps des fictions. 
Et nous ne voyons plus nulle métamorphose. 
MABOT. Perdre la tramontane est une étrange chose! 
Vous avez un bonheur au-dessus des souhaits; 
Mais vous connoissez mal tous deux vos intérests : 
Vous ne pouviez avoir de meilleure nouvelle 
Que celle qui vous vient de troubler la cervelle. 
Elle n'a seulement qu'à signer le contrat , 
Et recevoir l'argent : c'est là le coup d'État; 
El puis reprendre après et son sexe et ses jupes, 
Pour tromper deux vieillards et les prendre pour dupes. 
\ A>TE Je ne puis accomplir un si lascho dessein 

' M'al>at, me consterne, m'effraye, dans le sens énergique qu'avait au dix-sep- 
Uème siècle ce mot, qui s'est affiiil)li, comme tant d'autres, par les abus de l'exa- 
gération et de l'empliiise dans la langue : « Mon Dieu, dit Bossuet dans un de 
ses sermons pour le vendredi saint, pourquoi vois-je devant moi ce visage dont 
vous étonnez les réprouvés? • 

CONTEMP. DE MOLIÈBE. — II. 2 



18 

MAROT. 

YANTÉ. 
HABOT. 

YANTE. 
MABOT. 
YANTE. 



MABOT. 
YANTE. 



MAROT. 



LISANDBE 

YANTE. 

LISANDBE 

MABOT. 



LISANDBE 



MABOT. 



LES INTRIGUES AMOIHELSES. 

Sans estre criminelle et sans faire* un larcin. 

L'argent que Ion vous offre, et que vous devez prendre 

Par un autre contrat n'est il p ts :t f.is.imJrr» 

Ouy. 

Quand vous luy rendre/, cet arjîcnt des dt nKiin, 
Vous croirez-vous alors coupable du» larcin.' 
Kon. 

Que craignez-vous donc .' 

Que Clindor en colère 
Avec Séline aussi ne poursuive mon fr«Te, 
Comme un lasciic voleur qui leur ravit leur bien. 
Et que luy feront- ils? I^s morts ne craignent rien. 
Mais si mon frère mort |)erdoit sa renommée, 
Par rinîérest du sang je serois diflamée, 
Et Clindor, justement le croyant un voleur, 
Tîe voudroit pas après s'allier à sa 5<cur. 
Pour oster a Clindor tout sujet de vengeance, 
Nous feindrons qu'un appel a causé son absence; 
Par ce moyen, un temps nous pourrons Tabiifler, 
Et Lisandre, tandis', pourra vous épouser. 
On ne peut répliquer à ce qu'il vient de dire. 
L'invention est belle, et pour moy je l'admire. 
Suivez donc son conseil, sans faire de iac^on : 
Passez encor ce soir en habit de garçon. 
J'oubliois à vous dire une chose importante : 
Timandre, aimant Séline et redoutant Yante, 
Est jaloux comme un diable, et méchant comme deux 
Nous sçaurons l'apaiser s'il fait le furieux, 
ftlais le plus important est de gagner Lisette; 
Ainsi que sa maistresse, elle est Une et coquette , 
Et sçait tous ses secrets. 

Je la gagneray bien. 
Et j'en ay découvert l'infaillible moven. 



' Pendant ce temps. 



ACTE II, SCENE I 



19 



ACTE SECOND. 



SCENE PREMIERE. 



MAROT, LISETTK. 



M A ROT. 
LISETTE. 



MAROT. 



LISETTE. 
MABOT. 



LISETTE. 



MAROT. 
LISETTE. 



MAROT. 



LISETTE. 
MAROT. 



LISETTE. 
MAROT. 



Pourroit-on dire un mot à l'aimable Lisette.' 
Je ne suis point aimable, et suis fort imparfaite. 
Mais que me voudrois-tu ? 

Te donner le bonjour, 
Te dire que je meurs. 

De quelle mort.' 

D'amour. 
IN'as-tu pas remarqué ta maistresse et mon maistre, 
Comme ils s'aiment tous deux, comme ils le font paroistre? 
Pious pourrions, ce me semble, aussi les imiter. 
Marotest un railleur et voudroit m'en conter; 
Les hommes sont trompeurs , j'en connois la finesse. 
As-tu plus de vertu que n'en a ta maistresse! 
Damon à bon dessein paroist son serviteur; 
Je ne sçais pas le tien, et suis lillc d'honneur. 
J'ay pour toy, tout de bon, un amour légitime; 
J'aimerois mieux mourir que de penser au crime. 
Asseurément je n'ay qu'un bon dessein pour toy, 
Foy de valet, j'en jure, et c'est la bonne foy. 
Parle-moy franchement , sans faire trop la fine : 
Lequel sers- tu des deux, ou Clindor ou Séline? 
Moy, je les sers tous deux. 

C'est avoir de l'esprit : 
Quand on en sert plus d'un on a double profit. 
Toy, quel est chez Damon' ton employ d'ordinaire? 
Je suis maistre d'hostel, écuyer, secrétaire , 
Controlleur, sommelier, valet de chambre enfin. 



' Ce n'est pas le vieil oncle, mais le faux neveu. Il est bon de faire remarquer 
pour éviter les malentendus, qu'ils portent le même nom, comme il a été dit plus 
haut (I, se. i). 

2. 



20 



LISETTE. 
M A ROT. 



LISETTE. 



HABOT. 



LISETTE. 
HABOT. 



LISETTE. 
MABOT. 

LISETTE. 
M AROT, 
LISETTE. 



M A ROT. 
LISETTE. 

MABOT. 

LISETTE. 

MABOT. 

LISETTE. 



LES INTRIGLKS AMOUREUSES. 

Et de nostrc maison je fais seul tout le train ; 

Je sers à l'escurie, à la chambre, à rofnoe. 

Et de vingt officiers je t'offre le service. 

C'est trop , et Je n'ay pos bi»soin d'oii avoir tant : 

Je craindrois que quoiqu'un mede\înt inconstant. 

Ah! n'appréhende pas que pas un d'eu\ le quitte. 

Car tu n'as rien à craindre avec tant de mérite. 

Si j'ay divers emplois, diverses qualilez. 

Tu fais briller aussi différentes beautoz : 

N'en voit-on pas plusieurs en l'ailnable IJselte ? 

N'es-tu pas blanche , grasse , enjouée et hen faite.» 

N'as-tu pas de l'esprit, des vertus, des appât. 

Et cent autres beautez que je ne nomme pas? 

Il faut qu'à sa maistresse un seniteur ressemble, 

Et nous sommes tous deux un et plusieurt rawinble. 

Marot a l'esprit beau , subtil et rafnné ; 

Sitost que je t'ay veu, je l'ay bien deviné. 

Tu feins de m'admirer, mais c'est moy qui i .niinire : 

Pour t'en mieux asseurer, ois mon cœur qui soupire. 

Ce n'est rien que du vent. 

Non, non, je ne feins ps : 
Peut-on estre insensible auprès de tant d'appas ? 
Mais si d'est re constant je te fais ma promesse , 
Serviras- tu mon maistre auprès de ta maistresse.' 
De bon cœur. 

Parle donc fninrhcnuMi» fiiin- nous ; 
Timandre luy plaist-il.' 

Non, Il est trop jaloux. 
Et mon maistre.' 

Elle en est ardemment amoureuse. 
Elle est depuis un temps inquiète et resveuse ; 
Elle parle de luy sans cesse, à tout propos ; 
Elle perd le manger, elle |»erd le repos ; 
Souvent sans fermer l'œil Sëline s'est couciiée. 
i^i tu m'aimois autant! 

J'en serois bien faschèe. 
Et quand cela seroit, hé bien ! que ferois-tu ? 
Je ferois en amour, Lisette, un impromptu. 
Cela seroit fort bon, qui te laisseroit faire. 
Sans faire à contre-temps la prude et la sévère, 
Perm ets- moy seulement... 

Je m'en garderay bien. 



MAROT. 



LISETTE. 



ACTE II, SCENE II. 

Voicy nos vieux barbons, rompons cet entretien : 
Clindor me pourroit bien faire quelque reproche 
Je m'en vais à la poste , elle est tout icy proche. 
Adieu, belle Lisette, exemple de vertu. 
Adieu, jusqu'au revoir. Monsieur de l'impromptu. 



21 



SCÈiNE 11. 
DAMON, CLINDOR, YAINTK, en habit de garçon. 



DAMON. Demandons en passant si ma nièce et son frère 

Sont encore au logis; nous n'arresterons guère. 

Car nous n'entrerons pas. J'appcroois mon neveu; 

Nous ferons bien,' Monsieur, de le gronder un peu. 

Quoy ! mon neveu n'est pas encor chez sa maistresse , 

Et le jour d'un contrat il fait voir sa paresse! 
CLiNDOB. Monsieur, Damon et moy dès longtemps sommes prests, 

Quoy que nous n'ayons pas de pareils intércsts. 
DA3J0-N. Nous venons de ce pas du logis du notaire, 

Pour voir s'il n'avoit rien omis de nécessaire ; 

Mais faites promptemeut descendre vostre sœur 

Pour venir avec nous. 
YANTE. Hélas! par un malheur. 

Elle n'y peut aller. 
DAMO.N. Quel? 

VANTE. Elle a la migraine, 

Qui la tourmente fort. 
DAMON. Ah! cette excuse est vaine, 

Car chez monsieur Clindor elle vit librement. 
CLINDOR. Tout est comme chez elle à son commandement. 
VAîSTE. Elle est déshabillée, en désordre, et mal faite. 
DAMON. Qu'elle prenne une écharpe avec une cornette. 
YANTE. Mais... 
DAMON. Allez sans répliquer et l'amenez icy. 

Ou bien j'iray moy-mesme. 
YANTE, entrant dans le logis. Ah ! qu'est-ce que cecy! 

Inventons sur-le-champ quelque ruse subtile 

Qui nous puisse tirer d'un pas si difficile. 
DAMON à Clindor. Elle s'en va descendre; attendons un moment, 

Puis nous la conduirons chez vous tout doucement. 
CLINDOB. Apprenons si son mal, devant, le peut permettre. 



22 



LES INTRIGUES AMOUREUSES. 



DAMON. 

CLINDOR 

DAMON. 



On luy donnons un peu de temps pour se remettre. 
11 ne faut pas, Monsieur, la délicater tant. 
La migraine parfois est un mal violent. 
Quelqu'un met au logis la teste à la fenestre. 
CLiNDOB. Je crois que c'est Yaute. 
DAMON. Ouy, je la vois parectre. 

Yante, pourquoy donc ne deicendez-vous pas? 
YANTE paroist avec une cornette et un peignoir. 

Hélas! je n'en puis plus, j'ay peine à faire un pat. 
Et qu'avez-vous donc tant.' 

Un niai de teste extrêoMt 
Avec un mal de cœur. 

Kl le a le teiot fort blême : 
Son mal doit estre grand. 

'Je sens à tous nooMH, 
Si tost que je prens l'air, des éblouissenaent. 
Faites-la mettre au lit, de peur d'une foibleise. 
Puisque l'air vous fait mal, retirez-vous, ma nl^. 
De la faire sortir il n'est pas à propos : 
Son mal n'a seulement besoin que ilf repos. 
Séline, comme Yante, a souvent la migraine. 
Mais un peu de repos finit bieutost sa peine. 
Ma nièce n'est pas bien. 

Kl le est mal tout de bon. 
YAKTE, en habit de garçon. 

Ma sœur m'a fort prié d'obtenir son pardon 
De ne pouvoir aller chez vous à l'assemblée : 
Vous avez veu qu'elle est de douleur accablée, 
Et ne peut pas sortir. 

J'en suis au désespoir; 
Je voudrois la servir et de tout mon pou\oir. 
Son mal est sans péril. 

Mais elle a besoin d'aide ; 
Allons la visiter. 

Elle a pris un remède 
Qui ne luy permet pas à présent... 

De nous voir. 
Si son mal diminue, on la verra ce soir. 
Vous l'excusez donc bien. 

Je reçois son excuse. 
YANTE, bas. Tout va bien : pas un d'eux n'a découvert ma ruse. 
DAMON , à Yante, qu'il prend pour son neveu. 



DAMON. 
YANTE. 



CLINDOR. 



YANTE. 



CLINDOR 
DAMON. 



CLINDOB. 



DAMON. 
CLINDOR 



CLINDOR. 



DAMON. 
CLINDOR 



YANTE 



CLINDOR. 
YANTE. 



CLINDOR. 



ACTE II, SCENE III. 23 

Faites-la mettre au lit, et puis suivez nos pas • 

L'on n'attend plus que vous. 
YANTE. Je n'y manqueray pas. 

DAMO> , à Clindor. 

Ce mal à contre-temps est venu prendre Yante. 
CLINDOR. La compagnie y perd : sou humeur est charmante, 

Sa présence sans doute est un rare bonheur ; 

J'espère que demain nous aurons cet honneur. 

Entrons dans le logis. Ah ! passez donc , de grâce. 
DAMON. Monsieur. 
CLINDOR. Je passerois étant en votre place; 

Passez sans compliment. 
DAMON. Je n'en feray donc pas. 

SCÈNE IIl. 

YANTE seule, sortant du logis en habit de garçon. 

Je viens de me tirer d'un fort grand embarras. 
Que le métier de fourbe est un métier pénible ! 
Il faut estre ù la fois invisible et visible , 
Cacher ce que l'on est, montrer ce qu'on n'est pas. 
Je n'ay pas jusqu'icy fait pourtant un faux pas. 
Et Clindor ny Damon ne me font nuls reproches. 
Commecesdeux vieillardsonlleursyenx dans. leurs poches, 
lis n'ont pas découvert le bon'tour que j'ay fait. 
Mais à Séline il faut jouer le mesme trait; 
De ma galanterie elle est fort satisfaite : 
Je fais bien le coquet avec cette coquette, 
Je sçais gagner son cœur par mon doux entretien, 
Et je puis tout, pourvu qu'elle ne veuille rien. 
Si malgré ses beaux yeux Séline ne voit goutte, 
Timandre est un argus qu'il faut que je redoute : 
Ce jaloux ne dort point ny la uuict, ny le jour; 
Il rôde incessamment auprès de ce carfour. 
Il cherche à pointiller sur la moindre vétille ; 
Bien que pour tous rivaux il n'ait rien qu'une fille. 
Lorsque j'en prens l'habit il me veut cajoler, 
'Mais quand j'en change... Il vient : il faut dissimuler. 



24 LES INTHIGUES AMOIREUSES. 

SCÈNE IV. 

TIMANDRE, YANTE. 

TiMANDRE. Ou va le bcou Damoii? va-t-il chez sa voisine? 
YANTE. ïimandre a deviné, je vais droil riiez St-linc. 
TiMANDRE. Lc bruit court que l'on doit vous accorder ce soir. 
YAîNTE. Ce n'est que pour cela que je nfen vais la voir. 
TiMAiNDBE. Vous la cliérissez fort! 
YANTE. (domine un autre rooy-mesnie 

Si je veux l'épouser, il faut bien que Je l'aime. 
TiMANDBE. Vous scavez bien, Monsieur, que j'y pr»Jei»N aussi; 

Répondez, répondez. 
YANTE. J'en ay peu d»- .sou» y. 

TIMANDBE. Afin quc dans son choix elle ne soit lron)|H'e, 

Faisons que cette belle, après deu\ coups d'épée. 

Soit le prix du vainqueur. 
YANTE. Ah! j'en suis fort content; 

Mais je n'ay point d'épée, et .Séline m'attend. 

Je puis présentement vous quitter donc [wur elle. 

Et demain nous pourrons dérider la querelle ! 
TIMANDBE. Il me sera facile avec un tel rival. 
YANTE. Vous croyez me connoistrr, et me connoissez mal. 
TIMANDRE. Je VOUS conuois fort bien ; j'ay mcsme quelque hontes 

Lorsque je vous querelle et que je vous aTfronte, 

D'attaquer un enfant , et n'étoit mon amour. 

Vous pourriez en repos cajoler tout le jo ir. 

Vous n'avez point d'acquis, j'ay de la renommée. 
VA^TE. Il est vray que jamais je ne fus dans l'armée; 

Mais de plus fiers que vous ne me méprisent pas. 
TIMANDBE. Jcn'eDtens point parler de vos autres combats. 
YANTE. Je sçais vaincre d'un mot et d'une seule œillade, 

Et j'ose m'en vanter. 
TIMANDBE. Qucllc fanfaronnade! 

YANTE. J'ay veu les plus vaillans se confesser vaincus , 
Et me demander grâce, à mes pieds abattus. 
L'on se repent toujours lorsque l'on me querelle : 
Lisaudre vous en peut dire quelque nouvelle ; 
Vous sçavez qu'il est brave. 
TIMANDBE. Ouv, l'on lui feroit tort 

Si l'on ne l'avouoit. 



ACTE H, SCÈNE VI. 25 

N ANTE. Il me craint pourtant fort, 

Et, tout brave qu'il est, à ma colère il tremble. 

TiMANDBE. Avcz-vous quelquefois des différeus ensemble! 

YANTE. Ouy, mais l'on nous accorde , et nous faisons la paix. 

Ti.MANDRE. Jusques icvj'avois ignoré VOS liauts foits, 

Et puisque vostre jeu répond à vostre mine , 
Nous verrons dès demain à qui sera Séline. 
Prenez donc une épée en venant en ce lieu. 

VANTE. J'auray soin d'en prendre une. 

TiMA>DRE. Adieu, mon brave. 

VA>TE. Adieu. 



SCENE V. 

ÏIMANDRE, seul. 

Ce jeune fanfaron, enflé de vaine gloire, 

Veut passer pour un brave et s'en fait fort accroire . 

Afin de l'obliger à proster le collet, 

Je veux faire une insulte à Monsieur son valet; 

Avecque mon rival il est d'intelligence, 

Et c'est luy qui conduit l'intrigue qui m'offense. 

Agissons prudemment : comme ce vieux routier 

Passe pour estre habile en un certain mestier, 

Et peut nuire et servir auprès de ma maistresse, 

Mettons tout en usage , argent, menace, adresse , 

Afin de le corrompre, ou luy cassons les os. 

Mais j'apperoois le fourbe; il vient bien à propos. 

SCÈNE VI. 

TIM ANDRE, MAROT. 

Ti>iA>DRE. Bonjour, Marot, bonjour. 

MABOT. Bonjour, seigneur Timandre. 

TIMANDBE. Un ffiOt. 

MABOT. Je suis pressé , je m'en vais chez Lisandre. 

TIMANDRE. Arrcstcz. 

MABOT. Qu'avez-vous à dire de nouveau? 

TiMA>DRE. Vous estcs UD coquin. 



26 LES lNTIUi.Li.> AMOUREUSES. 

MABOT. I^ compliment est beau ! 

TiMAisDBE. Sçavezvous mon dessein, et ce que je >eux faire? 

Je veux vous bien frotter. 
j(;^j(OT. Il °'^t P^ nércmaire. 

TiMANDBE. Non, je vous veux traiter comme on fait les fripons. 

Et je veux vous donner deux cents coups de basions. 
MABOT. J'ay quelque affaire ailleurs : on m'attend chez Lisandn- 

Et n'ay pas le loisir à présent de les prendre. 
TiMANDBK. Je VOUS Ips vais donner comptant , sans contredit. 
MAROT. Monsieur, je vous en quitte, ou je tous fais crédit. 
TiMAXDBE Traistre! 
MAHOT. Pourrait-on pas enfin, sans vou< déplaire. 

Demander le sujet qui vous met en colère .* 
TIMANDBE. Le fourbc le demande, et le scail mieux que n»oy! 
MABOT. Ah! si je le sçavois, je l'avouerois, ma foy. 
TIMANDBE. Nc m'as-tu pas perdu dans l'esprit de Séline.' 

^'as-tu pas obligé cette beauté divine 

A me donner congé pour recevoir I)amon? 
MABOT. Tout autre asseurcment vous jureroit que non; 

Mais moy je suis sincère et confeae la chose. 

( Il s'offre à servir Timandrp, eU lui ensrixnrr, movronant rfeompentr, an moyr* ' 
d'avoir sa maîtresse, Timandre lui doniw m boarar, H «Ion II lui dit qoc ba 
mon le neveu n'es! qu'un ranfamn, qui, tl oo lui «drnM oa cartel , i^Cahlln 

au plus vite , et lui iaiitiera le champ libre. } 



(Scènes 7-9. Yante ronne à Lisandre que MM àétfaHaaamd H !• MOMl de MO MM 
viennent d'être découverts par Séllne. Elle lui raconte iiu'aprée avoir ilipié le. 
contrat et reçut la dot, «lie est rooDiée dam la cil Une, et qoecrile-r: 

lui ayant touché le sein par hasard, s'est écrire (|<. iiile. Mais Marotar 

rive alors : il annonce, sans vouloir s'expliquer, qu'il j Uml réparé prés du pèr< . 
et qu'il a son projet pour tout réparer aussi près de Selioe. ) 



ACTE ni. 

( Marol fait la cour à Lisette pour mieux arriver à ses fins. Il la charge d'annoncer 
à sa maîtresse Séline que son pelil chien favori est sorti dans la rue, aiin de la 
faire descendre à la porte, où il pourra lui parler. ) 



ACTE III, SCENE 111. 



27 



SCÈNE III. 

LISETTE, SÉLLNE, MAROT. 



LISETTE. 
SÉLIKE. 
LISE-PTE. 
SE UNE. 
MAROT. 



SELI>E. 
MAROT. 



SELINE. 



MAROT, 



SELINE. 



MAROT. 



SILICE. 



Vostre chien est rentré, n'en pleurez plus la perte. 
Tu l'as laissé sortir ! 

Moy ! c'est Monsieur Clindor. 
Je n'ay que trop d'ennuis sans m'en causer encor. 
Qu'a la belle Séline à répandre des larmes? 
Faut-il paroistre triste avecque tant de charmes ! 
Si proche d'un hymen que vous souhaitez tant , 
Vous devriez montrer un esprit plus content. 
Avec juste sujet je pleure et je soupire. 
Vostre cha<?rin vous plaist , moy je me plais à rire : 
Une heure de bon temps vaut un an de soucy , 
Mon maistre aime la jnye et son valet aussi. 
Mais j'oublie en riant que je suis une buse :. 
Il m'avoit commandé de vous faire une excuse 
De n'estre pas venu ; je la fais un peu tard : 
Excusez l'excuseur. 

Va, dis-luy de ma part , 
Que je ne puis souffrir le valet ny le maistre. 
Car l'un n'est qu'un bouffon, et l'autre n'est qu'un 

[traistre. 
Est-ce ainsi qu'on reçoit l'envoyé d'un amant .-' 
Bien, nous ferons au vostre un pareil traitement. 
Mais dites-moy du moins d'où naist vostre colère ? 
Que mon maistre a-t-il fait qui peut tant vous déplaire.' 
Ce jeune audacieux, cet amant suborneur, 
A-t-il trop tost d'un jour attaqué vostre honneur .' 
Cebranlement de teste exprime le contraire : 
Il fait voir que Damon ne fut pas téméraire 
Et que, par son respect et sa timidité, 
Peut-estre vostre honneur fut trop en seureté. 
Je ne vous entens pas, mais il faut que j'avoue 
Que j'ay les yeux fort bons pour voir quand on me joue. 
Je vous entens fort bien : Yante a très-grand tort; 
Je sçais ce qu'elle a fait, et je la blasme fort. 
Je vois que vous tournez la chose en raillerie; 
Mais allez bouffonner loin d'icy, je vous prie : 



28 



MAROT. 

SÉL1i>IE. 
MA BOT. 
SÉLIINE. 
MAROT. 
SÉLINE. 
MAROT. 



SELINE. 
MAROT. 



SELINE. 
MAROT. 
SÉLINE. 

MAROT. 



SELINE. 
MAROT. 
SÉLlNE. 
MAROT. 
SÉLlNE. 



LES INlKKil i:S .A.MOl ULl -I ^ 

I/affaire est sérieuse, et je vais de oi- [m^ 
Men plaindre au vieil Damoii, qui n'en raillera pas. 
Il répond de l'argent qu'on luy fera bien rendre , 
Et pour cesnjet-là, j'attends icy IJs<indre. 
Qnoy, vous avez dessein de rompre avec Damon , 
Avec ce cher amant, tout de bon .' 

Tout de bon. 
Vous ne sçavez donc pas?... 

Et quoy? la fourbiu' 
Non, le M enjodment et la gaboteri«>. 
De qui? 

De ceux qui sans sujet excitent vos fureurs ■ . 
Mais, comme je vous plains , pour finir vos erreurs , 
Je veux vous dire tout. 

Que me pourrez-vous dire .' 
Ce qui, malgré vos pleurs , vous va bien faire rire. 
Je viens de tout conter au bonhomme Clindor ; 
Je crois qu'il pâme d'aise, et qu'il en rit en(H)r. 
liyer, sortant dicy, Damon vint voir Yante, 
De qui vous connaissez l'humeur gaye et galante ; 
Au temps du carnaval , où l'on peut tout oser, 
Elle luy proposa, pour se bien déguiser. 
Et pour bien divertir vous, Clindor • î !i •>, 
Mais surtout pour trompt-r vostre j iindre, 

De prendre son habit et luy donner le mpu 
Comme à sa sœur Damon ne contredit e«i rien , 
Elle vint donc icy sous l'habit de sou frère : 
Voilà tout le sujet qui vous met en colère. 
Si la chose est ainsi, ce n'est qu'un jeu d'esprit. 
Tout le monde le serait, et tout le monde en rit. . 
xMais son frère devoit m'en faire confidence , 
Et nous devions tous deux estre d'intelligence. 
Ouy, mais satisfaisant voslre juste désir. 
Du divertissement il ostoil le plaisir; 
Et sa sœur déguisée en faisoit un mystère. 
En faveur de la sœur, j'excuse donc le frère. 
Vous n'avez plus contre elle aucun ressentiment? 
Non , tu peux de ma part luy faire un compliment. 
Au galant sans scandale? 

Ouy, je suis sa servante. 



Sic dans l'édilion originale : cela fait an vers de quatorze pieds. 



ACTE ni, SCENE V. 29 

SCÈNE IV. 

MAROT , seul. 

Elle ne pleure plus, elle s'en va contente ; 
Mais ce n'est pas assez, si je n'enipesche encor 
Que Damon quelque part ne rencontre Clindor. 
J'apperçois ce causeur à lunette et calotte; 
Encor qu'il soit tout seul, je l'entens qui marmotte : 
Son caquet nous pourroit jouer un mauvais tour, 
Et Damon par malheur paroist dans le carfour. 
Il faut les écouter, et nous les ferons taire 
Dès qu'ils commenceront d'entamer le mystère. 

SCÈNE V. 

CLINDOR, DAMON, MAROT. 

CLINDOR. Ronsoir, ÎSfonsieur Damon. 

DAMON. .Te vous rends le bonsoir. 

CLiNDOB. .Te suis, mon cher voisin, ravy de vous revoir. 

MAROT, has. Moy, j'en suis fort fasché! , 

DAMON. Qu'avez- vous à me dire? 

CLiNDOH. Un trait des plus plaisans, qui vous fera bien rire. 

MAROT. Ah! le grand babillard. 

DAMON. Sur quoy ? 

ci.iNDOR. Sur les jumeaux. 

Qui sont aussi galans que ressemblans et beaux. 
MAROT, à part. Rompotis cet entretien sans tarder davantage , 

Ou tout seroit perdu (haut). Dans vostre voisinage 

Et dans vostre maison l'on vous cherche partout \ ' 

L'on a dans le quartier couru de bout en bout. 
CLINDOK. Mais quel sujet encor met tant mes gens en peine? 

Timandre est-il venu faire quelque fredaine? 
MAROT. Vostre grande cassette et vostre cofl're-fort 

Se sont trouvés ouverts, et Séline craint fort 

Qu'on ait fouillé dedans. 
CLINDOR. J'y cours en diligence. 

Monsieur, excuscz-moy, la chose est d'importance. 



30 LES INTRIGUES AMOUREUSES. <• 

DAMON. Je m'en vais avec luy pour sçavoir ce que c'est : 

Comme mon allié j'y prends grand inlêrest. 
MAROT,à Damon. J'ay quelque chose aussi d*im|>c)rt:int h uuisdiri' 
DAMON. Que seroit-ce.? dismoy. 
j^j^jjQj Venez-vous pomi d «rrire 

Et fermer quelque lettre? 
DAMON. 0".v, tout préscntemenl. 

MAROT. C'est qu'on sent le brusié chez vou» horril'l'i'»' nt. 

Pour de cet accident apprendre l'origine . 

Nous avons visité chambre, grenier, cubme , 

Tout le logis eulin, hors vostrc cabinet 

Dont vous avez la clef. 

DAMON. J'^y •« «''«^ «" *^**' 

Tous mes papiers sont là : je tremble à ta nouvelle. 
MAROT. N'auriez- vous point, Monsieur, mal éteint b chandelle? 
DAMON. C'estàquoy je pensois; j'y vais voir promptemeilt. 

SCÈNE VI. 

MAROT seul. 

Je les ay séparés tous deux adroitemeol ; 
Mais tout cela n'est rien , si je ne fais en sorte 
Que ces vieux radoteurs, paroissant à leur porte, 
JNe reviennent encor parler sur nouveaux frais, 
Et que Cliudor enlin n'évente nos secrets. 
Le voilà qui paroist et dérouille sa gorge : 
Il vient me quereller, et jurer par saint George ; 
Je suis prest d'écouter ce grand déclamateur 
Qui me peut appeler rusé, fourbe, imposteur, 
Sans me dire pourtant une chose nouvelle *. 
Bien d'autres me l'ont dit. 



SCENE Vif. 

CLLNDOR, MAROT. 

CLiNDOH. Tu me l'as baillé belle ! 

L'avis de ^larot n'est qu'un mensonge inventé. 
MABOT, ' Voudriez- vous qu'il eust?,.. 
CLIHDOH. Quoy? 



ACTE UI, SCENE VU. 31 

MAROT. Dit la vérité? 

Avoir trouvé ouverts ' coffre-fort et cassette ? 

En auriez-vous, Monsieur, Tàme plus satisfaite ? 

Et seriez-vous content que l'on vous eust volé ? 
CLi?îDOR. Non. 

MABOT. Pour quel sujet donc m'avez-vous querellé? 

CLiNDOR. J'ay peine de souffrir un menteur qui me joue. 
MAROT. Il estvray, j'ay menty, Monsieur, je vous l'avoue, 

Car enfin je suis homme et tout homme est menteur » ; 

Riais je mens à propos, comme un bon serviteur, 

Qui sert fidellemeut son maistre et sa maistresse. 

Sans moi, sauf le respect qu'où doit à la vieillesse, 

Vous auriez, sur ma foy, je le dis haut et clair. 

Parlant au vieux Damon lait un grand pas de clerc ; 

Vous eussiez découvert.... 
CLINDOR. Hé quoy? 

MAROT. Ce qu'il laut taire : 

Les changements d'habits de la sœur et du frère. 
CLINDOR. Et quand je l'aurois dit, qu'il l'auroit entendu. 

Qu'en fust-il arrivé? 
MAROT. Ah! tout étoit perdu! 

C'est l'esprit le plus prompt, quoiqu'il soit fort bonhomme, 

Que l'on puisse trouver de Paris jusqu'à Home. 
CLINDOR. Se fust-il emporté pour ce qui n'est qu'un jeu? 
MAROT. Il auroit maltraité sa nièce et son neveu : 

Cela peut-estre auroit rompu leur mariage, 

Encor que vous eussiez sa parole pour gage. 
CLINDOR. J'en serois bien fasché, car j'aime ces jumeaux : 

Je les trouve tous deux si sages et si beaux 

Que je fais avec eux une double alliance. 

Je vois que ton avis étoit de conséquence. 
MAROT. Mais Damon vient icy : ne luy dites donc rien 

De leur déguisement. 
CLINDOR. Je m'en garderay bien 



' Nouvelle inadvertance. Cet hiatus se trouve ainsi dans l'édition originale. Ce- 
pendant Gilbert sait et observe les lois de la versification; peut-être avait-il écrit 
vicieusement : trouvés ouverts, en employant adjectivement le premier mol comme 
le second. Rien n'était plus variable et moins arrêté dans nos vieux auteurs, 
jusque vers la lin du dix-sepliéme siècle, que les règles d'accord des participes : 
on peut en voir de nombreux exemples dans les Lexiques de Génin et de M. Gode- 
froy sur Molière et Corneille, mais aucun du fçenre de celui-ci. 

' Cest la traduclion AcVOmnit tiomomendax,dK l'Écriture sainte (Psaume 115). 



32 



LES INTUIGITS AMOIREISES. 



scEMi \ m. 



DAMON. 



CLINDOB. 



DAMOTf. 



MABOT. 
DAMON. 



CLINDOR. 

MAROT. 

CLINDOB. 

DAMON. 

CLINDOR. 
MAROT. 



DAMON. 

MAROT. 
DAMON. 
MAROT. 
DAMON. 
MAROT. 

' Plusieurs 



DAMON, CLINDOR, M.\I\()T. 

Je vous revois, Monsii'iir, Tamc assez satisftrfte. 
Vous avez retrouvé colTre-fori «'t «-assi'tif. 
Sans qu'on vous ait fait tort 

Ou ne m en i\ |>uiiit t^iit , 
Et de ce bon avis je suis fort satisfait : 
Je ne puis le louer assez de sa pnidnicf . » 

Il m'en avoit donné quelque autre d'ini|>ortance 
Touchant certains papiers en quoy gist tout mon bien : 
J'ay suivy son conseil et n'ay négligé rien. 
Je le loue avec vous de sa pnidenre extn'ine : 
Son humeur vigilante est cause «|ue je l'aime; 
INI a nièce et mon neveu sont heureux de l'avoir. 
Un valet qui sert bien ne fait que son devoir. 

Mais de quoy parlions-nous. Monsieur, moo cher « 

[|Mr.' 
Alors qu'il vous donna cet avis salutaire? 
Si je m'en ressouviens, nous iMrlions des jumeaux. 
Guy, nous disions qu'ils sont et ressemblans et beout. 
Changeons cet entretien, dangereux. mble. 

Je ne les ay jamais pu voir tous deu\ 
Qu'hyer, avecque vous. 

Ny moy, seigneur Clindor, 
Cqr je n'avois point eu ce doux plaisir encor. 
Que diles-vons, Damon? J'ay grand |wine a vous croire! 
C'est que monsieur Damon a mauvaise mémoire ; 
En récompense il a le jugement fort bon. 
Et seroit trop parfait s'il n'étoit un peu prompt. 
A quoy reconnois-tu que j'ay l'humeur colère ? 
M'emporté-je souvent? 

Non, pas fort, d'ordinaire. 
A quoy le vois-tu donc? Est ce au son de la voi»? 
C'est parce que Monsieur est. . . . 

Quoy : 

>é Ciuuiipeuois, 
Car tous les Champenois sont d'humeur colériipic ', 

proverbes confirment celle assertion : 

Teslc de Champagne n'est que bonne , 
Mais ne la choiiue point personne. 



ACTE m, SCENE VIII. 

Comme tous les Flamans ont Tesprit pacifique. 

CLi>DOR. Ces discours sur les mœurs sont recherchés et beaux. 

MAROT, a part. Pour rompre tout à fait l'entretien des jumeaux, 
Je vais faire un discours, long à perte de vue , 
D'une matière riche, ou bien ou mal tissue. 
Haut. Vous, Messieurs, dont l'esprit est grand, judicieux, 
Pendant vostre loisir seriez-vous curieux 
De connoistre les mœurs des provinces de France , 
Où j'ay fort fréquenté? La chose est d'importance. 

CLi.NDOR. Il nous en pourroit faire un utile entretien. 

DAAios. Marot a de l'esprit : il le fera fort bien. 

CLi>DOR. Cela sert au négoce, à tous les gens d'affaire; 
Il faut l'interroger. 

D A MO.N . Cet entretien doit plaire. 

€Li>DOB. Que dis-tu des Normands, dont chacun parle assez? 

MAROT. Ils sont grands chicaneurs et fort intéressés. 

i>AMO>'. Les Picards? 

MAROT. Ils sont francs, ardens après la gloire, 

J'entens de celle-là qu'on acquiert à bien boire '. 

CLiNDOR. Les Bourguignons ? 

MAROT. Sales. 

CLiNDOB. Le proverbe le dit *, 

ISIais je ne l'entends pas, si l'on ne l'éclaircit. 

MAROT. C'est-à-dire des gens corrompus de nature, 
Car l'on sale la chair sujette à pourriture. 

DAMON. Le proverbe est, ma foy, plaisamment expliqué. 
Des Bretons le génie as-tu bien remarqué? 

MAROT. Ce sont des gens de cœur, d'esprit, de bonne mine. 
Mais fainéans, buveurs, et d'humeur libertine. 
Et qui les voit souvent doit craindre, ce dit-on , 
Qu'il n'en éprouve enfin quelque tour de Breton '. 



33 



El encore : 



Gars normand, fille clianipcnolse, 
hans la inalsun toujours noise. 



Voy. Leroux de Lincy, Livre des proverb. éd. Delahays, t. I, p. 331, 370. 

' Leroux de Lincy, Dicl. des prov., I, 382-3. Le penchant à la colère et l'habitude 
de l'ivrognerie étaient les deux défauts qu'on reprochait habituellement aux Pi- 
cards. 

^ Le Ducatiaua (p. *70) explique ce proverbe en l'appliquant dans son origine à 
l'ancienne milice l)our;;uisnonne, qui portait la salade en tète. Voy. pour d'autres 
explications : les Recherches de Pasguier, 1. I, ch- 9, et le Glossaire des Nocls 
bourguignons de Laraonnoye. 

" Leroux de Lincy, DicUoiiti. des proverb.,l, p. 326 7. 

COMTEXf. UE MOLIÈUE. — II. 3 



34 LES INTRIGUES AMOUREUSES. 

DAMON. Il est divertissant. 

MABOT. • i^'a foy» q"«in<l j«? dégoise. 

Je m'explique toujours à la franche gauloise; 

Je dis ce que je pense , et sans rien redouter. 
DAMON. Pour faire un bon portrait il no faut poinf M'"-'r 
CLiisDOR. Parle des Poitevins. 

iiAifOT. Ils sont trigaux ' ctcludies. 

DAMON. Les Angevins.' 

MABOT. Bavards et faiseurs d'acrostkhet. 

CLiNDOR. Les Tourangeaux ? 

MABOT. Sont vaiaSf mais bons, doux et courtois *. 

DAMox. Ceux du Perche et du Mans.' 

MABOT. Grands fourbes et matois. 

DAMON, à part. Ma nièce et mon neveu sont de cette contrée, 

De ma succession l'ame fort allrnr 

Dois-jc m'en défier ? 
MABOT. ^loDsieur, que diics-votis? 

DAMON. Rien, poursuis ton discours. 

CLiNDOB. I<(*s Guépins sont-ils doux ? 

MABOT. >on, ils sont tous , .MunMcur, testus comme des diables ', 
DAMON. Et ceux de iilois? 

MABOT. Ils sont civils, jolis, afTables. 

CLiNDOB. Et ceux de Dauphint'.' 
MABOT. Des gens nés pour la cour 4. 

■ Coquins, (ripons, filous. 

a Des TouriDgrtoi, AM**>— ,• 

Bont fraiU, bon»eiprtU, bolM ftM. 

dit le provert)e. a Les quatre grands disranda bons nota de iiotn> Innpa, a écrit 
Ménage, étoient Ange\ ins : M. le prince de Guëmcoé, M. de Baulru, M. le oooile de 
Lude et M. le marquU de Jarzi^ • Diseurs de bons mots, de pointes, de ealeof 
bours, épilogueun, etc., c'est :>ans doute ce que Marol eatead ptrJiHunn (Taero*- 

iiches. 

^ Ce sont les habitants d'Orléans que l'auteur désigne soaslenomde'''M';>*'i«, qui 
venait probablement de leur esprit satirique et railleur, piquant comme le dard 
des guêpes. Ce mot était même devenu un nom propre, et on avait pru l'haliitud)- 
d'appeler les Orléanais des (;uépins, sans y entendre malice ( voy. le Genlilhommr 
Guépin, coméxlie par de Visé). On voit par divers documents qu'ils avalent «-n 
effet la répulation d'élre têtus : «Le naturel des Guépins , J'en prends Or , 
pour exemple, lil-oo dans les Mémoires de la Ligne, est d'eslre hagardv 
seux et mutins. (Voy. Leroux de Lincy, Livre des proverb., t. I, p. 373-4, édil. if 
lali. ) Dans son livri- Icou animorum (1612), ou il passe en revue les mcrurs i\<- 
chaque province, Barclay dit des Orléanais : « Ils parlent un franrois très-correct , 
mais leur esprit pétulant et caustique leur a mérité le nom de gurpins. » 

< Marot veut probablement jouer sur le titre de Dauphin , que portail l'héritier 
présomptif de k couronne, depuis la cession du Dauphiné à la France, ea 1349. 



DAMON. 

MAROT. 

CLINDOR. 

MAROT. 

DAMON. 

MAROT. 

CLINDOR. 

MAROT. 



CLINDOR. 
MAROT. 



DASIOJÏ. 
MAROT. 



CLINDOR. 
MAROT. 



DAMON. 
MAROT. 



ACTE m, SCENE VIII. 35 

Pour ceux du Languedoc ? 

Les lettres et l'amour. 
Les Gascons? 

Grands hâbleurs, mais d'ordinaire braves. 
Les Limosins? 

Gourmands et grands mangeurs de raves'. 
Les Auvergnacs ont-ils de charmans entretiens? 
Ils sçavent les be.iux arts , sont grands musiciens , 
Et les Grecs ont fondé chez eux la colonie 
De ces doux rossignols qui viennent d'Arcadie '. 
Mais sont-ils asnes tous? 

Plusieurs sont égrillards, 
Comme ont accoutumé d'estre les montagnards. 
Dis-moy, les Provençaux ont-ils l'ame courtoise? 
Ils sont les inventeurs de la rithme françoise^, 
D'esprit ingénieux ; mais ils sont presque tous. 
Comme ceux d'Italie, avares et jaloux. 
Les Lyounois ? 

Joueurs et gens de bonne chère. 
Voilà, comme je crois, la France tout entière. 
Et des Parisiens, quoy, n'en dirons-nous rien? 
C'étoieut, pour en parler et les dépeindre bien, 
Autrefois des badaux^, à présent fort habiles : 



' .Manger du pain comme un Limousin, disait le proverbe. — C'est ordinairement 
aux Auverj^iiats et aux Savoyards qu'on appli(|uait le sobriquet de mangeurs de 
raves (£>i7 de l'apostoile , treizième siècle; Fleury de Bellingen, Élymol. des prov. 
yr.,p. 210) ; i! n'y avait pas un longcbeminà faire pour aller, des Auvergnals surtout, 
jusqu'aux Limousins, que les dictons populaires ont toujours rangés dans la même 
famille. 

' On sait ce que c'est que les roussins ou rossignols di'Àrcadie. 

3 Marot, quia de la littérature, fait ici allusion aux troubadours, à l'Académie 
du gai savoir, fondée à Toulouse, et aux cours d'amour. Ritliiiie, aujourd'hui du 
masculin, est ici employé pour rime. 

* C'est la vieille renommée des Parisiens. Rabelais a parlé au long et au large des 
badauds de Paris en badaudois. 

On t'y labse duper autant qu'en lieu de France, 

dit Clilon de Paris. 

Et parmi tant d'esprits pluit polis et meilleurs, 
Il y croit des badauds autant et plu.s qu'iiillenrs 

(P. Corn., Le Menteur, I, se. t.) 

Crispin dit la même chose, dans les Femmes coquettes de Raym. Poisson : 



Monsieur, parlons encor de Parln, )e vous prie ; 
Paru, je suis badaud, .Monsieur : c'est ma patrie. 



(IH, se. 1 ). 



36 LES INTRIGUES AMOUREUSES. 

L'esprit et le bon sens croissent avec les villes; 
On n'en voit plus de sots, si ce n't'st par haz.ird , 
Par certain accident , et non pas de leur part '. 

CLINDOB. Je vois bien ce qu'il dit, j'enlens la raillerie : 
Il parie de la belle et grande Confrérie '. 

DAMON. De sou discours des mœurs je suis fort satisfait 
J'ay peine à digérer pourtant un certain trait, 
Qui pique mon neveu vivement et ma nièce. 

HABOT. Hé quoy? Je suis naïf, et dis tout sans finesse. 

DAMOx. Disant que les >lanceau\ sont fourbes et matois, 
Tu leur as à tous deuv bien donné sur les doigts. 

MAROT, à part. Quand on parle beaucoup on dit quelque sottise; 
Il faut avec esprit couvrir celte bestise. 
{Haut.) Des provinces en gros j'ay dit les passions ; 
La règle générale a ses exceptions : 
L'on |)eut voir un Normand qui fuira la chicane. 
Un Auvergnac aussi qui ne sera point asne ; 
Tout de mesmc un Minceau peut n'estre point matoii, 
Lt l'éducation change les mœurs parfois ; 
Puis Yante et Damon sont d'un âge si tendre , 
Que, loin d eslre trompeurs, on les pourroit surprendre : 
Clindor les connoist bien. 

CLIKDOR. ^h ! les pauvres jumeaux, 

Je crois qu'ils sont tous deux aussi bons qu'ils sont beaux. 
Et qu'ainsi que leur corps, leur esprit se ressemble. 
Je souhaiterois fort les voir tous deux ensemble, 
Pour de leurs petits traits faire comparaison. 

DAMON. Vous le pourrez, s'ils sont tous deux à la maison. 

MABOT, à part. Il faut sur ce sujet trouver une défaite. 
{//a ut.) Ils sont tous deux sortis pour faire quelque emplette : 
Prcsts à se marier, ils ont peu de loisir. 
Mais vous pourrez demain vous donner ce plaisir, 
Et puisque c'est chez vous que le festin s'appreste 

< On voit, par celte digression, que chaqae province avait dès lors sa renommée 
spéciale, qui n'a guère varié depuis, même après que les délimilations provinciales 
ont disparu. Il est curieux de constater l'antiquité de ces réputations locales, qal, 
du reste, remontent bien plus haut encore, et il serait facile dVn faire voir l'inva- 
rialnlité et la persistance, — Je ne dis pas la léffilimité, — par de nombreux 
témoignages , surtout pour les Normands, les Picards, les Touran<:vaux, les Man- 
ceaux, les Gascons, les Auvergnats. Je l'ai fait pour quelques-uns, et ai jagé 
ÏButile de le faire pour d'autres, dont la réputation est trop bien établie et trop 
universellement connue. 

' Yoy. dans le l" volume de ce recueil, notre note sur le double sens do motsof 
;p. 474). 



ACTE IH, SCEXl- IX. 3 

Et que de leur hymen on célèbre la feste , 
Vous les verrez, Monsieur, alors tout vostre saoul, 
Et pourrez comparer leurs yeux, leur nez, leur cou, 
Et tout ce qui s'en suit, s'il vous en prend envie. 

CLiXDOR. C'est un des grands plaisirs que j'auray de ma vie. 
D'Yante vous tiendrez les articles tous prests. 

DAMON. Je n'y manqueray pas, ce sont mes intérests. 
Adieu. 

CLIXDOR. N'avions-nous rien davantage à nous dire? 

MAROT. Non, vous avez tout dit, et Damon se retire, 
Retirez-vous aussi. — Ce causeur indiscret 
S'est bien fait violence emportant un secret. 
AOn de l'obliger à garder le silence, 
J'ay fait à mon secours venir toute la France ; 
J'ay fait un long discours des mœurs comme j'ay peu, 
Et j'ay bien réussi puisque Clindor s'est leu. 

t)AMON. A quoy t'amuses-tu lorsque je me retire.^ 

MAROT. Je conduisois Clindor. 



SCENE IX. 



YANTE, DAMON, iMAROT. 



YANTE 
DAMON 

YANTE, 
DAMON 

MAROT. 
YANTE 
DAMON 
YA^TE. 



DAMON. 
YANTE. 
DAMON 
VANTE. 



parle dans la maison. Quoy que vous puissiez dire.... 
.l'entens du bruit chez moy ; mais écoutons un peu. 
C'est... 

Mon frère, ma sœur. 

Ma nièce et mon neveu. 
Tu disois qu'ils étoient allés faire une emplette. 
C'est qu'ils sont revenus et que l'emplette est faite. 
sort du logis. Mon oncle! 

Qu'avez-vous ? 

Vous venez à propos 
Pour m'oster d'embarras et me mettre en repos : 
Mon frère, transporté d'une horrible colère. 
Veut, hélas!... 

Achevez ; que voudroit vostre frère .' 
Se battre avec Timandre, et tout présentement. 
Il se faut opposer à cet emportement. 
Ils se sont querellés tous deux en ma présence : 
Mon frère ne pouvant souffrir sou insolence, 



38 LES INTRIGUES AMOUREUSES. 

A d'un mot à l'oreille apaisé ce jaloux. 
DAMON. Ils se seront donné sans doute un rendez-vous. 
VANTE. Mou frère sur-le-champ est monté dans m chanibre , 

Pour prendre son épée et pour aller s'y rendre ; 

Mais je l'ay renfermé dedans habilement , 

Et j'en ay pris la clef. 
DAMON. C'est agir prudemment. 

De sortir du logis je vais bien luy défendre. 
YAKTE. Si vous alliez trouver les parens de Tïniandre 

Pour le faire arrester, ils ne se battroient pas. 
DAMON. C'est fort bien avisé, j'y vais tout de ce pat. 

Allez voir vostre frère, allez luy dire viste 

S'il sort de ma mais4)n que je le déshérite. 

Tuy, demeure au logis jusqties à mon retour. 

Tu feras bien fernier la chambre à double tour ; 

Mais tiens-toy ce()endant tout auprès de la porte « 

Et prens garde surtout que mon neveu ne sorte. 
la/enestre, avec un manteau et un chapeau. 

Ah ! mon oncle , on m'enferme , on me fait un affront , 

Kt par vostre ordre encor ! 

Vous estes un peu prompt. 

Quoy ! sans re.ssentimcnt endurer un outrage ! 

Je viens vous délivrer dans un moment 

Tenrage. 

Marot. Sa colère me ptaist : c'est qu'il aime l'honneur. 

Mais il faut promptement détourner ce m ilhotir: 

Un duel à présent causeroit sa ruine. 

N'est-il point à propos que j'aille chez St-line? 

Klle a dessus Timandre un pouvoir sans égal ; 

Elle peut empescher qu'il n'arrive aucun mal : 

Sur le moindre billet il viendra droit chez elle, 

Et vous pourriez alors accorder la querelle 

D'entre ces deux rivaux. 
^-^MON. Tu raisonnes fort bien : 

Agis de ton costé, moy j'agiray du mien. 



YANTE, a 



DAMON. 
YANTE. 
DAMON. 
YANTE 
DAMON, à 



MAROT. 



SCENE X. 

YANTE, MAROT. 



YANïE. ISIon oncle est-il party? 

*'A"OT. La demande est fort belle. 



ACTE IV, SCENE II. 39 

YAME. L»^ vieillard comme un Basque enfile la venelle*. 

makot; D'où naist vostre chagrin ? 

\A>'TE. Je crains à tous momcns 

Que la lettre, à la fin, ne vienne icy du iMans 
Annoncer à Damon le trépas de mon frère , 
Et ne découvre enfin ce que nous voulons ta're. 

MAROT. Je prens tous les paquets qu'à Damon l'on adresse; 
Pour moy je ne scais point de meilleure finesse 
Que de les déchirer, et c'est agir fort bien : 
Ouy, c'est pourvoir à tout. 

"S viNTE. N'épargnez donc plus rien. 



ACTE IV. 

(Scène I.) Séline cajole Timandre afin de lui arraclier la promesse de ne pas se 
battre avec son rival, et elle lui répète ce (|ue Mnrot lui a fait accroire à elle- 
même (III, se. 3 , c'est-à-dire qu'Yante était cachée hier sous les habits de son 
frère Damon, et que le frère et la sœur se déKui>ent sou\ent ainsi .sous les vêle- 
ments l'un lie l'autre, pendant le carnaval. Timandre feint de se soumettre, et 
a l'arrivée J'Yanîe elle l'envoie au jarilin s'entretenir avec Clindor et I.isandre, 
en attendant qu'elle puisse le rejoindre.) 



SCENE II. 

YANTE, SÉLINE. 

siiLi.NE Vous venez à propos en ce lieu pour apprendre 

Une bonne nouvelle. 
YANTE. Hé quoy? 

sÉLi.NE. Je tiens Timandre. 

Sur mon ordre ce brave aussitost est venu ; 

' • Courir comme un Basque, marcher vite et longtemps. [Diclionn. comiq. de 
P.-J. Leroux; Soit pé mal apprêté, de Hauleroche, se. I.). On disait aussi .«««/er 
comme un Basque. Les Bas<(ups, souples, forts et nerveux, comme la plupart des 
montagnards, étaient et sont encore renommés par leur amour pour la lutte, pour 
les exercices du corps et pour la danse, qui est chez eux un véritable exercice 
gymnastique. f.e Pays, dans ses /4m.itics, amours et, amourettes {Amsterd., Abrah. 
Wolfgang, IG93, lettre II, p. 5% et Hamilton, dans l'histoire de l'aumonier Pous- 
satin ( Mémoir. de Grammont, ch. 8) ont parlé en termes caracléristiques de 
cette passion des Basques pour la danse. (V. le Pays basque, ^tar M. Franc. Mi- 
chel, in-8°.) 



40 



YAWTE. 



SELIiNE. 



VANTE. 



SELINE. 



YANTE. 
SÉLINE. 



YANTE. 



SELINE. 



YANTE, a 

( Haut. ) 

SELINE. 



YANTE. 
SELINE. 



YANTE. 
SÉLlNE. 



LES INTRIGUES AMOUREUSES. 

Il vouloit s ecliap()er, mais je lay retenu. 
Je le veux accorder avecquc vosire frère : 
N'appréhendez donc rien. 

I >amon oe le craint guère , 
Car il est brave aussi. 

Je sçais qu'il a du cccur. 
Mais je veux toutefois einjH'selHT un malheur. 
Et devant qu'il soit nuit apist-r leur querelle. 
Vous vouiez employer l'autorité de belle 
Pour les mettre d'accord. 

IJsandre avec Clindor, 
Qui sont amis communs, s'entremettent enror. 
Mais changeons de discours, incomparable \ante. 
Que je puis dire ensemble et galant et galanir. 
Je ne suis l'un ny l'autre. 

Yante est tous les deux 
Et sçait de plus d'un sexe attir«>r tous les vccux ; 
Elle sçait aussi bien témoigner son adresse 
Sous l'habit d'un amant qu'en celuy de maistreSMLi 
Si j'ay pris de mon frère et l'habit et le nom* 
Je viens en Faire excuse et demander pardon. 
On pardonne aisément , n'étant point oflensëe. 
Et, pour vous expliquer nettement ma pensée. 
Yante hier au soir se travestit en vain . 
Car je la reconnus dès l'abord à son sein. 
part. Elle feint pour cacher sa passion extrême. 
Qu'elle a trop fait paroistre; il faut feindre de mesme. 
Vous m'avez reconnue à l'abord à mon sein.' 
Ouy, pour favoriser un si galant dessein. 
Et pour mieux imiter en tout l'aimable Yante, 
Qui feignoit d'estre amant, je feignois d'estre amante. 
Puisque vous confessez d'avoir feint tout de bon, 
C'est donc à votre tour à demander pardon. 
Mettons dans la balance et l'une et l'autre ruse, 
Et pardon pour pardon, excuse pour excuse. 
Je le veux. 

Discourons de nos vrais intérests, 
Et seule à seule icy découvrons nos secrets. 
Sans faire trop la prude et trop la scrupuleuse, 
Nostre condition n'est pas avantageuse : 
La flile qui vieillit passe assez mal le temps. 
Les femmes, ce me semble , ont les cœurs plus contens 



ACTE IV, SCENE II. 4i 

Elles vont librement faire des promenades , 
Et peuvent recevoir cadeaux et sérénades , 
Faire partie aussi pour la foire et le jeu, 
Tout cela de leur chef. 

YAKTE. Moy, j'en feray fort peu : 

Je sçais que les maris ont ces choses en haine. 

sÉLiNE. Vrayment vous estes honne, on s'en met fort en peine ! 
De prendre leur avis ce n'est plus la saison : 
On fait ce que l'on veut, qu'ils l'approuvent ou non ; 
Ils ont beau murmurer, en gronder et s'en plaindre, 
Et l'on n'est plus d'humeur pour eux à se contraindre. 
On se lève à peu près à midy tous les jours, 
L'on disne, Ion s'ajuste, on va le soir au Cours, 
Dans la belle saison ; le reste de l'année, 
En galans entretiens on passe la journée. 
Od voit la comédie, on va le soir au bal , 
On est de cent festins durant le carnaval. 
L'on est hors du logis presque la nuit entière. 
Car aTec un mary l'on ne s'arresle guère ; 
L'on ne revient jamais qu'il ne soit endormy. 
L'on se fait ramener par son meilleur amy , 
Afin de l'apaiser en cas qu'il se réveille. 
Et lorsqu'il fait du bruit, on fait la sourde oreille. 
C'est la façon d'agir des femmes de ï^aris , 
Quand on est du bel air ■ . 

YAME. J'admire les maris 

D'avoir tant de bontez. 

sÉLiNE. A quoy sert leur colère? 

A donner des soupçons. Ils font mieux de se taire. 
Vostre frère, à propos, ne me dira-t-il rien? 

\ \>TE. Il sera complaisant. 

sÉLiNF.. Je l'aimeray donc bien. 

Lisandre asseurément vous traitera de mesme ; 
Vous l'aimerez beaucoup. 

VANTE. Il faudra que je l'aime. 

sÉLiNE. Parlons à cœur ouvert. 

VANTE. C'est un fort grand plaisir. 



■ Ces beaux préceptes, calqaés Jusqu'à an certain point sur la réalité, comme 
nous aurons plus d'une fois occasion de le voir dans la suite de ce recueil, ont été 
mis en action avec beaucoup de verve par R. Poisson, dans sa comédie des Femmes 
rnquetles, où l'on pourrait retrouver, presque trait pour Irait, tous les détails de 
re tableau. 



42 
SÉLINB. 



YANTE. 
SÉL1NE. 
YANTE. 
SÉLINE. 



YANTE. 
SÉLINE. 



YANTE. 
SELINE. 
YANTE. 



SELINE. 



YANTE. 
SÉLINE. 

YANTE. 
SÉLINE. 
YANTE. 

SÉLINE. 



LES INTRIGUES AMOUREUSES. 

La dcffonsf ne fait qu'auj^mciiter le désir : 
Tant plus on se contraint, plus on est malheureuse. 
Certain désir que j'ay me rend fort curieuse. 
Quel est donc ce désir que vous voulez sçavoir? 
Ce que pense mou sexe , et ne fait jamais voir. 
Et quoy? 

Le sentiment d'une fille accordée. 
Qui n'a jamais d'hymen conceu la moindre idée ; 
Je voudrois qu'on m'apprist, ou pouvoir deviner 
Ce qu'une ame ingéniie en peut imaginer. 
Séline peut sans moy se le dire ellc-mesme. 
Puisqu'elle est accordée et confesse qu'elle aime. 
Je S(^ais mon sentiment, et souhaiterois fort 
De sçavoir si le vostrc et le mien sont d'accord ; 
Yante! parlez donc. 

Que diray-je, Séline? 
Tout ce que là -dessus vostre esprit s'inuigine. 
On a, quand on s'engage et quitte ses parens. 
Un mélange confus de |)ensers différcns; 
La nouveauté surprend. 

Elle doit hien surprendre , 
Car la chose est terrible : on ne se peut deffendre 
D'accorder tout alors ce que l'on veut de nous; 
Si ce consentement est ou fascheux ou doux. 
C'est là la question! Enfin, que vous en semble? 
Est-ce un bien , est-ce un mal, ou tous les deux enseoible? 
Vous me faites rougir. 

\ uiKs |K-nsez donc fort bien. 
Car quiconque rougit ne rougit pas de rien. 
Je suis sur ce sujet tout à fait ignorante. 
Et moy, non plus que vous, je n'y suis pas fçavante. 
Je n'ose m'expliquer. 

Moy, je pense que c'est 
Certain trouble secret... Mais mon oncle paroist. 



(Se. 3.) riindor, rencontrant Yante en habit de tille, la f»'licile en badinant sur 
le pouvoir de ses charmes, et fait allusion à la scène du contrat, que Marot 
lui a expliquée a sa façon. Il lui rappelle que, la prenant imur son frère, il 
lui a compté la dot, et Yante répond qu'elle l'a remise a celui-ci. Dans la se 4, 
Damon et Yante se rendent compte de ce qu'ils ont fait pour accommoder la 
querelle du jaloux Timandre avec le faux neveu de Damon. 



ACTE IV, SCÈNE V. 43 

SCÈNE V. 

YANTË, MAROT, BAPTISTE. 

VANTE (à Marot). 

Dieux! qu'est-ce que je vois! C'est Baptiste du Maus : 

Il s'en va découvrir tous nos déguisemens. 
MAiior. Abaissez vostre coëffe, et puis me laissez faire. 
LAi'TisTE. Ah! ah! bonjour, Marot. 

MAROT. Ah ! bonjour, mon compère. 

DAMON (à Marot). 

Quel est cet homme-là, qui paroist soucieux? 
MAiîcrr. C'est un homme du Mans, mais un fou dangereux. 

Et vous ferez fort bien d'éviter sa rencontre. 
iiAPTisTE (à Marot). 

Dis-moy, Monsieur Damon loge-t-il icy contre? 
DAMON (à Baptiste). 

Vous voyez son logis, n'en soyez plus en soin. 
MAROT (à Damon). 

Vous osez luy parler! 
DAMO. .Te parleray de loin; 

Je veux m'en divertir, et prens plaisir à rire. 

Je suis Monsieur Damon. 
«APTiSTE. J'ay beaucoup à vous dire. 

Je n'ay pas cet honneur d'estre connu de vous. 
i)AMO> ( tout bas ). 

Cet honneur est fort grand d'estre connu des fous. 
BAPTiTSE. Soyez couvert, Monsieur. Le lieutenant du INIaine 

Vous envoyé une lettre, étant en grande peine 

De nos deux chers neveux qu'il avoit fort connus ; 

Mais il n'a pu sçavoir ce qu'ils sont devenus. 

Je les regrette aussi, car ma deffunte femme 

Les a nourris tous deux. 
MAROT. Dieu veuille avoir son ame! 

DAMON. Monsieur le lieutenant m'écrit-il de sa main ? 
BAPTISTE. Ouy, mais l'on m'a volé cette lettre en chemin : 

La lièvre m'ayant pris dans une hostellerie, 

Je fus près de vingt jours dans une resverie '. 

' Délire. 



44 LES INTRIGUES AMOUIU i -' - 

MABOT. 11 confesse la dette. 
DAMON. Il a l'esprit gaste. 

MABOT. Quand il dit qu'il est fol, il dit la v r t ■ 
YANTE (à Marot). 

Je crains fort que mou oncle enfin se dts;tbuse. 
MABOT {bas). Laissez-nioy jusqu'au bout conduire celte ruse. 
DAMON (à Baptiste). 

Je plains fort Taccideot qui vous est survenu . 
BAPTISTE. Si j'ay perdu l'écrit, j'en sçais le contenu : 

Monsieur le lieutenant m'en a fait la lecture. 
DAMON. Que dit la lettre enfin? 
BAPTISTE. I^ lettre vous asseur» 

Que vostre cher neveu, sans cstre aveugle ou fou, 

Est chcu dans une trappe et s'est rompu le cou. 
YAiNTE ( tout bas ) . 

Je crains qu'à ce discours il ne donne créance. 
MABOT (à Damon). 

Il commence d'entrer dans son extraragance. 
nAMorf (à Marot). 

D'où vient qu'il fait couler des larroet de let yeux ? 

Les fous ne pleurent pas. 
MABOT. C'est un fou sérieux. 

DAMON (à Baptiste). 

Poursuivez. 
BAPTISTE. Sa sœur vint au bruit, toute épleurée 

Et de cet accident étant désespérée ; 

Od creut, parce qu'au Mans nul ne la vit depuis, 

Qu'elle s'étoit tuée, ou jettée en un puis : 

Cest là le bruit qui court. 
DAMON. Quoy! de ma nièce Tante ! 

BAPTISTE. Ouy, d'elle asseurément. 
DAMON {montrant Yante.) Vous la voyez vivante. 

BAPTISTE. En croiray-je mes yeux? ne me trompé-je point? 
DAMON. Ah! qu'il est ridicule! 

MAROT. Il l'est au dernier point. 

BAPTISTE. Ah! que je suis surpris! ah! ma joye est extn-mp! 

Belle Yante, est-ce vous? 
VANTE. Baptiste, c'est moy-rnesme. 

BAPTISTE. Vostre frère est deffunt, j'en suis fort asseuré : 

Je l'ay veu sur son lit tout prest d'estre enterré. 
MABOT (à Damon). 

Il revient de nouveau dedans la resverie. 



ACTE IV, SCENE V. 45 

BAPTISTE. Damon, hélas! est mort. 

daMON. Son frère! II se marie; 

Le jour est déjà pris et le contract passé. 
BAPTISTE. Peut-on se marier quand on est trépassé? 
DA5io>. ^on, au pauvre deffunt on feroit des reproches, 

Kt l'on célébreroit sa noce au son des cloches. 
MABOT. Mais si son frère avoit oublié qu'il est mort, 

Et qu'il se mariast ! 
DAMON. Il nous surprendroit fort. 

BAPTISTE. Il raille à contre-temps. 
DAMON. . La plaisante folie! 

MABOT. Il faudroit à Damon donner de la bouillie : 

Il ouvre bien la bouche et rit honnestemcnt. 
itAPTiSTE. Pourquoy rire? 
MABOT (n Baptiste tout bas). Parlez de son enterrement, 

Kt d'en faire les frais : il n'osera plus rire. 
DAMON. Avez-vous tout conté ce qu'on vouloit m'écrire? 
nvPTisTE. De la lettre, Monsieur, c'est tout le contenu. 
DAMON. Vous pouvez retourner d'où vous estes venu. 

Mon neveu n'est point mort, puisque son mariage" 

Kst un témoin fort seurque vous n'estes pas sage. 
BAPTISTE. Je soutiens qu'il est mort, contre mille, moy seul, 

Après que je l'ay veu cousu dans un linceul. 
MABOT. Ce vieillard est avare, et craijit que ce message 

Ne l'oblige à payer les frais de ton voyage ; 

Te traitant de la sorte, il s'en veut dispenser. 

Et te donne confié. 
BAPTISTE. Qui l'auroit pu penser! 

D\Mo>. Allez, retirez-vous ; vous estes fou, bonhomme. 
lîAPTiSTE. Est-ce ma récompense ? est-ce ainsi qu'on me nomme 

Pour avoir élevé dès leurs plus tendres ans 

Les jumeaux, vos neveux, comme vos deux enfans ? 

Mais vous estes vous-mesme, ame ingrate et barbare. 

Un fol, un usurier, un Arabe', un avare. 
DAMON. .Si^tu ne nous fais voir promptement tes talons, 

Je m'en vais te donner trente coups de basions. 

< C'est-à-dire un bomme dur, sans pitié, avare, usurier, voleur : 

Endiircli-toi le cœur, sols Arabe, corsaire. 
Injuste, violent, sans foi, double, faussaire. 

(BOiLBAU, satire VIII.) 

« Pour moy, je crois que vous n'esles ni Grec ni Latin, mais vous estes un peu 
Arabe. » {< omédie des proverbes, d'Adrien de Montluc, I, sç. 4.) 



46 



LES INTKIGUES A.MOrREl'SES. 



DAMON. 



YANTE. 
DAMON. 



MABOT (à Damon). 

11 commence à rouller les yeux dedans la teste : 
Appréhendez, Monsieur, cette méchante heste. 
Je m'en vais tout de bon promptement tVlriller, 
Si tu ne fuis bien viste et w pmso ii drilUr '. 
Ah! mon oncle, épargne/ 

Sou, iiuii, Kii<>:it*/-iiiu> luire. 

MA ROT (à Baptiste). 

Retirez-vous d'icy, croyez-moy, mon cou 
Il frappe comme un sourd, évitez un miili ; 

BAPTISTE. Je m'en retourne au Mans pour le perdre d'honneur. 

MAROT. C'est fort bien fait à vous. — Il drille d'importance. 
Je m'en suis bien défait. 

Cest user de prudeoee : 
Si cet homme enragé vous eust pris au collet. 
Il vous eust déchiré comme on fait un poullet ; 
Il prend les gens au cou, dès l'abord, pour le t ' 
Sur mes gardes toujours, j'y dounay fort bou i. . 
Yante avoit grand* peur. 

Je craignois plus que vous. 
On est sage, ma nièce, alors qu'on craint les fous. 
Oublions pour jamais cet homme sans cervelle « 
VA pensons à l'hymen et de son frère et d'elle. 

YAWTE (o Marot). 

Ah ! que je redoûtois ce fasclieux entretien ! 

MAROT. J'ay bien joué mon rollc, et le bonhomme eu tient *. 



DAMON 
MAROT. 



DAMON. 



YANTK. 
DAMON. 



' Coarirvite, se sauver précipilammeoL 

^ Cette scène amusante, ou le rusé Marot fait il à pcopoc paMtr pour fou m 
homme qui pourrait le compromettre, et doot cluM|at ptulMlilloo parait nu 
preuve de folie de plus à des yeux prévenus, a souTenl été mise alors au li 
Voyez, par exemple, le Pédant joué, de Cyrano (I, se. 7 /; .V. de Pouro 
( I, se. 9 et II ) ; /es Nobles de province, de Hauteroclie ( II, se. " ' • !H -t . i ,. 



ACTE Y, SCENE II. 47 



ACTE V. 



SCENE I. 

MAROT SKUL. 

MAROT. Je viens de renvoyer Baptiste dans le Maine ; 

Mais Timandre qui vient me met bien plus en peine. 

SCÈNE II. 

MAROT, TIMANDRE. 

MAROT. Chez Séline, Monsieur, je vous croyois encor. 

TIMANDRE. J'ay trompé mes Argus, et Lisandre et Clindor, 
Et me suis échappé par une adresse extrême. 

MAROT. En trompant ses amis on se trompe soy-mesme. 

JN'étiez-vous pas, Monsieur, dans ce Heu seurement 

Où l'on parle de noce et non d'enterrement ? 

La mort, est-ce un ragoust, d'aimer tant à vous battre.^ 

Vostre rival plus lin s'est fait tenir à quatre 

Par sa sœur, par son oncle, et tous ceux de chez nous. 

TIMANDRE. Je voulois me trouver à nostre rendez-vous, 

Et je ne pouvois pas sans honte m'en deffendre. 
Ayant fait un appel, quoy ! manquer à m'y rendre! 
Damou m'eust justement pu blasmer aujourd'hui 
D'estre plus querelleux et plus poltron que luy. 
Mou honneur m'est plus cher qu'amy ny que maistresse. 
J'ay proGté chez elle, et sceu par mou adresse 
Les ruses d'uu rival ; je perdray qui me perd. 
J'ay tout sceu, j'ay tout sceu. 

MAROT, à part. Qu'auroit-ii découvert? 

TIMANDRE. SéUnc m'a tout dit. 

MAROT, à part. La mine est éventée. 

TIMANDRE. J'ay sceu que mon rival étoit un vray Prothée, 

Garçon, puis tantost fille, il change à tout moment 



I 



48 LES INTHIGUES AMOUREUSES. 

De sexe, de discours, de lieu, d'habilleraenl. 

Et la sœur se déguise aussi bien que son frère. 
MAROT. Bon, il n'a point encor découvert le mystère. 
TiMANDBE. Je le veux attraper sans attendre à demain. 

]SIarot me peut aider dans un si beau dessein. 
MAROT. Ce sera de bon cœur, si j'ay quelque industrie : 

Commandez seulement. 
TIMANDBE. Apprenswnov, je te prie. 

Afin que je me venge et le perde d'honneur. 

Comme on peut discerner le frère de la saur.^ 
MABOT. Vos curiositez, Monsieur, sont fort nouvelle» 

D'apprendre à distinguer les masies de« femellet. 
TIMANDBE. Quaud les deux jumeaux M>iit tu lubit déguisé. 

Les s<;ais-tu discerner? 

MABOT. •'y I'""' '''*'"' """*^ • 

Ils sont trop ressemblans. 
TiM ANDRE. 1*^ Hiaistresse ou ton maistre 

N'ont-ils pas quelque signe où l'on peut le» conDoiftre? 
MAROT. Aucun, ou, s'ils en ont, ils le cacbeot si bien 

Qu'il est fort malaisé qu'on en découvre rien. 
TIMANDBE. La chose toutefois m'est bien fort importante : 

Hyer Damon changea d'habit avec Yanle ; 

J'ay pu m'estre troinfM'. 
MAROT. ly fusaussidéccu: 

En donnant le cartel, \.uite l'a reoeu. 
TiMANDRE. Aurois-tu bien pu faire une telle sottiie' 
MAROT. Je l'appréhende au moins. 
TIMANDRE. Quclle lourde otéprise ! 

MABOT. Cest à la bonne foy qu'on me le vil donner. 
TIMANDRE. Toy, qui les vois souvent, tu les dois discerner. 
MAROT. J'aperçois l'un des deux qui paroist sur la porte; 

C'est la sœur ou le frère. 
TIMANDRE. Abordons-le, n'importe. 

MAROT. Abordez-les tout seul, car je leur suis suspect : 

L'on m'a donné congé pour vostre setd respect ' . 
TIMANDRE. Vicns, tu u'as rien à craindre, étant sous mou auspicc 
Va donc l'interroger, et me rends ce service. 

■ A cause de vous seul, du latin re$pectu». 



ACTE V, SCENE III. 49 

SCÈNE III. 

MA ROT, TIMANDRE, YANTE. 

MABOT. Madame la jumelle, ou monsieur le jumeau , 

Estes-vous damoiselle enfin ou damoiseau ? 

Car, pour vous témoigner son amour ou sa haine, 

ÏNIonsieur le veut sçavoir; il en est fort en peine. 
YA?iTE. Marot n'est pas trop sage, et ne sçait ce qu'il dit : 

L'on peut voir qui je suis en voyant mon habit. 
TtMANDBE. Mais VOUS en changez tant, et vous et voslre frère. 

Que le plus clairvoyant... 
MAROT. Y perd son luminaire. 

A ce souris railleur, à cet air fanfaron , 

Pour ne vous trom|)er point, je crois que c'est Damon. 
TIMANDRE. C'cst Yantc sans doute. 
MAROT. Ah! je ne le puis croire : 

Son frère a tout cet air, si j'ay boime mémoire; 

Il la faut quereller pour en estre asseuré. 

Timandre a grand désir de vous voir sur le pré : 

D'un rival qui le choque il veut prendre vengeance. 
YANTE. Monsieur, approuvez-vous sa grande extravagance? 
TIMANDRE. Je voudiois bien qu'Yante acceptât son appel : 

Contre elle avecque joye on feroit un duel ; 

Il est fort glorieux toujours avec les belles, 

Et la plus douce paix vaut moins que ces querelles. 
YANTE. .Te ne veux avec vous avoir nul différend ; 

Voilà vostre cartel. Monsieur, je vous le rend. 

Pour ne pas attirer sur vous de justes blâmes. 

Soyez une autre fois moins cruel vers les dames. 
TIMANDRE. Marot vous a donné de ma part cet écrit? 
YANTE. Hyer de vostre part. 
TIMANDRE. Il a pcrdu l'esprit. 

YANTE. Vous me fistes vous-mesme assez mauvaise mine. 
TIMANDRE. fut-ce VOUS quc je vis en allant chez Séliue? 
YANTE. Moy-mesme asseurémeut. 
TIMANDRE. J'en demande pardon : 

k Quand je vous querellay, je vous pris pour Damon ; 

Mais si cette méprise est digne de risée , 
Excusez une erreur que vous avez causée. 
CONTËHP. DE MOLIÈRF.. — II. 4 



50 LES INTHIGLES AMOUREUSES. 

Damon pour m'éviter s'est aussi déguisé ; 

Mais où peut-ou trouver ce rival si rusé? 
YANTE. . Ce n'est pas de sa sœur que vous devez l'apprendre; 

Mais je puis hU-n vous dire, ô généreux Tiniandre, 

Qu'eu quelque lieu qu'il soit Damon ne vous craint pas. 

Allez donc le chercher. 
TiHANDRE. J'y vais tout de 06 pM. 

Suis-moy, Marot, suis-nioy. 
HAROT. Je vous suis tout à Theurr 

(Se. i-t) Marot et Yante s'applau(li!t»4'nt d'avoir tlup^ TInundfc Apre* le dépari 
de Marot, Yante raconte a I.isandre comment on »'«t d«^rraM>' >(•• R«iiil>tc 
en le faisant retourner au Mans, et comment elle t'y e»t prbe |>' l'-r 

à duper le vieil oncle, en lui rarontant queton neteu i>*«HaU »aii . ■. 

par lu fenêtre. Sur ce* enlrffaitr>, Marot revient, dégtiiaéra oourrirr. 
botté, crotté; il renvoie Lisandre et donite m« lottructIOM A Yante, .| . 
cacher, en voyant veuir roocle Damon. 

SCÈNE VII. 



DAMON, MAROT. 

DAMON. D'où peut veuir Marot, équipé de la sorte, 

En habit de courrier et tout couvert de crotte' .' 
S'il a perdu l'esprit, j'en suis fort affligé. 

MAROT. Guy, j'ay couru les champs , je suis presque enragé. 

DAMON. C'est confesser la dette, au moins c'est y souscrire. 

MAROT. Vous n'avez pas, Mou&ietir, trop cmml sii|. t dVii rir**, 
Car je suis fou pour vou-^ 

DAMON. .'^i i iiiii un I i>i |iiiiii ><»>, 

Marot Test pour iuy-mesme : il est plai.siuit , ma foy. 

Avec ce juste-au-corps, fait de vieilles soutanes. 

Viendroit-il de Melun courir la poste aux asnes.' 
MAROT. Si vous sçaviez le mal qui vous est préparé, 

Vous ne railleriez point, j'en suis fort asseuré ; 

Guy, si Ton vous disoit ce que Ion vient de faire. 

Vous tiiesme, comme un asne on vous entendroit braire. 
DAMON. Timaudre s'est sauvé du logis de Cliudor? 

Mon neveu s'est battu ? 
MAROT. Non , c'est bien pis encor, 

Car la chose est étrange et tout à fait cruelle. 

Que quelque autre vous vienne en dire la nouvelle. 

Ce ue sera pas moy, je m'en garderay bien. 
' Sic* L'auteur ne s'est pas aperçu de l'insuflisaoce de la rime. 



DAMON. 
MAROT. 
DAMON. 
MABOT. 



DAMON. 

MAROT. 

DAMON. 

MAROT. 

DAMON. 

MAROT 

DAMON, 

MAROT. 

DAMON 
MAROT. 
YANTE, 
DAMON. 
MAROT. 



YANTE, 
DAMON 
.MAROT. 
YANTE. 

DAMON 
MAROT. 



YANTE. 
MAROT 



DAMON 



ACTE V, SCENE VU. 51 

Ah! je le veux sçavoir ; ne me déguise rien, 
Ou je vais t'assommer. 

J'aime mieux donc le dire. 
Mais vous ne riez plus ! 

Il n'est plus temps de rire. 
Dis ce qui s'est passé. 

Monsieur, puisqu'il vous plaist, 
Je vous raconteray la chose comme elle est. 
Le discours sera long, car il est d'importance. 
Abrège , si tu peux, car je perds patience. 
Vous chérissez Yante? 

Ouy, je la chéris fort. 
Et vous la croyez sage enfin ? 

J'en suis d'accord. 
Vous ne la vistes pas hier chez sa voisine? 
Non. 

Qui pensiez-vous voir à costé de Séline, 
Qui luy faisoit la cour? 

Qui? Mon neveu Damon. 
îson, c'étoit vostre nièce en habit de garçon. 
à part. A quoy tend ce discours ? 

Ah ! quelle effronterie! 
Écoutez jusqu'au bout où va la fourberie : 
C'est qu'Yante elle-mesme a signé le contrat, 
De plus touché la dot. 
à part. Ah ! traistre , ah ! scélérat ! 

Poursuivez. 

Vous allez apprendre un grand mystère. 
Il va tout découvrir pour se tirer d'affaire; 
Je vais le démentir, mais attendons un peu. 
Dites ce que faisoit cependant mon neveu. 
Il étoit déguisé sous les habits d'Yaute. 
De ce que je vais dire elle est tort innocente : 
Vous sçavez que la dot étoit eu louis d'or ; 
Yante les receut du bonhomme Clindor, 
Et puis les mit après dans les mains de son frère , 
Ne pouvant deviner ce qu'il en vouloit faire 
Tout est bien rajusté. 

Avec l'argent comptant, 
Vostre lasche neveu prend la poste à l'instant , 
Et va, sans dire adieu, droit le chemin de Rome. 
Avec luy le voleur emporte cette somme ? 

4. 



i. 



52 
MABOT. 

DA.MON. 
MAROT. 
UAMON. 

MABOT. 

DAMOIV 

MABOT. 

DAMO^. 

MABOT. 



DAMON- 
MABOT. 
YANTE, 
DAMON . 
MABOT. 

DAMOÎS 
MABOT. 
DAMON 



MAROT 



DAMON 



MAROT 



LES INTRIGUES AMOUREUSES. 
Il l'emporte, Monsieur, il n'en faut point douter; 
C'est cela seulement qui l« faisoit liasler. 
Ah! lelasche, ah! l'ingrat, ah! quelle |H«rfldie! 
.Te n'ay rien veu d'égal, non, jamais de ma vie. 
Ce qui croist ma douleur et mon amiction , 
C'est que de cette dot je suis la caution. 
Je le sçais bien , Monsieur, et vous estes à plaindre. 
En courant après luy ne peut-on \o r';itt.indre? 

Non. 

Mais de son départ fus-tu p<>mi .nvi-rty? 
Je le sccus un quart d'heure après qu'il fut prty; 

Je pris en mesme tenips un bon cheval de selle , 

Mais il alloit vers Rome, et j'allois vers Bruxelle. 

Cliacun de vous prenoit un différent chemin. 

Cela m'a fait courir toute la nuit en vain. 
bas. Que Marot a d'adresse et rend la fourbe aisée ! 

Mais pour quel sujet prendre une route opposée? 

Il n)'avoit dit souvent, mesme au dernier repas. 

Qu'il avoit grand désir de voir les Pays-Bas. 

Comment s(^ait-on qu'il prend le chemin d'Italie ? 

Les postillons l'ont dit. 

Quel transport de folie 

De perdre son honneur et tout abandonner 

Pour voler de l'argent qu'on luy vouloit donner! 

Quoy qu'il soit , il m'excite une juste colère : 

Son crime tost ou lard recevra son salaire. 

Vous avez grand sujet d'eslre mal satisfait : 

C'est un tour de Manceau, Monsieur, qu'il vous a lail. 

Quand je parlois des mœurs des provinces de France, 

J'avois quelque soupçon et quelque défiance 

Que c'étoit un matois. 

Tu me Pavois bien dit; 
De ton prudent avis j'ay mal fait mon profit , 
Mais quelque autre en ma place eust-il jamais pu croire 
Qu'il eust voulu commettre une action si noire , 
Qui le fera passer pour lasche et scélérat' 
Falloit-il de l'honneur faire si peu d'étal , 
Traiter un oncle ainsi qui luy servoit de père ? 
Yante comme vous se plaint , se désespère , 
Et vient vous témoigner 



ACTE V, SCENE VIII. 



â3 



SCÈNE YIII. 

DAMON, YANÏE, MAROï. 

DAMOx. Ayant sceu mon malheur, 

Vous venez prendre parla ma jusle douleur. 

VASTE Ouy, je viens partager l'ennuy qui vous dévore; 

Mais je crains uu malheur heaucoup plus grand encore 
Lisandre après mon frère est allé cette nuit. 

DAMON. Tant mieux , si ce n'est pas en vain qu'il le poursuit. 

VANTE. Ah! le funeste avis et le malheureux homme 
Qui le vient avertir qu'il s'en alloit à Rome! 

DAMON. Pourquoy.? 

VANTE. J'en appréhende un dangereux effet : 

Mon frère est un enfant, Lisandre tst homme fait, 
Et ce cruel amant, transporté de colère, 
Pour recouvrer son bien pourra tuer mon frère. 

MAROT, bas. Fort bien imaginé ! Plaignez son triste sort. 
Pleurez. 

VANTE. Hélas ! 

MABOT. Pleurez comme s'il étoit mort. 

DAMON. Que dites-vous tout bas? 

MAROT. Qu'Yante est une folle 

De pleurer sans sujet et de faire l'idole'. 

DAUON. Vostre valet, ma nièce, est plus sage que vous. 
Lisandre sraura bien modérer son courroux ; 
li aura la conduite avecque la vaillance. 
Il sçaura ménager la chose avec prudence , 
Pour recouvrer ma perte et celle de Ciindor. 

VANTE. Sa vie est précieuse encore plus que l'or. 

Si Lisandre est prudent et s'il a du courage, 
Damon n'est pas d'humeur à souffrir un outrage. 
Et, quoy que fasse enfin mon frère et mon amant, 
.le n'en puis espérer un bon événement. 

DAMON. Le voicy qui revient, il pourra nous l'apprendre. 

MAROT. Autre courrier encor. 

■ Faire la niaise. 



I 



54 LES INTRIGUES AMOUREUSES. 

SCÈNE IX. 

DAMON, LISA.NDUI . ^ \MK. M\ROT 

DAMON. Kh bien ! bnive I jsandre, 

Avez- vous rencontré mon |>erDde neveu? 

MAROT. Permettez- luy, Monsieur, de respirer un peu : 
Il a couru si fort, qu'il en est hors d'haleine. 

YANTB. Que je crains pour mon frère, et que je suis en p«ine! 

DAMO^. Dites, l'avez-vous veu.'Tirez-nou» de soucy. 

LiSANDBE. Je Tay trouvé. Monsieur, à dix postes d'icjr; 

Quoyqu'il eust devant moy quatre postes d'avanee, 
J'ay joint ce bon courrier. 

MAROT. La grande diiigenee! 

LisANDRE. Dès qu'il n)e vit, de loin , connoissant mon dessein-, 
11 descend de cheval, et vient à moy soudain. 
Et prend deux pistolets de l'arçon de sa selle, 
Pour me faire voler, disoit-il, l.i cenrelle. 
Le respect que j'avois pour Yante et pour vous 
Fit que je hasarday d'essuyer ses deux coups. 
Pour épargner un sang que je n'osois répandre. 

DAMON. C'est en fort galant homme en user à Usaïuirc. 

LisANDRE. Il tira de deux pas son premier pistolet 

Qui brusia mes cheveux et noircit mon collet; 
Le second prit un rat ■ . 

H A ROT. A ce rat rendez grâce, 

Car peut-estre sans luy vous mouriez sur la plaee. 

L1SANDRE. Sans doute. Après cela,qt)oyqu'il fist bien le fier, 
Je l'oblijjeay pourtant à demander quartier. 
Il me confessa tout alors avec franchise 
Et me dit que l'argent étoit dans sa valise ; 
J'y fouille et m'en saisis d'un soin fort diligent. 
Et je pris la valise ensemble avec l'argent. 
Sans me mettre en soucy d'en donner de décharge. 
Derrière un postillon à l'instant je la charge; 
Puis je monte à cheval, luy jetfant un souris, 
Et je prends mon chemin tout droit devers Paris ; 
Luy, d'un autre costé, reprend celuy de Rome. 

MABOT. Assez mal satisfait de n'avoir plus la somme. 

' C'est le même sens et la même élymologie que noire verbe raUr. 



ACTE V, SCÈNE IX. 55 

LiSANDRE. Il étoit si cliagrin, il étoit si confus , 

Que son oncle, je crois, ne le reverra plus. 
DÀMO\. Tant mieux, j'en suis content, de bon cœur je l'en quitte; 

Je me passeray bien d'une telle visite , 

Et je le déshérite après ce qu'il a fait ; 

Je ne le veux plus voir. 
MAHOT. Ce sera fort bien fait, 

Il le mérite bien. 
UAMON. Pour vous, brave Lisandre , 

Que j'ay pour vos bontez de grâces à vous rendre ! 

En quels termes pourray-je exprimer ce bienfait? 

Comment reconnoistray-je un amy si parfait? 
LisANDBE. Donnez-moy vostre nièce , et mon ame est contente. 
DAMON. Je me donne moy-mesme encore avec Yante. 

Après cette action, qu'on ne peut trop louer. 

Ma nièce auroit grand tort de me désavouer. 
MAnoT, bas. Résistez un petit, pour mieux couvrir l'affaire. 
YA>TE. Oserois-je épouser l'ennemy de mon frère? 
DAMON. Eisandre n'a rien fait qu'en fort homme d'honneur. 

Et j'étois ruiné s'il eust eu moins de cœur. 

Pour un frère si lasche nyez moins de tendresse, 

Quittez le nom de sœur pour celuy de maistresse. 

Vous devez oublier un parent vicieux , 

Pour chérir en sa place un époux vertueux. 
LISANDBE. Ne la contraignez pas. 
DAMON. laissez, laissez-moy faire. 

Sans faire de façon et sans plus de mystère. 

Par contrat l'épousant , vous aurez tout mon bien ; 

Si vous le refusez, ma foy, vous n'aurez rien. 

Sans faire à contretemps la pleureuse ou la vaine, 

Choisissez l'un des deux, son amour, ou ma haine. 
YAXTE. Donnez-moy le loisir, pour le moins, d'y penser. 
DAMOX. Non, non, il ne faut pas là-dessus balancer. 
MAROT, à Yante. Vous avez fort grand tort. 
YANTE, à Damon. De peur de vous déplaire. 

Il faut donc s'y résoudre. 
DAMON. Elle accorde l'affaire , 

Je l'ay réduite enfin ; il ne faut seulement 

Qu'aller trouver Clindor pour son consentement. 
LISANDRE. Descendant de cheval, j'ay tout dit au bonhomme 

Ce qui s'étoit passé sur le chemin de Rome ; 

Mais l'on vient de sa part. 



50 



LES INTRIGUES AMOURELSES. 



SCÈNE DERNIÈRE. 

DAMON, SÉLLNE, TIMANDRE. LISANDUE, MAROT, YANTE. 
LISETTE. 



DAMON. 
SÉLINE. 



DAMON. 



SELIISE. 
DAMON. 



Eh bien, que dit (liiudor? 
De l'hymen de Lisandre il demeure d'accord , 
Il nous a d»'|)utés tous deux |M)tir vous le dire. 
Au contrat, dès ce soir, il est pn-st de souscrire; 
Si sa goutte au logis ne l'eust point retenu 
Pour vous en asseurer luy-mesi«e fu»l venu : 
II devoit cet honneur à vous, à vostre nièce. 
Je l'iray bien trouver, j'excuse sa vieillesse. 
Qtie dites- vous enfin de mon lasche neveu? 
N'étoit vostre respect, je m'en plaindrois un peu. 
Il faut vous en venger en épousant Timandre. 

TiMANDBE. (.lindor me traite en Hls, et me choisit pour gendre. 
Et Séline y consent après plus de deux ans. 

DAMON. Enfin, grâces au ciel , nous sommes tous oontens. 

LiSANDBE. Pour uioy, je le suis fort, vous le pouvez bien croire. 
Marot après l'hymen vous dira nostre liistoire, 
Il pourra quelque jour la conter à loisir; 
L'intrigue eu est jolie. 

Il me fera plaisir. • 
Pour rendre ainsi que vous son ame satisfaite , 
Je veux qu'il soit aussi le mary de Lisette, 
Et, pour favoriser leur amoureux espoir. 
Je veux, sans différer, qu'ils s'épousent ce soir. 
Ce sera de bon cœur ; nous ferons bon ménage. 
Je veux du parchemin , ou point de mariage. 
Je m'en vais tout exprès faire écorcher un veau, 
Après, sans contredit, nous ferons peau pour peaa. 
Ainsi tout ira bien. 

Fini.ssons la journée 
Par un festin superbe, et ce triple hyménée. 

MABOT, aux spectateurs. 

Nostre Intrigue amoureuse a deu finir ainsi ; 
Si vous estes contsns, nous le sommes aussi. 



DAMON. 



MABOT. 

LISETTE. 

MABOT. 

LISANDBE 
DAMON. 



FIN. 



CH. CHEVILLE! 

CHAMPMESLÉ 



NOTICE 

SUR CH. CHEVILLET, SIEUR DE CHAMPMESLÉ, 
ET LES GRISETTES. 



Charles Clievillet , sieur de Champnieslé , est heauconp moins connu que 
sa femme, la plus illustre comédienne de notre vieux théâtre : il fut pour- 
tant un acteur remar(|uable, et il n'est même pas indigne d'attention comme 
auteur. C'était le fdsd'un marchand de rubans étai)li sur le Pont-au-Change , 
et l'on dit même qu'il vendit des rubans en |>ersonne, avant de monter sur le 
théâtre : cette origine explique les tableaux de mœurs populaires, les traits 
d'observation sur la vie des petits bourgeois et commerçants de Paris, qu'il 
nous a laissés dans ses comédies. 

11 débuta à Rouen; ce fut là qu'il fit connaissance avec M"* Desmares et 
qu'il l'épousa. V.n 1GG9, le talent des deux époux s'était fait suffisamment 
connaître pour qu'ils échangeassent le théâtre de Rouen contre le théâtre du 
Marais, à Paris. Chanipmeslé passa à l'hôtel de Rourgogne l'année suivante, 
à la rentrée de Pâ(|ues, et y resta neuf ans; il le rpiina en 1G79, avec sa 
femme, pour le théâtre de la rue Mazarine, où il resta jus(|u'à sa mort, et le 
registre de La Grange nous apprend que, outre leur part, les deux époux y 
touchaient chaciui mille livres par an. 

Champmeslé, comme avant lui Gros-Guillaume et Zacharie Jacob Mont- 
fleury, comme son contemporain Rosélis, était fort gros, et satisfaisait à 
merveille aux conditions indiquées par Molière dans l'Impromptu de Ver» 
sailles pour « remplir im troue de la belle manière ». Aussi jouait-il les 
rois dans la tragédie, où d'ailleurs la beauté de ses traits et la noblesse de 
sa mine lui valurent quelque succès. Mais il était surtout prisé comme ac- 
teur comique. Il avait de l'esprit et du goût, et plusieurs contemporains célèbres 
ne dédaignaient pas de le consulter sur leurs ouvrages'. L'agrément de sa 
conversation, son double talent d'acteur et d'auteur, la position (ju'il oc- 
cupait au théâtre , et plus encore sans doute celle de sa femme, que tout le 
monde admirait et que tout le monde courtisait, enfin la facilité de son com- 
merce et son amour pour la bonne chère et les {)arties de plaisir, tout con- 
tribua à le répandre l)eaucoup dans la société de son temps, surtout dans 

' Palaprat, préface du Grondeur. 



60 NOTICE 

celle lies écrivains. C'esl de la Cliaiiipmeslé qu'il «'agit dans l'épigranne de 
Boileau , le plus libre de ses ouvrages : 

De lix amanU couleni et aon Jaloat 

Qui tour à tour «erf oient Madame ( laade. 

Le moine volage étoit Jean ton épout, etc. 

11 est certain que (lliampmrslé eut «le iiombmix ri\aux; j- 1 

accepta sa destinée avec autaut de plùltnapUie que le hit eiileu«lre l'ii' 
gramme de Boileuu, mais on ne s'a|M>r(;oil |uis du moins qu'il ait rrginil 
contre elle, et il scmhie même avoir étt' l'ami de beaucoup A'amh de > i 
fenmie, eu particulier de Racine ri de La Fonlaiue. Boilrau Tut ausai lié t\> 
lui, et on voit |>iir une anecdote de (îriiuarest qu'il était eu rap|tort at< 
Molière. 

Par iies talents et ceux de l'illtutre actrice qui portait son nom, Olianij 
mesié avait acipiis une aisaïu^e qui lui |iemiellail de satisfaire srs guùte >l'c- 
picurieii : ><■ Le comédien, couché dam son c i roaa e , écrit La lirutèrern «on 
chapitre des Jugements, jette de la lioue au visagn de (lonirille, <| 
pied, » et ce comédien , ajoute la clef, c'est (IhampiacaléfMi liaron. Id 
dans son Kpitre IV, {tarie aussi de lui en dra lermc* qui mhiI iu*|>irca par i 
même sentiment; il dit à son alui du Vi»>il< •■■! I» (• !•• ■■•■it ■!« la nuriaii 
qui le retient au lit : 

Ta n'es point obll|é, tout dt(OBltai>t tie Uiue , 

De «errer lei maieoB* de peur qu'oa a« ta roue. 
Et, den:rurBnl lun(tenip« contre le aiur (ollc. 

De voir encor paMir le tram de CliaMpaieelé. 

On voit, par ces divers témoigoaget, que l'aultnir àt% Grisêltts aflirli-ni 
un luxe qui faisait eu quelque sorte scandale dans Paris. 

Il mourut subitement, le 22 aoi'it 1701, daiu des circoostancrs qui eut < 
souvent racontées. Il venait de rommaiidrr deux messes de Heqiiitm, Yuu< 
pour sa mère, l'autre pour sa femme, ipii était morte depuis trois ans, et il 
se tenait assis sur un liauc à la |M)rte du caberet de P.'tHiancr, quand, au 
milieu d'une conversation avec ses camarades, il tomlta le \iM^e à terre, 
pour ne plus se relever. 

Champmeslé eut l'honneur insigne d'avoir La Fontaine pourcollalwratcui 
dans plusieurs de ses pièces de théâtre. Un travail curieux serait de suiv 
à la piste et de relever dans ces pièces ce qui ap|Nirtieut ii La Fontaine, • 
le séparant de ce qui est à Champmeslé. Ce travail, long et difTicilç ii nu n 
a bien dans ses moindres nuances, serait très-propre à exercer la sagani. 
critique d'un commentateur ; mais on nous i»ennetlra de ne le point tenter. Il 
faudrait d'abord, eu effet, savoir d'une manière pertinente s'il a bien réel- 
lement eu part aux pièces de La Fontaine où l'on veut \oir sa collalioration, 
et SI La Fontaine a eu iwrt aux siennes. On sait que certains auteurs, ayant 
des motifs pour ne pas signer leurs pièces, les mettaient lia!)itiiellenient sous 
le nom d'un comédien. Néanmoins, il ne parait pas douteux, d'une manière 
générale, que tous deux se soient quelquefois associt-s ensemble, sans qu'il soit 
possible de déterminer au juste la part qui revint à cliacun d'eux. 



SUR CHAMPMESLÉ. 61 

Comme je lai dit, Champmeslé semble avoir voulu spécialement peindre 
les mœurs de la J)Ourgeoisie parisienne, les usages et les ridicides des petits 
marchands (Le Parisien, Les Grisetles, La Rue Saint-Denis). La fidélité do 
cette peinture est le principal mérite de ces comédies, où l'on trouve aussi de 
la verve, de la gaieté, une intrigue (pielquefois assez ingénieuse, des situa- 
tions plaisantes. Malheureusement, il n'est pas très-délicat sur le choix de 
ses moyens comiques ; tout lui est l)on pour faire rire , et son style offre de 
nombreuses négligences. 

On a de lui : 

— Les Grisettes, comédie, trois actes, vei-s, représentée à l'hôtel de Bour- 
gogne, en mai 1G71 (Paris, P. Le Monuier, 1G71, in-12, privilège du 3 no- 
vembre, achevée d'imprimer le 20), — remise ensuite en un acte, sous le 
même titre, avec addition des mots : ou Crispin clievalier, jouée sons cette 
nouvelle forme la même année, et imprimée en 1C73. Le personnage de Cris- 
pin ne se trouvait pas dans la pièce primitive. 

— L'Heure du Berger, pastorale, cinq actes, vers, jouée à l'hôtel de 
Bourgogne, le 30 mars 1672 (Paris, P. Promé, 1G73, in-12). 

— Le Parisien, comédie, cinq actes, vers, jouée sur le théâtre de la rue 
Cuénégaud, Ie7 fé>rier 1C82 (Jean Ribou, 1083, in-12). Cette pièce, qui eut 
douze représentations, est indiquée dans le Registre de La Grange comme de 
Champmeslé et de La Chapelle, indication qui ne peut être contestée, et qui 
prouve que le dernier y a certainement eu part , si même il ne l'a faite en 
< ntier. L'ouvrage ne tient pas les promesses du titre, et l'auteur recon- 
naît lui-même, dans sa préface, que son héros » pouvoit estro de tout païs », 
en un mot que Tintrigtie et les peintures ne se rapportent guère plus à 
Paris qu'à une autre ville. Il y a, d'ailleurs, des scènes et des types amu- 
sants dans cette comédie, dont plusieurs situations rappellent de près le Pé- 
dant joué de Cyrano, et les Fourberies de Scajtin. 

— La Rue Saint-Denis, comédie, ini acte, prose, jouée au théâtre Gué- 
négaud.le 17 juin 1G82; — sept représentations' (J. Ribou, 1G82, in-12). 
Nous la reproduirons dans le volume consacré au théâtre de la troupe de 
Molière et de la rue Guénégaud. 

— f^'s Fragmens de Molière, comédie, deux actes, prose, jouée sur le 
tliéâtre Guénégaud, le G mai lG8i (Paris, Ribou, 1G8'», in-12). Quoiqu'elle 
porte le nom de Molière dans son titre, je ne la reproduis point : cette pièce, 
en effet, ne roule nullement sur Molière, et n'est, comme du reste l'indicpie 
le titre même, qu'une mosaïque de fragments empruntés à plusieurs de ses 
comédies, surtout an Festin de Pierre, et réunis dans un cadre sans intérêt, 
dans une action sans originalité, pour le seul plaisir d'un petit tour de force 
assez puéril. Ias Fragmens de Molière ont été jinbliés aussi sous le nom 
de Brécourt, sans doute par suite d'une confusion avec l'Ombre de Molière. 

— Im P'eirve, comédie, un acte, prose, jouée le 30 juillet 1699, et non im- 
primée. M. de Soleinnc en avait un exemplaire (n" 1446 de son catalogue). 

On ajoute quelquefoisà cette liste DJlie, pastorale en cinq actes, vers, jouée 
sur le théâtre du Palais-Royal, le 25 octobre 1G07 ; elle a même été comprise 

k parmi les œuvres de Cham])mcslé, notamment dans le recueil factice publié 
' Registre de La Grange. 



62 NOTICE 

par Tliomas Guilain , en 1692, et cctle attribution a été a(lo|ilée |Mir | 
sieurs l)i|}lioj;rai>hes (lrainati«|iies. LV-ditioii originale ne |>orte |mi» de nom 
d'aiileiir, ni même tie .signalui-e an l>as île Li Jé«licacr. Néanuiuin», il {Niraït 
certain qn'eile est de Visi-, dans le théâtre du(|nel ou la lruu\e liahiluello- 
meut. Hobinet ledit en ternies exprt's dans m lettre du 12 novembre HUIT ; 
et, hien (|ue Visé suit nn |m-u sus|>eet |K>ur tout re qui tient aux questions de 
[taternité littéraire, nous devons adopter cette altrihutiou , couiuie l'ont fuit 
Beaucbanips, La Vallière et les frères Parfaiel. Il y a, du reste, une |>arlieu- 
larité à laquelle n'ont pas fait attention ceux qui donnent la pièce à CJump* 
me^lé, et qui semble traucber le débat contre lui : c'est que Déiie a élé rfr> 
présentée, non-seulement sur la scène du Palais royal, mais à lactNir, deUK ans 
avant son arrivée à Paris, et plus de trois ans cl demi avant sa première 
comédie antbenlitpie. 

Les anciennes éditions de ton tbéàlrt* comprenaient La Cou/h encho'i 
et Je vous yremls sans vert, qui sont de \jk Fontaine. Tout cv qu'on |ieiit 
dire, c'est qu'il y a eu |>eut-i-tre quelque |>art, ainsi qu'au f'eau f>€rdu, au 
Florentin et au Ragotin, du uièute. 

A ces pièces, indiquées partout, il faut en joiiulre un rrrtain nonibre, i|n<- 
nous ne trouvons indiipiées que ilans le registre de X* Grange : 

\" La Dassette, jouée, à partir du vendredi 31 ibai t68U, huti .... ... .uitc, 

en alternant avec d'antres pièces, non imprimée. Une comédie du même litre 
et de la niènie date est attribuée à llaulerucbe par tieaucoup de bibliogn- 
pliies dramatiques et |>ar Lenuuurier : c'est proltablement relle-là. liauli^ 
roche, étant comédien lui-même, n'eut eu aucune raison de faire Jouer une 
de ses pit'ces sons le nom il'uu de ses camarades, et le registre de Lu (înme'e 
ne peut être su.spcet d'erreur. 

2" Les Carrosses d'Orléans, vendredi août 1080. Otte piè«. 
trii)uée partout à La Cha|M-ile, et pro|>ablemcnl avec raison. Celait «m début, 
et Champnieslé ne fut sans doute que son préle-uom , comme il l'avait été 
de plusieurs autres en pareil cas. La réunion des noms de Champmesb 
de La Chapelle sur le registre, dix-huit mois plus tard, à pru|tos du Parit.i /., 
prouve qu'ils étaient en rapport l'un av«>c l'autre : après les timidités du 
début , et rassuré par le succès , La Chaiielle ne craignait plus de se montrer. 

3" Les Joueurs, 5 février 1083, neuf repri-sentatioiu — comédie en cinq 
actes, indiquée comme anonyme par Bcaucbamps, de Mouhy, etc.,— non im- 
primée. 

\° Le Dixotce, G septembre 1083, citée {tar La Vallière comme anonyme. 

Les œuvres de Champmesié ont été publiées à Paris, chez Thomas Guilain, 
1692, iu-12 (recueil factice d'éditions originales, où i^nquent l'Heure du 
berger et la première version des Cr«e//«, en trois actes,, i.ui, < !,. / Pi.n.- 
Jacques Ribou, 1735, 2 v. in- 12, et en 1742, id. 

Nous donnons ici les Grisettes, ou Critpin chevalier. 1.. ...i ,.., .■> 

leinne dit, à propos de cette pièce, que la part de Champmesié se lion 
peut-être à l'avoir réduite en un acte. Nous ignorons sur <|uel fondement 
repose une assertion qui nous semble hasardée : la main de U Fontaine ne 
nous apparaît pas assez clairement dans le style de cette comédie pour qn.- 



SUR CHAMPMESLÉ. 63 

nous osions uous y associer, et nous croyons que, en l'absence de toute 
preuve positive, il faut en laisser l'honneur à Champmeslé lui-même. La 
réduction en un acte eut pour but de donner plus de vivacité à l'action , 
qu'on avait trouvée un peu froide et languissante. Dans ces proportions, en 
effet, les Grisettes forment une assez jolie petite pièce d'intrigue , bien su- 
périeure à la première, d'une conception peu originale, il est vrai, et gâtée 
par quelques vers grossiers, mais de situations plaisantes et lestement menée. 
On peut la regarder comme le chef-d'œu\Te de l'auteur, et le germe d'oi'i 
Dancourt a tiré sou Chevalier à la mode. Mais Champmeslé s'est évidem- 
ment inspiré lui-même des Précieuses ridicules : son Isabelle est une pré- 
cieuse pleine de prétentions comme Madelon et Cathos, et elle se laisse 
prendre aux fleurettes du valet Crispin déguisé en chevalier, connue celles- 
ri aux grands airs de Jodelet et de Mascarille, transformés en marquis. 



i 



LES GRISETTES \ 

ou 

CRISPIN CHEVALIER^ 

COiMÉDIE EN UN ACTE. 

(1671.) 



' C'est-à-dire les petites bourgeoises, les tilles de peu. On voit que le mot n'est 
pas nouveau dans la langue. Molière l'a mis dans la bouclie d'une/(?mme du bel 
«/>, eoson Bourgeois gentilhomme (V, entrée l'*) : 

Ils n'ont dei livres et des b.incs 
Que pour racsdaïuej les grUcttes. 

Ce nom venait probablement de la petite étoffe grise ou grisette ( Roman comique 
de Scarron, I, cli. I), étoffe commune qui servait à l'habillement des personnes de 
la classe inférieure. 



CONTEHP. DE MOLIEnE. 



i. 



PERSONNAGES. 

CRISPIN, chevalier. 

MARTINE, servante de M. Griffaut. 

M. GRIFFAUT, procureur. 

ISABELLE, flile de M. Griffaut. 

ANGÉLIQUE, aussi fille de M. Griffaut. 

M. COCLET, marchand , amant d'Isabelle. 

M. PRUNEAU', apothicaire, amant^d'Angëlique. 

( La Kénéett à Paris, dam une êatU^ chez mcmtitmr CriffauL ) 

■ Le nom de Praneaa porte ta tlgnilkalioa avec loi, eonine rrax de Dlafolraa, 

de Purgon, de Fleurant, de Clistoret, rir. Les apolhtcalret roniplaieni panul le» 
personnages favoris de notre vieille coméJle, qui aimait a le» affubler de ooma 
expressifs , et parfois bien autreœent.énergiques que criai de Cliampoietlé. 



LES GRISETTES, 



ou 



CRISPIN CHEVALIER. 



SCÈNE PREMIÈRE. 



CRISPIN, MARTINE. 



MARTINE. Chut. Nostre procureur est là dans sou étude ; 
Parlons bas. 

CBiSPiN. N'en ayons aucune inquiétude : 

S'il me trouve, un procès de mon invention 
Soudain auprès de luy sera ma caution; 
Cette fourbe, au besoin , me tirera d'affaire. 

MÂBTINE. Mais avec cet habit, dis-moy, que veu\-tu faire? 
Pourquoyn'en pas changer? qui t'a fait roublier? 
Nos fliles toutes deux te croyoient chevalier; 
Tes beaux ajustements , ton grand air, ta noblesse , 
Des deux, en ta faveur, a surpris la tendresse. 
Quels mépris aujourd'huy feront-elles de toy, 
Si l'on sçait que tu n'es qu'un valet ! 

CBISPIN. Par ma foy, 

J'avois choisi tantost un habit de mon maistre, 
Avec lequel icy je préteudois paroistre. 
Je te laisse à penser, étant dans mes appas, 
Si près de nos deux sœurs j'eusse fait du fracas; 
Mais en vain j'en ay cru voir ma ligure ornée, 
Car mon maistre a chez luy passé l'après-disnée : 
Je n'ay pu luy présent endosser son harnois ; 
Je l'ay donné dans l'ame au diable cinq cens fois, 
Mais, entre nous , le diable est sourd à ma prière , 
Mes dons ont été vains. Nesçachant plus que faire, 
Voyant l'heure approcher de me rendre en ces lieux , 
J'ay, ma foy, tout risqué pour paroistre à tes yeux. 
Et ne te point manquer. 



i 



68 
MABTINE 

CRTSPIN 



MARTINB 



CRISPIN. 



MARTINE 



CRISPIN. 



LES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER. 
Pourquoy cette saillie? 
Nous pouvions bien remettre à demain la partie : 
Un billet de ta part m'en eust dit \c pourquoy. 
D'accord. Mais mon bon sens, vois-tu, n'est plus à moy, 
Et depuis le moment que tu m'as fait connoistro 
L'esprit impertinent du procureur ton maistre, 
Qu'il est bourru, ta«iuin, ladre, avaricieux, 
Jusqu'à chercher pour rien des goiulres en tous lieux. 
Que les elles aussi, donnant dans In chimère. 
Sont folles toutes deux à l'exemple du père, 
Que prenant à leurs yeux un air de qualité, 
Ce qui ne couste rien, j'en serois bien traité. 
Et qu'un peu de micmac et de bonne fortune 
M'en feront tout au moins des deux éjwuser une. 
L'espoir de voir sur moy tomber un si beau choix, 
La gloire d'estre un jour le gendre d'un bourgeois , 
L'ardeur de mettre à lin une intrigue si belle. 
Le plaisir de coucher auprès d'une femelle , 
L'aise d'en voir sortir de petits embrions. 
L'amour... enfin... ma foy, tous ces brimborions. 
Ma pauvre enfant, ont mis ma cervelle en dcbauihe, 
Ma raison de travers , et mon bon sens à gauche. 
Si bien donc que l'amour, offusquant ta raison , 
Knlre nous, t'a fait boire un doigt de son poison? 
Un doigt! I.e petit Dieu, Martine, je te jure. 
M'en a fait boire au moins trois cbopines, mesure 
De Saint-Denis. 

Pour toy je n'ay donc plus d'attraits? 
Moy, que tu promettois d'aimer à tout jamais 
Au contraire, bouchon , cet amour qui l'offense 
Te fait plus que jamais voir mon obéissance : 
Friponne , n'est-ce pas de ton invention, 
Que vient tout le projet du matrimonion ? 
En ces lieux, sans qu'aucun puisse y trouver à mordre. 
Si je suis chevalier, ce n'est que de ton ordre ; 
Tu ne me fais l'époux de l'une ou l'autre «cur 
Que pour nous emparer des biens du procureur 
Ainsi, quand cet amour brusie d'impatieuce... 
Pour toy par conséquent... il est sans conséquence. 
Car si cet hymen donne à l'une ou l'autre soeur 
Une place en mon lit, tu l'auras dans mon cœur. 
L'épouse que j'auray ne sera que ma femme; 



SCENE 1. 



69 



HABTIKE. 



CRISPIN. 

MARTINE. 

CRISPIN. 

MARTINE. 

CRISPIN. 



MARTINE. 
CRISPIN. 



MARTINE. 
CRISPIN. 



MARTINE. 



Toy, tu seras toujours ma maistresse ;... et mon ame 

De Martine... toujours fera la volonté... 

Et toujours le bon bout sera de ton costé. 

Fort bien; mais des deut sœurs, pour ce grand byménée, 

Laquelle choisis-tu? La cadette, ou l'aisnée? 

Dis, laquelle des deux a pour toy plus d'appas? 

Laquelle des deux?... 

Ouy. 

Ma foy, je ne sçais pas. 
Mais encor? 

Dans ce choix mon bon sens s'embarrasse : 
Je remarque en l'aisnée un esprit de Parnasse , 
Qui- se soutient partout... et qui s'exprime bien, 
Dans un certain sublime... où je ne comprens rien. 
Mais qui me plaist beaucoup; son sçavoir me désarme... 
Je donne aveuglément dans l'esprit, c'est mon charme. 
D'autre part, la cadette est un trésor d'attraits; 
Elle est beste , il est vray, sotte encore plus , mais 
Sa personne fait voir, quoy que dise sa bouche , 
Une beauté qui plaist, un air enfant qui touche, 
Des yeux... morbleu! des yeux.... remplis de feux follets... 
Noirs... et qui font sur moy de terribles elfets. 
Pour ne te point mentir, l'une et l'autre m'occupe. 
L'une et l'autre me plaist ; mais pour n'estre point dupe , 
Et pour ne point faillir dans un choix si douteux, 
Je les veux par contrat épouser toutes deux. 
Les deux sœurs ! 

Et qu'importe ! en cette concurrence , 
Plus j'en épouseray, plus j'auray de finance : 
C'est agir finement. 

Ouy, pourestre pendu. 
Voicy le rabat-joye, et j'en suis confondu. 
Peste, il faut s'en tenir à la moitié du rôle ; 
Mais qui prendre des deux ? L'aisnée ? 

Elle est trop folle; 
Je crains que son humeur ne nous fasse enrager : 
Elle a pris de l'amour pour un prince étranger, 
Qu'on nomme , à ce qu'on dit , le prince de Chimère , 
Petit principion , qui n'a point d'autre affaire 
Qu'à se montrer partout , contrefaisant le beau , 
bans le fond d'un carrosse étalé comme un veau. 
Comme il passe souvent le long de nostre rue, 



70 



CBISPIN. 



MABTINE 



CBISPIN. 
MABTINE. 



CBISPIN. 
MABTINE 



CBISPIN. 



MABTINE. 
CBISPIN. 



MABTINE. 



ES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER. 

La belle, qui pour Itiy dans son ame est férue, 
S'imagine que c'est tout exprès pour la voir, 
Et je crains franchement , malgré tout nostre espoir, 
Que sa principauté, fu*st-ce une métairie , 
Ne l'emporte aujourd'huysur ta chevalerie. 
Laissons-la donc princesse, et n'y |)ensons jamais. 
Aussi bien la cadette a pour moy plus d'attraits; 
Martine , el!c est pour nous d'un aussi bon usage. 
Tu fronces le sour<il ' iiii'.i.t-.lli'? 

Klle est trop sage. 
Et j'appréhende toui de ^a tiinidité • 
Je crains, quoyqu'elle l'aime avec sincérité , 
Que sa sotte vertu, sa l)estise ordinaire, 
Ne t'épouse jamais sans l'aveu de son père. 
Cela seroit fascheux. Que faire donc? 

Ma foy, 
Je ne sçais qu'un moyen qui... Mais qu'entends-je ? 

Quoy .' 
C'est nostre procureur. Pour te tirer «Taflaire, 
Va-l'en lui débiter ton procez. 

Comment faire? 
Il ne m'en souvient plus. 

Te n)oques-tu de moy ? 
Il ne m'en souvient plus, Martine , par ma foy. 
Et la peur m'en fait perdri* encore la mémoire. 
Il faut bien sur-le-champ inventer quelque histoire» 
Ou nous sommes perdus. Songe à toy. Le voilà. 



SCtiNE 11. 



M. GRIFFAUT, CRISPIN, MARTINE. 

GBIFFAUT, à Martine. Que faites-vous icy ? quel est cet homme-là ? 
Toujours avec quelqu'un je vous trouve , ma mie , 
Et de je ne sçais qui ma maison est remplie. 

MABTINE. Parlez-bas. C'est un homme icy qui vient exprès 

Pour mettre entre vos mains , dit-il, un grand procez. 

GBIFFAUT. Qui l'auroit cru, voyant cette mine affamée.' 

^ Crispin. Que voulez-vous de mov, Monsieur? 

«^^i^PiN. La renommée. 

Qui rend justice aux gens de mcrile et d'honneur, 
M'a dit... que vous étiez, Monsieur... un procureur. 



SCÈNE II. 71 

GRiFFAUT. Grâce à Dieu, je le suis; mais, plein de foy, j'absorbe 
La chicane aux procez. 

CRispix. L'honneste homme ! 

MARTINE. ■ A sa robe' 

On le voit. Ces lambeaux, signes de pauvreté , 
Sont d'illustres témoins de son intégrité. 

GBlFFAliT, à Martine. A Crispin. 

Passons. Venons au fait : dites-moy vostre affaire. 

GRispix. Mon affaire est, ^Monsieur... une affaire... assez claire, 
i\Iais pourtant embrouillée en de certains endroits... 
Excusez les sanglots qui me coupent la voix. 
Hélas! je suis un pauvre orphelin sans malice , 
Qui vient par vostre organe implorer la justice. 
Un jour a mis mon père et ma mère au cercueil , 
Pour eux d'un seul habit je porte un double deuil ; 
Ce n'est pas encor tout : je suis sous la tutelle 
D'un mien parent maudit, dont l'avarice est telle 
Que je n'en puis tirer un seul sou de mon bien. 

GRIFFAUT. Ces tutcurs la plupart du temps ne valent rien. 
Que dit-il pour frustrer ainsi vostre héritage ? ■ 

cRispiN, Il dit que... 

GRIFFAUT. Quoy? 

CRispix. Que... 

GRIFFAUT. Hem? 

CRispi.\. Je ne suis pas en âge. 

GRIFFAUT. N'y seriez-vous pas? 

CHispiN. Non, il s'en faut quelques mois , 

A ce qu'il dit. 
MARTINE, bas. Le fat! 

GRIFFAUT. Martine , à ce minois , 

Dirois-tu que ^Monsieur ne seroit pas en âge ? 
MARTINE. Il porte quarante ans au moins sur son visage ; 

Voyez sa barbe. 
cRispiN. Bon, la barbe ne fait rien 

A l'âge ; dans mon sang c'est un droit ancien : 

La barbe en ma famille avant l'âge est venue; 

Mon père étoit barbu, ma mère ctoit barbue ; 

Mes tantes, mes cousins, mes oncles, mes neveux, 

L'étoient tous comme moy, moy je le suis comme eux. 
GRIFFAUT. .le ne puis revenir encor de ma surprise. 

' Robe De rime pas avec absorbe : c'est une inadvertance de l'auteur. 



72 LES GRISETTES, OU CRISPIN CllhVALIER. 

Qu'eutends-je ! estre mineur .ty.tut la b.irl»»' ltI^- ' 

Vous? 
CRISPIN. Ouy, vous dis-je, à peine ay-jc vingt il niui ans; 

Je suis si jeune encor, qu'il me manque di>s deut^i. 

Voyez. 
GRiFFAUT, à Martine. Pour ses discours je n'ay point de croyancr. 
MARTINE. 11 vous fcfa beau voir, plaidant à l'audience, 

Prendre la cause en main de ce jeune barboo. 
GRIFFAUT. On se rira de moy, Martine. 
MARTINE. Pourquoy .> Bon , 

S'il est fou, c'est sur luy que la risée éclate; 

Allez, à cela près qu'il vous graisse la patte. 
GRIFFAUT, à Crispin. Fort bien. Que voulo/.-vous qu'on demande au 
CRISPIN. Qu'il me donne de quoy m'ontretenir, Monsieur, [tuteur.' 
GRIFFAUT. Ah ! vous avcz raison. 

CRISPIN. Ui demande est honneste. 

GRIFFAUT. Il vous Faut présenter demain une requeste 

A ce qu'il soit permis de le faire ajisigner ; 

Nous le ferons ensuite aisément condamner 

.A vous fournir pour vivre une somme honorable. 
CBispiN. C'est fort bien dit 

GRIFFAUT. Martine, apportez>moy ma table. 

CRISPIN. Est-ce pour la requeste ? 
GRIFFAUT. Ouy, je vais la dresser. 

CRISPIN. Faites de vostre mieux. 
GRi FFAUT. Vous Ic pouvez peoscr ; 

Mais mettez... 
CRISPIN. Hem.' 

GRIFFAUT. Mettez... 

CRISPIN, à Martine. Dis-moy, que veut-il dire, 

Martine? 
MARTINE. II dit qu'il faut luy donner de quoy frire. 

CRISPIN. Oh! je n'avois pas mis cela dans mon marché. 
MARTINE. Il en faut bien sortir. iNe fais point l'empesché ; 

Crois-moy, donne un écu. 
CRISPIN. (// donne un écu, et le procureur l'ayant sonné, le serre.) 

C'est un écu frélore " . 

Fort bien. 
GRIFFAUT. Mettez... 

CRISPIN. Martine, il en demande encore. 

' Perdu. 



SCÈNE 11. 73 

MARTINE. Hé bien, donne. 
CRispiN. Tenez. 

GRiFFAUT. Mettez... 

CRispiN. Il y va dru. 

MARTINE. Patience... 
.CHispiN. Cela ne sort pas de ton crû, 

On le voit. Que d'argent ! peste. 
MARTINE. Un bon mariage, 

Va, payera tout. 
GRIFFAUT. Mettez... 

CRispiN. Ah, le goulu ! j'enrage. 

GRIFFAUT. Mettez. 

CRispiN. Je n'eu ay plus, Monsieur, d'homme d'honneur. 

GRIFFAUT. Je dis que vous mettiez vostre chapeau, Mousieur. 
CRIS PIN. Ce n'est que cela.? 

GRIFFAUT. Non. 

CRispiN. .Ma main est un peu prompte ; 

Mais rendez donc l'argent '. 
GRIFFAUT. Je vous cn tiendray compte. 

Comment vous nommez-vous? 
CBispiN. Crispin. 

GRIFFAUT. Vostre métier ? 

CRISPIN. Chevalier. 
GRIFFAUT. Chevalier Crispin? 

CBispiN. Non, chevalier 

De Malte. Nostre race est fertile en grands hommes ; 

Depuis mille aus neuf mois et cinq jours nous le sommes 

De père en fils. 
GRIFFAUT, à Martine. Martine , il est fou. 

MARTINE. Je le croy, 

Mais il a de l'argent, qu'importe? 
CBISPIN. Achevez-moy, 

J'ay haste : il faut que j'aille au logis voir mon maistre. 
GRIFFAUT. Vostre maistre? 

MARTINE, bas à Crispin. Étourdy, que luy fais-tu connoistre? 
GRIFFAUT. Vous servez donc? 
CRISPIN. Moy? Non... Vous le pouvez penser; 

Le maistre dont je parle... est... un maistre à danser, 

Qui me montre. 

' C'est un ressouvenir des Plaideur» de Racine : « Hé! rendez donc l'argent », 
dit Chicaneau à PeUtJean.qui lui ferme la perle au ni'z, après avoir pris ce qu'il 
lui donne (l, se. 6.) 



74 



LES GRISETTES.OU CRISPIN CHI-VAirKR. 



GBIFPAIT. 

MARTINE, bas à Crîspin. 
CBispix, bas à Martine. 



Ah! 



Fort-bien. 

Oh ! j .!> «le la cervelle. 
GRiFFALT. Commeiit vostre tuteur a-l-il nom? 
CHispiN. Ils'nppelle... 

Mon tuteur. 
GBiFFAiT. Dites- moy son véritable nom? 

CRispi>. Il ne m'en souvient plus. C'est un nom bas Breton, 

Que je ne puis jamais mettre dans ma mémoire; 

Est-il besoin qu'il soit couché dans ce grimoire ? 
GBiFFAUT. Ouy. 
CRISPIN. Je vais le sijavoir, et le mettre en écrit. 

De peur de l'oublier. 
GRIFFAIT. Allez, c'est fort bien dit. 

Vous me retrouverez, Monsieur, dans mon étude. 

SCÈNE III. 

MARTINE, CRISPIN. 



MARTINE. 



CRISPIN. 



MARTINE. 

CBISPIN. 

MABTINE. 

CRISPIN. 

MABTINE. 

CBISPIN. 



ISABELLE. 



A la Gn nous voilà sortis d'inquiétudi 
Où donc as-tu peschéce grotesque proccz? 
Peut-on , sans estre fou , tomber dans cet cxcez ? 
Te dire adolescent? toy, vieux comme ces rues ? 
Ma t'uy, sans le secours des familles barbues , 
Par qui j'ay p^illié ce minois enibarl>é , 
.le me serois trouvé sottement embourbé ; 
J'en suis sorty. 

L'excuse est valable , sans doute. 
J'en suis assez content , hors l'argent qu'il m'«M' foifct» 
Sur nos deniers futurs, va, tu le reprendras. 
Mais que vois-je? Isabelle! ah, ciel ! 

Autre embarras. 
C'est bien pis. 

Que faire ? 

SCÈNE IV. 

ISABELLE, MARTINE, CRISPIN. 

Ah! soutenez- moy, Martine. 



MABTiKE. Qu'est-ce ? qu'avez- vous donc ? 



ISABELLE. 



Cet homme, avec sa mine, 



SCENE IV. 



Me fait mal au cœur. 

Ouy ! Je vais le détaler. 
Sortez. 

Martine , il a de l'air du Chevalier. 
Ce D'est pas moy. 

Voilà sa voix, et son visage : 
C'est luymesme, c'est luy. Quel air! quel équipage ! 
C'est qu'il s'est déguisé. 

Pour qui? 

Pour vos beaux yeux, 
Je me métamorphose à l'exemple des dieux. 
Cet air bas, dépouillé de perruque et de linge, 
JN'expose à mes regards qu'une mine de singe , 
Salope, dégoustante, et, pour ne plus la voir, 
Je sors d'icy. 

Sçachez... 

Je ne veux rien sçavoir. 
De ce déguisement apprenez le mystère : 
Il se fait en faveur du prince de Chimère. 
Du prince de Chimère? 

Ouy : comme ils sont amis, 
Pour vous voir de sa part, en valet il s'est mis. 
Vous avez sceu pour vous quelle étoit sa tendresse ; 
Cependant, pour vous plaire et servir Son Altesse , 
Il l'éteint. 

Chevalier," c'est estre généreux. 
Ho! Ho! 

Mais , chevalier, est-il bien amoureux ? 
Avant que d'en venir h ces métamorphoses , 
Qu'a-t-il dit? 

Il m'a dit... Il m'a dit bien des choses. 
MARTINE, à Crispin. Que ne les dites-vous? pourquoi les déguiser? 
A Isabelle. Il vous aime à l'excez, et veut vous épouser. 
ISABELLE. M'épouser! 

A ce mot vous paroissez chagrine. 
Que ce début est plein d'absurdités,. Martine! 
Comment? Voudricz-vous que dans cette union 
Il prist le contrepied du INlatrimonion? 
Encor moins. Mais d'abord parler de mariage' , 
Le tombeau des amours, le sceau de l'esclavage ! 



MARTINE. 

ISABELLE. 

CBISPIX. 

ISABELLE. 

MARTINE. 
ISABELLE. 
CRISPIN. 

ISABELLE. 



MARTINE. 
ISABELLE. 
MARTINE. 

ISABELLE. 
MARTINE. 



ISABELLE 
CRISPIN. 
ISABELLE 



CRISPIN. 



MARTINE. 
ISABELLE. 
CRISPIN. 

ISABELLE. 



' « Quoi! débaler d'abord par le mariage ' » dit Madelon dans les Précieuses 
ridicules (se. 5). 



76 



MABTINE 



ISABELLE. 

CBISPiN. 

MABTINE. 

ISABELLE. 

MABTI^E. 

ISABELLE, 



CBISPII». 
ISABELLE, 

MABTINE. 



ISABELLE 



ES GRISETTES, OU CRISPIN CUEVALIER. 

Outre , ordiuairement , qu'il nairt de ces acconls 
Des enfans, et cela gaslc les traits du corps... 
C'est ce que vous pourriez tautost luy faire euteiidre , 
Si vous luy permettiez en ces lieux de se rendre : 
Il demande à vous voir. 

Est-il vray, chevalier ? 
Il se fait de vous voir un plaisir singulier. 
Ouy, mais ce reudez-vitus a (pu'Ii|ui' cin*onstaooe. 

Comment ? 

Vous connoissiv son r.niu cl sa uail M UiCf » 
Il voudroit... dites-luy, monsieur le chevalier. 
au chevalier. 
Qu'est-ce que sa ilfininilf a de p.irlirulii-r ? 

Parlez... 

C'est qu li souuaitr... t.\piniiii--iiiy, Martine. 

à Martine. 
Hé bien? 

Les décorons * deus à son origine, 
Pour dérober sa flamme aux regards curieux , 
Demandent que sans suite il se rende en ces lieux. 
Avec empressement, il vous fait la prière 
De vous y rendre aussi sans suite et sans lumière. 
Quoy ! n'est-ce que cela qui vous rend interdit? 
Le risque seroit grand pour un petit esprit ; 
Mais moy, dont la raison règle en tout la conduite , 
Je m'y puis exposer san^ en craindre la suite : 
Ma vertu m'en ré|)ond. Faites-luy donc s<^'avoir 
Que, comme il le prétend, je l'attcndray ce soir. 
Adieu, chevalier. 



SCÈNE V. 

MARTINE, CRISPIN. 

MABimE. Bon. C'est juste nostre affaire ; 

Il faudra,' sous le nom du prince de Chimère, 
Que tu revienne icy tantost au rendez-vous. 
Malgré l'aversion qu'elle a pour un époux , 
L'espoir d'estre princesse, et l'amour qui la pique. 
Fléchiront aisément sa vertu chimérique. 



■ Le decoru.n, les précautions exigées par les blenâéances. 



SCENE VII. 



77 



CRISPIN. 
MARTINE. 



CRISPIN. 



MARTINE. 



Elle t'épousera. 

Tu l'as dit. 

IMais de peur 
De quelque obstacle encor, va-t'en. 

Ouy, de bon cœur 
Je vais me dépouiller de ce vestement mince, 
Et sous d'autres habits prendre un minois de pVince, 
Pour revenir icy. 
[Crispin s'en va.) 

Va. Nostre procureur, 
Cet hymen étant fait, le verra sans douleur ; 
Ses ûïles ont toujours fait son inquiétude. 



SCÈNE VI. 

COCLET, PRUNEAU, MARTINE. 

cocLET. Mon... Mon... sieur... Gri... Griffaut... est... est... il 

[dans l'étude? 

MARTINE. Ouy, Monsieur. 

PRUNEAU. Pouvons-nous luy parler? 

MARTINE. Jelecroy. 

( Ils s'en vont. ) 
A présent que la fin ne dépend que de moy, 
Ne perdons point de temps, allons voir Isabelle, 
Pour luy... Mais elle vient, et sa soeur avec elle. 

SCÈNE VII. 



ISABELLE. 



ANGELIQUE 



ISABELLE. 



ISABELLE, ANGÉLIQUE, MARTINE. 

Vostre petit esprit peut-il s'imaginer 
Qu'ayant pris de l'amour, il en puisse donner? 
Vous me faites pitié. 

Vostre noble génie 
Ne perdra-t-il jamais l'orgueilleuse manie 
D'envisager toujours les gens du haut en bas , 
Et de croire estrc seule un objet plein d'appas, 
Qui puisse plaire à tous, et faire une conqueste? 
D'où vient cette dispute? 

Elle s'est mise en ,teste, 



78 LES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER. 

En voyant à l'instant sortir le chevalier, 
(Que par hazard elle a trouvé sur l'escalier, ) 
Que son déguisement nVfoit fait que pour .II.-. 

MARTINE, bas à Isabelle. 

C'est un petit esprit qui manque de cervullo. 

ANGÉLIQUE. Et sur quov jugez-vous que tv n'est pas pour moy? 
Tu sçais tous les sermens qu'il m'a faits devant toy, 
Martine, et cependant •llf .» <••'»«.• pen^eév 

MARTINE, bas à .Angélique. 

Bon, bon, laissez-la dire, elle e>t un pou i O-v. 

ISABELLE. Le pauvre esprit! 

MARTINE. Sortez. 

ANGÉLIQUE. Le grand génic ! 

MAUTINE. Allez. 

ISABELLE. Sotte. 
MARTINE. Paix. 

ANGÉLIQUE. Follr 

MARTINE. i...v<^Jv. 

SCÈNE VIII. 

GRIFFAUT, ISABELLE, ANGÉLIQUE. MVRTINE. 

GBiFFAUT. Hem ? quoy? queil-ce.' p;irl</ 

Que disiez-vous là? 
ISABELLE. Rien. 

GBIFFAUT. En vain on le veut taire. 

Ne disputiez-vous pas toutes deux ? 

ANGÉLIQUE. NOU, UIOU pèrC. 

GRiFPAUT. Bonnes bestes! Je vais, pour nie venger de vous. 
Vous livrer toutes deux dans les mains d'un époux, 
Dont vous éprouverez rauthorité suprême. 

ISABELLE. Vous m'allez marier 1 moy, mon père.' 

GRIFFAUT. Ouy, vous-mesme. 

ISABELLE. Ah ! mon prince ! 

GBIFFAUT. ^ Cela rabat vostre caquet. 

ISABELLE. Hé, quel est cet époux enûn? 

GBIFFAUT. Monsieur Coclet. 

ISABELLE. Qui? Ce marchand qui fait le coin de nostre rue? 

GEIFFAUT. Ouy. 

ISABELLE. Vous n'y songez pas, avez-vous la berlue? 



SCENE IX. 79 

Moy, femme d'un marchand! moy! Peut- on concevoir 

Qu'un air comme le mien soit un air de comptoir? 

Où donc est le bon sens ? On verroit mon visage 

Parer une boutique, en faire l'étalage? 

J'irois d'une voix humble appellerles marchands', 

Et me donner sans cesse en spectacle aux passans! 

Mon père, en vérité, la chose ne peut estre. 
GBiFFAi T. Nous verrons qui de vous ou moy sera le maistre. 
A Angélique. 

J'ay fait choix d'un mary, ma fille, aussi pour vous; 

Pruneau l'apothicaire est cet honneste époux. 

Je suis seur qu'avec luy vous serez fort heureuse. 
ANGÉLIQUE. Mon père, j'ay fait vœu d'estre religieuse. 
GBiFFAUT. Oh! je ne l'ay pas fait, moy, ne m'échanffez pas. 

Je viens présentement de passer vos contrats ; 

C'est un nœud gordien que rien ne peut dissoudre. 

Vous n'avez qu'un moment, ou deux, pour vous ré- 

[soudre : 

Mes deux gendres futurs vont venir pour vous voir ; 

Songez, et l'une et l'autre, à les bien recevoir. 

Autrement... Voussçavez ce que peut ma colère. 

SCÈNE IX. 

ISABELLE, ANGÉLIQUE, MARTINE. 

ISABELLE. Ah, quel père, Martine! 

ANGÉLIQUE. Ah, IMartine, quel père! 

ISABELLE. Moy, l'amante d'un prince, après un si beau choix. 
Je pourrois devenir la femme d'un bourgeois ! 

' Les chalands, car le mol marchand avait souvent alors ce sens, qu'il a con- 
servé aujourd'hui dans certains cas : « Il y a marchand », disent les commissaires 
priseurs, pour indiquer qu'un acheteur a fait une mise à prix. Au dix-septième 
siècle, la plupart des marcliands criaient eux-mêmes leurs marchandises et solli- 
citaient les acjieteurs. Il en était ainsi non-seulement de ceux de la Halle et de la 
foire Saint-Germain, des merciers et des lihrnires du Palais de justice, comme on 
peut le voir dans la Galerie du Palais, de P. Corneille, V Impromptu de l'Iiôlel de 
Coudé, de Montfleury, etc., mais de ceux qui remplissaient les boutiques alignées 
de chaque côté des rues et des ponls. Souvent le marchand se tenait lui-même 
sur la porte et poursuivait le passant de ses invitations. Les cris de Paris, sur les- 
quels on a fait tant de petits livres et de séries d'estampes, ont hien diminué de 
nos jours : autrefois, tout se criait par les rues, et le concert commençait avant 
l'auhe parles vendeurs d'eau-de-vie, pour se terminera peine au milieu de la nuil 
avec les oublieux. 



80 LES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER. 

Je pourrois à ce point oublier ta personne! 

Mon pauvre prince, hélas! quel rival on te donne! 
ANGÉLIQUE. IMov, qul d'un chevalier attire tous les vanix. 

Je pourrois m'abaisser à cet hymen honteux ! 

Hélas! mon cher amant, quel • sera ta c I i. , 

Lorsque tu me verras fenmie d'apothicm. 
MARTINE. Pourquoy dans ce moment vous affliger si fort .' 

On trouve du remède à tout, hors à In mort. 
A Isabelle. La nuit vient à grands pas ; le prince de Chimère 

Dans un moment ou deux vous tirera d'afTaire. 
A Angélique. 

Mandez au chevalier de se rendre en ces lieux ; 

Il essuyera bientost les larmes de vos yeux. 

Avant le temps, pourquoy toutes deux vous confondri 

Mais voicy vos futurs, sooget à leur répondre. 

M. COCLET, M. PRUiNKAU, ISABELLK, ANGÉUQUFm 
MMrnXK 

COCLET, à Isabelle. 

Mon... Mon... sieur vostre père... en... en... ce... ce 

[ce jour 
Cou... cou., couronno enfin mon... mon... mon.. 

[mou amoui 
En... en... me... mevoyant, beau... beau... tété... divine, 
Vous... vous... voyez l'époux... niroii... qu'on... qu'on 

[ vous destin 
ISABELLE. Vous, uiou 4)etit amv ? VOUS ! \»u^ i, \ songez pas. 
Moy ! j'irois profaner tant d'attraits dans vos bras ! 
Moy femme d'un bourgeois! vous mon époux! mon 

[ maisire ! 
Allez, mon cher, allez apprendre à vous connoistre. 

( Elle t'en va. ) 
PBUNEAU, a Angélique. 

Belle Angélique, enfin, vous allez estre à moy : 

Vostre père me vient d'engager vostre foy. 

Vos appas enchanteurs qui m'ont toujours sceu plaire... 

• Sic. 11 faudrait quelle, mais le vers aurait QDe syllabe de trop. Peatëlre doll- 

on lire : que sera... ' 



SCENE XII. • 81 

ANGÉLIQUE. Modérez VOS transports, monsieur l'apothicaire ; 
Des filles comme moy ne sont point des bijoux 
Que l'on réserve aux gens mal tournés comme vous. 

[Elle s'en va, et Martine, après leur avoir fait à chacun une révé- 
rence, s'en va aussi. ) 



SCÈNE XI. 



COCLET, PRUNEAU. 



COCLET. 



IRUNEAL. 



COCLET. 



l'nUNEAi;. 



Ouais... ouais... nous... nous... voilà receus par... par 

[ces filles. 
Co... co... comme un chien dans... dans un jeu de... de 

[quilles. 
Qu'importe? ayant pour nous le père elles parens, 
Nous leur ferons bientosl changer de sentimens . 
Si... si... par... par for... force on. . on les ma... marie, 
C'est des... des co... cocus or... ner la cou... frairie. 
Male-pestc, il nous faut éviter ce danger. 
Écoute, faisons mieux : avant que d'en juger... 
Mais cachons-nous, on vient : c'est quelqu'un ou quel- 

[ qu'une; 
Voyons. 



SCÈNE XII. 



MAKTINE, CRISPIN, COCLET et PRUNEAU, cachés. 



MABTiNE. Tout Contribue à la bonne fortune. 

Pour rompre cet hymen, qui fait son désespoir, 

Isabelle à présent ne cherche qu'à te voir; 

C'est à toy, sous le nom du prince de Chimère, 

De... 
CRispi>. Comme il s'agit moins de dire que de faire, 

Je le répons de tout, n'en prens aucun soucy. 
MARTINE. Je vais donc l'avertir... Mais quelqu'un vient icy ; 

C'est peut-estre elle. Non, je vois de la lumière : 

C'est la cadette. ciel ! comment nous en défaire ? 

CONTEHP. DE MOLIÈRE. — II. 6 



82 LES-GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIER. 

SCÈNE XIII. 

AKGÉLIQUE, CRISPIN, MARTINE, COCLET el PRUNEAU, 

cachés. 

ANGÉLIQUE. Martine, de ma part, va... C'est vous que je voy? 
Chevalier, vous venez heureusement pour moy : 
Je voulois envoyer chez vous pour vous apprendre... 

MARTINE. Il sçait tout, et ma bouche a sceu iuy f;.ire entendre.... 
Il vous aime, et prétend vous oster de soucy. 
Mais je ne vous crois pas trop seuremeut icy : 
Vostre futur époux est avec voatre père ; 
S'ils alloient, revenant, découvrir ce mystère. 
Rien ne vous sauveroit de leurs fureurs. Eniu , 
Croyez-moy , remettez la partie a demain. 

ANGÉLIQUE. Tu peux, faisant le guet, nous en sauver, Martine. 

MARTINE. Qui? moy? J'ay mon souper à faire, et ma cuisme; 
J'ay le couvert à mettre, une chambre à frotter, 
Vingt paires de souliers du moins à déerottcff 

à Crispin. 
Vous le sçavez. Adieu. Songe à dénicher, tlile, 
Et reviens me trouver. 

SCÈNE XIV. 

ANGÉLIQUE, CRISPIN, COCLET et PRUNEAU, cachés. 

CBISPIN. I' fa"* <!"<' i® ^^"* quitte. 

Vous le voyez , Martine en dit les raisons. 

ANGÉLIQUE. QUOy? 

N'avez-vous rien à dire en me «piitlant? 
CRISPIN. Qui? moy? 

Que dirois-je ? 
ANGÉLIQUE. Est-ce là l'ardcur gui vous transporte? 

Chevalier, m'aimez- vous? 
CRISPIN. Ouy, le diable m'emporte? 

ANGÉLIQUE. Pouvez-vous mc laisser dans un tel embarras? 
CRISPIN. Qu'avez-vous donc? 
ANGÉLIQUE. Hé quoy, ne le sçavez-vous pas? 

On me donne un époux; la Fortune cruelle... 



SCENE XV. 



ë3 



CRispiN. Quoy, ce n'est que cela? C'est une bagatelle. 

ANGÉLIQUE. Qui me délivrera de ce fascheux tourment ? 

CRispiN. Moy. Je ne trouve rien plus facile. 

ANGÉLIQUE. Comment? 

CBispiN. Nous nous aimons tous deux. Dès demaiu, sur la brune 
Nous pouvons faire un trou l'un et l'autre à la lune ', 
Prendre la clef des champs ; un notaire fera 
Un contrat , le curé du lieu nous mariera. 
Après, pour rendre en tout nostre hymen manifeste, 
Nous nous irons coucher, et nous ferons le reste. 

ANGÉLIQUE. Moy, j'irois sans façon répondre à ce désir! " 
Me le conseillez- vous? 

CRISPIN. C'est à vous de choisir, 

Ou d'estre indignement femme d'apothicaire, 
Ou d'estre en tout honneur chevalière. 

ANGÉLIQUE. Que faire , 

Hélas! si... Mais j'entens du bruit, on vient à nous; 
C'est mon père , c'est luy. Chevalier, cachez-vous. 



SCÈNE XV. 

GRIFFAUT , COCLET et PRUNEAU, cachés. 

GRIFFAUT, une lanterne sourde à la main. 

Depuis une heure ou deux, il m'a semblé d'entendre 
Marcher icy, parler, monter, courir, descendre : 
Pour en estre informé, je me rends en ces lieux; 
]M'y voilà. Cependant rien ne s'offre à mes yeux. 
Il est certain pourtant qu'on trame quelque chose; 
11 faut m'en éclaircir, j'en veux sçavoir la cause. 
Demeurons en ces lieux, et pour en estre instruit... 
Mais mon oreille corne, ou j'entens quelque bruit; 
Il faut tout doucement refermer la lumière. 

{Il ferme sa lanterne.) 
Écoutons maintenant. Je vais me satisfaire. 



' Faire un trou h la lune, c'est s'enfuir. 



84 LES GRISETTES, OU CRISPIN CHEVALIEn. 

SCÈNE XVI. 

GRIFFAUT, MARTINE, CRISPIN, COCLET et PRUNEAU, 

cachés. 

MARTINE, entrant d'un costé. 

Crispin. 
CR\sviiif entrant de r autre costé. 

Martine. 
MARTINE, prenant Cri/faut d'un costé. 

Approche. Hé bien, es-tu défait 
D'Angélique? 
CRISPIN , prenant Griffant de tautre costé. 

Ouy, ma Toy, mais à mon grand regret : 
Cen étoit fait ; j'allois Tenlever, quand son père 
Est venu sottement gasler tout le mystère. 
Sans luy j'étois, Martine, au comble du bonheur. 
Le petit scélérat, le chien de procureur. 
Que la peste Tétouffe et le diable l'emporte î 
MARTINE. Parlons bas, et bannis l'ardeur qui te transporte. 
Isabelle dans pou calmera ton soucy : 
Je vais dans un moment te l'envoyer icy. 
En déguisant ta voix, songe à bien contrefaire , 
Par des discours trompeurs, le prince de Chimère. 

(lUle sort.) 
GRIFFAUT, bas. J'cntens. Il faut ptmir cegaland séducteur; 

11 ne croit pas m'avoir iry pour spectateur. 
PRUNEAU et COCLET sortent de rendrait où ils étalent cachés. 

Approchons-nous plus près, sans nous faire connoistre. 

SCÈNE XVII. 

ANGÉLIQUE, GRIFFAUT, CRISPIN, COCLET, PRUNEAU. 

ANGÉLIQUE. Le chevalier n'est pas encor sorty peut-estre ; 
Allons voir. 



k 



SCENE DERNIERE. 85 

SCÈNE DERNIÈRE. 

ISABELLE, ANGÉLIQUE, GRIFFAUT, CRISPIN, COCLET, 
PRUNEAU. 

ISABELLE, à Martine à rentrée. 

Quoy, mon prince est icy ! Laisse-nous. 
Amour, fais succéder ' cet heureux rendez-vous. 
CRISPIN. J'entens du bruit, on vient : l'occasion est belle. 

ANGÉLIQUE. St? 

PBUNEAU. St? 

ISABELLE. St? 

COCLET. St? 

CRISPIN. St? 

GRIFFAUT, St? 

ANGÉLIQUE. C'cSt luy. 

ISABELLE. C'est luy. 

CRISPIN. C'est elle. 

ISABELLE prend Coclet. 

Est-ce vous? 

COCLET, bas. Feignons. Ouy. 

ISABELLE, luy prenant la main. C'est donc vous, Monseigneur ? 
Vostre Altesse me fait aujourd'lniy trop d'honneur : 
Je ne mérite pas cet excez de tendresse. 

ANGÉLIQUE, s'oclressant à Pruneau. 
Est-ce vous? 

PRUNEAU, bas. Ouy, c'est moy. 

ANGÉLIQUE. Vous voyez ma foiblesse, 

Chevalier, je reviens, mais soyez sage. 

CRISPIN, s'adressant à Griffant. Holà, 

Où diable estes-vous donc, la belle? Ah, vous voilà! 
Digne objet de mes vœux, pour vous prouver ma flamme, 
Je vous donne en présent et mon corps et mon ame 
Dans ma principauté, prest à vous épouser, 
Je veux vous enlever; permettez qu'un baiser... 

PRUNEAU, ouvrant sa lanterne sourde et découvrant la lumière. 
Ha! ha! 

ISABELLE, apercevant Coclet. 
Ho ! ho ! 

' Donne uo heureux succès. 



86 



LES GRISETTES, OU CBISPIN CHEVALIER. 



ANGÉLIQUE , apercevant Pruneau. 

Uélhéf 
cocLET, à Isabelle. Hi! hi! 

PRUNEAU , à Angélique. lion I hon 1 la belle, 

Vous voilà bien camuse. 
ISABELLE. Ah ! fortune cruelle! 

GBiFFAUT, à Crispin. Je vous tiens, je vous tiens, monsieur le subor- 

[neur ■ 
PRUNEAU, après avoir regardé Critpln. 

Comment? C'est le valet d'un Tort homme d'honneur, 

Qui m'a depuis six mois donné sa chataudiM; 

Il porte le flambeau quand je le distérise. 
GBIFFAUT. C'est mou homme au procez, c'est ce jeunegtfÇOD 

Qui n'étoit pas en âge ? 
CRISPIN. Il est rray. Mais pardon, 

Vos filles, plus que moy, sont cause du mystère. 

Près de l'une j'étois le prince de Chimère ; 

Près de l'autre j'étois le chevalier Crispin. 

Je ne suis qu'un valet , je le confesse enfin , 

Mais plus homme de bien que l'on ne peut comprendre. 

Ayant appris, Mon.sicur, qu'il vous falloit un gendre. 

Je viens m'offrir à vous, pour avoir cet (lonneur. 
GBIFFAUT. Qui? moy ? j'accepterois pour gendre un suborneur, 

Un valet, un coquin, un... 
CRispix. Vous n'avez qu*à dire : 

Cela ne vous plaist ^ps ? Hé bien, je me retire, 

Le mal n'est pas grand. 

(// «Vn va,) 
PRUNEAU. Quoy! vous le laissez aller ? 

GBIFFAUT. Ce sont de ces affronts qu'il faut dissimuler ; 

Croyez-moy, leur éclat est nuisible aux familles: 

Il tombcroit sur vous ainsi que sur mes filles. 
PRUNEAU. Sur nous? quoy, vous croyez achever?... 
GBIFFAUT. Pourquoy non ? 

COCLET. Nous... nous pourrions, marchant sur les pas d'Actéon, 

A... avoir ce... ce m^Ii- 
GBIFFAUT. Je n'ay qu'un mot à dire : 

Le contrat est signé, cela me doit suffire. 

' Il y a ici, dans cette série de quiproquos el de surprises, comme un premier 
germe des scènes linales du Mariage de Figaro. Il n'est pas Jusqu'au l)égayemenl 
de Coclet qui ne rappelle celui de Brid'oison. L'analogie est plus frappante encore 
dans la pièce originale en trois actes (III, se. 16). 



SCENE DERNIERE. 



87 



Il faut sur cet hymen accomplir nos souhaits , 

Ou contre un procureur intenter un procez. 
PBUNEAU. Nous, plaider contre vous? Achevons tout à l'heure 

J'aimerois eucor mieux vous épouser, je meure. 
cocLET. xMoy... moy pareillement. 

GBiFFAUT. . Marchez donc sur mes pas. 

PBUNEAU, à Angélique. 

Donnez la main. 
ANGÉLIQUE. Oh ciel ! 

COCLET , a habelle. Allons, la belle. 

ISABELLE. Hélas ! 



FIN. 



NOËL LE BRETON 

ne 

HAUTEROCHE 



NOTICE 

SUR NOËL LE BRETON, SIEUR DE HAUTEROCHE , 

CRISPIN MÉDECIJS, 

ET 

CRISPIN MUSICIEN. 



Avant d'entrer au théâtre, où il devait conquérir une doul)le célébrité, 
Noël Le Breton, sieur de Hauleroche, eut une vie romanesque et accidentée, 
comme nu grand nombre de ses camarades. Qiiinault, dans sa Comédie sans 
comédie (I, se. 5), fait dire à cet acteur, qui est au nombre des personnages 
de sa pièce : 

Je «uis né, grâce au ciel, d'assez nobles parents. 

Le noble père de Hauleroche était ini huissier au parlement, mais qui jouis- 
sait d'une fortune considérable, et qui lit donner à sou fds une excellente édu- 
cation, dont il profita plus tard pour enrichir le répertoire de l'Hôtel de Bour- 
gogne et du théâtre de la rue Mazarine de plusieurs ouvrages spirituels et 
vivement écrits. Sa mère, (pii était la furte tète du ménage , voulant le dé- 
tourner de l'état militaire, pour lequel il manifestait un goût précoce, lui 
acheta, sans le consulter, une charge de conseiller au (^hàtelet, et arrêta 
son mariage avec la fille d'une de ses amies. Mais elle avait eu tort de 
compter sans sou hôte. Le jeune Hauteroche ne trouva rien de mieux à faire 
pour échapj)er à ces deux périls que de se sauver de la maison paternelle , 
après s'être muni, par un procédé qui annonçait eu lui une étude prématurée 
des poètes comi(jues, de l'argent nécessaire |iour sou voyage. H se réfugia 
en Esj)agne, tenta vainement d'entrer dans l'armée de ce pays, se fit dé- 
pouiller au jeu, et, resté suis ressources à Valladolid , alla s'enrôler à 
Valence dans une bande de comédiens français. 11 se trouva qu'il avait n^n- 
contré sa vraie vocation, si bien que six mois plus tard il était choisi pour 
directeur d'inie troupe (pii parcourait l'Alleniague. 11 quitta cette contrée 
pour revenir à Paris, on ignore à quelle date ; mais on le voit au Marais 
en 1C54. 11 passa ensuite à l'Hôtel de Bourgogne; il figure dans le Poète 
basque de Poisson, joué à ce théâtre en 1GU8, et il semble qu'il n'y était 
pas alors uu nouveau venu. C'est aussi à l'Hôtel de Bourgogne qu'il fit 



92 NOTICE 

représenter toutes ses comédies antérieure» à l'année IC80, à partir de rAmani 
qui ne flatte point (1GG8). Il y succéda à Floridor dans les fonctions d'o- 
rateur, toujours confiées au priuri|Hil comt-dicn de la truu|>e , fut conservé 
à la réunion du 25 août IGKO, au théitre de la ruo Mazarine, cl se relira 
deux ans après, avec une {tension de mille livres. Il continua de vivre pendant 
vingt-cinq ans, et mourut nonagénaire. 

Hautcroclie eut un grand succès comme acteur : il était aimé du pulilirci 
protégé par les grands. Quinault lui (ait dire encore, dans la pièce que nous 
avons déjà citée : 

J'«7 recea dam la eonr mille koaacar* dIfMrcM. 

La Franre à m'admircr «oaTeat l'mt occap^ : 

Le farory da roi m'a dooei cette ipéc; 

J'ai recru de« ttitar* At» grot da plat kaat rant : 

Ce diamant de prii Tient d'un prince da Maf. 

J'ay l'beur d'être conaa da plat graad daa aoaarqaM, 

Et j'ay de «on eitime ea d'ériataataa Marqaa* ; 

11 m'écoute parfoi* mieui qaa «ta coartlaaaa , 

Et l'babit que je porte e«t aa da aaa prêtant. 

II est probable que Quinault n'eâl point osé lui prêter un tel Unpge si tout 
cela n'avait été qu'une fiction pure et simple. Il y a tans doute là ipiclqur 
exagération, mais le fond en doit être vrai. Et uotez que la pièce dr Qui- 
nault est de 1654, c'est-à-dire vraisemblablement des premières années du 
retour de Hauleroche à Paris. 

Hauteroche était fort maigre et de grande taille : il s'acquittait avec succès 
des troisièmes rôles tragiques, jouait parfaitement les confidents et excellait 
dans les récits. Mais il s'est fait un nom beaucoup plus durable comme au- 
teur tjue comme comédien. On lui doit : 

1"* V Amant qui ne flatte point , comédie, cinq actes, Tert, jouée en 1668 
(Paris, Th. Guillain et Ch. de Sercy, IC69, in-I2), pièce d'une intrigue un 
j>eu lente. 

2" Le Soupe mal apprêté, comédie, un acte, vers, jouée le 15 juillet 1660 
(Gabr. Quinet, 1670, in-12), petite farce d'une lecture facile, mais faible 
d'intrigue et de versification, sans portée et même médiorrement plaisante. 

Z° Les Apparences trompeuses, ou les maris infldiles, comédie, trois actes» 
vers (Paris, P. Promé, 1 67 3, in-1 2,. Le catalogue Solcinne, Léris, le Dictionnaire 
de H. Duval et La Vallière disent que cette pièce a été représentée au Palais- 
Royal, et ce dernier fixe la date de la représentation en 1672. Lemazurier 
dit, au contraire, qu'elle n'a pas été jouée, et seul il a raison , car son as- 
sertion est confirmée en termes exprès par la préface de Hauteroche, qui 
avoue que sa pièce n'a point paru jouable. Du reste, la représentation n'en 
est pas indiquée sur le registre de La Grange. Elle offre quelque ressem- 
blance pour le sujet avec le Sganarelle de Molière. 

4° Le Deuil, comédie, un acte, vers, jouée le 24 novembre 1672 (Paris, 
P. Promé, 1680, in-12), petite pièce très-gaie et versifiée habilement, tirée 
des Contes d'Eutrapel. Elle est restée au répertoire. Selon d'Allaiuval, dans 
sa Uttre sur Baron et M'ie Lecouvreur, publiée sous le nom de Georges 



SUR HAUTEROCHE. 03 

Winck, le Deuil serait de Thomas Corneille, ainsi que V Esprit follet, dont 
nous allons parler tout à l'heure. Cette assertion paraît sans fondement. 

b° Crispin médecin, comédie, trois actes, prose, représentée en juin 1674, 
imprimée seulement en 1G80 (Paris, J. Hibou, in-12)'. 

6" Crispin musicien, comèiïxe, cinq actes, vers, jouée le 5 juillet 1074 (Paris, 
P. Promé, 1674, in-12, permiss. de M. de La Reynie du 21 septembre; 
préface). 

7** Les Nobles de province, comédie, cinq actes, vers, jouée sans succès, 
le 27 janv. 1678 (Lyon, Th. Amaulry, 1678, in-12; c'est la plus rare parmi 
les éditions originales des pièces de Hauteroche). Elle est d'un comique forcé 
et d'un intérêt médiocre. 

8" La Dame Invisible, ou l'esprit follet, représentée en 1684 (Paris, 
Pierre Hibou, 1685, in-12), tirée de l'espagnol, de Calderon, et roulant sur 
un sujet déjà traité par Douville sous le même titre. Cette pièce, très-intri- 
guée, spirituelle et plaisante, a été souvent reprise. 

9" Le Cocher supposé, ou simplement le Ccclier, comédie, im acte, prose, 
représentée le 7 juin 1684, d'après le registre de La Grange, et non le 8 avril 
1680, comme le dit à tort le Dictionnaire manuscrit de Duval (Paris, sur le 
quay des Grands Augustlns, 1685, in-12), petite pièce assez intéressante, 
restée au répertoire. 

lO" Le feint Polonais, trois actes, prose, représentée seulement en pro- 
vince (Lyon, Léonard Plaignard, 1686, in-12). Cette comédie ne manque pas 
d'agrément, mais elle appartient au genre subalterne des pièces d'intrigue et 
de circonstance, et le fond n'en est pas très-neuf. 

\\° Les Bourgeoises de qualité, cinq actes, ^ers, représentée sur le Th. des 
Fossés-Saint-Germain, le 26 juillet 1090 (Paris, Vve Louis Gontier, 1691, 
in-12). C'est un mélange des suj<'ts du Bourgeois gentilhomme et des Pré- 
cieuses ridicules. Elle a d'excellents détails et des scènes plaisantes. Dancourt 
a fait une pièce qui porte le même titre, et qui en est une évidente imitation, 
mais bien supérieure à l'original. 

On lui attribue souvent encore la Bassette, comédie restée manuscrite, 
mais que le registre de La Grange met au nom de Champmeslé'% et les 
frères Parfaict lui donnent également une autre comédie inédite : les Nou- 
vellistes (IG'S). Suivant le Théâtre français, de Chappuzeau, il a fait aussi 
plusieurs Nouvelles et Historiettes. La meilleure édition de ses œuvres est 
celle de la C'« des libraires, 1772, 3 vol. in-12. Son Théâtre avait déjà 
paru en 1736 et 1742. 

Les pièces de Haiiteroche n'offrent pas une grande profondeur d'intentions, 
dit Lemazurier; j'ajouterai qu'elles n'offrent point davantage une gi'ande 
force d'invention, ni une imagination très-riche de son propre fonds. La 
marche n'en est pas toujours irréprochable, et la versification a plus d'ai- 
sance que de vigueur et d'éclat. Du reste, ces œuvres sont d'un mérite très- 
divers : elles vont du mauvais à l'excellent, en passant par tous les degrés 

' I.e catalogue Soleinne indique une édit. chez Claude Barbin, en 1670 : c'est pro- 
bablement une faute d'impression. 
' Voir notre notice sur celui-ci. 



94 NOTICE 

du médiocre. Il est bien entendu que ce terme d'excellent ne «e doit prendre 
(|ue dans un seus relatif, car Hautcroche u'a pas abordé la grandi' comédie, 
et ses meilleurs ou> rages ue sout guère que des brccft de bon aloi , où la 
verve comique abonde. 

Nous donnons ici Crispln médecin et quelque* Mènes délachéea de CrUf. 
musicien. 

Crispin médecin esl une comédie d'intrigue, trè« -spirituelle. trè»-amu 
santé et vivement conduite. Klle |M>ut passer pour le ly|>c de ces nom- 
breuses pièces inspirées alors par le personnage de Crispin, et qui sout 
toutes plus ou moins jetées dans le même moule : Crispin musicien, Crispin 
bel esprit, Crispin précepteur, Crispin gentHliomme, etc. On y trouve plus 
d'un trait de haute comédie, et Molière en e«'il assurément sigué plusieurs 
scènes, particulièrement dans le second acte. Cet ouvrage n'a pas quille le 
ré|iertoire pendant un siècle et demi ; mais comme on ne le donne plus au- 
jourd'hui depuis longtemps, nous avons cru pouvoir le reproduire sans man- 
quer à la loi que nous nous sommes tracée. D'ailleurs, la plu|>art des autres 
pièces de Ilauleroche , sauf quelques-unes des plus insignifiantes, nous étaient 
interdites, soit parce qu'elles sont restées jus(|u'à nos jours au répertoire, soit 
parce <|u'elles n'ont pas été jouées, ou l'ont été sur d'autres théâtres et à 
une date postérieure à celle qui piarque la limite de ce recueil. 

Si nous ue nous lrom|)ons, Monrose le père est le dernier qui ait repris le 
rôle de Crispin médecin, il y a une quarantaine d'années. Ce rôle mériterait <!• 
séduire encore un de ses successeurs actuels, et nous serions beuretix que not > 
publication ]>ùt conlribuer à rappeler rattention sur cette pièce et à la re- 
metti'e en honneur. Eu attendant, .M.M. Cormon et Trianon en ont tiré, sous 
le litre du Docteur Mirobolan, un opéra-comique, dont M. Eug. Gautier a fait 
la musique, et qui a été représenté le 28 aoiU 1 800. 

La comédie de Crispin musicien ne fait guère que transporter sur un autre 
terrain, en les délayant et les affaiblissant , les situations et l'intrigue de la 
précédente, dont Ilauleroche voulait renouveler le sucrés. Indépendamment de 
cette analogie générale, on trouvedans Crispin musicien d'autres réminiscences 
encore. Quoique l'aulefir nous apprenne que cette pièce eut quarante repré>. 
sentations de suite dans le cours de l'été; quoiqu'elle soit restée asscc 
longtemps au ré|)ertoire, et qu'elle ait été noUmment reprise en 1735 par 
Fr. Arnould Poisson, au moment des premiers succès de Hameau, qui lui 
rendaient un intérêt actuel, elle ne compte pourtant pas parmi ses meil- 
leures. Les caractère» et le style y manquent de relief, l'action est languissante 
et les situations se réi)ètent. Mais du moins elle a des scènes amusantes, et 
pourrait même passer pour une espèce de chef-d'œuvre si elle éUit sigm ■ 
iwr exemple, du nom de Villiers ou de Dorimond. 

L'énorme dimension de la pièce ne nous permettait pas de la reproduire, 
surtout à la suite de Crispin médecin, avec laquelle elle eût, pour ainsi dire, 
fait doujjle emploi. Mais nous avons cru devoir en détacher des extraits, 
où l'on trouve de curieux renseignements sur l'art musical de l'époque, et 
sur la passion pour les opéras, qui s'était répandue partout, depuis l'ouver- 
ture de l'Académie royale de musique. Cette passion était venue à im tri 



SUR IIAUTEROCHE. 95 

point qu'où en faisait représenter par les marionnettes : les Bamboches de 
la Grille , qui exécutaient sur la scène les gestes appropriés aux chants 
d'une troupe de musiciens placés sous le parquet, attiraient la foule juste- 
ment en cette même année 1674. Saiut-Evremond nous apprend, dans 
sa comédie des Opéras, que les fanatiques de Lulli et do Camhert ne par- 
laient plus qu'en chantant. C'est évidemment au concours de ces circons- 
tances que fut dû le succès de la pièce. D'ailleurs elle était fort bien jouée ; 
L'Hôtel de Bourgogne avait mis à la disposition de Hauteroche l'élite de ses 
comédiens, qui y luttaient de talent comme acteurs, musiciens et chanteurs. 
Mais dans ce recueil , privé du charme de l'exécution et de l'attrait parti- 
culier que lui donnait l'actualité, l'ouvrage paraîtrait ce qu'il est réellement, 
sauf en quelques scènes , médiocre , prolixe et monotone. 



CRISPIN MÉDECIN, 

COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN PROSE. 
1673. 



CONTE«P. DE MOLIERC. — tl 



PERSONNAGES. 



LISIDOR, père de Géralde. 

GÉRALDE, amant d'Alcinc. 

MIROBOLAN , médecin, père d'Alcine. 

FELIAISTE , mère d'Alcine. 

ALCIISE. 

DORINE , servante de Feliante. 

MARIJN , valet de Lisidor. 

CRISPIiN , valet de Géralde. 

LISE, servante. 

UN CHIRURGIEN. 

GRAND SIMON. 

La êeint nt à Paris. 



CRISPIN MÉDECIN. 



ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIERE. 

LISIDOR, MARIN. 

MARIN. Quoy, Monsieur? vous voulez vous remarier, dites-vous? 

LISIDOR. Ouy, ouy, je veux me remarier; et pour cet effet j'ay en- 
voyé mon fils à Bourges, sous prétexte d'étudier encore quelque 
temps la jurisprudence ^ 

MARIN. Suffit; mais peut-on vous demander comment se nomme 
celle que vous voulez épouser ? 

LISIDOR. C'est Alcine. 

MARIN. Quoy! la fille de Monsieur le médecin Mirobolan? 

LISIDOR. Ouy. 

MARIN. Vous vous rallIcz, Monsieur : cette fille n'a pas plus de dix- 
huit ans, et seroit plus propre pour Monsieur vostre fils que pour 
vous. 

LISIDOR- Je ne veux pas que mon fils se marie de trois ou quatre ans. 

MARIN. Mais, Monsieur, pensez-vous bien à ce que vous faites, quand 
vous formez le dessein d'épouser Alcine ? 

LISIDOR. Comment! si j'y pense? Ouy, ouy, j'y pense fortement. Elle 
est belle, elle est sage, elle est jeune, elle est spirituelle; enfin, 
elle a des qualitez qui ne sont pas à mépriser. 

MARIN. Hé, ce sont toutes ces belles qualitez qui devroient vous em- 
pescher d'y songer ; car, à dire le vray, toutes ces choses ne s'ac- 
cordent guères bien avec un vieillard. 

LISIDOR. Hé, je ne suis point tant vieux. 

' L'université de Bourges était surtout célèbre pour l'enseignement du droit 
romain; il suffira de citer Âlciat et Cujas parmiles émineuts jurisconsultes qui 
y avaient professé. 

7. 



100 CRISPIN MÉDECIN. 

MARIN. Non dà : si nous étions au temps où les hommes vivoient 
sept ou huit cens ans, vous ne seriez encore qu'un jeune adoles- 
cent; mais dans celuy où nous sommes, je vous liens fort 
avancé dans la carrière. 

MSiDOR. Mais soixante ans... 

MARIN. iMa foy, à n'en point mentir, je crois que vous en avei pour 
le moins douze ou quatorze de plus ; car je me souviens que 
l'autre jour le bonhomme Pyrante, beuvant avec vous le petit 
coup, disoit qu'il en avoil soixante et si\, que vous étiez en phi- 
losophie qu'il n'étoit encore qu'en cinquième ; et qu'à la tra- 
gédie du collège il jouoit le Cupidon , quand vous représentiez 
l'empereur • . 

LisiDOR. Il ne sçait ce qu'il dit là-dessus : il est de ces gens qui se 
veulent faire plus vieux qu'ils ne sont. 

MARIN. Laissons l'âge à part; aussi bien, comme on dit, il n'est que 
pour les chevaux , Monsieur. Mais parlons un peu de vostre ma- 
riage. Croyez-vous que Monsieur .Mirobolanet Feliante, sa femme, 
vous accordent leur Qlle, n'ayant que cet enfant-là? Quand on n'a 
qu'une fille unique, et qu'on la marie, c'est dans l'espérance de 
voir naistre de petits poupons ; mais, à ne rien déguiser, si 
vous l'épousez, ils courent risque de n'avoir jamais rrtto jove , à 
moins que la Cour des Aydes... Vous m'entende/ 

LISIDOR. Ce n'est pas là ton affaire, et je scais bien « .- iju. j. fais. 
Quand elle sera ma femme, nous ferons tout ce qu'il faudra faire. 

MARIN. Ma foy, je doute qu'elle la soit jamais. 

LISIDOR. Kt moy, j'en suis fort asseure. Mirobolan est un homme de 
parole : il me l'a promise, de luy à moy. 

MARIN C'est quelque chose que cela; mais vous sçave/. que Feliaiite 
est une maistresse fomme, et, si je ne me trompe, elle a la mine 
de porter le haut-de-chausses. 

LISIDOR. Je sçais qu'elle est un peu tière , mais les avantages que je 
feray à sa fille adouciront cette fierté; et puis, un mary est tou- 
jours le maistre de sa femme. 

MARIN. Toujours? Ma foy, j'en vois beaucoup qui n'en demeurent 
pas d'accord , et qui voudroient de tout leur cœur que vous 
eussiez dil vray. Mais voilà Monsieur ISlirobolan qui sort de 
chez luy. 

' Dans chaque collège important, il était d'nsage de donner, à la lin de l'année 
scolaire, la représentation d'une traRédle, Rcnéralement latine, joaée par les éco- 
liers. Voir le cli. VI de nos Curiosités théâtrales, £85», in- 16. 



ACTE 1, SCENE 11. 101 

SCÈNE II. 

MIROBOLAN, LISIDOR, MARIN. 

MiROBOLAN. Ail ! c'est (loDC VOUS , Monsieur Lisidor? 

LisiDOR. A votre service. Je venois pour vous parler de cette affaire... 

MIROBOLAN. De quelle affaire? 

LISIDOR. Hé là, de ce que vous sçavez. 

MIKOBOLAN. QuOV ? 

LISIDOR. De l'affaire dont nous avons parlé ensemble. 
MIROBOLAN. Quand.? 
LISIDOR. Hé, plusieurs fois. 

MIROBOLAN. 0(^1? 

LISIDOR. En divers endroits- 

MIROBOLAN. Je ue sçais ce que c'est. 

LISIDOR. C'est touchant le mariage de Mademoiselle vostre fille et 
de moy. 

MIROBOLAN. Ail ! cc n'cst que cela? Je croyois que ce fust toute autre 
chose. Touchez là. Vous sçavez la parole que je vous ay donnée : 
vous n'avez qu'à choisir le jour, soyez certain que vous estes le 
maistre de cette affaire. 

LISIDOR. Je vous suis obligé. Mais avez-vous pris la peine d'en parler 
à Madame vostre chère moitié ? 

MIROBOLAN. Nou , mais je vous répons de son consentement. Elle 
est soumise à mes volontez ; et puis, je sçaurois bien la réduire, 
si elle faisoit la diflicile : je suis le maistre, une fois, et nous 
sçavons. Dieu mercy, mettre une femme à la raison. 

LISIDOR. Je n'en doute point. 

MIROBOLAN. Je voudrois bien qu'elle eust soufflé devant moy, et qu'elle 
s'avisast de traverser ce que j'aurois résolu : je luy ferois bien 
voir que son cheval ne seroit qu'une beste «. Mais, grâce au ciel, 
je n'en suis point à la peine, et ma femme, en un mot, fait tout 
ce que je souhaite. 

LISIDOR. Trouvez bon , s'il vous plaist, que vous et moy luy portions 
les premières paroles : c'est une bienséance que je dois observer 
en son endroit, et vous sçavez que le sexe est jaloux de ces pe- 
tites formalitez. 

I Phrase proverbiale, qui signifie : « Je lui ferais bien voir qu'elle n'est qu'une 
sotte, une ignorante. » (Leroux, DicHoiniaire comique. ) 



102 CRISPIN MÉDECIN. 

MinoBOLAN. Volontiers ; et pour cet effet je vais la faire venir. 

(// entre.) 
LisiDOB. Eh bien, Marin? qu'on dis-tu? 

UABiN- Tout cela va fort bien, et j'en suis fort aise, à cause de Mon- 
sieur vostre beau -père. 

SCÈNE III. 

MIROBOLAN, FFXIAÎSTE, LISIDOR, MARIN 

MiROBOLAN. Ma fenimc, voila nostrc hon oniy Monsifnr LiMiJor. 

FELTANTE. Ah! jc suis sa sonantp, et je suis ravie de le voir. 

MIROBOLAN, 6os , à Us'tdor. Parlez le premier, la chose eu aura 
meilleure grâce. 

LISIDOB, bas. C'est à vous à commencer; après, je continucray. 

MiBOBOLAN, bas. Vous VOUS expliquerez mieux que moy. 

LISIDOB, bas. Point du tout. D'ailleurs, la raison veut que vous ou- 
vriez le discours. 

MIROBOLAN, bas. C'cst à vous à faire le premier pas. 

LISIDOB, bas. Je l'ay fait en vostre endroit', et vous devez, avant 
que je luy parle, la disposer... 

FELiANTE. Au moins, ditps-moy quelle contestation vous avez en- 
semble, et le sujet pourquoy vous m'avez fait venir icy. 

LISIDOB. Madame, c'est une petite bagatelle. 

MIBOBOLAN. Ma femme, c'est nostre amy Monsieur Lisidor qui de- 
mande nostre nilc en mariage. 

FELIANTE. Et pOUf qui? 

LISIDOB. Pour moy. Madame; mais à des conditions qui prut-estre ne 
vous seront pas désagréables. Sans doute que d'abord mon fige 
vous donnera quelque répugnance pour ce mariage; mais, 
Madame, quand vousscaurez que je luy fais de grands avantages, 
que je la prcns sans que vous déboursiez un sol, et que Monsieur 
vostre mari m'en a donné sa parole , j'ose espérer que vous me 
ferez la mesme grâce. 

PELIANTE. Toutes CCS choscs sont fort considérables ; mais votre âge, 
Monsieur, ne convient point avec celuy de ma fille , et l'on voit 
souvent par de telles alliances des jeunes femmes tomlK'r dans le 
désordre. Les caresses d'un vieillard dans le mariage ne s'ac- 
cordent point avec celles d'une jeune personne : il s'y rencontre 
trop d'antipathie, et nous voyons que mesme la nature y répugne. 

' Avec vous, poar ce qui vous regarde. 



ACTE I, SCÈNE IV. 103 

Ainsi, Monsieur, pour éviter les disgrâces qui pourroient arriver 
à ma famille, trouvez bon que je vous refuse mon consentement. 

LisiDOB. Mais, INIadame, vostre mari m'en a donné sa parole. 

FELiANTE. Jc le crois ; mais, selon l'apparence, il n'y a pas fait de ré- 
flexion , car sans doute il auroit été de mon sentiment. 

LisiDOR. INlonsieur, vous sçavez ce que vous m'avez promis. 

FELIANTE. Je crois, encore un coup, qu'il vous l'a promise ; mais il 
peut vous la dépromettre, car apparemment il n'en sera rien. 

LISIDOR. Monsieur, un homme d'honneur doit tenir ce qu'il promet. 
Parlez, ne m'avez-vous pas prorais vostre fille en mariage.^ 

MiROBOLi.N. Hé .. Tout cela est vray. 

FELIANTE. Eh bien, s'il vous l'a promise, je ne vous l'ay pas promise, 
moy ; et c'est assez. 

MiROBOLAN. jMa femme.... 

FELIANTE. Hé, mou Dicu, laissez-moy ; je sçais fort bien ce que je fais. 

MiROBOLAN. Mais il faudroit... 

FELIANTE. 11 faudroit ne pas promettre si facilement. Encore une 
fois, il n'en sera rien ; et vos raisons ne peuvent estre que très- 
mauvaises sur ce chapitre. Adieu, Monsieur; meltez-vous en 
teste que vous n'aurez jamais ma fille. 

SCÈNE IV. 

LTSIDOR, MIROBOLAN, iMARIN. 
MARix, à Mirobolan. Monsieur.' 

MIROBOLAN. QUC VCUX-tU ? 

MARIN. Je suis le maistre, une fois; et nous sçavons. Dieu mercy , 
mettre une femme à la raison. Je voudrois bien qu'elle eust 
soufflé devant moy, et qu'elle s'avisast de traverser ce que j'au- 
rois résolu, je luy ferois bien voir que son cheval ne seroit qu'une 
beste : mais, grâce au ciel , je n'en suis point à la peine , et ma 
femme , en un mot , fait tout ce que je souhaite. 

LisiDOR. En effet. Marin a raison ; et ce sont les discours que vous me 
teniez, avant que nous eussions parlé à vostre femme. 

MIROBOLAN. Il cst vray; mais il faut se donner un peu de patience , 
il ne faut pas toujours s'emporter d'abord , l'on doit quelquefois 
apporter quelque tempérance aux choses. Je vous tiendray parole, 
ou.... Allez, laissez-moy faire. 

MARIN. Fort bien, laissez faire à Monsieur, il gastera tout. Ma foy, 
vous devez plulost croire aux paroles de la femme qu'à celles du 



,0i CRISPIN MEDECIN. 

mary. Vous voyez clairement qu'elle seule est le maistre et la 
maistresse. 

MiBOBOLAN. Vous DC sçavcz ce que vous dites. 

MARIN. Non, mais je sçais que vous venez d'cslrc furieusement re- 
poussé à la demy-lune ■. Dites-moy, s'il vous plaist, qui croyez- 
vous qui est le maistre, ou de vous, ou de madame voslre femme? 

MIBOBOLAN. C'cst nioy. 

MARIN. Ouy dà : en paroles, mais non pas en effet. 

MiROBOLAN. Apprenez que je le suis en effet, de mesine qu'en paroles. 
Vous estes un fat. 

MARIN. Ah, Monsieur! je ne vous dispute point cette qualité. 

MIROBOLAN. Taiscz-vous. ( ,-/ Litidor. ) Monsieur, encore une fois... 
sufGt, adieu. 

SCÈNE V. 

LISIDOR, MARIN. 

MARin. Ho diable! c'est fort bien dit. Monsieur, vous ne devez point 
prétendre d'épouser Mademoisell»; Alcinc , car cette mère impé- 
rieuse et opiniastre ne vous l'accordera jamais. Quant au mary, il 
est habile médecin, grandastrologue, grand devin, mais chez luy il 
n'est pas toujours le maistre : ainsi, vous ne devez point faire de 
fond sur ses promesses. 

LisiDOR. Mais ne vois-je pas Crispin? 

MARIN. Ouy, Monsieur, c'est luy-mesme. 

SCÈNE VI. 

CRISPIN, LISIDOR, MARIN. 

CRISPIN. Ah ! Monsieur, serviteur. Bonjour, Marin. 

MARIN. Bonjour. 

LISIDOR. Qui t'amène en celte ville? 

CRISPIN. C'est Monsieur vostre fils, qui m'y a envoyé en diligence. 

Aussi je n'ay été que huit jours à venir de Bourges à Paris. 
MARIN. La diligence est grande, et tu devrois avoir une charge de 

messager à pied. 

■ Dicton (ire du langage stratégique, et dont le sens se comprend aisément : 
Marin compare Feliante à une forteresse assiégée. 



ACTE I, SCENE VU. 105 

LisiDOR. Pourquoy t'a-t-il envoyé? 

CRispiN. Monsieur, voicy une lettre qui vous dira tout. 

LISIDOR Ut : 

Monsieur mon Père, on me voit le cû de tous les costez, je prie 
Dieu qu'ainsi soit de roux, /iutre chose je ne vous puis mon- 
der, sinon que je vous prie... 

Ce n'est pas là le style ni l'écriture de mon fils. Est-ce que tu te railles 
de moy ? 

CRispiN. Non, Monsieur, mais je vous demande excuse. Vous sçau- 
rez que j'ay perdu en chemin la lettre de mon maistre, et que 
j'ay fait écrire celle-là dans un villasepar un païsan ; mais enfin 
jesçais bien qu'il vous demande de l'argent, et qu'il vous dit que 
ses habits ne valent plus rien. Lisez le reste de cette lettre. 

LISIDOR. Hé, je suis satisfait de ce que j'en ay lu. 

MARIN. Est-ce toy qui l'as dictée au païsan? 

CRISPIN. Ouydà, c'est moy; qu'on veux-tu dire? 

MARIN. Rien, sinon qu'elle est bien imaginée. 

CRISPIN. Tu fais toujours le beau diseur et le grand esprit; mais, mor- 
bleu, apprens que j'en sçaisplus que toy. 

MARIN. Ho, je n'en doute pas. 

CRISPIN. IMorbleu, veux-tu te battre àcoupsde poing? Tu verras si... 

LISIDOR. Qu'on se taise l'un et l'autre. 

CRISPIN. Mais aussi, Monsieur, il fait toujours l'entendu, et croit 
qu'on n'est pas aussi habile homme que luy. 

MXRIN. Ah! je te le cède. 

LISIDOR. Encore une fois, qu'on se taise. Mais, Crispin, depuis quatre 
mois a-t-il dissipé son argent et ses habits , comme tu dis ? 

CRISPIN. Ouy, Monsieur. Si cela n'étoit pas, je ne voudrois pas vous 
le dire. 

LISIDOR. Il va un peu bien vite. Mais va te reposer au logis, je te par- 
leray tantost ; j'ay à présent une affaire qui me presse. Allons , 
suis-moy, Marin. 



P 



SCENE VII. 

CRISPIN, après avoir rebuté les saluades de Marin. 

Parbleu, il semble à ce visage qu'il n'y a que luy qui sçache quelque 
chose. Morbleu, quand il voudra se gourmer, on luy fera voir si 
l'on n'en sçait pas autant que luy ', et possible davantage. Mais 

Hauleroche a probablement empruDlé celte plaisants argumentation au Pédant 



(06 CniSPIN MÉDECIN. 

allons au logis du bouhomnie Lisidor, afin que nous ayons de 
l'argent; mon maistre en a grand besoin : les dépenses qu'il foil 
chaque jour... Mais je le vois; il ne faut pas liiy dire que j'ay 
perdu sa lettre : il pourroit me maltraiter. 

SCÈNE VIII. 

GftRALDE, CRISPIN. 

GÉRALDE. Que fais-tu là, dis-moy? 

cnispiN. Rien, INIonsieur. 

GÉBÀLDE. Quoy? depuis deux heures fj"" ;.» f'nv 'jintio , tu n'a» pas 
encore été chez mon père.' 

CRISPIN. Non, Monsieur ; mais jeTay rencontre dans la rue, et nostre 
affaire est faite. 

GÉRALDE. Comment .' 

CBispiN. Je luy ay donné voslre lettre, et j'ay dit que vous aviez be- 
soin d'argent, bref qu'il vous en falloit. 

GÉRALDE. Kt qu'a-t-il répondu ? 

CBispm. Rien, sinon que j'allasse l'attendre au logis, et qu'il parle- 
roit tantost à moy, et que, pour à présent, il alloit en ville pour 
quelque affaire. 

GÉRALDE. Ne t'a-t-il |)oint interrogé sur ma conduite? 

CRISPIN. Fort peu ; mais je crois que tantost il n'y manquera pas, et 
c'est où je l'attens. 

GÉRALDE. Prons bien garde, au moins... 

CRISPIN. Hé, laissez-moy faire; nous ne sommes pas si sot que notis 
• sommes mal habillé. Il me croit bien plus niais que je ne suis 

GÉRALDE. Défie- toy de Marin surtout, car tu sçais que c'est une fine 
mouche. 

CRISPIN. Je ne me soucie giières de luy. Parbleu, à cause qu'il scait 
lire cl écrire, et que je ne scais rien du tout, il s'imagine qu'on 
n'est pas aussi sçavant que luy. J'ay bien pensé luy donner sur 
la gueule. 

GÉRALDE. Il étoitdonc avec mon père? 

CRISPIN. Ouy, et vouloit déjà raisonner; mais nous l'avons relancé... 
Allez, reposez-vous sur moy : vous sravez que je ne suis pas 
beau diseur, mais que je fais les choses quand vous me les com- 
mandez. D'où vient que vous estes sorty ? 

joué de Cyrano : « Si vous estes un il bon diseur, morgue, tapons-nous donc la 
gueule comme il faut, HdilGareau à Chàtcauforl (II, se. 2). 



» 



ACTE I, SCÈNE X. 107 

GÉRALDE. Alcine m'a mandé qu'elle avoit quelque chose à me faire 
sçavoir, et que je me trouvasse autour du logis de derrière... 
Mais je crois l'appercevoir. 

SCÈNE IX. 

ALCINE, DORINE, GÉRALDE, CRISPIN. 

ALCINE. Vous venez bientost, Géralde : je vous ay mandé de ne venir 
de plus de deux heures. 

GÉRALDE Vous ditcs vrav, iNIadame; mais vous sçavez que l'impa- 
tience tourmente d'ordinaire les amans, et qu'ils croyent leur 
peine adoucie quand ils peuvent voir le lieu qui renferme la per- 
sonne qu'ils aiment. 

ALCiivE. Géralde, trêve à toutes ces belles choses, car je ne puis 
demeurer longtemps avec vous. .Te vais faire une visite où ma 
mère doit venir me trouver. Apprenez seulement que vostre père 
me veut épouser. 

GÉRALDE. Mon père? 

iLCiiVE. Ouy, vostre père , et que le mien luy a donné sa parole; 
mais ma mère, qui, comme vous sçavez, est la maistresse, a fort 
rebuté le bonhomme Lisidor, Cependant, voyez l'embarras où 
nous sommes ; car, quand avec le temps j'auray découvert à ma 
mère l'estime que j'ay pour vous, et que je l'auray rendue fa- 
vorable à ce que je souhaite , vostre père n'y voudra point con- 
sentir. D'ailleurs, il ne faut rien espérer de ma mère sans l'aveu 
de vostre père... Adieu, je crains qu'elle ne vienne sur mes pas. 
{Crispin et Dorine se font de grandes révérences. ) 

SCÈNE X. 
GÉRALDE, CRISPIN. 

GÉRALDE. Que dois-JB faire en cette occasion, cher Crispin? 

CRISPIN. De quoy s'avise ce vieux reislre, de devenir amoureux à 
soixante et quatorze ans? C'est sans doute pour cela qu'il nous a 
envoyés à Bourges; mais il faut empescher qu'il ne l'épouse. 
Ayons seulement de l'argent : et puis nous luy taillerons bien 
de la besogne. Voyez le vieux penard! Il luy faut des filles de dix- 



to8 CRISPIN MÉDECIN. 

huit ans, pour le réjouir ! Il n'est pas vraymentdégouslé, il le prend 

bien : il luy en faut donner encore une pipe '. 
GÉBALDE. Mais que faire, Crispiu? 
CRISPIN. ïaschez de parler à elle en particulier, et là vous résoudre/ 

toutes les affaires : elle vous donnera possible des moyens... 
GÉRALDE. Viens, je vais luy écrire une lellrc, que tu feras en sorte 

de donnera Dorinc quand elles seront revenues au logis. 
CBispiN. Mais je dois aller chez vostre père. 
cÉBALUB. Mais je veux que tu portes ma lettre avant que d'y aller. 



ACTE II. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

M1ROBOLAN,DORINE. 

MiBOBOLAiv. Dorine, Dorine, holà, Donne? 

DORiNB, sortant. Monsieur? 

MiBOBOLAN. Qu'on fassc ajuster cette salle proprement, afin d'y bien 
recevoir tous ceux qui me feront l'honneur de se trouver à la 
dissection du corps que me doit envoyer le maistrc des hautes 
œuvres. 

DOilixB. Mais, Monsieur, pourquoy choisir cet appartement? I^s au- 
tres fois, vous les fistesdans l'autre logis. 

MiROBOLAN. Il cst v/av, niais ma femme a voulu que je prisse ce lo- 
gis de derrière , afin que celuy de devant fust plus libre. Je trouve 
qu'elle a grande raison. 

DOBiXE. Ah ! je n'en doute pas. 

MiBOBOLAN. Car, outre que nous serons en nostre particulier, le 
jardin qui sépare ces deux logis la garantira du bruit que les opi- 
niastres font ordinairement en ces occasions. Il s'en trouve tou- 
jours quelqu'un qui n'est jamais d'accord avec les autres, et qui, 
pour soutenir une opinion erronée, fait plus de bruit que quatre. 

' Par allusion à un franc bnveur. On sait qu'une pipe de vin esl une futaille de 
la capacité d'un muid et demi. 



ACTE H, SCENE I. 109 

DORiNE. En vérité, Monsieur, tous tant que vous estes de médecins , 
vous n'estes guères d'accord ensemble ; vostre science est bien 
incertaine, et vous y estes les premiers trompés. 

MiROBOEAN. Cela arrive quelquefois, mais ce n'est pas la faute de la 
médecine. 

DORINE. Il faut donc que ce soit la faute des médecins, puisque ce 
n'est pas celle de la médecine. 

HiROBOLAN. Cela peut estre vray; mais, Dorine, ce n'est pas là ton 
affaire. 

DORINE. Non, mais je puis en dire mon sentiment; et puis, si ce 
n'est pas mon affaire aujourd'huy, cela sera quelque jour en dépit 
de moy. 

MiROBOLAN. Fort bien; mais laissons ce cbapitre, et songe à recevoir 
ce corps qu'on doit apporter incontinent, et à le faire mettre dans 
la cave, car je ne commenceray que demain à travailler. Cepen- 
dant je m'en vais voir trois ou quatre malades dont je n'espère 
pas grand'chose. 

DORiAE. Je feray tout ce que vous me dites. 

MIROBOLAN, revenant. Si Dorine vouloit faire tout ce que je luy di- 
rois, elle auroit un peu de tendresse pour moy , et certainement 
elle n'en seroit point fascbée. 

DORINE. Devriez-vous avoir de telles pensées, ayant une femme aussi 
bien faite que vous en avez une? Il me semble que cela n'est pas 
raisonnable, et que vous devez vous en contenter. 

MIROBOLAN. C'cst uue étrange chose que d'estre obligé de ne manger 
que d'un pain : l'on s'en ennuyé à la fin. 

DORINE. Si Madame vostre femme en vouloit faire de mesme, qu'en 
diricz-vous ? 

MIROBOLAN. Oh! cc u'cst pas la mesme chose. La gloire d'un homme 
est de cajoler plusieurs femmes, mais la vertu d'une femme est 
de n'écouter que son mary. 

DORINE. Je ne crois pas que là-dessus les hommes ayent plus de 
privilège que les femmes , et qu'il leur soit permis de faire ce 
qu'elles n'oseroient entreprendre. 

MIROBOLAN. La loy a voulu que cela fust ainsi. 

DORINE. Il falloit que cela fust tout au contraire. Ceux qui ont étably 
cette loy étoient des ignorans, car il y a des ignorans en loix 
aussi bien qu'en médecine. Mais je vois bien que vous m'en 
donnez à garder : je suis seure que vous auriez de la peine à me 
montrer cette loy. Allez voir vos malades, et me laissez en repos. 

MIROBOLAN. Sans adieu, Dorine. 



I 



tjo CRISPIN MÉDECIN. 

SCÈNE II. 

DORINE. 

Sans adiou, Monsieur. Vovcz un peu le gaillard! Il n'y auroit 
qu'à lelaisser faire, il feroit le^ plus belles choses du monde! 
C'est une étrange chose que ces chiens d'hommes ne sçauroient 
se contenter de leur femme' il leur/aut de la nouveauté. Si je 
suis jamais mariée, et que mon mari me fasse de tels tours, à 
bon chat bon rat, nous verrons... Ah! Crispin! Que veux-tu? 

SCÈNE III. 
CRISPIN, DORINE. 

CRISPIN. Comme je rôdois autour d'icy, pour voir si je pourrois te 
donner cette lettre, j'ay veu sortir Monsieur Mirobolan , ot en 
mesme temps je suis entré , comme tu vois. 
( Ih ferment chacun une porte.) 

DOBiRE. Ferme cette porte, aûn que nous parlions en seurcté; Je vais 
fermer celle-cy. Hé bien, qui envoyé cette lettre? 

CRISPIN. Mon maistre, qui se désespère de ce qu'Alcine luy a dit 
tantost touchant le mariage de son père et d'elle. 

DORINE. Il faut empescher que cela ne se fasse. 

CRISPIN. Diantre, tu y perdrois plus que personne : tu n'aurois pas 
l'avantage de m'avoir pour mary, moy qui l'aime plus que cin- 
quante. 

DORINE. Tu crois donc que ce soit un grand avantage? 

CRISPIN. Asseurément ; mais ne parlons point là-dessus davantage : 
Monsieur vaut bien Madame, et Madame vaut bien Monsieur. 
Dis-moy, d'où vient que tu étois icy avec Monsieur Mirobolan.» 

DORINE. C'est qu'il doit faire demain la dissection d'un pendu; et 
comme il a choisi ce lieu pour ce sujet, il m'ordonnoit de le 
faire ajuster au plus tost. Maintenant, il faut que ton maistre 
prenne d'autres mesures pour parler à nostre ûlle, car, cet endroit 
étant occupé , ils n'auront plus la liberté de s'entretenir si facile- 
ment qu'ils l'avoient. Donne-moy cette lettre, je vais faire en 
sorte de la donner, et d'en avoir réponse. 

CRISPIN. Tiens, va viste. 



ACTE II, SCÈNE IV. 111 

SCÈNE IV. 

MIROBOLAN, FELIANTE, DORINE, CRISPIN. 

MiROBOLAN, frapaïit à la porte de la rue. Holà, holà, Dorine! 
qu'on m'ouvre promptement. 

DOBiNE. Mon Dieu ! que feray-je ? c'est nostre maistre. 

CBTSPïN. Ah! jernie, je voudrois estre bien loin. 

FELiANTE, frappant à Caulre porte. Ho, Dorine! ouvre-moy. 

DOBiKE. Ah! voilà bien encore pis! C'est nostre maistresse. 

CBispiN. Hé, c'est le diable. 

DOBINE. Sans elle, je t'allois mettre dans la cave. 

MiBOBOLAN, refrappant. Qu'on m'ouvre donc, Dorine.. 

DOBINE. Je suis perdue. 

CBisi'iN. C'est fait de moy. 

DORINE. Crispin, mets-toy tout étendu sur cette table : je diray que 
tu es ce pendu qu'on vient d'apporter. 

CRISPIN. Mais... 

DOBINE. îNIais ne raisonne point, fais ce que je te dis. 

{Crispin se met sur la table, et Dorine ouvre à Mirobolan.) 

MiBOBOLAN, passant viste. Tu me fais bien attendre. J'ay oublié 
quelque chose là-haut, qu'il faut que j'aille chercher promptement. 

(// entre dans une porte proche celle par où Feliante sort. Dorine 
ouvre cependant à Feliante.) 

FELIANTE. D'où vient que tu te fais tant appeler? 

DOBINE. J'étois occupé à recevoir ce corps, et je ne vous ay en- 
tendue que cette fois. 

MIROBOLAN, repassant. Ma femme, que faites-vous icy? 

FELIANTE. Je viens voir si Dorine a ajusté ce lieu comme il faut. 

MIBOBOLAN , s'en allant. Voyez, voyez. 

FELIANTE. Doriuc , prcns le soin de bien accommoder tout cecy. 
Pour moy, je m'en vais au plus tost, car je n'aime point à voir tels 
objets : cela cause toujours des pensées funestes. 

DOBINE. Allez, allez , Madame, je feray tout ce qui sera nécessaire. 
Hé bien, Crispin, mon invention a-t-elle pas réussi? 
{Elle referme les portes.) 

CRISPIN. Fort bien, et nous en sommes quittes à fort bon marché; 
mais je sors au plus tost, pour éviter un nouvel embarras. Peut- 
estre que si je demeurois davantage... 

MIROBOLAN, revenant. Dorine, Dorine, ouvre, ouvre-moy. 



i 



112 CRISPIN MÉDECIN. 

DoaiNE. Ah! remels-toy proniptomiMit en l,i int>smc posture: c'o'^r 

encore nostre Monsieur. 
CRispm, se remettant. I.e diable l'emporte! 

{Dorhié l'outre.) 
MiBOBOLAN, entrant. Je pense que je suis aujourd'huy imbriaque» ; 

j'oublie la moitié des choses dont j'oy besoin : certaines piliilp«j 

que j'ay promises.... Mais que vois-je là, Dorinc? 
DORiNE. C'est ce corps qu'on vient d'apporter : il étoit déjà iey quand 

vous estes venu. 
MiBOBOLAN. Fort bien; mais d'où vient qu'il a encore ses habits? 
DORi>'E. Ils ont dit qu'on auroit le soin de les rendre. 
MIBOBOLAN le tastc. On n'y manquera pas. Je suis d'avis , tandis 

qu'il est encore tout chatid, d'en commencer la dissection. 

Va-t'en me quérir mes bistouris, qui sont là-haut dans mon 

cabinet. 
DOBi>E. Mais, îSIonsieur, vous n'avez rien de préparé, cela fera un 

trop grand embarras; et d'ailleurs vos malades attendent après 

vous . 
MiBonoLAN. Pour attendre deux ou trois heures, il n'y a pas grand 

mal. 
DOBiNE. Mais s'il en vient à mourir quelqu'un cependant? 
MIBOBOLAN. O ne sera pas ma faute; car s'il doit mourir dans si 

peu de temps, ma visite ne luy serviroit pas de grand chose. 
DOBiNE. Mais un remède à propos... 
MiROBOLAN. Va Seulement, et m'apporte un paquet de cordes, et des 

doux que tu trouveras tout proche les bistouris. Pendant qu'il a 

ce reste de chaleur, je trouveray plus facilement les veines lac- 
tées, et les réservoirs qui conduisent le chyle au cœur pour la 

sanguification '. 
DOBiNE i\lais, Monsieur, vous m'allez ostcr ma liberté d'approprier 

ce lieu comme je le voudrois. Attendez à demain , comme von" 

avez dit. 
MIBOBOLAN. Va donc, ou j'iray moy-mesme. 
DORINE. J'y vais, puisque vous le voulez. 
MIROBOLAN, le regardant. Il le déhoutonne. Il n'a pas mauvaise 

mine, mais il a pourtant quelque chose de fascheux dans le 



' Ivre, qui a perdu sa raison à force de l)oire, delà basse lalinllé, ebriacus. 

»En 1622, Aselli avait découvert l'existence des veines lactée», qui, parlant de 
l'intestin, charrient les produits de la digestion ; mais il avait fait alwutir les valâ- 
seaux cliylifères au foie. Ce fut Pecquet qui démontra en I6i9 qu'il» allaient re- 
joindre la circulalion sanguine, par le moyen du réservoir auquel il a donné 
son nom. 



ACTE II, SCENE V. 113 

visnge. Ouy, ou toutes les règles de la métoposcopie et de la phy- 
sionomie sont fausses, ou il devoitestre pendu. Ah ! quel plaisir je 
vais prendre à faire sur son corps une incision cruciale, et à luy 
ouvrir le ventre depuis le cartilage xiphoïde jusqu'à l'os pubis. 
Le cœur luy bat encore! Ah! s'il y avoil icy de mes confrères, 
particulièrement de ceux qui sont dans l'erreur, je leur ferois 
bien voir, par son systole et diastole, le mouvement de la circu- 
lation du sang'. 

SCÈNE V. 

UN CHIRURGIEN, MIROBOLAN. 

LE CHIRURGIEN , entrant par la porte que Mirobolan a laissée ou- 
verte. Monsieur, ^Monsieur le baron est fort rempiré depuis hier, 
et vous devriez le venir voir au plus tost. 

MIROBOLAN. J'iray tantost;je n'ay pas le loisir à présent. 

LE CHIRURGIEN. Mais le mal presse, jMonsieur : il scroit nécessaire 
que vous y vinssiez maintenant. 

MIROBOLAN. Je ne puis pas ; allez, saignez-le toujours, je le verray 
dans deux heures. 

LE CHIRURGIEN. Monsicuf, Je ne crois pas que la saignée luy soi 
bonne. 

MIROBOLAN. Saigncz-lc, vous dis-je ; je sçais bien ce que je fais. 

LE CHIRURGIEN. Mais, Mousieur... 

MIROBOLAN. Mais, encore une fois, saignez-le. 

LE CHIRURGIEN. Mais, mais, Monsieur... 

MIROBOLAN. Mais je veux qu'il soit saigné. C'est bien à faire aux chi- 
rurgiens à raisonner avec les médecins * ! 

LE CHIRURGIEN. Mousicur, je ne le saigneray point; car je suis as- 

' On peut M)ir clnns le livre de M. Flourens : Hist. de la découverte de la cir- 
culation du idtif/, et dans les Médecins au temps de Molière, de M. Raynaud 
(cil. IV;, le tableau des résistances obstinées que rencontra dans la Faculté de 
médecine de Paris la découverte de Harvey. L'année même qui précéda cette 
pièce, en 1672, on soutenait encore devant la Faculté une tlièse contre la circula» 
tion du san^. 

^ La corporation des médecins et celle des chirurgiens étalent vis-à-vis l'une de 
l'autre dans un état de rivalité et d'hostilité continuel. En IG60, à la suite d'un 
procès qui avait duré trois ans, le parlement avait rendu un arrôt portant que 
les communauté!" des chirurj^iens et barbiers unies demeureraient soumises à la 
Faculté di- médecine, que les chirurgiens ne pourraient prendre le litre de bache- 
liers, licencié.>, docteurs, ni porter la robe et le bonnel. Ils furent très-longtemps 
à se relever de l'état d infériorité où les avait constitués cet arrêt. 

CONTEMP. DE MOLIKIIE. — II. g 



ti4 CRISPIN .MEDECIN. 

semé que la moindre saignée est capable de liiy causer la morl. 
MiBOBOLAiV. li le sera en dépit de vous, et je le feray saigner par un 

autre. 
LE CHiRL'RGiEN. Vous fcrcz cc qu'H TOUS plaira; pour moy, je n'en 

feray ricu. Adieu. 
MiBOBOLAN. Adieu. 



SCÈNE VI. 

DORINE, MIKUHOLAN. 

DOBTNE, ayant écouté. Je ne scaurois trouver tous vos afTusteaux ; 

et, d'ailleurs, Madauie m'a dit de vous avertir qu'on Hoit venu 

vous demander avec grand empressement de cIkv Monsieur I»' 

baron. 
MIBOBOLAN , s'en allant. 11 faut donc remettre 1 1 | .<>.' main. 

Dorine, fais donc jiorter ce corps à la cave. 
iiOi\\7iE,Je7'mant ia porte après luy. Allez, je n'y UKUMiiifray pas. 
r.BiSPiM , .se relecant. Et moy, sans m'amuser à raisonner, Je sors au 

plus viste. 
DORINE. Où veux-tu aller.' 
CBispiN- Comment diable ! où je veux aller ? Laisse-moy sortir. Quoy ! 

tu vas froidement quérir les bistouris et tous ces brimboii. nv 

pour me tailler en pièces, et tu veux que Jedenjeure! Tu te i.uii. - 

de moy. 
DOBiNE. Apprens que quand je suis sortie pour aller chercher ces 

ferremens, c'a été dans la pensée de les cacher, de sorte qu'il 

ne pust les trouver; et c'est ce que Je n'jiy pas manqué de faire. 
CRISPIN. Ho, c'étoit fort bien fait. Aussi je m'étonnois, moy qui 

dois estre ton mari, que tu eusses le courage de me voir couper 

si barbarement... 
DOBINE. Je n'avois garde d'y consentir. Mais attens-moy icy; je vais 

tascher de donner cette lettre et d'en avoir la réponse. 
CBiSFiN. Je ne veux point attendre en ce lieu. 
DORINE. Pourquoy? 
CRISPIN. Le mot de bistoury me fait trembler ; je vais t'attendrc dans 

la rue : là Je ne craiudray point messieurs les bistouris. Pour 

moy, il me semble, par la peur que j'ay eue, que cette salle ea 

est toute remplie. 
DOBINE. Va, mais surtout ne t'impatiente point. 



ACTE II, SCENE VII. US 

CBispiN. Je ne me lassercy point d'attendre, quand je seray hors 
d'icy. 

( Comme il veut sortir, on frappe à la porte. ) 
Ah ! voicy bien encore le diable ! D'abord qu'on ouvrira la porte, 
je m'enfuis. 

DORi^E. Garde-t'en bien, tu gasterois tout. Remets-toy promptement. 

CRispiN. Je n'en feray rien, quoy qu'il puisse arriver. S'il avoit 
quelque bistoury dans sa poche... 

DOBi.>E. Si je n'avois oublié la clef de la cave, je te mettrois dedans. 

CRispiN. Fais ce que tu voudras , mais je ne m'y mettray point da- 
vantage. 

DOHiNE. Écoute , je vais te quérir là-haut une robe de médecin, tu 

diras qu'ayant sceu qu'il devoit faire une dissection , tu venois 

pour luy rendre visite. Quant au pendu, je diray que je l'ay lait 

mettre à la cave. 

{On heurte encore.) 

CRispiN. Va, j'aime encore mieux faire le médecin que le pendu. 
Parbleu, attens, si tu veux, que je sois habillé ! Il faut payer d'ef- 
fronterie : du moins sous cet habit je ne courray point de risque 
d'estre taillé ou d'estre battu. Quand je paroistray ignorant, il y 
a bien d'autres médecins qui le sont aussi bien que moy. 

DOBiNE, revenant. Tiens, mets promptement, que j'ouvre. 

CRisPiN , ayant pris la robe. Me voilà fort bien. 
( Dorine ouvre la poxte. ) 

SCÈNE VU. 

LISE, CRISPL\, DORINE. 

LISE. Monsieur le médecin est -il icy? 

DOHiNE. Non. 

LISE. Le voilà. Pourquoy me le celer? 

DORi^E. Que luy voulez-vous? 

LISE. Luy dire seulement deux mots. 

CRispirs, faisant le grave. Que souhaitez-vous de moy? 

LISE. Monsieur, vous sçaurez que ma maistresse a perdu un petit 

chien qu'elle aime éperduement, qu'elle s'en désespère, et qu'elle 

eu met la faute sur moy. Or, comme on m'a dit que vous sçavez 

l'art de deviner aussi bien que la médecine... 
CHispiiv. Je suis aussi sçavant en l'un comme en l'autre. 
LISE. C'est ce qui me fait venir icy, pour vous prier, en payant, de 

m'en dire quelque nouvelle. 

8. 



,16 CRISPIN MÉDECIN. 

CHispiN. Combien ya-t-il qu'il est perdu? 

LISE. Deux jours. 

CBisPiN. A quelle heure? 

LISE. Sur les onze heures du matin. 

CRISPIN. De quel poil est-il? 

LISE. Blanc et noir. 

CBISPIN, faisant semblant de resrer. t:'est assez. 

LISE, à Dorine. Oh! le brave homme! il nous va dire des nouvelles de 

notre petit chien. 
DORINE. Sans doute. 
CRISPIN. Écoutez. Il y a deux jours? 
LISE. Ouy, Monsieur. 
CRispi.\. Sur les onze heures? 
LISE. Ouy. 

CBispiN. Blanc et noir? 
LISE Ouy, Monsieur. 
CRISPIN. Prenez des pillules. 
LISE. Dos pillules? 
CRISPIN. Ouy. 

LISE. Mais cela fera-t-il trouvor le chien ? 
CRISPIN. Ouy. 

LISE. Mais encore, de quelles pillules .•* 

CRISPIN. ^-es premières venues de chez Tapothicaire. 

LISE. Mais, Monsieur... . 

CRISPIN. Mais il ne faut pas tant raisonner, faites seulement ce que je 
vous dis. 

LISE. Combien en faut-il prendre .-* 

CBispiN. Trois. 

LISE, luij donnant un écu blanc. Cest assez; si je trouve "mon chien 
par ce moyen, je vous donneray bien des pratiques. 

CBISPIN. Si vous ne le retrouvez, ce ne sera pas lu faute du remède. 

LISE. Je vous crois. Adieu, Monsieur. 

CRISPIN. Adieu. 

DOiuNE, après avoir rr/ermé la porte. Eh bien, Crispin, tu n'as pas 
eu plus tost rhabit de médecin sur le corps que tu as receu la 
pièce blanche. 

CRISPIN. Diantre! je vois bien que c'est un bon métier. Sans sçavoir 
ce que Ton fait, on gagne de l'argent ; et si on ne court point de 
risque comme à contrefaire le pendu. 

DORINE. Je ne puis m'empescher de rire de ton ordonnance. Des pil- 
lules pour retrouver un chien perdu ! 

CRISPIN. Que diable voulois- tu que j'ordonnasse, moy qui ne srais iiy 



ACTE II, SCENE VIII. M7 

lire ny écrire, ny rien de tout ce qu'elle veut que je soache? Les 
pillules se sont présentées, et j'en ay ordonné. J'oste cet habit 
pour aller attendre dans la rue, comme nous avons dit. 
{On heurte encore.) 

BOBINE. On heurte, rajuste-toy. 

CBiSPiN. Encore! je crains bien que ce ne soit ton maistre. 

DORiNE , allant ouvrir. Qu'importe ? 11 s'en faut tirer. 



SCENE VIII. 

GRA ND SIMON , DORINE , CRISPIN. 

GRAND SIMON. MoDsicur Mirobolan est-il icy? 

DOBiiNE. Pourquoy? 

GRAND SIMON. Je voudrois luy parler. 

DORINE. De quelle part .' 

GRAND SIMON. De la mienne. 

DORINE. Qui estes-vous? 

GRAND SIMON. Je suis uu honune que vous ne connoissez pas. 

DORINE. Je le sçais. Monsieur Mirobolan vous connoist-il.? 

GRAND SIMON. Nou, ny moy luy. 

DORINE. Le voilà, mais il faut luy demander s'il a le temps de vous 
parler. 

CRISPIN, faisant le grave. Que veut-on.? 

DORINE. C'est iNIonsieur qui voudroit vous parler. 

CRISPIN. Qu'il approche, et qu'il fasse promptement. 

GRAND SIMON, après quelque révérence. Monsieur, des gens m'ont 
dit que vous étiez fort sçavant en médecine , et surtout en l'art 
de devination. Or vous sçaurez que, sur ce qu'ils m'en ont dit, je 
me suis résolu de vous venir consulter touchant une petite af- 
faire. 

CRISPIN. Dites en peu de paroles. 

GRAND SIMON. Vous sçaurez donc que j'aime une fille dans notre vil- 
lage ; or, comme il y a un certain drôle qui va quelquefois chez 
elle, je voudrois bien sçavoir de vous si elle m'aime comme elle 
dit, et si je l'épouseray; car, à vous dire la vérité, je m'en défie, 

CRISPIN. Comment est-elle faite.? 

GRAND SIMON. Eliccst grande, brune, et camuse. 

CRISPIN. Grande, brune, et camuse? 

GRAND SIMON. Ouy, Monsicur. 

CRISPIN. Prenez des pillules. 



118 CRISPIN MÉDECIN 

GBAM) SIMON. Des pillulos? 

cfiispiN. Ouy. 

GRAND SIMON. Des pillules? 

CKispiN. Ouy, des pillules, qu'on prend communément chez l'apothi- 
caire. Il en faut prendre au nombre de dix, à cause de votre 
taille. 

GRAND SIMON. Mdis il me semble que les pillules ne sont bonnes que 
pour purger les gens , et non pas pour... 

CRISPIN. Allez, faites ce que je vous dis, puis je feray le reste : c'est 
une science qui vous est inconnue. Si vous étiez sçavant, et que 
vous sceussiez le latin, je vous ferois voir des choses... 

GRAND SIMON. Monsieur, je sçais le latin, car je suis le magister de 
nostre village. 

CRISPIN. Vous sçavez le latin? 

GRAND SIMON. Ouy, iMousieur. 

CRISPIN. Eh bien, tant mieux pour vous. Encore uu coup, faites ce que 
je vous dis, et adieu ;j'ay affaire ailleurs. 

GRAND SIMON. Avaiit quc de m'en aller, il faut vous satisfaire. 

CRISPIN. C'est fort bien aviser. 

GRAND siuoîi, /oiiUlant dans sa poch^ Des pillules ! 

CRISPIN, tendant la main. Ouy, des pillules, ouy, des pillules; viste, 
viste, et adieu. 

GRAND SIMON. Voilà uu écu d'or. Si la chose réussit... 

CRISPIN. Je vousentens, c'est assez. 

GRAND SIMON, à part. Ces hommes sravaus ont toujours je ne sçais 
quoy de brusque. Adieu, Monsieur. 

CRISPIN. Serviteur. 
(// sort.) 

DORiNE, ayant refermé la porte. Un écu d'or et un écu blanc en 
si peu de temps ■ ! Moy qui t'ay fait médecin, tu devrois m'en don- 
ner la moitié. 

CRISPIN. Dorine, laisse-moy faire, nous en mangerons de bons gobets 
ensemble; pour à présent....] 
(On heurte.) 

DORINE. On heurte , voicy encore quelque pratique. 

CRISPIN. Parbleu, je commence à m'en lasser. Ah! voicy bien le diable. 



' Un écu blanc, ou louis d'argent, valait d'alwrd 60 sols, et 72 à la Hn du .siècle. 
L'écu d'or avait une valeur beaucoup plu» considérable, mais qui varia souvent: 
quand l'écu blanc valait 72 sols, l'écu d'or en valait I U. 



ACTE II, SCENE IX. 119 

SCÈNE IX. 

M1R0B0L4N, DORINE, CRISPIN. 

MiROBOLAN, entrant. Dorine, as-tu songé?.... 

DOBiNE. Monsieur, je viens de faire porter ce corps a la cave, et voilà 
un de vos confrères, qui, ayant appris que vous devez faire une 
dissection, est venu pour vous voir. 

MiROBOLA^t, après filusieurs révérences. Monsieur, quoyque je 
n'aye pas l'honneur de vous connoistre, vous y serez toujours le 
bien receu ; mais ce ne sera que demain que je conimenceray à 
travailler. Si vous voulez me faire la grâce de vous trouver à l'ou- 
verture, vous entendrez un petit discours, qui, je crois, ne sera pas 
fort commun. 

CBispiN. Ah, Monsieur! je n'ny garde d'y manquer. La réputation de 
Monsieur Mirobolan est une réputation qui... dans les choses... 
fait enfin... que... je n'y manqueray pas. 

DORINE. Monsieur, si vous voulez que j'accommode cette salle, il me 
faut laisser en liberté. 

MiROHOLAA. Tout à l'hcure. Monsieur, je voudrois vous demander 
un petit mot d'avis touchant un malade que je traite. 

CRiSPi?i. Vous m'excuserez, s'il vous plaist: j'ay une affaire qui me 
presse beaucoup. 

MiHOBOLA-v. .T'auray fait en peu de paroles. Vous sçaurez que ce malade 
a eu la fièvre quarte , tierce et continue ; enfin nous l'avons tiré 
de là. Mais il liiy reste une chose qui m'inquiète grandement 
pour luy; car, outre une grande insomnie, qui le fatigue beau- 
coup, ce qu'il crache est extrêmement blanc, et c'est à mon sens 
un très-mauvais signe, parce que a pituita alba, ar/ua inter cu- 
tem supercenit, nous dit Hypocrate; et c'est, comme vous sça- 
vez, ce que les Grecs appellent leucophegmatia. Si donc, selon 
Hypocrate, cette pituite blanche est un signe évident que l'hydro- 
pisie doit survenir, que croiriez-vous qu'il faudroit luy donner de 
plus souverain, pour empescher que cet accident ne luy survînt.' 

CRispiN. Vous n'avez pas besoin de conseil: vous estes un homme 
qui... ouy...car... enfin je ne dis rien. 

MIROBOLAN. Non, parlcz-moy franchement : je seray fort aise de 
sç.'ivoir votre sentiment là-dessus. 

CRiSPiN. .Te n'ay garde, je sçais trop... 

MIROBOLAN. l'our moy, j'agis sans façon ; je ne suis pas de ces Mes- 
sieursqui ne chérissent que leurs opinions, et qui, plutost que d'en 



120 CRISPIN MEDECIN. 

démordre, aiment mieux laisser crever ud malade. Parler, je 

vous écoute. 

(Bas, à Crispin . ) (yé Mirobolan.) 

DORii^E, Dis ce que tu pourras. Mais, Monsieur, dépt>s<*liez-vou8 , car 

j'ay plus d'une affaire. 
MiBOBOLAN. Doriue, encore un moment. 
CRISPIN. iMoDsieiir, dans c«>s sortes de maladies, je oe içaitppt si .. 

quand... là-dessus... on... la... 
MiBOROi.AN. Hom.' 

CBispiN. Des pillules .. • 

MIB0B0I..4N. Luy donner des pillules, ce seroit ruiner les parties, 

qui sont déjà fort altérées par le désordre qu'ont causé ces diffé- 
rentes maladies. 
CBISPIN. Ho, je ne dis pas cela; je dis... que des pillules que j'ay 

prises ce matin m'oMigent à vous quitter au plus tost. 
MIBOBOLAN. Oh, je uc veux pas vous contraindre. Dorine, conduisez 

Monsieur où il a besoin d'aller. Je suis votre serviteur. 
CBISPIN, se déshabillant. Je vais t'atlendre, sans raisonner davantage. 
DORINE. Moy, je vais faire mes diligences pour avoir la réponse , et 

songer en mesmc temps à faire en sorte que lorsqu'on apportera 

ce pendu nos gens n'en puissent rien sçavoir. 



ACTE m. 



SC.ÈNE PREMIÈRE. 

GÉRALDE , CRISPIN. 

CBISPIN. Eh bien. Monsieur, que dites-vous de mes aventures.' 

GÉBALDE. Je dis qu'elles sout particulières. 

CBISPIN. Pendu, médecin, des cordes, des bistouris, des doux, des 
pillules, des... parbleu, en voilà très-bien. 

GÉRALDE. Il est vray qu'en voilà beaucoup; mais il faut que lu re- 
tournes encore au logis de Monsieur Mirobolan. 

CBISPIN. Moy, Monsieur? 

GÉBALDE. Ouy, toy-mesmc. 



ACTE m, SCENE I. 121 

cRispiN. Parbleu, je ne veux point aller me faire bistouriser, ou bien 
recevoir quelques coups de baston; vous y pouvez aller vous- 
mesme. 
GÉRALDE. 11 est vray que je le puis; mais je crains, en y allant, de 
ruiner mon amour ; car si Monsieur IMirobolan venoit à me ren- 
contrer, il ne manqueroit pas d'avertir mon père des choses qui 
se passent. Pour toy, tu ne bazardes rien : il ne te connoist pas. 
CBispiN. Je bazarde mon dos, mes bras, mes jambes , mon corps; 
car, de la manière que j'ay oùy parler Monsieur IMirobolan de 
doux, de cordes, de bistouris, un médecin n'a non plus de pitié 
d'un homme qu'un avocat d'un écu. 
GÉBALUE. 11 faut pourtant, mon cher Crispin , y retourner encore 
une fois ; aussi, tu dois croire que quand je seray en pouvoir, je 
reconnoistray tous les bons services que lu me rends. 
CRISPIN. Ho, je n'en doute pas ; mais au moins dites-moy la raison 

qui vous oblige à m'y renvoyer. 
GÉRALDE. Tiens, écoute la lecture du billet que tu m'as apporté. 

faij quantité de choses à vous mander, mais je n'ay pas te 
temps de vous les écrire. Pour avoir celuy de vous faire ce mot, 
il a fallu se servir de plusieurs stratagèmes . Envoyez tantost 
Crispin : je fera y mes efforts pour tuy donner une lettre, qui 
vous instruira de tout. Si je puis ménac/er le moment de vous 
parler de bouche, croyez que je le fera y avec bien de lajoye. 
Adieu , aimez-moy comme je vous aime, et soyez certain que 
je n'auray jamais d'autre mary que vous. Alcine. 

Eh bien, tu vois, Crispin... 

CRISPIN. Ouy, je vois bien qu'il y faut aller ; mais si Monsieur Mi- 
robolan, qui m'a pris pour un pendu sous mon habit, et qui m'a 
envisagé sous l'habit de médecin, vient à me recounoistre , com- 
ment me tirer de cet embarras sans estre un peu étrillé? Hem? 
GÉRALDE. 11 est vray que cela est fort embarrassant; mais, mon cher 
Crispin, il faut bazarder quelque chose pour ton maistre. Cherche, 
invente quelque chose pour ne pas courir de risque. 
CRISPIN. Écoutez, faites-moy avoir une robbe de médecin, j'aime 
mieux paroistre devant luy en cet état, que de faire la figure d'un 
pendu. Du reste, je m'en tireray comme je pourray : j'en suis 
tantost sorti parles pillules, j'en sortiray par quelque autre remède. 
GÉRALDE. Je vais de ce pas à la fripperie pour avoir ce que tu de- 
mandes; cependant, va-t'en chez mou père pour recevoir l'ar- 
gent qu'il t'a promis, car possible en aurons-nous grand besoin. 
CRISPIN. J'y vais. Mais, ^Monsieur, apprenez-moy seulement en latin: 
Je suis médecin. 



,22 CRISPIN MÉDECIN. 

GÉRALDE. Volontiers : Medicus sum. 

CRISPIN. Medicus sum , medicus sum. 

GÉBALDE. Fort bien. 

CRISPIN. Suffit, adieu. Allez-vous-en songer à l'hahit, et moy je vais 

chez le bon homme. Medicus sum , medicus sum. C'est uik' 

belle chose que de sçavoir le latin! Il faut repasser souvent c. 

mots, de peur de les oublier : Medicus sum, medicus sum. 

C'est assez, allons-nous-en chez le bonhomme Lisidor. Mais je 

le vois qui vient icy. 



SCÈNE II. 
LISIDOR, CRISPIN, MARIN. 

LisiDOR. Que fais-tu en ce lieu ? 

CRISPIN. Monsieur, ennuyé d'attendre au logis, je me promenois. 

LISIDOR. Où est ton maistre? Dis-moy. 

CRISPIN. Voilà une belle demande! Il est h Bourges. Vous plaist-il 
de me donner de l'argent, aiui que je m'en retourne? 

LISIDOR. Ouy dà. Dis-moy, où loge-t-il à Bourges.' 

CRISPIN. Hé, il loge... proche les fxolos. 

LISIDOR. Comment nomme-t-on l.i rue ? 

CRISPIN. La rue? 

MSiDOR. Ouy. 

CRISPIN. On la nomme... on la nomme... Vous y avez été devant 
moy, vous le sçavez bien. 

LISIDOR. Mais encore? 

CRISPIN. Il ne m'en souvient plus : il y a des pendars de noms dans 
cette ville, qui sont si difficiles à retenir que je ne sçaurois les 
mettre dans ma cervelle ; et puis, je ne m'en soucie guère. A 
quoy bon s'aller embrclicoquer l'esprit de ces bastards de noms.' 
Quand on est logé , on est logé. 

MARIN. 11 a grande raison. 

CRISPIN. Morbleu, taistoy , ou bien... vois-tu... jarnie! Enfin... 

LISIDOR. Patience... 

CRISPIN. C'est que je ne veux pas qu'il se mesie de ce qu'il n'a que 
faire. 

LISIDOR. Tais toy Que fait ton maistre ordinairement? 

CRISPIN. Il étudie; puis il a souvent à disner et à souper des gens 
avec qui il parle latin comme tous les diables. Ce que j'y trouve 
de plaisant, c'est qu'ils se querellent comme s'ils vouloient s'é- 



ACTE III, SCÈNE II. n3 

trangler le blanc des yeux. Après, ils s'appaisent en beuvaut 
chacun cinq ou six coups. 

LisiDOR. Cela n'est pas mal ; mais cependant trois ou quatre per- 
sonnes m'ont dit qu'il étoit en cette ville, et qu'on l'y avoit veu. 

CRispiN. Celuy qui l'a dit en a menti, et je le soutiendray devant 
toute la France. 

LisiDOB. Confesse la vérité, je n'en parleray point. Il est icy? 

CRispiN. Je ne le confesseray point, car cela n'est pas vrày. 

LISIDOB. Oh, je sçais bien que si, moy; et si lu déguises davantage... 

CRispiN. Vous voulez donc me faire dire une chose qui n'est pas.^ 

LISIDOR. J'ay donc meuti.^ 

CRispiN. Vous avez tout ce qu'il vous plaira, mais cela n'est pas, 
cela n'est pas. 

MARIN. Monsieur, quittez-Ià cet impertinent, il vous mettroit en 
colère sans raison. 

CRispiN . Impertinent ! morbleu, tu en as raenty ; il faut t'en faire taster 
tout du long et tout du large. 

{Ils veulent se battre.) 

MARIN. Viens, viens, que je t'ajuste de toutes pièces. 

LISIDOR, les séparant avec son baston. Coquins, si vous ne vous 
arrestez, je vous donneray cent coups. Ah! morbleu, c'en est 
trop. Crispin, puisque ton maistre n'est pas à Paris, je te com- 
mande de l'aller au plus tost retrouver à Bourges, et de luy dire 
que quand il m'aura fait sçavoir son adresse, je luy feray tenir 
de l'argent par un banquier de cette ville. 

CRISPIN. iMals, Monsieur... 

LISIDOR. Point de réponse davantage ; n'approche pas seulement de 
mon logis, si tu ne veux avoir cent coups de baston. 

CRISPIN. SI vous me battez, je sçais bien ce que je feray. 

LISIDOR. Que feras-tu? 

ciiispiN, ynnntrant Marin. Je le frotteray comme un diable. 

LISIDOR. Pourquoy le frotteras-tu? 

CRISPIN. Hé, pourquoy me battrez-vous? 

LISIDOR. Parce que tu es un fripon. 

CRISPIN. Et parce qu'il est un factotum, et qu'il veut me faire battre. 

LISIDOR, levant son baston. Je te donneray... 

CRISPIN. Donnez pour voir, vous verrez si je ne luy rendray pas. 

LISIDOR. Ah, morbleu ! je n'en puis plus souffrir. 

{Lisidor voulant frapper Crispin de son baston, Crispin baisse 
la teste., ce qui Jail que Lisidor tombe, et Crispin va donner 
un coup de poing à Marin., qui tombe de l'autre costé, et cepen- 
dant Crispin s'enfuit.) 



124 CRISPIN MEDECIN. 

SCÈNE III. 

LISIDOR, MARIN. 

MARIN. Ah! le traistre! Je crois qu'il m'a estropié de ce coup. 

LISIDOR. Afarin, viens m'aider à me relever. 

MARIN, se relevant. Hé Monsieur, j'aurois besoin qu'on me relevast 
nioy-iiiesme. 

LISIDOR, se relevant aidé de Marin. Le coquin t il le payera. 

MARIN. Si Jamais je l'attrappe, il s'en repentini. 

LISIDOR. Je me suis blessé l'épaule en tombant. 

MARIN. Et moy, Je crois que j'ay la mandibule démise. 

LISIDOR. Il t'a donné un furieux coup! 

MARIN. De toute sa force. 

LISIDOR. 'Patience. 

MARIN. Il faut bien la prendre malgré moy. 

LISIDOR. Va voir si Monsieur ^lirubolan est au logis. 

MARIN. Quoy, Monsieur? voiis voulez encore luy parler de votre ma- 
riage, après que sa fiMiinu' vous a dit à vostre nez (|ii*il n'en st'r.i 
jamais rien ? 

LISIDOR. Il n'importe, j(> veux i.ure encore une tentative. 

MARIN. Fort bien; c'est-à-dire que vous voulez vous faire refuser 
encore une fois, et que vous prenez plaisir d'entendre chanter 
vos louanges à contre- poil. 

LISIDOR. Je t'avoue ingénument que je m'attens à ce refus , et que 
mesme j'en suis en quelque façon consolé ; mais Je veux avoir la 
joye de dire le fait à Monsieur Mirobolan, et de luy faire sçavoir 
qu'il ne passera jamais dans mon esprit que pour un homme qui 
se laisse mener par le nez comme un. fat. 

MARIN. Mais de quoy cela vous peut-il servir? 

LisiDOB. Fais seulement ce que Je te dis; vois s'il est au logis. 

SCÈNE IV. 

DORINE, LISIDOR, MARIN. 

M \Rm, frappant à la porte de Mirobolan. Holà. 
DORINE. Qui est-ce? 
MARIN. Monsieur Mirobolan est-il icy? 
DORINE. Mon. Qui le demande? 



ACTE III, SCÈNE V. 125 

LisiDOR. C'est moy, ma chère. 

DOHiNE. Il n'y est pas. Voulez- vous parler à Madame? Elle est là- 
haut qui dort, je l'iray éveiller. 

LISIDOR. Il la faut laisser reposer. Ma chère enfant, si tu pouvois 
par tes soins la faire consentir à me donner Alcine en mariage, 
je ferois... 

DORiNE. Vous donner Alcine en mariage .!* Que diantre en feriez 
vous, à l'âge où vous estes? 

LisiDOR. Hé, j'en ferois... 

DOHiisE. Ma foy, vous n'en feriez toujours rien qui vaille. Mais n'avez- 
vous autre chose à me dire ? Je rentre. 

LISIDOR. Ma chère, dis à Monsieur Miroholan que son amy Lisidor 
étoit venu pour le voir, et que je le prie de penser à ce qu'il m'a 
promis. Adieu, ma bonne enfant, 

DORiNE. Adieu, Monsieur, je n'y manqueray pas. Ce bonhomme 
est-il fou de prétendre épouser une fille de dix-huit ans? 11 faut 
avouer que quand la vieillesse se met l'amour en teste, elle fait 
cent fois plus d'extravagances que la jeunesse. 

SCÈNE V. 

CRISPIN, en habit de médecin, DORINE. 

CRISPTN, sortant. Chez moy, chez moy, vous dis-je; là, je vous ré- 
pondray de bonne sorte. 

DORINE. Qu'as-tu, Crispin? et d'où vient que tu es habillé de cette 
manière? 

CRISPIN. Deux visages que j'ay rencontrés qui m'ont dit qu'ils étu- 
dioient en médecine, et qui m'ont demandé mon sentiment sur la 
trans... la... la... la... la transconfusion du sang. Ils m'ont 
quasi fait devenir sourd à force de me parler. 

DORINE. Que t'ont-ils dit? 

CRISPIN. Que diable sçais-je moy ? Une beste sur une autre... L'ar- 
tère... le sang littéral... artérial .. Un tuyau par où entre le 
sang... une beste morte, l'autre qui ne vaut guère mieux... Le 
mauvais sang répandu... le bon dans les veines de l'autre beste... ' 

■ On s'occupait beaucoup alors de la question de la transfusion du sang. Elle 
avait été soulevée à Paris dés 1658. et le chimiste allemand Lihavius l'avait exacte- 
ment décrite, assez longtemps auparavant, dans un de ses ouvrages ; mais le mé- 
decin anglais Rictiard Lower fut le premier qui en lit une expérience publique, à 
Oxford en 1665, et c'est à partir de ce moment surtout qu'on] s'en occupa. Les 
Journaux de 1667 sont remplis de détails et de discussions à ce sujet. 



126 CRISPIN MEDECIN. 

Knfiri, le diable les emporte avec tout leur raison nemeDt. 
DOBINE. Tu devois leur ordouuer des pillules. 
CBispiN. Taurois voulu de tout mon cœur qu'ils en eussent eu 

chacun cinquante dans le ventre. 
DOHiKE, riant. Mais pou rquoy as-lu cet habit? 
CBISPIN. Je Tay pris pour avoir plus de facilité d'entrer chez vous^ 

et pour... 



SCENE VI. 

LISIDOR, MARLN, CRISPIN, DORLNE. 

LISIDOR, rerenant. Ma chère Doriue, j'avois oublie »lr ir (Iihiikt 

cette bague, mais je veux recouvrer... 
CRisiMN, se tournant de foutre conté. Ha... 
MARIN. Monsieur, si je ne me trompe, voilà Crispiu habillé en robe 

longue. 
LisiDOB. Que Tais tu icy avec cet habit? 
CBISPIN, /a/.va/</ le grave. Que souhaitez-vous de moy? Avez-vous 

quelque maladie secrette? Dites : en l'absence de Monsieur Miro- 

bolan, je pourrois vous donner quelques bons avis. 
LISIDOR. Non, coquin, nous n'avons point de maladie. 
CRISPIN Coquin! 
LisiDOB. Ouy, coquin! 

CBisiMN. Non sum coquinls, medicus sum, medicus sum. 
LISIDOR. Toy, médecin? 
CRISPIN. Ouy, médecin, et vous estes un impertinent Araca, los- 

TOVÏ, BABITONOVAÏ, FOBLUTOM , TRAN.SCOÎ^FL'SIONA... Si VOUS 

étiez raisonnable , je vous parlerois de la transconfusion, mais 

je vois bien que vous en tenez. Allez, prenez des pillules. 
LISIDOB. Si je preiis un baston, je t'en donueray cent coups. 
CRISPIN. Ce sera contre mon ordonnance. 
DORiNE, à Crispin. Monsieur, entrez au logis pour y attendre nosfrc 

maistre , et laissex-là ces extravagans. 
CRISPIN, rentrant avec Dorine. Il est vray que je feray mieux. 
MARIN. Monsieur, je doute que ce soit Crispin, car il parle latin. 
LISIDOR. C'est asseurément luy-mesme; je me doute de quHque 

fourberie, et je veux entrer là-dedans pour en estre éclairci. 
{Iljrappe à la porte.) 
BOBINE, revenant. Que demandez-vous, ISlonsieur? Est-ce que vous 

voulez quereller encore cet honneste homme qui est chez nous? 



ACTE III, SCÈNE VIII. 127 

LisiDOB. C'est un fripon.de valet... 

DOBiNE. Cela n'est pas vray : c'est un des confrères de notre maistre, 

et vous avez mauvaise grâce de parler de la sorte. Je m'en plain- 

dray tantost à... 

SCÈNE VII. 

MIROBOLAN, LISIDOR, DORINE, MARIN. 

MiROBOLAN, sortant. Je vous soutiens que cela n'est pas possible, 
et que cette opinion est extravagante. 

LISIDOR. Monsieur... 

MiBOBOLA>\ 11 faut penser bien creux, pour imaginer une chose si 
éloignée du bon sens. 

LISIDOR. Monsieur, je veux... 

MIROBOLAN. 11 faut saus doute que cette vision vienne d'un homme 
qui avoit la fièvre chaude. 

DORiAE. Qu'avez-vous, Monsieur, et qui vous oblige à vous emporter 
de la sorte? 

MIROBOLAN. Des gcus qui me soutenoient opiniastrément la transfu- 
sion. 

DORINE. Ils sont fous... 
MIROBOLAN. SailS doutC. 

LISIDOR. Ils n'ont pas raison, car elle a été condamnée publique- 
ment. Vous sçaurez... 

SCÈNE VIII. 

LISE, MIROBOLAN, DORINE, LISIDOR, MARIN. 

LISE, à Dorine. Monsieur Mirobolan est-il icy.' 
BOBINE. Le voilà. Elle vient fort à propos, 

MIBOBOLAN. QuC lllC VOulcZ-VOUS? 

LISE. Je voudrois que vous fussiez pendu. M'avoir ordonné des pil- 
lulcs qui m'ont pensé faire mourir ! 

MIROBOLAN. Moy .^ 

LISE. Ouy, vous. Voilà comme vous faites, bons affronteurs '. Vous 
ordonnez souvent les choses à tort et à. travers. Allons, prens, et 
rencontre si tu peux. Des pillules pour retrouver un chien perdu! 

' Menteurs, trompeurs. 



128 CRISPIN MÉDECIN. 

MiBOBOLAN. Vous VOUS méprenez, je ne vous ay jamais veue. 
LISE. .Tamais? ne vousay-jc pas tantost donné un écu blanc? 

MIBOBOLAN. VoUS PSteS follC. 

LISE. Tu en as menty, et... 

SCÈNE IX. 

GRAND SIMON, LISE, MIROBOIAN , LLSIDOR, DORINK, 

MARIN. 

GRAND SIMON. Ail! si je rencontre ce .Monsieur Mirobolan, je m'en 

vais luy clianler diablcnjout ^a gamme.' 
LISE. Tenez, le voilà. 
GRAND SIMON. Parblcu, Monsieur, il faut que vous soyez un grand 

ignorant, d'ordonner des pillules pour sçavoir si Ton est aimé 

d'une fille! Et moy, bien fou de les avoir prises ! Elles m'ont quasi 

envoyé en l'autre monde, et je n'en suis pas eneore remis. 
MiROROLAN. Vous cstes fous , de me parler de la sorte : je ne vous 

connois point. 
GRAND SIMON. Ne VOUS ay-je pas tantost donné uo écu d'or? 
LISE. Il vous va tout nier, comme il m'a fait. 
MiROBOLAN. Il faut VOUS mettre tous deux aux petites maisons, car 

vous estes des fous. 
GRAjiD SIMON. Morbleu, tu en as menty, je ne suis point fou ; trêve à 

de tels discours, car je pourrois bien te donner de mon baston 

sur les oreilles. 
LISE. Et moy, t'arracher la barbe. 
MIBOBOLAN. Ail! c'eu cst trop endurer. Donne, qu'on aille quérir 

un commissaire. 
GBAND SIMON. Qu'elle aille, qu'elle aille, je l'attcus. 
LISE. Et moy aussi. 
GBAND SIMON. Vous vcrrcz quc ces Messieurs tueront les gens, et 

qu'ils auront encore raison ! Parbleu, je veux r'avoir mon écu d'or. 
LISE. Et moy mon écu blanc, ou je feray grand bruit. 
BOBINE. l\Ia foyîsi vous ne tirez païs, j'iray chercher le commissaire. 
GBAND SIMON. C'cst cc quc je demande. 
LISE. Et c'est ce que j'attens. 



ACTE m, SCENE X. 129 



SCÈNE X. 

FELIANTE, CRISPIN, LISIDOR, MIROBOLAN, DORINE , 
MARIN, GRAND SIMON, LISE. 

CRISPIN, sor^on^. Mais, Madame... 

FELIANTE. Mais, MoDsieur, encore une fois, je ne veux pas que ma 

fille parle aux gens teste à teste. Si vous avez envie de voir mon 

mary, vous pouvez prendre le tems qu'il soit au logis. 
CRISPIN. Madame, vous pouvez croire que... 
FELIANTE. Je sçais ce qu'il faut que je croye; mais, encore un coup , 

vous n'avez que faire chez moy quand mon mari n'y sera pas. 
LISE, à Simon. Il me semble que ce visage ressemble bien à celuy qui 

m'a ordonné des pillules. 
(iEAND SIMON. Parbleu , c'est le médecin qui m'a pensé faire crever. 

Ah ! trompeur! tu me rendras mon argent 
LISE. Tu me rendras aussi le mien. 

LISIDOR, le prenant au collet. Ah ! coquin ! je te tiens à présent. 
CBispiN. Non sum coquinus, medicus sum. 
MiBOBOLAN. Mcssicurs, il ne faut pas maltraiter un de mes confrères 

de la sorte : on doit luy laisser conter ses raisons. 
LISIDOR. C'est le valet de mon fils. 
LISE. C'est le médecin qui nous a ordonné des pillules. 
GHA>D SIMON. Et qui m'ont donné bien de la peine. 
LisiDOB. Coquin, réponds donc à toutes ces choses. 
G RispiN, à lÂsidor. Monsieur, il ne vous faut plus rien déguiser : vostre 

fils n'a point sorty de Paris, à cause de l'amoiir qu'il a pour la 

fille de Monsieur Mirobolan ; elle l'aime passionnément, enfin 

ils s'aiment tous deux, et m'ont fait jouer plusieurs personnages 

pour les servir dans leurs amours. 
FELIANTE. Ma fille aime ton maistre ? 
CRISPIN. Ouy, Madame, et fortement. 
FELIANTE. Encorc pour le fils, c'est quelque chose; mais pour le 

père, il ne doit jamais espérer d'épouser ma fille. 
(iEAND SIMON. Mais qui t'obligeoit à nous faire prendre des pillules? 

Cela pouvoit-il servir de quelque chose pour les amours de ton 

maistre? 
CRISPIN. Ce sont des choses dont je vous éclairciray dans un autre 

temps. 
MIBOBOLAN. Yous voycz bicD que vous me blasmiez sans raison ; 

CONTEHP. DE HOLIÈRE. — 11. 9 



130 CRISPIN MËDKCIN. 

iiKiis faites-moy la grâce de revenir une autre fois, je vous pro- 
mets de vous contenter d'une façon ou d'autre. 

LISE. J'y consens, mais n'y manquez donc pas. 

GRAND SIMON. J'y couseus aussi; mais au moins, plus de pillules. 
MiBOBOLAis. Non. Adieu. 

LisiDOR. Ton maistre, dis-tu, aime passioiuiément la fille de Monsieur 
Mirobolan.' 

CRISPIN. Ouy, Monsieur, et cent fois plus que je oe vous dis. 

LisiDOfi. Hé bien, si la chose est ainsi, je vois bien que c'est une né- 
cessité de causeutir qu'il l'épouse, pourvcu que le père et la mère 
y consentent. 

MiBOBOLAN. Pour moy, je le veux de tout mon coeur, pourveu que ma 
femme le veuille. 

FELiANTE. Je nc sçais pas bien si je le dois vouloir. 

MjBOBOLAN. lié, ma femme... 

FELiANTR. Puisquc VOUS m'en priez, j'en demeure d'accord. 

LISIDOR. Oùiîstil donc ton maistre? 

CRISPIN. Le voilà qui vient tout à propos. 

SCÈNE DEKiMEKE. 

GÉRALDE, MIROBOLAN, FELIANTE, LISIDOR, DORmE, 
CRISPIN, MARIN. 

LisiDOR. Venez, Monsieur de Bourges. 

GÉRALDE, se jettaiU aux genoux de son père. Ah mon père! je vous 
demande pardon. 

MiBOBOLAN. Hé, mou Dieu! laissons tous ces beaux discours : en- 
trons au logis, et là nous discuterons toutes les choses. 

FELIANTE. C'cst fort bien avisé ; allons, rentrons. 

MIROBOLAN. Allons, Monsieur Lisidor, l'honneur vous appartient. 

LisinoR. Puisqu'il vous plaist, entrons. 
{Ils rentrent.) 

CBispiN. Marin? 

MABiN. Que veux tu.' 

CBISPIN. Puis qu'en tout aujourd'huy j'ay si bien réussi, 
Je vais, je vais, morbleuje vais entrer aussi. 



FIN. 



SCÈNES DÉTACHÉES 



DE 



CRISPm MUSICIEN, 

COMÉDIE EN CINQ ACTES, EN VERS, 
1074. 



PERSONNAGES. 
PHKI-ONTE, 



MELANTE, j 

DORAME. 

DAPUNIS , j j.„gg jç Doraïue. 

LISE, ) 

TOINON, servante de Dorame. 

FANCHON , servante de Plielonte. 

XS ! ^^- 

CRISPIN, valet de Phelonte. 
LE BRETON, valet de Mêlante. 
LA RONCE, laquais de Phelonte. 
UN MAISTRE DE MUSIQUE 

La scène ett à Paris, danê la maitom ée PktIemU, tl dams ctlU dt Dorame. 



SCÈNES DÉTACHÉES 



DE 



CRISPIN MUSICIEiN. 



ACTE II. 

(Crispin se présente chez Daphnis, lille de Dorame, de la part de Phelonte. 
Daphnis s'élojgne avec Toinon, la suivante, pour aller] chercher un billet , 
qu'elle le charge de remettre à son maitre, et, au même moment, Dorame rentre 
chez lui et surprend Crispin qui attend.) 



SCENE V. 



DORAME, CRISPIN. 



DOBAME, 
CRISPIN. 
DOBAME, 

CRISPIN. 
DORAME. 
CRISPIN. 



DORAME. 

CRISPIN. 
DORAME, 

CRISPIN. 
DORAME. 

CRISPIN. 



entrant. Un homme en mon logis! qui l'y peut attirer.? 

Mais dois-je croire?... Ah Ciel ! que faire? c'est Dorame. 
à part. Ma présence luy cause un peu de trouble en l'ame. 
N'est ce point un voleur? Que faites- vous icy? 
Hé... De ce que j'y fais qui vous met en soucy? 
Insolent, apprenez qu'icy je suis le maistre. 
Je n'avoispas. Monsieur, l'honneur de vous connoistre; 
J'ay tort d'avoir parlé... comme j'ay répondu, 
J'en demande pardon. 

Mais céans que fais-tu ? 
Répons. 

Je n'y fais rien , Monsieur, je me retire. 
le prenant au collet. 
On ne sort pas ainsi. 

Mais... 

Non, il me faut dire 
Le sujet qui te porte à te rendre chez moy. 
Monsieur... Monsieur... 



,34 CRISPIN MUSICIEN. 

DOBAME. Ué bien? 

cB,sp,^. Tout ton*, voyM-voitt... 

DOBAME. Q«Oy- 

CBispiN. Enfin je suis... suffit. 

{/Iveut é'enaUer.) 

DOBAME, l'arrestant. Ce n'est pas là répondre. 

Ton soin à m'écbapper ne sert qu'à te confondre. 
Et tes yeux me font voir les regards d'us Totour; 
Mais tu seras pendu. 

cRispiK. J^ suis homme d'honneur 

DOBAME, le tenant. Holà, quelqu'un, holà! 



SCÈNE VI. . 
DORAMb, CKb.i'l.N, ToINON. 

TOINON , sortant étonnée. Que vois- je? Noctre maiftre ? 

Tout est perdu. 
DOBAME. Toinon, que fait ici ce traistre? 

TOiNON, interdite. Ne vous l'a-t-il pas dit? 
DOBAME. Je n'en puis rien sçavoir. 

TOiNort, revenant à elle. 

à part. Ah bon! à Dorante. Civilement il faut le recevoir. 
DOBAME. La raison ? 
TOINON. Cest... 

DOBAME. QllOV . c'Ml? 

TOiNON. In roaistre de moiique, 

Envoyé de la part de madame Angélique, 

Pour vos fliles. 
DOBAME, le saluant humblement. Monsieur, excnsez-moy, j'ay tort; 

Mais pourquoy, s'il vous plaist, vous obstiner si fort 

A ne répondre pas ? 
CBispiN, feignant de la colère. Est-ce ainsi qu'on en use ? 

Me traiter de voleur... 
TOiNON. Quelquefois on s'abuse. 

D'ailleurs, eu pareil cas on peut bien s'abuser, 

Et vous n'avez pas lieu de vous scandaliser. 

Que ne répondiez- vous? car il faut qu'on s'expfiqoc. 
CRISPIN. Je suis homme d'honneur, et maistre de musique : 

Voilà mes qualitez 



ACTE II, SCENE VII. 136 

DOBAME. Ah, Monsieur, je le croy. 

CRispirt. Me faire un tel affront! 

Tomo:\. Bon , voilà bien de qu«y ! 

CRispiN. Voleur! 

DOBAME. Je suis, Monsieur, tout à votre service. 

à Toinon. La plupart de ces gens sont remplis de caprice : 

Estre un musicien! qui diable l'auroit dit, 

A voir cette ligure, et mesme son habit ? 
TOINON. Il est vray. 
CKispiN, feignant de se mordre les doigts. 

Moy, voleur! 
TOINON, a Crispin. Tout franc, c'est votre faute, 

Et faire icy le fier, c'est compter sans son hoste. 
a Dvrame. Il faut le laisser dire, et ne pas vous fascher. 
DOBAME, à Toinon. 

C'est bien à ses discours que je veux m'attacher! 

Il peut toujours parler sans que j'en sois en peine. 
TOINON. Ma maistresse a, Monsieur, un reste de migraine, 

Qui ne luy permet pas de descendre à présent : 

Vous plaist-il de noonter? 
CBisPiN, marchant , fièrement. Montons , j'en suis content. 

TOINON, à Dorame. Monsieur, vous... 
DORAME. Là-dessus à rien ]<' ne m'oppose. 

Allez. Il faut un peu leur souffrir quelque chose : 

La musique est un art qui contente'l'esprii , 

Et qui dans le couvent donne quelque crédit. 

SCÈNK VII. 

DORAMK, UN MUSICIEN. 

LE MUSICIEN, entrant et parlant gascon. 

Monsieur. 
DOBAME- Que vous plaistil? 

LE MUSICIEN. De la part d'Angélique, 

Je viens... 
DOBAME. Ht* bien? 

LE MUSICIEN. Je suis un maistre de musique : 

On dit que votre fille en cherche un excellent , 

Et j'ay pour ce grand art un merveilleux talent ; 

Surtout j'y suis sçavant autant qu'on le f>eut estre. 



,36 CRISPIN MUSICIEN. 

Et, sans trop me vauter, j'y suis assez grand maistr»\ 

DOBAMB, à part. Que veut dire cecy? 

LB MUSICIEN, parlant gascon. Monsieur, c'est un grand bien 

Quand un raaislre est habile, et qu'il n'ignore rien ; 
C'est pour un écolier un fort grand avantage. 

DOBAME, secouant ta teste. 

(doutons jusqu'au bout. 

LK MusiciBW. Que Cm un rare ouvrage 

Qu'un grand musicien! 

DOBAME. -lo le crois comme vous. 

LE uLSiciBN, parlant gascon. 

Mais on en voit si peu !... Je crève de courroux 
De voir cent Mirmidons, en ee siècle où nous sommes, 
Près les plus éclairés se croire de grands hommM, 
Kt ces rats , soutenus par cabale de gens 
De|>ourvus à la fois d'esprit et de bon sens. 
IVIonsieur, si j'ay l'honneur d'apprendre à votre fille. 
Vous verrez dans mes chants un certain tour (pii brille, 
Et qui, sans me vanter, me sçait tirer du pair. 
Nous touchons le théorbe', et nous chantons un air. 
Pour le moins aussi bien qu'aucun qui soit en France : 
Ce n'est pas coucher gros * . 

DOBAME, à part. Ah, quelle sufOsance ! 

Que tous ces gens sont vains ! 

LE MUSICIEN. ' Plaist-il? 

DOBAMB. Je ne dis mol. 

LE MUSICIEN. Monsieur, dans mon métier je ne suis pas un sot. 

DOBAMB. A.h! je vous crois, l^lonsieur, un grand maistre en mu- 

[sique. 
{Dorante le regarde.) 

LE MUSICIEN. Et de plus gentilhomme Ouï, Monsieur, je m'en pique, 
Car la musique enfin ne dégénère pas '. 



' Espèce (le luth à deux manche)', dont le ^second, plai long que le premier, 
soutient les huit dernières cordes, qui rendent les sons les plus graves. Le Ihéorhe 
était un des instruments favoris du célèbre LAmbetU Avec l'épinelte, le luth et le 
clavecin, etc., il était considéré comme un instrument réservé aux personnes de 
condition, tandis que le hautbois, le tifre, le violon, le tabourin, la musette, la 
guitare, elc, étaient réservés aux personnes de condition inférieure, aux Iwhé- 
miens, farceurs et valets. (Voir la Dispute du Luth et de la Ouifirr, dans la Mniton 
des jeux, 3<- partie, et la première lettre de M"* de Monipensier a M"» de Mot- 
teville. ) 

» Ce n'est pas beaucoup dire, beaucoup s'aventurer, coucher gros jeu. 

^ Ne fait pas dégénérer. Les lettres-patentes accordées à l'abbé Perrin en iee7, 



ACTE II, SCENE VllI. 137 

Si ce grand art pour nioy n'eust eu beaucoup d'appas, 
Sans doute je serois avancé dans l'armée , 
Où je verrois du Roy ma valeur estimée. 

D OR AME, à part. Le grand fou ! 

LE MUSICIEN montrant CendroU du cœur. 

Grâce au ciel, nous avons cela bon. 
Et je sçais m'en servir de la bonne façon ; 
Car, quand l'occasion se trouve un peu pressante. 
Je sangle un coup d'épée aussi bien que je chante. 
(// allonge une estocade à Dorame avec la main.) 

DOBAMB, portant la main à son estomach. 
Fort bien. 

LE MUSICIEN. Je soais qu'il est force musiciens, 

Qu'avec juste raison ou estime des riens ; 
Mais, si j'en étois cru, dans l'état où nous sommes, 
Les bons , à leur mépris , seroient faits gentilshommes. 

DORAME. Quel besoin, pour chanter, de cette qualité! 

Par-là l'on n'en est pas beaucoup mieux écouté. 

LE MUSICIEN. Ce grand art est un art digne d'un rang sublime. 

DOBAME. Et cet art est un'^art dans la commune estime. 
Quant à moy, franchement, j'en suis peu curieux : 
, {. apercevant Crispin.) 

Parlez-en à Monsieur, il vous répondra mieux ; 
Moy, j'écoute. 



SCÈNE VIII. 

DORAMK, CRISPIN, LE MUSICIEN , partant toujours gascon. 

LE MUSICIEN. .Monsieur sçait-il de la musique? 

DORAME. J'ignore s'il en sçait, mais je sçais qu'il s'en pique. 

LE MUSICIEN, riotant. 

Ah! Monsieur a tout l'air d'un chantre de lutrin : 
Il est propre à chanter à quelque Tabarin , 
Ou bien à l'Orviétan ' ; je le vois à sa mine. 

pour rétablis».einpnt de l'Académie de musique, déclaraient que les gcntiistiommes 
et nobles demoist- Iles pourraient y figurer sans déroger. 

' Tabarin était, comme on sait, l'associé de Mondor, célèbre vendeur de baume, 
qui trônait sur la place Daupliinedans la première moitié du dix-septième siècle. 
Il débitait des lazzis et des gaudrioles, entamait avec Mondor des dialogues 
biscornus, et jouait même des farces pour aider au débit des drogues. Mondor et 



i;^^ CRISPIN MISICIEN. 

radinire son habit cl sa taille poupine. 

Je gage que ^lonsieiir touche quelque instruQient. 
DOHAMB. Cela peut estre vmv 
LE MUSICIEN. Mais délicatement. 

A|)paremnioul, .Monsieur, vous jouez de la vielle»? 
r.RisPi;*, bas. Que dire? haut. Et nous jouons... 

(Il fait de la main comme sUf fouolt de la vielle.) 

LE MUSICIEN. '" ^""^ ""'"^ "" m«><>''ll' 

Qu'on doit suivre partout 
CBispin I' " ^''^ '^^t point douter. 

LE MUSICIEN. Sur uo irio nouveau petit nn vous consulter ? 
CRISPIN, à part. Payons d'effronten 
LE MUSICIEN, luy montrant un papU,. i^., ..utes-moi la grâce 

De m'éclaircir un peu sur ce qui m'embarrasse : 

Cest im certain endroit que j'ay peine h sauver. 
CRISPIN. Pour en venir à bout il falloit y rcsver. 
LB MUSICIEN. Voyez, de vos avis ne soyez point avare : 

Ixi basse va (\<- "• -• / ■•(? la li quarre. 

Hem? 
CRISPIN, après avoir ret/an/i. 

Voilà des accords dont je suis enchanté. 
LE MUSiciBN. Ces accords ne font |ws cette dlfUculté** 

Je sçais que ces derniers ont peu de consonnance ; 

Mais j'ay, pour m'en tirer, certaine intelligence. 

Que peu de nos sçavans poss(rdeut comme moy. 

li», voyez. 
CRISPIN, bas. Je voudrois te Toir au diable. 

LE MUSICIEN. Quny? 

CRISPIN. Rien. 
LE MUSICIEN. C'est cct A mi lu qui me fait de la peine. 

Et pour le bien sauver, il me met à la gèoe. 

Que feriez-vous. Monsieur, dans un tel embarras? 

Tabariii avaient des joueurs Je viole sur leur lliéàlre en plein veot. L'Orviélin, 
dont le nom est devenu proverbial comme celui de Tabarln, s'appelait HIérooymo 
Ferranti; il était natif d'Orvièle, d'où Mdrogae avait pri« le nom U'Orviél.n 
sous lequel il était connu lui-même. Il avait également uo IhéAtre en plein an 
sur le Ponl-Neur, vers la même époque et un peu plus lard quif Tabarln. 

' La vielle, dès le moyen âge, était regardée comme un InAtrumcnt du demii 
ordre, réservé aux JoDgleur» vulpaires. Le» neadiaols H le» a»e«|{le* <les rue» 
l'avaient accaparée : elle correspondait à peu prèi à noire orgue d<- Barbarie. 
Callot n'a pas oublié le Joueur de vielle dans sa série desGiM-ux II en était de 
même du violon. Cependant dein personnasen («meux, la Rose el Janol, venaient 
de réveiller le yoàl de la vielle et d.' la refti-l<r.« un peu en bonneur. (CasUI-Blaze, 
Molière, musie., H, lis.) 



ACTE II, SCENE VIII. 139 

CRispi:x. A vous dire le vray... je ne l'y raettrois pas. 

LE MUSICIEN. Pourquoy non? 

CRisPi>. C'est que... Non, je ne vous veux rien dire. 

LE MUSICIEN. Donnez-m'en la raison, et daignez m'en instruire. 

Cîi\svis, regardant le trio. 

C'est que cet E mi la qui vous met en soucy , 
Et que ce mi B fa que vous traitez ainsi, 
Sortant de la Z>e mode, en fait la raisonnance ', 
Qui rentrant en B mol, forme la conséquence. 
Il faut considérer, quut remija sol la, 
Rebattaut par B qicarre, et puis s'arrestant là , 
Font des accords aigus... s'il faut que je m'explique. 
Qui fait que dans les sons.. <^ on voit delà musique... 
Comprenez- vous bien? 

LE MUSICIEN. ISon, je ne vous entens pas ; 

Ce discours n'est pour moi qu'un galimathias. 

CRispiN. Tant pis. 

LE MUSICIEN. D'où vicnt? 

CBispiN. Il faut manquer deconnoissauce, 

Ou posséder au moins bien peu d'intelligence, 
Pour me répondre ainsi; car Monsieur m'entend bien. 

DOBAME. Il est vray que j'entens, mais je ne compcens rien. 

CBISPIN, à Dorame. 

Np perdez pas cecy : la quarte^ ou bien la quinte... 
Formant des embarras... jette en un labyrinte. 
[au mus.) Qui fait que vous tombez dans la difCculté. 
(à Dor.) Or la tierce, la fugue... en cette extrémité, 

Rentrant subitement, fait voir, ne vous déplaise, 
{au mus.) La seconde du son, et la rend plus mauvaise; 
(à Dor.) Car \e dessus... la basse... entrant dans l'unisson... 

' Tout ce (|ue dit Crispin est pur galimatias, bien entendu: il parle musique 
comme Sganarelie parle médecine dans le Médecin malgré lui. Mais sur l'expli- 
cation de ces termes de la vieille notation musicale, E mi la, mi U /a, etc., on 
peut consulter Laborde, Essai sur la musique ancienne et moderne, L II, 1. 3,' 
ch. 6 ; et de Blainville, Hist. génér. de la musique, I >G7, p. 68-C9, etc. « Les anciens, 
dit Castil-Blaze, se servaient des lettres de l'alphabet pour dé.signer les sons de 
leur échelle et les cordes de leurs instruments. La letlre A, appliquée au son de 
la, prouve que ce son était le premier dans la composition de leur échelle... LeK 
sept lettres a b c d e f g signifient donc la même chose que la si ut ré mi fa sol. 
Dans l'ancienne ga*me française, la lettre A élail appelée mi, quinte de la, quand 
on chantait au naturel, et la, quinte de ré, (|uaiKl on chantait par bémol. Â n'était 
donc en celte gamme, 'que tantôt rw/ et laiilol ta; c'est pourquoi les Français 
l'appelaient ,4, mi la. Les mêmes dénominations s'appliquaient a toutes les lettres 
représentant les notes de la gamme, et l'on disait par con.sé(|uenl aussi B fa si, C 
sol ul, D la ré, E si mi, F ul fa, G ré sol. » (.Molière musicien, II, 112,) 



140 CRISPIN MUSICIEN. 

{au mus.) Fait que vous rencontrez... l'intcnalle du son... 
{à Dor.) Me comprenez-vous mieux? 
DOBAME. ^'3 '^^y» 13 mesme cbofo 

J'entendois peu le texte, et j'entcns moins la glose. 

Parlez tous deux françois, sans chercher ces ^tuuIs mots. 
CBispiv. Ah! les termes de l'art sont là fort à propos 

Demandez. 
LB MUSICIEN. Vos discours confondent ma sdenoe; 

Mais, Monsieur, solfiez pour plus d'intelligmoe , 

Je vous comprendray mieux. 
cBispiN, lui rejetant ton trio. Qui, moy! nioy, lolfler! 

C'est me traiter par là de petit éeolier; 

Vous estes plaisant! 
DOBAME, au musicien. Cest un maistre de musique, 

Envoyé de la part de madame Angélique. 
LE MUsiciBN. Luy, maistre de musique! Ah, c'est un imposteur 
CBISPIN. Vous en avez menty. 
LE MUSICIEN, roulant mettre t'épée à ta main. 

Quoy... 
DOBAME, Cempesckant. Tr»»» '»" f"-- '^r 

Ou.. 
LE MUSICIEN. J'ay tort, ouy. Monsieur, car il n a puiut d cpee. 
DOBAME. La vostre, en ce moment, seroit mal occupée : 

On diroit... 
LE MUSICIEN. Je le sçals; mais souffrir un affront 

De ce fat, non, non ! 
CBISPIN. Hom...J*aylebra8un peu prompt 

Va-t-en. 
DOBAME. Sortez d'iry, si vous voulez vous battre. 

LE MUSICIEN, coulant se jeter sur Crispin. 

Il faut... 
DOBAME, Cempesrhant. Tout doux. 

CBISPIN. Ce fat se fait tenir à quatre. 

• LE MUSICIEN, prenant un siège. 

Ah! c'en est trop souffrir. 
CBISPIN , prenant un autre siège. Le drôle en veut par-là. 
DOBAME, au musicien. Arrestez. 
LE MUSICIEN. Laissez nous... 

DOBAME. Holà, quelqu'un, hol 

LE MUSICIEN , voulant frapper Crispin. 

Faquin ! 
CBISPIN , de mesme. Maraut ! 



ACTE II, SCÈNE IX. 141 

DOBAME entre deux, qui voit tantost un siège prest à tomber sur 
luy, et tantost l'autre. 

Ah, ah, ah ! Messieurs, prenez garde, 
Sinon... 
LE MUSICIEN, s'embarrasse de son épée. 

Fourbe ! 
cRispiN. Coquin! 

DORAME court à sa halebarde. C'est trop : ma halebarde! 

Qu'on arreste, ou bien... 
CR1SPI5, menaçant le musicien. Hom... 

LE MUSICIEN. Tu m'échappes en vain. 



SCÈNE IX. 

DORA.ME, LE MUSICIEN, CRlSPIiN, ÏOINON. 

TOiKON. D'où vient cecy. Monsieur? les armes à la main? 
DOBAME. Toinon, Monsieur se dit un maistre de musique, 

Qui vient, dit-il, icy de la part d'Angélique, 

Et sur des mots de l'art ils se sont querellés ; 

Et moy, pour mettre fln à tous leurs démeslez, 

J'ay pris ma halebarde. 
TomoN. Et d'où vient qu'Angélique 

Envoyeroit tout-à-coup deux maistres de musique? 
DOBAME. C'est pour en faire choix. 
LE MUSICIEN. Ce fourbe ne l'est pas. 

CRispiN. Vous en avez menty. 

LE MUSICIEN. Sors. 

CRISPIN. Va, je suis tes pas. 

LE MUSICIEN, s'en allant. 

Je t'attens. 
DORAME, à Crispin. Vous pourrez vous battre dans la rue, 

(// s'en va.) 

Et... Serviteur. 



I 



t43 CKISPIN MUSICIBN. 

SCh:NF \. 

CRISPIN, TOLNON. 

ToiNON, bas. Crispin, ah, je suis toute émue! 

CRISPIN. Qu'as-tu? 

TOI NON. Je craios... 

CBispiN. Pour qui? 

TOI NON. Pourtoy. 

CRISPIN. Va, M enMtt rien 

TOiNON. Mais... 

DORAME4 au dedans. Toinoo ! 

TOiNON. J'y valf. 

CBISPIN, s'en aUanf. Va, j« m'en tireny bien. 

On tire la ferme, it F on toit les six laquais de Phehnfe qi' 
discernent Facte^et ensuite ils se retirent par les ailes du fond 
Le troisième acte se passe dans fanti'fnnnhrf dé' Phelontt , 
comme le premier. 



ACTE iir. 



(Crispin rend compte a mn maître de !■ riiMidon ri llr la laçoa dont U ft'«Ctlr« 
d'arraire avec le musicien. Il lui remet l« blIlcC de Daphnb, el PbdOQteM répAOd 
en transports amourent. 



SCENE II. 

PRELOTTE, TA RONCE, CRISPlîf. 

LA BONCE. Un homme est là, Monsieur, qui demande a vous voir. 
PHELONTE. Il faut le faire entrer. C'est sans doute .Mêlante : 

' En Jouant an air, comme on le volt par Pexplication qu'a donnée Haalerocli< 
à la lin de l'acte I. Tous les enir'acles de Crispin musicien sont remplis par une 
aclion destinée à en combler le vide et à relier les acte* l'un â l'aulre, et l'au- 
teur ne manque pas de l'indiquer chaque fois. Ainsi Hauteroche avait précédé 
Reaiimarchais dans cette tentative, que celui-ci présentait comme une innovation. 
On peut comparer ces intermèdes animés de Crispin musicien a ceux à'Eiigéni 



ACTE III, SCENE III. 143 

Il vient au rendez-vous. Mais, contre mon attente, 

Je vois un inconnu... 
€Risi'i.\. C'est ce musicien ; 

ISe me découvrez pas. 
PHELONïE. Je m'en garderay bien : 

Ce seroit tout gaster. 

( Crispin se cache le plus qu'il peut. ) 



SCENE m. 

T.E MUSICIEN, PHELONTE, CRISPljV. 

PHELOME. Que vous plaist-il ? 

LE iwsiciEîi^oprèsplusieursrévérences, et parlant toujours gascon. 

De grâce, 
Counoissez-nioi, Monsieur, excusez mon audace : 
J'enseigne la musique, et cet art , Dieu mercy , 
Dans tous mt^s écoliers m'a si bien réussy. 
Que, loin d'avoir besoin de pratique nouvelle. 
Je puis fournir à peine aux lieux où l'on m'appelle. 
Ainsi je ne viens point ici par intérest; 
Mais si, comme l'on dit, la musique vous plaist. 
Car de beaucoup de gens j'apprens avecque joye 
Qu'à chauler la plupart de votre temps s'employe , 
(^e bruit a fait en moy naistre un ardent désir 
De vous voir, et je viens... 

PHELONTE. Vous me faites plaisir. 

LE MUSICIEN. J'ai fait un opéra. Monsieur, qui doit surprendre. 
Et je viens tout exprès vous prier de l'entendre. 

PHELONTE. Volontiers. 

LE MUSICIEN. Je m'en tais; mais, sans faire le vain , 

Cliez madame Angélique il paroistra demain. 

PHELONTE. .Te ne la connois point. 

LE MUSICIEN. Ce billet marque l'heure. 

Et par luy vous serez instruit de sa demeure'. 

' Le succès inoni de l'Acadt-miede musi(|ue avait mis à la mode l'usage de donner 
des concerts et de faire entendre des opéras dans des maisons privées, où l'on 
convoquait les amateurs ; « Il n'y a presque pas une maison où l'on n'en chante 
des scènes entières, » dit Saint-Evremond dans sa comédie des Opéras (II, se. 3). 
— V. toute cette pièce, le Concert ridicule el le Ballet extravagant, de Palaprat. 
V. aussi plus loin, acte V, se. 6, et noire deuxième note sur celte scène. 



,^4 CRISPIN MUSICIEN. 

PBELONTB. le prenant. Je n'y maiiqucray pas. 

LE MUSICIEN. . Ah! C'est une faveur 

Dont se flatte anjourd'huy vostre humble serviteur. 
PHBLOKTE. Suflit ; adieu. 

LE MUSICIEN. Monsieur, je vous feray coDDoistre... 

{.4ppercevant Crispin.) 

Mais je vois, ce me semble, un... 
PHELO.VTE, lui tnontianl Crispin. Vous voyez mon maiMn. 

LE MUSICIEN. Je m'étonuc, Monsieur, que vous ayet choisy 

L'homme le plus ignare... • 

CRISPIN. Ile morbleu I venez-y 

Disputer avec moi sur la prééminence 

D'un art... Je vous le livre aussi plein d'ignoraoee, 

Que chantre du Ponl-Ncuf'. 
i>HKLONTB. Hé, Messieurs! là, tout dom 

LE MUSICIEN. Quoy! pouvcz-vous souffrir cct ignorant clioz vous? 

Je vais le décrier dans tous les lieux du monde , 

Kt ne souffriray point.. 
PHELONTB. Permettez qu'il r< 

Comme vous Taocusez d'estre ignurani, il ^ 
CBISPIN. Monsieur, la vérité se peut toucher au doigt ; 

Il fuit le suflisant à cause de sa brctte. 
LE MUSICIEN. J'ay droit de la porter : mon père... 
CBISPIN. 1*^10^ vedette, 

Quand dans la plaine d'Oùille on vint camper*. Voib 

Ses titres de noblesse entés sur £' mi la. 
LE MUSiciE.N. Tout ce qu'il dit, fadaise! Il parle comme il chant' 
PHELONTE. Mais, Monsieur, il n'a point la méthode méchante 

Je m'en suis bien trouvé jusqu'icy. 

' Il y avait toujours une fiMil«* de chanteur» popul.ilre» sur le Pont-neuf, et »ur- 
loat aux alentours du cheval de bronze et de la .Samaritaine. I.es plus célèbre* 
de ces Orphées de la complainte et de la gaudriole, furent, vers le milieu du 
siècle, Plilipot, dit le Savoyard, immortalisé par un vers de Boileau, et un peu 
plus tard, le cocher de Verthaïuuut. On dit encore au|ourd'hui un ponl-ueuf, 
pour un air vieux, de mélodie facile et banale. 

'La plaine du villu^e d'Ouille ou d'Huuilles, silué a environ trois lieues de 
Paris, et à une lieue et demie de Saint-fiermain, était célèbre par les revoes que le 
roi y passait. Il en esl question dans lei. poésies de M">* Oesboulières (Rimei en 
ouille) et plusieurs fois dans les lettres de Bus.sy et de Max de Sévigné (éd. Ré- 
gnier et Monmerqué, chez Hachette, t. I. p. 491. 1667, et I. V, p. bb2, 666, 1679). 
On y voit que ces revues étaient une occasion de dépenses excessive» pour les offi- 
ciers, qui se ruinaient en costumes et en équipages. La Bruyère en parle, dans «on 
chapitre de la Fille, comme d'un rendez-vous pour les oisifs et les curieux. 
Crispin raille les prétenlions l>elliqueuses du musicien, en réduisant le rôle de son 
père à celui de vedette dans ces paciGques parades. 



ACTE III, SCÈNE 111. 145 

LE MUSICIEN. Bien trouvé ! 

De tous les ignorans c'est le plus achevé , 

Je vous le dis encor. 
PHELONTE. Sans chaleur, je vous prie. 

LE MUSICIEN. Il n'a que du jargon et de l'effronterie. 
CBispiN. Je viens pourtant encor de vous rendre mufus. 

Chez un certain vieillard, là, tout à l'heure, 

LE MUSICIEN. Abus! 

C'est UB extravagant. Par son seul équipage 

J'ay d'abord aisément jugé du personnage. 

N'est-ce pas affronter la musique.^ 11 est fou. 
CRispiN. Prenez-vous par le nez. 
PHELONTE. Mais, de grâce, par où 

Avpz-vous découvert qu'il est si méchant inaistre.? 
LE vusiciEN. Par cent mots où lui-mesme il ne peut rien connoistre : 

Tout ce qu'il dit sur l'art, pur galimathias. 
CBiSPiN. La pécore! Monsieur, ne m'entendez-voiis pas? 
PHELONTE. Sa façon d'enseigner n'est pas trop affectée , 

Et je crois n'avoir point encor la voix gastée. 
LE MUSICIEN. Il vous la gastcra, si vous ne le changez. 
PHELONTE. 11 faudra voir. 

CRISPIN. J'ay peur, si vous ne délogez... 

LE MUSICIEN. Pour rien, aulieudeluy, j'aime mieux vous apprendre. 
PHELONTE. Pour ricu ? 
LE MUSICIEN. Pour ricH , vous dis-je. 

CRISPIN. Ouy, ouy, l'on te va prendre! 

Tu n'es bon qu'à montrer à des grenouilles. 

LE MUSICIEN. Moy ! 

Pour l'honneur du métier. Monsieur... 
PHELONTE. De bonne foy, 

Il est juste qu'après plusieurs aus... 
LE MUSICIEN. A l'épreuve 

De mon sçavoir gratis je vous offre la preuve. 

Mais, pour vous faire voir que c'est un ignorant , 

Kt que je crains fort peu ce chétif concurrent, 

Je vais chanter un air; qu'il en fasse de mesme ; 

Par là vous jugerez... Écoutez , chacun l'aime. 

CHANSOW. 

(Il chante en gascon.) 

Beaiilf^, qui captivez mes sens, 
Ma voix, par ses Irisles accens, 

•CO-NTEMP. DK HOLIÈRR. — II. 10 



,4fl CRISPIN MUSICIEN. 

Vous jKîint l'exrei »1e inon inarlwe : 
Mais dieiu I i|ii«il« liMM aves-Towsf 
Quanti mon cœur om MU» I« <lk«, 
SoutUin TOUS «airex en courroux. 

f.KisfiN. (À- dianteur me l'ait riiv arec «on chant gntemi. 
LK MUSICIEN Sçachez que mamtennnl c'est In bHIe fnçoD, 
Et que cette manière est le plus à la mod<? ». 
CRISPIN. Je gage que Monsieur blasme celle méthode 
LK MUSICIEN. Laissons cela , chaole*. 

cBispi>. ***> •' i* ■**" ^^y "*"• 

Vostre accent est gascon , le mien est parisien ; 

Apprenez mon accent, et fapprendray le vostre, 

Puis on pourra juger et île l'un et de Tautre. 
LE MUsicrEN. iMonsieur, vous jup'z bien par ce raisonnement. . . 
CBISPIN. Monsieur sçait que je [Wirle ivi^ vmnA iiipomoiii 
PHELONTE. Enfin , c'est sans raison. 
LE MUSICIBX. ' Je -SUIS liis ■ '»re 

Monsieur, encor un coup, ouy. je veux tôt, ...Ire ; 

Kt , si je ne vous fais mieux chanter mille lois 

Qu'il n'a pu... 
PHEi.ONTE. Trouvez bon qu*tl achève son mois , 

Pious nous verrons ensuite. 
LE MisiciBfi. n fa"t ^tMïs laisser bAn; 

Mais je veux... 
CRISPIN. Tu prétens qu'a u»oy l on le pr«'fpre . 

Musicien de balle * ? 
LE MisiciErt. En autrt lieu qu'ic\. 

Je t'apprendray. 

' L'accenl gascon, ou du moins méridioMl, dan* le chant, avait, cd «fiel, élé 
mis récemment a la mode par la troupe de chanteur* que l'altlH- Perrln avait fait 
venir du midi de la France pour l'ouverture du lh«**lre de l'Opi'ra. lorsqu'il eut 
obtenu son privilé.:e avec C^mli^rt, le mar(|uit de Soardeac et le linaneier (:tiam> 
pernn, Vnbliif Perrin, ne posséilanl p«s auec d'MtMtr» «1 de m taf hi>ni»te>, lit pié- 
cuter une levée des meilleurs cti mtrrs et inu»iciens au service «M Câlliérlralt^, danit 
la Provence et le (.anguedoc, et ce fut avec leur concourt qu'eut li>'ii la repré- 
sentation de Pomone, par lacfiHIe s'ouvrit '19 mar» 1671) le nouveau tliéâlre. 
Presque tous les plus remarquables aclrur^t de l'Opéra nai«aant^él.'iienl d'uncieni 
chantres de lutrin du Midi, comme Beaumavielte, l'illuslrejtafse- taille qu'on avait 
eilevé à Toulouse, et ses camandes Rossignol, Cladiere, Tliolet, Borel de Mira- 
cle, etc. (V. Caslil Blaze, rjcadtmii-. royale de mtuique, ch. I ; Félii, Biograplfie 
utiiverselle dus mutkienx, art. Beaùmaviellej. (,'e»t 1res probablement à cette par- 
ticularité que fait allusion ce passage de H-tuterocti^. 

2 Terme de mépris Molière l'a emp'oye dans le» Femme$ tavanltâ : 

AU», rimcur de balte, opprobre dui métier. 

riii, se*. » ) 



AClt: IV, SCENE V. 147 

CBispiN. Va, va, ne sois poiut en soucy; 

Si tu sçais ferrailler, je chamaille à merveilles. < 

LE MUSICIEN, s'en allant. 

Muuis-toy d'uue épée : avec armes pareilles, 

Seul à seul , de pied ferme, on te peut divertir. 
CRiâPiN. Je ne veux contre toy qu'une broche à rostir. 

Adieu, re mi fa sol 



ACTF. IV. 

( En dépit des scrupules de Daphnis, Crispin et Toinon la déterinineut a recevoir 
PlieloDle, mais au moment où elle va le congédier dan» la peur d'être surprise, 
on entend frapper à la porte.) 



SCÉNK IV. 



DAPHNIS. Je Tentens, c'est luy, que devieudray-je ? 

PHELaNTE. Une honneste recherche a quelque privilège ; 

Et si je luy dis... 
DAPHNIS. Noo. Toinon, et viste. 

TOi>o\. Quoy! 

Peut-on >... Comme il redouble! 
DAPHNIS. Et tost, c'est fait de moy 

Que dans ce cabinet ils entrent l'un et l'autre. 
CRISPIN. Monsieur, nous voilà pris. 
TOINON. Ma pensée est la vostre. 

Coulez- vous là dedans, et motus. T. 'on y va. 
CRispm, entrant. Peste! il a belle haste. 
DAPHNIS. Et la clef, tire-la. 

TOINON. Mon Dieu , ne craignez rien. Il heurte, avec emphase. 

SCÈNE V. 

I>APH^IS, ANASTASE, TUINOJN. 

TOINON, après avoir ouoert la porte. 
Au diable l'animal ! 

10. 



148 CRISIMN MUSICIEN. 

DAPHMS. Quoy, monsieur Anastase t 

C'est donc votis... 
ANASTASE, fahniif uni' nrnnde rérértncf. 

Oui, Madame, excusez si j'ay tort. 
T0IN0>'. Cx^ninie ii tr;i|>|)i'! 

ANASTASE. J'a» CHi ne frapper pas trop fort. 

TOiNON. Justpnipnt : il croyoit heurter à son roll^gp. 
ANASTASE. Il est vray qu'on s'y donne un peu de (trivilége, 

Et qu'à grand bruit toujours chaque chose s*y fait. 

Avec des écoliers, du repos • ! 
DAPHNis. Kn effet. 

ISInis, Monsieur Anastase, en deux mots, voyons, 

Que voulez-vous.' f qu'est-ce.' 

ANASTASE. LVtude orne bien la jeuu««s8e, 

Kt j'ay mis, grâce au ciel, vottre frère en état 

De soutenir bientost sa thèse aree éclat. 

A présent qu'il est Grec, ce MWt fei galeries 

Que les universaux et les catégories. 

Sans certains argumens sur Tcstre de raison, 

Par lesquels... 
DAPHMS. Finissons, si vous le pouvez. 

TOiNON. Bon ! 

Pensez-vous qu'un pédant d'un seul mol se coulent»' ? 

C'est... 
ANASTASf. Madame Toinon est toujours niordicanle, 

Kt son aversion, quoique sans fondement, 

Ne m'a jamais traité qu'antipatiquement. 

Quand elle auroit puisé dntis l<> s*-ir) df l.t riaine 

Les dédains corrosifs 
TOINON. \«)stri' h«->n' ijii.iruiiiif !... 

Voyez ce qu'il veut dire avec son corrosif? 

Eh ! parlez-nous chrétien ! 
ANASTASE. Ah, cccur vindicatif! 



' On aurait trop à faire de voaloir Jintitier pir des exenipl*-» wiUt allu»ioti 
à la turl)ulencp proverbiale des écoliers : il faudrait presque citer la moitié de 
VHisloire de VVniverxiti de du Boulay, ou de son al)ré*lateur Crémier. San» 
remonter si haut, on pourra se Iwrner à lire les chapitr. Ifl, 25. 27, 29 de YHiiloirt 
de Sainte-Barbe, par M. Q"'*"''"''"»'. •• •. !.« privilèges accordés à l'Université 
et les fêtes des écoliers, particulièrement les Jeux du Préaux clercs, les proces- 
sions, les élecUons de recteurs, la foire du Landil, ramenaient des désordres con- 
tinuels et faisaient éclaler des insurrection-^ Jusque dans l'intérieur des collèges. 
Maintes fois l'autorité dut intervenir, el une innombrable quantité d'ordonnanres 
témoignent de l'bumeur indisriplinable el violente de c«« jeanes gens. 



ACTE IV, SCÈNE VI. 



I'i9 



Elle m'en a voulu, depuis qu'un jour contre elle... 
DAPHMs. Oui; maissçachons vers nous quel sujet vous appelle. 
anastase. Je viens trouver Monsieur de la part de son fils, 

Luy rendre celte lettre. 
DAPHNis. Il n'est pas au logis ; 

Je la rendray pour vous, donnez. 
ANASTASE, retenant la lettre. Je vais l'attendre. 

L'affaire le requiert. Pour vous la faire entendre, 

Vous sçaurez... 
ToiNON. On ne veut y prendre aucune part; 

Délogez, car ^Monsieur ne reviendra que tard. 
AiNASTASE. Tard soit ; il est besoin que j'en ave audience. 
Toixoiv. Revenez donc tantost. 

AXASTASE. Non, j'auray patience , 

Et, n'incommodant pas, j'aime mieux en ce lieu... 
TOINON. Le mouchoir de Madame est de travers; adieu, 

Il faut le rajuster, point de témoins. 
anastase. Diane 

Fut jadis exposée aux regards d'un profane ; 

Ses yeux gastèrent-ils les célestes beautez... 
uAPHMs. Quoy! .Messieurs du collège aiment les nuditez.? 

Je ne le sçavois pas. 
ANASTASE. La nature... 

DAPHMS. Eh, de grâce! 

JNe moralisez point, et nous quittez la place. 
ANASTASE. Vous avez droit d'agir impérativement. 

Je sors, et suis fasché... 
TOINON. Trêve de compliment ! 

On vous en quitte. 
UAPHNis. Enfin il s'en va, je respire. 

SCÈNE VI. 

§ TOIiNON, DAPHMS. 



TOINON. Qu'un pédant à souffrir est un cruel martyre! 

D VPHNTS. Ne perdons point de temps, de crainte d'avoir pis 
Congédions... 



150 



CRISPIN MLSICIEN. 



>i:iM-: \ M 



DORAME, ANASTASE, DAPHNIS, TOINON. 



DORAME, a 

ANASTASK 

OAPHNIS. 

TOI.\0>. 

DORAME. 

ANASTASE. 



DORAME. 

ANASTASE 

DORAME. 

ANASTASE. 



tuattast. .l'etois eu peine de hmo Ib, 

(À>mQieDt est-il ? 

1 .Ml I . 11. Monsieur. 

Toiiion, que fnre ï 
Ne rien dire, el liiissor raisomur vostre père. 
Nous ue i'avoiu point veu il«'|iiiis liuii ou (li\ joBis. 
A ratiociner comme il vaque toujoun. 
Il ne sort point; et c'est pour cela qu'il m'envoye 
Vous (aire huniMe requesle... 

Ah ! j'eu ay de la joye. 
Do (luov donc s'agit-il 

D'un accommoiiemeat. 
KaiM • qti il auroit eu querelle? 

^uilennetit : 
Il a vers la douceur propenaÎM entière ; 
iMais un sien cam.ir.ide, agiaMnt par prière, 
Lui fait sur certain cas prendre son intérest. 
Cette lettre, .Monsieur, vous dira ce que c'est. 

DAPHNIS, à ToinoUj tandis que Dorame lit 4as. 

Jo DP 6Ç4is où j'en suis. S'il faMuit, pour écrire. 
Que dans ce ealiiiiel... 

TOINON. Vou!i mettez tout au pire. 

Que sort de enuiKirr.^ Alors oonHne alors, ou verra, 
Si rembarras échoit, connue ou s'en tirera. 

DOBAHE, après avoir lu. 

Guy, monsieur Auastase, avec plaisir j'espère 
Venir, sans trop de peine, à bout de cette affaire : 
Assurez-en mon fils ; j'aime à voir que son cœur 
A de semblables soins se porte avec ardeur. 

ANASTASE. \u bien pedetenlim toujours je l'achemine, 

L'induis au\ bounes luorurs, et, sous ma discipline, 
Di'puis cinq ans entiers, il est à remarquer 
Qu'il n'a sceu ce que c'est que de prévariquer. 

DORAME. Je suis conteut de votis, autant qu'on le peut estre, 

ANASTASE. Monsicur, saus vanité... 

TOiNON, bas. Finira-t-il, le traistre? 



i 



.\CTE IV, SCÈNE IX. lit 

AN ASTÂSE. Le ciel m'a de tout temps concédé le talent, 

Quand j'ay soin d'un terroir, de le rendre excellent ; 
Il n'est que d'estre mis d'abord en bonne école, 
Car la jeunesse, elle est comme une cire molle... 

DOBAME. C'est fort bien dit, allez, je sçais ce que je doy, 
Et l'on ne perd jamais ce que l'on fait pour moy. 
Demain, mon fils sçaura ce que j'auray pu faire. 
Adieu. 

SCÈNE VIII. 

TOINOiN, ANASTASE, UAPHNIS. 

TOi.NOX, a Dap/inis. Bon, nous voilà quittes de vostre père. 
A>ASTASE, à Doplinis. Que m'ordonnerez- vous? 
TOiNON. De décamper. Bonsoir. 

DAPHNis. A mon frère, qu'il est trop longtemps sans me voir. 
ANASTASE, revenant. Quoy qu'il soit, sans vouloir user de privilège, 

Rigide observateur des règles du collège, 

Si c'est nécessité nécessitante.... 
DAPHNts. Non; 

Quand il pourra venir, qu'il vienne, ( // sort. ) Enfin, 

Nostre importun. . . [ Tomon , 

TOINON. Maudit soit tout pédant qui jase '. 

SCENE IX. 

DORAiME, AjNASTASE, DAPHNIS, TOINON. 

DOBAME, revenant. T'allois bien oublier. .. Ho, Monsieur Anastase! 
TOiNOM. U est déjà bien loin, et ne vous euteud pas. 

' Nous avons déjà renconlré dans ce recueil plusieurs des types favoris de la 
vieille comédie; pour compléter la galerie, voici un type «pisodique de pMant. 
( Il y en a encore un autre dans celte pièce, celui de Boniface, mais qui ne pa 
rail pas dans les scènes que nous reproduisons.) Le pédant, contre lequel s'est 
acharnée la verve des poêles comiques «t satiriques du dix-septième siècle, joue 
un grand rôle dans les comédies de Larivey, Cyrano, Scarron, Rotrou, etc., 
comme dans les romans de Rahelais, Théophile, Sorel, etc. Molière a recueilli le 
type dans ses docteurs ridicules, et on se rappelle en outre ses Métaphrasle, ses 
Pancrace et ses Marphurius. Les pédants de la vieille comédie sont invariable- 
ment sales, avares, goinfres, ivrognes, ridiculement amoureux et lourdement 
cyniques. On peut reeonnaiire plusieurs trait* de cette ptiysionomie euroraune 
dans les deux rôles lyte Hauterocbe a'a fait qu'esquisser. 



lo2 CRISPIN MUSICIEN. 

DORAME. Pas si loin : je le vois qui revient giir ses pas. 

ANASTASB. Monsieur. 

DAiMixfs, bas, à Toi/ton. I.e rappeller! 

TOiNON. C'est bien une autre histoii 

DORAME. J'ay fait ilepuis «loux jours achat d'une écritoire. 

Que vous m'obligerez de porter à mon fils ; 

Elle est toute gravée, et d'un travail exquis 

Je vous la vais donner. 
DAPHMS. Ah, me voilà perdue ! 

DORAME, ne trouvant pas la clef. 

IjH clef du cabinet , qu 'est-elle devenue? 
toinoln. Moy, le dois-je sçavoir? Elle peut estre en bas : 

Il faut y voir. 
DORAME. Je cherche, et ne la trouve pas. 

Je iay tiiiitost laissée à la porte. 
DAPHNis. Peut-rstre 

Toinon en balayant... 
DORAME. Tout sur le dos du maistre. 

Les valets sont bien nés pour nous faire enrager ! 

Qu'ils perdent, brisent tout... 
TOINON. Le dégast est léger. 

Hé bien , c'est une clef, voyez la grande perte ! 
DOBAME. Mais si du cabinet la porte n'est ouvert*-:' 

L'écritoire est dedans. 
TOINON . Le beau sujet d riiniiv 

Vous l'envoyrez dennain, si ce n'est aujourd'huy. 
DORAME. Oyez-la raisonner ! 
ANASTASE. Comiuo !«' suis tout vostre , 

Demain, puisque la cl* 
DORAME. J in ay la-liaut uuf autr.- 

Je m'en vais la chercher. 
APHNis, 6a«, à Toinon. Fais ce que tu pourras ; 

Quant à moy je me sauve, et ne l'attendray pas . 
ToiNO.N. Eh! que pourray-je faire? Elle sort, et me laisse. 

SGÉ.NL X. 

ANASTASE, TOINON. 

ANASTASE. DoDc, Madame Toinon sera toujours tigresse , 
Et rien n'adoucira son naturel félon ? 



ACTE IV, SCÈNE XII. i:>3 

TOi>ON, à Anastase. Montez viste : Monsieur vous appelle. 

ANASTASE. Moj'.'NoU, 

Il ne m'appelle point. 
TomoN. Vous estes sourd, je pense. 

ANASTASE. Ma faculté d'oiiir n'est point en défaillance, 

Et si quelque douceur de vostre chère voix... 
TOINO.N, répondant comme si on Cappeluit. 

Tout à l'heure. Avez-vous entendu cette fois .' 
ANASTASE. Rien moins. 

TOi>0N. Il vous attend; montez là- haut, vous dis-je. 

ANASTASE. O trop fier rejeton d'une sauvage tige! 

Par quelle dureté m'envier le trésor 

De l'heureux teste à teste, hélas! qu'au poids de l'or 

.le voudrois mille fois... 
Toi>ON. Peste de la pécore! 

SGl^lNE XI. 

DORAMF, ANASTASK, TOINON. 

DORAME. Voicy mon autre clef. Qu'on me la perde encore! 
TOINON, bas. Tout va se découvrir. 

bORAME, ouvrant la porte. Si... Mais que vois-je là? 

CBispiN, au dedans, chante : 

Fa re mi fa, fa sol fa mi, fa rc fa, sol fa re mi Ta. ( Bis. ) 
et ils sortent en continuant. 

SCÈNE XII. 

DORAME, ANASTASE, PHELONTE, CRISPIN, TOINON. 

CRisPiN, en sortant, à Phelonte, qui tient un papier. 

Suivez bien vostre mode, allons, par A' mi la. 
[De mesme.) 

Fa re mi fa, fa sol fa mi, fa re fa, sol fa re mi fa. ( Bis. ) 
DORAME, à Toinon. Que veut dire cecy? répons. 
TOINON. Quelle demande! 

DopAME. Deux hommes! 

TOI NON. La surprise en doit estre bien grande : 

Est-ce une nouveauté que deux hommes ' 



loi CRISPIN ^irSICIEN. 

CRisp i y, à Pkehnte. Là, là. 

(J Dorame.) Monsieur, vous voulez bien nous pardoiuier cela? 
DORA MR. Ne sçachnnt .. 
PHBLONTE, à Dorame. Excusez, si pose avec franchise 

Prendre une liberté que Monneur autorise : 

Comme il a comnif iicé, e*e8t à luy jusqu'au bout 

A vous... 
CRispi.^. Les ffenê d'bonoeur sont bien venus par tout. 

Et Monsieur, qui sçait vivre, ni homine raisoiuiable : 

Il excuse aiséoieot... 
PHELONTE, à A)rame. En rtweoBtre senblaUt , 

Vous .. . 
cmspiN. Monsiettr est tout occur pour les honnestes gens. 

L'heure me press* on peu, ne perdons point de temps. 
DORAME, à part. Deux hommes enfermes, point de clef ! patienoe, 

Nous éciaircirons tout. 
CRISPIN, à Phelonte. Chantez donc 

PHKLONTE. Je commenrt 

CRISPIN. Je Pay fort bien noté; là, marquez bien ce /a. 

Fn . fa. 
DOBAME. Me lailie-t-on? quel prélude est-ce là? 

I! faut voir jusqu'au bout. 
ANA.STASE. Ls musique ^ touchante. 

DORAME, faisant signe du doigt. 

Toinon... 
TOiNON . lié bien, est-il d éf end u qu'on ne chante .' 

CRISPIN. Sol sol. {.4 Dor.) Nous Attroot fait dans un moment 

PHELONTE. fa un 

«RispiN. Hardiment; à quoy bon entonner à demi? 

PHELONTE chante, et CRLSPIN bat ta mesure. 

I.'amoiir cause trop de peine, 
Je ne veux pluH inViiKager : 
Un amant wtuffre la ;;ène , 
Qarniil l'ttlijet vient à (hanter. 
L'amour caus« Irop «Je peine , 
Je ne veux plii.s m'enga^er. 

CRISPIN, après que Phelonte a chanté, se retourné decers Do- 
rame, battant la mesure. 
l-a re mi fa, fa sol fa mi. fa re fa, sol Ta re mi fa. (Bis.) 
Iji basse continue, oyez. 



ACTE IV, SCENK X i I F, 155 

ooRAME. Je VOUS entens. 

CBispix, à Phelonte. 

Allons, encore un coup,- marquez-moy bien vos temps. 
PH-ELOJ«T£ chante. 

L'amour cause trop, etc. 
cBiSPiN se retourne encore >:ers Dorame, après la fin du couplet. 

Fa re mi fa, etc. 
C'est un petit rondeau. 
DORAME. Rondeau soit : mais, de grâce.. . 

<:bispin. N'estes- vous pas surtout charmé de cette basse ? 

Fa re mi fa, fa sol fa rai, etc. 

dorame. Mais, Monsieur... 

CBISPIN. Fa re mi fa, etc. 

ffïas, à Phelonte). Sortons. 

{Phelonte sort.) 
DORAME, allant après eux. Mais... 

CRispiN, revenant. 

Fa re mi fa , etc. 
DOBAME. Laissez ce re»je/rt, 

Et m'apprenez. Monsieur, ce que vous faisiez là? 
CBISPIN. Eh, j'y notois ce... 

Fa re mi fa, fa sol fa mi, etc. 
TOi7«ow, à part. Bon ! il se tire d'affaire. 

DORAME. Mais pourquoy... 
CRlSPI.N. Fa re mi fa, fa soi fa mi, etc. 

DORAME. Ce re fa commence à me déplaire. 

D'où vient que ce Monsieur... 
CRISPIN, battant toujours la mesure. 
Fa re mi fa, etc. 

( // sort en chantant.) 
Fa re mi fa, fa sol fa mi. 
DORAME, à Toinon. Que veut dire «ecy ? 

SCÈNE XllI. 

DORAME, ANASÏASE, TOIJNON. 

TOINON, rio'ant. Ces Messieurs enfermés vous mettent en soucy. 
DORAME A te voir, tout cela ne t'inquiète guère. 



ji,6 CRISPIN MUSICIEN. 

ToiNors. iMa foy, non. 

DORA ME. Non, la foy! 

TOINON. Voyez la grande affaire! 

C'est peut-eslre un gjlant qui in'on m'uX. (|iio snit-on? 
DOBAME. La coquine ! 
ANASTASE. Monsieut . 

TOINON. ' «' . prenez voire Ion , 

Grondez jusqu'à demain. 
ANASTASE. L'iro (|iii vous »'»hItio. 

Va sans doute trop loin , car... 
UOBAMB. Monsieur Ana.slasi' , 

Avecque vos pédans meslez-vous, s'il vous plaint, 
D'un argument eo forme : ils sçavent ce que c'est. 
ANASTASE. L'hallucination, dans cette conjoncture, 
Vous oste les clartés d'une telle avanture ; 
C'est pourquoy vous devez pénétrer à loisir... 
DOBAME. D'accord. 
ANASTASB. L'houime prudent doit se faire un plaisir 

De connoistre le vny. 
DOBAME. \ <>us plaist-il de vous taire? 

ANASTASE. Oh! volonticrs. D'ailleurs, oe n'est pas nion afT^iire. 
DOBAME. Quoy.3 

ANASTASE. Rieu Mais un conseil 

DOBAME, e/t co/è/'f. 1 '-^ 

ANASTASE, à Dorome. 

Je me tairay. 
DORAME. Fort bien. (.-# Toinon.) (,ià, parlons eulre ii'> 

ANASTASE. Le silcuce est pourtant le propre de la beste. 
DOBAME. llem? 
A>ASTASE. A vous coDleoter je sens que je m'appreste ; 

Parlez, je me tais. 
DOBAME. Ilom. . 

TOINON. Il i^rille dans sa peau. 

DOBAME, à Toinon. Qtie faisoiiui i.i cr» gens? 
TOiNO.N. Ils notoient ce rondeau, 

Et c'est un pur hasard, qui vous doit peu surprendre. 
Vostre fille, Monsieur, ayant dessein d'apprendre. 
Ce maistre entroit ici pour lui faire leçon ; 
.Mais en entrant, il a prié (|u'on trouvast bon 
Qu'il pust à ce Monsieur en ce logis écrire 
Ce rondeau que, dit-il, chacun partout désire , 
Et nous a fort pressé de lui faire apporter 



ACTE IV, SCKNE XIII. 



157 



DOR\ME. 

TOINON. 

D0R4ME. 

TOINON. 

nORAME. 



TOINON. 



DORA ME. 



TOINON. 



DORA ME, se 

TOINON. 

DORAME. 

TOINON. 

ANASTASE. 

DORAHE. 

ANASTASE. 



DORAME. 
ANASTASE. 



DORAME. 
ANASTASE. 
DORAME. 
TOINO.N. 

ANASTASE. 



Du papier et de l'encre , afin de le noter. 
Moy, dans ce cabinet sçachant une écritoire, 
Je les ay fait entrer; voilà toute l'histoire : 
T>es refuser, c'étoit une incivilité. 
11 pouvoit estre ailleurs tout aussi bien noté. 
11 est vray, mais... 

Il entre en cecy du mystère. 
Comment? 

Quand on ne fait que ce que l'on doit faire , 
On n'oste point la clef d'une porte, Toinon; 
Il y va là du vostre. 

Et qui vous dit que non ? 
Ouy, j'ai fermé la porte, et pris la clef. 

La gueuse! 
Pourquoy donc, s'il vous plaist.? 

Pour vostre humeur grondeuse : 
Tout vous choque, et pour rien vous entrez en courroux ; 
Une mouche à tout autre est éléphant pour vous , 
Et quand vous vous mettez dessus la gronderie, 
C'en est pour quinze jours. 
faschant. Voyez l'effronterie! 

Ce n'est rien d'enfermer deux hommes sans façon .' 
I^ grand crime que c'est d'écrire une chanson! 
Pour écrire, on n'a point sur soy la porte close 
Vous mériteriez bien que ce fust autre chose. 
Monsieur, la tempérance est entre les vertus... 
Tempérez votre langue, et ne me parlez plus. 
IMonsieur, la fascherie est à craindre à votre Age, 
Et peut causer en vous un notable dommage; 
.le dois, par mes avis, tascher à vous guérir... 
Je veux me fascher, moy. 

Vous en pourriez mourir. 
Et l'on m'accuseroit d'estre cause seconde 
De ce cruel malheur. 

Que le ciel te confonde ! 
Je ne souffriray point que vous vous faschiez , non. 
Eh, monsieur Anastase!... 

Il a grande raison : 
La colère aux vieillards est chose trop funeste. 
De la bile enflammée il reste certain reste , 
Dont la vapeur maligne, attaquant leur cerveau. 
Le corrompt et le gaste, et les mène au tombeau. 



,^8 CRl-Sl'IN Ml -I' Il N 

TOiNON. KcouU'z <••' <!"*'• ^'^- *■' 

\.. uirois-ttt te taire? 

DORAME. 

TOI NON. Ouy, Monsieur. 

D0B4ME, à Anastase. Vous... 

^Q^j^ç)^ La mort suit de près la coler 

Clar Monsieur Anaslase en dojujc lu raison. 
aïs ASTA8B. Elle est fort dangereuse en la vieille saison, 
{Dorame ouvre la bouche.) 

Dit Hypocrale; c'est do l'homme l'ennemie : 

tJle produit en lui cette cacodiimie, 

Xiiisitile à la sauté. 
DOHAME. * Je brusle de courroux 

ANASTASE. uli ! j l'TOpescheray bien, Hioy, rcetain «f- ' '^ 

Que vous ne vous faschiez. 

TOINON. <•'♦'»» b'<^» '^'• 

.«RAILE. Q"« ^ •*«• 

f^:touffe l'un et l'autre! 
ANASTASS. Kh, Monsieur... 

,>OBAM«. Je déteste 

Kh! taisez-vous tous deux, et me bissez parler. 
ANASTASE. Quand cette humeur «ii nous vient la rate opilor. 

L'hypoooodre est alors... 
ooRKUE, le poursuicanl. Quoy ! sans owie ? ^' 

ANASTASE. Eh, Monsieur!... 
ToiNON, demesme. Eh, Moasiewr! 

DOBAME. Coquine!... 

ANASTASE. L'homme sap 

DOHAMB. Homme foa, vous plaist-n : li-f-r ni r-jv^ ' 
ANASTASE. ¥m ce fascbeux état, il n t>t , , , 
DOBAME. (Ml! pour n>oy, je te laisse. 
ToiNON. ï' a fermé la portp ; 

AMez'Vous-eo, adieu 

ANASTASE. >0», J iitlelliliay tpi ii :,»■.. . 

( Toinon s'en va, faisant w» signe de la le*te.) 
DOBAME, revenant. Voilà cette écritoire. 
ANASTASE. Eh, Moosieur }... 

DOBAME, le poussant. Eh, bo»rre.iii 

l^aisse-moi, sors. 
ANASTASE, ^en allant. Craignez un transport au cerveau.; 

{On retire la ferme, elles skrla^uais paroissênt, qui jouent-comme 

' Prts dan» te sens aenffe : Je pesJe, feorage 



ACTE V, SCÈNE VI. 



169 



aux autres actes, et se retirent par les deux cosfez du fond. 
Ce cinquième acte se passe dans rantichambre de Phelonte.) 



ACTE V. 

Dapliiiis arrire chez. Phelonle, suivie de Toinon, pour délibérer avec lui sur ies 
moyens de délerminer son père à leur mariage; mais leur conversation est 
encore troublée par l'entrée du père de Daphnis, et Crispin se liàte de recourir 
derechef à son vieux stralagéme. 



SCENE VI. 



PHELONTE, DORA ME, DAPHNIS, CRISPIN, TOINON. 



DOB\ME. Que vois-je icy? Ma fille! 

CRISPIN, à Daphnis. Un peu de hardiesse; 

Le ton n'est pas trop haut, croyez moi. Sol mi fa . 
Je connois votre voix, elle ira jusques-là. 
DOiuME. Ma fille en ce logis! 

CRispiN, à Phelonte. Ah, Monsieur! quelle peine!... 

PHELOiNTE. Monsieur, vous voir icy! quel sujet vous anièue.' 
C'est Phelonte! est-ce vous? 

Guy. 

Je veux vous parler; 
Mais, je voudrois en vain vous le dissimuler. 
Voir n>a fille chez vous trouble si fort mon anie .. 
Le mal n'est pas bien grand. 

N'est pas bien grand? L'infâme! 
Eh , Monsieur... 

Vostre fille est chez moy, s'il vous plaist. 
Comment chez vous ! 

Sçachez la chose comme elle est : 
Quoy qu'en son nom Monsieur ait la maison entière. 
Il n'a que le devant. J'occupe le derrière. 
Nous vivons Tun pour l'autre assez commodément, 
Mais cependant cecy c'est mon appartement; 
J'y fais pour mes arais coiM^ert chaque semaine ; 



J>OBÀME. 

PHELONTE. 

DOBAMB. 



CBISPIN. 

DOBAME. 

PHELONTE 

CRISPIN. 

I>0».4\IK. 

CRISPIN. 



tfiO 

DAPHMS. 
CRISIMPi. 

DORAME. 

CHISPIN. 

DORAVK 
CRISPIN. 
DORAME. 



TOINON. 

DORAME 
10IN0N. 



CRISIMN MUSICIKN. 

Madame a sceu le jour, voilà ce qui l'amène. 
Mon père, pardonnez si, pour oùir chanter... 
Attendant le concert que je fais apprester. 
Je luy voulois apprendre un petit air. 

De grâce, 
T-iisse/ vos petits airs. 

Il est dessus et basse, 
Joly; si vous voulez... 

.le n'ai rien à vouloir. 
On court de toutes parts après moy pour l'avctir. 
Depuis les opéra ', la rage de musiqiu 
S'est mise dans Paris, tout le monde s'en pique ', 
Je le sçais; mais ma fille apprendra, s'il vous plaist, 
\ chanter toute seule, ou point. 

Quel meurtre c'est! 
Mais peut-on bien chanter sans sçavoir la mesure? 
Coquine ! 

Luy laisser perdre la voix ! J'en jure, 
Si j'étois en sa place, il ne seroit pas dit 
Que j'aurois do In voix potir rien. 



' Le promlfr prWilég^ df l'Opéra fat «ecordé par Idlrea pair ntM du w Juin 
IM9 à ral.l»é Perrin et à Camiirrt . a\«; qui ('élaienl awocié* le marciuisde Sour- 
déac, liabile muchinitle, et le financier Cliaroprroa Plosteani o|>éra», IraKédIr» 
en musique et à machines, avalent déjà été donn^ auparavant, enlre aulnt 
V.4ndromède et la Toison d'or, de Corneille (I«50. IMl), la Pattomle d'Iuy 
(1659), etc., et Ma/arin avait fait venir une troupe de chanteurs ilatlen» qui avaient 
débuté au Pelll-Bourlion le 2» décemlire IM». Mal* le» première» représenlation» 
puiiliques et régulières de l'opéra français ne datent que du lO mars 1871 : le dé- 
but eut lieu par Pomone, paroles de Ferrin, muHi(|ue de Camhert. mise en scène 
de Sourdéac, dans* s réglée* par Beauchamps Le succès fut énorme , et l'opéra M 
trouva aussitôt à la moJe. Au mois de Juin 1672, Lulli parvint à se »ul)»lituer à 
Pirrin et Camberl, et lit l>àtir un lliéAtre au Jeu de paume de Bel air, rue Vaugl- 
rard, d'où il se transporta dans la salle du P.ilais-Royal après la mort de Molière. 

' Sur cette mode pour la musique, il faut lire les Opéra» de Saint-K> remond. 
Lulll courait le grand monde; L.amherl, son gendre, était accablé d'invitations, 
et on le promettait à ses convives comme un as.<aisonnement du repas ( Boileau, 
fatire 3). M-n» de Sévigné et tous les chroniqueur» du dix-septième siècle parlent 
souvent de ces concerts à domicile. On peut remarquer le rôle que Jouent le* 
maitres de musique et les intermèdes chantants dans les comédie.s de celte époque : 
^' Nos occupations à vous et à moi ne sont pas petites maintenant, » dit le maître 
à danser du Bourgeois gentilhomme (l67o) au maître de musique. Un peu plus 
loin celui-ci déclare a M. Jourdain que lui, qui est magnifique, devrait avoir un 
concert dans sa maison toutes les semaines, comme les gens de qualité, et M. Jour- 
dain lui recommande de ne pas oublier de lui envoyer des musiciens pour chanter 
à table. Qu'on lise aussi la scène 6 de l'acte II du Malade imaginaire. L'ardeur 
avfc laquelle on recherchait alors ces personnages, explique la vanilé et la suf- 
iisance que leur reproche plus haut Dorame (11, se. 7). 



ACTE V, SCÈNE VI. 



161 



i 



DORAME. Il me suffit : 

C'est toy... 

Pour bien chanter, il faut de la pratique. 
J'auray soin... 

Malgré vous , j'apprendrois la musique. 
Tais-toy ; si... 

Le grand mal, que d'ouïr concerter! 
Ouy, si grand, que... 

INIonsieur, c'est trop vous emporter : 
Nous sommes gens publics, chez qui chacun, sans 

[honte. 
Vient comme bon lui semble. 

Et ce n'est pas mon compte ; 
C'est par- là justement qu'une fille se perd : 
Il est tant de concerts qui se font de concert! 
Je suis tendre à l'honneur, et c'est me faire injure. 
Comment vous nomme-t-on? 

Mon nom est... la Verdure. 
La Verdure! 

Ouy, Monsieur. 

Pour un musicien , 
Ce nom, à mon avis, ne convient pas trop bien. 
Celuy de ma famille est de la Garanière, 
Nom que j'avois d'abord assez mis en hmiière ; 
Mais comme tous mes airs, du premier au dernier. 
Ont un je ne sçais quoi do gay, de printanier, 
Que je les rends toujours fleuris outre-mesure, 
On m'a par excellence appelle la Verdure. 
Le fourbe! Mais il faut le pousser jusqu'au bout. 
Ça , puisque tous vos airs sont si fleuris par tout, 
Entendons ce concert. 

Grand honneur! 

Ah, je tremble ! 
Mes chanteurs sont là-haut, qui répètent ensemble; 
Je vais les amener. 
(// va parte?' à l'oreille de Phelonte.) 
DAPHMS, à Tninon. Se pourroit-il qu'il put.... 

TOixoN. Quand on a de l'adresse, on sort de tout; mais chut! 

PHELONTE, après que Crispin est sorty. 

Tandis qu'on se prépare au concert, puis-je apprendre 
Quel service je dois m'apprester à vous rendre .^ 
Quoy que ce soit. Monsieur, commandez, j'obéis. 

CONTEMP. DE MOLIKHE. — II. 11 



TOIAON. 

OOHAME. 

TOINON. 

DORAME. 

TGTNON. 

DORAME. 

CRisrriv. 



DORAME. 



CRISPm. 
DORAME. 
CRISPIN. 
DORAME. 
CRISPIN. 
DORAME. 

(HISPIN. 



DORAME. 



CRISPIN. 

DAPHNIS. 

CRlSPlN. 



Ifi2 



CRISPIN MEDECIN. 



Voudrcz-voiis accorder une grâce à moR fils? 
Tout. Mais pourquoy chez vous avoir voulu mo liiirc 
Ce que, pour vous servir, il s'agissoit de faire? 
Quand chez moy, par hasard, tautost je vous ai veu, 
V ostre visage encor ue m'étoit pas connu ; 
Vostre nom me rétoit : c'est tout ce qu'à mon Age 
Je s^is des jeunes gens. 

Ce m'est un avantage 
Que ma famille au moins vous soit connue assez 
Pour ne.... 

le la connois mieu\ que vous ne peoaez. 
\ ous nve/. tin cadet philosophe en Navarre. 
Ouy, rempli de raprire, et d'humeur fort hizarre. 
Il vous a chagriné ; mais, par sou re|)entir, 
A lui pardonner tout vous devez consentir ; 
Cest la grâce, par moy, que mon lils vous demande. 
I.a partie est trop forte, il faut que je me rende. 
Il est son camarade, et ce qu'il m'en écrit.... 
Vous le voulez. Monsieur, et cela me stiHit. 
Ce|)endant à mon tour osiTuis-ic pn-ffiidn-' . 
DOBAME, aperceront CrUpin. 

Écoutons le concert ; j .ly pronuH de i entendre. 



OOB.\ME. 
PHELOME. 



DORAME. 



PHELONTE. 



DOBAME. 



PHELO?iTE. 
DOBAME. 



PHELONTE 

DORAME. 

PHELONTE. 



SCÈNE vir. 



DORAME, PHKLOiNTE, DAPllMS, CiUSPIN, TOI>0.\. 



CBispiN, aux musiciens, aux violons, et à Fanrhon. 

Monsieur a le goust fin : de vostre mieux, alluns. 
Fa soi. Prenez le ton avec les violons. 
Tout le monde est-il prest? 
TOiNON, à Daphnis. Monsieur de la Verdure 

Fait merveilles. 
CRISPIN. Surtout, suivez bien la mesure. 

( Les violons préludent, et Crispin dit /'a, sol, re, mi, la, sol, /a, etc. 
Ensuite on chante ce qui suit : Crispin bal la mesure, et Phelonh 
accompagne du clavessin.) 

{On chante.) 

Tu viens peindre no8 prez des plus vives couleurs , 
Prinlemp«:, tu ramènes les fleurs, 



ACTE V, SCENE Vil. 163 

Chacun en a lame ravie; 
• Mais qu'ay-je affaire, hélas ! de tout ce que je voy ? 

Tu ne ramènes point Sylvie, 
Ainsi tu ne fais rien pour moy. 

PHELONTE, à Dorame., 

Qu'en dites-vous. Monsieur ? 
DOBAME. Si je puis m'y connoistre. 

Les écoliers sont bons; je ne dis rien du maistre. 
CBISPIN. Fa, re, fa, sol, etc. 

^ On chante encore.) 

Ce verd de qui l'éclat brille sur nos cosleaux, 

Le doux ramage des oiseaux , 

Tout rit, tout au plaisir convie; 
Mais mon amour, hélas! m'impose une autre loy. 

Et quand je ne vois point Sylvie, 

11 n'est point de plaisir pour moy. 

cBispiN, à Dorante. Estes-vous content ? 

DORAME. Ouy. 

CRispiN. Cet air.?... 

uoBAME. Il est fort beau. 

oRispiN. Vous plairoit-il encor ce menuet rondeau? 

Avec les violons il est incomparable. 
DOBAME. Volontiers. 
roiNON, à Daplmis. Il prend goust... 
DAPHNis. Crispin est admirable. 

CBispiN, avec le prélude des violons. 

Fa, fa, sol, fa, etc» 

( On chante. ) 

L'amour cause trop de peine. 
Je ne veux plus m'engager : 
Un amant fouffie la gesne, 
Quant l'ohjet vient à changer. 
L'amour cause trop de peine. 
Je ne veux plus m'engager. 

[La basse seule.) 

Bacclius est le seul remède 
Qui peut guérir de l'Amour : 
Quand ^ on ardeur me possède , 



164 CRISPIN MÉDECIN. 

Je Tais liiy. faire ma cour. 

Baccliiis esJ le seul remède * 

Qui peut guérir de Pamoiir. 

CRispiîï. Mes airs ont le bon tour. 

DOBAMK. Jp ^-ofs l'ny déjà dit. 

Ils sont fort beaux. 

CBisPiR. ^*-' •""'''' »'» """lions d'esprit ; 

J'ay, pour les composer, une certaine ai.sanco... 
Messieurs, du mouvement marquons bien la oaden( 
Allons, encor un coup ce couplet de Kaccluis, 
Et que tous à la fois on fasse un grand chonu. 
(Tous ensemble le dernier couplet.) 



SCÈNE DERNIÈRE. 

DOfUMF PHELONTE, MKLANTE, DAPHMS l |s| 
TOINON, FANCHON, CRISPIN 

HEL4KTE, tenant Lise • . 

Nous venons prendre part au concert. 
CBiSPiN, à Dorame. \.o beau mondo 

Vient chez moy librement. 
LISE, apercevant Dorame. Ma peine est sanssecoudt 

CRISPIN, à Mêlante, sans regarder Lise. 

Voyez, point de scrupule. 
DAPHNis, à Toinon. Ah! Toinon! qii cst-ci i \ 

DORAME, à part. C'est ma Glle. 

LISE. Mon père et ma soeur sont icy ! 

DORAME. Le concert est charmant , je l'avoue. 
LISE. Ah, mon père! 

PHELONTE, à Crispin. Son père ! 
CRISPIN. C'est bien pis. 

LISE. J'ay failly; mais j'esprr 

DORAME. Quoy!... 
ToiPiON. Voila ce que c'est que se faire prier! 

Quand une fille a l'àgc, il faut la marier, 
Je vous Fay dit cent fois. 



' Lise est l'autre fille de Dorame, et elle se promenait dans le janifn avpc Mê- 
lante, son amant, à la disposition duiuel Phelonte avait mis sa maison pour leur 
servir de rendez-vous. 



ACTE V 



16& 



DOBAME. 
MELANTE. 
DOBAME. 

MELANTE. 



DOBAME. 



LISE. 



SCENE VIII. 

Écoutez l'insolente ! 

Monsieur, il ne faut point... 

Hé bien, qu'est-ce, Mêlante? 

Vous veniez au concert, c'en est icy le jour. 

Non, en vain je voudrois vous cacher mon amour : 

Depuis un an entier j'adore votre fille. 

Vous connoissez mon bien, vous sçavez ma famille ; 

Daignez laisser uny ce que l'amour a joint. 

Mon honneur souffriroit à n'y consentir point. 

Mais quoy! dois-je excuser une fille sans honte, 

Et qui de ma deffense a fait si peu de compte.^ 

Pour obtenir pardon, j'embrasse vos genoux. 
{Daphnis, Toinonet Crispin se jettent à genoux avec Lise.) 
MELANTE. Eh! Monsieur, par pitié... 
LISE. Mon père... 

DOBAME. Levez-vous. 

LISE, larmoyant. Te sçais que j'ay failly, j'ay tort, je le confesse-, 

Mais pardonnez... 

Ses pleurs réveillent ma tendresse, 

Et.... c'est assez. Mêlante, elle est à vous. 

Hé quoy ! 

Se peut-il que vous..-. 

Ouy, j'agis de bonne foy. 

Phelonte, à cœur ouvert, Daphnis a sceu vous plaire? 

Ouy, ce seroit en vain que j'oserois le taire, 

Je l'aime; faites grâce à ma témérité, 

Rien ne manquera lors à ma félicité : 

C'est de vous seuleniei^t que je la dois attendre. 

Je n'aurois pris peut-estre aucun des deux pour gendre 

Mais puisque sur ce point, sans craindre mon courroux, 

Mes filles, malgré moy, sont d'accord avec vous , 

L'éclat de mes refus tourneroit à ma honte ; 

Ainsi, si c'est Donheur, soyez heureux, Phelonte. 

Puis-je assez reconnoistre un si charmant aveu? 

Le maistre de musique a bien joué son jeu , 

Et c'est, pour peu qu'il trouve à payer d'artifice. 

Un fourbe aussi complet... 

Fort à votre service : 

Vous n'avez seulement qu'à me donner Toinon, 

Je fourbe après pour vous de la mesme façon. 

Mais Toinon... 

Dans un mois, avec ma tablature. 



DOBAME. 



MELANTE. 



DOBAME. 



PHELONTE. 



DOBAME. 



PHELONTE 
DOBAME. 



CBISPIN. 



DOBAME 
CBISPIN. 



166 



TOI NON. 
r.UISPIM' 



DORAME. 

<:aispin. 



DOBAME. 
CRISPIN. 



CRISPIN MÉDECIN. 

Fille pourra chapter et battre la mesure. 

Et si par de faux tons tu me gastes la voii?... 

Necralos rien. Voulez-vous qu'on en fasse à deux fois 

Tandis qu'on est en train, mettezmoy de la bande; 

Toioon m'aime, je l'aime, et je vous la demande. 

La musique pourroit se ravaler si has? 

A Toinon ! 

Cliacun s^it ce qu'il sonit. En tout eas, 
S tl laiit, pour répouser, me faire mieux connoistre, 
Crispin est mon vray nom, et vous voyez mon maistr> 
Ah! puisqu'il est ainsi, je dois tout accorder.... 
I^lessieurs, si mon concert |)eut vous acconjmoder. 
On le répète icy trois fois chaque semaine ' ; 
Venez l'oiiir en foule, il en vaut bien la |)eine'. 



* On jouait à l'Hôtel de Bourgogne l« mardU, vtodredU et dlmancheH. Li* re- 
présentations quotidiennes ne coromeoeèrent au IbéAtre qu'âpre la (u!»ioo det 
trois troupes dans la salle de la me Maurine, eo 1080, à partir du dimanclie 
2& août. On voit par le registre de la Grange que, pea de temps avant la reunion 
de l'Hôtel de Bourgogne, il y avait d^à eu ans tentative dans ce sens au tMAtre 
de la rue Mazarioe, du mardi U mai aa dlaaaelM 7 )aUM 1080 ; puis on était re- 
venu à l'ancien usa{:e. 

' Compare! ce conplel 0mal, ou l'oo JOM MU l« titre et le M|)tt de la plAce , k 
ceui qui terminent V École du .Mari*, le Léqatmin uni»»ntl, etc. 



APPENDICE 

AU THÉÂTRE DE L'HOTEL DE BOURGOGNE. 



Nous croyons devoir reproduire ici, à cause des quelques renseignements 
qu'il donne sur Molière, l'avis Au lecteur de la Cocue imaginaire de François 
Doneau, jouée à l'Hôtel de Bourgogne, suivant quelques auteurs. 

La vie de François Doneau est inconnue, et l'on n'a guère que la date de 
son unique pièce pour élément de sa biographie. On l'a quelquefois confondu 
avec Jean Donneau, sieur de Visé (dont il était peut-être le frère, malgré la 
différence d'une lettre qu'on trouve habituellement dans la manière d'écrire 
leur nom) : Maupoint, dans sa BibUotliècjue des Théâtres, a, entre autres, 
commis cette erreur. - Son ouvrage est tout simplement le Sganarelle, ou le 
Cocu imaginaire, de Molière, retourné eu sens inverse, comme l'iuilique 
le titre. Doneau a transporté à la femme le rôle donné par Molière au 
mari , et a interverti également le sexe de tous les autres personnages, en 
changeant leurs noms, et en supprimant Villebreqiiin. Du reste, sa comédie 
est calquée scène par scène, et quelquefois vers par vers, sur celle dont il 
voulait exploiter le succès à son profit. Il n'y a montré aucun talent , mais 
ce qui peut encore aujourd'hui nous intéresser à son nom, c'est la sincère 
admiration qu'il témoigne pour Molière dans son avertissement, et l'enthou- 
siasme désintéressé avec lequel il prend sa défense. 

Suivant les ouvrages spéciaux, la première édition de cette pièce fut 
pid)liée sous le titre des Amours d'Alcipe et de Céphise; mais aucun biblio- 
graphe ne semble avoir vu cette première édition, ni ne la décrit, sauf les 
frères Parfaict , copiés par H. Duval , (|ui la décrivent ainsi : « in-12, Paris, 
Jean Ribou, IGGO ». Elle se trouve, d'ailleui-s, désignée sous ce seul titre 
dans le privilège (du 25' juillet 1G60 , reproduit à la suite de l'édition de 
1602, la plus ancienne qu'on ait actuellement (Paris, J. Ribou, in-12, achevé 
d'imprimer le 27 mai 1662; il y eut, la même année, une édit. elzévir. en 
Hollande, suivant la copie, petit in-12). Cette édition de 1602 pourrait bien, 
en réalité, être la première : il n'était pas rare que des circonstances quel- 
conques retardassent l'impression, même de plusieurs années, après la con- 
cession du privilège. C'est probablement l'existence de ce privilège du 25 
juillet IGGO qui aura fait conclure ii l'existence d'une édition publiée la même 
année, et c'est par induction que les frères Parfaict auront décrit sommairement 
cette édition, en lui conservant le format et le libraire de 1GG2. D'ailleurs 
l'édition de 1C62 porte bien pour titre, en tète de la pièce : les Amours 
d'Alcipe et de Cèphise, ou la Cocue imaginaire. Seulement le titre général, 
en tète du volume, et le titre courant, ne donnent que ces derniers mots. 

Doneau composa son ouvrage avec une rapidité exemplaire, puisque son 
privilège est postérieur de moins de deux mois à la première représentation 
de Sganarelle. Sa pièce a-l-elle été représentée? Les fières Parfaict disent 



168 APPENDICE. 

non ; le Dictionnaire manuscrit de Diival et Beaurbamps ne dÎMOt rien, c« 
qui revient à peu près au même; mai» Léris, l'un des plu» exaris historiens 
du théâtre, dit qu'elle l'a été, et il ajoute que ce fut à IHotel tle Boui^ 
gogne. Nous ne i>ouvons trancher la question, qui, beureusenieiit, n'a \\as 
ici une grande importance. 



AU LECTEUR. 

Depuis que la comédie est devenue illustre, par les soins de réminantis- 
sime cardinal duc de Richelieu , nous n'avons poiot veH d'milbeur qui ait 
plus excellé dans les pièces comiques, que le (ametu monaieur de Molicr*. 
Son Étourdj; son Dépit amoureux, tm Prétieuaet riJieulei et son C'oeir 
imaginaire, sont plus que suflisans pour prouver celte vérité, puisque b 
cour les a non-MMdement apprf)u\i-s, mais eocor le peuple, qui dans Paris 
sçait parfaitement bien juger de c^ tortes d'uuiiafM. Qudqvet iqipiaadilM» 
mens toutefois que l'on ait doiutéa max deox pwièrn de eea pi è eea , la 
troisième a beaucoup plus fait d'éclat qu'elles n'ont fait toutes deux en- 
semble, puisqu'elle a inssé |iour l'ou^raf^ le pliu rhanuant et le pin» délicat 
qui ait jamais paru au théAtre. L'on est venu à Pari» de ringt lieties à la 
ronde, afin d'en avoir le divertissement. Il n'éloil fil» de bonne mère, qui» 
lors(|u'on la jouoit, ne s'empressast pour la voir d«*» premiers , et ceut qni 
fout profession de galanterie' et qui n'avoient pas vcu représenter les Pré" 

■ Le nom de Molière te Iniave mmm ••««•«t ortkofrapliié •■••! , à retia époqat» 
On a même le» Œurret d» mamttenr MotUr (l^ria, de Strty, |6«4, ia-ia, t. I). 
Il e*t appelé Monsieur <U UoUtr dA* la préface de la première édition de Sga- 
nareUe, ou le Cocu imafinatrt, doaaée par Keoff tileaaiaa «• 1660, Il «st é(aleiBcal 
écrit Molier dan* le privilège daté da deraler aal I6A0, p«ar •■ eowédie de !'£• 
tourdy, dans la Pompe /umibrt rf« M. Scan» (1640) et daa* l^oret, le 36 aelobra de 
la même année; on Toit qae e'rtt Mrto«l «a débat de aa carrière qae l'orthefrapka 
de son nom a'ètait pai eocore bien liée. Oaa* le prUlltce de l'eeol* <U$ Mari», 
da 9 juillet 1661, il est nommé de MoHert : eo6a. MoUiért, daa« le privilèfe et loat 
le Tolome de la relation dei Plaisirs de fUle eacAaalir ' t6A5). De toat cela il eeai- 
blerait résulter qo'on a pu d'abord eonfoodre qaelqaeluU le potte comique a*ee •■ 
•leur de Mollier (qui t'écrirait auMi Molier, et même qaelqaerolt Mollière \ maltr* 
de la musique et de» balleU du roi, et cela d'antaat aiieat qoe ce dernier noai, 
malgré la légère difTereDce de ton orthographe, M prononçait de la même fa^mi 
que celui de Molière, et que Molière faisait également de* ballets ponr la coar. Rien 
de plus naturel, du moins, qu'on ait confondu le* deux nom*, sinon les dens per- 
sonnages. Ce Mollier, qui rompoiait aussi des vers piyir ses ballets, était fort 
célèbre alors, et il était parvenu à l'apogée de sa répoUtloa, en 1658, quand Molière 
vint se fixer à Paris. Il ne tarda pas à être éclipsé. A partir de 1664, il semble céder 
la place à Molière, qui fait invasion dans ses propres rôles, en lomposaat des balleU 
et des divertissements où il parait lui-même. Cette année-là, on le* voit paraître ton* 
deux ensemble dans les Plaisirs de l'isle enchantée. De là et de plusieurs autres cau*e«, 
il était impossible qu'il ne naquit pas un peu de confusion. Louis de Mollier survécut 
à Molière; il ne mourut que le 18 avril 16»8, (V. le bibliopb. Jacob, l.a Jeunesse d» 
Uolière, in.l6, p. 147-157, et, dans ce volume, notre Histoire du ballet de emsr.) 

' C'est-à-dire de bon ton, de savoir-vivre, de disHnetUm. On peut voir dans l'Ho*me»t0 



AU LECTEUR. 169 

tieiises, d'abord qu'elles commencèrent à faire parler d'elles, n'osoieut l'a- 
vouer sans rougir. Cette pièce enfm a tant fait de bruit, que les ennemis 
mesmes de monsieur Molicr ont été contraints de publier ses louanges, mais 
non pas sans faire counoistre par leurs discours qu'ils ne le faisoient que de 
peur de passer pour ridicules ' . Les uns disoient que véritablement la pièce 
étoit belle , mais que le jeu faisoit une grande partie de sa beauté ; les 
autres ajoutoient que la rencontre du temps, où l'on parloit fort des Pré- 
tieuses, aidoit à la faire réussir, et qu'indubitablement ses pièces n'auroient 
pas toujours de pareils succez, quand le temps ne les favoriseroit pas ; mais 
ce que ce fameux autheur a fait depuis a bien fait voir que, loin d'avoir 
tiré quelque avantage de la rencontre des Prétieuses, il a fait parler d'elles à 
ceux qui ne les connoissoient pas, puisque ( de la manière dont il l'a traité) 
il a donné de l'éclat à une chose qui étoit dans l'obscurité, et dont on ne 
parloit que dans de certaines ruelles. J'ose mesme avancer pour sa gloire, 
que les Prélieuses qui sont dans la pièce appellée de ce nom , n'en font pas 
toute la beauté, et que le caractère du marquis de Mascarille, qui est de sou 
invention, puisqu'il ne tient rien du Prétieux, est une des choses les plus 
ingénieuses qui ait jamais paru au théâtre, et la plus spirituelle de la pièce. 
Mais voyous si le pronostique de ces Messieurs (qui disoient que Monsieur 
de Molier ne pouvoit plus faire de pièces qui eussent tant de succès que ses 
Prétieuses) est véritable, et si le Cocu imaginaire, qu'il a fait ensuite, n'a 
pas eu tous les applaudissemens qu'il en pouvoit attendre, puisqu'à moins 
que l'on ne veuille dire la mesme chose de tous ses ouvrages , que l'on ne 
le veuille accuser d'avoir de l'esprit et de sçavoir choisir ce qui plaist, l'on 
ne luy scauroit objecter que le sujet du temps, et que c'est ce qui le fait 
réussir. Cependant cette pièce a été jouée, non-seulement en plein été, où 
pour l'ordinaire chacun quitte Paris, pour s'aller divertir à la campagne, 
mais encor dans le temps du mariage du Hoy ', où la curiosité avoit attiré 
tout ce qu'il y a de gens de ([ualité en cette ville ; elle n'en a toutefois pas 
moins réussy, et quoyque I*aris fust, ce semble, désert, il s'y est néanmoins 
trouvé encor assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante 
fois les loges et le théâtre du Petit Bourbon, et assez de bourgeois pour 
remplir autant de fois le parterre. Jugez quelle réussite cette pièce auroit 
eue, si elle avoit été jouée dans nn temps plus favorable, et si la cour avoit 
été à Paris. Elle auroit sans doute été plus admirée que les Prétieuses, puis- 

homme, ou l'Mrt de plaire à la court, par Fnret (1630, in-l"), et dans les Loix de la 
galanterie (1644}, la réunion de toutes les qualités qu'il fallait pour former un par- 
fait galant. 

' On connaît le mot de Ménage, un précieux, après la représentation des l'ré- ■ 
cieuses : * \u sortir de la comédie, a-t-il raconté lui-même dans le Menagtana, pre- 
nant M. Chapelain par la main : Monsieur, lui dis>je, nous approuvions vous nt moi 
toutes les sottises qui viennent d'être critiquées si finement; mais, comme disoit saint 
Remy à Clovis, il nous faudra désormais briïler ce que nous avions adoré, et adorer 
ce que nons avions I rùlé. » 

' Le Cocu imaginaire fut représenté pour la première fois le 28 mai 1660, sur le 
théâtre du Petit Itourbun. I.e roi épousa l'infante Marie>Tbérèse d'Aatriche, le 9 juin 
suivant, à Saint-Jean de Luz, où toute la cour l'avait accompagné, entraînant à sa 
■oite une foule de curieux. 



,70 AU LECTEUR 

qu'cncor que le temps luj fiHt contraire, l'on iloulc »i ilje n'a pa» eu miiMiU 
«le sucrez. Jamais on ne vit de sujet mieux conduit, jamai» rien de si bien 
fondé que la jalousie de Sganarclle, et jamais rien de si spirituel que se» 
vei-s '. C'est pounpio) presipie tout Paris a souhaité de voir ce (pi'une femme 
pourroit dire, à <|ui il arriveroil la mesme chose qu'à Sganarelle, et si elle 
auroit autant de sujet de se plaindre quand sou mary luy manque de foy, que 
luv quand elle luy est infidelle. C'est ce qui m'a fait faire cette pièce qui 
servira de regard' au Cocu imaginait e , puisque dans l'une on verra les 
plaintes d'un hoùime qui croit que sa femme luy mancpu* <li« foy, et dans 
l'autre celles d'une femme qui croit avoir un mary infi lelle. J'aurois bien 
fait un autre sujet que e«>luy de monsieur de Molier pour faire relater le» 
plaintes de la femme; mais ils n'auroienl pas eu tous deu\ le» mesmr» su- 
jet» de faire éclater leur jalousie : il y auroit eu du plu» ou du moin» ; c'est 
ponitjiioy il a fallu, afui que le diverti»»ement fu»t plu» agréable, qu'il» 
raisonnassent tous deux dan» les munies inciden», tellement «pn- j'ay été 
contraint de me servir du mesme sujet; c'est ce qui fait que vous n'y trou- 
verez rien de changé, sinon que tous le» homme» de l'un sont changés en 
femmes dans l'autre. Vous pouvez maintenant »oir le«piel, du mary ou de 
la femme, a plus de tort quand il manque de Gdélité; mai» souvenez-vous, 
avant que de me condamner, que l'homme a Iieaucoup plus de raisons de 
son costé que la femme, puisque ce qui païae pour galanterie chez l'un , 
passe p<iur crime chez l'autre , outre qu'il n'y a ps le mol pour rire du 
costé de la femme, son front étant tn>p délicat pour |Mjrter de» cornes , ce 
qui rend le plaisant difficile à trouver, et le »«'\e, de plu», »c trouvant stérile 
en cette rencontre. Je pourrois icy vous parler du mot de cocue dont je me 
suis servy ; mais je croi» qu'il n'eu e»l pas l>c»oiu, d'autant que no«i» sommes 
dans un temps où chacun parle à (a node. 

' C'ttt aoe chose qai peut tembler «Mes «lacali^re •njoard'hoi >{uf Irffrl pruduil 
parle Cocu inaijinairt. Quoique ee «oit noe de* Moindres plerr» de Molière, qui !"• 
d'ailleun tirie d'une farce italienne (Coraulo per o/^ione), el qu'elle «emlile plutAt 
destinée an peuple qu'aux juge» délicat*, cependant ce fat une de criirt qui tirent le 
plus de bruit, qui laissèrent alors le pla* de tracM, qui latciterent le plut de dis- 
cussions et de critique*. Nous en avons an timoicnage dans (irimarest; la /.rHndr 
de Villiers nous en fournit an aatre, et surloat l'édilioa donnée par Neufrillenalne 
(1660, in>12) qui l'avait retenue tuât entière après quelques auditions, et qui 
, parle avec enthousiasme de cette pièce et des applaadissettoeots qu'elle a reçus, tant 
dans sa dédicace à Molière, qucdaai ta lettre à un ami, à la tuite de cette dédicace. 
L'œuvre de Doneau n'est pas un des garants lesjnoins curieux de ce sucres. Voir encore 
Bussy-Rabutin (Mémoires, I, p. 33*j) et la Guerre eomir/ue, par de l.a Croix '1664) : 
'< On auroit peine à souffrir, dit dant cette dernière pièce le comédien l,« Ranrnne, 
qu'on représentast le Cid deux fois par an, et l'on iroit voir ton l'-ocu Imaginaire s'il le 
jouoit tous les jours, n [Dispute V, p. 93.) • C'est, à mon sentiment, et à celny de 
beaucoup d'autres, la meilleure de toutes set pièces, et la mieux écrite, n dit l'auteur 
des Nouvelles nouvelles (1663, I, 111, p. 226). Il est vrai que cet auteur est fort 
suspect. Enfin le Coeu imaginaire, est, avec Psyché, selon M. P. l,aeroix dans le Cata- 
logne Soleinne, la pièce de Molière qui a eo le plat grand nombre d'èdltiODt. 
' De rapport, de point de comparaison. 

FIN DD TDÊATRB DE L'iIOTKL DE BOCRGOCNB. 



THEATRE DE LA COUR. 

BALLETS ET MASCARADES. 



I 



HISTOIRE 

DU BALLET DE COUR. 



Pour peu que l'on ait ouveit les Mémoires du dix-septième siècle, on 
sait quel rôle jouèrent les ballets à la cour de Henri IV, de Louis XIII, et 
surtout de Louis XIV, du moins pendant la première partie de son règne. 
V.c. divertissement ingénieux et galant, qui précéda et prépara l'Opéra, où 
les charmes réunis de la comédie , de la musique et de la danse se rehaus- 
saient de toutes les pompes du spectacle, fut pendant près d'un siècle la dis- 
traction favorite des princes et des grands seigneurs. Il fait partie essentielle 
de l'histoire du théâtre et de l'histoire des mœurs à cette époque, et ce re- 
cueil serait incomplet, s'il ne lui accordait la place (ju'il mérite. Mais d'a- 
hord, avant d'en suivre pas à pas les développements et la décadence, il 
importe de le définir et de donner sommairement les explications nécessaires 
pour comprendre l'historique qui va suivre. 

Qu'était-ce, au juste, que le ballet? En quoi consistait-il.' Quels en furent 
les éléments primitifs et essentiels, tant qu'il resta un amusement particulier 
à la cour, et avant l'époque où il monta sur les théâtres publics pour y de- 
venir, en se modifiant, une des branches de l'Opéra .-' 

Comme l'indique l'étymologie de son nom, la danse était le fond du ballet . 
L'abbé MaroUes le définit une « danse de plusieurs personnes masquées 
^ous des habits éclatans , composée de diverses entrées ou parties , qui se 
peuvent distribuer en plusieurs actes et se rapportent agréablement à nu 
tout , avec des airs différens , pour représenter un sujet inventé , où le 
plaisant, le rare et le merveilleux ne soient pas oubliés'. » Cette dé- 
finition, un peu longue, et où l'on souhaiterait plus de netteté, s'éclaircira 
par tout ce que nous allons dire. Suivant l'abbé de Pure^, c'est » une 
représentation muette, où les gestes et les mouvements signifient ce qu'on 
jiourroit exprimer par des paroles. — Par là, ajoute-t-il, il est aisé de voir 
la défectuosité de ces ballets, où l'on ne connoît rien que par les récits qu'on 
y chante, que par les livres qu'on y distribue, et que par les vers qu'on y 
insère pour en débrouiller le sujet. « Cette définition réduit le ballet à son 



' 5ui7e des Mémoires, Discours IX. 

^ Idée dus speclacl. anciens et nouv., 1. Il, cb. XI. 



174 HISTOIRE 

rsseiu-c même ri à sa plus simple oxpression ; mais il nVn faut pas moins 
Irnir compte dos élémnit s accessoires qui s'v joignirent dès son origine, el 
qui, en s'accroissant de plus en plus, en devinrent [wur ainii dire l'nppi 
dice obligé, et ne lardèrent pas à faire corp» a\ee lui. 

Dans la |>erfection o«i le conduisit ce dévelopjH'inent nf;ulier, le itallel de 
00»»- se com|N)sait iVentrt-es, de vers et de reaifs. Les entrées, qui consti- 
tuaient le fond même du liallet, étaient muettes : on voyait s'avancer sur le 
théâtre un certain nombre de jH-rsonnage» , qui figuraient |>ar leur physii»- 
iiomie, leur costume, leurs gestes et leurs dans<*s, une action formant une sorte 
de petit drame < omique ou sérieux , complet en soi , mais uni, quelquefois 
par des incidents matériels, tcuit au moins |iar l'idée générale, aux autres 
entrées, dont chacun»' repnxluis.iit une des fae«>s du sujet '. Le programme, 
distribué « l'assembltV. expliquait sommairemeut le sujet des entrées, connue 
ferait aujouiti'hui le livret d'une pantomime; de plus, il y joiguait habi 
tucllement, surtout sous Louis \IY, des -rers k la louange d«s personnes 
chargées de n>mplir les diffén-nts rôles, vers qui n'entraient pu dans l'ac- 
tion, et n'étaient |)oint destinés a être dits ou chantés sur la scène, nuis 
simplement à être lus par les s|teelateur». Cr fut surtout Benserade qui af- 
fermit et généralisa cet usage, et, |Mr le caractère ingénieux et nouveau qu'il 
donna à ces vers, contribua à en (aire un des éléments principaux et l'uni- 
des parties les plus piquantes du ballet de cour. Enfin les récits étaient des 
morceaux débités ou cluntés i TtHiverturr du liallet et de chacune 4le ses 
parties, par des |M'rsounages qui n'y dansaient |tas, et qui devaient ri-f^u- 
licremeut se rap|>nrter au sujet de l'action, dont ils formaient une es|>èce de 
prologue ejiplicatif '. C'était le plus souvent des conu*dieiis qu'on chargeait 
de ce rôle, et le récit avait lieu presque toujours en musique : lorMpi'il n'était 
pas chanté, comme dans le ballet des Mutes, on en était averti |tar le pro- 
gramme '. n Le récit est un ornement étranger au Itallet, dit de Pure )>. 2fi7'. 
mais que la mode a naturalisé et qu'elle a rendu comme nécrmirc. 

La représentation se terminait pr le grand ballet, où tout les dai.M.. 
avec des masques noirs, dit l'abbé de Marolles, sont également parés il 
greltes , de plumes et de clinquants*. Le masque, comme nous le verrons, 
n'avait rien d'étonnant et figurait dans toutes les entn>es de l>allets; 
«piani aux aigrettes, aux plumes et au clinquant, l'abbé de Marolles v< 

■ 11 y • de« ballets, malt ea tré*-petit aomivre, cnmmr celai da Beau Richard, si- 
Iriboé à la Foolaior (éd. \Valck«oaér, 1830, in-8°, t. V|), ^al «ont de vériUblet en. 
médies dansées, oà le* entrées se soecedeot comme le* seèoe* daa* aoe pièce ordinaire. 
C'ciit une eieeptino. Il *affl*ai( généralemeat que les entrées fassent liées au sujet 
sans être liées entre elles. 

' Basin, Notes sur Molière, p. 164-6. Bat!» s'eipriiae sealemeak d'ane façon tr 
absolue, en prenant pour type à peu prés exclusif le ballet perfectionné de Beoseradr. 
et sans tenir compte de* exceptions et des variations que j'indique, et qu'on verra plus 
en détail dans la loite de cette notice. 

3 Dans le Ballet comique de la ro^é (1582}, le* récits sont aa*«i de pure déclama- 
tioa,'et en ce temps-là, dit le père Ménestrier, dans 'son traité sur la matière, c'étaient 
les personnes de la cour qui récitaient elles-mêmes comme elle* dansaient. 

* Suite des Mémoires, Disconr* IX, Du Ballet. 



DU BALLET DE COUR. 17ô 

sans doute indiquer par là qu'on déployait une magnificence particulière 
dans les costumes du grand ballet, pour clore dignement le Spectacle, 
comme dans les feux d'artifice où le bouquet efface tout ce qui a pré- 
cédé. On pourrait croire, cà lire cette pbrase isolée, que le grand ballet 
était une sorte de mascarade ajoutée après coiqi. 11 n'en est rien : c'était 
simplement la dernière entrée, faite avec les costumes et la physionomie 
indiqués par le sujet, seulement avec le plus de pompe, de vivacité et d'éclat 
possible, et combinée de manière à réunir, comme l'indiquait son nom, soit 
tous les acteurs du ballet, soit pour le moins un plus grand nombre de 
danseurs que chacune des entrées précédentes'. 

Dans le ballet, les parties correspondaient aux actes, et les entrées aux 
scènes. Le nombre des parties n'était pas réglé, mais jamais il n'y en avait 
plus de cinq. Les ballets qui servaient d'intermèdes en avaient habituellement 
quatre. Beaucoup n'en ont qu'une ou deux. Chaque partie se composait 
(l'entrées , quelquefois fort nombreuses. Les maîtres du genre recomman- 
daient qu'elles ne fussent ni trop longues, ni uniformes, et qu'on y variât 
la quantité des acteurs, qui était tantôt d'un seul, tantôt de cinq ou six, 
mais rarement, au moins dans les premiers temps'. Plus tard, cette quantité 
alla en s'accroissant : c'est la tendance ordinaire. Il n'était pas rare d'y 
\oir une douzaine de danseurs groupés eu un ou plusieurs quadrilles •*, ou 
même une véritable foule sur la scène. 

Le ballet'avait ses règles matérielles et littéraires. Sa poétique a été rc- 
lueillie et formulée par l'abbé de Pure, et principalement par le père Menes- 
trier; mais cette poétique n'a rien de bien rigoureux, surtout comparée 
à celle des genres dramatiques proprement dits, tels que la tragédie et la 
comédie. Le ballet, créé dans l'unique but de divertir, jouissait des mêmes 
libertés qu'on accorda aussi par la suite, poin* une raison analogue, à l'opéra. 
Pourvu qu'il eut l'unité de dessein , il était dispensé de l'unité de tenqis 
it de lieu, et même de l'imité d'action. Il admettait largement l'emploi des 
épisodes, la variété des styles, le mélange des personnages nobles ou vul- 
gaires, graves ou badins, historiques ou fabtdeux, naturels ou allé- 
goriques. Il n'y avait rira , en effet , qui ne fût du ressort du ballet. Tout 
ce qui pouvait se traduire sur la scène , être figuré par la danse , le 
costume, la pantomime, le spectacle, lui appartenait de plein droit. Au 
fond, il ne reconnaissait guère de règles que celles du plaisir, et l'abbé 
de l'ure le dit expressément : « Soit que jus([u'icy les loix du ballet n'ayent 
pas été publiées , ou que le ciel et sa bonne fortune l'aient préservé des 
chicaneuses et ridicules inquiétudes des maistres ès-arts, il n'est tenu que 
de plaire aux yeux, de leur fournir des objets agréables, et dont l'appa- 
icnce et le dehors impriment dans l'esprit de fortes et de belles images*. » 
La marche naïve qu'indienne le père Menestrier pour faire un ballet, montre 

' I>e P. Mfnestrifr, Des ballets anciens et modernes, 1682, in- 12, p. 278, 
' Marolles, Discours IX. 

^r.aliusac, Truite historique de la danse, t. Il, p, 85. Étymologiquemeiit, le mot qua- 
drille ne désignait que quatre danseurs, mais on en avait étendu le sens. 
* Idt^e des spectacl, anciens et nouveaux, 1. Il, cb. XI, p. 214. 



17C HISTOIRE 

bien aussi la latitiulo laissée à l'anlMir cl le» facilités qu'il trouvait k 
racconiplisscmcnt de sa tâche. « Tout le secret de la conduite d iiu Iwllel. 
dit-il ingénument , consiste au choix du sujet , car il n'est |>oint dv sujet . 
de quelque nature qu'il puiss»' estre, qui ne soit un tout com|H>sé t\v plusieui ^ 
parties, ou actuelles comme parlent les philosophes, ou virtuelles, c'est-;i 
dire qui d'elles-mêmes se font voir distinctes, ou »e |>eu\ent facilement di> 
tinguer. Ainsi, la nuit étant une étendue de temps de plusieurs heun^ 
durant les(|iielles plusieurs choses différente» M' font ou se |t<-uvent faii< 
dans le monde, on trouve naturellement la conduite d'un Iwllet >k'irce suj. i 
en représentant par des danses figiirées tout ce ipii se fait ou s»' |>eut faii. 
pendant la nuit.,. Les l)allets qui se font sur une pn)|M>sitinn ou sur \> . 
sujet com|>osé demandent nécessairement autant de partir» ipi'il y en a dnll^ 
la proposition ou dans le sujet composé ; et c'est sur ces partie» que rouir 
essentiellement toute la conduite du Itallet. Si, |Mir exemple, un se propose 
|>our sujet qu'iV faut mourir, on peut représenter toutes sortes de |)ersonn*'^ 
sujettes à la mort, comme les Pa|N?s, les Ro», les Cavaliers, les Dames, l< 
S^a\ans, etc. Ce sont les |Mirties essentielles à ce l>allel , auxquelles on |m'' 
ajouter la mort ou la ruine de» États, de» Monarchies, et, au lieu des pi 
so:uies réelles, se servir de» poétiques, de la Science, de la Grandeur, d 
l'Autorité, des Richesses. I)e même, qui voudrait faire un Italie! sur ccii 
pro|)osition que tout ohtil à forgent, ou que l'inléresl est l'Ànic du monde. > 
faut considérer VjrgenI, Okrir ri Toutn chosn, qui sont le» Xnùs |>arli' 
de la proposition, et repr«*s«Miler l'Argent »\tr son autorité, sa pm 
son crédit. Ce mot A'.'trgeut i>ftt un tout, dont les parti«*s sont les i'i 
les Kcus, les Deniers, le» Motuioyes de divers |»bï«, avec le» image» des Prinri 
leurs syml>oles, leurs armoiries, les L.4»llrrs de change, les Brmels d'affain , 
les Assignations, les Billets de l'Ëpargiir. Sous le mol A'Okéir M peuvent 
ranger toutes les Soumissions, le* î>er>iludes, les Adorations, le* D<^-ii 
dances. El sous Toutes choses, on |>eul mettre la Flatterie, les Art», \> 
Sciences, toutes les Condition», tous les l"!' " " ' tnut r< la l'\ 
(|ui composeroit le hallel '. >. 

Rien de plus simple, comme on voit; un jjarnl plan evigr, a (i)ii|) sm , 
moins d'imagination que de |>atimce, et |)our |m*u qu'on se laiss;'il aller, il 
serait facile d'y faire tenir l'univers entier. On trouvera peut-être i|u'il y .1 
beaucoup d'allégories là-dedans, mais en cela le p«>re Menestrier ne fai>>.iit 
que suivre à la fois la tendance naturelle à un homme professant ex caili 
drâ sur la matière, et le goût du temps, en particulier celui de la céléi 
compagnie dont il était membre. Entre toutes les variétés de l>allets qui 
produisirent au dix-septième siècle, iiallets historique», fabuleux, poétiqiM 
empruntés à la mythologie, au roman, à l'épopée, i l'idylle, l'allégoi 
dominait. Elle dominait surtout daus le» Itallet» ])oétiques, e'<*st-fi-<lire 'I' 
pure invention, et dans ceux de caprice cl de fantaisie. On jioussait quel- 
quefois l'amoiu- de l'allégorie dans le Itallet justpi'à faire dauser des al 
tractions et des êtres métaphysiques , comme ûrent si souvent les jésuii' 

' Des ballets anciens et modernes, p. 92.5i 



DU BALLET DE COUR. 177 

dans leurs collèges, et l'abbé Marolles , qiii a écrit une sorte de petit traité 
sur le genre, comme le père Menestrier a tracé les plans d'un ballet des 
armoiries, d'un ballet des emblèmes et d'un autre des hiéroglypbes. Mais, 
tout ceci appartient à l'historique, et ne fait plus partie de la définition. 

n. 

Le ballet de cour fut chez nous un produit d'importation étrangère. Avant 
de paraître en France, il florissait en Italie, d'où Catherine de Mèdicis l'in- 
troduisit dans ses bagages, quand elle vint épouser, en 1533, le second fds 
de François F"^. Toutefois il fut quelque temps avant de s'acclimater et de 
prendre racine sur ce sol nouveau. L'élément chevaleresque dominait encore 
dans la cour de François I^"", son beau-père, dans celle même de son époux 
Henri II, et la poésie ne s'y séparait pas des armes. Les tournois, carrousels, 
combats à la barrière, tenaient toute la place que devait plus tard remplir 
le ballet. Mais ces exercices n'étaient eux-mêmes qu'une première forme, une 
sorte d'embryon de ce divertissement. Celui-ci se glissait peu à peu dans la 
place, où il multipliait les points d'approche et de contact, et il allait bientôt 
l'envahir. 

Ainsi , le programme des carrousels et les devises des combattants prépa- 
raient déjà le livret et les vers des ballets. Lors du tournoi entrepris pour 
l'entrée de Henri H et de Catherine de Mèdicis, on en publia V ordre et les 
articles , et Mellin de Saint-Gelais fit des « vers pour des chevaliers que 
des masques vestiis en amazones menoient sur les rangs au dit tournoy : » 
voilà donc ici une sorte d'entrée de ballet militaire, avec le travestissement 
des acteurs, et les vers du poëte. Les festins se mêlaient aussi de récits, 
dcmusi([ue et de représentations, principalement sous la régence de Catherine 
de Mèdicis, qui avait, apporté en France un grand nombre de ces coutumes 
galantes. Les entrées de souverains s'accomplissaient toujours au milieu de 
spectacles analogues, et on en imprimait le récit, avec les Cgures, les chants 
et les devises'. Il en était à peu près de même pour les naissances et ma- 
riages de princes et de princesses, les proclamations de paix et beaucoup 
d'autres circonstances solennelles. Enfin le ballet se glissait également par 
degrés, et d'un pas plus rapide encore, sous la mascarade, ce divertissement 
si eu usage dans l'ancienne cour : c'était par ces deux voies parallèles qu'il 
gagnait pied chaque jour et s'approchait du triomphe. Ainsi, à la mascarade 
pour le mariage de M. de Martigues avec M"e de Laval, en 1550, on fait pa- 
raître des vers pour les masques. Peu après , dans une autre mascarade de 
neuf filles de la reine aux couches de la même dame , ces ûllcs se divisent 
on trois bandes formant autant d'entre'es distinctes, et dont la première 
adresse un récit au roi, la deuxième à la reine, la troisième à Madame, 
coeur du roi'. Qu'on cherche encore, dans Mellin de Saint-Gclais, la mas- 
carade de six dames habillées en sibylles (1554), avec les vers débités par 

' V. de Pare, Idée des spectacles aneiens et nouveaux, 1668, in-12, . III, ch. 7 et 10. 
' Beauchamps, Recherches sur les théâtres, t. 111, p. 4. 

CONTEMP. DE MOLrÈKE. — II. 12 



178 HISTOIRE 

chacune d'elles au roi, à la reiue, au Ikuphin', etc. Il n'y «Tait plus qu'un 
pas à faire pour arriver au l>allet^. 

La mort \iolriite di- Henri 11 sous la Unc« de MoDigommerjr, en Ibh", . 
amena l'alwndou monn'ulané «les louruois et carrousels. I)e» lors, les baU 
et mascaradts, proliJaiit ili- la sittiatiou, prirent (Ui dévelop|Kiurut nouveau. 
De 1559 à 1610, date de ravéuement de Louis Mil, ou compte à |»eiue trois 
ou quatre tournois, contre une multitude de l>allet«. Le» fêle» florentines de 
Catherine de Médicis, qui ne les fit guère servir qu'à «es manèges donie- 
tiques ou politiques, les concerts vénitiens donnés p«r J. Antoine ïlaif. 
né à Venise |Mndant Paml>assade de son père, en M maison du faulMuirg 
Saint-Marcel, où il avait fonde une espèce d'académie de muaique, rè]ian- 
dirent do plus ci\ plu» dans la haute société le goât de en jeux d'origine 
italienne. Sous Cliarles IX, il y etit fête* sur fête» à la eoiir; 1rs noces du 
roi de Navarre et de .MargiM-rile de Vuloi» furent parliculièn-ment signalées 
par des esbats et folastreries, Av% tournois et di«ertiasement* de toute sorte, 
au milieu des<iuel* on distingue très-nettement on embryon de Ullet. Après 
une sorte de joute, donnée dans une salle du Louvre, où Cliai le» IX et ses 
frères défendaient l'entrée du paradis contre le roi de Navarre et les sien», 
qu'ils repoussaient en enfer, on vil deteendre du ciel Mercure et ('upidon , 
portés sur un cot]. Mercure était un chanteur ct-lèlire, nommé Etienne Le 
Roi, •« lequel, étant à terre, se vint présenter aux trois chevalier», et apn •« 
un rhant mélodieux , leur fit une harangue, et remonta ensuite au riel sur 
son coq, toujours chantant. Alors le» trois chevalier» se levèrent île leur» 
sièges, traver»«'rent le pradis, allèrent aut Champs-Elysées quérir le» dou/i- 
nymphes, et les amenèrent au milieu de la salle, où elle» se mirent i dansci 
un ballet fort diversifié et qui dura une gro»ie heure '. ■ Sou» ll<*nri III, 
qui n'avait pas dédaigné de paraître aux «éance» de l'Académie de niit»iqiH- 
de Baïf, 1rs l)als , mascarades et momcnea se multiplièrenl. Ce fiit alors 
qu'eut lieu, en 1581, à la suite des noces du duc de lojtxœ et de Marguerite 
de Vaudemont, le fameux Ballet comique de la reine, dont Balthazar A< 
Beaujoyeux donna l'invention , en se faisant aider par le» sieurs de Beaulieu 
et Salmon pour la musique; Jacques Patin , pour les dérorations et les 
peintures; de la Cliesnaye, aumônier du roi, pour les «ers. Il e»t prol)alil< 
qu'Agrippa d'Auhigné y eut aussi quelque part : il s'en pri-lend l'auteur dan- 
le récit de sa vie, et tout en admettant qu'il y ait lii l>eaucoup d'exagération, 
il est difficile de croire , comme plusieurs l'ont fait , qu'une assertion oi 
positive soit absolument dénuée de tout fondemt-nt. 

C'est ordinairement à cette date qu'on fait remonter l'origine du l>allet 

< OEutret de Meliia de Saint-Gelait, ia-8*, 1674, p. 13. 

* On peut loÏTre cet •cbemlnemcnt paa i pa* daaa le catalogoe dreaaé par B'au- 
cbamps et aoui par l.a Vallière {Ballets, Opérai, etc., 1 vol. ia-12]. Voir eoeore no- 
tamment l'indication des fètei de l'an 1557, te Heeueil des interiptio**, figftrts, devise 
et mascarades ordonnées en l'hôtel de wille de Paris, le 17 fé»rier 1558, par Jodelle, 
pour fêter la prise de Calais par le duc de CaUe, et le «omniaire des diTcrtisseraents 
de coar ponr toutes les années snirantes jasqa'ea 1532. 

3 Mémoires de l'état de la Franc» ««m CkqrUg IX, 1, 3C2, ciU par Saiat-Foii, dans 
ses Euais sur Paris, 



DU BALLET DE COUR. 179 

de cour. Nous avons vu toutefois qu'il s'était déjà montré auparavant, à di- 
verses reprises, sous une forme plus ou* moins timide et incomplète, il est 
vrai, mais dont il faut cependant tenir compte. Rien ne se crée de rien, et 
n'apparaît tout à coup sans avoir été longuement préparé. Dans l'histoire 
littéraire, en particulier, les genres se forment peu à peu et n'arrivent à 
leur éclosion définitive cpi'après une gestation plus on moins lente. Le 
l)allet de cour existait en germe depuis fort longtemps : il était mêlé à 
la plupart des fêtes intimes de la monarchie ; il s'était déjà manifesté 
par mille tentatives et tendait à se constituer au grand jour, en s'isolant 
et en se complétant , surtout depuis l'avénoment d'une reine du sang 
des Médicis, qui apportait chez nous l'art et les goûts plus raffinés des 
cours d'Italie. Pour mieux marquer encore son origine italienne , ou 
du moins l'inQnence que l'Italie exerça sur son développement, il. ne 
faut pas oublier de dire que l'auteur de ce premier ballet en règle, Bal- 
tazar de Beanjoyeux , l'un des plus excellents violons de l'Europe, et 
qui ne tarda pas à devenir intendant de la musique et grand ordonnateur 
des fêtes de la cour, s'appelait de son vrai nom Baltazarini, et venait du 
Piémont. 

Le ballet se pioduisait généralement alors sous la forme de masca- 
rade. Ce nom, qu'on voit souvent reparaître encore \t&Y la suite, ainsi 
que ceux de Boutade et de Bouffonnerie, pour désigner ces divertisse- 
ments de cour, s'appliquait particulièrement à ime espèce d'abrégé du granil 
ballet, formé de deux ou trois quadrilles sur des cai-actères et un sujet bouf- 
fons, qui dansaient sous leur déguisement les airs relatifs à leurs rôles. On 
joignait à celte danse quelques récits explicatifs. La mascarade était géné- 
ralement courte, et toujours comique. Piimitivement même, et dans son vrai 
sens, la mascarade ne désignait qu'une représentation matérielle par le 
moyen du travestissement, abstraction faite du développement d'une action 
et de la danse qui constituaient le ballet; mais à mesure que ce dernier lui- 
même s'accrut d'éléments nouveaux, et particulièrement des récits et des 
vers pour les personnages, la mascarade aussi, de simple tableau parlant 
ipi'elle était , devint une action figurée, dansée, accompagnée de musique et 
de chauts, qui ne différait guère du ballet ([ue par plus de brièveté et un 
caractère plus burlesque et moins théâtral. Ce qu'on appelait la boutade 
avait beaucoup de rapport avec la mascarade prise en ce dernier sens : 
« C'est, dit l'abbé de Pure, un raccourci de ballet, une boutade de l'imagi- 
iiation, (jiii, rencontrant un objet agréable, familier et facile, se contente 
de peu d'entnes, de peu d'appareil, et où l'on se pique seulement de faire 
proistre un dessein bien formé, galant ou folastre, et bien exécuté. L'a- 
dresse, la belle exécution suffisent, et le moindre divertissement qu'on y 
prenne tient lieu d'un raisonnable succez... Autrefois la boutade consistoit 
en quatre entrées, un Récit et un Grand Ballet. Les premières entrées étoient 

k ordinairement d'un seul danseur, et le Grand Ballet, des quatre rassemblés 
' tdce det spectacltt ancieni et nouveaux, 1. 11, cb. 18. 



180 HISTOIRE 

règle absolue qu'un usage, et "que, surtout en plein dix-se|>tiènie siècle, la 
boutade dépassa souvent ces limitfe, tout en gardant son caractère d'im- 
promptu rapide et court. 

De 1581 à 1589, c'est-à-dire jusqu'à la fin du règne de Henri III, les 
l)allets ne chômèrent plus. On en trouve un certain nombre dans le Recueil 
d'airs fait par Michel Henri, un des vingt-quatre violons du roi Henri IV', 
et les Mémoires de l'Estoile en indiquent plusieurs. Ronsard ne dédaignai 
I>as d'y travailler quelquefois, non pln« que Jodrlle, Rai f et Pasaenit; mai^ 
ce fut suilout DespDrtesqiii s'en constitua le poète officiel, et il a réuni dan.4 
ses œuvres, sous le titre de Cartels et Mtu^uaraJés, les vers assez nouilirru\ 
qu'il fit pour les }>ersonnages qui dansaient aux l>allels de la cour'. 

£p divertissement prit un essor plus rapide et plus large sous Henri IV. 
l)eRéarnais, en vrai Rasqiie, aimait follaneot la tiansr, et Sully |>artageait 
ce goût, en dépit des affaires d'Ellat, de M gnvilé et de son grand igc^. 
Cet accord du roi et du ministre devait porter ses fniils , et jamais |m<u(- 
être on n'a plus daiué à la cour que sous le bon Henri. Sully avait même 
été jusqu'à faire bâtir, dans son habitation de l'Arsenal, une salle à double 
rang de galeries, qui ne servait qu'à cet usage. Les jours de reprt-seutalion, 
dit Talicmant*, il en ganlait la |M>rte loÎHDiBke, et d'Auliigné nous le 
repn'-sentc dirigeant un liallet dans cette même salle, avec sa calotte sur la 
tète, un brassard de pierrerie à la main gauche, et un gros bàlou à la 
main droite ^. C'est au milieu d'un l>allet que Henri IV fut surpris |>ar la 
nouvelle de la prise d'Amiens, et qu'il se leva en disant : « C'est assez fait 
le roi de France, il est tempa de fiire mainlcnanl le roi de Navarre. » 

On peut voir dans les lUeharclus de Beauchamps * l'indication sommaire 
des ballots dansés à la cour de Henri IV, et dans les Mémoires du tem|>s, prin- 
cipalement dans ceux de Bassompierre et dans le Journal de l'Estoile, la des- 
cription des principaux d'entre eux. Les chroniqueurs notent souvent la magni- 
ficence de ers représentations, qui avaient lieu prinripalemeni à certaines fêles 
ot pendant les jours gras, a I^ dimanche S ^février 1595), dit l'Estoile, furent 
faits à Paris force l>allcts, mascarades et collations, et à la cour encore plus, 
où les plus lielles dames, richement parées et magnifiquement alonniées, el s\ 
fort chargées de perles et pierreries qu'elles ne se pouvoient remuer, se trou- 
vèrent i>ar le commandement de S. M. > Et au mois de janvier de l'année 
suivante : « Cependant qu'on apportoit à tas de tous les coslez dans riloslej- 
Dieu les pauvres, on dansoit à Paris, on y mommoit, les festes et les Itallels 
s'y faisoient à 45 écus le plat; quant aux habillemens, l>agues et pierreries, 
la superQuité y étoit telle qu'elle s'étendoit jusqu'au bout de leurs souliers 
et patins. » On y employait aussi les machines les plus ingénieuses et les 
décorations les plus éclatantes, comme dans ce ballet de 1G09, entrepris 

' Cité par Beaucbamps, dam se« Rreherche* nr tes théâtre». 

* OEuvres poétig. de Oesportet, édit. A. MicbleU, p. 4&3-4fi6. 
» v. SOS Mémoires, patsim, particulièrement 1. XXV, «d 1608. 

* nisloriettes, éd. Moomerqaé et P. Pàri«, 1, 115. 
'•Baron de Fœneste, K I, ch. 2. 

«T. III, p. 36 à 62. 



DU BALLET DE COUR. 181 

par le roi pour plaire à M"e de Montmorency, et où les peintres et les sculp- 
teurs trouvèrent moyen « de représenter la mer, de faire voir Neptune dans 
son char et Amphitrite dans le sien, de faire paroilre un vaisseau, de repré- 
senter les Tritons et les Néréides et de faire voir un dauphin qui semblât 
nager, » dit M"<! de Scudéry, qui l'a dépeint dans le Grand Crnis * . Elle 
ajoute « que le char de Neptune et celui d'Amphitrite étoient ornés de tout 
ce que la mer produit de plus riche; que les perles, le corail et le nacre 
faisoient la parure de ces deux divinités ; que celle des Néréides et des Tritons 
étoit d'algues, de coquilles et de joncs marins, que le vaisseau paroissoit 
en éloignenient comme s'il eût vogué pour ratt-aper le dauphin » qui portoit 
la jeune Elise et sa lyre , en nageant lentement , la tête hors de l'eau , avec 
tous les mouvements propres à ce poisson, etc. 

Presque tous ces divertissements, d'après leurs titres et les renseignements 
qui nous ont été conservés, appartenaient au genre comique et même bouffon. 
La joyeuse humeur du maître rejaillissait sur tous les spectacles de sa cour, 
et les ballets des grimacetirs, des barbiers (1598), des princes habillés de 
plumes (1599), des lavandières , des docteurs Gratiens ^, des Juifs , de la 
Mariée (ICOO), des Tire-laines, des Oublieux, des Filous (1607), de maître 
Guillaume ( 1 608) ,des Moulins à vent et de la Femme sans teste ( 1 6 1 0) , etc. , etc., 
n'avaient assurément rien de commun pour l'invention avec les pompeuses 
allégories mythologiques de Louis XIV. Aussi le père Menestrier en parle-t-il 
avec un dédain non dissimulé : « La conduite des ballets, dit-il, n'étoit guère 
connue en ce royaume sur la fin du dernier siècle et sur le commencement 
de celui-ci. Il y avoit peu d'esprit en la plupart de ceux qui s'y dansoient, et 
l'on ne prenoit le plus souvent que des sujets ridicules, comme les Quolibets 
et le Landy. » Souvent aussi on y mettait en scène les différents peuples, 
surtout les plus lointains et ceux qui se prêtaient le mieux aux déguisements 
bizarres, par exemple dans le ballet des Étrangers (1598), des Turcs et des 
Maures nègres (1600), des princes de la Chine (1601), des Janissaires 
(1604), et des ^o/i^Vn/V«j.- (1610). Enfui, les titres de plusieurs annoncent des 
intentions épigrammati([ues et devaient former des espèces de satires gro- 
tesques contre les mœurs du temps, comme les Souffleurs d'alchimie, les 
Maistres des comptes et les Marguilliers (1604), et quelques autres qu'il 
serait trop long de nommer^. 

Parmi les principaux écrivains d'alors qui se distinguèrent dans ce genre, il 
faut citer en première ligne le célèbre poète Jean Bertaut *, puis Porchères et La 
Roque. Beaucoup de grands seigneurs aussi s'en mêlaient, et, non contents 
d'y danser, disputaient aux auteurs de profession la gloire de les composer : 
nous nommerons, en particulier, le sieur de la Chàtaigneraye , les ducs de 
Guise et de Vendôme, MM. de Rohan et de Montmorency, le prince de 
Condé, et surtout le comte d'Auvergne, bâtard de Charles IX. C'est aussi sous 

' T. VII, p 229. V. aussi Lettre de MalUerbe à Peiresc, datée du soir de la Chande- 
leur, 1609, 

' Le docteur Gratlan était le type du pédant de la comédie italienne. 

3 Recueil des plus excellents ballets de ce temps, Paris, Tôuss. du Bray, 1612, in-3». 

* Voir SCO Recueil des vers amoureux, 1602, in-8". 



182 HISTOIRE 

Henri IV que le duc de Nemours débuta dans la carrière, oà il devait |>riii* 
cipalemeut s'ilhistn^r pendaut le règbe de too saeeoncar. 

Sous Louis MU, le caractère des ballets d* cour te tranaforma quelque 
peu, ou plutôt ceux-ci prirent uue physionooii* inullipl«> et varitV, où l'on 
reconnaît tour à tour l'influence de l'honMor aombrr «lu monar(|ue et les 
efforts que faisaient les courtisaos pour seemier le juu;; de la mélaitcolie 
royale. Tout va alors |>ar contrastes et par violents soubresauts dans lea 
divertissements de la cour : on ne ttm» A*J être triste et guindé que 
pour se jeter par réaction dans une sorte de joie bnaae et triviale ; ou n'é- 
chappe à une pompe froide et terne que pour tomber dans les estrava> 
gances du burles<pip, comme daus un refuge. On danse tantôt le Triom/tht 
de Minerve (IGIS), liallet mythologique et allégorique sur le mariage pro« 
chain de Madame avec le prince d'Espagne ; Unlôt le bnikt de Rohiiutte^ des 
Chercheurs de midi à ifuators* htmrtt, im AttJouiJlltt portées em guise J» 
momon, de Maître Galimatias pour le grmmd ial Je im douairière de BilMm- 
hault et de son fan fan de Sotte' ville. D'un autre, c6té, Hicbelieu, en arrH 
vantaux affaires, exerça sur cette partie ila thé àlw , aussi bien que sur toutes 
les autres, la domination tyranuique de toa aiprit. On sait que le cardinal 
était des|K>te dans les lettres et les arts eoflUM dans la politique, et qu'il 
essayait quelquefois , avec l'aide de Boisrobert , de Chapelain et de la oai«> 
saute Académie fram^aise, de se poser «n ministre d'État du Parnasse. Un 
grand nombre de ballets dansés sous sou ministère se ressentent à la fois de 
son horreur du Itas et de son aiaonr pour le phoebus : par absence de goùl, 
il tombait dans l'emphase, en voulant atteindre à la grandeur. Beaucoup 
furent couGés à l'im ou l'autre de ces cinq auteurs qu'il tenait , {tar ses 
{lensions, ses entrevues quotidiennes et ses conseils, sous sa dépendance 
immédiate. KnGn on reconnaît sinon sa aain , du moins son iallucaoe dans 
des ballets comme ceux des Quatre monarchies chrétiennes (I63S), de la 
Félicité (1639), du Triomphe de la beauté (1640), et surtout celui de la 
Prospérité des armes de France, représenté au Palais Cardinal devant Leur» 
Majestés en 1G41, avec l'aide des machines qui avaient servi |K>ur Mirame 
au même lieu. Ce ballet, qui était une sorte d'apothéose allégorique des 
grandes chosesaccomplies sous le ministère du cardinal, présenta le plus bizarre 
assemblage d'idées nobles et puériles, deponi|»eet de dérèglement daiu l'ima- 
giuatiou : il est imi>os&il)le d*a\oir moins de goiit et de mesure que l'auteur, 
et de gaspiller eu inventions incohérentes plus d'efforts pot-tique» et de 
magnificence. 

Dès lors, la passion de la cour pour les ballets était devenue telle que la 
reine Marie de Médicis, nous apprend Bassompierre dans ses Mémoires, 
n'eut pas la patience d'attendre la fin de son second deuil, pour revenir à ce 
divertissement. Le l>allet préparé par le comte de Soissons en 1G30 |)Our l<- 
retour de Louis XIII, qui revenait de la campagne où il s'était distingué ;. 
l'affaire du Pas de Suze, préoccupa la ville et la cour au point de faire oublier 
l'arrestation et le procès du maréchal de Marillac. Malgré sa timidité et ses 
scrapulcs religieux, Louis Xlll figura dans un assez grand nombre de repré- 
sentations de ce geni-e : « 11 dansoit assez bien uu ballet , dit Tallemant des 



DU BALLET DE COUR. 183 

Réaux dans l'historiette qu'il lui a consacrée, mais il ne faisoit jamais que 
des personnages ridicules '. Il prenait ntéme quelquefois part à la composi- 
tion de ces spectacles : ainsi il fit le septième air du Petit ballet du roi 
(1618), car il était musicien habile, et composa en entier le Ballet de la 
Merlaison (1G35), y compris les jws et les costumes. Il fut imité par son 
frère Gaston, qui se signala, nous le verrons plus loin, par son goût tout 
particulier pour celte sorte d'amusements. 

On citerait difficilement un poète du temps qui n'ait payé son tribut au 
ballet de cour, sans même en excepter Corneille, dont le Clidteau de 
Bissêtre renferme un certain nombre de vers. Imbert, l'Estoile, Colletet, 
Desmarets, Boisrobert , Malherbe, Maynard, Gombaud, Motin , de Rosset , 
Saint-Amant, Théophile, du Vivier, Ch. Sorel, Bordier», rimaient ces di- 
vertissements, dont les sujets étaient presque toujours inventés par les princes, 
les grands seigneurs ou les familiers de leurs- maisons, que Moulinié, Le 
Bailli, Bataille, Gucdron et Boësset mettaient en musique, et dont Bocan 
réglait les danses. 

Mais le grand inventeur de ballets sous le règne de Louis XIII, c'est le 
duc de Nemours, comme le poète à la mode, c'est Bordier. Le duc de Ne- 
mours avait une imagination inépuisable et tournée surtout aux sujets gro- 
tesques. C'est à lui qu'on doit presque toutes ces mascarades bouffonnes qui 
s'efforçaient de renouveler le genre et d'y introduire sans cesse de nouveaux 
éléments d'originalité et d'imprévu : les Fées des forêts de Saint-Germain 
(1625), dont la première entrée représentait la musique « sous la figure 
d'une grande femme, ayant plusieurs luths pendus autour d'un vertugadin, 
d'où ils furent décrochés par certains musiciens fantas(|ues qui sortirent de 
dessous ses jupes ; et, comme ils en faisoient un concert, la grande femme, 
dont la teste s'élevoit jusqu'aux chandeliers qui descendoient du plafond de 
la salle, haltoit la mesure''; » le ballet des doubles femmes (1G25), où l'on 



'Suivant Ronnet ( Hist. générale de la danse, p. 72), il danna masqué dans le Ballet 
de la Protpérité des armes de France, et comme depuis longtemps, dit-il, on n'avait 
pas vu de roi danser sur le théâtre (il y avait dansé au contraire toutes les années 
précédentes, en 1640, 1639, 1638, etc.), Mazarin (il veut dire Richelieu) y prépara les 
esprits en publiant une sorte de programme préalable (on publiait toujours ce pro* 
gramme). 

* On trouve aussi dans les OEuvres de Voiture des vers pour M™' de Saintot, qui 
représentait t Minerve en un ballet » ; mais il est douteux que ces vers aient fait partie 
du ballet même. 

^Mémoires de l'abbé Marolles. Dans le t, V| de la série 11 de ses Archives curieuses 
de l'Histoire de Frœnce (p. 66), Danjou a publié un extrait des comptes de dépenses 
pour ce b.illet, qui renferme quelques détails intéressants. On y trouve énumérées de* 
étoffes de satin de toutes les couleurs pour les divers personnages grolesq'ies, Cuille- 
mine la Quinteuse, Jacqueline l'Entendue, les estropiés de cervelle, les cinq esprits 
noirs et les cinq embabouinés, etc., qui y figuraient, il fallut < quinze aunes de 
taffetas pour faire une grande robe au grand colosse en forme de femme représentant 
la musique, — 45 livres. • Mais ce qui rotita le plus cher, ce fut le riche costume des 
vingt-quatre violons. Nous citons textuellement : < Cent soixante-huit aunes de taffe- 
tas incarnadin pour vingt-quatre grandes robes, 672 livres tournois. — Quarante- 
huit aunes de bougran incarnadin pour cervir aux dites robes^ 28 livres tournois. — 



184 HISTOIRE 

Toyait d'abord une cutrée de violons habillés de sorte qu'ils tembUieut 
toucher leurs instnimenls jiar derrière, puis des danseurs roslumés d'un 
côté en jeunes filles douces et modestes, de l'autre eu vieilles ridicule» 
et dégingandi-es ; celui de Maître Galimatiat pour la Douairière de Bille- 
bahaitlt (1C26), qui renfermait plusieurs Iwllet» en un «etil, etc., etc. 
Comme le duc de Nemours avait la goutte, ce qui ne rem|H>( hait |mis de 
montrer pour la danse le même goût que plus tard le cul-<l«--jaltc S<arron , 
excellent juge des ballets, pour les pas et pour les airs, il imagina 
même en 1030 un haltet des CoutteuJ, où il put utiliser son infirmité, 
comme Mulicre de%ait introduire sa toux dans son rôle d'llar|>agon. Il y 
figurait assis dans un fauteuil et battant la mesure avec un bAtnn. A coté de 
lui, le sieur Uurand, contrôleur provincial des guerrrt , te signalait à la 
grande satisfaction de la cour; mais, doué d'une imagination moins riche, 
moins variée , et surtout moins hardie, Durand se bornait à suivre la voie 
frayée et n'osait guère se hasarder en dehor» de» sujets m) thulogique» ou 
poétiques, comme te Triomphe de Minerve et la Délivrance de Henaud* , 
Joignons à ces deux grands inventeur» de iMillets le fioete et aradémicien 
Porchères-Laugier : « La princesse de Conly, ditTallemaut dr» Héaux ', lui 
fit avoir l'employ défaire de» ballets et autre» rhoM-s M-mblal>lcs. Pour cela, 
il avoit douze cents écus de pension. Il voulut m iaire unerliaige, et l'avoir 
en titre d'office, mais il ne s^voit quel nom luy donner. Il ne vnuloit pas 
que le nom de l>allet y entrast, et aprè» y avoir bien resvé, il prit la qualité 
à' Intendant des plaisirs nocturnes*. » Francinc, ingénieur ordinaire du 
roi, et surintendant de ses fontaines, avait la direction générale des machine» 
dans les Irallets à grand ap|tareil. Enfin le 17 mai IC3I, un sieur Horace 
Morel et ses associés obtinrent par brevet le privilège de la conduite des 
ballets*. On voit quel développement avait pris dès lors ce spectacle, qui 
allait bientôt |>ourlant occuper une place plus grande encore, et monter au 
plus haut degré de faveur et de prospérité dans la plus magnifique et la plus 
polie de toutes les cours du monde. 

Nous voici arrivés au règne de Louis XIV. C'est l'ige d'or du ballet. Sou* 
la double influence du progrès du goiit, qui allait porter presque tous le» 
genres littéraires, surtout les genre» dramatique», à leur perfection, — de la 
magnificence et de la galanterie 'croissantes de la cour, k peine suspendue» 
un moment par la Fronde, le ballet prend un esaor nouveau. Un roi jeune, 
ime régente encore belle, en plein é|)aiiouisseaient de l'âge, longtemps tenue 



Trois cent toiiante «DDe* de pauenentrriet d"or et d'argent pour le* dite* robe*, 73 
lifre* tuarDois. — Vingt-quatre aonei de gante d'or, 3 lifre* dooic «ol*. — Seiie 
onze* de soie iocarnadiD à coudre anx dite* robe*, 14 livre* 8 »oI«. > 

' Voir le Discours au vray du ballet dansé par le roi/, le dimanche 29» jour de 
janvier 1617 (l'allard, in-4»), orné de llgore* extrémencnt earieuscs, et la dédicace dr 
Durand, en têle. 

' Historiettes, ^dit. Monmerqoi et Paolin Pârl», t. IV, p, 322. 

»Dan« la Comédie des académistes de Saiat-É* remont (I, te. dernière), ce Utre nt 
Mtribné à Porchère* d'Arbaud. 

« Prologue du Ballet-de l'Harmonie, 1632, ln-«». 



DU BALLET DE COUR. 185 

à l'écart des plaisirs par les soupçons ombrageux et l'inquiète jalousie de 
Louis XIII ; un ministre d'origine italienne, formé par delà les monts à l'art 
ingénieux des divertissements princiers, joignant la finesse à la gaieté de l'es- 
prit, magnifique au besoin, ayant le goût des fêtes, et sachant faire servir 
ses goûts à sa politique; de grands seigneurs qui commençaient à respirer à 
l'aise, délivrés du joug de fer du terrible cardinal : pouvait-on rencontrer 
une réunion d'éléments plus propices? 

Lorsque les ballets recommencent à la cour, après l'expiration du deuil, 
on s'aperçoit bien vite que le caractère en est changé. Les boutades, les 
bouffonneries , les mascarades ont disparu , au moins pour un temps. Plus 
de ces inventions extravagantes et grotesques, pleines d'équivoques et d'allu- 
sions grossières, comme les Bordier et les ducs de Nemours en avaient tant 
faites sous le règne précédent. Plus de ballets d'^rlecjuin , de la Vallée de 
Misère, des Ândoutlles, des Chambrières à louer. 

Toutefois, les libertés burlesques du genre se conservèrent dans la petite 
cour de Gaston d'Orléans, au Luxembourg. Le frère de Louis XIII garda, 
sous Louis XIV, la tradition des divertissements de la cour précédente, 
d'ailleurs si bien d'accord avec son caractère. Les ballets dansés chez Gaston 
se distinguent nettement de ceux qu'on dansait sous l'inspiration de Mazariu 
ou du jeune roi, et se reconnaissent, pour ainsi dire, au premier coup d'oeil, 
tant à leur licence souvent ordurière qu'à leur bouffonnerie. Il est- possible 
et même assez probable que Molière ait mis la main à un certain nombre 
d'entre eux, soit lors de ses débuts , soit dans le court espace qui s'écoula 
entre son retour à Paris et la mort de Gaston ; plus probable encore qu'il 
y ait quelquefois dansé : il avait, en effet, le titre de comédien de 
S. A. R. Gaston, même avant ses courses en province; ce prince avait pris 
l'Illustre théâtre sous son patronage, et l'engagement sur cette scène, à la date 
du 28 juin 1044, du danseur Daniel Mallet, de la troupe de Cardelin (sans 
doute celui qui avait si brillamment figuré dans le Ballet de la prospérité 
des armes de la France), pour y servir « tant en comédie que ballets' », 
eut peut-être lieu précisément à cause du goût de Gaston pour ce genre de 
spectacles et par le désir de le lui procurer. Cet engagement, par ses termes, 
prouve tout au moins que la troupe de l'Illustre théâtre s'occupait de ballets, 
et comme on n'en dansait pas alors dans les spectacles publics , il semble 
que ce ne pouvait guère être que chez son protecteur, oii elle dut aller plus 
d'une fois en visite. D'autre part, Molière, comme on sait, fit plus tard un 
grand nombre de ballets pour le roi, sans parler du Ballet des incompa- 
tibles , représenté en 1054 à Montpellier devant le prince de Conti , dont il 
fut probablement l'auteur, et où il figura certainement comme danseur^. 
Ni son goût ni son génie n'étaient encore bien formés, et l'auteur du Mé- 
decin volant et de la Jalousie du Barbouillé "n'avait pas pour les gravelures 
une horreur telle qu'on puisse répugner à lui attribuer quelque part dans 
«elles du Luxembourg ou du Palais-Royal. N'oublions pas non plus que 
J* an-Baptiste l'Hermite, sieur de Vauzelles, qui, s'il ne fut pas un des ac- 

' Soulii, Recherches sur Molière, p. 175. 

' Voir P. Lacroix, la Jeunesse de Molière, p. 97 etaulr. 



186 HISTOIRE 

teurs de rilUwtre théâtre, comme on l'avait suppoai, véeat du moins . 
relations étroites avec les comédien» et MTvit de parrain à l'une des filles 
naturelles de Madeleine fléjart, faisait ou avait fait partie de la maison de 
Gaston, et que l'amant en titre de Madeleine, le liaroa de Modèiie, était 
attaché au prince depuis son enfance. 

A côté de Gaston, beaucoup d'autres grands seigneurs aussi conservèrent 
d'abord les traditions du prérédent régne. Mais c'est cbei flttx seulement , 
et non à la cour, qu'il faut désormais cbercber Im ausearades lil)res et 
triviales. Dès le début du ministèra éa Maiarin, rinflueoce italienne se 
fait directement sentir dans les «U w rt lH iM f int» du Louvre et du Palais* 
Royal. Kn lG\b, Anne d'Autiicka daiindc au duc de Panna le signur 
Torelli, célèbre par son liabildé dans l'art des machines et des] décora- 
tions, et qui vient organiser au Prtit-Bourboo la qpeclarle de la Finta 
pazza. Deux ans après, le cardinal-ministre OUUule également des comé- 
diens d'Italie |>our représenter devant Leur» M^îestés VOrfen en ma<iqu«- , 
avec un grand appreil et des changements à vue*. Bonnet dit que |>our le 
l>allet des Amours d'Hercule^ dansé lors du mariage de Louis XIV (sans 
doute la tragédie A'Ercole mmamtt , avec un ballet dans les entr'actes ) Maia- 
rin fit passer les Alpes à l'auteur pour «coir diriger la représentation. Quoi 
qu'il en soit, il est certain qu'on donnait assez souvent à la cour des Itallets 
et comédies-ballets en italien, ou traduits de cette lan|:;ue, et composés, di- 
rigés, dansés i>ar des artistes de cette nation : il sufGra de citer, parmi 
les plus connus, les Noces de Pélia tt de Thétis (16à4), le Xersistif. Vr. Ga- 
valli (IGGO) , et le BalUt royal de Flmpaliemee (1661), ip»i a'eat , sauf les 
vers de Benserade pour les peiaoanages, qu'une version pure et simple. Sous 
cette active influence, à la fois matérielle et morale, ce divertiss«*meni 
civilisa : d'une part , il tendit à une galanterie plus ingénieuse , plus fine « ; 
plus décente ; de l'autre, la splendeur habtluelle des costumes et des déco- 
rations, le perfectionnement dr» BMcliinn, le soin de la mise en scène, le 
dévelop|iement apporté k l'orcbealre, le progrès de la musique, du chaut 
et des danses, furent poussés si loin qu'il en vint à donner l'idée de l'opéra. 
La représentation de la Pastorale dissr, en UtSî), fut une conséquence de 
ce mouvement, qu'à son tour elle contriliua à accélérer. Le ballet bénéficia 
pour sa prt de l'émulation produite entre les poètes , les compositeurs et les 
acteurs, par la création de l'Opéra. 

Cette progression continue du ballet , commencée avec la régence d'Anne 
d'Autriche et le ministère de Richelieu , subit un temps d'arrêt momentané 
pendant les troubles de la Fronde. En 1649, il n'y en eut pas un seul dausé 
à la cour, et par un raffinement de satire, plusieurs Ma/^iiuades prirent le 
titre et la forme de ce divertissement favori du cardinal |)our railler sa dé- 
faite et son exil. Toutefois cet interrègne ne fut |>as long, et avant même la 
fin des troubles , sans attendre le retour de son miuistre , le jeune roi dé- 
butait, dès 1651, dans le spectacle où il devait faire pendant vingt années 

* Le père Menestrier, Des représentations e» musique, p. 196 et 231. Mémoires de 
MoDtglat (CoUect. Micliaad, 3» «érie, U V, p. 176). 



DU BALLET DE COUR. 187 

l'admiration de ses courtisans. Mais ce fut surtout à partir de 1653, après 
le retour de Mazarin, que le ballet de cour rentra en pleine possession de 
son théâtre, et reprit une nouvelle faveur et un nouvel essor. A chaque 
pas il gagne du terrain, étend son domaine, et s'inûltre de plus en 
plus dans les mœurs et les habitudes de la haute société. Ces spectacles se 
succèdent d'un bout à l'autre de l'hiver, surtout pendant les premie rs mois 
de l'année et dans tout e la duré e du carnaval , à jpeine suspendus par le 
carê me et les deuils de cour, plus souvent activés par ces mille prétextes 
de letes et ces mille causes de réjouissances qui ne manquaient jamais , — 
une victoire, un traité, la venue d'un aml)assadeur, la visite d'un prince, le 
mariage d'un duc ou d'une fille d'honneur. Depuis cette époque, le règne de 
Louis XIV n'est qu'un long enchaînement de bals, festins, concerts, tour- 
nois et courses de bague, représentations, danses et divertissements de toute 
nature, qui ne sont même pas interrompus par les camp:igaes et le suivent 
jusqu'aux armées. Un seul fait, choisi entre mille, montrera à <|uel point en 
était venu ce goût pour les travestissements : à la mi-carême de lG5i), les 
jeunes seigneurs de l'entourage du roi organisèrent sur la place Royale une 
mascarade en traîneaux , où ils figurèrent déguisés et masqués , et où foute 
la cour assista d'un hôtel voisin ' . 

C'est tout au plus si l'on peut noter un ralentissement bien sensible après 
la mort de Gaston d'Orléans, l'oncle du roi, après celle de Mazarin, même 
d'Anne d'Autriche. Encore ces suspensions momentanées se rachetaient -elles 
par des redoublements d'activité et d'ardeur. Les grands seigneurs et les grandes 
dames ne se bornaient pas à danser à la cour dans les ballets : plusieurs rivali- 
saient en «(uelque sorte avec le maître , en organisant dans leurs hôtels et leurs 
châteaux des représentations du même genre. Parmi ceux dont les fêtes bril- 
lantes, bals, concerts, festins, mascarades et travestissements, se rapprochaient 
[wr leur éclat de celles du souverain et qui ont le plus occupé la chronique du 
temps, outre Gaston et sa fille, la grande Mademoiselle, outre Richelieu, 
Mazarin et le surintendant Fouquet, qu'on [leut bien nommer à côté d'eux, 
nous citerons le chancelier Séguier, et le chancelier Le Tellier en son ma- 
gnifique château de Chaville, Colbert dans sa maison de Sceaux, le duc de 
Gramont, de Lyonne, Hesselin, maître de la chambre aux deniers, le maréchal 
de l'Hôpital, gouverneur de Paris, La Meilleraye, grand maître de l'artillerie, 
en son logis de l'Arsenal, M. et M™* de Guénégaud, en l'hôtel qu'ils avaient 
fait élèvera Paris sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Nevers, et en leur 
Ijeau château deFresnes; le prince de Coudé à Chantilly, après sa rentrée 
en grâce; et,. parmi les grandes dames, les duchesses d'Aiguillon, de Mont- 
bazon , de Chevreuse, de Rohan , de Châtillon , de Choisy, les comtesses de 
Fiesque et de Frontenac, dames d'honneur de Mademoiselle, la marquise de 
Bonnelie, et cette marquise de Gouville dont les fêtes splendides ont défrayé 
plus d'une fois la gazette de Loret ou les lettres de M'"'= de Sévigné. 

Le règne du ballet de cour atteignit son apogée après l'année 16G0, à la 
suite de la paix avec l'Espagne et du mariage du roi, deux motifs dont chacun 

' Loret, Uuie historique, 1. X, p. 45-6. 



188 HISTOIRE 

aurait suffi pour remplir à lui seul le LouTre, les Tuileries et Fontainebleau 
de fêles. Le séjour du roi ne fut plus dt-s lors <|u'une sorte de pitlais en- 
chanté, dont il serait impossible de nombrer tous les diverti&S4*m«>rits n>a- 
gnifiques, parmi lestpicls celui qui fait robjet de ce travail tenait toujours 
le premier rang. 

Le progrès du ballet de cour, considéré au point de vue littéraire, peut 
résumer dans le nom de Benserade, qui l'a porté à sa iwrfiTtion. (le nom 
répond, sur une moindre échelle et dans un domaine plus modeste , k ceux 
de Molière jwur la comédie, de Conieille |»our la tragédie, de l^i Fontaine 
]M)ur la fable. Comme eu\, il a si bien innové et si bien |H>rfe(-tionné qu'il 
doit jjasser pour un créateur. Par Benserade, et à |h-u prt-s jwr lui seul, 
ce qui n'avait été jusqu'alors qu'un divertissement plus ou moins ingénieux 
et galant, mais toujcmrs sultordonné au S|)ectacle, s'éle>a à la dignité d'un 
genre poétique, dont l'étude u'ap|>artient |uis seulement à l'hisloiiT des 
mwurs et de la haute société au dix -septième siècle, mais peut «t doit 
figurer dans celle de la littérature elle-même. 

a On regardoit alors comme originaux, écrit l'ablié Tallemant , son bio- 
graphe ' , trois |K)ètes du temps, si^voir Corneille, Voiture et Bcnsserade. u 
On p4-ut s'étonner de %oir ces deux derniers noms associés au pn-micr, mai» 
l'obst^rvation du biographe n'en reste pas moins >raie. IteiiM-ra<le, qui 
d'ailleurs n'avait pas encore fait de ballets avant la mort de Voilure, était un 
écrivain original au même titre et dans le même genn> que celui-ci, et l'on 
sait que leurs sonnets d'Uranie et de Job partagèrent longti-mps tout ce qu'il 
y avait de Iteaux esprits k la cour. Le païaage suivant d'une leltr«> écrite |)ar 
Bussy-Rabutin à Furetière, le 4 mai 1686, pour défendre Benserade contre 
les attaques de l'auteur du Dictionnaire dans ses deux premiers faelums, me 
parait l'expression aussi précise que juste, dans la iMuche d'un homme 
compétent, de la haute opinion qu'on avait à la cour de cet auteur, et des 
causes qui le mirent en si grande vogue : 

« M. de Benserade, écrit Bussy, est un homme de naissance, dont 
chansonnettes, les madrigaux et les vers de ballet, d'un tour fin et délimt, 
et seulement entendu par les honnêtes gens, ont diverti le plus honnête 
homme et le plus grand roi du monde. Ne dites donc plus, s'il vous plait , 
que M. de Benserade s'étoit accpiis quelque réputation {lendaiit le règne du 
mauvais goût; car, outre que cette pro|M)sition est fausse, elle serait encore 
criminelle. Pour les proverbes et les équivoques que vous lui reprochez, il 
n'en a jamais dit que pour s'en moquer. Enfin, c'est un génie singulier, qui 
a plus employé d'esprit dans les badineries qu'il a faites qu'il n'y en a dans 
les poèmes les plus achevés. » 

Il envoya cette lettre à M"»* de Sévigné, qui abonda ainsi dans son sens : 

« Je trouve que l'auteur fait voir clairement qu'il n'est ni du monde, ni 
de la cour, et que son goût est d'une |)édanterie qu'on ne peut pas même 
espérer de corriger. 11 y a de certaines choses qu'on n'entend jamais, quand 

' Discour* sommaire touchant la vie de ». de Benserade, en tè«e de tes OEoTre» 
(1697,2 t. in- 12). 



DU BALLET DE COUR. 189 

on ne les entend pas d'abord : on ne fait point entrer certains esprits durs 
et farouches dans le charme et dans la facilité des ballets de Benserade et 
des fables de La Fontaine : celte porte leur est fermée, et la mienne aussi; 
ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés, et sont con- 
damnés au malheur de les improuver et d'être improuvés aussi des gens 
d'esprit... C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui con- 
damne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la cour a 
fait ses délices, et qui ne connoît pas les charmes des fables de La Fontaine. 
Je ne m'en dédis pas : il n'y a qu'à prier Dieu pour un tel homme, et qu'à 
souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui ' . » 

Benserade régna à peu près exclusivement dans le ballet pendant dix-huit 
ans, de 1651 à 1669. Il y débuta en même temps que Louis XIV : le roi 
dansa pour la première fois dans le ballet de Cassandre , qui était sa 
première production en ce genre; et leur retraite à tous deux fut à 
peu près simultanée aussi. Personne n'a mieux reflété l'éclat et parlé le 
langage de la cour du grand roi; personne ne s'est mieux élevé, sans 
gène et sans effort, au niveau de ces fêtes brillantes" dont il était l'àme 
et la poésie. Pendant dix - huit ans , les marquis et les duchesses , les 
nymphes et les demi-dieux de Versailles ont parlé par ses lèvres, et le roi- 
soleil a emprunté ses vers pour se manifester à son peuple ébloui. Il est à 
son aise et va d'un pied sur et léger parmi ces divinités de l'Olympe ter- 
restre , parmi les grottes de cristal, les gloires, les nuages et les arcs de 
fleurs, à travers tous ces enivrements et toutes ces extases. C'est le type 
par excellence du poète de cour, mais c'est pas autre chose qu'un poète 
courtisan, non-seulement parce qu'il sait à propos mêler à ses madri- 
gaux ingénieux et galants , toutes les fois qu'il ne s'agit pas du roi , ime 
pointe d'épigramme, quelque allusion malicieuse et légère, voire un trait de 
satire dont la hardiesse dénote un fond d'indépendance * ; mais surtout parce 
(ju'il marche de pair avec tous ces comparses titrés qui s'agitent sur le théâtre 
royal au gré de son caprice, parce qu'il fait lui-même partie de ce cercle 
brillant dont il tient les fils dans sa main , parce qu'il prend son rôle au 
sérieux et le remplit avec une bonne foi et uu entraînement commuuicatifs. 



' Lettres Ae M^'de Sévigné, édit. Ad. Régnier et de Monmerqué, t. VU, p. 504, 507. 

'u Sa familiarité avoit mesine quelque chose d'impérieux, écrit l'auteur de la bio- 
graphie qui est en tête de ses œuvres, car non-seulement il vouloit qu'il luy fust 
permis de Ironver à redire aux autres, mais il ne pouvoit souffrir qu'on critiquât 
ses compositions, qu'il défendoit avec un tel entestement que ceux mesme flu'il con- 
sultoit là-dessus ne pouvoient luy dire leurs pensées sans s'exposer à essuyer de sa 
part d'étranges emportemens. • V Éloge, qui précède également ses œuvres, dit aussi 
de luy : 

Loin d'estre flatteur dans ses vers. 
D'y plaisanter les ptrnnd-i il ne Ht point «crapule, 
Sans qu'ils le prissent de travers. 

Bon nombre de traits démontrent que Benserade poussait la familiarité, l'orgueil et 
la prétention jusqu'à l'impertinence, et que les bons mots dont il était prodigue n'é- 
pargnaient personne. 



,90 HISTOIRE 

La cour est si l»ien tlevcnuc sa patrie d'adoption qu'on l'y croirait né , et 
qu'on ne peut le concevoir en dehors. Il Mt entrt' de plain pie<i, comme en 
sasplière naturelle, dans ce monde enchanté, le seul ipi'il rnunaisse et dont 
il se soucie. Il a l'imagination es««Mitiellenu»nt aristocratique et le slvie grand 
seigneur. Comme il a^ait traduit les Mélamorpbotes d'0%i«le en rondeauv 
il mit en madrigaux, en stances et en quatrains toutes les niélanior|»huM 
de ces héros et de ces déesses de Versailles, qui ressuscitaient les splenclem 
de l'Elysée p;uen sous les ombrages du pare de Le Nôtre , peuplt'-it par I. 
divinités de marbre ou de brome de Cojsevox et de Giranlon. Iteiisemi. 
est rOxide de celte mythologie pom|ieuse qu'adora la FVancc et qui s'adoi, 
elle-même durant plus d'un demi-sit'cle. 

Ingénieux et délicat, galant et lin, facile e! gracieux, aimable et frivoh-, 
Benserade semblait avoir été formé tout exprès pour le Iwillel de cour. Il 
l'agrandit et le transforma ti bien qu'il eu fit , pour ainsi dire , qiiel<|ii< 
chose d'entièrement nmivean. NoB-»rulerorMt la distance est énornte «-nli- 
les ballets de l'épocfue préeétleiite et le» »i«>us; mais, eu dépit des analogn 
matérielles créées |)ar les lois du genre, il est presque im|M>s»ible de les rui 
tacher à la même famille, et nous en disons autant de la plupart de ee<i\ 
qui réussirent n se produire en dehon de lui, quelquefois à la cour, pin 
souvent dans les maisons princiêres ou rhri les riches pnrtieuliers. San 
doute Benserade a plus d'élégance, de Ijelle grice, d'habileté et d'esprit (|<: 
d'élévation et de force. L'ironie souriante et It'-gere lui va mieux que I'uIIih 
épique. Néanmoins la nobleste et l'tVIat ne lui font |>as défaut ;n travers s< 
badinage et ses iiagatelles, il a iriieurcnses n-uronlres de «tyle qu'un vi.i 
|M)ëte ne désavouerait pas; d'une plaisanterie burlesipie, d'un calenilKitu 
même, il passe sans effort au Ion sfdeuoel. A certains moments, surtout (puin<l 
il fait |>arler le roi, sa voix s'affermit et s'élève; son ven prend de l'am- 
pleur, et le soufile lyrique soidève sa poésie ' . 

Mais son talent particulier, celui qui contribua surtout à son succès, con- 
siste dans l'art élounanl avec leipu*! il sait unir et fondre en un seul ly|H 
le personnage du liallet et l'acteur qui le représente. Les traits par lesqueU il 
caractéris»* chacun d'eux et les couleurs dont il le peint, sont si adroilemenl 
choisis, aiguisés d'allusions si délicates, si ingénieusement relevés de moN 
à double entente, qu'ils s'appliipieni â la fois au danseur et à son roi' 
" Le coup portoit sur le personnage et le coulre-cojip sur la personne, i ■ 
i|ui donnoit un double plaisir, >> dit Perrault, en parlant de lui'. Toiu tes 
vers pour les acteurs du ballet se rappurleut au sujet gcuéral et à la sitiu> 
lion |tarticulière , et mêlent habilement la fiction avec la réalité, il saisit 
les moindres rapports; d'un doigt léger et en se jouant, il indique les rap- 
prochements les plus inattendus et les plus frappants, tantôt flatteurs, tanlAt 
satiriques, de manière à tenir toujours eu éveil l'esprit du sjiectateur par 
l'attrait d'une énigme à deviner, d'une une allusion à saisir '. Il excellait à 

' Voir dana la 4* partie do /la/M de la Smit, lea preiaière* strophe* de la 2* ratris 

et presque toutes les strophes pour le roi, à la In da ballet. 
' Ilommti illtutret, p. 80. 
^ Nous n'aTons pu songer à relever et à eipliqaer co Dote toutes ces allosioM, 



DU BALLET DE COUR. 191 

CCS jeux, qu'il renouvela vingt ans dans les mêmes circonstances et sur les 
mêmes personnes, trouvant moyen de varier sans cesse des douceurs ou des 
railleries, au fond toujours semblables. 

La raillerie, pour le dire en passant, semble avoir été de tradition dans 
le ballet. Celle de Benserade roule souvent sur des chapitres délicats, comme 
la vieillesse du duc de Damville et la laideur du marquis de Genlis, avec une 
liberté d'expression qu'on s'étonne d'avoir été tolérée , et dont partout 
ailleurs , sans doute , les courtisans se fussent vengés avec éclat. Ces épi- 
gi'ammes forment tout à fait le pendant de celles de Molière ; elles ont la même 
signiiication et doivent probablement s'expliquer par les mêmes motifs. Si 
elles étonnent moins de la part d'un homme du caractère de Benserade, 
toutefois, par leur persistance et leur hardiesse, elles laissent supposer en 
certains cas une cause supérieure à celle de la causticité naturelle du poëte. 
N'oublions pas que, tout en se produisant sur une scène moins publique 
et plus intime que celle du Palais-Royal , elles devaient être plus sensibles 
encore que celles de Molière, parce qu'elles mettaient personnellement et no- 
minativement la victime en scène, devant toute la cour et sous les yeux 
mêmes du roi, qui paraissait voir avec plaisir s'élarçir ainsi la distance entre 
ses courtisans et lui. 

« On a introduit l'usage, dit le père Menestrier', de faire des vers en 
forme d'épigrammes sur la plupart des personnages. C'est en cet endroit que 
les poètes se donnent souvent la liberté de faire des allusions peu honnestes 
et de publier des vers qui sentent la licence des anciennes Saturnales... Ces 
vers d'application se sont introduits dans les ballets pour la même raison 
que les devises dans les carrousels. On a voulu par ce moyen découvrir des 
passions secrètes, et les faire connoistre aux personnes pour qui on entre- 
prenoit et ces courses et ces danses ; et comme la plupart de ces festes se 
font ou pour des mariages où l'on ne renouvelle que trop souvent les libertez 
de la poésie payenne en de pareilles occasions, ou au carnaval, qui est un 
temps de débauche, on s'est permis en ces rencontres ce qui ne doit jamais 
estre permis quand on a de la pudeur, et ce que ne devroient jamais souffrir 
les personnes pour qui se font ces allusions si peu honnestes. » 

Évidemment, c'est surtout Benserade que le père Menestrier a en vue 
dans ces paroles , puisque c'est lui qui a , sinon absolument créé , du moins 
développé et étendu cet usage, en le consacrant par son talent de manière 
à y attacher son nom, et fait de ce qui n'était qu'un ornement postiche, 
suivant le mot de l'abbé de Pure, (pielque chose d'essentiel et dont on 
ne put plus se passer. Beijserade a mérité en paitie les reproches du savant 
jésuite, et il a profité plus d'une fois du voile transparent de l'allusion et 



d'abor(ï parce qu'elle* sont innombrables et qu'il y eût fallu un commentaire perpé- 
tuel , aussi fatigant pour le lecteur que pour l'éditeur; puis parce que beaucoup 
d'entre elles, par leur nature même, par leur ténuité, leur caractère tout à fait intime 
et de circonstance, nous échappent aujourd'hui, et qu'on risquerait d'ailleurs de les 
dénaturer en cherchant à les formuler nettement, 
■ Det balUlt anciens et modernes, p. 292. 



,9î HISTOIRE 

de rallégorie mythologiques pour chercher à « découvrir des passion» se- 
crètes » et des intrigues galantes, pour »e jouer sur le compte des fai- 
blesses de SCS acteurs princiers : il n'«pargoe même pas toujours les 
femmes, pour qui ses louanges sont souvent auui à ci-aiudre que se» 
railleries; et plus d'une jeune fille, admise au dangereux honneur du ballet, 
fut célébrée [>ar cette Musc effrontée en terme» qui durent la faire rougir 
sous son masque. Toutefois, il convient de faire remarquer que Uen- 
serade, sur ce jwiut comme sur tous les autres, gagne beaucoup à la com- 
|)araisou avec ses rivaux, surtout a\ec se» ilevanciers. Même quand il dé- 
passe la limite, ce qui lui arrive fréquemment, i' ■ lu moins pre.M|n. 
toujours, pr la distinction du style, la tounuif -•• du %er« e« mn 
certaine tenue lï/ionnéle homme, comme on ' , à la gro~ 
ordurière et à robsccnitc révoltante où se eom)' irmps le» I i 
Mérite purement relatif sans doute, qu'on ap|>i' M.ins à sa valeur, 
au sortir de l'époque de Louis XllI. 

Presque tous ses Men pour le Roi ne sont que des exhortations à l'amour, 
ou l'apothéose plus ou moins voilée de ses tendre* faihleise*. On y trouAr 
par antici|)ation la facile morale de Quinault. Mais c'est à U fois celle •!' 
tous les |>octe$ de cour et de presque tous les ballet». Ilien, d'ailleurs, n'< 
lait plus propre à favoriser les commeroM de galanterie que ce» ré|)élilioii 
et ces repirsentutions où les rapprochements matériels étaient rncore aidc^ 
|)ar les situations de la pièce; où deux amants, réunis cha(|ue jour (lendant 
quelque temps |)ar les nécessité» d'un spectacle qui autorisait et semblait 
même commander leurs conférence» intime», leurs conversation» à vmv 
basse, figuraient encore dans la même entrée, et dansaient ensemble, quel 
quefois en remplissant des rôles où ils retrouvaient une image de leur |>a>- 
sion réciproque. Les écrits du terni» abondent eu témoignages sur ce |>oint 

Bcnserade, homme d'une |iersonnalité envahissante, iiuatiable d'honneuis 
et de profits, adroit, insinuant, né pour l'intrigue, sut longtemps tenir à 
distance tous ses compétiteurs, par son habileté pratique auiant que |)ar son 
talent. Néanmoins, |)eu doué du côté de l'inveuliou, il se bornuit générale- 
ment aux récits et aux vers pour les personnages, laissant à il'autres le soin 
du surplus. Les fonctions d'ordonnateur de ballets étaient distincte» de cell)-^ 
du poète et du musicien, et même il n'était pas rare que chaque partie il' 
ce divertissement complexe fût soumise à une juridiction spéciale. Parn' 
les inventeurs et les organisateurs habituels de ces spectacles, on trouve (!< 
bourgeois, des grands seigneurs, des artistes : l'Italien Douty, Ilesselin, Cli 
ment>, M. de Tubœuf, le duc de Saint-Aignan , le duc de Guise, enfin < 
surtout le marquis de Villequier*, tels sont le» noms qtii reparaissent le |>lii> 

' Histoire d'Henriette d'Angleterre, par Mme de La Fayette (Collection Mieh«ud, 
t. XWII, p. 185); Mémoires de La Fare, eh. IV; Tallemant de« Riaai, HUtorietle 
de Mlle Paulet. 

3 Sans doute le conseiller d 'éUt, intendant de la maiion du duc de Nemoart, dont 
parle l'abbé de Marolles dana te» Mémoires (1656, in-folio, p. 2f.5). 

3 La rue qui passait devant le tbé&tre dn Petit-Bon rboo, lit-on dantie* Mémoires 
de Walcltenaêr sur Af»« de Sévigné (II, 456), et qui était une continuation de la rue 



I 



DU BALLET DE COUR. 193 

souvent dans les relations de la Gazette de Loret et de ses continuateurs, 
dans le traité du père Ménestrier et les autres ouvrages sur la matière. Beau- 
champ et Yertpré réglaient habituellement les danses ; Torelli ou Vigarani 
se chargeaient des machines et décorations, et quelquefois aussi Antoine 
Houdin, l'architecte du Louvre ' . Lambert, qu'on appelait familièrement le 
petit Michel; Desbrosses, Lallouette,' Mich. de la Guerre, puis LuUi, le 
gendre de Lamiiert, faisaient la musique. Ce dernier surtout ne tarda pas 
à évincer tous ses rivaux, et à régner à peu près seul dans son domaine, 
comme Beuserade dans le sien : « On dansa un petit ballet assez joli pour 
avoir 'été fait en un moment, écrit Mademoiselle de Montpensier dans ses 
Mémoires'^. Mais le roi a un baladin, uonané Baptiste, qui triomphe 
à ces choses-là : il fait les plus beaux air*' du monde. » Ce Baptiste , c'est 
Baptiste LuUi, le collaborateur musical de Benserade, comme de Molière et 
de Quiiiault, et que sou habileté de danseur, de mime et de comédien fit 
souvent figurer avantageusement dans les entrées des mascarades de cour. 
Il y eut en ce temps-là un homme qui semble avoir réuni sur sa tête 
l'ensemble de toutes les aptitudes très- variées de l'auteur et ^e l'acteur de 
ballets : c'était Louis de Mollier, dont on trouve aussi le nom écrit Molier, 
MoUière et même Molière, En 1C42, Mollier était écuyer ou gentilhomme 
servant de la comtesse de Soissons, qui mourut en 1644. Ce fut alors que, 
contraint de chercher fortune ailleurs, il usa de son talent pour se faire 
nommer « musicien ordinaire de la chambre du roi. » En 1G40, une de- 
moiselle Molier, peut-être de sa famille, avait déjà dansé à la cour dans le 
ballet du Triomphe de la beauté ; en 1648, Mollier lui-même parut, sous 
trois costumes différents, dans celui du Dérèglement des passions, composé 
jMir Berthault, frère de M™^ de Motteville, et à partir de cette époque il 
figure sans cesse au milieu de ces divertissements, à côté des grands sei- 
gneurs et du roi. 

Mais là ne se bornaient pas son emploi et ses talents. De Visé , rendant 
compte dans le Mercure galant de son Mariage de Bacchus et d'Ariane, 
joué au Marais le 7 janvier 1672, écrit : •<■ Les airs en sont faits par ce fa- 
meux M. de Molière, qui a travaillé tant d'années aux airs du ballet du roi. » 
Bien plus, nous lisons dans la Relation 3 de la fête donnée par Hesselin à 
laTeine Christine deSuède, en sa maison d'Essonne, le 6 septembre 1656 : 
<' On peut dire sans flatterie que le sieur de Molière s'est surpassé luy- 
mesme, tant par les dits beaux vers et les merveilleux airs du ballet, lequel 
fut accompagné d'une symphonie toute divine, que par la politesse et la 



actuelle des Poulies, se nomme Villequier sur le plan de Paris de Rerey de 1654. » 
Comme la plupart des grands ballets de la cour se dansaient au Petit-Bourbon, et que 
le nom donné momentanément à cette rue coïncide justement avec l'époque où Villë"- 
qnierjnuait son plus grand rôle dans l'organisation des ballets, il est probable que 
c'est là un souvenir et un témoignage de ses fonctions. 

' Walckenaër, Mémoires sur Mme de Sivigné, 11, 490. 

»Édit. Chérnel, in-l2, t. III, p. 347. 

'Paris, R. Ballard, 1656, in-4". 

CONTEMP. DE MOLIÈRE:. — II. 13 



194 HISTOIRE 

justesse de sa danse. Taisant admirer à tout le monde ce qui raftserable rii sn 
seule iK-rsonne uu jwëte galant, un savant uiusicieu et un e\relie»t dai 
seur. » On le voit luènie, le lendemain, toucher du tliéori>e. ('.'était là, 
coup siW, une réunion assez ran> de talents, et Mullier sut les mettre tous 
ingénieusement à profit le jour où, voulant obtenir la clurge de maître il» 
niusii|ue du Dauphin , il la demanda au roi |wr un place! en ven, qn 
chanta sur im air de sa com|>osilion, en t'accompagnant lui-même. Lok 
nous apprend qu'il fit encore, avec Bocsset , le» airs du ballet à'.iU'uiio! 
(1G68), auxquels nous savons ausù que Lullt prit |iart. Il figura dans l< 
Plaifirs de l'ile enchantée, cote à côte avec l'autn* Molière, i|u'fln av.n 
d'abord confondu avec lui, et qu'il avait ipielqiie temps tVlipM- «le sou renoii; 
Louis de Mollier (lanit dans la pln|iart de« divcrtt»M-inenl.<> de cour ju- 
qu'en 16G4, avec sa fille, qu'il maria cette mi^me annt-e à Itier, eoum. 
lui musicien et chorégraphe dans la maison du roi; après quoi, il resta pi< 
de huit ans dans la retraite, et ne re|ianit plus que |K>ur mettre eu raiisi(|ih 
la comédie héroïque de Visé dont uoii» avons parlé plus haut, et divci 
petits opéras de l'abbé Tallemant, qui ae ciiautaicut dau» de* maison» |nii 
ticulières où l'on donnait des e»|M-cet de concerts de société '. 

J'ai dû parler avec quelque détail de cet auteur et acteur de ballets, uon 
seulement à cause du rôle im|K>rtant qu'il a rempli et de la réputation qu'il 
a eue, mais aussi |>arce que, apr«-s avoir joui d'une es|Mrce de gloire, il est 
tombé bien vite dans un oubli profond, et qu'on a nièuic quelque |M-ine à 
dégager sa personnalité de l'ombre où elle est euscvt-lie'. Mollier, dont la 
réputation était commencée avant celle de Dms<Tade, était donc \\u\it lui, à 
ce qu'il semble, un rival tres-séricux. Mais à |>artir des débuts de celui-ci , 
on ne le voit plus jamais figurer autrement que comme danseur ou, tout un 
plus, comme musicien, daiu les ballets rojraiu donnés à la cour. Malgré I • 
variété et l'étendue de ses aptitudes, peut-être à cause de celte variéi' 
même, il avait été bien vite effacé. La sapiriorité pot-ti(pie de Ben 
l'écrasa, et peut-être ses propres ulents de com|)ositeur et de chun^ 
avaient-ils fini par faire tort à sa renommée de versificatetir. D'ailleurs, m 
position avait (|uelque chose d'équivoque : on ne |M)uvait le prendre sim- 
plement ni {tour un ordonnateur de liallels , comme Clément et Nllle<piier. 
ni pour un musicien, comme Lamliert ou LuUi, ni |)our le chorégraphe et 
le régulateur des danses, comme Deaucliamp, ni pour le |K>ëte, comme Ben- 
serade. Il était successivement ou simultanément tout cela, à l'occasion , et 
de plus il se rangeait parmi les exécutants , chantait sur la scène, y jouait 
du théorbe ou du luth , y dansait même, non parmi les grands seigneurs , 
à la suite du roi, mais parmi les danseurs de profession qui venaient com- 
pléter la troupe priucière, et ainsi il se classait naturellement dans un ram 



' t Je m'en Taii à an petit opéra de Molière, l>ean-père d'Hier, qui m ebaote elit/ 
Pélissari : la mosiqne est très-parfaite. • (lettre de M»* de Sévigné, fcTr. 1674.) 

2 Voir encore sur Mollier, Castil-Blaze, Molière mutickn. J, 132; NValciMaaér, Mé- 
moire sur Ume de Sévigné, V, p. 128; Bazin, iVofe* ««r Molière, p. 171-3; P. Lacroix 
La Jeunesse de Molière, 1858, p. 147-168. 



DU BALLET DE COUR. 195 

subalterne , qui ne lui permettait pas de lutter avec uu homme de cour, 
comme était son rival. 

Mais le triomphe de celui-ci excita bien des jalousies , et on tenta plus 
d'une fois de lui enlever sa position. En 1664, le président de Périguv ', qui 
s'était fait à la cour une réputation facile par ses petits vers et son talent d'a- 
mateur, fier d'avoir fourni quelques traits, peut-être quelques quatrains aux 
ballets en vogue ; enflé de ces éloges dont on est si prodigue envers les gens 
du monde tant qu'ils ne s'essayent pas en dehors de leur cercle intime, et 
qui unissent souvent par leur faire illusion et les pousser aux hasards pé- 
rilleux dune entreprise où ils perdent d'un seul coup tout le bénéfice de 
leur renommée, le président de Périgny donna sur le petit théâtre du 
Palais-Royal le Ballet des Amours déguisés, où l'on peut voir une allusion 
détournée à la passion longtemps secrète du roi pour M"e de la Vallière. 
Malgré la magnificence des habits et l'agrément des entrées, il fut loin 
de réussir, du moins auprès des connaisseurs, comme le poète en titre, 
dont cette tentative ne fit qu'accroître la gloire et la vogue. Benserade, 
suivant son caractère, ne sut pas triompher modestement, et il chanta 
victoire dans un quatrain moqueur : 

% 

Ainy lerteur oti président, n'Importe, 
La mascarade est belle, et vous l'entendez bien : 
Vos Amours déguisés le sont de telle sorte 

Que le diable n'y connobt rien. 

Le président, piqué, riposta vertement sur les mêmes rimes : 

Méchant plaisant ou poute, u'Importe, 
la mascarade est belle, et la cour l'entend bien ; 
Mais pour les gens de vostrc sorte 
On est ravy qu'ils n'y connoisscnt rien. 

Malgré la vivacité du début, la querelle en resta là. Chacun crut s'être suffi- 
samment vengé, ou fit semblant de le croire. Ce fut une de ces batailles 
d'hommes de lettres (je parle de ceux du dix-septième siècle) où il ne coule 
que de l'encre'. 

Benserade allait trouver un rival autrement redoutable dans la personne ■ 
de Molière. Déjà, en 1661, celui-ci avait mêlé ses Fdclieux d'intermèdes de 
ballet; puis étaient venus, en 1664, le ballet du Mariage forcé, dansé par 
le roi, et la Princesse i Élide , comédie-ballet; dans les années suivantes 
les comédies-ballets de V Amour médecin et du Sicilien. La Princesse d'Élide 

' Conseiller et lecteur du roi, nommé en 1666 précepteur du Dauphin. 

' C'est par erreur que le ballet des Amours déguisés a été compris dans l'édition des 
OEuvresde Benserade donnée en 1697 (2 *ol. in-12), et l'erreur est d'autant plus sin- 
gulière que l'éditeur avait reproduit en tète la notice de l'abbé Tallemant, ou est ra- 
contée tout au long l'anecdote que nous venons de citer. Cette erreur a entraîné 
celle de M. Walckenaér et de M. I'. Mesnard, qui, l'un dans ses Mémoires sur Hlm» de 
Sévigné (II, 329), l'autre dans sa Motice biographique sur la même, en tête de l'édit. Mon- 
merqné et Régnier (p. 97), donnent aussi ce ballet à Benserade. 

13. 



106 HISTOIRE 

avait même fait le princii>al ornement de cette fêle extraordinaire de la 
cour, mêlée de danse, de musique, de machines, de rounes de liagucs, de 
feux d'artifice, dont le souvenir est resté dans l'histoire mus le nom des 
Plaisirs de i'isle enchantée. Molière s'était trouvé directemoit Mik prise* 
avec Benserade à l'occasion du Ballet Jes Muses (IG60), dans les entr'actes 
duquel on avait intercalé JUélieerle et la Pastorale cumi<fue', et tous deu\ 
avaient lutté de près i qui divertirait le mieux Louis XIV. La faveur de 
Molière croissait chaque jour. Benserade sentait avec chagrin qu'il ne suffisait 
plus au roi ni à la rour, et il voyait d'un oeil jaloux les auccèa de son ri^.il 
sur ce terrain nouveau, où il avait cru régner MM ptrlage. C'est mus doiii 
ce sentiment qui lui inspira le RonJeau aux James , placé en tète do smi 
Ballet de Flore (IUG9), où il annoni^ait implicitement m retraite, en attri- 
buant a sa fatigue une résolution qu'il icrai| plos fur, je mm, d'attrilMier 
à son dépit et à sa jalousie : 

Je Mib trnp la* dr jouer et r«let ; 
Depuis longleMp» }• tra«alll« av iMlUt, 
l.'oflea a'Mt csvie de ptr— a — ... 
Je oe Mis plM si fay. ■> *1 fvUet, 
Vn noir elwgrin aie ial*il •« collât, 
Kt \é»»1 plu* que la «olOSM kOSM, 
J« sot* trop laa. 

Il devait pourtant reparaître encore, maia «près un silence de douze an< . 
pour clore définitivement sa carrière avec It Ballet royal du Triompi 
de l'Amour, dansé à Saint-Gennain, en 1681. Molière demeurait en po^- 
session de la place. Dès la même année 1660 il tlonBa le Divertissemmi 
de Cliambord ou la comédie-liallet de Monsieur d* Pourceaugnac, et il 
reçut l'ordre de préparer le Divertissement royal ou les Amans magnifitjiics , 
dans lequel le roi dansa en personne l'année suivante (1670). Benserade ne 
sut pas garder la dignité de sa défaite , et , le chagrin s'ajoutani à sa caus* 
tirité naturelle, il provoqiu Molière par ses railleries. Au troisième inter,- 
mède de ce dernier ouvrage (se. â), le choeur chante : 

Et tracez rar les hcrbclles 
L'I liage de no* ctoanMot. 

» II faudrait dire, fit Benserade, qui avait connu ces vers avant la rrpre- 
sentalion : 

Et tracez sur In tierbettes 
L'image de vm cliaMaoïis. 

Molière le punit de ce plat quolibet d'une façon assez bénigne en traçant, 
dans ses vers pour le Roi , qui représentait .Neptune et Apollon ( /«/- 
mèdes I et VI), uu |)a6tiche, ou plutôt une parodie du stjle de Bcnseradi . 
dont nous aurions peine à apercevoir aujourd'hui l'intention satirique si 
nous n'étions prévenus, mais dont, à ce qu'on assure, la cour s'aimis;! 
fort ' . 

' L'abbi TaUemant, Discours sommaire touchant ta vie de Benserade . 



DU BALLET DE COUR. 197 

Toutefois, bien qu'il fût resté défiuitivemerit maître du terrain, on peut 
dire que Molière lui-même ne parvint pas à faire oublier Benserade. Les 
qualités et les défauts de celui-ci le rendaient plus propre que tout autre 
au ballet, genre qui demandait moins de génie que de finesse ingénieuse, 
de raillerie délicate et d'agréable frivolité daus l'esprit. Il n'était pas jusqu'au 
genre de vie de Benserade, lié avec tous les grands seigneurs et mêlé, pour 
ainsi dire, à toutes leurs babitudes, qui ne lui assurât un avantage particu- 
lier. Aussi Bussy, qui s'entendait mieux que pas un à ces divertissements de 
cour, a-t-il reconnu et proclamé sa supériorité dans cette lutte ' . 

Le premier ballet dans lequel avait dansé Louis XIV était , nous l'avons 
dit, celui, de Cassandre (1651). 11 parut pour la première fois dans une 
Mascarade, le 2 janvier 1G55, cbez le cardinal Mazarin, et pour la dernière, 
dans le Carnaval de Benserade (18 janvier 1668). Mais il continua encore 
quelque temps à danser dans les ballets, sans revêtir ces masques et ces 
travestissements plus ou moins bouffons ([vi'exigwait la familiarité de la Mas- 
carade. On a dit et répété, d'après une lettre de Boileau^, qu'il cessa d'y 
figurer après les vers célèbres de Dritannicus^ . Il est permis de douter que 
Racine, bon courtisan, ait eu la hardiesse qu'on lui prête de vouloir donner 
un avertissement et un conseil au roi dans ses vers ; mais quoi qu'il en soit, 
volontaire ou non, son avis n'eut pas les conséquences immédiates qu'on lui 
a attribuées. Bniannicus est du 13 décembre 1669, et au mois de février 
1670 Louis XIV dansait encore les rôles de Neptune et d'Apollon dans la 
comédie-ballet des Amants magnifiques. Il est vrai qu'à partir de ce mo- 
ment il ne re[iarut plus sur la scèue, quoiqu'il fût encore dans tonte la force 
de la jeunesse , et comme il avait commandé expressément les Amants ma- 
gnifitjttes à Molière, sans doute dès avant la représentation de Britannicus, 
il se pourrait qu'il eût voulu d'abord remplir une sorte d'engagement con- 
tracté envers sou poète, ou qu'il n'eût pas eu le courage de renoncer à 
danser une dernière fois dans un ouvrage dont il avait lui-même tracé le plan. 

Le goût de Louis XIV pour la danse , comme pour tous les exercices du 
corps, était des plus prononcés*, et, ne fût-ce que par calcul et pour faire 
leur eour au maître , tous les princes et les gentilshommes partageaient ce 
goût. La voltige et la danse , nous apprend Brienne dans les premiers cha- 
pitres de ses Mémoires, tenaient une place des plus importantes dans l'é- 
ducation des gentilshommes. « Notre noblesse, écrit l'abbé de Pure^, a tou- 
jours considéré la danse comme un des plus galans et des plus honnestes 
exercices où de tout temps les personnes les plus relevées ont tâché d'exceller 
et ont fait gloire de réussir. » Tant que dura sa jeunesse, le roi fut un des 



> Lettre de Bussy, do 7 février 1671, à la comtesse du Boucbet (t. III, p. 306). 
' Lettre de Boileaa à Moncbesaay, du 7 sept. 1707. 
3 A. IV, se. 4. 

* * Malgré les pénibles travaux qui occnpoient continuellement ce grand conquérant, 
il n'a pas laissé de s'en dérober quelques heures pendant plus de vingt à vingl-deax 
ans, que M. de Beaucbamp a eu l'honneur de le conduire dans ce noble exercice, n 
[Le Maistre à danser, par le sieur Rameau ; 1725, in-8°,) 

* Idée des spectacl. anciens et nouv,, p. 280. 



198 HISTOIRE 

plus intrépides danseurs qu'on eût jamais rm : t* bonne grAc« naluirllr . 
son grand air, sa vipienr, toujours loué* •▼« aboiMlance par la Gazette dnn* 
ses comptes rendus «les l»aliets, la puûoa de Matanii lui-in«^nir pour re 
divertiss«'nient, où il portait toute l'aptitude et loote* les rrssoiirees d'un 
Italien , et (|ulil savait rehausser sans resse par des éiémeiils nouveaux , la 
magnificence «-t la nuiltiplicilé de ers fêtet dans une cour empressée à li 
plaire, et sous les veux d'une régente encore liellr et amie de» plaisir^ 
l'admiration dont il se sâ\ait enloun* et dont il savourait aiuM la prentiri' 
ivresse en attendant qu'il la recueillit sur un plus vaste théâtre, le wh 
qu'on prenait de lui ménager des personnages lirillants dans la |nèr<> et d'm 
génieuses flatteries dans les ver», puis le plaisir, |>our un roi jeune, piirt 
à la galanterie et de l>onne heure enclin à se faire ou i se laisser ailoni 
de se trouver en rapports étroits et conttnoel» avec les bemitès de n coni 
de former le centre et le point de ralliement de ee eortéfe de aym p h e s , • 
d'être, sous ces formes mvthologiques qu'' "i.iil et dans une 

qui donnait un corps arrêté à se* rêves, . .leil autour dui|n 

vitait celte pléiade d'étoiles, tout rt ' inl n accroître vm g' 

qu'à la passion. Aussi la plu|>arl des i > pour le nii. répété» .1 

à loisir dans les appartements, étaienl-tbdiiiMspar lui jusqu'à cinq misix fois 
de suite, et souvent hien davantage '. 

Mais par-dessus toutes ces raisons, PaaMNir de la danse dominait. Dan 
VEstat général des officiers Je la maison dm Mor, |iar La Marinière (1060 
on remarque que le maître de danse de Louis XiV a 2,000 livres de traii< 
ment, tandis que son maitre de dessin n'en a que l,SOO, et ton maître d'< 
criture 300 '. I^ différence est signifiealive. Ot amour se marque nettem< i> 
aussi dans l'instilutiou qu'il fil en 1061 de l'Académie royale de danse, et 
dans les considérants dont il l'apiMiya. Il y dit en substance que cet art n 
« toujours été reconnu l'un de* plus honnestes h, et c'est pour en emj)é<lii 
la décadence qu'il fou<le une Académie « com]M>séc de treize des plus exp< 
rinicntés du dit art », choisis parmi les maîtres de danse de la cour et ceux 
qui figuraient dans ses ballets à côté des plus grands seigneurs*. Aussi fut-il 

' Dana ce cas, le ballet priailtif recevait MaTcal dM additleat ea Am mddlflcatinni, 
comme cela eut lien par eteaple poar U MaUttdu Jf MM. (V. Bnackaaiya, KechtreHes 
sur les théâtres, t. III, p. 161.) 

* WalckcDaér, Méwwir. sur Mm* é, séviçmé, t. II. p. 4»A, 

' Le Roy, ne ceasani de cbérlr 

Le* bcaos arts ^u'il (ait reicarlr 
Dans son grand royaume de Fraace. 
Concerant tort bien qae la danse 
Pariny les gens les plus poil* 
Tasse pour un des (rius joli* 
A donner la grSce et l'adresse 
Tant au peuple qu'i la nobleue; 
Qu'elle est le plus doux pasae-leatpa 
Des rois qui sont en leur printemps: 
Qu'elle est, pour avoir l'art de pUlrc , 
Aux deui sexes très-nécessaire; 
Qu'elle est plus charmante cent fuis 
Que les combats ny les toornoU , 



DU BALLET DE COUR. lî)9 

déclare par arrêt du conseil, en 1G69, qu'on ne déroge point en faisant 
profession de la danse : c'était bien le moins qu'on pût dire après la déci - 
sion du roi. 

Dans V Etablissement de V Académie royale de danse en la ville de Paris, 
avec un discours académique^ , l'auteur prend prétexte de cette institution 
pour exalter la danse, et démontrer ([ue celle-ci , dans sa plus noble partie, 
n'a pas besoin du secours de la musique, dont elle est absolument indépen- 
dante. Mais il ajoute que « des ignorans ayant tasché de la défigurer et de la 
corrompre en la personne de la plus grande partie des gens de qualité », peu 
de courtisans sont capables de figurer dans les billets du roi. Il ne faut voir 
sans doute dans cette assertion cbagrine que la boutade d'un fanatique de 
re grand art, poussé au dénigrement par quelque motif particulier et pro- 
bablement personnel , ou par quelque théorie systématique et une passion 
jalouse'. Ils ne sont pas |)eu nombreux les grands seigneurs et les grandes 
dames dont les noms reviennent sans cesse dans les ballets royaux 3 ; il suffit 
d'ouvrir le recueil de Benscrade pour s'en convaincre. A côté des artistes 
de profession, MoUier, Beauchamp, les deux Des-Aii-s; de bourgeois comme 
Hesselin, l'avocat Cabou, etc., on voit tous les plus grands noms de France : 
le roi, la reine. Monsieur, la comtesse de Soissons, M"«^ de Nemours, le ma- 
récbal de la Meilleraye, les ducs de Damvillo, de Caudale, les comtes de 
Ouicbe, du Ludc, les marquis de Villeroy, de Villequier, les ducs de Sully 
et de Saint-Aignan, les marquis de Rassan , de Saucourt, de Geidis , les du- 
obesses de Foix, de Sully, de Créqui , de Luynes, M""= de Montespan, 



Qui, comme s\mboIcs de guerre. 
Ne font qu'effaroucher la terre. 
Au lieu qiiL- les bals et ballets. 
Soit qu'ils soient grives ou follets, 
Par leurs Justesse.", dclect.ibles , 
De la paix sont les fruits aimiiblrs; 
Que, pour ne point danser à faux. 
On en doit purger les défauts,... 
Pour CCS causes. Sa Majesté... 
En a fait une Académie... 
. . . Cet établissement. 
Après le Roy directement 
(Dont il reçoit son plus grand lustre) 
A pour son Protecteur illustre 
Saint-. Aignsn, ce charmant seigneur. 

(Loret, 1. XIV, p. 61.) 

' V, le Catalogue Soleinne, t. IV, p. 141. 

' Cependant elle ^t confirmée par l'abbé de Pore, qui nous apprend que les cho- 
régraphes étaient souvent obligés de retrancher de la force du pas et de la grâce de 
la danse pour s'accommoder aux gens de qualité, et les acrnse de commettre des in- 
cohérences et de ne pas savoir s'accorder entre eux dans les entrées formées de pla- 
sieors personnages. II ajoute que c'est pour cacher les défauts des seigneurs mal fait» 
on mauvais danseurs qu'on a été obligé d'embrouiller les entrées par la multitude et le 
changement continuel des figures. {Idée des spectacles, p. 240, 248.) 

'Il est vrai que tous n'y dansaient pas. Le rôle de plusieurs consistait simplement 
à figurer dans le cortège, et à faire nombre, sous les costumes appropriés à la cir- 
constance. 



20O HISIOIRK 

M>>M de Monlausicr, d'Elbcuf, d'Arquien, dr Brencas, àe Caninan,.de S< - 
\igné', etc. Voilà un hi/arrr |>t'l<"-nit^le de sujfttde In danse, et il faut con- 
venir que le principe inodcruc de IV-galité triompiie ici d'une manière bien 
inattendue à la cour du grand rt)i. Ou |MMjrrmil facilement adjoindre à ci 
noms une multitude d'autres aussi illustres. — Ils n'iraient |ms non plus p^-n 
habiles : le roi ne l'ertt point souffert; l'émulation et le désir de «• fain 
remai-quer de lui eussent suffi pour les exciter k la perfection, quand menu 
la danse n'eût («s été rcganlée connue le compléroetit nécessaire non-M-ulc- 
ment du |>ai-fait courtisan, mais du parfait galant homme. L'et)l-on voulu, il 
eût été difficile de se |iasser des gramls seigneurs, qui étaient à la fois l< 
plus nombreux et les mieux préiKin-s |ianni le» danseurs de Itallets. On en 
vit une preuve singulier** lorsque rO|H'ra, ayant fait de ce divertissement nii 
spectacle public, reconnut que son personnel était insuffisant, et dut sn|> 
pléer aux lacunes de sa troupe en appelant les courtisans à son aide, comni' 
ceux-ci les avaient appelés eux-mêmes daiu leurs propres Itallets. Les gen 
tibhommes répondirent à cet appel, et l'on vit, dit-on, le grand éeuyer, !• 
ducs de Monmouth et de Villeroy et le manfuis de Rossen (Rassan.') dans) i 
en plein théâtre, a\cc licauchamp et d'autres acteurs, dans let Ff'lrs ./ 
l'Jmour et de Bacchus (IG72). Il fallait pour le coup que la danse fn: 
regardée en effet comme un art bien noble, et que les courtisans eussent 
pris fort au sérieux les coniidérants de Louis \IV et l'arrêt du conseil. 

Indépendamment des ilanseurs titrt's, on a lu les noms d'uu grand nombi t 
de danseuses dans la liste que nous avons donnée plus haut. Très-souvcni 
c'étaient des hommes, dont la figure pouvait faire illusion, qui remplissaient 
les rôles de femmes; mais cela se pratiquait surtout dans les ballets bur- 
lesiques, ou quand on voulait pro<luire un effet comique, principalement p^n 
le contraste du rôle et des vers avec la personne : c'est ainsi que le eomi' 
du Plessis représentait une Néréide, le marquis de .Monigias une lH>uq;eoiv , 
et le duc de Damville Angélique, daiu le Rallet de la Nuil. On en verra 
beaucoup d'autres exemples dans notre recueil. Il semble que les dames de 
la cour ne se soient décidées qu'assez tardisement, peut-être à cause de 1 1 
licence habituelle du genre, surtout dans les premiers temps, à prendre pl,-i< < 
parmi les personnages des ballets, principalement parmi ceux di-s bonffun- 
ueries et mascarades, et dans les représentations donni-es à la cour de Gaston. 
Dans les deux premiers de Benserade, elles sont encore rares : ce fut |><ii 
degrés seulement que cet usage s'étendit et que presque toutes en vinrent • 
affronter résolument cette épreuve, à laquelle les plus hardies s'étaient seui< 
décidées jusque-là. Mais jamais on ne vit paraître de danseuses comédienn* -. 
parmi les artistes qui s'adjoignaient aux courtisans : on sait qu'à rO|>éi.i 
même les rôles de femmes furent assez longtemps remplis par des hommes 
dans les danses, où celles-là ne figurèrent qu'à partir de 1G81. Ce sont 
les princesses, on peut le dire, qui leur ont tracé la route, en se mon- 



' État des sujet* de la danse employés aux fêles de la eour, ea 1«64, pabl . par le 
danseur Despréaux. — A. Baron, Lettres sur la danse, iaS", p. 176. — Ballets de Bensr 
rade. 



DU BALLET DE COUR. 201 

trant Jaus les ballets de cour, bien avant qu'aucune femme se fût décidée 
à faire apparition dans les ballets de théâtre. En dehors des grandes dames, 
le beau sexe n'était donc généralement représenté dans ces divertissements 
(pie par les chanteuses des récits, comme M"<^s Hilaire, La Barre, Chris- 
tophe, Raymond, Sercamanans et Bergeroti. 

En cessant d'y danser, le roi ne perdit pas entièrement son goût pour les 
ballets, et il continua à en demander à Molière et à en faire représenter de- 
vant la cour. Néanmoins, ils avaient perdu leur grand attrait et leur principal 
soutien. Après 1671, on les voit entrer en pleine décadence, et déchoir rapi- 
dement. Ils ne se relevèrent un moment que dix. ans plus tard, au moment 
où le dauphin arrivait à l'âge d'y figurer. C'est alors que Benserade et le 
ballet de cour jettent leur dernier éclat avec le Triomphe de l' Amour (1681), 
où le roi ne dansa pas, mais qui fut dansé devant lui. Eu comparant ce l)allet 
aux précédents, on s'aperçoit que la cour a déjà subi un changement et 
que la maturité du roi a donné plus de réserve au poëte. Le personner des 
danseurs de qualité s'est aussi renouvelé à peu près en entier. 

Lors de l'établissement de r.\cadémie royale de musique, le ballet passa 
sur ce théâtre, mais eu se transformant. Jusque-là il avait été un divertisse- 
ment aristocratique et privé. Avant la fondation de l'Opéra, les troupes dra- 
matiques prenaient sans doute quelquefois part à l'exécution des ballets, mais 
en se rendant elles-mêmes chez les princes ou les riches particuliers' qui les 
donnaient, et non en les représentant dans leurs propres salles ' . Il devait 
en être bientôt autrement, et ce divertissement, souvent intercalé d'abord 
dans les entr'actes des pièces régulières, allait devenir un nouveau genre 
dramatique d'un caractère spécial, formant une action suivie, comme la 
comédie, et un spectacle théâtral, comme l'Opéra. En 167 2, Quiuault ima- 
gina une œuvre mixte avec ses Fêles de l'Amour et de ûacclius, où les en- 
trées de ballet se mêlent au développement de la pastorale. Le Triomphe 
de l'Amour, représenté en 1681 à Saint-Germain devant le roi, joignait 
aux vers pour les personnages , faits par Benserade , une sorte d'opéra , de 
pièce dialoguée et chantée, dont Quinault était encore l'auteur, et il acheva 
par son succès le triomphe du nouveau genre. Dès lors la danse , f[ui était 
autrefois la partie principale, la seule essentielle, ne fut plus que l'accessoire ; 
elle dut se subordonner au chant et se résoudre à ne plus servir que d'in- 
termède*. 

L'ancien genre ne conserva plus d'asile que dans les collèges, surtout 
dans ceux des jésuites, où il s'était déjà introduit depuis assez long- 
temps. A la naissance de Louis XIV, ils avaient fait non-seulement jouer 



' Comme fit, le 28 novembre 1634, la troupe de Mondory, qui se transporta à l'Arse- 
nal, pour les noces de Puylaurens, du duc de la Vallette et du comte de Guiclie avec 
trois cousines du cardinal-duc. 

' 11 y eut quelques exceptions, mais très-rares. Ainsi la Gazette nous apprend que le 
jour de la publication de la paix (1660) an ballet fut dansé par les comédiens sur le 
théâtre de la troupe royale. 

■'C'est seulement de ces ballets de théâtre qu'il est question dans les Lettres de 
Noverre sur la danse et les ballets. 



202 HISTOIRE 

uue comédip, mais repit-seiiter uii l»allel |>ar les iVulu'r», Jans la ci>«r 
de leur élahlisscmcnl, éclairw de plus de tleu\ mille lumière* •. l>aus loules 
les circonstances soleunellM, spi-cialemenl au\ distril>utious de prix, leur» 
élèves renouvelaient le même spectacle dans les salles de l'iuslilut : cett-- 
habitude subsistait encore en plein div-huitième siècle *. Le Sage s'est mo«iii 
de ces extravagants Iwllets de collège, où Ton « voyoit danser jus«|u'au\ 
prétérits et aux .supins'. » Jamais, eu effet, un n'abusa si cruellement de 
l'allégorie que dans ces œu\res de» jésuites, qui MMit, comme leurs traj;édi«'s, 
niorlellement elassi»(ues, ingénicu»«"meut puérili-s, et surtout HjétliiKlic|uem«'iit 
ennuyeuses, (-e sont eux, |»ar exemple, qui firent «lauser, en lOSO, pour 
célébrer l'union de Louis XIV «vec Marie-Thérèse, te Mariage du Lys et dr 
l'Impériale, en quatre {tarties, com|>osc par l'historiographe du genre, ' 
l>ère Mencstricr, qui s'eutemlait à roeneillc, comme l'abbé d'Aubignac , 
composer de mauvais ouvrages selon toutes les règles. El |)ourtant, dans sou 
Traité, le |HTe Menestrier avait parfaitement indiqué le» défauts d'un ballet 
de même nature dont un de se» doctes collègues, le |ière Mambrun, axsiii 
tracé la dcM-ription en vers latins à U suite du livn* : D« poemate epii< 
et qu'il lit depuis rentrer comme épisode dans sou épojK«e {ComtaHlinii^ 
Le sujet de ce dernier était ipi' « il est plus aisé de terminer les différeu ! 
des peuples |>ar la religion cpte par les arme» : » 

DUcorde* ttadtl* populo* coapwNr* «ela 
Relliglo poiu est. fcepiraaiqa* raean aak vanm. 

Il faut voir dans son ouvrage* la cuncwe analyse de c«>lle pu t < <l invintc. 
entreprise |»ar gageure, et qui trouve moyen de joiudre ;i uii< n^nluité 
jMrfaite et à uu grand étalage de ponpe alléforkiue et IM^ ilmi,, Kpir une 
froideur, une monotonie H une abacnee d'iavention gl.i< i..l< >. (■<■ sont la 
aussi les caractères de la plupart des ballela de OOIMfe, et uous nous dis- 
penserons de suixre pas à pas les demîers vestiges du genre à travers celle 
longue décadence. 

(]e spectacle ne reparut plus une smile toi» jii.x|u'a la fin du long règm 
de Louis XIV, et il ne se conserva dans le» petites cours de Saint-Maur et 
de Sceaux tpie sous la forme nouvelle qu'il avait dérmitivemenl revêtue. Ce 
fut en vain que le maréchal de Villerojr essaya de le resAusciter sous 
Louis XV, et d'inspirer au jeune prince dont il était gouverneur le goût 
de ce divertissement, où il avait joué lui-même un n^le si brillant à côté du 
monarque défunt, l^s deux tentative» qu'il fit en 1718 et en 1720 en- 
nuyèrent et fatiguèrent tellement l'enfant-roi , successeur dégénéré de son 
illustre aïeul, qu'ils lui en inspirèrent un dégoût insurmontable pour touli 
la vie^. Le ballet de cour était bien définitivement mort. 



• L'abbé de CboUy, Uémoirei, Utrecbt, 1727, p. 201. 
' Art. Ballets, dans V Encyclopédie. 

2 Le Diable boiteux, ch. 18. 

* Des ballets anciens et modernes, 1682, p. 83-92. 

^Mémoires de Saint-Simon, éd. Chéruel, in-12, X, 2; XI, 236. - V. sur le ballet de 



DU BALLET DE COUR. 203 



III. 



Après avoir exposé ce qu'était le ballet et en avoir tracé l'historique, 
nous allons maintenant l'envisager comme spectacle et entrer dans les dé- 
tails relatifs à sa représentation, surtout à la cour. 

Sauf les temps de deuil, les ballets servaient à célébrer la plupart des. 
circonstances heureuses : un mariage , une naissance , un traité de ]»aix , la 
visite d'un souverain ou d'un grand j^ersonnage qu'on voulait particulici-e- 
ment honorer. Mais ils étaient surto ut le divertissement obhgédu carnaval. 
C'est à cette date que se sont produits presque tôîis ceux de Benserade, et 
on peut vérifier chaque année cette invariable coutume dans la Gazette, qui, 
en historiographe fidèle, ne manque jamais d'em-egistrer le ballet officiel de 
la cour aux jours gi'as. Comme le roi dansait à plusieurs reprises ceux qui 
lui avaient plu, il arrivait que ces représentations se prolongeaient ([uel- 
quefois jusqu'au premier dimanche quadragésimal. La mi-carème, cet inter- 
mède carnavalesque dont l'origine remonte fort haiit, leur rouvrait aussi la 
l)orte, mais il était assez rare qu'on en profitât à la cour. En tous cas, il y 
avait au moins interruption absolue depuis ce premier dimanche jusqu'à la 
mi-carème, et une fois cpie Louis XIV, emporté par sa jeunesse, se montra 
disposé à ne pas resjiecter cette trêve, la reine déclara qu'elle se retirerait 
au Val-de-Gràce , et il y renonça ' . 

En quels lieux se donnaient ces représentations? Partout où séjournait la 
cour, partout où s'établissait le roi. Grâce à la souplesse du genre, qui, s'ac- 
commodaut à toutes les nécessités et sachant même tirer parti des obstacles, 
pouvait , au besoin , se passer de préparation et se contenter de la première 
salle venue, disposée à l'aide d'un matériel élémentaire, il n'est, pour ainsi 
dire, pas un palais, pas un château, pas une demeure royale, princièreou 
seigneuriale de Paris et des environs, qui ne lui ait fourni un théâtre sous 
Louis XIV. Les vers destinés à ce divertissement remplissent les recueils 
de la première moitié du dix-septième siècle; jusqu'en 1670, les Mémoires 
et une foule d'autres ouvrages fourmillent d'allusions. et de réminiscences 
qui rapiiellent l'extension inouïe qu'avaient prise les ballets. Eu parcourant 
les rares exemplaires qui restent aujourd'hui de ces productions éphémères, 
aussi promptes à naître qu'à mourir, ou les catalogues bien incomplets qui 
en ont élé dressés par La Vallière et Beaucharap, on voit à chaque instant, 
dans le titre ou l'avanf-propos , qu'ils ont été -faits à l'improviste, en un 
jour, en une heure, et dansés en quelque sorte au hasard, sur un théâtre 
également improvisé, là où l'on se trouvait^. Bien plus, il arriva même 

1720, qui fut le plus riche et leplus curieux, — c'était les Folies de Cardenio, deCoypel, 
avec intermèdes, musique de la I^nde, danses réglées par Sallon, — les Mémoires de 
Mathieu Marais, SO décembre 1720 (édit. Lescure, chez Didot, t. Il, p. 38). 

'Mémoires de Mlle, de Montpensier, édit, Chéruel, t. III, p. 365. V. aussi Loret, 
I. XIII, p. 31. 

'Ballet dansé à Essaune devant la reine d'Angleterre, 18 août 1646 : « A l'issue 
du souper, on vit paroistre en un instant un ballet, qui, pour n'avoir été concerté 



204 HISTOIRE 

narfois que des inconnus , sorti* ou ne savait d'où , venaient danser de» 
ballets ou figurer dans une entrée devant la cour, i|ue sa passion |H)ur n- s^h-c- 
tacle faisait i>asser i»ar-tlessu» celte >ioIation de l'étiquette ' 

Os Iwliets avaient leur» théâtre» spéciaux, dont nous nmi'» iMrii|H'ii)ns 
tout à l'heure, mais ils se produisaient frt"<|uemnii'ul en dehors, daii> !«•> 
apiwriements du roi ou dt-s reines. On n'en donnait ps seulement auLouxif. 
aux Tuileries, au Palais-Koval , au Luxemltourg , mais à l'AiiM-nal, oii Snll\ 
avait inauguré ce genre de représentation»; à l'hôtel de ville, où Louis Mil, 
particulièrement, dansa plusieurs fuis; à Viuceunes, à Fonlaineltleau, à 
Saint-Germain, à Saint-C.loud , à Versailles, dans toutes l«>a résidence» aris- 
tocratiques, dans tous les vaste» domaines des ministres, de» prince» et de» 
grands seigneurs' : |iar exemple, sous Rirhelieti, à Kuel , denu-ure favo- 
rite du ministre, aussi animée, aussi bantée par les courtisans que le Palais- 
Cardinal, et dont la salle de s|N<etaclee( les machine» ne le cédaient gtiei-e 
non plus à celles qui avaient servi |tour la représentation de Miramr; plu« 
tard encore, à i.iaucourt, à Chantilly e( dans vingt autre» châteaux des en- 
virons de Paris. Lue I^llre eu vrr» pour Mgr te duc d Engliien ' , datée >!■ 
Liancourt, décrit le genre de vie que menait la jetine noblesse dans ces i> 
ches maisons de cani|>agne, où, |iour plaire au\ dames, une galanterie em- 
pressée réunissait tous les plaisir» de la ville à tous ceux des champ» : 

aucun fali » l*ea«l brtller m gcntUlaMt, 

Sa grlrr el mm atfrr*^, 
Et force ton etprit po«r plaire » la bcaaté 

Dont llc«l arr<l«... 
Ooaie dn plu* («lan*. dont k» T«ti iwit kartic* . 

IHieDl de* eomMIea 
Sar un rirhr lhesir« , es bsMIs » »■> ! ■« ■« i 

Duo too MalCBlacas. 
Oo donnr tou< le» «oirs de bellr» •drtMdea, 

On (.lit dn maftrarade* ; 
Mal* sartout a paru , parmi no* pasie^eaipa , 
Le thitUt du priHUtn^. 

Ou trouvait sans doute, dans la plu|iart de ces résidences, des salles pain 
eulières pour les baHels, et tous les éléuient» matériels «le rv »|)eclac|e, n i, 
dus nécessaires par un goût aussi uuiversel, — tout ce qu'il fallait, en fait dr 
costumes, de machines et de décorations , pour n'être jamais |>ris entièrement 
au dé)>our\u. Très-souvent même, c'était par calcul et |»ar artifue, |><iiii 
surprendre agréablemeut l'assistance, comme nous le verrons plus loin, 

que deux heure* «uparavaDt, ne laiua pa* de conteater tonte la compagnie (Gaz 
extraord. du 30 août). — Ballet fait en vioft-quatre benrei, dan«é par S. M. le 12 ]u 
1651, dans le )ardin dn Pelait Cardinal, t «or an liant daii, dan* one Mlle dreatér 
l'instaut, à la façon de ces palaia encbantf* des romaof > (M. 1651). — Ballet inveui 
sar-le-cbamp, et danté par le roi, par Monaieor... dans le cabinet de la reine, <". 
étoit aussi la reine d'Angleterre, le 27 janT. 1666 {Id. 1666). Ballet de* ImprovUtts, 
de l'Amour médecin, etc. 

' Tallemant des Héaui, édit P. Pari», in-S", t. 11, p. 38. ' 

' Beauchamps, Heeherch. tur les thfàtres, i. 111, p. 93, 100, 139-40, 156, etc. 
• Recueil de Serey, t. III, p. 347. 



DU BALLET DE COUR. 205 

qu'on improvisait en apparence un ballet dans un lieu qui ne laissait aper- 
cevoir aucun préparatif : il en était presque toujours ainsi, par exemple, 
pour les représentations qui avaient lieu dans des parcs. 

Ces ballets à l'improviste, donnés en plein air ou dans un espace couvert, 
au milieu des jardins , se renouvelaient fréquemment ' . Comme les sérénades 
et les collations , ils faisaient généralement partie de ce qu'on appelait alors 
des cadeaux, c'est-à-dire des surprises ingénieuses et galantes, surtout à l'a- 
dresse des dames. On en dansa plusieurs à Fontainebleau, sur le bord de 
l'étang. Quelquefois, par un raffinement de curiosilc, il y en eut d'aqua- 
tiques , comme celui du sieur de Montbrun, composé de sirènes* et d'hommes 
marins, que Leurs Majestés virent du jardin de Renard, le 6 août 1651-^. 
Je ne parle pas des liallets ambulatoires , qui, malgré l'exemple de quelques 
pays étrangers, ne s'acclimatèrent jamais en France, où même les ballets 
en plein air furent toujours une exception. On les dansait habitueflement 
dans des salles closes et disposées à cet effet. 

Chacun des palais royaux avait une ou plusieurs salles spécialement desti- 
nées aux ballets. Celle des Machines, aux Tuileries, fort vaste, magnifique 
et d'une distribution très-habile^ , avait été construite par le célèbre 
Vigarani ; mais elle ne servit, sous Louis XIV, qu'à la représentation de 
la tragi-comédie ballet de Psyché, en 1671. Louis XV enfant y dansa 
avec plusieurs seigneurs de sa cour, dans les divertissements et les inter- 
mèdes de V Inconnu, et l'on sait qu'elle devint ensuite un théâtre pu- 
blic'. Le Louvre était surtout le grand centre des ballets de cour : on en 
donnait dans la haute galerie, dans le grand salon du dôme, dans le jeu de 
paume du Petit-Louvre ^, voire dans la salle des Gardes, quand ils étaient de 
peu d'importance, enfin et surtout dans la Grande Salle, fréquemment in- 
diquée sur les titres mêmes des ballets. Le théâtre du Petit-Rourbon , qui 
touchait au Louvre , et s'élevait sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la 
colonnade de Perrault, servait très-souvent aussi au même usage sous 
Louis XIII, et pendant lajninorité de Louis XIV, avant l'établissement des 
comédiens italiens, qui y précédèrent Molière, en 1653. C'était même l'une 
des plus belles salles et des plus célèbres. Le Mercure français, dans son 
quatrième tome, en donne une description, en rendant compte du ballet 
(jui y fut dansé par Madame avant son départ pour l'Espagne (1615) : 

« Cette salle est de dix-huit toises de longueur sur huit \\e largeur, au haut' 
de laquelle il y a encore un demy-rond de sept toises de profond sur huit 
toises et demie de large, le tout en vouste semée de fleurs de lys. Son pour- 



I Voiture, lettre X, au cardinal delà Valette. Honif,\tii, Mémoires (Collect. Michaud, 
3* série, t. VI, année 1G61). Chacun fait le métier d'aulrwj, ballet de 1659. Ballet 
des Saisons, 1661. 

' Beauchamps, Recherches sur les théâtres, III, 134. 

'Germain Brice, Descript. de Paris, édit. de 1706, t. I, p. 87. V. une description 
de cette salle en tête du ballet de l'sijcUé (1671), et dans l'abbé de Pure : Idée des 
speetacl. anciens et nouv., 1663, in-12, p. 311-18. 

* Les frères Parfaict, llist. du th. franc., XI, p. 126. 

■• Beaucliamps, Recherch. sur les théâtres, t. III, 101, 102, 149, 150, etc. 



206 HISTOIRE. 

tour est orné de colonnes av»Tque leurs bases, rhapileaux, «rtfailnives, frises 
et corniches d'ordre dorique , et entre ieelle* coniirlie* des arradr« f| niches. 
— Kn tout ce |>onrtoiir y avoit ih>uze cent» flanilM-auv de rin- lil.-in<-lit>, |Mirtés 
par consoles et hras ti'ar;;enl, qui y n-ndoieni une telle clarté que criw qui 
étoieut entrés dès le jour pour \oir le Itallet en>\ oient <|u'il ne fusl |)oiut 
encore finv, bien qu'ils eiusent (|ua«i |Nissé la nuiet eutiiin-. Sur le |uirterrr. 
de cette salle y a%oit de* tapis de Turquie, sur IcMpiels le Itallet fut dansé; 
et de cette sorte il ne s'y toyoil quç riches p»inlurr«, sculptures ou tapisse- 
ries. — En l'un des Imuts delà salle, directeincul op|ios« au daiv de Leiii<- 
Majeslez, étoit élevé un grand ihéitrr de tii pieds de hauteur, de huit toi- 
de largeur et d'autant de profondeur; en Ims étoit une grande nuée qui ra- 
choit toute la scène, afin que les »|ieclaletir» ne vissent rien jusipi'ini temps 
néces^^ire, « 

On peut prendre cette description eorometTpe de l'iiméniitTnienl intériem 
et (le l'appareil misen<eiMrr dans le*ni<lr ' < e genn- 

de spectacle. Le fond de la pièce était i sur la- 

quelle se déployaient les danseurs, et I.' 
sous un haut dais, élevé de plusieurs uin 
l'enlour, et Ixmlé d'une l>aluslnitle par devant, ayant a ciMe d i- 

sonnes les plus consid«Tal)les de bi cour, qni l«ur forma teni comu. ^ il< 

d'honneur'. Les s|)ectatetirs de iBan|ue occupaient également des trihum 
et les amitassadeurs iui l>anc, près de la srène*. C'e»t là aussi que se dn 
sait réchafaud des violons, disposé de tell« sorte (pi'ils pissent voir cou 
mo<lément les entn'rs, les danses et les machines, {tour y ajuster la mwuqu* 
Le reste de la salle, fomunt le parterre, était rempli par de* aiégiit, oà I' 
innombrables assistants se voyaient pn's«|ue toujours réduits à se placer |H-ii - 
mêle, et à défendn* leurs places conln* les envabiawnitailt , apn-s les avoir 
conquises à force d'auilace, de pers«Aérance'oii d'adresse, malgré les efforts 
des ordonnateurs |MHir iulriMluire un peu d'ordre dans cette cohue , et sur- 
tout pour y fain- obser\er les lois d«' l'tiiquette et le respect «les prt-sé-anrc 

Rien n'égalait en effet l'empressement av«*c lequel on courait ii ce s|m 
tacle et l'aflluence extraordinaire qui assiégeait les portes plusieurs hem 
avant de commencer. Le capitaine des gardes pri'posé à l'entrée avait fort . 
faire de reconnaître les gens, d'écouter les réclamations, de repousser ceux 
qui n'avaient pas de droit, et il en était souvent réduit à jouer du Wton on 
de l'épée, à la façon des |>ortiers de comédie *. Tallemant des Réaux nous a 
conservé'' ce trait de M»* de Mainleuon (François-Julie de Rochefort) qn. . 
un jour que la foule assiégeait en désordre la porte du Petil-Bouibon, pom 
assister à un ballet , criait aux soldats des gardi-s de frapfter et de tuer. 
« Comme les ballets se donnent dans une grande salle, et que tout le monde 

' Descript. de la salle, en tète do ballet de Pt^cké (1671). 

» Loret, lettre du 16 mars 1651 ; Mémoiret de Ma<Umoiielle, édit. ChérucI , t lit . 
p. 207. 

3 L'abbé Marolle», Suite des Mèmoirtt , 9* ditcoora. 

* Ch. Sorel , Francion, édit. Delabay*, p. 199.203. 

* T. IV, p. 293. 



DU BALLET DE COUR. 207 

V vient sans prier (sans invitation), écrit mademoiselle de Montpensier ' , il y 
a de toutes sortes de gens. » Il suffisait à ces gens de prendre indûment le 
nom d'une personne de qualité. Diverses anecdotes bien connues peuvent se 
citer à l'appui de cette remarque, par e.vemple celle de celte demoiselle Loy- 
seau , jolie femme et fort galante , qui , venue sans être conviée à un ballet 
chez la reiue Marguerite , fit une réponse si piquante à la question sarcastique 
de la duchesse de Retz , et celle de la petite Saint-Amour, introduite par Bois- 
robert à la répétition de Mirame^. «. Bien des je ne sais qui, dit Tallemaiit 
desRéaux, en parlant de cette dernière pièce qu'on joua au Palais-Cardinal, 
dans les conditions ordinaires des ballets, entrèrent sous le nom de la mar- 
quise X..., de la comtesse X... » Depuis, ajoute-t-il, le cardinal distribua des 
billets. On lit dans les Lettres de Malherbe (27 janvier 1614), à propos d'un 
ballet qui est probablement celui des Argonautes : « M. de Plainville, ca- 
pitaine des gardes, ne voulant désobliger personne, laissa entier tout ce qui 
se présenta, et se trouva l'enceinte des barrières si pleine qu'uu homme seul 
eust eu de la peine à y passer. La reiue, à son arrivée, voyant cette multitude, 
se mit en la plus grande colère où je la vis jamais, et s'en retourna , résolue 
qu'il ne seroit point dansé : là dessus, on fit retirer et coucher le roy. Toute- 
fois, pour ce qu'à quelqu'un il fut dit à l'oreille que cette retraite n'étoit que 
pour faire sortir le monde..., jieu de gens prirent l'alarme, et fallut qu'à la 
fin les archers dissent très-haut que tout le inonde sortit et que le roy étoit 
au lit. Cela ayant fait faire quelque place, mais bien éloigné de ce ([u'il eust 
fallu pour tant de danseurs et de machines, la reine revint et le roy aussi, qui 
étoit déjà couché, et alors le ballet fut donné tellement quelleuient. » Bas- 
sompierre raconte dans ses Mémoires que le Triomphe de Minerve (ICI 5) ne 
put être dansé lejour ([u'on avait proposé, à cause de la trop grande affluence 
de monde qui remplissait la salle et du désordre de l'assemblée ; sur quoi, la 
reine commanda de faire garder une autre fois les avenues , et de ne laisser 
passer que ceux qui auraient des méreaux. 

On voit donc qu'on sentit de bonne heure la nécessité de prendre des pré- 
cautions sévères contre ces envahissements, précautions qui n'empêchaient 
pas les fraudes, les disputes, le tumulte et la foule. Le gazetier Loret 
ne rend presque jamais compte d'une seule de ces représentations sans 
appuyer sur la difficulté qu'il éprouve à obtenir le passage ou à se faire 
placer, malgré son titre de journaliste de la cour, si l'on peut s'exprimer 
ainsi , et toutes les puissantes protections qu'il prend soin de se ménager 
chaque fois. 

Telle était la passion universelle pour cet amusement que les prélats eux- 
mêmes, non-seulement des prélats mondains, comme les carilinaux de Ri- 
chelieu, de la Valette, et Mazarin, mais les plus pieux et les plus saints, 
voire les nonces et légats, n'hésitaient pas à y assister'; qu'on en voyait 



' Mémoires, t. III, p. 207. 

2 Tallemant des Réani, Historiette de la reine Marguerite et de Boisrobert. 
' I.'abbé Marolles, Suite des Mémoires, discours IX; Beauchamps, Recherch. svr 
Us th., t. III, p. 156. 



208 HISTOIRE 

mt^me faire les honneurs de la salle et i»lacer les sjioelatejirs, comme 1 
véque île Chartres et d'Aiixerre, Mgr de Valenray, el qu'ils en firent dan 
plusieurs fois dans leurs propres maisons ' . L'ahlâ' de Marolles nous apprend 
qu'au hallet de la Prospérité des armes de France on r^nra une place pour 
les évèques, les ahhés, le confesseur et les aumôniers du canlinal '. 

Une fois entré, il fallait presque toujours attendre |teudant tn/is et qunii 
heures que l'on commençât \ ce qtii, joint à la lonpie dunV de la plu|Hirt 
de ces représentations, formait une séance dont l'étendue eilt ivhulé des 
gens moins avides du divertissement k la mo<le et des assrmlihVs de cour. 
C'est ainsi que le Iwllcl de Circé (15 octobre 1.S8I) dura de dix heures du 
soir à trois heures et demie du matin*. Celui du ehdteau de Bhsêlre (1632) 
se prolongea l)eaucoHp plus longtemps encore , car " le» acteurs dansèrent de- 
puis les huit heures du dimanche au soir jusqu'au lendemain matin, pareille 
heure*. « Loret raconte quelque part, dan* sa Must historitfue, qu'il n*«ta 
treize heures sans pouvoir bouger, à l'un de ce» spectacles. Je ,ne parle po« 
des Plaisirs de l'ile enchantée, dont les diverse» et interminables parti' 
furent du moins séparées |>ar des intenralle» de rrpo». 

Pendant cette longue attente on distribuait aux personnes qualifiée», sur- 
tout aux dames, le livre du ballet, c'e4l-i>dire une sorte de profçramme 
détaillé , contenant d'ordinaire la suite des entrées avec leur explication 
sommaire, les noms des personnes qui y figuraient (au moins à la cour), 
les vers des récits , et ceux qui s'appliquaient aux danseurs dans chaqtie 
entrée. Ce sont ces livrets qui nous restent, el dont nous reproduisons ci-après 
les plus intéressants parmi ceux de l'époque de Louis XIV *. Molière a mis 
plaisamment en scène , dans le petit Itallet qui termine son Bourgeois gen- 
tilhomme, cette distribution des livres, que toute l'assemblée se dispute à 
grands cris : on y voit que le distributeur y>/ai/ les programmes du côté où il 
ne pouvait atteindre, et qu'on apportait de petits bancs aux dames, comme 
font les ouvreuses de nos théâtres. Parfois, c'était le poète du ballet qui se 
chargeait lui-même de la distribution de ses vers ' , et il n'était pas non plus 
sans exemple qu'on la fît entrer dans le spertacle et qu'on en réglât la mise 
en scène dans le corps de l'action •• On donnah aussi de la l>ougie aux per- 
• 

■ Beaaebamp*, III, 128, et le P. Meacstrier, p. 78. 

» Mémoires, 1056, ln.4«, p. 136. 

3 Journal d'un voyage à Pari* en 1667-8, par deux UoUanâai» , pablié par M. 1'. 
Fangère, ia-8. 

* Beauebamps, 111, p. 31. 

■'' Gazelle. 1632, p. 104. 

" L'ahseace de date et «ortoot de noms d'imprimear o* de libraire i«r la plupart 
de ces livrets, en dehors de eeox de* balleU de cour, dont la reprodoction était le 
privilège exclusif de la famille Ballard , indique précisément que ce ne «ont rien autre 
chose que des programmes distribués de la main à la main , et non livré* an 
commerce. Muis ceux que publiait Ballard se vendaient aux curieux, i des prix qui 
variaient depuis quelques sous jusqu'à une livre et plus. (v. Loret, lettre» du 13 fé- 
vrier 1655 et du 22 janv. 1656.) 

' Ch. Sorel, Francion, 1. V, p. 204. 

» Voir la l'« entrée du Ballet final du Bourgeois gentilhomme, et, dan* ee recueil la 
?-• entrée du Ballet delà Sibylle de Pansoust. 



I 



DU BALLET DE COUR. 209 

sonnes favorisées , et même on leur apportait des rafraîchissements , des con- 
fitures ou des fruits , pour passer les heures de l'atlente ' . 

Les ballets avaient lieu habitupllement de nuit, et toujours aux lumières, 
même quand ils se donnaient en plein jour, parce qu'on avait reconnu com- 
bien les lumières étaient favorables à l'illusion théâtrale : « Il y en a de ca- 
chées, dit le pèreMenesIrier ^, qui éclairent sans estre vcues, et qui font voir 
l'objet par des jours réfléchis. 11 y en a que l'on dispose en sorte que l'on 
laisse en ténèbres l'endroit des ressorts des machines. » Ces lumières étaient 
ordinairement des bougies ou flambeaux de cire blanche , comme ceux que 
nous avons vus tout à l'heure dans la description du Mercure Jrançoîs , et 
elles étaient multipliées à profusion. 

Les ballets de cour ont piécédé et préparé l'Opéra: comme lui, ils dé- 
ployaient toutes les ressources de l'art , de manière à captiver à la fois 
l'oreille, l'esprit et les yeux. La richesse et la variété des décorations s'y 
unissaient à la poésie , à la musique et à la danse , pour enchanter les spec- 
tateurs. Un grand ballet mettait tout un monde enjeu : il y eut plus de sept 
cents personnes employées à celui à' Hercule amoureux '. L'usage constant 
du merveilleux , les sujets allégoricpies ou mytiiologiques y justifiaient l'em- 
pioi sur une large échelle des machines , portées alors à un degré de perfec- 
tion qui n'a guère été dépassé depuis*. 

On peut presque dire que la machine était le fond même du ballet de cour. 
Son rôle commençait quelquefois avant l'action , par la consti-uction ou l'ap- 
parition subite de la salle , qui formait ainsi la première partie du spec • 
tacle. « On a veu tout d'un coup dans une salle où rien ne paroissoit disposé 
pour un ballet, écrit encore le père Ménestrier '", an sonde la lyre d'Orjjhée 
se lever tout un théâtre et se dresser avec ses décorations. Cela s'est fait 
souvent dans les allées de jardins : de l'un des bouts s'avançoit un théâtre 

< Loret, I.ettr. dn 18 avril 1654. 

' Des ballets anciens et modernes , p. 250. 

Toai les autres ballets passés... 
N'ont jamais fait voir à nos yeux 
Des magniQccoces pareilles 
A ses surprenantes nierveilles : 
Je n'écris point en étourdy, 
Car, pour prourer ce que Je dy 
( Saus y coiiiprenitre les couronnes ), 
Plus de sept cens trente personnes , 
Dont quatre ou cinq cens je connoy. 
An suadll ballet ont employ. 

(Loret, XUI, 2S.) 

La seale entrée du dieu Mars, suivi' d'Alexandre, César et autres grands capitaines , 
était accompagnée d'un vaste combat, qui exigea une très-grande quantité d'acteurs. 
(W., p. 30.) 

* V. les estampes qui accompagnent les éditions originales de plusieurs ballets, par 
exemple de celui de la Nuit. Monglat nous apprend dans ses Mémoires que les machines 
d'Orphée (1657) coûtèrent pins de quatre cent mille livres, an moins un million d'au- 
jourd'hui. 

* Des ballets, p. 221. 
CO^tE)iP. DR MOLIÈRE. — II 14 



210 HISTOIRE 

poi-lalif, où rien u'avoit paru au|Mkravaiii (|ii'iiii grand «'t vaste |>ronK>ni>i i . 
Monsieur i\c Lionne, ministre d'Ktat , donna nu s|>rt-lurle de celle sorte au 
Roy, dans sa maison de Herni , ayant fait |M>rter un lliéàtir par les Ont- 
Suisses, sans qu'il prùt |)ar quel moyen il étoit |K)rté. « Ou bien , d.in& nue 
salle vide eu ap|>areuce, les dtToratious se déployaient soudainement, la 
scène se trouvait inondtr di- luniièn>s et couvertr ilr jH-i-Minuagt-s qui mmii- 
Idaient d(>sccndus du ciel , et la irpréseulation couiuieu<^ait, {tour aiit-si din 
comme un feu d'artifict' '. Souvent toutes les eutrées se faisaient (wr dt*s um 
chines, ou, comme on dii-ait aujourd'hui dans l'ai^ot technique, |»ar (i<^ 
trucs, qui formaient autant de suqirises ingénieus«>s , les unes galantes <i 
comiques, les aulivs extraordinaires et éldonisaanles. BasMuupicrres'trlinp- 
pait tout à coup d'un tamlmur pour dauM-r son entni-e >. Au Lallet des ./r^'" 
Hautes (ICI \) ', on voyoit » Gneliudon dans nnecaiss«- commr \enanl de Vm 
vence, et Rohinette dans une gaine, comme étant de Cliàlelleniull. » L< 
arbres delà scène fendaient leurs trnnct, d'où sortaient des nunplies, et \v- 
statues descendaient des niches |>our >r luettn- à danser. I^s changements .1 
vue se multipliaient , innombrables, compliqués, rapides et précis. On peut 
lii"e dans le Mercure français ', la description détaillée île toutes les mer- 
veilles de ce genre qui se succédaient dans le Itallel du Triomphe de Mi- 
nerve, et dont nous ne détacherons «prtiiii- fnilde pnttir , Mtfli'>;niJe loiili-foi-, 
pour donner une idée du ri-ste : 

<t Au mesme instant que le Roy fut av^is et eut commande de eoninienc ei 
le ballet, celle nuée s'enirouxrit l>as |>ar le milieu, et de l'ouverture soilil 
une autre nuée, assez |K-tite en sortant de ladite ouverture; mais à uh-siik 
qu'elle s'avançoit , elle s'agrandissoit en largeur et hauteur, sans qu'un ap|M 1 
teusl (pii causoil ce mou\i luent , ny qui la faisoit advancer dans la salle , et 
qui plus est, si artificieusemenl com|>oMV , qu'étant le plus pnxhede la \v\\> 
ipi'il se pouvoit , ou ne s«;avoit encore discerner de quelle malien* elle éloit 
faite et si c'étoit un vray nuage ou non qui flottoit... La uuée étant dispanie. 
la scène apitanit en rochers, recouvert» d'arbriueaux... Pour dt>sceudre <l< 
ladite scène dans la grande salle , y avoit deux descentes desdits rochers , 
renfoncées par-dessous de trois grottes , desipielles sortoient la pluspart des 
entrées. » 

On vit ensuite une montagne de deux toises de haut s'élever de terre , 
portant les dix sibylles, (pii en descendirent [wur «lanser. Après quoi, la 
montagne i-entra en terre , et les sibylU>s dis|>arui-ent dans les antirs sous la 
scène. Une forêt se monti-a en perspective, et au-dessus une grande nuée, 
qui se soutenait en l'air sans qu'on pût voir |>ar quel moyen ; du milieu de 
celte nuée, l'Aurore, velue de lames d'argent, enguirlandée de fleni-sd'or et 
de soie, et brillante de flambeaux, semait à pleines mains des fleurs; elle était 
suivie d'un chariot flamboyant et doré, avec des roues tonnianl d'un mou- 
vement égal et continuel , sur le({uel on voyait le soleil , qui Intvci-i '- -''th- 

< Voiture, Lettre IV, au marquis de tlambouillet (8 mari \f>V1). 
5 Tallemant des Réaux , Historiette de BmsomjAen e, 
3 Paris, V'Ienri Bonrriqaant, in-l2. 
* T. IV, p. 22. 



DU BALLET DE COUR. 2lt 

en chaulant des vois à la reine. Puis vinrent successivement uu grand noniljre 
de transformations magnifiques : la mer, couverte de triions qui cliantaienl on 
nageant, le ciol ouvert on était groupée la musique do la chapelle du roi , etc. 
Au grand ballet final , « il y avoit quarante masciuos parés sur la scène, trente 
dans le ciel, six suspendus eu l'air, tout le milieu de la salle remplv dudit 
ballet de dames; tout se voyoit d'une veue, et tout dansoit ou chantoit eu 
un temps. » 

Le ballet donné par Hesselin dans son habitation d'Essonne, à la reine 
Christine, le G septemine 1G56, fut encore plus morvoilloux par la magnifi- 
cence des décorations et des changements à vue. Il semble, d'^^irès la relation 
qui en a été conservée, que l'art du machiuisle ne puisse aller plus loin. Ou 
va en juger. Nous prenons lo récit an moment où la reine (diristine est sur- 
prise par la nuit , dans sa visilo à la maison de campagne du riche maître de 
la Chambre aux deniers : 

« La nuit survenue ayant comme envié à cette princesse le plaisir que luy 
doniioit la voue de ces belles choses , elle en eut bientost raison , se trouvant 
soudainement éclairée par une colonne de feu cpii parut , au travers de mille 
cristaux, à l'entrée d'une chambre à l'italienne, et terminée seulement par 
une vouste extrêmement exhaussée. — Eu un moiiH-iit, elle vit une partie de 
celte chambre s'ouvrir, et onsuile une multitude infinie de gens dans une 
grande salle, de quoy le maistre du logis semblant étonné, et se jetant au 
travers pour les repousser, voilà que tout à coup , et par uu admirable arti- 
fice, il fut enlevé dans la chambre inesme , qui disparut avec tout ce peuple. 
Et aussitost on vit une salle ornée de colonnes doriques et d'autres ordres 
d'archilecture, et on la([uelle personno ne paroissoit... Comme on ctoit on 
celle nouvelle surprise, on vit dans la nuée, sur un char de triomphe, la 
Renommée, qui, étant venue à travers l'air jusqu'au milieu de la salle, deux 
cufans ailés luy apportèrent dos palmes et des couronnes avec les chiffres 
de la reine Christine. 

« La Renommée ayant fait un récit, dont la voix et les paroles furent 
admirées, olles'euAola d'un costé et les enfans de l'aulro. A l'instant disparut 
la nuée et toulos ces ruines de fou , et en leur place on no vit qu'un enfonco- 
ment d'une enfilade déportes de plusieurs appaiiemonts , au bout de la salle 
et au travers, dont le premier étoit gardé par deux suisses, qu'on croyoil 
y estre seulement représentés et feinls. 

<■ k peine le Génie de la France eut-il fait la première entrée du ballet... 
qu'on vit ces suisses se détacher de la muraille et danser avec tant de jus- 
tesse et de grâce (ju'ils ne le cédèrent point aux plus adroits dos, François. 
Les autres entrées suivirent selon l'ordre marqué dans le récit du ballet, avec 
plusieurs changenieus de scènes et de perspectives, tout cela finissant par 
une grande chambre qui parut ornée d'un lict h. alcôve et autres embellisse- 
mens; au travers p<iroissoit un grand et spacieux parterre , du milieu duquel 
nu seigneur espagnol accourant se trouva devancé par doux de sa suite, tenant 
(liacun une guitare... Ensuite parut une grotte d'une profondeur extraordi- 
naire, au-dessus de laquelle s'élevoit une montagne de cyprès, et du haut 
tomboient deux rivières effectives, faisant des cascades et jets d'eau d'une 

14. 



212 HISTOIRE 

extrême hauteur et grosseur. Ce spectacle finit par une fleur de ly» d'eau qui 
se i>crdit et s'éloigna de la veue par uue uuét? qui pMrtoit uu rour«Mt de 
vingt-quatre violons et d'autant d'antres iuslnimrns, avec les douze Heures 
delà nuict.., tenant chacune un flanilx^au de cire Manche daiLs leurs muiiis. 
Cette nuée venant à s'aijaisser, on apprceut au-dessus s'approcher la moningue 
et les cascades, faisant un si liel effet ii la %euc ipi'on ue s<^auroit assez hien 
l'exprimer par h* discours. Le grand rhœur de musique demeura, et les douze 
Heures tiescendirent de cette nuée et s*appn>chcrent de la Reine pour la 
conduire dans muf autre grotte, où elle \it tout ce que l'art peut faiir 
de plus merveilleux à l'élévation de l'eau et par son bruit , qui fut agréa 
hlemcnt interrompu |)ar quantité de haut>bois et de musetlM exc<*llcmmeiit 
concerlé«'s >. » 

Dans le ballet de la Prospérité JfS armes de la Ftame* (IC4I), on employa 
les machines grandioses qui avaient «eni a U représentation de Mirame, 
« avec de nouvelles inventions |iour (aire paroislre taotoet 1rs rnmpa^Mies 
d'Arras et la plaine de CazaI , et tantost les Alpe* couvertes de Dcigf , puis la 
mer agitée, le gouffre des enfer» et enfin le ciel ouvert'. Lts Plaisirs Je 
Pile enchantée , dont le récit se trouve partout , et bien d'autres non moiu^ 
splcndides, |M)uri-aieut nous fournir des citations tout aiusi remarquable^ 
Nous aurons d'ailleurs occasion d'y revenir dans les notices particulier!» 
de ce volume. 

Les machines s'employaient surtout fré<piemment (mur imiter de« monstres 
et des animaux de tous genres, qui étaient quehpiefois recouverts «h* ihmux 
réelles , afin d'aider à rillusion. On dis|>osait Iw ressorts iuléritiirsde manière 
à imiter les mouvements princiitaux et earaclrristi(|ues. C'est ainsi «pie les 
chameaux, les éléphants , les lions comparaissaient sur la scène côte à rote avec 
les centaures, les faunes , les satyres , les tritons et les chimères ; qu'on voyait 
les grues comlialtre les Pygmées , puis s'élever en l'air ; les aigles el les 
vautours porter des foudres et venir déchirer Prométhéc sur son roc '. On y 
voyait souvent aussi des chars traînés par des animaux fictifs, et des cavaliers 
sur des chevaux contrefaits. Toutefois, on essaya à pliLsieurs reprises d'un 
cheval vivant, comme dans le Ballet de la douairière de Itillebahaut (1G2G), 
où le bouffon et musicien Marais fit son entrée en habit de graml Turc sur 
un vrai cheval. Il parait que cela réussissait peu d'onlinaire, et n'avait pas 
l'approlKition des hommes de goût et des connaisseurs ; l'ablM; Maroiles nous 
apprend i{ue dans cette dernière circonstance le cheval, effrayé des lumières 
et du bruit des violons, se montra peu docile et poussa l'irrévérence jusqn 
gâter la place *. 

Les costumes rivalisaientavec les machines : ils étalaient généralement d'une 
richesse surprenante. Un ballet était pour les courtisans une occasion solen- 
nelle de lutter d'éclat , tant par oi^ueil personnel que pour faire leur coui 

> Relation de ce qui s'est passé à l'arrivée de la reine CkrUfUe de Suède à Bssaune, 
en la maison de M. Ifesselin; Pari», Ballard, )656, ia-4», 
' L'ablié Maroiles, Mémoires, t, I, p. 126. 
» t.e P. Menestrier, Des ballets anciens et modem., p. 248-9. 
< Mémoires, t. \, p. 70 Suite Ots Mémoires, dite. IX, 



DU BALLET DE COUR. 213 

au roi , qui aimait le faste eu toutes clioses, principalement dans les habits , 
autour de lui comme sur sa personne. Il suffit de feuilleter les mémoires , les 
relations, les estampes du temps, pour savoir quelle importance on attachait 
au\ costumes. Il n'était pas rare de les voir surchargés de dentelles d'un 
prix énorme, de diamants et de pierreries. Mais ce qu'on y recherchait peut- 
être encore plus que la richesse, c'était l'originalité et la bizarrerie. Les des- 
sins du ballot des Fêles de Bacclius, qui ont été conservés au Cabinet des es- 
tampes, ceux des ballets de la Nuit et des Noces de Tliétis et de Pelée, 
qui sont à la l)il)liothèque de l'Institut ', peuvent donner à la fois une idée de 
cette originalité et de cette richesse. On s'ingéniait surtout à prêter aux ac- 
teurs desliabits et des attributs parlants , d'autant plus que ces acteurs étaient 
muets ; et , en dehors des attributs fixes et convenus , qui restaient toujours 
à peu près les mêmes dans certains cas donnés , il y en avait une multitude 
d'autres où l'esprit et l'adresse du costumier se donnaient libre carrière. On 
représentait les fleuves et rivières avec des couronnes de feuilles aquati- 
ques, des urnes à la main, des poissons flottants sur l'étoffe ondée qui leur 
servait d'habit, en ajoutant au besoin quelque détail significatif , tel que les 
paillettes d'or pour figurer le sable doré du Tage. Les vents s'habillaient de 
plumes pour marquer leur légèreté , et portaient des soufflets en main pour 
exprimer leur action. Dans un ballet dansé chez le cardinal de Savoie eu 
163 '«, l'Apparence était vêtue de queues de paon et de miroirs, parce que 
les miroirs reçoivent toutes sortes de figures sans en retenir aucune, et que 
les queues de paon semblent avoir des yeux sans en avoir réellement : 

« J'ay veu une fois le Monde agréablement vestu , dit le père Ménétrier * : 
il avoit pour coiffure le mont Olympe, et son habit étoit fait en table géo- 
graphique; il avait écrit sur le sein, à l'endroit du cœur : Qallia; sur le 
ventre : Germania; sur une jambe : Ilalia, parce que l'Italie a cette figure 
sur la carte; sur le derrière : Terra j4ustralis incogn'ita , sur un bras : 
Hispania. Le sujet de la pièce étoit le Monde malade. Il éto t porté par 
Atlas et Hercule. Les dieux s'assemblèrent pour le guérir : Apollon et Es- 
culape, qui sont les dieux médecins, lui tastoient le pouls; Bacchus et Cérès 
lui donnoient sa nourriture. Mars le devoit saigner. Enfin, on lui ordonna 
une diète de quarante jours. Ce fut le mardi gras que cette pièce fut repré- 
sentée , et la diète de quarante jours ptoit le carême. » 

Ce n'est là qu'une bouffonnerie , mais les habits bouffons , dans les mas- 
carades et les ballets comi<[ues , n'étaient pas l'objet de moins de zèle et de 
soins que les autres. On y introduisait souvent des fous, vêtus de pièces 
midticolores, et couverts de triples et quadruples rangées de sonnettes. On 
y faisait danser des lanternes, des bouteilles, des volailles lardées, des 
singes, des écrevisses, des quilles, des arbres, des tours, des pots à fleurs, 
des basses de viole, des moulins à vent, et mille autre choses pareilles 3. 

' y. plui loÏD Ici notes des deax premiers de ces ballets. T. également les lithographies 
de H. Lecomte (Costumes de théâtre). Presquetoutes cellesoù il nous montre les divinités 
mythologiques et allégoriques de l'ancien Opéra peuvent «'appliquer à peu près aussi 
bien au ballet de cour. 

• Des ballets anciens et modernes, p. 144. 

' Id., et Lettrts de Malherbe a Peiresc, du 6 février 1610. 



2ii HISTOIRE 

Les costumes ira>aieiit géiiéralenient d'aiitiv n-gle que la faïUaisie et 
d'autre but que le divertissement des s|»o«-tateur», dans leur appropriation 
au rôle. Les inc«hén*nces y fourmillaient comme les anachrouismes , et l'an- 
tique s'v mêlait sans cesse au mwleme de la même façon que sur le théâtre. 
D'ordinaire, on ne faisait pas paraître detix fois !«•« mêmes |>ersonnages 
ni les mêmes liahils, ou du moins on \ariait le» coulenr» de ceux-ci , et on 
arrangeait l'ordre «les entrées de telle sorte qu'il y eût nu long intervalle 
entre celles qui |>ou>aieut se resseniMer à ce |M)int de \ue. Mais dans une 
même euti-ée on gardait autant que iHis-tible une certaine analo(;ie de cos- 
tumes, de caractères et de ty|>es. » Une d«>» prinri|iiiles Ueaule/ de<t entrées, 
dit de Pure, est la variété des figures et runifonnilé du p* de Iwdiel. u 

Le roi et la n'iue arrivés, il se faisait un profond silence, et l'ouverture 
commenrnil. L'orchestre se composait surtout île violons, sur les(|uels se 
détachaient au Itesoiu toutes sortes d'instnunenls , tels que les grelots et les 
tamhonrs de |>as(pie pour les danses des nMlassins rt les iiantaloDiiades ; les 
castagnettes |>our les saraltaudes ; les lliéorlies et les luths |>nur les allemandes, 
les sarabandes, les danses graves et tranquilles; les flûtes, les liautlM>is et 
les musettes |K>ur les danses de hergers; les tambours et les timluiles |M>ur 
les chevaux et les danses guerrières '. Xjp Imllet, admettant, rei' hère haut 
même Ions les genre*, demamlait |Nir là même aussi toutes les variétés 
d'instruments; mais le violon en restait toujours l'Ame, du moins en 
France, comme la guitare en Italie, et la luir|H< en Ks|iague. Cet instru- 
ment était approprié à la vivacité nationale, et ii celle dause expressive de s 
luillels qui mettait tout le cor|M enjeu, et s'accompagnait de gestes ei 
d'attitudes comme (Lins les pantomimes *. Pour compléter le s|M-ctacle . 
il n'était pas rare qu'on donnil des p<'nu>nnages aux concertants. Par 
exemple, ils exécutaient une entrée vêtus eu fauues.eu siW-nes, en tritons, 
en bergers ou eu Mores, suivant le sujet, comme cela eut lieu au balb t 
comi«|ue de l.'iSl et aux Fêtes de Versailles, oii ils faisaient pour ainsi din 
partie de la décoration même, praissant dans des niches, des grottes, sur 
le balcon d'un pilais. Quelquefois ils étaient juchés sur des chars, sur des 
nuages, des navires, des animaux , et on déguisait la forme de leurs instru- 
ments au l>esoin , pour achever la mise en scène •>. La musi«pur jouait les ou- 
vertures et l«>s airs des entrées, accompagnait les récits et exécutait les con- 
certs qui coupaient quelquefois l'action. 

Puis, graissaient sur le théâtre les chanteurs et cantatrices chargés de 
l'espèce de prologue qu'on apjtclait le récit. La ballets qui ne servaient 
(|ue d'intermèdes aux opéras et aux autres pièces n'avaient pas besoin de ces 
ouvertures : il n'y eu eut point à celui qui fut dansé |>ar LL. MM. dans les 
entr'actes de V Hercule amoureux (1GG2}. Dans tous les autres cas, c'était 
un usage immuable. Il arrivait parfois, mais rarement, que le récit , au lieu 

■ Le p. tlenestrier, Des ballets , p. 201 ; de Pare, liée des spectacles, p. 273-5. 
» De Pure, Idée des spectacles, p. 264, 2T6. 

' I.e p. iMRnestrier, Des ballets, p. 203, tt Des représentations en musliut , p. 203. 
L'abbi Marolles, Smte des Mémoires, 9* ditconrs. 



DU BALLET DE COUR. 2lo 

d'être chanté par des artistes , l'était par l'un des hauts personnages du ballet ' . 
Après quoi se succédaient, sur les airs des violons, les entrées muettes des 
danseurs, dont l'assistance trouvait l'explication sommaire dans le livre du 
ballet, avec les noms de toutes les personnes ([ui y figuraient, et des vers sur 
la plupart de ces personnes, du moins sur les plus marquantes et celles dont 
le rôle était le plus important. Indépendamment du livret officiel, qui était 
quelquefois lui-même l'œuvre de plusieurs auteurs associés , les spectateurs 
en avaient souvent d'autres encore entre les mains, car cette circonstance était 
une de celles dont cherchaient à profiter tous les poètes de cour, pour se 
faire conuaitie ou attraper quelque gratification . et l'on en voyait parfois 
cinq ou six distribuer des vers sur les personnages du ballet , ou sur un seul 
d'entre eux, choisi avec discernement *. 

Tous les danseurs étaient masqués, et il est fait sans cesse, plus ou moins 
directement , allusion à cet usage général dans les relations et dans les ballets 
mêmes ^. Ce qu'on nommait le récit (qui dépassait rarement trois couplets) 
ne se chantait ordinairement qu'à l'ouverture du spectacle, au début de 
chaque partie et encore avant le grand ballet final; cependant ou pouvait 
interrompre les entrées par les récits , pour plus de variété et d'animation , 
et alors les danses, suspendues un moment, faisaient place au concert 4. 

Le caractère des danses de ballet se modifia à plusieurs reprises, suivant 
les transformations de la musicpie elle-même. D'abord les airs étaient d'un 
mouvement lent et posé, fût-ce dans la plus grande gaieté. C'est surtout 
Lulli c[ui commença à composer pour ces représentations des airs dei'itesse , 
malgré les réclamations des conservateurs , qui trouvèrent qu'il corrompait 
ainsi le bon goût de la danse , et qu'elle allait devenir un baludinage. De 
Pure lui-même, tout en lui rendant justice , regrette les vieux airs et i^g 

• V. le BaUet de la Loterie, 1G58. Dans le liallet de Villers Cottetet ;1665) les récits 
furent chantés par le marquis de Grignan et le marquis de Frémonteau , auteur des 
airs. (Robinet, 4 oct. 1685.) 

^ Cet usage étant peu connu, nous allons citer nn passa>;R de V Histoire comique de 
Francion, qui ne laisse pas de doute là-dessus, u Nous parlâmes d'un ballet que le Uoy 
alloit danser, sur le sujet duquel Ulusidore nous a dit qu'il avoit aussi entrepris de 
faire quelque chose, encore qu'il ne fust pas payé pour cela. Je m'avisay qu'il seroit 
tri^sà propos queje montrasse ce que je sçavois faire en cette occasion, afin de m'acquérir 
quelques habitudes à la cour, et je m'enquis, sans faire semblant de rien, du person- 
nage que représeiitoit la reine , nie délibérant de faire des vers pour elle. Quelque 
temps après, les ayant composés, j'eus le moyen d'aborder un homme qui uvoit une 
partie de lu charge des ballets, lequel trouva mon dessein très-bon. Je fis donc imprimer 
quelques stances que j'avois composées, et, le jour du ballet venu , je m'en allay au 
Louvre avec mes vers sous mon bras... Géropole m'apercevant se souvint que j'étois 
un des poètes du ballet, et m'appela pour aller distribuer mes vers de mesme que les 
autres... : u Dépescbez vous; la Reine vous demande : elle veut voir les vers que vous 
avez faits pour elle .. n Je m'en allay offrir mes vers à la reine, et puis j'en jetay parmy 
la salle. » (U V, p. 198, 204, édit. Delah.) 

' Œuvres de f'oilure, èi\t. Charpentier, I, p. 29, lettre au marquis de Rambouillet; 
De Pure, Idée des spectacles, p. 177-8, 257; Mémoires de Bassompicrre, éd. de Cologne, 
1665, t. I, p. l\i, Ildllet de la Suit, 1" entrée, etc.. etc. 

* V. le Ballet de la nuit , dont la 2* entrée de la 2« partie s'ouvre par un récit en 
musique; le Ballet de psyché (1656;, l« part. 2* entrée, et la 10* entrée de la 4* partie. 



216 IlISTOIRi: 

vieilles danses, et prédit que sa réforme aura di- fuuestes eonséquences entre 
les mains de successeurs moins liahiles que lui. Laml>erl, B»é»$et eJ Mol- 
lier ne fui-ent i>as non plus étrangers à cette amélioration , dont toute- 
fois il faut regarder Lulli comme le priuci|)al auteur. Eu même temps, vers 
IG58, on renforçait l'orchestre , en joignant aux violons les flûtes, les gui- 
tares, les clavecins, les théorl)es et les luths », La réforme de Lulli , une foi* 
admise, fut prise à sou tour pour la perfection; on voulut derechef s'eu 
tenir là, et il fallut conquérir chaque nouveau pas wr h réii^triurr des amis 
du vieux temps et des vieilles méthode» '. 

Les l>allels étaient mêlés fréquemment de concerts prnpii-mi-iit dits, de 
loteries, de |H*tits repas, conqwsé's surtout de fniils et de couliturt^. Par 
exemple, un grouin* descendait du thvAtre en cért-monie pour aller présenter 
la collation à la reine, comme fit M. de Valencay, évècpie de Chartres, 
surnommé le maréchal de camp comique, à la repri*s«>ntation de Mirante y 
du 14 janvier 1011. L*al>l>é Marelles nous appn-nd , dans ses Mémoires ,i\\\t 
ce prélat, iuformé de sou élouuemcut, laissa n-mplir la même fonction 
par d'autres au Ballet de lu prospérité des armes de France, qui eut lieu 
le mois suivant. Les rois y ajoutaient souvent, surtout daiu l«>s déhuts du 
ballet de cour, des présents pour toutes les itersonnes distinguées qui y 
figuraient avec eux, et ces prt*s<Mils étaient offerts avec d'autant plus de 
galanterie qu'ils |)aniissaieut faire |>artie d«' l'action théâtrale et m- ratta> 
cher étroitement au sujet'. Aiusi une Naiade ou un Fleuve s'avan«;ait tout à 
coup pour ap|>orter son Iriliut à la princesse en l'honneur (U> qui avait lieu 
le s|>ectacle, aux grandes dames et aux seigneurs. Au halUt des noces du 
duc de Joyeuse avec M"<^ de Vaudémout , la reine donna au roi une uu-daillc 
d'or, ornée d'un dauphin, avec ces mois : Delpliinum ut Dilphinum repcndul 
(je lui donne uu dauphin pour en recevoir un autre), et, à son imitation, 
toutes les dames présentèrent chacune au seigneur choisi |)ar elle une mé- 
daille avec une devise "i. Cahusac ajoute, et cette assertion est confirmée par 
d'autres auteurs ^, qu'on appelait Sapote (ou plutôt Zapate) cette partie du 
ballet , et qu'on donnait même ce nom à des l^allets entiers , ceux qui n'a • 
valent pour objets que ces présents; mais il ne i>aniit pas que ««tic dénomi- 
nation ait jamais été bien usitée. Les Zapates étaient eu rt-alité An surprises , 
des cadeaux offerts d'une farou ingénieuse et avec une mise en scène qui en 
formait tout un spectacle. Mais dans la seconde moitié du siècle, iisn'élaient 
plus guère employés qu'à la cour de Savoie , renommée entre toutes celles 
de l'Europe pour la magnificence et la galanterie de ses fêtes *. 

Comme nous l'avons déjà dit, la représentation était terminée i>ar le 
grand ballet, dont nous avons explique la nature, et presque toujours elle 
éteil suivie d'un bal. Parfois le grand ballet se confondait avec le bal, et 

' Loret, 1. IX, p. 26-8. 

' L'abbé DuJiog, Rèflex. sur la pcéiie et la peinture , t. III, «ect. 10. 

3 Cabusac, la Danse ancienne et moderne, t. Il, p. 101. 

♦ Le P. Menestrier, Des ballets, p. 118. 

' V. V Encyclopédie, art. Ballets. 

" Le P. Menestrier, Des repretent. en m%*iq., p. 301. 



DU BALLET DE COUR. 217 

n'en était pour ainsi dire que le signal et le commencement; les acteurs 
descendaient alors du théâtre dans la salle pour le danser, ainsi que nous 
l'avons Ml dans la relation , donnée par le Mercure français , du Triomphe 
de Minerve (1615). D'autres passages de cette relation le prouvent égale- 
ment, et d'une manière plus nette : <c Au son des dites musiques , écrit le narra- 
teur Richer, Madame et sa troupe descendit dudit chariot , et s'étant appro- 
chée des degrés de ladite scène , les musiques cessèrent pour laisser jouer 
aux violons l'air du grand ballet , sur lesquels Madame descendit , et dansa 
ledit grand l)allet sur cinq airs différents ' . » Les acteurs et actrices n'avaient 
qu'à se démasquer pour passer du grand ballet au bal *. 

D'ailleurs, le spectacle dont nous écrivons l'histoire offrait un cadre flexi- 
ble et complaisant, dans lequel on faisait entrer au besoin tous les divertis- 
sements possibles. Il s'accommodait à tout, il se pliait à tontes les fantaisies. 
11 se mêlait de tournois , de courses de liague , de combats de liarrière , de 
parties de chasse , de jeux de toutes sortes , de tragédies , de comédies , ou de 
pastorales , comme les Plaisirs de l'île enchantée. Quelques-uns étaient de 
véritables régates; d'autres, de vrais carrousels. W y avait des ballets aquati- 
ques, nous l'avons vu, et des ballets équestres, tels que celui dont parle 
L'Estoiie, à la date du 19 octobre 1581, où « les chevaux d'Espagne, cour- 
siei^s et autres , en combattant s'avançoient , se retouruoient et contournoient 
au son et à la cadeuce des trompettes et clairons , y ayant été dressés cinq 
ou six mois auparavant , >< et le magnifique Ballet à cheval des quatre élé- 
ments ,• dunsd en 1G06, dans la cour du Louvre, dont le père Menestrier 
donne une description détaillée 3. H y avait même des festins arrangés eu 
ballets, où chaque service formait une représentation entière, avec une 
action suivie , des danses , de la musique et des changements de décors ^. La 
collation qui fit partie des Fêtes de Versailles (1664) était accompagnée de 
machines, de récits, de magnifiques entrées en costumes, et ce n'est pas le 
seul cas où ces collations intercalées aient présenté à elles seules toute la phy- 
sionomie d'un ballet complet^. 

Les danses prenaient tous les caractères et offraient toutes les variétés , 
depuis les plus graves jusqu'aux plus comiques , depuis la pavane et le menuet 
des salons jus(|u'aux pirouettes de théâtre et même jusqu'aux tours de force. 
Loméuie de Brienne, dans ses Mémoires^ , nous parle à ce propos d'un cer- 
tain Tartas, dont pourtant nous n'avons jamais rencontré le nom parmi les 
personnages des innombrables livrets que nous avons eus sous la main. C'est, 
dit-il , « un gentilhomme basque, qui a été page du maréchal de Gramont, 



' Mercure français, t. IX, p. 21. 

' Notes et éclaircissements du t. I des Mém. de Brienne, éd. Barrière. 

' Loret parle d'un ballet à cheval dansé à Florence en l'honneur de la nouvelle prin- 
cesse, seconde fille de Gaston (lettre du 6 ao&t 1661). Quelque temps avant (lettre du 
28 mai], il avait annoncé qu'on préparait à Fontainebleau un ballet qui devait se 
danser à cheval sur une vaste pelouse, au milieu de la nuit , mais il n'en reparle plus. 

* Iteaucliamps, Recherches sur les théâtres, t. 111, p. 87. 

^ V. le Ballet dansé à l'bdtel de Richelieu le 27 janvier 1636 [Gazette, à la date}. 
Édit. Barrière^ 1828, t. 1, p. 235, note. 



I 



218 HISTOIRE 

et que le niartVIial donua au roi pour M'shallHs. Il faiioit dts saut* |M'rilliMi\ 
que les dauseui-s de corde et les plus légers baladins n'auroenl osé eiitir- 
prendre... Je l'ai vu dans un lialirt du roi, au Louvrr, monter sur eiui| 
îioiunies, trois eu Iws et deux au-dessus; il éloit 1^ sixième et se t««ouit an 
sommet, droit sur l»>s éjiaules des deu\ autres. » (Tclainit là, comme on li 
\oil, de véritables exercices de r/oa-zi (qu'où me pasM ranacluouisme), in- 
teiralés dans la danse des luiliel». 

Eu un mot , la galanterie ingénieuse des imaginations de cour, slimulec 
par le désir de plaire au souverain. De remit d'in^enler d<'s eomlùnaisons 
pour i-enouveler et agrandir le divertiswrorat k la hhmIc, et er'ui-ci , au 
moment de son a|>ogée, en était venu à alisorlier, |Nnir ainsi Mire, toiilr 
l'activité, tous les efforts des eouiiisans, et ii offrir en lui m-u1 une iruni' 
<|o tniis lis arts, rtiiiroiii^tiil au même liiil : l'aniiisemeut du graïul roi. 



Nous ne |M)u\ions oublier tbns ce rerueil l«*s ImIIcIs, qui ioruieul <i i >. 
seuls une brancke im]>ortaule di- la litléralure dramatique au temps de Moliri 
un genir s|>i-cial , tn*s-en vogue et très>eu vne, qu'il a d'ailleurs sou\eut 
abordé lui-même. Jusqu'au mometil nii eommene<> la \ieillesse de Louis \IV, 
ou |Hnit dire qtie le théâtre (k* la cour lutta d'aclivilé avec l'ilolel de Hoiir- 
gogiu' : le supprimer ici , e'etit été supprimer une des faces , la moins connue 
et il certains égards la plus curieuse, de noire sujet. Mallirureiis«*me'nt l'in- 
térêt de ces |te(ites pièces, dont nous ne pouvons rrpro«luire que le li^n-t, 
c'est-à-dii-e une sorte de sommaire incolore et inanimé , et les vers |M)ur le> 
|iersounages, qui ne se rattachent pas direelement k l'action, était intini< 
ment lié à la représentation même. Les costumes, la musique, les déeoi 
les machines et surtout les danses n'étaient pas des accessoires , mais le fono 
des ballets. Isolés de cette mise en scène , ils perdent pres<pie tout ce qui !e^ 
soutenait, à moins qu'ils ne se sauvent par les vers ingénieux de Densera<le. 
Les détails curieux sur les moeurs, les tableaux populaires, les révélations 
intimt^ et pi<piantes, que semblent |tarfois promettre les titres et les som- 
maires des entrées, étaient sur la scène, dans les eosltimes, les décorations 
et les danses; mais le |>ocle ne s'en occupe pas, il se borne i rimer quel- 
ques vers d'explication ou d'allusion. 

Pour eetle partie de notre recueil , nous avons dû faire fléchir un peu 
nos limites chronologiques, et remonter jusqu'à l'année même delà mort <li- 
Louis Xlll et de l'avènement de Louis XIV. Le motif de cette détermination 
sera facile à comprendi-e. En noms renfermant strictement dans les bornes fixées, 
nous nous condamnions à ne reproduire en quelque sorte (jue du Denscrade, ce 
poète ayant accajwréen grande partie le ballet de cour à lui seul, depuis i(ih\ 
jusqu'en 1G72. Et non-seulement nous n'eussions guèn> eu qu'un auteur, 
mais encore cet auteur ne nous eut fourni , jwur ainsi dire , qu'un seul et 
même genre d'ouvrage, celui dont il fut le cri'alcur et auquel il a attaché 
son nom. Cette extension de qiiebpies années nous a permis de donner plus 
de variété et par là même plus d'exactitude à notre tableau du ballet de r«iur 



DU BALLET DE COU . 219 

sous Louis XIV, et de le compléter en remontant jusqu'à son origine. Célail 
le cas, comme on voit , de sacrifier la lettre à l'esprit. 

La classification jwir auteurs, adoptée dans le reste de l'ouvrage, ne pouvait 
s'appliquer ici. En effet, la plupart des pièces que nous reproduisons dans 
celte catégorie , sauf celles de Benserade, sont anonymes. On sait, en général, 
les noms de ceu\ qui prenaient habituellement part à la composition de ces 
divertissements de coin-, mais dès qu'il s'agit d'eu venir au détail et à l'ap- 
plication , ils sont beaucoup moins connus , surtout sous le règne de Louis XIV. 
Au reste, u n ballet était une lyiivre complexe et m ultiple ([ui avait jilusieurs 
pères. Nous connaissons sou^TIlt_ l'im^ntemij^eJ^ui^ikj^ui-.tujLÛoiX Jl£.s,uist , le 
plaujtjes décoratio ns : par exemple, les Plaisirs interrompus ^smi At l'in- 
vention du duc de Guise; mais celui ci pourrait-il en être désigné comme 
l'auteur, dans le sens particulier que nous attachons à ce mot , c'est-à-dire 
est-ce lui qui en a écrit le livret et les vers, la seule partie qui se prêtât à la 
reproduction dans ce recueil ? Cela est au moins douteux. 11 ne faut i)as 
oublier que Benserade lui-même n'a ordinairement composé que les vers 
pour les personnages dans les ballets rangés sous son nom, et que celui <[ui a 
trouvé et disposé le sujet , celui qui a imaginé et réglé les entrées, sans parler du 
musicien , méritemit de partager avec lui, et même de prendre avant lui, s'il 
n'était souvent inconnu, le titre d'auteur, puisque, comme nous l'avons dit, 
la danse et le spectacle constituaient l'essence même du balle^. Nous n'a\ ions 
donc d'autre parti à adopter que de suivre l'ordre chronologique des repré" 
sentalions. Notre élude préliminaire sur le ballet de co«r comprenait d'ail- 
leurs naturellement dans son cadre les notices stu" Benserade et ses con- 
frères ou rivaux, notices qui seront complétées à l'occasion en tête de cluupic 
ouvrage. 

On sera peut-être étonné de ne pas trouver ici un plus grand nombre de 
ballets composés sur les comédies de Molière, ou se rapportant à elles. C'est 
que Irès-frequemment ces ballets ne sont que des prologues ou des inter- 
mèdes en musique , adaptés à ces pièces , dont ils ne peuvent se séparer sans 
perdre toute signification, et mêlés seulement iï entrées , mais sans récits ni vers 
pour les personnages ' . Quand ils forment un tout par eux-mêmes et (ju'il est 
possible de les isoler, ils sont presque toujours purement mythologiques et 
sans aucun intérêt. D'autres ont été composés par Molière, ou avec des frag- 
ments de ses comédies, ou bien encore, comme les Divertissements de Ver- 
sailles , en t6G4, ils sont généralement recueillis dans ses Œuvres. Nous / 
n'avons pu reproduire que le Dallet des Muses, i[\n servait d'encadrement à 
Mélicerte et à la Pastorale comique. 

On ne trouvera ici, bien entendu, ([ue les ballets représentés. Il est facile 
de reconnaître à la lecture ceux qui ne sont que de simples jeux d'esprit, des 
pamphlets déguisés, comme les trois mazarinades de 1G49 arrangées en fornu' 
de ballets, et (|ui en portent le titre; sauf ce cas, l'existence même du livret 
atteste la représentation , sinon chez des princes du sang, au moins chez de 



' Particulièreroent le Prologue et intermèdes en mutirjuc ornes d'entrées de ballet 
pour la représentation de l'Amphytrion, en 1681. 



220 HISTOIRE 

grands seigneiii-s ou de liants fonctionnaires. CVtail là un s|>erlacle ess«'n- 
tit'llement aristocraticpio , nous l'avons vu. l'n lionrgeois |M)uvail sans douti- 
avoir la fantaisie d'eu donner rhez lui ; mais alors il est ptni proltalde qu'il 
eu eût fait imprimer le programme et tpie «•<• programme fi'it arri\é juscpi'à 
nous. 

Parmi les pièces de ce genn* <pie non» irpriMluisons, on eu trouvera plu- 
sieurs qui n'ont été catalogmVs ni par lleanclianips , ni |>ar La Valliéi-e, et 
qui sont restt-es inconnues à tous les hihiiographes dramatiques. Nous en 
avons rencontré et lu l>eancoiqi d'auln>s dans nos recherches, mais que 
leur insignifiance ou leur grossièreté nous a rnjp«Vhé do réimprimer. Nous 
citerons seulement les suivants, choisis outre ceux qui ne sont |his entièrement 
indignes d'attention, eu remoutant uo peu pltu haut que l'époque à laquell>' 
nous avons commencé : 

— Ballet dfs Infatigables, dansé dans U grande mIIc du Louvro , le dt- 
manche 18 février 1624, signé Gomra. 

— Ballet des ballets , 1026; lot divenet entrérs sont signée» d'initiales 
diverses qui désignent sans doute les noms dos autours. 

— Vers |»onr le Ballet du Kor représentant les comédiens italiens, par Boi - 
dier, vers 1G36. Les l\p<-sde la conié<lie italienne, Colas, Pantalon, Stephanil, 
Leiio , Floriude, Harl«><|uin, Léandrr, maitn* Philip|)Os, le Dotour (le dix - 
teur), Lydia, Fiquet, le Capitan, |Niraissent succossivemout dans cha<|<: 
enirt'e. 

— Ballet des réjouissances... faites à Paris à la naissance de Mgr h 
Dauphin; Paris, Ant. Coulon, 1639. 

— Des Postures, sanstlate, ordurior, incorrect et plat. 

— Des Rencontres iAO/></tr» , sans date, court ot insignifiant. 

— Des Plaisirs de la jeunesse, s. 1. n. d., vers 1640. 

— Du Bureau dT adresse , dansé devant Mgr. le Prince par Mgr. le dm 
d'Anghien, le 30 décomhro 1040; à Dijon , chez Guy Anne Guyot , in-12. Il 
ne faut |«s le confondre avec le Ballet du bureau de rencontre , dans»'- au 
Louvre, en 1631. — On y voit figurer {Mirmi les danseurs Bossuet aîué et 
Bossuet puîné. 

— Le Mardi gras , mascarade, 1642, in-4*. 

— I^ grand ballet du Soleil, dansé devant le roi et la reine... par les 
excellens bergers et bergères du royaume de France; Paris, J. Brunet, 1060, 
in-4'*. Traduit de l'espagnol. 

— Les Grippés à la mode , sans date. 

— Mascarade ou bouffonnerie du jwint du jour, s. I. n. d. 

— Boutade des incurables du corps et de l'esprit, s. 1. n. d. 

— Mascarade des cinq villageois et des cinq amans de la cour, et Mascaradi 
des noces de l'épousée de Massy, courtes et peu importantes, conservées 
toutes deux en copie manuscrite dans le tome XXI bis de la collection Phi- 
lidor aîné , à la Bibliothèque du Conservatoire. 

— Ballet des Proverbes , dansé par S. A. le prince de Vaudemont, le 8 (< 
vrier 1C65; Nancy, in-4° : assez curieux malgré la médiocrité des vers, et 
tout à fait différent de celui de Benseradc qui est connu sous le même titre. 



DU BALLET DE COUR. 221 

— Des Muets du Grand Seigneur, dansé chez M*"* Duplessis Guénégaud '. 

— De la Paix , darnsè par le prince d'Orange à la Haye, en février 1G68. 
Les vers en sont assez bons. 

— De l'Amour, dansé le 25 février 1669 chez M. l'Intendant de Bour- 
gogne, Ou y voit ligui'er un Bouhier, peut-être l'aïeul du fameux président. 

Nous nous bornons à ces quelques indications sommaires , qui pourront 
servir, non à remplir, mais à diminuer les lacunes des bibliographies spéciales. 

' R*cueU des pièces nouvelles et galantes, 2* partie ; Cologne, P. Marteau, 1H67, 
p. 79 : ce n'est qu'an fragment. 



LA 

FONTAINE DE JOUVENCE, 

BALLET EN DEUX PARTIES. 
16^3. 



NOTICE 



SIR tE BALLET DE 



LA FONTAINE DE JOUVENCE. 



Le ballrl do la Fontaine de Jouvence a été dansé on 1G43, et c'est à cola 
que se réduisent tous les renseignements directs que nous ponvons donner 
sur son compte. Les exemplaires que nous avons eus entre les mains ne 
portent pas de nom de libraire, mais le frontispice représente une ruche 
avec la devise : Sic vos non vobis. Or cette marque typographique, qui 
n'a pas été recueillie par Silvestre, ni, à notre connaissance, par les autres 
ouvrages du même genre que le sien, était celle de Pierre Baliard ' , seul 
imprimeur du roi pour la musique, con)me son père et ses descendants. 
La publication de l'ouvrage par la famille privilégiée dos DuUard est à elle 
seule une preuve ([u'il s'agit ici soit d'un ballot dansé devant le roi, — 
mais alors il serait antérieur à la mort de Louis XIII , puisque , après sa 
.mort, le denil dut faire cesser tous les divertissements de cour pendant 
l'année 1G43, — soit tout au moins d'un ballet dansé chez Gaston ou chez les 
])rinoes du sang. Celte dernière hypothèse est plus probable que la première. 
Plusieurs raisons semblent démontrer qu'il ne fut point dansé à la cour 
même. Le livre ne préseflte pas la physionomie des programmes imprimés 
pour les représentations royales. On n'y lit pas, à chaque entrée, les noms 
dos seigneurs qui y figuraient, suivant l'usage général en pareille circons- 
tance. Beauchamps et La VaUière se bornent à en donner le litre , sans 
aucun antre renseignement , et nous ne voyons pas non plus dans Xm Gazette, 
qui ne parle en général que des ballets do la cour, mais cpii parle de tous 
roux-là, la moindre indication ([vi puisse nous guider. 

On connaît la poétique légende de la Fontaine de Jouvence, dont la trace 
se retrouve partout depuis h* moyen âge , sans (pi'il soit possible d'en saisir 
nottomont l'origine et la filiation. On ])ourrait à la rigueur la faire remonter 
il la mythologie, soit à lafal)le du vieil .^Cson rajeuni' par Médée, soit à celle 
d'Hébé , qui avait reçu d" Junon le don de rendre la jeunesse', soit enfin à 

' On la retrouvf en tête de plusieurs de ses publications, sinon de toutes, par exemple 
des airs de CI. Le Jeune, 1608. Les Ballard ont plusieurs fois changé de marque typo- 
graphique, ou plutôt ils n'ont guère usé que de figures de fantaisie, et Robert Callard, 
par exemple , a tantôt une corbeille de fleurs et de fruits soutenue par deux enfants, 
tantôt un Pégase, tantôt d'autres emblèmes encore. 

' Métamorph. d'Ovide, 1. IX, fabula IX et X, v. 398-401. 

CONTFUP. DF, MOLIÈRE. — II. 15 



22a NOTICE 

celle de la fontaine de Canallios, sknivpivs de Naiiplieru Ai-golide, oùJinn' 
reeouvi-ail sa virginité tous les ans, qnandelle s'v baignait '. Mais ce n'est l.i 
({u'iiii lien bien frêle et bien insuflisant. Il est plus prol>able cpiVlle avait tronvi 
sa source dans la Hiiile eiie-mêuie, où l'iniagiliatiun des Orientaux et la lit 
tératuir du moyen âge axaient pnis«'- tant de traditions fabuleuses. Nous n 
serions pas éloigné, pour re ipii nous regarde, d'en raltacber le |M)ih 
de dé|Kirt à l'arbi-e de xie du |Kiradis terrestre, an pie<l dutpiel euulnit un 
source ou un fleu\e, (pi'il était natnnl de gratifier de la luéuie \erlu (|ii 
l'arbre; et celle opinion send>le d'autant plus légitime cpn>, comme nous I' 
verrons plus loin, la Fontaine de Jouvence |Nissait |>our venir du paraib- 
D'autiTS regardaient la Fontaine de Jouvence comme une simple Iransfoi 
mation de cette fontaine d'Llic ou d'Immortalité , près de la(|nellr l< 
propbète monta au ciel, et dont son disciple Élisé-e rendit li*s eau\ saint v 
et salubres (Roh, \. IV)'. Quoiqu'il en soit, ce mythe était tri-s-rt-|>andii 
dans les romans orientaux , et c'est cl« là qu'il |ianiît avoir |iass<'- rli< / 
nous. On le rencontir à plusieurs rrpriars dans dixers monument» denoti' 
littératui-e du moyen âge. 

Celui (le ces monuii)enls qui est k plus •ouveni cité , et qu'on regarde en 
générai comme le germe national de cette légende, c'est le romande Hum 
(le Bordeaux. Huou a tué Chariot, le fil» bien-aimé de Charleuiagne , i|iii 
l'avait traitreusement assailli sur le chemin. Il n'écliap|ie à la vengeance du 
puissant emiM>iTin- «pi'en se condamnant à une ev|M'dilion lointaine et |m-- 
rilleuse. Parmi les merveilles qu'il rencontre dans cette excursion , il y a la 
fontaine de l'amiral Gaudivse, qui sort du |)aradis , et cpii rend a virginité 
au\ femmes, comme la fontaine de Canathos, la Jeunesse et la force aux 
hommes, comme la fontaine de Jou^'enoe , dès ipi'on eu a bu ou qu'on s'\ 
est taxé les mains. 

Oat fontaine y eort par Ma e«o< I , ^ 

De paradU Tient 11 rai* moi (mutrr. 
Il n'ett OUI lioin qui de nère toit oéa, 
Qai tant toit rieui, ne qoroat ne nellr 
Que te il paet ri ruU te» naini laver, 
Qae lae« ne toit mescbini et baeeler*. 
Hae< jr vient, d'rncotfe e«t aretlé*. 
Set maint lava, et but de l'aige aaét. 
C'ett la fontaine i l'amiral Gaud'it; 
Li rnitiaux vient del flan de paradit. 
Dix ne llst feme, tant ait fait tet délit. 
Que , t'ele boit de l'aife. . tenl petit , 
Ke toit pnéclï comme an Jonr fce Bat<)ai ^. 

Ce passage est curieux, et ne laisse |ias le moindre doute sur ridmtili 
de ce ruisseau miraculeux, mais le nom de fontaine de Jouvence ne s'y Iroux. 
pas encore. Ou le rencontre ailleurs, spécialement dans le fabliau du pays 

'Paataolas, 11, chap. 38. 

' V. d'Herbelot, Biblioth, orintaU, artiel. /// et Khedhtr, 

' Huon de Bordeaux, édit. Gaettard et Grandmaiton, p. 165 6. 



SUR LA FONTAINE DE JOUVENCE. 227 

de Cocagne {lî fabliau de Coquaigne), dont l'un des principaux trésors est 
la Fontaine de Jovent , 

Qui fïit rajoveiiir la gent. 

L'auteur développe cette idée en plusieurs vers , qui montrent que dès lors 
la tradition était déjà fixée '. Legraud d'Anssy commente ce passage par luie 
note oii , tout en répétant que cette fiction vient des romans orientaux, il 
fait ressortir cette différence que la fontaine de Jouvence rajeunit, tandis que 
l'autre empêche seulement de vieillir, et immortalise l'homme dans l'état où 
il se trouve au moment qu'il hoit. 

Du reste , au moyen âge cette légende reparaît sous des formes diverses el 
avec des modifications accidentelles, dans les poésies de tous les peuples. 
L'eau qui rend la vie aux morts, les philtres magiques , les pommes d'immor- 
talité de VEdda, ne sont rien autre chose que des variations sur le même 
thème '. Les recherches des alchimistes purent aussi, tout eu trouvant un 
point d'appui dans celle croyance , hii donner un aliment nouveau , car 
l'idée de la fontaine de Jouvence est absolument la même chose , au fond , 
((ue celle de l'or potable et de l'élixir de longue vie. L'imagination populaire 
dut être d'autant plus naturellement conduite à cette incarnation particulière 
d'un myllie pour ainsi dire universel , qu'une idée de fraicheui', de repos et 
de rajeunissement a toujours été spécialement attachée aux sources, et que 
les fontaines merveilleuses sont un des éléments les plus habituels de toutes 
les fables romanesques et poétiques. On les retrouve à chaque instant dans 
les chansons de geste, comme dans les contes et tmditions du peuple ^, et 
l'Arioste n'a eu garde de les négliger dans son Roland furieux, non 
plus que le Tasse dans la Jérusalem délivrée. Il y aurait tout un livre cu- 
rieux à faire sur le rôle joué par les fontaines dans les superstitions courantes, 
dans les légendes, l'histoire et les mœurs de chaque contrée, sur les pro- 
priétés qu'on leur prêta de tout temps , les pratiques et les croyances mer- 
veilleuses dont elles furent l'objet *. 

La légende de la Fontaine de Jouvence prit une recnidescence nouvelle à la 
fin du quinzième siècle et au seizième. A force de la répéter, on avait fini 
par y croire fermement. Les récils merveilleux rapportés du Nouveau Monde, 
dans le premier enivrement de la découverte, par lés navigateurs partis à 



' Fabliaux de Legrand d'Auisy, I, 227 ; de Barbazan, édit. Méon, IV, 180. 

' Edda 1 vil; Anciennes poèsiei populaires du Danemark (Copenhague, 1812, 1, 316;. 
V. aussi les Gesta ttomanorum , le If'olfdielrich, faisant partie du JJeldenbuch, et dans 
/e.1 CUtntes des paysans et des patres slaves, trad, par K. Chodzko, Le soleil, ou les trois 
cheveux d'or du vieillard vsvède (p. 41), etc. 

» V. en particulier, la Mllemarqaè, Hijrdhinn ou l'Enchanteur Merlin, in-S", p. 203, 
et les Romans de la Table Konde, in-12, p. 87, 231, pour la fontaine de lîrocéliande. 
V- Grimm. Tradil. allemandes, trad. par Tbeil, 2 toI. in-5°. 

* On en aura quelque idée en jetant un coup d'œil sur Richard, Tradil. populaires 
de l'ancienne Lorraine ; Amélie Bosquet, la JVormandie romanesque et merveilleuse ; de 
Cbesnel, Dictionn. des superst., art. Fontaines. 

15. 



228 NOTICE 

la suite tic ColoDil), a>airnt |imlis|K)sc 1rs esprits à croiif à IVxistrnr»' dr 
tous 1rs prodiges siir coite jeune terre ri dans cette nature vierge. Tandis «pie 
Corfez et Pizarrc partaient à la confpiète dn pays de l'or, d'autres hanlis 
aventuriers poursuivaient dans les Indes celle de l'eau miraculeuse qui renou- 
velle la V ie. Ponce de Léon jwssa prii de dix ans, de lSI2àl&2l, à clierclier 
l'iledeBiniini, où les Indiens lui avaient appris «pi'il existait une source nijeu- 
nissante, et ce fut dans cette n-clierche olistinée qu'il trouva la Floritle. Un 
peu après lui , Fernand île Soto consuma sa foitune et soit existence dans 
cette même |K>ursuite cliiinériqiie de la Fontaine »le Joiiveuct* a travers les 
lies iiinomhrahles et les vastes conliiieiits de l'Américpie. 

A la même épo<pie , l'art »'em|>are de cette doniuV piltorestpie, et la i< 
produit dans un grand nombre d'i*stampes ou de lal>leau.\ , dont on |M*til 
citer comme le type celui de l.uras Kranach (MusV-e île Berlin), cpii repn'-- 
sente une sorte de grand Itassiu où l'on voit entrer |>ar un l>out une pro- 
cession d'horribles vieilles, et d'où snrietit |iar l'autre bout de i>elles et 
jeuiies femmes. Les mots de Fontaine de Jotivence étaient devenus une sort< 
de dicton |)opiilaire. D«> nombreuses alliisiuns à celte |K>éli<pie légeinle »• 
rencontrent cliez nos meilleurs (Trivainsdii dix s4-ptièmesie<le. Dans son clin- 
pilre : De quelques usa^'es , La Bruyère en a cbauté les vertus en un rondeau 
cbaimant, car les vers qu'il cite à l'apiMii de sa riiè.»c sur le vieux langage 
sont prolMblement de lui : 

Bien • prapo* «'«n «lat 0(ltr «a FraaM 
I>our le paï* de mcecrcaa* Monder : 
Jà n'ett beiela de eoatrr *« rallUare 
PuiMiae eaae«i* ■'esoieol le retarder. 
Or qaaad il eal loat mia ea ■••earaaca 
De Tojrafer il «oalat l'aaharder; 
£a Paradi* troata l'eaa d« Joafcaea 
Doat il ae iceat de vielllcaa* cafarder 
Birn i propos... 

Grand domaiagc est qae eecy aelt aoractla* > 
Fille* eonaojr qal ne toat pai Jaaacltcs, 
A qui ceiUran de JoaTenee f icadroit 
Bitn à propo*. 

Mais il semble que le nom et la U'-gende de la Fontaine de Jouvence aient 
été plus spécialement remis en vogue par suite de qiielipies circonstances, vers 
la date de 1G43, comme semble l'indiquer le l)allet que nous reproduisons. 
Divers indices xieiment à l'appui de cette conji-clure : ainsi dans le ballet de 
/a Sj bille de Pansoust , qui est de lGi5, la Fontaine de Jouvenre fonne 
encore \c sujet d'une entrée. Elle prend place parmi les enseignes de Paris 
vers la même épo<pie'. H faut sans doute en attribuer la cause à la publi- 
cation récente de quelque ouvrage qui remit ce mythe en honneur. L'ex- 
pédition de Solo à la recherche de la Fontaine de Jouvence avait été d< - 

■ Ma plan de Paria, en 1652, a été publié par i Boitseaa , enlomineur do roi pour 
les cartes géographiqnes, sur le Pont-Xenf,<i la Fontaine royale de Jouvence. 



SUR LA FONTAINE DE JOUVENCE. 229 

crite clans la Floride, de Garcilaso de Vega, publiée en 1G05. On sait à quel 
point la littérature espagnole était alors en honneur chez nous. Tout ouvrage 
parti de l'autre côté des Pyrénées était aussitôt lu dans l'original à Paris, et 
presque toujours traduit peu de temps après son apparition. On s'intéressait 
d'ailleurs tout particulièrement à ces descriptions de l'Amérique , à ces récits 
des exploits et des aventures de ses premiers coiuiuérants , que le résumé de 
Basanier en 158C, et la traduction de Baudouin eu 1G33, avaient déjà popu- 
larisés eu France. 

Joignez-y peut-être la découverte de quelques-unes de ces sources d'eau 
thermale aux([uelles on attribuait la faculté de rajeunir le corps , et qui suf- 
firaient à ex]>liquer la naissance de cette légende , dont elles offraient eu 
quelque sorte la réalité matérielle, si ijieu qu'on a donné à plusieurs 
d'entre elles le nom de Fontaine de Jouvence, qu'elles portent encore au- 
jourd'hui, même dans les vocabulaires géographiques ou médicaux '. Les 
eau\ de Forges, qui, après vitigt-trois ans de stérilité, avaient ou passaient 
pour avoir rendu la reine Anne d'Aulriciie féconde et pour avoir donné à 
la France le jeune roi qui montait sur le trône en cette même année 1G43, 
n'étaieut-ce pas là encore de véritables eaux de Jouvence ? Enfin il serait 
possible, et c'est même là l'hypothèse que suggère naturellement la fin du 
ballet, que ce divertissement ait été une œuvre de circonstance inspirée pajr 
l'apparition de quelqu'un de ces opérateurs, si nombreux .alors, qui se van- 
taient toujoHrs d'-avoir trouvé de merveilleux secrets contre la vieillesse et 
les infirmités, et le faisaient souvent croire. Dans la Maison des Jeux, de 
Sorel, pidjliée justement l'année précédente, on lit, sous le titre de Secrets 
merveilleux d'un pltilosoplte et operateur, un récit comique qui est probable- 
ment une raillerie de quelque charlatan fameux de cette époque , et dont 
plusieurs traits se rapportent tout à fait aux paroles que l'auteur du ballet 
met dans la bouche de son opératrice. (II* partie, 5*-" entrée.) 

ic, m'aperçois , un peu tard , que la Fontaine de Jouvence m'a entraîné à 
un commentaire presque aussi long que le texte , et que j'ai failli imiter le 
système d'annotations du docteur Mathanasius sur le Chef-d'œuvre d'un 
inconnu. Et pourtant je me suis borné à une esquisse bien sommaire et bien 
incomplète d'un sujet que je ne pouvais m'abstenir d'aborder. 

Quel est l'auteur du ballet de la Fontaine de Jouvence ? Nous l'ignorons. 
Nous ignorons même, on l'a vu, le lieu où il a été donné, nous n'avons 
aucun document sur sa représentation , et ral)sence de toutes ces indications 
n'est pas de nature à nous aider dans la recherche de l'auteur. Mais l'habi- 
leté particulière de la versification , surtout si on la compare à celle de presque 
tous les autres ballets (sauf, bien entendu, ceux de Benserade), la tournure 
alerte et originale des rondeaux qui y sont intercalés , et qui rappellent les 
meilleurs «le Voiture, tout cela indique que l'auteur doit être cherché 
parmi les poètes célèjjres du temps. Nous ne serions pas étonné que ce fût 
V.oiturc lui-même , qui remplissait, comme on sait , la charge d'introducteur 

' Par eiemple, la source mioérale de Gournai (V. I». BaardiTn, Guide aux eaux mi- 
néralet), la fontaine de Gcngoux le Rnyal, village qui est lui-même aussi désigné sous 
le nom de /oi<t)«nc«. 



230 NOTICE SUR LA FONTAINE DE JOUVENCE. 

drs amlrassatlenis près il« Gaston d'Orléans. Sis «nivres rontieiiiient des vers 
<lo l>allcls, et il avait une pmlilcctiun |>arlirulivi-c uon^sculoment |X)ur le 
rondeau , mais pour lesstaures, la Itallade et le sonnet, formes de |)«>ésie ipi'oii 
retrou>ejus(on)ent, ))arune exception digne de remarque , d'un Utnil n l'aiili. 
de la Fontaine île Jourence. 

Le Rallet de la Fontaine de Jouvence est devenu assez rare. Il a été pul>li< 
iu-4^ à Paris, 1C43. 



LA 



FONTAINE DE JOUVENCE 



La scène est un petit bois d'arbres fleuris, au milieu duquel est 
un cabinet d'orangers, citronniers et mijrfhes enlacés, qui cou- 
vrent la Fontaine de Jouvence. 

PREMIÈRE PARTIE. 

Le plus doux temps de la vie est celuy de la jeunesse , mais elle 
s'écoule si rapidement qu'on n'a presque pas le loisir de la gouster. 
Un autre âge apporte avec les années la fermeté, la modestie et la 
sagesse; cependant il n'est aucune de ces vertus qu'on ne méprisast 
volontiers pour jouir encore une fois des délices de cette saison toute 
folastre , toute inconstante et toute enjouée. O vous qui n'avez plus 
dans les veines qu'un sang glacé , et qui ne laissez pas de conserver 
de jeunes désirs , sçachez que dans ce cabinet d'orangers , de citron- 
niers et de myrthes est la merveilleuse Fontaine de Jouvence; venez 
y puiser de nouvelles forces. L'occasion est belle et ne se présente pas 
tous les jours : ne la perdez point , ou ne pensez plus à rSjeunir. 

RÉCIT. 

LE TEMPS. 

Quelle incomparable merveille 

Arreste mes yeux et mes pas ! 

Kst-ce icy le lieu plein d'appas 
Oii dans les corps éteints la vigueur se réveille? 
Kstrce icy le démon • qui trompe le trépas? 

' Dans le sens élymologique du mol ôaîjxwv. 



232 LA FONTAINK 

L4 JOUVENCE rtpoud sans estre veut. 

C'est nioy la divine Jouvence 

Qui- régne et tiens iey nia cour. 

Dedans cet humide séjour 
Tous mes adorateurs trouvent leur réc<»m(><Mw.' 
Et sont renouvelles à l'usage d'amour 

LE TEMPS. 

Démon , dont la vertu puissante 
Cache dessous tes eaux un si riche trésor, 
Répare des mortels la force languissante, 

Fais refleurir le siècle d'or ; 

Fais qu'en tous lieux tout rajeunisse , 
Kxemptc les humains de la nuit du toniheau : 
Si tu fais que jamais le printemps ne finisse 

Mon empire in sera plus beau. 

ENTRÉE I. 

La Jouvence />«/uiAf ifiitit seule, danse sur im nu ih yiuuiir ', 
est suicie du Jeu, du His et de la Folie, s«s insvp'trables ^ se inesle 
avec eux t puis rentre dans son cabinet acec cette joyeuse compa- 
gnie. 

Pour la JOi VENCE, suirie du Jeu , du Ris et de la Folie ». 

BJLL.4DE. 

m 

Vieux Penarts à Taniique face , 
Petits cœurs , tendrons innocens, 
]Mères-grans à laide grimace. 
Et vous, jeunes adolesccns. 
Qui voulez maintenir vos ans 
Dans une longue et douce vie, 

' « Sorle de danse donl l'air est à deux lemp» el se coupe en deux reprises , 
donl chacune commence avec le second lenips el linil sur le premier. I.c mouve- 
ment de la GavoUe est ordinairement gracieux, souvent gai, quelquefois aus-i 
tendre et lent. Elle marque ses phrases et ses repos lie deux en deux mesures. » 
(J.-J. Rousseau, Dktioun. de musique.) En ces dansas, dit Furelière, on baiboit 
et on donnoit le bouquet. 

' Je réunis au sommaire de chaque entrée les vers , qui sont imprimés à part 
dans l'édition originale. 



DE JOUVENCE. 233 

En voicy les moyens plaisans : 
Il n'est que faire la folie. 

Ce vieux tyran qui tout fracasse 
Et dont rien n'évite les dents , 
Ne laisse voir aucune trace 
Qui ramène aux jours fleurissans. 
Pour rendre ses coups plus puissans , 
Le cruel à la mort s'allie; 
Vengez-vous : pour tuer le temps , 
Il n'est que faire la folie. 

Vieilles , qui voulez que j'efface 
Vos traits ridés et languissans, 
J'cchaufferois bien vostre glace 
Par mille jeux divertissans ; 
Mais pour renouveler vos sens 
Et vostre vigueur affoiblie , 
Tous autres remèdes sont lents : 
Il n'est que faire la folie. 

. Envoij. 

Belles , de vos doux passelemps 
Bannissez la mélancholic , 
Pour paroistre jeunes longtemps 
Il n'est que faire la^ folie. 

ENTRÉE II. 

Trois vieux courtisans de divers règnes dansent d'abord dijfé- 
remment sur un seul air, chacun selon la mode de son temps; 
puis, s'accordanl à mesme pas, vont éprouver la vertu de la 
Fontaine. 

Pour les TROIS courtisans du vieux temps. 
^o^^DE.w. 

Le temps passé ne sçauroit revenir. 
C'est bien à tort que l'on croit rajeunir 
Les cheveux gris avecque ce lavage : 
Sans le secours d'un si fade breuvage , 
Trop bien sçaurois comme il faut rajeunir. 



234 ï A FONTAINE 

CoDter d'amours , tous tristes soios baauir, 
N'avoir au cœur soucy de l'avenir, 
l^toient les eaux qu'on mcttuit en usage 
Le temps passé. 

Jeunes beautez, qui craignez de (inir, 
Si ne voulez ce beau chemin tenir. 
Un jour viendra que tiendrez ce langage : 
Faut-il avoir du plus beau de nostrc âge, 
Sans qu'il nous reste aucun doux souvenir, 
Le temps passé ? 

ENTRÉE m. 

Deux doëgnes ' espagnoles ^ ou garde-JUks, sont en queste de 
cette source^ et pétillent d'aise à la veue de ce lieu tant désiré. 

Pour les DOEGRBS BSVAONOLBS, OU GABDB-FILLRS. 

On nous (noua [lour girdes tidrlr^ 
Des corps des pentes dnmoiscllrs 
Qui feroii'ut leurs maris cornus. 
Si , par documeos * continus , 
N'arrestions leurs jeunes cervelles. 
Nous sommes rudes et cruelles 
Aux amans qui bnislent pour elles ; 
iMais pourtant à force d'écus 
On nous prend. 

Marmottant maintes kyrielles, 
Nous vendons nos demy-pucelles. 
Et Taisons cent jaloux cocus; 
Avecque toutes ces vertus 
On nous hait , et Dieu sçait pour quelles 
On nous prend ^. 

' Ce mot , qui vient de l'espagnol diirna , n'était pas encore entré dan? la ian- 
^ue : on ne le trouve même point dans le Dictionnaire de Furetière. Il ei>t quel- 
quefois écrit douagnas. (La Fontaine, le Magnijique.) 

1 Enseignements, avertissements, surveillance; du latin docere. 

^ Ensuite la première et la seconde duègne ont encore chacune dix vers espagnols. 



DE JOUVENCE. 236 



ENTRÉE IV. 



Le colonel Galatis, désireux de rajeunir, pour estre plus propre 
au métier des armes^ se présente à Ventrée du cabinet. Mais voyant 
ce qui se passe en ce tny stère , il se retire promptement ., et ne veut 
pas que sa nation luy puisse jamais reprocher qu'il se soit mis en 
hazardde boire de Veau '. 

Pour le COLONEL GALATI3. 

Moy, party point tame Choufence , 
Moy trinquer point de l'iau dely ; 
Son poisson n'est pas mon amy, 
Moy n'en feus point lafer mon panse. 
Loustic, touchours pon fin , poa fin , 
Fait pon couleur à mon fisache , 
Rajeunit tout mon personnache ; 
Trinquant che feus fifre sans fin. 

ENTRÉE V. 

Guéridon et la Martingale, Du Pont et la Guimbarde ', pour se 
mieux divertir en leurs amourettes , cherchent cette eau souveraine 
avec des impatiences incroyables. 

* Le colonel Galatis est un Suisse , et les railleries sur l'amour des Suisses pour 
le vin se retrouvent fréquemment dans les pièces comiques et satiriques d'alors. 
Voir Chacun fait le métier cTuutrui, ballet (1659), l"^* entrée, et dans le liullel 
royrt/ rfe i"/wpfl</eHce (1661), la 1" entrée aussi : ' 

l.cs Allcm:inds sont toujours .saouls 
KC les Suisses sont toujours Ivres, 

lit-on dans le Ballttdu bureau de Rencontre [I63l), dernière entrée delà 4' partie. 
2 Personnificalions burlesques de types populaires. Guéridon ligure dans deux 
plaquettes satiriques de I6I4 ou 1615, Conférence d'Antilns, Panurge et Guéridon, 
et Grand» Jours (rJntitiis^ etc. (Voir le n° 377 du catalogue de la vente de M. le 
comte de Ma.. ; Claudin,l863), sous les traits d'un paysan goguenard, bavard, médi- 
sant elforl en gueule. Sous Louis XIII et pendant une partie du règne de Louis XIV, 
Guéridon était devenu un type aussi répandu que le fut un peu plus tard Lus- 
tucru. On ne manqua pas de le farire ligurer dans les chansons, si souvent qu'il 
linit par donner son nom à certains vaudevilles dont le refrain était : Ah.' ah! 
ah ! Guéridon , ou bien : Guéridon des Guéridons, don, don. Il figurait aussi dans 
les danses , et particulièrement dans les ballets, par exemple , outre celui-ci, dans 
celui des Argonautes (3 janv. I6I4). En parlant de la farce du Régal des Dames 
dans sa Gazette [3 mai 1668), du Lorensdit : « ...On voit deux Guéridons danser, » 
ce qui semble faire entendre qu'il y avait des rôles de Guéridons comme d'Arle- 
quins, de Scaramouches, etc., taillés sur un patron convenu et reconnaissables à 



23C LA FONTAINE 

Pour GUÉBiDON, la mabtingalb, du pont et la guimbarde. 

Quatre amans du siècle passé , 

Guéridon et la Martingale , 

Et Du Pont le rapetassé 
Ayecque la Guimbarde à face de médale ', 

Venons icy pour rajeimir. 

Belles, daignez nous retenir ; 

Si nos mines vous semblent fades , 
Nostre danse est un jeu qui D'est pas à bannir. 

ENTRÉE VI. 

l)cu\ anciens sénateurs de la république de Uaguze, pressés d'un 
reste d'amoureux désir à l'as/zect de ce beau séjour, ont peine 
à se contenir dans la gravité. 

leur costume ou à leurs maoièm. (Voir une noie très curieuse de M K'I. Kouriiier, 
(|ui a reproiluit la Conférence de CturiJoH, dans le l. VIII de te* /'uririi i hi\t. ri 
litt.) — La Martingale l'auortit à merveille a Guéridon pour faire le premier 
couple. C'était encore un type non moins répandu , type de gueuM', de curieuse 
et de vieille débauchée, dont rorigine ne sr dUtlingue pa> plus nellenient l.e mol 
de martingale avait d'aliord servi a de«i(iner rarcuulrement , mais il ne lunla 
pas, comme les mo\» cale, griselte, ric-, à passer de la a la personne qui le porluit ; 
({uelquerois même on le trouve employé presque en même temps dans les deuK 
sens, par exemple dans le Ballet du buream de Rencontre (1631), ou la 9* entrée, 
intitulée Jacqueline et (a Martingale, débute ainsi : 

Aulrefob, l« moRdr iDtrntoll 
Toute ctio*c à U MarlinX'le ; 

t'rrsoDne encore ne portolt 
Aucun* cbose à la rojrale. 

Il y a aussi uu récit de la MarUngale dans le Ballet de Mgr le Prince, donne au 
Louvre en 1622. Ce nom elait ilevenu une épilhele proverbiale. Tallemant ra- 
conte que les gens de M"' de Vervins, voyant passer M"»- de Brassac, se mirent 
<i dire pour l'insulter : « Voilà la MarlinKale qui passe. » (Édit. P. Paris, VI, ino.) 
Scarron a employé plusieurs fois le mot de martimjdle dans le sens de coquette 
de bas étage (firgile trav., I. IV ; Épllre à .V"»« de Itautefort). — Du Ponlit la 
Guimbarde forment tout a fait le pendant de Guéridon et la Marlin;;ale : cuminff 
eux c'étaient d'anciens types, réels ou lictifs , passés en locutions populaires et mis 
CD chansons, qui se répondaient et allaient ensemble : 

Les uns d'bumear assez itaillarile 
Cbantoieot Dupont rt la Gulntiardc 

(l.orel, Mu$e hist du U févr. l«n ) 

La Gnlnibardea<ec Du Pont 
Résonne dans les boutiques. 
[Poeiies citoisUt dr Sercjr, l«6t, l* part., p- M.) 

On connaît encore aujourd'liui la vieille chanson : Du Pont, mou ami, à laquelle 
il est fait uliusion plus loin , et dont on peut voir le timbre dans Ici Airs notés du 
Recueil de Maurepas, I, f. 233. 
' Médaille. 



DE JOUVENCE. 237 

Pour les DEUX sénatelbs de baguze. 

Qui nous fait venir en ces lieux 
Du fond du golfe Adriatique? 
INous ne sommes ny froids ', u}- vieux , 
Kt nous sçavons encor l'amoureuse pratique. 

Belles, qui nous faites la nique, 
IS'en croyez pas nos envieux: 
C'est le soin de la république 
Qui nous fait paroistre à vos yeux 
Avec ces cheveux gris et cette face étique ». 

ENTRÉE VII. 

Un nécromantien de iunicersUé de Salamanque^, persuadé de 
pouvoir renaistre, commande à ses deux valets de le hacher et le 
mettre dans une bouteille ^ à l'exemple du marquis de l'illena, 
Espagnol, autrefois si fameux en fart magique ^. Mais se trouvant 
prés de cette Fontaine, il quitte son pi'emier dessein pour en 
éprouver les merveilles ; ses valets le suivent et veulent, ainsi que 
leur maistre, profiter de cette heureuse rencontre. 

Pour le NÉCROMANTIEN ESPAGNOL, tenant une bouteille ou phiole 
à la main. 

Foible déesse à l'eau rajeunissante , 
Faites couler vostre fontaine ailleurs ; 
Je porte icy des secrets bien meilleurs , 
Dont la manière est toute ravissante : 

Je fais renaistre avec grande merveille , 
Hachant meou comme chair à pasté , 
Le corps humain de vieillesse gasté , 
Que je renferme au fond d'une bouteille. 

Certain sçavant jadis en fit l'épreuve , 
Et sans l'erreur d'un commis indiscret, 

' Le Icxle porle/ows ; dans noire exemplaire ce mot est barré et remplacé d'uni' 
écriture du temps par celui de froids, qui semble le vérilable. 

» Suivent huit vers italiens, rangés sous le nom des mêmes. 

3 11 y avait, pendant le moyen îige, à Salamanque, comme à Toléd;', à Sé- 
ville, etc., des écoles publiques de nécromancie, que lit fermer la reine Isabelle. 

* Don Fnrique de Aragon, marquis de Villena (1381-1434/, célèbre pcCle, que 
sa science el son érudition firent passer pour sorcier. 



238 LA FONTAINE 

L'on auroit veu , par ce divin secret , 
Corps, chef, pieds, mains, cœur, os, chair et peau neuve. 

Sus donr, à moy, vieillards de peu d'affaire , 
Qui tout glacés couver un coeur «le feu : 
Pour vous donner bonne mine et bon jeu, 
J'ay le secret qui vous est nécessaire '. 

SKCONDE PARTIE. 

De quelque espoir dont fussent flattés ces divers adorateurs de la 
Jouvence, ils ne laissent pas d'estre surpris de se voir rajeunir si 
proniptement ; et cette aimable déité ne change pas seulement leur 
vieille peau, mais encore leurs habits , qu'elle leur doiuie convenables 
à leurs différentes conditions, et selon le temps qui court. Opendant, 
ô beautez divines ! quelques-uns d'entre eux sont d'opinion que vos 
charma ns regards ont fait ce miracle plutost que la vertu de cette 
Fontaine. Quoy qu'il en soit , la joye qu'ils ont d'un si doux prodi 
se va faire voir par la gayefé de lour danse. 

/./.( // . 

La JOYE, auj: dames. 

Sources d'amour et de lumière , 
Beaux yeux , c'est à vous seulement 
Que ces corps, revestus de leur forme première. 
Doivent un si prompt changement. 
Dans vos regards si pleins de flames 
Ils ont rallumé leurs désirs , 
Et retrouvé des sens aussi bien que des âmes 
Capables des plus doux plaisirs. 

ENTRÉE I. 

Les TROIS COURTISANS rajeunis. 

SOKKET. 

Grâce à cet humide séjour, 

Qui , chassant notre âge incommode , 

' Suivenl deux strophes espagnoles, pour le même. 



DE JOUVENCE. 23Î) 

Nos vieilles pièces raccommode 
Et nous fait voir un nouveau jour, 
Nous avons de la vieille cour 
Toujours l'adresse et la méthode , 
Mais nos corps , refaits à la mode , 
Sont tous prests de faire l'amour. 
Dames , cette onde merveilleuse 
Rend notre flame vigoureuse 
Et maintenant digne de vous ; 
Si vous en craignez l'imposture , 
Faites l'épreuve avecque nous 
Du secret de cette aventure. 

ENTRÉE H. 

LES DEUX DOEGNES revenues entre dix-huit. et dix-neuf ans. 

Miracle! l'effroy des humains 

Est maintenant l'amour du monde , 

Et cette fontaine féconde 

De leur visage et de leurs mains 

A repoly les parchemins, 

Par les merveilles de son onde ! 

d'un rare secret effet tout singulier! 

Ces vieilles et laides brehaignes ' 

Ont quitté le nom de Doëgnes 

Et repris leur premier métier. 

ENTRÉE m. 

GUÉBIDON et la MARTINGALE,, DU POM et la GUIMBARDE, €n 

adolescence. 

Nous sommes rajeunis : la vertu de cette eau 
A rétably la nostre avec beaucoup d'usure ; 
Chacun s'en trouve bien : la Martingale assure 
Qu'elle ne vit jamais son Guéridon plus beau. 
Et Du Pont mon amy, d'une humeur plus gaillarde 
Renouvelle sa danse avecque la Guimbarde. 

' Liltéralement : femelles slériles. 



240 LA FONTAINE 

ENTRÉE IV. 

LES DEUX siwATEiiBS en leurs plus beaux jours. 

Sans aucun défaut des deux Ages, 
Nous possédons leurs avantages. 
Belles, qui désirez des amans tous parfaits, 
D'une vigoureuse viiillesic 
Kt d'une prudente jeunesse 
Recevez l'offre et les effets. 

ENTRÉE V. 

laj, fordreest interrompu par l'entrée ej Ira cagante d'uno opé- 
ratrice', qui prétend, par certaines eaujc , fards, pommades et 
autres secrets, rendre à toutes personnes la première fleur de 
Ifcauté, et se moque de celles qui vouf rhmhi r In Jrunessc ailleurs 
que dans son logis. 

Pour rOPÉRATSiCE. 

De tous les trésors dont se parc 
La terre dedans et dehors, 
Je fais un composé si rare 
Pour rembellissemcnt du corps , 
Et j'y travaille avec tant d'ordre 
Que la vieillesse n'y peut mordre. 

Je remets des gorges nouvelles , 
J'aplanis les rides du front, 
Et je rends les vieilles si belles 
Qu'on ne voit pas ce qu'elles sont ; 
Bref, je porte en ma boëtc encloses 
Les beautez » des lys et des roses. 

Que ce peuple est simple et crédule 
De penser rajeunir sa peau 

' Le mot opérateur, opéralrice, correspondait à peu près à noire mot ii'enipi' 
rique oif de charlatan. Sur les opérateurs du dix-septième sii-cle, leur genre de 
vie, les seireis merveilleux dont ils se targuaient, etc., on peut voir le cli. VII de 
notre Tableau du vieux Paris : les spectacles populaires et Us artistes des rues, 
(Dentn, in-i2.) 

' Correction de l'écriture du temps, sur notre exemplaire. Il y a /a peau té, 
dans le texte. 



DE JOUVENCE. 241 

Dans cette source ridicule ; 
Car enfin ce n'est que de l'eau , 
Et qui n'a pour toute efficace 
Que la vertu d'oster la crasse. 

ENTRÉE VI. 

La vraye Jeunesse, représentée par deux Damoiseaux , qui vien- 
nent témoigner par leur belle danse Faise qu'ils ont de n'avoir pas 
eu besoin de rajeunir. 

Pour les DEUX damoiseaux. 

Belles , dont le teint de rose 
Et dont l'âge fleurissant 
Se rit des métamorphoses 
De ce démon impuissant , 
C'est aux vieilles rinquinquées 
Que ce faux charme a masquées 
D'aimer ces vieux rajeunis; 
Nous, dont la jeunesse pure 
Est un don de la nature , 
Devons ensemble estre unis. 

EiNTRÉE VII ET DERNIÈRE. 

£e nécromantien espagnol, dans cette jeune saison, que son art 
lui promettait, mais quil a trouvée en cette avanture par une 
vertu moins trompeuse que celle de sa magie. Ses deux fidelles va- 
lets s'étonnent de se voir changés en si peu de temps, et s'en ré- 
jouissent par mille postures agréables. Trois admirateurs d'un si 
rare effet se joignent à ces trois derniers rajeunis , et tous ensem- 
ble finissent le ballet. 

PoMr /e NÉCROMANTi EN RAJEUXY. tenant à sa main une phiole 
d'eau de la foîntaine de JOUVE^CE. 

ST^XCES. 



I 



Non , la science que MéJée 

A jadis si bien possédée 

En faveur du bonhomme Éson , 

CONTEHP. DE MOMKRB. — II. 10 



242 LA FONTAINE UE JOUVENCE. 

Qiioy que l'antiquité nous clianlo. 
Ne peut avec cette eau charniante 
Estre mise en comparaison. 

Cette jeune et divine Fée 
Klève à sa porte un trophée 
De nos membres vieux et gastés, 
Pour attirer chacun qui passe : 
Jamais bouchon ' nVut plus de ^race 
Aux cabarets les plus hautes. 

Divinité que j'idohUre, 
Désormais, dessus mon tliéâtre, 
Je ne loueray que tes hauts faits. 
Tu t'en vas , mais qu'on se console , 
Messieurs, j'en oy pleine phiole, 
Et je loge près du Palais *. 



' Le bouchon , qui ne t« troavr plus guère aajoanl'tioi que dan* les vilU^px, 
était alors lYnsei^ne ordinaire drs cabarHa, m^me à Paris. Une ordonnance de 
Louis \IV, datée de io«A, preacrivail rocort Mil caliarelier* Tuuge du bmirhon ;i 
leurs portes. Les l)raorhes d'arbre et !<• oooronnes de lierre avaient été les pre- 
mières enseignes des liotetirries. 

* Os vers indiquent soit le llea où se dansait le iMlIel, so(t celai où se lennll 
Topérateur, où se débitait le rcmèdt q«l ont Intplré oe divertissemeol. 



LE 



LIBRAIRE DU PONT-NEUF 

ou 

LES ROxMANS^ 

BALLET. 
1644. 



w 



NOTICE 



LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF OU LES ROMANS. 



Il existe sur ce ballet une longue Notice de quarante-cinq pages in-8°, en 
vers burlesques, intitulée : le Ballet des romans, A M. Scarron. Cette Notice, 
réunie au j)allet, et reliée sous la même couverture dans l'exemplaire de la 
Bibliothèque impériale, raconte en détail l'hisloire de ses représentations, 
et nous n'aurons ((u'à suivre ses indications pas à pas. Elle est rédigée par 
l'auteur du ballet liii-ménrc, qui malheureusement ne s'est pas nommé. Mais 
le style et la tournure des vers rappellent tout à fait la manière de Loret, et 
divers détails semblent trahir le caractère, les amitiés et les relations du 
futur journaliste. Ce n'est là, toutefois, on le comprend bien, qu'une con- 
jecture très-vague, que nous hasardons sans y appuyer. 

Le Libraire du Pont-Neuf fut donné pour la prenùère fois le jeudi gras 
(de l'an 1644 ' ), avec les violons de la grande liande, « dans une maison 
empruntée ». Cette première représentation fut donc une sorte de représen- 
tation pul)Iiquc. Il sendjle d'ailleurs que lanteur eût à sa disposition, pour la 
circonstance, une troupe de danseurs gagés, fju'on le voit conduire avec lui, 
dans plus de dix carrosses, chez tous ceux qui désirent avoir le spectacle de 
son Imllet, et qu'il en fit ime esi>èce de commerce, et, comme on dirait au- 

' Cettî date est déterminée aussi nettement que possible par le passage de la re- 
lation où il est parlé du maréclial de Bassompierre, tout récemmeut sorti de In 
Bastille (il en était sorti en 1643), et du duc qui a fait, l'an passé, chanter deux 'l'e- 
Deum pour Tbionville et pour Rocroy (la prise de Thionville et la victoire de Uo- 
croy par le duc d'tliighien sont de 1643). Il fst vrai que l'auteur, en s'adressant ;i 
Scarron, au début de sa relation, dit que celui-ci est malade depuis quatorze ans, 
six mois et près d'une semaine : or, comme on fait dater d'ordinaire le commencement 
de la maladie de Scarron de 1638, d'après des documents qui paraissent irrécusables, 
on serait porté d'abord à reculer la représentation de ce ballet jusqu'en 1652 au moins. 
Mai» l'auteur peut se tromper sur la longueur de la maladie de Scarron, qui peut-être 
aussi remontait en réalité au delà de 1633, au moins par ses premiers germes et ses débuts. 
Il parle sans doute par ouï-dire et d'après les bruits courants, et même la préci- 
sion burlesque qu'il affecte d'apporter à son calrul,en co m ptant jusqu'aux semaines,' 
donne à entendre que c'est une plaisanterie, qui n'a d'autre but que de faire le vers 
et d'amener la rime. F,n tout ras, on sent bien que ce passage ne peut détruire ni 
même affaiblir en rien la double preuve qui se tire de l'autre, et que l'erreur de 
l'auteur, très-compréhensible dans le premier cas, est inadmissible dans le second. 



240 Noiu.i: 

joiinriiui, de siHTiiIation. Il fut dansé eiLMiito chez M"^ Gniv«^Lauiif« '. 
où le portier laissa entrer tant de ntoiide (lu'nit grand {uinre, \enu |MHn 
voir ce si>cctacle, dut s'en retourner. Alors on le représenta trés-\ile, an 
milieu du tapage et d'un tel bruit de converttlions cpie la iunsic|iic fut obli- 
gée de [Kirtir après le récit d'Apollon. La troisième exhibition du ImIIi-I 
eut lieu chez M. d'Oi-ge^al ', où, les |iorte» soigneusement cluses, il put 
se dépl(>\er à l'abri de la foule, dans une salle bien éclairée et en pré.senr> 
d'une asseuddée brillante, an milieu d«- latpielle on rem.inpinit partieidièn - 
ment la lielle Marion de l'Orme. Ces diurnes représentations eurent lieu b 
jeudi gras. 

Le dimanche sui\ant, sur le désir témoigné |tar le n>i, qui ena\ait entendu 
|Kirler, la trou|M>alla le danser au Palnis Hi>>al, ilesant la lour, et il y obtint, 
comme |>artont, un grand sucrés. Puis on \iut demander aux acteurs cl< 
se transportera la placi- Hoyale, chez nue ducbes»<-, où, mal reçus et tmité> 
avec mes«piinerie par un intendant dont l'auteur te plaint a«ee amertume, 
ils s'acquittèrent de leur lirbe sans entrain et en l'abrégeaul, tous les veu\ 
du duc d'Orléans, du dur d'Engliieii, du maréchal de iiassompierre , etc. lU 
se rendent ensuite «Inns Vite ,' chei M. d'Astrey-t'omnians, où ils Ironxeni 
tn)is princes parmi les spectateurs, et «ont largement accueillit. 

Le snir du Jundi gras, la même tro<i|>e représente le Imllet chez le car- 
dinal Mazarin, devant le pi-ince Thomas de Savoie. Klle est ensuite mandée 
au LuxemlMiurg, quoique toute la cour, sauf Madame, einpèciiée par sn 
maladie, eût déjà joui de res|>eetacle. Ki><'n elle va dans la maison de M. Por- 
tail, conseiller de cour souveraine, qui avait réuni à celte occasion tonte In 
morlellerie et quelques dames du Marais. Après tpioi, la lrou|M' se !:é|>are^. 

On voit qoe le Libraire du Pont'Nruf, ou, comme il est plut frtfiuem- 
ment désigné, le Hatlet </<•( Romans, obtint un vrai siiceèt de vogue, et que, 
si sa carrière fut courte , elle fut du moins active et glorieuse. Quoiqu'il 
n'ait )tas été fait din*ctemeiit |>our la cour, ce|M>ndant , comme il fut 
représ4>ntc plusieurs fois devant elle, nous avons pu l'admettre dans notre 
cadre. On jugera sans doute, en le lisant, que ce ballet ingénieux, dont le 
sujet appartient à la fois à la réalité et à la fantaisie, à l'observation et à 
^'imagination, n'était |>as in«ligiie de sou succès, facile du moins à coni- 
preudre pour i»eu qu'on veuilK- songer .i la variété piquante de mise eu scène 

■ Franroiie-Godet de* Moraii, femm^ dr Gravé, liear de I^UDay, qui iVtait bcau- 
coop enriclii dans )e* affaires du roi, «t depoi* marqnite de Pironea. Voir son liis- 
toire dans Tallemant des Réaax, t. VI, p. 352 et suiv. (édit. I'. l'iris et Monmer- 
qué). 

' Gèoffrpy-Lnillter, sienr d'Orgefal , cooseiller an parlement en I037, mailre drs 
requêtes en 1652 (Tallemant des néant, éd. P. l'Aris, I. VI, p. 87). rallemaut nous 
apprend que Mme d'Orgeral avait souvent bal ebei elle, et que le mari s'amusait a 
faire le maître des cérémonies et s'opposait avec vigueur à l'eatrée des importaas, 
ce qui s'accorde trés-biep avec la relation de notre auteur. 

3 II existait aussi une autre relation en vers, Épistrr du Bnllet des Uomant, que 
M. Monmerqué possédait monusrrite ( E. Kouriiier, Ui$i. du l'onl- Nt^f, p. 153,. 
Mous n'avons pu remettre la main sur cette ,£>(Wr«, et vérifler si elle différait du 
récit que nous venons d'aualjrser. 



SUR LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF. 247 

que fournissaieut les motifs des entrées. C'était un thème fait à souhait pour 
ce genre de spectacle : aussi l'abhé de Marolles a-t-il tracé, dans la suite 
de ses Mémoires ', un plan de i)allet sous le même titre, cjui a peut-être 
inspiré celui-ci. En outre, la Boutade des Comédies, publiée quelques années 
après, probahlfuient \ers 1G47^, mais (|ue nous ne reproduisons pas parce 
qu'il est douteux qu'elle ait été dansée et qu'il est certain ([u'ellc ne l'a 
pas été à la cour, rappelle le Ballet des Romans par son plan général, et par 
quelques entrées où l'on voit apparaître les mêmes personnages. 

Le ballet du Libraire du Pont-i\'euf ou des Romans (in-4'') est devenurare. 
II ne porte ni lieu ni date, ni nom d'imprimeur et de libraire. 



' Discours IX, du Ballet. 

' Nous lui donnons cette d.ite d'après celle des dernières pièces dont il y est question. 
La Sophonisbe , qui joue un rôle dans la 2'^ partie, est assurément celle de Mairct, 
reprèsentéeen 1629 et imprimée en 1635, c'est-à-dire vers la même époque que la plu- 
part des autres pièces sur lesquelles roule le ballet, et non celle de Corneille, repré- 
sentée seulement en 16G3, bien postérieurement à toutes les comédies et tragédies citées 
dans l'ouvrage. 



LE 

LIBRAIRE DU PONT-NEUF 



ou 



LES ROMANS. 



RÉCIT D'APOLLON. 

Beautez, beau chef-d'œuvre des deux, 

Dont les charmes sont tels 

Qu'ils peuvent des mortels, 

De mesme que les dieux , 

Obtenir des autels , 

Contemplez ces romans , 

Ou plutost ces amans, 

Dont, sur ma lyre , 

Je viens vous dire 

Les tourmens. 

Jamais que pour vostre plaisir 

Ces miracles d'amour 

JS'avoient receu le jour, 

lit ce mesme désir 

A causé leur retour. 

Aimez donc ces romans. 

Ou plutost ces amans , etc. 

AUX DAMES. 

Vrais et vivants portraits de la divinité , 
Illustres ennemis de nostre liberté , 
Beautez , sur la terre adorées , 
Ouvrez ces yeux brillans qui nous font soupirer; 

Mais, afin d'admirer. 
Quittez pour un moment le soin d'estre admirées. 



2jo LE LIBRAIRE DU PONT-NELF 

Ces mervcillcuv romans, qui ne peuvent lasser. 
Et dont jamais le temps ne srauroit effacer 

Ky le mérite ny la gloire, 
Viennent rendre luï hommage à vos charmes vainqueurs , 

Et prendre dans vos «'œurs 
La place qu'ils avoicnt dedans voslre mémoire. 

IS'e leur refusez pas un lieu si glorieux : 

Us n'ont receu le jour que pour plaire à vos yeux, 

Et ne viennent que |K)ur vous dire 
Qu'ils tiennent leur destin moins aimable et moins beau 

D'estre exempts du tombeau 
Que de se voir soumis aux lois de vostre empire. 

Pour le LIBRAIRE. 

extri':k 1. 

Sujet à la pluye , à la gresie , 
Selon le caprice des vents. 
J'expose aux yeux du tous venans 
Le beau métier dont je me mesie; 
Je vends des livres tous les jours 
D'histoir^, de fables, d'amours. 
Sur le Pont-Neuf où je m'arreste •, 
Et , contraire aux autres humains , 

' On connaît le vers de Boileau (Salirr \\\ i\n\ menace les mauvais ♦•'•t'^ ■•■- 
(le voir leurs ouvrages 

Parer deml-roof^ le« rrboriU 4u FuBl-Nruf. 

et là 
Occuper le loistr des laqnaM et des p«f e*. 

Une fouit' de témoii;n.iKe» centemporains nous monlrenl ill^l.llU•» sur le Ponl- 
Neuf, au (lix-septieme sUtIc, c»-» lM>ii(niini>tes en pirin vent, reji-ié» anjourtriiui 
sur les parapets de» quai». Il» > rai>aient un commerce assez iin}M)rlarit pour avoir 
excité à diverses reprises la julousif de» libraires en Imuliqu»', ifiii parvinrent, en 
I0i9, à ol)lenir contre eux un arrél d'expulsion, exécuté seulement (|ui-I(|ue temps 
après. La politique, la morale et la rili;;ion se réunirent plus d'une fois pour 
sévir contre ces étalagistes, qui étaient soup<;onnés de vendre sous main des livres 
dangereux ou licencieux. Sous la Fronde, c'est par eux surtout que se propa- 
geaient les milliers de libelles contre >l.iz.irin; plus tard, âpre» la révocation de 
l'édildelSantes.on les persécuta parcequ'ils vendaienldes ouvrages prot*^stant8, el La 
Reynieécrivait à un commissaire de jeterdans laSeinetous les livresqu'il trouverait 
sur le Ponl-Neuf. Il y eut encore de nombreuses ordonnances au dix- huitième siècle 
(8 octobre l"l.i;28 octobre 1721; sentence de police du i:. nov. 1737) pour défendre 
les étalages et l)ouliques portatives de livres. Il semble, d'après ce ballet, que, du 
moins en iCii, c'était surtout de romans qu'on faisait commerce en cet endroit. 



ou LES ROMANS. 251 

J'ay de la science en mes mains 
Mais je n'en ay point dans ma teste 



Pour deux péda^s. 

ENTRÉE II. 

Nous avons sous nostre calotte , 

Ou plutost sous nostre bonnet. 

Un esprit plus riche et plus net 

Que ne l'eut jamais Aristotc. 

Sénèque, Socrate et Platon, 

Assez habiles, ce dit-on , 
jS'étoient que des chardons et nous sommes des roses ; 

Brer, sans trahir la vérité, 
Nous pouvons nous vanter de scavoir toutes choses , 

Si ce n'est la civilité '. 

Pour AMAUIS, OBIANE et DABIOLETTE ». 

ENTRÉE III. 

Je suis ce héros merveilleux 
Dont la main brisa tant de testes , 



' Le pédant, si souvent exploité dans noire vieille coméilie et dans toute la lilté- 
ralure familière du dix-sepliéme siècle, surtout avant iccn, est représenté partout 
comme un élre sale, dégoiitanl, sans usage et sans polilcs.se. V, te Ci/dias de Théo- 
phile, dans ses FragmenU d'Histoire comiq ; le Barbon de Balzac, le Pédant joue 
de Cyrano, etc. 

- Il s'agit ici d'Amadis de Gaule, la lige de tous les autres Amailis. Dans le 
célèbre roman de chevalerie qui porte ce litre, et dont la composition remonte 
au (jualorzième siècle, quoique la plus ancienne rédaction qu'on en ait soit celle du 
poète espagnol Garcia Ordofiez de Montalvo, publiée seulement en I5l(>, Oriane 
est la tille de Lisvart et de Brisène. Elle est aimée d'Amadis, qui se fait son che- 
valier, et, pour mériter sa main, accomplit les plus grands exploits. Dans le même 
roman, Dariolette, suivante d'Kli.senne , fille du roi Carinter, est la conlidente et 
Ventrtmetleme de ses amours. Aussi son nom était- il passé en proverbe : on disait 
une dariolette, pour une entremetteuse (Scarron, firr/. Irav I. IV; Régnier a 
même employé le mol duriolet. Salir. V). VAmudis avait gardé une grande 
renommée, et on le considérait omme le type du roman chevaleresque : on voit 
par les iVemoiçes de M'nc de Motteville, les Lettres de M"ie de Sévigné, etc., 
qu'on le lisait encore beaucoup. 11 n'est pas besoin de dire qu'on avait traduit plu- 
sieurs fois VAmadis de Gaule dans notre langue, depuis Nicolas d'UerIjeray, sieur 
des Ëssarts, qui commença à le faire eo l&io. 



252 LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF 

Et sceut anrester les conquestes 

De mille géans orpicilloux. 

Mes coups, pareils aux coups de foudre, 

Ont réduit des villes en poudre; 
L'Espagne a mille fois imploré ma mercy, 
Ses guerriers ont trouvé ma défaite impossible. 
Et, sans cette beauté qui m'arcompague icy, 
Jepouvois emporter le titre d'Invincible. 

Pour iet CHKVALIEHS DB LA TABLE HONUE '. 

ENTIlKE IV. 

Quoy qu'on puisse dire de nous , 
Quand nostre main est occupée 
A tenir le verre ou ré{)ée, 
Nous faisons confesser à tous 
Qu'il n'est rien si beau dans le monde 
Que l'ordre de la Table Ronde. 

Pour le CHEVALIER DU SOLEIL '. 

KNTTU'E V. 

Je suis chevalier du Soleil 
Seulement pour ce que j'adore 
Une jeune beauté dont l'éclat nompareil 

• Allusion aux romans d'avenlure dits de la Tnhip Ronde, qui forment un cycle 
complet, comprenant les romans du sain! Ciraal, de Tristan, de Lancelot, (l<^ Merlin, 
de la mort d'Arthur, de Percerai le (lillois, etc., etc. (V. Cli. d'Héricault. Kxnai 
sur l'origine de répopée française, In-S', p. *8). Celle locution : Ordre de la Table 
ronde, chevaliers de lu Table Ronde, se prêtait al.M'menl à un é<|ui\oque dont les 
auteurs comiques et familiers du dix-ieplième siècle ne se font pas faute. Dans 
VEntrée magnifique de Bncchiu aver .V*»« Uimunrhr groMc '1027, in-4*}, on 
voit fi;;urer le Grand Maître des ctievaliert de la Table Ronde parmi les courriers 
de Bacchus. 

' VJdmirable histoire du Chevalier du Soleil, Pari», 1620. 8 vol. In-S", par Fr. 
de Rosset, (un deceux qui ont mis le plus à contribution la littérature romanesque 
de l'Espagne, si fort à la mode alors en France) est une traduction ou plutôt une 
imitation d'un ouvrage d'Otunez de Calahorra. Elle tient lignement sa place 
parmi les romans de chevalerie. On vit plusieurs fois figurer les Chmiliers du 
Soleil dans les fêtes, tournois et divertissements de la cour, particulièrement dans 
le grand carrousel qui eut lieu sur la place Royale en t6I2, en l'honneur du 
mariage résolu de Louis XIII. (V. le Roman des Chevaliers de la Gloii-e, par 
Rosset, 1CI6, in-i"). 



ou LES ROMANS. 253 

Efface le teint de l'Aurore; 
A ce père du jour elle a mille rapports : 
Elle fait sur les cœurs ce qu'il fait sur les corps , 
Et lance une chaleur eu miracles féconde ; 
Mais encore en un point ils S3 rapportent mieux : 

11 est unique dans les cieux , 

Elle est unique dans le monde. 

Pour ASTRÉE et CELADOX '. 

ENTRÉE VI. 

Qui pourroit lire dans nostre ame 
Où l'amour compatit avecque la vertu , 

Y verroit le vice abattu 
Sous l'elTort glorieux d'une pudique flamme. 

L'histoire de nos passions 

Des plus brutales nations 
A banny mille fois le crime et l'inconstance, 
Et, malgré des jaloux injustes et puissans , 

Sous les armes de l'innocence 
Nous avons triomphé de l'injure des ans. 

Poîtr /'ALGOLJiziL oîi le sergent '. 

ENTRÉE VII. 

Ces quatre démons qui m'obsèdent 
Voudroient bien entrer dans mon corps , 
Mais il faut que les petits cèdent 
Et prennent la loy des plus forts. 
Je suis le vray démon qui tourmente les hommes : 
.Te n'épargne au temps où nous sommes, 
Les riches ny les indigens ; 



' Tout le monde connaît VAstrée d'Honoré d'Urfé, dont le !«' volume parut en 
1610, et le nom du herger Céladon, l'un des principaux personnages du roman, 
devenu le type proverbial de l'amour pur et lidèle. Il n'est pas besoin de rappeler 
le succès inouï de cet ouvrage, et l'intluence durable qu'il exerça sur la littéra- 
ture et même sur les mœurs dans la première moitié du dix septième siècle. 

' L'algouazil est un des personnages les plus habituels des romans picaresques 
et de Don Quichotte. Il est très-probablement fait allusion ici à Vi4lyouazil dé- 
moniaque, qui est l'une des Fisions du célèbre écrivain espagnol Quevedo, si lu 
et si souvent imité alors. 



254 LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF 

Tout me luit, personiu' no m'aime, 
Et je crois que, dans IVnfVr incsme , 
Les diables craignent les sergeus- 



l'uni- MKLI.USINE '. 

ENTRÉE MIL 

Je suis Pillustre Mellusine 
Qui brille d'un éclat qu'on ne sonuroit teniir, 

Kt qui , d'uno œillade divine , 
Pénètre le secret des choses à venir 

J'aime à prononcer mes présages 

Sous mille dit'Ierens visagi^s : 
Cette diversité rend mes esprits contens; 

Mais je n'affecte l'inconstance 
Que pour ce qu'il n'est point de plus grande prudence 

Que de changer selon le temps. 

Pour LKS QUATRE FILS AYMON *. 

F.NnU'K TX. 

Juin ci niiiri titili> miiiiiiii-a iit'lilfS 

Pour défendre l'honneur des dames, 
Kt punir ces hommes infâmes 
Par qui les bons sont opprimés. 
Par mille et mille exploits de guerre 
Nous allons subjuguer la terre, 
Kt sommes quatre justement 
Afin que noslre épéc, en conquestes féconde, 



' l* Roman de Millux' , . . ' pour auteur Jenu 

(in-folio golliique). L-es diverses e<liiions de cet ouvrage dirrëront coniiidéraliie- 
ment entre elles. On sait que le nom de Mélusioe est resté comme type de m.igi- 
cienne et devincn-sse. 

' L'histoire des quatre iils Aymon est une vieille clianson de geste, empreinlr 
au plus haut point de la marque féodale, dont le plus ancien texte «ulrtistanl est 
un manuscrit du treizième siècle, mais qui ne fut imprimée pour la première fols 
que sur la lin du siècle suivant Huon de Villeneuve en a fait son roman, Iteaucoup 
plus connu que l'original. L'histoire des quatre Iils Aymon, sous les formes di- 
verses qu'elle a revêtues, fut toujours très-populaire, et il en existe dans la Bi- 
bliothèque Bleue une version abrégée , qui se vend encore à grand nombre d^ 
les campagnes, par le moyen du colportage. 



ou LES ^MAxNS. 255 

Pluslost et plus également 
Puisse faire entre nous le partage du monde. 



Pour l'illustre bassa '. 
ENTRÉE X. 

Si jamais quelques avantures 

Ont donné de l'étonnement , 

Mon sort doit estre asseurément 

Mémorable aux races futures : 
Sans offenser ma flamme ou la loy que je tiens, 
J'ay servy l'Ottoman, j'ay scrvy ks chrétiens, 
Kt me suis fait l'objet d'une histoire bien ample; 

Aussi n'est-il de nation 
Qui ne trouve Ibrahim pour un parfaict exemple 

D'amour et de religion. 

Pour DOM GCICHOT '. 

ENTRÉE XI. 

Enflé d'une ardeur héroïque 

Et d'un courage sans pareil , 

J'ay rendu ma gloire publique 
Et me suis fait cognoistre autant que le Soleil. 

On chante par toute la terre 

Mes exploits d'amour et de guerre. 
Ainsi que mes desseins mon pouvoir est divin , 
Jusque-là que mou bras , sans chercher d'assistance 

Qu'en ma seule vaillance 
A répandu le sang de trente rauids de vin. 



' Ibrahim, on Villii.slre Bassa, roman en 4 volumes, publié en 1641 par Mlle de 
Scutléry, sous le nom de son frère. L'année suivante, Scudéry en avait lire une 
tragi-comédie en 5 actes, sous le même litre. 

^ C'cst-Jï-dire Don iQnicholle. La 1" partie du roman de Cervantes avait paru 
en 1C05 et la seconde en IC15. £omme la plupart des ouvrajies espagnols, il avait 
été traduit presque aussitôt après son apparition, la l" partie en leic, par César 
Oudin (Jean Fouel, in-s"), la 2*^ par Rosset en 1618. Je n'ai pas besoin d'expliquer 
à quelles scènes du clief d'œuvre de Cervantes font allusion plus loin les vers 
pour Sancbo Pança, 



2ÔC LE LIBHAIRE'DU PONT-NEUF 

Pour SAIfCBO PANÇA. 

Monté dessus une bourique , 

Avec un effroy sans pareil, 

Tay rendu ma honte (uiblique. 
Et ne me suis couché non plus que le Soleil. 

On chante par toute la terre 

Les exploits que j'ay faits au verre, 
Jusque-là que mon nez n'est plus qu'un gros bouton ; 
Mais je ne suis repu que d'espoirs infertiles. 

Car, lorsqu'on me promet des isles, 
Je ne rerois jamais que des coups de baston. 

Pour DIANE de mo.xtemajor <. 

ENTUÉE XII. 

Je ne suis pas cette Diane 

Dont jadis un chasseur profane 
Dans le cristal de l'onde admira les appas ; 

J'ay quelque avantage sur elle, 
Car son propre destin l'exempta du trépas, 
Et rien que ma vertu ne me rend immortelle. 

Pour CARDE.MO, le BEBGKB EXTHAVAGAST et BUSCON *. 

extri'j: xiii. 

Nostre habit comme nostre danse 
Fait bien voir que nous sommes fous ; 

' La Viane par GeorgfS de Montemayor ( 1542), plus connue sou« le nom de Diaut 
(le Montemayor, par la réuiùun du nom de l'auteur au titre du li%re , est I'ud de» 
plus célèbres romani pa&(uraux du teiiléme siècle. Cervantes a rendu un hommnge 
ilalteur à cet ouvrage en le (aidant épargner par le curé, dans l'auto-da-fé ou 
périssent tant d'autres romans. Il avait ete IraduU par Gdin dés ir>7H. 

' Cardenio est an des personnages épisodiques de la première partie de IJnn 
Quichotte : on sait que c'est un fou par amour rencontré par le clievalicr de In 
Manche dans la montagne Notre. Pichon l'avait mis en scène en 10-29 dans su 
tragi-comédie des Folies de Cnnletiio, ta 5 actes, en vers 'Paris, T.irga, 1030, 
in 8°;. — Ch. Sorel a publié en 1027 son romao du Uergt^ cxlravar/iiiit, évidente 
imitation de Don Quichotte, ou il retrace l'Iiistnire de Lysis, devenu fou pour 
avoir trop lu de pastorales el pris leurs invention:» au sérieux. (> roman, aujour- 
d'tiui bien oublié, était encore très en vogue au moment de la publiralion de ce 
ballet, et en 1653, Th. Corneille en tir.iil ^a pastorale burlesque qui porle le même 
litre. — Enlin Buscon est le héros d'un romd;i picaresque de Quevedo : Le Grand 
Tacano, ou Histoire de don Pablo de Séyoïie, turnommd l'.4veHliir.er Buscon. 



ou LES ROMANS. 257 

jMais ce mal à toute la France 
Est conimuu aussi bien qu'à nous : 
Qui fait le sot pour une sotte , 
Qui d'un teint brun fait sa marotte, 
Qui pour la blanebe a du dessein ; 
Enfin nostre raison est telle : 
Si l'amour blesse la cervelle. 
Qui se peut vanter d'estre sain? 



Pour ŒSOPE. 

ENTRÉE XIV. 

Que les hommes sont misérables! 
On m'a précipité pour avoir dit des fables ; 
Jugez comment on m'eust traité 
Si j'eusse dit la vérité. 

Pour les AMANS VOLAGES, AUX DAMES. 

ENTRÉE XV. 

Il ne s'écoule heure ny jour 
Que nous ne contractions des amitiez nouvelles, 

Et nous n'affectons en amour 

Que la qualité d'infidelles : 
La Foy, cette déesse à qui tous les mortels 
Doivent offrir des vœux et dresser des autels , 
Ne sçauroit éveiller nos âmes assoupies ; 

Mais , par un désordre fatal , 

iS'ous ne sommes que les copies 

Dont vous estes l'original «. 

' Ici sont intercalées quelques strophes italiennes , sous le litre de : Récit deà 
comédiens italiens. 



V:ONTEMP. DE MOUMtE. — II. 17 



258 LE LIBRAIRE DU PONT-NEUF 

Pour ousMAX ', aux dames. 

FXTHF'IE XVI. 

Beaux yni\, m >ous étonnez pas 
De voir ma mine lioursoufllfe : 
C'est d'un busq et non d'un repas 
Qw ma panse jwroisl enflée. 
Je ne me repais tout le jour 
Si ce n'est de faste et d'amour, 
Kl le plus souvent je me couche 
Avec ce fascheux accident 
J)e n'avoir rien mis dans ma bouche 
Que le bout de mon curcdent. 

Pour la BILLE ÉCYPTIBÎCMB *. 

ENTUl'K XMI. 

Une conduite glorieuse, 
Malgré cent obstacles divers, 
Me fait voir à tout l'univers 
D'effet et de nom précieuse : 
On me vola subtilement, 
Mais , depuis ce fascheux moment , 
En l'art de m'en venger je suis bien si sçavaote 
Que nul homme ne se présente 
A qui , par un charme vainqueur, 
Je ne vole le cœur. 

Pour le SBIGXOB A^iDRKZ ^. 

Hélas ! qu'Amour a de puissance ! 
Je ^rs une errante beauté, 

■ Guzman éTAlfarache, roman espaguol par Malteo Alemau (1609), qae Le Saf(e 
a naturalisé en français 

' C'est le litre porté par une Nourelie de Cervantes : la GUanillu dr. Madrid, dont 
Hardy, en I6I5, et Sallebray, en lf.V2, ont Uré cliacun une tra^i comédie sous W. 
litre de la Belle Égijptiemie. Les Nouvelles de Cervantes avaient élé publiées pour 
la première fois en français proliatjlemenl en lOlb (le privilénc est de novembre 
I6I4), traduites, les si\ premières par Rosset, et les six autres par d'Audiguier. 

^ Nom de guerre du Jeune ;gentilt)omme amoureui de la Iwhémiennc, où, 
comme on disait alors, de l'ÉgypIienne Préciosa , dans la Nouvelle de Cer- 
vantes. 



ou LES ROMANS. . 25S 

Et sous un habit emprunté , 
Pour plaire à mes désirs je trahis ma naissance ; 

Pour un destin capricieux 
Avec des vagabonds je cours en divers lieux , 
Et fais des laschetez que ma flamme authorise • 

]N'est-ce pas un double malheur? 

J'ay perdu jusqu'à ma franchise » 

Et je passe pour un voleur. 

Trio logogriphigeoîs. 

Ut re mi fa sol sol re mi fa , 
Alcaminanda romanti Calliparifa 
Gran nazo mostrara mollinero 
Et beherto farfanti cimusi , 
Et almenalo deviassol, 
In re mi fa sol re mi fa sol. 

Poitr les FEMMES ILLUSTRES ^ 

* ENTRÉE XVIII. 

Bien que tout le monde ait vanté 

Les charmes de nostre visage , 

Chacun sçait que nostre courage 

Fut plus grand que nostre beauté. 
Vous qui cherchez un rang parmy les immortelles, 

Il ne sufDt pas d'estre belles, 
Il faut pour triompher avoir bien combattu : 

Apprenez donc, par nostre histoire, 
Qu'on ne sçauroit entrer au Temple de la Gloire 

Que par celuy de la Vertu. 

' Ma liberté. 

' II avait paru à celte époque plusieurs ouvrages sur les femipfs illustres, les 
uns profanes, comme les Fk$ des Dames illustres , par Brantôme; les autres sa- 
crés, comme les Fies des très-illustres et très-saintes Dames vierges et martyres, 
par Ballesdens (1635, in-8°). Nous ne savons auquel de ces ouvrages il est fait 
allusion ici, et il est même possible qu'il ne soit fuit allusion à aucun d'eux. 



FIN. 



17. 



L'ORACLE 

D£ LA 

SYBILE DE PANSOUST, 

BALLET. 
1645. 



NOTICE 

SUR LE BALLET DE L'ORACLE 
DE LA SYBILE DE PAISSOUST. 



Voici lia (les ))allels tle la cour de Gaston , puisque nous sommes avertis 
par le titre même qu'il fut dansé â l'Hôtel du Luxembourg. 11 est vrai qu'on 
le dansa aussi au Palais-Royal, d'après les indications du titre ; mais quoi- 
((ue, par resjjcct et pour sui\re les lois de l'étiquette, les libraires aient dû 
écrire le nom du Palais-Rojal avant celui du Luxembourg, peut-être fut-il 
donné d'abord dans ce dernier lieu ; il est vraisemblable du moins qu'on le fit 
surtout en vue de la cour de Gaston, autant qu'il est permis d'en juger par 
tout ce que nous savons de cette cour, et par la lecture du ballet même, qui 
présente toute la physionomie des divertissements représentés dans le cercle 
de ce prince, avec moins d'obscénité toutefois, parce qu'il devait passer aussi 
sous les yeux de la régente et du jeune roi. Louis XIV n'avait alors que 
sept ans, et Gaston était le seul prince du sang qui pût conserver chez lui 
d'une façon ininterrompue les traditions du règue précédent sur ce point. On 
remarquera, d'ailleui-s, que le livret n'a point paru chez Ballard, qui, en sa 
qualité de seul imprimeur du roi pour la musique, avait le privilège ex- 
clusif de publier les ballets dansés à la cour royale. 

La versification en est assez bonne, et le style trahit une main exercée. 

Le sujet est tiré du livre III de Rabelais, dont l'ouvrage a tant fourni aux 
ballets burlesques, aux farces et aux comédies du dix-septième siècle. C'est 
ainsi ([u'il existe encore la Bouffonnerie rabeleisque, dansée sept ans aupa- 
ravant, le Ballet des Pantagruelistes, le Ballet de la vénérable sybile de Pan- 
soust de Rabelais (tous deux in-'i", s. d. etc.) 

Le Ballet de l'Oracle de la sybile de Pansoust est très-rare , et n'a même 
pas été connu de Bcauchamps, qui ne le mentionne nulle part dans ses Re- 
cherclies sur les théâtres. Il a été publié à Paris , chez Jean Bessin, rue de 
Reims, près la porte du collège, avec permission (1G45). 

Parmi les principaux courtisans qui dansèrent dans ce ballet, et dont les 
noms sont indiqués en marge du livret, nous remarquons MM. de Brion , 
de Saint-Agnan, de Gcnlis, de Luynes, d'Aluy, de Saintot, d^ Rouennez, de" 
Comenge (nous ne changeons rien à l'orthographe), de Monglàs, de Clin- 
chant, etc., (pic nous retr<5uverons pour la plupart dans les ballets de la cour 
du roi. 



L'OR^G LE 



DE LA 



SYBILE DE PANSOUST. 



BALLET DR LA SYBILE DE PAN SOUST. 
RÉCIT 

De /a Renommée, accompagnée de la Curiosité et de la Vérité. 

Je suis l'illustre vagaboude 
Qui fait valoir tous les exploits. 
Et publie avec mes cent voix 
Toutes les merveilles du moude : 
J'en vois beaucoup icy ; mais que n'ay-je autant d'yeux 
Que de langues , pour les voir mieux ! 

Combien de Déitez mortelles 
Ont icy des charmes divers ! 
Si je dis par tout l'univers 
A peu près comme elles sont belles, 
Je porte de leur part un trépas tout certain 
A la moitié du genre humain. 

Que partout les armes se posent. 
Que la valeur se trouve à bout, ' * 

Qu'on ne fasse plus rien du tout, 
Que les conquérants se reposent : 
Tant que de si beaux yeux auront de quoy brusier, 
J'auray toujours de quoy parler. 



266 L'ORACLE 

ENTHKF l. 

in MARÉCHAL DES Loois et trois KOI KHiF.ns viennent marquer les 
logis de Pnnurgp et de sa suite. 

AiiX. UAMES. 

Belles, dont la rigueur maltraite les amans. 
Lorsque vous nous voyez marquer des logemens 
Pour ceux qui sur nos soins leur domicile foudent, 
A voir un procédé si remply d'amitié. 
Je ne S4;ais comme quoy vous n'avez point pitié 
Des pauvres gens qui se morfondent. 

E^TIIËE H. 

La SYBILE Pansoust ■ suivie de deux MAniciENNBS, nommées 
Abmidb et Urgande la dkcoonue '. 

AUX UAME8. 

Je vois dans le futur 
Et sçais tcniir Tazur 
Dont le ciel se colore. 
Je fais partout éclore 
Ou les maux ou les biens. 
J'ay de puissantes armes, 
Et toutefois je tiens 
Le moindre de vos charmes 
Plus fort que tous les miens. 

La sybile et sa suite rentrent dans un antre dont elles étaient 
sorties. 

' Voir Rabelais, 1. III, ch. XVI et suivants. Pantagruel, consult« par PanurRC 
pour savoir s'il se doit marier, l'envoie à la sibylle : « Ou m'a dit qu'a Panzoust, 
près le Croulay ( vjllage situé a deux lieue» de Cliinon ), est une sibylle très- 
insigne, laquelle prédit toutes choses futures : prenez, Ëpistemoa de» compagnie 
et TOUS transportez par devers elle, et oyez ce que vous dira. » 

* Urgande la déconnue esl une magicienne qui joue un grand rôle dana 1'//- 
madis de Gaule, comme Armide dans le poC*me du Tasse. 



DE LA SYBILE DE PANSOL'ST. 267 

ENTRÉE m. * 

Kabelâis va consulter sur le sucrez du ballet, et revient don- 
nant les vers du ballet. 

Je viens consulter la sorcière 
Pour scavoir, touchant ce ballet, 
Dont on prit chez moy la matière, 
SMl doit estre agréable ou laid. 

RÉPONSE DE l'OBA.CLE. 

Il n'est pas juste qu'il se flatte 
De l'espoir de donner plaisir : 
On l'entreprit trop à la haste 
On le dance trop à loisir. 

ENTllÉE IV. 

Panurge, avec deux de ses compagnons, consultant les docteurs 
s'il se doit marier ou non. 

Je ne sçais si le mariage 
Est le parti qu'il me faudroit : 
Les uns l'appellent une cage, 
D'autres le nomment tout à droit 
Le grand chemiu du cocuage. 
« Il n'est rien tel que le ménage » , 
Dit l'un ; l'autre : « Romps-toi le cou 
Plutost que d'entrer en servage ». 
Si je me lie ou me dégage, 
A vostre avis, seray-je fou ? 
A vostre avis, seray-je sage ? 



2gg L'ORACLE 

KNTHIvK V. 
Le docteur OEsope, Cljas et Galliejt, consultans • pour Panurgc 

La question est grande, et, pour y pouvoir mordre 

Le philosophe est trop (loùet » ; 
Et voilà sur ce point, dont Ton fait un jouet , 

La jurisprudence en désordre 

Et la médecine au rouet '. 

BÉPOXSE DE l'OBACLB A PANURGE. 

Si ta maistresse est jeune et belle, 
Tasche de n'en pas mal user ; 
Mais te mariant avec elle, 
Garde-toy bien de l'épouser. 

ENTRÉE VL 

Cinq jeunes débalchbs, qui ayant mangé tout leur bien vont 
consulter la sybilb pour trouver les moyens de par oistre invisibles 
à leurs créanciers. 

Ha! que la débauche est fimeste ! 
Nous avons, sans nous en vanter, 
Dévoré tout, et ne nous reste 
Rien que le dessein d'emprunter. 
De sçavoir où s'est dispersée 
La somme trop tost dépensée, 

■ Donnant une consultation. Otle entrée se rapporte au cliapiire XXIX de Ra- 
belais (l. Ill) : Comment Pantagruel fait assemblée d'un théologien, d'un inédeclD, 
d'un légiste et d'un philosophe, pour la perplexité de Panurge. 

= C'était alors, et même encore plus tard, la forme de notre mot actuel yiMW. 
[Dicllonn. de Furetière.) 

* « On dit proverbialement qu'on a mit un homme au rouet, pour dire qu'on 
l'a déconcerté, qu'il ne sait plus que faire ni que dire. • ( Diclionn. de Fure- 
tière et de Leroux ) : * 

Il mettra mon clerc au rouet. 

( R. Belleau, la Reconnue, IV, se. 4 ) 

Il y a là une métaphore analogue à celle de faire tomber en quenouille. 



DE LA SYBILE DE PANSOUST^ 2C9 

Ce n'est pas un trop grand secret : 
La moitié de notre escarcelle 
Est demeurée au cabaret, 
Et l'autre chez la damoiselle. 

Nous n'avons pas le double en poche, 
Quoyque nous soyons fort pimpans, 
Et ce nous est un dur reproche 
De vivre un jour à nos dépens. 
La chemise à demy tirée 
Et l'épaule toute poudrée, 
Nostre bonne mine en séduit; 
jMais aussi ce qui nous poignarde. 
C'est que le créancier nous suit 
Lorsque la dame nous regarde. 

RÉPONSE DE l'oracle. 

Je vous conseillerois de rendre 
Pour voir ces messieurs moins pressans, 
Mais vous ne pouvez rien comprendre 
A l'obscurité de mon sens. 

ENTRÉE VII. 

Deux vieilles G xvves, qui viennent consulter la sybilh pour ap- 
prendre (Telle la Fontainecle Jouvence, ou le remède à la vieillesse^. 

Nous avons bien de l'âge, et désirons pourtant 

N'en paroistre pas tant ; 
II nous vient tous les jours quelque rides nouvelles. 

Et voulons estre belles. 
Nous avons résolu de faire nos efforts 

A rebaslir nos corps. 
Et, bien que nous soyons vieilles comme nous sommes, 

Nous voulons plaire aux hompies. 

RÉPONSE J)E l'oracle. 

Comme là nécessilé presse 
Et que le siècle est indigent, 

' Voir plus haut le Ballet de la Fontaine de Jouvence. 



270 L'ORACLE 

Si vous voulez de la jeunesse, . 
Vous en aurez pour votre argent. 

ENTUF'K Mil. 

U Amant infortuné qui cherche le secret de plaire. 

Je suis fait comme un autre, et dans cliaqu»- maison 
J'ayme, et ne suis souffert de brune ny de blonde : 
Ou je suis un fascbcux , ou certes j'ay raison 
De croire qu'il n'est pas une coquette au monde. 
Il n'est point de jaloux qui pense à me détruire : 
Il me laisse sa femme, alors qu'il m'aperroit, 
Et la laisse sans craindre, encorque, pour lui nuire, 
J'aye l'intention comme il faut qu'elle soit. 
Que je marebe sans suite, et qu'entre cbien et loup, 
Le manteau sur le nez, je monte ou je dévale. 
Messieurs les médisans n'y gagnent pas beaucoup. 
Et je n'ay peur de rien quand je crains le scandale. 
Enfin, X'ay beau languir parmy les douces flammes, 
Ny mes pas ny mes soins ne peuvent obliger, 
Et je rencontrerois plutost toutes les femmes 
 rheure de la mort qu'à l'heure du berger. 

RÉPONSE DE l'oBACLE. 

Pour bien faire ce qu'on veut faire, 
Il faut la grâce et la Façon ; 
Mais, de crainte de vous déplaire, 
Je vous renvoyé à la chanson. 

RÉCIT 

De la chanson dC Amant infortuné^ etc. ' 

ENTRÉE IX. 

Une FEMME WRE, Conduite par deux vignerons yvres, qui vont à 
la SYBiLE pour voir si les vignes gèleront. . 



Si les vignes s'en vont geler , 
Qu'est-ce qui nous peut consoler 



' Peal-élre la même (|ue celle d'^mon» infortunés, dont on peut voir le timbre 
dans le Recueil de Maurepas {ylirs notés, 1. 1, f. 53). 



DE LA SYBILE DE PANSOUST. 271 

En cette vie infortunée ? . ' . 

Toutefois, grâce au bon destin, 
Nous en avons pris ce matin 
Pour tout le reste de l'année. 

BÉPONSE DE l'oracle. 

Si tous les fous et les yvrognes 
Ont don de prophétie en soy, 
Vous pouvez passer à vos trognes. 
Pour plus grands oracles que moy. 

ENTRÉE X. 

Le ROY An ARC HE, sur wie brouette, assis dessus un tonneau, 
suivy des siens. 

Moy qui suis un grand potentat, 
A qui tant de fortune et d'honneur on souhaite. 
Et qui nie puis vanter, remplissant ma brouette. 

Que je remplis tout mon état, 
Que je sçache en un mot ou mon gain ou ma perte, 
Que deviendray-je enfin ? 

RÉPONSE DE l'oracle. 

• Pileur de sauce verte. 

ENTRÉE XL 

Deux aveugles cojiduits par deux boiteuses bossues, qui vont 
chercher l'oracle. 

Nous sommes tous quatre en posture 
De faire des souhaits de bizarre nature, 
Et n'avons seulement besoin, pour estre mieux. 

Que de jambes et d'yeux. 

réponse de l'oracle. 

Courage! Bien que l'un boite'. 
Et qu'à l'autre tout soit deuil , 



272 L'ORACLE 

Dès que l'un ouvrira l'œil, 
L'autre aura la jambe droite. 



ENTRÉE XII. 
PoLEx ANDRE ctsa suite cherchant i'/sle inaccessible '. 

J'ay veu la mer, jay veu la terre, 

J'ay fait la paix, j'av Tait la guerre, 
Tantost à la campnsue et tantost à la cour; 
Je me suis eu cent litux trausporté daus peu d'heure, 
Et je n'ay sceu jamais arriver où demeure 
L'illustre objet de mon amour. 

RÉPONSE DE l'oracle. 

Tu dois, à ce que je prévoy, 
Continuer daus ta poursuite : 
Un aveugle 'y voit mieux que moy, 
Kt tu dépens de sa conduite. 

ENTRÉE Xlîî. 

Febnani) ^Iendez PijiTO, avec deux matelots, consultant l'o- 
racle sur la découverte de Cisle de Calaniplutj ^. • 

Je ne crains perte ni naufrage, 
Et dans le plus fort de l'orage 
C'est où j'ay l'esprit le plus sain : 
En vain Neptune se courrouce, 
H faut que sa fureur s'émoussc 
Contre mon illustre dessein. 



■ Le principal nœad (la roman de Po/exant/rr, par Gomberville (1032, 4 vul. 
Jn-4° ], est la recherche de Pile invisible, où le prince veut trouver V iljiugln 
objet de son amour. 

•* L'Amour. 

2 Fernan ou plutôt Fernào Mendez Piiilo est un célèi)re voyageur portu- 
gais du seizième siècle, dont la relation (^Peregrlnaçam, publiée pour la première 
fois en IGH] eut un succès prodigieux et fut traduite dans presque toules les 
langues de l'Europe. 



DE LA SIBYLE DE PANSOUST. 273 

BÉPONSE DE l'oBACLE. 

Vous aurez bientost fait conqueste 
De l'Isle et de ses habitans, 
Si vous jurez dans la tempeste 
Et priez Dieu dans le beau temps. 

ENTRÉE XIV. 
Deux CHEVALIERS EBBAiss cherchant leurs maistresses. 

Nos mains au combat animées 
Ont saccagé plaines et monts, 
Nous avons jousté sur les ponts, 
Nous avons défait les armées. 
Il n'est ny monstre ny géant 
Que nous n'ayons misa néant 
Par nos fatigues et nos veilles ; 
. Mais nous ne trouvons point les palais enchantés 
Où régnent ces deux déitez 
Qui nous font faire ces merveilles. 

BÉPONSE DE l'oracle. 

Sortez du royaume des Fables, 
Et coulez-vous, sans dire mot. 
Au logement des Incurables 
Que vous a marqué don Quichot. 

ENTRÉE XV. 

Les IMMODESTES ', Consultant quand le bon temps reviendra. 

Que l'on néglige nos talens ! 
J'ay veu que nous étions trop riches 
Quand nous n'avions que deux chalans , 
Pourveu qu'ils ne fussent point chiches. 
O que de malédiction 

• On découvrira aisémont , par la lecture des vers, ce que>ignilie au juste 
ceUe dénomination pudique. La vacation était gàlée par la guerre avec l'Espagne. 

CONTEMP. DE MOLIÈRE. — U. 18 



274 L'ORACLK 

Tombe sur la vncatioii 
Et rend le métier inutile! 
A présent je ne ponso pas 
Que tous les péchez de la ville 
Nous peussent fournir un repas. 

RÉPONSE DE l'oracle. 

Sans en)harrasscr ni confondre 
Vostre jugement éperdu, 
Tout ce dont je vous puis répondre 
Est un commissaire assidu. 

ENTRh'K XVI. 

Trois DoRiM^NES ', qui cherchent la bonne fortune chez la Sibyle. 

Nous avons les yeux assez doux, 
Et ne manquons point de mérite ; 
Mais la plus sévère de nous 
ÎN 'est pas autrement hypocrite. 
Nous n'affectons point de sçavoir 
Les lois d'honneur ny du devoir ; 
Mais, malheureuses que nous sommes, 
On se plaint de nous à loisir, 
Et cependant il est peu d'hommes 
A qui nous n'ayons fait plaisir. 

RÉPONSE DE l'oracle. 

Mettez vostre argent à la banque 
Et prenez visle le galop : 
Aussi bien le Canada manque 
De ce que Paris a de trop '. 



■ Ce mot est pris ici pour cotiuelte et même un peu plus que cela. On voit 
que Molière n'avait pas clioisi le nom au hasard, quand il appela Dorimèoe la 
marquise du Bourgeois gtntil homme. 

^ On transportait les tilles de mauvaise vie au Canada. Les deux jeunes Hol- 
landais, dont M. Faugére a publié le Journal d'un voyage à Paris, en 1657-58, 
énuraèrent, comme les cinq merveilles du régne de Louis XIV, « la défense des 
duels en telle sorte que personne n'ose plus se J)atlre ; le désarmement des la- 
quais, dont il n'y en a pas un qui ose porter l'épée; le renfermement des pau- 



DE LA SIBYLE DE PANSOUST. 275 

ENTRÉE XVTI. 
Dexix Gueux et deux Gueusesçî« cherchent le moyen deparvenir'. 

Bien que vous nous voyiez gueuser pnr les maisons, 

II n'est pas un de nous qui pourtant ne se flatte, 

Et nous avons eucor d'autres démangeaisons 

Qui nous viennent ailleurs qu'aux lieux où l'on se gratte , 

Car nous ne sçaurions nous tenir 

D'essayer tous à parvenir. 

• BÉPOXSE DE l'oracle. 

Coupez quelques bourses honnestes, 
Et soyez pris tout d'un plain saut : 
Fussiez-vous plus bas que vous n'estes, 
Vous ne parviendrez que trop haut. 

RÉCIT 

A deux visages, dont l'un sera musique d'instruments, et retour- 
nant Vautre visage, niusiqxie de voix. 

VESTUS A l'espagnole, 

Quoy ! faudra-t-il toujours vivre dans la tristesse ! 

Nos maux n'auront-ils point de cesse, 

Et ne reverrons-nous jamais 
L'Abondance et la Paix ' ? 
La France endure peu dedans cette querelle ; 

Nqus sommes bien plus pressés qu'elle : 

vres, dont il n'y en a pas un qui mendie ; la poursuite des p.... qu'on envoyé 
pour pcvplcr les Canadas, et à présent la recherche des vagabonds et liloux » 
(p. 214). 

' C'est une allusion au titi-e de l'ouvrase fameux de Béroalde de Verville. 11 
existe deux ballels ou mascarades des vrais moyens de parvenir, l'un, s. I. n. d., 
que possédait M. de Soleinne ( Catalogue, IH, p. 93, n" 3275), et rangé à tort 
sous la date de IG54 par le Catalogue de la Bihliothèquc impériale (Y, 6023), qui 
l'a confondu avec le suivant ; l'autre dansé à Lyon en 1654, et publié la même 
année, in-4". (Beauchamps, Recherches sur les théâtres . III, p. 137.) Nous re- 
produisons le premier. 

2 Ceci a trait à la guerre de la France contre l'Espagne, où le duc d'Enghien se 
couvrait de tant de gloire, et baltait les Espagnols d'une façon si complète. 

18. 



27G L'ORACLE DE LA SIBYLE DE PANSOIST. 

Elle roverra désormais 
L'Abondance et la Paix. 

Il vaul mieux luy céder, puisqu'cnGn tout hiy cède : 
Nous n'avons point d'autre remède 
Par où nous revoyions jamais 
L'Abondance et la Paix. 

ENTRÉE XVIII ET DEHMÈRE. 

Deux Espagnols et deux Espaooles c/m' viennent consulter la 
Sibijle pour sravoir quand la guerre finira. 

La Valeur est chez nous, et tient l\ son costé 

La GéDérosité; 
Les autres nations nous les traitons d'esclaves, 

Mais nous vivons de raves '. 

I j guerre est tout nostre élément ; 

ISIais, pour ne point faire les braves. 

Elle a duré trop longuement. 

REPONSE DE l'OBACLE. 

Tout chacun souhaite à plein zèle 
Tant de débats se terminer ; 
ISIais la Paix est une pucelle 
Fort diflicile à gouverner. 

■ Ëpigramme contre les fanfaronnadet et la pauvreté des Es|>asnoU, qui étaient 
l'objet des mêmes railleries perpétuelles que les Gascons. On en trouve beaucoup 
d'autres, et souvent plus mordantes, dans les ballet» de la cour, par exemple 
dans la Mascarade des plaisirs troublés (1057), et dans la lioiitade du Temps 
perdu (s. I. n. d.] : 

L'ESPA0>0L QCI veut PBE:«DRE L.i LUNE WKC LES DENTS. 

Je n'ose respirer, de peur que de mon touille 

Je n'ébranle tout l'unirrr^. 
Il n'est point de ralltans qui d'un coup de pantoufle 

Je ne fasse choir à l'enrers. 
Kt laa valeur iCT, méprisant la fortune. 
Se veut aller prendre à la lune. 

C'est tout à fait le type du capilan, que d'ailleurs noire vieille comédie avait 
surtout emprunté à l'Espagne. 

FIN. 



BALLET 



RUES DE PARIS. 



16i7. 



NOTICE . 



LE BALLET DES RUES DE PARIS. 



Le Ballet des rues de Paris a été publié sans nom de libiaiiT et sans 
date (111-4"). Il est probable que le livret qui est arrivé jusqu'à nous était sim- 
plement destiné à étredistri!)uéou vendu aux spectateurs, dans la salle même, 
cetpii explique l'absence de toute indication d'éditeur, lîeauchamps le range, 
parmi beaucoup d'autres ballets également sans date, à la suite de l'année 
1C13, à la fin du règne de Louis XIH ; mais le Journal d'Olivier d'Onnesson, 
publié dans ces derniers temps', nous permet de le plaeer à la véritable 
époque de sa représentation. On y lit en effet, sous la rubrique du 27 février 
1647 : « Je fus avec M. et M""-' de Sévigné cliez M. du Verger pour leur af- 
faire; ils soupèreut ce soir-là au logis, et fûmes voir après souper, chez 
M. Novion , le Ballet des rues de Paris, qui n'est pas grand'chose. » En 
faveur du renseignement qu'il nous donne, nous passons volontiers à d'Or- 
messon cette appréciation dédaigueusc, d'ailleurs assez naturelle, surtout de 
la part d'un magistrat et d'un contemporain. Le Ballet des rues de Paris 
est donc de 1G47, et il fut représenté chez le président Novion ; mais il est 
probable qu'il le fut ailleurs aussi, et (pie c'était là un de ces ballets 
voyageurs, entrepris et exploités par une troupe ad hoc, qui les promenait 
d'hôtels en hôtels, commcl c Libraire du Pont-Neuf ou les Romans. 11 n'est 
pas moins probable que, dans ces pérégrinations, il dut', comme ce dernier 
encore, se présenter devant la cour, très-friande de toutes les nouveautés 
en ce genre, et qui n'en laissait guère échapper. Le caractère particulier de 
l'ouvrage et la nature des équivoques dont il est rempli donnent surtout a 
croire qu'il eut ses entrés au Luxembourg, et contriinia au divertissement 
de la cour de Gaston. 

Ce ballet se rattache par quehpies points à lui genre de plaisanterie fort 
usité au dix-septième siècle, et qu'on rencontre fréquemment dans les pla- 
quettes et pièces volantes du temps. Ce jeu d'esprit consistait à tirer parti 
du nom d'une rue, d'une hôtellerie, d'une enseigne, pour en faire sortir 
des allusions comiques ou satiri([ues , et opérer des rapprocliements plus 
ou moins burlesques entre ce nom et le nom, ou la condition, le carae- 



' Par M. Chéruel, dans les Documents inédits relatifs à l'histoire de France, 2 \o- 
lûmes 111-4°, 



280 NOTICE SUR LE BALLET DES RUES DE l'ARIS. 

tère, la figure de certaines personnes : on en jM'ut %oir des exemples duns 
les Logemens pour la cour de Louis XIII ( Variétés historiques et litté- 
raire*, piililiirs par M. Kd. Foumier, t. X), et dans les Logemens de IG17, 
pièce qui a été enregistri-e' |)ar le Recueil de Maure|>ns. L'ouvrage <pie nous 
reproduisons e.sl une des facéties les plus anodines ilans ce genre, tpie la lit- 
térature populaire cu!ti\e aujourd'hui encore, et il peut [tasser juiur une 
sorte de commentaire houfTou au plan de Paris de Gomlioust. 



BALLET 

DES 

RUES DE PARIS. 

RÉCIT 

AUX DAMES. 

Je suis cette Reyne du monde. 
Le séjour de la gloire et des justes plaisirs, 

Le centre des plus beaux désirs, 

Paris enfin où tout abonde ; 
Et de tant de grandeurs vous me voyez sortir 
Pour n'avoir soin que de vous divertir. 

Je ne viens point, fière et pompeuse, 
Étaler à vos yeux ces illustres conseils 

Ny ces foudroyans appareils 

Qui domptent le Rhin et la Meuse' ; 
De ces nobles soucis vous me voyez sortir 
Pour n'avoir soin que de vous divertir. 

Les plus plaisantes de mes rues. 
Par des chemins nouveaux et qu'aucun n'a tenus. 

Vont faire, sous des noms connus, 

Voir des merveilles inconnues ; 
Je leur quitte la place, elles s'en vont sortir 
Et n'auront soin que de vous divertir. 

ENTRÉE I. 
La rue des Francs-Bourgeois^ . 

LES FBANCS-BOURGEOIS Al!X DAMES. 

IMalgré le désordre et l'abus 
Qui règne en ce siècle confus, 

' Allusion aux récenles campagnes de Condé en Flandre et de Turenne en Al- 
lemagne. 

' Il s'agit probablement de la rue des Francs-Bourgeois au Marais, la plus 
importante de toutes celles qui s'appelaient ainsi. FJle avait pris ce nom, au 



282 BALLET 

Nous conservions nostre franchise ; 
Mais nous n'avons pas grand onnuy 

De la perdre aujourd'luiy, 

Puisque vous l'avez prise. 

ENTRÉE II. 
La rue des Mattvais-GarçoiW . 

LES MAUVAIS GABÇONS AUX DAMES 

Jamais de Fierabras la flamboyante t'pée 
Aux actes valeureux ne fut tant occupée 

Que la nostre l'est en ce jour. 
Tout se rend, tout subit, tout nous vient faire hommaj: 
Nous nous rendons |)ouriant, et cédons à l'amour: 
('(»nlro Itiy seulement nous somnies sans courage. 

ENTRÉE III. 
I.a rue des Jardins*. 

LE JARDINIER ET LA JAROIMÈRR. 
LE JARDIMER AUX DAMES. 

Oserois-je vous présenter 

Ces fleurs que je viens d'apporter 

qaalorzième siédr, d'un lidpitat qu'on }' congtrui.sit pour y loger, moyennant 
treize deniers donnés en entrant et un denier par semaine, un certain noml)re de 
pauvres bourgeois qui étaient francs d'impùts. (I-aTynna, Dhlionnaire des 
rues de Paris]. 

■ Sans doute la rue des Mauvais-Garçons Saint-Jean, autrefois la rueCiiartron, 
puis la rue de Craon, qui vaou plutôt qui allait, carSI nVn reste qu'un fragment, 
delà rue de la Tixeranderie à celle de la Verrerie. Suivant la Tynna, elle tire 
son nom des mauvais garçons qu'y lit cacher dans son liolel Pierre de Craon pour 
assassiner le connétable de C.lisson. Il est plus simple de croire, avec M. Louis La- 
zare (Diclionn. administrai, et hisloriq. des rues de Paris) et la plupart des au- 
tres auteurs, qu'il lui v iiil de ce qu'elle servait de repaire aux coupe-jarrets et aux 
méchants drôles , désignés dans la langue du peuple sous le nom de mauvais 
garçons, qui désolèrent Paris, spécialement pendant la captivité de François I"^. 

' Très -ancienne, puisqu'elle existait déjà sous ce nom au treizième siècle, ou- 
verte sur des jardins, probablement ceux de l'Hôtel Saint-Paul, qui aboutissaient 
à l'enceinte de Philippe-Auguste. Elle allait de la rue des Prêtres à la rue des Bar- 
rières (l'Ian de (Jomlx)ust, planche II). Il y avait jadis un très-grand nombre de 
rues des Jardins, dont le nom avait la même origine, par exemple les rues mo- 
dernes des Billetles, de la Feuillade, du Pol-de-fer SaintSalpice, etc. 



DES RUES DE PARIS. 283 

Pour disposer à vostre usage? 
De grâce, acceptez-les, et souffrez à l'instant 
Que, pour m'en retourner content, 
J'en cueille sur vostre visage. 



LA JABDTNIERE. 

Les chaleurs du dernier été 

Ont nostre jardin tout gasté. 

Si biçn. qu'il n'y croist pas grand'chose : 

Nostre métier ne vaut plus rien, . 

Car un jardin n'est jamais bien 

Si sans cesse l'on ne l'arrose. 

EiNTRÉE IV. 

La rue Courtaut-Filain^. 

LE COURT AUT-VIL AIN, AUX DAMES. 

Que peut avoir mon nom qui vous soit déplaisant ? 
Mesdames, passons outre, et laissons là l'écorce : 

.T'ay de quoy vous faire un présent 

Où vous trouverez de l'amorce. 

ENTRÉE V. 

Lea rues d'Anjou, de Uretaigne et de Poiciou\ 

l'angevin et LE POTCTEVIN AUX BRETONNES. 

Beaux astres du pays où l'on fait le bon beurre, 
-Nous venons franchement vous donner le bonjour : 



' Par corruption, de Cour-au-Vilain. C'était la partie île la rue de Montmorency 
qui allait de la rue du Temple à la rue Transnonain el Beaubourg : elle s'appela 
de la sorte ju.s(|u'en I7G8, où celte parlie prit le même nom que le reste de la rue. 

- Elles existent encore toutes trois au Marais, où elles furent ouvertes au dix- 
septième siècle, sous le règne de Louis XIII. Le Marais, quartier neuf, dont la 
construction ne s'acheva que sous le règne de Louis XIV, devait offrir une espèce 
(le lahleau géographique du pays. Henri IV y voulait faire bâtir une vaste placi- 
de France, à laquelle eussent abouti des rues portant les noms des principales 
provinces. Ses deux successeurs réalisèrent en parlie ce projet. 



284 BALLET 

A quoy bon le cacher? ^ous sommes pris au leurre, 
Et vos yeux en un mot nous font mourir d'amour. 
Nous sommes du Poictou, de la terre Angevine 

La fleur, !;« gloire et le bel ornement : 
Regardez-nous danser quatre pas seulement 

Et rendez-vous à nostre bonne mine. 

LES BBETONNES, AU POICTEVIN ET A l'aNGEVIî(. 

Voyez rinfame compliment 
Que font ces rustres de province. 
De qui l'équipage est si mince 
Que leurs guenilles vont au vent. 
Venez, Messieurs ; à la bonne heure : 
Vos discours sont fort gracieux, 
Et si vous y mettez du beurre 
Ce n'est qu'aOn qu'ils coulent mieux. 

ENTRÉE VI. 
La rue de la Sacatterie • . 

LES SAVETIERS, AUX DAMES. 

ISostre métier est sans repos : 
Ou y racoustre, on y décrotte, 
Et mesme en sifflant la linotte * 
Maintenons toujours le fil gros. 

'Cest la rucSaint-ËloiacluelIp, allant delà rue de la Vieille-Draperie à celle di; 
la Calandre. Elle ne prit ce dernier nom qu'au dix-liuitiéme siècle. Elle s'appi-lait 
d'abord de la Chevalerie ou de la Cavateric, de In basse laUnité cavator, qui vou- 
lait dire à la fois graveur (orfèvre) et corroyeur. II esl |K)ssil>le que son nom lui 
vint des orfèvres qui s'étaient établis dans cette rue , percée sur l'emplacement 
d'un monasti;re et d'une église édifiés par leur patron saint Ëlol, et lout prés de 
laquelle celui-ci avait demeuré. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'elle s'appelait 
de la Sara«mc dès le quatorriéme siècle, époque ou les savetiers vinrent s'y lixer, 
et n'furent qu'à moditier légèrement le nom de la rue pour l'approprier à sa nou- 
velle destination. 

' Cette particularité très-intime de l'histoire des savetiers au dix-septième siècle 
est confirmée par beaucoup d'autres témoignages. Voir en particulier VAvomt 
sans pratique de Rosimond (1665), à la scène V. Une des entrées de la Boutade 
du temps perdu (s. 1. n. d.) est même intitulée : le Savetier qui enseigne à siffler 
à un pourceau. Tous les auteurs du temps qui mettent en scène ces savetiers, 
dont les petites échoppes s'élevaient â chaque coin de rue, La Fontaine, d'A- 
ceiily dans une de ses épigrammes, etc., les présentent comme des chanteurs in- 
trépides et de Joyeux compagnons. 



DES RUES DE PARIS. - 28ô 

Rares beautez, qui manquez de chaussure, 
Sans tournoyer, venez à nous tout droit. 
Et nous laisser prendre vostre mesure. 
Car nous avons celle qu'il vous faudroit. 



ENTRÉE VIL 

Lu rue des l.avandières^. 

LES LAVANDIÈRES. 

Si tost que le jour est venu, 
Nous allons battre à la rivière. 
Et passons la journée entière 
A savonner gros et menu ; 
Nous nous diligentons surtout 
Quand nous approchons du dimanche, 
Et nous mettons, pour en venir à bout, 
A toute heure la main au manche. 

ENTRÉE VIII. 

La rue des Singes '. 

LE GOUVERNEUK DES SINGES. 

Ma Grandeur seroit sans seconde 
Si je pouvois également 
Tenir sous mon gouvernement 
Tous les singes qui sont au monde. 
Chaque jour, nous apercevons 
Que tout est plein de singerie, 
Et les singes et les guenons 
Font une grande confrérie. 



' Il y avait, dès le treizième siècle, deux rues connues sous ce nom, à cause 
des blanchisseuses (ju'y attirait le voisinage de la Seioe. 

- Dans le Dit des rues de Paris, parGuillot, qui est de la lin du treizième. siècle, 
on trouve déjà la rue à Singes. Ce nom lui vient, dit-on, de ce qu'elle renfermait 
une maison aux singes, c'est-à-dire probablement décorée d'une ou de plusieurs 
effigies de singes sur sa façade, comme était celle où naquit Molière. 



280 BALLET 

ENTRÉE IX. 
I.a rue Ceoffroy-P Asnier k 

(.KOFFROY L'aSNIEB. 

Que mon asiic nie fait de mal ! 
Il marche d'un pas inégal : 
C'est sa paresse couslumière. 
Te hasteras-tu pas? Marche donc, gros vilain, 
Car j'enrage d'estre au moulin 
Pour baiser la meusnière. 

//• HÉCir. 

Al \ DVMES. 



La nie des Chantres*. 

Noslre rue est toute de voix, 

>Iais tous les chantres qui l'habitont 

iS'en ont pas assez toutefois 
Pour exprimer les vœux que vos beautez méritent : 
Aussi, divins objets, le moyen de parler, 

Si, vous voyant, il faut brusier ! 

Vous estes les charmes des coeurs. 

C'est pour vous que chacun soupire, 

Et d'un seul trait vos yeux vainqueurs 
Vous font sur les esprits un souverain empire : 
Donc, ô divins objets, le moyen de parler, 
Si, vous voyant, il faut brusier ! 

' CeUe rue, qui existe encore, se nomma jusqu'au milieu du quinzième siècle 
rae Frogier ou Forgier-VAsuier : Frosié est l'anafirammc de Géfroi. ( La Tjnna, 
Dictionn. des rues de Paris.) Cette dernière parlicularilé rend fort douteuse l'ex- 
plication de ceux qui veulent que la rue ait tiré son nom d'un riche l)our- 
^eois qiii l'iiabitait. Cependant elle s'appelle simplement rue l'Asnier sur le plan 
de (Jomboust, et il y avait alors une famille de l'Asnier très-connue. 

2 Petite ruelle de la Cité, habitée surtout par les cliaolres de Notre-Dame. 



DES RUES DE PARIS. 287 

ENTRÉE X. 

La rue Poupée et la rue des Marmouzets^. 

LES MARMOUZETS, A LA POUPÉE. 

L'amour qui nous a surmontés 

Nous fait donner à vos beautez 

Nostre volonté tout entière; • 

Si nous ne paroissons que peu, 

C'est merveille qu'un si grand feu 

Éclate en si peu de matière. 

LA POUPÉE, AUX MARMOUZETS. 

Amoureux Marmouzets, j'accepte vostre offrande 
Et sçais qu'aux petits corps la force est bien plus grande : 
Une honneste poupée et de beaux mirmidons 
Pourront peupler Paris de petits Cupidons. 

ENTRÉE XI. 
La rue des Ménétriers '. 

LES MÉNÉTRIERS AUX DAMES. 

Pour vous donner des sérénades , 
Nous apprestons nos instrumens 
Aux dépens des pauvres amans 
Que vous avez rendus malades : 

' La rue Poupée joignait les rues Haulefeuille el de la Harpe. Elle porte déjà 
ce nom dans le DU des rues de Paris, de Guiilot. On ignore son étymologie. La 
rue des Marmouzets, faisant partie de la Cité, avait pris le nom d'une maison 
des Marmouzets qui y était située, et dont il est fait mention dans un acte de 
1206. Guiilot la nomme rue du Marmouzet. On appelait Marmuuzels de petites 
ligures peintes, ou surtout sculptées, qui décoraient !a façade de certaines de- 
meures. 

' Allant de la rue Beaubourg à la rue Saint-Martin, nommée d'abord rue des 
Jongleurs, ou plutôt «mx- Jongleurs {jugkurs, jongleurs, jugleours, etc.), ensuite 
ra^ ûe% Ménestrels on iVc«eA7m'r«, parce qu'elle était la rue affectée au domicile 
des jongleurs et ménestrels, dont le Dit des rues de Paris nous apprend qu'on 
y entendait résonner les concerts de hauts et bas instruments, à partir de midi 
jusqu'au soir. 



288 BALLET 

Si vous daignez nous écouter, 
ISos peines ne sont pas perdues, 
Et nous aurons le soin, pour vous mieux contenter, 
De tenir nos cordes tendues. 

ENTRfiE XII. 
La rue des Uons-Ln/ans'. 

LES BONS ERFAKS, Al)X DAMES 

Que nostre bonté vous convie. 

Beauté/, délices de la vie, 

A bannir ces dures rigueurs 

Qui nous dérobent vos faveurs ! 

Pauvres enfaus à la bavette, 

Kous avons la langue muette. 

Et couvrons une affection 

Avec tant de discrétion 

Que, nous montrant bommes pour faire, 

Mous sommes enfans pour nous taire. 

ENTRltE XIII. 

La rue de C Homme- Armé*. 

l'homme armé, alx dames. 

Cbères beautez, cbassez la peur : 
Ce n'est pas contre vous que j'éprouve mes armes, 
Puisque vos victorieux charmes 
Triomphent déjà de mon cœur. 
Un seul de vos regards dont mon a me est frappée 
Est plus à redouter que mille coups d'épée. 



' Celte rue,qui va de la rue Saint-Honorêà la rueBaillif, commcnçi à élre nom- 
mée ainsi dans le courant du treizième siècle, parce (|u'on y avait consiruit en 
1208 un collège pour l'éducation de treize pauvres écoliers, dils bims enfants (boni 
pueri 1. 

' Allant de la rue Sainte-Croix de la Brelonnerie à c lie des Blancs-Manteaux. 
Son nom lui venait probablement d'une enseigne. 



DES RUES DE PARIS. 289 

ENTRÉE XIV. 

La rue Michel-le- Comte et la rue Comtesse-d- Artois' . 

MICHEL LE COMTE, A. LA COMTESSE d'aRTOTS. 

Ne pensez pas que vostre orgueil 
Me puisse conduire au cercueil, 

Trop altière comtesse ; 
Je quilteray vos cruautez, 
Et j'iray parmy ces beautez 

Faire une autre maistresse. 

LA COMTESSE d' ARTOIS, A MICHEL LE COMTE. 

Va,. mon pauvre Michel le Comte, 
Change, n'en aye point de honte, 
Peut-estre trouveras-tu mieux : 
Ces beautez valent bien que l'on les considère, 
Mais je connois bien à leurs yeux 
Que lu ne leur plais guère. 

ENTRÉE XV. 

La rue des Juifs ^ 

LES JUIFS, AUX DAMES. 

Que nostre nom ne vous étonne, 
Beautez, qui nous savez charmer. 
Nostre loy n'est-elle pas boune, 
Puisqu'elle nous permet d'aimer.' 

' La rue Michel- le-Comte, de la rue Beaubourg à. la rue du Temple, portait 
déjà au milieu du Ireizième siècle ce nom, dont on ignore l'élymologie. La rue 
Comtessed'Artois, qui a perdu son titre, allait de la pointe Saint-Euslaclie à la 
rue Mauconseil, el s'appelait ainsi de l'Hôtel d'Artois qui y aliénait. 

2 Celte rue, qui est la prolongation, en retour d'équerre, de celle des Rosiers, 
au Marais, dont elle porta d'abord Je nom, ne s'appela rue des Juifs qu'au seizième 
siècle, sans doute après être devenue, avec les rues Judas., de la Juiverie, etc., un 
des repaires de cette race maudite (|ue la haine publique parquait dans certains 
quartiers de Paris. Ce nom lui fut donné à la suite de plusieurs profanations 
successives dont une statue de la Vierge y avait été l'objet, de I52S à 1551, el 
qu'on attribua aux Juifs. 

CONTEMP. DE MOLIÈRE. — U. 19 



290 BALLET 

Accordez à nostre souffrance 
La légitime récompense 
Par un traitement qui soit doux, 
Et vous entendrez bientost dire 
Qu'il n'est homme qui ne désire 
De devenir juifs comme nous. 

ENTRÉE XVI. • 

l.a rue Pierrc-au-Latcf. 

i\ostre liqueur est excellente : 
Klle a le blanc, elle a le doux ; 
Chacun s'en vient fournir à nous, 
Et pas un ne s'en mécontente. 
Nous la souillons au chalumeau, 
Nous en faisons un doux mélange , 
Et, par un agréable échange, 
ISous donnons du laict pour du beau. 

ENTHÉE XVII. 

La rue des Cinq-Diamans '. 

LES CINQ I)IAMA?iS. MX DAMES. 

Que nostre rue est précieuse ! 

On n'y voit que des diamans ; 

D'une main superbe et pompeuse, 

Elle nous charge de brillaus. 
Nous perdons toutefois, en approchant ces lieux, 
Le prix de la beauté, dont vostre éclat nous frustre, 

'C'esllaruePierre-au-LardacluellP,qui s'appela successivement Pierre OUarU, 
' PicrreOlard, Picrre-Allard; au quatorzième siècle, Espaiilarl; sur le plan de 
Dheulland elle est même écrile Pierre-nu- Rai. (Dirtionuaire de la Tynna ). I^ 
livre de Corrozel .sur Paris (I5CI) l'appelle jrue Pierrc-au- Laict, comme notre 
ballet, et il semble, d'après ce dernier, que celle nouvelle variante fut venue de 
ce que les l.iilieres en avaient fait l'un des centres de leur commerce. 

- Allaul de la rue des Lombards à la rue Aubry-le-Bouchir. Elle devait à une 
enseigne ce nom, qu'elle portait seulement depuU le commencement du seizième 
siècle. 



k 



DI'S RUES du: paris. 291 

Et nos joyaux n'ont plus de lustre 
S'ils ne l'empruntent de vos yeux. 



ENTRÉE X.VIII. 
La rue du Héros '. 

LE HÉROS DEMY-DIEU. 

Loin d'icy, troupe sacrilège 
De mortels effrontés! 
Il n'appartient qu'aux dieux, le rare privilège 
De servir ces beautez : 
Le respect vous le doit deffendre ; 
Tout héros que je suis, je ne l'ose entreprendre, 
Kt je m'en vais perdre en ce jour 
D'un immortel les divins avantages, 
Car en voyant ces beaux visages 
Il faut que je meure d'amour. 

ENTRÉE XIX ET DERNIÈRE. 

La rue des Mores*: 

LES MORES, AUX DAMES. 

Sortant des terres altérées 
Où les vives chaleurs ont noircy tous nos traits. 
Nous venions pour trouver le frais 
Dans ces régions tempérées ; 



' Cette rue ne se trouve pas sur le plan de Gombousl, publié en 1652, mais 
qu'on pourrait considérer comme représentant justement le Paris de IC47, puis- 
qu'il dit qu'il a été cinq ans à l'achever. Elle ne iigure pas davantage dans les cata- 
logues des rues de Paris, d'une date antérieure, que nous avons pu consulter, 
non plus que sur le plan de Bullet {1G7G), ni sur celui de Noiin et la table al- 
phabétique des rues dont il est accompagné. Bref, nous n'avons pu la trouver 
nulle part. C'est peutélrela rue Saint-Louis, ou la rue de Bourl)on. 

' De la rue Beauljourg à la rue Saint-Martin. En IC06, elle se nommait cour ou 
rue du More. On la trouve écrite Cour-des-Morls dans quelques plans anciens, 
particulièrement dans ceux de Gomboust et de Bullet. C'est aujourd'hui la rue 
du Maure, et suivant M. Lazare elle doit ce nom à une enseigne. Il y avait aussi la 
rue des Trois-Mores, de la rue Troussevache à la rue des Lombards. 

19. 



292 BALLET DES RUES DE PARIS. 

Mais nous demeuroDs bien trompés 
De penser nous estre échappés. 
Puisqu'une autre ardeur nous dévore, 
Et vos visages sans pareils, 
landis que nous fuyons les éclats d'une Aurore, 
INous montrent autant de Soleils. 



FIN' 



BALLET DU ROY 



DES 



PESTES DE BACCHUS. 

1651. 



NOTICE 



LE BALLET DES FESTES DE BACCHUS. 



Ce sujet est riin de ceux ([wi se prêtaient le mieux au l)allet ; aussi a-t-il 
été fréquemment traité. Celui que nous reproduisons est le meilleur et 
le plus complet. Il obtint un grand succès à la cour, où il fut dansé eu 
pleine Fronde, pendant l'absence de Mazariu. Néanmoins la Gazette 
n'eu dit que quelques mots, qui ne sortent pas de sa banalité ordinaire, et 
où elle ne s'étend que sur la nol)lesse et la bonne grâce du roi, comme 
toujours: « Le 2, le Roy dansa, devant la Reyne, accompagnée de S. A. R. 
Mademoiselle , des piinces de Condé, de Conti et de toute la cour, d^us la , 
grande salle du Palais-Cardinal", le ballet des Pestes de Jiacchus k trente en- 
trées, où il ne falloit poiiit demander qui étoit le Roy, l'adresse inséparable 
de tontes ses actions le distinguant et le faisant assez remarquer à tout le 
monde... Le 4, le Roy dansa dereclief son ballet. » (Gazette du G mai 1G51, 
n" 59.) Dans le numéro suivant, nous apprenons qu'il fit de même le 7, le 9 
et le 12, tant ce spectacle avait paru agréable. 

Loret nous donne des renseignements plus étendus, mais qui, par malheur, 
ne sont pas beaucoup plus précis, car il ne' parle que par ouï-dire, ayant été 
empêché par une indisposition d'aller voir le ballet. Il s'étend d'abord sur 
l'affluencc des spectateurs : 

On y fut chifonné, pressé, 
lucommodé, foulé, poussé. 
Les filles même de la reyiie 
N'y trouvèrent place qu'à peine; 
l'iusieurs y suèrent d'aliao. 

Il ajoute que les récits furent merveilleux, loue les masques, les danses, 
les habits, et termine en disant : 

Mais n'ayant rien veu de cela. 
C'est à moy d'en demèurer-Ià. 

' Le titre du ballet dit: au Palais royal. Le palais de Richelieu avait pris le 
litre de l'alais-Royal depuis la mort du ministre, qui l'avait légué au roi. On sait 
qu'Anne d'Autriche était venue s'y établir avec ses deux fils, le 7 octobre 1643. Mais 
on le désignait souvent encore sous l'autre nom. Anne d'Autriche avait même fait 
rétablir sur la porte l'ancienne inscription Palcùs Cardinal, en effarant celle de Pn- 
lais Royal, qui y avait d'abord été inscrite pendant quelque temps, après la mort de 
l\icbelieu. 



296 NOTICE SLK LE BALLET 

Le seul (tassago qui nous ait an-été un moment dans cette relation, c'est , 
le suivant : 

Certes, de !■ façon qu'en parte 

M. de .Srbomberg, nommé Charle, 

ke ballet éloil plui royal 
Que le dernier du carnaral. 
- Les vert étolent de Benaerade '. 

Cette attribution n'est confirmée |»ar aucuu autre témoignage. Im Gazelle 
n'en dit rien, ((uoiqu'elle ait l'hahituJe de uu-iitiouuer Bens«Tade, déjà fort 
connu alors, et le Iwllel des Fesles de Bacc fuis n'a. pas été recueilli dans les 
œuvres de ce poêle. L'assertion de Loret est donc suspecte, surtout dan> 
les conditions où elle s(> produit. Il ne faut |)as oublier qu'il n'a i^s assisté 
lui-même au liallet, et qu'il ue le connaît que d'après des bruits plus ou 
moins erronés. Il est à remarquer même qu'il semble metln- ce ballet au- 
dessus de celui du carnaval piécédeiil, parce qu'il est d«' Heuserade, comme 
s'il iguorait qiu> justement ce dernier [\v Bal tel Je Cassaudre) avait Heu- 
serade pour auteur. Nous ne croyons donc \n\s devoir accoitler à celle plnasr 
de Loirt la >aleur d'une preuxe , bieu que b- caractère général de l'ouvrage, 
l'aisance îles vers, la frétpience et la malice des allusions lui doinient, eu 
effet, une assez grande analogie axec les autres liallets de ce |)oi'tc. 

Mais il nous reste sur les Fesles de liacchus un document plusinslruclil 
et plus précieu* que ne pourraient l'être toutes les relations de la Gazelle 
et de la Muse hislor'ujue : c'est, au Cabinet des eslam|)es, l'exemplaire ori- 
ginal du Itallet, ( in-4 ", P. D. 75'<), à la suite duquel ou a rt*lié la col- 
lection des costumes de tous b's personnages figurant dans les diverses en- 
trées. Il est à croire que ces dessins coloriés ont été exécutés tout au moins 
sous la surveillance et la direction de l'ordoiuialeiir de la fêle, pour servir 
de types aux dans«-urs. Quand même, ce qui est Iteauconp moins probable et 
|)araît à p-ine |>ossible, ils ne seraient que des portraits faits après coup, de> 
copies tirées d'un s|K>clacle dont ou voulait garder le souxenir cl qu'on se 
proposait peut-être de reproduire par la gravure, on n'en aurait pas inoins 
là le plan matériel cl la description du ballet tracés avec précision , entrée 
pareutrée, scène par scène. Cela seid eût suffi pour nous décider à reproduire 
ce ballet, eu confrontant pas à pas les indications du livret avec celles 
tlu dessinateur, et eu reproduisant les plus curieuses de ces dernières dans 
nos notes, autant du moins que nous permettaient «le le faire le cadre de 
notre travail, et les difficultés de la description. 

Si nous osions basarder ici une bypotlièse assez vraisemblable, nous di- 
rions que nous sommes tenté d'attribuer cette série d'images, tracées d'uni 
main habile et savante en sa légèreté, à Oiarles ou à Henri de Bcaubrnn, 
dont l'un ou l'autre était un des danseurs du ballet (XIX* entrée), et qui 
tous deux, au témoignage de Guillet de Saint-Georges, consacrèrent pin- 
d'une fois leur talent à dessiner des costumes pittoresques pour ces divertisse- 
ments de cour. Si elles ne sont de l'un des Beaubnm, elles doivent être du 

' Muse historique, lettre du 7 mai 1651. 



DES FESTES DE BACCHUS. 297 

moins soit de Hans, soit de Pierre ou Nicolas Diunoustier, qui figuraient éga- 
lement comme danseurs dans le liallet (!"' entrée). Cette réunion de trois des 
peintres les plus célèbres de la cour dans la représentation d'un même bal- 
let mérite d'être remarquée : elle ne dut être ni sans cause ni sans influence, 
et c'est par elle que s'expliquent sans nul doute le' caractère singulière- 
ment pittoresque et magnifique de ce spectacle. 

La musique des Festes de Bacclius a été recueillie dans le tome IV de la 
grande collection formée par Philidor aîné, et qui fait partie de la biblio- 
tlièyue du Conservatoire.- 

Les exemplaires du ballet des Festes de Dacchus ne sont pas* communs. Il 
a été publié à Paris, chez Robert Ballard, 1G51, in-4"\ 



BALLET DU ROY 



DES 



FESTES DE BACCHUS 



PREMlt'R RECIT. 

La Sobriété, Cornaro ^ et /'Indigence, chassés de Vlsle dorée 
et menés en triomphe par xm Parasite '*. 

Si vous voulez vivre longtemps. 
Suivez cet avis salutaire : 
Fuyez la bonne chère, 
Elle accourcit nos ans ; 
Quittez ce faux plaisir, vous ne sçauriez mieux faire, 
Si vous voulez vivre longtemps. 

Il n'est icy rien de si doux 
Que les festins et l'abondance; 

La divine abstinence 

A plus d'attraits pour nous. 
Ayons pour sa beauté toujours de la constance, 
Il n'est enfin rien de si doux. 



' Dans les dessins qui accompagnent ce ballet (Cabinet des estampes), le fameux 
hygiéniste est représenté sous les traits d'une sorte de Gaultier-Garguiile à ligure 
grotesque, tenant des balances à la main. 

2 Le parasite, gras à lard, avec un double menton , est coiffé d'une espèce de 
bonnet de fou, et couvert d'un habit bleu trop étroit, qui lui laisse le cou et la 
poitrine à demi nus. — viennent ensuite, dans les dessins suivants, divers person- 
nages burlesques à cheval, qui font sans doute partie du cortège du fourgon. 



300 BALLET DU ROY 

ENTRÉE I. 

l£ fourgon chargé de toutes les choses nécessaires à la cérémonie 
des (estes de Bacchus. 

M. DE SAINCTOT LAHDENAY ', leS S/>i/ri QLERl!, DU MOUSTIBB >, 
LERAMfiERT et ANSSE ^, chaSSantle RECIT. 

Allez, maigre Coniare, ennemy des vrais biens, 
Keiournez à Venise, et sortez do nos terres ; 
Suffit que de chez vous il nous vienne des verres, 
Nous n'avons pas besoin d'autres Vénitiens. 

EXTUt'E II. 

CONCIERGES du palais de Silène , ayant la clef des caves. 

Nous sommes gardiens d'un précieux trésor 
Qui passe les rubis, les dinmans et l'or. 
Que l'avarice adore et dont elle est esclave : 
Nous avons les clefs de la cave. 

ENTRÉE IIH. 

LE TEMPS ^ qui amène la iOTB et l'abondance, nécessaires à la 

cérémonie. 

LE DUC DE JOYEUSE*"', représentant le temps, 

ISIerveilleuses beautez, de cent grâces pourveues, 
Avec ces doux regards pleins de feux éclatans, 

' Nicolas Sainctot, seigneur de Vemars, inallre des cérémonies, puis introduc- 
teur des ambassadeurs. On le voit iifturer pour ainsi dire dans chaque numéro de 
la Gazelle, l'année même de ce l)allet, remplissant ses fonctions sous le sieur 
de Rhodes, qui était le grand-maitre. 

' Ce n'est pas le plus célèbre des peintres de ce nom, Daniel, qui était mort 
depuis l6tG; mais peut-être est-ce son frère Pierre, ou plus probablement son 
lils Nicolas (IGI7-I669), peintre de portraits au pastel, comme son père. Daniel 
surtout était fort lancé à la cour, et tous ses enfants avaient eu pour parrains 
les plus illustres gentilshommes. 

^ Sans doute Louis Van der Brugsen, surnommé Hans, et dont le nom se trouve 
écrit aussi Hanse, Anse et Ansse. C'était également un peintre de portraits dont 
les pa.stels et les miniatures avaient grande vogue à la cour. Il lit partie de l'A- 
cadémie de peinture à sa fondation. 

* Cette indication ne se trouve pas dans l'édition originale; mais l'entrée sui- 
vante y étant désignée comme la 4% on voit que c'est un oubli. Il en est de même 
pour la b'. 

^ Vieillard à longue barbe blanche, la tète ceinte de fleurs, un croissant sur 
le front, des ailes au dos, pourpoint court et collant entouré d'une ceinture bleue 
parsemée d'étoiles, et garni de nuages- Ses bras sont nus : de la main droite il 
tient une petite faux ; de la gauche il soulève un serpent qui se mord la queue. 

* Louis de Lorraine, duc de Joyeuse, pair et grand chambellan de France, né 



DES FESTES DE BACCHUS. 301 

Je crois que vous n'estes venues 
Icy que pour tuer le Temps. 

C'est un méchant dessein que celuy qui vous porte 
A commettre ce meurtre aux yeux des assistans ; 

Ne me traitez pas de la sorte : 

11 faut bien ménager le Temps. 

Sçachez qu'on doit aimer alors qu'on est aimées, 
Et quand par vos faveurs mes vœux seroient contens, 

Vous ne sçauriez estre blasmées 

De vous accommoder au Temps. 

Je suis digne, après tout, de vos bontez parfaites, 
Et si vous m'accordez la grâce que j'attens, 

Vous en serez fort satisfaites, 

Et vous direz : O le bon Temps ! 

ENTRÉE IV. 

FiLoux TRAiSNEURS d'épées, Sortant du palais (le Silène i 
échauffés par le vin\ 

AUX DAMES. 

Beautez, capables de ravir 
Les dieux aussi bien que les hommes, 
Voulez-vous sçavoir qui nous sommes ? 
Des francs filoux pour vous servir. 

Les beaux objets sont trop heureux 
Que nous devenions leurs esclaves ; 
Ce n'est point pour faire les braves, 
Mais nous sommes fort dangereux. 

Dessus le pavé de Paris 
Nous causons des troubles horribles, 
Et nous sommes des gens terribles 
A la nation des maris. 

le II janvier 1622, mort à Paris le 27 septembre 1654, des suites d'une blessure 
qu'il avait reçue en chargeant un parti d'ennemis près d'Arras. 

' Le roi figurait dans celte entrée, côte à côte avec de grands seigneurs et avec 
des danseurs de profession. 



302 BALLET 1)1' HOY 

Dans le métier qui nous occupe 
Kos seiitinuMis sont assez beaux, 
Car nous prisons plus unejuppe 
Que nous ne ferions vini;l niaulcniiv, 



EMHÉE V. 

Deux AFFICHEURS COLPORTEURS ', affichant et criant pdr louft 
liste les/estes de Hacc/ius. 

Les libelles et les affiches 
Nous rendront o|)ulens et riches: 
Ou y gagne en toutes saisons : 
Aussi, pour avoir Pabondance 
Dans le métier (|ue nous faisons, 
Il suffit que la Providence 
Ait scindes Petites-Maisons. 

ENTHKK VI. 

l£ triomphe de kaccius, monté sur un monstre à trois testes*: 
de singe, de lion et de pourceau, représentant le vin gaij, fu- 
rieux et endormy. li sera accompagné de trois démons^ a/)petés 
CoballeSj et de trois filles queccs dém ons ont rendues insensées. 

Bacchus, représenté par u. coquet p^re^. 

Les Indes ont ployé sous mon effort divin, 
L'univers est témoin de ma grandeur parfaite, 
Et je ne fus jamais vaincu que par le vin, 
Mais je trouve nia gloire en ma propre défaite. 

' L'afliclieur, portant un placard Ijlanc collé sur le lx)rd de son cliapeau relevé 
par (levant, tient (le la main gauche son seau, et a sur le ventre une sorte de sac 
formant comme une gibecière. 

' Dans le dessin, il est sur un tonneau, coiffé en aigrette et tout enguirlandé de 
pampres, avec une couronne de saucisses sur la poitrine, tenant d'une main une 
bouteille d'osier, de l'autre son verre. 

3 Le costume du démon, avec ses plumes et son aigrette, son pourpoint aux 
■ornements pointus et tailladés, ses cornes, sa (jueue, et ses ailes de chauve-souris, 
est un des plus curieux. 

< Danseur célèbre (jui ligure souvent, ainsi que son lils, dans les l)allels de cour 



DES FESTF.S DE BACCHUS. 303 

Les COMTES DE GLicHE ', vivoNKE' et bo^ah Jils , 7'eprés€n!ant 

trois DÉMOÎNS. 

A quoy pouvons-nous estre bons 
Quand nous aurons figure d'hommes, 
Puisque, tout enfaus que nous sommes, 
Nous sommes de petits démons? 

MONSiEUB, frère unique du boy^, représentant une fille. 

J'étois un fort joly garçon, 
Et j'avois toute la façon 
Qu'on voit aux royales personnes 
Qui touchent de près les couronnes, 
Quand, à force de m'attacher 
Au beau sexe qui m'est si cher. 
En m'habillant comme il s'habille, 
Je suis enfin devenu fille 3. 
Un si merveilleux changement 
Sert de preuve comme l'amant 
Dont l'ame est beaucoup enflammée 
Se transforme en la'chose aimée. 



'Armand de Gramont, comte de Guiche (1638-1674), si connu par sa beauté, 
son grand air, son amiibilité, sa passion pour Madame Henriette, passion (|ui le fit 
exiler de la cour, et le rôle qu'il joua dans le passage du Riiin. 

2 L. Victor de Rocliechouarl, comte, puis duc de Morlemart et de Vivonne, 
frère de la future M""- de Montespan, âgé alors de (juin/e ans au plus. 

3 Monsieur, né en 1640, n'avait alors que onze ans. C'était." la plus jolie créa- 
ture de France. » ( Mémoires de Choisi/, 1. VII. ) Il resta jusqu'à douze ou treize 
ans sous les vêtements féminins. Son air était celui d'une petite lille et sa voix 
aussi. Loret parle de sa voix de demoiselle ( lellre du l,"> janvier ici'i). Il garda 
toute sa vie quelque chose de la physionomie et du caractère d'une femme. Le 
rôle qu'on lui avait donné était une concession à son goût pour les habillemenls 
féminins, goût qu'il faisait partager à ceux qui l'entouraient, par exemple au jeune 
marquis de Vilteroy, que nous verrons représenter une coquette dans le Ballet 
de la Nuit. L'abbé de Choisy raconte , dans ses Mémoires (l. IX),' qu'il jouait 
à la petite femme avec Monsieur, dont le plus grand plaisir, quand il venait le 
voir, était de se faire mettre une jupe, un corps, des mouches et des boucles d'o- 
reille. Il nous apprend aussi, comme Saint-Simon et bien d'autres, la funeste influence 
qu'exerça celte coutume sur les mœurs du prince. Ces déguisements féminins 
étaient d'aileurs communs à la cour, où ils amenèrent tes plus grands désordres, 
surtout dans la société de Monsieur, comme on le voit par de nombreux passages 
de VHisloire iniidineiisc des Gaules, par les Mémoires de M"' de Montpensier 
( Collect, Mil hauil <t Ponjoulat, p. 308, ;530,389, 408), par V Histoire de lu comtessr 
des Barres^ de Choisy, etc. 



304 BALLET DU ROY 

Mais je sens bien que je ne puis 
Servir ce sexe quand j'en suis, 
Et je commence à recognoistre 
Pour l'aimer qu'il n'en faut pas estre. 
C'est pourquoy je serois d'avis 
De reprendre, avec mes habits, 
Celuy-là dont j'étois naguère. 
J'ay beaucoup de choses à faire 
Que j'en feray bien mieux à point. 
On peut donner à mon pourpoint 
G; qu'on ne seroit pas si duppe 
D'accorder à mon corps de juppe. 
Sans y l'aire tant de façon 
Je veux redevenir garçon, 
Et que plus d'une fille m'aime 
Avecque ce défaut-là mesmc. 



ENTi;i;i; \ii. 

Quatre nolrrices de Bacchus. 

• 

Le DLC DE .MeRCQECR, le marquis de IMONTGLAS, MM. Sa>gui\ 
. et LA Ches.naye ', représentant des .\olrrices. 

AUX DEMOISELLES. 



Il n'est pas malaisé d'acquérir nos offices, 

Et pour y parvenir le chemin en est doux ; 

Mais vous ne sçauriez mieux vous adresser qu'à nous 

Si vous voulez apprendre à devenir nourrices. 



' Il sera question plus loin du duc de Mercœur et du marquis de Moniglas. Il 
y avait un San«uin mailre d'hôtel ordinaire du roi en I6C6. [Recueil de Maurepus, 
II, 543.) Il est plusieurs fois question des Sanguin dans les lellres de M"»" de 
Sévigné, qui avait des relations de voisinage et d'amitié avec plu.sieurs membres' 
de cette famille, entre autres avec le poêle Denis Sanguin de St-Pavin. Quant à 
la Chesnaye, c'est probablement celui qui fut gouverneur de Meulan un peu plus 
tard. (Loret, I. X, p. 179. ) Est-ce aussi le mOme qui était grand arquebusier de 
France en 1659 ( Gazette du 2C juin ). 



DES PESTES DE BACCHUS. 30S 

ENTRÉE VIII. 

DEVINS et POETES '. 

Le vin, qui des héros élève le grand cœur, 
Inspire à nos esprits leurs divines furies, 

Et naissent de cette liqueur • 

Les beaux vers et les centuries. 

Le ROY représentant un devin. 

Que de gens sur ce front dont l'éclnt est divin 
Vont chercher de leur sort un infaillible augure! 
Et que de courtisans iront à ce devin 
Pour apprendre leur bonne ou mauvaise avanture ! 

C'est un noble Génie : il promet aux humains 
Le retour de la paix et des mœurs anciennes, 
Et s'il veut observer les lignes de nos mains 
Tout ce qu'il y verra nous doit venir des siennes. 

Nul autre à ces talents ne sçauroit parvenir ; 
Mais que pour le futur c'est un grand personnage, 
Et qu'on le juge bien maistre de l'avenir 
A ne faire que voir ses yeux et son visage ! 

ENTRÉE IX. 

GENS CHERCHANT LA. CA.DENCE Que le viu leur a fait perdre^. 

Pour viLLEDAN, ckerçhcur de cadence. 

Attraper la cadence est un pénible ou\Tage : 
.Te perds en cette enqueste et ma peine et mes pas ; 
.Te la cherchay jadis dedans le mariage. 
Et ne l'y trouvay pas. 

' Deux dessins, dont le second, qui est le plus curieux, représente une espèce 
dederviciie tourneur, à haut chapeau pointu, orné d'un plumet colossal, et dont 
le costume semble tout hérissé d'ailes qui se soulèvent et s'envolent. 

' Un danseur et un joueur de violon ivres. Le premier, portant d'énormes be- 
sicles, fient une lanterne à la main gauche, et en a une autre suspendue au haut 
de son chapeau en corne recourbée. ,__j 

CONTKMP. DE MOLIKRE. — II. 20 



306 BALLET nu ROY 

ENTRÉE X. 
Deux GUEUX et une gueuse ruinés par le vin. 

Jadis nous avions de quoy frire, 

Maintenant nous n'avons |)lusrien. 
Et nous ne laissons pas de danser et de rire • 
Il nest rien de si doux que d'avaler son bien. 

ENTRÉE XI. 

DIEU PAR et se* FAINES', çui sortent de fiste et dressent une 
table couverte de nicfs diUc'icux. 

Dans nos bois et sur iit>.> luti^ncs 
Nous courons les jeunes bergères : 
Elles ont beau doubler le pas, 
ISous les attrapons de vitesse. 
Et nos pièges ont tant d'appas 
Qu'il faut une grande justesse 
A celles qui n'y tombent pas. 

Le CHEVALIER DE GUISE % représentant le dieu pan. 

Plus insensible que les bois 

Où ma divinité préside. 
J'ignore ce que c'est d'Amour et de ses lois. 

Ou, si dans mon ame il réside, 
Il faut donc qu'il y soit sans flamme et sans carquois. 

Les Faunes qui me font la cour 

N'en jugent rien à mon visage. 
Et les antres secrets, dont les rayons du jour 

N'ont jamais sceu percer l'ombrage, 
Sont beaucoup moins secrets que ne l'est mon amour. 

Les Nymphes disent que j'ay tort, 
Et jurent de m'estre cruelles, 

' Maillot velu, tout enguirlandé de feuillages, ainsi que la chevelure. 

» Roger de Lorraine, chevalier de Guise (1(524-1653), dont la renommée a eh- 
l)len effacée par celle de son frère, le chevaleresque et aventureuX'duc de Guise, 
cinquième du nom. 



DES FESTES DE BACCHUS. 307 

De me faire la guerre et de crier bien fort, 

Au cas que je brusle pqur elles : 
C'en est fait, il est pris et le grand Pan est mort. 



ENTRÉE XII. 

Six CHEVALIERS DE LA TABLE RONDE', Çlli chassent IcS FAUNES 

et se mettent à table. 

Ces braves chevaliers combattent 
Par tout le monde à fer tranchant ; 
Vers le Midy leurs faits éclatent, 
Ils éclatent vers le Couchant : 
C'est-à-dire que cette troupe , 
A parler tout communément. 
Fait des merveilles au moment 
Ou qu'elle disne ou qu'elle soupe. * 

ENTRÉE XIII. 

Les BATELEURS, qvi divertissetit ks chevaliers^. 

Avec adresse et bonne grâce. 
Et comme on ne s'attend à rien, 
Prendre un cœur et donner le sien, 
C'est un beau tour de passe passe. 



' Les chevaliers de la Table Ronde ont un costume de fantaisie, sorte de cuirasse 
avec jaquette courte, les jambes nues, et un casque avec aigrette et panaches flani- 
Ijoyants. 

' Voir plus haut notre note sur la 4« entrée du Ballet des Romans. 

' Loret dit, dans son bref compte rendu du ballet des Festes de Bacchus : 

On y joua des gobelets. 

Et l'on dit choses nan-pareilles 

D'une guenon qui lit merveilles. 

Cela ne peut se rapporter qu'à cette entrée, où l'on voyait figurer Arlequin, 
Colles, Godenot, avec les attributs de leur profession. Une estampe représente 
cette scène : la table et le plancher aux alentours sont recouverts de poules, de 
coqs , de lapins , qui viennent sans doute de la boite à surprise, et on aperçoit au 
milieu de la table une petite ligure habillée, qui est probablement la guenon dont 
par le Loret. Dans les estampes suivantes, on voit Arlequin, en costume multi- 
colore; Colles avec son chapeau plat et sa batte, Godenot (tout petit) d'abord en 
fou , puis en Espagnol grotesque, et sa femme en Espagnole. 

20. 



308 R. LLET DU ROY 

ENTRÉE XIV. 

INVBATEURS DE PBESS0IR8, AUTOMNE et ACHANABIENS. 

Le MARQUIS DE vîllfquier', représentant Tautomiie'. 

AUX DAMES. 

Voulez-vous de mes fruits? Ils ne sont point amers, 
Bien que pour la saison ils soient un peu l>ien verts. 
Je me suis fort liostée, et c'est en ma personne 
Qu'on trouve le Printemps on y cherchant l'Automne. 

Lf COMTE DE CARCE',/«£ MARQUIS DE SAINT- MARflN ^ efU E CHAU- 

MAZEL^, et le COMTE DE BREGY^, représentant des achana- 

RIBNS«< INTSNTEURS DE PRESSOIRS. 
AUX DAMES. 

Nous avons inventé l'art de presser Bacchus 
Et oulcr aux pieds la vendange 
Afin d'en exprimer le jus : 
Bacchus s'en plaint, Amour le venge, 

' Louis-Marie- Victor d'AumonI, connu il'al)ord soua Ip nom dp marquis de 
Chappes; il avait pris le nom dp marquis de Villequier depuis le f> Janvier I65r, 
lorsque son père, connu lui-m»^me Jusque-là sous ce titre. Pavait remplacé par 
celui de maréctial d'Aumont. Il s'appela duc d'Aumont à la mort de son père, 
le II Janvier 1669. (Le chevalier de Courcelles, Dictionn. des généravx fran- 
çais.) 

* Costume féminin, surchargé de pampres et de fleurs des champs ; coiffure de 
marguerites, bleuets, coquelicots, surmontés de foiigëres et de Joncs L'Automne 
tient une corne d'abondance. 

' De la famille provençale des Pontrvei, comtes de Carces, qui ont fourni un 
grand nombre de sénéchaux et lieutenants du roi en Provence. Le comte de Car- 
ces dont il est ici question Joua cette année même un certain rôle dans la Fronde. 
( Voir Mémoires de la duchesse de Memours, Collect. Mirhnud, 2* série, IX, 649.) 

* Charles de la Baume, né le 20 mars leil, marquis de Saint Martin, baron de Pes- 
mes, etc., et lieutenant de la colonelle du régiment des gardes françaises Plus 
tard, il se retira aux Pays-Bas, et entra au service du roi d'Espagne. (P. An- 
selme," m st. géuéaloff., VII, 55. ) 

^ Les marquis de Chalmazei étaietit une branche des Talaru. 

*Léonor de Flesselles, romte de Brégy ou de Brégis, tlls d'un président des 
Comptes, connu par les emplois (|uM remplit dans la carrière diplomatique, et 
qu'il dut surtout au crédit de sa femme, une des plus Jolies dames d'honneur 
d'Anne d'Autriche , dont on peut voir Vhistoriette dans Tallemant et dont So- 
maize et de la Forge, Loret et Robinet, ont souvent loué l'esprit et l'instruction. 



DKS FESTES DE BAGCHuS. 309 

Et comme nous avons pressé cette liqueur, 

Il fait que vos beaux yeux nous vont pressant le cœur 

D'une manière plus étrange. 

Ainsi, par sa permission, 
Nous sommes tourmentés de nostre invention. 

ENTRÉE XV. 

Musique grotesque ' . 

ENTRÉE XVI. 

Ae JEU, /a DÉBAUCHE et la crapule*. 

Le i>vc DE JOYEUSE, représentant le jeu. 

Aimez le jeu, n'en ayez point de honte, 
A ce plaisir adonnez-vous un peu : 
Vous pourriez bien y trouver votre compte ; 
Aimez le jeu, 

ENTRÉE XVII. 
ICARE et quatre bergers '. 

Le PRINCE d'harcourt ^, représentant icare assommé parles ber- 
gers, qu'il av ni enivrés du vin que lut/ avait donné Bacchus. 

Les destins à ma vie ont été bien contraires : 
Je ne pouvois fuir l'un de ces deux dangers, 

' Trois musiciens [ les sieurs Laleu, Queru et Lambert ;, qui sont coiffés de têtes 
d'animaux : le premier pince d une espèce de guilare ; le second bat les côtés d'un 
triangle garni d'anneaux; le troisième, dans une posture et avec une expression 
comique , promène un archet sur un long et mince instrument à une corde sur 
monté d'une ligure burlesque. 

' Le Jeu a un damier pour rabat, une collerette de cornets; des cartes forment 
sa ceinture et aussi sa coiffure, que domine un cornet à jeter les dés. La Débauche 
est tout entourée de guirlandes de verres et de gobelets. La Crapule a une cein- 
ture de plats, et se tient la main sur le ventre, comme si elle étouffait. 

3 L'habit d'Icare, très-riche et Irès-éiégant, est un admirable costume de pas- 
teur d'opéra. Les bergers ont la houlette, la panetière et la musette. 

♦ Henri-Charles de Lorraine, troisième du nom, prince d'Harcourt du vivant de 
son père, à la mort duquel il prit le titre de duc d'Elbeuf. 



310 BALLET DU ROY 

Et je devois périr par les mains des bergers, 
Ou j'avois à mourir par les yeux des bergères. 

Ltf DUC DE RoUANNEZ', représentant un beborr qui se croit 
empoisonné. 

Est-ce enfin poison, esl-ce amour? 
Ou si chacun d'eux à son tour 
Me trouble l'esprit et la veue? 
Mais que de sens et de raison 
Mon ame est icy dépourveue ! 
Si c'est de Kamour qui me tue, 
Hélas! n'est-ce pas du poison ? 

RÉ( IT. 

VÉNUS, la VOLUPTÉ, /ro/s GRACES. 
AU ROY. 

rénus. — Je suis la mère de l'Amour, 

Jeune Roy, qui viens dans ta cour 

Amener les délices. 
La\rolypté. — Et moy, je suis la Volupté 

Qui termine la cruauté 

Des amoureux supplices. 
Les Grâces. — Que ce prince est aimable et beau ! 

Aussi, mesme dans le berceau 

Il fut accompagné des Grâces. 
Toutes ensemble. — Rendons ses plaisirs accomplis, 

Et marchons toujours sur les traces 

Du jeune Monarque des Us. 
f^énus. — Il faut qu'Amour en soit vainqueur, 

Et déjà sur ce noble cœur 

Sa victoire est certaine. 
La Volupté — Faisons qu'il ait ce beau désir, 

Et pour en gouster le plaisir 

Qu'il en sente la peine. 

' Artas Gouftier, duc de Rouanne/. ((|u'on trouve aussi écrit Rouannois , et, piM 
souvent, Roanez ), l'ami de Pascal et le premier éditeur de ses Pensées. C'était un 
homme d'esprit et de savoir, qui se jeta dans une dévotion très-sévère, surtout 
lorsqu'il eut vendu son duché à (.a Fenillade, en I6G7. 



DES PESTES DE BAGCFIUS. 311 

Les Grâces. — Qui ne se laissera tenter, 

Et qui pourra luy résister 

S'il est accompagné des Grâces ? 
Toutes ensemble. — Rendons ses plaisirs accomplis, 

Et marchons toujours sur les traces 

Du jeune Monarque des Lis ■• 

ENTRÉE XVni. 

OHPHÉE, SILÈNE et B4k.CCHAIVTES. 

ORPHÉE déchiré, par les bacchantes, et représenté 

par M. SKGLIER». 

D'un luth harmonieux le sou tendre et plaintif 
Ne sçauroit désarmer le cœur vindicatif 

' Le roi n'avait que treize ans : on ne perdait pas de temps pour son éducation 
amoureuse. Comme les opéras de Quinault, les ballets de cour, particulièrement 
ceux de Benserade, saisissent toutes les occasions de présenter les faveurs de 
Louis XIV comme le bien suprême à l'émulation des beautés de la cour : nous en 
verrons encore de nombreux exemples. L'amour est le plus bel attribut de la 
royauté, et quand le souverain aime, c'est pour celles qu'il a choisies un bon- 
heur en même temps qu'un devoir de céder : tel est le résumé de la morale des 
ballets de cour. Il est curieux de comparer ce récit à un autre, qui était chanté 
devant lui trente ans plus tard, et dont la tin semble une allusion à Miue de Maia- 
tenun, pour laquelle le roi commençait à afticher publiquement son amour : 

Cn Plaisir. — Résislcr à l'Amour est une triste gloire; 

En vain d'un fler orgueil on croit se faire buniieur. 

Pour un Jeune creur 
La défaite vaut mieux cent fois que la victoire. 
fénus. — Gardez vous bien de traiter de folblesse 

Les amoureuses langueurs... 
A i'Aïuour il faut se rendre; 
Cédez liiy sans attendre, 
Pour gouster plus longtemps ses duuceurs .. 
Vue Grâce. — Toucher une beauté que sa propre douceur 

Conduit au.\ senliinens qu'on veut luy faire prendre, 
(.'est un trloinptie aise, qu'on doit tout au bonlieur ; 

Mais désarmer un cœur 
Qui des traifs de IWiuour s'est toujours sceu défendre, 
C'est vaincre avec lionncur. 
yénut. — Au pouvoir de l'Amour rendez, rendez les armes. 

Un Plaisir. — Rien ne peut, rien ne doit résister a ses coups... 

yénus — Vostre gloire en cédant doit cslre sans alarmes. 

t'n Plaisir. — Il a scuri;is des tœurs 

Qui n'ont point eu d'autres vainqueurs. 

Prologue et lalenuëJes en musique, ornés d'entrées de ballet, pour la représentation 
ûe Vy^mphylr ion \16S^, Intermède I. 

■ Ce ne peut être le chancelier Pierre Seguier, garde des sceaux, qui avait alors 



312 BALLET DU ROY 

De ces femmes cruelles. 
Pourquoy me déchirer, et qu'ay-je f;iit contre elles ? 
J'aimay toujours le sexe avec tant de chaleur ! 
Et voyez à quel point il régnoit d.ins mon ame • 
Je fus jusqu'aux enfers redemander ma femme ; 
Peu de maris irgient si loin quérir la leur. 

B\CCHANTES. 

Lt ROY, représentant M«e bacchante. 

Jeune Bacciiaute que je suis, 
J'employe à tout ce que je puis 
L'impétueuse ardeur dont je ne sçais que faire ; 
Je ne cesse de m'agiter, 
Et mon exercice ordinaire 
Est de courir, danser, sauter. 

Mais j'espère qu'au premier jour 
J'iray boire un doigt chez l'Amour ; 
H m'en va convier, et, si je ne me (latte, 
Il me recevra de bon cœur. 
Me fera cl)ère délicate 
Et me percera du meilleur. 

De là, je quitte en peu de temps 
Tous ces petits vins, et prétens 
Avaler à longs traits du grand vin de la gloire; 
Déjà la Nature et les Cieux 
Eu naissant m'en ont tant fait boire 
Qu'on voit qu'il me sort par les yeux. "^ 

A MLhEhKy, représentant «ne bacchante. 

Vous en avez bien pris de la liqueur bachique, 
Mais ce n'a pas été dans vostre don^e.stique. 
Ayant trop témoigné comme il ne falloit pas 
S'euyvrer de sou vin alors gu'il est au bas. 

soixante- trois ans, et qui serait désigné sans doute ici sous son lilre, à supposer 
que son grand à^^eet la gravité de ses fonctions, qu'on venait préciieraent de lui 
rendre, lui eussent permis Je danser dans un ballet. C'est probablement le même 
qui est qualitié marquis dans la troisième entrée du ballet de Psyché. ( Voir notre 
note a cet endroit, plus loin. } 



DES FESTES DE BACCHUS. 313 

ENTRÉE XIX. 
Dieu du sommeil sortant du temple de Bacchus, suivydes songes 

ou PHANTOSMES, VlsiOflS de TROPHÉES, rf'HOMMES DE FEU, 

rf'HOMMES DE GLACE, du FLEUVE d'oubly, ct de FÉES enfantant 

des ESPRITS FOLLETS '. 

Le SOMMEIL, représenté par le sieur Beaubkun '. 

AUX dames. 

De mes pavots délicieux 
J'entretiens vos beautez, et trouve, ce me semble, 

Que vous vous en portez bien mieux 
Quand nous avons passé toute la nuit ensemble. 

De crainte qu'ils ne soient battus 
Je tiens clos et couverts vos beaux yeux adorables, 

' Cette série de ligures est une des plus curieuses et des plus pittoresques. Le 
Dieu du somineil, couronné de pavots que surmonte une aigrette noire ornée de 
panaches, aie haut de la ligure recouvert d'un masque, ou teint en noir, et au 
dos des ailes de cliauves-sourls. Il tient d'une main une corne d'où sortent des 
vapeurs, et de l'autre une baguette. On voit ensuite un Fantôme, tout couvert de 
tètes de hiboux et de chouettes, d'ailes de larves, de papillons, d'oiseaux noc- 
turnes; puis deux Trophées de Bacclius, le premier coiffé d'une basse de viole, 
à travers le ventre de laquelle passe sa tète grotesque, flanqué d'autres instru- 
ments devant et derrière et jouant du violon sur son épaule; le deuxième, ayant 
pour chapeau un pot à bière, dont le couvercle lui sert de visière, la poitrine, 
les cuisses et les bras entourés d'autres pois. L'Homme de feu est tout rouge, 
coiffé et habillé de flammes ; l'Homme de glace, un vieillard transi, tout hérissé 
de fourrures; le Fleuve de l'oubli, un grand personnage à longue barbe blanche, 
avec des épaulières et une ceinture de feuilles de pavot, fleurs et plantes soporili 
ques, la tète amplement couverte d'une couronne analogue, hérissée d'un plumet 
gigantesque et flamboyant. Nous renonçons à décrire les costumes fantastiques 
des Esprits follets. 

* Charles, ou Henri de Beaubrun, probalement Henri (1603- 1677, peintre connu, 
dont les portraits au pastel, auxquels il est fait allusion un peu plus loin, étaient 
surtout fori goûtés à la cour. H y est fait souvent allusion dans la Galerie des por- 
traits de Mlle de Montpensier ( portraits de MU'' de Rohan, de la marquise de 
Kergen, par elles-mêmes ; de Mi'e de Villennes par Linières, etc.). Henri de Beau- 
brun joignait à son talent de peintre les qualités, les manières et l'esprit d'un 
homme (le cour. Guillet de SaintCeorges nous apprend, dans ses Mémoires sur la 
vie et les ouvrages des membres de l' Académie de peinture, publiés en 185-3, 
que « lui et son cousin (Charles) imaginèrent plusieurs nouveautés ingénieuses et 
galantes, tant pour les sujets que pour les babils des mascarades, ballets et co- 
médies qui divertissoienl la cour. » Quand le président Tubeuf régala la cour 
dans son château de Ruel, en 1653, il y fit représenter la pastorale A^ Amaryllis, 
de Rotrou, avec des décorations de Beaubrun. 



314 BALLKT DU ROY 

Et j'ay de socrettes vertus 
Pour le soulagemeut de tous les misérables. 

Je fais de merveilleux tableaux, 
Fragiles, délicats, peints d'ombre et de fumée, 

Et qui ne sont jamais si beaux 
Qu'en les considérant à paupière fermée, 

MONSIEUR DE CREQUI,/e GRAND MAISTRE DE L'aRTILLBRIE, M. DE LA. 

-CHAiSNAYE' et le sieur vacher, représentant des songes o« 

PHANTOSMES. 

AUX. DAMES. 

Sous UDe aimable figure 
Et brilians au dernier point. 
Belles, nous ne sommes point 
Songes do mauvais augure. 

Nous avons le goust dfs bommes 
Qu'Amour se plaist d'attaquer ; 
Il est aisé d'expliquer 
Des Songes comme nous sommes. 

Nous voulons, en gens babiles, 
Quelque chose de réel. 
Et c'est nostre naturel 
D'estre légers et fragiles. 

Ne croyez pas aux mensonges 
De ceux qui sur nostre fait 
Vous diront que c'est mal fait 
De s'arrester à des songes. 

/..«GRAND MAISTRE DE l'artillerie ', représentant 
un pha.ntosme. 

Des phautosmes le plus terrible, 
Je sçais faire ud vacarme horrible ; 

' C'est probablement M. de la Chesnaye ou de la Chesnals, gouverneur de 
Meulan. (Voir. Loret. I. X, p. 179.) 

' Charles de La Porte, marq'ii'^, pui:. duc de la Meilleraye > 1602-1664), désigné 
plus souvent sous le titre de maréchal de la Meilleraye. Les vers qui suivent 
font allusion à son car..clèreaulait qu'à ses fonctions. L^ret nous api)rend (leUre 
du 8 octobre 1650) qu'il était» souvent en furie, « ( Voir aussi sa lettre du 12 no- 
vembre 1651 ;. 

Car II a le sang prompt et chaut. 



DES FESTES DE BAGCHUS. 315 

Par moy tout peut estre détruit : 
J'ay des tonnerres et des flammes, 
Mais je me radoucis la nuict, 
Et je puis apparoistre aux dames 
Sans faire d'éclat uy de bruît. 

MONSIEUR DE CREQUi ', représentant un phaistosme. 

Divine cause de ma flamme, 
Je n'ay plus ny de corps ny d'ame ; 
La raison en paroist assez . 
Pour mon ame, elle est toute vostre, 
Et je me suis défait de l'autre 
A cause que je sçais que vous le haïssez. 

Mais vous pourriez bien, ce me semble, 
Les rejoindre tous deux ensemble 
Et rétablir tous leurs accords ; 
Loin d'en appréhender du blasme, 
Puisque vous avez déjà l'ame 
Ce seroit charité de prendre aussi le corps. 

ENTRÉE XX. 
Trois TROPHÉES de L'acc/ius. 

Nous servons à Bacchus, nous en faisons trophée . 

En récompense, quelque jour, 
D'une ardeur différente ayant l'ame échauffée, 

Nous pourrons servir à l'Amour. 

ENTRÉE XXI. 

Hommes de feu. 

Le DUC DE CANDALE *, représentant le feu. 

Étincelant et vif, je crois qu'il en est peu 

Qui puissent comparer leurs flammes à mes flammes ; 

' Frère du maréchal de Crequi, premier gentilhomme de la chambre du roi, 
créé duc et pair en 1652, l'année qui suivit ce balîel. 

' Louis-Charles-Gaslon de Nosaret, de la Valette el de Foix, duc de Caudale, 
né PU 1627, mort en 1658, avant d'avoir atteint sa trente et unième année, connu 



>316 BALLET DU ROY 

Je n'eu fais poiiil le vain, mais je suis un vray feu 
A consommer le cœur des dames. 

De ma possession leur sort seroit heureux : 
Si j'en voulois avoir, il m'en viendroit à troupes. 
O qu'elles voudroient bien que je fusse amoureux 
Et que le feu prist aux étoupes'. 

MONSIEUR DB COUENGE % représentant le feu. 

11 faut que je m'élève, et mon ambition 
Des objets rampans n'a que faire, 
Et si j'ay quelque passion, 
Elle est au-delu de ma sphère. 

ENTRÉE XXII. 

HOMMES DEGLACE. 

Le ROY, représentant un glacé. 

J'entre dans un printenisqui va rompre la glace 
Qui me contiaiut et m'embarrasse, 

par sa bravoure et ses exploits militaires, plus connu encorp par son esprit, .sa 
lieauté, sa grâce et sa (galanterie. I.es vers du halli-t sont une allusion fort trans- 
parente a son caractère, a sa belle mine et aux passions qu'il excitait parmi les 
dames de la cour, dont beaucoup, comme la marquise de Caslellane et de la 
Baume, M"'e de la Meilleraye, M"'' de la r.uerchy, Mme de Saint- Loup, Mme d'O- 
lonne, la marquise de Gange, etc., se disputaient sa conquête. Les mémoires du 
temps sont pleins de ses aventures amoureuses. Mazarin voulait lui faire épouser 
une de ses nièces. Mi'ie d« Molteville elle-même en parle avec enthousiasme. Le 
duc de Candale donnait le ton, et .vin élégance en fai>ait l'arbitre des modes. Pen- 
dant un temps, tout se porta a la Candale (Saint-Ëvremond, leg Opéras, ac. IV ; 
Tallemant, Historùile de Monlauron). 

'La ytiise royale (5 jan\ier I6i7 i l'appelle de Candale aux cheveux dorés ; 
VH'utoire amoureuse des Gaules parle aus.si de ses cheveux blonds dorés en la 
plus grande quantité du monde; et quand on sait jusqu'où les ballets de cour 
poussent la manie des allusions, on ne peut guère douter que le poêle ne pensât 
ici à cette particularité physique, qui était fort admirée en lui, aussi bien qu'à 
son caraclère. 

' Gaston de Cominges, conseiller du roi en ses conseils, capitaine des gardes 
du corps de la régente Anne d'Autriche, qui, ayant arrêté dans le Louvre, par 
ordre de la rein.-, les princes de Con lé et de Conii et le duc de Longuevllle, 
le 18 janvier IG50, fui fait gouverneur et lieutenant général pour le roi en la ville, 
château et pays de Saumur et haut Anjou, le 3 mars suivant, et chevalier des or- 
dres de Sa Majesté le ai décembre I6<J1. Il mourut le 12 mars lew, à quatre- 
Tingl-deux ans [Dictioun. de Moréri }. 



DES FESTES DE BAGCHUS. 317 

Et je feray bientost sentir aux plus hardis 
Que mes doigts seront dégourdis. 

Déjà mon froid imprime une crainte profonde. 

Et je ne vois guère de monde 
Qui ne tremble dans l'ame à mon royal aspect 

Et ne soit glacé de respect. 

Mon cœur, beaucoup plus grand que tous les cœurs ensemble, 

N'a que trop d'ardeur, ce me semhle, 
Et je souhaiterois qu'il fust plus froid qu'il n'est : 

Je me doute de ce que c'est. 

ENTRÉE XXIII. 



FLEUVE D OUBLY. 

Le MABQDISDE PiSY-GENLis ', représentant le fleuve d'oubly. 

AUX DAMES. 

Hélas ! divinitez mortelles, 
Que ne puis-je moy-mesme, en vertu de mon eau, 

Oublier que vous estes belles, 
Ou vous faire oublier que je ne suis pas beau 1 

ENTRÉE XXIV. 
Les FÉES qui enfantent rfesESPBTTS follets. 

Nous voyons clair dans les sombres destins. 
Aux vieux déserts nous faisons nos vacarmes, 
Et ce ne SQpt que Follets et Lutins 
Qui peuvent estre amoureux de nos charmes. 



' René Brulart, marquis de Genlis, de Pisy, de Crosne, etc., mort en 1696, à l'âge 
de soixante-dix-neuf an8,_tils du second lit de Gilles Brulart, secrétaire d'État. 
On verra souvent reparaître, dans les ballets suivants, un autre marquis de 
Genlis, qui sera l'objet des mêmes railleries que celui-ci. Il parait que la laideur 
était une tradition de famille chez les Genlis. 



118 BALLET DU ROY 

M. DE RASLiÈBE ', représentant un esprit follet. 

AUX DAMES. 

Beaux yeux dont les miens sont ravis, 
Voyez-iDoy bien : à vostre avis 
Suis-je taillé d'une manière 
A passer aisément pour un de ces Esprits 
Fort dégagés do In tn.itièro ? 

ENTUÉK XXV. 

L'ECU YEB chargé des armes de ceux qui doivent danser après * . 

M. DU voviLiovx^-, représentant /'écuyeh. 

ÉLÉGIE 

A SA MAISTRESSK. 

Jeune et Gère beauté, que je ne nomme point, 
Au fond de vostre cœur vous sçavez à quel point 
Le mien est enflammé pour vos aimables cbarmes : 
Je u*ay pu m'en défendre avec toutes ces armes, 
Et vous avez Faussé par vos divins appas 
Celles qui sont à moy, celles qui n'y sont pas. 
C'est à vous seulement que mon feu se révèle ; 
Mais l'amour m'a si fort embrouillé la cervelle 

■ Ce gentilhomme inconnu est sans doute le m<^me que le M. de Ratière qui 
figurait, avec MM. de Brion et d'Aluy {sic) dans la XVI* entrée du Ballet de PO- 
racle de la Sibylle de Pansoust, et que ce La Rallirre qu'on voit celte même 
année dans la Muse historique de Loret ( lettre du is Janvier 1651 ) partager les 
Jeux guerriers de Louis XIV, au Palais Royal. 

' Figure grotesque au nez et au menton longs, pointus, hérissés de poils : il est 
tout couvert de rondarhes et boucliers attachés à la paglie extérieure et intérieure 
de ses l)ras, et tient une halleiiarde. Deux épées se croisent sur son flanc; un 
élepdard est lixé à chacune de ses épaules. Pour couvre-chef il a une co- 
quille d'où sort, au-dessus de son front, une tête d'escargot. 

«Charles de Meaux, chevalier, seigneur du Foullioiix, capitaine-enseigne de» 
gardes du corps de la reine-raère, né ver* 1629, marié, en lOBo a Marguerite Mi- 
chel deChassagne. Le Jeune du Foullioux, protégé par Mazarin, élégant, distingué 
par son esprit et sa tournure, était aimé de Louis x'iV, dont il partageait les 
divertissements favoris. Il fut tué l'année suivante, au combat de la porte Sainl- 
Anloine. ( Rainguet, Biograplde Saintongeaise.) 



DES FESTliS DE BACCHUS. 319 

Que dès le premier mot que ma bouche produit 
Le sens commun esquive et la raison s'enfuit. 
C'est pis quand je m'abstiens de ma rare éloquence, 
Et tout le monde rit au nez de mon silence. 
D'où vient à mon esprit un si dangereux choc? 
Cette ingénuité n'est point de mon estoc, 
Et je ne ferois point ces choses de moy-mesme. 
Il faut bien que ce soit parce que je vous aime. 
Ceux qui pensent avoir tout le bon sens pour eux 
Sont aussi fous que moy quand ils sont amoureux. 
Et je me ressouviens qu'on m'a dit, ce me semble, 
Qu'Amour et la Sagesse étoient brouillés ensemble. 

Mais je m'emporte icy dans le raisonnement. 
Il s'agit, s'il vous plaist, de guérir mon tourment,' 
Car si vostre service est de nul avantage. 
Je u'ay pas résolu d'y vieillir davantage : 
Est-il pas juste aussi que chacun ait le sien ? 
Le mary prei)dra tout, et l'amant n'aura rien. 
Souffrez que je vous mène et que je me propose 
D'estre votre écuyer : c'est toujours quelque chose. 
Non que je borne là mon vol ambitieux : 
Ce n'est que pour vous voir et qu'en attendant mieux. 

ENTRÉE XXVI. 

GEND4BMES OU GLADIA.TEUBS animés poT le Vin '. 

La rage dans le cœur et le sang dans les yeux. 
Nous causons le désordre et l'horreur en tous lieux : 

Le carnage est ce qui nous charme ; 
Mais le plus fier de nous est bientost surmonté, 
Quand il trouve une jeune et charmante beauté 

Qui luy dit : Baisez-moy, gendarme '. 

' Figures de bravaches grotesques, ayant pour cuirasses le cercle d'un tonneau 
ou la caisse d'un tamliour, etc. 
2 Refrain d'une chanson populaire du temps. 



J20 BALLET DU ROY 

ENTRÉE XXVII. 

TITANS qui ont massacre Bacchvs, et qui viennent à ses /este», 
touchés de repentir et de dévotion pour son culte. 

Ije ROY, représentant un des titaws 

Ma naissance est si haute et si proche des cieiix 

Que je ne pense pas estre un ambitieux 

Dont la témérité ne se puisse défendre ; 

Kt fait comme je suis, le (jel pourroit me prendre 

^loins pour un des Titans que pour un de ses dieux. 

Tout au-dessous de moy me paroissant si bas, 
La hauteur du dessein ne m'épouvante pas, 
Et pour y parvenir j'ay la force et l'audace ; 
J'y touche, peu s'en faut, de mon illustre place, 
Et du trosne où je suis il ne reste qu'un pas. 

Mais les dieux pour ce coup ne seront point battus : 
Je m'en tiens aux projets que mes aïeuls ont eus 
D'estre ainiésdans la paix, d'estre craints dans la guerre. 
Et suffit dans cent ans qu'ayant soumis la terre, 
J'escalade le ciel à force de vertus. 

ENTRÉE XXVIII. 

piBK-ïES échoués en liste dorée, et qui viennent aux /estes 
de Bacchus. 

Nous avons écume les mers 

Et fondé sur les flots amers 

Une richesse qui s'augmente ; 
Mais quelque si grands biens que nous ayofis acquis, 
Nous gagnerions sans doute un trésor plus exquis, 
Si nous avions perdu l'Amour qui nous tourmente. 



DES FESTES DE BACCHUS. ,,•,, 

ENTRÉE XXIX. 

MEECUBE, envoyé de la part de Jupiler, pour honorer 
les /estes de Bacchus. 

BOQCJELAUBE ', représentant mercure. 

AUX DAMES. 

Messager fidèle et discret. 

Je tiens le paquet fort secret 

Que les dames m'osent commettre : 

Ame vivante n'y pénètre, 

Et ma charge est d'un tel rapport 

Que je n'ay jamais rendu lettre 

Qu'on ne m'ait bien payé le port. 

Au reste, avez-vous le dessein 

De faire un voyage lointain 

De galanterie et de joye, 

Sans qu'on le sçaclie ou qu'on vous voye? 

Venez avec moy sans danger : 

La plus douce et plus seure voye 

C'est d'aller par le messager. 

Entre les larrons amoureux 

Je préside, et toujours comme eux 

J'ay quelque nocturne besongne ; 

Mes rivaux en ont grand vergougno. 

Suffit d'estre Mercure enfin, 

Et venir du ciel de Gascongne, 

Pour estre le Dieu du larcin. 

Comme mon bien dire est vanté, 
Je ne fais point difficulté 

' Le marquis, puis duc à brevet, Gaston de Roquelaure (1617-83), maître de la 
garde-robe, dont le nom est resté populaire, grâce aux récits du Ménagianri, de Saint - 
Simon et à un petit livre encore répandu aujourd'hui d iiis les campagnes par le 
colportage. Mercure pouvait s'incarner à merveille sous les traits de Roquelaure, et 
l'auteur du ballet, en feignant de peindre le premier, a trouvé une occasion natu- 
relle de railler les indiscrétions proverbiales, les bonnes fortunes, les étourderies et 
les gasconnades de ce peu scrupuleux bouffon. On peut lire Vhisloriette de Talle- 
mant des Réaux sur Roquelaure, en guise decommen'Hire à ces strophes. 

COSTEMP. DE MOLtÈRE. — II. 21 



312 BALLET DU ROY 

D'enrichir un conte agmible 
Et de passer le vrayseinhiable ; 
Mais c'est pour user do mes droits, 
Kt nous autres, dieux de la f.ible, 
Il faut bien mentir quelquefois. 

ENTHÉE XXX ET DEaNifiHE 

APOLLON et les ?»EUF Mi'Sifs qui xe trouvent auxjesles a cause 
de taffinité qui est entre elles et fincrhus'. 

APOLLOn, représenté par le sieur c.\nrtv '. 

Des filles du sacré vallon 
J'en sçais mener huit à baguette, 
Et rien plus; le pauvre Apollon 
Se recommande à la cadette. 

l£ I\OY, représentant une .Mi se. 

AIX PORTES. 

Tenez-vous prests, divins t-sprits, 

Qui ne chante/, pas a tout prix 

Et que la haute gloire pique : 

Je médite un hardy projet, 

Et vous prépare le sujet 

D'un grand et beau poème héroïque. 

Du pas dont on me voit venir, 
Je ne suis pas pour u)"en tenir 
Aux simples lauriers du Parnasse : 
Il faut que de cent vives (leurs. 
Que je m'en vais cueillir ailleurs, 
Ma noble guirlande se fasse. 

' Une grande planche represenle une sorte de Parnasse, avrc Apollon aisig au 
rentre, dans une gloire, et les neuf Muses disiribuées autour de lui et sirgeant «ur 
des amas de nuage». Dans la planctie suivante, on volt un Apollon éblouissant, 
sous la ligure du Soleil, avec sa lyre en main. 

* Avocat au conseil, qui dansait souvpot dans les hallcts du roi : « C'est, dit 
Tallemanl des Réaux, une espèce de coquin (c'est-a-dire un homme de basse 
naissance), qui lire en volant (au vol \ qui joue, qui danf e et qui Iwit, et qui est 
maltôlier parmi tout cela. » {Ifistorielle de M"' de Condran .) Cf. le Recueil de 
Mau repas, 1 II, p. 502 : on y voit que les seigneurs l'admettaient dins leor société 
fl leurs parties Je plaisir. 



DES FESTES DE BACCHUS. 323 

Le COMTE DE SAiiNT-AGNAN', représentant une MvsiE. 

Les Filles de Mémoire, autrement les neuf Soeurs, 

IS'ont beautez, grâces, ny douceurs 

Que je ne partage avec gloire : 
Je retiens tous les vers que je trouve à mon gré, 
Et je n'en sçache point dans le troupeau sacré 

Qui soit plus fille de Mémoire. 

viLLEDAN, représentant une Muse. 

Je suis pucelle surannée 

Et des neuf Sœurs presque l'aisnée ; 

Mais je vous laisse à deviner 

Ce qui console ma misère : 

Grâce à Dieu, je n'ay plus que faire 

De vieille pour me gouverner '. 

le COMTE DE MAULEVRiER ^, représentant une Muse. 

J'ay les grâces et les douceurs 
Du troupeau qu'Apollon façonne, 
Et qui voudra voir les neuf Sœurs 
IN'a qu'à voir ma seule personne. 

On lit à la suite, dans l'édition originale : Entrée supprimée 
De deux Coquettes et d'une Matrone. — Le roy, représentant une 
Coquette (7 strophes). — Villedaîv, représentant la Matrone 
( 5 stances). 

' François de Beauvilliers, d'abord comte de Saint- Agnan, puis duc et pairà par- 
tir de décembre 1C63, conseiller d'État, premier gentilliomme de la chambre du 
roi, favori de Louis XIV, renommé pour son amour des lettres, incomparable 
pour la politesse et le beau brillant {Muse roy. du 15 janv. IG57). 11 fut membre 
de l'Académie française. L'abbé de Choisy, dans ses Mémoires ( Utrecht, 1727, 
p. 150), parle de l'esprit el de la galanterie que ce courtisan déployait dans les 
fêtes. Ce fut lui qui inventa le ballet des Plaisirs (Loret, lettre du 6 février 1656 , 
celui de la [Naissance de Fénus ( tces), etc. 

' Il y a ici comme dans les entrées IX el XVIII, une allusion familière et passa- 
blement effrontée à certaines infortunes domestiques de ce personnage obscur, et 
à l'bumeur acariâtre de la vieille épouse qu'il avait perdue depuis peu. 

' Edouard-François Colberl, comte de Maulevrier (1634-1693), frère du ministre 
Colbert. Il devait obtenir une compagnie au régiment de Navarre le 30 mai 1651, 
quelques jours après la représentation de ce ballet : ce fut le commencement de 
sa brillante carrière militaire. 

21. 



314 BALLET DU ROY DES PESTES DE BACCHUS. 

Nous ne croyons pas devoir reproduire celte entrée, rejelée en ap- 
pendice par l'éditeur, et qui n'a pas ûguré dans la représentation. Kllc 
a été sans doute retranchée à cause du peu de noblesse et même de 
convenance du rôle qu'elle donnait au roi, contrairement au\ habi- 
tudes consacrées ( voir le père Menestrier, p. 159), quoiqu'il figurât 
en ce même ballet parmi \esfiiotui de la 4' entrée. 



FIN. 



BALLETS DIVERS 



RELATIFS AC 



CARNAVAL 

(extraits). 

>I65^ (?)->! 668. 



NOTICR 



LES BALLETS RELATIFS AU CARNAVAL. 



Nous réunissons ici les extraits do plusieurs ballets relatifs au carnaval. 
Dans l'impossibilité de les classer rigoureujeiuent suivant l'ordre chronolo 
gique, puisqu'ils sont de dates diverses et qu'on ignore celle du premier, il 
nous a semblé que leur place naturelle était à la suite du ballet des Fesira 
de Bacchus. Nous avons déjà dit que la plupart des ballets se dansaient pen- 
dant les jours gras , et il était tout simple , pour cette raison comme pour 
beaucoup d'autres, que les auteurs de ces divertissements fussent souvent 
portés à cboisir le carnaval pour sujet. 

Nous avons trouvé le premier : Boulade , ou les Folles de Caresme-pre- 
nant , à la Bibliothèque impériale (1 feuillet, in-4'', s. 1. n. d., non porté) 
Ce n'est qu'une très-courte bagatelle , dont il n'est pas question dans Beau- 
champs. D'après la physionomie matérielle, le caractère du style, l'orthographe 
et quelques détails, on peut présumer qu'il est des commencements du règne 
de Louis XIV, et à peu près contemporain des Festes de Bacchus. 

Le Ballet de la MyCaresme, très-giossièrement imprimé et versifié, est 
rempli de plaisanteries et d'équivoques ordurières. Il est curieux surtout 
comme document sur un usage qui remonte fort haut, et dont il peut aider 
à reconstituer la physionomie. Dans ses Traitez singuliers et nouveaux 
contre le paganisme du Boy-boit , Jean Deslyons, docteur de Sorbonm-, 
parle des rois et des reines de la mi-carèmo parmi les écoliers. Le cinquante- 
deuxième arrêt d'amour, ajouté par Gilles d'Aurigny au recueil de Martial 
d'Auvei-gne (1528), témoigne que cette coutume était très-florissaule au 
seizième siècle. En 1659, quatre ans après ce ballet, le marquis de Mont- 
brun solennisa la mi-carêmè par une mascarade d'une nature particulière, 
qui eut lieu sur la place Royale et fit grand bruit dans Paris. — Ce ballet, 
imprimé sans lieu ni date, n'est pas mentionné dans La Vallière; il est de 
1655, suivant Beauchamps. On voit, d'après la première strophe du récit, 
qu'il a été dansé probablement en haut lieu, devant des dames que l'auteur 
désigne , peut-être d'après l'usage de leur société , sous des noms tirés de la 
mythologie, des romans et des pastorales du temps. Nous n'en donnons que 
les sommaires. 

Lu Mascarade de la mascarade, ou les Déguisements inopinés, non men- 
tionnée dans La Vallière, a également paru sans lieu ni date : du moins en 
est-il ainsi de l'exemplaire que j'ai eu sous les yeux ; mais Beauchamps en 
décrit un qui faisait partie de la bibliothèque du duc d'Orléans et qui porte 



328 NOTICE 

la date de 16iC. Nous lu- rrpro<luisoiis égaltuiuMit tiiu- les suminaiiTS de ce di- 
\oitissemeut , qui est sans inlérét. Ces trois premières pièces sont rares. 

Il n'en est pas l'e même de la suivante. 

Le Carnaval , mascarade rojale, fut dansé par Sa Majesté le 18 janvier 
16C8, dans son iipj>artement : la Gazette nous apprend qu'on le dansa encore 
le 27 et les qualic jours suivants à Saint-Germain; il avait été augmenté de 
quelques entrées. Ce divertissement fit |Kuiie des réjouissiinces qui suivirent 
la campdgne de Flandre. Bcnscrade fut chargé des \ers pour les personnages : 
ces vers sont les seuls (|ui offrent (pielquc intérêt et les seuls aussi que nous 
donnerons. Il ist prohalile que la musique était de Lulli, qui figurait |tanni 
les acteurs. Robinet a rendu c<)nq>le «le cette représentation clans sa Gutette, 
à la date du 21 jauvier 1668 : 

Dan* le palai* drt Toileriet , 

Le leodemaiD , Ir Carnaval 

( Repréuotr par d'EslUal) 

Avec une oombreute laite 

Oe moiicirna, tout d'élite, 

A ravir divertit la Cuur 

Par QD gay ballet, k ton loar. 

Il eonalttoit en lept rntrée* 

Qui furent fort considérée*. 

Mais surtout une dei Plaitir* 

Qoi flattent le* Jeune* Déiiri , 

Oà paroi*«oit leur luuree mearoe 

Dan* le Grand Portr-Diadèine. ,. 

Ub de ce* ma*que*, non foleta, 

Mai* *érieui et de* mieux fait* , 

Plein* de bravoure et braverie, ' 

Conduit* par la Galanteris (Mlle Hilaire], 

MerTeilleu*enient aui*l plut. 

Et chacun volootier* dit Chut! 

Lorsque cette aimable dée**e, 

Avec une voix cbarmeres*e , 

Se* dignes Maximes chanta , 

Par qui l'oreille elle encLanta 

Tant de* m&le* que des femelles, 

Qui rerte*le* trouvèrent belle*. 

Si vou* désirez les sravoir. 

Vous ponrrex aisément les voir 

Dan* le cahier ou petit livre 

Qui se vend, je pense, une livre, 

Chex l'imprimeur du Boy Ballard, 

Oà von* verrez, de part en part. 

Le reste de la mascarade 

Et le* beaux vers de Benserade. 

Le Carnaval a été publié, comme le dit Robinet, chez Roliert Ballard 
(1668, in-4"). 

En 1675, l'Académie royale de musique donna la représentation d'une 
autre mascarade également intitulée /e Carnaral, » paroles de différents au- 
teurs, musique de M. de Lulli », que nous ne reproduisons point, parce que 



SUR LES BALLETS DU CARNAVAL. 329 

le lieu et le mode de sa représentation la dérobent au cadre de ce recueil. Les 
entrées principales sont formées surtout de divertissements tirés des pièces de 
Molière, en particulier de Monsieur de Pourceaugnac (scène des doux avo- 
cats) et du Bourgeois gentilhomme (scène du mamamouchi), ainsi que d'autres 
ballets dansés à la cour. On y voit paraître tour à tour des Espagnols , des 
opérateurs, des matassins, des musiciens italiens, des Turcs, des derviches, 
et muftis, des Égyptiens et des Basques, avec leurs guitares et leurs casta- 
gnettes. Il y a beaucoup de vers italiens. On y retrouve le Récit du Carnaval 
avec le clianir qui suit, et à la fin la Chanson et les Maximes de la Galan- 
terie, puis le Dialogue du Carnaval et de la Galanterie, comme dans la mas- 
carade de IGGS.En un mot, cette pièce n'est qu'un pot-pourri de chants, 
de danses et de divertissements, empruntés un peu partout et rassemblés tant 
bien que mal. Elle a été publiée à Paris, chez René Baudry (1675, in-4"). 



BOUTADE, 



ou LES 



FOLIES DE CARESME-PRENAINT. 



Four te tavebmer et sa femme, qui conduisent un yvrongne. 

Dieu des beuveurs , en qui je croy, 
Puisque tu fais vuider ma cave , 
Guide les pas de cet esclave 
Qui se tient plus heureux qu'un roy. 
Tout ce qu'il songe il le possède, 
En valeur tout autre lui cède, 
Il se pique d'esprit divin, 
EnGn ce grand héros de table 
Est un corps fort et redoutable 
Qui pour âme n'a que du vin. 

Mais, ô grand Dieu que je réclame 
En voyant ses pas incertains , 
Que dans son triomphe je crains 
Qu'il ne soit prest à rendre l'âme ! 

Pour rYVRONGNE. 

Il faut avouer que le vin 
Est une merveilleuse cause ( sic) : 
Il rend mon esprit si divin 
Que je cajole en vers , pensant parler en prose. 
Je danse , et puis je me repose , 
Je m'entretiens des potentats , 
Et sans craindre les magistrats 
C'est sur eux-mesmes que je glose. 



332 BOUTADE, OU LES FOLIES 

Adieu, moD hoste, adieu, je m'en vais satisfait. 
Vostre vin est fort bon, en voicy quelque effet : 
Tout tourne sous mes pas ; que de métamorphoses ! 
Que ce dieu me fait voir ici de belles choses ! 

Hélas! qu'avecque volupté 

Je trinquerois à la santé 

De ces admirables merveilles ! 

Et que, pour les voir seulement, 

Je garderois le jugement 
Que me voudroient ravir les pots et les bouteilles '■ 

Pour la IIASCAB4DB ou le MOMMON ', 
AUX DAMES. 

Nous mettons trois pièces contre une , 
Et , quoy que fasse la Fortune 
Pour favoriser nostre sort , 
Nous ne gagnerons rien du vostre ; 
Mais au contraire, ou je suis mort, 
Ou nous y laisserons du nostre. 



Pour les FARCEURS et comédiens. 

Nous sommes, farceurs ; pourquoy? Parce 
Qu'il n'est rien de plus froid chez nous que le tison , 
Tous prests de vous fournir de farce 
Si vous nous fournissez d'oyson. 
Après tout, il faut que je die 
Que nous ne souhaiterions pas 
Que tous les jours de comédie , 

Fussent pour nous un mardy-gras. 

■ « .Vomon, défi d'un coup de dez,- qu'on fait quand on est dégui&é en masque » 
(Diclionn. de Furetière). Au dix-septième siècle, il arrivait souvent que des 
troupes de masques se présentaient inopinément dans les maisons où il y avait bal, 
non-seulement pour y danser, mais pour y porter un dé(i au Jeu de dés et y faire 
des cadeaux de dragées aux dames. C'est ce qu'on appelait ; porter un momon^ 
présenter un momon. Le sens du mol s'était étendu à la mascarade elle-même. 
Molière a mis un momon en scène à la lin du 3» acte de C Étourdi; mais il faut 
consulter surtout un curieux passage de la suite du Roman comique {Bibl. elze- 
vir., t. II, p. 230), où les différentes parties de ce divertissement sont clairement 
expliquées. 



DE CARESME-PRENANT. 333 

Ce jour-là , le peuple nous trouble ; 
L'Hostel , tout grand qu'il est, est pour luy trop étroit : 

Cependant pas un rouge double 

Ne s'offre , ny ne se reçoit ' . 

Si chacun vante ce qu'il aime 

Je vous annonce maintenant 
Que nous devenons tous amoureux de Caresme 
Puisqu'il nous traite mieux que Caresme-prenant. 



Pour un VIEILLARD habillé en Gautier ». 

AUX DAMES. 

Parfaits objets de la nature 

Qui , par vos rares qualitez , 

Avez tous mes sens enchantez , 

Voyez ma plaisante avanture ! 

Pour vous j'invoque les destins, 

Et, malgré ces esprits mutins, 

Je feray voir par cette danse 

Que , si les ans m'ont abattu , 
J'ay toujours conservé ma première vertu , 
Et que si je suis vieux , ce n'est qu'en apparence. 

' Les comédiens de l'Hôlel de Bourgogne avaient gardé comme une tradition 
des Enfants sans souci l'iiabilude d'aller, au jour du mardi gras, divertir la mul- 
titude sous les piliers des Halles ( V. le ciiapUre III de notre Tableau du f'ieux 
Paris ; les Spectacles populaires, Dentu, 1863, in-12). Ils durent y renoncer à 
une époque qui n'est pas très-nettement connue. Ce passage semble prouver qu'à 
la date de ce ballet ils avaient remplacé les jeux des Halles par une représenta- 
tion gratuite dans l'Hôtel de Bourgogne même. 

> En Gaultier-Garguille. Ce fameux bouffon de l'HoIel de Bourgogne était de- 
venu un type. 11 avait pour accoutrement ordinaire sur le théâtre, dit Sauvai, 
« une espèce de bonnet plat el fourré, point de cravate ni de col de chemise, une 
camisole qui descendoit jusqu'à la moitié des cuisses, une culotte étroite, qui 
. venoit se joindre aux bas, dessous les genoux; une ceinture de laquelle pendoil 
une gibecière, et un gros poignard de bois passé dans la même ceinture. » On 
peut compléter ces indications sur son costume à l'aide des nombreuses estampes 
où on le trouve représenté, et surtout des portraits que nous en ont laissés 
Roussel et Abraham Bosse. 



BALLET 

DE LA MY-CARES31E. 

RÉCIT. 
Trois Ménétriers conduisant la My-Caresme. 

ENTRÉE I. 
Deux ROTTEUBS des Halles^ 

ENTRÉE II. 
Im reyne des halles*; — Deux garçons du Trampy^. 

ENTRÉE IP. 

Vn MAISTRE CIISIIVIEH. 

. ENTRI'.K 1\. 

Deux CHASSE-MARÉES. 

RÉCIT. 
Deux Italiens, allant à lafest^. 

ENTRÉE V. 

Une servante seplaujuantde la My-Caresme. 

' Les Halles étaient sartout le grand centre des réjouissances de la mi-carëni)- , 
alors la fête des Halles, comme aujourd'hui des lavoirs publics. On peut voir n 
ce sujet les Antiquités de Paris, de Sauvai, t. I, I. VI. 

'On élisait probablement, pour la cérémonie burlesque de la micaréme, une 
reine des Halles, comme on élit aujourdliui une reine des blanclii>seuse8. 

'Lieu où l'on faisait tremper la morue pour la dessaler. 



BALLET DE LA MY-CARESME. 335 

ENTRÉE Vr. 

Deux FOUS, allant visiter la Trvye qui file % , 
ENTRÉE VII. 

Z)CMa;'HABANGÈKES. 

ENTRÉE Vm. 

Un PAYSAN marchant demîsaoul. 

ENTRÉE IX. 

La FESTE DE LA MY-CABESME. 

Le Roy, le Gaede-des-Scfaux et deux Officiers de la Poisson- 
nerie , et deux Badins. 

ENTRÉE X. 
C/n Espagnol rodomont, qui chasse la My-Caresme. 



' La Truie qui file était une petite sculpture en pierre, fort connue, qui se trou- 
vait aux Halles, sur une maison du Marché aux Poirées, et devant laquelle les 
garçons de boutique des environs, les apprentis, servantes et portefaix des Halles 
se livraient à toutes sortes de folies le jour de la mi-carême. V. Sauvai, locni cilato. 



MASCARADE 

DE LA MASCARADE, 

ou 

LES DEGUISEMENTS INOPINEZ 



L'obligation de coniribuer au divertissement d'une illustre corn - 
pagnie ne perinettint pas au ballet de prendre le temps convenable 
pour en préparer les moyens, voy (sic) sa jeune sœur la Mascarade 
qui se présente pour luy. El comme elle est d'humeur plus légère, elle 
est aussi plus prompte dans l'exécution de ses entreprises. Kt faisant 
marcher après elle plusieurs déguisemens inopinez, elle espère de 
rencontrer en sa diligence les agrémens que pourroit donner un plus 
magnifique appareil. 

PRKMFÈRK PARTIE. 

BÉCIT l*r. 
La Mascarade, accompagnée du Plaisib et de la NouvgAUTÉ. 
ENTRÉE L 
Les Quatre Parties du Monde, sous l'habit des Quatre Vekts. 

ENTRÉE II. 

La belle Hélène, sois l'apparence de la vieille Sybilb de Cumée. 

ENTRÉE III. 

Les quatre grands dieux, Jupiter, Mercure, NsPTUiNEe Mars, 
en Triveliws bouffons. 

ENTRÉE IV. 

Jules César, en coquet d'Egypte. 



MASCARA'^E DE LA MASCARADE. 337 

ENTRÉE V. 

GÉBYON , l""" roi d'Espagne, dansant la sarabande à la mode 
de SOI pays, en cachant deux de ses trois testes. 

ENTRÉE VI. 
Nihus,Cyri)s, Alexandre etCÉsAR^ déguisés en esclaves. 

ENTRÉE Vil. 
Apollon avec Orphée, faisant un récit grotesque. 

ENTRÉE Vm. 

Cassandre rajeunie. 

ENTRÉE IX. 

La Valeur déguisée en Crainte. 

secondf: partie. 

RÉCIT 

De la Renommée. 

ENTRÉE I. 

Quatre philosophes, Pl4ton, Pitagore, A-ristote et Zenon, 
travestis en docteurs de farces. 

ENTRÉE II. 

Adonis et le jeune Hy acinth e contrefaits. 

ENTRÉE m. 

La Vertd en habit et équipage de coquette. 

ENTRÉE IV. 

Concert de luths, amené par la Paix. 

CONTEMP. DF. MOLIÈRE. — II. 22 



338 MASCARADE DE LA MASCARADE. 

ENTRÉE V. 

Los sept Sagbs, avec habit et posuires de fous des Petites- Maisons. 

ENTRÉE VI. 

Douze GEANTS monstrueux , mais qui ont pris soin de se métamor- 
phoser en autant de psTrrEs pillt:s agréables , qui dansent. 



LE CARNAVAL, 

MASCARADE ROYALE. 



Le Carnaval, habillé d'une manière qui le fait d'abord reconnoistre, 
paroist sur un petit throsne, dans le fond du théâtre. 11 est environné 
de sa suite ordinaire , vestue de ses livrées , et composée d'un grand 
nombre de personnes qui chantent et qui jouent de plusieurs sortes 
d'instrumens. Les Violons qui le suivent commencent à célébrer son 
retour, et luy-mesme , par un récit qu'il chante, excite les Enjouemens 
qui l'accompagnent à délasser le plus grand des monarques de ses 
glorieux travaux. 

Le Carnaval. — Suite du Carnaval '. — Grands violons. 
— Petits violons, Flûtes '. , 

ENTRÉE L 
BÉCIT 

DU CARNAVAL. 

Les Plaisirs, inséparablesdu Carnaval, s'empressent les premiers à 
le suivre, et l'un d'eux, par une chanson qu'il chante en dansant, 
invite tout le monde à l'amour et à la joye. 

ENTRÉE n. 
Chanson des Plaisirs. 

Des .Joueurs redoublent l'ardeur qu'ils ont pour le Jeu au retour du 
Carnaval, et tandis qu'ils jouent, deux Maistres d'académie, qui 
leur ont préparé des cartes et des dez , se réjouissent du profit qu'ils 
espèrent. 

' Lulli figurait dans la suite du Carnaval. 

'' Les flûtes étaient Descouteaux père et lils, Piesche, Pliilbert, les Opterre. 

22. 



340 LE CARNAVAL, 

ENTRÉE m. 

Des Gens db bonne chèbk prcnDeDt pari aux réjouissances du 
Carnaval : uu d'entre eux chante une chanson à boire au milieu des au- 
tres, qui dansent autour de luy. 

ENTRÉE IV. 
Chanson à boire. 

Deux Maistbës a danseb témoignent la joye qu'ils ont des avan- 
tages que lo retour du Carnaval leur donne. 

ENTRÉE V. 

Une trou|)€ de Masques ridiciles, avec dos habits bizarres et des 
postures grotesques , se mesie ù la suite du Carnaval. 

ENTRÉE VI. 

Des Masques sérieux et magnifiques viennent prendre part aux 
diverlissemens du Carnaval ; ils sont conduits par la Galkntehie, qui 
adjoint à leur danso l'agrément d'une chanson pleine de maximes ga- 
lantes, qu'elle chante au milieu d'eux. 

Chanson de li Galanterie '. 
Maximes de galanterie pour les hommen. 

ENTRÉE VII ET DERNIÈRE. 
Maximes de galanterie pour les dames. 

Le Cabn AVAL descend pour accompagner la G alantebie, et tandis 
qu'ils chantent une niauière de dialogue , où tous les chœurs , tant 
des voix que des instrumeus , se meslent et répondent tour à tour, ce 
qui a paru dans les entrées précédentes se réunit et danse ensemble. 

Dialogue du Carnaval et de la Galanterie. 

Le Carnaval et la Galanterie chantent ensemble, et tous les chœurs 
leur répondent. 

> Elle était chaulée par Ml • Uiiuire, la nièce de Laïubert. 



MASCARADE ROYALE. 3U 

VERS POUR LES PERSONNAGES. 

Pour LE ROY, Plaisir. 

A ce Plaisir se mesle un travail assidu ; 
La Gloire en est , tout se rassemble , 
Et s'unit tellement ensemble 
Qu'il n'est rien de mieux confondu. 

Ce Plaisir a de quoy combler nostre désir, * 

Et cette dernière campagne 
A fait avouer à l'Espagne , 
Que c'est un terrible Plaisir '. 

Elle doit, cet biver, détourner ses malheurs, 
Sinon , au retour du zépbire , 
Je crains qu'elle n'ait lieu de dire : 
Pour un plaisir mille douleurs. 

S'il flatte nostre goust , pour elle , quant et quant , 
Il est d'une amertume insigne. 
Et, selon qu'on s'en trouve digne , 
C'est un Plaisir doux et piquant. 

Voyez de quelle grâce en cadence il se meut », 
Il n'est point de cœurs qu'il n'eutraisne; 
Enfin c'est un Plaisir de reine. 
Et dont ne gouste pas qui veut ^ . 

Pour le MARQUIS DE VTLLEROY ', Plttisif. 

Parmy tous les Plaisirs, vous estes à souhait; 
Mais ne sçavez-vous pas que vous estes bien fait , 

' La campagne de Flandre (IG67). où il ne lui fallut que trois semaines pour en- 
lever tout le pays h l'Espagne. Louis XIV s'était mis lui-mt^me à la télé de l'armée. 
Celte campagne, conduite avec une rapidité si prodigieuse et accomplie tout en- 
tière au milieu de la plus grande abondance et pour ainsi dire sans effort, res- 
sembla au voyage d'une cour : c'est à quoi font allusion les vers de Benserade. 

' Les relations de Loret et de' la Gazette ne tarissent pas sur la grâce et la ma- 
jesté de la danse du roi. Voir aussi les portraits de Louis XIV par la comtesse de 
Brégis et Marlinet, dans la Galerie des portraits de Mlle de Montpensier. Mais 
Loret , Renaudot et les auteurs des Portraits sont aussi suspects que Benserade. 

' Louis XIV avait épousé Marie-Thérèse depuis huit ans; il aimait Mlle de La 
Valiière depuis près de sept ans. Toutefois le règne de celle ci allait définitive- 
ment tinir, et celui de M™» de Montespan commençait. On voit que , même alors, 
ce Plaisir de reine u'élait pas égoïste. 

' François de Neufville, d'abord marquis, puis duc de Villeroy, et maréchal de 
France, né en lCi3. Benserade ne craint pas de badiner sur la fatuité du beau 
marquis. 



342 LE CARNAVAL, 

Que les talens d'autruy n'effacent point les vostres , 
Et quand vous étalez ce grand air en entrant, 
Sans compter le plaisir q<ie vous faites aux autres , 
Vous en faites-vous pas à vous-mesme un fort grand ? 

Pour te DUC de chevbeuse ', Joueur. 

Vous avez joué de bonheur 
Et par voslre alliance » et par vostre courage : 
Il y paroist chez vous et sur vostre visage. 
Que la Guerre a marqué d'un éternel honneur *. 

Pour LE ROY, Masque sérieux. 

Masque, ne sçauroit-on deviner qui vous estes? 
A cette mine haute, à tout ce que vous faites , 
A ces traits de grandeur, éclatans, glorieux. 
Et si fort au-dessus de tout ce que nous sommes , 
A ce qui malgré vou< s'échappe de vos yeux , 
Il faut que vous soyez la merveille des hommes. 

Demeurer inconnu , c't'st pour vous une aftaire , 
Et la seule, je crois, que vous ne sçauriez faire, 
Car en vous tout trahit le soin de vous cacher: 
Il n'est point pour cela de nuit assez profonde; 
Aucun déguisement ne sçauroit empescher 
. Qu'on ne vous prenne icy pour le premier du monde. 

Ah ! je me doutois bien que vous étiez le m.iistre , 

Et vostre procédé m'aide à vous recounoistre ; 

Personne là-dessus n'est longtemps abusé. 

Et l'Espagne , qui vient d'essuyer la bourasque, 

Voudroit que vous fussiez encore déguisé , 

Tant vous lui faites peur quand vous levez le masque. 

' Cliarles-Honoré d'Albert, duc df l.uynes, de Chevreusepl de Chaulnes, fils de 
Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, et du connétahie Charles d'Allwrt, duc de 
Luynes. Il avait été investi du duché de Chevreuse à la mort de sa mère, qui 
n'avait pas laissé d'enfant de son serond mariage. 

' Il venait d'épouser récemment (le i" février 1607) Jeanne-Marie Colbert, lille 
aînée du ministre secrétaire d'Élaf. 

* Le duc de Chevreuse, mestre de camp du régiment d'Auvergne dans la cam- 
pagne de Flandre, avait été tilessé d'une mousquelade au visage pendant le siège 
de Lille, le 20 août 1667. 



MASCARADE ROYALE. 343 

Pour MONSIEUR LE GRAND', MttSque . 

Ce masque a bonne mine. 
Plus en lui j'examine 
Ce grand air et ce port 
Qui nous charme d'abord , 
Moins je le puis connestre \ 
Mais je l'attens au ton, 
Et s'il parloit, peut-estre 
Le reconuoistroit-on. 

Pour le PKiNCE DE VAUDEMONT », Masquc. 

Je ne connois point celuy-cy : 
Il ne fait qu'arriver icy ^, 
Et je ne pense pas l'avoir veu de ma vie ; 

Mais aux dames il plaist , 
Et , si je ne me trompe , elles auroient envie 

De sçavoir quel il est. * 

Pour le MARQUIS DE viLLEROY, Masque. 

Ces cheveux qui vous vont quasy jusqu'aux genoux , 
Et cette taille , aisée et fine comme vous. 
Font qu'on vous reconuoist sans pouvoir s'y méprendre ; 
Vous avez en revanche un cœur si bien masqué , 
Que les plus clairvoyaus auroient peine à comprendre 
De quels yeux est parti le trait qui l'a piqué. 

Pour le MARQUIS DE RASSAN ^, Musque. 

Ce masque est agréable , et me paroist un homme 

Dont les talons sont à priser : 
Tant qu'il demeure ferme, il se peut déguiser; 
Mais dès qu'il fait un pas tout le monde le nomme. 

' M. le (irand, c'est-à-dire le grand écuyer, élait alors Louis de Lorraine, comte 
d'Armagnac, né le 7 décemJ)re 1641, et qui avait prélé le serment de la charge en 
survivance le 24 avril 1058. (Anselme, Hisl. des grands officiers de la couronne.) 

* Charles-Henri de Lorraine, prince de Vaudemont, lils du duc Charles III, né 
le 17 atril I6i!), morl le 14 janvier 1733. Le 8 février 1665, il dansait à Nancy dans 
le Ballet des Proverbes. (Voir plus haut, notre Histoiredu Dalletde Cour, page 220.) 

'il était arrivé à la cour dans le mois de décembre 1667. (Gazette du 17 décem- 
bre.) 

* Le marquis de Rassan ligure souvent dans les ballets du roi, dont il était l'uiv 
des plus habiles et des plus gracieux danseurs. Il est encore fait allusionà sa belle 
danse, comme on le verra, dans la 10" entrée de la partie II du Ballet de Psyché. 



LES VRAIS 



MOYEÎSS DE PARVENIR, 



MASCARADE. 
1651? 



NOTICE 



LES VRAIS MOYENS DE PARVENJH. 



Ce n'est ici , comme le titre nous en prévient , qu'une mascarade , c'est-à- 
dire un petit divertissement imi)rovisé , qui n'a pas l'importance et les dé- 
veloppements des hallels ordinaires, et qui pouvait être dansé pour ainsi 
dire sans préparatifs , sans aucun effort de mise en scène. Sauf le prologue 
et les trois strophes du récit, qui sont en italien, suivant un usage assez 
fréquent , l'auteur, pour aller plus vite , n'a tracé qu'un sommaire, où il dé- 
crit rapidement le sujet de chaque entrée , sans accompagner sa description 
de vers sur les rôles ou sur les personnages. Cette bagatelle est écrite du ton 
leste, bouffon et délibéré qui convient à une mascarade. Elle forme comme 
l'esquisse familière et rapide d'un petit tableau de mœurs populaires , et 
fait défiler sous nos yeux les plus humbles et les plus pittoresques des in- 
dustries de la rue. C'est le pendant des séries de P. Brebiette et d'Abraham 
Bosse sur les Cris de Paris, et on pourrait reconstituer les costumes des 
danseurs à l'aide des estampes de ceux-ci. 

Le livret de cette mascarade (in-4'') ne porte aucune indication de lieu, 
de lii)raire, ni de date. La Vallière et Beauchamps se sont bornés à l'enre- 
gistrer, sans nous donner aucun éclaircissement sur tous ces points, car il ne 
faut pas confondre notre mascarade avec le ballet qui fut dansé à Lyon sous 
le même titre, le 16 février 16.54, et qui était, comme celui-ci, en douze 
entrées ' . Nous en sommes réduit à chercher dans le texte même de la mas- 
carade de vagues indices pour nous guider. On voit , par le prologue , que 
ce divertissement a été dansé devant le roi, et, par l'allusion que renferme 
la dernière entrée, qu'il a été dansé au Palais-Royal. Or le roi et la reine 
mère quittèrent le Palais-Royal au mois do septembre 1G51, sous prétexte 
d'aller rétal)lir l'ordre dans les provinces soulevées parle parti des princes, 
et dès leur retour à Paris, en 1652, ils allèrent s'établir au Louvre. Les 
Vrais moyens de parvenir sont donc, au plus tard, de 1651, et il est pro- 
bable qu'il faut les rapportera cette année-là même, qui fut signalée par 
un assez grand nombre de ballets, notamment par ceux de Cassandre et 
des Festes de Baccitus , plutôt qu'à l'une des années précédentes. Anne d'Au- 
triche avait été absente du Palais-Royal avec son fils depuis le 6 janvier 
164Î) jusqu'au milieu de novembre 1650, sauf quelques courtes apparitions, 

' Voir la liste de ces entrées d«ns le» Hecherches sur les théâtres , de Beaucliamps, 
III, 137. 



348 NOTICE SUR LES VRAIS MOYENS DE PARVENIR. 

roinnie on ]M'til le voir dans la Gazvtte ; et avant 10-19 on ne fait jamais in- 
tervenir dans les !>allels la personne dn roi , qui était encore trop jeune pottr 
être mêlé à ces divertissements. 

Nous ne trouvons dans la Gazette i|n'une seide relation cpii pnissi 
rapportt'r à celle mascarade; c'est la suivante. 

" Cependant l'activité du Hoj et le plaisjr cjue S. M. prend à entretenir 
la merveiileus»' dis|M)sition de son corps luy faisant iigréer le diverlissement 
delà dans<>, l'un des plus conlormes à son âge, S. M. dansa devant la Heine 
le mesme jour 12 (juin K'Sl) un|M-tit hallet fait en vingt-iiuatre Itenivs, dans 
le jardin du Palais-rMirdinal, sur un haut daiséle\é dans une salle divs.sée à 
l'instant à la fa<;on de ces palais enclianlés des romans, tapissée de feuillages 
courl)és en l)€rceau et ornée de tous les antres paremens naturels de la 
saison, — la<pielle salle étoit encore couverte il'une grauile toile cirée ptiur 
défendiT du vent le noml>re extraordinaire de lumières appuyées sur des 
chandeliers de ci-islal; dans le fond du(|nel appartement cliampestre, le Pa- 
lais Hrion (1), éclairé d'une infinité de lanternes de toutes couleurs aux 
armes du Roy, formoit une très-agréahle pers|M'clive, la(|uelle jointe à l'a- 
dresse de S. M., qu'on ne se lasse point d'admirer, causa un si grand con- 
tentement qu'elle fut priée de !»■ redanser, connue elle lit, le 1.'» ensuivant, 
en présence de la Heine, de Mademoiselle, de la princesse de('arignan, de la 
princesse Louise, et prcs«|ue de toute la (^our. » {Gazette du 17 juin 10.^1.) 

Loret ne dit qu'un mot de ce Inllet, dans sa lettre du 18 juin : 

Le dit jeune Roy 

Son Iruisième ballet dansa. 
(]e ne fut eu chanil>re ny salle 
Que parut la danse royale 
Mais au jardin , à peu de frais. 

-Toutes les circonstances se rapportent parfaitement à noire mascarade, 
sauf une seule : il ne ressort pas du livrt-t «pie nous allons reproduire que 
le roi y dansa, bien ipi'on y fasse intervenir son nom ; mais le contraire n'en 
ressort pas nettement non plus. D'ailleurs, en dehors de celui-ci, il ne nous 
reste pas un ballet ampiel puisse s'applii|uer la description que nous «venons 
<le reproduire, et, d'autre part, cette relation est la seule aussi qui puisse se 
rapporter à notre mascarade, dont la Gazette a dû nécessairement rendre 
compte, comme de tons les divi-rtissemeuts donnés au Palais-Royal, en pré- 
sence du jeune monarque. 

(1) u Petit corps de logU que le duc d'Anville a fuit liasiir par ordre de S. M. vU- 
i'Tii le mail du Palais-Cardinal, et dcMeignà par lille pour ses divertissemcns parti- 
culiers et vaquer ani dessins de ses forliflratioas et autres études mathématiques, — 
ledit palais ainsi ap;>elé du premier nom qoe portoit ce duc. n { Gazette i\a 9 septfmlire 
1651.) 



LES VUAIS 

MOYENS DE PARVENIR. 

AU ROV. 

Monarque, le plus grand des rois , 
Et des hommes le plus aimable , 
Seul digne de donner des loix 
A toute Ja terre habitable , 
Le vray moyen de parvenir 
N'est rien que celuy de vous plaire : 
C'est ce qu'icy nous fait venir ■ ; 
De plus huppés que nous en voudroient autant faire. 

rsous sçavons que les courtisans, 
Quoyque personnes fort civiles , 
Ne font état des artisans 
Que selon qu'ils leur sont utiles; 
Mais nous sçavons aussi fort bien 
Que nostre sort , qui nous maltraite , 
Se peut changer en moins de rien, 
Et que, si vous voulez, nostre fortune est faite 

Yout veut parvenir icy-bas, 
Pour cela seul chacun travaille ; 
Sans ce motif, dans les combats 
On craindroit l'estoc et la taille ; 
Vous-mesme un jour vous parviendrez 
A l'empire de tout le monde , 
Et le sceptre que vous tiendrez 
Vous fera respecter sur la terre et sur l'onde. 

Mais c'est beaucoup moraliser 
Pour des pauvres gens de boutique. 
Çà, çà, dansons sans tant causer, 

' Sic, pour : c'est ce qui icy. 



J50 LES VRAIS MOYENS 

Et nous piquer de rhétorique. 
Les violons sont-ils d'accord ? 
Bon, tout va bien, la place est grande ; 
Mais les dames parient bien fort : 
Paix là, paix là, paix là, le Koy vous le eonunande. 

Chanté à la moderne : Ma foy, je ne scais par qui ; devinez • . 
ENTUb'K I. 

Trois MUSICIENS nu Pom-Neuf » ont peu de fruit de leur har- 
monie; mais du moins ils ont le plaisir de gaigner leur vie en chan- 
tant, avec peu de peine et beaucoup de joye. 

ENTRÉE II. 

Quatre cbieurs de mort-aux-bats ^ ont le débit d'une mar- 
chandise médiocrement rare, mais toujours assez nécessaire pour ne 
pas laisser leur commerce tout à fait infructueux. 

ENTllÉE ni. 

Deux VENDEURS d'eau-de-vie * sc pourroient vanter d'avoir le 
plus heureusement rencontré le vray moyen de porter leur fortune 

' Ce récit consiste en trois strophes italiennes. 

' I^ Pont-Neuf, au dix-seplléme siècle, était couvert de musiciens et de chan- 
teurs de complaintes, dont le plus célèbre à celle époque était Philipot, dit le 
Savoyard. (Boileau, Épitre VII ; Dassoucy, Jvenhinii (TlluUe, ch. 7 et 8, etc.,elc.) 
\jt Savoyard avail été précédé par son père, et il fut suivi par le cocher de Ver- 
iamont. Il est question à chaque instant des chantres de la Samaritaine et du 
cheval de bronze dans les auteurs comiques et satiriques du temps : Saint-Amant, 
Loret, Scarron, etc. 

' Le crieur de morl-aux-rats était l'un des industriels les pins pittore.sques de la 
rue. Abraham Bosse l'a représenté, dans sa trop courte galerie des petits métier» 
parisiens, sous la physionomie d'un ancien soldat àjamt)e de bois, tout pavoisé 
de cadavres de rats autour de son chapeau pyramidal, de sa Hamberge et du 
drapeau, décoré d'un emblème parlant , qu'il porte sur son épaule, tandis que la 
boite où est renfermée sa poudre pend à son cou. 

•Les vendeurs d'eau-de-vie couraient les rues de grand matin, avant tous les 
autres industriels, et allaient de porte en porte, ou établissaient dans les carre- 
fours leur petite table, avec le baril, les verres, les fruits confits, la dragée qu'il 
était d'usage de prendre après la rasade, et les dés pour le client qui voulait en- 
gager une partie avec le marchand. Fr. Colletet, dans son Tracas de Paris, en 
vers burlesques {\66o), a décrit en détail l'équipage et toutes les coutumes du crieur 
d'eau-de-vie. 



DE PARVENIR. 351 

au-delà de celle des rois , si leur liqueur avoit un effet aussi extraor- 
dinaire que son nom le semble promettre. 

ENTRÉE IV. 

Une LOUEDSE de servantes, dont la profession n'est pas si consi- 
dérable qu'elle n'ait l'avantage de contribuer beaucoup à l'instruction 
de la jeunesse de deux fllles et de deux assez jolies nourrices qui la 
suivent, et qui ne demandent pas mieux que de servir le public ou, le 
particulier, chacune suivant la dignité de leurs emplois. 

ENTRÉE V. 

Un GAiGNE-PETiT nc sçauroit gaigner gros; mais toujours il a la 
consolation d'apprendre, par deux garçons cuisiniers qui l'employent, 
que le métier n'en est pas des plus malheureux, puisqu'il nourrit son 
maistre. 

ENTRÉE YI. 

Quatre chifbonnièbes ne sont pas si peu heureuses en leurs re- 
cherches qu'elles ne trouvent de quoy employer utilement tout ce qui 
sembloit n'estre destiné qu'à augmenter les ordures de Paris. 

ENTRÉE VII. 

Trois petits merciers n'ont pas un commerce qui les expose à des 
gains ny a des pertes fort considérables ; mais ils ne laissent pas d'y 
trouver l'espérance de parvenir à quel(|ue chose de mieux. 

ENTRÉE VIII. 

Deux REVENDEUSES ne voyent rien dont elles ne puissent composer 
leur admirable commerce avec un Flamand, qui ne sçait pas trop 
bien pourquoy il est plutost là qu'un François, un Italien, un Espa- 
gnol, et enfin un autre, tout ce qu'il vous plaira , si ce n'est parce 
qu'on le croit un peu plus facile à dupper ' ; s'il est vray, je m'en 
rapporte. 

' Ces railleries sur l'épaisseur de l'esprit flamand avaient été mises à la mode 
par les dernières guerres contre la Flandre. Elles ne sont pas rares dans les 
écrivains comiques de l'époque. 



35Î LES VRAIS MOYRNS DE PARVENIR. 

ENTRÉE IX. 

Un CHARLATAN n'cst pas de ceux qui peuvent passer pour aussi 
misérables qu'il le faut estre pour avoir place dans cette catégorie de 
gens d'honneur; mais il a creu que luy et ses deux valets ne trouble- 
roient pas la compagnie , et que la ch.irilé qu'il a pour ces deux 
pauvres malades qui cherchent santé le feroit toujours souffrir par- 
tout avec quelque sorte d'approbation. 

ENTRÉE X. 

Deux VENDELRS DE BoiissoiRS' HC sout pas de m!»sme, et 
croyent, avec quelque raison, devoir tenir l'un des premiers rangs 
parmy ceux qui ont trouvé l'art de mourir de faiui par la rare im- 
portance de leurs ustensiles. 

ENTRÉE XI. 

Un CHAPELIER BN PAPIER % Une BOOQURTikHB BN LIERRE et Un 

PEINTRE EN POMMES DE LicT sont à la vérité merveilleusement utiles 
au public, et pourtant ont quelque peine <à trouver du pain sur leurs 
ouvrages, parce qu'il y a pou de gens qui se cognoissent aux belles 
et bonnes choses. 

ENTRÉE XII ET DERNIÈRE. 

lluict RAMONNEURS sont biou plus aisés qu'on ne pense; mais avec 
tout cela ils seront bien trompés si l'utilité de leur profession leur 
donne jamais l'entrée auxemploisdu Palais-Royal que parla cheminée . 

AYIS AU LECTEUR. 

Ije poète aurait bien fait l'éloge de tous ces acteurs chacun en 
particulier, comme il l'avoit commencé en général Mais, à parler 
franchement, la rime luy a manqué au plus grand besoin , avec 
tant de chagrin et de douh ur pour luy qu'il a juré de ne faire de 
sa vie des vers quen prose , pour éviter à l'avenir un pareil 
acciden t . 

■ Balais à long.s manrhes pour nettoyer les plafonds et les murs. 

*Le chapelier en papier était l'un des plus connus et des plus misërables parmi 
les marchands de la rue. Il ligure dans In rarissime série des Cris de Paris de 
P. Brebietle (1640), portant sur lépaulc une espèce d'arbre faclice dont chaque 
branche est surmontée de la bizarre coiffure qui lait l'olvjet de son commerce. 
Aa bas de l'estampe est reproduit son cri ; De» fins cUapeaux de papier i vendre. 

FIN. 



LE BALLET ROYAL 



DE 



LA NUIT, 

DIVISÉ EN QUATRE PARTIES, OU QUATRE VEILLES. 

1653. 



CONTE" p. l)F HÎOLIKRE. — 11. 



NOTICE 



LE BALLET DE LA NULF. 



Le Ballet de la Nuit fut dansé à la cour, dans la salle du Petit-Bourbon, 
le 23 février 1653, c'est-à-dire aux fêtes du carnaval, au milieu des réjouis- 
sauces par lesquelles on célébra l'iieureuse issue de la campagne de 1G52. 
C'était vingt jours après le retour à Paris du cardinal Mazarin, enfin vainqueur 
de la Fionde, et de Tureuue, ainsi que des généraux et des gens de qualité 
qui avaient pris part à cette dernière campagne, entre autres du duc d'York, 
que nous verrons figurer dans la septième entrée de la quatrième partie. 

On peut le présenter sans crainte comme le chef-d'œuvre et le type ac- 
compli du ballet de cour, non de ce ballet exclusivement mythologique, 
uniforme et souvent fastidieux dans sa froide majesté , qui allait prendre 
un si grand développement sous Louis XIV ; mais du ballet libre , complexe 
et varié, embrassant dans son cadre flexil)lc toutes les ressources combinées 
du genre. 

Les vers sont de Benserade. Il eu a fait quelquefois d'aussi bons ; jamais 
de meilleurs, de plus fins, de plus ingénieux, même de plus élevés. C'était 
sa seconde tentative dans la carrière , et elle consacra définitivement sa su- 
périorité. Il avait débuté, deux ans auparavant (IGSl), par le ballet de Cas- 
sanilie, et il suffit de les rapprocher un moment l'iui de l'autre pour voir 
l'énorme progrès (ju'il avait accompli dans l'intervalle. Mais il ne fit que les 
vers. L'auteur du sujet et du plan fut Clément , intendant du duc de Ne- 
moms, dont nous avons parlé dans notre Histoire du Ballet de cour '. 

L'invention, qui est d'une ampleur et d'une variété singulières, a été 
calculée de manière à favoriser toutes les magnificences de la mise en 
scène. Dans les quatre parties ou veilles, qui comprennent toute l'é- 
tendue de la nuit , dej.uis le soir jusqu'à l'aube, rentrent naturellement 
une foule d'incidents et de personnages de tous les genres, dont les con- 
trastes sont habilement calculés pour les besoins du spectacle comme de 
la poésie. Par le seul développement du sujet, sans effort et sans recherche, 
l'action, si l'on peut employer ce mot, y passe sans cesse du grave au doux, 
du plaisant au sévère, dans une série de petits tableaux qui se succèdent 
avec les diverses heures de la nuit, comme en une sorte de panorama mou- 
vant. La fantaisie s'y mêle à la réalité, le bouffon au grandiose; le roman, 

' Le r. Menestrier, Des ballets, p. 176. 

23. 



»56 NOTICE 

la |UH-sie et la mythologie, aux scènes familières de la rue. Mais de tous ces 
tableaux nous n'avons plus c|ue le squelette, — un somniaiiT concis et décoloré, 
(|u'il faut compléter |>ar l'imagination. Les vers de Henserade ne |M>u>ent 
guère aider à reconstruire ce mrr\eilleux spectacle , puis(|ue, roulant moins 
sur Paction que sur les personnages, ils ne sont gui'ir autre chose (|ue 
de spirituelles dei'ises auxquelles le sujet sert seulenuMit de prétexte, et 
dont les thèmes réels sont la ptMsonne même des danseurs et les éxéui luents 
|)etits ou grands de la cour. C«-st ici surtout qu'on sent tout ce (pie le Italiet 
|)erd à ne pouvoir être i-essuscité que dans son programme, combien il était 
iutimenu-nt lié à la mise eu scène, et l'injustice «pi'il y aurait à le juger sans 
tenir compte de cette |iartie essentielle. Ce que nous publions n'est que 
/'accessoire et l'accomiKiguement ; le fond proprement dit , le ballet lui- 
même est justement ce qui échappe à la reproduction. 

Ce spectacle, donné devant tout ce qu'il y avait alors à Paris de |)erson- 
nages de distinction, obtint un succès qui fit époque, et qui est attesté par 
tous les témoignages contem|>orains : 

« Ce jour-là, 23 (février) , dit la Gazette, fut dansé dans le IVtit-noinbon, 
pour l.i première fois, en présence de la Reyne, de Son Kniinence cl de toute 
lu <"o .r, le Grand Itiillet royal de la Nuit..., composé de 43 entrées, loul<^ 
si rirlies, tant jwr la nouveauté de ce qui s'\ représente que |»ar la beauli 
des n'cits, la magnificence des machines, la pom|M> superlir des habits et la 
grâce de tous les danseurs, «pie les speclatcu: ^ auroient difficilement discerné 
la plus charmante si celles où nostre jciii:o moiiarque ne se faisoit pas moiiu 
connoistiv sous ses vestemeus que le soleil se fait voir au travers des nuages 
qui voilent quelquefois sa lumiè|¥, n'en eussent receu un caractère particu- 
lier d'éclatante majesté, qui en marquoit la différence... Mais comme, sans 
contredit , il y surpassoit en grâce tous ceux qui à l'envy y faisoient pa- 
roislre la leur, Monsieur, son frère unique, étoitaussi sans pareil ea la sienne; 
et cet astre naissant ostoit si aisément la peine de le dérouvrir, par les gen 
tillesses et les charmes qui liiy sont naturels, qu'on ne pou^oit douter de 
sou rang... Je laisse donc à juger... le contentement que put avoir l'as- 
semblée, nonobstant la disgrâce qui sembla le \ouloir troubler par le feu 
qui prit à une toile, dès la première entrée, et à la première heure de cette 
lielle Nuit qui éloit représentée par le Uoy, mais ne servit néanmoins qu'à 
faire admirer la prudence et le courage de Sa Majesté, latpielle... ne rasseura 
pas moins l'assistance |>ar sa fermeté qu'autrefois César fit le nautoiinier qui 
le couduisoit... Tellement que ce feu s'étaiit heureusement éteint, laissa l^-s 
esprits dans leur première tranquillité et fut mesme interprété favorable- 
ment'. M 

Dans les numéros suivants, Reuaudot nous apprend que le i-oi dansa encore 
plusieurs fois ce ballet, qu'il avait déjà commencé à répéter dès le 9 février. 

Loret n'est pas moins explicite «jue Renaiidot , ou plutôt il l'est beaucoup 
plus. 11 s'y reprend à deux fois peur le décrire, comme il avait été obligé 
de s'y reprendre à deux fois pour le \cir. La première fois, quoique protégé 

' Gazette de 1663, p. 222. 



SUR Llî BALLi-T DE LA NUIT. 357 

et conduit par un exempt de la reine, il dut attendre plus de trois heures 
à la porte, et quand il fut parvenu à entrer, il se trouva si mal placé, « si 
haut, si loin, si de costé, « qu'il ne put rien voir pendant treize grandes 
/lettres : ce n'est donc que d'après l'imprime et par ouï-dire qu'il fait sa 
première description de cette foule d'enchantemens 

f 

Et d'aimirables cliangemens, 

Dont l'incomparable spectacle 

Fit crier cinq cents fois miracle. 

Mais le jeudi 6 mars, grâce à la protection de M. de Carnavalet , il fut plus 
heureux, et cette fois son admiration ne tarit pas. Après s'être d'ahord 
étendu, comme il sied, sur la personne du roi et celle de son frère, il 
continue : 

Je vis à l'aise et sans obstacle 

La fameuse Conr des miracles, 

Où grand nombre d'estropiez , 

Tant des bras, des mains que des piez, 

Avec leur appareil crolesqne, 

Leur bal et musique burlesque , 

Causoient un divertissement 

Qui faisoit rire à to><t moment '. 

O qu'elle valoit de pistoles 
La danse des quatre Espagnoles ; 
Que leurs attraits, encor naissans, 
Parurent doux et ravissans !... 
Quand la Lune quitta son globe 
( Mai» non «a jupe ny sa robe) 
Pour venir ses feux soulager 
Entre les bras de son berger, 
Le bruit , tintamarre ou folie, 
■Que les peuples deTliessalie 
Firent avec des sons et cors 
Qui formoient de plaisans accords, 
(Comme l'on fait dans leur contrée) 
Fut encore une rare entrée '. 

Mais nombrer je ne prétens pas 
Les danses , les pas , les appas , 
Le» perspectives , les machine», 
Les prestances , hes bonnes mine», 
Ny tout ce qu'on vit de galant 
Dans ce lieu royal et brillant : 
Ln tâche en seroit un peu forte ; 
Aux beaux esprits je m'en rapporte. 

Git0D6 encore l'appréciation d'un connaisseur qui , parlant de ce ballet en 
témoin oculaire et eu juge autorisé du genre, dans un ouvrage resté las- 

' Partie I, entrée 14*. 

2 Partie III, entrées l" et 2e. . 



.158 NOTICE SUR LE BAI.I.ET DE LA NUIT. 

»i(me sur la matièrp, le met aii-drssiis de tous les autres. Voici comme s'ex- 
prime le père Mencstrier ' : 

« Les l)alletsqtii sontcomposés avec art ont une admirable variété de tous 
ces mouvemens et de toutes ces passions. T'est en quoy celiiv de la Nuit me 
paroist inimitable. On y voit les caractères de toutes sortes de personnes : des 
divinités, des liéros , des chasseurs , des bergers et des bergèi-es, des bandits, 
des marchands, des galands , des co<|uett.es, des Egyptiens et des égyptiennes, 
des gagne-petits, des allinneni-s de lanternes , des boui-geoises, des gueux et 
des estropiés, des persoiutages j>oéliqnes, les Parques, la Tri>tes«e (etc., etc.). 
On y voit bal, ballet, conȎ<lie, festin, sablmt , toute sorte <le passions, des 
curieux, des mélancoliques (etc., etc.). Enfui je ne sçais si jamais nosirc 
théâtre i-eprésentera rien d'aussi accompli en matière de ballet. M. T.lé- 
meul, qui éloit iucom|Kirable en tous ces ouvrages d'esprit, s'y surpassa 
lui-mesme , et il falloit posséder aussi bien que Iny tonte la science des 
festes et des représentations, pour imaginer de si belles choses. Quelle 
différence ne voit-on pas entre les spectacles qti'il a conduits et ceux (pii ont 
été réglés |>ar des personnes qiii nesçavoient pas comme Iny toutes les finesses 
de cet art ! Il avoit pris ce goust et ce génie dans la cour de MM. de Nemours, 
les princes les plus adroits et les plus magniCcpies en festes , l>allets et touniois 
que l'on ait veus. » 

La musique (lu Hallet de la Nnil a été recueillie par Pliilidor aine, et se 
troiivc dans le tome V de sa collection , à la Bibliothèque du Conservatoire. 
Les machines et décorations étaient <le Torelli. L'édition originale est accom- 
pagnée de quatre grandes eslam|)es (luie à chaque |)arlie) de N. (!ochin, 
d'après Torelli, représentant les princi|Mles scènes, avec les décorations, d'une 
splendeur, d'une noblesse et d'une richesse architecturales vraiment incom- 
parables, au milieu desquelles elles se déployent. 

La Bibliotliè<|ue de l'Institut |)ossède (n° 195, in-folio) une copie manuscrite 
du Ballet de la Nuit ', accompagnée de dessins coloriés représentant les <li- 
vers ]>ersonnages dans leurs costumes. Elle |>orte en télé la note suivante : 
<( Ce recueil a été mis en ordre et dessiné par M. de la Ferté, intendant des 
Menus Plaisirs <lu Roi , (pii en a fait don à la Bibliothèifue des Menus, ce 13 
avril 17*7. >> On ne peut douter que les dessins n'aient été faits par M. de la 
Ferté d'api'ès les documents et les indications autheuti(pu\'; que sa charge 
mettait h sa disposition. Nous aurons soin de décrire sommairement en note , 
à mesure (pic l'occasion s'en présentera, les plus curieux de ces costumes. 

Le Ballet de la Nuit aétépnbliéà Paris, chez Rol)ert Ballard, IC.'iIl, in-f. 



' De* balUls anciens et modernes, p. 176, 

'a ta suite se trooTrnt quelques strophes, également manaserites, intitulées Le 
Docteur muet, qui semblent aroir fait partie d'un ballet de ce titre. 



AVANT-PROPOS- 

DU BALLET DE LA NUIT. 



Ce ballet est divisé en quatre parties ou quatre veilles : la première 
comprend ce qui se passe d'ordinaire à la campagne et à la ville, de- 
puis six heures du soir jusques à neuf; et la Nuit elle-mesnie, qui 
en est le sujet , en fait aussi l'ouverture. 

La seconde représente les divertissemens qui régnent depuis neuf 
heures du soir jusqu'à minuit, comme les bals, ballets et comédies; 
et pour cette raison l'on feint que Roger donne le bal à Bradamant€ , 
avec un ballet des Noces de Thétis et une comédie de Plante , où sont 
conviés Angélique, Médor, Morphise, Richardet, Fieur-d'Épine ; et 
ces noms-là ont été choisis plus volontiers que d'autres, à cause qu'on 
les a jugés plus spécieux et plus propres à authoriser cette sorte de 
galanterie ; et comme cette partie est toute enjouée , Vénus y préside 
avec les Jeux, les Ris , l'Hymen et le reste de son équipage. 

La Lune ouvre la 3* partie, et l'Amour, qui égale toute chose, la fait 
s'oublier et descendre jusqu'au berger Endimion , ce qui donne de 
l'épouvante aux paysans et de l'étonnement aux astrologues, qui font 
ce qu'ils peuvent pour la rappeler, et ne sçavent à quoy imputer son 
éclipse. Les ténèbres , augmentées par la défaillance de cet astre, fa- 
vorisent l'heure du sabbat, où se trouvent démons, sorciers, loups- 
garoux et autres tels ministres de l'abominable cérémonie; et parce 
que c'est dans ce temps-là qu'il y a plus d'assoupissement, et par con- 
séquent plus de négligence , le feu prend à une maison , le tocsin 
sonne, et chacun tasche à se sauver de l'embrasement. 

Le Sommeil et le Silence font le récit de la 4^ et dernière partie , et 
produisent les différens Songes qui la composent. Ainsi paroissent des 
furieux, des avauturiers, un Ixion épris des beautez de Junon, un 
peureux, des poètes , des philosophes , des amoureux transis, et au- 
tres diverses expressions de la bile, du sang , du flegme et de la mé- 
lancolie. Après cela, le jour commence à poindre, et le ballet Qnit 
avec son sujet : l'Aurore, traisnée sur un char superbe, amène le 
plus beau soleil qu'on ait jamais veu , qui d'abord dissipe les nuages 
et qui promet la plus belle et la plus grande journée du monde ; les 
Génies luy viennent rendre hommage , et tout cela forme le Grand 
Ballet. 



3ôJ AVANT-PROPOS DU BALLET D£ LA NUIT. 

Ce sujet est vaste , et dans toute son étendue assez digne d'exercer 
les pas de noire jeune Monarque, sans le détourner du dessein qu'il 
a de n'aller à rien que de grand et de noble. 

Les vers qui ont élé faits par son coniniaudemcnt y sont assez 
propres pour cliaque personnage , et brillent partout d'une liberté 
innocente et gaie, qui se réjouit, mais qui no blesse personne et qui 
découvre seulement que l'auteur n'est pas tout à fait aux gages de 
ceux pour qui il a travaillé. 



LR BALLET ROYAL 



D£ 



LA NLIT. 



PURMIERK PARTIE. 



Depuis six heures du so r jusqu'à neuf. 

La scène ou décoration du théâtre est un païsage éloigné d'où 
paroist la mer, et un autre au milieu d'un rocher battu des flots. 

OUVERTURE DU BALLET. 

Le Soleil se couche, et la INuiT ' s'avance peu à peu sur un char tiré 
par des hiboux, et accompagnée des douzp. Heures % qui répon- 
dent au Récit qu'elle fait. 

Quatrede ces Heures, se séparant des auh'es, représentent les quatre 
Parties ou quatre f'eilles de la Nuit, et composent la première 
entrée. 

> RÉCIT. 

LA NUIT. 

Languissante clarté , cachez-vous dessous l'onde, 
Faites place à la Nuit, la plus belle du monde, 
Qui dessus l'horison s'achemine à grands pas ; 
C'est moy de qui l'on prise et la noirceur et l'ombre , 



' Elle est en robe noirâtre, semée de croissants et d'étoiles, avec unectiauve- 
souris sur sa coiffure. Son char esl un nuage. 
' Robe jaune, Irès-courle; un hibou pour coiffure, au dos des ailes de papillon. 



362 LE BALLET ROYAL 

Kt j'ay mille agrémens «'ans mon empire sombre , 
Qu'en toute sa splendeur le jour mesme n'a pas. 

LES HEURES. 

Vous poussez le soleil à bout , 
Et vous pourriez régner par tout ; 
Mais une Reine • et ses vertus célèbres 

Détruisent vos ténèbres : 
Son divin lustre efface vos flambeaux; 
De tous les yeux, ses yeux sont les plus beaux. 
Et de toutes les mains ses mains sont les premières '. 
Nuit ! pouvez-vous durer parmy tant de lumières ? 

Li JiUIT. 

Je descends pour charmer ses yeux et ses oreilles , 
Et tout ce qui se passe en mes obscures veilles 
Va briller dans ces lieux eu différens portraits. 
Amans, ne craignez rien de vostre confidente : 
Je sçais ce qu'il faut taire , et suis assez pnidentc 
Pour ne pas découvrir icy tous mes secrets. 

LES HEURES. 

Tenez donc vos rideaux tirés 
Sur les crimes que vous souffrez, 
Et cachez bien vostre désordre extrême 

Devant la Vertu mesme : 
Son divin lustre efface vos flambeaux ; 
De tous les yeux ses yeux sont les plus beaux, 
Et de toutes les mains ses mains sont Us premières. 
\uit! pouvez-vous durer parmi tant de lumières.' 

ENTKKE I. 

Af ROY, Tpprésenfant une Heure. 
Voicy la plus belle Heure, et dans tous les cadrans 

' La reine mère, Anne d'Autriche. 

-Allusion délicate a la Iteaulé des mains d'Anne d'Autriche, dont elle éliiil très- 
fière, el que les portes et les auteurs de Mémoires n'ont pas mani|iié de célébrer 
à l'envi. (Voir les siaiices de Voiture à la reine Anne ; M"-* de Motteville, M/m., 
ch. II, et le Portrait de la reine mère, par la comtesse de Brégis). 



DE LA NUIT. 363 

La première dessus les rangs. 
Bien'qu'en un mesme cercle aux douze elle se lie , 
Pardessus toutefois on la voit rayonner ; 
Elle est mesme du jour l'Heure la plus hardie , 

Et qu'on entend le mieux sonner. 

Mais c'est l'Heure du monde où toutes les Vertus 

Et les Grâces brillent le plus. 
Elle avance toujours, et jamais ne recule ; 
Chacun de ses momens fait qu'on la reconnoist , 
Et jette un tel éclat qu'il seroit ridicule 

De demander quelle Heure c'est. 

Les Heures n'oseroient se dérégler un peu 

Depuis que la grande est en jeu. 
Nulle'ne fait du bruit , et nulle ne s'échappe ; 
Les choses ne vont plus de mesme que jadis; 
L'éguille est sur le point: s'il faut que f'Heure frappe , 

L'on en verra bien d'étourdis. 

Cette Heure est précieuse , et l'on ne doit songer 

Qu'au soin de la bien ménager : 
Elle est certainement plus utile qu'aucune , 
Et c'est d'elle en effet qu'on parle chaque jour, 
Quand on dit si souvent que pour faire fortune , 

Il ne faut qu'une Heure à la cour. 

Le MARQUIS DE GY.^\As\'représentant w/^p heure de la nuit^ 

Pas une de mes sœurs ne doit estre jalouse 
De ce que j'ay d'appas ; 

' Florimond Brusiart, marquis de Genlis, gouverneur du fort Barant, capitaine- 
lieutenant des gendarmes du duc d'Anjou , un des courtisans qui reparaissent le 
plus souvent dans les ballets du roi , un dp ceux contre lesquels Benserade a 
lancé le plus d'épigrammes , toujours les mêmes et toujours variées. Ces épi- 
grammes ont invariablement rapport à la laideur extraordinaire du marquis , et il 
faut qu'il les ait supportées avec une patience bien bénigne, pour que le poëteles 
ait si souvent reproduites et avec si peu de ménagement. Nous en verrons encore 
d'autres exemples , et les rivaux de Benserade ne lui cédaient guère sur ce point. 

Grlgnan est aimable, 
Uenlls adorable , 

dit la chanson des Contre- Férités en l«69. ( Recueil Maurepas,III, 253, 283.) 
Citons encore ces vers du Ballet du Roy (sans date] : 

Pour le MARQUIS DE OtWLis, représentant un démox. 

Les dames sans frayeur me trouvent sur Irur voye. ■ 
Ma tatllc est assez belle, et J'ay l'air assez bon ; 



3f4 LE BALLRT ROYAL 

Quoyque je brille fort, je ne suis pourtant pas 
Ln plus belle des douze. 

J'ay beaucoup d'avantage à paroistre masquée 

Et dans l'obscurité, 
Car de tout le cadran, je suis, sans vanité , 

L'Heure la plus marquée ■ . 

Il faut pour mon visnge avoir de l'indulgence , 

Et l'on doute, à ses traits, 
Que l'Heure du berger et moy puissions jamais 

Estre d'intelligence. 

De si peu de beauté Nature m'a pourvue. 

Qu'en mon plus riche atour 
Je crois, sans me fl.itter, que je suis pour l'Amour 

Une Heure assez indue. 

L'on peut bien en plein jour voir une plus belle Heure 

Lors que le .Soleil luit; 
Mais quelqu'une diroit qu'en revanche la Nuit 

N'en a pas de meilleure. 



*o«d le «aique t«al emp'Di-lir qu'un nt vnye 
Par où Je «iiU le plu» drmnn. 
vî» riitii«p.' 

If MAEQuit okGuius rei>r4t»niaiit un Mercure. 

Vont IrouTrrrt rn mov pliK d'une qiialiti^. 
De l>«prll, un peu de bunt^. 
De radrr»*e il. par Inlrrïalle, 
Qii<-lnur lueur de probité; 
M;il< d'y cherrher de l.i beauté. 
C'e«t la pierre philoiophale. 

,•;• entrée.) 



Il était foriement marqué de la petite vérole. 



DE LA NUIT. 365 

ENTRÉE II. 

Pro'ihée' voyant arriver la Nuit, Jait rentrer ses troupeaux ma- 
rins dans sa grotte , et sortant de la mer, se change en différentes 
formes. 

RoQUELAUBE, représentant Pkothée. 

Ma bonne fortune est sans borne : 
Je suis riche en toute façon , 
Mes filets sont pleins de poisson, 
Et j'ay force bestes à corne ; 
Je leur fais voir tant de païs, 
Que moy-mesme je m'ébahis 
Comme j'en puis estre le maistre ; 
Et je les sçais si peu choyer, 
Que celles que je nieine paistre 
M'y devroient moy-mesme envoyer. 

Four attraper ces innocentes , 
Et pour en mieux venir à bout , 
Je sçais me déguiser partout 
Sous mille formes séduisantes; 
Mais je deviens trop ingénu , 
Et l'on a bientost reconnu 
De qui ma passion dérive. 
Au reste, et c'est la le secret, 
Quelque changement qui m'arrive 
Je demeure toujours discret. 

Mon éloquence est sans seconde. 
Je suis de la langue dispos. 
Et n'ay sceu me taire à propos 
Depuis que je hante le monde : 
Dès que le sexe fémiuin 
Se dispose à m'estre beuin , 
La mèche est soudain éventée. 
J'ay ce défaut, et caetera : 
En cette peau mourra Prothée , . 
El jamais il ne changera. 

' Costume grotesque: des crabes et animaux marins sur les bras et la poitrine; 
un cercle de poissons pendus à la ceinture. 



366 LE BALLET ROYAL 

ENTRÉE III. 

Cinq Nbbkides • viennent recevoir tes ordres de Pbothée, après 
avoir renfermé ses monstres marins, à cause de la fin du 
jo ur. 

Ije COMTE DU Plbssis*, rejMrésentant une ^t)\i.\i}E. 

O beauté de figure étrange. 

Qui charmez en mille façons , 

Kéréide , dont la louange 

Est dans la bouche des poissons , 

Vermeille et singulière face 
Si toute vostre troupe a la mesnie beauté, 
Il n'est point dans la mer de Triton qui ne fasse 

De bon cœur vœu de chasteté. 

I.\ IT.I.K IV. 

Six CHASSEi'BS las et jdiajutA, it (fiie la Suit appelle au repos, ar- 
rivent sonnant de leurs cors, et font paroistre sur un cheval /< 
cerf qu'ils ont pris , conduit par un valet de limier avec une laisse 
de chiens. 

M"" DE CanaI'LEs\ reprcsentanl un cua4,si.lu. 

Ust-ce Vénus ? est-ce Adonis ? 
Si ce n'est l'un des deux il en a l'encokire. 
Adonis avoit bien ces charmes infinis, 
Mais d'une autre couleur étoit sa chevelure ; 
Et quelques rayons d'or, au menton survenus, 

Montrent que ce n'est pas Vénus. 

Tous deux n'auroient point tant d'éclat, 
Et près de cet objet tous deux on les méprise : 

' Robe bleue, couverte d'ornemenU légers qui ressemblent à des ailes en mou- 
Tement; coiffure de coquillages et de plantes marines; costume leste, élégant et 
léger. 

^ Alexandre de Choiseul-Praslin, comte da Plessis , gentilhomme de la chambre 
de Monsieur, tué devant Arnheim en 1672. Le comie du Plessis n'élait guère moin* 
laid que le marquis de Genlis. 

' Alphonse de Créqui, comle de Canaples, qui devint à la lin de I7o3, duc de 
Lesdiguières , pair de France, par l'extinction des branches aînées de sa maison ; 
mort sans postérité en I7I1, à Tàge de quatre-\ingt-cinq ans. 



DE LA NUIT. 367 

II n'est rien si mignon, ny rien si délicat ; 
C'est de tous les chasseurs le plus seur de sa prise , 
Et, pour en bien parler^ nul chasseur aujourd'huy 
]Se bat plus de pais que luy. 

Tout succombe sous son effort : 
Une biche se rend dès qu'il est à ses trousses ; 
Pas un plus hardiment ne donne dans le fort 
Des alcôves dorés ' et des ruelles douces : 
C'est là qu'au lieu du cerf poursuivi dans les bois. 

Il met la pudeur aux abois. 

Amour, ce dangereux marmot , 
Le fournit de pensers qui ne sont pas vulgaires ; 
Mais parce qu'il rougit dès qu'il prononce un mot. 
Cela fait qu'il se tait, ou qu'il ne parle guères » : 
Par ses yeux, par son geste , et par d'autres moyens 

Il se fait entendre à ses chiens. 

Qu'il est galant, qu'il est adroit! 
Pour le trouver joly suffit qu'on l'entrevoye. 
Quand ce jeune chasseur a pris ce qu'il couroit. 
Il ne sçait bonnement que faire de sa proye , 
Et ne veut que l'honneur de l'avoir mise à bout 

Il en triomphe, et puis c'est tout. 

Si quelque Nymphe avec ardeur, 
Dans l'épaisseur du bois luy conte son martyre , 
I! a la mesme honte et la mesme pudeur 
Qu'auroit Amarillis dans les bras du Satyre, 
Et reçoit chaque jour cent poulets qui sont pleins 

De reproches à ses dédains. 

Ce chasseur est assez léger, 
Et sous de faux cheveux ce n'est pas qu'il soit chauve , 
Mais c'est qu'en cela mesme il se plaist de changer : 
Tantost il donne au noir, tantost il donne au fauve. 
Que ses chiens découplés prennent mille détours , 

A leur queue on le voit toujours. 

' « Los arcililectes le font masculin , mais dans l'usage ordinaire il est féminin, >- 
dit Fnrcticrc, au mot Alcôve. 

• Dans ces vers, comme dans plusieurs de ceux qui suivent, Benserade fait 
discrètement allusion au peu d'esprit du l)eau comte de Canaples, que Saint-Simon 
traite plus rudement d'homme fort borné et de courtisan imbécile. 



^6îi LE BALLET ROYAL 

^ Parmy les cf rfs qu'il veut courir, 
Ny sa voix ny son cor ne font pas grande émc ute : 
Il nefaut qu'une ronce , il ne faut qu'un z«'|)lur 
Pour arrester tout court le chasseur et la niouto ; 
Dès le moindre frimas, dès le moindre bourbier, 
Adieu la chasse et le gibier ! 

Belles, vous courez grand danger, 
Si pour ce beau chasseur vos anies s'attendrissent : 
S'il vous blesse une fois c'est pour en enrager ; 
Il vaudroit tout autant que ses chiens vous mordissent. 
Fust-il pour vous guérir encore plus expert, 

Vostre plus court e>t Saint -Hubert*. 

ENTRftE V. 

Deux BEBGEBS et deux bergères* reviennent des champf, jouant 
de leurs flustes et de leurs musettes y et conduisant chacun leurs 
troupeaux au village à cause de la Nuit. 

Ces bergers sont fort amoureux, 
Ces bergères n'ont pas la mine fort modeste , 

Et je n)'imngine, à leur geste, 
Qu'elles auront gardé leurs brebis avec eux, 

Et n'auront point gardé le reste. 

IjC marquis de viLLEQUiER, Capitaine dea gardes du corps, 
représentant un berger. 

IMon employ seul vaut mieux que tous les vostres. 
Je vous passe de loin , ô bergers de ces lieux : 

Sim; les troupeaux sont gardés par les autres; 
Ce que je garde est bien plus précieux. 

Plus vigoureux que le plus fort athlète , 
Je pourrois mettre à bas les plus fermes lutteurs; 
Jeune pasteur, avec()ue ma houlette, 
J'arreste court les plus hardis pasteurs. 

■ Saint-HutxTt, patron des chasseurs, cdI invoqué contre la rage, et sa cliAsse est 
depuis longtemps l'objet d'un pèlerinage assidu de la part de ceux qui sont atta ' 
gués de ce terrible mal. 

' Le costume du berger est fout à fail de convention , mais celui de la bergère 
est assez rustique et a quelque couleur locale, bien que bariolé de rouge, de noir, 
de blanc et de gris. 



DE LA NUIT. 369 

Quoyque partout et sans cesse je tasche 
De gouster les plaisirs que jeunes nous goustO"S, 
A mon devoir pleinement je m'ait iche, 
Et je reviens tousjours à mes moutons. 

ENTRÉE VI. 

Des B41SD1S qui volent vn merc'er sur le chemin. 

Le MARQUIS d'humières ', représentant un batvdt. 

Je ne suis plus celuy qui n'osoit pas 
Lever les yeux, soupirer, faire un pas 
Devant l'objet de mon transport extrême ; 
Et mon orgueil s'est mesme acheminé 
Jusqu'à luy venir dire en face que je l'aime : 
Est-ce pas estre un vray déterminé ? 

Depuis cela , violement , larcin , 
Assassinat dessus le grand chemin , 
Et pis encor me semble légitime : 
Quand j'osterois aux passans vie et bien , 
Ce que j'ay dit l'emporte; et depuis un tel crime , 
Ce que je fais me paroist comme rien. 

Divins regards qui ne m'éclairez plus , 
Pour vous cacher vos soins sont superflus • 
Rien ne vous peut oster vostre conqueste ; 
Enfin je veux finir tant de langueur, 
Et je suis résolu d'aller porter ma teste 

Où vous sçavez que j'ay laissé mon cœur. 

ENTRÉE VII. 

Le Théâtre change de face, et deux boutîqws paraissent de 
chaque cosfé avec des marchands et des marchandes. Deux 
GALANS et deux COQUETTES arrivent du Cours en carrosse, et 

' Louis de Crevant d'Humières, qui fui fait maréchal de France en 1668, et se si- 
gnala à l'armée par son luxe de gran1 seigneur encore plus que par ses exploits. 
L'année même de la représentation de ce ballet, en IRS"!, il épousa Thérèse de la 
Châtre , et il est très-probable que c'est à ce mariage quelles vers suivants font 
allusion. 

CONTEMP. DE MOLIÈRE — II. 2^ 



370 LE BALLET ROYAL 

mettent pied à terre pmtf nrheter des rubans et des confitures. 
Cependant le cocher' tourne, et après qti'i/s ont dansé, les vient 
adrertir qu'il est tard. Tandis qu'ils remontent en carrosse. 
Von voit danser sur les boutiques divers animaux. 

MONSIEUR, frère unique du Roy, représentant un galant. 

Cadet d'assez bonne famille , 

Entre tons les galans je brille, 
On m'applaudit dès que l'on m'aperçoit ; 
Mon rang et ma beauté par tout se font connoistre , 
El, petit que je suis », je ne laisse pas d'estre 

Tout le plus grand Monsieur qui soit. 

Je tasche , en servant les plus belles , 

De faire fortune auprès d'elles , 
Et c'est par là que je veux m'avancer; 
Je'n'ay point d'autre soin, ni de plus grande affaire : 
Quand les aisnez ont tout , que srauroit-on y faire? 

C'est aux cadets à se pousser. 

Maintenant je ne représente 

Qu'un galant d'humour complaisante , 
Dont le destin n'est guère violent ; 
Mais quand l'âge aux désirs aura lasché la brMe , 
J'ay toute la façon d'aspirer au solide, 

Et d'estre un terrible galant. 

Le COMTE DE oriCHE, représentant un galant. 

Tous ces blondins à teste écervelée , 

Tous ces galans de la haute volée . 
En matière d'esprit ne me font point la loy ; 
Avecque les plus fins je raisonne, je raille, 
Et, sans qu'au dessous d'eux j'ay la force et la taille', 

Ils n'auroient rien pardessus moy. 

" Hoappelande zébrée de barlolnres en zig-zag». Il y n aussi an valet de pied , 
en costume pimpant et dét^agé, qui court en avant des carrosses. 

» Monsieur, né en 1640, n'avait alors que treize ans. On peut confronter ces 
ver», et c^ux qui se trouvent dans l'avHnf-dernière entrée du ballet, avec le Por- 
trait de Monsieur k l'âge de dix-buit ans, fait par Mademoiselle. Elle y appuie 
surtout sur sa beauté et sur sa galanterie. 

«Sauf que ma force et ma taille sont aa-dessoas de« leur». Il n'avait paa 
quinze ans. 



DE LA NUIT. 371 

Le \i4RQUTS DE viLLEROY", représentant une coquKTTE, et parlant 
à Monsieur, //'ère unique du Roy. 

JNous autres petites coquettes , 

Nous entendons bien en fleurettes ; 

Et je sçais que vostre douceur 

Est moins pour moy que pour ma sœur. 

ENTRÉE VIII. 

Quatre Égyptiens et deux Égyptieîvives' prennent Poccasion de 

ta nuit pour faire leur métier, et oont debo'ifique en, boutique dî' 
sant la bonne aventure, et emportant de chacun quelque chose. 

Le DUC DE JOYEUSE, représentant un égyptien'. 

Nostre science est assez peu commune , 
Et nous en cachons plus que nous n'en témoignons. 
Pour moy, je crois m'entendre à la bonne fortune 
Aussi bien que mes compagnons. 
Qui la voudra sçavoir qu'il vienne ; 
Mais je mourrois plustost que de dire la mienne. 

Le DUC damville', représentant un égyptien. 

Dès ma grande jeunesse, allant par les maisons, 
Je faisois des larcins en contant mes raisons ; 
Et toujours sous ma main j'avois quelque vétille i , 
Soit de femme ou de fille. 



' Il n'avait alors que dix ans, et sa figure était charmante. C'était le lils du gou- 
verneur de Monsieur, et son compagnon d'études et de plaisirs. 

'Cpstumes de fantaisie. L'Égyptien joue d'un lamboufide basque. L'Égyp- 
tienne danse en robe rouge, sans taille, coiffée d'un mouchoir à ;deux queues 
pendantes, et tenant entre ses doigts des œufs qu'elle escamote. 

'François Christophe de Lévis Ventadour, mort en I66l à cinquante-huit ans, 
d'abord comte de Brion, puis créé duc de Damville en 1632, à la mort de Henri II 
de Montmorency, son oncle maternel, gouverneur du Limousin, capitaine de 
Fontainebleau, vice roi de l'Amérique en 1655. Dans Benserade, il est toujours 
appelé duc Damville; dans Loret et la Gazette, on le trouve souvent écrit, de 
même, et duc d'Amville, ou d'Anville, quelquefois de Damville. 

< Quelque bagatelle, quelque petit morceau. 

24. 



371 LE BALLET ROYAL 

Encore maintenaut n'y fait-il pas trop seur, 
Et je s<^ais me couler avec tant de douceur 
Que, quelque effort qu'on fasse afin de s'en défendre. 
Je prends ce qu'on peut prendre. 

Quand j'épousay ma femme, aussi n'étoit-ce pas 
Pour son teint , sa jeunesse . ou ses autres appas ' ; 
En voulez vous sçavoir la raison ? ce fut pource 
Qu'elle avoit une bource. 

Je la coupay fort bien, puis j'en dcmeuraylà, 
Et je ne pus jamais lui faire que cela ; 
Elle ne sçut aussi réparer sur la mienne 
La perte de la sienne. 

Quoyque je sois d'I-lgypte , à ne vous rien celer, 
Dans le sombre avenir je ne vois pas trop clair : 
Mais pour le temps passé (sans vanité), les belles, 
J'en sçais quelques nouvelles '. 

ENTllH'E IX. 

Deux GAGNE-PETiT, Conduisant leurs brouettes et éguisant des 
couteaux, te retirent chez eux à cause de la nuit. 

Quand sous mille cousteaux la meule s'est tournée , 
Après un lonp travail où le pnin est petit, 
Enfin nous éprouvons, au bout de la journée , 
Qu'il n'est rien d^éguisé comme nostre appétit. 



■ Il avait épousé une veuve (Aniw Le Camii» de Jamlteville, veuve de Claude 
Pinart, vicomte de Comblisi) ; elle était morte depuis le 10 février I65I. La lai- 
deur de cette femme égalait sa ricliesse, et le peu d'amour que»on mari éprouvait 
pour elle était un sujet intarissable de plaisanteries et d'allusions, qu'on s'étonne 
de trouver tout aussi nettement exprimées dans L/)ret que dan.s Benserade 
(V. Vi/ze Ais/oriç., lettres du 2!) oclob. lG0O;8janv, I9 février et r' avril I65I;. 

' Benserade raille ici. avec un mélange de gros.sières équivoques, le duc sur son 
grand âge ; il n'avait pourtant qu'une cinquantaine d'années (OicHumi. de Mo- 
réri, éd. de 1759, t VI, p. 283, colonne 2), mais c'était l)eaucoup pour un danseur 
de hallels, surtout au milieu de toute la jeunesse de I;» cour. On verra encore les 
mêmes plaisanteries reparaître plus loin. Quant aux galanteries du duc, le témoi- 
gnage de Benserade est confirmé par celui de Loret , qui a jugé convenable de les 
rappeler sur un ton l^adin, au moment même ou il annonce la mort de sa femme. 



DE LA NUIT. 373 

ENTRÉE X. 

Les boutiques se ferment et les marchaivds et marchandes se re- 
tirent en dansant. 

Mesdames et messieurs, vous plaist-il rien du noslre ? 
Nous avons ce qu'il faut, et pour l'un et pour l'autre, 

Et vous en devez essayer; 

Mais toute nostre marchandise 

Ne sçauroit dignement payer 

L'honneur de vostre chalandise. 

ENTRÉE XI. 

Trois ALLUMEURS UE LANTER15ES ■ viennent pour les abaisser et 
pour allumer tes chandelles, suivisde quatre lanternes, quis^ou- 
vrent et se ferment. 

Dire que vos beaux yeux nous tiennent prisonniers. 
Qu'ils nous font de leurs traits cent blessures internes , 
Il n'est rien si commun , et ce sont balivernes ; 

Mais qu'est-ce que des lanterniers 

Vous conteroient que des lanternes ? 

ENTKÉES XII ET XIII. 

Z?eMJ7 BOURGEOISES reviennent de la rille en chaise , et sont ren- 
contrées par deux filoux' qui les attaquent. Les porteurs s'en- 
fuyent; deux soldats surviennent qui leur font quitter prise. Les 
filles s échappent, et t entrée finit par un combat. 
Le MARQUIS DE MONTGLAs S représentant une bourgeoise. 

Vous mériteriez quelques vœux , 
Kt seriez d'assez bon usage, 

' Le lanternier est coiffé d'une lanterne, el il a l'habit tout couvert de rangées 
de'chandelles pendantes. 

' Le lilou est tout tlanabant d'élégance et de faux luxe dans son costume étriqué. 
Il a un chapeau à plumes, dans les cordons duquel sont passées quatre pipes ea 
terre. 

^François de Paule de Clermont, marquis de Montglasou Montglat, chevalier 
des ordres du roi, grand maître de la garde-robe. On sait qu'il a laissé des Mé- 
moires. C'était, comme le dit Bcnserade, un homme d'honneur, et aussi un homme 
d'esprit : il savait tant de choses qu'on l'avait surnommé Montglas la bihliottièque. 



374 LE BALLET ROYAL 

Si vous aviez le blauc dessus vostre visage 
Que vous avez dans les cheveux. 

Ouy, je vous le diray, deussé-je émouvoir noise : 

Nous estes un brave seigneur, 
Un fort bon gentilhomme et d'esprit et dMiouneur. 

Mais une fort laide bourgeoise. 

FILOUX. 

Que la nuit nous va donner beau ! 
Je la vois ses ombres éten Ire , 
Et se couvrir de son manteau , 
AÛD de nous en laisser prendre. 

ENTRÉE XIV. 

La Cour des miracles ', où se rendent le soir toute sorte de gleux 
*/ ESTBOPIEZ, qui en sortent sains et gaillards pour danser leur 
entrée, après laquelle ils donnent une sérénade ridicule au 
MAISTBB du lieu. 

M. HESSELIN*, représentant /«maistbe de lacolb des uibacles^. 

Il n'est rien de pareil a mes enchantemens; 

N'en déplaise à Maugis\ ma science est meilleure : 
On ne lit point dans les romans 
Tout ce qu'on voit dans ma demeure. 



* La principale Cour des miracles, située près de la rue Neave-Saint-Saoveur, 
a été décrite par Sauvai, dans ses Antiquités de Parit. La Cour Jussienne, la 
Cour du roi François, servaient aussi d'asile aux vagatxtnds, mendiauls et faux 
infirmes. 

' Maître de la chamttre aux denierit el surintendant des plaisirs du roi, fameuv 
par ses richesses et sa magnificence. Le nom de la Cour des miracles est une al- 
lusion aux prodiges de sa maison. Le tpUndide sieur Hesseliu mourut d'indigestion 
en août 166-J. ( Loret, Xlil, 12.'.) 

»L« dessinateur s'est donné ici pleine carrière, el il nous montre, dans une série 
d'estampes, la plus niagnilique collection de mendiants, de gueux et de gueuses, 
de faux estropies, de cultde-jatle se frainant eux-mêmes dans des voitures 
k roulettes ou traînés dans des brouettes par un complice. Il s'est inspiré de 
C.-illot. 

* Fameux magicien, élevé par la fée Oriande, et cousin de Renaud de Montau- 
ban; il Joue un grand rôle dans les Quatre /ils Aymon. Il est lui même le héro- 
d'une espèce de.chanson de geste, qui se rattache a la même branche que la pn 
cédente. 



DE LA NUIT. 375 

Là trop d'ambitionné me vient point saisir, 
Contre tous les chagrins c'est une maison forte ; 

La tristesse et le déplaisir 

N'en ont jamais passé la porte. 

Là-mesme on se guérit de mille infirmitez, 
Par une assez plaisante et facile méthode. 

Venez-y, charmantes bejutez, 

Si la vertu vous incommode", 

SECONDE PARTIE, 

Représentant les divertissements du soir, depuis les neaf heures 
jusqu'à midi. 

RÉCIT 

ET 

PREMIÈRE ENTRÉE. 

Le* /;o?5PABQUFS, /a TRISTESSE et la VIEILLESSE viennent à dessein 
de marquer le désordre des ténèbres et de la Nuit, et après avoir 
dajisé, elles entreprennent un Récif. Mais venus descend du 
ciel, qui les interrompt et les chasse, et, après avoir chanté, 
elle fait danser les jeux', les ris ^, Thymen et te dieu comus, 
qu'elle introduit en leur place. 

Bien que nous n'ayons pas tout à fait l'air galant , 
Il n'est bruit que de nos conquestes; 

' Ces vers désignent clairement la demeure splendide de Hesselin, surtout sa 
maison d'Essonne, que la reine Christine voulut voir comme une des merveilles de 
la France, lors de son séjour à Paris en I65G. La Relation de ce qui s'est passé à 
l'arrivée de la reine Christine de Suède à Essonne, en la maison de M, Hesselin, 
dont nous avons cité un fragment dans notre notice préliminaire sur les ballets 
de cour, donne une idée de toutes les magnilicences qu'il avait accumulées dans 
ce logis vraiment royal, ou il exerçait une hospitalité princière (V. Loret, lettre 
du 28 nov. 1654). La dernière strophe fait librement allusion aux habitudes de 
générosité galante de ce Fouquet au petit pied, et Benserade y revient encore 
plus loin. 

' Le Jeu est caractérisé par un damier, ouvert sur sa poitrine, des cornets en 
guise de nœuds de rubans aux épaules, des carlts étalées sur le devant de la coif- 
fure et pendues a la ceinture, des dés au pourpoint pour boutons, etc. 

'Espèce de costume de fou de cour, avec toutes sortes de plumets et de fan- 
freluches. 



376 LE BALLET ROYAL 

Nous avons pour cela toujours les armes prestes, 
Et l'on arrive à nous , niesme en s'en reculant. 
Les plus belles n'ont point de traits couinie les uostres , 
Contre nostre pouvoir c'est en vain qu'on s'émeut ; 
On nous prend pour danser tout le plus lard qu'on peut , 
Et c'est nous qui prenons les autres ' . 

ExNTRÉE II. 
RÉCIT 

DE VÉNUS. 

Fuyez bien loin, ennemis de la joye! 
Tristes objets, faut-il que l'on vous voye 
Parmy tout ce qu'amour a d'aimable et de doux .' 
Il n'est pas juste , ce me semble , 
Que vous soyez mesiés ensemble 
Mon (ils et vous. 

Jeune Louis, le plus grand des monarques. 
Dans quelque temps vous porterez des marques 
De ce Dieu dont jamais on n'évite les coups ' ; 
Il faut céder a sa puissance , 
Et que vous fassiez connoissance 
Mon iils et vous. 

LES JEUX, LES lUS, L'UYME.S 1.1 l.f-. D/EL COMUS. 
Le ROY, représentant un deà jeux qui sont à la suite de Fénta. 

A VÉNUS. 

Vous triomphez , mère d'amour. 
Et vostre gloire est sans seconde, 
Puisque le plus grand Roy du monde 

■ Dans les images allégoriques de la danse Mac^ibre, si nombreuses au moyeu 
âge, la 3Iort ou la Parque esl représentée entraînant succebsivemeat vert le tom- 
beau, dans sa danse, toutes les condition!» de la vie personniliée. 

' Cette prédiction, d'ailleurs si facile a faire, se réalisa dès Tannée suivante 
(1654', par raffection naissante du rui pour Olympe Mancini, dont Pesprit rache- 
tait la laideur. A Olympe succédèrent M' • La Molhe d'Argencxjurl et Marie Man- 
cini, avant le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche. 



DE LA NUIT. 377 

Commence à vous faire la cour. 
Que sa mi;ie est hautaine et fière , 
Et qu'elle laisse loin derrière 
Les monarques plus relevés ! 
Dans quel éclat vous allez vivre. 
Et le beau train que vous avez 
Pourveu qu'il s'adonne à vous suivre! 

Tous vos amours sont déconfits 
Par la splendeur qui l'environne. 
Et sa jeune et vive personne 
Efface jusqu'à vostre fils. 
Mais vous ne le garderez guère : 
Son âme héroïque et sévère 
Aime trop les sanglans hazards ; 
Déjà ses grands projets s'ébauchent , 
Et je crains que l'Honneur et Mars 
A la fin ne vous le débauchent'. 

Le ciel ne l'a si bien formé , 
Après tant de vœux et d'offrandes*, 
Que pour aimer les choses grandes , 
Et pour estre beaucoup aimé. 
Toutes vos amorces sont vaines, 
Pour le retenir dans vos chaisnes : 
Il est d'ailleurs trop combattu; 
Et, méprisant vos avantages , 
A la suite de la vertu , 
Prétend de plus solides gages. 

Mais vostre culte étant si doux , 
Luy pourriez- vous pas faire croire 
Que, pour arriver à la gloire. 
On y peut aller par chez vous.? 
La jeunesse a mauvaise grâce 
Quand trop sérieuse elle passe , 
Sans voir le palais de l'Amour : 
Il faut qu'elle entre ; et pour le sage , 

' OeUe année même, le roi lil sa première campngne, sous la direclion de Tu- 
renue, contre le prince de Condé, qui assiégeait \rras à la tête des Espagnols. 

2 On sait qu'Anne d'Autiiclie ne mit au monde Louis XIV qu'après une 
stérilité de près de vingt-trois ans, et que la naissance de cet enfant, objet de tant 
de vœux, fut regardée comme une marque miraculeuse.de la protection divine. 



378 LE BALLET KOYAL 

Si ce n'est pas son vrai séjour, 
C'est un giste sur sou passage. 

ENTRÉE m. 

Deux PAGES viennent préparer la salle du bal et arranger les 
sièges. Roger amène Bradama?«te accompagnée d'un écuyer et 
d'une suivante, et luy veut donner le passe temps de la soirée. 
Il envoyé prier Mbdor, Ai^igélique, Mabphise, Richaruet^/ 
Fleub d'Epike'. 

ENTRÉE IV. 

Toute la compagnie étant arrivée , le bal se commence par plu- 
sieurs sortes de danses, courantes figurées et branles à la vieille 
mode. 

Pour arriver icy , je ne sçais pas comment, 
A dessein d'honorer cette Teste publique , 
Nous avons traversé des pais de romans, 
Après estre sortis dune \ieille chronique. 

Pour le COMTE de loijtig>\, vulgairement dit le Gros Homme*. 

Icy se trouvent à souhait 
Héros et dieux tout pcsle-niesle; 
Mais rien ne peut estre bien fait , 
Si le Gros Homme ne s'en mesle. 

Le grand maître de l'artillerie , représentant Mêdob. 

Ha! vous me flattez, Arioste, 
Et vous fuites à vostre poste 
La beauté que vous me donnez ; 
Mais auriez-vous bien le courage 
D'oser soutenir, à mon nez', 
Que je sois si beau de visage? 

' Tous ces personnages sont tirés du Roland furieux de l'Ariosle. 

' Antoine Charles de GramonI, comte de Louvigny Jusqu'à la mort du comte 
deGuiclie, son frère, qui le fil héritier du duché de GramonI. 

» Le maréchal de la Meilleraye était non-seulement lairt et mal fait, mais camus , 
et c'est sur ce dernier point que roulent presque toutes les plaisanteries de Benserade. 



DE LA NUIT. 379 

J'ay la teste fort belle et bonne , 
Je suis bien fait de ma personne, 
Doux, accort , sage, et des mieux nés; 
Quant au reste , sans flatterie , 
Je u'ay pas tout-à-fait le nez 
Tourné vers la galanterie. 

Pour moy cependant on soupire , 
Tandis qu'en l'amoureux empire 
Languissent tant d'infortunés; 
Et près de la belle que j'aime. 
Mes rivaux ont un pied de nez , 
INIais moy, je n'en suis pas de mesme. 

Jaloux , pleurez à chaudes larmes , 
Tant d'appas , d'attraits et de charmes , 
Pour vous ne sont point destinés ' ; 
Trop de vanité vous emporte, 
Et ce n'est pas pour vostre nez , 
Mais pour un taillé d'autre sorte. 

Non , ma beauté n'est point si rare , 
Angélique a le goust bizarre. 
Et ses feux seront condamnés : 
Telle est d'amour la loi commune , 
Et ce n'est pas toujours au nez 
Que se mesure la fortune. 

- Le DUC nkViWhhiL^ représentant Angélique. 

Avec tout mon éclat je ne prétens pas estre 
De ces jeunes tendrons qui ne font que de naistre; 
Mais jamais ma beauté n'eut un plus grand renom. 
J'ay paru dans les cours , j"ay battu la campagne , 
Et le bruit que j'ay fait du temps de Charlemagne , 
Je le fais sous LOUIS quatorzième du nom. 

Pourquoy tant s'informer : de quelle année est-elle? 
Quand on se porte bien, et qu'on est toujours belle? 

' Mme (le Molleville, dans ses Mémoires (t. III, p. 70\ el Tallemant, dans l'his- 
toriette du maréchal de la Mellleiaye, nous apprennent que la maréchale (sa 
seconde femme, de la maison de Cessé) était sage, el que, malgré sa jeunesse, ses 
agréments el les inlirmités de son mari , elle faisait profession de l'aimer d'amour. 



iSO LE BALLET ROYAL 

I.a vieillesse esl visible , on ne s'y peut tromper. 
J'ay l'œil beau, le teint vif, et la gorge charmante, 
Et j'ay depuis deux ans perdu ma gouvernante. 
Devant qui je u'osois quasi m'émanciper ■ . 

Si j'ay mis aux coustcaux, par ma galanterie, 
Toute la fine fleur de la chevalerie. 
Les Renauds, les Rolands, ces fameux paladins, 
Par les mesmes attraits et par les mesmes charmes, 
Je prétens faire encor tous les mesmes vacarmes , 
Semant la jalousie entre tous les blondins. 

.4 prés le bal, arrive un ballet pour le dioertUsemenl de fatsemblée. 
LKS NOCKS DE THÉTIS. 

BALLET EN BALLET '. 

ENTRÉE I. 

Thétis entre, poursuivie de Pelée; mais pour éviter sa poursuite, 
elle se change en trois formes différentes : d'animal , de rocher, de 
flamme et de feu : puis étant revenue en sa première forme et se 
croyant échappée, elle s'endort à la porte de son antre : Pelée re- 
tourne sur ses pas et la trouvant endormie, la lie et la contraint à son 
réveil de céder à sa passion et de l'accepter [)our mary. 

Pelée s'en retourne, et les trois Gnkes habillent Thétis et la coiffent 
en épousée. Mercure, en mercier, apporte quantité de boettes pleines de 
gàlands et de mouches. Pelée revient, vcstu de ses habits nuptiaux, 
prend sa maistresse et les emmeine tous^! 



■ Sa femme, morte en 1651, comme je l'ai déjà dit. 

' Ceci était comme une sorte d'esquisse préparatoire au ballet des Soies de 
Pelée et de Thétis, dont Beiiserade lit également les vers, et que le roi dansa 
Tannée suivante. — Pelée est en pourpoint et haiil-de-chaus.ses de salin jaune, 
rayé de bandes verticales de velours noir ; il a une espèce de bonnet de cacique à 
plumes et plumets. 

' Thétis, le sieur Beaubrun ; Pelée, le sieur Lambert ; les Trois Grâces, les siears 
la Marre, Grenerin et Baptiste; Mercure en mercier, le comte de Troye. 



DE LA NUIT. 381 

ENTRÉE II. 
vuLCAiN et quatre cyclopes '. 

A voir ce mariage, on est bientost guéry ^ 

Du dessein d'entreprendre un semblable négoce : 

La femme est digne du mary, 

Et le train répond à la nopce. 

ENTRÉE m. 

THÉMIS , GAMMÉDE et HÉBÉ, Suivis (le BACCHDS » et de CKRÈS ^. 

Que de dieux, dont l'humeur affable 
Aime à converser parmi nous! 
Je pense que toute la Fable 
S'est icy donné rendez-vous. 

ENTRÉE IV. 

.lANUs et deux satires 4. 
Janhs, représenté par le sieur Dazy, 

Pour avoir double front , suis-je un monstre funeste? 
Est-ce un si grand défaut qu'un visage de reste ? 
Faut-il que pour cela chacun me montre au doigt? 
.Te ne suis pas tout seul, à la cour il s'en voit , 
Et les choses du monde ont-elles pas deux faces?] 
J'ay deux nez et quatre yeux, mais le tout sans grimaces. 

' Le cyclope est des plus pittoresqufs : il porle un bonnet poinîu à deux cornes 
retroussées et garnies de plumets, et son costume indéfinissable, son tablier relevé 
en sac, son œil au milieu du front, ses longues moustaches et ses deux pointes de 
barbe lui donnent une physionomie tout à fait bizarre. 

' Bacchus est en court pourpoint vermillon, enguirlandé de pampres, et coiffé 
d'une bouteille d'osier et de feuilles de vignes. 

' Costume garni de pailles et d'épis aux épaules, aux poignets, au bas du bonnet, 
du corsage et de la jupe, avec des semis de coquelicots ou de petites fleurs des blés. 

* Janus a non-seulement deux télés, mais deux pieds allant en sens contraire au 
bout de chacune de ses jambes. Le satyre est ou semble nu jusqu'à la ceinture, et 
porte une courte culotte de peau de béte avec une ceinture de feuillage. A la suite 
vient Apollon, dont le buste est formé d'une basse de viole, qui est coiffé et 
dont les deux bras se composent d'un violon ; puis trois Muses très-peu poétiques , 
n'ayani qu'une trompette ou un cornet à bouquin pour attribut symbolique. 



38Î LE BALLET ROYAL 

J'ay deux bouches aussy ; c'est plus que je n'en veux : 

Y fournir est chose importune; 
H peut m'estre arrivé d'avoir parlé des deux, 

Mais je n'ay jamais beu que d'une. 

ENTRfiR V. 
La DISCORDE vient à dessein df mettre tout en confusion ' . 

ENTRÉE VI. 

COMÉDIE MUETTE D'AMPHITRION ». 
Pour W HBssBLiN, représentant jupitbb. 

Dans le ciel'où je suis règne une paix profonde ; 
Là donnant à mes sens ce qu'ils veulent d'abord , 
Sans trop m'inquiéter des affaires du monde, 
J'en laisse la conduite au sort. 

Assez commodément, de crainte qu'il m'ennuie, 
Je prends les passetemps les plus délicieux , 
Et pour mes Danaës j'ay toujours de la pluie. 
Ce que n'ont pas les autres dieux. 

Je gouste le nectar bien mieux qu'ils ne le goustent. 
Et, plaignantMes mortels qui s'attachent au bien , 
Quand ce n'est que de l'or que mes plaisirs me coustent, 
Mes plaisirs ne me coustent rien. 

Je sçais vivre à ma mode , et rien ne m'importune ; 
A tout ce que je veux, on ne dit jamais non , 
Et sçavez-vous quelle est ma meilleure fortune? 
C'est que je n'ay point de Junon. 

Personne dans mon ciel ne me chante ma gamme. 
De foudre et de'tonnerre il ne m'en faut point là; 
Mais si je m'avisois d'épouser une femme, 
J'aurais bientost de tout cela. 

'7^ Discorde était figurée par le comte de Troye. 

' Outre Jupiter, Aicmène'et.Bromia, dont les costumes n'ont rien de particulier, 
le dessinateur a reproduit ici Ampliitryon avec la physionomie et IMiabit d'un 
Sganarelle, puis Sosie en casaque de valet, semée de plaques rondes de diverses 
couleurs. On voit aussi le Docteur, calqué sur le type de la comédie italienne. 



DE LA NUIT. 383 

TROISIÈME PARTIE, 

Depuis minuit jusqu'à trois heures devant le jour. 

La LU>E dans son char fait le Récit ^et est accompagnée des Étoiles^ 
qui se retirent et la laissent se promenant et admirant les beautez 

d'ENDlMION. 

RÉCIT 

DE LA LUNE. 

Moy dont les froideurs sont connues, 
Hélas! j'aime à la fin, et je tombe des nues 
Pour voir ce beau berger qui me donne la loy. 
Douce et paisible Nuit , de les plus sombres voiles , 

Cache bien mes desseins et moy. 
Et dérobe ma honte à toutes les étoiles. ' 

Mais, mon cœur, est- il donc possible 
Que tu sois à l'amour devenu si sensible , 
Et que mes chastes vœux se soient évanouis ? 
Il faut suivre ses loix , on ne les peut enfreindre. 

Vous y viendrez, jeune Louis : 
Où les dieux ont cédé, les rois ont lieu de craindre. 

ENTRÉE I. 

ENDIMION'. 

Le DUC DE JOYEUSE, représentant endimion. 

.Fe l'avoue , il est vray que la lune m'adore , 
Qu'elle descend pour moi dans un nuage obscur ; 
Et, n'étoit qu'elle m'aime, elle seroit encore 
De tous les astres le plus pur. 



' Dans cette mise en scène mythologique, il y a peul-Atre un ressouvenir de VEn- 
àymion de Gombauid (1624), roman qui avait obtenu un long succès. On prétend 
que, sous les traits d'Endymion amoureux de la Lune, Gombauid avait voulu 
peindre sa passion pour la reine Marie de Médicis. 



384 LE BALLET ROYAL 

Mais cette prude enfin , résolue à commettre 
Une faute si douce et qui la peut guérir, 
En quelle main plus seure eust-elle pu se mettre, 
Pour la faire et pour la couvrir ? 

Elle vient dans mes bras quand la nuit tond ses voiles, 
Ce qu'elle o'eust osé quand le jour éclatoit, 
Et retourne briller au milieu des étoiles , 
Tout comme si de rien n'étoit. 

Encore qu'elle ajoute à son éclat extrême, 
Et se pare pour moy d'un soin fort obligeant , 
Je l'aime, je vous jure, à cause qu'elle m'aime. 
Et ce n'est pas pour son argent. 

Il n'est'rien de fascheux , qu'à dessein de me plaire , 
Son violent amour ne Rst très- volontiers; 
Et je crois que pour moy, s'il étoit nécessaire. 
Elle se mettroit en quartiers. 

Aussi qu'elle soit rouge, ou bien qu'elle soit pasle , 
Qu'elle soit en croi.ssant, qu'elle soit en décours. 
Qu'elle ait la face en rond , qu'elle l'ait en ovale , 
Je l'aime et l'aimeray toujours. 

ENTRÉE II. 

La iXiKE. ,' amoureuse (Ti.yviX'swoy , descend du ciel el approche de 
luy ; une nuée les dérobe à la veue des spectateurs. 

Le DUC hkvwllv. , 'représentant la une. 

O lune , sans faire de bruit , 

Vous avez bien rôdé la nuit ». 

Vous vous maintenez par le monde , 

Et toujours fraisclie et toujours blonde ; 
ISIais comment vos attraits ne sont-i's point usés? 
Ce n'est pas d'aujourdhuy , lune, que vous luisez. 



McnrviUr a raison àe croire an duc d'Ariville, 
Qui n'a, de «on vivant, trompé feninu- ni fille. 

dUent les Pnrtrnilsde la cotir en contre f^ri tés. 'I6&0, Recueil Maurepa» XXIII, 
»72.) V. aussi plus haut, p. 372, note 2. 



DE LA NUIT. 386 

ENTRÉE III. 

PTOLÉMÉE et ZOROASTBE , deux grands astrologues , observent les 
moiivemens du ciel avec de longues lunettes , et croijent que la 
Lune s'est retirée en terre par quelque enchantement. 

Le COMTE DE SAiNT-AiGNAN , représentant ptolémée astrologue. 

Mon sçavoir est profond , et je lis dans les cieux 
Assez distinctement les biens et les désastres ; 
. Mais j'ay bien plus d'adresse à lire dans les yeux , 
Et j'entends mieux le cours de cette sorte d'astres. 

Ces globes lumineux, sous qui nous succombons , 
Encore plus errans que les autres planettes, ' 

Se montrent peu souvent favorables et bons 
A qui les considère avecque des lunettes. 

Après en avoir fait si curieusement 
Mille observations et mille expériences. 
Que j'en ay reconnu qui cachent finement, 
Sous de malins aspects, de douces influences! 

Je sçais près des beautez les saisons employer: 

Je sçais quand on leur plaist , ou quand on les ennuyé, 

Et fais des almanachs qu'on ne sçauroit payer. 

Qui marquent de l'Amour le beau temps et la pluye '. 

ENTRÉE IV. 

La face de la Lune étant cachée et l'air s'étant nolrcy, quatre pay- 
sans viennent témoigner Pappréhension qu'ils ont de quelque 
révolution dans la nature, et consultent les astrologues. 

Après que l'horreur de la guerre 
A presque mis tout au cercueil , 
Nous venons sçavoir de quel œil 
Le ciel va regarder la terre. 



' Le comte de Saint-Ai{;nan devait devenir une sorle de ministre ^ofiicieux des 
plaisirs du roi, et l'on dirait que Benserade avait prévu cet lionnéte emploi. 

CONTEMP. DE MOLIKRE. — 11. 25 



38fi LE BALLET ROYAL 

ENTRÉE V. 

Six CORVBANTKS, av€C Icurs bassins d'airain, timballes et tambours 
de Biscaye, prétendent de rompre le sort, et par leur bruit appeler 
la Lune au ciel, qui en effet y revient après avoir quitté le berger 
F.ndymion. 

Quelque enchanteur parmy l'air 
Tient la Lune sous ses charmes, 
Et c'est pour la rappeler 
Que nous faisons ces vacarmes. 

ENTRÉE VI. 

Huit ABDENS ■ qui paraissent la nuit 

Le ROY, représentant un a bden t. 

Astres , vous voyez hieii 
Qu'il faut céder la place ; 
Un Ardeut vous etface, 
Ft vous n'estes plus rien. 
Vous autres , marchez doncque 
Bien droit dorénavant-, 
Et mallteur à quiconque 
S'égare en le suivant. 

O qu'il est différent, 

Dans son éclat insigne , 

De la vapeur maligne 

Qui perd en éclairant! 

S'il mène a la rivière , 

C'est qu'on prend, par malheur. 

Au lieu de sa lumière 

Une fausse lueur. 

Hélas ! que d'imprudens 
Aux dernières ténèhres 
Qui furent si célehres , 

■ Feux folleUi. Costume ioug(>, tout couvert de flamme». 



DE LA NUIT. 387 

Ont pris de faux Ardens ! 
Le vray nous en délivre 
Luisant dessus nos pas , 
Et mille ont cru le suivre 
Qui ne le sui voient pas '. 

Objets charmans et doux , 

Beautez toutes parfaites , 

Pour luy vous estes faites , 

Comme il est fait pour vous. 

Mais courez pour lui plaire 

Viste comme le vent ; 

On ne l'attrape guère : 

Il va toujours devant. 

Pendant l'obscurité 
Vous pourriez sur sa route , 
Avecque lui , sans doute, 
Marcher en seureté; 
Mais, comme le pied glisse, 
JN'allez pas cependant 
Si près du précipice, 
De crainte d'accident, 

l£ COMTE DE SAiiN'T-AiGNAN , représentant un ardent. 

L'on m'a veu bien des soirs dans un luisant extrême , 
Qui m'a, sans vanité, plus d'une fois servy; 
Et si l'Amour osoit , il vous diroit lui-mesme 
Jusques où j'ay mené celles qui m'ont suivy. 

1^ MABQUis DE viLLEQUiER, représentant im ardent. 

A voir quelle est ma force et l'éclat qui me suit. 
Tout sexe me doit craindre alors que je me montre; 
Et pour qui que ce soit , c'est un Ardent qui luit 
D'assez dangereuse rencontre. 



' N'est-ce pas une allusion aux troubles et aux révoltes de la Fronde ? On peut 
le croire, surtout en rapproctiant ce passage de la dernière strophe de la XI" entrée. 

25, 



38« LE BALLET ROYAL 



Le COUTE DE GUiCHE, représentant un abdent. 

Je ne suis pas encore , au point qu'on me soupçonne , 
Capable de perdre personne. 
Et de moy l'on prend tout en jeu ; 
Mais de la sorte que mou feu 
Éclate, reluit et pétille, 
Ce sera merveille dans peu 
Si je n'égare quelque fille '. 

U MABQUis DE G fijiLis, représentant un ardent. 

Je brille autant ou plus que tous ceux que je voy, 
Saosestre beau pourtant aux yeux dos demoiselles; 

Et si je suis ardent pour elles , 
Je doute qu'elles soient fort ardentes pour moy. 

EiNTllÉE VII. 

Un GRAND HOMME » monté sur unbouc, commande à huit petits 
DÉMONS ' de sa suite d'avertir les sorciers * au sabbat. 

Voicy le rendez-vous et Theure du sabbat : 
Courez , démons légers , d'une vitesse étrange , 
Avertir les sorciers de quitter leur grabat, 
Et que la noire troupe à son devoir se range. 

ENTRÉE VIU. 

Quatre monstres nains sortent de quatre coquilles de timassons, et 
sont enlevés en l'air. 

Nostre difformité nous fait assez paroistre; 
Mais rien de si petit ne se voit sous les cieux : 

' On sait qu'il en éfiara beaucoup. 

> Tète de hil)ou, ailes au dos; liabit indescriptible, surchargé de panaches et 
d'ornements bizarres. 

' Habit fond noir, à bandes, ornemenls, pointes et ailes rouges, à peu près comme 
celui des démons de nos bals masqués; ceinture de serpents. Deux serpents se dres- 
sent en sifflant sur la télé du démon, et enroulent leurs queues autour de su cornes. 

< Les sorciers, dont l'un est monté sur un manche a balai, sont plus amusants 
qu'effrayants, avec leur vêtement grotesque, tout hérissé de plumes et d'ailes de 
chauves-souris. 



DE LA NUIT. 389 

Quand on est monstre aussi , le moindre qu'on puisse estre 
jS'est, ce me semble, que le mieux. 

ENTRÉE IX. 

Une MAGiciENKE et quatre vieilles sobcièbes ailées se graissent 
en dansant et sont enlevées au sabbat. 

Nostre métier est bon de toutes les manières : 
Qui l'exerce une fois ne sçauroit s'en tenir. 
Les dames de la cour sont toutes des sorcières , 

Ou taschent à le devenir. 
L'art-'y peut toutefois bien moins que la nature : 

Quand une jeune créature 

Qui n'y fait pas tant de façon , 
Sans tous ces affiquets , sans fard et sans parure , 
Ne laisse pourtant pas de charmer un garçon , 

Elle est sorcière toute pure; 

C'est sa naïveté qui plaist : 

Plus on se graisse et moins ou l'est. 

ExNTRÉE X. 
Six Loups-GABOUX ' qui vont au sabbat. 

Demy bergers et demy loups , 
Nous sommes aux troupeaux effroyables et doux , 
Qui ne nous sçavent reconnoistre; 
Et, de l'air que nous nous changeons, 
D'un costé nous les menons paistre , 
Et de l'autre nous les mangeons. 

ENTRÉE XI. 

/>€ fond du théâtre s'ouvre et montre le sabbat. Trois curieux arri- 
vent pour le voir, mais , avant que d'aborder le lieu, tout dis- 
paraît. 



' Le loiip-garou est homme par devant et loup par derrière. On lui a collé au 
dos la tête, le corps, et les pattes du loup. 



390 LE BAÏ.!.KT HOYlkl. 

Le ROY, représentant un cuhieux. 

Je voudrois tout sçavoir, je voudrois tout coDuoistre , 

Rien n'échappe à mes yeux; 
Pour devenir scavant , c'est le secret que d'estre 

Et jeune et curieux. 

Je lasche à prévenir la longue expérience , 

Et ne rien épargner 
A m'acquérir bientost la sublime science 

De vivre et de régner. 

Mais certain petit Dieu que force monde adore, 

Et que tout reconnoist , 
I.a curiosité ne m'a point pris encore 

De sçavoir ce que c'est. 

Si faut-il qu'à quelqu'un à la iin je m'informe 

De ce démon plaisant; 
Sans m'y trop amuser, ce n'est que pour la lornie , 

Et qu'en chemin faisant. 

On dit que c'est un mal qui n'est point volontaire , 

Un joug impérieux ; 
Et qui n'a de l'amour effleuré le mystère, 

N*est pas fort curieux. 

Et puis les passions serviront à ma gloire; 

J'en veux subir la loy, 
Pour leur oster après l'empire et la victoire 

Qu'elles auroient sur moy. 

Je sçauray triompher de ma personne et d'elles , 

Ainsi que d'ennemis , 
Et me dompter moy-mesme, entre tous mes rebelles , 

Combattus et soumis. 

Je prétens signaler sur la terre et sur Tonde 

Ma force et mon bonheur. 
Et j'iray fureter par tous les coins du monde 

Pour trouver de l'honneur. 

Mais voir mon peuple en paix, et que la guerre meure 
Et l'animosité , . 



DE LA NUIT. 391 



Ce n'est rien qu'à cela que je borne pour l'heure 
Ma curiosité. 



EiNTRÉE XII. 

Une maison en feu; le tocsin sonne, et l'on voit sortir hommes 
demi-nuds, et femmes échevelées qui emportent leurs en/ans 
après avoir tout jeté par les fenestres. 

Dans le péril extrême on doit s'aider un peu. 
Qui craint l'embrasement , il faut qu'il s'en recule , 
Et, quelque grand qu'il soit , personne ne se brusle 
Que ceux qui veulent bien demeurer dans le feu. 

ENTRÉE XIII. 

Deux Labrons viennent avec seaux et crocs, comme pour éteindre 
te feu, mais en effet pour voler, et sont surpris par les archers 
du guet, qui les emmènent prisonniers. 

QUATRIÈME PARTIE 

Depuis trois heures après minuit, jusques à six que le soleil se lève. 

Le SOMMEIL et le silence font le récit, et puis se couchent à 
rentrée de la grotte d'où sortent les Songes. 

RÉCIl. 
Dialogue du sommeil et du silence. 

le sommeil. 
Que j'étois en repos , et que je dormois bien ! 

LÉ silence. 
Et moi j'étois paisible, et je ne disois rien. , 



392 LE BALLET HOYAL 

TOUS DEUX [ensemble. 

Par quelle bizarre aventure , 

Dont l'univers doit estre émerveillé , 

Vient-on troubler eu nous l'ordre de la nature ? 

LE SOMMEIL. 

Qui vous a fait parler ? 

LE SILENCE. 

Qui vous a réveille ? 

LE SOMMEIL. 

Le digne nom du plus grand Roy du monde, 
Tout jeune encore, et déjà tout parfait. 
Qui devient tel, sur la terre et sur l'onde , 
Qu'on ne sçauroit dormir au bruit qu'il fait. 

LR SILEKCE. 

Ce mesme nom , par un effort extrême , 
Me fait sa gloire aux astres égaler. 
Et devient tel , que le silence mesme 
Ne sçauroit plus s'empescher d'en parler. 

TOUS DEUX ENSEMBLE. 

Joignons nos discours et nos veilles 
Pour le publier hautement, 
Et chantons dignement 
De ce jeune Louis les naissantes merveilles '. 

' On peut comparer ce prologue de la ♦• partie avec le prologue de V Andromède 
de Corneille ( 1660.) , où Melpomène et le Soleil unissent leurs voix pour chanter 
ensemble : 

LouU est le plus Jeune et le pins grand des rois. 

I^s prologuesdes représenl Riions en musique, spécialement des opéras, restèrent 
toujours consacrés , par une sorte de tradition oflicieile, à ces éloges ou plutôt à 
ces déilicalions du roi. On peut voir tous ceux de Quinault. 



DE LA NUIT. 393 



ENTRÉE I. 

Les quatre démons du Feu, de V Air,. de VEau et de la Terre ^.^ qui 
représentent les quatre humeurs ou lempéramens du corps hu- 
main : le colérique , le sanguin., le flegmatique et le mélancho- 
lique, d'où naissent les différens songes. 

Le DUC DE BUCKiNGHAM*, représentant le feu. 

Dégelez-vous à ce graud feu , 
Les belles , et voyez un peu 
Avec quelle grâce il éclaire. 
Il brusie à mesme temps qu'il luit; 
Mais ce feu qui fait bien du bruit, 
N'en fait pas tant que feu son père. 

C'étoit un feu de grand renom , 
Qui faisoit plus fort qu'un canon 
Eclater la moindre fleurette ; 
Il ne pouvoit s'humilier, 
Et ce n'étoit pas un brasier 
A réchauffer quelque soubrette. 

Celuy-cy ne l'imite pas , 

Mais il le prend d'un ton plus bas : 

Sa flamme est assez mesurée ; 

Il est sage, et nul ne sçait mieux 

Qu'on peut atteindre aux autres cieux , 

Mais jamais au ciel empirée^. 



' Le plus curieux est le démon de la Terre, coiffé de branchages qui semblent 
sortir de sa tête, avec ses doigts qui s'allongent en rameaux, et son corps formé 
de terrain végétal, où l'on voit des pierres et des racines. 

Hieorge Villiers, duc de Buckingham, fils du fameux favori des rois d'Angle- 
terre, Jacques I«''el Charles I" (1627-1688). Retiré en France après la défaite de Wor- 
cester, il rappelait à la cour, sur une moindre échelle , le spirituel et brillant li- 
berlinage de son père. Il écrivit plus tard des satires et des comédies. 

3 Voici une allusion peu déguisée à l'amour que le premier des Buckingham 
avait osé montrer pour Anne d'Autriche. La régente assistait sans doute à ce 
ballet, et l'on voit par ce passage, comme par les stances célèbres de Voiture (Œu- 
vres, édit. Ubicini, t. II, p. 306.), à quel point cet amour était connu , puisqu'on 
ne craignait pas de le rappeler publiquement à celle qui en avait été l'objet, et en 
termes qui démontrent qu'elle ne devait pas s'en offenser. 



394 LE BALLET ROYAL 

ENTRÉE II. 

Le Songe du Colérique, représenté par des furieux qtd lui appa- 
raissent. 

l.e ROY, représentant un furieux. 

Si tu crois que toujours tes palmes se maintiennent, 
Espagnole fierté , corrige ton erreur : 
A ce jeune lion déjà les ongles viennent, 
Et tu ne peux longtemps éviter sa fureur. 

Il ne veut plus souffrir qu'entre ses mains on blesso 
La juste autorité qui tomboit en langueur ; 
Et tout ce que Taudace a pris à la foiblesse. 
Il faudra désormais le rendre à la vigueur. 

Cest trop désobéir à ce terrible maistre : 

Il faut suivre sa loy; malheur à qui l'enfreint ! 

Son indignation va donner à connoistre 

Qu'il fait bon estre aimé , mais qu'il faut estre craint. 

Exempt des passions , dont l'empire est si large , 
Il court, il saute, il danse, à toute heure, en tous lieux : 
Amour, qui l'épiez, il est de vostrc charge 
De prendre et de lier ce jeune furieux. 

Il méprise vos traits, il se rit de vos flammes , 
Et ne croit point qu'il faille à vous s'abandonner; 
Que de ravage aussi parmy toutes les femmes . 
S'il arrive une fois qu'il s'aille déchaisner ! 

Le DUC DE JOYEUSE, représentant un furieux. 

Adorable beauté , pour qui mon cœur soupire , 
Quoyque vous puissiez tout, il seroit mal aisé 
Que vous pussiez trouver en l'amoureux empire 
Un Furieux plus composé. 

Pour monsieur de boquelaure, représentant un furieux. 

Chacun remarque ma furie 
Jusques dans le ton de ma voix ; 



DE LA NUIT. 395 

Je suis furieux en exploits 
De guerre et de galanterie. 
En dépense , en habits , en jeu , 
Et je me mettrois dans le feu 
Pour un teint de lys et de roses; 
Bref, j'ay la réputation 
D'estre furieux en cent choses , 
Mais surtout en discrétion '. 

ENTRÉE III. 

Le mesme Songe exprimé par des aventuriers turcs et chrétiens, 
qui combattent les uns contre les autres. 

Le GRAND MAISTRE DE l' ARTILLERIE, turC. 

Quoique jeune et galant *, je sçais vivre de sorte 
Que je sers de modèle à tous les gens de bien ; 

Et sous le turban que je porte , 

J'ay les mœurs d'un fort bon chrétien. 

Le MARQUIS DE MiREPOix 3, aventurier. 

Jeune , je cherche de l'employ, 
Méprisant les choses obscures , 
Et cours après les aventures , 
Afin que l'on parle de moy. 

ENTRÉE IV. 

Le songe du Sanguin , figuré par la passion violente et ambitieuse 
d'ixiON, qui n'embrasse qu'une nuée en pensant embî'asser Junon. 



'« On n'a jamais veu un homme plus gascon ni plus haut à la main, sans avoir 
la réputation de brave. Le jeu, où il est très-heureux, lui fournissoit de quoi faire 
toute celte dépense... Il est fanfaron. » (Tallemant, Histoire de Roquelaure). 
Tallemant ne taril pas non plus sur ses galanteries, ses hâbleries et surtout ses 
indiscrétions. 
* C'est une raillerie : il n'était ni jeune ni galant. (Voir plus haut.) 
' Gaslon-Jean-Baptiste de Lévis et de Lomagne , marquis de Mirepoix. Il ne se 
maria que le I9 août 1657, plus de quatre ans après ce ballet, et mourut en 1687. 
Voir les Mémoires de Saint-Simon, édit, Chéruel, in-I2, t. II, p. 19. 



39fi LK BALLET ROYAL 

Le iiABQUis DE GENLis, représentant ixion. 

Que je vous plains, pauvre Ixion, 
Et vous et voslre intention ! 
L'amant avecquo la maistresse , 
A. trop peu de proportion. 
Modérez l'ardeur qui vous presse : 
Telles amours vont à vau-l'eau, 
Surtout quand la femme est déesse , 
Et lorsque l'homme n'est pas beau. 

Vostre amour et vostre langueur 
Devroient bien vous rendre vainqueur 
De la beauté rude et sauvage 
Qui vous refuse ainsi son cœur; 
D'ailleurs l'Équité juste et sage, 
Qui sçait rendre à chacun le sien, 
Dès qu'elle a veu vostre visage, 
Vous condamne à n'embrasser rien. ^ 

Sans vous rebuter de ses coups. 
Soupirez, faites les yeux doux : 
Qu'elle fuye, ou qu'elle s'envole, 
Peut-estre l'atlraperezvous. 
Cependant qu'amour vous console , 
Et n'accusez que vos appas 
De ce vent léger et frivole 
Qui vous demeure entre les bras. 

ENTRÉE V. 

Le Songe du Flegmatique, d'où vient la stupidité et la peur, ex- 
primé par un MISÉRABLE, épouvanlé de deux Ombres qui lesuivent 
partout, et qu il ne peut éviter. 

MONSIEUR DE SAINTOT ', représentant un peureux. 

Non , ma frayeur n'est point un crime. 
La crainte est souvent légitime : 

■ Kicolas de Saintot, maître des cérémonies et introducteur des ambassadeurs, 
dont il a déjà élé question dans le Ballet des Festes de Bacchus. C'était le tiis de 
celte Mlle de Sain toi, sœur du poète Vion d'Alibray, — célèbre par «on amour pour 
Voiture, qui lui a adressé plusieurs lettres recueillies dans ses œuvres, et dont Tal- 
lemant des Beaux a parlé. 



DE LA NUIT. • 397 

L'horame le plus vaillant et le plus hazardeux, 
Qui de ses parens morls voit les ombres plaintives 

Qui luy paroissent comme vives , 
N'en a-t-il pas grand peur quand il hérite d'eux ' ? 

ENTRÉE VI. 

L'humeur mélancholique s'exprime en la personne d'un poète et 
d'un PHILOSOPHE », dont l'un fait voir sa maistresse telle que la 
représente le Berger extravagant ^, et dont l'autre s'imagine la 
Métempsycose, figurée par une femme qui change déforme. 

Pour du mérite , ailleurs il n'en faut point chercher : 
De science et d'esprit cette troupe est remplie ; 
Je pense, toutefois, qu'à la bien éplucher, 
11 s'y pourroit trouver quelque grain de folie. 

ENTRÉE Vn. 

Le mesme songe est encore exprimé par des amoureux transis, 
qui vont consulter l'oracle sur le succès de leur passion, et aux- 
quels répond un Echo^, qui se perd à mesure qu'ils s'éloignent de 
la forest Dodone. 

' Il y a ici une allusion, obscure et diflicile à débrouiller, à quelque particula- 
rilé qui était connue des spectateurs du ballet. Un Saintot avait passé de vie à tré- 
pas le !"■ août I6ji (Loret, lettre du 4 août), et c'est probablement un de ces pa- 
rens morts dont il est ici question . 

2 Le philosophe est peint en fou mélancolique, coiffé d'un chapeau pointu à larges 
bords relevés, que surmonte un plumet, et rêvant les mains derrière le dos. Le 
poète a le costume le plus bariolé du monde, rappelant, avec moins de bouffon- 
nerie, celui que nous avons déjà vu dans le Ballet des Pestes de Bacchus. 

^Ch. Sorel avait publié, en 1627, Lysis ou le Berger extravar/ant, ouvrage qui eut 
beaucoup de succès el dont les éditions se multiplièrent pendant une grande partie 
du siècle. La folie du Bm/er extravagant, ca]qaée sur celle de Don Quichotte, 
consiste i» prendre au sérieux et dans leur sens propre toutes les inventions, 
toutes les mélaphores des pastorales. Sorel a fait graver en tète du 2* livre de son 
roman le portrait de Charité, la maîtresse de Lysis, avec des joues couvertes de 
lis et de roses, des soleils pour yeux, des globes pour seins, des coraux pour lèvres. 
Dans nos dessins, la maîtresse du poète a également des globes en place de seins 
et une rose peinte sur la joue, et elle est toute couverte de cœurs et de flèches. 

* On trouve des échos dans presque tous les poèmes et romans pastoraux : Boi- 
leau s'en moque à plusieurs reprises dans les Héros de romans. C'était une mode 
littéraire, tellement adoptée que les romans comiques et satiriques eux-mêmes, qui 
pourtant tournent en ridicule la plupart des inventions du roman héroïque pas- 
toral, n'y ont pas entièrement échappé. Sorel, le plus impitoyable de ces rail- 
leurs, témoigne un certain faible pour les échos dans &oa Berger extravagant 
( livre I, p. 31, édit. de 1627). Il y a aussi des échos dans quelques autres ballets, 
par exemple la Boutade du temps perdu (s.l. n. d.), entrée 4. 



,198 LE BALLET ROYAL 

s. \. R. MONSIKUB LE DUC «'YORK', re/)rtfàr;i/(r«/ /<» AMOL'HEl'X 

TBANSY. 

I^ Gloire seule est ma raaistresse, 

Elle me charme , elle me presse ; 
Je rends à sa beauté des devoirs assidus. 
Déjà mon jeune cœur paroist fier et terrible, 

Par-dessus le débris horrible 
Des trosnes renversés et des sceptres perdus. 

Non, je n'aime que cette belle, 
^ Kt ne suis transy que pour elle; 

Je veux faire des coups dignes d'elle et de moy, 
Et, sans que ma valeur coure après des Tantosmes, 

Venger les rois et les royaumes , 
Au rétablissement d'un royaume et d'un Roy. 

Il faut punir ce grand outrage 

Par la force et par le courage , 
Et remettre sur pied nostre sort abattu : 
La révolution est chose assez commune , 

Et peut-estre que la Fortune 
Voudra donner revanche à la pauvre Vertu. 

Ije DUC DE BUCKi?iGHAM, amourcux transy. 

Tantost j'étois de feu , puis dans la mesme place 

Je me trouve de glace ; 
Par là mes sentimens seront bientost trahis : 
Je n'ay point apporté ce froid de mon pais. 

fje COMTE DE VI VON NE, atnoureux transy. 

H n'est point de Philis, il n'est point de Sylvie, 
Qui m'ait causé jamais une heure de soucy, 

' Celui qui devait devenir roi d'Angleterre sous le nom de Jacques H. Ëchap|)é 
en 1618 du palaisde Saint-James, où on le retenait prisonnier, il avait d'abord sagné 
la Hollande, puis était passé en France, où il se distingua par ses services mi- 
litaires sous les ordres de Turenne. Il avait justement pris une part active à la 
campagne de 1052, terminée seulement a la fin de janvier 1653. (Voir ses Mémoires, 
Collect. Micliaud, II1« série, t. III, p. 563.) Sa valeur l'avait mis en haute estime à 
la cour de France : il est qualitié d'invincible et yénércux par Mme de Brégis dans 
son Portrait du roi (FJnglelerre ; et Loret parle plusieurs fois de son ardeur et 
de son courage. On comprend dès lors aisément le sens des vers de Benserade. Le 
duc d'York ligure aussi dans le Ballet des ISoces de Thétis et Pelée (16M). 



DE LA NUIT. 399 

Et je n'ay bruslé de ma vie ' ; 
Cependant me voilà transy. 

Ije COMTE DE FROULÉ*, amouveux transy. 

Je crois qu'il n'en est point , sous l'amoureux empire, 
Ny de plus retenu , ny de plus circonspect ; 
Et devant la beauté pour qui mon cœur soupire , 
Je suis bruslé d'amour et transy de respect. 

LE CHEVALIER DE GEAMONT ^, représentant un amoureux transy. 

BALLADE. 

Fiers ennemis , auteurs de cent trépas, 
Divins regards qui lancez tant de traits, 
Permettez-moi d'adorer vos appas, 
Quand je devrois expirer sous ce faix. 
Et que je vive, ou que je meure en paix. 

Las ! aussi-bien , peut-il m'arriver pis 
Que de vous voir à mes maux assoupis? 
Je pousse en l'air d'inutiles sanglots. 
D'autres que vous prendroient à cette glus; 
Mais vous laissez sans joye et sans repos. 
Un amoureux transy qui n'en peut plus. 

Pour vous je perds et sommeil et repas. 
Ceux qui sont morts ne sont pas plus défaits , 
Je suis par tout la trace de vos pas ; 
Pour mes rivaux ils ne sont point mieux faits, 
Je ne sçais pas s'ils sont plus satisfaits. 
Je me ruine en galands ^, en habits, 
J'ay devant vous mille transports subits , 
De longs soupirs entrecoupent mes mots ; 

' Sa gaieté, son libertinage et son amour pour la bonne chère le défendirent toule 
sa vie contre la violence des passions. On sait quel scandale devait produire, 
quelques années plus lard, l'orgie qu'il eut le cynisme d'organiser dans son 
château de Roissy, pendant la semaine sainte , avec quelques autres débauchés , 
parmi lesquels étaient Bussy, Cavois, le comte de Guiche, elc. 

2 Charles de Froulai, capitaine au régiment des gardes, grand maréchal des logis 
de la maison du roi et chevalier de ses ordres , mort le 26 novembre 1671, à l'âge 
de soixante-dix ans. 

* Philibert, chevalier, puis comte de Gramont, si connu par les spirituels Mé- 
moires où son beau-frère Hamilton a raconté sa peu édiliante existence. 

* Nœuds de rubans. 



400 LE BALLET ROYAL 

Mais vous traitez mes soins de superflus. 

Et dédaignez, assez mal à propos, 

Un amoureux transtj qui n'en peut plus. 

Prud'homme , sçait si je ne me mets pas 

Tout df mon mieux, lors que chez vous je vais, 

Kt si, depuis le haut jusques au l)as 

Je ne prends soin de m'ajuster exprès. 

Sans oublier un seul de mes attraits. 

Mais j'ay becu perdre argent, bijoux, rubis , 
Tout ce qu'enfin je fais , ou que je dis , 
N'avance point mes amoureux complots : 
Je ne puis estre (au nombre des élus , 
Bien que je sois l'œil mourant, le cœur gros, 
Vnamnureux fmnsijqui n'en peut plus. 

ENVOY. 

Cruelle, enfin, après tous mes dépits, 
Je vous pourrois mettre sur le tapis : 
Je suis Gascon d'un assez fameux los , 
Et qui nie sçais vanger quant au surplus. 
N'allez donc pas ainsi vous mettre à dos 
Un amoureux iransy qui n'en peut plus \ 

■Fameux baigneur, dont l'établissement était situé rue d'Orléans, au Marais, 
prédécesseur de la Vienne, qui devint premier valet de chambre du roi (Chava- 
gnac. Mémoires, t. I, p. 2U7, I69i> . Sur le rôle important que Jouaient les balKiieurs 
dans la société du dix-septième siècle, et sur les di\ers usaj^es auxquels servaient 
leurs maisons, — lieux de retraite, de toilette et de plaisirs, — on peut consulter 
un long et curieux passage de Walrkenaér ( Mémoires sur Mme de Sevigiié, t. Il, 
p. 37-40]. Le chevalier defiramont, en particulier, allait souvent chez le baigneur, 
et ses Mémoires ne manquent pas de le constater. 

> Il est assez dirticile de savoir au juste lequel des innombrables amours du che- 
valier est ici mis en jeu, et par bonheur la chose importe peu. On ne trouve dans 
ses Mémoires rien qui puisse éclairclr ce point» 



DE LA NUIT. 401 

ENTRÉE Vm. 
Trois FAux-MONNOYEUBS Sortent d'un antre. 

Pour le COMTE du lude ', représentant un faux-monnoyeub. 

Soupirer, estre tout en feu 

Pour le premier objet qu'on voye ; 
Puis , quelqu'autre arrivant, recommencer ce]jeu, 
Si vous nommez cela de la fausse monnoye , 

Je crois que je m'en mesle un peu. 

Mais ces soupirs sont des railleurs, 

Les vrais suivent une autre voye : 
Philis garde en effet mes trésors les meilleurs ; 
Et quoyque je travaille à la fausse monnoye, 

C'est pour en débiter ailleurs. 

Pour feindre un transport obligeant. 

Et faire en sorte qu'on le croye , 
Est-ce un crime en amour ? il est de l'entregent 
De faire un peu passer de la fausse monnoye 

Parmi beaucoup de bon argent. 

Ne m'observez pas rlc-à-ric. 

Vous à qui mon cœur est en proye ; 
Je veux n'aimer que vous, j'en fais un vœu public : 
Vous aurez l'or tout pur, et ma fausse monnoye 

Ne sera que pour le trafic. 



' Henri de Daillon, d'abord comte , puis duc du Lude , qui joue un certain rôle 
dans VHistoire amoureuse des Gauleset les romans liistorico-satiriques du même 
genre, par ses galanteries. C'était un des adorateurs de Mme de Sévigné. Le portrait 
qu'en fait Benserade dans les paroles qu'il lui prête est de la plus rigoureuse 
exactitude , et contirme les médisances de Bussy-Rabutin , qui leconlirment à son 
tour : « Il aimait le plaisir, dit M. Walckenaër... Quoique volage en amour, il 
n'était jamais pertide. Il n'aimait pas longtemps, mais il aimait fortement : souvent 
ses larmes témoignaient de la violence et de la sincérité de sa passion. Souvent in- 
tidële, jamais il ne cherchait à se venger d'une inlidélité. » Etc. ^Mémoires sur 
Mme de Sévigné, 1, 84.) 



CONTEMP. DE MOLIÈRE. — II. 2G 



401 I E BALLET ROYAL 

ENTRÉE IX. 

Six FORf.KRONS Viennent battre sur tendume, étant les ouvriers qui 
travaillent les premiers et qui se lèvent devant le jour ; aussi le 
voit-on qui commence à poindre à mesme temps qu'ils sortent. 

l\ faut secouer la paresse , 
Et faire icy des efforts inouïs 
Pour travailler aux armes de Louis : 
C'est une besogne qui presse. 
Mais en son plus sujierbe atour, 
L'Aurore vient briller plus fort que de coutume; 
Nostre bruit la réveille , et, frappant sur rcnclumc, 
Nous frappons les premiers à la porle du Jour. 

L'ktoile du point du jour, accompagnée d'une partie des CMhmr.s. 

MONSiF.UB, frère unique du noY, représentant /'étoile du 
point du jour. 

Après le grand Astre des Cieux , 
Je suis l'Astre qui luit le mieux : 
Il n'en est point qui me conteste; 
Et mon éclat jeune et vermeil 
Est beaucoup moins que le Soleil , 
• Et beaucoup plus que tout le reste. 

Je suis Étoile simplement , 
El quoyque, dans le firmament. 
Toute couverte de lumière, 
J'aille devant le grand galop , 
Mon destin ne m'apprend que trop 
Que je ne suis pas la première. 

Mais je suis bien comme je suis ; 
C'est assez pour moy si je puis 
Percer les barreaux et les grilles, 
Et, d'un trait amoureux et fin , 
M'iosinuer de grand matin 
Dans la chambre où couchent les filles '. 

' Filles de la reine mère. (Note de l'édil. de 1697.) 



DE LÀ NUIT. 403 

Je ne veux éclairer que là : 

Je quitte ma part pour cela 

De l'un et de l'autre hémisphère; 

Et que je puisse tour à tour 

Leur aller donner le honjour, 

C'est mon employ, c'est mon affaire. 

ENTRÉE X. 

/-'aurore paroist dans son char, environnée des douze heures du 
jour, et accompagnée du crépuscule, qui tient en sa main une 
urne qui répand la rosée. Mais elle se retire après avoir chanté, 
voyant arriver le soleil, suivi des génies qui luy rendent 
hommage , et c'est ce qui compose le Grand Ballet. 

RÉCIT DE L'AURORE. 

Depuis que j'ouvre l'Orient , 

Jamais si pompeuse et si fière , 

Et jamais d'un air si riant 

Te n'ay brillé dans ma carrière , 

Ny précédé tant de lumière. 
Quels yeux en la voyant n'en seroient éblouis? 
Le Soleil qui me suit c'est le jeune Louis. 

La troupe des astres s'enfuit 

Dès que ce grand Astre s'avance; 

Les foibles clartez de la nuit, 

Qui triomphoient en son absence. 

N'osent soutenir sa présence; 
Tous ces volages feux s'en vont évanouis : 
Le Soleil qui me suit c'est le jeune Louis. 

Le ROY, représentant le soleil levant'. 

Sur la cime des monts , commençant d'éclairer, 
Je commence déjà de me faire admirer, 

' C'est ici l'une des premières fois que l'on voit Louis XIV personnifié sous les 
trails du Soleil. On sait ^ quel point cette métaphore allait devenir banale'dans 
les inscriptions, les devises, les Ijallets, les prologues d'opéras, surtout à partir du 
carrousel de 1062, où le roi eut adopté ofiiciellemenl pour emblème un Soleil dar- 
dant ses rayons sur la terre, avec ces mois pour ûme : Nec plitribus impur. C'était, 

26. 



404 LE BALLET ROYAL 

Et ne suis guère avant dans ma vaste carrière ; 
Je viens rendre aux objets la forme et la couleur, 
Et qui ne voudroit pas avouer ma lumière 
Sentira ma chaleur. 

Déjà seul je conduis mes chevaux lumineux. 
Qui traisnent la splendeur et l'éclat après eux ; 
Une divine main m'en a remis les resnes : 
Tne grande déesse a soutenu mes droits; 
Nous avons mesme gloire . elle est l'Astre des Reines, 
Je suis l'Astre des Rois. 

En montant sur mon char, j'ay pris soin d'écarter 
Beaucoup de Phaétons qui vouloieiit y monter ; 
Dans ce hardy dessein leur ambition tremble : 
(Chacun d'eux reconnoist qu'il en faut trébucher, 
Et qu'on verse toujours , si l'on n'est tout ensemble 
Le maistre et le cocher. 

Je cours après l'honneur, doux charme des vainqueurs , 
Quoy que mon œil brillant donne à plomb dans les cœurs, 
Le mien pour les plaisirs est aussi froid que marbre : 
Quant à la passion je ne scais ce que c'est , 
Et la belle Daphné me touche, comme un arbre 
Dont la feuille me plaist. 

Je n'ay que depuis peu roulé sur l'horison ; 
Je suis jeune, et pçssible est-ce aussi la raison 
Qui m'exempte des maux que la beauté nous cause : 
De là naist le repos dont mon àme Jouit , 
Car euGo tout me voit , J'éclaire toute chose , 
Et rien ne m'éblouït. 

Sans doute j'appartiens au monde à qui je sers , 
Je ne suis point à moy, je suis à l'Univers, 
Je luy dois les rayons qui couronnent ma teste; 
C'est à moy de régler mon temps et mes saisons , 



au fond , la mi-me chose que la devise .* Me piu, ne i>ari, qu'il prit, avec Pimage 
du Soleil, tiés le carrou^el ilii Palais-Royal, en 1656. Cet eml)'éine fut répéié partout, 
sur les médailles, les tapisseries, les armoiries, les meuhifs di- la couronne, et 
jusque sur le prie-Diru de Loui.s XIV; et celui-ci, dans ses Instructions au Dau- 
ptiin, a clierclié à jusIiUer sa devi>e. La dernière fois qu'il dansa dans un ballet 
( celui des Amant» magnijiques de Molière ;, ce fut encore sou i les traits du Soleil 
ou Apollon. 



DE LA NUIT. 405 

Et l'ordre ne veut pas que mon plaisir m'arreste 
Dans toutes mes maisons. 

Mon inclination m'attache à ce qu'il faut ; 
Et s'il plaist à celuy qui m'a placé si haut, 
Quand j'auray dissipé les ombres de la France, 
Vers les climats lointains ma clarté paroissaut, 
Ira , victorieuse , au milieu de Byzance 
Effacer le croissant'. 

LES GENIES*. 

MONSIEUR DE CRÉQUY, représentant le génie de la victoibe. 

Ce titre est le plus beau que l'on puisse porter; 

Mais qu'afin de le mériter 
Le dessein est hardi que mon cœur se propose! 

Pour en estre en possession 

11 faut vaincre ma passion, 
' Ou vaincre celle qui la cause. 

■ n Je l'attends dans deux ans aux bords derHellespont», ditBoileau à Louis XIV, 
dans son Épitre IV (1672). Il avait déjà écrit, dans son Ëpître l (1669), dont les 
deux premiers vers font plus particulièrement allusion au prologue de V^n- 
dromède : 

Ce n'est pas qu'aisément comme un autre, à ton char. 
Je ne pusse atlaclier Alexandre et Ccsar... 
Te livrer le Bosphore... 

Et plus loin, il fait dire à ses propres censeurs t 

N'avons-nous pas cent fols, en foreur de la Frince, 
Comme lui djns nos vers prit Memphis et Byzance, 
Sur les bords de l'Euphrate abattu le turban? 

' S. A.. R. M. le duc d'York, représentant le Génie de l'Honneur; M. de Joyeuse, 
de la Grâce; M. le duc Damville, de V Amour; M. de Saint-Aignan , de la 
Faleur; M. de Créquy, de la Fictoire ; M. de Vivonne, de la Faveur ; M. de 
Roquelaure, delà Renomjnée; M. de Monglas, de la Magnificence; M. le Grand- 
Maislre, de la Constance; M. de Villequier, de la Prudence; M. de Guiche, de 
la Fidélité; M. de Bouquineau , de la Paix; M. de Genlis, de la Justice; M. de 
Villeroy, de la Tempérance; M. du Plessis, de la Science; M. de Gramont, de 
la Clémence; M. le comte du Lude, de VÉloqtience; M. de Canaple, du Secret; 
M. de Uumières, de la Courtoisie; M. de Froulé, de la Vigilance; M. de Mire- 
poix, de la Gloire. 



FIN. 



BALLET ROYAL 

DE 

PSYCHÉ 

ou DE LA 

PUISSANCE DE L'AMOUR. 

1656. 



NOTICE 



LE BALLET DE PSYCHE. 



Les deux premiers mois de l'aimée 1G56 furent pour la cour l'époque d'uu 
redoublement de fêtes et de plaisirs. La rentrée du jeune roi à Paris , après 
une campagne qui n'avait été marquée (jue par des succès , les victoires de 
Turenne, la soumission définitive des derniers révoltés de la Fronde et la 
pacification du royaume , avaient ouvert tous les esprits à la sérénité et à la 
joie. Les bals, festins, concerts et ballets, qui se succédèrent coup sur coup, 
donnèrent au carnaval de 1C5G, comme à celui de l'année précédente, un 
caractère particulier d'entrain et de gaieté : « L'entrée dans Paris du comte 
d'Harcourt , qui ressembla à une pompe triomphale ; les fiançailles du fils du 
duc de Modène avec une des filles de Martinozzi , nièce du cardinal ; l'arrivée 
de ce même duc et celle du duc de Mautoue ; du duc François , frère du duc 
de Lorraine, de la princesse d'Orange ; le mariage d'une des demoiselles de 
Mortemart avec le marquis de Thianges , celui de la Ferté , celui de Loménie 
de Brienne, fils du ministre d'État, avec la seconde fille de Chavigny ' », etc., 
furent autant de circonstances qui donnèrent un nouvel essor à ces fêtes. Il 
y eut cette année-là , dit le ga/.etier Loret : 

. . . Plus de mille assemblées 
Ed des maisons fort signalées. 

On trouve jusqu'à sept mascarades ou ballets nouveaux dansés par lé roi, 
dans le cours de janvier et février 1656 '. Le plus remarquable et le plus 
magnifique fut le l^allet de Psyché , dont les vers sont de Benserade. On y 
vit figurer parmi les personnages la réunion des beautés les plus admirées de 
la cour, et surtout le chœur entier des filles d'honneur de la reine. C'était la 
première fois que les femmes de qualité se mêlaient eu si grand nombre aux 
danseurs de ballets, et cette innovation gracieuse , que le choix du sujet sem- 
blait demander, ne pouvait manquer d'ajouter un attrait de plus au spectacle 
et d'en accroître le succès. 

La Gazette , dans son numéro du 22 janvier, fait mention de ce divertisse- 
ment, mais avec sa banalité ordinaire et ces éloges d'étiquette dont la formule 
ne varie jamais. Elle dit que « l'invention en a paru toute singulière , la ri- 
chesse et magnificence des habits extraordinaires, et l'adresse et l'agilité des 

' Walckenaër, mémoires sur Mme de Sèvlgné, t. H, p. 19. 
' Beanchamp», y?ec*erfAe*«Mr /e.t </iécJ/)-w, III, 110 2. 



iJO NOTICE 

danseurs si fort au-drssiis «le ce «111*011 avoit veu jiisqii«>s ù-y «l'excellent [Minr 
la (lans<>, «|u'au s«>nliniciit de Ions les sne«laleiir.s , 10 hallet «-n |M>ut «'slir 
a|)|M'ié le eli«'f-<ru'UM-«". » Il est raie que les «lescriptioiis «le lu ('.azette soient 
l)«-aneoii|i plus iiistnietixes <|ue eel!«'-ià. D«'s lors «|n'il s'agissiiit «l'une lepié- 
scutation «loiintVà la cour et siirtont d'nii halNt on «lansait le roi, elle s(* 
croyait leiine à témoigner sa fult-lité par une a«linirali«>n toujours égale. Nous 
apprenons dans les numéros suivants , «pie ce ballet fut «lansé pour la >*)'' fois, 
le 23, au Louvrt>, devant le nonce cl plusiein-s anihassadeurs; puis de non- 
v«»an le 30. Nous savons d'antre |>art «pi'on le représenta eii«i)r«' eetteaniu'e- 
là, notamment le 10 février «-t le 18 mars, et même «prou le reprit en l(i.'^>7 ', 
tant il avait en de snc«-«*s. 

Le rw-il de Loret u»- rem|>orte guère sur celui «le Renaiidot : 

Landl Ir «oir drrnier psM^ 

Le ballcl du Roy rut danié 

Oao* une Mlle graode et riaire, 

Oè ce monarque, à l'ordinaire. 

Brillant, majetturux, adroit, 

Brare, bien Testu, haut et droit, 

Fit à mainte dame et mignonne 

Admirer cent fuis aa personne... 

Il passe ensuite à Monsieur, aux seigneurs et aux dames, auxquels il yro 
digne l«*s niéiuo» louanges : 

Gramont, l'odoralile pucetle, 
81 mignonne et mesme si belle 
()ae tout le monde en est lourhé, 
Étoit la divine l'sjrcbé. 
Nenillan . Oonrdon et de La Porte, 
Ainii qn'nne céleste escorte 
Où brilloient d'éclatans appas, 
Mesloieot leurs pns avec le* pas 
D'une espère d'Uerfnapbrodite, 
Personne de fort grand mérite 
De naissance et de qualité' , 
Qui représentoit la Beauté... 
Outre ces objets merveilleux 
Et, peu s'en faut, miraculeux , 
Douze incomparables fillettes, 
Moitié blondes, moitié brunettes. 
Excitant la jo;e et l'amour, 
Faisoient 1rs douze Meures du jour. 
Et leur sarabande nouvelle 
Parut 5i mignonne et si belle 
Qn'on poDvoit dire sur ce point 
Que les Heures n'ennuyoient point'. 

Il y revient dans sa lettre suivante , à propos de la représentation du même 
liallet, le 27, devant le nonce, et en recommence la description, entrée jwir 
entrée, sans rien nous apprendre de nouveau. 

■ Loret, livre VIII, lettre du 19 février. 

' Le duc Damville. 

> Mnte kUtoriqut, lettre du 22 janvier 1656. 



SUR LE BALLET DE PSYCHÉ. 411 

Nous trouvons encore dans la Muse royale , à M'»'' la princesse Palatine 
(11°* du 24 et du 31 janvier 1C56), deux comptes rendus du ballet de Psyciié , 
dont le second surtout est d'une prolixité interminable. Après avoir décrit 
l'aspect de la salle, éclairée de soixante lustres, et la magnificence de l'as- 
semblée ; après avoir passé en revue, avec force éloges , les duchesses de Mer- 
cœur, de Roquelaure, de Créquy, et les filles d'honneur de la reine, les 
avoir comparées à autant d'astres dont l'éclat effaçait celui des lustres , 
l'auteur ajoute : 

Toutes ces riantes nierTeilles. .. 
Faisoient mnntre de leurs beautez 
Dans des atours de pierrerie , 
Tout au long d'une galerie. 
Avec un uoble demy-dieu , 
Lequel, étant tout au milieu , 
Sembloit de l'enfant de Cithère , 
Tant il avoit le don de plaire : 
C'étoit Philippe de Bourbon, 
Comme onsrait aussi beau que bon. 
Outre cette troupe charmante 
Qui sur une scène éclatante 
Devoit, en mesurant ses pas. 
Faire admirer d'autres appas. 
Toute la salle étoit remplie, 
Eclairée, ornée, embellie 
De mille autres rares objets... 
Tandis que je regarde, mire, 
£t mille et mille fois j'admire. 
De tous costez, en haut, en bas. 
Tant d'éclat, de pompe, d'appas. 
Tant de beautez , tant de miracles , 
Et tant de différeus spectacle*.... 
J'entens qu'on dit : Tirez la toile'. 
C'étoit un grand et vaste voile 
l>equel déroboit à nos yeux 
Un théâtre tout radieux. 
Où, dans de- verdoyans bocages. 
Parmi les fleurs et les ramages, 
Ëtoit le Louvre ou le Donjon 
Du petit dieu Porte-Brandon. 

Alors le ballet commence , et l'auteur le décrit en grand détail. De ce qui 
précède, il semble résulter clairement que les personnages du ballet non- 
seulement étaient visililes avant le début du spectacle, mais encore faisaient 
étalage de leurs costumes sur une espèce de théâtre oîi ils étaient rangés, puis- 
que l'auteur les décrit dès son entrée dans la salle, où il les voit « tout au 
long d'une galerie , » et que c'est tandis qu'il les admire , qu'on crie : « Tirez 
la toile ! » et que le spectacle commence. 

Ce sujet de Psyché semblait fait exprès pour le genre du ballet, et devait 
particulièrement séduire une cour spirituelle et galante comme celle de 
Louis XIV. Lors des fêtes données pour la célébration du mariage de Fran- 
çois de Médicis avec Jeanne d'Autriche, à Florence, on avait exécuté dans 



• 12 NOTICE SUR LE BALLET DE PSYCilÉ. 

la grande salle du Palais la roniédie de Psychv et l'amour, en six inlerme 
<les : c'était iine osinVe de |)ant()niiiiie nn'-lôe do rliants, avor de nia!;nitiques 
décors et cliaiigemcnts à ^ue '. Quinze ans après Ilenserade, M<»lière, comme 
on sait , com|K)sa encoiv, en cnllal)oratinn avec Quinanlt et Corneille , une 
tragédie-lmllet de Psyché, qui fut i-epn-senlée et dansée de^ant le roi aux fêtes 
d<i carnaval de IG'l.dansIa nia;;niri(iiiesalle des Machines, du palais des Tui- 
leries. Dans le livn» <|u'il a «Vrit sur Molivre et sa troupe ', M. Soloirol cite 
une série de dessins du teni|>s, d'où il senthlerait résulter que la troujM'de Mo- 
lière a joué en 1658, à Houeu, une pii-ce de Psyclu- tout à fait différenle de 
celle de HîTl. S'il faut ajouter foi à ce document |m'u sur, il serait possible 
(|ue la Psyché de 1(J58 eût été inspinV à Molière par la Psyché de IC'iC, ou 
du moins que ce fut le succès de celle-ci qui l'eût poussé à has^irdcr celle-là. 
Le channant ou\rap> publié muis le même litre par la Fontaine eu KJCi), et 
la tragédie en musique de Psyché , paroles de Th. Corneille, musique de Lulli, 
donntH> en 1078, prouvent rarore avec quelle bveur était alprs accueilli ce 
sujet. 

Le Hallet royal de Psyché ou de la Puissance de l'Amour fut dansé au Louvre 
le 17 janvier 1666 pour la première fois, et puMié par Hohert Itnllard, UVM, 
in-4*. 

• Voir VaMri, IlUt. des peintres, tradnct. de UeUnché, t. X. 
' In toi. grand in.8«, 1868, p. 92, 



BALLET ROYAL 



PSYCHÉ. 



Divisé en deux parties : dans la première sont représentées les beautez 
et les délices du Palais d'Amour ; et dans la seconde , l'Amour mesme 
y divertit la belle Psyché, par la représentation d'une partie des 
merveilles qu'il a produites. 

PREMIÈRE PARTIE. 

Le Palais d'Amour paroist dans le fond du théâtre , avec des bois 
et des paisages aux deux castes. 

La CONSTANCE,, Qui vicine au Palais d'Amour^ faille Récit. 

RÉCIT 

DE LA CONSTANCE. 

Amans , qui commencez à pousser des soupirs , 

Sur un objet arrestez vos désirs, 

Ne cessez point d'aimer ce qui vous blesse. 

Souvenez- vous que c'est une foiblesse, 

D'avoir au cœur de légères amours ; 
Quand on aime une fois , il faut aimer toujours. 

Je puis bien seurement vous mener par la main 

Vers ce palais dont je sçais le chemin ; 

Mais gardez -vous de suivre de ftrux guides : 

Vous n'aurez point de plaisirs bien solides , 

Si vous n'avez de solides amours ; 
Quand on change une fois, on veut changer toujours. 



414 LK BALLET ROYAL 

ENTRÉE I. 
Ijcs quatbb vents qui régnaient en ces lieux. 

Pour le MARQUIS DE GENLis, représentant un des vents. 

Lorsque ce vent se lève au milieu d'une salle, 

Où sa légèreté brille par intervalle , 

Il est bien mal.iisé qu'on s'en acquitte mieux. 

Il n'est point de \ ent qui l'égale ; 
A tous ces beaux Zéphyrs il met la poudre aux yeux. 

Ses soupirs sont constans, il est opiniâtre, 

Les dames qu'il attaque ont |)eine à le combattre ; 

Et pour se garantir contre ce fasrbeux Vent, 

Qui fait parfois le diable à quatre, 
Il faut double cliassis et double paravent. 

Qui pis est , sa puissance en est là parvenue 
Que, mesme sans souffler, il entre , il s'insinue , 
A travers les rideaux, pénètre jusqu'aux lits; 

Et c'est une chose connue 
Que rien n'est dangereux comme les Vents-coulis. 

ENTRÉE U. 

Le PRINTEMPS, précédé de zÉPH^ re et de flore , les en chasse et 
s'y vient établir avec quatre belles nymphes (jui [accompagnent. 

Zépfiyre, h siew iMusnier-Saint-Klme; /'tore, M'"^ de la Barre; 
le Printems, le Roy; les .\ymphes, les duchesses de Mercœur et de 
Créquy, M"* de Mancini et M"* de Maimeville. 

DIALOGUE DR ZBPHYRE ET DE FLORE, 

Çui célèbrent la tenue du Printems, et qui sont accompagnés 
d'un chœur de musique et de douze Symphes. 

TOUS DEUX ENSEMBLE. 

O que tout le monde est heureux 
De voir ce Printems amoureux , 



DE PSYCHÉ. 4li 



Qui brille d'une gloire extrême! 
Doit-on pas l'appeler ainsi , 
Puisqu'il est cause que l'on aime , 
Et que peut-estre il aime aussi ? 



ZEPHYRE. 



Ha ! Flore , c'en est fait , on le voit à sa miue: 
Luy-mesme a dans le cœur ce qu'il inspire aux cœurs; 

Et dans quelqu'une de tes fleurs 

Il a rencontré quelque épine. 

FLORE. 

Quel triomphe d'Amour, s'il est dans ses liens ! 
Doux Zéphyr, qui ressens une pareille atteinte , 
Cesse de murmurer afin d'ouïr sa plainte , 
Et retiens tes soupirs pour entendre les siens. 

TOUS DEUX ENSEMBLE. 

O que tout le monde , etc. 

Pour SA MAJESTÉ, représentant le printems. 

Que de ce doux Printems on aime le retour! 
O la bonne saison pour les biens de la terre ! 

Elle est toute propre à la Guerre, 

Et toute faite pour l'Amour. 

Que sa jeune vigueur anime de guerriers ! 

Et que cette vigueur, que la Gloire accompagne, 

Fait pousser dedans la campagne, 

Et de palmes et de lauriers ! 

De toutes les beautez il est environné , 

Et toutes les beautez ne se peuvent défendre 

De tascher au mojns à lui rendre 

Cet amour qu'il leur a donné. 

Il ne faut pas laisser sur la tige vieillir 

Toutes ces belles fleurs qui sont de sou domaine : 



416 lE BALLET ROYAL 

C'est le Printems qui les anièue , 
Cest au Priotems à les cueillir. 

Pour la DUCHESSE DE MERCŒUR ', représentant une nymphe. 

Vous rencontrant icy (Nymphe toute adorable), 
Je ne puis vous celer que mon hardy projet 
Est de vous découvrir tout ce qu'un misérable 
Ose s'imaginer dessus vostre sujet. 

Ce visage en beauté surpasse tous les autres. 

Et répand un éclat digne de mille vœux ; 

Mes yeux n'ont jamais veu rien de pareil aux vostres , 

Et qui s'en croit sauvé périt dans vos cheveux. 

De peur d'en dire trop , nyntphe , je me retire ; 
Si ce mot porte un sens dangereux et caché, 
Songez que vous étiez dans les mains d'uu Satyre, 
Et que c'est en sortir encore à bon marché. 

Pour la duchesse de cbéquy », représentant une ny.mphb. 

Nymphe , on ne peut tenir contre vos doux appas : 
La raison devant eux doit mettre bas les arnies- 
Ils causent bien des maux que vous ne sçavez pas. 
Mais, outre ces attraits, ces douceurs et ces charmes. 
Vous avez tant d'éclat et tant de majesté 
Que si l'on vous trouvoit dans un bois écarté , 
Et qu'on eust un dessein téméraire et coupable , 
Quand pour l'effectuer on y viendroit exprès. 
Quelque hardi qu'on fust , on ne seroit capable 
Que de vous regarder, et de mourir après. 

' Laure-VIcloire Mancini , l'aînée des nièces du cardinal , née en IC36, mariée 
en I65I au duc de Mercœur, morte le 8 février 1657, un an après la représentation 
de ce balIeL Nous apprenons, par les Mémoires de M"* de Molleville, qu'elle élait 
belle , quoiqu'il y eût à redire à sa taille. Il est sans cesse que.>>tion d'elle et de sa 
l)eauté dans les gazelles de cour, spécialement dans la Musc royale. Le roi l'ai- 
mait beaucoup. (Voir Amédée Renkic, Les Nièces de Mazarin.) 

' Armande de Saint-Gelais , tille puinée et hérilière de (iilles, seigneur de Lan- 
sac, marquis de Balon, femme de Charles de Crêqui, 111" du nom, créé duc et pair 
par Louis XIV en 1G53. Ce ne peut être une autre, puisque celui-ci est le premier 
des Créqui qui ait porté le litre de duc, et le seul qui le portât à la date de ce 
ballet; cependanlson maringe n'est indiqué quecommede I66l,cequi doit être une 
erreur. Le P. Anselme, I.a Chesnaye, ni Moréri n'en donnent la date. Il est 
question de la duchesse de Créqui et de ses doux appas dans la Muse royale du 
16 avril I6d7. Elle fut déligurée par la petite vérole en IG66. 



DE PSYCHÉ. 417 

Pour MADEMOISELLE MANciNi ', représentant une nymphe. 

Croyez qu'en agrément nulle ne vous seconde , 

Que vous estes parfaite et de corps et d'esprit ! 

Au moins ne sçais-je pas de Nymphes dans le monde, 

Qui n'en crust de bon cœur les gens qui vous l'ont dit . 

Amour témoigne bien par de visibles marques 
Qu'il médite pour vous des projets glorieux , 
Et ce puissant vainqueur des Dieux et des Monarques, 
Ne fit jamais ailleurs ce qu'il fait dans vos yeux. 

Donnez à quelques-uns des regards favorables , 
Et ne leur fermez pas l'oreille au nom de Dieu : 
Les plaintes qu'on vous fait sont fort considérables , 
Jointes à des soupirs qui partent de bon lieu. 

Que les Nymphes sans vous fassent mille querelles , 
Au fait de la beauté qui trouble leurs esprits ; 
Que sur la préséance elles soient mal entre elles , 
Laissez-leur la dispute , et gardez-en le prix. 

Pour MADEMOISELLE DE MANNEVILLE », représentant «ne NYMPHE. 

La plus considérable entre les immortelles , 
A six Nymphes jeunes et belles, 

' C'est Olympe Mancini, qui épousa l'année suivante le duc de SoIssobs. On 
connaît l'amour du jeune roi pour elle , et les allusions qu'y fait Benserade dans 
les vers suivants sont fort claires et peu dissimulées. Tout en louant sa beauté, le 
poëte laisse adroitement entendre les contestations dont elle était l'objet. 

' Mlle de Manneville ou Menneville était une des beautés les plus renommées 
de la cour. Loret l'appelle jeM«e merveille dans son compte rendu du ballet, et 
ailleurs, 

L:i précieuse Menneville, 
De la beauté vray domicile, 
£t dont les glorieux appas 
Blessent et ne guérissent pas. 

(I.ORET, IX, 23 février.) 

La Muse royale surtout ne tarit pas sur les attraits de la merveilleuse Menneville, 
et y revient sans cesse , ainsi qu'à ceux des autres tilles d'honneur, que nous allons 
voir plus loin, et qu'elle appelle 

Les six nymphes, les six pucelles, 
Les six mignarfles, les six belles, 
I-es SIX anges, les six Cypris, 
Que suivent les Jeux et les Ris. 

(5 Janvier 1637.) 

Racine, dans une lettre à La Fontaine, du II novembre I6GI, compare la beauté 
des femmes qu'il rencontre dans le midi de la France, à celle des Fouilloux 
(une autre lilie d'honneur dont il sera question plus roin) et des Manneville. 

CONTEMP. DE HOLIÈnE. — II. 27 



418 LE BALLET ROYAL 

Par qui les feux du ciel pourroient estre obscurcis ; 

Cest une suite assez pompeuse , 
Et Tonde où je me mire est tout à fait trompeuse 

Si je suis la moindre des six. 

Pour nous soumettre aux lois d'une autre destinée , 
L'Amour avecque rilyménée 

N'ont qu'à parler tous deux d'un ton clair et distinct. 
Nous sommes six filles ensemble ; 

Telle chose pourroit arriver, ce me semble , 

Qu'on n'en compteroit plus que cinq ■ . 



EN rUKK m. 

BACCHLS et CBRÈS, POMONfi et VERTUMNE, TRII>TOLÈUE, et 

LisLÉE, Dryade. 

Le marquis de Saucour, Darc/ius; le sieur Rivière, Cérès; le comte 
du Lude, l'omone; le marquis de Villequier, I ertumne; le marquis de 
Séguier, Triplolème; M. de Rassan, JAslée. 

Le COMTE DU LUDE , représentant pomone , déesse des fruits. 

Les fruits sous mon autorité 
Sont bientost en maturité ; 
Kt, par une vertu secrette , 
Quelque ingrat que soit le terroir, 
Il n'est si petite fleurette , 
Que je ne fasse bien valoir. 

Pour le MARQUIS DE viLLEQUiER, représentant vertumne, dieu 
des jardins , et qui changeait de forme à tout moment. 

Si vous avez dessein de faire des conquestes , 
Ne changez pas de forme , ou vous estes perdu ; 
Et tant que vous serez basti comme vous estes, 
Tout l'amour pris par vous sera par vous rendu. 

• CeUe chose qui pourrait arriver, c'est le mariage de M" de Menneville avec 
le duc Damville, qui en était amoureux, et qui est exliorté ici à se déclarer sé- 
rieusement, « d'un ton clair, et distinct. » 



DE PSYCHÉ. 419 

Le MARQUIS DE SAUCOUR', représentant ^fLCCRVs. 

Dans l'admiration d'un objet éclatant, 

Dont les doux traits me percent , 
Je m'enyvre d'amour, et j'en prends tout autant 

Que de beaux yeux m'en versent. 

Le MARQUIS DE SEGUiER», représentant triptolème, inventeur de 
l'Agriculture. 

La dernière campagne a veu mes premiers pas 

Dans le vaste champ de la guerre ; 
Et demandez à Mars si je ne me suis pas . 
Employé comme il faut à^cultiver la terre. 

ENTRÉE IV. 

La DISCORDE, la TRISTESSE, la CRAINTE et la .TALOUSiE essayent 
en vain d'entrer dans le Palais d'Amour. 

Monstres , que mal à propos 
Vous troublez ce doux mystère ! 
Laissez l'Amour en repos, 
Vous qui ne l'y laissez guère. 

ENTRÉE V. 

cupiDON paroist au milieu des jeux , des ris , de la jeunesse et 
de la JOYE. Les froides déitez disparaissent à son abord, luy voyant 
non-seulement l'ardeur qu'il a d'ordinaire pour brusler les amans, 
mais encore celle dont il est allumé luy-mesme pour la belle Psyché. 

Cupidon, le marquis de Villeroy ; les Jeux, les Ris, la Joye et la Jeu- 
nesse, le marquis Daluy, MM. de La Chesnaye,de Joyeux et- Coquet. 

'Maximilien de Belleforière, marquis de Saucour, ou plutôt de Soyecour, che- 
valier des ordres du roi, grand maitre de sa garde-robe. 

* En compulsant la généalogie de la famille Séguier, on ne trouve pas que ce 
personnage , improprement désigné sous le nom de marquis de Séguier, puisse être 
un autre que Nicolas Séguier, seigneur de Sainl-Cyr, marquis de Saint-Brisson , 
né le 13 août 1624, mort le 17 mars 1679. En 1656, c'était le seul de la famille qui 
fut titré marquis, Pierre Séguier, comte de Sorel et marquis d'O , étant mort en 
1638, en ne laissant qu'une lille. 

27. 



420 LE BALLET ROYAL 

Pour le MARQMS DB viLLEROY, représentant curiDON '. 

Ce Cupidon, si le temps dure , 
En rangera bien sous ses lois. 
Il ne va pas à la ceinture 
Des gens qu'il attaque par fois. 
Étant Dieu, je le tiens antique; 
Cependant je vois qu'il se pique 
D'estre un enfant parmi les dieux : 
11 joue, il saute, il danse, il trote, 
Kt le petit n'a rien de vieux , 
Que son bon sens et sa calote. 

ENTRÉE VI. 

Trois exceUens peintres portés dans le Palais par le vouloir de 
/'▲MOUB, pour y satisfaire par leurs ouvrages le sens de la veue. 

Pour le COMTE de guiche, représentant un peintre. 

Travaillez, jeune peintre, et songez de bonne heure 
A vous rendre en cet art un ouvrier parfait; 
On n'est pas mal payé du tableau qu'on a fait , 
Lorsque l'original ensuite nous demeure. 

Il faut faire un soleil quelquefois d'une étoile. 
Vous avez les couleurs , la toile , le pinceau ; 
Il ne vous manque plus qu'un dessein qui soit beau , 
Et digne du pinceau , des couleurs, de la toile. 

Peut estre l'avez-vous; si ce doute vous pique , 
Comme ordinairement les peintres sont quinteux , 
Je vous en fais excuse, et me sens tout honteux 
D'avoir cru qu'un moment vous fussiez sans pratique. 

ENTRÉE MI. 
Sept MUSICIENS, venus en ce lieu pour y charmer le sens de rouie ». 

La 3Iusique a tout le pouvoir 
Que sur l'Amour on peut avoir ; 

' Lorel appelle justement le marquis de Villeroy et le comte de Guiche « les 
deux Cupidons de la cour ». (Lettre du 26 février I65fi.) 

» Loret nous apprend , dans sa lettre du 20 janvier 1656, que ces musiciens ne 
dansaient pas. Celaient les sieurs Pinelle père, lils et frère, Grénerin, Hier, Cou- 
perin et Génay. 



DE PSYCHE. «21 

Et, par une étrange merveille , 
Son impérieuse douceur 
Le cherchant jusqu'au fond du cœur, 
L'éveille quand il dort, et l'endort quand il veille. 

ENTRÉE Vm. 

COMUS, Dieu des festins, accompagné de la tbopreté et de 
/'abondance, pour le sens du goust. 

Ce n'est pas tout qu'aimer, il faut de la pasture , 

Et bien des gens sont morts d'amour, 

Qui règlement deux fois par jour, 
Ne laissent pas d'avoir besoin de nourriture. 

ENTRÉE IX. 

Quatre VÂ.KV\i^i.\i^i chargés des plus douces odeurs de l'Arabie 
Heureuse, pour le plaisir de V odorat. 

Amour est délicat : il faut qu'on assaisonne 
De quelque doux parfum ce qu'on lui veut offrir ; 
Et malheureusement parfois on empoisonne 
Ce pauvre enfant dans un soupir. 

ENTRÉE X. 

Le cinquième et le dernier des sens étant réservé à l'Amour, dans 
la possession légitime de la belle psyché, elle arrive accompagnée 
de la BEAUTÉ et rfes grâces. 

Psyché^ M"*' de Gramont ; /a Beauté, le duc Damville; les trois 
Grâces, M"" de Niieillan, de Gourdon et de la Porte. 

Pour MADEMOISELLE DE GRAMONT ', représentant psyché. 

Belle Psyché, pleine d'appas. 
Si l'apparence est véritable , 

' Catherine Charlotle deGramont, fille d'Antoine III* du nom, duc de Gramont, 
maréchal de France, nièce du fameux chevalier dont Hamilton a écrit l'histoire, 
et sœur du comte de Guiche. Elle avait alors dix-sept ans. Elle épousa le prince 
de Monaco en 1660, et mourut eu 1678. Lorel fait un grand éloge de sa beauté. 
(L. X, p. 62.) 



422 LE BALLKl ROYAL 

Vous et Cupidon n'avpz pas 
Encor commencé vostre Fable. 

Vous eslos uu couple fort beau , 
Né l'un pour l'autre, ce me semble; 
Et vostre lampe et son tlambeau , 
Feront bien de brusier ensemble. 

Mais tous deux ménagez-vous bien 
D'une délicate manière : 
Il s'envole quasi pour rien , 
Et je crois que vous estes Hère. 

Vos yeux sont éveillés et doux, 
Et vous u'estes point d'une taille 
A permettre qu'auprès do vous 
Amour s'endorme, ny qu'il baille. 

Pour le DLc UAUVILLE, représentant la beauté. 

Puisque la loy d'.Amour veut que toute personne , 
Se transforme en l'objet dont son cœur est tenté, 

Il ne faut pas que l'on s'étonne 

Si je suis la mesme Beauté. 

Cest moy qui suis le but de cbaque demoiselle, 
C'est de moy seulement qu'elles font un grand cas ; 

Telle m'a sans le croire , et telle 

Pense m'avoir qui ne m'a pas. 

Un renfort de beauté, digne de cent louanges , 
Est tout prest d'augmenter l'éclat où je me voy ; 

Le paradis et tous les anges, 

Vont dans peu reluire chez moy. 

La suprême Beauté, que tout le monde adore , 
Relèvera bientost de mon sacré pouvoir; 

Et si je ne l'ay pas encore , 

Pour le moins j'aspire à l'avoir '. 

' II s'agit ici de Mlle de Menneville, dont le duc Damville était amoureux, 
comme nous l'apprend une note de l'édition de IC07 : il est fait allusion à cet 
amour dans plusieurs des écrits du temps. (Wi/ae héroïcomiq. du 13 décembre 1655, 
et Muse royale du 31 janvier 1656; Extraits de la cour en contre-véritez, dans le 
t. XXIII du recueil de Maurepas.) 



DE PSYCHÉ. 423 

Pour MADEMOISELLE DE NUEiLLAN ', représentant une des grâces. 

Cette belle a de la fraischeur. 
De rembonpoint , de la blancheur; 
Sa modestie est sans seconde , 
Et son amant sans doute aura 
La meilleure grâce du monde 
Alors qu'il la possédera. 

Pour MADEMOISELLE DE G0UBDO^ '^représentant une des grâces. 

Parmy vous la beauté règne eu diverses places , 
Et d'un air différent chaque grâce a ses grâces : 
Vous avez un beau teint, un vif et doux regard; 
Vous estes très-aimable, et très-spirituelle ^. 
Mais ce qui m'a percé le cœur à vostre égard. 

C'est que je sçais, de bonne part, 
Que vous avez la jambe admirablement belle. 

Quand vous ne seriez pas faite comme vous estes , 

Et que vous n'auriez point ces lumières parfaites 

Que les meilleurs esprits ne découvrent qu'en vous ; 

Quand pour vaincre un amant vous n'auriez que cette arme ^, 

Suffiroit-elle pas? est-il rien de plus doux, 

' La fille de cette comtesse de Xueillant, qui rocuèillil Françoise d'Âubigné à 
son retour d'Amérique, et la sœur cadette de Mme de Navallles. Elle épousa peu 
de temps après ce ballet, eVst-à-dire au mois d'avril suivant, le marquis de Froulay 
[Muse royale du 30 avril 1656). La date de ce mariage a été souvent mal indiquée 
Elle fut remplacée dans son poste de tille d'honneur par Mlle de Chemeraut. 

2 Fille d'honneur de la reine, puis dame d'atours de Madame, parente des Stuarls. 
Loret l'appelle la belle Jnyloise (lettre du 2i janvier 1655), et noble et charmante 
Anglaise (23 février 1658), et il ajoute que pour elle : 



Ailleurs il dit: 



l.e frère de Sa Majesté 

A toujours eu grande tionté! 



La noble Écossoise Gourdon 

A qui Monsieur fait maint beau don. 

(10 sept. 1661.) 

Gourdon, qui jadis sur Parnasse, 
Auprès d'Apollon tint sa place. 
Et conirae une Muse, en effet, 
A l'esprit savant et bien fait, 



dit Loret, qui la traite aussi ailleurs de terrible éveillée (lettre du 20 août 1651). 

* M"e de Gourdon n'avait en effet que cette arme: elle était pauvre. (Loret, lett. 
du 30 avril et du I7 sept. 1651.) 



424 LE BALLET ROYAL 

Que de languir à vos genoux, 
Puisque vous possédez un si précieux charme ? 

Pour MADEMOISELLE DE LA PORTE ', représentant une des gbaces. 

O Grâce dont les yeux sont tels 
Qu'il nVst rien de |)areil au monde , 
Et qui dans le cœur des mortels , 
Font une blessure profonde! 

Dont la bouche est d'un incarnat 
Qui fait pasiir toutes les roses , 
Et qui, parfumant Todurat, 
IMontre et dit tant de belles choses ! 

Dont le poil noir si doucement 
Vous lie un cœur, et puis ensuite 
Le serre si terriblement 
Qu'il ne scauroit prendre la fuite ! 

Et dont les bras blancs, gros et ronds , 
Et la gorge à nous mettre en cendre , 
Sont veus de l'oeil dont les larrons 
Regardent ce qu'ils n'osent prendre ! 

O Grâce ! dont les Ris , les Jeux, 
Et les Amours suivent les traces! 
Que c'est un poste avantageux 
Que d'estre dans vos bonnes grâces ! 

ENTRÉE XI. 

MÉDÉE, ciRcé, ALCINE et ARMiDE, belles et jeunes magiciennes, 
amènent dans ce Palais leurs amans jason, ulisse, rooer, c? 
RENAUD, pour y servir F .Imour par la force de leurs charmes, 
s^ il en faut ajouter aux siens. 

■ Fille d'bonneur de la reine, 

La Porte, vray porte d'Amour, 

l'appelle la Muse héroï-comique (13 décemb. 1855], 

Qui vers elle atUre et transporte 

Les vuloDtez absolument. 

Ainsi que leur plus cher aimant. 
dit la Muse royale du 31 janvier 1656. Le même Journal annonce le mariage de 
la ravissante de la Porte, dans son numéro du 3 sept. 1657, . 

Avec l'aimable clievaller 

Qu'à la cour on nomme GarDler. 



DE PSYCHÉ. 425 

Pour la DUCHESSE DE BOQUELAUBE ', représentant médée. 

Par ses méchancetez elle est peu décriée , 
Encore que son nom soit connu de chacun ; 
Aussi depuis le temps qu'elle s'est mariée , 
Elle/i fait deux enfants, et n'en a tué qu'un. 

Cette INIédée ayant une beauté diviue , 
Tout à fait au-dessus de la comparaison , 
C'est estre une sorcière admirablement fine , 
Qu'on ne lui puisse pas reprocher un Jasou. 

Elle en auroit beaucoup, mais elle les néglige; 
Elle possède l'art de rajeunir les gens , 
En sorte qu'à la cour ce seroit un prodige 
De soupirer pour elle, et de passer quinze ans. 

Pour MADEMOISELLE DE viLLEBOY», représentant cibcé. 

Que de cette Circé le regard est fatal , 

Et qu'elle causera de mal ! 
Elle est trop dangereuse : il faudroit, ou je meure, 
La brusler tout à l'heure. 

On tasche à découvrir par quel charme elle plaist , 

Et ce qui la rend comme elle est ; 
Et toutes voudroient bien rencontrer quelque feuille 
Des herbes qu'elle cueille. 

■ Charlotte Marie de Daillon, iille du comte du Lude, mariée depuis peu au duc 
deRoquelaure.'.Elle mourut moins de deux ans après, le 15 décembre I657,âgéeseu- 
lement de vingt et un ans, suivant les uns, de vingt-trois, suivant d'autres, en par- 
ticulier suivant ^a Muse royale du 17 décembre 1657, — d'une couche difficile, qui 
devaitétre non pas la deuxième, comme le dit Walckenaer {Mémoires sur madame 
de Sévif/né, II, 462), mais la troisième, puisque Benserade en mentionne déjà deux 
dans ce ballet. Tous ses accouchements étaient pénibles. Loret (Lettres du II juil- 
let 1654 et du 22 décembre IG57), M"»» de Sévigné (lettre du 22 novembre 1655) et 
presque tous les Mémoires du temps , entre autres ceux de Mademoiselle, parlent 
de sa beauté avec la même admiration que Benserade; et sa douceur charmante 
ne la rendait pas moins chère que ses grâces à la cour. Cette sorcière avait son 
Jason dans la personne du marquis de Vardes , mais elle fut assez Jlne pour cacher 
cet amour, du reste bien mal payé de retour, et qui contribua à la précipiter au 
tombeau : ce fut seulement après sa mort qu'on le découvrit. 

' Sœur du marquis de Villeroy, ami de Louis XIV, et tille du duc Nicolas de 
Villeroy, maréchal de France. D'un bout à l'autre de cette année 1656, la Muse 
royale ne tarit pas sur la beauté et les grâces de Xi jeune Filleroy, comme de la 
plupart des autres femmes qui ligurent dans ce ballet. 



,26 LE BALLET ROYAL 

A bien examiner les couleurs de son teint , 

Ne diriez-vous pas qu'il soit point? 
Et ces lèvres qu'on croit n'avoir point de pareilles, 
Sont-elles pas vermeilles? 

Sa gorge a deux boutons nouvellement éclos, 

Qui ne paroissent nuère gros, , 

Et prouvent quatorze ans, qui composent son. 'Ige, 
Sans qu'elle ait davantage. 

Mais dites-luy deux mots, renchantement se rompt 

Aussitost qu'elle vous répond; 
Et vous reconnaissez, comme chose apparente , 
Qu'elle en a plus de trente. 

Pour MADEMOISELLE DE B01N>ELIL ', re})ri'<'»}ln»t alCINE. 

D'une jeune lueur elle est environnée. 

Et l'on juge, à ce blanc remply d'un tel éclat, 

Que cette petite damnée 

Ne sort pas par la cheminée, 

Quand il faut qu'elle aille au Sabbat. 

On voit à son visage, à son air, à sa grâce. 
Enfin à cet aimable et dangereux poison 

Qui par les yeux dans l'^lme passe , 

Que cette sorcière de race 

A le charme de sa maison. 

Une Ame grande et forte en peut estre séduite , 
Et près d'elle aisément on pourroit s'oublier. 

Heureux les Démons de sa suite, 

Qui veilleront à sa conduite! 

Mais plus heureux le familier ! 

Pour MADEMOISELLE DU FOUiLLOLX », représentant armide. 

Tout ce que la Magie, aussi blanche que neige , 
A de force et de privilège, 

' La fille sans doute de celle M"»» de Boniieuil qui élall de l'entourage de Made- 
moiselle, et dont il est parlé dans les Mémoires de celle-ci, et de Pinlroducleur 
des princes et des ambassadeurs, dont il est assez souvent question dans la Gazelle 
et dans Loret. A celle date, mademoiselle de Bonneuil (que Lorel écrit aussi Bonœit) 
était une des tilles d'honneur de la reine. 

' Bénigne de Meaux du Fouilloux, fille d'honneur de la reine mère Anne d'Au- 
triche, puis de Heorielle d'Angleterre, Irès-remarquée à la cour par son esprit et 



DE PSYCHÉ. 427 

Brille en cette personne avec des traits charmans. 
Il ne faut point choquer les puissances divines ; 
Et, pour produire au jour de grands enchantemens , 
Une taille admirable et d'autres agrémens, 
Sont ses herbes et ses racines. 

Poilr le DUC DE CANDALE, représentant 3 k&o^. 

SONJSET. 

Devant ce conquérant tout autre disparoist. 

Quelle taille ! quel air, et quelle chevelure! 

En a-t-on jamais veu d'équipé comme il est, 

Pour une glorieuse et galante avanture ? . 

Il aime le combat, la victoire lui plaist; 
Il est vray que la peine aussi lui semble dure. 
Se faut-il embarquer? l'Argonaute est tout prest; 
Mais le chagrin luy prend quand le voyage dure : 

C'est-à-dire, en deux mots, que vous aimeriez fort 
Qu'au bruit de vostre nom l'on se rendist d'abord, 
Sans donner à vos soins un pénible exercice : 

C'est voslre seul défaut (merveille des Jasons) 
Et le zèle que j'ay pour vous rendre service , 
Vous le dit de la part de toutes les Toisons. 

lecoMTK DU LUDE, représentant rogeb. 

Brave et fameux Roger, honneur des Paladins, 
Et le plus chevelu des modernes Blondins , 
Vos traits sont merveilleux, Arioste les vante : 
Il vous loue, et dit vray, mais dans cet auteur-là 
Il n'est fait mention que d'une Bradamante , 
Et j'en sçais pour le moins cinq ou six par-delà. 

Exemple de Constance et de Fidélité , 

Si l'Amour a permis qu'on vous ait écouté, 

surtout sa beauté, à laquelle Louis XtV lui-même ne Tut pas insensible. Elle fut 
courtisée aussi par Lauzun. En 1667 elle épousa le marquis d'Alluye, dont il est 
question plus loin. Mademoiselle du Fouilloux était une blonde éclatante. Loret 
annonce comme une grande nouvelle son entrée à la cour en qualité de tille d'hon- 
neur, dans sa Lettre du 28 décembre 1652. 



4J8 LE BALLET ROYAL 

Aux diflerens endroits où vous étiez à tasche, 
Kt si vous n'avez point soupiré pour néant , 
Donnez-vous du repos, prenez quelque relasche : 
Vous ue fustes jamais rien moins qu'un fainéant . 

Pour le MABQiiis DE viLLEQuiEB, représentant rbnaud. 

Sans que, par une dure et pénible corvée , 
Je coure l'Univers de l'un à l'autre bout, 

Cherchant avanture par tout, 

I/avanturc est toute trouvée. 

Il ne faut point aller si loin ; 
La peur de la manquer toutefois m'importune , 

Kt c'est-là que j'ay grand besoiu 

De l'Amour et de la Fortune. 

Pour le MARQUIS DE SAUCOUR, représentant llis^k. 

N'en déplaise au pinceau le plus judicieux, 

Pour bien représenter IJIisse, 

Il faut lui mettre dans les yeux 

Plus d'audace que d'artifice. 

Brave en guerre, brave en amour ', 

Je hais la ruse et le détour : 
Aussi n'est-ce, en effet, qu'une pure chimère , 
Dont la fable a noircy mon honneur et nia foy; 
De semblables défauts ne sont que dans Homère: 
Dieu me veuille garder qu'ils se trouvent chez moy ! 

ENTRÉE XII. 

Six ESPRITS FOLLETS, (le la suite de ces belles Magiciennes, qui 
se réjouissent dp pouvoir estre employésau service de C Amour. 

Pour le ROY, représentant un esprit follet '. 

Est-ce chose réelle? est-ce sorcellerie ? 

Ne sçauriez-vous, mes yeux, éclaircir ce soupçon ? 

' Il suDit d'avoir parcouru les pièces satiriques et facétieuses du temps, parti- 
culièrement les chansons, pour savoir de quelle réputation hors ligne jouissait le 
marquis de Saucourt, ou de Soyecourt, dans l'histoire de la galanterie. 

* On se rappelle qu'il représentait déjà un Ardent dans le Ballet det Feslet de 
Bacchus, 



DE PSYCHE. 429 

Adonis étoit. beau ; pourtant sans flatterie , 
L'Esprit qui m'apparoist a meilleure façon. 

Cela marche de Fair d'un grand jeune garçon , 
Où la nature a mis toute son industrie , 
Et dont toute la Cour pourroit prendre leçon , 
En fait de bonne grâce et de galanterie. 

Comme font les amaus, cela fait tout ainsi , ^ 

Cela n'aura vingt ans que dans deux ans d'icy , * 

Cela sçait mieux danser que toute la gent Blonde, 

Et n'est femme à choisir dans ce grand nombre-là , 
A qui cela ne fist la plus grand'peur du monde , 
Et qui ne se rendist volontiers à cela. 

EiNTRÉE XIII. 

Le SILENCE, la discrétion et le secret viennent loger dans le 
Palais de Cupidon. 

Nous aurions beaucoup à dire, 
Nous ne disons rien pourtant ; 
Et nous voulons qu'on soupire, 
Encore qu'on soit content. 

SECONDE PARTIE. 

Où l'Amour divertit la belle Psyché par la représentation d'une 
partie des merveilles qu'elle a produites. 

La Gloire, qui ne tient point au-dessous d'elle d'estre meslée 
dans toutes les merveilles de l'Amour, vient faire le Récit et s'adresse 
au Roy. 

RÉCIT 

DE LA GLOIRE. 

AU ROY. 

Grand Roy, quel destin est le vostre.' 
Vous avez maintenant tout le monde à vos piez , 



430 LE BALLET HOYAL 

El pcut-estre estes-rous vous-mesme aux pieds d'uu autre. 
Si l'Amour a sur vous remporté la victoire, 

Il est beau que vous lui cédiez: 
I^ Gloire vous le dit, vous l'en pouvez bien croire. 

Jugez, par voslre i«u|iiiétude , 
Comme en vain l'on prétend s'affranchir de ses loix , 
Et ne rougissez point d'un pou de servitude : 
Si mesme jusqu'aux Dieux il étend sa victoire, 

Il ne fait point de honte aux I\nis: 
La Gloire vous le dit, vous l'en pouvez bien croire. 

ENÏUKE l. 

JUPITER, APOLLON, MABS et MERCVHf: , voincus outre/ois par VA- 
mour, sont représentés par des espbits, comme le reste des en- 
trées qui suivent, pour la gloire de sa puissance. 

Les Dieux ont témoigné des transports violeus , 
Et la galanterie est p.ir eux observée ; 
Je croirois que ces Dieux se la sont réservée. 
Car les pauvres Mortels ne sont guères galans. 

ENTKÉE II. 

MOME, bouffon des Dieux , suiry de six insensf.z qui ont perdu 
Cesprit pour acoir trop aimé. 

Pourveu qu'on soit frappé seulement dans le cœur 
Par le trait d'un bel œil qui nous fait sa conqueste. 
Cela n'est presque rien , mais c'est un grand malheur 
Quand le coup répond à la leste. 

ENTRÉE m. 

TALESTRis, reine des Amazones, que sa fierté et son aKeraion pour 
les hommes ne sccurent empescher d'aimer Alexandre, paroist 
avec quatre autres amazom es amoureuses . 

Pour MONSIEUR, /rère unique du Roy, représentant tkl^st ris. 

Charmante voisine du trosne, 
Où le ciel a versé ce qu'il a de meilleur. 



DE PSYCHÉ. 431 

Comme une véritable et parfaite Amazone, 
Vous avez la beauté tout ensemble et le cœur : 
Comme telle par tout vous gagnez la victoire , 
Et comme telle enfin, divine Talestris , 
Vous ne cbérissez rien à l'égal de la gloire , 
Et ne haïssez rien à l'égal des maris. 

Ainsi que ces belles guerrières, 
Vous portez dans les cœurs d'inévitables coups , 
Et sçavez triompher do toutes les manières. 
Vos bras deviennent forts , vos yeux sont fiers et doux ; 
Vous avez de l'amour pour le grand Alexandre, 
De qui toute la terre admire les progrès : 
Vous en aurez le cœur, et vous pouvez prétendre 
Que vous l'attraperez, si vous courez après. 

Pour le MARQUIS DE GENLis, amazone 

Amazone, discrète et sage. 
Sans que vostre pudeur en soit blessée en rien , 
J'oserois assurer, et je gagerois bien , 
Que vous avez le corps plus beau que le visage. 

ENTRÉE IV. 

MARC-ANTOiNEjSM/t'^rfe la PROFUSION et de /'aveuglement, Çtti, 
après avoir fait d'excessives dépenses pour Cléopâtre, se fit enfin 
mourir pour elle. 

De cette passion, qui se peut garantir ? 
De mesme que César il s'en faut divertir; 
Mais, comme Marc- Antoine, il ne s'en faut pas faire 
Une si furieuse affaire. 

ENTRÉE V. 

Huit GLADIATEURS, de ceux que le mesme Antoine donna autrefois 
pour spectacle à Cléopâtre^ faisant un combat àoutra^ice. 

Pour /e MARQUIS DE RICHELIEU', représentant w» gladiateur. 

Quoyque jeune, en cent combats, 
Vostre cœur et vostre bras 

' Jean-Baptiste Amadis Vignerot, marquis de Richelieu, né le 8 novembre 1632, 
moft le 11 avril 1662, fut lieutenant général des armées du roi , gouverneur du 



433 LE BALLET ROYAL 

Ont eu beaucoup d'avantage ; 
Et vous avez mis au jour 
Force preuves de courage, 
Et quelques-unes d'amour. 



ENTRKE VI. 

5tx Esclaves mobes, donnés parlinj-mesmeà cette rc/ned Jujypte, 
dansant acec beaucoup de disposition et d'adresse. 

Le DUC DE GUISE ', représentant un esclave. 

Ce Dieu m'ayaut rangé sous son obéissance, 
M'a toujours fait subir d'impérieuses loix ; 
Et je n'eus de ma vie encore en ma puissance 
Le cœur qu'aux ennemis j'ay montré tant de fois '. 

Le DUC DAMViLLE, représentant, un esclave. 

Captif , si jamais je le Tus , 
Loin de vouloir ne l'estre plus , 
J'aspire à l'oslre davantage; 
Et tout mon plus ardent souhait 
Est que bientost le mariage 
Serre le nœud qu'Amour a fait. 

ENTRÉES VII et VIII. 

Les BACCHANTES, bien plus éprises de la fureur d'amour que de 
celte du vin, mettent orphée en pièces,, de rage de se voir refu- 
sées par lu y. 

Havre, et capitaine du château de Saint-Germain et de Versailles. Ix>ret loue sa 
valeuret son courage (XIII, 55). Parmi ses quelques preuves d'amour, rappelons sim- 
plement qu'il était, suivant plusieurs Mémoires, Pâmant secret de mademoiselle 
de La Mothe d'Argencourt, quand elle attira les regards du Roi. 

■ Henri II de Lorraine, cinquième duc de Guise, né en 1614, mort en 1604, si 
célèbre par ses aventures guerrières et galantes. 

' Le duc de Guise passa presque toute sa vie en intrigues amoureuses. On con- 
naît les passions qu'il éprouva successivement pour la princesse AnnedeGon^^ague, 
pour la comtesse de Bossuet, qu'il épousa et dont il voulut ensuite se faire séparer, 
puis et surtout pour M'ie de Pons, lille d'honneur de la reine, qui linit par le tra- 
hir en faveur de son écuver Malicorne. 



DE PSYCHÉ. 433 



Pour le MARQUIS DE GENLis, représentant orphée déchiré par les 

BACCHANTES. 

Ont-elles résolu de vous ester la vie, 
Ou, pour vous embrasser, de vous prendre au colet? 
Est-ce haiue .^ est-ce amour .' est-ce rage? est-ce envie.' 
Vous trouvent-elles beau? vous trouvent-elles laid?. 

Pour vous dire le vray, n'étoit vostre grimace, 
Je crois qu'à leur fureur vous vous déroberiez ; 
Et vostre mauvais sort pourra changer de face , 
Moyennant que vous-mesme aussi vous en changiez. 

Ces femmes ont grand tort, et vostre plainte amèie 
Ees devroit émouvoir à vous moins déchirer : 
Tel est vostre destin, et vostre propre mère 
Commença la première à vous défigurer. 

ENTRÉE IX. 

NEPTUNE, blessé SOUS les eaux pour Thélls et puis pour Amphi- 
trite, accompagné de TRiJO yis> 

Pour le DUC de guise, représentant neptune. 

La mer vous a veu faire, entreNaples et Rome, 

Ce que peut faire un Dieu sous la forme d'un homme , 

Une simple coquille étant vostre vaisseau ; 

En vos mains le Trident passa pour un Tonnerre , 

Et rien n'a tant paru merveilleux à la terre 

Comme la fermeté que vous eustes sur l'eau '. 

Puisque l'Onde est soumise à vostre obéissance, 
Et puisque vous régnez sur la mesme Inconstance % 
Un peu de changement ne vous sied point trop mal; 
Vous pouvez entre cent partager vos tendresses, 



' Allusion à sa pnemière expédition de Napips et à l'aud;ic3 avec la;|uelle, après 
être parti de Rome, le 13 décembre I6i7, il passa avec une simple felouque à tra- 
vers l'armée navale de don Juan. 
' C'est-à-dire : sur l'Inconslance même, comme dans ce vers du Cid (II, se. -2) : 
Sals-tii que ce vieillard fut la mesme vcrlu ? 
COMEMP. DE MOLIÈKE. — H. 28 



«4 LE BALLET ROYAL 

Et, sans vous consumer, brusier pour cent maistrcsscs , 
Ayant un si grand fond d'Iiuniidc radical. 

ENTRÉE X. 

Quelques chassel'BS', comme méléagbe, cephale, endy- 
Mio>, etCt tous blessés par VJmour. 

Pour MONSIEUR DE HASSAN, chasseur. 

Les peines de ce clwsscur, 
Son adresse et sa douceur 
Ne seront pas infertiles : 
Il fera progrès nouveaux; 
Ses pas, pour estre inutiles. 
Sont trop justes et trop beaux. 

ENTRÉE Xî. 

Les QUATRE ÉLÉMENS Composant le monde , qui ne subsiste que 
par r.^mour, et par cette raison servant à sa gloire et à sa puis- 
sance. 

Pour le DLC oE roquelaube, représentant un élément. 

Quel que soit l'embarras et la division 

Entre mes compagnons, que la Discorde assemble , 

J'étois plus avant qu'eur dans la confusion , 

Et seul plus intrigué que tous les trois ensemble ; 

Mais, grâce à mon adresse, il n'est point d'élément 

Qui se soit ducahos tiré plus galamment 

Pour le MARQUIS d'aluy ', représentant un élément. 

Amour, dont le puissant effort 
Nous a mis tous quatre d'accord, 

'Paul d'Escoubleau de Sourdis, marquis d'Alluye, gouverneur de l'Orléanais 
depuis la mort de son père en IC37. C'était un des gentilshommes les mieux en cour. 
Ou peut lire son historiette dans Tallemant des Réaux (in-l2, I. IX). Il en est très- 
souvent question dans la Gazette de Loret, et dans les charv>onniers du temps, 
Celle à qui il souhaite de plaire est sans doute M»« de Saint-Germain Beaupré, qu'il 
courtisait en ce temps-ia, comme on le voit par Tallemant des Réaux et plusieurs 
pièces satiriques de l'époque. Il épousa Bénigne de Mcaux du Fouilioux, mais 
seulement en 16C7. 



DE PSYCHÉ. 435 

Je ne me veux mesler ni d'effets ni de causes : 
A mes associez je laisse de bon cœur 

Toute la gloire et tout l'honneur 

De la subsistance des choses ; 
Qu'à celle qui me plaistje plaise seulement, 

Et que je sois son élément. 

ENTRÉE XII. 

Un antre s'ouvre. Pluton paroist sur son trosne, environné de Dé- 
mons'. La Crainte, le Soupçon, le Désespoir et la .Talousie font un 
concert italien , soutenu de divers instrumens, composé par le sieur 
Baptiste. 

CONCERT ITALIEN. 

PLUTON et sa cour ténébreuse témoignant par une danse tout 
extraordinaire qite I'amour inspire la gayeté jusqu'aux en/ers. 

Pour le ROY, représentant pluton. 

Jupiter à son gré peut tonner sur les monts ; 
Pour moy, j'ay ma puissance ici-bas renfermée , 
Et la cour où je règne est fertile en Démons. 
Cet abisme produit quantité de fumée. 
La Haine, l'Intérest, l'Ambition^ l'Amour, 
Tantost tous quatre ensemble, et tantost tour à tour, 
Sont de ces malheureux la peine longue et rude : 
Personne sous ma loy n'est exempt des ennuis , 
Chacun a sa misère, et tout Dieu que je suis 
N'ay-je pas mon inquiétude.^ 

Après avoir vaincu la Nuit et le Cahos, 

Qui brouilloient pour m'osterla qualité demaistre , 

Et comme je pensois jouir de ce repos, 

Où l'enfer est lui-mesme autant qu'il y peut estre, 

Je sens dans mon esprit de nouveaux embarras , 

' Au dire de Loret (29 janv.) ceUe entrée 

Fut sans nuls contredits, ny doutes , 

La plus admirable de toutes, 

Par les postures des déirions, 

Qui s'élevoient hauts cominc monts. ' 

38. 



436 LE BALLET ROYAL DK l'-SVCIII . 

Une guerre intestine , et de secrets combats ; 
Il se coule en mon cœur une douce amertume. 
IMon trosne n'en devient ni plus ni moins ardent ; 
Mais, connue jo l'éprouve , il y fait cependant 
Beaucoup plus chaud que de coutume. 

ENTRÉE Xin. 

Les HEURES, ayant commencé à parpistre, éceUtent l'impatience 
de Tamoub, et luy /ont confesser à psyché qu'elles luy durent des' 
années. Il leur fait signe de se haster, et leur entrée ayant moins 
duré que les autres, elles font place a Thyue.n et à tous tes i>i. vi- 
sirs, qui font la dernière entrée. 

Pour les petites filles, qui représentent les douze heurks wj 

JOUR. 

L'Impatience de l'Amour 
Ksl asstz juste, ce me seujblo, 
Puisque ces douze heures du jour 
Font un siècle toutes ensemble. 

ENTRÉE XrV ET DERNIÈRE. 
/.'hymen et tous les plaisirs. 

Pour MONSiEin, représentant /'hymkn. 

Vous ne vous ressemblez de poil ni de visage 
Non. ce n'est point l'Hymen qui paroist en ce lieu; 
Et pli:s propre à brouiller qu'tà faire un mariage , 
Vous en estes plutost le Démon que le Dieu. 



Fm. 



LA 



GALANTERIE DU TEMPS, 



MASCARADE 
1656. 



NOTICE 



LA GALANTERIE DU TEMPS. 



La Galanterie du temps est encore, ainsi que les Frais moyens de parvenir, 
un de CCS divertissements improvisés, d'une exécution simple et facile, qui 
pouvaient se danser pour ainsi dire sans préparatifs et sur-le-champ , comme 
ils avaient été composés. Le titre et le sujet devaient plaire à la cour ga- 
lante de Louis XIV, et l'on dirait même qu'ils ont été choisis pour mettre 
discrètement en scène cet amour naissant du jeune roi, auquel le ballet de 
Psyché semblait déjà faire allusion. Le cadre a été ingénieusement combiné 
de manière à offrir une grande variété de tableaux, ceux-ci comiques et po- 
pulaires, ceux-là poétiques et mythologiques, qui se succèdent en s'euchaînaiif, 
et sont assez adroitement amenés l'un par l'autre. 

Sauf les vers du Récit et ceux des Sérénades, nous n'avons que les som- 
maires, ou arguments en prose des entrées. Ces vers sont trop médiocres 
pour qu'on puisse les -attrijjuer à Benserade , que les relations du temps 
n'auraient d'ailleurs pas manqué dénommer, et dans les œuvres duquel ils 
eussent assurément été recueillis. On ne sait quel en est l'auteur. 

Quant à l'invention de la mascarade, nous verrons tout à l'iieure, par le 
récit de Loret, qu'elle est de Beauchamp et de Baptiste (Lulli),qui fut sans 
aucun doute aussi l'auteur de la musique. Tous deux figuraient parmi les 
danseurs. On remarquera que, suivant la tradition des mascarades , aucune 
dame de la cour ne fait partie des personnages, et que les seules femmes 
qu'on y trouve sont les chanteuses. Il n'y a même qu'un petit nombre de 
seigueurs, et la plupart des rôles sont remplis par des bourgeois et surtout 
des mimes et danseurs de profession , parmi lesquels Baptiste , Beauchamp, 
Lambert et Mollier. On y rencontre un grand nombre de ceux qui allaient 
constituer l'Académie de danse et figurer à l'Opéra. 

La Galanterie du temps a été publiée (in-4°) sans nom d'auteur ni de 
libraire, sans lieu ni date ; mais la Gazette et la Muse lùstorique suppléent à cette 
lacune par leurs renseignements : « Le 14 (février 1G5G), dit la Gazette dans 
son numéro du 19, Leurs Majestés prirent au Louvre le divertissement de la Co- 
médie françoise; puis le Roy dansa un petit ballet qui, pour avoir été inventé 
eu fort peu de temps, ne laissa pas de paroistre des plus agréables à tous 
ceux qui s'y trouvèrent, entre lesquels étoient la princesse royale d'Orange 
et grand nombre de seigneurs et dames de qualité. » 

Et dans le numéro suivant, celui du 2G : 



440 NOTICE 

« Le 19 de ce mois, fut encore dansé au Louvre l'agréable Ballet des 
Galanteries du temps, en présence de toute la cour. » 

On voit dans la Gazette qu'il alternait avec le Ha/let île Psyché, comme 
pour reposer les. esprits et les yeu\ des magnineences de ce dernier. 

Il fut encoi-e dansé le jeudi 3 mars au soir, chez Mazarin, comme on le 
\o'n dans la lettre de Lon'tdu i» mars IG5(i. C'est à cette occasion que le 
gazetier le décrit pour la première fois, et , quoiqu'il ne le nomme point, 
il n'y a pas le moindre doute, d'après les termes de son récit. Ajii-i-s a\oir 
parlé de la manière di)nt le cardinal reçut et traita le roi, la reine et la 
cour, il ajoute : 



Je perdroli icy «on crédit 

Et teroU digne d'InrarUde, 

Si J'oQblinit la roatrarade 

Qu'avaot le toupcr on danta. 

Où, Mil* mentir, il le pau* 

Mainte action toute jolie, 

Punr rbauer la mélancolie. 

l.e foKtre et le térirux 

Y parurent à qui mieux mieut : 

1^ Barre, celte liclle illustre. 

Qui donne aux airs un «i beau luitre, 

Kn fit, par un récit charmant. 

Admirer le commencement ; 

Y'.t cette autre «crrahle brune, 

llont l'cxcclience eit peu eommuue , 

La liKoora Berserola, 

Vert la ûa le» creurt enchanta. . . 

Six Trirelini, looi à la foit, 

Armé* de coutelaa de boit. 

Par leuri naïvet tingeriet, 

Sonplcitet et plaisanterie*, 

txciterent certainement 

L'n risible contentement ; 

El l'inventeur, le licur Baptiste, 

Se montra si parfait copiste 

De Trivelin et de tes tours, 

Qli'on tint de luy cent beaux discourt. 

Ensuite les feints Scara mouches 

Eurent leurs de bien des bouches: 

lit avnient pour auteur lleauchamp, 

Et s'ils cuaieiit eu plut de champ 

Tour mieux compaster leurt flguret. 

Leurs grimaces et leurs pottures, 

Ils eussent, foy de caporal. 

Enchérir sur l'original. 

Mais quand l'original luy-mesme. 

Causant une surprise eitrème 

(n'autaot qu'on ne l'ottendoit point). 

Se Tit copier de tout point. 

Arrivant là par aventure. 

Dame, il détacha ta ceintnre 



SUR LA GALANTERIE DU TEMPS. 441 

Dont le clac, redoublé souvent, 
Le fit driller comme le vent, 
Dont les assistans, à vray dire, 
l'ensèrent étouffer de rire. 

On trouve aussi une description très-détaillée de la Galanterie du temps 
dans la Muse royale du 22 février lGr>5. L'auteur y assista le 19 février, où 
le ballet fut dansé après la représentation de la Généreuse ingratitude , 
tragi-comédie de Quinault, et il 1 analyse sans en rien oublier, mais aussi 
sans rien ajouter à ce que nous avons déjà vu. Sa description ferait double 
emploi avec celle de Loret. Il parle de la danse et surtout de la musique et 
des chants, mais il ne dit rien, non plus que les autres comptes rendus, des 
machines ou décors, qui n'avaient certainement aucune importance. On voit 
du moins, par la place que tous ces chroni<pieurs de la cour accordent à 
notre mascarade, que son succès avait été incontestable. 



LA 



GALANTERIE DU TEMPS, 



MASCARADE. 



Un GALAND, éperduement amoureux d'une jeune beauté, dont la 
modestie ne luy permet pas de dire le nom publiquement, ne voulant 
perdre aucune occasion de luy plaire , se résout de luy donner tous 
les divertissemens que le temps luy peut permettre. 

RÉCIT. 

La déesse venus, se rendant complaisante à un si beau dessein, pa- 
roist la première, et, pour favoriser une si belle passion, s'efforce 
d'attendrir le cœur de cette rebelle par une harmonie pleine de char- 
mes etd'agrémeus'. 

Pour VÉNUS. 

Beautez, je suis Vénus qui vais cherchant le ris , 
Non ce ris insensé qui des faibles esprits 

Est la plus ordinaire marque ; 
Non plus ce ris malin, que l'effet du poison 

Et l'abord de la triste Parque 

Font paroistre hors de saison, 
Car encor que tous deux ils ayent ressemblance 
Avec l'aimable ris que je cherche aujourd'huy. 
Je trouve d'eux à luy beaucoup de différence : 
Aussi ne sont-ils pas nés de moy comme luy. 

' M'l« de La Barre, les deux La Barre frères, Le Fèvre, Don, et les petits violons. 
La Muse royale nous apprend que M'i» de La Barre représentait Vénus avec de 
pompeux habits. Mue lia ns partout de rubis. M'ie de La Barre était revenue depuis 
peu de Suède, où elle était allée porter son talent, sur la fin de l'année 1652. (Loret, 
Muse historique, lettre du 29 sept. |652. ) Ce récit comprend quinze vers italiens- 
à la suite desquels vient la traduction française, que nous donnons. 



444 LA GALANTERIIi: DU TEMPS. 

.Celuy de qui je suis en qucste 

Kst frère jumeau du plaisir, 

Amy de loisir et de Teste , 
Ennemy de douleur et de poignant désir; 

Et c'est pour cela, ce me semble. 
Qu'on voit Amour et luy si rareujent ensemble. 

Mais, en m'arrestant en ees lieux. 
Je pourrois bien dans peu le trouver dans vos yeux. 

E.NTHÉE r. 

Celte BELLE i>coNNUE, invisibleuieut charmée de cette divine voix, 
fait venir sou train devant elle, composé d'une suivante et de deux 
PAGES, pour luy ordonner de bien recevoir tous ceux qui viendront 
de la part de son galand. 

ENTRÉE II \ 

Ce GALAND paroistseul devant le logis de sa maislresse, pour mieux 
exécuter ce qu'il a résolu, en ordonnant tout ce qu'il désire, afin que 
la confusion ne trouble point les diverlissemens qu'il donne à sa 
maistresse. 

ENTOÉE m '. 

Et comme les environs de son logis sont remplis d'AMOLBS, il en 
trouve partout et en choisit demy-douzaine, qu'il fait marcher aussi- 
tost, et de crainte qu'à l'abord ils effarouchent cette revesche, qui fait 
la mine au seul nom d'Amour, il les fait déguiser en tui vélins pour la 
mieux surprendre. 

ENTRÉE IV *. 

Ils sont suivis de quatre docteubs bien fournis d'argumens pour 
persuader cette inflexible; mais, afin qu'elle ne s'en défie pas, ils sont 

' Marquis de Genlis, Afai>/reM« ; Leramberl, suivante; marquis de Villeroy et 
de Rassan, pages. 
' Le Roy. 

* Du Moulier, Dcs-Airs, Baptiste, de Lorge, Lambert ef Geoffroy, Trivelhis. 

* Cabou, Beauchamp, Raynal et Don, Scaramouches. On a vu dans le compte 
rendu de Loret que le vrai Scaramouche de la Comédie ilalienne parut dans cette 
entrée, et ce détail est conlirmé par la Muse royale. 



LA GALANTERIE DU TEMPS. 445 

travestis en scARA.MOUCHES,dont le véritable ayant eu advis, les traite 
un peu rudement, pour les chastier de l'entreprise qu'ils font sur ses 
droits. 

ENTRÉE \\ 

MERCURE , Dieu de l'éloquence , suit de près pour y joindre la force 
de ses persuasions, avec le secours de I'ahtifcce et de la richesse, à 
quoy nul cœur ne peut, résister. 

ENTRÉE YI '. 

PIERRE DU PUIS 3 et GILLES LE NIAIS 4 y courcut à grand haste, se 
croyant cafjables de divertir cette jeune dame par leurs déguisemens. 

ExNTRÉE VIP. 

Et pour faire que rien ne manque à cette galanterie, la sage ma- 
THURiNE f», avec sa glorieuse postérité, veut bien contribuer de sa part, 
autant qu'elle peut, à cette nouvelle récréation. 

ENTRÉE Vlir. 

Mais pour faire connoistre combien les respects de ce Galand sont 
plus estimables que la coquetterie du siècle , il a trouvé bon que si\ 

' Comte d(î Guiche, Mercure. Mollier et de Lorge , V Artifice et la Richesse. 
' Dolivet, Pierre du Puis. — Le Conte, Gilles le JSiais. 

' Pierre du Puis élait un fou qui courait les rues de Paris dans les premières 
années du siècle : 

Aussi perdus d'esprit comme l'ierrc du Puis, 

a dit Régnier dans sa sixième satire. Bruscambille le qualilie d'archifol enrobe 
longue , dans ses Paradoxes. 

' Gilles le Niais, farceur et bouffon de'bas élage, faisait la joie des badauds du 
Pont-Neuf sous la régence d'Anne d'Autriche. Il en est question dans les f'érila- 
bles Pi-é lie us s, coméiWe de Somai/e (se. 8), dans le Rôle des présenialions faites 
aux grands jours de Céloquence française, en IG46, etc. Plusieurs Mazarinades 
ont été publiées sous son nom, et il a laissé un Théâtre, que M. Leber possédait 
dans sa bibliothèque. Son nom était devenu proverbial. 

i Joyeux, Mulhurine. Barbau el Cocquet, Fils. — Lambert et Des-Airs le jeune, 
Filles. 

'' On sait que la sage Mulhurine était la folle de Henri IV {Journal de l'F.stoile, 
Collecl, Mlchaud, I. XV, p. 277 ). On a publié les Essais de Mulhurine , et beau- 
coup d'autres livrets comiques et satiriques ont été également, suivant l'usage, 
mis sous son nom. 

' Marquis de Saucourt, Marquis de Richelieu, Langlois, Raynal, Le Vacher et 
Des-Airs. 



i46 LA GALANTERIE DU TEMPS. 

COQUETS des plus mouchés, des plus poudrés, des plus onrubentés (sic) 
et des [)lus enoanonés paroissent devant sa niaislrcsse, espérant qu'elle 
aura plus de sujet de h's mépriser après les avoir connus. 

ENTllKE IX'. 

Toutes choses étant ainsi bien pré|>arées, T amour véritable et sans 
déguisement s'y trouve en personne, et, pour entrer plus facilement 
dans le Palais et dans le coeur de cette cruelle , il se fait accompagner 
de la NUIT, du silencb et du rkpo^. 

ENTKÉE X». 

Aussitost ce oaland, suivy d'ime excellente musique, vient donner 
une sérénade à sa belle, qui l'écoute amoureusement sur le balcon, 
et l'asseure du succez Tavorable de tous ses désirs. 

PRKMIKRK Sf:RI^:NADE\ 

Pendant que ces flambeaux de lumière immortelle 
Veillent pour le salut de ce vaste univers. 
Beaux yeux , divins auteurs de ma peine cruelle , 
Pour moy daignez veiller et demeu^er ouvers. 
Vous sçavez mieux que moy qu'Amour et la Fortune 

Sont aveugles tous deux ; 
Que si vous vous fermez pour ne voir non plus qu'eux, 
Beaux yeux, qui connoistra ma douleur non commune, 
Et qui soulagera mon martire amoiirouv? 

BÉPONSE A LA PREUIKIIE SERENADE. 

Quand mes yeux sont fermés , mon cœur veille pour vous : 

Le souvenir de votre flamme 

M'est trop prétieux et trop doux 

Pour sortir jamais de mon ame. 
Quand mes yeux sont fermés , mon cœur veille pour vous. 

« Bonard, Atnour. Molier, la NuicL C«bda, le Silence. Beaachainp, le Repos. 
* Le Roy. — Bontemps, Verpré, Baptiste et de Lorge, 

3 Ces vers, comme tous les suivants, sont d'abord précédés du texte itaiien, le seul 
saDS doute que l'on chantât. 



LA GALANTERIE DU TEMPS. 447 



SECONDE SERENADE. 

Loin d'avoir part aux maux dont je suis tourmenté , 
Vous dormez, ô beaux yeux, cette nuit mieux qu'une autre , 
Comme si le repos que vous m'avez osté 
Vous tournoit à profit et redoubloit le vostre. 

Dormez, pourtant, dormez, 
Car, après m'avoir fait une guerre si rude, 
Après m'avoir lancé tant de traits enflâmes, 
Beaux yeux, vous ne pouvez estre sans lassitude : 
C'est avecque raison que vous estes fermés. 

RÉPONSE A LA SECONDE SERENADE. 

Hélas ! que c'est mal à propos 
Que vous me soubçonnez d'un sommeil si paisible ! 
Quand on a dans le sein une ardeur si sensible, 
Comment peut-on avoir un moment de repos? 
Amour est tout extrême, et dedans son empire 

Sévère ou doux toujours avec excez , 
Ou le trop grand plaisir, ou le trop grand martire 
Défend également au Sommeil tout accez. 

A DEUX. 

Les pleurs et les soupirs, le désir et la crainte 
Ont cbassé le Sommeil de l'empire d'Amour, 

Et l'on ne dort ny nuit ny jour, 
Sitost que de ses traits on a senti l'atteinte ' . 

' Mlle (le La Barre, la signora Anna Bergerolli , Corbelli , les deux La Barre 
frères, et les petits Violons. C'élail MH" Bergerolli qui remplissait le rôle et clian- 
tail la sérénade du (jalant dans le récit, et>.."e de La Barre qui faisait la maistresse, 
[Muse royale du 22 février 1656. ) 



HSf. 



LES 



PLAISIRS TROUBLÉS, 



MASCARADE. 
1657. 



CONTEMP. DR MOLIÈRE. — II. 29 



NOTICE 



LES PLAISIRS TROUBLES. 



Les Plaisirs troublés ne poileiit que le titre de mascarade , mais c'est un 
véritable ballet , suivant toutes les règles du genre. L'invention , due au duc 
de Guise, qui dirigea également l'exécution , en est ingénieuse et intéressante, 
mais la versification médiocre. On voit que la main de Benserade n'a point 
passépar là. Les vers, ne se rapportant qu'aux rôles, et non aux acteurs, 
n'ont pas cet agrément et cette finesse d'allusion qui réveillent à chaque ins- 
tant la curiosité dans les ballets de celui-ci. 

La mascarade des Plaisirs troubles fut dansée en grande pompe devant la 
Cour, le 12 février (1G57), suivant la Gazette ; le 11, suivant Loret. Mais, 
malgré la magnificence des costumes, et quoique le duc de Guise y remplît 
un personnage, comme le roi n'y dansait pas, les courtisans se bornèrent , à 
son imitation, au rôle de spectateui's. Sauf quelques gentilliommes subalternes 
de la petite cour du duc de Guise, on remarquera qu'on n'y trouve que des 
artistes. 

Voici tout ce que la Gazette dit de ce spectacle : 

« Le 12 (février 1G57), le ballet du duc de Guise, appelé les Plaisirs in- 
terrompus , {ui aussi dansé au même lieu (dans la grande jsalle du Louvre), 
avec l'éclat que ce prince sçait donnera tout ce qu'il entreprend. » (Gazette , 
n''21.) 

Après avoir annoncé dans sa lettre du dix février (1G57), le ballet des 
Plaisirs troublés, qu'il n'avait pas encore vu, Loret le décrit dans sa lettre 
suivante : 

Ce ballet assez éclatant, 
Dont dans Paris on parle tant, 
Kallet d'invention exquise 
Et dansé par monsieur de Guise, 
De ce mois l'onzième jour, 
Fut le spectacle de la cour : 
Les deux Majestés Tadmirercnl, 
Et de grand cœur considérèrent 
Tout ce qye contenoit de beau 
Ce ballet pompeux et nouveau. 
Le prince, chef de cet-te danse. 
Où l'or brilloit en abondance 
Faisant en cette occasion 
Une belle profusion, 

29 



45t NOTICE 

Etigra, de la voix publiqae , 
Que vrajrinrnt il r«t macntAque, 
La plui itraode part des habita 
f%toieDt de gaie ou de lablt, 
Kt brodé* j a (qu'a m rguillettes 
l>e diamani et de paillette*. 
I.e récit de Rrn* et de Donc 
^^toit charmant, ('il en fut onc; 
Tou* le* air* étoient de Molière, 
Oui d'une •! belle manière 
Prit plaiiir à les rompoier 
Qu'on ne le* «eaurolt trop pritcr. 
D'Olivel, avec dctflgure*, 
Pa*, naïvetet et poitnre* , 
Montra ion talent non eomman, 
Kt flt B*ouer à chacun 
Que, depuii Pari*ja»qn'à Rome, 
Il n'e«t point dc*i plaitant homme. 
Enfin, ce l>allet est un champ 
Où l'inroraparable Beauchamp 
Par des mrrieilleu«e* toaplea*ei, 
Élrvation* et justeMe*, 
Si hautement capriola. 
Qu'il fut proclamé ce jour-U 
Par toute la noble ai«i*tance 
Poar le meilleur danieiir de France. 



Henri II Je Lorraini*, ciur|niéun* duc de Guise, si coiiuu |»ar st's aven- 
tures eu tout genre et surtout i>ar ses deux expi-dilious pour la conquête du 
rovaume de Naples, était encore, malgré ses quarante-trois ans , le prince 
elie\aleres(jue et galant, ce « véritable portrait de nos anciens paladins, >• 
suivant l'expression de .M""= de Molteviile, dont lajeiuiesse avait fait songer 
aux aventureux et charmants héros de l'Arioste. Nommé grand chaml)ellan de 
Louis XIV, au retour de sa seconde expédition, il put déployer à l'aise toute 
sa galanterie ingénieuse dans les fêtes hrillanles dont ce titre lui valut la hante 
direction, et il refit, ou plutôt il continua sa répulal ion sur ce nouveau ter- 
rain. La richesse et le gotit de sou costume, sa grâce, sa beauté, sa grande 
mine, son adresse, lui avaient assuré tous les suffrages dans le fameux car- 
rousel de 1055, et il devait encore conduire avec non moins d'éclat l'ini 
des quadrilles de celui qui eut lieu en 1662. Il ne se distinguait pas moins 
dans la conduite des bals, des festins et desl)allcls. 

L'année 1C57 semblait d'abord devoir être privée des divertissements or- 
dinaires de la Cour. La mort avait jeté le deuil dans la haute société, en frap- 
j)ant coup sur coup la duchesse de Lorraine, Nicole, qui avait été répudiée par 
son mari ; M'"« de Mancini, les ducs de Chevreuse et de Villars, le maréchal de 
la Mothe-Houdancourt , le duc d'EllxEuf, le premier président Pomponne 
de Bellièvro, les duchesses de Moulbazon, de Mcrcœnr, de IJouiliou»! de Ro- 
quelaure. On avait appris aussi la mort du roi de Portugal Jean IV. Mais les 
mariages du duc de Soissons avec Olympe Mancini et du «lue de Nemours 
avec M"*" de Longueville; l'arrivée à Paris du duc dcMantoue et celle du duc 



SUR LES PLAISIRS TROUBLÉS. 453 

de Modène, qui avait prêté un appui si efficace aux armes' françaises contre 
l'Autriche •, d'autres prétextes encore , comme il ne pouvait jamais en man- 
quer dans la cour de Louis XIV, vinrent contre-balaucer la triste influence de 
ces deuils répétés, et rendre l'essor aux fctes. Avec le ballet de V Amour ma- 
lade {de Benserade, musique de Lulli), dansé pour la première fois le 17 jan- 
vier, et la pastorale du Triomphe de l'Amour, mise en musique par Michel 
de la Guerre , organiste du roi en sa Sainte-Chapelle, et représentée devant 
leurs Majestés le 26 mars , le principal de ces divertissements fut la masca- 
rade des Plaisirs troubles, dont la musitjuc était de Mollier. On a vu, par la 
description de Loret , quels furent la richesse et l'éclat des costumes, et avec 
quelle magnificence le duc de Guise sut y soutenir sa renommée. 

La mascarade des Plaisirs troublés a été publiée en 1G57 , in-4°, chez Ro- 
bert Ballard. 



' Montglat, Mémoires, 23® campagne , année 1657. Walckenaër, Mémoires sur Mmt de 
Sévigné, t. II, p. 104-5. 



LES 



PLAISIRS TROUBLÉS, 



MASCARADE. 



PREMIERE PARTIE. 

liÉcir. 

Une troupe des plus habiles musiciens, revenant ensemble du 
Ballet du Roy, proposent de se divertir entre eux, et pour surprendre 
plus agréablement leur voisinage, se rendent chez Fortier et Bour- 
geois ■, qui leur prestent des habits de masques, dont, aQn d'estre 
moins cogneus, le sieur Le Gros ' se déguise sous l'habit du Plai- 
sir; le sieur Doînc l'aisné, sous celuy du Bontemps; les sieurs de 
MoLLiEBjTissu^, Vincent ^, Itier% Couprain*^, Garnier, Mar- 
tin, BeauchampS' et Donc le cadet ^ sous les habits du Jeu et 

' Marchands et fournisseurs à la mode. 

2 Célèbre chanteur, qui figurait souvent dans les ballets du roi. Il en est trè£- 
fréquemmenl question dans Loret (I. IX, 27; X, 32, 73, etc.). 

^ Tissu, comme Marlin père, Martin aîné, Martin cadet (on voit que c'était 
toute une famille), figure dans plusieurs ballets, par exemple dans le Ballet du 
Roij, s. 1. n. d. 

< Chanteur et Ihéorbiste célèbre. (Loret, IX, 27; XI, 198, etc.) 

^Itier ou Ytier était le gendre de Mollier, dont nous avons assez longuement 
parlé dans notre Histoire du Ballet de Cour. Il est plusieurs fois question de ce 
musicien et chanteur dans les lettres de M""" de Sévigné. 

'' La famille des Couperins s'est illustrée dans la musique pendant près de deux 
siècles. Les trois frères, Louis, François et Charles, nés en 1630, 31 et 32, se dis- 
tinguèrent particulièrement par leur talent sur l'orgue et le clavecin. Le premier 
était organiste de la chapelle du roi. 

' On connaît cet illustre danseur et chorégraphe , mort en 1695, qui prit une si 
grande part, non-seulement comme acteur, mais comme organisateur, dans les 
ballets du roi. II n'en est pour ainsi dire pas un où il n'ait ligure et dont il n'ait ré- 
glé la danse. 

' Les deux Donc sont des chanteurs qui reparaissent assez souvent dans les Récils 
des ballets de cour ; nous en avons vu un dans la Galanterie du temps. Donc, qui 
est écrit Don dans ce dernier ballet, et Dom dans la Muse royale (i l juin 1667 ), est 
très-probablement le même que Dun : presque tous les noms propres sont écrits 
au dix-septième siècle avec d'innombrables variantes de ce genre. Il y avait un 
Dun parmi les chanteurs les plus remarquables de l'Opéra, à son début. 



456 LES PLAISIRS TROLBI.ÉS. 

autres ses suivans, et en ce plaisant équipage, vont donner une séré- 
nade aux belles de leur quartier, et chantent. 

LE PLAisiB, à Pfiilis. 

En vain ay>je entrepris, dans ce déguisement, 
Sous rtiabit du Plaisir^ de vous cacher mes peines. 

LE BONTEMPS, à Diane. 

De ceUiy du Bonlempsje couvre icy mes gehenes , 
Mais, las! cotte contrainte augmente mon tourment. 

LE PLAisiB, au Buntemps. 
Tous deux infortunés, dieux, qu'avons-nous à faire? 

LE BONTEMPS, OU Plaisir. 
Soupirer et mourir, ayant le sort contraire . 

TOUS DEUX ENSEMBLE. 

Nous qui par nos chansons plaignons les maux d'autruy, 
Nous-mesmes par nos chants plaignons-nous aujourd'huy. 

LE PLAISIB. 

Non, non, feignons plutost, par quelqu'indifférence, 
De rompre les liens de la persévérance : 
Chantons cet air nouveau, qui fut fait, l'autre jour, 
Par un certain galant peu constant en amour. 

LE BONTEMPS. 

C'est Tunique moyen d'adoucir nos rebelles ; 
Commence, et soyons fiers, puisqu'elles sont cruelles. 

LE PLAISIB, à sa belle. 
CHANSON. 

Que l'on vivroit heureusement 
En vous aimant , 



LES PLAISIRS TROUBLES. 457 

. Si vous étiez moins inhunîaine ; 
Mais il vous faut un autre amant. 
Pour moy, je crains étrangement 
Tous les plaisirs qui donnent tant de peine. 

TOUS DEUX ENSEMBLE. 

Quoy donc ! languir incessamment 

Dans le tourment, 
Sur une espérance incertaine ! 
C'est nous traiter trop rudement , 
Et nous quittons facilement 
Tous les plaisirs qui donnent tant de peine. 

ENTRÉE I. 

A peine ont-ils commmencé ce divertissement qu'ils sont interrom- 
pus par quatre laquats, qui, naturellement peu compatibles avec la 
tranquillité de cette sorte de plaisirs, leur font une querelle, et, à coups 
de pelotes de neige, les contraignent de prendre la fuite, bienheureux 
d'en estre quittes à si bon marché. 

Les sieurs raynal, du pron, la marbe et dejan, représentant 

les LAQUAIS. 

Nostre corps n'est point arresté, 

Il est toujours en exercice ; 

Celles à qui nous rendons service 

Ayment noslre légèreté. 
Nous ne nous battons plus avec de noirs desseins 

Et nous avons ce privilège , 
Sans allumer du bois de nous chauffer les mains, 

Et trouver du feu dans la neige. 

ENTRÉE II. 

Mais pendant que ces quatre fripons se réjouissent entre eux 
d'avoir ainsi troublé le plaisir des autres, ils sont payés de la mesme 
monnoye par 



4i8 LES PLAISIHS TROUBLES. 

ENTRÉK II. 

Leur MAisTRE, qui, outré de colère de se voir ainsi abandonné de 
ses valets, leur apprend, par une harangue au genre démonstratif, 
de se rendre désormais un pou plus assidus Json service. 

Le sieur reauchamp, représentant te maistre. 

Mon train est assez leste, 
Kt je suis aujourd'huy 
Sans chagrin , sans ennuy; 
J ay du plaisir de reste. 
XmH fortune me rit 
Kt chacun me chérit, 
.le vis dans ropulence ; 
Mais après le Rallet , 
Adieu la différence 
Du maistre et du valet ! 

ENTm*:E m. 

Quatre écoliers, au retour de Técole , croyant estre dans un lieu 
fort éloigné de la portée des yeux et des soins de leur pédant, se met- 
tent à jouer, au lieu d'employer le temps à l'étude. 

Ijes sieurs bonart, brouart, chai dron et varin, représentant 
les écoliers. 

Nous ne devons pas estimer 
La science pédante, incertaine et frivole ; 
Bientost nous apprendrons ce que c'est que d'aimer : 
Les ruelles des lits nous serviront d'école. 

ENTRÉE IV. 

Ils ne quitteroient pas sitost cette occupation , sans la surprise de 
leur PÉDANT, dont la mine leur glace le cœur, et change ce moment 
de Joyeen pleurs, et eu la douleur qui a accoustumé de suivre ce plai- 
sant libertinage. 



LES PLAISIRS TROUBLÉS. 459 



Le sieur d'olivet, représentant /e pédant. 

Si je viens rudement condamner vos désirs , 

Cette mauvaise humeur ne vous doit pas surprendre : 

Il est bien naturel de troubler les plaisirs , 

Alors que l'on n'est plus eu état de les prendre. 

ENTRÉE V. 

Trois SERVANTES se réjouissent d'avoir ferré la mule ', et faisant 
ensemble leur mardi gras, s'entretiennent des moyens d'augmenter les 
profits d'un si doux mélier. 

Les sieurs février, la pierre et sibert , représentant des ser- 
vantes. 

Nous concertons icy notre rolet 
Pour tondre une maîtresse avare et ridicule, 
Et nous ferrons souvent la mule 
En gardant le mulet. 

ENTRÉE VI. 

Elles en sont encore à la première santé , lorsqu'elles aperçoitent 
une vieille dagorne % leur maistresse, qui, avertie de ce beau com- 
merce par les espions et les sçavantes de la Halle, leur demande 
compte, et leur fait rendre ce qu'elles pensoient avoir si bien et si 
dignement gagné. 

Le sieur de lorge, représentant la vieille. 

Chez moy leurs comptes sont menteurs; 

Pour bien ferrer la mule elles sont trop sçavantes. 

' Ferrer la mule, c'est, comme on dirait aujourd'iiui, faire danser Panse du 
panier. Voir, dans la Fille de Paris en vers burlesques, par Berthod, le cliapitre 
intitulé : La Servante qui ferre la mule. 

' « Terme populaire et injurieux, qu'on dit à une femme vieille, laide et de mau- 
vaise iiumeur, ce qui vient d'un vieux mot lorrain qui signifie une couenne de 
lard, à cause que les vieilles ont d'ordinaire la peau fort vilaine. » {Dictionnaire 
de Furetière.) 



480. LES PLAISIRS TROUBLÉS. 

Du vol que me font mes servantes 
Je me ferois des serviteurs. 

ENTRÉE VU. 

Trois GALANS et trois coqiettes, croyant s'estre heureusement 
dérobés aux yeux et à la persécution de leurs observateurs, et s'estre 
surnsammeut précautionnés contre h's soins des ennemis de leur fé- 
licité, goustent paisiblement les douceurs de leur amoureuse intelli- 
gence. 

MM. d'iieubeux, la valée, LE FÈVRE, BONCOUR, et les sieurs 
iiO'cÉ «/ THOUBY, représentant tes g al kjis et coquettes. 

Nous avons, pour raisons secrctles, 
Grand crédit parmy les coquettes , 
Kt l'art de nous y maintenir. 
Que si quelque beauté, lasse d'estre sévère, 
A dessein de la devenir. 
Qu'elle nous laisse faire. 

Pour M. d'heureux, représentant «ne coquette. 

Afin de paroistre coquette , 
Les rides sur le front, et les cheveux tout gris , 
Je radoucis mes yeux et fais mille souris ; 
Mais si quelque galant à me parler s'arreste, 

Tout aussitost je m'apperroy 
(S'il me dit des douceurs) que ce n'est pas pour moy. 

Pour le sieur de mollier, représentant un galant. 

Chanter, galantiser, sont les beaux arts que j'aime ; 
Tous deux à mon génie ont beaucoup de rapport : 
Quand par mon chant j'exprime un amoureux transport, 
Je sens ce que j'exprimp, et parle pour moy-mesme. 

Les dames quelquefois prennent de mes leçons , 
Par des accens flattés je scais toucher leur a me , 
Je pousse des soupirs dont j'entretiens leur flamme, 
Et souvent mes discours ne sont pas de chansons*. 

' Ne sont pas de vains propos, sans effet, sans résultat. Les maîtres à chanter 



LES PLAISIRS TROUBLES. 461 

Belles, donnez-moy donc vostre aimable pratique : 
Vous connoisirez bientost que, chantant ou parlant, 
Je sçais traiter l'Amour ainsi que la musique, 
D'un air assez galant. 

Ces AMANS commencent à peine à jouir doucement de leur bonne 
fortune, que trois vieux maris jaloux, pressés de leur inquiétude na- 
turelle, et conduits par la méfiance ordinaire aux gens de leur âge, 
les contraignent de se séparer, et d'éviter par la fuite la mauvaise hu- 
meur de ces insupportables trouble-festes. 

Les sieurs beauchamp, donc le cadet et chandoube, représen- 
tant les vieux mabis jaloux. 

Il n'est point de tourment plus rude 

Que la jalouse inquiétude 

Que nous aimons à conserver : 

Tout nous nuit, nous trouble et nous gesne , 

Et nous cherchons avecque peine 

Ce que nous craignons de trouver. 

ENTRÉE YIII. 

Le BASSA DE NATOLiE , sc réjouissant avec ses femmes d'avoir été 
nommé bassa d'Egypte, est épouvanté de voir arriver un aga, suivy de 
quatre jANissAiBEsetdequatre eunuques noirs el muets, qui vient, de 
la part du Grand Seigneur, luy demander sa teste, le bruit de son crédit 
et de ses excessives richesses ayant obligé SaHautessede prendre cette 
résolution : ce qui convertit en pleurs et en désespoirs la joye que ses 
femmes avaient de le voir élevé à cette nouvelle dignité '. 

Pour M. LE MABQUis DE SEGUIEB, représentant le bassa. 

Mon esprit amoureux, qui pousse des soupirs, 
Ne murmureroit pas contre les destinées 
Qui, dans la fleur de mes années , 

ont sarilé durant tout le dix-septième siècle, et même plus lonslemps encore, 
cette réputation de séducteurs dont Mollier se vante ici pour son compte. (Voir 
Dancouri, Clilé des coquettes, sc. 7 ; Fuselier, Morniis exilé, sc. 7, etc. ) 

' .illusion au fameux roman publié peu de temps auparavant par M"» de Sci- 
déry, sous le nom de son frère : Ibrahim, ou l'illustre Bassa (I64I, 'i vol. in-I2}. 
Dans ce roman, Ibratiim, bassa de Natolie, après avoir longtemps joui de la fa- 
veur du Grand Seigneur Soliman, est étranglé par son ordre, à la lin du 4« volume. 



46S LES PLAISIRS TROUBLÉS. 

Viennent pour retrancher mes jours et mes plaisirs; 

(a's six charmantes C\ thér«^es , 
Ces divines beautcz, d'un oliacun adorées , 
Me verroicnt constamment supporter ce malheur, 
Si l'on me permettoit, pour charmer ma tristesse, 
D'aller porter mon cœur à ma belle maistresse, 
Avant que de porter ma leste au Grand Seigneur. 

AU MESME. 

Mes amours ne sont point prophanes , 
Mon esprit par l'amour d'ennuis est accablé , 
Encore que je danse avccque nies sultanes ; 
Sans estre diverty je suis toujours troublé. 

On ne sçauroit troubler ma feste, 

Sans cesse je suis en langueur, 
Et j'appréhende peu que l'on m'oste la teste , 

Puisqu'Aminthe garde mon cœur. 

Vous ne pouvez, avec aucun effort, 

Faire mourir un auïantdéjà mort : 
Depuis longtemps la belle a mou ame ravie. 
Vos ordres contre moy ne sont pas inhumains ; 
Allez, illustre aga, luy demander ma vie : 
Elle est entre ses mains. 

Pour les sieurs de mollier, degan, saintihé, de lorge, i.\ 
MARRE et SAINT-ANDRÉ , femmes (lu bossa. 

A l'habit bien moins qu'à l'humeur. 
Sans doute on jugera ces dames étrangères : 
A constamment aimer et n'estre point légères 

Elles mettent le point d'honneur; 

Elles enragent d'estre veuves : 
En faut-il d'autres preuves ? 

Pour M. LE DUC DR GUISE , représentant un aga. 

Je porte partout la terreur, 
Elle est peinte sur mon visage ; 
Mais en effet, c'est une erreur 
D'en vouloir tirer avantage : 
Je sçais me faire craindre et me faire estimer, 
Mais j'ay peine à me faire aimer- 



LES PLAISIRS TROUBLÉS. 463 

Hélas ! que c'est mal à propos 
Que je vois qu'où me porte envie! 
Iris, j'ay perdu le repos , 
Sans plaisir je passe la vie , 
Si , vous touchant le cœur par ma tendre amitié, 
Je n'attire vostre pitié. 

Mais pourquoy me dois-je affliger? 
Mon mal n'est pas sans espérance : 
Mes soins sauront vous obliger 
Et bannir vostre indifférence ; 
Et lors, m'ayant fait craindre, et me sçachant aimé , 
Mon esprit en sera charmé. 

Pour MM. LES CHEVALIERS DK LA. MARTHE et DE FOURBIV, M. DE 

FERCOUR et le sieur raynal, représentant quatre janissaires. 

Ces janissaires sont galans , 
Pour le moins autant qu'ils sont braves , 
Et n'ont pas tant à cœur de paroistre vaillans , 
Belles, que d'estre vos esclaves. 

Pour MM. DE NOVION , LES CHEVALIERS DE HAUTE-FEUILLE et DE 

REQUissAN, et le sieur verbeg, représentant des eunuques noirs 
et muets. 

Quand l'on veut faire voir qu'on n'est pas dangereux, 
C'est lors que les maris s'alarment plus en France; 
Ils ne se lairont pas tromper par l'apparence : 
Qui le montre le moins est creu plus amoureux. 
"Vouloir vous déguiser c'est une raillerie : 
Sçachez qu'on est icy moins dupes qu'en Turquie. 

Pour M. DE ivoviON, représentant vn eunuque noir et muet. 

Sous ce masque trompeur je tasche à m'introduire, 
Asseurantles maris, pour leurs femmes séduire : 
D'un Noir incommodé l'on n'a pas de soupçons. 
.Te sçais me déguiser de toutes les façons, 
Je feins d'estre muet ; j'en fais mieux mon affaire ; 
Un amant est toujours heureux s'il se peut taire. 



464 LES PLAISIRS TROUBLÉS. 

X. LE CHEVALIER DE H\UTE-FEUILLE, représentant un EUNUQUE. 

Je ne suis pas ce qu'on me voit paroistre ; * 

Belles , en plus d'un lion je me suis fait cognoistre : 

Quelques-unes de vous ne m'ont pns trouvé laid. 

Je suis un rude trouhle-feste, 

Qui prends les hommes par la leste , 

Et les femmes par le collet. 

M. LB CHEVALIER DE KEQUissAN, représentant un eunuque noir. 

C^larice, gardez-vous de me faire une frasque, 
Je punis les maris bi7.arres et jaloux; 

Ht, pour nie faire aimer de vous, 

Je n'ay rien qu'à lever le masque. 



SKCONDi: PARTIE. 



RECIT. 

Quelques bocbceois, avertis du mariage d'une vieille avec un 
jeune adolescent, s'assemblent et leur font, le soir de leurs nopees, 
un charivary ', dont la douceur touche agréablement les oreilles des 
mariés et de leurs voisins, lorsque 

ENTUÉK I. 

Quatre filolix, moins touchés du plaisir de cette harmonie que 
du désir de profiter d'une si belle occasion , se saisissent de ceux qui 
la font, et par cette surprise vengent si bien les mariés de cette inter- 
ruption de leur aise, qu'ils ostent à ces railleurs jusqucs à la chemise. 



' Cel usnfîP de donner un charivari aux vieilles qui épousaient des Jeunes gens , 
et particulièrement aux veuves qui se remariaient, remontait fort haut. On en 
trouve la trace dans plusieurs romans, fabliaux et miniatures du moyen âge. Bas- 
sompierre raconte, dans ses Mtmolreu, que Gaston d'Orléans assista à un charivari 
donné par ses marmitons à un ofticier de la Cour qui s'était marié avec une veuve. 
Le compositeur du charivari des Plaisirs troublés était de Lorge le père, et il 
élait joué par vinj;t musiciens. 



LES PLAISIRS TROUBLES. 465 



MM. LES CHEVALIERS DE L4 MABTHE e? DE FOURBIN , M. DE FER- 

COUR et le sieîtr ^xy^AL, fUottx. 

Comment ! faire un cliarivary 

Pour éveiller ce beau mary ! 
Bourgeois, ce procédé est bien digne debiasme. 
Nous vous en payerons , et sans assassinat : 
Chacun de vous bientost sera mis en état 

D'aller coucher avec sa femme. 

Pour M. LE CHEVALiEB DE LA MARTHE, représentant un filou. 

Quoyqu'indiscret, je suis heureux 
Dedans les larcins amoureux ; 
Mais, pour me tirer de la presse, 
Fuyant les rigueurs de la loy, 
Je fais souvent que ma maistresse 
Entre en prison au lieu de moy. 

Pour M. LE CHEVALIER DE FOUBBiN, représentant un filou. 

Dans nostre métier le succez 

Ne dépend rien que de l'adresse; 

Chacun chez soy me donne accez. 
Tant l'on est abusé de ma feinte sagesse. 
Je vole impunément, et de tous les filoux 
Je suis le moins suspect, et le pire de tous. 

Pour TA. DEFERCOUR, représentant un filou. 

Je donne à tout sans me contraindre 
Et fais souvent de si bons coups 
Que je suis , entre les filoux , 
Un de ceux qu'on doit le plus craindre. 
Je vais de jour, je vais de nuit, 
Et quelquefois, de bonne prise , 
( Sans beaucoup d'éclat et sans bruit) 
J'oste, pour m'égayer, jusques à la chemise. 

OOSTEMP. DE MOI.IKKE. — U. ^^ ' 



469 LES PLAISIRS TROrBLF^S. 

ENTRF'E II. 

Mais pendant que ces voleurs, en partageant ce considérable bu- 
tin, se réjouissent d'une si heureuse rencontre, leur joye finit par 
l'épouvante que leur donne l'arrivée impréveue d'un prkvost et de 
quatre archers qui les surprennent, en sorte qu'à peine ont-ils le 
temps de favoriser leur fuite par leur résistanr'e contre les coups et 
la force de ces vaillans et dignes défenseurs de la seureté publique. 

Le sieur février, représentant un Prévost. 

Vous me consouniicz peu a peu , 
Trop chaste et sévère Diane; 
Comme prévost, je vous condamne 

A brusier de mesme feu. 
Si vostre cœur me le pardonne , 
Je puis vivre heureux désormais , 
Puisque l'on n'appelle jamais 
De la sentence que je donne. 

Les sieurs bbauchamp, delobge, dbgan et chandoube, repré- 
sentant des archers. 

Beautez, dont les traits sont si dou\, 

Si quelqu'un vous a, malgré vous , 

Enlevé chemises ou juppes , 
Vous vous pourrez venger en vous servant de nous : 
Si vous estes souvent les duppes des filoux , 

Les nioux sont souvent nos duppes. 

ENTRÉE m. 

Un des plus accrédités marchands merciers du Palais' se pré- 
sente à sa boutique et s'en va en ville porter à son ordinaire la mons- 
trueuse quantité de galans ', dont depuis quelque temps il a fait un si 
considérable débit. 

' De la galerie (la Palais de Jutice. 

^ Il s'agit des nœuds de rubans qu'on portait alors sur toutes les parties du cos- 
tume. 



LES PLAISIRS TROUBLÉS. 467 



Le sieur dolivet, représentant un ma.kcha.nd.' 

Ces Galans, dont la cour admire les parures, 
Ne prennent que chez moy toutes leurs garnitures. 
Des rubans d'or, d'argent, de couleur, des plus beaux : 
J'en ay sans vanité toujours les plus nouveaux. 
Des marchands du Palais j'ay le plus de pratique : 
J'ay l'honneur de servir le Roy et les Seigneurs , 
Je suis riche, et je vends un jour en ma boutique 
Plus que durant trois mois on n'en débite ailleurs. 

ENTRÉE IV. 

Ce grand faiseur de révérences à la moderne n'est pas presque 
sorty de chez luy, déjà tout plein de la joye et de l'espérance de 
trouver sa dupe, qu'il tombe dans une mortelle affliction par la dou- 
loureuse nouvelle que lui annoncent deux colporteurs, qui, pu- 
bliant et criant le dernier édit de la réformation des habits » , le 
contraignent de fermer boutique , ou du moins de se contenter dé- 
sormais d'un gain plus proportionné à son commerce et à la mé- 
diocrité de sa condition. 

Les sieurs donc et la marre, représentant les colporteurs. 

Belles aux yeux doux et brillans , 
Nous ne publions rien qui vous doive surprendre : 
Ce n'est que les rubans qu'on prétend vous défendre. 

Mais l'on vous permet les galans ^. 

Pour le sieur la. marre, représentant un colporteur. 

Je vis plus retenu que je ne le témoigne , 

Beau sexe, et je fais moins de bruit que de besoigne ; 

' Louis XIV, qui donnait personnellement l'exemple contagieux d'une magni- 
ficence sans égale, a publié jusqu'à seize édits contre le luxe. Celui dont il est ques- 
tion ici est sans nul doute la Déclaration sur les passernens d'or et d'argent, len 
-dorures des carrosses et calèches, et sur la parure des habits et vestemens, ren- 
due le 13 novembre 1656. (Isamberl, Recueil général des anciennes lois franc., 
t. XVII, p. 325.) 

' On comprend ce calembour, fondé sur le double sens qu'avait alors le mot 
galans. 

30. 



ità .LES PLAISIRS TROUBLÉS. 

De tous ceux du métier je suis le plus discret : 
J'abhorre égalemeut la montre et la fanfare , 
Et d'un bon colporteur la pièce la plus rare 
£st celle qu'il montre en secret. 



ENTRÉE V. 

Deux PAÎS4NS et deux païsannes pleinement satisfaits de l'abon» 
danee de l'année dernière, n'oublient rien de ce qui leur peut aider 
à gouster innoceiumeut le plaisir d'une copieuse récolte. 

Us sieurs beauchamp, raynal, anse et vagnac, représentant 
les PAÏSANS et paIsaRiNes. 

Quels bons astres ont cette année 

Richement couronnée! 
De tous costez nous avons eu des fruits t 
Le grenier, la cave et la grange 

Par un miracle étrange, 
Crèvent des biens que la terre a produits. 
Exempts des soins du mauvais temps 
Et de la frayeur de la guerre , 
Nous pouvons dormir bien contens 
Et labourer une autre terre. 

Pour le sieur anse, représentant un païsan. 

Cet adroit païsan s'employe 

A nous témoigner, parsajoye, 
Qu'une heureuse moisson a comblé son espoir; 
Mais il sçait de ses biens faire un si bel usage 

Qu'il n'en peut jamais tant avoir 

Qu'il n'en mérite davantage. 

ENTRÉE VI. 

Ces bonnes gens n'ont presque pas commencé de sentir la douceur 
de leur petite fortune , qu'ils voyeut leurjoye troublée par les nou- 
veaux malheurs dont les menace la terrible arrivée d'un maré- 
chal des logis et de quelques cavaliebs, venus là pour y faire le 



LES PLAISIRS TROUBLES. 469 

logement et l'étape de trois fois autant de gens de guerre qu'il 
en peut contenir dans le village et les maisons de ces malheu- 
reux. 

Les sieurs verbec, saint-fré, dupron, mongé et saint- andré, 
représentant un maréchal des logis et quatre cavaliers. 

Que ceux qui craignent quelque outrage 
Dans les lieux de nostre passage 
Perdent leur appréhension : 
Notre compagnie est discrette. 
Et partout elle ne souhaite 
Que de vivre à discrétion. 

ENTRÉE VIT. 

Quelques demoiselles du Marais 'Jouissant ensemble, avec leurs 
plus fidèles confidens, du fruit de la dernière journée, sont con- 
traintes de quitter cette plaisante société, par l'alarme et la ter- 
reur que leur donne l'importante recherche de deux commissaires 
accompagnés de leurs clercs , qui , pour faire cesser les plaintes du 
voisinage, se transportent dans cette honneste maison, qu'ils 
trouvent abandonnée au bruit de leur venue; et après en avoir 
dressé procès verbal , pour toujours à toutes fins garnir la main de 
Justice , s'emparent soigneusement de tout ce qui s'y rencontre de 
plus précieux et de plus facile transport, sauf à le rendre, s'il y 
échet. 

Les sieurs petigny, février, donc le cadet, et chandoure, 
représentant les commissaires et leurs clercs. 

Le soin du bien public fort souvent nous envoyé 
En des lieux où toujours nous sommes mal receus; 
11 nous fait mettre l'ordre oh l'on n'en cognoist plus, 
Et porter la douleur où l'on cherche la joye. 

' On voit assez par ce qui suit quelles sont ces demoiselles. Le Marais en était 
rempli , et les mots : une demoiselle ou une dame du Marais étaient passés en 
dicton pour : une courtisane. Marais, s'écrie une chanson de 1648, en contre-vérités. 

Séjour de l'innocence, 

Sur le reste de Paris 

Tu remportes le prU... 

Toutes les femmes sont prudes, etc. 

( Recueil Maurepas, XXII, 81. ) 



470 LES PLAISIRS TROUBLÉS. 

ENTRI^E VIII. 

Atabalipa, roy du Pérou, se réjouissant d'c>tre parveuu à l'em- 
pire après la mort de son frère >, u'a pas eucorc achevé les céré- 
monies ac son couronnement , qu'il est surpris de la descente des 
Espagnols sur ses terres, dont il apprend la nouvelle par trois 
ESPIONS détachés de Tarmée, qui, pour mieux connoistre le pays 
et l'état de sa cour, y paroissent comme amis , et se meslent agréa- 
blement dans son divertissement, sans autre démonstration que celle 
de la joye qu'ils ont de se voir dans un pays et parmy des gens si 
dignes de la conqueste de leur maislre et do leur souverain. 

M LE DUC DE GUISE, Atabalipa. im. lks chevaliers de la 

MARTHE et DE K0URBIN,M. DE FFRCOril et le sil'Xir \\K\yKh. 

Indiens Les sieurs mollier, de loroe, degan et la marrk. 
Indiennes. Les sieurs beauchamp . hoiivet. et de luroe. 
Espagnols. 

Pour M. LE Dl'C DR GUISE représentant ataualIPA. 

.1 .t\ Ijk'H couru dejour, j'ay bien lùil»- «le nnicl, 
Jeune, galant, adroit, plein de magniiieence , 
Les belles à i'envy brigiioient ma cognoissance, 
Ainsi j'ay beaucoup fait de fracas et de bruit. 
Conmie Roy du Pérou j'étais partout le IMaistre; 
INIais , quand elles taschoient de me faire paroistre 
Que rien ne leur plaisoit que mon seul entrelien, 
Que sans nul intérest l'on me faisoit caresse, 
Qu'on aimoit ma personne et non pas ma richesse , 
" C'est lors qu'on me faisoit passer pour Indien. 

L'intérest seulement tient leurs beaux yeux charmés. 
Blondins, défaites-vous d'une erreur .«ans seconde : 
Vous estes plus que moy des gens de l'autre monde , 
Si, pour estre bien faits, vous croyez d'estre aimés. 
Me voyant trop instruit de leur façon de faire. 
Les dames m'ont blasmé d'avoir l'humeur légère, 

' 11 s'agit Ici d'Atahualpa et d« son frère Huascar, dont les liisloriens de la con- 
quête du Nouveau Monde par les Espagnols, (iarcilaso de la Vega et bien d'autres, 
avaient popularisé les aventures. Atabaiipa figurait dans la première entrée du 
Grand bal de la douairière de Bilkbahautt, en 1626. 



LES PLAISIRS TROUBLES. 471 

Quand j'ay cru qu'il falloit prévenir leur dessein, 
Dès que pour nous quitter elles nous fout querelle, 
Et que, pour rabaisser leur fierté naturelle, 
Il valoit beaucoup mieux les gagner de la main 

En pleine liberté, |)Our vivre doucement, 
J'ay longtemps pratiqué cet advis salutaire; 
Mais l'on n'est pâs toujours en état de le l'aire, 
Si le cruel destin en ordonne autrement. 
L'Amour a de commun avecque la Fortune 
Qu'enfin également l'un et l'autre importune. 
Qu'ils n'accordent jamais les biens qu'ils ont offerts, 
Qu'ils font voir les plaisirs et donnent de la peine. 
Et que, flattant l'esprit d'une espérance vaine, 
Ils poussent bien souvent du trosne dans les fers '. 

Pour M. LE CHEVALIER DE LA MARTHE, représentons wn indien. 

Comme je n'ay point de richesse 

Que celle que l'on voit sur moy, 
Je mets depuis longtemps mes soins et mon adresse 

A trouver quelque bon employ : 
Aussi, quelque inconstant que l'on m'ait veu paroistre, 
Je sçauray m'arrester et faire moins le fou , 

Si je puis devenir le maistre 

De quelque dame du Pérou. 

Pour M. LE CHEVALIER DE FOURBiN, représentant un indien. 

L'3 Prince merveilleux à qui je fais ma cour 
Rend, en souffrant mes soins , ma gloire peu commune : 
J'ay lieu de me louer beaucoup de ma fortune; 
Il ne tiendra qu'à vous, Cloris, que quelque jour. 
Je n'en die autant de l'Amour. 

Pour yi. d'e FERCOURT, représentant un indien. 

Beautez, que vos rigueurs cèdent à mon adresse ; 
J'ay trouvé le secret de triompher de vous ; 
C'est peu d'estre dispos , si l'or et la richesse 
N'éblouissent vos yeux pour les rendre plus doux. 

' Double allusion aux galanteries du duc Je Guise, et à sa oremiète expédition 
de Naples,où la Fortune le poussa >< du trône dms les fers ». 



471 LES PLAISIRS TROUBLÉS. 

Pour les sieurs ds mollier, de lorge, la marre et degan, re- 
présentant des rNDiENNEs. 

Il n'est rien de plus doux que d'estro en quelque chose 
Utile au pQSse*temps d'un Prince si charmant : 
Quoy qu'on fasse pourluy, dans le mcsme moment, 
On a toujours sa part des plaisirs qu'on liiy cause. 

^'ous quittons pour ce Prince un opulent séjour, 
h'ous aimons son mérite et non pas sa couronne : 
De tant que nous étions esclaves de l'Amour, 
Nous quatre avons suivy sa charmante Personne, 
Et le ra issement et l'honneur de le voir 
Sont les plus grands trésors que nous puissions avoir. 

Les sieurs beauchamp, dolivet et de LoncE, représentant 

trois ESPAGNOLS. 

Par nos ruses les plus grands hommes 
Doivent craindre d'estre accablés , 
VA dans tous les lieux où nous sommes 
Les Plaisirs sont toujours troublés. 



FIN. 



LE BALLET 

DE LA LOTERIE. 



1658. 



NOTICR 



LE BALLET DE LA LOTERIE. 



Le llallet de la loterie semble ne pas avoir été représenté à la cour, puis- 
qu'il n'a point paru chez Ballard , privilégié pour la publication des ballets 
de rour; mais il l'a été eu haut lieu et par des acteurs du premier rang , 
car on y trouve un récit chanté par Mousieur. La dignité de Monsieur ne 
lui eut pas permis de figurer dans un spectacle donné par un simple parti- 
culier; mais rien ne l'empêchait de le faire chez son oncle Gaston d'Orléans, 
où la physionomie de ce ballet, rempli de plaisanteries équivoques et licen- 
cieuses , nous porte à croire qu'il a été donné. 

La représentation de ce divertissement eut lieu avant le carnaval de 1658, 
ou du moins avant qu'il eût pris fin : on le voit, à la dernière page, par un 
des vers du Grand Bail et. \\ y a, d'ailleurs, un autre moyen d'en déterminera 
peu près exactement la date. En effet, la suppression de la loterie, qui forme 
son vrai sujet et sa conclusion, est annoncée par Loret dans sa lettre du 
"19 janvier 1658, et c'est assurément au lendemain de cette mesure, révo- 
quée si vite, (pie fut dansé ce ballet, tout d'actualité, et qui porte les 
traces d'une rapide improvisation. 

Mais, en dehors de ces inductions, il nous a été impossible de trouver un 
renseignement précis et positif. La Gazette de 1 658 ne rend compte que du 
ballet d'Âlcidiafie , et d'un autre dont elle ne donne pas le titre , qui fut 
dansé devant le roi en l'hôlei du maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Pa- 
ris, le premier dimanche de carême, 10 mars. Celte date nous paraît trop 
éloignée de la su])pression de la loterie pour qu'elle puisse se rap|>orter 
à notre ballet. Du reste, le court récit de la Gazette ne renferme aucun détail 
caractéristique propre à éclairer la question , et Loret , dans sa relation 
du 19 mars, dit ([ue ce dernier divertissement était intitulé la Boutade. 

La loterie avait été introduite en France dans le cours de l'année 1644, par 
lesieurdeChuyes. Plusieurs causes s'opposèrent dans l'origine à son succès, et 
faillirent la tuer au berceau. D'abord les associés de Chiiyes, et spécialement 
le puriste Vaugelas, qui avait une part prépondérante dans l'entreprise, vou- 
lurent qu'elle se présentât sous le nom de blanque, décrié en France depuis 
longtemps , eu s'opposant avec opiniâtreté à ce qu'elle prit la dénomination 
nouvelle de loterie, empruntée à l'italien. La mort inopinée de Vaugelas et 
un voyage trop subit aux Indes du sicMiide Chuyes, sans parler ilu blocus de 
Paris et des troubles de la Fronde, allaient l'achever définitivement, si l'on 



<7ft NOTICE 

n'en etU Iranspoité h- privilège aux sieurs Carton et lioiilanger. L«> pirmitT 
soin (le ceux-ci fut cli- donner à l'entreprise le nom <|uVlle a toujours ganif 
depuis. CjC nom fit rapidement fortune « et plut si fort à un eharun , dit Sau- 
vai, qui a écrit l'histoire de son étal)liss4>nient, qu'il [assu en un moment 
pour un terme de la bonne man|ue : le peuple, la cour et les dames le natu- 
ralisèrent à sa naissance », et on créa même le terme de lottlers (on écrivait 
alors totlerle) à l'adresse de ceux qui témoignèimt le plus d'ardeur pour 
cette invention et s'en occupèrent le plus activement. 

Carton et itoulauger s'installèrent dans une maison garnie, située au bout 
delà rue Béthisy, qui s'appelait l'Hôtel d'Anjou, et ils firent une exposi- 
tion de leurs principaux loLs , sans parler de vingt-trois maisons d'importance 
diverse qui complétaient la liste. Dès le 10 novembre i(i57, Loret, qui fut 
toujours grand partisan de la loterie, commedu jeu, annonce cette entreprise 
avec une complaisance voisine de l'enthousiasme. Mais tout le monde ne 
croyait )>as, comme lui, à l'honnêteté des entrepreneurs, et la Muse royale 
allait même, dans sa lettre du 17 janvier Hi'>H, justpi'à prononcer à ce propos 
le mot de /Uoutrrie. Ues six corps de marchands prirent l'alarme, et firent 
une opposition si active à ce qu'ils reganlaient comme un attentat à leurs 
privilèges (pi'il fallut rendre tout l'argent re<;u. 

Carton et son associé ol>tinn>nt d'autres lettres du roi dans le cours de la 
même année 1668. Le 11 mai, e*est-à-<lire quelques mois à |teine après la 
première suppression, Loret annonce derechef ror«;anisa(ion de cette nou- 
velle fflanijUf, où les lots seront com|)o.sès cette fuis d'écus comptants '. 
Mais cette seconde tentative ne fut |>as plus heureuse que la précédente, et 
vint échouer au dernier moment conti-e une autre prohibition. On voit quelle 
difficulté la loterie éprouvait à s'établir, malgré les efforts et les combiuaisons ' 
de ses introducteurs, malgré la curiosité et l'intérêt qu'elle excitait dans le 
public. 

Vers la même époque , c*est-à-<lire successivement en IG53, en 1667 et en 
1660, Laurent Tonti tentait vainement de faire réussir trois projets succes- 
sifs de tontines, dont la seconde surtout n'était autre chose qu'une espèce 
de hlanque. 

Enfin il était réservé au sieur Boulanger de mener à terme une entreprise si 
longtemps ballottée et coml>attue. Il organisa une Blancpie royale d'une com- 
binaison ingénieuse, mais tellement compliquée qu'il faudrait bien des 
pages pour la faire clairement comprendre. Elle avait son siège dans la rue 
Bertin-l'oirée,et elle fut tirée, après de nombreuses i-eniiscs. Ie8 janvier l(i59, 
«dans la salle d'un grand logis de la rue Saint-Martin, où pend pour ensei- 
gne Notre-Dame de Paix, en présence de M. le lieutenant civil, de M. te 
procureur du roi , de leur greffier, etc. » 



' Je (rnave dans an volome de la Bibliothèque viazarine , qai rnotirnt diverse* 
pièces cari en ses r 296, A', io-fol.}, le prospectus d'une Nouvelle banque établie en fa- 
veur des hôpitaux généraux de France, ouverte le 9 mai 1658 : le privilège est ac- 
cordé au sieur Pépin. I.a date concorde avec celle qu'indique Loret, et il est probable 
que r'evt la même entreprise. Ce Pépin n'était-il qu'un prête-nom de Carton et 
Boulanger? 



. SUR LE BALLET DE LA LOTERIE. 477 

Dès lors, ce fut une affaire de vogue et de passion. Les loteries particulières 
se répandirent partout. Vers 1658, c'est-à-dire à la date de notre ballet, le 
roi introduisit à la cour l'usage des loteries gratuites , moyen délicat, galant 
et nouveau de faire des présents aux dames, en y joignant le plaisir de la sur- 
prise et de l'imprévu. En fait de loteries gratuites, l'une des plus célèbres et 
des plus splendides fut celle du cardinal Mazarin (avril 1G58), dont les trois 
cents billets, représentant une valeur déplus de cent mille écus , étaient 
tous bons, et qui fit si grand bruit à la cour et à la ville, bien oue les 
ennemis du cardinal n'eussent pas manqué d'expliquer cette générosité 
inaccoutumée par des considérations qui lui enlevaient beaucoup de son dé- 
sintéressemept apparent ' . La reine mère , le duc d'Anjou , les princesses 
suivirent cet exemple. « Madame laprocureuse générale » en organisa chez 
elle de très-brillantes ; elle fut imitée par toutes les femmes des gens d'af- 
faires. Les loteries particulières devinrent une mode, une fureur, le diver- 
tissement obligé de toutes les sociétés et de tous les salons , un appendice 
habituel des noces , des soirées, des festins, des bals et ballets. lien est àchaque 
instant question dans les chroniques du temps, dans l'Histoire amoureuse des 
Gaules ^ comme dans les Mémoires de Grammoiit 3 , et dans les Mé- 
moires de M"^ de Montpensier comme dans les Lettres de M'"* de Sévi- 
gné 4. L'année même de notre ballet , Loret a grand soin de faire part 
à ses lecteurs de son heureux gain dans la loterie de M"^ La Barre , la 
chanteuse , et il ajoute que , depuis la défense de celle de Carton et Bou- 
langer, on en a vu plus de quatre cents, dont il énumère les principales 
(Lettre du 2 février 1G58). On arrangea des loteries de dévotion et de cha- 
rité, en faveur des esclaves d'Alger, des églises, des couvents, en faveur 
même de tel prélat pauvre , pour le fournir d'un équipage convenable. On 
alla jusqu'à faire une blanque des instruments de la Passion , comme on 
avait essayé d'en faire une avec les tulipes d'un fleuriste célèbre. Quelque- 
fois on intervertissait l'ordre ordinaire, et les billets marqués, au lieu de 
porter l'indication d'un gain, portaient celle d'une redevance due par celui à 
qui ils tombaient en partage. On imagina de se traiter par loteries. Le duc de 
Mazarin distribuait les emplois à ses domestiques par la même voie. 

Les loteries furent aussi métamorphosées en jeux d'esprit, à la façon de 
celles que M"*" de Scudéry, à la fois inspiratrice et copiste des modes de son 
temps , a introduites au quatrième tome de sa Clélie, et il faut lire dans 
Sauvai les détails de ces amusements où l'on se mariait par la voie du sort 
pour un après-midi , où l'on tirait une épigramme , un madrigal , un sonnet 
à improviser, un rôle à soutenir, une pénitence à faire , où l'on gagnait des 
lots satiriques ou plaisants, etc. Les intrigues de toutes sortes, les ruses et les 
tricheries se mettaient souvent de la partie, bien entendu ; elles allaient quel- 
quefois jusqu'au scandale et ne contribuèrent pas peu au discrédit final d'un 



' Loret, L. IX, p. 59C0; T.. de Laborde, le Palais Mazarin. 

» Kdif. Delahays, t. I, p. 25. 

3 Édit. Paulin, rb. IV, p. 50. 

* Édit. Monmerqué et Ad. Régnier, in-S", VII, 141. 



478 NOTICE SUR LE BALLET DE LA LOTERIK. 

iiMgr qui avait jrté de si fortes racines dans les mœiii-s de la M^rondo moitié 
du (li.\-sepliènie siè<-le '. 

La loterie roiimissnit un thème facile et tout pr«^t à la verve des poètes 
et des l)eaux esprits. Le théàtr«»,le roman, l'nllégorie, la chanson s'en em- 
parèrent avidement, et Ch. Soix'l, comme M''"' de Scudéry ; Vise et Dancoiirt, 
comme l'abbé Bordelon ; le i>cn; Lemoine, comme les llomères du Pont Neuf 
et les chantres de tous les carrefours, brodèrent k l'envi sur ce fond léger 
toutes sortes d'araljesfpies plus ou moins ingénieuses et épigrammati(|ues '. 

Ce sujet pe pouvait t>chap|)er non plus au luillet , qui ne laissait aucune cir- 
constance, aucune mo<le sans en tirer i>arti. Celui que nous reproduisons, 
d'ailleurs platement rimé et plein d'écpiivocpies grossières, contient (picl(|ues 
rcDScignemenIs curieux, et, en même temps qu'il constate la grande folie du 
jour, il la met en scène d'une manière tidèle et vivante. Nous conipléterons 
dans nos noirs les indications succinclrs auxquelles nous avons d\\ n<ms boi - 
ner dans cette notice. 

Le Salirl de la Loterie a été publié à Paris, chez .Mathieu Columlx I . 
1GS8, in-i" ^. Il est rare : Lu Vailière n'en a |>as en connair.sance. 

* Outre S«u»«l, on peut ï.nr M m^rr aii.r <'/i<i«i/<i /•Jy.tr.i, de Hordelim (1694) ; le* 
Intrigues ite la Loterie, de vi»i, )■ Loterie de Daoroart [1697). 

* Nuu« atoD( eitrait , eo le« conpléunt (ur quelque* points, la plupart de* ren- 
teigneineatf de cette uolice, de VUittoire dei tantinet, loteries, et Blnnqve royale, par 
SanTa\ (^Àntlquit. de Paris, \. III, p. 68 et aul*.;; La Disterlation du V. Méneitrier 
(1700, petit Id-12), en debort de ta partie théologique, ne «' occupe guère que des 
loterie* de l'antiquité, et de celle qui eut lien i Lyon en 1599, dans l'intérêt de l'Hô- 
pital de la Char!lé. 

* C« Mathieu Coloiabel a imprimé qaelque* antres ballets , entre autres celui 
de« 1 Uousquetcires du Aoy, reprtsfiant le Carnaval mort et ressuscité par Bacelm 

en 1686. 



LE BALLET 

DE LA LOTERIE. 

PREMIER RÉCIT, 
Chanté par la lotebie. 

Je suis une Divinité 
Qui, jusques à présent, n'avoit été connue '. 

Ma grande libéralité 
Vous donnera sujet de bénir ma venue. 

La Fortune me suit; adressez-lui vos vœux : 
Voicy l'occasion de la prendre aux cheveux. 

Ce n'est point une invention , 
Pour tirer votre argent par une tromperie : 

Mes trésors sont sans fiction 
Et vous révérerez le nom de Loterie. 

La Fortune me suit ; adressez luy vos vœux : 
Voicy l'occasion de la prendre aux cheveux. 

ENTRÉE L 

Le MAiSTBE DE LA LOTERIE, Une baguette à la main, qui fait 
tirer un rideau^ derrière leqxiel se voient les ustensilies, bagues 
et joyaux de la Loterie *. 

' Nous avons dit, clans notre notice, que c'était la première fois que la loterie 
parvenait, ou du moins semblait devoir parvenir à se constituer en France, puis- 
que la tentative du sieur de Cliuyes et de Vaugelas en 1644, et cellfs de Lau- 
rent Tonli , avaient également éclioué. 

5 Ce maistre est Carton, ou Boulanger. Les principaux ustensiles de la lotrrie 
consistaient en « quatre bibliotlièques, force emmpublemens , tentures de tapis- 
series, argenterie, draps, tapis, brocards d'or et d'argent, dentelles, points de 
Gènes, de Venise, d'Oreillac, et une infinité d'autres choses rares et exquises, une 
quantité d'agates , de rubis, d'émeraudes, de perles, de diamants, de médailles 
d'or et d'argent, de grand et de moyen bronze, des tableaux de Léonard de Vinci, 
et du Tilien, du Poussin », etc. (Sauvai). Il semble, d'après ce l)allet, que Carton et 
Boulanger ne craignaient pas d'abaisser la dignité de leur rôle, en énumérantou 



480 LE BALLET 

Pour te M.viSTHE de la loterie, aux Dames. 

Venez tous à l'Hôtel d'Anjou ' 
Tirer les billets de la Blanque, 
Et, si la Fortune vous manque, 
Belles, consolez- vous : Je vous garde un bijou. 

ENTRÎ-E IF. 
ZiHu; SUISSES, préposés pour ia garde de In Loterie. 

Pour le premier suissb, aux Dames. 

Nous gardons le trésor, de peur qu'un ne l'emporte : 
Les Glous en ce lieu paroissent bien ardens. 
C'est un triste métier, belles , d'estre à la porte 
Et de n'entrer jamais dedans. 

Pour le second suisse. 

Que je sois dedans ou dehors , 

Ce n'est pas ce qui me tourmente ; 

Je ne songe qu'à la descente 

D'un verre de vin dans mon corps. 
Mon écu * s'en iroit dedans la Loterie , 
Si j'y voyois du vin au lieu d'argenterie. 

ENTRÉE m. 

Cinq BOÉMiESNES, qui, SOUS prétexte de porter un écu à la 
Loterie y pour avoir un billet, ont dessein de dérober quelque 

en montrant ces richesses à la foule avec une bagaetle, comme les démonsiraleu r 
de nos spectacles forains. 
■ Noas avons déjà dit que c'était simplement une grande maison garnie. 

> Avec un seul écu l'on peut 

Galgner, sans payer lots ni vente, 
Plus de trois mil livres de rente. 

(Ix)aET. lOnov. tesT. V. aussi Mcsc rot., SJanvler lets.) 

« Ceux qui désirent y tirer donnent un écu pour chacun billet, » dit Sauvai, 
au moment où il vient de parler de cette loterie de 1658 (t. III, p. 63;. Du reste, 
la dissertation de Sauvai est écrite avec si peu d'ordre et de netteté qu'il est sou- 
vent diflicile de démêler au juste à quelle loterie se rapportent les renseigne- 
ments qu'il donne. 



DE LA LOTERIE. 481 

chose; et dejalt la plus petite s'avance vers la table de la Lo- 
terie, dérobe deux rubijs ' et se remet en la danse avec les 
autres. 

Pour la PETITE BOÉMTENNE. 

Je me dérobe de la danse 
Pour achever nostre dessein; 
Sans interrompre la cadence 
Les rubys sont dedans mon sein : 
Jugez, par ce coup de maistresse, 
Si, pour voler les cœurs , je mauquerois d'adresse. 

Pour les BOÉMIENNES. 

Nous trompons les trompeurs, et, par nostre industrie, 
Nous tirons sans billets des rubys de grand prix : 
Chacun fait comme nous, tout n'est que volerie; 
Ceux qui volent le mieux sont les plus beaux esprits. 

Sur la fln de la danse des Boémiennes les deux Suisses entrent, 
qui prennent les Boémiennes et les mènent dans la loterie ^ pour les 
fouiller. 

Pour les deux suisses. 

Qui croiroit que cette jeunesse, 

Fust si subtile larronesse? 

Fouillons partout dans leurs habits : 

Il y faut trouver les rubys. 

Dépouillons jusqu'à la chemise : 

Pour nous tout est de bonne prise. 
Nous pourrions vous traiter avec plus de rigueur, 
Belles, puisque vos yeux nous ont volé le cœur. 



• Les bijoux et pierres précieuses composaient le fonds ordinaire des loteries; 
on le voit dans tous les récits du temps. Le gain de Loret dans la loterie de 
Mlle La Barre consistait en un saphir et une améthiste {Muse historiq,, 28 avr. 
1658). 

' On voit que le mot se prenait aussi pour désigner l'endroit où l'on lirait la 
loterie. 

CONTEIWP. DE MOLIÈRE. — II. 31 



443 LE KALLET 

ENTRÉE IV. 

!fn PACK qui vient à la loterie pour avoir un bilH. 

Pour le PAGE, aux Dames. 

Je viens risquer fortune avec deux écus blancs; 

J'aurois plus de billets si j'avois davantage. , 

Si je pouvois tirer le Lot de cent mil francs ' 

Je pourrois dire alors que je suis hors de pa<;ev 

Belles, si mon bonheur attiroit ce ha/Âirt, 

il ne tiendroit qu'à vous d'en avoir vostre pari. 

ENTRÉE \ . 

Deux GALANS et leurs MAISTRESSES, qui JunI socittt /xmr liit'r (ks 

billets à la Ijoterie. 

tour la première dame* 

I^ lot du beau collier me donne de l'envie : 
J'avoue, si je l'ay, que j'en seray ravie; 
Il n'en faut point douter, suffit que je le veux : 
I^ Fortune jamais ne résiste à mes vœux. 

Pour F autre dame. 

Tout me plaist dans la Loterie : 
Cest le grand magazin de la galanterie. 
Perles et diamans, dentelles, tout m'y rit; 
Surtout, j'en veux au point d'esprit. 

Pour le premier T'ALAno. 

Par l'amitié qui nous assemble 
Mous mettons en commun ce qui viendra du sort : 
J'attens un bel effet , étant ainsi d'accord 

De mettre nos pièces ensemble. 

■ Il s'agit saïudouleiiu grand logis ûk trente six mille écus, le plu.> considé 
rable des vingt-trois qui formaient autant de lots. 

^On connait le sens de celte locution proverbiale, qui forme ici un jeu de mots 
dans la bouche du page; être hon de page., c'était être affranchi, émaïuipé. On 
appelait aussi à la cour, le hors de page, la récompense donnée aux paries du roi 
<(ui sorlaient de service. 



DE LA LOTERIR. 483 

Pour l'autre galand. 

Nous pourrions réussir beaucoup mieux que les autres. 
Nous sommes tous portés pournous joindre avec vous : 
Faisons société, belles, et donnez-nous 
Chacune vostre pièce, ou vous chargez des nostres. 

ENTRÉE VI. 

Deux SUIVANTES des devx Dames de la précédente entrée. 

Pour la première suivante. 

Ma maistresse s'en va dedans la Loterie 
Hasarder le paquet avec son favory ; 
Je la suis, pour avoir un lot qui me marie : 
C'est uu fort bon billet dont ou fait un mary. 

Pour l'autre suivante. 

Je crains pour mon argent : mou cœur en est saisy ; 

Nous en aurons bien courte joye. 
Il me semble déjà que chacun nous envoyé 

A la rue de Béthisy'. 

SECOND RÉCIT, 

Chanté par la fortune .qui vient distribuer les billets de la 

Loterie. 

Mortels , révérez la Fortune : 

Sa présence n'est pas commune. 
C'est pour vostre bonheur qu'elle vient en ces lieux. 
J'y trouve des objets si charmans et si lestes % 
Qu'ils disputent le prix à nos beautez célestes , 
Kt je crois que je suis encore dans lesCieux. 

» L'Hôlel d'Anjou était situé au bout de la rue de Bétliisy, ce ijui prêtait à ce 
caleinl)Our, dont on comprend aisément le sens. — Dans ce vers, rue comple pour 
deux sjllal)es, comme on a vu, à la page précédente, yuvaue compter pour (rois. 

> Si élégants, si bien ajustée. 

31. 



484 LE BALLET 

J'ay receii ces grandes richesses 

Pour vous en faire mes largesses. 
Vous avez bonne part au choix qui m'est soumis, 
Belles, puisque je puis choisir qui bon me semble. 
Les Dieux ont de l'amour pour ce qui leur ressemble, 
Espérez : nous devons préférer nos amis. 

AUTRE RÉCIT DE L4 FORTUNE, 

Chanté par Mo?(sieub. 

Ne vous étonnez pas de me voir toute nue. 
J'ay de quoy contenter les plus ambitieux; 
Chez les rois et partout je suis la bienvenue , 
De ceux que je chéris j'en fais des demy-dieux. 
J'ayme à faire du bien aux belles, aux gentilles, 
Et j'ay plus de plaisir quand je le fais aux filles. 

Belles, c'est pour vos yeux qu'enfin je veux paroistre, 
Que je viens icy-bas pour vous offrir mes biens; 
.Si vous les méprisez sans les vouloir conuoislre , 
J'ay pour vous contenter encor d'autres moyens ; , 
Venez entre mes bras, révérez ma puissance; 
Je fournis au besoin la Corne d'abondance. 

I.es billets étant prests à estre tirés, intervient l'arrest qui détruit la 
Loterie , au moyen de quoy il faut rendre l'argent, ce qui donne lieu 
à ce qui suit. 

ENTRÉE U 

D'un COLPORTEUR qui vient afficher les placarts qvi donnent ad- 
vis d'aller reprendre l'argent à la loterie. 

Pour le COLPORTEUR. 

Bien que je sois un colporfur, 
Belles, je ne suis point menteur; 
Ne craignez pas qu'on vous dénie 
Vostre argent, car, suivant l'arrest , 
Nostre commis est toujours prest , 
Et pour vous en compter la bourse est bien garnie. 



DE LA LOTERIE. 485 

EiNTRÉE II. 
Le COMMIS de la Loterie, et un portefaix qui porte l'argent. 
Pour le COMMIS, — Nota qu'il est bossu. 

Je viens de la provision 
Pour préparer en bref l'argent qu'il vous faut rendre. 

Tout le monde en confusion 
Ne manquera dans peu de le venir reprendre. 
Ne craignez rien ; laissez notre maistre en repos : 
Pour satisfaire à tout , le commis a bon dos . 

Pour le POhTEFAlX. 

/ 

Je rends tout le monde content; 
Sitost que je parois on m'ouvre la grand'porte : 

Ces belles en feroient autant 
Et toutes voudroient bien avoir ce que je porte. 

Quelques instruments feront la symphonie , qui servira de Récit 
avant le Grand Ballet. 

GRAND BALLET, 

Dansé par dix personnes qui viennent toutes ensemble reprendre 
leur argent du commis de la Loterie. 

Pour le GBA.ND BALLET. 

Nous sommes contens de l'agent 

Du maistre de la Loterie ; 

Certes, ce n'est point raillerie : 

Il nous a rendu nostre argent'. 
A quoy l'employerons-nous? Belles, que vous ensemble? 
Destinons-le à passer le carnaval ensemble. 

« On rendit à la loterie tout l'argent (ju'on y avoit reçu. M. Carton contenta 
ses associés, les lotliers, ses ofticiers, ses domestiques, et personne ne se plaignit de 
lui, que le commissaire que M. le lieutenant civil avoit nommé d'office pour 
estre témoin de tout cequi se passeroit à ce commerce ; mais au lieu de quinze cens 
livres qu'il demandoit pour ses vacations, MM. des Requêtes du Palais ne lui en 
adjugèrent que quatre cens. » (Sauvai, 111, 6i.) 



48« LK HALLbl I>K LA l.olKHlK. 

Il en faut danser un haliet. 

L'histoire vaut bien qu'on en rie. 
• Ia' Ballot (le la Loterie, 

Cest un sujet qui n'est pas laid. 
Cest fort bien employer notre argent on ballade, 
Aussi bien on devoit nous le rondre on gambade *. 

CLOSTUUE DE LA BALLADE PAR UNE SABABAiNDE. 

Deux SERVANTES et un valet >/<? la lj)terie, qui sont nstés à 
l'Hostel (l'.tnfou pour rendre pince nette, ta l.nlerh en étant 
délogée. 

Pour ta f,i(miéie skrvante. 

Nous voilà Itii-ii iutis di'd.iiis i.i Lotorio! 

?ios gages sont perdus : j'en suis en grand courroux. 

Pour la seconde. 

Ma fille, comme toy j'en serois en Turic, 
Si Robin* ne restoit pour danser avec nous. 

' Payer en gambades, oa ra momnaie de êifge, c'élail une locution populaire 
venant de l'Ordonnance de saint I.ouIj (recueillie dnn» le Livre dei Mitien] 
<|ui autorisait le» liateleurs entrant dans Paris par le Foiit-aii-Change & solder 
le droit de passage en faisant gaml>ader leur sin^e devant le péa^er. 

* Depuis le Jeu de Hobht et de Vurion, par Adam de la Halle (XIII' si^le ), 
Robin était devenu unlype ropulairr, ilont il e^t question dans une foule de 
chansons, de pastorales et de proverlies. 



y\y. 



CHACUN FAIT 

LE MÉTIER D'AUTRUY. 



BALLET. 

1G59. 



NOTICE 



CHACVN FAIT LE MÉTIER D'ACTRUY. 



Ce ballet, qui est de l'invention de Beauchamp, fut dansé le 18 mai 1659, 
dans le château de Berny, qui appartenait au ministre d'Etat, de Lyonne, non 
moins connu par son amour pour le faste et les plaisirs que par ses talents 
diplomatiques. 11 faisait partie d'une fête splendide offerte à Louis XIV et à la 
reine mère, pour célébrer l'heureuse issue des négociations avec l'Espagne, 
où de Lyonne avait joué un rôle très-important. La trêve de deux mois, qui 
allait être le point de départ d'une paiv définitive, scellée par le mariage 
du roi avec l'infante Marie-Thérèse, avait été décidée depuis quelques jours, 
le 7 mai précédent. 

Le comte de Pimentel, négociateur du roi d'Espagne, assistait à cette fête, 
et l'on peut même dire que cet aitpécialement en son honneur qu'on la 
donnait. 

La splendeur extraordinaire déployée dans celte circonstance, et, mieux 
encore, le caractère tout diplomatique de la fête, organisée par les soins de 
Mazarin, ne pouvaient manquer d'attirer vivement l'attention. Aussi trou- 
vons-nous à ce sujet, dans la Gazette, des renseignements abondants, que 
nous ne pouvons mieux faire cpie de reproduire. C'est, en quelque sorte, un 
récit officiel. 

« Le magnifique régale fait à Leurs Majestés par le s eur de Lyonne dans 
le chasteau de Berny. 

« Ce jour-là, qui étoit le 18 de ce mois (mai) et la. nuit suivante furent si 
favorables à cette grande feste qu'on ne pouvait pas souhaiter qu'ils le fussent 
davantage: l'astre dé la lumière sembla prendre plaisir à estie luy-mesme 
le décorateur de cette maison de plaisance... Ce n'étoit pas assez que le lieu 
fust des plus délicieux et que rien n'y manquast pour donner tous les plaisirs 
d'un palais enchanté : ses illustres hostes l'avoient encore embelly de toutes 
parts, pour y recevoir plus dignement les testes couronnées, avec leur bril- 
lante suite. 

« Hn'y avoit aucun apparlemiMit qui ne fust superi)ement paré, et où l'on 
ne vist la richesse des meubles jointe à celle de l'or et de l'azur des lambris ; 
et surtout le parc, destiné à la phi|)arl des allégresses de cette charmante 
journée, exposoit tant d'autres beautez que l'art avoit ajoutées à celles que 
luy fournit la nature qu'il ne se pouvoit rien voir de plus galant aussi bien 
que de plus magnifique. 



VJO NOTICE 

•< Il y avoit qualre salirs artistriuent roDslriiit«-s de foiiilln{;i-s, a>ec dos 
fieslons, coniiclies, frises ri tous les autres urnemens de rAreliileclure, on 
éloieiit dressées autant de tahles, sur des estrades éle\ées d'im pied et rou- 
vertes de riches lapis de Tuitjuie : Tune pour I.»urs Majestés, Monsieur et le» 
dames, la seconde pour S41U Kniinence et les scigneui*s, et les autres pour les 
priuri|»au\ officiers. 

•< Il y axoit aussi des dais au-dosns, garnis de foslons, avic plusieurs cluin- 
deliers de cristal; et, dans le fond de ces salles, de ginuds Ituffets cliari;t 
d<- Itassius, de \ases et d'autres pièce<> d'argenterie vermeil doié, toutes ci- 
•clceset enilH>lli«>s de ligures en irlief, dans une si prudigieustr (piaulité«pi'on 
eust cru voir ces su|>erl)es et |M)in|)eu\ autels que dresAoit rauliquité|>a\eniir 
|>our ses plus célèbres sacrifices. 

« Au boni de cm salles, on en Irouvoil une autre, aceonunudée de la 
niesme manière, où éloil diessé le lliéAlre pour la comédie et le ludlet, 
encore avec nu dais au-dessus du lien uù dévoient estre Letus dites Majesté>, 
et, il l'issue d'une longue ailée de palissades, se découvmient plusieurs pvia- 
uiides d'une hauteur si e\cessixe qu'elles sui|Mi))soieul de beaucoup les plus 
granils arbres, avec un vaste portique k la Corinlienue, dont les pro|>orliuus 
éloieul si |>arfailemeDt observées que les plus habiles nreliitectes n'y auroieut 
pu rien trouver de contraiiv an\ règles de leur art. 

•' Leurs Maje«<tez , avec les(|uelles étoiciit Monsieur, Mademoiselle, Sou 
Kminenee et presque tous les seigneurs et les dames de la cour, yarrivèreiil 
sur les trois heures api-ès midy, au bruit de grand nombre de boëtes... Aus- 
sitost qu'elles turent mis pied à terre, elles ap|HMreureiil qiiiiiilitéde masques, 
qiii, remplissant les croisées du corps de logis, les balcons et les terrasses, 
jouoieiit de toutes soiies d'inslnnncns, et |iar nu nier\eilleux concert commen- 
eoient les diverlissemens qu'où avoit pré|)arés. Mais, afin que cet avant-jeu 
eust quelque chose de plus martial, ou ouït ineontinent un autre concert de 
plusieurs trompettes, timbaliers et tamitonrs, placés sur la terrasse du corps 
de logis, dont tous les dehors étoient |>areillemeiit ornés detapisdeTurqiiieet 
de couvertures de veloui-s en bro<lerie, eu sorte quefouïe et la vue se trou- 
vèrent également chamiés à cet abord. 

•< lueurs dites Majestés y entrèrent ainsi fort délicieusement, el, après avoir 
|>assc dans cette superlje maison une partie de l'aprcs-dinée, vinrent au jardin 
où se faisoit la course de bague et des testes, dans une grande carrière faite 
evpi-ès; ensuite dequoy, elles se rendirent en la salle de théâtre, où la troupe 
royale leur donna , avec cet applaudissement qu'elle reçoit de tous ses specta- 
teurs, la représentation de Clotildr, poëmedes plusachcvés decetemps, et com- 
jiosé pjir le sieur Boyer, de manière que ce diverlissemcnt (pii étoil assaisonné 
du concert des vingt-<piatre \iolons, satisfit nu r\eilleu$eineut foute la cour. 

« Aloi"s, la nuit étant survenue, trois cents chau<leliers de cristal formèrent 
un nonveaii jour des plus brillaiis, pour éclairer les festins, (pii panirent à 
rinstant sur les tables, mais dont il est im|K>ssible d'exprimer la somptuosité, 
la jwlitesseel l'éclat, qu'eu les com|Ktrant à ceux des ces Illustres Magnifiques, 
tant vantés par les histoires. 

« Leurs Maj«>sle/, sortant de là aux fanfares des trom|)etles <|ui s'éloieut fait 



SUR LE MÉTIER D'AUTRUY. 491 

ciUeiulie durant le souper, retouruèreut en la salle du théâtre, dont la dé- 
coration ayant été changée pour le l)allet, l'ouverture s'en fit par Flore, riche- 
ment vestue et suivie d'une troupe de bergers, aussi lestement couverts, avec 
<\n\ elle chanta un air François des plus agréal)les, et lequel apprenoit le sujet 
de ce ballet, ([ui avoit pour titre : Faire le métier d'aulrity. 

« Ensuite parurent les danseurs en habits très-superbes et qui furent admirés 
<>n sept entrées qui le composoient. «{La Gazette les énumère et décrit ra- 
pidement le l>allet, mais sans nous révéler aucune particularité curieuse, puis 
elle continue) : 

"■ En mesme temps (c'est-à-dire en même temps (jue se terminoit le ballet), 
on apperceut les pyramides tout en feu par une foule extraordinaire de lumières 
qui, sans rien confondre de l'ordre de l'architecture, formoieut une brillante 
jierspective, dont la rareté donna de l'étouuement à chacun. Et, comme les 
divertissements éloienl infinis et qu'ils se suivoieut presque sans aucun inter- 
valle, à cette surprise succéda une autre, par quantité de fusées de nouvelle 
invention et admirables pour leur grandeur à feu continuel, depuis leur dé- 
part jusques au période de leur élévation, qui se terminoit par une clarté 
d'étoiles égale à celle des plus beaux astres... 

« La cour, ayant été conduite avec cinquante flambeaux de cire blanche, 
du costé que s'élevoicnt ces belles lumières, se trouva derechef agréablement 
surprise |>ar une machini d'artifice dressée sur le bord d'un rond d'eau, de 
grandeur unique en France, Ia(|uclle, aussitost que Leurs Majestez se furent 
placées sous le dais qui leur avoit été préparé, fit voir l'air et l'eau mesme 
tout en feu , avec un tel tintamarre, qu'à considérer aussi tant de clartez qui 
tombaient de tous costez, on eusl dit que le ciel formoit ce bruit et cnvoyoit 
de ses étoiles à la terre, pour lui témoignage de la part qu'il prenoit à ces 
réjouissances... 

« Ce spectacle, qui n'avoit point eu de pareil dans le royaume depuis 
longtemps, faisoit justement croire qu'il étoit l'épilogue de tant d'autres qui 
l'avoient précédé; mais la compagnie fut bien étonnée lorsqu'au sortir de là, 
pensant attendre le jour au cliasteau,elle en trouva encore les façades tout 
en feu, par un prodigieux nom!)re de lumières cpii en avoient entièrement 
chassé les ténèbres. 

» Le dedans n'étoit pas moins éclairé par une quantité de lustres, les meu- 
bles qui avoient été admirés de jour eurent alors un tel éclat qu'ils sembloient 
surpasser tout ce que la plus grande magnificence auroit pu offrir aux yeux, 
depuis le Carrousel. 

" Disant donc que le Rai s'y fil, pour donner enfin quelque borne à tant 
de plaisirs et de délices, c'est assez pour faire concevoir qu'il y eut toute la 
lieanté imaginal)le, mais... si le licuparoissoit un petit Olympe, une si bril- 
lante troupe^ne paroissoitpas moins qu'une assemblée de dieux et de déesses. 

« Celte danse royale se termina par une collation si splendide qu'elle ré- 
pondit parfaitement à la somptuosité du souper... » 

La Gazette a cousacrv un numéro tout entier', en gros caractères, à celte 
description, que j'ai dû abréger. 

' Noea, p. 493, année 1659. 



492 NOTICE SUR LE MÉTIER D'AUTRUY. 

Loret nepouvoit oublier non pins une pareille fête, et elle occupe presque 
toute sa lettre du 24 mai. Mais ce long it'cit ne nous appi-end rien dcjnouvcau 
après ft'Iui de /fl Gazette, avec laipirlloil s'accorde parfuiteineut, sinon que 
le ballet était delà conq>ositiou de Iteaiirhamp (ce qui signifie sans doute qu'il 
en avait disjrasé l'invention générale et réglé les danses) , et qu'il fut fort 
goAlé d'un illustre Espagnol prêtent, c'est-à-tlin; de Pimcntel. 

Ce ballet aétc pul)liéà Paris, chez Robert liallard, 1659, in-lV 



CHACUN FAIT 

LE MÉTIER D'AUTRUY. 



Le sujet du ballet est sufGsamment expliqué par le Prologue, que 
fera Flore, suivie d'une troupe de Bergers. 

PROLOGUE. 

FLOBE, TROUPE DE BERGERS. 
FLORE. 

Bergers, ce qui donne à ces lieux 
L'éclat nouveau qui paroist à vos yeux, 
Ce qui ramène icy la paix et l'allégresse, 

Ce sont les regards précieux 

De vostre adorable princesse, 

Et ce sont eux aussi qui donnent à mes fleurs 

De si vives couleurs. 

LES BERGERS. 

Flore, il est vray, ce qui rend nos bocages, 
Nos monts, nos vallons, nos ruisseaux. 
Nos pasturages 
Et nos troupeaux 
Aujourd'huy si beaux, 
C'est la douce influence 
De ces beaux yeux qui sont' les beaux jours de la France. 

FLORE. 

Pour répondre à des biens si doux, 
Faites pour cette reine une célèbre feste. 

' Ne faudrait-il pas lire -.font? — Anne d'Autriche avait cinquante-huit ans, 
mais elle était toujours sensible aux louanges sur sa beauté. 



49i CHACUN FAIT 



LES REKOERS. 

Pour la bien recevoir, Flore, que ferons- nous ? 

FLORB. 

Qu'à danser un ballet vostre troupe s'appreste ; 
Meslez-y des concerts de voi\ cl d'instriuiioiis : 
Peut-estre elle aymera ces diverlisscmeiis. 

LES BEROERS. 

Danser dessus l'herbctte 
Le soir et le matin 
Au son de la IMusette 
Avec Lize et Catin, 
Et faire pour elles 
Chacun à son tour 
Des chansons nouvelles 
Qui parlent d'amour. 
C'est ce que nous sçavons, nous et nos ciunar.Kles ; 
Mais donner des concerts , danser des mascarades, 
Flore, c'est le métier des galans de la cour. 

FLORE. 

Que de les imiter vostre trouppe se pique , 
Tel est l'usage d'aujourd'luiy : 
Chacun fait le métier d'autruy. 

LES BERGERS. 

Changeons donc en ballet nostre danse rustique. 

FLORE. 

Mesme, pour prévenir l'importune critique, 
Faites que ce ballet explique 
Comme chacun veut aujourd'huy 
Se meslerdu métier d'autruy. 



LE MEFIER D'AUTHUY. 4»;, 

FLORE et les BERGERS ensemble. 

lAlesme, pour prévenir l'importune critique, 
Faisons, etc. 

ENTRÉE I. 

Trois svissES^aliarmés de la nouvelle de la paix ei de la g'elée 
des vignes, craignant de n'avoir plus d'employ ny à la guerre ny 
dans le cabaret^ se réduisent de bonne heure au métier de por- 
teurs d'eau. 

Vous trouverez sans doute étrange 
Que ces Suisses, friands du jus de la vendange, 
Portent de ces deux seaux l'incommode fardeau; 

Mais ce que vous en devez croire, 

C'est qu'ils ne vous portent de l'eau 

Que pour avoir du vin à boire. 

ENTRÉE II. 

Une troupe de GVEVx, ne se souvetiant plus de la misère de leur 
condition, font le métier de gens aisés, en se régalant entre eux 
d'un magnijiqtie repas. 

LES frlJEUX. 

Divins chefs-d'œuvre de beauté, 
Ce qui nous fait, en nostre pauvreté, 
Avec tant de plaisir gouster la bonne chère , 

C'est d'estre sans bien, sans affaire, 
Sans amour et sans vanité; 
Kt tel riche nous plaint qui, malgré sa richesse. 
Plaint par nous-mesme el de vous maltraité, 
A plus besoin de vostre charité 

Que nous n'avons de sa largesse. 



49e CHACUN PAIT 

ENTRÉE m. 

f.ne HARANGBRE, faisant le métier de docteur, donne à six de 
ses compagnes des leçons de politique et de morale. 

On rit de voir ces harangères 
Se mesler d'un métier qui ne leur convient guères; 
Mais il en est partout qui, n'ayant de talent 

Que pour la caque et la boutique, 

Ozent prétendre à l'air galand 

Et se mesler de politique '. 

* ENTRI^E IV. 

Six B4MorfEURS, au lieu de se tenir à l'employ que leur nom semble 
leur prescrire, meslent au métier de ramoner des cheminées 
celuy de marchands. 

Les DATisEUBS représentant Us ramoneubs. 

C'est pour l'amour de vous, ô charmantes beautez, 
Que nos faces sont bazannées, 
Et le feu qui nous a gastés 
N'est pas celuy des cheminées. 

RÉCIT. 

La JALOUSIE s'accuse elle-mesme de faire aussi un autre métier 
que le sien, et chante * : 

Je tombe comme un autre en ce vice ordinaire, 

Et, pour augmenter mon soucy, 

Moy-mcsme je me mesie aussi 

D'un métier dont je n'ay que faire : 

Ce métier est de deviner. 
Maudit soit le soupçon qui m'en a sceu donner 

' (Test là sans doute ane allusion aax troubles populaire* de la France. Il ne 
faut pas oublier que ce ballet fut donné devant la reine Anne d'Autricbe, qui avait 
eu tant à sourrrir de ces troubles. 

' Le texte original donne d'al)ord des vers italiens, et place en regard ceux-ci, 
qui en sont la traduction. 



LE MET1I5R D'AUTRUY. 497 

La malheureuse intelligence, 
Car il n'est rien pour moy si doux que l'iguorauce. 

L'employ qui devoit m'attacher 

Est de craindre et non de chercher 

L'ennuy dont mon humeur s'irrite. 

Les maux que je ne sçaurois voir 

Sont autant de coups que j'évite : 
Le plus grand de mes biens est de ne rien'sçavoir. 

ENTRÉE V. 

Quatre DOCTEURS, lassés des disputes de l' école, abandonnent 
iélude pour prendre le métier des armes. 

AUX DAMES. 

Sçachant que la valeur touche vos belles âmes , 

Ces docteurs, qui d'amour sentent les douces flammes, 

Pour vous, en chevaliers se viennent de changer; 

Mais quoy qu'éblouis par vos charmes, 
Il se sçavent encore assez bien ménager. 

Et n'ont pris le métier des armes 
Qu'au moment que la paix les met hors de danger. 



ENTRÉE VI. 



Quatre boiteux veulent apprendre te] métier de ta danse, et 
choisissent pour cela des maistres aussi peu capables de l'ensei- 
gner qu'ils le sont de l'apprendre. 

Vous qui, sur tous les cœurs à vos traits exposés , 
Usurpez sans effort un pouvoir nécessaire, 

Ces boiteux, à qui vous plaisez. 

Ont aussi dessein de vous plaire : 
Par leur mauvaise danse ils vous veulent charmer; 
On rit de ce projet que l'amour leur inspire, 
Mais mille autres, comme eux, voulant se faire aymer 

Ne parviennent qu'à faire rire. 

CUNTEMP. DK MOUKllE. — II. 32 



498 CHACUN FAIT LE MÉTIER DAUTRUY. 

ENTRÉE VII. 

Quatre bu nuques ybn/ /a rour à quatre sultanes qu'Us ont à leur 

garde. 

AUX 8lLTA\bS. 

DefGez-voiis, quand vous vous exposez 
A ces Kunuques supposés, 
Qu'en galans efTectifs pour vous ils ne se changent. 
Se fior on amour c'est se bien hasarder : 

On voit bien des bergers qui mangont 
I..es brebis qu'ils ont à garder. 

l.e ballet finit par un dialogue italien, où la fortune et Tamoub, 
après sestre plaints des entremises que chacun (Feux fait sur le 
métier de son compagnon, aspirent de trouver enfin leur paix 
dans cette heureuse alliance, qui va la donner à toute l'Europe • . 

A l'amour. 

Kntre tant de métiers divers 

Qu'on exerce dans l'Univers, 

Celuy dont tu nous sollicites 
Rst le plus général comme il est le plus doux : 
Les autres ont chacun leurs gens et leurs limites. 
Mais le métier d'aymer est le métier de tous. 

A LA POBTUNE. 

Qui dans divers métiers s'engage 
Est d'ordinaire soupçonné 
D'estre d'humeur inquiète et volage ; 
Mais ce soupçon doit estre condamné , 
Car, par tant de métiers qui sont sous ton empire, 
Il n'en est qu'un tout seul où tout le monde aspire : 
Cest le métier de Fortuné'. 

'Le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Tliérèse. Par cette allusion, 
Tauteur du ballet ne faisait pas seulement sa cour à la reine mère et an roi, mais 
encore et très-directement au propriétaire de Berny, k Lyonne, dont ce mariage 
était en grande partie Touvrage. 

> Suit le dialogue italien, avec la traduction en vers français. 



LA DÉROUTE 

DES PRÉTIEUSES, 



MASCARADE. 
1659. 



32. 



NOTICE 



LA DEROUTE DES PRETIEVSES. 



Cette pièce est un document oublié dans l'historique de la question des 
Précieuses. Beauchamps l'a mentionnée dans ses Recherches sur les théâtres, 
mais il n'en est pas question dans le volume de la Vallière sur les ballets. Il 
est d'ailleurs douteux qu'elle ait été représentée, et si elle l'a été, nous ne 
savons en quelles circonstances. Ni Loret ni la Gazette n'en disent mot. 
Aucun des commentateurs de Molière ni des historiographes de la. Société polie 
ne semble l'avoir connue. Elle parut au moment delà grande guerre contre 
les Précieuses, dont Molière venait de donner le signal, la même année que les 
Précieuses ridicules, et probablement quelque temps après. C'est à cette date de 
1659, ou aux deux années suivantes, que se rapportent la plupart des pièces 
de tout genre, comédies, romans, épigrammes et satires , dirigées contre ces 
survivantes de l'Hôtel Rambouillet : les Véritables Précieuses, le Procès des 
Précieuses , le Dictionnaire et le Grand Dictionnaire des Précieuses, de So- 
maize, la Précieuse, de l'abbé de Pure*, le Cercle des Femmes savantes, de 

' On sait que, outre cet ouvrage en quatre volumes, de Pare avait fait aupa- 
ravant jouer parles Italiens une comédie des Précieuses, qui est entièrement 
perdue, et que Somaize, dans la préface de ses Véritables précieuses, et dans la 
scène VII de celte comédie, accuse Molière d'avoir copiée. Un passage peu connu 
de la Muse royale (3 mai 1660) avance la même chose, non sous forme d'accu- 
sation, mais comme un fait sur lequel il n'était pas besoin d'appuyer autrement : 
ayant a annoncer la translation en vers des Précieuses ridicules par Somaize, 
l'auleur du journal semble la présenter comme la troisième évolution d'une 
même œuvre, qui était primitivement écrite en italien : 

L«s curieux et curieases 
Apprendront que les Précieuses 
Ridicules, cela s'entend, 
Qu'un génie assez éclatant, 
Sçavoir le sieur abbé de Pure, 
En langue toscane fort pure , 
Fit dans Bourbon parler jadis. 
Et qui, depuis des mois bien dix, ' 

En françois, mais en simple prose. 
Au mesme lien disoient leur glose, 
Vont maintenant jaser en vers... 
On doit ce bien au sieur Somaize. 
A la suite de sa pièce, l'abbé de Pure, pour calmer l'irritation causée parmi des 



50Î NOTICE SUR LA DÉROUTE DES PRÉTIEUSES. 

J. dr La Forge; et la Déroule des Précieuses doit figurer à son rang parmi 
les pièces du procès. 

Non» avons dit que cette petite pièce parut prol>lai>leinent quelque leipps 
après la comédie de Molière, dont elle fut sans doute une r(insé<|uenc«'. La 
tourlte des écriTaios anonymes, toujours à la piste de rà-pro|M)». durent sui\i-c 
le signal donné par celui-ci. Ce qui nous l«' fait croire encore, c'est que la 
Déroute des précieuses cite une chanson qui, comme ou le verra dans une 
note, semble avoir été composée après la première représentation de la co- 
médie. 

Cette mascarade est fort rare. Elle parut rlie/. Alexandre Lesseliu, rue <!(' 
In Viei||<>.r>rajMTie, j>r<M-|ir le P.il;ii*, 1659, in-i". I.'aiileiir eu est iiiroiiiiu. 



femme» du haut rang, d^lara, par un arlihce analogue k celui que Molière devait 
employer plus lard, n'avoir voulu Jouer que les fautut préctêuset: • Alors, les 
fausses prédeoses furent en dérouu, ti les Attires se oalmèrent ». (Somalie, 
Dictionn, de* préc.,aT{. Prtdietion.) Les paroles de Somaite semblent avoir 
fourni le litre de notre mascarade, mais l'auteur de celle-ci a Jugé inutile de 
prendre les mêmes précaution!* et ds faire les mêmes clistinrtioiw. 



LA DÉROUTE 

DES PRÉTIEUSES. 

PREMIÈRE ENTRÉE. 

L'amour, voyantqiieses loix, qui avoient toujours été fort respectées 
de tout le monde, u'étoient plus en si grande considération, et que le 
pouvoir qu'il avoit eu jusques icy sur les cœurs commençoit à se di- 
minuer, depuis que les Prétieuses s'étoieut introduites dans les com- 
pagnies, d'oij elles avoient résolu de le baunir entièrement, entra dans 
une colère dout ou n'eust jamais cru qu'un enfant eust été capable, et 
jura de se venger d'elles à quelque prix que ce fust , et voulut 
mesme engager ses (idèles sujets en cette occasion, leur ordonnant 
de se déclarer ouvertement contre ces ennemies communes ; ce qui 
leur fit chercher un moyeu de contenter leur petit Dieu, et crurent 
ne le pouvoir pas mieux faire qu'en les decreditant parmy le peuple, 
dépeignant dans un Almanach leurs figures grotesques et leurs belles 
occupations, ce qui fut aussi tost fait. 

Pour /'amour dépité. 

J'ay toujours fait sentir aux cœurs les plus rebelles 
Ce que peuvent les traits du puissant Dieu d'Amour : 
Les laides ont appris, aussi bien que les belles, 
Qu'il faut que, tost ou tard, chacun aime à son tour. 

J'apperçois cependant que certaines cruelles, 
De dépit de se voir déjà sur le retour 
Sans s'estre encore soumis quelques amans fidelles, 
Empeschentia plupart de me faire leur cour. 

Mais, pour bien me venger des fières Prétieuses 
Qui, pour rendre mes loix en tous lieux odieuses. 
M'appellent un enfant, un aveugle, un badin. 



à(>4 LA DÉROUTE 

Je veux que d<^sormais on n'en voye pas une 

Qui ne brusie en secret pour quelque heau blondin , 

Kt que pas un blondin jamais nVn uynne aucune. 

ENTRÉE H. 

Cts afnionacbs ayant été imyrlmés, deux cohvoviif.Mfi^^chargésde 
plusieurs pièces tiouvtUes, courent dans les rues avec une préci- 
pitation tout-à fait grande, et crient à plein yoiiVr /"Almanach 
des prétieuses ' , dont ils/ont un grand débit. 

Pour te cOLVOBThUK f criant tes almanachs. 

Ma foy, je n'ay point de sujet 
De déclamer contre les Prétieuses : 
Je veux bien que partout on les trouve orgueilleuses; 
Pour moy, j'en suis fort sati>fait, 
Car leur figure non commune 
Va faire ma bonne fortune. 

Pour le COLPORTEUR, portant des vers contre les Prétieuses. 

Ju cours depuis longtemps et je perds tous mes pas : 
A présent un chacun se rit de la Gazette ; 
Mais je vais mettre en montre une pièce secrette 
Que tout le monde n'aura pas. 

ENTKLK m. 

Dans cet intervalle de temps, trois PRÉTiEUbES viennent a passer, 
qui, voyant ces colporteurs entourés de monde, et s' entendant 
nommer, veulent açavoir ce que ces gens regardent et achètent 
avec tant d'empressement ; mais gi/aud elles appercoicent que 
c'est une pièce que Con a faite pour se moquer d'elles, le dépit les 

' Nous ne ^avuits si cet almanach a réellement existé; on est porté à le croire, 
en voyant l'insistance a\ec laquelle l'auteur delà mascarade y revient. < Cette 
journée doit être marquée dans notre almanach comme une Journée bienheu- 
reuse, « dit Catbos dans les Précieuses ridicules (se. 12). Je note ce rapproche- 
ment sans y attacher plus d'importance qu'il ne faut, car il s'agit dans la 
mascarade d'un almanach fait contre les Précieuses, et il s'agirait , dans la pièce 
de Molière, d'un almanach dressé par elles-mêmes, a supposer que la phrase de 
Catbos ne soit pas une simple locution proverbiale. 



DES PRÉTIRUSES. 505 

saisit , et elles entrent en une telle furie qu'elles prennent leur 
buses pour battre ces colporteurs, qui sont obligés de s'enfuir. 

HOUr les PBETIEUSES. 

Lorsque uous commencions d'établir nostre empire , 
Qu'on rece voit nos lois ainsi que nos beaux mots, 
Tout d'un coup contre nous on fait une satyre, 
Et partout l'on nous donne à dos. 

Mes chères', pourrons-nous après cela paroistre, 

Sans qu'on nous monstre au doigt et qu'on courre après nous ? 

Il nous faut épouser un cloistre, 

N'ayant pu rencontrer d'époux. 

ENTRÉE IV. 

Use rencontre la, par hazard^ vn poète qu'elles recunnoissent, à 
qui elles font toutes les amitiés possibles pour iobliger à se dé- 
clarer de leur party, et Iny promettent merceille s'il veut s'en- 
gager de faire des vers contre cet Âlmanach; mais, au lieu de 
se laisser aller à leurs prières, il se met à chanter la chanson 
que Fou a faite contre elles, et à se réjouir du désordre où il les 
voit. 

CHANSON '. 

Prétieuses, vos maximes 
Renversent tous nos plaisirs, 

• C'est le mot dont elles se servaient habituellement entre elles. On disait même 
unet/ière cour une précieuse. Voir/e Cenie, et la Précieuse et la Prude de Saint - 
Évremond. 

' CeUc chanson se trouve, à la date de 1659. dans le 2.î« volume du recueil de 
Maurepas. Il n'y à que le premier couplet, avec des variantes : 

Précieuses, vos muximes 
Détruisent tous ms plaisirs, 
El vous prenez pour des crimes 
l,es moindres de nos désirs. 
Rambouillet, et vous, d'Aiiniale, 
Quoy '.ne verrons nous jamnis 
L'amour et vatre cabale 
Faire un bon traité de paix ! 

Le couple! est précédé de cette note : <■ Tout l'Hôlel' de Rambouillet, et Mme de 
Grignan [\a première femme de ce marquis, qui devait épouser plus tard MHe de 
Sévigné), lille de Mme de Rambouillet, étoient à la première représentation des 
Précieuses ridicules en Idb'J. » Ce l'ait est d'ailleurs attesté par Ménage La 
ciianson se chantait sur l'air : Tirais, ce berger fidèle, ou Les petits sauts de Bor- 
dranx. 



&M I.A Df.KOUTE 

Vous faites pssor pour criiiies 
Nos plus iuuocens désirs. 
Vostre erreur est sans égale. 
Quoy ! ne verra-t-ou Jamais 
L'Amour et vostre cabale 
Faire uo boa.traité de paix ? 

Vous faites tant les cruelles 
Que Ton peut bien vous nommer 
Des jansénistes nouvelles ' 
Qui veulent tout réformer ; 
Vous gastez tout le mystère, 
.Mais f espère, quelque jour, 
Que nous verrons daiis Cythère 
Une Sorbonne d'Amour. 



Pour le POÈTE. 

Dieux ! qu'ime Prétieuse est un sot animal! 
Que les autlieurs ont eu de mal , 
Tandis que ces vieilles pucelies 
Ont régenté dans les ruelles ; 
Pour moy, je n'osois mettre au jour 
Ny stance, ny rondeau sur le sujet d'amour, 
VA. je crois que si ces critiques 
Eussent eu vogue plus longtemps , 
Je perdois toutes mes pratiques 

Et restois sans avoir à mettre sous mes dents. 



ENTRÉE Y. 

Les GALANS n'ont pas plustost appris la consternation où se trouvent 
les Prétieuses qu'ils font puroistre le contentement que leur donne 
cette heureuse nouoetle , dans l'espérance qu'ils ont de îélaùlir 
bientost leur commerce avec les coquettes, sans crainte que ces 
critiques, qui trouroient toujours à redire a leur façon d'agir, 
osent dorénavant les censurer. 



' C'est littéralement le mol de Ninon à la reine Christine, qui demandait une 
detiuilion des précieuses : «Les précieuses sont les jansénistes de IWmour. » 
( Walckenaér, Mémoires sur Mme de Sévigné, 11,82; Sainl-Evremond, le Cercle.) 



DES PRÉTIEUSES. 507 

Pour les GALANS. 

Bannissons la mélancolie, 
Et formons de nouveaux désirs : 
Ces critiques et leur folie 
iN'empescheront plus nos plaisirs. 
On n'entendra plus que fleurettes, 
Et chacun criera tour- à-tour : 
Vive l'Amour et les Coquettes! 
Tous les galans sont de retour. 

ENTRÉE VI. 

Ensuite /'hymen, voyant que ton aKoit banny les Prudes'^ qui, 
n'étant plus en état de donner dans le mariage, pour mieux dis- 
simuler leur dépit, conseiltoient à tout le monde de ne se mettre 
jamais en cet engagement*, ne peut se tenir de sauter dejoye, 
voyant que ses autels vont estre en leur première vénération, et 
que ces sacrifices ne seront plus interrompus par les impertinens 
censeurs de ces ridicules réforma lions. 

Pour /'hymen. 

Ce n'est pas sans sujet que je parois content : 
Je m'en vais désormais rétablir mon empire. 

Les belles qui m'en vouloient tant 

Et qui prétendoient me détruire 
Sont à présent en fuite et ne paroissent plus; 
Mais puisque , comme moy, l'Amour a le dessus, 

Il faut tous deux nous joindre ensemble 
Pour unir mille amans avec raille beautez, 

' De Pure dit, dans son roman, que le mot de Prétieuses a remplacé celui de 
Prudes. 

'' Molière s'est aussi moqué de celte antipathie pour le lien conjugal dans ses 
Précieuses ridicules, 014 Cathos déclare qu'elle « trouve le mariage une chose 
tout à fait choquante «.On peut voir aussi là-dessus le mot Itèi-gaulois qui ter- 
mine le Cercle deSaint-Evremond; le DiclionnairedeSoiaaLize, aux notes Mariage 
et Morale, etc. Dans tous les romans publiés par les précieux et précieuses du temps, 
— le Grand Cyrus, la Clélie, Cléopâtre, etc.,— l'héroïne n'accorde sa main, comme 
Julie au marquis de Montausier, que lorsque l'amant a longuement parcouru 
toute la carte du Tendre. ■ 



40S LA DÉROUTE DES PRÉTIEUSES. 

Qiii, par nos doux liens S6 voyant arrestez, 
Béniront à jamais le noeud qui les assemble, 
Kt chanteront de tous costés, 
Dedans cette heureuse j oumée : 
Vive le dieu d'Amour et coluv (rHvri)«iiuf ' 



riN. 



LE BALLET ROYAL 

DE L'IMPATIENCE, 

DIVISÉ EN QUATRE PARTIES. 
1661. 



NOTICE 



LE BALLET DE U/MPATIENCE. 



Le carnaval de l'an 1660 avait été attristé à la cour parla mort de Gaston, 
qui avait interrompu les fêtes ordinaires, et particulièrement les ballets : à 
cette épocpie, il n'en avait été donné qu'un seul, très-court et sans intérêt', 
qui n'est même pas indiqué dans les Recherches de Beaucharaps. On se dé- 
dommagea au carnaval de 1661 * où fut dansé le grand hallet royal de /'/m- 
patience . 

Le ballet de l'Impatience, sauf les vers pour les personnages, a été traduit 
de l'italien, comme le ballet de Vylmour malade, et plusieurs autres. Par 
son prologue et son épilogue , c'était un véritable opéra , et il réunissait toute 
la troupe des ciianteurs venus d'Italie. D'après le titre, il fut dansé pour la 
première fois par Sa Majesté, le 14 février 1G61 ; mais la Gazette n'en parle 
que dans son numéro du 24, et mentionne la première représentation seu- 
lement à la date du 19. 

« Ce jonr-là, 19, et le 22, fut dansé au Louvre le ballet royal de T Im- 
patience, en présence des reines, de Monsieur, des ambassadeurs qui sont icy, 
et de tous les seigneurs et dames de la cour, à qui ce divertissement parut des 
plus agréables, » etc. 

Le numéro suivant nous apprend qu'on le dansa encore le 26 et le 28. La 
mort du cardinal, arrivée le 9 mars, interrompit le cours de ce spectacle. 

Loret en parle dans ses lettres du 19 et du 26 février, la première fois 
après avoir assisté à une répétition ', la deuxième, après la représentation 
même, et heureusement il nous donne plus de détails : 

Outre la beauté des spectacles, 

dit-il dans son premier récit, 

L'harmonie y fit des miracles. 

Car les divers musiciens, 

Tant de la cour qu'italiens, 

Si parfaitement réussirent 

Qu'iU délectèrent, qu'ils ravirent. 

' V. Loret, t, XI, 31. 

' Sur le» divertissement» et la belle galanterie de la conr en 1661, on peut con- 
sulter le» Mémoires de M"» de Motteville. (Collect., Michand.t. X, p. 513-6). 

' C'est tan» doute cette répétition que le titre du ballet a prise pour point de dé- 
part Nous lisons aussi dans une lettre de Gui-Patin, à la date du 18 février 1661 : 
« Le Roy a répété deux foi» son ballet pour le danser derant la reine d'Angleterre. » 



NOTICE 

Ou voit <|iir 1rs musiciens italiens étnient mèlé^à ceux de. la conr. Ce furent 
(<ux, au uoinhi'ede douze, qui chanlèit!nt le prologue et l'épilogue, et c'étnil 
sans doute une nouvelle troupe, tout fraîchement arrivée de par delà les Alpes, 
et peut-être spécialement pour ce ballet, car dans la lettre suivante, Loret 
parle des voix iiieomparables 

!>• dWrr* rhantr^f admirahlr* 

Qui firtnt (texetllmt dfbult, 

' Tkul le* barba* qae non barbu*. 

Il prodigue ensuite ses éloges aux chanteuses : M"^ Bergerotv, ililuire e( 
La Rarre ; puis au\ d:uises jovialistr% 

D* Beauebamp, Dollvct, RaptUie. 
L'inimitable *irar GéfroT 
Fil liicn de* foi* rire l« Roy, 
Ayaal oa béipiio «ur l'oreille. 
Kl ftii*anl l'avaagle à merTeitle. 

Il o'o«il>lie non plus ni la m/^ /to/i/r« Vertpré , ni M'H^^Giraut et de la F;i 
veiir. Cette lettre du 19 févrierne roenlioniic que les artistes; dans celle du 
2<>, il loue par-dessus tout la danse du roi, Mcn enlendu; mais quant aux 
seigneurs di< la cour, il déclare que, « par pnideiice et philosophie », il s'al>- 
Hlient d'en nommer aucun, pour repeint faire de jaloux, et se horneà dire que 

Platiaara de haaU «laaiilé 
DantanI avre Sa Ma]etté, 
La plu* qu'il* purrnt l'Imitèrent , 
Et, qal plot, qai moin*, eieellerrnt. 
Avec d'aotres dan*eurs meule*. 
ToBi eboUi* et toa* *i(nalc«. 

C'est là une n'-serve qui nous |>arait assez signiGcative de la part de ce gran I 
louangeur, surtout quand on rapproche ces restrictions, devinées eteDtr«;vues 
plutôt qu'énoncées nettement, des éloges complets qu'il donne aux danseurs 
de profession. Il est permis d'en conclure que, dans le Ballet de l'Impa- 
tience, ceux-là étaient éclipsés par ceux-ci. La chose .se comprend (piand on 
observe que, parmi les danseurs de cour, figuraient cette fois plusieurs per- 
sonnages nouveaux, qui n'avaient point encore la Ionique pratique des Ccnlis 
et des Villeroy, entre autres le duc de Bcaufort et M. le Prince ; et il paraît 
très-prohahle que les réserves de Loret s'appliquent indircctcincnl à w dernier 
surtout. Le prince de Condé ne devait pas être un brillant danseur, je crois 
pouvoir hasarder cette hypothèse sans rabaisser sa gloire : il fallait bien qu'il 
ne se fiU guère distingué dans le ballet, pour que Loret, contrairement à toutes 
ses habitudes, ne l'ail même pas nommé, et c'est ce qui explique |K)nr(|uoi 
il s'est tu également sur les autres : à moins de violer l'étiquette et de faire 
un affront à M. le Prince, il ne pouvait s'arrêter à eux sans commencer par 
lui , et cela était imp >ssible. 11 s'est tiré d'affaire par un silence qui! qua- 
lifie lui-même de prudent. 



SUR LE BALLET ROYAL DE L'IMPATIENCE. ôwll 

Loret termine sa relation du 26, en énumérant les divers auteurs du ballet, 
en dehors de Benserade, qui avait fait les vers pour les personnages : 

Boiity, dont l'âme est si polie, 

Originaire d'Italie, 

Un dit Ballet est l'inventeur ; 

Hesselin en est conducteur... 

Et le renommé sieur Baptiste 

A, surtout plein de tons divers , 

Composé presque tous les airs ; 

Toutefois, je me persuade, 

Sansqne d'honneur je le dégrade. 

Que Beauchamp, danseur lans égal, 

Et Dolivet le jovial.... 

En ont aussi fait quelques-uns. 

Ajoutons, pour ceu.v qui tiennent à tout savoir, que la représentation de 
ce ballet avait failli être retardée par un accident. Le dimanche précédent , 
6 février, le feu prit sur les 9 heures de matin dans la galerie où elle devait 
avoir lieu (Loret, lettr. du 12 février), et M™* de Molteville nous apprend 
même que le roi fut obligé d'aller passer quelques jours à Saint-Germain. 
Heureusement cette catastrophe n'eut pas de graves conséquences , et elle fut 
vite réparée. 

La musique du Ballet de ï Iinpat'tence a été recueillie dans le tome X de la . 
collection Philidor aîné (Bibliothèque du Conservatoire), où elle est indiquée 
comme étant de Lulli. 

Le ballet lui-même a paru chez Robert Ballard, 1661, in-4". 



COMTBMP DE MOLIKItK. 



33 



BALLET ROYAL 

DE ^IMPATIENCE. 



PREMIERE PARTIE. 

L'Impatience, se voyaut blasmée par tout le monde pour ne réussir 
jamais aux grandes entreprises, fait son possible, par le moyen du 
Ballet, d'éprouver si dans les moindres choses elle peut s'acquérir 
quelques louanges. 

PREMIER RÉCIT. 

I,' Amour enseigne la patience en son école, et sert de Prologue et 
d'Introduction au Ballet. 

PROLOGUE'. 

AMOUR, CHŒUR DE VERTUS ET d'aMANS. 
AMOUR. 

La beauté dont sans cesse on flatte l'insolence. 
Qui veut régner partout, qui se croit tout permis, 
Counoissant bien qu'aimer c'est devenir soumis, 

N'aime qu'a vecque répugnance; 

Mais il faut prendre patience. 

LE CHŒUR. 

Il faut prendre patience. 

' L'édition de R. Ballard donne tout le prologue en vers italiens, avec la Ira- 
duelion en vers français, vis-à-vis : ce dernier texte est le seul que nous reprodui- 
sions. En télé du ballet, se lit la liste des acteurs du Prologue, tous Italiens. 

33. 



&1« LE BALLET ROYAL 

AMOUR. 

L'or, ce métal précieux , 
N'est jamais si charmant et si brillant aux yeux 
Qu'après qu'il a longtemps souffert la violence 

Et des marteaux et des feux : 

Il faut prendre patience. 

LE CHOeUB. 

Il faut prendre patience. 
Mais après qu'exercés par tant et tant d'ennuis, 
Ku cette école enfin nous sonmies tous instruits^ 
Ne nous devrois-tu pas donner nostre licence .' 

AMOUR. 

Il faut prendre patience, 
Car, quoy que sçaclie un amant, 
^1 peut faire incessamment 
Profit en cette science. 

TOUS ENSEMBLE. 

Il faut prendre patience. 

l'amant biche. 

Dois-je donc, comme un autre, étudier toujours. 
Kt l'or que je possède avec tant d'abondance 
INe peut-il m'exempter de faire un si long cours 
En l'école de patience.' 

l'amant de gband mérite. 

Qui le croiroit? Que moy, qui pourrois étaler 

Un mérite si rare et si digne d'envie. 

Je deusse, dans les maux d'une ennuyeuse vie. 

Me taire, sans jamais me pouvoir consoler ! 

Admirez de l'Amour le bizarre caprice, 

Qui veut, pour faire voir où va son injustice, 

Qu'on srache où ma constance est capable d'aller. 



DE L'IMPATIENCE. 517 



L AMANT DECREPIT. 



Qu'un homme, à qui les ans dont il est consumé 
Laissent si peu de vie et si peu d'espérance. 
Doive attendre à loisir, et sans estre alarmé, 

Une tardive récompense, 
C'est à qui nous l'enseigne une étrange ignorance. 

l'amant colkre. 

Je maudis de bon cœur la cruelle doctrine 
Qui prétend réprimer mon juste emportement, 

Et consens que l'on m'assassine 
Plutost que je pratique un tel enseignement. 

Qu'en l'art de bien aimer, dont il est en pratique, 
Amour ne soit sçavant, on n'en doit pas douter; 

Mais il est mauvais politique 
Quand il veut empescher mon courroux d'éclater : 

Car enfin, ce courroux , qu'il traite de rebelle, 
Est l'unique rempart qu'il sçauroit opposer 

A ce que l'orgueil d'une belle 
Contre un discret amant pourroit souvent oser. 

l'amant Capricieux. 

Souvent l'Amour impérieux 
Veut qu'un amant capricieux 
Apprenne malgré luy cette rude science ; 
Mais y vouloir forcer mon cœur audacieux, 
C'est, eu voulant m'instruire en l'ad de patience, 
M'enseigner en effet l'art d'estre furieux. 

l'amant sensuel. 

Comment vouloir qu'un famélique 
Apprenne à vivre sobrement? 
Mais on pourroit douter fort raisonnablement 
Si la beauté la plus critique. 
Quand elle ordonne à son amant 
De se réduire à l'amour platonique, 
Croiroit avoir contentement 
S'il obéissoit pleiuement. 



5IS I.i: HAI.I.KT UOYAf. 

I, \M v^ r .1 \Li>r\. 

Fuut-il que lo jijloux comme un autre s'eug.ipt» 
A se rendre sçavanten ce triste devoir? 
• Hélas ! qu'a-t-il besoin d'en scavoir davantage, 
I,uy qui meurt pour en trop sçavoir! 
Songe à bannir des lieux sousmis à ta puissance 
I^ fourbe qui te brave avec tant d'insolence, 
Amour : c'est un dessein plus noble et plus |)rii*lont 
Que de vouloir, comme un pédant , 
Nous enseigner la patience. 

AMOUR. 

Qui sçaura sa leçon la vienne réciter. 

IV l'RUDENCE. 

I^ sage chef des Grecs, qui se vit agiter 
D'une si dangereuse et si longue tempeste. 
Flatté du bel espoir d'une illustre conqueste, 
Ranima sa vertu dans ses travaux guerriers, 
Kt sans cesse ajouta les lauriers aux lauriers : 
Dans les maux les plus grands souffrir avec courage 
Des plus nobles vertus est le plus digne usage. 

LA CONSTANCE. 

I>a patience seule est, par un sage effort , 
Tranquille dans l'orage ainsi que dans le port, 
Et du sort ennemy la rigueur, quoy qu'extrême, 
Ne peut troubler la paix qu'elle porte en soy-mesnie. 

l'humilité. 

Un cœur humble et soumis, avec un tel secours, 
Des plus fières beautez triomphera toujours ; 
Et celuy qui soutient son mal avec constance, 
Doit espérer le fruit de sa persévérance. 



Dt: L'IMPATIENCE. 611» 



LA FIDÉLITK. 



La force de souffrir la peine et le mépris, 
De soQ propre mérite est le plus digne prix; 
C'est d'une foy sincère une marque asseurée, 
Et plus d'un sage amant la peine a de durée, 
Plus sa gloire s'augmente, et plus son cœur constant 
Ajoustede douceurs au bonheur qu'il attend. 

AMOUR. 

Dites vostre leçon, amant brusque et colère. 

l'amant COLÈRE. 

!Moy, je ne la scais point, et quoy qu'on puisse faire, 
Jamais en celte école on ne m'apprendra rien ; 
Tout ce que je puis dire est que je sçais fort bien 
Que , parmy les amans , la sotte patience 
Se trouve fort souvent mère de l'insolence. 

AMOLR 

Ali ! tu me le payeras ! 

l'amaîxt colère. 

Amour, pardonne-moy. 

l'amour. 
Tu l'apprendras, enfin, ou tu diras pourquoy. 

le ch()i-:uh. 

Tu luy parles en vain, et, loin qu'il en profite, 
Contre tes chastiments sa colère s'irrite , . 
Car ce que dans les cœurs la nature ^ tracé 
Parles plus grands efforts n'en peut estre effacé 



&30 LE BALLET ROYAL 



Il nVst rien de yh\< v r a 

1. \M \tS T COI.I.HK. 

Ce qui fait ma surprise, 
Cestde voir qu'aujourd'huy Tamour qui dogniatiso 
Fst, dans l'art de souffrir, qu'il veut nioustrer à tous, 
IMus ignorant luy-mcsme. ei plus faible que nous. 

AMOI R. 

La soutTrance, il est vray, ne m'est point naturelle; 
Pour ses rudes leçons mon humeur est rebelle, 
Et le peu que j'en srais, malgré moy m'est resté, 
Des durs enseignements de la nécessité. 

LE CH(KUR. 

C'est dans l'art de souffrir une grande maistresse ; 
.Mais on voit tous les jours qu'un amant qu'elle presse 
Tasclie de l'éviter de cent et cent façons, 
Au lieu de s'appliquer à prendre ses leçons. 

l'amant sensuel. 

Que je m'estime heureux qu'il me laisse en arrière ! 
J'étois de son courroux la plus digue matière. 
Il est vray que chacun devroit avoir pour moy 
I^ mesme charité qu'il demande poursoy. 

l'amour. 

Cest assez discouru ; mais, pour vous mieux instruire, 
Partout où vous irez observez , sans rien dire , 
Combien l'Impatience a de difformité, 
Et combien toutesfois c'est un vice usité; 
Mais voyez, sans sortir, combien d'impatience 
Chacun témoigne icy que le ballet commence. 

TOUS ENSEMBLE. 

Vous qui suivez un bel objet, 
Ke vous rebutez point pour son amour cruelle ; 



DE L'IMPATIENCE. 521 

Flécnissez-la par vostre zèle, 

Mais n'oubliez pas tout à fait 

L'usage de l'Impatience : 
Souffrir trop laschement les maux que l'on nous fait, 
C'est sans doute en amour une extrême imprudence. 

ENTRÉE I. 

Un GB4ND donne urui sérénade à sa maistr esse ^impatient de la 

voir ' . 

Sommes-nous pas trop heureux, 
Belle Iris, que vous en semble ? 
JVous voici tous deux ensemble 
Et nous nous parlons tous deux ; 
La nuit de ses sombres voiles 
Couvre nos désirs ardens, 
Et l'Amour et les étoiles 
Sont nos secrets conlidens. 

Mon cœur est sous vostre loy 
Et n'en peut aimer une autre ; 
Laissez-moy voir dans le vostre 
Ce qui s'y passe pour moy. 
La nuit est calme et profonde. 
Nul ne vient mal à propos : 
Le repos de tout le monde 
Asseure nostre repos. 

SA MAJESTÉ, représentant un grand amoureux. 

Je ne fais point de geste et ne fais point de pas. 

Qui ne soit de mou rang la preuve suffisante ; , 

Le monde représente iey ce qu'il n'est pas, 

.Moy je suis en effet ce que je représente. 

Il n'est rien de si grand dans toute la nature, 
Selon l'ame et le cœur, au point où je me voy ; 
De la terre et de moy qui prendra la mesure, 
Trouvera que la terre est moins grande que moy ^. 

' Cette sérénade, chantée par Le Gros, élail accompagi)ée d'un concert de plu- 
sieurs instruments, tiiéorbes, flùles et violons. 

'' Kléber n'avait pourtant pas lu Benserade, quitnd il disait à Bonaparte,: Gé- 
néral, vous êtes grand comme le monde. 



M2 LK BALLKT ROYAL 

Je cède loustefois vaincu par de beaux yeii\ ', 
Kt la Iragililt' dos héros que nous sonnées 
Kst telle qu'après tout le plus petit des dieux, 
Kst plus à redouter que le plus grand des hoiuines. 

I/Univers a tremblé du bruit do mon tonnerre, 
Kt la postérité ne s'en taira jamais : 
Avec beaucoup d'éclat j'ay partout fait la guerre," 
J'ay bien plus fait encor, mcsmej'ay fait la pai\. 

Mais ce m'est uu trésor si dou\ et si touciiant 

Que celle qui sur moy remporte la victoire , 

Que je crois que P Vmour n'en est pas bon marchand ' , 

Si pour la luy payer il suffit de ma gloire. 

MO?isiBUR LS PBii^cK ', de ta suite. 

Cest |K)ur toujours que je veux estre 

A la suite d'un si bon maistre, 

Mon espérance et mon âppuy. 
Qui de Dostre repos compose ses délices, 

Et voyant ceux qui sont à luy 

Ne regarde que leurs services. 
lia ! si l'occasion à mon xèle répond/ 
Que j'iray de bon cœur où l'hoinieur nous appollo ! 
Il est à souhaiter qu'il n'ait plus de querelle; 
Mais que je voudrois bien lui servir de second! 

Le D\}C DE BEVUFORT^ (te lasuUe. 

Je porte avec plaisir ma double servitude : 
L'une attache ma vie au maistre que je sers; 

' H s'agit des tM>aux yeux de la reine, devant qui on dansait ce Itallet. Le imii lo^r 
de Louis XIV n'avait encore (|ue queUjues mois de dale, et iienserade ne devait 
pas célébrer lon;;lemp8 l'amour conjugal du roi. 

' n On dit qu'un liomme sera mauvais marc-Ji.md d'une ciiose, quand il fait 
quelque affaire où il y aura à perdre , quand il fait quelque action dont il aura 
sujet de se repentir. » ( Dictionii. de Furelière. ) 

^ C'eit la première foisque le prince deCondé parait dans les ballets de la cour, 
il avait fait sa soumission vers les premiers Jours de l'annte précédente, et s'em- 
pressait de se montrer t)on courtisan en s'associart aux plaisirs del/)uis XIV. Ce 
n'est pas sans intention que Benseradc l'a mis de ta snilc de Sa Majesté, etceUe 
première allusion à la révolte dont il se repentait est compiélée par les vers. 

* 11 est inutile de dire ce (|ue c'ét lit que ie.iluc de Beauforl. Il avait été l'un des 
lieutenants du prince de Condé dans la guerre civile, mais il avait fait sa sou- 
mission avant lui. On peut dater sa réconciliation délinitive du jour on il 



DE L IMPATIKNCK 523 

L'jiutre attache mon cœur au Joug pesant et rude 

D'une ingrate beauté dont j'adore les fers. 

Je ne les ronipray point, quoy qu'elle puisse faire; 

Et c'est une prison qui m'est tellement chère, 

Que je ne voudrois pas faire le mesme tour 

Que, pour sortir d'une autre, on me vit faire un jour ' . 

Pour le COMTE d'armag.\ac', de la suite. 

Jeune, bien fait et sans crime amoureux , 

Vous estes tellement heureux, 
Qu'il n'est point de fortune au-dessus de la vostre , 
Et, d'un commun accord, nous reconnaissons tous 
Que la nature a fait des miracles pour vous, 
Soit en vostre personne, ou dans celle d'iuie autre. 

I.e COMTE DE SA1!\T-AIG1\AN, r/f /rt .S7«Yf. 

Suivant d'un maistre incomparable. 
Fort droit après luy j'ay marché. 
Éternellement attaché 
A mon devoir inébranlable. 
Ses loix ont réglé mes désirs. 
Je l'ay suivy dans ses plaisirs ; 



fui présenté par le cardinal au roi, quf le reçut bien. (Lorel, Lettre du 28 avril 
1658.) II rivalisait avec le prince de Condé d'empressement et de zèle auprès du 
roi. {Mémoir. de M"" deMoUeville, Collect. Michaud, (. X, p. 501.) 

' Lors de son évasion, en 1664, du château de Vincennes, où il était renfermé 
depuis 1648, sous la garde de Chavigny. Il gagna un de ses gardiens, et descendit 
dans les fossés, à l'aide d'une échelle de corde qu'il avait reçue dans un pâté. 
Cinquante domestiques l'altenduient, et, grâce aux relais disposés d'avance sur la 
route, il put gagner rapidement son'cliàleau d'Anel. ( Voir les Méinoir. de M"" de 
Motteville, Colkct. Michaud, t. X, 160. ) 

^ L'ainé des lilsdu comte d'Harcourt, nommé grand écuyer de France en rem- 
placement de son père, en janvier 1658 (Loret, 1. IX, Lettre du 26 janvier), marié 
en octobre I66O à MUe de Villeroy (Id. I. XI, Lett. du 9 octob. 1660), frère du 
fameux chevalier de Lorraine. Il mourut en 1718, à l'âge de près de soixante dix- 
sept ans. Saint-Simon s'est étendu longuement sur ce favori de Louis XIV : 
« Une très-noble et très-belle ligure, toute la galanterie, la danse, les exercices, 
les modes de son temps; une assiiluilé infatigable; la plus basse, la plus puante, 
la plus continuelle flatterie, toutes les manières et la plus splendide magniticence 
du plus grand seigneur, avec un air de grandeur naturel qu'il ne déposoit jamais 
avec personne, le Roi seul excepté, devant lequel il savoit ramper comme par 
accablement de ses rayons, furent les grades qui charmèrent ce monarque, x etc. 
( Mémoires, Hachette, in-12, X, 41.) 



i74 LE BALLET ROYAL 

Les mieDS, qui me sont chers, ne m'en ont sceu dcffendre, 
F.t des plus courageux, comme des plus zélez. 
Quand sur un ton plus haut il a fallu le prendre, 
Nul ne Ta mieux ser\y dans tous ses démeslez. 

Le COMTE DE GiiiCHE, de la suite. 

D'une ardeur assez peu commune 
J'ay suivy des guerriers le métier inhumain; 

Encore par bonne fortune 

Il Be m'en couste qu'une main. 
Mou cœur avec l'Amour a toujours quelque affaire; 
.Mais lorsque tout entier ma maistresse l'aura, 

Souvenez- vous que ce sera 

Si mon maistrc n'en a que faire". 

Ije MARQUIS DE MI.LFBOY, (le lo SUitf. 

Lors que j'étois petit gar(^on, 
Cliacun me faisoit la leçon 
D'une clwrité sans seconde ; 
De mon enfance on prenoit soin, 
J'étois le plus joly du monde'. 
Et j'en prends le monde à ti-moin ; 
.Mais peut-on parler de si loin.' 

Maintenant nul ne me réforme. 
L'on se tient sur le sérieux, 
Non que j'aye changé de forme, 
Ou que ma taille soit énorme, 
Mais je conmience d'estre vieux '. 

Les dames ne m'osent permettre 
De leur parler quand je les voy, 

' Ne serait ce puiot ici une allusion à la manière dont le comte de Guiche, amou- 
reux de Mlle de la Vallière, s'était tout récemment rdiré pour faire place au 
Roi [Histoire d'Ut-nriette iTAtigletcrre, par M"" de la FayellcJ. Dans ce moment- 
là même, le comte de Guiclie était en train de nouer avec Madame une autre in- 
trigue, qui éclata publiquement quelques semaines après, pendant les répétitions 
du Ballet det Saisons à Fontainebleau. {Id.) 

On l'avait surnommé le Charmant. Mme de Coulanges ne l'appelle jamais 
autrement Voir sesLeUresdu 3 oct. IC7'2, 24 févr. et20 mar8'i673), et c'est le 
nom que lui donnent souvent aussi M"* de Sévigné et t>eaucoup d'autres. 

^ 11 avait alors environ dix huit ans. Ici, et dans le» vers suivants, Benserade 
plaisante sur cette époque de transition où l'enfant se métamorphosait en jeune 
homme : les dames surent bientôt ce qu'elles diraient se promettre du galant et 
charmant marquis. 



DE L'IMPATIENCE. 52à 

Et dans le commerce avec moy, 
]Ne sçaveiit sur quel pied se mettre, 
Ny ce qu'elles s'osent promettre ; 
Je ne le sçais pas trop non plus : 
Amour, qui dans les cœurs pénètre, 
Nous soit en aide là-dessus ! 

Pour le MARQUIS DE GENLis, de la suite. 

Sur les traits de vostre visage 
S'est trop exercé mon pinceau ; 
Il est bon de mettre en usage 
Un sujet qui soit plus nouveau : 
Ce qui jadis eut bonne grâce 
Ne l'auroit plus en ce temps-cy ; 
Et comme enfin la beauté passe , , 
La laideur mesme passe aussy. " 

Le MARQUIS DE RASSAN, (le la suUe . 

Des pas aussi beaux que les uostres ', 
Peut-estre avant qu'il soit un an, 
Pourroient bien se changer en d'autres 
Pour la conqueste du Turban. 

Six SEIGNEURS delà suite d'un Grand, impatiens déplaire, surpren- 
nent agréablement leur illustre Maistre, par une entrée au son de 
la ritournelle de la sérénade. 

Le COMTE DE SAINT-AIGNAN, Ic MARQUIS DE VILLEfiOY, le MAR- 
QUIS DE GENLis, le MARQUIS DE RASSAN, Messieurs bontemps 

et LANGLOIS. 

ENTRÉE II. 

Deux ALCHI3IISTES, impatiens de voir si leur poudre de projection 
est faite, ouvrant devant le temps le fourneau, éventent la matière, 
et voyant leur mystère gasté, et l'un imputant ce malheur à 
l'impatience de t autre, ils s'en're-battent, en suite de quoy six 

' Le marquis de Rassan était un des plus brillants danseurs de la cour, et les 
ballets de Benserade font plusieurs fois allusion à ce talent. On peut voir, en 
particulier, la 9* entrée du Ballet des Amours déguisés. 



LE BALLET UOVAL 

l'KTiTS kNFANs sotteHt de ce mesine fourneau, en forme df 
gouttes de mercure. 

/*OUr le* ALCHIMISTES. 

Qu'esl-ce que le mérite et la vertu sans l'or? 
^'cn déplaise aux beaux-arls où l'on se fait instruire, 
De Ter en abondance est le meilleur trésor : 
Heureux qui trouveroit le secret d'en produire ! 
Qui |K)urroit s'en passer bien plus beureux encor. 

Evnn'.K !1I. 

/)evx MAisTRES A i)\NSER S impatientent en montrant la courante 
à dfs 3/oscorites. 

MAISTliEs A l)4>SF.ii, impatiens. 

Que de corps mal-adroils et comme estropiez ! 
Qu'outre leur peu d'adresse ils ont peu de lumière , 
Quand il faut que la leste entende la première 
(le qu'on veut faire ensuite cxéenror niix pieds. 

ENTRÉE IV. 

/>é^(rj; PLAIDEURS, impatiens de la longueur de leur procès, pressent 
par une batterie leurs procureurs de les achever. 

Pour les PLAIDEURS. 

Kstre amant et languir pour une dame ingrate , 
Kstre esclave et gémir sous les fers d'un pirate, 
C'est une longue mort, sensible au dernier point; 
-Mais, quoy qu'elle soit dure à celui qu'elle accable, 
De toutes les langueurs la plus insupportable^ 
Est d'avoir un procez qui ne finisse point. 



DE L IMPATIENCE. 627 



SECONDE PAKTJE. 

liÉClT 

DE l'impatience '. 

Courons où tendent nos désirs : 
Il n'est pas toujours temps de gouster les plaisirs, 
On ne peut en avoir trop tost la jouissance ; 

Il faut presser pour estre heureux, 
Kt l'Amour est sans traits, et l'Amour est sans feux , 

Quand il est sans impatience. 

Ces longs soupirs et ces langueurs 
Ne sont bons qu'à nourrir d'éternelles rigueurs; 
En fasse qui voudra la triste expérience : 

Il faut presser pour, etc. 

ENTRÉE I. 

Six PORTEFAIX, impatiens de se décharger de leur fardeau, le jet- 
tent par terre , d'où sortent six ^a.ins, impatiens d'esfreplus 
long-temps emballez. 

PORTEFAIX, aux Dames. 

Vous nous voyez gémir sous un faix ennuyeux : 
Mais, ô divins objets! nous avons plus de peine 
A soutenir l'éclat qui sort de vos beaux yeux. 
Et cette charge nous entraisne. 

Le COMTE DE MARSAN', représentant un nain. 

Que je veux mal à qui me dit 
Que ma taille est d'une poupée ! 



' Chanté par Mile de la Barre, accompagnée de Ihéorbes et de violons. 

* Charles de Lorraine, comte de Marsan, sire de Pons, prince de Mortagne, ne 
en 1648, n'avait alors que quatorze ans. C'était le frère du fameux chevalier de 
Lorraine, et du comte d'Armagnac , que nous avons vu plus haut. 



518 LR BALLET ROYAL 

Qu'est-ce que j'ay de si petit? 
Est-ce le cœur? est-ce l'esprit ? 
Est-ce la naissance ou l'épée ? 



ENTRÉE II. 

Des oiSELBUBS A LA CHOUETTE s'impatientent qu'elle n'ait pas 
été bien pour J aire venir les oiseaux 

Des OISELEURS. 

Kuse et subtilité partout nous accompagne , 

Et ces petits voleurs sont mis ù la raison, 

Qui se moquoient de nous étant à la campagne , 

Mais qu'onfait bien chanter quand ils sont en prison. 

M. DU pmyî/*, représentant une chouette*. 

Mon petit becq est assez beau, 
Et le reste de ma figure 
Montre que je suis un oiseau 
Qui n'est pas de mauvais augure. 

ENTRÉE III. 

Deux jeunes débauchés, impatiens de la succession de leur père, 
luy rompent et brisent ses cojfres à Faide de deux autres valets, 
et le bonhomme Jes surprenant et en tombant dans le désespoir, 
les chasse tous de chez luy. 



' Et Jusqnea «a petit dn Pio, 

Pu guère plu* grand qu'un lapin, 

Il contrefit <, foy de poêle ), 

Si naÎTcmeot la chouette, 

En battant de l'aile et damant. 

Qu'on peut de luy dire en paMast 

Qu'il fit presque pasmer de rire 

Toute la cour de nestre Sire. 

Voila ce que dit Loret dans son compte-rendu du ballet de V Impatience. Le petit 
Jules du Pin n'avait alors que six ou sept ans. Son père était aide des cérémonies. 
Od le retrouve dans le Ballet des Saisons, le 23 juillet suivant. 



DE L'IMPATIENCE. ' 529 

U COMTE DE SERY ', représentant un jeune débauché. 

Quoy que le besoin me suggère, 
Je ne veux point voler mon père, 
Je sçais trop ce que je lui doy : 
Il a de la magnificence, 
Et, presque aussi jeune que moy, 
N'aime guère moins la dépense; 

Son cœur est franc et loyal, 

Généreux et libéral , 

Il donne devant qu'il offre, 

Point du tout intéressé : 

Tant de vertu sauve un coffre 

Du danger d'estre enfoncé. 

Pour le MARQUIS DE viLLEROY, représentant un jeune débauché. 

Dans cette fougue du bel âge, 

Où les plus vives passions 

Produisent beaucoup d'actions 

Que l'on ne fait guère étant sage ; 

Un père qui vous aime bien 

Ne vous laisse manquer de rien; 
Mais vos emportemens ailleurs que dans sa bourse, 

Pourroient trouver quelque ressource. 

S'il vous étoit moins indulgent ;" 
Et comme il ne s'agit, auprès de la plus chiche. 
Que de gagner son cœur pour avoir son argent, 

Que vous alle2 devenir riche =* ! 

' François de Beauvilliers Saint-Aignan, lils aîné du comte, depuis duc de Saint- 
Ai gnan, de l'Académie française. Le comte de Sery fat an de ceux qui se dis- 
tinguèrent le plus au carrousel de 1662. Il se signala aussi et fut blessé au combat 
contre les Turcs, sur les bords du Raab, en 1664 (Lqret, I. XIII, p. 87, et Lettre du 
23 août 1664 ).Sa bravoure et sa loyauté sont louées plusieurs fois dans les ga- 
zettes de cour. Il mourut d'une maladie de foie, dans les premiers jours d'octobre 
1666 (Robinet, 9 oct )■ 11 était premier gentilhomme de la chambre du roi en 1657. 

' Voilà de belles leçons ! Il semble que certains gentils hommes, habitués à la vie 
de cour, n'attachaient pas à ce fait d'être entretenus par leurs maîtresses, l'idée 
déshonorante qui s'y attache aujourd'hui, même dans les esprits les moins déli- 
cats. La pauvreté proverbiale de beaucoup d'entre eux {voij. plus loin une note sur 
la 3e entrée du Balleji des Arts ), jointe à leurs énormes dépenses, à leur besoin de 
luxe et à leur vanilé, leur fermait souvent les yeux sur cette honte. Nous avons 
d^jà vu un trait analogue dans le bd\\tiile% Plaisirs Irouhlés (Entrée VllI). C'ett 
un des thèmes habituels de la comédie du temps, surtout vers la lin du siècle et le 

COMEMP. DE MOLIÎRE. — I!. 34 



LE BALLET ROYAL 

ENTIIKE VI. 

JUPITER, impatient de jouir de sps amours, trompe caliste sou- 
l'habit de Diane, et, pour In direrfir, amàne nombre de musi- 
ciens. 

Ji PiTER déguisé, représenté par SA MAJEST^l. 

Après avoir tonné quand il étoit lH>soin 
D'abattre lesgéans quej'ay réduits en poudre, 

Va ia\\ voler mon nom plus loin 

Que l'aigle qui porte ma foudre, 

Je descends vers l'objet qui seul me |>eut rharmer, 
Kt mesme j'y descens, non sans quelque surprise 

Qu'à dessein de me faire aimer, 

Il faille que je me déguise. 

Les mortels ne sçauroient, quand je lrai,te nvcccnx. 
Souffrir de ma splendeur qu'une légère trace 

Kt mon éclat trop lumineux 

Les éblouit et m'enibarrasse. 

I>evantune beauté Je cache finement 
Cette pompe divine où mon estre se fonde ; 

Kt l'on me prendroit seulement 

Pour le premier homme du monde '. 
f.e monde cependant m'adore et connoist Itieri 
Qu'à son utilité je dispose les astres, 

Ktsuis la source de son bien. 

Sans estre auteur de ses désastres. 

Kt la greslc, et la pluye, et les vents inconstans. 
Furent des fiers destins l'ouvrage nécessaire : 

Nous n'aurons plus que du beau temps, 

Kt c'est ce qui me reste à faire. 

cominenci'ment du suivant: qu'on lise Rpgnardel Hancawri [ Al tendez-miti sons 
l'otme, le Cheviilier à la mode), C Homme à bonnet Jorluinx ûv Baron, etr. Les 
Mémoires du Irmps pourraient fournir une foule d'exemple.sa l'iippui. Ricliclieti, 
l«* lyprdrs liëroâ de la galanterie, ne se fdisait pas scrupule de recevoir de l'ar- 
gent de ses maîtresses. 

' On dirait une allusion voilée à Tamour du roi pour Mlle di' la Valliére, amour 
qui était «lors tout à fait à ses dél.u's et que henucoiip isnoralcnt encore. On sai( 
que Louis XIV fat surtout sé<Iuil, dans ses rapports avec M '" de la Valliére, par 
le plaisir délre aimé pour lui-même. « Que! domma;>e qu'il soit roi ! » avait dit 
celle-ci, qui ne\ouoit \«ir rn lui (,ue Ihomne le plus aimable et le plashef 
homme de son ro>J.ume. 



DE L'IMPATIENCE. 531 

L" COMTE DE SA.iNr-ATGiNAN, veprése/i'ont lUi des suivons de 

JUPITER. 

Je sers un maistre incomparable ; 
En l'honneur deluy plaire on trouve des appas : 
La peine qu'où y prend est un i)ieu désirable. 
Et la fortune suit ceux qui suivent ses pas. 

TROFSIÈVIE PARTIE. 



RÉCIT GROTESQUE K 

Des GOURMANDS Voyant leur souppe, impatiens de latnanger, met- 
tent tous la culllier dans la marmite et la portent à la bouche, 
ets'étant bruslés, font mille sortes de grimaces. 

Pour des CjOvrmx^ds quisebruslent. 

L'Impatience nuit à qui n'en est point maistre ; 
Ne se presser pas tant, c'est jouer au plus fin , 
Fit ces gourmands punis nous donnent à connoistre 
Qu'à force d'aller viste on demeure en chemin. 

ENTRÉE II. 

Des CREANCIERS impatiens donnent leurs obligitions à des ser- 
gens pour les exécuter, prennent eux-mesmes au corps leurs dé- 
biteurs, et enlèvent leurs meubles. 

Le COMTE DE SAiNî-AiGNAN, représentant un débiteupv poursuivi 
par des créanciers . 

6 que le créancier est une nation 
Fascheuse, opiniastre, importune et pressante! 
Volontiers on lui donne une assignation, 
Pour laquelle manquer volontiers on s'absente. 

' On voit, par la liste des exécutants de ce récit, donnée dans l'édition originale, 
qu'il y avait jusqu'à quatre musiciens chargés de faire les canards. 

35 



531 LE BALLET ROYAL 

Moy qui suis quelquefois de la vacation, 

Lors que mon débiteur me prie 
De luy donner du temps, qu'il proteste, qu'il crie 
Que pour l'heure présente il est gueux comme Job , 
Que pour me satisfaire il n'est rien qu'il ne fasse, 
r,t qu'il me dit : « Monsieur, mettez- vous en mo place », 

— Mon amy, je n'y suis que trop — , 
Voilà comme l'affaire entre nous deux se passe. 



EMiiEE m. 

/itt/ZcuEVALiEBS de l'ancienne chevalerie, étant rivaux et impa- 
tiens de /aire paroistre leur adresse à la dame leur maistresse, 
n attendent pas meivie que les violons soyent d'accord et ne lais ' 
sent pas de danser en cadence leur entrée. La mesme dame, 
aussi imfHititnte de l m r plaire de la mesme sorte, danse avec 
eux. 

Pour SA MAJESTÉ, représentant un chevalieb de Cancienne 
chevalerie. 

Voicy la Ane fleur de la dievalerie , 

Qui passe de bien loin nos héros fabuleux 

Kn belles actions comme en galanterie ; 

Enfin ce prince merveilleux, 
Que l'Amour suit partout, que la Gloire accompagne, 

Est le pur sang de Charlemagne. 

Qu'il danse ou qu'il combatte, aussitost qu'il paroist. 
L'on voit pardessus tout sa grandeur héroïque-. 
C'est l'honneur et l'appuy de l'ordre dont il est. 

La chevalerie est antique. 
Et je la crois du temps de ses premiers aveux ; 

Mais le Chevalier n'est pas vieux. 

La Guerre et la Discorde, en nos jours étouffées, 
Sans sa teste et son bras seroient encor debout : 
Il a fait de leur chute un comble à ses trophées, 

Bref il a pacifié tout , 
Et, nous donnant la paix, et se donnant Thérèse, 

A mis tout le monde à son aise. 



DE L'IMPATIENCE. 533 

ENTRÉE IV. 

()Ma/re MARCHANDS MORES, impatiens de Uarrirée de leurs vais- 
iecrux, consultent deux boewiennes. 

MORES. 

Au lieu de nous aimer, faut-il que l'on nous craigne? 
Ne sçaurions-nous jamais parvenir à nos fins ? 

Et n'aurons-nous point nostre règne, 

Comme ces Messieurs les Blondins 7 

QUATRIÈME PARTIE. 

RÉCIT 

DE LA LOTERIE'. 

Venez vous ranger sous mes lois ; 
Je reçois toutes vos offrandes. 
Sans différence et sans choix : 

Mes faveurs les plus grandes. 

Sont quelques billets doux, 

Où vous aspirez tous. 
Peu d'heureux, beaucoup de jaloux 

Ma main couronne le hazard , 

Et le faux et le vray mérite 

Eu mon cœur ont la mesme part; 
La Fortune est écrite 
Dans quelques billets doux, etc. 

EN IRÉE I. 

Des SUISSES, servis par des FLORENTiPfs avec des bouteilles à long 
goullol et des petits verres, impatiens de boire se jettent dans 
un muid de vin, pour boire à leur aise. 

SUISSES. 

Bous corps d'hommes 
Que nous sommes, 

' Chanté par M Hilaire, avec accompagnemenl de Ihéorbes et de violons. 



.S3I I.K HAI-I.K I l<(»N Af- 

Nul travail ne nous déplaist ; 
Il n'est rien qui nous moleste, 
Hormis la soif qui nous est 
Plus funeste 
Que l.i peste. 

Pour (les raisons, 

Nous en faisons 

Sans j)eiue aucune , 

Kt n'en disons 

Jamais pas ime. 

ENTHF'E I. 

Iks FILLES attendent impatiemment l'arrivée de leurs galans, re- 
gardent incessamment jmr les portes et par les fenestres^ sortent 
dans la rue, enrayent leurs servantes au devant, et font pn- 
roistre leurs inquiétudes par mille postures différentes. 

Z^MAHtjl lt> bK GtM.l.s, uiiiuiiivuX. 

Comme de ses talons volontiers on se pique, 
Beau, galant, amoureux, sont les trois attributs 
Que je possède encore, et que j'ay toujours eus. 

Si quelque sévère critique 
Ne me vient retrancher le premier tout au plus. 

La nature n'étant ni bizarre m folle, 

Sur un moule assez juste avoit formé mes traits; 

Mais, pour gaster son œuvre incontinent après, 

Survint la petite vérole , 
Qui n'ajamais manqué d'arriver tout exprès. 

Dix AVEUGLES, impatiens de sortir, de crainte de perdre t heure de 
gagner leur vie, n'attendent pas leur conducteur ; et, se fiant à 
leurs basions, s'entrechoquent les uns et les autres, et se battent. 

RÉCIT 

DES AVEUGLES. 

Après la clarté perdue. 
Qui nous fut un bien si cher, 



DE L'IMPATIENCE. 535 

A^d'autressensque la veue 
Il faut d îDC nous fetrauclier, 
Pour estre aveugle est ce à dire 
Qu'on ne gouste rien de doux ? 
Amour qui sait si bieu rire, 
Est aveugle comme nous. 
L'attouchement nous console 
Du bien qui nous est osté ; 
Et jamais sur sa parole, 
Nous n'en croyons la beauté. 
Pour estre, etc. 

Les AVEUGLES, aux dames. 

Vous pourriez bien tirer quelque desavantage 
De nostre aveuglement qui nous sauve du feu; 
Si de nos yeux pour vous nous n'avons point l'usage, 
Les vostres contre nous vous servent aussi peu. 

Pou?' Monsieur BxPTiSTE.\représeiitant un aveugle. 

Ces chants harmonieux nous raviront toujours. 
Sur les autres toujours ils auront la victoire ; 

Et pourl'intérest de sa gloire, 
Cet aveugle n'a rien à craindre que les sourds. 

ENTRÉE IV ET DERNIÈRE. 

Deux kUKVi^impaliens enlèvent leurs maistresses, sçavoir Plitoin, 
Proserpine; Bobée, Orithie. 

AUX DAMES. 

Vous de qui les bcautez me semblent si charmantes, 
Souffrez ma passion sans douter de ma foy ; 
Puis-je estre soupçonné de flammes inconstantes , 
Et les feux éternels ne sont-ils pas chez moy? 

Plus de cent pieds sous terre, en lieu fort écarté. 
Vos fautes avec moy ne seront point célèbres ; 

' Lulli, l'auteur de la musique du ballet. 



S36 LE BALLET liOTAL 

Et comme la Pudeur aime Tobscurité, 
Ke suis-je ps ausrf le PriuceMi'S ténèbres ? 
Ostez-vous de l'esprit mille cliimèrcs vaines : 
I^s démons, les serpents, et la flamme et le fer; 
Et, sans vous allarmer de la crainte des peines, 
Péchez avec celuv qui peut tout en Knfer. 

Pour le COMTE d'armagnac, reprrsentant iiorke'. 

Ce vent impétueux a fait de beaux vacarmes, 

A bien déconcerté des attraits et des charmes ; 

Au point qu'il a régné depuis ces derniers temps, 

Quel dégast n'a-t-il fait dans les fleurs du Printemps ? 

Il a couché par terre et les lys et les roses. 

Bref il a renversé tant de si belles choses. 

Dont il n'est pas besoin icy que nous parlions, 

Qu'en renversant la flotte et tous ses millions, 

Qui servent à l'Espagne à soutenir la guerre, 

Et donnent tant d'envie au reste de la Terre, 

Il eut renversé moins, et causé du fracas 

Dont les gens de bon sens auroient fait moins de cas. 

EPILOGUE \ 

AMOUB, LA PATIENCE, l'IM PATIENCE. 
AMOUB. 

Je voudrois aujourd'huy vous pouvoir accorder. 
Vous sçavez de vous deux qui j'aimerois à suivre ; 
Vous, vous sçavez comment je scais m'accommoder 

A vostre manière de vivre ; 
Mais enfin je voudrois pouvoir vous accorder. 

l'impatience. 

Amour, situ prétens suivre la Patience, 

K 'espère plus trouver que mépris et souffrance, 

« Pluton éJait représenté par le duc de Guise. 

'Les acteurs de l'Épilogue sont les mêmes que ceux du Prologue. Cet Épilogue 
ffre également un texte italien en regard du français. 



DE L'IMPATIENCE. ;.37 



Ou, si l'on satisfait quelqu'un de tes désirs, 
Sois seur de l'aciieter par de longs déplaisirs. 



LA PATIENCE. 



Si ma rivale, Amour, te guide et te possède, 

Ne crois pas que jamais rien de grand te succède. . 

AMOUR. 

Disons vray, vous avez trop d'indiscrétion. 

Et vous, trop de lenteur et de précaution, 

Et, pour vous mieux régler, il faudroit, ce me semble, 

Que vous fissiez effort pour vous unir ensemble. 

l'impatience et la patience. 

D'un dessein si bizarre as-tu pu te flatter "> 
Résous-toy de la suivre, et pense à me quitter, 
Ou bien, si tU prétens qu'avec toy je demeure. 
De ma rivale, Amour, éloigne-toy sur l'heure : 
Tout accord me seroit avec elle odieux. 
Pense avec qui de nous tu croiras estre mieux. 

la patience. 

Par moy les longs ennuis d'une flamme constante 
Passeront près de toy pour une douce attente. 

l'impatience. 

De la fourbe, par moy tu fuiras le danger. 
Et de mille dangers je te puis dégager. 

LA patience . 

Une place importante et qui scait se défendre 
Se rit du vain effort de qui la veut surprendre. 

l'impatience, 

■ Une de qui l'orgueil ne se peut abaisser 
Croit honteux de se rendre et veut se voir forcer. 



h3v I i; li M.I.F. r ROYAL 

LA PATIENCE. 

Pensez-vous qu'en amour celuy qui plus s'empresse 
Soit plus seur de gagner le cœur de sa maistresse ? 
Pensez-vous qu'un amant gardant sa gravité 
Ait l'heure du berger à sa commodité ? 

LA PATIENCB, à C.-ilHOUr. 

Si tu la suis, ton feu, portant partout la guerre, 
Sera plus odieux que celuy du tonnerre. 

l'impatienck. 

Si tu la suis, ton feu, pesant et presque éteint, 
Sera comme ces feux que la peinture feint. 

AMOUH. 

Mais, sans prendre un soucy qui n*est pas nécessaire, 
Je feray bien sans vous ce que je prétens faire. 

LA PATIfiNCB et L'IMPÀTIENCE. 

Comment donc? 

AUOCR. 

Me serviiiil avt'c discrétion 
Ue ce qu'en son humeur l'une et l'autre a de bon. 

AMOUB, LA l'ATiENCE et l'impatience, ensemble. 

Amans, enHn l'Amour bannit avec prudence 
L'excez de la lenteur et de l'impatience, 
Et, sans donner de lois à vostre passion. 
Ne vous propose plus que la discrétion ; 
Car, il faut l'avouer, la science amoureuse, 
De mesme que la guerre incertaine et trompeuse. 
Etant sujette au sort qui déciile sans choix. 
Ne sçauroit recevoir de règles ny de lois. 



DE L'IMPATIENCK. 539 



AMOL'R. 



A qui nous a donné favorable audience 
Nous devons un remerciement; 
Si, dans nos airs ou nostre danse 
Quelqu'un n'a point trouvé de divertissement, 
Le seul remède est d'avoir patience. 

TOUS ensemble ' 

Beautez qm régnez sur les cœurs, 

Vous qui, dans vos adorateurs, 

Trouvez la patience belle. 
N'en accusez que vous lorsqu'ils s'éloignent d'elle. 

Car, en meslant adroitement 

Le plaisir avec le tourment. 
En meslant aux rigueurs quelque chose de tendre, 

Vous pouvez aisément apprendre 
La patience au plus rebelle amant. 



LE BALLET ROYAL 

DES ARTS. 



1663. 



NOTICE 



LE BALLET DES ARTS. 



Le Ballet des Jrls fut dansé pour la première fois le 8 janvier 1GG3. Celte 
année fut d'ailleurs une des plus fécondes en divertissements pour la cour bril- 
lante qui se pressait autour d'un jeune roi , toujours avide de nouveaux plai- 
sirs : des mariages et des naissances dans la famille royale et dans d'autres 
grandes familles, la création de nouveaux ducs et pairs, les grâces de Louis XIV 
répandues sur plusieurs de ses serviteurs, la présence du prince royal de Da- 
nemark et des envoyés de la Confédération des Suisses à Paris , l'arrivée d'un 
légat du pape , le retour du prince et de la princesse de Conti dans la capitale, 
et plusieurs autres circonstances moins importantes, donnèrent encore plus 
d'activité aux fêtes et les rendirent plus fréquentes ' . Parmi ces fêtes, le Ballet 
des Arts, dont les vers pour les personnages , les dialogues elles récits étaient 
de Benserade, mérite assurément d'occuper l'une des premières places. Le 
succès qu'il obtint est attesté par le grand nombre de ses représentations 
pendant tout l'hiver de 1GC3, et par sa reprise l'année suivante. 

Le liallet des Arts offre tuie particularité curieuse , et qui eût suffi pour 
le recommander à notre choix. Autour du jeune monarque, représentant un 
berger, se groupaient les principales beautés de la cour et les plus en faveur, 
Mlles de Mortemart , de Saint-Simon, de la Vallière et de Sévigné, sous la 
présidence de Madame. Par deux fois différentes, dans la prenuère et dans la 
septième entrée, elles paimenl toutes cin([ ensemble sur le théâtre, ici 
déguisées en bergères, et là en amazones, cpie guidait Pallas. Il semble 
que l'ingénieux ordonnateur de la fête, par une de ces attentions délicates 
(pi'on ménageait volontiers à Louis XIV, eût pris soin de réunir autour de 
lui , en une sorte de cortège triomphal, toutes celles qui étaient déjà ou qui 
allaient devenir l'objet de sa faveur. On sait quels avaient été les sentiments 
du roi pour celte jeune et charmante Henriette, qu'il avait paru, pendant 
quelque temps, vouloir aimer d'une amitié plus que fraternelle. A la date de 
ce ballet , l'amour de Louis XIV pour M"*-" de la Vallière n'était plus un 
mystère , et, quel((ues années plus tard, M"* de Mortemart, devenue M"'" de 
Montespau, succédait à son tour à celle-ci dans ce cœur volage. Enfin il n'est 
pas jusqu'à M"*" de Sévigné elle-même qui , au moment où M"" de la Val- 
lière commençait à perdre son cmpiie, n'ait paru un moment menacée de Ui 

' Walclveoaër, Mémoires svr Mme de Sévigné , f. II, p. 3i2. • 



.., NOTICE 

laNour rovale. M™* de Montniorencv ériivail celle grande noii\»'IIe à IJussj- 
Haljulin, en KiGS; el Bussy, en bon cousin, dont la nioralilé élait celle d'un 
courtisan et de l'auteur de V Histoire amoureuse, lui ré|K)ndait avec un c\- 
uisuic naïf: « Je serois fort aise que le roi s'attachât à M"'' de Sévigné , car 
la demoiselle est fort de mes amies, et il ne |>ourroit être mieux en uiailivs- 
sc. u Heureusement, le souhait édifianl de Rnssy ne se i-éalisa |)as. 

Plusieurs de ces danseuses étaient des filles d'honneur de Madame, ou, 
comme M"« de Mortemart (d'ahonl connue ^sous le nom de M"' de Tonnay- 
Cbarente), faisaient |>artie de sa soi'iélé intime , et cette circonstance peut 
ser%ir à expliquer l'amour que le roi éprouva successivement pour elles. Il 
avait appris à les connaître dans le cercle |>articulier de sa l>elle-sa>ur, et 
»-elle-ci, pour mieux le retenir, avait eu soin de s'entourer des |)rrsonnes <lonl 
la conversation était agréalde au roi el qu'il voyait avec le plus déplaisir. On 
sai^ même que ce fut elle cpii contribua à détacher le jeiuie souverain de «a 
|iersonne, et à lui mettre au cœur sa |>assion |)our M"' de la Vallière, 
qu'elle avait choisie d'abord |)our couvrir son propre manège, et qui ne pa- 
raissait |ias dangereuse. \jp roi et M"' delà Vallière, en se prêtant iicejeu, 
y fui-ent pris de Ijonne foi tous deux. Des féjes connue celle dil Hallet des 
Arts, étaient très-propi-es à affermir et à étendre ces premières impressions. 

Ce divertissement , tpii semblait donné en l'honneur de Madiune, à la cour 
de laquelle il fut représenté, était bien plus réellement donné en riioniieur 
de M"' de la Vallière , qui, depuis |>rès de deux ans , était l'objet caché de 
tous les divertissements de la cour. O fut vraiment, par excellence, la fête 
de la galanterie, el l'on comprend sans |>eine l'effet (|ue dut produire sur 
l'assistance cet essaim déjeunes beautés <pii escortait le roi. En 1G80, M""' de 
Sévigné, dont l'eutbonsiasme sans doute est un |>eu sus|M-ct en pareille cir- 
constance, s'en souvenait encore avec transport, et associait, en un même 
souvenir, le triomphe de sa fdleà celui de ses compagnes : » Il yavoit (juatrc 
|)ersouues avec feu Madame , que les siècles entiers auront {leine à remplacer, 
et ]M)ur la beauté , et pour la belle jeunesse, et ]>oin- la danse : ah ! quelles 
l>ergères et quelles ama/ones ! ' « 

La Gabelle du 13 janvi(>r 1GG3 donne une assez longue description du 
Ballet des Arts , mais qui ne fait guère que suivre |)as à pas les entrées et 
rt-péter, sans y rien ajouter, les indications contenues dans les sommaires de 
chacune d'elles. On y voit qu'il fut dansi-, le 8 janvier, au Palais-Cardinal, 
devant les reines. La Gazette du 20 ajoute cpi'il avait été dansé encore trois 
fois ; celle dû 27 , qu'il fut donné en outre le 22 devant le cardinal d'Esté, puis 
le 25, devant le prince de Danemark, puis le 29, le l"" février, et jus({u'à 
la Gn du carnaval. 

Les deux des<Tiptions de Loret (lettres du 20 janvier et du 24 février) 
ne nous aj)prcnnent non plus rien de particulier. Ce sont toujours les mêmes 
éloges à l'adresse du roi , des danseuses de la cour et de» chanteuses. M"" de 
Saint-Christophe, Hilaire, La Barre et de Cercamanan . Baptiste dirigeait la 



' Lettres de Mme de-Sévigaé, ti. .Moamerqué et Ad. Régaler, VII, p. 92. 



SUR LE BALLET DES ARTS. 54., 

symphonie. Nous nous contenterons de citer un fragment de la seconde de 
ces descriptions : 

Loais, qui sous ses justes loii 

Gouverne les peuples gaulois. 

Avec des grâces sans pareilles 

Y fit le berger à merveille ; 

Plusieurs princes et grands seigneur^. 

Dignes, certes, de tous honneurs , 

En ce ballet galant dansèrent 

Et des mieux le Roy secondèrent 

Cinq jeunes et rares beautez. 

Sources de feux et declair'tez 

Dans leurs deux danses différente» 

Sembloient des planètes errantes 

D'un éclat vif et sans pareil, 

Dont Madame étoit le soleil. 

Les autres beautez renommées. 

Qu'ailleurs j'ay toutefois nommées, 

C'étoient Suint-Simon, Cevigny, 

De mérite presque infîny , 

La Vallière, autre fille illustre , 

Digne un jour d'avoir un balustre, 

Et la défunte Mortemar; 

Je la nomme défunte, car 

Depuis qu'elle n'est plus pucelle. 

Ce n'est plus ainsi qu'on l'appelle ',.. 

Mais, pour revenir au ballet. 

Les voix douces et naturelles 

De quatre aimables demoiselles , 

Les luthistes et violons, 

En leur art de vrais Apollons, 

Et bref toute la symphonie, 

Causoient une joye infinie. 

Le théâtre étoit fort paré, 

Bien disposé, bien éclairé, 

Et des machines l'artifice 

T fit dignement son office. 

Le Ballet des Arts fut publié à Paris, chez Robert Ballard, 1663, in-4". 

' Elle s'était mariée le 6 février précédent (Loret, lettre du 10 février), dans le cours 
des repréientatioDS du Ballet des Arts. 



CONTBMP. DE MOLIÈRE. — II. 35 



LE BALLET IXOJM 

DES ARTS. 



AA^ANT-PROPOS. 



La Paix, ayant produit l'Abondance et fiait naistre les Plaisirs et 
refleurir les Sciences et les Arts, les sept que l'on nomme Libéraux , 
conduits par leur inventeur Proraéthée, viennent paroistre en cette 
superbe cour. Et comme la Musique en est l'un des plus nobles et 
des plus agréables , elle fait avec les autres , par un grand concert 
d'instrumens, l'ouverture du Ballet des Arts en général , dont quel- 
ques-uns , soit mécaniques ou autres , ont été choisis pour faire les 
entrées de ce ballet, chacune étant précédée d'un changement de 
thé.^tre et d'un Récit. 

L'AGRICULTURE. 

Cet Art est représenté par des bergers et des bergïires, lesquels 
sortent des agréables bocages qui sont la décoration de cette première 
scène, après que la félicité et la paix , qui les accompagnent tou- 
jours, ont fait un Récit en dialogue , auquel répond un chœur d'ins- 
trumens rustiques. 

DIALOGUE 

«E LA PAIX ET DE LA FÉLICITÉ'. 
LA PAIX. 

Douce Félicité , ne quittons point ces lieux. 

LA FÉLICITÉ. 

Douce et charmante Paix , où peut-on estre mieux ? 

• Chanté par ,Mlles Hilaire.et Je .Saint-ÇhrjstQphe. 

35 



548 LE BALLET ROYAL 

TOUTES DEUX. 

Ny les travaux ny les peines 

N'habitent plus dans ces bois ; 
Les bergers sont comme des rois , 
Les bergères comme des reines. 

LA. PAIX. 

Ty veux estre toujours. 

' Ll FÉLICITE. 

Et moy toujours aussi. 

TOUTES DEUX. 

Amour est le seul mal dont on se plaint icy. 

L4 PAIX 

lies Vents les plus mutins sont changés en Zéphirj!. 

LA FÉLICITE. 

Les maux les plus cruels sont changés en plaisirs. 

TOUTES DEUX. 

Icy, quand un cœur soupire, 
Un autre coeur luy répond , 
Et c'est là tout le bruit que font 
Les Échos qui n'osent tout dire. 

LA PAIX. 

J'y veux estre toujours , etc. 

ENTRÉE I. 
De BERGEBS et de bergères. 

Pour le ROY, berger. 

Voicy la gloire et la fleur du hameau : 

Nul n'a la teste et plus belle et mieux faite , 

Nul ne fait mieux redouter sa houlette, 

Nul ne sçait mieux comme on garde un troupeau ; 



DES ARTS. 549 

Et quoy qu'il soit dans l'âge où nous sentons 
Pour le plaisir une attache si forte , 
]Ne croyez pas que son plaisir l'emporte : 
Il en revient toujours à ses moutons. 

A son labeur il passe tout d'un coup, 
Et n'ira pas dormir sur la fougère , 
Ky s'oublier auprès d'une bergère , 
Jusques au point d'en oublier le loup. 

Ce n'est pas tant un berger qu'un héros, 
Dont l'ame grande applique ses pensées 
Au soin de voir ses brebis engraissées, 
En leur laissant la laine sur le dos . 

Pour MADAIME " , bergère. 

Quelle Bergère , quels yeux 

A faire mourir les dieux ! 

Aussi, conTOie eux, ou l'adore. 

Elle est de leur propre sang ; 

Mais sa personne est encore 

Bien au-dessus de son rang. 

De jeunes lys et des roses 

Tout nouvellement écloses, 

Forment son teint délicat ; 

Enfin les. plus belles choses 

Près d'elle n'ont point d'éclat. 

C'est une douceur extrême , 
Et, pour en dire icy le mal comme le bien. 

Il est vray, tout le monde l'aime ; 
Mais, aprçs son devoir, ses moutons et son chien , 

Je pense qu'elle n'aime rien. 

' Après avoir dit, dans sa i'« description du ballet, qu'il ne veut s'arrêter qu'aux 
cinq adorables migonnes 



Lorel ajoute 



Qui dans cet illustre ballet 
Jouèrent si bien leur rolet. 



Madame en étoit la première 
Qui paroissoit toute lumière; 
Tant par ses habits précieux 
Que pai l'éclat de ses beaux yeux. 
On ne pouvoit s:ins allégresse 
Voir danser iceile princesse, 
Et rien n'égaloit les appas 
De sa grâce et de ses beaux pas. 

( L. XIV, p, 10.; 



Pour MADEMOISELLE DE MOuiEMART,: bergère. 

Que cette Bergère est belle ! 
A-t-elIe pas un dcfaiit ? 
Uu Berger qui soit dii^ne d'elle, 
N'est-ce pas tout ce qu'il lui faut ? 
A quiconque pourra tant faire 
Que de la ntnger sous sa loy , 
La bonne affaire , 
L'heureux eraploy ' ! 

Pour MAOBMOisxLLE DR SAisT-siMON *, bergère. 

dardez- vous de ces lis, gardez* vous de ces roses ! 
Qui ne s'en gardera ne sçauroit faire pis. 
Ha ! qu'elle est dangereuse en gardant ses brrbis ! 
Klle a des yeux brillaus qui disent mille choses". 

Mais ils en'donnent a garder 
A qui plus qu'il ne faut ose If^Tegarder. 

Pour MADEHoiSELLB DK LA' VALBrtîRE, berçéreJ 

INou , sans doute, il n'est point de Bergère plus belle ; 
Pour elle, cependant , qui s'ose d<'clarer? 

• ' (es \ers, comme Cfux que nous verron?* pliis loin, :i la ',' cntric, s\É|)|tlii|ueiit 
ccrtaiiierofnt au mariagp, alor» décidé et trei-proclialn , de Mlle de Morlemart 
avec le marquis de Muote-opaii , (|uVlle épousa le « f<vrier suivant. Mais on snil 
que, en dépit des pronosUcs de Benserade , le mari n>ul pas à se louer de cet heu - 
veux emploi. 

' La pucelle de Salnt-simof, 

l-'ntv 4*iia >lHe de^and rnibw , 

Et d'uoe mère fort charinanti* : 

Filk dont ia benulé naluanle 

Se rrnd digne de Jour en Jour 

D'admiration n d'amour ; 

Fille enOn, le rare module 

D'une Ame al noble et il belle. 

Qu'on peut nommer l'âme et le corr» 

Deus incomparable* Iresorii. 

(I.ORET, I. XfV, lO.; 

3 I/agréable de la Valliérc 

Qui , d'une eiccllenle manière . 
Et d'un air plus divin qu'lmmain, 
Dansa la houlette à l.i main, 
VxiU après, changeant la radence, 
V.tx amaxone, avec ia lance , 
Ayant le port rt la fierté 
D'une belle de qualité. 

Ces derniers vers Se rapportent à la 7' entrée. 



DES ARTS. 551 

La presse n'est pas grande à soupirer pour elle , 
Quoy qu'elle soit si propre à faire soupirer. 

Elle a dans ses beaux yeux uue douce langueur; 
Et bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause, 
Pour peu qu'il fust permis de fouiller dans son cœur, 
On ne iaisseroit pas d'y trouver quelque chose. 

Mais pourquoy là-dessus s'étendre davantage ? 
Suffit qu'on ne sçauroit en dire trop de bien; 
Et je ne pense pas que, dans tout le village , 
Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien '. 

Pour MADEMOISELLE DE SEVIGNY^ 

Déjà cette Beauté fait craindre sa puissance , 
Et pour nous mettre en butte à d'extrêmes dangers, 
Elle entre justement dans l'âge où l'on commence 
A distinguer les loups d'avecque les bergers \ 

Le MARQUIS DE RASSAN , représentant un berger. 

Je porte peu d'envie 
Aux bergers dont la vie 
Est pleine de douceur; 
Ma fortune est meilleure 
Si je trouve mon heure 
Où j'ay perdu mon cœur. 

' Allusion , a mots couverts, à l'amour du roi pour Mlle de la Vallière. 

» Cevigny, pour qui l'assemblée 

Eloit de merveilles comblée; 
Chacun paroissoit enchanlé 
De sa danse et de sa beauté; 
Fille jeune, fille brillante, 
Fille de mine ravissaatc. 

(I.OBET, XIV, 10.) 

Lorel écrit assez souvent Cevigny, mais quelquefois Sevigny, comme Benserade, 
Bussj , Scarron, Monlreuil, etc. C'est à bon droit que Lorel loue sa danse, en môme 
temps que son éblouissante beauté. Elle dansait à merveille, et dix-sept ans après 
( 29 sept. 1680), M""* de Sévigné rappelait encore orgueilleusement à sa lille « le 
petit pas admirable » qu'elle avait fait « sur le bord du théâtre. » C'était la pre- 
mière foiâ qu'elle paraissait dans un ballet ; mais ce ne fut pas la dernière : l'année 
suivante, elle représentait an Amonr dcgviséen ISymphc marilhne, dans le Bal- 
let des Amours déguisés, et en 1665, elle était chargée du rôle d'Omphale, dans le 
Ballet de la ISaissance de Fènus. 

^ Françoise-Marguerite de Sévigné, née en ig48, était alors dans sa quinzième 
année. 



i>62 LE BALLET ROYAL 

LA NAVIGATION. 

La mer paroist en éloigDemeDt, de laquelle thétis sortant, avec trois 
autres DiviNiTEz marines, chaote des versa la louaugede la Naviga* 
tioD. Uu CHEF DE CORSAIRES , avec quatrc pirates de sa suite, arrive 
sur le rivage, ne s'éloignant jamais d'un élément sur lequel il a étably 
sa demeure. 

RÉCIT DE THÉTIS*. 

AUX DAMES. 

Ke craignez point le naufrage , 
Beaux yeux : le vent ny Torage 
N'oseroient vous attaquer. 
Hazardez-vous dessus l'onde , 
Qu'elle rie ou qu'elle gronde , 
Il n'est que de s'embarquer. 

Sur les flots qui s'aplanissent , 
Mille vaisseaux s'enrichissent 
Pour im qui vient à n)anquer. 
Vous ne ferez pas grand'cliose , 
Tant que vous direz : Je n'ose. 
Il n'est que de s'embarquer. 

ENTRÉE II. 
in CORSAIRE et quatre pirates. 
Pour le COMTE de saint-aignan, corsaire. 

Ce Corsaire, toujours suivy de la Victoire, 

A couru sur toutes les mers ; 
Il a veu de l'Amour, il a veu de la Gloire 

Les flots doux et les flots amers , 
Et n'a point redouté leurs vagues les plus hautes; 

Devenu célèbre aujourd'huy , 

■ Chanté par Mlle de Cercamanan. 



DES ARTS, 553 

Pour en avoir laissé beaucoup derrière luy 
Qui se sont échoués aux costes. 

L'ORFÈVRERIE. 

JuNON descend dans une machine qui représente une mine d'or, 
comme la Déesse qui préside aux richesses, et fait le récit pour l'or- 
fèvrerie, ensuite duquel quatre courtisaivs, qui ont acheté de quel- 
ques orfèvres les superbes ornemens dont ils sont parés, font la troi- 
sième entrée. 

RÉCIT DE JUNON 

SUR LES RICHESSES'. 

Je répands sur les humains 

La richesse à pleines mains : 
Aussi pour mes autels la ferveur est extrême. 
Parmy tous ses attraits , ses charmes , ses appas , 

Amour l'avoueroit lui-mesme , 

La richesse ne nuit pas. 

Soyez beau , soyez bien fait , 
JN'ayez rien que de parfait , 
Pressez et soupirez , afin que l'on vous aime , 
Parmi tous ses attraits , etc. 

ENTRÉE III. 

COURTISANS , chargés ctorfévrerie. 

Pour le COUTE d'armagnac, courtisan. 

Vous estes courtisan; c'est une race d'hommes 
Beaux, diseurs de bons mots , jeunes, adroits, galans, 
Et qui, parmy tout l'or dont on les voit brillans. 
D'ordinaire chez eux n'ont pas de grandes sommes ». 

' Chanté par Mlle Hilaire. 

» Rien de plus commun que ces railleries sur le conlrasle qui existait si souvent 
entre les habitudes de luxe et la pauvreté des courtisans. D'Aubigné ne s'en est 
pas fait faute dans le Baron de Fœnestc. On lit dans les Loix de la Galanterie 
(1044), à propos des gentilshommes : « Leur condition les obligeant à faire plus de 



ȉ4 LI. KAII FI' HOVAI. 

Pour le COMTE DE SERi, qui decoit rcpiéscnter un gçi'Rtis\n 

II n'est pas trop nécoss.iirf 

Qu'un courtisan soit siiu «iv . 

Et cependant ji- le suis, 

Demeurant tant que je puis 

Du)s la bonne et droite route. 
Vons n'en serez jamais eu doute , 
Pouneu que vous en consultier. 
Mes amours et mes amitiez. 

Pour le MARQUIS DE GESim-f courtisan. 

( )n pardonne à ma taille, on pardonne à ma mine ; 

Mais ce n'c^t pas nouveauté ' 

Qu'à la cour on m'examine 
Sur le fait de la beauté. 

LA PEUNTCRE. 

Le théâtre se change en une galerie ornée de plusieurs tableaux * i 
statues, du fond de laquelle sortent lès ombres de ces deux grands 
peintres de l'antiquité, /.eivis et apelle, qui font entre elles un dia- 
logue servantde récita I Aride la peinture. Quatre peintres {gro- 
tesques, suivis de leurs valets, avec <i(iatre dames ridicules qui vont 
se faire peindre, dansent cette entrée d'une manière plaisante et 
bi/arre. 

DIAWGLE 
d'apeUe Et de ]u:uxis'. 



APELLE. 

Ma Vénus a charmé les hommes les plus fins , 
Et je suis au-dessus de tout ce que nous sommes. 

dépense qu'en toutes les autres, et n'étant pa» instcoils à faire valoir leurs bien» 
par le trafic,... plusieurs d'entre eux seront sujets à tomiKîr dans l'indiscnce et 
n'avoir pas les cîioses nécessaires à la vie... Mais nous y avons mis un bon ordre, 
en les avertissant d'emprunier de tous costez, et d'appuyer l(;ur crédit par tous les 
artifices imaginables, les asseuranl que c'est une des marques de noblesse d'en taire 
ainsi. « Dans la scène XV des CosUaux, de Villiers, un courlisao dit a l'autre : 
<> Je n'ay point d'argent. » El celui ci lui répond : « C'est un mal ordinaire aux 
^ensde qualité. » (V. notre tome 1, p. 352.) 
' Chanté par MM. de Beâumont et d'Estival. 



DES ARTS. 



ZEUXIS. 



.('ay trompé les oiseaux en peignant des raisins; 

C'est autant pour le moins que de charmer les hommes. 



TOUS DEUX. 

Après de si grands efforts , 
Nous faisons bien d'estre morts; 
Ces modernes pinceaux imitant la nature, 
Prétendroient de nous surpasser, 
Et nous auroieut fait renoncer 
A la peinture. 

APÉLLE. 

Quel honneur qu'on n'ait point achevé ce tableau 
Où l'Amour mesme a cru que je flattois sa mère! 

ZEUXIS. 

Quel honneur d'avoir fait un ouvrage si beau 

Que ceux qui m'ont suivy n'ont jamais pu mieux faire 

TOUS DEUX. 

Après de si grands efforts, etc. 
ENTRÉE IV. 

PEINTKES, DAMES, VAEBTS. 

Pour les l'EIIN'TBES. 
AUX DAMES. 

Beau sexe , qui par nous venez à bout de l'autre , 
Flattez ce qui vous flatte et vous preste secours , 
Sous votre toile, hélas! vous n'estes pas toujours 
Comme vous estes sur la nostre. 



6ô« LE BALLET ROYAL 

LA CHASSE. 

DiANBSort d'une forest, en laquelle la face du théâtre s'est chan- 
gée, et, accompagnée de quelques nymphes, fait un Récit auquel 
plusieurs instrumens répondent, et G*phale, suivy de six autres 
chasseurs , danse cette entrée. 

HÈCIT 

OE DIANB'. 

Amour se glisse dans nos bois : 
Evitons bien ses entreprises. 
Nous prenons des bcstes par fois , 
Craignons nous-mesmes d'estre prises. 
Il est bon de s'en délier : 
Tous.les cœurs sont de son gibier. 

Afln de nous assujettir. 
Il est toujours en en)buscade ; 
Il ne faut parfois qu'un soupir, 
Il ne faut qu'une simple œillade. 
Il est bon de, etc. 

ENTRÉE V. 

Pour MONSIEUR LE DUC, Cépholc. 

Il arrive souvent, comme l'Amour est fin , 
Que d'un projet de chasse une affaire est couvert; 
Quand un jeune chasseur se lève si matin . 
Qu'il est passionné, que sa flamme est soufferte, 
Un mary, comme un cerf, doit se tenir alerte. 

Pour le DUC de beaufort, chasseur. 

L'exercice est tout ce que j'aime , 
Et je n'en fais pas pour un peu ; 
Je vais au bois , quelquefois mesme 
Je vais à l'eau, je vais au feu. 

' Cliauté par M'ie de la Barre. 



DES ARTS. 



Pour le MARQUIS de villeroy, chasseur. 

Vous estes jeune , adroit, et parfaitement bien 
Eu tout ce qui compose un iott leste équipage ; 
A vous dire le vray, ce seroit grand domma ge 
De chasser tout le jour et de ne prendre rien. 

Le MARQUIS DE MiREPOix , chttsseur. 

Entre tous ces chasseurs qui taschent de bien faire , 

Comme les autres j'ay paru ; 

Oh ! que j'aurois fait bonne chère , 
Si j'avois attrapé tout ce que j'ay couru. 

LA CHIRURGIE. 

Une salle, remplie de plusieurs vases de porcelaine et de toutes les 
choses qui peuvent remédier aux accidens qui arrivent au corps 
humain, sert de décoration à l'Art de la chirurgie. Esculape , Dieu 
de la médecine , avec quelques vieux docteurs , en sort et fait le 
Récit. Plusieurs estropiés de toutes les manières dansent une 
fort ridicule entrée, qu'un chirurgien savant et adroit ayant 
veue , il les met en état, par leur guérison entière , d'en danser une 
autre avec beaucoup de disposition . 

RÉCIT D' ESCULAPE 

SUR LA MÉDECINE '. 

Bel art, qui retardez l'infaillible trépas , 

En secrets merveilleux vostre science abonde ; 

Faut-il que vous n'en ayez pas 
Contre le plus commun de tous les maux du monde? 
Un cœur tout languissant et qui s'en va mourir, 
Mettroit-il son espoir en vos seules racines ? 

C'est à l'Amour à le guérir, 
Et comme il fait les maux , il fait les médecines. 

■ Chanté par H- de la Grille. 



558 LE BALLET HaVAL 

ENTUKKVl. 
In CHIRURGIE?*, quatre docteurs et huit estropiex. 

/»o«r MONSIEUR DE LULLY, représentant un chirurgien. 

J'étois perdu moi-mesnic , cl tous ceux que je voy 

Qui sont aux Incurables, 

Perclus et misérables , 
>'e s'aidoient pas si mal de leurs membres que moy. 
Dans mon infirmité ne seachnnt plus que faire , 
I«e Dieu du mariage, àqui je fus contraire, 
( I/auroit-on cru si bon pour im i'sir..|.ié?) 
M'a guéry tout-à-tait et mis sur !<■ Itoii pié, 
Cette Divinité, ma chère protectrice, 
.N'en ayant pas laissé la moindre cicatrice. 

LA GLEKKE. 

Uikcaïup, oraé de, plusieurs tentes et pavillons, montre que l'Aii 
de la guerre va se faire voir, mars et bklloe, dans une n);i- 
i-biue, ayant chanté des vers en dialogue à la Jouaugc de cet Art, 
qui produit tant de renommée et de gloire à ceux qui Texercent 
dignement, la Déesse i>4J.jUits, toute brillante et aussi considérable 
par sa valeur que par sa beauté, descend du ciel ; et, se joignant 
à quatre charmantes amazones, danse la septième entrée, après 
qu'un grand concert de plusieurs instrumens a succédé au récit 
de MARS et de rellome. 

OULO€U£. 

DE MARS BT DE BELLONE '. 
MARS. 

Quoy , jaRWMS plus de saqg ? 

BELLOKE. 

Quoy , jamais plus de morts ? 
' Chanté par Mlle Hillaire et M. Dod. 



DES ARTS. 5.,9 



MARS. 



La paix a pour longtemps étouffé les discords , 
Et réuny les premiers trosnes. 



BELLONE. 



Ne nous désespérons pas : 
J'apperçois des amazones 
Qui vont faire du fracas. 

TOUS DEUX. 

Ces oimables foudres de guerre 
Qui font nos braves trembler, 

Ont de quoy dépeupler la terre , 
Et de quoy la repeupler. 

MARS. 

Que leurs coups sont cruels! 

BELLONE. 

Que l'on craint leurs regards 

MARS. 

Elles mettront bientost le feu de toutes parts, 
Et vont donner mille batailles. 

BELLONE. 

S'il ne s'agit seulement 

Que de voir des funérailles , - ! 

Nous aurons contentement. 

TOUS DEUX. 

Ces aimables , etc. 

ENTRÉE VU. 

VERTUS , PALLAS et AMAZONES. 

Pour MADAME, représentant pall4S. 

A voir la dignité , la pompe, les ricbesses, 
Xléclat de la personne et la splendeur du nom , 



5ftO LE BALLET ROYAL 

Et tout ce qui convient aux premièros déesses ; 
Diriez- vous pas que c'est la superbe Junon ? 

A voir comme on la suit, en adorant ses traces , 
Comme elle enchaisne ceux qui d'elle sont connus , 
Comme elle a dans ses yeux les Amours et les Grâces, 
Diriez- vous pas que c'est la charmante Vénus ? 

C'est Pallas elle-mesme , ou quelqu 'autre Héroïne , 
Qui cache sa fierté sous beaucoup de douceur ; 
Kt, sans en affecter la redoutable mine , 
Elle en a les vertus, l'esprit , le noble cœur. 

Si Paris revenoit , nous verrions ce jeune honinia 
Bien moins embarrassé qu'il ne fut autrefois : 
Il n'auroit qu'à donner à celle-cy la pomme , 
S'il vouloit estre quitte envers toutes les trois. 

Pour MADEMOISELLE DE MORTEMAHT, AmaZOM, 

Que d'appas, d'attraits et de charmes ! 

Pour le dire en un mot , que d'armes ! 
Vous avez quelque affaire , et je le prévois bien ; 
Est-on comme cela pour rien ? 
Est-ce pour attaquer , est-ce pour vous défendre ? 
Car je vous donne avis qu'on tasche à vous surprendre. 
Soyez en défiance aux lieu'f où vous allez : 
Tel pourroit s'enhardir, enror qu'il vous redoute; 
Je sçais qu'on vous en veut, et vostre coeur s'en doute : 
Dites-nous à l'oreille à qui vous en voulez 

Pour MADEMOISELLE DE S4INT-SIM0N , AmaZOÏie. 

Cette jeune Amazone, avec ses doux regards , 
Met indifféremment le feu de toutes parts , 

Et de la sorte qu'elle frappe, 
Amy comme ennemy , personne n'en échappe • ; 
C'est des jeunes beautez le procédé commun. 
Elle s'en lassera peut-estre , 



' Ou peut comparer à ces' vers ceux <le Loret, qui l'appelle la miynonne de 
Saint'Simon, beauté ravissante, Iwulon de lis et de rose (lettre du 2 mars 1058). 



DES ARTS. 5(5, 

Après avoir ainsi frappé sans reconnoistre , 
Souvent dans la meslée on s'attache à quelqu'un '. 

Pour MADEMOISELLE DE LA. VALLIÈRE, AmazOUe. 

Divine Amazone , tout bas 
Contez-nous quelle est vostre gloire. 
Volontiers n'affectez-vous pas 
D'étaler trop une victoire? 
Les pi*océdez sont différens : 
Les unes, comme des torrens, 
Courent et ravagent la terre ; 
Les autres, au contraire, appréhendant l'éclat, 
Font les plus beaux coups de la guerre, 
Comme on fait un assassinat. 

Telle a mille cœurs sous ses loix. 
Craignant de vivre trop à l'ombre ; 
Telle considère par fois 
La qualité plus que le nombre. 
.Te vois luire dans vos beaux yeux 
Un certain air impérieux , 
Fatal au repos des plus braves , 
Et ne compte pas moins qu'Alexandre et César, 
En me figurant des esclaves 
A la suite de vostre char. 

Pour MADEMOISELLE DE SEviONY, Amazone. 

Belle et jeune guerrière , une preuve assez bonne 
Qu'on suit d'uue amazone et la règle et les vœux , 
C'est qu'on n'a qu'un leton : je crois, Dieu me pardonne , 
Que vous en avez déjà deux. » 

' Elle s'attacha, en effet , au duc de Brissac , qu'elle épousa dans cette même 
année 1663, le 17 avril suivant. 

^ Ces vers donnent une idée de la liberté étrange des poêles de ballets, et par- 
llculièremeot de Benserade, même quand il s'agissait de jeunes filles, presque 
d'enfants : on ne voit pas que personne s'en soit offensé ,i pas même la marquise 
(le Sévigné. Plus lard, on devait souvent reprocher à Mlle de Sévigné de suivre 
la rcijle et les vœux d'une amazone : 

Vous qui naquîtes, toute belle 
A Tolre indifférence près, 
CONTEMP. DE MOUÈltE. — 11. 36 



bA2 LE BALLET ROYAL DES A |{ T S. 

Les Amazoïios s'étant rolirées, Pallas paroist <lo nouveau avec li 

Vertus, qui la suivent partoiif vi'sfn,»; •],< rotii •< .pii i.>in- ••anvit-n 

nent le pitis, et qui sont : 

Un FiuKLiTÉ, représentée par le comtk dl ^\1M-A^G.^AN, el 
vestue de bleu ; 

L<i Bk\i rK, (l'incarnit, par ^I. de Souville; 

I>a Force, de couleur de feu, par le sieur I\a\nal; 

1*1 Pbi;den(:k, par le sieur des Aibs Taisné, habillée de cette cou- 
leur cliangoaute qu'on voit dans la peau des serpents; 

I^ Cn4STETÉ, de blanc, par le sieur de Loroes ; 

Kt la Constance, parle sieur des Airs le cadet, vestue de vert, » 
représentant la fermeté delà tern*- '••"" Ivi'i'iM • "t (li-rnièn^ ontr« 
concluant tout le BaUet des .4rt> 

ESTIW'.K VIH ET DF.RXfl^'.RK 

DES VERTUS. 

Pour le COMTR de saint-aigwan , représentant la kidélitf.. 

Sa mine prouve assez ce que son coeur doit estre : 
I/honneur y va bien loin devant Tutililé ; 

Pour la maistressc et pour le maistre 

C'est la mesme fidélité. 

Oifttiil La Fontaine, eu lui dédiant sa fable du Lion amoureux ( IT, i ). Kt ce jii- 
ffement a été sans cesse rép<''té sous dlfrorcrilfs formes. Benserade lui-même s'i*»! 
plaint «le celle indifiércnr'- cl de celle froiileur daiu> le BalUt de la ISaissaucc de 
/ iiiiif. 



rm. 



LA aiXEPTiON 

i AITE PAR UN GENTILHOMME DE CAMPAGNE 

A UNE COMPAGNIE CHOISIE A SA MODE 

Ql 1 LE VIK^T VISITER. 

MASCARADE. 



16G5. "" 



36. 



NOTICE 

SUR 

LA RÉCEPTION 
FAITE PAR IN GENTILHOMME DE CAMPAGNE. 



Celte mascai-.'ido, qui porte toutes les tiares de rimprovisation, fut donnée 
au Palais-Koyal , dans la pieniu're moitié du mois de février 1G65. Elle 
paraît avoir été eomposée et représentée spécialement dans le i)ut dégayer 
la convalescence de Madame, qui sortait de maladie, et dont le goût pour 
ces fêtes était bien connu. Le roi, toujours empressé de plaire à sa belle- 
sœnr, y dansa; à côté de lui on ne trouve que trois seigneurs de la cour, 
choisis parmi les plus intimes du jeune monarque : le marquis de Villeroy, 
le due de Saint-Aignan et le comte de Sery. Tous les autres iH^sonnages 
étaient remplis par des bourgeois, acteuis de profession, et il y avait aussi 
deux comédiens italiens. Aucune femme n'y figura , même parmi les chan- 
teurs. 

Une j»etite comédie en lui acte,de Raymond Poisson {f Après soupe de raii- 
l'erge) , fut intercalée dans la huitième entrée, suivant \ui usage qui n'était 
pas très-rare : c'est ainsi cpie VJmaiU ridicule de IJoisrobert avait déjà fait 
partie du Ballet des Plaisirs (1655), et qu'on allait voir jusqu'à trois 
pièces à la fois dans le Ballet des Muses (16G0). On sait aussi que Molière 
a encadré plusieurs de ses comédies dans des ballets. 

La mascarade que nous reproduisons est une raillerie dirigée contre les 
hobereaux de province, que les gentilshommes de cour avaient en grand 
mépris, et regardaient comme des êtres rustiques, ridicules, placés en dehors 
du seul centre du bon goût et des belles manières. Nous n'avons pas à ré- 
j)éter ici ce que nous avons déjà dit à ce propos, dans notre notice sur le 
Baron de la Crasse, de Raymond Poisson, qui fait partie du premier volume. 
Lé souvenii- de la jietite pièce de Poisson n'a certainement pas été étranger à 
celte caricature. 

I^a Gazette du 14 février raconte, sans entrer dans plus de détails, 
que cette niasearade, conceitée en un seul jour, fut donnée au Palais-Royal, 
devant Madame, qui se portait mieux, et (pi'elle plut beaucoup. 11 ne nous 
en apprend pas la date exacte. Lord en parle également, dans sa lettre du 



5f.6 NOTICE SUn LA RÉCEl'llo.N i) i N «. K \ i i I.M«»MM K . 

14 février, luau .siin])lt>nu>iit |»ar «mï-diiT, car l.i tufi-^^\\<- <l>' i.rmiiii ■ -.,„ 
journal en temps n))|M)rtuii l'empérha de In xmi 

Idc mutcaradr galantr. 
Ou du moint rnmiqiie rt parlant», 
t)oot Ir (ujrt Traimrnt follet 
Ne plaitt Kurrri moins qu'un l>allrt, 
IJniit dr* mieux imaginée 
rnr «ne Ame rare et bien ace, 
Opcndant que j'écrii rrry, 
Dani le Palala-Rojral «uatl, 
l.iea de reiprct et de plaitanee, 
l'onr U dernière foi* te danae. 
J'aj (cca d'uo amjr cordial 
«tu'il n>*t rien de pln> jovial, 
ïA que la dite maiearade 
l'ourroit faire rire no malade 
A*ec art dràle* d'incidena, 
Kuat-il la mort entre le* dent*. 

I..1 mascnrade de la Réception itun Ceiittlltomme île. campagne n «lé pu- 
bliée en lin \\\-\° de 12 |>a{;es, «ans lien ni date. 



^ 



LA RÉCEPTION 



FAITE PAR UN GENTILHOMME DE CAMPAGNE 

A UNE COMPAGNIE CHOISIE A SA MODE 
QUI LE VIENT VISITER. 
MASCARADE. 



La scène représente une de ces maisons de campagne qu'on nomme 
Noblesses ou Gentilshommières, composée d'un corps de logis dé- 
couvert, d'une petite tour ruinée, d'une grange en mauvais ordre et 
d'une cour où paroissent quelques poulets-dindes, des lévriers maigres 
et des bassets. 

Le MAiSTBE DE LA MAISON Vante le bonheur de sa vie tran- 
quille en chantant, et pvblie les louanges de la bonne compagjiie 
qu'il attend, et qui est sur le point d'arriver chezluy. ] 

RÉCIT 

DU SEIGNEUR DE PBOVI^CE, 

Par M. d'estival, 

Accompagné de deux valets innocens, 

Il sifjnor valerio et ottavio. 

Sur mon pallier de province' 
Nul n'est plus heureux que moy; 
Ma noblesse n'est pas mince. 
Sur mon pallier de province, 
J'y suis plus content qu'un Prince 
Et peut-estre autant qu'un Roy. 



5B8 LA RÉCEPTION 

Sur mon pallier de provioce 
Nul n'est plus heureux que moy. 

Ij belle et noble Assemblée 

Qui doit arriver icy, 

Ne me prendra point d'oniblée, 

La belle et noble assemblée : 

Kl le aura de l'échinée 

Et de bons daindons aussi, 

I^ belle et noble assemblée 

Qui doit arriver icy. 

ENTHÉE I. 

Le CAiMTAiNB d'un chasteau voisin arrive avec sa femme; le 
SEIOF.L'R leur fait en chantant le compliment qui suit, et eux 
liitj répondent par signes, et dansent. 

Capitaine, m. de lilly; sa Femme, m. dolivet. 

Ahl Monsieur le ('.npitaine, 
Vous soyez le bienvenu ; 
M'"* de la Fontaine, 
Ab! Monsieur le Capitaine, 
Vous m'avez pris sans mitaine, 
Je ne l'eusse jamais cru . 
Ah! Monsieur le C^apitaine, 
Vous soyez le biniventi ! 

ENTRÉE II. 

(Quatre bclyebs, amenant par la yuain quatre vieilles demoi- 
selles, qui s'élant cotisées pour louer un carosse, viennent 
voir le Seigneur. Elles prennent leurs places, et voyent dan.s€r 
leurs écuyers. 

k 

Écuyers, MM. d'heureux et beaichamp, les sieurs bo>abd et 

LA PIKBBE. 

ENTRÉE III. 

Le plaisir que les vieilles ont pris a voir danser leurs écuyers et 
d'estre bien receues du maistre de la maison, leur donnant envie 
de danser, elles font aussi une entrée. 



FAITE PAR UN GENTILHOMME. 5r,9 

fieilles, M. le duc de SAI^T-AIGNAl\-, 3/ de mollier, les sieurs 
DE GAN et DES AIES le jeune. 

.ENTRÉE lY. 

Le s^iGTs^}^^, pour mieux réçjaler les demoiselles , fait venir ses 
deux FILS, suivis ^e/ewr pbécepteuk, tous deux fort incommo- 
dés de leur personne aussi bien que leur maistre. 

Précepteur, m. paysan. Enfans, les sieurs le chantre et de 

LORGE. 

ExNTRÉE V. 

Un BOURGEOIS d*une petite ville voisine arrive avec sa femme et 
sa FILLE, accordée au fils aisné de la maison, dont la taille 
paroist d'autant plus extraordinaire qu'étant quasi géante, ils 
sont si ragots qu'ils en sont presque nains. Le seigneur, les 
voyant venir, surpris d'un transport de joye , dit à lubin , 
précepteur de ses enfans : 

Lubin, fais sonner le rebec , 
Qu'il donne pavanne ou bourrée ; 
Après un grand salamalcc, 
Lubin, fait sonner le rebec, 
Car je vois le beau petit bec 
De mon fils aisné Laccordée ' . 
Lubin, fais sonner le rebec 
Qu'il donne pavanne ou bourrée. 

Père, le petit vagnard. Mère, le petit des airs. 1m Fille, le 
sieur vagnabd. 

ENTRÉE VL 

Maïs comme la vie magnifique de ce bon Seigneur ne l'a pas laissé 
sans dettes, deux sergens a verge viennent, dont l'un luy ap- 
porte un exploit, et C autre danse, accompagné de quelques 
recors. 

" Sic. Il faut lire sans doute, ou du moins comprendre : « de l'accordée de mon 
fils aiuné. • 



LA RÉCEPTION 

RÉCIT 

IM SEROENT A VERGE, 

Par M. BLONDEL. 

Moy qui suis un sergent à vprge 
Qu'on void toujours deçà dt^îi , 
Sans craindre fusil, 'ni flamborge, 
Ny Fanfaron, ny Quinola, 
Malgré tes dents et ta canaille , 
Je viens, sans dire : Qui va là? 
l'arniy tes chiens et ta volaille, 
T'apporter l'exploit que voilà. 

// SEir.MUR, irrité de l'insolence du sergent ^ appelle le phécki 
1 1 i n '/ .<ow secours pour te battre, et luy dit en chantant : 

Lubin , prenez mes deux garçons, 
Et qu'on chasse ce téméraire : 
A quoy servent tant de façons ? 
Lubin, prenez mes deux garçons, 
Et qu'avec de bons gros basions 
Chacun d'eux rétrille en compère. 
Lubin, prenez mes deux garçons. 
Et qu'on chasse ce téméraire. 

Seryent qui danse, le sieur mercier. Recors, messieurs mangeai 
et la MARRE, les sieurs des airs tatsné et magny. 

ENTRÉE VU. 

Cependant quatre servantes viennent faire des reproches an 
SEIGNEUR d'avoir assemblé cette grande compagnie, qui détruit 
sa basse-cour; il leur repart arec injures. Deux d'entre elles 
ne laissent pas de danser en se mocquanl de luy, et les deux 
autres luy chantent ces vers : 

PREMIÈRE SERVANTE. 

Quel désordre , quel tintamarre ! 
Vous jettez ainsi vostre bien. 



FAITE PAR UN GENTILI[OMME. 671 

Tout s'en va sans nous dire gare , 
Et biehtost vous n'aurez plus rien. 

DEUXIÈME SERVANTE. 

Le beau Monsieur le Capitaine 
Vous mange et la nuit et le jour ; 
Le colombier et la garenne 
Iront après la basse-cour. 

LE SEIGNEUR. 

Paix là , taisez-vous , donzelles ! 
On ne me fait point la loy. 
Vos plaintes sont éternelles : 
Paix là, taizez-vous, donzelles. 
Si je mets tout par écuelles , 
Il n'en peut couster qu'à moy. 
Paix là , taisez-vous , donzelles , 
On ne me fait point la loy. 

LES DEUX SERVANTES, l'une après r autre. 

Tous tes gens , beau Monsieur de balle , 
Ont du mal comme des damnés: 
Cherebe une autre servante à cal le ■ ; 
Pour moy, ce n'est pas pour ton nez. 

Servantes qui dansent , le comte de sery, m. d'heureux; ser- 
vantes qui chantent, messieurs le gros et fernon. 

ENTRÉE Vm. 

Un£ troupe de comédiens de campagne, passant par le village, 
viennent sçavoir au chasteau si l'on a besoin d^eux. Deux 
valets innocens en donnent advis au seigneur, et haj disent : 

VALEiyO. 

Monsieur, des comédiens vous demandent là-bas, 
Tous vestus de satin, velours, ou taffetas. 

I Lacalle ou la cale était un bonnet de femme, plat par un bout, échancré 
par (levant, avec une petite l)ordure de velours. Toutes les servantes de la 
Brie porieut des cales, dit le Diclionnaire de Fuielière. 



j:2 la RECEPTION FAITK l'AH UN GENTILIID.M.ML. 

OTTAVIO. 

Qui , pour bien divertir la noble compagnie , 
Voudroient bien devant vous faire la comédie. 

tx SEIGNEUR craint d'abord pour ses daindons, les prenant pour 
des Bohémiens, mais, les ayant reconnus, il leur permet de jouer 
et dit : 

Pourveu qu'on sauve mes daindons. 
Je veux bien voir la comédie ; 
Tous les acteurs me seront bons 
Pourveu qu'on sauve mes daindons. 
Qu'ils fassent venir leurs bouffons 
Pour réjouir la compagnie : 
Pourveu qu'on sauve mes daindons, 
Je veux bien voir la comédie. 

l-es COMÉDIENS jouent TAprès-souper de l'auberge, ou les Marion- 
nettes, du sieur poisson. 

ENTRÉE IX. 
In HAisTBE A DANSEB Vient pour dicerfir la compagnie, arec le 

MAOISTEB DU VILLACE, TORnAMSTE, te SOUFFLEUR D'OROUE et 

le BOUFFON du seigneur; lequel, après avoir dansé quelque 
temps arec eux, il luy prend Jantaisie de les chasser, pour 
danser seul. 

Le maistre à danser, le sieur noblet. A« magister du viUage, le 
sieur DESONETS. L'organiste, le sieur Ijaltazar. Le souf'flevr 
dorgue, lesieurrviïy.Le bouffon, M. coquet. 

ENTllKE X ET DERNIÈRE. 

Trois paysans et trois paysannes, sçachant la bonne compagnie 
qui est au chasteau, y viennent, accompagnés de quelques 
flustes, pour réjouir le seigneur par leur danse ^ et concluent 
par là cette mascarade. ^ 

Paysans, LE ROY, 

Le MARQUIS de VILLEB0Y , M. BEAUCHAMP. 

Paysannes, les sieurs raynal, cmicanxeau et la pierre. 

FIN. 



LE BALLET ROYAL 

DES MUSES. 



1666. 



NOTICE 



LE BALLET DES MUSES. 



Le Ballet des Muses , dont les paroles sont de Benseiade et la musi([iie 
do Luili , fut donné pour la première fois le 2 décemlne 1066, à Saiut-Ger- 
niaiu en Laye, où la cour avait passé l'hiver. Lamortd'Anne d'Autriche, arrivée 
W 20 janvier précédent, avait emi>èché les divertissements habituels du car- 
naval, et c'est ce (pii explique la date un peu insolite de celui-ci. Il avait 
été précédé, le 7 uovemine, d'un petit ballet donné dans les entr'actes 
d'une comédie '. On voit que la mort de la reine mère n'avait pas eu le 
pouvoir de susiîendre pendant l'année entière les fêtes de la Cour. 

Le liallet des Muses est l'un des plus importants, non-seulement par 
les dimensions , par les jiersonnages cpii y dansèrent, au nombre desipiels 
figuraient le Koi , Madame, mesdames de Montes|xin , de La Vallière, etc., 
par le succès extraordinaire qu'il oixtint et qui se prolongea longtemps , mais 
encore iiar l'intérêt et la variété des spectacles divers qu'il réunit dans sou 
cadre, i)ar la multitude des acteurs qu'il mit en jeu, enfin par les addi- 
tions et les transformations qu'on lui fit subir, La troupe du Palais-Royal, 
avec son chef Molière; celle de l'hôtel de Bourgogne, celle des comédiens ita- 
liens et espagnols, alors à Paris, prirent une part active à ce divertisse- 
ment. 

Molière , jiar un hommage délicat à sou talent , fut chargé d'honorer 
Thalie, la muse de la comédie , en intercalant dans la 3^ entiée , à laquelle 
présidait cette muse, une pièce de sa façon, qui fut jouée par lui et sa troujR-. 
Il composa tout expiés pour la circonstance , eu essayant de plier son génie 
aux nécessités du genre , les deux premiers actes de Mélicerte , qu'il li'eul 
pas le temps d'achever, — et qu'il ne termina jamais, sans doute parce qu'il 
n'y attachait aucune importance en dehors du Ballet, — puis la Pastorale co- 
mique , dont il détruisit ensuite le manuscrit , et dont il ne nous reste que 
la partie chantée , conservée par le livret. 

Dans la C entrée , consacrée à Calliope, fut introduite , après hs j)re- 
mières représentations, une autre petite comédie {les Poètes), qui était 
jouée par l'Hôtel de Bourgogne et qui se composait de sept scènes dont nous 
u'avous que les sonunaires. Cette pièce n'a probablement jamais été impii- 
mée, et aous en ignorons l'auteur. Elle renfermait une Mascarade espagnole, 

' Ca-iciie rfel666, p. 1163. 



irr. NOTICE 

où , à cùté du Roi et des plus grands personnages, des acteurs qui avaient 
|»assé l«'S Pyrénées, en fCCO, apris le mariage de Louis XIV, ehaiitaient, dan- 
saient et jouaient des instruments. Trois des plus fameux comédiens italiens pa- 
raissaient dans la î)<î entrée, conrurivmment avec trois de riiùtel de Bour- 
gogne, et y jouaient à l'impiovisade une esjM'ce de petite faire, où les pltilo- 
sophes grecs et les orateurs latins étaient représentés en ridicule. Enfin, Mo- 
lière fut encore chargé de compléter le ballet , et au large tribut qu'il avait 
déjà fourni, il ajouta celui de sa charmante comédie du Sicilien. 

Mais le Daltet dt-i ituses était loin «l'avoir atteint du premier coup 
vaste développement. Ou y \w\\\. distinguer trois états successifs : l'ctal 
élémentaire , où il ne comprenait «jue treize entrées seulement ; l'état iuler- 
nii-diaire , où l'on y ajoute In comédie des Pin-tfs , la Mascarade es|>agnole , 
et où probablement aussi la Pastorale com!<fite tul substittu'-e à MvHcvrte; 
enfin, plus tard, l'état définitif, où il comprit, en outn*, la comédie du Sici- 
lirn. Il dut y avoir trois livrets correspondant à ces trois états , mais le 
premier nous manque. Nous avons le deuxième et le troisième (Ballard, 
(CGC , in-l"), ou pintùt cen'cstqu'un seul et même livret, qui, suivant, les 
transformations du l>all«it , a été grossi par l'adjonction de feuilles supplé- 
mentaires, tout en gardant son titre primitif et sa date.de 1G66. Kn exami- 
nant avec attention les rares exemplaires de ce livi-et , ou y trouve des preuves 
matérielles et intentes de ces ivmaniements. L'une des plus fortes se fonde 
sur l'irrégidarité de la pagination. Ce livret s<> divise en deux parties : la pre- 
mière comprenant l'analyse du ballet et les sommaires des entrées, avec les 
noms des acteurs ; la seconde, les vers pour les |)ersounages. Or, la première par- 
tie, dans les exemplaires qui lontieunent l'analyse AnSiciUtn , comprend qua- 
rante-sept pages, puis vient un verso blanc; après quoi commencent les vers 
IMJur b-s |)ersonnages, sur le recto, qui devrait être par conséquent numéroté 49, 
si le livret avait été composé en une seule fois et tout d'un bloc, tandis qiie, 
au contraire, il est numéroté 20, — les pages suivantes continuant jusqu'à (SO 
inclusivement. Cette anomalie s'expli<|ue d'abord par l'intercalation dans la 
première partie de la petite pièce des Poètes et de la Mascarade espai^nole, 
(pii remplissent sept pages (de 24 à 30), puis par celle de la 14* entrée de la 
comédie du Sicilien, qui occui>e douze pages, y compris le verso en blanc 
(le 37 à 48 inclusivement). En retranchant c^s dix-neuf pages ajoutées 
après coup, on retrouve (à une page près, qui a pu être i)erdue dans les 
remaniements) la pagination primitive, et on voit (|ue les vers pour les person- 
nages devaient, en effet, régulièrement occuj)er dans le premier livret la 
place que leur assigne leur numéro d'ordre. Apiès avoir ajouté les feuilles 
supplémentaires, l'éditeur, n'ayant pas de changements à faire dans le corps 
de la seconde partie, s'estborné à la reculer sans rien modifier à sa pagination. 
D'autres indices encore démontrent ces adjonctions ultérieures, (pii de la 
représentation jiassèreut au livret. Ainsi la 13'^ entrée est intitulée : 
XIII" et dernière entrée. C'était en effet la dernière dans le ballet primi- 
tif, avant l'addition du Sicilien. En y ajoutant plus tard celte pièce avec 
l'entrée I i', Ballard se borna à coudre les feuillets nouveaux ( 37 à 47 ) à la 
suite des précédents, sans prendre la peine de modifier celte dernière iuJi- 



SUR LE BALLET DES MUSES. 577 

cation, malgré la contradiction qu'elle renfermait. En outre, à la suite de» 
Ters pour les personnages de la ISg entrée, en haut de la page suivante, 
on trouve des vers pour les Espagnols de la Mascarade , et pour les Maures 
du Sicilien , vers qui ont été évidemment ajoutés après coup , car ils ne sont 
pas précédés du titre des entrées auxquelles ils se rapportent, et ne se trou- 
vent pas répartis à la place qu'ils devraient occuper. Ces vers ont suivi l'ad- 
dition successive des scènes correspondantes , et suffiraient à la démontrer. 
Il ne se trouvent pas dans l'édition des œuvres de Benserade ( 1G94 , 2 vol, 
in-12). 

On voit qu'il serait fort difficile de s'y reconnaître si l'on n'avait que le 
secours du livret. Il faut donc recourir à d'autres témoignages pour suivre ces 
modifications du Ballet des Muses. Le premier de tous, et le plus net, est 
celui de la Gazette, que nous allons rapporter : 

« De Saint-Germain en Laye, le 4 décembre 1GG6. Le 2 du courant fut icy 
dansé, pour la première fois, en présence de la Reyne, de Monsieur et de 
toute la Cour, le ballet des Muses, composé de treize entrées , ce qui s'exécuta 
avec la magnilicence ordinaire dans les divertissemens de Leurs Majestés. 
II commence par un dialogue des, divinités du Parnasse, eu l'honneur du 
Roy, et tous les arts que l'on voit si bien refleurir par les soins de ce grand 
monarque étant venus le recevoir, se déterminent à faire en faveur de cjia- 
cune d'elles une entrée particulière. Dans la première, pour Uranie, on re- 
présente les sept planètes ; dans la 2^, pour Melpomène, on fait paraître l'a- 
venture de Pyrame et de Thisbé, désignés par le comte d'Armagnac et le 
marquis de Mirepoix; la 3" est une pièce comique, en faveur de Thalie ; 
la i^^, pour Enterpe, est composée de bergers et de bergères, et Sa Majesté, 
pour s'y délasser en quelque façon de ses travaux continuels pour l'Etat, 
y représente l'un de ces pasteurs, accompagné du marquis de Villerov, ainsi 
que Madame, l'une des bergères, aussi accompagnée de la marquise de Mon- 
tespan et des demoiselles de la Vallière et de Toiissy. Dans la 5^, pour Clio, 
on voit la bataille donnée entre Alexandre et Porus; et la G", en faveur de 
Calliope, est dansée par cinq poêles. Pans la 7<', qui est accompagnée d'un 
récit, paroist Orphée, qui, par les divers sons de sa Lyre, inspire la douleur 
et les autres passions à ceux qui le suivent. La 8*", pour Erato, est dansée 
par six amans, entre lesquels Cirus est désigné par le Roy, et Alexandre par 
le marquis de Villeroy. La 9", pour Polymnie, est composée de trois philo- 
sophes et de deux orateurs, représentés par les comédiens franeoiset italiens. 
La 10^ est de quatre Faunes, et d'autant de femmes sauvages, en faveur de 
Terpsicore, avec un très-beau récit , et dans l'onzième, il se fait une danse 
des plus agréables, par ces Muses et les filles de Piérus, représentées par 
Madame, avec les filles de la Reyne, de son Altesse Royale, et d'autres dames 
de la cour. La 12*^ est composée de trois nymphes, qu'elles avoient choisies 
pour juger de leur dispute; et dans la dernière, Jupiter vient' punir les 
Piéiides, pour n'avoir pas receu le jugement qui avoit été prononcé : toutes 
ces entrées étant si bien concertées et exécutées qu'on ne peut rien voir 
déplus divertissant. » " | 

On trouve ici les treize entrées primitives, et la comédie, celle de Molière, 
CONTEMP. DE MOLIÈRE. — II. 37 



57i NOTICE 

dont le litre uVst pu dcsigaé. Il n'est pas qucslion d« lu Moitcaraiic hlspa- 
gnole, et il Mmltlo qiie la pièce des Poètes se borna d'aL>oid à unr lioiisc uu 
à une pantomime; c'est ce qui ri-sullc aussi du premier compte-ivudu de 
Robinet, à la date du 1 3 iléeenibrc : 

Quant à la noble ('alliope ,. . 
Ue« l'oftet de taleaU diver* 
I^ divertiucnt par leur dame. 
Comme rntrodue en la radence. 

Voici, d'ailleun, les prinri|iau\ lissages de celle longue desciiplion', »pii , 
comme celle de la C.azitle, nous mouin' le ballet dans l'étal où il ftit «l'i 
bord, et iMnit remplacer jns<|uu nu certain |M)inl la (lerte du li\rel primilil. 

O bfillet, fait aiec dcpente, 

l>i(ne d'un mnnarijue de France , 

Eal le liallel de* DCiif beautri. 

Ou leavanle* Divinitex, 

De qui l«nt poêle au faniMM 

PoMr rimer implore la gr*M. 

C'a»! qu'on feial acrrablemaat , 

Autant comm: équitablemrnt , 

Que leur noble trunpr, chartaèe 

I>e la brillante renommée 
^ l>e l'ioromparable Loaii, 

Kl de loot se* fait* iaoaîi. 

Quitte leur m«otai;nc cornae , 

Proche toitioe de la nue, 

Afln d'établir leur (éjour 

Ba aes aiaMblr et l>elle coor. 

Las Arta, qai (ont lajr rajenniMmt 

Kl de loaa eoal f reCauriiarnl , 

Sçackaat l'arriféa *■ cca lieux 

Dei flilcs du premier de< Dieux , 

Comme d'rllei ili crojrent naiilre , 

ll« Tiennent lei rn refoonoi»tre , 

Faitaot tout à fait Kalammenl , 

Au «on de maint doiia initromcnt, 

Pour rbacnoe exprès une entrée 

Digne d'r>lre considérée , 

Et qui convient eocor, de plus , 

A ses célestes attributs. 

Ainsi, pour la grande l'ranla 

Qai des cieux connoist i'baraiOBia, 

Des danseurs lestes et friagans 

Font les sept planrtes errant. 

Afin d'honorer Melpomène 

Qui préside, comme iohumaicr, 

Am tragiques érénemens. 

On Iny fait voir ces deux aman* 

Qnl desaous un meurier s'occireat', 

Dont les meures blancbes rougirent. 

' Je ne cite pas la Muse Datiphiue de SabUgny, qui n'entre .;,,.- , ,. ,,l 

intéressant. • 

^Pyramt etTkiibê (Note de Bobinel]. 



SUR LE BALLET DES MUSES. 57,j 

Thalie, aimant pins sagement 

Ce qui donne de l'enjouement , 

Est comiquement divertie 

Par une belle comédie , 

Dont :\Iolière, en cela docteur, 

Esi le très-admirable auteur. 

Pour Eulerpe la pastorale, 

Bien dignement on la régale 

Par le dialogue excellent 

D'un chœur et charmant et brillant , 

Tant de bergers que de bergères... 

Clion, déesse de l'histoire , 

Sou» qui j'ouvre mon ccritoire 

A là, pour son plus digne ébat. 

L'image d'un fameux combat. 

Quant à la dame Terpsicore , 

Dont l'entrée est plaisante encore 

(Etant maistresse, de tout temps, 

Des danses et rustiques chants). 

Huit femmes sauvaf;es et Faunes , 

Qui montrent à maints leurs becsjannes 

Dans l'art de figurer un saut, 

La réjouissent comme il faut, 

Ainsi qu'un satyre et bon drôle, 

Qui, faisant après eux son rôle. 

Chante un air des plus à propos, 

Et tout aussi bien que le Grof '. 

Ensuite, en l'onzième entrée.,. 

Ces Muses dansent à leur tour.. . 

Avec elles sautent de plus 

Les neuf filles de Pierus.., 

Or, renouvelant leur débat, 

Qui jadis fit si grand éclat. 

Trois Nymphes par elles choisie». 

Qui ne sont point Nymphes moisies, 

Pour juger sur ce différend , 

En dansant viennent prendre rani;; 

Et comme, en un mot, les dernièira 

Trop pigriéches, trop alticrcs. 
Se préparent encor, après, 
A batailler sur nouveaux frais, 
Jupin , le maistrc de la Foudre , 
lùifln de tout, vient en découdre, 
En changeant ces objets si beaux. 
Pour leur chastiment, en oiseaux. 

( Robinet, Lettre en ros à Madame, du 12 décembre 1666.) 

Qiielqucs-UHs ont cru étourdimei.t que la tragédie de Pjrame et Thishc 
(celle de Théophile) avait figuré dans la 2« entrée, ce qui, après les addi- 
tions postérieures, eiU fait pour le moins quatre pièces de théâtre, dont l'une 
.■n cinq actes, incluses dans un seul ballet. II .suffit de lire avec attention les 
leiines dont se servent les deux comptes-rendus, ainsi que ceux du livret, 

\C-est hiy (Note de Rtbinet). 

37. 



580 NOTICE 

|»oiir voir qu'il s'agissait simptommt, non de représenter la trngédir, niai^ 
<r«'ii lipiirer 1rs doux prinripaux personnages dau'* une entrée ordinaire. 

Mais quelle était cette comédie primitive de Molière dont il est (picstion 
d»ni\& Gazflte et dans Robinet? i'Ividemnicnt Mclicerle (dont le Rej^islrede 
la Grange et tous les témoignages s'accordent à placer la première représenta- 
tion dans le Itallet des Muses), quoiqu'on ne la trouve dans aucun exem- 
plaire du livret . et que tous se bornent à n'produire la Pastorale com'ujue 
dans la 3' entrée. Cette cireonsUnce s'explique en ce (jne Méllcerte, restée 
inachevée, et dont la représentation devint tout de suite à i>eu prt's impossible 
|Mr le dé()art du jeune Baron, qui y jouait le prinripal rôle, fut presque 
aussitôt retirée, et remplacée jwr la Pastorale. Elle l'était «léjà, sans aucun 
doute, lors<pie Ballard publia son li>ret, celui du moins que nous possédons. 
En quel endroit du l>allet figurait Mèlicerle? Beaucbam|>s la range avec la 
Pastorale dans la 3* entrée, qui ertt ainsi renfermé deux comédies à elle 
S4-ule. I^es frt'res Parfaict conjecturent, mais sans apporter aucune raison à 
l'appui, qu'elle faisait |)artie de la k" entrée, et dans cette hypotbèse connue 
dans la piécéilente, le liallit i/vs Muses aurait, dès l'origine, enrermédeu\ 
comédies de Molière. Mais le comple-nMidu de la Gazette, non plus «pie celui 
de Robinet, ne mentionnent aucune comédie dans l'entrée IV, et tous deux 
n'en mentionnent qu'une seule dans la 3«. Encore une fois, cette comédie ne 
l>ouvait être que Mélicerte, qui, retirée ensuite par Molière après la 
retraite du jeune Baron, était déjà remplacée par la Pastorale quand parut 
elle/. liallard le livret <|ui est arrivé jusqu'à nous '. 

Nous avons, du resie, sur ce fait et sur la date de l'adjonction de la 
Pastorale comique au l>allet, îles renseignements puisés aux sources autlieu- 
tiqiies, et qui, bien que n'a\ant pas toute la précision souhaitable, ne per- 
mettent |)as ce|N^Ddant de croire que cette première pièce figurât <lès l'origine 
dans le divertissement. 

La Gazette du 7 janvier 1067, et Robinet, dans sa lettre du î), en rendant 
compte de la nouvelle r«prés4Mitalion du ballet des Muscs qui avait eu lieu 
le 5 courant, s'accordent à dire, la première qu'il « di\crtit d'autant plus 
agréablement la cour qu'on y avoit ajouté une pastorale des mieux concer- 
tées » ; le second , que 

Ve ballet fut drs mieax soa train , 
Mclangé d'une pmtorale 
Qu'on dit tout à fait jofiale. 
Et par Molière faite expré*. 

On voit qu'il n'y a plus guère de doute j)OSsible, au sujet tié l'adjonction 
de cette pièce, et que la comédie, ou pièce comique, dont il est parlé dan 
les premiers comptes-rendus, ne pouvait être que Mélicerte. 

■ Dans »a lettre do 12 décembre 1666, Robinet annonce Tagaement la mise en vente 
du livret ; mais, s'il faut attacher un sens précis et al)solu à ses paroles, ce premier li- 
vret, qui devait contenir Mélicerte et ne pouvait contenir encore la /'a*<orn/e, ajoutée 
plus tard, ou bien a reçu un carton, ou bien s'est perdu, à cause du peu d'importance 
qu'on y attachait et de la dépréciation qu'il acquit, spécialement après toutes les trans- 
formationt laccessives du ballet, dont il se trouvait ne plus donner que l'embryon. 



SUR LE BALLET DES MUSES. 581 

Avant cette date du 5 janvier, il ne semble pas qu'aucune modification 
eût été apportée au ballet. La Gazette ne mentionne point de nouvelles re- 
présentations pendant le courant du mois de décembre , mais il en est va- 
guement parlé dans Robinet : 

L'auguste ballet des neuf sœurs. . . 

Divertit toujours à merveille 

La cour des cours la non pareille, 

dit-il, dans sa lettre du 26 décembre. Robinet n'a pas l'air bien sûr de son 
fait, et le silence de la Gazette surtout pourrait porter à croire que c'est 
là un propos en l'air, ime banalité de cbroniqueur à court de nouvelles. 
Cependant ce renseignement est confirmé par un autre qu'il nous donne plus 
loin (lettre du 9 janv.), quand il nous apprend que Madame avait reparu 
dans le ballet , oîi elle avait dû cesser de danser aprè^ la mort du duc de 
Valois, son fils, arrivée le 8 décembre précédent. Quoi qu'il en soit, si le 
Ballet des Muses fut réellement donné de nouveau pendant le mois de dé- 
cembre, ou bien la troupe de Molière, qui se trouvait toujours à Saint- 
Genuain, y jouait toujours Mclicerte , ou bien celte pièce n'avait pas encore 
été remplacée. 

Le roi se livrait avec une telle ardeur à ce divertissement, qu'il n'en put 
être détourné par l'approche imminente des couches de la reine. Le 2 jan- 
vier, devait avoir lieu une nouvelle représentation, et elle était même com- 
mencée , quand Marie-Thérèse ressentit les premières douleurs. Louis XIV 
averti , se hâta de suspendre la représentation et de courir auprès d'elle. 

Dimanche, second jour de l'an.... 

Comme on commençoit les entrées 

Du ballet des sœurs d'Apollon ;... 

La belle rompit la partie, -v 

Et voulut faire sa sortie, 

Tellement que son clier papa 

L'ayant appris laissa tout là. 

(riobinet, lett, du 9 janv.) 

Il est probable que la Pastorale comique devait figurer dans cette représen- 
tation manquée, puisqu'on la voit trois joins après, dans celle du 5, où l'on 
n'avait assurément pu , surtout au milieu du trouble occasionné par l'accou- 
chement de la reine, introduire en si peu de temps une pièce nouvelle, et 
qui no fut sans aucun doute que la répétition du spectacle interronq)u 
quelques jours auparavant. 

Continuons à relever la série des représentations du Ballet des Muses, 
(|ui a été souvent indiquée d'une manière inexacte et incomplète par les 
historiens du théâtre. 

» Le 8 et le 10, on continua de prendre le divertissement du ballet. » 
(Gaz. du 14 janv.) Dans sa lettre du 23 suivant, Robinet nous apprend, 
sans nous donner de date , que le Ballet des Muses avait été encore joué à 
Saint-Germain. « Le 25, écrit la Gazette, on continua le Ballet des Muses, 
avec de nouveaux embellissements, entre lesquels étoit une entrée Espa^ 



i82 NOilCK 

^■Ho/r, qui iiil tioiiMT lits iniru\ roimiUTs cl ih-s plus aJ;ll•ahU'^. .. Ou »oit 
que c'est probalilcmeut à cellr «laie iiii'il fatil ix«iK»rU-r lu iireiuière aiipari- 
tiuu de la Uaicanule Eipa^nole, et hiins doulr aiisi>i df la comédie dos 
PiHtr.\, dont cette inaMaradc faisait |«irtir. .Nous saxons, par la lettre de Ro- 
liiiiet du 30, que le l>allet fut eucort* dansé plusieurs fois : 

Mardji, dans le charmant Versailles 
l.'oD fut rocor fnire |0([iiillrs : 
1^ par le roou*emrnt}<lr> raiii. 
Qui coalrnteo diTert luyaui , 
On eolFodil une belle orgue 
Qui fait à tuot autre la morgiir. 
J« pente «uMiqa'oD y balla, ' 
Qae «cut-«a plu* aprra cela ? 
Lx ••tre« jour* de la «emaioe, 
Ainsi de plaUir* toulr pleine 
Oa • dM Mutn le bnllel. 

liuliii le 81 (onnint, dit la GaxetU du 4 février, « la cour prit derechef 
l)> divertissement du itallel , qui |)aroist tnnjoin* nouvrau tt de plus en plus 
agréable par les scènes qu'un y ajoute et les autres eiuhellissementt des uiiinu 
couci-rtt's. » 

Le» re|irrseulations de ce dixertissemeut l'uAuri de la tour m* se laUn- 
lin-iil |Kis pendant le mois suivant. Il fut dansé le 5 février ( GflL(r//r du 11), 
el K(>l>iiiel aVrit, en date du 13 : 

Le Om»d ballet t'y dn:i 
Atcc une arène de .Mor<j, 
i>cr»e nou«rlle, et qui vrainrol 
Plaiit, dit-nn, merTclIteutenienl. 
L'on j «oit avisi notre Sire, 
El cela, je rroii, c'est tout dire. 
Mais de plus Madame y purnitt : 
Jngex, lecteur, ce que c'en est. 

('*lte Sccne de Mores était tout au moins le pfrmier geruu" dr la i 
niédie du Sicilien, <|ue nous allons voir enfui apparaître nrttenienl. Kii 
effet, la Gazelle du 18, s'exprimaut eu termes plus explicites, après avoir 
mentionné sommaiirment une représentation offerte le 12 aux ambassa- 
deurs et ministres étrangers, continue de cette manière : « Le 14 et le 10, 
le Iwllet fut encore dansé avec deux nouvelles cutrées de Turcs et de Maures, 
qui ont [mm des mieux concertées, la dernière étant acconqiagnée d'une 
comédie franeois»- aussi des plusdi\erlissanles. >>(lclle comédie française, ou 
le voit suffisamment jiar les termes de la Gazelle et par les circonstances 
qu'elle indique, ne pouvait être que l^ Sicilien, ou r.-éiiiotir peinlre. Rohiiict 
confirnie ce détail dans son numéro du 20, où il nous appnMid (im- (l(j)iiis 
sa dernière lettre on a dansé trois fois le même ballet, 

Qui rhangeant eocor beaucoup plus 
De»i'a';e» que Proteos, 
A Toit lors deax autres entrées 
Qu'où a beaucoup coalidérées. 



SUR LE BALLET DES MUSES. 583 

Sçavoir de Maures et Mahoms 

Deux très-pcrTerses nations. » 

Puis la comédie eu son jour 

Divertit de mesme à son tour 

Par quatre troupes différentes 

Et qui sont toutes excellentes. 

Pour épuiser jusqu'au bout la série do ces détails, la Gazette du 25, et 
après elle les Lettres à Mathiiic du 27, nous apprennent que la dernière re- 
présentation du Ballet des Muses à la cour, avec les nouveautés qu'on y 
avait ajoutées, eut lieu le 19, au milieu d'une affluence extraordinaire, et 
que le lendemain dimanche au matin , Leurs Majestés partirent pour aller 
terminer le carnaval à Versailles. Ce jour-là même, la troupe de Molière re- 
venait à Paris, ainsi que nous l'apprend le registre de la Grange, qui ajoute^ : 
« Nous avons reçu pour ce voyage et la pension que le roi avoit accordée, 
deux années de ladite pension, ci : 12,000 livres. » 

Nous n'avons rien à dire des acteurs *le la troupe italienne qui figurèrent 
dans le BaU.et des Muses : Arlequin et Scaramouche sont trop connus, et 
leur histoire se trouve partout. Mais il ne sera pas liors de propos de dire 
un mot des comédiens Espagnols. Cette troupe se trouvait à Paris depuis 
IGOO. Établie d'abord sur les frontières de l'flspague, à Saint-Jean de Luz, 
pendant les cérémonies de la paix et du mariage de Louis XIV avec l'infante 
Marie-Thérèse, elle avait joué devant les deux cours réunies, comme M"e de 
Montpensier le raconte dans ses Mémoires. Puis elle s'était rendue à 
Paris, y devançant de quelques jours le retour de Leurs Majestés. Elle y 
obtint d'abord uu certain succès, par la nouveauté du spectacle, par ses 
chants, ses danses, sarabandes et ballets, accompagnés de castaguettes. 
Loret en parle dans sa letti'e du 24 juin IGCO, et Chappuzeau nous apprend, 
en sou Thédtre-François, qu'elle était entretenue par la reine. Elle jouait 
à l'Hôtel de Bourgogne alternativement avec la troupe royale. Ce succès 
du premier moment ne se soutint malheureusemeat pas bien longtemps; 
néanmoins, malgré le déclin rapide de leur situation, les comédiens espagnols 
ne quittèrent Paris qu'en 1073. Ce n'étaient pas les premiers qui fussent 
venus s'établir chez nous, mais jusqu'alors aucune troupe n'y avait fait ini 
séjour aussi long. 

Le Juillet des Muses ne borna pas là sa glorieuse carrière : de la cour il 
passa sur le théâtre, au moins en partie. L'H(V^rt-de Bourgogne eu donna 
plusieurs entrées dans le cours du mois de juinvlOCQ et Molière transporta 
aussi un fragment de Ce spectacle sur la scène du Palais-Royal, eu y donnant, 
le 10 juin, la première représentation publique de sa comédie du Sicilien : 

c'est pour ajouter que pendant 
Que Louis, à la gloire ardent, 
S'ouvre par delà la frontière 
Une beiliqnense carrière. 
Messieurs les bourgeois d_e Paris, 
De Sa Majesté si chéris, 
Jouissent de ses plaisirs mesnies 
Avec des liesses exlrènics. 



&84 NOTICE SUR LE BALLET DES MUSES. 

Uoy, Toj de tlncèrc mortel, 
* El ti vou« alln i l'bottel ((f« Bourgogne), 

Voui y verrex plutieurs entrée*, 
l'outet dignes d'Mtre ■Umirée*, 
De «un dernier tallet royul, 
SI (■!»! et >i jotial. 
Avec diTerse* mélodie*. 
Et mesme le* deux comédie* 
Qu'y joignit le tendre Quioault, 
Où »a troupe fait ee qu'il faut, 
El ravit par mniotr* roerTeille* 
te* veux eo*erable et le* oreille*. 
Uepui* bier paralllenent 
Un • pour diverti**ement 
Le SicUitH que Molière, 
Avec *a charmante manière, 
Me«la dan* ee ballet da Roy, 
Et qu'on admira, «ar ma foy. 
Il y jolal a«Mi de* entrée* 
Qui lurent lre*-coniidérée* 
Diin» ledit raviMout lialirt. 

EuAii, le 22 wlobre sui>aut, Kot>iii*'t imus appiviiJ nicoif en tes Icnm-. uiif 
reprise |)artielie de ce liallet à la coin : 

No* Taillao* paladin* de Klandrrs , 

Cm friaa* de guerrier* e««landre*. 

En attendant le gay priotemp*, 

Cominriiceiit de passer le temps 

A Italter en l'hoanenr des Musc*. 

Qui ne tout plu* Bile* rainuses 

Urpot* que nostre grand vainqueur 

A pri* leur inlérest à curur. 

(',« qu'on donne anot huit entrée* 

Qui *ont Iv pl"* considérée» 

Du ballet de l'byver dernier, 

Aio*i que je l'appri* bier : 

C'e*t i *eavoir relie de* Hasi/ufê 

Dont, comme eux, les pas «ont fanta*qne«, 

Dr* bergrrt et de* Bohrmitiis, 

I.a plupart étranges chrétiens, 

Des DrmoHt qui sont laids et hnve*, 

Des Partant et de* Etelavet, 

l>e* Maurfs et des F.$pagnols 

De nos progrès pire* que fol*. 

Et qui, dedan* leur décadence, 

^'ont guère le caur à la danse. 

Là pai'ait s'rtre oiiGq I>ornée la longue suite des représentalioiis de ecl 
illustre ballet, (]ui ût, pendaut trois mois consécutifs, les délices de la cour 
la plus brillante du monde, mit en mouvemeut quatre troupes de comédiens 
à lui seul, et donna naissance à trois pièces de Molière. 

Nous reproduisons textuellement l'édition la plus complète, en répartissant le» 
vers /tour les personnages dans chacune des eatrées auxquels ils se rappportent. 



LE BALLET ROYAL 

DES MUSES. 



ARGUMENT. 

Les MUSES , charmées de la glorieuse réputation de nostre Mo- 
narque et du soin que SA. MAJESTÉ prend de faire fleurir tous les 
arts dans l'étendue de son Empire , quittent le Parnasse pour venir 
à sa cour. 

MNÉMOSiJîE, qui, dans les grandes images qu'elle conserve de 
l'antiquité, ne trouve rien d'égal à cet auguste Prince, prend l'occa- 
sion du voyage de ses filles pour contenter le juste désir qu'elle a de 
le voir ; et, lorsqu'elles arrivent icy, fait avec elles l'ouverture du 
théastre par le dialogue qui suit. 

DIALOGUE 

«E MNÉMOSINE ET DES MUSES. 

MNÉMOsiNE S M"'' Hilaire. 

Enfin , après tant de hasards , 
Nous découvrons les heureuses provinces 
Où le plus sage et le plus grand des princes 

Fait assembler de toutes parts 
La gloire, les vertus, l'abondance et les arts. 

LES MUSES. 

Uaugeons-nous sous ses lois , 
Il est beau de les suivre ; 
Rien n'est si doux que de vivre 
A la cour de Louis, le plus parfait des rois. 

' c'est la Mémoire. / 



.8.. I.E HALLI'T ROYAL 



M.NEMOSINE., 



Vivant sous sa conduite , 
Muses, dans vos concerts, 
Chantez ce qu'il a t'ait , clianlez ce qu'il inrdilo . 
Et portez-en le bruit au bout de l'univei^ 
Dans ce récit charmant faites sans cessi' tiiiciKirf 
A l'empire frauçois ce (prii doit espérer, 
Au monde entier ce qu'il doit admirer, 
Aux rois ce qu'ils doivent a|>|)rcudre. 

Rangeons-nous sous ses lois , 
Il est beau de les suivre ; 
Rien n'est si doux que de vivre 
A la cour de Louis , le modèle des Rois. 

Tous les Arts établis déjà dans le royaume, s'étant assemblés de 
mille endroits pour recevoir plus dignement ces doctes filles de Ju- 
piter, auxquelles ils croient devoir leur origine, prennent résolution 
de faire en faveur de chacune d'elles une entrée particulière. Après 
quoy, pour les honorer toutes cnseiuble, ils représentent la célèbre 
victoire qu'elles remportèrent autrefois sur les neuf filles de l'iérus. 

LES NKl 1 biJi.LBS. 

Muses chantantes .Messieurs le onos, rEB?50> t'aisné, fkrnon le 
jeune ^ lange, cottereau; saint-jfan c^ buffeghin, pages 
(le la musique de la chambre ; augeb et ludeit, pages de In 
chapelle. 

LES SEPT ARTS. 

\lfssieurs HKDOiiix, I/'estival, gingaa, i;j.om)I:l, KEBEL, 
HAGNAN e/ GAVE. 

lŒClT DE 1.4 MÉMOlHi:, 
Qui n'est point charité. 

C'est moy qui de l'oubly sauve les noms célèbres , 
Et des temps éloignés dissipe les ténèbres; 



DES MUSES. .,87 

Kn vain pour l'avenir travaille un puissant Roy : 
C'est autant de perdu sans moy. 

Jamais rien n'égala sa force et sa lumière ; 
Mon employ n'eut jamais de si noble matière : 
Aussi , quoy que le monde entreprenne aujourd'huy, 
C'est autant de perdu sans luy. 

EiNTRÉE I. 

Pour LRAKiE, à qui l'on attribue la connoissance des deux, on 
représente les sept planètes , de qui Pon contrefait l'éclat par 
les brillans habits dont les danseurs sont revestus. 

ASTl\i:S ET PLAKÈTES. 

Pour les ASTKES et les planètes. 

Astre.s , ce point n'est pas en évidence 
Si c'est par vous que le monde se meut : 
Vous voilà tous occupez à la danse ; 
Le monde va cependant comine il peut. 

LES SEPT PLANÈTES , 
JDPITER, le SOLEIL, MKRCIBE, A ÉNUS, la LUNE, MARS et SATURNE. 

Le Soleil, Monsieur cocquet; Jupiter, du pron"; Mercure, 
SAiiNT-ANDRÉ ; Fénus , DES AIRS Vaisné; La Lune, des-aihs- 
«alant; Mars, IMonsieur de souville; Saturne, aoblet 
Paisné. 

ENTRÉE II. 

Pour honorer melpomèïxe, qui préside à la tragédie, l'on fait 
paroistre pyrame et thisiîé, qtii ont sen-y de sujet à l'une de 
nos plus anciennes pièces de théâtre '. 



' Dans d'autres exemplaires : Jupiter, M. le duc le Saint-Aignan ; le Soleil, M. Coc 
quel. Le reste comme ci-dessus. 

- C'est-à-dire à la tragédie de Tliéopliilede Viau, jouée à l'iiôtel de Bourgogne en 
IGI7, et qui avait eu un très-grand succès. 



LE BALLET ROYAL 
PYRAME ET THISBÉ. 

Pyrame, Monsieur le grand*; Thtsbé, le MAUQris de mirepuix. 
J'our MO>siEiB LE GRAND, Pyiaine. 

Pyrame ëtoit un peu plus triste que vous n'estes ; 
Vous avez, néanmoins, son air et ses attraits : 
Tliisbé s'y fust méprise , et sans doute vous faites 

Tout ce qu'il fit, au meurtre prés; 
Aussi pouvoit-il bien, ce semble, à moins de Trais 

Marquer sa passion extrême : 
D'autres preuves d'amour il est un million. 
Vous auriez plus de peine à vous tuer vous-mesme, 
Que vous n'auriez de peine à tuer un lion. 
Si vostre Ame inquiète, adorable Pyrame, 
\ ouloit quitter ainsi le beau corps qui la joint , 
Klle seroit une âme injuste au dernier point , 
Et je ne croirois pas qu'il fust une pire âme. 

Pour le MARQUIS DE MIRBPOIX, Thitbé. 

Vous avez bonne mine, et ne prétendez pas 
î^ue pour vostre beauté l'on souffre le trépas. 

Aussi la fable, ingénieuse et sage, 
Sur l'accident funeste où Pyrame est tombé , 

Quand elle parle de Thisbé 
N'accuse que son voile, et non pas sou visage. 

ENTRÉE III. 

Thalie, à qui la comédie est consacrée., a pour partage une pièce 
comique représentée par les comédiens du Hotj ' , et composée 
par celui/ de tous nos poêles qui , dans ce (je are d'écrire , peut le 
plus justement se comparer aux anciens. 

COMÉDIE. — MOLIÈRE ET SA TROUPE. 
Pour MOLIÈRE. 

Le célèbre Molière est dans un grand éclat ; 
Son mérite est connu de Paris jusqu'à Rome : 

' Le grand écuyer, qui éloil lo comte d'Armagnac. 
' Molière et sa troupe. (Noie du livret.) 



DES MUSES. 589 

Il est avantageux partout d'estre honneste homme , 
Mais il est dangereux avec luy d'estre un fat '. 

PASTORALE COMIQUE ^ 

ENTRÉE IV. 

Etil' honneur d'EVT^^vv., Muse pastorale, quatre bergehs et quatre 
ji^tiGÈKE.s dansent , aux chants de plusieurs autres, sur des 
chansons en forme de dialogue. 



CHANSON SUR UN AIR DE GAVOTE. 

f n BERGERE chante les deux premiers vers, et le chœur les répète. 

Vous sçavez l'amour extrême 
Que j'ay pris pour vos beaux yeux. 

Le BERGER continue : 

Hastez-vous d'aimer de mesnie. 
Les momens sont précieux ; 
Tostou tard il faut qu'on aime, 
Et le plus tost c'est le mieux. 

(Le chœur répète.) 

Un aw^re BERGER chante 4 . 

En douceurs l'amour abonde , 
Tout se rend à ses appas. 

(Le chœur répète ces deux vers. ) 

Le BERGER continue : 

On ressent ses feux dans^l'onde 
Et dans les plus froids climats. 

' L'honnête horame , c'est l'homme du monde , de belles manières , aimable, ga- 
lant; le fat, c'est l'exagération de l'honnête homme, celui qui pousse la galanterie 
jusqu'à l'excès, et les belles manières jusqu'au ridicule. 

2 Suivent l'analyse de la pièce et les couplets chantés, qu'on trouve dans toutes 
les éditions de Molière. 

3 M. Fernon. 
< Itf. le Gros. 



590 LE BALLET ROYAL 

Il n'est rien qui n'aiin« au monde : 
l*(niniiini n'ainieriez-vous pas? 

{Le chœur répète.) 

II. 

CII\>S<)\ SIIB IN Alll riK MKM Rï. 
/ Il lititiihh ■ < iitiiiir' 11.^ UctiJi /Il ciilici i> tr/.'j ci if ChxCui !':.•> i t ijt i ' 

Vivons heureux , aimons-nous, bergère; 
Vivons heureux , aimons-nous. 

/.« BERGEB continue : 

Dans un endroit soMtaire 
Fuyons les yeux des jaloux . 

LE CHOEUR. 

Vivons heureux, aimons-nous, bergère ; 
Vivons heureux, aimons-nous. 

LB UBR6RR. 

Dansous dessus la fougère , 
Jouons aux jeux les plus doux . 

LE CH(KUB. 

Vivons heureux, aimons-notis bergère ; 
Vivons heureux , aimons-nous. 

In autre liKROEB chante les de^cx premiers vers , et le chœur les 

répète. 

Aimons, aimons-nous toujours, Silvie , 
Aimons, aimons-nous toujours. 

Le BEBGEB continue : 

Sans une si douce envie , 

A quoi passer nos beaux jours? 

' M. FerDOD. 



DES MUSES. :,9i 



LE CHOKUR. 

Aimons, aimons-nous toujours, Silvie, 
Aimons, aimons-nous toujours. 

LE BERGER. 

Les vrais plaisirs de la vie 
Sont dans les tendres amours, 

LE CHŒUR. 

Aimons, aimons-nous toujours, Silvie, 
Aimons, aimons-nous toujours. 

QUATRE BERGERS €t QUATRE BERGÈRES. 

Bergers : LE ROY, le marquis de villeroy; les sieurs ra'» .\al 
et LA pierre. 

Bergères : IMADAME , madame de montespan, mademoiselle di^ 
LA VALLiÈHE, et mademoiselle de toussy. 

Huit Berçjers chantants : Messieurs d'estival, hédoii\, gi>- 

GAN, BLONDEL , MAG?f AW^ GAYE. — BUFFEGUm et AUGE B, fUgeS. 

Huit Bergères chantantes : Messieurs le gros, fernon Vaisné , 
FERNON le jeune ^ rebel, cottereau, lange. — saint-jean et 
LUDEN, pages. 

Pour le ROY, berger. 

Ce berger n'est jamais sans quelque cliose à faire, 
Et jamais rien de bas n'occupe son loisir, 

Soit plaisir, soit affaire ; 
Mais l'affaire toujours va devant le plaisir. 

11 mène des troupeaux dont la bizarrerie 
Quelquefois tire à gauche au lieu d'aller à droit ; 

Pour telle bergerie 
Jamais pasteur ne fut plus ferme et plus adroit. 

Il pourroit de ce faix soulager sa pensée , 
Mais il ne s'en veut pas reposer sur les siens ; 



:,9î LE BALLET ROYAL 

I^ saison est passée 
Où les bergers dorinoieDl sur la foy de leurs chiens '. 

Paissez , brebis , pendant qu'il s'appreste à détruire 
Avec tant de vigueur tous les loups, s'il en vient , 

Kt laissez-vous conduire 
A qui sçait mieux que vous tout ce qui vous convient. 

PowrMADAMF. , heri,ère. 

Non, je ne pense pas que j;iuiais ruii égale 

Ces manières, cet air, et ces charmes vainqueurs ; 

Cest un dédale 

Pour tous les cœurs. 

Klle vous prend d'abord , vous enchaisne, vous tue, 
Vous pille jusqu'à Tàme, et puis, après cela, 

Sans estre émue , 

Vous laisse-là. 

L'assassinat commis , qu'est-ce qu'il en arrive ? 
Pour le pauvre défunt, hélas! le meilleur sort 

Qui s'en ensuive 

Kst d'estre mort. 

Kndurez pour quelqu'autre une semblable peine, 
* Au moins vous permet-on soupir, plainte et sanglot ; 
A cette gesne 
T/on ne dit mot. 

Telle erreur devroit estre excusable et légère , 
Qui trompe les plus fins, et leur fait présumer 

Qu'éiant bergère 

On peut l'aimer. 

.Mais la témérité découvre sa ruine , 

Pour la jeune bergère osant plus qu'il ne faut ; 

Son origine 

Vient de trop haut. 

Qu'icy tous les respects les plus profonds s'assemblent ! 
Dans un cœur, un tel cœur n'en a pas à demy : 

■ On $ait que Mazarin était mort en L66I, et qae Louis XIV, bien différent de 
son père Louis XIII, régnait depuis lors par lui-même, sans consentir à partager 
son pouvoir avec qui que ce fut. 



DES MUSES. " • 5<)3 

Tous les loups tremblent 
Devant Mimy '. 

Pour MADAME DE MONTESPAN, bergère. 

Que nous serions heureux 
(Disent les loups entr'eux) 
Si nous mettions la patte 
Sur chair si délicate , 
Ne faisant qu'un morceau 
De bergère et troupeau ! 
Elle est prompte à sa fuite , 
Et garde une conduite 
Dont chacun est surpris ; 
Mais nous en avons pris 
Qui tenoienl mesme route , 
El nous serions sans doute 
Au comble du bonheur, 
N'étoit son chien d'honneur ! 
Ce mot pourra déplaire ; 
Mais qu'y sçaurions-uous faire ? 
Il ne sort rien de doux 
De la gueule des loups. 

Pour MADEMOisKLLE DE LA VALLiÈRK , bergère. 

Jeune bergère, en qui le ciel a mis 
Tout ce qu'il donne à ses meilleurs amis, 
De la beauté, du cœur, de la sagesse , 
Et si j'en crois vos yeux, de la tendresse, 
■\e pensez pas que je veuille en ce jour, 
Vous cajoler ni vous parier d'amour : 
.le scais qu'il est dangereux de le faire. 
Et je craindrois plus que vostre colère ; 



' Petit cliien de Madame. (Note de Benseiade.) Il semble, dapiés le récit (U' 
Robinet du 13 février I6C7, (|ue ce pelit cliien ou plutôt cette petite chienne, dont 
(|iielques Mémoires du temps n'ont pas dédaigné de s'occuper, jouait son rôle en 
personne dans le ballet : 

C'est elle qui , sur la fougère , 
Quand tiostre héroïne est bergère 
Dans le grand ballet des Neuf Sœurs, 
Fait trembler les loups ravisseurs. Ktc. 
(:()\Ti:«r. de momkke. — u. :î>> 



LE HALLET ROYAL 

D'autres que inoi s'en acquitteront mieux , 

Je baise ici les mains à vos beaux yeux , 

Et ne veux point d'un joug comme le vostre , 

Je vous le dis tout franc, j'en aime une autre : 

Que cela donc soit certain entre nous , 

Et cru d'ailleurs aussi bien que de vous ; 

Sur un tel point soyez désabusée. 

Mais, mon amy, quelle est vostre visée , 

Mf direz-vous? et qui vous force ainsi 

\ me parler d'un ton si radoucy, 

El m'attaquer en stile d'élégie , 

Qui de l'amour étale l'énergie ? 

Moy ! de l'amour ? ha ! jamais ce n'en fut ! 

Mon véritable et mon unique but 

Est de louer icy vostre personne ; 

Cesl de l'encens tout pur que je vous donne. 

Vous me semblez l'ornement du hameau , 

Et j'aime à voir, dans un objet si be^u , 

Parfaitement l'une à l'autre assortie , 

Et tant de gloire . et tant de modestie . 

Que vous peut-ou souhaiter, et quel bien ? 

Je crois qu'il faut ne vous souhaiter rien , 

I/ou ne sçauroit croistre un bonheur extrême ; 

Et pour tout dire, enHn que sçais-jc mesme 

Si , méritant tant de prospéritez , 

Vous n'avez point ce que vous méritez. 

Pour MADSMOiSBLLE DB TOLSsx . bergère. 

Vous avez un troupeau, belle et jeune bergère , 
Que vous garderez bien , 
• Si vous l'allez garder ainsi que vostre mère 
Garda toujours le sien ; 
Elle s'en acquitta de si bonne manière , 

Qu'il ne s'y peut ajouter rien ; 
Et maintenant encore elle garde le bien 
En qui toute la France espère ' . 

"^Poî/r /e MARQUIS DE viLLEROV, ffcrger. 
Vous avez un air languissant 

■ Mlle deToassi ou Toussy, qui devint dactiesse d'Aumont en 1669, élail fille 
aînée de la maréchale de La Mothe, gouvernante du Dauphin. (V. la Fr,iiice ga- 
lante, édit. Delahavs, p. 2\)0 et sulvj. On voit, dans Mnrcri, qu'une autre des 
tilles de la maréchale porta aussi le nom de Mlle de Toussi. 



DES MUSES. (,95 

Dout vostre troupeau se ressent. 
En prendre plus de soin seroit assez honneste ; 
Mais à si vil employ vostre cœur ne s'arrcste : 

Quand le berger est jeune et beau 

11 ne peut durer dans sa peau , 

Et volontiers a dans la teste 

Autre chose que son troupeau. 

* ENTRÉE V. 

En faveur de clio, qui préside àPhistoire, voulant représenter^ 
quelque grande action des siècles passés , on n'a pas cru pouvoir 
en choisir une plus illustre, nij plus propre pour le ballet, que la 
bataille donnée par Alexandre contre porus , et la g/éfiérosilé 
que pratiqua ce grand monarque après sa victoire , rendatitaux 
vaincus tout ce que le droit des armes leur avait osté. 

Le combat s'exprime par des démarches et des coups, mesurés aux 
sons des instruments, et la paix qui le suit est figurée par la 
.danse que les vainquexirs et les vaincus font ensemble. 

yilexandre : Monsieur Beauchamj-. Porus : ***. 

Cinq Grecs : Monsieur de Souville ; messieurs la Mahke , du 
l'iioix, DES-A1ES le cadet, et Mayel . Descouteaux, tambour. Phi- 
ni'.EHT et .Fean Hottehe, flustes. 

Cinq Indiens .-Messieurs Paysan, du Feu, Arnald, Jouan et 
NoBLET le cadet. Vagn ART,7a»i6oMr. Piesche et Nicolas Hottere, 
flnstes. 

Combat d'xLB.\AîiDHE et de pobus. 

Alexandre et Porus aimoient tant les batailles 
Qu'environ deux mille ans après leurs funérailles 
Vous les voyez ici prests à recommencer : 
Quand on aime la guerre on ne s'en peut passer. 

ENTRÉE M. 

/'OM/- CALLIOPE, mère desbeaux vers, les comédiens de la seule 

troupe royale représentent une petite comédie où sont introduits 

des poêles de différents caractères. 

38. 



LE BALLET ROYAL 

PERSONNAGES. aoteurs. 

ARISTK, homme de qualité qui prend soin 

d'une mascarade ppur le bal M.LaFlkur. 

SILVAM)RE, amv d'Ariste, qui a ordre de 

faire une petite comédie pour joindre au biL M. Floridor. 
M. LIHA , poète suivant la cour, qui n'estime 

que les sonnets ». . M. IIauterociik. 

LE MAKQnS .SINGULIER, qui s'attribue 

les vers d'autruy M. Poisson. 

LA COMTESSE, vieille et galante, qui apprend 
'à Taire des vers M"'i)is<)Kii,i.i;is . 

La tctHt est daiu ta galerie dm Ctuulean ■ Ne»/ de Suint- liermni». 

\a première scène est entre Aristc et SiUiinlrc, (|iii <p dcmimlt m 
Tun à l'autre des avis en attendant le bal . 

La seconde scène est de monsieur Lira, (jm oiirc ses sonnets .1 
Silvandre pour la petite comédie qu'il doit faire. 

I.^ troisième scène est d'uno mascarade qu'Ariste a fait préparer 
{mur le bal, composée d'une danse d'Espagnols et d'Espagnoles, dont 
une partie danse aux sons des instrtmtens et l'autre danse au chani 
de deux dialogues. 

MASCARADE ESPAGNOLE. 

Deux conducteurs de la mascarade : Monsieur le duc de Sai\t- 
Aio>A7t et monsieur Reauchamp. 

Espagnols qui dansent : Le ROY, monsieur i,e Grand , le .\hh- 
yiiis deVillfrovJcmarqi is deMirkpoix, IcmarquisoeRassan. 

Espagnoles qui dansent : MADAME, madame de Mo>tespa>, 
madameoE Cri ssol, mesdemoiselles deLA Vallière et de Toussn . 

Espagnols qui chantent en dansant : Joseph de Prado ', 
AffisTiN Manl'el, Simon Agtado ^, Marcos Garces. 

Espagnoles qui chantent en dansant : Fra\cisca Vezon •», M v- 

' Sur Ions ces acteur» , voir noire Histoire de rilàlel de liourgogtu, d»n* le 
I" volnmt'de ce recueil. 

- Joseph (i<> Prado était l'un des meilleurs comédiens de l'Kspagne , et le chef ili- 
la troupe venue en France en lOCO. (De Puihusque, //m/, comparée des litl. expa;//*. 
etjram.. Il, 4r,8\ 

^ Simon Aguado était le caissier de la compagnie , et il ligure comme tel dan 
un compte des archives publié par M. Alph. Royer, a la suite de sa traduction ilc 
Tirso de Moliiia. 

Kxcellente actrice, la meilleure de la troupe, qui lini! d'une façon aussi rvcm- 



DES MUSES. 697 

KlA DE AnAYA , MaEIA DE VALDES, JeRONIMA DE OlMEDO. 

espagnols qui jouent de la harpe et des guitares : Juan N avarro, 
Joseph de Loesia , Pedro Vasques. 

PREMIER DIALOGUE. 
MARIA DE ANAYA. 

Ah ! qu'en aimant 
A de maux on s'expose ! 

Ah! qu'eu aimant 
On souffre de tourment! 

FRANCISCA VEZON. 

Quelques tourmens, quelques maux qu'Amour cause , 
Pour tout payer il ne faut qu'un moment. 

SECOND DIALOGUE. 

SIMON AGUADO. 

I.a plus belle jeunesse 

Sans l'amour n'est rien ; 
Quelque peu de tendresse 

Fait toujours grand bien. 

FRANCISCA VEZON. 

On ne peut s'en défendre : 

L'amour est trop doux ; 
Mais si j'ay le cœur tendre , 

Ce n'est pas pour vous ' . 

plaire que Prado. Celui-ci se fit prélre après avoir perdu sa femme, celle-là mourut 
sœur de la confrérie de Notre-Dame de la Neuvaine. (Voir, sur la Iroupe et sur ces 
acteurs, un article de M. Fournier, dans la Revue des provinces du 15 sept. 1864). 
' Nous reproduisons en note, à cause de l'importance particulière de ce hallel, 
les vers espagnols qui précèdent, dans le livret, Vimitalion française. 

PRIMERO DIALOGO. 

Canla maria nE anaya. 

Ayî que padesco de Anior los rlgores ! 
Y en tanta tormento desnauyaii mis boçes! 

Canta francisca vezon. 
No desconfies, que de essas heridas 
■ Al mas peligresso le cura en un dia. 



.,9g I.i: HAI.I KT ROVAI. . 

SVITB DU PREMIER DIALOGIE. 
MARIA DE ANAYA. 

, Que tous les cœurs 

Craignent l'Amour pour ii».ti>irf: 

Que tous les «luirs 
Évitent ses rigueurs ! 

FRANCISCA VEZON. 

Il plaist toujours , tout cruel qu'il puisse ostre; 
Tout en est doux, jusques à ses langueurs. 

sr/r/r du second dialogie. 

SIMON AGIAIH). 

Ayez, s'il est possible. 
Ont fois plus d'iippas : 

C'est un défaut horrible 
Que de n'aimer pas. 

nANCISCA VEZOM. 

Une heureuse colère 

Vient vous animer : 
Si vous manquez à plaire , 

Moquez-vous d'aimer '. 

SEGVNDO DIALOGO. 

l'anta simom aovauo. 

Sln amor. la hermosura 

No ilrnr balor, 
Qur <e 3iimcnt.in lit ;^pb< 
l Tcntrndo aflilon. 

t'ania frasciscv v i /.on. 
Aunqiip qiirern rn sus lazos 
l>rcadcrnie pI Amor, 
>'o !(er.ij nuiir.i e\ durnu 
De ici ciM-scuB. 

ICaotan toJos los iniJini>s versos | 

SIGVE EL PRIMER DIALOGO. 
Cnnta m.\kia oe as»y.\. 
Ko a; coraçon que no tcma t\ cinpeRo 
De liaçer ihieho snyo a un l>los nISo y ei«^i. 



DES -MISES. :»9» 

La quatrième scène est du marquis et de la comtesse, qui se mo- 
queut l'un de l'autre. 

La cinquième scène est de la comtesse , qui, tandis que le marquis 
va chercher ses gens , lit des vers qu'elle a faits , qui sont sans mesure 
et qui n'ont point de rime , quoyque les mots qui doivent rimer ne 
soient différens que par une seule lettre. 

La sixième scène est des avis ridicules que le marquis et la comtesse 
donnent à Silvandre sur le sujet de la petite comédie qu'il a ordre 
de faire. 

La septième et dernière scène est d'une entrée des Basques du mar- 
quis, et de la résolution qu'Ariste fait prendre à Silvandre de ne point 
chercher d'autre sujet que celuy qui luy est offert par le hasard dans 
tout ce qu'il vient de voir. 

Basques : Monsieur le Grand, monsieur le marquis de Ville- 
Rov, le MARQUIS DE Rassan, iiiousieur de S0UVIL.LE; messieurs 
Beauchamp, Chicanneau , Favier et La Pierre. 

Pour tes POETKS.^ 

Souvent les médecins 

INe sont pas les plus sains, 
Encore que leur art de tous maux nous délivre ; • 

Les beaux esprits sont tels : 

Ils rendent immortels, 
Kt la plupart du temps ils n'ont pas de quoy vivre. 



Cailta FRANCISCA VEZON. 

Do Amor las rigores dan sicmpre conlento, 
Que causan plaçercsKU» desabrimientus. 

iCantaii todos los iiilsmos versos 

SIGI E EL SEGUNDQ DULOGO, 

Canta simon aguauo. 

Aunque tciigus mas prcndas 

Que en las olras ay,^ 
; SI a queieririe no llegas 
Las as de borrar. 

Canta f«ancisca vezon- 

O que bien enujado 
Te dcxa el desdcn I 
Sin agradar, iiint,'uno 
Intente qiierer. 
(Cantan tuilos los mismos versos.) 



LE BALLET HOYAL 

KNÏRÉE DES ESPAGNOLS ET ESI>AG^OLKS. 

Pour le Di'c ih: saint- aionan, Espagnol déguisé en masque. 

Quelque Espagnol que je sois, 
J'ay sc«»u me dépiiiser avecque tant do gloire 
Qu'en cent occasions d'éternelle nu'nioire 
J'ay passé pour très-bon François, 
l.i iut'usuis d'autaut mieux signalé dans l'histoire. 

Pour M. LE GB\Nn, tes marquis de villeroy, mi«ki'(h\ , 

ef HASSAN. 

Messieurs les Espagnols, pour vous faire plaisir 
Je voudrois vous louer séparément tous quatre, 
Mais je n'en fcray rien, et deussiez-vous me battre , 
Nnn manque de sujet, mais faute de loisir. 

L'on nj'h prescrit trop tard ce que j'avoisà faire : 
J'ay mon prince à louer, honneur qui m'est si doux , 
J'ay cinq jeunes beautez encore à satisfaire. 
Et je ne suis pas homme à les laisser pour vous. 

fjisemble étant amis vous ferez à vostre aise , 
Et je ne vous unis que pour vous obliger ; 
Si vous estes rivaux (pourtant à Dieu ne plaise 1} 
Il vous sera permis de vous entre-manger. 

Pour le KOV, représentant un espagnol. 

Que pour cet Espagnol les dieux ont d'amitié ! 
Aussi c'est un chef-d'œuvre admirable et céleste; 
Le sang et la nature en firent la moitié , 
1m1 paix et l'alliance ont composé le reste. 

Son équité soutient le commun intérest 
De ces deux nations qui font mouvoir l'Europe : 
Dure à jamais ce nœud , serré comme il parest, 
Et qui de tant d'Etats la fortune enveloppe ! 

' 1H)UR l'entrée des ESPAGNOLES. 

MADAME, Madame de Montespan , madame de Crussol, ma- 
demoiselle DE la Vallièbe et mademoiselle deTolssy. 

Ces Espagnoles ont des traits 
Contre qui la raison fait des efforts frivoles; 



DES MUSES. 601 

Il n'est pas défendu d'admirer leurs attraits , 
Mais il est dangereux d'aimer ces Espagnoles. 

L'une ' sort d'un si noble sang 
Qu'on ne sçauroit jamais atteindre à cette belle ; 
Toute la gravité qui conduit à son rang 
Oste la liberté de soupirer pour elle. 

L'autre =* a le cœur peu partagé ; 
Je ne sçais s'il est plein , je ne sçais s'il est vide , 
Mais je tiens , s'il s'étoit une fois engagé , 
Qu'il auroit de la peine à devenir perfide. 

De celle-cy ^ l'intention 
Est de faire aux humains une mortelle guerre , 
Et son vray caractère est de la nation 
Qui voudroit maistriser le reste de la terre. 

Celle-là 4, d'un air noble .et haut , 
Est sage autant qu'aimable , et toute cette flamme 
Qui fait tant de ravage en un climat si chaud, 
Elle l'a dans l'esprit et ne l'a point dans l'âme. 

Que cette jeune beauté plaist ^ ! 
Mais à quelle fortune est-elle réservée? 
Avec tant de trésors diriez- vous pas qu'elle est 
Des Indes en ce lieu fraischement arrivée ! 

Pour vos flèches changez de but, 
. Amour, et quittez là des entreprises folles ; 
Vous avez votre sens, mais la raison conclut 
Qu'il est très-dangereux d'aimer ces Espagnoles. 

ENTRÉE VII 

ET 

RÉCir. 

On fait paroistre ouvhûe, fi/ s de cette Muse {Calliope) qui, par 
les divers sons de sa lyre , exprimant tantost une douleur languis- 

' Madame. 
'Mlle de lavallière. 
' Mme de Monlespan. 

' M'ne de Crussol. V' plus loin (Entrée XI), pour reyplication de ces vers, no- 
tre note sur cette tille de Julie de Rambouillet et du duc de Monlausier. 
i Mlle de Toussi. 



•62 LE BALLET ROYAL 

saute et tqntost un dépit rhtetit, inspire tes mesmes moHoemeu.^ 
ceux qui le suivent .et, entre autres, une nymphe, que le hasard 
a fail rencontrer sur l'on des i ovhers qu'il a f lire après Imj, est lel- 
Ifinent transportée par l'ejjet de rttle harmonie ^ qu-'elte décow 
sfins y penser les secrets de son urur /mr n ff<- rtninsan : 

Viuour trop iiidiscrot, dc\oir Uoij rigourou\, 
.le ne sçais lequel de vous ileiix 
Me pause le plus de in.irtyre ; 
Mais que c^est un mal dan^eff u\ 
D'aimer, et ne le pouvoir dire! 

Orphie : Monsieur de Lull\ . 

\ymphe : Mademoiselle UiLàiaE. 

Huit Thraciens : Messieurs Des- Airs Taisn»', Drs-Airs Galant, 
NoBi.F.T l'aisné, FvviKit. SAi>Tr Andrk. Dtso.vETs el KoiONAC. 

IIL(U DOliPHLh, 

qui n'est point chanté. 

Je ne viens point icy, par n)es trisles ae^cns, 
Des sensibles objets suspendre tous les sens, 
AUirer après nioy les rochers et les marbres, 

Faire marcher les arbres : 
Ma tristesse |>ar là ne se peut amoindrir, 

Et c'est un effort inutile. 
Hélas! ce que je veux n'est pas si diflicile: 
Je ne veux (jue toucher un cœur et l'attendrir, 

?îoD, je ne prétens point que Pamour par ma voix , 
Vienne contraindre icy la n;iture et ses loix ; 
S'il y faut de la force et de la violence , 

J'aime mieux le silence. 
Ma tristesse par là, etc. 

Pour MONSIEUR DE LULLY, Orphée. 

Cet Or|iliée a le goust très-délicat et fin ; 
(]'est l'ornement du siècle, et n'est rien qu'il n'attire , 
Soit hommes, animaux , bois et rochers entin , 
Du son mélodieux de sa charmante Ivre. 



. . DES MUSES. 603 

Toutes ces choses-là le suivent pas à pas , 
Et de son harmonie elles sont les couquestes ; 
Mais , si vous l'en pressez , il vous dira tout bas 
Qu'il est cruellement fatigué parles bestes. 

ENTRÉE YIII, 

Pour ÉBATO , que Von invoque particulièrement en amour, on a 
tiré six amans de nos romans tes plus fameux, comme Théagène 
et Cariclée , Mandane et Cyrus, Polexandre et Alcidiane. 

TBOIS AMA^S et TRCÎIS AMAîSTES. 

Amans : Cyrus, Le ROY; Polexandre, le mabquis de Ville- 
KOV ; Théagène , monsieur Beauchamp. 

Amantes: J/artrfanc, monsieur Ra\nal; Alcidiane, le mabquis 
DE MiBEPOix ; Cariclée, le sieur La Pjebre. 

CYBUS et folexandbe. 

Pour le ROY, Cyrus. 

Superbe antiquité , dont si raal-à-propos 

Le siècle trop longtemps a souffert les reproches, 

Et qui voulez toujours, à l'égard des héros , 

Que les plus éloignez ternissent les plus proches , 

Si vous en avez eu , nous eu avons aussi, 

Et la chose entre nous doit estre égale icy. 

Mais n'en soyons point crus , ni les uns ni les autres, 

Attendons, sur le prix et du nostre et des vostres. 

De la postérité le juste tribunal ; 

L'invincible Louis ne perd rien à l'attendre : 

Tantost c'est un Cyrus , tantost un Alexandre , 

Et tousjours la copie atteint l'original. 

Us ont eu leurs défauts , ces démons des combats : 
L'un sentit au courroux sa grande âme asservie , 
Et l'autre eut dans sa (in quelque chose de bas , 
Que ceux qui l'ont loué n'ont point mis dans sa vie. 
Louis est toujours sage , il règle ses désirs, 
Et ne fait que glisser par dessus les plaisirs; 
Sa vertu , forte et pleine , est une vertu rare , 
Qui relève, affermit, fortifie et répare, 



" . LK HAl.LET ROYAL 

(est uii fleuve qu'on croit qui va tout renverser, 
Qui ne rencontre point de digue ù sou épreuve; 
EnOn l'on se rasseure, ot l'on voit que ce lleuvo 
Inonde la campagne afin de l'eugriiisser. 

Pour te MARQi'is DE MLLEROv, /'ule.rdfidre. 

Que c'est un grand bonheur d'estre jeune et bien fait , 
De l'esprit et du corps également parfait, 
Ainsi que Poiexandre errant par tout le monde 

A dessein de lui rosseuiblor, 

Et de pouvoir faire trembler 

C^onstantinople et Trébisoodo ! 

Kt puis, quand vous estes tenté 
D'aller secrètement vous embarquer sur l'onde, 

Eslre tout à coup arresté 
Par un géant terrible, et qui porte couronne, 
Dont le fameux pouvoir vous relient enchanté 

Dans une des tours de Péronne; 
Faire tous les étez quelque trait de roman , 
l*ar où vous soyez mis les hivers en écran ', 
Krusicr toujours d'un feu qui n'ait rien de profane , 
Joint ù de grands respects pour quelque Alcidianet 
Desquels on se défait quand il en est saison; 
Kt surtout se garder de la démangeaison 

De raconter ses avantures, 

Et de montrer des écritures'. 

ENTRÉE IX. 

Pour FOLYMms, de qui le pouvoir s'étend sur Céloquence et ta 
dialectique, trois philosophes gbecs et deux orateurs romains 
sont représentés en ridicule par des comédiens français et italiens, 
auxquels on a laissé la liberté de composer leurs rôles. 



' Cest-à-dire de fournir un sujet a l'une de ers images dont il elail d us.>;;> 
iVillusttrr surloul les écrans à main au XVII* siècle. On les couvrait aus^i de 
ligures de blason et nic-me de dcvisi-s el de vers. 

^ Ce ballet, en particulier, est (oui rempli d'allusions aux galanteries innom- 
brables dacharmant marquis de Villeroy, qui élail gâté par les femmes. Voir 
encore les entrées XII et XVI. 



DES MUSHS. 1,(1.', 

ORATEURS LATINS. PHILOSOPHES GRTÎCS. 

Cicéron, Arlequin. Démocrite, Montfleury. 

Hortence\ Scaramouche. Heraclite, Poisson. 

Sénateur, Valerio. Le Cynique, Brécourt. 

ORATEURS et PHILOSOPHES. 

N'est-ce pas estre né sous un noble ascendant 
Que d'estre un orateur, et d'estre un philosophe, 
Quoyqa'il en soit beaucoup de fort petite étoffe.^ 
c;ar, par un ordinaire et fatal accident , 
Qui cause à la science un éternel opprobre , 
De ces deux composez il se forme un pédant , 
Ridicule animal , très-crasseux et peu sobre '. 

ENTRÉE X. 

Pour TERPSiCHORE, à qui finventlon des chants et des danses 
rustiques est attribuée , on fait danser quatre faunes et quatre 
FEMMES sauvages qui, pliant en diverses façons des branches 
d'arbres, en font mille tours différens ; et leur danse est agréa- 
blement interrompue par la voix d'un jeune satyre : 

RÉCIT DU S.tTYRE. 

Le soin de gouster la vie 

Est icy nostre employ ; 
' Chacun y suit son envie : 

C'est nostre unique loy. 
L'Amour toujours nous inspire 

Ce qu'il a de plus doux; 
Ce n'est jamais que pour rire 

Qu'on aime parmy nous.