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D'AUJOURD'HUI 



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THE LIBRARY 

The Ontario Institute 
for Studies in Education 

Toronto, Canada 




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LIBRARY 



NOV 1 1968 

THE ONTARIO IN5TITUTE 
FOR STUDIES IN EDUCATION 



Il a été tiré de cet ouvrage 
5 exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 5, 



LES JEUNES GENS 

D'AUJOURD'HUI 



DU MÊME AUTEUR 



L'Esprit de la Nouvelle Sorbonne... 4 vol. (Mercure 
de France). 



PARIS. — TYP. PLON-NOURRIT ET C ie , 8, RUE GARANGIÈRE. — 18148. 



AGATHON 



LES 

JEUNES GENS 

D'AUJOURD'HUI 

LE GOÛT DE L'ACTION 

LA FOI PATRIOTIQUE — UNE RENAISSANCE CATHOLIQUE 

LE RÉALISME POLITIQUE 



Deuxième édition 




f 



PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et C-, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIÈRE — 6 a 

4943 
Tous droits réservés 



Droits de reproduction et de traduction 
réservés pour tous pays. 



MONSIEUR MAURICE COLRAT 

qui accueillit, dans /'Opinion, cette enquête, 

Son dévoué collaborateur, 
AGATHON. 



/ 



INTRODUCTION 



« Il y a quelque chose de nouveau dans la jeu- 
nesse, » tel est le sentiment unanime. L'attitude 
courageuse des jeunes gens qui entrent aujour- 
d'hui dans la vie a frappé tous leurs aînés. Des 
parents en ressentent une inquiète surprise, car 
tout être aspire d'abord à sa ressemblance. Des 
maîtres, des éducateurs s'en réjouissent : ils voient 
là un heureux élan de la race. 

Peut-on parler cependant d'une « nouvelle géné- 
ration »? Une génération, cela suppose une com- 
munauté de traits, une liaison, une secrète entente, 
un ensemble « où chacun se meut d'un effort 
solidaire ». Est-il vrai, et dans quelle mesure, que 
nos jeunes gens se rallient à des tendances com- 
munes, à un idéal différent de leurs prédécesseurs, 
qu'une même poussée interne, sinon une même 
doctrine, façonne leurs âmes, qu'un même espoir 
enfin les soulève? C'est l'objet de cette enquête. 
Nous l'avons entreprise avec une ardente curio- 
sité, trop ardente pour n'exiger point de nous une 



h INTRODUCTION 

entière bonne foi, et nous l'avons terminée dans 
une pensée de joie et de confiance. 

Mais d'abord, qu'entendons-nous par la « jeu- 
nesse »? Nous avons fait porter notre recherche 
sur des garçons de dix-huit à vingt-cinq ans. 
C'est à la sortie du lycée, dans les grandes écoles, 
avant l'emprise d'une carrière, que se façonne 
notre visage moral et que se choisissent ces direc- 
tions intellectuelles à quoi nous demeurons fidèles 
toute la vie. Parmi les nouveaux venus, ceux qui 
approchent de la vingtième année nous ont paru 
réaliser vraiment un type original. La génération 
dont nous voulons esquisser une image est donc 
celle qui naquit vers 1890. 

Est-ce à dire que ceux qui sont nés environ 
cette date présentent tous des traits distinctifs? 
On ne saurait l'affirmer. Il ne s'agit ici que de la 
jeunesse cultivée, celle dont nous étions en 
mesure de connaître la vraie pensée et de rece- 
voir les confidences. Et pour être franc, il s'agit 
de la jeunesse d'élite. Peut-être une enquête plus 
étendue, sollicitant tous les jeunes Français, ceux 
des ateliers, des faubourgs et des champs, comme 
ceux qui sortent des collèges, eût-elle donné des 
résultats différents. Mais la majorité numérique 
en l'occurrence n'offre qu'une signification secon- 
daire, trompeuse même, car c'est lorsqu'une doc- 
trine a gagné la foule qu'elle a commencé de 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI m 

mourir, aux yeux du philosophe ; son triomphe 
présent nous assure qu'elle ne dominera pas 
l'avenir. Et c'est l'avenir qui nous importe ici. Son 
secret, il ne faut point le demander à la multitude, 
mais à l'élite novatrice, levain dans la masse in- 
forme. Ce sont les croyances des intellectuels qui, 
à de longues années de distance, orientent l'esprit 
public, et par lui la politique, la morale, les arts. 
Voilà pourquoi il convenait, selon nous, d'inter- 
roger, parmi la jeunesse, celle qui vraisembla- 
blement dans la politique, l'armée, les lettres, 
l'industrie, l'administration, dirigera les destinées 
du pays. Qu'on ne s'y méprenne point. Nous 
n'avons pas voulu tracer le portrait du jeune 
homme moyen de 1912, mais esquisser les traits 
des meilleurs et décrire le type nouveau de la jeune 
élite intellectuelle (1). 

(1) M. Emile Faguet, dans sa conclusion à l'Enquête sur la 
jeunesse de la Revue hebdomadaire (20 juillet 1912), donne raison 
à notre méthode lorsqu'il écrit : 

« Il y aurait à conclure, et c'est un peu ce que je tends à croire, 
que médecins, avocats, hommes d'affaires, hommes de science, 
agronomes, etc., que toute la jeune bourgeoisie française est en 
retard sur la jeunesse philosophe et littéraire, sur la jeunesse 
penseuse, et n'arrivera que plus tard, si elle peut y arriver, au 
point où est dès à présent celle-ci. » 

C'est sur ce retard naturel et prévu que nous avons fondé notre 
enquête. Admettrait-on même que la jeunesse intellectuelle 
n'exerçât qu'une action restreinte sur le pays, il faudrait reconnaître 
qu'elle a, plus que toute autre, le pressentiment, la divination des 
courants prochains, et qu'elle est infiniment moins lente à se 
mouvoir. 

La plupart des critiques qui nous ont été faites l'ont été pour 



iv INTRODUCTION 

Un mot enfin sur la forme de cette enquête. 
On ne trouvera pas ici une suite de réponses à un 
questionnaire fixé par avance et distribué au 
hasard des relations et des amitiés. Rien de plus 
vain qu'une telle suite d'opinions non pas même 
contradictoires, mais incohérentes, où chacun s'oc- 
cupe de faire l'avantageux et d'excommunier son 
voisin. Nous avons vu et interrogé un grand 
nombre de jeunes gens des Écoles, des Facultés, 
des lycées, choisis parmi les plus représentatifs de 
leur groupe. Nous avons vérifié leurs affirmations 
par les remarques de leurs maîtres. Enfin nous 
avons lu les pages où déjà certains d'entre eux 
s'expriment (1). Et de cette documentation vi- 

avoir méconnu ce point de départ. On nous a dit : « Vous parlez 
de patriotisme, de mariages précoces, de renaissance catho- 
lique..., et voici des faits : la France se dépeuple, les séminaires 
manquent de prêtres, le recrutement de Saint-Cyr est chaque 
année plus difficile... » Mais nous ne décrivons ici qu'un état d'esprit 
naissant; c'est dans quelques années, l'idéal nouveau s'étant 
répandu de proche en proche, que la foule en ressentira les effets. 

(1) Nous avons utilisé, en outre, dans la présente publication, 
les enquêtes menées parallèlement à la nôtre dans la Revue des 
Français, la Revue hebdomadaire , le Temps, le Gaulois. L'enquête 
du Temps, dirigée par M. Emile Henriot, vient de paraître en 
volume sous ce titre : A quoi rêvent les jeunes gens (Cham- 
pion, éd.). On la consultera avec fruit, surtout en ce qui a trait 
aux doctrines littéraires nouvelles. 

Enfin, pour donner plus d'assurance encore à nos conclu- 
sions, nous avons envoyé nos essais à une vingtaine de jeunes 
hommes, porte-paroles de groupements littéraires ou politiques, 
et nous leur avons demandé si leur sentiment rencontrait le 
nôtre, et dans quelle mesure. On trouvera cette contre-épreuve de 
notre enquête aux annexes du présent livre. L'acquiescement que 
nous y recevons prouve la vérité générale de notre description. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI v 

vante, nous nous sommes efforcés de faire un ordre. 
Un système, dira-t-on. Peut-être ; aussi bien fal- 
lait-il simplifier pour être net. Nous avons omis 
bien des traits secondaires, nous avons tâché à 
tout le moins de ne jamais déformer les traits 
essentiels. 

Il n'est pas interdit, au surplus, de croire que 
l'influence d'une telle enquête importe autant que 
son exactitude historique. Elle est elle-même un 
acte. Elle se conforme à l'attitude pragmatiste 
de ces jeunes gens. En définissant les ardentes sug- 
gestions de beaucoup d'entre eux, elle aide de plus 
hésitants à les distinguer en eux-mêmes, elle accroît 
leur foi et double leur énergie. Puisse-t-elle encou- 
rager cette jeunesse, par delà les disputes indi- 
viduelles, à réaliser, dans l'union joyeuse de ses 
forces, notre idéal commun, qui n'est rien de moins 
que le vœu d'un Français nouveau, d'une France 
nouvelle ! 



LES JEUNES GENS 

D'AUJOURD'HUI 



CHAPITRE PREMIER 



Eckermann rapporte ce propos de Goethe : « A 
toutes les époques de recul ou de dissolution, les 
âmes sont occupées d'elles-mêmes, et à toutes les 
époques de progrès, elles sont tournées vers le 
monde extérieur. » Et le maître de Weimar en 
tirait condamnation de son siècle : « Notre temps, 
disait-il, est un temps de recul, il est personnel. » 
Pensée vigoureuse, mais qu'il faut interpréter. 
Goethe n'entendait point proscrire la vie intérieure 
au profit de l'activité; il voulait distinguer les 
époques pessimistes, où les forces vitales se défont 
et s'éparpillent, des époques d'optimisme et de 
vitalité, où quelque grand objet extérieur les noue 
et les concentre. C'est ici le point qui nous im- 
porte. 

1 



CHAPITRE PREMIER 



* 
* * 



Le pessimisme des aines. 

Le pessimisme fut la marque de cette généra- 
tion qui arrivait à l'âge d'homme vers 1885. Nous 
possédons sur elle un témoignage unique, une sorte 
d'inventaire moral établi par l'un des esprits les 
plus conscients de son époque : les Essais de psy- 
chologie, de Paul Bourget. 

Convaincu que « les états de l'âme particuliers à 
une génération sont enveloppés en germe dans les 
théories et les rêves de la génération précédente », 
l'auteur du Disciple y passait en revue les œuvres 
des maîtres qui dirigeaient alors la jeunesse, et il 
concluait avec résignation : « Il m'a semblé que 
de toutes ces œuvres... une même influence se 
dégageait, douloureuse et, pour tout dire d'un mot, 
profondément, continûment, pessimiste. » Qu'il 
s'agisse des Fleurs du mal, de Madame Bovary, 
de Thomas Graindorge, de la Fille Elisa, du 
Journal d'Amiel, qu'il s'agisse aussi bien d' Une Vie 
ou d'^4 rebours, c'est, sous des fictions diverses, 
la même impression de découragement, « une mor- 
telle fatigue de vivre, une morne perception de 
la vanité de tout effort ». 

En toute âme retentissait cet aveu désespéré que 
Taine, à vingt ans, confiait à Prévost-Paradol : 
« Ce découragement raisonné qui m'a pris à l'en- 
droit de la pensée me prend aussi à l'endroit de 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 3 

l'amour. Je n'espère pas. Nul homme réfléchi ne 
peut espérer. » Et tout semblait servir cette triste 
vision de la vie. Le dilettantisme d'un Renan, 
d'un Goncourt, qui n'était qu'une impuissance de 
choisir et d'aimer, s'achevait en je ne sais quelle 
désolante négation. Le prestige des civilisations 
lointaines ou évanouies, avec Flaubert, Tolstoï, 
Tourguénieff, Loti, déréglait des sensibilités qu'au- 
cune tradition n'orientait plus. L'esprit d'analyse 
d'un Stendhal, d'un Amiel, d'un Dumas, vouait 
le cœur à la sécheresse, et il n'était point jusqu'à 
l'aristocratisme excessif du Renan des Dialogues 
qui ne recelât un hautain désespoir. 

Il faut relire ces Essais; ils sont encore riches 
de sens, surtout si nous les faisons servir, plus 
encore qu'à notre curiosité du passé, à l'épreuve 
de notre sensibilité présente. Les malades à qui 
s'adressait ce livre ont fait place à des hommes 
sains, qui découvrent dans ces pages ce à quoi 
ils s'opposent le plus. Une telle lecture, si elle les 
irrite, les éclaire aussi sur eux-mêmes. 

Notons-le tout de suite, ils résistent d'abord 
à l'objet même du livre : « Définir quelques-uns 
des exemplaires de sentiments que certains écri- 
vains proposent à V imitation des jeunes gens. » 
Mais ils n'entendent pas sentir à Fimitation de 
quelque écrivain que ce soit ! Nulle littérature 
dans leur conception de l'existence ! « Goûter la 
vie, » dit encore Bourget. Non point goûter, mais 
vivre. Ils pensent avec Emerson : « Si un homme, 



4 CHAPITRE PREMIER 

au lieu de manger son pain, ne s'attachait qu'au 
plaisir de le savourer, il mourrait de faim. » Bref, 
ils préfèrent se heurter à la vie plutôt qu'emprunter 
une attitude aux théories et aux livres. 

En outre, cette étude, qui se donnait pour un 
essai de thérapeutique morale, leur paraît aujour- 
d'hui suspecte de complaisance envers le mal 
qu'elle prétendait combattre. La pitié langou- 
reuse qui s'insinue en certaines phrases, décèle, à 
leurs yeux, le trouble du moraliste. Ils découvrent 
quelque chose d'incertain, d'ambigu aux hommes 
de cette génération, à ceux-là mêmes qui s'en sont 
brillamment évadés et qui, par un effort généreux, 
ont indiqué les voies nouvelles. Ils pressentent en 
eux un goût mal déguisé pour le rare, le fugitif, le 
morbide. 

Lorsque, impuissant ou timide à conclure, l'au- 
teur des Essais s'incline devant « cette réalité obs- 
cure et douloureuse, adorable et inexplicable qu'est 
l'âme humaine », ne donne-t-il pas la formule même 
du dilettantisme esthétique? Doublement expressif 
de son époque, et par son but, et par la confession 
involontaire qu'il contient, ce livre apparaît donc 
traversé par une anxiété infinie qui l'éclairé d'une 
lueur trouble et grise. 

Ce même affaissement de l'âme, on le retrouve 
dans toutes les jeunes publications de ce temps-là. 
Ouvrons les fameuses Taches d'encre que Maurice 
Barrés rédigeait seul à vingt-cinq ans (1885) : 
« L'ennui bâille sur ce monde décoloré par les 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 5 

savants, dit-il. Tous les dieux sont morts ou trop 
lointains : pas plus qu'eux, notre idéal ne vivra. 
Une profonde indifférence nous envahit. La souf- 
france s'émousse. Chacun suit son chemin, sans 
espoir, le dégoût aux lèvres, dans un piétinement 
sur place, banal et toujours pareil, du cri doulou- 
reux de la naissance au râle déchirant de l'agonie 
— dernière certitude ouverte sur toutes les incer- 
titudes. » 



* 

* * 



Une génération sacrifiée. 

Ce fut une génération intermédiaire, sacrifiée. 
Venue après celle du second Empire, forte de son 
orgueil matérialiste et de son credo scientifique, 
et qui fut vaincue en 1870, elle supporta vraiment 
tout le poids de la défaite. Elle eut, suprême 
effort, à reviser ses intimes croyances. Elle connut 
les pires douleurs, l'humiliation, le doute. Du 
moins, son effacement a-t-il préparé et rendu pos- 
sible la génération actuelle qui, pour reconstruire 
la vie allègrement sur des certitudes nouvelles, 
n'a point eu à triompher de tant d'obstacles. 

Ce n'est pas tout de suite, c'est bien des années 
après la guerre, que se fit sentir la plus terrible 
blessure de la défaite. Une courte explosion de vie 
succède d'abord à de telles catastrophes ; et la 
tâche immédiate du relèvement matériel occupe 
tous les cœurs. Il ne semble pas que les intellec- 



6 CHAPITRE PREMIER 

tuels aient ressenti, dès les premiers temps, l'abais- 
sement du pays, ni qu'ils aient douté d'eux-mêmes, 
ni que les artistes aient fait effort pour renier leurs 
inspirations antérieures. Les Soirées de Medan 
prolongent l'esthétique naturaliste ; le Parnasse de 
1876 rejoint le Parnasse de 1860. La guerre elle- 
même devint un objet d'observation, selon la 
formule d'un Flaubert ou d'un Goncourt. C'est 
plus tard seulement, vers 1880, que commença 
de s'exprimer ce qu'on pourrait appeler Y idéologie 
de la défaite. Il apparut alors « que la défaite n'avait 
pas été un épisode, mais qu'elle continuerait, que 
nous serions battus tous les jours, indéfiniment, 
jusqu'à l'heure où nous aurions restauré le patri- 
moine français dans son intégrité (1) ». 

L'abattement des cœurs se traduisit par un 
idéalisme exaspéré qui exaltait l'intelligence pure 
au détriment de la force. Revanche illusoire, 
revanche de l'orgueil souffrant ! L'impuissance 
réelle se console par le rêve d'une puissance idéale. 
La volonté enchaînée se forge une liberté imagi- 
naire en un monde spirituel. La force a vaincu ; 
soit, c'est que la force est mauvaise, c'est que le 
monde est hostile à l'esprit. Réfugions-nous donc 
dans une indifférence supérieure qui sauvegarde 
à tout le moins les droits de cette intelligence 
vaine et souveraine. 

Ce qu'il y eut d'héroïque dans cette attitude, 

(1) P. Botjeget (Préface aux Pages choisies de Melchior de 
Vogué). 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 7 

il serait cruel de le méconnaître. Elle maintint 
en beaucoup de jeunes cénacles un idéal de haute 
culture inutile qui n'était pas sans grandeur. 
Mais l'excès même de cet intellectualisme absolu 
les retrancha de la vie, de toute émotion hu- 
maine. La seule réalité qui ne déçoit point, ils 
crurent la trouver en eux-mêmes ; ils firent de 
Pégoïsme un système. « Comme il faut vivre, 
disait Alfred Vallette dans le premier numéro du 
Mercure de France (1892), nous opposerons à la 
désolante et universelle négation cette affirmation 
résolue : moi. » Résultait-il de cette doctrine un 
monde intérieur cohérent? Bien au contraire, elle 
ramenait au vide dont elle prétendait délivrer. 

* 
* * 

Le conflit de la pensée et de V action. 

Le problème qui obséda toute cette génération, 
c'est la prétendue antinomie de la pensée et de V ac- 
tion. Nos aînés se crurent victimes de ce que Bour- 
get nommait « le poison de l'analyse ». Problème- 
fantôme où s'usèrent leurs forces les meilleures. 
Toute leur action se consuma à chercher la raison 
et presque l'excuse d'agir. Taine, adolescent, 
se désolait déjà de ce conflit qui paralysait son 
être. « La raison me conseille l'immobilité, écri- 
vait-il à son ami Prévost-Paradol, et la nature 
m'ordonne l'activité. » Jusqu'à la fin, le hanta 
l'idée de cette contradiction désespérante. Il est 



8 CHAPITRE PREMIER 

une lettre curieuse de sa vieillesse où, jugeant 
l'œuvre d'un nouveau venu, il s'exprime de la 
sorte. « Ce jeune M. Barrés n'arrivera jamais à 
rien, car il est sollicité par deux tendances abso- 
lument contradictoires, le goût de la méditation 
et le désir d'action. » 

L'analyse de ce déchirement intérieur, de ce 
désaccord entre l'intelligence et la vie, Renan l'a 
faite à son tour dans Patrice, cette mélanco- 
lique confession juvénile : « Si Napoléon eût été 
aussi critique que moi, le 18 Brumaire n'aurait 
pas eu lieu. Celui qui veut tout saisir dans ses 
concepts est faible et effacé, incapable d'agir avec 
énergie... Un tel homme est peu fait pour réussir 
auprès des autres hommes, et de fait il n'est pas 
dans les conditions humaines, il n'est pas né viable. » 

Amiel, Bourget ont donné les raisons de cette 
impuissance de la pensée, et c'était pour affirmer 
que le mal était inguérissable. » L'analyse tue la 
spontanéité, écrit Amiel ; le grain moulu en farine 
ne saurait plus germer ni lever. » Toute pensée 
est-elle donc mortifiante? ne saurait-elle que vouer 
une race à la stérilité? « Il y a un antagonisme 
foncier, écrit à son tour Bourget, entre l'esprit 
d'analyse et la vie, puisque toute vie repose sur 
une base d'inconscience et que précisément l'es- 
prit d'analyse tend à détruire de plus en plus 
cette inconscience chez ceux qu'il domine. » 

Or, ce redoutable problème, où toute une géné- 
ration a buté, les jeunes gens l'ont résolu aujour- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 9 

d'hui. Pour mieux dire, il s'est dénoué de lui- 
même, évanoui. Cette contradiction fameuse, où 
leurs aînés goûtaient secrètement le pathétique 
de la vie, leur paraît un pur mirage de l'intelli- 
gence. Elle ne les retient plus dans une volup- 
tueuse inertie ; peu s'en faut qu'elle ne les irrite 
comme un mensonge. 

Aussi bien l'antinomie de la pensée et de l'ac- 
tion n'est-elle un problème que pour des êtres 
d'une sensibilité usée, anémiée, en qui nul ins- 
tinct vital ne fait surgir la vigoureuse affirmation. 
Une nature pensante, vraiment riche de vie et 
d'amour, rompt le cercle, sort de l'oscillation 
éternelle, et tend vers une croyance, une syn- 
thèse, un dogmatisme précurseur de l'action (1). 

Cette génération s'est trahie dans les déforma- 
tions mêmes qu'elle fit subir aux héros les plus 
sains ; elle les a contaminés de son propre mal. 



(1) La thèse d'Amiel et de Bourget sur le conflit de l'esprit 
d'analyse et de la vie se rattache à cette thèse plus générale d'après 
laquelle il y aurait entre nos facultés une sorte de loi d'équi- 
libre ; le développement intense de certaines d'entre elles entraî- 
nerait l'atrophie des autres. Or, cette théorie des « virements 
de forces », vraie en mécanique, paraît bien artificielle, appliquée 
à un organisme vivant. Lorsque la vitalité d'un organisme s'élève, 
toutes ses facultés s'élèvent ensemble, et lorsque la sève intérieure 
fait défaut, toutes décroissent à l'inverse. Il est faux de croire 
que l'esprit d'analyse se fortifie aux dépens de la volonté, et que 
la volonté profite des abdications de l'esprit d'analyse ; l'un et 
l'autre peuvent atteindre en blême temps leur paroxysme, comme 
en certains moments exceptionnels où la volonté saine, mise en 
demeure de s'exercer sur-le-champ, voit avec une rapidité extraor- 
dinaire les raisons qu'elle a d'agir <W de s'abstenir. L'analyse ne 
dissout qu'une volonté faible, que nulle foi, nul amour, n'orientent. 



40 CHAPITRE PREMIER 

Elle a rendu Stendhal méconnaissable. Que des 
neurasthéniques aient pu trouver dans Rouge et 
Noir de quoi justifier le désordre de leur sensibi- 
lité, cela montre que tout est poison à un cœur 
empoisonné. Julien Sorel, cette bête de proie, 
devient Robert Greslou, l'intellectuel dépravé du 
Disciple. Cependant l'analyse, chez Stendhal, est 
toute tournée vers la vie ; elle sert à l'acte comme 
la visée sert à la flèche. Loin de nuire à la décision, 
elle la provoque. La conscience de Fabrice reste 
un foyer, celle d'Amiel un lieu de déperdition 
de forces. La sensibilité de l'un s'exerce sur des 
objets réels, proches, concrets ; celle de l'autre sur 
des chimères. Nulle trace d'amour, d'amitié, d'en- 
thousiasme, d'un sentiment humain dans le Journal 
d'Amiel ; tout est humain chez Stendhal. Accusons 
donc d'impuissance non pas la pensée elle-même, 
mais la déchéance morale et physique de qui en 
use pour l'énerver. 

L'inutilité d'agir, le dégoût de la vie, voilà où 
s'arrêtait cette génération. Témoin ces paroles, 
choisies entre bien d'autres dans le Mercure de 
France qui fut à ses débuts l'expression de cette 
jeunesse : « Aucune époque (1892), semble-t-il, 
ne fut plus propice que la nôtre à se croiser les bras 
et à attendre. Nous sommes du monde qui s'en 
va et il est séant de s'en aller avec lui... La seule 
chose convenable est donc plus que jamais de 
remonter dans les tours d'ivoire, pendant qu'elles 
sont encore debout — ce n'est pas pour longtemps 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 11 

— et d'y rêver soit aux choses éternelles, soit aux 
difficultés de la grammaire. » 

Singulier détour de l'orgueil ! De cette inapti- 
tude à vivre ils allaient jusqu'à se glorifier. Volon- 
tiers, ils se considéraient comme le terme logique, 
l'aboutissement nécessaire de longs siècles de 
pensée. Ils se disaient « malades de civilisation ». 
C'était vraiment abuser des mots. Une civilisa- 
tion, n'est-ce pas un système lié d'idées et de sen- 
timents, un ensemble harmonieux de croyances, 
c'est-à-dire, par définition même, une sauvegarde 
contre le doute et le désespoir, une raison d'agir, 
une « prédestination »? 

Pour couvrir d'une excuse cette défaite de leur 
énergie intime, ils invoquaient volontiers cette 
thèse, alors fameuse, de la décadence des races 
latines. Ils proclamaient que les races les plus 
idéalistes, les plus raffinées, sont par là même 
condamnées à la mort, et que la suprême culture 
de l'esprit n'est que le signe brillant de l'agonie. 
Ils croyaient à ces nuées funestes, la vieillesse des 
races, le déclin fatal de la vie dans ces mystérieux, 
amorphes et inconsistants organismes. Ils s'in- 
clinaient devant ces prétendues « lois historiques », 
sans cesse démenties par l'histoire, et dont se 
rient avec raison les nouveaux venus, délivrés de 
l'obsession des atavismes séculaires ! 

Tous ces traits, pessimisme, orgueil de l'intelli- 
gence, mépris de la vie active, acceptation d'une 
chute prochaine et irrémédiable, se combinaient 



12 CHAPITRE PREMIER 

dans le dilettantisme, « disposition d'esprit très 
intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous 
incline tour à tour vers les formes diverses de la 
vie, et nous conduit à nous prêter à toutes ces 
formes sans nous donner à aucune (1) ». Le dilet- 
tantisme, c'est l'être dispersé, en qui le faisceau 
des énergies se relâche ; c'est l'inaptitude à choisir 
ou, pour mieux dire, c'est le manque d'amour. Il 
est naturel que, parce qu'il goûte à tout sans 
s'attacher à rien, le dilettante se considère comme 
supérieur au croyant. Ce contentement de soi, 
Renan l'exprime dans une phrase célèbre de Saint 
Paul : « Nous aimerions à rêver Paul sceptique, 
naufragé, abandonné, trahi par les siens, seul, 
atteint du désenchantement de la vieillesse. Il nous 
plairait que les écailles lui fussent tombées des yeux 
une seconde fois, et notre incrédulité douce aurait 
sa petite revanche si le plus dogmatique des 
hommes était mort triste, désespéré, disons mieux 
tranquille, sur quelque rivage ou quelque route de 
l'Espagne, en disant lui aussi : Ergo erravi. » L'ac- 
cent de ce passage a pu secrètement toucher nos 
pères, il est insupportable aux jeunes gens de notre 
âge. Cette douce incrédulité qui veut sa revanche 
contre la foi, parce qu'elle s'estime supérieure, cette 
apothéose souriante du doute, leur apparaissent 
comme une limite de l'être ; non une limite de 
l'intelligence, mais du cœur et de la volonté. 

(1) P. BoURGET, Essais de psychologie contemporaine, p. 55. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI i3 

* 
* * 

Les précurseurs et les maîtres. 

Quelques écrivains cependant, au milieu de 
cette détresse, prenant plus fortement conscience 
de leur propre mal, firent effort pour sauver le 
pays. Soucieux de fonder la vie morale, ils se tour- 
nèrent vers l'action. Malgré l'ambiguïté que les 
nouveaux venus découvrent aujourd'hui en cer- 
taines pages de leurs œuvres, c'est à eux qu'ils 
doivent de posséder l'équilibre, la confiance 

Les Essais de Bourget étaient tout émus déjà 
du tressaillement indécis de cette conscience nou- 
velle. Mais c'est le Disciple qui marque vraiment 
le tournant de l'une à l'autre génération (1). Bien 
que cet ouvrage soit tout trempé de dilettantisme, 
et du pire, du plus nocif qui fut jamais (les cent 
pages d'analyse qui ouvrent le Journal de Robert 
Greslou, à combien de jeunes gens n'ont-elles pas 
distillé l'ardente volupté de détruire?), ce mani- 
feste contre l'orgueil de la pensée pure, ce réqui- 
sitoire contre les prétentions de la science à régir 
la vie, provoqua dans les esprits un ébranlement 
contagieux. M. de Wyzewa en témoigne dans une 
Préface à l'édition nouvelle de ce roman. Et mieux 
encore cette lettre amère de Taine à Bourget, 



(1) « Le Disciple marque le moment précis où la génération à 
laquelle appartient M. Bourget se détache de la génération pré- 
cédente. » (Victor Giraud, les Maîtres de l'heure.) 



14 CHAPITRE PREMIER 

après la lecture du livre : « Je ne conclus qu'une 
chose, c'est que le goût a changé, que ma généra- 
tion est finie, et que je me renfonce dans mon 
trou de Savoie. Peut-être la voie que vous prenez, 
votre idée de l'inconnaissable, d'un au-delà, d'un 
noumène, vous mènera-t-elle vers un port mys- 
tique, vers une forme de christianisme... » 

Maurice Barrés prit un autre chemin, plus 
subtil; par un effort de souple dialectique, il tira 
le culte de l'action et la discipline de la religion 
du Moi. C'est par là qu'il eut le plus de prise sur 
de jeunes sensibilités toutes repliées sur elles- 
mêmes. On peut dire de l'auteur des Déracinés ce 
que Carlyle écrit de Gœthe : « Ayant subi profon- 
dément toutes les influences de son siècle, il s'est 
présenté à chaque nouvelle époque pour offrir l'ins- 
truction, la consolation qu'elle demandait. » Tandis 
que ses premières œuvres sont le cri d'un désen- 
chantement âpre, contracté, ses dernières œuvres, 
apaisées, nous proposent toute une noble culture 
de sentiments et de pensées pour vaincre le déses- 
poir et donner un sens à la vie. Beaucoup l'ont 
suivi dans cette évolution. Quel garçon de vingt- 
cinq ans n'a point esquissé pour son compte, 
dans quelque revue de jeunes, ou dans quelque 
monographie, cette analyse délicate dont la courbe 
va du moi souverain à la tradition? 

Vers 1895, Henry Bérenger, recherchant lui- 
même dans l'idéalisme révolutionnaire un sys- 
tème d'action, retraçait déjà avec finesse cette 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 15 

progression intérieure de la pensée barrésienne, 
depuis Sons Vœil des barbares jusqu'au Jardin de 
Bérénice. C'est pour l'expansion la plus large du 
moi que Barrés appelle à son aide l'ordre, la con- 
trainte. Cultiver son moi, ce n'est pas le libérer, 
le précipiter en de folles aventures, mais retrouver 
en lui les énergies de sa race, de ses morts et 
l'élargir dans le sens de son destin. 

Or, ce qu'il est nécessaire de comprendre, ce 
qui est nouveau et ce qui distingue les jeunes 
gens de 1912 des meilleurs même d'entre leurs 
aînés, c'est que cette thèse paradoxale et pro- 
fonde qui fonde la tradition sur l'analyse inté- 
rieure, c'est que ce cheminement philosophique 
les intéresse de moins en moins. Pour les plus 
jeunes d'entre eux, c'est un vain sujet de médita- 
tion, et qui retarde l'heure d'agir. Ils sont d'em- 
blée à ce point où un Barrés arrive par un long 
et complexe détour. Bref, son œuvre première, 
qui pour nous encore fut si émouvante, ne leur 
paraît plus que de transition, la planche pour 
passer le gué (1). 

Le dogmatisme d'un Charles Maurras semble, 
au premier abord, servir mieux leur besoin d'affir- 
mation. Beaucoup s'enchantent de cette belle 
discipline intellectuelle qui sait se priver pour 



(1) Sur le développement barrésien, à quoi nous ne pouvons 
toucher qu'en passant, il y a toute une littérature. Cf. notamment 
le dernier de ses commentateurs, Jacques Jaby, Psychologie de 
Maurici Barri*. 



16 CHAPITRE PREMIER 

mieux saisir ce qu'elle possède. Aussi lui ont-ils 
emprunté, en presque tous les domaines, des direc- 
tions importantes. Mais si tous l'admirent et 
révèrent le magnifique exemple de sa vie, ils ne le 
suivent pas tous dans la rigueur de ses déductions. 
Ce n'est ni par incapacité logique, ni par pusilla- 
nimité, mais parce que cet autoritarisme absolu, 
cette reconstruction de la société par la pure 
intelligence leur semble faire abstraction des réa- 
lités morales. Ils reprochent à Y Action française 
de négliger et d'irriter contre elle des forces 
vivaces, puissantes, même si elles sont déçues, et 
de rêver un ordre extérieur, nécessairement fra- 
gile s'il ne se fonde sur l'ordre intime, sur les 
mœurs, dont ces jeunes gens ont un instinctif 
souci. 

* 
* * 

L'optimisme des nouveaux venus. 

Combien, sur le fond morose de la génération 
qui précède, s'enlève vivement la jeunesse d'au- 
jourd'hui ! 

C'est par la confiance en soi que d'abord elle 
nous frappe. Elle a exilé le doute. L'esprit qui la 
guide est un esprit d'affirmation, de création. Il 
est en elle comme un état de santé de l'âme, 
comme un courant positif qui passe de tout son 
être en sa pensée. De ces jeunes hommes, il ne 
suffirait point de dire qu'ils sont optimistes, car 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 47 

l'optimisme est encore une doctrine ; et il s'agit 
ici d'une originalité de tempérament qui se mani- 
feste par un état de plénitude, de vitalité. 

Chez leurs aînés on voyait l'élégant souci de 
n'être dupes de rien. Eux au contraire sont dupes 
de la vie avec joie, si c'est être dupes pourtant 
que d'obtenir d'elle le plus possible en se confor- 
mant à ce qu'elle exige de nous. « Celui qui croit 
vaut mieux, pèse davantage, contient plus de vie 
que celui qui doute. S'il se trompe, tant pis, 
c'est de la force gaspillée, du moins c'est de la 
force (1). » Ils acceptent ce minimum d'illusions 
que suppose toute activité. 

Leur sensibilité est réaliste : d'elle-même elle 
se soumet au fait. Certes le fatalisme résigné des 
intellectuels de 1890 se présentait lui aussi comme 
une soumission au fait ; il n'était en réalité qu'une 
bouderie d'idéalistes désenchantés. Ils subissaient, 
les nouveaux venus acceptent. Subir, c'est fuir la 
responsabilité ; accepter, c'est la rechercher tout 
entière. Subir, c'est se refermer sur soi ; accepter, 
c'est consommer du vouloir et de l'énergie. Nos 
jeunes gens ont dès l'abord une vue très nette du 
possible et de l'efficace. Le sentiment de la liberté 
que, par ailleurs, leur restitua un Bergson, aggrave 
leur énergie de vie. La contrainte stimule leur effort. 
Le mot de Vauvenargues semble résumer leur ex- 
périence. « Le monde est ce qu'il doit être pour un 

(1) Eloge de la joi, par Jacques Rivière, Nouvelle Revue 
française, 1 er novembre 1912. 



18 CHAPITRE PREMIER 

être actif : plein d'obstacles. » L'un d'eux écrivait : 
« Nous avons plus que nos aînés le sentiment des 
mille résistances qui aujourd'hui limitent chaque 
destinée. Nous sommes plus curieux de ce qui 
nous arrête qu'avides de ce qui nous sert. » 

D'un mot, ce qui caractérise leur attitude, c'est 
le goût de V action. Le véritable idéalisme « n'admet 
pas qu'une idée gagne quelque chose à être réa- 
lisée (1) )•. Ce platonisme exalté s'oppose à cette 
pensée gœthienne que l'expérience seule règle la 
pensée. Telle est bien la conviction de nos jeunes 
gens. Oui, la pensée peut s'élancer et se mouvoir 
hors des réalités, mais alors elle se fausse. La réa- 
lité concrète, c'est le poids du pendule qui empêche 
le ressort de s'affoler, d'épuiser sa force en quelques 
battements précipités (2). 

A vrai dire, ils ne se posent point tant de ques- 
tions, leur vitalité est à l'œuvre, voilà tout. 

Toute une génération a travaillé à constituer 



(1) Le mot est d'Henri Franck, mort récemment, à vingt-quatre 
ans, et dont l'œuvre précieuse offre bien des pressentiments de 
la nouvelle génération. 

(2) « De même qu'un ingénieur, quelle que soit sa conviction 
sur la valeur absolue des théories qu'il utilise, doit, sous peine de 
stérilité, les employer comme point de départ de ses travaux, ainsi 
tout homme qui n'a pas une foi agissante est une non-valeur au 
point de vue moral. On ne peut agir sans principe, et la vie est un 
combat où, selon la formule de règlement de cavalerie, « de toutes 
« les fautes que l'on peut commettre, une seule est infamante : 
« l'inaction. » (Enquête de la Revue hebdomadaire, lieutenant 
Bregeault, 30 mars 1912.) Voir aussi la réponse du lieutenant 
Regnauld (23 mars 1912) : le bonheur, dit-il, nous le plaçons 
« moins dans la jouissance des résultats acquis que dans l'exercice 
même de l'activité ». C'est le propre plaisir du sport. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 19 

une science de l'action : ce qu'elle donnait ainsi, 
ce n'était point l'acte, mais une peinture de l'acte, 
incapable de susciter aucun effort. Que l'être soit 
capable d'agir, voilà le point (1). Pour notre jeu- 
nesse, l'action est toute naturelle : elle n'exige 
point de commentaires ; c'est comme une chose 
qui va de soi et ne pourrait être autrement. La 
seule affaire lui semble : aller toujours de l'avant 
et faire davantage de chemin. 

Aussi bien elle ne veut pas être différente : elle 
l'est. La conscience de ce changement n'est pas 
en elle, mais en ceux qui l'observent. Nulle géné- 
ration ne s'est moins regardé faire. Peu lui importe 
qu'on la blâme ou qu'on la loue. 

Consciemment ou d'instinct, elle est anti-intel- 
lectualiste ; elle ne considère point la vie comme 
un débat intellectuel, je veux dire un débat où 
n'entrent en jeu que des éléments rationnels. Elle 
croirait volontiers avec Frédéric Rauh, qu' « il y a 
des hommes faits pour penser, et des moments 
pour penser, voilà tout ». 

Et sans doute faut-il voir ici, outre certaines 
habitudes d'esprit nées d'une pratique croissante 

(1) Amiel a dit de son style : « Ton défaut principal est le tâton- 
nement. Tu recours à la pluralité des locutions, qui sont autant 
de recherches et d'approximations successives. L'expression unique 
est une intrépidité qui implique la confiance en soi et la clair- 
voyance. » Il pouvait le dire aussi bien de son activité : « L'acte est 
une intrépidité, etc.. » De même que l'expression spontanée est, 
en somme, selon l'étymologie du mot, le génie, l'acte spontané, 
c'est l'individualité même. Une forte personnalité exclut ce tâton- 
nement, ces « recherches et approximations successives », 



20 CHAPITRE PREMIER 

du sport, une influence des philosophies améri- 
caines (James, Whitman). Elle approuve Emerson 
de dire : « La vie n'est pas une dialectique... Elle 
n'est ni intellectuelle, ni critique, mais vigou- 
reuse (1)... » 

Aussi l'avons-nous remarqué, les œuvres litté- 
raires exercent une moindre action sur ces jeunes 
gens. « Mes fils, nous disait un professeur au 
Collège de France, vivent très peu avec les livres. 
Pour moi, je suis tout entier dans ma bibliothèque, 
j'y retrouve les plus ferventes émotions de ma vie, 
mes crises intellectuelles, toute mon histoire. » A 
vrai dire, s'ils n'ont pas le culte des livres, ils ont 
une révérence secrète et profonde pour quelques 
livres, choisis parmi ceux-là qui aident notre per- 
fectionnement intime et dont on peut tirer usage 
pour sa vie. De leur culture ils ne font point 
un résidu mort, mais une matière vivante. Et 
c'est pourquoi on leur voit moins de goût aux 
ouvrages de critique qu'aux ouvrages de doctrine. 
Ils vont vers tous ceux qui sont capables d'exercer 
une influence positive. 

Moins intelligents? dira-t-on. Non, mais moins 
amoureux de l'intelligence. La seule spéculation 



(1) Cet éloignement de l'intellectualisme paraît aussi à 
M. Emile Faguet l'un des traits essentiels révélés par l'enquête 
de la Revue hebdomadaire : « La réaction est très forte, plus forte 
que je n'aurais cru contre Auguste Comte, Taine et Renan, qui ne 
sont plus nommés, quand ils le sont, qu'avec la dernière expression 
du mépris... La tendance générale est l'anti-intellectualisme. » 
{Revue hebdomadaire, 20 juillet 1912.) 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 21 

digne d'intérêt, à leur gré, est celle qui dit : « Qu'y 
a-t-il à faire? a et « Comment faut-il le faire? » 
Alors que leurs aînés se perdaient en arguties 
sceptiques, ils savent qu'ils sont là, et là signifie 
qu'ils vivent en France, à une certaine période 
de son histoire et que tout doit être envisagé de 
ce point de vue actuel et français. 

Telle est la direction psychologique générale ; 
l'examen des faits la précisera. Nous allons re- 
trouver la marque de cet esprit réaliste en cha- 
cune des questions que nous aborderons : la foi 
patriotique, le goût de l'héroïsme, le renouveau 
moral et catholique, le culte de la tradition clas- 
sique, le réalisme politique. Ce sont là les princi- 
paux éléments de ce qu'on peut appeler une 
renaissance française. 



CHAPITRE II 

LA FOI PATRIOTIQUE 

Le sentiment qui est au fond de toutes les cons- 
ciences juvéniles, celui qui, unanimement, s'ac- 
corde avec les directions profondes de leur pensée, 
c'est la foi patriotique. Que ce sentiment les pos- 
sède, il n'y a, là-dessus, nulle équivoque et point 
de dénégation possible. L'optimisme, cet état de 
l'âme où se définit l'attitude des nouveaux venus, 
s'affirme, dès l'abord, dans la confiance qu'ils 
mettent en l'avenir de la France : ils trouvent là 
leur première raison d'agir, ce qui détermine, 
oriente, prédestine leur action. 

Le mot de leur destinée, les jeunes hommes 
d'aujourd'hui l'ont lu dans cette âme française, 
qui leur dicte un clair et impérieux devoir. Il 
semble qu'il n'y ait rien là que de naturel, d'or- 
dinaire, et, pour le déclarer, je ne sais quelle pudeur 
nous arrête. Mais la nouveauté d'un tel sentiment 
n'apparaît significative, considérable, que par con- 
traste. Nos aînés, que la guerre laissa incertains, 
dépourvus, souhaitèrent vainement de trouver la 
parole qui leur rendrait la divine vertu de la joie 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 23 

dans l'effort et de l'espérance dans la lutte. 
Recherche anxieuse, bientôt coupable, qui leur 
fit suivre les voies les plus dangereuses. Faisons 
une pause et remontons à quelques années en 
arrière, afin de mesurer les étapes ! 



* 
* * 



Une éclipse du patriotisme vers 1890. 

Voici des documents. Ce n'est point pour le 
plaisir cruel de condamner les erreurs de nos 
aînés que nous reproduisons leurs propos ; nous ne 
tenons pas le rôle d'accusateurs. Nous savons bien 
qu'il y eut comme une revanche sournoise du 
patriotisme humilié au fond de cet internatio- 
nalisme humanitaire que les « intellectuels » de 
1890 professaient avec orgueil. Mais nous voulons 
rendre sensible ce fait : la mésentente de ceux qui 
viennent et de ceux qui les ont précédés. 

Ouvrons donc le Mercure de France, où s'expri- 
mait, il y a vingt ans, l'élite de la jeunesse. Dès les 
premiers numéros (1891), un article nous frappe 
par son titre provocant : le Joujou patriotique. 
L'auteur (1), qui, depuis, fut l'âme de cette Revue, 

(1) M. Rémy de Gourmont. Si le ton de cet article est « violent 
et sarcastique », il exprime bien le sentiment des intellectuels, 
vers 1890. Il semblait alors que ce fût un véritable crime contre la 
France que de tenir des propoi patriotiques. Ce sont là les expres- 
sions d'un notoire professeur de philosophie, B. Jacob, qui ensei- 
gnait la morale à l'École normale de Jeunes filles i Sèvres : « Si 
notre pays, disait-il, peut encore jouer un rôle brillant dans le 



24 CHAPITRE II 

était alors ignoré : « Personnellement, dit-il, je ne 
donnerais, en échange de ces terres oubliées (il 
s'agit de l'Alsace et de la Lorraine), ni le petit 
doigt de ma main droite, il me sert à soutenir 
ma main quand j'écris, ni le petit doigt de ma 
main gauche, il me sert à secouer la cendre de ma 
cigarette... » « ... Il me paraît qu'elle a assez duré, 
la plaisanterie des deux petites sœurs esclaves, 
agenouillées dans leurs crêpes, au pied d'un poteau- 
frontière, pleurant comme des génisses, au lieu 
d'aller traire leurs vaches... » Et encore : « Le 
jour viendra peut-être où l'on nous enverra à la 
frontière ; nous irons sans enthousiasme ; ce sera 
notre tour de nous faire tuer, nous nous ferons 
tuer avec un réel déplaisir : « Mourir pour la patrie », 
nous chantons d'autres romances, nous cultivons 
un autre genre de poésie. S'il faut, d'un mot, dire 
nettement les choses, eh bien : Nous ne sommes 
pas patriotes. » 

Ne cédons pas à l'indignation qui, devant ces 
pages, nous entraîne. Qui ne sent l'amertume 
désolée de cette confession qui se veut agressive? 
Il faut avoir désespéré violemment de son pays, 
il faut avoir été meurtri par les faits, pour s'arrêter 
ainsi à la superbe consolation de l'égoïsme souve- 
rain. Cette impassibilité volontaire, c'est l'aveu 

monde, c'est par sa science, son art, ses industries élégantes, la 
qualité de son goût, la générosité de ses manières, en définitive, 
par son caractère hospitalier; en dehors des voies pacifiques, je 
n'aperçois aucun avenir. » {Lettres d'un philosophe, publiées par 
C. Bougie.) 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 25 

d'une blessure toujours vive. Et, au fond, c'est de 
l'idéalisme encore, mais du plus décevant. 
- En sacrifiant la patrie, n'entendait-on point 
sauver plus sûrement l'intelligence et l'art? « Quelle 
fierté les patriotes ont-ils jamais tirée des œuvres 
de Villiers de l'Isle-Adam? ajoutait M. Rémy de 
Gourmont. Soupçonnaient-ils son existence, alors 
que le roi de Bavière l'accueillait et l'aimait? 
Ont-ils subventionné Laforgue, qui ne trouva qu'à 
Berlin la nourriture nécessaire à la fabrication de 
ses chefs-d'œuvre d'ironie tendre, etc.. » Sombres 
divagations d'hommes qui se croient perdus, im- 
puissants à surmonter leur mal et qui font de leur 
impuissance une doctrine. On donnait de cette 
déchéance des raisons historiques. « Dès son ori- 
gine, écrivait-on (1), la mentalité latine recelait 
un germe de mort... L'empire latin, en décom- 
position, a contaminé de son étreinte les peuples 
latins. » Ainsi s'expliquait la misère contempo- 
raine : « Dans notre cerveau, un monde de choses 
vieillies s'est pétrifié... Incapables de vouloir, en 
raison de l'atrophie de nos énergies, nous sommes 
également inaptes à comprendre et à penser saine- 
ment, par suite de la corruption à laquelle notre 
mentalité est en proie. » D'où cette conclusion : « La 
race incompétente, le monde « femme » que nous 
sommes doit pour le bien général être éliminé ... Un 
homme vraiment humain ne devrait pas se refuser 

(1) M. Léon Bazaloette, le Problème de l'avenir latin, cité par 
M. André Lichtenberger. (Opinion, 27 juillet 1912.) 



26 CHAPITRE II 

à concevoir la possibilité de la ruine de sa patrie. » 
Dans leur croyance absurde à ce fatalisme his- 
torique, quelques-uns de nos aînés allaient jusqu'à 
juger salutaire que la priorité passât à cette race 
germanique « où tout est pur et grand ». Il ne leur 
restait plus qu'à s'enfermer en leur tour d'ivoire, 
désespérément. 

Plus ardente que ces esthètes, la jeunesse des 
écoles avait fait de l'humanitarisme une doctrine 
d'action. Tolstoï, par ses rêves d'amour fraternel 
et de paix entre les hommes, était son maître. Ce 
fut la période héroïque, si l'on peut dire, de l'an- 
timilitarisme universitaire. 

Nous possédons là-dessus un témoignage remar- 
quable : je veux parler de l'enquête (1) qu'un des 
plus sincères « intellectuels » de Sorbonne, Frédéric 
Rauh, conduisit avec ses élèves de l'École nor- 
male pour savoir si « le patriotisme est un senti- 
ment raisonnable et s'il résiste à l'épreuve des 
faits ». Ah ! c'est un beau jeu de massacre ! Toutes 
les considérations par quoi se justifie le senti- 
ment de patrie sont tour à tour traitées de « géné- 
ralités sonores », de « superstitions », de « doc- 
trines d'artistes et de littérateurs »... Rien ne 
résiste à l'impitoyable « méthode scientifique », 
comme si le patriotisme, qui plonge au plus pro- 
fond de la croyance et des sentiments, pouvait 
être de son objet. « Les patriotes ne comptent 

(1) Fr. Rauh, Etudes de morale, Paris, 1912. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 27 

pas, dit Rauh, ce sont des sentimentaux purs. » 
Au reste, « les nationalistes n'ont aucune de mes 
convictions. Leur doctrine est en contradiction 
avec des idées auxquelles je tiens. Je ne vois aucune 
raison de mettre en France l'internationalisme 
sous le boisseau. » 

Bref, toute l'enquête de cet universitaire socia- 
lisant vise à montrer que la « conscience peut 
sacrifier la patrie à l'idée » : à tout le moins s'ef- 
force-t-il de mettre « le patriotisme au service de 
l'internationalisme ». Et, au terme de son cours, 
Frédéric Rauh, examinant si un homme qui croit 
la guerre mauvaise peut obéir au devoir militaire, 
ne tranche pas la question, il l'évite et se réfugie 
derrière l'obligation légale : « Il faut respecter la lé- 
galité, dit-il, obéir à la loi même injuste. La révolte 
n'est qu'une suprême ressource. Or, il y a certaines 
conditions qui s'imposent à un pays, parmi les- 
quelles le devoir militaire. Il semble donc que je 
doive m'y soumettre, à moins de renier le principe 
de la légalité. D'autre part, si mon pays peut servir 
au triomphe d'une idée, je dois couloir qu'il dure. 
La question est de savoir si je dois préférer mon 
idéal à tout et me priver du moyen d'action qu'est 
mon pays. » Et d'ailleurs aussitôt il ajoute : « Il y 
a des cas où l'idée se trouve dans des dangers tels 
qu'il faut la proclamer. Il peut se faire que la 
double obligation de maintenir la légalité et mon 
pays, pour en faire un instrument de mon idéal, 
soit inférieure au devoir de proclamer cet idéal dans 



28 CHAPITRE II 

toute son intransigeance.., La conscience est le der- 
nier juge, mais il faut qu'elle se soit documentée. » 
Telle est l'étonnante logomachie qu'on ensei- 
gnait en Sorbonne, il y a dix ans à peine : on y 
maintenait la patrie, à condition qu'elle servît 
l'idéal humanitaire, et, en fin de compte, on la 
lui sacrifiait ! De telles phrases peuvent être prises 
comme d'excellentes pierres de touche. Et tous, 
dès l'abord, l'ont senti parmi ces jeunes, gens que 
nous interrogions et à qui nous les proposions 
comme épreuve : ces sophismes d'intellectuels pa- 
cifistes leur ont semblé impies ou puérils. « Nul 
n'oserait plus les écrire, ni les penser, » a dit M. de 
Mun en les reproduisant. Lus à une réunion de 
lycéens, ces propos « déterminèrent, principale- 
ment sur les jeunes visages, une expression de 
stupeur profonde ». C'est donc un fait que la géné- 
ration nouvelle ne met point l'idéal avant la patrie, 
qu'elle les confond dans une même foi. 

* 
* * 

Le réveil de V instinct national. 

On ne trouve plus, en effet, dans les Facultés, 
dans les grandes écoles, d'élèves qui professent 
l'antipatriotisme. A Polytechnique, à Normale, où 
les antimilitaristes et les disciples de Jaurès étaient 
si nombreux naguère, à la Sorbonne même, qui 
compte tant d'éléments cosmopolites, les doc- 
trines humanitaires ne font plus de disciples. A la 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 29 

Faculté de droit, à l'École des sciences politiques, 
le sentiment national est extrêmement vif, presque 
irritable. Les mots d'Alsace-Lorraine y suscitent 
de longues ovations, et tel professeur ne parle 
qu'avec prudence des méthodes allemandes, par 
crainte des murmures ou des sifflets. Gamineries, 
sans doute, mais qui indiquent que les nouveaux 
venus résistent à cette idée de la supériorité de la 
science germanique, conviction où furent élevés 
leurs maîtres... « Il m'a été très doux, nous écrit 
un professeur de la Faculté de Dijon, pendant 
ces quatre dernières années, de voir briller les 
regards et de sentir bondir les cœurs de ces jeunes, 
toutes les fois que j'ai profité des préoccupations 
d'économie nationale qui pénètrent toute l'éco- 
nomie politique pour éveiller l'intérêt passionné 
des étudiants qui m'écoutent. En province comme 
à Paris, les sentiments de la jeunesse actuelle 
sont tout autres que ceux qui nous animaient à 
vingt ans, et le réveil de l'instinct national a 
remplacé la passion de tant de chimères. » 

Cette magnifique renaissance des vertus de la 
race n'a fait que se préciser depuis 1905, « avène- 
ment de la génération nouvelle ». « A cette époque, 
nous dit M. Désiré Ferry, président de Y Union 
républicaine des étudiants de Paris, un frisson 
passe sur la France. De jeunes énergies se dressent : 
nous étions, à dix-huit ans, des petits Français 
d'une fierté hautaine, et résolus à ne plus subir 
une humiliation. » Une aube, une grandissante 



30 CHAPITRE II 

aurore se leva sur l'obscurcissement de cet au- 
tomne 1905, où notre jeunesse comprit que la 
menace allemande était présente. Et, en soi-même, 
chaque jeune homme entendit, retrouva, écouta, 
« comme familière et connue, cette résonance pro- 
fonde, cette voix, qui n'était pas une voix du 
dehors, engloutie là et comme amoncelée, on en 
savait depuis quand ni pour quoi ». 

Le patriotisme de la jeunesse française s'ap- 
profondit alors et se fortifia en réflexion, en rai- 
son, en action. L'été dernier, elle envisagea la 
guerre sans effroi : au pays tout entier, elle com- 
muniqua sa confiance. 

« Il faut, dit M. Tourolle, président de l'Asso- 
ciation générale des étudiants, il faut qu'on sache 
que toute la jeunesse française s'est levée comme 
un seul homme pour répondre à l'injure alle- 
mande. » Et lorsqu'on parla du traité franco- 
allemand, les quinze cents étudiants de Paris, 
sans distinction politique, furent tous d'accord 
pour protester les premiers contre la cession du 
Congo à l'Allemagne : « Nous ne sommes pas 
solidaires, dirent-ils, de ceux qui diminuent l'em- 
pire ou le prestige de la patrie ! Que la génération 
de ceux qui gouvernent en soit seule responsable ! » 
Alors, dans toute la France et jusqu'à l'étranger (1), 

(1) A l'automne de 1911, le directeur d'une grande revue anglaise 
pria un journaliste français de bien vouloir écrire pour sa publica- 
tion un article sur la France nouvelle. « Quelle France nouvelle T 
demanda notre compatriote. — Mais celle qui s'est manifestée 
en août et septembre dernier, répondit l'Anglais. » 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 31 

Ton sentit vraiment qu'il y avait quelque chose 
de nouveau dans l'âme française. 



* * 



L'héroïsme et la guerre. 

Et voici qui est plus significatif encore. Des 
élèves de rhétorique supérieure à Paris, c'est-à- 
dire l'élite la plus cultivée de la jeunesse, déclarent 
trouver dans la guerre un idéal esthétique d'énergie 
et de force. Ils pensent que « la France a besoin 
d'héroïsme pour vivre ». «Telle est la foi, dit encore 
M. Tourolle, qui consume la jeunesse moderne. » 

Combien de fois, depuis deux ans, n'avons-nous 
pas entendu répéter : « Plutôt la guerre que cette 
perpétuelle attente ! » Dans ce vœu, nulle amer- 
tume, mais un secret espoir. 

A ces étrangers dédaigneux qui disent : « Vous 
êtes en France aveuglés d'illusions. Vous rêvez, 
vous vous donnez le luxe d'idées humanitaires. 
Vous croyez à la justice, à la bonne foi, à la paix... 
Vous prétendez : La guerre, la violence, la con- 
quête, tout cela est bien démodé, bien vieux 
jeu (1)... », à ceux-là nous pouvons assurer qu'ils 
ne connaissent pas la jeunesse nouvelle. 

La guerre ! le mot a repris un soudain pres- 



(1) Ce sont là les paroles d'un Allemand, M. Kerr, directeur du 
Pan. Ces propos rapportés par M. Georges Bourdon dans son 
enquête du Figaro sur l'Allemagne actuelle, ont produit une 
forte impression. 



32 CHAPITRE II 

tige. C'est un mot jeune, tout neuf, paré de cette 
séduction que l'éternel instinct belliqueux a revi- 
vifié au cœur des hommes. Ces jeunes gens le 
chargent de toute la beauté dont ils sont épris 
et dont la vie quotidienne les prive. La guerre 
est surtout, à leurs yeux, l'occasion des plus 
nobles vertus humaines, de celles qu'ils mettent 
le plus haut : l'énergie, la maîtrise, le sacrifice à 
une cause qui nous dépasse. Et ils pensent avec 
W. James que la vie « deviendrait méprisable qui 
n'aurait plus ni risques, ni récompenses pour 
l'homme audacieux. » 

Un professeur de philosophie au lycée Henri IV 
nous confiait : « J'ai eu l'occasion de parler de la 
guerre à mes élèves. Je leur ai expliqué qu'il y a 
des guerres injustes, des guerres faites par colère, 
et qu'il faut raisonner le sentiment belliqueux. 
Eh bien ! la classe, visiblement, ne me suivait pas, 
résistait à cette distinction. » 

Lisez ce passage d'une lettre que nous écrivit 
un jeune élève de rhétorique, Alsacien d'origine : 
« L'existence que nous menons ne nous satisfait 
pas complètement, parce que, si nous possédons 
tous les éléments d'une belle vie, nous ne pouvons 
les organiser dans une action pratique, immédiate 
qui nous prendrait corps et âme et nous jetterait 
hors de nous-mêmes. Cette action un seul événe- 
ment nous la permettra, la guerre ; aussi la dési- 
rons-nous... C'est dans la vie des camps, c'est au 
feu que nous éprouverons le suprême épanouis- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 33 

sèment dos puissances françaises qui sont en nous. 
Notre intelligence ne se troublera plus devant l'in- 
connaissable, puisqu'elle pourra se concentrer 
toute sur un devoir présent, d'où l'incertitude et 
l'hésitation seront exclues. » 

Comment méconnaître le succès qu'obtiennent 
les récits de nos coloniaux, même et surtout peut- 
être, sur cette jeunesse intellectuelle que nous 
étudions ici? Les expéditions des Moll, des Len- 
fant, des Baratier suscitent son enthousiasme ; à 
ces destinées hardies, elle cherche dans son exis- 
tence sans risque un équivalent moral ; elle s'ap- 
plique à transporter dans sa vie intérieure ces 
valeurs courageuses. 

Quelques-uns vont plus loin : leurs études ache- 
vées, ils satisfont leur goût de l'action dans les 
aventures coloniales. Il ne leur suffît plus d'ap- 
prendre l'histoire : ils la font. Un jeune nor- 
malien, M. Klipfell, qui fut reçu en juillet 1912 
à l'agrégation des lettres, a demandé de faire 
campagne au Maroc, en s'engageant dans le corps 
expéditionnaire. Et nous pouvons citer maints 
exemples tout pareils. Qu'on songe à Jacques 
Violet, officier de vingt-huit ans, qui sut si bien 
mourir à Ksar-Teuchan, en Adrar : il fut tué 
à la tête de ses hommes, en pleine victoire, parmi 
la palmeraie ; dans son sac, l'on retrouva une 
paire de gants blancs et un exemplaire de Ser- 
vitude et grandeur milita irr; c'est ainsi qu'il allait 
au combat. 



34 CHAPITRE II 

Faut-il rappeler l'aventure du lieutenant d'ar- 
tillerie coloniale Ernest Psichari, petit-fils de Re- 
nan, qui abandonna ses cours de Sorbonne et la 
thèse qu'il commençait sur la faillite de l'idéalisme, 
pour mener une action française dans la brousse 
africaine : « L'Afrique, écrit-il, est un des der- 
niers endroits où nos meilleurs sentiments peuvent 
encore s'affirmer, où les dernières consciences fortes 
ont l'espoir de trouver un champ à leur activité 
tendue, i II ajoute : « Nous reviendrons à l'opinion 
du peuple qui est la guerre. De l'extrême barbarie 
nous sommes passés à une extrême civilisation... 
Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l'his- 
toire humaine, nous ne reviendrons pas au point 
d'où nous sommes partis? Il vient une heure où 
la bonté même cesse d'être féconde et devient 
amollissante et lâche. • 

A de tels jeunes hommes, exaltés par la foi 
patriotique et le culte des vertus belliqueuses, il 
ne faut qu'une occasion pour devenir héroïques. 

* 

L'influence du sport et des voyages. 

Au reste, tout fortifie chez les nouveaux venus 
cet idéal audacieux et tout a servi cette résurrec- 
tion. Les exploits de nos aviateurs sont pour 
l'imagination populaire le symbole du courage et 
de la vitalité toujours ardente de notre race, et 
c'est au sentiment patriotique qu'ils profitent. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 35 

Chose digne de remarque : il y a quelques années, 
l'aviation eût favorisé le rêve humanitaire ; on 
l'eût interprétée comme la promesse d'une pro- 
chaine suppression des frontières ; aujourd'hui elle 
les rend plus présentes, et l'aéroplane est d'abord, 
aux yeux de la foule, un engin de guerre. 

Le sport a exercé, lui aussi, sur l'optimisme 
patriotique des jeunes gens une influence qu'on ne 
saurait négliger. Le bénéfice moral du sport, j'en- 
tends de ces sports collectifs, comme le foot-ball, 
si répandu dans nos lycées, c'est qu'il développe 
l'esprit de solidarité, ce sentiment d'une action 
commune où chaque volonté particulière doit con- 
sentir au sacrifice. D'autre part, les sports font 
naître l'endurance, le sang-froid, ces vertus mili- 
taires, et maintiennent la jeunesse dans une atmo- 
sphère belliqueuse (1). 

L'habitude des voyages, enfin, loin d'affaiblir 
l'idée de patrie, l'a transformée et précisée. Ceux 
qui voyagent sentent le mieux l'opposition des 
étrangers à eux-mêmes : ils prennent conscience de 
leurs différences : <• Chaque fois que je me suis 
trouvé à l'étranger, nous déclarait un jeune étu- 
diant de lettres, j'ai éprouvé en moi la vérité et 
la force du sentiment patriotique. » 

Le goût même des voyages, n'est plus pour nos 
jeunes gens ce qu'il était pour leurs aînés, moins 
avides d'observations positives que d'images et de 

(1) Cf. Annexe, la Jeunesse et le sport, par Georges Rozet. 



30 CHAPITRE II 

souvenirs. Le tourisme sentimental, cette invention 
romantique, a beaucoup moins de prise sur leurs 
imaginations. Ce n'est pas pour se détourner de 
soi-même, s'enivrer d'exotisme, qu'ils vont en pays 
étrangers : c'est dans leur maison qu'ils placent 
la patrie de leur âme. D'où le succès que ren- 
contre le roman régionaliste, provincial, d'un 
Boylesve, des Tharaud, par exemple. 

Aussi bien, l'on pourrait plus généralement sou- 
tenir que la facilité des communications a servi 
au réveil des nationalités : le sentiment national 
est devenu moins territorial, il s'est transformé en 
sentiment de race, de culture. De réalités phy- 
siques, naturelles, les frontières sont devenues, aux 
yeux de notre jeunesse, une réalité morale. 

* 

L 1 Alsace-Lorraine et la jeunesse. 

Voyez, en effet, comme elle envisage la question 
d'Alsace-Lorraine, qui est aujourd'hui au premier 
plan de ses préoccupations : c'est là que nous 
pouvons le mieux saisir le caractère original de 
son patriotisme. 

Quelques années après 1870, tout le monde 
s'était entendu pour repousser la guerre : on 
acceptait la défaite. Il y eut dans cette attitude 
quelque amertume d'abord, mais bientôt l'indif- 
férence fut complète. En 1897, François Coppée 
dut céder devant elle : « Il est difficile de faire 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 37 

le bien, écrivait-il en sa chronique du Journal. La 
pensée dont je me suis fait l'interprète d'envoyer 
un souvenir à l'Alsace éprouvée par les récents 
orages, n'a pas éveillé dans l'opinion un suffisant 
écho. Bien qu'avec un profond regret, je n'ose 
recommander davantage une manifestation qui 
n'aurait eu son plein effet qu'à la condition d'être 
imposante. » 

C'est alors que le Mercure de France ouvrit une 
enquête sur l 'Alsace-Lorraine (1). Les réponses de 
ces jeunes hommes de lettres sont tristement signi- 
ficatives : « J'espère, dit Jules Renard, que bientôt 
la guerre 1870-71 sera considérée comme un événe- 
ment historique de moindre importance que l'ap- 
parition du Cid ou d'une fable de La Fontaine. » 
« Si l'on avait le courage d'être sincères, écrit 
M. Hérold qui résume le sentiment de la plupart 
des écrivains consultés, on avouerait que le traité 
de Francfort semble presque aussi lointain que le 
traité d'Utrecht et que la guerre de 1870 est un évé- 
nement aussi purement historique que la guerre de 
Crimée ou la guerre de la succession d'Espagne. » 
Et M. Maurice Le Blond, parlant au nom de la 
jeunesse : « Le traité de Francfort, l' Alsace-Lor- 
raine ! Il est bien certain que ces questions inté- 
ressent de moins en moins l'opinion de la nation... 
Et chez la jeunesse de vingt ans au surplus, le 



(1) Il l'an! aujourd'hui relire toute cette enquête. MM. Dumont* 
Wilden et Bouguenel en ont reproduit l'essentiel dans leur livre» 

la Victoire des vaincus. 



38 CHAPITRE II 

sentiment de la revanche a presque totalement 
disparu. » 

Enfin cette réponse prise parmi tant d'autres : 

« Je ne reconnais que l'intelligence : elle ne subit 
pas de frontières et, volontiers, je sacrifierais la 
vie de cent imbéciles français à celle d'un intel- 
ligent de n'importe où. L'intégrité du sol ne me 
préoccupe pas : le coin où je médite me suffit ; 
on peut conquérir le territoire qui l'environne, 
jamais on n'attentera à ma pensée. > C'est là juste- 
ment toute l'erreur. Ce détachement de l'intel- 
lectuel à l'endroit des frontières, l'exemple même 
des Alsaciens-Lorrains en montre l'inanité. Les 
plus vives souffrances de la servitude sont de 
l'ordre spirituel. Sur un sol conquis par l'étranger, 
occupé par des hommes de mœurs et de culture 
différentes, il n'est pas vrai que la pensée soit 
libre. 

C'est le sentiment de cette vérité qui a servi 
la renaissance actuelle de la question d'Alsace- 
Lorraine. Aujourd'hui, grâce à la forte et hardie 
conception d'un Barrés, la revanche a pris une 
forme nouvelle, toute intellectuelle et morale. 
Deux types de sensibilité, d'intelligence sont en 
présence : il s'agit de savoir quelle culture l'empor- 
tera. Le problème s'est spiritualisé, mais il n'est 
pas moins réel pour cela. 

C'est pour l'avoir posé de la sorte que Au ser- 
vice de l'Allemagne est un des livres qui ont le 
plus fait, des deux côtés de la frontière, pour 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 39 

donner une conscience nette du véritable problème 
alsacien. Cette position nouvelle, elle est aujour- 
d'hui acceptée par tous : nous la retrouvons dans 
les romans de Paul Acker, d'André Lichtenberger, 
dans la revue de Georges Ducrocq, les Marches de 
VEst où se poursuit en silence une œuvre excellente. 

A ce mouvement alsacien et français, les jeunes 
gens d'aujourd'hui portent une attention passion- 
née. Toute la jeunesse française se leva naguère 
pour répondre à l'injure de la Strassburger Post 
et montrer aux Alsaciens-Lorrains la fidélité de 
notre souvenir. Depuis 1910, une importante mani- 
festation groupe chaque année devant la statue 
de Strasbourg les étudiants de toutes opinions, 
républicains, radicaux et radicaux-socialistes, na- 
tionalistes et plébiscitaires, catholiques et protes- 
tants. En province, les conférences sur PAlsace- 
Lorraine, qui n'eussent point trouvé cent audi- 
teurs il y a quelques années, réunissent une foule 
nombreuse. 

Voici enfin une société née d'hier, la Ligue des 
jeunes amis de l'Alsace, qui déclare ne rallier que 
des jeunes hommes ayant moins de trente ans : 
son but est de faire connaître aux étudiants 
français l'état de la question alsacienne, la lutte 
que soutiennent les provinces annexées pour la 
défense de leur culture et de leur patrimoine ; 
elle se propose en outre de fournir aux Alsaciens- 
Lorrains V appui moral qui leur est nécessaire. Le 
fait à retenir, c'est qu'un tel groupement eut 



40 CHAPITRE II 

été, il y a peu d'années encoro, impossible : on en 
eût souri comme d'une entreprise chimérique. Mais 
les nouveaux venus ne sont pas des rêveurs. Leur 
action ici encore est essentiellement réaliste : il 
s'agit de défendre la culture française dans un pays 
que menace la culture germanique. C'est là une 
lutte précise et non point une phraséologie vaine. 



* * 



La conversion des aînés. 

La passion patriotique, passion clairvoyante, 
volontaire, voilà donc le premier caractère de la 
jeunesse nouvelle. « Par là, dit M. Alfred Capus, 
elle a récemment joué son premier grand rôle 
dans notre pays. Elle nous a imposé à tous, jeunes 
ou vieux, avec une force invincible et comme le 
tonique souverain aux heures troubles, une cure 
d'air natal. » Bien plus, elle a réagi sur ceux-là 
mêmes qu'avait séduits l'illusion humanitaire : 
par retour, elle a exercé son action sur certains de 
ses maîtres que leurs convictions éloignaient le 
plus fortement de la foi patriotique. 

Rien de plus significatif que la correspondance 
qui s'échangea il y a dix-huit mois, en pleine crise 
allemande, entre une Anglaise du parti radical, 
Mme Vernon Lee, et un professeur français, 
M. Paul Desjardins (1). Habituée à s'accorder sur 

(1) Correspondance de l'Union pour la vérité (février 1912). 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 41 

toutes les questions philosophiques avec les jeunes 
idéologues que M. Desjardins groupe à Y Union 
pour la çérité (ancienne Union pour V action morale), 
Mme Vernon Lee fut déconcertée par leur récente 
attitude envers le militarisme : ils parlaient un 
tout autre langage. 

« Ces mêmes amis que j'avais connus paci- 
fistes, antimilitaristes, antinationalistes, gœthéens, 
nietzschéens, wagnériens, je les ai trouvés singu- 
lièrement changés, disant encore du bout des 
lèvres les anciens mots paix, progrès; mais trahis- 
sant par chacun de leurs mots, chaque inflexion 
de leur voix, chaque regard, un désir de guerre, 
une promptitude à peine réprimée. » 

Et M. Paul Desjardins répondit à cette Anglaise 
« cosmopolite et cérébrale, désemboîtée de son 
peuple » : 

« La guerre est bête et laide. Tout de même elle 
n'est pas le pis. Le refus de servir est plus vilain. 
La déliquescence paisible d'un peuple (dont j'avais 
grande peur pour le nôtre), la désertion tranquille 
et à l'état chronique, la réduction de tous les 
mobiles à un seul : vivre le plus grassement pos- 
sible au moindre prix ; le lâchage par chacun de 
ce qui est le bien commun de tous, — voilà, selon 
moi, la bestialité consommée, a 

Et ailleurs : « Du prussianisme, j'en ai assez. 
En Akaee, »'n Lorraine, en Slesvig, en Pologne, 
( est trop... 11 me réapparaît que l'opposition au 
prussianisme est encore une des causes pour 



42 CHAPITRE II 

lesquelles il serait le moins bête de se faire trouer 
la peau. » 

Paroles étonnantes, si l'on considère qu'elles sont 
signées par ce tolstoïsant, ce métaphysicien de 
l'absolu qui nous conviait naguère à des discus- 
sions kantiennes sur la notion de la justice et du 
droit. C'est une évolution toute pareille à celle que 
raconte M. Paul Acker dans le Soldat Bernard, ce 
noble petit livre, dont l'influence morale fut grande. 
Qui donc a modifié M. Paul Desjardins? Ce sont 
ces jeunes rhétoriciens qu'il retrouve chaque jour 
dans sa classe d'un lycée parisien : il n'a pu 
demeurer insensible à l'attitude résolue de tant de 
jeunes garçons, pour qui la menace germanique 
fut la première blessure du cœur : lui et tous ceux 
de son âge ont bien compris que tenir désormais le 
langage d'autrefois, ce serait proprement les trahir. 
Avoir redonné à ses aînés le sens des réalités fran- 
çaises, c'est ce qu'on pourrait appeler le miracle 
de la jeunesse. Elle a fait remonter à la surface 
ces forces vives que l'on croyait taries. 



CHAPITRE III 

LA VIE MORALE 

Le culte des figures exemplaires. 

Certaines époques sont dominées par la passion 
des idées à ce point que l'homme ne leur apparaît 
qu'à travers l'image abstraite qu'elles s'en com- 
posent : le philosophe, le savant sont alors les 
maîtres de la vie. D'autres époques, moins idéa- 
listes, mais plus actives, sont fascinées par le 
prestige des grands hommes : le siècle de Périclès 
et celui de César, la Renaissance italienne, cer- 
taines périodes de l'histoire révolutionnaire, par 
exemple. Tout pousse alors l'individu à réaliser 
son plus haut développement humain : le caractère 
et l'énergie sont les vertus premières. L'homme 
a foi dans l'homme. Le modèle, ce n'est plus une 
idée, mais le héros, c'est-à-dire celui qui a donné 
de l'homme concret, vivant, la formule la plus 
saisissante. 

La transformation qui s'est accomplie dans notre 
jeunesse rend sensible l'opposition de ces deux 



U CHAPITRE III 

époques. Ce fut, en effet, une des conséquences 
morales de l'intellectualisme d'avoir laissé tomber 
en désuétude « le vieil idéal de virilité ». Après 
les excès de l'intelligence pure, les jeunes gens 
retrouvent aujourd'hui au fond d'eux-mêmes le 
goût de la réalité humaine et le culte des senti- 
ments qui peuvent donner à l'être sa plénitude et 
à l'existence un prix véritable. Si leur vie intellec- 
tuelle est moins avide, leur vie intérieure n'est pas 
moins riche. Ils ne vivent plus autant avec les 
livres, disions-nous ; c'est qu'ils veulent emprunter 
à la réalité quotidienne, plutôt qu'aux sentiments 
imaginaires, la substance de leur pensée intime. 
La plus belle œuvre, à leurs yeux, c'est une belle 
vie ; et ainsi s'explique la curiosité qu'ils accordent 
aux nobles biographies. 

Le goût des figures exemplaires, la jeunesse intel- 
lectuelle le satisfait dans les œuvres d'un Romain 
Rolland (1), d'un Suarès à qui certains doivent un 
sentiment héroïque de l'existence : et ce sont les 
biographies de Michel- Ange, de Pascal, de Beetho- 
ven, de Gœthe, de Napoléon que surtout ils 
méditent. Ce culte des grands hommes n'est autre 
chose que le besoin de toucher des êtres réels y 
capables de leur répondre et de les diriger. Ils 
rassemblent sous un héros, sous une biographie, 
vérité active et vivante, ce que leurs aînés 

(1) Il faut remarquer que de cet auteur elle ne partage point 
toute l'idéologie : ce qu'il y a d'esprit, « européen », humanitaire 
dans Jean-Christophe lui est étranger. 



LES JEUNES CENS D'AUJOURD'HUI 45 

exprimaient par une abstraction ou une for- 
mule. 

Le réalisme qui est au fond de cette adoration 
secrète, l'un des mieux doués de cette génération, 
Henri Franck, mort il y a un an, l'avait bien 
exprimé : « Nous ne sommes plus jaloux de Napo- 
léon, disait-il, mais nous avons encore pour lui 
un grand amour. C'est précisément sa défaite 
finale qui est admirable : on sent mieux la gran- 
deur de ce qu'il a fait quand on sait ce qu'il rêvait 
de faire encore. Puis nous admirons qu'en lui, à 
une sensibilité qu'on peut dire romantique... se 
joigne une vision bien nette, bien claire des réalités, 
un très juste sentiment du possible et de l'effi- 
cace. Et enfin toutes ces énergies qui chez nous 
s'éveillent, toutes ces jeunes forces qui se recon- 
naissent et veulent se donner auraient besoin, pour 
prendre toute leur valeur, pour devenir aussi 
fécondes qu'il est en elles, d'être groupées, ordon- 
nées, voire asservies par celui-là qui se vantait 
d'avoir fait rendre aux hommes tout ce qu'ils 
peuvent... (1). » 

Il ne s'agit pas ici de politique, mais de psycho- 
logie : et ces paroles de jeune homme ne fixent 
pas une opinion, mais un sentiment. Nous y 
saisissons la qualité particulière du goût actuel de 
l'héroïsme : c'est le sentiment de la plus haute réa- 
lité humaine que les nouveaux venus respirent 

(1) Nouvelle Revue française, iiuviiiIm i; l'Jll. 



46 CHAPITRE III 

dans le souffle des héros. Dans l'histoire, dans Part, 
ils vont aux formes humaines, parce qu'elles sont 
capables de toucher leur cœur et d'augmenter leur 
vie. Ils ne sont pas curieux du monde en amateurs, 
pour le plaisir ; ils le sont par une sorte d'égoïsme 
spontané qui les pousse à se demander dès l'abord : 
« Qu'en puis-je faire qui profite à ma vie, qui aide 
à mon perfectionnement? » 

L'intelligence n'est pas pour eux une chose de 
luxe ; elle doit être l'outil d'une belle vie. L'homme 
de lettres, tel qu'on le concevait vers 1885, le pur 
intellectuel, dégoûté de l'action, incurieux de l'hu- 
main et qui se complaisait dans « l'incorruptible 
orgueil de ne servir à rien », celui-là est un type 
déchu. Pour lui, toute beauté était inactive par 
nature ; pour ces jeunes gens, au contraire, toute 
beauté est agissante. 

L'homme de science, à l'image de Taine, le doc- 
trinaire qui réduit toute l'abondante diversité des 
êtres à un système d'abstractions, n'est pas moins 
étranger à ces jeunes réalistes. Ce retranchement 
intellectuel, cette « mortification »de la pensée leur 
paraît anormale, i Le visage d'un homme, nous 
disait l'un d'eux, nous en apprend à tout le moins 
autant qu'un livre. » Voyez l'horreur d'un Taine 
à laisser faire son portrait, le mur qu'il élève 
autour de sa personne et de sa vie ; puis songez au 
soin que prenait Gœthe de répandre son image 
pour qu'elle se fixât dans toutes les imagina- 
tions. Était-ce vanité? Gardons-nous de le croire. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 47 

Mais Gœthe ne séparait pas avec cette rigueur 
absurde de géomètre l'homme vivant et le pen- 
seur. 

Par ce trait, on touche Y inhumanité qui est au 
fond de la science d'un Taine. La réalité ne l'in- 
téresse que pour les idées qu'il en tire. Mais quel 
motif d'agir, l'imagination des jeunes gens pour- 
rait-elle trouver dans l'idée abstraite, sans visage, 
sans regard? Et comme l'on comprend qu'elle lui 
préfère la familiarité d'un héros dont elle se repré- 
sente l'âme, le geste et l'allure. 

L'art et la morale. 

Cette curiosité de l'humain, ce même souci 
moral, elle veut les retrouver dans l'œuvre d'art ; 
elle lui demande d'enrichir son expérience. Les nou- 
veaux venus se sont détachés non sans quelque 
injuste violence de ces artistes dont l'idéalisme 
sans but n'est rien qu'une attitude délicate. Ils 
redoutent « cette mélancolie merveilleuse, cette 
noblesse, cette beauté » dont leurs aînés faisaient 
« une volupté, un moyen de jouir secrètement de 
la candeur du monde ». Et c'est là ce qu'exprimait 
un des plus lucides critiques d'aujourd'hui (1), lors- 
qu'il écrivait à propos d'un poète symboliste : v De 
ces rythmes ensorceleurs, de ces images, de ces sym- 
boles, qu'en as-tu fait, jeune homme dema généra- 

(1) f Opinion, 27 janvier 1912. 



48 CHAPITRE III 

tion? Tu en as fait un délassement d'artiste, un 
prétexte à exercer ta subtilité, une musique de 
boudoir que tu écoutais avec bonheur, mais qui ne 
t'a laissé en somme que les yeux cernés, les nerfs 
vibrants et les prunelles lasses. Ce poète de ton 
adolescence, es-tu bien sûr qu'il soit celui de ton 
âge mûr? Crois-tu pouvoir te livrer longtemps, 
professionnel de la volupté du cœur et des yeux, 
à cette tristesse sans cause qui révélait un goût 
parfait et l'exquise migraine d'âme d'une puberté 
difficile. » 

Les nouveaux venus sont convaincus qu'il existe 
une hiérarchie dans les œuvres d'art et que celles- 
là qui se contentent d'une beauté tout extérieure y 
occupent un rang subalterne. La doctrine de l'art 
pour l'art semble bien abandonnée par les jeunes 
écoles. Elle leur paraît, à dire vrai, vide de sens, 
et du point de vue même de la pure technique où 
voulaient l'enfermer les parnassiens et les symbo- 
listes, car il n'est point jusqu'à la forme qui ne soit 
déterminée par la conception générale que l'artiste 
se fait du monde. 

Il y a donc pour les jeunes écrivains une utilité 
de l'œuvre d'art ; non pas que l'art ait pour but 
de susciter des convictions, de fournir une règle 
de conduite, ni même de rendre l'homme meilleur. 
Mais il y a un art qui consiste « à rendre l'homme 
plus fortement homme, à le mettre sur la voie de 
lui-même et à lui indiquer la route où il rencon- 
trera ses semblables ». Un art enfin qui « se sent 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 49 

pair et compagnon avec la commune humanité 
tout aussi bien qu'avec le plus particulier d'entre 
les hommes ». Cette formule d'un jeune écrivain 
révolutionnaire, M. Jean Richard Bloch, peut ral- 
lier aujourd'hui des jeunes gens venus de toutes les 
régions intellectuelles. Et c'est la formule même de 
l'art classique. Elle repose sur cette conviction 
qu'il n'est de doctrine littéraire valable, sérieuse, 
qu'en tant qu'elle est en relation avec des vé- 
rités intéressant la vie morale, « II semble, dit 
M. Jean de Pierrefeu, que dans le beau moral 
nous retrouvions, nous Français, notre véritable 
patrie. » 

C'est, à tout le moins, un des traits les mieux 
dessinés de cette génération que d'être moraliste. 
Et il ne faut pas l'entendre en un sens étroit. Nous 
voulons dire seulement qu'elle éprouve le besoin 
d'un ordre sensible, d'une discipline intérieure pour 
soutenir sa vie active : or, la morale n'est pas autre 
chose que l'esthétique de l'action, le beau intérieur 
qui tend nos forces et les multiplie. 

C'est pourquoi, sans doute, nulle ne fut aussi 
démunie pour la vie active que cette génération 
de 1885 qui affectait le plus bizarre immoralisme. 
Alors que les nouveaux venus donnent au mot 
« vivre » un sens sérieux, leurs aînés firent de 
l'intelligence un instrument de dissociation per- 
verse ; elle leur servait à fuir la vie, à l'éviter, à 
lui opposer de trompeuses antinomies, comme s'ils 
ne redoutaient rien tant au fond que de la vivre. 

4 



50 CHAPITRE III 

Ils substituaient ainsi au monderé el, à celui que 
nous éprouvons en le touchant; en nous heurtant 
à lui, un univers imaginaire et fallacieux. A la 
suite de Baudelaire, ils préféraient à la variété 
innombrable de la nature les paradis artificiels, 
un tableau à un paysage. Leur sensibilité affaissée 
se plaisait à l'étrange et au morbide. Toute une 
école littéraire a vécu sur cette esthétique du vice, 
et, comme le remarque finement un jeune critique 
littéraire, M. André du Fresnois, ce n'était point 
là « le vice impétueux qui bouillonne dans le cœur 
d'un roi barbare ou d'un prince de la Renaissance 
italienne, mais quelque chose d'oblique et de 
froid, un vice moins aimé pour les voluptés qu'on 
en tire que pour son caractère de vice (1) ». 

Le satanisme l'emportait : il est à l'origine même 
de l'inspiration catholique d'un Barbey, d'un Huys- 
mans. Vers 1890, tout débutant s'exerçait à com- 
poser des hymnes à la laideur, des litanies à Satan. 
Et si nous allons au fond d'une telle esthétique, 
nous y découvrons cette conviction secrète qu'il 
y a dans les puissances troubles et malsaines de 
l'âme plus de richesse que dans le bien, je ne sais 
quel pathétique supérieur. Pour quelques-uns de 
nos aînés, encore, le morbide, l'exceptionnel, est 
le domaine propre de l'art. C'est une part de l'hé- 
ritage baudelairien. 

Au reste, toute cette génération s'appliquait à 

(1) Nous n'avons plus le goût du vice, « les Marches de l'Est », 
octobre 1911. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 51 

sentir et à vivre selon des modèles littéraires. 
Marcel Schwob, à propos de Y Ecornifleur de Jules 
Renard, écrivait dès 1892 cette page lucide : 
« L'écornifïeur, c'est le jeune homme dont le cer- 
veau est peuplé de littérature, qui voit le dix- 
huitième siècle à travers Goncourt, les ouvriers 
à travers Zola, les paysans à travers Balzac, la mer 
à travers Michelet et Richepin. » Sa tête est pleine 
de fantômes, et ces fantômes, il les transporte 
dans l'existence paisible d'un ménage bourgeois ; 
« il doit à sa littérature de traiter le mari en 
H ornais, la femme en Mme Bovary et de violer 
la nièce par un beau jour d'été. > Et Schwob 
ajoute : « Un pouce de plus à son vouloir et c'est 
Chambige, un pouce de moins c'est Poil de Ca- 
rotte... La littérature a fait naître des êtres ter- 
ribles dans les chambres secrètes de notre cœur 
et de notre cerveau. » 

L'activité, sûre hygiène de l'intelligence, a dis- 
sipé ces fantômes. La pensée pure, dépourvue 
d'orientation pratique, risque de conduire à l'im- 
moralisme ; l'idéalisme même qu'elle entraîne est 
dangereux, parce qu'il est sans attache avec la 
vie. L'action est le critérium de la moralité. 

Aussi le scepticisme, le dilettantisme, toutes ces 
attitudes qui consistent à fuir les responsabilités 
morales, à ne pas prendre parti, inspirent aux 
jeunes goni d'aujourd'hui une aversion très forte. 
L'ironie, cette forme d'égoïsme raffiné qui oppose 
à l'uni vois le moi souverain, leur semble une 



52 CHAPITRE III 

lâcheté. Au vrai, l'ironie fut la revanche de l'in- 
tellectualisme vaincu, la défense orgueilleuse de 
l'individu contre les choses qu'incapable de possé- 
der, il voulait paraître mépriser. Il se faisait de 
son incapacité même une sorte de délectation 
voluptueuse (1). Le a sourire supérieur » est insup- 
portable aux nouveaux venus, parce qu'il est inhu- 
main. Dans l'œuvre d'Anatole France, si intelli- 
gente, si raffinée, mais que ne soutient aucune foi, 
aucun amour, ni même aucune haine profonde, ils 
ne trouvent rien qui satisfasse vraiment leurs aspi- 
rations et leurs besoins. Il n'est pas un jeune homme 
pour vivre aujourd'hui de cette pensée, comme nos 
aînés qui se faisaient un bréviaire du Jardin d' Epi- 
cure ou de la Rôtisserie de la reine Pédanque; il n'en 
est presque plus pour se plaire au factice de cet 
art, qui, sous le prétexte de sauvegarder les droits 
absolus de l'intelligence, de l'analyse détachée et 
souriante, exclut en somme ce qu'il y a d'humain, 
de partial, de fort et de vivant en nous, qui répudie 
tous les mouvements du cœur comme des impul- 
sions absurdes et dangereuses, et pour qui toute 
sensibilité vive est toujours, comme disait Diderot, 
faiblesse de complexion. 

(1) S'ils détestent cette ironie qui n'est que le moi orgueilleuse- 
ment déguisé, ils aiment le rire clair, joyeux, sain, qu'on trouve 
chez un Proud'hon, chez un Péguy. « L'ironie de Proud'hon, écrit 
M. J. Darville, c'est l'ironie du héros qui, même au moment où il 
accomplit les actions les plus héroïques, ne s'en fait pas accroire, 
garde sa liberté d'esprit et semble nous dire, un éclair de malice 
dans les yeux et la lèvre railleuse : « Oh ! ce n'est rien ! ne vous 
emballez pas, on peut faire mieux encore ! Ce que j'ai fait là 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 53 

Et puis l'œuvre d'un France porte la marque de 
cet esprit historique impuissant à construire, qui ne 
voit de toutes parts que du sable et de l'eau, et se 
repose avec sérénité dans le spectacle de l'écoule- 
ment et de la fluctuation des choses. Or, d'un tel 
esprit, sensible aux seules apparences, aveugle aux 
réalités intérieures, et qui est l'opposé de l'esprit 
philosophique, la jeunesse se détourne. C'est un 
fait que la culture purement historique engendre 
le scepticisme et fausse la décision. Si les nou- 
veaux venus recherchent la connaissance du passé, 
ils veulent qu'elle serve à leur vie présente, qu'elle 
agisse sur elle d'une façon directe, car ils envi- 
sagent toutes choses d'un point de vue actuel. Or, 
l'histoire est incorporée en nous et si la croyance 
ancienne n'a pas d'écho dans les cœurs, la simple 
pratique la dissoudra. A qui veut agir, le passé 
n'apprendra pas tant que le présent. Ce dont 
nous sommes sûrs, c'est qu'à un certain moment, 
il convient, dans un champ donné, de recourir à 
telle ou telle idée. Il y a dans chaque ordre une 
vérité du moment. La vie morale doit être consi- 
dérée comme une expérience actuelle et non point 
déterminée par le passé : on l'éprouve par les 
choses, en travaillant (1). Aussi les jeunes gens d'au- 

est tout simple et n'était pas si difficile... » L'esprit est ici comme 
la pudeur exquise de l'action... (Cahiers du Cercle Proud'hon, t. I #r .) 
(1) Frédéric Rath, Etudes de morale, passim. Qu'on ne s'étonne 
point de nous voir invoquer la pensée de ce professeur de Sor- 
bonne, sur qui nous faisons, par ailleurs, d'importantes réserves. 
S'il y a des choses, dans son enseignement, qui nous semblent 



54 CHAPITRE III 

jourd'hui se tournent-ils vers la conquête des 
choses : leur joie est dans la tâche bien faite (1), 
dans la conscience de la lutte et de l'effort. Et c'est 
leur pensée que résume cette phrase de Y Evolu- 
tion créatrice : « Attelés comme des bœufs de labour 
à une lourde tâche, nous sentons le jeu de nos 
muscles et de nos articulations, le poids de la 
charrue et la résistance du sol : agir et se savoir 
agir, entrer en contact avec la réalité et même la 
vivre, mais dans la mesure seulement où elle 
intéresse l'œuvre qui s'accomplit et le sillon qui 
se creuse, voilà la fonction de l'intelligence 
humaine. » 

Idéal actif, difficile, qui fait paraître bien insuffi- 
sante cette philosophie « sans larmes, sans angoisse 
et sans effort (2) » qu'un Maeterlinck voulut subs- 
tituer à l'inquiétude de la conscience moderne. Nos 
jeunes gens ne se contentent pas de ces * petits 
bonheurs que la main peut saisir ». 

Ils se plairaient davantage à l'optimisme 
héroïque de Zarathustra, qui conseille un idéal 

aujourd'hui détestables, il demeure des parties excellentes, et 
on ne peut méconnaître que ce moraliste, passionnément sincère, 
exerça sur maints jeunes gens une influence qui dure encore, 
mais ceux-ci ont su faire le départ entre ce qu'il y avait en lui de 
positif et d'anarchique. 

(i) Cf. Enquête de la Revue hebdomadaire, la réponse d'un lieu- 
tenant de vaisseau : « Parmi les croyances les plus directes qui 
s'expriment librement dans les camps avec un remarquable esprit 
de tolérance réciproque, une même foi nous unit: « Le bien, c'est 
la belle ouvrage ; le mal, c'est la vie gâchée. » 

(2) L. Dumont- Wilden, Maurice Maeterlinck, « Nouvelle Revue 
française », 1 er septembre 1912. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 55 

dangereux : mais Nietzsche est à peine lu par 
notre jeunesse. Pour les intelligences anémiées de 
ses aînées, il fut un puissant cordial et prépara la 
restauration des valeurs courageuses, de la force, 
de l'énergie, de la belle audace des races nobles. 
Certains même furent amenés par lui jusqu'au 
seuil d'une renaissance française et classique (1). 
Mais aujourd'hui, les jeunes gens n'ont point 
besoin de ce « tonique ». Ce goût maladif de la 
vie, cet anxieux appel vers la santé leur inspirent 
quelque méfiance. L'obsession de ce qui est vigou- 
reux et puissant, l'apologie effrénée de la force 
paraissent justement suspectes à un homme fort. 
Tout ce qui, chez Nietzsche, n'est qu'hygiène à 
l'usage des neurasthéniques, n'a plus de sens pour 
ceux qui viennent. 

Stendhal, au contraire, est plus proche de leur 
âme ; Stendhal, ce Nietzsche de notre race, formé 
par l'analyse lucide des hommes du dix-huitième 
siècle, nullement infesté de métaphysique alle- 
mande. Et chez l'auteur de Rouge et Noir ils 
découvrent, avec le sentiment de l'honneur, le 
goût des belles actions et le culte des individua- 
lités éminentes. 

Le sens humain et classique. 

De tout ce qui précède, il ressort que l'influence 



(1) Voir Enquèto sur l'influence de Nietzsche, Grande Revue 
(1010). 



56 CHAPITRE III 

dogmatique, celle des doctrines et des systèmes 
ont de moins en moins de prise sur les nouveaux 
venus. La théorie pure qui n'est pas réversible 
en acte, en expérience, ne les intéresse guère. En 
revanche, et du même coup, grandit l'action per- 
sonnelle des maîtres, celle qui s'exerce d'homme 
à homme. 

« Si Barrés, nous disait un professeur de philo- 
sophie d'un lycée de Paris, refaisait aujourd'hui 
cette sorte d'enquête sur la jeunesse que furent 
ses Déracinés, sans doute ne commencerait-il pas 
son ouvrage par la description d'une classe de 
philosophie. Notre action sur nos élèves est beau- 
coup plus limitée qu'autrefois. C'est de l'indivi- 
dualisme certainement. C'est aussi, c'est surtout, 
je crois, une décadence de l'intellectualisme. Ces 
jeunes gens n'ont point cette ivresse de la raison 
pure qu'éprouvèrent leurs aînés : pour atteindre 
leur esprit, il faut passer par leur cœur. Notre 
jeunesse a besoin d'enthousiasme et d'amitié. Les 
maîtres qui voudront vraiment la conquérir 
devront agir autant par le prestige de leur person- 
nalité et de leur caractère que par la nouveauté 
de leur système : ce seront des éveilleurs d'âmes. » 

C'est pour avoir méconnu cette exigence intime 
que l'Université nouvelle a éloigné tant de jeunes 
gens. Cette crise de la Sorbonne dont on a tant 
parlé, ce n'est point seulement, comme on le croit 
d'ordinaire, une crise pédagogique : c'est une crise 
morale. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 57 

Interrogeons ces étudiants qui sortent de l'Uni- 
versité. Voici ce qu'ils nous disent : i A cet âge 
où l'on est avide de notions dont on puisse faire 
de la vie, alors que nous cherchions dans nos 
maîtres le prestige d'une autorité spirituelle, leur 
demandant de nous découvrir à nous-mêmes, 
qu'avons-nous trouvé? Une science vide qui ne 
tenait compte que des besoins de l'intelligence, un 
matérialisme pédant, une investigation sceptique 
qui abîme et diminue. Tout, dans un tel enseigne- 
ment, nous obligeait à servir en esclaves inertes 
ou à nous exaspérer en rebelles. » 

Ils s'aperçurent bien vite que cette érudition, 
qu'on leur vantait à l'excès, néglige la qualité du 
travail et des idées, la valeur humaine des œuvres, 
qu'elle désaccoutume, en quelque sorte, de l'usage 
du sens intérieur, parce qu'elle va contre l'ad- 
miration, arrête la sympathie. Que leur importe 
une telle science, si elle consiste en ce qu'il y a de 
plus inhumain, de plus étranger à leurs préoccu- 
pations et à leurs inquiétudes? Ils pensent qu'il 
n'y a pas de vérité qui vaille « la déshumanisation » 
d'une âme. 

Sous cet enseignement notre jeunesse sentit que 
se cachait l'idéal moral le plus médiocre, le plus 
désespéré. Si elle s'adresse aux plus sincères de ses 
moralistes, à ce Frédéric Rauh qu'elle élut un ins- 
tant pour maître, quel conseil reçoit-elle? « Renon- 
cer à la conscience, écrit-il, c'est se soumettre aux 
choses qu'on ne peut changer. » « D'une façon gêné- 



58 CHAPITRE III 

raie, la vie même morale est uniforme et morne... 
Si l'on a besoin de consolations efficaces à une dou- 
leur très vive, on fera sagement à l'ordinaire de ne 
pas les attendre des formes supérieures de la con- 
templation ou du sacrifice : il sera plus sûr, dans 
bien des cas, de les demander aux plaisirs matériels 
même les plus plats. » C'est à cette même vue pes- 
simiste, à cette même négation de tout héroïsme 
qu'aboutissait Renan vieillissant. En fin de compte, 
le plus scrupuleux des philosophes de Sorbonne ne 
peut nous offrir qu'une doctrine qui paralyse l'ac- 
tion, diminue l'énergie. Où l'âme de la jeunesse 
pourrait-elle trouver ici à se prendre? 

S'ils se détournent de l'érudition desséchante 
et morne, les jeunes gens d'aujourd'hui sont plus 
attachés que leurs aînés à la culture classique, 
et ce qu'ils demandent aux humanités, c'est 
autant un bénéfice moral qu'un bénéfice intellec- 
tuel. 

Ceux dont l'esprit s'est affiné par l'étude des 
lettres antiques et ceux dont l'instruction fut 
dominée par une pensée utilitaire, sont séparés 
par des différences essentielles qui intéressent le 
cœur plus encore que l'intelligence. Ce désaccord 
spirituel, si subtil à la fois et si profond, entre 
les deux éducations, classique et moderne, les 
jeunes gens d'aujourd'hui le perçoivent claire- 
ment. L'un d'eux, bachelier d'hier, l'exprimait 
assez vivement devant nous : « Nous ne pûmes 
jamais nous lier, disait-il, avec les élèves de la 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 59 

section moderne (section D), qui pourtant étaient 
mêlés à notre existence. On les reconnaissait à ce 
qu'ils n'avaient point de camarades parmi nous. 
Ce qui éloignait d'eux, c'était l'impossibilité de 
mener en leur compagnie une conversation élevée, 
une de ces conversations de jeunes gens qui se 
nourrissent d'idées enthousiastes et de sentiments. 
Ils ne s'émouvaient jamais que pour un résultat 
immédiat, pratique. Presque tous affectaient un 
arrivisme sans noblesse. » 

Et le même établissait cette distinction, toute 
pénétrée d'idéalisme latin, entre la vie active, ou 
l'utilisation de ses forces pour un but réfléchi, et 
la vie pratique, qui n'est que la recherche de l'ar- 
gent et des jouissances matérielles. La culture 
classique assure à la conscience je ne sais quel 
désintéressement. Et d'avoir vécu pendant la 
jeunesse dans l'atmosphère héroïque des grands 
écrivains de l'antiquité, le ton de l'existence en 
est comme haussé. 

Voilà pourquoi la Ligue pour la culture française, 
créée par Jean Richepin, pour la défense des huma- 
nités menacées, a réuni si vite tant de jeunes adhé- 
sions. « Cette ligue, écrit M. Etienne Rey, a répondu 
à un sentiment plus encore qu'à un besoin de l'es- 
prit, et elle est moins un programme d'instruction 
qu'un programme moral. C'est pourquoi les efforts 
des savants ne tiendront pas contre elle (1) ». 

(1) C'est le goût di 1 humain » qui a r.iiin'iir aux classiques. 
De cette évolution témoignent notamment, dans l'enquête do 



60 CHAPITRE III 

L'ordre des mœurs. 

Ces préoccupations morales que la jeunesse 
apporte dans toutes ses démarches intellectuelles, 
quel retentissement ont-elles sur sa vie pratique? 
En un mot, comment se pose le problème de la 
vie pour cette génération avide d'agir. Il y a bien 
longtemps que l'on parle de l'action et il n'est 
point d'idée dont les littérateurs aient plus abusé 
et plus vainement... L'action ! qui dira les voluptés 
d'ordre littéraire que ce mot a fournies aux intel- 
lectuels, nos aînés ! 

Or, chez les jeunes gens d'aujourd'hui, c'est 
moins une doctrine qu'un instinct ; et cet instinct 
se révèle d'abord dans le souci précoce d'une car- 
rière, puis dans l'acceptation, dès le début de 
leur jeunesse, des responsabilités du mariage et 
de la famille. 

Qu'on songe à l'indécision élégante des étudiants 
d'autrefois, au temps perdu dans les Facultés, à 
cette paresse ornée qu'ils cultivaient précieuse- 
ment, aux délais qu'il était de bon ton de se don- 
ner avant le choix d'un métier et avant le mariage. 
C'était une croyance commune aux artistes que 
le célibat fût leur état naturel. Les nouveaux venus 
savent tout de suite où ils veulent aller, et, très 
jeunes, ils se tracent leur voie. « La plupart se 
destinent aux affaires, nous disait un professeur 

M. Henriot, A quoi rêvent les jeunes gens, les remarquables ré- 
ponses de MM. Jacques Copeau, Henri Clouard, J. J. Tha- 
raud, etc.. auxquelles nous renvoyons le lecteur. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 61 

de philosophie ; et ils n'attendent point pour cela 
d'avoir vingt-cinq ans, ils s'y dirigent dès la 
vingtième année. Ceux qui choisissent les carrières 
libérales se sont fixé d'avance un plan précis. 
Tous ont besoin de réalisations. Le désir de gagner 
sa vie, désir où ils trouvent une sorte de noblesse 
morale, se manifeste tôt. D'ailleurs, ils n'ont pas 
ce mépris de l'argent que l'intellectuel affectait 
volontiers jadis, et ce philosophe stoïcien qui 
trouvait sa subsistance en tirant l'eau d'un puits 
et, avec le salaire d'une demi-heure de travail, 
achetait assez d'olives pour se nourrir, n'est point 
leur idéal, a 

En outre, dès vingt-cinq ans, vingt-deux ans 
même, beaucoup sont pères de famille. C'est, 
semble-t-il, le goût du définitif. Nous nous souve- 
nons de cette exclamation : « Une liaison de jeu- 
nesse, c'est du temps perdu. » Du temps perdu 
pour le bonheur, voulait dire ce jeune optimiste, 
car le bonheur ne se fonde que sur ce qui dure... 

Ce sentiment très fort de la stabilité, de l'ordre, 
cette horreur du provisoire expliquent le change- 
ment que beaucoup ont remarqué dans les mœurs 
de la jeunesse (1). Elles prouvent que les nouveaux 



(1) M. Marcel Prévost décrit ce changement dans ses lettres 
à Françoise Maman, à propos de la Nouvelle Couvée. Voici un 
dialogue qui s'échange entre un jeune homme de dix-huit ans et 
l'auteur : 

« — Il me semble qu-' nous pensons autrement aux fenun<\s, 
un peu comme y pensent les jeunes gens anglais, dont nous avons 
pris de plus en plus les habitudes... L'an passé, quand j'allai à 



62 CHAPITRE III 

venus sont infiniment pénétrés de la gravité de 
certains sentiments, que leurs aînés traitaient avec 
ironie et légèreté. Non point que leur sensibilité 
soit moins vive, mais ils la veulent préserver 
des expériences où un voluptueux égotisme est 
seul en jeu. Ils ont une secrète répugnance à 
introduire une analyse blasée et sans naturel dans 
les choses du cœur. Nul « adolphisme » chez eux. 
A la fin de son étude sur A. Dumas, Bourget 
notait que les observations si cruellement pessi- 
mistes de Y Ami des femmes sur l'impuissance 
d'aimer paraîtraient encore trop modérés un 
jour, et que les causes dénoncées par ce moraliste 
iraient s'aggravant chez les êtres cultivés. Il ne 

Paris avec mon père, on m'a fait connaître des jeunes gens de 
mon âge; j'ai vu des arrivistes, des esthètes, des sportsmen, des 
noceurs de chez Maxim's ; je n'ai pas vu de Faublas... Ici, dans 
ma province, c'est plus significatif encore. Des amis, à moi, se 
font un orgueil de leur sagesse monastique. 
Je ne pus m'empêcher de demander : 

— Et vous? 

Il ne baissa pas les yeux. 

— Moi?... Je suis fort tranquille... Et je vous avoue que, quand 
je lis certains romans de Zola ou même de Maupassant, la fièvre 
sensuelle de tous ces gens-là me semble un peu risible... Je ne les 
comprends pas... Voilà pourquoi l'idée de me fiancer à dix-huit 
ans pour me marier cinq ou six ans plus tard ne m'effraie pas plus 
qu'elle n'a effrayé Sam. 

— Mais alors, questionnai-je, puisque vous êtes, au fond, si 
calme dans votre jeune célibat, pourquoi cette alliance prématurée 
avec une femme? 

— Oh ! vous sentez bien, répliqua-t-il, que c'est justement 
pour cela... 

Oui, il avait raison, je devinais, je comprenais... Du dégoût, à 
l'avance, pour la bohème de l'amour ; une vague peur de céder 
tout de même à la tentation ; l'idée commune parmi les jeunes 
Anglais, qu'une affection sérieuse est une défense... » 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 63 

semble pas que cette prévision se réalise. De ces 
causes, les plus graves perdent chaque jour de 
leur intensité : l'esprit d'analyse et le libertinage. 
Aussi bien n'était-ce pas là se méprendre sur le rôle 
de la culture? A-t-elle nécessairement pour effet 
de substituer aux sentiments naturels des senti- 
ments imaginaires qui les contrarient? Non point 
chez des êtres actifs, sains, de qui l'énergie s'est 
renouvelée et les sentiments ont retrouvé leur force. 

Les nouveaux venus ont horreur du dérègle- 
ment, de l'anarchie, comme de la pire entrave 
au développement de soi-même, à la véritable 
liberté. Aussi dans leur vie extérieure, ne retrouve- 
t-on plus ce débraillé, ce bohémianisme légendaire 
du Quartier Latin. L'on voit même de jeunes 
étudiants de médecine et de droit se grouper 
et fonder, « pour la réalisation, en dehors de toute 
confession religieuse, d'un même idéal de vie mo- 
rale », une association appelée Action nouvelle, 
qui organise des conférences périodiques. « On 
trouvera sans doute étrange, dit le manifeste de 
cette Société, qu'un groupement d'étudiants puisse 
parler de moralité. » Voilà, certes, une nouveauté ; 
quelle qu'en soit la portée véritable, elle valait 
qu'on la signalât. 

Beaucoup avouent même une pureté de mœurs 
qu'il y a peu de temps encore l'on n'eût pas craint 
de railler. Scrupules religieux peut-être pour quel- 
ques-uns ; pour d'autres, simple souci de dignité 
humaine. Au surplus il n'est pas douteux qu'il n'y 



64 CHAPITRE III 

ait là une conséquence des habitudes sportives. 
Chez de jeunes hommes préoccupés d'exercices 
physiques, le culte du sport prolonge une sorte 
de naïveté sentimentale. Il faut choisir d'ailleurs. 
« Si je veille tard, nous dit l'un d'eux, comment 
serai-je en forme pour le match prochain? » 

C'est à cette même conclusion qu'arrive M. Mar- 
cel Prévost dans son étude sur la Nouvelle Couvée. 
« Ceux qui viennent, dit-il, ne seront guère tour- 
mentés par l'obsession des jeunes Français d'au- 
trefois. Ils ressembleront de plus en plus (les 
inévitables différences de la race mises à part) 
aux jeunes Anglo-Saxons, leurs contemporains ; la 
société des jeunes filles les attirera, ils y seront 
habitués ; mais ils y porteront la réserve un peu 
défensive qui sied avec un adversaire informé 
et armé... De cette évolution-là, je suis sûr. C'est 
un des rares pronostics que j'ose formuler. Et ce 
n'est pas une des moins curieuses conséquences 
de la tendance à l'égalité des sexes. On ne la pré- 
voyait guère : maintenant qu'on la constate, on 
s'aperçoit qu'elle était fatale. Sans doute notre 
jeunesse française y perdra cette effervescence 
amoureuse qui fit parfois éclore des poètes, des 
artistes précoces, et qui prête un charme languide 
aux souvenirs puérils des hommes de mon temps. 
Mais je crois que le mariage y gagnera, que la nation 
y gagnera, que la race y gagnera. » 



CHAPITRE IV 

UNE RENAISSANCE CATHOLIQUE 

Culte du caractère, de la personnalité, goût 
de la discipline morale, ce sont là, on le voit, des 
tendances très fortes parmi la jeunesse nouvelle. 
Cette disposition qui incline à préférer les qualités 
humaines, les réalités du sentiment et de l'action, 
aux idées abstraites et aux systèmes, devait con- 
duire ces jeunes gens plus avant, les ramener à la 
source profonde de l'activité, à la vie religieuse. 

Dissipons tout de suite une confusion possible. 
Il ne s'agit pas ici d'une religiosité vague, sans 
point d'appui et sans cadre, comme celle qui fut 
à la mode parmi les lettrés vers 1890, manière 
d'idéalisme mystique et tendre à l'usage des 
incroyants. C'est dans la forme traditionnelle et 
franche du catholicisme que s'affirme la sensibi- 
lité religieuse des nouveaux venus. 

Les aspirations religieuses de la jeune élite intel- 
lectuelle, sur qui porta notre recherche, n'ont rien 
de commun avec cette pitié tolstoïsante et anar- 
chique suscitée en France par Melchior de Vogué, 
Edouard Rod, Paul Desjardins. Le Roman russe 

5 



66 CHAPITRE IV 

(1886) et le Devoir présent (1891), qui exercèrent 
l'un et l'autre une si profonde influence, se dres- 
saient alors contre les excès du naturalisme et du 
positivisme. C'était l'heure où Desjardins pro- 
nonçait d'un accent prophétique : « Sachez-le, 
quelque chose non de dogmatique et d'assuré, 
mais fondé sur la charité seule, va sortir des con- 
tradictions où ce temps s'agite. Le monde est 
revenu au point où le trouva jadis le christia- 
nisme naissant... Même dégoût du réel, même 
soif de miracles, même besoin d'unanimité tendre. » 
Ce mysticisme nuageux dégénéra bien vite en 
humanitarisme ; on rêva de fraternité, de soli- 
darité universelle, d'union de toutes les Églises. 
Henry Bérenger fondait l'idéalisme social sur la 
Déclaration des droits ; Jules Lagneau créait 
Y Union pour V action morale. 

Cette sensibilité imprécise et anarchique, ce 
culte de la douceur et de la souffrance, cette piété 
attendrie n'a pas de prise sur les jeunes gens 
d'aujourd'hui. Leur sentiment religieux a besoin 
d'une armature nette et définie où insérer sa 
vivante richesse ; il tend à une discipline pour 
assurer sa liberté ; il accepte les positions tradi- 
tionnelles parce qu'elles lui semblent offrir « un 
cadre merveilleux d'ampleur et de souplesse pour 
accueillir et organiser les découvertes du pré- 
sent ». C'est le goût de la vie, le besoin de réaliser 
une existence pleine et active, et non pas la déses- 
pérance, le manque de courage et de joie qui les 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 67 

guide vers la foi. Ils ne cèdent pas « au vertige 
du néant divin », ils ont seulement besoin d'un 
appui solide pour leur vie. Il est, d'ailleurs, remar- 
quable que ce soient les races les plus actives qui 
se montrent en môme temps le plus religieuses, 
comme le prouve l'exemple des peuples anglo- 
saxons. Le sens du divin, ne serait-il pas en 
quelque sorte une forme supérieure du sens du 
réel? 

La jeunesse intellectuelle et le catholicisme. 

Voici un fait important et dont la signification 
ne saurait être exagérée. Alors que l'anticlérica- 
lisme progresse dans le peuple et gagne même 
certaines classes bourgeoises de plus en plus indif- 
férentes à leurs traditions, l'élite cultivée spon- 
tanément s'en dégage, et la jeunesse intellec- 
tuelle, qui, il y a vingt ans, semblait acquise aux 
doctrines anticléricales, se porte aujourd'hui vers 
le catholicisme (1). 

Qu'on se souvionne de ces pages de la confes- 
sion du Disciple, où Robert Greslou analyse les 
causes qui déterminèrent la perte de sa foi : 

(1) M. Marcel Sembat lui-môme reconnaît que la libre pensée 
n'excite plus la ferveur det jeunet gens cultivés ; qu'il en est beau- 
coup, au contraire, à qui l'irréligieux inspire de la répugnance, et 
l'écrivain socialiste ajoute : « Tout homme qui réfléchit aperçoit 
les inévitables conséquences de cet état des esprits. Quand une 
idée cesse d'enthousiasmer les jeunes, elle va mourir. » 

Et encore : ■ 11 y a des périodes littéraires au cours desquelles le 
vent souffle contre l'Église; le dix-huitième siècle fut le plu» 



68 CHAPITRE IV 

« Je savais, dit-il, que les jeunes professeurs, ceux 
qui nous venaient de Paris avec le prestige d'avoir 
traversé l'École normale, étaient tous des scep- 
tiques et des athées. » Or, à cette même École 
normale, il y a dans le moment quarante élèves, 
c'est-à-dire près d'un tiers, qui sont catholiques 
pratiquants. Nous ne parlons pas des catholiques 
d'origine, mais des catholiques de conviction et 
de vie, fidèles aux prescriptions de l'Église, et 
inscrits pour la plupart à la conférence Saint- 
Vincent de Paul de leur paroisse. Si l'on remarque 
qu'il y a huit ou dix ans, on ne comptait guère 
que trois ou quatre catholiques parmi les norma- 
liens, ce progrès paraîtra difficilement l'effet d'un 
hasard dans le recrutement des dernières promo- 
tions. Autre trait significatif, et que nous com- 
menterons tout à l'heure : dans ce groupe, et con- 
trairement à ce que l'on pourrait penser, le nombre 
des scientifiques est un peu plus élevé que celui 
des littéraires. 

Il semble, d'ailleurs, que toute la jeune Uni- 
versité soit travaillée par le catholicisme. De- 
puis deux ans, une entreprise libre, fondée par 
un professeur de grammaire, M. E.-J. Lotte, 
et qui publie le Bulletin des professeurs catho- 
liques de V Université, a réuni dix-huit professeurs 
de Faculté (huit de droit, six de lettres, quatre 

fameux, plus près de nous la fin du second Empire. Mais il y a 
d'autres périodes où le vent souffle pour l'Église, et il semble que 
nous soyons tout près d'une de celles-là. » 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 69 

de sciences), douze membres de l'enseignement 
primaire et cent quatre-vingt-quatre professeurs 
de lycées et collèges. Ces chiffres, comme l'œuvre 
elle-même, sont modestes, mais la qualité est plus 
expressive que la quantité, et ce groupement nais- 
sant est un centre d'activ vie chrétienne. Ces 
deux cents professeurs ont déclaré s'unir pour 
redoubler, « par la communauté de sentiment et 
d'action, l'élan de la vie spirituelle, donner à leur 
foi un rayonnement plus vif, et faire fructifier 
ainsi chez leurs élèves l'influence de leur carac- 
tère et de leur dévouement ». 

Pour justement apprécier la signification de 
cette œuvre, songeons d'abord à l'indépendance 
dont font preuve les fonctionnaires qui participent 
à une telle organisation ; dans une occasion 
récente, lorsqu'il s'est agi de dire son sentiment 
sur la question de la culture classique, question 
qui demeurait purement professionnelle, l'ensei- 
gnement secondaire a montré moins d'audace. 
Et surtout rapprochons ce Bulletin des premiers 
Cahiers de Péguy et des Pages libres de Guiyesse, 
créées en 1900, publications qui exprimaient alors 
le socialisme des jeunes universitaires. On mesurera 
l'évolution accomplie par les esprits (1). 



(i) Depuis 1902, allés ton! Dombreuees, ches les intellectuels, 
lei nniMT-iMn, .in genre de oeUei qu' 1 raconte II. Lutte, à propee 
de Charité l'éguy, l'aaoien aormalien : « Péguy se dressa sur le 

coude, et, 1rs yeux remplie de larmes : i Je M l'ai pas tout dit... 
« J'ai retrouvé la foi, je suis catholique. Ce fut, soudain, comme 



70 CHAPITRE IV 

Au reste, parmi les jeunes croyants, on ren- 
contre presque toujours des convertis. C'est l'un 
d'eux qui remarque (1) : « Ils n'ont pas cherché 
bien longtemps. Un ou deux ans au plus, et les 
voilà qui se soumettent fidèlement à l'Église. » 
C'est qu'ils ne se plaisent plus aux voluptés de 
la « crise d'âme ». Dès que le problème de la vie 
se pose devant eux, ils l'identifient avec le pro- 
blème religieux, car, dans toutes les conceptions 
que leur proposent leurs aînés, ils cherchent en 
vain « un objet assez noble et fort où ils puissent 
se passionner ». A ces jeunes réalistes, il faut « la 
stabilité, la profondeur, l'inépuisable richesse de 
la religion ». Le catholicisme leur apparaît moins 
comme un système de philosophie spéculative que 
comme une règle, une doctrine d'action morale et 
sociale. 

Les professeurs de philosophie des lycées les 
plus « intellectuels », Condorcet, Henri IV, Louis- 
le-Grand, témoignent de cette renaissance catho- 
lique. « La majorité de nos élèves, nous disait 
l'un d'eux, est composée de catholiques prati- 
quants. Et parmi les indifférents, nulle passion 



« une grande émotion d'amour. » Mon cœur se fondit, et, pleurant 
à chaudes larmes, la tête dans les mains, je lui dis, presque malgré 
moi : « Ah ! pauvre vieux, nous en sommes tous là ! » 

Ces dissentiments ne sont point supprimés parce qu'une habile 
dialectique les atténue. Le parti d'Action française est suivi par 
un clergé et une noblesse qui conservent leur idéal propre, idéal 
non positiviste, égoïste et périmé, qui vite aurait raison de l'idéal 
désintéressé d'un Maurras. 

(1) Cf. Contre-enquête. « Les catholiques ». 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 71 

anticléricale ; ceux-là mêmes qui sont incroyants 
de nature savent tout le prix de la croyance » ; et 
d'insister sur le caractère pratique et réaliste de 
cette attitude. « Ces jeunes gens sont catholiques, 
nous disait un autre, comme ils sont Français. » 
Et un troisième, plus sceptique : « Je crois qu'ils 
se plaisent à l'esthétique et à la morale du catho- 
licisme ; ce sont surtout des moralistes. » Enfin, 
à la Sorbonne, les étudiants de philosophie, s'écar- 
tant des méthodes sociologiques d'un Durkheim 
ou d'un Lévy-Bruhl, ont choisi pour maître un 
catholique, M. Victor Delbos. C'est pour les mêmes 
raisons qu'ils se groupèrent, un temps, autour de 
M. Boutroux, dont la spéculation les conduisait 
au seuil de la vie religieuse. 



* 

* * 



Ces témoignages ne manquent point de force 
par eux-mêmes. Une étude, même rapide, du 
mouvement littéraire de l'heure présente en con- 
firmerait la gravité. On a pu justement parler 
d'un renouveau de la littérature catholique. Les 
noms de Paul Claudel, de Charles Péguy, de 
Francis Jammes ne sont encore connus que d'une 
élite, mais ces nobles artistes exercent un pres- 
tige incomparable Bur «le nombreux jeunes gens, 
et c'est un fait qu'ils eurent une influence posi- 
tive dans la conversion de quelques-uns. L'inspi- 



72 CHAPITRE IV 

ration de ces grands lyriques ne se tire point d'une 
imprécise religiosité : elle monte du fond même 
de la doctrine catholique. Dans ses Odes, Claudel (1) 
retrouve le ton des prophètes pour magnifier le 
Créateur ; et « ce n'est pas l'assentiment de notre 
goût qu'il désire, mais il exige notre âme, afin de 
l'offrir à Dieu ; il veut forcer notre consentement 
intime, il veut nous arracher à l'abjection du 
doute et du dilettantisme... Il est un mission- 
naire et un apôtre (2) ». La Jeanne d'Arc de Charles 
Péguy est une sorte de traduction populaire 
chargée d'un sens réaliste et infiniment puissant 
des mystères chrétiens et de l'Évangile : elle nous 
restitue toute la simplicité du catéchisme. Francis 
Jammes, dans ses Géorgiques chrétiennes, nous a 
donné « presque continûment et comme par trans- 
parence un poème sur V Eucharistie (3) ». 

Et, chose digne de remarque, ces écrivains 
s'étaient, dès l'abord, éloignés du christianisme : ce 
sont des hommes que l'expérience de la vie moderne 
a menés séparément, vers le milieu de leur âge, à 
une même croyance. Leur adhésion définitive 
ne prend tout son sens que des erreurs et de la 
désillusion qui la précédèrent. 



(1 ) C'est par Claudel que la jeune littérature a connu les grands 
catholiques anglais : Chesterton, l'auteur à' Orthodoxie et Coventy 
Patmore. Ils sont publiés par la Nouvelle Revue française, où nous 
retrouvons aujourd'hui quelques-uns des écrivains qui collabo- 
rèrent jadis à la Revue Blanche et à V Ermitage. 

(2) Jacques Rivière, Etudes. 1912. 

(3) Louis GlLLET. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 73 

Ce sont là, nous le répétons, des sentiments, 
des inclinations qu'on ne discerne guère aujour- 
d'hui que chez des hommes et des jeunes gens 
de grande culture. Elles sont néanmoins assez 
précises pour qu'il soit avéré que M. l'inspecteur 
Payot manquait de clairvoyance, lorsqu'il affir- 
mait dans le Volume (1910) : « Le jour viendra 
bientôt où la carte de la France catholique cor- 
respondra ponctuellement à la carte de la France 
illettrée. » Car les tendances de l'élite valent bien 
qu'on s'y arrête : elles agiront lentement sur l'âme 
du pays tout entier. C'est à la pensée désintéressée 
de quelques philosophes que s'alimente l'idéo- 
logie des partis politiques : le suffrage universel 
se charge ensuite de les réduire en formules élec- 
torales. 



Le déclin du positivisme. 

De cette renaissance catholique, il faudrait, pour 
comprendre le sens original, montrer les voies 
lointaines : ce serait, du même coup, esquisser le 
mouvement philosophique de ces vingt dernières 
années. 11 y faudrait tout un volume : aussi ne 
pouvons-nous en donner ici qu'un résumé très 
bref. 

Un observateur superficiel à qui les documenta 
de notre enquête seraient présentés, s'écrierait sans 
doute imment, a un*' époque d'incrédulité, 

de critique souveraine, un réveil de la loi est-il 



74 CHAPITRE IV 

possible? Le monde n'est-il pas aujourd'hui sans 
mystères, selon la parole de Berthelot? Et ne 
nous a-t-on pas répété que la science allait se 
substituer au dogme? » 

Toute la génération dont Renan et Taine furent 
les maîtres commença par être inconsciemment 
pénétrée de la vérité absolue de nos connais- 
sances positives et par suite de la valeur sou- 
veraine de la science qu'elle entourait d'un 
culte passionné, enthousiaste. Et maints jeunes 
hommes, il y a vingt ans, se fussent écriés avec 
Renan : « Je jouerais cent fois ma vie et par con- 
séquent mon salut éternel pour la vérité scienti- 
fique de la thèse rationaliste ! » « De cette science, 
conçue comme l'unique maîtresse de vérité, on 
attendait dans l'avenir qu'elle remplît tous les 
besoins de l'homme, qu'elle se substituât sans 
réserve aux antiques disciplines spirituelles. Dans 
une belle ferveur, on proscrivit toute philosophie 
véritable, toute métaphysique comme une sorte 
de rêverie imprécise sur des objets immatériels, 
imperceptibles à nos sens ; la religion enfin sem- 
blait « renversée de toutes parts par le système 
rationnel et irrécusable de la science moderne (1) ». 
On chercha dans ses méthodes une règle de con- 

(1) Edouard Le Roy, op. cit., V Œuvre de M. Bergson et les direc- 
tions générales de la pensée contemporaine. Nous nous sommes 
souvent reporté à ce chapitre, soit que nous le citions ou l'ana- 
lysions, dans ce rapide tableau du mouvement philosophique 
actuel. Cf. aussi l'ouvrage de René Gillouin, la Philosophie de 
M. Bergson. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 75 

duite, une morale, une sociologie et jusqu'à une 
politique. 

Mais, après avoir orgueilleusement prétendu 
atteindre par l'intelligence les principes mêmes 
de la vie, cette génération fut rudement rappelée 
à l'humilité. La grande affaire pour elle fut le 
passage de l'absolu au relatif. « De la science 
divinisée que son triomphe accablait en la char- 
geant d'un poids trop lourd, » elle dut reconnaître 
l'impuissance à dépasser Tordre des relations, l'in- 
capacité radicale à nous dire l'origine et la fin et 
le fond des choses. Au delà, c'était donc l'incon- 
naissable, devant qui l'esprit humain ne pouvait 
que s'arrêter sans espoir. Ainsi la science n'intro- 
duisait qu'au néant : en lisant les philosophes 
contemporains, le Disciple de Bourget avouait 
avec une sombre mélancolie : « J'aperçus l'uni- 
vers tel qu'il est, épanchant sans commence- 
ment et sans but le flot inépuisable des phéno- 
mènes. » 

L'esprit humain ne peut vivre dans le relatif, 
et le relativisme devait susciter, dans toute cette 
génération, une profonde misère morale, un sombre 
pessimisme, un manque de confiance dans notre 
destinée, qui pratiquement la vouaient à l'impuis- 
sance. La pensée se retournait contre elle-même; 
sa misère naissait <l< i son ambition sans mesure 
»'t, pour avoir cru trop exclusivement en ses forces 
analytiques et logiciennes, «lie « devait au bout 
de son effort s'avouer vaincue en l'ace des seules 



76 CHAPITRE IV 

questions dont il n'est permis à aucun homme de 
se désintéresser ». 

La génération qui suivit immédiatement celle-là, 
et dont il semble que M. Maurice Barrés ait 
exprimé les inquiétudes, sentit de façon pathétique 
« la difficulté de se passer d'un absolu moral » ; à 
tout le moins marquait-elle une répugnance pro- 
fonde au matérialisme de ses aînés et à leur dialec- 
tique destructive. M. Barrés fut son maître pour 
lui avoir montré qu'un acte de foi est nécessaire 
aux opérations élevées de l'esprit. « Rœmerspacher, 
dit-il, dans ses Déracinés, affirme le vrai, le beau, 
le bien, comme les éléments qui lui sont néces- 
saires et vers lesquels aspirent les curiosités de sa 
raison et les effusions de son cœur. A cette âme 
de bonne volonté, il faudrait seulement qu'on pro- 
posât une formule religieuse acceptable. » Mau- 
rice Barrés s'y employa par son culte des héro^ 
des puissances traditionnelles, par sa religion de 
la terre et des morts : son œuvre fut hautement 
éducatrice et salutaire en ce qu'elle redonna le 
sens des vénérations, mais elle porte encore la 
marque d' « une génération établie dans le relatif » : 
elle ne peut satisfaire pleinement les nouveaux 
venus qui n'ont pas plus à vaincre le dilettan- 
tisme moral qu'à reprendre les prestiges illusoires 
de l'idolâtrie scientifique. Étape nécessaire, con- 
solation qui eut de l'efficace, mais dont certains 
déjà beaucoup découvrent l'insuffisance. 

C'est qu'un profond mouvement idéologique, 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 77 

une révolution de la pensée a renouvelé tous les 
problèmes et du même coup notre notion de la 
connaissance et do Ja vie. 

Alors que les systèmes qui l'ont précédée étaient 
positivistes et intellectualistes, la philosophie nou- 
velle débute par une critique subtile et puissante 
delà nature des vérités scientifiques et de la valeur 
de l'intelligence, comme faculté de connaître. 

Selon Bergson, le domaine propre de l'intelli- 
gence et aussi bien de la science, œuvre de l'intel- 
ligence, ce n'est pas le vivant, c'est le matériel, 
l'inorganique. « Le monde de la vie et de l'âme 
ne relève plus, en ce qu'il a d'essentiel et de pro- 
fond, de la connaissance scientifique, mais d'une 
connaissance spéciale, qui est proprement la con- 
naissance philosophique ou métaphysique (1) », ou 
encore Y intuition. Bergson affirme donc la priorité 
sur l'activité réfléchie d'une activité plus obscure 
et plus riche qui consiste dans la faculté de saisir 
immédiatement la vie, de sympathiser avec elle. 
A cette démarcation bien nette entre les deux 
ordres de connaissance, nous gagnons « d'ouvrir 
le savoir à toute la richesse du réel, en même 
temps que d'y réintégrer le sens du mystère avec 
le frisson des inquiétudes supérieures ». 

D'autre part, cette indépendance de la science 
et de la connaissance profonde ou intuitive, l'une 
se bornant à prendre contact avec les choses, 

(1) René Gillouin, op, cit. 



78 CHAPITRE IV 

l'autre visant à les comprendre, est d'une extrême 
conséquence. Le champ de la science, ce n'est 
donc plus le vrai, mais l'utile : son rôle, c'est de 
renforcer notre action sur la matière, d'aider à la 
satisfaction de nos besoins pratiques et, dans cet 
ordre, mais dans cet ordre seul, elle pourra atteindre 
l'absolu. Pour le reste, elle demeure radicalement 
impuissante à résoudre le problème de la vie 
humaine. 

Aux yeux de philosophes comme Boutroux, 
Henri Poincaré, Le Roy, Blondel, la science 
est quelque chose d'infiniment moins réel, en 
somme, que la philosophie, c'est une sorte de sym- 
bolisme arbitraire en son principe, suivi et lié 
dans son développement continu et qui, d'ail- 
leurs, n'a pas à se préoccuper d'expliquer le fond 
des choses, mais seulement de constituer un sys- 
tème de relations cohérentes, un discours intelli- 
gible, en vue de certaines fins pratiques. La loi 
scientifique se présente comme une traduction 
commode du monde extérieur et non plus comme 
un décret qui, ravissant à l'homme sa liberté, 
prétend guider sa conduite. Ainsi affranchies de 
cette servitude que le déterminisme faisait peser 
sur elles, les âmes se retrouvent directement en 
face de la vie, prêtes à se diriger elles-mêmes, 
selon leurs propres forces. 

L'apologétique religieuse moderne reçoit de cette 
philosophie une forme nouvelle. Pour les apolo- 
gistes d'il y a vingt ans, le grand point était de 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 79 

réconcilier la foi et la raison. Convaincus de l'uni- 
versalité de l'explication évolutionniste, ils ten- 
taient une interprétation darwinienne des livres 
sacrés. Le positivisme lui-même était utilisé par 
un Brunetière pour revenir sur les chemins de la 
croyance. Tout l'effort consistait à accorder le 
dogme à la science désormais infaillible. 

Une telle conciliation n'a plus de sens pour les 
nouveaux apologistes, ni pour ces jeunes hommes 
que la foi catholique a ralliés : ils pensent que la 
religion et la science se développent sur deux 
plans indépendants. Et, pour la plupart, ils se dé- 
clarent bien moins soucieux d'exégèse que de ce 
qui fonde vraiment la vie religieuse : l'expérience 
intime. Un jeune docteur en médecine nous écri- 
vait : « Cette expérience est toujours convain- 
cante lorsqu'on la fait de plein cœur. Quand une 
fois on a trouvé cela, le reste de notre vie, d'abord 
bouleversé, se réorganise peu à peu, selon une 
nouvelle perspective qui doit être la vraie. C'est 
du point de vue de la vie, du point de vue humain, 
qu'on aborde le problème religieux. » 

En développant ces prémisses, certains penseurs 
ont été plus loin. A la faveur de cette distinction 
du rationnel et du vivant, de ce qui est soumis 
à l'intelligence et de ce qui la déborde, ils ont 
construit toute une théorie de la vie religieuse et 
de la croyance. Pascal disait que la foi est un 
don de Dieu, et non pas un don du raisonnement. 
En effet, nulle théorie philosophique, si logique 



80 CHAPITRE IV 

soit-elle, nulle critique historique, si pénétrante 
qu'on la suppose, ne suffisent à déposer le moindre 
germe de foi dans le cœur : celui-ci doit donc en 
appeler à sa propre inspiration. Sur les raisons 
logiques doivent l'emporter les raisons person- 
nelles, ou les « raisons du oœur ». C'est dans ce 
sens que W. James (1) considère le « personna- 
lisme » comme le fond même de la pensée reli- 
gieuse (2). 

C'est dans ce sens encore que Newman, chez 
qui plusieurs de nos aînés immédiats trouvèrent 
des directions religieuses, définit la croyance une 
sorte de vie de l'esprit, étrangère à tout méca- 
nisme logique, un travail invisible de forces 
latentes (3). Il y a des idées, pense-t-il, qui peuvent 
vivre en nous, et d'autres qui sont inertes ou pure- 
ment rationnelles, comme les vérités mathéma- 
tiques. Les premières ont prise sur l'être sensible, 
les secondes non. Y? assentiment, condition de la foi, 
selon Newman, est autonome. Il dépend de la con- 
science, de l'inspiration intime. La simple logique 
ne remue pas l'homme, ne touche pas le cœur, ne 



(1) Il importe de remarquer l'influence qu'exerça Y Expérience 
religieuse de W. James, où la religion est considérée comme une 
certaine forme de vie de la conscience individuelle, une modifi- 
cation profonde du moi : c'est surtout comme livre de psychologie 
qu'on l'estime, car la valeur apologétique, philosophique même, en 
paraît bien incertaine. 

(2) Cité par Dom Pastourel, Egotisme et acceptation. 

(3) Cf. Bazaillas, la Crise de la croyance, et les ouvrages de 
l'abbé Brémond, Thureau-Dangin, Mme Félix- Faure-Goyau, 
Georges Grappe. 



LES JEUNES GENS D'AU JOUKD'HUI 81 

nous porte pas à agir. La croyance est de l'ordre 
de l'action. C'est pourquoi le goût d'agir mène 
spontanément au culte de ces idées vitales, vivaces, 
qui sont principalement les idées morales et reli- 
gieuses. La foi est une puissance créatrice, non 
une puissance critique (1). 

Toute cette construction philosophique aboutit 
donc à fortifier le sens de l'action. Par une opé- 
ration subtile, elle intègre les deux éléments 
prétendus antagonistes : la pensée et l'acte. Elle 
restitue du même coup à notre être le sentiment 
de la liberté et la joie. L'univers scientifique, avec 
ses dures lois d'airain, incline l'âme au décou- 
ragement ; la connaissance rationnelle tend à nous 
isoler du monde et à nous entraver. Seul le senti- 
ment nous affranchit. Aussi le succès de ces philo- 
sophies anti-intellectualistes s'explique-t-il aisé- 
ment : elles ont rendu au cœur et à ce qu'il y a 
de plus profond chez l'homme son indépendance. 

Mais s'il est vrai de dire de la génération con- 
temporaine qu'elle se défie de l'intellectualisme, 
de la tendance à vivre uniquement de logique, 
elle n'entend pas s'abandonner aveuglément à 
l'instinct, à l'imagination, ni restreindre les droits 
légitimes de l'intelligence. La métaphysique — 
chose remarquable — reprend un nouvel essor. 



(1) Outre que le prestige de Pascal sur la jeunesse ne subit aucun 
partage, nous savons que Newman, lilondel sont beaucoup lus. 
Nombreux sont aussi ceux qui apprécient la haute inspiration 
de M. Lubertli. Minière. 

6 



82 CHAPITRE IV 

Mais c'est une métaphysique qui envisage toute 
chose du point de vue de la vie. Et qu'est-ce là, 
dit M. Edouard Le Roy, en une page qu'il faut 
citer tout entière, qu'est-ce là, sinon réalisme? 
« Réalisme : je veux dire don de soi au réel, travail 
de réalisation concrète, effort pour convertir toute 
idée en action, pour régler l'idée sur l'action 
autant que l'action sur l'idée, pour vivre ce que 
Von pense et penser ce que Von vit... En toute 
chose, chercher l'âme et la chercher par un effort 
de sympathie révélatrice qui est la véritable intel- 
ligence, et la chercher dans le concret, sans dis- 
soudre la pensée en rêves ou en discours, sans 
perdre le contact du corps ni le contrôle de la 
critique, et la chercher enfin comme le plus réel 
et le plus vrai de l'être : voilà partout la vive et 
profonde aspiration de notre temps. De là son 
retour vers les questions que jadis on déclarait 
périmées ou closes ; de là son goût pour les pro- 
blèmes d'esthétique et de morale, son obsession 
des problèmes sociaux et des problèmes reli- 
gieux ; de là sa nostalgie d'une foi où s'harmo- 
nisent les puissances d'action et les puissances de 
pensée ; de là son inquiet désir de retrouver le 
sens de la tradition et de la discipline. » 



De la métaphysique à la croyance. 

Que cette résurrection de la métaphysique ait 
ouvert à beaucoup d'esprits le chemin de la foi, 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 83 

en leur donnant le goût des réalités spirituelles, 
cela ne paraît pas douteux. « Je crois que je 
un esprit profondément irréligieux, si je 
n'avais pas fait d<' philosophie (1), » nous disait un 
étudiant de Lettres en Sorbonne, disciple de Berg- 
son. Et il nous affirmait que son expérience 
était celle de la plupart de ses camarades. Pour 
M. Lotte, c'est la lecture de YÉvolution créatrice 
qui fut déterminante : « Je ne sais plus quel 
Athénien, dans le Banquet de Platon, écrit-il, dé- 
clare qu'il ne vit vraiment que depuis qu'il a 
connu Socrate ; j'en dirais autant de Bergson, si, 
depuis que je l'ai connu, je n'étais redevenu 
chrétien. C'est l'étude de sa philosophie, étude que 
j'ai commencée dans le plus épais matérialisme, 
qui m'a ouvert le chemin de la délivrance. Jus- 
qu'en 1902, j'eus l'esprit bouclé par Taine et 
Renan : c'étaient les dieux de ma jeunesse... » 

Cette dernière phrase nous fait saisir quel est, 
dès l'abord, le mode d'action de la philosophie 
bergsonienne : le plus souvent elle est négative, 
et c'est à sa critique des doctrines mécanislvs 
qu'elle doit une partie de sa séduction et de son 
influence. 

Mais elle offre quelque chose de plus : « Je 
n'oublierai jamais, dit encore M. Lotte, l'émotion 
dont me transporta YÉvolution créatrice : j'y sen- 
tais Dieu à chaque page. » Cette philosophie 

(1) Cf. la lettre de Pamphile, contro-onquêto. 



84 CHAPITRE IV 

contient, en effet, la plus catégorique réfutation 
du monisme et du panthéisme en général. Et 
M. Bergson lui-même s'est exprimé là-dessus avec 
une grande netteté dans sa lettre au P. de Ton- 
quédec (1) : « Les considérations exposées dans 
mon Essai sur les données immédiates aboutissent à 
mettre en lumière le fait de la liberté ; celles de 
Matière et Mémoire font toucher du doigt, je 
l'espère, la réalité de l'esprit ; celles de Y Évolution 
créatrice présentent la création comme un fait : 
de tout cela se dégage nettement l'idée d'un Dieu 
créateur et libre, générateur à la fois de la matière 
et de la vie, et dont l'effort de création se con- 
tinue du côté de la vie, par l'évolution des espèces 
et par la constitution des personnalités humaines. » 

Pour aller plus loin, pour préciser davantage, 
il faudrait, note M. Bergson « aborder des pro- 
blèmes d'un tout autre genre, les problèmes 
moraux », et ces problèmes, M. Bergson les a 
jusqu'à présent réservés. Mais il est permis, dès 
maintenant, d'entrevoir qu'il n'est point de doc- 
trine « qui se prête mieux à des prolongements 
extérieurs ». 

Chose digne de remarque : ce sont précisément 
des mathématiciens, comme Edouard Le Roy, des 
physiciens, comme Duhem, qui se sont attachés à 
montrer que la science ne connaît pas le réel et 
qu'elle s'en éloigne d'autant plus qu'elle énonce des 

(1) Publiée dans les Etudes du 20 février 1912; citée et com- 
mentée par Ed. Le Roy, op. cit., p. 202 et suiv. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 85 

lois plus parfaites, des principes plus absolus ; et ils 
l'ont établi en vue de prouver l'indépendance de la 
science et de la foi : « Je ne crois pas, écrit 
M. Georges Sorel, qu'il y ait de phénomène de 
conscience plus curieux que celui que nous obser- 
vons chez les mathématiciens de notre temps ; de 
tous les savants, ils sont ceux qui acceptent le 
plus facilement le dogme catholique. Quand on 
interroge un algébriste, il répond généralement que 
le miracle n'offre rien d'étrange, parce que le 
miracle comporte l'introduction de données qu'on 
ne connaît pas. » Nous avons noté, pour notre 
part, qu'à l'École normale les scientifiques donnent 
une proportion de catholiques plus élevée que les 
littéraires. 

Quelques intellectuels s'efforcent encore de dé- 
fendre l'idéal positiviste ; mais ce n'est pas pour son 
mérite propre, c'est qu'ils s'effraient à l'idée d'en- 
lever à la masse une croyance simple, utile, faute 
de quoi elle retournerait sans doute aux « supersti- 
tions » primitives. De cet état d'esprit témoigne 
ce passage d'un cours professé, en 1904, à l'École 
normale, par Frédéric Rauh : « Le kantisme 
universitaire de ces quinze dernières années, 
remarquait-il dès l'abord très justement, a fait 
des religieux sans Dieu, absorbés dans l'extase du 
moi pur, dédaigneux et ignorants de l'action. 
Puis l'usage de l'idéologie, la foi dans la valeur 
autonome des idées, indépendamment de tout 
contact avec le réel, aboutissent à de véritables 



86 CHAPITRE IV 

hallucinations de l'intelligence, à la pure folie. 
Et ainsi la fantasmagorie dialectique mène au 
fanatisme... » Mais, tout en reconnaissant le dan- 
ger de fonder sa vie sur un faux idéalisme, Rauh 
n'hésitait pas plus loin à conclure : « Aujourd'hui 
on veut élever tout le monde à la pensée, propager 
l'éducation scientifique, mais il n'y a là qu'une 
nécessité d'un certain moment de l'histoire ; tant 
qu'on peut craindre une réaction religieuse contre 
V esprit laïque, il faut maintenir à tout prix Vidée 
de la valeur de la science. » 

Cette déclaration est grave, en ce qu'elle semble 
conseiller une utilisation politique de l'idéal posi- 
tiviste. Celui-ci ne serait-il donc qu'une duperie 
organisée par des intellectuels pour maintenir leur 
domination? Comment des jeunes gens fonderaient- 
ils leur vie sur un tel sophisme de partisan? On 
comprend que l'un d'eux se soit écrié : « Ce sera 
le résultat de l'enseignement universitaire d'avoir 
aidé par son caractère négatif à me faire connaître 
plus clairement les principes positifs de ma vie (1). » 

L'attitude de la jeunesse religieuse. 

La critique du positivisme scientifique, une 
délimitation plus précise de l'objet de la science, 
un retour à la métaphysique ont donc dès long- 
temps préparé ce renouveau du sentiment reli- 
gieux auquel nous fait assister la jeunesse intel- 

(1) Edouard Schneider, les Raisons du cœur. 






LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 87 

lectuelle. Est-ce à dire que nous soyons en présence 
d'une jeunesse religieuse une et homogène? 

Non, il y faut distinguer deux groupes d'esprits, 
sur plusieurs points secrètement opposés. Ces deux 
groupes se rallient à Tordre catholique et, pour l'un 
comme pour l'autre, c'est l'action qui est le princi- 
pal. On leur voit une même préoccupation de dis- 
cipline et c'est le mot de réalisme qui doit servir 
pour les désigner communément. 

Mais que ces notions identiques recouvrent de 
sentiments différents 1 Les uns — les plus nom- 
breux — pour qui l'âme du christianisme est un 
idéal de vie intérieure, s'efforcent de le réaliser en 
eux, d'y trouver l'ordre du cœur, et se préoccupent, 
avant toutes choses, de donner à leur foi toute sa 
force d'expansion, en créant des centres d'action 
religieuse. Les autres ont de l'action, de la disci- 
pline, une conception tout extérieure : ils procèdent 
d'une doctrine qui est une sorte de soumission à la 
constitution religieuse de leur pays et se fondent 
sur ce raisonnement : « Le catholicisme est la 
forme religieuse de la société où je suis né. Consi- 
dérant, d'une part, que la religion est un élément 
nécessaire de toute société ; d'autre part, que la 
religion ne se conçoit pas pour un peuple sans une 
forme particulière, et que le catholicisme est cette 
forme, je suis amené à pouvoir me dire catholique. » 

Toutefois, malgré des manières irréductibles de 
sentir et de penser la religion, catholiques véritables 
et catholiques i extérieurs » d'Action française se 



88 CHAPITRE IV 

rencontrent sur tous les terrains pratiques. Tous, 
par exemple, s'entendent à rejeter cette hypo- 
crisie qui mène « chaque égoïsme à se justifier sur 
le nom de Dieu et chacun à nommer divine son 
idée fixe ou sa sensation favorite, la Justice ou 
l'Amour, la Miséricorde ou la Liberté » : ces fan- 
tômes leur inspirent une pareille défiance (1). Nous 
verrons qu'ils combattent les mêmes adversaires, 
les mêmes erreurs et que sur les vérités dogma- 
tiques, le sens de la hiérarchie, de la tradition, il 
y a entre eux un constant accord de fait. 

Mais, de ce pragmatisme d'Action française, éla- 
boré, voici quinze ans, pour une génération de 
sceptiques et d'incrédules, peu de jeunes catho- 
liques aujourd'hui s'accommodent : alors même 
que le nationalisme d'un Maurras les séduit, ils 
ne reconnaissent à sa doctrine politique aucune 
valeur proprement religieuse. De la tradition ils 
ont une autre idée, et pour eux « la théorie qui 
accepte une tradition sans exiger la vie qui 
l'a inspirée ne peut être qu'un traditionalisme 
mort (2) ». 

Ce sont surtout des moralistes, et la plupart 
d'entre eux se formèrent, dès l'abord, dans l'at- 
mosphère du Sillon : mais ils s'en détachèrent bien- 

(1) « Soyez béni, mon Dieu, dit Paul Claudel, vous qui m'avez 
délivré des idoles et qui faites que je n'adore que Vous seul et 
non point Isis ou Osiris, ou la Justice, ou le Progrès, ou la Vérité, 
ou la Divinité, ou l'Humanité, ou les Lois de la nature, ou l'Art, 
ou la Beauté. » 

(2) Dom Pastourel. 






LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 89 

tôt et donnèrent aux Semaines sociales (1) ces 
forces si nombreuses et si ardentes que le Sillon ne 
sut ni organiser, ni faire épanouir, faute d'une doc- 
trine précise. Au Sillon, on se montrait trop sou- 
cieux de « vivre des émotions communes » : « Soyons 
d'abord des vivants... Ne heurtons pas la vie, lais- 
sons-nous faire par elle. » Cet idéalisme tout d'ef- 
fusions mystiques, de désirs fougueux, d'élans du 
cœur, a lassé cette jeunesse, soucieuse de réalisa- 
tions, de points de vue définis, naturellement orga- 
nisatrice, et dont l'esprit d'organisation se révèle 
de toutes parts : « Songez, disait naguère Mgr Bau- 
drillart, que, jadis, nous avions purement et sim- 
plement l'œuvre de Saint- Vincent de Paul. Aujour- 
d'hui notre jeunesse a des chefs, elle a des cadres, 
elle est enrégimentée elle-même dans une multitude 
d' œuvres qui s'augmentent chaque jour (2). » 

Voilà nettement marquées les différences essen- 
tielles des deux groupes de jeunes catholiques et 
de leur point de départ. Le plus grand nombre, 
disions-nous, appartiennent à l'âme et au corps 
de l'Église : dans leur foi, il faut encore remarquer 
qu'ils apportent plus de simplicité, de franchise 
que leurs aînés (3). Il n'est que de voir comme 

(1) Les Semaines sociales ont leur siège à Lyon et sont répan- 
dues dans toute la France. Cf. Contre-enquête. 

(2) Enquête de M. Jules Bertaut ( Gaulois, 15 juin 1912). C'est éga- 
lement ce qui ressort des réponses faites par des membres du clergé 
à l'enquête de la Revue hebdomadaire. Elles si<" '^nt la multitude 
des œuvres d'éducation e f des | lu» ;réées ces der- 
nières années. 

(3) M. Lotte remarque très justement que la foi que 1 ou retrouve 



90 CHAPITREflV 

ils méprisent les compromis subtils, faux sem- 
blants où s'ingénièrent plusieurs générations de 
philosophes et d'écrivains. 

Le mouvement actuel n'a rien de commun non 
seulement avec l'idéalisme de 1890, mais avec cette 
évolution souvent affirmée vers une sorte de « laï- 
cité religieuse », de religion de l'esprit où se ras- 
semblerait et s'épurerait l'expérience religieuse de 
tous les temps et de tous les lieux. Rien n'est plus 
étranger à la nouvelle génération que le « mysti- 
cisme sans Dieu », la « dévotion athée » d'un 
Maeterlinck, si ce n'est le dilettantisme esthé- 
tique d'un Renan pour qui le christianisme devait 
cesser d'être un dogme pour devenir une « poé- 
tique ». 

La religion comme thème artistique, le christia- 
nisme comme mythologie, voilà qui inspire une 
profonde répugnance à l'esprit réaliste de ces 
jeunes gens ; ou ils restent franchement en dehors 
de l'Église, ou en fidèles ils la servent. Leurs aînés, 
par désir de conserver certaines délicatesses mo- 
rales, et aussi par une sorte de sympathie histo- 
rique, s'étaient, à la suite de Renan, posé cette 
question : « N'y aurait-il pas moyen d'être catho- 
lique, sans croire au catholicisme? » Ils rêvaient 
d'une religion sans dogme, décor sans drame, 
chaleur sans flamme. Et c'est bien à cette manière 



à notre âge, chez les intellectuels, est une foi franche, une foi 
simple. Et il note que c'est cette simplicité qui fait la force des 
Mystères de Charles Péguy. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 91 

de culte pour incroyants qu'Oscar Wilde songeait 
lorsqu'il écrivait : « La Congrégation des infidèles 
l'appellerait-on, où, devant un autel sur lequel on 
ne brûlerait aucun cierge, un prêtre, dans le cœur 
de qui la paix n'aurait pas de demeure, célébre- 
rait l'office avec du pain profane et un calice vide 
de vin... » Pensée qui rejoint celle du jeune Patrice : 
« Nous voudrions employer nos plus précieux par- 
fums à embaumer le christianisme et déposer sur 
sa tombe nos lacrymatoires, s'il consentait sérieu- 
sement à se tenir pour mort. » Il y a dans cet 
esthétisme une complication morbide qui semble 
détestable aux nouveaux venus ; en outre, elle 
repose sur une dissociation entre le fait et Vidée 
qu'ils n'admettent pas et dont l'action montre la 
duperie. 

Bref, cette jeunesse a une même défiance à l'en- 
droit de tous les sophismes par quoi la religiosité, 
un déisme inorganique voudraient se substituer à 
la religion véritable. De la vie spirituelle, elle se 
fait une idée autrement riche et n'essaie point 
de l'escamoter. 

« La réalité religieuse, nous écrit un jeune 
normalien, est intérieure et vitale, et le problème 
religieux nous apparaît d'abord comme un pro- 
blème où nous sommes engagés par la vie même. 
Mais si nous croyons que la religion n'est rien 
sans la vie du cœur, nous savons que, pour nous 
élever au-dessus du caprice individuel, il est besoin 
d'une règle universelle. Aussi sommes-nous séduits 



92 CHAPITRE IV 

par ce qu'il y a d'absolu dans le dogme (1). Loin 
de penser que le christianisme est une morale 
sublime à prendre en faisant bon marché du dogme 
et que celui-ci n'est dans la religion qu'une partie 
très secondaire, une sorte d'algèbre insignifiante, 
nous le tenons pour une réalité vivante qui dirige 
et inspire notre conduite. Nous ne sommes pas de 
ceux qui disent : Non serviam. Nous ne trou- 
vons la plénitude du christianisme que dans 
le catholicisme. • 

Tel est le réalisme religieux des nouveaux venus. 
Ils ne conçoivent le sentiment religieux que sous la 
forme d'une société effective, d'une tradition du- 
rable. Bien que pénétrés de la dignité et de la valeur 
absolue des âmes individuelles, il leur semble que 
l'individualisme religieux est contradictoire dans 
les termes : ils tiennent cette transposition mys- 
tique du « vivre sa vie » pour une attitude anar- 
chique, séditieuse ; et les jeunes philosophes qui, 
à la suite de certains maîtres, se laissèrent tenter 
par le protestantisme s'en éloignent décidément. 
Voilà le point — M. l'abbé Brémond l'a bien vu — 
où se rejoignent la renaissance du sentiment reli- 
gieux et le catholicisme extérieur, le « romanisme » 
de Charles Maurras. C'est ici que l'union pourrait 



(1) Certains jeunes gens se passionnent pour la théologie et 
l'étude du dogme : ils veulent savoir leur religion. Il est incon- 
testable que la plupart ont pris, dès l'abord, les voies modernistes ; 
mais ce ne fut qu'un détour et déjà l'on signale un retour à l'in- 
tellectualisme thomiste, à la théologie traditionnelle. Cf. Jacques 
Maritain, les Deux bergsonismes, et aussi notre contre-enquête. 



LES JEUNES GENS D'AUJOU R U'HUI 93 

se faire entre les deux groupes d'esprits que nous 
avons, dès l'abord, opposés. 

Ce qu'il nous faut retenir dans cette enquête, 
c'est l'élément qui leur est commun, appelle leur 
contact, constitue le germe de l'unité possible, 
c'est ce désir d'action et de discipline qui ramène 
lentement les meilleurs d'entre les jeunes hommes 
vers l'organisme puissant et séculaire du catho- 
licisme ; c'est aussi cette harmonie que beaucoup 
d'entre eux trouvent entre le dogme et leur sen- 
sibilité réaliste ; c'est enfin cette sécurité que la 
doctrine catholique leur confère pour vivre et 
accomplir leur tâche. 



CHAPITRE V 

LE RÉALISME POLITIQUE 

Il y a quinze ans, la jeunesse intellectuelle, 
formée par l'idéalisme universitaire et une culture 
cosmopolite, était tout entière gagnée au socia- 
lisme international. Aujourd'hui, ce n'est plus 
l'humanité, l'universel, mais la nation, qui lui 
semble le centre où tout se discipline et prend ses 
vraies proportions ; c'est du point de vue français 
qu'elle aborde la question politique. La tendance 
naturelle de son esprit l'a ramenée à une plus 
saine notion du possible. Divisée quant aux partis, 
c'est-à-dire quant aux systèmes et aux conclu- 
sions qu'elle adopte, elle est unanime dans le vif 
sentiment qu'elle a des causes de notre diminution 
nationale. 

La critique des mœurs politiques. 

La critique des mœurs politiques, voilà le point 
où elle s'accorde. Le régime parlementaire actuel 
est en défaveur. Une grande partie de la jeunesse 
écoute ceux qui lui répètent passionnément : « Le 
gouvernement des partis n'est que le règne de 
l'accident et de l'incohérence, il s'oppose à tout 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 95 

dessein continu dans le développement national, 
il abaisse la moralité individuelle en détruisant 
toute responsabilité. » La vigueur dialectique, 
apportée dans leurs attaques par les néo-monar- 
chistes d'Action française, a donné je ne sais 
quelle allure de nouveauté révolutionnaire à des 
doctrines qui eussent semblé, il y a vingt ans, 
celles d'un parti arriéré, sans pensée, irrémédia- 
blement déchu. A l'autre extrémité de l'horizon 
politique, une doctrine également faiseuse d'ordre, 
parlant au nom du prolétariat, engage un procès 
aussi âpre contre la démocratie ; et la jeunesse 
trouve dans le syndicalisme de M. Georges Sorel 
quelque chose de sain et de fort. 

Aussi bien serait-il puéril de nier que l'idée ré- 
publicaine traverse une crise dans la conscience de 
nombreux jeunes hommes. M. Pierre Baudin, dans 
la conclusion générale de la précieuse enquête 
menée par M. Henri Mazel dans la Revue des 
Français, se voit dans la nécessité de reconnaître 
que cette foi en la vertu propre de la République, 
à qui nos aînés attribuaient « l'efficace de l'idée 
chrétienne de bonté, de justice..., a cessé de con- 
venir à l'activité des générations nouvelles (1) ». 

(1) M. J.-Paul Boncour reconnaît que depuis quelques années 
« une sorte de désaffection » semble entraîner la jeunesse loin 
de tout ce qu'aimèrent leurs aînés. 

Querelles d'intellectuels, dira-t-on T Oh ! les profonds poli- 
tiques, qui croient que tout se mesure au nombre des bulletins 
de vote 1 Les partis au pouvoir accroissent leurs effectifs, c'est 
entendu. Que m'importe cet accroissement si, dans le môme temps, 
les idées, qui sont notre raison d'être, sont désertées, si tout ce 



96 CHAPITRE V 

Les congrès des jeunesses laïques et républi- 
caines témoignent eux-mêmes d'une déception 
significative (1). Elles ne cachent pas leurs mé- 
comptes ni le prestige déclinant de l'idéal révolu- 
tionnaire. 

Par une réaction emportée et excessive, c'est 
l'idéalisme politique lui-même qui est mis en 
cause par beaucoup de jeunes gens, c'est lui qu'ils 
accusent de la faiblesse matérielle de la patrie. 
Dans les polémiques passionnées que suscita parmi 
les jeunes revues le centenaire de Jean-Jacques 
Rousseau, en juin dernier, l'artiste, l'écrivain 
passèrent au second plan, l'influence politique 
devint le prétexte d'attaques violentes. Des 
élèves d'un lycée de la rive droite adressèrent à 
Maurice Barrés une lettre où ils déclarèrent « ré- 
pudier, avec la grande majorité des Français, la 
philosophie du citoyen de Genève ». Non moins 



qui pense, tout ce qui vibre, tout ce qui se passionne pour la lutte 
des doctrines, tout ce qui travaille à préparer la France de demain 
est tenté d'aller chercher aux extrêmes un idéal plus net et une 
doctrine plus haute 

Quelques-uns vont au parti socialiste. D'autres vont demander 
à V Action française une systématisation monarchique. Le plus 
grand nombre va chercher dans l'Église un refuge pour toutes 
les lassitudes et le charme enveloppant de disciplines sécu- 
laires. 

(1) Tels ces considérants d'un vœu adopté par un Congrès de 
jeunesse laïque tenu récemment dans le Midi : 

« Considérant... 4° Que les mœurs politiques actuelles, trop 
souvent indignes d'un peuple libre, doivent être l'objet des efforts 
de tous ceux qui croient à la puissance de l'éducation ou de 
l'exemple, afin que le désintéressement, la courtoisie, la tolé- 
rance et la sage mesure s'installent définitivement chez nous au 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 97 

décisive est l'enquête qui fut faite alors par une 
grand» 1 Revue sur les sentiments de la jeunesse à 
l'égard de Rousseau. EUe condamne en lui l'anar- 
chiste du sentiment, le métaphysicien des droits 
de l'homme (1). 

Si les adversaires du régime ont gagné tant de 
cœurs ardents, c'est que, depuis plusieurs années, 
les faits leur apportaient régulièrement la démons- 
tration de leurs thèses. Il faut songer que toute 
l'évolution de la jeunesse présente a été dominée 
par le sentiment cruel des humiliations que l'étran- 
ger a fait subir à la France ; on s'expliquera alors 

lieu et place de l'égoïsme, du sectarisme sous toutes ses formes 
et de la surenchère hypocrite et criminelle ; 

« 5° Qu'une profonde réforme politique et administrative (à 
base régionaliste) s'impose pour relever le rôle de nos représen- 
tants, limiter leurs pouvoirs, enrayer le favoritisme, faire cesser 
les exigences des agents électoraux et présider à la naissance 
d'une démocratie nouvelle, où l'ordre et le travail, conditions du 
progrès, seront garantis par une politique idéaliste et morali- 
satrice. » 

(1) Cette enquête sur « l'Influence de Rousseau » a été faite par 
la Vie heureuse (15 juin 1912). Parmi les jeunes gens interrogés, 
rares sont ceux qui ne firent point de graves réserves sur le 
moraliste et le penseur. Lisez MM. Jérôme et Jean Tharaud : 
« Cet homme, il est dans notre sang ; et pourtant, qui ne voit 
aujourd'hui, chez les meilleurs écrivains de ce temps, uno aspi- 
ration à se délivrer de sa sentimentalité confuse, de son génie 
obscur, étouffant, plébéien, pour faire triompher en eux les pen- 
sées claires et volontaires sur les parts indomptées de l'âme? » 
Et M. Edmond Jaloux : « Je sens trop combien je suis attaché 
à cet homme que j'admire et que je juge haïssable. Son influence, 
exaltante pour l'individu, est détestable pour la société... » Mais 
il faut lire surtout la réponse faite par les élèves du Borda . « ... Ah ! 
Rousseau, tu n'as jaunis parlé de cela, la Patrie !... » — et celle 
du chef de promotion de l'École normale : « ... Son système d'édu- 
cation me répugne, sa morale me blesse, sa façon d'aimer me 
convient, mais j»- 1 ai reçue d'autres que lui... » 



98 CHAPITRE V 

qu'elle ait écouté avec ferveur ces doctrinaires, 
qui tenaient la patrie pour la réalité supérieure, 
et concevaient, traitaient, « entendaient résoudre 
toutes les questions pendantes dans leur rapport 
avec l'intérêt national ». Ce sont les périls publics 
qui ont déterminé leur attitude politique. Les 
luttes civiles, les luttes d'idées et de croyances, 
avaient épuisé l'énergie du gouvernement, qui se 
trouva surpris par la menace étrangère. Le débar- 
quement de l'empereur Guillaume à Tanger est 
un fait d'une importance capitale dans l'histoire 
de nos mœurs. La blessure de l'orgueil national, 
intime, cachée, mit dans notre sang un ferment 
secret, dont les effets éclatèrent tout à coup lors 
des incidents d'Agadir. La transformation était 
si complète qu'elle étonna nos gouvernants, qui ne 
l'avaient point pressentie. 

Il serait injuste de méconnaître la part que 
Y Action française a prise à ce réveil de la cons- 
cience nationale et tout ce que lui doit, pour le 
redressement de sa culture et de son intelligence, 
un jeune Français de 1912. Elle l'aida à se débar- 
rasser des troubles, des inquiétudes que l'anar- 
chie mentale du siècle dernier avait fait lever 
dans son âme : elle lui apprit à se borner, à consi- 
dérer les nécessités positives de l'existence d'une 
race, à dominer l'esprit d'insurrection et de néga- 
tion ; d'un mot, elle fortifia en lui le sens réaliste. 
On ne peut aujourd'hui causer avec un de ces 
jeunes gens des écoles sur qui notre enquête a 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 99 

porté, sans reconnaître dans leurs raisonnements 
la trace de certaines idées d'origine nationaliste. 
Le vocabulaire commun lui-même en a été modifié. 
Il serait facile, par exemple, de déterminer avec 
précision la date où le mot français a pris ce sens 
plus strict, défensif et quasi belliqueux, que la 
jeunesse aujourd'hui lui donne. 

Tout ce qui est de « seconde zone » dans la poli- 
tique nationaliste, toutes ses campagnes contre les 
éléments perturbateurs de l'ordre et de la santé 
française, contre le germanisme de l'enseignement, 
les excès romantiques, l'impuissance parlemen- 
taire, etc., a été utilisé spontanément par ceux-là 
mêmes des jeunes gens qui repoussent la conclu- 
sion monarchiste de la doctrine. Mais, du même 
coup, le bénéfice escompté de ces idées pour la 
cause royale lui échappe. Leur succès lui porte le 
coup le plus funeste. En dépit de la géométrie 
politique de Maurras, cette expérience même montre 
que l'idée de patrie est indépendante du principe 
monarchique Ainsi s'ébranle la thèse selon quoi la 
démocratie ne saurait servir ni même vouloir le 
bien de la ballon. 

Bien qu'ils en aient, ni la jeunesse intellectuelle, 
ni même la majorité de cette jeunesse ne suit les 
doctrinaires tf Action française jusqu'à la monar- 
chie. A l'École normale Supérieure, on ne compte 
que deux tenants du « nationalisme intégral ». Le 
caractère abstrait, rationnel, la logique implacable 
de ces démonstrations, ne parvient pas à déter- 



400 CHAPITRE V 

miner son assentiment ni à dissimuler ce manque 
d'amour qu'aucun effort dialectique ne saurait 
combler. Le royalisme n'entraîne pas l'adhésion 
de son cœur, et les explications les mieux cons- 
truites ne peuvent rien contre des puissances de 
sentiment, qui, elles, demeurent secrètement atta- 
chées à la démocratie. Nous avons trouvé, chez 
maints jeunes hommes, une opposition ferme, 
résolue, nullement agressive, à la thèse essentielle 
de Y Action française, et cela, non point pour des 
raisons strictement politiques, mais parce que l'at- 
titude intellectuelle, le mode de raisonnement des 
disciples de Maurras, heurtent et leur intime 
croyance, et leur goût des réalités, étant établi 
que la politique est un problème, non d'idées pures, 
mais de faits, et que les sentiments sont les moius 
négligeables des faits. 






Jeunes démocrates et néo-monarchistes. 

S'il n'y a de jeunesse, en effet, qu'ardemment 
patriote, il y a une jeunesse démocrate. C'est la 
plus nombreuse et, sinon la plus agitée, sans doute 
la plus vraiment réaliste. 

« Aujourd'hui, nous dit l'un des esprits les plus 
avertis de cette génération nouvelle, tous les jeunes 
gens ont le sens de l'ordre. Mais ils le conçoivent 
différemment, les uns dans la monarchie restaurée, 



LES JEUNES GEx\S D'AUJOURD'HUI 101 

les autres dans une démocratie organisée (1). Je 
crois que l'idée royaliste a rallié aujourd'hui tous 
ses fidèles, mais l'idée d'une démocratie forte et 
ordonnée se précise chaque jour, s'accroît du béné- 
fice même des campagnes nationales menées par 
Y Action française. » 

Cette idée, en effet, nombre de jeunes gens l'ex- 
primèrent devant nous. Ils proclamèrent leur foi 
en l'avenir d'une république fondée sur une auto- 
rité centrale non illusoire, un parlementarisme 



(1) Démocratie organisée, nous dit-on, c'est contradiction dans 
les termes. « Organiser signifie différencier, c'est-à-dire créer des 
inégalités utiles ; démocratiser, c'est égaliser... » (Matjbras, 
Dilemme de Marc Sangnier, p. 150.) C'est raisonner sur la forme 
politique dite démocratie ainsi qu'un logicien sur une idée abstraite. 
On suppose une démocratie idéale, un système unitaire et parfait, 
un théorème avec le bel accompagnement de ses corollaires. Ainsi 
serait, par exemple, une démocratie qui aurait réalisé l'égalité 
absolue des citoyens, non pas seulement l'égalité devant la loi, 
mais l'égalité des fortunes, l'égalité des salaires selon le temps de 
travail, etc.. Et dès lors on triomphe sans peine. Encore fau- 
drait-il savoir si un tel communisme, en théorie, ne s'accommode- 
rait point d'une différenciation toute naturelle, celle des métiers. 
Mais considérons une démocratie telle que la nôtre. C'est une 
égalité relative ou virtuelle qu'elle édicté, égalité dans la soumis- 
sion aux lois, dans l'admission à tous les emplois, etc. C'est donc 
que le régime démocratique n'est point contraire en fait à une 
organisation, une hiérarchie, une classification des citoyens, pourvu 
que CeUC'Ci soit fondée sur les capacités personnelles, et non pas 
sur l'hrrrtlii'. Car bal est le seul principe essentiel d'une démocratie. 
Maurras; peut donc soutenir que l'hérédité assure le maintien (\>>± 
phu fortes et plus immobiles, mais non pas plus actives 
ni plus fécondes. Les effets ruineux de la tendance égalitaire sont 
bien compensés par d'antres effets, qui neutralisent , parfois même 
utilis.-nt le renin de l'égalité. Par exemple, ne faut-il pas considé- 
rer comme salutaire ce goût< d'avancement social », dont parie 
Proud'hon, qui tend l'énergie des individus, et leur fait rendre le 
plus possible ? 



102 CHAPITRE V 

réduit, de solides groupements professionnels (1), 
une Chambre de travail élue, une large décentra- 
lisation, et dont le principe de réforme serait 
d'abord dans les mœurs, non dans un pur arrange- 
ment extérieur. A leurs yeux, c'est peu qu'une 
réforme politique qui ne serait point précédée 
d'une réforme intérieure. 

Or, l'ordre d'un Maurras est un ordre purement 
rationnel. Non pas qu'il refuse toute valeur au 
sentiment, puisque le point de départ de ses rai- 
sonnements, c'est l'amour de la patrie. Mais, dès 
ce point franchi, il n'attend plus rien que de l'agen- 
cement politique et ne fait plus appel à l'individu. 
Cependant, qu'est-ce que le système apparent des 
institutions et des lois, s'il ne reflète et ne traduit 
l'harmonie cachée des croyances individuelles? 
Une architecture bien vaine et bien précaire. Ces 
jeunes gens se défient d'une perfection formelle 
qui fait fi de la perfection intérieure. 

On pourrait opposer l'ordre logique des sociétés 
monarchiques à l'ordre psychologique des sociétés 
démocratiques. L'un s'appuie sur l'utilité sociale, 
il est tyrannique et simple ; l'autre sur la justice 
sociale, il est plus subtil, plus nuancé, plus savant. 
Ce que le premier demande à une organisation 



(1) L'idée de souveraineté nationale, telle que l'a conçue la 
Révolution, subit une crise. La volonté générale ou populaire, 
source de tous les pouvoirs selon les théoriciens révolutionnaires, 
n'apparaît plus à nos esprits réalistes que comme une vague 
entité métaphysique; elle se résout pour nous en volontés pré- 
cises et particulières, qui, elles seules, ont compétence, donc sou- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 103 

juridique puissante et coordonnée, le second le 
demande à la cohésion morale, à l'accord intime 
des individus. Or, de cet accord intime, les néo- 
monarchistes d' Action française ne se soucient 
guère. Us avouent les dissentiments individuels 
qui les séparent ; ils déclarent se contenter de la 
concordance pratique de leur action (1). Du 
moins rattachent-ils leur système à quelque dogme 
reconnu de tous? Pas davantage. Un complet 
scepticisme moral inspire leur doctrine. Ils bâtissent 
un ordre social autoritaire hors de toute vérité 
morale ou métaphysique, il fondent un régime 
absolu sur l'incroyance. N'est-ce pas une chimère 
d'intellectuel? Comte lui-même, dont Maurras se 

veraineté. Or, ces volontés précises se révèlent dans les corps et 
syndicats, ces « sociétés intermédiaires » proscrites par la législation 
révolutionnaire. C'est en eux que réside la souveraineté véritable. 

(1) Ce désaccord interne au sein même d'un parti, ce serait 
pour lui une cause de faiblesse grave à l'heure où il devrait, 
non plus critiquer, mais construire, car comment concevoir un 
système social durable sans unité morale? Ce défaut d'harmonie 
se fait déjà sentir dans la doctrine. « Le paradoxe de l' Action fran- 
çaise, a-t-on écrit, c'est d'avoir défendu les doctrines réaction- 
naires au nom de principes qui en semblaient autrefois la négation : 
le monarchisme au nom de la science et de l'histoire ; le catho- 
licisme au nom du positivisme incroyant, voire athée ; le bon 
ordre social, la famille et la propriété, au nom du plus parfait 
scepticisme intellectuel et moral. D'où il suivra peut-être quo la 
nouvelle philosophie politique, n'aspirant à rien tant qu'à la 
cohérence logique, sera pourtant travaillée de toutes sortes de con- 
tradictions internes, et s'épuisera à tirer Vharmonie d'inspirations 
opposer s. » 

Cm «lisstMitinn'nls De sont point supprimes parce qu'une habile 
dialectique lei atténue. I.e p;irt i d'Action française est suivi par 
un cler^"'' et une noblesse qui conservent leur Idéal propre, idéal 
non positiviste, égoïste et périmé, qui ?ite aurait raison de l'idéal 
désintéressé d'un Main 



d04 CHAPITRE V 

dit le disciple, ne croyait point qu'aucun ordre 
social fût possible sans la subordination « à une 
puissance extérieure dont l'irrésistible suprématie 
ne nous laisse aucune incertitude (1) ». 

C'est, en effet, l'amoralisme intellectuel de 
V Action française qui heurte beaucoup de nou- 
veaux venus. « Charles Maurras, nous disait l'un 
d'eux, reproche à qui n'est pas royaliste de ne pas 
obéir aux « lois du monde » et de prétendre vaine- 
ment sauver son pays à rebours de ces lois. Sa phy- 
sique sociale impose la monarchie à notre raison, 
comme la conclusion d'un syllogisme. La royauté 
rétablie, tout succède. C'est une philosophie méca- 
niste qui veut atteindre, dans la politique, une 
certitude rationnelle du même ordre que celle 
des sciences pures. Sous le prétexte de faire de la 
science, elle compte sans les éléments sensibles, 
sans les aspirations sentimentales et morales, voire 
sans ce legs riche et vivant de passions qui com- 
pose notre sensibilité et prédestine notre être ; 
elle mutile les forces de la vie. » 

Cette résistance secrète, mais catégorique, à la 
méthode même de V Action française, en dépit de 
l'accord provisoire sur les résultats, atteste, à n'en 
pas douter, la vitalité des sentiments démocra- 
tiques dans une grande part de la jeunesse cul- 
tivée. Elle leur sert même à se définir par con- 
traste. Un jeune parti républicain national aspire 

(1) Système, t. II p. 18. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 405 

à la vie. Que jusqu'à présent lui ait fait défaut 
le prestige d'un chef incontesté, c'est un accident 
fâcheux pour la République, mais il n'en reste 
pas moins que des forces attendent, dont le néo- 
royalisme se prive aveuglément. Le sentiment 
démocratique est encore vivace, quoique déçu. 
Ces richesses de sensibilité demeurent sans emploi, 
ne consentant pas à servir une discipline qui cache 
mal un autoritarisme brutal et sceptique. Car il y a 
une « mystique républicaine », pourparler comme 
Charles Péguy, et il n'y a pas une mystique royaliste. 
Cette mystique républicaine ne tient pas pour 
un vain mot la vie intérieure, ni les exigences 
de la conscience morale. Les jeunes démocrates 
considèrent que nul édifice de vérités contrai- 
gnantes et soi-disant immuables ne saurait rem- 
placer l'adhésion individuelle (1). Ils cherchent 
l'harmonie d'abord en eux-mêmes, et n'attendent 
point de la recevoir d'un régime politique. Fidèles 
à la démocratie par une sorte de bon sens conser- 
vateur, d'attachement secret à un principe entré 
définitivement dans les mœurs, et aussi de pru- 



(1) Qui fait fi de cette adhésion, comment espérerait-il forcer 
l'individu à sacrifier ses intérêts aux intérêts supérieurs et perma- 
nents de l'État! tfuifira-t-il de lui prouver que l'intérêt social 
l'exige, qu'il ;i tort de s'insurger contre la société? Ou bien espère- 
t-on lui faire comprendre que, l'intérêt collectif et |ee intérêts 
particuliers coïncidant (selon la vieille chimère des utilitaristes 
anglais), son intérêt est de se soumettre. Eh bien ! non,Vt? ne fa 
peut pus, si la source 'le ce sacrifloe n'est pat dans sa volonté, 
c'est-à-dirr, dans son être moral, jamais on n'obtiendra cette 
abdication, sur laquelle repose en définitive la société. 



406 CHAPITRE V 

dence réaliste, ils s'efforcent de l'améliorer et de 
la refaire par l'intérieur. Aussi n'attachent-ils pas 
à la réforme des institutions la même vertu que 
les nationalistes d'Action française. 

N'est-ce pas en effet le fond même de cette 
doctrine que la forme du gouvernement et l'édi- 
fice de la législation déterminent les mœurs d'un 
pays, et que son progrès moral dépend d'un chan- 
gement constitutionnel? Fixez les lois de la poli- 
tique, et vous aurez celles de la morale. La bonne 
volonté individuelle est fugitive, les actes des 
vivants même les plus nobles s'évanouissent en 
un instant. « Il faut, dit Charles Maurras, que les 
individus fixent et prolongent en des institutions 
un peu moins éphémères qu'eux le battement furlif 
de la minute heureuse qu'ils auront appelée sa- 
gesse, mérite ou vertu ; seule l'institution, durable 
à l'infini, fait durer le meilleur de nous. » 

Cette vue, essentielle au positivisme nouveau, 
nous mènerait logiquement au « réalisme social » des 
juristes allemands : l'institution détachée de l'in- 
dividu, placée en dehors et au-dessus de lui, lui 
donnant son être et ses qualités. Elle nous mènerait 
du même coup à la sociologie germanique d'un 
Durkheim : la nation être collectif, vivant d'une 
vie propre, dont les êtres individuels tirent subs- 
tance et réalité. C'est la théorie d'un Schœfïle, 
d'un Wundt, d'un Wagner et aussi bien d'un 
Savigny, d'un List, d'un Roscher, d'un Knies... 
C'est toute la pensée allemande du dix-neuvième 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 107 

siècle, dont l'apport vient aujourd'hui troubler le 
clair courant de la pensée française (1). Selon 
Montesquieu et les philosophes de notre dix- 
huitième siècle, la législation vaut ce que valent 
les hommes, ceux qui la font et ceux pour qui elle 
est faite (2). Selon les Allemands, au contraire, la 
législation est l'expression d'une volonté supé- 
rieure, la volonté sociale, elle a sa valeur propre 
indépendante, sa valeur en soi. La modération 
et le bon sens sont du côté de la thèse classique 
française ; le mysticisme, l'outrance, le dogma- 
tisme autoritaire, du côté de la thèse allemande. 
Une discussion là-dessus, bien qu'elle nous intro- 
duisît au cœur du sujet, serait trop longue. Il 
serait aisé de montrer pourtant comment les lois 
et les systèmes politiques sont impuissants lors- 
qu'ils ne sont point soutenus par les mœurs ; 
comment l'institution, qui ne saurait durer que 
par l'adhésion continuée des esprits, sans elle 
n'est qu'une vaine entité, une coque vide. L'his- 
toire nous rappellerait les déviations et les entorses 
que la réalité inflige aux institutions, même le 
plus logiquement construites, lorsqu'elles ne sont 

(1) Le prestige de cette philosophie germanique ne remonte, si 
l'on excepte Renan, qu'à la guerre de 1870, qui a accrédité l'idée 
de la supériorité intellectuelle des peuples germaniques. Ainsi le 
traité de Francfort a joué le rôle inverse des traités de Westphalie, 
qui préparèrent la domination des idées françaises au dix-hui- 
tième tiècle. 

(St) Cf. notamment ton! !<• livn- XIX de VBêprii des /<>/*.-« Des 
loin dan le rapport qu'elle* ont tree lei prin oip n qui forment 
l'esprit général, les mœurs et les manières d'une nation. » 



108 CHAPITRE V 

point d'accord avec cette intime logique sociale, 
toute-puissante, bien qu'invisible, qui est l'har- 
monie des croyances, le faisceau des mœurs et 
des coutumes d'un pays. C'est qu'une institution 
n'est forte que de la force des valeurs morales qui 
l'ont créée, qui la maintiennent, qui la défont et 
la refont sans cesse (1). Concluons qu'il faut 
attendre le salut moins d'un déterminisme poli- 
tique souvent illusoire que d'une réforme indi- 
viduelle. Au surplus, l'histoire même de tous les 
partis le prouve. Que font-ils? Avant que de per- 
fectionner leur système, ils convertissent des âmes. 
Ils les convertissent par le raisonnement, dites- 
vous? Certes, mais parce qu'ils fournissent ainsi 
une nouvelle force à des inclinations préalables, 
au mécontentement, à l'honnêteté froissée, aux 
énergies impatientes. 

Un parti serait bien fragile qui ne se fonderait 
que sur les lois historiques et le raisonnement pur. 
Rien de plus sujet à caution que l'expérience his- 
torique, chacun l'énonce à sa façon (2) ; quant au 
raisonnement, il est à craindre que chacun le 

(1) Pour prendre un exemple actuel, quel rapport y a-t-il entre 
le texte de notre Constitution de 1875 et la pratique parlemen- 
taire qui en est issue? Comparez la faiblesse réelle du pouvoir 
exécutif et la puissance théorique qui lui est conférée. Les mœurs, 
il faut le regretter, ont eu raison de la loi. Il semble qu'elles soient 
plus éclairées aujourd'hui. 

(2) Pour Taine, c'est l'esprit classique qui a préparé la Révo- 
lution ; pour Maurras, c'est l'esprit genevois et romantique. Et la 
controverse est d'importance ; elle met en cause la méthode même 
d'Action française et sa critique des idées révolutionnaires. Qui 
croire, Taine ou Maurras? (Voir Trois idées politiques, note 1.) 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 409 

dirige selon ses préférences secrètes. La faiblesse 
du jeune parti monarchiste vient de ce qu'il pré- 
tend plier le monde à la seule raison, et méconnaît 
des sentiments vivants et des réalités morales 
dont nul parti ne saurait se désintéresser. D'un 
tel oubli les syndicalistes ne se rendent point 
coupables. Ils cherchent avant tout leurs direc- 
tions morales, et c'est pourquoi on les voit 
s'échauffer au souffle de probité passionnée d'un 
Proudhon. 

Ils se scandaliseraient sans doute de ces paroles 
de Maurras : « Il n'est au pouvoir d'aucun 
homme de faire naître des saints, mais chacun 
peut connaître les lois de la vie politique et, ces 
lois connues, en faire l'application dans son 
pays. » Pour vivre en effet, serait-ce tout que de 
s'unir à un parti? Ne devons-nous pas considérer 
d'abord l'effort moral, individuel? Ce serait la 
démission de tout héroïsme que de n'attendre 
l'élévation de l'homme que du bon ordre du 
gouvernement. Ne serait-ce pas môme en quelque 
sorte anticornélien, peu conforme au meilleur idéal 
français ? Au contraire des traditionalistes intran- 
sigeants, les jeunes syndicalistes pensent : « C'est 
l'homme qui fait l'histoire, et non pas l'histoire 
qui l'ait l'homme. » Et telle est, au surplus, la con- 
viction des génération! actives. 

En résumé, !»• réalisme politique des jeunes 
gens suit deux voies divergentes : l'un, confiant 
dans 1rs vertus de l'agencement politique, bâtit 



HO CHAPITRE V 

sur d'audacieux syllogismes une France non parle- 
mentaire, antidémocratique, logiquement ordonnée 
autour de la personne centrale du roi; l'autre 
prend son point d'appui dans les aspirations indi- 
viduelles et dans le sentiment démocratique qu'il 
ne veut point refouler, mais redresser et élever... 
Deux partis qui, sur bien des points et particu- 
lièrement dans le souci qu'ils ont de la force 
nationale, marchent d'accord, mais dont l'un pour- 
suit une réforme catégorique et surtout extérieure, 
l'autre des réformes progressives et morales, 
dont l'un pense que le régime républicain est 
désorganisateur par essence, l'autre seulement par 
la faute des individus (1). 

(1) Signalons la concordance de notre enquête sur les idées 
politiques de la jeune génération avec celle de la Revue hebdoma- 
daire. M. Emile Faguet la résume ainsi (numéro du 20 juillet 1912) : 

« La majorité, la très grande majorité, est très nettement et très 
franchement républicaine. Un seul, si je ne me trompe, des enquêtes 
a nettement posé en principe la monarchie absolue. Tous les autres 
se sont déclarés ou montrés républicains modérés et, comme tels, 
ont signalé comme les deux grands abus du régime actuel l'ins- 
tabilité ministérielle et le régime parlementaire. Et c'est l'effet et 
la cause. 

t II m'a semblé que dans leur pensée une plus grande autorité 
présidentielle remédierait à l'omnipotence du Parlement et à l'ins- 
tabilité gouvernementale qui en est la suite. Il m'a semblé encore 
plus que la réforme du n gime parlementaire et c'est-à-dire de tout 
le régime était, dans leur pensée, une affaire de mœurs politiques 
meilleures et, par conséquent, d'éducation politique nationale. » 

Voir dans cet esprit les articles de M. François Perilhou dans 
la Vie française (septembre-octobre 1912). 

Les lettres de M. Henry Leyret au Temps témoignent à leur 
tour de cette renaissance de l'idée d'autorité. 



CONCLUSION 



Le philosophe sceptique, l'esprit élégant d'au- 
trefois sourit et nous dit : 

« Votre enquête est curieuse, elle ne m'ébranle 
pas. Et même, vous l'avouerai-je, elle m'affermit 
dans mes conclusions. Car ce mouvement que vous 
décrivez, n'importe quel observateur, avec un 
grain de sens historique, eût pu le prévoir. L'iné- 
vitable rythme des générations appelait à la vie, 
après une période de pessimisme, de neurasthénie, 
de rêveries humanitaires, cette génération saine, 
confiante, avide de réalités, et si pleine d'un fol 
optimisme patriotique. Ne savez-vous pas que les 
jeunes gens s'opposent presque toujours avec vio- 
lence aux directions d'esprit suivies par leurs 
aînés? Je ne veux donc pas m'effrayer d'une 
jeunesse si passionnément gouvernée par un idéal 
contraire au mien, et je me rassure en attendant, 
d'ici dix ou quinze années, le retour de forces 
aujourd'hui manifestement déclinantes. » 

Ne dénions point à ce raisonnement sa valeur. 
Qu'il y ait une secrète vertu de contradiction à 
l'origine des grands courants d'idées et de senti- 



412 CONCLUSION 

ments, il serait puéril de le contester. A propos de 
notre enquête, M. Marcel Sembat citait dans V Hu- 
manité cette phrase de Taine : « Les grandes 
inclinations publiques sont passagères ; parce 
qu'elles sont grandes, elles se contentent, et parce 
qu'elles se contentent, elles finissent, » et il y 
trouvait du réconfort. Mais il faut bien voir que 
nous ne sommes pas en présence ici d'une simple 
mode intellectuelle. Le goût de l'action, de la vie 
pratique, d'une discipline morale et religieuse, 
c'est autre chose que la manifestation d'un sno- 
bisme de l'esprit. Le principe du changement est 
beaucoup plus profond ; il est dans l'être intime, 
dans la volonté. 

S'il ne s'agissait que d'un entraînement d'idées, 
peut-être faudrait-il douter de la réalité d'une 
évolution qu'accuse depuis six à huit ans la 
jeunesse, et, plus que toute autre, la jeune élite 
sur qui porta notre enquête. Mais c'est son carac- 
tère qui s'est modifié plus encore que ne se 
sont renouvelées ses doctrines. « Oui, vraiment, 
disait M. Bergson à un rédacteur du Gaulois (1), 
je crois à une sorte de renaissance morale fran- 
çaise, et ce qui me frappe le plus, ce qui me fait 
bien augurer de cette renaissance, c'est qu'elle 
n'est pas seulement une transformation des idées... 
mais une transformation, ou plutôt une vraie 
création de la volonté. Or la volonté, c'est l'expres- 

(1) Gaulois littéraire du 15 juin 1912. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 413 

sion même de tempérament, c'est-à-dire de ce 
qu'il est le plus difficile de modifier. De ce point de 
vue, l'évolution de la jeunesse actuelle m' apparaît 
comme une sorte de miracle. » 

Considérons, par exemple, la vogue des sports. 
Elle entraîne toute la jeunesse des lycées et des 
collèges, qui lit avec passion les feuilles sportives ; 
et nul ne saurait exagérer son influence sur la 
santé, sur le courage et la moralité de nos jeunes 
écoliers (1). Cependant cette vogue elle-même est- 
elle cause ou effet? Elle ne s'expliquerait pas, 
croyons-nous, sans une disposition nouvelle du 
caractère. C'est l'amour de l'énergie, le désir d'une 
vie pleine et active qui ont fait le plus pour 
ramener chez nous le goût des jeux en plein air 
et de la culture physique. C'est un penchant de la 
volonté qui a décidé de cette culture physique. 
C'est un penchant de la volonté qui a décidé de 
cette vocation sportive. Le ressort de la vie est 
certainement plus fort que jamais chez les jeunes 
gens. 

Considérons aussi leur ardent patriotisme. Cer- 
tains n'y veulent voir qu'un mouvement d'hu- 
meur qui suivit les provocations de Tanger et 
d'Agadir ; il n'impliquerait nulle sérieuse réforme 
du caractère. Cependant le propre de telles se- 
cousses, c'est de provoquer une sorte d'examen 
de conscience, de revision interne de toutes les 

(1) Voir aux annexes l'article de George» Rozet, la Jeunesse 
et le sport. 



414 CONCLUSION 

valeurs. Ce serait peu s'il se réduisait à un sur- 
saut de colère ; tout démontre que ce fut mieux 
que cela, un retour sur soi-même, qui aboutit 
à l'expulsion réfléchie de certaines chimères aux- 
quelles nous tenions trop. Dans le domaine moral, 
les idées se joignent par de subtiles antennes ; 
le dépérissement de l'une entraîne la langueur de 
toutes celles qui lui sont secrètement liées. Une 
claire vue des nécessités patriotiques nous pré- 
pare à accepter toute une série de vérités paral- 
lèles dans le domaine moral, intellectuel, littéraire, 
politique. 

Ce qui prouverait que la mode est absente de 
ces inclinations nouvelles, c'est qu'au moins pour 
les tout nouveaux venus, elles sont à peu près 
inconscientes. Ils ne veulent s'opposer à per- 
sonne, ils sont différents, voilà tout. Carlyle, dans 
un de ses Essais, développe cette pensée que « les 
gens bien portants ne connaissent pas leur santé, 
mais seulement les gens malades ». Or, ces jeunes 
garçons lisent moins que leurs aînés ; ils sont moins 
qu'eux enclins aux idéologies, ou ne vont qu'à 
celles qui leur peuvent fournir une règle active. 
Préoccupés plus tôt d'une carrière et de sécurité 
matérielle, l'action les prend dès le plus jeune âge. 
Ils se marient sans tarder et se donnent allègre- 
ment de nouvelles responsabilités. Utilitaires? Oui, 
sans doute, si c'est être utilitaire que de calculer 
et d'escompter le bénéfice réel de ses actes, mais 
le mot ne signifie nullement ici l'abandon de tout 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 4 ! .H 

idéalisme. Un professeur au lycée de Versailles, 
M. Bezard, exprime avec netteté cette différence : 
« Malgré la prédominance des soucis positifs, malgré 
Yauri sacra famés qui pousse de plus en plus nos 
jeunes lycéens vers le travail « qui paie », et par- 
tant vers les études scientifiques, on constate chez 
eux un idéalisme certain, un amour du courage 
et de l'audace, que l'aviation symbolise à leurs 
yeux (1). » 

C'est un idéalisme actif, sans nul romantisme, 
sans cette vaine « nostalgie des paradis perdus, 
cet amour des hautes contemplations intellec- 
tuelles et des belles fêtes de l'esprit » contre quoi 
les ont garantis les maîtres qu'ils préfèrent ; un 
idéalisme qui prend l'existence à plein, qui aime 
à se heurter aux choses et met au-dessus de tout 
les qualités viriles. En un mot, cette génération 
n'est pas celle des vœux impossibles. 

Qu'on ne s'étonne pas de voir renaître en même 
temps dans celle jeunesie plus volontaire et plus 
vivante un attrait certain pour la morale et la 
religion traditionnelles. Même sans les raisons 
théoriques que nous avons indiquées, sans les 
déceptions eautéefl par le positivisme et le culte 
de la science, un puissant amour de Faction 
suffirait à expliquer ce retour. Une règle morale, 
un dogme religieux sont de puissants auxiliaires 
pour la vie tetive. Le désir de stabilité est plus 

(1) lievue du Français, 25 avril. 



116 CONCLUSION 

impérieux chez celui qui agit que chez celui qui 
pense. Beaucoup se disent ramenés au catholi- 
cisme parce que, dans l'effondrement des sys- 
tèmes, ils ne voient plus que lui qui fournisse une 
maison acceptable, éprouvée et qui dure. 

Il se peut que l'éloignement des jeunes gens 
pour la vie de plaisirs, leur dégoût pour le liber- 
tinage et pour « la bohème de l'amour », ne soient 
pas inspirés d'un autre sentiment et que ce ne 
soit qu'un prudent calcul d'économie de forces 
et de temps... Et sans doute c'est là une sagesse 
tout utilitaire... Mais peut-être est-ce la vraie 






Eh ! dira sans doute quelque moraliste, je vois 
là bien des nuances qui m'inquiètent ; cette jeu- 
nesse n'est donc point si désintéressée que vous 
sembliez le dire d'abord. Mon Dieu ! il n'est pas 
de vertu qui, selon le tempérament, ne puisse 
dégénérer en défaut. L'amour du sport peut con- 
duire au culte des valeurs brutales, à un injuste 
dédain pour les scrupules et les délicatesses du 
cœur. Le souci des nécessités pratiques peut mener 
aussi bien au reniement de certaines élégances spi- 
rituelles chères à notre race, et quelques-uns déjà 
déplorent la décadence d'un certain esprit curieux 
et raffiné, joliment nuancé d'ironie. Enfin, la 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 117 

préoccupation trop exclusive d'une carrière peut 
entraîner quelque hâte d'arriver qui serait déplo- 
rable. 

Peut-être les jeunes gens de demain enten- 
dront-ils trop bien le vœu que Barrés formait 
pour Philippe dans les Amitiés françaises : « Sois 
actif et quelque peu rude... Puisses-tu n'avoir pas 
trop de cœur I » Barrés souhaitait par là non pas 
moins de sensibilité, mais moins de désordre 
dans les nerfs, moins de lyrisme éperdu, moins 
de ces emportements passionnés qui s'accordent 
d'ailleurs si bien avec une âme sèche ; il souhaitait 
une sensibilité réglée, munie contre les sugges- 
tions du désir, et qui se fortifie dans un ordre 
réel... Seulement, aguerrie de la sorte contre les 
embûches d'une molle sentimentalité, il se peut 
qu'une telle génération soit moins pitoyable que 
son aînée. 

En revanche elle s'affirme douée pour la plus 
grande et la plus rude tâche, qui est d'organiser. 
Elle organise sa vie individuelle selon une disci- 
pline morale, en attendant d'organiser le pays 
selon une discipline politique. En toutes matières, 
c'est le trait de son esprit de faire de l'ordre et 
de la hiérarchie, connue son aînée faisait du 
désordre et des ruiner Son intelligence a l'appétit 
du classement el l< 1 goût dece qui (hue. C'est pour- 
quoi on peut ne pas écouter ces esprits chagrins 
qui, prévoyant déjà les excès de cette tendance 
réaliste, redoutent pour l'avenir !<■ triomphe de 



US CONCLUSION 

certain esprit bourgeois, intolérant et peu soucieux 
de culture. Oui, peut-être faudra-t-il redécouvrir 
un jour les bienfaits de l'intellectualisme... En 
attendant, une considération dictera notre conclu- 
sion : une seule, mais assez forte pour couvrir les 
regrets inutiles des mécontents. 

Ce qui prime tout à nos yeux aujourd'hui, c'est 
la pensée du relèvement national. Nos lecteurs 
attentifs l'auront retrouvée, invisiblcment pré- 
sente, à chaque ligne de ce livre. Il n'est rien 
qui doive l'emporter sur ce sentiment poignant et 
profond de la patrie humiliée, affaiblie, et dont les 
forces vives sont menacées. De toutes parts on la 
sent s'affirmer, cette « renaissance de l'orgueil 
français (1) », qu'Etienne Rey, un jeune, lui aussi, 
vient de saluer à son tour, dans un petit livre 
ardent et courageux. 



(1 ) La Renaissance de V orgueil français (Grasset, édit.). M. Georges 
Lecomte, président de la Société des gens de lettres, fit, lui aussi, 
à la distribution de prix du lycée Lakanal, un vibrant éloge de 
cette génération nouvelle « qui a reconquis la confiance, l'espoir 
et la bonne humeur des forts ». Enfin, M. Alexandre Ribot s'ex- 
primait ainsi à l'Académie française, le 21 novembre dernier : 
« La génération qui monte joint à la recherche inquiète des condi- 
tions de la vie une confiance que n'avaient pas ses devancières. 
Elle n'est pas vaincue d'avance. Elle veut être sérieuse et sincère 
avec elle-même. On dit aussi qu'elle est moins disposée à croire 
que l'intelligence suffise à la vie individuelle et à la vie des nations. 
Ce n'est pas assez de tout comprendre pour être apte aux grandes 
entreprises. Ce renouveau de faveur pour les doctrines morales ou 
philosophiques qui préparent à la vie intense, cette disposition à 
chercher la pierre de touche de la vérité de telle doctrine, dans la 
force qu'elle communique à l'âme pour l'action féconde, tout cela 
semble être l'annonce d'un temps où l'on aimera mieux agir que 
disserter. » 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 119 

Et puisque rien ne peut être plus utile pour la 
rénovation du pays, qu'une génération sportive, 
réaliste, peu idéologique, chaste et apte aux luttes 
économiques, puisque rien ne peut mieux assurer 
la reviviscence et le salut de la race, il faut que 
nous fassions crédit à ses espérances, à ce senti- 
ment si mystérieux qu'elle possède de son audace 
et de son triomphe, et que nous communiions en 
elle dans cette foi qui l'anime, toute française, 
et française avant tout. 



ANNEXES 



LA FRANGE NOUVELLE 

DEVANT L'ÉTRANGER 

Par L. Dumont-Wildbn. 



Votre enquête sur les « jeunes gens d'aujour- 
d'hui », mon cher Agathon, a donné une préci- 
sion parfaite à ces observations que font, même 
malgré eux, non seulement les Français à qui il 
arrive de réfléchir à l'avenir de leur race, mais 
aussi les étrangers qui voyagent en France autre- 
ment qu'en touristes distraits. 

Depuis cinq ou six ans, il y a quelque chose de 
changé dans les allures, dans les mœurs, dans les 
façons de sentir et de penser de la jeunesse fran- 
çaise, cela saute aux yeux. Certains mots sonnant 
autrement, d'autres n'ont plus le même sens, et 
il faudrait être complètement insensible pour ne 
pas se rendre compte que le climat moral de Paris, 
surtout, s'est profondément modifié. On voyait 
bien dans quelle direction soufflait le vent nou- 
veau, mais il importait grandement de déterminer 
ce qu'il avait lié, ce qu'il avait vivilié. C'est 

l'œuvre que vous avez menée à bien, et votre 



424 ANNEXES 

rigoureuse analyse ne peut que donner une impul- 
sion nouvelle à un mouvement d'esprit dont les 
bienfaits, au point de vue exclusivement français, 
se font déjà sentir. Mais c'est un des dangereux 
privilèges de la France que d'intéresser passionné- 
ment l'étranger. Cette renaissance de l'énergie 
française a produit en Europe un étonnement et 
une inquiétude, où les Français pourront voir 
peut-être quelques enseignements. 

L'étranger connaît mal la France, d'autant plus 
mal qu'il croit la bien connaître. Même dans les 
pays qui ont avec la France les liens les plus étroits 
et qui participent à sa culture, comme la Suisse 
et la Belgique, il y a certaines valeurs françaises 
qui échappent à la pénétration des observateurs 
les plus bienveillants ; pour les étrangers qui ne 
parlent pas la même langue, il y a un monde 
français qui leur reste complètement fermé, et 
c'est l'essentiel. A côté d'une France aimable et 
superficielle, qui se donne aisément, qui semble 
s'offrir au touriste le plus vulgaire et dont n'im- 
porte quel professeur peut répandre la culture 
aisément assimilable au moyen d'une bonne antho- 
logie scolaire, il y en a une autre qui se réserve, 
se replie sur elle-même, et que l'étranger le plus 
intelligent et le plus fin n'arrive que rarement, 
et après de longs efforts, à pénétrer. Voltaire, 
Rousseau, la plupart des romantiques sont d'un 
usage psychologique universel : hors de France, 
il est bien rare qu'on goûte pleinement la musique 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 125 

mystérieuse d'un Racine, l'accent vif et précis, 
le tour parfaitement noble d'un La Rochefou- 
cauld. Il y a là quelque chose de spécifiquement 
français, et tant qu'un étranger ne s'en rend pas 
compte, il s'expose, s'il veut juger des choses 
françaises, aux plus graves erreurs de psycho- 
logie. 

Un notable Américain qui se pique de sociologie, 
venant étudier la France il y a peu, demandait 
qu'on lui montrât le tombeau de Napoléon, le 
Moulin- Rouge et un paysan français. C'était d'une 
psychologie un peu sommaire, mais assez juste et 
dont peu d'étrangers sont capables. Ne sont-ce 
pas là les trois choses qu'un Américain ne peut 
trouver qu'en France : un paysan qui soit un 
homme libre et civilisé, un lieu de plaisir où les 
plaisirs les plus élémentaires ont tout de même 
un certain vernis de politesse, d'élégance et de 
fantaisie, — vous connaissez les music-halls d'Alle- 
magne — et le plus beau souvenir qu'ait gardé, 
de tant d'aventures, l'esprit guerrier de la France ! 
La plupart des étrangers auraient négligé la visite 
au paysan et au tombeau de Napoléon; mais ils 
auraient demandé à voir la Sorbonne, car la 
France qu'ils aiment et qu'ils admirent avec une 
nuance de dédain d'ailleurs, c'est la France ratio- 
aali Le, humanitaire et décadente, que la jeune 
génération répudie si violemment. Le reste, géné- 
ralement, leur échappe. 



4 26 ANNEXES 



* 
* * 



Les Français, autrefois, furent pour l'Europe 
un peuple aimable et dangereux, séduisant et peu 
sûr, follement amoureux de la gloire, et dont les 
enthousiasmes et les caprices étaient un perpé- 
tuel danger pour la paix du monde. A côté de cette 
France guerrière, cette bonne vieille Europe avait 
bien appris à connaître une France humanitaire et 
chimérique, passionnée de répandre le culte de l'es- 
prit comme la France chrétienne avait été pas- 
sionnée de répandre le culte de Dieu ; mais elle s'en 
défiait. Sous prétexte d'assurer le bonheur de l'hu- 
manité, la France guerrière, alliée de la France 
humanitaire, n'avait-elle pas fait flotter ses dra- 
peaux sur les grandes routes du monde? Or, vers 
1885, il semblait à l'Europe que la France humani- 
taire et pacifique avait décidément étouffé l'autre : 
le désir de la revanche s'éteignait, l'organisation de 
la démocratie devenait la préoccupation capitale, 
et la génération de la défaite, arrivant automati- 
quement à fournir les cadres du parlementarisme 
et de l'administration, apportait dans le gouver- 
nement de la République, et particulièrement dans 
la politique étrangère, une résignation lassée, une 
timidité, une humilité qui tranchait violemment 
avec les attitudes historiques d'une nation qui a 
tant de fois sacrifié son intérêt à son honneur. 

Vous avez très délicatement analysé l'espèce 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 427 

d'orgueil maladif avec lequel les jeunes Français 
de 1889, ceux qui arrivèrent à l'âge d'homme 
aussitôt après la fièvre boulangiste, acceptaient 
toutes les conséquences du traité de Francfort et 
souriaient à la décadence acceptée de la patrie. 
Gomme l'Europe admira cette attitude ! Elle était 
généreuse, elle était raisonnable. L'acceptation du 
fait accompli n'était-elle pas conforme à la sagesse 
d'un vieux peuple civilisé, décidément dédaigneux 
de la force. N'était-il pas juste que chaque nation 
eût à son tour les bénéfices de l'hégémonie? La 
France, laissant délibérément aux races fortes, 
conquérantes et triomphantes, le premier rang 
qu'elle avait occupé autrefois, ne cédait-elle pas 
élégamment à la destinée? Et son rôle n'était-il 
pas le meilleur, puisqu'on lui reconnaissait la 
supériorité du goût, de la culture, le soin de 
défendre théoriquement la justice éternelle et de 
philosopher à l'usage de l'univers? N'était-il pas 
dans la logique des choses que le Français devînt 
le grœculus de l'Europe moderne? Le grssculus? 
Non pas. Car l'Europe cultivée ne demandait qu'à 
honorer, qu'à admirer cette France de l'Idée, cette 
France renonçante et souriante ; elle était pour 
elle pleine de tendresse et de sympathie. Sou- 
venez-vous des effusions de Nietzsche, de son 
enthousiasme pour « cette France du goût, qui est 
aussi la France du pessimisme ». Comme il les 
aimait, ces hommes dent les jambes ne sont pas 
plus solides, en partie des fatalistes, des 



128 ANNEXES 

mélancoliques, des malades, en partie des effé- 
minés et des artificiels, de ceux qui ont l'amour- 
propre de se cacher. Toute l'élite européenne par- 
tageait ces sentiments, et encore aujourd'hui, sa 
très sincère et très profonde sympathie pour la 
France est faite de ce qu'elle croit à une élégante 
décadence française. 

Vous avez pu vous en rendre compte, l'an der- 
nier, au congrès des Amitiés françaises de Mons ; 
à quelques nuances près, presque tous les amis 
très nombreux et souvent très sincèrement pas- 
sionnés que la France compte à l'étranger, sont 
dans le même état d'esprit. Les uns sont ces aris- 
tocrates de l'intelligence qui considèrent que le 
sacrifice du moindre des raffinements aux néces- 
sités de la défense nationale est un crime contre la 
civilisation universelle, ces cosmopolites pour qui 
le préjugé patriotique est une entrave au rayon- 
nement de l'esprit. Les autres sont des jacobins 
anticléricaux, héritiers plus ou moins attardés de 
l'idéal humanitaire et démocratique de 1848, qui 
comptent sur la France pour réaliser la révolu- 
tion sociale, ou du moins pour faire triompher, 
par la force de la persuasion, les principes mys- 
tiques de la démocratie et de la république. Tous 
ont la crainte et l'horreur de l'esprit guerrier de 
l'ancienne France, et, dans leur amour pour la 
France d'aujourd'hui, la conviction que cet esprit 
guerrier était décidément aboli, entrait pour une 
bonne part. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 129 

Or, c'est cet esprit guerrier qui se réveille, car 
une renaissance de l'énergie nationale suppose 
chez un peuple naturellement belliqueux un sur- 
saut de l'esprit guerrier, et l'Europe ne s'y trompe 
pas. 

Comprenez son étonnement et sa crainte : certes, 
lors de la crise d'Agadir, toutes ses sympathies 
allaient d'enthousiasme à la France. Dans toutes 
les villes plus ou moins cosmopolites où bat le 
cœur de la vieille Europe, il y eut contre le pro- 
cédé allemand une indignation sincère : il trou- 
blait la fête, gênait les affaires, empêchait de croire 
au désarmement prochain. Et les « bons Euro- 
péens » maudissaient l'agression injuste. Aussi la 
bonne tenue de la nation devant le péril d'abord 
les enchanta. Mais depuis qu'ils s'aperçoivent que 
ce sursaut d'énergie n'est pas momentané, qu'il a 
été le véritable point de départ d'une renaissance 
non seulement du patriotisme, mais même d'une 
sorte d'impérialisme français, ils s'effarent et s'in- 
quiètent : faudra-t-il de nouveau apprendre à la 
craindre, cette France que l'on s'était mis à aimer 
autant pour sa faiblesse que pour ses grâces? 
L'ennui d'avoir à reviser un jugement, autant que 
l'horreur instinctive pour l'esprit guerrier, les 
jettent dans une vague indignation. Ces symptômes 
que vous avez signalés, ils ne veulent pas les voir. 
L'entraînement de la jeunesse vers les sports les 
fait sourire ; l'enthousiasme pour l'aviation, enfan- 
tillage l La reprise de la question d'Alsace-Lor- 

9 



130 ANNEXES 

raine, vain sentimentalisme ; l'antiromantisme de 
la jeunesse littéraire, mode passagère ; Y Action 
française, nouvelles agitations des « trublions » 
d'Anatole France. Ces symptômes, ils ne veulent 
pas les voir, mais tout de même ils en sont irrités. 
Eh quoi ! disent-ils, la France d'aujourd'hui renon- 
cerait-elle à cette élégance d'esprit, à ce culte 
des idées, à ces raffinements d'art et de mœurs qui 
en faisaient notre vraie patrie? Que nous importe- 
rait une France militariste, impérialiste, prus- 
sianisée par horreur pour la Prusse? 

La France ne sera jamais prussianisée. D'ins- 
tinct, elle a trop le culte des idées, elle a trop de 
générosité naturelle aussi pour tomber dans les 
excès du réalisme allemand. Mais il faut que ses 
amis de l'étranger, les plus éclairés du moins, s'en 
rendent compte : pour qu'elle continue à repré- 
senter avec éclat la culture la plus raffinée, la 
plus aristocratique et la plus humaine qu'il y ait 
en Europe, il faut qu'elle garde son rang parmi les 
peuples forts. Et il me semble que le mouvement 
que vous avez si bien décrit ne vise pas à autre 
chose. Nos « bons Européens » peuvent se ras- 
surer. Mais se rassurent-ils? Qu'importe, d'ail- 
leurs ! Parmi les nouveaux sentiments français 
dont vous avez signalé l'éclosion, il y a d'abord 
une confiance en soi-même qui accepte les sym- 
pathies, mais ne les sollicite pas. 



LA JEUNESSE ET LE SPORT 

Par M. Georges Rozet, 



Agathon m'invite à compléter son enquête sur 
la jeunesse d'aujourd'hui par un chapitre spécia- 
lement consacré à la jeunesse sportive, se refu- 
sant à lui-même l'autorité suffisante pour la bien 
juger. J'apprécie à la fois cet honneur et la loyauté 
scientifique dont il est le résultat. Mais le stylo- 
graphe, le poids plume comme nous disons entre 
critiques de sport, ne m'en semble que plus lourd 
aujourd'hui. Réunir en quelques formules nettes, 
arrêtées, les espérances à peine écloses que nous 
donne la toute nouvelle « âme sportive » est chose 
bien délicate : on risque encore de prendre ses 
prévisions et surtout ses désirs pour la réalité. 



* 
* * 



Pourtant je retrouve quelque assurance à cons- 
tater que plusieurs de mes observations coïn- 
cident avec celles d'Agathon lui-même et que — 
avec des points de départ différents, poussée par 
d'autres stimulants — l'âme sportive croise ou 



132 ANNEXES 

double en plus d'un endroit cette ligne de con- 
duite idéale attribuée par lui à la jeunesse intel- 
lectuelle, religieuse, politique. Car il n'est nul- 
lement artificiel, du moins pour l'instant et en 
attendant que soit scellée la conciliation finale, de 
distinguer assez rigoureusement encore, en France, 
entre les jeunes gens qui se passionnent plutôt 
pour les choses du corps et ceux qui s'obstinent à 
ue s'intéresser qu'à celles de l'âme ou de l'esprit. 

Ce qui frappe avant tout dans la jeunesse spor- 
tive, c'est la tendance qu'elle a et l'entrain qu'elle 
met à se diriger et à s'organiser elle-même. Il y 
a là, dans le domaine du concret, un rapproche- 
ment curieux à établir avec ce goût de l'auto- 
direction morale qu'Agathon souligne chez la 
jeunesse plus spécialement intellectuelle. La vie 
des clubs athlétiques étonnerait, s'ils y pouvaient 
assister de plus près, ceux qui ne connaissent, 
par leurs souvenirs, que la jeune génération d'il 
y a quinze ou vingt ans, qui vivait une vie assez 
morcelée, peu organisée, sauf peut-être pour le 
plaisir, et, pour tout dire, égoïste. Fortement 
administrés pour la plupart, malgré des ressources 
trop souvent minimes, divisés parfois à l'intérieur, 
mais en somme très unis dans la lutte contre les 
rivaux, les groupements athlétiques ont déjà une 
existence solide, rendue chaque jour plus drue par 
la multiplication des matches interclubs et par 
la concurrence grandissante. L'esprit de club athlé- 
tique n'est pas un vain mot : j'imagine qu'il égale 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 433 

en intensité, en ferveur, ce que fut dans la première 
moitié du siècle dernier l'esprit de club philoso- 
phico-politique ou littéraire. 

Il se traduit, hors du terrain de sport, par une 
aptitude singulière de la jeune génération athlé- 
tique à diriger et à défendre ses intérêts matériels. 
Il serait trop long d'expliquer ici combien la 
gérance de ces intérêts — achats ou location de 
terrains, installation et entretien desdits, élections 
de Commissions sportives ou autres, rédaction des 
Bulletins de clubs, etc. — est complexe et parfois 
fastidieuse ; nos jeunes sportifs en acceptent la 
corvée avec un enthousiasme, une ténacité surtout 
qui font plaisir à voir. Il semble qu'ils soient ravis 
de se mettre plus tôt que leurs aînés à l'appren- 
tissage de la vie sociale. Ouvriers, bureaucrates ou 
étudiants, ils apportent à leurs réunions hebdo- 
madaires, prises sur leurs loisirs, c'est-à-dire sur 
leur plaisir (de même que les cotisations sont prises 
sur leur argent de poche) un sérieux, une gravité 
dont on se fait difficilement une idée si l'on n'a 
pas assisté à quelques-unes de ces réunions. En un 
mot, grâce au sport, une importante fraction de la 
jeunesse française prend de meilleure heure la 
robe virile, et cela tout naturellement, sans esprit 
de parodie ni puérile forfanterie. 

Car j'entends ici par « jeunesse » aussi bien le 
potache ou l'apprenti de quinze ans que les jeunes 
hommes de vingt à vingt-cinq. Et je sais bien 
que, dès l'adolescence, la génération précédente 



134 ANNEXES 

faisait, elle aussi, des efforts pour s'organiser en 
face et à l'instar des grandes personnes, pour 
jouer à l'homme fait. En avons-nous vu, dans 
les lycées de province, avant l'époque des clubs 
sportifs, de ces sociétés juvéniles, littéraires ou 
dramatiques, de ces fondations de journaux mi- 
nuscules, tirés en cachette, sur gélatine, par une 
vingtaine de rhétoriciens !... Tout cela se dissolvait 
et mourait vite, parce que les enfants eux-mêmes 
sentaient assez rapidement leur insuffisance, leur 
incapacité à de telles entreprises, bref, pour 
employer un terme fréquent en matière de sport, 
leur incompétence. Le sport, au contraire, leur a 
fourni tout d'un coup une matière exactement 
proportionnée à leurs facultés physiques et intel- 
lectuelles : leur âge même — de quinze à vingt- 
cinq ans — y est une condition essentielle et ils 
sont nettement assurés, pour l'instant tout au 
moins, que leur compétence y égale, souvent 
même y dépasse celle de leurs aînés. Par le sport, 
plus mathématiquement que par tels principes 
nouveaux de religion, de morale, de politique ou 
d'art, les jeunes sportifs sentent qu'ils « existent », 
ou, selon une expression argotique qui leur est 
chère, qu'ils « se posent un peu là » en face de 
leurs ascendants. 

Puisque j'ai prononcé les termes de politique, 
de religion et de morale, je crois pouvoir discerner 
de suite et très vivement qu'à l'égard du premier 
l'attitude de ces jeunes gens est le franc scepti- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 135 

cisme. J'entends à l'égard de la politique de mots, 
d'étiquettes et de nuances : habitués dès leur 
jeune âge à manier et à organiser des choses réelles, 
des forces musculo-mécaniques, je crois bien que 
nos jeunes sportifs ne donneront plus tard leur 
confiance qu'à des administrateurs lucides et actifs, 
non à des hommes épris de la scolastique poli- 
ticienne. Leur attitude à l'égard de la religion et 
de la morale est moins évidente. Quant au premier 
de ces termes, j'avoue même que je ne la discerne 
pas très bien : scepticisme ou pudeur, les sportifs 
sont assez fermés sur ce sujet. Je puis dire seule- 
ment que je n'ai jamais entendu les diatribes anti- 
religieuses prendre chez eux un ton bien passionné. 



* 



Encore qu'ils ne la formulent pas davantage, je 
discerne mieux leur profession de foi morale. Ils 
pratiquent assez naturellement, souvent, il faut 
le dire, par nécessité sportive, un certain nombre 
de vertus que j'appellerais négatives, la tempé- 
rance et la chasteté par exemple. Du moins, ils 
ne se livrent que par à-coup, non chroniquement, 
aux excès contraires, y gardent toujours une 
certaine réserve et comme un remords du péché, 
qui n'est peut-être que le remords physique d'avoir 
compromis leur « forme ». Surtout, et c'est là 
l'essentiel, moralement parlant, ils n'apportent 
point à la pratique de ces excès ou à leurs dévia- 



136 ANNEXES 

tions (drogues, morphine, etc.. excès sensuels, 
amours illicites, adultère, etc..) cet esprit de 
parade, cette notion d'héroisme qu'y apportaient 
leurs aînés, n'ayant pas d'autres panaches dont ils 
pussent orner leur front. 

En résumé, l'immoralité physique des jeunes 
sportifs, toutes les fois que j'ai pu l'observer, m'a 
fait l'effet d'être temporaire, individuelle, isolée en 
quelque sorte, non pas endémique, collective et 
systématique comme le fut trop souvent celle de 
leurs aînés. J'ajoute — autant qu'on peut prévoir 
ces choses — que leur attitude en face d'autrui, 
dans la lutte pour la vie, sera très probablement 
loyale et honnête : c'est une maxime assez répandue 
chez les sportifs de vingt à vingt-cinq ans, qui ont 
déjà débuté dans les affaires, que la probité stricte 
est aujourd'hui une valeur sociale et même la 
meilleure des habiletés. Ils me paraissaient avoir 
gardé de leurs jeux cette idée solide qu'il faut 
des règles précises dans le grand match de la vie. 
Morale plutôt utilitaire, mais qui n'est pas à dédai- 
gner. C'est dire que leur honnêteté ne sera guère sen- 
timentale et qu'elle s'accommodera fort bien, en 
face de l'adversaire, d'une rigueur tranquille, par- 
fois même inflexible, qui ne sera que du « jeu serré ». 



* * 



Précisément, le grand reproche qu'adressent à la 
génération sportive ceux qui ne considèrent que 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 137 

son habitus extérieur, moins nerveux que celui de 
la génération précédente, c'est d'être froide, pré- 
cise, brutale même au moral comme elle le paraît 
au physique. Pour être très franc à l'égard de 
jeunes camarades que j'estime, je ne veux pas les 
innocenter absolument de ce reproche. Sans désirer 
qu'ils reviennent à la nervosité maladive et aux 
grâces trop maniérées de la génération dite 
« artiste », j'aimerais cependant que certains 
d'entre eux, même parmi les mieux nés et les plus 
cultivés, ne rompissent pas aussi complètement 
avec des qualités d'urbanité, de sociabilité, qu'ils 
prennent peut-être à tort pour des marques de 
faiblesse. J'avoue même que la mentalité de cham- 
pion, ou plutôt de demi-champion, assez analogue 
à celle du mauvais ténor, enlaidit moralement une 
partie de la jeunesse sportive et que la morgue 
en est tout aussi déplaisante que celle du faux 
artiste ou du littérateur manqué. Il y a plus : 
le sport — à la fois nouvelle philosophie pratique 
et science nouvelle — a ses « piqués » (c'est ainsi 
que disent les sportifs eux-mêmes), qui sont d'un 
commerce bien désagréable ; soit ses puritains et 
ses métaphysiciens qui n'admettent rien en dehors 
du sport et, dans le sport même, en dehors de 
l'idée qu'ils s'en sont faite, des définitions qu'ils 
en ont données, soit encore ses savants à lunettes 
et à fiches qui considèrent le sport comme une 
collection de petits faits précis, dont on n'a pas 
le droit de parler ni de tirer une apparence même 



438 ANNEXES 

d'idée générale avant de s'y être taillé une for- 
midable érudition. Le sport, si jeune en France, 
a déjà sa vieille Sorbonne de techniciens et de 
« compétences », qui, tout comme d'autres que 
nous connaissons, finissent par avoir tort à force 
d'avoir raison. 

Pour en revenir à ce reproche plus général de 
froideur ou, pour mieux dire, à ce manque d'en- 
thousiasme dont on accuse volontiers la jeune géné- 
ration sportive, on peut y répondre ainsi. Il est 
évident que leurs aînés (sauf du moins ceux qui 
firent profession de douter de tout et de mépriser 
l'effort dans son essence) firent montre d'un 
enthousiasme plus expansif et plus tumultueux. Le 
sport a beaucoup réduit, dans les collèges, le 
nombre de ces enfants qui rêvaient d'être à la 
fois Napoléon et Victor Hugo, Edison et Paganini, 
ou, pour le moins, de remporter les quinze pre- 
miers prix de leur classe, et qui souvent d'ailleurs, 
très vite découragés de ne pouvoir réaliser tous 
ces espoirs en même temps, les abandonnaient tous 
en bloc. Enthousiasmes de purs nerveux, qui ne 
tenaient pas devant l'effort à accomplir. 

La jeunesse athlétique paraît moins exigeante 
et moins ardente dans ses ambitions, en paroles 
surtout : je veux dire que ses aspirations sont plus 
raisonnées et plus tenaces. Je crois — et ceci me 
semble très important pour l'avenir de l'activité 
française — que le sport, en montrant à chaque 
adolescent, par des mesures ou des chronomé- 






LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 439 

trages indiscutables, quelle est la limite maxima 
de ses forces physiques, l'entraîne, dès son début 
dans la vie, à l'art de se connaître soi-même, qu'il 
ne faut pas confondre d'ailleurs avec l'humilité 
ni avec la trop prompte résignation. Plus tôt que 
ses aînés, l'adolescent qui fait de la course et du 
saut doit être préparé à l'idée que ses autres facultés 
naturelles, même entraînées à fond, ne peuvent le 
situer, dans la vie, que dans la seconde ou la 
troisième catégorie. Cela ne l'empêchera pas de 
mettre toute son énergie à rester le premier de 
sa « série ». Il trouvera même un réel plaisir et une 
très suffisante satisfaction d'orgueil (toujours 
l'image et l'influence du sport) à se résigner dans 
la vie à une seule spécialité, qu'il perfectionnera 
avec amour. Le champion du lancement de disque 
dans un chef-lieu de canton de l'Ariège n'est ni 
moins heureux ni moins fier que le gagnant du 
100 mètres plat d'une Olympiade. Dès main- 
tenant, il me semble que l'éducation sportive a 
préparé notre Emile moderne à être bientôt 
(en allongeant légèrement la formule anglaise) 
« l'homme convenable et satisfait dans la place 
qui lui convient ». Ce serait un joli résultat. 

Il ne me reste pas assez de place pour résumer 
ces notes et les condenser en un portrait qui 
devrait être nettement arrêté et coloré, mais que 
je voudrais avant tout et franchement sympa- 
thique. Peut-être vaut-il mieux que ces notes sur 
une physionomie très nouvelle de la jeunesse 



440 ANNEXES 

française gardent le caractère imprécis ou du 
moins provisoire d'une simple esquisse. 



A l'étude de Georges Rozet, joignons cette con- 
fession personnelle, que nous adresse un jeune 
écrivain sportif, J. Raymond Guasco, l'auteur 
d'attachantes notes psychologiques sur l'âme 
anglaise, intitulées John BuWs Island. Elle est un 
témoignage direct des transformations morales 
que le sport suscite parmi les jeunes. 

La contribution que j'apporterai à votre Enquête sur 
la jeunesse d'aujourd'hui sera, si vous le voulez bien, 
d'ordre concret. Son caractère autobiographique et son 
authenticité feront oublier, je l'espère, l'absence 
d'idées générales et l'inaptitude foncière à philosopher 
qu'elle manifestera fort clairement. 

Ce sera donc l'histoire mentale abrégée du jeune 
homme que je fus entre 1905 et 1910, ou, plus exacte- 
ment, celle du groupe dont je faisais alors partie et 
qui devait s'appeler plus tard « les sportifs ». 

Tout d'abord, j'ai un aveu à vous faire, un aveu 
qui m'attirera, j'en suis sûr, toutes vos sympathies 
attristées. Je fus compris dans la fournée liminaire 
des « jeunes premiers » de l'Université, en d'autres 
termes, je suis un produit des nouveaux programmes 
tant haïs par vous. Et cela expliquera le manque de 
composition de cette réponse et l'inattendu un peu 
choquant de ses considérations. 

A l'époque dont je veux vous parler, j'ignorais tout 
ce que mon cas avait de pendable, et je n'avais nulle 
honte de compter parmi les élèves de la section B. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 141 

Je lisais mes classiques, je faisais du latin, j'apprenais 
l'anglais et, il me semble bien, aussi l'allemand. Mes 
camarades faisaient de même. 

— Et le dimanche, quelles étaient vos occupations? 
demanderez-vous avec une certaine hâte, manifestant 
par là le désir d'avoir quelques renseignements sur 
ma vie spirituelle. 

— Le dimanche, mon cher Agathon, je faisais du 
cross-country, du foot-ball, ou de l'athlétisme sui- 
vant la saison. 

— Et le jeudi? 

— Le jeudi, je faisais de l'athlétisme, du foot-ball 
ou du cross-country. 

Ce fut à ces occupations variées que se passa mon 
année de rhétorique, pardon, de première, et vous ne 
serez pas étonné que je n'eusse durant ce temps 
aucune préoccupation philosophique, morale ou poli- 
tique. 

L'année suivante, survint un changement profond. 
Au bout de deux mois de philosophie, j'étais — je 
puis même dire nous étions, mes camarades et moi — 
farouchement socialistes. Parfaitement socialistes, et 
la lecture des œuvres de Menger n'était pas une des 
moindres causes de cet état mental. 

Mais, d'un autre côté, j'étais — et nous étions égale- 
ment — des sportifs. C'est-à-dire que nous avions une 
admiration irraisonnée de la force, que nous nous 
soumettions à une discipline sévère, que nous recon- 
naissions un chef, qu'il fût l'entraîneur, le recordman 
ou le capitaine de l'équipe, que nous avions une notion 
concrète de l'inégalité des hommes. 

Toutes choses antithétiques, comme vous le voyez, 
avec nos tendances socialistes. 

Là-dessus vint s'ajouter une crise d'ordre littéraire. 
Elle fut causée — dans mon groupe du moins — par 
la lecture de Rudyard Kipling. 



142 ANNEXES 

Tous avec Mowgli, nous parcourûmes la jungle à la 
poursuite des Chiens rouges du Dekkan, tous nous 
sentîmes avec le Dick de la Lumière la fièvre du 
départ faire bouillir notre jeune sang, tous nous fûmes 
ivres d'horizons nouveaux et d'océans inconnus, et les 
bateaux qui passaient sur la rivière, le soir, empor- 
taient nos espoirs et nos joies. 

La morale de « l'homme blanc » devint notre morale, 
l'idéal anglo-saxon devint notre idéal et bientôt Y Evé- 
nement surgit. 

Alors que, dans la génération précédente, l'influence 
de Kipling se fût manifestée par une surproduction 
de romans sur la vie indienne, dans la nôtre, éprise 
de réalisation, elle se manifesta par des actes. 

Et ces actes furent enfantins, comme bien vous le 
pensez. Il y eut d'abord une épidémie de départs vers 
les « contrées vierges où l'énergie de l'homme peut se 
donner libre cours ». Pour ma part, je disparus un 
jour vers l'Algérie en compagnie d'un de mes amis, 
après avoir dépensé la majeure partie de notre argent 
disponible à acheter des revolvers. Je ne vous racon- 
terai pas notre vie sur les quais à Alger, nos démêlés 
avec la police, peu « éprise de réalisation », et la diffi- 
culté qu'il y a à gagner sa nourriture en embarquant 
les primeurs ou en surveillant le déchargement du 
cardiff. Tout cela, je le garderai pour moi... jus- 
qu'à mon prochain roman, si vous le voulez bien, 
Agathon. 

Cependant la littérature ne devait pas être la cause 
principale des changements profonds qui allaient 
survenir dans nos idées. Ce rôle était réservé au sport. 
Car, bien entendu, le foot-ball et l'athlétisme nous 
occupaient encore. Ils nous occupaient d'autant plus 
que l'espoir de devenir des champions paraissait 
plus proche. Et ce fut lui qui nous façonna à notre 
insu. Nos idées semblaient toujours les mêmes. Éga- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 143 

lité, fraternité, socialisme, ces concepts hantaient 
toujours nos cerveaux. Mais le dimanche, alors qu'il 
fallait dépasser un concurrent en tendant toutes ses 
forces comme un arc, ou bien lorsqu'en possession du 
petit ballon ovale, nous filions vers la ligne de but avec 
le désir sauvage d'arriver coûte que coûte, ces idées 
disparaissaient. Et la morale des forts était introduite 
en nous à coups de talons et de genoux. Nous ne le 
savions d'ailleurs pas et nous continuions dans les 
Universités populaires à élucider les mystères de Kant 
devant de pauvres bougres fatigués par l'usine et que 
saoulaient nos idées générales. 

Puis un jour vint la boxe, cette reine incontestée 
des sports. Ce ne fut pas, comme on pourrait le croire, 
Nietzsche et son appel maladif vers la santé qui nous 
guérirent, ce fut elle, la boxe anglaise dont on a tant 
médit. Son influence sur la jeunesse actuelle n'a pas 
encore été assez mise en lumière. Elle nous enseigna 
le courage et le sang-froid, elle nous apprit à souffrir, 
à encaisser, à réserver nos forces, à deviner dans les 
yeux de « l'autre » la défaillance fatale, elle nous 
redonna enfin le goût du sang. 

Et ce jour-là, ce fut la fin. 

Nous fûmes obligés de nous avouer qu'on nous 
avait menti. Non, la guerre n'était pas une chose 
bête, cruelle et haïssable. C'était du « sport pour de 
vrai », tout simplement. Elle était nécessaire comme 
la maladie et la mort... pour donner du goût à la 
vie. 

Voilà où j'en suis, et tous les sportifs avec moi. 

Je sais que cette courbe d'évolution ne fut pas la 
même pour tous. 

Il en est qui quittèrent le socialisme, parce qu'ils 
découvrirent tardivement que, quoi qu'il fasse, l'ar- 
tiste est toujours un aristocrate. 

Il en est d'autres qui le quittèrent pour des raisons 



444 ANNEXES 

intellectuelles, et ce sont ceux que vous avez si bien 
décrits, Agathon. 

Quant à moi, et à tous ceux de mon groupe, ce fut 
le sport qui m'éclaira sur moi-même et sur mes vrais 
sentiments. 

D'aucuns jugeront peut-être inférieure et banale la 
cause de notre évolution. Qu'importe ! Pour nous 
autres, pragmatistes, seul le résultat compte. 

Et ce résultat, il est tangible, il est là, il est même 
un peu là, comme nous nous plaisons à dire dans 
notre argot, avec une forfanterie que vous nous par- 
donnerez en faveur de nos bonnes intentions. 



APRÈS L'ENQUÊTE 



10 



DES TÉMOIGNAGES 



De la génération nouvelle, nous nous sommes 
efforcés de tracer un visage cohérent et net : 
il ne nous a pas semblé suffisant de noter des traits 
épars. Après avoir analysé, nous avons reconstitué, 
et parmi les documents que nous apporta notre 
enquête, — qu'ils vinssent de confidences indi- 
viduelles, d'observations ou d'expériences propres 
— nous avons introduit un ordre. Et non pas 
un ordre de composition littéraire, né d'un désir 
systématique de cohésion, mais un ordre qui 
nous fut imposé par les faits. Goût de l'action, 
foi patriotique, netteté des mœurs, renaissance 
catholique, réalisme politique, ce ne sont pas des 
affirmations arbitraires, une classification com- 
mode : ces traits saillants se dégageaient de 
toutes nos observations accumulées, comme des 
portraits superposés d'une même famille se forme 
un visage générique : ils composent la ressem- 
blance de la génération nouvelle. Tous n'étaient 
pas également répartis, accusés, et l'ordre des 



148 DES TÉMOIGNAGES 

chapitres sous lesquels notre tableau les distribua 
n'est pas non plus vide de sens : il diminue le 
risque d'erreur qu'il y aurait à mettre tous les 
termes sur un même plan, à leur donner à tous 
même degré de certitude, de généralité et sem- 
blable importance. 

Mais si nous avons voulu que notre portrait 
fût achevé, si nous l'avons un peu simplifié, sché- 
matisé, pour que chacun pût s'y reconnaître et ne 
point se perdre dans les nuances, nous sommes trop 
respectueux de l'individu, pour n'avoir pas eu à 
cœur de restituer ensuite son témoignage divers. 

A notre enquête, on aurait pu reprocher d'avoir 
fait taire les confidences, les aveux, et, à nos 
affirmations, d'avoir exclu ces doutes, ces inquié- 
tudes qui font la noblesse des âmes juvéniles. 
Et précisément certains regrettèrent — on le 
verra — de ne point percevoir dans nos articles 
de l'Opinion « l'accent d'une confidence person- 
nelle où se fût révélée quelque vérité plus intime, 
quelque aspiration moins sûre d'elle-même et cette 
belle angoisse de l'adolescence à laquelle une 
génération, si bien orientée, si fermement décidée 
qu'elle soit, ne saurait échapper ». C'est pourquoi 
nous avons fait cette manière de contre-enquête. 
Nous souhaitions d'abord y contrôler la vrai- 
semblance de notre description et de réintroduire 
dans notre cadre un peu abstrait, la diversité d'ex- 
périences concrètes, vivantes. La génération nou- 
velle, sur qui la doctrine, le système n'ont guère 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 449 

d'efficace, est surtout curieuse de témoignages 
vécus : elle mépriserait une affirmation qui ne 
viendrait point de la vie. 

Mais tout de suite une observation s'impose : 
unanimement, la réalité et l'ordre de nos obser- 
vations sont approuvés. Tous accordent que ce 
sont bien là les sentiments généraux, les préoc- 
cupations essentielles de la jeunesse d'aujourd'hui. 
Alors même qu'ils critiquent, nos correspondants 
acceptent les principes fondamentaux de l'enquête 
et les prennent pour commun dénominateur. On 
les voit bien différer sur des nuances d'opinion 
ou sur les moyens de réforme, mais de ces ré- 
ponses, parfois antagonistes, apparemment con- 
tradictoires, une impression d'unité se dégage qui 
vient non seulement de la ressemblance du lan- 
gage et du ton, mais de l'attitude même qu'elles 
révèlent. Les mêmes problèmes se posent devant 
ces jeunes gens et de la même façon. S'ils dif- 
fèrent sur ce qu'ils veulent, ils s'entendent sur 
ce qu'ils ne veulent plus. 

Les réponses que nous groupons ici viennent de 
diverses sortes de témoins. 

Les premiers sont de tout jeunes hommes, que 
spontanément leurs amis, leurs compagnons 
d'études nous désignèrent, comme les plus ca- 
pables de traduire leurs sentiments et leurs idées. 
Nous ne nous connaissions pas avant l'enquête, 
et il n'y avait entre nous d'autre amitié que cette 



150 DES TÉMOIGNAGES 

amitié subtile qui unit les hommes d'une même 
génération. 

Les seconds, qui ont de vingt-cinq à trente ans, 
sont de jeunes écrivains, de jeunes philosophes,, 
qui nous ont semblé les plus représentatifs, dans 
des milieux différents, religieux, politiques, litté- 
raires, de la pensée nouvelle. Leur nom est attaché 
à celui de revues suivies par la jeunesse : quelques- 
uns ont publié des essais ou des livres. Ils sont 
mêlés à l'action elle-même et la conduisent. 

Ainsi, ces témoignages, qui émanent d'esprits 
distingués, jeunes, actifs, libres, ont une valeur 
plus considérable aue celle d'un petit nombre 
d'unités personnelles : ils expriment ou signifient 
une infinité d'autres témoignages : ce ne sont pas 
seulement des individus dont nous avons ici les 
réponses, mais « des têtes de groupes, de véri- 
tables unités collectives ». Par delà leurs personnes 
intellectuelles et morales, nous saisissons leurs 
frères d'intelligence et de culture. Si nous n'avons 
voulu nous adresser qu'à ceux qui comptent, 
c'est-à-dire à ceux qui apportent quelque chose 
de neuf, d'actuel, nous avons tenu à ce que toutes 
les opinions de la jeune élite française fussent 
représentées. Républicains, néo-royalistes, catho- 
liques sociaux, syndicalistes, ont eu tour à tour 
la parole : l'armée, comme la littérature, a été 
entendue. 

D'autre part, nous nous sommes adressés à 
leurs aînés immédiats et aussi à ceux-là qui ne 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 154 

sont plus dans le rang et peuvent juger leurs suc- 
cesseurs, à ces hommes de trente-cinq à quarante 
ans dont ce fut le rôle de déblayer la route, de leur 
apprêter la besogne, et qu'il serait injuste d'ou- 
blier dans ce réveil de la jeunesse française. On 
trouvera, enfin, le sentiment de quelques-uns de 
ceux qu'elle a élus pour maîtres. 



I 

DANS LES ÉCOLES ET LES FACULTÉS 

Il importait, dès l'abord, de connaître l'opinion 
de ceux-là qui sont encore dans les Écoles, à la Sor- 
bonne, dans les Facultés. Nous avions dès l'abord 
causé avec certains d'entre eux, et nous avons 
tenté de traduire leurs sentiments dans nos essais. 
Mais nous n'avions gardé de leurs propos que ce 
qui coïncidait avec l'esprit général des autres 
témoignages. Les nuances et l'accent des confes- 
sions particulières disparaissaient dans l'ensemble. 
Comment ces adolescents qui nous ont apporté 
quelques esquisses ardentes, variées, ont-ils, dans 
notre tableau, retrouvé leurs jeunes visages? 

Leurs réponses nous le montrent, et elles mettent 
quelques détails, des lumières, des ombres sur la 
toile. 

Pamphile est un pseudonyme qui cache un 
candidat à l'agrégation des lettres ; avant d'être 
étudiant en Sorbonne, il fit de fortes études scien- 
tifiques. Il a vingt ans et ses camarades le tiennent 
pour l'un des plus représentatifs de leur groupe. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 153 

Sa réponse est celle d'un intellectuel très raffiné, 
c'est-à-dire qu'elle nous offre des sentiments qui 
ne sont pas ceux de la moyenne : ils ont une qualité 
exceptionnelle. Mais sur un ton plus élevé, c'est 
un exact témoignage des préoccupations qui sus- 
citent la jeunesse des écoles. 

Je vois que les traits sont bien dessinés, nous écrit-il ; 
je ne trouverais que fort peu de retouches à faire ; il 
ne manque que cet air de famille, cette indéfinissable 
expression du regard que les proches seuls recherchent 
et reconnaissent. 

Oui, une renaissance des besoins religieux, princi- 
palement de la foi catholique, une intuition rajeunie 
de la réalité morale qu'est l'âme française, l'amour 
des hommes plutôt que des idées, d'un poète plutôt 
que d'un hémistiche, le goût de s'imposer, sans honte, 
une discipline morale, — tout cela, je l'aperçois autour 
de moi — mais tout cela fait une génération sérieuse, 
ardente, riche de sensibilité, idéaliste, voire mystique, 
non une génération « sportive » et « apte aux luttes 
économiques ». 

Ce n'est point le « foot-ball » qui nous fait patriotes : 
nous ne jouons point au foot-ball. 

Pamphile a encore certains préjugés intellectuels 
contre le sport, et son idéalisme lui fait écrire : 
« Nous mépriserions fort celui qui resterait chaste 
pour gagner un match. Des gens qui se contente- 
raient de si petites raisons ne seraient point des 
nôtres ; la vie, pour nous, n'est point si quotidienne ; 
nous la mettons tout entière dans chacun de nos 
actes, nous nous épuisons tout entiers à chaque 



454 DES TÉMOIGNAGES 

instant. » Et poursuivant, dès l'abord, ses objec- 
tions, il ajoute : 

C'est par là que nous sommes des gens d'action ; 
entre un homme actif et un homme passif, la différence 
n'est qu'une attitude de la pensée ; aussi je m'étonne 
de voir opposer la « pensée pure » à l'action ; l'une est 
pour moi l'envers de l'autre. 

Voilà par où nous nous opposons à la génération 
qui nous a précédés de vingt ans. Il me paraît étrange 
qu'on puisse écrire sérieusement cette phrase, que 
vous citez : « La question est de savoir si je dois pré- 
férer mon idéal à tout ». En vérité, quel doute incom- 
préhensible, et combien le sens du mot « idéal » est 
différent pour nous ! Ce ne serait plus un idéal, celui 
qu'on hésiterait à préférer. Un idéal n'est pas une 
vague image que l'on a sous les yeux et qu'on peut 
faire évanouir à volonté ; ce n'est point une possibilité 
que l'on entrevoit, mais une réalité que l'on aime, que 
l'on porte en soi ; on le crée à chaque instant par tout 
son être. Il n'est pas loin de nous, de manière que nous 
puissions nous en détourner : il est en nous. Et nous 
n'avons nul mérite à lui faire des sacrifices : nous ne 
pourrions faire autrement ; ce n'est point même une 
vertu qu'il a de nous dominer, c'est sa définition 
même. Par là, vous le voyez, nous supprimons tout 
hiatus entre la pensée et l'action ; nous sommes moins 
idéologues, mais, au sens strict, bien plus idéalistes, 
c'est-à-dire que notre idéal est pour nous une réalités 
et la seule : non point un concept, mais un amour. 

Voilà en quel sens nous sommes des jeunes gens actifs. 

Il y a, vous l'avez vu à merveille, une « vie active » 
et une « vie pratique » ; il y a de même deux jeunesses. 
Je n'envisage que la première ; de là vient sans doute 
notre léger désaccord. De la génération précédente 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 155 

vous ne retenez que les écrivains, et c'est naturel s'ils 
sont là, dans la lumière, et leurs livres restent, seuls 
témoins immuables d'années écoulées. Au contraire, 
parmi nous, les intellectuels sont encore dans l'ombre, 
ils ne masquent point encore les autres ; mais attendez 
quelque temps... Et quand même nous sentirions 
assez la vie tout autour de nous pour ne la point 
chercher uniquement dans les livres, cela prouve-t-il 
que nous ne soyons pas des intellectuels? Mettez que 
nous soyons, dans l'ensemble, moins cultivés : à quoi 
pensez-vous que nous donnions le temps que nous 
retirons aux études livresques? J'accorde que la plu- 
part le consacrent à développer leurs muscles et à 
satisfaire leurs instincts « bourgeois », mais je n'accorde 
pas que ce soit l'élite. J'en sais dont la pensée person- 
nelle et la sensibilité, souvent peu distinctes l'une de 
l'autre, absorbent la vie ; un mysticisme intellectuel, 
sentimental, ou religieux, voilà ce que j'aperçois chez 
beaucoup. Nous « préférons les réalités du sentiment et 
de l'action aux idées abstraites et aux systèmes », comme 
vous dites très bien ; ou plutôt les idées auxquelles nous 
nous prenons se présentent à nous aussitôt toutes vi- 
brantes d'émotion ; elles cessent d'être impersonnelles ; 
elles sont nôtres, éprouvées plutôt qu'aperçues. 

Voici donc en quel sens nous sommes moins intel- 
lectuels. Il est vrai que nous sommes moins amoureux 
de l'intelligence, mais, pour ne pas enlever à cette 
accalmie son vrai caractère, il faut montrer qu'elle 
n'est que la rançon d'un amour infini de la sensibilité. 
J'ai des amis qui n'ont pas lu un nombre considérable 
de volumes, et qui pourtant lisent beaucoup : c'est 
qu'ils aiment trop certains auteurs, parfois certaines 
œuvres, et y reviennent sans cesse. Aimer comme un 
être vivant, un Pascal, un Alfred de Vigny, voilà qui 
manifeste ce « goût de l'héroïsme » que vous avez si 
justement mis en lumière ; ainsi nous remplaçons sou- 



456 DES TÉMOIGNAGES 

vent le goût des idées par un élan de sympathie vers 
un être qui a vécu et souffert ; nous en faisons notre 
société, nous nous mettons en harmonie avec lui, si 
bien qu'à chaque instant nous nous retrouvons en lui. 
Moins curieux que ceux à qui vous les opposez, 
mes amis sont plus riches de sensibilité, d' « expé- 
rience » intime, souvent moins froids, moins satisfaits, 
plus facilement étonnés de tout ce qu'il y a de mys- 
tère dans le monde. Je leur vois des troubles, des 
anxiétés, une vie intérieure, au lieu de ce « rationa- 
lisme » et de ce positivisme borné qui envahit tant 
d'hommes intelligents de la génération précédente. 
Un réveil de la sensibilité, c'est, à mon sens, ce qu'il 
y a de plus important dans la jeunesse contemporaine. 
Non point une réaction, mais un progrès. Nous ne 
sommes point fermés à tout ce qu'ont créé ces vingt 
dernières années ; nous en avons fait notre profit. Nos 
aînés pourraient croire que nous ne les avons pas lus 
ou pas compris et que nous en sommes restés à la 
simplicité naïve que leur intelligence lucide avait cri- 
tiquée. Il n'en est rien, et je voudrais vous dire mainte- 
nant en quel sens nous sommes patriotes et catholiques. 
Ce n'est pas par un vague sentimentalisme et par 
une inexpérience de pensée que nous sommes patriotes ; 
c'est par un mysticisme intellectuel. Les dilettantes 
prêteraient, à leur tour, à sourire s'ils méprisaient nos 
croyances sans examen ; car nous nous sommes donné 
la peine de plonger dans les leurs. Nous avons fait leur 
expérience, et elle ne nous a pas suffi ; nous avons été 
des dilettantes aussi ; mais, comme ils avaient éclairci 
la route, nous l'avons parcourue bien plus vite qu'eux. 
Nous avons cultivé notre moi, et nous avons été per- 
suadés que la satisfaction de le posséder pleinement 
nous suffirait ; mais, ensuite, nous avons senti qu'il 
nous fallait davantage, que des besoins nouveaux se 
trouvaient en nous (et peut-être, en cela, n'avons- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 157 

nous fait encore que suivre Barrés). De même que leur 
clairvoyance avisée avait dissous les sentiments 
aveugles d'une bourgeoisie éloquente, et refusé de se 
laisser prendre à des habitudes de pensée qui n'avaient 
pour elles que d'être fortement établies, de même nous 
avons, à notre tour, senti le néant de la satisfaction 
nouvelle qu'ils nous proposaient ; et nous avons trouvé 
un point d'appui dans un mysticisme intellectuel. 
Notre patriotisme est fondé sur l'intuition profonde 
des besoins certains de notre esprit, sur la conscience 
de notre idéal et de sa force invincible, et non, je le 
répète, sur un vague sentimentalisme, qui consiste 
précisément à manquer d'un idéal, sans savoir même 
regretter d'en manquer. Notre Moi ne nous suffît plus ; 
nous cherchons en nous-mêmes ce qui le dépasse. 
Nous avons l'intuition de la réalité morale qu'est 
l'âme française ; c'est une intuition patriotique, non 
un sentiment bruyant et irraisonné. Chacun sait 
aujourd'hui distinguer ces deux choses. 

De même, je vous ai dit que je ne serais pas religieux, 
si je n'avais pas fait de philosophie. En devenant reli- 
gieux, nous ne sommes pas retournés vers le passé : 
nous avons fait un pas en avant. Nous avons trouvé, en 
nous-mêmes, quelque chose de plus vaste que notre 
Moi, et par là nous avons été introduits à Dieu. Nous 
ne sommes plus religieux à la manière de nos ancêtres, 
et pourtant nous adoptons, avec une pleine bonne foi, 
les mêmes formules et les mêmes dogmes. Chacun des 
mots que nous employons exprime une idée qui est 
nouvelle, ou du moins qui a vécu et s'est enrichie ; mais 
tandis que ces idées ont changé, leurs rapports sont 
restés immuables, et ce sont les mêmes dogmes qui 
expriment ce que nous croyons de tout notre être. 
Ainsi que voulait Pascal, nous parlons comme le 
peuple « avec une pensée de derrière ». Aussi nous ne 
sommes plus gênés par l'incrédulité de nos pères, <l- 



458 DES TÉMOIGNAGES 

nos oncles. Nous avons pu, un temps, avoir le senti- 
ment qu'il était ridicule pour un homme d'être reli- 
gieux ; nous avons pu croire que l'âge de la religion 
était passé, et qu'il fallait la laisser à un peuple peu 
averti ; nous savons aujourd'hui que les vieux dogmes 
immuables sont parés de couleurs fraîches et printa- 
nières, et nous les aimons davantage d'avoir triomphé 
de la honte que l'on avait d'eux. Par rapport aux scep- 
tiques, nous ne sommes plus des retardataires ; nous 
nous sentons au contraire plus avancés qu'eux. Nous 
n'avons point accepté des dogmes sans autre contrôle 
qu'une vague sympathie pour la poésie du christia- 
nisme : nous avons mis en eux toute notre expérience 
intime, toute notre vie intérieure ; nous les avons créés 
à nouveau. Nous pouvons nous les affirmer à nous- 
mêmes avec bien plus de certitude que des vérités 
démontrées par la science. La science me paraît être 
une étude accessoire, jeu de symboles : avant de jouer, 
il faut vivre, avant de vivre, il faut philosopher ! 

A la base de toutes nos croyances est une notion 
précise de la réalité ; le mot de « réalité » s'est vidé 
pour nous de tout son sens ancien et en a pris un 
nouveau. Le réel des positivistes est laissé par nous à 
la vieille ferraille ; nous ne nous sommes pas contentés 
de la réalité phénoménale qu'un sentiment irréfléchi 
porte à élever à la dignité la plus haute. Nous avons 
critiqué la notion de la réalité ; nous avons à notre 
tour dépouillé une vaine habitude d'esprit, et nous 
sommes maintenant, en vertu de notre expérience 
intérieure, certains d'avoir progressé. Une de vos 
phrases exprime bien cela : « Le sens du divin est une 
forme supérieure du sens du réel. » C'est Bergson qui 
a ouvert une nouvelle voie, où nous nous engageons à 
la suite de Le Roy, de Blondel, du P. Laberthonnière. 
Notre raison peut ainsi accorder à notre sensibilité 
les effusions religieuses dont elle avait besoin. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 159 

Vous voyez, Agathon, que je ne vous contredis 
presque jamais. Je me suis contenté, comme on faisait 
au temps du jansénisme, d'extraire de votre livre 
quatre propositions et de les commenter. La jeunesse 
d'aujourd'hui est active, plus sensible qu'intellectuelle, 
patriote, catholique. Remarquez, si vous relisez ma 
lettre, que ces quatre tendances ont quelque chose 
de commun : c'est une sorte de ferveur et, si je puis 
dire, un besoin d'expansion, d'élargissement. Actifs, 
nous élargissons chacun de nos efforts pour en faire 
l'expression de toute notre vie morale ; écrivains, nous 
élargissons nos émotions fuyantes pour que monte 
d'elles tout ce qu'elles peuvent évoquer ; mystiques, 
nous nous élargissons nous-mêmes jusqu'à entendre 
résonner au fond de notre cœur une voix qui n'est pas 
la nôtre. Je ne crois pas que soit à craindre « l'abandon 
de tout idéalisme ». J'ai peur un peu que vous ne nous 
considériez comme de petits bourgeois, voulant très 
bien employer leurs forces et se livrant « à de prudents 
calculs ». Je tenais à dire que je vois autour de moi des 
recherches ardentes, une vie intellectuelle et mys- 
tique de tous les instants. C'est peut-être de la cons- 
cience qu'elle a d'avoir traversé déjà bien des luttes 
intérieures que la génération nouvelle tire « ce senti- 
ment si mystérieux de son audace », cette volonté 
« d'affirmation, de création ». C'est parce qu'elle a 
délaissé la réalité positive qu'elle s'étonne moins de 
la voir si pauvre. C'est parce qu'elle s'est éprise de 
son idéal qu'elle devine en lui de quoi combler ses 
désirs, et qu'on lui voit un « optimisme » qui n'est 
qu'une confiance courageuse. 



C'est une attitude assez semblable que nous 
retrouvons dans la lettre qu'un jeune licencié de 



160 DES TEMOIGNAGES 

philosophie, M. André Isambert, nous adressa 
spontanément après la lecture de nos articles de 

YOpinion : 

Je vous demande, écrit-il, de vous laisser entendre 
quelques idées que vos questions m'avaient amené à 
définir, idées que je sais partagées par plusieurs de mes 
amis et que je vous aurais exprimées, avant l'enquête, 
si j'en avais eu l'occasion. 

Vous avez raison, je crois, de vous attacher à 
l'importance de M. Bergson et des idées que son nom 
symbolise, comme de lui attribuer un rôle « négatif », 
je dirais plutôt préparatoire de nos doctrines et de 
notre conduite. Aussi est-ce par lui que je débute. 
M. Bergson nous a expliqué ce que nous étions prêts 
à sentir, c'est-à-dire que nous ne recevons pas la vie 
du monde, que ce n'est pas un mécanisme extérieur 
à nous, que ce n'est pas la matière (quel que soit le sens 
que l'on donne à ce mot) qui nous permettait de vivre. 
La vie, nous la sentons à l'intérieur de chacun de nous ; 
son œuvre est au contraire de maîtriser, d'asservir 
la matière, ce que faisant, elle croît, elle grandit. Nous 
ne sommes pas prêts à nous répandre, contemplatifs, 
inactifs, dans un monde où nous ne retrouvons pas la 
nature de notre être et auquel nous refusons de nous 
abandonner. Ce monde, nous essaierons bien de nous 
y répandre, mais en conquérants, et de lui imprimer 
notre marque ; et cette action que nous sentons être 
la fonction essentielle de la vie, loin de l'épuiser, lui 
donne plus de force en même temps qu'elle l'instruit. 

Nous lisons moins, dites-vous, que nos aînés ; et 
pourtant plus loin, vous nous félicitez de nous attacher 
à la « culture » latine et française. C'est justement, 
messieurs, que nous ne cherchons pas à lire en hâte 
et indistinctement le plus d'ouvrages possible. Une 
culture qui consisterait à emmagasiner tant d'idées 



LES JEUNES CENS D'AUJOURD'HUI 161 

dans le but définitif de les connaître nous paraîtrait 
un piètre bagage. Nous refusons à l'écrivain, à tout 
artiste, du reste, « l'incorruptible orgueil de ne servir 
à rien ». Pour nous, l'art lui-même a son rôle et nous 
aidera à vivre. Pourtant ce ne sont pas des leçons ni 
des exemples que nous lui demandons. Nous ne pen- 
sons pas tant à « sentir et à vivre selon des modèles 
littéraires » qu'à nous servir d'eux pour voir mieux la 
vie. Nous considérons une œuvre d'art originale 
comme une mine de points de vue nouveaux. Le propre 
du génie est de toucher les choses par une face encore 
inaperçue ; et les personnages, les tableaux qu'il cons- 
truit, tous les détails d'expression qu'il crée, enrichi- 
ront, exerceront notre esprit, accroîtront ses ressources 
qui trouveront leur emploi au moment où nous aurons 
à agir. 

Ainsi, nous avons, nous aussi, le souci de nous ins- 
truire, et cela, autant que par l'étude des lois scienti- 
fiques, par ces connaissances directes et particulières 
dont on parle tant aujourd'hui sous le nom d'intui- 
tions ; nous venons de dire que l'art nous en est une 
source. Nous en puisons aussi dans les études psycho- 
logiques, qui ne sont pas choses passées. Nous sommes 
trop persuadés que l'essentiel de la réalité est cette 
« vie » intérieure pour ne regarder que le dehors des 
choses ; et nous nous sentons trop isolés, parmi la 
matière, pour ne pas vouloir entrer le plus intimement 
possible en contact avec des âmes. Mais la connais- 
sance directe intuitive que nous voulons en avoir n'a 
rien de la curiosité; nous avons, pour nous diriger 
besoin de connaître les hommes, puis nous avons 
besoin d'amitié, d'intimité, pour trouver le repos, la 
sécurité, la force. 

Et pour ce nouveau genre de connaissances, nous 
nous faisons un aide de l'esprit de la femme, qui y 
trouve l'emploi de ses qualités. Nous ne méprisons 

11 



162 DES TEMOIGNAGES 

plus de nous enrichir de son expérience, de la connaître 
et de nous faire connaître d'elle. Loin de les considérer 
comme des jouets, nous avons pu faire naître entre 
certaines femmes, certaines jeunes filles et nous les 
liens d'une amitié nouvelle et que nous avons crue 
bienfaisante. Et peut-être cette attitude d'esprit 
a-t-elle conduit certains d'entre nous à des habitudes 
plus chastes, qui semblent aussi s'accorder davantage 
avec les bases de notre vie intérieure. 

Ce qui nous importe, en effet, surtout dans l'action, 
c'est son influence sur celui qui agit. La matière en 
elle-même ne nous intéresse pas, mais nous nous préoc- 
cupons de l'action de notre âme sur la matière qui 
aura accru et fortifié notre vie. Car toute action n'est 
pas également bonne pour notre croissance ; certains 
actes au contraire nous affaiblissent, nous diminuent. 
Là, se tient donc la place d'une règle, d'une loi ; là 
est le domaine de notre religion. La merveilleuse finesse 
psychologique de la religion catholique devait lui con- 
quérir le premier rang : elle nous indique la loi qu'il 
faudra suivre et nous distribue la force de lui obéir. 
Le dix-neuvième siècle semble avoir particulièrement 
considéré, parmi la religion chrétienne, l'un de ses 
aspects, l'une de ses forces, l'une de ses vertus, la 
charité. C'était là ce que même les indifférents se 
piquaient d'admirer ; mais, la détachant ainsi de cet 
élan unique que doit être la vie religieuse, ils la com- 
prenaient mal. Nous avons vu la nécessité de la foi ; 
nous en avons senti le vrai caractère. Avec M. Péguy, 
nous avons connu la nature, le rôle, la puissance de 
l'espérance. Et surtout, nous avons reconnu dans la 
religion une vie unique, puissante, dont nous avons 
l'intuition immédiate et indécomposable et sans la- 
quelle, elle nous apparaîtrait comme vide, étrangère. 

Même aujourd'hui, reconnaissons - le, cette vie 
n'anime pas tous les Français de notre âge; vous 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 463 

avez limité le groupe auquel s'étendait votre enquête ; 
les sentiments que j'exprime sont sans doute ceux 
d'un groupe encore plus restreint. Je me figure pour- 
tant que les sentiments, les goûts, les possibilités, les 
forces, dont notre éducation nous a permis de prendre 
conscience, naissent en chacun des autres comme en 
chacun de nous ; et les doctrines qui, chez nous, les 
ont satisfaits, peuvent aider à les définir même chez 
ceux qu'elles n'ont pas pu atteindre. Déjà d'autres 
attitudes, telles que le dégoût de la politique, pratiquée 
pour elle-même et non comme un simple moyen, la 
conscience d'une énergie nationale, qui constitue, à 
mes yeux, notre patriotisme, se rencontrent répandues 
dans tous les groupes. Oui, je crois à une force, à une 
volonté qui s'élèvent, qui ne cherchent pas tellement 
à se répandre en mots et en grands gestes, qui ne sont 
pas une ruée vers la gloire, ni un débordement d'arri- 
visme. Cette volonté tend, au contraire, il me semble, 
à se consacrer à une vie moins bruyante sinon plus 
calme, comme pour se cacher, se recueillir, non dans 
un but égoïste, mais en vue d'une œuvre que certains 
n'ont pas encore su définir, mais que d'autres ont cru 
découvrir déjà. 

M. Henri Hoppfnot nous fut désigné par ses 
camarades de la Sorbonne et de l'École des sciences 
politiques comme l'un des plus capables de tra- 
duire leurs sentiments et la pensée commune aux 
meilleurs d'entre eux. Esprit très critique, écri- 
vain subtil, ce jeune homme, très respectueux 
des nuances individuelles, s'accorde cependant à 
subordonner tous les points de vue au point de 
vue français ; il nous prouve que les esprits les 
plus délicats ont un vif sentiment des réalités 



164 DES TEMOIGNAGES 

actuelles. On trouvera, dans sa réponse, une mar- 
que de ce « réalisme politique » que nous avons 
signalé et qui se concilie avec la démocratie. 

Je préfère ne porter mon examen que sur trois 
points : la patrie, la religion, l'esthétique, revoir avec 
vous la façon dont nous acceptons aujourd'hui ces 
idéals, la part de vie que nous leur infusons ou que 
nous en retirons, l'orientation que nous en recevons, 
l'unité d'action que nous voulons voir résulter de 
leurs impulsions singulières. 

Il est évident, tout d'abord, que nous ressemblons 
assez peu à la génération qui nous précéda, celle qui 
lut les premiers ouvrages de Barrés dans leur édition 
originale, ignorante du résultat de l'expérience. Tout 
d'abord, vous ne voulez pas nous croire moins intelli- 
gents, mais uniquement « moins amoureux de l'intelli- 
gence ». Je crois que vous nous flattez trop. C'est un 
fait : oui, nous sommes moins intelligents ; nous avons 
des idées plus intelligentes, mais nous les acceptons 
de plus en plus toutes faites, et nous ne sortons pas 
du système, très commode, qu'elles nous offrent. Nos 
bibliothèques sont pleines de « critiques » : critique de 
l'individualisme, du romantisme, de l'idée républi- 
caine ; c'est très bien, et, socialement parlant, elles 
valent mieux que celles que l'on trouvait dans les 
bibliothèques de nos aînés. Seulement nous ne les 
écrivons pas nous-mêmes, nous les lisons sans sou- 
plesse, nous en tirons des méthodes très rigides. Si 
nous nous avisons d'en écrire une, elle n'est que l'ap- 
plication de principes antérieurement posés et non 
la réaction naturelle d'un esprit qui se voudrait avant 
tout libre et sincère ; elle est œuvre de politique, non 
d'art ; ce n'est plus une « critique », mais une « dé- 
fense ». C'est sûrement meilleur, sûrement aussi moins 
intelligent. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 4G5 

En second lieu, vous nous croyez plus héroïques... 
Dites que notre héroïsme porte des fruits plus sains, 
qu'il s'attache à des réalités plus tangibles. Mais ne 
niez pas celui de nos aînés, qui fut plus méritoire peut- 
être, moins applaudi, plus difficile souvent, parce que 
plus conscient. J'entends le témoignage que Charles 
Péguy apporte à ceux qui furent ses compagnons 
d'armes aux jours de l'Affaire : « Nous avons été des 
héros. » Je crois que Marchand entraînait avec lui bien 
des jeunes vers le Nil, des adolescents qui écrivaient 
alors selon leur goût, n'avaient que bien rarement 
l'occasion de rencontrer celui du public qui achète 
ou des Académies qui couronnent. Ils entouraient de 
pauvres hères comme Verlaine ou Villiers de l'Isle- 
Adam. Ne recevaient-ils pas de Mallarmé, aux mardis 
de la rue de Rome, une certaine leçon d'un certain 
héroïsme que nous chercherions en vain aujourd'hui. 
Dans la langue des salons, dès que l'on parlait littéra- 
ture, « jeune » voulait alors dire « fou » ; aujourd'hui 
cela signifie : « sage, mesuré, traditionaliste, digne 
d'éloges ». Félicitons-nous-en, mais laissons aux « fous » 
d'hier la palme d'une véritable grandeur, et parfois 
d'un véritable martyre. 

Quant à être plus patriotes que nos aînés, nous le 
sommes certainement. C'est un fait, mais il serait inté- 
ressant d'en approfondir les causes. Ce n'est point, 
comme vous paraissez peut-être le croire, l'effet de 
plus d'intelligence, de plus de bon sens. C'est surtout 
parce que nous en avons davantage besoin : de 1887 
à 1905, l'Allemagne nous laissa tranquilles. Nous étions 
redevenus en Europe une force. Hanotaux et le jeune 
kaiser se souriaient ; plus tard l'Affaire et les luttes qui 
la suivirent nous donnèrent bien d'autres sujets 
d'occupation ; l'Alsace et la Lorraine étouffaient leur 
gémissement. En même temps, nos aînés connurent, 
un peu pêle-mêle, Nietzsche, Gœthe, Hegel, Tolstoï, 



166 DES TÉMOIGNAGES 

Ibsen, Swinburne, Wagner. Ils découvraient que l'art 
n'avait point de frontières ; ils se grisaient de ces voix 
nouvelles, qui chantaient la pitié, la bonté, la vie, la 
fraternité, toutes choses du reste exaltées par Hugo, 
mais dominées chez lui par un patriotisme territorial 
qui n'avait plus sa raison d'être, puisqu'il se fondait 
uniquement sur une supériorité mystique de la France, 
que l'on ne pouvait plus affirmer après la découverte 
de ces grands frères étrangers. 

Paix extérieure ; rajeunissement d'un certain idéal 
mystico-politique de la Révolution ; Affaire où l'idée 
de patrie parut à toute une moitié de la France le voile 
d'appétits de réaction, le déguisement de passions 
aveugles et sanguinaires ; enthousiasme enfin de la 
jeunesse intellectuelle pour la littérature étrangère, 
vous trouverez toutes ces causes dans l'antipatrio- 
tisme d'alors. 

Aujourd'hui pourquoi suis-je patriote? Pour deux 
ordres de raisons : premièrement parce que, depuis 
sept ans, l'Allemagne, — passez-moi l'expression, mais 
en ce moment je suis peuple, — parce que l'Allemagne 
m'embête ; parce qu'elle me tient sous la menace d'une 
guerre, qui « m'amuserait » (elle nous « amuserait » 
tous), mais où je veux vaincre ; parce qu'en cherchant 
ce qu'elle gênait en moi, j'ai vu que c'était tout un 
ensemble de choses qui constituaient ma vision de la 
France ; alors j'ai chéri celle-ci davantage, et haï, 
comme on hait l'homme qui veut vous retirer la vie, 
l'Allemagne. C'est là un patriotisme défensif. L'autre 
raison, c'est que, revenu de la griserie où me plongea, 
moi aussi, la première lecture des Slaves et des Ger- 
mains, je m'aperçus que tout cela était très beau, 
mais n'était pas moi. Je jouissais de ces œuvres, mais 
je ne pouvais en vivre ; à vrai dire même, je n'en 
jouissais pas entièrement, car l'on ne jouit que de ce 
que l'on pourrait créer, et si j'ai virtuellement en moi 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 167 

la puissance d'écrire Bérénice, je n'ai point celle 
d'écrire Résurrection. J'ai quitté Goethe pour Racine 
et Mallarmé, Tolstoï pour Balzac et Stendhal. J'ai 
senti que je me réalisais, que je me possédais, que je 
vivais dans la mesure même où ceux dont je faisais 
ma nourriture spirituelle étaient de ma chair et de 
mon sang. C'est avec mon amour pour eux que se 
confond mon amour le meilleur de la France ; je veux 
les chérir sans entraves. Ceux qui s'opposent à leur 
influence sont les ennemis de ma patrie, de moi-même. 
Je lutterais avec la même énergie pour conserver un 
sonnet de Ronsard ou une province de l'Est, un tableau 
de Poussin ou un paysage de l'Ile-de-France; devant 
l'un comme devant l'autre, je me comprends mieux; 
je me libère de toute inquiétude, je m'aime davantage. 
De même, tel vers de Hugo m'exalte autant qu'un 
planisphère d'Afrique, où de larges taches rouges 
m'indiquent les terres où rayonne une âme qui est 
la mienne, où se prolonge une puissance dont je sens 
les racines en moi ; je combattrais pour leur défense, 
comme pour celle de la strophe, comme pour celle de 
mon pain quotidien. 

Je serai bref sur la question politique. Je suis répu- 
blicain : les puissances de sentiment dont parlait 
Barrés, des raisons d'ordre plus scientifique m'ont 
rendu démocrate nationaliste ; je crois peu à la force 
de l'idée politique, même mystique, lorsqu'elle 
s'émiette dans un parti ; je la crois invincible, con- 
densée, incarnée dans un individu. Aujourd'hui la 
jeunesse républicaine cherche un système et un chef ; 
si celui-ci peut lui donner celui-là, engendrer comme 
fait Maurras une science et une croyance, prolonger 
au besoin les raisonnements par des poings, nous assis- 
terons, avant vingt ans, à de beaux changements. 
Mais cela sera-t-il? En attendant, la grande majorité 
de la jeunesse intelligente se tourne vers V Action 



168 DES TÉMOIGNAGES 

française. J'admire la beauté géométrique de son 
théorème politique, mais il ne m'a pas convaincu. En 
revanche, je ne dirai jamais assez combien sur beau- 
coup de points vitaux elle m'a libéré. En moi Maurras 
a chassé les nuées du libéralisme révolutionnaire, 
comme Bergson les nuées du dogmatisme, tant scolas- 
tique que scientiste. L'un a redonné la clarté, l'autre 
la vie à l'intelligence française. Leurs deux méthodes 
s'inspirent également du même « empirisme organisa- 
teur ». Ils sont les pères spirituels de beaucoup d'entre 
nous. 

Catholique croyant et pratiquant, j'applaudis à 
cette renaissance du catholicisme que vous signalez. 
Je crois que vous n'y faites pas assez considérable la 
part du Sillon. La réaction traditionaliste de Y Action 
française nous donne toute une génération de catho- 
liques plus romains que chrétiens, qui acceptent le 
fait catholique plutôt comme extérieur que comme inté- 
rieur à eux-mêmes. S'ils peuvent être utiles à l'Église, 
ils ne la feront que se consolider, non s'étendre : ils 
n'engendreront ni croyance ni mysticisme. Vous nous 
dites vous-mêmes qu'ils ne sont que deux à l'École 
normale. Ne vous y trompez pas : les autres catho- 
liques qui s'y trouvent, n'y seraient pas en tant que 
catholiques, sans le Sillon. Indépendamment de tous 
ceux auxquels il montra dans le catholicisme une force 
vivante et moderne, il créa une atmosphère, dont des 
milliers d'âmes furent effleurées, dans tous les milieux, 
tous les partis, et ceux qui la respirèrent en gardèrent, 
malgré tout, quelque chose. Son malheur fut de 
n'avoir pu vivre que soutenu par un élan mystique ; le 
jour où, conséquence de la condamnation, cette mys- 
tique déclina, il ne se trouva pas d'intelligence pour 
la remplacer, soutenir le mouvement. Les sillonistes 
furent les premiers chrétiens perdant la soif du mar- 
tyre avant d'avoir une solide théologie. Un mysticisme 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 469 

diminué, lassé, une doctrine trop imprécise... rien ne 
dirigeait plus ces militants, qui avaient souvent été 
des héros, et leur force périclita. Leur influence n'en 
avait pas moins été profonde. Quand les jours d'au- 
jourd'hui, qui sont pour les jeunes catholiques les 
jours du silence, auront passé, vous vous en aper- 
cevrez. 

Terminons par les tendances morales et esthétiques. 
Je partage dans une assez forte mesure votre avis sur 
la moralité plus grande des jeunes d'aujourd'hui ; elle 
est une conséquence de la renaissance religieuse. Sans 
croire peut-être énormément à une proportion beau- 
coup plus forte qu'hier de jeunes gens chastes, je 
crois au respect grandissant qu'ils inspirent autour 
d'eux, à l'audace croissante avec laquelle ils affirment 
leurs façons de vivre et leur liberté de vivre ainsi. 11 
faut songer aussi à la place de plus en plus grande que 
la jeune fille prend dans notre vie. A mesure qu'elle 
s'émancipe, qu'elle se modernise, elle se rapproche de 
nous davantage : elle se fait plus femme, plus cons- 
ciente de son pouvoir. Les conséquences de ce fait, 
parfois salutaires, seront le plus souvent désastreuses. 
Toute une force est en nous qu'elle excite sans la satis- 
faire, qu'elle énerve et fatigue. Le flirt ravage nos 
énergies. Seulement, même exerçant ce rôle néfaste, 
elle ne nous éloigne pas moins d'autres plaisirs, plus 
immédiats, plus faciles. Les jeunes filles, même ou 
parce que nous affaiblissant, nous préservent des 
filles. Reste à savoir quel mal est socialement le plus 
grand. 

En art, vous constatez une renaissance classique. 
Pourquoi employer ce terme, trop étroit, propre à 
n'entretenir que des querelles d'écoles. Parlez plutôt 
d'une renaissance du goût. Nous nous éloignons des 
romantiques, mais dans la mesure seulement où ils 
manquèrent de cet ordre, de cette clarté, de cette 



170 DES TÉMOIGNAGES 

discrétion que nous prisons aujourd'hui au-dessus de 
tout. C'est beaucoup plus une question de forme que 
de fond. La preuve n'en est-elle point dans Moréas. Il 
n'est pas un thème de l'école romantique, lassitude de 
vivre, souffrance sans cause, divinisation de la nature, 
que cet Athénien n'ait chanté dans ses stances. Pour- 
tant celles-ci sont le livre de chevet de nos néo-clas- 
siques. N'en cherchez la raison que dans son goût 
exquis, dans la sobriété de sa forme. De même si 
nous laissons de côté les messies romantiques, — car 
remarquez-le bien, la haine de tout messianisme, mes- 
sianisme de l'amour, de l'humanité, de l'art est un de 
nos traits dominants, — les meilleurs des symbolistes 
gardent tout notre amour ; Verlaine a sa place dans 
nos bibliothèques à côté de Ronsard ; Mallarmé à côté 
de Rac ne. Nous demandons à nos écrivains du goût, 
aucun « m'as-tu-vu? », aucune pose de sacerdoce... 

Voici, terminée, cette trop longue réponse. La jeu- 
nesse d'aujourd'hui a acquis le goût des choses utiles et 
vivantes. Elle a perdu celui de l'ironie, et peut-être 
de la pitié ; elle a découvert que Sirius était très loin, 
et la France très près. 



Ce sont des appréciations plus critiques que 
nous apportent les témoignages suivants. Ils nous 
viennent de jeunes hommes de vingt-cinq à trente 
ans, plus capables de a juger» l'attitude de leurs 
cadets et soucieux de les connaître. 

M. François Poncet, ancien élève de l'École 
normale supérieure, agrégé, pensionnaire de la 
Fondation Thiers, s'attache à vérifier, par des 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 171 

exemples concrets, quelques-unes de nos observa- 
tions. 

Je veux croire, je crois comme vous, que la jeunesse 
d'aujourd'hui diffère de ce que nous étions hier, 
et qu'elle s'en distingue notamment par un sens 
impérieux de l'action, une médiocre estime de l'in- 
tellectualisme, un goût marqué des fins pratiques, une 
foi vivace dans l'avenir de la patrie, enfin par son culte 
passionné du sport. 

Je n'ai pas à chercher longuement dans mes sou- 
venirs pour y trouver des faits particuliers qui con- 
firment ceux que vous avez rapportés. Quand nous 
avions dix-huit ans, l'œuvre d'Anatole France était, 
pour mes amis et pour moi, un sujet de délectation, 
une occasion de pur ravissement ; cette intelligence 
lucide, ce scepticisme, ce nihilisme souriant, ce style 
juste et mesuré nous semblaient la perfection même. 
Depuis lors, j'ai entendu plus d'un jeune lecteur pro- 
fesser qu'Anatole France lui paraissait ennuyeux, per- 
pétuellement raisonneur, jamais ému, décevant et 
desséchant, inutile et déjà d'un autre âge. 

Parmi mes compagnons de rhétorique, bien peu 
savaient à quelle carrière ils se destinaient ; ou plutôt, 
dans nos pensées d'avenir, nous n'envisagions pas tant 
le métier précis qu'il nous faudrait un jour exercer, 
que les études qui nous y amèneraient. Un de nos 
camarades attirait sur sa tête tous nos sarcasmes et 
tous nos mépris, parce qu'il déclarait résolument : 
« Moi, je veux être notaire ! » Il l'est devenu. Aujour- 
d'hui on ne rirait plus de lui. Les élèves de première 
et de philosophie, que j'ai observés au cours d'une 
année d'enseignement dans un grand lycée du Midi, 
m'ont paru fort avertis de ce qu'ils voulaient faire, 
fort soucieux d'adapter avec exactitude et économie 
leurs études au résultat qu'ils en attendaient. 



172 DES TÉMOIGNAGES 

De leurs voyages à l'étranger, et particulièrement 
en Allemagne, j'ai noté aussi que les jeunes gens reve- 
naient, non seulement fortifiés dans leur conscience 
nationale, mais avec une disposition belliqueuse, et 
je sais bien que pour ma part, quand me furent 
révélées pour la première fois la prodigieuse vitalité 
allemande et ses immenses réserves de forces, je me 
demandai si notre pays ne devait pas borner son 
ambition à garder et à accroître uniquement sa supé- 
riorité intellectuelle. A l'Ecole normale, il n'y a pas 
très longtemps, on pouvait entendre résonner dans les 
couloirs les accents de V Internationale; je veux bien 
que ce chant fut lancé un peu par amour du scandale 
et un peu pour plaisanter. Mais à ce moment nous 
laissions faire. Aujourd'hui la Marseillaise étouffe 
aussitôt les quelques voix qui reprennent encore, chez 
nos cadets, l'hymne révolutionnaire. 

Nous avions bien aussi, au lycée, des camarades en 
petit nombre, qui, timidement, jouaient au foot-ball 
et s'intéressaient aux sports ; mais nous les prenions 
en pitié, comme des crétins, et, bien plus, nous les 
tenions pour des voyous. Aujourd'hui, mon jeune frère, 
de dix ans plus jeune que moi, m'entraîne, le dimanche, 
à des matches de rugby, au Parc des Princes, où il 
retrouve toute sa classe. 

Je vous parle en dernier lieu du sport pour ne pas 
oublier que, si j'ai quelques critiques à vous adresser, 
la première est que vous ne me semblez pas dans 
cette révolution de la jeunesse attribuer au sport le 
rôle qui lui revient (1). Je crois ce rôle essentiel. Ce 
n'est pas parce que la jeunesse actuelle est anti- 

(1) Dans nos articles de l'Opinion, nous avons signalé l'im- 
portance de ce rôle, mais nous avons voulu nous en remettre 
à quelqu'un de plus compétent que nous pour le traiter. C'est 
pourquoi nous avons demandé à M. G. Rozet les pages repro- 
duites ici sur la Jeunesse et le Sport. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 173 

intellectualiste qu'elle est sportive ; c'est au contraire, 
et à mon avis, parce qu'elle est sportive qu'elle est 
anti-intellectualiste. Le sport enferme en soi une poli- 
tique, une esthétique, une morale. C'est le sport qui 
a rendu la jeunesse plus hardie, plus combative, plus 
réaliste. C'est en posant la valeur du sport, qu'elle 
est sortie de ce nihilisme qui, d'après vous, était le 
propre de la génération précédente. 

Et de cela, il est juste de lui faire honneur. Car elle 
n'a reçu de personne le goût du sport ; elle l'a apporté 
avec elle, et c'est elle qui l'a imposé. Je ne puis, en 
revanche, admettre comme un trait propre à la jeu- 
nesse ce que vous appelez « le réalisme politique » ; 
c'est là un phénomène beaucoup plus général, qui 
résulte de toute notre récente histoire intérieure. Je 
crois même les jeunes gens assez indifférents, dans le 
fond, à la politique, beaucoup plus indifférents, en 
tous cas, que leurs aînés, et disposés, en cette matière, 
à se laisser conduire par eux. 

Il ne me semble pas non plus que le retour à la 
religion marque une originalité des jeunes ; de ce retour 
à la religion leurs aînés leur ont encore donné 
l'exemple ; succédant à une période d'anticléricalisme 
violent, ce fait dépasse de beaucoup les mérites 
propres de la génération qui vient, et je ne pense pas 
qu'on puisse encore en apercevoir l'exacte portée. 

J'aurais souhaité aussi que vous accusiez ce qui 
manque à la jeunesse actuelle, et, à mon sens, c'est la 
bonne grâce, l'élégance, l'ironie, fort compatibles avec 
les qualités dont vous la louez. Voyez-la en société ; 
voyez comment elle se comporte avec les femmes ! En 
vérité, j'ai peur qu'il ne faille réagir avant peu contre 
une influence excessive de l'américanisme, pour garder 
à la manière d'être française ce charme et cette aimable 
politesse qui la distinguaient jadis et que le sport 
pourrait bien Ravoir compromis 1 



174 DES TÉMOIGNAGES 

Je m'associe quand même de grand cœur aux espé- 
rances que vous mettez en la génération nouvelle. 
Les qualités que vous remarquez chez nos jeunes gens 
sont de celles qui doivent grandir notre pays, de celles 
dont il a besoin. La jeunesse ne les eût-elles pas, 
d'ailleurs, telles ni si complètement que vous les lui 
attribuez, qu'il faudrait encore lui en faire des com- 
pliments, pour qu'elle s'attachât à les mériter. 



M. Milhac, avocat à la Cour, ancien élève de 
l'École des sciences politiques, a trouvé dans 
notre enquête prétexte à certaines réflexions qui 
valent d'être notées : 

Un des hommes qui connaît le mieux les jeunes gens 
— et à coup sûr une élite d'entre eux — Mgr Bau- 
drillart, faisait à une enquête similaire cette prudente 
réponse : « Nous jugerons l'arbre par ses fruits. » 
Il serait difficile assurément d'y voir une boutade de 
sceptique ou de ces « esprits chagrins » qui ne peuvent 
pardonner au présent de leur rappeler qu'ils appar- 
tiennent au passé. En revanche, nous serions tentés 
de comprendre par là qu'à côté des vertus indéniables 
signalées par Agathon, il est des défauts qui explique- 
raient pourquoi l'on peut ne pas faire trop confiance à 
« ceux qui viennent » et craindre que les fruits ne 
tiennent pas entièrement les promesses des fleurs. 

Il serait pourtant injuste d'exprimer quelque 
défiance à l'égard de la foi patriotique qui anime les 
jeunes gens d'aujourd'hui. Ne doit-on pas au con- 
traire admirer pleinement cette extraordinaire revi- 
viscence d'un souvenir qu'on aurait pu craindre aboli, 
à mesure que s'éloignaient les visions douloureuses 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 175 

et sanglantes d'hier. Que la mémoire fût demeurée 
fidèle chez les jeunes gens de l'Est, que parmi eux 
l'armée recrutât de nombreux officiers, il n'était à cela 
rien de surprenant : de Sedan comme de la ligne bleue 
des Vosges, leur cœur « entend toujours la plainte dou- 
loureuse des vaincus ». Mais, à l'heure actuelle, c'est 
partout le pays, dans les rangs de la jeunesse un désir 
belliqueux moins violent que profond, moins agressif 
que tenace. L'administrateur d'une de ces revues 
qui mènent le bon combat nous disait récemment : 
« Nous sommes soutenus par le Midi presque autant 
que par le Nord et l'Est. » L'unanimité même de l'élan 
national, qui s'affirme chaque jour en dehors et au- 
dessus des catégories confessionnelles ou politiques, 
nous apparaît comme le plus sûr témoignage de sa 
sincérité et le garant réconfortant de sa durée. 

Pour ce qui concerne la renaissance catholique, et 
plus généralement religieuse, nous sommes heureux 
de nous rallier encore à l'opinion d'Agathon. Chez les 
jeunes gens d'aujourd'hui, la foi n'est pas sentimen- 
tale et vague, mais positive, raisonnée, capable d'avoir 
sur leur vie intérieure une action importante, et de 
renforcer leurs tendances morales, qui, pourtant, dans 
une large mesure, procèdent de sentiments ou d'idées 
bien éloignées des influences de religion. 

Que sera ce mouvement catholique? Intellectuel, 
certes, si l'on songe aux influences littéraires qu'a 
soulignées Agathon, aux influences philosophiques, 
à celles en particulier des doctrines de Ritschl, des 
limites de la science, de l'expérience religieuse selon 
W. James et de la philosophie de l'action rattachant 
à un même principe la religion et la science. Sera-t-il, 
au même degré, un mouvement social? A considérer 
certaines tendances, négatrices de l'altruisme, il 
demeure possible, comme on l'a dit, « qu'une telle 
génération ne se répande pas autant que celles qui 



176 DES TÉMOIGNAGES 

la précèdent dans les œuvres de charité et d'humanité ». 
Ce qui est certain, d'ailleurs, c'est que, de l'aveu 
même des personnalités les plus autorisées, le recru- 
tement des prêtres ne bénéficie pas de cette pro- 
gression de l'esprit religieux. Et il y a lieu de s'en 
étonner d'autant plus que, par les tendances morales 
qu'on affirme découvrir en eux, les jeunes gens d'au- 
jourd'hui ont, en quelque sorte, un supplément de 
force anti-matérialiste et une manière de prédestina- 
tion que n'avaient point leurs aînés. 

Cette question de vocations amène tout naturelle- 
ment à se demander dans quel état d'esprit les géné- 
rations nouvelles abordent le problème de la vie et 
comment, avec ce sens louable de l'action qui est leur 
caractéristique, elles entendent lui donner une solution. 

Ce sens de l'action, joint aux préoccupations morales, 
les a guidés vers les sports par une réaction extrê- 
mement heureuse contre l'exclusive cérébralité des 
générations précédentes. Mais ces manifestations d'ac- 
tivité ne nuiront-elles point, par l'exagération qu'il 
faut prévoir, à l'esprit de curiosité intellectuelle, à la 
vie intérieure, pour tout dire à l'idéalisme de notre 
race? On a, avec une injuste malice, prétendu de 
la femme contemporaine qu'elle était toujours sortie 
et que, lorsqu'elle rentrait, ce n'était jamais en elle- 
même. Certains craignent, non sans raison, que l'on 
en puisse d'ici peu affirmer autant des jeunes gens, et 
ils concluraient volontiers par cette appréciation que 
nous donnait un professeur de philosophie : « Il y a 
dans cette génération de quoi produire des choses 
excellentes : mais c'est une des moins idéalistes que 
l'on ait connues. » Non : des moins idéologues, sur- 
tout ; et Napoléon, qui ne prisait guère les idéologues, 
l'eût aimée autant qu'il est admiré d'elle (1). 

(1) Une personnalité connue pour son attachement à l'idée 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 177 

Tout, dans cette jeunesse, décèle une volonté ferme, 
une pondération précoce et un salutaire équilibre d'es- 
prit : bref, des qualités solides, analogues à celles des 
bourgeois qui, sous Louis-Philippe, prenaient pour 
devise : « Enrichissez-vous. » Et ce conseil réaliste 
d'autrefois nous rappelle précisément les critiques que 
l'on adressait à la doctrine de W. James d'être « bien 
américaine... faite pour l'homme qui veut un rende- 
ment en espèces ». On ne saurait nier, par ailleurs, 
que les jeunes gens d'aujourd'hui soient, dans une 
large mesure, pragmatistes, de ceux pour qui, selon 
le mot de Boutroux, «la science tend à l'action et n'a 
d'autre objet que l'action ». 

Par là même s'expliquerait cette hâte à choisir un 
métier et à se rendre capable de l'exercer, en négli- 
geant, de parti pris, ce qui, dans tous les domaines, 
— intellectuel et moral — les pourrait distraire de ce 
but précis. Aussi, une École, très justement réputée 
pour son enseignement qui est, selon le mot de son 
fondateur, « le couronnement de toute éducation libé- 
rale, » a-t-elle, en 1909, développé une nouvelle sec- 
tion de finance privée et de banque, après avoir au 
contraire, en 1900, organisé une section d'Économie 
sociale. De même y voit-on les jeunes gens se diriger 
vers les concours d'État, vers ceux-là surtout qui leur 
permettent, après une courte carrière administra- 
tive, d'accéder très rapidement à cette féodalité 
financière, dont ils savent qu'elle est la grande puis- 
sance du temps présent, et dont l'influence tend à 
pénétrer tous les milieux, même ceux que leurs fortes 

républicaine, causant pendant ces dernières vacances avec quelques 
amis, hommes politiques importants, disait, sans dissimuler son 
regret : « Cette génération dont on parle tant, sera, vous le verrez, 
anarchique et césarienne : anarchique, parce que son individua- 
lisme sera vite poussé à l'excès ; césarienne, parce que son orgueil 
et son patriotisme aimeront la force. » 

12 



178 DES TÉMOIGNAGES 

traditions et leur antique organisation eussent dû 
rendre réfractaires. 

Que, pour des professions comme l'industrie, le com- 
merce, si nécessaires dans notre état de civilisation, 
il convienne de se décider sans tarder, cela ne saurait 
être discuté. En retour, on s'explique moins une 
semblable et aussi utilitaire précipitation à l'égard 
de ces situations que Gabriel Tarde désignait comme 
supérieures, parce qu'on exerçait par elles une action 
intermentale étendue et profonde sur les volontés, 
les intelligences, les sensibilités. Cette tendance a même 
été condamnée à l'avance par un homme d'action : 
M. Raymond Poincaré disait, dans un discours pro- 
noncé en 1897 : « Je n'aime pas beaucoup, pour ma 
part, les vocations trop précoces et trop enthousiastes : 
à ces déterminations hâtives, je préfère les hésita- 
tions scrupuleuses d'une conscience qui s'interroge, 
et, au besoin même, les révoltes instinctives d'une 
intelligence curieuse et fière devant le joug d'une 
spécialisation prématurée. » 

Par bonheur, sur les plus jeunes représentants de 
cette génération a pu s'exercer l'influence de la cam- 
pagne menée pour la renaissance des études classiques. 
On les voit, tel ce bachelier d'hier (que citait l'en- 
quête de Y Opinion), préférer « les jeunes gens qui se 
nourrissent d'idées enthousiastes et de sentiments », 
réprouver au contraire ceux — et il en est beaucoup — 
qui doivent à « un arrivisme sans noblesse » de ne se 
passionner jamais « que pour un résultat immédiat 
et pratique ». 

C'est par ces tout jeunes gens suffisamment avertis 
des nécessités présentes, assez énergiques pour s'y 
pouvoir adapter, mais aussi non oublieux des ensei- 
gnements et des utiles influences du passé, que pour- 
rait se réaliser l'harmonieuse synthèse des tendances 
individualistes et altruistes. S'il en est ainsi, mais 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 179 

dans ce cas seulement, comme la génération qui 
monte est une génération forte, nous nous réjouirions 
autant que quiconque à voir, dans l'intérêt supérieur 
du pays, s'accomplir les prévisions optimistes d'Aga- 
thon. 



Voici de M. Fr.-Guillaume de Maigret une 
lettre précise, qui vient d'un homme qui a médité 
sa réponse et réalise une condition de compétence 
véritable. Dans son livre : le Carnet d'un vieux 
maître, M. de Maigret nous avait présenté divers 
types de jeunes gens d'aujourd'hui. 

Il n'y a guère à dire, après votre excellente enquête. 
Vous avez abordé la question tout entière et l'avez 
résolue. Elle est, pour l'instant, épuisée. Et même 
(c'est la seule objection que je trouve à faire) vous 
avez été, selon le mot, trop explicite, trop logique, 
trop philosophique. Là-dessus portera la critique que 
vous me demandez. Vous nous avez montré l'esprit 
des jeunes plus organisé, plus « intellectuel » qu'il 
n'est en réalité, je crois, au moins dans son ensemble. 
Vous avez surtout interrogé l'élite pensante de la 
jeune génération, étudiants de Sorbonne, élèves de 
l'École normale, jeunes écrivains et journalistes. Tous 
ceux-ci, certes, — et c'est ce qui les distingue de leurs 
aînés, les intellectuels de 1890 — sont en étroite com- 
munion de sentiments avec le reste de leurs contem- 
porains ; mais ils possèdent l'esprit nouveau d'une 
façon très exceptionnellement consciente. Ils savent 
ce qu'ils sont et pourquoi ils le sont. Ils ont une phi- 
losophie. Leur attitude est, dès maintenant, et en 
face de tous les problèmes actuels, définie, voulue. 



180 DES TÉMOIGNAGES 

Ils sont, dites-vous, patriotes, moralistes et catho- 
liques. La masse des autres n'a pas raisonné assez 
pour être tout cela, au moins de la même manière. 
Elle s'est contentée de sentir. Elle n'a pas d'opinions 
très déterminées ni de ligne de conduite arrêtée. Ce 
sont là, dites-vous, des différences sans importance. 
« C'est cette jeunesse intellectuelle que seule nous 
étudions. Elle seule est intéressante. » Est-ce bien 
exact? Dans un temps où, comme vous dites, l'admi- 
ration va moins aux idées qu'aux hommes, l'élite 
effective sera-t-elle bien l'élite pensante? Je crois 
plutôt qu'il se créera, pour conduire la masse de ces 
nouveaux venus — parmi cette masse et différente 
d'elle seulement par l'ardeur de sa volonté — une élite 
agissante, tout autre que l'élite intellectuelle, et qui 
aura plus de prestige qu'elle. Cette élite, il me semble 
la voir déjà se former et, puisque vous voulez bien me 
demander mon sentiment, c'est d'elle que je parlerai. 
Comment se compose-t-elle actuellement? De jeunes 
« bourgeois » et de « populaires » également ardents^ 
qui, ne devant pas être des intellectuels de carrière, 
n'ont, ni les uns, ni les autres, fait ce qu'il fallait 
pour le devenir d'esprit. Les plus avantagés ont 
reçu une bonne éducation secondaire. Quelques-uns 
en ont profité, quoiqu'ils se soient empressés d'ou- 
blier les leçons qu'on leur avait données. Les autres 
n'ont qu'une instruction sommaire, mais une expé- 
rience plus forte de la vie. Tous ne s'occupent guère 
de débrouiller les idées confuses qu'ils ont, ni de les 
rendre claires, ni d'en tirer un principe d'action. 
Futurs commerçants, industriels, officiers, sports- 
men, etc., ils ne se soucient que d'être « calés » dans 
leur partie. Dans la vie courante, ce sont des « profes- 
sionnels ». Leur morale ordinaire est faite, en grande 
partie, des habitudes de leur milieu de métier. Pour 
tout le reste, en art, en politique, dans le domaine 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 481 

religieux, ils suivent les conseils de leur « sensibilité » 
ou, si vous voulez, de leur tempérament. Et c'est leur 
tempérament seul, non leurs idées, qui les rend diffé- 
rents de leurs éducateurs. 

Pour dire ce qu'il est, ce tempérament, je n'ajou- 
terai rien à votre enquête, qui, je le répète, est com- 
plète. Je me contenterai de dégager de toutes vos 
remarques celles qui paraissent le mieux s'accorder 
avec mes observations personnelles. Mais, tout d'abord, 
je les résumerai d'un mot. C'est celui qu'ils ont hérité 
de leurs aïeux par-dessus la tête de leurs pères, ané- 
miés par la défaite. Il est tout militaire. Ce qualificatif 
peut sembler mal choisi. Mais, dans son acception 
psychologique, c'est non seulement le meilleur qu'on 
puisse opposer à la pusillanimité, à l'esprit compliqué, 
discuteur, anarchique et utopiste de l'autre généra- 
tion ; mais le seul qui exprime une certaine qualité 
d'énergie, d'activité, de simplicité morale, de gaieté 
et de résistance physique. Il s'applique à merveille à 
ceux dont je parle. Nous allons le voir, en relevant, 
par sélection, dans votre enquête, leurs tendances 
particulières. 

Leur patriotisme, d'abord. — Il est tout mili- 
taire. C'est surtout un esprit de solidarité. Pour 
reprendre vos propres paroles : « le caractère original 
de leur sentiment national, c'est qu'il est devenu 
moins territorial. Il s'est transformé en sentiment 
de race, de culture ». Très exact. Leur foi patriotique, 
à ce que j'ai pu remarquer en écoutant beaucoup 
d'entre eux, est dégagée, ou presque, de cet attache- 
ment passionné au territoire et aux choses locales, 
a la terre et aux morts, qui formait et qui forme 
encore le fond du patriotisme des Français plus âgés. 
Un tel sentimentalisme en eux n'est point dominant. 
Us se sentent moins d'un pays que d'un peuple. Non 
seulement « de réalités physiques, naturelles, les fron- 



482 DES TÉMOIGNAGES 

tières sont devenues à leurs yeux une réalité morale », 
mais encore cette réalité morale a plus de place dans 
leur cœur que le sol même de la patrie. Elle prime 
aussi l'amour du semblable, du compatriote. La 
phrase d'un aîné que vous avez citée : « Je sacrifierais 
la vie de cent imbéciles français à celle d'un intelligent 
de n'importe où, » les ferait bondir, ces jeunes. Mais, 
notez-le bien, non pas tant parce qu'ils en seraient 
affectés dans leur cœur (comme on peut l'être, par 
exemple, lorsque la vie d'un ami ou d'un proche est 
mise en jeu avec légèreté), que parce que leur fierté de 
race, leur esprit de solidarité à l'égard de tous les 
membres de la nation, disons le mot, leur loyalisme 
en serait blessé. Voyez comme ce sentiment est mili- 
taire. C'est celui du soldat d'autrefois, du soldat de 
carrière, qui mettait l'amour pour les siens, pour ses 
camarades, bien au-dessous de la fidélité à son corps 
de troupe, qui était sa suprême loi. Le patriotisme 
des jeunes est à base d'esprit de corps. 

Remarquez aussi qu'il n'est pas chauvin. Je veux 
dire qu'il ne s'agrémente pas nécessairement de la 
haine de l'étranger. Ces jeunes ont plus voyagé que 
la plupart de leurs aînés. Ils ont senti, comme vous 
avez dit, « l'opposition des étrangers à eux-mêmes, » 
ils ont « pris conscience de leurs différences ». 

Mais, par là même, ils ont acquis une certaine objec- 
tivité dans le jugement qu'ils portent sur les autres 
peuples. Ces différences ne les irritent plus. Ils se 
préfèrent, voilà tout. Leur sentiment, loin d'être hai- 
neux, n'est qu'une sorte de quant-à-soi calme et fort. 
En somme — et peut-être faut-il voir là l'influence 
des sports collectifs — sur quelque terrain que ce soit, 
économique, politique ou autre, ils se considèrent, 
vis-à-vis de leurs adversaires, un peu comme des 
joueurs de foot-ball ou de tennis. Leur souci n'est que 
d'être plus vigoureux, plus habiles, mieux préparés. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 183 

pour vaincre. Mais pourquoi détesteraient-ils l'ennemi? 
Il faudrait pour cela que celui-ci leur en eût donné 
des motifs particuliers, comme ce fut par exemple le 
cas de l'Allemagne, avec ses agaceries de ces der- 
nières années. 

Cette attitude encore est toute militaire. Seul de 
tous les hommes, le soldat peut ne point avoir d'an- 
tipathie pour celui dont il se garde et qu'il combat, 
puisque seul il n'obéit point à son sentiment per- 
sonnel, mais à des nécessités ou à une cause supé- 
rieures. 

Militaire encore — il n'est point besoin d'y insister 
— cet attrait de la guerre, non pour se défendre, « non 
pour conquérir une province. Non pour exterminer 
une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts » 
mais « pour l'amour de l'art ». Quant à cette admira- 
tion du héros, de celui « qui a donné de l'homme con- 
cret, vivant, la formule la plus saisissante », ils 
l'éprouvent, certes, comme toutes les natures géné- 
reuses, mais d'une façon encore moins théorique, 
moins « en principe » que les jeunes intellectuels dont 
vous vous êtes fait le porte-paroles. Ils ne la satisfont 
pas par la lecture des livres d'histoire ou des biogra- 
phies. Ils la vivent, si l'on peut dire, en ce sens qu'ils 
s'attachent fortement, quelle que soit leur profession, 
banale ou aventureuse, aux individualités les plus 
puissantes de leur entourage. C'est ainsi qu'ils res- 
pirent le mieux cette « contagion de vaillance », cette 
« conscience de la réalité et de la lutte » que vous avez 
dites. Mais, s'ils ne sont point curieux, comme leurs 
aînés, de la réalité « en amateurs », ils ne le sont pas 
davantage par une sorte « d'égoïsme spontané qui 
demander : Qu'en puis-je faire qui profite 
à DM vie, qui aide à mon perfectionnement? » Ils 
sont ardents et nithousiastes, tout simplement. Ils 
ont du sang jeune et des muscles. Ils se dépensent et 



184 DES TÉMOIGNAGES 

se dévouent sans réfléchir. En cela encore, ils sont 
ce que j'appelle militaires. 

Leur absence d'esprit de recherche, de souci phi- 
losophique, que j'ai souvent constatée, m'oblige à 
n'être pas de votre avis en ce qui concerne le mouve- 
ment catholique dans la jeunesse. Ou du moins, je 
crois que ce mouvement n'a lieu que chez les « intel- 
lectuels ». Les autres, ou bien sont catholiques par 
habitude, par éducation, et le resteront, ou bien ne 
le sont pas du tout et ne tendent pas à le devenir. Le 
désir de se confirmer ou de s'engager par la réflexion 
métaphysique dans une foi, pour ensuite se soumettre 
à une discipline religieuse, suppose qu'on manque de 
foi, qu'on a l'esprit inquiet. Ce qui n'est pas le cas 
des jeunes gens dont je parle. Ils ont foi dans la vie, 
dans l'homme, dans leur jeunesse, et ils n'ont pas 
besoin même de se le dire. Leur assurance est instinc- 
tive. Ils ne doutent de rien, bien qu'ils ne lisent — et 
j'avoue qu'ils ont tort — ni Claudel, ni Péguy, ni Fran- 
cis Jammes. Seulement, ils ne connaissent rien ou 
que peu de chose du « mouvement philosophique de 
ces vingt dernières années », y compris la philosophie 
de Bergson, et, comme vous le laissez entendre, le 
néo-catholicisme des jeunes « intellectuels » n'en est 
que la suite logique. 

Je ne noterai que ceci : ceux que j'appelle l'élite 
effective de la génération nouvelle sont dénués de 
toute passion cléricale ou anticléricale. Les querelles 
de leurs pères en cette matière ne les intéressent pas. 

Les tendances morales. — Je ne suis pas con- 
vaincu du « moralisme » des jeunes, ou du moins, là 
encore, il est nécessaire, je crois, d'établir une dis- 
tinction entre les « intellectuels » de la génération 
nouvelle et les « agissants ». Les premiers, dites- 
vous, éprouvent le besoin d'un ordre sensible, d'une 
discipline intérieure pour soutenir et diriger leur vie 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 185 

active. Ils ont horreur du dérèglement, de l'anarchie 
comme de la pire entrave au développement de soi- 
même, à la véritable liberté. Mais les autres, pour la 
même raison qu'ils se préoccupent peu de se définir 
une ligne de conduite rationnelle, ne sont point 
animés d'un tel sentiment de self-controle Par contre, 
je crois avec vous qu'ils ont le sentiment d'une « con- 
cience professionnelle » et c'est, à mon sens, à une 
discipline extérieure, discipline nationale, politique, 
militaire, sociale ou syndicale, qu'ils aspirent. Ce qu'on 
peut appeler leur sens moral, ne me paraît être que le 
sentiment tout militaire de l'honneur : esprit de 
fidélité à son idéal, à ses amis, à ses pairs, à ses enga- 
gements, mépris et honte de la lâcheté, esprit de 
dévouement, franchise, etc. S'ils vivent pour la plu- 
part sans désordre, c'est que, comme vous l'avez dit, 
« l'action est le critérium de la moralité ». Mais alors 
donnons à ce mot un sens large et dépourvu de toute 
contrainte voulue. La morale des jeunes ne leur est 
ni inspirée par une croyance ou une philosophie, ni 
dictée par des principes personnels, ni imposée par 
des préjugés quelconques. Elle résulte forcément de 
ce que j'ai nommé le tempérament militaire. Un cerveau 
dépourvu de littérature, un corps sain et aguerri ne 
peuvent se complaire « à l'étrange et au morbide ». 
Tout au plus, un soldat peut-il être enclin « au vice 
impétueux qui bouillonne dans le cœur d'un roi bar- 
bare ou d'un prince de la Renaissance italienne » ; 
mais encore faut-il pour cela qu'il soit blasé sur le 
reste, et ce n'est pas le cas. Ceux dont nous parlons 
n'ont besoin d'aucun vice pour se satisfaire. Ils sont 
jeunes. Les plaisirs naturels leur suffisent. Mais, Dieu 
merci ! leur manière d'être n'a rien de puritain. Je 
doute même qu'ils soient, comme vous dites, « péné- 
trés de la gravité de certains sentiments que leurs 
aînés traitaient avec ironie et légèreté ». L'amour est 



186 DES TÉMOIGNAGES 

pour eux un plaisir comme pour tout le monde et, s'ils 
se marient tôt, c'est simplement qu'ils ont plus de 
courage, plus d'élan que leurs aînés et qu'ils supputent 
moins les difficultés de la vie. 

Que dirai-je, pour terminer, des tendances politiques 
de la jeunesse, sinon que vous les avez indiquées 
mieux que quiconque. Ceux qui formeront l'élite 
agissante de demain ne sont encore embrigadés dans 
aucun parti. Jusqu'ici, leurs occupations, leurs plai- 
sirs, autant que le peu d'intérêt qu'ils portent aux 
discussions de leurs pères, les ont tenus éloignés des 
réunions publiques et des affiches électorales. Ils ne 
lisent ni Georges Sorel, ni Maurras — je les en blâme 
encore. Aussi ne sont-ils que Français, mais ils le 
sont de toute la force de leur tempérament militaire, 
c'est-à-dire sans raisonner, avec courage, avec vio- 
lence, avec injustice, comme il faut l'être. Ils sont 
dans l'attente. Toute grande chose qu'on leur pré- 
sentera les trouvera prêts à donner leur sang. Mais 
aucun gouvernement ne saurait les satisfaire, quelle 
que soit sa forme, qui ne serait pas assez national et 
ne contenterait pas la fierté qu'ils ont de la grandeur 
de leur pays. 



II 

L'ARMÉE 

Parmi ces réponses de l'élite, il fallait que l'ar- 
mée figurât. Voici la lettre que nous avons reçue 
de M. R..., lieutenant breveté d'état-major. Cet 
officier de vingt-huit ans a servi dans l'Est, 
d'abord, puis, pendant six années, au Tonkin. 

Deux faits personnels, pour prouver l'abîme qui 
sépare l'état de deux générations : celle de 1900 et 
celle de 1910. 

En 1903, j'étais à Saint-Cyr. Mon correspondant à 
Paris, de quelques années plus âgé que moi, était 
un homme d'une intelligence remarquable. Pendant 
mes deux années d'école, nous eûmes ensemble de 
nombreuses discussions sur la guerre, la nécessité de 
s'y préparer. « La guerre, mais c'est un vestige de 
l'antique barbarie. Il faut espérer que nous n'en con- 
naîtrons jamais plus les horreurs. Le développement 
de la civilisation en Europe la rendra impossible. Si 
jamais elle éclate, ce ne sera qu'à mon corps défendant 
que j'y prendrai part ; j'obéirai à la loi. » 

En 1911, au mois d'août, je commandais un peloton 
de cuirassiers. C'était tout près de la frontière alle- 
mande. On ne parlait que de tension, de rupture des 
négociations. Bien des fois, avec mes cavaliers, j'eus 
l'occasion de parler de cette guerre, qu'on pensait 
prochaine. Et, chaque fois, j'eus la même réponse : 



188 DES TÉMOIGNAGES 

« Oh ! mon lieutenant, vienne la guerre, et qu'on se 
débarrasse enfin de ces gens-là. » Ce qui me frappait 
le plus, c'était leur attitude. Leur regard devenait 
plus vif, plus éclatant. Instinctivement, leurs jambes 
serraient davantage les flancs de leur monture, leurs 
mains rassemblaient les rênes. Ils étaient prêts à se 
porter en avant. 

Ainsi, en moins de dix ans, on passe d'un interna- 
tionalisme nébuleux, d'un humanitarisme décevant à 
la saine notion de la patrie. Quelles sont les causes 
de cette évolution rapide de l'âme française? A notre 
avis, il faut les chercher dans l'histoire. 

La génération qui parvint à l'âge d'homme vers 
1895 était née entre 1855 et 1870. Elle avait vu les 
horreurs de l'invasion, les misères de la guerre. Son 
imagination avait été frappée par la vue des convois 
de blessés, par les récits fantastiques des mères ou 
des vieux. Ils avaient vu des deuils innombrables 
autour d'eux. Ils n'avaient point compris la beauté 
du sacrifice, ils n'avaient pas senti la vigueur, la vail- 
lance de la patrie luttant quand même. Dans leur âme 
déprimée, ils avaient peur de la guerre, peur des catas- 
trophes qu'elle amène avec elle. Ils avaient une âme 
de vaincus. Ils n'osaient agir, ils ne pensaient qu'à se 
défendre. Commerçants ou industriels, ils n'osaient se 
lancer dans l'aventure ; ils étaient prudents. Soldats, ils 
pensaient surtout à la défensive, quel que soit le nom 
dont ils se servaient pour leur doctrine : défensive stra- 
tégique, défensive offensive. 

La génération de 1910, elle, est née après 1875. Elle 
n'a pas vu la déroute. De la guerre de 1870, elle ne 
connaît que les récits qu'on lui en fait, où l'on exalte 
la bravoure de nos troupiers, leur dédain de la mort. 
Vers 1875, la génération qui a pris part à la guerre 
a repris courage ; on se prépare à la lutte. Nos mères 
nous parlent de revanche. Mais, qui dit revanche, dit 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 489 

attaque, dit lutte ; et nos jeunes cerveaux sont péné- 
trés de l'idée qu'il nous faut agir, qu'il nous faut lutter. 

On nous façonnait des âmes de lutteurs, juste au 
moment où nos troupes, grâce à leur héroïsme, à leur 
dévouement, au prix de leur vie nous conquéraient un 
immense empire colonial. Adolescents, c'est avec pas- 
sion que nous lisions les récits des exploits de nos 
troupes, au Tonkin, en Chine, au Soudan. Nous 
voulions imiter ces vaillants, qui, pour agir, s'en vont 
loin de France. Nous aussi, nous voulons agir. 

Les jeux athlétiques, qui renaissent en France, nous 
fournissent le premier moyen de dépenser cette sura- 
bondance de vie qui déborde en nous. C'est avec rage 
que nous nous entraînons au foot-ball, que nous fai- 
sons de la bicyclette. Nous cultivons nos muscles, 
nous en sommes fiers, alors que nos aînés de dix ans à 
peine les dédaignaient. Ce goût des sports nous rap- 
proche des Anglo-Saxons ; nous apprécions leurs qua- 
lités d'audace, d'énergie. Nous voulons au moins les 
égaler. En toutes circonstances, nous cherchons à 
faire preuve de volonté, de caractère. 

Brusquement, des sports nouveaux naissent, qui 
exigent l'emploi de ces précieuses qualités : l'auto- 
mobilisme, l'aviation. Seuls, nous nous y distinguons, 
parce que ces sports, plus que tous autres, exigent du 
« cran », cette qualité si française. Les exploits de 
nos aviateurs exaltent notre moral, nous prouvent 
ce que nous devons être. Nous prenons conscience de 
notre force. 

Aussi, devant les provocations allemandes, lors de 
l'affaire marocaine, quelle ne fut pas notre indigna- 
tion? Nous sentons qu'entre l'Allemagne et nous il 
y a une question qu'il faut liquider. Tant que l'Alsace 
et la Lorraine seront « à eux », il ne faut pas parler de 
paix. Il faut prévoir la guerre, être constamment prêts 
à la déclarer. 



190 DES TÉMOIGNAGES 

Nous aimons l'action, nous adorons notre patrie ; 
voilà les caractéristiques de notre génération. Indus- 
triels ou commerçants, nous osons nous lancer dans 
des entreprises audacieuses, si nous les jugeons pro- 
ductives ; nous nous expatrions ; nous hasardons nos 
capitaux aux colonies. Littérateurs, nous exaltons la 
volonté, nous prêchons l'énergie. Soldats, nous avons 
abandonné les théories funestes de la défensive. Nous 
voulons agir. Pour imposer notre volonté à l'ennemi, 
nous l'attaquerons. Attaquer, c'est encore le meilleur 
moyen de se défendre. 

Mais, dira-t-on, ce besoin d'agir, ce patriotisme 
exalté peuvent n'être que des passions passagères. 
Par le jeu naturel des actions et des réactions, qui 
pousse les fils à ne point agir comme le faisaient leurs 
pères, nous verrons bientôt reparaître l'humanita- 
risme et l'internationalisme de 1900. 

Croît-on donc que nos cadets, brusquement, cesse- 
ront de vouloir ? Il faudrait qu'ils cessent de cultiver 
leurs muscles. Eux, renoncer au foot-ball, qui disci- 
pline leur élan, leur apprend l'endurance ? Mais voyez 
les succès de leurs matches. Le grand public désor- 
mais s'y intéresse. Les sociétés de sport se multiplient. 
Eux, renoncer à l'automobilisme, à l'aviation? Pour 
quelle raison? Serait-ce parce que ces sports sont dan- 
gereux? Mais, lutter avec le danger est un plaisir. Nos 
cadets voudront conserver notre supériorité dans ces 
sports difficiles. Eux aussi, ils voudront agir. Ils 
seront sauvés des longues rêveries néfastes, qui anni- 
hilent la volonté. 

Croyez-vous que, dans ces conditions, à notre esprit 
d'initiative, à notre amour de la lutte, succédera chez 
nos fils la timidité, la peur de l'aventure? A eux, qui 
ne demanderont qu'à agir, que nous aurons élevés 
dans l'idée qu'ils doivent se faire eux-mêmes leur 
existence, nous leur montrerons le monde et nous 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 491 

leur dirons : « Achevez l'œuvre que nous avons com- 
mencée. Conquérez à la France de nouveaux débou- 
chés. Conquérez-lui de nouvelles amitiés. » Confiants 
en eux-mêmes, ils se jetteront ardemment dans la 
lutte. Ils poursuivront notre renaissance industrielle 
et commerciale. Ils achèveront notre renaissance mo- 
rale. 

Cette génération pourrait-elle être moins patriote, 
moins enthousiaste que la nôtre? Jeune, elle aura 
vibré à chacun de nos succès, à chacun des exploits 
de nos aviateurs, de nos soldats, de nos savants. Elle 
sera fière, orgueilleuse d'être française. Elle sera 
reconnaissante à la patrie de lui procurer ces douces 
satisfactions de l'âme. Plus tard, elle sentira encore 
que c'est cette même patrie qui la protège au loin. 
C'est d'elle qu'elle tire sa force ; c'est elle qui lui permet 
de réussir dans cette lutte de peuples. Cette généra- 
tion, quand ce ne serait que par utilitarisme, désirera 
ardemment que la France devienne toujours plus 
grande, toujours plus forte. Pour atteindre ce but, 
ces hommes d'action seront prêts à tous les sacri- 
fices. 

Cette régénérescence de l'âme française n'ira donc 
qu'en s'accentuant. Nos succès, nos victoires indus- 
trielles ou morales, littéraires ou scientifiques, contri- 
buent à nous rendre notre foi en nous-mêmes, dans la 
destinée de notre race. Nous retrouverons nos qualités 
d'antan : l'initiative, l'audace, l'amour de l'aventure. 
Nous rendrons à la France le rôle qu'elle doit jouer 
dans le monde. 



Le lieutenant E. Psichari a tenu, dès son retour 
d'Afrique, à joindre son témoignage à notre en- 



192 DES TÉMOIGNAGES 

quête. Il n'est pas indifférent que le point de vue 
de l'intellectualisme soit présenté ici par un officier 
et un colonial. 



Il est vrai — et il faut s'en féliciter avec Agathon — 
que la jeunesse actuelle a plus de tenue morale que 
la génération précédente. Nous avons le sentiment 
d'une effroyable responsabilité, la certitude pesante, 
traînée partout, rivée à nous, d'une accablante obli- 
gation. Notre génération — celle de ceux qui ont 
commencé leur vie d'homme avec le siècle — est 
importante. C'est en elle que sont venus tous les 
espoirs et nous le savons. C'est d'elle que dépend le 
salut de la France, donc celui du monde et de la civili- 
sation. Tout se joue sur nos têtes. 

Il me semble que les jeunes sentent obscurément 
qu'ils verront de grandes choses, que de grandes 
choses se feront par eux. Ils ne seront pas des ama- 
teurs, ni des sceptiques. Ils ne seront pas des tou- 
ristes à travers la vie. Ils savent ce qu'on attend 
d'eux. 

Rien n'est plus émouvant que le tableau largement 
brossé qu' Agathon nous fait de la génération nou- 
velle. Pour qui souhaite passionnément à son temps 
de grandes actions, rien n'est aussi plein de réconfort. 
Il ne faut même pas nous laisser attrister par cet 
abaissement de l'intelligence qui semble être l'idéal 
de certains jeunes hommes d'aujourd'hui. Le noble 
mot d' « intellectuel » n'est-il pas devenu chez eux la 
pire des insultes? Cela n'est rien. 

Ces jeunes gens croient revenir à une plus grande 
simplicité. Ainsi s'éloignent-ils un moment de la véri- 
table tradition française à laquelle ils pensent sans 
cesse se rattacher. Celle-ci est faite de haute culture, 
de fin humanisme, de noble désintéressement spi- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 193 

rituel. Mais ils y reviendront, et la Vie intense de 
Roosevelt leur fera horreur. 

Ce serait singulièrement rabaisser la foi patrio- 
tique que de la croire fonction de la barbarie et de 
l'inculture. Ce serait aussi vouloir nous ramener au 
point de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux 
entreprises de la vie pratique. Que l'on donne aux 
jeunes l'exemple de ces grands chefs militaires qui 
joignent la plus solide éducation intellectuelle à 
l'énergie la plus rude ! Qu'ils relisent, notamment, 
les lettres du colonel Moll, où ils verront ce qu'est un 
conquérant français ! 

Quoi que nous fassions, nous mettrons toujours l'in- 
telligence au-dessus de tout. Il est possible que la 
pureté du cœur vaille mieux. Mais un Français croira 
toujours que le péché est plus agréable à Dieu que 
la bêtise. Cela est nécessaire quand on songe à la 
haute mission de la race française, à la grande élec- 
tion spirituelle qui domine toute son histoire, à cette 
destination non simple, mais infiniment complexe qui 
est la sienne. 

Les jeunes qui reviennent, comme le note très jus- 
tement Agathon, à la grande tradition chrétienne 
n'oublieront pas que la doctrine catholique se con- 
fond ici avec la vraie pensée française. Écoutons l'un 
de ces jeunes, notre cher Jacques Maritain : «L'intelli- 
gence surnaturelle, dit-il, est le second des dons du 
Saint-Esprit. C'est elle que le psalmiste, dans le 
psaume 118 en particulier, réclame avec une si mer- 
veilleuse insistance : intellcctum da mihi et vivam. 
C'est par l'intelligence que nous jouissons de la vision 
béatifique. Un des noms des anges est celui d'intelli- 
gences pures. Notre intelligence est aussi précieuse à 
Dieu que notre cœur, et il n'envoie rien moins que la 
paix, la paix qui surpasse tout sentiment, pour le 
i... Notre intelligence enfin est une participation 

13 



194 DES TÉMOIGNAGES 

de la lumière incréée, quae illuminât omnem hominem 
venientem in hune mundum (1). 

Voilà l'intelligence, disent déjà les jeunes, qu'ont 
abaissée les intellectuels. Mais les jeunes la garderont 
précieusement comme la plus fine fleur française... 



(1) J. Maritain, la Science moderne et la raison. (Extrait de la 
Revue de philosophie, 1910, p. 3.) 



III 

LES PARTIS ET LES DOCTRINES 

On trouvera ici, réparties selon l'ordre de l'en- 
quête, les réponses de jeunes écrivains, de jeunes 
philosophes, de jeunes partisans sur les questions 
que dégagea notre enquête. Ils nous renseignent 
sur les positions particulières aux différents 
groupes. Ils forment le résumé des idées et des 
systèmes qui sollicitent la jeunesse. 

I 
Les catholiques. 

A propos de nos articles de VOpinion, la Revue 
de la jeunesse, dirigée par le P. Barge, entreprit 
une enquête sur « les signes d'une Renaissance 
catholique dans la jeunesse contemporaine •'. 
Parmi les réponses qu'il reçut, nous détachons 
celle-ci, qui nous a semblé reproduire avec net- 
teté les sentiments des jeunes catholiques. 

Il apparaît que la jeunesse dont nous sommes par- 
ticipe à un mouvement religieux qui saisit actuelle- 
ment toute la France. La chose est incontestable ; et 



496 DES TÉiMOIGNAGES 

Dieu seul sait le sens et la profondeur de ces élans, qui 
seul prépare et dirige ces admirables énergies. Et 
j'imagine que ces récentes enquêtes serviront moins 
à satisfaire la curiosité qu'à encourager ceux qui 
hésitent encore, et surtout à aider les prêtres et les 
apôtres de ce siècle à mieux connaître, pour la mieux 
conduire, la nouvelle génération. 

Ce qu'il est permis de noter, c'est que, d'une façon 
générale, et dans toutes les branches d'études, la reli- 
gion se manifeste plus vive chez ceux que l'on appelle 
« les esprits les plus distingués », non pas forcément 
ceux qui excellent dans les travaux où ils sont spécia- 
lisés, mais je veux dire ces jeunes gens qui — par une 
culture plus large, et je ne sais quel son — semblent 
le mieux exprimer l'âme de leur génération, qui sont 
tout à fait de cette époque et sur qui l'on n'aperçoit 
pas la marque d'un autre âge. Ces êtres représentatifs 
de leur siècle — et qui agiront sur lui — sont plus 
nombreux que l'on n'imagine ; et c'est peut-être pour- 
quoi l'on a tant parlé de renaissance catholique dans 
la jeunesse contemporaine. A la vérité, ils sont catho- 
liques. 

Mais Chesterton — qui n'est pas catholique — a 
tort de proclamer : « Nous sommes tous catholiques ». 
Accordons-lui cependant — et ceci est également indé- 
niable — que la masse de la jeunesse est possédée d'un 
sentiment assez étrange, que l'on pourrait appeler un 
désir vague de conversion, ou une amitié catholique, et 
qui est un peu plus qu'imprécise et bienveillante dis- 
position à recevoir la vérité, lorsque l'heure, la parole, 
viendra. 

Voilà dans quelles limites on peut parler de cette 
renaissance. Dans son ensemble, loin d'être réfractaire 
à la vérité catholique, la jeunesse se dégage absolu- 
ment des voies obscures que suivaient ses aînés, et 
tend vers l'Église. — Je voudrais surtout parler ici 






LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 197 

des adolescents catholiques d'aujourd'hui, et dont le 
trait distinctif est, me semble-t-il, une plus grande 
intensité et un besoin de la vérité totale. 

* 
* * 

Ainsi que dans toutes les générations, il se rencontre 
des jeunes gens qui, après le collège, ne cessent pas 
de croire et de pratiquer. C'est le très petit nombre. 
La majorité s'égare, se disperse. (Aussi bien, la forma- 
tion religieuse de ces établissements — collèges ou 
lycées — est-elle, à l'ordinaire, des plus médiocres.) 
Et c'est pourquoi, parmi les adolescents qui pratiquent 
aujourd'hui, nous voyons presque toujours des con- 
vertis. Ils n'ont pas cherché bien longtemps. Un an, 
deux ans au plus, et les voilà qui se soumettent fidèle- 
ment à l'Église. D'où vient cette promptitude? Nous 
constatons en nous-mêmes et autour de nous que la 
meilleure raison en est l'absence, dans cette vie nou- 
velle du jeune étudiant, d'un objet assez noble et fort 
où il puisse se passionner (1). Rien de plus terne, de 
plus étriqué que la conception de vie sur laquelle les 
écrivains et les poètes que nous lisions hier ont en 
vain développé de belles phrases. Que de fois n'avons- 
nous pas entendu dire : « Nos aînés ne nous ont appris 
que l'insuffisance de leur génie ! » 

Je pourrais citer quelques noms, et qui sont des 
plus répandus : un Anatole France, un Barrés (celui 
du culte du moi, et même le théoricien de la terre et 
des morts), un Henri de Régnier, s'ils ont un instant 
retenu le cœur de quelques-uns d'entre nous, et sur- 
tout par leur musique, il faut avouer qu'ils n'ont pas 



(1) L'on a rapporté qu'ilsse mariaient jeunes. C'est pour la même 
raison, ils sont faits pour les épousailles. Et c'est vrai aussi dans lu 
domaine spiritue J. 



198 DES TÉMOIGNAGES 

opéré la profonde séduction, qu'on ne les suit pas 
dans la vie, et qu'ils ne comblent pas ce besoin de vie 
intérieure que, par un merveilleux retour, l'amère et 
brutale folie du siècle rend aujourd'hui plus vif (1). 

Ces jeunes gens, qui sont positifs, les rêves des 
poètes leur sont tout de suite trop peu de chose, il 
leur faut la stabilité, la profondeur, l'inépuisable 
richesse de la religion. Tel est leur désir ; et dès qu'ils 
le peuvent préciser, ils sont catholiques. Cette soif de 
vie religieuse totale entraîne les plus résolus au sémi- 
naire, même après qu'ils ont terminé leurs études. S'ils 
existaient encore sur notre malheureux pays, les 
monastères et les couvents d'autrefois, il est probable 
qu'ils verraient une foule de jeunes gens venir leur 
demander asile. Le nombre des vocations n'a guère 
fait qu'augmenter sous la persécution. Beaucoup 
d'entre elles se réalisent ; un plus grand nombre 
semblent réservées par Dieu pour porter dans le siècle 
une sorte d'apostolat qui ne laisse pas de faire songer 
à ce que la Vierge de la Salette et le Bienheureux Gri- 
gnon de Montfort ont dit des « Apôtres des derniers 
temps ». 

Sur le point qui nous occupe, la jeune littérature 
est fort révélatrice (2), mais elle n'est que de transi- 
tion ; car il s'y marque encore diverses influences qui 
font céder les auteurs à satisfaire au goût de la géné- 

(1) Ces écrivains ont donc une influence négative dans la con- 
version, par l'insuffisance de leur idéal. — Il est des influences 
positives, tels ces deux grands poètes : Paul Claudel et Francis 
Jammes, ou des étrangers que l'on commence de connaître : un 
Chesterton, un Coventry Patmore (tous deux connus surtout 
grâce à Paul Claudel). 

(2) Sur cette littérature, l'influence d'un P. Claudel est très 
grande. Ce que l'on sait moins, et ce qui est bien significatif, c'est 
le service que rend cet admirable poète, en dehors du monde litté- 
raire, à tous ceux qui ont cherché une expression de leur cœur, 
et qui, par lui, la trouvent dans la pure lumière de la religion. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 199 

ration d'hier. L'on peut affirmer que cette littérature 
se dégagera de ces actions — qui ne sont à vrai dire 
qu'artificielles et caduques. — M. François Mauriac 
parle du livre que l'on espère : « Cette œuvre pressen- 
tie, dit-il, nous ne saurions l'attendre que d'une âme 
passionnément religieuse, ou troublée jusque dans ses 
profondeurs par l'inquiétude religieuse. » Nous ne 
souscrivons pas à la seconde partie de cette phrase. 
Nous attendons, nous désirons des œuvres « passion- 
nément religieuses », oui, autant dire des œuvres de 
saints ; pages où règne la grâce sous les mots, où rien 
ne nous touchera que l'ardente présence de l'amour, 
car nous ne sommes plus faits pour ce qui flatte l'oreille 
ou l'imagination, mais pour cela qui avance notre 
union avec Dieu, les cantiques d'un saint poète, qui 
restitue à Dieu le chant de la création, et qui montre 
parfaitement le rôle de tout homme en ce monde, 
rôle sublime de prêtre élevant vers le ciel son cœur 
humilié et chargé de l'offrande de toutes les créatures 
que les orgueilleux et les voluptueux ont trop long- 
temps détournées de leur fin. 

C'est ce désir de libération qui nous a jetés dans les 
bras de l'Église, qui nous fait avant tout nous sou- 
mettre sans hésitation à Rome, — où nous trouvons 
toute règle, même de vie intérieure, — et qui nous 
a conduits à comprendre la splendeur de la religion 
catholique et la place qu'elle doit constamment tenir 
dans la vie. Avec ce désir de libération, reconnaissons 
en nous un désir sans cesse grandissant de simplifi- 
cation ; désir que la vie catholique comble magnifique- 
ment. Nos nécessités les plus pressantes se confondent 
donc — grâces à Dieu ! — avec ce qu'il y a de plus 
beau et ce qui est peut-être l'essentiel dans le catho- 
licisme. 

C'est pourquoi la religion n'est plus pour nous une 
« discipline », — comme disaient les littérateurs d'avant 



200 DES TÉMOIGNAGES 

hier ; — elle est, dans sa plénitude, une vie. Il faudrait 
longuement y insister, car c'est le cœur de notre cœur ; 
c'est ce qu'il conviendrait d'expliquer à toute notre 
jeunesse, et c'est ce que l'on devrait nous aider à 
réaliser. — L'on a peut-être voulu signaler ce mys- 
tère lorsqu'on a dit que nous étions des moralistes ; 
ne serait-il pas mieux de dire que nous sommes des 
mystiques? Que l'on ne s'étonne point! Non pas de 
ces êtres extraordinaires, qui vivent dans l'extase et 
les voies spéciales. Aussi bien, nous demeurons dans 
le monde et les labeurs de chaque jour. Notre pro- 
fonde et secrète tendance est de nous joindre, chaque 
minute davantage, au « Dieu qui réjouit notre jeu- 
nesse », non pour en jouir (1), mais pour être mieux 
assurés de le servir, dans un monde où nous n'avons 
plus de guide, où rien ne nous enseigne la vérité. C'est 
la raison de nos communions fréquentes : un désir 
d'union dans le renoncement de soi. Ce serait se trom- 
per grossièrement — et sur notre religion — que de 
nous imaginer, par ce que je viens de dire, sous des 
couleurs impossibles, jansénistes. Nous voulons vivre 
dans la simplicité de cet amour, de cette présence de 
Dieu, de la façon que nous y convient les grands mys- 
tiques dominicains : « Moins attentifs que saint Thomas 
aux questions spéculatives, ils (Tauler, Suzo, sainte 
Catherine de Sienne) acheminent surtout leurs lec- 
teurs à se disposer pour recevoir le don de contempla- 
tion ». (Abbé Jean Delacroix, Ascétique et mystique). 
Telles sont les voix qui nous séduisent. Et nous faisons 
nos délices des œuvres d'une sainte Gertrude, à propos 

(1) M. Robert Vallery-Radot, dans une page du roman qu'il 
donne actuellement aux Cahiers de l'amitié de France : l'Heure 
de midi, semble avoir soupçonné ce danger, pour les jeunes litté- 
rateurs catholiques, de ce que saint Jean de la Croix appelle la 
luxure spirituelle. Le même danger se glisse dans ce que l'on 
écrit parfois de la « sensibilité catholique ». 



LES JEUNES GENS D'AUJOUUD'HUI 201 

de qui le P. Faber écrivait ces phrases qui nous 
enchantent : « L'esprit de la religion catholique est 
un esprit facile, un esprit de liberté ; et c'était là 
surtout l'apanage des Bénédictins ascétiques de la 
vieille école. Les écrivains modernes ont cherché à tout 
circonscrire, et cette déplorable méthode a causé plus de 
mal que de bien (1). » Voilà pourquoi sans doute on 
nous a proclamés anti-intellectualistes (2) ; mais on 
ignore que le meilleur aliment de notre ferveur nous 
vient du dogme précis, tel que l'expose un saint 
Thomas, et que nous repoussons formellement cer- 
taines détestables erreurs qui vantent une vie reli- 
gieuse pleine d'inertie, assez voisine du quiétisme. Et 
l'on a pu remarquer la joie que répand dans un cercle 
d'études une lumineuse explication dogmatique, dont, 
tout aussitôt, profite l'âme. 

Par ailleurs, trouvant en l'Église notre Mère toute 
consolation, tout épanouissement, c'est à toute son 
organisation que nous nous joignons. Loin d'en trouver 
de la contrainte, rien ne nous satisfait mieux. C'est ainsi 
que, dans le domaine des œuvres, nous participons 
surtout aux œuvres paroissiales, et particulièrement 
peut-être aux conférences de Saint-Vincent de Paul, 
par qui nous recevons des pauvres infiniment plus que 
nous ne leur donnons. Mais nous arrivons difficile- 
ment à comprendre l'action plus extérieure, la politique 
par exemple, inclinés à croire qu'elle ne nous sauvera 
pas, et que Dieu ne nous donnera le gouvernement 
qu'il nous faut que lorsque nous serons convertis, et 
que les âmes d'abord lui seront revenues. 



(1) P. Faber, Tout pour Jésus, chap. vin, § 8. 

(2) A coup sûr, il en est peu d'entre nous qui, pour se convertir, 
aient passé par les lon^s débats intellectuels d'une miss Baker. 



202 DES TÉMOIGNAGES 

Que d'aisance, de confiance, d'allégresse, dans les 
jeunes gens — très nombreux au fond — qui mènent 
cette vie ou s'y efforcent ! Dieu leur a retiré bien des 
soutiens ; mais leur regard est tourné vers Dieu. 
C'est la vie la plus riche, et la seule vie normale : 
celle de l'homme relié à Dieu. Auprès d'elle toute 
autre vie semble misérable, diminuée, si pauvre ! Ces 
adolescents connaissent dans la foi ce que tant 
d'hommes ne soupçonnent pas ! Ils considèrent le 
plus large horizon, le visible et l'invisible (1) ; et 
la charité maintient toutes les minutes de leur cœur 
dans un docile mouvement de simplicité. 

Je semble peut-être à quelques-uns avoir tracé un 
portrait bien invraisemblable de la jeunesse actuelle 
et bien idéalisé. Je ne crois pas me tromper en affir- 
mant que les adolescents catholiques, en cette année 
1912, s'ils ne sont pas tous dans l'état que je dis, du 
moins y tendent tous comme vers le seul bonheur que 
sollicite leur cœur, à travers les noirs buissons déchi- 
rants qui encombrent le sentier. 

G. H. 



Rédacteur en chef des Cahiers de Vamitié de 
France, M. Robert Vallery-Radot était qua- 
lifié pour parler au nom des jeunes écrivains 
catholiques qu'il groupe dans sa revue : il était 

(1) Dans un bel article sur Emile Baumann, les frères Tharaud 
écrivent : « Quant aux littérateurs, il en est peu aujourd'hui qui 
accepteraient, sans plus, la phrase fameuse du charmant et païen 
Théophile Gautier : « Je suis un homme pour lequel le monde 
« visible existe. » Tous ou presque tous voudraient ajouter à ce 
domaine, déjà beau, celui de l'invisible. » {La Vie, 6 juillet 1912.) 
C'est bien cela ; nous sommes des gens pour qui l'invisible 
existe. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 203 

le plus apte à esquisser la doctrine d'un groupe 
qu'on a voulu désigner sous le nom vague de « spi- 
ritualiste ». M. Vallery-Radot est catholique, et 
c'est comme tel qu'il nous a répondu : 

Pour caractériser d'un mot la fierté nationaliste de 
cette génération, son attrait de la discipline, son 
goût de l'affirmation, du dogmatisme, vous dites qu'elle 
est réaliste : ce mot est juste, et l'acception que vous 
lui donnez, et que l'on retrouve d'ailleurs dans tous 
les écrits d'aujourd'hui, est à elle seule très significa- 
tive ; la fortune de ce mot, nouvelle, inattendue, son 
anoblissement, dirions-nous presque, dénote un retour 
invincible aux saines habitudes de penser. Remarquez 
qu'il y a seulement dix ans, ce mot était encore pris 
dans un sens péjoratif ; synonyme de naturaliste, voire 
de matérialiste, il évoquait toujours quelque chose de 
grossier, de borné ; on l'opposait à idéaliste. Aujour- 
d'hui, nous savons tous les belles qualités morales 
qu'il exprime : celles d'une intelligence équilibrée qui 
reconnaît un ordre dans le monde, un plan rigoureux 
qu'il est insensé et criminel de chercher à briser. 
La sagesse autant que le bonheur nous presse de nous 
soumettre aux lois de la vie révélée par l'expérience et 
la tradition ; en dehors de cette obéissance il ne peut 
y avoir que désordre et inquiétude. Dans un article 
que toute la presse a reproduit, vous avez parfaite- 
ment marqué qu'un tel état d'esprit exige non plus 
un vague spiritualisme, mais le catholicisme ; vous 
citiez comme preuves de vos affirmations la propor- 
tion croissante des catholiques pratiquants à l'École 
normale, à la Sorbonne, dans les lycées. Je pourrais 
fournir aussi mon témoignage personnel : quand aux 
environs de 1905 — j'avais vingt ans — je commençai 
d'écrire dans les jeunes revues, personne, parmi mes 



204 DES TEMOIGNAGES 

confrères, ne partageait ma foi religieuse ; un obscur 
paganisme nietzschéen leur tenait lieu de métaphy- 
sique. Aujourd'hui, notre groupement sans cesse accru 
est assez nombreux pour avoir un organe à lui, les 
Cahiers de V amitié de France, dont tous les collabora- 
teurs sont catholiques pratiquants. Ces faits, entre 
tant d'autres, parlent d'eux-mêmes. 

Mais ce qui pour moi est réconfortant dans le mou- 
vement catholique, c'est, beaucoup plus que son éten- 
due, l'intégrité de sa foi. Je voudrais montrer que, 
même en son sein, le réalisme contemporain a eu les 
plus heureux effets. Profondément anémiés par le 
rationalisme ambiant, les catholiques, souvent incons- 
ciemment, s'étaient laissé entraîner à certaines com- 
promissions, certaines adaptations qui sourdement 
minaient leur foi et divisaient leurs forces. Nous com- 
prenons maintenant la sagesse admirable du Syllabus, 
mais, il y a seulement dix ans, combien parmi nous 
se sentaient encore gênés par la lucide intransigeance 
de cette encyclique. Comparez notre vocabulaire et 
celui de la génération précédente : celle-ci avait la 
coquetterie de laïciser son vocabulaire; jamais elle 
n'eût employé le mot charité dans le sens intégral de 
saint Paul ; elle préférait tourner autour avec des 
à-peu-près comme sentiment social, solidarité, amour; 
elle parlait plus volontiers de la morale que du dogme ; 
le plus souvent même, elle dissimulait le vrai Dieu 
sous des nuées qui ne le laissaient plus paraître : elle 
disait V Idéal, le Divin, le Progrès, etc.. Aujourd'hui, 
nous invoquons ouvertement la communion des 
saints, les mérites du Fils de l'Homme, la Rédemption, 
l'Eucharistie, comme des réalités qui alimentent non 
seulement notre pensée mais tout notre être. Nous 
éprouvons à nouveau le besoin des pratiques, de la vie 
paroissiale. Nous aussi, nous sommes redevenus des 
réalistes. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 205 

Incontestablement, le réveil de la conscience catho- 
lique est dû en grande partie à la révolution salutaire 
qui s'est accomplie dans la philosophie indépendante : 
h néo-positivisme, d'une part, l'intuitivisme bergso- 
nien, de l'autre, ont ruiné le rationalisme. J'entends 
bien qu'on peut m'objecter, comme à vous-mêmes : 
« Les modernistes condamnés par l'Église tiraient 
toute leur philosophie du bergsonisme. » Cette objec- 
tion n'infirme en rien notre assertion. Vous l'avez très 
justement dégagée vous-même : le mode d'action de la 
philosophie bergsonienne est surtout négatif : « C'est 
à sa critique des doctrines mécanistes qu'elle doit sa 
séduction et son influence. » C'est cette partie négative 
qui nous fut salutaire ; la positive qui, par réaction, 
exagère l'infirmité de la raison et prétend démontrer 
l'inanité de la logique, est très dangereuse ; c'est contre 
elle que l'Église protesta au nom de la raison. A 
adopter intégralement ces doctrines, nous avions tout 
à perdre, rien à gagner, d'autant que tout ce que 
Bergson retrouvait de vraiment fécond, la théologie 
l'avait enseigné de tout temps. On peut lire dans 
Thomassin {Theol. dogm., lib. I er , cap. xix, cité par 
le Père Gratry dans son admirable livre De la con- 
naissance de Vâme, au chapitre I er du livre III) un 
traité où il expose qu'au delà de la raison s'étend une 
région qu'il tente de définir avec ces étranges expres- 
sions : apex mentis, contactas quidam obscurus..., ce 
centre de l'âme est le lieu mystérieux où nous tou- 
chons l'Etre, où nous touchons Dieu. Les critiques 
que les philosophies de l'intuition formulaient contre le 
rationalisme, les balbutiements mystiques qu'elles 
tentaient n'auraient donc pas dû nous surprendre. 
Mais, d'abord, nous connaissions fort peu notre doc- 
trine ; ensuite, venues du dehors, ces critiques se 
paraient d'un prestige nouveau. 
Au contact du réalisme philosophique, Dieu rede- 



206 DES TÉMOIGNAGES 

vint donc pour notre intelligence l'Etre vivant par 
essence et non plus, comme trop souvent chez nos 
aînés, un lointain Idéal obscurément infini qu'ils s'ef- 
forçaient d'accommoder tant bien que mal avec les 
sophismes kantiens. L'Incarnation reprenait pour nous 
tout son sens réaliste. La foi s'illuminait de nouvelles 
clartés ; elle était le nom théologal de l'intuition ; 
nous percevions mieux la grâce, l'apport infini de 
Dieu dans l'âme humaine. 

Ce réveil réaliste de notre intelligence eut, bien 
entendu, son contre-coup sur notre sensibilité. Il 
suffit de rappeler les trois grands lyriques que vous 
citiez, Claudel, Jammes, Péguy, pour évoquer une 
littérature sans précédent, si l'on excepte Dante. 
Comme le remarquait excellemment M. Georges 
Dumesnil, dans un récent article de Y Amitié de France, 
ces lyriques ne veulent rien prouver. Alors qu'un 
Pascal, un Chateaubriand, par exemple, ont en vue 
une apologie de la religion, l'œuvre de ceux-là est 
catholique par une expression naturelle de leurs t m- 
péraments d'artistes. Épuisée par des siècles de fic- 
tions païennes, il semble que la sensibilité française 
éprouve le besoin de se rajeunir en remontant aux 
sources véritables ; en dehors de toute rhétorique, 
tout système poétique, elle cherche à retrouver la 
vision intégrale de l'Etre. 

Ainsi le réalisme a rendu à elle -mêmes l'intelli- 
gence et la sensibilité catholiques. Ce n'est point pour 
nous étonner ; pour nous le réalisme intégral postule 
le catholicisme ; il doit y aboutir sous peine de dévier 
ou de se corrompre. On ne fait pas sa part au catho- 
licisme. L attitude du néo-positiviste qui ne lui donne 
qu une adhésion intellectuelle est contradictoire de sa 
doctrine. Le néo-positiviste constate que toutes les 
morales indépendantes ont échoué là où celle de 
l'Église reste aussi souverainement efficace et créatrice 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 101 

perpétuelle d'héroïsme, c'est donc qu'elle seule a es 
dt pot la vérité. S'il ne donne pas l'assentiment de 
tout son être, il ne pourra tenir tête à la réaction 
idéaliste qui ne peut manquer de se produire prochai- 
nement. Vous l'en visa:, ez vous-même comme pro- 
bable. Seul, le dogme catholique peut résoudre le 
conflit. Seul, il sait unir dans un réalisme fécond F in- 
tellectualisme le plus haut et le pragmatisme le plus 
complexe. Quoi de p us admirable que ces deux 
affirmations qui résument toute la théologie : le 
parfait intelligible est esprit vivant; la parfaite con- 
naissance est identique à Vamour? Toutes les contro- 
verses, si elles n'étaient pas aveuglées, devraient expirer 
à ce credo : Ego sum qui sum. C'est le cas de rappeler 
la fameuse image de Bossuet en l'appliquant à notre 
sens : nous tenons les deux bouts de la chaîne. Il est 
un relatif, il est un absolu ; un acte pur, une créature 
libre ; et l'homme est le lieu où se célèbrent continuel- 
lement les noces adorablement incompréhensibles de 
l'Etre et du néant qui aspire à vivre. Tout l'amour 
est là. Toute l'intelligence est là. Toujours la for- 
mule cartésienne m'a paru incomplète. Ce n'est pas : 
je pense, donc je suis, que je me sens poussé à proférer 
quand je rentre en moi-m me, mais : je pense, donc 
Dieu est. En rejetant l'idéalisme kantien, notre temps 
semble bien avoir touché aussi le défaut du subjecti- 
visme cartésien. La métaphysique ne cherche plus 
l'Idée pure, mais l'Etre. Or, chercher l'Etre, c'est 
chercher Dieu. Toute philosophie à l'heure actuelle 
est mystique. 



M. Jacques Maritain, agrégé de philosophie, 

professeur au collège Stanislas, auteur de tris 



208 DES TÉMOIGNAGES 

remarquables études sur la métaphysique de 
M. Bergson, était l'homme le plus qualifié pour 
présenter le tableau du catholicisme intégral. 

M. Jacques Maritain nous ramène ici à la pure 
doctrine thomiste, vers laquelle doit — à son sens 
— revenir l'élite chrétienne d'aujourd'hui. 

Voici ce que la lecture de notre étude sur le 
mouvement religieux a inspiré à ce chrétien : 

Dégoût de la pseudo-science, du matérialisme triste 
et de la sottise doctorale allemande, faillite de la reli- 
gion humanitaire et de l'idéalisme démocratique, 
révolte de l'Intelligence contre la Bête ; incroyable 
stupidité du personnel libre-penseur ; nécessité de 
mieux en mieux sentie de rétablir l'ordre en soi-même ; 
on ne finirait pas d'énumérer les causes secondes qui 
disposent l'élite de la jeunesse française à s'orienter 
vers la lumière catholique, et à demander à l'Église 
cette vérité substantielle que rien dans la vaste et 
charnelle futilité moderne ne saurait lui procurer. 

Mais ce ne sont là, à proprement parler, que des 
préparations plus ou moins éloignées. C'est la grâce 
qui seule convertit les cœurs, dans la plénitude simul- 
tanée de l'opération divine et de la liberté créée. De 
telle sorte que tout dépend enfin de la miséricorde de 
Dieu et des lois très cachées de la communion des 
Saints. Il est sûr, en raison de cette solidarité surna- 
turelle, que non seulement la vie et la joie des convertis, 
mais encore les grâces actuelles reçues par tous ceux 
qui, sans confesser encore la foi catholique, aperçoivent 
déjà dans la beauté de l'Église l'éclat de la lumière 
éternelle, et parfois s'enorgueillissent de cette science, 
ont été payées exactement par les larmes de quelque 
contemplatif très humble, ou par un regard d'amour 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 209 

vers le Saint-Sacrement, ou par des vies entières de 
pénitence héroïque, bref par cette une et innombrable 
Messe où le Christ avec ses membres s'offrent chaque 
jour à Dieu. 

Le mouvement de conversion de la jeunesse con- 
temporaine restera-t-il limité à une élite cultivée? 
Dieu voudra-t-il enfin envoyer à ses pauvres les 
apôtres des derniers temps, annoncés par Notre-Dame 
de la Salette et par le Bienheureux Grignon de 
Mont-fort, et qui lui sépareront ceux qu'il aura choisis ? 
Mais la masse dans son ensemble, comme tout le 
fait prévoir et comme il ressort aussi des paroles de 
Notre-Dame à la Salette, s'endurcira-t-elle de plus en 
plus dans le blasphème et la haine de Dieu, jusqu'à ce 
que viennent les convulsions attendues, les martyres 
désirés? — Voici en tout cas ce que la raison et l'ex- 
périence permettent d'affirmer : c'est que les ten- 
dances en question n'aboutiront à rien de solide et 
de durable, si l'on n'est pas bien résolu à se laisser 
informer radicalement par l'esprit ecclésiastique, qui 
est le Saint-Esprit. Sicut estis azymi. Dieu nous veut 
tout entiers renouvelés, c'est l'Église seule qui peut 
nous refaire 

Mais pour cela la piété seule est insuffisante, la 
doctrine est nécessaire. La lampe de ton corps est ton 
œil. Si la lumière qui est en toi devient ténèbres, com- 
bien grandes seront les ténèbres! Pour peu que la 
doctrine s'altère en nous, nous commençons à nous 
corrompre. Les chrétiens n'appartiennent-ils pas à la 
Write, à la seconde Personne de la Sainte-Trinité? 
S'ils méprisent l'Intelligence, c'est le visage de leur 
Dieu, dont la lumière a été scellée sur eux, qu'ils 
tournent en dérision, en môme temps qu'ils s'exposent 
aux plus viles défaillances. Se garder intact des 
moindres souillures d'erreur et avoir le regard tourné 
vers Dieu, voilà la pureté catholique. Elle a sa 

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210 DES TÉMOIGNAGES 

source dans l'intelligence, qui discerne l'essence et 
qui maintient l'intégrité. — On voit à l'étalage des 
librairies religieuses maints ouvrages vertueux sur la 
Pureté, sur l'éducation de la Pureté, sur l'hygiène 
de la Pureté, que sais-je? La lecture du traité De 
Trinitate serait assurément d'une action plus efficace. 
Tout cela est évident, puisque le principe de la vie 
surnaturelle est la Foi. 

Sans doute les « simples » n'ont pas besoin d'étudier 
la théologie. Mais « une pauvre paysanne », lorsqu'elle 
sait son catéchisme, sait précisément la théologie 
dont elle est capable. Il est juste que « l'élite cultivée » 
en sache autant — proportions gardées — que cette 
pauvre paysanne. C'est-à-dire qu'elle étudie de tout 
son cœur la doctrine de saint Thomas, et qu'elle se 
laisse pénétrer de cette belle lumière, qui d'elle- 
même et sans" effort établit l'âme dans les régions de 
la prière, et qui tout à la fois règle souverainement 
l'action. L'élite cultivée verra ensuite s'il lui reste 
du goût pour Bergson, pour le P. Laberthonnière et 
pour Le Roy. 

Mais la science dessèche le cœur ! Et les juges de 
Jeanne d'Arc n'étaient-ils pas des théologiens? — Mais 
le vin est-il un poison parce qu'il y a des ivrognes? 
La doctrine, pas plus que les sacrements, ne rend 
l'homme bon malgré lui, et la corruption du meilleur 
est toujours pire. Est-ce une raison pour négliger ou 
dénigrer la science divine? C'est ici que le mal 
moderne semble avoir le plus profondément touché 
les âmes. Beaucoup de nouveaux catholiques, pleins 
de bonnes intentions, capables même de haïr le 
démocratisme du Sillon et de reconnaître en même 
temps que la simple action politique est foncièrement 
insuffisante, parce que c'est d'un remède surnaturel 
que nous avons besoin, ont gardé de l'horrible et 
dégradante friction d'opinions d'où résulte la formation 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 211 

ou plutôt la malformation universitaire, une incurable 
méfiance de l'Intelligence, un mépris des idées qui 
n'est, en soi, que le modernisme à l'état latent. Et 
ainsi ils demeurent au seuil de la maison de Dieu, 
hésitant devant l'Affirmation qui est la gloire de 
l'Église, regrettant de n'être pas de petits enfants 
dispensés de raisonner, et ne comprenant pas qu'il 
a plu à leur Père de leur donner sa Vérité comme à des 
Rois. 

La vocation chrétienne est une vocation contem- 
plative. C'est par l'intelligence qu'au ciel nous aurons 
notre béatitude : gaudium de veritate. Et ici-bas, si le 
mérite dépend de la volonté, c'est encore l'intelligence 
qui règle la volonté. Et surtout nous sommes tous 
appelés, dès la régénération baptismale, à goûter 
dès cette vie une anticipation de notre fin. Car 
Marthe ajoute la vie active à la vie de prière, mais 
elle n'est pas privée de la part de Marie, puisque cette 
part est nécessaire et l'unique nécessaire. C'est pour- 
quoi les Pères du désert, au rapport de Cassien, fai- 
saient de la contemplation le terme normal de toute 
vie chrétienne, auquel tout le reste, même les vertus, 
était subordonné comme un moyen. Assurément c'est 
la charité qui est le principe et la fin de la contempla- 
tion. Et les Saints nous apprennent que dans l'union 
contemplative les procédés naturels de l'intelligence 
doivent faire place à ces ténèbres pleines de lumière 
dans lesquelles Dieu se fait connaître par expérience. 
Il n' 'ii reste pas moins que la puissance intellective 
esl l;i condition et l'instrument de la contemplation, 
et que la doctrine — acquise par l'étude ou infuse par 
grâce extraordinaire — est l'indispensable fonde 
de la maison de l'âme. 

C'est ainsi que, du plus illettré au plus érudit, les 
chrétiens sont, proprement, des intellectuels; et que 
le plus grand méfait des pseudo-intell c'u Is du 



212 DES TEMOIGNAGES 

monde moderne est d'avoir amené, chez beaucoup, 
la confusion de l'intelligence avec leur frénésie. 



M. Edouard Schneider est un des jeunes écri- 
vains les plus avertis et les plus au courant des 
choses religieuses actuelles. De formation univer- 
sitaire, il a montré dans son premier livre, les 
Raisons du cœur, comment les méthodes scientistes 
rebutaient les intelligences juvéniles : il a suivi 
l'évolution morale commune à beaucoup d'hommes 
de son âge. Après avoir été séduit par l'apolo- 
gétique moderniste, avoir tenté l'expérience du 
Sillon, il s'est soumis à la discipline catholique. 
Mais il ne tient pas la discipline pour une chose 
extérieure, et il s'élève vivement dans sa réponse 
contre la politique religieuse de YAction fran- 
çaise. La pensée de M. Schneider représente celle 
de nombreux jeunes gens que groupent les Annales 
de philosophie chrétienne du P. Laberthonnière. 

Vous signalez justement la tendance à l'action qui se 
manifeste dans l'ordre religieux comme dans toute 
autre activité. Vous indiquez également que, dès qu'il 
s'agit de préciser le mode de l'action, des divergences 
se produisent. Mais, ici, vous faites plus que de dis- 
tinguer, vous opposez. Et je me demande alors, et 
beaucoup d'autres avec moi, s'il est permis de voir 
dans les deux expressions qui sembleraient s'appuyer, 
selon vous, l'une sur une pure notion individualiste, 
l'autre sur une conception uniquement sociale, deux 






LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 213 

manifestations également authentiques et adéquates 
de l'esprit chrétien et de la pensée catholique. 

Qu'il y ait, au départ de votre opposition, des faits, 
des types caractérisés et apparemment irréductibles 
entre eux, nul ne saurait le nier. Mais, puisque vous 
parlez d'action, de discipline, de vie intérieure et 
d'autorité, n'est-il pas indispensable, pour les dé- 
finir, de rechercher le fait primordial, l'esprit essen- 
tiel que suppose et que renferme chacun de ces 
mots? 

Aussi bien, en s'efforçant de répondre à cette ques- 
tion, ne risque-t-on pas de retomber dans les défauts 
de l'esprit de système et dans les indifférentes abstrac- 
tions que vous signalez justement au début de votre 
article. Et je concevrais difficilement qu'un catho- 
lique conscient pût ne pas la poser et ne pas s'efforcer 
de la résoudre pour lui-même, tant il est vrai que pour 
une intelligence normale le fait d'agir ne va jamais sans 
le fait de philosopher dans une certaine mesure. 

Voyons donc ce qu'il doit y avoir, ce qu'il y a der- 
rière ces mots d'action, de pensée, de discipline, 
d'autorité. Tout récemment, M. de Mun publiait dans 
YEcho de Paris, à propos de la dernière Semaine 
sociale de Limoges, un fort bel article, dont je veux 
retenir ces lignes : « Me reportant aux jours lointains 
où naquit l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers, 
je reconnais dans celle que poursuivent aujourd'hui 
les Semaines sociales une semblable inspiration. Elle 
se peut résumer en une seule pensée : chercher dans 
les enseignements de l'Église catholique la règle des 
sociétés humaines et travailler ainsi à reconstruire un 
ordre social pénétré de l'esprit chrétien. » 

Un ordre social pénétré de l'esprit chrétien. Ces mots 
disent tout. Ils indiquent merveilleusement l'esprit 
de la réponse que nous cherchons. Ils nous assurent 
dès l'abord que les mots que nous voulons approfondir 



214 DES TEMOIGNAGES 

et définir ne cachent pas, en dépit des apparences, des 
germes d'opposition entre eux. Ils nous laissent déjà 
deviner le sens d'une action fondée sur un accord cer- 
tain, sur une union nécessaire de la vie intérieure et 
de la discipline chrétienne. 

A quelle condition, en effet, l'ordre social peut-il 
être pénétré de l'esprit chrétien? C'est uniquement 
dans la mesure où chacun des actes qui s'y accomplit 
se trouve accompagné de la conscience précise de sa 
valeur. L'esprit chrétien est fait avant tout de cette 
conscience. La conséquence immédiate de ce fait veut 
donc qu'une action qui ne présenterait pas ce carac- 
tère, ne puisse à aucun titre mériter le qualificatif 
de chrétienne. 

Je sais qu'il est facile de constater encore actuelle- 
ment chez nombre de jeunes gens la tendance à croire 
qu'on sépare aisément l'action de la pensée, en prê- 
tant implicitement à celle-ci une signification quasi 
négative, à celle-là une valeur positive et pratique. 
Mais qui ne s'aperçoit de ce qu'un tel état d'esprit 
présente de superficiel et d'irréfléchi? S'il est vrai 
que pour tout homme de bon sens une action digne 
de ce nom ne va pas sans porter en elle une pensée 
et que toute pensée renferme en soi une action ou 
un commencement d'action, combien cela sera-t-il 
plus vrai encore d'un chrétien? 

Vous vous rappelez sans doute l'extraordinaire pro- 
position que Paul Desjardins eut la simplicité de for- 
muler dans un des « Cahiers de l'action morale » inti- 
tulé Catholicisme et critique : « Ah ! malheureux, vous 
savez pourquoi vous êtes catholique ! Vous êtes donc 
en danger de ne l'être plus, puisque la bonne manière 
d'être catholique, c'est de l'être par grâce, sans peser 
ses motifs. » Voilà, n'est-il pas vrai, une plaisante 
conception de la grâce ! Le moins qu'on en puisse 
penser, c'est qu'elle ne s'inspire guère d'une pensée 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 1*9 

catholique et chrétienne. Cependant, comme nous le 
verrons bientôt, cette proposition a son importance, 
car elle semble assez propre à exprimer l'état d'esprit 
que je viens de signaler et qui se plaît volontiers à 
considérer dans l'action je ne sais quel phénomène 
où la pensée ne jouerait aucun rôle. Il suffit d'une 
connaissance élémentaire de la vie et de la doctrine 
chrétiennes pour savoir, les mots le disent, qu'il ne 
peut y avoir de vie dans l'immobilité et que la vie 
intérieure sans cesse renouvelée par la pratique quoti- 
dienne des « examens de conscience » — lesquels ont 
précisément pour objet une critique des motifs et des 
valeurs — constitue la source première où s'alimente 
une âme chrétienne. Autrement que serait l'action, 
sinon un phénomène incohérent, sans lien avec la 
ralité, sans attache avec la faculté de réfléchir qui 
confère à chacun de nous la marque de sa personna- 
lité? 

Une action vraiment chrétienne ne peut donc s'en- 
tendre qu'à ce prix, dans la mesure où elle s'avoue 
personnelle. Ce qui ne veut dire en aucune façon que 
cette attitude personnelle aboutisse nécessairement à 
une attitude anarchique, ainsi qu'on est trop souvent 
porté à le croire. Pour la prévenir contre ce risque, 
elle trouve à s'appuyer sur la doctrine et sur la tradi- 
tion aidées de la discipline. Loin de présenter un carac- 
tère d'opposition, cette personnalité apparaît, dès lors, 
comme collaborant avec la doctrine, comme se réali- 
sant pleinement par son accord avec elle, si bien qu'en 
lui apportant le contrôle de sa vie propre, elle se 
trouve fécondée par cette force immense qui la dépasse 
sans l'anéantir. 

Notons donc cette première conclusion. L'action et 
la pensée, loin de s'opposer, ne peuvent exister vrai- 
ment que par l'union étroite de l'une avec l'autre 
Dans une conscience chrétienne tout particulièrement 




216 DES TÉMOIGNAGES 

elles ne peuvent que concourir à la formation d'une 
seule réalité. Bien plus, elles se trouvent, pratiquement, 
ne faire qu'une seule et même chose. Et sachant ainsi 
ce que signifient ces mots d' « action chrétienne », 
on comprend la portée de la déclaration de M. de 
Mun. Ce n'est qu'en arrivant et en travaillant l'ordre 
social dans une pareille disposition d'âme qu'on le 
pénètre vraiment d'esprit chrétien. 

Et j'en viens, sans plus tarder, à ces mots d'autorité 
et de discipline, dont on fait un usage si constant et, 
disons-le, si souvent équivoque. 

La notion de l'action chrétienne que je viens de 
vous exposer pourrait-elle donc être taxée d'indivi- 
dualité, au sens défavorable du terme? Non, évidem- 
ment, puisque simultanément, au souci de connaître 
ses motifs et sa valeur, nous constatons en elle la 
préoccupation de se mettre, d'une façon toujours plus 
étroite, en accord avec la tradition, avec la doctrine. 
Cette préoccupation n'indique-t-elle pas la volonté 
même et comme l'instinct de se soumettre à la disci- 
pline catholique? Dès lors, qu'on ne nous oppose pas 
une conception factice de l'autorité devant laquelle 
on nous blâmerait trop aisément de ne point nous 
incliner. Loin qu'il en soit ainsi, nous adhérons d'au- 
tant plus profondément à l'autorité que nous collabo- 
rons avec elle par le fait même que nous savons pour- 
quoi nous y adhérons. En faisant ainsi, nous agissons 
en fonction de la liberté, de la sincérité de notre pensée 
et de notre action. Et l'autorité religieuse, loin d'être 
affaiblie par une telle adhésion, ne peut qu'en devenir 
plus puissante, plus vivante, plus réelle. Il ne saurait 
exister d'opposition sérieuse entre l'autorité reli- 
gieuse et la liberté du fidèle qui se soumet à sa disci- 
pline. N'est-ce pas là l'expression de l'éternel pro- 
blème de l'individu et de la société? Mais comment 
penserait-on qu'il est insoluble, alors que la vie oblige 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 217 

chacun de nous à le résoudre pratiquement chaque 
jour? 

Et je précise ma pensée en rappelant brièvement 
quelle est la nature de l'autorité chrétienne. Cette 
autorité, au sens évangélique que n'a jamais renié 
l'Église catholique, n'est-elle pas en droit une autorité 
spirituelle? Et en fait, indépendamment d'excès qui 
n'ont jamais constitué la loi, mais l'exception, mais 
l'accident, n'a-t-elle pas conservé ce caractère? N'est- 
elle point toujours et peut-elle n'être pas uniquement 
cela? L'objet de cette autorité, qu'est-il donc, sinon 
de développer et d'entretenir au fond des consciences 
religieuses la vie spirituelle, source première de la vie 
chrétienne? Comment concevoir l'efficacité d'une mé- 
thode qui ne serait pas adaptée à son objet, d'un 
moyen dont la nature différerait de celle attachée à 
sa fin? On ne doit pas s'y tromper. Quelque maté* 
rielle qu'ait pu paraître parfois son expression, l'essence 
absolue de l'autorité chrétienne est d'être une autorité 
spirituelle. Elle n'est réelle et forte que dans la mesure 
où elle participe de la vie intérieure de l'esprit. 

Pourquoi faut-il rappeler des vérités aussi simples? 
Parce qu'elles sont oubliées par une partie de cette 
jeunesse religieuse que vous étudiez. N'est-il pas affli- 
geant de constater le regain de succès obtenu au cours 
de ces dernières années par des notions de l'action, de 
l'autorité et de la discipline aussi brutales qu'élémen- 
taires? Il semble à ceux dont je parle que la discipline 
religieuse doive être conçue dans une pensée de pur 
autoritarisme, exigeant l'obéissance pour l'obéissance, 
la soumission sans réflexion, immédiate, muette, vide 
de tout mouvement de l'âme. — Je vous le demande : 
connaissez-vous un homme, un seul de nos camarades 
qui, ayant jamais été remué par les nobles émotions 
dans lesquelles se forme un esprit viril, au milieu 
desquelles l'intelligence et le cœur travaillent ensemble 



218 DES TÉMOIGNAGES 

à conquérir un peu plus de lumière, en connaissez-vous 
un seul qui ne protesterait pas véhémentement devant 
une pareille attitude, attitude où la violence de l'ins- 
tinct le dispute à la simplicité de l'esprit? 

Pour toutes ces raisons, cher ami, je comprendrais 
mal qu'on puisse confondre l'action chrétienne avec 
une agitation exclusivement politique. Une forme 
politique, c'est ce contre quoi doit s'élever avec éner- 
gie, spontanément, résolument, toute conscience chré- 
tienne. Par sa nature même, une forme politique 
risque, non seulement de ne jamais grandir, mais de 
compromettre la vie chrétienne, laquelle est d'un 
autre ordre, laquelle la déborde si totalement qu'elle 
se trouverait diminuée, dénaturée de se voir réduite 
aux horizons nécessairement limités, parce que néces- 
sairement humains, d'une perspective politique. 

Je me résume. On ne peut qu'approuver l'effort de 
la jeunesse française actuelle à organiser ses énergies 
en vue d'une action féconde. Mais, sans retomber 
pour cela dans les défauts de l'analyse abstraite, il 
faut au départ de son action une prise de conscience 
très nette du sens profond de ces termes d'action, 
d'autorité, de discipline, employés trop souvent à 
tort et de façon inconsidérée. C'est là qu'elle doit 
chercher l'appui de son élan. Et elle ne peut le trouver 
que dans l'accord étroit de la doctrine et de l'autorité 
chrétiennes avec la pensée qu'elle aura puisée dans la 
liberté et dans la sincérité de sa vie intérieure. 

Pour une conscience chrétienne, toute énergie ne 
peut se concevoir qu'en fonction de la vie intérieure 
qui est proprement la vie chrétienne. La religion 
catholique ne serait pas un principe solide de vie si 
elle n'était d'abord une réalité profonde des âmes. Le 
jour où l'on perdrait de vue ces vérités élémentaires, 
c'en serait fait des notions d'autorité, de discipline 
et d'action. On n'obtiendrait plus qu'un cadre vide de 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 219 

substance, on n'aurait plus qu'un fantôme d'armature 
catholique. 

Aussi bien, me permettrez-vous, en manière de 
conclusion, d'invoquer des exemples concrets. Nous 
avons eu le témoignage d'une très noble expérience de 
vie chrétienne : celui que nous ont laissé les jeunes 
catholiques du Sillon. Je sais quelles critiques, et 
quelles âpres critiques on a formulées à leur adresse. 
Peut-être furent-ils préoccupés de ce que Marc San- 
gnier appelait des « émotions communes » plus que 
d'une doctrine commune précise. Il n'en reste pas 
moins qu'ils ont accompli dans une large mesure le 
plus bel effort de vie démocratique et l'une des plus 
sincères réalisations d'esprit chrétien que j'aie connus. 
Pour ce qui est du domaine strictement religieux et 
moral, l'œuvre du Sillon a été très féconde. Il a laissé 
partout où son action a pénétré de vigoureuses 
semailles, qu'ont récoltées en partie les Semaines so- 
ciales. 

Aujourd'hui, plusieurs groupes de jeunes chrétiens 
sollicitent l'attention. Pour ne retenir que deux des 
plus importants, dont les modes d'action diffèrent, 
bien qu'ils soient nourris d'une inspiration semblable, 
je vous citerai les groupes des Semaines sociales et 
celui, plus particulièrement intellectuel, qui gravite 
autour de Blondel et du Père Laberthonnière. Autour 
de ces deux personnalités, sans aucun doute les plus 
éminentes de notre pensée philosophique catholique 
avec Edouard Le Roy, lequel occupe toutefois, spé- 
culativement parlant, une place différente, se rallie 
l'élite de la jeunesse intellectuelle qui en reçoit une 
influence certaine et profonde. On trouve, vous le 
savez, à chaque page des Annales de philosophie chré- 
tienne que dirige le Père Laberthonnière, de multiples 
e1 riches développements du point de vue intérieur que 
je viens d'évoquer. 



220 DES TÉMOIGNAGES 

Sur un terrain plus strictement « social » nous ren- 
controns les Semaines sociales, qui accomplissent 
d'excellente besogne et dont M. de Mun définit si 
heureusement l'inspiration. Ces Semaines sociales, qui 
ont eu définitivement raison de la conspiration du 
silence qui se produit immanquablement autour des 
initiatives sincères, constituent d'ardents foyers de 
vie chrétienne. Périodiquement, elles réunissent à 
travers la France les compétences sociales les plus 
différentes, celles que les maîtres ont puisées dans 
leur spéculation, celles que les praticiens tirent de 
leur expérience quotidienne, et les échanges de vue 
qui s'y produisent se font au plus grand bénéfice 
de chacun. 

Enfin, cher ami, il est un groupe dont je ne vous 
parlerais pas si je ne le trouvais mentionné dans votre 
article, c'est celui de Y Action française. Vous savez 
ce que je pense d'une activité exclusivement politique 
en matière religieuse. Vous savez ce que vaut dans 
cet ordre tout ce qui tend à éliminer l'élément spirituel 
et intérieur. Cela, c'est toute 1' « Action française ». 
Elle ne saurait apporter aucune force à l'organisation 
catholique. Elle ne séduit dans la France catholique 
qu'une catégorie de fidèles, celle qui, par tempérament, 
se trouve la plus éloignée de l'esprit vraiment chrétien, 
de la haute et pure conception catholique, celle dont 
l'attitude étrange nous a suggéré, à mes amis et à moi, 
le souvenir de la proposition de Desjardins. Loin de 
fortifier l'organisation catholique, Y Action française 
utilise autant que possible cette organisation au profit 
de desseins rigoureusement politiques. Elle se sert 
d'elle au lieu de la servir. Elle la fausse aux yeux 
des esprits crédules. Elle la compromet en ne retenant 
d'elle que l'apparence et que l'ombre. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 221 

Sur ces Semaines sociales, dont M. Schneider 
nous a dit la valeur catholique, il était intéressant 
d'avoir un témoignage documenté. Nul n'était 
mieux désigné pour nous l'apporter que M. Gonin, 
secrétaire de rédaction de la Chronique sociale de 
France, revue catholique d'études et d'action, dont 
le siège est à Lyon. 

Avant de nous renseigner sur les Semaines 
sociales, M. Gonin nous écrit ces lignes précieuses : 

S'il était de quelque importance, pour confirmer les 
conclusions de votre enquête, de vous livrer les résul- 
tats d'observations faites dans les milieux de jeunes 
provinciaux cultivés, volontiers je relèverais, sur la 
plupart des points que vous avez touchés, la justesse 
pénétrante de vos remarques. Dans la silencieuse et 
laborieuse province, aussi bien qu'à Paris, les expé- 
riences dont Agathon s'est plu à retracer les ins- 
tructives phases ont été faites par toute une géné- 
ration. Plus obscures, sans doute, moins accusées dans 
les éléments pouvant servir à leur interprétation, ces 
expériences n'en ont pas moins été vécues, avec leurs 
douloureuses et éclairantes alternatives. 

Puis il apporte à notre enquête un élément nou- 
veau sur l'œuvre catholique sociale. 

Le catholicisme a cela d'admirable qu'il n'est point 
seulement une lumière pour l'esprit, un système doc- 
trinal satisfaisant pour la raison, une consolation apai- 
sante pour le cœur, mais aussi une admirable règle de 
vie et un puissant mobile d'action. 

En revenant au catholicisme, après l'évidente dé- 
bflcle <!<• toua Let systèmes au nom desquels on avait 



222 DES TÉMOIGNAGES 

prétendu construire une société nouvelle, un grand 
nombre de jeunes hommes ne pouvaient moins faire 
que de pressentir et de rechercher ce qu'il y a en lui 
de force sociale édificatrice. Une conscience qui doit 
à sa foi religieuse de ne pouvoir se sentir en paix avec 
Dieu si elle ne satisfait à ses devoirs envers les hommes 
se trouve naturellement entraînée vers les préoccupa- 
tions sociales. En lui donnant une raison de vivre, 
en l'aidant à résoudre pour elle-même le perpétuel 
conflit de la chair et de l'esprit, le catholicisme lui 
fait nécessairement entrevoir ses bienfaits qu'on peut 
attendre de l'application de ses principes aux pro- 
blèmes sociaux actuels. 

C'est ce qui explique la faveur grandissante dont 
jouit, auprès de la jeunesse, le mouvement d'études 
et d'action qui se déploie sous le titre aujourd'hui 
familier de « catholicisme social ». Dans son inspira- 
tion première, ce mouvement représente tout uniment 
l'effort loyal par lequel des consciences catholiques 
cherchent à mettre en harmonie leur vie privée et 
publique avec les exigences des dogmes et de la morale 
du christianisme. Pour un esprit fidèle et attentif, les 
affirmations chrétiennes sur l'origine et le but de la 
vie, sur la paternité divine, sur la rédemption, sur 
la fraternité des hommes en Dieu, ont un sens clair 
qui implique une direction de pensées et d'efforts, qui 
prescrit un respect de la dignité de la personne hu- 
maine, un amour des faibles et des déshérités, un 
souci de la moralité des fins à poursuivre et des 
moyens à employer, dont aucune autre doctrine n'offre 
l'exemple, et dont l'efficacité est de tous les temps. 
Ainsi entendu, le mouvement catholique social n'em- 
prunte rien de sa force aux circonstances passagères 
et échappe aux désirs de vaine popularité. Il n'est 
point une improvisation, une poussée de sentimenta- 
lisme. Il procède d'un besoin de loyauté religieuse, il 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 223 

est une façon consciencieuse et réfléchie de rendre 
témoignage d'une croyance. 

Depuis longtemps d'ailleurs, les enseignements pon- 
tificaux, les travaux des théologiens et des sociologues 
catholiques ont montré la fécondité sociale de ces 
principes. Un courant ininterrompu d'études et d'ini- 
tiatives n'avait cessé de se développer, durant les 
vingt dernières années, en dépit des entraves que le 
sectarisme officiel opposait à la marche des institutions 
religieuses. Il suffirait donc à la jeunesse de porter de 
ce côté son regard pour qu'elle y reconnût la trans- 
cription la plus fidèle de ses propres aspirations. 

Les Semaines sociales ont été une des formes heu- 
reuses de ce travail d'approfondissement doctrinal 
et de vulgarisation pratique. Voici bientôt dix ans 
qu'elles groupent autour de leurs chaires improvisées 
un public sans cesse grossissant d'auditeurs venus 
de tous pays et issu de toutes conditions. Leur nom 
et leurs méthodes ont été adoptés par les catholiques 
d'Italie, d'Espagne, de Belgique, de Suisse, de Hol- 
lande, de Pologne. Toute l'œuvre des Semaines sociales 
se résume à étudier, à la lumière des principes chré- 
tiens et des enseignements de l'Église, les problèmes 
sociaux de l'heure présente. La bonne volonté de ses 
auditeurs, le zèle empressé d'innombrables catholiques 
agissants se chargeront de faire le reste. 

Le reste, vous le pressentez, ne peut être qu'une 
lente réintégration des disciplines morales chrétiennes 
à travers le jeu désordonné des égoïsmes humains et 
des concurrences brutales. Ce travail se fait visible 
dans tous les domaines et dans tous les milieux. 

Le souci du bien du prochain, de la justice à sauve- 
garder dans les rapports sociaux, de la faiblesse à 
défendre contre les écrasements d'une société insen- 
sible, des institutions à promouvoir pour protéger les 
intérêts légitimes ou les forces bienfaisantes, arrive 



224 DES TÉMOIGNAGES 

à devenir dominant chez les jeunes catholiques éclai- 
rés. On ne compte plus les thèses de doctorat juridique 
et économique où cette préoccupation s'affirme. Tous 
les congrès de jeunesse, toutes les journées d'études 
reprennent l'un ou l'autre des aspects des doctrines 
élaborées par l'école sociale catholique. Et dans le 
pays, parmi les populations de nos campagnes, de 
nos faubourgs ou des grandes cités, par voie d'ensei- 
gnement ou de réalisation pratique, c'est la même 
œuvre qui se poursuit. 

Pendant que d'autres sont encore livrés au pénible 
débrouillement de leurs idées sociales, ou aux tâton- 
nements d'une volonté qui n'est sûre que de son désir 
d'action, les jeunes catholiques ont cette chance unique, 
grâce aux vérités supérieures de leur religion, de pou- 
voir donner un nom et une forme à leur rêve, un but 
à leurs aspirations, une règle à leur conduite. 

Si vraiment notre société souffre d'un mal qui ne 
peut attendre, il y a lieu de penser que l'action sociale 
de la jeune génération catholique est en mesure de 
répondre à ses pressants appels. 



L'ACTION FRANÇAISE 



C'est du groupe de Y Action française, de 
M. Charles Maurras et de ses jeunes disciples de 
la Revue critique des Idées et des Livres que nous 
vinrent les plus vives objections. M. Maurras nous 
qualifia de « doctrinaires de l'enthousiasme et 
de la foi ». On parla à notre propos d' c équivoque 
nationaliste ». Ce n'est point le lieu d'engager un 
débat là-dessus : notre chapitre sur le réalisme poli- 
tique en a d'ailleurs précisé les points essentiels. 

Les critiques de M. Pierre Gilbert, de M. Gilbert 
Maire (1), nous les trouvons résumées dans cette 
lettre de M. Henri Clouard, qui nous a répondu 
au nom de ses amis. Disciple de M. Charles 
Maurras, critique pénétrant, M. Clouard voit dans 
l'influence de son maître ce qui fait la nouveauté 
de la jeunesse : selon lui, c'est elle qui détermine 
l'esthétique et l'action des jeunes gens d'aujour- 
d'hui. On ne saurait nier, sans parti pris, que le 
groupe de jeunes gens auquel M. Clouard appar- 
tient ne se rattache à un mouvement important 
de la pensée contemporaine. 

(1) Revue critique des Idées et des Livres (15 juillet et 15 sep- 
tembre). 

45 



226 DES TÉMOIGNAGES 

Je souhaite que la jeunesse mérite vos louanges, 
cette jeunesse de 1890 que nous connaissions mal, 
nous qui la précédons de cinq ans, et que vous nous 
montrez courageuse, amie des armes, pleine de foi 
et ardente à l'action. Je souhaite même que votre 
belle enquête la précipite dans son propre sens. Il me 
semble toutefois que vous sacrifiez, à un ensemble un 
peu incertain, une partie qui vous contredit sur des 
points essentiels. Voici, à ce sujet, quelques difficultés. 

Foi patriotique, foi catholique, goût de l'action, 
netteté de mœurs qui préserve de perdre du temps, 
tout cela, dites-vous, renaît avec allégresse. Or, une 
foi exige d'être dirigée. La foi catholique a le choix 
entre le Sillon et le Syllabus; la foi patriotique elle- 
même n'est qu'une force à employer. Pour l'innocence 
amoureuse, soit ! Mais, enfin, bien mariés, pleins de 
confiance dans la vie, catholiques et patriotes, que 
feront ces jeunes gens? Ils passeront, et peut-être ne 
laisseront-ils rien de solide derrière eux, que des fils 
sceptiques, pessimistes, indifférents à tout, sauf au 
plaisir... Je veux dire, que dans la fragilité d'une civi- 
lisation, un Rousseau, une nuit du 4 août, demeurent 
indéfiniment possibles, et que ce ne sont point malheurs 
dont un goût (fût-ce celui de l'héroïsme), une foi (fût- 
elle catholique) semblent de nature à préserver. Votre 
enquête signale l'importance croissante de 1' « action 
personnelle » des maîtres, « celle qui s'exerce d'homme 
à homme » : est-ce que nous n'avons pas vu les doc- 
trines les plus funestes se répandre à la faveur de la 
sympathie, de l'enthousiasme et de la noblesse morale, 
comme il est arrivé pour un Séailles, un Rauh? Je 
connais une jeunesse qui, si elle n'a le nombre, a la 
qualité, et que ces menaces des circonstances n'ébran- 
leront pas. 

La façon dont vous dites que la jeune élite envisage 
la renaissance de la culture gréco-latine confirme cette 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 227 

distinction. Un jeune homme vous écrit : « Ce qui nous 
éloignait d'eux (des élèves de l'enseignement moderne), 
c'était l'impossibilité de mener une conversation éle- 
vée, une de ces conversations de jeunes gens qui se 
nourrissent d'idées enthousiastes et de sentiments. » 
Qu'est-ce donc, Agathon, une idée enthousiaste? 
A-t-elle le droit d'être erreur, illusion, duperie? Et 
vous souciez-vous moins du bénéfice intellectuel des 
études classiques que de la vertu sentimentale que vous 
leur prêtez? J'en ai peur ; car, dans l'ordre proprement 
littéraire, vous nous proposez une formule qui s'adap- 
terait mieux, hélas ! à Tolstoï qu'à notre Stendhal. Il 
y a, dites-vous, « d'après un jeune écrivain révolution- 
naire, » un art qui consiste « à rendre l'homme plus 
fortement homme, à le mettre sur la voie de lui-même, 
et à lui indiquer la route où il rencontrera ses sem- 
blables... ». Eh bien, je vous assure, Agathon, que 
lorsque vous saluez dans ces mots « la formule même 
de l'art classique », mille protestations contre son 
insuffisance s'élèvent : notamment celles de ce groupe 
critique au sujet duquel vous m'invitez à vous écrire, 
et qui a, comme tous les autres, son jeune public. 

Vous connaissez notre petit faisceau de principes. 
Ayant observé que le Français, en tant que Français 
et en tant qu'homme, fut détraqué, dissous, ruiné, 
vers le milieu du dix-huitième siècle, par le désordre 
sentimental envahissant les domaines propres de 
l'intelligence et de la volonté, et que ce romantisme 
(d'abord littéraire, puis philosophique et social) 
renaît chaque fois que l'intelligence faiblit, c'est à la 
santé de l'intelligence que nous avons décidé d'avoir 
recours. Tout ce qui la peut favoriser nous semble bon. 
Et cela naturellement se trouve d'accord avec le 
meilleur de notre tradition, puisque la France, après 
Athènes, après Rome, a conclu l'alliance de l'intelli- 
gence avec les choses, Voilà le centre de nos positions, 



228 DES TÉMOIGNAGES 

Le reste, composition, goût, sensibilité réfléchie, se 
range autour. 

Intelligence, n'allez point, je vous en prie, entendre 
sous ce mot la sorte d'abstraction sans vie que vous 
dénoncez à juste titre, et qui est sans doute norma- 
lienne. Mais entendez : un parti pris de lucidité, par 
conséquent un ordre dans l'esprit (1), une discipline 
de la pensée. 

Vous félicitez la jeunesse de vivre peu avec les 
livres, et donc d'être peu curieuse des idées. Or, une 
idée, qu'est-ce, Agathon, sinon une synthèse de faits 
constamment vérifiables, une certitude de l'histoire, 
une expérimentation fixée dans le langage? Il me 
paraît impossible de priver la jeunesse travailleuse 
de pareils outils. Et je vous certifie que les jeunes gens 
de nos amis lisent, et lisent bien : parce qu'ils ne 
veulent point se mettre dans le cas d'accepter, à 
V heure de V action (quand il s'agira de choisir entre 
plusieurs gestes), une expérimentation imparfaite, une 
inspiration démentie par avance dans l'expérience des 
siècles et des peuples. C'est cette haute prudence qui 
nous intéresse, avant tout, dans la renaissance clas- 
sique que vous souhaitez avec nous. Qui sauve d'un 
Rousseau, d'un Lamennais? La pensée romaine, la 
pensée classique. Autrement dit, nous nous alarme- 
rions, si l'avidité de l'action se réduisait, chez les 
jeunes gens, à un instinct; et tout notre effort tend 
au contraire à faire marcher de pair l'action avec 
l'intelligence. 

Et ne pensez-vous pas que ces disciplines (d'ailleurs 
en parfait accord avec le catholicisme) soient morales ? 

(1) Il s'exprime particulièrement dans les Guêpes, la Revue 
critique des Idées et des Livres, les Cahiers du cercle Proudhon. Les 
jeunes écrivains J.-M. Bernard, André du Fresnois, Pierre Gilbert, 
Henri Lagrange, Jean Longnon, Gilbert Maire, Eugène Marsan, 
Raoul Monier, Maurice de Noisay y collaborent. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 229 

Morales, par surcroît : parce qu'elles établissent un 
ordre. Il est aussi moral, pour des esprits cultivés, de 
penser avec propreté, d'avoir scrupule d'offenser la 
logique, de bien vérifier ses idées, que de se marier 
jeune. Au surplus, je ne puis me résoudre à confondre 
comme vous « valeurs morales » avec « préoccupations 
morales », avec « moralisme ». Les valeurs morales que 
vous reconnaissez au syndicalisme consistent, ainsi 
que les valeurs morales de Y Action française, je sup- 
pose, dans la trempe du caractère, le dévouement 
réfléchi, la volonté de servir. Les camelots du roi, les 
syndicalistes peuvent être, par ailleurs, des libertins. 
C'est une tout autre question. Et enfin la pureté 
morale enferme ce qu'il y a dans l'homme de plus 
personnel et tout ensemble de plus social. Qu'est- 
elle, si elle n'a pénétré les mœurs générales au point 
de se confondre avec la religion, ou si vous en faites 
une vague de sentiments où l'imagination du lecteur 
mêle et disperse les valeurs individuelles les plus iné- 
gales? Nos mœurs me paraissent bien stationnaires. 
Je connais, en revanche, une « belle vie » : celle de 
Maurras. Elle est toute vouée à ses idées. 

Ces quelques observations seraient suffisantes pour 
nous rappeler que les bonnes volontés abondent en 
France. Votre enquête, messieurs, nous apprend 
qu'elles se multiplient : raison de plus d'être attentifs 
à notre réforme intellectuelle. Celui qui l'a commencée, 
Charles Maurras, reste le seul désigné pour la mener 
à son achèvement. 



Encore qu'il ne fasse ofïiciellement parti d'au- 
cun groupe d'Action française, M. Pierre Hepp, 
ne cache pas ses sympathies à l'endroit de cette 



230 DES TÉMOIGNAGES 

doctrine. S'il opposerait quelques critiques de 
détail aux théoriciens de la Revue critique, il par- 
tage leurs vues essentielles et c'est bien parmi les 
disciples de Maurras qu'il nous faut le placer. Mais 
son évolution a été plus longue, plus nuancée 
que celles de ces jeunes gens. Leur aîné par l'âge, il 
a tenté diverses expériences. Nous le trouvons 
parmi les jeunes écrivains que M. Adrien Mithouard 
groupa à Y Occident :il a traversé différents milieux 
d'artistes. Ses convictions actuelles n'en sont que 
plus significatives. 

Et, dès l'abord, il constate que « nos observa- 
tions se rencontrent à peu près ». « Nous ne dif- 
férons, dit-il, que sur quelques détails d'inter- 
prétation. » 

Je prête, par exemple, au succès de Maurras une 
signification plus ample que vous. Quand vous parlez 
d'un retour à Stendhal, vous m' étonnez, car, autour 
de moi, je n'en constate rien. En tous cas, Julien Sorel 
ne hante plus personne comme il y a vingt ans. Je 
vous accorde, en revanche, que l'on se détache de 
Nietzsche. Mais c'est qu'il est assimilé. J'ignore, au 
reste, chez Nietzsche, cette « métaphysique allemande » 
et ce « mysticisme » rhénan que vous lui reprochez. 

Ceux qui, comme moi, ont fréquenté Nietzsche, se 
sont bornés en somme à lui reprendre notre bien : la 
haute critique française et classique, dont il était 
nourri. Un sûr instinct de conservation nous menait 
à lui. Nietzsche joua pour une génération le rôle d'ini- 
tiateur et de grand déniaiseur, que Stendhal avait 
joué pour la génération précédente. Seulement, pour 
devenir l'égal de Beyle, la culture romaine manquait 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 231 

au septentrional Nietzsche. Aussi se sentait-il dominé 
par Stendhal et en éprouvait-il une inquiétude qu'il 
parvint mal à s'expliquer. Devinait-il qu'un Maurras 
lui ravirait son ascendant sur les jeunes intelligences? 
Car, pour une bonne partie de la jeunesse, Maurras 
a opéré à rebours et à son avantage une « transmuta- 
tion de valeurs » dont Nietzsche avait senti la néces- 
sité urgente, avait préparé les voies et s'était réservé 
le contrôle. Il a su extraire des affirmations pratiques 
du fatras de négations et d'hésitations spéculatives 
où le vertige destructif de nos aînés avait réduit les 
nouveaux venus à chercher leur orientation vitale. 
Contester ou non le prix de ces affirmations, ce n'est 
pas ici le point. Psychologiquement, ce qui importe, 
c'est qu'elles soient telles et se soient imposées à la 
discussion. C'est un « fait », un « signe des temps » 
qu'il me semble équitable d'enregistrer en meilleure 
place que vous n'y paraissez disposé. Il constitue, 
selon moi, l'originalité la plus frappante du paysage 
intellectuel de 1912. 

Autre chose. Vous opposez aux démonstrations 
pressantes de la logique contre-révolutionnaire des 
« puissances de sentiment (1) » avec lesquelles je la 
trouve aujourd'hui en harmonie, sinon complète, du 
moins très vivante et grandissante. Depuis quelques 
années se développent spontanément chez les jeunes, 
avec le réveil d'esprit social et patriotique, un amour 
réfléchi de l'ancienne France et un culte intime de la 
tradition nationale, qui me semblent plutôt favoriser 



(1) M. Pierre Ilepp nous écrit, d'autre part : « Au sortir de 
l'Affaire, le nal ion.ilisme contre-révolutionnaire naquit tout d'un 
OOup 80 moi «l'un profond soulèvement de conscience. Il ne fut 
i l'origine, qu'une pure « puissance de sentiment », mais je 
s aucune bonne raison <!'• la priver aujourd'hui des séreux 
avantages qu'il aurait pour se traduire en actes, à cesser d'être 
aveugle en se fondant en doctrine cohérente. » 



232 DES TÉMOIGNAGES 

que contrarier les efforts réactionnaires. Le récent 
« procès de la démocratie » n'était pas improvisé. Il 
correspondait à une crise profonde de plus de cons- 
ciences réalistes que vous ne l'annoncez. Ne dites- 
vous, d'ailleurs, pas que vos jeunes gens « sont de 
ceux qui obéissent »? Voilà qui autorise à les supposer 
exempts de phobies romanesques à l'égard de l'auto- 
rité politique. 

Vous signalez l'abandon de la doctrine de l'art pour 
l'art. S'agit-il bien d'un « abandon » de « doctrine »? 
« L'art pour l'art, » ce n'est guère qu'une formule où 
se résume une très noble morale de producteurs. Elle 
nous est devenue suspecte parce qu'elle nous vient 
des Parnassiens, qui, abusant d'elle, la faussèrent en 
prescrivant à l'art, sous ce prétexte, un isolement para- 
doxal, dont il est las et que l'expérience a révélé mal- 
sain. 

La saine pensée des jeunes, c'est que l'art est autre 
chose qu'un pur amusement d'esthètes, que, s'adres- 
sant, après tout, au genre humain, il est solidaire de 
l'activité générale, qu'il doit par conséquent reprendre 
contact avec elle et en suivre le courant s'il veut 
recouvrer son équilibre normal. « Devenir classique, 
c'est devenir plus honnête, » a dit Maurice Barrés. 
L'opportunité de cette parole lui valut l'an dernier 
une fortune de mot d'ordre. Elle touchait juste. Aspi- 
rant au classicisme, nous en recherchons ardemment 
les conditions, lesquelles n'obligeront jamais aucun 
artiste à cesser de considérer « l'art pour l'art » comme 
le premier de ses dix commandements de probité pro- 
fessionnelle. 



Parmi les partisans de Y Action française, 
M. Georges Valois et ses amis du Cercle Prou- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 233 

dhon représentent l'élément syndicaliste. M. Geor- 
ges Valois, qui a traversé l'idéologie révolution- 
naire, a trouvé dans la pensée de Georges Sorel 
et de Charles Maurras les principes d'un nationa- 
lisme syndicaliste. 

Voici son intéressante consultation : 

Vous m'avez fait l'honneur de me demander mon 
avis sur les observations que vous avez recueillies et 
coordonnées dans votre enquête sur la jeunesse. C'est 
extrêmement embarrassant. Je n'ai pas, comme vous, 
interrogé des centaines de jeunes hommes, et je ne puis 
vous apporter un avis général. Mais j'ai vu agir, dans 
la rue, des milliers de jeunes Français, et je connais 
fort bien quelques-uns d'entre eux, avec qui nous tra- 
versons Paris, les soirs de réunions ou de manifesta- 
tions. C'est d'eux surtout que je vous parlerai. 

Premièrement, il est certain que vous avez vu juste 
en signalant dans la jeunesse le réveil de la conscience 
nationale, le goût de l'héroïsme, une tendance très mar- 
quée vers l'intelligence religieuse, le réalisme politique. 
Ce sont les phénomènes essentiels. Les autres faits que 
vous citez : disposition morale de l'esprit, culte de la 
tradition classique, me paraissent secondaires, ou plutôt 
je ne leur découvre pas le sens que vous leur attri- 
buez. Mais pour la renaissance du patriotisme, — on 
dirait mieux la formation nouvelle du patriotisme, — 
c'est le fait capital et incontestable. Tous ceux qui 
sont restés dans la vie publique entre 1890 et 1900 
pourront vous le dire. Vers 1895, c'était l'apogée de 
ï'anarchisme littéraire et philosophique. M. Henri de 
lier se promenait avec sa canne de jaspe dans le 
jardin de L'anarchie et M. Octave Mirbeau préfaçait 
M. Jean Grave, M. Paul Adam faisait l'apologie de 
faits qualifiés crimes, et de jeunes bourgeois allaient 



234 DES TÉMOIGNAGES 

applaudir le sieur Sébastien Faure. Pendant dix ans, 
la jeunesse subit l'influence de tous les écrivains qui 
représentaient l'anarchie morale, intellectuelle et 
politique. Elle était socialiste, révolutionnaire, anar- 
chiste. Il y avait certainement une autre jeunesse de 
tendances traditionalistes. Mais elle était absolument 
ignorée. Il semblait que la vie se fût retirée d'elle. Dans 
les groupes que forme la jeunesse, ce qui dominait, 
ce qui portait la vie ou était porté par elle, ce qui était 
passionné, ardent, combatif, c'était l'esprit révolu- 
tionnaire. Lorsque l'esprit traditionaliste paraissait, 
ce n'était guère que pour reconnaître la victoire finale 
de son adversaire ; il ne voulait s'assurer qu'un retard 
de cette victoire. 

Quinze ans plus tard, renversement total des posi- 
tions. La jeunesse est toujours révolutionnaire, mais 
l'aboutissement qu'elle donne à son action, ce n'est 
plus la destruction, c'est la consolidation de l'État, 
de l'État français, ce n'est plus la disparition, c'est 
la reconstruction de la patrie. Remarquez bien que 
la jeunesse n'a pas perdu ses dispositions révolution- 
naires. Ce qui a changé, ce sont les directions qu'elle 
fixe à ses dispositions. Quelles sont les principales 
causes de cette transformation? J'en vois plusieurs : 
l'impudence du triomphe du parti juif et du parti 
intellectuel après l'affaire Dreyfus, l'humiliation de 
la France après l'arrivée au pouvoir des hommes de 
la révolution dreyfusienne, l'impuissance du socia- 
lisme à résoudre les problèmes politiques et sociaux, 
et je vois trois hommes qui ont donné un sens, un 
corps, une direction aux observations que faisaient 
les jeunes Français : Sorel, Barrés et Maurras. C'est 
désormais un fait acquis, reconnu, admis même par 
les représentants officiels de la démocratie pacifiste 
et humanitaire : la jeunesse française, celle qui for- 
mera les cadres de la société française de demain, 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 235 

cette jeunesse est révolutionnaire au nom de la tradi- 
tion, de l'ordre français, de la patrie. Et la partie la 
plus ardente, la plus passionnée, la plus combative de 
cette jeunesse est nationaliste et veut la monarchie. 
Vous dites qu'elle est optimiste et qu'elle a la foi 
patriotique. Je ne pense pas que ces mots lui convien- 
nent exactement. La jeunesse ne croit pas au triomphe 
nécessaire des idées qu'elle porte, elle ne croit pas à la 
France : elle veut la France, elle veut demeurer fran- 
çaise. Ce que je découvre chez elle, lorsque j'interroge 
sa sensibilité, ce sont de rudes expressions de volontés, 
et les dispositions spirituelles d'un grand nombre de 
jeunes hommes pourraient être exprimées par la parole 
du Taciturne : « Il n'est point nécessaire d'espérer 
pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » 
Ce n'est pas là de l'optimisme, qui vraiment serait 
déplacé en 1912, c'est un produit de la volonté. Ceci 
me conduit à vous adresser une critique portant sur 
votre interprétation des méthodes employées à V Ac- 
tion française : vous les trouvez trop sèches ; vous 
regardez le mouvement qu'elles ordonnent comme 
une pure création idéologique qui n'intéresse pas la 
sensibilité, qui ne soulève pas les forces profondes, 
irrationnelles de l'être. Votre interprétation me paraît 
étonnante. Il n'y a pas, en ce début du vingtième 
siècle, de mouvement plus passionné que celui de 
Y Action française. Ce que vous ne voyez pas, c'est 
son fondement, qui est une âpre volonté de faire 
vivre la France, ou de persévérer dans la civilisation. 
Cela saisit l'homme tout entier. Vous ne découvrez 
que l'effort intellectuel et vous dites que l'on sacrifie 
tout à l'intelligence? Voulez-vous considérer que l'im- 
portant, c'était, et c'est encore, de changer les direc- 
tions des énergies par l'appel aux intelligences. Com- 
bien de jeunes énergies françaises ont été engagées 
dans de fausses directions à cause d'une mauvaise 



236 DES TEMOIGNAGES 

formation de l'esprit ! Vous voulez, comme nous, les 
rappeler vers la France? Allez-vous vous adresser 
aux sentiments, aux passions qu'elles soutiennent? Il 
sera bien inutile d'engager la conversation : dès le 
premier mot, sentiments et passions, qui sont néces- 
sairement aveugles, se cristallisent contre votre appel. 
Au contraire, adressez-vous à l'intelligence : la con- 
versation est possible. Vous n'avez plus devant vous 
un animal hostile, mais un esprit curieux qui accepte 
d'examiner ces idées ; poursuivez, aidez l'intelligence 
à vous ouvrir une voie dans la sensibilité de l'homme 
à qui vous vous adressez, appelez alors vers vous un 
des sentiments qui pourra répondre aux vôtres, et 
vous établissez ainsi la sympathie entre deux hommes 
qui, à la première rencontre, s'opposaient rigoureuse- 
ment par leurs sensibilités. Allez plus loin, gagnez 
l'intelligence tout entière, peu à peu, en évitant 
d'exciter les sentiments contre vous ; lorsque tout 
l'effort intellectuel est donné, vous avez auprès de 
vous un allié, dont les valeurs morales, je dirai mieux, 
vitales, sont aussi fortes qu'auparavant, mais dont la 
direction a changé. Est-ce là une méthode qui ne 
tient pas compte des sentiments et des passions? 
C'est une volonté qui, par des méthodes intellectuelles, 
tourne vers ses propres buts les volontés qui lui 
étaient ennemies, et qui ne s'adresse aux sentiments 
et aux passions que lorsque les préjugés qui les domi- 
naient sont détruits et qu'ils ne peuvent alors être 
ramenés à leurs premières directions par une fausse 
manœuvre sentimentale. Et lorsqu'elle a atteint ce 
résultat, je vous prie de croire qu'elle met en jeu 
toutes les forces profondes de l'être. Entrez dans une 
réunion nationaliste, mêlez-vous aux camelots du roi, 
un jour de manifestation, restez au milieu d'une ba- 
garre, un jour de réunion houleuse, et vous m'en direz 
des nouvelles. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 237 



* * 



Je dois vous dire maintenant que j'ai lu avec une 
grande horreur votre chapitre sur les dispositions 
morales de la jeunesse. Si je vous ai bien compris, 
vous avez découvert dans la jeunesse une extrême 
bonne volonté à l'égard de la morale, dont elle serait 
prête à accepter et à appliquer les décrets. Et je sais 
que vous vous intéressez surtout au groupement que 
nous avons fondé, le cercle Proudhon (1), à cause 
des dispositions morales que vous avez trouvées chez 
quelques-uns de ses membres. Vous avez vu que nous 
avons raillé les immoralistes. Mais si vous saviez 
combien nous avons de haine pour les moralistes, 
c'est-à-dire pour ceux qui veulent subordonner la 
vie à la morale, qui prétendent discipliner les pas- 
sions sous de vagues et molles aspirations de l'âme. 
Il faut que je vous détrompe. Nous non plus, nous ne 
sommes pas des gens moraux. Nous tenons compte, 
et grand compte, des conditions morales dans les- 
quelles vit un peuple, non par amour pour la morale, 
qui n'existe pas, mais parce que nous sommes catho- 
liques ou nationalistes. Je vous dirai précisément 
que si, par exemple, lorsque nous nous occupons en 
commun des choses de la cité, nous nous intéressons 
à la repopulation, ce n'est pas à cause des vertus 
qu'elle suppose, mais à cause des résultats que nous 
on attendons pour la patrie ; si nous méprisons la 



(1) Le Cercle Proudhon est un cercle d'études sociales fondé 
par des nationalistes, des syndicalistes antidémocrates et des 
fÏMirralistes, pour combattre les institutions démocratiques dans 
l'économie et dans la politique. Il a pour organe les Cahiers du 
Cercle Proudhon, rédigés par MM. Jean Darville, Pierre Galland, 
Henri Lagrange, René de Marans, Georges Valois, Albert Vin- 
cent. 



238 DES TÉMOIGNAGES 

bourgeoisie qui s'amuse dans les cabarets, ce n'est 
pas par horreur morale de ses actes, mais par souci 
de conserver des vertus dont l'exercice est indispen- 
sable à la richesse nationale ; si nous raillons l'immora- 
lisme de tel ou tel de nos voisins, comme cela nous 
est arrivé, ce n'est pas parce qu'il nous blesse dans 
notre sens de la moralité, mais parce que son attitude 
nous paraît indigne d'un homme qui pourrait s'en- 
gager dans la guerre de l'indépendance française. Je 
pourrais multiplier les exemples. Mais vous devez 
distinguer aisément maintenant notre position. Vous 
voyez bien que ce n'est pas de la morale, mais de la 
politique, — ou du patriotisme. Vous voyez bien 
aussi que nous n'avons aucune parenté avec M. Paul 
Desjardins. Nous ne nous mêlons pas de porter des 
jugements moraux sur nos semblables et nous nous 
occupons encore moins de chercher à régler les mœurs 
par des règles purement morales. Croyants ou in- 
croyants, nous savons que c'est à l'Église seule qu'il 
appartient de former les mœurs et de juger de la 
moralité, et que, hors l'Église, tout effort moral est 
une pure absurdité. 

Je crois bien que le phénomène que vous avez 
observé dans la jeunesse se rapproche sensiblement 
de celui que j'ai essayé de vous décrire. Voyez- vous : les 
jeunes hommes qui viennent d'entrer dans la vie et 
qui ont le sens du réalisme politique et social savent 
que l'amour ne règne pas sur la terre, que la lutte est 
un fait universel, et que le premier souci d'un homme 
est d'être toujours prêt à se battre. J'imagine que 
lorsqu'ils voient au milieu d'eux un enfant qui ne 
pense qu'à l'amour, — à l'un ou à l'autre, — ils se 
disent : « L'imbécile ! il sera vaincu dans la vie. » 



LE SILLON 



M. Henry du Roure fut longtemps le collabo- 
rateur de M. Marc Sangnier au Sillon. Depuis quel- 
ques années, M. du Roure semble s'être retiré de 
l'action : il la peut mieux juger. Sa réponse ne 
porte point seulement sur le mouvement catho- 
lique de la jeunesse, mais sur les tendances princi- 
pales que notre enquête dégagea. Le ton un peu 
déçu de sa lettre — celle d'un aîné généreux dont 
les espérances faillirent — les réserves qu'il fait, 
valent d'être entendues. 

Regardons le jeune homme que vous avez dépeint. 
Certes, il ne nous fera pas regretter les « Intellectuels » 
de l'Affaire Dreyfus, complices de l'anarchie, profes- 
seurs d'antimilitarisme et d'anticléricalisme, pontifes 
de la Raison, de la Science et de l'Esprit critique. Il 
y en eut sans doute, et beaucoup, de généreux et de 
convaincus. Mais les autres ! On discernait trop aisé- 
ment ce qu'il y avait d'insupportablement orgueilleux 
dans leur attitude, de haineux dans leur humanita- 
risme, d'envieux dans leur désir d'égalité, et souvent 
d'intéressé dans leur apostolat. On les a vus, après le 
triomphe, proscrire les vaincus et se partager le butin. 
Un si vilain spectacle a discrédité pour longtemps leur 
mysticisme rationaliste et anticlérical. Il est vrai de 



240 DES TÉMOIGNAGES 

dire aujourd'hui que la patrie n'a jamais été plus aimée, 
l'armée plus populaire, l'ordre plus souhaité, et même 
la force physique, la force brutale qu'ils incarnaient 
dans les « brutes galonnées » et dénonçaient avec toute 
la rancune d'êtres chétifs et rabougris, la force n'a 
jamais été plus honorée. Cette revanche est juste. Que 
des jeunes gens épris d'action se détournent des « en- 
seigneurs de doute » à la Buisson, c'est à merveille. 
Mais, dans sa hâte de monter, la nouvelle génération 
— la « génération des ailes », dit M. Lavedan — jette 
du lest. Il reste à savoir si elle ne jette par-dessus bord 
rien d'essentiel. 

Ils sont avisés, pratiques, audacieux, courageux, peu 
sentimentaux, durs envers eux-mêmes et envers 
autrui. Ils ne lisent guère — et Y Auto de préférence 
à la Revue des Deux Mondes — saisissent mieux la 
beauté d'une 60 HP que celle d'un tableau ou d'une 
cathédrale, passent leur temps au grand air, con- 
naissent l'hygiène et ignorent les passions désordon- 
nées. Ils ont la fierté de leur corps, de leurs muscles 
vigoureux et de leurs gestes adroits. A les voir, dans 
leurs exercices, agiles, souples, débordants de vie 
physique, on songe à des chevaux galopant dans un 
pré. Ils voient la vie comme un combat, un beau 
combat à coups de poings, où ils apportent, avec une 
loyauté réelle et une endurance digne d'éloges, la 
férocité allègre d'un boxeur désireux de vaincre. 

On conçoit la sorte de fascination qu'exercent ces 
jeunes barbares sur les hommes d'étude et de travail 
solitaire. C'est l'effort joyeux opposé à la recherche 
douloureuse, l'insouciance aux angoisses de l'esprit, 
le grand soleil aux veillées sous la lampe, la joie de 
vivre à la tristesse de penser. « Le malheur, c'est la 
pensée... » Mais le bonheur mérite-t-il une telle abdi- 
cation ? 

Que nous réserve l'avènement de cette jeunesse 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 241 

avide, brutale et bien entraînée? Aura-t-elle la puis- 
sance de régénérer la République et le courage méri- 
toire de se vouer à la tâche, pénible et nécessaire, de 
l'éducation politique? Elle préfère, semble-t-il, les 
vertus militaires aux vertus civiques, et son idéal 
serait plutôt Napoléon que Washington. Savez-vous 
que cela est inquiétant, pour le temps qui court? Le 
goût de l'action extérieure, de la gloire et de la guerre, 
de l'héroïsme et des héros, apparente nos jeunes gens 
aux officiers du premier Empire. Faudra-t-il, s'il ne 
tient qu'à eux, retomber pour un temps dans l'ornière 
bonapartiste? 

Et socialement?... Je ne crois pas — permettez-moi 
de vous contredire en ceci — que les jeunes gens cul- 
tivés aient beaucoup de sympathie pour le syndica- 
lisme. Les théories de M. Georges Sorel en ont séduit 
plusieurs, dites-vous. Mais M. Sorel, désavoué d'ail- 
leurs par la G. G. T., est un intellectuel et un dilet- 
tante. Une jeunesse réaliste se détourne des spécula- 
tions. Elle juge moins le syndicalisme sur un avenir 
hypothétique que sur un présent certain : l'anarchie 
ouvrière, le sabotage, la grève chronique, la propa- 
gande antimilitariste et néo-malthusienne, c'est-à-dire 
l'industrie paralysée, l'ordre menacé, la patrie affai- 
blie. L'ordre, la patrie 1 C'est de quoi émouvoir nos 
jeunes camarades. Patrons ou ministres, je gage qu'ils 
ne seront pas tendres pour la C. G. T. ; et ce n'est pas 
l'éloquence de M. Jaurès qui aura prise sur leurs 
esprits... Il se pourrait, s'ils l'emportent, que leur 
règne fût une dure réaction bourgeoise, dont les lende- 
mains seraient à redouter. 

Le plus puissant motif d'espérer, s'il faut vous dire 
toute ma pensée, je le place dans cette renaissance 
catholique que vous avez justement signalée. Mais 
entendons-nous bien. Nous avons eu jadis le néo-chris- 
tianisme, dont M. Henry Bérenger, je crois, était l'un 

16 



242 DES TÉMOIGNAGES 

des adeptes ; c'était, disait-on, l'esprit sans la lettre, 
la charité sans le dogme, la religion sans l'église. Vous 
savez ce qu'il en est advenu. Le danger serait pire, 
mille fois pire, d'une religion tout extérieure et tout 
humaine, à laquelle on ne demanderait qu'une con- 
trainte pour la masse, un appui pour l'ordre social. 
Vous connaissez « l'orthodoxie » de certains athées, le 
« je suis Romain » de M. Maurras. Dieu nous préserve, 
passez-moi ce barbarisme, d'un catholicisme paganisé! 
Heureusement, il s'agit ici d'une renaissance propre- 
ment religieuse ; il s'agit d'adhésions profondes et 
sans réserve à la morale et aux dogmes catholiques. 
Vous notez qu'à l'École normale, près d'un tiers des 
élèves sont des catholiques pratiquants... fidèles aux 
prescriptions de V 'Eglise. Nous ne nous trouvons donc 
pas en présence d'un courant superficiel, d'une mode 
passagère ; la foi, quand elle naît ou se conserve, 
agissante et réfléchie, dans des cœurs de vingt ans, 
présente d'autres garanties de durée qu'un enthou- 
siasme plus ou moins artificiel pour le classicisme et 
contre les « métèques », ou même qu'un patriotisme 
momentanément exalté par les circonstances. Je 
pourrais ajouter que cette renaissance religieuse, on 
l'observerait également dans d'autres milieux : ainsi, 
sur la jeunesse ouvrière, l'action des patronages catho- 
liques est puissante et continue. A cet égard, l'œuvre 
du Sillon fut extrêmement féconde. Il a contribué, plus 
qu'aucun autre groupement peut-être, à donner aux 
jeunes ouvriers, en même temps qu'à de jeunes bour- 
geois, la fierté d'être chrétiens et la volonté d'être 
apôtres. 

Or, dans le catholicisme intégral et authentique, 
cette merveille d'équilibre, il y a sans doute l'ordre, la 
tradition, une admirable discipline individuelle et 
sociale ; mais il y a aussi l'idéalisme passionné, le sens 
de l'universel et de l'absolu, le mysticisme, la douceur 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 243 

évangélique, la charité fraternelle, dont il serait à 
craindre que les générations nouvelles ne fussent un 
peu dépourvues. Car par quelque voie qu'on s'achemine 
vers l'Église universelle, on y trouve, en arrivant, le 
même Dieu, les mêmes enseignements entre lesquels 
on ne peut choisir, la même doctrine qui ne se laisse 
pas mutiler. 

Là est, à mon sens, le grand problème : verrons-nous 
s'épanouir, dans un avenir plus ou moins proche, la 
renaissance chrétienne qui s'ébauche? Je suis de ceux 
qui le souhaitent passionnément. Je le souhaite parce 
que je suis catholique ; mais aussi, pour demeurer sur 
le terrain même que vous avez choisi, parce que je 
place en elle notre plus grande espérance patriotique 
et sociale. 




LA DÉMOCRATIE SOCIALE 



La Démocratie sociale devait figurer dans cette 
enquête. Elle groupe de jeunes écrivains syndi- 
calistes, des philosophes, des intellectuels, sou- 
cieux des réalités sociales, et c'est là que s'est 
fait l'effort le plus intéressant pour opposer une 
doctrine sociale démocratique aux constructions 
politiques de V Action française. C'est un parti 
jeune, intelligent, cultivé, au service de forces 
neuves et réelles. Voici la lettre que le directeur 
de la Démocratie sociale, M. Etienne Antonelli a 
bien voulu nous adresser : 

Si j'approuve pleinement le procédé que vous avez 
employé pour nous présenter les résultats de votre 
enquête avec toutes les garanties d'une critique pré- 
liminaire de votre documentation, je ne puis que 
regretter que cette enquête n'ait porté, de par votre 
volonté, que sur une portion en somme assez restreinte 
de la jeunesse, celle qui, de dix-huit à vingt-cinq ans, 
fréquente les lycées et les universités. Il n'est pas bien 
sûr que cette jeunesse soit, comme vous le dites, 
« celle qui, vraisemblablement, dans la politique, 
l'armée, les lettres, l'industrie, l'administration diri- 
gera les destinées du pays ». L'élite est bien, sans doute, 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 245 

« le levain dans la masse informe, » mais ce n'est pas 
toujours sur les bancs des lycées qu'elle se recrute, 
et aujourd'hui plus que jamais, demain certainement 
plus qu'aujourd'hui, l'atelier, l'école de la vie, lui 
apportera son contingent. En particulier, je regrette 
que vous ayez négligé de vous documenter auprès 
de certains groupements comme les « jeunesses 
laïques », qui vous auraient donné, je crois pouvoir 
l'affirmer, des renseignements concordant, dans l'en- 
semble, avec ceux recueillis par vous, mais en diffé- 
rant pourtant par certains détails qui auraient donné 
à l'enquête « une atmosphère » un peu différente. 

Mais, puisque vous voulez bien, avec une loyauté 
intellectuelle parfaite, compléter votre enquête en 
vous adressant précisément à ceux qui vivent dans 
des milieux un peu différents du vôtre, j'aurais, en 
vérité, mauvaise grâce à insister. 

Cette réserve préliminaire faite, je m'empresse d'ap- 
prouver pleinement la distinction que vous établissez, 
et qui domine toute votre enquête, entre la jeunesse 
d'aujourd'hui et la génération précédente. 

C'est fort justement que vous dites dans une heu- 
reuse formule que celle-ci fut celle de « l'idéologie de 
la défaite ». Nous avons presque tous, nous déjà vieux 
parmi les jeunes, été élevés par des pères dont le senti- 
ment patriotique humilié se complaisait dans cette 
humiliation même et dans la comparaison d'une 
France impuissante avec des voisins formidables. Les 
temps ont changé. A l'attitude de cette génération 
qui vécut dans une époque où, suivant l'expression 
que vous rappelez du Barrés des Taches d'encre, « lYn- 
nui bâillait sur un monde décoloré par les savants», 
la jeunesse d'aujourd'hui oppose sa oonfianoe en soi, 
i sens et son goût de l'action. 

L'effet normal du temps, le rôle toujours plus grand 
d<-s applications scientifiques dans la vie industrielle 



246 DES TÉMOIGNAGES 

moderne, donnant aux peuples de vieille culture des 
avantages nouveaux et imprévus, suffisent, me semble- 
t-il, à expliquer cette évolution. 

Cet aperçu général de la mentalité contemporaine, 
par lequel s'ouvre votre enquête me paraîtrait parfait, 
s'il ne se terminait par une déclaration qui ne deman- 
derait qu'une très légère modification pour être plei- 
nement vraie, mais qui, sous la forme où nous la 
trouvons, risque de donner, me semble-t-il, une idée 
tout à fait fausse de l'état social présent. Vous écrivez : 
« Alors que leurs aînés se perdaient en arguties scep- 
tiques, ils savent qu'ils sont là, et là signifie qu'ils 
vivent en France, à une certaine époque de son his- 
toire et que tout doit être envisagé de ce point de 
vue actuel et français. » 

A lire une telle phrase, le lecteur non averti pour- 
rait s'imaginer que la jeunesse française se laisse 
griser par je ne sais quel pangallicisme vaniteux 
et ridicule à l'égal de ce pangermanisme dont nous 
avons dit avec raison tant de mal. Il se tromperait 
totalement. La vérité est que le sentiment patrio- 
tique, très réel et très profond chez nos jeunes gens, 
est subordonné au sentiment réaliste, au sens de l'ac- 
tion, que vous signalez très justement comme la 
caractéristique essentielle de la mentalité nouvelle. 

Dans le chapitre consacré à la foi patriotique, vous 
rappelez la phrase de Frédéric Rauh : « Si mon pays 
peut servir, etc.. » Ce sophisme d'intellectuel paci- 
fiste, qui ne maintient la patrie que sous condition, 
a semblé, dites-vous, impie ou puéril à la jeunesse 
d'aujourd'hui. Je crois qu'il eût été plus juste de dire 
qu'il lui avait semblé plus puéril qu'impie, car la 
nécessité du fait patrie ne lui apparaît pas d'abord 
à travers le sentiment, mais dans la réalité. C'est en 
1905, comme le signale M. Désiré Ferry, que le senti- 
ment d'une réalité patriotique se manifeste sous la 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 247 

pression d'un fait, la menace allemande, et depuis il 
s'est nourri d'autres faits, nouvelles menaces alle- 
mandes, danger de conflagration européenne... 

Dans votre chapitre intitulé «le Goût de l'héroïsme » 
vous dégagez, avec plus de bonheur et de netteté, 
cette nuance entre ce qui est le caractère superficiel 
du sentiment, par quoi il se manifeste et ce qui en fait 
la signification profonde. « Tout fortifie, dites-vous, 
chez les nouveaux venus l'idéal héroïque... »; mais 
vous ajoutez : « Ce culte des héros n'est autre que le 
besoin de toucher des êtres réels... c'est leur curiosité 
de la vie et de l'humain, bien plus qu'un orgueil d'am- 
bitieux qui les dirige... » 

Ailleurs quand vous parlez du « mouvement catho- 
lique », vous dites : « C'est le goût de la vie, le besoin 
de réaliser une existence pleine et active et non pas 
la désespérance, le manque de courage et de joie, qui 
les guide vers la foi. » 

Ne pensez-vous pas que le sentiment patriotique ne 
domine pas les autres, mais qu'il s'explique, comme 
le goût des héros ou le sentiment religieux, par la 
curiosité de la vie et de l'humain, par le sens des 
réalités vivantes. 

M. Antonelli, qui regrette qu'elle n'ait pas assez 
de place dans notre enquête, nous parle de la 
« question sociale ». 

C'est, dit-il, la question capitale qui se pose devant 
la conscience moderne, et la jeunesse d'aujourd'hui 
le sait bien. 

Sans doul»! un parti, qui a quelque vogue momen- 

dans certaine classe bourgeoise et mondaine. 

prétend ne la poser qu'après et à travers la question 

politique. Mais seuls les tout jeunes gens, les lyi 

et ceux qui fréquentent les bancs du Luxembourg, 



248 DES TÉMOIGNAGES 

se laissent prendre à la simplicité de cette formule de 
« politique d'abord » que les néo-monarchistes ont 
ramassée dans l'arsenal démodé, depuis Karl Marx, 
des révolutionnaires utopistes du dix-neuvième siècle. 
Les autres, dès qu'ils sont mis en contact avec les 
brutalités de la vie quotidienne, s'aperçoivent bientôt 
que ces questions politiques comptent peu auprès de 
la question essentielle que soulève l'antagonisme des 
intérêts économiques et sociaux des classes. Alors ils 
n'envisagent plus les questions politiques que comme 
des prolongements, des dépendances de la question 
sociale. 

De là naît dans l'âme des meilleurs une inquiétude, 
une angoisse presque, qui a sa grandeur. 

Les jeunes gens d'aujourd'hui ont conscience de 
l'imperfection profonde et irréductible du régime 
social actuel. Mais ils sentent aussi toute l'insuffi- 
sance de la solution du « politique d'abord » qui nie 
la question et en rejette le souci dans un avenir indé- 
terminé, comme toute la vanité de la solution socia- 
liste, qui avait séduit leurs aînés. Ils se rendent 
compte que les problèmes sont plus complexes et, se 
gardant de l'indifférence comme de l'utopie, ils 
cherchent avec l'ardeur angoissée des hommes jeunes 
qui veulent trouver. 

Vous avez rencontré, nous dites-vous, un certain 
nombre de jeunes démocrates qui mettent leur espoir 
dans une démocratie organisée sur la base des grou- 
pements d'intérêts. Je regrette que vous n'ayez pas 
donné dans votre enquête la place qu'ils méritent à 
ces jeunes gens qui, par la grandeur de leurs desseins 
et la noblesse de leurs sentiments, forment l'élément 
le plus intéressant de la jeunesse d'aujourd'hui. J'au- 
rais voulu que votre enquête nous les montrât avec 
leurs inquiétudes, leurs efforts et aussi toute leur espé- 
rance, toute leur foi. 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 249 

Et peut-être alors n'eussiez-vous pas exprimé les 
craintes de votre conclusion, car c'est cet effort social 
qui donnera à ]a jeunesse d'aujourd'hui sa valeur 
morale et sa noblesse, c'est cet effort qui l'empêchera 
de tomber dans ce matérialisme grossier d'hommes 
de sports et de commis voyageurs, vers lequel vous 
redoutez qu'elle ne s'achemine. 



LES RÉPUBLICAINS 



Si tous les jeunes gens d'aujourd'hui ont plus 
ou moins subi l'influence critique d'un Maurras, 
d'un Georges Sorel, il y en a un grand nombre qui 
demeurent attachés à la république et rêvent d'une 
démocratie nationaliste. Ils cherchent un système 
et un chef. 

De leurs tendances, M. Jacques Jary, l'auteur 
d'un essai pénétrant sur Maurice Barrés, nous 
apporte un précieux témoignage. Son étude con- 
tient l'idée d'un « impérialisme français » et résume 
nettement la situation des jeunes partis poli- 
tiques. 

Je voudrais parler des jeunes gens, ceux qui s'inté- 
ressent à la politique. Leurs tendances concordent 
trop bien avec celles qu'indique Agathon pour que 
je n'aie pas plaisir à les préciser. Elles décèlent une 
force génératrice que toute la jeunesse éprouve, et 
qu'il est exact d'attribuer à une rénovation extraordi- 
naire du sentiment national. 

Oui, les grandes leçons de réalisme de 1905, 1906, 
1908, 1911 émurent l'âme française dans ce qu'elle a 
de plus franc et de plus sensible. Jamais le mépris des 
rêveurs, des humanitaires, des imbéciles, des paci- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 251 

fistes, ces piètres hypocrites, ne se déclara plus spon- 
tanément. Les jeunes gens commencèrent de haïr 
l'Allemagne, parce que c'est elle, parce qu'elle nous 
menace et nous pénètre, à cause du passé, à cause de 
l'avenir. Ils cessèrent d'expliquer le patriotisme. Ils 
refusèrent de lui enlever son assiette, son fondement 
le plus sûr, qui est la territorialité. Dès lors, ils ne le 
réduisent plus à une gérance purement conservatrice 
du patrimoine commun : ils le sentent comme une 
passion acquisitwe. Ils entendent qu'on emploie tout 
ce qui concourt à fortifier la France, personne phy- 
sique et morale. Certains — surtout des « littéraires » 
— ne soutiennent-ils pas la thèse d'un patriotisme 
économique? Presque tous deviennent impérialistes. 
Car Yexpansion est une image motrice par excellence. 
Travaillons pour l'hégémonie. Que celle-ci soit un 
leurre, on ne discute pas. Il suffît qu'elle déclanche 
l'action. 

Les jeunes gens veulent après le patriotisme : voilà 
le terme posé. Encore faut-il savoir ce qu'on veut, 
puis apprécier et vouloir les conséquences de ce qu'on 
veut. Se plieront-ils aux disciplines d'une société 
rigoureuse jusqu'à se faire tuer pour elle (1)? Ils ont 
trop le sens du sacrifice, de l'héroïsme, pour qu'on 
en doute, encore qu'ils ne soient guère prêts, comme 
on le croit généralement, à se « sacrifier », mais plutôt 
à courir bravement au danger. Agathon le dit bien : 
beaucoup d'entre eux sont des héros en puissance. 

(1) On m'a rapporté que, dans une curieuse conférence, 
quelques élèves socialistes de l'École normale, après avoir déclaré 
absolues les prescriptions du devoir militaire, examinèrent si, 
néanmoins, ils seraient moralement contraints d'obéir au cas où 
leur chef ordonnerait de tir«;r sur des grévistes. Ils convinrent 
que l'obligation était stricte et qu'ils devraient tirer, car la sou- 
on à la discipline prime toute autre considération, quitte 
à examiner ultérieurement ce qu'ils feraient quand ils n'y seraient 
plus tenus. 



252 DES TÉMOIGNAGES 

Pourtant, si l'élan de la victoire les anime, ils ont aussi 
réfléchi à cette issue plus grave que la mort : la défaite ; 
et même une mort qui ne serait pas payée son prix leur 
semble fâcheuse. Ils ont l'esprit positif. 

Agathon a signalé avec clairvoyance leur « goût du 
définitif », qui en est un aspect. Il est urgent de con- 
seiller aux Français l'amour des résultats, en matière 
politique. N'y a-t-il pas quelque tristesse à constater 
l'avortement de l'ardeur capable de mouvoir un 
« boulangisme », un « nationalisme »? Pourquoi ces 
popularités subites? M. Briand dut se défendre contre 
l'emballement des amis excessifs qui le compromet- 
taient. Il ne tenait qu'à M. Delcassé d'être hissé sur 
le pavois. Ne faudrait-il tout de même pas substi- 
tuer un régime de raison à ce régime d'enthousiasmes 
successifs? Les courants d'opinion remplissent mal 
leur rôle s'ils ne servent qu'à l'hygiène morale d'un 
peuple. Que, par exemple, on se passionne pour 
l'aviation, qu'on ne « veuille plus subir d'humilia- 
tion » : voilà qui paraît hors de conteste. Mais « ne 
plus vouloir » être humilié, battre des mains au pas- 
sage des aviateurs : cela manque de solidité. On ne 
peut se fier qu'à une sérieuse préparation nationale. 
La question politique est engagée. 

La résoudra-t-on par l'examen des « idées? » Mais 
non ! Car on les méprise. On les agitera sans les 
nommer. En appellera-t-on au cœur, au sentiment, 
à la vie? Et que savons-nous de celle-ci? Que vaut-elle? 
Les ferveurs qu'elle décide ne correspondent-elles pas 
à une incertaine idéologie?... 

Parlerons-nous donc, avec Agathon, d'une crise de 
l'idée républicaine? Cette crise me paraît douteuse, 
car il n'y a plus d'idée républicaine. Et s'il y en avait 
une, le discrédit de la République serait plus accentué. 
Son principal attrait réside en ceci qu'elle s'est imposée, 
qu'elle dure. Elle vaut ce que valent ceux qui servent 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 253 

la France en la servant, et, là-dessus, il faudrait beau- 
coup de prétention à vingt ans pour juger de tout ce 
qui se passe. Elle n'est pas une fin, elle est un moyen, 
le meilleur, somme toute, dont la France ait disposé 
depuis bien longtemps. Elle ouvre la voie aux hommes 
de valeur : s'il ne s'en trouve pas en assez grand 
nombre, au gré de certains, elle n'en est pas absolu- 
ment responsable. Son œuvre coloniale est remar- 
quable ; elle a gagné sur quelques points, elle n'a pas 
irrémédiablement compromis le reste. 

Elle semble supérieure aux autres formes théori- 
quement possibles de l'Etat, parce qu'elle équivaut 
à un fait triomphant. On découvrirait, au reste, dans 
ce prestige du succès, je ne sais quelle horreur de 
l'inachevé. Certes, les critiques de Y Action française, 
ses ingénieuses constructions exercent un indéniable 
attrait sur toute une fraction de la jeunesse. Son 
effort pour créer une doctrine de politique positive 
est sympathique. Mais la gageure qu'elle veut tenir 
contre la société présente éloigne d'elle de nombreux 
jeunes gens. Elle suscite néanmoins beaucoup d'in- 
térêt, et, d'ailleurs, le goût, les sévères méthodes de 
pensée, la passion patriotique de ses fondateurs suffi- 
raient à l'expliquer. D'autres essais semblent moins 
heureux. Si M. Antonelli et ses collaborateurs de la 
Démocratie sociale excipent de connaissances juri- 
diques particulières, leur syndicalisme fondé sur la 
spontanéité sociale est purement anarchique, bien 
qu'ils prétendent nous apporter un ordre nouveau 
dont le mythe central expliquerait trop bien la nature. 
Quant au Sillon de M. Marc Sangnier, c'est propre- 
ment une déliquescence des plus désagréables à la 
génération bien constituée qui monte. Accumuler dans 
un ensemble de croyances vagues, d'émotions vul- 
gaires, de raisonnements puérils, tout ce qu'un cénacle 
de mystagogues épris de propagande faubourienne 



254 DES TÉMOIGNAGES 

peut produire de moralisme niais : voilà sans contredit 
une scandaleuse proposition politique. Elle témoigne 
d'un dédain inouï des intérêts nationaux, d'une dispo- 
sition pathologique à tout confondre dans un atten- 
drissement de mauvais aloi. 

Les jeunes gens se défient de ce qui ressemble à 
de la politique littéraire. Ils séparent nettement la 
politique de la littérature, et ils accueillent d'une 
manière critique les écrits qu'on leur apporte touchant 
la refonte totale de l'État. Ils désirent d'abord de 
redresser la vieille erreur française qui consiste à 
transposer dans le domaine de l'action ce qui ressort 
à celui de la recherche libre et désintéressée. Nous 
croyons toujours à une secrète concordance entre le 
réel et l'idée : ce qui est juste et beau serait fécond et 
vrai. Toute l'histoire de l'opinion publique au dix- 
huitième siècle, y compris la Révolution, ferait res- 
sortir cette étrange illusion. Plus tard, un Michelet, 
une George Sand ne distingueront pas leurs propres 
sentiments, leur pitié, leur cœur des besoins de la 
France. Le ridicule échauffement de 1848, préface 
de Sedan, est pénétré du même esprit. Dès lors, les 
échecs successifs d'un idéalisme aussi mal compris 
amèneront les littérateurs philosophes à constater 
qu'on ne saurait assigner à la spéculation de valeur 
pratique, et la réalité n'est plus là que pour lui faire 
contraste. C'est, au fond, l'essence même du rena- 
nisme. La pensée finit par devenir un jouet : elle 
emprunte de ses contacts fortuits avec la réalité une 
persuasion spécieuse qui lui manquerait si la coupure 
était avouée. Une telle méthode enlève toute retenue 
aux penseurs qui l'adoptent. Après 1870, Renan 
n'a-t-il pas excusé Napoléon III en insinuant que la 
politique extérieure de celui-ci s'inspirait d'une phi- 
losophie élevée? Voilà bien, par une prédilection cou- 
pable, le Pereat mundus appliqué à la France exclusi- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 255 

vement. La patrie et la pensée se nuiront bien vite 
comme deux termes distincts, par conséquent, anti- 
nomiques. Le hasard de leurs rencontres ne légitime 
pas la France. Alors, en cette notion générique de 
« pensée » s'engouffrent toutes les faiblesses dissol- 
vantes : impatience des disciplines, humanitarisme, 
sensiblerie, et surtout la « compréhension » comme 
principe d'action politique et morale. Ah ! que ces 
distractions nous semblent lointaines ! Il est probable 
que désormais les sophistes tiendront leur rang, qui 
n'est pas le premier, dans une société plus consciente 
d'elle-même. 

Ainsi s'ébauche dans l'âme de la génération nou- 
velle une politique originale. Attendre d'elle des 
miracles serait aussi décevant que de la négliger. 
Décrirons-nous par le menu des sympathies qui, 
malgré tout, ne sont pas encore fixées? Voilà qui 
serait bien hasardeux. Les grands traits, et rien de 
plus. Elle sera audacieuse et réfléchie. Par exemple, 
pour ce qui en est de l'état présent des graves pro- 
blèmes, elle n'a pas toujours l'imperturbable con- 
fiance qu'on pourrait supposer que lui prête Aga- 
thon. 

Voici trop longtemps que la question d'Alsace- 
Lorraine nous lie les mains. A cause d'elle, notre 
diplomatie est enchaînée. Vivre sur un échec appelle 
de nouveaux échecs. Nous ne sommes plus les maîtres 
de concilier notre politique générale, c'est-à-dire nos 
projets, avec notre intérêt actuel, dont l'observation 
est la première de toutes les règles. Les jeunes gens 
sentent confusément — seuls, sur ce sujet, ont des 
précisions les hommes qui touchent aux affaires — 
que plus l'imbroglio des intrigues et la complexité 
des forces rivales augmentent, plus notre sécurité 
devient précaire. Je ne dis pas qu'une alliance avec 
l'Allemagne, un jour, puisse être indispensable.^Mais 



256 DES TEMOIGNAGES 

il est déplorable que, le cas échéant, on en puisse 
tout au moins agiter le spectre. Il y a là un redou- 
table péril, qu'il serait lâche de ne pas considérer de 
sang-froid. On se plaint que notre diplomatie soit 
menée par les événements et par nos amis : il est 
étonnant qu'elle ne le soit pas davantage. C'est pour- 
quoi, sans déprécier l'influence du sentiment, le drame 
pathétique auquel nous sommes suspendus depuis 
quarante ans revêt toute son ampleur : l'idée de 
revanche fait des progrès singuliers. Rien n'est aussi 
admirable que ce clair sens des réalités que possède 
la jeunesse, et dont on ne s'aperçoit pas. On ne souhaite 
pas la guerre pour la guerre, et, pourtant, cela existe 
quelquefois, mais pour les résultats, pour les libéra- 
tions qu'on souhaite. Et j'estime que cette détermi- 
nation d'envisager sans défaillir les risques d'une 
grande entreprise est plus belle que la légèreté d'une 
tête folle, d'un brillant cavalier ancien régime, qui se 
bat parce que ça l'amuse. 

On doit bannir l'amusement des choses sérieuses 
quand on s'applique à les bien conduire. Une armée 
bien outillée, bien commandée, des finances bien 
administrées, la réfection de l'outillage économique : 
voilà ce qui intéresse les jeunes gens avant tout, car 
c'est la base de tout. Les avantages du régionalisme, 
les tarifs douaniers, les répartitions de salaires, l'or- 
ganisation des intérêts, les réformes techniques, les 
progrès coloniaux, les compétitions européennes en 
Orient, le Maroc, la maîtrise des routes maritimes font 
les frais de leurs conversations. Ils ignorent l'anti- 
cléricalisme ; il ne leur viendrait pas à l'esprit que 
des différends religieux pussent nous diviser encore. 
Ils trouveraient même excellent de conserver les 
foyers de vie morale qu'on ne peut remplacer et d'en 
tirer parti. Ils admirent l'œuvre de la mission laïque : 
mais pourquoi ne pas renouer avec le Saint-Siège des 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 257 

relations indispensables à l'extension de notre influence 
en Syrie et ailleurs? Ils s'étonnent qu'on ne stimule 
pas, au lieu de l'entraver, la tâche des catholiques 
qui nous rendent tant de services à l'étranger. Les 
qualités de ces jeunes gens semblent, en somme, 
exactement celles que la vie et l'action fortifient, et 
les vues d'Agathon sont ainsi vérifiées. Enfin, nous 
verrons peut-être avec eux l'éclosion d'une pensée 
politique assez ferme pour réunir en un même fais- 
ceau les forces matérielles et morales de la France, 
et leur donner cette direction convergente, faute de 
quoi tant d'énergies se dépensent inutiles, s'épuisent 
ou se relâchent. 



Par ses traditions de famille, ses attaches 
intimes, M. Pierre Marcel, chef adjoint du 
cabinet du ministre de la marine, reste fidèle 
à l'idéal démocratique et libéral. Mais, dans cette 
réponse si nettement laïque, une chose nous frappe 
qui la rapproche des autres, ce sont ses sympa- 
thies classiques, réalistes et actives. Ainsi, des 
jeunes gens, même opposés sur des points essen- 
tiels, se trouvent avoir, à leur insu, un vocabulaire 
commun. 

Vous tracez du jeune homme contemporain une 
brillante image, que, pour ma part, j'adoucirais volon- 
tiers de quelques nuances, d'ombres légères ; certains 
amis remarquables me fourniront le modèle dont je 
m'inspirerai pour vous mieux préciser mes correc- 
tions discrètes. 

Nous avons, je crois, déterminé la place étroite que 

17 



258 DES TÉMOIGNAGES 

chacun de nous occupe ici-bas et senti la vanité de 
cultiver égoïstement notre « moi » : certitude déplai- 
sante que la raison nous impose, mais sur quoi notre 
optimisme nous permet de ne pas nous appesantir. 
N'excluant nulle doctrine, nulle tentative, nous don- 
nons une valeur morale à la pleine intelligence. 

Chez nos aînés, comme chez nous-mêmes, nous 
exigeons que l'honnête homme prévale sur le dilet- 
tante. Toute préoccupation littéraire diminue un 
maître à nos yeux, et il n'est, pour nous, aucune dou- 
leur, aucune joie, aucun espoir collectif ou particulier 
à quoi doive rester insensible celui qui prétend fondre 
en amour de la vie les passions humaines et les utiliser 
noblement. 

Hostiles aux préjugés dont les excès de lecture 
embarrassent, nous soumettons les saccades de notre 
imagination au contrôle d'un esprit critique mali- 
cieux et discernons que, parallèlement à nous, d'in- 
nombrables techniciens se perfectionnent, dont les 
mérites ne laissent pas de menacer les nôtres, puis- 
qu'ils s'harmonisent davantage avec les tendances 
d'une économie nouvelle : remarque qui nous incite 
à bannir de nos ambitions la sécheresse aussi bien 
qu'un faux aristocratisme esthétique. 

Comme toute autre agitation passionnée, une crise 
récente nous a rendus moins sensibles aux maux 
qu'elle dévoila ; elle nous a enseigné qu'une poignée 
d'hommes résolus peut émouvoir un peuple et l'en- 
traîner ; elle nous prouve qu'au fond des coeurs sub- 
siste assez d'idéalisme et de vertu pour vaincre les 
résistances égoïstes des organisations politiques les 
plus fortes. 

Toute réclame nous gêne : le mot « héroïsme » 
implique trop souvent une publicité tapageuse qui 
nous garde de l'employer. Le courage, l'abnégation, 
nous émeuvent comme des vertus qui honorent ; 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 259 

souhaiterions-nous accomplir de grandes choses que 
nous ne le révélerions point, par crainte de sembler 
choir dans la littérature. 

Pour nous, comme pour nos aînés, la Vérité possède 
cent visages ; mais alors que nos maîtres connurent 
le dangereux plaisir de multiplier avec art les formules 
les plus audacieuses, nous préférons garder le silence 
et négliger les flasques concepts d'une idéologie 
périmée. Attitude difficile, puisque nous ne possédons 
pas de certitudes métaphysiques comme distraction 
et réconfort. Libéraux, nous respectons les convic- 
tions profondes, mais nous refusons toute valeur 
positive à la Théologie, à la Science, à la Philosophie. 

Irréductiblement adversaires de toutes les domina- 
tions politiques ou religieuses, très démocrates, nous 
stimulons allègrement l'œuvre sociale qui, sans pro- 
voquer les catastrophes, que seule l'imprévoyance con- 
servatrice enfante, nous permettra d'établir l'ordre sur 
des bases solides et durables ; nous souhaitons ins- 
truire le peuple de ses devoirs, dissiper ses méfiances 
et le persuader ainsi de collaborer avec nous, pour la 
plus grande force de notre patrie, au maintien d<s 
véritables traditions révolutionnaires, à l'expansion 
des idées républicaines sur le monde. Que si notre 
générosité nous commande d'entreprendre cette oeuvre 
juste, notre prudence nous éclaire sur les méthodes qui 
s'imposent pour ne point disperser, compromettre les 
énergies françaises ; de là, notre volonté de combattre 
sans merci des vices comme l'alcoolisme, d'écart» -r 
toutes les vaines surenchères, d'exiger dans 1 
publique plus de moralité, de tenue. L'homme au 
pouvoir doit, suivant nous, donner l'exemple du 
caractère, à défaut de quoi les paroles et les actes ne 
se revêtent d'aucune autorité féconde. 

Certes, la culture intellectuelle nous préoccu; 
nous soumettons nos amitiés à son épreuve; ni 



260 DES TEMOIGNAGES 

la considérons pas toutefois comme un facteur essen- 
tiel chez ceux que leur métier, leur situation écono- 
mique façonnèrent à notre différence et qui nous 
séduisent par l'originalité de leurs idées souvent 
opposées aux nôtres. Nous ne nous retournons vers 
l'art qu'en des moments rapides, durant quoi nous 
pouvons nous libérer de la tâche qui nous incombe 
chaque jour ; nous repoussons alors toutes les formules 
maladives qui risquent de nous égarer, de nous amoin- 
drir. Partisans des méthodes classiques, dont l'anar- 
chie esthétique contemporaine et les enseignements 
universitaires germanisés nous font considérer le res- 
pect comme une sauvegarde, nous avons le goût de 
la simplicité claire. 

Vous dirai-je qu'à mon gré vous négligez trop l'in- 
térêt capital qu'offrirait dans les milieux ouvriers, 
agricoles, les Écoles normales d'instituteurs, une 
étude des jeunes gens d'aujourd'hui? L'avenir nous 
réserve avec eux des contacts, des échanges qui nous 
rendent nécessaire leur pratique immédiate ; d'une 
manière parfois gênante, ils formulent une part des 
vérités futures ; ils auront sur nos personnalités une 
action" que nous ne pouvons méconnaître. Pourquoi 
repousser leur influence? Graindriez-vous donc qu'elle 
nous diminuât, plutôt que de nous grandir? C'est 
qu'alors vous nous estimeriez fragiles, et telle n'est 
pas votre conclusion. 

Aussi bien, votre enquête se présente comme le 
manifeste d'une certaine élite pleine d'ardeur ; par- 
donnez-moi donc mes exigences que me permettait 
la noblesse de vos desseins. 



M. Gaston Strauss, ancien chef de cabinet de 
ministre, n'est plus de cette génération. Il recon- 



LES JEUNES CENS D'AUJOURD'HUI 261 

naît la force des sentiments que nous avons dis- 
cernés dans l'élite, mais il la regrette. Sa réponse 
— cri isolé de l'idéalisme révolutionnaire expi- 
rant — forme un contraste suggestif avec les 
croyances des nouveaux venus. Ceux-ci ont, par 
avance, répondu aux regrets de M. Strauss : rien 
ne leur est plus étranger que cet « impérialisme 
révolutionnaire » qu'il rêve pour notre généra- 
tion. 

Cependant qu'une élite s'éprend de M. Bergson ou 
murmure avec M. Péguy de singulières oraisons, le 
rationalisme le plus effréné règne dans le peuple et 
triomphe. Ce n'est guère qu'aujourd'hui que nous 
pouvons apprécier les effets de l'instruction publique 
obligatoire. La loi est de 1882... Calculez ! 

Que ce rationalisme, dont je vous abandonne la 
qualité littéraire, ait trouvé une pâture merveilleuse 
dans l'anticléricalisme, l'égalitarisme socialiste, l'an- 
timilitarisme et le syndicalisme, qui donc oserait le 
nier? Les raisonnements simples s'accordent ici trop 
évidemment avec les intérêts immédiats. 

Y.ippartiendrait-il pas à « notre jeunesse » de 
dégager de cette idéologie ce qu'elle peut contenir, ce 
qu'elle contient effectivement de courageux, de fort et 
d'utile? Ah! quel beau rôle nous aurions à jouer I 
Nous avons à remplir la plus belle tâche historique 
qui se soit encore offerte à un peuple. Sans aucune 
sensiblerie, loin de tout vain humanitarisme, nous 
devrions réaliser, aux yeux d'une Europe attardée 
et surprise, « la vraie république sociale r. 



IV 
LA JEUNESSE LITTÉRAIRE 

C'est, parmi les jeunes, à ceux qui font pro- 
fession de suivre et de juger le mouvement litté- 
raire, aux critiques, que nous avons demandé leur 
témoignage sur la littérature nouvelle. Nous y 
gagnerons en méthode et en information. 

M. Jacques Copeau, directeur de la Nouvelle 
Revue française, cette revue qui est pour notre 
génération ce que le Mercure de France, la Revue 
Blanche furent pour nos aînés, était tout désigné 
pour parler au nom de la jeunesse littéraire. Il 
le fit, sous la forme d'une note qui parut dans la 
Nouvelle Revue française du 1 er novembre 1912. 
Après une analyse critique de nos essais, M. Copeau 
écrit : 

... Il convient d'adhérer à toutes les formules où 
Agathon résume heureusement l'allure et les tendances 
de la jeunesse : pensée du relèvement national, passion 
patriotique, nouvel élan, attitude courageuse, besoin 
d'héroïsme, confiance en soi et dans les ressources de 
la race, sens de l'action, esprit d'affirmation, de créa- 
tion, de reconstruction, de réalisation, souci précoce 
des responsabilités, foi de l'homme en l'homme, goût 
de la réalité humaine ; — autant d'instincts, de sen- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 263 

timents, d'aspirations que nous saluons avec joie 
chez la plupart de nos cadets, et que nous nous fai- 
sons gloire de partager avec eux. Il ne nous déplaît 
pas, à nous qui n'avons guère dépassé la trentaine, 
d'entendre proclamer : « Le ressort de la vie est cer- 
tainement plus fort que jamais chez les jeunes gens ! » 
S'il faut parler de cette part de la génération nou- 
velle qui se consacre à la création littéraire, j'apporte 
ici mon témoignage. Elle est saine et robuste. Elle va 
au-devant de la vie. Également éloignée des sales 
compromissions de l'arrivisme et des duperies d'un 
orgueil qui se retranche, bien consciente de ses devoirs, 
bien assurée dans ses résolutions, acceptant avec sim- 
plicité toutes les conditions de l'existence, — pour 
protéger l'autonomie de sa pensée, elle compte avant 
tout sur son travail. Nombreux sont aujourd'hui les 
jeunes écrivains qui exercent une profession ou un 
métier, et qui espèrent ainsi s'affirmer plus librement, 
donner mieux leur mesure, se préparer une maturité 
plus riche. Ils ne fuient aucun contact et s'offrent à 
toutes les leçons : « L'homme de lettres, tel qu'on le 
concevait vers 1885, — écrit Agathon, — le pur 
intellectuel, dégoûté de l'action, incurieux de l'humain 
et du réel et qui se complaisait dans « l'incorruptible 
orgueil de ne servir à rien », celui-là est un type 
déchu... L'homme de science, à l'image de Taine, le 
doctrinaire qui réduit toute l'abondante diversité des 
êtres à un système d'abstractions, n'est pas moins 
étranger à ces jeunes réalistes. Ce retranchement intel- 
lectuel, cette « mortification » de la pensée leur paraît 
anormale. « Le visage d'un homme, nous disait l'un 
d'eux, nous en apprend à tout le moins autant qu'un 
livre. » Et c'est encore aux poètes, aux romanciers, 
aux dramaturges de demain que pense Agathon lors- 
qu'il insiste sur le goût de la réalité humaine, la curiosité 
de la vie, le besoin de toucher des êtres réels : « Dans 



264 DES TEMOIGNAGES 

l'histoire, dans l'art, — dit-il, — ils vont aux formes 
humaines, parce qu'elles sont capables de toucher leur 
cœur et d'augmenter leur vie... » C'est bien ce sentiment 
d'augmenter en nous la vie, cette ardeur à sympa- 
thiser, qui dilatent notre cœur, touché par le besoin 
poétique. Nous ne voulons reconnaître nos proches 
et choisir nos amis que parmi ceux qui sont capables 
de faire quelque chose à l'unisson du commun des 
hommes, et qui brûlent d'être embauchés pour le 
travail de la vie. Les esthètes distingués et les psycho- 
logues dédaigneux, les rhéteurs, toutes les sortes 
d'avocats sans cause et de parleurs sans sujet, nous 
prêtent à rire ; aussi bien d'ailleurs que les théori 
et les doctrinaires, incapables de création et même 
d'une véritable intelligence. Nous n'avons que faire 
des belles apparences d'où la vie s'est retirée. Nous ne 
nous soucions pas davantage des artifices raffinés 
et des rares matières. Nous ne saurions comment 
les traiter. La seule dont nous nous sentions capables 
de faire quelque chose, c'est cette matière toujours 
neuve et palpitante : Vhomme, « l'homme et encore 
l'homme ». En ce temps où l'on risque de n'être point 
reconnu, à moins de porter signe à son chapeau, choi- 
sirons-nous un mot de ralliement? Ce sera : « Vie 
d'abord » — vie longue et patiente, active, chargée, 
difficile, vie enivrée d'être humaine. 

Nous ne partons pas du point de vue esthétique. 
Voilà ce qui nous distingue nettement de ceux qui 
nous précédèrent. Gardons-nous, cependant, de le 
rabaisser. Il ne commande pas notre démarche. Mais 
elle nous y ramène. Et, quand nous l'abordons, il 
faut que ce soit avec humilité, avec une exigence 
presque sans limite, avec une nouvelle passion, qui 
est de ne confier le trésor de notre expérience qu'à 
une forme parfaite. 

Ici encore, défions-nous d'une réaction inconsidérée 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 265 

contre l'exemple de nos aînés. Ne fermons pas trop 
tôt leurs livres. Ne repoussons pas aveuglément leurs 
enseignements. Nous leur sommes infiniment rede- 
vables. De si loin que diffèrent leurs conceptions des 
nôtres, et si obscur parfois que soit pour nous leur 
langage, quelques-uns d'entre eux, néanmoins, nous 
avertissent magnifiquement de la grandeur du métier 
d'écrire et nous invitent, d'un accent qui ne se peut 
oublier, au respect de la chose écrite. 

Je lis dans l'enquête de YOpinion que les jeunes gens 
de maintenant « n'entendent pas sentir à Vimitation 
de quelque écrivain que ce soit ». Si cela était également 
vrai des jeunes écrivains, j'augurerais mal d'une for- 
mation qui se veut soustraire à toute influence, d'un 
progrès qui prétend ne tirer sa force et son élan que 
de soi-même, sans recevoir rien des méditations, des 
émulations, des grandes conversions de l'esprit, que 
provoquent les lectures passionnées du jeune âge. 
« Affirmer, » ce peut être la chose la plus vaine du 
monde, et c'est la plus aisée à qui n'a point connu, 
par la culture, comme une épreuve et comme un 
bienfait, ces inquiétudes, ces scrupules, ces silences 
embarrassés, qui épurent notre goût, mûrissent notre 
science et nous conduisent progressivement à faire 
un choix selon l'inclination profonde de notre nature, 
en accord avec la tradition. La consultation de nous- 
mêmes et de nos possibilités doit nous retenir presque 
jusqu'à l'âge mûr. Je ne sais ce qu'il faut penser de 
la défiance où l'on nous dit que les nouveaux venus 
tiennent V analyse. Ils la trouvent « trop vaine ». 
N'est-ce pas plutôt qu'ils en ont peur? Elle fait des 
difficultés à la conscience, mais elle l'aguerrit. Elle 
est le plus redoutable de ces « obstacles » dont Vauve- 
nargues dit qu'il faut que le monde soit plein, étant 
« ce qu'il doit être pour un être actif ». L'analyse ne 
dessèche pas une âme vraiment forte : elle l'appro- 



266 DES TÉMOIGNAGES 

fondit, elle l'enrichit. Elle « sert à l'acte comme la 
visée sert à la flèche », ainsi que le remarque Agathon. 
Et, précisément, c'est de « visée » (Flaubert aimait à 
répéter ce mot-là) que manquent le plus souvent les 
essais des jeunes. L'une de leurs principales erreurs 
est, à mes yeux, de ne pas s'accorder le loisir de se 
reconnaître, de ne pas attendre assez longuement 
l'éveil de leurs facultés authentiques, de ne pas écou- 
ter le murmure de leurs arrière-pensées ; et, sans con- 
naissance, sans guide, pressés par un « besoin de réali- 
sation » qui est souvent, en art, le plus dangereux 
conseiller, de se lancer dans la création sur les indices 
d'une beauté trop peu farouche. Ces jeunes gens, qui 
ont quelque chose à dire, feront des œuvres, le jour 
où ils ne se contenteront plus de convictions trop 
récentes et d'audaces trop précipitées, de données 
trop simples, de vérités trop abstraites, qui leur 
paraissent éclatantes parce qu'elles sont dépouillées 
de l'enveloppe du réel. 



M. Jean de Pierrefeu s'est placé au pre- 
mier rang des critiques de la génération nouvelle ; 
il est un des meilleurs juges du mouvement litté- 
raire d'aujourd'hui. A propos de l'enquête de 
M. Emile Henriot sur la jeunesse littéraire, il nous 
apporte ce clairvoyant témoignage. 

C'est Barrés qui nous indique le vrai sens où se 
dirige la jeunesse littéraire d'aujourd'hui. Elle a 
retrouvé ses limites, elle a retrouvé la notion de l'en- 
semble. Elle se compose de moins d'hommes de lettres 
et renferme un peu plus d'hommes. 

La notion de l'ensemble, c'est d'abord une plus 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 267 

claire intuition du beau formel. Écoutez les Tharaud 
parler de leur conception d'art : « Nous voulons faire 
un livre, nous prenons un sujet quelconque, une his- 
toire, un fait divers, et puis, nous tendons à ce que 
tout s'y précipite vers un même but, que tout y aille 
dans le sens du mot fin, que tout converge vers le 
sujet... Nous écartons volontairement tous les épi- 
sodes, tous les détails. Nous ne retenons que des faits, 
et encore les fondons-nous dans une même pâte. Nous 
voulons qu'un livre soit comme une symphonie, un 
poème, un tableau ; que tout y soit sacrifié à la ligne 
seule ; et cette ligne, nous nous efforçons d'en déter- 
miner la courbe la plus pure. » 

Il fut un temps où le mot s'insurgeait contre la 
ligne, la ligne contre la page, la page contre le cha- 
pitre ; maintenant, il semble que le mot, la ligne, 
la page et le chapitre comprennent qu'ils font partie 
d'un livre. Hiérarchie, discipline, ces mots sont dans 
toutes les bouches, cela paraît tout naturel. Et 
comme c'est naturel en effet ! 

Maintenant, piquez plus de détails gracieux dans 
ce bel ensemble, ornez la balustrade de cet escalier 
harmonieux qui monte jusqu'à la maison française de 
statues fleuries de roses, et vous avez la discipline 
souple, un peu molle et décorative de Vaudoyer, de 
Jaloux, de Cocteau, de Paul Drouot, d'Erlande, 
élèves dociles et bien élevés d'Henri de Régnier, fils 
prodigue lui-même aux jours symbolistes et qui 
a mangé le veau gras dans les jardins de Ver- 
sailles. 

Mettez maintenant cette discipline merveilleuse^ 
cet ordre idéal au service d'une réalité plus familière, 
provinciale, bourgeoise, plus généralement vraie, et 
vous avez ou plutôt vous pourriez avoir, car hélas ! 
je n'en trouve guère, les élèves de René Boylosve, 
l'inimitable, qui a inventé une formule de roman 



268 DES TÉMOIGNAGES 

parfaite, et qui a réalisé la plus belle, la plus pure et 
la plus riche courbe littéraire qui soit. 

Or, cette sagesse, cet équilibre, cette précoce matu- 
rité de la jeunesse littéraire de nos jours, elle nous a 
amené à prononcer à son endroit le beau nom de clas- 
sique. On a dit, c'est une renaissance du classicisme 
qui se prépare. Le classique, je le vois comme un 
homme de trente-cinq ans, jeune encore, plein de 
force et de grâce, mais portant déjà sur les tempes les 
premiers cheveux gris d'une robuste maturité. C'est 
un homme dans le plein été de son âge. Il jette sur 
le monde extérieur un regard lucide, mais apaisé, 
sans éblouissement naïf, ni concupiscence. Il sait 
choisir son plaisir quotidien, il cueille la journée, lui 
qui croyait n'avoir pas le temps, jadis, de faucher la 
minute. Pénétrez dans son cœur. Quelle lumière vous 
y trouvez, douce et dorée, qui lui montre sous leur vrai 
jour ses aspirations et ses élans ! Il a la plus claire 
conscience de son moi intime, de ses désirs et de ses 
passions qui jouent comme de nobles animaux à la 
démarche élastique. Quelle fine nature psychologique 
il possède et comme il se connaît bien ; quelle richesse 
intérieure il a accumulée, quel trésor d'expérience, 
quel climat tempéré il porte dans son cœur. Equilibre 
des sens, équilibre du cœur ! Il ne lui reste plus qu'à 
atteindre à l'équilibre moral, étape dernière de l'art 
classique. Car nous autres, Français, si nous voulons 
trouver notre discipline intégrale, il nous faut tenir 
compte d'un ordre de beauté plus grave qui a pour 
matériaux les devoirs et les vertus, il nous faut réa- 
liser le beau moral. L'art classique est également celui 
qui a en vue des fins utiles. Étant le plus pur au point 
de vue formel, il est également le plus beau au point 
de vue moral, et voici qu'il est par-dessus tout le plus 
approprié à l'homme dans ce qu'il a de plus largement 
humain et le plus favorable à l'accroissement de la 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 269 

vie. C'est le miracle que le pragmatisme en arrive en 
dernière analyse à recommander la pratique de l'art 
classique comme étant le seul capable de saisir et de 
rendre l'homme intérieur et le réel dans sa totalité. 

Nul ne pourra nier que nous ne devions beaucoup à 
Charles Maurras, qui a toujours marché dans les che- 
mins de ce classicisme. Mais hélas, ni lui, ni ses dis- 
ciples qui sont les meilleurs gardiens de la tradition 
classique ne nous ont donné l'œuvre, roman, tragédie 
ou comédie, qui nous montrera que cette aspiration de 
la jeunesse vers un classicisme épuré est devenue 
mieux qu'une aspiration et qu'un besoin de notre 
raison et de notre cœur, je veux dire une réalité. 



M. André du Fresnois est un des plus clair- 
voyants critiques d'aujourd'hui. Ses articles du Gil 
Blas et de la Revue critique sont très appréciés des 
lettrés. Il nous écrit : 

Il me semble qu'en considérant les faits d'assez 
loin — seul moyen qui permette de formuler des opi- 
nions générales — on peut distinguer chez les jeunes 
écrivains, j'entends ceux qui comptent, une « attitude » 
nouvelle, qui se manifeste en dépit de la diversité 
des tempéraments et des goûts. Parmi ces jeunes 
écrivains, il en est de gais et de mélancoliques ; il en 
est qui sont psychologues et d'autres qui sont lyriques ; 
il en est qui observent attentivement les hommes, et 
d'autres qui s'abandonnent au gré de la fantaisie ; 
mais je sens chez tous quelque chose de naturel, de 
sain, d'honnête, qui fait plaisir. Je sens que, s'ils sont 
tristes, leur tristesse ne leur sert pas avant tout à 
« épater le bourgeois ». Je sens qu'ils ne sont point 
systématiquement détachés de tout ce qui constitue 



270 DES TEMOIGNAGES 

des raisons de vivre pour cette immense partie du 
genre humain qui n'a pas l'honneur de « faire de la 
littérature » ; qu'ils ne considèrent pas leurs semblables, 
paysans ou soldats, professeurs ou commerçants, 
comme un détail inférieur, susceptible seulement de 
fournir des « sujets » à l'artiste ; et qu'en un mot, si 
l'histoire de Des Esseintes leur était contée, ils y trou- 
veraient un plaisir extrême, mais aux dépens et du 
héros et de l'auteur qui a pu prendre ce héros au 
sérieux et presque au tragique. 

Je citais le héros d'un des écrivains d'hier : c'est 
que l'on ne se définit qu'en s'opposant. Il y eut, chez 
les Baudelairiens (et je note tout de suite qu'il est 
un Baudelaire qui demeure à mes yeux le poète 
suprême), et chez les naturalistes, une sorte d'orgueil 
agressif très particulier, un dédain hargneux qui 
pourrait bien n'être qu'un masque de l'envie. Ces 
gens-là ne jugeaient dignes du nom d'art que les 
œuvres qui dégageaient une odeur de désespérance 
et de mort. Autant que Baudelaire, le grand Flaubert 
porte ici sa part de responsabilité. Une certaine façon 
de décrire avec minutie les actes humains fait ressortir 
la médiocrité des motifs de ces actes et détourne 
d'agir. Vraiment, il est bon de proclamer bien haut 
la faiblesse intellectuelle et sentimentale de la plupart 
de ces naturalistes. Faute de quoi, ils auraient tôt 
fait de nous dégoûter du sentiment, de l'intelligence, 
de tout. Leur conception de l'art conduisait directe- 
ment à la fin de tout art. Ils desséchaient le sol où 
s'alimentent les racines de cette plante précieuse. 
Leur impuissance, naturelle ou factice, à jouir de la 
vie nécessitait sans doute leur esthétique ; mais 
n'est-il pas permis de penser qu'un tableau ou un 
livre a pour but d'exalter cette vie, plutôt que de 
prouver la virtuosité d'un artiste étranger aux choses 
qu'il décrit, et qui s'efforce de les contempler comme 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 271 

dans un miroir, d'y assister de haut, sans renoncer 
à son isolement superbe? Cette rage de peindre des 
émotions auxquelles on ne participe pas, c'était une 
forme subtile de la perversité qui imprégna toute la 
littérature vers 1890. 

Nous en sommes bien éloignés, et, à côté des leçons 
de nos maîtres, un Charles Maurras, un Maurice Barrés, 
l'influence des philosophies récentes nous explique 
l'orientation nouvelle des esprits. L'idéalisme méta- 
physique avait formé des générations de lettrés qui 
demandaient surtout à la philosophie une justification 
de leur orgueil anarchique. Ce système correspondait 
assez bien à la théorie littéraire qui voulait qu'un 
auteur fût avant tout un spectateur ironique et froid 
des spectacles du monde, un mandarin dont le premier 
effort devait être de se débarrasser de tout sentiment 
commun à un trop grand nombre d'hommes. Les 
philosophes contemporains ne célèbrent plus guère 
cet idéal faussement aristocratique, si séduisant et 
si flatteur, mais si néfaste en somme. Et je sais bien 
que l'on peut être un excellent poète ou un agréable 
romancier sans se mêler de philosophie ; mais il n'est 
pas moins certain que, par une curieuse coïncidence, 
on voit chez les meilleurs de nos écrivains, plus que 
chez leurs prédécesseurs, de la sympathie pour leurs 
personnages, de la bonhomie, et beaucoup moins ce 
dédain volontaire, cette insupportable morgue du 
littérateur professionnel. 

Une autre forme de la perversité dont il paraît bien 
que nos jeunes écrivains soient exempts, c'est la 
croyance à l'éminente dignité de la douleur, de la 
douleur en soi, parce que l'homme qui souffre est 
essentiellement individualiste, antisocial et anar- 
chiste. De là notre défiance, en face de l'esthétisme 
d'un Porto-Riche, notre agacement, en présence des 
personnages neurasthéniques de M. Bataille, notre 



272 DES TÉMOIGNAGES 

parfait mépris de la barbarie qui éclate dans le 
théâtre de M. Bernstein. Les héros de M. de Porto- 
Riche ou de M. Bataille nous tiennent pour des 
types inférieurs d'humanité, nous tous qui faisons 
quelque cas du bon sens, de l'équilibre, de la santé ; 
ils considèrent, dans le secret de leur pensée, la fin de 
leurs souffrances comme une diminution d'eux-mêmes 
et comme une déchéance. Et l'auteur ne laisse pas 
entendre que tous ces Oreste sont fous. Voilà une 
attitude tout à fait étrangère aux auteurs français de 
la bonne époque. 

Ayant exprimé ces idées dans un article intitulé : 
« Nous n'avons plus le goût du vice », où j'essayais de 
cataloguer les signes d'un état maladif dont nous 
achevons de guérir, j'encourus le blâme de ceux qui 
feignirent de croire qu'il s'agissait d'un plaidoyer 
pour la « vertu ». Non pas ; ou bien que l'on entende 
ce mot selon le seul sens latin. 



V 
LA PHILOSOPHIE 

Ce tableau du mouvement des idées contempo- 
raines ne serait pas complet sans un témoignage 
sur la philosophie nouvelle. Beaucoup y touchèrent 
dans leurs réponses ; mais M. René Gillouin, 
l'auteur d'un remarquable petit livre sur Bergson, 
y insiste particulièrement : il la rattache aux préoc- 
cupations essentielles de notre enquête. 

C'est d'abord pour établir ce point : 

Ce qu'il y a de meilleur dans la jeunesse contempo- 
raine cherche une voie moyenne entre la foi sans objet 
des romantiques et la foi sans sujet de /'Action française. 

Cette formule me paraît explicative de quelques- 
unes des particularités que vous signalez dans l'atti- 
tude de la jeunesse, décidée, soit pour l'affirmative, 
soit pour la négative, sur certains points, expectante 
sur d'autres. Elle éclaire notamment, en matière de 
morale, le succès de ce personnalisme dont Renouvier 
fut l'initiateur et où un Bergson, un James, un 
Durkheim aboutissent également par les voies les plus 
différentes. La nature de personne morale, en effet, 
comprenant la notion de devoir, et impliquant par 
là même et la collectivité et Dieu, permet d'échapper 
tant à l'individualisme anarchique qu'au césarisme 
oppresseur. Mais ici un coup d'œil en arrière s'impose. 

13 



274 DES TEMOIGNAGES 

Il est difficile d'exagérer la néfaste influence de 
Taine sur un certain nombre des générations qui nous 
ont précédés. Par ses théories du moi phénoménal, 
de la formule éternelle, etc., Taine conduisait directe- 
ment au nihilisme moral : les premiers essais d'un Bar- 
rés en fourniraient, s'il en était besoin, la preuve 
éloquente. Or, ces théories sont fausses et même 
absurdes. Penseur vigoureux assurément, sincère aussi, 
et loyal, dans le sens immédiat de ces termes, mais 
dépourvu de finesse et de discernement à un degré 
incroyable, mêlant, brouillant, confondant tout sous 
prétexte d'unité, Taine est un des esprits les plus 
faux du dix-neuvième siècle. Qu'il ait eu une telle 
influence, ce n'est donc pas seulement un désastre, 
c'est un scandale, et qui nous demeurerait incom- 
préhensible si, d'une part, nous ne savions dans quelle 
indigence végétait la culture philosophique au milieu 
du dix-neuvième siècle, si d'autre part nous n'étions 
témoin, aujourd'hui même, du prestige que peut 
exercer le talent littéraire au service d'un spécieux 
mélange de vérités et d'erreurs. 

Autant l'influence de Taine a été funeste, autant 
celle de M. Bergson a été bienfaisante. En desserrant 
l'étau où la scolastique déterministe étouffait l'activité 
humaine, en affirmant, en démontrant que nous 
sommes libres et que l'âme est en son essence indépen- 
dante du corps, M. Bergson rendait à l'homme la 
conscience de sa dignité et la confiance en sa des- 
tinée. En tirant la métaphysique de l'impasse où la 
spéculation classique l'avait engagée, du néant où les 
Comte, les Taine et les Berthelot avaient prétendu la 
réduire, il ranimait une des plus sublimes ambitions 
de la nature humaine, l'ambition de se transcender 
elle-même. Du même coup, il rouvrait les sources 
de la vie religieuse. Que l'on m'entende bien : 
il n'est pas de question plus oiseuse que de se deman- 






LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 275 

der si M. Bergson se ralliera ou non à une religion 
positive. Œuvre du génie individuel, une philosophie 
digne de ce nom ne saurait être religieuse en tant que 
telle, si la religion est, par définition même, un phé- 
nomène collectif. Mais une philosophie fausse peut, 
soit entraver, soit dévier le développement de la vie 
religieuse, tandis qu'une saine philosophie peut la 
favoriser et la régler. Or, depuis l'Aristotélisme, 
aucune philosophie n'a été aussi propre que celle de 
M. Bergson à jouer vis-à-vis de la religion ce rôle 
tutélaire. 



VI 
LA JEUNESSE ET SES AÎNÉS 

Voici quelques jugements d'aînés, de ceux qui 
apprêtèrent la voie aux nouveaux venus. 

M. Marcel Drouin, professeur de philosophie 
au lycée Henri-IV, est en relations avec de nom- 
breux jeunes gens : il a vu se succéder plusieurs 
générations d'élèves et a pu noter les différences 
qui existent entre elles. Aussi fut-il de ceux à qui 
nous adressâmes, dès l'abord, notre enquête. Voici 
la lettre qu'il nous fit tenir : 

Lorsque nous avons causé, tout au début de votre 
enquête, je vous ai rappelé que les adolescents ne 
se confient pas volontiers à leurs maîtres. Ils croient 
trop facilement n'en être pas compris. Cette illusion, 
cette apparence de mystère, qui protègent leurs 
croyances contre des discussions prématurées, sont 
sans doute les conditions d'un développement libre et 
sincère. 

Pour autant que je puis connaître les jeunes gens 
qui m'approchent, il me paraît que votre enquête 
les peint assez ressemblants. Oui, vos remarques sont 
justes; on peut les accepter toutes, pourvu qu'on 
n'attribue pas à toutes même importance, même degré 
de certitude, même généralité. Mieux que le ton de 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI i>77 

vos affirmations, l'ordre que vous avez suivi diminue 
ce risque d'erreur. 

(I) Attention tournée vers le monde extérieur, opti- 
misme et confiance en soi, sens de l'action, indiffé- 
rence aux subtilités dialectiques comme aux compli- 
cations sentimentales, voilà les caractères essentiels 
et communs qui comportent peu d'exceptions. (II) Le 
réveil du patriotisme est réel et, je crois, durable. 
Mais il faudrait une suite de crises pour maintenir 
ce prestige de la guerre, que vous exagérez un peu. 
Si l'on ne voit pas remonter encore le niveau des can- 
didats à Saint-Cyr, c'est que d'autres activités tentent 
ce goût de l'héroïsme (III), auquel se mêlent, vous 
en convenez, de fortes préoccupations utilitaires. 
C'est un fait aussi, que le réveil d'un catholicisme 
non embarrassé de doutes critiques (IV) ; mais c'est un 
fait plus limité, et ce réveil n'assure pas le peuplement 
des séminaires. (V) Les théories immoralistes sont en 
baisse ; la pratique et la curiosité des sports laissent 
moins de place aux rêveries sensuelles. Mais le liber- 
tinage a-t-il décru, ou bien prend-il seulement une 
allure plus simple et plus décidée? Et le besoin d'une 
discipline intérieure ne le cède-t-il pas, chez le plus 
grand nombre, à l'exigence d'un ordre extérieur, d'une 
discipline imposée par contrainte? (VI) Si je ne discute 
point au sujet du réalisme politique, c'est que vous 
avez marqué avec une précision délicate jusqu'où 
s'étend et où s'arrête, l'influence de Y Action fran- 
çaise. 

Votre affaire était de constater, non de prévoir. 
Mais n'y a-t-il pas des signes actuels annonçant un 
changement prochain? 

Naguère le sens de l'action semblait lié à des doc- 
trines, à des tendances intuitionnistes et pragmatistes. 
On me signale, chez les jeunes philosophes, un renou- 
veau d'intellectualisme. N'est-ce pas ce qu'on devait 



278 DES TÉMOIGNAGES 

attendre? C'est avant l'action, pour la préparer, que 
les pensées se rassemblent en sentiments, en intui- 
tions ; Faction commencée crée plutôt un besoin de 
pensées nettes, de vérités résistantes. Le rationalisme 
de demain sera plus souple que celui d'hier et plus 
ouvert à l'expérience. Mais comment resterait-il sans 
conséquences dans l'ordre politique et juridique, ainsi 
que dans l'ordre religieux? Certains poètes catholiques 
prétendent à la foi du charbonnier ; mais les jeunes 
philosophes ou savants catholiques ne sentent point 
qu'aucune réflexion soit un péché, et ne bornent pas 
d'avance l'effort de leur pensée. La conviction que 
cet effort ne saurait nuire à la foi produit chez eux, 
malgré leur volonté d'orthodoxie, un modernisme tout 
spontané et, par là, d'autant plus puissant. 

D'autre part, il est bien vrai que dans nos écoles le 
souci de justice sociale est effacé par une sorte d'es- 
prit bourgeois. Le progrès du syndicalisme en est 
une cause indirecte. Puisque les ouvriers mêmes ont 
pris en main leur propre cause et suffisent à la soutenir, 
nos jeunes gens n'ont à songer qu'à leur carrière, à 
leur rôle dans la production. Mais, dans leurs ambi- 
tions pratiques, il entre une part d'illusion. On leur 
a fait croire que notre commerce, que notre industrie 
réclament d'innombrables chefs. Bientôt, la plupart 
serviront dans des postes subordonnés et, sans espoir 
d'en sortir, s'y sentiront à l'étroit. Pour peu que se 
révèlent en même temps les faiblesses d'un mouve- 
ment purement ouvrier, nous verrons nos jeunes 
bourgeois s'agiter à nouveau pour un meilleur amé- 
nagement social. 

Ma dernière observation concerne le rapport de 
l'état actuel au plus récent passé. Tout ce que nos 
jeunes gens ont de vigoureux et de sain marque à 
vos yeux une réaction contre la génération précédente. 
Pour celle-ci, je réclame : Il est injuste de la prendre 






LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 279 

seulement à ses débuts (telle que les aînés Pavaient 
faite) et de s'en tenir aux manifestations publiques 
de quelques-uns de ses représentants. Il faut la prendre 
tout entière, la suivre à travers vingt années, montrer 
comment l'a modifiée son propre effort. Je crois 
qu'autant et plus qu'une autre, cette génération a 
peiné pour éclairer la suivante et lui préparer les voies. 
Quand je songe à la France d'après la guerre, une 
comparaison me revient toujours. On assure que, 
dans les périodes de disette ou de privations, les cel- 
lules nerveuses échappent longtemps au dépérisse- 
ment général, comme si, de leur nutrition privilégiée, 
dépendait le salut de l'organisme entier. Les aliments, 
le repos, ne ramènent pas tout de suite une santé 
parfaite ; les nerfs et le cerveau, s'ils souffrent les 
derniers, restent troublés plus longtemps. Ce n'est 
pas d'eux, pourtant, que vient le mal ; c'est leur 
action qui, fût-elle irrégulière et convulsive, stimule 
les autres fonctions et permet à l'être de se refaire un 
estomac, un cœur, des muscles vigoureux. Abus de 
l'introspection, manie du scrupule et du doute, impul- 
sions mal coordonnées, idées obsédantes, phobies, 
aboulies — ces malaises, d'autres encore, ne les repro- 
chez pas à vos prédécesseurs. Car, pour des psycha- 
sthéniques, ils n'ont pas mal travaillé. 



M. Albert Bazaillas, professeur de philosophie 
au lycée Condorcet, nous envoie la lettre suivante. 
Ce «document» contient maintes réserves, que nous 
nous faisons un devoir de reproduire : nous ne 
divergeons, au reste, que sur l'interprétation des 
faits, dont M. Bazaillas ne nie point la réalité. 



280 DES TÉMOIGNAGES 

J'ai suivi avec l'intérêt qu'elle mérite l'enquête 
publiée par Y Opinion et je souscris à la plupart de 
ses résultats. Il est très vrai que « les jeunes gens d'au- 
jourd'hui », envisagés sous certaines conditions de 
milieu arbitrairement fixées, s'éloignent de la culture 
abstraite et ne marquent pas un goût bien vif pour le 
désintéressement de la pure idée. Il est encore très- 
vrai que beaucoup d'entre eux se sentent travaillés 
par le besoin de l'action, soutenus par la foi dans la 
vie, et qu'ils mettent dans la recherche des réalités 
concrètes ou des faits « productifs » le même zèle que 
les « jeunes gens d'autrefois » accordaient à l'analyse 
négative et aux raffinements d'idéologie. Par ce temps 
de « pragmatisme », l'aventure n'a pas de quoi nous 
surprendre. Ceux des jeunes gens que nous avons pu 
étudier sont plus portés à vivre qu'à penser. Quoi 
d'étonnant? La réflexion est toujours une fatigue; 
elle met en péril la spontanéité, qui n'admet pas qu'on 
délibère ; elle diminue ses chances de succès. 

Faut-il se réjouir de cette nouveauté? Ces disposi- 
tions confiantes ou même crédules, cet optimisme 
anticritique, ces préoccupations utilitaires, ce mélange 
d'impulsion et de calcul ne sont pas sans causer 
quelque inquiétude. N'est-ce pas un type de jeune 
homme bien conservateur que vous nous donnez, un 
type essentiellement « bourgeois »? Je ne vois guère 
sous quels traits différents vous peindriez le jeune 
bourgeois « Louis-Philippe ». Ou plutôt je perçois une 
différence tout à l'avantage de ce dernier : il portait 
les traces du mal romantique qui avivait la flamme 
de son imagination. Mais, sans poursuivre ce rappro- 
chement, il paraît bien que la jeunesse d'hier était 
cérébrale, tandis que celle d'aujourd'hui est manifes- 
tement musculaire. L'une s'est perdue par le culte 
de l'idée ; prenez garde que l'autre ne se laisse 
gagner par l'idolâtrie de la force. Vous me direz qu'il 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 284 

y a dans ce goût quelque chose de salubre et de récon- 
fortant. Je vous répondrai que les orages de l'esprit 
et les inquiétudes de la pensée contribuent à notre 
noblesse, mieux peut-être que toute exhibition de 
la puissance matérielle. Alléguerez-vous que le goût 
de l'héroïsme en résulte? Sans la sublimité morale, 
l'héroïsme se confond avec un redoublement de la 
force prise de vertige, se jouant dans l'ivresse de son 
triomphe. Il n'est que la plus physique des vertus. 

M. Bazaillas nous reproche ensuite de n'avoir 
fait porter notre enquête que sur la jeunesse d'élite, 
qui n'est pas, selon lui, « suffisamment représen- 
tative, » et il nous apporte ces renseignements : 

Au lieu de cette jeunesse uniforme, prêts à frater- 
niser dans le même idéal et les mêmes croyances 
sociales, vous eussiez trouvé des « groupes » stables 
de jeunes gens, souvent très différents, quelquefois 
irréductibles. Les cercles sociaux en nombre illimité, 
qui se partagent et circonscrivent l'activité collec- 
tive, se retrouvent au même titre, dans cette collec- 
tivité mouvante qui tient l'avenir en réserve. Ces 
« cercles » ont leur logique propre, c'est-à-dire leur 
manière générale d'être et surtout de sentir, fidèlement 
reproduite par les membres qui les composent et qui 
participent, pourrait-on dire, à leur gravitation. Par- 
fois la tendance initiatrice saute d'un cercle à l'autre ; 
nous voyons alors ces derniers se rapprocher et s'en- 
tre-croiser. Les groupements politiques et religieux 
de nos jeunes gens actuels nous donnent une idée de 
cette curieuse interférence. Voilà ce que votre enquête 
aurait dû saisir. 

Enfin, M. Bazaillas se méfie des « déterminations » 
du genre de celle que nous avons tentée et consi- 



282 DES TÉMOIGNAGES 

dère que de tels « pronostics » sont vains. « L'avenir 
est le seul maître, et nous ignorons où il nous con- 
duira. » 

Un exemple à l'appui pour terminer. La « jeunesse 
d'autrefois ■ (celle apparemment de 1888 à 1898) que 
vous représentez idéaliste et désintéressée, dégoûtée 
de l'action, éprise de spéculation et d'analyse, a 
renié bien vite ses origines. Il lui a suffi pour cela 
de vaincre et de réussir. Après une crise mémorable 
où le souci de la pure justice eut bien sa part, elle 
s'est transformée, elle et ses « chefs ». Je ne con- 
nais guère, dans tous les ordres, d'arrivistes plus 
féroces et de matérialistes plus convaincus que tous 
ces idéalistes de la première heure. Hélas ! monsieur, 
la jeunesse d'aujourd'hui nous réserve sans doute, 
en sens inverse, une surprise analogue. Son utilita- 
risme ingénu se convertira peut-être un jour en déta- 
chement ; son adoration de la force deviendra le culte 
de l'idée. Ce jour-là, nous saurons si vous avez dit 
juste ; mais je gage — la loi des contrastes gouvernant 
le monde — que vous aurez eu tort. Votre « jeunesse », 
infidèle à ses promesses, aura conquis au prix d'une 
heureuse inconséquence toutes les qualités de désin- 
téressement et d'idéalisme que ses devanciers pro- 
mettaient d'avoir. Vous êtes trop épris de biens 
spirituels et trop persuadé de leur excellence pour 
n'être pas alors le premier à vous réjouir de cette 
tardive acquisition. 



VI 

LES MAITRES DE LA JEUNESSE 

Sur cette génération dont il fut l'un des direc- 
teurs de conscience, voici le sentiment de M. Mau- 
rice Barres, tel qu'une enquête nous le fit con- 
naître (la Démocratie). 

Il me semble qu'à l'âge où j'avais vingt ans, les 
forces anarchistes, je veux dire le génie destructeur, 
l'audace de l'analyse et du nihilisme, étaient encore 
plus virulentes chez mes camarades et chez moi 
qu'elles ne sont chez les jeunes gens d'aujourd'hui. 

Certes, à vingt ans, toujours on admirera l'esprit 
qui nie et qui remet tout en question. Pourtant, il 
me semble que nos jeunes gens, les meilleurs d'entre 
eux, à cette heure comprennent la supériorité de 
l'ordre, la majesté de l'ordre, qu'ils sentent combien 
cela est beau de construire et mille fois plus beau 
que de détruire. Nous leurs aînés, nous avons mis du 
temps pour acquérir cette vue, mais eux ils s'attachent 
dès leurs premiers regards au syndicalisme, ou bien 
au nationalisme, ou bien au catholicisme, ou bien à 
la monarchie, ils sentent la dignité et la nécessité 
d'une discipline. 

Je sais que leur jeunesse ne laisse pas d'apporter 
un ferment destructeur dans chacune de ces solidités. 
Je sais, je sais. Mais je crois voir que depuis vingt ans 



284 DES TEMOIGNAGES 

le démon de Méphistophélès, qui nous semblait si 
beau, a bien perdu de son crédit. 

M. Bergson, dont la philosophie a marqué si 
profondément la pensée de la génération nouvelle, 
répondit à Penquête de M. Jules Bertaut. (Gaulois, 
15 juin 1912.) 

Je crois, dit-il, que nous assistons à un grand et pro- 
fond changement dans l'esprit de la jeunesse actuelle. 

Les raisons d'une évolution de cette sorte ne sont 
pas simples. Un changement de cet ordre ne s'accom- 
plit jamais sous l'influence d'une cause unique. J'en 
aperçois plusieurs, pour mon compte : d'abord, les 
sports... Oui, sans doute, mais agissant moins au 
point de vue physique qu'au point de vue moral. 
Ce que j'estime surtout dans les sports, c'est la con- 
fiance en soi qu'ils procurent à l'homme qui les cul- 
tive. Cette confiance en soi, il me paraît qu'elle faisait 
tout à fait défaut à la génération antérieure. Ce serait 
donc là une véritable conquête. 

Une autre chose qui me frappe chez les jeunes 
gens d'aujourd'hui, c'est le sérieux avec lequel ils 
abordent la vie. Notez bien que sérieux ne veut pas 
dire ennui, pessimisme, mais virilité, conscience de 
ses actes, de sa propre responsabilité. Tenez, il m'ap- 
paraît, à rencontre de l'opinion de certains, qu'on se 
marie de meilleure heure que jadis. De mon temps 
on citait comme très exceptionnels les cas de jeunes 
gens se mariant au cours de leurs études. Aujour- 
d'hui j'en aperçois un bien plus grand nombre. 

— Et le mariage contracté jeune vous paraît un 
gage de bonheur? 

— Peut-être... En tout cas, il moralise le jeune 
homme, en lui conférant le sentiment de sa responsa- 



LES JEUNES GENS D'AUJOURD'HUI 285 

bilité dans sa plénitude, et c'est là ce qui me séduit 
chez lui. 

... Avez-vous observé aussi la tendance que nous 
avons à prendre, en quelque sorte, le contre-pied de 
la génération précédente, à nous orienter dans un 
sens autre que celui de nos aînés? Cette habitude 
curieuse de l'esprit suffirait peut-être à expliquer le 
changement profond que nous observons dans la jeu- 
nesse actuelle, si, vraiment, ce changement n'était 
apparu à tous comme nécessaire. Gomment ! Depuis 
près de quarante ans, les philosophes et les savants 
nous disaient : l'homme n'est rien qu'un être soumis 
à l'influence d'un certain milieu, subissant certaines 
forces contre lesquelles sa volonté est sans effet, obligé 
de se soumettre sans pouvoir résister à l'hérédité, à 
l'éducation, etc., et nous acceptions tout cela, quand, 
au fond de chacun de nous, notre conscience protes- 
tait et nous criait : Mais va, tu es libre et responsable ! 
Il fallait une réaction, avouez-le, contre cette fausse 
philosophie déguisée en science. Certes, nul plus que 
moi ne révère la science, la vraie, mais non pas la 
contrefaçon de celle-ci qu'on voulait imposer au 
monde. Et il m'est apparu qu'il fallait réagir le plus 
tôt possible contre cette conception si fausse, qui ne 
tendrait à rien de moins qu'à faire de l'homme un être 
passif, amorphe, sans spontanéité, sans volonté... une 
chose, pour tout dire. Cette réaction, nous l'avons 
opérée, et, vous le voyez, elle commence à porter ses 
fruits. 

Oui, vraiment, continue M. Bergson en s'ani- 
mant, je crois à une sorte de renaissance morale fran- 
çaise, et ce qui me frappe le plus, ce qui me fait bien 
augurer de cette renaissance, c'est qu'elle n'est pas 
seulement une transformation des idées (les idées, 
vous savez, on en change si aisément !), mais une 
vraie transformation ou, plutôt, une vraie création 



286 DES TÉMOIGNAGES 

de la volonté. Or, la volonté, c'est l'expression même 
du tempérament, c'est-à-dire de ce qu'il est le plus 
difficile de modifier. De ce point de vue, l'évolution 
de la jeunesse actuelle m'apparaît comme une sorte 
de miracle. Miracle doublement heureux, puisqu'il 
affirme la reconstitution de notre unité morale et 
qu'il est la preuve que le génie de la France est tou- 
jours intact. Du reste, n'en avons-nous pas eu deux 
preuves récemment? La crise politique de cet été a 
montré que nous étions las des zizanies, que toute 
notre jeunesse, que toutes nos jeunesses aspiraient 
à une magnifique unité nationale. Et, d'autre part, 
les splendides découvertes de l'aviation ont prouvé 
que la France était toujours douée au plus haut degré 
du génie de l'invention. Or, l'esprit d'invention, c'est 
un peu la caractéristique de son tempérament, c'est 
ce qui suppose, du reste, le plus de spontanéité, le 
plus de volonté créatrice. Gomment, dès lors, ne point 
applaudir à tout ce qui peut accroître encore cette 
spontanéité? Comment ne pas se réjouir de voir une 
jeunesse plus hardie, plus audacieuse, plus consciente 
de ses responsabilités, plus française, en un mot, que 
les générations précédentes? 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



L'ENQUÊTE SUR LA JEUNESSE 

Introduction i 

CHAPITRE PREMIER 

LE GOUT DE L' ACTION 

Le pessimisme des aînés. — Une génération sacrifiée. — Le conflit 
de la pensée et de l'action — Les précurseurs et les maîtres. — 
L'optimisme des nouveaux venus 1 

CHAPITRE II 

LA FOI PATRIOTIQUE 

Une éclipse du patriotisme vers 1890. — Le réveil de l'instinct 
national. — L'héroïsme et la guerre. — L'influence du sport et 
des voyages. — L' Alsace- Lorraine et la jeunesse. — La conver- 
sion des aînés 22 

CHAPITRE III 

LA VIE MORALE 

Le culte des figures exemplaires. — L'art et la morale. — Le sens 
humain et classique. — L'ordre des mœurs 43 



288 TABLE DES MATIERES 

CHAPITRE IV 

UNE RENAISSANCE CATHOLIQUE 

La jeunesse intellectuelle et le catholicisme. — Le déclin du posi- 
tivisme. — De la métaphysique à la croyance. — Uattàude de 
la jeunesse religieuse 65 

CHAPITRE V 

LE RÉALISME POLITIQUE 

La critique des mœurs politiques. — Jeunes démocrates et néo- 
monarchistes (l'Action française) 94 

Conclusion 111 

ANNEXES 

I. La France nouvelle devant l'étranger, par L. Dumont- 

Wilden 123 

II. La jeunesse et le sport, par Georges Rozet (lettre de 
J.-R. Guasco) 131 



APRES L'ENQUÊTE 

Des témoignages 147 

I. Dans les écoles et les facultés 153 

Réponses de Pamphile, de MM. André Isambert, Henri 
Hoppenot, François Poncet, Louis Milhac, F. -G. de 
Maigret. 

II. L'armée 187 

Lieutenant R... — Lieutenant Ernest Psichari. 

III. Les partis et les doctrines 196 

Les catholiques 196 

à) Un article de la Revue de la Jeunesse. — Lettres de 
MM. Robert Vallery-Radot, Jacques Maritain, Edouard 
Schneider, Louis Gonin. 

b) U Action française 225 

Réponses de MM. Henri Clouard, Pierre Hepp, Georges 
Valois. 



TABLE DES MATIÈRES 289 

c) Le Sillon 239 

Lettre de M. Henry du Roure. 

d) La Démocratie sociale 244 

Réponse de M. Etienne Antonelli. 

e) Les républicains 250 

Réponses de MM. Jacques Jary, Pierre Marcel, Gaston 

Strauss. 

IV. La jeunesse littéraire 262 

Réponses de MM. Jacques Copeau, Jean de Pierrefeu, 
André du Fresnois 

V. La philosophie 273 

Lettre de M. René Gillouin. 

VI. La jeunesse et ses aînés 276 

Lettres de MM. Marcel Drouin et Albert Bazaillas. 

VII. Les maîtres de la jeunesse 283 

Témoignages de M. Maurice Barrés et de M. Henri Bergson 



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