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Full text of "Les déformations de la langue française"

6?«- r «^ \) 



LES DÉFORMATIONS 

DE 

LA LANGUE FRANÇAISE 



DU MÊME AUTEUH 



LE ROMANTISME DES CLASSIQUES : 

I. CORNEILLE, ROTROU, MOLIÈRE 1 VOl 

II. RACINE 2 — 

III. LA ROCHEFOUCAULD, PASCAL, BOSSUET. . . 1 — 

IV. BOILEAU, CHARLES PERRAULT 1 — 

V. LE THÉÂTRE DE VOLTAIRE 1 — 



LAMARTINE 2 — 

ÉTUDES SUR ARISTOPHANE 1 — 

LES COURTISANES GRECQUES ; LES POÉSIES DE 

sap ho (Extrait de la Revue des Deux Mondes). . . 1 — 

ESSAI DE CRITIQUE NATURELLE, OU OBSERNA- 
TIONS PHYSIOLOGIQUES SUR LES ÉCRIVAINS ET 
LES ARTISTES 1 — 

la vie des comédiens (Romans, Comédies, Satires; 
— Biographies, Mémoires, Anecdotes) 1 — 

HISTOIRE DE LA CONVERSATION 1 — 

causeries de quinzaine (du Journal des Débals). 1 — 

a bâtons rompus (du Journal des Débats) 1 — 

a pied et en wagon (du Journal des Débats. ... 1 — 

CHRISTOPHE COLOMB ET VASCO DE GAMA (dllJoil) 'Kl! 

des Débats) . 1 — 

LE PEUPLE ET LA BOURGEOISIE 1 — 

BENJAMIN FRANKLIN . 1 — 



PETITES ANTHOLOGIES : 

LE MAL ET LE BIEN QU'ON A DIT DES FEMMES. 
LE MAL ET LE BIEN QU'ON A DIT DE L'AMOUR. 
LE MAL ET LE BIEN QU'ON A DIT DES ENFANTS 



LES CONFÉRENCES EN BELGIQUE ET EN FRANCE 



PARIS. — imprimerie CHAIX. — 220861 i -07. — (Encre toiillcui). 



pSfÉdeo 



LES DEFORMATIONS 



DE 



LA LANGUE FRANÇAISE 



PAR 



EMILE DESCHANEL 



PROFESSEUR AU COLLEGE DE FRANCE 



DEUXIÈME ÉDITION 




S* 



PARIS 
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 

3, RUE AUBER, 3 

1898 



Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, 
y compris la Suède, la Norvège et la Hollande. 



m 

2.073 
1292 



LES DÉFORMATIONS 



DE 



LA LANGUE FRANÇAISE 



-A 



On aime en France la casuistique du langage. 
Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis. 



LES DÉFORMATIONS 
DE LA LANGUE FRANÇAISE 



Les transformations incessantes sont la 
vie même du langage. Tant qu'une langue 
est vivante, elle représente à chaque instant 
les idées, les sentiments, les instincts, les 
tendances du peuple qui la parle. 

Mais, si elle se modifie sans cesse, ce n'est 
pas toujours en bien. Comme c'est tout le 
monde qui fait le langage, il y a dans cette 
fabrication non contrôlée bien des hasards. 

La langue française, si belle, va se 
corrompant. 

Dès le siècle même où elle atteignait à sa 



O LES DEFORMATIONS 

maturité et à son plus haut point de per- 
fection, elle ne laissait pas de subir déjà 
quelques altérations causées par l'inadver- 
tance. Même dans la force de la jeunesse, il 
est rare qu'on soit toujours en pleine santé. 
Mais, à présent que l'âge mûr est dépassé, 
nous sommes dans la crise redoutable. 

« Les langues, disait Lamennais il y a un 
demi-siècle, ont, comme la société, leurs 
maladies, et quelquefois mortelles. Lors- 
qu'elles se corrompent, nul signe plus certain 
de la corruption intellectuelle et de celle 
des âmes. » Il ajoutait, non sans hyperbole : 
« On ne sait presque plus le français, on. 
ne l'écrit plus, on ne le parle plus. Si 
la décadence continue, cette belle langue 
deviendra une espèce de jargon à peine 
intelligible. » 

Il y a une vingtaine d'années, Edmond 
Scherer, notant nombre d'incorrections ou 
de graves négligences échappées à des écri- 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 7 

vains habituellement sûrs de leur plume, 
signalait aussi « la déformation de la langue 
française ». — Le mal, depuis, n'a fait que 
croître. 

De savants philologues acceptent tout, sans 
protester. Ils sont comme les naturalistes, 
aux yeux de qui les produits hybrides ont 
leur intérêt aussi bien que les formations 
régulières. Ou bien, de même que certaines 
plaies, atroces pour le patient, ne manquent 
pas d'attrait pour le chirurgien , certains cas 
de difformité linguistique, monstrueux aux 
yeux des profanes, n'émeuvent pas autrement 
ces savants maîtres. La curiosité du lin- 
guiste, d'autant plus aiguisée, n'est pas loin 
de consoler les regrets du philologue. 

Horace, cet homme de goût, reconnaît 
pour souverain maître l'usage : 

...Si volet usus, 
Quem pênes arbitrium est et jus et norma loquendi. 

Et, tout comme lui , Vaugelas. Mais celui-ci, 



8 LES DÉFORMATIONS 

avec un sentiment plus précis, ajoute qu'il 
ne faut pas demander trop de raison à 
l'usage. « L'usage fait beaucoup de choses 
par raison, beaucoup sans raison, et beaucoup 
contre raison.» 

Littré, à son tour : « L'usage est de grande 
autorité, et avec raison; car, en somme, il 
obéit à la tradition ; et la tradition est fort 
respectable, conservant avec fidélité les prin- 
cipes mêmes et les grandes lignes de la 
langue. Mais il n'a pas conscience de l'office 
qu'il remplit ; et il est très susceptible de 
céder à de mauvaises suggestions, et très 
capable de mettre son sceau, un sceau 
qu'ensuite il n'est plus possible de rompre, 
à ces fâcheuses déviations. » 

Donc, si l'on est bien forcé de subir 
l'usage, on n'est pas obligé de l'approuver 
toujours. 

Littré, longtemps avant de songer à son 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 9 

Dictionnaire, avait commencé par éditer les 
textes des médecins grecs, et par là était 
devenu quelque peu médecin lui-même. 
Lorsqu'il entreprit ensuite sa grande œuvre 
de linguistique, il ne put manquer d'observer 
que le langage aussi avait ses « maladies ». 
Et, après avoir accompli son principal 
ouvrage, il y fit un post-scriptum sur la 
pathologie des mots, sur les altérations et défor- 
mations qu'ils subissent. 11 relève et rassemble 
curieusement les « lésions de certains mots 
dans le cours de l'usage ». 

« Gomme un médecin, dit-il, qui a eu 
une pratique de beaucoup d'années et de 
beaucoup de clients, parcourant à la fin de 
sa carrière le journal qu'il en a tenu, en 
tire quelques cas qui lui semblent instruc- 
tifs, de même j'ai ouvert mon journal, c'est- 
à-dire mon Dictionnaire, et j'y ai choisi une 
série d'anomalies qui , lorsque je le compo- 
sais, m'avaient frappé et souvent embar- 
rassé. » 

1. 



10 LES DÉFORMATIONS 

Il glane donc cent et quelques mots des 
plus curieux, quelques-uns par leur « mons- 
truosité » linguistique ; d'autres jolis, quoi- 
que mal bâtis, ayant la beauté du diable, 
« ingénieux, subtils, pleins d'imprévu ». 
Le peuple, tout en allant à l'aveuglette, 
n'est pas toujours maladroit ; et il procrée 
souvent de bons bâtards très forts, tandis 
que maintes fois les savants engendrent des 
mots réguliers, légitimes, nés en justes noces, 
qui n'en sont pas plus viables pour cela. 

Eh bien, ce catalogue pourrait être complété 
par un certain nombre d'exemples de même 
sorte ou analogues, qu'il a laissés de côté, 
ou qui se sont produits depuis : car il y a 
des moments dans la vie des peuples où l'on 
voit pulluler plus de mots que d'idées, où 
ces mots, formés à la hâte, sont souvent mal 
faits, et où les anciens vocables changent 
de sens subitement, sans qu'on sache pour- 
quoi. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. H 

M. Bréal, dans son beau livre sur la Séman- 
tique S salue avec reconnaissance les anciens 
grands lettrés français, bons esprits, nulle- 
ment pédants, « la plupart gens du monde, 
qu'un goût naturel avait conduits à s'oc- 
cuper des problèmes ou difficultés de la 
langue française... Élaguer les expressions 
impropres ou mal venues, faire la guerre 
aux doubles emplois, écarter tout ce qui est 
obscur, inutile, bas, trivial, telle est l'en- 
treprise à laquelle ils se vouèrent avec beau- 
coup d'abnégation et de persévérance. » 

Ne pourrait-on aujourd'hui essayer de 
continuer leur œuvre, même sans espoir 
d'être écouté? Pourquoi ne pas défendre, à 
notre tour, la bonne langue française, 
honneur de nos pères ? 



1. Essai de Sémantique (science des significations ). Paris, 
Hachette, 1897, page 298. 



12 LES DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRAN 'AISE 



* 



Nous allons donner quelques exemples de 
ces déformations du langage : 

1° Changements de signification (séman- 
tique); 

2° Changements de prononciation et de 
forme (phonétique et morphologie); 

3° Changements de construction et de 
tours (syntaxe) ; 

4° Changements de genre, de nombre, etc. 

5° Création de mots mal venus ou inu- 
tiles. 




Changements de signification 



Ordinairement les mots changent de signi- 
fication peu à peu et par degrés . Ainsi 
le mot « partir » , en français, comme en 
latin partiri, signifie d'abord « partager ». 
— « Nous partons le fruit de notre chasse 
avec nos chiens », dit Montaigne. — Et 
La Fontaine : 

... Ces gens gais et joyeux 
Sont sur le point de partir leur chevance (leur bien). 

« Avoir maille à partir », avoir à partager 



d4 LES DÉFORMATIONS 

une toute petite monnaie (impossible à par- 
tager), avoir des difficultés avec quelqu'un. 
— Molière, l'Etourdi, acte I, scène ix : 

Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à parur. 

Tel est le premier sens de partir : diviser 
en parts. Puis, deuxième sens, séparer. Dans 
le poème de Roncevaux : 

La main lui fut du corps partie. 

c'est-à-dire , séparée du corps. De ces deux 
premiers sens , subsistent encore les com- 
posés répartir, départir : « faire le départ des 
bons et des mauvais », c'est-à-dire séparer 
les uns des autres; — impartir, souvent 
employé par Gambetta, mais qui ne se trouve 
ni dans le Dictionnaire de l'Académie ni 
dans celui de Littré ; — enfin , avec le 
pronom réfléchi, se partir, se séparer, s'é- 
loigner ; ainsi, dans Froissart : « A ces pa- 
roles, messire Gautier se partit du roi, et 
retourna jusques à Calais» ; et dans Rabelais, 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 15 

Pantagruel, II, v : « Se partit dudit lieu » 
(s'en sépara, s'en éloigna). 

Voilà comment des deux premiers sens on 
passe au troisième, qui est demeuré seul en 
usage : partir ( même sans pronom personnel ), 
s'en aller. Car, pour s'en aller, on se sépare . 
Exemple ce passage de la traduction fran- 
çaise du roman grec de l'évêque Héliodore, 
Théagène et Chariclée, que Racine adolescent 
aimait tant à lire : « Elle m'embrassa étroi- 
tement... Mais, quand elle vit que je lui 
résistais , elle se départit de moi, soupirant 
amèrement. » C'est-à-dire se sépara de moi 
(et s'en alla). Les deux sens se trouvent ici 
réunis ; et il est facile de saisir comment 
ensuite on a passé de l'un à l'autre. 

De même dans la chanson d'Henri IV à la 
belle Gabrielle , en la quittant : 

Charmante Gabrielle ! 
Percé de mille dards , 
Quand la gloire m'appelle 
Sous les drapeaux de Mars, 



16 LES DÉFORMATIONS 

Cruelle départie ! 

Malheureux jour! 
Que ne suis-je sans vie, 

Ou sans amour ? 



Ici encore « départie » veut dire à la fois 
« séparation » et « départ ». 

Autre exemple de changement dr sens 
par degrés : le mot « mouchoir ». Le premier 
sens est : objet avec lequel on se mouche. 
2° Le hasard de nos habitudes veut que cet 
objet soit une pièce carrée d'étoffe, soie, fil, 
coton, etc. De là, par oubli de la destina- 
tion et par considération unique de la 
nature et de la forme de l'objet, le mot 
« mouchoir » s'applique à des pièces d'étoffe 
de même genre : « se mettre un mouchoir au- 
tour du cou » . 3° Le mouchoir que les femmes 
se mettent autour du cou retombe en pointe 
triangulaire sur leurs épaules : considération 
d'un nouveau caractère ; de là le sens que 
le mot prend dans la langue de la marine : 




DE LA LANGUE FRANÇAISE. 17 

mouchoir, pièce de bois triangulaire. Ainsi 
le mot perd son sens primitif, pour désigner 
un nouvel objet; puis, le nom passe du 
deuxième objet à un troisième à l'aide 
d'un caractère nouveau, qui s'oublie à son 
tour, et ainsi de suite 1 . 

« Éclat » signifiait à l'origine et signifie 
toujours « fragment qui saute d'un objet 
qu'on brise, qu'on fend ». Au xv e siècle, 
il a pris le sens de « bruit soudain qui 
frappe l'oreille ». Et le xvn e y a ajouté celui 
de « lumière vive qui frappe les yeux » 2 . 






Voilà des changements de sens par degrés. 
Voici autre chose. Il y a des mots qui 
changent de signification, non par degrés, 
mais tout d'un coup, on ne sait pourquoi. 



1. Arsène Darmesteter, la Vie des Mots. 

2. Ibid. 



!8 LES DEFORMATIONS 

■ 

Que voulait dire le mot mièvre dans la 
bonne et vraie langue française? Il voulait 
dire (je cite Littré) : « Qui a de la vivacité, 
mêlée de quelque malice, surtout en parlant 
des enfants ». Lorsque, dans le Malade ima- 
ginaire, M. Diafoirus le père fait l'éloge de 
son fils (un bon lourdaud) : « Quand il 
était pelit, dit-il, il n'a jamais été ce qu'on 
appelle mièvre et éveillé... On eut toutes 
les peines du monde à lui apprendre à 
lire ; et il avait neuf ans qu'il ne connais- 
sait pas encore ses lettres... » Voilà la vraie 
signification du mot. — De même, dans 
une comédie de Dancourt, le Prix de V Ar- 
quebuse : « Toi qui es la fille du pays la 
plus enjouée, la plus gaillarde, la plus 
mièvre... » — Le substantif mièvrerie parti- 
cipait naturellement du même sens; c'était 
la qualité d'un enfant éveillé, espiègle : « un 
enfant d'une mièvrerie amusante ». — On 
disait aussi mièvreté. Voltaire (lettre à d'Ar- 
gental, 2o mai 1767) : « Un de ces infor- 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 10 

tunés jeunes gens, qui méritait d'être mis 
six mois à Saint-Lazare, a été condamné 
au plus terrible supplice pour une miè- 
vreté » (une gaminerie). 

Eh bien, comment se fait-il que, de nos 
jours, depuis environ soixante ans, mièvre 
ait pris tout à coup le sens de maniéré; et, 
de même, mièvrerie celui de mignardise et 
afféterie ? Balzac est, je crois, un des premiers 
qui l'ait employé dans ce sens, que rien ne 
justifie. Mais à présent le pli est pris et ne 
pourra plus s'effacer. Tel écrivain de nos 
jours oppose, comme chose toute naturelle, 
mièvrerie à virilité. 



Pareillement, le mot émérite voulait dire, 
comme en latin emeritus, un soldat ou un 
fonctionnaire qui a fait son temps et qui 
a pris sa retraite. Il ne voulait pas dire 
autre chose. Balzac encore, dans sa jeunesse, 



20 LES DÉFORMATIONS 

s'imagina, apparemment en lisant sur la 
première page d'une grammaire : « Lho- 
mond, professeur émérite », que cela voulait 
dire : « professeur de mérite, professeur 
expert ». Et l'on commença, après lui, à 
employer le mot dans le sens de « très 
habile ». Mais, pour ceux qui savaient le 
français, cela produisait des effets bizarres. 
Ainsi on lisait qu'un cambrioleur émérite avait 
été arrêté au moment où il pillait un appar- 
tement. — Mais il n'était donc pas à la 
retraite, puisqu'on l'avait surpris encore en 
exercice ? — Ou bien on lisait que le plus 
beau des théâtres venait d'engager, pour la 
plus grande joie des amateurs de ballets, 
deux ballerines émérites, — c'est-à-dire, en 
français, deux danseuses retraitées, deux 
vieilles danseuses honorâmes... Quelle attrac- 
tion ! — Néanmoins ce sens imprévu et 
injustifiable finit par passer en usage. Des 
académiciens l'emploient. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 21 



* * 

Aux environs de 1830, j'ignore quel rapin 
de la jeune école romantique, attrapant au 
hasard de sa mémoire le mot truculent (en 
latin, truculentus, cruel), lui donna, en l'ap- 
pliquant à la couleur, la signification de riche 
et plantureuse. Et les autres le répétèrent, par 
je ne sais quelle vague raison d'onomatopée, 
l'harmonie ayant apparemment un sens par 
elle-même, sans rapport avec l'étymologie. 
— Et c'est peut-être aussi là l'explication 
unique de la transformation du sens de 
mièvre, qui par son harmonie semble 
mignard. 

Quelque autre artiste, à qui la forme du 
mot « poncis » n'aurait pas dû être incon- 
nue, se mit à le prononcer poncif. Et ses 
camarades firent comme lui. Cette forme 
altérée prévalut. Même le substantif devint 
adjectif au besoin et prit un féminin : poncive. 



22 LES DÉFORMATIONS 

« Une manière poncive » c'est-à-dire banale, 
sans originalité, surmoulant les formules 
connues et usées. 



Une bévue étrange est d'employer l'adverbe 
compendieusement, — lequel veut dire « en 
abrégé », — dans le sens de « prolixement ». 
Gela tient à une excellente plaisanterie de la 
comédie des Plaideurs, qu'on a mal com- 
prise. Le juge Perrin Dandin rappelle au 
fait un avocat prolixe et l'invite à abréger. 
L'avocat déférent ralentit sa palabre et dit 
pesamment : 



... Puis donc qu'on nous permet de prendre 
Haleine, et que l'on nous défend de nous étendre, 
Je vais, sans rien omettre et sans prévariqm r, 
Compendieusement énoncer, expliquer, 
Exposer à vos yeux l'idée universelle 
De ma cause, et des faits renfermés en icelk. 

DANDIN 

Il aurait plus tût fait de dire tout vingt fois 
Que de l'abréger une. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 23 

Compendieusement signifie donc « en abrégé », 
du latin compendium , « précis, résumé». Le 
comique est d'avoir trouvé, pour signifier en 
abrégé, un mot si long, si lourd, qu'il sem- 
blait plutôt vouloir dire le contraire ; si bien 
que les gens étourdis s'y sont mépris et 
emploient ce mot dans le sens de « en détail, 
longuement, minutieusement ». Quel triomphe 
pour la plaisanterie de Racine ! 



D'autres distraits confondent « naguère » 
avec « jadis ». Jadis, c'est jam diu, « il y a 
déjà longtemps ». « N'a guères », comme 
l'écrivait encore en trois mots Montaigne, 
c'est « il n'y a guère », il y a peu de temps. 
Aussi quel effet singulier quand nous ren- 
controns des phrases comme celle-ci : « Na- 
guère Léonidas aux Thermopyles. . . » Ou 
quand, à propos des coutumes antiques, on 
dit : « Les coutumes d'antan », ce qui signifie 



2i LES DÉFORMATIONS 

les coutumes « de l'an passé » (ante annum). 
François Villon se demande où sont les 
« Dames du temps jadis » : 

Mais où sont les neiges d'antan .' 

c'est-à-dire : « Mais où sont les neiges de 
Tan dernier? » 

* 
* * 

Autrefois, comme malédiction suprême, 
on souhaitait à un ennemi « maie mort », 
c'est-à-dire mauvaise mort, mort sans con- 
fession et absolution; par suite, damnation 
éternelle. Les mœurs ayant changé et s'étant 
adoucies, ce souhait cruel est devenu moins 
fréquent ; la locution a eu moins d'occasions 
d'être employée; le sens alors s'en est perdu, 
et, au lieu de « maie mort », quelques-uns 
se sont mis à dire mal de mort, qui ne signifie 
pas grand'chose. « Maie mort » était comme 
« maie peste », « maie chance », « maie 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 25 

branche », « maie maison » ; et, au mascu- 
lin, bon gré, mal gré; bon an, mal an. 
C'était, au masculin et au féminin, la tra- 
duction du latin malus, mala, — neutre 
malum. — Le dernier mot du Pater noster 
n'est pas un neutre, mais un masculin : 
Libéra nos a malo ne signifie pas « Délivrez- 
nous du mal », mais « Délivrez-nous du 
Malin, du Tentateur, du Mauvais esprit ». 

La rue nommée à présent « mondétour » 
s'appelait de son vrai nom « mcwdétour », 
c'est-à-dire « mauvais détour », parce qu'elle 
faisait un coude, où l'on vous égorgeait. Ce 
mau n'était autre que mal au masculin ou 
au neutre, comme dans « wauconseil » , 
« maudire », « ?/tawgréer », « MauîdÀt » (nom 
du Diable pendant tout le moyen âge). 

Saint-Simon (t. XXXIII, in-12, p. 95) 
parle de « la maie peur » du duc du Maine, 
au moment où on l'arrêta ainsi que sa 
femme, comme ayant conspiré tous deux avec 
l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare, pour 



26 LES DÉFORMATIONS 






Philippe V, contre le Régent 1 . — Ce mot 
« maie peur » (maie paour) se trouve à chaque 
instant dans Rabelais, à propos de Panurge, 






Tous les jours, on lit dans quelque jour 
nal : « Nous garantissons la véracité du fait ». 
Pourquoi pas tout simplement « la vérité»? 
Verax signifie en latin « aimant à dire la 
vérité » ; c'est donc quelque chose de plus 
que veridicus, « véridique », qui signifie seu- 
lement « disant la vérité ». L'un et l'autre, 
en tout cas, quoique différents de degré, ne 
conviennent qu'aux personnes; appliqués 
aux choses, ils sont impropres tous deux : 
on peut et doit donc dire « la vérité d'un 
fait », mais non pas « la véracité d'un fait ». 
Un lait est ou n'est pas ; voilà tout. Dites, : 

1. Dans l'édition de 1847, on a imprimé « la mal peur » ] 
(avec un accent circonflexe), ce qui fait un plaisani contre- I 
bon-sens. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 27 

si vous voulez, qu'il est vrai ou faux ; en 
aucun cas il ne saurait être « véridique », 
encore bien moins « vérace ». Cela s'im- 
prime cependant chaque jour, par besoin 
d'innover peu ou prou, à tort et à travers. 



* 

* * 



Depuis une douzaine d'années, le mot néfaste 
est à la mode et tend à remplacer le mot 
funeste; ils ne sont cependant pas synonymes. 
L'un hérite déjà de l'autre à tel point qu'on 
commence à lui donner un régime : j'ai en- 
tendu, au mois d'octobre 1888, un chef de 
groupe parlementaire stigmatiser « une poli- 
tique néfaste au pays ». C'est la première fois 
que cette construction apparaissait; elle a 
fait fortune depuis lors. — Je m'imagine 
que, dans cette confusion de néfaste avec 
funeste, il y a peut-être un phénomène de 
métathèse inconsciente, à peu près comme 
dans la substitution de s'affirmer à s'affermir. 



28 LES DÉFORMATIONS 

« Le succès de cette pièce s affirme », dit-on 
à présent ; il y a une trentaine d'années 
et auparavant on disait « s'affermit ». Au 
reste, ces deux mots ont la même étymo- 
logie, et sont les doublets l'un de l'autre. 
On change les formes pour réveiller l'at- 
tention. 



* 



Quelques personnes ont peur du mot 
a infecter » et le remplacent invariablement 
par « infester ». Le sens n'est pourtant pas 
le môme. « Infester » signifie « ravager », 
faire œuvre d'ennemi, infestus. «Infecter », 
inficere, signifie « imprégner de choses hor- 
ribles, empoisonner, souiller ». Corneille, 
dans Mêdée, acte III, scène n : 

... Cette robe empestée, 
Que de tant de poisons vous avez infectée. 

Voltaire, OEdipe, acte I, scène m : 

Le meurtrier du roi respire en ces États 
Et de son souffle impur infecte vos climats. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 29 

La méprise peut venir de ce que parfois 
l'une des deux idées est voisine de l'autre 
dans telle conjoncture donnée. Il peut se 
faire qu'un pays soit infecté de la peste, et 
par conséquent infesté par elle. Voltaire, dans 
Mérope, acte II, scène première, a dit et a 
eu droit de dire, au figuré : 

De crimes, de brigands, ces bords sont infectés. 

c'est-à-dire qu'ils en sont souillés. Ils peuvent 
en être par conséquent ravagés aussi, « in- 
festés »; mais ce détail du fait matériel im- 
plicite est dominé par l'expression du fait 
moral, la souillure. 



• 



On confond « idiotisme » avec « idiotie ». 

Le curieux est qu'on s'autorise pour cela 

d'une phrase de Voltaire se moquant de 

ceux qui font cette confusion et disant : 

« 11 pense que Y idiotisme est l'état d'un idiot, 

'2. 



30 LES DÉFORMATIONS 

comme le pédantisme est l'état d'un pédant » . 
— Un « idiotisme », au vrai, signifie une 
locution ou une construction particulière, 
propre à une langue, à une nation (du grec 
'<hcq, particulier 1 ). 

Lorsqu'on discutait à Versailles la loi de 
la collation des grades, un député à la tri- 
bune proposa les diverses règles à suivre 
pour les « collationner » (voulant dire 
« conférer »), au mieux des intérêts de tous. 

On confond « cours » avec « leçon ». Un 
cours est un ensemble de leçons sur un sujet 
défini ; une « leçon » n'est pas un « cours ». 

Quelqu'un émet le voeu que l'on construise 
à Paris « une salle de conférences potable » ! . . . 
Potable signifie « bon à boire ». 

Autrefois on disait : « Un vote impor- 
tant ». Ensuite on a dit : « Un vote capital ». 
Ces jours-ci, j'ai lu quelque part : « L<; vote 
d'hier n'était pas un vote primordial ». 

1. Chez les Grecs, idiot s'oppose à public, et désigi e « un 
particulier ». 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 31 

Pour dire qu'une revue paraîtra de quin- 
zaine en quinzaine, on forge sans réflexion 
l'épithète « bimensuelle, » qui signifie mot à 
mot « deux fois mensuelle », ou paraissant 
tous les deux mois, au lieu de « deux fois 
dans un mois » ; de même que « bisannuel » 
signifie « revenant tous les deux ans ». Il 
eût été plus simple de dire « revue de quin- 
zaine », si Ton ne voulait pas mettre « semi- 
mensuelle ». 

Jules Janin, un des premiers, je crois, 
a fait la confusion de « aussi » et « aussi 
bien », que plusieurs ont répétée depuis. 
L'un signifie « c'est pourquoi » ; l'autre si- 
gnifie « d'ailleurs ». 

« Grâce à » est employé, chaque jour, 
à contre-sens, dans des phrases comme celles- 
ci : <( Grâce à la mauvaise eau qu'on boit 
dans cet endroit, la fièvre typhoïde y est 
fréquente ». — « Grâce au vent du nord-est 
qui soufflait avec violence, l'incendie se pro- 



32 LES DÉFORMATIONS 

pageait rapidement. » Voilà d'heureuses 
« grâces » ! — Gela peut aller de pair avec 
« jouir d'une mauvaise santé » et « posséder 
une mauvaise réputation ». 

« Trêve » et « sans trêve » s'emploient non 
moins inconsidérément à chaque minute. 
Que l'on écrive « faire trêve à la discussion * 
ou quelque autre chose analogue, cela se 
comprend ; mais qu'un écrivain très clas- 
sique ait pu laisser échapper de sa plume 
« faire trêve à l'admiration », comme si 
l'admiration était quelque chose de pénible, 
cette métaphore est à rebours ; — aussi bien 
que celle-ci : « le comble de l'affaissement » 
et autres pareilles, fréquentes dans Stendhal. 
Ce mot « comble » faisait partie de la mon- 
naie courante de l'époque. Hugo Jui-même 
ne laisse-t-il pas échapper cette phrase : 
« La pulvérisation des idées était, en lui, à son 
comble ». (L'homme qui rit, t. IV, page 135). 

Depuis le second Empire, un grand nom- 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 33 

bre de personnes ont remplacé « aussitôt » 
par <r immédiatement », pris, en ce sens, 
de l'anglais immediately, mais qui en fran- 
çais signifie « sans intermédiaire ». Ainsi, 
dans La Bruyère : « Entreprendre de sou- 
lager, ou immédiatement et par ses secours, 
ou du moins par sa médiation ». — Depuis le 
dernier règne aussi, le mot « excessivement » 
est employé par beaucoup de gens d'une 
manière étrange, comme équivalent du 
superlatif, et synonyme d' « extrêmement». 
Cela produit parfois des phrases bizarres : 
« Il est excessivement modéré», « excessivement 
convenable », « excessivement juste ». 

* '"' * 

Tantôt donc le mot change de signification 
tout à coup et sans raison ; tantôt c'est par 
nuances raisonnables que le sens va s'éten- 
dant de proche en proche. Ceci alors n'est 
plus déformation, mais transformation. 

Voici, par exemple, le mot bureau. C'est, 



34 LES DÉFORMATIONS 

1° une grosse étoffe de laine bourrue 
(comme bure, même sens; lequel bure vient 
sans doute de bourre). Boileau, dans sa 
première Satire, parle d'un poète indigent 

Et qui n'étant vêtu que de simple bureau , 
Passe l'été sans linge et l'hiver sans mant au. 

2° Bureau est une table couverte d'une 
étoffe de cette sorte, pour écrire dessus. — 
3° Bureau est l'endroit où travaillent ceux 
qui écrivent, les employés d'une adminis- 
tration. — 4° Les personnes elles-mêmes de 
cette administration. « Prendre l'air du bu- 
reau, s'informer de l'état d'une affaire. » — 
5 e La réunion du président, des vi< e-prési- 
dents et secrétaires d'une assemblée. — 
6° Divers organes publics : bureau de finan- 
ces. « Payer à bureau ouvert. » Bureau de 
tabac. Bureau de postes. Bureau des hypo- 
thèques. Bureau des Longitudes. Bureau de 
nourrices. Bureaux arabes, etc. 
* 

L'histoire du mot « dais » est curieuse. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 35 

— Au moyen-âge, le mot s'écrivait deis, 
et le sens primitif était « table à manger 
en forme de rond », discus, disque. Citant 
la phrase de Mathieu Paris : Priore 
■prandente ad magnam mensam quam deis 
vocamus, « Le prieur mange à une grande 
table qu'on nomme deis » , Littré ajoute : 
« Gomme la place où l'on posait le deis (la 
table ronde) était élevée quand il s'agissait 
de grands personnages, deis a pris (secon- 
dement) le sens d'estrade ». Ainsi, dans 
l'histoire du Théâtre Français d'autrefois, 
l'auteur , décrivant « la salle des ma - 
chines » au palais des Tuileries : « On 
monte ensuite, dit-il, sur un haut dais 
préparé pour les places des personnes 
royales ». Ensuite, l'estrade étant abritée 
ordinairement par une tenture au-dessus, on 
en est venu troisièmement au dernier sens, 
le seul usité de nos jours : « ouvrage dans 
la forme des anciens ciels -de -lit, et qui 
sert de couronnement à un autel, à un 



ob LES DEFORMATIONS 

trône. Poétiquement, « sous le dais » ou 
« sur le trône » sont des phrases équiva- 
lentes. Ainsi Boileau , faisant l'éloge de la 
Satire, elle seule, dit-il, 

Elle seule, bravant l'orgueil et l'injustice, 
X a. jusque sous le dais faire pâlir le vice. 

Le dais portatif, dans les processions, est 
ce qui abrite le saint-sacrement et le prêtre 
qui le porte; ou ce qui, dans les cérémonies 
d'autrefois, abritait les rois et princes faisant 
leur entrée solennelle . 

Le dais est l'emblème de la souveraineté : 
dans l'interrègne de deux papes, c'est le 
sacré-collège des Cardinaux qui est souve- 
rain : alors « chaque stalle du Conclave est 
surmontée d'un dais; soixante-dix stalles, 
soixante-dix dais, soixante-dix parts ou 
plutôt soixante-dix éléments de la souve- 
raineté, en attendant qu'un pape soit élu, 
que tous les dais s'abattent, sauf un seul, 
et que la souveraineté, au lieu d'ùtre une 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 37 

en soixante-dix personnes, redevienne une 
en une seule personne, comme le Saint- 
Siège est un, comme l'Église est une » *. 



D autres fois, la signification du mot va se 
rétrécissant. 

Laborare, en latin, avait la signification 
générale de « travailler » d'une manière 
quelconque. 11 s'est réduit chez nous au 
travail de la terre, « labourer », le travail 
par excellence, sans lequel aucun autre ne 
saurait exister. 

Il y avait en latin un substantif felis ou 
fêles, qui signifiait « la femelle ». Ce nom 
convenait à la femelle de tous les animaux, 
au moins de tous les animaux mammifères 
(de fêla, « mamelle ». La même racine fe, 

1. Ch. Benoit, le Gouvernement de l'Église en 1S0L 

3 



38 LES DÉFORMATIONS 

« allaiter », a donné- fdius, « fils ») . Mais 
fêles ou felis est arrivé peu à peu à désigner 
seulement la femelle du chat , et c'est au sens 
de «chatte » qu'il nous est parvenu. — Quand 
les Grecs d'aujourd'hui appellent le cheval 
oXô-foy , cela ne veut pas dire , comme on l'a 
interprété, que le cheval soit l'animal par 
excellence ; encore moins « qu'il ne lui 
manque que la parole »; cela signiOe seu- 
lement que le cavalier, parlant de sa mon- 
ture, s'est habitué à dire « la bête » J . 

« Chaque classe de population est tentée 
d'employer à son usage les termes généraux 
de la langue ; elle les lui restitue ensuite 
portant la marque de ses idées, de ses occu- 
pations particulières. C'est ainsi que le mot 
species, qui veut dire de la façon la plus géné- 
rale « espèce », a été employé par les dro- 
guistes du moyen-âge pour les quatre espèces 
d'ingrédients dont ils faisaient commerce 

1. Bréal, la Sémantique, p. 121, 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 39 

(poivre, girofle, cannelle, muscade); en 
sorte que, quand le mot est retourné à 
la langue commune, il était devenu nos 
épie es l . » 

Lorsque les épices, apportées des lointains 
pays, coûtaient fort cher et étaient fort 
prisées, le plaideur qui voulait gagner sa 
cause en faisait des présents au juge. Ces 
présents, d'abord volontaires, devinrent par 
la suite une taxe due, s'étant transformés en 
argent; de sorte que, dans la comédie des 
Plaideurs, la plaisante méprise de Petit-Jean : 

Il me redemandait sans cesse ses épices ; 
Et j'ai tout bonnement couru dans les offices 
Chercher la boîte au poivre.., 

fait retourner le mot à sa source 2 . 



1. Bréal, la Sémantique, p. 122. 

2. Le bonbon nommé « papillote » est le dernier vestige 
du cornet de poivre offert au juge d'autrefois. — En 
Belgique, il y a encore les spiculos, qui se vendent chez les 
confiseurs-pâtissiers. 



40 LES DÉFORMATIONS 



. * , 



Oq trouve, dans toutes les professions, 
des noms concrets devenus abstraits, ou, 
à l'inverse, des noms abstraits devenus 
concrets. « Le musicien entend par ouverture 
le morceau d'orchestre qui précède un opéra, 
le marchand débite les nouveautés de la 
saison, le financier fait rentrer ses créances, 
l'intendant pourvoit aux subsistances de 
l'armée f . » 

Sous la monarchie absolue , « avoir la 
plume » signifiait imiter l'écriture du Roi 
et tenir la correspondance pour lui. 

Expressions abréviatives de môme sorte, 
qui s'entendent à demi mot : « Un chrétien 
qui pratique. Un malade qui est administré. 
Une maison qui liquide. Une affaire de mœurs. 
L' homme tertiaire 2 . » 

1. Bréal, la Sémantique, p. 152. 

2. Id., Md. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 41 

(( Article exclusif », dans la langue com- 
merciale de nos jours, semble signifier 
« vendu par notre maison exclusivement ». 



En passant d'une langue à l'autre, tantôt 
le sens s'élargit, et, par exemple, carpentarius, 
qui en latin signifiait seulement « un char- 
ron » (de carpenlum, « char »), est devenu 
en français « un charpentier »; — tantôt il se 
rétrécit, et jumentum, « une bête de somme », 
n'est plus aujourd'hui q\ï une jument. Il y a, 
dans ces transmissions d'une langue à 
l'autre, de singuliers caprices, des contradic- 
tions : le latin caballus, qui signifiait à peu 
près « une rosse », s'est ennobli en devenant 
« cheval »; et l'allemand Ross, qui est « un 
cheval », s'est dégradé au contraire en de- 
venant « ?*osse ». 

Les mots, comme les gens, ont leurs 
vicissiludes, leurs fortunes diverses, leurs 



42 LES DÉFORMATIONS 

déchéances ou leurs promotions. Tandis 
que les uns descendent, d'autres, de très 
bas, montent très haut. Ainsi le cornes 
stabuli, « comte ou compagnon de Yétable », 
c'est-à-dire « chef de l'écurie » , est devenu 
par degrés « le connétable », le premier per- 
sonnage du royaume après le Roi. Les 
« gardiens des chevaux » sont devenus « les 



* 



Il était une fois, comme disent les contes 
de fées, une jolie nymphe, nommée Syrinx. 
Poursuivie par un dieu amoureux d'elle , 
elle en appela un autre à son aide, lequel, 
pour la sauver, ne trouva autre moyen que 
de la changer en roseau ; et le roseau 
se nomma comme elle. — Le premier dieu 

1. Arsène Darmesleter, la Vie des Mots, pag>î 93: 
« Maréchal, de l'ancien haut-allemand Marscalc : valet 
(Scalc) de cheval (Mar). » 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 43 

alors en coupa des tuyaux, dont il composa 
une flûte, qui prit son nom à lui, « la 
flûte de Pan », et qui garda aussi son 
nom à elle: syrinx ou syringe. Mais, ô vicis- 
situde affreuse! lorsque, d'après l'oiseau 
nommé ibis (selon le récit d'Hérodote), la 
médecine eut inventé l'instrument de 
« Monsieur Fleurant », celui avec lequel les 
garçons apothicaires et les matassins pour- 
suivent « Monsieur de Pourceaugnac », ne 
voilà-t-il pas qu'on donna à ce tuyau le 
môme nom, syringe ou syringue, et enfm 
« seringue », par adoucissement ! — Ainsi les 
noms eux-mêmes habent sua fata ! Celui-là 
fut donné encore, jadis, aux sépultures des 
rois d'Egypte, parce que ces tombes étaient 
creusées dans le roc comme les tuyaux de 
la flûte de Pan. — Et aujourd'hui enfin , 
« une syringue » signifie également, en 
grec, une fistule, et un tunnel. 

Le mot guvoUxoç, ô vicissitude encore! 
a vu sa condition décroître, après qu'elle 



4i LES DÉFORMATIONS 

avait crû. « Eunuque », littéralement « gar- 
dien du lit » ou valet de chambre (tel est le 
sens primitif), était devenu sous le bas- 
empire moins une fonction réelle qu'un titre 
honorifique auprès des princes, à peu près 
comme en France « gentilhomme de la 
chambre du Roi », sous la monarchie abso- 
lue; et puis, il est redescendu après avoir 
monté, et a pris sa dernière et unique 
signification désormais dans les harems. 






Il y a des mots qui apparaissent sous un 
faux jour, quand on perd de vue l'étymo- 
logie. « Cimetière » signifie simplement 
« dortoir », y.st^Yjr^c^v, « lieu où l'on dort », 
de xotfAttu, dormir : rien de funèbre dans 
ce nom. 

« Myosotis », pour les âmes poétiques, 
signifie: * Ne m'oubliez pas », comme pour 
les Gretchen Vergiss mein nicht ; en réalité, 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 45 

ce nom veut dire « oreille de rat », à cause 
de la forme de ses feuilles. — Les jeunes 
filles de nos campagnes appelaient celte 
jolie petite fleur « Plus je vous vois, plus 
je vous aime » ; ou bien : « Les yeux de 
la Sainte-Vierge ». 

Les mots qu'on nomme « diminutifs » 
ne désignent pas toujours des objets plus 
petits. Il y a, ici encore, bien des hasards. 
Si une « fourchette » est plus petite qu'une 
« fourche » , la « brochette » , ( cê=)icr/.cç) 
qu'on a apportée de Louqsor sur la Place 
de la Concorde, est plus grande qu'une 
« broche » (Utkoq). 



* 



Puisque les langues sont faites par tout 
le monde, nécessairement elles contiennent 
beaucoup d'à-peu-près . L'expression est 
tantôt trop large, tantôt trop étroite. Aussi 



46 LES DÉFORMATIONS 

les mots n'expriment-ils pas toujours pour 
tous la même chose. 

« La pensée populaire, qui aime l'image 
et la sensation, n'a pas toujours des idées 
nettes et précises ; elle confond des choses 
différentes, en se laissant entraîner par des 
rapprochements vagues et inexacts...» 1 . 

« Ramage » (du latin ramus) signifiait 
d'abord rameaux ; puis, par idée avoisinante, 
il est venu à signifier « chant des oiseaux 
dans la ramée ». 



* * 



Il ne faut pas seulement considérer 
les mots un à un, il faut les voir aussi 
en leurs groupements habituels. Dans les 
locutions composées de plusieurs vocables 
accoutumés à être ensemble (c'est une fine 
remarque de Max Bonnet), « ces mots 
agissent les uns sur les autres , et prennent 

1. Arsène Darmesteter, la Vie des Mots. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 47 

chacun une partie de la signification de 
leurs associés » . 

Us accomplissent leurs fonctions en 
groupe, pourrait-on dire, comme un minis- 
tère homogène et solidaire. 

Par là, se dégage souvent de la combi- 
naison des mots un sens qu'aucun d'eux 
n'exprimait, — à peu près comme les cou- 
leurs agissent les unes sur les autres par 
voisinage et par reflet, ou bien par contraste 
heurté et par dissonance harmonique. 

Voilà pour les changements de signifi- 
cation . — Voyons , en second lieu , com- 
ment les mots changent de prononciation 
et de forme. 



II 



Changements de prononciation et de forme 

Les changements de prononciation sont 
imperceptibles, mais incessants. Tous les 
vingt-cinq ans environ, les étrangers qui 
reviennent dans un pays s'en aperçoivent. 
— On peut constater ces changements, non 
les enrayer. 

Nous n'ignorons pas les progrès qui ont été 
faits depuis une trentaine d'années en tout ce 
qui touche à l'histoire de la prononciation. 
Aussi prions-nous le lecteur de considérer ce 
qui suit comme de simples indications qui ne 
prétendent point à la rigoureuse précision 
scientifique. 



DÉFORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE. 49 

Aux premiers siècles de la langue fran- 
çaise , la voyelle des pronoms possessifs ma, 
ta, sa, quand elle se trouvait devant un mot 
commençant par une voyelle ou par une h 
muette, s'élidait, ainsi qu'elle fait encore, en 
pareil cas, dans l'article le ou la : /'affaire, 
/'étude, /'image, /'omnibus, /'usine, /'herbe, 
etc. On disait donc en élidant : « m'amie, 
m'amour, f'espée, s'enfance » ; dans les épi- 
taphes : « Dieu aye s'âme ! » pour « Dieu 
ait son âme! ». A la fin du xrv e siècle, tout 
en conservant cet usage pour l'article la, on 
l'abandonne incorrectement pour ma, ta, sa, 
que Ton remplace par les pronoms masculins 
mon, ton, son, devant les substantifs féminins 
commençant par une voyelle ; ce que Littré 
appelle avec raison « un criant solécisme ». 

11 n'est resté de l'usage ancien que deux 
débris : « m'amour » et « m'amie ». Mais 
qu'est-il arrivé ? C'est qu'on a d'abord soudé 
l'un et l'autre, et qu'ensuite on a recoupé le 
second en deux, mais tout de travers ; de 



50 LES DÉFORMATIONS 

« m'amie » on a fait « ma mie » ; et « une 
mie », pour signifier une bonne d'enfant. 
Saint-Simon, parlant de madame de Main- 
tenon et de ses sentiments pour le duc du 
Maine : « Elle l'aimait, dit-il, plus tendrement 
qu'aucune mie ni qu'aucune nourrice ». — 
Voltaire seul, en dépit de l'usage vicieux, 
continue avec raison à écrire : « m'amie », 
comme dans la vieille chanson : « J'aime 
mieux m'amie, ô gué! » 

Quant à « m'amour », qui devrait s'é- 
crire aussi avec une apostrophe, une édi- 
tion de Molière, imprimée cependant chez 
Firmin Didot, le met en un seul bloc, bien 
à tort; c'est au moment où le malade ima- 
ginaire dit à sa femme : « Allez mamour, 
et passez chez votre notaire, afin qu'il vous 
expédie ce que vous savez ». 

Et, dans la locution courante « faire des 
mamours », l'apostrophe généralement a 
sauté aussi, mais à tort. 

On disait et on écrivait d'abord en deux 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 31 

mots « mon sieur » et « ma dame »; les 
mots se sont soudés si bien , qu'on dit 
aujourd'hui « cher monsieur » et « chère 
madame ». Le peuple, en Belgique, a soudé 
de môme « ma » avec * tante » ; une petite 
chanson très gentille dit : « Il m'a 
emmenée chez sa matante 1 . » L'ancien 
mot français est « ante », du latin amita, 
l'accent tonique sur le premier a. A ce mot 
« ante » s'était soudé peut-être le pronom 
possessif ta, avec élision, ce qui avait pro- 
duit « Tante ». Dans cette hypothèse, le 
mot wallon « matante » mettrait un second 
pronom possessif sur le premier. 

L'article, lui aussi, s'est parfois soudé 
avec le substantif; exemples : « lierre », 
« loriot », « lendemain ». L'ancienne forme 
légitime, « hierre », du latin hedera, se 
trouve encore dans la bouche des paysans de 
plusieurs provinces. On disait donc d'abord 

1. De même, en patois lillois, on dit : « Notre monfré », 
pour « notre frère »* 



52 LES DÉFORMATIONS 

régulièrement « hierre » et « l'hierre » ; 
puis l'article s'est agglutiné ; Yh étant tombée, 
on a eu « lierre » , et on a superposé un 
second article, on a dit et écrit « le /ierre ». 
De même «loriot» est devenu « le /oriot ». 
On disait premièrement : le jour en 
demain, « l'en demain » ; puis ces trois mots 
se sont soudés en un : « lendemain » ; et 
alors on a remis un second article par- 
dessus le premier : « le /endemain ». 

Une fortune analogue est échue aux deux 
petits mots très courts , « hui » et « heur ». 
Ils tenaient si peu de place qu'ils dispa- 
raissaient presque : on a senti instinctive- 
ment le besoin de les étoffer. Pour le pre- 
mier des deux, « hui », qui signifiait « en 
ce jour », au lieu de continuer à dire 
« hui » tout seul, on s'est mis à dire 
« au jour d'hui » ; ensuite ces mots se sont 
cousus ensemble, comme « l'en demain ». 
Enfin, dans le peuple, on a renforcé i ncore 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 53 

ce quadruple mot, on a dit « au jour d'au- 
jourd'hui » ; cela fait sept mots, pour un de 
trois lettres. Et Lamartine , jusque dans une 
ode, celle qui est adressée à lord Byron, a cru 
pouvoir risquer cette expression populaire : 

Et nous n'avons à nous que le jour d'aujourd'hui ! 

Louis XIV, qui n'était pas fort en ortho- 
graphe, écrivait par deux o, « ojordui », — 
ce qui indique, pour le remarquer en 
passant, que les diphthongues des deux 
premières syllabes, au et ot/, se pronon- 
çaient alors toutes les deux à peu près 
comme un o bref. (Au sonne encore ainsi 
dans « mauvais » et dans « paupière ».) Et 
Saint-Marc Girardin, en son adoration du 
xvii e siècle, prononçait de la même manière 
que le grand roi écrivait : « ojordui ». 

Ce mot soudé amène, de nos jours, une 
forme peu correcte et disgracieuse. Quand 
on parlait purement, on disait : « jusqu'au- 
jourd'hui », comme Racine dans Athalie, 



54 LES DÉFORMATIONS 

acte II, scène vu : « Le ciel jusqu'aujour- 
d'hui ». A présent, où Ton a l'oreille peu 
sensible, presque tout le monde dit : « jus- 
qu'à aujourd'hui » ; ce qui de nouveau 
fait deux articles l'un sur l'autre. 

Quant à « heur », contraction du latin 
augurium, « augure », on l'a étoffé, lui 
aussi ; on a dit : « bon heur ou mal heur » ; 
puis chaque épithète s'est soudée au sub- 
stantif : bonheur, malheur. Et « heur » ne 
s'est plus trouvé que dans l'ancien pro- 
verbe : « Heur et malheur », et dans l'ad- 
jectif « heureux ». Mais Corneille l'employait 
encore très bien tout seul et sans épithète : 

Rodrigue, qui l'eût cru...? 

— Chimène, qui l'eût dit... ? 
Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît? 

Par un instinct analogue peut-être , à 
Paris et même dans toute la France, on 
prononce : « Je / l'aime », « je / l'adore », 
voulant sans doute que ce pronom si court, 
abrégé encore par l'élision de la voyelle , ne 



IF LA LANGUE FRANÇAISE. f)5 

se perde pas. La preuve c'est que, quand 
la voyelle n'est pas élidée ( par exemple, 
dans « je le veux », ou « je la tiens »), on 
ne double pas la consonne, on ne dit point : 
« Je l le veux, je / la tiens ». 

M. Auguste Brachet a démontré que, selon 
les lois de la transformation phonétique, 
e long des latins devient ordinairement oi 
en français : me, « moi » ; te , « toi > ; se , 
« soi » ; regem , « roi » ; /egem , <r loi » ; 
vélum, « voile »; tela, « toile »; s&ragïnta, 
« soixante » qui évidemment se prononçait 
d'abord « seyante », et qui aurait dû conti- 
nuer à être prononcé ainsi. 

Du latin avena était venu d'abord avene, 
qui allait plus tard devenir avoine, mais 
qui déjà , sans doute , se prononçait ainsi , 
ou à peu près. J'ai connu encore, dans le 
haut du faubourg Saint- Jacques, tout à côté 
du jardin de Chateaubriand, donnant sur le 



56 LES DÉFORMATIONS 

boulevard d'Enfer, le « Cul-de-sac Longue- 
Avène », aujourd'hui disparu. 

Celui qui donnait Y avoine aux chevaux du 
roi s'appelait son avenier. 

La même diphthongue oi, dans le pré- 
nom de François, a gardé sa prononciation 
ancienne; elle l'a perdue et changée en ai 
dans le nom de notre nation : les Français. 
Autrefois l'un et l'autre se prononçaient de 
même, étant le même effectivement. Dans la 
satire de Boileau, l'un des deux hobereaux, 
qui se pique de littérature, dit: 

A mon gré, le Corneille est joli quelquefois, 
En vérité, pour moi, j'aime le bon irauçois. 

La rime indique que l'ancienne pronon- 
ciation subsistait encore du temps de 
Louis XIV. De même, dans les Plaideurs, 
quand Chicaneau surprend sa fille lisant un 
billet, Léandre, pour l'éblouir et le désarmer, 
lui dit que c'est un exploit d'huissier : 

Monsieur, c'est un expluit. 
— Quoi ! c'était un exploit que ma fille lisoit ! 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 57 

dit le vieux plaideur attendri : autre exemple 
de la prononciation du temps. — Et ceux-ci 
encore. Philinte répondant au Misanthrope : 

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, 
11 faut bien le payer de la même monnoie. 

Et dans le Cid, acle V, scène n, Rodrigue, 
enivré d'amour et d'espoir, s'écriant : 

Paraissez, Navarroi's, Maures et Castillans!... 

Ici la prononciation ancienne, plus pleine, 
plus sonore, plus conforme par conséquent 
au sentiment du héros, doit être conservée 
religieusement pour cette occasion unique. 

C'était sous les Valois que l'influence ita- 
lienne , avec Catherine de Médicis , avait 
commencé d'amollir notre prononciation. 
Henry Estienne note le fait, dans ses Dia- 
logues du Nouveau langage francois italianisé, 
principalement entre les courtisans de ce temps. 
Il leur impute la quasi disparition ou la 
déformation dans notre langue de l'excel- 
lente diphthongue oi , si pleine et si belle . 



58 LES DÉFORMATIONS 

« Ne vous souvient-il pas de ceux du même 
pays qui prononcent madamiselle, pour éviter 
ce mauvais passage qu'il leur fauldroit 
passer en la pronunciation de « madamoi- 
selle » ? Quant à François, Anglois, Es<oçois, 
Milanais, il y a longtemps que plusieurs 
d'eux ont confessé n'avoir pas la langue 
bien faite pour les prononcer; et, suyvants 
leur langage naturel qui dit Francisé, In- 
glésé, Scocésé, Milanésé, ont été fort joyeux 
d'être quittes pour dire pareillement en 
parlant la nostre, Francès, Angles, Escocès, 
Milanès. . . Et je sçay bien qu'entre vous 
courtisans vous trouvez tous ces mots de 
trop meilleure grâce, pource qu'ils sont plus 
mignards, et qu'ils ne fault pas que les 
dames ouvrent tant la bouche, comme aussi 
elles en font quelque conscience, ou au 
moins le semblant. Tant y a que, par suc- 
cession de temps, si on vous veut croire et 
à vos compaignons, les François deviendront 
totalement Francès, les filles et mignons de 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 59 

cour ne pouvant prononcer François avec sa 
diphthongue majestueuse. » 

Quelquefois au xvi e siècle, cette diphthongue 
oi se prononçait mollement oué. Dans les 
diverses éditions de Montaigne, on écrit 
indifféremment miroir et miroiter. — Jus- 
qu'au xviii c siècle, on écrivait, indiffé- 
remment aussi, coiffe et coëffe, boîte et boëte. 
Cette dernière forme se trouve encore dans 
une lettre autographe de Balzac, que je 
possède. — Poète se prononçait par les uns 
en deux syllabes, par les autres en trois. — 
Moelle se prononçait jadis en trois syllabes, 
témoin ce vers de Rotrou, dans sa tragédie 
d'Hercule mourant, acte IV, scène n : 

Ce corps est épuisé de sang et de moelle. 



* 



Même après que les esprits amoureux de 
l'ordre et de la raison eurent beaucoup fait 
pour régulariser notre idiome et pour fixer la 



GO LES DÉFORMATIONS 



prononciation, bien des choses encore étaient 
indécises; et les poètes usaient volontiers de 
toutes sortes de libertés pour les formes 
des mots et pour la prosodie. La Fontaine 
fait rimer « étroite » avec « belette ». Molière 
écrit indifféremment, selon le besoin du vers 
et de la rime, « trouve » ou « trouve », 
« filleule » ou « fdlole », — celui-ci plus près 
de l'étymologie latine, filiola. 

Dans Andromaque, Racine fait rimer 
« croître » avec « maître » : donc on pro- 
nonçait « creutre », si l'on voulait. Je serais 
bien tenté de croire que, chez Corneille, 
dans Mèdèe et dans le Cid, le mot « pâmoison » 
se prononçait « pâma/son ». Car, dans la 
Chanson de Roland, on lit : 

De pasmeïsun guariz , ne revenuz. 



« Graine » a fait d'abord très régulière- 
ment « grainier »; puis, moins bien, grenier; 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. Gl 

« égrainer » est devenu égrener ; « vilainie », 
vilenie ; « fontaine » a fait premièrement 
« fonlainier » , puis fontenier ; « payer » 
a fait « payage », puis péage. 

On prononçait et on écrivait indifférem- 
ment croyance ou créance; seyant ou séant, 
etc. La prononciation était mal fixée. A vrai 
dire, elle ne l'est jamais, que d'une manière 
provisoire. 

La « royne », féminin du « roy », chez 
François Villon , rime avec la « Seine » : 

Semblablement où est la royne 
Qui commanda que Buridan 
Fust jeté en ung sac en Seine ?... 



9 
* * 



L'Académie, dans ses Observations sur le 
Cid, reprochait à Corneille d'avoir compté 
le mot « meurtrier » pour trois syllabes. 
Cependant cette prononciation a prévalu; 
et l'autre, en deux syllabes, devait être 

4 



62 LES DÉFORMATIONS 

difficile, quoiqu'elle fût alors usitée : ouvrier, 
sanglier, ne comptent que pour deux syllabes 
dans Molière, dans La Fontaine. 

« Paysanne » dans VEcole des Femmes, 
compte pour trois syllabes seulement : 

Et la bonne paysanne, approuvant mon désir... 

« Carrefour » pour deux à volonté, que 
Molière, écrit « carfour » : 

Le notaire qui loge au coin de ce carfour. 

La Fontaine disait , comme il lui plaisait 
et comme il plaisait à son vers « l'araignée » 
ou F « aragne » , « la fourmi » ou « la 
fourmis ». 

Tous les poètes jusqu'au xvn e siècle, 
écrivent indifféremment « or, ore, ou ores 
(ce dernier est resté dans la locution « d'ores 
et déjà »). 

Ils écrivent également ad libitum : « avec, 
avecque, ou avccques; — guère, ou guères; 
naguère ou naguères » . 

Et les prosateurs aussi : « jusque, ou 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 63 

jusques ». La Bruyère ordinairement met 
plutôt ce dernier. 






De même que Ton avait passé de la pro- 
nonciation roine sonnant comme « roi » à 
la prononciation reine, pareillement dans le 
verbe voir on passa du futur régulier « je 
voirai », forme constante dans Rabelais, à 
la prononciation « je vèraà », puis à la fausse 
orthographe « je verrai », — tandis que le 
futur demeura régulier dans le composé 
« je pourvoirai ». 

Le verbe « cheoir » faisait à l'indicatif 
présent « il cheoit » ou « il chet » ; au futur, 
« il cheoira « ou « cherra ». Dans le conte 
du Petit Chaperon rouge, le loup, à l'intérieur 
de la cabane, crie à la petite fdle qui frappe 
à la porte : « Tire la bobinette, la cheviliette 
cherra » . C'est-à-dire : la cheviliette qui sert 
de verrou tombera, et tu pourras entrer. 



Ci LES DÉFORMATIONS 

On prononçait et on écrivait, à volonté, 
« que je dise » ou « que je die » — « je 
laisserai » ou « je lairrai », celui-ci non seu- 
lement dans la chanson des petites filles 
dansant en rond : 

La belle que voilà, 

La lairrons-nous entrer ? 

mais dans le chef-d'œuvre de Corneille (le 
Cid, acte V) : 

Et le Ciel, ennuyé d'un supplice si doux, 

Vous lairra, par sa mort, Don Sanche pour époux. 

Et cent autres libertés pareilles. Le lan- 
gage du peuple n'était point méprisé. Loin 
de le fuir, les meilleurs écrivains se plai- 
saient d'y nager en plein courant. Malherbe 
se vantait volontiers de prendre des mots et 
des tours aux crocheteurs du Port-au-Foin. 
De là l'heureux mélange d'expressions fami- 
lières qui, chez lui, comme chez Corneille 
et chez Bossuet, rehausse la majest; du 
style et donne plus de mordant à la 
grandeur. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 65 



* 



Envoyer faisait d'abord, au futur, très 
régulièrement, fcnvoyerai. Et cette forme se 
lit dans nombre de lettres administratives 
du xvn e siècle; et aussi dans les lettres par- 
ticulières de Boiieau à Racine. Puis, la pro- 
nonciation se contractant, Yy fut remplacé 
par un i : fenvoierai ; ensuite, altération 
analogue à celle qu'avait subie le futur du 
verbe voir, et corruption encore plus forle, 
on se mit à prononcer f 'enverrai, et, après 
l'avoir prononcé, on l'écrivit. Et il y eut un 
barbarisme de plus, passé dans la langue. 

Du latin ferire , « frapper » était venu 
en français « férir » , qui , au lieu de se 
conjuguer « je féris, tu fôris, il férit », se 
conjuguait « je fiers, tu fiers, il fiert ». De 
ce dernier vint « fier-à-bras » qui perdit 
son t, parce qu'on ne le prononçait pas. 

4. 






66 LES DÉFORMATIONS 

Tout le monde connaît la charmante his- 
toire que conte là-dessus Jean-Jacques dans 
ses Confessions*. 

De même, du latin queerere, « chercher », 
le français avait fait « quérir », qui, au 
lieu de se conjuguer « je quéris, tu quéris, 
il quérit », se disait « je quiers, tu quiers, 
il quiert ». Les composés « acquérir, re- 
quérir » , suivaient la même conjugaison. 
L'indicatif présent « j'acquiers » , « je 
requiers », faisait d'abord au futur « j'ac- 
quierrai », « je requierrai », qui était 
régulier. Mais Yi fut mangé , à tort : d'où 
vint la forme irrégulière « j'acquerrai », 
« je requerrai », qui est également passé 
en usage. 

Aujourd'hui encore « asseoir » ou « assoir » 
fait « je m'asseois » ou « je m'assois » ou 

1 . Voir Y Appendice I, à la fin de ce volume. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 67 

« je m'assieds » * ; « ils s'asseoient » ou 
« s'assoyent » ou « s'asseyent » , « assoyez- 
vous » ou « asseyez-vous » ; « je m'assoirai » 
ou « je m'assiérai » ou « je m'asseyerai » 
(Littré). — Et, le plus étonnant, c'est que 
d'une part, à la troisième personne du plu- 
riel de l'indicatif présent, on dise régulière- 
ment « ils s'asseyent », et que d'autre part 
dans le verbe simple, au lieu de « ilsseyent », 
on imprime « ils siéent »! — Qu'importe que 
Massillon ait fait ce barbarisme ? Et que Saint- 
Simon en ait fait un autre, le participe passé 
« seyé »? Encore eût-il fallu les qualifier 
tels, tout en étant réduit à les enregistrer. 
Dans le troisième volume de la Correspon- 
dance de Sainte-Beuve, page 184, je ren- 
contre une combinaison hybride : « Ces 
réserves sieyent... » 

1. La Bruyère, à la troisième personne de l'indicatif 
présent, dit : « il s'assit ». Toutes les éditions publiées de 
son vivant le portent ainsi. C'est dans la peinture du dis- 
trait Ménalque. Ainsi voilà quatre formes : il s'asseoit, il 
s'assoit, il s'assied, il s'assit 



G8 LES DÉFORMATIONS 

Les formes flottaient. Il y avait, pour 
un seul et même verbe, des conjugaisons 
doubles, quelquefois triples. On ne savait 
guère qu'il y eût des conjugaisons. On disait 
à la fois « courir » et « courre » ; « cueilier » 
et « cueilhV » ; « tressaille?* » et « très- I 
saill/r ». On dit encore « je cueil/e, je 
cueil/erai, cueil/e, que je cueil/e; je tres- 
sail/e, je tressail/erai », qui appartiennent 
à la première conjugaison, infinitif en er, 
tandis que c'est la seconde, en ir, qui Ta 
emporté définitivement pour les autres 
temps des deux mêmes verbes. On disait, à 
volonté, émouvoir et émouver. J'ai entendu 
encore une brave paysanne, dans une petite 
charrette normande, dire à son « bourri » 
en le fouettant : « Vas-tu t'émouver? » *. 

Sur les quatre conjugaisons françaises, il 
y en a deux qui sont parfaitement mortes, 
c'est-à-dire devenues incapables de servir à 

1. Voir Y Appendice 11, à la fin du volume. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 69 

former des verbes nouveaux. Depuis l'ori- 
gine de la langue, le français n'a pas ajouté 
un seul verbe en oir ou en re au très petit 
nombre de ceux que le latin lui avait 
légués; ces deux conjugaisons se sont, pour 
ainsi dire, desséchées et sont restées stériles 1 . 
Sur quatre mille verbes français , trois mille 
neuf cents sont en er et en ir, tandis que les 
autres conjugaisons réunies ne comptent 
guère plus de quatre-vingts verbes. Nous 
créons sans cesse de nouveaux verbes, ils sont 
tous en er ou en ir : les premiers , nous les 
formons avec des substantifs ; « fêter », de 
fête; « ganter », de gant ; « larder » , de lard ; 
« camper » , de camp ; les seconds , avec des 
adjectifs : « maigrir », de maigre ; « chérir », 
de cher; « pâlir », de paie. Ce sont donc là les 
deux conjugaisons vivantes, puisqu'elles 
servent encore chaque jour à de nouvelles 
formations ; les deux autres sont mortes. 

1. Cette intéressante remarque est de M. Auguste Brochet. 



70 LES DÉFORMATIONS 



* * 



.. 



Le participe passé du verbe avoir fut d'à 
bord évu, pour avu, du latin habui, parfait 
du verbe habere, avoir. Évu se dit encore 
dans le peuple : « Elle a évu des malheurs ». 
Ensuite évu devint eu; qui, après, se pro- 
nonça «, et se dit encore ainsi. — Lv peuple 
de Paris, pour dire « Eugène, Eugénie, la 
pointe Saint-Eustache », prononce « £/gène, 
Tgénie, la pointe Saint- Us tache » ; c'est h 
prononciation ancienne. — Le fruit qui se 
nomme « la mûre » s'écrivait « la meure », et 
se prononçait comme à présent ; de même 
« mûrir » s'écrivait « meurir », et se pro- 
nonçait comme aujourd'hui. « Entvmeure », 
«parleure », se prononçaient « entondire, par- 
lure »; a dêleurré » se prononçait « déluré », 
et cette écriture-ci a remplacé l'autre, er 
même temps que le mot a passé du sem 
propre au sens figuré. La rivière d' « Eure > 






DE LA LANGUE FRANÇAISE. il 

se prononçait « YUre », et cela du temps de 
Voltaire encore, qui dans la Henriade fait 
rimer « Y Eure » avec « la nature ». « Reçu » 
s'écrivait « receu », et Ye n'était pas seule- 
ment pour adoucir le c devant Vu en gui e 
de cédille (à peu près comme Ye dans 
« gageure ») : car on écrivait également 
« veu, heu, deu, », pour « vu, bu, dû ». Le 
Registre de La Grange écrit « les loges deubs », 
pour « dues ». (Et « dette » s'écrivait 
« debte », du pluriel neutre latin débita.) 






Le verbe « faire », avec ses dérivés, donne 
lieu à des formes variées, où l'écriture et la 
prononciation sont en lutte. On écrit encore, 
à l'imparfait, « je faisais », mais l'on pro- 
nonce « je /esais ». Au futur, on a fini par 
écrire comme l'on prononce : « je /erai ». 
Du temps de La Bruyère, on écrivait « bien- 
facteur » par conformité avec « facteur » ; 



LES DÉFORMATIONS 



puis « bienfaicteur » . La forme adoucie 
« bienfaiteur » a prévalu enfin. 



Voltaire a beaucoup contribué à rappro- 
cher l'orthographe de la prononciation : 
c'est lui qui a substitué « français, anglais, 
faible, raide, Ferney », à « françms, anglois, 
ftnble, ro/de, Fern&r. » Il a échoué dans 
sa tentative de ramener « oût » à « au- 
guste ». Mais tout le monde ne dit pas 
« oùt » ; il faut savoir prononcer a-oût, 
selon la phrase et le moment. 

« Compaing » , forme ancienne du nomi- 
natif dans la langue romane, est devenu 
« copain »; il faisait « compaignon » î| 
l'accusatif. 

Le mot « boyer », conducteur de bœufs 
(du latin bos, bovis), a été la première forme 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 73 

chez nous du mot « bouvier ». Celui-ci a 
remplacé celui-là, qui n'existe plus qu'à 
l'état de nom propre. 

Au xvi e siècle, tandis que les bouchers 
continuaient de vendre la viande crue, 
d'autres s'avisèrent d'étaler « de la viande 
cuite » (de porc); bientôt, ces marchands 
de chair cuite furent nommés, par abrévia- 
tion, « chaircuitiers ». Le mot, sous cette 
forme première, se dit encore à Genève. 
Rousseau, dans Y Emile, livre II, le contracte 
un peu et dit « chaircutier » ; puis l'usage 
courant le contracta de nouveau et dit 
« charcutier ». 

On appelait « cordouaniers » ceux qui 
vendaient du cuir de Cordoue, avec lequel 
se faisaient les chaussures. Par prononcia- 
tion contractée, « cordouanier » est devenu 
« cordonnier », qui, au premier abord, 
semblerait venir du mot «cordon»; il n'en 
est rien. 

5 



74 LES DÉFORMATIONS 

Parmi les monnaies d'autrefois, il y avait 
des « piastres cor données », c'est-à-dire en- 
tourées d'une imitation de cordon en relief, 
qui en fortifiait l'arête et les bords. Par 
corruption, il arriva que plusieurs les nom- 
maient, croyant bien faire, « piastres coor- 
données », barbarisme absurde. 

On disait premièrement « un coq d'Inde » 
et des « poulets d'Inde ». Ce dernier se lit 
encore dans La Fontaine : le Renard et les 
Poulets d'Inde. Puis, par abrévation et sou- 
dure, on retrancha l'apostrophe et on se mit 
à écrire « dinde » et « dindon » ; puis, on 
supprima aussi le mot « coq » et le mot 
« poulet ». Et cette contraction ou soudure 
se trouve déjà dans la fable même : 

Un arbre à des dindons servait de citadelle. 

Ce mot « dindons » est donc le synonyme 
de « poulets d'Inde », qui est dans le titre. 
— Ensuite le mot « dinde » s'appliqua 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 75 

plus particulièrement à la femelle ; et , à 
partir de là, le mot « dindon » désigna 
plutôt le mâle, jeune ou vieux. 






Le joli nom de « Fontaine-Belle-Eau » 
a perdu sa grâce en se contractant et en 
devenant Fontainebleau. Il y a encore, non 
loin de là, une villa nommée Belle-Fontaine. 

A l'inverse, le nom primitivement peu 
gracieux de « Louves -Chiennes » n'avait 
rien perdu à se contracter en Louveciennes, 
et même en « Luciennes » à la fin du siècle 
dernier. 






« Bosquet », petit bois (provençal bosc, 
allemand Busch, anglais bush), avait pour 
doublet « bouquet », avec la même signi- 
fication. Madame de Sévigné l'emploie cou- 



76 LES DÉFORMATIONS 

ramment dans ce sens. « Il a voulu vendre 
un petit bouquet, qui faisait une assez grande 
beauté. » C'est-à-dire un petit bois. — Et 
après elle, Chateaubriand, Itinéraire : « Les 
montagnes commençaient à se couvrir de 
bouquets de bois ». — Le sens de « bou- 
quet de fleur » n'est venu qu'en second 
lieu , et par une hyperbole analogue à 
celle qui aujourd'hui , en toute occasion , 
y fait substituer le mot « gerbe ». 



« Bienveillant » est une altération de 
« bienvemïlant » (ou « bien- voulant »). Il ne 
vient pas plus du verbe « veiller » que 

« cordonnier » ne vient de « cordon ». 

■ 

La prononciation a longtemps varié entre 
« arsenac » et « arsena/ » . Balzac, l'ancien, 
tenait pour « arsenac » . Vaugelas disait 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 77 

qu' « arsena/ » était usité plus généralement. 
Ménage prédisait qu'avec le temps « arsenac » 
remporterait, et notait toutefois que, en 
attendant, on ne disait à Paris ni « arsenac » 
ni « arsenal » , mais « arsena » . Ménage 
s'est trompé dans sa prédiction, et c'est 
« arsenal » qui Ta emporté. Benserade, 
dans ses poésies, écrivait encore « arsenac ». 
— On y trouve aussi « une femme bigearre », 
pour « bizarre » ; — « affétée » (pour 
« affectée » ) ; forme effacée d'où est venue 
« afféterie » ; — « bissac » , qui a été sup- 
planté par « besace » (même sens), « double 
sac » qu'on portait, l'un devant, sur la 
poitrine, l'autre derrière, sur le dos; d'où 
la jolie fable de La Fontaine. 

On trouve encore, dans ces poésies de 
Benserade, « je hésite » (h aspirée) pour 
«j'hésite », forme qui a prévalu; — mais 
la première, avec aspiration, ne manquait 
certes pas de sens ; — et « impiteuœ », pour 
« impitoyable ». 



78 LES DÉFORMATIONS 



Le peuple dit « en errière » pour « en 
arrière » ; d'où est venu le composé « d'er- 
rière », soudé depuis en un seul mot. De 
même, on avait dit premièrement « d'avant », 
qui ensuite soudé a fait « devant ». On a 
mis aussi sur le mot « avant » la préposi- 
tion « par », et cela s'est écrit d'abord sans 
soudure, « par avant » ; puis , surcharge 
nouvelle , on a dit « au par avant » ; 
enfin tout cela s'est aggloméré en un seul 
mot : « auparavant ». — Même aventure 
pour « autour », venu de « au tour ». Et 
pour « entour » venu de « en tour » ; puis 
est arrivé « à l'entour » , — d'abord sans 
soudure, puis enfin soudé et adverbe. 

Une autre contraction ou soudure est celle 
de l'ancien adverbe composé, « ce en dessus 
dessous », comme l'écrivent toujours Rabelais 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 79 

et Montaigne, et qui est devenu « sens dessus 
dessous ». Balzac seul, dans notre siècle, a 
conservé la forme ancienne et correcte. 






Les femmes, sans s'occuper de l'ortho- 
graphe, ont établi certaines prononciations 
à elles, qu'elles ont imposées à tout le 
monde, dans les choses de leur domaine; 
elles disent « de la ouate », pour « de 
l'ouate ». « Comme madame X... se déco/te! » 
pour « se décolleté » . « Elle jarte au-dessous », 
pour « elle jarret te ». « Elle épouste i », pour 
< elle époussette ». 






En général, la société polie, comme le 
remarquait tout à l'heure Henry Estienne, 

1. Molière, dans l'Étourdi, acte IV, scène vu, fait parler 
Mascarille de la même manière , apparemment d'après 
quelque Marinette : 

Oui-dà, très volontiers, je Vépoustevâi bien. 



80 LES DÉFORMATIONS 

ouvre la bouche le moins possible , pro- 
nonce tous les a comme brefs, dit « des 
gâteaux » pour « des gâteaux », etc. 

A l'inverse, dans le peuple, chez les sol- 
dats, les ouvriers, les matelots, enfin chez 
la plupart de ceux qui, pour les travaux 
corporels, ont chaque jour à déployer leur 
force, l'habitude est d'ajouter des r, soit au 
commencement, soit au milieu, soit à la 
fin des mots. Pour dire « entrer », ils pro- 
noncent « rentrer »; pour dire « écurer », 
ils disent « récurer »; « raiguiser », pour 
« aiguiser » , « rassortir » , pour « assortir » . 
Lorsqu'au moyen âge les mots anglais haven 
et London franchirent la Manche, nos popu- 
lations du littoral se mirent à les prononcer 
« Havre » et « Londres », et cette pronon- 
ciation s'est établie en France. 



* 
* * 



R n'est pas la seule lettre qu'on intercale 
ainsi. Quelquefois c'est le t. Ainsi, pour le 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 81 

mot « cassonade », Ménage note que, de 
son temps, le peuple disait déjà « casso- 
nade », et que Tune ou l'autre prononciation 
était également reçue. 

Bien plus : il arrive parfois que IV d'abord, 
le t ensuite, s'introduisent dans le même 
vocable, par un crescendo d'incorrection. 
Ainsi le mot « cassole », diminutif de 
« casse », poêlon de cuivre (de l'espagnol 
cazuela, et qui a produit le sous-diminutif 
« cassolette ») était en usage dans notre 
langue au xvi e siècle. Ambroise Paré (XXV, 
44) : « Battez-les, puis les mettez dedans une 
cassole sur le feu ». Telle est la forme pre- 
mière. Puis, quand la « cassole » devint 
d'un commun usage, le nom s'altéra; un r 
d'abord s'y glissa; on prononça « cassrole ». 
Un t s'y introduisit ensuite, du moins dans 
le parler des gens de cuisine : « cas/role ». 
Gros barbarisme, par-dessus le petit. Mais 
ce gros-là n'a point passé dans l'usage comme 
l'autre. 

5. 



82 LES DÉFORMATIONS 

Telle est l'habitude vulgaire : mettre de 
la force où il n'en faut pas, exagérer toutes 
les musculatures. 

Cela se montre non seulement dans le 
parler populaire, mais dans la littérature 
et dans les arts. Quand ce ne sont pas des 
incorrections d'orthographe et de phonétique, 
ce sont des incorrections de goût. Il est bien 
plus difficile de les démontrer ; elles n'en 
existent pas moins. Il y en a d'illustres 
exemples. La vraie puissance, loin de 
déployer ses biceps comme les Hercules 
forains , laisse toujours sentir une force 
en réserve. 

Il y aurait beaucoup à dire sur la distinc- 
tion à faire entre l'usage et l'abus des mots 
composés. Les Grecs en usaient, mais avec 
mesure. Les Latins en étaient plus sobres, 
parce que leur langue (c'est Quintilien qui 
le remarque) s'y prêtait moins. La française 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 83 

moins encore : on Ta pu voir par la tentative 
de Ronsard. Les Allemands en forgent immo- 
dérément, et considèrent cela, avec fierté, 
comme une supériorité de leur idiome. 

M. Bréal a bien raison de prendre en 
main la défense des traits d'union : « cerf- 
volant, rat-de-cave, œil-de-bœuf », etc. — 
« En les supprimant, dit-il, on complique- 
rait parfois de la manière la plus bizarre 
le travail de celui qui lit *. » Voilà qui est 
bien dit. 

C'est pourquoi je ne saurais partager le 
consentement qu'il donne, un peu après, 
aux mots joints ensemble immodérément. 
« Demandons à l'Académie, dit-il, qu'elle 
permette enfin d'orthographier des ché- 
dœuvres, comme on orthographie des piédes- 
taux. (Au xvn e siècle on mettait en trois 
parties, pié-d'estal.) » 

1. La Réforme orthographique. Revue des Deux Mondes, 
1" novembre 1893. 



84 LES DÉFORMATIONS 

Je ne sais trop comment accorder ce der- 
nier avis avec le premier, non plus qu'un 
autre passage où M. Bréal exprime aussi 
un souhait en faveur des mots composés 
à l'allemande. Je suis tout à fait de son 
opinion quand il dit : « En fait de langage, 
il est une loi qui prime et domine toutes 
les autres : la nécessité d'être clair et le 
devoir d'être compris » *. Et ailleurs : « Nous 
n'aurons jamais trop de lumière ». 

On est fort enclin chez nous, en ce mo- 
ment, à supprimer les traits-d'union, et 
avec eux la clarté et la grâce ; et cela, sous 
la double influence du germanisme et du 
télégraphe. On rivalise avec les Allemands, 
qui font des mots de cinquante lettres; et, 
en soudant ensemble le plus de mots pos- 
sible, à cinq centimes le mot, on économise 
des sous. Cela produit des agglomérations 
obscures et laides, et cela viole souvent une des 
règles fondamentales de la langue française. 

1. La Réforme orthographique, ibid., 1 er décembre 1389. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 85 

Cette règle, que Ton perd de vue, était 
qu'une s entre deux voyelles se prononçait 
comme un z. La grammaire ne faisait, en 
tout et pour tout, que deux exceptions à 
cette règle : c'était pour les mots préséance 
et 'présupposer. Cela est si vrai que, quand on 
voulait durcir Ys entre deux voyelles, on la 
doublait ; de là cette orthographe particu- 
lière : « ressentir, ressentiment, ressaisir, 
ressembler , ressort , ressource , dessus , 
dessous », qui ne se prononcent point, 
comme pourraient le croire les étrangers, 
ressentir, ressaisir..., mais ressentir, re- 
ssaisir, ressembler, ressort, ressource, de-ssws, 
de-ssous, etc. 

En vertu de cette même règle, dans le 
mot « résurrection » , Y s , se trouvant entre 
deux voyelles, se prononce comme un z, 
tandis que , dans les autres composés du 
même radical, « insurrection » et « insur- 
gés », Ys est dure, n'étant plus entre deux 
voyelles . 



86 LES DÉFORMATIONS 



C'est pour la même raison, et non pour 
aucune autre , qu'on écrivait autrefois 
« dyssenterie », avec deux s. A présent 
qu'on est revenu à l'orthographe étymolo- 
gique , on devrait l'écrire avec un trait- 
d'union et un accent sur Yé : « dys-entérie» , 
pour éviter d'une part le son du s, et de 
l'autre faire apparaître clairement la signi- 
fication du mot : « mal aux entrailles ». 



Quand aujourd'hui on écrit en bloc chacun 
de ces mots : « primesautier, contresens, 
contreseing, contresigner, cosignataire, anti- 
social, antisémitique, Lesage », cela fait, 
pour ceux qui savent le français et ses 
règles : « primesautier, contresens, contre- 
seing, contresigner, cosignataire, antisocial, 
antisémitique, Lesage ». (Ce nom s'écrivait 
en deux mots : Le Sage. Aujourd'hui on vous 
mettrait une grande s, mais une petite /, 
comme à « la Bruyère » et à « la Fontaine » ; 
ce qui défigure entièrement les noms.) 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 87 



Quelques - uns seulement, s'apercevant 
qu'ils violent la règle de la prononciation 
française, imaginent, pour remédier à cet 
inconvénient, d'écrire en deux mots : « contre 
sens, contre seing, co signataire», sans trait 
d'union, mais sans soudure; et puis, par la 
même innovation, les « contre marques, les 
vice rois », etc. Cela étonne les yeux. On a 
commencé par ôter le trait - d'union des 
« lieux-communs», on finit par ôter celui de 
« parti-pris ». Passe pour « anti social », 
anti orthodoxe, etc. 

Mais en général la soudure aujourd'hui 
triomphe. Gela produit d'étranges conglo- 
mérats : « miopportunistes, miradicaux, 
antiaristocratique, antianalytique, antiar- 
tistique, antiesclavagiste, antiéconomique, 
antiégalitaire, antiallemand, antiautrichien, 
antiitalien, antieuropéen, antiindien, indo- 
européen, extraindien, interocéanique», etc. 



LES DEFORMATIONS 



On ne voit pas d'emblée l'agencement et la 
divison des syllabes ; cela ne se découvre 
qu'après. Quelle facilité de lecture !... 

On soude aujourd'hui « Montparnasse », et 
la soudure fait disparaître la majuscule de 
« Parnasse », chose blessante pour tout 
esprit littéraire. Je suis bien sûr que Sainte- 
Beuve, quand il avait à écrire son adresse, 
n'a jamais pu se résoudre à défigurer ainsi 
le nom de sa rue. 

On a eu le tort de supprimer le trait- 
d'union dans le mot «extra-ordinaire». Il 
en résulte qu'un grand nombre de personnes 
commencent à prononcer « exfrordinaire », 
et je l'ai entendu sur la scène française même. 
C'est une prononciation relâchée et vulgaire. 

Ainsi, après avoir soudé les mots, on les 
contracte : voilà où mène la suppression des 
traits-d'union. Quel gâchis pour les yeux et 
pour les oreilles I 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 89 

La clarté avant tout: un trait-d'union est 
une goutte de lumière; ôtez-le, vous la 
supprimez. Si vous soudez les mots, vous 
faites un mastic. Quand l'œil rencontre tout à 
coup «extrain...», «antiar...», «antian...», 
«antial...»,«antii...»,«antieu...»,«antior...», 
il ne voit clair qu'à la seconde moitié du 
mot, et découvre alors « indien » et le reste ; 
il doit dégager chacun de ces noms, pour le 
comprendre. S'il rencontre « coassocié », les 
deux ou trois premières syllabes le font 
penser d'abord au « coassement » et aux 
grenouilles ; la fin du mot le remet dans 
son chemin. « Co-directeur », avec un trait- 
d'union, est clairet naturel; « codirecteur», 
sans trait d'union , vous égare sur « code » : 
on ne sait d'abord ce que c'est. De même 
pour « co-religionnaire ». Mais ce n'est pas 
tout: après avoir soudé « coreligionnaire », 
voilà que quelques-uns sont entraînés à 
écrire « correligionnaire » ; ce n'était pas 
assez d'avoir mis deux n, on met deux r ! 



90 LES DÉFORMATIONS 



Si les typographes suppriment les traits- 
d'union là où ils étaient utiles, à l'inverse 
ils mettent des trémas où il n'en faut pas, 
notamment dans certains noms, comme 
(( Boers, Ruysdael, Staël, Walckenaer, Van 
Praet , Gevaert , Saint - Saens , Jordaens , 
Groenland, Vaez, Blaes, Ploermel, Schaerbeek, 
Tervueren, Laeken, Groenendael», etc. 

Quel est l'office du tréma dans notre 
langue ? C'est de faire que deux voyelles à 
côté l'une de l'autre soient prononcées sépa- 
rément : comme dans « naïf, arguer, La 
Boëtie », etc. Le tréma est donc mis à tort 
sur ces noms dans lesquels les deux voyelles 
doivent être au contraire confondues en un 
seul et même son, et où Ye n'a d'autre 
fonction que de donner plus de force et 
d'intensité à la voyelle ou à la diphthongue 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 91 

qui le précède. Mais allez donc rappeler cela 
à nos correcteurs ! Pour rien au monde, un 
typographe français ne renoncerait à ce 
tréma mis à contre-sens. La famille de Staël 
a vainement essayé de maintenir son nom 
selon l'écriture authentique; elle a été forcée 
de subir ce tréma. — Mais voici quelque 
chose de plus fort. La famille Desoer (dont 
le nom se prononce De-sôr), est des plus 
honorablement connues en Belgique, où elle 
a fondé le Journal de Liège, très estimé et 
très ancien, plus ancien même que le Journal 
des Débats. Or, vers le commencement de 
notre siècle, un membre de cette famille 
vint fonder à Paris, rue Christine, une im- 
primerie. Croyez-vous que ses compositeurs, 
correcteurs et prote lui aient permis d'écrire 
son nom tel qu'il était ? Ah ! bien oui ! ils 
lui imposèrent le tréma. Il eut beau corriger, 
une fois, deux fois, cent fois; sur tous les 
livres sortis de ses presses (j'en possède 
plusieurs dans ma bibliothèque), on lit : 



92 LES DEFORMATIONS 

« Imprimerie Desoêr ». Ses typographes 
demeurèrent les maîtres ; le patron dut se 
résigner à voir son nom changé à perpétuité, 
et s'entendre appeler par tout le monde en 
France « M. Dezoere », au lieu de M. De-sôr, 
comme en Belgique. C'était bien la peine de 
fonder une imprimerie ! 

Si l'on met des trémas où il n'en faut 
pas, en revanche on n'en met pas toujours 
où il en faut, et l'on écrit souvent aujour- 
d'hui « arguer » pour « arguer », « exiguë » 
pour « exiguë ». 

Une autre mode typographique est de 
supprimer presque toujours la virgule avant 
la conjonction « et », sous prétexte que 
celle-ci la supplée. Cela produit parfois de 
l'obscurité à première vue. Or, il y a 
nécessité, avant tout, d'être clair. 

On ôte aussi la virgule fréquemment 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 93 

devant les pronoms relatifs, et devant les 
phrases incidentes : il en résulte de nombreux 
inconvénients. Tout ce qui ôte de la clarté, 
même pour un seul instant, est mauvais. 
On a donc tort de faire la guerre aux 
virgules, comme aux traits-d'union, comme 
aux majuscules. Sainte-Beuve réclame pour 
ces dernières, avec raison. 






Il y avait autrefois un accent circonflexe 
sur « coteaux » et sur « côtelette », diminutifs 
de « côte » ; sur « déjeûner » composé et 
opposé de « jeûner » ; sur « dîner », sur 
« hôtel » ; on commence à supprimer géné- 
ralement cet accent. Du moins, si on l'écrit 
encore, on ne le prononce plus. 

A l'inverse, il y a des voyelles qui, sans 
porter d'accent, se prononcent comme si 
elles en portaient : ainsi Yo dans « atome, 
hippodrome et rose». 



94 LES DÉFORMATIONS 



On aurait dû garder l'accent circonflexe 
sur « axiome » et sur « idiome », comme on 
Ta gardé sur «symptôme», puisque tous 
les trois en grec s'écrivent par un d long. 

Il y a des accents qui changent de place, 
ou bien qui, n'étant pas dans le mot simple, 
paraissent dans le composé : « religion , 
religieux, irreligieux » ; ou bien, vice versa: 
« Sévère, Saint-Séverin ». — i° jLVêque, 
ëvêché ; 2° archevêque, archevêché; 3° les 
Normands prononcent sans aucun accent le 
premier E de « Pont-l'2?vêque » et disent : 
Ponlvêque. — Secret , secrétaire ; mais la 
génération qui a précédé la nôtre prononçait 
généralement « secrétaire », et même « secré- 
taire », à peu près de même que , dans 
« second », le c se prononce comme un g, 
et que dans « église », venu d'ecclesia, les 
deux c se sont adoucis en g, et il n'est resté 
trace de l'étymologie que dans l'adjectif : 
« ecc/esiastique ». Le mot « apside » du grec 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 95 

apsis, apsidos, a fini par être prononcé et 
écrit « abside ». A l'inverse, « absorbtion », 
substantif d' « absorber » est devenu 
« absorption » . — Boileau prononce et 
écrit : « Bon Guichot », pour « Don Qui- 
chotte ». 

Quand on nomme les habitants de « Ge- 
nève », soit qu'on dise « les Genevois « ou 
les « Genevois », l'accent est ou supprimé, 
ou déplacé et modifié. — « Remède » fait 
« remédier » et « irrémédiable ». « Grâce » 
fait « gracieux » sans accent. « Crème » 
fait « crémier ». « Trdne » fait introniser; 
— mais Vergniaud a dit « intrôner » . 



* 



On vient de voir comment les mots se 
soudent parfois ou se contractent. D'autres 
fois ils s'allongent. 

Du substantif « boule » vient le verbe 
« bouler », puis « le boulage » ou « la 



96 LES DÉFORMATIONS 

boulange» 1 ; de là « boulanger », puis 
« boulangerie ». 

Horace a comparé la succession des mots 
à la frondaison des forêts, aux feuilles 
passagères, qui verdissent, gardent leur 
fraîcheur plus ou moins de temps , puis 
jaunissent et tombent : 

Ut silvœ foliis pronos mutantur in annos... 

Les mots, comme les arbres, ont leurs 
racines, leurs pousses printanières pleines 
de sève nouvelle, leur ramification, leur 
rouille automnale, leur dépérissement, leur 
caducité. Les arbres, d'année en année, 
revêtent de nouvelles couches d'éeorce : à 
peu près de même, des suffixes nouveaux 
s'ajoutent, les uns sur les autres, à la fin 



1. Comparez, pour ces terminaisons doubles, l'une mas- 
culine, l'autre féminine, « vidage » devenu « vidange » 
« avalage » (chute d'à-mont en à-val) devenu premièremen 
« avalange », secondement « avalanche » par corruption. — 
Quant à la nasale w, attirée parler, rapprochez le^ noms écrits 
autrefois « Bourgongne », « Gascongne », « besowune», e tc 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 97 

des mots, et pour ainsi dire les encroûtent. 
Mais, si l'horticulture moderne a imaginé 
d'ôter la croûte des arbres pour les soulager, 
on n'a pas encore trouvé le moyen d'ôter 
l'encroûtement des mots; au contraire, ils 
s'encroûtent tous les jours davantage. 

Prenons pour exemple les mots « recrue » 
et « recrutement ». Quand on avait taillé les 
arbres des bois, tout ce qui poussait de 
nouveau et recroissait se nommait le recrû ou 
la recrue. De là, par une assimilation trop 
expressive, après que, dans les nations, les 
guerres avaient fait des coupes sombres 
(tonsura inolescentis generis humani, dit Tertul- 
lien), les générations nouvelles furent nom- 
mées aussi des recrues. Lever des gens de 
guerre, cela s'appela « prendre les recrues »; 
puis, par abréviation, en mauvais langage, 
recruter. Racine écrit à son fils qu'il a tort 
de lire la Gazette de Hollande, où il apprendra 
à mal parler: « Vous y apprendrez, dit-il, 
certains termes qui ne valent rien, comme 



98 LES DÉFORMATIONS 

celui de recruter, dont vous vous servez; au 
lieu de quoi il faut dire faire des recrues*. 

De recruter vint recrutement. Enfin, perdant 
de vue la métaphore initiale, on arrive à 
dire en style administratif : « Les sources du 
recrutement seraient taries». 

Le mot latin constat (« il est de fait que ») 
a passé en français , dans la langue juri- 
dique : « il conste » ; puis, en est venu 
le verbe « constater », puis le substantif 
« constatation », qui ne signifie pas autre 
chose que le premier mot, constat. 

Même chose pour le mot « arrestation ». 
Au xvn e siècle, on disait : « Les ordres du 
Roi, nécessaires pour Yarrest du sieur ***, 
vous seront envoyés. » Du substantif « arrest» 
vint le verbe « arrester », et de celui-ci vint 
« arrestation », qui inutilement remplaça le 
premier. 

On avait le mot « règle », d'où est venu 
« régler », puis « règlement ». De « règle- 
ment » est venu « réglementer » ; ensuite 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 99 

« réglementation ». A quoi servent les deux 
derniers?. . . A quand « réglementationner » ?. .. 
Que d ecorces les unes sur les autres ! 

On avait « clore, clôture », on a fait « clô- 
turer », — double emploi avec le premier. 

Du substantif « action » on a fait le 
verbe « actionner » ; de « motif», «motiver » ; 
puis « motivation ». 

On possédait l'adjectif « irrévérent » , on 
a forgé « irrévérenaet/a? ». On possédait 
l'adverbe « confidemment », on a forgé 
« confidentiellement ». 

Au lieu de « courbatu », qui est correct, 
on forge « courbature », qui est un barba- 
risme; mais déjà fort usité. 






On remplace des mots excellents, «émou- 
voir, toucher, confondre », par de mauvais 
mots : émotionner, impressionner, confusionner. 
Où Ton dit aujourd'hui « impressionner », 



100 LES DÉFORMATIONS 

Molière et La Bruyère employaient tout 
bonnement « imprimer » au figuré. Molière, . 
dans r Étourdi : 

...Et pourtant Trufaldin 
Est si bien imprimé de ce conte badin , 
Mord si bien à l'appât de cette faible ruse, 
Qu'il ne veut plus souffrir que l'on le désabuse. 

Et La Bruyère: « Quelle facilité est la nôtre 
pour perdre tout d'un coup le sentiment et 
la mémoire des choses dont nous nous 
sommes vus le plus fortement imprim's! ». 

Sainte-Beuve se raille des Demoiselles de 
Saird-Cyr qu'Alexandre Dumas fait parler 
« en lorettes égrillardes de la rue du 
Helder... Comment s'accoutumer à entendre 
des élèves de madame de Maintenon dire 
de ces mots comme impressionner, anima- 
tion, etc.?» 

On m'a conté que, l'année dernière, la 
visite du tsar et de la tsarine étant annoncée 
à l'Académie française , et comme Leurs 
Majestés avaient témoigné le désir d'assister 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 101 

aux travaux ordinaires de la Compagnie, 
on s'avisa de regarder quel mot du Diction- 
naire était à l'ordre du jour. Il se trouva 
que c'était « animation », et que le seul 
sens admis par le Dictionnaire était le 
sens propre : « action d'animer » , et le seul 
exemple : « l'animation du fœtus » . On reconnut 
que le mot, avec son exemple, ne convenait 
peut-être pas le mieux du monde au diver- 
tissement de Sa Majesté la tsarine ; il fallut 
passer au suivant: « animer », après lequel 
venait, à son tour, « animosité »... La dis- 
cussion, en séance, fut très vive, — sans 
« animosité » ; le tsar put dire en souriant à 
M. Gaston Boissier, secrétaire perpétuel, que 
la séance avait été fort « animée ». 

Un jour, au concours pour l'Agrégation 
des Lettres, un des candidats, dans la chaleur 
de l'improvisation, laissa échapper le mot 
« émotionner ». Le président du concours, 

• 6. 



402 LES DÉFORMATIONS 

Désiré Nisard, l'interrompit aussitôt: « Prenez 
garde, monsieur, émotionner pourrait émouvoir 
vos juges, et gâter votre affaire». 



* 



On avait l'expression « faire concurrence»; 
où est l'utilité de dire concurrencer ? On avait 
l'expression « le tant pour cent » ; à présent 
on dit le pourcentage : cela vous a un petit 
air financier. Au lieu de «se démettre», on 
dit démissionner. On parle de « solutionner la 
crise » ; pourquoi pas « résoudre » ? Au lieu 
du mot « crier » on dit clamer; au lieu de 
«troubler», on dit perturber; au lieu de 
« distinguer » , on forge différencier. On 
possède « profiter », on invente bénéficier. 
On a « étonner », on dit épater. Et puis: 
« Quelle épate ! » 

Quand vous possédez le mot « stupé- 
fait » , pourquoi forger stupéfié ? Alfred de 
Musset s'en moque avec raison, dans les 
Lettres de Dupuis et Cotonnet : « Au lieu de 






DE LA LANGUE FRANÇAISE. 103 

« surpris » ou « étonné » , écrit-il , on dit 
stupéfié ; sentez-vous la nuance ? Stupéfié ! 
Non pas « stupéfait » , prenez-y garde : « stu- 
péfait » est pauvre, rebattu ! fi ! ne m'en 
parlez pas ! » . 

Lorsqu'on parle français, stupéfié, comme 
« stupéfiant », appartient à la langue médi- 
cale : stupéfier, jeter dans l'engourdissement. 
Ambroise Paré (IX, 23): « Que la ligature 
ne soit trop serrée, de peur de stupéfier et 
faire perdre le sentiment à la partie » . 

On possède les mots « effrayer, épou- 
vanter » ; ne sont-ils pas bons, expressifs ? 
Qu'est-il besoin d'y substituer terroriser, qui 
a un sens spécial , historique , limité à deux 
époques, la Terreur rouge et la Terreur 
blanche, — ou bien « terrorifier » , qui est 
absurde , ou bien « terrifier » , qui est encore 
plus mauvais, et qui, s'il pouvait signifier 
quelque chose, signifierait « changer en 



104 LES DÉFORMATIONS 

terre », comme « pétrifier », changer en 
pierre ? 

On enfle la bouche et les mots pour 
donner de l'importance aux choses qui n'en 
ont pas. On ne dit plus « un lieu », mais une 
localité; « une personne », mais, une person- 
nalité, et cela à propos de tout et à propos 
de rien. 

Vous voulez dire : « C'est en 4798 seu- 
lement que le livre des Confessions parut en 
son entier » ; à quoi bon écrire « parut dans 
son intégralité » ? ce qui n'est autre chose 
qu'un doublet fastueux, car « entier » est la 
première forme française du latin integer, 
d'où vient « intégral ». 

« Social » (du latin socius, compagnon) 
a donné socialisme, socialiser, socialisation. 
« Nation, national » ont amené nationaliser, 
nationalisation : « la nationalisation du sol, des 
instruments de travail » ; — « État » , étatiser, 
étatisation: a V étatisation des hypothèques ». 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 405 

Assurément, quand le suffixe ajoute quel- 
que chose à Tidée et la modifie d'un degré, 
y superpose une nuance nouvelle qui la 
complète, il est dans son rôle légitime ; 
autrement, où est la justification de ces 
encroûtements successifs ? 

Parfois, quand les idées n'osent pas se 
montrer trop clairement telles qu'elles sont, 
elles revêtent des couches de néologisme plus 
ou moins obscur, pour décevoir les gens, 
éblouir les simples. 



* 
* * 



L'analogie, dans l'improvisation conti- 
nuelle du langage, joue un grand rôle, 
souvent irréfléchi. L'analogie, comme le 
remarque M. Bréal, est la façon de raisonner 
des enfants et de la foule. Ils attrapent un 
côté des choses, et ne les considèrent pas 
tous. On avait l'adjectif «septentrional», 






106 LES DÉFORMATIONS 



formé légitimement du substantif « septen- 
trion » ; l'analogie, étourdiment, lui a donné 
pour pendant l'adjectif « méridional » , dont 
la terminaison ne se rattache à aucune 
étymologie , et qui , « n'a pas de primitif 
dont il ait pu être immédiatement dérivé » \ 
On avait «Mérovingiens», ou descendants de 
« Mérovée » ; par analogie , sans raison , on a 
fait sur le même type « Carlowngi ens ». 
On s'est aperçu plus tard de la malfa< on, et 
on a mis, dans les nouveaux livres d'his- 
toire, « Carolingiens », ce qui est un peu plus 
logique. 

Il y a près des Halles, à Paris, la rue 
« Poissonnière », ainsi nommée parce que 
l'on y vend beaucoup de poisson. Quand le 
faubourg a fait suite à la rue, au delà du 
boulevard, habitué qu'on était à dire « rue 
Poissonnière » on a dit sans réflexion « fau- 
bourg Poissonmère, boulevard Poissonn/ère », 
— à peu près comme , chez les Latins , 

1. Sémantique, page 175. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 101 

« triumvir » a immobilisé un génitif pluriel 
qui avait sa raison d'être dans des locutions 
comme » lis trium virum » . 

C'est que, si le langage, chez tous les 
peuples, est sans cesse en mouvement, 
cependant il a ses habitudes , lentement 
implantées, auxquelles on ne songe guère 
et qui sont indéracinables. Ainsi l'on 
continue et l'on continuera de dire « le 
lever » et « le coucher du soleil » , comme 
avant Copernic et Galilée. 

Un de nos départements de l'Ouest s'ap- 
pelle et s'appellera toujours « le Calvados », 
quoique ce nom provienne d'une erreur de 
lecture , aujourd'hui reconnue ; une carte 
du diocèse de Bayeux, datée de 4650, porte 
ces mots : « Rocher du Salvador » , qui 
furent mal déchiffrés. 






Comme le langage, pendant des siècles, 



108 LES DÉFORMATIONS 

se parlait infiniment plus qu'il ne s'écrivait, 
et que les prononciations étaient diverses 
selon les provinces, il en résultait, dans les 
mots, des transformations variées, au hasard 
de l'oreille : on attrapait les vocables par où 
l'on pouvait et on les répétait de même; les 
transformations étaient parfois régulières, 
parfois hybrides. 

Il y avait, par exemple, le mot «arboriste», 
qui était formé régulièrement d'après le mot 
latin arbor, arbre. Gela voulait dire marchand 
d'arbres; — ce qu'on nomme à présent 
« pépiniériste ». — Mais, comme le marchand 
d'arbres vendait aussi des herbes, « des 
simples », pour la santé, le peuple, mêlant 
dans son idée le mot « herbe » avec l'autre, 
prononça « herbGriste » , et ce mot hybride 
l'emporta. Nous voyons, cependant, par une 
fable de La Fontaine, que de son temps on 
disait encore « arboriste » dans le second 
sens : « marchand de plantes et herbes mé 
dicinales». Le Loup, parlant au Cheval, 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 109 

Se dit écolier cTHippocrate ; 
Qu'il connaît les vertus et les propriétés 
De tous les simples de ces prés ; 

il se fait fort de guérir une enflure qu'il lui 
voit au pied. Le cheval, flairant son mau- 
vais dessein, le laisse approcher, et 

lui lâche une ruade 
Qui vous lui met en marmelade 
Les mandibules et les dents. 
« C'est bien fait, dit le loup en soi-même, fort triste, 
Tu veux faire ici Varboriste, 
Et ne fus jamais que boucher ! . » 






Par une confusion analogue, on a amal- 
gamé « confrairie » avec « confrérie ». Il y 
avait d'abord le substantif simple « frairie » 
qui signifie « une partie de bonne chère et 

1. « Les mandibules », la mâchoire. De ce mot était venu 
le verbe « démandibuler », rompre la mâchoire, qui, par 
corruption, est devenu « démantibuler », avec le sens plus 
étendu de « mettre en pièces, briser » un objet quelconque. 

7 



110 LES DÉFORMATIONS 

de divertissement » (Littré). La Fontaine, 
Fables, III, 9 : 

Les loups mangent gloutonnement. 
Un loup donc, étant de frairie, 
Se pressa, dit-on, tellement 
Qu'il en pensa perdre la vie... 

Puis, comme les « confrères » des divers 
métiers et corporations célébraient par de 
bons repas la fête de leur saint, on mêla 
« confrérie » et « confrairie », qui d'ailleurs, 
à raison ou à tort, passent pour doublets. 
Moi, je ferais venir le premier plutôt du 
verbe ancien « frayer » dans le sens de 
« dépenser, se mettre en frais », que de 
fratria, grec et latin. 



* 
* * 



Autre exemple de corruption du langage : 
le médecin qui vous saignait recevait le sang 
dans un petit vase ou petite poêle ou poêlette; 



DE LA LANGUE FRANÇAISE 111 

les gens qui l'assistaient, entendant mal ce 
mot , le répétaient de travers et disaient 
« une palette de sang » ; et ce mot déformé 
a remplacé dans la langue le mot véritable. 
Mais madame de Sévigné, qui sait le fran- 
çais, garde le vrai mot, et, le 2 décembre 
1687, écrit à sa chère fille : « Ce sang dont 
je me trouvai un jour tout affoiblie, parce 
que vous vous en étiez fait tirer quatre poê- 
lettes sans m'en avertir ». — Peut-être la 
palette des peintres n'a-t-elle pas une autre 
origine, et n'était-elle d'abord qu'une sorte 
de petite poêle ou écuelle plate et large, sur 
les bords de laquelle ils rangeaient en ordre 
leurs diverses couleurs. 



* 



Le peuple a fait naïvement une confusion 
du même genre : c'est celle de « chère » 
avec « chair ». Chère », en vieux français, 
voulait dire accueil; proprement visage (du 



112 LES DÉFORMATIONS 

grec carè, tête) : « bonne chère », c'est 
donc bon visage , bon accueil , spéciale- 
ment en traitant bien les gens que Ton 
reçoit ; de là, « faire chère lie », chère 
joyeuse (lie, liesse, du latin lœtus, lœiitia), 
offrir à boire et à manger. Or, confondant 
chère avec chair, le peuple (qui parlait et 
n'écrivait pas) s'est mis à dire, dans les 
comptes du ménage : Tant pour le pain, 
tant pour la « bonne chère », « aimer la 
bonne chère ». — Molière, dans Monsieur de 
Pourceaugnac, acte I, scène vi : « Gomment 
appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait 
si bonne chère? » — La Fontaine, dans le 
Cheval s'étant voulu venger du Cerf: 

Hélas ! que sert la bonne chère , 
Quand on n'a pas la liberté ? 

Il est arrivé qu'on a confondu parfois 
« magnificence » avec « munificence » , et 
qu'on a employé l'adjectif « magnifique » 
pour « munifique », qui à la vérité n'existe 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 113 

pas. Ainsi, dans le Dépit amoureux, Marinette 
dit à Éraste : 

A propos, savez-vous où je vous ai cherché 

Tantôt encore ? — Eh bien ? — Tout proche du marché 

Où... vous savez ? — Où donc? — Là... dans cette boutique 

Où, dès le mois passé, votre cœur magnifique 

Me promit, de sa grâce, une bague... 

On possède à la fois « tanner », de « lan » , 
et « taonner », de « taon », qui, comme le 
remarque M. Littré, se prononce aussi sou- 
vent tan que ton. 

On entendait dire le mot « sacristain » ; 
sans savoir comment il pouvait s'écrire, on 
lui donnait pour féminin « sacristine ». De 
même, le « daim », dans la langue des 
chasseurs , faisait au féminin « la dme ». 

Ce qui est plus étonnant, c'est qu'aujour- 
d'hui, où tout le monde à peu près sait 
écrire, il y ait depuis quelques années des 
gens qui se plaisent à imprimer « sa.laud », 
oubliant que le féminin est « salope ». 



114 LES DÉFORMATIONS 

Pendant longues années, les affiches de 
théâtre , celles de l'Académie royale de 
Musique aussi bien que celles des Funam- 
bules et du Petit -Lazari, annonçaient : 
« ballet-pantomme » pour « pantomime, ». 
Je vois encore : « Le Dieu et la Bayadère, 
ballet- pan tomme » . Cette faute grossière 
s'étalait paisiblement au moins pendant un 
demi -siècle, et peut-être davantage. 

Il y avait à Paris une « rue aux Oues », 
c'est-à-dire « aux Œufs » (Ova); elle est 
devenue la « rue aux Ours ». 11 y en avait 
une autre où était une statuette de « sainte 
Marie l'Egyptienne » : — probablement une 
Vierge noire, comme à Halle, à Chartres, et 
autres lieux; — cela est devenu, dans la 
prononciation populaire, la « rue de laJus- 
simne ». — On a restitué, il y a quelques 
années seulement, le nom d'une autre rue, 
celle « des Nonnains-d'Hyères », qui long- 
temps s'appela et s'écrivit « des Nonandière* ». 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 115 






Nous venons de noter la confusion très 
ancienne de « chère » avec « chair ». Une 
méprise analogue, plus récente, est celle 
de « verre » au lieu de « vair » dans le 
conte de Gendrillon. 

Nombre d'éditions, même fort belles et 
très richement illustrées, écrivent : Cendrillon 
ou la petite pantoufle de verre. — Gomment 
danser avec une pantoufle de verre ? C'est 
absurde ; mais cela ne paraît que plus 
merveilleux. La vérité est que jadis « vair » 
(du latin varius, varié) était une fourrure 
« colombine par-dessus et blanche par- 
dessous », dit Littré, la même qui s'appelle 
à présent « petit-gris ». Cette fourrure cha- 
toyante ornait les jolis petits souliers de 
Cendrillon, lorsqu'elle en perdit un au bal 
du roi; d'où vint qu'il l'épousa. En Egypte, 
la pantoufle de la gentille Rodia (Rosette) 
tourne la tête au Pharaon. 



116 LES DÉFORMATIONS 



* 



ce Qui vive ? » transcription du latin Quis 
vivus ? donnerait grammaticalement : « Qui 
vif ? » Quel est le vivant qui s'approche ? 
Autrement dit : Qui va là ? — La pronon- 
ciation a amolli la finale, — peut-être par 
l'intermédiaire de l'italien : Chi vivo. } 

De même, « Sauve qui peut ! » était 
évidemment , dans l'intention , « sau/ qui 
peut ! », — à moins qu'on ne l'entende 
comme un subjonctif? mais alors il faudrait 
suppléer le pronom se : « Se sauve qui 
peut ! » *• 

Pareillement , « de guerre lasse » semble 
bien être pour « de guerre las », les gens 

1. Au reste cela ne serait pas sans exemple. Ainsi la 
locution courante « faire blanc de son épée » était primiti- 
vement et correctement « se faire blanc de son épée », c'est- 
à-dire, se justifier par son épée, comme on faisait jadis 
dans les combats judiciaires. 11 y a svllepse du pronom 
« se ». 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 117 

qui font la guerre étant las de la faire, — 
à moins que, précisément dans ce sens, la 
guerre ne soit personnifiée, par une sorte de 
métonymie. 



* 



On écrivait autrefois « à tors et à travers », 
et non « à iort et à travers » ; « en un 
tourne-main » , et non « en un tour de main » . 
Les éditions de Molière écrivent ordinai- 
rement « couper cours », et non « couper 
court ». 

Celles de J.-J. Rousseau écrivent souvent 
« de sens froid » pour « de san^-froid ». 

On disait autrefois « tout de bon ». De 
nos jours, on s'est mis à dire : « pour de 
bon ». Cette locution populaire incorrecte, 
répétée par quelques lettrés, passe peu à 
peu en usage, et bientôt remplacera l'autre, 
qui était la vraie locution française, celle 
de tous les bons écrivains. 



118 LES DÉF0R3IAT10.NS 






Le peuple, au lieu du mot « serevancher », 
dit volontiers « se revenger », qui n'existe 
point, mais qui, dans son idée, vient de 
« venger ». 

Beaucoup de gens disent : « un tire-point» 
pour un « tiers-point » ; ou écrivent < un 
terre-plein » pour un « ierre-plain » . 

De « bimbelots » on a fait bibelots, qui 
seul se dit à présent ; mais on dit encore 
6//?ibeloterie. i De « toton » on a fait « tonton», 
qui commence à se répandre. 

Au lieu de « sorbetière », moule à sorbets 
et à glaces , les limonadiers et garçons 
de café disent généralement « sabolièir ». 
L'Académie, faisant une cote mal taillée, 
donne « sorbetière » et « sarbotière » . 

Au lieu de « magnonaise », l'usage fautif 
a prévalu de dire mayonaise. — Et Ton coin- 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 119 

mence à dire « sauce génoise », au lieu de 
« sauce genevoise », qui est le vrai nom. 

Les faiseurs d' « ornements », ignorant 
l'orthographe ou s'accommodant surtout à 
l'oreille, se sont nommés « ornemanistes » ; 
les dessinateurs « au fusain » se sont nommés 
« fusmistes ». — Les marchands de papier, 
« papetiers ». 

On ne peut pas dire que ce soient là des 
mots .bien faits, mais cela s'entend. 






Parfois donc c'est le peuple qui se trompe ; 
parfois aussi c'est lui qui a raison, quoique 
la société polie lui donne tort. Le peuple 
prononce « un siau d'eau », et nous « un 
seau d'eau ». Or, du mot latin situla, vint 
chez nous le mot « seille », qui se dit 
encore en Berry très couramment; puis, du 



120 LES DÉFORMATIONS 

diminutif sitella , vint seilleau , qui , con- 
tracté , donne « siau » . 

Nous prononçons en deux syllabes « le 
fléau » à battre le blé ; mais les paysans, 
dont c'est l'arme, le prononcent en une 
syllabe , selon l'ancien usage , témoin ce 
vers de Jean Marot (père de Clément) : 

Comme s'il fust le fléau de justice divine. 



On avait les mots « clinquaille, clinquail- 
lier » , venus du hollandais klinken, « résonner, 
faire du bruit » ; on les a contractés en « quin- 
caille, quincaillier », par une prononciation 
plus que négligée. Et alors, dans la comédie 
des Faux Bonshommes, quand madame Du- 
fourré dit qu'elle vient de chez « le clinquail- 
lier », — selon la prononciation ancienne et 
correcte, — on se moque d'elle : l'usage 
vicieux a triomphé. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 121 

* * 

Les lettrés eux-mêmes commettent des 
méprises. On n'aperçoit pas pourquoi l'Aca- 
démie et Littré font deux verbes différents 
de « seoir » au propre et « seoir » au figuré. 
Les deux n'en sont qu'un, comme le sedere 
des Latins. 

En revanche, l'Académie (chose étrange!) 
fait un seul et même verbe de « altérer » et 
« atterrer » , qui en sont bien deux , provenant 
de racines différentes : l'un, de atterere, 
atlero, attritum, d'où vient « attrition » (ainsi 
que viennent du simple « la triture des 
affaires » et « triturer ») ; l'autre, de ad 
lerram, ce qui, dans celui-ci seulement, jus- 
tifie les deux r. L'Académie n'y regarde 
pas de si près, et dit tranquillement : « Quel- 
ques-uns écrivent altérer » (avec un seul r). 
— Littré se contente de désapprouver cette 
dernière ligne ; mais cela ne suffit pas, il 
aurait dû signaler la confusion vraiment 
surprenante. 



122 LES DÉFORMATIONS 






Elle est presque aussi prodigieuse que 
celle de Mirabeau qui, dans son éloquent 
discours sur la banqueroute, emploie le 
mot « substanter » , en songeant au mot 
« substance », — dans le sens de « susten- 
ter » (du latin sustentare, fréquentatif de sus- 
iincre, soutenir). Mirabeau du moins avait 
pour excuse que cette forme hybride se 
trouve déjà dans la Satire Ménippée. Mais 
l'excuse est insuffisante. 

Quelques-uns, par une confusion analogue, 
au lieu de « hébéter » (hebetare, émousser), 
se mettent à écrire « hébeter » où ils mêlent 
vaguement dans leur pensée le mot et l'idée 
debête. Mais, dans ce cas, ils devraient écrire 
« ébêter » sans h. Ou bien pourquoi n'en 
mettraient-ils pas une à « embêter »? 
* 

J'ai trouvé, dans un roman de l'année 
dernière, des « tartelettes rass/es » pour 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 123 

« rassises ». Et, tous les jours, on rencontre 
des gens qui disent et écrivent qu'ils ont 
« les oreilles rabattues » de tel ou tel sujet. 

On entend de très jolies bouches dire 
« Quand il a sagi», pour « Quand il s'est agi ». 

Un critique éminent, sévère pour autrui, 
distrait quelquefois pour lui-même, a cru 
pouvoir forger le mot « inatteignable ». 
« Inattingible » eût été mieux, par analogie 
à « tangible » . Inatteignable supposerait pour 
point de départ non pas l'infinitif « attein- 
dre » , mais l'infinitif « atteigner »! — Ce n'est 
pas la faillite de la science, c'est la faillite 
de l'attention. 

Il y en a qui prononcent le mot « solen- 
nel » comme si c'était « colonel » avec une 
cédille. 

* * 

Trop souvent c'est la prononciation molle 
et énervée qui tend à prévaloir. Le Diction- 
naire de l'Académie , dans sa dernière édi- 



124 LES DÉFORMATIONS 

tion, revue et corrigée pourtant, écrit encore 
« événement ». Cependant tous ceux qui 
savent parler prononcent « événement » avec 
un accent grave, absolument comme dans 
« avènement ». L'Académie, qui admet 
celui-ci, n'admet pas encore celui-là. Elle a 
rétabli du moins l'accent grave sur le mot 
« complètement » qui, dans les précédentes 
éditions, était écrit « complètement », — 
sans doute par la contagion de « complé- 
ment », son voisin; mais celui-ci avait pour 
justification qu'il se prononçait comme le 
mot latin complementum, d'où il venait. 

Littré fait remarquer avec raison que, 
dans « je succéderai , je succéderais » , 
« j'en/e'verai, j'en/eVerais », et autres 
formes de cette sorte, l'Académie, en 
mettant un e fermé au lieu d'un è ouvert, 
ne se montre pas conséquente avec elle- 
même, puisque le futur se forme d'après 
le présent de l'indicatif, et qu'à celui-ci 
elle écrit « je succède », « j'enlève ». 11 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 12o 

faudrait donc écrire : « je succéderais », 
« j'en/èverais ». 

La prononciation s'énerve tellement qu'on 
entend aujourd'hui nombre de personnes, 
à Paris, prononcer : « c'est une ereur », 
« c'est une horeur ». Une célèbre cantatrice, 
dans le beau duo d'amour, au deuxième acte 
de Faust, prononçait : « silence, ô bonheur, 
inéfable mystère ! » Le mot ainsi prononcé 
n'a plus ni passion ni poésie. — Dans le 
Parlement et ailleurs, au lieu de dire « le 
Cabinet » , on prononce « le Cabine » ; au 
lieu de dire « le budget, un paquet, j'étais, 
j'avais, boire du lait », on prononce : « le 
budgé, un pague, y été, j'ave, boire du lé». — 
Dans une nouvelle école poétique, on fait 
rimer forêts avec dorés, secrets avec prés, 
pantelait avec dentelé. 



* 



Quelquefois , tout à l'inverse , au lieu de 



126 LES DÉFORMATIONS 

s'émousser, la prononciation s'aiguise, — à 
tort également. Ainsi, au jeu de trictrac, le 
double -six s'appelle « sonnez ». Boileau, 
dans sa dixième Satire : 

Si tu voyais tes biens, au sort abandonnés, 
Devenir le butin d'un pique ou d'un sonne*.,. 

Pourtant presque tous les joueurs de tric- 
trac ou de jacquet, aujourd'hui, prononcent 
a sonne t », 

Un grand nombre d'écoliers, pour dire 
a cahier » , prononcent « cahiet » ; et il y a 
non seulement des écoliers, mais des maîtres, 
qui, pour le mot « pluriel », prononcent 
a pluner », peut-être afin de faire pendant 
et assonance à « singulier », sans y réflé- 
chir autrement. 

On disait jadis un « civé »; mais, depuis 
le milieu du xvm e siècle, on dit : un « civet ». 

Ceux qui demandent que l'on écrive 
comme on parle, apparemment ne s'aper- 







DE LA LANGUE FRANÇAISE. 127 

çoivent pas de toutes ces diverses pronon- 
ciations. Quelle tour de Babel ce serait ! 

Cette chimère a été combattue dès sa 
naissance par Etienne Pasquier et par Henry 
Estienne. 

Au xvn e siècle, Bossuet à son tour y oppo- 
sait cette remarque de bon sens : « Il ne faut 
pas souffrir cette fausse règle, d'écrire comme 
on prononce, parce que, en voulant instruire 
par là les étrangers et leur faciliter la pro- 
nonciation de notre langue, on la fait mé- 
connaître aux Français mêmes... Si l'on 
écrivait tans, chan, émais ou émès, anterre- 
man, qui donc reconnaîtrait ces mots? On 
ne lit pas lettre à lettre; mais la figure 
entière du mot fait son impression tout 
ensemble sur l'œil et sur l'esprit ; de sorte 
que, quand cette figure est considérablement 
changée tout à coup, les mots ont perdu les 
traits qui les rendent reconnaissables à la 
vue, et les yeux ne sont pas contents. » 

M. Gréard, défendant la môme idée à 



128 LES DÉFORMATIONS 

l'Académie, disait : « Qui peut concevoir une 
langue remise au parler des différentes 
régions de la France, au provençal et au 
flamand, au breton et au basque, au franc- 
comtois et au gascon? Arrivât-on, par mi- 
racle, à composer un alphabet qui, pour un 
jour, mît d'accord récriture et la pronon- 
ciation, dès le lendemain elles varieraient, 
non seulement de pays à pays, mais de ville 
à ville, de quartier à quartier, de sexe à 
sexe, d'homme à homme, et, dans le même 
homme, selon l'âge, la santé et l'humeur *. » 
A plusieurs reprises, de siècle en siècle, 
on a renouvelé cette proposition de simplifier 
l'orthographe en la conformant à la pronon- 
ciation 2 . Mais pour cela il faudrait premiè- 

1. Note présentée à la « Commission du Dictionnaire » 
de l'Académie française. (Voir le Journal des Débats, 
du 25 août 1893.) 

2. L'histoire des tentatives faites depuis le xvr siècle 
pour la simplification de l'orthographe a été pré entée fort 
au complet par Ambroise Firmin Didot dans ses Observa- 
tions sur VOrthographe française, en 18G7. — Deuxième 
édition en 18G8. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 129 

rement que tout le monde prononçât de 
même. Or, il n'en est rien. Vous dites que 
l'on devrait écrire « Madame », « je paîrais » ; 
et moi je dis que ceux qui prononcent ainsi 
ne savent pas prononcer, et que, pour bien 
parler, les deux c dans « acclame », et non 
seulement Yi mais Vy dans « payerais », sont 
indispensables. Vy ne Test pas moins au 
présent de l'indicatif « je paye », si l'on pro- 
nonce correctement ; car, comme le disait la 
grammaire de Lhomond, l'y grec compte en 
français pour deux i. Et l'on doit prononcer 
« je pai-ie » et non pas « je pai » ; « yessai-ie » 
et non pas « Cessai ». Mais cette seconde pro- 
nonciation, toute mauvaise qu'elle est, prévaut 
de plus en plus. Un de nos comédiens, .d'ail- 
leurs excellent et d'un jeu très moderne, 
prononce : « 11 faut que jeunesse se pai ». 

Marie, en 1827, se rendit fameux par ses 
propositions radicales, voulant supprimer 
toutes les lettres qui ne se prononcent pas ; 



- 



130 LES DÉFORMATIONS 

mais lui-même prononçait singulièrement, 
puisqu'il écrivait sugsè pour « succès », 
fransé pour « français » ! — Prétendant faci- 
liter ainsi l'écriture, il déposait chez son 
notaire, maître Bertinot, une somme de trois 
cents francs, offerte pour prix à a lui qui 
écrirait sans faute, sous sa dictée, vingt 
lignes de mots usuels. On peut voir par les 
deux exemples ci-dessus ce qu'il entendait 
par « sans faute ». 

Charles Nodier se moquait fort de ceux 
qui voulaient supprimer les consonnes mar- 
quant l'étymologie, et faire ce qu'il appelait 
« du français désossé » . 

Sous prétexte de faciliter l'orthographe à 
ceux qui ne la savent pas, vous obligeriez 
ceux qui la savent à la désapprend ro; sans 
compter que vous ôteriez à tous les mots 
leur physionomie, — comme déjà on l'a ôtée 
aux chiffres en les réduisant à ne pas sortir 
du rang, ni par en haut ni par en bas. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 131 



* 



On pourrait certes avec avantage rétablir 
les consonnes simples partout où on les a 
doublées sans raison, — comme dans « hon- 
neur, honnête, personne, personnel, consti- 
tutionnel, patromicr, patronnesse, patronnet, 
korrigane, Œdipe à Colonne », etc. (tandis 
que, à l'inverse, on ne les double pas où il 
le faudrait : on devrait écrire « Péloponnèse » 
d'après le grec Péloponnèsos , et « Pennsyl- 
vanie » du nom de William Penn 1 .) 



1. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que la langue française, 
par ses singularités et anomalies d'orthographe et de pro- 
nonciation , a bien de quoi embarrasser les étrangers , dans 
des phrases comme celles-ci : « Tranquille avec sa béquille, 
1 entra dans la ville avec sa fille , qui perça une anguille 
avec son aiguille. — Les poules du couvent « couvent ». — 
Mes fils ont cassé mes « fils ». — Il est de 1' « Est ». — Je 
vis ces avis». — Cet homme est fier, peut-on s'y « fier »? 
— Nous éditions de belles « éditions ». — Nous relations 
ces a relations » intéressantes. — Nous acceptions ces 
diverses « acceptions » de mots. — Nous exceptions ces 
« exceptions ». — Le président et le vice-présidenf « pré- 



132 LES DÉFORMATIONS 



* * 



Les redoublements peu sensés, dans le 
genre de ceux que je viens de rappeler, ne 
sont pas une raison pour écrire et pour 
prononcer, avec une seule consonne, « acla- 
mer, agraver, agressif, a?îexe, co/ègue », 
comme quelques-uns le font aujourd'hui. 

D'autres proposent d'écrire « i??ocent » avec 
une seule w, ce qui serait encore moins rai- 
sonnable, à mon sens, que « agressif » avec 
un seul g. 



* 
On a flotté longtemps entre « méteil » et 

sidcnt » tour à tour. — Je suis content qu'ils a content » 
cette histoire. — Il convient qu'ils « convient » leurs amis. 
— Ils ont un caractère violent; ils « vio/ent » leurs pro- 
messes. — Ils expédient leurs letlres ; c'est un bon a expé- 
client ». — Nos intentions sont que nous « intentions » ce 
procès. — Ils négligent leurs devoirs ; je suis moin- or négli- 
gent ». — Ils résident à Paris chez le « résident » d'une 
cour étrangère. — Les cuisiniers excel/ent à faire ce met 
« excellent ». — Les poissons affluent à un « affluait ». 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 1 13 

« métal ». Celui-ci a eu le dessus enfin ; mais 
quelque chose de la première forme est 
demeuré dans « médaille » , qui n'est autre 
que le pluriel neutre latin metalla devenu 
substantif féminin singulier. (En anglais 
medal.) 

On écrivait autrefois « apprenti/"», qui est 
devenu « apprenti », parce que Yf final ne 
se prononçait pas, non plus que dans « cer/*», 
qui cependant Fa gardé, et dans « cle/* » qui 
le garde ad libitum ; ni Y s dans les mots 
« ours », et « mœurs » . 

Les Burgundiens (habitants de la Bur- 
gwidia, Bourgongne) sont devenus « les 
Bourguignons ». 

On voit, par ces exemples pris au hasard, 
que, comme le dit Littré, « l'écriture et la 
prononciation sont deux forces constamment 
en lutte ». 



III 



Changements de construction et de tours 

Ce qui se perd encore plus que le sens des 
mots , c'est le sens des constructions et des 
tours. Or, c'est précisément à l'emploi de ces 
tours qu'on connaît les gens qui savent la 
langue, ou ceux qui l'ignorent. 

Nous n'avons pas la prétention de faire ici 
de la technique ; nous voulons simplement 
noter quelques observations, sans système. 

J'ai toujours vu que l'actrice chargée du 
rôle de madame Jourdain , dans le Bourgeois 
gentilhomme , ne comprenait pas l'ancienne 



DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE. 135 

locution « et si », qui veut dire « et pour- 
tant ». Dorante lui dit : « Qu'avez-vous 
donc, madame Jourdain ? » Et elle lui ré- 
pond, de mauvaise humeur : « J'ai la tête 
plus grosse que le poing » . Puis elle ajoute : 
« Et si elle n'est pas enflée ». C'est-à-dire : 
« Et pourtant elle n'est pas enflée ». Le sens 
de la phrase est complet. Eh bien, l'actrice 
paraissait croire que la phrase et le sens 
étaient interrompus par des points sus- 
pensifs, et que « si » était le commencement 
d'une phrase incidente non achevée. 






Il y a, à la Chambre des Députés, dans la 
salle de lecture, une grande diablesse de 
statue d'Henri IV beaucoup trop massive (on 
a fait, du petit Béarnais si fin, un colosse) ; 
mais le pire est que, ne comprenant pas son 
mot si politique à propos de sa conversion : 
« La violente amour que je porte à mon peuple 



136 LES DÉFORMATIONS 

me fera trouver tout aisé et honorable », on 
a mis en grosses lettres d'or cette faute : « que 
j'apporte à mon peuple... » Depuis environ 
quatre-vingts ans, cette leçon inintelligente 
s'étale aux regards de tous les députés fran- 
çais; personne n'y fait attention, ou bien 
personne n'a le pouvoir de faire rétablir le 
vrai mot. « Porter affection à quelqu'un » 
est une tournure essentiellement française. 
Corneille, dans Polyeucte, acte IV, scène ni : 

Mais cette amour si ferme et si bien méritée 
Que tu m'avais promise et que je t'ai portée... 



* 
# * 



Une erreur non moins singulière et non 
moins manifeste a été enregistrée par l'Aca- 
démie, et maintenue dans la dernière édition 
de son Dictionnaire, en ces termes : « Il ne 
l'eut pas plutôt dit, il n'eut pas plutôt fait 
telle chose, qu'il s'en repentit ». Comment 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 137 

n'a-t-on pas vu qu'il faut ici écrire « plus 
tôt » en deux mots ? Le sens évident n'est-il 
pas : « Il s'en repentit encore plus vite qu'il 
ne l'avait fait, qu'il ne l'avait dit »? C'est un 
hellénisme. — Si les gens d'autrefois, peut- 
être les imprimeurs, ont commis ces fautes, 
« plutôt » et « siéent », et si l'on s'est cru 
obligé d'enregistrer l'une et l'autre dans le 
Dictionnaire, au moins aurait-on dû y ajouter 
une petite remarque de protestation. 



* 

* * 



Voici une autre énormité , qui a passé 
depuis longtemps dans la langue : 

Jadis on avait commencé par dire : « // 
m'en souvient ». C'était un latinisme : « ld 
mihi subvenit, cela remonte à ma pensée ». 
Pour les gens qui savaient le latin , c'était 
très clair; pour tous les autres, qui sont les 
plus nombreux, c'était obscur ; ils y substi- 
tuèrent la tournure, plus claire pour eux, 



138 LES DÉFORMATIONS 

mais incorrecte : « Je m'en souviens », tour- 
nure absolument barbare, qui cependant a 
passé en usage, et cela dès le xvi e siècle. 

Ce premier barbarisme de construction en 
amène à présent un autre, sur le régime du 
verbe « se rappeler ». La tournure correcte 
est : « Je me le rappelle », je rappelle cela 
à ma pensée. Bossuet : « Rappelez dans votre 
mémoire les exploits de ce grand prince » . 
Mais la multitude des gens illettrés dit à 
présent : « Je m'en rappelle ». Et quelques 
lettrés même, à force de l'entendre dire 
autour d'eux, le répètent sans y penser. 

Ainsi le premier monstre, « Je m'en sou- 
viens », en a engendré un second : « Je 
m'en rappelle ». 

C'est aussi du latin que vient le double sens 
dans lequel nos écrivains, et les meilleurs, 
emploient la locution « rien moins ». 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 139 

« Rien moins » signifie en français 
« point du tout ». Molière, dans son premier 
Placet sur Tartufe : « Ma comédie n'est rien 
moins que ce qu'on veut qu'elle soit » . C'est- 
à-dire : « N'est point du tout... » — Et, 
dans les Femmes savantes. Dorante parlant 
de Trissotin : 

Un pédant, qu'à tout coup votre femme apostrophe 
Du nom de bel esprit et de grand philosophe, 
D'homme qu'en vers galants jamais on n'égala, 
Et qui n'est, comme on sait, rien moins que tout cela. 

Mais nos écrivains, nourris de latin, 
mettent parfois « rien moins » dans le sens 
de « rien moindre » ou « rien de moins 
que ». En français, il y faut regarder à 
deux fois pour bien saisir le sens. — Ainsi 
Bossuet, dans V Oraison funèbre de Marie- 
Thérèse : « Ces riches vêtements dont le 
baptême les a revêtus, vêtements qui ne 
sont rien moins que Jésus-Christ même, selon 
ce que dit l'apôtre... ». Et, dans Y Oraison 



140 LES DÉFORMATIONS 

d'Anne de Gonzague ; « Quand Dieu choisit 
une personne d'un si grand éclat pour être 
l'objet de son éternelle miséricorde, il ne se 
propose rien moins que d'instruire tout 
l'univers ». 

En latin , nulle ambiguïté ; mais en fran- 
çais il y en a une ; qu'il serait facile d'éviter, 
en disant d'une part « rien moins » et de 
l'autre « rien de moins »; ou, plus simple- 
ment encore, « pas moins que ». 

* * 

Par un latinisme également, l'expression 
« quelque chose », — autre anomalie, — 
au lieu d'être traitée comme un féminin 
qu'elle est, est traitée comme un neutre ; nos 
écrivains , élevés en latin , avaient dans la 
pensée, par une sorte de syllepse, le mot 
aliquid. 

De même le mot « personne », quoique 
féminin, est traité, dans les phrases négatives, 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 141 

comme le masculin nemo. Pareillement rem 
(une chose), devenu chez nous le mot 
« rien », passe du féminin au neutre (car il 
y a parfois un neutre en français, quoique 
non reconnu officiellement : « Le vrai, le 
bien, le beau; un mal, un faible. // pleut, il 
grêle, plaît-tï, ainsi soit-î7, il m'en souvient, 
que faites- vous? je ne le souffrirai pas ' »). 

Puis, pour avoir été souvent accompagné 

de négation, le mot « rien », comme le mot 

« aucun » et le mot « guère », est devenu 

négatif par contagion, au lieu d'affirmatif 

qu'il était d'abord. 

M. Bréal fait remarquer que Littré, re- 



1. En Belgique, où la langue française ancienne se re- 
trouve parfois plus qu'à Paris , on dit couramment à quel- 
qu'un qu'on rencontre : « Comment va-t-iZ ? » Cela nous 
étonne d'abord, nous autres Parisiens, parce que nous avons 
perdu le sens de ce pronom neutre, et que, ne le comprenant 
plus , nous l'avons doublé par un pléonasme : « Comment 
cela va-t-z7? » Mais, dans la phrase ci-dessus, qui date du 
temps de Louis XIV, le pronom « il » signifiait déjà a cela » ; 
c'est un autre exemple de ce neutre qui en français n'a pas 
d'état civil, mais qui n'en existe pas moins. 



142 LES DÉFORMATIONS 

gardant avant tout Tordre historique des 
significations, dit premièrement : « Aucun, 
quelqu'un » . « Rien, quelque chose » ; mais 
que l'Académie, à l'inverse, expliquant les 
mots selon l'impression qu'ils font aujour- 
d'hui, dit avant tout : « Aucun, nul, pas 
un ». « Mien, néant, nulle chose ». 

Les mots agissant les uns sur les autres 
par le voisinage , ceux-ci , « aucun , rien , 
personne, guère », ont passé d'une signifi- 
cation affirmative à une signification néga- 
tive , parce que la négation « ne » les ayant 
souvent accompagnés , on a fini par les 
considérer comme négatifs en eux-mêmes. 



. • 



Il faut rattacher encore à nos habitudes 
latines l'emploi, devenu archaïque, du pro- 
nom relatif « qui » dans le sens de « si 
l'on, si quelqu'un, si quis. En voici plu- 
sieurs exemples : 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 143 

Corneille, dans sa comédie de la Veuve, 
acte IV, scène vi : 

Qui lui pourrait un peu tirer les vers du nez, 
Que nous verrions demain des gens bien étonnés ! 

Le même dans la Galerie du Palais, 
acte IV, scène i : 

Qui pourrait toutefois en détourner Lysandre, 
Ce serait le plus sûr. 

La Fontaine dans la fable vin du livre V : 
le Loup apercevant le Cheval « qu'on avait 
mis au vert » : 

Bonne chasse, dit-il, qui l'aurait à son croc ! 

Fontenelle , dans la préface de son livre 
des Oracles : « Voilà ce qu'il faut aux gens 
doctes. Qui leur égalerait tout cela par des 
réflexions, par des traits ou de morale ou 
môme de plaisanterie, ce serait un soin 
dont ils n'auraient pas grande reconnais- 
sance. » 



144 LES DÉFORMATIONS 

Clément Marot demande plaisamment au 
roi François I er de lui prêter quelque argent : 

Car, depuis peu, j'ai bâti à Clément, 
Et à Marot, qui est un peu plus loin. 
Tout tombera, qui n'en aura le soin. 

La locution encore courante aujourd'hui, 
« comme qui dirait » signifie « comme si 
Von disait ». 

Et enfin le proverbe : « Tout vient à 
point, qui sait attendre, » veut dire : « si 
Von sait attendre » . A présent, comme on 
ne comprend plus la tournure ancienne, on 
dit : « à qui sait attendre » . Mais c'est 
une modification amenée par l'ignorance 
générale. 

Plusieurs écrivains emploient le mot 
« beaucoup » tout seul, dans le sens d 
multi muUœ, multa, etc., et le mot « peu 
dans le sens de pauci, paucœ, pauca, etc. 
sans songer qu'en latin les changements d 
terminaison du mot indiquent le cas, 1 
genre et le nombre, si c'est un masculin o 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 145 

un féminin, un singulier ou un pluriel ; 
mais qu'en français, où « beaucoup » et 
« peu » restent invariables, ils sont plus ou 
moins obscurs au premier coup d'œil. Il y 
a donc là un inconvénient, que Ton doit, à 
mon sens, éviter. 

Il y en a un aussi à employer la construc- 
tion « certains de » pour signifier « quelques- 
uns de », cette construction ayant déjà son 
emploi pour signifier « assurés de ». A ces 
petits détails tient la clarté parfaite, la lim- 
pidité. 

Autrefois on disait : « J'ai hérité ce bien », 
et « C'est de mon père que je /'ai hérité » . 
Ensuite on a dit : « Hériter d'un bien », et 
on a été amené à dire, par une construction 
moins heureuse : « J'ai hérité de mon père 
de ce bien ». 

Cette même éducation latine a donné la 

9 



14H LES DEFORMATIONS 

tournure quel que soit , d'où ensuite , par 
inadvertance, une construction très difi'orme, 
qu'il faut expliquer. 

La tournure française usitée d'abord et 
très claire était : tel que soit. Un des corres- 
pondants de Mazarin, La Boulaye, lui écrit : 
« J'attends les effets de votre justice qui, tels 
qu'ils puissent être, ne m'empêcheront jamais 
de vous servir ». Ainsi l'écrivaient aussi Des- 
cartes, Corneille, Pascal, Bossuet, madame de 
Sévigné, Voltaire. — Descartes, dans sa Diop- 
trique, II : « La puissance, telle qu'elle soit, 
qui fait continuer le mouvement... » — 
Corneille, dans Cinna, acte III, scène n : 

Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise. . . 



Pascal (Provinciales, XVII) : « Voilà, mon 
Père, un point de foi bien étrange, qu'une 
doctrine est hérétique, telle quelle puisse 
être... » — Bossuet, De la Concupiscence, 32 : 
« Nous vous demandons, Seigneur, que notre 
lumière, telle qu'elle soit, se perde dans la 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 147 

vôtre et s'évanouisse devant vous. » — Ma- 
dame de Sévigné ( lettre du 5 juin 1680) : 
« On ne met pas la main sur un livre, 
tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire 
tout entier. » — Saint-Simon, Mémoires, 
tome XXXIII, in-12, page 2G0 : « Tels 
que fussent ceux que je lui nommais... » — 
Voltaire, Essai sur la Poésie épique, IV : 
« Virgile avait eu la faiblesse de donner à 
Auguste un encens que jamais un homme 
ne doit donner à un autre, tel qu'il soit. » 

Voilà quelle était la tournure française. — 
D'autre part, avait cours une tournure cal- 
quée sur le latin qualiscumque, qui se main- 
tint concurremment avec l'autre pendant les 
xvii e et xvm e siècles, et qui finit par l'em- 
porter : c'était « quel que soit » , au lieu de 
« tel que soit *>. Et celle-ci, faute d'être bien 
comprise, fut souvent employée de travers. 
Molière, lui, l'emploie très justement dans 
les Fâcheux, lorsqu'il fait dire à Éraste : 

En quel lieu que ce sot/, je veux suivre tes pas; 



148 LES DÉFORMATIONS 

Saint-Simon use tour à tour de la forme 
française et de la forme latine, correctement 
dans l'un et l'autre cas. Au tome XXXV, 
in-12, page 71, il dit : « Sous tel prétexte 
que ce pût être. » Dans le même volume, 
cinq pages plus loin, il écrit : « L'instruction 
en forme qui me fut donnée, quelle qu'elle 
fût, satisfaisait atout. » — Voilà qui est bien. 
Mais d'autres, faisant fausse route et ne 
sachant où ils allaient, se mirent à dire: 
« En quelque lieu que ce soit. » Ils avaient 
dit d'abord , correctement : « Quelles que 
soient vos richesses », traduction de quales- 
cumque. Seulement, lorsque dans la phrase, 
le verbe « avoir » se substituait au verbe 
« être », ils se méprenaient, et, au lieu 
d'écrire comme ils auraient du : « Quelles 
richesses que vous ayez », ils écrivirent : 
« Quelques richesses que vous ayez », con- 
struction barbare, où il y a deux que l'un 
sur l'autre, le premier oiseux, et avec une s 
qui ne se justifie aucunement. Cette mons- 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 149 

truosité est passée en usage, et Ton n'y peut 
plus rien. 

L'énormité s'accroît dans ce vers de Cor- 
neille, Pulchérie, acte II, scène i : 

Et n'oser de ses feux, 
Quelques ardents qu'Us soient, se promettre autant qu'eux... 

Autant que mes rivaux. — Et dans ce vers 
de Lamartine, Recueillements: 

Quelque soit la main qui me serre... 

Deux étranges distractions de nos grands 

poètes I 



* * 



Une autre tournure également calquée du 
latin ! est « quant à » , au lieu de « tant 
qu'à ». Cette tournure- ci, plus française, 
n'est demeurée que dans le peuple. 

1. Quantum ad, avec syllepse de l'antécédent tantum; — 
comme de talis avant qualis, ci-dessus. 



150 LES DÉFORMATIONS 



Une déformation non moins horrible, qui 
se propage de plus en plus, et qui même se 
trouve chez plusieurs des bons écrivains de 
notre siècle, c'est la construction « // n'y a 
pas que », pour signifier le contraire de « Il 
n'y a que ». Je réclamais déjà à ce sujet, il 
y a trente ans, dans les Débats 1 ; et j'ai 
du moins le plaisir de voir que Littré m'a 
fait l'honneur d'adopter et d'enregistrer ma 
réclamation , telle quelle , dans son Dic- 
tionnaire (c'est au mot que. Remarque l ve ) : 

« A Rome, il n'y avait pas que les esclaves 
qui fissent le métier de gladiateurs. » Con- 
struction barbare, bien que fort usitée au- 
jourd'hui. On n'en trouverait pas un seul 

1. Du 23 août 1866. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 151 

exemple dans toute la littérature française 
avant la fin du xvni e siècle. Le plus ancien 
que j'en aie rencontré est de Maurice Dupin, 
petit-fils du maréchal de Saxe et père de 
George Sand. C'est dans une lettre qu'il 
écrit à sa mère en 1798. Je ne connais avant 
cette date aucun exemple de pareille faute 
chez les écrivains français. Grammaticale- 
ment, cette construction signifie précisément 
le contraire de ce qu'on veut lui faire dire 
quand on l'emploie aujourd'hui. Je n'en 
veux pour preuve que le vers de Corneille, 
Horace, acte III, scène vi : 

Ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, 
Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince... 

C'est-à-dire, « si ce n'est à son prince ». Tel 
est le sens français de cette tournure, quoique 
aujourd'hui un grand nombre de personnes 
et môme d'écrivains l'emploient dans le sens 
opposé... 
Littré , pour confirmer mon interpré- 



152 LES DÉFORMATIONS 

tation, ajoute, comme second exemple, ces 
vers de Clément Marot : 

Et que le mal qui en pourrait venir 
Ne pourrait pas tomber que sur la tête 
Du malparlant qui trop se montra bête. 

Entendez: « si ce n'est sur la tête ». 

Corneille et Marot ont bien dit ce qu'ils 
voulaient dire, et nos contemporains se 
trompent quand ils se servent de la même 
tournure pour signifier tout l'opposé. Ils 
s'imaginent qu'il suffit d'ajouter le mot pas 
pour retourner le sens de l'affirmai if au 
négatif; ils ne s'aperçoivent point qu'ils font 
servir le ne deux fois pour une. Le mof pas, 
moitié de la négation ne pas, ne saurait 
régulièrement constituer à lui seul la néga- 
tion entière, indispensable pour changer le 
sens totalement, du blanc au noir. 

« Pas, point, dit M. Bréal, servaient à 
renforcer la seule négation véritable, ne 1 . » 

1. Sémantique, page 221. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 153 

Cependant cette construction vicieuse passe 
depuis cent ans dans l'usage, et rien désor- 
mais ne saurait l'arrêter . 

Au lieu de « Il n'y a pas que cela », « Il 
n'y a pas que moi », « 11 n'y avait pas 
que les esclaves », n'est-il donc pas bien 
simple et bien facile de dire : « Il y a 
autre chose que cela » . « Je ne suis pas le 
seul qui...». « Ce n'étaient pas seulement 
les esclaves... » 

Une autre tournure également vicieuse 
provient de la même erreur : « Ce n'est pas 
rien que... » — « Ce n'est pas rien que de 
maintenir l'accord entre six puissances ». 
Ici encore on s'imagine qu'il suffit d'ajouter 
le mot « pas » pour faire signifier à cette 
phrase le contraire de « Ce nest rien » ; 
tandis que l'idée est : « Erreur de croire que 
ce n'est rien ». 



9. 



154 LES DÉFORMATIONS 






La construction : « // est douteux que cela 
soit » est fort bonne. Mais, lorsque vous 
voulez exprimer le contraire, est- il aussi 
rationnel de dire : « Il n'est pas douteux que 
cela ne soit », ou même : « que cela soit » ? 
L'usage irréfléchi et l'entraînement pseudo- 
grammatical ont consacré pourtant cette 
construction, tandis que la construction 
seule raisonnable serait : « Il n'est pas dou- 
teux que cela est. » 

Un « ne » inutile et malencontreux s'est 
glissé aussi dans la construction: «Je crains 
qu'il ne vienne. » Ce qui en fera bien sentir 
l'inconvénient, c'est la phrase exprimant la 
pensée inverse : « Je crains qu'il ne vienne 
pas. » Dans celle-ci, le ne pas bat son plein, 
et à bon droit ; dans l'autre, le ne est une 
superfélation vicieuse, provenant d'un lati- 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 155 

nisme copié de travers et hors de propos : 
le mot latin « ne » se traduit par « de peur 
que » ; de là timeo ne veniat. Et , quand les 
Latins voulaient dire l'inverse, ils disaient: 
timeo ne non veniat. 

Un autre ne inutile chez nous, et ne 
pouvant venir cette fois des Latins, même 
par mal-entendu , s'est glissé dans la cons- 
truction des phrases où se trouve un com- 
paratif : « 11 est plus savant que vous ne 
pensez.» Ce ne est absolument oiseux, et 
la phrase latine ne présente rien de tel : 
Doctior est quam put as. Quelques bons écri- 
vains seulement, au xvn° siècle, ont pris 
sur eux de supprimer ce ne, et ont dit : 
« Il est plus savant que vous pensez ». Ils 
sont à imiter. Mais, par contre, d'autres, 
fort bons aussi cependant, ont renforcé 
encore cette négation dont il est difficile 
de rendre compte, et ont dit: «Il est plus 
savant que vous ne pensez pas. » Et cela se 
disait ainsi, comme on le voit, dans Molière. 



156 LES DÉFORMATIONS 



* * 



Voici autre chose. Quand on savait parler 
français, on disait : « Faire connaissance 
avec quelqu'un. » Ensuite on a dit : « Faire 
connaissance de quelqu'un. » Après cela, 
on a dit : Faire la connaissance de quel- 
qu'un », changement peu grave en appa- 
rence et qui semble d'abord indifférent, qui 
ne l'est pas plus cependant que de dire : 
« Accuser la réception d'une lettre >, au 
lieu de « accuser réception ». Mais ce n'est 
pas tout ; ce changement a amené : « J'ai 
fait sa connaissance », « enchanté d'avoir fait 
votre connaissance » , formule couramment 
usitée, mais on ne peut plus inélégante. 
— Et, dans VA ntony d'Alexandre Dumas, 
l'héroïne, Adèle d'Hervé, dit : « Une ancienne 
connaissance », pour dire « un ancien ami » ! 
C'est le dernier degré de la vulgarité. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 157 



* * 



Rousseau, dans ses Confessions, avait em- 
ployé une manière de parler incorrecte : 
« Causer à quelqu'un », pour signifier 
« parler avec quelqu'un ». — « La première 
fois que je la vis, dit-il, elle était à la veille 
de son mariage; elle me causa longtemps, avec 
cette familiarité charmante qui lui est na- 
turelle 1 . » L'exemple de Jean- Jacques fut 
contagieux; Lamartine, dans ses lettres à 
Virieu, commet deux ou trois fois cette 
incorrection. Aujourd'hui, elle est devenue 
épidémique. — Je lisais récemment que le 
roi de Siam et son frère, visitant la salle 
des sculptures au Louvre, avaient pu, grâce 
à un écho qui répond d'un coin de la salle 
à l'autre, « se causer comme par téléphone » ! 

1. Livre VII. 



458 LES DÉFORMATIONS 

* 

De la construction « aimer à » suivi d'un 
infinitif (« il aime à jouer »), est dérivée la 
construction vicieuse « aimer à ce que » . — 
Sainte-Beuve lui-même la laisse échapper 
de sa plume : « Balzac, dit-il, a parlé de 
Beyle romancier comme il aurait aime à ce 
que Ton parlât de lui-même 1 . » 

« De manière à » est légitime, mais « de 
manière à ce que » ne l'est point. Il faut 
dire « de manière que », — comme « de 
sorte que ». 

Bien des gens, aujourd'hui, emploient la 
tournure incorrecte : « Je demande à ce que..,», 
venue peut-être du barreau. L'habitude de 
dire, en plaidant : « Je conclus à ce que...», 
tournure très correcte, aura amené l'antre, 
qui ne Test point. 

« Pour que », est sans grâce, et cependant 

1. Causeries du Lundi, tome IX, page 270. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 159 

a passé jusque dans les vers. Bossuet, lui, 
ne l'admettait pas, même en prose; il écrit 
dans une de ses lettres : « Je suis fâché 
de la mort du père Bouhours, qui était 
de mes amis; mais je ne lui aurais pas 
cédé sur le pour que. » 

Qu'aurait dit Bossuet de « Pour ne pas 
que... », rencontré dans le Journal de l'un 
des deux inventeurs du « style artiste » ? 

« Pour ne pas qu'il s'ennuie » ! 



* 

* * 



Une autre sorte d'incorrection, venue, je 
crois, du Midi, est : « Je leur en défie ». 

Une autre encore, très répandue, c'est : 
« Eviter un ennui à quelqu'un » . « Vous 
m'éviterez cette course », — au lieu de « épar- 
gner, épargnerez ». 

« Fixer quelqu'un », pour dire « lé regarder 
fixement », persiste à s'introduire, mais n'est 



160 LES DÉFORMATIONS 

pas pur, et ne se défend que par une subti- 
lité spécieuse. Nous allons voir tout à l'heure 
que Voltaire réprouve absolument cette ma- 
nière de parler. 

« Partir à la campagne » est aussi un solé- 
cisme fort usité. — « Préférer... que de... » 
en est un autre. — Et un autre encore, « Je 
vous observe que » , pour « Je vous fais 
observer ». 

« En outre de », au lieu de « outre » tout 
seul, est, comme le remarque Littré , une 
locution barbare : « En outre » est un ad- 
verbe, dit-il, et ne peut prendre de régime ; 
« outre », étant une préposition, peut en 
avoir un ; il ne devient adverbial que dans 
cette locution: « passer outre ». 

« Dans le but de », quoique désormais 
passé en usage, n'en vaut pas mieux pour 
cela. « On n'est pas dans un but, dit 
Littré, car, si on y était, il serait atteint... 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 161 

11 faut dire : dans le dessein, dans l'inten- 
tion, etc.». — « Remplir un but » est une 
locution pareillement vicieuse , quoiqu'on 
la rencontre dans Saint-Simon et dans 
J.-J. Rousseau : on atteint un but, on ne 
le remplit pas » . 

« En dehors de moi », pour « à mon 
insu » , était assez étrange. Aussi l'auteur de 
la Dame aux Camélias a-t-il bien fait de 
remplacer le premier par le second, aux 
éditions nouvelles. Dans les premières, Mar- 
guerite Gautier disait au père d'Armand 
Du val : « Si Armand a fait ce que vous dites, 
je vous jure qu'il l'a fait en dehors de moi. » 

« Quiconque » doit être suivi d'un verbe. 
Non suivi, il est de mauvais français. C'est, 
je pense, pour se moquer de ce mauvais 
français qu'on a dit en des vers burlesques: 

Triton marchait devant, qui tirait de sa conque 
Des sons si séduisants qu'ils séduisaient quiconque. 

Il est également incorrect d'employer 



162 LES DÉFORMATIONS 

« non-obstant » d'une manière absolue ; il 
faut dire : « non-obstant ceci ou cela » , ou 
« ce non-obstant ». — Chateaubriand, toute- 
fois , a commis la faute de mettre « non- 
obstant » tout seul. — Et beaucoup d'autres 
après lui, qui ne sont pas des Chateaubriand. 
Remarquons, de plus, que le Irait- 
d'union, dans ce mot, est utile à la clarté; 
en le supprimant, on induit le lecteur à 
une mauvaise prononciation, où les syllabes 
sont mal coupées : no-nobstant, au lieu de 
« non-obstant ». 

« N'empêche que », au commencement 
d'une phrase, pour dire : « Cela n'empêche 
pas que », est une forme vulgaire, qui com- 
mence à se répandre. On se piquait autre- 
fois d'élégance , on affecte aujourd'hui la 
vulgarité. 

Une manière d'exclamation, née récem- 
ment de la gaminerie populaire, est celle-ci : 
« Ce que je me suis amusé !... » « Ce que nous 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 163 

avons ri !... » pour dire : « Gomme je me suis 
amusé ! » etc. Elle s'est rapidement répandue. 
Voilà qu'on la rencontre môme dans le dia- 
logue des comédies dont l'action est censée 
se passer sous la monarchie, et dans les- 
quelles on fait causer des gens de cour ! 

Par un anachronisme de langage ana- 
logue, dans un drame de l'Ambigu, il y a 
quelques années, Henri IV disait en style 
d'à-présent : « Monsieur de Biron, vous 
êtes logique. » 

On surcharge non seulement les mots, 
mais aussi les tours. On ne se contente pas 
de dire , avec Corneille : « Pour grands que 
soient les rois », ou bien, avec tout le monde: 
« Si grands que soient les rois », on écrit 
parfois de nos jours : « Pour si grands que 
soient les rois ». Pour et si, c'est trop de 
moitié, l'un des deux suffit. — La faute est 
la môme que de dire : « si tellement ». 



164 LES DÉFORMATIONS 

On peut écrire, à volonté: « Il ne peut 
passer sans que je le voie », ou bien : « Il ne 
peut passer que je ne le voie». Mais c'e>t par 
surcharge incorrecte que plusieurs, y com- 
pris Balzac, mettent les deux mots l'un sur 
l'autre et écrivent : « sans que je ne le voie » . 






Tout n'est pas mauvais pourtant dans les 
changements qui se font sans cesse, un peu 
au hasard. Voltaire a beau se moquer de 
Fréron qui employait « vis-à-vis de » au 
figuré, pour « à l'égard de » ; il a beau , dans 
la préface de l'Écossaise , faire parler ainsi 
son prétendu Jérôme Carré, avec les phrases 
même de Fréron qu'il parodie : 

« A Messieurs les Parisiens. — Messieurs, 
Je suis forcé par l'illustre M. Fréron de 
m'exposer vis-à-vis de vous... J'espère que 
M. Fréron sera confondu vis-à-vis des hon- 






DE LA LANGUE FRANÇAISE. 165 

nêtesgens... » etc. — Il a beau y revenir, dans 
les Commentaires sur Corneille : 

« Aujourd'hui que la langue semble com- 
mencer à se corrompre, et qu'on s'étudie à 
parler un jargon ridicule, au lieu de dire 
« envers quelqu'un », on se sert du mot 
impropre « vis-à-vis de » : — « Plusieurs gens 
de lettres ont été ingrats « vis-à-vis de moi », 
au lieu de « envers moi ». «Cette compagnie 
s'est rendue difficile vis-à-vis du roi », au lieu 
de « envers le roi » . Vous ne trouverez le mot 
« vis-à-vis », employé en ce sens, dans aucun 
auteur classique du siècle de Louis XIV... » 

Il a beau dire encore, ironiquement, dans 
une lettre à Linguet : « La langue s'embellit 
tous les jours . On commence à « éduquer les 
enfants » , au lieu de les « élever » . On 
« fixe une femme » , au lieu de « fixer les yeux 
sur elle ». Le roi n'est plus endetté « envers 
le public », mais « vis-à-vis le public ». 
Le Parlement « obtempère » ou « n'ob- 
tempère pas aux édits ». Les maîtres d'hôtel 



166 LES DÉFORMATIONS 

servent à présent des « rostbif de mouton ». 
Malgré ces réclamations et ces railleries, 
de fort bons écrivains emploient mainte- 
nant « vis-à-vis de », comme Fréron. Et, 
au surplus , pourquoi « vis-à-vis de » ne se 
dirait-il pas au moral comme au physique, 
tout aussi bien que « envers » , auquel il 
fait concurrence ? — Lui-même , ce mot 
« envers », pour le remarquer en passant, 
fut d'abord une surcharge inutile de la pré- 
position « vers », plus légère et plus pure, 
et à laquelle la société polie, entre autres 
le duc de La Rochefoucauld et madame 
de La Fayette, restaient fidèles. « Envers » 
et « vers » se disaient tous les deux au 
propre et au figuré. 

Tourne2-vous donc envers ici, 
Jean de Lira, mon bel ami, 

chante gaiement Suzanne à Chérubin, en 
l'attifant du bonnet de sa belle marraine, 
pour le déguiser en fille. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 167 

Indépendamment de « vers » et « envers » , 
on eut encore « devers » et « par devers ». 



* 
* 



Le mot « en », soit pronom, soit parti- 
cule relative, avait, au xvn e siècle, bien plus 
d'élasticité qu'aujourd'hui. Il pouvait tenir 
lieu de toute une phrase. Ainsi Don Diègue 
dit à son fils : 

Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte ; 
Viens me venger. 

RODRIGUE. 

De quoi ? 

DON DIÈGUE. 

D'un affront si cruel, 
Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel, 
D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie, 
Mais mon âge a trompé ma généreuse envie. . . 

L'ellipse est forte, mais très claire : « en 
eût perdu la vie » , c'est-à-dire , « eût perdu 
la vie à cause de ce soufflet » ; ou bien , 



168 LES DÉFORMATIONS 

comme on dirait familièrement, « eût perdu 
la vie de ce coup-là ». C'est le latin indc. 

De même l'abbé Le Dieu, secrétaire de 
Bossuet, dans son Journal : « Le 14 octobre 
1702, défaite des Allemands par M. le mar- 
quis de Villars, qui en a été fait maréchal 
de Franco. » — « En », pour cette victoire. 



* 



Il faut regretter aussi la désuétude de la 
tournure « sans que » avec l'indicatif ou le 
conditionnel ; elle était fort usitée chez nos 
meilleurs écrivains. Ainsi Molière, dans 
F Étourdi, acte I, scène n : 

Sans que mon bon génie au-devant m'a poussé, 
Déjà tout mon bonheur eût été renversé . 

C'est-à-dire : « sans cette circonstance que. . . » 
— Ainsi également madame de La Fayette : 
« Il vous irait remercier, sans qu'il a la 



DE LA LANGUE FRANÇAISE, 169 

goutte». — Madame de Sévigné (25 juin 
1670) : « Vous m'avez écrit la plus aimable 
lettre du monde; j'y aurais fait plus tôt 
réponse, sans que f ai su que vous couriez par 
votre province » . La même : « Je suis si 
lasse de cette chienne d'écriture que, sans que 
vous croiriez mes mains plus malades, je ne 
vous écrirais plus , que je ne fusse guérie. » 



Une jolie tournure encore, également per- 
due, est celle-ci, dans le Legs de Marivaux, 
lorsque la comtesse dit à sa soubrette : 
« D'où vient mentir, Lisette? » pour dire : 
« D'où vient que vous mentez ? » 






Les grammairiens soutiennent qu'il ne 
faut pas dire : « Cette femme a l'air bonne »... 

10 



170 LES DÉFORMATIONS 

« La chance a l'air moins mauvaise ». Ils 
veulent que l'on dise : « a l'air bon », « a l'air 
moins mauvais ». Mais on admet générale- 
ment aujourd'hui la syllepse : « a l'air 
[d'être] bonne », « a l'air [d'être] moins 
mauvaise ». 






Les lettrés eux-mêmes, à présent, violent 
à chaque instant la règle du subjonctif. C'est 
peut-être pour éviter l'apparence du pédan- 
tisme et la lourdeur de certaines formes, 
comme celle-ci : « Je voudrais que vous vous 



* 
* * 



Chaque siècle a ses habitudes de langage, 
et l'on pourrait dire chaque demi-siocle; 

1. Voir Y Appendice III, à la lin du volume. 






DE LA LANGUE FRANÇAISE . 171 

elles font partie de sa physionomie. Elles 
sont quelquefois bizarres; mais, même ainsi, 
elles ne manquent pas toujours d'agrément. 
Quelle phrase singulière, par exemple, que 
celle-ci, pour peu qu'on y réfléchisse : 
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » Luxe de pro- 
noms î trois ce, trois que, sans compter deux 
verbes être! » Il n'y a point cependant de 
locution plus courante que celle-là ; et, dans 
sa négligence, elle ne manque point de grâce. 
Le vieil Horace de Corneille disait simple- 
ment : « Qu'est-ce-ci ?» La locution s'est 
allongée; elle n'est pas, pour cela, mauvaise, 
et paraît la plus naturelle du monde. Vau- 
gelas, qui n'était point du tout un pédant, 
dit avec beaucoup de sens : « C'est la beauté 
des langues que ces façons de parler sans 
raison, pourvu que l'usage les autorise. La 
bizarrerie n'est bonne que là. » 

Cette tournure eût mérité d'attirer l'atten- 
tion de Flaubert, qu'on voit toujours si 
inquiet du nombre de ses que et de ses qui, 



172 LES DÉFORMATIONS 

chose à quoi ni Descartes, ni Calvin, ni 
Pascal, ni madame de Sévigné , ne songeaient 
guère; tous ces excellents écrivains mettaient 
des qui, des que, des dont sans compter, 
autant de fois que le lien du raisonnement 
le demandait. En ce temps-là, où la raison 
régnait et gouvernait , où l'on voulait, avant 
tout, lier nettement ses idées, on ne crai- 
gnait point les relatifs ; on les multipliait 
sans gêne, autant que la pensée le deman- 
dait; et cela non seulement dans Fintér ieur 
d'une même phrase, mais encore d'une 
phrase à l'autre, au moyen de transitions 
comme : « A quoi... », « Sur quoi... », 
« Ce que voyant... » , « Ce que ayant ouï... » 
Mais, quand l'imagination et l'esprit com- 
mencèrent à prendre le pas sur la raison, 
quand l'influence des salons et de la conver- 
sation se fit sentir dans les écrits, on cessa 
d'aimer ces enchaînements ; on préféra les 
phrases coupées et courtes, qui ne deman- 
dent pas autant d'attention à suivre les 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 173 

idées; les liens furent considérés comme des 
entraves ; on commença à les proscrire et 
à leur déclarer la guerre , sous prétexte 
d'élégance; on prétendit que les pieds se 
prenaient dans ces phrases à longues queues 
du temps jadis , et qu'il était plus agréable 
de pouvoir sautiller d'une idée à l'autre ; 
que cela était plus clair, moins pédant. Telle 
est la mode actuelle. 

La vérité est qu'il faut user tantôt de l'un 
des deux procédés, tantôt de l'autre, selon 
le sujet et l'occasion. 



i<>. 



IV 

Changements de genre, de nombre, etc. 

Outre les altérations ou corruptions des 
tours de phrase, on peut noter maintes irré- 
gularités et anomalies grammaticales tou- 
chant le genre, ou le nombre. 

Il y a des noms qui ont changé de genre 
sans qu'on sache pourquoi. On disait d'abord 
« un horloge », comme on dit « un éloge ». 
(L'un et l'autre sont neutres en grec et en 
latin, et procèdent du même radical). Ensuite 
on s'est mis, sans aucune raison, à dire 
« une horloge », tout en continuant de dire 
« un éloge, un eucologe », etc. 

« Aise » est aujourd'hui féminin. Long- 
temps il a été d'un genre indécis. Ln Fon- 
taine et Saint-Simon le font masculin. Et 
la locution adverbiale : « A son bel aise. » 



DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE. 175 

« Relâche » est masculin dans son sens 
général; en termes de marine, il est féminin. 

« Sphère », qui est féminin en français 
comme en grec, a servi à former régulière- 
ment « atmosphère » , féminin aussi ; mais 
pourquoi « hémisphère » est-il masculin? 

« Armoire » , aujourd'hui féminin , a été 
longtemps des deux genres, à volonté. La 
forme même du mot était variable aussi : en 
Bourgogne et en Berry , on disait « ormoire » . 

« Losange » était d'abord féminin, il est 
devenu masculin. — « Bronze » était féminin 
au xvii e siècle 1 . Charles Perrault, dans son 



1. Brundisia, en latin, c'étaient les ouvrages d'art en 
métal composite fabriqués à Brundisium (Brindes). — Une 
certaine quantité de mots comme celui-là, qui sont des plu- 
riels neutres en grec ou en latin, ont été traduits tout d'un 
coup en singuliers féminins français : c'est peut-être à cause 
de leur désinence en a. Voici, au hasard, quelques-uns de 
ces mots : Biblia sacra (les livres sacrés), la Sainte-Bible. 
Orgia (fêtes de Dionysos ou Bacchus), une orgie. Baccha- 
nalia (idem), une bacchanale. Physica, la physique. Ethica, 
l'éthique. Tympana, timbale. Anecdota (choses inédites), 
anecdote. Afliza (choses attachées au mur), affiche. Fata 
(destins), une fade ou fadette, une fée. Festa, fête. Gesta 



176 LES DÉFORMATIONS 

Parallèle des Anciens et des Modernes, dit : 
« Qui ne sait que de la bronze fondue se 
casserait cent fois, plutôt que de plier? » 

« Platine » (métal) était également féminin 
jusqu'à la fin du xvm e siècle. Lavoisier lit 
à l'Académie des Sciences un mémoire sur 
« la platine, métal inaltérable, et préférable 
à l'or pour ses propriétés. » A présent, on 
dit « du platine » et « du bronze. » 

(choses faites, exploits), la geste, la chanson de geste. Legenda 
(choses à lire), légende. Offerenda, offrande. Prœbenla, pré- 
bende. Reprimenda, réprimande. Communia (les biens com- 
muns), la commune. Débita, dette (qui longtemps décrivit 
dabte et est encore sensible dans débiteur). Recepta, recette. 
Mirabilia, merveille. Prœmia, prime. Bis-cocta, biscotte. 
Insignia, enseigne. Cingula, sangle. Sequentia sancti Evan- 
gelii, la suite du Saint Évangile. Evangelia (les Évangiles), 
« une évangile», en style ecclésiastique, — employé par 
Boileau lui-même (Satire XI) : 

L'Évangile au chrétien ne dit en aucun lieu : 

« Sois dévot ». Elle dit: a Sois doux, simple, équitable». 

Spatia, une espace, en termes de typographie. — Exempta, 
une exemple, en termes de calligraphie. — Ardiqua, 
« une antique ». Folia, feuille. Animalia, aumaille. Yola- 
tilia, volaille. Saliceta, saulsaie. Lur.iinaria, lumière. 
Metalla (métaux), médaille, qui au xvi e siècle, nous 
l'avons vu, s'écrivait encore médalle. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 177 






Le substantif latin potio , « breuvage » , 
devint dans notre ancienne langue « poison », 
substantif féminin aussi. Tl n'avait point 
d'abord un sens défavorable ; ce sens ne 
vint que plus tard, vers le xvi e siècle ; et 
alors le mot (pourquoi ? on l'ignore) passa 
du féminin au masculin : un poison, le poison. 
— Mais dans la langue populaire, au figuré, 
on dit encore « une poison », pour signifier 
une mauvaise femme. Quant au sens propre, 
« poison » au féminin a été remplacé par 
« potion », doublet qui est le mot latin lui- 
même. 

Le mot latin suspicio a donné d'abord en 
français le mot « souspeçon » , qui se trouve 
ainsi dans Montaigne, et qui ensuite s'est 
contracté : soupçon. Il avait été d'abord 
féminin, et aurait dû le rester. « Notre 
soupçon masculin, dit Littré, est un solécisme 



178 LES DÉFORMATIONS 

gratuit. » Puis est venu le doublet suspicion, 
calqué aussi du latin, et féminin comme 
lui. 






« Laideron » , jeune fille ou jeune femme 
laide, a varié de genre et d'orthographe. 
Aujourd'hui, il est masculin et s'écrit « u 
laidron » ; au xvi e et au xvn e siècle, on disai 
et on écrivait « une laideron ». Yver, conteur 
du xvi e siècle : « La bonne laide ron res- 
semble à la poule, de qui la plume est 
méprisée, et la chair estimée.» — Voltaire, 
sur ce mot, varie pour l'orthographe e 
pour le genre. En 1760, il écrit à d'Ar- 
gental : « Est-ce vrai que vous vous êtes 
opposé à la réception de la petite Durancy 
Pourquoi ? Il me semble qu'on en peu 
faire une très jolie laidron de soubrette. » 
En 1762, au maréchal-duc de Richelieu 
il écrit: « Je vous avertis que mademoi- 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 179 

selle Corneille est une laideron extrême- 
ment piquante. » — De nos jours on dit 
décidément « un laidron », au masculin et 
sans e; c'est ainsi que l'emploie Béranger; 
et tout le monde avec lui. 






Pourquoi « délice » est-il masculin au 
singulier, et féminin au pluriel? « Orgue », 
de même : on dit « un bel orgue », et 
« de belles orgues ». « Amour » est masculin 
et féminin. Les poètes font le mot « automne » 
des deux genres , à volonté : « Plus pâle que 
la pâle automne ». Un orateur de la Révo- 
lution a fait « mânes » du féminin. Un aca- 
démicien de nos jours a conféré le même 
sexe à « fastes » et dit , par inadvertance : 
« les fastes romaines ». Tout récemment un 
écrivain de talent a imprimé « de nouvelles 
arcanes ». Un peu auparavant à propos des 
représentations données au théâtre d'Orange, 



180 LES DÉFORMATIONS 

deux de nos critiques les plus . distingués 
mettaient au masculin <r l'acoustique ». 

A l'inverse, d'autres écrivains mettent au 
féminin les « effluves » et tes « amulettes ». 
D'Aubigné, Chateaubriand et Victor Hugo 
ont fait cette dernière faute , trompés sans 
doute par la terminaison, qui a un air 
féminin. 

Sainte-Beuve, dans ses Causeries du 
lundi, tome VI, page 132, parle de « mis- 
cellanées brillantes. » Mais c'est sans doute 
une faute typographique. 

Jules Janin a mis également au féminin 
le mot « pleurs » et a dit : « Ce sujet des 
pleurs les plus éloquentes qu'un homme 
ait versées ici-bas » . 

Lamartine aussi quelquefois. 

Autre bizarrerie de notre langue, déses- 
poir des étrangers : une épithète jointe au 
mot « gens » se met au féminin quand elle 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 181 

précède ce mot : « de bonnes gens » ; elle 
se met au masculin quand elle vient après : 
« des gens malheureux ». Mais, s'il y a une 
épithète avant et une autre après, comment 
faire? Dira-t-on : « Ce sont de bonnes gens 
bien malheureux » ? De même , dira-t-on : 
« Cet orgue est excellent, il peut compter 
parmi les plus parfaites »? 






Autrefois l'adjectif, quand il précédait le 
substantif était invariable. On disait et on 
écrivait « la grand mère, la grand Notre- 
Dame, les grand Gardes, la grand rue, la 
grand place, la grand route, c'est grand 
pitié, Chaud Fontaine, le marquis de la 
Vieux-Ville (puis ces deux derniers mots 
se soudèrent, ce qui fit disparaître l'x). 
L'orthographe moderne , qui met une 
apostrophe à la fin de l'épithète dans tous 
ces mots, est contraire à l'usage ancien; 

u 



182 LES DÉFORMATIONS 



mais c'est qu'à présent l'épithète s'.iccorde 
avec le substantif aussi bien devant qu'après. 



* 
* * 



La langue française avait, dans les com- 
mencements, plus de liberté plastique qu'elle 
n'en a eu par la suite. Un mot n'était 
pas exclusivement verbe, ou substantif, ou 
adjectif; il était tout cela ensemble ou tour 
à tour, selon l'occasion. Le peuple, qui par- 
lait et n'écrivait point, et qui, même à 
présent qu'il sait écrire, connaît mal les 
catégories grammaticales, se sert des mots 
sans savoir ce qu'ils sont. Il s'entend et se 
fait entendre, c'est tout ce qu'il veut. 

Avec le substantif « serpent » on faisait 
sans difficulté, et sans même y songer, la 
« rue Serpente ». A côté de l'église Notre- 
Dame, la rue où logeaient les chanoines 
s'appelait et s'appelle encore la « rue Cha- 
noinesse ». 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 183 

« Linge » était substantif et adjectif : 
on disait « du linge » et aussi « du drap 
linge ». — Les ouvrières qui travaillaient 
le « lin » se nommaient ouvrières « liniè- 
res », et puis cet adjectif devint substantif, 
comme cent autres ; Yi et le j étant la 
même lettre, cela fit linjère , puis lingère. 

On identifiait le substantif et l'adjectif, 
à volonté : « La mesure est comble » . « Un 
homme hypocondre » § . Ou bien l'infinitif 
avec le substantif : le devoir, le pouvoir, 
le savoir, le vivre, le dormir, le manger, le 
boire, le marcher, « le moucher » (Saint- 
Simon). 

Ou bien l'indicatif présent fournissait 
autant de substantifs qu'on en voulait : la 
pousse des arbres, la cueille des fruits, les 
sèmes, les glanes, la loue des servantes, la 



1. Au reste, cette liberté existe toujours pour qui sait la 
prendre . Victor Hugo écrit de Bruxelles à sa femme, le 
25 février 1852 : « Le mardi -gras est ici très folâtre et 
assez farce ». 



184 LES DÉFORMATIONS 

casse, la gratte, la surface de chauffe, à la 
nage, une invite, mal-donne, pour votre gou- 
verne, la frappe des monnaies, la purge des 
hypothèques, la re/èue des cadres, le prix 
de revient, sans conteste, à confesse, la bâtisse, 
« la continue », pour « la continuité ». — La 
Fontaine, livre IV, Fable x : 

Ce qui nous paraissait terrible et singulier 
S'apprivoise avec notre vue 
Quand ce vient à la continue. 

La Motte, Fables, II, v : 

Rien ne charme à la continue. 

La pointe, action de « poindre » ou de 
« pointer ». Une ordonnance de police de 
1698 défendait aux chiffonniers « de vaquer 
et aller par les rues avant la pointe du jour », 
c'est-à-dire avant le moment où le jour 
point, commence à paraître. — Madame de 
Sévigné : « A la pointe du jour, je me suis 
levée ». — Saint-Simon : « Le siège de Mons 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 185 

fut formé par le Roi en personne , à la pre- 
mière pointe du printemps ». 






La locution « changé en nourrice » mérite 
d'attirer notre attention . 11 est probable que 
cette locution s'entendait comme si c'eût été 
c en nourrisse » , c'est-à-dire en nourrissage. 
L'orthographe importe peu : « brasselet » 
n'est-il pas devenu « bracelet » ? et « masson » 
n'est-il pas devenu « maçon » ? Remarquons, 
en outre, que, à côté de « le nourrisson », 
l'ancienne langue avait « la nourrisson » , 
signifiant « nourriture, éducation ». Tous 
deux, « le nourrisson » et « la nourrisson », 
viennent du latin nutritionem, dont notre 
langue scientifique a fait plus tard « nutri- 
tion » *. 

Une expression analogue à « en nourrisse » 

1. Littré, Pathologie verbale, page 55. 



186 LES DÉFORMATIONS 

ainsi écrit, c'est le mot « coq en pâte », qui 
s'écrivait jadis « en paste » , autrement dit 
« pasture » et « pâtée ». — C'est, dit plai- 
samment Littré, « un coq mis à la retraite, 
qu'on engraisse avec force pâtée, dans l'in- 
tention de le manger : on le tient captif 
dans un panier, où ayant tout à souhait 
il profite rapidement ; de là le proverbe 
« Heureux comme un coq en pâte ». Les 
Normands disent aussi « comme un coq au 
panier ». Des Périers emploie cette locution. 



* 

* * 



On fabriquait aussi, tant qu'on voulait, 
des substantifs avec les participes passés, 
soit masculins soit féminins ; plus fréquem- 
ment féminins, à ce qu'il semble : une 
levée, une assemblée, la venue, la bien- 
venue, des allées et venues, une issue, 
une battue, une remise, une prise, une 
buée, une chaussée, une suée, une sai- 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 187 

gnée, une teinte, une empreinte, une 
étreinte, une épreinte, une râtelée, une 
fusée, une volée, une tapée, une raclée, 
une dégelée , une potée , une tripotée , des 
visées, des narrées, la traversée, une 
goulée, une lampée, une flambée, une 
fricassée, une peignée, une trépignée, à la 
dérobée, etc. 

Parfois aussi avec les participes mascu- 
lins : un écrit, un reçu, un aperçu, le 
libellé, l'énoncé, plus ample informé, le 
décousu, le couvert, un élégant négligé, 
un levé de plan; « le levé » au xvn e siècle, 
c'est-à-dire le lever du Roi ; dans le Misan- 
thrope, acte II, scène v : 

Parbleu ! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé, 
Madame, a bien paru ridicule achevé. 

Dans Rabelais : « un grand planté de 
tripes ». Un résumé, un précis, le bien- 
fondé, un ajouté, etc. 

« Circuit », à présent, n'est que substan- 
tif; au xvi e siècle, il était également 



188 DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE. 

participe passé : « Sire, disait d'Aubigné à 
Henri IV devenu roi tout à coup par la 
mort d'Henri III, vous êtes circuit (envi- 
ronné) de gens qui grondent et qui 
craignent, et qui couvrent leurs craintes 
de prétextes généraux... » 

Tout cela était mixte : verbe, substantif, 
participe , adjectif tour à tour, à volonté ; 
indivis, avant les catégories grammaticales, 
que bien peu de gens connaissaient et que 
la grande masse des populations ignorait. 



Création de mots mal venus ou inutiles. 



Il faut des mots nouveaux pour des idées 
nouvelles, pour des sentiments et des arts 
nouveaux. Tout mot qui n'appartient pas au 
fonds premier de la langue a commencé 
par être un néologisme. Une étude d'un 
intérêt piquant serait de déterminer l'époque 
où chaque mot nouveau s'est introduit, rien 
qu'à partir du xvn e siècle. 

Voici , par exemple , le mot « insidieux » ; 
il a été hasardé pour la première fois par 
Malherbe ; l'Académie a longtemps hésité 

11. 



190 LES DÉFORMATIONS 

à l'admettre ; Chapelain le trouvait « désa- 
gréable et dégoûtant ». 

Voici le mot « exactitude » ; c'est , dit Yau- 
gelas, un mot que j'ai vu naître comme un 
monstre, et auquel on s'est accoutumé. 

« Savoir-faire », selon le père Bouhours, 
est un terme tout nouveau , « qui ne durera 
pas et qui est peut-être déjà passé ». 

Bossuet s'excuse d'employer le mot nou- 
veau « démagogue ». 

Au mot « effervescence » , madame de 
Sévigné se récrie : « Gomment dites-vous 
cela, ma fille? Voilà un mot dont je n'ai 
jamais ouï parler ». 

« Ambitionner » fut attaqué par Vaugelas, 
et défendu par Thomas Corneille. 

« Érudit » et « inconduite » sont dénonces 
dans le premier quart du xvm e siècle comme 
des néologismes affectés. En sens inverse, 
« vaillance » est reproché comme archaïque 
à l'auteur de l'épitaphe de Turenne. 

Le père Catrou est le premier qui ait 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 191 

écrit « sculpter » au lieu de « sculper ». 
Celui-ci était calqué plus exactement sur 
l'infinitif latin sculpere. Mais « sculpter » 
procède, non moins légitimement, du supin 
sculptum. 

Nous devons « bienfaisance » à l'abbé de 
Saint -Pierre; « suicide » à l'abbé Desfon- 
taines ; « obséquieux » et « investigation » à 
Jean-Jacques Rousseau. 

« Persifler », « mystifier », « égaliser » 
sont désapprouvés par Voltaire. 

« Obligeance » est né sous le ministère de 
M. de Galonné. 

Enfin, le mot « vulgarité » a été risqué 
pour la première fois par madame de Staël. 



* 

* * 



Gomme le relief des monnaies s'efface par 
le long usage, il en est ainsi des mots; ils 
s'usent par le temps , et ne font plus la 
même impression sur l'esprit que lorsqu'ils 



192 LES DÉFORMATIONS 

étaient neufs. Un certain nombre de vocables 
avaient, au xvn e siècle, beaucoup plus de 
force qu'aujourd'hui : entre autres, « ennui, 
disgrâce, soin, gêne, déplaisir ». « Des 
déplaisirs mortels 1 . » 



* # 



« Qui pourrait, dit La Bruyère, rendre 
raison de la fortune de certains mots, et 
de la proscription de certains autres ? » Il 
en énumère un assez grand nombre, dont 
il regrette quelques-uns comme morts, et 
d'autres qui lui semblent mourants, mais 
dont plus d'un en a appelé; par exemple, 
le mot cei'les. 

« Certes est beau dans sa vieillesse , et a 
encore de la force sur son déclin ; la poésie 
le réclame, et notre langue doit beaucoup 
aux écrivains qui le disent en prose, et qui 

1. Fléckier, Oraison funèbre de Turenne. 






DE LA LANGUE FRANÇAISE. 193 

se commettent (compromettent) pour lui dans 
leurs ouvrages. « Valeur » devait (aurait dû) 
aussi nous conserver valeureux; « haine », 
haineux; « fruit », fructueux... ; « gîte », 
gisant; « vanterie », vantard; « mensonge », 
mensonger ; « coutume », coutumier... 

« Sollicitude », que « les Femmes savantes » 
trouvaient hors d'âge : 

... Sollicitude à mon oreille est rude , 
Il pue étrangement son ancienneté , 

ne s'est pas tenu pour enterré, et a repris 
plus de jeunesse qu'il en eut jamais. 

La Bruyère conclut, avec résignation, 
non sans tristesse, qu'il faut se soumettre 
à l'usage, « et cela sans que l'on voye 
guère, dit -il, ce que la langue française 
gagne à ces différences et à ces change- 
ments » . 

Fénelon , dans sa Lettre sur les Occupations 



194 LES DÉFORMATIONS 

de r Académie, regrette, comme La Bruyère, 
d'anciens mots excellents qui ont péri sans 
qu'on puisse en voir la raison. 

Or, dit Littré, « une langue se gaspille qui, 
sans raison, perd des mots bien faits et de 
bon aloi. Gaspiller ce qu'on a, ne vaut pas 
mieux dans l'économie des langues que dans 
celle des ménages » *. 






Avant même que les mots soient usés , on 
en frappe sans nécessité de moins bons, en 
cuivre au lieu d'or. Quand vous possédez le 
mot « fonder », à quoi sert baser ? Lorsque 
ce nouveau-venu se présenta à la discussion 
de l'Académie dans la commission du Dic- 
tionnaire, Royer-Collard dit : « S'il entre, 
je sors ». Aussi baser n'entra-t-il pas. Il a 

1. Préface du Dictionnaire. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 195 

passé cependant en usage. Littré l'enregistre, 
marqué d'une croix. 

On avait « la pluralité des voix », on 
a substitué à « la pluralité » la majorité. 

Les gens d'affaires ont inventé les barba- 
rismes majorer, majoration. 

A quoi sert d'inventer le mot « précau- 
tionneusement », que j'ai lu l'autre jour ? 



* 



Pour dire des choses tout ordinaires, on 
cherche des mots extraordinaires : « Il soleille 
lourdement »... — « Il ascensionna au bef- 
froi. » — « La fumée de nos cigares va spi- 
raler dans le parasol des basses branches. » 

On nous parle de la « genèse d'une opé- 
rette » , des diverses « incarnations » ou 
« avatars » d'une idée; et, à tout bout de 
champ , de la « synthèse », de 1' « idiosyn- 
crasie », du « critère ». Ce dernier mot faisait 



196 LES DÉFORMATIONS 

rougir quelques dames, au Congrès des 
Sciences sociales à Gand. 



Et puis, on entasse les pléonasmes : 
« S'entr'aider mutuellement » . « Une panacée 
universelle ». « Il est à la dernière extrémité » . 
« Un mirage décevant ». « Un souvenir rétro- 
spectif ». « Les prévoyants de l'avenir ». « Un 
comédien né natif de Bergerac ». « Des 
preuves probantes ». « Des feux pyriques ». 
« Articles de chasse et de vénerie » . 



* 



L'impropriété des termes, si fréquente au- 
jourd'hui, n'est pas toujours involontaire; 
elle est destinée à grandir les choses par 
l'exagération du langage. 

M. Bréal s'amuse à noter quelques échan- 
tillons curieux de cette prose bizarre qui 
déguise sous des substantifs abstraits les 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 197 

choses les plus ordinaires de la vie : « un 
dynamisme modificateur de la 'personnalité », 
« une individualité au-dessus de toute catégori- 
sation » , « une jeunesse qui sentimentalise sa 
passionnalité », les « impériosités du désir », 
« les célestes attentivités »*. 

En voici d'autres : « Une idée contagionne 
les esprits ». — « La longue contemplation 
inactive englue dans le platonisme des théo- 
ries. » — « La satisfaction de Z... s 1 expan- 
sions dans le bonheur. » — « Ce talent 
s'épanouit en une superbe et opulente exté- 
riorisation. » 

Ne voilà-t-il pas le « jargon à peine intel- 
ligible » que prédisait Lamennais? 

Telles sont les affectations ou les aber- 
rations inconscientes de quelques-uns qui 
s'imaginent être des inventeurs littéraires. 
Presque toujours, c'est faute de connaître 

1. Sémanti/juc, page 293. 



198 LES DÉFORMATIONS 

la bonne langue qu'on en invente une mau- 
vaise. Au lieu de mots parfaits qui existent, 
on forge des expressions détestables, que rien 
ne justifie ni n'explique, et qui sont vrai- 
ment filles du hasard. 



* # 



En revanche, il y a quelques néologismes 
assez bien trouvés pour ce qu'ils veulent 
peindre. « Un bon gobeur » est excellent. 
« Se gober » est bien spirituel, plus vif que 
« s'en faire accroire ». Les mots « veinard », 
« cercleux », « fêtard », sont typiques, et 
nés des choses mêmes. 

La fréquence des accidents sur les lignes 
ferrées a fait inventer ce mot d'un réalisme 
effroyable : « télescoper », qui peint, hélas! 
trop bien, deux « rapides » se heurtant 
et entrant l'un dans l'autre. — Mais je ne 
sens pas bien le sel de « bondieusard », 
ni celui de « moyenâgeux ». Si ce sont là 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 199 

des « créations », vraiment on est créateur 
à bon compte. 

Ajoutez à toutes ces difformités les termes 
empruntés à la langue des gens de loi 
et des praticiens , sans nécessité : « aux 
lieu et place », etc. — Voltaire se moquait 
des « errements »; qu'aurait-il dit des 
« agissements »? — Il ne resterait plus à 
introduire dans la langue courante que 
« les ap et dépendances de l'immeuble, 
comme il se suit et se comporte ». 



* 
* * 



On a fait un petit livre curieux, les Excen- 
tricités du Langage*. Le vocabulaire de la 
bohème et l'argot y tiennent une grande 
place. Encore n'y trouve-t-on pas « poser un 
lapin », « gaffe », « écoper », « détenir le 
record », et autres ornements de la langue 

1. Lorédan Larchey. 



200 LES DÉFORMATIONS 

de nos jours. — Il y a aussi le Dictionnaire 
de la Langue verte 1 ... 






Quand les mots sont trop longs, le peuple 
les raccourcit. Tantôt il leur coupe la queue: 
« un kilo », « un chromo, « un tram » 2 ; 
tantôt la tête : cette dernière opération est 
ce que les rhéteurs appellent une apocope. 
Les gamins de Paris ne se doutent pas 
qu'ils font une apocope , quand ils disent 
« un cipal » pour « un municipal ». — Le 
mot « rat », en langage de coulisses, est 
donné par Littré pour une apocope. C'est, 



1. Alfred Delvau. 

2. Pour, a un kilogramme », « une chromolithographie », 
€ un tramway ». Les étudiants du quartier latin disent en 
plaisantant « le bouV Mich? », pour « le boulevard Saint- 
Michel ». Autres apocopes : Dorine, pour « Théoi lorine » ; 
Toinette, pour « Antoinelte »; Colas, pour « Nicolas »; 
Bône, pour « Hippone »; Salonique, pour a Thessal «nique»; 
Aristote, pour « Aristo/e'/ès »; Christophe, pour « Chris- 
tophore »; archipel, pour « archi-pe/a^o »... etc. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 201 

dit-il, la dernière syllabe du mot « Opéra ». 
Singulière apocope ! ... N'est-ce pas plutôt 
une piquante métaphore , qui s'entend de 
reste : un petit être qui trotte sur les 
planches et qui ronge tout ce qu'il peut ? 

* * 

Parmi les causes d'altération du langage, 
il faut noter enfin et surtout le cosmo- 
politisme, le croisement des peuples entre 
eux. Assurément cela multiplie les idées, 
les vues , les points de comparaison ; mais 
cela contribue aussi à gâter le langage. Les 
gens, de plus en plus nombreux, qui ont à 
leur service plusieurs idiomes, les mêlent 
souvent sans y prendre garde , ou sans atta- 
cher aucune importance à ce mélange. Tout 
s'amalgame de plus en plus. 

De là encore proviennent des composés 
hybrides , issus de deux ou plusieurs 
langues différentes; soit du grec et du latin 



202 LES DÉFORMATIONS 

cousus ensemble, tels que « automobile » 
ou « électrocuter » ; ou bien du français et 
du grec, comme « bureaucratie ». Mais 
peut-être ce dernier ne va-t-il pas sans 
quelque intention malicieuse : dans un pays 
où, d'habitude, les ministères ne font que 
passer, les bureaux seuls, restant toujours, 
régnent et gouvernent continûment, et ce 
pays par conséquent, même sous le nom 
de démocratie, n'est en réalité qu'une 
« bureauxcratie (Yx est tombé par la sou- 
dure, comme dans le mot « chevau-légers »). 






On veut du nouveau, quel qu'il soit. Si 
l'on ne sait pas le mettre dans les idées, on 
tâche de le mettre dans les mots. On entre- 
mêle des néologismes souvent mal laits et 
des archaïsmes mal entendus. Décalquant en 
français les vocables latins comme « l'écolier 
limousin » de Rabelais, on ne paraît pas se 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 203 

douter que, si cette pédanterie était déjà 
risible il y a trois cents ans, elle Test encore 
bien plus aujourd'hui. — Et voilà la prose 
nouvelle, faisant gloire d'employer des ex- 
pressions « désuètes ». 

Quant à la nouvelle poésie, — qu'on me 
permette de le remarquer en passant, — 
tout ce qu'elle peut présenter de libertés 
nécessaires et de flexibilités vivantes se 
trouvait déjà, quoi qu'on en dise, dans nos 
poètes de toutes les écoles, depuis la Pléiade 
jusqu'aux Parnassiens. Seule l'abolition des 
règles fondamentales de la versification fran- 
çaise appartient à certaine jeune école 
actuelle ; et l'abus des licences les plus 
excentriques, des plus désagréables phéno- 
mènes de prosodie. Telle exception de fac- 
ture, qui pouvait, sobrement admise, servir 
çà et là d'assaisonnement, perd toute saveur 
quand on la prodigue. L'oreille est blessée, 
à chaque minute, autant que le goût. 

On recommence les faux pas de notre 



204 LES DÉFORMATIONS 

versification au premier âge, et Ton prend 
cette enfance de l'art pour un art nouveau. 
Toutes les combinaisons imparfaites que 
l'expérience avait successivement rejetées, 
on y retombe, avec fierté. 

Mais qu'est- il donc besoin de prétendre 
écrire en vers, si l'on ne veut garder ni la 
mesure, ni la rime, ni la raison? 

Quelques-uns croient pouvoir se réclamer 
de Baudelaire et de Banville. Mais Baude- 
laire savait admirablement la versification 
et la langue ; nos prétendus novateurs ne 
connaissent que très imparfaitement l'une 
et l'autre . Banville , en ses fantaisies les 
plus vives, demeurait fidèle à la prosodie et 
au bon sens français, et s'en faisait gloire; 
dans un pieux et brillant hommage à notre 
France , il lui disait : 

Travaille, ouvrière féconde ! 
Comme une Pallas à l'œil clair, 
Tu jaillis du cerveau du monde 
Avec la lueur de l'éclair ; 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 205 

Et tu mêles, vierge intrépide, 
En tes regards éblouissants 
Les flammes de l'esprit rapide 
Avec la clarté du bon sens ! 

Voilà des vers auxquels Boileau eût ap- 
plaudi . Et réciproquement Banville eût 
applaudi à ce vers de Boileau : 

Il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art. 

En ce pays de France, ami de la clarté, 
où la poésie lyrique elle-même brillait par 
la précision, on devient, soit en prose, soit 
en vers, imprécis à dessein, parce que, plus 
l'expression est impropre et obscure, plus 
on y peut voir ou faire voir de choses à 
son gré, comme dans la fable du Singe qui 
montre la Lanterne magique et qui a seule- 
ment oublié de l'éclairer. 

Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose ; 
Mais, je ne sais pour quelle cause, 
Je ne distingue pas très bien. 

Les kaléidoscopes de mots sans idées sont 
des joujoux d'enfants. 



206 LES DÉFORMATIONS 

L'art des expressions quand il est excessif, 
la recherche du style, passé une certaine 
mesure, loin de servir au relief de la pensée, 
en diminue plutôt l'importance . Le vrai 
style doit ne faire qu'un avec l'idée, et ne la 
point dépasser. La couleur, la flamme ou la 
grâce, ne doit sortir que d'elle. 

Il est périlleux d'aimer les mots en eux- 
mêmes, et d'y chercher non seulement des 
couleurs et des saveurs, mais des odeurs. 

Par l'abus des métaphores, on développe 
en soi une incapacité de penser. Loin de se 
faire obéir par les mots , on finit par leur 
obéir. 

#• # 

Voilà quelques-unes des déformations et 
altérations qui vont se multipliant. La langue 
française à présent est comme saccagée. On 
dirait un excellent instrument de musique 
gâté par des sauvages qui n'en connaîtraient 
ni l'usage ni le prix. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 207 

Sans doute, et nous l'avons fait voir, 
il s'est trouvé de grosses anomalies dans 
tous les temps , même dans ceux où la 
raison avait le pas sur l'imagination. « Les 
langues les plus sages et les plus savantes 
sont, dit M. Anatole France, tissues d'inexac- 
titudes et de bizarreries. » Mais il semble que 
jamais les bizarreries et les déformations 
ou lésions ne se sont multipliées autant 
que de nos jours. 

Un petit nombre d'écrivains seulement 
maintient la langue française en sa pureté 
et en sa gloire par des œuvres originales 
dans les genres les plus divers. La consola- 
tion qu'on en peut tirer n'atténue qu'à demi 
la tristesse que donne le reste. Ce reste flotte 
à la dérive, entraîné comme par des courants 
de folie. 

Le langage actuel de telles écoles litté- 
raires serait -il compris de nos écrivains du 
xvn e et du xvm e siècle ? On en peut douter. 



208 DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE 

Ceux môme du commencement de notre 
siècle, un Chateaubriand ou un Lamartine, 
l'en tendraient-ils toujours?... 

Depuis que Lamennais déplorait la cor- 
ruption du langage français, cette corrup- 
tion n'a fait que s'aggraver. Que dirait-il à 
présent ? 

Que dirait notre grand Littré, lui qui, 
il y aura tout à l'heure trente ans, poussait 
aussi le cri d'alarme , et qui , avec des expres- 
sions si émouvantes, nous appelait tous à 
défendre notre langue, « non seulement en 
vue de nous-mêmes, disait-il, mais aussi en 
vue des étrangers », et nous exhortait si élo- 
quemment « à avoir souci de notre parlure 
(c'est le mot de nos aïeux), car noblesse 
oblige » ? 









On a cru pouvoir mettre ici quelques 
observations tirées d'une étude sur le Diction- 
naire étymologique de la Langue française et 
sur le Dictionnaire des Doublets de M. Auguste 
Brachet. 

Étymologie et Doublets sont un complément à 
ce qui précède, soit pour les déformations, soit 
pour les transformations. 



12. 



On ne peut dire qu'on sache véritable- 
ment le français, si l'on ne voit pas claire- 
ment, presque dans chaque mot et dans 
chaque tour de phrase, les rapports qui 
unissent le français moderne au français 
ancien. 

Il faudrait connaître aussi la plupart 
des filiations ou parentés qui unissent le 
français ancien, d'une part au latin et 
au grec, de l'autre aux langues celtiques et 
germaniques. 

Ceux qui , connaissant l'étymologie et la 
suivant à travers plusieurs langues, saisis 



212 DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE 

sent d'emblée dans chaque mot tous ses 
ascendants , toute sa famille , seuls en 
possèdent vraiment le sens : pour eux chaque 
vocable a une physionomie expressive et 
originale. ! 



1. Cueillir des étymologies, avec les petites histoires qui 
s'y rattachent, est un divertissement. Exemple : « Escar- 
boucle », de carbunculus (carbo, charbon, braise enflammée), 
était, selon les uns, le diamant; selon les autres, le rubis. 
Deux vers latins, attribués à Buchanan, prédisaient à 
Jacques I er (Jacques VI d'Ecosse) qu'il périrait quand 
ïescarboucîe qu'il portait au doigt retournerait au brasier : 

« roi Jacques VI, crains les Dieux... » 

Sextb, verere Deos; vitœ tibi terminus instat 
Cum tuus in medio ardebit carbunculus igné. 

Un jour qu'il était assis devant sa cheminée et qu'il 
tisonnait, l'escarbouele se détacha, tomba du chaton dans 
l'âtre ; il mourut, dit-on, dans la nuit. 



Ce qu'on appelle aujourd'hui à bon droit 
la science de l'étymologie , c'est-à-dire l'ex- 
plication du vrai sens des mots par leur 
histoire, n'était autrefois qu'un art fantai- 
siste. On cherchait à expliquer a priori 
l'origine des mots d'après leur ressemblance 
ou leur différence apparentes. 

Varron, savant homme pourtant, n'hési- 
tait pas à tirer facere de faciès, parce que, 
disait-il, celui qui fait une chose lui donne 
une forme ou une figure. Face serait donc la 
même chose que façon. — Un certain Figu- 



214 LES DÉFORMATIONS 

lus expliquait frater, frère, par fere alter, 
presque un autre (par conséquent, presque 
le même, à moitié le même). 

Ménage croyait voir clairement que le mot 
rat venait du mot latin mus. Et comment? 
« On avait dû dire « mus » , puis « muratus » , 
puis « ratus », et enfin « rat » (!) 

Par le même procédé, on faisait venir 
« laquais » de verna, en inventant deux ou 
trois intermédiaires : vernacula, etc. Et 
« haricot » de faba, fève : on avait dû dire 
« faba », puis « fabaricus », puis « fabari- 
cotus », « aricotus », et « haricot » (7J 

On avait dû dire! n'est-ce pas joli ? Equus, 
cheval, venait, disait-on, d'alfana par un 
procédé analogue. Sur quoi le chevalier de 
Cailly fit ce quatrain qui devint célèbre : 

Alfana vient d'equus sans doute ; 
Mais il faut convenir aussi 
Qu'à venir de là jusqu'ici 
Il a bien changé sur la route. 



Telles étaient autrefois, et même en notre 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 215 

siècle, les billevesées des prétendus étymolo- 
gistes. Joseph de Maistre croyait encore que 
oratio , « parole » , venait de os , « bouche » , 
et ratio, « raison » ; et cadaver, « cadavre », 
de caro data vermibus, « chair donnée aux 
vers » . 

Plus récemment même, un membre de 
l'Institut ne faisait-il pas dériver chagrin de 
caput gra\e, « tête lourde » ? 

Ménage tirait le mot « galetas » de valeto- 
stasis, station des valets; Scheler songeait au 
radical de « galerie » . On avait cité aussi un 
mot arabe, calata, chambre haute. Diez n'en 
parlait pas, « ce qui, en l'absence de tout 
document, était, dit Littré, le plus sage. 
Quittons le domaine des conjectures , qui 
ne peuvent pas plus être réfutées que 
vérifiées, et venons aux renseignements par- 
ticuliers, qui, dans des significations que 
j'appellerai fortuites, contiennent seuls expli- 
cation. Galetas est, de l'efficacité de ces trou- 
vailles, une excellente preuve. En effet, qui 



216 LES DÉFORMATIONS 

le croirait? c'est la haute et orgueilleuse tour 
de Galata, à Gonstantinople, qui, de si loin, 
est venue fournir un mot à la langue fran- 
çaise. Galata a commencé par quitter l'ac- 
ception spéciale pour prendre le sens général 
de tour, puis il s'est appliqué à une partie 
d'un édifice public de Paris ; enfin , ce n'est 
plus aujourd'hui qu'un misérable réduit 
dans une maison. Il n'a fallu rien de moins 
que l'expédition des Croisés à la fin du 
xii e siècle , leur traité avec les Vénitiens qui 
les détourna de la Terre-Sainte sur Gonstan- 
tinople, la prise de cette ville, l'établissement 
momentané d'une dynastie française à la 
place des princes grecs , pour que le nom 
d'une localité étrangère s'introduisît dans 
notre langue et y devînt un terme vulgaire. 
Galetas est allé toujours se dégradant : parti 
des rives du Bosphore dans tout l'éclat des 
souvenirs de la seconde Rome, il s'est obscu- 
rément perdu dans les demeures de la pau- 
vreté et du désordre. » 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 217 

Ne croirait -on pas entendre l'aimable 
Antiquaire de Walter Scott, exprimant à 
son jeune ami M. Lovel les joies de ses 
trouvailles de bibliophile dans Cowgate et 
dans Canongate 1 ? 



* 



L'identité de forme n'implique pas tou- 
jours l'identité de radical. Ainsi louer, dans 
le sens de donner ou prendre à location, 
vient de locare ; — louer, faire l'éloge, vient 
de laudare. 

Qui ne serait tenté de croire, à première 
vue, qu'asperge et asperger sont de la même 
famille? Il n'en est rien pourtant: asperger, 
c'est le verbe latin aspergere, répandre sur ; 
asperge vient du substantif asparagus, con- 
tracté suivant la règle de l'accent latin, selon 
laquelle le second a, qui est bref, se sup- 

1. En Savoie, encore aujourd'hui, on nomme «galetas » 
ce que, dans nos maisons d'autrefois en France, on nom- 
mait a grenier », le dessous du toit et des tuiles. 

13 



218 LES DÉFORMATIONS 

prime, aspar[a]gus ; le premier, sur lequel 
porte l'accent tonique, se change en e. 



$ 
* * 



Littré , à mon sens , se trompe lorsqu'il 
dit : « Exaucer, est le même que exhausser: 
exaucer quelqu'un , c'est le porter en haut , 
de manière que sa prière soit entendue des 
puissances supérieures ; et par catachrèse on 
dit exaucer une prière ». 

Voilà, ce me semble, une explication 
bien compliquée et bien tirée ! — Par bon- 
heur, les yeux du lecteur rencontrent tout 
de suite après , dans le Dictionnaire : 
« Eœaudi, écoute, de ex et audire, ouïr ». 
N'est-ce pas là, bien plutôt, l'étymologie 
d'exaucer? « Entendis à la prière de quelqu'un », 
c'est d'abord , premier sens , « y faire atten- 
tion »; puis, deuxième sens, « acquiescer 
à cette prière » . — Ainsi . madame de 
Sévigné, lettre 207 : « Elle ne veut entendre 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 219 

à nulle proposition ». — La Bruyère, X : 
« Les raisons qu'il a de ne pas entendre à 
la demande... ». — Saint-Simon, 28, 70: 
« La maréchale de Lorge aimait trop sa 
fille pour entendre à un mariage qui ne 
la pouvait rendre heureuse ». — Voltaire, 
lettre au roi de Prusse, 8 : « Je savais bien 
que mon Hollandais n'en tendrait à aucune 
proposition ». — C'était bien déjà le sens 
du latin eœaudire, témoin les vers de Virgile : 

... Nulli exaudita Deorum 
Vota preces que meœ!... 

Et le vers de Juvénal, si beau : 

Magna que numinibus vota exaudita nialignis, 

auquel Massillon semble avoir pensé quand 
il dit : « Les dons que Dieu vous fait dans 
sa colère » (en exauçant vos prières inconsi- 
dérées). 

J'exprimerais également un doute sur 
l'ordre seulement dans lequel Littré pré- 



220 LES DÉFORMATIONS 

sente les diverses significations du mot 
« potence ». Voici comment parle le Diction- 
naire : 

« Potence. 1° Béquille, bâton d'appui qui 
a la forme d'un T. Marcher avec des 
potences... 

» 2° Sorte de béquille isolée, nommée 
appuial, sur laquelle on s'appuie la poi- 
trine pour se reposer debout, quand on est 
malade... 

» 3° Appareil qui sert à mesurer la taille 
des hommes et des animaux... 

» 4 e Gibet, instrument de supplice, ainsi 
dit à cause de la ressemblance de forme avec 
la béquille... » 

Eh bien , il me semble que Tordre chro- 
nologique el logique de ces significations est 
justement l'inverse, et qu'il faudrait les 
ranger ainsi : 

1° Potence (du latin potentia), puissance : 
droit de haute et basse justice exercé par le 
seigneur sur ses terres ; 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 221 

2° Gibet et fourches patibulaires, signe 
et instrument de cette puissance et de cette 
justice, dressés sur chaque seigneurie. — 
La Bruyère, YII : « On voit leurs armes sur 
le pilier de leur haute justice ». — Au plu- 
riel, « les justices », les juridictions seigneu- 
riales et les gibets ; 

3° Béquille, à cause de la ressemblance 
de forme avec le gibet. 



* 
* * 



C'est surtout en fait d'étymologie que 

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, 

et que le vraisemblable peut quelquefois 
n'être pas vrai. Il y a de fausses ressem- 
blances bien trompeuses : ainsi quelques-uns 
voulaient faire venir le mot paresse du 
grec parésis, qui signifie « relâchement » ; 
quoi de plus spécieux ? presque lettre pour 



222 LES DÉFORMATIONS 

lettre, avec le même sens! Il n'en est rien 
pourtant : paresse vient du latin pigritia. 

Si l'on décompose le mot paresse en ses 
éléments, on voit que, 1° la terminaison 
esse en français répond à la terminaison 
latine itia : témoin, tristesse, de trhtitia; 
mol /esse, demoUitia; largesse, de largua, etc; 

2° Que IV de « paresse » correspond à gr 
en latin : ainsi , « entière » , de intégra ; 
« noire », de nigra; « pèlerin », de pere- 
grinus ; etc. 

3° Que Va du mot français « paresse », est 
l'équivalent d'un i latin : ainsi, « balance », 
de bilanx ; « aronde » , de hirundo ; « calandre » , 
de cylindrus ; etc... 

Et Ton arrive, à l'aide de ces trois obser- 
vations incontestables, à recomposer le mot 
pigritia , qui est l'original véritable de 
paresse. 

Vient-on vous dire que le mot « journal » 
descend du mot latin dies, qu'y a-t-il de 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 223 

moins vraisemblable au premier coup d'œil? 
Rien de plus vrai pourtant, ni de plus clair : 
le substantif dies donne l'adjectif diurmis; 
de là l'italien, giorno, Jornus se trouve 
déjà pour diurnus dans les textes carolin- 
giens du vm e siècle. On disait anciennement 
j ornai. Louis XIV, nous l'avons vu, écrivait 
comme il prononçait : ojordui. 



II 



Saisir les mots dans leur mouvement 
et dans leur mue, voilà ce qui importe. 
Varron déjà disait : « Le langage et l'usage 
des mots est dans un mouvement perpétuel , 
consuetudo loquendi est in motu. » 

La notion de fixité est fausse ; celle de 
mutation, de développement, est la seule 
vraie. C'est un continuel fieri, une évolution 
incessante. 

La grammaire du vieux français montre 
bien la transition de la langue latine à la 
langue française. On y voit que c'est la loi 
de l'accent tonique qui a présidé à ces 
tranformations. 

« Quadragésime » , fortement con tracté , 



DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE. 225 

est devenu « carême » ; quaternum , cahier ; 
antecessores, « ancêtres »; episcopus, « évêque » 
(l'étymologie de celui-ci demeure transpa- 
rente dans l'adjectif « épiscopal », venu 
plus tard). 

Le mois d'Auguste, des Latins, s'est con- 
tracté en Aoust, puis en oût : « Avant Yoût, 
foi d'animal! », dit la Cigale à la Fourmi, 
dans la première fable de La Fontaine ; 
c'est-à-dire, avant la moisson ! , 

Souvent la consonne du milieu, et parfois 
la voyelle, sont supprimées par la pronon- 
ciation rapide qui fait que l'oreille les 
saisit à peine : 

Le latin audire donne en français : au [d] ir, 
oïr, ouïr. 

Laudare : lau[d]er, louer. 

Fragiles : fra[g]ïle, fraile, frêle. 

Pavor : pa[v]our, peur. 

1. On a vu que Voltaire a essayé en vain de ressusciter la 
première forme dans la date de ses lettres, il met ordinaire- 
ment « auguste » et non « août ». — Le val et la cité d'Aoste 
be prononcent val et cité (ïosle. 

13, 



226 LES DÉFORMATIONS 

Securus : sé[c]ur, seur, sûr. — Les vers 
anciens font voir qu'avant le xv e siècle , on 
prononçait sétir en deux syllabes. 

Jejunus : jé[j]un, jeun (à jeun). 

Soror : so [r] eur, sœur. 

Fodere : fo [d] ir, fouir. 

Obedire : obé[d] ir. 

Alauda : alau[d]e, aloue ( diminutif, et, 
alouette). 

Rotondus : ro[t]ond, rond. 

Natalis : na[t]al, noël. 

Medulla : mé[d]oulle, mouelle, moelle. 

Crudelis : cru [d]el. 

Sudare: su[d]er. 

Satur : sa[t]our, saoul, soûl (rassasié). 
« Quand j'ai bien bu et bien mangé, dit 
Sganarelle à sa femme, je veux que toui le 
monde soit soûl dans ma maison. » (Le 
Médecin malgré lui, acte I, scène i . ) 

Ainsi les consonnes vont s'adoucissant 
quelquefois au point de s'évanouir. Et 
parfois aussi les voyelles : computarc , 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. u 227 

<£ comp[u]ter », compter; ponere, pon're, 
pondre ; numerus, nom' re, nombre. — Mais, 
plus tard, « numéro », doublet. 

Le p latin s'adoucit en f et en v. Ripa 
devient rive ; lu^a devient louve ; episcopus , 
nous venons de le voir, devient évesque; 
cu&are, couver; curvare, cour&er. Ou bien 
le v devient g : vadium, gage; vagina, gaine; 
vespa, guêpe. 

LV se change en /, ou réciproquement : 
cribrum devient crib/e ; parafredus, pa/efroi ; 
peregrinus, pè/erin ; lusciniola , rossignol ; 
ranuncula, grenouille 1 . 






Souvent, d'un même vocable latin, sont 

1. D'une manière analogue l'italien rivoli, « petits ruis- 
seaux » nous a peut-être donné a rigoles » ; l'espagnol 
nous offre baca, vache; bino, vin ; des deux côtés des 
Pyrénées, il y a permutation continuelle du b, du v, du g : 
frasque, vasque, gascon ; d'où le proverbe : « parler comme un 
.Basque (ou Vasque) espagnol», et par corruption « parler 
comme une vache espagnole ». A rapprocher de « arriver 
comme Mars en carême », au lieu de « marée en carême ». 



228 LES DÉFORMATIONS 

venus, l'un après l'autre, deux mots fran- 
çais , à des époques différentes , c'est ce 
qu'on nomme les doublets. 

De bilanx est venu d'abord « balance», 
et puis « bilan ». D' imprimer e, sont venus 
— d'abord « empreindre » et « empreinte », 
puis « imprimer » et « impression » ; 
d'exprimere, d'abord « épreindre » , puis 
« exprimer » ; du premier des deux , qui 
a vieilli, Bossuet emploie encore le participe 
épreinte : « certaines eaux épreintes des 
glandes... » ; — radiare a donné d'abord 
« rayer », puis radier, « radiation ». 

Ratio a donné d'abord « raison » ; puis, 
plus tard, « ration ». 

Surgere, sourdre; plus tard, surgir. 

Gemere, geindre; puis, gémir. 

Colligere , cueiller et cueillir ; puis, colliger. 

Currere, courre; courir. 

Operari, ouvrer; opérer. 

Copula, couple; copule. 

A Uns, haut ; altier. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 229 

Integer, entier; intègre. 

Suspicio , souspeeon (dans Montaigne); 
puis, suspicion. 

Mobilis, meuble; puis, mobile. 

Modulus , moule; au xi e siècle, modle; 
puis, modèle, module. 

Ministerium, meslier (métier); puis, mi- 
nistère. 

Monasterium , moustier (allemand, Muns- 
ter); puis monastère. 

Viridarium ( lieu planté d'arbres , plein 
de verdure), verdjier; vergier, verger. 

Jnsignia, enseigne; insignes. 

Cathedra, chaire; chaise. 

Auscultare, escouter ; ausculter. 

Rigidus , roide ; rigide. 

Ruminare, ronger; ruminer. 

Tympanum, tambour; tympan, timbale, 
timbre. 

Evigilare, éveiglier; éveiller. 

Separare (séparer) a fait d'abord « sevrer » 
(tenir l'enfant loin du sein). 



230 LES DÉFORMATIONS 



Les mots de la langue populaire sont faits 
avec l'oreille et conservent l'accent tonique 
latin; les mots de la langue littéraire sont 
faits avec les yeux, et ne le connaissent plus. 

Les mots « chétif » et « orteil » sont la 
transformation régulière , selon les lois 
phonétiques , des mots latins captivas et 
articulus, tandis que « captif » et « article », 
(articulation), venus plus tard, ne sont 
que des doublets calqués matériellement. 

Le mot latin capsa, boîte, nous a donné 
successivement châsse, casse et caisse. Il y a 
encore aujourd'hui la « casse » des typo- 
graphes, sorte de boîte plate et découverte, 
composée de deux parties, le haut de 
casse et le bas de casse , et divisée en 
petites cases pour chaque caractère : les 
lettres ordinaires dans le bas . — Quant à 
« châsse », on croirait à première vue qu'il 
a changé de signification; il n'en est rien. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 231 

Ce qu'on nomme la « châsse », contenant 
les « reliques » d'un saint, signifiait sim- 
plement la « caisse » ou cercueil contenant 
ses « restes », reliquias. 

Aujourd'hui encore , en Berry , on l'em- 
ploie dans le même sens, et j'y ai entendu 
une bonne femme de la campagne dire , 
à propos d'un mort qu'on ensevelissait : 
« On est après le peigner et l'arranger, il 
n'est pas encore dans sa châsse ». 

De ce même mot capsa est venu le dimi- 
nutif capsula , « capsule » ; puis , comme 
nous l'avons vu 1 , « cassole » (avec son 
sous-diminutif « cassolette » ) ; puis « cas- 
srole » et « casserole ». 

Voilà , pour un seul vocable , — depuis 
« cercueil » jusqu'à « casserole » , en passant 
par «cassolette », — un clavier assez étendu, 
et dont encore je n'indique pas toutes les 
notes (case, casse, cassette, caisse, etc.) 

1. Page 81. 



III 



Parmi les mots dont l'origine, suivant 
M. Brachet, est inconnue, il y en a plusieurs, 
ce me semble, dont on peut, sans prendre 
brevet et sans mettre enseigne de linguiste, 
mais en simple ami de la langue française, 
reconnaître la source assez claire. 

Le mot français « balle », et le verbe grec 
ballô, « je lance », ne paraissent-ils pas de 
la même famille ? En Espagnol , ballare 
«c danser » ; d'où, chez nous, « ballade », 
laquelle se dansait et se chantait ; d'où 
ensuite balladin et balladière, devenu, par 



DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE. 233 

corruption, bayadère; sans compter « balle- 
rine », survenu depuis. 

« Bercer » n'est-il pas la simple transcrip- 
tion du verbe latin versare, « agiter en tour- 
nant »?Le v remplace souvent le 6, comme dans 
« taverne » de taberna, « couver » de cubare i . 

Notre mot « berge » n'est -il pas le mot 
allemand berg, « montagne, » avec un sens 
diminutif et adouci, pour exprimer la pente 
des bords d'un fleuve? 

Chafouin, n'est-ce pas comme qui dirait 
un composé de chat et de fouine ? Saint- 
Simon, parlant du futur cardinal Dubois: 
« C'était, dit-il, un petit homme maigre, 
effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine 
de fouine, à physionomie d'esprit », etc. 2 . 
Et librement il met « chafouin » au mas- 
culin pour l'accorder avec le substantif, 
comme nous avons vu 3 le peuple mettre 

i. Voir ci-dessus, page 227. 

2. M. Brachet a admis, depuis, cette explication. 

3. Page 182. 



234 LES DEFORMATIONS 

tout bonnement « serpent » au féminin pour 
nommer la « rue Serpente ». 

Chausse-trappe, n'est-ce pas une trappe où 
le pied se prend et se chausse, pour son 
malheur ? 

Copeau n'a-t-il pas la même racine que 
« couper», du verbe grec (aoriste second 
infinitif) copein, — comme «entamer» d'en- 
tame'in ? 

S'engouer, n'est-ce pas prendre en goût 
quelque chose ou quelqu'un ; — comme 
« s'énamourer » prendre en amour ? 

Gaillard n'est-il pas parent de galand, 
que François Villon écrivait gallant? 



Où sont les gracieux gallants 
Que je suivoye au temps jadis ?. . 



Rapprochez-en galerie, qui s'écrivait « galle- 
rie », lieu où l'on dansait, gala, etc. 

Goujat, n'est-ce pas celui qui vit ïivec 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 235 

les goujes, nom des filles de joie dans Rabe- 
lais? « Belle gouge et de bonne trogne! » 

Pour marmot, les Racines grecques ne di- 
sent-elles pas : « Mormô , marmot... »? Et 
cela paraît identique. 

Omelette, qui d'abord s'écrivait oume- 
lette ou ovmelette (puisqu'il n'y avait qu'une 
seule et même lettre alors pour Vu et le v , 
laquelle seulement on distinguait en u 
voyelle et u consonne), vient sans doute 
de l'italien et signifie mot à mot œufs mêlés. 

Outil n'est -il pas la transcription pure 
et simple du pluriel neutre latin utilia, les 
objets utiles à un ouvrier, ses affaires, comme 
disent les écoliers et les artistes ? 

Pompe ne vient-il pas , comme en grec 
pompe, de pempô, j'envoie ou je conduis ? 
De là le sens de « pompe » funèbre, con- 
duite que l'on fait au défunt pour l'honorer, 
— même sens que le mot « obsèques » : 
obsequi, suivre. 



236 LES DÉFORMATIONS 

Ronfler n'est-il pas une vive onomatopée , 
aussi expressive que celles de « craquer » , 
« croquer », « croasser », « coasser », « siffler » ? 

Pour « tricoter », je n'affirmerais pas que 
cela signiûe « travailler avec de petites tri- 
ques ou petits bâtons » ; il y a cependant 
quelque apparence. Mais « vigie » présente 
une ressemblance bien réelle et bien effec- 
tive avec vigil, veilleur. 



Et, enûn, quant à vasistas, n'est-ce pas 
simplement la transcription française des 
trois mots allemands Was-ist-das ? « Qu'est- 
ce? Qu'y a-t-il?», mots que dit le concierge 
ou portier en ouvrant le carreau mobile qui 
de là a pris ce nom ? — à peu près comme 
on appelle « espion », en Belgique, un petit 
miroir dans lequel, sans ouvrir la fenêtre 
et sans se montrer, on peut voir qui frappe 
à la porte, et au besoin se faire nier. 

Après avoir dit que béret vient du béarnais 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 237 

berreto, qui est le latin birretum dans un texte 
du vi e siècle, M. Brachet aurait pu citer bar- 
rette, qui se trouve dans l'Avare de Molière. 

Pour le mot contre-danse , il se contente 
de nous renvoyer au mot danse, et là il 
explique seulement que ce mot danse est 
d'origine germanique. Mais sur cela on 
pourrait croire que contre- danse a été formé 
de notre préposition contre mise avant danse 
pour signifier quelque chose comme en-avant- 
deux; tandis que contre-danse vient simple- 
ment, par corruption, de l'anglais country 
dar.ce, danse de contrée, danse de pays, mot 
qui se trouve dans The Vicar of Wakefield, 
et ailleurs. Dans les Mémoires du comte de 
Grammont, Hamilton, décrivant un bal qui 
avait lieu à la cour d'Angleterre , dit : 
« On quitta les danses françaises pour se 
mettre aux contre - danses » . C'est-à-dire 
aux danses nationales , aux danses du 
pays, country dances. 

Non que je veuille contester l'origine 



238 LES DÉFORMATIONS 

germanique du mot danse , l'anglais et 
l'allemand étant deux langues de même 
famille; mais l'origine de contre dans ce 
mot leur appartient également à l'une et à 
l'autre. 

Sur le mot choucroute, M. Brachet se 
contente de dire : « Corruption de l'alle- 
mand sauer-kraut, môme sens ; mot venu 
par l'Alsace ». — N'aurait-il pas dû ajouter 
cette observation assez curieuse, à savoir 
que, de sauer-kraut, littéralement aigre- 
chou, le mot qui signifie aigre, mal pro- 
noncé sans doute par nos soldats dans les 
guerres de la République, est devenu pour 
eux la syllabe chou, et le mot kraut, chou, 
est devenu croûte, qui n'avait que faire ici 
et qui ne signifie rien, attendu qu'il n'y a 
aucune espèce de croûte dans la choucroute ; 
non plus qu'aucune espèce de haricot dans 
ce qu'on nomme haricot de mouton ; — non 
plus qu'aucune espèce de Mure dans havresac, 

■ 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 239 

qui s'écrivait d'abord habresac, venant de 
l'allemand habersack, sac à avoine ; et en 
effet Ménage, en 1650, donnait la définition 
suivante : « Eavresac ou habresac , les 
chartiers et les fiacres appellent ainsi un sac 
de toile dans lequel ils donnent de l'avoine 
à leurs chevaux dans les rues... Les soldats 
fantassins se servent aussi de cette sorte de 
sac, quand ils vont en campagne. » 

M. Brachet ne mentionne ni hochepot, ni 
mannequin, ni moutard. Le premier vient, je 
crois, du flamand hutsepot, « pot qu'on agite », 
de hutselen, hutsen, secouer de petits morceaux, 
soit de bois , pour tirer au sort , soit d'os ou 
de viande : hochepot équivaut à ce que les 
Espagnols appellent puchero ou olla podrida, 
d'où nous avons traduit mot-à-mot pot-pourri, 
qui est passé de la cuisine à la musique, 
mais ne s'emploie plus guère aujourd'hui. 

Mannequin, c'est le flamand manneken, 
« petit homme » : le manneken-pis de Bruxelles 
est un petit homme de bronze, œuvre remar- 



240 LES DÉFORMATIONS 

quable du statuaire Duquesnoy, et qui, dans 
une posture très naturelle, sert de fontaine 
publique. 

Un hasard m'a fait connaître l'origine 
du mot moutard. « Ce mot, qui paraît 
récent, dit le Dictionnaire de Littré, n'en 
est pas moins d'origine inconnue. Ampère 
dit qu'il y a dans le Tyrol un mot mut, 
qui signifie enfant. Citons aussi l'espagnol 
muchacho, enfant, que nos soldats pourraient 
avoir rapporté en le corrompant. » 

Ce n'est pas cela ; l'origine du mot mou- 
tard est toute française et toute parisienne. 
Vers 1826 ou 4827, les gamins du fau- 
bourg Saint- Jacques étaient en guerre, 
j'ignore pourquoi, avec ceux du quartier 
Moùffetard ; le lieu où ils se rencontraient 
une ou deux fois par semaine pour se battre 
était ce qu'on nommait alors le champ ou le 
chantier des Capucins, derrière les jardins 
de l'hôpital du Val-de-Grâce, devant l'hôpital 
du Midi, jusqu'à la rue de la Santé ; aujour- 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 241 

d'hui un boulevard nouveau , celui de « Port- 
Royal » traverse cette esplanade. Or, les 
gamins du quartier Mouffetard appelaient 
leurs adversaires les Jacques, avec une inten- 
tion d'injure et de mépris ; et ceux-ci appe- 
laient les autres les Mouffetards, avec la même 
intention : « Ohé ! méchants mouffetards ! C'é- 
tait avec ces cris que la bataille, comme dans 
Homère, s'engageait. Delà, par corruption, 
le nom de mouftard, puis moutard, passa 
dans la langue populaire, d'abord de Paris, 
puis de toute la France. Je ne crois pas 
qu'on puisse en trouver un exemple anté- 
rieur à la date que j'assigne. Telle est 
l'origine authentique et l'extrait de nais- 
sance de «. moutard ». 

Le mot « gosse » , dans le monde popu- 
laire, l'a remplacé depuis quelque temps. 
Ce nouveau- venu est, dit-on, l'apocope d'un 
mot d'argot, bégosse, sorte d'insecte 4 . 

1. Voir Y Appendice IV, ù la fin du volume. 

14 



242 LES DÉFORMATIONS 



* 
* * 



L'étymologie du mot « voyou » pourrait 
être double. Il semble, au premier coup 
d'œil, se rattacher au mot « voie » ou rue, 
et telle est l'impression de Littré. Peut-être 
cependant le mot « voyou » n'est-il qu'une 
prononciation nouvelle du mot « voyeux », 
usité au xvn e siècle et employé par Saint- 
Simon dans plusieurs passages, celui-ci entre 
autres : « M. de Lorraine passa entre une 
double haie de voyeux et de curieux de bas 
étage ». Ici encore, il est vrai, le mot « voie » 
pourrait être le radical. Toutefois , remar- 
quons ce qui le suit : « de voyeux et de 
curieux de bas étage » ; et que, en d'autres 
passages, le même écrivain emploie le mot 
« voyeur » dans le même sens. « Celui ou 
celle, dit Littré, qui regarde, qui assiste à... 
comme curieux, curieuse. » — Saint-Simon : 
« La multitude des voyeurs, le nombre de 
ceux qui étaient à table n'empêchèrent pas 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 2*3 

la promptitude » (du service). — « Aucune 
des princesses du sang ne vit Pierre I er 
(le tsar) que par curiosité, en voyeuse. » 
(Idem.) Donc « voyeur » et « yoyeux » est 
le même mot, excepté que dans la seconde 
forme Saint-Simon écrit comme on pro- 
nonçait alors généralement à Paris et même 
à la cour, en éteignant les finales. Encore 
aujourd'hui les chasseurs disent « un piqi*eu » 
pour « un piqueur » ; dans « monsieur » et 
« messieurs » personne ne fait sonner IV; 
c'est le reste de l'usage ancien. Dans les 
tragédies de Racine, mademoiselle Rachel, 
apparemment d'après les traditions de la 
maison, prononçait « seigneur » d'une façon 
intermédiaire, où la diphtongue eu se faisait 
sentir beaucoup plus que IV. — Conclusion : 
les voyeux et curieux de bas étage, errant sur 
la voie publique et dans les rues, pourraient 
bien être devenus, avec un mélange d'ono- 
matopée en plus, les « voyous ». . 

Quant au mot « gamin », c'est Victor Hugo 



2-14 LES DÉFORMATIONS 

qui se vante de l'avoir lancé. « Ce mot, 
dit-il, fut imprimé pour la première fois 
en 1834. C'est dans Claude Gueux qu'il fit 
son apparition. Le scandale fut grand. Le 
mot a passé 1 . » 






Anonner est encore un de ces mots de 
provenance double : d'une part, il vient 
évidemment de l'onomatopée nasale an, on, 
exprimant la lecture inepte ou la récitation 
hésitante des écoliers inintelligents ou pa- 
resseux ; de l'autre , le mot rappelle les 
petits ânes auxquels ils ressemblent , et 
une métaphore involontaire se greffe sur 
l'onomatopée. 



* * 



Il arrive parfois, nous l'avons vu, que, 
par un dérivé, tel vocable paraît remonter 

1. Les Misérables, 3 e partie, livre I er , chapitre vu, 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 245 

vers sa source . « Chien » , qui vient du latin 
canis, donne en picard quien et en vieux 
français quiénaille, d'où est venu « canaille », 
qui semble retourner à « canis » . 

Le latin ingenium a donné « engin », d'où 
le verbe « engigner » ou « engeigner » et le 
substantif « engeigneur » dont le doublet 
moderne « ingénieur » fait l'effet de revenir 
directement à son origine, ingenium, génie, 
invention, instrument, machine, piège. — 
La Fontaine, plein de l'ancienne langue, 
emploie encore « engeigner » (Fables, IV, 11) : 

Tel, comme dit Merlin, cuide ■ engeigner- autrui 
Qui souvent s'engeigne soi-même. 

1. Cuide, « croit », du vieux verbe cuider, dont le parti- 
cipe présent subsiste dans le composé « outre- cuidant », 
s'en faisant accroire. 

2. Il y a des éditions, soi-disant classiques, qui, n'enten- 
dant pas ce vieux et excellent mot, écrivent ici « enseigner » 
et « enseigne * ; ce qui n'a plus guère de sens, — à moins 
qu'on ne l'interprète subtilement par a fait lui-même une 
école », « reçoit lui-même une leçon »? — Les mêmes livres, 
dans VÉpUaphe que « le bonhomme » avait composée pour 

14, 



246 LES DÉFORMATIONS 






Le peuple, sans savoir ce que c'est qu'éty- 
mologie, en fait à sa manière, pour mettre 
un sens aux mots qu'il n'entend pas bien. 

Il y avait à Paris une rue, étroite, longue, 
obscure, mal aérée, avec de vieilles maisons 
très hautes et mal tenues, habitée ancienne- 

lui-même*, remplacent le mot « soûlait» (solebat, « avait 
coutume ») par « voulait ». C'est commode, mais c'est 
absurde. 

* Epitaphe d'un paresseux (1659 — La Fontaine ne 
mourut que trente-six ans après): 

Jean s'en alla comme il était venu, 
Mangea le fonds avec le revenu, 
Tint les trésors chose peu nécessaire. 
Quant à son temps , bien sut le dispenser, 
Deux parts en fit, dont il soûlait passer 
L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire. 

Imparfait du vieux verbe « souloir ». Mathurin Régnier 
et Scarron Vont employé aussi. « Quel soin », dit Régnier, 

Fait que je ne suis plus ce que je soûlais être ? 

Et Scarron : 

En grande estime il soûlait être. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 247 

ment par les fabricants de ciment, nommés 
« mortelliers », parce que, dit Littré , « ils 
brisaient dans des mortiers certaines pierres 
dures, pour en faire du ciment » ; de là elle 
s'appela « rue de la Mortellerie ». Or, il 
arriva qu'en 1832 le choléra y fit de nom- 
breuses victimes, et le peuple alors prit ce 
mot « mortellerie » dans le sens de « mor- 
talité ». On changea le nom, et c'est la 
« rue de l'Hôtel-de- Ville » . 

Max Millier a écrit d'intéressantes leçons 
sur le langage populaire et ces sortes d'éty- 
mologies instinctives, erronées. M. Ristel- 
buher également. 

« Gomme l'esprit humain, dit Max Muller, 
a la passion instinctive de découvrir, par 
voies légitimes ou illégitimes, pourquoi tel 
nom a été imposé à telle chose , il arrive 
continuellement que le peuple altère les 
mots pour se les rendre intelligibles. » 

En français , le nom de « courte-pointe » 
désigne une sorte de couverture, bien qu'il 



248 LES DÉFORMATIONS 

n'y ait là, comme le fait remarquer Littré, 
m pointe » ni « courte » ni longue. Le mot 
vient du latin culcita puncla, qui signifie 
« couverture piquée », et avait donné régu- 
lièrement en français ancien « coulte-pointe » . 
Conlte, ne se comprenant plus , a été dé- 
formé en « courte », qui semblait fournir 



1. M. Gaidoz cite un certain nombre de déformations 
analogues: « de l'eau d'anum », ou « d\lnon », pour « du 
laudanum », etc. — Le peuple entend dire, d'un bon- 
homme dont on vante la santé et la longévité : « Oh ! 
il vivra comme Mathusalem ». Ne connaissant pas trop ce 
patriarche, ni la Bible, qui le fait vivre neuf cent soixante- 
neuf ans, le peuple dit, croyant répéter ce qu'il a entendu : 
« 11 vivra comme Malhieu-salé ». Apparemment parce que, 
dans son idée, le sel conserve. — Presque tout le monde 
dit « un orgue de Barbarie » pour « un orgue de 
Barberi », nom d'un artiste de Modène qui excella et se 
rendit célèbre à fabriquer cet instrument . — On connaît le 
minuscule belvédère en forme de tourelle, élevé sur la 
grande terrasse du parc de Saint-Cloud, d'après le petit 
édicule que les Athéniens ont consacré à la mémoire do 
leur grand orateur et qu'ils nomment « la lanterne de 
Démosthène » . Nos demi - lettrés croient bien faire en 
rectifiant le nom de la nôtre, et disant : « la lanterne de 
Diogène », pour faire voir qu'ils connaissent la légende ; 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 249 

« Je cherche un homme » . — Par une méprise analogue, 
comme on sait vaguement que « sphinx » est un nom 
grec, on croit bien faire d'y mettre un y grec, et d'écrire 
« spht/nx » . « Syrène » pareillement ; « Cr/thare » de 
même encore. — Et puis, d'autre part, « cotysée » proba- 
blement pour la similitude de terminaison avec « élysée ». 
— Par une bévue analogue, on écrit souvent «c/ioryphée», 
à cause que ce nom désigne le chef du chœur, x°p6?, 
tandis que « coryphée » vient de xopuçiq, tête, chef. 



IV 



Maintes fois, croyant emprunter des mots 
étrangers, nous ne faisons que reprendre 
notre bien. Ainsi, le mot « budget », par 
exemple, est un ancien mot français passé en 
Angleterre et de là revenu en France. C'est 
notre ancien mot « pouchette » ou « bou- 
gette », bourse. Sully, dans ses mémoires, 
les Économies royales, raconte que, pour ses 
entrevues avec le roi (Henri IV), il avait 
soin de se munir toujours de plusieurs « bou- 
gettes », qui est évidemment le même que 
« pouchette ». — En Bourgogne, la croyance 



DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE. 2S1 

populaire est que , pendant la nuit de Noël, 
les torches bénites ont la vertu de détruire 
les insectes qui dévorent les fruits ; au siècle 
dernier encore, garçons et filles allaient 
secouer des torches enflammées autour des 
arbres pour en faire tomber les insectes : 

A chaque branchette 
Tout plein mes pouchettes, 

chantaient les garçons; c'est-à-dire, tout 
plein mes « poches ». 

A chaque bourgeon 
Plein mes cotillons . 

chantaient les fillettes. — Ainsi donc, poche , 
pochette, pouchette, bougette, ne sont que les 
variations du même mot, lequel passant en 
Angleterre et prononcé à l'anglaise a fait 
« budget », qui a repassé le détroit avec les 
mœurs constitutionnelles et parlementaires. 

Nous avions « tonnelle » (berceau formé 
de cercles de tonneau, — voûte de verdure) ; 



252 LES DÉFORMATIONS 

ils en ont fait tunnel, que nous leur avons 
repris ; et, pareillement, ticket, qui n'est que 
notre « étiquette » écornée. 

Nous leur avons aussi repris comfort, 
humour, verdict, express, rail, qu'ils avaient 
reçus de nous autrefois, en les modifiant à 
leur façon. Chez nous, c'étaient « confort, 
humeur , véridique , exprès , rais et raie » . 

Les Français croient ainsi devoir à l'An- 
gleterre plusieurs choses qui sont à eux. 
Le jeu de mail était fort usité en France, 
d'où peut-être il passa chez nos voisins ; et 
voilà que nous le leur avons repris; mais, 
au lieu de l'appeler de son nom fiançais, 
mail, on l'appelle le jeu de crochet. 

La vieille France avait aussi le jeu de 
boules: il se jouait sur une pelouse que les 
Anglais nommèrent bowling -green, d'où les 
Français firent boulingrin, et aussi boulevard, 
pour boule-verd. 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 253 






« Des mots d'origine et de signification 
différentes arrivent, dans le cours de la 
langue, à s'entre-croiser 1 . » Deux vocables, 
partis quelquefois de points très écartés, se 
rencontrent par hasard et s'amalgament 
bizarrement. 

Voilà, par exemple, le mot « abricot ». 
Le latin, le grec et l'arabe, celui-ci passé en 
Espagne, puis en France, ont contribué à le 
produire. Prsecox, «précoce», est, en latin, 
l'épithète d'un fruit hâtif ou qui mûrit 
vite. La transcription matérielle en lettres 
grecques en fit praikokion ; l'adaptation 
arabe, précédée de l'article, en fit al-bar- 
koûky al-birkoûk; d'où il revint aux langues 
romanes sous les formes albarcoque, alba- 
ricoque (espagnol et portugais), et enfin 



1. A. Darmeateter, la Vie des Mots, page 139. 

15 



254 LES DÉFORMATIONS 

chez nous aubricot , arbricot , abricot . — 
A cette même origine semble se rattacher 
« alberge », sorte de pêche-abricot du Midi. 

Corneille, dans le Cid, pour plus de cou- 
leur, n'a pas craint d'introduire (acte IV, 
scène m) un mot arabe, arrivé par l'Es- 
pagne, alfange, nom du cimeterre des Maures 
( al-khandjar ) : 

Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges.... 

Nouvel exemple d'article soudé au sub- 
stantif, comme il est advenu à plusieurs 
autres de cette même double origine: 
al-hambra, al-cazar, al-carraza, al-gèbre, 
al-cool, al-cade, al-guazil, al-garadc, al- 
coran, al-cali, al-chimie, al-ambic, al-côve, 
Al-débaran, etc. 

Ainsi l'article arabe s'est soudé, en Es- 
pagne, avec le substantif plus ou moins 
contracté ; puis l'article français s'est ajouté 
par-dessus le premier, qui ne se distinguait 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 255 

plus (comme nous l'avons vu précédemment 
dans quelques mots de notre langue même : 
« hierre » , l'hierre, lierre, le lierre ; « oriot » , 
l'oriot, loriot , le loriot ; « Fen demain » , le 
lendemain). 

C'est l'inverse des apocopes « la botica, 
« boutique », pour « l'apotheca », d'où « apo- 
thicaire » ; « la Natolie » pour « l'Anatolie » 
(pays du soleil levant, anatolè); « la Via 
Pia » pour « la Via Appia » ; vescopo , de 
episcopus ; « ma mie » pour « m'amie » ; 
« l'unicorne » (probablement le rhinocéros, 
rhino-kéras, corne sur le nez), qui est devenu 
« la licorne », etc. 



Par les changements qui se produisent 
dans la civilisation , telle métaphore , chez 
les différents peuples, se substitue à telle 
autre. Les Lalins, peuple agriculteur, avaient 
tiré du substantif lira, « sillon » , le verbe 
delirare, « sortir du sillon », de la voie 
droite, « délirer ». Nous, depuis l'invention 
des chemins de fer, nous disons à peu près 
de même, par une métaphore analogue, 
« dérailler » , lequel vient de « rail » , que 
nous avons emprunté à l'anglais, sans néces- 
sité, puisque nous avions « rais » et « raie ». 



DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE. 257 

Et du mot « rais » est venu « enrayer » , 
qui a deux sens, tout opposés: l'un, mettre 
des bâtons dans les « rais » ou « rayons » 
des roues, pour arrêter ou ralentir la marche, 
soit au propre, soit au figuré; l'autre signi- 
fication, usitée en Berry, veut dire au 
contraire mettre sa voiture en chemin et 
dans les « rais » ou « raies » indiqués sur 
la route déjà frayée. 



* 



Un seul mot quelquefois révèle les habi- 
tudes, le caractère de toute une race. Les 
Latins disaient ex-templo pour signifier « à 
l'instant ». C'est que chez eux toute affaire 
importante commençait par une cérémonie 
religieuse ; de là l'expression : « au sortir du 
temple » , pour signifier : « tout de suite 
après avoir accompli cette cérémonie ». Le 
« temple » n'était pas uniquement l'édifice 
consacré au culte ; ce mot comprenait aussi 



258 LES DÉFORMATIONS 

l'enceinte idéale tracée dans le ciel par les 
augures pour y observer le vol des oiseaux 
et les présages ou auspices (aves specere). 
— De là aussi le mot contemplari, contem- 
pler : observer, dans les limites de ce 
temple céleste . On voit par là quelle était 
originairement la puissance de ce mot; 
comme celle du mot « considérable » qui 
vient de sidéra, les astres, et qui, dans son 
origine latine considerare, avait rapport 
à la contemplation des étoiles. 

- 

D'autre part, nous venons de voir les habi- 
tudes agricoles du même peuple se peindre 
dans la métaphore delirare. Elles se marquent 
aussi dans l'expression rivalis, rivales, « ri- 
val, rivaux », c'est-à-dire riverains du même 
« ruisseau » , rivus, et se disputant l'eau pour 
les irrigations nécessaires aux cultures. 

Nos pères, eux, pour signifier « à l'in- 
stant », disaient: « sur-le-champ » (soit 
du combat ou du tournoi, soit du marché 



DE LA LANGUE FRANÇAISE. 259 

et de la foire) : peuple soit militaire et che- 
valier, soit paysan agriculteur. Telles étaient 
en effet et telles sont encore les deux carac- 
téristiques de notre nation : cette seule 
expression le révélerait. — Le mot « main- 
tenant » était dans le même sens : marché 
conclu, la main dans la main : « tope et 
tingue » (je tope et je tiens). 

Sin-embargo, adverbe usité couramment 
en Espagne et en Portugal pour signifier 
« sans difficulté, sans obstacle », ne si- 
gnale-t-il pas des nations maritimes ? On 
sait que Y embargo est la défense faite par 
le gouvernement de laisser partir les navires 
étrangers qui sont dans ses ports. 

Le mot Go ahead, « en avant 1 » , n'est-il pas 
la juste devise de la race Yankee, que rien 
n'arrête ? 

L'adage anglais : Time is money, « Le 
temps est de l'argent » , ne marque-t-il pas 
bien un peuple actif, utilitaire, envahisseur 
de la planète? 



260 DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE. 

« Qui peut savoir ? » Chi lo sa ? disent 
les Italiens : — nation politique . 

Les Turcs disent à chaque instant : 
Malesch ! « qu'importe? » — nation fataliste. 

Ainsi parfois un mot suffit à caractériser 
un peuple. 

A mesure qu'on apprend les langues, 
on pénètre mieux les diverses civilisations. 



APPENDICES 



15. 



APPENDICE I 

(Voir page 66) 



Jean-Jacques Rousseau , dans ses Confessions, 
partie I re , livre III : 

... « Il (le comte de La Roque) me mena chez 
le comte de Gouvon, chef de l'illustre maison de 
Solar... Celui-ci me présenta à la marquise de Breil, 
sa belle-fille, puis à l'abbé de Gouvon, son fils. Ce 
début me parut de bon augure. J'en savais assez 
déjà pour juger qu'on ne fait pas tant de façons à la 
réception d'un laquais . 

» En effet on ne me traita pas comme tel. J'eus la 
table de l'office ; on ne me donna point d'habit de 
livrée; et le comte de Favria, jeune étourdi, m'ayant 
voulu faire monter derrière son carrosse, son grand- 



264 APPENDICES. 

père défendit que je montasse derrière aucun car- 
rosse , et que je suivisse personne hors de la maison. 
Cependant je servais à table, et je faisais à peu près, 
au-dedans, le service d'un laquais. 

... » Une chose me fit du bien et du mal, en 
m'éloignant de toute dissipation extérieure, mais en 
me rendant un peu distrait sur mes devoirs. Made- 
moiselle de Breii était une jeune personne à peu près 
de mon âge (dix -sept à dix -huit ans), bien faite, 
assez belle, très blanche, avec des cheveux très noirs, 
et, quoique brune, portant sur son visage cet air de 
douceur des blondes auquel mon cœur n'a jamais 
résisté. L'habit de cour, si favorable aux jeunes per- 
sonnes, marquait sa jolie taille, dégageait sa poitrine 
et ses épaules, et rendait son teint encore plus 
éblouissant, par le deuil qu'on portait alors. 

» On dira que ce n'est pas à un domestique de s'aper- 
cevoir de ces choses-là. J'avais tort, sans doute; mais 
je m'en apercevais toutefois; et même je n'étais pas le 
seul. Le maître-d'hôtel et les valets de chambre en 
parlaient quelquefois à table (à l'office), avec une gros- 
sièreté qui me faisait cruellement souffrir. La tête 
ne me tournait pourtant pas au point d'être amou- 
reux tout de bon. Je ne m'oubliais point; je me 
tenais à ma place ; et mes désirs même ne s'éman- 
cipaient pas. J'aimais à voir mademoiselle de Breil, 
à lui entendre dire quelques mots qui marquaient 






APPENDICES. 265 

de l'esprit, du sens, de l'honnêteté: mon ambition, 
bornée au plaisir de la servir, n'allait point au-delà 
de mes droits. A table, j'étais attentif à chercher 
l'occasion de les faire valoir. Si son laquais quittait 
un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait 
établi ; hors de là , je me tenais vis-à-vis d'elle ; je 
cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, 
j'épiais le moment de changer son assiette. Que 
n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât m'ordonner 
quelque chose , me regarder, me dire un seul mot ! 
mais point : j'avais la mortification d'être nul pour 
elle ; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là. 
Cependant son frère , qui m'adressait quelquefois la 
parole à table , m'ayant dit je ne sais quoi de peu 
obligeant, je lui fis une réponse si fine et si bien 
tournée, qu'elle y fit attention, et jeta les yeux sur 
moi. Ce coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de 
me transporter. 

» Le lendemain, l'occasion se présenta d'en obtenir 
un second, et j'en profitai. On donnait ce jour-là un 
grand dîner où, pour la première fois , je vis avec 
beaucoup d'étonnement le maître-d'hôtel servir, l'épée 
au côté et le chapeau sur la tête. Par hasard on vint 
à parler de la devise de la maison de Solar, qui était 
sur la tapisserie avec les armoiries : Tel fiert qui ne 
tue pas. Comme les Piémontais ne sont pas pour 
l'ordinaire consommés dans la langue française, 



266 APPENDICES. 

quelqu'un trouva dans cette devise une faute d'or- 
thographe, et dit qu'au mot « fiert » il ne fallait 
point de t. 

» Le vieux comte de Gouvon allait répondre ; mais, 
ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriais 
sans oser rien dire; il m'ordonna de parler. Alors je 
dis que je ne croyais pas que le t fût de trop ; que 
« fiert » était un vieux mot français, qui ne venait 
pas du mot férus, « fier, menaçant » , mais du verbe 
ferit, « il frappe, il blesse » ; qu'ainsi la devise ne me 
paraissait pas dire : « Tel menace », mais « tel frappe, 
qui ne tue pas. » 

» Tout le monde me regardait et se regardait sans 
rien dire. On ne vit de la vie un pareil étonnement. 
Mais ce qui me flatta davantage fut dé voir claire- 
ment sur le visage de mademoiselle de Breil un air 
de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse daigna 
me jeter un second regard qui valait tout au moins 
le premier ; puis, tournant les yeux vers son grand- 
papa, elle semblait attendre avec une sorte d'impa- 
tience la louange qu'il me devait, et qu'il me donna 
en effet, si pleine et entière et d'un air si content, 
que toute la table s'empressa de faire chorus. Ce 
moment fut court, mais délicieux à tous égards. 
Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent 
les choses dans leur ordre naturel, et vengent le 
mérite avili des outrages de la Fortune. Quelques 



APPENDICES. 267 

minutes après , mademoiselle de Breil , levant de- 
rechef les yeux sur moi, me pria d'un ton de voix 
aussi timide qu'affable de lui donner à boire. On 
juge que je ne la fis pas attendre; mais, en appro- 
chant, je fus saisi d'un tel tremblement, qu'ayant 
trop rempli le verre , je répandis une partie de l'eau 
sur l'assiette, et même sur elle. Son frère me demanda 
étourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette 
question ne servit pas à me rassurer, et mademoi- 
selle de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux. 

» Ici finit le roman , où l'on remarquera, comme 
avec madame Basile et dans toute la suite de ma 
vie, que je ne suis pas heureux dans la conclusion 
de mes amours. » 



APPENDICE II 

(Voir page 68) 



M . B . de V. m'écrit , de Versailles , 15 dé- 
cembre 1897 : 

«... Je crois que votre paysanne de Normandie, 
qui voulait pousser son âne, ne lui disait pas, comme 
vous croyez l'avoir entendu : « Vas-tu t'émouver ? » 
mais bien ; « Vas-tu te mouver », forme du verbe 
mouvoir. » 

J'ai parfaitement entendu « t'émouver ». Mais mon 
honorable correspondant semble croire qu'il y a une 
différence de signification entre « mouvoir » et 
« émouvoir ». Or il n'y en a aucune. L'un et l'autre 



270 APPENDICES. 

se prenaient jadis tout aussi bien au physique qu'au 
moral , — témoin ces vers de Boileau , Satire VI, 
parlant d'une longue poutre sur une charrette : 

Six chevaux attelés à ce fardeau pesant 
Ont peine à t émouvoir sur le pavé glissant. 

Donc, avec l'un ou avec l'autre, la paysanne vou- 
lait dire : Vas- tu te mettre en mouvement ? 



APPENDICE III 

(Voir page 170) 



A propos des violations de la règle du subjonctif, 
nous avons reçu la lettre suivante : 

« Paris, le 28 novembre 1897. 

» Monsieur, 

» J'ai lu avec le plus grand plaisir, et non sans 
profit , l'étude que vous avez publiée dans la Revue de 
Paris sur les Déformations de la Langue française. 

» Vous dites quelque part, dans le second : a Les 
» lettrés eux-mêmes , à présent , violent à chaque 
» instant la règle du subjonctif... ». 

» Me permettez -vous de vous demander votre 
avis , à propos de cette règle du subjonctif, sur une 
phrase qui a donné lieu à discussion? 



272 APPENDICES. 

» Une commission avait été chargée en ces der- 
nières années de reviser la liturgie des Églises 
réformées de France. J étais Je secrétaire de cette 
commission, et voici la phrase que nous avions 
insérée en têle d'une prière pour un temps de guerre, 
à ajouter à la prière ordinaire pour le dimanche 
matin : 

« Et puisque tu as permis que la paix soit trou- 
» blée, protège nos armées et leurs chefs, et daigne 
» assurer, si telle est ta sainte volonté, le succès do 
» leurs efforts... » 

» Il nous avait semblé que si , au moment où la 
prière est prononcée, l'acte exprimé par le premier 
membre de phrase est passé, les effets de cet acte, 
exprimés dans le second, sont présents, et qu'ainsi 
les deux verbes devaient bien être l'un au présent et 
l'autre au passé. Nous violions peut-être la règle du 
subjonctif dans la lettre, nous en respections l'esprit. 

» Ce non-obstant, on nous a dit que la phrase était 
incorrecte ; et l'on nous a proposé les correc lions 
« suivantes : «Et, puisque tu as permis que la paix 
» fût troublée »,— ou bien: « Et, puisque tu permets 
que la paix soit troublée... » Le remède nous a paru 
pire que le mal ; car chacune de ces corrections de 
forme entraîne une incorrection d'idée, qui est autre- 
ment grave, la première en laissant croire que la 
paix fut troublée — et ne l'est plus ; la seconde en 



APPENDICES 273 

faisant supposer que c'est au moment même où l'on 
parle que la paix, par la permission de Dieu, com- 
mence à être troublée. 

» Je vous serais infiniment obligé, Monsieur, si 
vous vouliez bien éclairer notre religion sur ce point 
controversé : car, sans avoir la superstition de la 
grammaire, nous tenons à prier Dieu en bon 
français. 

» Veuillez agréer, etc. 

» E. LACHERET, 

» Pasteur de l'Église réformée. » 

Cette analyse me paraît juste et fine, et pour ma 
part j'y souscris entièrement. 

É. D. 



APPENDICE IV 

(Voir page 2 il) 



AUTRE LETTRE 

« Villa l'Alsace, Cannes, 2 décembre 1897. 
» Monsieur, 

» Parmi les expressions populaires, j'apprécie 
volontiers celles dont l'incorrection est rachetée 
par le pittoresque , ou par une intention latente 
d'euphonie. — Mais que dire du mot « gosse », dont 
l'usage est, hélas ! répandu aujourd'hui un peu par- 
tout, et qui , je l'avoue, a le don de m'exaspérer ? 

» D'où vient cet affreux mot ? de quelle déforma- 



276 APPENDICES. 

tion? Quelle en est l'étymologie? Je m'y perds, et 
n'y trouve que de la trivialité. 

» Si l'influence des délicats peut quelque chose sur 
la foule, il serait heureux que vous flétrissiez ces 
horreurs de langage. 

» Je vous prie, Monsieur, d'agréer, etc. 

» P. A., 

» .Ancien membre du Conseil supérieur 
de l'Instruction publique. 



*** 



J'ai indiqué, sans la garantir, l'étymologie qu'on 
donne de ce mot. Le peuple paraît l'aimer. C'est lui 
qui l'a fait. 

Le prodigieux succès du drame des Deux Gosses, 
pendant deux ans de suite, à l'Ambigu, plaidera 
peut-être en faveur de ce vocable populaire, adopté 
par M. Pierre Decourcelle, et qui ne lui a pas porté 
malheur. 

Il y a aussi la jolie ballade de Jules Lemaître, 
l'Arbre de Noël, avec ce refrain : 

Je n'ai jamais vu tant de gosses ! 

É. D. 



INDEX 



[6 



INDEX 



DES MOTS NOTÉS 



Abricot, 253, 254. 
Abside, 94. 
Absoption, 95. 
Académie (l'),14, 61, 100,121, 

123, 127, 136, 189, 193. 
Accents, 90, 93, 122, 123. 
Aclame (J'), 129. 
Acoustique, 180. 
Acquerrai (j 1 ), 66. 
Actionner, 99. 
Adjectif (ancienne règle de 

1'), 181. 
Administré, 40. 
Affétée, 76. 
Affirmer (s 1 ), 27. 
Affixa, 175. 



Agissements, 198. 
Aimer à ce que, 158. 
Alfana, 214. 
Alfange, 254. 
Allemands, 83, 84. 
"AXoyov, 38. 
Ambitionner, 190. 
ampère (J.-J.), 240. 
Amour, 179. 
Amulette, 179. 
Analogie (1'), 105. 
Ancêtres, 225. 
Anecdota, 175. 
Anglois, 58, 72. 
Animation, 100. 
Anonner, 224. 



INDEX DES MOTS NOTES. 



Antan (<P), 23, 24. 


Avatars, 195. 


Ante (f), 51. 


Avec, avecque, avecques, 62. 


Antique (une), 176. 


Avène, 55. 


Ap et dépendances, 198. 


Avenier, 56. 


Apocope, 200. 


Avoir l'air bonne, 169. 


Apprentif, 133. 


Avu, 70. 


AOSTE, 225. 




Aragne, 62. 


B 


Arboriste, 107. 




Arcanes, 179. 


Bal, baller, 232. 


Archevêque, 94. 


Ballade, balladin, balladière, 


Archipel, 200. 


232. 


ARISTOTE, 200. 


Bacchanalia, 175. 


Armoire, 175. 


balzac (Guez de), 76. 


Arrest, 98. 


balzac (Honoré), 19, 79, 


Arsenac, 76. 


158. 


Ascensionnel-, 195. 


BANVILLE, 204, 205. 


Asperge, 217, 218. 


BARBERI, 248- 


Asperger, 217. 


barrière (Théodore), 120. 


Asseoir, 66. 


Baser, 194. 


A tors et à travers, 117. 


Bâtisse, 184. 


Attentivités, 196. 


BAUDELAIRE, 204. 


Attérer, 121. 


Beaucoup, 144, 145. 


Atterrer, 121. 


BEAUMARCHAIS, 163. 


AUBIGNÉ (d'), 180, 188. 


Bénéficier, 102. 


Aucun, 141, 142. 


BENSERADE, 77. 


AUGUSTE, 71. 147. 


benoît (Charles), 37. 


Aumaille, 176. 


BÉRANGEB, 179. 


Aussi, 31. 


Bercer, 233. 


Aussi bien, 31. 


Béret, 236. 


Automobile, 202. 


Berge, 233. 


Automne, 179. 


Besongne, 96. 


Avalage, 96. 


Beu (bu), 71. 



INDEX DES MOTS NOTES. 



281 



Bibelots, 118. 

Biblia sacra, 175. 

Bienveillant, 76. 

Bienfacteur, bienfaieteur,71. 

Bienfaisance, 191. 

Bigearre, 77. 

Bimensuel., 31. 

Bis-cocla., 176. 

Bissac, 77. 

Blanc de son épée, 116. 

Boers, 90. 

Boëte, 59. 

boétie (la), 90. 

boileau, 34, 36, 56, 65, 
95, 126, 176, 205. 

Boire (le), 183. 

boissier (Gaston), 101. 

Bondieusard, 198. 

Bône, 200. 

bossuet, 64,127,138,146, 
159, 168, 190, 228. 

Botica, 255, 

bouhours, 159, 190. 

Boule, bouler, boulage, bou- 
lange, 95. 

Boul' Mich' (le), 200. 

Bouquet, 75. 

Bourguignons, 133. 

Boyer(un), 72. 

brachet (Auguste), 55,69, 
209, 232, 233, 237, 238, 
239. 

Brasselet, 185. 



bréal (Michel), 11, 38, 39, 
40, 83, 84, 105, 141, 152, 
196. 

Bronze (de la), 175. 

Bud#e, 125. 

Budget, 251. 

Bureau, 33, 34. 

Bureaucratie, 202. 

buridan, 61. 



Caballus, 41. 
Cabine, 125. 
Cadaver, 215. 
Cahier, 126. 
Cahie*, 126. 
cailly. (de), 214. 
Caisse, 230. 
calonne (de), 191. 
Calvados, 107. 

CALVIN, 172. 

Canaille, 245. 
Capsa, 230. 
Carè, 112, 
Carême, 225. 
Carfour, 62. 
Carlovingiens, 106. 
Carpentarius, 41. 
Casse (la), 184. . 
I Casse (typographique), 230. 
16. 



282 



NDEX DES MOTS NOTÉS, 



Cassole, 81. 
Cassonade, 81. 
Catégorisation, 197. 

CATROU, 190. 

Causer à quelqu'un, 157. 

CELLAMARE, 25. 

Ce en dessus dessous, 78. 

Ce n'est pas rien, 153. 

Ce que nous avons ri ! 162, 

163. 
Cercleux, 198. 
Certains, 145. 
Certes, 192. 
Chafouin, 233. 
Chagrin, 215. 
Chanoinesse (rue), 182. 
Chaircuitier, 73. 
chapelain, 190. 
Châsse, 230, 231. 

CHATEAUBRIAND, 55, 76, 

179, 207. 
Chauffe (la), 184. 
Chausse-trappe, 234 . 
Chère, 111, 112. 
Cherra, 63. 
Chétif, 230. 
Cheval, 214. 
Chevance, 13. 
Chi lo sa ? 260. 
Chivivo? 116. 
Choucroute, 238. 

CHRISTOPHE, 200. 
Chromo, 200. 



Cimetière, 44. 
Cingula, 176. 
Circuit (participe), 187. 
Cipal (Muni-), 200. 
Civet, 126. 
Clamer, 102. 
Clinquaillier, 120. 
Clôturer, 99. 
Coassocié, 89. 
Coèffe, 59. 
Colas, 200. 
Collationner, 30. 
Comble (adjectif), 183. 
Comble (substantif), 32. 
Communia, 176. 
Compaing, 72. 
Compendieusement, 22, 23. 
Conclave, 36. 
Concurrencer, 102. 
Confesse (à), 184. 
Confidentiellement, 99. 
Confrairie, 109. 
Confusionner, 99. 
Connaissance (faire votre), 

156. 
Connétable, 42. 
Consonnes doublées. 131. 
Consonnes tombées, 225. 
Constat, 98. 
Contagionner, 197. 
Conteste (sans), 184. 
Continue (à la), 184 
Contre-danses, 237. 



NDEX DES MOTS NOTÉS. 



283 



Cordonnées, 74. 
Copain, 72. 
Copeau, 234. 

COPERNIC, 107. 
Coq d'Inde, 74. 
Coq en pâte, 186. 
Cordouaniers, 73. 
corneille (Pierre), 28, 

54,56,57,60,61,64,143, 

146, 149, 151, 152, 165, 

167, 171, 254. 
corneille (Thomas), 

190. 
corneille (mademoiselle) 

178, 179. 
Coreligionnaires, 89. 
Couper cours, 117. 
Courbaturé, 99. 
Courir, courre, 68. 
Courte-pointe, 247, 248. 
Créances, 40. 
Critère, 195. 
Croître, craître, 60. 
Croyance, créance, 61. 
Cueiller, cueillir, 68. 
Cueille, cueillette, 183. 
Cuider, 245. 



Dais, 3*, 35. 
dancourt, 18. 

Dans le but de, 160. 



darmestkter (Arsène), 

17, 42, 46, 253. 
Débita, debte, 71, 176. 
Décolte, 79. 

Déûer à quelqu'un, 159. 
De guerre lasse, 116. 
Déleurré, 70. 
Délice, 179. 
Delirare, 256. 
delvau (Alfred), 200. 
Démagogue, 190. 
Demander à ce que, 158. 
Démandibuler, 109. 
De manière à ce que, 158. 
Démissionner, 102. 
Départie, 16. 
Départir, 14, 15. 
Déplaisir, 192. 

DESCARTES, 146, 172. 
DESFONTAINES, 191. 
DES PÉRIERS, 186. 
DESOER, 91, 92. 

Désuètes, 203. 

Deu (dû), 71. 

Deubs (dues), 71. 

Devers, 167. 

Devoir (le), 183. 

didot (Ambroise-Firmin), 

128. 
didot (Jules), 50. 
Différencier, 102. 
Diminutifs, 45. 
Dine (la), 113, 



284 



INDEX DES MOTS NOTES 



DIOGÈNE, 248. 

Disgrâce, 191. 

DON-GUICHOT, 95. 
DORINE, 200. 

Dormi* (le), 183. 
Doublets, 227, 230. 
dubois (cardinal), 233. 
dumas (Alexandre), 99. 
dumas (fils), 161. 
du pin (Maurice), 151. 

DUQUESNOY, 240. 

Dynamisme, 197. 
Dys-entérie, 86. 



Eclat, 17. 
Écoper, 199. 
Éduquer, 165. 
Effervescence, 190. 
Effluves, 180. 
Égaliser, 191. 
Église, 94. 
Égrener, 61. 
Électrocuter, 202. 
Élision, 48, 49, 50. 
Émérite, 19, 20. 
Émotionner, 99. 
Émouver, 68, 269. 
En, inde, 167. 
Encroûtements, 97. 
En dehors de moi, 161. 
En demain (!'), 51, 52, 255. 



Engeigner, 245. 

Engin, 245. 

Engluer, 197. 

Engouer (s'), 234. 

Ennui, 192. 

En outre de, 160. 

Enrayer (double sens), 257. 

Entomeure, 70. 

En un tourne-main. 117. 

Enverrai, 65. 

Envers, 167. 

Épater, 102. 

Epate, 102. 

Epices, 39. 

Épouste, 79. 

Éreur, 125. 

Errements, 199. 

Errière (d'), 78. 

Érudit, 190. 

Escarboucle, 212. 

Espion, 236. 

estienne (Henry), 57, 79, 

127. 
Étatisation, 104. 
Ethica, 175. 
Étrète, 60. 
Et si, 135. 
Évangile (une), 176. 
Événement, 124. 
Évêque, 225. 
Éviter à quelqu'un, 159. 
Évu, éù, eu (u), 70, 71. 
Eure (Ure), 70. 



INDEX DES MOTS NOTES. 



E'Jvo-jyoç, 43, 44. 
Exactitude, 190. 
Exaucer, 218. 
Excessivement, 33. 
Exclusif, 41. 
Exemple (une), 176. 
Expansionner (s'), 197. 
Ex-templo, 257. 
Extériorisation, 197. 
Extraindien, 87. 
Extraordinaire, 88. 



Faire, faisais, ferai, 71. 

Farce (adjectif), 183. 

Fastes, 179. 

Fata f 175. 

Fe, fêles, felis, 37, 38. 

FÉNELON, 193. 
FERNEX, 72. 

F esta, 175. 
Fêtard, 198. 
Fier-à-bras, 65. 
Fiert, 65, 265, 266. 
figulus, 213. 
Filius, 38. 
Fillole, 60. 
Fixer, 159, 165. 

FLAUBERT, 171. 

Fléau, 120. 

FLÉGHIER, 192. 
FLORIAN, 205. 



Foible, 72. 
Folia, 176. 
Fontainebleau, 75. 

FONTENELLE , 143. 

Fontenier, 61. 

Fourmis (la), 62. 

Fragilis, fraïle, fraile, frêle, 

225. 
Frairie, 109. 
France (Anatole), 207. 
François (les), 56. 

FRANÇOIS I ,r , 144. 

Frappe (la), 184. 
Frayer, 110. 
Frère, 214. 
fréron, 164, 166. 
froissart, 14. 
Fusinistes, 119. 



GABRIELLE d'eSTRÉE,15, 

16. 
Gaffe, 199. 

GAiDOz(Henri), 248. 
Gaillard, 234. 
Galetas, 215, 216, 217. 

GALILÉE, 107. 
GAMBETTA, 14. 

Gamin, 243, 244. 
Gazette de Hollande, 97. 
Gêne, 192. 
Genèse, 195. 



286 



INDEX DES MOTS NOTES 



Genevois, 95. 
Génoise, 119. 
Gens, 180, 181. 

GEORGE SAND, 151. 

Gesta, 175. 

GEVAERT, 90. 

Glanes, 183. 
Goahead! 259. 
Gobeur, 198. 
Gober (se), 198. 

GOLDSMITH,237. 
GONCOURT, 159. 

Gosse, 241, 275, 276. 

Goujat, 234. 

Gouverne (pour votre), 184. 

Grâce à, 31, 32. 

Gratte (la), 184. 

Grenier, 60. 

gréard, 127. 

grign an (madame de), 190. 

Groenland, 90. 

Groenendael, 90. 

Guère, guères, 62, 141. 



HAMILTON, 237. 

Haricot, 214. 
Havre, 80. 
Havresac, 238, 239. 
Hébéter, 122. 
héliodore, 15. 
Hémisphère (un), 175. 



henri iv, 15, 135, 186. 

Herboriste, 108. 

Hériter de... de, 146. 

Hésite (je), 77. 

Heur, 54. 

Hierre (1'), 51, 255 

HIPPOCRATE, 109. 

Hochepot, 239. 

HOMERE, 241. 
HORACE, 7, 96. 

Horeur, 124. 
Horloge, 174. 
hugo (Victor), 32, 183,243, 

244. 
Hui, 52. 

Hybrides, 201, 202. 
Hypocondre (adjecif), 183. 



Idiosyncrasie, 195. 
Idiot, 30. 
Idiotie, 29. 
Idiotisme, 29, 30. 
11 (neutre), 137, 141. 
Il n'y a pas que, 15i), 153. 
Immédiatement, 33. 
Impartir, 14. 
Impériosités, 197. 
Impiteux, 77. 
Impressionner, 99. 
Inatteignable, 123. 
Incarnations, 195. 



Index des mots notés, 



287 



inconduite, 190. 
Inde, 168. 
Inéfable, 124. 
Infecter, 28, 29. 
Infester, 28, 29. 
Infinitifs-substantifs, 183. 
Insidieux, 189. 
Insignia, 176. 
Intégralité, 104. 
Intrôner, 95. 
Investigation, 191. 
Invite (une), 184. 
Irrévérencieux, 99. 



JACQUES vi, 212. 
Jadis, 23. 
jamn (Jules), 31. 
Jarte (elle), 79. 
Je m'en souviens, 137 
138. 

JORDAENS, 90. 

Jouir, 32. 
Journal, 222, 223. 
Jumentum, 41. 
Jusque, jusques, 62, 63. 
Jussienne (rue de la), 114. 
juvénal, 219. 



Kilo, 200. 
Korrigane, 131. 



Laborare, 37. 

la boulaye, 146. 

LA BRUYÈRE, 33, 67, 71, 

100, 192, 193, 194, 219, 
221. 

LAEKEN, 90. 

la fayette (madame de), 
166, 168, 169. 

LA FONTAINE, 13, 60, 62, 

77,108,110,112,143,184, 
225, 245, 246. 

LA GRANGE, 71. 

Laideron, 178, 179. 
Lairrai (je), 64. 

LAMARTINE, 53, 149, 157, 

180, 208. 

LA MOTTE, 184. 
LAMENNAIS, 6, 197, 208. 

Lapin (poser un), 199. 
l arc re y (Lorédan), 199. 

LA ROCHEFOUCAULD, 166. 
LAVOISIER, 176. 

le dieu (l'abbé), 168. 
Legenda (légende), 176. 

LEMAITRE (Jules), 276. 

Lé (le), 125. 
Lfàime (je), 54. 

LÉONIDAS, 23. 
LE SAGE, 86. 

Licorne, 255. 



INDEX DES MOTS NOTES. 



Lie, liesse, 112. 

Linge, lingère, 183. 

linguet, 165. 

Liquider, 40. 

littré, 8, 9, 10, 14, 18, 

49, 110, 113, 115, 121, 
124, 133, 141, 150, 151, 
160, 177, 185, 186, 194, 
195, 200, 208, 215, 216, 
218, 219, 220, 240, 242, 
247. 

Localité, 104. 
Londres, 80. 
Losange, 175. 
Loue (la), 183. 
Louer, 217. 
Louves-chiennes, 75. 
louis xiv, 53. 
Luminaria, 176. 

M 

Magnifique, 112. 

Mail, 252. 

maine (duc du), 25. 

Maintenant, 259. 

maintenon (madame de). 

50, 100. 

maistre (Joseph de), 215. 
Majorer, 194. 
Majorité, 194. 
Majuscules, 93. 
Mal-donne, 184. 



Maie mort, 24. 
Maie peur, 25. 
Malesch ! 260. 

MALHERBE, 64. 

Malin (le), 25. 
Malus, mala, malum, 25. 
M'amour, 50. 
Mandibules, 109. 
Mânes, 179. 
Manger (le), 183. 
Mannequin, 239. 
Marcher (le), 183. 
Maréchaux, 42. 

MARIVAUX, 169. 
MARLE, 129. 

Marmot, 235. 

M arot (Clément), 144,152. 

marot (Jean), 120. 

MASSILLON, 67, 219. 

Masson, 185. 
Matante (sa), 51. 

MATHIEU-PARIS, 35. 

Mathieu salé, 248. 
Mauconseil, 25. 
Maudétour, 25. 
Maudire, 25. 
Maufait, 25. 
Maugréer, 25. 

MAX BONNET, 46. 

Mayonnaise, 117. 
médicis (Catherin*' de), 57. 
ménage, 77, 81, 214, 215, 
239. 



NDEX DES MOTS NOTES. 



289 



Méridional, 106. 
Mérovingiens, 106. 
Métail, 132, 176. 
Meure (mûre), 10. 
Mie (une), 50, 255. 
Mièvre, 18, 19. 
Miopportunistes, 87. 

MIRABEAU, 122. 

Mhabilia, 176. 

Mirouër, 59. 

Mœurs (affaire de), 40. 

Moelle, 59. 

MOLIÈRE, 14, 18, 50, 57, 
60, 62, 79, 100, 112, 117, 
134, 135, 139, 147, 168, 
187, 193, 226, 247. 

Monfré (notre), 51. 

MONTAIGNE, 13, 58, 79, 

229. 

Montparnasse, 88. 
Morlellerie, 247. 
Motivation, 99. 
Moucher (le;, 183. 
Mouchoir, 16, 17. 
Moutard, 240, 241. 
Moyenâgeux, 198. 
muller (Max), 247. 
musset (Alfred de), 

102. 
Myosotis, 44, 45. 
Mystifier, 191. 



N 

Nage (à la), 184. 
Naguère, 23. 
Nationalisation, 104. 
Natolie, 255. 
Ne (oiseux), 154, 155. 
Néfaste, 27. 
N'empêche, 162. 
Neutre (en français), 141. 
nisard (Désiré), 102. 
nodier (Charles), 130. 
NonamJières, 114. 
Non-obstant, 162. 
Nourrisse, 185. 
Nourrisson (la), 185. 
Nouveautés, 40. 



Obligeance, 191. 
Obtempérer, 165. 
Offerenda, 176. 
Oi, 56, 59. 
Ojordui, 53. 
Omelette, 235. 
Oratio, 215. 
Or, ore, ores, 62. 
Orgia, 175. 
Orgue, 179. 
Oriot (1'), 51, 255. 
Ornemanistes, 119. 



17 



290 



INDEX DES MOTS NOTES. 



Orteil, 230. 
Ouate, 79. 
Oues, 114. 
Oût, 72. 
Outil, 235. 
Ouverture, 40. 



Palette (poêlette), 110, 111. 
Pâmoison, pâmaison, 60. 
Pantomine, 114. 
Papetiers, 119. 
Papillotte, 39. 
Paqué, 125. 

paré (Ambroise), 81, 103. 
Paresse, 221, 222. 
Parleure (parlure), 70, 208. 
Parnassiens, 203. 
Participes-substantifs, 186, 

187. 
Partir (partager), 14. 
Partir (s'en aller), 14, 15. 
Partir à la campagne, 160. 
pascal, 146, 172. 
pasquier (Etienne), 127. 
Passionnalité, 197. 
Pâte (en), 186. 
Payage, péage, 61. 
Perrault (Charles), 63, 

175, 176. 
Persifler, 191. 
Personnalité, 104. 



Personne (nemo), 140. 
Perturber, 102. 
Peu, 144, 145. 
Physica, 175. 
Pia (via), 255. 
Pié-d'estal, 83. 
pierre ier(tsar), 243. 
Platine, 176. 
Pléiade, 203. 
Pléonasmes, 196. 
Ploermel, 90. 
Pleurs (féminin), 180. 
Plume (avoir la), 40. 
Plurier, 126. 
Plus tôt, plutôt 136. 137. 
Pointe (la), 184. 
Poison (la), 177. 
Poissonnière (boulevard 

106. 
Pompe, 235. 
Poncif, 21. 
Ponciue, 22. 
Pon/vêque, 94. 
Potable, 30. 
Potence, 220. 
Pouchette, 251. 
Pourcentage, 102. 
Pour de bon, 117. 
Pour que, 158. 
Pour ne pas que, 159 . 
Pour si grands que, 163. 
Pousse (la), 183. 
Pouvoir (le), 183. 



INDEX DES MOTS NOTES 



291 



Prœbenda, 176. 
Prœmia, 176. 
Pratiquer, 40. 
Précautionneusement, 195. 
Préférer... que de, 160. 
Préséance, 85. 
Présupposer, 85. 
Primordial, 30. 
Purge (la), 184. 



Quant à, 149. 

Quelque chose (aliquid),lbO. 

Quel que soit, 146, 149. 

Qui (si quis), 142, 144. 

Quiconque, 161. 

Quiers (je), 66. 

Quincaillier, 120. 

QUINTILIEN, 82. 

Qui vive? 116. 



RABELAIS, 14, 26, 78, 187, 
202, 235. 

RACHEL, 243. 

racine, 15, 22, 23, 39, 53, 

56, 60, 65, 243. 
Raiguiser, 80. 
Rais, 252, 256. 
Ramage, 46. 



Rappeler (s'en), 138. 
Rass/es, 122. 
Rassortir, 80. 
Rat, 200, 214. 
Recepta, recette, 176. 
Record (détenir le), 199. 
Receu (reçu), 71. 
Recrue, recruter, 97. 
Récurer, 80. 
Réglementer, 98. 
regnier (Mathurin), 246. 
Relâche, 175. 
Relève (la), 184. 
Remplir un but, 161. 
Rentrer, 80. 
Répartir, 14. 
Reprimenda, 176. 
Requiers (je), 65. 
Ressentir, 85. 
Revenger (se), 118. 
Revient (prix de), 184. 
Rien, 141. 
Rien moins, 139. 

RISTELBUHER, 247. 

Rivalis, 258 

RODIA, 115. 

Roide, 229. 

Roncevaux (Poème de), 14. 

Ronfler, 236. 

RONSARD, 83. 

Ross, 41 . 

Rostbifde mouton, 166. 

rotrou, 59. 



292 



INDEX DES MOTS NOTÉS 



ROUSSEAU (J.-J.), 73, 

117, 157,161,191. 

ROYER-COLLARD, 194. 

Royne (la), 61. 

RUYSDAEL, 90. 
S 

SS (les deux), 85. 
Sabotière, 118. 
Sacristine, 113. 
Sagi(ila), 123. 

SAINTE-BEUVE, 3, 67, 88, 

100, 158, 180. 

SAINT-MARC GIRARDIN, 
53. 

saint-pierre (abbé de), 
191. 

SAINT-SAENS, 90. 
SAINT-SIMON, 25, 50,67, 

147, 148, 161, 183, 184, 

219, 233, 242, 243. 
Salaud, 113. 
Saliceta, 176. 
Salonique, 200. 
S'âme, 49. 
Sans que, 168, 169. 
Sans que «e, 164. 

SATIRE MÉNIPPÉE, 122. 

Sauve qui peut ! 116. 
Savoir (le), 183. 
Savoir-faire (le), 190. 

SCARRON, 246. 



SCHAERBEEK, 90. 
SCHELER, 215. 

scherer (Edmondl 6. 

Sculper, 191. 

Secrétaire, 94. 

Sèmes (les), 183. 

Sens-froid, 117. 

Sentimentaliser, 197. 

Seoir, 121. 

Sequentia, 176. 

Serpente (rue), 182. 

séverin (saint), 94. 

se vigne (M^e de), 75, 111, 
146, 147, 169, 172. 18'., 
190, 218. 

Sexante, 55. 

Seyant, séant, 61. 

Seyé, 67. 

Siau, 119. 

Siéent, siéyent, 67. 

Sin-embargo, 259. 

Singularités de prononcia- 
tion, 131, 132. 

Soin, 192. 

Soleille (il), 195. 

So/onel, 123. 

Solutionner, 102. 

Sonnet (pour sonnes), 126. 

Souloir, 246. 

Soupçon, 177, 178. 

Spatia (une espace), 173. 

Species, 38. 

Spiculos, 39. 



INDEX DES MOTS NOTES. 



293 



Spiraler, 195. 




Tervueren, 90. 


stael (madame de), 9t 


►,91, 


T'espée, 49. 


191. 




Théâtre-Français ( histoire 


STENDHAL, 32. 




du), 35. 


Stupéfié, 102, 103. 




Time is money, 259. 


Stupéfier, 103. 




Tire-point, 118. 


Subjonctif (la règle du), 


170, 


Toinette, 200. 


271. 




Tonnelle, 251. 


Subsistances, 40. 




Tonton, 118. 


Substanter, 122. 




Tourne-main, 117. 


Substantifs de verbes, 


182, 


Tout de bon, 117. 


183. 




Traits-d'union, 83, 89. 


Substantifs - adjectifs , 


183, 


Tram, 200. 


184. 




Trémas, 90, 91, 92. 


Suicide, 191. 




Tressailler, tressaillir, 68. 


SULLY, 250. 




Trêve, 32. 


Synthèse, 195. 




Tricoter, 236. 


syrinx, 42, 43. 




Triumvirs, 107. 
Trouve, treuve, 60. 


T 




Truculent, 21. 

Tsar nicolas n, 100, 101. 


Tanner, 113. 




Tuileries, 35. 


Tant qu'à, 149. 




tuold (chanson de Roland), 


Taonner, 113. 




60. 


Télescoper, 198. 




Tympana, timbale, 175. 


Tel que soit, 146, 147. 






Tela, toile, 55. 




U 


Terre-plein, 118. 
Terrifier, 103. 
Terrorifier, 103. 




Ugène, Ugénie, 70. 
Ustache, 70. 


Terroriser, 103. 




V 


Tertiaire (l'homme), 40. 






TERTULLIEN, 97. 




Vaillance, 190. 



294 



INDEX DES MOTS NOTES. 



Vair, verre, 115. 
valois (les), 57. 

VAN PRAET, 90. 
VARRON,213. 

Vasistas, 236. 
vaugelas, 7, 76, 190. 
Veinard, 198. 
Véracité, 26. 

VERGNIAUD, 95. 

Verrai (voirai), 63. 
Vescopo, 255. 
Veu (vu), 71. 
Vidage, vidange, 96. 
Vigie, 236. 
Vilainie, vilenie, 61. 
villars, 168. 
villon, 24, 61, 234. 

VIRGILE, 147, 219. 

Virgules, 92, 93. 



Vis-à-vis de, 164, 165, 166. 
Vivre (le), 183. 
Yolatilia, volaille, 176. 
voltaire, 18, 28. 29, 50, 

71,72,146,147,160,164, 

191, 199, 219, 225. 
Voyelles tombées, 225. 
Voyeur, voyeuse, 242, 243. 
Voyeux, 242, 243. 
Voyou, 242. 
Vulgarité, 191. 

W 

WALCKENAER, 90 
WALTER SCOTT, 217. 



Yver, 178. 



TABLE DES MATIERES 



LES DÉFORMATIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE : 5 

Chap. premier. — Changements de signification. 13 

— ii. — Changements de prononciation et de 

forme 48 

— m. — Changements de construction et de 

tours - - 134 

— iv. — Changements de genre, de nombre, 

etc 174 

v. — Création de mots mal venus ou 

inutiles , . . . 189 

vi. — Étymologie8 et doublets 209 

appendices 261 

INDEX 277 



PARIS. — IMPRIMERIE CHAIX. — 22086-11-97. — (Encre LorUleux). 



y 



O 



ur\n x t wi f 



PO Deschanel, Emile Auguste 

2073 fitienne Martin 
ty, Les déformations de la 

189S langue française. 2. éd. 1#98. 



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