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Full text of "Les femmes poëtes au 16e siècle. Étude suivie de Mademoiselle de Gournay, Honoré d'Urfé, le maréchal de Montluc, Guillaume Budé, Pierre Ramus"

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JÊIL 















LES 



FEMMES POETES 

AU XYI" SIÈCLE 



A LA MÊME LIBRAIRIE 



CARACTERES ET PORTRAITS LITTERAIRES 

DU %.lfïï^ SIÈCLK 

PAR M. LÉON FEUGÈRE 

Deux volumes in-12. — Prix 7 francs. 



Taris. — Typographie de I'iilet fils aine, rue des Grands- Augustin?, S. 



LES 

FEMMES POETES 

AU XYI-^ SIÈCLE 

ÉTUDE SUIVIE DE 

MADEMOISELLE DE GOL'RXAY. — HONORÉ d'URFÉ 

LE MARÉCHAL DE MONTLUC 

GUILLAUME BUDÉ. — PIERRE RAMUS 

M. LÉON'FEUGÈRE 



NOUVELLE ÉDITION 



PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉM.IQUE 

DIDIER ET C% LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS. 

1860 

Résene de tous droits. 



Fe, 



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1 



NOTICE 



LA VIE DE L. J. FEUGÈRE 



En tète du volume qui contient les derniers travaux 
de M. Feugère, sa famille et ses éditeurs ont pensé 
qu'on aimerait à trouver quelques détails sur sa vie 
simple et modeste, mais bonne à proposer en exemple, 
car elle fut consacrée tout entière au devoir et au tra- 
vail. Honoré de son amitié, admis non-seulement à la 
confidence de ses pensées littéraires, mais encore au 
spectacle de ses vertus domestiques, j'ai accepté, comme 
un legs pieux, la mission de parler de lui au public, 
eomme il aurait voulu qu'on en parlât, avec réserve et 
simplicité. 

M. Léon-Jacques Feugère est né, le 2 février 18i0, 

23 



V» NOTICE SLIl LA VIE DE L. J. FEUCiERE. 

à Villeneuve sur Vanne (Yonne), d'une famille de bonne 
et ancienne bourgeoisie. Son grand-père était prési- 
dent au tribunal de Mantes, et lui-même aimait à rap- 
peler qu'un capitaine Feugère figure, dans les mé- 
moires du temps, parmi les compagnons de Henri IV. 
Son père avait été armateur; mais les guerres maritimes 
qui suivirent la rupture de la paix d'Amiens, en rui- 
nant son commerce, l'avaient réduit à se contenter 
d'une place modeste dans l'enregistrement. Une mala- 
die cruelle vint se joindre à ces revers de fortune. Telles 
furent les épreuves qui accueillirent le jeune bomme à 
son entrée dans la vie. 11 en conserva un certain fond 
de mélancolie tempéré par sa bienveillance naturelle, 
et la ferme conviction qu'il ne devait compter, pour 
son avenir, que sur lui-même et sur son travail. Son 
oncle, M. Brevet, lui fît obtenir une bourse au collège 
Henri IV, où il était censeur, et qui devint dès lors 
comme la patrie du jeune Feugèi-e. Elève, il y parcou- 
rut avec succès la série des études classiques ; profes- 
seur, il s'y éleva, du rang modeste de maître d'études, 
à la cbaire de rbétorique, en passant par les classes 
intermédiaires, sans jamais se croire au-dessus des plus 
humbles fonctions de l'enseignement, ni paraître au- 
dessous des plus éminentes. Dans la seule année 1829, 
il obtint successivement les grades de licencié, d'agrégé 



NOTICE SUR LA VIE DE L. J. FEUGÈRE. VII 

et de docteur, fait peut-être unique dans les annales 
universitaires. La rapidité avec laquelle ce jeune 
homme de dix-neuf ans venait de conquérir une posi- 
tion excita alors l'étoiinement, et peut-être l'envie, de 
quelques-uns de ses rivaux. On ne sut que plus tard au 
prix de quelles fatigues il avait obtenu un pareil 
résultat. 

Cependant, tandis que le jeune professeur poursui- 
vait sa laborieuse carrière, quelques bruits du monde 
arrivaient jusqu'à lui, quelques distractions littéraires 
venaient tempérer l'aridité de ses travaux. Tantôt c'é- 
tait un discours prononcé, en présence de la reine des 
Français, àla distribution des prix de l'année 1833, où 
de sages conseils, donnés à déjeunes princes dignes de 
les entendre , valaient à l'orateur d'augustes -sympa- 
thies; tantôt c'était un prix d'éloquence remporté à 
l'Académie française, et dont le sujet était V Éloge de 
M. de Monthyon^ première distinction littéraire qui 
devait être suivie de beaucoup d'autres, plus solides 
peut-être, mais moins vivement senties. 

Marié au mois de novembre 1833 , et bientôt 
père d'une famille assez nombreuse, M. Feugère fut 
nommé en 1844 professeur agrégé de rhétorique au 
collège qui avait été le témoin de ses études et de ses 
débuts dans l'enseignement. Toute la période qui s'é- 



VIII NOTICE SUR LA VIK DE L. J. FELUlEllE. 

tait écoulée entre l'agrégation et le mariage avait été 
remplie par des travaux restés pour la plupart manu- 
scrits. On a trouvé dans ses papiers des études sur les 
langues anciennes et modernes, notamment sur la 
langue allemande, une foule d'ébauches, de projets 
d'ouvrages, des vers français et jusqu'au brouillon d'une 
comédie. Nous avons sous les yeux quelques-unes de 
ces poésies de jeunesse : il est curieux d'y retrouver la 
trace de certaines impressions personnelles, ainsi que 
celle des idées courantes en politique et en littérature. 
La première en date est intitulée Siouvenirs et Regrets ; 
l'auteur y déplore la fin prématurée d'une jnune fille 
morte à la fleur de l'âge. A travers l'inexpérience de la 
forme et l'imitation mal déguisée de Mille voye et d'An- 
dré Chénier, un sentiment vrai domine dans ces vers, 
et nous les fait préférer à ceux qui suivent dans l'ordre 
des dates : les Adieux de Jeanne d'Arc, la ^[ort de 
Bailly, etc. Une pièce sur la mort du fils de Napoléon, 
qui fut insérée alors dans le Constitutionnel, porte 
l'empreinte d'une vivacité de sentiments et d'expres- 
sions assez rare chez l'auteur. 
En voici la dernière strophe : 

Si d'nn soloil plus beau la chaleur salutaire 
Eût mûri son jeune âge en sa fleur moissonné, 
Peut-être on l'aurait vu, dans les champs de la guerre, 



NOTICE SUR LA VIE DE L. J. FEUGERE IX 

Revendiquer l'honneur du sang dont il est né ; 
Guidant de nos guerriers Théroïque vaillance. 
Combattre et triompher, redevenu Français; 
Mais demeurez sans crainte, ennemis de la France, 
Il est mort. Rois, vivez en paix ! 



Mais ces innoceiils écarts de jeunesse, ces premiers 
tâtonnements d'un esprit qui cherche sa voie firent 
bientôt place, chez M. Feugère, à un plan d'études 
suivi et systématique dont il ne s'écartera plus. 

Déjà, à propos de Plutarque, il avait pris comme un 
avant-goût du seizième siècle, en joignant l'étude 
d'Amyot à celle de l'auteur original'. Mais il devait re- 
venir à cette époque par un détour qu'il a indiqué lui- 
même dans sa préface de La Boëtie. Depuis quelque 
temps il avait préparé, sur le Bas-Empire, des travaux 
considérables dont il publia plus tard une partie dans 
des Études consacrées à Ammien-Marcellin, Eutrope, 
Aitrélius Victor, Orose, Sextus Rtifus, Zosime, Anne 
Comnène, Jean Cinname^ insérées d'abord dans le 
Journal de l'Instruction publique, puis tirées à part, de 
1844 à 1850. « Ces études, dit-il, me conduisant jus- 
qu'à la fin du moyen âge, m'avaient fait toucher à la 



1. Choi.v de vies des hommes illustres de Plutarque, traduites par 
Âmyot, annotées et précédées d'Études littéraires ?ur ces deux écri- 
vains; Paris, J. Delalain, 1846, in-t2. 

23. 



X NOTICR SUR LA VIE DE L. J. FEUGÈRE. 

renaissance. » Un pas déplus, et M. Feugère arrivait 
à l'idée qui devait former désormais la base de ses tra- 
vaux, nous voulons dire le seizième siècle envisagé au 
double point de vue de la littérature et de la société 
dont elle était l'expression. Cette époque, alors si né- 
gligée, présente cependant avec la nôtre une foule 
d'affinités que M. Feugère a résumées dans l'introduc- 
tion de ces volumes. Du reste, il voyait dans l'étude 
des hommes et des choses de ce temps plus qu'une 
lacune à remplir dans notre histoire littéraire : c'était, 
à ses yeux, un enseignement propre à combattre, par 
l'exemple de types plus virils et plus fortement accu- 
sés, les défaillances morales et l'amoindrissement des 
caractères. 

Il se prit d'abord à la physionomie la plus jeune et 
la plus gracieuse du seizième siècle , à l'ami de Mon- 
taigne, à La Boëtie, dontil publiales OEuvres complètes, 
en les accompagnant d'une Élude sur la vie et les ou- 
vrages de l'auteur, travail couronné par l'Académie 
française en 1846, premier modèle de tous ceux qui 
devaient suivre et obtenir le même honneur. 

De 1848 à 1853, Etienne Pasquier, Henri Estienne 
et Scévole de Sainte-Marthe, furent l'objet de publica- 
tions analogues, également bien accueillies des savants 
et du public, à qui elles offraient des appréciations ju- 



NOTICE SUR LA VIE DE L. J. FEUGERE. XI 

dicieuses, en même temps que des textes revus avec 
soin et devenus accessibles à tous, au lieu d'être relé- 
gués dans les in-folio poudreux des bibliothèques, ou 
dans les raretés coûteuses des bibliomanes. C'est ainsi 
que, grâce à ses soins, les OEuvres choisies de Pasquier, 
la PréceUence du langage françois et la Conformité du 
françois avec le grec revirent le jour en 1849, 1850 
et 1853. 

A la suite de ces Portraits littéraires du seizième 
siècle, dont nous n'avons indiqué que les principaux, 
mais dont on trouvera la série complète dans les trois 
volumes actuellement offerts au public, il convient de 
mentionner V Étude sur la vie et les ouvrages de Du- 
cange, Paris, 1852, in-8°, qui ne rentrait pas dans le 
cadre de cette édition, mais qui s'y rattache par un 
lien naturel. Ainsi que le disait l'auteur à la fin de 
cette excellente et substantielle monographie, « Du- 
cange, enjoignant à l'ardeur et à l'énergie qui carac- 
térisèrent le seizième siècle ce que l'époque suivante 
eut de plus réglé et de plus poli, fut l'un des types de 
ces simples et fortes natures, nombreuses autrefois 
dans notre société, à qui elles servaient de sauvegarde. 
Maintenant plus que jamais, au milieu de nos institu- 
tions en ruines ou se relevant à peine, il convient de 
nous rattacher à ces anciennes gloires, et de nous re- 



XII NOTICE SUR LA VIE DE L. J. FEUGERE. 

tremper par ces exemples, pour rester fidèles à notre 
passé et aux devoirs qu'il nous impose. Au moins que 
ces nobles physionomies demeurent parmi nous en- 
tourées d'un culte qui en perpétue le souvenir! » 

Si M. Feugère, au milieu de l'enseignement de la 
rhétorique, auquel il se livrait avec succès et distinc- 
tion, avait senti le besoin d'élargir le cercle un peu 
restreint des études purement universitaires, il rete- 
nait des devoirs et des habitudes de sa profession la 
sévérité du goût et delà morale, le respect des anciens, 
le culte des modèles en tout genre. Loin que ses 
excursions à travers le seizième siècle lui fissent per- 
dre de vue l'ère classique de notre littérature , c'est à 
cette dernière époque qu'il revint demander les mo- 
dèles de la poésie et de l'éloquence, dans le but de les 
proposer à l'imitation des jeunes gens, et chez lui, ces 
deux courants d'études, loin de se contrarier, furent 
complétés et fécondés l'un par l'autre. Il se souvint 
que Henri Estienne n'avait pas dédaigné de travailler 
pour la jeunesse, et d'appUquer son goût et son érudi- 
tion à la composition d'une compilation restée classi- 
que. C'est en 1851 qu'il commença la pubhcation de 
ses trois recueils de Morceaux choisis pour les classes 
supérieures, de grammaire et élémentaires, dont le 
principal, adopté pour l'enseignement des lycées par 



NOTICE SUR LA VIE DE L. J. FEUGERE. XIII 

le ministre de l'instruction publique , était arrivé en 
1857 à sa dixième édition. Grâce à ces modestes volu- 
mes, qui furent pour tant de jeunes esprits la pre- 
mière initiation à la vie littéraire, le nom de Léon 
Feugère, honoré des suffrages académiques et de l'es- 
time des savants, devenait populaire parmi cette jeu- 
nesse qu'il aimait, et se faisait même adopter par les 
enfants, dont il avait dit dans la préface de son dernier 
recueil : « Ce respect que la poésie antique nous com- 
mande à l'égard de l'enfance, ce n'est pas seulement 
pour ses mœurs qu'il faut l'avoir, c'est aussi pour son 
goût et pour son intelligence, dont la culture atten- 
tive intéresse à un si haut point l'intégrité des mœurs 
elles-mêmes. » 

M. Feugère écrivit aussi, pour la nouvelle collection 
des auteurs classiques français, publiée par la librairie 
Delalain, et sous le pseudonyme de F. Estienne, une 
série de notices sur nos principaux écrivains du dix- 
septième et du dix-huitième siècle : Boileau, Bossuet, 
Corneille, Fénelon, La Fontaine, Massillon, Molière, 
Montesquieu, Racine, J. B. Rousseau et Voltaire^. 

Il avait été nommé en 1846 officier de l'université 



1. Ces notices, tirées à part et à petit nombre, forment un volume 
in-18, sous ce titre : Fragments d'études sur les auteurs classiques 
français. 



XIV NOTICE SUK LA VIE DK L. J. FRUGERE. 

et chevalier de la Légion d'honneur *. Au mois de sep- 
tembre 1847 il passa, comme professeur de rhétori- 
que, au collège Louis le Grand. Citons le discours 
qu'il y prononça en 1849, à la distribution des prix, 
et qui présente le tableau des différents âges de cet 
établissement. Rappelons encore sa collaboration très- 
empressée et très-active à divers recueils littéraires, 
tels que VAthenœum français, le Correspondant^ la 
Revue contemporaine et surtout le Journal général de 
l'Instruction publique, qui renferme de lui un grand 
nombre d'articles sur les matières les plus diverses. 
Avec le caractère le plus éloigné du charlatanisme et 
de l'intrigue, il aimait la publicité et semblait faire 
entrer dans ses devoirs d'écrivain consciencieux celui 
d'être connu et apprécié des juges compétents. 

Tous ces travaux le désignèrent aux suffrages du 
collège de France et de l'Académie des inscriptions, 
lorsqu'il s'agit, en 1854, de remplacer M. Tissot dans 
la chaire de poésie latine. M. Feugère fut présenté le 
second au ministre, M. Sainte-Beuve étant le premier. 
Cette même année, il fut nommé censeur des études 



1. 11 fut aussi décoré de la croix d'Isabelle la Catholique. L'avis de 
cette nomination, que M. Feugère devait à l'amitié reconnaissante de 
Mgr le duc de iMontpensier, son ancien élève, parvint à sa famille le 
jour même où elle lui rendait les derniers devoirs. 



NOTICE SUR LA VIE DE L. J. FEUGERE. XV 

au lycée Bonaparte, et ces fonctions, qu'il n'avait ni 
demandées ni désirées, on n'a pas encore oublié avec 
quel zèle il les remplit, ni comment il sut tempérer 
par une bienveillance toute paternelle les devoirs 
parfois rigoureux d'une surveillance utile et néces- 
saire. 

Nous voulions raconter la vie de M. Feugère, et 
nous nous apercevons que nous n'avons guère parlé 
que de ses travaux, soit comme professeur, toit comme 
écrivain. C'est qu'en effet ces travaux étaient toute sa 
vie. Et pourtant, dans cette existence qu'ils semblaient 
remplir tout entière, et qu'ils ont abrégée, il y avait 
place pour l'accomplissement de tous les devoirs de la 
religion, de la famille, même de ceux que les exi- 
gences du monde imposent aux hommes les plus sé- 
dentaires et les plus laborieux. On a pu quelquefois 
sourire en voyant iVI. Feugère apporter dans les détails 
de la vie extérieure quelques-unes des distractions du 
savant; mais, en revanche, ceux qui l'ont approché de 
plus près savent combien de fois, dans la retraite du 
cabinet, il fut poursuivi par les préoccupations du père 
de famille. 

Depuis longtemps sa constitution , naturellement 
délicate, était usée par le travail, et, malgré les traces 
visibles du mal, ses parents et ses amis se berçaient 



XVI NOTICE SUR LA VIE DE L J. FEUGÈRE. 

encore de l'espoir que chez lui la volonté suppléerait 
toujours à la force. Aussi sa mort leur parut-elle un 
coup de foudre, lorsque après une maladie de trois 
jours il s'éteignit dans la nuit du 12 au 13 janvier 
1858, entouré des soins pieux de sa femme et de ses 
enfants. L'un d'eux, voué à la même carrière que son 
père et digne de remplir les devoirs que son nom lui 
impose, nous transmettait alors, sur les derniers mo- 
ments de cet homme de bien, quelques détails tou- 
chants qui n'étaient pas destinés à la publicité, mais 
qu'il nous permettra de reproduire dans toute leur 
simplicité et tout leur abandon. 

« Mon père, nous écrivait M. Gaston Feugère, con- 
serva jusqu'à la fin la plus admirable présence d'esprit. 
Il donna ses derniers ordres au sujet de ses Caractères 
et portraits littéraires, que l'on avait commencé à 
pubber, puis ne s'occupa plus que de Dieu et de son 
àme. La tendresse de son cœur demeura si vive, au 
milieu de ses douleurs, qu'il me disait, après m'avoir 
fait ses adieux : « Relire-toi maintenant, tu aurais 
(( trop de chagrin à me voir mourir! » Sa parole était 
brève et succadée, mais claire. Il ne voyait plus, qu'il 
avait encore conservé toute sa connaissance. H em- 
brassait la croix avec ferveur, et sa dernière parole 
fiU : Stir^inn corda! ... 



NOTICE SUR LA VIE DE L. J. FEUGERE. XVII 

« Le caractère de mon père était d'une douceui 
inaltérable ; son cœur était très-affectueux; il ne pra- 
tiquait pas la charité comme un devoir, mais comme 
un plaisir. Il était religieux aussi naïvement et aussi 
sincèrement qu'un enfant, ne disputant jamais sur les 
choses de foi, et se conduisant selon ses croyances. Il 
conservait tous les souvenirs de famille avec une sorte 
de piété : sous le portrait de son père, je lis ces vers de 
Sainte-Marthe, qu'il y avait inscrits, et qui seraient si 
bien placés sous le sien : 

« Non alio, ne regum equidem, de sanguine malim 
Esse satum : tanti est pietas atque aurea vitaB 
Simplicitas et nuda fides, lucro que pudendo 
Pectus inaccessum, et rigidi mens conscia recti! » 

Nous ne pouvons mieux terminer notre notice 
que par ce touchant témoignage, heureux de mettre 
ces quelques pages, qu'un sentiment pieux nous a 
dictées, sous la protection de la piété fihale et du culte 
de la famille ! 

E. J. B. Rathery. 



LES 



FEMMES POETES 

AU SEIZIÈME SIÈCLE 



I. Du mouvement de la renaissance. — II. Louise Labé et les Lyonnaises. 
— École passionnée. — Autres femmes poètes du midi : Peraette du 
Guillet, Marie de Romieu, etc. 



I 



Dans l'histoii^e de notre poésie le seizième siècle 
n'avait longtemps occupé qu'une très-petite place : de 
nos jours on lui en a fait une plus grande, et ce n'est 
que justice. A une époque où le besoin se faisait sentir 
de raviver les forces épuisées de notre littérature, par 
une sorte d'affinité naturelle on s'est rapproché, je 
dirais presque on s'est ressouvenu, de ces écrivains 
sans doute inégaux et aventureux, mais animés d'un 
esprit nouveau, que le grand siècle, fier à bon droit 
de ses propres richesses, n'avait pas assez recherchés ni 
estimés. Moins riches ou moins dédaigneux, nous nous 
sommes, sous les auspices d'a^ute.urs aimés du public 

1 



2 LES FEMMES POETES 

engagés avec quelque courage dans des pays j usque-là 
réputés presque déserts; et de charmantes découvertes 
ont récompensé nos peines. A travers des espaces 
vides ou couverts de ronces, nous avons çà el là, et 
maintes fois, trouvé les plus frais paysages, les plus 
llorissautcs cultures : mille beautés inattendues ont 
surpris nus regards. En somme il n'est point permis 
maintenant de refuser au siècle de Ronsard, de du 
Bellay, de Passerat, de Belleau, de des Périers, de tant 
d'autres, une inspiration réelle, un mérite fécond en 
progrès et surtout en promesses d'avenir. Mais à côté 
de la pléiade, dont on ne conteste plus l'éclat, à côté 
des chefs de cette école hardie et non sans puissance, 
un groupe dont on ne saurait nier la présence était 
encore demeuré dans l'ombre, celui des femmes qui, 
se mêlant au mouvement littéraire et poétique de la 
renaissance, n'ont pas peu contribué à en développer 
l'essor. Mon but est de remettre en lumière celles qui 
ont eu leur part d'action sur l'esprit français, en leur 
consacrant un souvenir reconnaissant. 

Ce qui frappe au premier abord dans cette gracieuse 
élite, dont j'emprunterai la connaissance non-seule- 
ment aux auteurs imprimés du temps, mais parfois à 
des manuscrits, c'est que tous les rangs y figurent, par 
un privilège de notre société, où un principe d'égalité 
existait dès ce moment et s'est depuis maintenu; je 
veux parler de l'esprit. La Belle cordière, qui repré- 
sente la bourgeoisie et le commerce, ou si l'on aime 
mieux le peuple et l'industrie, ne le cède nullement, 
pour le charu.e de l'inspiration et l'attrait do Innto sa 



AU SEIZIÈME SIÈCLE. 3 

personne, à la sœur de François I", cette Marguerite 
de Navarre, qui fut souveraine par le double droit du 
mérite et du sang. Mais une classe où la supériorité 
littéraire brille surtout alors d'un éclat incontestable 
est celle de l'aristocratie. Nous le verrons, à la cour de 
France, sous le chef de la dynaUie des Valois et ses 
successeurs, les talents poétiques croissent en foule sur 
les marches et autour du trône, comme les plantes 
germent spontanément dans un sol bien préparé ; et 
le gentil Marot n'est que l'organe naturel de cette so- 
ciété ingénieuse où les princesses conservent dans leurs 
productions toute la distinction de leur naissance. A 
vrai dire, cette tradition remontait à Charles d'Orléans, 
le fds de Yalentine de Milan, ce digne rival de Villon, 
qui, fait prisonnier sur le champ de bataille, avait 
charmé par des vers les ennuis de sa longue captivité -: 
heureux exemple qui des classes les plus élevées s'était 
communiqué à toutes les autres. 

De là, dans le seizième siècle, par une émulation 
féconde, tant d'essais couronnés de succès; de là ce 
travail commun, cette culture simultanée de l'esprit et 
du style français, -qui annoncent en y préludant les 
chefs-d'œuvre que verra éclore l'âge suivant. C'est 
donc pénétrer plus avant dans l'intelligence de cette 
période classique, que d'apprendre à mieux connaître, 
en écartant d'ailleurs toute idée de comparaison, les 
débuts qui l'ont préparée. 

Dans ce but, j'ai rappelé ailleurs * de mâles accents, 

1. Caractères pf Portrnifs littéraires du AT/e siècle, t. H. D'Auhisni'. 



', LOriSE LABÉ. 

témoignage des fortes et ardentes passions qui ont 
agité et trempé les âmes dans l'époque de la réforme. 
Maintenant nous passons à des vers d'une inspiration 
bien différente, fruits de plus doux, de plus tendres 
sentiments. C'est ainsi qu'à la faveur d'influences di- 
verses, la vigueur d'un côté et de l'autre la grâce 
allaient se développant ensemble pour concourir bien- 
tôt, dans La Fontaine, dans Molière, dans Racine, à la 
perfection de notre poésie. Sous la plume de ces génies 
immortels, l'énergie des sentiments et l'élégance des 
mœurs allaient trouver leur expression accomplie dans 
ce temps et cette littérature qu'on ne peut assez ad- 
mirer. 



II 



Dansla carrière où s'était déjà illustrée la Vénitienne 
Christine de Pisan, Lyon, la capitale du midi de la 
France, qui se rapprochait de ritalie- par son chmat 
comme aussi par ses goûts d'étude, sa civilisation et la 
culture des intelligences, possédait au seizième siècle 
une colonie des plus brillantes : c'est un groupe que 
rencontrent tout d'abord les yeux de l'observateur et 
auquel nous allons nous arrêter. Cette florissante cité, 
riche aujourd'hui par son commerce, ne l'était pas 
moins alors eu productions littéraires et en doctes com- 
pagnies. L'activité de ses presses répondait au mou- 
vement des esprits. Aucune autre de nos villes, après 
Paris, n'offrait dans les différentes classes de la société 
autant de femmes, honneur de leur sexe par leur beauté 



LOUISE LABE. 5 

et par leurs talents. Mais parmi elles nulle n'obtint de 
son temps plus de réputation, nulle n'a conservé plus 
de gloire que Louise Charly, dite Labé : c'étaient les 
deux noms de son père. 

Elle naquit à Lyon en 1526. On l'a représentée 
comme issue d'une famille obscure, et devenue la femme 
d'un artisan ; mais la critique a rectifié sur ce point de 
vagues et d'inexactes asseitions. En réalité, elle épousa 
un riche négociant en câbles et en cordes, nommé En- 
nemond Perrin ; et c'est à cause de ce commerce qu'on 
l'a appelée la Belle cor dière. Quant à son éducation, 
elle fut l'objet de soins qui font supposer que Louise ap- 
partenait à une maison d'une grande aisance. On lui 
apprit, avec tout ce que réclamait l'élégance du monde, 
les langues dont l'étude était la ba.se d'une instruction 
distinguée, l'italien et l'espagnol; le latin même et le 
grec ne lui furent pas étrangers. Malgré cette culture 
classique, sa vie eut une teinte romanesque qui a séduit 
l'imagination des auteurs de nos jours, et il y plane 
quelque chose de cette incertitude qui sied aux person- 
nages dont s'empare la fiction *. Mais ce qui est con- 
stant, c'est que tout semblait s'être réuni, chez Louise 
Labé, aux charmes de la figure et de l'esprit, pour cap- 
tiver les yeux et les cœurs. Elle dansait, nous dit-on, à 
merveille. Musicienne consommée, elle savait jouer de 
presque tous les instruments, et elle y joignait celui qui 
les surpasse tous, une belle voix. Telles sont les per- 



le M. Saintine l'a particulièrement choisie pour son héroïne dans l'un 
de ses romans. 



6 LOUISE LABE. 

fection? que se plaisent à énumérer les poètes du temps, 
en célébrant surtout « son port gracieux, ses traits ave- 
nants, l'étincelle de son regard, w Aussi l'un d'eux , 
Jacques Pelletier, déclarait-il « qu'elle resplendissait 
entre les dames, comme la lune resplendit de nuit sur 
les moindres flambeaux, y) Ajoutons qu'elle excellait 
dans Téquitation : son premier goût fut même celui des 
armes, et à l'âge de seize ans elle figura au siège de 
Perpignan (1542), cormue sous le nom du capitaine 
Louis, a ferme en selle, dit un contemporain, ployant 
de sa lance les plus hardis assaillants, au premier rang 
des chevaliers. « Elle a rappelé avec complaisance ce 
moment héroïque de sa vie : 

Qui m'eût lors vue en armes fière aller. 
Pour Bradamante ou la haute Marphise, 
Sœur de Roger, il m'eût, possible, prise. 

Mais la levée du siège (les Espagnols commandés par 
le duc d'Albe forcèrent à la retraite le fils aîné de 
François I") ne laissa pas que de dégoûter assez promp- 
tement de la guerre celle qui avait sinon toutes les 
vertus, au moins la valeur de Jeanne d'Arc. Éloignée 
des camps, Louise Labé revint à sa vocation pour les 
lettres. 

Ce fut peu après sans doute que sa beauté et son 
esprit lui ménagèrent l'établissement avantageux qui la 
mit en possession d'un commerce considérable, d'ate- 
liers, de magasins spacieux et de plusieurs maisons à 
Lyon. Celle qu'habitait Louise offrait toutes les commo- 
dités de la fortune, et l'emplacement en est encore dé- 



LOUISE LABÉ. 7 

signé par le nom d'une me voisine de la place Belle- 
conr '. Elle possédait de plus, dans les faubourgs, des 
jardins qui s'étendaient non loin du confluent du Rhône 
et de la Saône, h peu près vers l'endroit où J. J. Rous- 
seau devait passer à la belle étoile cette nuit déli- 
cieuse qu'il a racontée dans ses Confessions ; la situa- 
tion en est marquée par ces vers : 

Un peu plus haut que la plaine 
Où le Rhône impétueux 
Embrasse la Saône humaine - 
De ses grands bras tortueux. 
De la mignonne pucelle 
Le plaisant jardin était 
D^une grâce et façon telle 
Que tout autre surmontait. 

Et 1^ poëte, qui venait de le parcourir, continuant 
sur ce ton, décrivait avec une grande richesse de dé- 
tails les treilles, les bosquets, les pelouses et les fon- 
taines qui embellissaient ce séjour, sans oublier les 
oiseaux qui l'animaient de leurs chants. Les recherches 
de l'art s'y joignaient aux beautés de la nature. En 
outre Louise, dans une bibliothèque remarquable par 
la varii'té et le choix, avait réuni en grand nom-bre 

Ces bons hôtes muets qui ne gênent jamais, 

1. Au re-;te la rue de la Belle Cordière (il y a aussi un passage de ce 
nom) va bientôt disparaître par suite des travaux entrepris à Lyon. Mais 
le souvenir de cette femme illustre ne périra point dans cette ville. Le 
conseil municipal a fait placer récemment son buste en marbre dans 
Tune des salles du musée. 

2. Lentus Arar, disaient les anciens en parlant de cette rivière. Son 
humanité désigne donc ici la douceur, la lenteur de son cours. 



8 , LOUISE LABÉ. 

comme Ronsard définissait si bien les livres. Etce n'était 
pas la seule compagnie qu'elle avait rassemblée autour 
d'elle. Jeune et belle, entourée d'adorateurs, ses chants 
ont fait croire à plusieurs de ses biographes qu'elle 
n'avait pas été insensible à leurs séductions. On la pren- 
drait, il est vrai, pour une autre Léontium ou plutôt 
pour la Ninon de son siècle, à la juger par ses propres 
vers, qui l'ont fait surnommer « la nymphe ardente du 
Rhône *; » mais il ne faudrait point trop entendre à la 
lettre ces hyperboles poétiques; et, pour avoir eu une 
vingtaine d'années de plus qu'elle, il ne semble pas que 
son mari ait été peu assorti à ses goûts ni à son humeur. 
C'est ce mari qu'Olivier de Magny a félicité dans l'une 
de ses pièces : toi, lui disait-il, 

combien je f estime heureux, 



Qui vois l'or de sa blonde tresse 
Et les attraits délicieux 
Qu'Amour décoche de ses yeux. 



Sur un point si délicat, il serait imprudent d'être affir- 
matif. Disons seulement que Guillaume Colletet, dans 
son Uisloire des poêles français^ nous paraît avoir été 
bien rigoureux quand, adoptant à son sujet une tradi- 
tion très-contestable, il nous la représente ce comme 
ayant rendu sa muse esclave de ses passions, » et qu'il 
prétend que les œuvres qui font admirer la délicatesse 
de son esprit prouvent assez les écarts de sa conduite. 
Colletet avait-il donc oublié qu'au seizième siècle les 

1. Expression de madame Desbordes-Valmore. 



LOUISE LABÉ. 9 

plus graves personnages, dans leur culte de l'antiquité, 
imitaient à l'envi Anacréon et Catulle, sans qu'il en 
coûtât rien à la régularité de leur vie ; ce dont plus d'un, 
par un scrupule ingénu, a pris soin de nous avertir? 
C'est que les amours qu'ils chantaient, on l'a déjà vu 
ailleurs, n'existaient que dans leur imagination. Rien 
ne nous empêche de croire qu'il en fût ainsi pour Louise 
Labé. A coup sûr, elle ne manque nullement de -souve- 
nirs classiques, qui témoignent qu'elle a pratiqué avec 
fruit les autemvs anciens. Chez elle, en un mot, l'imita- 
tion savante se mêle évidemment, mais dans une me- 
sure qu'il est difficile d'apprécier, aux sentiments per- 
sonnels. Du moins ceux qui l'ont jugée avec le plus de 
défaveur ont-ils affirmé que l'intérêt ou la vanité 
n'avait eu aucune part dans ses faiblesses, et que les 
gens d'esprit trouvaient près d'elle un accueil que sol- 
licitaient vainement les financiers et les grands sei- 
gneurs. Mais nous préférons adopter sur Louise Labé 
l'opinion d'un judicieux esprit ', qui, connaissant à 
fond les hommes et les choses de cette époque, a voulu 
voir dans ses œuvres un langage de convention, un tissu 
de licences poétiques, non l'expression de ses mœurs 
réelles. Constatons enfin que les éloges de plusieurs de 
ses contemporains se rapportent aussi bien aux vertus 



1. M. Sainte-Beuve. — «Ses sonnets amoureux, dit-il, mirent en veine 
bien des beaux esprits du temps, et ils commencèrent à lui parler en 
français, en latin, en toutes les langues, de ses gracieusetés et de ses 
baisers [de Aloysiœ Labeœ osculls), comme des gens qui avaient le droit 
d'exprimer un avis là-dessus. Les malins ou les indiffth-ents ont pu prendre 
ensuite ces jeux de l'imagination au pied de la lettre. » 

1. 



10 LOUISE LABÉ. 

privées de la femme qu'aux rares talents du poêle ; à 
les en croire, elle fut la plus irréprochable des épouses. 

Ce qui confirme cette opinion, c'est que la meilleure 
compagnie se rassemblait dans sa demeure et que les 
étrangers de distinction eux-mêmes recherchaient, au 
témoignage de Colletet, l'honneur d'y être admis. Les 
conversations, dont elle était l'àme, y étaient non-seu- 
lement enjouées et ingénieuses, mais savantes ; en un 
mot, la considération qui l'entourait et le bon ton des 
réunions dont elle était le centre concourent à indiquer 
qu'elle n'avait nullement franchi dans sa vie les règles 
delà décence. Son mari, qui mourut avant elle et dont 
elle n'avait pas eu d'enfants, lui laissa de plus, en la 
nommant son héritière, un témoignage de tendresse et 
d'estime qui dépose en sa faveur. 

Quoi qu'il en soit, ce qui est hors de doute, c'est le 
cachet non vulgaire de ses poésies, qu'elle s'excusait 
d'avoir fait paraître elle-même \ en alléguant qu'elle 
ne les mettait en lumière ^ue par égard pour quelques- 
uns de ses amis, « qui avaient trouvé moyen de lesUre 
SMS qu'elle en sût rien et qu'elle n'avait pas osé écon- 
duire. » Elles n'étaient donc arrivées jusqu'au public 
que p:ir une sorte de violence faite à sa modestie. Si les 
femmes poètes étaient en effet nombreuses au seizième 
siècle, il n'en était pas de même des femmes auteurs. 
On obéissait à l'inspiration, à la muse, à la provocation 
de telle ou telle personne, de tel ou tel événement; on 
n'écrivait pas avec calcul et en vue de l'impression : ce 

1, Chez Jean de Tourne?, Lyon, lij5o. 



LOUISE LABÉ. Il 

qui tournait au profit du naturel et, partant, du charme, 
sous la plume des femmes de cette époque. C'est ce qui 
explique aussi l'extrême rareté des livres qu'elles nous 
ont laissés. Pour la plupart, on ne peut guère les juger 
que sur quelques pièces éparses ou sur les témoignages 
contemporains. Quant aux productions de Louise Labé, 
loin d'être inédites , elles ont eu plus de dix réimpres- 
sions : mais nous n'en devions pas moins noter sa mo- 
destie ou réelle ou apparente, parce qu'elle peut passer 
pour un trait de mœurs. 

L'honneur de l'impressionne futpas d'ailleurs le seul 
dont elle jouit de son vivant. Par un privilège d'ordi- 
naire réservé au génie, elle eut, airisi que Dante au 
moyen âge, ses commentateurs. Je ne parle pas de ses 
biographes et de ses panégyristes. On la traita comme 
un auteur classique ; on lui consacra un glossaire. Et 
cet engouement semble s'être renouvelé de nos jours, où 
de savants éditeurs l'ont remise en lumière avec autant 
d'intelligence et de soin que de luxe typographique '. 

Ses œuvres se divisent en deux parties : c'est la seconde 
qui contient les élégies et les sonnets (ils forment à peu 
près un total de cinq cents vers); la première renferme 
un dialogue en prose qui a pour titre Débats de Folie et 
d'Amour^ swjet qu'elle développe avec une certaine éten- 
due et que La Fontaine a depuis resserré dans le cadre 
d'une fable ingénieuse ^ En s'adressant, dans la dédi- 
cace de cette fiction, aux ver'tueuses dames, Louise Labé 

1. Voyez particulièrement l'éditioa de MM. Cailhava et Monfalcon. 
Paris, in-S", 1843. 

2. L'Amour et la Folie, \n, 14. 



12 LOUISE LABÉ. 

/'exprimait la pensée que les lois sévères des hommes 

( n'empêchaient plus les femmes de s'attacher à l'étude, 

I et que leur devoir était de s'y livrer avec une honnête 

I liberté. Elle les conviait donc à élever un peu leurs es- 

I prits au-dessus de leurs quenouilles et de leurs fuseaux, 

: sinon pour commander, au moins pour se montrer les 

dignes compagnes de ceux qui commandent et pour 

les piquer d'émulation. 

Le dialogue lui-môme est une espèce de drame qui 
comprend cinq actes. On suppose que Jupiter avait 
fait préparer un grand festin auquel tous les dieux 
étaient invités. L'Amour et la Folie arrivent en même 
temps sur la porte du palais où doivent s'assembler les 
convives ; la Folie prétend entrer la première et re- 
pousse l'Amour, qui veut passer avant elle : de là nait 
une dispute des plus sérieuses. L'Amour met la main 
à son arc et décoche une flèche à la Folie qui échappe 
au trait en se rendant invisible. Pour se venger à son 
tour, elle arrache les yeux à Cupidon et lui applique 
un bandeau fait avec tant d'art qu'il est impossible de 
l'enlever. Yénus vient se plaindre à Jupiter, qui consent 
à être juge du différend, et deux avocats sont donnés 
aux parties, Apollon à l'Amour, Mercure à la Folie. 
Leurs plaidoyers sont un curieux spécimen de l'élo- 
quence savante du temps, où tous les souvenirs étaient 
entassés au hasard, où les arguments s'empruntaient 
aux traditions mythologiques, à l'histoire sainte et 
profane, à la théologie, à la philofophie, à l'imagina- 
tion. Dans le discours d'Apollon il faut remarquer sur- 
tout la manière piquante dont sont peints ces loups- 



LOUISE LÂBÉ. 13 

garoux, étrangers à l'amour, ou plutôt renfermés tout 
entiers dans l'amour d'eux-mêmes, que leur égoïsme 
condamne à vivre dans le plus triste isolement: « Gens 
plus fades à voir qu'un potage sans sel à humer. » Ce 
que les ressources de la toilette, dans leur ingénieuse 
variété, ajoutent aux attraits de la beauté est fort bien 
marqué aussi par la plume délicate de Louise Labé. 
Bref, Apollon, dans sa plaidoirie pour son client, éta- 
blit d'un ton parfois un peu pédantesque, mais le plus 
souvent avec bonheur, « que l'Amour est cause aux 
hommes de gloire, honneur, profit, plaisir, et tel que 
sans lui ne se peut commodément vivre. « Mais qu'ar- 
rivera-t-il, demande en concluant l'orateur, si l'Amour 
demeure privé de la vue? Guidé parla Fohe, n'est-il 
pas à craindre « qu'il ne soit désormais cause d'autant 
de violence, incommodité et déplaisir qu'il l'a été par 
le passé d'honneur, de profit et de volupté? » 

Mercure, en plaidant pour la Fohe, se montre digne 
de sa réputation, et c'est très-finement qu'il s'attache 
à montrer « que la Folie n'est point inférieure à 
l'Amour cl que l'Amour ne serait rien sans elle. « Sui- 
vant lui, compagne fidèle des homm es, la Foli en'a 
cessé de croiu'e aVêC eux ; elle se développe dans un 
rapport étroit avec cliacun de leurs progrès. Parmi les 
hommes, ceux que l'on honore le plus ne sont-ils pas 
d'ordinaire les plus fous? Et quel est le principe des 
entreprises hasardeuses et de la plupart des décou- 
vertes, si ce n'est la Folie? En amour surtout, lequel 
préfère-l-ûu...diL.fou ou du sage? La folie n'entre-t-elle 
pas même si naturellement dans rameur, qu'il n'y 



M LOUISE LABÉ. 

aurait point irainour, à ce que Mercure prétend nous 
prouver, s'il n'y avait point de folie. Ainsi»et longue- 
ment discutée, l'affaire se termine par une fin de non- 
recevoir qu'employaient volontiers nos anciens parle- 
ments, lorsqu'ils ajournaient les jugements d'une 
manière indéfinie et souvent à tout jamais. Celui-ci est 
remis « à trois fois sept fois neuf siècles. » Mais il est 
prescrit aux deux parties de vivre dans l'intervalle eu 
bon accord et sans s'outrager, « la Folie menant 
l'aveugle Amour et le conduisant partout où bon lui 
semblerait. » 

Cette invention gracieuse, qui témoigne assez du 
goût de nos ancêtres pour les fictions allégoriques, 
était sans doute un emprunt fait par Louise Labé à 
nos anciens fabliaux. Il lui reste du moins en propre, 
avec l'agrément des détails, celui d'un style pur et 
facile, élégant et soutenu pour l'époque. A ce mérite se 
joint, dans ses vers, une inspiration remarquable. 
Telle est même la sincérité de leur accent, tel est le feu 
qui les anime, qu'elle a pu dire sans trop d'exagération 
qu'Apollon lui avait donné la lyre de Sapbo pour 
chanter des plaisirs et des peines qui ne lui étaient pas 
inconnus. Car, après lui avoir emprunté des armes, 
grâce à ses yeux , 

Dont tant faisait saillir 

De traits à ceux qui trop la regardaient 
El de son arc assez ne se gardaient, 

l'Amour est venu l'attaquer elle-même pour la punir 
des larmes qu'elle avait fait couler : 



LU LISE LABE. 15 

Je m'aperçus que soudain me vint prendre 
Le même mal que je soûlais ' répandre. 
Qui me perça d'une telle furie 
Qu'encor n'en suis après longtemps guérie. 

C'est à son sexe principalement que Louise Labé de- 
mande pour ses maux pitié et sympathie : 

.... Dames, qui les lirez. 
De mes regrets avec moi soupirez. 
Quelque rigueur qui loge en votre cœur. 
Amour s'en peut un jour rendre vainqueur -. 

Leur intérêt suffît donc pour les rendre indulgentes ; et 
elle n'a pas de peine à le prouver : 

N'estimez point que l'on doive blâmer 
Celles qu'a fait Cupidon enflammer; 
Autres que nous, nonobstant leur hautesse. 
Ont enduré l'amoureuse rudesse. 
Leur cœur bautain, leur beauté, leur lignage, 
Ne les ont su préserver du servage 
Du dur amour : les plus nobles esprits 
En sont plus fort et plus soudain épris. 

N'est-il pas arrivé que des héroïnes, telles que Sémi- 
ramis, ont été vaincues tout à coup par l'amour? En 
exprimant cette idée avec verve, Louise Labé montre 
que nulle n'est à l'abri de ses atteintes, eût-elle passé 
l'âge d'aimer et surtout d'être aimée : 



1. Solebam /j'avai? coutume de... r 

2. L'alternative des rimes masculines et féminines n'était pas encore 
en usage, ou du moins passée à l'état de règle, de loi prosodique. 



16 LOUISE LABE. 

Telle j'ai vu qui avait en jeunesse 
Blâmé amour, après, en sa vieillesse. 
Brûler d'ardeur et plaindre tendrement 
L'âpre rigueur de son tardif tourment. 
Alors de fard et eau continuelle 
Elle essayait se faire venir belle. 
Voulant chasser le ridé labourage 
Que l'âge avait gravé sur son visage. . 
Mais, plus était à son gré bien fardée, 
De son ami moins était regardée. 

Ignore-t-on d'ailleurs les caprices de la passion qui se 
joue de nos tourments? 

Tel n'aime point, qu'une dame aimera; 
Tel aime aussi, qui aimé ne sera. 

Louise Labé, après s'être ainsi recommandée à l'in- 
dulgence dans sa première élégie, donne dans la se- 
conde un liJjre cours à l'ardeur de ses tendres senti- 
ments. Elle soupire après son ami absent, qu'elle 
rappelle de tous ses vœux : 

D'un tel vouloir le serf point ne désire 
La liberté, ou son port le navire. 
Comme j'attends, hélas! de jour en jour. 
De toi, ami, le gracieux retour. 

Pourquoi, se demande-t-elle avec alarme, pourquoi 
de si longs délais? Aurait-il oublié ses promesses et 
trahi sa foi ? Elle se refuse à le croire. Sans doute qu'il 
est retenu loin d'elle par la maladie ? Mais bientôt, cette 
crainte cédant la place à sa première appréhension, qui 
renaît, entendons-la se prévaloir de sa renommée pour 



LOUISE LABÉ. 17 

montrer combien on doit être heureux de lui plaire, 
combien sa conquête est convoitée et digne d'envie : 

Goûte le bien que tant d'hommes désirent. 
Demeure au but où tant d'autres aspirent. 
Et crois qu'ailleurs n'en auras une telle : 
Je ne dis pas qu'elle ne soit plus belle. 
Mais que jamais femme ne t'aimera 
Ni plus que moi d'honneur te portera. 
Maints grands seigneurs à mon amour prétendent 
Et à me plaire et servir prêts se rendent ; 
Joutes et jeux, maintes belles devises 
~ En ma faveur sont par eux entreprises; 
Et, néanmoins, tant peu je m'en soucie 
Que seulement ne le? en remercie ; 
Tu es, toi seul, tout mon mal et mon bien; ■ 
Avec toi, tout; et, sans toi, je n'ai rien. 

On conçoit que ces vers d'un ton nerveux et franc, 
pleins de naturel et d'une grâce émue , aient fourni 
quelques prétextes aux censeurs de Louise , qui donne 
ensuite la date de sa pièce en nous apprenant son âge : 

Je n'avais pas encore vu seize hivers 
Lorsque j'entrai en ces ennuis divers; 
Et jà voici le treizième été 
Que mon cœur fut par l'amour arrêté. 

C'était en 1555, et l'auteur avait vingt-neuf ans. Là, 
elle continue à se représenter, ainsi qu'elle l'a fait ail- 
leurs, comme victime de l'impérieux besoin d'aimer; 
elle se plaint que le penchant qui la domine n'ait cessé 
d'acquérir des forces. 



IS LULISE LAlfE. 

Le temps met fin aux hautes pyramides; 
Le temps met fin aux fontaines humides; 
11 ne pardonne aux braves colysôes; 
11 met à fin les villes plus prisées; 
Finir aussi il a accoutumé 
Le feu d'amour^ tant soit-il allumé : 
Mais las ! en moi il semble qu'il augmente 
Avec le temps, et que plus me tourmente. 

De là des médisances ou des calomnies, propagées 
surtout par les femmes, à qui Louise, de son côté, n'épar- 
gnait pas la satire , en leur faisant la leçon sur leur 
insouciance a s'instruire, la frivolité de leurs occupa- 
tions, le peu de ressources qu'offraient leur société et 
leur esprit. Elle crut même devoir répondre, en faisant 
son apologie, aux malins discours qui l'attaquaient. C'est 
là le sujet de sa troisième élégie, qu'elle adresse « aux 
Lyonnaises, « et où elle les invite d'un ton légèrement 
railleur à se montrer moins rigoureuses à son égard; 
elle ne se refuse pas toutefois, par un désir de conci- 
liation, à faire l'aveu de ses faiblesses, en les imputant 
à l'amour, dont elle célèbre d'après son thème usité, la 
souveraine, l'invinciljle puissance. 

Les élégies sont suivies des sonnets, où se peignent 
également les ardeurs, les agitations de l'amour: témoin 
cette image qu'ils en offrent et qui ne manque pas de 
vérité : 

Je vis, je meurs; je me brûle et me noie; 
J'ai chaud extrême en endurant froidure; 
La vie m'est et trop molle et trop dure; 
J'ai grands ennuis entremêlés de joie. 



LOUISE LARE. 19 

Tout en un coup je ris et me larmoie, 
Et en plaisir maint frief tourment j'endure; 
Mon bien s'en va, et à jamais il dure; 
Tout en un coup je sèche et je verdoie. 

Quelques-unes de ces pièces, il faut le reconnaître, 
expriment même les transports de la passion dans un 
langage trop peu discret, qu'accepterait difficilement le 
lecteur moderne. Nous leur préférons celles où respire, 
comme dans ces vers, un accent de tendresse mélan- 
colique : 

Tant que mes yeux pourront larmes répandre 
Pour riieur passé avec toi regretter. 
Et que, pouvant aux soupirs résister, 
Pourra ma voix un peu se faire entendre j 

Tant que ma main pourra les cordes tendre 
Du mignard luth, pour tes grâces chanter; 
Tant que l'esprit se voudra contenter 
De ne vouloir rien, fors que toi, comprendre; 

Je ne souhaite encore point mourir . 
Mais quand mes yeux je sentirai tarir. 
Ma voix cassée et ma main impuissante. 

Et mon esprit, en ce mortel sf'jour. 

Ne pouvant plus montrer signe d'amante. 

Prierai la mort de me ravir le jour. 

Voici un sonnet d'un ton différent, qui se recom- 
mande, à mon gré, par la finesse du tour et la délica- 
tesse de l'expression : 

Diane étant en l'épaisseur d'un bois, 
• Après avoir mainte bête amenée^ 



20 LOUISE LABE. 

Prenait le frais, de nymphes couronnée : 
J'allais rêvant, comme fais maintes fois, 

Sans y penser; quand j'ouïs une voix 
Qui m'appela, disant : nymphe étonnée, 
Que ne t'es-tu vers Diane tournée? 
Et me voyant sans arc et sans carquois. 

Qu'as- tu trouvé, ô compagne, en ta voie. 
Qui de ton arc et flèches ait fait proie? 
Je m'animai, réponds-je, à un passant. 

Et lui jetai en vain toutes mes flèches 
Et l'arc après : mais lui, les ramassant, 
Et les tirant, me fît cent et cent brèches. 

Malgré les défauts qui s'y mêlent, dus pour la plu- 
part à rinfkience régnante du faux goût importé de 
l'Italie, malgré l'état imparfait encore de notre poésie 
et de notre langue, ces vers de Louise Labé et quelques 
autres semblables ont suffi pour faire vivre à jamais sa 
mémoire. Heureuse condition des poètes! que faut-il 
pour rendre leur nom immortel? quelques accentsbien 
sentis, quelques cris sortis du cœur, quelques vers dictés 
par la muse. Ils ne connaissent ni les pénilîies recher- 
ches, ni les longs et vains efforts, ni le dégoût des rudes 
labeurs. L'inspiration , qui les entraîne et qui nous 
charme, leur donne la gloire ; leur nom, répété par des 
bouches amies, vole d'âge en âge. Tandis que, mal 
payés de leurs veilles, les érudits trouvent à peine un 
patient investigateur qui lutte pour les rappeler au sou- 
venir de quelques savants comme eux, la réputation 
populaire des poètes reçoit du temps un nouveau pres- 
tige qui l'accroît et qui l'embellit. 



LOUISE LABÉ. 21 

Tel a été le privilège de Louise Labbé, dont la car- 
rière fut courte. Elle expira à près de quarante ans, 
cet âge où l'éclat de la beauté s'efface et au delà 
duquel Ronsard défendait au poète de chanter. C'était, 
pour Louise Labé , mourir à propos. Aujourd'hui 
on voudrait connaître avec exactitude cette phy- 
sionomie expressive , qu'animait le feu de l'esprit : 
ainsi nous l'assurent les contemporains ; mais si nous 
ne manquons pas de bustes et de portraits qui portent 
son nom, ilfaut avouer que ce ne sont guère là que des 
œuvres de pure invention. On s'accorde toutefois à la 
représenter comme assez grande et joignant à une 
taille bien prise des bras et une gorge d'un admirable 
contour. La tradition nous la peint aussi avec quel- 
que chose de la pureté du profil grec dans le visage, des 
cheveux blonds, des sourcils noirs, un front haut, des 
yeux brillants et pleins de tendresse, de belles dents et 
des lèvres vermeilles, d'où sortait un sourire plein de 
grâce. 

Ajoutons qu'elle fut généreuse et bonne. Son testa- 
ment, qui a été conservé j usqu'à nous , en offre la pre uve . 
On y voit les pauvres figurer au premier rang : elle 
leur lègue mille livres, établit des dots de cinquante 
livres pour trois jeunes filles indigentes, et n'oublie pas 
des legs pour ses domestiques. A ses neveux, dont elle 
fait ses héritiers, elle substitue même les pauvres de 
l'aumône générale de Lyon, dans le cas où ils ne lais- 
seraient pas d'enfants. 

La mort prématurée de Louise , qui suivit de très- 
près ce testament, daté du 28 avril 1565, fut l'occasion 



22 CLÉMEiN'CE DE BOURGES. 

d'un de ces concours où éclataient à l'envi, parla bouche 
des auteurs en renom, la douleur et les re,^ 'ots publics, 
en vers de toute langue et de toute mesure. La réunion 
de ces pièces constituait ce qu'on appelait des Tombeaux: 
genre dont nous avons déjà mentionné la vogue ; hon- 
neur accordé à beaucoup de personnages qui sont de- 
venus très- obscurs. Il n'en devait pas être ainsi de 
Louise Labé, et parce que ses vers, comme on l'a dit, 
ont trouvé un écho dans les cœurs, et parce que de son 
temps même elle fut en quelque sorte à la tète de 
tout un mouvement poétique. Par son exemple, par ses 
exhortations, elle créa entre les dames la noble émula- 
tion de l'art : ses œuvres, dans l'édition qu'elle en fit 
paraître, sont notamment accompagnées d'une épître 
dédicatoire à l'une de ses amies, qu'elle presse d'écrire 
à son exemple, pour donner aussi une salutaire leçon à 
son sexe. 

Cette amie était Clémence de Bourges, qui, malgré ce 
dernier nom, fait partie de ce qu'on peut appeler l'école 
lyonnaise, si ce mot d'école n'est pas trop ambitieux 
ou trop sévère pour ces femmes qui ont composé quel- 
ques vers. L'histoire de cehe que nous avons désignée 
est d'ailleurs aussi courte qu'incertaine. Ce qui est du 
moins avéré , c'est que l'historiographe 'du Verdier 
voyait en elle « la perle des demoiselles lyonnaises. » 
et qu'unie à Louise Labé par la conformité des talents, 
elle reçut également le surnom de « Sapho du seizième 
siècle ». Mais ses poésies ne sont pas arrivées jusqu'à 
nous. 

A son souvenir se rattache une légende touchante. 



CLÉMENCE DE BOURGES. ^r.\ 

S'il faut y croire , Clémence , qui appartenait à une 
famille distinguée de Lyon et joignait la vertu à la 
beauté , donna un noble exemple de constance. Pro- 
mise eneffet à un jeune gentilhomme plein de bravoure, 
au Lyonnais Jean du Peyrat, qui servait dans l'armée 
royale et fut tué en combattant les protestants à Beau- 
repaire (1562). elle fut si sensible à sa perte, que, con- 
sumée parle chagrin, elle ne lui survécut pas. Telle 
était, ajoute-t-on, l'affectueuse estime dont la jugeaient 
digne ses compatriotes , que cette mort excita un deuil 
public parmi eux. Dans des funérailles qui ressem- 
blaient plutôt à un triomphe, Clémence fut promenée, 
par toute la ville de Lyon, le visage découvert et la tète 
couronnée da fleurs, au milieu d'un concours immense 
de peuple qui l'accompagna à son tombeau. Quoiqu'elle 
fût dans la première jeunesse, sa renommée avait volé 
déjà jusqu'à la cour de France; Henri II et Catherine 
de Médicis avaient souhaité l'entendre, pour son double 
talent de poëte et de musicienne : car elle excellait à 
jouer d'un instrument fort en vogue à cette époque et 
qui devait charmer les loisirs de J. J. Rousseau , de 
l'épinette. * 

Une autre tradition nous la montre, il est vrai, sous 
un nspect moins favorable, sans moihfier cependant 
l'opinion que nous exprimions tout à l'heure , c'est 
qu'ehe était, par les charmes de sa personne et l'agré- 
ment de son esprit, l'honneur de son sexe. Il paraîtrait 
seulement, d'après cette tradition , qu'elle en connut 
les faiblesses et qu'elle paya surtout tribut à la jalousie. 
Louise Labé aurait , dit-on , enlevé à Clémence son 



24 LES LYONNAISES 

amant, et l'accord qu'avait établi entre elles des goûts 
et des qualités semblables se serait rompu aussi- 
tôt, pour faire place à une hostilité ouverte. On parle 
d'une satire amère où Clémence déchirait sa rivale 
avec autant de violence qu'elle l'avait d'abord célébrée 
avec enthousiasme : mais la satire ne se retrouve 
point , et nous aimons à penser qu'elle n'a jamais 
été écrite. Continuons donc à voir dans Clémence la 
victime d'un amour unique, et laissons lui sur le front 
cette couronne que ses contemporains y déposèrent 
avec respect, non moins pour ses vertus que pour ses 
talents. 

D'autres noms poétiques concoururent encore à la 
célébrité de Lyon, dans la première partie du seizième 
siècle. Parmi les femmes qui cultivèrent alors les lettres 
avec distinction, on citera Jeanne Flore, qui, traitant 
le sujet en faveur, avait, dans un conte spirituel, montré 
la punition réservée « à quiconque mépriserait le véri- 
table amour » ; Jeanne Gaillarde, dont on vantait les 
rimes et qui répondait par un rondeau, que nous a 
conservé du Yerdier, à Marot, qui avait fait son éloge ; 
Jeanne Creste et Jacqueline Stuard, dignes d'être asso- 
ciées à la pléiade qui rayonnait autour de Louise Labé; 
les deux sœurs Claudine et Sybille Scève, qui, avec leur 
mère, Marguerite du Bourg, descendirent non sans 
honneur dans la carrière où Maurice Scève , leur 
parent, les avaient précédées; Marie de Pierre-Yive, 
dame du Pérou, qui florissait en 1540. A ces noms on 
pourrait en ajouter d'autres : mais il vaut mieux, lais- 
sant de côté ces réputations éteintes, s'arrêtera l'une 



PERNETTE DÛ GUILLET. âS 

des femmes dont le souvenir a survécu jusqu'à nous, à 
Pernetle du Guillet. 

Née en 1520, dans la ville de Lyon, d'une famille 
noble, elle devait mourir jeune, comme tant d'autres 
dont les talents, moissonnés trop tôt, ne purent attein- 
dre leur maturité. Néanmoins, malgré la courte durée 
de sa vie (elle ne se prolongea pas au delà de 1545), 
CoUetet n'hésitait pas à déclarer que la renommée de 
Pernette du Guillet ne périrait jamais parmi les 
hommes instruits. Ainsi que Louise Labé et Clémence 
de Bourges, musicienne et poète à la fois, elle chantait 
ses vers en s' accompagnant du luth. Aux dons de l'es- 
prit le plus aimable elle joignait une intelligence très- 
cultivée et possédait plusieurs langues, celles qui fai- 
saient alors le fondde l'éducation classique. Ses œuvres, 
recueillies après sa mort par son mari et par Antoine 
du Moulin , qui en fit l'épître préliminaire, furent dédiées 
(( aux dames lyonnaises, » comme dans la suite une 
femme célèbre du dix-huitième siècle, madame duBoc- 
cage, dédiait l'une de ses tragédies « au be.au sexe. » Et 
ce qui atteste qu'elles trouvèrent des lecteurs empressés, 
c'est que deux ans après qu'elles eurent paru à Paris, on 
les réimprima à Lyon. Pour nous, en feuilletant les 
poésies «de cette gentille et vertueuse dame, » ses odes, 
sesépigrammes, ses élégies, entre lesquelles Colletet dis- 
tinguait celles de la Nuit et du Désespoir, nous y avons 
reconnu, sous l'enveloppe d'un style un peu rude ou 
embarassé, des idées ingénieuses et de nobles senti- 
ments.Ilya même, dans quelques-uns de ces morceaux, 
de la facilité et de la grâce. L'un des meilleurs est celui 



â6 PERNETTE DU GUILLET. 

qui porte le titre d'Adonis, mais il est trop étendu pour 
être cité; bornons-nous à donner une pièce plus courte 
où elle remercie un auteur eu crédit de l'avoir chantée 
le premier : 

Par ce dizain clairement je m'accuse 

De ne savoir les vertus honorer. 

Fors du vouloir, qui est bien maigre excuse; 

Mais qui pourrait par écrit décorer 

Ce qui de toi se peut faire adorer? 

Je ne dis pas, si j'avais ton pouvoir. 
Qu'à m'acquitter ne fisse mon devoir, 
A tout le moins du bien que tu m'avoues : 
Préte-moi donc ton éloquent savoir. 
Pour te louer ainsi que tu me loues. 

Dans une autre pièce , intitulée Parfaite amitié, Pernelte 
du Guillet, parlant sans doute à ce même poète, ex- 
prime avec une naïveté qui n'est pas sans agrément le 
désir qu'elle éprouve d'être présente à sa pensée. Elle 
suppose que, par un beau jour d'été, se promenant 
avec lui dans une forêt, elle le quitterait un instant pour 
se jeter dans de fraîches ondes, vers lesquelles, son luth 
à la main, elle l'attirerait ensuite, pour luijeter de l'eau 
à la face : 

Oh ! qu'alors eût l'onde cette efficace 
De le pouvoir en Actéon muer. 
Non toutefois pour le faire tuer. 
Et dévorer à ses chiens comme cerf, 
Mais que do moi se sentît être serf; 
Tant que Diane eût contre moi envie 
De lui avoir sa puissance ravio. 



MARIE UE ROMIEIJ. 27 

Combien heureuse et grande me dirais! 
Certes, déesse être me Guiderais *, 
Mais, pour me voir contente à mon désir, 
Dois-je aux neuf sœurs faire un tel déplaisir 
D'enlever cil qui les sert à leur gré, 
• Et fait honneur à leur haut chœur sacré? 
Non, non; qu'il aille aux neuf muses servir. 
Sans se vouloir dessous moi asservir, 
Sous moi, qui suis sans grâce et sans mérite. 

Un caractère des œuvres de Pernette du Guillet, où la 
langue italienne se mêle parfois à la langue française, 
c'est la variété. Elle ne s'y borne pas, comme on le fai- 
sait trop volontiers de son temps, à chanter l'amour;" 
elle chante également l'amitié. En général même, ses 
sujets ont un caractère philosophique qui témoigne du 
tour sérieux de son esprit, et qui répondait à sa vie. 
Ses contemporains attestent qu'elle fut sans tache, 
malgré les séductions du monde, où Pernette vivait fort 
recherchée. Aussi furent-ils unanimes pour rendre hom- 
mage à sa mémoire. Parmi les éloges posthumes dont 
elle fut comblée, on remarquera l'épitaphe que lui con- 
sacra Maurice Scève, et où il célébrait : 

L'heureuse cendre autrefois composée 
En un corps chaste oîi vertu reposa. 

Ge même accord delà vertu et du talent se rencontre 
dans Marie de Romieu, du Yivarais ^, que nous join- 



1. Guider (cogitare), croire, s'imaginer, présumer. 

2. De là, après son nom, la qualification de Vivaraise clans le titre 
•le son ouvrage. — C'est ainsi que la division en provinces de notre an- 



28 MARIE DE ROMIEU. 

dronsaiix Lyonnaises, et parce qu'elle était voisine de 
leur pays, et à cause d'une certaine ardeur d'imagina- 
tion qu'elle partagea avec la plupart d'entre elles : il y 
a en effet, dans ce qu'elle a laissé, beaucoup de mou- 
vement et de verve. Elle était sœur d'un poète, Jacques 
de Romieu, gentilhomme et secrétaire du roi, qui avait 
publié une satire contre les femmes ; c'est à cette satire 
qu'elle répondit, pour ses débuts, en faisant l'apologie 
de son sexe. 

Non contente de revendiquer pour lui l'honneur de 
l'égahté, Marie de Romieu voulait établir sa supériorité 
sur celui des hommes : tel est le but de son Discoiu^s de 
V excellence de la femme, où elle ne lui attribue pas seu- 
lement l'avantage pour la modestie, la bonne foi, la 
douceur et les autres vertus du foyer domestique, mais 
pour les productions de l'esprit, la capacité dans les af- 
faires, la gloire des armes. Si l'opinion contraire a pré- 
valu, ce n'est, elle le déclare tout d'abord, que par l'effet 
de l'irréflexion et de l'ignorance; et cette opinion, elle 
prétend la réfuter : 

Il me plaît bien de voir des hommes le courage. 
Des hommes le savoir, le pouvoir; davantage 
Je me plais bien de voir des hommes la grandeur : 
Mais, puis, si nous vêtions à priser la valeur. 
Le courage, l'esprit et la magnificence. 
L'honneur et la vertu et toute l'excellence 
Qu'on voit luire toujours au sexe féminin, 
A bon droit nous dirons que c'est le plus divin. 



cienne France, en ajoutant à l'importance de leurs centres principaux, 
créait une émulation qui n'était pas stérile pour les lettres. 



MARIE DE ROMIEU. 29 

Celte proposition nettement formulée, l'auteur ne né- 
gligera ni raisonnements ni exemples pour la faire 
triompher. Elle montre à cet effet, dans ce langage my- 
thologique, aimé de la renaissance, tous les dieux 
réunis à la naissance de la femme, pour lui départir 
leurs faveurs : 

Qui lui donna les mots d'un parler gracieux, 
Qui lui quitta ses rais * pour lui former les yeux. 
Qui laissa son pouvoir, et qui, son abondance, 
Qui donna son honneur, qui donna sa prudence. 

De là, ce précieux concours de qualités attrayantes et 
affectueuses, qui font que pour nous la femme est bien 
véritablement, si nous voulons être sincères, 

Cliasse-mal, chasse-ennui, chasse-deuil, chasse-peine. 

En vain, dans notre ingratitude, nous armons-nous 
contre elle de ses fautdettes . Reconnaissons, au lieu d'en 
faire grand bruit, qu'elles sont presque toujours notre 
ouvrage. Ne sont-elles pas dues aux mielleux propos de 
ceux qui, se faisant esclaves pour devenir maîtres, ré- 
pètent en gémissant : 

Si vous n'avez le cœur d'une fière lionne, 

Si, à vous voir encor, vous ne semblez félonne. 

Pourquoi différez-vous à me donner secours. 

Sans jouir entre nous de nos douces amours? 

Et pourquoi soutfrez-vous qu'en mourant je m'écrie 

Que je meurs pour aimer une trop fière amie? 

1. Rudii, rayons. 



30 MARIE DE ROMIEU. 

C'est ce langage des galants dont elle se raille, ce lan- 
gage mignardé de tropes, qui fait que trop souvent 

Plus d'une, entre tant de pucelles, 
Laisse cueillir le fruit de ses pommes plus belles. 
Plus par ravissement et par déception. 
Que pour avoir en eux mis trop d'affection. 

Contestera-t-on maintenant au;t femmes de plus hautes 
qualités et ces vertus qu'on aime appeler viriles? Mais 
l'histoire répond pour elles en proclamant les noms de 
Camille, de Sémiramis, de Zénobie. Ici, l'on s'étonne 
sans doute que, trop peu préoccupée de l'honneur na- 
tional, Marie de Romieu oublie une héroïne qui les 
vaut bien toutes et qui nous touche de plus près, 
Jeanne d'Arc. Pour ce qui concerne l'intelHgence, les 
lettres et les arts, les femmes ne peuvent-elles pas aussi 
le disputer aux hommes? C'est à son siècle surtout 
qu'elle en appelle, à son siècle où elle mentionne plu- 
sieurs" de celles qui figureront dans notre étude, la reine 
de Navarre, les dames des Roches, les demoiselles de 
Morel et au premier rang la duchesse de Retz à qui elle 
rend cet hommage : 

... Le grec l'est familier; 
De ta bouche ressort im parler singulier. 
Qui contente les rois et leur cour magnifique; 
Le latin t'est commun et la langue italique. 
Tu ravis les esprits des hommes mieux disants : 
Tant en prose qu'en vers tu sais charmer nos sens. 

Ce plaidoyer, comme on voit, ne manque ni d'ha- 



MARIE DE ROMIEU. 31 

bile té ni de feu. Mais ce n'est pas seulement inspirée 
par une cause qui lui est personnelle, et sur cette ques- 
tion souvent débattue vers la même époque par des 
plumes érudites ou piquantes, qu'elk a fait preuve de 
talent poétique. Dans les œuvres de Marie de Romieu, 
que son frère publia en 1581 et, s'il faut le croire, à 
l'insu de l'auteur, percent des germes heureux déve- 
loppés par l'étude. On y trouve un mélange, alors ha- 
bituel, d'églogues , d'élégies, d'odes, de sonnets et 
d'hymnes, où nous choisirons, pour la citer, une imi- 
tation de la pièce d'Anacréon sur la rose; dans ce sujet 
Marie de Romieu, par une de ces innocentes luttes qui 
plaisaient aux beaux esprits du seizième siècle , n'avait 
pas craint de rivahser avec Belleau, Ronsard, Baïf et du 
Bellay : 

Au dedans d'un jardin s'il y a rien de beau, 
C'est la rose cueillie au lemps du renouveau : 
L'Aube a les doigts rosins; de roses est la couche 
De la belle Yénus^ et teinte en est sa bouche; 
En Paphos, sa maison est remplie toujours 
De la suave odeur des roses, Ûeur d'amour. 

La rose est l'ornement du chef des damoiselles, 
La rose est le joyau des plus simples pucelles; 
De roses est semé des Charités • le sein. 
Et de leur doux parfum le ciel lui-même est plein. 
Bacchus, ce deux fois né, ce Bassar * vénérable. 
De roses et de vin garnit toujours sa table. 



1. Les Grâces : c'est leur nom grec. 

2. Un des surnoms grecs et latins de Bacchus ; nouvelle trace du 
savoir classique de la renaissance. 



32 MARIE DE ROMIEU. 

Quand le jour adviendra de mon dernier vouloir, 
Je veux, par testament, expressément avoir 
Mille rosiers plantés près de ma sépulture, 
Afin que, grandissant, ils soient ma couverture. 
Puis l'on mettra ces vers, engravés du pinceau 
En grosses lettres d'or, par-dessus mon tombeau : 

« Celle qui gît ici, sous cette froide cendre. 
Toute sa vie aima la rose fraîche et tendre ; 
Et Taima tellement qu'après que le trépas 
L'eut poussée à son gré aux ondes de là-bas^ 
Voulut que son cercueil fût entouré de roses. 
Comme ce qu'elle aimait par-dessus toutes choses. » 

Dans un genre plus élevé , CoUetet mentionne avec 
éloge, parmi les pièces de Marie de Romieu, l'élégie 
funèbre qu'elle a consacrée à Jean Chastelier. Il y signale 
le choix du mètre, la convenance des idées , l'émotion 
qui anime les vers. Par ce passage, on jugera en effet 
que la pièce n'est pas sans mérite : 

Pleurez, mc^s yeux, pleurez pour peindre mes douleurs. 
Et qae de vous sorte un ruisseau de pleurs! 

Et toi, mon cœur, fends-toi d'une douleur profonde; 
Fais que mon mort je suive en l'autre monde. 

Trop cruelle Atropos Ah! je suis hors de moi. 

Tant son trépas me cause un grand émoi ! 

Mais quoi! mes yeux, mon cœur, toute chose naissante 
Est ici-bas mortelle et périssante! 

Le lemps emnièuc tout ; le pape et l'empereur 
Meurt aussi bien que le lourd laboureur; 

C'est un arrêt douné, que toute chose née 
Est à la fin à la mort destinée. 



MARIE DE ROMIEL". 33 

Après que le printemps, plaisant et amoureux, 
A fait son cours, vient Télé chaleureux; 

Après le chaud été, l'automne; après arrive 
Le froid hiver qui nous met à la rive 

Du nautonier Caron. Rien ne peut secourir 

Nos frêles corps condamnés à mourir. 
Ainsi ce bon seigneur a passé sa jeunesse 

Et son avril, au'omne et sa vieillesse 
Au service de Dieu et de son chrétien roi; 

Virilement il est mort pour la foi... 

On connaissait peu, au seizième siècle , cet art de se 
borner, sans lequel on ne sait point écrire. L'auteur 
emploie beaucoup d'autres vers à énumérer les vertus 
de Chastelier ; et çà et là se mêlent au récit de ses 
belles actions quelques particularités curieuses sur les 
affaires du temps. Un poëme qui n'a pas moins d'éten- 
due est une ode de dix-sept strophes en l'honneur du 
jeune Charles de Lorraine, prince de Chevreuse. Marie 
de Romieu le félicite d'abord de porter le nom et le 
prénom «du grand Charles de Lorraine, » immorta- 
lisé par tant d'éloges. Elle le convie ensuite aux ex- 
ploits qui l'attendent à titre héréditaire; et par avance, 
elle annoncela gloire future de ce descendant des Guises. 
A ces morceaux sérieux on pourrait en opposer un 
autre intitulé Rien, pour montrer combien nos anciens 
auteurs, prompts à changer de ton, s'égayaient volon- 
tiers par des plaisanteries. Ce n'était, il est vrai, qu'une 
imitation ou plutôt une traduction assez heureuse de 
quelques vers dePasserat, jeu d'esprit rju'avait fort 
admiré cette époque amie des élégances frivoles. Telles 



34 MARIE DE RO.MIEU. 

sont encore , dans le recueil de Marie , des étrennes, 
des anagrammes, des énigmes. Il y a aussi des pièces 
amoureuses, entre lesquelles l'une est composée « en 
faveur du seigneur Maissonnier, son cousin, passionné 
d'un amour chaste et honnête.» Dans cette catégorie 
rentre, au moins par le fond des idées, une Instruction 
pour les jeunes dames, dont Colletet a dit avec assez de 
raison «que cette instruction apprendrait plutôt à bien 
faire l'amour qu'à vivre dans la retenue. » Gardons- 
nous d'en tirer contre elle aucune induction fâcheuse, 
puiscjue, avec la naïveté propre à ce temps et au goût 
de variété bizarre qui le caractérise, l'auteur passe un 
moment après à des sujets graves et reUgieux. Son 
livre se termine notamment par une complainte sur la 
mort de notre sauveur Jésus-Christ, où le mérite de 
l'invention n'appartient pas non plus à Marie de Ro- 
mieu. Là elle se borne à être l'interprète des vers latins 
de Sannazar, qui se placent parmi les plus célèbres 
des modernes. Remarquons à cette occasion que chacun 
payait alors son trD)ut àla traduction, parce qu'elle était 
l'expression d'un besoin pubUc : seulement, par un 
tort qui lui est ordinaire, Marie de Romieu oublie 
de signaler ses emprunts. 

Tout annonce qu'elle survécut peu à l'année 1584, 
où sa réputation avait atteint son plus grand éclat. On 
la citait comme l'honneur de sa terre natale , jadis 
illustrée par les troubadours ; on l'appelait « la gloire 
du Yivarais, la quatrième des Grâces. » Ce qu'on sait 
encore, c'est que sa maison ne manquait pas d'impor- 
tance dans le pays, et qu'elle fut mariée ; car elle fait 



GABRIELLE DE COIGNARD. 35 

allusion , dans un de ses sonnets, aux soins du ménage et 
aux soucis de la famille, qui la disputaient plusqu'elk 
n'eut voulu aux occupations des muses. Non contente 
toutefois, dans les loisirs d'une vie aisée, de composera 
ses heures, elle étudiait les bons livres, même ceux de 
l'antiquité. Notre curiosité éveillée ajouterait volontiers 
à ces détails sur Marie de Romieu; mais nous ne con- 
naissons rien au delà Nous ne dirons plus qu'un mot : 
on nous la représente avec une physionomie aussi 
agréable que son esprit , et comme ayant uni aux 
talents et à la beauté de l'àme celle du corps, avan- 
tages qu'on aimerait à trouver toujours inséparables. 

Une autre femme poète du midi complétera le groupe 
que nous avons considéré en premier lieu, et qui, à rai- 
son du voisinage del'Italie, avait en quelque sorte mieux 
emprunté à cette terre, alors favorisée pour l'imagina- 
tion et le savoir les rayons de civilisation, dont s'échauf- 
fèrent aussi de plus en plus, vers cette époque, le centre 
et même le nord de la France. 

Gabrielle de Coignard, tel est son nom, naquit à 
Toulouse. Elle-même a rappelé sa patrie dans un de 
ses sonnets, où elle fait mention de la Garonne, 

Fleuve coulant par ce pays fertile... 

Issue d'une noble famille, elle épousa un président 
au parlement de Toulouse, le sieur de Miremont, avec 
lequel elle vécut heureuse un assez grand nombre 
d'années, en se hvrant à son goût naturel pour les lettres 
et la poésie. Devenue veuve, elle y chercha une conso- 
lation. Dans sa maison, où elle se retira, entièrement 



36 GABRIELLE DE COIGNARD. 

occupée de donner aux deux filles qu'elle avait eues de 
son mariage une éducation fondée sur la piété , elle 
charmait sa solitude en composant des pièces reli- 
gieuses, dont l'accent grave offre un frappant contraste 
avec la fougue passionnée de Louise Labé. Tandis que 
celle-ci, toute aux joies des sens et de la terre, semble 
n'avoir de voix que pour les chanter et pour convier à 
en jouir, l'autre, comme inspirée d'un esprit nouveau, 
représente cet élément spirituahste qui a déjà une large 
place dans le seizième siècle, et qui devait dominer dans 
le suivant. L'objet unique de presque toutes ses poésies 
est d'exprimer les pensées chrétiennes qui remplis- 
saient en effet son cœur. La contemplation de la sa- 
gesse et de la bonté de Dieu , la méiUtation de ses 
commandements, telle est la source qui les alimente. 

La modestie de cette dame égalait d'ailleurs son mé- 
rite : loin de se prétendre supérieure aux autres, elle 
disait souvent qu'il n'y avait qu'une science véritable, 
celle du salut et des moyens de le faire ; ou plutôt que 
c'était tout connaître que de ne pas les ignorer. D'après 
cela, on ne peut être surpris que ses ouvrages n'aient 
paru qu'après sa mort et par les soins de ses enfants '. 
C'est un recueil d'odes, de stances, de sonnets et autres 
poèmes plus étendus, tous également tirés des livres 
saints. L'une de ces pièces a pour sujet le dévoue- 
ment de Judith ; voici l'invocation qui en forme le 
début : 



1. Œuvres chrétiennes de feue dame de Gabrielle de Cûignard 
in-12, 1593. 



GABRIELLE DE COIGNARD. 37 

Sous la sainte faveur je veux prendre carrière 
A chanter les exploits d'une belle guerrière. 
Étoile de son temps, qui sans cesse reluit 
D'un éclat flamboyant dans la plus sombre nuit. 
Toi, par qui sont toujours sous divers tons unies 
De ce grand univers les hautes harmonies, 
Accorde mon esprit aux célestes accords; 
Seigneur, fais que ma voix puisse pousser dehors 
Et mille et mille vers, saints concerts de ta gloire, 
Chantant avec Judith l'hymne de la victoire. 
Tu t'es voulu servir de son bra^ délicat. 
Toi qui pouvais chercher un foudroyant éclat. 

« Et le reste va du même air chez Gabrielle de Coi- 
gnard, » ajoute son biographe Colletet, qui se plaît à 
louer ses compositions comme bien imaginées, pathé- 
tiques , remarquables par la douceur et la beauté du 
langage. Quelques-uns des accents qui précèdent rap- 
pellent en effet la pensée et la langue de Malherbe. 

Quant aux sonnets, qui dépassent le nombre de cent 
cinquante, le suivant donnera une idée du ton qui y 
domine et de leur versification : 

Cheminant lentement j'erre par un bocage. 
Cherchant pour mon repos quelque ombrageux hallier 
D'aubépin fleurissant, de chêne ou de peuplier ', 
Où le g.ii rossignol fredonne son ramage. 

Là je veux arroser de larmes mon visage. 
Pour adoucir le mal que je veux oublier; 
Aux vivants je ne veux ma douleur publier; 
Je la veux enterrer en ce désert sauvage. 

1. La filiale ier dans ces noms, ainsi qu'on l'a vu déjà plus haut ne 
formait qu'une syllabe et se prononçait comme dans altier. 



38 GABRIELLE DE COIGNÂRD. 

Mais qui sera témoin de l'ennui que je sens? 
Ce sera toi. Seigneur, espoir des innocents. 
Support des orphelins et l'appui de la veuve ! 

Tu daigneras sécher les larmes de mes yeux. 
Apaisant de mon cœur les regrets soucieux, 
Donnant à mes combats ou la paix ou la trêve i. 

Ce fut en 1594 que mourut Gabrielle de Coignard, 
Yers le moment où Paris ouvrait ses portes à Henri IV, 
et à la veille du dix-septième siècle , dont ses vers , en 
plus d'une rencontre , annoncent la gravité noble et 
soutenue. En somme, un style sain et d'une élévation 
naturelle recommande généralement les productions 
de cette dame, que le P. Ililarion de Coste et le P. Jacob 
n'ont eu garde d'omettre dans leurs Histoires des fem- 
mes illustres, mais dont les recueils plus modernes ont 
injustement, ce nous semble, négligé le nom. Ses œu- 
vres, comme son nom, ont mérité de survivre ; et il est 
permis d'y voir un curieux témoignage de cet esprit 
calme et posé qui allait succéder aux agitations de la 
renaissance, et pacifier, pour quelque temps du moins, 
les domaines de la politique comme ceux de l'intelli- 
gence. 



1. On écrivait alors vefve et trefve : pour les yeux comme pour l'oreille 
cette rime était donc régulière. 



Il 



Femmes poètes du centre et du nord de la France. — École de la raison, 
inspiration du foyer domestique, etc. — Madeleine Neveu et Catherine 
des Roches, Antoinette de Loynes, Camille de Morel, Anne de Marquets, 
Jacqueline de Miremont, etc. 



Revenons maintenant sur nos pas, en nous reportant 
à la première partie du seizième siècle, afin d'y étudier 
cette veine de notre poésie qui puise ses principales 
inspirations dans un ordre de sentiments plus graves 
que ceux qui avaient dicté les vers de Pétrarque ou de 
Louise Labé. Ces sentiments marquent en particulier 
de leur empreinte les ouvrages de quelques femmes 
poètes qui ont habité le centre de la France ou qui s'en 
rapprochaient. Chez elles les aifections du foyer domes- 
tique dominent avec les accents de la piété, non sans 
qu'elles offrent aussi à d'autres égards un reflet plus 
ou moins vif des goûts et des préoccupations de leur 
temps. 

Dans cette école de la raison , plutôt que de la pas- 
sion, figurent au premier rang les dames des Roches, 
ou , pour les désigner comme l'ont fait souvent leurs 
contemporains, Madeleine Neveu et Catherine de Fra- 
^onnet; noms différents sous lesquels il faut reconnaître 
la mère et la fille , qui se ressemblèrent sur tant de 
points. Le caractère commun de leur talent, et celui de 



40 MADELELNE NEVEU 

leur vie, ce fut en effet la régularité ; leur inspiration 
commune eut sa source dans les sentiments les plus 
purs, dans les affections les plus légitimes du cœur hu- 
main. L'une paraît n'avoir connu qu'un seul amour et 
le plus saint de tous, l'amour maternel, tandis que la 
muse de l'autre fut surtout sa piété filiale. 

La capitale du Poitou , qui se piquait de partager 
avec la Touraine et l'Orléanais le goût des lettres, fut la 
patrie de Madeleine Neveu. Elle naquit en 1530, au 
sein d'une famille assez considérable; et cet avantage, 
uni chez elle à celui de la beauté , la fit rechercher de 
bonne heure en mariage. Très-jeune encore, elle devint 
la femme d'un gentilhomme breton estimé pour son 
savoir, François de Fradonuet, seigneur des Roches, 
qui s'établit à Poitiers. 11 avait trente ans, et mourut 
dans sa cinquante-huitième année : c'est ce qu'on ap- 
prend par des vers funèbres que sa veuve composa en 
son honneur. 

Malgré la convenance et la paix de cette union , Ma- 
deleine ne devait pas, à en juger par ses poésies, con- 
naître tout le bonheur dont elle était digne. Le désen- 
chantement y perce en plusieurs endroits, et le souvenir 
même de la jeunesse réveille en elle des pensées de dé- 
ception et d'amertume; témoin ces paroles : 

Les plus beaux jours de nos vertes années 
Semblent les fleurs d'un printemps gracieux... 
Pressé d'orage et de veut pluvieux... 

t 

La vive sensibilité qui explique ces plaintes se 



ET CATHERINE DES, ROCHES. 41 

peint dans ce sonnet , où elle regrette une amie qu'elle 
a perdue : 

Las! où est maintenant ta jeuse bonne grâce 
Et ton gentil esprit plus beau que la beauté ' ? 
Où est ton doux maintien, ta douce privauté ? 
Tu les avais du ciel, ils y ont repris place. 

misérable, hélas ! toute l'humaine race 
Qui n'a rien de certain que Tinfélicité ! 
triste que je suis! ô grande adversité! 
Je n'ai qu'un seul appui en cette terre basse. 

ma chère compagne et douceur de ma vie, 
Puisque les cieux ont eu sur mon bonheur envie, 
Et que tel a été des Parques le décret. 

Si, après notre amour, le vrai amour demeure. 

Abaisse un peu tes yeux de leur claire demeure, 

Pour voir quel est mon pleur, ma plainte et mon regret! 

A défaut de bonheur, Madeleine Neveu eut du moins 
une réputation sans tache, qui, de sa province, passa 
dans toute la France. Prononcer son nom, dit CoUetet, 
« c'était non-seulement prononcer un nom vertueux, 
mais le nom même de la vertu. » Aux qualités du cœur 
se réunissaient chez elle de rares facultés d'esprit, que 
le travail et l'instruction ne contribuèrent pas peu à 
fortifier. Elle savait , ce qui était d'ailleurs ordinaire à 
la plupart des femmes qui ont cultivé les lettres de son 

1. La Fontaine, qui prenait, comme son ami Molière, son bien où il le 
trouvait et qui le prenait en maître , c'est-à-dire qui perfectionnait 
tout ce qu'il empruntait, a dit dans son poëme à' Adonis : 

Et la grâce, plus belle encor que la beauté. 



42 MADELEINE NEVEU 

temps, le grec, le latin, enfin l'italien, cet idiome si 
moderne , que les grands génies qui s'en étaient servi 
avaient déjà élevé à la dignité de langue classique. 
Jointe à celle de l'étude,* une consolation qui ne lui 
manqua pas fut d'avoir une fille qui répondit à sa ten 
dresse, à ses soins, à son Jimbition. Elle-même avait 
veillé sur son éducation avec la plus active et la plus 
heureuse sollicitude. Aussi pouvait-elle s'applaudir de 
retrouver dans cette fille chérie, comme le témoignent 
quelques-uns de ses vers, avec son maintien, sa taille, 
et jusqu'à l'accent de sa voix, ses goûts, ses mœurs, 
son caractère, en sorte que c'était son portrait tout 
entier. 

Et l'âge seul faisait la différence. 

Surtout elle se félicitait de leur accord étroit et de 
l'appui qu'elles se prêtaient l'une à l'autre : 

Tu as, enfant, apporté un cœur fort 

Pour résister au violent effort 

Qui m'accablait; et m'offris, dès enfance. 

Amour, conseil, support, obéissance. 

Le Tout-Puissant, à qui j'eus mon recours, 

A fait de toi naître mon seul secours. 

Dans la communauté d'idées qui régnait entre elles, 
l'amour des vers était un trésor aux yeux de la mère, 
dont elle s'était empressée de faire part à sa fille : 

Or je ne puis de plus grands bénéfices 
Récompenser tes louables offices, • • 

Que te prier de faire ton devoir 
Envers la muse et le divin savoir. 



ET CATHERINE DES ROCHES. 43 

On ne sera pas dès lors surpris que, « aimant mieux 
écrire que filer, » comme elle l'avoue , Madeleine ait 
combattu avec un esprit piquant et de fort bon aloi le 
vieux préjugé qui condamnait le savoir chez les fem- 
mes. Il n'en fallait redouter, selon elle, c|ue l'exagéra- 
tion et l'abus. Quant à ses avantages , ils étaient des 
plus manifestes. En premier lieu , les dames n'avaient 
pas de plus cher intérêt que de remplacer désormais la 
suprématie de l'amour, qu'elles exerçaient à l'époque 
chevaleresque , par l'empire plus sohde des connaissances 
et de l'esprit. Dans le noble désir de relever son sexe, 
dont l'ascendant s'était affaibli avec l'enthousiasme du 
moyen âge, elle accusait donc la tyrannie que les pa- 
rents exerçaient sur leurs filles. 

Là les tenant closes dans la maison 

Et leur donnant le fuseau pour la plume. 

Elle n'épargnait pas non plus la jalouse appréhension 
des maris, qui, curieux d'emprisonner leurs femmes 
dans leur ménage, ne faisaient résonner à leurs oreilles 
que les mots d'obéissance, de soin, d'avarice : 

Quelqu'un d'entre eux, ayant fermé la porte 
A la vertu, nourrice du savoir. 
En nous voyant, craint de la recevoir ; 
Pour ce qu'eir porte habit de notre sorte. 

Non contente de vouloir réconciUer avec la science ceux 
qui la dédaignaient ou la soupçonnaient sans raison, 
Madeleine Neveu la célébrait ensuite dans une ode 
fort étendue, dont je me bornerai à citer la première 
strophe : 



4', MADELEINE NEVEU 

Ainsi que la lumière 

Dompte l'obscurité, , 

La science est première; 

Mais tout est vanité. 

On sait qiie le seizième siènle n'était pas mûr pour 
ce genre, et que le maître du chœur lui -même, comme 
on nommait Ronsard , n'a pu atteindre aux beautés 
qu'il comporte. Plus sage qu'enthousiaste , Madeleine 
Neveu y réussit moins encore ; ses odes , assez nom- 
breuses, ne se recommandent guère que par l'intérêt 
qui s'attache parfois à leurs sujets. Tel est le mérite de 
celle qu'elle a composée 

Dessus le siège de Poitiers 
Où tant de braves chevaliers 
Chargèrent la fatale barque; 

pièce qui nous apprendrait au besoin combien ce siège, 
fait par l'amiral Coligny en 1569, et soutenu contre lui 
par le duc de Guise, fut meurtrier pour les deux partis, 
surtout pour celui des protestants, qui furent contraints 
de l'abandonner. Cet intérêt historique , à défaut de 
qualités plus saillantes, se retrouve dans quelques au- 
tres morceaux de madame des Roches, spécialement 
dans celui qu'elle adressa au roi Henri III, sous le nom 
de la ville de Poitiers, qu'elle fait parler pour demander 
un parlement qui y fit résidence. Une difficulté de pro- 
sodie que s'est imposée l'auteur, et qui paraît digne 
de mention à CoUetet, dans ce genlil passage, est celle 
qui ramène le mot de parlement à la fin de tous les cou- 
plets : 



ET CATHERINE DES ROCHES. 45 

Sire, si mon obéissance 
Et mon loyal déportement 
Méritent quelque récompense. 
Je vous demande un parlement. 

A vous, mon roi, je me veux plaindre 
Et vous conter ici comment 
Je craias ceux qui me devraient craindre 
A faute d'un bon parlement. 

Mes voisins me font tant d'injure 
Que je désire incessamment 
Guérir la peine que j'endure 
Par le moyen d'un parlement... 

En l'absence de ce parlement désiré, il avait fallu re- 
courir, et on en verra la preuve, à ces assises extraordi- 
naires que l'on appelait les Grands jours. Au reste, 
Poitiers n'avait pas toujours manqué de parlement ; et 
la faveur que sollicitait madame des Roches pour sa 
ville natale n'était, suivant elle, que le rétablissement 
d'une ancienne institution : 

Je l'eus du roi Charles septième. 
Et le gardai heureusement ; 
Qu'il vous plaise en faire de même 
Et me rendez mon parlement. 

Cette assertion finale n'était pas toutefois d'une 
complète exactitude. Seulement ce qui est vrai, c'est 
qu'en 1422, lorsque les Anglais étaient maîtres des 
premières villes du royaume et de la capitale, les mem- 
bres du parlement de Paris, chassés de leurs sièges par 
'les vainqueurs, s'étaient réfugiés à Poitiers, où le roi 

3. 



46 MADELEINE NEVEU 

Charles Yll, l'année même où il succédait à son père , 
trouva bon qu'ils rendissent la justice. Ils ne séjournè- 
rent pas moins de quatorze ans dans cette ville fidèle à 
son roi, et que protégeait le patriotisme de ses habitants 
autant que la force de sa position. Mais c'était réellement 
le parlement de Paris en résidence momentanée dans la 
capitale du Poitou, non pas le parlement de Poitiers. 
Ainsi vit-on un peu plus tard, et sous la menace d'au- 
tres dangers, le même parlement de Paris transféré à 
Tours, lorsque Henri III eut fui devant les troubles de 
la Ligue. Témoignage frappant du respect de nos an- 
ciens rois pour la justice, qu'ils entraînaient en quelque 
sorte à leur suite , comme la sauvegarde , ou plutôt 
comme le dernier emblème de leur puissance. Là-des- 
sus on comprend que la confusion de madame des 
Roches fût Irès-volontaire. Quant à son refrain, objet 
pour Colletet d'un singulier rapprochement , il lui re- 
mettait en mémoire ce passage où, « dans notre Lucien 
français, certain personnage finit toutes ses demandes 
et tous ses arguments par cette conclusion ; t'rrjo^ ren- 
dez-nous nos cloches. )> Et ce souvenir, il l'alléguait 
d'autant plus volontiers, ajoutait-il, « que Chinon, le 
pays de Rabelais, n'est pas loin de Poitiers. » 

Pour avoir échoué dans sa requête , madame des 
Roches n'en garda pas rancune à Henri III, qu'elle a 
loué très-souvent, pénétrée de ce culte respectueux que 
les vieux Français professaient pour leurs souverains ; 
elle n'a pas craint même, dans un de ses sonnets, de le 
comparer à Trajan : 



ET CATHERINE DES ROCHES. 47 

Sire, Trajan le Bon vous égale en prudence. 
Mais vous le surpassez en sainte piété ; 
Vous avez, jeune d'ans, sur le sceptre porté 
Des plus rares vertus la plus digne excellence. 

Plutarque prit Trajan dès sa première enfance; 
Le Phénix ^ Amyot vous a presque allaité : 
Son nom est immortel pour sa grande bonté;. 
Vous êtes admirable en douceur, en clémence. 

Par malheur, Henri III ne mérita pas toujours cet 
éloge ; mais il y a quelque chose de touchant dans 
l'hommage où sont réunis le maître et l'élève , où 
l'éloge du traducteur de Longus et de Plutarque est 
associé à celui d'un prince que sa faiblesse seule en- 
traîna au vice et même au crime. Ami des lettres et s'y 
connaissant, il était d'ailleurs prompt à encourager 
par ses largesses ceux qui les cultivaient. On peut croire 
que madame des Roches ressentit les effets de son hu- 
meur libérale : au moins ne nous laisse-t-elle pas 
ignorer qu'elle en éprouvait le besoin ; car beaucoup 
de ses sonnets ne sont que des complaintes sur sa 
mauvaise fortune ; et son ton, nous l'avons déjà indi- 
qué, est le plus souvent celui de la douleur. Il est cer- 
tain que dans l'époque agitée où elle vécut, elle ne put 
échapper aux coups de l'adversité. Les guerres civiles 
troublèrent sa vie comme celle de tant d'autres. Dans 
une de ses épîtres, madame des Roches nous entretient 
des dommages qu'elles lui avaient causés : 

1. On u'igQore pas que Phœuix est, dans Homère, le nom du précep- 
teur d'Achille. Quant à la tradition qui fait de Plutarque le précepteur de 
Trajan, elle n'est pas conforme à la vérité historique. 



48 MADELEINE NEVEU 

Pendant que ma triste pensée 
De tant de maux publics grièvement ' offensée. 
Allait sur les autels, j'aperçus deux maisons, 
Que j'avais au faubourg, n'être plus que tisons... 
Ces maisons pouvaient bien valoir deux mille livres, 
Plus que ne m'ont valu ma plume ni mes livres... 

Ainsi avait-elle vu périr en un moment son peu de bim^ 
6*, par une humble requêle, elle priait le roi de lui venir 
en aide dans ses traverses. 

Son patriotisme lui donnait bien droit à cette protec- 
tion royale : car plusieurs de ses pièces attestent qu'elle 
n'était étrangère à aucun des sentiments et des intérêts 
du pays, à aucune des gloires de son temps. Là elle 
s'attaque aux Anglais, dont on n'avait pas oublié les 
ravages; elle les appelle le fléau capital du repos de la 
France, les contempteurs du vrai Dieu, les meurtriers 
de leurs rois. 

Organe de l'opinion publique , elle admire avec la 
France le grand duc François de Guise, leur vainqueur. 
Mais peu après, lorsque la lutte s'est engagée entre la 
maison royale et celle de ce puissant seigneur, elle dé- 
plore les discordes qui déchirent la nation, livrée à 
l'esprit de révolte. Un de ses poèmes a pour sujet la 
perte d'un des chefs les pkis illustres de nos armées, le 
comte de Brissac, poème où Colle tet a signalé le mérite 
d'un style assez fleuri et assez relevé , mais où il faut 
louer surtout les plus honorables sentiments. C'est ce 
qui fait qu'un des contemporains de madame des Ro- 

1. On prononçait ^ret'e/«e«/. 



ET CATHERINE DES ROCHES. 49 

ches , Scévole de Sainte-Marthe , qui dans ses Éloges 
latins lui a donné une belle place, ainsi qu'à sa (ijle, 
mentionne cette espèce d'épitaphe de la manière la plus 
flatteuse, en adressant la parole à l'auteur : 

Brissac d'un tel plaisir aura l'àme ravie, 
Voyant en vos beaux vers reluire son beau nom. 
Qu'il ne plaindra pas tant la perte de sa vie 
Comme il estimera le gain de ce renom. 

C'est à Scévole de Sainte-Marthe, qui passa une par- 
tie considérable de sa vie à Poitiers , que nous devons 
aussi, sur les dames des Roches, des détails du plus vif 
intérêt. Il nous apprend que leur maison hospitalière 
s'ouvrait à la meilleure compagnie de cette ville, et que 
tout étranger de distinction recherchait la faveur d'y 
être présenté. Au seizième siècle, elle était une sorte 
d'hôtel de Rambouillet, une académie de vertu et de 
science^ presque aussi célèbre que le salon où se réu- 
nissaient, dans l'âge suivant, Corneille, MoHère, La 
Rochefoucauld. Comme Julie d'Angennes et sa mère, 
Madeleine Neveu et sa fllle recueillaient les hom- 
mages des savants et des littérateurs. Dans la compa- 
gnie dont elles étaient le centre on lisait, on jugeait 
les livres nouveaux, surtout on applaudissait leurs vers, 
et l'on admirait leurs qualités morales, qui rehaussaient 
la supériorité de leurs talents. C'était en sortant de leur 
demeure qu'Etienne Pasquier écrivait ce distique : 

Felices. virgo tali quee nata parente. 
Mater cui talis nata superstes erit. 



50 MADELEINE NEVEC 

Mais ces vers, on le reconnaîtra bientôt, devaient rece- 
voir leur démenti de la destinée. 

Avec une renommée contemporaine si brillante, on 
ne s'étonnera pas que les œuvres de madame des Ro- 
ches aient été souvent reproduites. Elles avaient paru 
d'abord à Poitiers; mais, enrichies d'adrhtions succes- 
sives, elles ne tardèrent pas à être pubhées à Paris même , 
et par l'imprimeur alors en vogue, l'Angeher. Aux poé- 
sies on y trouve jointes des Lettres en prose écrites 
d'un ton familier et sur des sujets très-divers. Il en est 
qui traitent de questions de morale ; il en est même 
d'un intérêt purement philologique : l'une, par exem- 
ple, roule sur le mot proteroe, dont l'emploi lui avait 
été reproché comme celui d'un terme ècorché du latin. 
Madame des Roches le défend dans une discussion pleine, 
dit CoUetet, de bonnes et gentilles pensées, où elle allè- 
gue notamment qu'elle l'a emprunté au premier chant 
de l'Ai'iosle, « petit larcin, ajoute-t-eUe , qui doit être 
d'autant plus justement permis qu'au temps de guerre 
où elle écrivait, le piUdge était presque pratiqué de tous.)) 

L'édition la plus complète, celle de 1604 *, se termine 
par des stajices composées à l'occasion de ce tournoi de 
beaux esprits, dont le grave j urisconsulte retienne Pas- 
quier fut , dans un de ses moments de gaieté , le prin- 
cipal tenant, et dont mademoiselle des Roches fut l'hé- 
roïne. Une puce aperçue, dans une visite de l'avocat, 



]. Elle est (le Rouen; et c'est une preuve, entre beaucoup d'autres, 
que la vie litt/rairc était bien loin d'être alors, comme de nos jours, 
concentrée presque entii'Tement ;i Paris. 



ET CATHERINE DES ROCHES. 51 

sur le fichu de cette jeune persoime, devint un sujet 
inépuisable de traits ingénieux et de vers badins, dont 
le recueil se trouve dans les Œuvres de Pasquier : car 
c( cette fameuse puce avait, disait-il, mis la puce à l'o- 
reille de tous les beaux esprits. » C'est pour répondre à 
ce concours de plaisanteries et d'éloges que la mère, 
fêtée à l'envi avec sa fille, célébra ce les poêles chante- 
puce ; » et cette pièce de madame des Roches a été pla- 
cée par erreur sous le nom de Catherine, comme nous 
en avertit Colletet. A elle, seule, si l'on croit La Mon- 
noie, elle vaut mieux que toutes les autres du même 
recueil. 

La mère et la fille s'appliquèrent ensemble à traduire, 
en vers français , le poëme de l'enlèvement de Proser- 
pine, parClaudien. On comprend donc sans peine, d'a- 
près la sympathie qui confondait même leurs études, 
qu'il y ait eu quelques méprises semblables à celle que 
nous venons d'indiquer. L'unique ambition de Cathe- 
rine des Roches était, d'ailleurs, d'ajouter quelque 
chose à la gloire de Madeleine et d'être nommée après 
elle, comme son unique passion fut l'amour filial. Hé- 
ritière des agréments et des vertus de sa mère, objet de 
sa tendresse exclusive , sa consolation dans le veuvage , 
elle voulut lui réserver tout son amour, et, par ce tou- 
chant motif, elle ne consentit point à prendre d'époux, 
bien que sa main fût briguée par beaucoup de préten- 
dants. Leur attachement inaltérable sembla être res- 
pecté par la mort : car elles succombèrent toutes deux, 
le même jour, au même fléau, à la peste qui ravageait, 
en 1587, leur ville natale : heureuses, selon le vœu 



52 MADELEINE NEVEU 

qu'elles avaient formé souvent , d'être réunies dans le 
tombeau comme elles l'avaient été durant leur vie. Par 
une inspiration prophétique , Catherine avait déclaré 
plus d'une fois qu'il ne serait pas même au pouvoir de 
la mort de les séparer l'une de l'autre. 

Sous l'influence de ces tendres sentiments , elle 
échappa au pédantisme, cet écueil ordinaire des femmes 
auteurs; elle demeura simple, malgré sa forte éduca- 
tion, et, même dans un genre faux, elle ne manqua pas 
de naturel. 

Nous la voyons en effet, par un singulier tribut payé 
au goût dominant, composer des vers d'amour, et s'in- 
génier à peindre une passion qu'elle n'a point connue. 
Dans la bouche de deux persoimages romanesques de 
sa création, Sincéro et Charité, dont les noms indiquent 
assez les sentiments , elle a mis un grand nombre de 
chansons et de sonnets, où l'on trouve plus de naïveté 
que de mouvement et d'ardeur. Tel est ce langage de 
Sincéro à l'objet de son affection : 

Ce qui me rend pour vous le cœur tout allumé. 
Charité, mon doux feu, c'est qu'une même flamme 
Embrase votre cœur, votre esprit et votre âme, 
Et que je suis de vous uniquement aimé. 

Je me sens très-heureux de me voir estimé 
Par vos doctes écrits, et connais bien, ma dame. 
Que vous pouvez ourdir une excellente trame 
Qui rendra par vos vers mon renom animé. 

Alceste racheta de son mari la vie, 

Voulant mourir pour lui; mais vous avez envie 

De racheter la mienne avec plus heureux sort : 



ET CATHERINE DES ROCHES. 53 

Pour ce que, sans mourir, chaste, savante et belle, 
Vous filez pour nous deux une vie immortelle 
Qui vaincra les efforts du temps et de la mort. 

Voici comme s'exprime à son tour Charité, sous les 
traits de laquelle il n'est pas difficile de reconnaître 
mademoiselle des Roches : 

Sincéro, mon désir et mon cœur et ma vie. 
Excusez-moi de grâce et ne vous offensez. 
Si, poursuivant le cours de mes vers commencés, 
J'accompagne l'amour avec la jalousie. 

Sincéro, mon désir, je n'eus jamais envie 
D'aimer autre que vous; mais aussi ne pensez 
D'aimer autre que moi, et ne vous avisez 
De chercher autre nœud que celui qui nous lie. 

Ne vous arrêtez point aux propos envieux 
Qui veulent réformer la grâce de vos yeux : 
Leur finesse et douceur ne sont dignes de blâme. 

Leur finesse démontre une sincérité, 
Leur douceur représente une simplicité; 
Car les yeux, Sincéro, sont fenêtres de l'âme. 

La fin de ce sonnet rappelle un peu le raffinement 
des Pélrarquistes , dont se raillait du Bellay "vers cette 
époque; et, avec plus de simplicité, il y a aussi plus de 
grâce dans une autre pièce du même genre où Cathe- 
rine des Roches, à l'imitation des églogues de l'anti- 
quité, et sur les pas de Rémi Belleau, peignait un ber- 
ger et une bergère : 

Cependant qu'ils contaient d'agréables discours, 
Témoignant la douceur du feu qui les enflamme : 



54 MADELEINE NEVEU 

A l'entour voletaient miile petits Amours; 

L'amour est dans leurs yeux ainsi que dans leur âme. 

Mais ce qui \aiil mieux, chez cette sage fille, que ces 
émotions factices et ces contrefaçons assez froides, c'est 
la veine d'inspiration du foyer, dont la pièce suivante, 
A sa quenouille, sujet déjà traité par Théocrite, nous 
offre un échantillon : 

Quenouille, mon souci, je vous promels et jure 
De vous aimer toujours, et jamais ne changer 
Votre honneur domestic pour un bien étranger. 
Qui erre inconstamment et fort peu de temps dure. 

Vous ayant au côté, je suis beaucoup plus sûre 
Que si encre et papier se venaient arranger 
Tout à l'entour de moi ; car, pour me revenger. 
Vous pouvez bien plutôt repousser une injure. 

Mais, quenouille m'amie, il ne faut pas pourtant 
Que, pour vous estimer et pour vous aimer tant. 
Je délaisse du tout cette honnête coutume 

D'écrire quelquefois; en écrivant ainsi, 
J'écris de vos valeurs, quenouille mon souci. 
Ayant dedans la main le fuseau et la plume. 

' Par là on voit que Catherine n'avait nullement aban- 
donné ses pelotons, « ni laissé de mettre en œuvre la 
laine, la soie et l'or, quand il était besoin ; » en sorte que 
c'était'à la fois, d'après l'observation de Colletet, « une 
femme d'étude et une femme de ménage. » Ses ouvrages 
reproduisent le plus souvent, du reste, le ton et la pen- 
sée de ceux de sa mère. (Les uns et les autres parurent 
réunis, et, par une réciprocité touchante, elles se les 



ET CATHERINE DES ROCHES. 55 

étaient dédiés entre elles.) Catherine, elle aussi, dans 
son culte de la royauté , fait un pompeux éloge de 
Henri III. Quand il revint de la Pologne , elle s'em- 
pressa de lui adresser des vers, qui furent traduits en 
grec par Scaliger, et en latin par Sainte-Marthe, où elle 
le félicitait 

De changer, d'un agréable échange. 
Pour le sceptre gaulois, une couronne étrange. 
Et un peuple sans âme à un peuple animé. 

C'était traiter avec peu d'égard les Polonais, que le duc 
d'Anjou avait, tout le premier, mal récompensés de 
leur dévouement, le royaume que l'élection lui avait 
donné n'ayant été à ses yeux qu'un lieu d'exil. Un plus 
juste hommage est celui qu'elle rend à cette reine qui 
traversa purent presque inaperçue, telle fut sa parfaite 
modestie, le palais des Valois, à Louise de Vaudemont, 
la femme de Henri III. Dans cette pièce, où l'accent 
d'un tendre attachement se mêle à celui du respect, 
non contente de célébrer ses vertus, elle vante, avec la 
prédilection de son sexe , tout ce qu'avait d'aimable et 
d'attirant cette princesse, « phénix de beauté, )) ses lè- 
vres, ses cheveux, son doux et brillant regard, son front 
poh et ce teint vermeil 

Qui la fraîcheur des lis et des roses efface. 

Elle n'oublie pas non plus la mère du roi, Catherine de 
Médicis, à qui elle offre spécialement une Imitation des 
préceptes contenus dans les livres saints attribués à 



56 MADELEINE NEVEU 

Salomon, où l'on remarque le portrait de la femme 
forte : 

Heureux qui trouvera la femme vertueuse^ 

Surpassant de valeur la perle précieuse... 

Fuyant le dou^ languir du paresseux sommeil. 

Matin elle se lève, avant que le soleil 

Montre ses beaux rayons, et puis fait un ouvrage 

Ou de laine ou de lin, pour servir son ménage, 

Tirant de son labeur un utile plaisir. 

Ses servantes aussi, qu'elle a bien su choisir. 

Chassant l'oisiveté, sont toutes amusées 

A charpir ^, à peigner, à tourner leurs fusées "-... 

Un autre goût que Catherine des Roches partagea 
avec sa mère fut celui de l'antiquité païenne : elle l'é- 
tudiait avec ardeur, et n'aspirait à rien moins qu'à 
imiter Pindare. En revenant des chefs-d'œuvre de 
notre littérature à ces simples essais où l'érudition 
s'efforçait d'ajouter à l'élan de l'inspiration native , il 
est curieux de voir une jeune fille, passionnée pour 
l'étude du grec comme les poètes de la pléiade, rappe- 
ler par son Hymne de Veau^ l'une des plus belles odes 
du lyrique thébain ^. Mais qu'il nous suffise de dire 
que ce morceau fut fort admiré de son temps, au lieu 
de citer la longue suite d'hexamètres où sont énu- 
mérées avec complaisance toutes les qualités de ces 
nymphes 

Qui punissent l'orgueil et corrigent le vin, 

1 . Faire de la charpie. 

2. Aujourd'hui fuseaux. 

3. Première olympique. 



ET CATHERINE, DES ROCHES. 37 

en épanchant avec leurs ondes tant de biens aux mor- 
tels. 

Gardons-nous de faire succéder, dans l'appréciation 
de ces ébauches plus ou moins heureuses, un dénigre- 
ment trop sévère au trop facile enthousiasme de nos 
ancêtres , et ratifions plutôt encore avec indulgence 
les suffrages qu'ils ont décernés à Catherine des Roches 
pour celte Antithèse de la mort et du fiommeil , qui ré- 
veille le souvenir de sa fin prématurée : 

Rien n'est plus différent que le somme et la mort. 
Combien qu'ils soient issus de même parentage : 
L'un profite beaucoup, l'autre fait grand dommage; 
De l'un on veut l'effet^ de l'autre on craint l'effort. 

Le sommeil, respirant mille petits zépbyrs. 
Caresse doucement le dormant en sa couche; 
Et la mort, ternissant une vermeille bouche. 
Étouffe pour jamais ses gracieux soupirs. 

Ne m'abandonne point, ô bienheureux sommeil! 
Mais viens toutes les nuits abaisser la paupière 
De ma mère et de moi : fais que la nuit dernière 
Ne ferme de longtemps nos yeux au clair soleil! 

Ainsi soit pour jamais le silence sacré 
Fidèle avant-coureui de ta douce présence ! 
Ainsi l'ombreuse nuit révère ta puissance. 
Ainsi les beaux pavots fleurissent à ton gré ! 

On applaudira également au tableau que mademoi- 
selle des Roches a tracé de l'envie et des envieux dans 
son poëme intitulé VAgnodice^ dont voici les premières 
lignes : 



58 MADELEINE NEVEU 

Il n'y a passion qui tourmente la vie 

Avec plus de fureur que l'impiteuse ' envie. 

De tous les autres maux on tire quelque bien : 

L'avare enchaîné d'or se plaît en son lien 

Le superbe se fond d'une douce. allégresse 

S'il voit un grand seigneur qui l'honore et caresse. 

Le voleur, épiant sa proie par les champs. 

Sourit à son espoir, attendant les marchands ; 

Le gourmand prend plaisir au manger qu'il dévore 

Et semble par les yeux le dévorer encore... 

Mais, ô cruelle envie, on ne reçoit par toi 

Sinon le déplaisir, la douleur et l'émoi! 

A celui qui te loge, ingrate et fière hôtesse. 

Tu laisses pour paîment lê deuil et la tristesse. 

Aux vers assez bien tournés, qui continuent à mar- 
cher ainsi, se mêle un certain intérêt dramatique; car 
Agnodice (mot composé du grec, comme on les aimait 
alors) est le nom d'une jeune personne accomplie qui 
s'est dévouée au service de son sexe et que l'envie fu- 
rieuse a, par ce motif, voulu rendre sa victime. Ses 
coupables efforts ont été heureusement frappés d'im- 
puissance; mais la méchante, pour se consoler de ce 
qu'Agnodice avait échappé à ses coups, 

A poursuivi depuis, d'une haine immortelle. 
Les dames qui étaieat vertueuses comme elle. 

Si, en continuant la mention des œuvres de made- 
moiselle des Roches, on joint aux précédentes quelques 

1. Nous avons substitué impitoyable à impiteux, que l'on trouve 
aussi dans Marot, Montaigne, Régnier, etc. Mais il est d'un emploi moins 
Cuniniode daa^ la iJoésie. 



ET CATHERINE DES ROCHES. 59 

scènes d'une Trdgicomédie ^ (ce fut, jusqu'au Cid, le 
nom des tragédies dont le dénoùment était heureux), 
une traduction des vers dorés de Pythagore ; des poé- 
sies légères, où ce noble et sérieux esprit ne plaisante 
pas sans agrément ; une mascarade et une chanson des 
Amazones, genre de divertissement fort en faveur à la 
cour des Valois et qui avait conservé une partie de sa 
vogue à celle de Louis XIV ; des quatrains moraux qui 
nous remettent en mémoire ceux de Pibrac, etc., on 
reconnaîtra aisément que la fille a plus écrit que la 
mère; ajoutons qu'elle a mieux écrit. D'une part, le 
progrès naturel de la langue, à une époque où elle était 
si activement maniée, tourne au profit de Catherine des 
Roches, dont l'expression est plus nette et plus réguhère ; 
de l'autre, un souffle plus poétique semble avoir animé 
sa jeunesse et se refléter dans ses ouvrages. Telle fut 
l'opinion des contemporains, dont l'un a dit, en l'ho- 
norant d'une mention toute spéciale, « qu'elle reluisait 
à bien écrire entre les dames, comme la lune entre les 
étoiles ^. » Et ce n'était pas seulement en vers; elle s'est 
exercée aussi en prose, surtout dans le genre des dia- 
logues. On passera vite néanmoins sur les deux pre- 
miers, où elle veut prouver, en soutenant une thèse qui 
lui tenait fort à cœur, que les femmes peuvent retirer 
les fruits les plus précieux de l'étude, et sur un troisième 
où figurent l'Amour, la Beauté et Physis {la bonne mère 
Nature, fille aînée du Créateur)^ modèle de ce faux es- 

1. Les Amourset les noces du jeune Tobie et de Sara, fille de Raguel, 
fragment dramatique mêlé de chœurs. 

2. Pasquier^ Recherches de la France, 'SVl, 6. 



00 MADELEINE NEVEU ET CATHERINE DES ROCHES. 

prit, froidement quintessencié, qui florissait alors en 
Italie. Plusieurs autres sont philosophiques et d'un plus 
grand intérêt.- Dans des espèces de scènes allégoriques, 
on voit d'abord converser la Vieillesse et la Jeunesse, 
qui disputent de leurs avantages. Après s'être exaltée 
en dépréciant sa rivale , qui lui rend la pareille, la 
Vieillesse finit toutefois par convenir, sans trop de 
peine, de ses inconvénients et de ses disgrâces. Dans les 
propos qui s'échangent, l'auteur a reproduit quelque 
chose de l'agrément que l'antiquité savait mêler à ce 
genre. C'est ensuite la Fortune qui, dans une assez 
longue discussion avec la Vertu, prétend contester sa 
prééminence, jusqu'à ce qu'elle lui déclare « que la 
douceur de son langage l'a si bien gagnée, qu'elle vou- 
drait n'être jamais séparée d'elle. » Plus loin , trois 
parties du corps humain, la main, le pied et la bouche, 
exposent tour à tour leurs services, non sans récriminer 
et sans gémir sur leur sort. La main, par exemple, se 
plaint d'être nue, tandis que ce tnlain pied est si bien 
couvert. Leur sage conclusion est cependant qu'il vaut 
mieux cesser leurs débats et vivre, pour s'entr'aider, 
en bonne intelligence. Enfin mademoiselle des Roches 
fait converser deux ennemies de l'homme, la Pauvreté 
avec la Faim , et une peinture expressive du temps 
'se montre dans ce dialogue , oii l'on remarque ces 
paroles de la Faim, annonçant qu'elle retourne dans 
ses logis ordinaires : « Je m'en vais chez les paysans 
du Poitou; il semble qu'ils vivent de faim comme 
les autres en meurent : depuis que la guerre m'y 
mena, je n'en ai guère bougé. » Témoignage trop 



ANTOINETTE DE LOYNES. 61 

réel de la misère créée dans ces pays par les discordes 
civiles ! 

M l'invention ni l'esprit, nous l'avons assez montré, 
n'ont donc manqué à Catherine et à sa mère, qui per- 
sonnifient pour nous cette école où l'imagi-jation, plus 
tempérée, est aussi plus réglée dans sa marche que chez 
quelques-unes des femmes du Midi : avec moins de vi- 
vacité et de couleur que sous la plume de Louise Labé 
et de Marie de Roniieu, le langage semble également 
avoir, chez les dames des Roches, plus de clarté et de 
correction. Tehe était la prétention hautement avouée 
du centre et du nord de la France , en particulier de 
l'Ile-de-France, dont la capitale sera réputée le siège du 
beau langage, non sans titre, comme le déclarait Henri 
Estienne; et cette idée continuant à s'accréditer, le 
docte et judicieux Yaugelas proclamera bientôt, au dix- 
septième siècle, cette vérité passée à l'état d'axiome lit- 
téraire, c'est que les femmes d'une part, et de l'autre 
Paris, ont eu sur nos progrès intellectuels, et princi-' 
paiement sur ceux de notre iihome, l'influence la plus 
salutaire. 

Parmi les femmes poètes natives de Paris et qui y 
florissaient alors, Antoinette de Loynes, l'une des plus 
renommées, se recommande en outre à liolre attention 
par un trait de conformité avec Madeleine des Roches; 
elle eut en effet trois filles que l'on a surnommées les 
trois perles du seizième siècle, en sorte que ses goûts 
et ses talents furent comme un patrimoine qui se con 
serva dans sa famille. Elle avait épousé Jean de Mord, 
poète lui-même et orateur. Belle et ingénieuse, digne 

4 



62 ANTOINETTE DE LOYNES. 

de figurer dans cette élite qui a honoré notre pays, An- 
toinette de Loynes rivalisa sans trop de désavantage, 
comme l'attestent ses contemporains, avec tous les co- 
ryphées de la httérature, les d'Aurat , les Binet, les 
Mondoré, les Saint-Gelais, etc. Il ne nous reste d'ailleurs, 
pour la juger, que bien peu de pièces, entre lesquelles 
un sonnet mystique adressé à Jeanne Seymour et aux 
sœurs de cette princesse , avec quelques vers relatifs à 
la mort de Marguerite de Navarre. Quel est le peintre, 
demandait-elle, qui réussira mieux que ne l'a fait sa 
plume , à tracer d'elle une image accomplie? Elle 
ajoutait ensuite naïvement , les yeux fixés sur son 
tombeau : 

Avec saint Paul je dirai 

Et croirai 
Que la reine ici sommeille, 
Et que son corps n'est point mort, 

Ains qu'il dort 
Jusqu'au jour qu'il se réveille. 

Quant aux filles d'Antoinette, Camille, Lucrèce et 
Diane de Morel, Scévole de Sainte-Marthe a célébré leur 
talent poétique, dont, par malheur, les témoignages 
ont aussi presque tous disparu. Il s'est plu notamment à 
les montrer dans leur maison, qui semblait, nous dit- 
il, un temple des muses, et où se pressait une foule sym- 
pathique, lorsque, groupées autour de leur mère et de 
leur père, qui rappelaient Latone et Apollon, elles réci- 
taient avec eux les vers latins ou français qu'elles ve- 
naient de composer. L'enthousiasme qu'excitèrent leurs 
productions est encore attesté par les suffrages de L'HÔ- 



ANNE DE MARQUETS. 63 

pital*. L'aînée, Camille, était surtout en renom, ce dont 
le P. Hilarion de Coste nous a laissé une singulière 
preuve, en disant « qu'il l'aurait louée bien volontiers 
si elle n'était pas morte hors de la vraie Église ^. « Elle 
méritait cependant de l'être, outre ses vers, par Tétendue 
de son savoir, car elle possédait à fond les langues la- 
tine, grecque, italienne, espagnole-, et par son extrême 
modestie, qui lui fît redouter pour ses œuvres le grand 
jour de la publicité. Ajoutons, à son éloge, que sa 
meilleure pièce fut celle qu'elle consacra, en 1583, à la 
mémoire de son père. 

Mais ce n'était pas seulement dans le monde que l'on 
cultivait la poésie. Elle était en honneur jusque dans 
les couvents, et la religieuse Anne de Marquets a son 
rang parmi nos femmes poètes. Bien qu'elle appartînt 
par sa naissance au comté d'Eu, qui faisait partie du 
Vexm français, on peut la placer au nombre des Pari- 
siennes, puisque sa vie se passa et que ses ouvrages 
furent composés aux portes de Paris. îssue d'une fa- 
mille noble, elle trouva dans le monastère de Poissy, à 
défaut d'étabhssement que lui eût offert un mariage 
digne d'elle, cet asile qui demeurait toujours ouvert aux 
jeunes filles de quahté, et qui n'excluait, en somme, 

1. \ojez Hospitalii Carmi/ia, p. 432 de l'édition d'Amsterdam, in-S", 
1732. 

2. Éloges et Vies des dames illustres, in-4'', 1630, p. 403. — Sainte- 
Marthe lui a consacré une pièce de vers latins dont voici le début : 

Rara lui sexus et nostri rarior œ\i 

Gloria, quas olim ductore parente camœnas 

Nosse datum, aerii juga dum celsissima l'indi, 

Vil paucis adeunda viris, ascendere virgo 

Non dubitas, sacrasque manu decerpere lauros, etc. 



64 ANNE DE MARQUETS. 

ni les distractions ni les plaisirs permis. Les cellules ne 
se fermaient nullement aux visites; celle d'Anne de 
Marquets, en particulier, n'était presque jamais soli- 
taire ; les nouvelles de la ville et de la cour y avaient 
leur écho. On y plaisantait avec un enjouement sans 
malice; telle était la société d'élite qui s'y réunissait et 
dont elle se trouvait le centre. 

Cet empressement, qui n'échappa point, il est vrai, 
aux traits de la satire *, s'expliquait très-naturellement 
par la réputation de la belle religieuse; ainsi parlaient 
les contemporains, car à ses qualités sérieuses se joi- 
gnaient tous les agréments de la personne. La vivacité, 
la grâce de son entretien, n'étaient pas douteuses; son 
savoir l'eût été davantage, si l'on admettait sur elle 
l'opinion d'un très-habile connaisseur, mais aussi d'un 
très-malin critique, de Henri Estienne. Ce hii-ci préten- 
dait qu'elle n'avait qu'une teinture médiocre du latin et 
plus encore du grec, s'étant vu obligé, disait-il, de 
prendre une peine extrême pour lui faire entendre son 
bréviaire. Mais est-il besoin de rappeler que l'auteur de 
V Apologie d'Hérodote n'était pas toujours et pour tous 
également digne de foi? 

Son temps, en tout cas, lui accorda le mérite d'ex- 
celler dans la poésie française ; et lors même qu'à 
l'exemple de Colletet, assez sévère pour les dames au- 
teurs, et particulièrement pour Anne de Marquets, on 

1. Dans une épitre aux candides lecteurs, Anne de Marquets s'est fort 
bien défendue contre les propos d'un amnyme qui l'accusait de ne vivre 
séquestrée ni du monde ni des lettres, et dont elle s'attachait à prouver 
par représaille «que l'opuscule était dépourvu de savoir et de grâce.» 



ANNE DE MARQUETS. 65 

restreindrait beaucoup la valeur de cet éloge, on ne 
contestera pas qu'elle n'ait fait un usage très-bienséant 
de ses talents, puisqu'ils ne servirent qu'à l'expression 
du sentiment religieux. Ce fut surtout durant le colloque 
de Poissy qu'ils se déployèrent. Dans cette assemblée, 
tenue en 1561, et où se réunirent les principaux prélots 
et docteurs pour régler les différends qui agitaient le 
monde chrétien, elle composa plusieurs prières et de- 
vises en vers, sous forme d'hommages adressés aux 
représentants les plus considérables du catholicisme. 
Le tout fut imprimé à Paris en 1562 et dédié au car- 
dinal de Lorraine, qu'elle félicitait, dans un sonnet placé 
au début de son recueil, d'avoir assuré le triomphe de 
la vérité sur l'erreur. C'était ce même personnage 
qu'elle célébrait encore peu après dans un autre mètre 
et en ces termes : 

Prince vertueux et sage, 
Qui avez reçu des cieux 
Le riche et noble partage 
De leurs dons plus précieux, 
Combien fut cette journée 
Bienheureuse et fortunée 
En laquelle j'entrepris 
De sacrer à la mémoire 
Cette célèbre victoire 
Dont vous gagnâtes le prix... 

Tout le reste, ajoute l'historien de nos anciens poètes, 
après avoir cité ce début, « va du même air à peu près 
et témoigne clairement que, contre la créance de quel- 
ques-uns, la cadence et la mesure de cette forme d'odes 

4. 



66 ANNE DE MARQUETS. 

ne sont pas de l'invention de Malherbe, qui depuis en a 
fait de si belles et de si pompeuses, mais qu'elles étaient 
en usage longtemps avant lui. » 

Par un autre travail, Anne de Marquets a payé tribut 
à la suprématie dont jouissait parmi nous la littérature 
italienne; c'est en traduisant les œuvres sacrées du 
célèbre Flaminio, qui, avec le goût enthousiaste du 
siècle pour les souvenirs et les noms romains, se faisait 
appeler Marcus Antonius Flaminius ^ Elle publia en 
1569 cette traduction en vers, et l'offrit, suivie d'un 
choix de ses propres poésies, à Marguerite, la sœur du 
roi Charles IX. Enfin à sa mort, qui arriva en 1588, 
elle laissa, sur les dimanches et sur les principales fêtes, 
des sonnets spirituels qui furent imprimés en 1605, à 
Paris, avec une préface d'une de ses compagnes en reli- 
gion , Marie de Fortia. Ce n'était d'ailleurs qu'une 
traduction des collectes qui se lisent dans l'église, et 
cette application singulière de la poésie suffit pour ca- 
ractériser l'époque. Temps d'heureuse naïveté, où la 
reconnaissance d'un lecteur facile était assurée à l'au- 
teur, où les veilles, les tentatives des poètes, inspirés 
ou non, trouvaient toujours des mains prêtes à les 
applaudir et des bouches pour les répéter, où la cri- 
tique, avec ses exigences et ses malveillances, n'était 
pas née, où presque tous les efforts étaient récompensés 
par la gloire ! 

Deux ans avant de mourir, Anne de Marquets était 

1 . Il a été déjà question de ce poëte dans l'étude sur Scévole de Sainte 
Martlie, Caractères et portraits littéraires du seizième siècle, tome I, 
page 445. 



JACQUELINE DE MIREMONT. ^ G7 

devenue aveugle, et Gilles Durant, l'un des littérateurs 
les plus en crédit, l'un de ceux qui jouèrent dans la 
Ligue le rôle le plus efficace et le plus français, faisait 
ainsi, dans son épitaplie, allusion à cette circonstance : 

Le jour lui refusa sa clarté coutumière. 
Ingrat, ne daignant plus s'épandre sur ses yeux; 
Mais elle par dépit s'envola dans les cieux. 
Laissant le monde veuf de sa belle lumière. 

Déjà Ronsard, dans un de ses sonnets, avait jadis 
salué cette fleur nouvelle qui apparaissait à ses yeux, 
et aux suffrages de ce juge sans appel s'étaient joints, 
entre beaucoup d'autres, ceux de d'Aurat et de Scévole 
de Sainte-Martlie. Tel fut l'éclat de cette existence vouée 
aux lettres tout autant qu'à la prière, témoignage frap- 
pant du mouvement général qui, dans cette période fé- 
conde, emportait les esprits, non sans faux pas et sans 
chutes, vers un avenir certain de progrès. L'amour de 
l'étude avait pénétré partout, et, comme le silence du 
cloître, le tumulte des camps n'avait pu fermer accès à 
cette pacifique invasion. Mais, sous l'influence des que- 
relles et des guerres de religion, les sujets qu'on s'ap- 
pliquait à traiter rentraient le plus souvent dans les 
idées qui dominaient la société, je veux dire le cercle 
d'aspirations pieuses où s'était renfermée Anne de 
Marquets, où devait se renfermer aussi Jacqueline de 
Miremont, l'une des femmes poètes qui ont le plus ho- 
noré Paris. 

Nous savons par Guillaume Colle tet que sa vie s'écoula, 
vers la fin du seizième sièle, dans cette ville, dont elle 



68 JACQUELINE DE MIREMONT. 

était originaire. L'article qu'il lui a consacré dans son 
manuscrit est du reste un des plus courts. On y voit 
seulement qu'elle appartenait à une maison noble, et 
que, douée d'autant de science que d'esprit, elle com- 
posa un assez bon nombre de vers. Son premier livre 
parut avec ce titre bizarre : le Petit nain qui combat le 
monde. Il fut suivi d'un poëme de plus longue haleine, 
la Part de Marie, sœur de Marthe *, formé de quatrains 
héroïques, où Jacqueline de Miremont faisait tout à la 
fois l'éloge de la vie contemplative et attaquait non 
sans agrément, par l'arme du ridicule, les vices de tous 
les siècles et ceux de son temps en particulier. Ainsi 
débutait cette œuvre éminemment morale : 

Le maître parle ici : Fuyoz, soins inutiles^ 

Pensers soigneux du corps, délogez d'avec moi; 

Emportez vos pouvoirs dans les âmes débiles : 

J'ai pour vous trop d'honneur; j'ai pour vous trop de foi. 

Le maître parle ici : Qui faut-il que j'écoute ? 
Où doit viser mon œil? où doit tendre mon cœur? 
Frivoles vanités, je vous fais banqueroute : 
Montrez vos faux éclats au profane moqueur. 

C'est avec ce ton mêlé de fermeté et d'aisance que 
l'auteur poursuit la corruption des mœurs, et plusieurs 
de ses quatrains ne sont dépourvus ni de véhémence 
ni d'effet. On en jugera par ceux où sont signalés deux 
vices, contraires en apparence, mais qui, comme le re- 
marquait déjà Aristote, profond scrutateur de la nature 

1. Allusion à ces paroles de la sainte écriture : Maria optiniam pur- 
tem elegit, qaœ non auferetw ab eu. 



JACQUELINE DE MIREMONT. 69 

et du cœur humain, se rapprochent phis souvent qu'on 
ne pense, l'avarice et la prodigalité. Elle s'adresse d'a- 
bord à l'avare : 

Tu es haï de tous comme un champ infertile, 
Infracteur des édits que nature a dressés. 
Qui peut aimer celui qui rend tout inutile, 
Et quels biens acelui qui n'a jamais assez? 

Ensuite elle apostrophe le dissipateur : 

S'il advient que, séduit par un dessein contraire. 
Tu prodigues tes biens d'une excessive main. 
Pauvret, c'est un métier qu'on ne peut longtemps faire 
Ce que l'on donne au soir manque le lendemain. 

Tu no peux pratiquer longtemps cet exercice : 
Prodigue, ton état soi-même se détruit; 
Et, qui pis est, souvpnt c'est l'homme plein de vice 
Qui de tes fous excès cueille le plus de fruit. 

Tout l'heur que tii prétends par ta folle dépense 
Cesse tout aussitôt que tu cesses d'avoir : 
Donc, perdant par tes dons le don ot la puissance. 
Tu n'as plus de plaisir, n'ayant plus de pouvoir... 

Avec quelques défauts du temps, surtout la recherche 
du trait, se montre çà et là dans ces vers une touche- 
virile. Et ce mérite ne manque pas aux autres œuvres 
de l'auteur, parmi lesquelles il faut mentionner une 
pièce qui se trouve en tète d'un panégyrique du roi 
d'Ecosse et d'Angleterre, Jacques VI. 

A côté de Jacqueline de Miremont se rangent plu- 
sieurs dames, natives comme elle de Paris, et dont les 
talents s'y déployèrent, particulièrement Anne de Lau- 



70 LES FEMMES POËTES 

tier, connue aussi sous le nom de dame de Champ-Bau- 
douin, qui douée, suivant l'expression naïve d'un an- 
cien auteur ^ , des grâces de la vertu et du savoir, 
possédait, avec la connaissance des langues, celle des 
mathématiques, et, de plus, écrivait fort bien en prose 
ou en vers. Là-dessus, il est vrai, nous devons en croire 
les témoignages contemporains, car elle ne paraît point 
avoir publié les œuvres qui l'avaient mise en posses- 
sion, vers 1584, d'une réputation florissante. C'est que 
les femmes du seizième siècle , on croit devoir le rap- 
peler, loin de chercher la lumière, la fuient; elles se déro- 
bent à la publicité, loin d'y faire appel. Le prix de leur 
mérite s'accroît de leur modestie. Ce trait significatif, 
qui témoigne que cette grâce suprême des femmes était 
restée en honneur parmi elles, se retrouve à tout mo- 
ment chez nos vieux bibhographes ; à tout moment 
nous les voyons exprimer un regret, c'est que les pro- 
ductions dont ils patient soient demeurées manuscrites. 
Il en fut de même pour Diane Symon, dont les com- 
positions non imprimées, qui circulaient vers 1570 à 
Paris, étaient fort recherchées des connaisseurs. Signa- 
lons encore dans la capitale, oii les lettres avaient leur 
plus brillant foyer, Artuse de Yernon, dame de Téligny, 
renommée pour ses poésies; et, à une date antérieure, 
madame d'Entragues, qui avait charmé par ses ron- 
deaux et ses ballades la cour de Louis XII, l'une des 
femmes qui y introduisirent le goût de la culture de 
l'esprit ; Catherine de Clermont, qui épousa le maréchal 

1. La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque française. 



AU SEIZIÈME SIÈCLE. 71 

Albert de Gondi, duc de Retz, et qui fut gouvernante 
des enfants de France, capable non-seulement de bien 
tournei: les vers, mais initiée à l'étude des mathémati- 
ques, de la philosophie, de l'histoire ; elle s'exprimait 
avec éloquence en latin ainsi qu'en français, et lorsque 
les ambassadeurs de Pologne, en 1573, se présentèrent 
à Charles IX, elle traduisit à ce prince leur harangue 
latine et leur répondit dans la même langue ; Anne Se- 
guier, mariée une première fois au petit-fîls du chance- 
her Duprat, puis, en secondes noces, au sieur de La- 
vergne, nom qui devait être mêlé aux célébrités du 
grand siècle * , et qu'elle illustrait dès lors par ses Poésies 
chrétiennes ; ses filles, Anne et Philippine Duprat, mar- 
chaient sur ses traces, accomplies comme elle cfesprit 
et de corps, selon La Croix du Maine '^ : ornements des 
cercles des Valois par cette instruction sohde qui n'ôtait 
rien de leur agrément aux dames de la cour de France, 
elles n'excellaient pas moins que leur mère à parler leur 
langue ou à l'écrire. 

Les femmes, comme on voit, disputaient avec ardeur 
aux hommes le prix du savoir; elles briguaient surtout, 
et non sans succès, le prix de la poésie. Tandis que l'au- 
teur dramatique Garnier se distinguait à Paris par ses 
tragédies imitées de l'antiquité classique, sa femme, 
Françoise Hubert, bien qu'elle ne publiât pas ses œuvres, 

1. Mademoiselle de Lavergne, qui devint madame de Lafayette. 

2. « Je m'assure, disait-il de l'une d'elles notamment (d'Anne Du- 
prat), que tous ceux qui ont eu cet heur de la voir et de l'entretenir 
seront d'accord que la nature s'est étudiée en elle à produire ce qu'elle 
avait de plu? beau et de plu? recommandable. » 



72 LES FEMMES POETES ' 

se plaçait pourtant au rang des personnes les plus con- 
sidérables par leur mérite , et spécialement, d'après le 
kiDgage de l'épogue , « les plus versées dans notre 
poésie. » Madeleine Deschamps, qui épousa le contrô- 
leur général Servin et fut la mère du célèbre avocat gé- 
néral de ce nom, rimait avec autant de bonheur en 
français qu'elle écrivait en latin et en grec. A Paris éga- 
lement, Anne de Graville, dont le père avait été amiral 
de France, mettait en vers la Théséide de Boccace^ qui, 
dans la vogue déjà signalée de l'Italie et de ses produc- 
tions, trouvait encore, on le verra plus loin, une autre 
femme pour interprète-. La damedeYilleroi,néederAu- 
bespine, renommée pour son esprit et pour sa beauté, 



1. C'était par ordre de la reine Claude, épouse de François I", qu'elle 
avait entrepris ce travail, qui est conservé manuscrit à la bibliothèque 
impériale. Sa devise elliptique était ainsi conçue : Mtisas nutura, laciy- 
mus f'ortuna. Elle fut, du côté paternel, la bisaïeule d'Honoré d'Urfé 

2. Voici l'argument de cette œuvre, alors si célèbre, qui tira son nom 
de Thésée. Deux illustres Thébains, Arcite et Palémon, amis et rivaux, 
sont épris ensemble d'Emilie. Arcite est préféré; mais lorsqu'il vient de 
remporter le prix d'un tournoi, son cheval se cabre, le renverse, et cette 
chute est mortelle. Toutefois, avant qu'il meure, Thésée, instruit de la 
passion partagée qu'il ressentait, lui fait épouser sa maîtresse, qui presque 
aussitôt lui ferme les yeux. Dans le désespoir qu'Emilie et Palémon 
éprouvent, l'une d'avoir perdu son amant, l'autre son ami, Thésée in- 
tervient encore; touché de leur malheur et plein d'estime pour l'un et 
pour l'autre, il leur laisse un temps raisonnable pour épuiser la violence 
de leur douleur, en lui donnant un libre cours; ensuite il représente à 
Emilie qu'elle retrouverait un autre Arcite dans la personn£ de Palémon, 
et finit par le lui faire accepter pour époux. — Ajoutons que, comme 
tant d'autres^ prétendues inventions de l'Italie à cette époque, cette 
œu'tre de Boccace, divisée en douze livres, et la première qui ait été coui- 
posée en rimes octaves, était tirée d'un vieux roman français que Chaucer 
traduisit en vers anglais (1400). 



AU SEIZIÈME SIÈCLE. 73 

traduisait les Epîtres d'Ovide. Henriette de Clèves, fille 
du duc de Nevers, ajoutait aussi l'éclat du talent litté- 
raire à celui qu'elle tirait de sa naissance et de sa vertu. 
On citait, parmi ses œuvres inédites, sa traduction de 
VAminte du Tasse. A ces noms, les plus brillants de 
notre aristocratie, des noms plébéiens ne laissent pas 
d'être mêlés, par exemple ceux de Suzanne Habert, de 
Nicole Estienne, de Modeste -Dupuis. La première a 
donné des Œuvres 'poétiques d'un ton facile, qui furent 
imprimées en 1582. La seconde appartient à cette famille 
docte et ingénieuse qui n'a pas moins marqué sa trace 
dans les lettres que dans l'industrie. Sa Défense pour 
les femmes contre ceux qui les méprisent et ses Mi- 
sères de la femme mariée témoignent d'un esprit sage 
et délicat, qui renouvelle ce qu'il y a d'usé dans le fond 
par l'élégance et par l'agrément des détails *. Quant à 
Modeste Dupuis, s'attachant comme elle à présenter 
l'apologie de son sexe, elle prenait dès ce moment pour 
son sujet le Mérite des femmes. Curieux indice du cou- 
rant d'idées quij dans notre société polie du dix-sep- 
tième siècle, allait rétablir sur un fondement plus so- 
lide que par le passé, sur l'esprit, ce noble ascendant 
des femmes, dont l'influence a été incontestable, nous 
l'avons indiqué , sur la culture de la langue et du 
génie français. 

Cependant la fécondité de la province, dans cet âge 
de mouvement et de progrès, n'était guère au-dessous 

1. Elle avait épousé le médecin Liébaut, dont la fortune ne fut pas en 
rapport avec le mérite très-réel. (Voyez les Lettres de Gui Patin, t. III, 
p. 444 de l'édition Réveillé-Parise.) 

5 



74 LES FEMMES POÈTES 

de celle de Paris. Là encore nous avons beaucoup de 
travaux à énumérer, beaucoup de femmes à citer, hon- 
neur de leur sexe et des lettres. C'est, dans le Maçon- 
nais, Philiberte de Fleurs, pour ses Soupirs de la vi- 
duité; dans le Poitou, Madeleine Cliémeraut, qui mon- 
tra que par les dons de l'esprit elle n'était pas indigne 
de la parenté des dames des Roches; dans l'Anjou, Es- 
ther de Beauvais, dont les opuscules ne déparent pas 
les œuvres de Béroalde de Yerville, auxquelles ils ont 
été joints; dans la Provence, la dame Desjardins, esti- 
mée de Joachim du Bellay, qui a mêlé plusieurs sonnets 
dont elle est l'auteur au recueil de ses propres poésies; 
dans le Daupliiné, Marie Delahaye, que Claude de Bois- 
sière, son compatriote, mentionne dans son Art poé- 
tique , au nombre des modèles; dans le Languedoc, 
Marguerite de Cambis, qui, pour se consoler dans son 
veuvage, après avoir perdu son mari, le baron d'Aigre - 
mont, envichissait notre littérature de quelques traduc- 
tions en vers d'ouvrages italiens; dans le Bourbonnais, 
Marie de Brame ; ce sont enfin, dans d'autres provinces, 
Anne Tulonne, Jeanne Flore, Elisène dé Crenne, etc., 
cliacune de ces provinces et même la plupart de nos 
villes importantes s'iionorant à l'envi de posséder des 
talents qu'elles considéraient comme leur patrimoine 
pul)lic, et se montrant jalouses de conserver le culte 
de ceux qui les avaient illustrées. A Bourges, dès la 
première partie du seizième siècle, Jeanne de La Fon- 
taine inaugurait un nom destiné à la gloire en tradui- 
duisant, comme Anne de (iraville, (ui vers français la 
Théséide de Boccace. Sa mémoire a eu pour panégy- 



AU SEIZIÈME SIÈCLE. 75 

riste l'auteur des Baisers, Jean Second, qui, non con- 
tent de la louer au sujet de ce qui fut son principal 
titre à la réputation, n'hésitait pas à déclarer que rien, 
dans le domaine littéraire, ne lui avait été étranger ^ 
Ailleurs, vers la même époque, Marie Dentiers, réveil- 
lant des haines un peu assoupies, écrivait une épître 
contre les Turcs, les juifs et les infidèles. Par une autre 
inspiration du zèle religieux, Anne Bins, un peu plus 
tard, poursuivait dans ses poésies les hérétiques, tandis 
que, animées de passions rivales, des femmes reflé- 
taient dans leurs ouvrages les doctrines de la réforme, 
qu'elles avaient embrassée. Telle fut Georgette de Mon- 
tenay, qui vivait à la cour de Navarre et ,y écrivit, dit 
un contemporain^, « un fort beau livre en vers fran- 
çais intitulé : Emblèmes chrétiens.)^ Telles furent surtout 
Anne et Catherine de Parthenay, dont le nom se mêla 
à celui desRohan, maison féconde, au seizième et au 
dix-septième siècle, en hommes comme en femmes 
illustres. 

Anne de Parthenay, si l'on eu croit les vers de Marot 
faits à son honneur, excellait dans la poésie et dans la 
musique. Elle joignait au charme de la voix et aux ta- 

1. Voyez, parmi les Élégies de Jean Second, la pièce qui commence 
ainsi : 

Hospes, Joannae hoc Fontanaa habet ossa sepulchrum ; 

Et une autre qui a pour titre : In historiam de rébus a Theseo gestis, 
duorumque rivalium certamine, gullicis numeris ab illustri quadam 
matrona suavissime conscriptmn. 

2. La Croix du Maine. — Le livre que nous mentionnons, après avoir 
paru à Lyon en 1571, fut reproduit à Zurich en 1583, avec l'accompagne- 
ment d'une version latine. 



76 ANNE ET CATHERINE DE PARTHENAY. 

lents qui captivent la société les plus solides connais- 
sances, nourrie dans l'étude des langues classiques et 
même de la théologie, ainsi que l'en a félicitée Théo- 
dore de Bèze. Nièce de la précédente, Catherine de 
Parthenay, dont la vie romanesque fut étroitement hée 
à divers événements de notre histoire, eut encore plus 
de réputation dans les lettres. Ce fut en outre l'une des 
fermes colonnes du parti protestant ; le cœur chez elle 
était au niveau de l'intelligence. Fille du seigneur de 
SoidDise, elle devint en 1568, vers l'âge de quinze ans, 
la femme duharon de Pont, qui périt enveloppé comme • 
calviniste dans le massacre de la Saint-Barthélémy. Il 
suffirait de dire, pour l'honneur de l'éducation sérieuse 
qu'on donnait aux dames à cette époque, que la jeune 
baronne, en vue de déguiser un commerce de lettres 
qu'elle entretenait avec sa mère, lui écrivait en latin et 
la priait de lui répondre dans cette langue. D'un second 
mariage, contracté en 1575 avec le vicomte René de 
Rohan, prince de Léon, elle eut deux fds, dont l'un fut. 
le fameux Henri de Rohan , et trois filles, entre lesquelles 
l'une, que le duc des Deux-Ponts épousa, avait fait à 
Henri IV, qui l'aimait, cette fière réponse : « Je suis trop 
pauvre pour être votre femme et de trop bonne maison 
pour être votre maîtresse. » Une autre lisait l'Écriture 
dans le texte hébreu et avait pour la poésie de rares 
dispositions, que sa piété seule l'empêcha de cultiver. 
Quant à Catherine de Parthenay, la digne mère de ces 
nobles enfants, en butte aux discordes civiles et calvi- 
niste convaincue, elle soutint le siège de la Rochelle 
avec la plus mâle intrépidité. Elle avait défendu qu'on 



CATHERINE DE PARTHENAY. 77 

fît rien pour la délivrer au préjudice de son parti, 
aimant mieux rester prisonnière que de subir une capi- 
tulation. Par la suite elle fut enfermée au château de 
Niort, et en 1631 elle mourut dans la captivité, au 
Parc, en Poitou. 

Ce qui doit ici d'ailleurs nous préoccuper plus spé- 
cialement, ce sont ses titres littéraires. Car après son 
dévouement à la réforme et l'éducation de ses enfants, 
qui fut l'objet de ses principaux soins (elle fut veuve de 
bonne heure pour la seconde fois), ce qui lui tenait sur- 
tout à cœur, c'était l'étude : la plus grande partie de 
ses loisirs elle la consacrait à la composition. Avec ses 
malheurs domestiques, les élégies qu'elle a laissées rap- 
pellent les coups qui frappèrent les calvinistes. Dans 
l'une elle a déploré la mort de son premier mari, qui, 
au dire de l'historien Varillas, déploya un courage hé- 
roïque en disputant sa vie à ses assassins ; dans d'autres 
elle a regretté la triste fin de l'amiral de Coligny et de 
tant de personnages illustres. Parmi ses pièces de 
théâtre, sa tragédie de Judith et Holopherne, représentée 
à la Rochelle en 1573, mérite notamment un souvenir. 
Unissant à une brillante imagination un profond savoir, 
elle avait traduit le Discours d'Isocrate à Démonique. 
Elle maniait de plus la raillerie avec beaucoup d'esprit; 
on lui a attribué, non sans vraisemblance, la satire con- 
nue sous le nom à' Apologie de Henri IV ^. Toutefois, 
lorsqu'un coup soudain le frappa, à ce moment suprême 



1. Voy. Fontette, Bibliothèque historique de la France, t. Il, n" 19673. 
— On trouvera cette satire dans le Journal de Henri III. 



78 CATHERINE DE PARTHENAY. 

OÙ se taisent les mécontentements et les haines, ellp 
n'en célébra pas moins par les strophes suivantes la 
mémoire de ce grand prince : 

Regrettons, soupirons cette sage prudence. 
Cette extrême bonté, cette rare vaillance, 
Ce cœur qui se pouvait fléchir et non dompter; 
Vertus, de qui la perte est pour nous tant amère. 
Et que je puis plutôt admirer que clianter, 
Puisqu'à ce grand Achille il faudrait un Homère. 

Jadis par ses hauts faits nous élevions nos têtes : 
L'ombre de ses lauriers nous gardait des tempêtes; 
Qui combattait sous lui méconnaissait l'effroi. 
Alors nous nous prisions, nous méprisions les autres, 
Étant plus glorieux d'être sujets du roi. 
Que si les autres rois eussent été les nôtres '. 

Maintenant notre gloire est pour jamais ternie; 
Maintenant notre joie est pour jamais finie : 
Près du tombeau sacré de ce roi valeureux 
Les lis sont abattus, et nos fronts avec eux. 

Mais parmi nos douleurs, parmi tant de misères, 
Reine, au moins gardez-nous ces reliques - si chères. 
Gage de votre amour, espoir eu nos malheurs : 
Etouffez vos soupirs, séchez votre œil humide, 
Et pour calmer un jour l'orage de nos pleurs. 
Soyez de cet État le secours et le guide. 

Muses, dans l'ennui qui nous accable tous. 
Ainsi que nos malheurs, vos regrets sont extrêmes : 

1. C'est-à-dire nos sujets. 

2. C'est le sens du latin reliquice. André Chénier, dans ses notes sur 
Malherbe, a regretté la désuétude de ce mot. 



MARSEILLE D'ALTOUVITIS. 79 

Vous pleurez de pitié quand vous songez à nous, 
Vous pleurez de douleur en pensant à vous-mêmes. 

Hélas! puisqu'il est vrai qu'il a cessé de vivre, 

Ce prince glorieux, l'amour de ses sujets. 

Que rien n'arrête au moins le cours de nos regrets : 

Ou vivons pour le plaindre, ou mourons pour le suivre. 

Près de cette femme d'un héroïsme antique et qui 
joua un rôle tout viril, se place par la date, sans lui 
ressembler par aucun autre trait, Marseille dWltou- 
vitis. Et d'abord, ce fut une catholique, car elle tint de 
près aux Valois : c'était la fille d'une maîtresse de 
Henri III, Renée de Rieux, et du descendant d'une 
noble maison de Florence, Philippe d'Altouvitis. De 
fort bonne heure privée de son père, qui était venu 
occuper à Aix une position éminente, et à qui une 
querelle coûta la vie , elle dut son prénom à la ville de 
Marseille , qui fut sa patrie et qui la présenta sur les fonts 
baptismaux. Des vers d'un poète, son compatriote, en 
nous apprenant qu'elle mourut à un âge peu avancé 
(elle fut ensevelie dans une des églises de cette ville), 
témoignent des regrets qu'elle y laissa et des senti- 
ments de sympathie que ses productions excitèrent 
parmi ses contemporains. De ces petites pièces qui, nées 
des circonstances, passent avec elles, il ne nous est 
resté qu'une ode où elle célébrait deux restaurateurs 
de la poésie provençale, entourée jadis d'un si vif éclat, 
et plaignait la mort de l'un d'entre eux. 

Nul n'aura dans le ciel partage, 
S'il n'a chanté par l'univers 



80 MARSEILLE D'ALTOU VITIS. 

Le rare phénix de notre âge, 
Paul et Bellaud unis en vers. 

Mercuriens, diserts poètes. 
Enfants des neuf Muses chéris^ 
Je sacre aux lauriers de vos têtes 
Deux fleurons de myrte choisis. 

Atropos a voulu dissoudre 
Un couple d'amis si très-beaU; 
Ayant mis Louis Bellaud en poudre 
Sous le froid marbre du tombeau. 

Mais de quoi lui sert son envie? 
L'amour a dompté son effort; 
Car Paul lui redonne la vie 
Malgré le destin et le sort. 



ÎII 



Faveur et culture des lettres dans les premiers rangs de l'aristocratie 
française. — La poésie en honneur jusque sur le trône ou les marches 
du trône. — Marie Stuart, Jeanne d'Albret^ Catherine de Bourbon, etc. 



Revenons à Paris, où, dans les classes élevées sur- 
tout, la vie littéraire était si florissante et si active. Un 
précieux manuscrit de vers, que conserve la biblio- 
thèque impériale, en montrant combien la famille de 
François I" s'appliquait aux lettres avec ardeur et sou- 
vent avec succès, ne contribue pas peu à nous faire 
comprendre la renaissance du pays et les progrès de la 
langue, grâce au salutaire empire de l'exemple que 
nous avons signalé, à ce principe fécond d'émulation 
qui, des hautes régions sociales où l'esprit français a 
déployé tant d'éclat, se répandait dans tous les rangs. 
De la race de François I", cette tradition de culture in- 
tellectuelle et de reproduction Httéraire devait passer 
presque aussitôt aux Bourbons. Parmi les femmes de 
cette famille signalons déjà, à ce titre, Gabrielle de 
Bourbon, dame de La Trimouille , dont la sensibihté, 
cette âme du vrai talent , trancha prématurément 
l'existence : la douleur qu'elle éprouva de la perte de 
son fils unique, Charles de la Trimouille, filleul de 
Charles YIII, et qui fut tué à Marignan, la conduisit 



82 MARGUERITE D'AUTRICHE. 

au tombeau en 1516. Son Voyage du pénitent et son 
Instruction des jeunes pucelles attestent, entre autres 
ouvrages, la facilité de son esprit aussi bien que l'ar- 
deur de sa piété. La femme du premier Henri de Bour- 
bon, prince de Condé, morte en 1586, mérite pareille- 
ment d'avoir sa place dans l'histoire de notre littérature. 
Nous nommions tout à l'heure Charles VIII : une prin- 
cesse qui lui fut fiancée et qui n'est pas étrangère à 
la France (c'était la fille de Marie de Bourgogne), 
Marguerite d'Autriche, n'écrivit pas avec moins de 
distinction en prose et en vers; c'est dans notre langue 
qu'elle a composé le Discours de ses infortunes et de sa 
vie, car elle eut une carrière marquée par beaucoup 
de traverses. Après que Charles YIII lui eût préféré, 
en 1491, Anne de Bretagne, elle était sur le point d'é- 
pouser l'infant d'Espagne, fils de Ferdinand et d'Isa- 
belle, lorsqu'il mourut tout à coup. Aussi, quand un 
nouveau [irojet d'union lui destina pour mari Philibert 
le Beau, duc de Savoie, et qu'elle allait le joindre par 
mer, assaillie d'une tempête qui menaçait ses jours, se 
faisait-elle avec une naïveté mélancolique cette épitaphe 
souvent citée ' : 

Ci gît Margot, la gente damoiselle. 
Qu'eut deux maris et si mourut pucelle. 

11 n'en fut rien toutefois; mais bien et dûment ma- 
riée au duc de Savoie, elle devint trop tôt veuve pour 
son bonheur. Elle se consola de la perte d'un époux 

■1. jNotamment par Foiitenelle, dans l'un de ses Dialogues des morts. 



MARIE STUART. 83 

justement aimé, en assurant, par les qualités d'une 
grande et sage princesse, la prospérité des peuples 
confiés à ses soins. Gouvernante des Pays-Bas, elle 
mérita particulièrement la reconnaissance de cette con- 
trée, où son administration, qui y développa toutes les 
sources de la fortune publique, a laissé d'excellents 
souvenirs. 

Comme Marguerite d'Autriche, Marie Stuart, quoi- 
que née en pays étranger, fut Française par sa mère 
autant que par les mœurs et la langue : elle nous 
touche même de plus près, puisqu'elle s'est assise sur 
le trône de France. Nous n'avons ici ni à discuter sa vie 
ni à raconter ses malheurs, fruits de sa fatale beauté 
vantée de tous ses contemporains, mais que sa rési- 
gnation héroïque a rendus si dignes de compassion. 
Qu'il nous suffise, en rappelant quelques détails qui 
se lient à son éducation, de montrer quel fut son rôle 
ou plutôt son influence littéraire, et par les poésies 
qu'on lui attribue et par celles qu'elle a inspirées au- 
tour d'elle. 

Fille unique du roi d'Ecosse, Jacques Y, elle perdit 
son père huit jours après sa naissance, en 1542 ; et à 
peu d'années de là sa mère, Marie de Guise, l'envoya 
en France, où elle fut élevée avec ce soin et ce goût 
d'érudition classique qui étaient alors en honneur. 
Marie Stuart, douée d'une intelligence précoce, saisit 
plutôt qu'elle ne reçut les leçons de ses maîtres, et, à 
l'âge où l'on ne songe qu'à être belle, elle se fit un jeu 
de devenir savante. La Croix du Maine rapporte qu'en 
présence de Henri II; entouré de sa cour, on la vit, 



84 MARIE STllART. 

âgée de quatorze ans, prononcer une harangue latine 
dans le but d'établir « combien il sied aux femmes de 
connaître les lettres et les arts libéraux. « Semblable en 
quelques points à Christine de Suède, Marie Stuart 
possédait six langues outre le français ; elle excellait 
surtout à parler et à écrire la nôtre : heureuse si elle 
avait pu commander toujours à son imagination et à 
son cœur! La troupe alors nombreuse des poètes, cap- 
tivée par l'attrait piquant et sérieux de son esprit, vit 
en elle une divinité protectrice ; et Ronsard s'écriait en 
la saluant de ses hommages : 

Toute beauté 

Près de la sienne est laide, et la mère nature 
Ne composa jamais si belle créature. 

Plus tard, ce souvenir des triomphes de sa jeunesse, 
lorsqu'on applaudissait à son printemps, comme on l'a 
si bien dit, plus qu'à l'éclat de sa fortune, inspirait au 
cardinal du Perron ces paroles d'un douloureux con- 
traste : 

Ainsi serve et captive en triomphe est menée 
Celle que tant de pompe et de gloire suivait. 
Quand sa jeune beauté les peuples captivait. 
Célébrant dans nos murs son premier hyménée. 

Et peu après le même du Perron vouait à l'opprobre 
l'auteur de la mort de cette princesse, Elisabeth, sa 
parente , qui l'avait immolée 

Contre tout droit divin et toute humaine loi •. 

1. Au seizième siècle, fort ami des anagrammes, on découvrit celle-ci 
dans le nom de Marie Stuart à l'époque de son supplice : Tu as martire. 



MARIE STUâRT. 85 

Mais reportons nos yeux aux jours où Marie Stuart 
animait les fêtes de sa présence et recueillait l'admira- 
tion d'une foule enthousiaste. Ce temps fut court; et 
presque aussitôt dans cette destinée tragique , les nuages 
s'amoncelant, l'avenir s'assombrit. Dès l'instant oii son 
époux, François II, eut rendu le dernier soupir, elle 
sembla entrevoir qu'il n'y aurait plus pour elle ici- 
bas de paix ni de bonheur. Entendons ses plaintes 
touchantes : 

Fut-il un tel malheur 
De dure destinée, 
Ni si triste douleur 
De dame infortunée, 
Qui mon cœur et mon œil 
Vois en bière et cercueil; 

Qui en mon doux printemps 
Et fleur de ma jeunesse. 
Toutes les peines sens 
D'une extrême tristesse; 
Et en rien n'ai plaisir 
Qu'en regret et désir? 

Soit en quelque séjour 
Ou en bois ou en prée. 
Soit à l'aube du jOur 
Ou bien sur la vesprée. 
Sans cesse mon cœur sent 
Le regret d'un absent. 

Si je suis en repos. 
Sommeillant sur ma couche. 
J'ois qu'il me tient propos. 
Je le sens qui me touche : 



86 JEANNE D'ALBRET. 

En labeur, en recoi ', 
Toujours est près de moi. 

Telles sont, si l'on en croit la tradition, les paroles 
qu'elle accompagnait de son luth, en pleurant sur son 
veuvage. Mais bientôt il fallut quitter celte terre où 
elle avait trouvé une hospitalité si empressée ; il fallut 
voguer vers l'Ecosse, à l'aspect sauvage, aux rudes et 
farouches habitants; et tandis que Ronsard, s'associant 
à sa douleur, gémissait sur l'éloignement de Marie, 
elle répétait, dit-on, ces accents, en voyant nos rivages 
disparaître à ses regards '^ : 

Adieu, plaisant pays de France, 

ma patrie 

La plus chérie, 
Qui as nourri ma jeune enfance! 
Adieu, France, adieu mes beaux jours ! 
La nef qui disjoint nos amours 
N'a si 3 de moi que la moitié : 
Une part te reste, elle est tienne; 
Je la fie à ton amitié 
Pour que de l'autre il te souvienne. 

A côté de cette catholique sincère, dont le cœur fut 
celui d'une femme, plaçons une calviniste fervente et 
à l'àme vraiment virile, Jeanne d'Albret, la mère du 
meilleur de nos rois , cette princesse qui, suivant le 

1. Requies, repos. 

2. 11 faut bien avouer que ces vers paraissent un souveuir des senti- 
ments de Marie Stuart plus que leur expression véritable. (Voyez ce 
qu'en dit M. Ratliery dans V Enajdopédie des gens du monde, t. XVII, 
p. 342.) 

3. Pourtant, toulerois. 



JEANNE D'ALBRET. 87 

parler naïf d'un de nos annalistes \ «s'est plu gran- 
dement en la poésie. » Quelques-uns de ses vers ont vu 
le jour; mais l'auteur que nous citons nous apprend, 
et c'était l'usage, « qu'une infinité d'autres n'ont point 
été imprimés. » 

Dans une visite qu'elle fit en mars 1 566 au célèbre 
imprimeur Robert Estienne, que François P' ne dédai- 
gnait pas non plus d'aller entretenir, elle improvisa 
un quatrain qui témoigne de son admiration pour la 
plus grande invention des temps modernes, aussi bien 
que de son zèle religieux : 

Art singulier, d'ici aux derniers ans 
Représentez aux enfants de ma race 
Que j'ai suivi des craignants '^ Dieu la trace. 
Afin qu'ils soient les mêmes pas suivants. 

On aime à rappeler, comme une preuve du goût de 
ce ferme esprit pour les jeux de la poésie, que Jeanne 
d'Albret chantait un refrain béarnais au moment où 
Henri IV reçut la vie ; et il semble que cette franche et 
courageuse gaieté ait tout d'abord passé chez son fils. 
Compatissante pour les autres, autant que sévère pour 
elle-même, on n'oubliera pas qu'elle lui a donné 
l'exemple de ce gouvernement populaire qui rendit 
Henri si cher à ses sujets. Son caractère s'était trempé 
de bonne heure dans les circonstances difficiles contre 
lesquelles elle dut lutter. Ayant épousé à vingt ans, en 
1548, Antoine de Bourbon, prince faible et irrésolu, 

1. Du Verdier. 

2. Le participe présent n'était pas indéclinable au seizième siècle. 



88 JEANNE D'ÂLBRET. 

dont elle formait le parfait contraste, ses qualités natu- 
relles et acquises trouvèrent pour s'exercer une libre 
carrière : car elle eut à jouer dans sa maison et dans 
son parti le rôle de l'homme et du chef. A son énergie 
et à sa constance, elle joignait ies qualités les plus 
aimables. Belle, mais d'une beauté noble qui n'em- 
pruntait rien i la recherche, spirituelle, éloquente, elle 
fut à la fois la bienfaitrice et l'émule des savants, et 
surtout des poètes. Il faut voir dans cette époque, où 
les gens d'esprit, préludant à l'égaUté moderne, com- 
mençaient à hanter les princes et même à être courti- 
sés par eux, Jeanne d'Albret répondre à une épître de 
l'un des chefs de la pléiade, de Joachim du Bellay : 

Que mériter on ne puisse l'honneur 
Qu'avez écrite je n'en suis ignorante, 
Et si ne suis pour cela moins contente 
Que ce soit moi à qui appartient l'heur. 

Je connais bien le prix et la valeur 
De ma louange, et cela ne me tente 
D'en croire plus que ce qui se présente, 
Et n'en sera de gloire enflé mon cœur. 

Mais qu'un Bellay ait daigné de l'écrire. 
Honte je n'ai à vous et chacun dire 
Que je me tiens plus contente du tiers. 

Plus satisfaite et encor glorieuse; 

Sans mériter me trouve si heureuse 

Qu'on puisse voir mon nom en vos papiers '. 

1. On prononçait alors papières, cl ce mot rimait avec tiers d'une 
manière parfaite pour l'oreille comme pour les yeux. Ainsi foyers (foyères) 
rimait avec fiers, même au temps de Racine. 



JEANNE D ÂLBRET. 89 

A ce sonnet ajoutons-en un autre adressé au même 
poëte ; c'est encore un compliment ou plutôt un remer- 
cîment de Jeanne d'Albret : 

De leurs grands faits les rares anciens 
Sont maintenant contents et glorieux^ 
Ayant trouvé poètes curieux 
Les faire vivre, et pour tels j e les tiens. 

Mais j'ose dire, et cela je maintiens. 
Qu'encore ils ont un regret ennuyeux. 
Dont ils seront sur moi-même envieux, 
En gémissant aux champs Elysiens. 

C'est qu'ils voudraient, pour certain je le sais ', 

Revivre ici et avoir un Bellay, 

Ou qu'un Bellay de leur temps eût été 

Car ce qui n'ost savez si dextrement 
Feindre et parer, que trop plus aisément 
Le bien du bien serait par vous chanté 2. 

Ainsi se jouait, en vers un peu embarrassés et sub- 
tils, d'après le goût du temps, celte reine énergique 
qui fut enlevée à son parti dans la force de l'âge : elle 
succomba en 1572, deux mois avant la Saint-Barthé- 
lémy, d'une maladie instantanée, dont l'issue terrible 
parut suspecte. Avec une crédulité passionnée, qu'excu- 

1. On écrivait alors sçay, ce qui rendait la rime meilleure. 

2. Ce sonnet, où l'alternative des rimes masculines et féminines ne 
se retrouve plus comme dans le précédent, atteste que cette règle n'était 
pas encore établie d'une manière définitive. — Au reste, Jeanne d'Al- 
bret n'avait pas délaissé, par attachement pour le langage de la cour, 
son idiome natal, puisqu'elle fit traduire le Nouveau Testament en langue 
basque, à l'usage de ses sujets. 



90 MARGUERITE DE VALOIS. 

saienl ou que justifiaient tant de perfidies et de crimes, 
on voulut, dans cet accident, peut-être fort naturel, re- 
connaître la main de Catherine de Médicis. 

Saluons au passage la fille de Jeanne d'Albret, Ca- 
therine de Bourbon, née en 1558 et morte en 1604, 
qui composait des vers à peine âgée de douze ans *; et 
arrêtons-nous enfin à cette famille où la culture de 
l'intelligence et la supériorité des talents, unie à celle 
du rang, se produisirent dans cette époque avec le plus 
d'éclat et de grâce, à la dynastie des Valois, spéciale- 
ment aux princesses qui illustrèrent le nom de Mar- 
guerite. 

Fille de Henri II et sœur de François II, de Charles IX 
et de Henri III, Marguerite de Valois, qui naquit en 
1552, fut mariée en 1572 à Henri de Navarre, premier 
prince du sang, destiné à être plus tard un héros et 
un grand roi. Elle parut dès sa première jeunesse, 
d'après les témoignages contemporains"^, « ornée d'un 
"tel et si divin esprit, si docte et si éloquent, qu'elle 
surpassait toutes celles qui avaient réputation d'être 
bien nourries aux lettres : » avantage qu'elle devait à 
la nature beaucoup plus qu'à l'étude ; car, ennemie 
d'une application opiniâtre et de la constance en toute 
chose, elle ne sut jamais échapper à la douce sujétion 
du plaisir. Sous ce rapport comme sous celui de l'es- 
prit, elle représenta dignement une maison plus habile, 
par malheur, à bien dire qu'à bien faire. Ses Mémoires 

1. Le Bulletin de la société dti protestantisme a publié (juillet et 
août 1853) (les vefs de cette princesse. 

2. Voyez La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque. 



*■ MARGUERITE DE VALOIS. 91 

sont un modèle de cette langue d'Amyot, au tour naïf 
et facile, qu'elle assaisonna d'enjouement et de finesse. 
Mais, laissant de côté sa prose, bornons-nous à rappe- 
ler le petit nombre de poésies où elle nous a rendus 
confidents de ses faiblesses. On y trouve la touche de 
Marot, avec une teinte gracieuse de sentiment. 

Détenue pour ses écarts de conduite au château 
d'Usson en Auvergne, elle apprend la mort de son 
amant Aubiac, pendu à Aigueperse , et soudain l'in- 
spiration de sa douleur lui dicte ces vers : 

Rigoureux souvenirs d'une joie passée. 
Qui logez les ennuis du cœur en la pensée. 
Vous savez que le ciel, me privant de plaisir. 
M'a privé * de désir. 

Si quelque curieux, informé de ma plainte. 
S'étonne de me voir si vivement atteinte. 
Répondez seulement, pour prouver qu'il a tort : 
Le bel Atys est mort; 

Atys, de qui la perle attriste mes années, 
Atys, digne des vœux de tant d'âmes bien nées. 
Que j'avais élevé pour montrer aux humains 
Une œuvre de mes mains... 

Si je cesse d'aimer, qu'on cesse de prétendre : 
Je ne veux désormais être prise ni prendre. 
Et consens que le ciel pui^e éteindre mes feux; 
Car rien n'est digne d'eux. 

1. Comme pour les participes présents, les règles n'ont été bien fixées 
pour les participes passés que dans la seconde partie du dix-septième 
siècle. 



92 Marguerite de valois. 

Cet amant de mon cœur, qu'une éternelle absence 
Éloigne de mes yeux, non de ma souvenance, 
A tiré quant et soi, sans espoir de retour. 
Ce que j'avais d'amour. 

Mais Marguerite oubliait vite. Elle devait souvent 
encore prendre et même être prise. Bientôt le gouver- 
neur du château d'Usson éprouva l'empire de ses 
charmes, et, de prisonnière, elle y devint maîtresse. 
Prompte à la chute et au changement, dans ce siècle 
où les intrigues amoureuses étaient brusquement in- 
terrompues par le bourreau ou tranchées par des coups 
de poignard, elle devait trouver plus d'un Atys à célé- 
brer ou à déplorer. Quand La Mole eut péri comme 
Aubiac, victime d'une mort tragique, Marguerite con- 
sacra des vers à la mémoire de celui qu'elle appelait 
« le bel Hyacinthe. « Quand Date, « ce petit valet de 
Provence, qu'elle avait anobli avec six aunes d'étoffe» 
(ainsi s'expriment les Mémoires du temps) , eut été tué 
à la portière de son carrosse, elle soupira de nouveau 
et en ces termes ses regrets : 

Atys, l'objet de cette cour, 

Bel Atys, mon dernier amour. 

De qui le souvenir me tue, 
Dois-je point espérer de te revoir un jour. 
Afin que cette attente encore m'évertue? 

•Ces beaux yeux de moi tant chantés. 

Me seront-ils toujours cachés? 

Faut-il pour jamais m'y résoudre? 
Nos cœurs et nos désirs, par le ciel attachés, 
Peuvent-ils par le temps être réduits en poudre ? 



MARGUERITE DE VALOIS. 93 

Les pleurs sur la tombe épandus 
Et les cris de tous entendus 
Témoignent si nia plainte est feinte; 
Et les plaisirs qui sont si chèrement vendus 
Font que tous mes plaisirs me donnent de la crainte. 

Aui tristes accents de ma voi.x 

Tes amis pleurent quelquefois ; 

Mais c'est quand j'attire leurs larmes : 
Je puis seule qui rends l'amour au même poids. 
Et qui, pour bien aimer, me fais quitter les armes. 

Pour me donner allégement 
. Mes yeux vont cherchant vainement 

Quelque chose qui te ressemble : 
Ils en trouvent les traits, mais c'est fîgurément; 
Car le ciel ne joint plus tant de beautés ensemble. 

•Malgré ces vers, la longue liste des amants de Mar- 
guerite n'était pas finie ; sans entreprendre de la com- 
pléter, contentons-nous de recueillir, dans cette cour 
trop relâchée, les traces et les monuments de l'esprit 
ingénieux qui y régnait. Nous le répétons, presque tous 
les membres de la famille des Valois, princes ou prin- 
cesses indifféremment, tournaient des vers avec bon- 
heur. On en a retenu de Charles IX, qui sont des meil- 
leurs de ce temps. A son fougueux amour de la chasse 
il mêlait le goût éclairé des arts et de la poésie, apa- 
nage de cette race demi-florentine. 11 a tenu même à 
peu de chose que l'Académie française, cette institu- 
tion éminemment nationale dont s'honore le règne 
de Louis XIII, ne remontât jusqu'au triste héros de la 
Saint-Bai thélemy. Au moins a-t-il été auteur d'une 



94 MARGUERITE DE VALOIS. 

fondation de ce genre qui, avec celle de Conrart, fut 
un essai et un prélude de l'académie de Richelieu. 
Charles IX avait établi que dans la sienne, où l'on ne 
s'occupait pas seulement de littérature , mais de mu- 
sique, les deux sexes seraient admis sur le pied d'éga- 
lité: et l'on ne peut douter qu'à côté des principaux 
membres de cette compagnie, Baïf, d'Aubigné, Pibrac, 
n'aient siégé plusieurs des dames les plus distinguées 
de la cour. 

Marguerite de Yalois conserva, même descendue du 
trône et dans une position privée, le goût de ces nobles 
divertissements. Etienne Pasqiiier *, qu'elle avait reçu 
dans sa société à titre de savant et d'homme d'esprit, 
nous a laissé un piquant tableau des soirées où elle 
réunissait le monde élégant par l'attrait de jouissances 
toutes modernes : son salon, ouvert à de nombreux 
hôtes, leur offrait, outre les plaisirs de la conversation, 
ceux du bal et du concert. Henri IV, indulgent, comme 
il lui convenait de l'être, pour les nombreuses aven- 
tures de Marguerite, s'était borné à demander la rup- 
ture de son mariage, et elle y avait consenti. Depuis 
lors elle continua à tenir une petite cour à Paris, dans 
un hôtel qu'elle avait acquis au faubourg Saint-Ger- 
main, près de la Seine et du pré aux Clercs, où elle se 
livra, indépendamment de ses autres goûts, à celui des 
bâtiments et des jardins. Prodigue dans ses dépenses 
de ce genre et aussi, empressons-nous de le marquer 
à son honneur, dans ses libéralités pour les gens de 

1. Voyez les Lettres de cet éciivaiii, XXII, 5. 



MARGUERITE DE FRANCE. 95 

lettres et pour les pauvres , elle mourut fort obérée 
en 1615. Nous ne saurions mieux terminer, pour ce 
qui la concerne, qu'en citant cet éloge de Brantôme, 
celui de tous les éloges qui était le plus propre à la 
charmer : « S'il y eût jamais au monde ime parfaite 
beauté, c'est Marguerite de Yalois; je crois que toutes 
celles qui sont, qui seront et jamais ont été près de la 
sienne, sont laides. » Il ajoutait « qu'elle était la dame 
la plus éloquente et la mieux disante. » Et ce n'était 
pas seulement en français : pour elle encore l'étude du 
latin et de l'italien avait été un jeu, grâce à sa facilité 
d'apprendre. Ces langues, on l'a déjà vu, étaient pour 
les deux sexes également la base d'une éducation libé- 
rale , et les dames spécialement se piquaient de parler 
avec pureté l'idiome de Dante et de Pétrarque, alors 
illustré par Yittoria Colonna, par Olympia Morala et 
par Cassandra Fedèle. 

Une seconde Marguerite, dans cette môme maison, 
n'a pas été indigne d'un souvenir* : c'est la fille de 
François I", Marguerite de France, née à Saint-Ger- 
main en 1523, qui dans l'âge le plus tendre embrassa 
avec ardeur les goûts de la renaissance. Ni le latin ni 
le grec ne lui étaient inconnus, et elle n'eut garde de 
négliger sa propre langue au milieu des exemples qui 
l'entouraient. Les poètes érudits, tels que d'Aurat et 
Ronsard, étaient sa compagnie habituelle, et, plus per- 
sévérante que son père, alors même qu'il se fut un peu 



1. Voyez la lettre déjà citée de Pasquier, XXII^ 5, où il est question 
des trois Marguerites. 



96 MARGUERITE DE FRAiNCE. 

refroidi à l'égard des lettres, elle ne se ralentit nulle- 
ment dans la protection qu'elle leur accordait. Mariée 
au duc de Berry, elle fit fleurir à Bourges, sa capitale, 
les études qu'elle aimait, et, en réunissant à ses côtés 
beaucoup d'hommes distingués par lem' esprit et par 
leur science, elle mit le comble à l'ancienne renommée 
de l'Université de cette ville. Plus tard, quand elle fut 
devenue , après la mort de son premier époux , la 
femme du duc de Savoie, Emmanuel-Phililjert, elle 
transporta à Turin, où elle mourut en 1574, âgée de 
cinquante-sept ans, sa cour spirituelle et savante; elle 
fit fleurir surtout dans ses États, en y appelant les 
plus fameux jurisconsultes, l'enseignement du droit. 
Ce qui doit ajouter aux hommages de la postérité, ou 
plutôt ce qui en est vraiment digne, c'est qu'elle joi- 
gnait un fonds solide de piété et de vertu à ses rares 
connaissances. Par sa charitable bonté, elle mérita de 
ses sujets, dont elle assura le bonheur dans un temps 
de troubles et de guerres, le nom de Mère des peuples. 
Ainsi les princesses de France, à cette époque, por- 
taient dans les pays voisins les goûts éclairés et nobles, 
principes actifs de civilisation , qu'elles avaient sucés 
dès l'enfance au milieu de la cour des Valois. Pour 
leur gloire, il n'est pas inutile de constater que, dans 
un intervalle de trente ans, on les vit, par un rôle des 
plus heureusement efficace, encourager tour à tour et 
couvrir de leurs sympathies les hommes qui, pour les 
lumières et les talents, marchaient à la tète de leur 
siècle, Érasme, Budé, Paul de Foix, Ramus, L'Hô- 
pital, etc. 



MARGUERITE DE NAVARRE. 97 

La princesse de Ferrare , sœur de la duchesse de 
Berry , partageait avec elle la passion des lettres et 
l'honneur de ce patronage. Mais il fut notamment 
exercé avec éclat par la sœur de François I", tante des 
précédentes, par la Marguerite de Navarre, la Margue- 
rite des Marguerites*, ainsi que l'appelait le roi son 
frère , celle qui donna à ce nom sa principale illustra- 
tion. C'est par elle, et pour rendre hommage à sa cé- 
lébrité même , que nous avons voulu achever cette 
revue des femmes poètes que la France a produites 
dans l'un de ses âges les plus mémorables. 

1. C'est-à-dire la perle des Marguerites, d'après le sens du mot latin 
margarita. 



IV 



Œuvres de Marguerite de Navarre. — Conclusion. 

Arrière-petite-fille de l'Italienne Yalentine de Milan 
et petite-fille du poëte Charles d'Orléans, cette Mar- 
guerite, née en 1492, posséda l'esprit gracieux de 
Marguerite de Valois et ses avantages extérieurs, en 
demeurant beaucoup plus irréprochable dans sa con- 
duite. Douée à la fois des qualités les plus séduisantes 
et des vertus les plus solides, elle avait, suivant le lan- 
gage du bibliographe du Yerdier, a en un corps fémi- 
nin un cœur héroïque et viril. » D'une piété sincère, 
mais, par un progrès sur son temps, éprise des idées 
de modération et de tolérance, elle mérita de plus que 
son nom ne fût pas moins cher à la philosophie qu'aux 
lettres. 

Nous ne jetterons qu'un coup d'œil sur ses ouvrages 
en prose : ce sont les Nouvelles désignées par le nom 
à'Heptaméron, qui parurent dix ans après sa mort, en 
1559, et ses Lettres^ que la curiosité de notre temps a 
mises au jour ^ Ces dernières ne manquent ni d'intérêt 

1. C'est une des publications faites par la société de l'histoire de 
France : leur éditeur a été M. Génin (1841). — Mentionnons encore de 
Marguerite une autre œuvre en prose et intitulée : Brève doctrine pour 



MARGUERITE DE NAVARRE. 99 

dans les matières, ni d'agrément dans le style ; et, quant 
au recueil de ses contes, qu'elle a empruntés pour la plu- 
part à Boccace, qui les avait tirés lui-même de nos an- 
ciens fabliaux, ils attestent une imagination facile sans 
doute, mais par trop libre. Cette circonstance, qui n'a 
pas nui à leur publicité, bien au contraire (car ce livre 
a été des plus reproduits), trouvera son excuse dans les 
mœurs naïves de nos ancêtres. Chose singulière pour 
notre civilisation raffinée, dans cette époque dont nous 
avons déjà noté ce trait caractéristique, la candeur, les 
auteurs dont les productions nous semblent d'une 
hardiesse condamnable avaient souvent la conduite la 
plus réglée et les principes de religion les plus fermes. 
N'hésitons pas néanmoins à blâmer hautement la li- 
cence de quelques-uns de leurs ouvrages, puisque, des 
jeux de l'imagination, cette licence allait passer dans 
la réalité, c'est-à-dire la vie, et envahir toutes les par- 
ties du corps social. 

Marguerite, par une contradiction frappante avec ses 
contes , avait reçu une éducation simple et sévère 
comme le gouvernement du bon Louis XII; mais elle 
ne s'en montra pas moins captivée de très-bonne 
heure, comme elle nous l'apprend : 

Par le plaisir de la douce Écriture 
Où tant je fus encline de nature. 

dûment écrire selon la propriété du langage français ; curieux symp- 
tôme du goût de rénovation et de progrès particulier à cette époque. 
Ce morceau n'a d'ailleurs rien d'ambitieux pour les idées, et ne ren- 
ferme même que de pures observations grammaticales. 



100 MARGUERITE DE NAVARRE. 

Dans tout l'éclat de sa jeunesse, elle épousa le duc 
d'Alençon, six ans avant que son frère montât sur le 
trône de France. Ce frère, objet de sa plus vive affec- 
tion, lui rendait la pareille : il l'appelait sa mignonne; 
et voici comme elle traçait son portrait, dans l'exalta- 
tion d'une tendresse dont on verra plus d'une preuve : 

De sa beauté, il est blanc et vermeil, 
• Les cheveux bruns, de grande et belle taille. 
En terre il est comme an ciel le soleil ; 
Hardi, vaillant, sage et preux en bataille, 
Fort et puissant, qui ne peut avoir peur : 
Que prince nul, tant soit-il grand, l'assaille. 
11 est bénin, doux, humble en sa grandeur, 
Fort et constant et plein de patience. 
Soit en prison, en tristesse ou malheur. 
Il a de Dieu la parfaite science 
Que doit avoir un roi tout plem de foi. 
Bon jugement et bonne conscience. 

Au moment où Marguerite peignait ainsi son frère 
dans le Débat d'amour, œuvre de 1532, François I" 
était encore dans toute la vigueur de l'âge, et malgré 
sa défaite de Pavie, dans tout le prestige de cette gloire 
spécieuse qui a un peu trop ébloui la postérité. Margue- 
rite elle-même était devenue en 1527 reine de Navarre, 
par un second mariage*, d'où naquit Jeanne d'Albret, 
la mère de Henri lY. Et, à vrai dire, chez ce prince on 

1. Elle-même disait qu'en épousant le roi de Navarre, ce roi sans 
royaume et sans mérite, « elle avait épousé l'exil, la pauvreté, la ruine, 
et elle en pleurait à creuser le caillou. » — Là était cependant l'espoir 
de notre monarchie. 



MARGUERITE DE NAVARRE. 101 

se plaît à reconnaître les qualités de l'aïeule autant que 
de la mère : l'enjouement d'humeur, la promptitude 
d'esprit, l'expression colorée et pittoresque, la dignité 
unie à la grâce. Il n'est pas jusqu'à un certain amour 
de la poésie que Henri de Navarre dût au côté mater- 
nel, et qui se reflète avec charme dans les couplets 
passionnés qu'il adressait à la belle Gabrielle. 

Telle n'est pas en général la nature des poésies de 
Marguerite, dont le genre, d'ailleurs très-mélangé , 
offre le plus souvent cette association bizarre du sacré 
et du profane, qui est un des caractères de l'époque*. 
Il est temps d'en présenter l'analyse. Mais, pour n'être 
pas injustes à l'égard de cette Dixième muse y comme 
la proclamait l'admiration contemporaine, reportons- 
nous d'abord par la pensée à cette première partie du 
seizième siècle où les modèles, ainsi que les règles, 
manquaient presque absolument à la poésie française. 
Peu amis du travail, nos vieux rimeurs s'accordaient 
d'étranges privilèges, acceptés par leurs complaisants 
lecteurs : ils changeaient la finale des mots, au risque 
de les dénaturer^ ; ils y supprimaient ou multipliaient 

1. Elles furent imprimées, la plupart pour la première fois, en 1547, 
par les soins de son Yalet de chambre Delahaye : Lyon, Jean de Tournes, 
petit in-8". — Mais plusieurs de ses œuvres demeurèrent inédites; et 
de nos jours il a paru plusieurs fois des poésies qui lui appartiennent 
ou qui lui ont été du moins attribuées. Parmi elles on signalera la 
publication que vient de faire M. Louis Lacour, de deux farces intitu- 
lées ; la Fille abhorrant mariage et la Vierge repentie. 

2. Remède devenait remide. pour rimer avec timide; de p7'Opos on 
faisait propous, etc. C'était imiter les Italiens, fort peu soucieux de ces 
changements de voyelles ; et La Fontaine quelquefois ne s'est pas refusé 
d'imiter en cela ses devanciers, 

6, 



102 MARGUERITE DE NAVARRE. 

les syllabes, suivant leur besoin et leur caprice*. On 
modifiait avec encore moins de scrupule les usages 
très-peu arrêtés de l'orthographe et de la grammaire^ : 
circonstances communes au début des littératures, dont 
le progrès restreint de plus en plus ces tolérances pri- 
mitives. 

Commençons par l'examen du théâtre de Marguerite, 
si l'on peut donner ce nom à ces modestes productions 
qui témoignent de l'enfance de l'art, et rappellent pour 
la plupart ces mystères si goûtés de nos ancêtres. Dans 
quatre pièces, qui n'en font pour ainsi dire qu'une, dont 
elles sont comme les actes successifs, elle a raconté, 
elle a mis en action la naissance et l'enfance du Christ^. 
Yoici le cadre très-simple de la première de ces comé- 
dies, celle de la Nativité de Jésus-Christ : Joseph et 
Marie se sont adressés vainement à plusieurs hôtes 
inhumains, cupides ou amis du plaisir : tous ils ont 
refusé de les recevoir. Le Sauveur vient au monde dans 

1. Marguerite écrit tour à tour esprit et esperit : 

Noble d'esprit et serf suis de nature ; 
Et plus loin : 

esperit, immortelle étincelle... 

2. Témoin cette suppression de Vs, qui n'a pas cessé tout à fait d'être 
en usage, du moins à l'égard de certains temps : 

Après il faut qu'en l'iiisluire tu entre 
Du bon David 

3. C'est la trilogie antique avec une pièce supplémentaire. —Ajou- 
tons que, dans sa trilogie de VEnfance du Christ, dont il a composé les 
paroles et la musique (1854), M, Rcrlioz ne senil)le pas avoir peu pro- 
lité des drames naifs de Marguerite. 



MARGUERITE DE NAVARRE; 103 

une étable. Dieu le père et les anges apparaissent à sa 
naissance. Viennent ensuite des bergers et des bergères 
pour l'adorer. Satan gémit en voyant le genre humain 
lui échapper, et les plaintes qu'il exhale sur sa défaite 
terminent la pièce. 

De l'honnêteté et de la douceur dans les sentiments, 
une transcription fidèle des livres saints, une candeur 
ingénue dans les détails et les paroles, voilà les carac- 
tères généraux de cette composition et des suivantes, 
dont on peut juger le ton par ce mot de l'une des ber- 
gères qui accourent autour de Marie : 

De bon cœur servirons la mère ; 
Je crois qu'elle est belle commère. 

Mais, à côté de ces vulgarités plaisantes, quelques 
passages ne sont pas dénués d'un certain charme : ce- 
lui-ci, par exemple, où les bergers et les bergères riva- 
lisent d'ardeur à honorer par leurs offrandes le Sau- 
veur et sa mère : 

DOROTHÉE. 

Je lui porterai mon fromage 
Dans cette vaisselle de jon *. 

CRISTILLA. 

Et moi, ce grand pot de laitage : 
Marie le trouvera bon. 

PHILETINE. 

Je lui donn'rai ma belle cage 
Où est mon petit oisillon. 

1. De jonc, c'est-à-dire dans ce panier. 



104 MARGUERITE DE NAVARRE. 



ELPISON. 



Ce fagot aura pour chauffage 
Il fait froid en cette saison. 



NEPHALLE. 



Mon flageolet pour son usage : 
L'enfant en aimera le son. 

A cette suite de scènes sans péripétie , mêlées de 
chants du chœur, succède la Comédie de rAdoratiori, 
des trois rois à Jésus-Christ^ où figurent Dieu et 
ses anges ; divers personnages allégoriques : Philo- 
sophie, Trihulation, Inspiration, Intelligence divine ; 
les rois qui adorent le Christ; Balthasar, le type des 
ambitieux déçus, et repentants; Melchior, atteint par 
l'infortune au sein des grandeurs de la terre ; Gaspard, 
conduit par la pureté de son cœur au-devant de la parole 
divine; enfin Hérode, avec ses docteurs et ses servi- 
teurs. Ici l'on remarque d'abord, pour la conception 
comme pour le langage, ce goût d'abstraction qui, de- 
puis le Roman de la Rose, régnait dans notre littéra- 
ture; en même temps, et ce qui vaut mieux, on y 
trouve en foule des maximes de morale ou de philoso- 
phie chrétienne, et des lambeaux de l'Ecriture repro- 
duits dans un style diffus, qui plat t néanmoins par la 
naïveté de son accent. Tel est ce passage que Joseph 
adresse à ceux qui saluent le Christ dans son berceau : 

Bien soyez-vous venus, sages seigneurs, 
Des autres rois l'exemple,, et enseigneurs 
Du sûr chemin qui an vrai salut mène. 
Souffert avez grands travaux et douleurs : 
Car tel chemin ne se fait sans labeurs. 



MARGUERITE DE NAVARRE. 105 

De loin venez ; TÉcriture certaine 
L'avait prédit, ce n'est pas chose vaine. 
Que vous viendriez du côté d'Orient : 
Si au venir avez eu de la peine, 
Foi vous fera retourner en riant. 

Tel est aussi le chant placé dans- la bouche des rois 
qui célèl:)rent le nouveau-né : 

Ce petit bras d'enfance 
De frapper a puissance 
Jusqu'aux fins de la terre. 
Celui qui mot ne sonne 
Parle haut quand il tonne 
Par éclairs et tonnerre... 

Le drame se termine par l'intervention de Dieu : « Criez 
dans tous les cieux, dit-il aux anges, que mon flls, 

Par les tyrans, pleins de faux jugement. 
Ne peut périr, mais sans fin durera; 
Et mes élus en lui sembiablement. 

Cette protection de l'Enfant divin contre les sinistres 
projets d'Hérode se manifeste ensuite dans la Comédie 
des Innocents. Lorsque instruit de l'arrêt de mort qui 
frappe les nouveaux-nés, Joseph a réveillé Marie pour 
l'engager à sauver son fils par un prompt départ, elle 
se hâte de répondre : 

Ami, sans attendre à demain, 
Tous deux nous faut mettre la main 
Pour emporter notre bagage; 
Et l'enfant tant doux et humain. 
Le sauvant du roi inhumain, 
Porterai : c'est mon héritage. 



106 MARGUERITE DE NAVARRE. 

Ses forces vaincues la contraignent toutefois bientôt 
à s'arrêter , et dans ces vers elle peint, avec la confiance 
qui l'anime, l'endroit où eUe prend son repos : 

Ce lieu est désert et sauvage, 
Sans blé, sans vigne, sans fruitage; 
Mais nous possédons le vrai pain 
Qui nous donne force et courage, 
La vigne aussi, dont le breuvage 
Est à tous fidèles bien sain... 

Cependant les satellites du tyi^an se livrent à leurs 
vaines fureurs, et l'on entend à la fm les plaintes de 
Rachel, privée de ses enfants égorgés : 

Bethléem, doux héritage. 
Tu nourrissais ce beau hgnage... 
Point consoler je ne me veux. 
Quand tous mes enfants et neveux 
Je ne vois plus; car plus ne sont... 

La Comédie du Désert, cette dernière partie du drame, 
nous montre Joseph en quête de vivres pour Marie et 
pour l'enfant. Mais presque aussitôt, Dieu faisant con- 
naître qu'il veille sur l'un et sur l'autre, le désert se 
transforme pour subvenir à leurs besoins : 

Il est plus beau que paradis terrestre. 

Les anges, à cet aspect, s'empressent de célébrer la 
bonté divine et le Sauveur, sur l'invitation du Tout- 
Puissant lui-même : 

Soyez joyeux, prenez vos instruments. 
Harpes et luths, orgues, cymbales, flûtes, etc. 



MARGUERITE DE NAVARRE. 107 

et la morale de cette comédie, où manque également 
l'action, est résumée dans ce conseil donné par Joseph : 

De prendre enfin, contre l'horrible mort 
Que chacun craint, cette ^'ie immortelle ! 

Aux pièces religieuses de Marguerite, il faut, pour 
continuer l'analyse de son théâtre, enjoindre d'autres 
beaucoup moins sérieuses, et qui reflètent aussi un 
côté des idées du temps, ces idées romanesques sur 
l'amour qui n'avaient pas cessé d'être en vogue. Une 
de ces pièces, récemment mise en lumière ', est intitu- 
lée la Ruelle mal assortie. Ce sont, pour développer ce 
titre et l'expliquer, « des entretiens amoureux d'une 
dame éloquente avec un cavaher gascon plus beau de 
corps que d'esprit, et qui a autant d'ignorance qu'elle 
a de savoir. » Un autre de ces petits drames, dont la 
contexture est tout à fait élémentaire et qui ne sont 
que des dialogues animés, offre les personnages sui- 
vants : a deux filles, deux mariées, la vieille, le vieil- 
lard, les quatre hommes. » La première des mariées 
nous met en peu de mots au fait de la situation déhcate 
où elle se trouve : 

J'ai un mari indigne d'être aimé; 

Je Taime autant que Dieu me le commande. 

Un serviteur, d'autre part estimé. 

Sans fin me cherche et ma grâce demande. 

Elle ne nous laisse pas ignorer ses motifs d'être mé- 
contente de son époux : 

1. Par M. Ludovic Lalanne, dans le Trésor des pièces rares ou inédites. 



108 MARGUERITE DE NAVARRE. 

Il n'a repos que de me voir marrie. 

Et mon repos augmente sa fureur. 

Cent mille noms, pour croître ma douleur. 

Me va nommant, dont le moindre est méchante. 

Hélas ! c'est bien sans raison ni couleur. 

Pour la seconde mariée, elle s'afflige de l'infidélité 
dont elle est victime : 

Plus parfait ne saurait soutenir. 

Que mon mari, cette mortelle terre : 

Je le pensais toute seule tenir. 

Las! je vois bien que trop follement j'erre. 

11 aime ailleurs : voilà ma mort, ma guerre. 

Je ne le puis souffrir ne comporter ; 

Je prie à Dieu qu'un éclat de tonnerre 

Sa dame ou moi puisse tût emporter. 

Dans la vivacité et l'ardeur de ses illusions, une des 
jeunes filles, contredisant sa compagne, ennemie dé- 
clarée de l'amour, entreprend de le défendre et d'en 
relever ainsi les séduisants avantages ; 

Quand amour s'attache 
Au cœur qui n'a tache 
De méchanceté, 
Il lui donne grâce, 
Parole et audace 
Pour être accepté. 
Amour en tournois 
Fait porter harnois 
Et rompre les lances. 
Piquer les chevaux. 
Faire les grands sauts ' 

1. Allusion aux tournois et carrousuls, alors si fort en vogue. 



.MARGUERITE DE NAVARRE. 109 

Et tenir les danses. 
J'aime et suis aimée... 
Loin de lui, j'écris; 
Et quand le revoi 
Assis près de moi. 
Écoutant ses dits. 
J'y prends tel plaisir 
Que je n'ai désir 
D'être en paradis. 
Mon cœur n'est plus mien : 
11 s'en court au sien... 
Amour je soutiens 
Cause de tous biens 
Jusques à la mort : 
Car la servitude, 
La peine ou l'étude, 
Qui est en amours, 
M'est liberté, joie. 
Pourvu que je voie 
Mon ami toujours. 

Ces propos continuent tour à tour dans un certain 
nombre de scènes, qui se succèdent plus qu'elles ne se" 
lient; ils finissent par une contredanse où se réunissent 
vieilles et vieillards, hommes, femmes et jeunes filles. 

La pièce des Quatre dames et des quatre gentils- 
hommes ne présente guère non plus que de longs mono- 
logues où ces personnages expriment successivementles 
sentiments divers qu'ils éprouvent. La première dame, 
qui affecte l'insensibilité, déclare qu'elle ne peut rendre 
passion pour passion à celui qui l'aime, bien qu'efie 
se plaise à reconnaître tout son mérite. La seconde, 
plus tendre et plus franche , ne dissimule pas les atteintes 

7 



ilO MARGUERITE DE NAVARRE. 

que son cœur a reçues et même les blessures cruelles 
cjue lui a faites la jalousie. La troisième dame s'indigne 
d'être soupçonnée d'avoir trahi sa foi, et proteste de-sa 
loyauté. Pour la quatrième, qui a cru aux promesses 
de l'amour, l'amour n'a été que la source d'amères dé- 
ceptions ; l'unique port qu'elle clierclie dans son mal- 
heur est le trépas. Après les dames vient le tour des 
gentilshommes, qui nous entretiennent de leur sort, en 
accusant ou bénissant l'amour, selon les impressions 
qui les dominent. Dans la bouche de l'un se reflètent 
les sentiments de l'abnégation chevaleresque, heureuse 
de se prosterner avec un muet respect devant l'objet 
d'un culte passionné. Un autre, qui a trouvé merci 
devant sa dame, vante sou bonheur et proclame avec 
reconnaissance les perfections de sa maîtresse, mais 
sans s'écarter jamais de la pureté platonique ou plutôt 
chrétienne. Tout au contraire le troisième amant exhale 
d'humbles doléances sur un honneur orgueiUeux, une 
rigueur insensible, que rien ne semble pouvouflçchir; 
une seule consolation le soutient, c'est que jamais dame 
n'a été plus renommée que la sienne et plus digne d'es- 
time. Le dernier gentilhomme gémit aussi sur sou 
martyre : vainement sa conduite a été pleine de réserve 
et V honnêteté de ses pensées constante ; il supphe celle 
qu'il aime de lui rendre son affection qu'il a p(?rdue. 

Pour la bonhomie de nos ancêtres, qui n'étaient pas 
encore blasés sur les plaishs de l'esprit, mais qu'une 
jouissance nouvelle commençait à séduire, celle de la 
conversation, qui devait fonder en partie notre supré- 
matie sociale, ces jeux de l'imagination, en réalité si 



y\ \H(U"KinTR I)K \\V\RRK. lU 

simples, avaient un attrait des plus vifs, qu'il ne faut 
pas perdre de vue pour les apprécier avec justice. 
Marguerite, sur les sujets frivoles qui l'occupent, ne 
fait pas même difficulté de se répéter. Ainsi le voit-on 
dans la comédie de la Coche \ qui n'est guère qu'une 
variante de celle qui a précédé. Néanmoins, outre le 
mérite d'un ton habituellement facile, on y peut rele- 
ver un sentiment assez vif de la nature, qu'annonce 
notamment cette description du lieu de la scène, lors- 
que Marguerite nous dépeint 

Le pré plein d'espérance. 

Environné de ses courtines vertes. 
Où mille fleurs, à faces découvertes. 
Leurs grand's beautés étalaient au soleil. 
Qui, se couchant, à l'heure était vermeil 
Et faisait l'air, sans chaud ni froid, si doux 
Que je ne sais cœur si plein de courroux 
D'ire et d'ennui, qui n'eût eu guérison 
En un tel lieu 

Dans ce séjour très-plaisant se sont réunies plusieurs 
dames victimes d'une passion ou inquiète ou trahie, 
qui, avec une subtilité verbeuse, étalent leur douleur 
en prétendant à l'envi qu'elle n'a point d'égale. Heu- 
reusement que, pour tirer d'embarras celle que les 
plaignantes ont prise pour confidente et arbitre de 
leurs chagrins, un orage survient, qui met fort à pro- 

1. Le coche, dUait-on aussi vers celte époque (voyez les Commentaires 
de MontluC, in-folio, 1592, p. 112), et a-t-on dit généralement depuis 
c'était une voiture. On trouve encore ce mot avec ce sens chez La Fou- 
laine; de là coclter. 



lli MARGUERITE DE NAVARRE. 

pos un terme à leurs discours en les forçant à remonter 
dans leur coche. Nous résumerons le débat par cette 
juste conclusion : c'est qu'il n'est possible de se pro- 
noncer avec une parfaite équité sur la mesure de telles 
peines qu'à celui « que le ciel, la terre et la mer con- 
templent et devant lequel ils s'abaissent. » Mais ce n'est 
pas Dieu qu'il faut, d'après la pensée de l'auteur, re- 
connaître dans ces paroles; c'est François P"", qui 

De son Dieu garde et riionneur et la loi, 
A ses sujets, doux, support et justice : 
Bref, lui seul est bien digne d'être roi. 

A défaut de ce juge, trop élevé et trop parfait pour 
qu'on ose affronter son arrêt, il est encore une prin- 
cesse, modèle de vertu et de bonté, dont on pourra 
invoquer la sentence ; et Marguerite termine par une 
dédicace conçue en ces termes : 

C'est donc à vous, ma cousine et maîtresse. 
Que mon labeur et mon honneur j'adresse, 
Vous requérant, comme amie parfaite, 
Que vous teniez cette œuvre par moi faite 
Ainsi que vôtre; et ainsi en usez 
Et la montrez, celez ou excusez '. 

Tous ces débats d'amour, quoi qu'il en soit, ne sem- 
blent qu'un écho bien affaibli, une froide contrefaçon 

1. Est-ce à Claude de Frauce, première femme de François 1er, la- 
quelle mourut en 1524 à vingt-cinq ans, que s'adresse cette dédicace? 
Cela ne parait pas être. Est-ce à Éléonore d'Autriche, devenue en 1530 
la deuxième femme de sou frère? Le mot de cousine permet d'en dou- 
également. 



MARGUERITE DE NAVARRE. 113 

du Chantre de Laure. On sent que, chez Marguerite, 
le cœur resté libre ne répète que des sons qui lui sont 
étrangers. C'est la femme d'esprit qui, pour rivaliser 
avec les beaux esprits de son temps, s'ingénie à traiter 
le sujet en vogue; mais l'afféterie, il faut l'avouer, 
règne plus que la grâce dans cette partie de ses œuvres. 
Ainsi en est-il de ses autres poésies légères, et notam- 
ment de sa « réponse pom' une dame à un amant qui 
ne s'exprimait que par ses yeux. « Avec la vérité de 
l'émotion, il y manque le relief de style nécessaire pour 
renouveler l'intérêt de ce thème traditionnel , et l'au- 
teur tombe souvent dans l'écueil des genres faux, la 
bizarrerie, lorsqu'il s'agit par exemple d'oreilles blan- 
ches, ouvertes et un peu vermeilles : 

Sarbacanes d'amour, pleines de sa leçon. 
Qui les gardait d'ouïr autre parole et son. 

ou qu'il est question 

.... De doigts longs et subtils, 
Desquels soûlait amour faire ses fins outils 
Pour arracher les cœurs du plus profond des corps. 

Joignez-y que par un choquant mélange, dans ce style 
inégal et trop peu poli par le soin, à côté d'une recherche 
pointilleuse, se rencontrent fréquemment des termes 
grossiers ou plutôt devenus tels ^ : c'est qu'il n'y avait 
encore qu'une délicatesse factice dans les sentiments, 

1. A côté de belles images telles que la suivante : 

Jusqu'à ce que l'âme, pour partir, 

Aura repris ses ailes immortelles, 

on y rencontre des expressions de ce genre : une dame crevée de dou- 
leur, etc. 



H4 MARGIRRITK DE NAVARRE. 

et il n'en existait point du tout dans la langue, où 
n'avait pas été faite la distinction essentielle du bon et 
du mauvais usage. 

Une comédie d'un genre tout différent des précé- 
dentes, qu'il nous reste à mentionner, c'est la farce 
(ainsi l'a nommée l'auteur), qui a ce titre bizarre : 
Trop, prou, peu, moins '. Pour la bien comprendre, 
il nous faudrait la clef, aujourd'hui perdue, des per- 
sonnages fantastiques que ces mots expriment. Nous 
n'y voyons plus qu'une plaisanterie obscure autant 
que prolongée , où il est surtout question de cornes et ' 
de longues oreilles qui font penser cà celles de Midas. 
Dans le langage comme dans les idées, on n'y peut 
d'ailleurs retrouver ni la distinction de la princesse, ni 
même l'élégance et la délicatesse de la femme : c'est 
tout au plus l'esprit grivois et le gros sel des enfants 
de la basoche. 

Plus d'intérêt réside dans les poésies détachées qui 
retracent, avec les goûts de son temps et des incidents 
de sa vie journalière, les sentiments de Marguerite, 
qui sont même parfois un écho des événements de son 
époque. Ici l'aimable protectrice des lettres répond en 
vers à Clément Marot « qui s'était plaint du nombre de 
ses créanciers -. )) Lcà, dans une pièce mythologique, 

1. Prou voulait dire o,\-spz; quant à trop il avait alors fréqueninient 
l'acception de beaucoup. 

2. Cette pièce ayant été citée avec quelques autres de Marguerite par 
M. Âugnis, dans son intéressante publication des Poètes français depuis 
le (louzième siècle jusrpi'n Mnlhrrlir. je me borne à y renvoyer les cu- 
rieux, t. II. p. 411 et suiv. 



MARGUERITE DE NAVARRE. 113 

imitée do Sannazar, V Histoire des satyres et des mjnv- 
phes de Dimie, se montrent l'étude de l'antiquité clas- 
sique et l'imitation de l'Italie. Des satyres, feignant 
d'être éloignés de tout désir coupable, ont entrepris de 
tromper les compagnes de Diane par leurs faux dehors 
d'indifférence. Les chants et la musique qu'ils font 
entendre attirent vers eux les nymphes trop peu dé- 
fiantes, qui, avant d'avoir songé à se défendre de leur 
atteinte, sont près de tomber aux mains de ces séduc- 
teurs; mais Diane transforme les jeunes filles en saules 
pour les sauver. Cette fiction, dont les détails ne man- 
quent pas d'agrément, renferme une leçon facile à 
saisir et que Marguerite s'est en outre chargée de 
dégager : 

... Je prétends peindre en votre mémoire, 
Dames crhonneur, des hommes la malice. 
Et leurs regrets, quand par vertu leur vice 
Est surmonté; joint aussi qu'ignorance 
Du mal, couvert sous honnête apparence, 
S uvent déçoit celles qui n'ont appris 
Que prendre peut celui que Ton a pris. 

Ailleurs, et très-souvent, se déploie la vive affection 
de Marguerite pour le roi son frère : l'une de ses épî- 
tres à François I" atteste surtout ce dévouement bien 
connu. Dans l'ardeur de son zèle ou plutôt dans son 
espèce de culte, on ne sera point surpris qu'elle assure 
au pouvoir royal pour origine et pour sanction la puis- 
sance divine, ce qu'elle ne laisse pas de concilier avec 
les idées d'une humilité toute chrétienne : 



116 MARGUERITE DE NAVARRE. 

Du Roi de paradis 
Les ennemis du roi sont tous maudits... 

A cette époque Catherine de Médicis venait de don- 
ner son premier enfant au Dauphin Henri, lils de Fran- 
çois P% comme l'annoncent ces vers : 

fils lieureux, joie du jeune père. 
Souverain bien de la contente mère. 
Fils que chacun Français va bénissant. 
Le bien venu tu es 

Des vœux formés pour l'unité de la foi, et qui ac- 
compagnent ses espérances, témoignent, dans la pièce 
qui concerne cette naissance royale, de l'orthodoxie 
contestée de Marguerite : 

Alors sera la foi partout plantée 
Et sainte Église saintement augmentée; 
Un seul pasteur et seule bergerie 
Sera lors vu en vraie confrérie. 

Dans une autre épître qu'elle envoie «à son frère, 
avec un David pour ses étrennes, » la reine de Navarre, 
en vue de rendre hommage à la piété de François V^, 
rappelle quelles forces et cruelles consolations il y a 
puisées au jour du malheur : 

Voyez comme en prison, 

Iniquement détenu à grand tort. 
En son Dieu seul a eu son reconfort. 
En remettant à son divin plaisir 
Sa liberté, sa santé, son désir. 

Les griefs* du captif contre le vainqueur de Pavie, 
Charles-Quint, percent dans les paroles de Marguerite, 



MARGUERITE DE NAVARRE. 117 

qui finit par supposer que David lui a remis son psau- 
tier avec cette recommandation : 

Garde-toi bien que jamais tu ne failles, 
Tant que le roi aura guerre ou batailles, 
Lire en pleurant incessamment ce livre 
Jusque qu'il soit de l'ennemi délivre '. 

A son tour François I" répondait à cet envoi par 
celui « d'une sainte Catherine ^, pour les étrennes de 
sa sœur ; « il l'accompagnait de vers qui offrent le 
même luxe de souvenirs des saintes Écritures, bizarre- 
ment accouplés à ceux de l'antiquité profane. 

Plus loin Marguerite exprime les vives appréhen- 
sions de sa tendresse, au moment où « son roi, son 
tout, celui qu'elle avait seul devant les yeux, » est prêt 
à s'exposer aux chances de la guerre. Elle appelle sur 
sa tète chérie toutes les bénédictions du ciel : 

Seigneur, ne l'abandonne; 

Frappe pour lui, confonds ses ennemis. 
Vu qu'en toi seul tout son espoir est mis. 
Montre à chacun que, de ta créature 
En connaissant la fragile nature. 
Tu n'en demandes autre perfection 
Que l'humble cœur aimant sans fiction... 

François I" vient-il à tomber malade, tout entière 
à la pensée de celui qu'elle n'a pas craint d'appeler le 

1. Aujourd'hui libre, délivré. Délivre, employé aussi comme substan- 
tif, était, au propre, la libération d'une personne emprisonnée. 

2. Sans doute les ouvrages de sainte Catherine de Sienne, qui vécut 
dans le quatorzième siècle. 

7. 



H8 MARGUERITE DE NAVARRE. 

Christ de Dieu^ Marguerito, dans sa litière même où 
elle a reçu cette funeste nouvelle, fait éclater ses alar- 
mes par cette strophe : 

Oh! qu'il sera le bien venu 

Celui qui, frappant à ma porte. 

Dira ; le roi est revenu 

En sa santé très-bonne et forte 1 

Alors sa sœur, plus mal que morte. 

Courra baiser le messager. 

Qui telles nouvelles apporte 

Que son frère est hors de danger... 

Ce fut à la religion que Marguerite , privée de ce 
frère bien-aimé, emprunta sa consolation, comme le 
prouvent ces vers qu'elle écrivait un mois après l'avoir 
perdu : 

Tandis qu'il était sain et fort, 

La foi était son reconfort; 

Son Dieu possédait par créance. 

En cette foi vive il est mort. 

Qui l'a conduit au très-sùr port 

Oi!i il a de Dieu jouissance. 

Ces sentiments de piété respirent, au reste, dans la 
plupart des compositions de Marguerite; ils forment 
en particulier le fond de ses Chanson n spirituelles, 
TJpaucoup de ces dernières sont demeurées inédites; 
mais il en a été publié assez pour que l'on ne puisse 
mettre en doute à cet égard la fécondité de sa veine. 
L'une des plus caractéristiques, sinon des mieux tour- 
nées, parce (jue le mysticisme de la pensée s'y allie au 
plus haut degré à la subtilité allégorique du langage. 



MARGUERITE DE NAVARRE. 119 

est le Triomphe de ragneau, épître sacrée du genre de 
celles qui florissaient au temps de Pétrarque, comme 
on le voit par ses Triomphes de ramour, de la chasleté^ 
de la mort. Par malheur notre langue et l'auteur étaient 
trop faibles pour lutter avec la sublimité des textes 
saints; on en jugera par cette imitation : 

Or es-tu, Mort, par tes armures morte. 
Or n'es-tu plus maintenant la plus forte. 
Dis maintenant : qu'est ton bras devenu? 
Ton grand pouvoir, que t'est-il advenu? 
Où est le bruit de ta fîère victoire. 
Ton aiguillon, ta puissance et ta gloire? 

Il y a, ce semble, plus d'effet dans ce passage qui 
rapporte à sa véritable cause la chute de Rome : cet 
État devenu, dit Marguerite, 

Si grand, si haut, si puissant et si fort 
Qu'il ne craignait des étrangers l'effort, 
Secrètement sous ses ailes couvait 
Sédition; et ainsi se mouvait 
En peu de temps la tempête civile. 
Qui fit déchoir cette superbe ville. 
Ainsi le nom et l'empire romain. 
Jadis fondé par tant de sang humain, 
Après avoir le monde combattu, 
Fut à la fin de sa force abattu : 
Le tout venant par divine ordonnance. 
Par le conseil et haute providence 
Du souverain, qui de rien agrandit 
L'homme abaissé et le grand amoindrit. 

On ne perdra pas de vue que ce vers de dix syl- 
labes, qu'on appelait l'alexandrin , était alors le vers 



1Î0 MARGUERITE DE NAVARRE. 

héroïque par excellence, celui qui devait être, d'après 
les règles des maîtres, affecté aux grands sujets. Joi- 
gnant l'exemple au précepte, Ronsard en fit usage dans 
sa Franciade. 

Le Portrait du vrai chrétien et la Complainte pour 
un détenu prisonnier, remplis de pures aspirations et 
de souvenirs bibliques, méritent encore d'être signalés 
parmi les poésies religieuses de Marguerite, dont plu- 
sieurs ont été rassemblées sous ce titre singulier : 
Le Miroir de Marguerite de France, reine de Navarre, 
« auquel elle voit son néant et son "tout. r> Elle-même 
sollicitait au début l'indulgence du lecteur, qu'elle 
invitait 

A s'arrêter sans plus à la matière, 
En excusant la rime et le langage. 
Voyant que c'est d'une femme l'ouvrage; 

Et il est vrai que cette partie est plus riche en bons 
mouvements et plus édifiante qu'elle n'est remarquable 
sous le rapport littéraire. Ce ne sont guère que centons 
composés de fragments des psaumes, des prophéties et 
de l'Ancien comme du Nouveau Testament. A peine en 
peut-on extraire çà et là quelques vers ; telle est cette 
apostrophe à la Mort : 

Mort, par vous j'espère tant d'honneur 
Qu'à deux genoux, en cri, soiipir et pleur, 
Je vous requiers : venez hâtivement 
El mettez tin à mon gémissement... 
douce Mort, par cette amour venez 
Et, par amour, à mon Dieu me menez... 



MARGUERITE DE NAVARRE. 1-21 

Mentionnons encore comme assez bien frappés ces 
vers que, selon le poëte, V Arbre de la croix semble 
faire entendre : 

Je suis la vérité et la vie et la voie; 
Mort n'a plus de pouvoir en quelque part que soie. 
Les pécheurs seulement la trouveront cruelle. 
Mais les miens l'aimeront et la trouveront belle. 
Par moi Thorrible mort est belle devenue. 
Et les portes d'enfer n'ont contre moi tenue ; 
Car au milieu d'enfer me trouve le fidèle, 
Qui suis son paradis et sa joie éternelle. 

Nous terminerons nos citations par la pièce de ce 
recueil la meilleure à notre gré; et, comme elle ex- 
prime parfaitement le goût de spiritualité et d'allégorie 
propre au temps et à l'auteur, nous la donnerons pres- 
que en entier : 

Un jeune veneur demandait 
A une femme heureuse et sage 
Si la chasse qu'il prétendait 
Pourrait trouver, n'en quel bocage, 
Et qu'il avait bien bon courage 
De gagner cette venaison 
Par douleur, mérite et raison. 
Elle lui a dit : Mon seigneur, 
De la prendre il est bien saison ; 
Mais vous êtes mauvais chasseur. 

Elle ne se prend par courir, 
Ne par voulou* d'homme du monde. 
Ne pour tourment, ne pour mourir ; 
Et si ne faut point que l'on fonde 
Son salut, fors qu'au Créateur. 



122 MARGIFRITE DE NAVARBE. 

Vertu peu vaut, s'il n'y abonde 
Par son esprit force et valeur : 
Las, vous en seriez possesseur. 
Si de David aviez la fronde; 
Mais vous êtes mauvais chasseur. 

Ce que cherchez est dans le bois 
Où ne va personne infidèle; 
C'est l'âpre buisson de la croix. 
Qui est chose au méchant cruelle : 
Les bons veneurs la trouvent belle ; 
Son tourment est leur vrai plaisir. 
Or, si vous aviez le désir 
D'oublier tout pour cet honneur. 
Autre bien ne voudriez choisir; 
Mais vous êtes mauvais chasseur. 

Lors quand le veneur l'entendit. 
Il mua ' toute contenance; 
Et, comme courroucé, lui dit : 
Vous parlez par grande ignorance. 
Il Tant que je détourne et lance 
Le cerf, et que je coure après; 
Et vous me dites par exprès 
Qu'il ne s'acqiiiert par mon labeur. 
Seigneur, le cerf est de vous près : 
Mais Aous êtes mauvais chasseur. 

S'il vous plaisait seoir et poser 
Dessus le bord d'une fontaine 
Et corps et esprit reposer. 
Puisant de l'eau très-vive et saine. 
Certes, sans y prendre autre peine. 
Le cerf viendrait tout droit à vous; 

1. Muer. //(///«/v, oliaugei-. Il chyu"-iea île contenance. 



MARGUERITE DE N.WARRK. ' 123 

Et pour l'arrêter ne faudrait 
Que le rets de votre humble cœur. 
Où par charité se prendrait ; 
Mais vous êtes mauvais chasseur. 

Or, ma dame, je ne crois pas 
Que l'on acquière ou bien ou gloire 
Sans travailler ne faire un pas. 
Seulement par aimer et croire. 
De l'eau vive ne veux point boire ; 
Pour travailler le vin vaut mieux. 
La dame a dit : De terre et cieux 
Serez seigneur et possesseur, 
Si la foi vous ouvre les yeux; 
Mais vous êtes mauvais chasseur. 



Le veneur entendit lu gamme 
Et découvrit la poésie, 
Et soudain lui a dit : ma dame, 
J'abandonne ma fantaisie; 
De la foi mon àme est saisie. 

Croyant la voix de mon sauveur : 
Autre cerf je ne veux chasser, 
Four n'être plus mauvais chasseur. 

Empereurs, rois, princes, seigneurs, 

A vous ma parole j'adresse : 

Vous tous, piqueurs, chasseurs, veneurs, 

Renoncez travail et détresse, 

Dont, en lieu de plaisir, tristesse 

Vous rapportez le plus souvent : 

Las, votre plaisir n'est c^ue veut ; 

Laissez comme moi ce malheur : 

Autre je suis qu'auparavant. 

Pour n'être plus mauvais chasseur. 



124 LES FEMMES POETES 

Ainsi se déployait , dans le genre ingénu de nos 
vieux rondeaux, la ferveur de cette princesse qui pou- 
vait se féliciter d'avoir, conformément à sa devise ', 
aspiré à un noble but. La multiplicité même de ses 
œuvres témoigne des directions entre lesquelles se par- 
tageait ou hésitait l'esprit français, dans la première 
partie du seizième siècle, dont Marguerite est à beau- 
coup d'égards la plus complète expression. Chez elle 
se sont montrées surtout les deux principales sources 
de notre veine nationale. On la voit d'un côté, par ces 
compositions dont l'accent rappelait les minnesaengers 
de l'Allemagne, s' associer à ce caractère ancien de notre 
poésie, qui faisait que Muret la traitait, comme on l'a 
dit, de poésie de dames [muliercularum] ^ mais qui 
a certainement poli notre esprit en adoucissant nos 
mœurs. D'autre part, éprise du goût sévère qu'avait 
introduit la réforme et qu'accepta avec empressement 
le catholicisme, elle se livre à cette imitation des chants 
sacrés, tels que les hymnes et les psaumes, qui allait 
préoccuper à l'envi nos poètes en offrant à leur génie 
une inspiration plus pure et plus élevée. Désormais il 
n'en est presque aucun qui ne s'exerce dans la traduc- 
tion de ces poésies saintes, dont on peut dire qu'elles ne 
contribuèrent pas fadDlement à mûrir et à fortifier la 
nôtre. C'est la pénitence obhgée de ceux qui ont cul- 
tivé une autre muse, et La Fontaine, lui aussi, s'y sou- 
mettra après ses contes. Noble tradition qui ne sera pas 



1. Une tleiir de souci, regardant le soleil, avec ces mots : Kon infe- 
rior secuta. 



AU SEIZIÈME SIÈCLE. 1-25 

étrangère aux belles stances de Polyeucle et aux chœurs 
sublimes d'Esther ou iVAthalie : comme si, par un 
heureux concours de circonstances, les influences les 
plus diverses et en apparence les plus opposées avaient 
dû se concilier et conspirer en quelque sorte pour le 
progrès social de la France et pour sa gloire littéraire. 

En réalité nous aurions pu commencer par Margue- 
rite la série des femmes poètes, que nous avons mieux 
aimé terminer par elle' à cause de sa célébrité même 
et de l'importance qu'elle avait à nos yeux. Nous n'en 
sommes pas moins arrivé, en parcourant avec exacti- 
tude tous les anneaux de cette chaîne qui embrasse 
presque l'étendue d'un siècle, jusqu'à la fille d'adoption 
de Montaigne, mademoiselle de Gournay, dont nous 
nous abstiendrons de parler ici, parce que nous allons 
lui consacrer une étude spéciale. Encore mademoiselle 
de Gournay qui mourut fort âgée, en 1645, n'appar- 
tient-elle pas plus au seizième siècle qu'au dix-sep- 
tième, dont elle put connaître les principales gloires, 
où elle put voir notamment ces futurs ornements de 
leur sexe, destinés à en être l'honneur immortel, ma- 
dame de La Fayette, madame de Sévigné , madame 
Deshoulières, qui ont mérité d'avoir une belle place 
parmi les écrivains du règne de Louis XIY. C'est à ce 
seuil de l'âge classique du pays que notre but était de 
conduire en ce moment le lecteur et que nous devons 
le laisser. 

Rassasiés des chefs-d'œuvre du grand siècle, nous 
ne ramènerons pas sans fruit notre pensée reconnais- 
sante vers ceux qui en ont été les précurseurs. C'est à 



)-2fi LE<^ FEMME? POETE?. 

l'arrière-saison des littératures qu'il appartient surtout 
de renouer ou d'entretenir le fil salutaire des traditions. 
Ainsi, quand la jeunesse s'enfuit, retrouve-t-on dans le 
passé en s'y reportant par le souvenir, comme un souffle 
vivifiant qui nous charme et nous régénère. Au moins 
m'excusera-t-on par ce motif d'avoir prêté, trop long- 
temps peut-être, une oreille indulgente aux bégaye- 
ments de l'esprit français. 



MADEMOISELLE DE GOUENAY 

ÉTLDE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES 



On ne saurait nier que, depuis des époques fort 

reculées, les femmes n'aient en France cultivé les 

lettres avec succès et rendu de grands services à la 

langue. Pour le prouver, il suffît de rappeler les noms 

de Christine de Pisan, de Louise Labé, des deux reines 

Marguerite ; et cependant, parmi nous plus que chez 

aucun autre peuple, les hommes, par un sentiment de 

méfiance et de jalousie, accueillent difficilement la 

renommée des femmes auteurs. Bien différents des 

Gaulois et des Germains, nos ancêtres, qui croyaient 

volontiers que l'inspiration divine résidait dans le sein 

des femmes, nous ne payons souvent leurs efforts que 

par la raillerie et le dédain. La personne très-distinguée 

qui est le sujet de cette étude a pu l'éprouver. Mais si 

elle n'a pas eu peu à souffrù* des préventions de son 

temps, la postérité, qui est impartiale, ne doit la juger 

que sur les titres c[u'elle a laissés : c'est là du moins 

ce que nous. allons entreprendre. , 

Les biographes de mademoiselle Le Jars de <iournay 



128 MADEMOISELLE DE GOLRNAY. 

ne sont pas d'accord sur la date de sa naissance. Elle- 
même, très-explicite en général sur ce qui la concerne, 
ne nous a transrais là-dessus aucune indication positive. 
En réalité, il paraît constant qu'elle naquit dans les 
derniers jours de septembre 1563. C'était au moment 
où Montaigne, dont la destinée se trouva par la suite 
étroitement liée à la sienne, venait d'atteindre l'âge de 
trente-deux ans et demi. Après avoir perdu l'ami qu'il 
ne cessa de pleurer, celui-ci avait cherché dans une 
autre affection un allégement à ses vifs regrets, et tout 
récemment il avait épousé Françoise de Chassaigne, la 
fille d'un conseiller de Bordeaux. 

Mademoiselle de Gournay était l'aînée d'une famille. 
assez nombreuse. Plusieurs de ses six frères et sœurs 
sont mentionnés dans ses ouvrages. Elle nous ap- 
prend notamment qu'une de ses sœurs, Léonor de 
Jars, rehgieuse à Chanteloup, la précéda de beaucoup 
d'années au tombeau. Un de ses frères, Augustin de 
Jars, sieur de Neufvi, à qui son courage promettait 
un brillant avenir, périt très-jeune sur le champ de 
bataille. Quant à son père, il appartenait à une de ces 
races de gentilshom.mes campagnardes et guerrières, 
fortes par l'éducation et les exemples, que la pohtique 
de nos ministres et de nos rois devait à l'envi abâtardir. 
La guerre qu'elles faisaient à leurs dépens, pour la 
gloire du suzerain , en avait appauvri ou ruiné la 
plupart : de là ce famélique désir d'emplois qui naquit 
parmi elles au seizième siècle, et dépeupla, pour le 
séjour des villes, les*champs et les manoirs, émoussant 
la rudesse des façons et aussi la trempe des caractères. 



Mademoiselle de gournay. 129 

La noblesse, détachée du sol où elle avait sa racine 
et puisait sa vigueur, s'abaissa sous le niveau cemmun. 
Comme tant d'autres descendants de bonne maison c]ui 
n'avaient plus guère que leur épée, le père de made- 
moiselle de Gournay, Guillaume de Jars, fut contraint 
de quitter le ménage de ses champs, pour chercher un 
office et des ressources à la cour. Là on allait voir, de 
plus en plus, traficjuant de leur liberté, les fils de nos 
fiers chevahers devenir de souples courtisans : trans- 
formation qui ne tourna ni au profit de la couronne 
ni à la gloire du pays. 

Nous savons, au reste, par mademoiselle de Gournay, 
que son père, qui tirait son origine et son nom du 
bourg de Jars vers Sancerre, était « un personnage 
d'honneur et d'entendement : » elle a vanté « sa can- 
deur, sa bonté et sa prudence. « Il est certain que son 
mérite et son dévouement au prince ne demeurèrent 
pas sans récompense. Assez libéralement traité, il fut 
trésorier de la maison du roi; en outre, il eut sous 
son commandement diverschàteaux jadis bâtis par les 
Anglais sur notre territoire : on l'appelait, à raison de 
deux d'entre eux, seigneur de Gournay et de Neufvi. 
11 posséda d'autres charges plus beUes encore, si l'on 
en croit sa fille, mais seulement par commission, c'est- 
à-dire pour un temps déterminé; ce qui fait qu'elle 
s'abstient de les désigner. Quoi qu'il en soit, il aurait 
réussi sans doute, grâce à son activhé laborieuse et 
aux biens cjue lui avait apportés sa femme, à placer sa 
maison dans un brUlant état de prospérité, si la mort 
ne l'eût arrêté au milieu de sa carrière. 



IMo MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

Marie de Gournay, car « la sainte Vierge daigna 
l'honorer de son nom, » n'était encore qu'une enfant, 
et, suivant son expression, elle florissait à l'ombre de 
tendres soins, lorsque sa mère devint veuve. Celle-ci 
s'appelait Jeanne de Hacque ville. Des vers consacrés 
à sa mémoire célèbrent la chasteté de cette dame, 
« que Diane avait élevée dans son temple.» C'était une 
vocation manquée, que devait réaliser sa fihe. De bonne 
noblesse comme son mari, sœur d'un président au 
grand conseil, et comptant d'autres proches dans les 
hautes fonctions de la robe, Jeanne de Hacqueville 
avait eu, nous venons de l'indiquer, un assez beau 
patrimoine. Mais laissée avec six enfants en bas âge, 
elle fut appauvrie par les frais d'une maison onéreuse, 
surtout par les discordes et les guerres qui épuisaient 
la substance du pays. Dans les luttes sans cesse renais- 
santes des protestants et des catholiques, le faible était 
alors également pillé et ruiné par les soldats indisci- 
plinés des deux partis. Pour s'abriter contre leurs 
déprédations, madame de Gournay s'était retirée en 
Picardie, dans la petite ville qui portait son nom, et 
<|ui, peu distante de Compiègne, n'est plus guère qu'un 
bourg aujourd'hui. Là se passa la première jeunesse 
de sa hlle ainée, dont l'âge mûr devait voir des jours 
plus calmes et plus prospères. 

Un penchant spontané ou plutôt une véritable pas- 
sion innée entraînait mademoiselle de Gournay vers 
rétude, la localité, comme on le présume aisément, 
n'ofi'raut que de minces ressources pour le développe- 
ment d(*^ esprits. A la pénurie des maîtres se joignait 



MADEMOISELLE DE GOCRNAY. 131 

la disette des conversations. De plus, avec une igno- 
rance qu'elle prenait pour du Lon sens, madame de 
Gournay, peu touchée des besoins de l'intelligence, 
considérait volontiers comme perdu le temps qui 
n'était pas donné aux soins du ménage. M il secondés 
ou Blême combattus, les goûts de sa ûlle pour d'autres 
occupations que celles de son sexe n'en n'éclatèrent 
que plus fortement ; ses progrès solitaires n'en furent 
que plus réels. A des heures pour la plupart adroite- 
ment dérobées aux travaux de l'aiguille, la jeune Marie, 
comme elle le rapporte, « apprit le latin seule, sans 
grammaire et sans maitre. » Par une sorte de divina- 
tion, elle se familiarisa avec cette langue, en confron- 
tant dans quelques traductions d'anciens auteurs, 
débris de la biljhothèque paternelle, le texte original à 
la version française. Cette insuffisance des moyens 
d'instruction, en la faisant beaucoup chercher et com- 
parer, eut un effet heureux, celui de fortifier en elle 
la réflexion, plus précieuse que tous les livres. INou 
contente d'être devenue une assez bonne latiniste, elle 
voulut pareillement aborder la connaissance du grec : 
toutefois les difficultés qu'elle rencontra la contraigni- 
rent à lâcher prise, désespérant d'y pénétrer assez 
avant; elle n'en posséda guère que les éléments, et 
dans la suite elle nous dit « qu'elle les avait presque 
totalement oubliés, w Néanmoins, à la prière d'un 
gentilhomme, eUe traduisit, dans Diogène de Laërce, 
la vie de Socrate. On le remarquera d'ailleurs à son 
éloge : ehe préférait à l'étude des mots celle des choses; 
et, dans ses le(4ures multipliées, elle s'attachait priu- 



132 MADEM0ISE1>LE DE GOURN.W. 

cipalement aux écrhains qui traitaient de la philoso- 
phie et de la morale. 

Elle avait atteint, dans cette éducation toute person- 
nelle, dix-neuf ou \ingt ans, lorsque les jE'ssrti'i-, dont 
les deux premiers livres avaient paru en 1580, à Bor- 
deaux, tombèrent par hasard entre ses mains. .Elle 
éprouva de leur lecture cette commotion électrique, 
qu'à son jour et à son heure tout esprit d'avenir reçoit 
d'un livre ou d'une idée qui l'illumine et le révèle à 
lui-même. Elle a peint avec feu l'enthousiasme dont 
elle fut saisie par cette œuvre qui offrait un monde 
nouveau à ses regards. Ce fut pour elle l'étincelle de 
passion nécessaire au talent pour le faire éclore, ou 
comme le choc qui donne à l'àme oisive l'impulsion 
secrète. Peu s'en fallut, dit-elle, qu'à son transport on 
ne la prît pour une visionnaire. Son goût, plus que la 
réputation naissante et indécise des Essais, lui en avait 
découvert l'excellence. Il lui sembla qu'ils l'initiaient 
tout d'abord à des pensées qu'elle n'avait jusque-là 
que pressenties, et qu'une sympathie fatale attirait 
invinciblement son génie vers celui de Montaigne. 

Mademoiselle de Gournay n'eul pas dès lors de plus 
vif désir que celui de lier connaissance avec l'auteur 
du chef-d'œuvre aimé : ce vœu ne devait se réaliser 
toutefois qu'environ trois ans après, dans un voyage 
qu'elle fit avec sa mère à Paris, lorsque Montaigne s'y 
trouvait lui-même pour réimprimer son ouvrage qu'il 
avait récemment complété. C'était en 1588 : instruite» 
de cett(î heureuse rencontre, mademoiselle de Gournay 
envoya aussitôt un exprès le saluer et lui déclarer 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. ' 133 

i'eslime qu'elle avait conçue pour sa personne et pour 
son Uvre. L'écrivain, en réponse à un message si 
flatteur, vint dès le lendemain la voir et la remercier, 
« lui présentant, dit-elle, l'affection et l'alliance de père 
à fille : » l'un avait atteint sa cinquante-cinquième 
année; l'autre touchait à peine à sa vingt-troisième. 
L'offre fut, comme on pense, acceptée de grand cœur, 
et de nombreuses visites, durant les huit ou neuf mois 
de séjour de Montaigne dans la capitale, cimentèrent 
cette union intellectuelle. 11 consentit, en outre, à sui- 
vre les deux dames et à demeurer assez longtemps au- 
près d'elles dans leur maison de Gournay. C'était de 
retour dans son château que, plein du souvenir des 
tendres attentions dont il avait été l'objet, il écrivait 
les lignes suivantes, en revoyant le deuxième hvre des 
Essais : 

« J'ai pris plaisir à publier en plusieurs lieux l'espé- 
rance que j'ai de Marie de Gournay le Jars, ma fille 
d'alliance, et certes aimée de moi beaucoup plus que 
paternellement, et enveloppée en ma retraite et soli- 
tude comme l^une des meilleures parties de mon propre 
être. Je ne regarde plus qu'elle au monde. Si l'adoles- 
cence peut donner présage , cette âme sera quelque 
jour capable des plus belles choses, et entre autres de 
la perfection de cette très-sainte amitié , où nous ne 
lisons point que son sexe ait pu monter encore ^.. » 

Différents passages de mademoiselle de Gournay 
attestent que ses rapports avec le Sènèque français, 

l. Fin du clix-seplième chapitre. 



\:V, M MiKMnl-El.l.K !»K (".rtrBNW. 

comme Juste Lipse appelait Montaigne, n'avaient pas 
laissé chez elle de moins cliers souvenirs. Son atlmira- 
tion et sa reconnaissance y sont vivement empreintes : 
car de ce titre de fille d'alliance, elle n'était pas, selon 
ses propres termes, moins glorieuse « qu'elle ne l'eût 
été d'être mère des Muses mêmes. » Ailleurs elle se fé- 
licite de devoir « à ce second père l'instruction de son 
esprit : » il est certain qu'il put en goûter et contribua 
à en mûrir les premiers fruits. En d'autres termes, elle 
lui soumit les essais de sa plume, et il ne lui refusa ni 
ses encouragements ni ses conseils. Le Promenoir de 
Montaigne paraît en effet dater de l'époque où celui-ci 
reçut l'hospitalité à Gournay; et tout annonce que 
cet opuscule est la plus ancienne production de notre 
auteur. 

Cette histoire romanesque, rééditée plusieurs fois, 
tire son nom de ce qu'elle la raconta, nous dit-elle, à 
son père adoptif, en se promeiiant avec lui, un jour 
qu'ils devisaient des funestes effets qu'entraînent les 
passions : elle la lui adressa ensuite, peut-être impri- 
mée, en 1589. C'est un accident tragique, tel que 
l'amour en a souvent causé, comme le rapporte Plu- 
tarque : elle en a puisé l'idée dans un hvre « dont le 
nom lui a échappé. » Voici la fable : 

« Un roi des Parthes, après avoir triomphé de la 
Perse, demanda au souverain de ce dernier pays, 
comme gage et condition de la paix, qu'il lui donnât 
en mariage une de ses parentes, aussi belle que bien 
née. Aliuda, c'était le nom de cette princesse, fdle du 
satrape Orondalès, l'oncle du monarque persan et le 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 133 

second personnage de l'empire, répugnait beaucoup à 
l'idée de quitter le sol natal et de contracter un hymen 
étranger ; cependant elle se soumit par patriotisme et 
par affection filiale ; elle partit sous la conduite de son 
père. Dès le premier gîte, ils s'arrêtèrent chez un ^ieux 
seigneur, qui avait jadis habité la cour et qui se con- 
solait dans la retraite en élevant un fils, appelé Léon- 
tin, doué de l'extérieur le plus séduisant : rencontre 
périlleuse, dont mademoiselle de Gournay prend occa- 
sion pour disserter sur les caractères de l'amour et sur 
ses jcauses , ainsi que ses espèces et ses résultats. La 
digression est un peu prolongée, et l'auteur, qui s'en 
aperçoit, allègue pour son excuse la puissance même 
de l'amour. Cette puissance devait être éprouvée par 
Alinda et Léontin. Le jeune homme, comme on le 
pense, n'avait pu voir la belle fiancée sans une vive 
admiration , à laquelle se mêla presque aussitôt un sen- 
timent plus tendre. Un accident vint seconder le déve- 
loppement de cette passion et la rendre insurmontable. 
Le satrape fut retenu dans ce séjour par une maladie 
soudaine. A la faveur de ce délai, Léontin, de plus en 
plus épris, fit partager son amour à la jeune fille, qui 
consentit, après de longs combats, à s'enfuir avec lui. 
Une barque arrêtée dans le port voism reçut les fugi- 
tifs. Mais la colère des dieux ne tarda pas à les pour- 
suivre. Une tempête affreuse éclata et les jeta sur une 
plage lointaine, dans une contrée sauvage delaThrace, 
où l'un des plus riches et des principaux habitants du 
pays leur offrit une hospitalité destinée à leur être fu- 
neste. » 



136 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

Ici le roman se complique : 

« En effet ce seignem% bien qu'il n'eût connu jusque- 
là d'autre goût que celui de la guerre et de la chasse, 
fut d'abord troublé, ensuite subjugué par la beauté 
d'Alinda : dès lors il ne songea plus qu'à rem.placer son 
ravisseur auprès d'elle. 11 saisit l'occasion d'un moment 
où elle était seule pour lui découvrir sa passion. Celle- 
ci le repoussa avec une douceur prudente : le cœur plein 
d'amour pour Léontin, elle comprenait qu'elle était, 
ainsi que lui, au pouvoir du barbare; elle s'abstint 
donc de l'irriter, de le désespérer. Othalque, tel était 
son nom, put se méprendre par ce motif sur les dispo- 
sitions où elle était à son égard. Plus charmé que ja- 
mais, il redoubla de soins, et s'empressa de tout mettre 
en œuvre pour éloigner son rival. Un moyen facile de 
succès se présentait à lui : il avait une sœur dont la 
grâce avait captivé Léontin, et qui de son côté n'était 
pas insensible aux charmes de l'étranger; il imagina 
de les unir, et ne rencontra des deux côtés aucun obs- 
tacle à son projet. Restait Alinda trahie, dont il se pré- 
parait à être le consolateur; mais celle-ci, dès qu'elle 
eut acquis la certitude de ce cruel abandon, résolut de 
ne pas y survivre. Loin de se plaindre d'être sacrifiée, 
elle feignit toutefois de prêter l'oreille aux soUicitations 
d'Othalque , qui venait lui renouveler l'offre de sa main . 
Elle le flatta même de l'espoir d'un p>'ompt bonheur; 
seulement elle réclamait de lui une complaisance : c'é- 
tait qu'il donnât l'ordre de tuer dans son ht une vieille 
servante, dont la langue téméraire, disait-elle, ne l'avait 
pas épargnée. Il ne coûtait guère à un Thrace d'accor- 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 137 

der une telle grâce : l'exécution fut commandée pour la 
nuit prochaine. Cependant une autre victime s'apprê- 
tait à périr. Après avoii' écrit au perfide Léontin une 
lettre touchante qui devait lui apprendre le lendemain 
pourquoi elle avait voulu mourir, elle prit la place 
de Celle qui était désignée aux coups de l'aveugle 
Othalque. Les satellites l'égorgèrent effectivement : 
puis , s'apercevant de leur méprise , ils s'enfuirent 
épouvantés. En ce moment le barbare accourait, im- 
patient de savoir le meurtre accompli, pour en porter 
à celle qu'il aimait la première nouvelle ; à la vue de 
ce corps ensanglanté, quelle fut sa stupeur! Léontin, 
au même instant, troublé du message qu'il avait reçu, 
cherchait de tous côtés Alinda. Attiré par les cris qui 
retentissaient autour du cadavre, il se précipite, la re- 
connaît, la serre dans ses bras, tente de la réchauffer 
contre son sein , et presque aussitôt, lassé de ses im- 
puissants efforts, il tire son poignard et se punit, en 
se perçant le cœur, du crime d'avoir causé ce trépas. 
Un tombeau, élevé par les soins du Thrace et de sa 
sœur désespérés, réunit les cendres des deux époux. » 
Par la variété et par la nature de ses incidents, cette 
histoire était très-propre à plaire au seizième siècle : 
elle eut assez de vogue pour ne pas manquer de cri- 
tiques. Les rigoureux du temps reprochèrent à made- 
moiselle de Gournay d'avoir traité un sujet amoureux,_ 
C'est ce qu'elle nous apprend en reproduisant cette 
œuvre de sa jeunesse, sur l'invitation expresse de quel- 
ques darnes du premier rang ; et à cette occasion, pour 
réfuter ses censeiu's, elle se couvre de l'exemple d'Hé- 



138 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

liodore, qui n'avait pas craint, disait-elle, aussi émi- 
nent prélat qu'illustre écrivain, d'aborder de telles 
matières; de saint Augustin, qui avait pleuré sur la 
Didon de Virgile ; enfin de du Perron ( le rapproche- 
ment paraîtra singulier), qui avait traduit, en mou- 
rant, les plaintes de la reine de Cartilage. Il eût été 
plus juste de blâmer dans cet opuscule, qui vise trop 
aux grands mouvements, une absence presque conti- 
nue de vérité et de naturel. Mademoiselle de Gournay 
n'a garde d'être simple dans ce récit, qui, naïve- 
ment tracé, eût été plus touchant. Elle s'applique à 
tout orner, à tout embellir; elle ne saurait permettre 
que ses personnages se désolent sans agrément : aux 
éclats de la douleur, aux plaintes du désespoir se mê- 
lent en abondance des traits d'esprit et des pointes. 
Les discours sont d'ailleurs aussi multipliés qu'éten- 
dus; même avant de se donner la mort, les deux héros 
prennent le temps de parler beaucoup, avec infiniment 
de soin et d'étude. Leur passion s'analyse et raisonne 
fort bien : chacun d'eux prouve en règle qu'il doit 
mourir. Cette rhétorique prétentieuse ne laisse pas que 
d'être pour le lecteur assez fatigante; mais ce défaut 
n'était nullement particulier à l'auteur du Promenoir. 
On no savait pas alors se hâter vers le dcnoùment , on 
s'attardait dans les détours, on mêlait, on troublait à 
plaisir les fils du récit : la recherche des beautés de dé- 
tail étouffait l'effet de l'ensemble. 

La composition de mademoiselle de Gournay n'est 
pas néanmoins dénuée de qualités louables : on y 
trouve de l'intérél et un certain feu d'imagination. 



MADEMOISELLE DE GOrRN.VY. ,139 

L'intrigue, quoique compliquée à l'excès, n'est pas 
sans art; le style, musqué et mignard, n'est pas sans 
vivacité et sans souplesse. Trop chargée de réflexions, 
la narration offre par intervalles des traits bien sentis. 
Ce n'est pas l'œuvre d'un esprit vulgaire. A côté de la 
manière et de l'effort se rencontrent la facilité et la 
grâce : si en subtilisant sur la nature et l'effet des pas- 
sions, l'auteur tombe souvent dans le faux, la femme 
a quelquefois aussi des aperçus justes et des accents 
vrais. On peut encore recommander cette lecture, cu- 
rieuse à plus d'un titre , aux studieux qui ne dédai- 
gnent pas de sortir des chefs-d'œuvre. 

Deux ans après avoir terminé cet ouvrage, made- 
moiselle de Gournay perdit sa mère, en 1591 : elle avait 
alors vingt-six ans. Le besoin des affaires que lui causa 
ce décès l'ayant conduite à Paris, elle ne tarda pas à 
s'y fixer. On ne sera point surpris que le séjour de la 
petite ville où sa jeunesse s'était passée obscurément 
eût conservé peu d'attrait pour elle ; mais on a dit que 
le malheur des temps, après la mort de son père, avait 
bien resserré l'aisance de la veuve et des orphehns : 
l'héritage sauvé par la prudence de la mère n'assura 
aux quatre enfants qui lui survivaient que des res- 
sources très-restreintes , eu égard à leur naissance. 
Là-dessus mademoiselle de Gournay, accusée de s'être 
ruinée par sa prodigalité, comme on le verra plus loin, 
est entrée dans de minutieux détails. Il en résulte que 
la part d'un aîné prélevée (c'était, il est vrai, la part 
du lion) , il restait à peu près pour chacun des trois 
enfants 2,400 livres de revenu, que diminuèrent en 



140 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

outre des procès, des suppressions de rentes et divers 
accidents semblables dont on trouvera chez elle l'énu- 
mération. 

Pendant qu'elle recueillait les débris de la fortune 
maternelle, un coup qui ne lui fut guère moins rude 
frappa encore son cœur, qui saignait d'une plaie si ré- 
cente. Elle reçut à Paris, en 1592, la nouvelle de la 
mort de Montaigne, si bien racontée par Pasquier*. 
Une correspondance assidue avait rendu de plus en 
plus étroits les liens de cette généreuse et philosophique 
amitié, qui unissait la fille d'alliance à son père adoptif. 
Dans ses regrets amers, elle n'envisagea d'autre con- 
solation que celle d'aller contempler les lieux qu'il 
avait aimés, chercher sa mémoire au séjour où elle 
s'était plus vivement empreinte, pleurer sur son tom- 
beau et mêler ses larmes aux larmes de sa femme et 
de la fille unique qu'il avait laissée. Mais comment 
effectuer ce pèlerinage? La France était toute en armes : 
les villes, derrière leurs ponts-levis, relevaient leurs 
remparts; les villages étaient fermés ou déserts, les 
communications interrompues. L'herbe, on l'apprend 
par les mémoires du temps, croissait sur les grands 
chemins, et, répandus dans les plaines dévastées, des 
soldats indisciplinés pillaient les gens des deux reli- 
gions, sans distinction et sans pitié. Un voyage était 
une campagne : mademoiselle de Gournay l'entreprit 
résolument pour obéir à un devoir qu'elle jugeait sa- 
cré, et, protégée par son seul courage, elle parvint à 

1. Lettres. XVIII, ]. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 141 

accompiii" sans mésaventure cette expédition périlleuse. 
Elle ne demeura pas moins de quinze mois à Mon- 
taigne, pour soulager une douleur qu'elle partageait: 
touchant spectacle que de voir ces trois femmes ras- 
semblées par le regret commun d'un grand homme et 
par son pieux souvenir. Cimentée ainsi, leur Maison se 
maintint aussi tendre que durable; elle ne cessa, de 
près ou de loin, d'être religieusement entretenue de 
part et d'autre par d'affectueux témoignages. Un atta- 
chement plus que fraternel, ce sont les termes que ma- 
demoiselle de Gournay emploie, t'unit surtout, depuis 
cette époque, à la jeune Éléonore, dont nous parlent 
les Essais, qu'elle appelait sa sœur d'alliance et qu'elle 
nous représente « comme touchée de quelque amour 
des Muses et de leurs vertus. » On aime à croire que 
cet éloge put s'appliquer justement à la fille de Mon- 
taigne, et qu'elle méritait l'hommage poétique qui lui 
fut plus tard décerné par mademoiselle de Gournay. 

Une autre diversion que celle-ci trouva à son cha- 
grin, ce fut de se dévouer à la gloire de l'ouvrage qui 
l'avait si fort captivée. La mort avait frappé l'auteur 
des Essais, au moment oii il se préparait à donner de 
son hvre une édition nouvelle qui devait offrir plus 
d'une amélioration sur celle de 1588. Les matériaux 
amassés à cet effet furent remis à sa fille d'adoption. 
Entourée de tous les secours que son intérêt pour 
une gloire si chère pouvait désirer, elle s'empressa 
d'accepter une mission que la tendresse de Montaigne 
semblait d'ailleurs lui avoir léguée. 

Son admiration, assez manifestée par ce vers qu'elle 



142 MADEMOISELI.E DE GOTHNAY. 

voulait que l'on gravât au frontispice desEssais, comme 
la seule devise qui eu fut digne, 

Montaigne écrit ce livre. Apollon Ta conçu. 

semble garantir le zèle patient et le scrupule qu'elle 
apporta dans la reproduction de ce chef-d'œuvre : son 
respect filial lui en imposait de plus robligation. Ce- 
pendant on a, de nos jours, accusé mademoiselle de 
Gournay de n'avoir pas suivi le texte original avec assez 
de fidélité et de rigueur : reproche qui ne doit pas res- 
ter sans examen et sans réfutation. 

La vérité est que Montaigne avait laissé à sa mort 
deux exemplaires de la dernièie édition des Essais^ 
corrigés et augmentés de sa main ; Tun d'eux, déposé 
dans la bD^liothèque de la communauté des feuillants, 
à Bordeaux, y dormit environ deux siècles. C'est seu- 
lement à l'époque delà révolution, et lorsque la biljlio- 
thèque des religieux devint la propriété de la ville, qu'il 
revit le jour et fut consulté. Quelques érudits ne l'ont 
pas depuis feuilleté sans profit. Livré à mademoiselle 
de Gournay, l'autre exemplaire a été la base du texte 
qu'elle a suivi. Rien de plus clairement établi, rien de 
plus inconstestable que cette provenance. Par malheur, 
la trace de cet exemplaire est présentement perdue; 
mais on ne saurait nier qu'il ait survécu longtemps à 
l'impression * . 

1. Il en est question dans le Grand Dictionnaire de Moréri, qui s'ex- 
prime ainsi, à l'article de mademoiselle de Gournay : « On trouve à la 
Mbliothéque de ff n M. Spanlieim l'exemplaire dont se servit mademoi- 
selle de Gournav, avec des corrections de la main et suivant la vraie 



MADEMOISELLE DE GOIRNVY. l',3 

Lt^s nombreuses éditions des E.^sais qui se sont suc- 
cédé jusque aujourd'hui ont très-justement, ce semble, 
adopté pour modèle celle cjui a été publiée par la fille 
d'alliance de Montaigne. Deux toutefois se sont écar- 
tées de son texte, celles de Naigeon et d'Amaury- 
Duval : on ne s'étonnera donc pas que ce dernier, 
pour être conséquent, en ait contesté l'exactitude. Avec 
d'excellents critiques, il n'en faut pas moins croire 
qu'il est digne de toute confiance, et que ceux qui ont 
mal à propos prétendu mieux faire méritent d'être 
condamnés. 

Ce fut en 1595 que parut l'édition des Essais, com- 
mencée par mademoiselle de Gournay aussitôt après 
sou retour à Paris. Mais à quarante ans de là, en 
1635, elle donna de ce travail une réimpression per- 
fectionnée et dont nous croyons devoir parler dès à 
présent. 

Constatons d'abord que, malgré d'imposants suf- 
frages déjà produits en leur liveur, les Essais étaient 
loin à cette époque d'avoir obtenu cette vogue popu- 
laire qui les a fait depuis reproduire tant de fois. 
L'attachement filial de mademoiselle de Gournay, on 
ne craindra pas de le dire, n'a certes pas été inutile à 
la gloire de Montaigne. Pour entreprendre cette nou- 
velle édition, dont le besoin n'était pas senti générale- 
ment, elle dut s'adresser à beaucoup de personnages 
en crédit, qu'elle sut mettre dans les intérêts de son 



intention db railleur, comme elle s'en expliijue dans un billet qu'elle a 
CoRj an di'.lans du livre, ^ la touverturt-. •> 



14/, MADEMOISELL*E DE GUliRNAY. 

admiration affectueuse. C'est donc bien à tort que Cha- 
pelain, au lieu de louer son dévouement courageux, lui 
a reproché d'avoir spéculé avidement sur une puhhca- 
tion dont elle n'aurait pu, sans le concours bienveillant 
qu'elle réclama , supporter les frais considérables. 
Parmi les grands seigneurs dont la libéralité empêcha, 
comme elle nous l'apprend, que son zèle restât inutile, 
ligurait en première ligne le cardinal premier ministre. 
La reconnaissance de mademoiselle de Gournay kd 
dédia cette magnifique édition in-folio, précédée d'une 
très-curieuse préface. Bayle n'en a pas sans raison 
recommandé la lecture, et la préddection que made- 
ujoiselle de Gournay a témoignée elle-même pour ce 
morceau semblera, à qui en voudra prendre connais- 
sance, parfaitement fondée. Après s'y être plainte du 
froid accueil que les Essais avaient trouvé près du 
vulgaire, elle relevait, avec un singuiierjugement, dont 
les conclusions ont été acceptées, le mérite de cet ou- 
vrage : suivant elle, « c'était une œuvre non à goûter 
d'une attention superficielle, mais à digérer avec une 
application profonde. » Par un de ces jeux de mots 
qu'affectionnait l'époque, elle ajoutait que a pour en 
décrire la langue, il fallait la transcrire ; » surtout elle 
s'arrêtait de préférence, eirtre les parties saillantes de 
Montaigne, à ce qu'il avait dit de l'amitié, a sur laquelle 
il a rencontré ce que les autres semblent seulement 
avoir cherché jusqu'ici, » comme aussi il avait parlé 
en maître « de la nêaniise et vanité de l'homme en 
l'apologie de Sebonde, pièce si rare en son espèce que 
le souhait n'y pouvait ajouter. » Il serait aisé de mU|_ 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 14!> 

tiplier les citations; mentionnons plutôt une petite 
découverte de l'érudition contemporaine. On avait 
longtemps attribué à Pascal tout l'honneur de ce mot 
célèbre sur l'immensité de Dieu : a C'est une sphère 
infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle 
part. » Cette définition sublime est littéralement con- 
tenue dans la préface de mademoiselle de Gournay, qui 
l'a sans doute empruntée à l'un des plus grand docteurs 
de l'Église, saint Bonaventure, chez qui elle se trouve, 
ou qui peut-être aussi s'est contentée de la prendre 
à Gerson ou Rabelais, chez qui elle se ht également.' 

Une circonstance qui ajouta encore beaucoup de 
prix au travail de mademoiselle de Gournay et qui 
mérite notre reconnaissance, c'est que, la première, 
elle a traduit en français les passages grecs, latins, 
italiens, cités par Montaigne, et qu'elle en a recherché 
les sources, non indiquées jusque-là : rude et labo- 
rieuse entreprise, où elle n'eut d'autre secours que sa 
patience et son savoir. Qu'elle se soit trompée sur l'in- 
terprétation de plusieurs de ces textes, si multipliés 
dans les Essais; qu'elle ait commis des inexactitudes 
en rapportant leur origine, on n'en saurait donc être 
surpris. Là-dessus il est très -facile sans doute de rele- 
ver des fautes de détail; mais si elle a souvent failh, 
qui pourrait se flatter d'éviter les faux pas, en péné- 
trant dans une route semée d'obstacles et inexplorée ? 
Niceron, qui ne s'abstient pas de critiques particulières, 

i. D'autres écrivains ont encore reproduit cette admirable comparai- 
son, dont Voltaire a eu tort de rapporter l'origine à Timée de Locres. 
Elle parait appartenir à Empédocle. 

9 



146 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

dit qu'en somme on n'a pas songé à mieux faire pen- 
dant longtemps. 

Nous avons cru devoir grouper iri tout ce qui lie le 
souvenir de mademoiselle de douinay à ia déclinée des 
Essdi.î. Kepoi'lons nous au rnomeut où elle revint à 
Paris après son séjour prolon^ué dans le château de 
Mon aigne. On a vu que les affaires de la succession 
m iterneils l'avaient ramenée dans la capitale, et que 
ses penchants littéraires l'y avaient retenue. Sa pre- 
mière jeunesse était passée ; elle ne paraît pas avoir eu 
la pensée de s'établir : on croira aisément que son goût 
dominant pour les travaux de l'esprit se fût peu con- 
cilié avec les occupations de la mère de famille, et 
qu'elle ne voulut avoir de souci que celui des lettres. 
« Héritière des études de ce grand homme, dit Pas- 
quier dans sa belle lettre sur Montaigne, elle se proposa 
de n'avoir ja:i!ais autre mari que son honneur, enrichi 
par la lecture des bons livres. » Quoi tju'il en soit, elle 
vécut ass'Z répandue dans le monde distingué et en- 
tourée des égards de la bonne compagnie, mais non 
sans attirer aussi, par quelques singularités d'humeur, 
la maligne attention des oisifs et des plaisants de pro- 
fession. Oa la raillait d'abord d'être demeurée fille, ce 
qui a toujours été chez nous une i'Ouire intarissable de 
facéties plus ou moins mauvaises; on raillait en outre 
sa quali'é d'auteur : car alors, comme aujourd'hui, 
nous l'avons déjà indiqué, on voyait volontiers les 
femiiies se renfermer dans le mérite bUprcme que leur 
attribue Thucydide, celui de l'obscurité et du silence. 
Il semble que nous éprouvions le besoin de nous ven- 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 147~ 

ger de celles qui, non contentes d'avoir de l'esprit pour 
elles-mêmes, en font profiter le public, et que nous 
voulions punir par les quolibet- la préénrnence intel- 
lectuelle d'un sexe qui a sur nous tant d'autres avan- 
tages. 

Cette rancune des hommes contre l'esprit des femmes 
se manifesta, au sujet de mademoiselle de Gournay, 
par quelques niolies que racontent les mémoires du 
temps. Parmi elles, l'aventure des trois Racan est la 
plus comique. Nous en devons le récit à Tallemant des 
Réaux *. Celui-ci, fort curieux d'anecdotes malignes, 
et assez médisant, comme on sait, après avoir peint le 
poète Racan, « qui avait la mine d'un fermier, bégayait 
et ne pouvait prononcer son nom (l'r et le c étaient les 
deux lettres qu'il articulait le plus mal), » continue en 
ces termes : « Étant tel que je viens de vous le dire, le 
chevalier de Bueil et Yvrande, sachant un jour qu'il 
devait aher sur les trois heures remercier mademoiselle 
de Gournay, qui lui avait donné son livre (il s'agit de 
son Ovibre, publiée en 1626), s'avisèrent de lui faire 
une malice, et à la pauvre pucelle aussi. Le chevalier 
y va vers une heure : il heurte; Jamyn, c'était sa 
chambrière, annonce à la demoiselle qu'un gentil- 
homme la demandait. Elle faisait des vers, et elle dit 
en se levant: «Cette pensée éiait belle, m:iis elle pourra 
c( revenir, et ce cavalier peut-être ne reviendrait pas.). 
Il dit qu'il était Racan : elle , qui ne le connaissait 



1. Voyez ses Historiettes, tome III de l'édition de M. de Monmerqué, 
p. 118-123. 



l'.s MADEMOISELLE DE nOURNAY. 

que de réputation, le crut. Elle lui fit mille civilités à 
sa mode, et le remercia surtout de ce qu'étant jeune et 
bien fait, il ne dédaignait pas de venir visiter la vieille 
(elle pouvait avoir soixante ans). Le chevalier, qui 
avait de l'esprit, lui fit Lien des contes. Elle était ravie 
de le voir d'aussi belle humeur, et disait à Jamyn, 
voyant que sa chatte miaulait : « Jamyn, faites taire 
« ma mie Piaillon, pour écouter M. de Racan. » Dès 
que celui-là fut parti, Yvrande arrive, qui, ti'ouvant 
la porte entr'ouverte, dit en se ghssant: 

ce — J'entre bien librement, mademoiselle ; mais l'il- 
lustre mademoiselle de Gournay ne doit pas être traitée 
comme le commun. 

« — Ce compliment me plaît, s'écria la pucelle. Ja- 
myn, mes tablettes, que je le marque. 

« — Je viens vous remercier, mademoiselle , de l'hon- 
neur que vous m'avez fait de me donner votre hvre. 

« — Moi, monsieur, reprit-elle, je ne vous l'ai pas 
donné, mais je devrais l'avoir fait. Jamyn, une Ombre 
pour ce gentilhomme. 

(( — J'en ai une, mademoiselle; et, pour vous mon- 
trer cela, il y a telle et telle chose en tel chapitre. 

« Après , il lui dit qu'en revanche il lui apportait 
des vers de sa façon ; elle les prend et les lit. 

« — Voilà qui est gentil, Jamyn, disait -elle; Jamyn 
en peut être, monsieur : elle est fille naturelle d'Amadis 
Jamyn*, page de Ronsard. Cela est gentil; ici vous 



1. Poëte fiançais du seizième siècle, que Ronsard traita comme s'il 
eut été son fils. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 149 

Malherbisez , ici vous Colombisez *, cela est gentil. 
Mais ne saurai-je point votre nom? 

« — Mademoiselle, je m'appelle Racan. 

« — Monsieur, vous vous moquez de moi. 

« — Moi, mademoiselle, me moquer de cette héroïne, 
de la fille d'alliance du grand Montaigne, de cette illus- 
tre fille de qui Lipse a dit : Videmus quid sit paritiira 
ista virgo ! 

« — Bien, bien, dit-elle, celui qui vient de sortir a 
donc voulu se moquer de moi, ou peut-être vous- 
même vous en voulez-vous moquer; mais n'importe, 
la jeunesse peut rire de la vieillesse. Je suis toujours 
bien aise d'avoir vu deux gentilshommes si bien faits 
et si spirituels. 

« Et là-dessus, ils se séparèrent. Un moment après, 
voilà le vrai Racan qui entre tout essoufflé. Il était un 
peu asthmatique, et la demoiselle était logée au troi- 
sième étage. 

« Mademoiselle, lui dit-il sans cérémonie, excusez 
si je prends un siège. 

« Il fit tout cela de fort mauvaise grâce, et en bé- 
gayant. 

« — Oh! la ridicule figure, Jamyn, dit mademoiselle 
de Gouriiay. 

« — Mademoiselle, dans un quart d'heure je vous 
dirai pourquoi je suis venu ici, quand j'aïu'ai repris 
mon haleine. Où diable vous êtes-vous venue loger si 
haut? Ah! disait-il en soufflant, qu'il y a haut ! Made- 

1. Allusion à Colomby, qui fut un des élève? distingués de Malherbe, 



150 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

moiselle, je yous rends grâce de votre présent, de 
votre Omble que vous m'avez donnée, je vous en suis 
bien obligé. 

«La pucelle cependant regardait cet homme avec un 
air dédaigneux. 

« — Jantyn , dit-elle , désabusez ce pauvre gentil- 
homme; je n'en ai donné qu'à tel et à tel; qu'à M. de 
Malherbe et à M. de Racan. 

« — Eh! mademoiselle, c'est moi. 

« — Voyez, Jamyn, le joli personnage! au moins 
les deux autres étaient-ils plaisants. Mais celui-ci est 
un méchant bouffon. 

« — Mademoiselle je suis le vrai Racan. 

« — Je ne sais pas qui vous êtes, répondit-elle, mais 
vous êtes le plus sot des trois. Merdieu! jo n'entends 
pas qu'on me raille. 

« La voilà en fureur. Racan, ne sachant que faire, 
aperçoit un recueil de ses vers. 

« — Mademoiselle, lui dit-il, prenez ce livre, et je 
vous dirai tous mes vers par cœur. 

« Cela ne l'apaise point : elle crie au voleur ! Des gens 
montent; Racan se pend à la corde de la montée, et 
se laisse couler en ba.-. Le jour même elle apprit toute 
l'histoire ; la voilà au désespoir : elle emprunte un 
carrosse, et le lendemain, de bonne heure, elle va le 
trouver chez M. de Rcllegarde, où il logeait. Il était 
encore au lit ; il dormait : elle tire le rideau ; il l'aper- 
çoit et se sauve dans un cabinet. Pour l'en faire sortir 
il fallut capituler. Depuis ils furent les meilleurs amis 
du monde. Rois-Robert joue cela admirablement ; on 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 151 

appelle oette pièce les Trois Racan. Il les a joués (le- 
vant Racan même, qui en riait jusqu'aux larmes, et 
disait : « // dd vlai, il dit vlai *. » 

Mt'uage a rapporté la même aventure, mais avec 
quelques variantes -. Suivant lui, la vive demoiselle, 
passant des paroles aux faits, mit, pour punir celui 
dont elle se croyait jouée, sa pantoufle à la main. Le 
marquis de Racan, bon honmie et poète estimable, 
n'avait pas, comme on a dit, la parole agile. La vue de 
la pantoufle levée acheva de paralyser sa langup, déjà 
fort entravée par le bégayement qui lui était naturel. 
Il tourna les talons au plus vite, et ne se crut en sûreté 
que lorsqu'il eut placé l'escalier entre lui et made- 
moiselle de Gournay. Le lecteur choisira entre ces 
deux versions : il faut observer seulement que Mé- 
nage, dans cette anecdote, a conuiis une erreur en 
appelant mademoiselle de Gournay une demuiseAe 
gasconne. La pétulance de son humeur, ou peut-être 
aussi les liens qui l'unirent à Montaigne, l'ont trompé : 
d'origine picarde, elle était née à I*aris, et., suivant 
l'usage des gens de lettres du temps, elle s'en faisait 
un titre d'honneur. Dauo son Discours à Sojdirosijnc, 
placé en tête des dernières éditions de ses œuvres, elle 
se qualifie de « Parisienne, zélée à ce berceau, hui- 

1. Bois-Robert fit de cette aventure sa com'^die des Trois Oronfcs 
(Paris, Courbé, 1653, in-A^'), dédiée à mademoi.-elle Martiiiozzi, nitce 
du cardinal Mazariii, et qui! romposa. dit-il dans Tépitre dédicatoire, 
par le commandement exprt s du roi. La même aventure avait été placée, 
sons d'autres noms, par Sorel, dans sa Vraie histoire comique de Fran' 
cion. Voyez le dixii me livre. 

2. Menagiana. Paris, in-S», 1693, p. 164 et 165. 



152 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

lième merveille du monde; » elle s'applaudira donc, 
par ce motif, que « ses écrits, pour être nés à Paris, 
soient baptisés du nom de Parisiens. » 

Le trait raconté par Tallemant et par Ménage fait 
bien ressortir, en tous cas, cette liumeur brusque et 
impétueuse, ce caractère irritaLle dont elle s'est ac- 
cusée elle-même dans des vers où elle peint ses 
mœurs avec une franchise qui croit n'avoir rien à 
déguiser : 

Je suis d'humeur bouillante; 

Je suis impatiente et sujette à courroux. 

Ce n'était qu'à grand'peine, dit-elle, qu'elle parve- 
nait à dominer la vivacité de ses impressions et à par- 
donner les offenses; mais elle ajoute noblement : 

L'injure plus qu'à nul à mon cœur est umère : 
J'aimerais mieux pourtant la souffrir que la faire. 

Elle revient encore sur ce sujet, dans une Apologie 
en ^rose, dont nous aurons à nous occuper plus tard. 
On y trouvera la trace de quelques travers qui lui 
furent plus ou moins sérieusement reprochés, mais qui 
la rendirent surtout justiciable des rieurs. De là 
d'autres histoires qui ont défrayé les compagnies et les 
recueils du temps. Sa chatte, digne objet de sa passion, 
comme elle a pris soin de nous l'apprendre dans ses 
vers, n'a pas été oubliée *. Relevons, à cette occasion, 

1. « Il u'a manqué qu'un Catulle à celte chatte, remarque Bayle, pour 
a rendre aussi célèbre que le moineau de Lesbie. » 



MADEMOISELLE DE GOURNÂY. 153 

uue méprise Je l'abbé de Marolles, qui en a fait un 
chat : Tallemant est mieux informé. 

C'est aussi ce dernier qui rapporte les autres tours 
plaisants que lui jouèrent les pestes qui s'attachèrent à 
elle : « On supposa une lettre du roi Jacques d'Angle- 
terre, par laquelle il lui demandait sa vie et son por- 
trait. Elle fut six semaines à faire sa vie (il en sera 
question ailleurs); elle se fit barbouiller, et envoya 
tout cela en Angleterre, où l'on ne savait ce que cela 
voulait dire. » 

Saint-Amant, dans son Poëte crotté^ l'a maltraitée 
encore avec plus de méchanceté que d'esprit. Bois- 
Robert, on a pu le remarquer plus haut, ou, pour 
parler le langage du temps, l'abbé de Bois-Robert, ne 
se faisait pas faute de s'amuser d'elle ; mais sa malice 
était du moins sans amertume : elle-même l'appelait 
le bon abbé. Il est vrai que le lieutenant d'Apollon^ 
ainsi qu'elle le nomme dans ses Épigrammes, fort 
goûté de Richelieu, dont il chassait la mélancoUe, était 
souvent le canal des grâces de Son Éminence. 

Les courtisans notamment lui firent une rude guerre : 
on peut le conjecturer par les traits que, dans ses 
ouvrages, elle ne cesse de leur décocher. Une pièce 
dirigée contre ses détracteurs, dont elle se préoccupe 
beaucoup trop pour son repos, renferme ce cUsdque : 

Le monde est une cage à fous : 
Gens de cour le sont plus que tous. 

Aussi son antipathie est-elle acquise à cette race, 
fort sotte effectivement à cette époque, si on la juge 

9. 



154 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

sur le portrait qu'elle nous en a tracé. Bavards, oisifs 
et railleurs, les coarlisans, d'après elle, avec l'aplomb 
de l'incapacité suffisante, dénigraient tout pour n'avoir 
besoin de rien apprendre. Ils croyaient, et pour cause, 
ce que Fontcnelle leur reprochait encoe au dixhui- 
lième siècle *, qu'il n'y avait rien de plus noble que de 
ne rien savoir. Leur fatuité et leur ineptie, ou, suivant 
l'expression de mademoiselle de Guurnay, leur bec 
jaune -, servent de texte inépuisable à ses moqueries. 
Elle leur prodigue une riche variété d'épithètes mor- 
dantes : ce sont « les intrigants du Louvre, les joUs, 
les frisés, les bien coiffés, les poupées de cour; » tout 
leur mérite est dans la coquetterie de leurs ajuste- 
ments, « dans leur aigrette et leur moustache relevée : » 
elle ne peut dire ce qu'il faut admirer le plus, de leur 
nullité ou de leur présomption. On se souvient que 
Montaigne et Henri Esticnne ne les épargnaient pas 
davantage : c'est que les courtisans, censeurs témé- 
raires et irréfléchis, s'arrogeaient alors sur les usages 
et sur la langue une juriihction qui pouvait nous être 
trè^-funeste ; « ils se rendaient (selon les termes de 
mademoiselle de Gournay) très-impertinemment pré- 
cepteurs publics, tandis que chacun les eût refusés 
pour disciples. » Sans esprit national, sans culte pour 
les traditions, sans autre passion que celle du change- 

1. Éloge du marquis de LHôpitaL 

2. Avoir le bec Jaune (d'où béjnime), c'était manquer d'expérience et 
de sens. Cette locution métapiiorique, empruntée à la vénerie (on sait 
que les jeunes oiseaux ont le bec garni d'une sorte de frange jaune), se 
trouve dans Molière : Don Juan, 11, v. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 155 

ment, ils se plaisnimt à effacer nos origines poliliques 
et intellectupUrs, Par im goût fiivole [ our tout ce qui 
était étranger, ils innovaient contre le génie de l'idiome 
français: ils émoussaient sa vivacité antique, ils éner- 
vaient sa vigueur. F^nn^mis de tout son rude, ces 
prêcheurs rie paroles mirlléeSy en proscrivant surtout 
les consonnes et les voyelles cpii se heurtaient dans les 
mots, en préférant aux plus expressifs et aux plus 
forts « ceux qui semblaient graissés d'huile pour 
mieux couler, » ajipauvrissaient et mutilaient notre 
langage, au lieu de l'épurer et de le polir. Leur affé- 
terie et leur ignorance élaguaient sans pitié, sous 
prétexte de l'adoucir, ce qu'il avait de plus pittoresque 
et de plus hardi. 

Outre ces griefs généraux, on reconnaît facilement 
que mademoiselle de Gournay en a de particuliers 
contre les courtisans, qu'elle représente encore « comme 
des artisans de mensonges, tirant gloire de leurs faus- 
setés. » Elle eut de plus l'imprudence de s'attirer d'au- 
tres inimitiés, en se mêlant aux querelles religieuses 
de son temps. Objets de sympathies et de haines ar- 
dentes, les jésuites étaient très-vivement assaillis et non 
moins chaudement défendus. Elle embrassa leur cause 
et composa un écrit en faveur du célèbre père Coton; 
ce qui lui valut, à la vérité, le beau nom d'amazone, 
que lui a décerné Richeome, m.iis ce qui l'exposa en 
revanche aux coups du parti hostile à la compagnie : 
il ne se fit pas faute de la maltraiter '. Avec la violence 

1. La satire dont elle fut l'objet, l'une des suites de VAnti-Cofon, avait 
pour titre Y Anti-Gournay, ou Remerciment des beurrières de Paris au 



136 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

grossière de la polémique en usage, ses adversaires, 
non contents d'injurier l'auteur, attaquèrent l'honneur 
de la femme; et ce fut en vain qu'elle demanda, à ce 
qu'il paraît, par une requête présentée au lieutenant 
civil, qu'on défendît la vente du libelle où elle était 
outragée. A ce sujet, on prêta au cardinal du Perron 
un propos fort peu charitable : si l'on ajoute foi au 
recueil d'ana publié sous son nom , il eût dit que la 
figure de la demoiselle la protégeait assez contre des 
accusations de ce genre. Du Perron, qui fut au nom- 
bre des protecteurs et des panégyristes de mademoi- 
selle de Gournay, la voyait sans doute avec des yeux 
plus indulgents. 

Que mademoiselle de Gournay ait été si disgraciée 
qu'on ne dût pas lui savoir gré de sa vertu, on peut 
d'ailleurs en douter très-sérieusement. Elle s'est peinte 
elle-même au physique comme au moral, et son por- 
trait, à l'un et l'autre égard, n'a rien de si fâcheux. On 
voit, dans une description détaillée qu'elle nous a 
laissée de sa personne, que sa taille était médiocre et 
bien faite, qu'elle avait le teint brun, mais clair, les 
cheveux châtains, et que son visage, de forme ovale, 

■sieur de Courbouzon Montyominerij. Niort, in-8", UUO. Quelques criti- 
ques ont fait mal à propos deujî ouvrag:es de celui-ci, qui a un double 
titre. Quaat à l'œuvre de mademoiselle de Gournay, qui avait provoqué 
cette repartie, c'était Y Adieu de l'ami du roi pour la défense des pères 
jésuites, Lyon, 1610, in-S». L'un et l'autre livre est devenu fort rare, et 
l'on s'en console. Pour plus de détails sur cette polémique, on peut voir 
d'ailleurs Bayle, dans son Dictionnaire, et Jolly, dans ses Remarques 
critiques sur le Dictionnaire de Bayle, chacun d'eux au nom de 
Gournay. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 157 

pouvait passer pour u'étre ui beau ui laid. Ajoutez que 
sa physionomie ne démentait pas sa réputation de bel 
esprit. Elle est représentée en tête des dernières édi- 
tions de ses (Euvres * , et ce dessin, qui remonte à 1 596, 
époque où elle avait trente ans, répond assez bien 
aux paroles que nous lui avons empruntées. Sans ac- 
cueillir sur ce point avec une confiance aveugle un 
témoignage trop intéressé , on conclura volontiers 
qu'elle avait en réalité moins de beauté que de mé- 
rite'^, et ainsi l'on s'expliquera que, dans ses Epi- 
grammes^ elle n'épargne pas ceux qui, hors d'état de 
sentir l'un, n'ont de regards que pour l'autre et n'ap- 
précient que les agréments extérieurs ; mais on ne lui 
donnera pas, avec quelques médisants, un corps maigre 
et sec, une figure à l'avenant. L'affection très-vive de 
Montaigne semble nous garantir qu'il n'en était rien. 
Pour lui, chez les femmes, il nous en a fait la confidence, 
la beauté était une qualité fort prisée. Il est vrai qu'aux 
yeux de l'auteur qu'elle admire une personne jeune et 
distinguée ne saurait guère manquer d'être belle. 

Les attaques et les calomnies, comme on voit, n'ont 
pas été épargnées à mademoiselle de Gournay; mais, 
à ceux qu'elle nomme ses drapeurs, elle a riposté et 
non pas sans avantage. Parmi eux, il en est un qu'elle 
poursuit en vers, sous le nom supposé de Lentin. Une 
réponse plus générale a pour but de montrer « ce que 

1. On peut voir aussi son portrait au cabinet d'estampes de la biblio- 
thèque impériale. 

2. « Sa beauté était plus de l'esprit que du corps, » a dit l'abbé de 
MaroUes, dans ses Mémoires. 



158 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

les médisances et les brocards ont de \'il et de hon- 
teux; » et, contre ceux qui s'en rendent coupables, 
elle rassemble dans ce traité spécial, écrit en prose, 
tous les traits que lui fournissent les anciens et les mo- 
dernes. En outre elle a fait son Apologie pour complé- 
ter la réfutation de ses adversaires : c'est sa réplique 
collective aux imputations mensongères dont ils ont 
voulu noircir sa réputation. Par ce plaidoyer, elle pré- 
tend témoigner du moins que, « toujours suivie de 
l'infortune, elle était digne d'un meilleur sort. » Aux 
inventions des mauvaises langues elle oppose donc le 
langage de la vérité, et, se plaignant avec amertume 
d'être l'objet des froideurs du public, elle recherche la 
cause de cette disgrâce. C'est à sa pauvreté qu'elle l'at- 
tribue, ainsi qu'aux faux dehors que l'on prêtait à son 
savoir. On la raillait d'être latine ' ; mais la connais- 
sance du latin l'empêchait-elle de bien posséder le fran- 
çais? Là- dessus, elle croyait pouvoir avec sécurité ren- 
voyer le lecteur à ses écrits. Quant au reproche qui lui 
était adressé de pratiquer l'alchimie, elle ne s'en dis- 
culpait qu'avec mollesse, ou plutôt elle s'attachait à 
défendre cet art chimérique. Elle ne refusait pas d'ail- 
leurs de confesser quelques torts : la vanité lui avait 
fait jadis avoir deux laquais et dépenser cinq cents écus 
de trop. Toutefois, si elle avait eu carrosse, la faute en 
était à la saleté du pavé de Paris. A l'égard des habi- 
tudes de mademoiselle de Gournay, de son mobilier 



1 , On dirait aujourd'hui latiniste : ainsi Molière, Dépit amoureux, 
II, VII : « Je \ùus crois grand latin. » 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 159 

t de Torainaire de sa table, les curieux trouveront 
eaucoup d'autres renseignements dans cette pièce 
tendue et divisée en deux parties. La seconde permet 
irtout de pénétrer dans la connaissance de ses affaires. 
Ile s'efforce d'y établir, par de très-minutieux calculs, 
ont nous ferons grâce au lecteur, que ses embarras de 
)rfune n'étaient que le résultat d'accidents et de pertes 
u'on ne pouvait lui imputer ; enfin elle se console des 
lalheiu's qui l'ont frappée, en citant ces paroles de 
Eeclésiaste, qu'il faut répéter pour en consoler bien 
'autres : Nescio quo fato honœ mentis soror est pau- 
ertas. 
A cette apologie', destinée à un prélat, il faut join- 
re une autre pièce en vers, où, revenant sur la plu- 
lart des idées qui nous ont déjà occupé, elle ne se dé- 
3nd pas avec moins de chaleur et ne se loue pas avec 
Qoins de complaisance. C'est la Peinture de ses mœurs. 
dressée au président d'Espagnet^. Elle y insiste no- 



1 . Elle prit grand soin de la répandre et l'adressa notamment à Balzac, 
omme on le voit par une lettre de celui-ci à mademoiselle de Gournay 
IV, 13), datée du 30 août 1624, où il la remercie avec les grands mots 
ni lui sont ordinaires, et la rassure au sujet des propos publiés sur 
lie par la calomnie. Il trouve « que ce n'est pas un péché à une femme 
'entendre le langage que parlaient autrefois les vestales, » et finit par 
3uer chez elle « cette beauté qui donne de l'amour aux capucins et aux 
ihilosophes, et ne s'en est point allée avec sa jeunesse. » 

2. Balzac, dans quelques vers latins sur mademoiselle de Gournay, 
)arait faire allusion à cette pièce : 

Ipsa suœ pinxit se virgo coloribus artis : 
ArtiQcis petitur cur aliéna manus? 



Voyez J.L. Guezii Balzacii Carmina, p. 78, in-40, 1650, 



160 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

tamment, c'est là son texte favori, sur les préventions 
très-injustes, suivant elle, de ceux qui s'obstinent à 
publier qu'elle a dissipé follement une fortune consi- 
dérable : 

Je ne m'accuse pas du défaut de ménage. 

De ce reproche en vain le vulgaire m'outrage : 

Pour me voir sans moyens, sans ménage ou me croit. 

Sa singulière excuse de n'avoir pas conservé son pa- 
trimoine, c'est qu'il était trop peu important pour mé- 
riter qu'elle en prît soin : au reste elle a toujours été, 
remarque-t-elle, plus curieuse d'honneur que d'argent. 
On le croira sans difficulté. On pensera aussi que l'éco- 
nomie, si elle y prétend à bon droit, fut chez elle une 
quahté acquise plutôt qu'innée ; elle le confesse dans 
les vers suivants : 

L'équité, la candeur, je les tiens de nature; 
L'ordre, je l'ai gagné par temps et par lecture. 

Ici encore, mademoiselle de Gournay ne se fait pas 
faute d'avouer sa foi à l'alchimie, tout en niant qu'elle 
l'ait entraînée à de ruineuses folies ^ Ce ne fut qu'avec 
peine, et assez tard, qu'elle se détacha de cette super- 
stition. On le reconnaît par cette note ajoutée, dans la 
dernière édition de ses Œuvres, à un passage qui la 
montre eu quête de la pierre philosophale : « Cela fut 
durant la première impression de mon livre, et n'est 
plus dès longtemps. » Curieux progrès d'une raison 
particulière, qui dénote le progrès des lumières publi- 

1. On prétendait que Lalcliimie ne lui avait pas coûté moin.< de cin~ 
quanle mille écus; mais elle ne le;; avait jamais possédés. 



MADEMOISELLE DE GOIRNAY. 161 

qiies. L'en'eur séculaire de l'astrologie, générale sous 
les Valois et souveraine même à Paris, d'après le té- 
moignage de L'Hôpital ', commençait à se dissiper aux 
rayons naissants du grand siècle, bien que Bossuet 
n'ait pas jugé inutile de s'élever contre elle dans un 
ouvrage de sa vieillesse , la Politique tirée de V Ecriture 
sainte'^. 

Un troisième ouvrage de mademoiselle de Gournay 
achève de nous éclairer sur tout ce qui la concerne; 
c'est sa propre Vie qu'elle prit soin de rédiger : on a 
dit précédemment en quelle occasion. Elle-même, dans 
une lettre au trésorier Thévenin, fait allusion à la 
mystification dont elle avait été victime : si on avait vu 
u courir sa Vie par les rues de Paris, c'est que deux 
hommes qui lui voulaient mal, lui ayant tiré cet 
opuscule des mains par artifice, l'avaient falsifié à leur 
mode; « et elle expose en effet, non sans s'écarter quel- 
que peu du récit de Tallemant, comment on l'avait 
trompée. C'était donc pour protester contre la four- 
Ijerie , qu'elle avait publié cette biographie abrégée 
que Ton trouvera à la fin de la dernière édition de ses 
Œuvres. Sa seule prétention était de s'y faire bien 
connaître, en demeurant fidèle à la vérité, pour laquelle 
elle a toujours professé, nous dit-elle, un religieux 
respect. 

Quoi qu'il en soit, si les railleurs, et non sans quel- 
que raison, comme on vient de l'entrevoir, ne manquè- 



1. Epist., \. 111, p. 175 de l'éflition dÂmsterdam. 
-2. V. 3, 1. 



162 M.VDEMOISELLE DE GOURNÂY. 

rent pas à mademoiselle de Gournay, il est juste de dire 
qu'elle eut aussi beaucoup de patrons, d'amis dévoués, 
et même de sincères admirateurs. Parmi les premiers 
il faut nommer d'abord Richelieu, qui, malgré le poids 
des adirés, avait toujours quelques moments adonner 
aux lettres et à ceux qui les cultivaient. Ce puissant 
ministre la plaisanta bien un peu, mais il la protégea 
en revanche très-sérieusement. Une fois qu'en sa pré- 
sence elle s'était servie d'un terme suranné et bizarre 
qui avait excité son hilarité, loin de perdre contenance, 
elle s'excusa spirituellement, en témoignant sa joie 
d'avoir pu un instant « égayer celui dont les travaux 
assuraient la prospérité du pays. » Tallemant rapporte 
un peu différemment cette aventure; nous le laisserons 
parler * : « Bois-Robert la mena au cardinal de Riche- 
lieu, qui lui fît un compliment, tout de vieux mots 
qu'il avait pris dans son Ombre. Elle vit bien que le 
cardinal voulait rire : « Vous riez de la pauvre vieille, 
« dit-elle; mais riez, grand génie, riez : il faut que tout 
« le monde contribue à votre divertissement » Lh cardi- 
nal, surpris de la présence d'esprit de cette vieille fille, 
lui demanda pardon et dit à Bois-Robert : « 11 faut faire 
« quelque chose pour mademoiselle de Gournay. Je 
« lui donne deux cents écus de pension. — Mais elle a 
« des domestiques, dit Bois-Robert. — Et lesquels? 
« reprit le cardinal. — Mademoiselle Jamyn, répliqua 
«Bois-Robert, bâtarde d'Amadis Jamyn, page de 

1, Voj'ez l'édition et le passage cités plus haut. Cf. Titon du Tillet, 
Parnasse français, in-folio, 1732, p. 215. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 163 

« Ronsard. — Je lui donne cinquante livres par an, 
« dit le cardinal. — Il y a encore ma inie Piaillon, 
« ajouta Bois-Robert ; c'est sa chatte. — Je lui donne 
« vingt livres de pension, répondit l'éminentissime. 
« — Mais, monseigneur, elle a chatonné, » dit Bois- 
Robert. Le cardinal ajouta encore une pistole pour 
les chatons, w Richelieu, par la suite, ayant voulu 
augmenter ce total bizarre, on prétend que made- 
moiselle de Gournay se r,efusa généreusement à rien 
recevoir de plus. 

D'autres personnages importants de cette époque lui 
accordèrent une protection moins efficace sans doute, 
mais qui ne témoignait pas d'une opinion moins favo- 
rable. Parmi les hommes de lettres les plus distingués, 
elle compta de nombreux amis, tels que Balzac, le sa- 
vant du Puy, Juste Lipse, etc. On raconte qu'à la nais- 
sance de l'Académie française, les membres de ce corps 
illustre ne dédaignèrent pas de se rassembler plusieurs 
fois chez elle'. Un auteur assez inconnu"^ nous initie, 
par un récit plaisant, aux entretiens qui défrayaient ces 
doctes réunions et aux passe-temps qui les occupaient. 
A son origine, comme on sait, le corps institué par 
Richelieu avait pour mission spéciale d'épurer et de 
fixer la langue : les mots ne devaient être français que 
par un arrêt de l'Académie, qui avait sur eux juridic- 
tion suprême, chargée qu'elle était de les confirmer ou 
de les abolir. L'historiette suivante, que je transcris, 

1. Voyez M. de Noailles, Histoire de .1/™^ de Maintenon. 1. 1, p. 101. 

2. Petit, Dialogues satiriques et moraux, in-12, 1687. 



104 MADEMOISELLE DE GOIRNAY. 

nous apprend que mademoiselle de Gournayne fut pas 
étrangère à ce minutieux travail, dont Vaugelas a été 
souvent, dans ses Remarques, le zélé rapporteur. « Il 
parut de son temps un livre intitulé : le Baffinage de 
la cour. Cette muse antique (il s'agit de mademoiselle 
deGournay), n'ayant aucune familiarité avec ce mot, 
avait de la peine à le souffrir. Elle se piquait de bon 
goût, et d'abord raffinage ne put entrer dans le sien. 
Cependant elle était convaincue qu'il faisait assez en- 
tendre ce qu'on voulait dire. Pendant qu'elle le tour- 
nait de tous côtés, l'examinant rigoureusement et le 
prononçant pour se déterminer à le rejeter ou à le re- 
tenir, arrivèrent chez elle sept ou huit puristes de ce 
temps-là, juges souverains de la langue française. In- 
continent, elle les pria de mettre à l'examen raffinage, 
qui lui paraissait un mot un peu hardi. Ces messieurs 
y consentirent, et, prenant leurs mines graves, le pe- 
sèrent, le sondèrent, le prononcèrent, le considérèrent 
en ses voyelles, en ses consonnes, en ses syllabes, en sa 
terminaison. Enfin jamais mot ne fut mieux ballotté; 
et, quand il eût été question de la chose la plus sé- 
rieuse, ils ne s'y fussent pas pris avec une plus forte 
application. Les uns étaient pour, les autres contre ; et 
les autres avaient peine à se décider. Durant leurs con- 
testations assez violentes, le pauvre raffinage était 
dans de furieuses alarmes, et attendait son arrêt de vie 
ou de mort. Après une longue dispute, ceux qui dou- 
taient dirent qu'avant de faire droit ils seraient bien 
aises d'entendre prononcer un peu de loin, mais ferme 
et plus d'une fois, ce mot qui leur semblait extraordi- 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. IfiS 

naire. Aussitôt la vieille sibylle commande à sa ser- 
vante, pas plus jemie qu'elle, de s'aller planter au bout 
de la salle, de prononcer distinctement Raffinage^ et 
d'en faire bien sonner toutes les syllabes, appuyant 
dessus de toute sa force. La servante obéit, fit une pro- 
fonde révérence à l'antique, et prononça ra/)^ï7a^6 de 
manière à faire croire qu'elle avait un vrai gosier d'ai- 
rain. Ceux qui étaient pour ce mot firent une favorable 
inclination de la tête; ceux qui étaient contre, la ho- 
chèrent, et ceux qui balançaient firent un certain hon, 
en serrant les lèvres : marque qu'ils étaient à demi ga- 
gnés. Encore une fois, dit la maîtresse. La servante fit 
une seconde révérence et prononça derechef Raffi- 
nage, haussant la voix presque de deux tons. Eh bien ! 
dit mademoiselle de Gournay, en se tournant gracieu- 
sement vers ces messieurs, que vous semble de raffi- 
nage? Pour moi, je trouve qu'il ne sonne pas mal à 
l'oreille. Vous dites vrai, répondit un de ces vénéra- 
i)les juges, au nom de tous. Il fut donc conclu que raf- 
finage aurait son passe-port avec un brevet de mot du 
bel usage. » 

Cet aréopage philologique, cette singulière séance, 
donnent une juste idée de la manière dont fut reçu plus 
d'un terme : grande affaire à cette époque, et pour 
laquelle on se ménageait d'avance des partisans. Bal- 
zac écrivait ainsi à l'un de ses amis, au sujet d'un 
verbe, fort goûté depuis, qu'il a le premier mis en 
vogue : « Je vous félicite d'avoir M. de Roncières pour 
gouverneur... Si féliciter n'est pas encore français, il 
le sera l'année qui vient ; et M. de Vaugelas m'a pro- 



166 MADEMOISELLE DE GOURNaY. 

mis de ne lui être pas contraire, quand nous sollicite- 
rons sa réception, w 

La compagnie lettrée et savante ne cessa donc ja- 
mais, comme le prouve cette anecdote, de priser à sa 
valeur et de fréquenter mademoiselle de Gournay. On 
pourrait citer beaucoup d'autres témoignages des 
égards et de la haute estime cjue lui accordèrent ses 
contemporains. Grotius traduisait de ses vers;Heinsius 
déclarait que, femme, elle était entrée en lice avec les 
hommes, et qu'elle les avait vaincus * ; Doininique Bau- 
dius^, encore plus hyperbolique, la saluait du nom 
ce de sirène française et dixième musc. » C'était là du 
baume versé sur les blessures que son amour-propre 
irritable dut fréquemment recevoir. 

En écartant ce que l'enthousiasme naïf de cette épo- 
que leur prétait d'exagéré pour la forme, ces hom- 
mages n'avaient d'ailleurs au fond rien que de légi- 
time. Pour achever de le démontrer, il suffit de s'arrêter 
un moment sur les autres travaux de mademoiselle de 
Gournay, ceux dont il n'a pas encore été question dans 
cette étude. Ouvrons, par ce motif, les éditions de ses 
œuvres réimies; l'une de 1626, où se trouve déjà à 
peu près tout ce qu'elle devait nous laisser (il est vrai 
que l'auteur à cette date avait patsé soixante ans), et 
les suivantes de 1634 et 1641, qui, si elles renferment 
peu de pièces nouvelles, offrent du moins, dans la re- 
proiluction des anciennes, d'importantes améUorations. 

1. Ausa virgo concurrere viris scandit supra viros. 

2. Natif de Lille, il fut célèbre, à la fin du seizième siècle, comme 
professeur d'éloquence et comme poëte. 



^IâDEMOISËLLE de GOURNAY. 167 

On -voit en effet, si Ton confère ces impressions suc- 
cessives, ({u'animée constamment du désir de se per- 
fectionner, elle ne cessait de corriger ses ouvrages. 
Dans ces changements continus, outre la preuve d'un 
soin patient et consciencieux, on découvre un indice 
frappant des progrès de la langue, qui l'entraînaient, 
Lien qu'un piu malgré elle, ainsi que nous aurons à le 
remarquer. Elle s'est représentée quelque part inquiète 
de l'opinion d'autrui sur ses productions, et empressée 
à recourir aux conseils de la critique : elle paraît en 
avoir très -réelle ment profité. 

Avec ce coin de singularité que nous lui connais- 
sons, elle intitula sa première édition, V Ombre de la 
demoiselle de Gournay, en expliquant sa pensée par 
cette épigraphe : « L'homme est l'ombre d'un songe, 
et son œuvre est son ombre. » Cette Ombre, quelque 
peu compacie, n'a pas moins de douze cents pages in-S», 
scrupuleusement remphes. Les Avis ou les présents 
de la demoiselle de Guurnaij, tel fut le titre substitué 
dans les dernières éditions, de format in-4', qui appro- 
chent beaucoup de mille pages ^ La disposition des 
travaux est, dans chacune des trois, presque identique, 
et leur ordre y répond d'ordinaire à celui de leur 



1. Mademoiselle de Gournay ne laissa pas de regretter le premier nom 
donné au recueil de ses œuvres. Dans un Discou/s sur son livre, ajouté 
aux deux dernières éditions, elle observe, au sujet de ce changement du 
titre à Ombre, qu'il a eu pour objet « de contenter son libraire, qui crai- 
gnait, ce semble, les esprits, » mais que son litre était fort bon, car ce 
livre «était son ombre et son image, puisqu'elle y exprimait la figure 
de son esprit. » 



IfiS MADEMOISELLE DE GOIRNAY. 

publication primitive : je m'y conformerai aussi dans 
l'examen que je vais en faire. 

Dans une épître préliminaire adressée au lecteui', 
mademoiselle de Gournay commence par s'excuser de 
la franche simplicité de son œuvre et de son dessein. 
N'osait-elle pas, avec une confiance téméraire, entre- 
prendre de réformer les mœurs et les jugements pu- 
blics, à cette saison peu clémente, où « d'une part la 
pédanterie des savants, de l'autre l'ignorance dumonde, 
avaient décrié les muses en France? » On sait que les 
écrivains, et cela très-souvent par représailles, se plai- 
gnent volontiers de leur temps. Mademoiselle de Gour- 
nay s'annonce comme attendant du sien peu de justice, 
mais elle a en vue la postérité, dont elle recherche la 
faveur ; et, fort préoccupée de ses arrêts, elle fait cette 
déclaration solennelle : «Si ce livre me survit, je défends 
à toute personne, telle qu'elle soit, d'y ajouter, dimi- 
nuer, ni changer jamais aucune chose, soit aux mots ou 
à la substance, souspeineà ceux qui l'entreprendraient 
d'être tenus pour violateurs d'un sépulcre innocent. 
, Les insolences, voire les meurtres de réputation, qui 
se font tous les jours en cas pareil dans ce siècle imper- 
tinent, me convient à lâcher cette imprécation. » 

Reportons-nous actuellement à l'année 1600, qui vit 
le mariage de IJenri lY et de xMarie de Médicis. Jusque- 
là mademoiselle de Gournay n'avait fait paraître que 
son Promenoir, accompagné de quelques poésies qui 
seront examinées en dernier lieu. A l'occasion des 
noces royales, eUe publia, sagement prévoyante, des 
conseils donnés aux époux sur l'éducation future de 



MADEMOISELLE DE O0l-R\\Y. ir,9 

leurs enfants. Dans l'opuscule composé à cet effet', 
après avoir établi les avantages d'une institution bien 
dirigée et l'importance du choix des maîtres appelés à 
y présider, elle insistait sur l'étude des lettres, dont elle • 
faisait l'apologie. Cet éloge n'a rien de neuf ni d'origi- 
nal. On remarquera seulement, à la suite de préceptes 
pédantesques, des réflexions judicieuses sur la néces- 
sité de confier à un homme distingué par son mérite, 
plutôt que par sa naissance, le soin de former l'héritier 
du trône. Elle se demandait, et c'est à nos yeux la 
partie la plus saillante de ce morceau, qui pourrait 
remplir une mission si difficile, et il lui semblait 
qu'aucun n'en eût été plus digne que son père adoptif, 
que le grand Montaigne, qui se fût cru propre effecti- 
vement, il nous l'a dit lui-même-, à parler au prince 
le langage de la vérité. A défaut de l'auteur des Essais, 
qui s'entendait certes en éducation ^ elle aurait volon- 
tiers choisi d'Ossat, récemment nommé ca.dinal, et 
qui relevait l'éclat soUde de beaucoup de belles qualités 
par une singuhère modestie, se plaisant sans cesse à 
rappeler « sa basse origine, la pauvreté de sa jeimesse 
et de ses parents.» Aux yeux de mademoiselle de Gour- 
nay, qui sympathise avec ces pensées libérales, la vraie 
noblesse, la vraie supériorité, n'est pas dans l'illustra- 
tion de la race, mais dans l'excellence de l'àme, dans 
les lumières de l'esprii : « Un roi, a-t-elle écrit autre 
part, sait faù'e les riches, les puissants, les comtes, 

1. Il a pour titre : De /'éducation des enfants de France. 

2. Essais, 111, 13. 

3. Voyez son chapitre : De l'institution des enfants. 

10 



170 MADEMOISELLE DE GOLRNAY. 

marquis, ducs et chefs d'armées; un habile homme, 
un homme d'honneur, il ne le pr-ut faire : c'est l'ou- 
vrage du souverain Créateur; autant élevé par-dessus 
ces autres ouvrages-là, s'il se pouvait dire, que le Créa- 
teur l'est par dessus le prince. » 

Peu après, niademoiselle de Gournav « saluait d'un 
autre tiaité la naissance des enfants de France, » en 
leur adressant, sous forme d'horoscope, des exhorta- 
tions animées de généreux accents et d'une cordiale 
chaleur: Elle les avertissait de ce que la nation, fati- 
guée de ses longues adversités, avait droit d'attendre 
des rejetons de Henri le Grand. Pour se montrer dignes 
de leur sang, que de vertus ils auraient à déployer, 
que de gloire à obtenir! Par un vieux reste de l'esp'it 
qui avait parmi nous suscité l'héroïsme aventureux 
des croisades, elle les invitait à tourner leurs regards 
vers l'empire des Turcs, riche pi'oie qu'elle désignait à 
leur ambition. Mais, se reprenant ensuite, elle voulait 
que la sagesse conlînt une ardeur trop belUqueuse. Si 
elle avait mis en avant cette idée de conquête, c'était, 
ajoutait-elle, « par un essor poétique, sachant que la 
prudence convie nos princes à entreprises plus utiles.» 
Revenue à des idées d'une application pli;s immé- 
diate, elle éuumérait les devoirs liés à la haute foi'tune 
des fds de France, et prononçait sur l'ur jeune tête des 
oracles que l'avenir devait peu se charger de réaliser. 
Le culte monarchique qui respire dans cet ouvrage 
n'est pas sans mélange d'un tendre amoiu' du peuple, 
sur la félicité duquel elle fait reposer, à la façon de nos 
vieux Français, la grandeur du souverain. Le modèle 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 171 

qu'elle propose au Dauphin est Titus, dont la gloire 
fut d'être bon, et qu'^-lle loue avec une certaine élo- 
quence. A la fin, l'éloge des lettres, dont le goût la 
préoccupe toujours, réparait encore sous sa plume : 
elle souhaite que le prince, dont elle célèbre avec en- 
thousiasme l'illustration future, en soit tout à la fois 
l'ami et le protecteur, comme Alexandre, comme César, 
qui, par un juste sentiment de la communauté d'inté- 
rêts qu'ils avaient avec la littérature el l'histoh'e, n'ont 
cessé lie confondre les beaux écrits et les beaux faits 
dans mie égale admiration. 

Quand le poignard de Ravaillac arrêta le cours des 
prospérités de la France, mademoiselle de Gournay se 
rendit l'organe d<.'s regrets du pays. Après avoir dé- 
ploré cette perte irréparable, et peint en traits énergi- 
ques la fureur du peuple acharné contre le meurtrier, 
elle enseignait à Louis XIII enfant ce qu'il aurait à faire 
un jour pour consoler la France, privée de son père, 
et, s'adressant ensuite à la reine régente : « Tu es 
grande, lui disait-elle; néanmoins ta charge l'est en- 
core plus que toi; pour mieux parler, les princes ne 
sont grands que parce qu'en bien faisant leur charge, 
elle leur incorpore sa grandeur et son lustj'e. S'ils ne 
la font bien, elle accable leur grandeur »et leur puis- 
sance. » On ne peut nier (lu'il n'y ait dans ce langage 
de la dignité et une certaine force oratoire. 

Mademoiselle de Gournay, outre ces publications de 
circonstance que lui inspira son patriotism.e, fut auteur 
de traités moraux et de dissertations sur divers points 
de langue et de littérature. Occupons-nous des pre- 



17-2 MADEMOISELLE DE GUl'RNAY. 

miers. Oo discutait alors volontiers sur la morale. 
Balzac, qui la revêtit des formes d'une éloquence un 
peu apprêtée, fit paraître ses premières Lettres deux 
ans avant le recueil de mademoiselle de Gournay. 
Celle-ci, d'après le goût du temps, agite plusieurs ques- 
tions assez subtiles : l'une d'elles est à moitié religieuse. 
Il s'agit de la fausse dévotion ou de r hypocrisie^ contre 
laquelle mademoiselle de Gournay se donne carrière, 
en n'épargnant pas, suivant son habitude, les médi- 
sants et les railleurs : car les mauvais chrétiens sont 
surtout pour elle « ceux qui méprisent un des com- 
mandements principaux de Dieu, la charité envers 
leurs semblables. » C'est à cette espèce de pécheurs 
qu'elle a voué la haine la plus forte, qu'elle fait la 
guerre la plus obstinée. A ses yeux du reste, comme 
elle l'étabht très-sensément, la vraie piété ne consiste 
pas ààïïsV engloutissement des messes et chapelets : on se 
flatterait vainement d'attraper Dieu par de tels hame- 
çons. Ennemie jurée de l'hypocrisie, qui révolte son 
àme franche et droite, elle compare les faux dévols à 
certains hommes qui se targuent d'une générosité 
mensongère et ruinent de malheureux créanciers pour 
distribuer en fastueuses aumônes ce qu'ils devraient 
employer à l'extinction de leurs dettes : semblables à 
ce singulier homme de bien « qui allait la nuit déro- 
ber le cuir dont il faisait le jour des souliers aux pau- 
vres, se publiant le cordonnier de Dieu. » Il faut, con- 
clut-elle, que les vains dehors fassent place aune saine 
conscience, à la véritable charité, cette reine suprême 
des vertus; il faut vivre dans l'accomplissement loyal 



MADEMOISELLE DE GOl'RNAY. 173 

de tous ses devoirs et dans la pratique désintértissée du 
bien, les yeux attachés sur le terme de l'existence : 
car quiconque a mal vécu ne saurait aboutir sans mi- 
racle à. une bonne mort. 

Dans un autre morceau, qui, comme quelques-uns 
des suivants, se rapproche davantage d'un genre de 
composition familier aux anciens rhéteurs, et particu- 
lièrement à Plutarque, mademoiselle de Gournay exa- 
mine « si la vengeance est licite, » Son opinion est qu'il 
convient d'établir entre les offenses une distinction es- 
sentielle. Pour les vulgaires, on en poussera l'oubli 
aussi loin que possible ; mais il est des torts d'une gra- 
vité exceptionnellq^ qu'il y aurait un grand inconvé- 
nient à laisser impunis. En poursuivre la réparation est, 
selon elle, non seulement équitable, mais nécessaire : 
autrement , les méchants enhardis deviendraient par 
trop redoutables. L'homme de bien saura donc joindre 
à une généreuse bonté, indulgente au repentir, une 
fermeté qui contiendra l'audace et servira de sauve- 
garde aux lois de Téternelle justice. A beaucoup d'hon- 
nêtes gens dont la facilité, complice du mal, trahit la 
cause de la vertu, on peut recommander cette lecture, 
qui abonde en mâles sentiments. Ajoutons que de sages 
préceptes détermment, à la fin de cet opuscule, la me- 
sure et la discrétion qu'on doit observer, même dans 
l'exercice d'une vengeance légitime. 

Parmi les causes qui en provoquent les plus fré- 
quents et les plus funestes effets, figure la médisance. 
Mademoiselle de Gournay lui a consacré un traité spé- 
cial : il est dédié à la célèbre marquise de Guercheville, 

10. 



174 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

dame d'honneur de la reine nière du roi. On sait com- 
ment elle avait obtenu ce poste : aimée de Henri IV, 
elle avait su lui résister; et ce prince, plein de respect 
pour s.i vertu, l'avait placée auprès de Marie di- Médi- 
cis, voulant, disait-il, puisqu'elle était vraiment dame 
d'honneur, qu'elle en possédât le titre. C'est à cette 
personne distinguée que mademoiselle de Gournay 
adresse, suivant son langage un peu maniéré, « le 
combat qu'elle présente aux duels et à la médisance ; >) 
car les duels proviennent de la médisance pour la plu- 
part, comme elle le fait observer. Dans ce travail, divisé 
en trois parties, elle expose d'abord, avec les résultats 
déplorables du vice qu'elle attaque, les peines sévères 
que lui ont infligées les anciens législateurs; che s'oc- 
cupe ensuite plus spé'^ialemenl de la moquerie, que saint 
François de haies définis2ait la fjlus cruelle des mp(H- 
sances^; elle insiste princip dément sur ce que l'esprit 
frondeur, de jour en jour plus général parmi nous, a 
de périlleux pour le pays (idée à laquelle elle aura oc- 
casion de revenir). C'est, à l'en croire, la témérité des 
mauvais propos qui, depuis soiyante ou soixante-dix 
ans, a suscité presque toutes les calamités de la France : 
les rencontres particidieres qu'( lie a causées ne lui ont 
pas coûté moins de soixante mille de ses généreux en- 
fants. Il était temps, cjntiîiue-l-elle, que la rigueur des 
édits contre le duel fût sérieusement appliquée. Jusque- 

i. IntroduclioH à la vie dévoie, ouvra},''e d'un pieux chrétien et d'un 
excellent écrivain français, que le saint évèque composa, sur la demantle 
de Ileni'i IV, pour les personnes de la cour en particulier, ri qui réa- 
lisa tout le bien que ce prince en avait attendu. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 173 

là on s'en étailfait un jeu, parce qu'ils étaient enfreints 
sans péril, el Henri IV lui-même avait trop souvent en- 
seigné à les mépriser. L'auteur, en terminant, se dé- 
chaîne avec une nouvelle colère contre les artisans de 
médisances, et fait voir par une conclusion morale, au 
moyen de nombreux exemples, qu'ils n'ont presque 
jamais réussi qu'à se nuire à eux mêmes. En somme, 
celte composition, plus diffuse encore qu'abondante, et 
que recommandent trop peu l'originalité de la pensée 
et la netteté de l'expression, a néanmoins un côté cu- 
rieux : c'est qu'é<'liauffée d'une ardrur qui sent la pas- 
sion personnelle, elle est une sorte de manifeste lancé 
par mademoiselle de Gournay contre ses envieux et ses 
censeurs. 

Ailleurs elle entreprend de montrer « l'antipathie 
qui éloigne les âmes basses des hautes. « Celles-ci, dont 
le nombre n'est que trop restreint, demeurent, selon 
elle, au milieu de la foule des autres, isolées et soli- 
taires. Il leur manque le plus souvent, avec une place 
où elles soient dans leur jour, des juges capables de les 
apprécier. Quels yeux assez clairvoyants, en efPet, pour 
discerner les divins caractères qui les distinguent? Si la 
perfection n'en est pas méconnue, on la suspecte : elles 
choquent et offensent, par leur supériorité même, celles 
cui ne peuvent y atteindre. Leur sort est donc pour 
mademoiselle de Gournay, qui ne se croit pas sans 
doute désintéressée dans la question, l'objet d'une sym- 
paihie douloureuse. Son inquiétude de n'être pas pri- 
sée à sa valeur perce dans ces considérations, qui ne 
sont pas dépourvues toutefois d'un mérite plus élevé 



176 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

et plus général. L'auteur en déduit cette conséquence 
sensée, digne de rallier beaucoup d'assentiments, c'est 
que, pour notre tranquillité et notre bonheur, nous 
souhaiterons de ne point paraître trop au-dessus des 
autres hommes, de peur d'alarmer leur amour-propre 
et d'attirer leurs persécutions. 

Des réflexions « sur quelques contes de cour, » pla- 
cées après ce traité, en semblent d'abord le complé- 
ment, puisqu'elles roulent, du moins au début, sur le 
même ordre d'idées. S'il est vrai que tout mérite supé- 
rieur ait, comme on vient de le voir, peu de chance 
d'être goûté, c'est principalement à la cour. Entre 
autres exemples cités pour le prouver, mademoiselle 
de Gournay allègue celui de La Boétie, que l'on n'a pas 
su y mettre au rang qui lui était dû, bien que a le per- 
tinent et gentil auteur du Contr'un fût un si grand 
homme au témoignage des Essais. » On reconnaît là 
les griefs ordinaires de mademoiselle de Gournay, peu 
amie des courtisans : ce qu'elle leur reproche, ce n'est 
pas seulement d'avoir les yeux blessés de toute espèce 
d'éclat ; c'est d'être infectés de cet esprit de dénigre- 
ment, qui minait les ressorts du pouvoir en détendant 
chaque jour davantage les liens de l'autorité morale. 
De là une humeur indocile et une manie d'opposition 
effrénée (le mal n'est pas nouveau parmi nous), qui, 
des hautes régions , se répandaient dans le reste du 
pays. La noblesse inquiète et agitée affectait un dédain 
superbe pour le trône, toujours prête à la révolte au 
premier intérêt, au premier caprice qui l'y conviait; 
«seule en Europe, elle avait tourné les rébellions en 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 177 

coutuni j ; » paroles qui, pour le dire en passant, ex- 
pliquent et justifient quelques-unes des rigueurs de 
Richelieu. Sous prétexte d'indépendance, le clergé, qui 
n'avait pas oublié la Ligue, s'abandonnait en chaire 
aux plus graves témérités. Qui parlerait dès lors avec 
circonspection et modestie? Encouragée par de tels 
exemp] s, la légèreté de la parole, qui s'attaquait à tout, 
n'avait plus de bornes : aisément répandue, plus aisé- 
ment accueillie, la calomnie était dans toutes les bou- 
ches. On se jouait des réputations, on les immolait à 
plaisir; enfin, par l'habitude de tout mépriser et de tout 
braver, on détruisait la notion du devoir, l'idée du res- 
pect, la foi même à la vertu. Delà, chez les particu- 
liers, que de haines amassées, qui aboutissaient à des 
vengeances meurtrières; dans le public, que d'atten- 
tats contre la lui, quel ébranlement des principes so- 
ciaux! C'était là, ce semble, toucher d'une main hardie 
une plaie du caractère national, une de nos blessures 
qui n'a pas cessé de saigner. Mademoiselle de Gournay 
terminait ce inoi'ceau chaleureux en faisant appel au 
prince, pour réprimer de tels désordres, en provoquant 
sa juste sévérité : car « il ne méritait point d'être ap- 
pelé bon, celui qui n'était pas mauvais aux méchants. » 
Les gens d'Église^ qui ont eu leur part dans les criti- 
ques précédentes, reçoivent une nouvelle atteinte de ma- 
demoi-- lie de Gournay, dans un avis qui les concerne 
plus directement. Elle reproche à quelques-uns d'en- 
tre eux, non plus l'inconséquence de leur langage, mais 
leur sensuaUté, qui transformait le dîner du vendredi 
saint en un repas de luxe et de délices. Grâce à leur 



178 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

raffinement, le festin de ce jour, disait-elle, «plus 
friand et plus dépensier que \ingt autres ordinaires, 
durait trois heures au moins, sans hyperbole. » C'est 
ainsi que son dévouement à l'I- glise, « colonne et fir- 
mament de la vérité, l'engage à faire la guerre aux 
abus, petits ou grands, qu'elle abrite ou loiere. Kllf' ne 
se préoccupe pas seulement des pasteurs, maif de tout 
le troupeau des fiileles. I!n grave inconvénient l'a 
fiapjiée : établie pour épurer les cTurs, la confession 
lui semble essentiellement détomnée de son but par 
la manière dent certaines personnes la comprennent 
et l'appliquent. Elles lui supposent, pour rffacer toutes 
les fautes, s-ans exception, une vertu infailbble ; et, par 
un bénéfice anticipé de ses lésultats, elles pèchent sans 
crainte, sûres de leur paidon futur : l'ont-ellns obtenu, 
elles retomdîer l , vicieuses avec piévoymce, dans la 
même sécurité criminelle. Ceiteiliusicn funeste dont se 
bercent des consciences égarées, mademoiselle de Gour- 
nay s'atlaclie a la disi-iper; elle s'arme, pour la com- 
battre, de scrupules ^ahit lires, et s'ingénie à }àouver 
que 1rs menue s pratiques de la dévot. on ne s-uffisent 
pas pour sauver les âmes, et qu'il laut, pour désarmer 
le ciel, non un simple mouvement de déplaitir ou de 
crainte, mais un repentir sincère etpersévéï-ant: nobles 
efforts qui témoignent du moins de ses lumières autarit 
que de son zèlp religieux. 

A la suite de ce traité, où mademoiselle de Gournay 
s'est faite théologienne par occasion, elle soutient une 
thèse morale ainsi énoncée : « Par nécessité, les grands 
esprits et les gens de bien cherchent leurs semblables. » 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 179 

L'auteur a cru devoir, pour sa démonstration, s'ontou- 
rer d'un formidable appareil d'arguments et d'exem- 
ples, cfii'elle emprunte aux Latins et aux Grecs, aux 
livres sacrés comme aux profanes : de là un caractère 
subtil vi pédantesque dans le style de ce p.u=sage, trop 
chargé de citations. L'une d'elles nous plaîl toutefids, 
lorsque, amenée par son sujet a p:irler de l'amitié, ellj 
s'excuse de célébrer « ce présent céleste, après les mer- 
veilles qu'en a récitées son second père. » Mais on com- 
prend qu'elle aurait pu établir avec moins de peine 
qu'il nous faut ici-bas un ami pour nous aider à porler 
le jioids de nos maux ou celui de notre bonheur, et 
que, si ce besoin est général, il est surtout très- vive- 
ment senti des natures supérieures : c'est qu'elles se- 
raient comme perdues dans un désert, sans quelques 
compagnes dignes d'elles, à qui elles pussent se révé- 
ler et se faire comprendre. 

Ces âmes d'élite se font, par malheur, de plus en 
phîs rares, au dire de mademoiselle de Gournay. Elle 
s'en plaint particulièrement dans un discours sur le peu 
de prix de la noblesse du temps, où, revenant à ses cri- 
tiques de prédilection, elle pose en principe que l'on 
poui'ra, presque toujours à coup sûr, bapliser du nom 
de fi)U le gentilhomme français : jugement trop vrai de 
celte race frivole qui, après avoir amassé tant de périls 
sur le pays, se montra si tristemrnt impuissante à les 
repousser. Ce poi trait peu flatté des jeunes nobles de 
la prcmieie partie du dix-s ptième siècle n'est pas sans 
intérêt historique. A en croire mademoiselle de Gour- 
nay, leur LOltise n'avait d'égale que leur insolence. 



ISO MADEMOISELLE DE f.OURWY. 

Par leur pétulance offensive, ils ne savaient que se rendre 
formidables les uns aux autres. Le brelan, l'ivrognerie, 
les femmes, c'étaient là leurs passions; on aurait pu les 
appeler cavaliers de bouteille et de cabaret. Jadis Her- 
cule avait eu un autel commun avec les Muses : par là 
on avait voulu témoigner que la prudence, là courtoi- 
sie et la bonté étaient inséparables de la véritable bra- 
voure. Quant à la vaillance brutale, elle était le partage 
des animaux, et ne méritait par elle-même aucune es- 
time. « Les gladiateurs, si courageux et si hardis, 
n'étaient-ils pas à Rome les plus méprisés de tous les 
esclaves?» Sur le privilège de la naissance, mademoi- 
selle de Gournay répétait d'ailleurs les idées de Sé- 
nèque, de Juvénal et des autres moralistes anciens; 
elle montrait comme eux ce qu'il avait de futile aux 
yeux de la raison, ce que l'idée imaginaire qui en était 
le fondement avait de capricieux et de variable chez 
les différents peuples. A cette aristocratie, également 
incapable d'action et de repos, elle comparait le gentil 
peuple (c'est ainsi qu'elle le nomme), vrai soutien de 
nos rois, intrépide défenseur de l'État, et n'hésitait 
point à lui donner l'avantage. De son sein étaient sortis 
ceux qui avaient le plus illustré le pays; et n'était-elle 
pas née dans ses rangs celle que se plaisait à signaler 
« sa plume française et surtout féminine, » la Pucelle 
d'Orléans, «palladium sacré de la patrie, sans lequel la 
France eût été anglaise depuis plusieurs siècles? » Ja- 
mais la noblesse n'avait possédé une aussi pure, une 
aussi belle renommée. 11 lui convenait donc de se faire 
pardonner son élévation par sa modestie, bien loin 



MADEMOISELLE DE GOLHNAY. 1SI 

d'être fière et jalouse de titres dont elle trafiquait vo- 
lontiers en mariage « pour quelques écus. » 

On se rappellera, à l'honneur de mademoiselle de 
Gournay, qu'elle appartenait à la classe privilégiée dont 
elle n'a pas craint, supérieure aux préjugés de nais- 
sance, d'attaquer les travers et les prérogatives injustes. 
La même générosité de sentiments se manifeste dans 
quelques pages écrites à l'effet de prouver « que l'in- 
tégrité suit la vraie suffisance. » L'intégrité, pour elle, 
est le synonyme de la bonté, cet attribut divin de 
l'homme, comme Bossuetnous l'enseigne ' , et dont Pla- 
ton avait dit que « la retrancher d'un cœur humain, 
c'était arracher l'autel du temple. » Pénétrée de cette 
vérité mademoiselle de Gournay se joint à Sénèque pour 
blâmer Tite-Live d'avoir écrit, au sujet d'un person- 
nage, « que son esprit avait moins de bonté que de 
grandeur ; « ces deux qualités ne pouvant être séparées 
à son avis, ce qu'elle exprime par cette proposition: 
« L'homme est bon ou n'est pas grand. » Le principe 
qu'elle développe ensuite, c'est que l'auxiUaire le plus 
actif de la bonté est la culture de l'intelligence, qu'élè- 
vent et améliorent les lettres. Dans l'antiquité, les bons 
livres n'étaient-ils pas la nourriture ordinaire des belles 
âmes? Malheureusement les lettres, ajoutait mademoi- 
selle de Gournay (mais on sait qne c'est un peu l'éter- 

1. « Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit 
premièrement la bonté, comme le propre caractère delà nature divine, 
et priur être comme la marque de celte main bienfaisante dont nous sor- 
tons. La bouté devait donc faire comme le fond de notre cœur.» Oraison 
funèbre de Louis de Bourbon. Cf. Platon, dans les Lois, liv. V, 

II 



18-2 MADEMOISELLE DE GOURNAV. 

nelle plainte de tous les temps), avaient beaucoup perdu 
parmi nous de la faveur dont elles jouissaient autre- 
fois. 11 ne restait qu'un bien petit nombre de personnes 
pour qui vivre ce lut penser. Cependant on ne méritait 
le titre de galant liomme qu'à la conditiomde connaître 
le prix de l'étude. Très-justes idées, sans doute, mais 
qui souffrent du style trop peu naturel de l'auteur. 

Ce défaut d'un langage souvent métaphysique et 
subtil perce surtout dans un fragment d'un genre très- 
distinct de celui des compositions précédentes, et qui a 
pour titre : Chry santé ^ ou Convalescence cVune petite fille. 
C'est un compUment à une dame du plus haut rang et 
de la plus brillante fortune, sur la guérison d'un en- 
fant « éclos en l'aurore de ses années, w et que la 
mort avait pensé lui ravir. Avec lui a failli périr tout 
son bonheur : eUe la convie donc justement à une allé- 
gresse reconnaissante. jMais tandis que la véiité des 
émotions et l'accent de la nature auraient suffi pour 
émouvoir, mademoiselle de Gournay prodigue avec une 
affectation puérile les antithèses et s'évertue à être spi- 
rituelle. C'est à peine si à travers ces prétendus ornements 
de la diction se font jour quelques pensées simples, de 
beaucoup les meilleures, telles que ceUe-ci : « L'ex- 
trême doideur et l'extrême joie du monde consistent à 
être mère. » Par une dernière recommandation, adres- 
sée à cette mère heureuse, elle l'invite, dans un mou- 
vement mythologique, à payer un tribut de gratitude 
aux Muses, protectrices de l'enfance et de la beauté, en 
initiant sa fille à leur commerce, malgré la barbarie 
des temps. 



MADEMOISELLE DE GOURNâY. 183 

Cette petite pièce est suivie de plusieurs disserta- 
tions assez minces, qui traitent successivement des 
veî^tus vicieuses, des grimaces mondaines, de l'imper- 
tinente amitié, des sottes ou présomptives^ finesses, du 
grief des daines. En premier lieu, mademoiselle de 
Gournay déclare la guerre à cette faible raison, qui 
uon^pipe si facilement, comme l'ont dit Montaigne et 
Pascal. Elle démontre que le vulgaire, prompt à con- 
fondre la vertu et le vice, est déçu à tout moment, en 
baptisant du nom. de vertueuses des actions qui ont le 
vice pour racine : presque tout ce qui se fait ici-bas n'a- 
t-il point sa source dans l'amour de la gloire, le désir 
de la renommée ou tout autre calcul d'intérêt privé? 
Avec cette rigueur excessive d'appréciation, elle inter- 
roge les mobiles secrets de la conduite humaine, et se 
plaît à la dépouiller des dehors spécieux et recomman- 
dables dont elle se pare faussement. Une humeur un 
peu chagrine et un peu de maiïgnité se mêlent à 
cette étude du cœur, d'ailleurs superficielle et rapide. 
LesGrimaces monJaines sont une espèce de satire dirigée 
contre ces esprits légers qui jugent et honorent les 
hommes sur le prestige dont leurs richesses ou leurs 
dignités les entourent, non d'après leur valeur réelle; 
qui, les yeux éblouis par une vaine pompe extérieure, 
s'arrêtent à la cérémonie et sont incapables de percer 
jusqu'à l'individu lui-même, h' Impertinente amitié, 
dont s'occupe ensuite mademoiselle de Gournay, lui 



1. Ce soit des finesses, présumé:'^ telles, par lesquelles on croit 
tromper les autres sans y réussir. 



184 MADEMulbtLLE DE GOLRNAY. 

paraît renfermer plusieurs espèces; mais il eu est deux 
qu'elle s'attache à examiner de préférence : l'une qui 
se couvre des apparences menteuses de l'affection pour 
contenter, à l'aide de puissants amis, ses sentiments 
d'envie et de haine; l'autre, qui s'impose le devoir de 
louer en toute rencontre, sans équité et sans raison, 
ceux dont elle se déclare les séides. Comme le précédent, 
ce genre d'amitié, qui de nos jours a pris le nom de 
camaraderie, a son principe, au rapport de mademoi- 
selle de Gournay, dans l'intérêt privé, la cupidité et les 
mauvaises passions. Après cette diatrilje contre les faux 
amis et les flatteurs, en un mot contre tous ceux qui 
abusent, pour le faire servir à leurs mauvais desseins, 
du saint nom de l'amitié, elle poursuit également les 
sottes finesses, que Tibère personnifie à ses yeux. La 
sincérité de son caractère n'en est pas moins choquée 
que la justesse de son esprit. Une conduite franche et 
loyale lui semble en effet ce qu'il y a au monde non- 
seulement de plus noble, mais déplus habile. Toutes 
les nuances de la dissimulation, tous les déguisements 
de la vanité sont par elles énumérés et stigmatisés tour 
àfbur. Dans le Grief des dames, mademoiselle de Gour- 
nay s'offense de l'infériorité oii son sexe est retenu, 
pour la vie civile comme pour les lettres, et de l'opinion 
qui lui interdit, en quelque sorte, d'exprimer ses ju- 
gements et ses pensées. Sous prétexte de courtoisie, ne 
refuse-t-on pas de discuter avec les femmes, ne les 
avertit-on point par un sourire qu'elles ne peuvent être 
admises à l'honneur d'une lutte inégale? « Pour em- 
porter le prix, il suffît dès lors à ces messieurs de fuir 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 185 

les coups, et ils peuvent moissonner autant de gloire 
qu'ils se veulent épargner de labeur. « C'était par 
suite de cette disposition que plusieurs, faisant profes- 
sion de mépriser les écrits des femmes, refusaient 
même de les lire, au grand scandale de mademoiselle 
de Gournay. 

Une certaine chaleur de détails ne laisse pas de ra- 
cheter, dans ces différentes pièces ce que le fond a de 
frivole ou de commun : cette observation s'applique 
spécialement au dernier morceau, qu'anime par inter- 
valle le mouvement de la passion. Il en est ainsi d'un 
autre ouvrage de mademoiselle de Gournay, qui serait 
plus piquant sans la forme pédantesque dont il est hé- 
rissé, sans les citations fréquentes et les raisonnements 
scolastiquesquile surchargent: c'est /'jÉ'^a/jVerfes/iOTrîmes 
et des femmes. Elle le dédia à la reine Anne d'Autriche, 
qui était alors, selon le style maniéré de l'auteur, 
« dans l'orient de son âge ainsi que de ses vertus, » et 
à qui elle recommandait, « pour en atteindre heureu- 
sement le midi, de se jeter avec ardeur sur l'étude des 
bons livres, précepteurs de prudence et de mœurs. » 

Après s'être amèrement déchaînée contre l'outrecui- 
dance de ceux qui renvoient son sexe à la quenouille, 
elle étabUt ses preuves « de la dignité et de la capacité 
des dames » sur l'autorité de Dieu et des Pères de l'É- 
ghse, ainsi que des anciens philosophes. Les bons pa- 
trons, on peut le voir, ne manqueront pas à sa cause. 
Elle commence par invoquer le témoignage de Socrate, 
de Platon et d'Aristote, qui prétendent que les femmes 
ont, par leurs vertus ou par leurs talents dans les arts, 



18G MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

surpassé maintes fois les hommes : avantage qu'il 
faut d'autant plus imputer à l'excellence de leur nature 
que leur éducation moins soignée semble davantage 
le leur interdire. Plutarque et Sénèque, dans l'anti- 
quité, Montaigne, Erasme, Politien, parmi les mo- 
dernes, n'ont pas déposé avec moins de force en leur 
faveur. Chez nous, il est vrai, la loi salique parait mi- 
liter contre elles; mais cette loi, s'il faut l'en croire, n'a 
été portée qu'à raison des guerres allumées, au temps 
de Pharamond, entre nos ancêtres et l'empire romain, 
dont ils secouaient le joug. Or, pour l'exercice des 
armes, mademoiselle de Gournay veut jjien céder la 
supériorité aux hommes, non sans quelques restrictions 
cependant ; elle la leur refuse absolument pour la science 
de l'administration : car, « sans l'invention des ré- 
gentes, » eUe ne doute pas que l'État français n'eût été 
perdu depuis longtemps. A combien d'autres situations 
élevées les femmes ont-elles su faire honneur par leur 
mérite? mademoiselle de Gournay le montre à loisir, 
en interrogeant Thistoire sacrée et profane ; et les nom- 
breux exemples qu'elle y recueille l'amènent à con- 
clure que si l'Ecriture sainte a déclaré le mari chef de 
la femme, ce serait une grande folie à celui-ci d'en- 
tendre ce mot dans son acception Uttérale. Nulle part, 
au reste, comme elle l'affirme, l'égalité des deux sexes 
ne doit exister à plus juste titre que dans notre pays, 
où les femmes, « affilées par la conversation, » l'em- 
portent en esprit et en grâce sur celles de toutes les 
autres contrées. 
Abordons maintenant une nouvelle série de travaux 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 187 

plus intéressante pour nous, celle qui se compose des 
opuscules de mademoiselle de Gournay sur divers 
points de notre idiome ou de notre littérature : cette 
partie, que l'on peut nommer philologique, a conservé 
quelque chose de plus vivant; on peut la consulter 
avec fruit pour l'histoire du goût en France, comme 
pour celle du langage. 

A l'époque où mademoiselle de Gournay commen- 
çait à écrire, une langue florissait, la langue d'Amyot 
et de Montaigne, qui devait bientôt, par l'effet même 
des progrès que ces deux excellents maîtres de style 
avaient imprimés à l'esprit national, céder sa place au 
français définitif, à celui que les grands hommes du 
dix-septième siècle ont paiié et qui n'a subi jusqu'à 
nos jours que de faibles modifications. Le premier qui 
l'employa vraiment parmi nous, Balzac, pubha une 
partie de ses lettres en 1624, et Malherbe avait déjà 
donné auparavant ce qu'il a laissé de durable. De là, 
entre le langage ancien et celui qui le dépossédait, 
entre la littérature qui mourait et celle qui venait de 
naître, une lutte curieuse dont mademoiselle de Gour- 
nay, par la passion qu'elle a mise dans la polémique 
soulevée à ce sujet, a été de son vivant et est demeurée 
la personnification '. 

S'il est vrai que nous renoncions difficilement aux 
sympathies et aux admirations de notre jeune âge, on 
trouvera, dans l'ardeur opiniâtre de mademoiselle de 

1. Voyez la comédie des ^c»f/e'»«'>."/ev (académiciens), par Saint-Evre- 
niond, pièce où tigure mademoiselle de Gournay ; cf. Baillet, Jugements 
des savants, in-4''; t. II, p. 634. 



188 MADEMOISELLE DE GOUHNAY. 

Goiirnay à servir une cause perdue, une sorte de dé- 
vouement chevaleresque qui mérite noire indulgence; 
et, si elle excite un sourire, ce sourire sera doux et 
bienveillant. Jusqu'après le Cid et le Discours de la 
méthode, au milieu de l'enfantement d'un monde nou- 
veau et des promesses d'un si brillant avenir, presque 
seule fidèle au culte du passé, elle ne cessa d'invoquer 
des dieux abandonnés. Par une singulière fortune, ses 
livres étaient destinés à vieillir dans le temps même 
qu'on les imprimait. On ne s'étonnera donc pas qu'elle 
ait cherché à hitter contre le torrent qui entrahiait toul 
autour d'elle : tel est le sens de ses protestations mulli- 
pliées, que nous allons passer en revue. 

C'est dans le fragment intitulé : Du langage fran- 
çais, fragment de peu d'étendue, qu'elle déclare d'abord 
la guerre à ceux qui, par une délicatesse fort déplacée 
suivant elle, désertaient l'emploi des vieux termes in- 
digènes ou des mots de dérivation latine. Elle reproche 
à ces scrupuleux « d'arracher de la langue Fuberlé, la 
grâce et tout espoir d'enrichissement. « Ce grief ne ces- 
sera de reparaître sous la plume de mademoiselle de 
Gournay, qui réclame le maintien des anciennes lilDcr- 
tés et du droit commode d'innovation dans le langage. 
En outre, l'aigreur de l'écrivain censuré se fait sentir 
dans quelques critiques adressées à ceux a qui veulent 
limiter la mesure du prix d'un auteur sur celle de leur 
intelligence; » elle perce, entre autres, dans cette ob- 
servation, assez juste d'ailleurs, que « menus scrupules 
de style, vraie chicane de collège, ne firent jamais un 
bon Uvre. » 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 189 

A cette classe de publications, où le thème précédent 
se reproduit avec des variations de peu d'importance, 
appartiennent les traités de mademoiselle de Gournay 
sur la Version des poètes antiques, ou les Métaphores, 
sur les Rimes et sur les Diminutifs français. Ce sont 
autant de plaidoyers pour les traditions elles franchises 
du vieil idiome, qu'une époque plus jeune travaillait à 
détrôner. Le premier de ces morceaux, qui débute par 
quelques considérations sur l'art de détruire les chefs- 
d'œuvre de l'antiquité , se rapporte ensuite presque exclu- 
sivement à l'élocution, ou plutôt à l'une de ses parties, la 
métaphore, dont on accusait mademoiselle de Gournay 
de se servir avec trop peu de sobriété. Mais, remarque 
l'auteur, dans un idiome « si stérile de mots magnifi- 
ques ou puissants que le nôtre, » les métaphores for- 
ment la principale richesse et comme l'élément néces- 
saire de la poésie; il lui semble même que, dans son 
développement progressif, le langage éprouve sans 
cesse le besoin « d'en planter et provigner de nou- 
velles, » en vue de se retremper à leur source vivi- 
fiante. C'est donc la cause des métaphores que made- 
moiselle de Gournay prend en main; elle veut les 
protéger contre certains poètes contemporains, ardents 
à les proscrire, et dont la maladresse étrange s'atta- 
quait surtout à celles qui avaient le plus de distinction. 
c( Bientôt, à en juger d'après ces écrivains décharnés, 
il eût fallu croire que c'était ce qu'on retranchait des 
vers, et non pas ce qu'on y mettait, qui leur donnait 
du prix, en sorte que le nom d'excellent poëte eût de 
préférence été dû à qui n'y disait rien ou même à qui 

M. 



190 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

n'en faisait point du tout. )^ Grâce à ces théories, la 
poésie, dénuée d'inspiration, ne redevenait-elle pas une 
œuvre de patience, comme au temps oii, « par diverses 
mesures de vers, on représentait des œufs, des ailes» 
des cognées et autres fadaises? » Pour en arrêter les 
prétendus écarts, ces réformateurs en épuisaient la 
sève ; ils en élaguaient les branches les plus vigou- 
reuses et les plus florissantes; enfin ils la dépouil- 
laient, pour retenir son expression pittoresque, « de 
fleur, de fruit et d'espoir. » Que penser notamment 
de la guerre acharnée qu'ils faisaient aux métaphores, 
ajîpelées par Yida le langage des dieux? Les idiomes 
antiques les plus beaux et les plus généreux ne les of- 
fraient-ils pas en abondance? Les meilleurs écrivains, 
et Virgile phis qu'aucun autre, n'en étaient-ils pas 
partout émaillès? Maintenant cette locution, « le vin rit 
dans l'or, » et de pareilles figures, ne provoquaient 
plus qu'un rire moqueur. Autant valait-il dès lors , au 
dire de mademoiselle de Gournay, entendre jouer de 
l'épinette sur une planche, que d'ouïr parler, soit en 
vers, soit en prose, ces nouveaux docteurs, qui colo- 
raient leur impuissance et leur sécheresse du nom de 
politesse et de pureté, prêchaient leurs défauts comme 
des règles et s'érigeaient en modèles de style : sembla- 
bles au renard « qui, voyant qu'on lui avait coupé la 
queue, conseillait à tous si'S compagnons qu'ils s'en 
fissent faire autant pour s'embelUr et se mettre à 
l'aise. » C'était avec la même bonne foi, selon made- 
moiselle de Gournay, qu'ils dissuadaient tl'écrire à la 
façon d'un Ronsard, d'un du Bellay, d'un Desportes, 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 191 

« comme s'ils eussent voulu que chacun allât à pied, 
parce qu'ils n'avaient pas de cheval. » 

La même polémique s'agite dans les traités sur les 
Rimes et sur les Diminutifs français. Dans celui-là, 
mademoiselle de Gouruay discute les règles et l'emploi 
de la rime ; suivant elle, « ou lui gardera religion, non 
superstition; » en d'autres termes, on ne s'attachera 
pas rigoureusement à rimer pour l'œil, on se conten- 
tera de rimer pour l'oreille. A cet égard, certains scru- 
pules des puristes, certaines interdictions prononcées 
par eux la choquent grandement, et elle les combat à 
outrance. Des licences jusqu'alors autorisées ne trou- 
vent pas auprès d'elle un appui moins énergique. Dans 
l'autre opuscule, elle montre un tendre attachement 
pour les diminutifs, ce gracieux ornement de notre 
vieille langue, qui tombaient dans le discrédit : en con- 
sidération des grands poètes de son temps qui les ont 
chéris, aussi bien que pour la commodité de leur 
usage et la variété de leurs ressources, elle réclame 
leur maintien avec chaleur. Il lui semble, après en 
avoir produit de nombreux exemples, « qu'il y aurait 
violence et meurtre à sevrer notre langue de telles fa- 
çons de parler; » et loin de consentir à les perdre, elle 
serait prête, assure-t-elle, si on ne les possédait pas, à 
les aller chercher fort loin. 

On se gardera sans doute d'entreprendre, par un 
amour paradoxal du passé, la défense des sympathies 
surannées de mademoisehe de Gournay : mais on ne la 
condamnera pas sans l'entendre ; on tirera d'ailleurs de 
son volumineux recueil, et de ces derniers travaux spé- 



192 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

cialemeiit, avec de sages préceptes relatifs à la compo- 
sition et à la poésie, des observations pleines d'intérêt 
au point de vue philologique en particulier. Après 
nous avoir dit, par exemple, que la capitale, réputée 
l'école du langage et de la prononciation, était pour 
les provinces l'arbitre de l'usage, elle constate, mais 
sans l'accepter, l'ascendant de la cour, qui devait fina- 
lement prévaloir*. Pour la pureté de la langue, les 
villes de Tours et d'Orléans étaient, d'après elle, « les 
sœurs de Paris. » Tout avait encore, dans cette époque 
de transition, un caractère indécis et flottant. Le genre 
des substantifs était loin d'être fixé ou généralement 
reconnu. Erreur et amour passaient auprès des uns 
pour masculins, à cause de leur origine latine ; mais 
le féminin, pour ce dernier mot surtout, était réclamé 
par les 'dames. Beaucoup détenues utiles, en butte à 
de fort injustes préventions étaient menacés d'être 
bannis du dictionnaire. Plusieurs nous sont restés; 
mais quelques-uns moins heureux ont péri, tels que 
/enV, qui disait plus que frapper -^ affoler et certains 
autres, qu'on n'a pu remplacer que par des circonlocu- 
tions. Les disciples de Malherbe et les courtisans, par 
l'effet d'un goût trop rigoureux ou trop délicat, contes- 
taient pareillement œi'//ac/e, opportun et les interjections 
en général ; ils traitaient de scolastiques nombre d'ad- 
jectifs entre lesquels était ridicule ; ils frappaient d'in- 
terdiction sagacité et humiliation, si nécessaires cepen- 



1. Voyez les Remarques de Vaugelas .<fjo' la langm française, préface ; 
cf. Molière, Critique de l'École des femmes, scène vu. 



MADEMOISELLE DE GOURNÂY. 193 

dant et fondés sur une analogie si naturelle au gré de ma- 
demoiselle de Gournay. En protégeant ces mots contre 
des oreilles trop promptes à s'offenser, elle montrait une 
intelligence réelle de l'esprit et des besoins de notre 
langage. On avouera que, dans cette mesure, elle n'a- 
vait pas tort de se tenir « au français que nos bonnes 
nourrices avaient chanté. « C'était là non un attache- 
ment puéril à des locutions tombées en désuétude, 
mais une réaction légitime contre des dégoûts sans 
motif et sans terme. Son sentiment au sujet de quel- 
ques alliances ou emplois métaphoriques de termes 
n'était pas moins éclairé, lorsqu'elle soutenait les lo- 
cutions suivantes qui ont prévalu ; faire bannière (Tune 
chose, pour s'en glorifier; se piquer de bonne mine, am- 
bitionner une faveur, bien ou mal intentionné, détrôner 
un roi, une opinion, etc. On la louera aussi d'avoir 
voulu, combattant les tendances d'une école trop com- 
passée, « que l'on n'écrivît pas autrement que l'on 
parlait, w Enmême temps l'on saura gré à mademoiselle 
de Gournay de la foi qu'elle a dans le brillant avenir 
réservé à notre langue; il lui semble qu'au point où 
notre idiome est arrivé, « il peut avancer, mais non 
plus reculer ni vieillir : « opinion plus sensée que celle 
qu'exprimait du Perron vers la même époque, lorsqu'il 
déclarait, avec une illusion présomptueuse, « que la 
langue française était parvenue à sa perfection, parce 
qu'elle commençait à décliner *. w 

Amyot, pour la prose, Ronsard, pour la poésie, offrent 

1. Perroniana, in-12j 1691, p. 183. 



191 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

du reste, à la vue un peu courte de mademoiselle de 
Gournay. le modèle idéal de la perfection. Un moment 
toutefois elle avait eu la pensée de rééditer les œuvres 
de Ronsard, en y effaçant, par une pieuse fraude, pour 
Tappi'oprier au goût nouveau, les tours et les termes 
qui avaient vieilli. On dit que d'autres admirateurs du 
vieux temps la détournèrent de cette tentative comme 
d'un sacrilège envers le chef de la Pléiade. En lui donc, 
ainsi que dans le traducteur de Plutarque, réside pour 
elle la règle suprême : son imagination ne conçoit rien 
au. delà. A cet égard, comme pour tout ce qui se rat- 
tache à ses doctrines littéraires, si le mot n'est pas ici 
trop ambitieux, on trouve ses sentiments développés 
avec étendue dans la Défense de la poésie et du langage 
des poètes^ qui parut pour la première fois en 1619, et 
qui réimprimée plusieurs fois, obtint un assez grand 
succès contemporaine Dans la dernière édition de 1641 , 
mademoiselle de Gournay avertissait le lecteur que si 
cette pièce et quelques autres qui concernent notre 
langue n'avaient pas été publiées avant l'établissement 
de l'Académie française, elles n'auraient pas vu le jour, 
« puisque désormais l'on attendait de cette honnête et 
savante assemblée la correction des erreurs qu'elle 
avait eu pour but de réfuter. » Qiiant aux adversaires 
que mademoiselle de Gournay se proposait de com- 
battre, c'était, disait-elle, « une cabale de gens sans 
nom et sans aveu, qui s'attribuaient insolemment le 
droit de cli itier notre langue et ses bons livres. « Son 

1. Il en fui (luiinc cinq édilious du vivant de l'auteur. 



MADEMOISELLE DE GOL'RN'AY. 193 

œuvre reçut, en 1634 surtout, de notables accrcisse- 
ments, et fut partagée en trois traités, au lieu de deux 
qui avaient été d'abord consacrés à cette matière. 

Ce discours, où la personnalité de mademoiselle de 
Gournay ressort plus vivement que dans aucune autre 
partie de ses œuvres, est dédié à Marie de Blaineau, * 
dame des Loges, honorée au début du nom de muse, 
et qui, affable pour les petits, recherchée parles grands, 
offrait à ce qu'il paraît, aux gens de lettres, une 
maison hospitalière. Elle semble avoir été tendrement 
attachée à notre auteur et sa protectrice dévouée; car, 
à cette époque où une dame invitait son amie à venir 
coucher avec elle, comme elle la convierait aujour- 
d'hui ou à un déjeuner ou à une matinée de travail, 
mademoiselle de Gournay, adressant son livre à ma- 
dame des Loges, la priait de lui donner place sous son 
chevet, poiu' le cacher et sauver des mains de ses cen- 
seurs, « ainsi qu'au besoin elle donnerait place en son 
lit à la mère de cet ouvrage. » 

Le but de ce morceau curieux, où l'on trouve, au 
miiLieu de développements diffus, d'excellentes remar- 
ques sur les changements des langues et sur ceux de la 
nôtre eu particulier, est de défendre la réputation dès 
lors contestée des poètes du seizième siècle, et au- 
dessus de tous, celle du grand Ronsard. Mademoiselle 
de Gournay s'indigne des attaques dont ils sont l'objet, 
et principalement de cette assertion colportée par leurs 
détracteurs, c'est « que l'on ne parle plus ainsi. « A ce 
moment du Perron et Bertaut, les derniers en date de 
DOS vieux poètes, venaient de descendre au tombeau. 



19G MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

L'aurore du grand siècle commençait h poindre : Cor- 
neille croissait pour la gloii'e de notre tragédie; Molière 
ei La Fontaine allaient naître; et par une préoccupa- 
tion singulière, mademoiselle de Gournay, découragée, 
jette Tanatlième sur cet âge, « où la poésie, dit-elle, 
est si peu connue. « Illusion bizarre et toutefois con- 
cevable : on se résout difficilement à penser qu'après 
nous, si nous avons été poètes, la poésie ne doive être 
en deuil et même en décadence. Comment se résigner 
à croire que sa jeunesse, au contraire, sera plus bril- 
lante et son essor plus vigoureux? mademoiselle de 
Gournay s'imagine naïvement qu'elle a vu luire les 
plus beaux temps des lettres; et, s'échauffant contre 
ceux qu'elle accuse de porter sur la couronne de nos au- 
teurs une main coupable : « Mauvais Français sont-ils, 
s'écrie-t-elle, de vouloir ainsi flétrir un des plus ricbes 
fleurons de la gloire du pays. » Mais quoi! Montaigne, 
cet excellent juge des choses de l'esprit, n'a-t-il pas 
aussi déclaré que Ronsard et du Bellay avaient élevé la 
poésie au plus haut point qu'elle pût atteindre? L'Hô- 
pital n'a-t-il pas proclamé Ronsard le génie de la France ? 
grâce à lui, la langue était parvenue, suivant made- 
moiselle de Gournay, téméraire cette fois dans son 
affirmation, à cette maturité parfaite que créent les 
chefs-d'œuvre et qui doit les créer à son tour. 

Aux yeux de mademoiselle de Gournay, il y a im- 
piété à troubler la cendre des illustres morts qui ont 
honoré la seconde partie du seizième siècle. Les obser- 
vations dirigées contre eux, elle les traite de pointiUe- 
ries débitées par des pédants qui veulent mordre sur 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 197 

ces grandes gloires; elle les réfute avec liiimeur. Les 
licences de ces poètes, qui vont parfois jusqu'à rendre 
certains mots méconnaissables, n'ont, au jugement de 
leur apologiste, rien que de légitime et de naturel. En 
somme, toutes ces criticpes ne sont, à l'en croire, que 
des scrupules vains de petits esprits entichés des règles 
de la grammaire et incapables de rien apercevoir au 
delà. Ces correcteurs qui, pour quelques nonchalances 
de langue ou de rime , osent s'attaquer à des œuvres si 
plantureuses et si riches, ce sont des pauvrets qu'elle 
raille de leur insuffisance ; quant à elle, son opinion 
est que la poésie, dont elle se fait une plus haute idée, 
ne doit pas s'abaisser à mendier l'approbation des fats 
et des ignorants; que les suffrages des connaisseurs sont 
seuls dignes d'elle ; en un mot, qu'il lui convient « non 
de mugueter la faveur publique, mais de la ravir. « 

Relativement au langage, mademoiselle de Gournay 
pense qu'il faut bien se garder d'en élaguer l'abon- 
dance et de vouloir, à l'imitation des censeurs raffinés 
qu'elle combat, resserrer le nombre des mots. Tout au 
contraire, comme Montaigne, elle tient à conserver 
tous ceux qui se trouvent chez nos poètes , bien plus , 
tous ceux qui courent par les rues de Paris, en n'ex- 
ceptant que les grossiers. N'était-ce pas l'avis de Féne- 
lon, qui, de môme que mademoiselle de Gournay, sou- 
haitait ne rien perdre? Celle-ci allègue, à l'appui de son 
sentiment, les témoignages de Coëffeteau, de Duplessis 
Mornay, de l'auteur iVAstrée, « ce bréviaire des dames, w 
Honoré d'Urfé, qui, dans leurs écrits si goûtés du 
pubhc, avaient protesté par leur exemple contre la se- 



198 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

cheresse de cette langue tristement réformée , que 
prétendaient imposer les aristarques grammairiens. 
Mademoiselle de Gournay, ennemie de leurs exigences, 
ne craint rien tant que de voir s'appauvrir notre voca- 
bulaire. Elle demande que la langue, toujours en pro- 
grès, ne cesse de conquérir de nouvelles formes, sans 
abandonner aucune des anciennes ; ou plutôt « que l'on 
fasse un suc de la langue passée, présente et future. » 
Avec Cicéron, elle déclare enfin que, loin d'interdire 
à la pensée les instruments et les ressources dont elle 
dispose, il faut y ajouter au besoin par une généreuse 
hardiesse : Uhi res postulat, vcrbis impcrare, non ser- 
vira dehemus. 

Là-dessus elle est dans le vrai ; mais elle cesse d'avoir 
raison quand elle s'obstine à repousser également 
toutes les améliorations d'une école qui , exclusive ou 
exagérée à quelques égards, tendait du moins, pour 
l'avantage commun, à introduire dans le style un soin, 
un scrupule et un fini qui n'avaient pas existé jusqu'a- 
lors. Mademoiselle de Gournay se récrie sur la profii- 
sio7i de temps qu'il faudra mettre désormais à la com- 
position de la prose et surtout des vers. Mais cet 
argument n'est pas de nature à toucher beaucoup le 
public, maître souverain des auteurs : pour lui, on le 
sait, le temps ne fait rien à Va [faire. Vainement Ré- 
gnier, peu ami du travail, décochera aussi force traits 
malins contre les novateurs^ : ils ont poureux l'avenir. 
La réforme de Mallierbe , sauf ses rigueurs outrées et 

1. Voyez uotamiueul sa IX^ satire, le Ciitique outré. 



MADEMOISELLE DE GOLRNAV. 199 

quelques minuties, est dans le sens du progrès; elle est 
l'expression d'un besoin qui se lie au mouvement con- 
tinu des esprits et de la littérature. A mesure que la 
poésie marche en avant, les règles deviennent en effet 
plus sévères et plus étroites : les licences, d'abord mul- 
tipliées, se restreignent ; les exceptions s'effacent : c'est 
que pour le talent exercé eUes ont cessé d'être néces- 
saires. Mademoiselle de Gournay veut donc mal à pro- 
pos remonter le flot intellectuel; eUe s'indigne à tort 
contre des entraves qui n'embarrassent que la médio- 
crité et n'arrêtent que la faiblesse, mais dont la con- 
trainte salutaire, avertissement et aiguillon du génie, 
lui imprimera, en le forçant d'être sur ses gardes, une 
allure plus ferme et plus rapide. Ces menus scrupules 
de grammaire et de versification, comme parle made- 
moiselle de Gournay, qui en fait trop bon marché, 
vont justement élever notre littérature à cet accord 
heureux de l'imagination et de la raison, à ce point 
culminant et unique d'inspiration et d'exactitude qui 
la mettra dans le dix-septième siècle en possession de 
la suprématie 'européenne *. La révolte intéressée des 
anciens poètes contre les prescriptions qui les gênaient 
sera donc impuissante ; et malgré leurs clameurs on 
continuera d'épurer de jour en jour la versification et 
le style français, pour les rendre en quelque sorte de 

1. Bossuet pouvait dire avec vérité, dans sou discours de réceptiou à 
LAcadémie française (1671), que grâce aux ouvrages de sou temps, « où 
l'on voyait la hardiesse, qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, 
qui est l'effet du jugement et du choix... notre langue semblait avoir 
atteint la perfection qui donne la consistance. » 



200 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

plus dignes instruments des génies qui florissaient ou 
allaient naître. 

Outre ces œuvres de morale et de critique dont nous 
avons présenté l'analyse , nous devons encore en prose 
à mademoiselle de Gournay plusieurs fragments de 
versions d'écrivains anciens. Si l'on se souvient du 
rôle important de la traduction dans cette époque et de 
l'action bienfaisante qu'elle a exercée sur le développe- 
ment de notre langue, on ne sera pas surpris que nous 
arrêtions un moment notre attention sur cet ordre de 
travaux. Ils avaient un caractère littéraire qui n'a plus 
existé depuis, du moins au même degré : ce qui les 
faisait placer par l'opinion publique presque au niveau 
des produits de l'imagination. On sait avec quelle fa- 
veur fut accueillie la traduction de Quinte-Curce par 
Vaugelas ; eUe ne lui avait pas coûté moins de trente 
années d'efforts, et Voltaire n'a pas dédaigné de dire 
que c'était notre premier bon livre écrit en prose fran- 
çaise : il est vrai qu'il oubliait le Discours de Descartes 
sur la méthode. Coëffeteau avait acquis en traduisant 
aussi une réputation considérable qui rappelait ceUe 
d'Amyot et de Yigenère. L'Académie naissante était 
peuplée de traducteurs; ils y entraient en foule, tandis 
que l'auteur du Cid y attendait une place dix ans en- 
core après avoir donné ce chef-d'œuvre. Mademoiselle 
de Gournay, entraînée parce goût général et salutaire, 
expression d'un besoin public de pureté et de correc- 
tion, pensait, avec son temps et ainsi qu'elle s'exprime, 
que la maîtresse parUe de l'àme, qui est le jugement, 
n'est pas moins en jeu dans le travail de la traduction 



MADEMOISELLE DE GOURN.W. 401 

que dans une création originale, et que, pour rendre 
avec convenance et justesse les pensées d'autrui, il ne 
faut pas moins de sens que pour être soi-même inven- 
teur. Elle a mis en français, et non pas certes d'une 
manière méprisable, deux discours, dont le premier 
appartient à Tacite : c'est celui de Galba adoptant Pi- 
son ; le second est de Salluste, faisant parler Marius au 
peuple romain : ces harangues , rendues dans un style 
qui ne manque ni de précision ni de force , elle les 
adresse à M. de Gelas , évêque d'Agen , avec une lettre 
où elle expose ses idées sur la traduction, exercice si 
plein de difficultés et si périlleux, selon elle, qu'on ne 
saurait s'étonner justement que nous ayons si peu de 
bons interprètes. On compte encore parmi ses versions 
l'épître de Laodamie à Protésilas , empruntée aux Hé- 
roïdes d'Ovide , et qu'elle offre à sa cousine , Marie de 
Saint-Mesmin, «vrai modèle, nous dit-elle, d'esprit, de 
modestie, de candeur, de charité et de foi conjugale; » 
la deuxième philippique de Cicéron, où elle s'excuse 
cette fois d'être un peu plus longue que son auteur, mais 
où cependant, en reportant ce travail à sa date, on ne 
la trouvera pas dépourvue de mérite : la véhémence 
oratoire de l'original est loin d'avoir entièrement dis- 
paru dans la copie. Enfin , et ce n'est pas là son moin- 
dre titre, elle a traduit en vers français, avec une ardeur 
souvent heureuse, quelques parties de V Enéide et quel- 
ques autres fragments poétiques. 

Ce détail nous amène à considérer le poète dans ma- 
demoiselle de Gournay; et ce n'est pas là, nous croyons 
pouvoir l'affirmer, le côté le moins saillant de sa phy- 



20â MADEMOISELLE DE GOIRNAY. 

sionomie. Jusqu'ici il avait été trop laissé dans l'ombre. 
Les productions de mademoiselle de Gournay en ce 
genre ont-elles donc mérité en effet l'oubli où elles 
sont tombées? Qu'il me soit permis de répondre à cette 
question en citant plusieurs de ses vers. Le lecteur 
puisera dans ces pièces du procès les éléments de sa 
conviction. 

Auparavant toutefois signalons encore, comme un 
morceau assez important de critique, la dissertation en 
prose placée en télé des poésies, auxquelles ^lle sert de 
préface, et qui roule « sur la façon d'écrire de MM. le 
cardinal du Perron et Bertaut, évèque de Séez. » C'est 
une nouvelle apologie de ces deux écrivains et surtout 
(le leur genre littéraire, dont s'éloignait le goût public, 
depuis que Malberbe avait commencé à régenter le 
Parnasse. Ce réformateur, sans être nommé, est assez 
clairement désigné dans cette pièce : on l'accuse « de 
frapper tout, à cause cju'il ne discerne rien; » et ses 
doctrines sont vivement combattues. Là , mademoiselle 
de Gournay se montre, ainsi que d'habitude, partisan 
de l'indépendance capricieuse ou même du laisser-aller 
des anciens temps, jusqu'à défendre l'emploi de l'hia- 
tus, dont La Fontaine, par insouciance, devait quelque- 
fois après elle se permetti'e l'usage. En somme, toutes 
les licences poétiques sont fort autorisées à ses yeux , 
ou plutôt elles n'ont aucune importance : conséquente 
avec elle-même, elle n'avait garde de se les refuser. 

Avec du Bellay, Desportes et Ronsard , dont la 
Franciade^ les hymnes , les odes , les élégies excitaient 
sou enthousiasme, du Perron et Bertaut étaient ses 



MADEMOISELLE DE GOURN'ÂY. 203 

modèles, et comme ils venaient tous deux de s'essayer 
à rendre en français quelques parties de Virgile, elle 
les suit dans cette carrière, tout en s'excusaut fort, par 
une modestie sincère ou affectée , de toute pensée de 
rivalité avec ces ricltes traductions, spécialement avec 
celle du cardinal, dont il lui semble que les vers ne 
peuvent manquer d'effacer les siens. Quoi qu'il en soit, 
du Perron ayant commencé la version du premier et 
du quatrième livre de V Enéide , elle compléta , vers 
1616, la traduction de l'un et de l'autre ; on lui dut de 
plus, parla suite, celle des second et sixième chants du 
même poème. C'était dans celui-là qu'elle se portait 
pour rivale de Bertaut, non sans demander excuse « de 
ce qu'une quenouille attac[uàt une crosse, et une crosse 
de tant d'illustration.» Aussi, en entreprenant ces 
gestes d'amazone, avait-elle pris ce vers pour épigra- 
phe : Audetque viris concurrere virago; ce qui rappelle 
l'éloge que, nous l'avons dit plus haut, lui donnait le 
jeune Heinsius. 

C'est à V illustrissime, ou, comme on parla depuis, 
à V èminentissime cardinal du Perron qu'elle adresse sa 
traduction du premier livre, continuation de celle du 
prélat j elle dédie le quatrième livre au roi, qu'elle 
exhorte à provoquer, par ses récompenses, des travaux 
honorables pour les lettres françaises : surtout elle ex- 
prime le désir, « que nos souverains proposent des 
])rix à des personnes de capacité connue, pour traduire 
à l'envi les plus dignes oratears et poètes latins, en 
vue d'enrichir notre langue. » L'idée n'était pas mau- 
vaise et méritait d'être accueiUie par nos princes, ou, 



2U4 MADEMOISELLE DE GÛUnXAV. 

à leur défaut, par l'Académie naissante. Le second 
chant fut offert en 1626 au maréchal Bassompierre, 
qu'elle louait « de la beauté de sa personne autant que 
de son esprit, de sa générosité, de son cœur français, » 
et dont la grande réputation, disait-elle, avait amené 
l'usage proverbial, familier aux dames de toute con- 
dition, ce d'appeler le Bassompierre, entre elles, celui 
qui primait sur ses compagnons K » Quant au sixième 
livre, il parut, en 1634, sans dédicace. 

La citation suivante, empruntée au premier chant, 
montre déjà que cette traduction ne manque ni de 
mouvement ni même d'un certain éclat. 

Il chante - du soleil les courses opportunes 

Et les erreurs sans fin des successives lunes; 

Quelle heureuse industrie a formé les humains. 

Qui fit le feu, la pluie et les nuages vains, 

Quel dessein forgea l'ourse et l'enfant qui la guide. 

D'où naissent les trions, qui rend l'hyade humide. 

Pourquoi Phébus, l'hiver, précipitant son cours, 

Plonge sitôt en mer le blond fanal des jours, 

Et d'où vient qu'un long jour les courtes nuits resserre, 

Lorsqu'inspirant l'été ses rais 3 dorent la terre. 

La cour des Tyriens bruit d'applaudissement. 

Et celle des Troyens la suit allègrement : 

1. Oii peut juger par le détail suivant de la vogue dont jouissait ce 
personnage et de sa fatuité. 11 nous apprend dans ses Mémoires que, 
« la veille du jour où il fut mis à la Bastille (février 1631), il brûla six 
mille lettres d'amour qui lui avaient été écrites par diverses femmes. » 
Tome III, p. 208 de la collection Pelitol. 

2. Il s'agit du joueur de lyre lopas. Voyez le texte, v. 7 i4-7j3. 
'.\. Du latin radii, rayons. 



MADEMOISELLE DE GOURNaY. 205 

Mais la pauvre Didon, à son mal conjurée. 
De propos en propos allonge la serée ' ; ' 
Et plus le prince parle, étincelant d'attraits. 
Plus le venin d'amour elle hume à longs traits... 

Le second livre, comme le premier, porte la trace 
d'honorables efforts, assez souvent heureux. 11 y a du 
feu et de la vigueur dans la peinture du sac de Troie. 
Les deux serpents envoyés de Ténédos, par une divi- 
nité ennemie, contre Laocoon et ses enfants, sont pa- 
reillement décrits avec une énergic^ue hardiesse - : 

Ils tirent vers la ville. 

De grands cercles marbrés couvant la mer tranquille, 
Et droit au front du port voguent de même train, 
Rùidissant sur les eaux l'orgueil d'un large sein : 
Le chef se dresse en l'air à crête rougissante ; 
Le corps rase la mer, sous ses replis glissante 
Et la queue efTroyable en tortis s'élargit : 
Le flot sonne écumeux; l'un et l'autre surgit; 
La flamme éclaire en l'œil, aux menaces mêlée. 
Et la langue qui roiie ^, h trois dards affilée, 
SiSle dedans la gueule... 

J'aime aussi la manière dont se trouve rendue la 
comparaison de Pyrrhus avec un serpent qui secoue la 
torpeur de l'hiver * : 

Tel, au nouveau printemps, un fier serpent se voit, . 
Naguère enflé sous terre et tout transi de froid ; 

1. Soirée, du latiu serus. 

2. V. 203-211. 

3. Rotat {se), s'agite. 

4. V. 471-470. 



20G MADEMOISELLE DE G(H'RNAY. 

Ores qu'il ' s'est gorgé d'une liei'be venimeuse. 
Pour dépouiller sa peau, de vieillesse hideuse. 
Repoli de jeunesse, au soleil des beaux jours, 
11 sourd 2 à pas glissants et roue en mille tours : 
Son chef se dresse en l'air tressaillant d'insolence 
Et sa langue à trois dards de la gueule s'élance... 

Le désespoir et les fureurs de Didon abandonnée ont 
surtout inspiré dans le quatrième livre un langage 
plein de chaleur à mademoiselle de Gournay. La pas- 
sion qui circule dans tout cet admirable épisode ne lui 
est pas restée étrangère : elle se reflète en plusieurs 
vers fortement frappés, par exemple, lorsque Didon 
adresse au guerrier troyen ces terribles adieux ^ : 

Tu n'as point, déloyal, pour mère une déesse; 

Dardan n'est pas le tronc de ta feinte noblesse : 

Mais le mont de Caucase, affreux en âpreté,* 

Du flanc de ses rochers t'a jadis enfanté. 

Mes pleurs ont-ils fait naître un soupir en sa bouche? . 

A-t-il daigné fléchir cette œillade farouche? 

A verser une larme ai-je plié son cœur? 

A-t-il plaint son amante en si triste langueur?... 

Cette véhémence ne se dément pas dans le reste du 
discours : il suffirait seul pour prouver que mademoi- 
selle de Gournay sentait la poésie et n'était pas inca- 
pable d'en rencontrer l'accent. 

Ajoutons encore quel(]ues vers, empruntés aux der- 
nières plaintes de Didon qui va mourir, passsage où 

1. Alors qu'iL.. 

2. Du verbe sourdre, sortir. 

3. V. 3C5-37!. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY, 207 

l'éclalante beauté de l'origmal ne semble pas avoir été 
entièrement ternie * : 

La nuit ouvrait son sein : les animaux et l'homme 
S'enivraient, tous lassés, au doux oubli du somme... 
Elle éclate en ces cris : Ah ! monarque du monde, 
11 s'en va donc sans peine et sans crainte de toi : 
Un étranger bafoue et mon royaume et moi! 
Le poursuivrai-] e point, ce perfide volage ? 
Ne dois-je point armer pour courir au carnage? 
Dois-je pas envoyer navires et flambeaux, 
Saccager et brûler ses corsaires vaisseaux? 
Des feux, peuple, des feux : matons cette insolence, 
Tends les voiles au vent, que le rameur s'avance ! 
Que dis-je? où suis-je, hélas! quelle aveugle fureur 
Te précipite, ô reine, en si profonde erreur? 
Pauvrette, il faut mourir : la sentence éternelle 
De ton fatal destin au dernier jour t'appelle... 
Voici doncques la main si saintement donnée, 
Voici doncques la foi de ce fameux Énée, 
Qu'on dit avoir sauvé ses domestiques dieux 
Et chargé sur son cou le faix d'un père vieux. 
Que n'ai-je par tronçons déchiré ce perfide. 
Que n'ai-je des tronçons gorgé la mer avide, 
Que n'ai-je, entre ses bras, Iule assassiné!... 
Mais la victoire eût pu se tourner de sa part : 
Et que m'importait-il d'affronter ce hasard? 
Quel sort eussé-je craint, de mourir désireuse?... 
Soleil, source du jour, qui sans fin tournoyant. 
Vois les actes humains de ton œil flamboyant, 
Vous, troupe des enfers, aux vengeances commise. 
Et vous, les dieux plus chers de la mourante Elise, 
Prenez pitié de moi, puissantes déliés. 
Exaucez ma prière et ma plainte écoutez... 

1. V. 522 et suiv. 



208 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

On dewa le reconnaître sur ces vers et d'autres qu'il 
serait aisé de citer, malgré la grande réputation con- 
temporaine de du Perron et de Bertaut, mademoiselle 
de Gournay est loin de leur avoir cédé l'avantage. Tout 
au contraire. Plus harmonieuse et moins tendue que 
le premier, elle a plus de concision et de justesse que 
le Second ; elle l'emporte sur l'un et l'autre en vigueur 
et en éclat poétique. Si on peut lui reprocher, avec 
l'abus de métaphores harches à l'excès, celui de mots 
vieilHs ou de grands mots qu'elle avait retenus de Ron- 
sard et de du Bartas, il faut y louer aussi des béantes 
d'un ordre élevé. Quant à la traduction du sixième 
chant de l'Enéide ', elle olFre également, bien que ma- 
demoiselle de Gonrnay n'y ait travaillé que dans un 
âge avancé, plusieurs fragments pleins de verve. Bon 
nombre de vers s'y fopt remarquer par des traits vifs et 
brillants : on trouve surtout dans les discours un tour 
nerveux et une allure animée. 

Mademoiselle de Gournay a fait encore d'autres ex- 
cursions dans l'antiquité. Parmi quelques pièces gra- 
cieuses qu'elle en a reproduites, se trouve le dialogue 
d'Horace et de Lydie, où son style a plus de recherche 
maniérée que de véritable élégance. Elle a été plus 
simple et plus heureuse dans la traduction de la se- 
conde idylle de Bion. 

Un enfant aperçoit, traversant un bocage. 

Un autre enfant qui fuit de ramage en ramage : 

1. Ce. chaut, comme le quatrième, avait été traduit par Joachimdu Bel • 
lay, en ver? de dix syllabes, réputés alors, on le voit par la Franciade 
de Rousard, plus propres à la poésie héroïque. 



MADEMOISELLE DE GOURNâY. 809 

Il va^ les bras ouverts, tout autour sautelant, 
Pour happer ce poupon à deux ailes volant ; 
Enfin, las et vaincu de sa fuite importune, 
A quelque vieux pasteur il conte sa fortune. 
Le bon pasteur sourit, par les ans raffiné. 
Consolant de ces mots le garçon mutiné : 
Attends, attends, mon fils, qu'un poil follet menace 
De ceindre à demi-tour le vermeil de ta face ; 
Et lors je te promets que cet enfant hautain, 
Qui dédaigne aujourd'hui de tomber en ta main. 
Volera de son gré, pour t'abréger ces peines. 
En tes yeux, en ton sein, en tes bouillantes veines. 
Si bien que le mignon, quittant ce vol léger. 
Se nichera chez toi, sans vouloir déloger. 

Mademoiselle de Gournay traduisait même parfois 
ses contemporains : c'est ainsi qu'elle mit en vers fran- 
çais deux fragments d'une tragédie sacrée, écrite en 
latin par Daniel ïïeinsius, et une inscription, pareille- 
ment latine, composée par le président d'Espagnet 
pour ia statue de Henri IV, qui dès cette époque or- 
nait le pont Neuf. Mais, après ses versions de Virgile, 
ce qu'elle a laissé de plus remarquable dans ce genre 
de travaux, ce sont ses versions de plusieurs psaumes 
et cantiques où elle est. soutenue, en quelque sorte, 
par la grandeur du texte saint. Elle y montre certaine- 
ment plus d'inspiration que dans ses poésies originales. 

Ces poésies, généralement de peu d'importance au 
point de vue littéraire, ne laissent pas d'avoir pour 
nous un intérêt spécial, puisqu'elles éclairent à la fois 
la physionomie de mademoiselle de Gournay et celle de 
son temps. 

12. 



210 MAbEMOlSELLE DE GOURNAY. . 

Nous avons d'abord, de mademoiselle de Gournay, 
un livre d'épigrammes ; mais il ne faut j^as s'attendre 
;i y rencontrer cette piquante malice, assaisonnement 
du genre chez les modernes. Elle-même nous avertit 
qu'à la manière des anciens elle y a recherché la naï- 
veté plus que la subtilité : il est certain que, pour eux, 
le trait final, la saillie mordante, n'en formait pas un 
caractère essentiel; c'est ce que nous apprendrait au 
besoin l'anecdote que voici: Un jour qu'elle avait 
montré à Racan, devenu son ami, certaines épigrammes 
de sa façon, celui-ci, bonhomme et sans détour, en fut 
peu charmé et le lui avoua, alléguant qu'elles n'avaient 
pas de pointe. « Sans doute, répliqua Fauteur, elles 
sont à la grecque. » Racan, à peu de jours de là, était à 
un dîner auprès de mademoiselle de Gournay, qui 
trouva sans goût le potage qu'on leur servait, et le lui 
dit : « Oui, repiit l'autre, il est à la grecque. » Le mot 
fut entendu et fit fortune. Un méchant repas, un mau- 
vais cuisinier, un poëmc insipide, ce fut dès lors pour 
les rieurs, un repas, un cuisinier, un poëme à la 
grecque *. 

Toutes les épigrammes de mademoiselle de Gournay 
ne manquent pas néanmoins d'aiguillon; on en ju- 
gera par les suivantes, dirigées, Tune contre un faux 
dévot, l'autre contre un auteur médisant : 

1. Mcnogiana, in 80,1003,. p. IC'i. — Dan? la préface de ses Epi- 
(jrammcs raademoij^elle de Gournay déclare qu'elle ne veut pas, « à la 
façon de son siccle, les aiguiser de pointe affilée, » et elle appuie son 
opinion de celles de Muret et do Montaigne : par suite de ce principe, 
elle donne de beaucoup l'av.inlapc rui judicieux CoiuUp sur le point u 
Martini. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 211 

Pierre, étant douze mois méchant, 
A Pâques est saint comme un ange : 
Dont le peuple, qui prend le change. 
Homme de bien le va prêchant. 
Pierre, la vie est condammée 
Par le crime d'un seul moment; 
Et tu te crois juste une année, 
Si tu l'es un jour seulement. 

Colin, qui n'a vu que son livre. 
Veut faire le drapeur ^ de cour -; 
Or, Colin, pour le faire court, 
La cervelle d'un sot t'enivre. 
L'n savant qui fait l'impudent 
N'est pas certes, comme il te semble. 
Courtisan et savant ensemble. 
Mais il est pédant et pédant. 

Mais la plupart paraîtront trop inoffensives. Le 
malheur est que souvent elles n'ont pas plus de naïveté 
que de piquant, et qu'elles sont, en d'autres termes, 
ou vulgaires ou prétentieuses. Là en effet se montre 
très-fréquemment l'affectation du bel esprit, accréditée 
dans la cour de Louis XIII par le cayalier Marin. Rien 
de plus frivole que quelques-uns des sujets : il n'est pas 
jusqu'au « petit chien de la reine régente » qui n'ait 
son tribut poétique. Beaucoup de pièces sont d'ailleurs 
de simples distiques ou quatrains. On y trouve, en 
outre, des compliments adressés par mademoiselle de 
(iournay à des personnages d'un rang élevé, et ce n'est 

1. 11 ne non? reste que le verbe draper : railler (jiieliiit'un, en dire 
'lu mal. 

2. Nous avon> vu qu'on ('"rrivaiî aloi-.-- court. 



-21-2 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

pas sans dignité qu'elle parle à à ces derniers. Par 
exemple, transmet-elle à Henri IV, en guise de placet, 
des vers sur la pucelle d'Orléans; après avoir dit au 
prince que cette héroïne fut suscitée pour le salut de 
son roi comme pour la gloire des lis, elle ajoute : 

Mais le ciel, désireux d'illustrer la mémoire 

Dos actes généreux qui signalent ta gloire. 

Une autre dame encore a fait naître en tes- jours 

Qui pût, de si beaux faits, ourdir un beau discours, 

Si "ta faveur -promise à ses vœux ne refuse 

Le calme et le repos nourriciers de la muse *. 

Le cardinal de Riclielieu est pareillement célébré 
dans les Épigrammes. On sait, du reste, qu'il fut son 
bienfaiteur. Elle comble en lui, d'éloges hyperboli- 
ques, le vainqueur delà Rochelle. Quelques-uns de ces 
vers ont ainsi l'avantage de nous rappeler des noms ou 
des faits liés à notre histoire, et appartenant surtout au 
règne de Louis XIII : témoin les suivants, qui ne man- 
quent pas d'élévation et de force, « sur l'heureuse gué- 
rison de ce prince à Lyon-. » 

rois, brisez l'orgueil de vos hautes couronnes, 
Augustes majestés, portez le sceptre bas, 
Si la grandeur permet que vos frêles personnes 
Fondent comme le peuple au gouffre du trépas. 



i. La mort tinpècha Henri IV d'accorder à mademoiselle de Gouriiay 
la pension qu'il lui avait fait espérer cl qui ne devait lui être accordée 
qu'ullcrieureuu'ut. 

2. 1G30. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 213 

Mon roi, l'honneur des rois, gisait en l'agonie : 
La beauté, la jeunesse et la ferme vigueur 
Séchaient comme une fleur que la bise a ternie... 

Mais un ange apparut, enflammé de lumière : 
Le ciel n'a point, dit-il, votre vœu rejeté ; 
Dieu rappelle son oint en sa santé première. 
Non pour ses grands exploits, mais pour sa piété... 

Nous devons encore à ce recueil des renseignements 
biographiques sur mademoiselle de Gournay et sur sa 
famille : elle adresse des vers à un de ses oncles, pré- 
sident au grand conseil, à un de ses neveux, président 
au parlement de Paris, à un autre, évèque de Sois- 
sons, tous trois nommés d'Hacqueville. Elle dit, en 
parlant aux deux premiers, qui furent des magistrats 
éminents : 

Vous luisez ainsi tour à tour. 
Père et fils, astres de justice •. 

Sous le nom de Bouquet du Pinde (c'est un bouquet, 
nous dit l'auteur, assorti de fleurs cueillies sur cette 
montagne des Muses), d'autres pièces de diverse 
étendue sont dédiées à la fille unique de Montaigne, 
Léonor, la sœur d'alliance de mademoiselle de Gournay. 
Leur étroite liaison, célébrée dès le début du recueil, 
ne fut interrompue que par la mort prématurée de 
Léonor, qui en 1626 avait déjà cessé de vivre. Au 

1. Nous avons lieu de croire que ce bon d'Hacqueville, qui fatiguait 
un peu de son affection et de ses soins madame de Sévigné (les d'Hac- 
queville, dont elle exprimait par ce pluriel Vuhiquité curieuse et obli- 
geante), était un petit neveu de mademoiselle de Gournay. 



214 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

premier rang de ces morceaux, qui lui sont offerts 
pour resserrer les liens d'une tendre amitié, on remar- 
que un sonnet en l'honnem' du père adoptif de made- 
moiselle de Gournay, expression de sa piété et de son 
admiration. Il y a ensuite des égiogues et des idylles, 
compositions éphémères qui ont eu leur jour de succès, 
et où respire une certaine grâce, enfouie sous beaucoup 
d'affectation. Même dans les tombeaux ou épitaphes 
en vers, consacrés par mademoiselle de Gournay, selon 
le goût de son temps, à des membres de sa famille, à 
de grands seigneurs ou à des célébrités de l'époque, 
la douleur parle trop généralement un langage apprêté 
et semé de traits d'esprit. 

Mademoiselle de Gournay, dans deux pièces plus 
importantes pour nous, et qui ont plus de valeur litté- 
raire, nous a donné sur sa personne et son caractère 
des détails dont nous avons déjà eu occasion de pro- 
fiter. L'une est adressée à une amie, compagne de ses 
jeunes années, et avec qui elle s'applaudit d'avoir plu- 
sieurs traits de ressemblance : 

Paris fut ton berceau qui fut aussi le mien ; 

l'autre au président d'Espagnet, et nous l'avons pré- 
cédemment citée. Dans la première, elle dit qu'elh- 
a la taille moyenne et l'esprit modeste et ouvert, en 
rapport avec l'air de sa figure : 

Nos deux esprits sont ronds, et ronds nos deux visages. 

Elle ajoute qu'elle est charitable et qu'elle pratique 
ses devoirs religieux avec exactitude, tout en aimant la 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 215 

conversation et la gaieté : portrait que rien ne nous au- 
torise à croire peu fidèle. Dans la seconde pièce, qu'elle 
composa, après l'âge de trente-cinq ans, ayec un accent 
plus ferme encore, parce qu'elle répondait aux insi- 
nuations de la calomnie, elle s'est rendu ce témoi- 
gnage : 

J'ai le cœur noble et franc, je hais toute feintise. 

Je suis inviolable en l'amitié promise ; 

Les faibles je respecte à l'égal des puissants... 

Je ne sème discord, je ne couve l'envie : 

Nul prix ne flétrirait l'équité de ma vie ; 

Nulle nécessité n'usurpe le pouvoir 

De me faire offenser le proche ou le devoir. 

Tallemant des Réaux, fort peu louangeur d'habitude, 
rend effectivement hommage à la noblesse de son ca- 
ractère, à sa force d'àme et à son humeur reconnais- 
sante : (.( Car, pour peu qu'on l'eût obligée, elle ne 
l'oubliait jamais. « Un autre contemporain, Sorel, 
met fort au-dessus de son savoir « sa générosité, sa 
bonté et ses autres vertus, qui n'avaient point leurs pa- 
reilles * . » L'abbé de Marolles lui a payé aussi, dans ses 
Mèinoires', un tribut d'estime, qui montre qu'elle n'a 
dit sur elle que la vérité. « Cette bonne fille, que j'ai 
toujours beaucoup estimée et que je visitais souvent, 



1. De la connaissance des bons livres, p. 418. 

"2. P. 58, à l'dQnée 1623. — Parmi les cantiques dont mademoiselle 
de Gournay a laissé la version, il en est un, celui de Zacharie, qu'elle 
nous atteste « avoir traduit en faveur des muses, des mœurs et de la 
piété de M. de Marolles, abbé de Villeloin : » c'est l'auteur ùq?, Mémoires 
cités. 



216 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

lit-on dans ce naïf écrivain, avait l'àme candide et gé- 
néreuse. » Il remarque de plus « qu'elle savait force 
choses qui ne sont pas ordinaires aux personnes de son 
sexe', et que ceux qui l'ont voulu railler n'ont pas 
trouvé sujet de s'en glorifier. » 

La critique de nos jours doit partager ces sentiments. 
En rendant justice à ses qualités morales, à ce que son 
cœur avait d'élevé et de viril, à son désintéressement 
(sur ce point, en effet, nous avons opposé un fait à des 
accusations peu réfléchies : c'est qu'après avoir obtenu 
une petite pension qui lui assurait seulement le né- 
cessaire, elle ne souffrit pas qu'on l'augmentât en au- 
cune façon), on ne négligera pas, au point de vue litté- 
raire, de revendiquer pour elle, dans son époque, le 
rang qu'elle a mérité par ses efforts. Sans doute la plu- 
part de ses œuvres ont beaucoup vieilli ; muis on 
a pu apercevoir que, pour l'histoire de la société et de 
l'esprit en France, qui est encore à faire, on ne la con- 
sulterait pas sans fruit. Si elle a plus d'érudition que 
de goût, lorsque, se rappelant par exemple le frigi- 
dulos singulliis de Catulle, elle parle d'une dame qui 
pousse de son sein « maint sanglot froidelet ; » si elle 
s'embarrasse dans des raisonnements compHqués et 
des distinctions subtiles ou multiplie à l'excès les di- 
gressions, alléguant comme excuse que « sou sexeédme 
à causer; » enfin, si, pour la faciUté et l'agrément du 
style, elle retarde, par une conséquence de ses princi- 

1, Il est certain qu'elle cite d'habitude non-seulement les plus grands, 
mais aussi les plus rares monuments de l'antiquité classique. Llle pos* 
sédait aussi parfaitement la littérature italienne; etc. 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 217 

pes, sur l'élite de ses contemporains, elle est loin ce- 
pendant de manquer d'originalité et de valeur. Sou' 
àme, ouverte à tous les sentiments généreux, lui sug- 
gère de nobles accents. Avec un riche fonds d'instruc- 
tion, il y a du cœur dans ce qu'elle écrit. Elle envisa- 
geait dans les lettres, ainsi qu'elle nous l'apprend, un 
enseignement pour les mœurs, et elle n'hésite pas à 
condamner a toute capacité où ne domine point, avec 
le jugement, la probité, sa compagne inséparable. )> 
C'est assez dire qu'elle était digne de rencontrer par- 
fois l'éloquence, et l'éloquence ne lui a pas toujours 
manqué. On peut ajouter que dans sa prose elle manie 
en général avec assez de bonheur la période oratoire. 
L'émotion dont elle est capable respire aussi dans quel- 
ques-uns de ses vers : on a souvent cité son qua- 
train sur Jeanne d'Arc, « représentée l'épée nue au 
poing : » 

Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie, 
La douceur de tes yeux et ce glaive irrité? — 
La douceur de mes yeux caresse ma patrie. 
Ht ce glaive en fureur lui rend sa liberté. 

(l'était une inscription préparée pour une statue de 
la Pucelle, qui ornait le pont d'Orléans. Pasquier nous 
apprend' que, sur la base, il avait été question, de 
son temps, d'inscrire quelques vers, et qu'à cette occa- 
sion un descendant de la famille de Jeanne avait invité 
tous les poètes à célébrer cette illustre victime. Le re- 

1. Lettres, XXI, 4, 3. 

13 



218 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

cueil de ces pièces existe encore * ; mais parmi elles il 
n'en est aucune qui égale la brièveté expressive de celle 
de mademoiselle de Gournay. Avec autant de bonheur 
une jeune princesse, trop tôt enlevée aux arts, a repro- 
duit de nos jours, par le ciseau, la physionomie tendre 
et flère de cette fdle héroïque du peuple. Il semble que 
ce quatrain ait été une définition anticipée du touchant 
chef-d'œuvre de Marie d'Orléans. 

Frappée, au reste, de la gloire nationale attachée au 
nom de Jeanne d'Arc, mademoiselle de Gournay lui a 
fréquemment rendu d'autres hommages, et l'on peut 
citer encore, ce quatrain, empreint d'énergie et de 
noblesse, qu'elle a composé en l'honneur de cette 
amazone : 

Les grands peuples lointains, de gloire ambitieux, 
Accouraient au secours de la France opprimée; 
Soudain, comme un tonnerre, on oit ce cri des cieux : 
Peuples, reposez-vous ; la pucelle est armée. 

Ces vers, au dire de mademoiselle de Gournay, 
étaient comme une aurore du soleil qui allait enfin éclai- 
rer, grâce au poëme de Chapelain, une mémoire doubla- 
ment sûre de vivre. En exprimant cet espoir, elle ap- 
pelait de ses vœux l'œuvre longuement attendue : on 
sait toutefois que la réputation de Jeanne devait être 
peu servie par ceux qui l'ont chantée, et notamment 
par le poëme de la Pucelle. 

On peut juger, d'après ses sympathies littéraires, que 

■1. lni])iiiné à Paris, iu-'i", 1(;13 et 1C28, 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. t\9 

mademoiselle de Gommay, si elle eût vécu jusqu'aux 
satires de Boileau, n'eût pas manqué d'être, contre lui, 
du parti de Chapelain. Mais si le succès de la cause 
qu'elle soutenait était impossible, la justice et la rai- 
son, on a pu le reconnaître, ne manquaient pas abso- 
lument à sa défense du passé. Lorsque des novateurs 
hardis, donnant le signal de l'ingratitude, jetaieîtt aux 
vents, suivant son expression, les vénérables restes de 
tous les poètes de la renaissance, n'y avait-il pas lieu 
de protester? De nos jours on l'a fait et à bon droit. Le 
dix-septième siècle, dans l'ivresse de son triomphe, 
s'était persuadé trop aisément que notre littérature 
commençait à lui, et il avait fait trop bon marché de 
vieux titres qui devaient être revendiqués par la suite. 
Mademoiselle de Gournay n'a pas été non plus inutile 
à notre langue, et ici on nous permettra de revenir en- 
core un moment sur ce point précédemment abordé. 
A part les exagérations qui l'ont compromise, elle lut- 
tait pour des privilèges qu'il convenait de restreindre 
plutôt qu'il ne fallait les anéantir. Or, dans la réaction 
outrée qui se manifesta au sujet des négligences d'au- 
trefois, on redoutait jusqu'à la simple rencontre des 
voyelles, et mademoiselle de Gournay n'a pas de peine 
à établir que de cette rencontre même on pouvait tirer 
d'heureux effets. Joachim du Bellay avait déjà interdit 
la suppression de l'article, souvent gracieuse et com- 
mode : depuis lui, la rigueur de cette prohibition et 
d'autres semblables avait toujours été croissant. Avec 
les diminutifs, qui nuançaient et variaient si agréable- 
ment l'expression, l'ellipse, l'un des traits les plus sail- 



220 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

lants de la physionomie du yieux français, ami des 
propos abrégés, avait également été proscrite, A force 
d'être logique, régulier et grammatical, notre langage, 
sans quelques protestations opportunes, n'eùt-il donc 
pas été froid, compassé et roide, marqué de cette jus- 
tesse géométrique qui n'a rien de commun, dit Pascal, 
avec celle du goût? Pour la poésie pareillement, son 
essor semblait comprimé par d'insignifiantes prescrip- 
tions : mademoiselle de Gournay pouvait, avec quelque 
raison ce semble, traiter de badauds ceux qui condam- 
naient les rimes de hautain et de butin, de main et de 
chemin; et n'était-ce pas, comme elle le dit encore, un 
scrupule puéril qui défendait d'omettre pas ou point 
dans ce vers : 

Ne soyez sans pitié non plus que sans justice. 

Si , par calcul personnel autant que par système , 
madejioiselle de Gournay a résisté aux doctrines qui 
rompaient avec le passé, on voit que ce n'était pus 
toujours mal à propos. Ennemie de ce qu'elle appe- 
lait des pointHleries de diction, elle voulait que l'es- 
prit se préoccupât principalement des choses, et en 
cela elle s'accordait avec tous les maîtres de l'art. Seu- 
lement elle ne comprenait pas assez tout ce que la pro- 
priété des termes et la pureté du langage ont d'essen- 
tiel pour le développement même de la pensée ; mais 
son attachement aux mots de notre vieil idiome n'était 
pas sans excuse et sans avantage. On sait en effet com- 
bien le dix-septième siècle a fait main basse sur les 



MADEMOISELLE DK GÛUBNâY.» 2-21 

trésors amassés par nos pères. « A l'égard de ces re- 
tranchements, remarque Sorel dans un morceau cu- 
rieux sur les progrès de notre langue ' , si l'on veut citer 
une personne qui s'est mise fort en colère, ce sera la 
bonne demoiselle de Gournay; elle pourrait donner 
grande matière de discourir touchant le langage, au- 
tant pour ce qu'on lui en a ouï dire que pour ce qu'elle 
en a écrit. » De là le rôle que lui a prêté Ménage, en 
supposant qu'elle avait adressé une supplique à MM.de 
l'Académie, qui proscrivaient : 

Ces nobles mots, moult, ains, jaçotf, 

Ores, adonc, maint, ainsi soit, 

A tant, si que, piteux, icelle, 

Trop plus, trop mieux, blandice, isnelle, 

Piéçà, tollir, illec, ainçois. 

Comme étant de mauvais françois -. 

N 'était-il pas possible de produire, pour la défense 
et le maintien de plusieurs d'entre eux, des arguments 
assez solides? MouU., ains^, maint ^ d'une prononcia- 
tion facile et douce, si que, tour nerveux autant que 
rapide, ont été regrettés par La Bruyère^; Corneille 
n'a pas dédaigné piteux, que la poésie n'a point rem- 
placé ; blandice était harmonieux; isnel (agile), d'une 

1. De la connaissance des bons livres, p. 418. — Cf. le même auteur, 
dans sa Bibliothèque française, p. 234. 

2. Voy. la Requête des dictionnaires, t. III, p. 259 du Menagiana, 
pièce qui, suivant Voltaire, empêcha Ménage d'entrer à l'Académie. 

3. « Cet ains, dit mademoiselle de Gournay, si nécessaire cependant 
pour remplacer çà et là mais, trop fréquent sur le papier. » 

4. Voy. la fin du c. xiv de ses Caractères. 



222 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

vivacité gracieuse, imitative; icelui^ très-favorable à 
la clarté et à l'agrément du langage. On devra louer, 
ce semble, mademoiselle de Gournay, d'avoir voulu, 
comme elle l'indique, « user de ces termes au besoin, 
malgré les visions grammaticales de son siècle. » Mais 
il en est bien d'autres qu'elle s'est efforcée de retenir : 
c'est ainsi qu'elle réclame pour susdit, voire, aucune- 
fois^ malsonnants à l'oreille des puristes; elle soutient 
contre leurs antipathies sauf, en outre et car, si utiles 
pour la netteté qu'exige l'esprit français; elle lutte avec 
moins de succès pour se douloir, impugner, contraimer 
et hienheurer, qui méritaient de survivre. L'adjectif 
aime, plein de charme et de bienséance suivant elle, 
lui paraît digne d'être conservé, de même que rouer y 
dont tournoyer n'a point l'énergie, et jà, ost, que leur 
brièveté, disait-elle, rendait précieux pour nos poètes. 
11 lui arrive de justifier par des notes plus d'un mot 
dont elle se sert : dans un morceau de poésie reli- 
gieuse où elle emploie le mot liesse , elle a soin 
d'avertir le lecteur « qu'il esi des plus propres au 
génie des sujets sacrés, bien que rebuté de certains 
esprits. » 

En parcourant la longue série des plaintes et des ré- 
clamations de mademoiselle de Gournay, on ne peut re- 
marquer sans surprise combien la sévérité impitoyable 
des réformateurs a failli nous ravir de locutions qui sont 
de première nécessité. Mademoiselle de Gournay, outre 
ces particules, liens naturels du discours, qu'elle a contri- 
bué à sauver, leur dispute, parmi les verbes, desservir, 
allécher, larmoyer, grommeler, boursoufler, agencer, 



MADEMOISELLE DE GOURNÀY. 223 

raviver, égayer, épanouir; parmi les adjectifs, intrépide, 
preux, tragique, inepte, ardu ; parmi les substantifs, 
pensers , imaginations , conceptions, obsèques, allégresse, 
qui tous, en durant, ont fait honneur à son patronage. 
Dans cette liste de noms menacés et maintenus, il faut 
placer cependant et extrêmement, « qui recevaient quel- 
que œillade de travers; » rougissant et verdissant; 
lionceau et plusieurs diminutifs de ce genre ; poitrine, 
que les délicats refusaient de prononcer, « parce que 
l'on disait poitrine de veau; » griefs, sanglots, angoisse, 
carquois, cohorte, fâcherie, précaution, etc. Joignons-y 
beaucoup d'acceptions métaphoriques qui ajoutaient, 
ainsi qu'on l'a fait observer, aux ressources et à la 
puissance du langage, et bon nombre de proverbes 
nationaux, traités de vulgaires, et en qui mademoiselle 
de Gournay voit « les images des siècles antiques. » 
Encore ne se borne-t-elle pas aux richesses que nous 
ont léguées nos ancêtres : dans son désir de les aug- 
menter, elle accrédite à leur naissance adolescent, con- 
testé par la cabale, et pétulance, récemment introduit 
par Amyot : « car quelle personne de jugement re- 
jetterait un terme employé par cet auteur? » En re- 
vanche, elle s'oppose aux fâcheuses tendances d'une 
autre classe de novateurs, qui, par un excès contraire 
à l'excès du scrupule, troublaient et défiguraient notre 
langue en s'affranchissant de toutes les règles; elle 
combat ces formes barbares, fallis, je donnis , et 
autres corruptions semblables que la manie de changer 
mettait en vogue; elle proteste enfin contre les vices 
d'une prononciation affectée qui rendait les mots mé- 



224 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

connaissables *, et contre les imprécations, les jure- 
ments, de jour en jour plus communs dans la société, 
qu'elle signale comme une des causes de l'altération 
de notre idiome. 

Pour être juste envers mademoiselle de Gournay, il 
faut donc avouer que ses travaux sur notre langue ren- 
ferment des vues sages et utiles : entre les termes dont 
elle a pris la défense, il en est qui nous sont restés ou 
revenus ; on peut même être fâché que son autorité 
n'ait pas prévalu pour un plus grand nombre. A cet 
égard, sa cause est jointe, nous l'avons dit, à ctlle de 
très-bons esprits auxquels notre langue a été person- 
nellement redevable. Montaigne prescrivait dans les 
Essais de retenir du bec et des ongles les mots an- 
ciens qu'on voulait nous enlever. L'énergique d'Aubi- 
gné, d'accord en cela avec le bonhomme Ronsard, at- 
fectionnait grandement « maints vocables naturels qui 
sentaient le vieux, mais le libre et le français : » en 
dépouiller notre langue, c'eût été, à son avis, « faire 
servante une demoiselle de bonne maison.» Ces mômes 
termes, dans la suite, étaient l'objet des regrets de 
Chapelle, qui se plaignait de l'épuration excessive souf- 
ferte par notre idiome. Ils trouvaient un patron non 
moins décidé dans La Fontaine, fort assidu aux séan- 

1. Ce ridicule était surtout celui des courtisans; un poëte satirique 
de cette époque (Âuvray, Banquet des Muses, vers adressés à la France, 
1628) signale, à l'exemple de Henri Estienne, comme un trait caracté- 
ristique de la jeune noblesse française, l'affectation qu'elle mettait à 
altérer l'ancienne prononciation des mots : 

Dire chouse pour chose et couriez pour courtois, 
Paresse pour paroisse... 



MADEMOISELLE DE GOURNÂY. ^ 225 

ces de rAcadémie où s'élaborait le dictionnaire, en vue 
d'y solliciter une place pour les mots de sa connaissance, 
et assez mécontent d'ordinaire du peu d'accueil qu'ils re- 
cevaient. Voltaire plaidait aussi en leur faveur; et Bayle 
était du parti de mademoiselle de Gournay, comme 
l'attestent ces pa^'oles : « Tout bien considéré, cette de- 
moiselle n'avait pas autant de tort cju'on se l'imagine, 
et il serait à souhaiter que les auteurs les plus illustres 
de ce temps-là se fussent vigoureusement opposés à la 
proscription de plusieurs mots qui n'ont rien de rude et 
qui serviraient à varier l'expression, à éviter les con- 
sonnances et les équivoques. La fausse délicatesse, 
ajoutait-il, a fort appauvri notre langue. » 

Vers cette époque, en effet, Iqb précieuses, dont l'in- 
fluence incontestable sur notre littérature a été mêlée 
de bien et de mal, commençaient à fleurir. Quoique ma- 
demoiselle de Gournay, les désignant par leur nom, 
leur fasse volontiers la guerre sur leurs regratteries 
de la langue, elle est de leur bord à certains égards. 
Sans avoir toutes leurs réserves et leurs affectations de 
modestie, elle leur ressemble par le défaut de naïveté : 
comme son style, surchargé de science, est souvent 
pédantesque, il est permis de croire qu'elle prétendait, 
en parlant non moins qu'en écrivant, au mérite du 
beau langage. Elle-même nous dit que dans le monde 
on l'appelait dame Sapience. Mais ce qui, à nos yeux, 
la distingue des précieuses, ce qui communique à sa 
figure son principal intérêt, c'est qu'elle a conservé 
la franche nature gauloise et cette veine en quelque 
sorte indigène, qui lui fait représenter un autre âge 

13. 



226 . MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

à la veille de la grande époque des lettres françaises. 
La dernière édition qu'elle a donnée de ses œuvres est 
très-voisine du milieu du dix-septième siècle '. Elle était 
alors d'une vieillesse avancée, et cependant, comme 
dans l'édition précédente, on la voit augmenter et re- 
toucher encore ses travaux ^ Toutefois, elle prie le 
lecteur de considérer que s'il trouve des fautes typogra- 
phiques, il ne faut pas en faire tomber le blâme sur 
elle, « sur une pauvre vieille qui, corrigeant son propre 
ouvrage lorsqu'il est sous presse, croit toujours lire ce 
qu'elle a écrit ; » et, recommandant son livre au pu- 
bUc, elle se compare « à une mère qui est prête à quit- 
ter son enfant orphelin et veuf de toute assistance. » 
En réalité, elle ne survécut que très-peu d'années à 
cette impression finale. Agée de -près de quatre-vingts 
ans, elle mourut le 13 juillet 1645, et fut inhumée à 
Saint-Eustache. Elle disparaissait du milieu d'une so- 
ciété qui ne la connaissait plus et qu'elle ne connaissait 
guère davantage. Les yeux tournés en arrière, par l'effet 
de sa préoccupation trop constante, elle n'avait aperçu 

1. 1641, iii-40 de 993 pages. 

2. Le discours préliminaire, consacré par mademoiselle de Gournay à 
un examen rapide ou plutôt à une apologie sommaire de ses œuvres, a 
particulièrement été modifié et amélioré assez sensiblement. En s'ap- 
préciant elle-même, elle réclame l'indulgence : « Car l'esprit, dit-elle 
avec assez de finesse, semble autant incapable de juger précisément le 
fruit qu'il a conçu, puisque c'est à vrai dire une partie de sa propre 
essence, que l'œil, quoiqu'il voie toutes choses, est impuissant à se voir 
soi-même. » — De nombreuses corrections dans ses vers, généralement 
bien faites, témoignent aussi, en dépit des principes qu'elle a parfois 
exposés, de sa difficulté à se contenter elle-même et de son travail per- 
sévérant. 



MADEMOISELLE DE GOURNÂY. 227 

que peu le mouvement d'idées et l'immense progrès 
qui s'accomplissait, les germes puissants qui s'élabo- 
raient, que dis-je?les chefs-d'œuvre qui naissaient de- 
vant elle. Il semblait qu'une baguette magique l'eût 
endormie au sein du triomphe de la Pléiade, dont elle 
s'était obstinée ensuite à porter le drapeau délaissé. 
Mais les opinions humaines se détrônent entre elles ; 
et, dans leur cercle mobile, on revient souvent à celles 
dont on s'était éloigné. De nos jours il y a eu, par la 
lassitude du genre classique (je veux parler du mau- 
vais), un retour vers quelques idées de la renaissance. 
M. Sainte-Beuve, à la fin de son intéressant travail sur 
la poésie du seizième siècle, cite d'Aubigné, Régnier 
et aussi mademoiselle de Gournay, outre les poètes 
de la Pléiade, comme offrant, dans certains passages 
de leurs écrits, des points généraux de ressemblance 
avec les doctrines qui ont caractérisé la jeune école 
littéraire de 1830. 

La longue carrière de mademoiselle de Gournay 
l'avait fait survivre à presque tous ses amis et ses 
illustres protecteurs. A ceux que nous avons déjà 
nommés il faut ajouter le chancelier de France Sé- 
guier, Louis de Chasteigner, les présidents de Gram- 
mont et Jeannin, les évêques de Poitiers et de Nantes, 
La Rochepozai et Godeau, les ducs de Mantoue et de 
Biron, enfin plusieurs princes et princesses. Car jadis, 
comme nous l'avons rappelé d'après Tallemant des 
Réaux, t( elle avait vu le beau monde. » Elle nous a 
même fait savoir que Henri lY, fort bienveillant à son 
égard, relevait vivement ceux qui se permettaient de 



228 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

plaisanter sur elle, <( à cause de son latin et de sa mau- 
vaise fortune ; y> il voulait qu'elle fréquentât sa cour, 
quoiqu'elle y eût peu d'inclination. En outre, elle avait 
entretenu longtemps une correspondance active avec 
tout ce qu'il y avait de personnes distinguées non-seule- 
ment en France, mais à l'étranger. Dans son cabinet 
l'on trouva parmi ses papiers des lettres de Richelieu, 
du cardinal Bentivoglio, de saint François de Sales, 
de mademoiselle de Schurmann, « le prodige de la 
Hollande'', » de Balzac, etc. Il nous est toutefois resté 
fort peu de ses lettres. L'une d'elles, qui est adressée 
à Henri Du Puy -, renferme de curieux renseignements. 
On y lit, entre autres détails, qu'elle s'efforce de favo- 
riser l'écoulement, un peu lent à son gré, de sa pre- 
mière édition des Essais, dont le prix était de vingt- 
huit sous : on y apprend aussi que sa demeure était à 
Paris, rue de l'Arbre-Sec, devant l'éghse Saint-Ger- 
main-l'Auxerrois. Plusieurs écrivains, de style un peu 
arriéré comme elle, Adrien de Valois, le prieur Ogier, 
Malleville, Gui Patin, Ménage et Guillaume Colletet 
lui consacrèrent, suivant le vieil usage, des épitaphes 
en vers latins et français. Ce dernier, par un hommage 
dont elle eût sans doute été peu flattée, établissait 

1. Cette académicienne d'L'trecht écrivait en français, en latin, en 
grec, en hébreu, etc , et dans sa tiièse qui a pour objet d'établir «que 
l'étude des lettres ne messied pas à une femme chrétienne, » made- 
moiselle de Gournay était citée et alléguée comme exemple. On trouve 
aussi dans le recueil de ses œuvres des vers qu'elle a composés en son 
honneur : 

Ipsœ, Gornacense decus, tua signa sequemur... 

2. Savant de l'époque : en latin, Puteanus. Elle est du 16 mai 1627 



MADEMOISELLE DE GOURNAY. 229 

entre elle et les sibylles une comparaison qu'il finissait 
ainsi : 

Ta remportes, Gournay, cet illustre avantage 
D'égaler en mourant les sibylles en âge 
Et d'avoir en \ivant surmonté leur vertu '. 

Par son testament elle désigna pour l'exécuteur de 
ses dernières volontés et l'héritier de sa bibliothèque, 
La Mothe le Yayer, l'un de ses meilleurs amis et de ses 
plus chauds partisans, de pur sang gaulois comme elle, 
et, quoique académicien, grand ennemi des réformes 
de Vaugelas. Elle laissa en outre quelques gages de 
souvenir à d'autres littérateurs, et notamment son 
Ronsard à Claude de l'Étoile, le fils de l'historiographe, 
l'un des cinc] auteurs qu'avait jadis employés Riche- 
lieu. 

Les Mémohes contemporains, d'accord avec le Jour- 
nal de Henri IV, qui a meutiouné plus d'une fois ma- 
demoiselle de Gournay, ont constaté l'importance et la 

1. Le nom de sibylle se retrouve appliqué à mademoiselle de Gournay, 
dans les poésies latines de Balzac : 

MoDtani soboles et Phœbo plena sacerdos, 
Filia digna pâtre est, digna sibylla Deo. 

On trouvera plusieurs autres épitaplies de mademoiselle de Gournay 
dans \e Jardin d' épi faphes choisies, par Pierre de Saint-Romuald, in-12, 
1648, p. 24 et suiv. Voici l'une d'elles : 

Quœ prius eximice sub virginis ore latebat, 
Nunc repetit sedes dia Minerva suas. 

11 en est une aussi qui permet de déterminer exactement l'époque 
controversée de sa naissance, en constatant qu'elle vécut soixante-div- 
neuf ans, neuf mois et sept jours. 



230 MADEMOISELLE DE GOURNÂY. 

réputation qu'elle posséda de son vivant. Après elle, 
son souvenir fut conservé dans des compilations éru- 
dites : Hilarion de Coste et Louis Jacob, dans leurs ou- 
vrages sur les femmes célèbres; Niceron, dans son 
volumineux recueil littéraire; Pierre de Saint-Romuald, 
dans son Trésor chronologique, ont fait son éloge. 
L'abbé Goujet lui a consacré un article dans sa Biblio- 
thèque française, ainsi que Titon du Tillet, dans son 
Parnasse fronçais ; le père Bouhours, dans ses Entre- 
tiens, l'a mise au rang des illustrations de son siècle. 
Mais ces respectables auteurs ne devaient la protéger 
qu'imparfaitement contre l'oubli. C'est un intervalle 
critique et ingrat pour les écrivains que celui où , 
dans l'ordre des choses intellectuelles, un monde s'a- 
chève et un autre monde commence à naître. Or ma- 
demoiselle de Gournay avait marqué la fin d'une école 
htléraire ; il s'en levait une autre dont l'éclat éblouis- 
sant allait, pour le moment du moins, couvrir de ténè- 
bres tout le passé, et Boileau, qui porta à la littérature 
surannée le coup suprême, était né en 1636. 

Mademoiselle de Gournay, qui touche d'une main 
aux hommes illustres de la renaissance, et qui de 
l'autre atteint ceux du grand siècle, avait pu assistera 
presque tous les chefs d'oeuvre de Corneille , elle avait 
pu entendre Marguerite de Valois, l'Amyot de son 
sexe, et lire mademoiselle de Scudéri, avec qui elle 
a plus d'un trait de ressemblance. On supposera vo- 
lontiers, quoique nous manquions de renseignements 
certains à ce sujet, qu'elle fut une des habituées de 
l'hôtel Rambouillet, sur lequel l'opinion a été, parplu- 



MADEMOISELLE DE GOURNÂY. 231 

sieurs publications de nos jours, très-justement re- 
dressée •. De quelle révolution dans le goût et dans 
Ifes mœurs, de combien d'événements elle fut témoin ! 
Elle avait vu le jour sous Charles IX, et traversé le 
règne de Henri III, dévouée à son roi, mais non sans 
éprouver quelque inclination pour les brillants chefs 
de la Ligue; au sentiment de l'amour, sous Henri IV, 
elle avait ajouté celui de l'admiration; elle avait cé- 
lébré Louis XIII, lorsque ce prince se montra roi, du 
moins à la tête de ses armées ; en dernier lieu, comme 
un débris de la France ancienne au miheu de la nou- 
velle, elle saluait l'avènement du jeune Louis XIV à un 
trône qui devait être entouré de tant de gloire. 

Cette fidélité touchante aux personnes et aux choses 
du passé, cette innocente et candide opiniâtreté d'af- 
fection suffisaient déjà pour nous intéresser à la mé- 
moire de mademoiselle de Gournay. A ceux qui ont la 
religion du souvenir, fût-ce même jusqu'au ridicule, 
nous ne saurions refuser notre sympathie. Mais il nous 
a«té facile de montrer qu'indépendamment de ce trait 
de caractère, elle était à bon droit le sujet de notre 
étude. Elle a uni des qualités littéraires non mépri- 
sables à une grande richesse de sève nationale et d'in- 
spiration patriotique : dans l'in-quarto poudreux qui 
recèle ses œuvres, il y avait quelques pages à sauver 
de l'oubli. Aux talents d'un esprit distingué elle a 
joint de plus l'élévation d'un noble cœur. Enfin, n'eût- 

1. Voyez surtout à ce sujet les derniers ouvrages de M. V. Cousin: 
la Société française au XVII^ siècle, Madame de Sablé, etc., et 
M. de NoailleSj dans son Histoire de madame de Maintenon, 1. 1, p. 87-99. 



232 MADEMOISELLE DE GOURNAY. 

elle que mérité, par son culte pieux pour une de nos 
plus grandes gloires litléraires, le titre de fdle d'al- 
liance de Montaigne, son nom, lié à la mémoire de l'au- 
teur des Essais, nous semblerait devoir survivre. Elle 
a su admirer. Le sentiment de l'admiration est le ca- 
chet des âmes d'élite ; et, à notre grand regret, nous 
le voyons s'affaiblir de jour en jour. On dédaigne 
beaucoup, et l'on croirait s'abaisser en témoignant 
pour les talents et les vertus supérieurs un généreux 
enthousiasme. C'est là l'une des plaies de notre état so- 
cial. Comment travailler à conquérir des hommages 
que l'on ne voudrait rendre à. personne? Nos ancêtres, 
avec une noble ingénuité, qui n'ôtait rien à la dignité 
et à la vigueur de leur caractère, marchandaient moins 
aux autres ce tribut d'admiration qui élève ceux qui le 
payent comme ceux à qui il s'adresse. Aussi ardente 
dans ses sympathies que dans ses haines, mademoi- 
selle de Gournay exerça largement cette faculté de 
l'admiration qui est l'une des forces et l'uh des plus 
beaux privilèges de notre nature. Qu'il lui en soit tenu 
compte. EUe s'est par là montrée digne de sa bonne 
fortune : heureux en effet ceux à qui il est donné de 
s'associer, par une rencontre privilégiée, aux existences 
glorieuses des hommes de génie ; heureux ceux qu'ils 
entraînent dans une immortalité fraternelle ! 



HONORE D'URF 



Les très-spirituelles causeries du cours de M. Saint- 
Marc Girardin ont rappelé, il y a quelques années, l'at- 
tention sur d'Urfé et sur VAstrée. Cette circonstance n'a 
peut-être pas été étrangère au choix du sujet traité par 
M. Bonafous, professeur de littérature ancienne à la fa- 
culté d'Aix. Il y avait là certainement une question 
très-curieuse à résoudre : quelle place doit-on accorder, 
dans notre époque, à cette production qui excita, au 
seizième et même au dix-septième siècle, un si vif en- 
thousiasme? Faut-il l'admirer encore ou la condamner 
avec La Harpe, qui a déclaré qu'd n'en avait jamais 
pu achever la lecture? Il est vrai que VAstrée ne ren- 
ferme pas moins de cinq gros volumes, tout près de 
six mille pages. 

Avant de réhabiliter l'œuvre, M. Bonafous a voulu 
d'abord nous en faire bien connaître l'auteur. Les pre- 
miers chapitres présentent non-seulement la bio- 
graphie de d'Urfé, mais de curieux détails sur sa 

1. Etiules sur l'Astrée et mr Honoré d'Urfé, pd.ï "SI. Bonafous, in-S", 
1846. 



234 HONORÉ D'URFÉ. 

maison, de bonne et ancienne noblesse \ qui ne s'étei- 
gnit qu'à la fin du dix-huitième siècle. Elle compta 
plusieurs hommes distingués dans les armes comme 
dans les lettres, et l'on rapporte qu'un membre de cette 
famille se remaria à cent ans, eut un fils à cet âge, et 
prolongea sa carrière jusqu'à sa cent seizième année. 
Quant à Honoré, il n'était pas destiné, bien loin de 
là, à une longévité aussi extraordinaire. Né à Mar- 
seille, en 1568, il passa, nous dit-il lui-même, ses 
premières années dans le Forez et sur les bords du Li- 
gnon^. Sans doute il dut aux impressions de ce séjour 
heureux cet amour de la nature où il puisa plus tard 
son inspiration et son talent. Au sortir de l'enfance, 
placé dans le collège de Tournon, alors très-célèbre et 
très-fréquenté, il y termina ses études avec succès 
vers 1584. Ensuite il revint au château de son père, où 
s'était écoulé son plus jeune âge, chercher les loisirs 
champêtres dont il était épris ; mais son repos fut bien- 
tôt troublé par les guerres civiles, auxquelles il fut forcé 
de se mêler. La Ligue, très-puissante autour de lui, 
avait surtout la sympathie de la plupart de ses proches, 
qui combattaient pour elle. Dans ce parti, où il se 
trouva ainsi jeté, il se distingua par son courage, 
comme il déploya aussi son habileté en qualité de né- 
gociateur. Deux fois il fut fait prisonnier, et les lettres, 
qu'il cultivait dans les camps, furent sa consolation ; il 

1. Il est question dans les Lettres de Pasquier, XVIII, 8, « de l'an- 
cienne et illustre maison d'Urfé en Forez. » 

2. Cette rivière sort des monts du Forez et se joint à la Loire au- 
dessus de Feurs. 



HONORÉ D'URFÉ. 235 

écrivit dans sa captivité des épîtres et des poésies. 
Rendu plus complètement à ses goûts par le ivtom' delà 
paix publique, mais, comme on le remarquera encore 
plus loin, mal vu de Henri lY, à cause de son passé, il 
alla résider dans les États du duc de Savoie, pour le- 
quel il porta même les armes en quelques occasions. Il 
ne laissait pas de visiter parfois ses terres du Forez, où 
il possédait le comté de Chàteauneuf et le marquisat de 
Valromey; il venait aussi à Paris et à la cour. Néan- 
moins ce n'était qu'à d'assez rares intervalles, sa ré- 
sidence habituelle étant une campagne des environs de 
Turin. Ce fut dans cette paisible habitation qu'il com- 
posa la longue suite de ces fictions qui ont illustré son 
nom et charmé nos pères. Une chute de cheval, qui se 
joignit à une santé prématurément affaiblie, le con- 
duisit au tombeau en 1625, lorsqu'il n'avait encore 
que cinquante-sept ans'. 

Son secrétaire, Baro, eut soin, après samort,de faire 
imprimer la quatrième édition du roman de d'Urfé, et 
il en publia de plus la cinquième et dernière, sur les 
mémoires laissés entre ses mains. 

Les vertus d'Honoré d'Urfé, ses contemporains l'at- 
testent, n'étaient pas au-dessous de son mérite. Un 
des épisodes les plus touchants de sa vie est le ta- 
bleau de la tendre amitié qui l'unit à Charles-Emma- 
nuel de Savoie, duc de Nemours. Il fut son compagnon 
d'armes et lui demeura fidèle dans la bonne comme 

1. On croit que le corps de cet homme illustre fut transporté eu 
France et enseveli à Bonlieu, sépulture ordinaire de la famille d'Urfé, 
c'est-à-dire sur les bords du Lignon. 



-23(î HONORÉ D'URFÉ. 

dans la mauvaise fortune ; il ne l'abandonna pas au lit 
de mort : nous avons de d'Urfé un récit pleia d'émo- 
tion et de grandeur, des derniers moments de son 
ami. 

31. Bonafous, pour toute cette partie, s'est beaucoup 
aidé, comme il le confesse loyalement, des recherches 
de M. Bernard sur les à'Urfé^ : riche mine qu'il n'a 
pas épuisée. De là passant à l'écrivain, il s'est efforcé 
de nous le montrer sous le jour le plus favorable à l'ap- 
préciation de son talent. Le premier de ses ouvrages, 
le premier du moins qui mérite l'attention de la cri- 
tique, ce sont ses Épîtres morales, qu'il composa en 
prison. M. Bonafous leur accorde une importance sans 
doute motivée ; mais ne va-t-il pas trop loin quand il 
leur attribue une haute influence sur les développements 
de la prose française? Il ne serait pas éloigné de pla- 
cer les E pitres à côté des immortels Essais : exagéra- 
tion malheureuse ! En acceptant les passages que M. Bo- 
nafous cite comme les plus remarquables, il nous 
serait trop aisé de réfuter par d'accablantes comparai- 
sons Topinion de cet écrivain^ L'intérêt réel de ce 

1. 1 vol. in-S", Paris, imprimerie royale, 1839. 

2. Je me bornerai à un exemple; je lis dans les Épîtres moralesy 
II, 7 : « Les passions et les affections ont leurs effets selon l'àme où elles 
se rencontrent. Proprement, la forme des passions et des afîections, c'est 
la perfection ou l'imperfection de 1 ame. C'est pourquoi, ni au bien ni 
au mal, on ne doit ni louer ni blâmer que l'àme seule. » Opposons à 
ces mots les suivants, qui sont de Montaigne, I, 50 : « Les choses, à part 
elles, ont peut-être leurs poids, mesures et conditions; mais au dedans, 
en nous, lame les leur taille comme elle l'entend... La santé, la con- 
science, l'autorité, la science, la richesse, la beauté et leurs contraires, 
se dépouillent à l'entrée et reçoivent de l'àme nouvelle vêlure et la 



HONORÉ D'URFÉ. 237 

livre réside dans l'application des théories philosophi- 
ques aux événements de la vie réelle : de là son grand 
succès, attesté par la publication de huit éditions dans 
l'espace de quelques années. On n'y trouve d'ailleurs 
ni la netteté lucide et le charme des traductions d'A- 
myot, ni la verve de la Ménippée, ni la physionomie 
vivante et hardie de la langue de Montaigne, ni la ré- 
gularité soutenue de Charron. 

Il vaut mieux juger d'Urfé dans VAstrée.Lk, il est 
incontestable qu'il n'a pas été sans action sur les desti- 
nées de notre idiome. On a prétendu qu'il avait été le 
précurseur de Fénelon : cette assertion flatteuse n'est 
pas sans quelque vérité. Fleuri et gracieux comme l'au- 
teur de Télémaque, il a certainement la molle allure 
de sa phrase si limpide et si aisée, encore qu'un peu 
tramante^ comme disait Voltaire. On se rappelle que 
notre langue, alors indécise, cherchait sa voie, tan- 
tôt imitant l'antiquité grecque et romaine , tantôt 
l'Espagne, tantôt l'Italie. Le style franco-itahen de 
VAslrèe se déploie d'un mouvement calme et continu, 
avec assez de largeur, mais aussi sans beaucoup d'é- 
clat, sans ce coloris que l'âme émue de Fénelon ré- 
pandra sur son langage. Non cependant que l'amour de 
d'Urfé pour le Forez ne se reflète dans plus d'une pein- 
ture, non qu'il ne parle avec une sensibilité vraie de 
ces rives fortunées où la beauté des âmes s'unissait à 
celle de la nature ; que ce Lignon qu'il a rendu célèbre 

teinture qu'il lui plaît... Notre bien et notre mal ne tiennent qu'à nous.» 
Comme ce dernier langage peint à notre imagination ce que l'autre se 
borne à nous faire entendre! 



-238 HONORÉ D'URFÉ. 

ne devienne quelquefois pour lui, selon l'observation 
d'un contemporain, un fleuve du Parnasse^; mais 
l'imagination du style, le génie de l'expression, ces ca- 
chets qui marquent les œuvres durables, lui font défaut 
d'ordinaire. Peut-être même une des causes de la vogue 
immense dont a joui son roman, c'est qu'il ne dépas- 
sait pas, en général, le niveau commun des esprits, 
c'est qu'il ne devançait pas le goût des lecteurs con- 
temporains. 

Bien des circonstances se réunissent d'ailleurs pour 
expliquer le succès de VAstrée. Cet ouvrage, où respire 
la félicité de la campagne, et que les plus douces émo- 
tions remplissent tout entier, venait à point après les 
agitations des partis, les clameurs de la controverse 
violente, les crimes des guerres de religion. On se ré- 
fugiait avec délices dans de calmes solitudes, pour y 
entendre parler de paix et de bonheur, pour assister à 
d'innocentes conversations où s'échangeaient de ten- 
dres propos. La galanterie du roi de Navarre, qui 
mêlait la passion aux goûts voluptueux de la cour des 
Valois, avait en outre renouvelé le règne des grands 
sentiments, et rendu à l'amour, jadis épuré au foyer 
de la foi chevaleresque, quelque chose de sa dignité ou 
du moins de sa poésie. 

Au premier abord, ce pêle-mêle de noms historiques 
et mythologiques, d'aventures romanesques et burles- 
ques, de fictions et d'événements réels, étonne dans 
VAstrée et trouble l'esprit. Cependant, une fois initié 

1. Ktienne Pasquier : voy. ses Lettres. XVIII, 10. 



HONORÉ DURFÉ. -239 

à ce monde de chevaliers, de bergères, d'enchanteurs, 
on finit par y circuler avec aisance, et même avec mi 
certain plaisir o La composition, fort compliquée sans 
doute, ne manque pas d'unité. Le sujet principal et 
l'intérêt dominant cheminent, sans trop d'encombre, 
à travers le dédale de nombreux épisodes accessoires : 
l'auteur tient d'une main habile le fil délié qui nous 
peut guider dans ce labyrinthe. De plus il possède une 
connaissance assez profonde du cœur humain, quoique 
chez lui, comme le remarquait Fontenelle, moins ju- 
dicieux dans ses Pastorales que dans cette critique, les 
bergers se montrent parfois de pointilleux sophistes ^ ; 
il comprend le jeu des passions, et surtout analyse avec 
finesse le sentiment de l'amour. Des contrastes piquants 
résultent de deux caractères très-bien soutenus qu'il a 
su opposer l'un à l'autre : celui de Sylvanire, qui repré- 
sente la tendresse fidèle dont la langueur se nourrit de 
soupù's, et celui d'Hylas, type de l'humeur volage, 
toujours prête à courir hbrement après de nouvelles 
jouissances. Dans la physionomie de ce dernier per- 
sonnage, où éclate une vivacité toute française, perce 
le scepticisme, qui devait plus tard discréditer la pas- 
sion en la rendant ridicule. Honoré d'Urfé a tracé ce 
portrait en maître, et sa complaisance à l'achever me 
permettrait peu de croire que les soucis d'une tendresse 
éternelle aient trouvé place dans son cœur. Il semble 
qu'il ait voulu nous offrir lui-même la contre-partie du 



1. Fontenelle a d'ailleurs célébré par de jolis vers VAstrée et son 
auteur. 



240 HONORE D'URFE. 

roman sérieux'. Son bon sens moqueur, sa plume 
élégante et légère, donnent alors un avant-goùt du 
dix-huitième siècle. 

Au reste, pour apprécier justement VAslrée, on sen- 
tira le It'ëoin d'accepter les habitudes du monde où a 
\écu d'Urfé. Sans doute, on serait aujourd'hui fort 
choqué d'entendre, au mUieu et aux dépens de l'ac- 
tion, disserter si longuement à tout propos, parler de 
tout et faire intervenir Platon lui-même avec sa phi- 
losophie, assez peu comprise, assez mal exposée. Mais 
ces interminables dialogues répondaient au goût de la 
société française, douée à un degré si éminent de l'es- 
prit de conversation. Ces discussions subtiles, qui ex- 
citent notre impatience, allaient à la curiosité d'une 
époque empressée de tout examiner, qui, lasse d'agir, 
se reposait dans ce raffinement de la pensée. Sur ces con- 
sidérations on peut insister avec pleine raison. Un point 
plus contestable, c'est la parfaite moralité de l'œuvre ^. 
Pour l'étabhr, on alléguera, il est vrai, des autorités fort 
respectables. De saints évèques, entre lesquels on re- 
marque saint François de Sales, n'ont pas refusé à 
VAstrée leur approbation ^ Lingendes, l'un des pre- 

1. C'est le Lut que se jjroposa depuis Sorel, qui, dans son Berger 
extravagant, semble avoir eu particulièrement en vue de critiquer la 
partie sentimentale de VAstrée. 

2. M. Bonafous, en louant d'Urfé d'avoir, dans son roman, «multiplié 
les caractères généreux, » lui donne l'avantage, à cet égard, sur la 
Fontaine, qui, au contraire, « a prodigué dans ses fables les caractères 
méchants. » Le rapprochement est au moins bizarre. 

3. Voyez VEspi'it de saint François de Sales, par Camus, évèque de 
Belley, t. Vi, p. 119. Cf. Huet, Lettre à mademoiselle de Scude'ri. 



HONORÉ D'URFÉ. -m 

miers qui aient illustré la chaire chrétienne parmi 
nous, ne craignait pas de citer, entre les Hvres qu'il ai- 
mait le mieux, VAstrée à côté de la Bible. 

J'oserai le dire, toutefois : malgré ces témoignages 
imposants, le roman de d'Urfé, considéré dans son en- 
semble, ne me semble pas beaucoup plus moral que 
les autres ouvrages de ce genre qui exaltent la pas- 
sion par le tableau des égarements du cœur. Fussent- 
ils destmés à les combattre, ce sont des antidotes dan- 
gereux, qui se tournent souvent en poisons. Dans 
VAstrée, on ne saurait sans illusion voir une école de 
vertu. Çà et là, au contraire, on y trouve, comme le 
fait observer Bayle, un langage ou même des pein- 
tures trop libres ; et en général les femmes y parais- 
sent moins attachées aux lois de la pudeur et du devoir 
qu'elles ne sont pleines de l'idée fastueuse d'une di- 
gnité voisine de l'orgueil : elles sont plutôt hautaines 
qu'ennemies du vice. 

Ces opinions ne sont pas tout à fait celles de M. Bona- 
fous. Avec une prédilection qui s'explique par son long 
commerce avec d'Urfé, il a eu pour lui les yeux de ses 
contemporains. La critique moderne a le droit d'être 
plus sévère : elle le sera, pour être équitable. >*éan- 
moins, en jugeant une réhabilitation complète de VAs- 
trée et des autres livres de cette école tout à fait im.pos- 
sible, en déclarant même que de nos jours la curiosité 
littéraire fera seule pousser jusqu'au boutcette lecture, 
elle se gardera aussi de l'écueil d'une sé\érité outrée 
et dédaigneuse. A un succès si prolongé, même auprès 
de connaisseurs habiles, ne doit-on pas assigner des 

14 



-2'.2 HONORÉ D'URFÉ 

motifs sérieux? En lisant ce roman, Henri IV, à qui 
en furent dédiées les deux premières parties, quoiqu'il 
n'aimât pas l'auteur, ancien soldat de la Ligue, oubliait 
les douleurs delà goutte et les fatigues de l'insomnie '. 
Patru l'admirait dès le collège ; et dans ses Historiettes 
Tallemant des Réaux nous apprend que, chez le cardi- 
nal de Retz, l'on tenait à honneur c/e bien savoir son 
Astrée. Longtemps après cette époque, on puisait à 
cette source presque tous les sujets traités au théâtre : 
de là, pour désigner une comédie, on disait une paslo- 
rale'^. La Fontaine, qui en tira un opéra assez maigre, 
jugeait exquise l'œuvre de d'Urfé. Il nous raconte qu'il 
l'avait lue, étant petit garçon, et que, sa barbe grison- 
nant, il y revenait encore. Pellisson nommait d'Urfé 
« l'un des plus rares et des plus merveilleux esprits de 
la France. » La Rochefoucauld était, lui aussi, grand 
partisan de V Astrée. Le suffrage du rigide Boileau ne 
lui a pas non plus été refusé^. Ce roman faisait rêver 
J. J. Rousseau, jeune et confiant dans l'avenir^; il le 
consolait vieux, mécontent de lui-même et des autres, 
en proie aux chimères d'une imagination égarée. 
C'est que d'Urfé sait en effet parfois attendrir ou 



1. Voyez les Mémoires de Bassompierre, année 1609. — D'Urfé ne 
donna la troisième partie qu'après un assez long intervalle de temps, 
comme pour laisser le loisir d'admirer, et cette partie fut dédiée à 
Louis XIll (1619). • 

2. Segraisiana, 1721, in- 8°, p. 143. 

3. Discours sur les héros de roman. — On peut voir sur d'autres suf- 
frages importants que cet ouvrage a recueillis, Dunlop, History of fic- 
tion, t. m, p. 484. 

4. Voyez les Confessions, l^e partie, livre IV. 



HONORÉ D'URFÉ. 243 

élever nos âmes. Il offre quelques situations dont l'in- 
térêt est durable, parce qu'il a sa source dans la nature 
du cœur humain. De ce nombre est le combat de gé- 
nérosité que se livrent, à l'exemple d'Oreste et Pylade, 
Céladon et Astrée, lorsque tous deux, placés entre les 
mains d'un ennemi maître de leurs jours, se disputent 
l'avantage de mourir l'un pour l'autre. Dans ses nom- 
breuses lictions, il en est aussi qui ne manquent ni de 
poésie ni de grandeur. Telle est celle où, sous les yeux 
étonnés du chevalier Alcidon, les ondes de la fontaine 
de Vaucluse se soulèvent tout à coup, et le dieu qui 
préside aux destinées de la Sorgues paraît pour an- 
noncer la gloire future de Pétrarque. Des souvenirs 
de notre ancienne histoire sont en outre heureusement 
évoqués. D'Urfé, nourri des traditions de nos ancêtres, 
en traçant des peintures animées de plusieurs beaux 
faits dont la Gaule a été le théâtre, n'omet aucune 
occasion d'ajouter aux titres d'illustration qui font le 
patrimoine du pays. 

Une autre circonstance ne fait pas moins d'honneur à 
cet écrivain : V Astrée est un genre nouveau qu'il a in- 
troduit dans notre littérature. Il ne rencontra pas chez 
nous ses modèles; il les chercha dans deux contrées 
voisines qui avaient jusque-là tenu en Europe le 
sceptre des arts. C'est ce que nous montre M. Bonafous 
par une savante discussion sur les sources de VAst7^ée. 
On sait de quelle vogue jouissait alors ÏAminte^ si ad- 
mirée par tous les beaux esprits du temps, et par le 
sévère Malherbe lui-même ; on ne sera donc pas surpris 
que Y Astrée réfléchisse en plusieurs eiidroits une teinte 



344 HONORÉ D'URFÉ. 

affaiblie de la tendre et brillante imagination du Tasse. 
Le Postor (ido a marqué également de son empreinte 
la composition de d'Urfé ; celui-ci, dans la peinture des 
caractères et dans les situations de son roman, s'est vi- 
siblement souvenu de Guarini. Il a fait encore quel- 
ques emprunts à d'autres poètes italiens, en particu- 
lier à Sannazar, célèbre par son Arcadie. Déplus, il n'a 
pas peu mis à contribution la littérature espagnole, 
dont la pastorale est, comme on ne l'ignore pas, le genre 
classique; nous y trouvons même son guide le plus 
habituel, l'auteur de Diane, Montemayor, que, suivant 
l'opinion de M. Bonafous , il a complètement sur- 
passé. 

On ne saurait nier cependant que, malgré ces imita- 
tions incontestables, un riche fonds d'invention per- 
sonnelle n'appartienne à d'Urfé ; et ici une question se 
prés*ente, qui a fort préoccupé ses contemporains, qui, 
même pour notre époque, n'a pas perdu tout son inté- 
rêt : quelle est la part, dans VAsirée, de la fiction et de 
la vérité historique ; en d'autres termes, quels faits ou 
quels hommes y sont cachés sous des voiles plus ou 
moins transparents? C'est là une recherche déhcate et 
pleine de difficultés, mais piquante. Que d'Urfé, dont 
la vie fut longtemps si active, se soit isolé de tout ce qui 
était autour de lui, qu'il ait négligé de s'inspirer des 
événements placés sous ses yeux, que son pinceau n'ait 
pas reproduit quelques traits des physionomies les plus 
saillantes de son siècle, ou ne peut nullement le sup- 
poser. Comment ne pas voir, dans la chevaleresque 
figure du roi des Visigoths Euric, notre belliqueux et 



HONORÉ D'URFÉ. 245 

galant Henri IV? D'autres allusions et d'autres portraits 
ne seraient pas beaucoup plus difficiles à reconnaître. 
Mais il faut se garder aussi de vouloir appliquer sans 
restriction cette clef historique à l'intelligence de tout 
le roman. D'Urfé lui-même a protesté contre ces inter- 
prétations forcées, en s'adressant ainsi au lecteur dans 
la préface de son premier \olume : « Si tu en trouves 
qui assurent que Céladon est un tel homme et Astrée 
une telle femme, ne leur réponds rien ; car ils savent 
assez qu'ils ne savent ce qu'ils disent. » 

L'admiration du temps, avec le goût du merveilleux 
qui s'y mêle d'ordinaire, n'en pubUapas moins, comme 
nous l'apprend un morceau curieux de Patru ^ , que 
V Astrée n'était autre chose que l'histoire romancée de son 
auteur : supposition aussi vite accueillie par l'enthou- 
thousiasme et accréditée parla vogue, qu'elle était peu 
conforme à la vérité. En premier lieu, d'Urfé ne fut pas 
un Céladon; surtout il ne trouva pas d'Astrée; mais il 
épousa Diane de Chàteaumorand, qui avait été mariée 
en première noces à son frère aîné^; et ce fut dans des 
vues de fortune qu'il s'unit à cette femme bizarre et 
dédaigneuse à l'excès, dont la compagnie lui devint 
bientôt insupportable. Voilà, nonobstant les clefs de 

1. Voyez, dans le tome II de ses Œuvres, les Eclaircissements sur 
l'histoire de V Astrée. 

2. En leOOj après que celui-ci se fut voué à la vie religieuse. D'Urfé 
obtint, pour contracter cette union, une double dispense de Rome. Ajou- 
tons que les d'Urfé ne laissaient pas d'avoir assez souvent besoin de dis- 
pense poui qu'un pape (Urbain VIII) ait dit avec humeur « qu'ils auraient 
besoin pour eux seuls d'une chancellerie pontificale et d'un pape tout 
entier. » 

14. 



246 HONORÉ D'URFÉ. 

l'Astrée^ la réalité un peu triste et nue, qu'un historien 
véridique doit substituer à de séduisantes, mais très- 
mensongères fictions. 

Après qu'il a porté dans cette question la lumière 
d'une critique intelligente , M. Bonafous , pour nous 
faire connaître tout ce qui est relatif au roman aussi 
bien qu'à son auteur, se demande quelle en a été l'in- 
fluence, et il ne craint pas d'affirmer qu'elle a été im- 
mense. A l'entendre même, « l'urbanité française da- 
terait de VAstrée; w mais ce serait lui assigner une 
origine trop rapprochée de nous. N'était-elle pas en 
honneur dans ces cercles séducteurs et brillants aux- 
quels présidait Catherine de Médicis, la Junon de la. 
cour, ainsi que l'appelait Brantôme? Beportons plus 
loin nos souvenirs : au temps des tournois et des croi- 
sades, nos pères l'ont-ils donc ignorée? Certes, chez 
les compagnons de Joinville et de saint Louis, s'il y 
avait moins de cette politesse factice qui règne de nos 
jours, combien ne florissait-elle pas avec plus d'éclat 
cette urbanité, qui, naissant du respect de soi et des 
autres, se confond avec l'honneur, et resserre si étroi- 
tement les liens de la société? 

Non content d'étudier dans d'Urfé le prosateur et le 
romancier, M. Bonafous a encore envisagé le poète. 
A vrai dire, en le hsant, on comprend mieux tout le 
mérite de Malherbe, qui mourut trois ans avant lui et 
qui d'ailleurs encourageait peu ses efforts, l'avertis- 
sant avec une rude franchise <( qu'il était trop bon gen- 
tilhomme pour s'exposer à faire de mauvais vers. » 
Malgré ce grave témoignage, on doit féliciter M. Bona- 



HONORE D'URFE. 247 

fous d'avoir revisé des titres trop complètement ou- 
bliés. L'œuvre ne demandait pas peu de dévouement 
et de patience : car la Syloanire seule de d'Urfé con- 
tient neuf mille vers; et l'on jugera sans doute que le 
critique a montré un rare courage en étudiant jusqu'au 
bout cette pastorale, écrite en vers non rimes, puisqu'à 
raison de cette dernière circonstance elle lui a fait 
éprouver, comme il l'atteste, neuf mille déceptions. 
D'Urfé a chanté en outre dans le Sireine * un amour 
constant et malheureux. Des paraphrases de psaumes 
et d'autres poésies sacrées sont enfin, avec quelques 
pièces inédites d'un genre différent 2, sorties de sa 
plume féconde. 

Ces travaux, quoiqu'ils aient paru assez tard, daten* 
pour la plupart de la jeunesse de d'Urfé. Combien alors 
les destinées de la poésie n'étaient-elles pas parmi nous 
incertaines et flottantes? On s'égarait par défaut de na- 
turel : Amour, s'écrie d'Urfé, en commençant le récit 
des malheurs de son berger : 

Amour, qui seul en fus l'auteur. 
Laisse pour quelque temps mon cœur, 
Et Tiens sur ma langue les dire; 

On ne s'égarait pas moins par une recherche minu- 
tieuse et peu intelligente des effets de la nature. 
M. Bonafous nous offre de cette prétention malheu- 

1. Et non la Syreine, comme le dit la Biographie universelle : Sireine 
est le nom d'un berger. 

2. Notamment /« Savoysiade, poëme que l'auteur n'eut pas le loisir 
de terminer et qui est resté manuscrit. 



248 HONORÉ D'URFÉ. 

reuse un singulier exemple, lorsqu'il cite, dans le 
Sireine, une réticence ou plutôt une abréviation, qui, 
pour exprimer un accident possible, n'en est pas moins 
ridicule : 

Ce papier pour qui j'ai pleuré, 
Tu le donneras à Siré... 
Et le reste du mot s'arrête 
Pris au palais... 

Le poëte dramatique, Jacques de La Taille, avait vers 
ce temps recouru au même moyen dans la tragédie de 
Darius : 

Ma mère et mes enfants aie en recommanda...' 
11 ne put achever; car la mort l'engarda -. 

VAstrée renferme aussi un assez grand nombre de 
vers. Avec les précédents ils n'assignent certes pas à 
d'Urfé un rang distingué sur le Parnasse. Toutefois je 
ne serai pas aussi sévère que Malherbe, et même que 
M. Bonafous : je ne refuserai pas de reconnaître dans 
d'Urfé les germes du génie poétique. Je n'en veux pour 
preuve que le passage suivant, où l'on trouve, avec un 
tour facile, un abandon qui n'est pas sans grâce. Il 
roule sur un thème fort usité, l'inconstance des fem- 
mes ; c'est un berger qui se plaint en ces termes : 

iMais devais-je prétendre en cet esprit léger 

Amour moins passagère ? 
Car, puisqu'elle était femme, il fallait bien juger 

Qu'elle serait légère. 

1. Recommandation. 

2. L'empêcha. 



HONORE D'URFE. 249 

L'onde est moins agitée et moins léger le vent, 

Moins volage la flamme, 
Moins prompt est le penser que Ton va concevant, 

Que le cœur d'une femme. 

Nous avons jugé d'Urfé en partie sur les pièces du 
procès que nous fournit M. Bonafous. Il ne nous reste 
qu'à nous résumer sur le rapporteur lui-même. On ne 
lui contestera pas une étude scrupuleuse de son sujet. 
Aux qualités essentielles que suppose une saine criti- 
que, il joint une érudition peu commune. Non-seule- 
ment il connaît à fond nos auteurs de toutes les épo- 
ques; il possède encore la littérature des principales 
contrées de l'Europe, et particulièrement de l'Italie. 
Mais on regrette chez lui l'absence de quelques-unes 
de ces qualités qui donnent aux productions de l'esprit 
de la saiUie et du relief, qui leur assignent véritable- 
ment un rang à part. En d'autres termes, l'originalité 
manque trop à son travail, qui, le plus souvent, n'est 
qu'une simple exposition historique. Le style clair et 
généralement correct pourrait aussi offrir plus de vie 
et de concision, parfois plus de distinction et de finesse. 
Mais, au lieu d'ius^ster sur ces imperfections de la 
forme, je relèverai de préférence dans ce livre quel- 
ques assertions, qui, pour avoir été fréquemment re- 
produites, n'en sont pas moins des erreurs. Par exem- 
ple, je n'aime pas qu'un humaniste distingué répète 
contre Euripide des imputations dont justice devrait 
être faite depuis longtemps. A propos de ce peintre 
éminent des passions, qu'il est convenu d'attaquer sur 
des points où il serait si aisé de le défendre, M. Bona- 



250 HONORÉ D'URFÉ. 

fous exprime la pensée que le chœur était une institu- 
tion républicaine et ne pouvait par ce motif fleurir 
sous le despotisme impérial. En cela le chœur ne fit 
qu'éprouver le sort commun aux lettres et aux arts, 
tout s'affaissant à la fois par la décadence des mœurs 
et de l'esprit public. Ce que l'on peut affirmer plus sû- 
rement, c'est que le chœur n'était ni romain ni fran- 
çais, mais essentiellement grec, ou plutôt qu'il n'est 
propre qu'aux époques héroïques et théocratiques. 

Par une autre concession aux opinions reçues, 
M. Bonafous accuse la faiijlesse de nos poésies reli- 
gieuses, et veut la prouver eu s'autorisant a de l'exem- 
ple du grand Corneille, » dans sa Paraphrase de l'Imi- 
tation de Jésus-Christ. Mais si l'on considère l'époque 
où elle a paru, on reconnaîtra qu'il serait injuste de 
lui refuser tout mérite. On peut aisément y signaler de 
belles strophes et même des passages dignes de pren- 
dre place parmi les odes qui honorent notre littérature. 
Malheureusement fort peu lisent cette traduction, et 
beaucoup la condamnent. Les propos que l'on a en- 
tendu tenir, on les tient à son tour; ils passent dans 
l'usage et s'accréditent sans examen. C'est ainsi que 
chacun médit de son temps : M. Bonafous obéit à cet 
entraînement quand il parle « de notre siècle efféminé 
auquel la lecture des romans est devenue nécessaire, » 
et, un peu plus loin, « de notre société corrompue. » 
Mais il ne songe pas que la fiction, sous des formes 
naturellement thfî'érentes, est un besoin impérissable 
de l'esprit humain, qu'elle n'a peut-être jamais obtenu 
plus de vogue que dans les époques les plus rudes et 



HONORÉ D'URFÉ. 251 

les plus belliqueuses de notre histoire ; et quant à la 
corruption de nos jours, prétendre que celle du passé 
ne l'a pas égalée pour le moins, n'est-ce pas nous ca- 
lomnier? 

M. Bonafous , par une disposition contraire à cette 
sévérité dont il nous accable, entreprend de réhabiliter 
les mœurs de Marguerite de Yalois. Qu'Antoine d'Urfé ' 
lui ait dédié une épître sur la beauté, nous ne voyons 
là rien d'injuste ; qu'il ait célébré son entendement, les 
grâces de son esprit, c'était là encore un hommage fort 
légitime; mais qu'aujourd'hui M. Bonafous aille plus 
loin, on peut s'en étonner. Il est curieux d'opposer 
l'apologie de cette moralité fort suspecte, à ce que nous 
en dit, sur la foi des mémoires du temps, l'auteur des 
Etudes historiques ^. 

Quelle que soit d'ailleurs la valeur de ces critiques 
de détail, le public ne refusera pas à l'ouvrage que 
nous avons apprécié l'estime dont il honore les travaux 
sérieux. Il aime qu'on l'entretienne de nos vieilles 
gloires, que Ton revise les arrêts de l'école classique, 
longtemps outrée dans ses dédains; surtout il saura 
gré à M. Bonafous de lui avoir ménagé l'occasion 
d'une étude aussi agréable que facile. Chacun, par une 



1. Celait le plus jeune des frères d'Honoré d'Urfé. 

■2. Voy. M. de Chateaubriand, Analyse raisonnée de l'histoire de 
France, règne de Henri UI. — M. Bonafous aurait pu lire dans des au- 
teurs graves (voy. en particulier Niceron, Mémoires pour servir à l'his- 
toire des hommes illustres de la république des lettres, t. VI, p. 222) 
qu'Honoré d'Urfé lui-même fut un des adorateurs heureux de Mar- 
guerite . 



252 HONORE D'URFE. 

lecture rapide, pourra désormais, grâce à son livre, 
connaître un roman qui a jadis excité, au milieu d'une 
société élégante et spirituelle, de si passionnées, de si 
durables sympathies, et dont plusieurs mots, reçus 
dans notre langue , raj)pelleront toujours l'antique 
popularité. 



LE MARECHAL DE MONTLUG 



« D'Aubigné, calviniste opiniâtre; 
Montluc, catholique cruel, nous pei- 
gnent les deux camps opposés. » 

(M. Sainte-Beuve , article sur 
Etienne Pasquier.) 



Déjà, en traitant de d'Aubigné, nous avons abordé 
cette race d'écrivains guerriers que chez nous le sei- 
zième siècle peut , à l'égal de l'antiquité , se vanter 
d'avoir produits. Notre but étant, dans cette partie de 
notre histoire littéraire, de chercher des types et d'étu- 
dier en eux l'époque entière qu'ils personnifient, con- 
sidérons maintenant Montluc. Loin de nous d'ailleurs 
la ponsée, quand nous mettons en saiUie leurs traits 
caractéristiques, de vouloir ériger de tels hommes en 
modèles. Loin de nous aussi de chercher dans ces 
esquisses sincères des arguments ou des parallèles au 
détriment ou au profit des opinions qui ont partagé 
nos pères et qui nous partagent encore. Déprimer ou 
exalter le passé, le regretter ou le maudire, est chose 
égaloment superflue. Le peindre avec impartialité pour 

15 



254 LE MARECHAL DE MONTLUC. 

s'éclairer et s'instruire, c'est là ce qui est vraiment 
utile. 

Mâle dans ses vertus conime dans ses vices, Montluc 
offre en tout cas une face importante du siècle que 
nous avons entrepris de considérer dans quelques-uns 
de ses représentants les plus remarquables. C'est un 
type de l'époque guerroyante où il a vécu, que cet 
homme de lutte qui , après avoir traversé tant d'é- 
preuves et de dangers , mourut tranquillement dans 
son lit; capitaine héroïque devant l'ennemi, mais 
aussi fanatique implacable, et, comme on l'a dit, 
croisé pour son Dieu et pour son roi, lorsque les dissi- 
dents avaient, pav malheur pour la France livrée aux 
factions, remplacé les infidèles. Opposons donc, pour 
mieux comprendre ce temps de transformation où les 
passions du moyen âge n'étaient pas encore éteintes, 
au protestant d'Aubigné le catholique Montluc , hom- 
mes bien dignes d'être rapprochés, malgré l'intervalle 
assez marqué qui les a séparés l'un de l'autre. Tous 
deux, fort différents par la croyance, ont du reste bien 
des points de rapport : mêlés avec activité, avec passion, 
aux guerres civiles, dont ils ont consigné le souvenu* 
dans leurs ouvrages,. tous deux, tempéraments de feu 
et de fcr^ en dépit des hasards et des périls journaliers 
qui ont rempU leur époque et surtout leur existence, 
ont fourni une longfre carrière et l'ont terminée eu 
paix dans leur maison. 

Chacun d'eux, à beaucoup d'égards, offre un carac- 
tère non pas seulement indivi(Uiel, mais général, celui 
d'un pays et d'une périoile; eu sorte que des biogra- 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 255 

phies de celte espèce, par l'intérêt qu'elles sont suscep- 
tibles de recevoir et la multiplicité des faits qui s'y 
rattachent, peuvent s'élever, comme on l'a dit, à l'im- 
portance et à la dignité de l'histoire. Qu'il nous soit 
permis d'ajouter que dans ces personnages à la rude 
figure, au milieu des violences et des désordres, revit 
un côté héroïque de notre ancienne France. C'est à de 
telles natures, incomplètes sans doute, mais pleines de 
sève, qu'allaient succéder, dans une époque plus calme 
et mieux réglée, les vrais grands hommes du pays. 

Comme d'Aubigné, Montluc était originaire de ces 
contrées du midi, dont le terroir n'a pas été médiocre- 
ment fertile en personnages marquants à tous les temps 
de notre histoire. Il était, et plusieurs fois il s'en est 
flatté, de la Gascogne, dont l'air subtil, pour parler 
avec Montaigne, explique assez la vivacité naturehe 
des esprits, heureusement efficace quand elle se con- 
cilie avec une certaine dose de raison. Aussi un autre 
contemporain, d'Aubigné lui-même , dans les Aven- 
tures du haron de Fœneste, faisait dès lors remarquer 
que c( de l'écume des cerveaux bouillants de Gascogne 
se tiraient plus de capitaines et de maréchaux de France 
que d'aucun autre lieu. » Observation qui a pu être 
répétée depuis et avec non moins de justesse. 

On avait jusqu'ici néanmoins fait naître Montluc à 
Condom , qui devait avoir l'honneur de donner quelque 
temps son nom à un grand évêque, à Bossuet. Mais il 
paraît plus certain aujourd'hui qu'il naquit, non à Con- 
dom même, mais dans l'arrondissement de cette ville, 
à Sainte-Gemme, lieu situé dans la commune du Samt- 



256 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

Puy, canton de Valence. Ce fut vers 1503 et au sein 
d'une famille noble, mais nombreuse, qui était une 
branche cadette des Montesquiou. Son grand-père , 
sous l'empire de douloureuses nécessités sans doute 
(car on sait quelle idée de honte nos sages ancêtres 
attachaient à la vente des biens qui formaient le patri- 
moine de la famille), avait aliéné tout son bien, ou 
plutôt il n'en avait conservé qu'un revenu de huit cents 
ou mille livres. 

Le jeune Montluc, qui était l'aîné de six frères, com- 
prit donc de bonne heure qu'il ne devait attendre que 
de lui son avenir et sa fortune. A peine sorti d'une en- 
fance qui s'écoula dans le manoir paternel, et fut selon 
toute apparence assez négUgée (lui-même ne nous a 
pas laissé ignorer que son éducation première avait été 
à peu près nulle), il devint page dans la maison de 
Lorraine, et le souvenir reconnaissant qu'il conserva 
de ce patronage explique les sentiments de dévoue- 
ment et de haute estime qu'il a professés pour les 
Guises, en particulier pour le duc François. Au sortir 
de page il fut pourvu d'une place d'archer sous les or- 
dres de Bayard : c'était entrer dans la carrière des 
armes sous les meilleurs auspices. On peut seulement 
regretter dès ce moment qu'en prenant modèle, pour 
le courage, sur le chevalier sans peur et sans reproche, 
il ne lui ait pas emprunté quelques-unes de ses vertus 
civiles. 

La renommée des guerres d'Italie ne tarda pas à 
attirer le jeune Montluc vers ce champ de bataille , 
alors recherché de tous les esprits aventureux. Il passa 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 257 

donc à Milan, comme archer, dans la compagnie de 
M. de Lescnn, depnis le maréchal de Foix. Le spec- 
tacle de cette Italie, sillonnée alors en tons sens par 
des bandes indisciplinées, parla tout d'abord à son àme 
et lui inspira quelques-uns de ces grands sentiments 
qu'il ne devait pas, on l'a vu, à une culture classique; 
il les puisait donc dans une sorte d'affmité naturelle 
avec les héros des temps antiques, ou plutôt la prati- 
que de la vie, comme il arrive chez les hommes d'ave- 
nh% avait suppléé bien vite chez lui au défaut de l'édu- 
cation des livres. « lime semblait, a-t-il dit quelque 
part, lorsque je me faisais lire Tite Live, que je voyais 
en vie ces braves Scipion, Caton et César; et quand 
j'étais à Rome, voyant le Capitole, me ressouvenant 
de ce que j'avais ouï dire (car, de moi, j'étais un mau- 
vais lecteur), il me semblait que je devais trouver là 
ces anciens Romains. » 

Mais ces belles pensées n'avaient que quelques-uns 
des moments perdus de Monlluc : c'était l'action qui 
l'absorbait presque tout entier. Il s'y précipita avec 
fureur, résolu dès le principe à faire fortune ou à 
mourir : je me trompe, ce qu'il voulait par-dessus tout, 
c'était acquérir de l'honneur , dùt-il le payer de son 
sang et de sa vie. Un poëte bordelais, de Brach, en 
réputation au seizième siècle, a rappelé ainsi son impé- 
tueux début militaire : 



La guerre était partout vivement échauffée ; 
Là doncques j'accourus; et sous Odet de Foix 
J'appris, jeune soldat, à porter le harnois; 



258 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

Et ores en Espagne et ore en Angleterre, 
Jeune, je m'adextrai au métier de la guerre. 
Je traversai les monts suivant l'espoir de tous. 
Qui pensaient que Milan serait gardé par nous : 
Mais, comme bien souvent la fortune se moque. 
Nous fûmes d'un malheur suivis à la Bicoque; 
Là oia comme un piéton, tout de poudre noirci. 
Je vis combattre à pied le grand Montmorenci, 
Que j'allai coudoyant au milieu du carnage. 
Faisant sentir l'effort de mon jeune courage. 

Il paya bien , au reste , ses premiers succès , en 
homme qui devait, à toutes les époques de sa yie, chè- 
rement acheter la gloire, ou plutôt il faillit tout d'a- 
bord être victime de son courage : Il commença par 
avoir cinq chevaux tués sous lui, et par être blessé à la 
jambe droite d'un coup d'arquebuse, qui le rendit 
boiteux fort longtemps. Et ce rude apprentissage de 
la souffrance, il n'eut guère occasion de l'oublier dans 
sa longue carrière ; car, comme il lo dit lui-même, « il 
ne fut jamais exempt de grandes blessures et de gran- 
des maladies ; mais il en eut autant qu'homme du 
monde saurait en avoir sans mourir. « Aussi pouvait- 
il se vanter que tous ses grades eussent été la récom- 
pense de ses services et de n'avoir rien dû à la faveur 
et à la fortune, « n'étant parvenu que de degré en de- 
gré , et comme le plus pauvre soldat du royaume. » 

Lautrec , capitaine des plus distingués , mais plus 
brave qu'heureux, qui commandait dans le Milanais , 
fut frappé du courage qu'il déploya , notamment à la 
funeste affaire de la Bicoque (1522), et il le récom- 
pensa peu après, quoiqu'il n'eût encore que vingt ans, 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 259 

en le mettant à la tête d'une compagnie avec le titre de 
capitaine. Dans (îe commandement, le jeune Montluc 
continua à mériter les éloges de son général , dorit la 
bienveillance lui fut pour toujours acquise , quoique , 
suivant son observation , « ce seigneur ne fût guère 
accoutumé à caresser personne « . Ensuite , sous les 
ordres de Brissac, lors de la prise de Quiers, après s'ê- 
tre exposé aux plus grands périls, il fit une chute qui 
lui démit la hanche, et, par suite de Cet accident, « il 
demeura deux mois et demi sans pouvoir bouger de 
son lit. )) Bien plus, il lui en resta un mal de cuisse fort 
douloureux, dont il ne put se délivrer pendant plusieurs 
années et qui ne réussit pas cependant à entraver sa vie 
active. 

Le repos était en effet, lui-même il nous l'a dit , et 
nous l'en croirons sans peine, son ennemi capital, et il 
avait quelque droit de demander que l'on gravât ce dis- 
tique sur son tombeau ; 

Ci-des9ôus reposent les os 

De Montluc qui n'eut ono repos. 

En dépit de tous les contre-temps et de ses souffran- 
ces, il ne voulut abandonner ni « ce grand guerrier, » 
le maréchal de Brissac, ni le Piémont , « fe plus belle 
école de guerre « qui fût alors en Europe. Peu après, 
s'étant enfermé à Casale , ville sans fortifications , il 
fit face à tous les besoins de la résistance par un mé- 
lange heureux de bonté et de rigueur, surtout par une 
activité sans relâche qui le rendit l'âme de la défense 
commune, tout en étant, grâce à lui, « une même vo* 



260 LE MARÉCHAL UE MONTLUC. 

lonté, un même désir et un même courage, en sorte 
que la peine aussi leur était un même plaisir. » 11 prit 
ensuite une part très-efficace à l'attaque de Lans et à 
celle de Courteville , toujours prêt à payer de sa per- 
sonne, et homme de main autant que de conseil, ha- 
bitué à réussir là où il semblait à tout autre que. le 
succès fût impossible. 

Bientôt son audace fut assez connue pour qu'on 
s'accordât à lui confier toute entreprise hasardeuse qui 
eût échoué en d'autres mains et qu'il savait conduire à 
bonne fin. Mais quels étaient les moyens dont il dis- 
posait à cet effet et qui ne lui firent jamais défaut ? 
Nous les énumérerons d'après lui. Ce qu'il recomman- 
dait ou ce qu'il interdisait aux autres, il se le comman- 
dait ou se le défendait à lui-même plus encore, jugeant 
que l'exemple était plus efficace que toutes les paroles. 
Dans ce but et dès sa première jeunesse, aussitôt qu'il 
avait porté enseigne, pour se rendre digne d'être obéi, 
il avait voulu être son propre maître, et les passions 
qui usurpent sur nous un pouvoir si tyrannique l'a- 
vaient trouvé prêt à les combattre. Avec l'énergie de 
son langage militaire, il nous dit qu'il avait dès lors 
appris «à se châtrer du jeu, du vin et de l'avarice , » 
bien persuadé, ajoute -t-il noblement, « que tout ca- 
pitaine qui serait de complexion adonnée à ces vices 
n'était pas pour parvenir à être un grand homme. » 
Pour l'amour des femmes , il jugeait aussi qu'aux 
hommes qui s'y laissent asservir « il faut une que- 
nouille et non une épée. » Il fuyait donc et conseillait 
de fuir ces plaisirs comme autant d'obstacles à l'avan- 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 261 

cément du gentilhomme. Une renommée intacte était 
à ses yeux le moyen le plus efficace de fortune , et il 
préserva par ce motif sa réputation de tous les repro- 
ches qu'encourt imprudemment la jeunesse , tout se 
rapportant d'ailleurs chez lui au point de vue militaire 
bien plus que moral. 

S'il ne veut pas, par exemple, « que l'on pipe les 
cartes ou les dés,» c'est qu'on en serait beaucoup 
moins propre , selon lui, « à piper son ennemi. « S'il 
professe, en un mot, une aversion générale pour tous les 
vices, c'est « qu'il les a vus causer la ruine de plusieurs 
non-seulement en leur bien, mais en leur honneur et 
réputation. » De là ces idées d'honneur, patrimoine de 
notre ancienne noblesse française, qu'il a noblement ex- 
primées : «Voulez-vous enrichir vos enfants de mauvaise 
renommée? Oh ! le mauvais héritage que vous leur lais- 
sez ! « Au contraire, en vous comportant avec désinté- 
ressement, sagesse et vaillance, vous acquerrez le droit, 
pour vous et les vôtres, « de lever la tête devant tout 
le monde.» Enfin, et pour le moins, aurez-vous, ajoute-"" 
t-il, la consolation de mourir en gens de bien , ce 
qui est « la récompense de la guerre et ce que l'on 
doit désirer. » 

Fidèle à ces principes, il pouvait se féliciter, dans un 
âge avancé , « de n'avoir jamais été en séjour, ains 
toujours prêt au premier son du tabourin, » et cela 
« parce que les jours de paix lui étaient années. » « Je ne 
haïssais rien tant que ma maison, » dit-il encore ail- 
leurs. Aussi à peine y était-il rentré, qu'il aspirait à en 
sortir. Mais son art souverain était de faire passer l'es- 

15. 



262 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

prit qui l'animait dans le cœur de tous ses soldats. Mêlé 
à leur vie, à leurs sentiments, je n'ai pas besoin d'a- 
jouter à leurs dangers, il était tout pour eux, parce 
qu'il était tout à eux. Comment eussent-ils donc hésité 
à le suivre? Il avait le droit de ne pas les ménager, 
puisqu'il ne se ménageait pas lui-même, incapable 
qu'il était de distinguer son intérêt du leur, et de se 
tirer d'un péril sans les en tirer avec lui. On cherchait 
un jour à lui persuader, dans un moment critique, de 
se sauver, et on lui en offrait les moyens. Mais lui, re- 
fusant d'accepter un salut qui n'eût pas été commun a 
tous les siens, « Jusqu'ici Dieu m'a conservé, dit-il, et 
mes soldats aussi ; je ne les abandonnerai pas jusqu'à 
ce que je les aie mis en lieu de sûreté. « 

Cette action souveraine du chef sur les soldats qui 
caractérise, suivant Xénophon ', le véritable capitaine, 
ne s'est donc jamais rencontrée plus complète que chez 
Montluc, qui ne négUgeait aucun moyen pour la con- 
server -. Dans une époque ignorante et près d'un vul- 
gaire volontiers superstitieux, il n'hésitait pas à" se 
donner pour un hom.me qui lisait infailliblement dans 
l'avenir. « J'ai toujours fait entendre aux soldats, dit- 
il, que j'avais certain présage, que, quand cela m'adve- 
nait, j'étais sûr de vaincre. » Par cette confiance appa- 
rente, il répandait autour de lui une véritable confiance, 
gage certain du triomphe, et il s'en félicitait. « Mon 
assurance rendait assurés les plus timides, » en sorte 
(( qu'ils tenaient déjà la victoire pour gagnée. » 

1. Voy.,<;on Économique, vers la fin. 

2. « Un bon et sage capitaine rendra bons el sages les soldats, » 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 263 

Des liens si étroits ne pouvaient manquer de créer 
entre le capitaine et les soldats un attachement réci- 
proque, et l'on comprend quelle force y puisait Mont- 
luc, traînant toujours à sa suite des compagnons non 
moins déterminés que lui-même. Mais fallait-il manier 
et gouverner leurs esprits, il trouvait en lui, comme il 
s'en applaudit, « le don de Dieu, encore qu'il ne fût pas 
grand clerc , de se savoir bien exprimer quand il en 
avait besoin, y» En réalité, il avait le don spontané de 
cette éloquence militaire qui réside dans les mouve- 
ments, les gestes, l'accent autant que dans la parole. 
Et la persuasion n'était pas le seul moyen dont il usât 
pour mener ses gens à la victoire. Malheur à qui. d'entre 
eux eût lâché pied devant l'ennemi ; car il s'est montré, 
« encourageant les uns et menaçant les autres, avec 
l'épée nue au poing, pour faire quelques mauvais 
coups, s'il eût vu des poltrons. » C'est assez dire que 
la discipline dans sa troupe était aussi exacte que sé- 
vère ; car il y voyait le plus sûr garant du succès, en 
même temps que l'obéissance était ennoblie par cette 
considération, que seule elle rendait digne de com- 
mander. Selon lui, « il n'y a rien de plus pernicieux en 
une campagne que les mutins. » Ils n'avaient donc 
aucun droit à l'indulgence. Toutefois Montluc recom- 
mande de ne pas châtier les soldats sans juste raison ; 
mais de distribuer avec équité le blâme et les peines 
autant que l'éloge et les récompenses. Ainsi se fùt-il 
flatté « de faire doilfter à ses hommes de la tête contre 
une muraille. » Que le chef, par un discernement né- 
cessaire et que Montluc possédait au plus haut degré. 



264 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

prenne donc d'abord la peine déjuger la portée de ceux 
qu'il conduit ; « car tous ne sont pas propres à toutes 
choses, » et « qu'il discerne surtout les bons des mau- 
vais. » A l'égard de ces derniers, il juge même que l'on 
doit procéder d'abord « par remontrances et menaces 
un peu aigres, r> et les avertir, « avant d'en venir 
aux coups, que, s'ils y retournent, il ne leur faudra 
plus espérer autre chose que le châtiment. » Mais, en 
se montrant fermes, que les capitaines se gardent d'a- 
buser de leur autorité; avec des soldats qui haïssent 
leurs chefs, la victoire est impossible, et la vie est 
courte pour qui est entouré de la sorte. N'a-t-il pas 
« vu mourir quatre capitaines par la main de leurs sol- 
dats, les assassinant par derrière, pour les mauvais 
traitements qu'ils avaient reçus d'eux? » Et après tout, 
Montluc ne saurait s'en étonner; car « ils sont hommes 
comme nous et non pas bêtes ; si nous sommes gentils- 
hommes, ils sont soldats; ils ont les armes en main, 
lesquelles mettent le cœur au ventre à celui qui les 
porte. » 11 est curieux d'entendre Montluc faire l'apo- 
logie de cette justice éclairée et même bienveillante. 
Mais poursuivons son histoire. A Pavie, en 1525, la 
fortune lui fut contraire, ainsi qu'à son roi. Comme 
François I", il tomba au pouvoir de l'ennemi; mais sa 
réputation fondée de pauvreté lui fut très-profitable, 
en ce que l'on ne tarda pas à le mettre en liberté, sur 
ce qu'on jugea « qu'on n'aurait pas de lui grand 
finance. » Hors des mains de ses ennemis, il ne songea 
qu'à les faire repentir de l'avoir délivré, et il y réus- 
sit en leur emportant une ville. Ce qu'il avait demandé 



LE MARÉCHAL DE .MONTLUC. 265 

à Dieu jusque-là, « c'était de se trouver à l'assaut d'une 
place pour y entrer le premier ou mourir. » Il ne mou- 
rut pas; mais il paya sa conquête de quatre blessures, 
et son bras, notamment, fut brisé eu plusieurs endroits. 
Son obstination seule empêcha qu'il ne le perdît ; car 
on ne voyait pour lui d'autre moyen de salut que de le 
lui couper. Mais, à force de se roidir contre la douleur, 
il le conserva. Ce ne fut pas cependant sans être con- 
damné à un repos trop prolongé pour son impatience ; 
et, comme il l'a dit, ce dont il souffrait le plus sur son 
lit de douleur, c'était de la pensée des sièges et des 
combats où il ne pouvait accompagner ses camarades. 
A peine put-il porter son bras en écharpe qu'il y re- 
vola, et rejoignant Lautrec au siège mis devant Na- 
ples en 1528, il ne laissa pas d'y signaler sa présence, 
quoiqu'il fût loin d'être rétabli. Mais sa captivité an- 
térieure d'une part, jointe à ce mauvais état de santé, 
de l'autre les revers qui suivirent la mort de Lautrec, 
amenèrent pour lui un temps d'arrêt forcé cjui ne dura 
•pas moins de deux ou trois ans, après lesquels il dut 
en quelque sorte recommencer sa carrière. 

Ses services, sa réputation interrompue, avaient 
besoin d'être rappelés ou plutôt renoués par une 
action d'éclat. Montluc, qui n'avait jamais marchandé 
sa vie, n'eut donc rien de plus pressé que de l'exposer 
de nouveau. On cherchait un chef pour une entreprise 
que plusieurs capitaines, et des plus braves, avaient re- 
fusée comme trop hasardeuse. Il s'offrit de la conduire, 
décidé, suivant son langage soldatesque, a à l'exécuter 
ou à crever. » Contre l'attente générale, il revint victo- 



266 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

rieiix, en pouvant dire de lui : « Je m'étonne que je 
n'y demeurai, mais mon Jieure n'était pas venue. » 

Il serait trop long de suivre dès lors Montluc dans 
ses expéditions journalières, dont ses commentaires 
n'ont pu même nous offrir le récit en détail *. Bornons- 
nous, sans nous attacher à tous ses pas, aux principaux 
événements de sa vie militaire : à cet égard encore 
nous aurons beaucoup de peine, dans une carrière si 
remplie, à ne pas paraître trop incomplet; mais dans 
des récits si multiples, cherchons du moins à saisir les 
caractères généraux, les traits distinctifs de cette puis- 
sante nature, quia son rang marqué dans notre his- 
toire. 

« Bien que le naturel de Montluc, ainsi cju'il s'est 
exprimé lui-même, tendît spécialement à remuer les 
mains, » et qu'il aimât par-dessus tout « à frapper et 
jouer des couteaux, » on aurait tort de se le représen- 
ter uniquement dans cette attitude de lutte et de vio- 
lence. Il n'était pas incapable, tant s'en faut, d'une ré- 
flexion circonspecte qui lui liait les mains « quand les 
affaires du maître le demandaient. » En un mot, ce 
qu'il exécutait avec fougue, il le concevait avec pru- 
dence. S'il devenait téméraire, c'était donc à bon es- 
cient et à propos, tout prêt, dans un intérêt différent, 
à changer de conduite. Il n'hésita pas à dire, avec le 
dévouement loyal du bon serviteur, que, « selon lui, il 
valait mieux faire les affaires de son maître sans se 



1. «Ce ne serait jamais fait, a-t-il dit, si je voulais écrire tous les 
combats où je me suis trouvé. » 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 267 

mettre sur le point de l'honneur, « pourvu, s'empres- 
sait-il d'ajouter, « qu'il n'y eût honte toute décou- 
verte. » Singulier mélange d'emportement, de calme 
et d'astuce, qui convenait à merveille au genre de 
guerre en usage à cette époque. Dans ses rapports avec 
ses soldats et ses subordonnés en général, il joignait 
aussi, de la manière la phis efficace, à la brusquerie et 
à la violence, l'adresse et l'insinuation, malmenant ou 
caressant tour à tour, suivant l'occasion, ceux qu'il 
avait sous ses ordres; ne se laissant jamais d'ailleurs, 
on l'a déjà vu, détourner de ce qui était utile par ce 
qui pouvait être agréable , et n'écoutant l'amour et 
toute autre passion que quand il était de loisir. 

Avec ce courage intelligent on ne sera pas surpris 
qu'il aimât les braves retraites presque à l'égal des 
marches triomphantes. Lui-même s'est félicité d'en 
avoir accompli qui ne méritaient pas moins d'éloges 
que des victoires. Et dans les unes et les autres, en ef- 
fet, il faisait preuve des mêmes qualités; en premier 
lieu, d'une volonté indomptable servie par un corps de 
fer; car en dépit des malathes, qui ne laissèrent pas 
pour lui d'être graves et nombreuses, il l'avait plié à 
la patience de toutes les fatigues. A plus de cinquante 
ans il était honmie à marcher encore au besoin et 
jour et nuit; on le voit faire vingt-sept milles sans 
s'arrêter. Aussi a-t-il renfermé en peu de mots le se- 
cret de tous ses succès : « Le plus souvent je veillais 
lorsque les autres étaient en repos, sans crainte du 
froid ni du chaud; j'étais endurci à la peine. « Et dans 
sa vie des camps il lui est arrivé bien souvent, dit-il 



268 LE MARECHAL DE MONTLUC. 

ailleurs, « de passer trois nuits de suite et trois jours 
sans dormir... Il lui a donc bien servi d'être fort et ro- 
buste, car il a mis son corps à l'épreuve autant que 
soldat ait fait de son temps. « 

Indépendamment de ce mérite général, que rien ne 
peut suppléer à la guerre, il s'en attribue trois autres 
plus particuliers, qui témoignent également d'une vo- 
cation spéciale pour le métier des armes. C'était d'être 
doué d'un coup d'œil militaire d'une rare justesse, qui 
lui permettait « de bien nombrer les gens, » c'est-à- 
dire de reconnaître avec promptitude, avec sûreté, le 
chiffre approchant d'une troupe ou d'un corps d'ar- 
mée. « Je n'ai trouvé, remarque à ce sujet Montluc, 
sergent-major ni autre qui m'ait surpassé en cela... 
Encore que le bataillon fût grand, je le nombrais à cin- 
quante hommes près, de la distance d'un demi-mille.» 
C'était ensuite de bien juger à quels hommes il avait 
affaire, en reconnaissant « s'ils avaient peur, à leur fa- 
çon de faire ou de tirer, à leur train, à leur démarche.» 
Enfin de les combattre sans délai ou forts ou faibles, 
en les déconcertant par la brusquerie de l'attaque : 
«Après l'aide de Dieu, ajoute finalement Montluc, 
toutes les bonnes fortunes que j'ai eues m'ont procédé 
de ces trois choses. » 

Ces bonnes fortunes ne s'étaient jamais démenties, 
d'après l'observation de Montluf^ lui-même, qui s'attri- 
bue l'honneur de n'avoir pas subi de déftiite. On n'a 
pas oublié toutefois que quelques-vms de nos généraux 
les plus consommés ne faisaient pas difficulté d'avouer 
qu'ils avaient été vaincus, et même par leur faute. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 269 

« J'ai OUÏ dire à de grands capitaines, observe Monlluc 
lui-même, qu'il est besoin d'être quelquefois battu; 
car on se fait sage par sa perte. Quant à moi, je me 
suis bien trouvé de ne l'avoir pas été, et j'aime mieux 
m'être fait avisé aux dépens d'autrui qu'aux miens. « 
Mais nous n'avons pas perdu de vue le secret de ses 
victoires, qu'il rappelle à tout moment. C'est « qu'il 
était résolu de mourir ou de repousser les ennemis, » 
et qu'il identifiait ses soldats à sa pensée en les rendant 
tous semblables à lui-même. C'est aussi, comme on l'a 
dit déjà, que le sang-froid qui combine et l'emporte- 
ment qui exécute s'associaient chez lui dans cette juste 
et sage mesure qui rend une troupe et son chef invin- 
cibles. Ce témoignage, il a pu se le rendre à lui-même 
en racontant un des exploits auxquels il avait entraîné 
ses soldats : « Je connus bien à cette heure, dit-il 
comme j'ai fait d'autres fois, qu'est-ce que peut le chef 
quand il se met devant, montrant le chemin aux au- 
tres, y) 

Ainsi, à la faveur de ces qualités et de ces circon- 
stances, la réputation de Montluc s'accroissait-elle de 
jour en jour; elle devint bientôt générale, aussi bien 
que celle des gens qu'il commandait, en sorte que, 
selon son rapport, un autre capitaine lui disait, récla- 
mant ses secours, « qu'il voudrait lui avok coûté la 
moitié de son bien et que ma compagnie y fût. » 

Montluc, dont le caractère n'est pas précisément ce- 
lui de la réserve, n'a garde de nous laisser ignorer ces 
brevets d'honneur qu'il a reçus, et l'on voit même 
qu'en vertu de ce prestige qui s'attache aux héros, 



270 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

selon le propre de la renommée, on grossissait encore 
celle de ses faits de guerre : « Pour une chose que j'a- 
vais faite, on m'en voulait faire accroire quatre. « Mais 
cette réputation, par combien de fatigues et de périls 
l'avait-il achetée? «Jamais homme, a-t-ilpu dire n'en 
eut à pire marché que moi. y> Il cite un autre cavalier 
et lui-même comme « les deux gentilshommes vivants 
qui se sont trouvés en plus de combats ; » et il ajoute : 
« Jamais il ne fut blessé qu'on sache, qu'à la bataille 
de Saint-Denis : je n'ai pas été si heureux en cela que 
lui. » 

Tous franchissons quelques années pour arriver à 
l'une de celles qui ont été les plus actives dans la vie de 
Montluc. En 1336, il possédait le titre de lieutenant de 
la compagnie légionnaire du Languedoc , lorsque 
Charles-Quint envahit la Provence. La circonstance 
était critique. Par plusieurs factions fainsi appelait-on 
les prouesses) il incommoda notablement les troupes 
de l'empereur en détruisant les moulins d'Auriole, si- 
tués entre Âix et Marseille, dont on avait besoin pour 
l'approvisionnement du pain. Ces hardis coups de 
main, dont le succès était chfficile , et que Montluc a 
racontés avec beaucoup de détails dans le premier livre 
de ses commentaires, eurent pour effet heureux d'af- 
famer les ennemis et de les faire songer à la retraite. 

A quelques années de là, en 1343, la présence du 
comt3 d'Enghien dans le Piémont fournit à Montluc 
une nouvelle occasion de se signaler. Le jeune général 
jugeait l'occasion favorable pour en venir aux mains 
avec l'ennemi ; mais les ordres précis de la cour arrê- 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 271 

taieut sa belliqueuse ardeur. Ce n'était plus le temps 
où le roi chevalier ne rêvait qu'actions d'éclat et ba- 
tailles, plein de confiance dans sa destinée et dans l'ave- 
nir. François I", vieilli et découragé par des infirmités 
précoces, n'appréhendait plus guère que des malheurs 
au souvenir de ceux qui l'avaient déjà frappé. Il avait 
donc prescrit à son lieutenant d'éviter toute action dé- 
cisive, et pour faire révoquer cette décision qui en- 
chaînait son courage et celui de ses troupes, le comte 
d'f^ngliien envoya Montluc à Paris. 

Certes il ne pouvait choisir un plus digne avocat 
d'une telle cause, ni qui la plaidât avec plus d'ardeur; 
et cette députation nous a valu l'une des pages les plus 
vives et les plus attachantes qui figurent dans nos an- 
ciens mémoires. C'est au début du deuxième livre qu'il 
faut hre ce passage, animé d'un souffle tout militaire. 
Il faut y voir comment ce simple capitaine, beaucoup 
plus connu dans les camps qu'à la cour, arracha par la 
force de sa conviction et l'élan de ses paroles, au roi et 
aux principaux de l'État, presque tous opposés à son 
avis, une permission de combattre qui donna une vic- 
toire de plus à la France. 

Rappelons donc en quelques mots cette scène pit- 
toresque, qui est tracée dans l'original avec une sin- 
gulière énergie. Ce triomphe, remporté par la fîère 
assurance de l'homme de guerre et par une élo- 
quence toute martiale, a quelque chose d'antique. On 
se croirait transporté dans une assemblée publique de 
Rome ou d'Athènes. Mais auparavant qu'on nous per- 
mette une remarque : ce tableau si vivement coloré, 



272 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

si plein de trait et de vigueur, est en même temps un 
tableau frappant des mœurs de l'époque. On y voit 
quel esprit de loyauté et d'honneur animait alors la 
noblesse française. Les gentilshommes accouraient en 
foule au premier mot de combat, et les rois avaient 
toujours dans leur noblesse une élite dévouée, prête à 
donner ses biens et son sang à leur service. « Un petit 
souris du maître, disait Montluc, échauffe les plus re- 
froidis : sans crainte de changer prés, vignes et mou- 
lins en chevaux et armes, on va mourir au ht que 
nous appelons le lit d'honneur. « De quels exploits 
cette noblesse, bien commandée, ce qui lui a manqué 
presque toujours, n'eût-elle donc pas été capable? 

Le souverain lui-même présidait au conseil assem- 
blé pour repousser bien plus que pour examiner les 
propositions qui lui étaient faites. La volonté du maî- 
tre, comme des ministres et des grands officiers ses 
assesseurs, semblait ne pouvoir subir de modification 
ni rencontrer d'obstacle. Malgré de nombreuses et vio- 
lentes interruptions qui la proclamaient hautement, 
Montluc ne se laissa pas troubler. Presque seul contre 
tous, encouragé à peine par quelques sourires bien- 
veillants du Dauphin (depuis Henri II), il exposa avec 
une netteté si lumineuse la situation des deux armées, 
tout à l'avantage de celle de France , il pirla avec 
tant de chaleur du désir impatient de vaincre qui em- 
brasait nos soldats, il se porta avec tant d'émotion ga- 
rant du succès, qu'il fît à la fin passer ses espérances 
dans l'àme de ses auchteurs et leur imposa sa volonté. 
Qu'ils combattent, qu'ils combattent, s'écria le souve- 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 273 

rain, éleclrisé par ses paroles. Et Montluc se précipita 
hors de la salle du conseil, emportant ce cri que mille 
voix répétaient avec enthousiasme et qu'il alla aussitôt 
redire en personne au comte d'Enghien. 

Les Français, sur le champ de bataille de Cérisoles, 
remplirent l'engagement de Montluc (il avril 1544) : 
ils triomphèrent; non que le terrain ne leur ait été 
vaillamment disputé; mais, pour n'avoir pas été sans 
alternative et pour avoir coûté beaucoup de sang, le 
triomphe n'en fut que plus glorieux. Par malheur il 
ne nous rapporta qu'un stérile honneur, au lieu des 
avantages sérieux qui eussent dû en être la suite. 

Le comte d'Enghien, qui avait eu la résolution de 
vouloir vaincre, n'eut pas celle de poursuivre son suc- 
cès, comme s'il devait toujours être dans la destinée 
des Français de savon* vaincre plutôt qu'user de leurs 
victoires. « Si on eût su faire profit de cette bataille, 
disait déjà à cette occasion Montluc lui-même. Milan 
était bien ébranlé; mais nous ne saurons jamais faire 
valoir nos victoires. » 

Après s'être si heureusement acquitté du rôle de 
conseiller, Montluc ne joua pas moins bien le rôle du 
soldat. Certes il méritait l'honneur qui lui fut déféré le 
jour de l'action, « celui de conduire toute l'arquebu- 
serie, » et il n'hésita point, en remerciant ses chefs du 
choix dont il était l'objet, à leur déclarer « qu'il espé- 
rait, avec l'aide de Dieu, s'en acquitter de telle sorte 
qu'ils auraient occasion d'être contents.» Il tint parole, 
ayant essuyé tout l'effort du combat. «Je ne fus ja- 
mais, dit-il, si habile et si dispos, et me fut bon be- 



274 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

soin ; car je donnai plus de trois fois du genou à terre. » 
Ce qui est certain, c'est que par l'élan de sa vaillance 
personnelle autant que par celle qu'il communiqua 
aux autres, il ne contribua pas peu au gain de la jour- 
née ; et il en fut dignement récompensé par le comte 
d'Enghien, qui le créa chevalier, de sa main, sur le 
champ même de bataille. 

Quoi que soit sur ce théâtre le noble aspect sous le- 
quel Montluc se montre à nos yeux, là n'est pas toute- 
fois sa véritable supériorité. Il excelle non pas tant à 
conduire un corps d'armée qu'une compagnie, une 
bande : partout enfin où l'ascendant appartient d'une 
manière plus marquée à l'intelligence, à la force indi- 
viduelle. Il est de ceux qui ont leur prix principal iso- 
lément et par eux-mêmes, dont l'influence est d'autant 
plus grande qu'elle est plus dégagée de toute circon- 
stance extérieure. Reconnaissances hardies et coups de 
main, surprises, embuscades, camisades^ comme on 
disait alors par un terme collectif, c'est là qu'il se mon- 
tre en maître. Dans une escarmouche ou dans un as- 
saut il n'a pas non plus son égal. Fertilité inouïe de 
ressources, stratagèmes qui se renouvellent chaque 
jour, présence d'esprit qui fait face à tout, tels sont 
les caractères saillants de Montluc, qui gagne moins 
encore à être considéré dans une campagne régulière 
que dans une guerre de partisans. Tel était aussi le 
trait distinctif de ces temps où les traditions des con- 
dottieri subsistaient dans toute leur force. L'époque 
de la grande guerre et des hautes combinaisons straté- 
giques n'était pas encore arrivée. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. :275 

Quoi qu'il en soit, la mission de Montluc et la part 
qu'il avait prise à la victoire de Cérisolles n'avaient 
pu manquer de demeurer présentes à l'esprit de Fran- 
çois P'.- C'est à ce souvenii* sans doute qu'il faut 
attribuer un poste de gentilhoînme servant qu'il obtint 
près de ce prince, alors, comme il nous le représente, 
ce vieux et pensif et qui ne caressait plus les hommes 
comme autrefois. » Il nous apprend même qu'un jour 
le roi voulut entendre de sa bouche le récit de cette ba- 
taille. En tout cas, le bouillant guerrier, un moment 
flatté d'un poste honorifique qui avait succédé, d'après 
sa remarque chagrine, à un injuste oubli, ne pouvait 
se plaii'e longtemps dans cette vie de brillante sujé- 
tion. 11 nous le dit, et nous l'en croirons sans peine : 
son tempérament répugnait à la vie uniforme et à l'oi- 
siveté élégante des cours ; il était né pour l'agitation 
et l'indépendance des camps. Vainement pendant la 
paix, comme il l'atteste, voulut-il faire plus d'une fois 
l'apprentissage utile du métier de courtisan ; il dut 
reconnaître « qu'il était mal propre pour ce métier, 
trop franc et trop hbre. « 

A la fin de 1544 nous retrouvons Montluc, avec le 
titre de mestre de camp, au siège de Boulogne sur Mer. 
Ce siège s'étant terminé par un blocus, on eut un nou- 
vel exemple de l'action habile et absolue qu'il exerçait 
sur ses soldats. Ceux-ci refusaient de se prêtera ce tra- 
vail, qu'ils déclaraient indigne d'eux et ne convenir 
qu'à des manœuvres. Que la truelle eût remplacé l'épée 
dans leurs mains, c'était chose dont ils croyaient de- 
voir rougir. Au lieu de recourir, pour les contraindre, 



276 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

à une indiscrète rigueur, il prêcha d'exemple en ma- 
niant le premier la pioche et la pelle. Ce fut à qui l'imi- 
terait, et, chacun de ses hommes rivalisant d'ardeur, 
un mur d'enceinte s'éleva comme par enchantement 
autour de la ville assiégée. 

Ici se révèle un côté de notre héros, que nous vou- 
drions avoir le droit de mettre davantage en relief. 
Mais à ce moment de sa carrière il ne nous est pas in- 
terdit du moins de le toucher en passant. Yif et colère, 
comme il l'avoue, « car il ne fallait guère le piquer 
pour le faire partir de la main, » il n'était pas inca- 
pable de bonté pour les derniers de ses compagnons 
d'armes, il ne croyait pas s'abaisser en descendant jus- 
qu'à eux. Il s'est rendu ce témoignage d'avoir « maintes 
fois, étant capitaine, donné ses armes et ses habits 
pour quelqu'un qui en avait besoin ; sa bourse non 
plus n'était pas serrée à la nécessité des compagnons. » 
Aussi, malgré ses rigueurs^ si on l'en croit, jamais 
homme ne fut plus aimé que lui : « On portait ses im- 
perfections, sachant bien qu'il ne faisait rien de ma- 
lice. » Nous voudrions qu'il nous fût permis sur ce 
point de ne pas nous séparer de lui. 

Mais, grâce à Dieu, nous ne sommes pas encore ar- 
rivés au moment où, pour accomplir notre devoir de 
biographe, nous n'aurons plus qu'à condamner Mont- 
luc. Bien plus, nous touchons à l'époque la plus irré- 
prochable, la plus glorieuse même de sa vie. Théâtre 
de son début dans les armes et de ses premiers suc- 
cès, ce fut encore l'Italie qui lui offrit l'occasion d'il- 
iustrer son nom et sa patrie. 11 y fut chargé de divers 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 277 

commandements dont il s'acquitta avec beaucoup d'ha- 
bileté et d'honneur, faisant, ce qui était trop rare pour 
les Français, pardonner sa domination en la rendant 
utile aux villes soumises. Ramener aux mêmes prin- 
cipes, aux mêmes affections, à des plans de conduite 
analogues et régis par l'ascendant moral d'une autorité 
commune, des populations si diverses de constitution, 
d'humeur, de goûts, ce n'était pas là pourtant une 
œuvre facile ; mais son appHcation persévérante y 
réussit à merveille. Chose aussi singulière que vraie : 
l'étranger le trouva plus clément qu'il ne le devait être 
dans la suite pour les Français. Déjà dans le royaume 
de Naples, lors de la conquête momentanée de ce pays, 
en 1527, une petite part des dépouilles lui était juste- 
ment échue. On lui avait attribué un bien confisqué 
sur l'ennemi ; m^ais il ne le garda pas plus longtemps 
que cette proie, aussi fugitive que convoitée de nos 
rois, ne resta sous leur dépendance. Plus tard il fut 
appelé dans le Piémont et chargé du gouvernement 
d'Albe et de Montcalier. Ce fut même la première fa- 
veur qu'il reçut, avec le grade de maréchal de camp, 
du roi Henri II, à peine monté sur le trône, et qui 
montra toujours pour lui les sentiments les plus favo- 
rables. Le séjour de l'Itahe plaisait à Montluc, et ajuste 
titre. L'aspect de cette terre où dorment tant de héros 
parlait à son âme, comme on l'a vu, et semblait, eu 
l'élevant, lui suggérer de bonnes et salutaires inspira- 
tions. Il ne se dissimulait pas d'ailleurs à qui il avait 
à faire, jugeant que chez les Italiens modernes « il y 
avait trop de délices et voluptés pour produire grand 

16 



278 LE MARÉCHAL DE MOiNTLUC. 

nombre d'hommes de guerre, et que ce n'était plus la 
race des César, Caton, Scipion et autres. » 

Le rôle de Montluc consistait à les défendre. Ce fut 
ainsi qu'il défendit Casale en 1552. Il montra de plus, 
deux ans après, qu'un chef tel que lui pouvait, avec 
des soldats quels qu'ils fussent, accomplir de véritables 
prodiges. 

On ne craindra pas de donner ce nom à l'héroïque 
défense de Sienne; et si l'on a pu dire de nos jours 
que cette défense avait été pour lui ce que fut pour 
Masséna la défense de Gènes, on ajoutera justement 
que cet exploit n'honore pas seulement la vie de Mont- 
luc, mais la France et le seizième siècle lui-même. 

On ne saurait donc nous blâmer de nous arrêter 
avec quelque complaisance sur ce moment héroïque 
de l'existence de notre héros ' . 

Le début du règne de Henri II, nul ne l'ignore, fit 
naître des espérances que la suite et la fin surtout, 
nous aurons l'occasion de le voh, ne devaient pas réa- 
liser. Nos armées reprirent de plusieurs côtés l'ascen- 
dant qui leur était échappé; en Piémont, notamment, 
le maréchal de Brissac faisait la guerre avec succès, 
lorsque la ville de Sienne, en Toscane, chassa les Espa- 
gnols qui l'occupaient et sollicita l'appui des Français 
pour conserver son indépendance. 

Le maréchal de Strozzi, homme de guerre admiré 
de Montaigne -, fut chargé de protéger les Siennois ; 

1. La défense de Sienne est racontée en détail dans le III*^ livre des 
Commeniaires. 

2. Essais, U, 17. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 279 

mais ses instruction lui prescrivaient d'occuper la 
campagne pour tenir l'ennemi en échec. Sur son avis 
il parut donc nécessaire de nommer en outre, pour 
commander à Sienne même, un lieutenant du roi. 
Pour ce poste aussi délicat que grave, à raison des cir- 
constances, Montluc fut désigné, malgré plusieurs op- 
positions très-vives, en particulier celle de Montmo- 
rency. 

Quel soutien assez efficace réussit à . vaincre ces 
oppositions? Celui du souverain lui-même, qui n'avait 
pas oublié Cérisoles. Vainement l'accusait-on auprès 
de lui, et Montluc lui-même s'en est accusé avec une 
honorable franchise, « de ce mécliint naturel, âpre, 
fâcheux et colère qui sentait un peu et par trop le ter- 
roir de Gascogne. « Henri II tint bon dans sa préférence. 
Seulement, en transmettant l'ordre du départ au chef 
qu'il honorait de son choix direct, il l'avertissait « de 
laisser un peu sa colère en Gascogne, s'accommodant 
à l'humeur du peuple de Sienne. » 

Montluc, alors malade à Agen, ne songea pas même 
à décliner cette preuve de la confiance royale. Huit 
jours après ses préparatifs étaient achevés, et surmon- 
tant sa faiblesse physique, il se traînait iusquk Mont- 
pelHer, ensiyite jusqu'à Marseille, d'où il s'embarqua 
pour sa destination. 

La fièvre qui le travaillait n'avait fait cependant 
que redoubler d'intensité; mais il était habitué à faire 
taire la maladie et la douleur devant le devoir. Aussi 
dès son arrivée sut-il se faire connaître pour ce qu'il 
était; et à la première alerte il montra aux habitants 



280 LE MARECHAL DE MONTLUC. 

« que ce n'était- pas la centième escarmouche où il 
s'était trouvé. » 

Aussitôt, malgré son déplorable état de santé, il 
pourvait à tout et il organisa un excellent système de 
défense, montrant déjà, suivant la belle expression 
que Bossuet appliquait plus tard au valeureux comte 
de Fontaines, « qu'une àme guerrière est maîtresse du 
corps qu'elle anime. y> L'attente de Henri II ne fut 
donc nullement trompée, et il eut d'autant plus sujet 
de se féliciter de son choix que la situation de Sienne 
s'aggrava bientôt de la manière la plus alarmante. Ce 
fut à la suite de la défaite de Strozzi, qui, comme on l'a 
vu, couvrait Sienne, et qui, en s'efforçant de rallier ses 
iroupes, fut si grièvement blessé lui-même qu'on le tint 
quelque temps pour mort. 

Le général de l'armée espagnole vainqueur, le mar- 
quis de Marignan, marchant sur Sienne, ne semblait 
pas devoir rencontrer d'obstacles sérieux pour y péné- 
trer, lorsqu'il trouva en face de lui un ennemi dont il 
n'avait pu soupçonner ni les forces ni la résistance 
obstinée. 

A la vue de Montluc se traînant sur les remparts, le 
premier sentiment qui le saisit ce fut celui de la pitié ; 
car c'était à peine s'il paraissait avoir encore quelques 
jours à vivre. Ce fut donc par la courtoisie qu'il crut 
devoir d'abord l'attaquer, en lui envoyant quelques- 
uns de ces mets délicats par lesquels Pompée, malade, 
avait jadis refusé, dit-on, de recouvrer la santé. Mais 
Montluc, qui n'affectait nullement la sévérité d'un 
Romain, acceptait, nous dit-U, avec de grands mercis 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 281 

les pains blancs, le gibier et le vin grec qui lui étaient 
offerts. Et pour se montrer digne de ces présents, il 
n'en était que plus décidé à bien défendre la YUle. 

Il ne lui fallait pas seulement à cet effet payer de sa 
personne comme d'habitude, et, par la force de sa vo- 
lonté, faire taire les plus justes exigences delà nature : 
il fallait qu'il fît passer son àme dans celle de tous les 
assiégés, ou du moins qu'il se rendit complètement 
maître des esprits non-seulement de la garnison, mais 
de tous les habitants. Dans ce but il déploya des qua- 
lités nouvellf^s pour lui, un art singulier des ménage- 
ments, beaucoup de circonspection et d'adresse : lui, 
si impatient et si fougueux, comprit qu'il fallait obte- 
nir par la persuasion l'adhésion complète des volontés. 
On découvrit, dans cette nature qu'on avait crue exclu- 
sivement guerrière, les qualités d'un politique. « Ce 
n'est pas tout, a-t-il dit lui-môme, d'être vaillant et 
sage : il faut être fin et avisé. » Et jamais on ne joignit 
mieux la pratique au précepte. Loin de choquer les 
usages des Siennois, il s'accommoda à leurs habitudes ; 
au lieu de commander, il conseillait, se prêtant aux 
circonstances, et bien lui prit à cette occasion de con- 
naître les langues étrangères, en particuher l'italien et 
l'espagnol : ce qui l'a porté, et très-sagement, à faire 
entrer cette étude comme des plus nécessaires dans le 
plan d'éducation de la jeune noblesse. « Messieurs, 
dit-il on s'adressant à ceux qui ont le moyen, vous qui 
voulez pousser vos enfants, croyez que c'est une bonne 
chose de leur faire apprendre, s'il est possilile, les lan- 
gues étrangères. Cela sert fort, soit pour passer, soit 

16. 



282 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

pour se sauver, soit pour uégocier. « Plus d'une fois, 
avec ce talent d'orateur qu'on ne saurait lui contester, 
Montluc harangua les Siennois dans leur propre lan- 
gue et de la manière la plus efficace '. Pour le succès, 
en véritable Gascon qu'il demeurait toujours, même 
dans ses moments les plus sérieux, il ne négligeait au- 
cun détail de mise en scène. Pour réparer son délabre- 
ment physique, il se couvrait de riches vêtements, il 
frottait ses joues pour simuler le coloris de la santé; 
il voulait par-dessus tout faire illusion sur son état à 
ceux qui lui avaient donné leur confiance. 

Tel était toutefois son affaiblissement graduel, que 
les médecins, ne pouvant obtenir qu'il prît aucun 
repos, ne tardèrent pas à désespérer de lui, et qu'à 
plusieurs reprises on répandit le bruit de sa mort. 
Mais des prodiges nouveaux de dévouement, d'habillé, 
d'héroïsme, attestaient bientôt qu'il avait conservé la 
vie. Présent lorsqu'on l'attendait le moins, et toujours 
inépuisable en ressources, il jouait à la fois le rôle de 
soldat, de capitaine, de général. Et l'on reconnut que 
là comme ailleurs aucun ne savait mieux que lui en- 
traîner ses compagnons au combat, ramener et décider 
la fortune. 

Sa vigilance était en outre infaillible, de sorte que 
la ruse n'avait pas plus chance de prévaloir auprès de 
lui que la force ouverte. Pour éviter d'être trompé, 
son principe constant était de croke que son ennemi 



1. A l'entendre parler en public, dit-il, on pouvait s'étonner « qu'un 
Gascon fût devenu si bon Italien. » 



LE MARJ:CHAL DE MONTLUC. 283 

était aussi actif et aussi habile qu'il l'était lui-même, 
en se demandant ce qu'un intérêt éclairé pouvait inspi- 
rer à celui-ci la pensée de faire. « Toutes mes intelli- 
gences étaient à songer, et jour et nuit : Qu'est-ce que 
je ferais si j'étais à la place de mon ennemi? » Par là 
il se tenait toujours sur ses gardes, ne cessant de veil- 
ler d'une part pour être au fait, par l'entremise de ses 
émissaires, de toutes les démarches, de tous les pro- 
jets de l'ennemi; de l'autre, pour empêcher qu'aucun 
traître ne surprît ses propres desseins et ne vendît ses 
secrets. 

L'efficacité de son secours, sa supériorité furent bien- 
tôt tellement avérées pour tous, que les assiégés, qui n'é- 
taient pas soumis à son autorité, furent les premiers à 
briguer cette soumission comme leur sauvegarde. Jus- 
que-là en effet, comme Montluc n'était que le Ueute- 
nant d'un roi allié, ils ne relevaient pas directement 
de lui. Les brillants services qu'il ne cessait de leur 
rendre firent naître la pensée de réunir tous les pou- 
voirs entre ses mains. Tout récemment encore , une 
escalade tentée la nuit pour enlever la citadelle et un 
fort qui donnait accès dans la ville avait été repoussée 
au grand détriment de l'ennemi. On annonçait que, 
pour réparer cet échec, le marquis de Marignan faisait 
venir de Florence une artillerie complète. C'était le 
20 janvier looo. Dès le commencement de février il 
était proclamé dictaleur par les Siennois ' : comme 
tel, il n'avait plus, ainsi que par le passé, à s'entendre 

1. Cette nomination était d'ailleurs réduite au délai d'un mois. 



284 LE Maréchal de mqntluc. 

avec la seigneurie, c'est-à-dire la magistrature su- 
prême de la république. 

Dégagée-de toute entrave (si l'on excepte celle de sa 
santé toujours gravement affectée), l'action de Montluc 
a dès lors encore quelque chose de plus personnel et 
de plus efficace. Avec sa responsabilité croissent sa 
prudence et, ce que l'on attendrait peu de lui, sa mo- 
dération. Les vivres s'épuisaient; les ressources de fout 
genre diminuaient d'une manière sensible : il fallut 
se résoudre à faire sortir de Sienne tous ceux qui 
étaient inutiles pour la défendre ; mais on sait gré à 
Montluc de déplorer cette nécessité imposée par la loi 
du salut commun , en rappelant que plus des trois 
quarts de ces malheureux moururent : « Ce sont des 
lois de la guerre, observe-t-il ; il faut être cruel bien 
souvent pour venir à bout de son ennemi. Dieu doit 
bien être miséricordieux en notre endroit, qui faisons 
tant de maux. « 

Sans exagération de rigueur comme de puissance, 
Montluc n'eut donc qu'un but : celui de resserrer en 
un seul faisceau et de diriger dans un sens unique 
toutes les forces de Sienne, tous ses moyens de dé- 
fense. Et jamais concert de mesures ne fut en effet plus 
minutieux, mieux entendu et plus parfait Si le triom- 
phe eût dû rester à l'habileté e1 au courage, celui de 
Sienne n'était pas douteux : tant Montluc avisait à 
tout, repoussant d'une part les assauts de l'ennemi; 
de l'autre, combattant toutes les factions intérieures. 
Par les suggestions des Espagnols, qui ne croyaient 
pas inutile d'appeler l'intrigue à leur secours, des dé- 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 283 

fiances réciproques, des divisions avaient éclaté entre 
les citoyens, et leur sang avait été près de couler par 
leurs propres mains. Montluc en prévint l'effusion sans 
violence, en se bornant à leur faire voir le bras qui les 
poussait au carnage. Connaissant le pouvoir de la 
religion sur les esprits italiens, il n'eut garde d'en 
négliger les démonstrations extérieures; il recourut 
notamment à la pratique populaire des superstitions. 
C'est assez marquer que, par une transformation aussi 
complète qu'inattendue, ce n'est plus ce fougueux, ce 
bouillant, cet indomptable guerrier que nous connais- 
sions ; c'est le plus circonspect , le plus fin , le plus 
adroit, le plus prudent des gouverneurs. Revêtu par 
son titre d'un pouvoir absolu, loin de devenir tyran, 
ce qu'il demande aux Siennois, « les mains jointes et 
au nom de Dieu, c'est qu'ils se gardent sur toutes 
cboses de mettre la main au sang de leui^s concitoyens. » 
Par la suite il s'étonnait lui-même d'avoir pu dépouil- 
ler sa nature au point d'être « si sage et si modéré. » 
Au milieu de ce dévouement commun au bien pu- 
blic, les Siennoises ne furent pas les dernières à parta- 
ger l'enthousiasme belliqueux inspiré par 31ontluc. 
Animées do ses paroles et remplies de sa résolution, 
ces femmes, oubliant leur faiblesse, prirent part à la 
défense ; et l'auteur s'écria avec un enthousiasme bien 
légitime : a II ne sera jamais, dames siennoises, que 
je n'immortalise* votre nom, tant que le livre de Mont- 
luc vivra; car, à la vérité, vous êtes dignes d'immor- 
telle louange, si jamais femmes le furent. » Et il cite 
en effet trois escadrons de dames, qui s'étaient for- 



286 LE MARECHAL DE MONTLUC. 

T 

mes et qui combattaient pour leur liberté sous des de- 
vises el avec des costumes différents, au nombre de 
« trois mille dames, gentilles femmes ou bourgeoises, » 
les unes avec accoutrement en façon de nymphe, court 
et montrant le brodequin, les autres vêtues de satin 
incarnat, les autres tout de blanc. Et elles allaient 
aux fortifications en faisant entendre un chant en l'hon- 
neur de la France. Montluc s'en veut beaucoup de n'en 
avoir pas gardé le souvenir, et pour se le rappeler il 
aurait volontiers, nous dit41, « donné son meilleur 
cheval. » C'était pour Montluc donner beaucoup ; car 
il était tel de ses chevaux qu'il mettait au premier rang 
de ses affections même domestiques. Il nous l'apprend 
lui-même en ces termes : « Dans une rencontre avec 
les protestants je perdis, dit-il, mon cheval turc, que 
j'aimais après mes enfants plus que chose de ce monde ; 
car il m'avait sauvé la vie ou la prison trois fois. Le 
duc de Palliane me l'avait donné à Rome. Je n'eus ni 
n'espère jamais avoir un si bon cheval que celui-là. » 
Cependant l'ennemi ne tarda pas à reconnaître 
qu'il ne triompherait jamais par la force des obsta- 
cles qui, à peine surmontés, renaissaient aussitôt sur 
ses pas. Il ne songea plus qu'à réduire les assiégés 
par la famine ; et à la vérité tout le conviait à l'entre- 
prendre, car les vivres y étaient en très-petite quantité. 
Bientôt même, en fait de provisions, il n'y eut plus 
que du cheval et de l'àne, et non point à discrétion. Ce 
qui ajoutait aux embarras de cette situation, c'est 
qu'une partie de la garnison était composée d'Alle- 
mands, gens qui ne peuvent pâtir ^ c'est-à-dire se rési- 



LE MARECHAL DE MÛNTLUC. 287 

gner à peu manger et surtout à peu boire, parce qu'ils 
c( aiment trop leur ventre, » observe naïvement notre 
auteur. Comme il était à craindre qu'ils ne se rendis- 
sent pour ne pas supporter une plus longue abstinence, 
on les fit sortir de la ville, et ce fut alors qu'on prit le 
même parti à l'égard des bouches inutiles, c'est-à-dire 
de plusieurs milliers de personnes vouées ainsi à la 
mort, ce qui amena des scènes de pitié et de désolation 
telles que Moutluc lui-même déclare n'en avoir jamais 
vu. Quant aux vrais défenseurs de Sienne , leur ra- 
tion de pain fut fixée à quatorze onces. Ces mesures 
précédèrent seulement d'un mois la décision qui fit de 
Montluc un vrai dictateur romain. 

Néanmoins au milieu de février 1555 il n'y avait 
plus une goutte de vin dans la ville, et dès le commen- 
cement de mars l'épuisement des autres provisions 
était le même. « On avait mangé tous les chevaux, 
ânes, mulets, chats et rats qui étaient dans la ville..,» 
La ration du soldat est réduite à douze onces de pain, 
celle des habitaijts à neuf; et l'on ne pouvait y ajouter 
que quelques herbes. Aussi beaucoup des uns et des 
autres, par l'insuffisance de la nourriture, ce tombaient- 
ils morts sur la place en cheminant et sans maladie. » 

Ce fut ainsi que l'on se traîna jusqu'en avril, où sans 
ressource et sans espoir de secours, il fallut songer à 
échapper aux horreurs de la famine, lorsqu'il n'y avait 
plus de remède pour les Siennois, au dire de Montluc, 
que de se manger entre eux. De mercredi à chmanche 
(jour où l'on fit encore uns sortie), on était resté sans 
manger autre chose que six or ces de biscuit par homme 



288 LE MARECHAL DE MOMTLUC. 

chaque jour, et Moiitluc avait fait tuer ses deux der- 
niers chevaux. 

Le marquis de Marignan, qui de son côté n'avait 
guère moins souffert que les assiégés, fut prompt à re- 
cevoir leurs ouvertures, et, par appréhension de leur 
désespoir, à leur accorder composition. 

Quant à Moutluc, qui s'était réduit au régime de 
simple soldat, il ne mangeait qu'une fois le jour; 
mais ce maigre repas (telle était son ardeur de faire 
son devoir et d'acquérir de l'honneur) était, nous dit-il, 
un banquet ^our lui toutes les fois qu'il revenait d'une 
escarmouche heureuse. Au comble de sa détresse on 
lui offrait de capituler avec les Siennois; mais il ré- 
pondit quU aimerait mieux perdre cent vies que de 
perdre un seul doigt de son honneur et réputation. Le 
nom deMontluc, ajoutait-il, ne se trouverait jamais en 
capitulation, et il aimait mieux mettre le tout a'i hasard 
de Cépée. Frappé d'admiration par sa constance el 
aussi d'effroi, parce qu'il connaissait son ennemi, le 
marquis de Marignan s'empressa de déclarer « qu'il 
sortirait de la ville en toute assurance et comme il lui 
plairait, » et il fut le premier, avec ses généraux et ses 
capitaines, à lui témoigner toute son estime. Ce fut 
donc le 22 avril que Montluc sortit de la ville, qu'il ne 
put quitter sans larmes, « parce qu'elle s'était montrée 
si dévotieuse à sauver sa liberté. « A quelque distance 
il trouva le général espagnol qui l'embrassa et avec 
qui il s'entretiut fort amicalement. Par une attention 
généreuse de l'ennemi, au-devant de ces nobles sol- 
dats avaient été portés des pains qui ne contribuèrent 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 289 

pas peu à ranimer les restes de leur yie. Quand ils 
s'étaient présentés aux avant-postes de la ville, à Mon- 
talcliin, on avait frémi à l'aspect de ces hommes, «tout 
déchaniés et ressemblant à des morts. « 

Telle fut l'issue de ce siège célèbre, qui avait duré 
huit mois, à la gloire des Siennois , transformés sous 
le commandement d'un Français. Nul n'y joua un plus 
noble rôle que Montluc, qui d'abord ne voulut pas 
souffrir de capitulation où les bannis de Florence ne 
fussent compris; qui ensuite, et à aucun prix, ne 
voulut ni pour lui ni pour les siens souscrire aucun 
engagement de celte espèce. Son honneur jaloux ne 
négligea aucune précaution à cet égard ; car il exigea 
qu'une déclaration de Sienne, sauvegarde de sa répu- 
tation, fût rédigée : cette pièce avait été renfermée 
dans le trésor royal *. Par la suite, Montluc regrettait 
très-vivement de ne l'avoir point à sa disposition pour 
en reproduire le texte : « Il eût voulu donner cinq 
cents écus d'un double, pour laisser mémoire de lui et 
l'insérer dans son livre. » Dans ce document en tout 
cas, on voyait « cju'il était sorti de Sienne sans capi- 
tulation aucune, enseignes déployées, les armes sur le 
cou et tabourin sonnant. » 

Henri II, juste appréciateur de Montluc, ne laissa 
pas son héroïque courage sans de justes récompenses; 
mais on devait craindre qu'elles ne fussent que l'orne- 
ment de son tombeau, tant il semblait impossil3le qu'il 
survécût à tant de fatigues qui avaient mis le comble à 

li On dii-ait aujourd'hui : dans les archives de l'État. 

17 



290 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

son état de maladie. Mais que ne peut-on attendre de 
la passion dans ces natures d'élite ? Elle. est la flamme 
ffui soutient et ranime les restes d'une vie qui s'éteint. 
Montluc, qui vit si souvent les approches de li mort, y 
devait encore échapper pour longtemps. En premier 
lieu le roi lui conféra l'ordre de Saint-Michel, « chose 
en ce temps-là si digne et si recherchée... et non pro- 
fanée, ajoute-t-il, comme à présent. » D'autres faveurs 
plus solides furent jointes à cette distinction honori- 
fique. Et là-dessus il faut rendre' hommage à la vive 
reconnaissance de Montluc, qui, «depuis la mort de ce 
bon prince son maître, eût souhaité la sienne cent fois, 
vu les grandes traverses qu'on lui a données. » 

Ces preuves de la munificence de Henri II étaient 
d'abord « trois mille livres de pension, prises à l'épar- 
gne (ce qui était considérable pour l'époque) ; en outre 
trois mille livres de rente sur son domaine, où la comté 
de Guare, où j'ai partie de mon bien, dit Montluc, 
était comprise. » Il est vrai qu'à cette épof[ue les dons 
de nos rois, et des Valois en particulier, étaient plus 
splendides que durables. Montluc ne jouit que deux 
ans de la comté, et encore d'une manière incomplète. 
Ajoutez à ces dons dix mille écus d'argent comptant. 
Et Henri ayant voulu que Montluc lui témoignât encore 
quel:{ue autre désir, il demanda et obtint deux places 
de conseiller au parlement de Toulouse, « pour aider à 
payer le mariage de sa fille. » C'est qu'alors, suivant 
une remarque qui témoigne de l'ardeur du temps à 
poursuivre les charges de judicature, « on retirait de 
là argent plutôt que de toute autre chose. » Enfin il lui 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 291 

fut promis l;i première compagnie de gendarmes qui 
vaquerait; et s'il n'eut pas la première ni même la 
seconde, il eut du moins la troisième. D'après la liste 
de ces bienfaits, on comprendra mieux encore les 
regrets que Montluc donne à la mort de ce bon 
prince. 

Les témoignages de l'estime publique ne lui furent 
pas moins prodigués ; et Montluc n'a pu s'empêcber de 
les énumérer avec quelque complaisance. Le pape le 
reçut avec toute espèce de déférence et le combla de 
félicitations; il put jouir en outre de cette notoriété 
non moins flatteuse que la multitude décerne à ceux 
dont les noms ou les actes l'ont frappée. Quand il allait 
par les rues de Rome et au château Saint-Ange, « tout 
le monde courait aux fenêtres et sur les portes pour 
voir celui qui avait si longuement défendu Sienne. » 
Et son souvenir ne devait pas périr dans la capitale 
du monde chrétien, puisqu'y étant retourné de longues 
années après, il put s'applaudir encore d'être l'objet du 
même empressement. Son passage par les autres villes 
d'Itahe fut accompagné de semblables démonstrations ; 
ce qui lui fit oublier qu'il était sans ressoiuces pour se 
rendre dans son pays; mais, peu soucieux de l'avenir, 
au milieu de ces témoignages d'honneur, « il lui sem- 
blait qu'il était plus riche que seigneur de France. » 

Le maréchal de Strozzi s'empressa d'ailleurs de 
mettre à sa disposition une galère pour le ramener 
dans sa patrie, où son retour ne fut pas moins une 
suite de triomphes. Mais il suffit de rappeler la manière 
dont il fut accueilli par le roi, dont les largesses 



292 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

à son égard ont déjà assez marqué les sentiments. 
Le duc François de Guise le lui ayant présenté, il 
le serra dans ses bras et. le tint longtemps pressé 
contre sa poitrine, déclarant qu'il l'avait cru un homme 
perdu. La conversation la plus affectueuse s'établit 
ensuite entre le prince, qui voulut entendre le récit dé- 
taillé de sa défense, et le capitaine, qui se retira charmé 
du bon visage de son maître. Celui-ci disait en effet 
partout « qu'il s'émerveillait de la fortune de Montluc 
et qu'il le croyait le plus heureux homme du monde, « 
pour être sorti avec tant d'honneur d'un si long siège 
et sans espérance de secours. 

Montluc, comblé de gloire, mais à bout de forces, 
depuis près d'un an miné par la maladie, et qui n'avait 
eu pour se soutenir contre elle que les forces factices 
d'un courage presque surhumain, avait grand besoin 
d'un long repos. Mais sa réputation ne lui permit pas 
d'en jouir. Il n'était que depuis très-peu de temps en 
Gascogne, auprès de sa famille, lorsque Henri II le 
rappela par un courrier : c'était pour lui donner l'ordre 
de se rendre en Piémont, où le maréchal de Riissac 
l'avait demandé pour le mettre à la tète des gens de 
pied. Montluc, qui n'avait presque vu ni sa 7naison 
ni ses ajnis , s'en consola par sa considération ordi- 
naire ; c'est qu'd fallait avant tout obéir au puis- 
sant aiguillon de Vhonneur. Et que pouvait-il refuser 
au roi, qui lui donna au départ un de ses meil- 
leurs coursiers? Il ne songea plus qu'à déployer, dès 
son arrivée en Italie, cette résolution téméraire qui 
l'avait si bien servi jusque-là : « voulant montrer à 



LE MARECHAL DE MONTLUC. 293 

l'ennemi que, pour avoir vu sa femme, il n'avait rien 
oublié de ce qu'il soûlait faire . » En outre, au siège de 
Yulpian (1555), il fit preuve des qualités d'un excel- 
lent officier de génie, fort habile à choisir pour l'artil- 
lerie le meilleur emplacement possible et le côté faible 
des places ; n'épargnant nullement sa personne pour 
aller s'en assurer par lui-même, et d'une expérience 
aussi consommée que son courage était intrépide. 

De ce théâtre il ne tarda pas à passer sur un autre, 
d'ailleurs tout voisin, et cela encore par ordre de 
Henri II, qui prouvait assez en l'employant à tout 
moment qu'il eût voulu avoir beaucoup de chefs 
comme lui. C'étaient les Siennois qui, ne pouvant s'ha- 
bituer à voir leur ville au pouvoir de l'ennemi, invo- 
quaient de nouveau Montluc comme un sauveur. Il 
fut donc envoyé pour les secourir avec le titre de 
lieutenant du roi. Et dans ce but il fallait, en portant 
la guerre sur différents points, inquiéter l'ennemi, di- 
viser ses forces, le fatiguer et l'afTaibUr en détail. Au 
siège de Piance, Montluc conduisit l'escalade avec tant 
de -vigueur, marchant à la tète de ses soldats, qui avaient 
été repoussés trois fois, que tous. Français et Itahens 
indifféremment, ne craignaient pas de déclarer a qu'il 
avait pris lui seul la ville. » Ce brillant exploit mit le 
comble à la réputation de Montluc en Italie. Il continua 
à y faire cette petite guerre de partisan, mêlée de 
marches et contre-marches, d'attaques et de retraites, 
d'assauts et de défenses de places, d'escarmouches et 
de surprimes, à la(juelle il était merveilleusement pro- 
pre par son rare coup d'œil, sa prévoyance et son acti- 



29i LE MAUECHAL DE MONTLLX. 

vite inquiètes. De part et d'autre en Italie les moyens 
d'exécution étaient failoles, les troupes fort peu nom- 
breuses ; ce qui donnait aux ressources propres des 
chefs plus de saillie et de carrière. Leur action sur le 
soldat était plus directe et plus absolue, surtout lors- 
que ainsi que Moutluc ils vivaient avec lui et comme 
lui, partageaient, on l'a dit, tous ses périls, veillaient 
sur tous ses besoins et s'assuraient, en se l'attacliant 
par tous les liens possibles, son affection la plus étroite, 
son dévouement le plus absolu. Ainsi s'est-il flatté 
d'être parvenu à « faire faire aux soldats ce que par 
aventure homme ne leur a fait faire jamais. » 

On s'explique du reste qu'obtenus par de telles res- 
sources les résultats en général ne fussent pas en rap- 
port avec leur éclat apparent. Tout se faisait sur une 
petite échelle et changeait aisément de face ; les avan- 
tages, tout partiels, n'avaient rien de définitif. Tel 
est à peu près en résumé, dans cette période, l'his- 
toire de nos guerres en Italie, où tant d'héroïsme se 
dépensait sans presque aucun fruit pour le pays.Mont- 
luc se distingua beaucoup, mais il n'avait ni assez 
d'argent ni assez d'hommes à sa disposition pour s'éta- 
bli» d'une manière solide. Et le moment était proche 
où la nécessité même de défendre notre propre sol 
allait nous forcer d'abandonner ces éphémères con- 
quêtes. 

Quand la perte de la bataille de Saint-Quentin (15o7) 
eut mis en effet dans le plus^ grand péril la France, 
« qui eût été perdue si Dieu n'avait ôté par miracle 
l'entendement au roi d'Espagne et au duc de Savoie, » 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 295 

le duc de Guise, rappelé de l'Italie pour le salut du 
royaume, ne voulut pas la quitter saus avoir une en- 
trevue avecMontluc, qu'il chargea de garder seul ce 
que nous possédions encore en Toscane. Au lieu de 
demander de l'argent et des hommes, dont il avait 
grand besoin, Montluc aima mieux se borner à ses 
faibles ressources que de diminuer en rien celles qui 
étaient Lccessaires pour sauver notre pays. Il supplia 
seulement le duc de Guise de le faire rappeler aussi 
pour aider à la défense commune. Peu après il fut re- 
levé de son commandement, mais ce fut pour porter 
ses conseils et ses secours au duc de Ferrare. Quoique 
fort malade encore, il alla garder pour ce prince Ver- 
ceil, que menaçait un ennemi redoutable; et, avec son 
bonheur habituel, il réussit à conserver cette ville au 
duc de Ferrare, bien qu'elle fut dénuée de toutes res- 
sources : la présence redoutée de Montluc suffît pour 
éloigner les assaillants. 

La situation de nos affaires s'aggravant de plus en 
plus fit bientôt réaliser les vœux de Montluc. Mandé 
par Henri II et reçu par lui comme au retour de Sienne, 
il fut envoyé auprès du duc de Guise, à Metz, pour 
commander l'infanterie, en qualité de colonel, sous ce 
chef dont il a fait un bel éloge. C'était lors du siège de 
Thionville, auquel il eut la part la plus efficace (1558), 
mais où il eut aussi la douleur de voir périr un des 
hommes qu'il estimait et aimait le plus, et qui le payait 
bien de retour, le maréchal de Strozzi '. 

1. C'était, a-t-il dit en le regrettant avec émotion , « le meilleur 
ami qu'il eût en ce monde. » 



296 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

Il ne tint pas aux efforts réunis de François de Guise 
et de Moutluc, dont la yaillance aventureuse secon- 
dait si bien le courage calme de son chef, que la cam- 
pagne du Nord, glorieusement terminée, ne fût le 
salut de la France. Malheureusement, dans cette épo- 
que funeste de notre histoire, si Guise triomphait avec 
Montluc, le maréchal de Thermes essuyait presque au 
même moment la défaite de Grayelines, qui rendait 
aux Espagnols l'ascendant obtenu à Saint-Quentin. 
Abattu par ces coups redoublés de la fortune, Henri II 
ne sut pas assez, comme son père, s'exposer à tout 
perdre, fors l'honneur. Il souscrivit aux conditions oné- 
reuses de la paix de Cateau-Cambrésis, que les peuples 
ont caractérisée par un terme éloquemment expressif 
en l'appelant la paix malheureuse (1559) : Montluc, en 
bon Français, l'a déplorée le premier, comme s'étant 
faite « au grand malheur du roi principalement et de 
tout son royaume ; car elle fut cause de la reddition de 
toutes les conquêtes qu'avaient faites les rois François 
et Henri , qui n'étaient pas si petites qu'on ne les 
estimât autant que la tierce partie du royaume de 
France. » 

Les Français, après tant d'épreuves dont le fruit 
avortait tristement pour eux, furent donc loin de la 
saluer de leurs acclamations joyeuses. Le prix des 
combats échappait; et d'ailleurs au milieu de tant de 
capitaines et de soldats nourris dans la guerre, quelle 
paix pouvait- on attendre? Pour qui détachait ses 
regards du présent et les portait dans l'avenir, cet 
avenir était sombre. Ne devait-on pas craindi'e que 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 297 

ces chefs incapables de repos et frustrés d'autre proie 
ne fussent réduits, comme l'appréhendait Montluc lui- 
même, à s'entre-manger ? 

La mort violente de Henri II, survenue peu après, 
ne fît qu'ajouter un nouveau degré de vraisemblance 
à l'appréhension de ces malheurs. Elle fut pour Mont- 
luc en particuher un véritable deuil. Toujours sensible 
à la considération que lui avait montrée ce prince et 
au bien qu'il en avait reçu, il ne cessa d'honorer sa mé- 
moire par de fidèles regrets exprimés dans plusieurs 
passages des Commentaires. A l'émotion qui y règne 
on se convaincrait au besoin que celte rude nature ne 
laissait pas d'être à un haut degré susceptible d'atta- 
chement, et l'on déplorera d'autant plus que de fu- 
nestes circonstances aient depuis, sous l'influence de 
sentiments contraires, développé dans ce cœur ardent 
le germe des plus mauvaises passions. 

Henri mort, le pouvoir, glissant entre les mains de 
François II, allait tomber successivement, pour le mal- 
heur du pays, entre celles de Charles IX et de Henri III, 
encourageant, par son instabiUté et sa faiblesse mômes, 
les ambitions et les résistances, les divisions et les luttes. 

Mais avant de voir les Français, trop habitués 
aux combats, tourner leurs armes oisives contre eux- 
mêmes, avant de représenter Montluc à la triste lueur 
des guerres civiles, réunissons les traits qui nous per- 
mettent de le montrer, comme nous l'avons pu faire 
jusqu'à présent, sous un jour plus favorable. Ainsi 
nous sera-t-il donné de mieux comprendre l'altération 
profonde subie par ce caractère lui-même. 

17. 



298 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

Montluc, indépendamment de sa vocation et de ses 
vertus militaires, possédait (pourquoi le nier?) quel- 
ques qualités estimables ou attrayantes. D'un esprit 
ouvert et enjoué, ami des saillies, qu'il ne prodiguait 
jamais plus que dans le péril, il était loin d'être l'en- 
nemi du plaisir. Se donnant volontiers^ comme il dit, 
du bon temps dans la paix, à près de soixante ans, 
dans la ville d'Agen, chez sa belle-fille madame de 
Caupène, on le voit toute une soirée « danser en com- 
pagnie de quinze ou vingt damoiselles. « 

D'une humeur libérale, on l'a déjà indiqué, il tenait 
bien son rang et faisait à l'occasion noble dépense. 
C'est ce que témoigne le récit d'un repas improvisé 
qu'un jour de revue il offrit à François de Guise et au 
duc de Saxe, accompagnés de beaucoup de leurs offi- 
ciers. La table royale n'eût pas été plus délicate. D'or- 
dinaire, sans être aussi magnifique, il faisait bonne 
chère au camp, se piquant d'avoir un bon maître 
d'hôtel et d'être hospitalier : car il voulait par là « ho- 
norer la charge qu'il tenait de ses maîtres, ayant tou- 
jours vu ceux qui vivaient de la sorte être plus en 
crédit que les autres et mieux suivis. » Instruit de ces 
habitudes généreuses de Montluc, le roi déclara en 
effet qu'il voulait lui donner les moyens de mieux sou- 
tenir la dépense qu'il n'avait pu faire jusque-là : mais, 
dans ses embarras financiers, il ne tint point parole, 
et le pauvre gentilhomme (comme s'appelle Montluc), 
pour avoir trop fait le grand seigneur, se trouva plus 
d'une fois « n'avoir pas un sou. » A défaut de l'argent, 
les expédients ne lui manquaient pas et il faisait bonne 



LE MARÉCHAL DE MONT LUC. 299 

contenance : « J'ai toujours été glorieux, nous ayoue- 
t-il; aussi suis-je Gascon. » 

De là cette impatience et cette vivacité d'humeur si 
promptement traduite en colère, qu'il confesse aussi 
tenir de ses deux titres de Français et de Gascon^- 
Mais en revanche il se pique d'être « l'ennemi capital 
de la trahison et déloyauté, )> proclamant qu'il a tou- 
jours « porté au front ce qu'il a dans le cœur. » Dans 
ce temps où les d'Épernon amassaient de scandaleuses 
fortunes et couvraient de pierres précieuses la garde 
de leurs épées, il se vante d'avoir toujours été intègre, 
et, par une idée nouvelle, il éprouve quelque commi- 
sération pour le pauvre peuple, qu'il se fait scrupule 
de piller. Le sentiment religieux s'exprime aussi chez 
lui d'une manière aussi naïve que sincère, et l'on verra 
combien il a régné sur toute sa carrière. 

Ces qualités, il est vrai, n'étaient pas sans leurs 
ombres. Avec cet esprit qui le rendait propre aux af- 
faires de tout ordre et de tout genre, de la guerre 
comme de la paix, il était très-entier de caractère et 
très-difficile à manier, souvent inconsidéré dans ses 
propos et railleur, même à l'égard de ses chefs, prompt 
à se laisser emporter par un premier mouvement, et 
quand son amour-propre était engagé, ne reculant ja- 
mais; ni fa vie ni celle de ses compagnons n'avait plus 
alors de prix à ses yeux : « Mon dépit, dit-il dans une 
occasion, fil perdre là de bons hommes. » Son opinià- 



1. « Je suis Français et 
qui le sur "■ 



; suis Français et, comme tel, impatient; et encore Gascon, 
■passe d'impatience, et de plus colère... n 



300 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

Ireté, quand il poursuivait uae victoire ou une ven- 
geance, s'est bien peinte par ces paroles : « Si je pou- 
vais appeler tous les esprits des enfers pour rompre la 
tète à un ennemi qui me veut rompre la mienne, je le 
ferais de bon cœur, a 

Tel est donc l'homme qui, à un moment donné, va 
personnifier la lutte du catholicisme contre le protes- 
tantisme, et dans les parties de la France où ces deux 
croyances se devaient livrer aux luttes les plus achar- 
nées. Ce fut en effet Montluc qui, comme l'étabhssait 
M. Rabanis dans un article récent ', « organisa la 
guerre civile dans tout le Mdi, et qui déjà provoquait 
la formation d'une ligue cathohque, ainsi que les re- 
gistres du parlement de Bordeaux en font foi. )) Sa 
figure domine ces temps sinistre s, ainsi que celle de des 
Adrets, dans le camp opposé, comme si leur triste rôle 
eût été à l'un et à l'autre « d'établir une horrible com- 
pensation de haines et de crimes entre les deux partis ^.» 

Non qu'il n'y eut alors même de véritables héros 
dans les camps, des héros non désavoués par l'huma- 
nité : il suffirait de rappeler le brave et généreux La 
Noue. Mais La Noue ne devançait-il pas son temps? 
On peut le croire, on peut le dire à son honneur, en 
considérant par -quels traits l'imagination effrayée de 
Montaigne a peint son époque, et combien elle était 
étrangère aux plus simples idées d'équité qui ont pré- 



1. Sur la publication des lettres de Henri IV. Voyez Journal de l'in- 
struction publique; Bulletin des sociétés savantes . 

2. Expression dé M. Villemain. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 301 

valu depuis. Non que la chevalerie n'eût introduit dans 
les mœurs guerrières en particulier un élément de 
douceur ou pour mieux dire d'élégance : de là ces 
courtoisies de chef à chef, témoignages d'estime réci- 
proque dont se plaît à nous entretenir Montluc : « C'est 
affaire aux Turcs et aux Sarrasins, s'écrie-t-il même, 
de refuser à son ennemi quelque courtoisie. « Mais ce 
n'étaient guère que des vertus de parade, qu'un vernis 
jeté sur ce que la réalité avait de nu et d'affligeant. Au 
fond, il n'y avait aucune notion distincte, aucune ap- 
plication raisonnée du droit des gens, et Montluc va- 
riait à cet égard d'opinion et de conduite au jour le 
jour. Parlant de la prise de Thionville par le duc de 
Guise, en 1558, il est bien près de blâmer ce général, 
qui avait sauvé la ville du pillage ; il plaint du moins 
les soldats d'avoir perdu une si bonne occasion, car 
« ils m^éritaient qu'on leur donnât le sac ; c'est leur ôter 
le cœur si on ne leur donne quelque curée. » En re- 
vanche il rapporte avec plaisir que, peu après et pour 
les dédommager, le duc de Guise, ayant pris une ville 
voisine, l'abandonna à leur discrétion. 

Ces considérations n'étaient pas inutiles peut-être pour 
rendi^e notre appréciation sur de tels sujets plus équitable 
et plus mesurée. Gardons-nous avant tout de soumettre 
les hommes d'une époque de lutte au niveau des idées 
de nos jours, et ces rudes natures à l'uniformité un 
peu amollie de notre siècle. Laissons-les, pour les 
bien juger, dans leurs armures de fer, avec leur vie et 
leurs mœurs dignes de ces armures. C'est ainsi toutefois 
que notre rôle de biographe devient délicat et difficile, 



302 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

puisqu'il s'agit de concilier la vérité historique avec 
l'intérêt que doit exciter notre héros. 

Notre héros! Pour demeurer digne de ce nom, que 
n'a-t-il continué à guerroyer sur cette terre d'Italie, 
cimetière des Français, comme on le disait trop juste- 
ment alors, en même temps qu'elle était un heau théâ- 
tre de leur valeur ! Pourquoi faut-il qu'il n'ait pas eu 
toujours, lui et tant d'autres chefs, des étrangers, de 
véritables ennemis à combattre ? Son nom ne réveille- 
rait pas aujourd'hui les tristes idées qui s'y rattachent, 
et sa gloire serait demeurée plus pure. Mais, comme 
tout son siècle, il paya son tribut à cet esprit de vertige 
et d'erreur qui s'empara du pays, et il le paya avec 
l'emportement et la fougue de sa nature. 

Montluc lui-même, malgré l'épais bandeau qui cou- 
vrait ses yeux, semble avoir entrevu quelque chose de 
cette réprobation de la postérité, et vouloir s'excuser 
auprès d'elle des récits qu'il est obligé de lui faire. En 
terminant son quatrième livre, où s'arrête l'époque 
brillante et pure de sa carrière : « Je vais commencer, 
observe-t-il, à écrire les combats où je me suis trouvé 
durant les guerres civiles, dans lesquelles il m'a fallu, 
contre mon naturel, user non-seulement de rigueur,- 
mais de cruauté. y> Ainsi va-t-il au-devant de l'accusa- 
tion, comme pour la désarmer. 

Reportons-nous donc, nous aussi, par la pensée au 
milieu de cette époque, où, si l'on excepte un Montaigne 
et quelques autres, supérieurs à leur temps, l'intolé- 
rance était vertu à tous les yeux ; nous en compren- 
drons mieux les excès, et peut-être les excuserons-nous 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 303 

à quelques égards. Alors on regardait comme un de- 
voir, comme un honneur, de se baigner, pour la cause 
de Dieu, dans le sang de ses concitoyens. De là cette 
devise de Montluc : Deo duce et ferro comité. Ces aus- 
pices qui président à ses exploits les légitiment et les 
consacrent, en sorte qu'il ne les raconte pas avec moins 
de détails et de scrupule que ceux qui l'ont précédem- 
ment illustré. 

Nous reculerons, pour nous, devant cette doulou- 
reuse et sanglante monotonie. Sans énumérer les cir- 
constances (ce qui serait recommencer l'histoire si 
souvent faite de nos troubles), nous nous bornerons à 
montrer Montluc dans l'attitude de bourreau royal, 
puisque lui-même n'a pas craint de s'arroger ce titre 
odieux. Sans lui, il ne craint pas de le dire, aurait 
succombé l'antique foi dans la partie de la France où 
il commandait '; et le même résultat était inévitable, 
si sa conduite n'avait été aussi décidée et aussi in- 
flexible. (( S'il en eût agi autrement, dit-il avec cette 
bonhomie naïve que l'on attendait peu d'un tel 
homme, on lui eût baillé des nasardes, et le moindre 
consul de village lui eût fermé la porte au nez, s'il 
n'eût toujours eu le canon à sa queue; car chacun vou- 
lait être le maître.» 

Tel était l'état du pays lorsque, sous le gouverne- 
ment débile de princes enfants, le pouvoir était l'enjeu 
des factions, et au moment où la reine mère Catherine 

1. « Il n'était fils de bonne mère qui n'en voulût goûter, » dit-il, 
en parlant des opinions endiablées des huguenots. 



304 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

de Médicis, plus préoccupée des ennemis de l'intérieur 
(ainsi appelait-elle les huguenots) que de ceux du de- 
hors, lui confia le gouvernement de la Guyenne. Pour 
lui, déjà vieux, endurci par les travaux, voué au culte 
étroit de l'obéissance militaire, si voisine de l'obéis- 
sance passive, il répugnait fort à la nouveauté des idées, 
et ceux qui en étaient atteints furent bientôt des cou- 
pables à ses yeux. Ces coupables, vainement admo- 
nestés, ne trouvèrent pas longtemps grâce devant lui. 
Aussi put-il dire avec trop de vérité, parlant des hu- 
guenots : (( Ces gens-là ont toujours eu peur de mon 
nom en Guyenne, comme ils ont en France peur de 
celui de Guise. « 

« C'est, ajoute-t-il, qu'il peut dire avec vérité qu'il 
n'y a lieutenant de roi en France qui ait plus fa;t pas- 
ser des huguenots par le couteau ou par la corde que 
lui. « 11 n'est pas éloigné de penser que la terreur de 
ces supplices partout répandue a prévenu une révolu- 
tion politique autant que religieuse. Car, suivant la 
confusion d'idées commune en ce temps, les réformés, 
d'après lui, n'en voulaient pas moins à l'autorité des 
seigneurs et du roi qu'à celle de l'Église, et les nova- 
teurs ne comptaient s'arrêter qu'après avoir changé le 
gouvernement ^ Quel double grief, indigne de pardon, 
auprès de celui qui revendiquait avant tout les deux 
titres de chrétien et de sujet fidèle ! 

Pour maintenir l'unité du pouvoir et de la foi rien 



1. Sans être un grand théologien il ne peut croire «que le Saint- 
Esprit se soit mis parmi ces gens qui s'élevaient contre le roi. » 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 305 

ne coûta à Montluc, et cela d'après des principes arrê- 
tés qu'il expose en ces termes : « Ce n'est pas comme 
aux guerres étrangères, où l'on combat pour l'amour 
de l'honneur. Mais aux civiles il faut être ou maître ou 
valet, vu qu'on demeure sou? même toit; et ainsi il 
faut venir à la rigueur et à la cruauté... Les guerres 
étrangères, ajoute-t-il encore plus loin, se font pour 
honneur et non pour haine. « D'après des théories si 
nettement formulées, la conduite de Montluc est trop 
explicable. Les atrocités que lui inspirent ses froids 
raisonnements, il les déduit dans tous leurs détails, et 
il ne tiendra pas à lui qu'elles ne soient élevées à la 
hauteur de règles, au service de ses successeurs *. 

Voyons d'abord sa clémence : elle consiste à faire 
donner, pour des paroles téméraires, tant de coups de 
fouet qu'on en meurt le plus souvent peu de jours 
après le supplice. Mais d'ordinaire le supplice est im- 
médiat et exécuté « sans écriture ni sentence ; car en 
ces choses il a ouï dire qu'il faut commencer par l'exé- 
cution. Et si, continue-t-il, tous ceux qui avaient charge 
es provinces eussent fait de même, on eût assouplie 
feu qui a depuis brûlé tout. » Il est certain, et l'on 
n'en sera pas surpris, qu'une grande frayeur se répan- 
dit parmi les huguenots, disant, au rapport de Mont- 
luc : « Comme il nous fait mourir sans nous faire 
aucun procès! » Mais cette frayeur eut-elle d'autre 

1. Il ne faudrait pas croire que de tels hommes excitassent alors les 
sentiments d'indignation qu'ils soulèveraient justement aujourd'hui. 
. Voyez le loyal d'Aubigné eu présence de des Adrets. Le sentiment qu'il 
éprou\e pour lui est plus voisin de l'admiration que de l'horreur. 



306 LE MARÉCHAL DE MONTLLiC. 

effet que de multiplier les dévouements et les victimes? 
c'est ce dont on peut sérieusement douter à la lecture 
même des Commentaires. Ces violences n'aboutirent 
qu'à provoquer des représailles en rendant les ressen- 
timents implacables. De part et d'autre on cessa de 
faire des prisonniers. La foi même des traités ne leur 
garantit pas la vie, et l'on se crut vis-à-vis de ses con- 
citoyens délié des engagements les plus sacrés, qu'on 
eût rougi d'enfreindre avec les plus cruels ennemis. 
Montluc s'applaudissait cependant de l'efficacité de ses 
remèdes et jugeait que par eux il avait mérité « ce beau 
nom de conservateur de la Guyenne dont le roi l'avait 
honoré K » Et, remarquait-il ailleurs en rappelant cette 
charge pesante qu'il avait portée sur ses épaules pen- 
dant plusieurs années, « ce n'était pas petite be- 
sogne; car j'avais affaire à des cerveaux aussi fous 
et gaillards qu'il y en ait dans tout le royaume de 
France, w 

Le suivrons-nous dans ses expéditions à travers cette 
Guyenne, où partout il marquait son passage par les 
ruines et par le sang ? On sait trop en effet, et il s'en 
félicite le premier, que la route qu'il avait suivie était 
facile à reconnaître : il suffisait de regarder aux arbres 
qui bordaient les chemins et dont les branches por- 
taient les corps de ses nombreuses victimes-. Aussi mar- 
chait-il toujours accompagné de bourreaux, qu'il se 

1. Le roi, dit-il encore ailleurs, lui avait attribué trois ou quatre fois 
l'honneur « d'avoir reconquis et conservé la Guyenne. » 

2. « On pouvait connaître par là où j'étais passé; car par les arbres 
sur les chemins on en trouvait les enseignes. » 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 307 

plaisait à nommer ses laquais '. Et lui-même ne se fai- 
sait pas faute de mettre la main à l'œuvre. On pourrait 
l'apprendre par le récit suivant, qui nous montre en 
même temps quels égards Montluc avait pour les re- 
présentants de la justice. Un jour qu'il venait, avec les 
formes expéditives qui lui étaient ordinaires, « d'eu 
faire pendre ou mettre sur la roue trente ou qua- 
rante, » il eut un désaccord avec un conseiller, qu'il ne 
trouva pas assez prompt à entrer dans ses sentiments. 
Alors, s'élançant comme s'il allait le saisir à la gorge : 
c( Tu déclareras ici ce que je te demande , s'écria-t-il , 
ou je te pendrai moi-même de mes mains; car j'en ai 
pendu une vingtaine de plus gens de bien que toi. » 
Un moment après, tirant à demi son épée du fourreau, 
il allait en faire usage contre le magistrat qui lui résis- 
tait, si ceux qui l'entouraient ne l'eussent arrêté. 

S'étonnera-t-on dès lors qu'affranchi de toutes les 
règles, il ait inspiré aux huguenots, qui tremblaient à 
la seule vue de sa yrande cornette noire ', un effroi 
dont il se glorifiait. « Il semblait, quand ils oyaient 
parler de moi, dit-il, qu'ils avaient le bourreau à la 
queue. » A vrai dire, on "voit qu'à cette époque il ne 
prenait plus conseil et ne recevait d'ordre que de lui- 
même ; c'est ce qu'il érige en principe : « Quand vous 
vous trouverez eu quelque lieu pour faire un service 
notable, n'attendez le commandement, si c'est chose 
pressée ; car cependant vous perdrez tout. » 

i. Voyez d'Aubigné, I, m, 17. 

2. Lui-même disait que, si les huguenots l'avaient trouvé dans un 
fossé, ils n'eussent osé l'y prendre. 



308 LE MARECHAL DE MONTI.UC. 

Ainsi, sous rinlluence de ces temps funestes, des 
exemples et des passions détestables qu'ils propa- 
geaient, s'accomplit la transformation de ce vaillant 
capitaine en une bête féroce qu'on eût dit lâchée con- 
tre les ennemis de la royauté et du culte catholique. 
Telles sont les scènes de violence qui se succèdent 
constamment dans les derniers livres des Commen- 
taires, si différents des premiers, sans même que l'on 
y soit sou'enu par l'intérêt de la variété; car ce fond 
sanglant et brutal ne change plus. Ici ce sont trois 
bourgeois qui, pour avoir prononcé contre le roi quel- 
ques paroles téméraires, sont aussitôt mis à mort. Un 
adolescent, qui avait aussi partagé la faute de ces bour- 
geois, lui parut digne de pitié par son âge. Il se borna 
donc, épargnant sa vie, à lui faire donner des coups de 
fouet, si nombreux par malheur, « qu'il lui fut dit qu'il 
en était mort au bout de dix ou douze jours après. » 
Là, devenu maître, à Gironde, d'une troupe de hugue- 
nots qui battaient en retraite : « Je les fis attraper, dit- 
il, et pendre soixante-dix aux piliers de la halle, sans 
autre cérémonie. » Ailleurs il nous parle d'un puits 
très-profond et comblé jusqu'aux bords par les cada- 
vres de ses victimes. Si dans ces circonstances il ex- 
prime un regret , c'est « qu'il ne pouvait suffire à' 
tuer tout. » Qimni aux prisonniers-, on a déjà vu « qu'il 
ne s'en parlait point en ce temps-là. » Loyal observa- 
teur de la foi jurée à des étrangers, Montluc ne se fait 
plus scrupule de la violer envers ses compatriotes. Dans 
les villes où il est entré par composition, comme dans 
celles qu'il a emportées d'assaut, tout est également 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 309 

passé au fil de l'épée *. Inaccessible à tout sentiment de 
pitié, il n'épargne pas même, quand il les trouve dans 
un autre camp, ses anciens compagnons d'armes, et la 
qualité qu'il estime le plus, la bravoure, ne les protège 
pas auprès de lui : tout au contraire. Témoin le capi- 
taine Héraud, « un brave soldat, dont je connaissais 
bien la valeur, dit-il ; voilà pourquoi je le fis pendre. » 
Le point essentiel dont il se targue, « c'est de ne sau- 
ver aucun de ses ennemis; » et il nous déclare sans 
sourciller qu'il en a « étranglé bon nombre de ses pro- 
pres mains; )> ce qui, ajoute-t-il naïvement, l'a fort dé- 
crié parmi eux. Aussi ne se dissimulait-il pas que s'il 
fût tombé en leur pouvoir, « la plus grande pièce de son 
corps n'eût pas été plus grande qu'un des doigts de sa 
main. « Ce n'est pas que pour triompher de lui on n'eût 
employé d'autres moyens que la force. On s'était efforcé 
de le gagner par des offres considérables d'argent. 
Mais il avait fallu reconnaître qu'il était très-dangereux 
d'aborder avec des propositions malséantes un homme 
qui savait jouer des mains comme lui. 

Malgré cette triste et odieuse monotonie, les Com- 
mentaires de Montluc demeureront toujours une des 
plus précieuses sources d'information que l'on puisse 
interroger. C'est un tableau sincère de ces temps cri- 
tiques où, sous la forme religieuse, éclatait avec tant de 
puissance la révolte de la pensée préludant à l'indépen- 
dance moderne. Mais que de sang versé, que de maux 
privés et pubhcs devaient acheter cet avenir ! Les trai- 

l. Voyez d'Aubigné, I, ni, 11. 



310 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

tés de paix qui interrompaient ces fureurs n'étaient que 
des trêves, et encore presque aussitôt violées que Con- 
clues. Elles n'avaient d'autre effet que de renouveler les 
forces et les haines; et les deux partis recommençaient 
presque aussitôt à lutter d'acharnement, chacun des 
combattants y ajoutant ses passions et ses atrocités per- 
sonnelles. Montluc cite un soldat huguenot sur qui on 
trouva une liste de cent dix-sept hommes qu'il avait 
tués. Trouvera-t-on dès lors exagéré le chiffre de Mont- 
luc , lorsqu'il dit que trois cent mille hommes s entre- 
tuèrent dans ces guerres d'extermination? 

« Je ne sais si nous sommes au bout, » s'écriait-il en 
terminant, et comme frappé de l'impuissance des re- 
mèdes sanglants qu'il avait multipliés. Jusque-là, sans 
souci de tant de malheurs, et fier d'avoir porté tou- 
jours « la belle robe blanche de fidélité,» il avait dé- 
claré, « portant la tête haute, qu'il n'avait jamais fait 
acte que d'homme de bien ; » et c'était ce qu'il appelait 
encore u avoir fait le devoir d'un serviteur du roi et 
d'un catholique. » Bien plus, en étouffant les damna- 
blés conspirations des huguenots dans leur sang', Mont- 
luc avait cru longtemps «mériter que Dieu le sauvât. » 
Mais cette foi chancelle à la fin; cette sécurité de sa 
conscience s'altère, et, par l'imprescriptible droit de 
l'humanité et de la justice, le remords succède à ce 
doute. Comme si, fatigué de son propre rôle, il eût pris 
en défiance cette sanglante mission qu'il s'est donnée 
ou qu'il a reçue, il jette un regard troublé sur ce passé 
souillé de meurtres, et il s'écrie dans un mouvement 
d'effroi : « Oh ! que si la miséricorde de Dieu n'est 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 3 11 

grande , qu'il y a de danger pour ceux qui portent 
les armes et mèmement qui commandent ; car la né- 
cessité de la guerre nous force, en dépit de nous- 
mêmes, à faire mille maux et faire non plus d'état de 
la Yie des hommes que d'un poulet. » Ce besoin nou- 
veau qu'il éprouve de demander pardon à Dieu, des 
pertes répétées qu'il venait d'essuyer dans sa famille 
l'avaient sans doute fait naître en attendrissant son 
cœur. Il vit mourir en effet presque coup sur coup 
trois de ses enfants, moissonnés jeunes dans la guerre, 
qui l'avait épargné lui-même jusque dans sa vieillesse. 
Ce tribut qu'il eut à payer fut-il à ses yeux une leçon 
et un châtiment de la Providence? Quoi qu'il en soit, 
à l'homme insensible et farouche va succéder le père, et 
sous cette rude enveloppe se découvre un cœur ouvert 
aux sentiments de la nature. Entendons les regrets qu'il 
donne à l'un d'eux, avec un accent mâle et une sim- 
plicité héroïque : «Quand je l'eus perdu, il me sembla 
que l'on m'eût coupé mes deux bras... Je peux dire 
sans honte, encore que ce fût mon fds, que, s'il eût 
vécu, c'eût été un grand homme de guerre, prudent et 
sage; mais Dieu en a autrement disposé K » 

1. Il déplore ailleurs, presque dans les mêmes termes^ le trépas de 
l'aîné de ses fils, appelé Marc-Antoine, qui fut tué près de Rome (155G) 
en faisant bravement son devoir : « Si Dieu me l'eût sauvé, j'en eusse fait 
un grand homme de guerre; car, outre qu'il était fort vaillant et cou- 
rageux, je connus toujours en lui une sagesse qui excédait la portée 
de son âge. » De la pièce du poète de Brach à l'honneur de Montluc, 
il résulte qu'il avait quatre fils ; qu'il perdit le premier sur les remparts 
d'Ostie, ensuite que Peyrot (le capitaine Montluc) fut tué dans une île 
en faisant voile vers l'Afrique, et qae Fabien périt en forçant la bar- 



312 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

Comment le capitaine Montluc, objet de ces regrets, 
avait-il été chercher la mort si loin de son pays? C'est 
qu'il était aussi impatient du repos que son père, et 
qu'après la pacification de la Guyenne, comme celui-ci 
nous l'apprend, « se \oyant inutile en France , pour 
n'être courtisan, et ne sachant nulle guerre étrangère 
où s'employer», il avait imaginé , avec l'aventureux 
esprit de cette époque, d'aller en Afrique pour y faire 
quelque conquête. Son nom, sa réputation debravoiire 
lui avaient donné des compagnons, et, suivi de plus de 
trois cents gentilshommes , avec une troupe excellente 
et bien commandée (car ces temps avaient formé à la 
fois des soldats et des capitaines), il s'était embarqué à 
Bordeaux sur une flotte de six navires parfaitement 
équipés. Ayant relâché à Madère , où les insulaires 
voulaient l'empccher de faire provision d'eau, il fallut, 
continue Montluc, « courir aux mains, à leur perte et 
ruine, et plus à la mienne, qui perdis là mon bras 
droit. » Le jeune homme y fut en effet emporté d'une 
mousquetade « à la fleur de son âge et lorsque je pen- 
sais , ajoute l'écrivain, qu'il serait et mon bâton de 
vieillesse, et le soutien de son pays, qui en a eu bon 
besoin... car il n'y avait gentilhomme en Guyenne qui 
ne jugeât qu'il surpasserait son père Laissons ces 



rtcade d'un fort. 11 lui resta un filsj chevalier de Malte^ qui comman- 
dait les galères du roi, et qui remporta même de brillants succès. En 
outre, des fils qu'il avait perdus il conserva plusieurs petits-fils, et il 
lui arrive de s'adresser dans ses Commentaires aux petits Montluc, 
comme on le verra plus loin. — Voy. aussi Dict. de Moréri, 1750, art. 
Montesquiou et Montluc. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC, 313 

propos, ajoute-t-il, qui me tirent les larmes des yeux.» 
I.'esi-ce pas chose touchante que de voir cette larme 
paternelle sillonner la rude physionomie de celui qui 
avait vu d'un œil sec couler tant de pleurs"? 

Dans la suite, toujours plein de ce tendre et dou- 
loureux souvenir, il s'accusait avec émotion auprès de 
son compatriote Montaigne * de n'avoir pas assez mon- 
tré à ce fils qu'il avait perdu Vextrême amitié qu'il lui 
pointait et le digne jugement qu'il faisait de sa vertu. 
a Ce pauvre garçon, disait-il, n'a rien vu de moi qu'une 
contenance refrognée et pleine de mépris, et a em- 
porté cette créance, que je n'ai su ni l'aimer ni l'estimer 
selon son mérite. A qui gardais-je à découvrir cette 
singulière affec lion que je lui portais dans mon àme? 
Était-ce pas lui qui en devait avoir tout le plaisir et 
toute l'obligation ? Je me suis contraint et géhenne 
pour maintenir ce vain masque ; et y ai perdu le plai- 
sir de sa conversation, et sa volonté quand et quand, 
qu'il ne me peut avoir portée autre que Lien froide, 
n'ayant jamais reçu de moi que rudesse ni senti 
qu'une façon tyrannique. » Cette plainte, qui semblait 
à Montaigne bien prise et raisonnable , touchait ma- 
dame de Sévigné jusqu'aux larmes, et c'était un des 
passages qu'elle goûtait le plus dans le livre « si plein 
de bon sens « des Essais. 

Ces pertes ne pouvaient manquer d'étendre comme 
un voile funèbre sur les dernières années de Mont- 
luc, qui fut cruellement blessé lui-même en 1570 au 

1. Voyez les Essais. U, 8. 

18 



31'. LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

siège de RaLasleins. Il avait alors près de soixante- 
huit ans. 

Un coup de balle à jour perça ma face... 

lui a fait dire le poëte de Brach ; et c'était au moment de 
l'assaut qu'il fut atteint, ainsi qu'il l'a raconté lui-même 
en ces termes : « Comme je me retournais en arrière, 
dit-il, pour commander qu'on apportât deux échelles, 
l'arquebusade me fut donnée par le visage, du coin d'une 
barricade qui touchait à la tour... Tout à coup je fus 
tout sang : car je le jetais parla bouche, par le nez et 
parles yeux. » Alors, sans s'émouvoir, éloignant ceux 
qui voulaient le soutenir, il s'efforça de parler pour ex- 
citer les soldats, troublés par sa blessure, à continuer 
le combat. Mais sentant ses forces l'abandonner : « Je 
m'en vais me faire panser, dit- il; que personne ne me 
suive, et vengez-moi, si vous m'aimez. Je n'y voyais 
presque point, ajoute Montluc, et trouvant un petit 
cheval d'un soldat, j'y montai comme je pus, aidé d'un 
gentilhomme, et ainsi fus conduit à mon logis, là où 
je trouvai un chirurgien qui me pansa. Il m'arracha 
les os des deux joues avec les doigts, si grands étaient 
les trous, et me coupa force chair du visage, qui était 
tout froissé. » Bientôt, et lorsqu'on le pleurait déjà 
comme perdu, apprenant que ses troupes étaient maî- 
tresses de la ville, il s'écriait • « Je loue Dieu de ce que 
je vois la victoire nôtre, avant de mourir. A présent je 
ne me soucie point de la mort, » Après ces paroles 
héroïques, il est triste d'avoir à rappeler les suivantes, 
qu'il adressait à ses compagnons d'armes : « Je vous 



l.E MARÉCHAL DE MÛNTLUC. 315 

prie Yoiis en retourner et montrez-moi tous i'amitié 
que vous m'avez portée ; gardez qu'il n'en échappe un 
seul qui ne soit tué. » 

Combien j'aime mieux le duc de Guise qui, frappé à 
mort, et non pas sur un chan^p de bataille, mais dans 
un guet-apens, non par un ennemi, mais par un assas- 
sin, lui adressait des paroles de pardon, qui ont si bien 
inspiré Voltaire *. Et ce n'est pas vers cette époque, 
grâce à Dieu, le seul exemple de générosité que l'on 
puisse opposer à ce ressentiment sauvage. Le vice-roi 
d'Ecosse, le comte de Murray, tombant sous les coups 
d'un meurtrier, lui pardonnait ; et sur ce qu'on blâ- 
mait sa clémence : « Je ne saurais, disait-il, me re- 
pentir en mourant d'avoir écouté la pitié. » Aupara- 
vant on avait vu Richard Cœur de lion, blessé mor- 
tellement au siège de Chalus, épargner, après s'être 
rendu maître de la place, l'archer qui l'avait atteint. 
Digne conduite de celui qui s'était armé pour déli- 
vrer le tombeau du Christ ! 

Trop obéi dans son ordi'e de carnage, Montluc sur- 
vécut avec ses deux joues percées, et se remit même 
assez bien pour se trouver en 1573 au siège de la Ro- 
chelle, où échoua le duc d'Anjou. Mais son humeur 
n'était que de plus en plus sombre. On en jugera par 
ses plaintes : « Ma récompense , dit-il , a été une 

1. Des dieux que nous servons connais la différence : 
Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance; 
• Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner. 
M'ordonne de te plaindre et de te pardonner. 

{Alzire, acte V, se. vu. 



316 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

grande arquebusade au visage, de laquelle je ne guérirai 
jamais. » Yers ce même temps, une autre arquebusade 
le privait de son dernier fils : « Mort que Dieu lui avait 
donné le courage de porter non pas comme il devait, 
mais comme il put. y> L'année suivante, après ces coups 
funestes, luiapportaune consolation qui était de nature 
à faire battre son cœur guerrier. Lorsque Catherine de 
Médicis se rendit à Lyon en allant au-devant de Henri III, 
qui revenait de Pologne pour succéder à Charles IX 
(1574) , elle fut accompagnée de Montluc, et ce prince, 
par un des premiers usages de sa prérogative royale, 
le créa maréchal de France ^ Longtemps attendu sans 
doute, cet honneur était un beau couronnement de sa 
carrière. Aussi aurait-il bien voulu, pour témoigner 
au nouveau monarque sa reconnaissance et son dé- 
vouement, avoir encore, selon son parler soldatesque, 
« dix bonnes années dans le ventre; « mais il lui fal- 
lait reconnaître « qu'il n'était plus capable de porter 

1. On se rappellera à cette occasion que c'était à l'habileté de l'évè- 
que de Valence, Montluc, frère de celui dont nous traçons la biographie, 
que Henri HI avait dû en partie son élection au trône de Pologne. 
Dans ses autres négociations et ambassades (il en remplit jusqu'à seize, 
presque toutes fort délicates) il n'eut guère moins de succès. On le ci- 
tait comme prédicateur et orateur aussi disert qu'il était habile diplo- 
mate. Plus d'une fois il est question de ses belles harangues et de son 
éloquence dans les Commentaires, où nous trouvons même la traduc- 
tion d'un de ses discours qu'il avait prononcé en italien. Au reste, cet 
évêque, loin d'être catholique passionné comme son frère, était d'une 
grande tolérance, et il passait même pour si peu arrêté dans sa reli- 
gion, 'qu'il a été soupçonné d'adhésion au protestantisme. \\ mourut à 
Toulouse, en 1579, dans la disgrâce de son roi, qu'il n'avait pas trouvé 
fort reconnaissant. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 317 

les grardes corvées ni de prendre grand'peine. )> Ce- 
pendant il ne laissa pas d'entrer en campagne comme 
pour se mettre en possession de son titre , et il assista 
au siège de la ville de Gensac, où s'étaient renfermés 
les huguenots. • 

L'heure du repos avait sonné pour lui, et ce fut alors 
que, dans sa terre d'Estillac, en Agénois' , qui n'était 
éloignée de Nérac, nous dit-il, que de quatre lieues, il 
composa, pour occuper sa retraite , ses Commentaires, 
qu'il nous reste à apprécier. 

Il ne prolongea d'ailleurs que trois ans cette vie 
aventureuse qui s'achevait dans un profond repos et 
qui se termina en 1577. 

Dans un poëme consacré à ses mânes et'cjue nous 
avons déjà cité, le poète bordelais de Brach, célébrant 
Montluc comme un héros de la Guyenne , a parcouru 
le cycle de ses exploits avec la fidélité de l'annaliste. 
Suivant lui, jamais homme ne vit plus d'engagements 
et de batailles rangées, d'assauts, de défenses et de 
prises de villes. Il servit son roi pendant soixante ans, 
et commanda pour lui cinquante-huit, pouvant s'at- 
tribuer cet honneur. 

De n'avoir, combattant, jamais tourné visage. 

De là, comme l'atteste Montluc, « il avait rapporté 
sept arquebusades pour s'en faire ressouvenir, et plu- 
sieurs autres blessures , n'ayant membre en tout son 
corps où il n'avait été blessé, si ce n'est le bras di'oit.» 

1. Montluc écrit quelquefois Stillac. 

18. 



318 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

On eût donc pu dire de lui à peu près ce qu'on disait, 
un siècle plus tard, du maréchal de Rantzau : 

Que Mars ne lui laissa rien d'entier que le cœur. 

Le souffle guerrier ne cessa en effet de soutenir ce 
corps épuisé de forces et de sang, qui montra jusqu'au 
bout, comme l'a dit un grand orateur ^, « qu'une âme 
guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. » 

Parla il a mérité quelque grâce devant la postérité, 
ayant été le premier à braver la mort, qu'il était si 
prompt à répandre autour de lui. Mais bien qu'il 
ne lui ait pas manqué, comme on a pu le voir, un 
certain germe de qualités morales que des circon- 
stances plus heureuses eussent pu développer, ce qu'il 
n'eut pas et ce qui est le trait caractéristique des héros, 
c'est une âme compatissante pour ses semblables. « Il 
n'y a que les grands cœm's, a dit Fénelon, qui sachent 
combien il y a de gloire à être bon ; » et Montluc ne 
le sut pas, pour le malheur de sa renommée. Que 
ce soit donc là la conclusion de notre étude sur le 
capitaine et sur l'homme. Et, non sans imputer une 
partie du mal aux temps funestes où vécut Montluc. 
regrettons chez lui ce caractère que Bossuet a si- 
gnalé aussi comme inséparable de la vraie grandeur. 
Rappelons ces paroles de l'illustre orateur chrétien : 
«Loin de nous les héros sans humanité... Lorsque 
Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y 
mit premièrement la bonté comme le propre caractère 

1. Bossuet, Oraison funèbre de Condé. 



LE MARECHAL DE MONTLUC. 319 

de la nature divine et pour être comme la marque de 
cette main bienfoisante dont nous sortons ^ » Pour 
continuer avec Bossuet : la bonté doit donc être 
comme le fond du cœur du héros ; et c'est ce qui fait 
que ce nom ne saurait être donné à Montluc. 



II 



Considérons maintenant en lui non plus l'homme 
d'action, mais l'homme de pensée; non plus le guer- 
rier, mais l'écrivain ; en un mot l'un des premiers 
auteurs, par l'ordre des temps comme du mérite, de 
ces mémoires, brillante expression de l'esprit français, 
où il s'est déployé sous de si riches aspects et sous des 
faces si diverses. Cette littérature en particulier, qu'on 
pourrait appeler militaire, est un des chapitres les plus 
curieux de notre littérature en général. 

Montluc, nous l'avons vu, était originaire d'une 
contrée remarquable par la vivacité des esprits et le 
■ goût des lettres ; car après le centre de la France, favo- 
risé par le séjour des rois et la naissance des auteurs 
(du Bellay était Angevin , Ronsard Vendômois, Rabelais 
Tourangeau) , la Guyenne, d'une haute importance 
politique et bien identifiée dès lors avec la France, à 
laquelle elle avait eu quelque peine à s'assimiler, était 
en possession de produire des hommes d'imagination et 
des écrivains en grand nombre : Montaigne, Brantôme 

1. Oraison fimèbre de Condé. 



320 LE MARECHAL DE MONTLUC. 

du Bartas, etc. Montluc mérita une place auprès d'eux 
par sa supériorité dans le genre qu'illustrèrent aussi 
les du Bellay, les Tavannes et plusieurs autres. 

Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le sait, que notre lit- 
térature militaire a compté plus d'un monument cé- 
lèbre et qu'elle occupe dans notre domaine intellectuel 
un rang d'une sérieuse importance. A part la question 
de langue (puisque la nôtre n'était pas encore tout à 
fait sortie de l'enfance ) , plusieurs des livres de Mont- 
luc, et notamment le troisième, ne seraient pas trop 
indignes, pour la valeur de la pensée, d'être placés à 
côté des récits de Xénophon et de César. C'est là une 
de nos vieilles richesses dont un critique, qui n'a pas 
peu fait pour les exhumer ' , nous reprochait il y a peu 
de temps de n'être pas assez préoccupés et assez fiers, 
ajoutant que depuis longtemps elles seraient classi- 
ques, si on les eût rencontrées chez Thucydide ou tout 
autre ancien. 

Que de choses en effet qui reposent enfouies, comme 
un trésor caché, dans nos vieux livres, et que nous eût 
enviées l'antiquité grecque ou romaine, disons mieux, 
qu'elle eût léguées à l'admiration des siècles ! Tels sont 
les Commentaires de Montluc, qui embrassent toute la 
période des Valois et où l'auteur a merveilleuse- 
ment peint cette époque ardente, astucieuse et cruelle. 
Comme cette dynastie, il a de l'Italien autant que du 
Français, et ses défiiuts, comme ses qualités, font de 
lui l'un des plus curieux représentants de cette littéra- 

1. M. Sainte-Beuve. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 321 

tiire d'action, si l'on peut ainsi parler. À la vérité, les 
choses (în guerre, qui le nierait? gagnent beaucoup à 
être pratiquées par des hommes qui les ont maniées, 
et Montluc lui-même en a fait l'observation : « Plût à 
Dieu que nous, qui portons les armes, prissions cette 
coutume d'écrire ce que nous voyons et faisons; car 
il me semble que cela serait mieux accommodé de 
notre main (j'entends du fait de la guerre), que non 
pas des gens de lettres, qui déguisent trop les choses. 
Et cela sent son clerc. » 

Il n'en est pas ainsi pour Montluc, qui nous apprend 
« qu'il n'avait jamais rien écrit, ni pensé à faire des 
livres. » Il s'enjugeait incapable et il affectait de l'être, 
prompt à se railler de ceux qui à la guerre écrivaient 
eux-mêmes leurs dépêches ou leurs ordres. Et jamais 
sans doute il n'aurait pris la plume, n'eût été cette mé- 
chante arquebusade « qui lui perça le visage et à laquelle 
il eut l'obligation de dicter ses Commentaires. )> Ajou- 
tez l'amour de la gloire, toujours puissant sur lui, et 
qui lui fit craindre « que son nom se perdît et celui de 
tant de vaillants hommes qu'il avait vus bien faire. » 
Animé de cette pensée, il y puisa de telles forces que, 
selon le jugement d'un contemporain, « on fut bien 
empêché de juger auquel des deux il excella le plus, 
ou au bien faire ou au bien écrire*. » Étranger aux 
lettres, comme il se représente et comme il l'était en 
effet ^, il dut à cette absence d'éducation première une 

1. Pasquier, Lettre XVIII, 2. 

2. Son éditeur reconnaît « qu'il était destitué de la faveur des let- 
tres. » Et lui-même, parlant de son frère l'évêque de Valence, dont il 



322 LE MARECHAL DE MONTLUC. 

partie de son originalité. Autrement, comme la plu- 
part des hommes formés par des études classiques, il 
eût imité les Grecs et les Romains dans leur pensée, 
sinon par leur langue; ce qu'il n'eut garde de faire, 
dirigé par les seules lumières du ^if esprit qu'il tenait 
de la nature. Aussi, tandis que de Tliou composait en 
latin, à l'usage des érudits, son éloquente histoire, 
cet écrivain improvisé, plus naïf et plus vrai que de 
Thon, grâce à l'emploi de son propre idiome jusqu'a- 
lors dédaigné, écrivait-il ses Commentaires pour le 
pubhc, qui les adopta; et ce livre dut à cette bonne 
fortune une vogue aussi prompte que générale ^ 

La pétulante ardeur, la plume novice du vieux guer- 
rier, s'alliaient à merveille avec les qualités de ce vul- 
gaire encore peu manié et qui, par cela même, était plus 
prompt à suivre les caprices de la pensée individuelle. 
Aussi il écrit, disons mieux, il parle comme il a com- 
battu^; son imagination replace devant ses yeux, de- 
vant ceux du lecteur, le passé évoqué par ses souvenirs; 
c'est ce qui rend son langage si coloré et si pittoresque. 

En outre, SCS convictions fortement arrêtées lui com- 
muniquent une allure ferme et décidée. De là un style 
inachevé sans doute, brusque et inégal, mais qui 

attend, dit il, qu'il nous fasse voir son histoire, ajoute : «Je ne crois pas 
qu'un homme si savant, comme on dit qu'il est, veuille mourir sans écrire 
quelque chose, puisque moi, qui ne sais rien, m'en suis voulu mêler. 

1. 11 fut imprimé pour la première fois à Bordeaux en 1592; et l'on 
peut voir l'opinion des contemporains dans une des Lettres de Pasquier 
(XVIII, 2), qui donne plusieurs extraits des Commentaires. 

2. C'est ce que Quinlilien a dit de César : Eodeni animo dixit quo 
bellavit. {Inst. orat., X, 1.) 



LE MARÉCHAL DE MONTLllC. 323 

court avec la pensée, spontané par-dessus tout et de 
l'originalité la plus piquante. Tel est celui de Montluc, 
qui, fort heureusement pour son ouvrage, n'a nul- 
lement l'ambition d'auteur. Non qu'il ne poursuive la 
gloire ; il a même dit avec une noble conGance « que 
son écriture serait cause que sa mémoire ne mourrait 
pas sitôt. » 11 croit même pouvoir, avec la jactance 
qui le caractérise , se vanter d'avoir à double titre 
« immortalisé le nom de Montluc. » On lui saura 
même gré de l'hommage qu'il rend, lui homme d'épée, 
au pouvoir de la plume, quand il le reconnaît pleine- 
ment par ces paroles : « Sans les écritures qui se font 
parmi le monde, la plupart des gens d'honneur ne se 
soucieraient d'acquérir de la réputation ; car elle coùte^ 
trop cher. L'honnête désir que nous avons de perpé- 
tuer notre nom , comme on fait par les écrits , est 
cause que la peine semble bien douce à celui qui a un 
cœur généreux. » 

Mais c'est principalement l'inspiration militaire qui 
continue à l'animer et qui dirige sa plume. Soldat 
avant tout et toujours, il veut prolonger sa carrière 
active, et par les exemples qu'il offre à ses successeurs, 
par les leçons qu'il leur donne, se survivre en quelque 
sorte à lui-même. C'est en sa qualité. « du plus vieux 
capitaine de France, » qu'il croit mériter des lecteurs 
et leur être utile, en échappant ainsi à l'oisive obscurité 
de son manoir. Loin de lui d'ailleurs, « de vouloir faire 
l'historien ; car il y serait bien empêché et ne saurait 
par quel bout s'y prendre ». Il n'a pour objet que de 
raconter sa vie, ou plutôt, suivant ses propres exprès- 



324 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

sions, « de déduire ce qui s'est faitlà où il a commandé, 
passant le reste bien légèrement. » Pour excuser son 
goût de parler de lui, il pouvait alléguer, et à bon 
droit, comme un contemporain de la même trempe ^ , 
« que le plaisir de dire était juste après la peine et le 
péril des actions. » A ces hommes de guerre laissons 
en effet le privilège de parler d'eux-mêmes : mieux 
que les hommes de cabinet les plus diserts, ils sauront 
dire ce qu'ils ont vu, et placer sous nos yeux les sièges 
et les batailles animés par leurs souvepirs. 

Avec sa confiance gasconne, Montluc alléguait 
comme son modèle César , qu'il n'avait lu sans doute 
que dans la traduction de Vigenère; mais nous ne 
serons pas dupe du rapprochement : César, aussi lettré 
que beUiqueux, écrivait ses Commentaires dans toute 
la force de son âge et au milieu même de sa carrière 
militante. Nous avons dit que Montluc ne prit la plume 
que lorsqu'il fut hors d'état de- porter l'épée. Son édi- 
teur ne nous laisse là-dessus aucun doute. «Il dicta, 
nous dit-il, son ouvrage, étant malade et languissant de 
cette grande arquebusade « dont nous l'avons entendu 
lui-même se plaindre avec tant d'amertume. A la vérité, 
on n'eu sera que plus surpris de l'allure mâle et ra- 
pide du vieillard. Avec une certaine bonhomie qu'il 
mêle parfois à sa jactance habituelle , Montluc nous 
avertit qu'il sera sincère sur a ce qu'il a fait de bien et 
de mal ; » et bien que ses succès « ne soient pas des 
conquêtes de Naples ou de Milan, » encore se plaira-t- 

1. D'Aubigné. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 325 

il à nous en faire un long récit. Enfin dans ce livre 
« écrit sur ses vieux et derniers jours,» sans qu'il y 
ait songé auparavant et qu'U ait recueilli à ce sujet au- 
cune note, il se pique, grâce à la merveilleuse fidélité 
de sa mémoire, d'écrire avec exactitude ce l'histoire de 
sa vie . » 

Un but tout personnel se joint à ce que son inten- 
tion a de patriotique : il veut « que les petits Montluc 
que ses enfants lui ont laissés, se puissent mirer en la 
vie de leur aïeul ^ »11 s'est donc, et on l'a déjà dit, dé- 
fendu plusieurs fois de la prétention d'être historien. 
Il lui suffit « que chacun connaisse qu'il n'a pas porté 
les armes si longtemps inutilement. » Les faits qu'U a 
vus, où il a eu part, surtout avec quelque commande- 
ment, sont ceux qu'il se borne à rappeler, et toujours 
de manière à en tirer pour les autres un précepte, un 
enseignement; son ton est éminemment doctoral, et il 
n'hésite pas à ériger en leçons les résultats de son 
expérience privée : d se proclame en effet « le plus vieux 
capitaine de France et qui s'est trouvé en autant de 
combats ou plus que capitaine de l'Europe '^ » Fort 

1. A la fin de son livre il les recommande avec émotion au roi, dont 
il invoque les promesses, et il les engage « à tâcher de surmonter 
s'ils peuvent, leur aieul, qui, tout pauvre cadet de Gascogne qu'il était, 
s'était élevé aux plus hautes dignités du royaume. » 

2. De là l'estime singulière de Henri r\' pour l'œuvre de Montluc, 
qu'il appelait la Bible du soldat. Et en effet on pourrait, laissant de 
côté les narrations de Montluc, un peu longues, hérissées de noms pro- 
pres, parfois d'une médiocre clarté, résumer avec beaucoup d'utilité, 
dans un petit volume substantiel, les excellents conseils, les sages pré- 
ceptes et les axiomes de guerre que renferme cet in-folio. Par exemple : 
« Il faut prévoir tout ce qui peut survenir, vu qu'aux armes les fautes 

19 



326 LE MARECHAL DE MONTLUC. 

de ce passé, il interpelle à tout moment les gens ae 
guerre avec la liberté de son caractère et l'autorité de 
sa position ; il les invite, comme ses petits fils, à se ««Ver 
en lui: « car il leur conseille ce qu'il s'est toujours con- 
seillé, et voilà pourquoi Dieu l'a toujours tant gHidé qu'il 
n'a jamais été défait. » Non qu'il soit uniquement fier 
de ses victoires; il ne s'applaudit pas moins « des bel- 
les et honorables retraites qu'il a faites. » Les belles re- 
traites, comme il les appelle, sont même à ses yeux 
le clief-d' œuvre de l'art militaire, quand on les exécute 
en dépit des ennemis et à leur ba7^be. De là chez lui ce 
principe : « Il n'y a pas moins d'honneur de faire une 
belle retraite que d'aller à un combat. » Son but est 
de rendre les capitaines sages par sa propre expérience, 
et, s'il le faut, à ses dépens : car il ne se ménage pas 
au besoin le blâme. Il est vrai que le plus souvent il 
fait son éloge, et à tout moment il cite son exemple, 
bien éloigné de penser, comme Pascal, que le moi est 
haïst'abl". Apostrophant ceux qui marchent après lui 
dans la carrière : « Fussiez-vous expérimentés, leur 
dit-il, cela ne vous peut nuire d'écouter et lire les dis- 
cours des vieux capitaines. Étant à l'âge de vingt-cinq 
ans, je prenais plus de plaisn^ à ouïr discourir les vieux 
guerriers, que je ne fis jamais à entretenir la plus 
belle dame que j'aie jamais aimée. )> Telle était l'ar- 

sont irréparables. — La diligence est la meilleure pièce qu'un capi- 
taine saurait avoir. » Et ailleurs encore : « Il n'y a rien au monde où 
la diligence soit tant requise qu'à la guerre. Un jour, une heure et une 
minute fait évanouir de belles entreprises. — Souvent le butin est cause 
de la perte, etc. » Toutes ces instructions n'étaient au reste que sa 
pratique qu'il traduisait justement en règle. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 327 

deur de son émulation ou plutôt son faible pour la cé- 
lébrité, ce qii'il confesse du reste avec une certaine in- 
génuité au milieu de ses forfanteries. 

Ainsi sa défense de Sienne, il l'érigé en exemple, 
comme celles de Pavie par Antoine de Lève, de Fonta- 
rabie par de Lude, de Péronne par le seigneur de 
Bouillon, de la Mirandole par Lansac, et son récit 
achevé, il en prend occasion de déduire de sa conduite 
une longue suite de préceptes qu'il adresse aux capi- 
taines chargés du gouvernement des places. Il les in- 
terpelle avec vivacité, avec ardeur, en leur montrant à 
quelles conditions ils s'illustreront comme lui : « Yos 
heures de plaisir, dit-il en finissant, doivent être de 
vous promener sur les remparts, visiter vos magasins 
et regarder si rien ne vous fait défaut. » 

Les allocutions de ce genre sont innombrables; mais, 
non content de donner des préceptes aux capitaines^ 
ses compagnons, Montluc ne ménage pas les avis à son 
roi, particuhèrement à Charles IX, et ses conseils ne 
manquent alors ni d'élévation ni de sagesse. En traçant 
la ligne de conduite que doit suivre le monarque pour le 
bien du royaume et son propre bien, on saura gré à l'é- 
crivain d'alléguer plusieurs fois l'exemple de Louis XII, 
dont les Valois, par mallieur, avaient trop abdiqué le 
souvenir. On aime aussi que le gentilhomme, s'adres- 
sant à celui qui n'était, d'après le mot de François I", 
que le premier gentilhomme de son royaume, l'engage 
à ne pas se Xemr si renfermé. « Quand il n'aurait fait 
autre chose que se montrer en personne à ses armées, 
au moins quelquefois, il eût gagné le cœur de plusieurs 



328 LE -MARÉCHAL DE MONTLUC. 

et étonné les autres. » Il eût surtout échappé à cette hu- 
meur solitaire, à ce caractère sombre et sauvage qui 
porta de si tristes fruits. Car il était permis de bien 
espérer de lui, et c'est ce qui était arrivé à Moutluc, 
qui rappelait en ces termes l'honneur qu'il avait eu de 
s'entretenir avec son roi : « Il me souvient, dit-il, que 
vous preniez plaisir de m'entretenir seul, lorsque vous 
fi tes le voyage de Bayonne, et vis bien que vos discours 
excédaient la portée de votre âge... » 

Montluc a, comme on le voit par l'ensemble de ces 
préceptes et le soin de ramener tout à des leçons, ré- 
digé ce que l'on appellerait volontiers un manuel de 
l'homme de guerre plutôt que des mémoires. On y 
trouvera donc des renseignements sommaires, des 
peintures de l'époque et des hommes en général, plus 
qu'une histoire continue et des détails également cir- 
constanciés. L'auteur se laisse d'aiUeurs aller un peu 
au hasard de sa mémoire et de sa plume ; il se préoc- 
cupe fort peu des dates, que l'on n'aperçoit qu'à de 
rares iutervaUes dans son livre. «Lui qui s'est toujours 
plus soucié de bien faire que de bien dire, » il ne se 
pique nullement d'une régularité de composition qui se 
concilierait peu avec sa nature libre et primesautière. 

c( Sa main, nous dit-il, était aussi prompte que sa pa- 
role ; » il en est de même de sa plume. Une brusquerie 
énergique est le premier caractère de son éloquence 
de soldat. Il développe d'ailleurs son sujet avec fort 
peu de proportion, courant parfois, parfois aussi n'é- 
chappant point à quelques longueurs, comme s'il ou- 
bliait par intervalles son ancien métier et payait tribut 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 329 

à son rôle d'écrivain. C'est ce qui arrive particulière- 
ment pour les harangues, cfu'il délaye à son insu et avec 
excès. Le caractère gascon, dont il se pare volontiers, 
s'y montre avec une certaine exubérance. 

Montluc, malgré son affectation d'homme étranger 
à l'étude et au savoir, ne laisse pas de prétendre, et non 
sans quelque raison, au titre d'orateur. C'est ce qu'il 
montre surtout dans le récit du siège de Sienne, où il 
se complaît à rapporter ses discours, imitant en cela 
les anciens et même un de ses contemporains, Gui- 
chardin, qu'il a qualifié de bon auteur. Ce qui est cer- 
tain, c'est que Montluc était éloquent par la seule in- 
spiration des choses, « la nature lui ayant appris à 
l'être sans nul art. » Et ce talent tout spontané, il le 
gâte un peu, quand, moins bref que César, son modèle, 
il se laisse aller à discourir dans son livre. 

Les qualités de l'écrivain n'en sont pas moins dignes 
d'une sérieuse étude et de grands éloges. Homme d'ac- 
tion et de pensée, de guerre et de style, il mérite la 
place qu'un éminent critique lui a assignée * entre ces 
excellents et vigoureux esprits qui usèrent sainement 
et vaillamment des ressources de la langue et qui, en 
l'appliquant aux besoins divers de leur temps, la mar- 
quèrent d'une empreinte impérissable. Chez lui les 
expressions pittoresques abondent. Un traître, c'est, 
dans son langage animé, un homme qui tourne sa robe; 
être la victime de l'ennemi, c'est lui donner curée; de- 
meurer oisif, loin des combats et à la campagne, c'est 

1. M. Sainte-Beuve, article sur Et. Pasquier. 



330 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

manger (a poule du bonhomme auprès du feu. Cette 
teinte méridionale, qui rappelle Montaigne, colore en 
général le style de Montluc. Il se connaît en hommes; 
il les apprécie avec équité et il les marque au passage 
par des traits caractéristiques. Parlant d'André Doria : 
« Il semblait, dit-il, que la mer redoutât cet homme. » 
François I" et Charles-Quint et leur ardente rivalité 
ont trouvé en lui un fin et juste appréciateur. Il ne dit 
qu'un mot de Henri de Navarre, mais ce mot témoigne 
que dans ce prince il a pressenti Henri lY; il lui paraît 
« donner espérance d'être quelque jour un grand capi- 
taine. » Pour les peuples comme pour les particuliers, 
il sait discerner et noter leurs qualités distinctives. Dans 
les Suisses il reconnaît de «vrais gens de guerre qui 
servent comme de remparts à une armée; « mais il 
avertit « qu'il faut que ni l'argent ni les vivres ne leur 
manquent, car ils ne se payent pas de paroles. » Pour 
les Turcs, dont la réputation était alors des plus redou- 
tables, Montluc ne pense pas qu'ils vaillent leur répu- 
tation : « Je crois, dit-il, qu'ils ne nous battraient pas 
à forces pareilles. Ils sont plus robustes, obéissants et 
patients que nous; mais je ne crois pas qu'ils soient 
plus vaillants. Ils ont un avantage, c'est qu'ils ne son- 
gent qu'à la guerre. » Au sujet des Français, il remar- 
que, ce qui a été trop vrai au moins jusqu'ici, « qu'ils 
ne savent pas garder leurs conquêtes. » Pour les An- 
glais, dont le nom n'avait pas cessé d'être néfaste pour 
notre pays, et contre qui il éprouve un ressentiment 
patriotique, comme contre les Espagnols *, il juge 

1. « Honni soit, dit-il, qui les aimera jamais ni l'un ni l'autre. » 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 331 

« qu'ils valent plus sur l'eau que sur la terre, » tandis 
qu'à nous-mêmes, ajoute-t-il, « notre fait est plus 
propre sur la terre que sur l'eau. « Mais la puissante 
cohésion dont nous pouvons tirer tant de ressources, 
ce principe véritable de notre force, ne lui échappe 
pas. Rappelant les mauvais succès de Charles-Quint 
en 1537, «ce prince connut, dit-il, ce que c'est 
que d'altaquer un roi de France dans son royaume. » 
C'est, remarque-t-il ailleurs, que « la France bien 
unie ne peut être conquise sans perdre une douzaine 
de batailles, vu la belle noblesse qu'il y a et les places 
fortes qui s'y trouvent. « Ailleurs il détermine bien en 
passant le caractère de cette noblesse, a qui il a man- 
qué un certain esprit de suite pour maintenir sa puis- 
sance dans le pays : « Je crois qu'il n'y a telle noblesse 
au monde que la française, ni plus prompte à mettre 
le pied à l'étrier pour le service de son prince ; mais 
il la faut employer lorsqu'elle est en bonne dévo- 
tion. » 

Ces jugements ne sont pas les seules indications 
précieuses que l'on puisse tirer de son livre ; bien loin 
de là. Il nous fournit sur la société et les mœurs du 
temps des détails pleins d'intérêt. On n'aurait pas cru 
trouver chez ce rude guerrier un esprit si juste dans 
ses appréciations et tant d'observations fines d'une 
parfaite vérité. Il peint en homme qui l'a bien connue, 
et par un choix de détails expressifs, cette cour frivole 
des Valois qui allaient en riant au précipice. L'ardeur 
du plaisir, comme une contagion, avait envahi la so- 
ciété, et le goût des amusements, particulièrement celui 



332 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

de la danse et du bal, était effréné jusqu'au milieu des 
horreurs des guerres civiles. D'après Montluc il fallait, 
quelque affaire qu'il y eût, que le bal marchât toujours. 
« A l'exemple de la cour, dit l'historien de Henri IV, 
Péréfixe, à l'année 1586, le bal et les mascarades ré- 
gnaient dans tout le royaume , et même les remon- 
trances des ministres n'avaient su empêcher qu'on ne 
dansât chez la plupart des seigneurs huguenots. « Ce 
goût ou plutôt cette frénésie, qui modifièrent si sensi- 
blement ou plutôt corrompirent parmi nous, il faut bien 
l'avouer, la sévérité des vieilles mœurs, nous venait de 
l'Italie, dont les Valois étaient à moitié issus en quelque 
sorte, dont ils avaient surtout la plupart des vices. 
Tandis que le courtisan Brantôme s'applaudit, en 
homme qui n'a que le plaisir en vue, de voir les 
dames s'établir à la cour pour y régner presque aussi- 
tôt, les inconvénients de ce règne nouveau, et qui 
n'était pas près de finir, n'échappent pas à Montluc, 
d'un sens plus pratique et plus sérieux qu'on ne l'était 
d'habitude autour des Valois. « Le malheur, dit-il à 
ce sujet, est en France qu'elles se mêlent de trop de 
choses et ont trop de crédit ^ ; w et il répète plus d'une 
fois cette plainte caractéristique. 

Il regrette aussi que la noblesse n'ait pas accepté les 
charges des villes, notamment dans les capitales telles 
que Toulouse et Bordeaux, et qu'elle les ait quittées pour 

1. 11 dit encore ailleurs : « Toujours à la cour il y a quelque charité, 
et par malheur les dames peuvent tout. » Aussi la duchesse d'Etampes, 
pour l'avoir vu d'un œil défavorable, avait-elle failli, dit-il, le mettre 
en disgrâce auprès de Henri H. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 333 

le séjour des champs; car les « seigneurs en seraient plus 
riches et auraient plus d'autorité. » Ainsi s'était-on ex- 
posé à passer par les mains des gens des villes^ à qui il 
fallait faire la cour, et qui devaient en effet peu à peu 
substituer leur ascendant à celui de l'ancienne noblesse. 
Rappelons à ce sujet qu'en dehors de la profession des, 
armes, Montluc, comme c'était trop l'usage à cette 
époque parmi les gens de guerre, affecte fort peu d'es- 
time pour les autres professions sociales, qu'il trouve 
beaucoup trop nombreuses pour le bien du roi et de ' 
son État, et dont il n'apprécie nullement le mérite. On 
en jugera par cette réflexion: « Entrant quelquefois 
aux parlements de Toulouse et de Bordeaux depuis 
que je suis lieutenant du roi en Guyenne, je me suis 
cent fois étonné comme il était possible que tant de 
jeunes hommes s'amusassent» ainsi dans un palais, vu 
qu'ordinairement le sang bout à la jeunesse. Je crois 
que ce n'est que quelque accoutumance. Et le roi ne 
saurait mieux faire que de chasser ces gens de là , et 
les accoutumer aux armes. » 

A part ces exagérations, l'ouvrage de Montluc, dicté 
par une expérience aussi consommée que diverse, 
est donc de ceux dont on peut tirer, ailleurs qu'à la 
guerre, d'excellentes règles de conduite et un choix de 
sages maximes'. Telle est la suivante : «Il ne se faut 
pas étonner si on voit tomber tant de gens en malheur ; 
car l'outrecuidance les y mène par la main , et après 

1. On en trouvera un choix dans l'ouvrage suivant : Biographie et 
maximes de Biaise de Monfhic, par M. La Barre Duparcq. Déjà Pas- 
quier en avait présenté un spécimen curieux. 

19. 



334 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

les fait tomber du haut en bas un si grand saut, qu'ils 
ne se peuvent relever. » Rien de plus vrai. On en peut 
dire autant de cette observation morale, qui témoigne 
d'une funeste connaissance de la nature humaine : 
« Il y en a, et trop, qui aiment mieux la ruine et perto 
de leur maître, que l'honneur, non pas de leur ennemi, 
mais de leur compagnon. « Un excellent conseil qu'il 
donne ailleurs, bien qu'il ne soit pas sans y déroger 
lui-même, se rapporte à la sobriété de la parole. Selon 
lui, il faut « se mordre la langue plutôt que trop par- 
ler. » Et que d'autres judicieuses pensées, bonnes à 
retenir et surtout à appliquer, ne lui empruntera-t-on 
pas encore; on en jugera par les citations suivantes 
transcrites entre beaucoup d'autres, dignes aussi d'être 
recueillies : « Dieu nous ferme les yeux quand il nous 
veut châtier. — Il faut savoir obéir pour savoir après 
bien commander. — Je craindrais plus un grand seul 
que non pas deux qui veulent partir le gâteau. » Ré- 
flexion dont la justesse était alors confirmée chaque jour 
par nos guerres civiles. En voici une autre trop justifiée 
par l'expérience de tous les temps : « Quand un homme 
pense être hors de ses affaires et qu'il ne songe qu'à 
se donner du bon temps, c'est alors que lui viennent 
les plus grands malheurs. — Qui a plus d'honneur 
doit avoir plus de part à la peine, w A ce compte on 
envierait moins ceux qui occupent les grands emplois. 
« Le désir de ceux que nous servons va plus vite que 
nous ne pouvons. » Réflexion aussi juste que fine, à 
laquelle se rattache la suivante : « Nous sommes 
aveuglés quand nous souhaitons quelque chose, — > 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 335 

Quand Dieu nous veut punir, il nous ôte l'entende- 
ment. — C'est grande sagesse de bien apprendre et se 
faire maître aux dépens d'autrui. » On pourrait citer 
bien d'autres excellents principes d'une application 
journalière et de maximes bien formulées à recueil- 
lir. « Ces petites pointes d'honneur (dit-il en parlant 
du pouvoir de l'émulation, cju'un bon chef doit en- 
tretenir parmi ses soldats) servent beaucoup à la 
guerre. » Encore Montluc n'établit-il pas seulement 
des principes fixes, invariables, tels que les suggèrent 
la pratique et le bon sens. Souvent il discute des plans 
de conduite avec beaucoup de justesse et d'intérêt. En 
outre, loin de s'enfermer dans les préceptes de la rou- 
tine, il accueille avec empressement, il examine avec 
intelligence toutes les innovations, et s'il tempête contre 
celle des armes à feu, qui l'ont maltraité, c'est pure 
boutade ' , et non point qu'il en méconnaisse les avan- 
tages, dont il savait très-bien user. 
* Un illustre auteur - a pris soin de disculper à cet 
égard Montluc, et nous nous bornerons à rapporter 
ce suffrage imposant. En traitant « du passé et de l'a- 

1. Au uom d'arquebuse, « plût à Dieu, s'écrie Montluc, que ce mal- 
heureux iastrument n'eût jamais été inventé; je n'en porterais les mar- 
ques, lesquelles encore aujourd'hui me rendent languissant, et tant de 
braves et vaillants hommes ne fussent morts de la main le plus sou- 
vent des plus poltrons et plus lâches, qui n'oseraient regarder au visage 
celui que de loin ils renversent de leurs malheureuses balles par terre. 
Mais ce sont des artifices du diable pour nous faire entre-tuer.» Il valait 
donc bien mieux, selon lui, rompre des lances et se porter à terre, 
d'où l'on se relevait le plus souvent. 

2. Voy. le quatrième volume des Œuvres de Napoléon III, p. 9. 
In-S», Amyot, 1856.) 



33C LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

venir de V artillerie, w cet auteur déclare qu'il est en 
mesure de prouver qu'avant « Montiuc, qu'on cite 
comme ayant dédaigné les armes à. feu, aucun capi- 
taine n'en fît un aussi j udicieux emploi. » Et la preuve 
en effet est facile : elle peut se déduire de plus d'un 
passage des Commentaires. On y voit que Montiuc fut, 
pour son temps, un Irès-habile ingénieur. Il ne cède 
à personne le soin de disposer l'artillerie ; et pour l'at- 
taque ou la défense des places surtout, partie où il ex- 
celle 1, il sait en tirer le meilleur service. Son coup 
d'œil, et il s'en applaudissait, était des plus justes, par- 
ticulièrement dans cette circonstance. Il n'en est pas 
moins vrai que comme, à l'entrée de Montiuc dans la 
carrière, « il n'y avait encore, lui-même l'atteste, que 
peu d'arquebusiers en France, » sa préférence était 
demeurée acquise aux armes de sa jeunesse. 

Ces armes étalent l'arbalète, des lances de diverses 
espèces, entre lesquelles il y en avait de longues et fer- 
rées par les deux bouts, que l'on appelait* des lances 
gaies^ dont se servaient notamment les Espagnols; la 
dague, le poignard, surtout la hallebarde, objet de 
prédilection pour Montiuc , qui nous dit que « c'était 
son arme ordinaire au combat, » et qu'il « avait tou- 
jours aimé à jouer de ce bâton. r> Les rondelles figu- 
raient parmi les armes défensives. Ces noms , un 
peu vieillis, rappellent ceux des troupes dont nous 
parle Montiuc, les bandes noires, les corselets , les cui- 



1. « Tant (If; diverses choses que j'avnis expérimentées m'avaient, 
dit-il, appris à connaître et prévoir la ruine ou le salut d'une place, n 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 337 

rassiers du temps, etc. Et, à cet égard, par les récits 
de Montluc comme par ses goûts, on peut dire qu'en 
ce qui concerne l'art militaire il marque assez bien la 
transition du quinzième siècle au seizième. 

S'il aime donc surtout ces combats d'homme à 
homme, où chacun déploie sa force et ses ressources 
individuelles, où on lutte pied à pied avec cette furie 
tonte française, comme les Italiens parlaient dès cette 
époque, Montluc pressent aussi les lois de la stratégie 
moderne. Mais ses Commentaires, qui nous éclairent 
à ce sujet, nous offrent encore bien d'autres renseigne- 
ments. Ils ne nous font pas pénétrer seulement dans 
les camps, mais dans l'intelligence de la société et des 
mœurs à cette époque ; nous leur devons des particu- 
larités sérieuses sur nos usages et la langue. Ils nous 
donnent de plus, sur leur auteur, de nouvelles lumiè- 
res , en nous apprenant à le mieux connaître, en nous 
offrant cà et là l'expression de plusieurs sentiments 
qui lui font honneur. Aucun n'eut plus de puissance 
sur lui et ne fut plus durable que son amour de la 
gloire. Cette belle passion, la seule qu'il connut, 
après avoir été l'aiguillon de la jeunesse de Montluc, fut 
encore le charme et la consolation de ses vieux jours. 
« A présent, dit-il en finissant son livre, que je me 
vois tirant à la mort dans le lit, je me sens grandement 
soulagé ; en dépit d'elle, mon nom vivra non-seule- 
ment dans la Gascogne, mais parmi les étrangers. » 
Toutefois l'ardeur de son amour-propre ne le rend pas 
injuste pour les autres; il leur attribue volontiers, dans 
ses récits, les éloges qui leur reviennent. Rien ne 



338 LE MARECHAL DE MONTLUC. 

prouve que des considérations personnelles ou .autres 
lui aient fait altérer sciemment la vérité. Avec une 
certaine loyauté généreuse, assez rare chez ceux qui se 
font leurs propres historiens, loin d'imiter ces chefs 
jaloux de ne partager avec personne la gloire du triom- 
phe, il ne manque jamais de signaler le concours 
efficace qu'il a reçu de ses compagnons ; car « il ne 
voudrait pour rien, dit-il, leur dérober leur part d'hon- 
neur. )) En outre, il se plaît à reconnaître celle que 
revendique justement, dans nos plus heureux succès, 
non pas le hasard, comme disaient vaguement les an- 
ciens, mais la Providence, ainsi qu'il s'exprime avec 
plus de sens. Heureusement préservé de cet enivre- 
ment de la force aveugle qui est propre aux natures 
vulgaires, il n'hésite pas à proclamer que son principal 
appui lui vient de Dieu. Et parfois, naïvement étonné 
de ce qu'il a fait et des résultats qui ont couronné son 
audace, il s'écrie : « Dieu au besoin me redoubla les 
forces. » S'il a échappé à tant de dangers, il n'est pas 
éloigné d'y voir quelque chose de miraculeux; et à la 
fin du récit d'un de ses plus périlleux exploits, il dit 
d'un ton d'autorité et de conviction : « Je laisse à 
penser à chacun si Dieu par miracle me sauva. » 
Cette confiance en Dieu fermait ses yeux à tous les 
obstacles, en sorte que, grâce à elle, «ce qu'on trou- 
vait impossible, il le trouvait possible. » Ces idées 
se trouvent à tout moment sous sa plume, et cette 
source si haute de son courage, en même temps que 
ces témoignages de sa reconnaissance, doivent le rele- 
ver à no» yeux. Ainsi Montluc se félicite-t-il, avec les 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 339 

sentiments religieux dont son livre porte la vive 
empreinte, « que Dieu ait accompagné autant sa for- 
tune qu'il fit jamais à capitaine de son âge. « En re- 
venant sur un mauvais pas dont il s'est tiré, avec la 
satisfaction de celui qui, du port, aperçoit la tempête, 
il lui semble « qu'il a été autant secouru de Dieu 
qu'homme qui ait porté les armes il y a cent ans. » Il 
se remettait donc tout entier entre ses mains, « n'ayant 
jamais passé, dit-il, jour de sa vie sans l'avoir prié. » 
On attendait peu ces pratiques d'un tel homme , non 
plus que l'aveu qui suit : « Plusieurs fois je puis dire 
avec vérité que je me suis trouvé, voyant les ennemis, 
en telle peur, que je sentais le cœur et les membres 
s'affaiblir et trembler (ne faisons pas les braves, l'ap- 
préhension de la mort vient devant les yeux ^) ; mais 
comme j'avais fait mon oraison à Dieu, je sentais mes 
forces revenir. » Et il cite une courte prière qu'il avait 
l'habitude de réciter dès son entrée aux armes. A 
peine l'avait-il achevée, qu'il se sentait tout autre, le 
cœur et la main également fermes , l'œdl aussi clair- 
voyant que l'esprit, ne craignant plus qu'une chose, 
c'était de ne pas faire son devoir. Fidèle à cette con- 
duite jusqu'au terme de sa carrière, il était donc bien 
fondé «à louer Dieu de tout; car, quelque traverse 
qu'il eût subie. Dieu l'avait toujours aidé. » 

On aime à retrouver • un cœur accessible à de tels 
sentiments sous la cotte d'armes d'un si farouche guer - 

1. Montluc, ailleurs encore, ne se targue pas de n'avoir jamais connu 
le sentiment de la peur. « Il n'y a homme au monde, dit-il, à qui il n'en 
vienne quelque peu, quand il voit son ennemi qui lui fait tète.» 



340 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

rier. Quelque contraste qu'elle forme avec sa conduite 
habituelle, sa piété fut donc très-réelle. Et il se mon- 
tre toujours curieux de la proclamer, de la propager 
autour de lui. S'adressant à ses compagnons : « Il faut, 
dit-il, que nous tous, qui portons les armes, ayons de- 
vant les yeux que ce n'est rien que de nous sans la 
bonté divine, laquelle nous donne le cœur et le cou- 
rage pour former et exécuter les grandes et hasar- 
deuses entreprises qui se présentent à nous. » 

Avec le même esprit de soumission qui lui fait re- 
porter à Dieu ce que tant d'autres s'attribuent avec un 
jaloux orgueil, il nous témoigne encore « que Dieu a 
toujours voulu lui donner une bride, pour lui faire 
connaître que le bien et le mal dépendent de lui quand il 
lui plaît. » Ajoutons, chose touchante, après tant de pé- 
nibles récits, qu'il avait une dévotion toute particulière 
pour la sainte Vierge, envers laquelle il s'était engagé 
par des vœux qui avaient surtout pour objet de préser- 
ver les femmes et les fdles des violences de la guerre. 

Croirait-on qu'il est question de Montluc? Ce n'est 
pas là pourtant la seule trace que l'on trouve, dans son 
livre, des sentiments d'humanité, qui ne lui furent pas 
toujours étrangers. On le voit, par exemple, s'apitoyer 
sur ses compagnons d'armes, pour qui la misère suc- 
cédait généralement à une vie de dévouement et de 
péril. Par le noble pressentiment d'une pensée qui ne 
sera réalisée que dans le grand siècle, il appelle de ses 
vœux la création d'un hôtel des invahdes, qui doit ho- 
norer le règne de Louis XIV. Entendons-le s'écrier, 
avec ce goût des apostrophes qui le caractérise, au 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 341 

souvenir des capitaines et des soldats qu'il a perdus : 
« Certes, sire, et vous qui êtes appelés aux grandes 
charges, une des principales choses dont vous devriez 
avoir soin, c'est d'établir des lieux pour les pauvres 
soldats estropiés et blessés, tant pour les panser que 
pour leur donner quelque pension. Pouvez-vous moins 
faire, puisqu'ils vous font présent de leur vie? Cette 
espérance leur fait prendre les hasards plus volontiers. 
Sh'e, à l'honneur de Dieu, pourvoyez aux pauvres sol- 
dats qui perdent bras et jambes pour votre service. » 
On attendrait plutôt ce vœu d'un sage, ami des 
hommes, tel que La Noue qui, autant que possible, a 
tempéré par les qualités du cœur les cruelles néces- 
sités de la guerre, et dont l'œuvre * est un admirable 
plaidoyer en faveur de la tolérance. Mais, on l'a déjà 
vu, il faut s'attendre à tous les contrastes en parlant 
des hommes du seizième siècle ; et où en trouver de 
plus marqués que chez Montluc, dont la carrière offre 
à tout moment le mélange du bien et du mal? Pieux 
jusqu'à la ferveur, il manque de la première vertu re- 
commandée par la rehgion, la compassion pour ses 
semblables; rigide observateur de l'équité, on le voit 
sacrifier le droit à un intérêt personnel - ; c'est enfin 

1. Discours politiques et militaires, qu'il sera très-curieui de rap- 
procher des Commentaires de Montluc. 

2. Le président de Thou lui a reproché d'avoir usé de son influence 
pour faire introduire dans notre législation une mesure repoussée par 
l'équité, mais qui n'en subsista pas moins longtemps. Voyez à ce sujet 
l'ouvrage de M. Ch. des Guerrois sur le président Bouhier, p. 163. — 
Montluc ne se faisait pas faute d'ailleurs, par un reste de rouille du 
moyen âge, d'atrectcr beaucoup de mépris pour les formes et les repré- 
sentants de la justice. 



342 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

une nature morale des plus incomplètes, qu'un seul 
sentiment semble élever au-dessus d'elle-même, celui 
de l'honneur militaire. 

De là quelques pensées du devoir plus hautes que 
celles des anciens, comme celle qu'il exprime au sujet 
d'un général qui, à l'aspect de son armée demi-rompue, 
"voulait se frapper de sa propre épée : « Les Romains 
pouvaient faire cela, mais non pas les chrétiens. » La 
religion avait donc éclairé Montluc sur la nature du 
véritable héroïsme, qui empêche également le chrétien 
de fuir la mort et de courir au-devant d'elle. Un senti- 
ment qui nous touche aussi chez Montluc et qui lui 
vient de la religion, c'est qu'il ne manque pas, suivant 
son propre langage , « de pitié pour la ruine du peuple . » 
C'est avec chagrin qu'il le voit foulé, maltraité, dévoré 
par tous les partis, et, chose alors trop rare chez les 
gens de guerre et dans la caste privilégiée du pays, il 
se porte son défenseur. On ne contestera pas non plus 
l'affectiûn sincère qu'il montre pour son pays, dont il 
plaint souvent la misère, et surtout pour son roi, à l'é- 
gard duquel il résume son dévouement absolu par ces 
paroles : « Ce n'est pas à nous de demander à notre roi 
'si sa querelle est bonne ou mauvaise, mais seidement 
d'obéir, w II dit encore ailleurs : « Dieu les a fait naître 
(les princes) pour commander et nous pour obéir. » On 
remarquera chez Montluc cette tendance à la soumis- 
sion, conforme d'ailleurs en général à l'esprit militaire , 
mais qui n'était pas, à cette même époque, celui des 
gens de lettres et des légistes ^ . 

1. Témoin par exemple les Quatrains de Pibrac. 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 343 

L'idée d'une discussion libre des ordres reçus est, 
comme on le voit, fort éloignée de son esprit; mais 
qu'on se garde de croire que celte obéissance eût un 
caractère aveugle. Montluc nous apprendrait au besoin 
le contraire par ces paroles, noble expression de la foi 
politique d'un vieux Français : « Nos vies et nos biens 
sont à nos rois, l'àme est à Dieu, et l'honneur à 
nous. » Et, ajoute Montluc avec cette fierté de nos an- 
ciens gentilshommes : « Sur mon honneur mon roi 
ne peut rien, n Cette fierté, on l'excusera puisqu'elle se 
lie ici à l'idée de sérieux devoirs : « Songez, vous qui 
êtes nés gentilshommes, que Dieu vous a fait naître 
pour porter les armes, pour servir votre prince, et non 
pas pour courre le lièvre ou faire l'amour. Quand la 
paix viendra, vous aurez votre part du plaisir. « 

Le dévouement au roi égalait au moins, chez les gen- 
tilshommes, et chez Montluc en particulier, le dévoue- 
ment au pays. De là son émotion quand il déplore avec 
amertume « les malheurs qui sont advenus dans ce mi- 
sérable royaume, » et surtout qu'il regrette « son bon 
maître Henri II. » L'attachement qu'il lui portait fut 
des plus durables, et même un peu aveugle, puisque, 
dans l'effusion de sa reconnaissance, il allait jusqu'à 
appeler ce prince « le meilleur roi que la France aura 
jamais. « Avec le règne de ce prince devait se terminer 
la partie vraiment" honorable de son histoire. « Depuis 
cette mort, dit-il Iristement, je n'ai eu que traverses, 
comme si j'en eusse été cause et que Dieu m'eût voulu 
punir. r> Et de fait on voit qu'il fut en butte auprès de 
Catherine de Médicis et des rois ses fils aux inculpa- 



344 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

tions les plus odieuses, jusqu'à être accusé de ruiner 
la Guyenne par ses exactions et de vouloir même la 
livrer à l'ennemi. Ces calomnies, à force d'être répé- 
tées, ne laissèrent pas, selon lui, de trouver en haut 
lieu quelque créance. Et on peut croire d'ailleurs 
que, peu mesuré dans ses propos, il était, par son 
caractère si tranché, prompt à envenimer les mécon- 
tentements et les haines. C'est ainsi qu'il excita l'ini- 
mitié de deux puissantes maisons, celles de Châtillon 
et de Montmorency. On voit surtout qu'il eut beaucoup 
à souffrir de la conduite et des procédés du duc de 
Damville, le fils du connétable de Montmorency et qui 
était maréchal de France. Il s'est plaint au reste fré- 
quemment d'avoir été desservi par ceux qui entou- 
raient le roi, pour n'avoir voulu dépendre d'aucun 
autre que de lui, et il se consolait de ses disgrâces pri- 
vées par cette réflexion : « qu'on ne peut vivre en ce 
monde sans acquérir des ennemis. « Montluc recher- 
chait la faveur, et quand elle lui échappait, il n'était 
pas homme à le supporter en silence ; car l'abnégation 
n'était pas sa principale vertu. A ses yeux, le roi est la 
source des faveurs et de tous les biens, dont «pauvre 
geiitilhomme, )) comme il se dit souvent, il ne fait 
pas fi ; tout au contraire. Là-dessus il exprime naïve- 
ment sa pensée : « Qui se veut chauffer, il faut qu'il 
s'approche du feu ou du soleil. Notre soleil, c'est le 
roi, qui nous éclaire et échauffe de ses rayons, quelque 
part que nous soyons. « Montluc sert donc avec plus 
d'ardeur que de désintéressement , et pour tout dire 
en un mot, d'un caractère peu chevaleresque, il n'a 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 345 

rien d'héroïque que le courage. Il ne se trouve jamais 
assez récompensé, et plus d'une fois il montre l'amer- 
tume qui perce dans cette réflexion énergique comme 
une pensée de Tacite : ce II leur semble , dit-il en par- 
lant des rois, que ce nous est encore trop d'honneur 
de mourir pour leurs querelles. » Les injustices qu'il 
a subies, les faux bruits, les imputations dont on a 
voulu le noircir, l'occupent beaucoup. Il se représente 
comme « un pauvre gentilhomme, vieux, estropié et 
défavorisé , » et ses récriminations sont aussi amères 
que fréquentes. 

Après tout, malgré ses accès d'humeur et ses bou- 
tades , Montluc , qui en réahté atteignit le sommet des 
honneurs mihtaires, et que le bonheur accompagna 
toujours à la guerre, ne cessa de jouir d'un certain 
crédit et d'une réputation brillante comme homme de 
guerre. Vers 1368 le duc d'Anjou, depuis Henri III, 
lui donnait la preuve d'une singulière estime en lui 
disant « qu'il voudrait faire son apprentissage en si 
bonne école que la sienne. » Montluc pouvait donc, et 
à bon droit, se féUciter de sa bonne fortune- « Tout le 
monde, dit-il avec sa verve gasconne, n'est pas si 
heureux que Montluc, qui n'a jamais été défait; » et 
ailleurs il ne craint pas d'affirmer « que personne, de- 
puis cent ans, n'a été plus heureux ni plus fortuné à 
la guerre que lui. » La cause de son bonheur, il est 
vrai, c'est que nul ne s'épargnait moms dans le com- 
bat ; toujours présent pour commander, il se multipliait 
en quelque sorte, allant des uns aux autres; si bien 
qu'à la fin de la bataille « il était en eau comme si on 



â46 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

l'eût plongé dans la rivière. » — « Et, dit-il encore ail- 
leurs, il avait fait plusieurs fois, sans dormir et tout en 
bataillant, des marches de trente-six et même de qua- 
rante-huit heures de suite. » Aussi voulait-il que les 
capitaines s'accoutumassent de bonne heure à pâtir. 
Ajoutons que le gage le plus sûr du succès en toute 
chose était, selon Montluc, une conduite irréprochable. 
«Faites tout ce qui dépend de vous, et placez votre con- 
fiance en Dieu » , tel est le résumé des préceptes qui ne 
cessent de revenir sous sa plume. « Dieu n'aide jamais, 
dit-il, les vicieux et voluptueux; mais au contraire il 
assiste toujours auprès de celui qui est vêtu de la robe 
blanche pleine de loyauté , » qu'il s'applaudit pour lui 
« d'avoir pu conserver toujours. » C'est ce qui l'auto- 
rise à s'attribuer, sans trop de présomption, une action 
décisive dans tous les événements de guerre auxquels 
il concourut. S'il se fait ainsi sa part, un peu largement 
peut-être, ce n'est pas (juil veuille dérober V honneur 
des autres; c'est qu'il croit « que les historiens, qui 
n'écrivent que des princes et grands, en parlent assez 
et passent sous silence ceux qui ne sont pas d'une si 
grande taille. » 11 veut donc à cet égard et en sa fa- 
veur rétablir la balance. 

A cet effet il cite avec complaisance les bons témoi- 
gnages rendus à son habileté et à sa valeur, « sans 
pourtant être, dit-il, ni glorieux ni vantard. » Il se 
donne aussi pour grand ennemi de la flatterie, mais il 
ne dissimule pas qu'il soit sensiJ^le « à cette gloire qui 
lui faisait enfler le cœur. » En même temps il n'é- 
chappe pas au travers justement signalé par Horace 



' LE MARÉCHAL DE MONTLUC. â47 

dans le caractère des vieillards; il loue le temps passé 
aux dépens du présent : Laudator temporis acti. 
« Tout s'en va à l'envers, dit-il, sans que ceux qui 
vivent puissent espérer de voir les choses en meilleur 
état. » 

Tels sont les sentiments que les Commentaires nous 
font connaître chez Montluc, et qui contribuent à éclai- 
rer sa vie ' . 

S'étonnera-t-on qu'il ait poursuivi avec tant d'achar- 
nement les partisans de la réforme, lorsque nous trou- 
vons chez lui ces idées d'obéissance passive et de fidé- 
lité absolue à l'égard du souverain ; en outre les traces 
partout empreintes de son antipathie pour ce qu'il 
nomme la religion nouvelle. Suivantlui, «il n'y a point 
au monde un si bon peuple ni noblesse qui aime plus 
son roi (qu'en France), si celte nouvelle religion ne 
l'eût corrompue; car certes elle a tout gâté. » 

Rappelons-le cependant à la fin de celte étude , 
quelle que soit sa pensée à cet égard, il s'alarme des 
impitoyables rigueurs qu'elle lui a inspirées et des 
flots de sang qu'elle lui a fait verser. Que dis-je? au 
souvenir de tant de malédictions des veuves et des or- 
phelins qu'il a faits, il lui semble qu'il a besoin de 
quelque grande expiation : et « se jugeant bien heu- 

1. Son amour-propre, a dit M. Saint-Marc Girardiii dans son Tableau du 
seizième siècle, fait l'unité, ses passions font l'intérêt de ses mémoires. 
Le même critique, qui y signale une verve singulière d'imagination, 
cite Brantôme et Montluc parmi ces Gascons hardis, délibérés, qui, dit 
la Ménippée, rjagyient leur vie en une heure, et qui ont décrit, sans être 
historiens, les homniqs et les événements de leur siècle d'une manière 
remarquable. 



348 LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 

reux de pouvoir songer aux péchés qu'il a commis, ou 
plutôt que la guerre lui a fait commettre, lui qui de 
son naturel n'était pas adonné à mal faire, >) effrayé en 
outre à l'aspect des fléaux qui demeurent suspendus 
sur le pays, la pensée lui vient d'aller ensevelir ses der- 
niers jours dans quelque sainte retraite. «Il me res- 
souvenait toujours, dit-il, d'un prieuré assis dans les 
montagnes, que j'avais vu autrefois, partie en Espa- 
gne , partie en France, nommé Sarracoli. J'avais fan- 
taisie de me retirer là en repos. J'eusse vu la France et 
l'Espagne en même temps. Et si Dieu me prête vie, 
encore je ne sais que je ferai, » 

En tout cas, après un dernier coup d'oeil jeté sur 
sa longue et laborieuse carrière, Montluc, en termi- 
nant son ouvrage, si plein de sanglants récits, s'ap- 
plaudit c( de ce peu de repos qu'il a ensuite trouvé dans 
sa maison, « et qui lui permet « d'avoir loisir de de- 
mander pardon à Dieu des offenses qu'il a commises.» 
C'est ainsi que le sentiment religieux était toujours le 
dernier sentiment, la dernière passion même de ces 
hommes du seizième siècle, dont la vie avait été agitée 
de tant de passions et soumise à tant d'épreuves. Ce 
goût de calme et de solitude, si soudain dans cet 
homme d'action, cette idée mélancoHque qui s'em- 
pare de ce fougueux et violent esprit, ce dégoût de 
l'agitation et du passé, qu'est-ce autre chose que l'at- 
teinte du remords, sentiment qui s'étonne de pénétrer 
dans une telle âme, et qu'elle-même ne peut d'abord 
reconnaître? On aime du moins à penser que la mo- 
rale et la justice reçoivent ainsi leur sanction tardive , 



LE MARÉCHAL DE MONTLUC. 349 

et qu'il n'est pas de cœur si fermé où elles ne pénè- 
trent enfin et ne trouvent leur écho. 

AJDsi se terminent les récits de Montluc, récits sou- 
vent mal digérés, fort chargés de mots techniques 
hors d'usage, et de détails entassés un peu au hasard 
avec la fougue d'une imagination méridionale. Rem- 
plis de noms propres ou autres tronqués par précipi- 
tation ou ignorance , ils n'ont pas toujours pour le 
lecteur moderne, il faut l'avouer, tout le degré de 
netteté et de clarté désirables. Les allocutions, les 
apostrophes, les leçons tirées des faits et mises en 
relief par l'auteur sont la partie vive , animée , élo- 
quente même de l'ouvrage. Là, l'auteur exprhne sa 
pensée sans embarras, avec chaleur et avec élan. On 
pourrait, comme nous l'avons dit, faire de ces leçons 
un résumé substantiel et très-digne de trouver encore 
sa place dans une bibliothèque militaire. 

Quant à "sa langue, elle offre des anomahes singu- 
lière^, qui rappellent les patois du midi. Par exemple, 
Montluc écrit : ils tournarent, ils sarrêtarenl, ils aban- 
donnarent, je haussis (la voix) pour je haussai, langage 
gascon; quêtait cause, pour ce qui était cause. En gé- 
néral il mêle un peu les conjugaisons, et le respect de 
la grammaire paraît être pour lui d'un médiocre souci. 
Quelquefois aussi des mots soldatesques lui échappent; 
il en est que je m'abstiendrai de citer. Notons seulement 
cette phrase énergique pour montrer qu'il ne recule 
pas devant la crudité des paroles : ce II faut crever et 
vendre bien cher votre peau. « — ce Yous trouverez 
dans ses Commentaires^ disait déjà un contemporain, un 



20 



350 LE MARÉCHAL DE MONTLUÇ. 

Style soldatesque entremêlé du langage de Gascogne, 
de laquelle il était extrait; chose à lui non malséante, 
pour être le Gascon naturellement soldat '. » 

Quoi qu'il en soit de ces imperfections de Montluc, à 
la pensée de l'honneur militaire, son langage se colore 
et s'élève parfois jusqu'à l'éloquence, une éloquence 
mêlée de trivialités et de boutades. Ainsi termine-t-il, 
par exemple, une apostrophe très-remarquable à ceux 
qui, préposés à la garde des places, les laissent tomber 
aux mains de l'ennemi : « Que si ce malheur vous 
advient, au lieu de louanges vous aurez des injures, et 
pour prières, malédictions; et vous donneront à tous 
les diables. » 

Nous nous arrêterons sur cette phrase caractéristique, 
en exprimant le vœu que les Commentaires de Montluc 
trouvent enûn ce qui leur a manqué jusqu'ici, c'est un 
éditeur scrupuleux et habile, qui les purge de beaucoup 
de fautes d'impression et les éclaircisse au besoin par 
des notes très-nécessaires. 

1. Lettres de Pasquier^ XYIIi 2. 



4 



1 



(jUILLAUME bldé 



L'étude de M. Rebitté sur Guillaume Budé, qu'il 
appelle avec raison le père de la philosophie en France^ 
était un hommage bien dû à cet infatigable ouvrier 
de la science, dont M. Andrieux a dit, que nous pou- 
vons à peine comprendre toute l'étendue des services 
qu'il a rendus aux lettres, aux bonnes études, à la 
saine philosophie, à la raison humaine. Un article 
trop court de cet aimable écrivain^, quelques pages 
excellentes de Bayle, un mémoire de Boivin le jeune, 
dont l'analyse est renfermée dans le cinquième volume 
du recueil de l'Académie des inscriptions, un chapitre 
ingénieux de M. Charpentier dans son Histoire de la 
renaissance des lettres en Europe, telles étaient, pour 
apprendre à le connaître, les sources auxquelles pou- 

1. Essai historique sur Budé, restaurateur des études grecques en 
France, par M. Rebitté. 1846, in-8". 

2. Voy. le quatrième volume de ses Œuvres. 



352 GUILLAUME BUDÉ. 

vait puiser la curiosité critique de nos jours : c'était 
encore trop peu. Il est vrai qu'un de ses plus savants 
élèves, Leroy, avait écrit sa biographie en latin , mais 
c'est là un de ces livres rares qui ne sont guère qu'entre 
les mains des érudits. Il y avait à recueillir chez les 
contemporains, de Thou, Sainte -Marthe, Pasquier et 
autres, toutes les traces de cette existence laborieuse ; à 
interroger sur l'influence qu'elle a exercée, non-seule- 
ment VHisloire de l' Université par du Boulay, les Mé- 
moires sur le collège royal par l'abbé Goujet, mais les 
annales de plusieurs collèges particuliers qui ont trouvé 
des historiographes; à consulter des monuments ré- 
cents et estinâables de l'érudition étrangère; surtout à 
pénétrer plus avant qu'on ne l'avait fait jusqu'ici dans 
la connaissance d'ouvrages difficiles à lire, à bien en- 
tendre et à bien juger ; à chercher enfin dans tous ces 
éléments d'appréciation les bases d'un jugement défi- 
nitif; à résumer, à fondre tous les travaux antérieurs 
dans un dernier travail qui les complétât. Tel est le 
but essentiellement louable, que M. Rebilté s'est pro- 
posé dans son Essai historique. 

Pour y atteindre, il a senti qu'il fallait d'abord re- 
monter jusqu'aux origines de la science philosophique 
en France. Au point de vue oiî il se plaçait, il devait 
se demander quel était alors l'état de l'enseignement 
public, et spécialement celui du grec. Cet examen préa- 
lable permettait seul d'apprécier avec équité le mérite 
du réformateur, en montrant combien à cet égard une 
réforme était nécessaire. M. Rebitté s'est donc reporté 
aux premières impressions de textes grecs données 



GUILLAUME BUDÉ. 353 

parmi nous. Il a marqué la date précise de ces publi- 
cations successives, si rares, si lentes dans le principe. 
Par là il nous met à même de juger quelle est la 
part qui revient légitimement à Budé dans le progrès 
général. 

En réalité, au commencement du seizième siècle on 
n'éditait en France que fort peu de grec. Les passions 
qui s'étaient liguées contre cette nouvelle branche d'é- 
tudes avaient encore toute leur âpreté et toute leur 
violence. Dans l'absence presque totale de textes, à 
peine pouvait-elle donc exister. Les plus excellents 
maîtres, si l'on en croit du Verdier ^, rencontraient-ils 
quelques mots grecs, ils passaient outre, se lavant les 
mains de leur ignorance : Grœcum est^ disaient-ils ; îîom 
legititr. Galland, dans son oraison funèbre de Fran- 
çois I", composée en latin, a confirmé ce témoignage. 
Qui donc,, demande-t-il, possédait, au début du règne 
de ce prince, non pas une teinture superficielle, mais 
les éléments de la langue grecque, ou plutôt, qui sa- 
vait la lire? « Quis grœce, non dicam intelligere, scri- 
here aiit loqui, sed légère, primis duntaocat cognitis ele- 
mentis, didicerat? » 

Ce n'est pas que l'étude du grec eût complètement 
disparu eu Europe au moyen âge. Des lexiques manu- 
scrits qui nous restent de cette époque, des traductions 
de latin eu grec et de grec en latin, attestent que cette 
chaîne de savoir et d'enseignement n'y fut pas inter- 
rompue. Dans plusieurs monastères, notamment celui 

]. Voyez la préface de sa Bibliothèque. 

20. 



334 GUILLAUME BUDÉ. 

de Saint-Gall, ce précieux dépôt fut conservé *. Sous 
Pliilijtpe- Auguste, à Paris même, florissait une école 
grecque ; au temps de Pétrarque, par ses soins et ceux 
de Boccace, il s'en établit une autre en Italie. Mais ces 
germes "heureux avaient été étouffés ou dispersés par 
les guerres du quatorzième et du quinzième siècle , ou 
pour mieux dire, ces connaissances isolées n'avaient 
nullement pénétré dans le domaine de l'éducation pu- 
blique. Malgré les exceptions que l'érudition peut re- 
chercber et constater, il faut reconnaître qu'en 1315 le 
grec n'était pas étudié en France, et surtout n'était pas 
enseigné dans les écoles. 

M. Rebitté va plus loin : il ajoute que dans les cours 
de l'Université on Usait alors un certain nombre d'ou- 
vrages écrits en latin barbare, et non pas les auteurs 
originaux de l'antiquité. A ce compte, on eût été beau- 
coup moins avancé qu'au commencement du treizième 
siècle, où Evrard de Béthune expliquait devant un nom- 
breux auditoire yirgile, Horace, Ovide, Lucain, Stace, 
Juvénal et Perse. Il n'est que juste de déclarer que jamais 
cette élude des classiques de Rome n'avait disparu 
d'au milieu de nous. Sans doute la scolastique asser- 
vissait encore les esprits, et comprimait par son jargon 
l'élan de la pensée. Toutefois M. Rebitté nous trace à 
à cet égard un tableau trop sombre ; c'est qu'il prend 
à la lettre les exagérations de quelques contemporains 
mécontents. Qu'une direction plus intelligente fût à 

1. Ilallam a recueilli avec soin les traces Je ces traditions savantes : 
Histoire de Iniittérature de l' Europe pendant les quinzième, seizième 
et dix-septième siècles, t. \, p. 88 et suiv. 



GUILLAUME BUDÉ. 355 

désirer pour l'éducation de la jeunesse, nous l'accor- 
derons aisément : quant aux vers de Marot contre les 
régents des écoles de Paris, et à d'autres citations du 
même genre qu'allègue l'auteur, il convient de n'y voir 
que des boutades poétiques. 

Ce qui reste en tout cas avéré, c'est qu'il y avait de 
grandes réformes à faire. Les intelligences demandaient 
une plus forte nourriture que par le passé : il fallait 
que des maîtres habiles répondissent à ces besoins et 
secondassent l'éveil de facultés pressées d'éclore. Pour 
cette œuvre, une génération d'élite se présenta : parmi 
ses principaux représentants Budé mérite d'être distin- 
gué. Mais M. Rebitté a compris qu'avant de concentrer 
l'attention sur ce personnage, il était à propos de la 
partager entre tous ceux qui lui ont frayé le chemin 
ou qui ont marché à côté de lui. Cette partie du tra- 
vail, quoique trop peu complète encore, est neuve et 
attachante. On y trouve sur Duchatel, lecteur royal de 
François P% des détails pleins d'intérêt; ils nous ap- 
prennent que sa charge n'était nullement une sinécure. 
Ailleurs nous nous plaisons à nouer connaissance avec 
Tissard, qui commença la série des publications grec- 
ques, avec Chéradame, avec Toussain. On applaudira 
au sentiment d'équité bienveillante qui porte l'auteur 
à réveiller ces modestes célébrités depuis longtemps 
éteintes, à rappeler les noms de ces travailleurs dévoués, 
dont les patientes veilles ont inauguré l'ère d'une civi- 
lisation nouvelle. En passant, il a salué parmi les hel- 
lénistes la figure joviale de Rabelais, qui, dans le plan 
d'éducation de Pantagruel, afaitentrerl'étudedugrec. 



356 GUILLAUME BUDÉ. 

De ceux qui l'enseignèrent publiquement au seizième 
siècle, le plus ancien, d'après M. Rebitté, fut Lefèvre 
d'Étaples; il peut même passer pour le premier, au 
rapport de du Boulay *, qui en ait expliqué dans l'A- 
cadémie de Paris; le plus habile fut Danès. Le portrait 
de ce dernier est vivement esquissé ; mais tout en ren= 
dant justice à la distinction de son esprit, en accordant 
des éloges mérités à l'étendue de ses connaissances, 
M. Rebitté s'efforce de montrer qu'il n'a pas exercé 
une action assez efficace sur le progrès des études 
grecques : l'impulsion puissante qu'elles ont reçue 
leur est, à ce qu'il estime, venue presque tout entière 
de Budé. 

Né en 1467 ou 1468, celui-ci ne parut pas dans sa 
première jeunesse destiné au rôle qu'il devait si coura- 
geusement remplir. Il la dissipa dans l'oisiveté, se li- 
vrant avec emportement aux plaisirs, surtout à celui de 
la chasse. Plus d'un souvenir de cet exercice, répandu 
dans ses ouvrages, atteste assez qu'il y était passé 
maître. Ce ne fut qu'à vingt-quatre ans que succéda 
aux passions qui l'avaient jusqu'alors agité une passion 
unique, celle de l'étude, qui ne s'éteignit plus qu'avec 
sa vie. 

Issu d'une maison distinguée et riche, il pouvait pour 
ses travaux mettre à profit toutes les ressources du 
temps et recourir aux professeurs les plus accrédités ; 

1. Histoire de l' université de Paris, t. VI, p. 928 : « Theodorum 
Gazain interpretatus est, quee prima fere fuit atticœ linguae in Acade- 
miam parisiensem introductio. » Ce fut au collég-e de Coqueret qu'il 
donna ses leçons. 



GUILLAUME BUDÉ. 357 

mais il ne voulut point de guide, et son application opi- 
niâtre lui tint lieu de tout secours. Ce fut par ses efforts 
isolés et son étonnante sagacité qu'il parvint à cette 
connaissance approfondie du grec, qui fit sa célébrité. 
En un petit nombre d'années le fougueux chasseur 
fut un prodige d'érudition , et la voix publique de toute 
l'Europe le mit au-dessus de tous les savants. M. Re- 
bitté, an peignant cette énergique figure, en racontant 
cette existence qui a son intérêt romanesque, ne nous 
laisse pas ignorer le secret d'une supériorité si rapide- 
ment conquise. « Chaque jour, nous dit-il, Budé, de- 
puis son lever jusqu'à midi et depuis trois heures jus- 
qu'à neuf, ne quittait pas ses livres. » Une seule fois 
cependmt cet ordre si invariable fut interrompu, ce 
fut le jour de son mariage; mais, dans cette journée 
même, les contemporains ont constaté qu'il passa trois 
heures au travail ^ 

L'activité laborieuse de Budé explique le grand 
nombre de ses ouvrages. Pour en connaître la liste, 
nous renverrons le lecteur au livre de M. Rebitté ; nous 
ne mentionnerons pour nous que les principaux. Il en- 
treprit, dans son Traité dupassage du grec au christia- 
nisme '^, de montrer que l'étude de l'antiquité était une 
préparation au christianisme, les lettres profanes de- 
vant, selon lui, servir d'introduction aux lettres sa- 
crées. Son livre sur la Réformation des études litté' 

1, « Illud ift eam rem jactabat (^Erodius), Guillelmum Budœum, quo 
die uxorem duxerat^ très horas studuisse. » Ménage, Vitœ Mrodii et 
Menagii, in-4°, 1G75, p. 91. 

2. De Transita hellenismi ad christianismum. 



358 GUILLAUME BUDÉ. 

raires * est, comme le seul titre l'indique n^sez, un 
nouveau plan de travail substitué à la discipline du 
moyen âge, que le progrès des esprits condamnait à . 
périr. Par ses Commentaires 2, édités en 1529, il dé- 
termina le sens d'une grande partie de la langue à la- 
quelle il avait dévoué sa vie. Joseph Scaliger, après 
la lecture de cet ouvrage, s'écria, dit-on, dans l'élan 
de son admiration : « Il n'y aura jamais un autre Budé 
en France ^! )> On sait qu'au seizième siècle, à l'exem- 
ple de Cicéron et de Pline, les savants se plaisaient à 
écrire des lettres, bien plus à l'adresse de la postérité 
que de leurs amis. Nous avons ainsi de Budé six livres 
de lettres, cinq composés en latin et un en grec, dont 
son historien a tiré, pour le faire bien connaître, un 
très-heureux parti. 

Mais de toutes les productions de Budé celle qui a 
obtenu de son temps et qui conserve encore le plus de 
réputation, c'est le i)e asse, que M. Rebitté ne craint 
pas d'appeler « un miracle d'érudition et d'intelU- 
gence. » Pour fixer (car tel est l'objet du livr.^) la va- 
leur et la dénomination des monnaies de Rome à toutes 
les époques de l'histoire, quelle immense lecture ne 
fallait-il pas posséder? quelle étendue, quelle puissance 
d'esprit celte tentative, alors sans exemple, ne suppo- 
sait-elle pas? Non-seulement, dans ce livre d'une ri- 
tîhesse exubérante, la connaissance de l'antiquité cou- 

1. De studio litterarum recfe ifisfituendo. 

2. Commentarii linguœ grœcœ. Entre autres jugements à consulter 
sur les Commentaires de Budé, on peut signaler un article publié par la 
Quarterly lieview, t. XXII. 

3. Scaligerana, t. I, p. 33. 



GUILLAUME BUDÉ. 359 

lait à pleins bords, mais, par plus d'une excursion 
heureuse, l'auteur revenait à la France, toujours pré- 
sente à sa pensée; il entrait, sur les affaires du pays, 
dans plus d'un détail qu'il serait précieux d'y rechercher 
aujourd'hui. Cette publication est de 1514. L'effet en 
fut prodigieux ; elle éclipsa, suivant un témoignage 
contemporain, la gloire de tout ce que la science avait 
produit auparavant '. Pour concevoir un tel succès, il 
faut se rappeler la fièvre d'érudition qui agitait cet âge. 
Au commencement du siècle avaient paru, avec un im- 
mense retentissement, les Adages, dont plusieurs édi- 
tions s'étaient depuis succédé. On opposa le De asse 
aux Adages; on ne craignit pas de placer Budé à côté 
d'Érasme, leur auteur; et dès lors ces deux hommes 
éminents, inquiets de leur gloire respective, tout en fei- 
gnant de demeurer amis, ne purent s'empêcher, comme 
l'indiquent leurs lettres, d'être jaloux l'un de l'autre. 
Organe de l'enthousiasme du temps, Pasquier les 
saluait également du nom de « lumières de notre siècle ^)) 
Toutefois ce rapprochement entre les œuvres, entre les 
esprits de ces deux écrivains, était-iljuste? La postérité, 
plus calme, ne l'a pas pensé. On ne saurait douter que 
dans les Adages, avec une érudition peut-être encore 
supérieure à celle dont le De asse fournit la preuve, ne 
brille à coup sûr une plus large abondance d'idées ori- 
ginales. Les autres travaux de Budé ne peuvent être 
avec plus d'équité assimilés à ceux d'Érasme. Dans les 

1. « Quod opus Hermolaos omnes, Picos, Politianos, Gazas, Vallas, 
cunctam Italiam pudefecit. » Vives, Epist. 610. 

2. Lettres, I, 1. 



360 GUILLAUME BUDÉ. 

Colloques, par exemple, dont vingt-quatre mille exem- 
plaires furent enlevés l'année même où ils parurent 
(1522), quelle verve d'imagination moqueuse, quelle 
supériorité de raison ! Les abus que ce livre attaqnaitont 
péri, et cependant il a encore, il aura toujours des lec- 
teurs. M. Rebitté n'a garde de vouloir en rien rabaisser 
la gloire d'Érasme ; il a étudié avec beaucoup d'intérêt 
la figure de cet homme illustre, investi d'une sorte de 
royauté intellectuelle, et qui, en traitant pour ainsi dire 
sur un pied d'égalité avec tous les trônes de l'Europe, 
inaugurait la puissance de l'esprit dans notre société 
moderne ; mais son admiration pour Budé aspire à 
l'élever jusqu'au niveau de ce grand génie : il croirait 
même volontiers que Budé a eu sur la marche du siècle 
plus d'influence qu'Érasme, k qui n'a pas su trouver 
un point d'appui. » C'estlà se méprendre étrangement. 
Ne sait-on pas que, recherché, attiré partout, mais 
craignant de trouver partout des entraves pour son in- 
dépendance, le précurseur de Bayle et de Yoltaire em- 
ploya sa vie à porter de tous côtés ses pas et ses talents, 
en jetant çà et là des germes d'idées nouvelles que de- 
vait féconder l'avenir? Sans revêtir nuUe part un rôle 
officiel et systématique, doué d'un haut degré d'initia- 
tive, il fut en effet, après Luther, le véritable nova- 
teur de son temps. 

On ne peut donc, sur ce qui concerne Budé, partager 
l'opinion du seizième siècle ni celle de son nouveau 
biographe. Quelque estime qu'ils aient méritée , ses 
ouvrages, on doit le reconnaître, n'étaient pas de ceux 
qui, dans leur forme primitive, survivent à l'âge qui 



GUILLAUME BUDE. 361 

les a VUS naître ; il leur manquait ce qui seul rend les 
œuvres durables, le style. Produits d'une improvisation 
hâtive, plutôt que composés patiemment et à loisir, ils 
ont le caractère confus et indigeste qui marque presque 
toutes les productions des érudits de la renaissance. Il 
semble que ceux-ci plient eux-mêmes sous le poids de 
la moisson qu'ils ont recueillie ; leurs richesses s'échap- 
pent de leurs mains et tombent au hasard, sans qu'ils 
sachent les dispenser avec une sage économie. Ainsi, 
pour les écrits de Budé, aucune classification exacte, 
aucun ordre suivi dans les développements, aucune 
distinction rigoureuse de matières : l'auteur se repose 
à cet égard sur l'intelligence du lecteur, et ne soup- 
çonne pas même les lois modernes du goût ; de là ces 
digressions interminables, de là ces souvenirs entassés 
de ses immenses lectures, qui forment un composé bi- 
zarre, où le sacré et le profane se heurtent confusément. 
Quant à son latin, nerveux et véhément d'ordinaire, il 
est souvent aussi chargé de mots inusités, dur et pédan- 
tesque. Budé écrit le grec d'une manière plus élégante 
et plus aisée; et pour le français, s'il est vrai qu'il soit 
l'auteur de V Institution du prince, ce que M. Rebitté 
n'incline pas à croire, mais ce qui est toutefois l'opinion 
générale, il faut avouer que, des langues qu'il emploie, 
la nôtre semble lui être la moins famihère et la moins 
naturelle. 

Des travaux si considérables avaient droit aux fa- 
veurs du jeune monarque dont l'ardeur nouvelle, nous 
dit Montaigne * , avait embrassé si vivement les lettres 

1. Essais, II, 12, au commencement. 

ii 



362 GUILLAUME BUDÉ. 

et les avait mises en crédit; ces faveurs se firent un peu 
attendre, mais elles ne manquèrent pas à Budé. Il fut 
tour à tour attaché à plusieurs ambassades, nommé se- 
crétaire et conseiller du roi, placé à la tête de la biblio- 
thèque de Fontainebleau, enfin revêtu du titre de maître 
des requêtes, à l'époque où il n'y avait que huit fonction- 
naires qui le possédassent en France. Cette dernière 
distinction, aussi prisée alors qu'elle était rare, lui fut 
spécialement accordée par François I^'', comme l'at- 
teste Ménage*, «à cause de la 'connaissance parfaite 
qu'il avait de la langue grecque » et qui lui mérita ce 
distique de Ruchanan : 

Gallia quod graeca est, quod GraBcia barbara non est, 
Utraque BudcBO débet utrumque suo. 

Malgré le soin qu'il mit à s'acquitter de ces charges 
publiques, et les fréquents assauts de la souffrance 
qu'une santé usée par tant d'efforts lui faisait éprou- 
ver, Uudé ne cessa, jusqu'à l'âge de soixante-treize ans, 
d'étudier et d'écrire. La mort seule devaitfaire tomber 
la plume de ses mains : ce fut le 25 août 1540. 

On doit savoir gré à M. Rebitté d'avoir présenté une 
analyse fidèle des ouvrages dont la composition remplit 
cette vie sans repos. A cet égard, il ne s'est pas con- 
tenté de suivre les traces de ses meilleurs devanciers; 
chemin faisant, il a fixé plus d'un point encore indé- 
cis, en distinguant les travaux faussement attribués à 
Rude de ceux dont il est véritablement l'auteur; et des 

2. Vitœ P. Mrodii et Menagii, p. 296. 



GUILLAUME BUDÉ. 3G3 

difficultés de philologie jusque-là pendantes ont reçu 
de lui leur solution. Ainsi, en traitant des dictionnaires 
grecs composés en France au seizième siècle, par une 
discussion savante et solide, il a démontré d'une ma- 
nière victorieuse qu'en dépit d'une opinion souvent 
répétée et de plusieurs apparences qui semblent la for- 
tifier, Budé ne publia en réalité aucun lexique sem- 
blable : c'est un fait désormais acquis à l'histoire lit- 
téraire. Mais le principal mérite de M. Rebitté est 
d'avoir discerné et fait habilement ressortir la pensée 
commune dont émanent toutes les œuvres de Budé. 
Pour expliquer la persévérance opiniâtre avec laquelle 
il voua son existence à l'étude, ne fallait-il pas montrer 
qu'une conviction profonde subjugua son esprit, qu'une 
passion écLauffa son àme? Telle est l'idée dont le livre 
de M. Rebitté nous offre le développement. 

« Il est au midi de l'Europe, a dit M. de Rémusat *, 
une terre étroite qui, même inculte et désolée, charme 
encore et ravit les yeux par la seule beauté de ses lignes, 
de ses couleurs et de son ciel; » cette patrie de la 
gloire, du génie et des arts, c'est la Grèce; et de là de- 
vait venir l'inspiration qui féconda le plus heureuse- 
ment l'esprit français. Budé le pressentit, et le but 
constant, l'emploi de sa vie, fut, suivant M. Rebitté, 
d'échauffer notre sol de ce vivifiant soleil qui avait lui 
sur tant de chefs-d'œuvre, de faire fructifier parmi nous 
tous les germes précieux que ce climat favorisé avait 
vus éclore : sous les auspices et par les soins constants 

1. Dans un fragment sur VHiatoire pldlomphique de lu littérature 
française. 



364 CiUlLLÂlME BUDÉ. 

de Budé, le trésor de V hellénisme, retrouvé récemment, 
nous enlèvera à l'humble sphère où les intelligences 
languissaient captives; la littérature grecque rendra 
aux mœurs leur élégance perdue, aux esprits leur res- 
sort et leur puissance; partout, dans la France, l'é- 
ducation pubhque fera pénétrer avec elle le goût et 
le sentiment du beau, dont les écrits de tant de grands 
hommes sont à jamais dépositaires. C'est sur la foi de 
cette espérance que Budé s'avance dans ces régions 
inexplorées, pour nous en rapporter les richesses dont 
notre civihsation naissante a besoin pour se dévelop- 
per. Apôtre de la philologie, il lui décerne dans son 
enthousiasme le titre de divinité [numen philologiœ); 
il veut qu'elle soit la bienfaitrice de sa patrie et des 
temps modernes. 

Nous le remarquerons toutefois, l'auteur semble don- 
ner une trop vaste compréhension au moi d'hellénisme. 
Pour lui, il leprésente les lumièresdu monde moderne 
émancipé ; il renferme tous les éléments du progrès 
social, dont le succès de Gargantua et de Pantagruel 
est à ses yeux un éclatant manifeste ; c'est le hbre 
examen, la forme et l'idée, enfin l'esprit philosophique. 
Mais quoi ! si la clarté ne nous était venue de la Grèce, 
demeurions-nous donc plongés dans les ténèbres, et 
n'y avait-il que ce point d'où pût descendre sur nous 
un rayon sauveur ? Croire que la renaissance ne s'est 
produite qu'à la faveur de ce commerce renoué avec 
l'antiquité, n'est-ce donc pas méconnaître d'autres in- 
fluences non moins efficaces, en particuher la force 
incontestable d'un sol naturellement généreux ? Non , 



GUILLAUME BUDE. 3fi5 

nous n'ayons pas tout reçu du dehors; notre terroir 
avait aussi sa fertilité propre, et d'heureuses semences 
y germaient avant que le réveil classique eût hâté leur 
développement. Sans doute à cette école ouverte au 
génie de tous les âges, comme l'a dit M. de Rémusat, 
il faut payer un large tribut de reconnaissance ; mais 
ne soyons pas ingrats envers nos pères. Les chefs- 
d'œuvre de la Grèce ne pouvaient guère nous présenter 
aucune idée que notre littérature, sans grâce et sans 
éclat, mais non sans richesse, n'eût dès longtemps 
mise en circulation . Scot Erigène , Bernard de Chartres, 
- Jean de Salisbury , Abélard , saint Thomas d'Aquin , 
le grand Gerson, ignoraient-ils rien de ce que V hellé- 
nisme, comme le prétend M. Rebitté, apprit au seizième 
siècle? Sans forcer la signification des mots, sans déna- 
turer la vérité des choses, il suffit certes de dire, pour 
la gloire de Budé, que plus qu'aucun des hommes qui 
l'avaient précédé ou de ses contemporains, plus même 
à lui seul que rUni\ersité de Paris tout entière, il ré- 
pandit à travers la France le courant fécond des études 
grecques. 

On a vu que la conscience de cette grande mission 
qu'il s'était assignée soutint jusqu'au bout son zèle et 
son courage : elle lui fit braver et vaincre les obstacles 
multipliés que l'ignorance et le faux zèle , toujours 
soupçonneux, amoncelaient devant lui. Montrer sur- 
tout, pour gagner à l'objet de son culte la sympathie 
publique, combien les préceptes de l'antique sagesse 
se concilient heureusement avec les règles de notre 
sainte religion , ce fut l'objet constant de ses efforts. 



3C6 GUILLAUME BUDÉ. 

Ajoutons, à son honneur, qu'il mit au service de cette 
idée une foi aussi désintéressée que sincère . Supérieur 
au désir même de la réputation, le dernier dont se dé- 
pouille le savant, il tenait moins à ses propres succès 
qu'à ceux des nobles études dont il s'était fait l'ardent 
apologiste et le promoteur infatigable. Jamais ses con- 
seils, jamais ses encouragements ne manquèrent à ceux 
qui avaient pour titre auprès de lui l'amour du grec. 
Mais, par cet ardent prosélytisme, que se proposa 
Budé ? Non pas tout à fait de régénérer la société : ces 
mots sont un peu trop de notre époque, et ses préten- 
tions étaient moins hautes. 11 voulait apprendre et en- 
seigner à bien écrire; cultiver la bonne philologie, et 
en répandre le goût. Au seizième siècle, c'était beau- 
coup ; au dix-neuvième, où les grandes théories sont 
en faveur, on veut davantage. A son insu, M. Rebitté 
a transporté Budé dans notre siècle, et à substitué trop 
à la pensée et au tour d'esprit de son temps les idées et 
les intentions qui sont du nôtre. Considérée dans sa 
simplicité, cette figure, qui n'a rien de celles de nos 
jours, n'eût rien perdu de son relief, et même elle n'en 
eût été que plus originale. 

Hâtons-nous, du reste, de reconnaître que l'influence 
des ouvrages de Budé fut grande sur ses contempo- 
rains. Elle introduisit dans l'éducation plusieurs ré- 
formes utiles, que les meilleurs esprits furent les pre- 
miers à accueillir. Muret, dans l'enthousiasme de sa 
reconnaissance, ne craignait pas d'appeler providen- 
tiel et divin le bonheur qu'il avait eu de rencontrer 
quelques écrits de Budé : en lui ouvrant les yeux, 



GUILLAUME BUDÉ. 367 

ils l'avaient, disait-il \ arraché à la fausse route où, par 
le vice des études de sa jeunesse, il s'était trouvé en- 
gagé. 

Mais ce ne fut pas par sa plume seulement que Budé 
servit les intérêts de l'enseignement public; sa position 
sociale lui permit de les soutenir avec encore plus de 
force par son crédit à la cour. « A Guillaume Budé, dit 
Pasquier-, outre l'accomplissement qu'il eut de toutes 
les disciplines, on doit l'institution des lecteurs, que 
nous appelons professeurs du roi, sous le roi Fran- 
çois I*^^ )> institution qu'il obtint effectivement en 1530. 
On peut regretter, à cet égard, que M. Rebitté ne 
rende pas à ce prince une assez complète justice. 
L'honneur d'avoir fondé le collège de France, si le 
mot ne doit pas avoir un sens fictif, n'appartient, selon 
lui, qu'à Louis XIII. Il est vrai que celui-ci eut le mérite 
très-réel de créer un édifice pour les cours et des trai- 
tements pour les professeurs ^ ; mais cet établissement 
que notre pays est fier de posséder, il ne faut pas ou- 
blier que François, suivant l'énergique expression de 
Pasquier, l'avait bâti en hommes; que Danès, Tous- 
sain, Turnèbe, Passerai, Ramus, dès l'origine de cet 
enseignement, par l'éclat de leurs talents et le reten- 
tissement de leurs leçons, par le nombre des audi- 
teurs qui se pressaient autour d'eux^, inaugurèrent en 

1. OratioXV. Voyez l'édition de 1834, Lipsiee, t. I, p. 223. 

2. Recherches de la France, III, 29; IX, 18 et 20. Cf. Félibien, His- 
toire de Paris, t. II, p. 985 et suiv. 

3. Voyez Crevier, Histoire de l'Université, t. V, p. 240 et suiv. 

4. Dans une de ses harangues latines, Lambin dit expressément que 



368 GUILLAUME BUDÉ. 

France une gloire nouvelle qui n'a pas fait défaut jus- 
qu'à nous. 

Si des guerres continuelles empêchèrent l'œuvre de 
se compléter tout d'abord, du moins les instances de 
Budé ne se ralentirent pas; souvent même il fit succé- 
der la plainte à la prière. Ses ouvrages offrent de pi- 
quantes révélations à ce sujet, aussi bien que sur l'état 
des esprits. A peine le brillant successeur du ménager 
Louis XII a-t-il pris possession du trône, que toutes les 
voix de la renommée célèbrent sa générosité future 
pour les lettres et ceux qui les cultivent : Budé partage 
ces transports; il salue avec des accents de joie le pré- 
sent et surtout l'avenir. Mais bientôt les espérances 
trompées se taisent ou gémissent: le roi, plus spécieux 
que solide, est forcé de se repentir des promesses que 
ses coffres épuisés ne lui permettent pas de réaliser. 
Évidemment l'enthousiasme de l'écrivain diminue, à 
mesure que s'avance le règne d'un prince qui finit par 
vouloir faire briser les presses de son royaume. Budé 
ne fut pas néanmoins sans obtenir, à la faveur de quel- 
ques instants de paix , que des sommes assez importantes 
fussent consacrées au service de la science. C'est à son 
intervention, par exemple, que fut due l'acquisition 
des premiers manuscrits grecs placés dans la bibho- 
thèque de Fontainebleau, et transportés depuis dans la 
bibliothèque royale de Paris. M. Rebilté a passé ce fait 

quelques-uns de ces professeurs réunissaient jusqu'à cinq cents élèves. 
Marot pouvait donc ajuste titre, en 153G, féliciter François I" 

De la trilingue et noble académie, 
qui, érigée depuis quelques années à peine, jetait déjà tant d'éclat. 



GUILLAUME BUDÉ. 869 

important; serait-ce qu'ill'auraitcru trop peu prouvé? 
On s'étonnera encore qu'il ait négligé quelques sou- 
venirs qui eussent achevé de peindre l'homme. Que ne 
nous a-t-il fait connaître cette maison de Budé, con- 
struite par ses soins et située dans la rue Saint-Martin 
(c'était alors l'un des plus beaux quartiers de la capi- 
tale), dont les histoires de Paris nous offrent la descrip- 
tion*? On lisait sur les murs beaucoup de sentences 
grecques et latines; mais surtout, au frontispice, en 
distinguait ces deux vers, digne devise du maître : 

Sumraun crede nefas an imam prae ferre pudori. 
Et propter vitam vivendi perdere causas -. 

L'usage de ces inscriptions, sortes d'armes parlantes, 
cher à l'imagination naïve de nos pères, était aussi an- 
cien que général. Schiller, dans son Guillaume Tell^ 
où la couleur locale est si habilement employée, place 
ces paroles dans la bouche de la courageuse Gertrude, 
qui s'adresse à son mari Stauffacher : « Ta maison s'é- 
lève richement décorée comme la maison d'un gentil- 
homme... Sa face est ornée d'écussons nouvellement 
peints et de sages maximes devant lesquelles s'arrête le 
voyageur^ et dont il admire le sens, w 

Ne regrettera-t-on pas pareillement que M. Rebitté 
ait omis de reproduire le testament de Budé ^ daté du 

1. Voyez particulièrement la Description historique de la ville de 
Paris, par La Force, 1765, t. III, p. 477. 

2. Juvénal, satire VIII. 

3. Félibieo en parle, Histoire de Paris, t. II. p. 1010. Il a été publié 
récemment dans \q Bulletin de la société de l'histoire de France, Docu- 
ments historiques et originaux, deuxième partie du 1. 11^ p. 225-228. 

21. 



370 GUILLAUME BUDÉ. 

22 juin 1536, et dont il a invoqué quelque part le té- 
moignage ? N'eùt-il pas été curieux de le comparer à 
d'autres testaments célèbres, tels que celui de Pierre 
Pithou, son contemporain, ou ceux que l'antiquité 
nous a transmis de ses sages les plus renommés*? Le 
rapprochement semblait naturel; car c'étaient âmes, 
pour parler avec Montaigne ^ moulées aux mêmes pa- 
trons. 

Relativement à la composition de V Essai, je repro- 
cherai à M. Rebitté de n'avoir pas mis dans son plan 
assez de simplicité et de suite. Ainsi, pourquoi disper- 
ser dans plusieurs chapitres les renseignements qui con- 
cernent le collège de France? On voudrait un nœud plus 
étroit qui unît les différentes parties de l'œuvre. En 
outre, dans les détails, je relèverai principalement deux 
assertions qui me paraissent non-seulement hasardées, 
mais tout à fait inadmissibles. La première est une 
imputation contre les jurisconsultes, la seconde contre 
le moyen âge. L'auteur accuse ceux-là d'user d'un 
langage barbare, bien plus, d'être ennemis de l'art de 
bien dire ; mais, de ces points, l'un est fort contestable, 
et l'autre est entièrement faux. Sans doute, les légistes 
employaient hannum, au lieu de proscriptio, treuga au 
lieu de induciœ : toutefois, ce n'était nullement par 
aberration de goût et par entraînement vers des mots 
insolites; c'était uniquement par nécessité que, pour 
rendre les idées nouvehes du droit féodal et de la société 



1. Voy. Diogène Laërce, V, l, 9; X^ 10, etc, 

2. Essais, I, 27. 



GUILLAUME BUDÉ. 371 

du temps, ils recouraient à des locutions nouvelles. Le 
latin classique ne s'accommodant plus aux usages, aux 
besoins du monde qui s'était élevé sur les débris de 
l'empire romain, il fallait que ses formes trop étroi- 
tes se dilatassent en quelque sorte , afin de se prê- 
ter aux exigences de la civilisation moderne. Quant 
aux jurisconsultes , bien loin qu'ils eussent eux- 
mêmes de l'aversion pour les études littéraires, ces 
études formaient, au contraire, leur délassement le 
plus habituel. Il suftirait, pour rappeler cette alliance 
heureuse du droit et des lettres, de citer les noms d'Al- 
ciat, d'Arnaud du Ferrier, d'Hotman, de Pasquier, et 
de tant d'autres personnages éminents, célébrés par 
Sainte-Marthe K Budé lui-même ne fut pas étranger 
aux connaissances et aux talents des jurisconsultes. 
Le premier, suivant la remarque d'Hallam ^, il eut la 
gloire, dans ses Observations sur lesPandectes, de four- 
nir de meilleures interprétations verbales, et de faire 
servir la httérature philologique et historique à l'ex- 
plication du droit romain. A la fin de sa carrière, il 
revint aux mêmes travaux. C'est ce qu'atteste son ou- 
ouvrage intitulé Forensia, que la mort l'empêcha de 
terminer, et dans lequel il s'applique à donner la clef 
des termes de la procédure ancienne. 

1. Pasquier loue lui-même ses contemporains « d'avoir mêlé l'élé- 
gance du style et les bonnes lettres avec le droit » [Recherches de la 
France, IX, 38) ; et il parle encore, au chapitre suivant, « du mariage 
de l'étude du droit avec les lettres humaines, qui fut fait au temps de 
Budé, par un langage latin, net et poli. » 

2. Histoire de lu littérature de l'Europe, 1. 1, p. 2GL 



372 GUILLAUME BUDÉ. 

M. Rebitté est encore plus dur pour le moyen âge 
que pour les légistes; il le sacrifie sans pitié, il le peint 
des plus noires couleurs. Gardons-nous de croire ce- 
pendant que nous ayons jamais été frappés à ce point 
de stérilité et de mort. L'époque de nos troubadours et 
de nos trouvères, celle qui vit les règnes de Philippe-Au- 
guste et de saint Louis, qui donua naissance aux écrits 
de Villehardouin, de Join ville et de Froissart, mérite, à 
coup sur, un regard plus clément des historiens de l'es- 
prit français. A ces siècles, que l'on voudrait effacer de 
l'histoire, appartiennent presque toutes les grandes 
inventions du génie humain, glorieusement couron- 
nées par celle de Gutenberg, qui, en prêtant des ailes 
a la pensée, ouvrit, plus qu'aucun autre, les vastes 
horizons du monde moderne. Alors quelle faveur pour 
les lettres, quel culte de la grâce et de l'élégance, ma- 
nifesté par tant de chefs-d'œuvre des beaux-arts! 
N'est-ce pas au moyen âge qu'il faut rattacher l'origine 
de cette exquise urbanité qui a fait de notre société 
française le modèle de l'Europe? D'héroïques vertus se 
cachent dans la nuit de ces temps, que l'on a trop ré- 
putés barbares. Déjcà la réhabilitation en a été noble- 
ment entreprise par Frédéric Schlegel * et par M. Fau- 
riel ^ : associons-nous, loin de la contester, à cette œuvre 
de justice. 

VEssai historique dont nous avons présenté l'exa- 
men n'en est pas moins, malgré nos objections, très- 



1. Littérature ancienne et morleme, voy. particulièrement c. vu. 

2. Hiêioire de la poésie provençale, passim. 



GUILLAUME BUDÉ. 373 

Jigne des encouragements de la critique. Il annonce 
qu'avec le savoir qu'il possède, avec les qualités que 
révèle son travail, M Rebitté, s'il mûrit davantage ses 
conceptions, s'il redouble de vigilance sur lui-même, 
pourra prétendre aux plus honorables succès. Aussi 
terminerons-nous par un vœu : c'est qu'il continue à 
parcourir une région trop peu explorée, à tracer l'his- 
toire de ces hommes de la renaissance, qui ont consa- 
cré leur vie à l'étude, à la propagation des langues 
et surtout des idées de l'antiquité classique. Ne serait-il 
pas temps enfin qu'un crayon fidèle nous rendît la 
physionomie des Turnèbe, des Muret; que leurs fé- 
conds travaux fussent remis en lumière? Et, pour em- 
prunter nos dernières paroles à M. Rebitté : « Ramus, 
ce hardi et infatigable Ramus, n'attend-il pas encore 
un historien exact et intelligent * ? 

1. 11 l'a trouvé depuis, comme on peut le voir plus loiu, dans 
M. Charles Waddington. 



PIERRE RAMUS' 

(LA RAMÉE) 



Nous ne sommes séparés de la renaissance que par 
un intervalle de trois siècles; et déjà cependant com- 
bien de faits à demi obscurcis, combien de figures à 
demi effacées par le temps nous offre cette mémorable 
époque! C'est que nos devanciers ont eu trop peu souci 
de la gloire de leurs ancêtres. Par l'effet de leur in- 
curie, nous avons fort à faire pour percer les ombres 
si promptes à couvrir, parmi nous, les choses elles 
hommes les plus célèbres. Est-il un nom plus connu, 
plus souvent répété dans une grande partie du seizième 
siècle, que celui de Ramus? Aujourd'hui néanmoins 
que d'incertitudes à fixer, que de difficultés à éclaircir, 
que de lacunes à combler, pour écrire sa véritable, sa 
complète biographie ! Le premier doute qui s'y mani- 

1. Ramus (Pierre de la Ramée), m vie, ses écrits et ses opinions, 
par Charles "Wadd'iHgton; Paris, in-S», 1855, 



376 PIERRE RAMUS. 

feste concerne l'année de sa naissance : tantôt on l'a 
placée en 1502, tantôt à une date postérieure. Sur ce 
point comme sur les autres, en suivant l'ouvrage con- 
sciencieusement élaboré de M. Charles Waddington, 
nous croyons suivre le meilleur guide possible; et 
notre unique but est de résumer dans cet article ce 
qu'il nous apprend d'essentiel sur un personnage qui, 
par une singulière réunion de talents et de connais- 
sances, fut tout à la fois grammairien, humaniste, 
historien des plus distingués, mathématicien et philo- 
sophe éniinent. 

En réalité, Ramus vit le jour l'année où montait sur 
le trône le Père des lettres, François I" (1515). Quel 
avenir sans nuages paraissait alors s'ouvrir pour ceux 
qui cultiveraient la science ou les lettres ! Pourtant il 
n'en devait pas être ainsi, et ni les épreuves ni la per- 
sécution même ne devaient leur être épargnées par la 
suite. Cet utile aiguillon de la lutte et de l'adversité ne 
manqua pas à Ramus, et cela dès les premiers temps 
de sa vie, puisqu'il naquit dans la misère. Sa famille, 
originaire du pays de Liège et de race noble, avait été 
peu auparavant ruinée par les guerres; chassée de sa 
patrie, elle venait de trouver un asile dans un petit 
village du Vermandois, Cutli, oii l'enfant commença, 
dit-on, par faire paître les troupeaux. Mais sous les 
haillons de cet enfant il y avait un noble cœur et un 
génie d'une grande puissance. Dès huit ans, cette dou- 
ble instigation le poussait à se rendre à Paris, d'oii la 
pénurie le chassa deux fois. Il s'obstina et fit une troi- 
sième tentative, qui réussit. 



PIERRE RAMUS. 377 

Par le triomphe d'une énergique volonté, il trouva 
dans la capitale le moyen de se soutenir en étudiant. 
Le jour, il était aux gages d'un maître qu'il servait ; la 
nuit lui restait pour son travail personnel. Un tel tra- 
vail, poussé avec la fougue que suppose cette vie de 
sacrifice ne pouvait être stérile. Le jeune Ramus ne 
tarda pas à montrer ce qu'il était, surtout à annoncer 
ce qu'il devait être un jour. Ce fut au collège de Na- 
varre qu'il acheva le cours laborieux de ses études, 
dans ce collège qui compta pour élèves, vers la même 
époque, le duc d'Anjou, Henri de Guise, Henri de Na- 
varre, et ensuite Richelieu et Bossuet. Grâce à cet en- 
seignement, le plus renommé du temps, il fut bientôt 
capable d'abandonner son labeur servile pour gagner, 
en enseignant à son tour, un plus noble salaire. 

Mais l'ambition de Ramus allait au delà de ce but, 
et son esprit n'était pas tel qu'il pût s'emprisonner dans 
la tradition. C'était un de ces avant-coureurs qui, avec 
plus ou moins de sûreté, s'engagent dans des voies in- 
connues, et qui, s'ils ne trouvent pas eux-mêmes la 
vérité, par le goût d'investigation qu'ils répandent, 
mettent du moins sur la route qui conduit à la décou- 
vrir. * 

Le moyen âge, on le sait, avait juré par Aristote et 
presque associé son infaillibilité aux destinées de la 
religion chrétienne. Quel étonnement dut se manifester, 
quel bruit éclater dans les écoles, lorsqu'on apprit que, 
pour devenir maître es arts (1536), un jeune homme 
obscur s'était appliqué dans sa thèse à prouver que le 
philosophe de Stagyre, objet d'un culte universel, avait, 



378 PIERRE RaMUS. 

et très-souvfnt même , payé son tribut àl'errem'! La 
thèse, soutenue avec talent, fut néanmoins agréée, et 
tout d'abord elle fît une réputation à son auteur, mais 
une de ces réputations ambiguës qui suscitent la con- 
troverse et qui excluent nécessairement le repos. 

C'en était fait désormai.-^ de celui de Ramus ; et il 
n'en pouvait être autrement, puisque, rompant avec le 
passé, il soulevait la foule toujours grande de ceux 
qui pensent d'après leurs devanciers. La philosophie 
du moyen âge n'avait guère été, pour presque tous ses 
prosélytes, qu'un immense échafaudage de mots. Épris 
de l'aimable sagesse de Socrate , instruit par Platon et 
par Xénophon , mais sans arborer le drapeau d'aucun 
de ces philosophes, Ramus, par une prétention hardie, 
faisait appel aux idées dans les leçons qu'il donna, d'a- 
bord au coUége du Mans, ensuite à celui de VAve Maria. 
Quelle nouveauté choquante, quelle insulte même pour 
ceux qui avaient vieilli dans l'école, en se bornant à 
nourrir leur raison de vaines formules ! Un tel homme 
ne semblait-il pas pour les autres un reproche vivant 
de la nullité de leurs études ou de leur esprit? De là, 
les nombreux contradicteurs qu'il suscita, et de leur 
part, dès le clébut, une guerre de libelles, hérissés de 
cette âpreté pédantesque qui alors était l'accompagne- 
ment ordinaire de la science, et qui se montre jusque 
dans les titres. 

Une violente tempête se déclara notamment quand 
il résuma, en 1543, ses études et son enseignement 
dans la pubhcation de sa Dialectique et de ses Remar- 
ques sur Aristote. Ameutés contre lui, les disciples de 



PIERRE RAMUS. 379 

la routine, ayant à leur tète Govéa, le traduisirent 
comme un séditieux et un impie devant le parlement; 
et tel fut le retentissement de l'affaire, que François I", 
alors très-peu partisan des innovations, l'évoqua à son 
conseil. A la suite d'un débat dérisoire où il n'eut pas 
la liberté de se défendre, Ramus, déclaré, par un arrêt 
royal, téméraire^ arrogant et impudent, se vit double- 
ment réduit au silence sur ces matières, pour n'avoir 
point été de l'avis d'Aristole : car on lui défendait de 
parler ou d'écrire contre ce philosophe, sous peine de 
punition corporelle. L'activité d'esprit de Ramus prit 
donc une autre direction : il se livra à l'étude des ma- 
thématiques , qu'il fut promptement capable d'enseigner 
d'après les Éléments d'Euclide, dont il publia une édi- 
tion. Il donna de plus, au" collège de Presles, dont il 
était devenu le principal, des leçons de rhétorique; et 
l'empressement du public à ses deux cours fut de na- 
ture à le consoler des attaques que ne se lassaient pas 
de renouveler ses ennemis. 

La mort de François I" fit cesser un mom.ent leurs 
clameurs ; car elle plaçait sur le trône un prince qui 
montra toujours des dispositions bienveillantes pour 
Ramus. Non content de lui avoir rendu dès le commen- 
cement de son règne la liberté de parler et d'écrire 
selon ses sentiments, Henri II donna, quelques années 
après, une autorité plus grande à sa parole, en le créant 
professeur de philosophie et d'éloquence au collège de 
France (1551). Ramus pouvait sur ce théâtre digne de 
son mérite, en étendant son influence, déployer sa vé- 
ritable supériorité ; car, selon la remarque de M, Wad- 



380 PIERRE RâMUS. 

clington, « il ne faut jamais séparer en lui le professeur 
du philosophe. » L'afflueiice des auditeurs qui entou- 
raient sa chaire fut bientôt immense, et l'on vit se re- 
produire pour lui ces merveilles que l'on rapportait de 
l'antiquité. Comme un Espagnol était venu à Rome 
uniquement pour y voir Tite Live, des étrangers vin- 
rent à Paris dans le seul but d'entendre Ramus, en 
sorte que l'on pouvait croire, à S:on cours, que « l'Uni- 
versité de Paris, ainsi qu'il le disait lui-même, n'était 
point l'Université d'une ville seulement, mais du monde 
entier. » 

C'est que Ramus, outre l'étendue et l'originalité de 
son savoir, la facilité et l'éclat de son élocution, ne 
manquait d'aucun des avantages extérieurs qui recom- 
mandent l'homme en public et qui agissent sur une 
assemblée. Son aspect était si imposant, son débit si 
digne, qu'Etienne Pasquier a dit de lui « qu'il ensei- 
gnait en homme d'État. » Aussi, dans cette époque de 
rivalités ardentes, son succès devait-il réveiller des 
haines et des hostilités mal assoupies. Les ennemis de 
Ramus entreprirent, en troublant son cours, de lui 
fermer la bouche ; mais ils ne firent par là que lui mé- 
*, nager de nouveaux triomphes. Homme de caractère 
autant qu'homme de talent, il montra qu'il savait 
lutter contre une cabale : loin de se laisser réduire au 
silence par le bruit d'un auditoire soulevé, il redou- 
blait d'énergie et d'éloquence pour combattre et vaincre 
le tumulte. A ce propos il n'est pas inutile de rap- 
peler, d'après son biographe, comment il y réussit plus 
d'une fois : « Il s'arrêtait à chaque interruption et at- 



PIERRE RAMUS. 381 

tendait que le bruit cessât. Puis, sans s'émouvoir, il 
reprenait sa leçon dans les moments de répit qui lui 
étaient laissés; et, triomphant à la fin d'une minorité 
malveillante, maître de son auditoire comme de lui- 
même, il terminait au milieu des applaudissements. » 

On ne sera donc pas surpris des grands éloges accor- 
dés par les contemporains de Ram us à son éloquence. 
Mais elle eut encore dans la suite de plus mémorables 
effets. Par elle il apaisa, dans un moment critique, ces 
reîtres noirs dont Agrippa d'Aubigné rappelle les ra- 
vages ; il sauva ses compatriotes des coups de cette sol- 
datesque effrénée qui venait à prix d'argent se mêler à 
nos guerres civiles et en alimenter la fureur. Tout an- 
nonce, conformément à cet exemple, qu'il possédait au 
point le plus élevé l'art d'émouvoir une foule et de la 
transformer par cette persuasion souveraine qui est 
l'œuvre de l'orateur. Il n'aurait tenu qu'à lui de s'ou- 
vrir, en s'appliquant aux affaires, l'accès fie hautes si- 
tuations politiques. On voulut lui confier des missions 
importantes; mais il se renferma toujours volontaire- 
ment dans le domaine, plus beau à ses yeux, de la 
spéculation. 

La sécurité ménagée aux études de Ramus cessa 
malheureusement par la mort soudaine de Henri II. 
Cet événement, qui enlevait son plus ferme appui à 
l'illustre professeur, ranima l'espoir de ses envieux et 
de ses adversaires, tandis que Ramus augmentait sans 
relâche le nombre des uns et des autres ou par ses tra- 
vaux ou par ses plans de réforme; en 1562 notam- 
ment il en présenta un relatif à l'Université, dont il 



-*,*, 



58-2 PIERRE RâMUS. 

combattait tous les abus. Les patrons de ces abus de- 
vaient lui rendre guerre pour guerre. Yers ce moment 
même, les dissensions religieuses, qui créaient dans la 
France deux partis et deux camps, vinrent envenimer 
les ressentiments privés en les confondant avec les 
querelles publiques, et en mettant à leur disposition 
des armes plus redoutables. 

A cette époque où, par une prévention étrange, on 
regardait encore la doctrine d'Aristote comme intime- 
ment liée à celle du catholicisme, Ramus avait été bien- 
tôt poussé, par la suspicion même. dont, il était l'objet, 
dans les rangs de la réforme, contagieuse pour les sa- 
vants. Dès lors son histoire est tristement mêlée à celle 
de nos guerres civiles. Elles le chassent de Paris où ne 
le ramènent qu'en passant les trêves éphémères qui les 
interrompent. Temps funeste à la méditation et au tra- 
vail, dont il nous reste cependant des monuments si 
multipliés de haute érudition et d'activité laborieuse ! 
C'est que la vigueur des âmes réagissait contre les 
maux particuliers et publics. L'enthousiasme de la 
science abaissait tous les obstacles. Vainement, à son 
retour, Ramus ne trouvait plus ses papiers et ses livres, 
qu'avait dispersés le pillage ^ ; avec une résignation ou 
plutôt un courage à toute épreuve, il reprenait ses le- 
çons, ses œuvres interrompues, jusqu'à ce qu'un nou- 
vel orage le forçât à fuir sa demeure. 

1. Le reste de la bibliothèque de Ramus fut pillé après sa mort. Formée 
avec beaucoup de soin et même acquise à grands frais, elle n'était pas 
loin de pouvoir lutter avec la richesse mémorable de celle que possé- 
dait riiistorien de Thou. 



^lERRÊ RâMUS. â63 

Ainsi, dans ces expulsions successives de la capitale, 
le Yoit-on à Fontainebleau, où Charles IX lui avait 
donné asile; puis à Saint-Denis, dans le camp du 
prince de Condé; ensuite en x\llemagne. Souvent l'é- 
tranger a su apprécier mieux que nous nos hommes 
illustres. Persécuté en France, Ramus put l'éprouver 
dans son voyage au-delà du Rhin, où presque partout 
il trouva l'accueil le plus empressé et le plus flatteur 
(1568). Partout aussi il marquait sa trace en déposant 
dans les esprits le germe d'un enseignement efficace, 
et on le saluait du nom de Platon français. 

Malgré ces témoignages d'une sympathie qui allait 
jusqu'à l'admiration, Ramus était rappelé, par l'ardeur 
de ses sentiments patriotiques, dans son pays, où il ren- 
tra en 1570. Un instant l'académie de Paris sembla se 
réjouir « d'avoir recouvré son orateur, son philo- 
sophe, son ornement et sa gloire. » Mais, fortifiés par 
son absence même, ses ennemis veillaient; ils ne le 
laissèrent pas jouir d'un long repos. Plût à Dieu que 
les dégoûts dont on l'abreuva l'eussent averti du sort 
qui lui était réservé ! Par malheur Ramus, étranger à 
la crainte, se refusa aux conseils de ceux qui le pres- 
saient de pourvoir à son salut en s' éloignant de nou- 
veau, et il fut une des victimes du massacre de la Saint- 
Barthélémy (août 1572). 

Son rival le plus passionné, son ennemi le plus 
acharné de tous les temps, Jacques Charpentier (tout 
parut alors l'accuser de ce forfait) passa pour avoir 
soudoyé les bras qui le frappèrent. Sa fureur, en tous 
cas, fut servie à souhait; car la mort seule ne suffit pas 



384 PIERRE RâMUS. 

à la rage des meurtriers : non contents de s'acharner 
contre la victime, ils s'acharnèrent contre son cadavre. 
Mais détournons les yeux de cette scène de cannibales, 
qu'on trouvera retracée avec une noble indignation 
dans le livre de M. Waddington. Considérons plutôt, 
d'après le savant et ingénieux appréciateur de Ramus, 
l'action qu'il a eue sur ses contemporains, ses princi- 
paux ouvrages, et l'opinion qu'à notre époque il faut 
conserver de lui. 

Déjà on a pu voir quelle influence considérable il 
exerça de son temps. Il fut chef d'école ; et nous avons 
dit que ses doctrines ne demeurèrent pas renfermées 
dans notre pays : propagées non-seulement par ses 
livres et par ses cours, mais par un commerce assidu 
de lettres qu'il entretenait avec la plupart des hommes 
marquants de l'Europe, elles se répandirent fort loin. 
Dans l'Allemagne spécialement, ses inspirations fé- 
condes multiplièrent les ramisles; ainsi appelait-on ses 
sectateurs. Sa supériorité devait, au reste, lui assurer 
des partisans aussi enthousiastes que ses adversaires 
furent intraitables. Ajoutons à son honneur qu'il eut 
des amis dévoués, au nombre desquels on peut citer 
Hubert Languet, Christophe de Thou, Etienne Pas- 
quier, Loisel, Séguier, Castelnau, Bellièvre, ei. avant 
tous les autres, l'énergique Omer Talon, dont le nom 
fut peu après illustré dans la magistrature. 

Les protecteurs ne lui manquèrent pas davantage, et 
môme dans les rangs les plus élevés, quoique leur appui 
n'ait pas été assez efficace pour défendre son repos et sa 
vie. On signalera parmi eux le cardinal Charles de Lor- 



PIERRE RAMUS. 385 

raine, qui fut longtemps, comme il se plaisait à l'appe- 
ler, son Mécène, après avoir été assis sur les mêmes 
bancs que lui ; un autre de ses anciens condisciples du 
collège de Navarre, le cardinal de Bourbon (ce roi im- 
provisé par la ligue sous le nom passager de Charles X) ; 
l'amiral de Coligny ; le chancelier de L'Hôpital ; la reine 
mère et Charles IX, qui avaient conservé pour Ramus 
les sentiments de Henri II. Grâce à de si hauts patro- 
nages et à son mérite, qui attirait en foule les élèves au- 
tour de lui, il avait acquis une fortune importante 
pour l'époque, et dont il fît le plus honorable emploi, 
ayant même, par une libéralité toute royale, fondé au 
collège de France une chaire de mathématiques qui a 
subsisté jusque vers la fin du dernier siècle *. 

Quant à ses ouvi^ages, la variété en fut extrême et la 
direction habituellement très-utile : car il appartint à 
cette école vraiment française qui, devancière de Port- 
Royal, entreprit au seizième siècle « de mettre dans 
notre langue les préceptes des arts libéraux. » Nous ne 
saurions reproduire ici la liste complète de ses pubU- 
cations, dressée avec beaucoup de soin par M. Wad- 
dington : bornons-nous à quelques mentions dans des 
genres divers. Il ne servit pas peu les études, embar- 
rassées des langes du moyen âge, en composant, 
avec plus de méthode qu'on ne l'avait fait jusque-là, 
trois grammaires, française, latine, grecque, dont les 
nombreuses réimpressions ont attesté l'autorité du- 
rable 2. L'un des meilleures juges en cette matière, 

1, Le célèbre géomètre Robenral l'a longtemps occupée. 

2. C'est comme grammairien que Ramus a été mêlé à une querelle 

22 



386 PIERRE RAMUS. 

Lancelot, le maître de Racine, n'a pas craint d'accor- 
der à Ramus l'éloge d'avoir renouvelé ce triple ensei- 
gnement. 

Le mérite de Ramus comme humaniste ne ressort 
pas seulement de plusieurs de ses livres, mais de la 
manière dont ils sont écrits en général. Il manie avec 
habileté notre idiome encore dans son enfance ; et, le 
latin, qui est pour lui comme une autre langue ma- 
ternelle, il le possède en maître; il s'en sert avec au- 
tant de pureté que d'élégance. Qualité rare dans son 
siècle, Ramus connaissait tout le prix de la perfection, 
et il la cherchait. C'était un juge difficile pour les au- 
tres; mais il l'était encore plus pour lui-même, se cor- 
rigeant sans cesse et exerçant sur lui, tout le premier, 
la critique clairvoyante qui le rendait si redoutable. 

Cette excellente latinité recommande en particulier 
le Ciceronianus (c'est la vie de l'orateur romain, en- 
tremêlée de jugements sur ses œuvres et d'une discus- 
sion des règles de l'éloquence); un traité sur la rhé- 
torique et sur Quintilien; deux autres traités, l'un sur 
les mœurs des anciens Gaulois, l'autre sur la milice de 
Jules César : singulière preuve du goût de ce siècle 
pour les encyclopédies, qu'un homme de collège s'oc- 
cupant de tactique; ce qui semblait alors tout naturel. 
Ramus a même écrit sur l'arithmétique, la géométrie, 

dont Voltaire s'est moqué plaisamment, celle de la prononciation des 
mots latins quisquis et quanquam. Il y en avait qui voulaient dire à tout 
prix kiskis et kankan; et c'est de là que nous est venu, a?sure-t-on, le 
mot cancan, pour désigner un propos que l'on colporte, une affaire 
qui fait du bruit. 



P.IERRE RAMUS. 387 

l'algèbre; et il n'est pas jusqu'à la théologie qu'il n'ait 
abordée, puisqu'il a laissé un commentaire sur la reli- 
gion chrétienne*. 

On ne saurait nier, d'ailleurs, que Ramus n'ait fait 
preuve d'une puissance et d'une étendue d'esprit ana- 
logues aux sujets qu'il embrassa. Mais ce qu'il reste à 
envisager finalement en lui, c'est le philosophe. A ce 
titre, celui que quelques-uns ont nommé le Descartes 
du seizième siècle mérite encore, par sa Dialectique et 
ses Bemarques déjà citées ^, une place avantageuse 
dans l'histoire de la philosophie ; et l'on peut, en lui 
appliquant un trait de l'éloge consacré par le P. Gué- 
nard à l'auteur du Discours de la méthode, le compter, 
à quelques égards , « parmi les hommes qui n'ont 
pensé d'après personne et qui ont fait penser d'après 
eux le genre humain, qu'on voit seuls et la tête levée 
marcher sur les hauteurs, tout le reste des philosophes 
suivant comme un troupeau. » 

Par la double vigueur de l'intelligence et du carac- 
tère, Ramus marcha en effet avant Descartes (c'est là 
sa plus belle gloire) à la conquête de la vérité. A des 
hommes tels que lui, qui s'ouvrent des voies nouvelles 
semées d'aspérités et de périls, comment né pas par- 
donner les chutes? Cette indulgence, qui n'est qu'équi- 
table, ne sera pas refusée à Ramus. Sans doute il a été 
lui-même injuste envers Aristote, lorsqu'il lui em- 

1. En quatre livres. — Un des livres traite de la Foi, un autre de la 

Prière, etc. 

2. Insiitutiones dialecticœ III lihris distindœ. — Animadversiones 
in dicdecticam Aristotelis. 



388 PIERRE RAMUS. 

prurite ses meilleures armes pour le combattre, en 
méconnaissant la grandeur de son génie, l'originalité 
et la vaste compréhension de ses livres de logique, en 
confondant, par l'effet de l'ardeur polémique qui l'en- 
traîne, la scolastique et le péripatétisme dans une 
même condamnation. Il a témoigné notamment une 
prévention aveugle quand il le décrie comme mora- 
liste et n'hésite pas à le déclarer athée. Sur tous ces 
points, l'apologiste de Ramus ne lui fait nullement 
grâce. Pourquoi faut-il, ajoute M. Waddington, après 
avoir signalé ce qui était le côté faible de ce person- 
nage, qu'à son incomparable hardiesse il ne lui ait pas 
étédonné de joindre une plus grande profondeur! Il n'en 
est pas moins vrai que, le premier depuis Aristote, par 
un service éminent rendu à l'art de penser, il a fait de 
la méthode un chapitre et même un chapitre très-im- 
portant de la logique, dont il a établi les règles sur 
l'ascendant souverain du bon sens, non sur l'autorité 
d'aucun philosophe. Dans cette noble entreprise, il a 
lutté contre le torrent, en soutenant sans fléchir le 
poids des attaques et des haines, en s'exposant aux 
plus terribles vengeances. Qu'il lui en soit tenu compte, 
pour le pardon de ses exagérations et de ses méprises. 
Approprié au temps où il vivait, son esprit, critique à 
l'excès, l'a nécessairement trompé plus d'une fois, en 
s'appliquant non-seulement à la philosophie, mais à 
toutes les branches des connaissances humaines. On 
n'ignore pas qu'il voulut bouleverser l'orthographe, 
en la conformant à la prononciation : tentative renou- 
velée depuis sans plus d a-propos et de succès, qui 



PIERRE RAMUS. 389 

montrerait seule combien il était systématique et radi- 
cal. Novateur en religion comme dans tout le reste, il 
parut, même dans l'indépendance du parti protestant, 
d'une indiscipline compromettante. Théodore de Bèze 
le redoutait « comme un homme toujours prêt à por- 
ter le trouble dans ce qui était le mieux ordonné; » 
c'est ce qui fait que Bayle a prétendu qu'il ne voulait 
rien moins que se rendre chef de parti, en changeant 
la constitution des Églises réformées. Sur ces imputa- 
tions plus ou moins fondées, quelques-uns, en jouant 
sur son nom, l'ont appelé le rameau de Mars. 

Ainsi, par son antipathie pour la tradition et la 
règle, Ramus fomentait à son insu cet esprit de divi- 
sion, source de nos guerres civiles, qu'il détestait en 
bon citoyen. Hâtons-nous de constater que beaucoup 
de vertus privées rachetaient chez lui cette indocilité 
d'humeur que la polémique crée ou développe, ce ca- 
ractère absolu et impérieux qui lui faisait exclure l'idée 
de tout ménagement, de tout accommodement, cette 
impatience de la contradiction qui le rendait irritable, 
opiniâtre, emporté même, dans la défense de ses opi- 
nions. Au fond, il était fort inoffensif; mais d'un tempé- 
rament sérieux, il n'admettait guère, sans doute à cause 
de ses longs et rudes efforts de tous les temps, cet en- 
jouement familier, cette gaieté badine, ordinaires chez 
ses contemporains. D'une pureté de mœurs irrépro- 
chable (sa vie fut vouée au célibat, alors prescrit aux 
principaux des collèges), il se montra toujours bon fils, 
bon frère, fidèle à ses amis, compatissant pour leurs 
besoins, charitable pour les malheureux, particulière- 

22. 



290 PIERRE RÂMUS. 

ment pour les pauvres étudiants (car il n'avait pas ou- 
blié ses humbles débuts), sévère dans la pratique de 
tous ses devoirs religieux. La mauvaise fortune ne put 
jamais, malgré les situations pénibles qu'il eut à tra- 
verser, le plier jusqu'à l'oubli d'une juste fierté. Se 
trouvant dans mie position critique à l'étranger : « J'ai 
résolu, écrivait-il, tant que j'aurai du courage, de con- 
server ma liberté en me suffisant à moi-même. » Et à 
ce jaloux amour de la liberté (cette vraie liberté qui ré- 
side dans l'àme) il joignait un rare désintéressement, 
qui ne fut pas d'ailleurs, on l'a vu, inconciliable avec 
son état d'aisance, assez expliqué par l'activité de ses 
travaux et l'extrême simplicité de ses habitudes. 

L'homme fut donc, en tout point, digne de l'écri- 
vain, sous la plume duquel abondent les idées géné- 
reuses. Le raisonnement n'a pas chez lui desséché le 
cœur : on peut l'affirmer hautement. Son but principal 
est de rendre la philosophie efficace. Par une pensée 
trop étrangère aux stériles métaphysiciens de l'école, il 
veut que, vivifiant la conscience, elle se traduise dans 
la conduite en nobles inspirations et en actes vertueux. 

Si Ramus eut beaucoup d'ennemis (chose infailUble 
pour qui devance son temps et s'applique à le réfor- 
mer), on comprend par tous ces motifs, nous l'avons 
déjà annoncé, qu'il n'ait pas manqué d'admirateurs. 
La publication que nous venons de rappeler a prouvé 
du moins qu'il était encore de nos jours digne d'une 
sérieuse estime. Difficile à retracer dans la riche mul- 
tiplicité de ses aspects, cette physionomie accentuée a 
été bien saisie par M. Waddington ; en s'attachant à ce 



PIERRE RÂ.MUS. 391 

sujet avec une sympathie véritable, il a présenté de la 
manière la plus di^amatique le tableau des luttes cjui 
ont rempli la carrière de Ramus. Seulement on dé- 
couvre çà et là chez le biographe une certaine partialité, 
fort concevable pour celui dont il se rapproche par la 
communauté des idées en général et même celle du 
culte religieux; on regrettera aussi que, par suite du 
plan dont il a fait choix, l'auteur ait été amené en 
quelques passages à reproduire les mêmes détails. Mais 
cette passion ou ces répétitions n'ôtent rien au solide 
intérêt du travail de M. AYaddington, qu'on ne saurait 
trop exhorter à poursuivre de telles études : elles sont 
infiniment précieuses pour notre époque. La lecture 
de ces livres, en nous faisant pour ainsi dire renouer 
société avec ces hommes d'autrefois, est saine et forti- 
fiante. Féhcilons M. AYaddington de s'être plu à vivre 
dans ce commerce ; et pour nous, génération afîaiblie, 
que la légèreté perd ou que la mollesse corrompt, re- 
venons sous ces auspices à un passé si plein d'instruc- 
tions salutaires. Retrempons-nous dans ces habitudes 
qui effrayent notre délicatesse moderne. Par l'exemple 
des fermes convictions de nos pères, apprenons à main- 
tenir nos opinions avec constance et à les défendre 
avec courage; mais aussi que leurs malheurs, leçon 
non moins utile, nous enseignent également à com- 
prendre d'autres sentiments que les nôtres et à excuser 
les erreurs sans les partager. 



FI.\ 



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P TABLE DES MATIÈRES 



Notice sur la vie de M. Léon Feugère v 

Les femmes poètes au seizième siècle 1 

Mademoiselle de Gournay 127 

Honoré d'Urfé 233 

Le maréchal de Montluc 253 

Guillaume Budé 351 

Pierre Ramus 375 



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Feugère, Léon Jacques A 

Les femmes poètes au XVI® / 

siècle. Nouv. 4d. i 



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