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Full text of "Les inventeurs du gaz et de la photographie: Lebon d'Humbersin, Nicéphore Niepce, Daguerre"

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LES INVENTEURS 



DU GAZ 



ET DE LA PHOTOGRAPHIE 



Lebon cTHumbersin' 
CTSÇicéphore C\iepce — 'Daguerre 



PAR 



LE B»" ERNOUF 




PARIS . 

LIBRAIRIE HACHETTE. & C« 

79, BOULBVAItD SAUrr-OBBItAIN, 79 
1877 




.^ÊSa. 



^*W»*Nf if, 



'^«we^r. 



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I 



LES INVENTEURS 



DU GAZ 



ET DE LA PHOTOGRAPHIE 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 

PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C'* 

(Format in-i8 jésus). 



Pierre Latour du Moulin^ créateur de Tindustrie du touage 
à vapeur, i vol. avec portrait et planches. 3 fr. 5o 

Histoire de trois ouvriers français (Richard Lenoir, Bré- 
guet, Brézin); 2* édition, i vol. i fr. 25 

Deux inventeurs célèbres : Philippe de Girard, Jacquard; 
1* édition, i vol. i fr. 25 

Denis Papin, sa vie et ses œuvres (1647* 17 14), i vol. i fr. 25 



Coulommiers. — Typog. Albert PONSOT et P. BRODARD. 



LES INVENTEURS 



DU GAZ 



ET DE LA PHOTOGRAPHIE 



Lebon éTHumbersin 
C^Çicéphore S^iepce — Œ)aguerre 



PAR 

LE B"" ERNOUF 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE & C« 

79, BOITLEVARD SAINT-GERMAIN, 79 

1877 

Droits de propriété et do reproduction résarvés. 



F/i Ub^^^l^L 



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^NUO cot;^-^ 




pJi^*A <U' 



^) 



Les études réunies dans ce volume avaient d'a- 
bord paru dans deux recueils périodiques juste- 
ment estimés : celle de Lebon d'Humbersin, inven- 
teur de l'éclairage au gaz, dans la Revue de France 
(31 décembre 1874); celle sur Niepce et Daguerre 
dans le Correspondant (10 et 25 août 1876). Nous 
nous sommes eflForcé d'y présenter, sous une 
forme lucide et attrayante, l'historique de deux 
des plus glorieuses conquêtes de la science. 

Nous osons espérer que ces nouveaux essais de 
vulgarisation scientifique seront accueillis par le 
public avec autant de bienveillance que l'ont été 
trois autres ouvrages du même auteur qui font 



VI 

également partie de la Bibliothèque populaire de 
MM. Hachette : Y Histoire de trois ouvriers français; 
Deux inventeurs célèbres et Denis Papin. 

Bon ErNOUF. 



Paris, 2$ avril 1877. 



LEBON D'HUMBERSIN 



Inventeur de Viclairage au Gut^ (1768- 1804). 



Le souvenir de Lebon d'Humbersin, que « les 
fabricants de gaz considèrent avec raison comme 
le père de leur industrie, » est bien moins popu- 
laire que celui d'autres hommes qui furent moins 
utiles. Son nom figure, il est vrai*, accolé à ceux 
de Berthoud et d'Ampère, au Conservatoire des 
Arts et Métiers. Mais il manque dans un grand 
nombre de biographies, et même dans la série des 
noms inscrits sur la firise du Palais de l'Industrie. 
Malgré l'intérêt qu'inspirent ses travaux, sa mort 
tragique et prématurée, à ceux auxquels l'histoire 
des sciences appliquées est familière, Lebon n'oc- 
cupe pas encore la place qu'il mérite dans la mé- 
moire des hommes. Il nous a donc paru équitable 
autant qu'utile, de consacrer une Étude spéciale à 



LEBON d'hUMBERSIN 



Texistence courte, mais bien remplie, du véritable 
créateur de Tune des plus grandes industries mo- 
dernes. 



I 



La première idée d'un éclairage public perma- 
nent dans les grandes villes est d'origine purement 
religieuse. Ainsi, dans les rues étroites et tor- 
tueuses du vieux Paris, obscures même en plein 
jour, on s'orientait la nuit tant bien que mal, à la 
lueur des veilleuses qui brûlaient au-dessous des 
statues de la Vierge et des Saints. Ces statues, par 
bonheur, étaient nombreuses alors, et cet usagé 
dévot avait bien son utilité pratique, à une époque 
où l'éclairage civil faisait défaut \ 

C'était seulement dans les circonstances d*une 
gravité exceptionnelle, dans les moments de danger 
ou de malheurs publics, que des ordonnances du 

i. C«t édairage religieux, e&tretenu pat des o&afidefi 
volontaires, était également usité chez les païens. « Le pre- 
mier objet qui frappe les yeux en arrivant à Pompeî, est 
une Miiieive en tétte ôtiife, de gfandeur naturelle^ placée 
dans une niche en dehors de la porte. Deux lampes pen- 
daient de chaque côté (lors du déblaie nient), et au pied était 
pliLdét Mue tiré-lire eb te^e<.., daâs lâquôlle il y avait pltt-^ 
sieurs piécettes de bronze. » Napks, par M. L. Du Bois, 



Rôi ou au Ptf lêmem Cdnmigntisiit hé Parisiens à 
« mèttf ê âê§ hntèméi tl âes Ohandellss ardentes 
à lèUrfi feâètreli > Mali ces prescripdotls tdtnbûent 
en désuétude dès que le péril était padiâ. Parmi léft 
plus anciennes ordonnances sur ce sujet, on re- 
marque celles édictées en 24611 lors de la guerre 
dite du Bien public ^ et en 1524, à l'époque du dé- 
part de FiranÇols l^' pour l'Italie • Cette dernière 
ordonnance fut renouvelée deuiC ans après, lors 
du désastre de PaVie< 

Le premier essai d'éclairage régulier de Paris 
daté de l'an 15)8. Le Parlement ordonnai le 
29 octobre, qu'il f aurait désormais aU coin de 
chaque rue^ de dix heures du soir à quatre heures 
du matini un falot af dent^ plus un autre à la moitié 
des rues trop longues pour ^u'un seul les pût 
éclairer d'un bout à l'autre. Cet éclairage rudi- 
mentaire se coôiposait d'uh paUier de fer rempli 
de fèsine et d'étoupes^ suspendu à une potôncet 
Oïl ôut bieâ Tidéei qUelqUô temps après, dô le 
remplaCeir païf des lanternes of^dmtesf mais l'afgenf 
manqua) et le§ nouveaux appareils disparurent 
avant d'avoir été employés^ 

Paris fut ainsi éclairé tant bien que mal, plutôt 
mal qUfe bien^ pendant quelques arniéesi Puis vin- 
rent les guerreà de ireligion^ é « Toutes les prèscrip» 



A LEBON d'hUMBERSIN 

tions de police tombèrent en désuétude, et, « pour 
mieux faire acte d'indépendance, chacun s'em- 
pressa de désobéir aux lois* » (M. Du Camp, 
Paris, V, 538) 

Dans ce temps-là, 
C'était déjà comme ça... 

En fait de clarté, l'anarchie n'aflFectionne que 
celle des incendies. 

On cessa donc d'allumer les falots qui donnaient 
encore plus de fumée que de lueur, mais qui enfin 
valaient mieux que rien; et, pendant près d'un 
siècle, « les larrons, voleurs, effracteurs de portes et 
de huis », eurent beau jeu dans ce ténébreux Paris, 
notamment à l'époque de la Fronde... Scarron et 
d'autres auteurs de cette époque parlent, comme 
d'une chose ordinaire et toute naturelle, des atta- 
ques nocturnes de « tirelaines » dans les passages 
les plus fréquentés, notamment sur le Pont-Neuf. 

En 1662, un ecclésiastique napolitain, l'abbé 
Laudati, de la maison des CarafFa, obtint par 
lettres royales le privilège exclusif d'établir à ses 
frais des porte-flambeaux et porte-lanternes, en 
raison des « vols, meurtres et accidents qui arri- 
vaient journellement en la bonne ville de Paris. » 
Mais le véritable promoteur de l'éclairage public 



LEBON D'hUMBERSIN S 

moderne fut La Re3niie, nommé lieutenant de po- 
lice le 15 mars 1667. Dès le mois de septembre 
suivant, un édit prescrivit l'établissement des lan- 
ternes. Ce nouveau système d'éclairage, qui parut 
alors une innovation merveilleuse , se composait 
de « cages de verre en forme de barils, » suspendues 
au milieu des rues à vingt pieds en l'air par une 
corde à poulie, comme Tont été ensuite les réver- 
bères. Cette innovation obtint un succès d'enthou- 
siasme, attesté par des gravures du temps, et par 
des médailles portant d'un côté l'effigie royale, de 
l'autre une figure symbolique de la Ville de Paris. 
Elle tient une lanterne à la main, sur une de ces 
médailles (1669); ^^ ^^ l'autre main une bourse, 
pour indiquer que désormais on peut circuler la 
nuit dans ses rues sans crainte d'être volé. Une 
inscription latine rappelle que Paris doit ses deux 
bienfaits : clarté et sécurité (securitas et nitor)^ à la 
prévoyance paternelle du plus grand des rois. Après 
tout, Louis XIV a reçu souvent des félicitations 
enthousiastes pour des mesures moins louables 
que celle-là. 

Les lanternes ne furent allumées d'abord que 
pendant quatre mois, du i*'"' novembre au i^'^mars. 
Les bourgeois progressifs commencèrent par de- 
mander que l'éclairage eût lieu toute l'année. Mais, 



6 usieni d'humbsesiiî 

comme la faurniture dds chandelles éiak à l^Uf 
charge, la perspective d'une grosse augmentation 
de dépense refroidit promptement ce beau ^èle, et 
les plps grands amis des lun^ièrm se tinrent pour 
satisfaits de Parrèt du Parlement du 2| mai 1671, 
qui statqa que Paris serait dorénavant éclairé du 
20 octobre au 31 mars ^ 

Cet éclairage du Paris de Louis XIV> qui proi? 
duirait aujourd'hui un eflfet sépulcral, faisait l'ad'- 
mir^tion d^s étrangers. A 1^ fin 4n dix-septième 
siècle, I^ondres et d'autres grandes villes avaient 
aussi leurs lanternes, vmy& on cessait d^ les allumer 
dès qu'il faisait, ou qu'il était eensé faire §lalr de 
lune. De plus, les briseurs de ces pairifiques lan-» 
ternes de Paris étaient passibles des galèr@s squs 
l'ancien régime. Dans notre siècle de progrès, on 
est plus indulgent pour ce délit, qui peut mime 
devei^ir une action méritante, si l'émeute dans 
laquelle il est commis toqrne en révolution. 

Cependant ces lanternes parisiennes, dont on 

I. La bourgeoisie parisienne subvenait alors au nettoyage 
et à Téclairage des rues au moyen d'une taxe annuelle de 
3op,oop livres. Mais, çq 170^, elle fut invitU, eç çoQ§entit 
à racheter cette taxe au denier dix-huit, c'est-à-dire pour 
une somme de 5 millions 400,00e livres, bientôt absorbée 
ps^r le§ 4épetisiîç 4^ 1^ 4^s^strpgse guerre 4'£spagt^. I.e 
gouvernement prit en retour l'engagement perpétuel et irré- 
vocable de nettoyer et d'éclairer la ville à ses frai«. 



LEBOH P RUMBRRPW 7 

s'émftfveillait au dix-6epnèm§ siècle, parurent ÎA" 
suffisantes au dix-byitièmç. Sterne, qui ét^ç ^ 
Paris en 1764, se moque 4aQç son Vç^age sentû 
mente de ces çhftndellç? jnél^npoliques, a qui ap»- 
paraissaient ds loin §n Igm cpmme de§ étoiles 
fixes de la moindre grgndçur. ^ Cinq ans aprè^j 
parurent les premiers réverbère^, ^pp^eils ^ huUe 
avec réflecteur, pour Tiavention desquels des \ex^ 
très patentes avaient été délivrées dèç l'fui 1745 
aux sieurs Matbérot de Pfeigwey et Pourgepis de 
Qiâteau-Blane, Bien que le§ av^tages du fiouvçau 
système fussent dès lors démontrés, 1^ routine e^ 
avait retardé Tapplieî^tipn pendant plu? de vingt 
ans. On avait craint l'augmentation de dépense ; 
elle se trouva compensée et au delà par l'intensité 
plus grande de lumière, qui permit de diminuer 
beaucoup le nombre des appareils, Dans les der- 
nières années de Louis XV, Paris se trouva mieux 
éclairé par 1,200 réverbères qu'il ne l'était aupa- 
ravant par 8,Qop chandelles, « On êrpy«4t glorç 
être arrivé au née pins ultr^, dit M, Du C^mp 
(Paris, V, 370) ; et l'on railla les lanterne?, comme 
aujourd'hui nous nous moquons des réverbères} 
conune nos enfants, sans doute, riront de no^ (:an^ 
délabres. » 
Dans ces réverbères primitifs, le beç ou gpparçil de 



8 LEBON d'hUMBERSIK 

combustion était à miche plate; on n'en connaissait 
pas d'autres à cette époque. Ce ne fut qu'en 1780 
que le Genevois Argand inventa sa fameuse lampe 
à courant d'air. Dans cette lampe, protot3q)e de 
tous les appareils modernes à huile, la mèche, 
de forme circulaire, était placée entre deux cylin- 
dres concentriques, et le tout enveloppé d'un troi- 
sième cylindre ou cheminée en verre. Cet appareil 
devait amener dans l'usage domestique une révo- 
lution qui fut retardée de plusieurs années par une 
autre, la grande, au profond détriment de l'inven- 
teur et du sieur G..., syndic de la compagnie des 
agents de change de Paris, qui avait avancé à Ar- 
gand les premiers fonds pour l'exploitation de son 
brevet. 

Amie Argand, physicien et chimiste, mérite une 
place dans le martyrologe des inventeurs. Il était 
en Languedoc, occupé de l'installation d'une dis- 
tillerie dans un domaine de M. de Joubert, tré- 
sorier des États de cette province, quand il conçut 
l'idée d'un nouvel appareil d'éclairage (mars 1780). 
Un premier modèle de cet appareil, exécuté la 
même année, fut employé à Valignac, chez M. de 
Joubert. En 1782, un second modèle perfec- 
tionné fut présenté aux États de Languedoc par 
M. de Saint-Priest, intendant de la province. 



LEBON d'hUMBERSIN $ 

mak, la même année, Ârgand introduisit dans sa 
lampe une amélioration capitale, en substituant le 
verre à la tôle dans la construction de l'enveloppe 
cylindrique ou cheminée. Il vint alors à Paris, 
croyant, comme tant d'autres, que c'était là qu'il 
trouverait à tirer le meilleur parti d'une heureuse 
invention. 

Il s'adressa d'abord à deux membres de l'Aca- 
démie des Sciences, Lesage et Cadet de Vaux. Us 
trouvèrent la nouvelle lampe merveilleuse, et s'em- 
pressèrent d'en parler au lieutenant-général de 
police Lenoir. Celui-ci, s'étant assuré par lui- 
même de la supériorité de l'appareil d' Argand sur 
tout ce qui existait alors, exprima l'intention de 
l'adopter immédiatement pour l'éclairage des rues. 
Mais il ne fut pas donné suite à ce projet, les pré- 
tentions de l'inventeur ayant paru trop élevées. 
Argand s'en fut à Londres chercher une meilleure 
fortune (nov. ou déc. 1783), et y obtint d'abord, 
en eflFet, un privilège pour l'Angleterre. Mais, pen- 
dant son absence, il fut victime d'un audacieux 
plagiat. Un apothicaire nommé Quinquety et un épi- 
cier du nom de Lange, qui s'intitulait distillateur 
du roi, ayant eu, on ne sait comment, connais- 
sance des dispositions générales de la lampe d' Ar- 
gand, se hâtèrent d'y introduire une modification 



lo tPBON n'HVMBÇi^sni 

Utile, mm s^condaipe (le res§§rrçmçnt de la çh^^ 
minée d§ verre autour des cylindres çn métal), Puiç 
ils présentèrent bravement Tapparçil à TAcadémi^ 
des Sciences, comme étaQî tout çrxtiçr de leyr feçoin 

(février 1785). Il§ o§èr§nt même spwmettr^ leur 
modèle à Lenoir, qui Içur dit purrl^rçhamp ; « C'ç?t 

la lampe de M. Argand. » 

Instruit de cette odieuse t§nîgtiv^ d@ pppliatlpn, 
celui-ci ét^it recouru à Paris, muni d^ piècei qui 
ne laissaient aucun dpute sur ramérioritil d§ u 
découverte. Un arrêt du constil, du 30 aoAt 1785, 

ayant reconnu ses drpits, il voulut d'abprd traduire 
Lange et Quinquet en justice i mais il les nrouva §i 
bien appuyés, qu'après des diseussions qui §e prp- 
bngèrent pendant plusieurs années, il se résigna à 
transiger, et à partager le profit de l'invention avec 
les spoliateurs. 

Le 5 janvier 1787, Argand et Lange pbtinrent 
des lettres patentes données sur arrêt, portant pprr 
missipn exclusive de fabriquer et vendre dans tout 
le royaume des lampes de leur invention pendant 
quinze an^. Toutefois, le préambule de ce$ lettres 
patentes attribuait nettement à Argand le mérita 
de la priorité. Ce nouveau système d'éclairage 
obtint une vogue, qui bientôt valut à son auteur 
des inimitiés implacables. Il fut attaqué en 1789 



par la corporadon des ferblantiers de Paris, à propos 
de l'emploi des cylindres de métal, qui constituait, 
suivanii eux, une violation flagrante de leur indus-^ 
trie et une cause de nullité du privilège. Rappelant 
la longue querelle des deux eoaaessionnaires, ils 
s'en autorisaient pour prétendre que ni l'un ni 
Fautre n'étaient inventeur^. Le proeès n'était pas 
jugé, quand la Révolution trancha brusquement la 
question en supprimant tous les privilèges. Cette 
abolition, et 1q châmage forcé de l'industrie pen^r' 
dant les années suivantes, portèrent un coup mor^ 
tel au malheHreux inventeur, et le mirenf dans 
l'iinpossibilité de remplir ses engagements visiàvvis 
du syndic des agents de change, mpn aïeul piar 
ternel, qui lui avait fait généreusement de^ avances 
considérables pour monter son établissement. Lors 
de la reprise des affaires, Argand, déchu de son 
brevet, ayant épuisé toutes ses ressources, se vit 
enlever les bénéfices et même l'honneur de sa dér 
couverte. Ses appareils, tombés dans le domaine 
public, forent appelés Quinquets. L'usage sanctionna 
cette usurpation, comme il avait sanctionné jadis 
le nom d^Amériqiie donné au nouveau inonde dé^- 
couvert par Colomb. Argand, découragé, malade 
de corps et d'esprit, avait renoncé à la lutte. Il 
retourna dans Sa patrie, et y mourut, jeune encore. 



12 LEBON d'hUMBERSIK 

en 1803, Les lettres qu'il écrivait à M. G.*, pen- 
dant la Terreur prouvent que ses facultés étaient 
déjà bien altérées. Il a rendu un service important 
à rhumanité, et méritait un meilleur sort. 

Ces renseignements sur Argand sont plus exacts 
et plus complets que ceux que nous avions publiés 
d'abord, grâce aux obligeantes communications de 
M. Maigne, notre collaborateur, l'un des écrivains 
les plus compétents en histoire industrielle. Nous 
lui devons aussi les curieux détails qu'on trouvera 
plus loin sur Winzer ou Winser, le vulgarisateur 
infatigable de l'éclairage au gaz. 

La révolution s'occupa d'abord des lanternes pu- 
bliques à un point de vue très-particulier dont nous 
n'avons pas à nous occuper ici. Nous nous borne- 
rons à rappeler que de 1792 à 1799, par suite de 
la détresse financière et du désarroi des administra- 
tions, l'éclairage public fut aussi négligé dans les 
plus grandes villes qu'il avait pu l'être du temps 
de la Fronde. Vers la fin de 1797, tandis que 
Lebon découvrait l'éclairage au gaz, les adminis- 
trateurs de Bordeaux, dans une adresse de félicita- 
tion envoyé au Corps législatif à propos de la mé-- 
morable journée du 18 fructidor, insinuaient « qu'un 
des moyens de faciliter une surveillance salutaire 
sur les ennemis de la patrie serait l'illumination des 



LEBON d'hXJMBERSIN Ï3 

réverbères dans une commune aussi populeuse, 
mais que depuis longtemps déjà les fonds man- 
quaient... » Dix-huit mois plus tard, la situation 
n'avait pas changé. A Toulouse et ailleurs, on n'y 
voyait pas plus clair qu'à Bordeaux. Paris avait 
aussi sa bonne part d'obscurité; en mars 1797, les 
voleurs décrochèrent une nuit les réverbères d'une 
rue entière pour vaquer plus tranquillement à leur 
industrie. 

Les lumières reparurent à partir du Consulat ; 
mais l'appareil d'Argand, perfectionné par Carcel, 
Ph. de Girard, Thilorier, etc., et devenu d'un usage 
général dans 'intérieur des habitations, ne fut in- 
troduit que longtemps après dans l'éclairage public. 
Ce fut seulement en 1821 que l'on commença à 
transformer les réverbères parisiens conformément 
au système Vivien; ce n'était autre chose que l'ap- 
plication du courant d'air d'Argand aux tubes qui 
portaient la mèche devenue circulaire. Ces réver- 
bères perfectionnés furent bientôt installés par- 
tout, et ce n'est pas sans peine qu'ils ont cédé la 
place à l'éclairage au gaz. 



14 iMm n'ttaussMVH 



n 



L'inveûtion de la lâm^e à GôUrant d^air était du 
domaine de la physi^Uei* Côst à la ehimi« que nous 
somines redevabUs d« la denûàrd révolutioa 
opérée dans l'éclairage i 

On sait que les alchimistes du moyen âge^ eâ 
poursuivant Un but chimérique^ ont ôhtreVu ]plu- 
skurs des plus importantes découvertes de la 
science moderne t Ainsi il patait Certain qUei cinq 
siàcleà avant Lavoiiiet et Lebon^ un juif nommé 
Ëzéchiel^ qUi vivait à Paris du temps de ëaint 
Louisi avait reconnu et Utilisé les propriétés dU 
gas hydrogène poUr son éclairage particulier! « Ce 
juifj grand liàeur de grimoires, familier du diable» 
expert en toutes sorcelleriô^i se servait d'une lampe 
qui brûlait sans mè(ihe et sans huil6. Lé peuple le 
savait^ et paiflait souvent de la làmpâ merveilleuse. 
Elle éclaire aujourd'hui nos rues et nosmaisons^ n 
(Du Camp.) Cette prétendue merveille avait été 
sûrement obtenue par une expérience de distil- 
lation pareille à celle qui ramena en 1797 Lebon 
d'Humbersin au même résultat. 

Philippe Lebon d'Humbersin appartenait à une 



fftihillê ehàfùpétiébej hdbk, du du tHoins « vivant 
nôblémetit^ » eiOHime oti disait &u dix»huitièttld 
ëièciêi II ô'dVftil âU6Uû liea de parenté avec Is trop 
fanîeM Jô§eph Lebôdi Qui 6ait pourunt si Vemè^ 
ctâtiôn qui demeure attachée au aoni du sangui* 
naire prôdôtiàùl d'Arrâd n'a pas nui à son homo- 
nyme intiôcôtil? Il est tà& ûe^ noms compromis 
pàï d^affi-ëti^ §ouvênirë5 qui inspirent une répu- 
gtiatice iil^tiôctiVëi et Semblent porter malheur. 

Lés Lèbôfi d'HtitnbêMn éOfzlptaient parmi leurs 
aticêtfes un lâbôriëuit savant du seiiième sièdei 
égâlemetit originaire du Bâêslgny, Jean Lebon> 
qui fût médêein du ear dinal de Guise et de Char^ 

lés tX. Cette honorable famille possédait et poa^ 
sèdé tûcotè un manoir à UïAchs^y (Haute^Marne)é 
Cette pàftié de ràhéiétliiê Champagne est plus 

pittoresque que le fëste | elle se ressent déj^ du 

voisinage des Vosges. La Révolution, qui a fait 
disp^aitre tant d'habitations seigneuriales, a res^ 
pecté le modeste mâhoif où Lebon était né en 
1767, et où il a £ait sa grande découverte. 

ï'hilippe était le plus jeune des quatre enfantfc 
d'un ancien o^lcier de la maison de Louis XV. Il 
montf a de bonne heure Un goût très^vif pour les 
sciences, principalement pour la chimie^ et choisit 
la carrière d'ingénieur civil. Au mois d'avril 1767$ 



l6 LEBON d'hUMBERSIN 

il fut admis le dixième à rçxamen d'entrée de 
rÉcole des ponts-et-chaussées ^ Mais à l'examen 
de sortie, on le trouve au premier rang, investi du 
titre et des fonctions de major ou élève professeur, 
« cjiargé d'enseigner successivement toutes les 
parties des sciences suivies dans l'École. » Ce 
mode d'enseignement était conforme aux ancien- 
nes dispositions réglementaires, lesquelles furent 
conservées en 1791, sauf quelques modifications 
peu importantes. Dans cette circonstance, l'As- 
semblée constituante se montra sagement conser- 
vatrice. Sur la proposition de Lebrun, et malgré 
quelques-uns de ces réformateurs trop zélés qui 
voyaient des bastilles dans toutes les institutions 
datant de l'ancien régime, la majorité décida le 
maintien de l'École gratuite des ponts et chaus- 
sées, dans laquelle « les places de professeurs con- 

I. On sait que cette École avait été fondée en 1747 par le 
ministre Trudaine, qui en confia la direction à Perronet, 
nommé « premier ingénieur des ponts-et-chaussées de 
France, "ù Cet habile homme, auquel nous devons le canal 
de Bourgogne et tant d'autres beaux ouvrages, était encore 
à la tête de TÉcole quand Lebon y entra. Il fut remplacé par 
Lamblardie, auteur du fameux projet d'un canal de Paris à 
la mer, qui aurait été probablement exécuté depuis sans l'in- 
vention des chemins de fer. Du temps de Lebon, l'école était 
rue Saint-Lazare, à peu près sur l'emplacement actuel de 
l'église de la Trinité. EUe fut transférée en 1796 rue de 
Grenelle-Saint-Germain. 



LEBON DHUMBERSm l^ 

tinueraient d'être remplies par les élèves qui, après 
des examens et des concours, seraient jugés les 
plus dignes de cet emploi. » 

Le jeune Lebon se fit particulièrement remarquer 
dans un de ces concours qui eut lieu en cette 
même année 179 1, et dont l'objet était le perfec- 
tionnement des machines à feu (à vapeur). A cette 
époque, l'avenir de cette nouvelle force motrice 
ne préoccupait chez nous qu'un petit nombre de 
savants et d'industriels : l'attention publique était 
ailleurs. Les quelques machines déjà établies en 
France étaient de construction anglaise ; nos sa- 
vants ignoraient que les premiers constructeurs 
britanniques, Savery et Newcomen, n'avaient fait 
que mettre en œuvre des idées antérieurement 
émises par deux Français, Salomon de Caus et 
Papin. Dans son Architecture hydraulique (1790), 
le livre le plus complet qui eût encore paru sur les 
machines à vapeur, Prony avait signalé les deux 
grands perfectionnements successivement apportés 
par Watt à l'appareil de Newcomen depuis une 
vingtaine d'années : d'abord en y adjoignant un 
condenseur séparé (machine à simple effet') ; puis 
en faisant agir la vapeur alternativement au-dessus 
et au-dessous du piston (machine à double effet), 
modification capitale qui,. permettant d'employer 



it LEBON D*HUMBERS!N 

le nouveau moteur à des travaux continus, lui 
assurait un immense avenir. Mais Prony lui-même 
ignorait alors que Watt avait feit son premier ap» 
prentissage de la vapeur sur le Digestmr de Papin, 
et que sa dernière conception, celle* du double effet, 
avait été clairement pressentie par le grand inven- 
teur blésols, mort obscurément à la peine ^ 

La première machine à vapeur qui ait été em- 
ployée dans rindustrie française date de 1749. 
Elle servait à extraire Teau de la houillère de 
Littry, aux environs de Bayeux. Cet appareil 
rudimentaire, qui fonctionnait avec un bruit de 
ferraille formidable, n'était pas une machine de 
Watt, comme on Ta dit par erreur (Watt n^avaît 
que treize ans à cette époque), mais bien une ma- 
chine du système primitif de Newcomen. Les étu- 
des de Lebon avaient dû porter évidemment sur 
les appareils plus récents établis sur la Seine par 

I. Voir à ce sujet notre Étude suf Dénia Papin (H^«* 

chette), pp. 56 et 75''S9- ^^Pi» ^V4it d^emea^ Wtrevu, 
^vant 1700, la possibilité d'appliquer la vapeur, comme mo- 
teur continu, à la navigation et même aux voiture» de tÇiïe. 
En cons4<i\jençe, pouf obtenir 4e sa ppmpe élévatoirç la 
conduite nécessaire, il proposait deux corps de pompe dis- 
tincts, agissant alternativement sur le balaaeier. Watt eut 
Iç Hérite d'arriver gu mlsiç résultat ftvçç pn çprpS de potupç 
|}{^iquç, çn faisant passer la tige du piston par la (pîte à 
étoupes (Stuffing-ho^é 



LEBON d'hUMBERSIN I9 

les frères Pérîer. Deux de ces machines, celles de 
Chaillot eî du Gros-Caillou, rapportées d'Angle- 
terre et installées en 1787, étaient des premières 
de Watt, à condenseur et à simple eflFet. La troi- 
sième, construite Tannée suivante à l'Ile dés Cy- 
gnes, en face de Passy, fut employée fort utile- 
ment à la mouture des grains pendant ce rigoureux 
hiver de 1788, qui avait arrêté les moteurs hydrau- 
liques. Celle-là était une machine de Watt perfec- 
tionnée, à double effet ; elle avait été établie d'après 
un modèle fourni par Tingénieur Bethencourt. Cet 
habile homme avait eu l'occasion de voir à Lon- 
dres la machine de Watt; bien qu'on ne lui eût 
pas permis d'en examiner le détail intérieur, ses 
observations sur l'extérieur lui avalent suffi pour 
deviner et reproduire le mécanisme constituant le 
double effet * . La machine de l'Ile des Cygnes, qui 

I, Prp^y, ArçbiUcturei hydrmliqM^ (M^)x P- 5^? çt s«;v. 
Lç Bethencourt dont il s'agit ici, que Prony nommait le 
Chevalier de Betiencourt, est Tingénieur espagnol Bethencourt 
y Molkia, né à Ténériffe en 1760, descendant en ligne directe 
de T^an de Bethencourt, le fameux navigateur nonpand qui 
4vait conquis au quatorzième siècle les îles Canariçs. Béthçn-» 
court n'avait p^ oublié que sa famille était d'origine fran- 
çaise : il était en rçlations suivies avec les principaux cli- 
vants français, et fit à diverses reprises de longs s^jourj çn 
France. Ce ftif à Paris qu'il publia en 1790 un ^émoirç sur 
la force expansive de la vapeur d'eau, qui dénotait un pres- 
sentiment juste et profond de l'avenir réservé à cette force 



20 LEBON D*HUMBERSIN 

mettait en mouvement six paires de meules, fîit 
malheureusement détruite, peu de temps après la 
fonte des glaces, sur la demande instante des meu- 
niers auxquels elle faisait concurrence. Mais la 
pompe à feu de Chaillot a subsisté jusqu'en 1830, 
dans le même local où fonctionne aujourd'hui une 
puissante machine du Creuzot. « H faut, dit M. 
Gaudry, l'un des biographes de Lebon, avoir vu 
son monstrueux balancier de bois, sa mitraille de 
chaînes et de tiges pour comprendre dans quel état 
d'enfance était la vapeur à la fin du siècle dernier. > 
Nous l'avions nous-même vue et entendue en plein 
exercice plusieurs années auparavant; elle faisait 
encore plus de bruit, et un bruit plus désagréable 
que l'ancienne machine de Marly, ce qui n'est 
pas peu dire. 

Nous ne possédons malheureusement qu'une 
analyse sonmiaire du mémoire de Lebon sur les 
machines à vapeur. Ce document suffit néanmoins 
pour justifier les encouragements qu'il obtint. 11 

encore presque inconnue. Dans ce Béthencourt du dix-hui- 
tième siècle, Tesprit héréditaire d'aventure s'était tourné 
vers les découvertes de la science. Il passa plus tard au ser- 
vice de la Russie, où il est mort en 1826. Son nom reste 
entouré d'une juste considération dans cet Empire, où il a 
été l'un des principaux organisateurs de l'enseignement 
scientifique. 



LEBON d'hUMBERSIN 21 



atteste chez le jeune ingénieur la force inventrice, 
jointe à Tétude sérieuse et intelligente du sujet. 
On trouve dans ce travail l'idée de perfectionne- 
ments d'une véritable importance, dont plusieurs 
n'ont été réalisés que longtemps après. 

D'abord, il semble avoir remarqué le premier 
ou l'un des premiers les graves inconvénients des 
chaudières primitives, dites chaudières en tombeau, 
incrustées dans un épais massif de maçonnerie, 
« vrai bastion de forteresse. » Ces chaudières-tom- 
beaux, dont l'usage a persisté longtemps, justifiaient 
trop bien teur surnom lugubre. « La forme (con- 
cave) des parois de cette chaudière, dit M. Guil- 
lemin, la rend peu résistante ; aussi l'histoire des 
accidents des machines à vapeur constate que le 
plus grand nombre des explosions a eu lieu avec 
des chaudières de cç système. Aussi presque par- 
tout elles ont été remplacées ^... » Lebon proposait 
dès 1792, une chaudière formée d'un seul corps 
métallique, « de manière, disait-il, que le feu soit 
au centre, que les charbons posent sur les parois, 

et que la flamme et la fumée circulent autour » 

Il paraissait aussi préoccupé de l'utilité d'augmen- 

I. A. Guillemin, la Vapeur, (Hachette et Cî«.) On trouvera 
dans cet excellent ouvrage, pp. 132, 133, la description et 
la figure de cette chaudière primitive. 



aa LE30N D HUMBER8IN 

ter la surface de chauffe au moyen de différents 
tuyaux j ce qui ressemble fort à un pressentiment 
de la chaudière tubulaire, dont ,on atmbue ordinal-" 
rement la première conception à l'Anglais Barlow 
en 1793, et la réalisation simultanément à Séguin 
et à Stephenson» en 1829^ P^^ ^^^ locomotives *. 

Un peu plus loin^ dans la proposition faite par 
Lebon de faire passer la vapeur à travers utl tube 
incandescent poiir en augmenter l'expansion, oH 
reconnaît l'indication bien positive du surehauffmr^ 
addition qui n'a passé dans la pratique que long-" 
temps après, et grâce à laquelle on eât arrivé à 
aUgtâeilter d'au itiOins deux cinquièmes le rende- 
ment des machines. 

Lebon s'était préoccupé d'utiè façon toute spé- 
ciale d'un perfectiontiement d'une haute impor- 
tance^ au point de vue de l'économie comme à 
celui de l'hjgièbe : la futnivoriti du fournedii. On 
sait que, dès le dix-^septième siècle, des savants 
illustres, notamment Amofttons (1663-1705) et 
Papin^ poursuivaient la solution de ce problème. 
Dans un mémoire antérieur à l'an 1695, Papin 
indiquait déjà Un procédé poUr c épargner les all- 

I. Rappelons toiitefoi^ qtl'un ë&Sai de chàtidièi'ë tubukire 
paratt avoir été fait dès Î817 pdUf la ûaVigaiioli à Vapëuf, 
par Philippe de Girard. 



liSBON D^HUMBERSIK 2} 

m«nts du feu^ » en brûlant la fumée au moyen 
d'un courant d'air forcé ^ L'analyse du mémoire 
de Lebon ne donne pas d'indication suffisante sur 
son procédé. Nous ignorons s'il était de ceux qui 
brûlent la fumée dans l'intérieur du fourneau, 
comme Papin proposait de le faire, ou de ceux 
(plus économiques, parce qu'ils n'exigent pas l'em- 
ploi d'une force motrid6 séparée) qui se bornent à 
la condenser en la soumettant à l'action de l'eau 
qui dissout les sels ammoniacaux et retient le noir 
de fuméea Ce qui est certain, c'est que Lebon lui** 
même n'était pas pleinement satisfait de son in* 
vention^ car ce fut, comme on va le voir, la suite 
4ô 0êà récherches sur les lois de la combustion de 
la fumée qui le conduisit incidemment à sa grande 
découverte du gaz d'éclairage. Cette préoccupa- 
tion si grande dU problème de la fumivorité dans 
les appareils industriels témoignait de la sagacité 
du jeune ingénieuf . Ce « vieux problème % attend 
encore aujourd'hui une solution radicale^ et jamais 
elle ne fut plus urgente. Aujourd'hui plus que ja-^ 
mais^ les grandes cités manufacturières} noyées 
dans une brume irougeàtre à peiile perméable au 
soleil^ ofirent cet aspect blafard et sinistrei si poé- 

t» Voir Omis Papin (Haahette et De)) p, loi. 



24 LEBON d'hUMBERSIN 

tiquement décrit par Dickens dans son beau ro- 
man : les Temps difficiles. 

Lebon avait aussi des vues singulièrement 
avancées sur le perfectionnement des organes 
constituant le mécanisme proprement dit de la 
machine à vapeur. Toutes celles qui existaient de 
son temps étaient à balancier, et tous ces balan- 
ciers construits en boîs, d'abord parce que le bois 
était bien plus commun que de nos jours, ensuite 
parce qu'on manquait d'ouvriers capables d'établir 
des pièces métalliques convenables. Aussi l'on était 
obligé de donner aux balanciers des proportions 
gigantesques pour obtenir des résultats relative- 
ment minimes. Celui de la pompe à feu de Chail- 
lot, par exemple, qui fonctionnait encore il y a 
vingt-cinq ans, se composait de neuf gros arbres 
cerclés de fer, et avec cet attirail cyclopéen, qui 
exigeait un énorme espace, on n'arrivait pas même 
à une force de loo chevaux. Frappé des incon- 
vénients de ce balancier rudimentaire, Lebon eut 
le premier, croyons-nous, l'idée de proposer son 
remplacement par l'articulation directe de la tige 
du piston avec la bielle de l'arbre moteur. C'est 
justement le principe des différents systèmes de 
machines à transmission directe^ qui ont fait depuis 
leur chemin dans la pratique industrielle, malgré 



LEBON DHUMBERSIN 2$ 

les perfectionnements apportés d'autre part aux 
machines à balancier K 

Enfin c'est à Lebon qu'on doit la première idée 
de Tappareil connu sous le nom de condenseur à 
surface ou par contact y qui a rendu d'immenses ser- 
vices à la navigation à vapeur pendant la longue 
période où l'on n'employait pour les steamers que 
des machine? à basse ou à moyenne pression, 
alors que l'insuffisance des ateUers de réparation 
dans les contrées lointaines empêchait de se servir 
d'appareils à haute pression 2. Dans le système par 
injection, perfectionné par Watt, mais dont l'idée 
première remontait à Savary, la condensation 
s'opérait au moyen d'un afiflux d'eau froide. Lebon 
proposa le premier de recevoir la vapeur « dans 
un faisceau de petits tubes immergés dans l'eau 
Éroide. » Au contact des parois tubulaires firaîches, 
cette vapeur repasse à l'état liquide et est reçue 
au sortir des tubes, à l'état d'eau distillée, dans 
un réservoir à part, sans mélange avec Veau refroi- 
dissante. L'emploi de l'eau obtenue par cette es- 

1. Sur les machines à transmission directe, voir Guille- 
min, la Vapeur^ p. 178 et suiv. 

2, Voir à ce sujet nos articles sur les paquebots transa- 
tlantiques, Revue de France, n»» de janvier et février 1874. 
Dans les machines à haute pression, la condensation s'opère 
à Tair libre. (V. Guillemin, p. 144-45.) 



26 LBBON d'hUMBERSIH 

pèce d'alambic offre, entre autres avantages, celui 
d'empêcher les incrustations ^ et de diminuer ainsi, 
dans une forte proportion, les dépenses d'entre- 
tien et les chances d'accidents, puis celui d'assurer 
l'approvisionnement d'eau fraîche à bord des na- 
vires. ». Malgré ces avantages immédiats, évidents, 
le condenseur à surface n'a été employé que plus 
d'un demi-siècle après Lebon. En matière d'appli*- 
cation scientifique, la pratique suit la théorie avec 
une lenteur qui parfois n'est rien moins que sage. 
Lebon avait entrevu des conséquences bien plus 
lointaines de son condenseur. « Cet appareil, 
disait-U^ condensant la vapeur sans mélange et la 
recevant sans mélange après la condensation, on 
peui employer un grand nombre de liquides pour ait-- 
menfer la machine à vapeur, C9 qui peut donner 
lieu t beaucoup d'expériences dont les résultats 
inattendus pouriraieût coâtribuer aux progrès des 
arts^ » n y a dans c€s quelques lignes un effort de 
perspicacité qui touche de près au génie. Confor- 
mément à ses prévisions, l'emploi du condenseur à 
surface donna lieu, un demi-siècle après lui, aux 
essais dé lîiâchlfièS dil Tf emblay et Làfont, dites 
à vapeurs combinées^ dans lesquelles la vapeur de 
réthef du celle du chlorofohilé flgufàiént côtfimé 
auxiliaires de la vapeur d'eau i Ces machines ingé- 



LSBOK D HUMBERSIK %^ 

nieuSës Ont été| dans la marine, l'objet d'essais 
prolongés suf une assee grande échelle. Le liquide 
auxiliaire, éthet ou chloroforme ^ sensiblement plus 
volatil que l'eau (sans quoi l'innovation n'eût pas 
eu de raison d'être), était employé au lieu d'eau 
froide pour baigner dans le condenseur le faisCôau 
tubulaire récepteur de la vapeur d'eau sortait de 
la tiiachinoi Le calorique abandonné par celle-ci 
suffisait pour valoriser réth0^ ou le chloroforme* 
Cette vapeui' nouvelle fonctionnait dans une ma- 
chine spéciale, puis passait daiHô un condenëeur 
égàleitient à part^ dont on la retirait repassée & 
l'état liquide et prête à être emplojrée de liouvcfaut 
Il y eut un moment dans la màrinô française une 
dizaine de ces navires à vapeur Combinée d'éther 
(itherhydrique), et un aviso à vapeur de (chloro- 
forme ^ L'emploi de ce système était des plus édo- 
nomiques, puisqu'un excédant considérable de 
force motrice était foui^ par des liquides exigeant 
bien moins de chaleur que l'eau pouf se convertir 
en vapeur, comme l'éther qui se vaporise à 50 de* 
grés. Mais d'autreâ inconvénients se révélèrent 
dans la pratiqué. D'une part^ la diminution du 
combustible ne compensait pas suffisamment le 
prix élevé des liquides volatils; dé l'autre, des ac-> 
cidents graves eurent lieu^ peut-être par suite de 



28 LEBON d'hUMBERSIN 

rimperfection des appareils spéciaux et de Tinex- 
périence des ouvriers. Toujours- est-il que la plu- 
part de ces navires étherhydriques firent une mau- 
vaise fin, et qu'on a présentement abandonné ce 
système. 

Une autre invention encore plus récente, puis- 
qu'elle a été appliquée en grand pour la première 
fois, et avec succès, pendant l'exposition de 1867, 
est également une dérivation, même encore plus 
directe, de la conception de Lebon. Nous voulons 
parler de la machine à ammoniaque de M. Frot» 
Ici il n'est plus question de vapeur combinée, 
mais de la substitution pure et simple d'une disso-* 
lution ammoniacale à lleau dans la chaudière. 
L'expérience a démontré qu'avec cette préparation 
peu coûteuse, on obtient dans des conditions pa- 
reilles de température, une tension quintuple de 
celle de la vapeur d'eau. On arriverait donc, par 
l'emploi de ce procédé, à la plus forte économie 
de combustible qu'on ait pu réaliser jusqu'ici. 
Dans le moteur à ammoniaque, le foyer, la chau- 
dière et le piston sont les mêmes que ceux des 
machines ordinaires : il n'en diffère que par la 
construction particulière du condenseur , dans 
lequel l'eau distillée reçoit au passage une nou- 
velle charge d'ammoniaque et par un organe nou- 



LEBON d'hUMBERSIN 29 

veau, le dissoluteur, dont le nom indique suffisam- 
ment la fonction, dans lequel se refait la dissolu- 
tion ammoniacale avant d'être renvoyée à la chau- 
dière. 

Ce moteur a fonctionné pendant quatre mois 
continuellement et sans accident en 1867. A la 
suite de cette expérience, deux moteurs semblables 
ont été commandés pour des machines fixes desti- 
nées aux ports de Brest et de Toulon; la première 
est installée et fonctionne déjà présentement. Des 
hommes très -compétents pensaient et pensent 
encore que les machines ordinaires employées sur 
les navires pourraient être adaptées à ce système 
sans grande dépense ; que cette transformation 
conduirait à une économie considérable de com- 
bustible ; à la possibilité, par suite, de prolonger 
beaucoup les distances que peuvent parcourir les 
bâtiments sans faire escale, enfin à une réduction 
considérable du fret. On croit même que les ex- 
plosions seraient moins funestes qu'elles ne le sont 
aujourd'hui, la dissolution ammoniacale n'ayant 
pas besoin, à beaucoup près, d'être chauffée autant 
que l'eau ordinaire pour donner une vitesse plus 
grande. Resterait, néanmoins, le danger d'asphyxie, 
et aussi l'inconvénient d'une odeur des plus 
désagréables. D est vrai que le pétrole ne sent pas 



30 LfiBON 9-HUMBERSm 

meiildur, ee qui ne Ta pas empèehé de passdif 
dans l'usage général, et d- être utilisé -«-» nous k 
savons trop — dans de gigantesques proportions. 
Jusqu'ici, on ne paraît avoir songé à introduire 
ce système dans la pratique que pour les moteurs 
d'ateliers. Mais nous ne pouvions omettre cette 
application, la plus récente et la plus frappante, 
de la possibilité, devinée et proclamée dès 1791 
par Lebop, < d'employer bien d'autres liquides que 
Peau, pour alimenter la machine à vapeur (. » 



m 



Lebon avait eu d*emblée le pris du eoneours 
des Ponts^et^chaussées. Mais son travail méritait et 
obtint davantage : uqc récompense natignale lui 
fut décernée quelques mois après, sur la proposi* 
tion de plusieurs savants, notamment de l'illustire 
Borda et de Périer, le Français le plus compétent 
alor§ en fait de machines à vapeur. L'acte authen« 
tique qui accordait à Lebon une somme de deu]( 
mille livres pour continuer ses expériences su^ 



I. Ott trouvera une description très^compléte et ludde du 
©Qtew 4 ^PTOOIWâftUe, p. Ï74 du YQlmne |§08 4s V An- 
nuaire scientifique de M. P.-P. Dehérain. 



LEBON DHUMBERSm 3I 

^amélioration des machines à feu, est daté du 
18 avril 1791. Cette année et celles qui suivirent 
furent des moins favorables aux travaux scientifi- 
ques, à ceux du moins qui n'avaient pas la guerre 
pour objet immédiat. « Les sciences, dit Biot, 
furent subitement abandonnées ; elles ne pouvaient 
être d'aucun poids dans la lutte qui occupait toutes 
les tètes. Bientôt on oublia complètement leur 
existence. La liberté faisait le sujet de tous les 
écrits, de tous les discours | il semblait que les 
orateurs eussent seuls le pouvoir de la servir, et cette 
erreur a été en partie la cause de nos maux. » 
Quelques savants se laissèrent aller à la tentation 
de jouer un rôle politique. Il en coûta cher à 
Bailly, à Condorcet, à Lavoisier, le plus intéres- 
sant des trois par ses talents et son caraetère : 
on sait aujourd'hui que sa courageuse protes- 
tation' contre Pémeute du 20 juin 1792 fut une 
des principales causes de sa perte. La République 
n^a pas besoin de chimistes, disait un des coryphées 
de la Terreur, au moment même où la science 
persécutée, martyrisée, devenait l'instrument du 
salut de ta France. « La poudre était ce qui pressait 
le plus... On ne pouvait songer au salpêtre de 

Vhàn^M^ puisque k mer était fermée, Lçs ^^vapts 

ofiirent d'extraire tout du sol de la République... 



32 LEBON d'hUMBERSIN 

Toutes les demeures des hommes et des animaux 
furent fouillées. On chercha le salpêtre jusque 
dans les ruines de Lyon; Ton dut recueillir la 
soude dans les forêts incendiées de la Vendée... 
La chimie inventa de nouveaux moyens pour raffi- 
ner et sécher le salpêtre en quelques jours. On 
suppléa aux moulins, en faisant tourner par des 
hommes des tonneaux où le charbon, le soufre et 
le salpêtre pulvérisés étaient mêlés avec des boules 
de cuivre. Par ce moyen, la -poudre se fit en douze 
heures. Ainsi se vérifia cette assertion d'un mem- 
bre du Comité de salut public : « on montrera la 
terre salpêtrée : cinq jours après on en chargera les 
canons ^ . » En même temps on créait quarante- 
cinq fonderies pour les bouches à feu de bronze ou 
de fer; vingf manufactures d'armes blanches au lieu 
d'une seule qui existait avant la guerre. Une im- 
mense fabrique d'armes à feu, jêtablie à Paris, 
donnait, à elle seule, 140,000 fusils par an, plus 
que toutes les anciennes fabriques ensemble, et 
ces fusils, ces canons, furent ceux des soldats du 
Rhin et de Sambre-et-Meuse. L'armement impro- 
visé par la science sauva pour cette fois la France 
de l'invasion. Sans les travaux cyclopéens auxquels 

I. Biot, Essai sur V Histoire général des sciences pendant la 
Révolution française» 



LEBON d'hUMBERSIN 33 

Monge et ses auxiliaires donnèrent une si énergi- 
que impulsion, les vainqueurs de Fleurus n'auraient 
pas même pu combattre ! 

Les ingénieurs et les élèves des Ponts-et-Chaus- 
sées avaient été judicieusement exemptés de la 
réquisition. « Quelque besoin que l'on eût de 
défenseurs, on sentait, dit encore Biot, qu'il faut 
dix ans d'études pour faire un ingénieur, tandis 
que la santé et le courage suffisent pour faire un 
soldat. » Grâce à cette exception protectrice, à ses 
relations avec plusieurs des savants employés par 
les membres militaires du Comité de Salut Public, 
Lebon ne fut ni arrêté ni dénoncé. On oublia, ou 
l'on affecta d'ignorer qu'il était d'origine noble ; 
que son frère aîné, Lebon d^Embrout, ci-devant 
garde du corps, puis aide de camp de Précy pen- 
dant le siège de Lyon, avait péri dans les exécutions 
en masse qui suivirent la prise de cette ville. Phi- 
lippe Lebon devait même avoir alors quelques 
protecteurs bien puissants, car non content de 
vivre, il se permit des démarches en faveur de per- 
sonnes compromises. Dans une lettre écrite quel- 
ques années après, il s'applaudissait d'avoir préservé 
l'un de ses chefs de l'avidité sanguinaire des terro- 
ristes. L'un de ces protecteurs fut très-probable- 
ment le chimiste Hassenfratz, le plus révolution- 

3 



34 LEBON d'hUMBERSIN 

naîre des savants de ce temps-là. Ce qui donne un 
grand poids à cette conjecture, c'est qu'Hassenfratz 
figure avec Borda et Périer, parmi les promoteurs 
de l'acte qui avait décerné à Lebon, en 1792, une 
récompense nationale * . 

Lebon prit, le 11 septembre 1796, son premier 
brevet d'invention pour « un nouveau moyen de 
distiller. » Ce brevet, qui figure dans le recueil oflS- 
ciel (I, 371), était le trente-septième obtenu de- 



I. Hasseoifratz (175 5-1827), membre de la Commune 
insurrectionnelle au 10 août, fut Tun des plus ardents Jaco- 
bins. Il prétendit depuis, comme bien d'autres, qu'il ne s'agi- 
tait si fort alors que pour empêcher de plus grands excès ; 
qu'au fond, par exemple, il ne voulait que du bien aux Giron- 
dins. (Il avait été l'orateur de la députation qui alla deman- 
der leurs têtes.) Dans son cours de physique à l'École de 
Mars, il disait de l'or : le sans-culotte au lieu du roi des mé« 
taux. Après la chute de Robespierre, il se compromit encore 
dans les tentatives de réaction jacobine ; fut décrété d'arres- 
tation, contraint de fuir, mais finalement compris dans 
l'anmistie du 4 brumaire an III. Il convient d'ajouter qu'Has- 
senfratz est un de ceux qui ont rendu les plus grands services 
dans les manufactures d'armes en 1793 et 1794; qu'ayant 
eu de grandes facilités de s'enrichir, il était demeuré pauvre ; 
enfin qu'il a protégé des hommes qui n'avaient de commun 
avec lui que l'amour de la science : Lebon était de ceux-là. 
Toutefois, on ne voit pas qu'Hassenfratz ait fait aucune dé- 
marche pour sauver Lavoisier, dont il avait été préparateur. 
Professeur de ph3rsique à l'École Polytechnique depuis son 
ori^e, il fut contraint de se démettre et privé de pension 
de retraite en 181 5. Il eût été plus sage, à cette distance, de 
ne plus tenir compte que des services. 



LEBON d'HUMBERSIN 35 

puis la promulgation de la nouvelle loi sur cette 
matière. « La minute de ce brevet, dit M. Gaudry, 
nous apprend que Lebonle paya avec 1,500 francs 
d'assignats, auxquels il dut ajouter 50 francs de 
numéraire, » qui formaient alors un déboursé plus 
onéreux. C'était l'époque où l'on se passait les as- 
signats de main en main, comme des charbons 
ardents ; où les agioteurs du ci-devant Palais-Royal 
faisaient monter à vingt mille livres et au-dessus, 
en assignats, le cours des louis d'or. « On voit 
aussi que les demandes de brevets étaient déposées 
au même bureau du ministère de l'intérieur, qui 
s'occupait aussi des émigrés, des condamnés et de 
la liquidation du passif. La délivrance des brevets 
était assurément ce qui l'occupait le moins; on 
n'en compte pas plus de quarante dans les quatre 
premières années, » 

Les indications sommaires, consignées dans le 
brevet de 1796, prouvent que Lebon, malgré les 
sombres préoccupations des années précédentes, 
avait continué ses recherches sur la possibilité, 
entrevue dès 1792, d'employer utilement dans les 
machines à feu la vapeur de liquides autres que 
l'eau ordinaire. On a de lui, de ce temps-là, quel- 
ques lettres qui témoignent de son ardeur scienti- 
fique. Malheureusement il se trouvait alors dans 



36 LEBON d'hUMBERSIN 

une situation des moins favorables pour suivre de 
semblables investigations. Depuis près d'une an- 
née déjà, les travaux positifs et forcés de sa profes- 
sion le retenaient éloigné de Paris, qu'il appelle 
quelque part Y incomparable foyer d'étude. En l'an IV, 
l'École des Ponts-et-Chaussées avait été singuliè- 
rement restreinte. Du local de la rue La^iare, qui 
coûtait à la nation 19,600 livres de loyer, l^cole 
avait été transférée au faubourg Saint-Germain, 
dans un immeuble confisqué où Ton n'avait pas 
location à payer. Le nombre des élèves avait été 
réduit à trente-six, également par économie, et 
Lebon envoyé à Angoulême (Charente), comme 
ingénieur ordinaire. 

On n'a que des renseignements incomplets, et 
assez confus sur cette période de sa vie. Bien qu'il 
se fût fait remarquer, dès le début, par une ingé- 
nieuse installation d'écluse dans le travail de cana- 
lisation de la Charente, Lebon, comme la plupart 
des inventeurs, était peu fait pour le travail cou- 
rant. Ainsi que Papin, Girard et tant d'autres^ il a 
chèrement payé d'avance l'honneur lointain de ses 
découvertes. Absorbé par ses recherches scientifi- 
ques, il tenta vainement d'y intéresser des col- 
lègues qui en méconnaissaient l'importance, et le 
trouvaient trop savant, trop prêcheur. Il eut aussi 



LEBON D HUMBERSIN 37 

des démêlés pénibles avec un entrepreneur de 
terrassements dont il avait refusé les travaux 
comme imparfaits. Cet incident donna lieu à une 
enquête qui justifia pleinement la conduite de 
Lebon ; mais il n^avait pas été soutenu, dans cette 
circonstance, par son ingénieur en chef. Ce fonc- 
tionnaire avait eu des obligations à Lebon pendant 
la Terreur, et, loin de lui en savoir gré, semblait 
importuné de ce souvenir. 

Lebon avait encore un grave motif de se déplaire 
à Angoulême ; il n'avait là ni le local, ni l'outillage 
nécessaires pour ses expériences. Aussi il sollicitait 
fréquemment des congés pour courir soit à Paris, 
soit à Brachay où il s'était organisé un laboratoire. 
Ce fut pendant un de ces congés qu'il prit son pre- 
mier brevet. Il fit sa grande découverte l'année 
suivante, pendant une autre absence, justifiée d'a- 
bord par de graves affaires de famille, mais pro- 
longée au delà du terme réglementaire « par l'amour 
des sciences et le désir d'être utile. » Dans ce 
moment même, il était obligé de se défendre con- 
tre la malveillance doucereuse de son chef, qui, 
tout en vantant sa capacité, dénonçait son inexac- 
titude persistante, et proposait agréablement de le 
mettre en disponibilité, pour lui laisser le temps 
de vaquer à ses grandes aflfaires. Cette mesure eût 



38 LEBON D^HUMBERSIN 

été un coup terrible pour Lebon, qui, déjà marié 
et père de famille, avait absolument besoin de son 
traitement pour vivre et faire vivre les siens. Dans 
une lettre caractéristique, adressée de Brachay au 
ministre François de Neufchâteau, il faisait éner- 
giquement ressortir combien cette mise en dispo- 
nibilité, équivalent d'une destitution, serait ruineuse 
et humiliante pour lui; que sa situation deviendrait 
affreuse, « s'il était forcé d'abandonner un corps 
dans lequel les chefs avaient bien voulu cou- 
ronner ses premiers eflFortspar les divers prix, et lui 
confier le soin d'y professer successivement toutes 
les parties des sciences... Je ne puis me persuader, 
ajoutait-il, que les circonstances où je me trouve, 
la fureur de cultiver des sciences, d'être utile à la 
patrie et de mériter l'approbation d'un ministre qui 
ne cesse de cultiver, d'encourager les sciences, et qui 
m'a même, en quelque sorte, rendu coupable, puis- 
sent me faire encourir une peine aussi terrible. . . » 

Il parvint à détourner le coup, et retourna à son 
poste ; mais sa situation y devint de plus en plus 
pénible. Là comme ailleurs, les travaux publics 
étaient dans un état de stagnation complète. Les 
ressources manquaient, non-seulement pour les 
nouvelles entreprises de canalisation, mais pour 
Tentretien des anciens canaux et des digues. C'é- 



LEBON D'HUMBERSm 39 

tait dans ce temps-là qu'un député des Cinq-Cents 
s'écriait en séance publique : « On dira dans peu 
aux voyageurs : ces plaines fiévreuses furent le 
canal d'Orléans ; voilà les restes du canal du Loing; 
admirez les ruines imposantes du canal du Midi ! » 
(5 janvier 1797). « L'ingénieur d'Angoulême, dit un 
de ses biographes, n'avait plus que des cantonniers 
de route à contrôler; triste besogne pour son ima- 
gination ardente ! j Ce travail offrait d'ailleurs des 
diflScultés insurmontables. Dans toute la France, 
mais surtout dans les départements de l'Ouest, les 
routes étaient dans un état de dégradation auquel 
il était impossible de remédier avec un personnel 
d'ouvriers insuffisant, mal payé et travaillant de 
même ^ Enfin, « la République ne payait pas 

• 

I. Pour se faire une idée exacte de l'état des routes à 
cette époque, ou plutôt de Tétat des terrains sur lesquels ces 
routes avaient existé, il faut lire dans l'ouvrage de M. Roc- 
quain, VÉtat de la France au 18 brumaire (Paris, Didier), le 
rapport de Fourcroy, envoyé en mission dans plusieurs dé- 
partements de l'Ouest. « Sur 350 milles que j'ai parcourus, 
dit-il, j'en ai trouvé les quatre cinquièmes dans un état de 
dégradation absolue... 7> C'était une des principales causes 
de la stagnation du commerce, de la cherté exorbitante des 
transports. « Une quantité de blé, valant 18 francs à Nantes, 
coûtait une égale somme pour être transportée par terre à 
Brest. » Les rouliers marchaient en caravanes, se prêtant 
mutuellement leurs attelages pour franchir les fondrières, ou 
faisaient, pour les éviter, de grands détours à travers les cul- 
tures. L'impôt des barrières , dont le produit était insuffisant 



40 LEBON D HUMBERSIN 

mieux ses ingénieurs que ses cantonniers. » De 
même que ses collègues, Lebon était forcé d'écrire 
lettres sur lettres pour obtenir des promesses d'a- 
compte sur l'arriéré de son traitement. Dans ces 
temps de détresse, les absents ont toujours tort. 
Aussi, comme Lebon n'osait demander un nouveau 
congé, sa femme vint solliciter à Paris, dans l'été de 
1798. Née en Belgique, mais d'une famille espa- 
gnole, Cornilie Lebon soutenait dignement l'hon- 
neur d'un tel prénom. Après l'avoir fait « languir 
deux mois à cent vingt lieues de son ménage », le 
ministre lui écrivit qu'en considération de sa dé- 
tresse, il allait faire quelque chose pour elle... « Ce 
n'est ni une aumône, ni une grâce que je vous 
demande, c'est une justice, répondit fièrement la 
nouvelle Comélie. Ne forcez pas, par un plus long 
délai, un père de famille à quitter, faute de moyens, 
un état auquel il a tout sacrifié. » Elle eut plus d'une 
occasion, du vivant de son mari et après sa mort, 
de montrer l'énergie de son caractère. 

Peu de temps après, Lebon fiit rappelé à Paris, 
et ensuite nommé ingénieur en chef du départe- 

ou détourné de sa destination, était profondément impopu- 
laire ; parfois c'était justement dans les endroits les plus im- 
praticables qu'on rencontrait des bureaux de péage. Alors 
les rouliers refusaient de payer, se colletaient avec les com- 
mis, etc. (Rocquain, p. 13$ et suiv.) 



LE50K d'hUMBERSIN 4I 

ment des Vosges. H n'accepta pas ce poste ; ayant 
recueilli dans l'intervalle Théritage maternel et se 
voyant dans une situation personnelle un peu meil- 
leure, il résolut de se consacrer entièrement à ses 
recherches scientifiques, et surtout à l'exploita- 
tion de la grande découverte de l'éclairage au gaz. 
Il en apercevait déjà clairement les avantages : 
production économique du goudron, si nécessaire 
alors pour notre marine, par suite de la distillation 
du bois résineux dont il s'était servi pour obtenir 
le gaz hydrogène ; application de ce gaz au chauf- 
fage, àPéclairage ; possibiUté de son emploi comme 
force motrice. Tous ces pressentiments étaient 
justes ; il ne s'abusait que sur un point, la proximité 
des résultats. Ces mirages perfides ne sont que trop 
fréquents dans l'existence des grands inventeurs. 



IV 



Dans son beau livre sur Paris, M. Maxime Du 
Camp a nettement indiqué la part d'initiative qui 
revient à Lebon. « Il ne découvrit pas le gaz hydro- 
gène ; on savait avant lui que ce gaz était inflam- 
mable. Mais il indiqua le premier, et d'une façon 
magistrale, les moyens de le préparer, de l'épurer 



42 LEBON d'hUMBERSIN 

et de l'utiliser. » (M.. Du Cairip, Paris, V, 379). 
Mais les Anglais, qui ont opposé Worcester et 
Savery à Papin, Murray à Philippe de Girard, ne 
pouvaient manquer de contester aussi à Lebon la 
priorité. 

D'anciens auteurs ont parlé vaguement du gaz 
contenu dans le bois ou la houille. En 1664, Jean 
Cla3rton, médecin et botaniste, fit quelques expé- 
riences sur la nature du gaz résultant de la houille 
distillée en vase clos, et qu'il nommait esprit de 
houille. Cinq ans après, Haies reconnut l'existence 
de ce même gaz. En 1786, lord Dundonald distil- 
lait de la houille pour en extraire du goudron, et 
enflammait les vapeurs produites à l'orifice des four- 
neaux. En 1791, époque où Lebon avait déjà ter- 
miné son mémoire sur le perfectionnement des 
machines à feu, un certain John Barber prenait à 
Londres une patente pour une machine utilisant la 
force expansive d'un mélange de gaz et d'air brus- 
quement enflammé. Cette première idée anglaise 
d'emploi du gaz comme force motrice demeura à 
l'état de projet. Au dire d'hommes compétents^ 
Tappareil rudimentaire de 179 1 ressemblait au mo- 
teur à gaz actuel « comme l'éolipyle à la ma- 
chine de Watt. » 

Ni Barber ni ses prédécesseurs n'avaient songé à 



UBBON D'hUMBERSIN 43 

la possibilité d'emploi du gaz pour l'éclairage. Mais 
quelques écrivains anglais attribuent la priorité de 
cette découverte à l'ingénieur William Murdoch, et 
prétendent que dès l'an 1792 la maison qu'il habi- 
tait dans le comté de Cornouailles était éclairée au 
gaz. Ce qui paraît plus positif, c'est que, vers la 
fin de 1798, ce Murdoch fut chargé de monter un 
appareil d'éclairage au gaz dans l'usine fameuse de 
Watt et Boulton à Soho. Mais on sait aussi que 
cet appareil dut subir de nombreuses modifications 
et qu'il ne commença à fonctionner régulièrement 
qu'en 1805. Auparavant, il n'avait servi qu'à faire 
des expériences et pour des illuminations \ 

En admettant que toutes ces assertions soient 
exactes, la seule conséquence qu'on puisse en tirer 
raisonnablement, vuTinterruption absolue des com- 
munications entre les deux pays à cette époque, 
c'est que Lebon et Murdoch auraient fait la même 
découverte, chacun de son côté, ainsi qu'il était 
arrivé précédemment à Lavoisier et Priestley pour 
Toxygène. De plus, Murdoch n'obtint de résultat 
pratique; sérieux qu'après son association avec un 
Allemand, Frédéric Winzer dit Winsor. Et nous 

I. Murdoch était d'ailleurs un investigateur aussi infa- 
tigable que Lebon. On lui doit l'un des premiers essais de 
locomotive routière, c'est-à-dire pouvant marcher sans rails 
sur les routes ordinaires. 



44 LEBON D HUMBERSIK 

verrons que celui-là, qui ne fut autre chose qu'un 
vulgarisateur hardi et habile, n'a rien fait qu'après 
avoir eu connaissance du Thermolampe Aq Lebon. 

En France, Lavoisier avait entrevu la possibilité 
d'utiliser le gaz hydrogène pour le chauffage; mais 
il n'eut pas le temps d'aller au-delà. Lebon ne 
connaissait pas plus l'essai de Murdoch et l'appa- 
reil de Barber que la lampe merveilleuse d*Ézé- 
chiel; il a tout le mérite d'avoir compris à lui seul 
la possibilité d'employer le gaz à l'éclairage, et de 
la première tentative importante qui ait eu lieu 
pour faire passer cette découverte dans la pratique. 

Nous avons indiqué déjà que cette invention 
avait été le fruit d'une retraite scientifique de Lebon 
dans le manoir de sa famille. Ce fut un incident 
capital parmi des recherches dirigées dans un autre 
but, la possibilité d'emploi de ce même gaz comme 
moteur, peut-être aussi l'étude d'un nouvel appa- 
reil fumivore. Telle est l'histoire de la plupart des 
grandes découvertes. Ce fut en cherchant une autre 
route des Indes, que Colomb rencontra sur son 
chemin un nouveau monde. 

Depuis qu'il avait pris son premier brevet, Lebon 
continuait avec opiniâtreté ses études sur les lois 
de la combustion et les propriétés des différents 
gaz. On voit par sa correspondance qu'il avait en 



LEBON d'HUMBERSIN 45 

vue, non-seulement le perfectionnement des ma- 
chines à feu, par l'emploi auxiliaire ou principal de 
la force expansive d'autres fumées que celle de la 
vapeur d'eau, mais celui des aérostats. Il avait 
même, paraît-il, fait des efforts sérieux dont la trace 
est aujourd'hui perdue, pour arriver, par l'emploi 
du gaz comme moteur, à la solution de ce pro- 
blème de la direction des ballons, qui a bravé jus- 
qu'ici tous les efforts de la science, mais qu'elle ne 
désespère pas de surmonter ^ . 

Un soir, voulant constater les propriétés de la fu- 
mée du bois brûlé en vase clos, et le résultat de la 
combustion de cette fumée, il emplit à demi avec de 
la sciure de bois un ballon de verre qu'il posa sur un 
feu de charbon assez vif. Au boutd'un quart d'heure, 
ayant mis une allumette flambante en contact avec 
la fumée qui se dégageait par l'orifice du goulot, 
il vit cette fumée se transformer en une flamme 
bleuâtre. Lebon comprit de suite que ce phéno- 
mène était le résultat de l'inflammation du gaz 
hydrogène dégagé par la décomposition du bois, 
et n'eut garde de négliger cet incident. La for- 



I. Dans une lettre de Lebon au ministre, il est question 
d'un Mémoire en préparation sur la direction des aérostats, 
« qui avait déjà reçu l'approbation du citoyen Prony et de 
plusieurs savants. » 



46 LEBON D^HUMBERSIH 

tune, qui souvent décide du sort des grandes 
découvertes comme de celui des combats, inter- 
vint heureusement dans cette circonstance. Vou- 
lant observer de plus près ce phénomène de com- 
bustion, Lebon s'enveloppa par précaution la main 
d'un Unge trempé d'eau jfroide pour saisir le goulot 
brûlant de la fiole. Aussitôt cette lueur, jusque-là 
douteuse et pareille à des feux follets, jeta un assez 
vif éclat, qui alla ensuite en diminuant peu à peu, 
à mesure que le linge mouillé s'échauffait. Ce con- 
tact réfrigérant avait fait momentanément office de 
condenseur : ce condenseur imparfait avait entraîné 
une partie de la vapeur d'eau mêlée au gaz, dont il 
facilitait ainsi la combustion. 

Lebon reconnut là bien vite l'effet d'une con- 
densation instantanée, analogue à celles qu'il avait 
souvent obtenues dans ses études sur les machines 
à feu. H ne s'agissait plus que de reproduire ce ré- 
sultat d'une façon plus régulière et plus continue , 
au moyen d'un véritable appareil de condensation. 

Il réitéra donc cet essai dans des conditions 
pleinement appropriées à ce nouvel objectif. Il fit 
de nouveau brûler du bois en vase clos, mais en 
amenant par un conduit la fumée dans un autre 
récipient immergé dans une nappe d'eau froide, et 
muni d'un deuxième orifice auquel il ajusta un 



LEBON D HUMBERSIN 47 

tube. Quand le produit volatil de la combustion 
commença à sortir par ce deuxième orifice, il y 
mit le feu, comme il avait fait la première fois, et 
obtint une flamme chaude et brillante ; c'était le 
premier bec de gaz. 

Lebon, plus pratique que bien des inventeurs, se 
préoccupa immédiatement de faire passer ces don- 
nées de laboratoire dans le domaine industriel, en 
répétant l'expérience sur une plus grande échelle. 
Il construisit dans la cour du manoir un appareil, 
prototype des modernes fabriques de gaz : cette 
vieille demeure seigneuriale se trouva à peu près 
transformée en usine. Brachay était une propriété 
indivise, et quelques personnes de la famille virent 
d'abord d'assez mauvais œil ces travaux d^appro- 
priation, qui ne rendaient pas précisément la mai- 
son agréable à habiter. Mais ce que Lebon voulait, 
il le voulait bien, et^ d'ailleurs, les résultats obte- 
nus parlèrent bientôt à tous les yeux. A l'aide des 
souvenirs locaux et de quelques notes, on est ar- 
rivé à des conjectures très-vraisemblables sur la 
composition de ce premier appareil. D paraît que 
Lebon brûlait du bois dans un four fermé, cons- 
truit en briques, et que les produits de cette com- 
bustion étaient recueillis par un tuyau « qui se di- 
rigeait dans un tonneau ou cuve rempli d'eau , où 



48 LEBON d'hUMBERSIK 

il s'élargissait, de manière à former un large réci- 
pient condensateur *. On allumait le feu sous Uap- 
pareil (le four faisant office de vase clos). Le bois 
placé dans l'intérieur se carbonisait parfaitement. 
La fumée, parvenue à la partie plongée dans la 
cuve, se purifiait en abandonnant le goudron et 
l'acide pyroligneux; le gaz dégagé à la sortie du 
condensateur donnait une lumière assez vive et 
assez pure pour faire espérer un succès complet » 
(notes de Lebon). Ce fut avec cet appareil que, 
dès l'an VI, il avait eu, comme il dit dans une 
lettre au ministre, « le bonheur de réussir, étant 
parvenu à dégager d'un kilogramme de boisy par 
la simple chaleur, le gaz inflammable le plus 
pur (?), et avec une énorme économie et une 
abondance telle, qu'il suffisait pour èd^ktt pendant 
deux heures y avec autant d'intensité de lumière que 
quatre à cinq chandelles. » Cette expérience en 
grand avait été faite en présence du citoyen Prony, 
alors directeur de l'École des ponts et chaussées, 
et de plusieurs autres ingénieurs ^... 

1. Ce tonneau, véritable relique industrielle, existait en- 
core il y a peu d'années. Il a disparu depuis, comme la 
grande tonne d'Heidelberg, plus célèbre et, selon nous, 
moins intéressante. 

2. En lisant avec attention la lettre de Lebon au minis- 
tre, premier document sur l'éclairage au gaz, on remarque 



LEBON D HUMBERSIN 49 

Lebon se proposait d'utiliser son appareil pour 
le chauffage en même temps que pour l'éclairage, 
aussi il le nomma tout d'abord thermolampe. On se 
souvient encore par tradition dans son village qu'il 
disait aux paysans : « Mes bons amis, je vous 
éclairerai, je vous chaufferai de Paris à Brachay ! » 
paroles qui prouvent qu'il avait déjà des idées arrê- 
tées sur la possibilité de distribuer le gaz sur de 
vastes espaces au moyen de canaux souterrains. Ils 
le prirent d'abord pour un fou. « Plus tard, en 
voyant ces lampes qui brûlaient sans mèche, ces 
foyers embrasés sans combustible apparent, quel- 
ques-uns s'inquiétaient, et peut-être fut-il heureux 
pour Lebon qu'on ne brûlât plus les sorciers. » 

Cette belle invention avait, comme tant d'autres, 
lé défaut capital de venir trop tôt, et, de plus, dans 
des circonstances essentiellement défavorables au 
progrès industriel. Un nouveau système d'éclairage 
pubUc qui, si économique qu'il fût en définitive, 
exigeait d'abord une avance de fonds considérable, 



qu'il s'excuse d'avoir prolongé son séjour à Brachay par 
entraînement scientifique, « étant tourmenté du besoin de 
perfectionner quelques découvertes » ; et que c'est seulement 
alors qu'il a. fait sa première expérience en grand, obtenu du 
gaz pendant deux heures avec un kilog. de bois... Ceci 
donne à penser que sa première expérience avait eu lieu 
pendant un séjour antérieur à Brachay. 

4 



50 LEBON D'hUMBERSIN 

n'avait guère de chance d'être adopte, quand les 
ressources faisaient défaut pour allumer les an- 
ciennes lanternes! H faut toutefois rendre cette 
justice à Lebon, qu'il ne s'abandonna pas lui- 
même, et ne négligea aucune occasion de faire 
passer son invention dans la pratique. Plus heureux 
que Papin, dont la plus belle conception passa ina- 
perçue, Lebon fut compris, encouragé par plusieurs 
des savants les plus distingués de son temps, notam- 
ment par Prony et Fourcroy. Bien qu'il n'eût que 
bien strictement de quoi vivre, il continua vaillam- 
ment ses recherches, ses expériences, tant à Bra* 
chay qu'à Paris. Il avait pu se loger à très-bon 
marché dans l'île Saint-Louis, l'un des quartiers 
qui avaient le plus souffert de la Révolution. A 
cette époque, la plupart dés maisons y étalent dé*^ 
sertes, et l'herbe croissait dans les rues comme eu 
plein champ. 

Le 28 septembre 1^/99, il prit utl second brevet 
pour dt des moyens nouveauîc d'employer les com- 
bustibles plus utilement, soit pour la chaleur, soit 
pour là lumière, et d'en recueillie les âivtH pto-* 
duits. H s'était borné, il €8t vrai| dans ses expé- 
riences en grand, à extraire lé ga^ dû bots, seUl 
combustible qu^il eût facilement à sa disposition. 
L'exploitation de lu hêUillé â'ëtait aldtâ che^ hous 



LEBON d'hUMBERSIN 51 

qu*à l'état embryonnaire. Toutefois, elle est men- 
tionnée formellement dans le brevet Lebon comme 
pouvant, par l'application des mêmes procédés, 
fournir le gaz, aussi bien que le bois; on ne sau- 
rait donc douter que Lebon ait employé la houille, 
au moins dans (les expériences de laboratoire. 

Deux ans après (le 25 août 1801), il se fit déli- 
vrer un certificat ou brevet additionnel, ayant pour 
objet principal la construction des machines mius -par 
là force expansîve du gaTi, applicable à différents 
usages industriels et à la direction des aérostats * . 
Cette pièce, l'un des témoignages les plus caracté- 
ristiques de sa perspicacité, contient l'indication 
de la plupart des appareils employés aujourd'hui 
j^oui' U fabrication du gaz. On n'y trouve pas celle 

I. Le mérite qu'eut Lebon dfe dcyincr le premier, du 
moins en France, là possibilité d'application du saz comme 
forcé ûlotrlcei tie ptéjudîdd ed rîeH i celui de M. tenôlî», 
qui a su, mieux que personne jusqu'ici^ disdpliiier cette force 
nouvelle et l'approprier à une foule d'usages industriels. Ce 
qtll cbhstîtlle lé mérite et l'originalité dé sa machiné, c*est : 
I* l'aspiration de l'air et du gu par le jeiâ pto^re dti plsfôil 
lui-même, sans un mélange préalable, toujours dangereux 
et nécèsSitatit l'étfapldi dé pompes de réfodlemént; 20 l'heu- 
reilse application de Tune des plus belles inî^étltibnft dé û6m 
siècle, la bobine d'induction de Ruhmkorff. Bien que le der- 
nier tûot iiè soit pas dit encore sur le perfectionnement àts 
machines à gaz et la possibilité d'établir déd appareils plttS 
puissants, M. Lenoir a dès à présent sa place marquée parmi 
lÊS ^âUds et iitilés mvénteurs. 



52 LEBON D*HUMBERSIN 

du gazomètre; un de ses biographes croit que Lebon 
en fit usage, mais ses raisons nous ont paru plus 
ingénieuses que solides. 

Lebon s'était sagement abstenu de faire des dé- 
marches auprès du Directoire. Ce ne fut même 
qu'après la victoire de Marengo qu'il proposa au 
gouvernement consulaire la construction d'un ap- 
pareil de chauffage et d'éclairage (30 messidor an 
Vni). Plusieurs savants, naguère ses maîtres ou 
ses collègues, intervinrent et firent agréer sa de- 
mande. On ignore le chiffre de la somme qu'il ob- 
tint, mais le fait de l'allocation est indubitable. Le- 
bon n'était pas assez riche pour subvenir aux dé- 
penses qu'il lui fallut faire à l'hôtel Seignelay (rue 
Saint-Dominique, 95), qui fut le théâtre de cette 
expérience publique. H y organisa des ateliers, 
construisit un appareil distribuant par des conduits 
la lumière et la chaleur, auquel il donna le nom de 
Thermolampe. Cette installation, opérée avec des 
ouvriers novices, prit beaucoup de temps, et ne 
fut prête qu'à la fin du printemps de 1803. 

On sait que pendant la trop courte durée de la 
paix d'Amiens, les étrangers, et notamment les 
Anglais, affluèrent à Paris. Plusieurs vinrent admi- 
rer les travaux de l'hôtel Seignelay. Le plus atten- 
tif, le plus enthousiaste de ces visiteurs, était ce 



LEBON d'hUMBERSIN $$ 

Winzer dont nous avons déjà parlé, natif de Znaïm 
en Moravie, mais établi depuis quelques années en 
Angleterre. Suivant les contemporains, son bagage 
scientifique était des plus minces, mais il possédait 
au plus haut degré les qualités du spéculateur : 
Taudace, l'activité, la persévérance. On ignore 
comment il fut amené d'abord à s'occuper de l'é- 
clairage au gaz. On sait seulement qu'avant 1800 
il avait déjà traduit en allemand les premiers docu- 
ments sur la découverte de Lebon, répété ses expé- 
riences et donné dans plusieurs villes d'Allemagne 
des soirées payantes d'éclairage au gaz. 

Vers 1800 ou 1801, Winzer se rendit à Lon- 
dres, où il continua ses représentations et changea 
son nom pour celui de Winsor, sous lequel il est 
connu. Jusque-là c'était du bois qu'il avait extrait 
son gaz, comme avait fait Lebon dans ses premiers 
essais. Mais, peu de temps après son arrivée à 
Londres, Winsor entendit parler des expériences 
de Murdoch avec le gaz de houille. Il se mit aussi- 
tôt en rapport avec cet ingénieur, devint son auxi- 
liaire, et finit même par le reléguer au second 
rang, comme souvent il arrive dans ces associa- 
tions où l'un apporte le savoir, l'autre le savoir- 
faire. 

On voit que personne n'était mieux . préparé 



54 LEBON d'hUMBERSIN 

pour comprendre les théories scientifiques de Fau- 
teur du thermolampe, et sa tentative d'application. 
Winsor lui-même, après avoir tenté de se faire 
passer pour inventeur, a reconnu publiquement, 
vingt ans après, « qu'il avait des premiers, en 
1802, payé un juste tribut d'éloges au génie de Le- 
bon. » Celui-ci était d'un caractère loyal, confiant, 
et n'avait pas tous les jours la bonne fortune d'être 
si bien compris. Il accueillit donc avec un empres- 
sement cordial cet auditeur trop intelligent, et lui 
donna les explications les plus catégoriques. Lui, 
dont la vue s'étendait si loin à l'horizon industriel, 
il n'eut garde de prévoir que cet étranger devait 
prochainement accaparer, même en France, le . 
profit et l'honneur de ^on travail. 

L'expérience publique du thermolampe (1803), 
qui se prolongea pendant plus de deux mois, ob- 
tint un grand succès de curiosité. On admira « les 
appartements, la cour, le jardin, décorés de nom- 
breux jets de lumières sous forme de rosaces et de 
fleurs. La foule se pressait surtout autour d'une 
fontaine où des urnes épanchaient l'eau parmi des 
flammes. » Cette expérience, dont l'importance 
pratique ne fut pleinement comprise alors que d'un 
bien petit nombre de personnes, n'en est pas moins 
mémorable dans l'histoire des sciences, et suffit 



LEBON d'hUMBERSIN 55 

pour mettre Lebon à un rang très-élevé parmi les 
inventeurs. <c II ne fut pas seulement de ceux qui 
réclament la reconnaissance de la postérité, pour 
quelques idées vagues et confuses prouvant sans 
doute un esprit ingénieux, mais auxquelles man- 
quait la vie industrielle... Quand un inventeur bre- 
veté peut convoquer le public à la mise en pratique 
de ses procédés, comme fit Lebon, le nom qui lui 
convient est celui de créateur d'une industrie. » 
(Gaudry.) 

H ne faudrait pourtant pas croire qu'il fût arrivé 
du premier coup à la perfection. Son gaz donnait 
une vive lumière, mais aussi beaucoup de fumée 
et par conséquent de mauvaise odeur. Ce défaut, 
qui a été longtemps l'un des plus puissants obsta- 
cles à la vulgarisation de l'éclairage -^u gaz, surtout 
à l'intérieur des habitations, était la conséquence 
d'une épuration encore défectueuse. Ce n'est que 
bien plus tard, à partir de 1840, que cette partie si 
essentielle de la fabrication du gaz d'éclairage a 
reçu un perfectionnement décisif, par suite d'une 
étude plus attentive de la nature des produits mal- 
sains, délétères et nuisibles à la combustion qu'il 
importait si fort d'enlever au gaz (sels ammonia- 
caux et acide hydro-sulfurique), et des moyens les 
plus sûrs et les plus économiques de s'en débar- 



$6 ' LEBON D*HUMBERSIN 

rasser, en en tirant parti pour d'autres usages ^ 
Si Lebon avait vécu plus longtemps, et atteint 
des jours meilleurs pour l'industrie, il aurait réa- 
lisé , plus promptement que personne , ces amé- 
liorations nécessaires. On est du moins porté à le 
croire, quand on voit à quels résultats il était par- 
venu dans des circonstances si défavorables et avec 
d'aussi faibles moyens. 



V 



L'illumination de Thôtel Seignelay n'avait pas 
seulement produit un éblouissement passager sur 
la multitude ; bien des gens sérieux comprenaient 
qu'il y avait quelque chose à faire. Quelques jours 
après, l'inventeur fut invité à une séance publi- 

I . L'ammoniaque a retardé de bien des années le triomphe 
définitif de l'éclairage au gaz et autorisé contre lui des 
attaques transitoirement fondées. Le gaz mal épuré dégra- 
dait énergiquement les conduites, les compteurs et appa- 
reils d'éclairage. Parmi les chimistes industriels qui ont 
rendu les plus grands services pour l'épuration, on cite 
MM. Mallet et de Cavailhon (Français) ; Johnson et Laming 
(Anglais). Mais n'est-il pas curieux, d'un autre côté, que 
l'ammoniaque, si nuisible au progrès à ce point de vue de 
l'éclairage, semble tout à coup appelé à jouer un rôle con- 
sidérable, comme force motrice, dans les machines à vapeur? 
(V. ci-dessus). Il y a longtemps que Voltaire a dit : « Tout 
est dangereux ici-bas, et tout est nécessaire. » 



LEBON D*HUMBERSIN 57 

que de l'Athénée des Arts, « pour être présent 
aux témoignages d'estime que la Société voulait 
rendre à ses travaux ^ . » D'autre part , le ministre 
de la marine (c'était aloi^s l'ingénieur Forfait) fit 
examiner les nouveaux appareils par une commis- 
sion qui déclara que « les résultats avantageux des 
expériences du citoyen Lebon avaient comblé et 
même surpassé les espérances des amis des sciences 
et des arts... » Il est- vrai que les circonstances 
redevenaient difficiles. Pendant que Lebon cons- 
truisait son thermolampe, la guerre avait re- 
commencé avec l'Angleterre ; les embellissements 
étaient forcément ajournés au rétablissement de la 
paix. Prête à faire naufrage au port, l'œuvre de 
Lebon se rattachait heureusement , par un côté 
secondaire, à l'une des plus graves préoccupations 
du moment, la création d'une flotte considérable. 
Il fallait du goudron pour les coques et les cor- 
dages; il en fallait beaucoup, tout de suite et à 
bon marché. Or, c'était par la distillation de bois 

I. C'était rinstitut scientifique fondé en 1781 par Taéro- 
naute Pilâtre des Roziers; réorganisé après sa mort sous 
le nom de Lycée. Comme le gouvernement venait d'adopter 
cette dénomination pour les collèges, la Société avait pris 
celle d'Athénée. Cet institut, établi alors rue de Valois 
(Palais-Royal), comptait parmi ses professeurs La Harpe et 
Guinguené pour la littérature; et, pour les sciences, Four- 
croy et Cuvier. 



58 LEBON d'hUMBERSIN 

résineux que Lebon avait obtenu son gaz d'éclai- 
rage, et le goudron figurait naturellement dans 
son brevet, parmi les produits susceptibles d'être 
économiquement recueillis par cette opération. Le 
' goudron ainsi obtenu par la carbonisation dans un 
appareil exactement fermé, fut reconnu comme 
aussi propre au service de la marine que celui du 
Nord, qui allait faire défaut par suite de l'inter- 
ruption des communications par mer, et comme 
très-supérieur aux goudrons recueillis dans le midi 
de la France ^ 

^ Ce fut donc pour fabriquer, non du gaz, mais 
du goudron, que Lebon obtint, en septembre 1803, 
la concession d'une grande partie de la forêt de 
Rouvray, située dans le voisinage de Rouen, et 
presque entièrement composée d'arbres verts. La 
production à bon marché de goudron d'excellente 
qualité fut alors généralement considérée comme 
le résultat le plus pratique de l'œuvre de Lebon. La 
plupart des savants de l'époque étaient sur ce point 
de l'avis du Gouvernement, car Biot, dans son 
Essai sur Vhistoire des sciences pendant la Révolutions 

I . Cette infériorité tenait à la mauvaise construction des 
fours du Midi. N'étant pas couverts, ils recevaient la pluie 
et exigeaient un degré de chaleur qui volatilisait l'huile de 
térébenthine et rendait le goudron sec, épais et impur. 
(Chaptal, Industrie française^ II, 50.) 



LEBON D HUMBERSIN 59 

publié précisément en 1803, passe sous silence 
Tapplication du gaz à l'éclairage . Il ne mentionne 
que « la description des moyens par lesquels on 
peut extraire du pin le goudron nécessaire à la 
marine, i> 

Lebon fut pourtant heureux d'obtenir cette con- 
cession. C'était le salut pour sa famille, pour son 
œuvre ; il allait du moins pouvoir vivre, rendre à 
son pays des services appropriés aux circonstances, 
en attendant des jours meilleurs... Il s'installa 
donc au centre de la forêt, dans une cabane de 
planches, avec sa vaillante compagne et leurs deux 
enfants adolescents, un fils et une fille. Il cons- 
truisit plusieurs fours, organisa sur une grande 
échelle la récolte du goudron, et fut bientôt en 
mesure d'en fournir un approvisionnement con- 
sidérable à la marine militaire. Forcé de concentrer 
tous ses eflforts sur cette production spéciale et de 
négliger tout le reste, il ne pouvait songer sans 
regret à la déperdition incessante d'une quantité 
de gaz qui aurait suffi pour illuminer Paris tout 
entier. H s'en consolait un peu en donnant des 
explications, peut-être plus complètes qu'il n'avait 
intérêt à le faire, aux curieux qui venaient visiter 
son établissement. Parmi ses auditeurs figuraient 
Winsor et d'autres Anglais, qui, malgré la rupture. 



6o LEBON d'hUMBERSIN 

n'avaient pas encore quitté la France. H s'y trou- 
vait aussi des Russes, deux notamment qui allaient 
jouer un certain rôle dans la nouvelle conflagration 
européenne : les princes Galitzin et Dolgorouki. 
Après avoir tout examiné, tout écouté attentivement 
une première fois, ils revinrent au bout de quelques 
mois, ayant sans doute rendu compte dans l'inter- 
valle et reçu des instructions. Lors de ce second 
voyage, ils proposèrent à Lebon, au nom de leur 
gouvernement^ d'aller installer en Russie l'exploi- 
tation en grand de tous ses procédés, l'éclairage 
aussi bien que le reste, aux conditions qu'il fixerait 
lui-même. C'était une fortune assurée, il pouvait 
le croire du moins, et il était pauvre. Mais Lebon 
n'était pas de ceux qui trouvent que « la patrie 
est en tout lieu où l'on est bien. » Il répondit que 
ses services et son industrie appartenaient à la 
France, et lui demeureraient, quoi qu'il pût ar- 
river 1. 
Pourtant il menait alors une existence dés plus 



1. Sans vouloir atténuer en rien le mérite de ce sacrifice, 
rappelons que les Russes n'ont pas toujours montré toute la 
reconnaissance possible aux ingénieurs français qui ont con- 
couru à leur éducation scientifique et industrielle. On sait, 
par exemple, comment M. Collignon et ses collègues, qui 
leur ont appris à construire des chemins de fer, en ont été 
récompensés. 



LEBON d'hUMBERSIN 6i 

pénibles. Son installation dans la forêt de Rou- 
vray ressemblait à celle des pionniers d'Amérique. 
Il eut surtout de cruels moments à passer pendant 
rhiver 1803-1804. Une nuit, un coup de vent 
emporta le toit de la frêle cabane qui l'abritait 
avec sa famille. Une autre fois, le feu prit à son 
établissement et y fit de grands ravages. Dans cet 
ermitage industriel , perdu au milieu des bois , 
les conditions matérielles de l'existence étaient 
difficiles. Il fallait aller chercher au loin, par 
d'âpres sentiers, les vivres et les fonds nécessaires 
à la solde des ouvriers. Un jour, les deux enfants, 
envoyés en recouvrement, perdirent l'argent en 
route, accident qui valut au fils une véhémente 
objurgation et même quelque chose de pis. Bien 
qu'homme de progrès, Lebon avait conservé les 
procédés énergiques d'éducation qu'on employait 
sans scrupule sous l'ancien régime. 

Cependant, au bout d'un an d'exploitation, sa 
situation semblait s'améliorer. Ses firais d'établis- 
sement étaient à peu près couverts ; déjà il entre- 
voyait, dans un prochain avenir, la période des 
bénéfices, ce paradis terrestre dont si peu d'inven- 
teurs ont atteint le seuil. Il concourait utilement, 
par ses travaux, à la mise à flot de ce formidable 
armement maritime sur lequel la France comptait 



62 LEBON d'hUMBERSIN 

alors, pour avoir enfin raison de son immortelle en- 
nemie. Enfin, Lebon était dans la force de Tâge : 
trente-sept ans à peine ! Le succès partiel qu'il avait 
obtenu suffisait pour entretenir sa confiance dans 
l'avenir. Il voyait déjà son invention entièrement 
comprise et acceptée ; lui-même, peut-être, chargé 
de célébrer par une gigantesque illumination, 
produit de son génie, quelque grande victoire 
navale et le retour de la paix. Mais déjà ses jours 
étaient comptés : une mort prématurée et tragique 
allait anéantiir ces trompeuseâ espérances» 

Lebon, en sa qualité d'ingénieur êti chef titU* 
laire des Ponts et chausséëâ, avait été compris 
patmi les fonctiontiaires invités à se retidre à Pàri^ 
poui" lé couronnement dé l'Empêreuri Le â dé- 
cembre au matili^ il était à Ndtre-Damé, et assistait 
à rirnpodanté ééréménië du sàcJrôi DatlS k soifëé 
de cette journée tîiétîiorablfei « dëS flâttltties de 
Bengdle brlllèreiit sur les édifices les pluà élevés. 
Lés bdiilevârds, le jai-din des Tdlêries étàiem 
illuttiinési » tJn i^ondourâ Immense dé peuple tém^ 
plissait tdUS ces liéUx, et élevait jusqu'au ciel 6êâ 
acclâttiatidUS et ses VcfeUi: ^ Petidâiil té teiîlpSj Utié 
dô céS fèVèrlës, familières mx iiivôtitéUtS^ âtàil 

I. Relation historique du couronnement de Napoléon /«', 
p. U6. 



UEBON d'hUMBERSIK 6$ 

entraîné Lebon loin de la foule, hors de cette 
sphère d'illuminations, bien inférieures, il se le 
disait sans doute, à celles dont il avait surpris le 
secret, et qu'il espérait réaUser plus tard. Il s'en- 
fonça ainsi dans les massifs des Champs-Elysées, 
alors aussi déserts, aussi sombres que sa forêt de 
Rouvray, et plus dangereux! 

Ce fut là qu'il fut retrouvé, quelques heures 
après, criblé de coups de couteau. H respirait en- 
core, mais ne put que murmurer quelques mots 
inintelligibles, et ni ses amis, ni sa famille n'arrivè- 
rent à temps pour recevoir son dernier soupir. 

tt Aujourd'hui, dit un de ses biographes, aucun 
lieu du monde n'est peut-être éclairé avec |)lus de 
splendeur que les Champs-Elysées, les joui-s de ré- 
jouissances publiques. £)es millièirs de becs dé ga2 
y déiroulent leurs guirlandes de feu ; et c'est aUx 
(Champs-Elysées , en un jour de fête nationale, 
4ue Tinventôut de ^éclairage au gâ2 tirouva une 
mort mystérieuse et tragique !» H y avait là, ett 
effet, un mystère dont rien n^est venu dissipe!* k 
sinistre obscurité. 

Lebon était à peu près du même âge que Bona- 
parte. D lui avait ressemblé d'une manière frappante. 
Ht C^ètait la même figjLil-e pâle, méditative, îllu- 
mlfaée t^at des yeu^t de feu } les mêmes chevèu^è 



64 LEBON d'hUMBERSIN 

tombants et plats sur le front; le même habit 
boutonné et à grands revers; la même taille mince, 
plus élevée chez l'ingénieur, mais un peu courbée 
par l'habitude du travail assis. » L'Empereur prit 
dans k suite de l'embonpoint ; mais lors du cou- 
ronnement, ni sa tournure, ni sa physionomie 
n'avaient beaucoup changé. On peut s'en con- 
vaincre en consultant les portraits du temps, et 
notamment celui qui figure en tête de la relation 
officielle du couronnement. Sous le diadème im- 
périal, on reconnaît sans peine le vainqueur d'Ar- 
cole et de Marengo. Cette ressemblance persistait 
donc encore ; n'avait-on pas pu s'y tromper, sur- 
tout dans l'ombre ? Des fanatiques, croyant recon- 
naître le nouvel Empereur sous déguisement, 
avaient-ils épié, suivi le malheureux ingénieur, et 
cru venger, en le frappant, Georges Cadoudal, — 
ou la République ? Ceux qui voulaient voir là un 
crime politique faisaient remarquer encore que les 
assassins avaient montré un acharnement étrange, 
inexplicable de la part de gens dont le vol eût été 
le seul mobile : la victime avait reçu treize coups 
de couteau ! H se peut néanmoins que cette mort 
ait été le résultat d'un crime vulgaire. Cette partie 
des Champs-Elysées, voisine du quai, était alors 
très-solitaire et mal famée ; les fêtes avaient attiré 



LEBON d'hUMBERSIN 6$ 

à Paris beaucoup de curieux, et parmi eux sans 
doute beaucoup de malfaiteurs. Ce qui est positif, 
c'est que toutes les recherches de la police furent 
impuissantes, et que cet accident lugubre passa 
presque inaperçu au milieu des réjouissances. Le 
lendemain, deuxième journée des fêtes, « la foule, 
qui, pendant tout le jour, avait parcouru les bou- 
levards, sur lesquels étaient distribués des jeux de 
toute espèce, mâts de cocagne, orchestres ea plein 
vent, pantomimes bouffonnes, etc., reflua le soir 
vers les Tuileries, la place et les Champs-Elysées. . ., 
pour contempler le beau feu d'artifice tiré sur le 
X pont de la Concorde ^. » Parmi ces milliers de 
curieux se pressant sur le terrain où l'on venait de 
ramasser le cadavre du grand inventeur, en était-il 
un seulement qui pensât à lui? 

Ainsi finit, à trente-sept ans, Lebon d'Humber- 
sin. Comme tant d'autres bienfaiteurs de l'huma- 
nité, il eut une vie courte et malheureuse, termi- 
née par une mort tragique. Toutefois, cette mort 
lui épargna des déceptions cruelles, et un tel sort 
est peut-être encore moins triste que celui d'autres 
inventeurs de génie qui ont vieilli incompris ou 
spoliés, comme les Papin, les Girard. Ceux qui 
meurent jeunes sont les plus aimés des Dieux! 

I. Relation historique, etc., p. 251. 

S 



66 LEBOK D^HUMBERSm 



VI 



Malgré ce terrible coup, la veuve de Lebon 
poursuivit vaillamment la bataille de la vie. Elle 
continua d'abord l'exploitation de Rouvray, mais 
la fortune seconda mal son énergie. Les fourni- 
tures pour la marine étaient sa principale source 
de bénéfices. Après le désastre de Trafalgar et 
l'abandon du projet de descente, cette ressource 
tarit rapidement. L'empereur était rebuté de l'in- 
fortune persistante de ses flottes, et les diversions 
continentales que l'Angleterre nous suscitait sans 
' relâche absorbaient nos ressources. Après avoir 
lutté pendant plusieurs années, Comélie Lebon dut 
abandonner une industrie qui ne donnait plus que 
des pertes. Dans l'intervalle, elle apprit que divers 
essais en grand d'éclairage au gaz avaient eu lieu 
ou s'élaboraient en Angleterre depuis 1803. Ainsi, 
l'invention de Lebon faisait son chemin de l'autre 
côté du détroit. La veuve résolut de protester 
contre ce plagiat, pour la mémoire de son mari et 
l'avenir de ses enfants, par de nouveaux essais du 
thermolampe en France. Elle déploya dans cette 
dernière lutte un courage digne d'un meilleur sort. 



LEBON D'HUMBERSIN 6j 

Après avoir vainement sollicité l'autorisation de 
chauflFer et d'éclairer au gaz la ville du Havre, ellç 
obtint de renouveler Texpérience de Thôtel Sei- 
gnelay dans une vaste habitation avec jardin située 
au faubourg Saint-Antoine. Cette expérience eut 
lieu au mois de janvier 1811; elle obtint, comme 
la précédente, un grand succès de curiosité. Elle 
fut ensuite Tobjet d'un rapport favorable à la 
Société nationale d'encouragement. Deux des 
savants les plus distingués de l'époque rendirent 
publiquement hommage aux travaux de Lebon, et 
proclamèrent la priorité de l'application faite par 
l'inventeur français sur les imitations anglaises. Le 
21 décembre 181 1, un décret impérial, rendu sur 
la proposition du ministre de Tintérieur (Montali- 
vet), accordait une pension de 1,200 francs à Fran- 
çoise*Thérèse-Comôlie de Brombilla, veuve dusieur 
Lebon, inventeur du thermolampe. Cette récom* 
pense nationale était bien tardive, il faut le dire, et 
trop peu en rapport avec l'importance de la décou- 
verte, avec ce qu'elle avait coûté d'efforts, de dé- 
penses et de soucis, et l'intérêt que méritait cette 
famille si tragiquement privée de son chef. Toute- 
fois, elle donnait à l'entreprise lUi appui moral 
important, et autorisait des espérances qui n'abou- 
tirent qu à de nouvelles déceptions. Un ess^ fait 



6S LE30N d'hUMBERSIN 

Pannée suivante à l'hôpital Saint-Louis ne donna 
pas de résultats satisfaisants. La guerre fatale de 
1812 commençait : les circonstances devenaient 
de moins en moins favorables pour obtenir des 
secours plus que jamais nécessaires. Usée avant 
l'âge par le chagrin, la veuve de Lebon mourut 
en 181 3, n'ayant pas joui deux ans de sa mo- 
dique pension , indemnité dérisoire pour tant 
d'années de travaux et de sacrifices. Elle avait du 
moins assuré à ses enfants la plus précieuse des 
ressources, une excellente éducation. La fille fit 
un mariage avantageux ; le fils, qui est devenu un 
officier d'artillerie distingué, était à l'École pol3rte- 
chnique à l'époque de la mort de sa mère. Ni son 
beau-firère ni lui n'eurent l'idée de reprendre les 
essais industriels qui avaient ruiné leurs, parents. 
La famille Lebon oubliait donc le thermolampe, 
mais d'autres s'en souvinrent à sa place, à l'étran- 
ger et bientôt en France, dès que les circonstances 
redevinrent meilleures pour l'industrie. Des bre- ^ 
vêts fiirent pris en 181 5 et 18 16, l'un pour obtenir 
le gaz et les autres produits avec le thermolampe de 
M. Lebotiy l'autre pour un « thermolampe porta- 
tif. » Ces entreprises n'eurent aucune suite, maïs 
il n'en fiit pas demême d'un brevet d'importation, 
d'Angleterre en France, des procédés d'éclairage 



LEBON d'hUMBERSIN 69 

au gaz, brevet pris à Paris le i*' décembre 1815. 
Ce brevet, dans lequel il n'était fait mention ni de 
Lebon ni du thermolampe, était pris par ce même 
Winsor, si assidu aux expériences de 1802, et 
dont les premiers essais d'éclairage à Londres 
avaient été signalés à la Société française d'en- 
couragement en 181 1, comme une réminiscence 
de ce qu'il avait appris en France * . 

I. Aucune protestation judiciaire ne s'éleva contre ce 
plagiat, mais le mérite de l'invention restait acquis à Lebon 
dans le monde scientifique. Dans son livre sur VIndustrie 
française, publié en 18 19, Chaptal dit, à propos du nouvel 
éclairage : « Cette belle application (du gaz hydrogène) est 
due à M. Lebon, ingénieur des Ponts-et-chaussées, qui, le 
premier, a fait voir au public, il y a une vingtaine d'années, 
son jardin et sa maison éclairés par le gaz... Ce procédé, 
dont les habitants de la capitale ont admiré les effets pen- 
dant deux ou trois mois, a été employé en Autriche et 
en Angleterre... et aujourd'hui il est employé pour éclairer 
une grande partie des rues et des maisons de Londres, et 
quelques établissements à Paris. 9 (T. II, 52.) Les accidents 
étaient fréquents à cette époque, et semblaient justifier les 
répugnances françaises. En novembre 1822, il y eut encore 
à Londres une explosion de gazomètre qui coûta la vie à 
plusieurs personnes. A la suite de cette catastrophe, sir Ro- 
bert Peel, alors ministre de l'intérieur, fit faire une enquête 
sur l'éclairage au gaz, par une commission de savants pris 
parmi les membres de la Société Royale. Cette commission 
présenta, le 11 septembre 1823, son rapport, qui repoussait 
l'emploi du gaz d'éclairage, comme dangereux à tous les 
points de vue. Ce rapport était l'œuvre de Congrève, l'in- 
venteur des fusées, plus expert en engins de guerre qu'en 
inventions pacifiques. 



70 LBION d'hUMBERSIM 

C'est ainsi, qu'on a vu, depuis, les procédés de 
Girard pour la filature mécanique du lin, dérobés 
et transportés en Angleterre par des ouvriers infi- 
dèles, puis réimportés longtemps après en France 
comme d'invention anglaise, malgré les protesta- 
tions du véritable inventeur. 

Winsor, il faut le dire, n'était pas un homme 
ordinaire. Outré qu'il avait compris l'un des pre- 
nders Tinmiense avenir de la découverte de Le- 
bon, il possédait cette force de volonté, cette âpre 
persistance, signes caractéristiques de sa race. Dès 
1804, il avait fait des essais dans quelques villes 
allemandes, formé une société pour l'éclairage de 
Londres. Mais avant d'obtenir l'autorisation et 
depuis, il avait eu à lutter, non-seulement contré 
des habitudes invétérées et des intérêts positif, 
mais contre des résistances sincères, inspirées par 
l'appréhension, très-légitime dans cette période 
rudimentaire, des dangers d'explosion et d'insalu- 
brité. En France, l'opposition fut plus longue et, 
bien entendu, plus bruyaûte. L'un des grands ad- 
versaires du gaz était Charles Nodier, réfractaire 
par tempérament à toutes les innovations, qu'il se 
plaisait à attaquer sous le pseudonyme significatif 
de Docteur Niophohus. 

L'historique des difficultés qui retardèrent long-- 



LEBON d'hUMBERSIN ^l 

temps la généralisation de Téclairage au gaz, des 
vicissitudes par lesquelles ont passé les diverses 
compagnies successivement organisées depuis 
1815, rien que pour réclairage de Paris^ jusqu'à 
leur fusion en 1855, mériterait à lui seul un ar-* 
ticle spécial. Winsor éclaira, le premier, le passage 
des Panoramas et une partie du pourtour de 
rOdéon en 18 17, sans réussir à surmonter les 
répugnances de la population parisienne. Cepen- 
dant, en 1821, un homme dont le nom est de* 
venu célèbre dans les fastes de Tindustrie fran- 
çaise, Pauwels, avait obtenu l'autorisation d'établir 
une usine à gaz dans le faubourg Poissonnière. Les 
propriétaires voisins se plaignirent énergiquement 
des émanations délétères du gaz, du danger per- 
manent des explosions. Un premier rapport d'ex- 
perts leur ayant donné raison, l'autorisation fut ré- 
voquée et la fermeture de l'usine ordonnée. Mais 
Pauwels ne se décourageait pas facilement. Il par- 
vint à faire porter le débat devant TÂcadémie 
des Sciences. Celle-ci, après mûre délibération, 
décida que, moyennant certaines précautions, le 
gaz n'était ni dangereux, ni insalubre, ni même in- 
commode ; et , sur son avis^ Tusine fut rouverte 
(9 février 18I4). 
Toutefois l'éclairage de la galerie Véro-Dodat 



72 LEBON D HUMBERSIN 

ne date que de 1828; celui de la rue et du passage 
Vivienne de 1830. Les progrès s'accentuèrent sous 
le gouvernement de Juillet, principalement à par- 
tir de l'époque où des perfectionnements sérieux 
furent apportés aux procédés d'épuration (1840). 
Dans les dernières années du règne de Louis-Phi- 
lippe, le réverbère classique perdit constamment 
du terrain. En 1848, Paris ne comptait plus que 
2,608 réverbères contre 8,600 lanternes à gaz. 
Il possède aujourd'hui plus de 36,000 de ces 
lanternes, rien que pour l'éclairage public. La po- 
pulation de Paris s'est montrée bien plus long- 
temps réfractaire que celle de Londres à l'intro- 
duction du gaz dans l'usage domestique, prévue 
par Lebon dès 1797. Cependant sous ce rapport 
aussi, elle a sensiblement progressé. Il y a moins 
de deux ans, le nombre des abonnements par- 
ticuliers s'élevait à 94,774, produisant ensemble 
environ 850,000 becs 'de gaz particuliers. A la 
même époque, on comptait encore 900 vieux ré- 
verbères, relégués dans des ruelles écartées 1. Par 
une anomalie bizarre, quelques-uns de ces appa- 

1. On trouvera des détails complets, présentés de la ma- 
nière la plus intéressante, sur la situation actuelle de cette 
industrie à Paris, dans Touvrage de M. Du Camp. (V. ci- 
après, Appendice A.) 



LEBON D HUMBERSIN 73 

reils surannés ont été maintenus jusque dans ces 
dernières années, comme pour narguer les lumiir 
res au seuil d'un de leurs temples, dans la cour du 
palais de l'Institut ! Cette circonstance a fourni à 
M. Nadaud le sujet d'une de ses plus spirituelles 
chansons, le Dernier réverbère. 

Les brevets de Lebon étant périmés, sa fanuUe 
demeura exclue des gigantesques bénéfices de l'in- 
dustrie dont il avait été le véritable fondateur : 
Dura lex, sed lex I Mais, dans deux circonstances 
où il s'agissait de la gloire et non du profit de cette 
découverte, gloire que se disputaient deux spécu- 
lateurs (en 1822 et 1838), le fils de Lebon, alors 
officier supérieur d'artillerie, s'empressa d'inter- 
venir. « Il recueillit ses souvenirs d'enfance, pro- 
duisit ses pièces, et aucun doute ne resta sur le 
nom du véritable inventeur * . » Ses descendants, 

I . L'un de ces plaideurs, qui se disputaient devant les tri- 
bunaux français le mérite de Tinventiôn, était précisément 
Winsor, et ce fut alors (en 1822) qu'il fut forcé de recon- 
naître ce qu'il devait au « génie » de Lebon. Winsor a été 
enterré au Père-Lachaise , où l'on peut voir son fastueux 
monument. Il a certainement rendu de grands services pour 
la vulgarisation de l'éclairage au gaz à Londres et à Paris. 
Mais ce n'était pas une raison pour le qualifier, comme on 
l'a fait dans son épitaphe, àHoriginaior founder, titre qui res- 
semble beaucoup trop à celui d'inventeur. La devise annexée 
à cette épitaphe : Ex fumo dare lucem^ serait également 
mieux placée sur la tombe ignorée de Lebon d'Humbersin. 



74 LEBON D HUMBfiRSIN 

dont quelques-uns figurent dans les rangs les plus 
élevés de Tarmée et de la marine, peuvent dire 
conune le vaincu de Pavie : Tout est perdu, fors 
rhonneur ! 



LES ORIGINES 



DE LA PHOTOGRAPHIE 

NIEPCE (1765-1853) — DAGUERRE (1787-18$!) 



I 



Nôtre siècle est, par excellence, celui des con- 
quêtes scientifiques, et plût à Dieu qu'il n'en eût 
jamais connu d'autres I La vapeur, le gaz, la lu- 
mière^ l'électricité, forces longtemps inconnues, 
indomptées, ont tour à tour subi notre joug. Qpi 
pourrait dire où s'arrêtera le monde dans cette 
voie, s'il ne se rencontre pas, suivant l'heureuse 
expression de M. Nisard, « quelque paille qui le 
fasse craquer dans sa marche triomphante; 1» si 
des passions perverses, qui semblent'aussi en pro- 
grès, ne viennent pas entraver, détruire peut*être 
l'œuvre du génie ! 

Parmi les grandes inventions modernes, la pho- 
tographie tient sa place au premier rang. Ce n'est 



76 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

pas une des moindres gloires de l'homme, d*être 
parvenu à discipliner, à s'assujettir cette clarté 
fulgurante du soleil, devant laquelle il se proster- 
nait jadis. Cette découverte est absolument nou- 
velle, toute française; Tantiquité n'en avait rien 
soupçonné. C'est seulement au seizième siècle que 
nous rencontrons deux précurseurs lointains, in- 
conscients de la photographie, le médecin alchi- 
miste Fabricius (1556) et le physicien Porta 
(154OT1615), qui eut aussi le pressentiment de 
l'emploi de la vapeur comme force motrice ^. 

Porta est l'inventeur de la Chambre noire. Il ob- 
serva que la lumière, pénétrant par une ouverture 
unique dans une pièce d'ailleurs close herméti- 
quement, venait former sur un écran blanc l'i- 
mage réduite et renversée des objets extérieurs. 
Puis, au moyen d'une lentille convexe fixée dans 
l'ouverture, et d'un miroir réflecteur, il obtint 
cette image remise dans sa position naturelle. H 
recommandait avec raison l'usage de cet appareil 
aux artistes, surtout aux paysagistes et à ceux qui 
s'adonnent à la reproduction des monuments. 
Parmi les peintres qui firent dans la suite le plus 

I. Voir notre Étude sur Denis Papin (Hachette), p. 16. 
Porta s'est occupé non-seulement de physique et d'optique, 
mais d'alchimie et de magie. Il a écrjf aussi des tragédies et 
des comédies latines. 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 77 

habile emploi de la chambre noire, on cite deux 
maîtres du dix-huitième siècle, les derniers, à vrai 
dire, qu'ait produits l'Italie, Canaletto et son élève 
Guardi *. C'est à l'aide de cet appareil qu'ils ont 
pu reproduire les édifices de Venise avec une exac- 
titude mathématique qui, d'ailleurs, n'est pas le 
seul mérite de leurs tableaux. 

Le physicien napoUtain, justement fier de sa 
découverte, était loin pourtant d'en deviner toute 
l'importance. Rien n'indique qu'il ait conçu la 
possibilité de retenir, de fixer au moyen d'agents 
chimiques, l'image formée dans la chambre noire. 
Et pourtant le médecin alchimiste Fabricius (Fa- 
brice d'Acquapendente) avait déjà effleuré, sans 
s'en douter, la solution de cette autre partie du 
problème. Ayant obtenu le premier, par la com- 
binaison du sel marin avec un sel d'argent, le pré- 
cipité connu aujourd'hui sous le nom de chlorure 
d'argent, il s'aperçut que cette substance, fort 
blanche d'abord, noircissait immédiatement sous 
l'action des rayons solairep. Il remarqua ensuite 
que l'image projetée par une lentille de verre sur 
une couche de ce chlorure d'argent ou lune cornée, 
comme on l'appelait alors, s'y imprimait momen- 

I. Le premier est mort en 1768, Tautre en 1793. 



78 LES ORIGIMES DE LA PHOTOGRAPHIE 

tanément en noir ou en gris, suivant que k lu- 
mière était plus ou moins vive. Pabricius men- 
tionna dans son livre des Métaux (i 5 56), cette ob- 
servation dont il était loin de soupçonner l'impor- 
tance. Ce chercheur de trésors imaginaires en avait 
tenu et laissé échapper un véritable, le taUsman 
qui devait soumettre à l'homme la lumière. Ces 
aberrations sont fréquentes dans l'histoire des al- 
chimistes. Exclusivement préoccupés du grand 
œuvre, ils daignaient à peine regarder tout ce qui 
semblait étranger à leur problème de la transmuta- 
tion des métaux. « Qu'importe à Brandt, s'il dé- 
couvre le phosphore (1669) ; à Basile Valendin, si 
Tantimoine sort de ses creusets; à Albert le Grand, 
si Tacide nitrique se distille dans sa cornue ? Ce 
n'est pas la pierre phUosophale ; ils passent outre 1. > 
Pareils au héros de la célèbre ballade américaine : 
Excelsior I rien ne pouvait les distraire, les décou- 
rager de la poursuite de leur idéal. Cet idéal, il est 
vrai, n'était qu'une chimère malsaine, le rêve d'un 
bonheur tout matériel. Avons-nous bien le droit 
de rire aujourd'hui d'une telle folie ? 

Qjiid rides ? mutato nomine, de te 
Fabula narratur... 

I. G. Ti^sandier, Us Mpryeilles ^ la fhotqgrafbie (Ha« 
cheue), p. 9. 



LES ORIGIKES M LA PHOTOGRAPHIE 79 

Combien de nous sont alchimistes en ce 
point * ! 

L'importance corrélative de ces deux décou- 
vertes, la chambre noire et les propriétés du chlo- 
rure d'argent, demeura complètement' inaperçue 
pendant deux siècles. La possibilité d'utiliser l'effet 
de la lumière sur une surface sensibilisée pour former 
et retenir les images, est signalée pour la première 
fois dans un livre bizarre, publié en 1760, qui con- 
tient, parmi une foule d'extravagances, une véri- 
table pronosticatlon des merveilles de la photogra- 
phie. On a vu surgir de ces lueurs prophétiques 

I. On serait plutôt disposé à plaindre qu'à blâmer les 
alchimistes, quand on songe que, pendant plusieurs siècles, 
e( presque jusqu'à nos jours, les hommes les plus intelli- 
gents et les plus puissants ont cru à la pierre philosophale, 
encouragé et commandé sa recherche. En 1630, Louis XIII 
et Richelieu lui-même furent dupes pendant plusieurs mois 
d'un nommé Pigard ou Dubois, capucin défroqué qui pré- 
tendait avoir découvert ce grand mystère. Dans une des let- 
tres si curieuses récemment publiées par M. Topin» le roi 
ordonnait de mettre cet alchimiste à Vincennes, de peur 
que les Espagnols, alors en guerre avec nous, n'attentassent 
à sa vie, ou qu'il ne leur vendit son . procédé. Ce ne fût 
qu'après plusieurs mois de détention que l'imposture fut dé- 
couverte ; ce malheureux fut alors condamné et exécuté 
comme £iux*monnayeur et magicien (Lmis XIII d Richt»^ 
lieu, par M. Topin, p. 324). Soi^umte ans plus tard, l'élec- 
teur de Saxe faisait pareillement emprisonner, et pour le 
même motif, l'alchimiste Bottgher, guqu^ l'Europe doit 
la porcelaine. Newton, le frmi Newton, (croyait tncorç 
fermement à la transmutation des métaux. 



80 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

dans toutes les voies de la science et du progrès. 
Roger Bacon avait annoncé, dès le treizième siècle, 
les prodiges futurs de la vapeur. Au seizième, l'a- 
vocat Raoul Spifame, un fou qui avait d'étonnants 
accès de lucidité, proposait des réformes adminis- 
tratives et financières qui n'ont été opérées que de- 
puis 1789. Un autre maniaque moins connu, le 
sieur de Romp-Saillant, auteur de la France guer- 
rière (1644), conseilla le premier l'établissement de 
l'unité monétaire, la construction d'un hôtel pour 
les soldats invalides, etc. On sait que Cyrano, 
dans son voyage fantastique, a décrit assez exac- 
tement les procédés d'aviation employés cent cin- 
quante ans après par les frères Montgolfier. 

Le Normand Tiphaine de la Roche semble de 
même un photographe anticipé. Il suppose qu'un 
Génie qui a mission* de l'initier aux secrets de la 
nature, lui explique en ces termes comment s'y 
prennent ses confrères pour fixer les images pro- 
duites par les rayons solaires, « Tu sais que les 
rayons de lumière réfléchis des différents corps, 
font tableau, et peignent les corps sur toutes les 
surfaces polies, sur la rétine de l'œil par exemple, 
sur l'eau, sur les glaces. Les Esprits ont cherché à 
fixer ces images passagères. Ils ont composé une 
matière subtile, au moyen de laquelle un tableau 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 8l 

est fait en un clin d'œil. Ils enduisent de cette ma- 
tière une pièce de toile, et la présentent aux objets 
qu'ils veulent peindre. 

« Le premier effet de la toile est celui du miroir; 
mais ce qu'aucune glace ne saurait faire, la toile, 
au moyen de son enduit visqueux, retient les simu- 
lacres. Le miroir nous* rend fidèlement les objets, 
mais n'en garde aucun. Nos toiles ne nous les ren- 
dent pas moins fidèlement, mais les gardent tous. 
Cette impression des images est l'affaire du premier ins- 
tant. On ôte la toile et on la place dans un endroit 
obscur. Une heure après, l'enduit est sec, et vous 
avez un tableau d'autant plus précieux, qu'aucun 
art ne peut en imiter la vérité. » 

Cette fiction semble basée sur la connaissance des 
propriétés du chlorure d'argent, signalées par Fabri- 
cius. n n'y a sans doute là ni divination, ni hasard 
miraculeux, mais un de ces tours de force d'induc- 
tion scientifique, dont on trouve tant d'exemples. 

Eja 1777, Scheele, habile chimiste suédois, 
étudia soigneusement l'action des rayons solaires 
sur le chlorure d'argent. Il remarqua le premier 
que cette influence était exercée d'une façon fort 
inégale par les différents rayons du spectre. Quel- 
ques années après, ces observations de Scheele fii- 
rént utilisées par le physicien français Charles, 



82 LES OîtIGIKES DE LA PÎÎOTOGRAPltlE 

pour l'exécution de ses portraits à k silhouette, 
qu'on doit considérer comme le plus ancien essai 
pratique de photographie. Ces portraits, qui deux 
siècles auparavant lui auraient probablement valu 
les honneurs du bûcher^ étaient une première ten*- 
tative pour combiner les découvertes de Fabricius 
et de Porta. Un rayon de soleil, pénétrant par Tu* 
nique ouverture de la chambre noire, projetait k 
silhouette du modèle sur un écran imbibé de chlo- 
rure d'argent. Sous l'influence de k lumière, les 
parties éclairées de cet écran ne tardaient pas à 
noircir; celle que protégeait l'ombre restait 
blanche, de sorte que la silhouette du personnage 
interposé se découpait en blanc sur un fond noir. 
Mais, comme Charles ne connaissait pas les agents 
fixateurs. Il n'obtenait que des résultats éphé- 
mères. Dès que le modèle se retirait, la silhouette 
ne tardait pas à disparaître. 

Charles imagina aussi, dît-on, d'appliquer svï 
son écran sensibilisé des gravures dont il obtenait 
ainsi des calques, grossiers, il est vrd, et fugitifs 
comme ses silhouettes humaines. Kous n'avons 
malheureusement que des renseignements vagues 
sur cette autre expérience dont le souvenir a peut- 
être mis Niepce, vingt ans plus tard, sur la voie dé 
sa grande découverte. 



X. 



L£S OiaGINES DB LA PHOTOGRAPHIE 83 

En 1802, le fameux potier anglais Wegdwûod, 
tqiii s'occupait aussi de physique et de chimie^ pu- 
blia un Mémoire curieux sur la reproduction des 
images par la lumière. H avait réussi^ comme 
Charles, à obtenir des silhouettes, mais en plein 
air €t non à la chambre noire, sur un papier imbibé 
de nitrate d'argent* Il avait remarqué « que le pa- 
pier ainsi préparé, ne subissait aucune modification 
dans l'obscurité, mais qu'à la lumière du jour il 
changeait rapidement de couleur, et finissait par 
noircir tout à fait : que la rapidité de ce change^ 
ment était proportionnelle à l'intensité de la lu- 
mière ; qu'ainsi il n'était complet qu'au bout de 
plusieurs heures à la lumière diffuse, tandis qu'au 
soleil deux ou crois minutes suffisaient. » Une 
autre observation du physicien anglais confirmait 
celle de Scheele; « La lumière, transmise à travers 
un verre rouge, avait une action beaucoup moins 
active que celle qui traversait un verre bleu ou 
violet. » 

Ces expériences avec le nitrate d^argent forent 
réitérées pat le célèbre chimiste Humphry Davy> 
qui pressentit nettement l'importance du problème 
de la fixation des images, mais ne réussit pas à le 
résoudre. « C'est là> pourtant, disait-il, qu'est le 
véritable intérêt de ces recherches. » 



84 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

Ainsi, il n'y avait eu encore, dans cette région 
à peine entrevue, que des tentatives d'occupation 
équivoque, éphémère ; 'des images négatives, fu- 
gitives, que la quantité de jour indispensable pour 
les entrevoir, faisait prqmptement disparaître ^ 
Davy n'avait pu trouver d' « agents fixateurs » ; il 
ne soupçonnait même pas l'existence d' a agents ■ 
révélateurs », capables de forcer en quelque sorte 
la lumière dans ses derniers retranchements, en la 
contraignant de restituer aux regards hunjiains son 
œuvre secrètement empreinte sur la surface sensi- 
bilisée. 

Cette conquête de la lumière, cette transforma- ' 
tion du dieu Phœbus en serviteur docile et utile 
delà science, allait être inaugurée par deux Fran- 
çais, Niepce et Daguerre. 



I. Les silhouettes de Charles, Wegdwood et Davy, étaient 
négativeSy c'est à-dire que la réalité s*y trouvait, pour ainsi 
dire, intervertie, les endroits frappés par la lumière étant re- 
présentés par des noirs, et les ombres par des clairs. Niepce 
est le premier, comme va le voir, qui, au moyen d'une subs- 
tance non encore employée (l'asphalte), ait obtenu des 
épreuves positives^ dans lesquelles l'endroit impressionné se 
détache en clair. * 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 85 



n 



Nicéphore Niepce, de Chalon-sur-Saône (1765- 
18^3), investigateur ingénieux, infatigable, eut , 
comme Papin et Philippe de Girard, le tort d'épar- 
• piller longtemps, sur trop d'objets divers, sa force 
inventrice. Son frère Claude et lui avaient montré, 
dès l'enfance, un goût très-vif pour les applica- 
tions mécaniques. « Ils employaient les heures des 
récréations à fabriquer, sans autres outils que leurs 
couteaux, de petites machines en bois, munies de 
roues et d'engrenages. » Nicéphore, qui avait 
étudié pour être prêtre, s'engagea en 1792, et fut 
bientôt nommé officier, comme la plupart des vo- 
lontaires qui possédaient quelque instruction; 
mais, dès la seconde campagne, sa mauvaise santé 
l'obligea de renoncer à l'état militaire. Il se maria 
et revint aux problèmes de mécanique. Pendant 
plusieurs années, son frère et lui s'absorbèrent 
dans la recherche d'une force motrice propre à 
remplacer les voiles et les rames. Malheureuse- 
ment ils avaient fait fausse route dès le début. La 
machine qu'ils imaginèrent et baptisèrent pyréolo- 
phore (porteuse de feu et d'eau), était mise en mou- 
vement non par la vapeur, mais par l'air chaud, à 



86 LES ORIGINBS DE LA PHOTOGRAPHIE 

rîmitation des premiers ballons Montgolfier. Ils 
avaient laissé de côté la véritable solution, trouvée 
par Papin dès le commencement du dix-huitième 
siècle, et retrouvée depuis par Joufl&roy et Fulton. 
Le pyréolophre inspirait une telle confiance à ses 
inventeurs, qu'ils firent construire à grands frais 
un bateau de leur système. Le nouveau moteur 
fut essayé sur la Saône avec un succès médiocre^ 
Les firères Niepcene se décourageaient pas facile- 
ment. Us sollicitèrent longtemps, mais en vain, 
Tautorisation de recommencer l'expérience à Paris* 
Ils prirent part aussi à un concours pour la nou- 
velle machine de Marly; le modèle qu'ils en- 
voyèrent ne leur rapporta que de vains compli- 
ments. Enfin, pendant la période du blocus conti-^ 
nental, ils avaient fait de grandes dépenses pour 
accUmater dans leur département la culture du 
pastel (Isatis tittctoria), plante sur laquelle notre 
industrie comptait pour remplacer Vindigo-flor d'A- 
mérique. Cette matière colorante se trouve aussi, 
en effet, dans le pastel, mais en bien moindre 
quantité que dans les plantes exotiques. Aussi le 
rétablissement des communications maritimes fit 
tomber cette nouvelle culture. 

Déjà, à cette époque, les firères Niepce avaient dû 
se séparer. Claude était allé s'établir en Angleterre, 



Lut QR|<^W^ DE LA PHOTOGRAPHIE 87 

taadis que Nicéphore continuait d'habiter Us Gras^ 
modeste retraite située au bord de la Saône, non 
loin de Châlon, La correspondance des dçux fr^re^, 
récemment publiée^ Iquç fait lionneur de toutç 
manière. Elle prouve que. la m^^uvaisç fortune, en 
les contraignant de vivre désormais éloignés X^Vk 
de l'autre, n'avait pu produire cette fois son çfçt 
le plus désolant et le plus ordinaire, la désunion 
des cœurs. 

Dès 181 3, Nicéphore, rebuté des applications 
mécaniques qui ne lui avaient valu que des décep*^ 
tions, s'était pris de passion pour la lithographie, 
procédé plus économique qu'artistique d'impres- 
sion de dessins sur pierre à l'encre grasse, inventé 
vers 1799 par le Bavarois Senefelder, Nicéphore 
était impatient de passer de la théorie à la pratique^ 
entreprise alors plus que difficile. Comment faire 
venir d'Allemagne, au temps des batailles de Luti^en 
et de Leipzig, des appareils et des pierres lithogra- 
phiques ? Ces obstacles ne faisaient que stimuler 
l'ardeur de Niepce; il entreprit de fabriquer lui-? 
même son outillage. C'est ici surtout que sa vie 
ofl5:e un enseignement salutaire. Ce furent précisé- 
ment ses efforts persévérants et infructueux pour 
suppléer à cette insuffisance d'atelier, qui le mirent 
sur la voie d'une découverte bien autrement im-' 



88 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

portante que celle de Senefelder. La photographie 
n'existerait peut-être pas encore si Niepce avait eu 
sous la main, en i8 13, les instruments nécessaires 
pour l'impression lithographique. 

Le voilà donc qui se met, avec son fils, en quête 
de matériaux propres à ce travail. Des pierres cas- 
sées, provenant des carrières de Chagny, et desti- 
nées à réparer la route de Châlon à Lyon, leur pa- 
raissent susceptibles d'être utilement employées à 
la lithographie. Ils choisissent les plus grandes, les 
polissent, les vernissent; y tracent, y gravent des 
dessins. Mais bientôt Nicéphore s'aperçoit que 
ces pierres sont d'un graiii trop grossier, trop irré- 
gulier pour ce travail *. Il entreprend alors, à 
l'exemple de Senefelder, de remplacer les pierres 
par des planches métalliques, sur lesquelles l'im- 
pression se fait moins facilement que sur les bonnes 
pierres lithographiques, mais qui sont moins coû- 
teuses, moins encombrantes. Senefelder avait 
employé le zinc; Niepce se servit de lames d'é- 
tain, sur lesquelles il traça d'abord des notes de 
musique. On s'efforçait, dès lors, en effet, de rem- 
placer par l'impression Uthographique le procédé 

I. On n'a pas encore rencontré en France de bonnes 
pierres lithographiques, sauf celles des environs de Château- 
roux, qui encore ne sont propres qu'à la reproduction de 
récriture. 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 89 

plus long et plus dispendieux de la gravure sur 
cuivre, pour les publications musicales. 

Mais la grande préoccupation de Niepce était 
d'arriver, par ce procédé, à la reproduction écono- 
mique des estampes en taille-douce. Dans ce but, 
il essaya successivement de diflférents vernis pour 
préparer le travail d'impression. Ce fut alors qu'il 
eut un jour l'idée d'appliquer sur quelques plaques 
de métal ainsi préparées, des gravures également 
couvertes d'un enduit qui les rendait transparentes, 
et d'exposer le tout au grand soleil, à la fenêtre de 
sa chambre. Q.u'attendait-il de cette expérience ? 
Se souvenait-il des silhouettes, des calques fugitifs 
de gravures obtenus jadis par Charles dans la 
chambre noire ? En avait-il seulement entendu par- 
ler? C'est ce qu'on ne saura probablement jamais. 
Peut-être n'y eut-il chez lui aucune réminiscence, 
mais l'idée spontanée, l'espoir de faire collaborer 
le soleil, d'une façon quelconque, à l'œuvre de re- 
production qu'il poursuivait. « Même dans la 
science, où la préparation et la part du travail sont 
considérables, il y a l'éclair qui vient on ne sait 
d'où, mais de plus haut assurément que cet amas 
de matériaux accumulés *. » 

I. ProlbUmes de morale sociale, par M. Caro, p. 398 (Ha- 
chette). 



90 LES ORIGIHES DÇ LA PHOTQGKAPHXB 

Oa peut deviner et non décrire ce que Kiepc«» 
dut éprouver, quand il aperçut pour la prçpiière 
foisi sur une des planches métalliques, une repro- 
duction, un calque en traits blanchâtres, des linéa* 
ments principaux de la gravure superposée ! Telle 
avait dû être Témotion de Palissy en présence de 
ses premiers émaux réussis. Ce sont là de ces mo** 
ments de joie, d'extase triomphante, qui récom- 
pensent Tinventeur au centuple de longues années 
d'angoisses et de déceptions. 

Déjà quinquagénaire, Nicéphore Niepce se lança 
avec une ardeur juvénile dans cette voie nouvelle. 
Un buste de lui, qui passe pour très-ressemblant, 
doit se rapporter à cette époque, Cest une physior 
nomie régulière, sérieuse jusqu'à Taustérité. Dans 
la bouche, fine mais légèrement contractée, sur-» 
tout dans le regard, profondément enfoncé sous 
l'arcade sourcilière, on retrouve l'habitude invété- 
rée, la ténacité indomptable de l'investigation. 

Nous n'avons que des renseignements incom- 
plets sur ses premiers travaux. La vie de ce vaillant 
pionnier de la science ressemble, sous plus d'un 
rapport, à celle des alchimistes. C'est la même 
constance, la même âprcté dans les recherches, 
mais non plus cette fois à la poursuite d'une folle 
chimère. Pour étendre et fortifier sa conquête, il a 



LES ORIGINBS DE LA PHOTOGRAPHIE 9I 

bien vite compris la nécessité de recourir à h 
chambre noire, f Mais il est seul^ dans un pays 
éloigné de tout centre scientifique. » Ajoutons qu'à 
cette époque (i 8 14-16), en raison des doulou- 
reuses préoccupations du moment et de Timper** 
fecdon des voies de communication, les rela- 
tions étaient encore smgulièrement lentes et dif- 
ficiles entre la province et Paris; que notre in* 
venteur habitait une campagne isolée, qu'il lui 
était impossible d'aller à Chilon et d'en reveiûr le 
même jour. « Il faut donc que Nicéphore s^ingénie 
à fabriquer de ses mains ce qui lui manque. Il se 
fait menuisier, opticien, façonne lui-même ses 
chambres obscures, ses appareils. » On retrouve 
des détails intéressants sur cette période de sa vie 
dans sa correspondance avec son frère Claude, 
confident de ses émotions et de ses travaux. A 
chaque instant, des incidents vulgaires, des ava* 
ries d'outillage viennent interrompre ses études, et 
mettre sa patience à de rudes épreuves. Un jour, 
l'objectif de sa chambre obscure se trouve cassé 
par accident. H en possédait un de rechange, mais 
celui-là avait le foyer plus court que le diamètre 
de la boîte; impossible de s'en servir. Il faut aller 
en chercher un autre à Châlon, et c'est un voyage 
qui ne peut se faire du jour au lendemain. En 



92 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

attendant, il trouve moyen de poursuivre ses expé- 
riences, sur une échelle réduite, avec un petit ap- 
pareil composé d'une des lentilles d'un ancien mi- 
croscope solaire et d*un baguier^ « petite boîte de 
seize à dix-huit lignes en carré. L'image des objets 
s'y peignait d'une manière très-nette et très-vive, 
sur un champ de treize ligne§ de diamètre. » Quel- 
ques jours après, il racontait à son frère le résultat 
heureux de l'expérience faite au moyen de cet ap- 
pareil improvisé. < Je le plaçai dans la chambre où 
je travaille, en face de la volière, et les croisées 
ouvertes. Je fis l'expérience d'après le procédé que 
tu connais, et je vis, sur le papier blanc sensibilisé 
au moyen d'un enduit, (dont il n'indique pas la 
composition), toute la partie de la volière qui pou- 
vait être aperçue de la fenêtre, et une légère image 
des croisées qui se trouvaient moins éclairées que 
les objets extérieurs. On distinguait les effets de la 
lumière dans la représentation delà volière, et jus- 
qu'au châssis de la fenêtre. Ceci n'est qu'un essai 
encore bien imparfait, mais (c'est que) l'image des 
objets était extrêmement petite. La possibilité de 
peindre de cette manière me parait à peu pris démon- 
trée... Je ne me dissimule point qu'il y a de grandes 
difficultés, surtout pour fixer les couleurs; mais avec 
du travail et beaucoup de patience, on peut faire 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 93 

bien des choses... Le fond du tableau est noir, et 
les objets sont blancs, c'est-à-dire plus clairs que le 
fond. » 

Toute cette lettre du 5 mai 181 6 est un docu- 
ment des plus curieux sur Torigine de la photogra- 
phie. Nous y trouvons la suite des tribulations de 
l'inventeur à l'occasion de sa chambre noire. L'u- 
nique opticien de Chàlon, auquel il s'adresse pour 
remplacer l'objectif détérioré, n'en avait qu'un seul 
qui s'adaptait mal à l'appareil. Le travail d'appro- 
priation indispensable a pris une journée entière, 
et Niepce n'a pu rentrer chez lui que le surlende- 
main. Depuis ce jour-là le ciel est resté obstinément 
couvert, et Niepce n'a pu, à son grand regret, re- 
prendre ses expériences. Il lui faut d'ailleurs se dé- 
placer de temps à autre, faire ou recevoir des vi- 
sites ; que de moments perdus pour ce travail qui 
l'intéresse si passionnément! // préférerait être dans 
un désert. Toute distraction, toute interruption de 
travail lui était insupportable, dans ce moment où 
il pressentait déjà la plupart des conséquences de 
sa découverte. Il songeait tout à la fois à donner 
plus de relief aux images produites par la lumière, 
soit par le perfectionnement de l'appareil, soit par 
l'emploi d'agents sensibilisateurs plus parfaits à 
fixer ces images, et même à aborder un problème 



94 I-BS ORIGINES DE LA PHOTOGRAPiaE 

dont il entrevoyait déjà les difficultés^ et qui 
aujourd'hui n'est pas encore directement résolu, 
celui de Yhéliochromie ou de la reproduction et de 
la fixation des couleurs. Dès le 28 mai i8i£, il 
envoyait à son fSrère quatre plaques portant des 
gravures héliographiques. 

On ignore quelle était la composition de Ten*» 
duit employé par Niepce dans ses premi^s essais* 
Mais, dès la première année, nous le voyons aban^- 
donner ce procédé primitif, quel qu'il fûl ; essayer 
successivement des solutions alcooliques ou dûo^ 
rure de fer, puis, en 1817, le chlorure d'argent» 
auquel il eut peut-être le tort de renoncer tropvitft 
pour passer à la résine de gaïac, puis au phosphc^e^ 
qui de blanc devient rouge au contact de ia lu- 
mière. Toutefois il se hâta d'abandonner cet agent 
dangereux. 

Dans ces évolutions rapides et muItipliéeSi, on 
peut suivre aisément la trace d'une préoccupation 
dominante qui semble avoir échappé à tous les bio- 
graphes, celle d'une solution immédiate du pro- 
blême de l'héliochromie. On vient de voir, etl effet, 
que « la possibilité dépeindre avec la lumière, et de 
fixer les couleurs obtenues par ce moyen, lui pa- 
raissait à peu près démontrée », au commencement 
de mai î8i6.Peu de jours après, il signalait tomme 



LES ORIOmSS DE LA PHOTOdKÂPRlE 95 

une de ses plus vives préoccupations, k transposition 
dès toulmrsy expression dont il est facile de com- 
prendre le véritable sens, quand on se rend un 
compte exact de l'état des connaissances chimiques / 
à cette époque. Depuis plusieurs années déjà, Davy, / 
puis Woilaston et Seebeck avaient publié des obser- 
vations, constatant qu'une même subtance pouvait / 
prendre des couleurs diverses, dans les diverses 
parties du spectre solaire. Davy citait l'oxyde pur 
de plomb ; Woilaston, le papier enduit de résine de 
gaîacy substance que nous voyons aussi; figurer 
dans les essais de Niepce, ce qui semble bien indi- 
quer qu'il aurait eu connaissance, par son firère 
établi en Angleterre, des travaux des chimistes an- 
glais, n est vrai que les teintes obtenues par l'em- 
ploi de ces substances ne correspondaient pas ausc ' 
couleurs du spectre \ d'où cette nécessité de « trans^ 
poser les couleurs > mentionnée par Niepce. Enfin, 
ce défaut de concordance était déjà moins senrible 
dans le chlorure d'argent noirci, étudié par Seebeck 
dès i8io, et dont Niepce tenta de se servir ttk 
îBi6 ou Ï817. Dans cette substance, en effet, It 
jaune du spectre devient blanc, le violet brun^ mais 
le Weu garde une teinte bleuâtre, et le rouge de- 
meure rouge ^ . 

t. MôtickhôVân, TraHU ai pHotograptfàf 6« édition (p. X45)- 



96 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

Niepce ne devait pas atteindre ce but.... Peut- 
être même la poursuite simultanée de tant de ré- 
sultats (augmentation du relief et fixation de lï- 
mage, reproduction, transposition et fixation des 
couleurs) entreprise avec des moyens aussi impar- 
faits, lui fiit-elle plus nuisible qu'utile. Quoi qu'il 
en soit, au mois de juillet 1817, il avouait que ses 
expériences n'avaient pas encore réussi, mais s'em- 
pressait d'ajouter qu'il ne se considérait pas encore 
comme battu, et ne perdait pas courage. 



m 



Ici, nous rencontrons dans la correspondance de 
Niepce une lacune de neuf ans (1817-26), pendant 
laquelle nous sommes réduits aux conjectures sur 
la suite de ses travaux. Les péripéties de ces luttes 
scientifiques ressemblent à celles de la guerre. 
Tantôt ce sont des coups d'éclat, des surprises, des 
positions enlevées d'un élan; tantôt de longs et 
patients blocus, des mois de tranchée ouverte au- 
tour de citadelles réputées inaccessibles. 

Après des essais' multipliés et infructueux, Niepce 
avait abandonné la recherche de l'héliochromie. 
Nous le retrouvons en 1826, concentrant tous ses 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 97 

eflForts sur les moyens de donner plus de relief et de 
fixité à l'image incolore, produite dans la chambre 
obscure. Il limitait désormais ses recherches à l'em- 
ploi de l'héliographie, comme procédé économique 
de gravure. Ajprès avoir étudié l'action de la lumière 
sur bien des substances, il s'arrêta à l'asphalte ou 
bitume de Judày dont une longue série d'observa- 
tions lui avait déyoiléles propriétés. Il avait décou- 
vert qu'en dissolvant ce bitume au moyen de l'es- 
sence de lavande, et l'étendant en couche mince 
sur une plaque métallique exposée au foyer de la 
chambre noire, la partie de cet enduit ainsi sou- 
niise à l'action de la lumière, prenait insensible- 
ment une teinte moins foncée, et que l'image finis- 
sait par apparaître en traits blanchâtres sur un fond 
noir. Il reconnut également que cette portion im- 
pressionnée de l'enduit devenait insoluble dans la 
composition qui avait servi à le préparer. 

En conséquence, Niepce étendait, à l'aide d'un 
tampon, son bitume dissous sur une plaque d'étain 
ou de cuivre argenté, qu'il exposait dans la chambre 
noire. Il obtenait ainsi des calques d'estampes su- 
perposées, et aussi des images directes d'objets 
extérieurs, mais bien imparfaites, à cause de 
l'extrême lenteur de l'opération. Quand la lumière 

avait enfin accompli son œuvre sur cette plaque 

7 



98 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

sensibilisée, Niepce la soumettait à l'action de son 
dissolvant, composé de dix parties d'huile de 
pétrole contre une d'essence de lavande. Ce dissol- 
vant enlevait le bitume partout où la lumière n'a- 
vait pas agi. De cette opération, il résultait des 
photographies rudimentaires, où les parties de bi- 
tume blanchies et devenues réfractaires au dissol- 
vant, figuraient les grands clairs du modèle. Quant 
aux ombres, elles étaient représentées tant bien 
que mal par les endroits de la plaque que le dissol- 
vant avait mis à nu, en faisant disparaître les parties 
de la couche sensible non atteintes par la lumière. 
Tel fut le premier mode d'opération auquel ar- 
riva Niepce, après treize années d'investigations. 
C'était un résultat relativement prodigieux, puis- 
qu'il avait fallu, dans les conditions les moins 
favorables, tout rechercher, tout coordonner, tout 
créer. Mais ces procédés primitifs d'héliographie 
offraient des inconvénients graves et nombreux. 
Le bitume de Judée est une substance qui d'elle- 
même ne se modifie que très-lentement, et d'une 
façon peu sensible, sous l'action de la lumière. H 
fallait laisser la plaque métallique au foyer de la 
chambre noire pendant huit heures au moins, et 
quelquefois bien plus longtemps. Dans ce long in- 
tervalle^ les lumières et les ombres se déplaçaient ; 



LES ORJGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 99 

Timage n'apparaissait que trouble et indécise. Aussi 
ces reproductions inanimées, exécutées dans les 
meilleures conditions, manquaient de netteté, de 
relief. A plus forte raison était-il impossible d'ob- 
tenir la représentation, même grossière, d'un être 
animé quelconque. 

Nîcéphore Niepce ne se dissimulait pas ces im- 
perfections de son œuvre. H tenta inutilement d'y 
remédier, ou d'accentuer TeAFet de ses dessins, les 
contrastes de lumière et d'ombre, en exposant ses 
plaques impressionnées à l'action du sulfure de 
potassium, et même des vapeurs d'iode. H eÉEleurait 
ainsi, sans l'apercevoir, le perfectionnement dé- 
cisif dont la gloire était réservée à Daguerre. H ne 
connut point la sensibilité exquise de l'iodure d'ar- 
gent, principe sur lequel reposent les procédés ac- 
tuels. Ses observations demeurèrent toujours cir- 
conscrites aux impressions directement visibles de 
la lumière; il ne soupçonna ni l'existence d'impres- 
sions latentes, ni à plus forte raison la possibilité 
de s'en emparer au moyen d'agents révélateurs. 

A l'époque où conmiencèrent ses relations avec 
Daguerre, Niepce se préoccupait surtout d'appli- 
quer sa découverte à la reproduction des estampes 
et à l'amélioration économique des procédés de 
gravure. Dans les plaques impressionnées, il creu- 



"^ 



too Les origines de là photographie 

sait, au moyen d'un acide, les endroits où le lavage 
avait enlevé Tenduit, et qui par conséquent corres- 
pondaient aux panies ombrées. Il arriva ainsi àpro- 
duire des planches, dont l'emploi pouvait écono- 
miser bien du temps et du travail aux imprimeurs en 
taille-douce. Ce procédé ingénieux futle principe de 
Y héliogravure, à I2^quelle on est revenu de nos jours. 
Cette préoccupation industrielle n'avait rien que de 
très-légitime. H était bien naturel que Niepce qui, 
à cette époque, avait déjà passé la soixantaine, 
songeât sérieusement pour lui et pour son fils à 
tirer enfin quelque profit d'un travail long et dis- 
pendieux. Mais, d'autre part, cette préoccupation 
nuisit au progrès de l'art naissant del'héliographie. 
Si Niepce, enfin découragé par tant d'essais infiiic- 
tueux, n'avait pas circonscrit ses recherches à des 
reproductions d'estampes, pour lesquelles une 
grande célérité dans les opérations n'était pas de 
rigueur, il ne se serait pas contenté d'une subs- 
tance aussi indolente que le bitume de Judée, 
n n'aurait pas renoncé si promptement, ou serait 
revenu à l'usage des sels d'argent, dont ses suc- 
cesseurs devaient tirer un si grand parti. L'art 
nouveau, dont il eut la gloire de jeter les bases, ne 
serait pas resté stadonnaire dans ses mains, jusqu'à 
l'intervention décisive de Daguerre. 






LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 10 1 



IV 



Peu de physionomies offrent un contraste plus 
frappant que celles de Niepce et de Daguerre, ces 
deux gloires jumelles dans l'histoire de la science. 
Tandis que sur la figure austère et déjà fatiguée du 
premier on retrouve la trace d'une tension d'es- 
prit incessante, de l'obsession d'une idée fixe, d'une 
fermeté stoïque luttant encore, mais tristement, 
contre d'amères déceptions ; tout, dans la figure 
irrégulière, mais heureuse de Daguerre, respire 
la confiance, l'entrain, l'intelligence vive et prime- 
sautière. La tête de Niepce est d'un penseur, 
celle de Daguerre d'un artiste. La plupart des por- 
traits gravés de ce dernier ne donnent d'ailleurs 
qu'une idée assez imparfaite du seul portrait authen- 
tique qui existe de lui ^ La destinée de l'illustre 



I. Ce portrait appartient à Mme de S..., nièce et fille 
adoptive de Daguerre, et dont les indications nous ont été 
bien utiles. Elle possédait aussi un grand nombre de dessins 
et d'esquisses, des notes de son oncle, et d'autres papiers 
relatifs à ses travaux. Tous ces documents, qui nous auraient 
été d'un si grand secours, se trouvaient réunis en 1870 dans 
une maison de campagne située aux environs de Paris, dans 
la zone d'occupation allemande, maison dont on n'a retrouvé 
que les quatre murs 



102 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

auteur du Diorama et du Daguerréot3rpe se révèle 
dans ce regard clair et jeune, dans ces méplats des 
sourcils fortement accusés, dans cette bouche à 
laquelle la lèvre inférieure, un peu forte et fendue 
légèrement, donne une expression marquée de ré- 
solution et de sagacité. 

Daguerre était presque un enfant de Paris, et 
plusieurs traits de son caractère sont essentielle- 
ment parisiens, notamment cette bonne humeur, 
cette verve un peu gouailleuse, cette imagination 
pleine de ressources et toujours en éveil qui ne 
lui firent jamais défaut. Il était né en 1787 à Cor- 
meilles en Parisis, village agréablement situé au 
milieu de ces vignobles d'Argenteuil, plus célèbres 
aujourd'hui par la quantité que par la qualité de 
leurs produits, sur le versant de la chaîne de col- 
lines qui s'étend de Sannois à Herblay. Guy-Patin, 
célèbre médecin du dix-septième siècle, possédait 
à Cormeilles une maison dont le jardin s'étendait 
jusque sur la crête des hauteurs. Il parle, dans ses 
lettres, de l'air salubre de Cormeilles, et de la belle 
vue dont on y jouit. Le souvenir de ce panorama, 
que Daguerre avait souvent contemplé dans son en- 
fance, ne fut sans doute pas étranger au goût pas- 
sionné qu'il montra plus tard pour la reproduction 
des effets les plus audacieux de perspective lointaine. 



LES ORIGIKBS DE LA PHOTOGRAPHIE IO3 

Tandis que Niepce, travailleur solitaire, avan- 
çait pas à pas avec la ténacité infatigable et discrète 
du mineur dans la tranchée vers la solution de son 
grand problème; son futur collaborateur, plus 
jeune que lui de vingt ans, abordait joyeusement 
en tirailleur la bataille de la vie. Dès l'enfance, la 
passion de la peinture s'était révélée chez Da- 
guerre. Mais il ne se sentait aucun attrait pour le 
style académique alors seul en vogue, où la cou* 
leur ne figure que comme un accessoire secon- 
daire, et qui avait envahi jusqu'au paysage, comme 
en font foi les œuvres aujourd'hui si démodées des 
Bidault et des Bertin. Ce genre répugnait au tem- 
pérament comme aux aptitudes de Daguerre, im- 
patient de produire, et coloriste d'instinct. Son 
éducation, d'ailleurs, comme celle de bien d'autres, 
avait été singulièrement négligée pendant la pé- 
riode révolutionnaire : ce qu'il savait de dessin, il 
l'avait appris lui-même. Dès qu'il avait pu tenir un 
crayon, puis un pinceau, il s'était exercé, non à 
reproduire des figures de dieux et de héros en tenue 
mythologique, mais à improviser des paysages, 
principalement de ces panoramas comme celui de 
Cormeilles, dans lesquels, au rebours de l'usage 
alors consacré, la ligne était sacrifiée à la couleur. 
On y remarquait surtout une recherche des eflfets 



104 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

de perspective, hardie jusqu'à la témérité. Ces an- 
técédents expliquent comment Daguerre^ au lieu 
d'étudier l'architecture comnïe le voulait d'abord 
son père, ou de devenir élève de David ou de Gué- 
rin, entra dans l'atelier de Degotti, peintre décora- 
teur, qui travaillait surtout pour l'Opéra. Doué 
d'une facilité prodigieuse pour ce genre de pein- 
ture, il ne tarda pas à égaler, puis à surpasser son 
maître. 

La réputation des meilleurs peintres de décors 
ressemble à celle des grands artistes dramatiques et 
lyriques, à celle aussi de bien des auteurs; elle ne 
survit guère à la génération qui les a vus à l'œuvre. 
C'est ainsi que les noms jadis populaires des plus 
habiles successeurs de Daguerre, des Cicéri, des 
Philastre, des Cambon, des Feuchères, des Dié- 
terle, sont déjà presque oubliés aujourd'hui. Il en 
serait de même de l'auteur des décors du Vampire, 
au théâtre de l'Ambigu, de la Lampe merveilleuse à 
l'Opéra, s'il n'avait su se créer des titres plus du- 
rables à la renommée. 

Daguerre fut pourtant un décorateur de premier 
ordre. On peut encore juger de son talentde peintre 
par le tableau important qu'il fit pour l'église de 
Petit-Bry et dont nous reparlerons^ et par quelques 
esquisses des grandes toiles de Diorama qui ont été 



LES ORIGINES DE LÀ PHOTOGRAPHIE IO5 

conservées, notamment par celle àts Environs de 
Naples qui appartient à sa nièce, et celle plus re- 
marquable encore du Commencement du Dilugty qui 
fit sensation au Salon de 1840. De tous les artistes 
qui ont abordé ce sujet, le Poussin et Daguerre 
sont les seuls qui, au lieu de se borner à des scènes 
épisodiques, aient osé présenter l'ensemble de ce 
tableau de désolation et de désespoir suprêmes. 
Daguerre a eu le" mérite de décliner une compa- 
raison redoutable; sa composition était absolument 
différente de celle de son immortel devancier. 

H avait représenté une vallée longue et pro- 
fonde, se prolongeant à perte de vue entre deux 
immenses chaînes de montagnes, et dont les eaux 
avaient déjà envahi la partie inférieure. Çà et là, à 
travers la brume, on distinguait, à la lueur des 
éclairs, des groupes humains chassés par l'inonda- 
tion de ce dernier asile, s'acharnant en vain à esca- 
lader des pentes inaccessibles ^. Cette esquisse, 
brossée avec une verve, une furia magistrales, pro- 
duisait, malgré ses dimensions très-restreintes , 
presque autant d'effet au Salon que le même sujet 
exécuté en grand au Diorama. 

Esprit ingénieux et inventif, Daguerre opéra en 

I. Nous ignorons ce qu*est devenue cette esquisse, qui 
appartenait à l'un des princes de la famille d'Orléans. 



I06 LES ORIGIKES DE LA PHOTCXyRAPHIE 

quelques années une véritable révolution dans le 
genre qu'il avait adopté. H était, d'instinct, non- 
seulement peintre, mais machiniste ; aussi ne crai- 
gnait-il pas d'aborder quelques-uns des problèmes 
mécaniques les plus difficiles de la mise en scène. 
Il y apporta d'importantes améliorations favora- 
bles à l'illusion scénique, qui n'existait pas pour 
ainsi dire avant lui. S'inspirant de ce sentiment du 
pittoresque, du grandiose, qu'il possédait à un 
aussi haut degré que l'Anglais Martjm son contem- 
porain, il substitua aux châssis mobiles des cou- 
lisses, quand la situation l'exigeait, des toiles de 
fonds représentant de vastes horizons. Enfin il eut 
le premier l'heureuse idée de varier et de renforcer 
Tefifet des décorations au moyen de l'éclairage. Il 
obtint ainsi des succès d'autant plus méritoires, 
qu'à cette époque les ressources dans ce genre 
étaient singuUèrement limitées. On n'employait 
encore au théâtre que Téclairage à l'huile ; le gaz 
était à peine connu, vivement contesté; on ne 
soupçonnait pas les lumières électrique et oxhy- 
drique, d'un si grand usage aujourd'hui. Daguerre 
parvint néanmoins à obtenir des effets de soleil et 
de lune mobiles absolument nouveaux alors, et qui 
firent sensation. Il est aussi le premier qui se soit 
préoccupé d'approprier le caractère des décors aux 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE I07 

situations, H y réussît notamment dans les décora- 
tions du ballet de la Lampe merveilleuse à TOpéra ; 
mieux encore à TAmbigu dans celles du Vampire, 
un de ces bons gros mélodrames de l'ancienne 
roche, où le crime était invariablement puni, la 
vertu récompensée, et dont la vogue était, après 
tout, moins regrettable que celle de certaines opé- 
rettes modernes. Daguerre avait à peine vingt-cinq 
ans quand il exécuta ses fameux décors du Vam- 
pire en 1812. H y avait là, dans le tableau repré- 
sentant le cimetière où est censé reposer le cadavre 
récalcitrant du Vampire, un superbe eflfet de lune 
mobile sur des tombes, dont le souvenir a inspiré 
plus tard le beau décor du cloître de Sainte-Rosalie 
dans Robert ^. 

Ces travaux de Daguerre faisaient sensation : 
pour la première fois, les applaudissements du pu- 
blic s'adressaient autant au décorateur qu'à la 



I. Pour bien apprécier le mérite de ces travaux de Da- 
guerre, il faut savoir combien les décorations étaient alors 
médiocres, et l'illusion scénique nulle, même dans des théâ- 
tres importants. L'auteur de cette étude se rappelle avoir 
assisté dans son enfance à une représentation de la Muette 
sur le principal théâtre d'une des plus grandes villes de 
France. Au dernier acte, l'éruption du Vésuve était simulée 
par un fanal, que tenait au bout d'une longue gaule un 
garçon machiniste, dont on apercevait distinctement la sil- 
houette à travers la montagne. 






I08 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

pièce et à ses interprètes. Surexcité par ce succès, 
Daguerre conçut Wdée d'un spectacle diurne, d'un 
genre alors nouveau, dont tout l'attrait consisterait 
dans le prestige du décor et de la mise en scène. 
Il s'associa à Bouton, habile peintre d'intérieurs, 
pour reproduire alternativement de grandes scènes 
de la nature et des monuments célèbres, sur d'im- 
menses toiles souvent peintes des deux côtés, où 
les sujets étaient présentés sous des aspects divers 
tour à tour mis en relief, grâce à d'ingénieux pro- 
cédés de mise en scène, et à des changements ra- 
pides dans la disposition de l'éclairage. 

Telle fut l'origine du Diorama, installé dans 
un terrain qui se trouvait alors en contre-bas du 
boulevard Bonne-Nouvelle, et qui a été remblayé 
depuis au niveau de ce boulevard. Ce remanie- 
ment a fait également disparaître l'ancienne rue 
Basse-Porte-Saint-Denis^ où se trouvait l'entrée 
principale. L'inauguration du Diorama eut lieu 
le I*' juillet 1822. A cette époque, on ne connais- 
sait pas encore le luxe des réclames hyperboli- 
ques, des affiches gigantesques bariolées de cou- 
leurs voyantes, des annonces illuminées. Le nom 
de Diorama était tout simplement peint en lettres 
noires sur la partie de l'édifice qui regardait le 
boulevard. L'eflfet produit par cette exhibition n'en 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE IO9 

fut pas moins grand et prolongé. Le succès popu- 
laire qu'elle obtint tout d'abord est attesté par un 
incident intime de la vie parisienne, recueilli par 
Balzac dans le Père Goriot ; la manie qui s'était in- 
troduite dans les ateliers, et même dans la petite 
bourgeoisie, de parler en rama^ c'est-à-dire d'ajou- 
ter facétieusement à tous les substantifs la dési- 
nence de l'intitulé du spectacle à la mode ^ . 

Pendant cette longue vogue du Diorama, les ta- 
bleaux les plus remarqués furent : Vlntirieur de 
Saint-Pierre de RomCy le chef-d'œuvre de Bouton ; 
la Messe de minuit à Saint-Étienne du Mont (le pre- 
mier et l'un des meilleurs tableaux de Daguerre), 
les Vues des basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul 
hors les murs, celles du Temple de Salomon, d'E- 
dimbourg et de NapleSy des vallées suisses de Sarnen, 
de Chamonix et de Goldau, des tombeaux de Napo- 
léon à Sainte-Hélène et de Charles X à Holyrood, et 
le Commencement du déluge (Daguerre). Chaque re- 
présentation se composait de deux tableaux. Jamais 



I. Le Diorama avait été monté par actions. Daguerre et 
Bouton n'y avaient apporté que leur industrie, mais les capi- 
talistes qui avaient eu confiance en eux n'eurent pas à s'en 
repentir. L'entreprise rapporta des sommes considérables; 
malheureusement les deux artistes n'eurent pas, comme la 
fourmi de la Fontaine, la prévoyance d'amasser au temps 
chaud. 



IIO LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

Daguerre ni aucun autre décorateur n'ont poussé 
plus loin la puissance d'illusion scénique que dans 
la vallée de Chamonix prise en hiver. L'artiste, il 
faut le dire, n'avait pas dédaigné quelques artifices 
de mise en scène qui favorisaient encore cette illu- 
sion. Au premier plan, des deux côtés, s'élevaient 
des chSltts praticables dont on distinguait aisément 
l'intérieur; un peu au-delà, sous un hangar, on 
apercevait et on entendait^ broutant une botte de 
foin très-réelle, une chèvre non moins authentique, 
dont on disait facétieusement qu'il n'y en avait de 
vrai que la moitié, que le reste faisait partie de la 
toile de fond. H était absolument impossible, même 
aux spectateurs les plus rapprochés de la rampe et 
munis des meilleures lorgnettes, de discerner le 
point de partage entre l'effet d'optique et la réalité. 
Les tableaux favoris du public étaient ceux à 
double effet, qui, après un entr'acte, reproduisaient 
le même sujet sôus un aspect différent. Parfois, ces 
changements s'obtenaient avec la même pemture 
plus ou moins éclairée à certaines places, et par la 
combustion de poudres lumineuses simulant une 
éruption ou un incendie. Ainsi, à la seconde re- 
prise de la Vue des environs de Naples, le Vésuve ap- 
paraissait en feu dans l'obscurité ; à celle de la Vue 
d'Edimbourg, on n'apercevait plus la ville qu'à la 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE III 

lueur de rembrasement. Mais les modifications 
plus radicales, comme celles de la vallée de Goldau 
après Téboulement, de Féglise Saint-Paul après 
l'incendie, exigeaient un surcroît de travail. La 
toile alors était peinte des deux côtés , et Tune ou 
Tautre peinture apparaissait, suivant que l'appareil 
mobile d'éclairage y faisait arriver la lumière par 
réflexion ou par réfiraction ^. 

L'honneur de ce succès prolongé revient pour 
la meilleure part'^i Daguerre. Ce fut lui qui exé- 
cuta le plus grand nombre de tableaux, ceux qui 
obtinrent le plus de vogue. Pourtant il n'employait 
que deux auxiliaires, tandis que son associé en 
avait jusqu'à douze et quinze. Mais, quand Da- 
guerre se sentait en verve, et dans les moments 
pressés, il déployait une activité inouïe, passant 
des journées entières et jusqu'à trois et quatre nuits 
de suite au travail, sans désemparer. Il fallait, alors, 
employer la force pour lui faire prendre quelque 
repos. Par les résultats auxquels il était arrivé, il 
y a cinquante ans, avec des moyens aussi rudi- 
mentaires, qu'on juge de ceux qu'aurait pu obtenir, 
de nos jours, ce puissant et ingénieux. artiste, armé 
de toutes les ressource^ de la science moderne ! 

I. On consultera utilement sur le Diorama l'historique de 
cet établissement publié par Daguerre lui-même en 1839. 






112 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 



Ce succès n*avait fait que stimuler son ardeur. 
Il rêvait une célébrité plus durable, plus haute : 
Excdsior I 

Dès Tépoque où il travaillait aux premiers ta- 
bleaux du Diorama pour lequel il faisait, comme 
Canaletto, un fréquent usage de la chambre noire, 
Daguerre s'était épris de l'idée de forcer, comme il 
disait, le soleil à peindre pour lui, en retenant et 
fixant Timage fugitive tracée par la lumière sur 
l'écran, image que lui-même ne réussissait qu'im- 
parfaitement à copier. Daguerre n'était heureuse- 
ment pas assez savant pour apprécier toute la dif- 
ficulté de l'entreprise ; heureusement, disons-nous, 
car, plus instruit, il s'en fût détourné peut-être. 
Mais il avait entendu parler des silhouettes de 
Charles, et pressentait qu'il suflSrait, peut-être, 
d'un nouvel et puissant effort pour transformer 
ces invasions éphémères en conquête, en occupa- 
tion permanente de la lumière. Sous l'impression 
de cette idée fixe, il aborda l'étude de la chimie 
avec cette fougue, cette passion qu'il mettait en 
toutes choses. Dès ce temps (1823-25), il s'était 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE II3 

organisé un laboratoire, dans les dépendances du 
Diorama, où il demeurait avec sa famille. Il y avait 
rassemblé des produits chimiques de toute espèce, 
et passait là de longues heures à manipuler, à étu- 
dier les réactions; à épier les impressions pro- 
duites sur diverses substances par une lumière plus 
ou moins diffuse, notamment dans la chambre 
noire. 

Daguerre parlait avec tant de conviction, d'exal- 
tation, de ses projets sur le soleil ; il consacrait 
tant de temps à la poursuite de ce qui semblait 
alors une utopie comparable à la pierre philoso- 
phai, que plusieurs de ses amis craignirent un 
moment pour sa raison. L'un d'eux crut même 
devoir faire, à cette occasion, une démarche au- 
près de M. Dumas, dont le nom faisait déjà auto- 
rité en chimie, bien qu'il n'eût alors que vingt- 
quatre ans. Cet incident curieux de l'histoire de la 
photographie resta longtemps inconnu. Voici dans 
quels termes Ta révélé lui-même l'illustre secrétaire 
perpétuel de l'Académie des sciences, dans un dis- 
cours prononcé en 1864 à une séance publique de 
la Société pour l'Encouragement de l'industrie na- 
tionale. 

« H y a quarante ans, je fus consulté par un ami 

de la famille de Daguerre, qui s'était ému des al- 

8 



114 L^^ ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

lures étranges de cet homme célèbre. Sa raison 
n'était-elle pas menacée? que penser^ me de- 
mandait-il, d'un artiste habile abandonnant ses 
pinceaux, et poursuivant cette idée insensée de 
saisir les fuyantes images de la chambre obscure, 
et de fixer sur le papier, sous une forme matérielle 
et durable, ce spectre insaisissable, ce rien ? Je me 
suis souvent reporté aux heures de méditation que 
je consacrai alors à préparer une réponse, qui 
rendit peut-être à Daguerre un repos troublé par 
des empressements inquiets. S'il eût été détourné de 
sa voie, cependant, la photographie n'existerait 
pas, qui oserait en douter ? Savez-vous combien 
de temps s'écoula pour lui en études, en essais rui- 
neux, en tentatives trompées ? Qjjinze ans ! Oui, 
quinze ans séparent ce moment où Daguerre était 
menacé dans sa raison, et celui où TEurope appre- 
nait son triomphe. Lorsqu^il vint, au bout de ces 
quinze ans d'épreuves, me montrer ses planches 
admirables , il n'en sut rien ; mais ma première 
pensée, je Tavoue, fut un sentiment de reconnais- 
sance envers Dieu, qui avait permis que je fusse 
appelé à défendre un si heureux génie, et qui 
m'avait inspiré, malgré ma jeunesse, la confiance 
de le protéger contre le zèle de ses amis. » 
Après avoir mûrement étudié la question. 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE II5 

M. Dumas avait répondu que la solution du pro* 
blême de la fixation des images offirait de grandes 
difficultés, mais ne pouvait être considérée comme 
clmriérique. Cette réponse n*est peut-être pas Vuxx 
des moindres services rendus à la science par cet 
homme si justement célèbre. 

A la même époque (1824), Daguerre allait sou- 
vent causer <c chambre noire » avec le fameux 
opticien du Pont-Neuf, « l'ingénieur Chevalier > , 
qui avait introduit dans cet appareil des améliora- 
tions en partie suggérées par Daguerre lui-même. 
« n ne se passait guère de semaine sans qu'il vint 
à notre atelier, dit Chevalier dans des Souvenirs 
publiés trente ans après. Le sujet de la conversa- 
tion ne variait guère, et si parfois on se laissait 
aller à quelque digression, c'était pour revenir avec 
une ardeur nouvelle à la disposition de la chambre 
noire, à la forme des verres, à la pureté des 
images. » Praticien habile, mais positif, Chevalier 
écoutait complaisamment les utopies de Tauteur 
du Diorama sans y ajouter foi. Il connaissait pour- 
tant déjà, par ouï-dire, les expériences héliogra- 
phiques de Niepce auquel il avait fourni des objec- 
tifs, mais il ne le prenait pas davantage au sérieux. 
C'est ainsi que les applications de la vapeur à la 
locomotion, celles de l'électricité, et bien d'autres 



Il 6 LES ORIGINES DE LÀ PHOTOGRAPHIE 

progrès aujourd'hui accomplis, ont rencontré tour 
à, tour des incrédules et souvent des adversaires 
obstinés parmi les savants officiels. Chevalier ne 
croyait pas alors à la fixation des images. Il était 
loin de prévoir que lui-même allait bientôt con- 
courir à la solution de ce problème en mettant en 
rapport Niepce et Daguerre. 

Toutefois son incrédulité fiit ébranlée, vers la 
fin de 1825, par un incident qu'il a longuement 
raconté dans ses Souvenirs. H reçut un jour la visite 
d'un jeune homme souffireteux et d'un extérieur 
misérable, qui venait marchander une chambre 
noire perfectionnée, mais parut effirayé du prix. 
Cet inconnu disait avoir réussi à fixer sur le papier 
des images produites à Taide d'un appareil grossier 
qu'il avait fabriqué lui-même. H fit voir en eflfet à 
Topticien un papier sur lequel était empreinte, en 
noir, une vue prise de sa mansarde, un ensemble 
de toits, de cheminées, où l'on distinguait notam- 
ment le dôme du Panthéon. H n'y avait pas à s'y 
méprendre, ce n'était ni une peinture, ni un dessin, 
mais une silhouette bien différente de celles de 
Charles, puisqu'elle était positive, se découpant en 
noir sur un fond blanc; bien supérieure aussi, 
puisque la substance quelconque employée n'avait 
pas seulement reçu, mais retenu l'impression de la 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE II7 

lumière. L'inconnu remit à Chevalier un flacon 
de cette substance, lui indiqua la manière d'en faire 
usage, et partit brusquement, sans donner son nom 
ni son adresse, en promettant de revenir. Che- 
valier fit Tessai du liquide, mais soit qu'il fût 
éventé, soit que lui-même s'y prît mal, il n'obtint 
aucun résultat. L'inconnu ne reparut jamaits; peut- 
être avait-il définitivement abandonné ces recher- 
ches trop coûteuses ; peut-être était-il mort à la ^ 
peine ! Parmi ces pionniers ignorés de la science/ 
combien en est-il auxquels il n'a manqué qu'^ 
jour de courage, comme à ces soldats de 1812, 
qui, après avoir surmonté presque tous les périls, 
les fatigues de Tafifreuse retraite, tombaient pour 
ne plus se relever, pendant la dernière étape, en 
vue du Niémen sauveur ! 

Cette aventure rendit Chevalier plus circonspect : 
il commença à croire qu'il pouvait bien y avoir là 
quelque chose à faire. Aussi, quand, quelques 
semaines plus tard, il se retrouva avec Daguerre, 
qui déjà se vantait, un peu prématurément, d'avoir 
« arrêté la lumière au passage », pour la première 
fois il lui parla de Niepce et de ses travaux, et l'en- 
gagea à s'entendre avec lui. 

Les relations qui ne tardèrent pas à s'établir 
entre eux, forment un des épisodes les plus inté- 



Il8 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

ressants de riiistoire moderne des sciences. Il a 
souvent été raconté d'une manière inexacte par des 
écrivains superficiels ou passionnés. A l'époque 
de la grande Exposition française de 1867, on s'est 
encore efforcé de représenter Niçéphore Niepce 
comme le véritable. Tunique auteur de la photo- 
graphie. D'après cette version, Niepce aurait été 
le Christophe Colomb, et son associé TAméric 
Vespuce de « la découverte improprement nommée 
daguerréotype. » L'examen impartial des faits dé- 
montre que cette assertion n'est pas seulement 
exagérée, mais absolument inexacte. Aussi ces at- 
taques n'ont modifié en rien l'opinion du monde 
savant sur le mérite de Daguerre ^ . 

Niepce accueillit d'abord avec une méfiance mar- 
quée l'offre que lui faisait Daguerre de se commu- 
niquer mutuellement leurs procédés sous le sceau 
du secret (janvier 1826). Il croyait avoir affaire, 
non à un véritable confi:ère> mais à un spéculateur, 
n'ayant d'autre idée que d'accaparer le bénéfice de 
sa découverte; aussi répondit-il d'une manière 
absolument évasive. Un an après, nouvelle propo- 
sition plus explicite, plus pressante de Daguerre 

I. « L'inventeur du daguen:éot3^e , dit M. Tissandier» 
n'eût rien fait peut-être sans son prédécesseur, mais il dé- 
passa de beaucoup l'œuvre de Niepce. » 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE II 9 

qui, dans cet intervalle, avait continué de son 
côté ses expériences, et affirmait être arrivé à des 
résultats assez importants, quoique bien imparfaits 
encore. On a insinué qu'à cette époque Daguerre 
en imposait à Niepce qui, seul, avait déjà dé- 
couvert quelque chose, pour lui arracher son secret 
et en partager le profit, sans rien lui apporter en 
échange. A défaut des notes de Daguerre, détruites 
pendant l'invasion de 1870, la correspondance de 
Niepce,publiée par sa famille, suffit pour faire jus- 
tice de ce reproche. Dans une lettre écrite par 
Niepce, peu de mois après cette nouvelle démarche 
de Daguerre, et à la suite de la première entrevue 
des deux fiiturs associés, Niepce exposait le résultat 
des expériences faites en sa présence par Daguerre 
lui-même. On entrevoit par ses explications, que 
le créateur du Diorama, ne doutant de rien à son 
ordinaire, avait abordé de firont, non-seulement 
le problème de la fixation des images, mais ceux, 
bien autrement difficiles, de la reproduction et de 
la fixation des couleurs. Pour atteindre le but qu'il 
poursuivait, le même auquel Niepce avait songé 
d'abord; pour « forcer le soleil à lui peindre ses 
tableaux » , il aurait eu besoin, comme auxiliaire, 
d'une substance susceptible à la fois de reproduire 
en un même espace de temps, puis de retenir la 



120 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

couleur propre à chaque rayon lumineux; ce phé- 
nix est encore à trouver ! Mais on va voir que Da- 
guerre n'en imposait nullement, quand il disait 
avoir obtenu déjà des résultats intéressants, malgré 
leur imperfection. 

Cette seconde démarche avait fait sur Niepce 
une meilleure impression. H avait d'ailleurs eu sur 
Dâguerre des renseignements favorables. Toute- 
fois sa réponse était encore un ajournement indé- 
fini, dissimulé sous une forme courtoise. Depuis 
plusieurs mois, disait-il, le mauvais temps l'empê- 
chait absolument de travailler; d'ailleurs, il n'était 
pas encore assez satisfait de ce qu'il avait produit 
jusque-là, pour se prêter à un échange dans lequel 
tout l'avantage serait évidemment en sa faveur, etc. 
Comme le fait observer avec raison M. Tissandier, 
il y avait de l'ironie dans ces compliments. Niepce 
n'était pas si convaincu qu'il affectait de le paraître, 
que Dâguerre fût plus avancé que lui. 

Dâguerre lui-même était bien convaincu du con- 
traire, car, deux mois plus tard, il risquait une troi- 
sième démarche et envoyait comme spécimen de 
ses études, un de ces dessins appelés alors dessins 
fumécy qui n'étaient pas autre chose que des sil- 
houettes prises à la chambre noire, repassées et 
terminées à la sépia. Il était bien difficile, sinon 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 121 

impossible, de faire exactement, dans un tel ou- 
vrage, la part du procédé et celle du pinceau. De 
son côté, Niepce riposta à ce cadeau par celui 
d'une plaque gravée, mais après avoir fait dispa- 
raître soigneusement par le lavage, toute trace de 
la substance employée pour Timpression héliogra- 
phique préalable (l'asphalte). Néanmoins, la lettre 
qui accompagnait cet envoi était plus amicale que 
les précédentes, et ouvrit la voie à des rapports 
plus intimes. Cette fois, Niepce exprimait le désir 
d'être informé, à charge de revanche, du résultat 
des essais ultérieurs de l'auteur du Diorama. 

Bientôt une circonstance imprévue les mit en 
présence l'un de l'autre. Appelé en Angleterre par 
l'état inquiétant de la santé de son frère, Nicé- 
phore Niepce, lors de son passage à Paris, eut avec 
Daguerre plusieurs entrevues, dont l'une (3 sep- 
tembre 1827) se prolongea pendant trois heures. 
Une lettre adressée le lendemain par Nicéphore à 
son fils contient des détails caractéristiques sur ces 
premiers rapports immédiats des deux inventeurs de 
la photographie. Après avoir exprimé naïvement 
son admiration pour les merveilles du Diorama, 
dont Daguerre s'était empressé de lui faire les hon- 
neurs, Nicéphore poursuivit ainsi : 

«...// (JûsiguQrté) persiste à croire que je suis plus 



122 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

avancé que lui dans les recherches qui nous occupent. Ce 
qui est bien démontré, maintenant, c'est que son 
procédé et le mien sont tout à fait diflférents. Le 
sien a... dans les effets une promptitude qu'on peut 
comparer à celle du fluide électrique. M. Daguerre 
est parvenu à réunir sur sa substance chimique 
quelques-uns des rayons colorés du prisme ; il en a 
déjà rassemblé quatre et il travaille à réunir les 
trois autres, afin d'avoir les sept couleurs primi- 
tives. Mais les difficultés qu'ils rencontrent crois- 
sent dans le rapport des modifications que cette 
même substance doit subir pour pouvoir retenir 
plusieurs couleurs à la fois... C'est une poudre très- 
fine qui n'adhère point au corps sur lequel on la 
projette, ce qui nécessite un plan horizontal. Cette 
poudre, au moindre contact de la lumière, devient 
si lumineuse que la chambre noire en est parfaite- 
ment éclairée. Ce procédé a la plus grande analo- 
gie avec le sulfate de baryte, qui jouit également 
de la propriété de retenir certains rayons du 
prisme... 

« M. Daguerre ne prétend point fixer par ce 
procédé l'image colorée des objets, quand bien 
même il parviendrait à surmonter tous les obsta- 
cles qu'il re»contre (dans la reproduction des cou- 
leurs). D'après ce qu'il m'a dit, il aurait peu d'es- 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE I23 

poîr de réussir, et ses recherches ne seraient guère 
autre chose qu'un objet de pure curiosité. Mon 
procédé lui paraît donc préférable et beaucoup plus sa- 
tisfaisant, à raison des résultats que j'ai obtenus. » 

On voit que l'attitude franche et loyale de Da- 
guerre avait amené de la part de son interlocuteur, 

des explications catégoriques, non sur la nature de 
la substance par lui employée, mais sur son mode 
d'opération. Ces détails avaient provoqué à leur 
tour diverses observations dont Niepce avait re- 
connu la justesse. Préoccupé surtout de la possi- 
bilité d'appliquer ces procédés à la reproduction 
des paysages et des monuments pour le Diorama, 
Daguerre insistait vivement sur la nécessité d'ac- 
célérer la fixation des images, « condition bien es- 
sentielle en eflFet, ajoutait Niepce, et qui va être le 
principal objet de mes recherches. » 

Ainsi Daguerre, àcette époque (septembre 1827), 
est bien revenu de ses premières illusions. Il ne 
s'abuse ni ne cherche à abuser personne sur la 
valeur pratique de ses recherches personnelles. 
Toutes ses espérances se rattachent désormais aux 
travaux de Niepce, à la possibilité de les perfec- 
tionner. De son côté, Niepce, avancé en âge et peu 
soucieux de se déplacer, sent le prix du concours 
d'un* homme jeune, actif,' établi et connu à Paris, 



124 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

A la suite de cette première rencontre, Niepce 
alla passer un mois auprès de son frère, dans les 
environs de Londres. Ses premiers travaux hélio- 
graphiques étaient dès lors connus de plusieurs 
savants anglais. Aussi Niepce fut engagé par Tun 
d'eux à communiquer sa découverte à la Société 
royale, ce qu'il refusa de faire, parce qu'il aurait 
fallu en même temps, suivant l'usage invariable de 
la Société, lui faire connaître, sous le sceau du se- 
cret, la substance qu'il employait ^. En repassant 
par Paris, il eut encore une entrevue avec Da- 
guerre, et lui proposa de venir à Châlon pour voir 
fonctionner l'appareil. Après de nombreuses lettres 
échangées, et de nouveaux retards occasionnés par 
les travaux du Diorama, Daguerre put enfin se 
rendre à cette invitation, et un premier traité d'as- 
sociation fut signé entre Niepce et lui, le 14 dé- 
cembre 1829. 



I. Nous aurons à revenir sur cet incident d'une sérieuse 
importance, et qui n'est connu que depuis quelques. années. 
— Il paraît certain que le secret de ces communications n'a 
pas été toujours gardé aussi religieusement qu'il aurait dû 
l'être, et Papin, dans une circonstance analogue, avait gardé 
la même réserve. (V. notre Étude sur Papin, p. 157.) 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 



I2S 



VI 



L'exposé des faits, placé en tête des articles du 
traité de 1829, est absolument conforme aux indi- 
cations puisées dans la correspondance de Niepce. 
Celui-ci y figure comme ayant seul droit alors au 
titre d'inventeur, ce qui était rigoureusement vrai 
à cette époque, mais allait bientôt cesser de l'être. 

« M. Niepce, désirant fixer par un moyen nou- 
veau, sans avoir recours à un dessinateur, les vues 
qu'offre la nature, a fait des recherches à ce sujet. 
De nombreux essais constatant cette découverte 
en ont été le résultat. Cette découverte consiste 
dans la reproduction spontanée des images reçues 
dans la chambre noire. 

(c M. Daguerre, auquel il a fait part de sa décou- 
verte, en ayant apprécié tout l'intérêt, d'autant 
mieux qu'elle est susceptible d'un grand perfection- 
nement, offre à M. Niepce de se joindre à lui pour 
parvenir à ce perfectionnement, et de s'associer 
pour retirer tous les avantages possibles de cette 
nouvelle industrie. » 

La société Niepce-Daguerre était constituée pour 
dix ans (art. i et 2), Niepce y apportait son inven- 



I2é LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

tion telle quelle ; Daguerre une combinaison nou- 
velle de chambre noire, plus ses talents et son indus- 
trie, qu'il s'engageait à employer de concert avec 
l'inventeur, au perfectionnement de la découverte. 
Ces deux mises étaient considérées comme égales, 
représentant chacune la moitié des produits dont 
l'invention était susceptible (5). En conséquence, 
les deux associés devaient fournir, chacun par 
moitié, les fonds nécessaires et partager également 
par moitié les produits (7 et 14) ; se communiquer 
mutuellement leurs procédés, présents et futurs, 
sous le sceau du secret... (3, 4 et 6). 

Telles étaient les principales clauses de ce con- 
trat, signées par Niepce après mûr examen. Le 
principe d'égalité des mises pris pour base, et le 
partage par moitié des bénéfices, n'étaient nulle- 
ment des stipulations léonines au détriment de l'in- 
venteur primitif, comme on l'a prétendu depuis. Sa 
découverte, si importante qu'elle fût en elle-même, 
n'était, sous le rapport scientifique, qu'une pre- 
mière étape dans une région encore inexplorée; 
sous le rapport industriel, qu'un point de départ. 
De ses essais d'application circonscrits à l'hélio- 
gravure, il n'aurait jamais tiré qu'un produit 
insignifiant. La verve, la confiance juvénile de 
Daguerre avaient ranimé le courage du vétéran, lui 



LES ORIGINES DE LÀ PHOTOGRAPHIE I27 

montraient, prochain et presque palpable comme 
un tableau du Diorama, le vaste horizon entrevu 
naguère au début de ses recherches. Ils devaient, 
il est vrai, travailler tous deux de concert, en vue 
du perfectionnement et de l'utilisation de la dé- 
couverte (art. 3 du traité). Mais il était à prévoir 
que la majeure partie de ce travail d'exploitation 
et d'amélioration retomberait sur Daguerre, plus 
jeune de vingt ans que son associé. Les stipu- 
lations de l'acte avaient été naturellement con- 
çues en vue de cette prévision, que justifia et dé- 
passa l'événement. 

En effet, tandis que la découverte de Niepce 
demeurait stationnaire entre ses mains, Daguerre 
prenait l'initiative d'un perfectionnement si consi- 
dérable, qu'il équivalait à une transformation. 

Il avait vu fonctionner l'appareil de son associé : 
celui-ci, conformément au traité, lui avait révélé 
le secret de la substance à laquelle il s'était arrêté 
pour ses ébauches de gravure, et communiqué tous 
les renseignements sur ses investigations antérieu- 
res. Daguerre était revenu à Paris, plus que jamais 
convaincu de l'absolue nécessité de reniplacer par 
un agent plus actif le bitume de Judée. « A partir 
de cette époque, dit un contemporain, Daguerre 
devint tout à coup invisible. » Renfermé dans son 



128 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

laboratoire du Diorama, dont l'accès était interdit 
à ses plus intimes amis, il vécut pendant deux ans 
en alchimiste, au milieu des livres, des matras, des 
cornues, des creusets. Absorbé dans ses recherches, 
il entendit à peine, à deux pas de lui sur le boule- 
vard, la révolution de juillet qui c passait au bruit 
du canon, emportant trois générations de rois. » Il 
ne s'occupait même plus des nouveaux tableaux 
du Diorama, confiés à son élève Sébron. Il fallait 
souvent l'arracher à son laboratoire aux heures des 
repas, parfois même le faire manger comme un 
enfant. 

Le but de ses essais multipliés était la découverte 
de substances recevant et retenant l'image, comme 
le bitume de Judée, mais plus rapidement impres- 
sionnables, et d'autres substances susceptibles de 
donner ensuite plus de consistance, de relief aux 
images reçues par les premières. On vient de voir 
comment s'était opérée la première découverte de 
Niepce. Une autre chance non moins heureuse, 
juste récompense d'iin travail opiniâtre, allait met- 
tre Daguerre sur la voie d'un progrès immense. 
Sachant que son prédécesseur, pour donner plus 
de vigueur et de relief aux images obtenues sur 
l'asphalte, avait essayé des vapeurs d^iodcy il avait 
renouvelé cette tentative. Ayant un jour laissé par 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE I29 

mégarde une cuiller d'argent sur une de ces pla- 
ques iodurées, il ne fut pas peu surpris, en retirant 
la cuiller, d*en retrouver l'image distinctement 
empreinte sur la surface de cette plaque. 

Daguerre a compris bien vite toute la portée de 
cette découverte. Il s'est empressé de substituer à 
l'asphalte l'iodure d'argent, qui noircit avec une 
rapidité extraordinaire sous l'action des rayons 
lumineux. Mais la plaque (iodurée) ne laisse pas 
nettement apparaître l'image, qui n'existe encore 
qu'à l'état latent. Après bien des essais, Daguerre 
finit par reconnaître que Thuile de pétrole a la 
propriété de faire ressortir l'image. « Cette décou- 
verte est un pas immense vers le but ; Daguerre a 
mis la main sur une substance révélatrice. Mais il 
ne s'en tient pas là : il cherche, il trouve d'autres 
substances d'un emploi plus avantageux et moins 
dangereux, et s'arrête enfin à la vapeur du mercure, 
qui fait apparaître l'image avec une promptitude et 
une netteté merveilleuses. » 

Daguerre s'était empressé de tenir son associé 
au courant de ses études, des propriétés désormais 
constatées de l'iodure d'argent, des espérances 
qu'il fondait sur elles. Niepce n'avait pas foi dans 
ces nouveautés : l'amour-propre de ce vétéran de 
la science se refusait à admettre qu'il eût passé si 

9 



130 LB8 ORIGINES DB LA PHOTOGRAPHIS 

près de cette découverte sans la soupçonner* Son 
incrédulité n'aurait pu tçnir devant les résultats 
obtenus par Daguerre. Mais il n'eut pas le temps 
de les connaître ; cette même année, il fut frappé 
d^une congestion cérébrale, à laquelle il succomba 
le 5 juillet 1833, ftgè de soixanterhuit ans. 



vn 



Deux années s'écoulèrent encore avant que 
Daguerre fût en mesure de faire connaître à Isidore 
Niepce^ fils 4e Nicéphore, le système nouveau basé 
sur les propriétés de Tiodure d'argent. Il menait 
de front ces recherches avec l'exploitation du 
Diorama^ dont il demeurait seul chargé^ depuis la 
retraite de son associé Bouton (1832). Daguerre 
put suffire à tout, grâce au dévouement de son 
élève Sébron, quî travaillait d'après ses indications, 
avec une dextérité et une célérité d'autant plus 
merveilleuses qu'il n'avait qu*un seul bras. 

Le procédé photographique mentionné dans le 
traité additionnel de 1835 ^^t bien l'œuvre de 
Daguerre : c'est à bon droit qu'il a reçu et con- 
servé, nonobstant d'injustes critiques, le nom de 
Daguerréotype. Entre cette méthode et les essais de 



LES ORIGmES DB LA PHOTOGRAPHIE I31 

Niepce père, U distance parcourue est immense. 
Elle en dérive sans doute, elle leur ressemble même 
à certains égards; -^ mais comme la locomotive 
Stephenson ressemblait à l'appareil rudimentaire de 
Cugnot, qui figure au musée des Ârts-et-Métiers. 

« Sur l'emploi de la plaque iodée, dit un écrivain 
impartial et des plus compétents^ Daguerre fonda 
un procédé photographique infiniment supérieur 
au précédent, et qui permit d'atteindre une telle 
finesse, qu'on le préfère encore quelquefois, dans 
les recherches scientifiques^ à la photographie sur 
collodion^ )> 

Le 9 mai x 83 5 , Daguerre et Niepce fils passèrent 
ensemble un acte additionnel au traité de 1829. 
Cet acte introduisait une modification importante 
dans l'article i*' du traité originaire, celui qui défi- 
nissait l'objet de la société. Le but n'était plus de 
« coopérer au perfectionnement de la découverte in- 
vetUée par M. Niepce et perfectionna par M. Daguerre, 
mais € l'exploitation de la découverte inventée petr 
M. Daguerre et fe^ Niepce. » Cette stipulation, 
depuis si violemment attaquée, était pourtant ap- 
puyée sur ce fait incontestable « que Daguerre 

|. Dtcimfmre de (Mm^i par M* Wurtz^ avec la collabo- 
ration de MM. Caventou, Déhérain, etc. Art. Photographie^ 
par M. O. Salet. 



[ 



132 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

avait, à la suite de nombreuses expériences, re- 
connu la possibilité d'obtenir un résultat plus 
avantageux, sous le rapport de la promptitude, à 
l'aide d'un procédé qu'il avait découvert (l'iodure 
d'argent), procédé qui remplacerait la base de la 
découverte exposée dans le traité originaire (le 
bitume de Judée). » Ce perfectionnement radical 
justifiait la prétention de Daguerre à figurer dans 
le nouvel acte comme inventeur collectif, et non 
plus seulement comme ayant apporté des amélio-- 
rations de détail à l'jnvention primitive. 

Deux ans après (13 juin 1837), Daguerre con- 
clut avec Isidore Niepce un traité définitif pour 
l'exploitation des procédés héliographiques de 
Niepce père et pour délie, bien autrement impor- 
tante, du Daguerréotype. Isidore Niepce reconnais- 
sait, dans le préambule de ce traité, que Daguerre 
lui avait fait connaître « un procédé dont il était 
Vinvmteur ; procédé ayant pour but de fixer l'image 
produite dans la chambre obscure, non pas avec 
les couleurs, mais avec une parfaite dégradation 
des teintes, du blanc au noir : que ce nouveau 
procédé avait l'avantage de reproduire les objets 
avec soixante ou quatre-vingt fois plus de prompti- 
tude que celui précédemment inventé par Niepce 
père, et qui avait été l'objet du traité de 1829. 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE I33 

Daguerre consentait à abandonner à la société, 
formée en vertu de ce traité primitif, le nouveau 
procédé par lui inventé et perfectionné, sous la 
condition qu'il porterait le seul nom de Daguerre. 
Mais, d'autre part, il était convenu que ce nouveau 
procédé ne pourrait être publié que conjointement 
avec le premier, afin que le nom de Nicéphore 
Niepce figurât toujours, comme il le devait, dans 
cette découverte. » 

Nous connaissons exactement la manière dont 
opérait alors Daguerre, par la première description 
qu'il publia lui-même en 1839 et V^^ ^^^^ repro- 
duisons textuellement : 

« i^ On dégraisse la plaque à l'aide de l'acide 
nitrique étendu et de la (pierre) ponce; 

« 2° On la polit; 

« 3° On l'expose aux vapeurs d'iode dans une 
pièce obscure, jusqu'à la production d'une couche 
jaune d'or d'iodure d'argent; 

« 4® On la soumet à l'action de la lumière, au 
foyer de la chambre noire; 

a 5** On révèle l'image; pour cela, on place la 
plaque dans une boîte contenant du mercure 
chauffé à 60°. Les vapeurs mercurielles amlaga- 
ment l'argent mis à nu par l'action de la lumière, 
et en rendent la présence visible. 



154 LBd ORlCmES DE La t>H0t06«ÂPHIB 

« 6* Enfin, on fixe Fimage^ en dissolvant, à 
Taide d*une solution concentrée de sel marin, 
Tiodure non altéré, de façon à empêcher toute 
action ultérieure de la lumière ^ • » 

A l'aide de cette description , il est facile de 
démêler, dans la conception première du daguer- 
réôt3rpe, la partie vraiment originale de cet appa- 
reil et les emprunts faits à la méthode de Niepce 
(préparation ' de la plaque , exposition dans la 
chambre noire, soin de faire disparaître au moyen 
d'un dissolvant les parties de l'enduit non impres- 
sionnées). Ce qui appartient en propre à Daguerre 
et lui donne droit au titré d'inventeur, c'est la 
substitution de l'iodure d'argent à l'asphalte, et la 
révélation de l'image. 

Sur ces entrefaites, Daguerre eut à essuyer un 
choc terrible et qui, pour une nature moins for- 
tement trempée, eût été mortel : l'incendie dti 
Diorama (1838). Nous avons dit que depuis 1832 
il restait seul à la tête de cette entreprise, dont il 
était devenu le propriétaire principal, ayant succes- 
sivement remboursé, sur ses parts de bénéfices, la 



I. Le sel marin, dont l'insuffisance comme agent fixateur 
avait été bientôt reconnue, fut remplacé la même année, sur 
l'indication du célèbre astronome anglais Herschel, par Thy- 
posulfite de soude, encore d*un usage général aujourd'hui. 



LES ORlômÊS î>£ LA PHOTOGRAPHIE X3S 

pltipaft des actionnaires. Le Dioratna faisait encore 
d'assez belles recettes, quoique moindres qu'au 
temps de la Restauration. C'était surtout le désir 
d'y apporter de nouveaux perfectionnements qui 
avait déterminé la vocation photographique de son 
auteur. C'était en vue du Diorama qu'il avait créé le 
daguerréotype. Cet espoir, caressé depuis tant d'an- 
nées^ fut anéanti en un instant par la maladresse 
d'un machiniste, qui mit l'appareil d'éclairage en 
contact avec une de ces vastes toiles, enduites 
d'une couche épaisse de vernis très-inflammable. 
Le feu éclata avec une violence irrésistible; au 
bout de quelques heures, le Diorama n'était plus 
qu'un monceau de ruines fumantes. Dans le maté- 
riel détruit figuraient, outre les tableaux récemment 
exposés, treize autres toiles roulées; tous les grands 
succès d'autrefois! L'incendie n'épargna pas le 
laboratoire, théâtre des expériences de Daguerre, 
de sa lutte opiniâtre et victorieuse contre la 
lumière. Du temps où les métaphores mythologi- 
ques étaient à la mode, on aurait dit que Vulcain 
avait voulu venger les injures de Phœbus. 

C'était un coup d'autant plus cruel, qu'il venait 
frapper le grand et imprudent artiste dans l'au- 
tomne de la vie, après de longues années d'une 
existence non pas seulement aiséei mais opulente, 



136 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

menée au jour le jour. Dans cette terrible épreuve, 
l'attitude de Daguerre fut aussi honorable que 
courageuse. Il employa toutes ses ressources à 
désintéresser les derniers actionnaires du Diorama. 
La ruine était complète, mais l'honneur demeurait 
sauf. 

C'était, plus que jamais, le cas de tirer parti de 
l'invention nouvelle, qui commençait à faire grand 
bruit. Déjà, dans ce laboratoire qui venait de périr, 
Daguerre avait reçu les visites des personnages les 
plus considérables, princes de la famille royale et 
princes de la science, qui venaient admirer les 
premières épreuves du daguerréotype. Il avait 
obtenu de l'autorité l'autorisation de faire circuler 
et stationner à volonté dans tout Paris un appareil 
monté sur roues, pour prendre des points de 
vue aux heures et dans les emplacements les plus 
favorables. La foule s'amassait autour de ce véhi- 
cule d'une forme inusitée, et se livrait aux com- 
mentaires les plus bizarres sur sa destination. Deux 
siècles plus tôt, dans ces mêmes lieux, on aurait 
sûrement vu là de la sorcellerie, et fait un beau 
feu de joie de cet attirail, en y joignant l'inventeur. 

Mais, bien que l'apparition du daguerréotype fît 
événement, son succès pratique était loin de ré- 
pondre aux espérances de Daguerre et de son 



LES ORIGINES DE lA PHOTOGRAPHIE 137 

associé. Us ne purent trouver ni acheteurs ni 
actionnaires. Tout en admirant les spécimens de 
ce nouvel art, les capitalistes, gens positifs, se mé- 
fiaient de la dufée des images, du danger de la 
contrefaçon. En présence de ces difficultés insur- 
montables, un seul parti restait à prendre, s'adres- 
ser à l'Etat. Chaudement patronnés par Arago, qui 
avait deviné l'avenir de cette découverte, Daguerre 
et son associé reçurent un accueil favorable. L'af- 
faire fut même conduite avec une promptitude 
assez rare en pareille occurrence. Généralement les 
personnages officiels ne se gênent guère pour faire 
attendre les plus sérieux inventeurs, estimant sans 
doute qu'ils ont aussi des procédés pour vivre de 
l'air du temps. 

L'exposé des motifs du projet de loi qui accor- 
dait à Daguerre et à Isidore Niepce une pension 
viagère à titre de récompense nationale, était conçu 
dans les termes les plus flatteurs, surtout pour 
Daguerre. Le ministre « croyait aller au-devant 
des vœux de la Chambre, en proposant d'acquérir, 
au nom de l'Etat^ la propriété d'une découverte 
non moins utile qu'inespérée, et qu'il importait, 
dans l'intérêt des sciences et des arts, de pouvoir 
livrer à la publicité. » L'historique dé l'invention 
insistait principalement sur le mérite de Daguerre. 



138 LES OiaaiKBB DB LA PHOTOGRÂPHIB 

« La possibilité de fixer passagèrement les images 
de la chambre obscure était connue dès le siècle 
dernier. M. Niepce père inventa un moyen de 
rendre ces images permanentes. Mais son- inven* 
tion n'en rertait pas moins encore très-imparfaite* 
n n'obtenait que la silhouette des objets, et il lui 
fallait au moins douze heures pour obtenir le 
moindre dessin. C'est en suivant des voies entière- 
ment différentes et en mettant de côté les traditions 
de M. Niepce (?), que M. Daguerre est parvenu 
aux résultats admirables dont nous sommes aujour- 
d'hui les témoins. La méthode de M. Daguerre lui 
est propre, elle n'appartient qu'à lui, et se distingue 
de celle de son prédécesseur aussi bien dans sa 
cause que dans ses effets. Toutefois, comme avant 
la mort de M. Niepce père il avait été passé entre 
lui et M. Daguerre un traité^ par lequel ils s'enga- 
geaient mutuellement à partager tous les avantages 
qu'ils pourraient recueillir de leurs découvertes, et 
comme cette stipulation a été étendue à M. Niepce 
fils, il serait impossible de traiter isolément avec 
M. Daguerre... Il ne faut pas oublier d'ailleurs que 
la méthode de M. Niepce, bien qu'elle soit demeu- 
rée imparfaite, serait peut-être susceptible de re- 
cevoir quelques améliorations, d'être appliquée 
utilement dans certaines circonstances, et qu'il 



LÈS OKIGÏNËS bE LA !>HOTOGitAÏ>HIË î^^ 

importe, par conséquent, pouf l'histoire de la 
science, qu*elle soit publiée en même temps que 
celle de M. Dagiierre ^. 

« On comprend quelles ressources, quelles faci- 
lités toutes nouvelles cette invention doit offrir 
pour Tétude des sciences; quant aux arts, les 
services qu'elle peut leur rendre ne sauraient se 
calculer.... Pour le voyageur, pour l'archéologue, 
aussi bien que pour le naturaliste, cet appareil de- 
viendra d'un usage continuel et indispensable 

« Malheureusement pour les auteurs de cette 
belle découverte, il leur est impossible d'en faire 
un objet d'industrie, et de s'indemniser des sacri- 
fices que leur ont imposés tant d'essais si longtemps 
infructueux. Leur invention n'est pas susceptible 
d'être protégée par un brevet. Dès qu'elle sera 
connue, chacun pourra s'en servir. . ^ . . Il faut donc 
nécessairement que ce procédé appartienne à tout 
le monde, ou qu'il reste inconnu. Dans une cir* 
constance aussi exceptionnelle, il appartient au 



I . Ces prévisions d'un retour possible, dans certains cas, 
à la méthode de Niepce^ avaient probablement été suggérées 
par Daguerre lui-même ; elles faisaient honneur à sa perspi- 
cacité. On verra plus loin que quelques-unes des applica- 
tions les plus récentes de la photographie (positifs sur papier 
ou charbon, gravure photographique, photolithographie, 
ématix) dérivent directement de Tidée-mère de Niepce. 



140 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

gouvernement d'intervenir. C'est à lui de mettre 
la société en possesion de la découverte dont elle 
demande à jouir, sauf adonner aux auteurç le prix, 
ou plutôt la récompense de leur invention. » 

La conclusion était peu digne de l'exorde. On 
proposait pour Daguerre une pension viagère de 
6,000 francs, pourNiepce fils une de 4,000, réver- 
sible aux veuves par moitié. Ce n'était pas la peine 
d'exalter si magnifiquement la découverte qu'ils 
offraient à l'État, pour la récompenser si mesqui- 
nement. 



vm 



Cette rémunération si insuffisante fut du moins 
votée par acclamation par les deux Chambres, et 
la description des procédés du daguerréotype com- 
muniquée à TAcadémie des sciences par son secré- 
taire perpétuel, en séance publique, le 10 août 
1839. Cette imposante solennité scientifique a 
été souvent décrite. Arago s'y montra, comme 
toujours, vulgarisateur incomparable : il fit à cet 
auditoire d'élite une de ces leçons, auxquelles sa 
parole donnait un si grand attrait. H rappela, avec 
son éloquence et sa lucidité habituelles, les diffi- 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE I4I 

cultes que l'auteur du daguerréotype avait dû 
surmonter, expliqua ses procédés, fit valoir le 
mérite de son appareil, pronostiqua les consé- 
quences certaines, imminentes, de cette utilisation 
de la lumière. Daguerre, présent à la séance, fut 
acclamé avec un juste enthousiasme. 

Cette ovation fut un de ces rares et fugitifs 
moments de bonheur, aussi clair-semés dans la vie 
humaine que des clous sur une murailky suivant la 
belle expression de Bossuet. Cette célébrité, que 
Daguerre avait conquise au prix de tant de travaux 
et de sacrifices, il devait l'expier cruellement, par 
des déceptions de diverse nature, dans les der- 
nières années de sa vie. Il eut d'abord à essuyer, 
de la part de son ancien associé, des attaques pas- 
sionnées et injustes. Les auteurs des premières 
communications publiques avaient insisté un peu 
trop exclusivement sur les mérites de Daguerre, au 
détriment de son prédécesseur. On avait été jus- 
qu'à dire que « c'était en mettant de côté les tra- 
ditions de Niepce que Daguerre était arrivé à de 
si admirables résultats ; » expressions qui, prises 
au pied de la lettre, constituaient une grave 
inexactitude. Cette prédilection pour le daguer- 
réotj^e s'était manifestée d'une façon positive, par 
le chifire supérieur de la pension viagère accordée 



142 LB8 ORIODŒS DB LA PHOTOGRAPHK 

à son auteur. Enfin l'opinion publique avait suivi 
cette impulsion ; on ne parlait que du daguerréo- 
t3^e et de Daguerre. Froissé dans son amour-pro'- 
pre filial et dans ses intérêts, Isidore Niepce ae 
brouilla avec son ancien associé, et bientôt l'atta^ 
qua violemment dans un opuscule intitulé : « His- 
torique de la découverte improprement nomma Daguer- 
riotype^ avec une notice sur son véritable inven- 
teur (1841). » Cet ouvrage contenait des détails 
intéressants sur la vie et les premiers travaux de 
Niepce, et remettait en lumière le mérite trop 
oublié alors du créateur de l'héliographie. Mais 
Niepce fils ne s'en tenait pas à cette revendication 
légitime. Il reprochait à Daguerre d'avoir exploité 
l'inexpérience de Nicéphore Niepce dans les affaî* 
res, d'avoir accaparé la meilleure partie du béné- 
fice> et tout l'honneur de ses découvertes. Bien 
que scientifiquement insoutenables, et démenties 
par des documents signés d'Isidore Niepce lui- 
même, ces récriminations firent du bruit ^. Les 
plaintes, plus ou moins fondées, contre l'erreur et 



li Elles ont été reproduites avec encore plus de véhé- 
irience dans une brochure publiée pendant l'Exposition uni- 
verselle de 1867, c'est-à-dirç seize ans après la. mort de Da- 
guerre. L'auteur de cette brochure allait jusqu'à dire que 
Daguerre n'avait rien inventé I 



LES ORIOmBS DB LÀ PHOTOORAPHIE I43 

Pîûjustîce du gouvernement, trouvent toujours de 
Técho en France. 

Mais ces récriminations rétrospectives n'étaient 
pas Tunique souci de Daguerre ; d'autres préoccu- 
pations encore assombrirent ses derniers jours. A 
peine créée, la photographie, dont les premiers 
pas avaient été si lents, si pénibles, entrait tout à 
coup dans une période d'évolution, de perfection- 
nement sans relâche. Peu de temps après la com- 
munication publiquement faite par Arago des 
procédés de Daguerre, ils étaient connus univer- 
sellement. On ne voyait plus dans Paris que cham- 
bres noires installées sur les balcons, aux fenêtres 
des mansardes ; qu'objectifs braqués de toutes 
parts sur les quais, dans les promenades, devant 
les monuments. Mais^ à mesure que les adeptes 
du nouvel art acquéraient de l'expérience, ils 
remarquaient des défauts dans cet appareil qui 
semblait d'abord si parfait. Déjà un premier chan- 
gement avait été apporté à la méthode daguer- 
rienne par la substitution au sel marin de l'hypo- 
sulfite de soude, agent fixateur plus énergique. Ce 
n'était là que le prélude d'améliorations plus 
importantes. 

On se souvient que Daguerre avait d'abord eu 
surtout en vue de reproduire des scènes destinées 



144 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

au Diorama, c'est-à-dire des horizoas vastes et 
lointains. Pourtant, dès cette époque, antérieure- 
ment à la publication de ses procédés, il avait 
tenté de faire des portraits. C'était sa jeune nièce 
qui lui servait de modèle pour ces premiers essais. 
Elle était forcée de demeurer immobile pendant 
trente minutes et plus, et il fallait lui mettre au-des- 
sus de la tête un verre bleu, pour la préserver 
d'insolation. C'était déjà, sans doute^ un progrès 
relatif, en comparaison des procédés de Niepce, 
qui exigeaient de huit à douze heures d'exposition 
au foyer de la chambre noire. Dans ces nouvelles 
conditions, la reproduction des objets animés 
commençait à devenir possible, mais restait sin- 
gulièrement pénible. En 1840, époque où les 
appareils avaient déjà été modifiés en vue de la 
confection des portraits, on n'obtenait guère en- 
core que des caricatures grimaçantes, bien que le 
temps de la pose fût abi^é de moitié. De plus, 
ces premières images daguerriennes avaient, outre 
l'inconvénient incorrigible du miroitement, celui 
de ne pouvoir supporter le moindre contact, et 
l'on reconnut bientôt qu'elles s'altéraient assez 
promptement au grand jour, comme si le soleil 
rebelle eût voulu détruire lui-même son ouvrage * . 

I. Il existe encore un grand nombre de ces premières 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE I45 

Les premiers essais de perfectionnement avaient 
eu naturellement pour but une meilleure appro- 
priation de l'appareil à l'usage qui déjà promettait 
d'être le plus fructueux dans la pratique, la pro- 
duction des portraits. On s'efforça tout d'abord 
de diminuer le temps de la pose en modifiant l'ob- 
jectif. L'ingénieur Chevalier, devenu l'un des plus 
fervents prosélytes de la photographie, construisit 
de nouvelles chambrés obscures dont l'emploi 
réduisait la durée de la pose à quelques minutes. 
Le supplice du patient était abrégé, mais non sup- 
primé. Il fallait toujours poser les yeux fermés, 
sous peine de n'avoir qu'une image contorsionnée, 
défigurée par suite du clignement inévitable des 
paupières. 

C'était encore à un artiste français qu'était ré- 
servé l'honneur de résoudre, par un autre moyen, 
ce problème difficile, une abréviation suffisante de 
l'exposition lumineuse. Claudet, qui avait acquis 
de Daguerre le privilège d'exploiter son procédé 
en Angleterre, découvrit, dès 1 841, les propriétés 
des substances dites accélératrices y qui ne s'impres- 
sionnent pas directement, mais dont l'intervention 
active l'effet de la lumière sur les substances 

images sur plaques, dont on ne distingue plus que les linéa- 
ments principaux, et souvent avec peine. 

10 



Î46 LË3 OiaûtKËS Ï>Ë LA t>H0tÛ6RAPHm 

impressionnables. Le pfetnief de ces auxiliaires, 
signalé par Qaudet, fut le chlorure d*iôde en va- 
peur. Mais bientôt on obtînt des résultats encore 
meilleurs au moyen d'autres combinaisons, dans 
lesquelles le brome jouait un grand rôle. 

D*un autre côté, M. Fkeau découvrait Teffet 
préservateur de l'hyposulfite d'or et de soude sur 
l'image daguerrienne, qui jusque-là disparaissait 
au moindre frottement. Par suite de cette opéra- 
tion nommée avivage, le mercure se dissout, et 
fait place à Tor, métal moins oxydable. Ces images 
dorées étaient plus vigoureuses, plus agréables 
d'aspect; elles ont mieux résisté à TeAFort du 
temps. 



ÏX 



Jusque-là, Pamour-propre de Daguerre n'avait 
pas reçu d*atiteinte sérieuse. Ces premières amé- 
liorations n'apportaient aucune modification essen- 
tielle à ses procédés. Elles profitaient au contraire 
à la vulgarisation de son appareil, en permettant 
d*en tirer un parti plus avantageux, d'obtenir avec 
plus de célérité des images plus nettes et plus 
durables. Mais déjà^ pendant les dernières années 
de la vie du grand inventeur, s'élaborait dans 



UBd ÔttlÔtKÉS DÉ LA PHOtOtïftAPlKlB t^J 

rottibfe uûé ilinôvâtioû plus Radicale, la substitu- 
tion à la photographie sur plaque> de la éalùtypit 
ou photographie sur papier. 

tt Le dâguerréot3rpe, dit M. Salet, fut abandonné 
au moment même où il semblait atteindre la per>>» 
fecdon. C'est qu'en effet, les épreuves étaient coû» 
teuses; elles réfléchissaient désagréablement 11 
lumière, et surtout elles exigeaient Une pose nou* 
velle pour chacune. Là photographie Sur papier 
n'avâlt aucun de ces inconvénients ; elle remplaça 
tout à fait le daguerréotype à partir du jour où 
l'épreuve négative, dont les images sur papier ne 
sont que les contres-épreuves, put être fixée sur 
collodlon *. » 

Le procédé sur papier n'est pas un art nouveau, 
mais une évolution notable, ou, si l'on veut, une 
bifurcâtîdn dans l'art créé par Kiepce et Daguerre. 
Son auteur est un sâvant anglais, John Tâlbôt, ce 
qui a donné lieu â quelques-uns de ses compa- 
triotes d'attribuer à leur nation k gloire d'avohr 
découvert la vraie photographie. Cette revendica* 
tion n*est pas plus fondée que celle de la machine 
à Vapeur pour Savery et de la filature du lin pour 
Murray, au préjudice de Papin et de Philippe de 
Girard. 

î. DtctùMHaifê de Wurti, art. Phot<^apkie, p. J96. 



148 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

Les premiers essais de Talbot ne remontent qu'à 
1834. Ils sont, par conséquent, postérieurs à ceux 
de Niepce (18 16), et même aux résultats plus 
considérables déjà obtenus par Daguerre, qui, 
avant 1833, avait reconnu et utilisé, pour la pro- 
duction directe des images, l'extrême sensibilité 
de riodure d'argent, et les propriétés révélatrices 
de l'huile de pétrole et du mercure. Nous croyons 
reconnaître, dans la méthode primitive du savant 
anglais, une réminiscence combinée des silhouettes 
fugitives obtenues sur papier sensibilisé par Charles 
Wedgwood et Davy (1780- 1802), et des travaux 
de Niepce, dont il avait été question en Angleterre 
bien avant 1830. On voit, en eflfet, par les frag- 
ments de la correspondance de Nicéphore Niepce, 
qu'il tenait son frère Claude, établi en Angleterre, 
au courant de ses études héliographiques y comme il 
les appelait dès 18 17, et qu'il lui faisait passer, de 
temps à autre, des plaques impressionnées et pré- 
pr.rées ensuite pour la gravure. On y trouve aussi 
la preuve que Claude, en relation avec plusieurs 
savants anglais, leur avait parlé de la décou- 
verte de son frère, naturellement sans leur faire 
connaître la substance qu'il employait. Les let- 
tres écrites à son fils par Nicéphore pendant son 
séjour en Angleterre en 1827, nous apprennent 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE I49 

que Claude lui avait fait faire la connaissance d'un 
Anglais de distinction qu'il nomme sir Francis 
Bauèr, grand amateur des sciences, qui l'engagea 
vivement à communiquer le résultat de ses tra- 
vaux à la Société Royale de Londres, ce que 
Niepce refusa de faire, parce qu'il aurait fallu 
communiquer aussi son procédé. Ce qui nous con- 
firme encore dans l'opinion que Talbot avait en- 
tendu parler de l'héliographie, c'est l'identité du 
point de départ. Comme Niepce, qui avait obtenu, 
on s'en souvient, son premier résultat en exposant 
au soleil une gravure appliquée sur une plaque 
sensibilisée, Talbot, dans le principe, « avait uni- 
quement pour but de copier par application les 
objets opaques. » Mais, au lieu de plaque, il se 
servait comme Wedgwood pour ses silhouettes, 
d'un papier sensibilisé au nitrate d'argent, « Le 
papier (ainsi préparé), recouvert de l'objet à co- 
pier, par exemple d'une feuille d'arbre, et exposé 
aux rayons solaires, noircissant là où il n'est pas 
préservé par l'opacité de la feuille, présentait une 
image inverse ou négative. » Ce n'était là, il est 
vrai, que la première partie de l'opération ; c'est la 
seconde qui constituait la partie vraiment originale 
et féconde des recherches du savant anglais. « En 
se servant de cette image négative comme nouvel 



150 LS8 ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

ebj^t k cppiçr, et d'une seconde feuille de papier 
préparé, il obtenait une image positmy correspon- 
dant, comme ombres et clairs^ à l'objet primitive- 
ment copié p (Monkboven). Cet important résul- 
tat ne fut acquis qu'après plusieurs années d'essais^ 
de tâtonnements. Le savant anglais ne présenta à 
la Société Royale de Londres la description de son 
prenîier procédé sur papier qu'en 1839, après la 
publication du procédi de Daguerre. Comme l'inven- 
teur français, il avait adopté d'abord pour fixa- 
teur Iç sel marin, qu'il remplaça bientôt de même, 
sur Tindiçatiqn d'Hei^çhel, par l'hyposulfite de 
soude , et , plus tard , par le bromure de potas- 
sium* 

Nous voyons ensuit^ Talbot poursuivre le per- 
fectionnement de son procédé avec cette opiniâ- 
treté intelligente qui caractérise la race anglo- 
saxonne. Tout en maintenant l'emploi du papier, 
il fit d'heureux emprunts à la méthode française. 
Ce fut seulement en 1741, deux ans après la 
publication du daguerréotype, que Talbot mit au 
jour un nouveau papier plus sensibilité. H était 
arrivé à ce résultat, au moyen d'un enduit dont la 
composition reposait sur la connaissance, emprun- 
tée à Daguerre, des propriétés de l'iodure d'ar- 
gent, n avait dû aussi, pour faire sortir l'image 



LES 0RIQIW5$ DP LA PHOTOGRAPHIE IJI 

latente, user d'une substance révélatrice. Mais, au 
lieu d'employer, comme Daguerre, le mercure en 
vapeurs, qui ne développe que très-difficilement 
les images sur papier, il avait eu recours à l'acide 
gallique ; c'était une innovation heureuse et d'un 
grand avenir. 

Tel était ce mode d'opération, dont on ne pré- 
voyait guère, au début, la brillante fortune. La 
communication qu'en fit Biot, à l'Académie, fut à 
' peine remarquée. Pendant plusieurs années encore, 
le daguerréotype régna presque sans partage. Il 
faut dire aussi que ce calotype primitif de Talbot 
offrait de graves imperfections. Les résultats étaient 
bien inférieurs, pour la finesse, à ceux obtenus sur 
des plaques. L'avantage de simplifier les opérations 
par le tirage de plusieurs épreuves positives sur un 
négatif, n'existait pour ainsi dire pas encore à cette 
époque^ où l'on ne pouvait obtenir par ce moyen 
plus de trois ou quatre épreuves passables. Mais 
le calotype fut sensiblement perfectionné, quel- 
ques années plqs tard, par un savant français, 
M. Blanquart-Evrard (de Lille). Cet habile chi- 
miste substitua à l'emploi rudimentaire du pinceau 
l'immersion du papier dans la substance impres- 
sionnable, dont il avait d'ailleurs amélioré la 
composition. Il parvint à tirer jusqu'à quarante 



152 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

épreuves positives sur un seul négatif, ce qui sem- 
blait merveilleux il y a trente ans ! 

Grâce à ces améliorations, la nouvelle méthode 
gagnait peu à peu du terrain dans la pratique. 
Toutefois ces avantages étaient encore balancés 
par un inconvénient grave, Tinfériorité persistante 
du négatif sur papier, infériorité qui se reprodui- 
sait dans l'épreuve positive. En eflFet, aucun papier 
n'est aussi lisse, aussi poli qu'une plaque métalli- 
que. Dans ceux du grain le plus fin, il se rencontre 
des inégalités, des aspérités, qui empêchent sa 
surface d'être impressionnée d'une manière par- 
faitement égale dans toute son étendue. Aussi les 
meilleures épreuves de ce genre n'ofiiraient jamais 
la même égalité, la même finesse que les images 
daguerriennes. On tenta dès lors de corriger cette 
imperfection en modifiant le grain du papier avec 
de l'amidon, de la cire, de la gélatine, etc. Mais 
on n'y avait pas encore réussi, quand un expé- 
rimentateur habile et ingénieux eut l'idée de con- 
cilier les avantages du procédé Talbot et du da- 
guerréotype, en opérant l'impression de l'épreuve 
négative sur une plaque de verre, aussi lisse et 
aussi lànie que les plaques métalliques. Sur ce 
verre, il étendit une légère couche d'albumine 
(blanc d'œuf battu en neige) imbibée d'iodure 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 153 

d'argent. Il se procura ainsi des clichés négatifs 
d'une grande finesse, au moyen desquels il repro- 
duisait ensuite, par la méthode Talbot, des épreuves 
positives sur papier. L'auteur de ce procédé porte 
dignement un nom qui oblige; c'est M. Niepce de 
Saint- Victor, parent de Nicéphore Niepce en ligne 
collatérale. Depuis la découverte de la photogra- 
phie, peu d'hommes ont autant contribué au pro- 
grès de cet art. Ajoutons que malgré sa parenté 
avec Nicéphore et son culte pour sa mémoire, 
M. Niepce de Saint-Victor n'a jamais pris part 
aux attaques dirigées contre Daguerre. Il était lui- 
même trop instruit de tout ce qui se rapporte à la 
photographie, pour soutenir que l'auteur du da- 
guerréotype n'avait rien inventé ^ 

Malgré la beauté des négatifs obtenus par ce 
procédé, il n'était encore que rarement employé, 
parce que l'albumine exige des manipulations 
délicates et s'impressionne assez lentement. Le 
daguerréotype ne fut définitivement écarté de la 



I. A l'époque où M* Niepce de Saint-Victor imagina son 
négatif photographique sur verre albuminé, il était lieute- 
nant dans la garde municipale de Paris, et s'était organisé 
un laboratoire dans la salle de police de la caserne du fau- 
bourg Saint-Martin. Ce laboratoire périt avec la caserne 
elle-même dans un incendie nullement fortuit, le 24 fé* 
vrier 1848. 



154 us oKXGims db la photooilaphib 

pratique usuelle qu'à l'époque où le collodio», ou 
dissolution de coton-poudre dans Téther ou l'alcool, 
vint remplacer Talbumine pour la production des 
négatifs sur verre • L'emploi de cette substance^ 
inventée en 1846, et qu'on croyait destinée à 
changer l'art de la guerre, ne révolutionna que la 
photographie. La simplicité des procédés, la rapidité 
des opérations et l'excellence des résultats obtenus 
par le collodion, donnèrent surtout une vive impul- 
sion, qui depuis n'a cessé de se poursuivre, à la 
branche spéciale des portraits. 



X 



L'auteur du daguerréotype mourut pendant cette 
période de transition, au moment où M. Blanquart* 
Evrard venait de publier son traité de la photogra^ 
phie sur papier; où Legray conseillait, le premier, 
de remplacer l'albumine par le collodion (185 1). 
Daguerre a donc assez vécu, sinon pour voir, du 
moins pour prévoir la révolution qui menaçait son 
appareil. Comme le FroUo de M. Hugo, il dut se 
dire : Ceci tuera cela l Nous n'oserions affirmer, 
comme l'a fait un des historiens de la photographie, 



IBS OWaiNES DR LA PHOTOGRAPHIE I55 

quç la perspective d'un tel progrès ait été pour 
Dague'rrç une « consolation » . 

Au reste, il est bien à remarquer que lui»même 
n'avait plus rien changé à ses procédés, depuis 
qu'ils étaient tombés dans le domaine public. 
Quinze wnées de travaux d'une si haute impor- 
tance et si imparfaitement rémunérés, l'avaient 
sans doute découragé. Ces exemples de lassitude» 
d'abdication prématurée, ne sont pas rares chez 
les inventeurs, comme chez les artistes de génie. 
Souvent, parvenus de bonne heure à leur point 
culminant, .ces derniers s'arrêtent ou ne font plus 
que se répéter. Il semble de même que la mission 
de bien des inventeurs soit accomplie, dès que les 
premières et les plus rudes difficultés de l'initiation 
sont surmontées. Us se taisent, ils s'effacent devant 
des hommes plus jeunes, que les luttes de la vie 
n'ont pas encore épuisés. 

L'incendie du Diorama avait été pour Daguerre 
une ruine irréparable. Jl ne lui restait que sa pen- 
sion d'inventeur, et une modeste campagne à Brie- 
sur^Marne (Petit-Bry), où il passa ses dernières 
années. Dans cette calme retraite, qu'il habitait 
avec sa femme et sa fille adoptive, ses compagnes 
dévouées à travers toutes les vicissitudes de la for- 
tune, Daguerre avait parfois des retours étonnants 



156 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

d'activité, d'énergie juvéniles. Pendant quelque 
temps, il s'occupa d'horticulture avec passion. Une 
autre fois, il ressaisit le pinceau, et fit pour l'église 
de son village un grand tableau qu'on y voit 
encore. Il représente le chœur d'une église gothi- 
que. Les lignes, ainsi que les dégradations de 
teintes, y sont si bien agencées et calculées, que 
le spectateur placé dans la nef, croit à un prolon- 
gement réel, immense de l'édifice au-delà du 
maître-autel. C'est un dernier tableau de Diorama, 
dans lequel le grand décorateur a voulu se surpas- 
ser lui-même, comme il sied pour une œuvre 
consacrée à Dieu. 

Quelques effets nocturnes très-remarquables, à 
la sépia, appartiennent également à ces dernières 
années de Daguerre. Le fond de ces dessins, exé- 
cutés sur verre, est du velours fixé au revers de la 
plaque et sur laquelle se détachent, comme en 
pleine nuit, des silhouettes d'arbres et d'édifices. 
Le plus curieux représente l'intérieur d'une forêt, 
dont les grandes masses se profilent çà et là, plus 
noires dans l'ombre même. Cette esquisse, d'un 
effet puissant et original, n'a pas été faite au 
pinceau, mais avec le doigt; la main de l'aitiste 
sexagénaire y apparaît aussi habile, aussi ferme 
qu'autrefois. 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE I57 

H mourut subitement, le lo août 185 1, d'une 
rupture d'anévrisme. Un 'monument, orné de sou 
portrait sculpté en médaillon, lui fut érigé Tannée 
suivante dans le cimetière de Petit-Bry par la 
société des Amis des Arts, dont il était membre. 

De toutes les grandes inventions ^nodernes, 
aucune n'a fait, en moins d'années, des progrès 
plus étonnants que cet « art de produire des ima- 
ges durables par l'action de la lumière. » Depuis 
bientôt quarante ans, une armée d'investigateurs 
fouille dans tous les sens cette région dont Niepce 
et Daguerre ont été les révélateurs. Chaque jour 
voit se développer la conquête qu'ils avaient com- 
mencée ; reculer davantage à l'horizon, comme 
sur les cartes d'Afrique, la limite de l'inconnu. 
C'est une des applications les plus saisissantes de 
cette loi générale, récemment observée, qui pré- 
side au progrès de l'esprit scientifique moderne. 
En effet a on a remarqué que, par suite de la pré- 
cision rigoureuse des méthodes et du caractère 
impersonnel des résultats, ce progrès suit une 
accélération constante, mathématiquement déter- 
minable. Dans ces voies nouvelles ouvertes à l'es- 
prit humain, la rapidité croît à raison de l'espace 
parcouru 1. » 

I. Caro, ProhUmes de morale sociàk (Hachette), p. 355. 



158 tËi ORIGmES DB LA PItOtÔGÎtÀPHifi 

Ci progrès, tu photograpUe, s'est Manifesté et 
86 continue dans tous les sens. La pose^ naguère 
ri longue et si pénible, est devenue littéralemetit 
instantanée. « On peut aujourd'hui^ avec l'âdde 
chloreux, obtenir- des épreuves itréptochablôâ en 
une demi-sedonde ; on est arrivé à photographier 
un cheval au galop, un régiment qui passe, une 
vague qui écume, un nuage qui traverse l'espace* » 
(Tissandier, 70, 134.) On a utilisé, au fin* et à 
mesure, les ressources croissantes dé U chimie, 
pour renforcer Faction des substances accélératrice» 
déjà connues, et en trouver d'autres encore plus 
efficaces. On n'a cessé de perfectionner les objec*- 
tifs photographiques, la composition et la prépara- 
tion du papier, etc. Mais, malgré tous les perfec- 
tionnements, le tirage des épreuves au sel d'argent 
edgeait toujours des soins minutieux; il ne pou-^ 
vait s'opérer qu'avec une certaine lenteur. De plus 
on s'aperçut que ces épreuves commençaient; à 
s'altérer au bout de quelques années* <c On cher* 
cha alors à produire des épreuves à la presse et 
avec l'encre au charbon qui est absolument indélé*» 
bile. Citait revenir à Vhiliographie de Niepce ^. » 

Déjà, du vivant même de Daguerre, on av&it 

lé G. Salet, art. Photo^phte. 



LBS CRIÔINES PS LA PMOTOORAPltlË 1 59 

é^âyé de combiner lés procédés des deux invên-* 
teurs, en transformant, âu moyen d'acides, la pla«* 
que daguerrienne impressionnée en planche dd 
gravure. On avait même vu reparaître, dans ces 
expériences, k substance impressionnable à laquelle 
s'était arrêté Niêpce en î8â6, et depuis longtemps 
délaissée dans la pratique, le bitume de Judée. Dès 
1852, on l'employa non-seulement sur des plaques 
de métal, mais sur des pierres lithographiques* Ce 
furent les premières photographies obtenues par une 
méthode fort semblable à celle de Niepce, mais 
encore bien imparfaite. Un investigateur patient et 
ingénieux, dès T origine l'un des plus fervents 
adeptes de Daguerre, M. A. Poitevin, après avoir 
obtenu aussi des gravures photographiques, en 
traitant la plaque daguerrienne par la galvanoplas^ 
tie, s'est servi, non précisément le premier, mais 
avec plus de succès qu'aucun autre, de la gélatine 
bichromatée. Au moyen de cette substance, dont 

il a fait la fortune dans la pratique moderne, il a 
obtenu en photolithographie des résultats vérita- 
blement merveilleux ^ . On peut en dire autant des 

I. Eti êspôsâiit â k lumiëfô là pierre lithographique pré- 
parée, recouverte d*uû cliché négatif sur verre; les rayons 
du soleil, filtrant à travers la plaque de Vérre, Sensibilisent 
les parties de Tenduit correspondant aux parties transpa- 
rentes du cliché, et les rendent propres à retenir Tencre d'im- 



léO LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

épreuves au charbon, procédé dont M. Poitevin 
est l'inventeur, et qui semble promettre des pro- 
duits inaltérables. Si l'avenir justifie cette pro- 
messe; si le créateur de « l'impression photogra- 
phique sans sels d'argent » a réussi à forcer la 
lumière de respecter indéfiniment son œuvre, la 
postérité ne le mettra pas fort au-dessous de Niepce 
et de Daguerre. 

Parmi les derniers progrès qui dérivent des pro- 
cédés de M. Poitevin, il faut citer les émaux pho- 
tographiques, les méthodes photolithographiques 
perfectionnées de MM. Albert et Obernetter, qui 
donnent des résultats incomparables comme beauté 
de demi-teintes. On a cru devoir y rattacher aussi 
le procédé Woodbury ou photoglyptie , très à la 
mode en ce moment. Ce procédé a aussi pour 
base, en effet, l'emploi de la gélatine bichromatée. 
Mais il offre un détail particulier, absolument ori- 



pression. Quand on passe ensuite, sur la pierre séparée du 
cliché, le rouleau typographique, Tencre adhère seulement 
sur les portions de Tenduit qui ont été frappées par la lu- 
mière. « La pierre se trouve ainsi couverte d'encre grasse 
disséminée en proportions variables, comme elle l'aurait été 
par le crayon du dessinateur.... Avec ce dessin, exécuté par 
la lumière seule, on peut, après les opérations d'égalisage 
ordinaires, procéder au tirage et obtenir autant d'exemplaires 
que s'il avait été fait au crayon et par les procédés connus 
de la lithographie. » 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE l6l 

ginal; rincnistadon dans une lame de plomb au 
moyen de la presse hydraulique des reliefs du cliché 
photographique positif sur gélatine, obtenu, sui- 
vant Tusage ordinaire, par la filtration des rayons 
lumineux à travers un cliché négatif sur verre. 
Sous cette pression énergique, la plaque de plomb 
reçoit l'empreinte du cliché sur gélatine. A son tour 
cette contre-épreuve, enduite d'encre de chine 
gélatinée, devient le négatif propre à fournir, au 
moyen de hçresse photoglyptique, les épreuves défi- 
nitives sur papier. Ces épreuves, aujourd'hui si 
répandues dans le commerce, ont la même teinte, 
la même finesse que les meilleures photographies 
ordinaires. Elles ont de plus l'avantage de pouvoir 
se reproduire avec les mêmes qualités à un nombre 
indéfini d'exemplaires. Sous ce rapport, certains 
produits photolithographiques peuvent seuls sou- 
tenir la comparaison ^ . 

Nous citerons encore, pour mémoire, l'essai 
ingénieux d'application de la photographie à la 



I . On pent s'en convaincre parla comparaison des épreuves 
Woodbury (photoglyptique) et Obemetter (photolithogra- 
phique) représentant la même figure, et tirées Tune et l'autre 
à 3,200 exemplaires, pour la sixième édition de l'ouvrage 
classique de M. Monkhoven, dans lequel elles sont placées en 
regard. Moins vigoureuse que l'autre, l'épreuve Obemetter 
l'emporte pour la finesse des détails. 

zx 



l62 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

Statuaire, ou photosculpture, qui jusqu'ici n?a donné 
dans la pratique que des résultats médiocres. 

De grands eflForts ont été faits depuis trente ans, 
pour résoudre le problème de rhéliochromie, 
devant lequel avaient reculé Nièpce et Daguerre. 
Ce desideratum suprême, cette espérance, qu'au- 
jourd'hui on n'a plus le droit de nommer chimé- 
rique, d'arriver à reproduire avec leurs couleurs 
naturelles les images de la chambre noire, a tou- 
jours excité vivement la curiosité, et aussi la 
crédulité publiques, comme tout ce qui semble 
toucher au merveilleux. Cette tendance a été plus 
d'une fois exploitée par des industriels peu scrupu- 
leux. Les vétérans de la photographie se souvien- 
nent encore de la réclame fallacieuse lancée, il y a 
vingt cinq-ans, par un clergyman américain qui pré- 
tendait avoir découvert cet arcane. C'était un de 
ces faux pasteurs, qui en réalité sont des loups ravis- 
sants. Grâce à son titre de ministre du culte, et à 
quelques articles h3rperboliques de journaux, il 
récolta une grosse somme en faisant payer d'avance 
par souscription, cinq dollars pour une brochure 
insignifiante. De tels tours sont considérés comme 
de bonne guerre dans ce pays de démocratie et de 
fiilouterie avancées. Plus récemment, à l'Exposi- 
tion parisienne de 1867 , on avait présenté des 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 163 

photographies monochromes, reproduisant avec 
une vigueur de ton extraordinaire des objets d*or- 
févrerie. En les examinant de près, on s'aperçut de 
la fraude. Ces photographies, tout à fait incolores, 
étaient appliquées sur des teintes colorées, avec 
lesquelles elles semblaient faire corps par l'effet de 
la transparence... 

Cependant des tentatives sérieuses avaient été 
faites avec un succès relatif. Mais, outre que les 
couleurs obtenues, soit par l'intervention de l'élec- 
tricité (Becquerel), soit au moyen d'un papier 
supersensibilisé (Poitevin), n'étaient encore qu'un 
pâle reflet de celles de la nature, elles s'effaçaient 
promptement au jour, comme les anciennes sil- 
houettes. Néanmoins M. de Monkhowen, dès 
1873, considérait comme trouvée l'héliochromie 
ou reproduction des couleurs. « Le fixage, ajou- 
tait-il, paraît être d'une grande difficulté, mais rien 
n'en prouve l'impossibilité. » De nouveaux pro- 
grès ont été faits depuis, vers la solution de cette 
dernière partie du problème. Dès l'année suivante 
un investigateur ingénieux et opiniâtre, M. L. Vidal, 
avait obtenu, au moyen de réserves et de tirages 
successifs des diverses parties .d'un même cliché, 
fournissant une série de monochromes divers 
ensuite superpoisés^ des images polychromes au 



1^4 I^S ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

charbon, et par conséquent inaltérables. Il est vrai 
que le soleil semblait d'abord ne se prêter que 
d'assez mauvaise grâce à ces nouvelles exigences. 
Dans les premiers produits, les couleurs n'étaient 
visibles que dans les parties ombrées; l'ensemble 
n'était rien moins qu'agréable. Mais de grandes 
améliorations ont été réalisées dans ces derniers 
temps. On est parvenu à reproduire fidèlement les 
couleurs des pierreries les plus éclatantes : des 
copies de miniatures, qu'il est impossible ou fort 
difficile de distinguer de l'original. Quand de 
semblables images en couleurs pourront être obte- 
nues pair l'action immédiate et directe des rayons 
solaires, le rêve de Daguerre sera accompli; le 
soleil, asservi, nous peindra des tableaux. (V. ci- 
après, appendice B, p. i8i.) 

Si jamais ce résultat peut être complètement 
atteint, ce sera sans doute en combinant l'emploi 
des ressources toujours croissantes de la chimie 
avec celle de l'optique, bien autrement puissantes 
qu'elles n'étaient du temps des inventeurs de la 
photographie, grâce aux travaux des Petzwal, des 
Ross, des Dalmeyer, des Steinheil. Il y aura no- 
tamment beaucoup à profiter encore, dans toutes 
les applications du nouvel art, de la connaissance 
approfondie des effets de Tintensité chimique plus 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE l6$ 

OU moins grande des rayons solaires, intensité 
dont on peut aujourd'hui se rendre compte au 
moyen de l'instrument nommé photomètre actinique 
ou actinomàre, qui permet de mesurer la quantité 
de lumière absorbée par l'atmosphère dans les 
diverses conditions de temps et de lieux. En atten- 
dant, et nonobstant le fâcheux pronostic de Paul 
Delaroche, qui annonçait dès 1839 que la photo- 
graphie tuerait la peinture, nous croyons que les 
grands artistes nés ou à naître n'ont pas à s'inquié- 
ter de cette concurrence. L'art véritable est autre 
chose et mieux qu'un calque de la nature; jamais 
le soleil ne peindra des tableaux comme ceux de 
Giotto et de Raphaël. Loin de porter préjudice 
aux peintres de talent, la photographie restera 
pour eux ce qu'elle est déjà, un auxiliaire précieux. 
Nous signalerons encore, parmi les reconnais- 
sances scientifiques les plus avancées en fait de pho- 
tographie, la possibilité d'emmagasiner la lumière. 
Cette possibilité, dont on n'a pas encore trouvé 
d'appUcation pratique , résulte de ce fait con- 
staté dès 1858 par M. Niepce de Saint-Victor, que 
beaucoup d'objets comme du bois, de l'ivoire, du 
parchemin, des gravures, exposés à une lumière 
solaire intense, puis tenus dans l'obscurité pendant 
vingt-quatre heures et même davantage, et finale- 



l66 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

ment appliqués sur un papier photographique très- 
sensible, y laissent une impression. 

Enfin, pour mieux faire ressortir le mérite des 
deux inventeurs de la photographie, ce qui recom- 
mande leur mémoire à l'admiration, à la recon- 
naissance des générations futures, il nous resterait 
à énumérer les services scientifiques rendus par cet 
art. Mais ce sujet a déjà été traité en détail par des 
plumes compétentes avec plus d'autorité que nous 
ne pourrions le faire ^. 

Personne n'ignore combien sont utiles pour 
l'étude des sciences naturelles les appareils photo- 
micrographiques, qui dispensent les naturalistes 
actuels des Éitigues de l'étude microscopique, en 
mettant à leur disposition des clichés qui repré- 
sentent, considérablement grossis, les moindres 
animalcules, les organes les plus délicats de la dis- 
section végétale ou animale. 

On n'oubliera jamais l'ingénieux et philanthro- 
pique emploi qui a été fait de l'opération inverse, 
de la photographie microscopique, pendant le 
sigée de Paris. C'est un des souvenirs consolants 
de cette époque néfaste, et ceux-là sont rares ! 
Jusque-là le procédé Dagron n'avait servi qu'à un 

I. Notamment par MM. L. Figuier et Tissandier. 



LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 167 

usage futile, la confection des lunettes-breloques 
photographiques, quand la possibilité de son em- 
ploi aux correspondances de Paris bloqué lui donna 
tout à coup une importance prodigieuse. Chaque 
pigeon voyageur pouvait emporter dans un tuyau 
de plume de la grandeur d'un cure-dent, une 
vingtaine de pellicules de coUodion. Le tout ne 
pesait pas ensemble plus d'un gramme, et contenait 
la matière de plusieurs volumes en correspon- 
dances, qui étaient immédiatement grandies et 
déchiffrées, à l'arrivée, au moyen d'un microscope 
photo-électrique. 

Parmi les sciences largement tributaires de la 
photographie, il faut citer encore la météorologie, 
la géologie, l'ethnographie , l'archéologie, l'as- 
tronomie, la plus sublime de toutes. Comme nous 
l'avons déjà dit, c'est dans les détails d'observation 
scientifique, qui exigent la précision la plus rigou- 
reuse, que l'appareil classique de Daguerre trouve 
encore son application. On s'en est servi notam- 
ment avec succès en 1874, P^ur l'observation du 
passage de Vénus sur le soleil. 

Tous ces perfectionnements, toutes ces nou- 
velles applications si variées, loin de faire perdre de 
vue nos deux grands inventeurs, profitent encore 
à leur gloire. Malgré tout, ils restent supérieurs à 



l68 LES ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE 

ceux dont les travaux ne sont que le développe- 
ment, des dérivations plus ou moins immédiates 
de leurs découvertes. De l'état antérieur à ces 
productions embryonnaires du génie; — machine 
minuscule de Papin, thermolampe de Lebon ou 
appareils primitifs de Niepce et de Daguerre, — 
Teffort a été plus puissant, la distance parcourue 
plus considérable, que de là aux progrès accomplis 
à la suite. 

C'est ainsi que de l'obscurité complète au plus 
faible crépuscule, qui permet de distinguer les 
objets, l'intervalle franchi est plus considérable, le 
progrès plus sensible, que de ces premières lueurs 
de l'aurore au grand jour. 



APPENDICE 



(A) 



l'usine a gaz de la villette 



Nous empruntons au beau livre de M. Maxime 
Du Camp sur Paris, quelques détails sur Torgani- 
sation actuelle du service de Téclairage dans cette 
capitale, qui forment le corollaire naturel de notre 
étude sur l'inventeur du gaz. Nous regrettons de 
ne pouvoir citer en entier ce chapitre remarquable, 
dans lequel on retrouve à un si haut degré les 
qualités caractéristiques de l'auteur : l'observa- 
tion précise, minutieuse, s'alliant à un profond 
sentiment poétique. 

« Le siège administratif de la « Compagnie Pari- 
sienne d'éclairage et de chauffage par le gaz :0 
(formée depuis 1855, par la fusion successive des 
diverses compagnies qui exploitaient Paris et 



lyO APPENDICE 

Tancienne banlieue) est rue Condorcet, sur rem- 
placement qu'occupait jadis Tusine à gaz établie 
par Pauwels. Pour fabriquer le gaz nécessaire à la 
consommation de Paris, il ne faut pas moins de 
dix grandes usines. Cest celle de la Villette que 
nous visiterons, car elle est plus vaste, plus active, 
plus populeuse que les autres.,. Elle couvre 
33 hectares. 

«Tout en haut de la rue d'AubervîUiers..., 
dans une contrée perdue, triste et pleine de ma- 
sures, l'usine s'élève à côté des fortifications. Dès 
qu'on a firanchi la grille, on croit pénétrer dans le 
pays mystérieux dont parlent les Arabes, dans le 
pays où l'on fait les nuages 

« Des hommes vêtus de souquenilles couleur de 
charbon... passent en charriant des houilles incan- 
descentes qu'on répand sur les pavés, et qu'on 
éteint à l'aide de quelques seaux d'eau. Des col- 
lines de coke, si hautes que pour pouvoir les 
exploiter on a été obligé d'y tracer des chemins, 
se dressent dans des chantiers réservés ; devant les 
bâtiments où flambent les fours, serpentent des 
tuyaux qui ressemblent à de gigantesques tuyaux 
d'orgues... 

« L'usine est très-complète : elle a de vastes ate- 
liers où elle construit les appareils en fer dont elle 
a besoin, une briqueterie où elle fait ses cornues, 
une distillerie où elle utilise les eaux ammonia- 



APPENDICE 171 

cales, et une goudronnerie où elle fabrique le 
brai. Le chemin de fer de Ceinture traverse réta- 
blissement et lui permet d'expédier directement 
ses produits dans toute la France, tandis qu'un 
embranchement spécial du chemin de fer du Nord 
lui apporte les charbons d'Angleterre et de Bel- 
gique. . . Paris ne se doute guère de la somme d'ef- 
forts, du nombre d'hommes , de la quantité de 
wagons, de la longueur des galeries de mines qu'il 
faut, pour que chaque soir, lorsqu'il se promène 
sur ses boulevards, il puisse s'arrêter et lire son 
journal à la clarté d'un bec de gaz. « Qu'est-ce que 
tu as le plus admiré à Paris ? » demandais-je à un 
Arabe que j'avais piloté. Il me répondit : « Les 
étoiles que vous mettez la nuit dans les lanternes. » 

« Pour obtenir le gaz hydrogène carboné four- 
nissant une belle lumière, il est indispensable de 
distiller la houille en vase clos... La compagnie 
fabrique ceux qui lui sont nécessaires, ce sont des 
cornueB^ Elles ne rappellent en rien les ballons de 
verre qui portent aussi ce nom, et dont on fait 
usage dans les laboratoires de chimie. La cornue 
où doit brûler la houille est énorme ; si l'on y 
ouvrait une porte, elle servirait facilement de gué- 
rite à un soldat. Debout, elle mesure ordinaire- 
ment 2°*, 9 5 de haut sur o°',é4 de large; elle a la 
forme d'un D majuscule retourné... 

« Comme on en use à peu près 3,000 par an 



îy^ APPENDICE 

dans les usines de la compagnie, on comprend 
que celle-ci les fasse elle-même : aussi a-t-elle ins- 
tallé à la Villette une briqueterie modèle. Des 
monceaux de terre argileuse, venue de Cham- 
pagne, blanchâtre et assez friable, sont amassés 
à portée des ateliers... On les écrase à l'aide d'un 
broyeur mécanique... Qjiand la glaise desséchée 
est réduite en poussière^ puis tamisée au blutoir, 
on la jette dans la cuvette d'un malaxeur , avec des 
débris de vieilles cornues hors de service... 

« Le malaxeur est une roue verticale en fonte, 
qui tourne dans une ornière où un soc ramène 
toujours les parties de terre que le mouvement 
centrifuge repousse vers les bords. Quelques 
gouttes d'eau ajoutées au mélange permettent de 
le rendre homogène et, en le broyant sans repos, 
d'en faire un seul corps qui est la pâte. 11 faut une 
heure un quart environ, pour donner à l'argile et 
aux fragments de cornues un degré convenable de 
trituration. Cet instrument fort simple, écono- 
mique et très-utile, est d'invention récente. Aupa- 
ravant ce travail était confié à des ouvriers, qui, 
pieds nus et jambes découvertes, piétinaient les 
terres par un mouvement de talon incessamment 
répété. Cette opération très-lente, pour chaque 
airée de pâte exigeait seize ou dix-huit heures d'une 
gymnastique en place qui rendait l'homme promp- 
tement impotent, car elle déterminait aux mem- 



APPENDICE 173 

bres inférieurs des chapelets de varices dont on ne 
guérissait jamais. 

€ La pâte est ensuite divisée en pavés carrés 
qui sont remis aux mouleurs chargés de confec- 
tionner la cornue... Terminées, les cornues res- 
semblent à de petites tourelles de créneaux... Leur 
cuisson exige dix-huit journées de vingt-quatre 
heures... Pendant six jours, on entretient un feu 
moyen ; puis on active le foyer, et pendant six 
autres jours le fourneau dégage la température du 
rouge cerise. Les six derniers sont employés à ra- 
lentir progressivement la chauffe ; grâce à ces pré- 
cautions^ les cornues ne sont jamais brisées 

<( Les ateliers de distillation sont une immense 
halle rouge et noire , feu et charbon : éhormes 
fourneaux en briques réfractaires d'où s'élèvent des 
tuyaux de fonte. On n'y entend que le ronflement 
des flammes et le râclement des pelles sur le pavé. . . 
Équipe de jour, éqviipe de nuit, cela n'arrête 
jamais. Paris est un gros brûleur de gaz!... Hale- 
tants, en nage, des hommes surveillent la grande 
machine incandescente, et, comme des sala- 
mandres, semblent traverser les feux impuné- 
ment. . • • 

« La halle abrite huit batteries; chaque bat- 
terie est composée, de seize fours; chaque four 
contient sept cornues. L'énorme foyer — un 
volcan — est alimenté avec du coke. Lorsqu'à 



174 APPENDICE 

Taide d'une longue gaflfe en fer on ouvre la porte 
d'un des fourneaux, on aperçoit une masse écla- 
tante et vermeille, piquée de points lumineux 
d'une insupportable blancheur : de l'or en fusion. 
Sur la face extérieure des fours apparaissent des 
parties saillantes en fonte; ce sont les têtes des 
cornues, fermées à l'aide d'un obturateur qui a la 
forme d'un bouclier. 

« De chaque tête de cornue, part un tuyau qui, 
après avoir dépassé ce qu'on pourrait appeler le 
toit de la batterie, se coude et va aboutir dans une 
sorte de huche en forte tôle boulonnée que l'on 
nomme le barillet. Le barillet est surmonté d'une 
série de tuyaux qui se dégorgent dans une im- 
mense conduite traversant tout l'atelier, à hauteur 
du plafond : c'est le collecteur. En outre, un tuyau 
vertical partant également du barillet et descendant 
le long de la muraille du fourneau... correspond à 
un souterrain. Dès à présent on peut deviner ce 
qui se passe. Les matières gazeuses, montant par 
les tuyaux d'ascension, se réunissent dans le col- 
lecteur; les matières ou liquides, déversés dans 
le barillet, s'en échappent et coulent vers la terre 
par la conduite qui leur est réservée. 

« Devant la batterie, des tas de charbon de 
terre ; la houille est misé face à face avec le foyer 
qui va la dévorer. . . En effet, il est de première né- 
cessité, dans les usines à gaz, de n'employer que 



APPENDICE 17 s 

des charbons secs... Chaque demi-batterie des 
huit fours est servie par huit hommes : un chauf- 
feur, deux chargeurs, un tamponneur, deux délu- 
teurs. La cornue est ouverte ; les deux chargeurs 
arrivent, ramassent avec de larges pelles la houille 
étalée devant eux et la lavent dans la cornue... En 
deux minutes une cornue est chargée, elle a reçu 
environ 140 kilogrammes de houille... Dès qu^elle 
a reçu sa ration, le tamponneur saisit un obturateur 
ou tampon;... la barre de fer qui le surmonte 
transversalement s'engage dans des oreillettes sail- 
lant aux deux extrémités de la tête de la cornue : 
un pas de vis, qui se manœuvre à l'aide d'un tour- 
niquet, permet de l'aîppliquer exactement sur l'ou- 
verture;... et l'œuvre de transformation devient 
invisible. On saura où est le gaz, on suivra atten- 
tivement les diverses opérations qu'il doit subir 
encore, mais nul ne l'apercevra avant le moment 
où il brillera dans nos candélabres 

« Au bout de quatre heures, on retire le tam- 
pon;... la distillation est complète... Le charbon 
de terre s'est débarrassé du gaz qu'il contenait et 
est devenu du coke... A l'aide d'un crochet de fer, 
les déluteurs le retirent de la cornue... 

« La consommation de la houille est énorme : 
l'usine de la Villette en absorbe environ 720,000 k. 
l'hiver. Pendant l'année 1872, la compagnie en a 
brûlé pour 12,362,000 fr... On a calculé que 



îjé APPENDICE 

1,000 kilog. de charbon produisent 520 kil. de 
coke, et de 255 à 275 mètres cubes de gaz. 

« Quoique devenu invisible, le gaz n'échappe 
pas à Faction méthodique qui doit l'épurer..., le 
purger des matières qui l'alourdissent et neutrali- 
seraient en partie ses facultés éclairantes. Ces ma- 
tières ne sont pas à dédaigner;... depuis quelques 
années la science est parvenue à leur arracher des 
produits et sous-produits, qui sont une source de 
richesses considérables pour notre industrie et 
même pour la thérapeutique, car à côté des tein- 
tures on trouve les alcalis. ... : 

« Le gaz, s'échappant de la houille en ignition, 
entraîne avec lui des eaux ammoniacales et des 
goudrons qui, déversés du barillet dans le canal 
souterrain, sont centralisés dans une large citerne, 
dite la tour Maldkof. Là, les parties Uquides et 
solides sont séparées : les premières sont dirigées 
vers la distillerie, où elles deviendront ^^s alcalis 
et des sulfates d'ammoniaque; les autres vers 
l'usine à goudron... 

« H ne suffit pas au gaz d'avoir « barbotté » 
dans l'eau qui remplit la partie inférieure du ba- 
rillet. . . Cette première opération ne lui enlève que 
les matières les plus encombrantes : il est gras 
encore, et ne produirait qu'une clarté fumeuse. 
Du collecteur..., il descend dans une série de 
tuyaux recourbés au sommet, communiquant les 



APMKDICE 177 

uns avec les autres, et qu'on nomme les con- 
denseurs; en style d'usinier, cela s'appelle des 
jeux d'orgues. Si ce gros instrument était muni de 
clefs et d'une embouchure, il pourrait servir d'o- 
phicléide à Gargantua. Le gaz s'y promène et s y 
refroidit en passant le long des surfaces de fonte 
qui sont en contact avec l'air extérieur : là, il ne 
se purifie pas, il se condense. 

« Une machine pneumatique^ qui a le grand 
avantage de besogner en silence, fait le vide dans 
des conduits souterrains aboutissant au conden- 
seur, et attire le gaz dans des colonnes cylindri- 
ques ayant i°*5o de diamètre^ et dont l'intérieur 
est garni de corps rugueux : coke, fragments de 
briques, pierres meulières. Ce sont les laveurs : 
vivement aspiré par l'action de la machine, le gaz 
y pénètre avec certaine force, se gUsse à travers 
toutes ces aspérités et, en les frôlant, abandonne 
les parties goudronneuses et solides dont il était 
alourdi. Cette fois le voilà devenu léger, maigre, 
comme on dit. Cependant il est encore imprégné 
d'ammoniaque, élément mauvais pour la com- 
bustion, et dont il faut le délivrer. 

a On y parvient facilement en le passant dans 
de grandes cuves en tôle fermées, où il circule à 
travers des claies couvertes de sciure de bois 
mêlée de peroxyde de fer, qui se combine avec 
les produits alcalins et sulftireux, s'en empare et 

12 



178 APPENDICE 

Ten débarrasse. Quand ce mélange est trop chargé 
d'ammoniaque, on l'étend au grand air, où il se 
vivifie et reprend les qualités épuratives qui lui 
sont propres... L'inhalation de cette acre et péné- 
trante odeur a été très-recommandée pour les 
maladies de poitrine ; ce fut la mode pendant un 
temps, et tous les enrhumés encombraient l'usine 
à gaz. Lorsque le peroxyde de fer est devenu tel- 
lement infect qu'on ne peut plus l'utiliser, on le 
livre à l'industrie, qui en fait du bleu de Prusse* 

« Le gaz est à point ; les goudrons, les eaux 
ammoniacales l'ont abandonné, il est pur et prêt à 
nous éclairer. On en a fait l'essai ; sous une cloche 
de verre qu'il remplit, on a suspendu une fiche de 
papier trempé dans une solution d^acétate de plomb 
concentrée. Le papier n'a pas bruni, donc l'épura- 
tion est complète. On a mesuré le pouvoir éclai- 
rant : 100 mètres cubes de gaz et 10 grammes 
d'huile fine de colza, ont produit une lumière 
absolument semblable, et ont été consommés dans 
le même laps de temps. Le gaz hydrogène car- 
boné répond donc à toutes les conditions requises; 
îl n'y a plus qu'à l'emmagasiner pour pouvoir le 
livrer régulièrement à la consommation publique. 
Franchissant une assez longue distance par des 
conduites enfouies sous terre, il pénètre dans les 
réservoirs qu'on a imaginés et construits spéciale- 
ment pour lui. 



•APPENDICE 179 

« Qui ne connaît les gaTpmètres ? Qui n*a vu ces 
énormes cloches en fer boulonné, baignant par la 
partie inférieure dans une citerne en maçonnerie, 
armées de bras articulés qui leur permettent de 
s^élever ou de s'abaisser, selon que le gaz qu'elles 
contiennent est plus ou moins abondant ? Il y en 
a quatorze à l'usine de la Villette, dont l'un, de 
dimensions colossales, peut recevoir 30,000 mètres 
cubes. Le gaz y arrive d'un côté, et s'en échappe 
de l'autre, pour prendre route vers les longs tuyaux 
qui le distribuent dans Paris. 

« Paris, qui a tant regimbé autrefois contre le 
gaz, s'y est fort accoutumé, et la consomma- 
tion qu'il en fait augmente chaque année dans 
des proportions qu'il est utile de connaître : 
40,777,400 m. c. en 1855; 116,171,727 en 
1865, ^t i47>668,330 en 1872... 

« Le gaz entre chaque jour plus avant dans nos 
habitudes domestiques. Avant cent ans, — si Paris 
vit encore, — il n'y aura si petite mansarde qui 
n'ait son bec lumineux et son robinet d'eau. Ce 
sera un grand progrès, mais on ne s'arrêtera pas 
là ; on reconnaîtra que c'est un mode de chauffage 
économique et plus préservateur d'incendie qu'au- 
cun, autre. H remplacera les fourneaux insuppor- 
tables de chaleur, que Paris installe dans ses cui- 
sines trop étroites. Sous ce rapport et depuis long- 
temps, les Anglais nous ont montré ce qu'il y avait 



l80 APPENDICE 

à faire. Presque tous les marchands de Londres 
habitent la campagne ; ils arrivent à leur boutique 
le matin, et le soir s'en vont dîner chez eux. Ils 
ont tous dans leur arrière-magasin un petit appareil 
à trois compartiments. Avec une allumette, il est 
en feu : dix minutes après la côtelette est cuite, et 
il y a de l'eau bouillante pour les œufs à la coque 
et pour le thé. 

« Le gaz fut notre auxiUaire pendant la guerre. 
Lorsque Paris subissait le blocus des armées alle- 
mandes , cç fut lui qui nous permit de parler à 
la «province... L'usine de la Ville tte se signala. 
Quand nous étions prévenus qu'un ballon devait 
partir, me disait-on , on redoublait d'eflForts pour 
obtenir un gaz d'une pureté irréprochable. » 
(Maxime Du Camp, Paris ^ V, 385 et suiv.) 



(B) 



LA PHOTOCHROMIE 

Nous empruntons à la troisième édition du 
Traité pratique de la photographie au charbon, de 
M. Léon Vidal, publiée au commencement de 
1877, quelques détails plus circonstanciés sur la 
photochromie. Tune des plus récentes et des plus 
curieuses applications de l'art photographique; 
application dont M. Vidal n*est pas le premier 
inventeur, mais qu'il a transformée, pour ainsi 
dire, à force d'améliorations successives, qui sont 
loin d'être arrivées à leur terme. 

De tous les procédés photographiques, celui au 
charbon, découvert par Poitevin, est celui qui ofire 
les plus importantes ressources aux arts et à l'in- 
dustrie. On est arrivé, par lui, à des résultats qu'il 
était impossible d'atteindre au moyen des anciens 
procédés au chlorure d'argent, aux sels de platine, 



l82 ÂFPEKDICE 

d'uranium, etc. On obtient, par exemple, des im- 
pressions d'images des teintes les plus variées, 
« sur toute surface plane, papier, verre, bois ou 
métal, d'où dérivent de nombreuses applications à 
la fabrication de transparents sur verre, à la déco- 
ration de meubles, d'objets d'art, de cartonnages. » 
C'est aussi par cette voie, qu'on est parvenu à se 
rapprocher le plus du desideratum suprême *des in- 
venteurs de la photographie, « en formant des 
images polychromes, résultant de la réunion des 
diflférentes parties monochromes d'un même cliché, 
imprimées préalablement à part, puis combinées 
de manière à former un tout polychrome. » 

Comme nous l'avons dit, Niepce et Daguerre 
entrevirent comme idéal, au début de leurs tra- 
vaux, l'héliochromie ou photochromie naturelle, 
c'est-à-dire l'impression en couleurs obtenue direc- 
tement par l'action solaire. Dès Tépoque où Niepce 
obtenait ses premières reproductions de gravures 
au moyen du bitume de Judée (à l'emploi duquel 
on revient aujourd'hui pour l'héliogravure), il 
écrivait à son frère : « La possibilité de peindre de 
cette manière me paraît démontrée. » Daguerre, 
de son côté, espérait « contraindre le soleil à lui 
peindre ses tableaux. » 

M. Vidal explique clairement que ni ses émules, 
ni lui-même, n'ont atteint jusqu'ici cet idéal. 
« Dans toutes les tentatives faites en vue de sup- 



APPENDICE 183 

pléer à l'action immédiate et directe des rayons 
solaires pour obtenir des images en couleurs, on 
n'a pu arriver encore à la production d'images 
polychromes satisfaisantes^ qu'en superposant des 
couleurs diverses, obtenues soit photographique- 
ment, soit de toute autre façon, et sans que la lumière 
ait eu à jouer d'autre rôle que celui qui consiste à 
dessiner et à modeler les divers tons employés. » 
Toute prétention plus élevée que celle-là^ dans 
l'état actuel, est scientifiquement insoutenable. 
C'est ce qu'a nettement exprimé l'un des hommes 
dont la parole a le plus d'autorité dans la matière, 
M. Becquerel, à propos d'une communication de 
ce genre^ faite à l'Académie des sciences, oc La 
méthode qui consiste à faire plusieurs clichés pho- 
tographiques négatifs d'un même objet par les pro- 
cédés ordinaires au moyen du collodion sensible, 
puis à superposer des positifs donnés par ces cli- 
chés sur une même feuille de papier, en opérant 
ce tirage à l'aide de la gélatine bichromatée à la- 
quelle on incorpore diverses matières colorantes, 
ne donne qu'une épreuve polychromée dont les 
teintes dépendent du choix des matières colorantes etn- 
ployies. Les clichés négatifs qui sont obtenus par 
l'interposition de verres diversement colorés entre 
l'objet dont on veut reproduire l'image et Tappa- 
reil photographique, ne conservent aucune trace des 
couleurs des rayons actiniques. Ds ne donnent qu'une 



184 APPENDICE 

transparence plus ou moins grande d'une même 
couche de coUodion renfermant plus ou moins 
d'argent réduit. Les images positives, teintées au 
gré des opérateurSy ne sauraient donc reproduire, 
par ce moyen, les couleurs naturelles de l'objet. » 

« Certes^ ajoute M. Vidal, les allégations d'un 
tel savant n'étaient pas nécessaires pour démon- 
trer que toutes les applications des couleurs à la 
photographie, ne constituent en aucune façon une 
impression directe par le fait de la seule action 
solaire. Mais il est bon, en présence de l'acharne- 
ment que mettent certains chercheurs à vouloir 
faire admettre comme étant de Théliochromie na- 
turelle ce qui n'est que de l'impression en cou- 
leur artificielle, de recourir à l'affirmation des 
hommes les plus autorisés, pour démentir des as- 
sertions qui pourraient abuser le public, générale- 
ment peu initié aux mystères de la photographie. » 

Les seuls résultats véritables à'héliochromie natu- 
relle acquis jusqu'à ce jour, sont les images poly- 
chromes positives obtenues par MM. Edm. Bec- 
querel et Niepce de Saint-Victor. Mais ces résultats 
sont plus curieux qu'agréables ; et l'on peut dire 
que le soleil ne se prête encore que de fort mau- 
vaise grâce à peindre des tableaux. Un autre cher- 
cheur, M. Ducos du Hauron, soutient et s'imagine 
peut-être tenir la solution du problème, <c alors 
qu'il ne lui faut, pour obtenir ses épreuves d'hélio- 



APPENDICE 185 

chromie soi-disant naturelle, pas ïnoins de trois 
clichés imprimés à travers trois verres de couleurs 
diflférentes, et trois monochromes au charbon, l'un 
rouge, ou l'autre bleu et le troisième jaune, cou- 
leurs qu'il faut bien prendre chez le droguiste, et 
que la lumière ne produit en aucune façon. Ce 
fameux problème de l'impression naturelle, directe, 
immédiate, des images avec leurs couleurs, nul ne 
l'a résolu encore d'une façon satisfaisante. En at- 
tendant qu'on y parvienne, le mieux est de tourner 
la difficulté par le moyen donnant le meilleur ré- 
sultat pratique. i> Et, puisque cette grande œuvre, 
la conquête de la lumière, est encore imparfaite; 
puisque, dans la situation actuelle, il est indis- 
pensable de recourir à des procédés industriels 
pour se rapprocher du but : « nous demandons, 
dit M. Vidal, pourquoi on s'en tiendrait à l'emploi 
de trois couleurs seulement, pour n'obtenir que 
des images d'un ton faux^ au lieu d'user de toutes 
les couleurs nécessaires à la copie du modèle. Le 
nombre de tons importe peu, le résultat est tout. 
Aussi le public, en présence d'une épreuve poly- 
chrome, se soucie fort peu du nombre des tirages 
employés. Le résultat seul attire l'attention... » 

C'est précisément sous l'impression de cette 
nécessité présente d'adjonction de moyens artifi- 
ciels, que M. Léon Vidal a imaginé la méthode 
d'impression photographique polychrome « à l'aide 



l86 APPENDICE 

de laquelle, tout en usant des ressources que four- 
nit tout cliché photographique, dessin et modelé, 
il ajoute à ces deux données celle de la couleur. > 

L*idée sans doute n'est pas nouvelle, et M. Vidal 
est le premier à en convenir. « Aussi bien, il ne 
s'agit pas d'une idée nouvelle, mais d!une industrie 
réellement nouvelle, ce qui est tout diflférent. Qui de 
nous, dit-il encore, n'a rêvé la solution complète 
du fameux problème (de l'héliographie naturelle), 
ébauchée par Becquerel et Niepce de Saint- Victor ? » 
D'autrS part, « de ce que, depuis l'invention de la 
photographie, maints efforts ont été tentés pour 
compléter ces images par la couleur, doit-on con- 
clure que quiconque découvre un moyen plus 
complet, plus pratique d'atteindre ce résultat, ne 
fait rien de plus ni de moins que ses prédéces- 
seurs? Et faut-il dédaigner les progrès accomplis 
dans cette appUcation complémentaire de l'art pho- 
tographique, parce qu'elle n'est pas le* résultat 
d'une impression directe ? » 

L'idée de la photochromie devait naître promp- 
tement de la facilité d'obtenir, par les procédés au 
charbon ou à l'encre grasse, des épreuves mono- 
chromes variées de la totalité ou de parties isolées 
d'un même cliché négatif, ou de plusieurs clichés 
négatifs identiques. « Le groupement, ou plutôt 
la superposition de ces divers monochromes par- 
tiels, ne formera plus qu'une seule et même image 



APPENDICE 187 

polychrome obtenue photographiquement, et par 
suite offrira des conditions d'exactitude que réa- 
liserait plus difficilement la main d'un artiste 
exercé. 

« Imaginons un négatif représentant trois lettres 
entrelacées sur un fond blanc. Il est bien simple^ 
en cachant successivement deux d'entre ces trois 
lettres, d'imprimer en autant de couleurs diffé- 
rentes celle qui laissera traverser les rayons luntii- 
neux. Cette opération étant répétée trois fois, on 
aura trois monochromes, qui — superposés — 
formeront une véritable polychromie. 

a Si le cliché négatif en question, au lieu de 
représenter trois lettres tracées (à plat) sur du pa- 
pier, était la reproduction de ces trois lettres en 
relief, il y aurait à tenir compte, non-seulement 
des couleurs pures de chacune, mais encore de la 
couleur même de l'qmbre, et du modèle dans la 
couleur, résultant de l'action de la lumière sur des 
surfaces accidentées. Dans ce cas, les trois mono- 
chromes ci-dessus indiqués seraient insuffisants, 
car ils ne donneraient que la valeur franche de 
chacune des couleurs, sans que la couleur pro- 
prement dite de l'ombre vînt s'ajouter au mo- 
dèle initial. Il y aurait donc, pour compléter cette 
polychromie , à imprimer l'ensemble du cliché 
dans une tonaUté égale à celle de la couleur de 
l'ombre. 



l88 APPENDICE 

« Ces quatre monochromes superposés donne- 
ront l'illusion du relief, et formeront une poly- 
chromie telle que l'exécuterait un peintre. 

« Tel est, en quelques mots, l'art de la photo- 
chromie... Les manipulations deviennent évidem- 
ment de plus en plus délicates^ à mesure qu'il 
s'agit de sujets plus nuancés. Mais il faut toujours 
procéder de même, c'est-à-dire éliminer successi- 
vement du cliché tout ce qui n'appartient pas à 
l'une des couleurs du sujet, et imprimer à l'état 
de monochromes, les portions non réservées. » 
Ces monochromes peuvent être imprimés, soit 
par le procédé au charbon, soit à l'encre grasse ou 
par d'autres moyens photomécaniques^ comme la 
photoglyptie.Les résultats de l'impression au char- 
bon sont plus parfaits, mais l'opération est moins 
prompte et sujette à plus d'accidents. 

L'une des plus grandes difficultés pratiques de 
la photochromie résulte de ce fait bien connu, 
« que les rayons réfléchis, diversement colorés^ 
n'impressionnent pas avec la même rapidité les 
couches sensibles. Ainsi du rouge, du jaune, du 
brun, du vert, ne produisent une action complète 
que bien après que le bleu, le violet, le gris, ont 
déjà fourni leur impression. De là l'impossibilité 
d'obtenir, d'un objet diversement coloré, un cHché 
négatif offrant les conditions d'une harmonie rela- 
tive aussi parfaite Quelles le sont dans un négatif 



APPENDICE 189 

reproduisant un sujet d'une seule et même couleur, une 
grisdllepar exemple. 

« La photographie aura fait un pas immense, le 
jour où l'on trouvera une substance sensible, sus- 
ceptible de recevoir, de la part de chacun des 
rayons diversement colorés, une action égale. Des 
chercheurs aussi savants qu'infatigables, MM. Monc- 
khoven, Carey Lea et d'autres, ont fait des essais 
dans cette voie. » En attendant ce perfectionne- 
ment décisif, M. Léon Vidal a imaginé un procédé 
artificiel fort ingénieux pour éluder, en quelque 
sorte, ce caprice encore indompté de la lumière, 
il a réussi à obtenir avec une exactitude suffisante 
dans la pratique, les valeurs relatives qu'on ne peut 
encore se procurer ensemble directement, en raison 
de cette inégalité persistante d'action entre les 
divers rayons du prisme, sur toutes les couches 
sensibles employées jusqu'ici. C'est par l'addition 
d'un nouveau cliché négatif sur pellicule, corres- 
pondant aux valeurs en retard, au rouge par exem- 
ple, qu'il arrive à un résultat approximativement 
exact. L'opération, toutefois, est des plus déli- 
cates, et demande autant de goût que de dextérité* 

a La photochromie (au point où l'a amenée 
M. Léon Vidal) peut donc compter désormais 
parmi les plus précieux moyens de vulgarisation 
mis à la disposition des artistes et des industriels : 
elle mérite de figurer au premier rang des arts 



190 APPENDICE 

mécaniques de copie. H est même bien des effets 
que Ton aurait de la peine à obtenir par un autre 
moyen. Ainsi, dans la reproduction des objets 
métalliques, l'impression photochromique parvient 
à des résultats que ne sauraient égaler les autres 
modes de copie à la main ou d'impression méca- 
nique. » Cette appréciation est parfaitement justi- 
fiée par les belles reproductions photochromiques 
de la collection des objets d'art du Musée du 
Louvre. 

Dès son début, la photochromie menace d'une 
concurrence redoutable, une industrie depuis long- 
temps prospère, et dans laquelle sont engagés de 
sérieux intérêts, la chromolithographie. Ceci suffit 
pour expliquer bien des objections, bien des inimi- 
tiés patentes ou secrètes. Cette opposition en rap- 
pelle une autre ^ que nous avons racontée ail- 
leurs, celle des entrepreneurs de halage contre le 
touage à vapeur, qui retarda pendant bien -des 
années l'application pratique de cette ingénieuse 
et utile invention. (V. notre Étude récemment pu- 
bliée sur Pierre Latour du Moulin, inventeur du 
touage (Hachette). Mais des considérations transi- 
toires d'intérêt privé ne sauraient définitivement 
prévaloir contre la loi impérieuse, irrésistible du 
progrès. La chromolithographie sera remplacée 
par la photochromie perfectionnée, comme ,1'ont 
été les réverbères par l'éclairage au gaz, le halage 



APPENDICE 191 

par le touage, les navires à voile par ceux à vapeur, 
les diligences par les chemins de fer; comme le 
seront bientôt les onmibus par les tramways ; — 
comme le sera peut-être plus tard la photochromie 
elle-même par rhéliochromie naturelle, si jamais 
la science arrive à parfaire cette grande oeuvre, la 
conquête de la lumière ! 



FIN. 



TABLE DES MATIÈRES 



Avant-propos v 

Lebon d'Humbersin« i 

Niepce et Daguerre 75 

Appendice 169 

A. L'usine à gaz de la Villette 169 

6. La Photochromie 181 



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Corne (H.). Le Cardinal Maxarin. 4 vol. 

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Belapalme. Le Premier livPê du citoyen. 

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DnYal (Jales). Notre pays. 4 vol. 
Emoof (Le baron). Histoire de trois oU" 

vriers français, 4 vol. 
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Polrion. Guide^Manuel de FOrphéoniste» 

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4. Les continents, i vol. 
II. Les mers et les météore», i voU 
Benda (Victor). Principe» d*agrieulturem 

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