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HANDBOLND
AT THE
UNIVERSITY OF
TORONTO PRESS
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loine H
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AMUSANl ES,
DÉDIÉES AU ROIp-
Par Madame de Gomez,
NEUVIEME ÉDITION,
HEVUE ET corrigée;
AVEC FIGURES.
TOME TROISIEME;
4r
A AMSTERDAM,
Par la Compag.nîe,
M- c> c c. L X X V i;
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LES
JO UP^NÉ ES
AMUSANTES.
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SEPTIEME JOURNÉE
J^.^^^|^ES mariages de ThéUraoïît &
tT ^ d'Uranie , d'Orophane & de Fé-
^ licie , n'ayant faic qu'augrrenrer
|&-âi;^ffl£î leurs ardeurs mutuelles , ne dimi
nuerent Point auffi le dedr qu'ils avoient de
jouir encore des douceurs de la vie cham-
pêtre.
La mort de Géronte , qui arriva peu de
temps après leur uni >n , ne fervit pas peu à
les déterminer à fuivre leur penchant ,
n'ayant plus de conHiération qui les put
retenir. Ainfi, lorfque Thiver eut fait place
au printemps , «5c que la ville eût été témoin
aTcz long-temps de leurs farisfaiVlons , ils
réfolurent de reprendre leurs inftrudives ôc.
innocentes occupations»
Tome IIL A
4. LesJournees
Camille &c Florinde fe firent un plaifir
exrrême de les Cmv.e : Cclimene , Hoitence
& Mélcnte leur pioinircnt d'en faire bien-
tôt autant , ^ la charmante Juliv n'eut pas
de \e'me à fviire coiifentir Orfame à venir
augmenter le nombre de cette aimable fo-
ci^ué.
Ils partirent de ie rendirent à la maifon
d^Uranie, voulant qu'elle fût éternellement
le thé.itre de leurs am^ufemens. Uranie ,
qu'un (it'corum néceflaire avoit rendu extrê-
memcit réfervée avant fon mariage , ne
criignarit plus de faire éclater toute fa ten-
drellè pour Thclamont , prit un air de li-
berté éc d'enjouement qui donna de nou-
velles grâces à celles dont elle recevoir or-
dinairement fesamis-.
,' TJiélamont , toujours plus amoureux ,
ayant TePprit & le cœui latisFait , n'en parut
q:.e plus aimable : Orophane & Félicie ,
quoique dans une étroite union , méloient
une certaine différence de caractère , qui ,
fans avoir rien d'une oppo tion choquante ,
faiioit naître fouvent entr'eux une fuite de
diipute qui , en marquant leur favoir , fai-
foit encore mieux voir le fond d'eftimc &€
de tendr.'iïequi les unifloit, Camille &: Flo-
rinde faiuint coniitler leur bonheur dans ce-
lui de leurs amies , femblerent prendre de
nouveaux charmes pour contribuer à leurs
phifirs. Avec de telles difpolicions il ne fut
pas néccnaire des'impofer de nouvelles loix ;
le cœur $: l'efprit de cette compagnie étant
d'accord , on fuivit naturellement ôc fans
Amusantes. '5
contrainte la première règle qu'Orophane y
avoir établie.
Et ce qu'il y eut de particulier , fur de
voir Camille qui , la première conduifii' fes
pas à la Bibliothèque. On n^'eût pas plutôt
diné j que cette aimable fille s-*/ rendit avec
autant d'exaditude que fi c'eût été une ha-
bitude qu'elle n'eut point quittée. La com-
pagiîie , qui lui remarqua une eipece de rê-
verie qui ne lui étoit pas ordinaire ^ la (uivit
en gardant un profond filence , voulant fe
donner le divertidèment de v 'ir où fa dif-
rradtion alloit la mener; elle ne fat pas long-
temps à s'en inftiuire.
Camille , qui revoir effe^livement , entra
dans le fallon des livres fans favoir fi on la
luivoit ou non , Se ce ne fut qu'à l'éclat de
ri e qui prit à Tes amies qu-'elle reconnut
qu'elle n'étoit pas feule dans le lieu où elle
écoit. Il faut avouer, dicelle en les regar-
dant agréablement , que les bonnes impref-
fions s'effacent difficilement , puifque , fans
y penfer , j'ai pris le chemin de ce cabinet
préférablement à un aurre. Cela vous dok
faire juger que mes diflratlions mêmes ont
fu ptofiter de l'efpric ,3^ du goût que vous
avez eu foin de m'in'pirer dans notre pre-
mier voyage. C'efî: le tirer d'affaire bien
fpiriruellement , dit Uranie ; mais je vou-
drois fort en favoir davantage , ôz que vous
vouluffiez nous apprendre le fujet d'une rê-
verie où votre humeur vive (?c enjouée ne
vous fait jamais tomber. Cnmille feroit plus
embarraflée que vous ne crovez , dir Florin-
Ai
4 Les Journées
de en fouriant ; ainfi je vous conjure , belle
Uranie, de lui faire grâce pour aujourd'iiui.
C'eft-à-di;e , répondit Julie , que fa rêve-
rie efl; aulli inté reliante que fa joie eft agréa-
ble. Comme nous ne (ommes ici , ajouta
Félicie , que pour faire jouir nos amis d'une
eniere liberté , je fuis d'avis de donner des
bornes à notre curiolité , &: de (uivre la loi
que la diftra6tion de Camille a paru nous
prefcrire en nous conduifant ici.
La difciétion de Félicie ne fe dément
peint , dit alors Orophane , & Ci nous l'en
croyons nous ignorerons long-temps ce qui
regarde Camille. N'importe , interrompit
Tiiélamont , conformons nous à ce qu'elle
fouhaite , auffi bien le iilence de Camille
nie perfuade aifément qu'elle ne cherche
point à nous inftruire.
Je vous l'avoue , répondit-elle ; ce n^eft
pas mon deilein : lifons , parlons ,amurons-
nous; mais pour mon fecret donnez-1 li du
temps. Il faut convenir , dit alors Orlame ,
que la (mcérité de Taimable Camille dé-
dommage bien du myPcere qu'elle nous fait,
S'il fuflifoit d'être fincere pour nous fatis-
faire , continua Orophane , je trouverois
encore la charmante Camille coupable à
notre égard , puiîqu'elle nous cache la vé-
rité. Mais du moins, dit Félicie , elle n. la
dégaife pas, pui^iue, félon mon fentiment,
la (incérùé n'e'l; autre chofe que de dire
fanchrment ce que l'on penfe , & ce n'eft
pas en manquer que de fe tairç en certaines
ocLalions.
Amusantes. y
Je fuis de cet avis, ajouta Uranie, & je
crois même qu'il vaut mieux pécher par
trop de circonfpeétioii , rue par trop de
franchife , la. dernière étant fouvent dangé-
reufe '^' nuifible. Il n'en faut point douter,
dit Thélamont , l'excès de fincérité eft un
défaut auiïi grand que la profonde dilTïmu-
lation : les peifonnes qui dilent ori Jinaire-
ment ce qu'elles penfent fans management ,
confondent fouvent la nnédifance avec la
fîncerité. On ne devront ufer d'une exa61:e
franchife que dans ce qui regarde l'hon-
neur & la probité , & ne la jamais hazarder
dans les chofes purement civiles. Mais , dit
Orfame , lorfque je demi.nde à un ami de
me donner Ton avis fur un doure que j'iu-
lai , doit il n'être pas iincere ', &c la crainte
de Ce montrer d'un fentiment contraire au
mien , ne le rendra-t-il point criminel , s^il
le porte à ne 'pas parler franchement ?
Cela eft très- différent , dit Julie : lorfqne
nous confultons un ami , cela prouve une
coifiance qui permet une libre étendue ^
la (incériré ; mais les efprits dont parle
Thélamont font ceux qui , fous prétexte
d'être francs & (înceres , fe licencient à diie
leurs fentimens fur les adions de tout !e
genre-humain, qui approuvent ou condam-
nent la conduite des uns & des autres >
fans nul ménagement , ôc qui difent cuel-
quefois du mal d'eux-mêmes pour mieu^c
en impcfer. Ces fortes de caraderes font
des plus dangereux , reprit Florinde ; lorf-
qu'on les connoît , on doit les baniiir de la
focicté, A 5
6 Les Journées
il y a un autre genre de fincérité , dît
Orophane , qui me paroitpns moins à crain-
dre que celui que vous venez de dépeindre *,
ce ionz les pcrionnes qui , pour fnire enten-
dre leurs fenrimens, s'expriment par de bons
mots, doirt la piqueure emporte la pièce, ôc
qui , fous l'apparence de la rr;illeiie , vous
difenr des vérités qui portent à coup fur.
Il eftvrni, reprit Thélamont , queleshong
mots ont été prefque toujours nuiiibies à
leurs auieus , témoin ce qui arriva à Rom.e
fous le pontificat d'Alexandre Vil, au fa-
meux Caramuèl , Evéque de Noie ; il avoir
compofé un favant écrit , fous le titre de
Théologia duhia ^ dans lequel il propofoit les
queftions les plus difficiles & les plus impor-
tantes de la Théologie j il y cxpofoit toutes
les objedions &: les argumens des libertins
& des impies dans leurs plus grandes forces,
en priant les Savans de lui communiquer
leurs lumières pour y répondre. Cet écrit fit
tant de bruit dans la république des Lettres ,
que lesdemi-Savans firent entendre au Pape
que cet homme écoit coupable , ayant mis
les armes à la main des mal-intentionnés.
Alexandre , imbu de ces difconrs empoi-
(onnés , cita TEvcque de Noie à Rome ,
pour répondre de fa conduite, Caramuel y
vint , & fut d'abord fr.luer le Pape, qui vou-
lut lui faire une réprimande dans fa cham-
br -' ; mais ce Prélat kii répondit hardimenr
qu'il étoit Evéque , & qu'en cette qualité
il ne Kii étoit pas fénnt de fe juf'ifier de cet-
te forte 3 & er.core moins coriime" Cara-
Amusante.»:. 7
muël ; qu*il dernandoic un coniiftoire pu-
blic, d.ins lequel il fe foumectoit de rc'pcn-
dre. Alexandre le lui nccorda , & ce grand
homme y parla li rcfoîumenc & Ci fAv-m-
menc furfonécrir, qu'il s'attira l'eftime <5c
la cr nfidcration de tc;ute raflèmblé* , <î?c que
le Pape même , en fiiiillant le conhftoire ,
s*écria : numquam fie iocutus ejî homo , pa-
roles dites autrefois du Sauveur du moivde
dans une femblable occafion. Tout Rome
parla du favoir & de l'éloquence de Ca-
ramuël , & tout Rom.e voulut le connoi-
tre : Tadmisation alla ii loin que Ton con-
feilla au Pape d'en faire honneur au facré
Collège , qui fe trouva très-difpofé à le re-
cevoir, Alexandre ordonna qu'il fût mis fur
la lifte de la prochaine promotion ; mais
Caramucl , qui n^étoit jamais venu à Ro-
me , s'éfant ir.formé de la Cour & àt la
conduire de quelques Car iinaux , cronné
de tout ce qu'on lui en dit , s'eciia , ijli fiint
Cardinales Ecclepuv ? quoi ! ce font- là les Co-
lonnes de régliie ? Alexandre {\^: bien-tot ce
bon met, &:lt Tentant offcnfé de cette excia-
macion, le raya de la lifte & le laifta retour-
ner à Ton évéché avec tout 'on mérite.
Jugez 3 préfent de quel préjudice font les
faillies vives & linceres; il eût m.ieux valu
pour Caramuel de joindre à (a fcience i?c à
(on éloquence un peu de ditTirr.ulatlon ,
que de faire profefKon d'une franchile qui ,
en Oifcnfant & ne corrigeant perfonne ,
lui fitperdie l'efpoir d'être un jour Cardinal.
Cela preuve clairemer.t , dit Crfl;mc ,
A4
8 Les Journées
qu'il ne fuftc pas d'avoir beaucoup d'eiprît
pc ur fe conduire , & que la prudence y eft
iouvent préférable.
L'exemple du fameux M. de Pibrac , re-
prit L^ranie, certifie ce que dit Orfame. La
Cour de France fut fi contente de ion am-
bal^ade au Concile de Trente , cù il avcit
foutenu les intérêts de la Couronne avec
autant de gloire que d'efprif , que la Reine
Catherine de Médi'Js j Régente du Ro au-
me , lui donna des éloges écîatans & le com-
bla de bienfaits : fon eftime pour ce grand
bon. me ne fe borna pas là ; le Chancelier
de France étant mort pendant un voy.^ge
qi.e M. de Prbrac fit en Languedoc pour ré-
gler quelques atEiires, & que la Reine lui
avoir permis , ce'.te PrincelTe jetta les yeux
fur lui pour occuper cette grande charge , t<
lui fit ordonner par un Secrétaire d'État de
Ce rendre à la cour jour en êfe revctu. M.
de Pibrac reçut cet ordre à Touloufe , a'mCi
que les Félicitations du Rarlcmcnt &de la
Kobleire,& partit. Cependant un jaloux de fa
çloire dit à la Reine, qu'elle auroic un jour
fwjet de fe repentir de l'élevaiion de M. de
Pibrac, qui, quoique fage & vertueux, étoic
dans des principes entièrement oppofcs au
fyfteme du Gouvernement qu'elle avoir éta-
bli en France avec tant de foin ôc de peine.
La Reine qui aimoit Pibrac, furprife d^un
difcours li hardi, traira celui qui le lui fai-
foit d'envieux & de calomniateur , & lui
fou nt que tout ce qu'avoitfait Pibracdans
les 4ifFérencs portes qu'il avoic occupés^pr^u.**
Amusantes. 9
voit que le Roi n'avoit pas un fujet plus ha-
bile ni plus pfFedtionné que lui.
Lecourtifant , pique jufqu'au fond de Pâ-
me de la fermeté de la Reine , plus animé
que jarrais à perdre Pibrac , l'atTuia qu'il lui
ctoit facile de prouver à Sa Majefté ce qu'il
avoir eu l'honneur deluidiie; & dans ce
même moment ayant tiré de Tes tablettes le
cinquante-deuxième des Quatrains de Pi-
brac , il le préfcnta à la Reine, qui y lut ces
paroles :
Je hais ces mots c'.e puifTance abfolue ,
De plein pouvoir , de propre irouvement 5
Aux faiiits décrets ils ont premièrement,
Puis à nosloix, la puifTance loUkie.
La Reine prit ce Quatrain , fur lequel
ayant fait de férieufes réflexions , il ne fut
plus parlé de Pibrac , à qui on dit à fon ar-
rivée que la Pveine avoit changé de fei ri-
ment -, voilà de quel danger il cft d'avoir
trop d'efprit & d^aimer à le faire brii'er ,
principalement lorfque l'on s'arraque aux
Grands , & que nous merrons en lum;e;e la
différence de nos fen.imens d'avec leslrnrs^
Ce n'eft pas feulcm.ent , dit Jul:e , por'r
les m.alheursque cela nous peur artner, mais
encore par la loum.ifiion que nous devons
avoir peur nos K'!aîr;e? ; nos réflèyiors fur
kur conduite , ou fur U fcrm.e de leur gou-
Ternemenr , ne les fait pas charger , & ncas-
conduileiit fonvent à noire rwij,?..
Qiji: auroic dit à M. de Pibrac, lor^'ctt-'ilî
A5 '
ï° Les T o t7 r n e e s
compola ces Quatrains , que quntre cîe Tes
vers lui caufereenr un jour une fi grande
perre ? Il Jui étoic lien permis , dit Camil-
le , de ne pas prévoir que (es vers lui attiie-
roient cette efpece de malheur , pui(qu'cn
les compolant tous il n'avoir pas prévu que
fon mérite -S.' Ton génie le conduiroient nu
degré d-*cfiime &c -^e gloire .-luquel il étoit
parvenu ; mnis , continua-t-elle , dans les
événemens iirprévus , il y en a un dont h
fource m'a toujours fait rire : lorfqne le
Duc de Guife eut formé cette fa meule ôc
funefle ligue , à laquelle on eut l'impiété
de donner le nom de Sainte, quoique l'am-
bition & la politique des CTinemis de 1 Etat
l'euflent fomentée fous prétexte de religion ,
& qui , foutenue de leurs troupes &c de leurs
tré:ors, ne tendoit qu'à la perfe de la Mo-
narchie Françoife ; cette nouvelle étant par-
venue jufqu''c\ la Porte , quelques Turcs
ignorans^ qui n'avoient jair.ais entendu par-
ler de ligue , que lorfque le grand CapirairiC
Dom Juan d'Autri.hc gagna la fameuie ba-
taille de Lépante , dont la perie jetta l'ef-
froi dans tout l'Empire Ottoman y crurent
que c'ét'. it la mjcme armée , & confondant
le nom avec la cho.'e, fe derrandoient les
uns aux aut-res qui étoit donc ce Prince for-
mid ble qui s'appelloir la Ligue , !k qui pré-
tendoit détruire TEmpire François ; & quoi-
que cette erreur ne fut que dans le Peuple ,
la terreur que le mot de ligue infpiroit à
tous les Turcs en gêné; al , porta le Grand-
Seigneur à envoyer un Chiaoux à Henri
Amusantes. i i
IV pour lui offrir cinquar.te mille hommes,
afin de lui aider à détruire cette ligue , ce
que le Roi refufa par piété.
Le Duc de Guife auroit-il pu s'im.ar^i-
ner qu*en donnant le nom de ligue à (on
parti, ce m^ot ftul lui attiieroit un fi redou-
table ennemi ? Et n'eft-il pas plailant qrc
ce peuple , encore rempli de l'effroi eue kur
avoir cau'é Tarmée de la ligue des Piinccs
Chrétiens/]ue corr mandoit Dom Jtnan d'Au-
triche près de vil gt-cinq ans avant celle du
Duc de Guife. les forçât à croire que le nom
de ligue étoit toujours celui d'un Héros
dont on et voit r'.-dcurtrla valeur.
Pendant cette coFiverfation on remarqiu
que Florinde , qui avoir un livre à la main ,
l'ouvroit ôc le ferrr oit félon qu'elle vou'oit
écouter ou lire ; cela obhr:ea Uranie à lui
demander fi elle étoit tcmii'ée fur un endroit
aflèz intérelTant pour l'obliger à les priver
de Ton entretien.
Je vous adure , répondit elle , que je n'ai
pas perdu un r. oî de tout ce qu-'on a dit, &C
vous avez vu que j'y prenois intérêt , en y
mêlant quelquefois mon fentiment; irais
depuis un rrom.eut je n'ai pu me dilpenfer
de donner mon attention à une aventute ex-
traordinaire que je viens de lire dans i'I.i!-
toire du Portugal , ^ je vais vous la rappor-
ter, pour vous faire juger fi elle a du m'in-
tércffer.
Dom Antonio , Roi de Portugal , ayant
efliiyé une longue & cruelle guerre contre
Ferdinand ôc Yfabelie , Roi de Cattille ,
A6
Ti Les ToTTRNFirs
c!nn<; laquelle il avoir épuilé Tes tréfors St
perdu Tes meilleures troupes , fe réfoluc de
venir en perToir-e demander du fecours ^
Louis XI , Roi de France , efpérant que la
politique de ce Prince lui feroic faifir avec
ioie l*occ".fîon d'arr-'-rer les conruêces de
Ferdinand ; il aniva à la Cour de France ,
où il fut reçu en Monarque , (S Louis XI
l'alfura qu'il n'éroit pas venu fnutil'menc
implorer ion afliftance, dont il auroit bien-
tôt tout fuiet d'être conrenr.
Mais un aflez lojig espace de temps sac-
rant écoulé Tans qu'il vît que Louis XI fe
preflTât d'efl£6luer Tes promclTes , il recom-
mença Tes demandes avec plus de force que
jamais : le Roi , qui vouloir le ménager fanî
lui doniyîr le fecours attendu , prétexta Ton
retardement fur la euerre qu'il avoir avec
Gbarles le- Hardi , Duc de Bourgogne.
Dcm- Antonio , crov- n.t alors que fi cette
guevre pouvoic fe terminer , Tes aiFaires ei>
iroienr mieux , voulut être médiateur de la
paix entre les deux Princes ; &c pour ce?
effer, il fe î-endit auprès du Duc de Bour-
gogne, qi.i étoit Ton cou fin ? il employa:
coure fa politique & Ton éloquence pour
r-éunîr ces d^ux Princes ; mnis n'ayant pa*
y parvenir , i\ revi u avec la douleur de n'a-
voir fait que cimenter là guerre , bien loiii-
ds' la faire céder. A Ton retour, Louis XI
lui apprit, dans les termes h: plus doux dont;
irpûrfe fervir , qu'il ne devoir rien attendre
delui^, &" qu'il lui étoit abfolument i^pof-
Otblt ^e l.ii donasj: le fecours qa il lui avoi;^
prcunisv
Amusantes. rj.
Cètre nouvelle jctra le défcfpoir dans l'a-
ine du K'I de Port'jgal , ë<. trouvant un
afFiont des plus fenfinles : retourner dans
f'is Etats après un tel refus , il prit le parti le
plus étonnant pour un grand Prince,
Il écîivit deux lettres , l'une au Prince de
Portugal , Ton fils , & l'autre à Louis Xî',
Il donna cçlle uu Roi de France à un Sei-
gneur de Is Cour , pour la remettre à ce
Prince après Ton départ , &c dépêcha un
Gentilhomme de la fuite avec l'autre pour
le Portii.g;il , &C fortit de Fr^mce incognito ,
prenant fa route vers Rom \ Le Prince de
Portugal n'eut pas plutôt lu cette lettre y
qu'il fir aflembler les Grands , auxquels il la
communiqua-. Dom Antonio y marquoic
ion extrême douleur de n'avoir pas réufïl
dans Ion projet , & ajoutoic que fe voyant
abandonné de tout (ecours , il ne pouvois
s'empScher de croire que ce ne fuflent Tes
crimes qui eudent attiré contre lui la colère
de Dieu \ que fa présence feroit retomber
le couvoux célefte lur fes fujets ^ & que y
pour* éviter d'être la caufe de leurs ma-
lheurs , il quittoit l'Em-pire pour aller en pè-
lerinage à Rome, de àâ.i à Jérulalem , oir
ïl vouloit finir les jours dans la vie religieufej.
pour tâcher , par la pénitence & fes arden-
tes prières , de ramener fur les fujets la bé-
nédiction de Dieu , que fes fautes en avoienc
(ans doute détournée.
Qu'il engagecit lesGr^mds à reconnoîrre
l.e Piincc pour Roi , & à lui prêter ferm.ene
<fc. fidélité i, que c'étoic la. dcrnicie gieuyc'
14 Les Journées
qu'il cxigtroit de kur obcitlànce. Cette let-
tre toucha vivement le Prince ik le ConG^il;
mais on jupea à propos d'obéir. Le Prince
fut proclamé & couronné avec les cércmo-
KÎes accoutumées.
Pendant que ces chofes fe pjfl^jient en
Portugal , & que Dom Antonio pouriuivoic
fa route , Louis XI , qui avoit reçu la let-
tre envoya aufTi-tôt après lui , & le contrai-
gnit à retourner dans Tes Etats ; ceux aux-
quels il avoit donné cette cornmilTion ayant
ordre de ne le pai quitter qu'il^n'y futrétabli.
Le Roi de Portugal reçut cette marque
d'edime de Louis XI avec chap,rin , ne
doutant point qu'il ne lui fut plus difficile de
remonter Tur le trore y qu'il ne lui avoit été
de le quitter. Il fe rendit pourtant aux inf-
rances de ce Prmce , quoique pénétré de la
crainte d'avoir à comba tre un fils qui pou-
voit avoir profité de fa foiblef?e avec joie ,
de qui voudroit peut-être conlerver l'Errpire
au préjudice des loix de la Nature. Mais
quel fut fon étonnement lorfqu'étant débar-
qué à Cafcaës , ville de Portugal , il vit le
nouveau Roi , avec ui^e grande partie de fa
Cour , qui vint fe jetier à fes pieds , y pofer
le fceptre >'«: la couronne , & le fupplier de
permettre qu'il reprît le titre du premier de
fesfujets. Il y avoit quinze jours que ce grand
Prince étoit proclamé Roi : il ne fut pas plu-
tôt averri parles courriers qu'on lui dépêclia
de tous les endroits où Dom Antonio avoit
paflé , que ce Prince revenoit en Portugal ,
qu'il fe fit un plaifir de fils tendre ôc refpec-
Amusantes, 15
tueux ; d'aller au-dcvanc de ft s pas dépoter
entre fes mains l'autorité rupréme.
Et comme l'exemple des Souverains îe-
gle pi'efque toujours les aflions de leurs lu-
jets j la magnanimiré de cel!e ci raiiiina la
génère. lîté dans le cœur c^es Portugais ; tous
la louèrent , l'admirèrent & la vo-j'urer.c
imiter, en fe remettant fous la domination
de leur premier Maîcre. La furprile de Dom
Anr rio fut il grande de voi' un jeune Prin-
ce ne pour régner , S-c maître de l'Empire ;
le céclci avec joie , &c regretter d"'en avoir
tenu les rcnes^dans le temps quePnmbition
aveugle fouvent ceux qui i;fc (ont né que
pour obéir , au poinf-de tout tenter pour
commander , qu^il crut ne pouvoir mieux
recoimoître le zèle & k piété de fon fils
qu'en lui laiflant un trône qu'il fe m.ontroit
fi digne d'occuper. Ilfe fit un combat alors
entre le père S>c le fils , qui , par U fingula-
rité , t>ra les larmes de toute l'aflemblée , le
Prince conjurant fon père de remonter au
trône , & b Roi priant ion fils de n'en point
defcendre. Tous deux donnoient des rai-
fons pour ne point régner , avec autant de
vivaci é , que d'autres en auroient trouvé
p'iur garder l'Empiie 5 & telle étoir îa forr-
ce de ce com.bat , que quelque fuccès qu'il
dut avoir, le vainqueur & le vaincu étoient
également couverts de gloire. Mais enfin
Dom Antonio fut obligé de céJer aux in(-
tances de fon généreux fils : il reprit le pou-
voir fouverain , & le jour qu'il rentra dans
Lisbonne parut être celui du triomphe du
ré^ Les J o tr r k e e s
Prince. En effet , cette adion ningnaniffis"
îui attira plus de cœurs & d'eftime que le
gain de plufieurs batailles.
Voilà , continua Florinde , le fujet de
mon attachement. J'ai trouvé ce trait fi
touchant & fi beau, que j'aI cru devoir
vous en faire fouvenir , ne doutant pas que
vous ne l'ayez déjà lu \ mais il eft dv°s cho-
fes qu'on ne fe lalfe point de lire & d'en-
tendre.
L'aimable Florinde a raifon , die Théla-
mont , & quoique j'aie Ixi plufitius fois ce
qu'elle vient de nous rapporter , je n'en ai
pas eu moins de plaifir à l'écouter. Il eft fi
difficile, repartit Uranie , de s'entretenir fur
desfujets nouveaux , qu'on ne peut guère
s'empêcher de tomber fur ceux que l'on fait
déjà : la façon de les dire, ajouta Orfame,
ik celle de les bien appliquer , les rendeiit
toujours utiles & agréables. Il eft vrai , dic
Julie , & le trait que vient de rappoiter
Florinde peut donner matière à de belles
réflexions, Qiiand ce ne feroit , reprit Oro-
phane , que pour nous faire concevoir qu'un
Monarque ne doit jamais quitter l'Empire
légéremement; les Rois étant regardés com'-
me les pcres de leur peuple , ils ne peuvent
abandonner leurs enfans fans offenfer la
Divinité , qu'ils lepréfentent fur In terre.
Ces (ortes d'abdications ne trouvent qu'un
très-petit nombre d'adn itaieurs, & font gé--
néralement condamnés. Mais, dit Corneille ,.
il eft des Piin.es qui ont abdiqué TEmpiie.*
a■>^&c de il i^iftcs niotifs-, c^u'on jiS \tix- les»
Amusantes." ï7
en blâmer : les Rois peuvent-ils goûter les
douceurs du repos comme les autres hom-
mes î & parce qu'ils font nés pour régner ,
y font-ils obligés, lorfqu'ils peuvent laiffer
le trône à un digne héritier.
Un Monarqi-ie qui lailfe Tes Sujets dans
une paix profonde , fes finances en boa
état , & fes alliances bien cimentées , ne
peut-il pas prévenir l'ouvrage de la m.ort ,
en remettant fon fccptre en d^autres mains ?
Charles-Quint n'a-t il pas été autant admi-
ré dans fon abdication que dans fes exploits?
&c ne l'a-t-il pas été parla force avec laquelle
il Ta fourenue? J-'en conviens, reprit Oro-
phane , mais il n'a pas laillé d'être fouçonnè
de s'en être repenti. Il ne faut pas croire
toutes ces fortes de témoignages , interrom-
pit Thélamont , la Reine ce Sue 'e en eft .
un exemple ; quiconque , ajoutera ceci à
ce qu'en rapporte Mcréry , en jugera très-
mal. Il eft vrai , dit Uranie , qu'il parle de
la Reine Chrifline fort Jéîavanf.\geufement;
de que je ferois charmée , pour la g'oire de
cette Princelîe , -qu'on put av >ir des preu-
ves contraires pour le démentir.
Je puis vous fatisfaire en quelque forte ,
reprit Thélamont , & ie rr^e fer-i un fenii-
blc plaifir de vous .donner des clartés fur
ce fuj.t , il 'a compagnie croit en pouvoir
prendre dans le récit où c^la m'ei-.gnge.
N'en doutez point , répondit Julie, je
rép>ndç pour toute la compagnie , que nous
n'avons point d'occ.ipation qui nous foie
pas agréable que celle de vous entendre;,,
î8 Les Journées
Apres que Thclamont eut répondu à cet
obligeant difcoiirs par une inclination rel-
pecl.:eure , il prit aind la parole .• il cft fur-
prenanc que Moi>'ry aitérc 11 mal informé
ducarad:erc& des mcrurs delà Reine Chrii-
tine,"pour en parler avec fi peu de refpecfr,
de en faire un portrait auflî faux qu'il eft
déivclueux !
Il faut fans doute qu'il n'ait eu aucune
conijoiflarce de la réj;ularité de la vie qu'el-
le mena à Rome , ainfi qu'ailleurs; ou que
par des railons qu'on ignore , il ait voulu la
noircir contre fcs propres conroK^ances , &
révidence d^'unc vérité dont il y a un mil-
lion de témoignages : ce n'efl: pas à Rome
où une Reine de Ton méiite & de Ton lavoir
eût pu vivre fans religion , &: y être épar-
gnée par la rrédifance ; 6c à moins que de
Ycuiloir pénétrer dans le fond de Pâme par
un jugement tr-ut-à-fait téméraire , on ne
peut dif convenir qu'elle n'ait pratiqué tics-
affidûment, & même exemplairtmv^nr, tous
les devoirs d'une perfonne attachée à la re-
ligion qu'elle profelloit. Si le départ , en
quelque façon précipité , qu'elle ht de Pa-
ris , donna occafion de trouver quelque
chofe à redire à fa conduire, on fait que
ce qui y donna lieu ne fut que la vengean-
ce qu'elle prit de la calomnie d'un don-ef-
tique qui ourrageoit. Ton honneur , &: que
ion indignation la porta à le faire mourir à
Fontaincbh au , lieu où elle n'avoii aucune
Jnrifdidlion ni autorité fufliianre pour fe
fane juîHce elle mcme.
Amusante*;. 19
Si cette a6tiona paru blâmable , le inotif
ponvoic la rendre excufable 5 les Rois étant
plus expofés à la vue des Peuples que les
autres homTr^es ; leur gloire leur en devient
mille fois plus recommandable ; ôc rout ce
qui peut Tattaquer eft un crin^e digiie de
mort , principalement lorfqu'il part d'un
domeftique infolent. Mais fans parhr da-
vantage de cette aventure, on fait que tout
le ten.jps que cette Princeiïe à vécu à Rome,
elle a été exempte de foupçon du coté des
mœurs & de la leligion.
Ceux qui vont à Rom.e Se qui n'y relient
que dans la feule vue d'épier lesinrr^guesde
cette grande Ville , qui ell rempiie ôc com-
pofée de toutes fortes de Nations , n'ont
pu fournir très-aflurément des mémoires
aflez véritables pour autorifcr ce que dit
More'ry. Il eft vrai que quelques Proteftans
ont écrit fur la vie de cette illuftre Reine , de
qu'ils fe font attachés à la noircir.
Mais les mêmes mémoires ont été réfutes
par d'autres Proteftans habiles , fans padion
ôz feulement amis de la vérité ,qui par leurs
juftes critiques ont rendu ces écrits & leurs
Auteurs très-méprifables ; on voit à Rome ,
dans les trois meilleures Bibliothèques c'e
toute l'Italie , la vie de cette Reine , en ma-
nuf:rit , par le Père Palaviciny , Jéluite. Et
je ne puis m'empêcher d'être furpris qu'im oi'-
vrage,qui ne peut faire que beaucoup dMion-
neur à la Société en général , & à l'Auteur
en particulier, n'ait pas été donné au public ;
il eft rempli d'événemens (ingulieis que bien
zo Les JovKïjins
des gens ignorent , & principalement c^es
morifs de la converfion de cette Reine à la;
Religion Catholique Romaine , Ôc de fon
abdication du Royaume de Suéde.
Et c'eft de cet excellent manufcrit que j'ai
tiré la plupart des chofes que je vais vous
dire , aulTî-bien que des anecdotes qui ont
été faites par un homme d'efprit qui l'a tou-
jours fuivie.
Perfonne n*ignore que la PrincePe Chrif-
tine , Reine de Suéde , écoic fille du era'^ 1
Guftave , & qu'elle prit les rênes du gou-
vernement après la mort de ce Héros , qui
par Ton tellament apoelloit à fa fuccclTion'
Charles-Guftave , P ince de Dmx -Ponts ,
fon neveu, ôc commnndou à la Piincelle de
l'époufer , pour mettre en m rije-remps fur
le tiône fa hlle & fon ne\'eu.
Mais Charles-GuRave (e voyant appelle à
la couronne Te montra bien plus amoureux
de la royauté que de la Reine qu'il devoit
époufer , qui vér tablement n'étoit ornée
que d'un méire éclat nt , d'un profond
favoir Se de grand' s vcars.' Comme elle
étoit favante dans toutes lottes de littératu-
re , elle attira à la Cour les plus habiles
hommes de l'Europe , foit dans les arts ,
foit même dans les fciences les plus fubli-
mes,
Ainfi elle Te trouva bientôt environnée
d'un grand nombre de Savans , qui avoient
leurs jours marq'iés pour toutes fortes de
matières ; Se comme il étoit impodibk que
parmi de fi beaux difcours on ne touchât
Amusantes. ii
quelque point de Religion , d'autant plus
que dans le nombre de fes Courcitans lettrés,
il y en avoit plulieurs de Cach oliques Ro-
mains ; cette Princelle , qui parloi'c & diC-
putoit avec eux , commença dans fes en-
tretiens à fe former des doutes fecrets fur
fa religion ; mais la chofe étoit trop délica-
te pour s'en ouvrir indifféremment à tout le
monde i & xomme elle penfoit férieufc-
ment aux moyens de le faire avec des per-
fonnes dont Tintention ne put être foup-
çonnée de rouler fur de tels myfteres , il ar-
riva un incident qui lui parut une occafîon
favorable à fon dellein.
Il y avoit alors à la Cour de Suéde un
AmbaîTadeur du Roi de Portugal , qui ne
fâchant point la langue Latine , ne pouvoic
parler à la Reine que par interprète ; Ton
Secret lire le fervoit ordinairement dans
cette fon6lion ; mais étant tombé malade ,
TAmba ladeur fut obligé d'avoir recours à
fon coa-elfeur, qui étoit Jéfuite , ^v: qui,
fuivant la coutume des Cours Prot:rftant-^s ,
y étoit habillé en (éculier , paroifl'ant faire
la ligare d'un Gentilhomme à la fuite de
rAmbiifaieur.
La Re ne, qui n'ignoroit pas la qua'ité
de ce nouvel interprète , faille cette occa-
fîon pour parvenir à ce qu'elle dehroit. Un
jour qu'il l'entretenoit au nom &c en préfen-
ce de rAmba'hdcur , elle lui dit à demi
mots latins , allez bas & cachés , pour qu'en
ne pût les deviner , qu'elle (onhaitoit par*
1er avec liberté à quel.^u'un de fa profeifion.
Il L F. s To UR N É E s
pourvu que cela fe pûc faire far.s qu'il en
éciivic , ne voulant point ablolument qu'on
put favoir ni prouver par aucunes lectres ,
ni façon d'écrire , qu'elle eût defiré un pa-
reil encrecien.
Le conftriîèur , ravi de cette connoifTan-
ce , feignit de ne pouvoir s'accoutumer à
l'air de la Suéde , pour avoir un prétexte de
demander Ton congé ; mais l'Ambalfadeur
le lui ayant reFufé il prit la fuite.
L-'Ambalfadeur fut auffi-tôt prier la Rei-
ne de lui donner la perrriiCGon de fiiire
courir après lui & de l'arrerer. Cette gran-
de Princeilè , qui pénétra d'abord le motif
de cette éva;;on, s'excufa fur ce qu'elle ne
pouvoir permettre qu'on forçat un homme
à refter dans Tes Etats , lorfqu'il croyoit que
l'intérêt de fa fanté l'empêchoit d'y demeu-
rer , pourvu que d'ailleurs il n'eût point
commis de crimes.
Ce refus ayant donné le temps au con-
feniur de foriir de Suéde , il le rendit à
Rome , où ayant exécuté fa commilTion de
bouche , le Général de la Société lîomma
le Père Lana & un autre Jcfuite , tous deux
habiles & favans ; ils partirent de Rome
bien muni d'argent & des pa'~e porrs nécef-
faires , & lur tout très zélés pour travailler
à la converfion de cette grande Reine.
Ils arrivèrent en peu de temps à Stockholm
ôc fe produifîtent à la Cour , ainfi c]ue tous
les gensd'cfpritquiy arrivoicnt chaoue jour;
mais comme le nombre en éroitgiand, &
que la délicateflc de hi Reine étoii extrcm.e ,
Amusantes. 25
ils ne favoient: comment fc faire dflinguer
de la Fouie 3c Pinftruire du fujct de leur ve-
nue. Cependant les converfarions qu'ils eu-
rent avec elle publiquement lui parurent
d'une fcic^nce h profonde , qu'elle eut quel-
que foupçon de la vérité : pour en être mieux
convaincue , elle aflefla de leur parler fur
toutes fo'.tes de m-atieres , ôc leurs rép<^n-
fes la fortifiant dans l'idée qu'elle s'étoic
formée ; un jour qu'elle fortoit de fes ap-
partemens , &c que lelon la coutume , tou-
te la Cour paffoit devant elle , elle guida
fi bien fes pas qu'elle fe trouva feule , avec
ces Millionnaires déguifés , dans Pembra-
f.ue d'une porte , & prit cette occafion de
leur demander s'ils n'ctoient pas ceux qu'el-
le attendoit : ils répondirent fans héfiter
q-ie c'étoient eux m.êmes. Cette grande
Reine ne Ht rien paroîtrc pour lors, mais
dans la fuite elle leur donna plufieurs au-
diences particulières , fous prétexte de les
entretenir des affaires d'Italie ; &c le Perc
Palaviciny afïure qu'elle fe détermina fur
les motifs & les raifons que lui donnèrent
ces deux favans hommes.
Cependant l'Auteur des anecdotes , qui
éioi. bien verfé dans les manèges de la Cour,
d:t q l'elle ne fe rétolut à quitter la couron-
ne qu'après avoir étudié avec foin l'humeur
de Guftave , & qu'il y a eu des occafions où
elle a paru extrêmement touchée des froi-
deurs Se du peu d'.ttention de ce Prince ;
ainfi jugeant de l'avenir par le préfent , elle
prii (on parti fans balancer , prévoyant le
*-4 Les Journées
peu d'égards qu'il auroit pour el'e lorfqu'it
feroit monté fur le trône , par tout ce qu'el-
le lui voyoit pratiquer dans un temps où il
n'en avoir que Pcfpérance , qui auroit mê-
me pu lui manquer , fi elle eût voulu ,
puifqu'un (eul mot Tuffifoit pour l'en éloi-
gner à jamais.
L'indifférence de ce Prince attira la fi«n-
ne , elle la lui marqua vivement à (on tour ,
&■ dans la fuite la haine s'étant emparée de
fon cœur , elle l'accompagna fouvent du
mépris ; mais ne voulant pas Ce montier
avec lui , elle joignit bientôt dans fon ame
Ja réfolution d'abandonner la couronne ,
à celle qu'elle avoit faite inté.ieurement de
changer de religion , ne pouvant fe réfou-
dre à vivre avec un Prince qui n'auroit ja-
mais confidéré utant qu'elle le prétendoit,
d'avoir part à fon lit & à fon irone.
Toutes cesriifons mû ement approfondies,
elle fît affembler les Etats du Royaume , ou
elle parut fuperbe nent habillée , la couron-
ne fur la tête & le fccprre à la main , &C
leur déclara: » que ne le fentant aucune in-
» clinati in pour le mariage , & voulant ce-
»» pendaiU uitiifairecn quelque forteaux der-
n niert-, volontés du P^oi , fon père , elle
»> dcpofoit toute Pautorité fouveraine en-
>' tre les miins de Charles-Guftave , Prince
»j de Deuv Ponts , Ion coufin ; qu'elle dif-
» penfoit l^s Etats du ferment de fidéli-
*i té qu'ils lui avoient fliit à fon avéne-
M mc;u à la couronne ; que le Roi qu'el-
r> le donnoit écoit un Piincc fage 6c gêné-
t> xeuK
Amusantes. if
• reux, qui nr dmientir ic point l'illuftrc
*• fang dont il fortoit , & qu'elle efpéroit
♦» que Tes lujets feroient heureux Tous fou
« gouvernement.
Les Etats qui s'attendoient à entendre
la propofition de Ton mariage avec ce
Prince , furent d^autant plus furpris qu'el-
le n'avoit communiqué Ton dellein à per-
fonnc i il s^'éleva un murmure dans Taf-
fembléc , accompagné de fanglots ôc de
larmes , qui auroient attendri les cœurs
les plus endurcis ; tout le monde fe mie
à genoux pour fupplier la Reine decon-
ferver la couronne & de régner fur des
fujets (]ui l'adoroient : Pon pria. Ton gé-
mic , mais tout 'm inutile , elle demeura
ferme dans Ton deffein , & defcendant du
trône , elle y plaçi le Prince elle-même ,
& lui m.it fa propre couronne fur la tête.
Elle fit pourtant fes conventions , en fe
réfervant des pendons affez coniîdérables
pour loutenir la majefté de fon vœu.
Après que le nouveau Rcû eut été re-
connu dans tous les Etats du Rovaume ,
& qu'il en eut reçu le ferment de fidéli-
té , elle ne fcngea plus qu'à partir pour
venir en France. En payant à Bruxelles ,
où elle féjourna quelque-temps , elle y fie
pu'~liquement profelTion de la Foi Catho-
lique , Apofrolinue &: Romaine.
Delà elle v nt à Paris , &c fut cnfuire à
Rome , où e ! ape Alexan 're VII la re-
çue magnifiquement , lui donna le Sacre-
ment de Confirmation , îk fon nom d'A-
Tome 111. B
i6 Journées
lexMftdre , qu'elle portcavec celui de Chrii^
tine ; il lui aiïigna aufTi une p-^nfîon de
Jioco écus rom; iiis , croyant ne pou-
voir faire un meilleur ufage des revenus
du Saint Siège qu'en en appliquant une
partie à maintenir une Reine qui avoit
quitté la fupprême puiflance pour em-
bralier & profeder la religion romaine
avec plus de liberté ; ce n'eft pas que les
pendons qu'elle s'étoit réfcrvées ne fuf-
fciu rut-hfantes pour foutcnir l'éclat de
fon rang , mais le Pape voulut y ajouter
ce furplus , qui devint fon nécellaire dans
quelques occafions , cette Princeflè ayant
eu de la peine à fe faire payer des pen-
firns de Suéde , à caufe des grandes guer-
res dans lefcuelles (on fucceflèur s'embar-
rnfla avec aflcz peu de ncceffité ; cepen-
dant elle vécut à F ome d'une rranierc exem-
plaire , fa piété ne s'étant pas démentie
d'un feul moment jufqu'à la mort.
Voilà , continua Théiamont , un abrégé
des piincipaîcs a6Hons de cette Reine : c'efl:
à vous à juger fi elles peuvent erre noircies ,
& fi on peut rien trouver en elies qui foit
capable d'en ternir la mémoire. Non fans
doute , dit Urnnie , & je fuis perfuadée
qu'on ne peut foupçonner fans crime la ver-
tu de ccxTr Reine , puifqu'il en faut avoir
au fuprême degré pour prendre fon parti
avec tant de courage.
En effet , ajouta Orophane , fi quelque
motif fecret ou quelque paiTion cachée eue
donne cccafion à cette PrincelTc de haïr Iç
Amusantes. 17
Prince Guftave , elle n'auroic eu que faire
de quiccer la couronne pour ne le point
époufer , puirqu^cllc é:oit afTtz aimée de
fes fui ers pour eipérer d'eux la liberté de fè
choilir un époux ; ainii il n'y a point lieu
de douter que la feule indiiFérence de ce
Prince pour elle , & le delir de changer de
religion , ne l'ait portée à prendre cette ré-
folution.
Et pour lors , dit Félicie , c'eft une
preuve indubitable de fa vertu -, comme
elle avoit plus d'efprit & de grandeur d'a-
me que perlonne au monde , elle fai'oit
au'.Ti des réflexions plus folides ; elle ne
pouvoit fe réloudre à partager fon lit &c
fa couronne avec un Prince qui ne Tai-
moit pas : mais elle ne vouloic pas non-
plus commettre une iwjuftice en le pri-
vant d'un Royaume dont le teftament
du Roi , fon p,;re , le rendoit héritier con-
jointement avec elle , &c je trouve qu'elle
ne pouvoit mieux remplir (on devoir dc
fon inclination qu'en lui cédant l'Empire.
Jcpenfede même , dit Julie ; misil faut
auiTi convenir que le motif de !a religion
a eu beaucoup plus de part à fon abdi-
cation que le mépris du Prince. Si elle
n'eut point eu envie d'en changer, elle n'au-
roir peut-être pas fait tant d'attention à fon
indifférence i la couronne a des cha mes
trop fort pour la céder avec cette tranquil-
lité ; fi quelque raifon plus forte qu'elle
encore ne s'y mêloit pas , Se je trouve celle
de la leligion aflez grande pour Py avoir
B i
iS Les Jotjrkees
obligée , d'autant plus que ^ favantc com-
me elle ctoic , ileft à préfumer qu'elle a fu
en approfondir la vérité beaucoup mieux
qu'une autre.
C'eft raifoiincr fort jufle, ajouta Florin-
de , & je fuis convaincue que, fans la reli«
gion ,elle auroit gardé le trône, & peut-
être époufé le Prince. Et moi , interrompit
Camille , je crois qu'une femme quipr-nd
& exécute ces deux grandes ré'blutions
avec une femb'able feimeré,doit être abfo-
lument à l'abri de 1 outrageane médifance
dont Thélamonf nous vient de diie que fa
vie a elïuyé les traits.
Oui, dit Or'amc, & fur tout ayant choi-
Ç\ Rome pour le lieu de C\ retraite , les ac-
tions y lont trop éclairées pour qu'on y puif-
fe vivre d'une certaine façon , fans que tou-
te la terre en foit inftruite ; & puifqu'ily
a fi peu de gens qui aient voulu ternir la mé-
moire de cette illurtre Reine, il efi: à préfu-
mer que tout ce qu ils en ont écrit, tft abfo-
lument faux.
Puilque nous fommes tombés fur la ma-
nière dont on vit à Rome , ajoura Oropha-
ne, il fiut que je divertiile la compagnie
parle récit d'un fait qui m'a plu infiniment :
la faoïllle des Altiéry eft une des plus an-
cie mes de Rome, Clément X , qui en étoit
le dernier , la fit rc/ivre dans la perfonne
de Ovn G ifparo Paluzzi, auquel il avoir fait
ëpj.ifer fa nièce, &c qu'il déclara neveu ôc
Piince conjointement avec fon père, Dom
Angéio Paluzzi , à condition qu'ils pren-
di oient le nom d'Altiéry.
Amusantes. i^
Il donna le gouvernement des affaires
au frère de Dom Angélo , qu'il fit Car-
dinal du irême nom d'Alriéry , qui pro-
fita fi bien de ce pcfl-e avantageux qu'il fe
fie un revenu annuel de foixanre mille écus
lomai s , dont le jeune P-'ince Gafparo
favoic parfaitement fe fervir , aimant ex-
trêmement la dépenfe de le plaihr , fur-
tout ceux qui avoient un air d'éclat ; mais
lorlque l^oncle Cardinal éroit informé de
fes diveitinerrens , il lui en hiiioic de
fortes répriman es, voyant qu'il diiTipoic
des 'fommes confiiérables , d' nnant ce-
pendant pour prétexte à fes répréhenfions
ies chagrins qu'il caufoit à la Princeffe ,
fon époufe , à laquelle il devoir la fortu-
ne ôc l'élévation de roure fa mailon, 3c
qui pouvoir lui attirer de grandes morti-
fications , fi elle s'en plaignoit au Pape ;
mais le jeune Prince alloit toujours foii
train , fe contentant d'appaifcr la Princeffe
par les promefiès qu'il lui faifoit iouvenc
de mener une conduire plus réglée.
Et comme c'étoit la perfonne du mon-
de la plus aimable , la plus douce , 6c
qu'elle faim^oir véritablement, il étoit bien-
tôt en (ûreté de fon côté ; cependant les
réprimandes du Cardinal , qui fe répé-
toient fouvent , ôc qu'il afl'oifonnoit des
exemples de la vie que m.enoient les per-
lonnes d'un rang dillingué , qu'il diloic
être bien oppofée à celle du jeune Prince ,
lui donnèrent envie à\n favoir la vérité
par lui-même.
30 Les Journées
La coutume cfl: à Rome , pendant le peu
de jouis que le Ca n.ival y dure , de don-
ner des bals 3 où les mafques peuvent avoir
un libre accès , ôc s'y diveru'r fans êire
obligés de ie faire connoîcre. Le jeune
Prince G Jparo prit ce temps pour exécu-
ter Ton dellcin ; il promit un de ces bais,
oii il é:oit permis ..'entrer à tous les maf-
ques , à con 'ition que chacun d'eux y me-
neroic unefemim. mafouée au{ïî.
Ce bai fut pu'")lié , ëc comme on favoit
que le nom 6c l'autorisé du Prince mrttr ic
en toute fureté ceux qui s'y trouveroicnt ,
& que l'on n'ignoroit pas fon penchant à
la joie , on fe fit un plai(ir extrême d'y con-
tribuer.
Pludeurs de ceux dont la crainte de s'at-
tirer des a'ïaires , & que leur état oblige à
la mortification , cherchèrent à fe dédom-
mager dç cette fâcheufe obligation en pro-
fitant d'une conjon6ture fi favorable ; la
condition de n'yparoître qu'avec une fem-
me , bien loin d'en éloigner ceux qui n'ea
avoient point , ôc qui n'en pouvoient avoir,
fut ce qui y attira le plus de monde,puifque
cela donna une entière liberté aux per-
fonnes qui avoient ordinairement le cha-
grin d erre dans ^obligation de faire tou-
tes choies en fecet & avec contrainte.
Le foir venu , la parole fut exnélement
tenue , 6c quoique la porte du bal fut bien
gardée, tous ceux qui s'y préfenterent avec
une femme y furent reçus : ony danfa , on
y caufa j de l'on l'y divertit avec une con-
Amusantes. 31
fiance entière ; fur-tout les femmes, dont
la captivité eft extrême par-delA les Monts,
profitèrent avec foin de cet heureux jour de
liberté.
Mais Dom Gafparo , qui avoir réfolu de
pouller Ion divcrtillcment jufqu'au bout ,
voyant cette allembléc pleine d^une joie
quife répandoit fur les moindres a6tions,
fit ceffer la danfe , &c parcillànt au milieu
du bal avec un air d'enjouement 6: de ga-
lantetie qui eninfpiroit à tout le mionde , il
commença àprotefter que perfonne ne de-
voir fe (candalifer de la demande qu^il alloit
faire , mais qu'il prioit inftamm.ent les maf-
ques de fe faire connoitre , & leurs compa-
gnes aufïî.
Comme la plupart de cesdanfeursétoienc
des perfonnes qui n'oloient paroître à ces
fortes d^afTejtnblées , iSc beaucoup moins
encore en donnant la Kiain à celles qui les
accompagnoient , il s'éleva pumi eux un
grand murmure contre le procédé du Prin-
ce, qui de fon côté égaya (a chagrinante
propohcion de mille traits pleins d'efprit ,
en ajoutant qu'il donnoit la parole de Prin-
ce que ce qu'il exigeoic ne porteroit aucun
préjudice à perfonne ; &c voltigeant, pour
ainfi dire autour de la compagnie d'une
manière vive de plaifantc , il en démafqua
plufieurs lui-même , &c le rerte en fit au-
tant en s'éclatant de rire : pour-lors il vit
ce dont il s'étoit bien douté , c'eft-à-dire
tout ce qu'il y avoit h Rome de plus illuf-
rre , de plus beau &: de plus fpiritucl dans
l'un 6c dans l'autre icxe. B 4
31 Les 3 o vrv l z s
Ce fpedtacle agréable & nouveau te ré"
jouit infiniment : il témoigna à chacun le
pKiifir qu'il avoir de voir tout le monde (i
bien al?orri , ôc achevant de les raHurer
par de férieufes promefïes que cette décou-
verte ne leur feroit aucun tort , il leur don-
na un repas fuperbe , &: certe belle com-
pagnie ayant pris Ton parti , tous (e prêtè-
rent franchement à cette bonne fortune.
Les plaifîrs dérobés étant, pour les Ro-
mains , d'un goût exquis i ils mirent celui-
ci au rang des plus parfaits , Se firenr b:cn
connoîcre au jeune Prince Gafparo que ,
malgré les beaux exemples que lui citoic
tous les jours le Cardinal, fon oncle, ce
n'écoit que la crainte , le manque d'occa-
lion favorable , de un décorum forcé qui
cmpcchoient que tant d'honnêtes gens ne
luenUTent une vie auffi délicieufe que lui.
L'aventure efl: tout-à-fait plailante, dit
Thélamont ; mais malgré le railonneirenc
du Prince Gafparo , cela fait bien voir que
les perfonnes d'un certais état vivent à Ro-
me avec beaucoup de retenue , quoique ce
foit une opinion afléz commune parmi les
étrangers que l'on vit dans cette Ville
avec up.e licence incroyable , à caufe que
de certaines perfonnes y font tolérées-, puif-
que tous les Ecclé aftiques univer(ellement
qui en font la plus grande partie , & toutes
les perfonnes qui ont un peu d'honneur ,
î'abftiennent très - exadement de ce qui
dwiineroit atteinte à leur réputation , ôi
pouri oit porter préjudice à leur état ou à
Amusantes. 35
leur forrune , ce qui ne manqueroît pas
d'arriver s'ils étoienc coiu'aincus d'avoir
pris ces for'.es de plaiftrs. Ceux q 'i de-
in eurent à Rome Givem que ces vi(5l:imes
de l'inconcinence publique , ne font pro-
prement que pour les étrangers qui y
abordetit Je tous côtés, 8i qui , n'y fai-
fant quelque féjour que par cuiiofité ou
par iiuérêt , vont fe dédommager chez,
elles de Pauftérité de la Nation , qui ne
fe familiarife point avec les perfonnes in«
connues, Ôc que cette prudeire tolér:mce
met les femmes raifonnablesà l'abri de i'in-
fulte.
Il ne faut point douter , dit Uranie , que
dans une Ville aufTî grande, aufO peuplée,
êc où les femmes font auffi relTenée; , il ne
foit néceflaire d'en permettre qui ne le (oient
pas , l'honneur des unes ne pouvant erre en
fureté que par le vice des autres ; c'efi: à la
police de l'Etat à régler fi bien les cho'es
que cela n'apporte ni défordre ni fcanda-
le , & d'y renir fi févérement la main qu'on
croie que l'on cherche plutôt à les détruire
qu'à les tolérer.
Mais, continua-t-ellc , en fe levant ,
notre converfation a étéponilée niiez loin ,
& la beaucé du jour noL.s invite à changer
de matière en chargeant de lieu.
Perfonne ne s'cppcfint aux dtfirsd'Ui^-
nie, elle conduiht cette aimable corrpa-
gnie fur la cerrafïe quîdonnojt iur l'eaj; la-
converfation y reprit fa vivacité ordinaire^
Il fauL convenir a, dil Florinde ; que cec
34 LesJournées
élément donne de grands agrémens dans
les endroits dont il baigne les bords. Il
eil vrai , pourfuivit Julie j mais pour moi
je Tain^e & je le crains j je fuis charmée
de le voir de loin , &c j'avoue , à ma
honte , que je ne comprends pas com-
ment Pavidité du gain ou refpoir d'une
grande fortune peut faire tous les jocrs
traverfer les mers à tant de gens. C'cft (c
faire connoître poltronne fort agréable-
ment , dit Camille en riant , Se k ce que
je vois la charmante Julie auroit couru rif-
que de ne jamais voir Oifame, Ci le Ciel
ne 1- lui eût envoyé. \
Pour mioi , répondit Orfame , fi l'imare
de Julie me fut venue trouver au Mexique ,
il n'y auroit point eu de péril que je n'eul^e
affronte pour me rendre auprès d'elle. Il
n'eft pas furprcnant , interrom.pit Julie en
rougil-îunt , que , ne vous connoiflant pas ,
la foiblclle de mon lexe l'emportât fur l'en-
vie de vous voir, & que la crainte de la mer
ne me détournât d'cntrcpiendre un fcmbla-
ble voy.ige j mais je puis vous protefter au-
jourd'hui que, malgré cette crainte , il n'ell
point de pays ni de mer formidable que je
ne ÎL.lîè capable de travetfer pour vousfui-
vre , ou pour vous cliercher.
OrGime aimoit trop tendrement Julie
pour ne pas paraître feniible à une alTuran-
ce fi obligeante ; 6c comme il lavoit qu'il
étoic devant les perfonnes de qui l'hymen
n'avoir fait qu'augmenter l'araourjil n'hchra
fQh.z à fuivre les mouvement du ficn : il
Amusantes. 35
prît la main de Julie , & la lui bainv:C avec
ardeur : & moi , dit-il , ma chère Ju'ie , iJ
vous jure par le plaiiir exrrême que j'ai d c-
tre aimé de vous, de ne jamais mercre vo-
tre attachement pour moi à des épreuves
contraires au moindre de vos vœux. En vé-
rité j dit Orophane , des unions telles que
les nôtres devroient bien donner envie à
Camille de faire le bonheur d'un honnête-
homme ; elle lêvoit tantôt d'une manicre à
me faire croire qu'elle aimeroit peut-être
plus qu'une autre. Ci Pamour s'emparoît mi
jour de fon cœur.
Vous m'attaquez toujours, répondit c c-
te aimable fille , & li je ne connoilTois pas
le mérite de Fclicie , & combien vos chaî-
nes vous font chères , je croirois que vous
portez envie à la liberté .iont je jouis. Vous
ne nous donnez pas de grandes preuves de
cette liberté , dit Félicie en fouriant , &
votre rêverie, auffi-bien que le discours que
nous a tenuFiorinde, nous donnent un jufle
fujet de penfer que vous n'êtes pas éloi-
gnée des tendres fentimens qui nous occu-
pent.
En vérité , interrompit Camille , je me
trouvois beaucoup mieux dans le cabi.nct
des fciences que fur cette terrafle , les
belles chofes qu'il infpire vousempêchoicnt
de fonger à moi , & il femble que le chani
des oifeaux & la beauté de cette rivière
mettent des borne "^ à votre converfation ,
pour ne la faire rouler que fur moi, mais
enfin je vous demande grâce : malgré la
B6
}(3^ Les J o tj r n é e s
ciainre que la bflle Julie nous a fait voir
pour la mer , rtmerruns-nous fur l'onde ,
examinons cet éicmcnc , & de qu'elle utilité
il eft ; c'eft une matière digne de vos lumiè-
res , & moins ftérile que le fujet d'une rê-
verie , que mon amitié ne vous cachera pas
long-temps.
Sur cetre promeflTe , répondit Uranie eii.
l'embraflant , nous allons vous lailler en re-
pos ; mais , ma chère Camille , faites-nous.
îa justice de croire que notre cu:iolitc ne-
vient que de Tintérêt que nous prenons à ce
qui peut vous toucher.
Puifque Camille veut que Ton fe remette
fur les flots, ajouta Thelaraont , fans nous
errg.Tger dans la dilTertation qu'elle a paru
nous prefcrire , puifqu'elle nous menerok
trop loin , je vais vous redire une aventure
aiTtz fînguliere que j'ai lue dans le journal
d^m vnilTeau de la compagnie des Indes de
Holiande , certifiée par l'équipa«^e devant
les Juges de l'Amirauté d'Aiûfteidam ; ce
vailleau ayant mouillé dans la rivière d»
Gange , envoya fa chaloupe avec huit ma-
telots pour péchcrj comme ils jettoient leurs
filets en remontant le fleuve , un de ces ma-
telots fortit de la chaloupe & monta fur
la digue , où il avoir affaire ; il n*etoit qu^à
vingt pieds de Ton monde îorrqu'il apper,-
çut un crocodile qui venoit à lui.
Pour s'en garaurir,il voulut pa0er de l'au-
tre côré de la digue ; mais il vie un tigre
qui da.ns le même raoraent s'élança fur lui ;.
feù par crûiaie ou par prudence ^ il fc jeCLà
Amusantes. ?7
rentre à terre ; & le tigre , qui avoit pris fa
fecoullc avec force, pjfîla par-dcllus lui, de
fut tomber au bord du Gange à la portée du
crocodile, qui s'élança fur ce nouvel âdver-
faire , & l'entraîna dans le Font de la riviè-
re : le matelot délivré par un ii grand 1- afard
de ces deaxredout.^bles ennemis , rejoignit
fes camarades , à la vue defquels raclion
s'étoic pa'/'ce.
Voilà, dit Uranie , de ces coups du fort
^u'on peutappeller uniquesv mais qui nous
apprennent qu'il ne faut jamais perdre le
jugement dans les plus grands périls, & nous
fouvenir que l'efpérance n''ell: donnée à
l'homme que pour l'empêcher de donner
dans le délefpoir , la Providence ayant tou-
jours des moyens tous prêts pour nous tirer
des dangers les plus évident. La morale efi:
belle &■ juftc, dit Florinde •, mais je ne fais G
on peut être capable de ces fages réfîexions
dans l'occalïon v le péril trop préfent ôte !a
raifon, le defîr de fe fauver avance quelque-
fois notre perte, & peut être qu''un homme
d'efprit & de valeur eut péri fans refîource
dans b danger donc un iîmple matelot a
fu fe garantir.
Il n'y a point à douter , reprit Oropha-
ne, que les plus fortes armes eulTent été
inutiles en ce moment , puilque la beauté
que je mers au nombre des plus oitendves
ny auroit de rien fervi , du moins, à ce
que me fnit voir ht charmnnte Julie ; elle
auroit été fans contredit la proie du tigic
©u du crocodile ,, ^uifque le fcul récii de
38 L E s J OUR NEES
Thélamonc 1 a tan pâiir deux ou trois fois.
A peiPiC Orophane cefloit de parler , que
l'on entendit le bruit d'un carrollè qui encra
dans la cour:Thélamont fortitpour s'inftrui-
re de ce que ce pouvoir être , & la compa-
gnie le vit revenir avec un cavalier dor.t
l'air , le port de la phyfionomie firent naître
l'eftime & la curiofité dans le cœur & l'ef-
prit de cette aimable fociécé. Voilàjdit Thé-
lamont à Uranie , en lui préfentant l'étran-
ger, le filsdufavant Agénor , vous favcz la
parfaite amitié qui m'unit avec lui , & celle
que je rel^ens pour tout ce qui le touche i
ainfijcfuis perfuadé que vous voudrez bien
être de concert avec moi pour en donner
des marques au vaillai:itCléodon. Tout ce
que vous aimez , lui répondit-elle , me de-
vient cher, & quand je pourrois ignorer
l'eftimeque vous faites d'Agénor, il mcfur-
lîtque vous vous intéreffiez à celui que vous
nommez Cléodon , pour qu'il me Toit infi-
niment recommendablej à ces mots el!e s'a-
vança à l'étranger, & après l'avoir falué ,
elle le préfenta à la compagnie.
Je ne fais , Madame , lui dit alors Cléo-
don , [\ je dois me halarder à patler , après
le titre que Thélamont vient de donner à
Agénor ; le fils d'un homme favant devroic
s'énoucer avec facihté, cependant vous con-
noî" ez le coiiiraire en m'écoutant ; mais
pour n/excufe. en quelque fortr , le récit de
me, aventures vous infruiraqu'iiy a près de
quinze ans que je vis dans des cliD":ats bien
diifércns de celui-ci^ $c que j'y ai couru des
Amusantes. ;^
périls qui ne m'ont pas laiilc le temps de
chercher la pureté du langage , ni la beau-
té (dcsexprellions.
Vous vous exprimez d'une façon, répon-
dit Fclicie en fouriant, qui ne dément point
ce qu^à dit Thélamont , & fi Ton parle de
cette foîte dans les climats d'où vous ve-
nez , nous ne devons pas tirer beaucoup de
vanité du noire.
Quoi qu'il en Toit , interrompit Oropha-t
ne , vous nous infpirez une forte envie de
favoir quels font les pays qui vous ont dé-
robé Il long-temps au notre; ôc comme rien
iie lie mieux l'amitié que la conhance, per-
mettez que je vous demande , au nom de
toute la compagnie , le récit d'une vie qui
me paroît des plusintéreiîantes.
Thélamont s'étant joint à Orophane pour
engager Cléodon à ce que Pon fouhaitoit
de lui , il y confentit avec plaifir , voyan:
que cela leur en pouvoit faire.
Ura; ie ramena tout le monde dans le ca-
binet des fciences pour être en liberté ; en y
entrant , chacun en fecret admiroit l'étran-
ger, (k lui donnoit part dans fon eflimi;.
En effet , on ne pouvoit gucre la lui refu-
fer. Cléodon paroilloitavoirtrcn'.e-fept ans;
il étoit grandj ilavoit la taille bien piife , la
jambe belle , Pair noble, les yeux noirs 3c
touchans , le tein brun , le nez -quilain , la
bouche belle , les den;s très blanches , la
phylionomie ouverte , ou' iqu'un peu mé-
lancolique; avec cria 11 it^^rr.oit daiis touie'a
■ perfonue un ait de grandeur Cx de franchi-
49 Les Journées
Ce qui prévenoir les cœurs en fa Faveur ;
pwLir de refprit , la façon dont il conta fou
hiftoire prouva à la compagnie qu'on ne
pouvoit guerre en avoir da.antage. Lor(-
qu'il vit que l'on fepréparoit ài'entendie il
prit la parole en ces termes, en s'adrellant
à Uranie.
HISTOIRE DE CLÉODON.
IL eft néceffaire , Madame, pour l'intelli-
gence de ce que j'ai à vous dire , que je-
vous parle de ma famille ; quoique Théla-
xnont la connoilTe parfaitement, ce que vous
en pourriez ignorer , jetteroit une obfcuritc
dans les accidens de ma vie, qui fatigueroit
votre attention.
Je fuis né de parens nobles & riches,mon;
aïeul laifia pour héritier deux fils , Agénor
èc Timance, tous /"eux plus étroitemerit unis-
par les nœuds de l'amitié que par les'.iensdu
tang; comme ilscroyoient avoirafïezdebien
pour vivre opulemrrent, ils réfolurent de ne
le point qtiitter; tous deux aimoient les plai-
£rs & ladépenfe, & quoiqu'Agenor ai-
mât les Sciences & les Belles-Lettres , \z
complailance qu'il avoit pour les volontés-
de Timantc l'empoitoit fur fa philofo-
pfeie.
Cependant le bien fe dilTIpa, les maifons.
-fe vendirent , les revenus diminuèrent, &C
Agcaoïj. q^uis'étoit marié par inclinatioïi,,fc-
A M U s A N T I I. 4t
trouva Jans le cours de lix à fcpt ans avec
une grolTe famille & très-peu de bien. La
philolophi? repric Ion empire, l'amour des
Sciences chaîna celui des plaifirs ; mais les
réflexions doulou eufes fuivirenc de près ce
recour '\ la fageife. La triftcde d'Agénor
s'augm-ntoit à proportion de fa famille :
jufqu'alors le Ciel ne lui avoit donné que
des filles ; mais quand il m'eut vu naître ,
la joie d'avoir un fils ne pût l'emporter fur
le chagrin de n'avoir plus rien à lui laifler
pour foutenir fon nom.
Le changement cle fa fortune ne diminua
rien cependant de la tendreté des deux frè-
res : jamais ils ne fc firent de reproches , &
jamais ne s'attribuèrent les malheurs dans
lefque'.s ils étoient tonr.bés. Timante avok
trop d'clprit pour ne pas voir qu'il étoit la
primipale cauie du dérangement de mon
père; & comme il étoit fins engagement ,
de que rien ne Tatcacho:! en ce pays que
fon union avec Agénor, il prit la réfolucion
d'aller mourir dans d'autres cl'mats , ou de
réparer le tort que fes dépenfes excelTîves
lui avoient Kait. Un jour qu'Agénor s'étoit
enfermé dans fon cabinet pour chercl.er
dans l'étude les confolations dont fon ame
avoit befoin, Timante vint le trouver: com-
me le de'^ein qu'il avoit formé avoit mis
qutlqu'altération fur fon vifage , Agénor
s'en apperçut , âc crut qu'il lui étoic arri ë
queloue chofe de fâcheux ; mais Timante
s'appcrcevant dj ce qui fe paffoit dans fon
cœur, lui dit en l'cmbraflanc : je n'ai rien
4i Les Journ£es
ce finiO-ic à vous apprend e, mon cher Agé-
nor ; plût au Ciel que j'eulTe des nouvelles
à vous dire , elles ne pourroient être qu'a-
gréaMes, puifque notre inroi tune eft au pics
haut point.
Mais , mon cher frère , conrinua t-il, il
eft temps de finir notre commun malheur ;
Tamirié que vous aviz pour moi vous a
perdu, il eft jufte que celle que -j'ai pour vous
me donne les moyens de le faire celleicvous
avez épuufé une femme dont la vertu s'eft
montrée avec éclrt dnns l'adverfité, atten-
tive au feul bien de vous plaire , elle ne
s'eft occupée que du foin d'élever des en-
fans qui lui font d'autant plus chers que vous
en êtes le père : elle vous aime jufqu'au poinc
de ne pouvoir fentir un m.il qu'elle auroit
puév'iter, ne vous épcufant pas. aveugle fur
tout ce qui vous eft cher , elle me marque
autant d''amitié que fi ie la m>éritois; elle m.e
cache même fesbefoins les plus prelTans ,
pour ne pas irriter ma douleur , fâchant
bien qu'elle cauferoit la vôtre : je comtois
votre amour pour elle , & celui que vous
icllentcz Tun 6c l'autre pour vosenfans ; je
ne fuis point père , mais j'en ailes enti ailles.
Votre réferve à mon égard, le procédé
de votre vertueufe époufe & le naill nce
de Cléodon m'ont appris mon devoir. Je
parts 5 mon cher Agéror , je vais cheicl er
dans d'autres climats cette fortune que m.on
imprudence vous a fait perdre. J'ai vendu
la terre qui mie relloit pour tout bien , j'ai
employé la m.oitic de l'argent qu'elle m'a
Amusantes» 45
rendu en marchandifcs propre pour le lieu
OLi j'ai deiTein d'aller. De l'autre moitié j'en
réfervc fimplemcnr ce qu'il me faut pour
mon voyage*. Se je vous en apoorrele refte
pour que vous en lervicz juiqu^à mon re-
tour, ou du moins jufqu'à-ce que vous ayez
de mes nouvelles.,
Agénor ne pur entendre le difcours de
Timinte fans enêr/e vivemenr touchéj il fît
tous Tes efforts pour le dilfuader d'un voya-
ge auffi périlleux, & voyant qu'il ne pou-
voit l'en détourner , il employa route Ton
éloquence pour lui pcrfuader de lui laifler
courir les mêmes rifques , en permettant
qu'il l'accompagnât. Mais quelles que fuf-
icnt fes raifons , Timante ne voulut jamais
y confentir , & fes mefures étant prifes , il
dit adieu à mon père , ôc lut prendre congé
de ma mère.
Le motif de ce départ aiiilt quelque cho-
fe de Cl généreux , qu'il en parut mille fois
plus cruel à Agénor Se à fon époufe , Se ce
ne fut pas fans répandre bien des larmes
qu'ils le virent partir pour le Port-Louis, où
if s'embarqua dans le delTein de palier aux
Indes. Mon père ne fe \ït pas plutôt privé'"
de cette confolation , qu'il réfolut de fe re-
tirer dans une terre qu'il avoir , feul reftc
de tant de richefîes. Ma mère étoit trop at-
taciiée aux fentimens de fon époux pour
s'oppofer à cette retraite ; uniquement oc-
cupée du foin de fes enfans , elle eût été
dans les dcferts les plus reculés , pourvu
qu'elle y eût eu Agénor & fa famille.
^4 Les JowRNiES
Ils partirent, & mon ptre ayant mis ton-
te Ton attention à mon éducation , on peut
dire qu'il partageoit Tes jours entre l'étude ,
la philofophie & moi. Quinze ans s'écou-
lèrent de cerre forte 'ans que l'on reçût au-
cune nouvelle de Timante : Agé or m'c-ii
cntrctenoit fans cède , & m'infpiroic une
forte tendrede pour lui : il me recomman-
doit fur toute chofe de conferver dans mon
cœur une éternelle reconnoiffriiicedelctfort
qu'il avoic fait en quittant fa patrie , fes pa-
ïens, fes amis, & ce qu^ii avoir de plus cher,
pour aller chercher de quoi me rendre hcti-
leux.
Car c fin, me difoit-il, Timante pouvoir
encore gnûrer une vie tranquille, quoiqu'elle
ne fut pas opulente ; il n'étoit point marié ,
i! n'avoit pas le loin d'une famille ; & puil-
qu'en me retranchant, je vivois bien avec
la mienne, il nuroit encore mieux fait que
moijétant feul. Cependant fi tendrefle pour
mes enfans lui a tout fait hafarder , Pardcur
de les voir comme ils auroient dû être , d
nous n'eulTîons pa'^ diffipé nosbiens, l'a por-
té à entrpren. ire un voynge dont la lon-
gueur auroit dû l'effrayer , s'il n'avoit pas
eu une amitié à l'épreuve ce tout.
Des femblablts converfations réitérées
avec foin m'infpirerent une forte envie de
connoître cet oncle généreux : je fis mê-
me entendre à mon père le dtfir que j'avois
de l'aller chercher ; mais , quoiqu'il le fou-
haitât autant que moi , les moyens de nous
fausfaiie nous manquant abfolument^ il me
Amusantes. 4^
octôurnoit de cecce idée avec foin : &C com-
me j'étois occupe par tous les exercices qui
convcnoientà un homme de ma condition
& de mon âge, je n'ivois d'emprelTcment
à chercher Timap-te qu'autancque m'y por-
toit Pamit é que l'on m'avoit infpiré pour
lui. Je touchois à ma (eizieme année , Sc
il yen avoit près de quinze qu'il étoit parti ,
lorfqu'Agénoricçut la nouvelle qu'un vaif-
fcau , venant des cotes de Coronr.andel ,
avoit abordé au Po't-Louis , & qu'il lui
apportoit de nouvelles deTimanre,avec des
biens confi iérables. Vous pouvez aifércent
îuger de la joie d'Agénor ; il prit la poftc
aulli - tôt, & le rendit au Port-Louis, où il
trouva véritablement ce qu'on lui a^'oitfait
cfpérer ; le Capitaine du vailTeau étoit un
ami de Timaute, qui rendit à mon père un
compte fidèle des chofesqull étoit chagé de
lui remettre.
Il lui apprit que ce frère généreux s'étoit
établi fur les cotes de Coromandel , qu'il
yavoitamalfé des biens confidéiables, qu'il
s'y étoit marié avec une AngloKe , &C
qu'ayant formé le dcHein de revenir en
France , il avoit chargé un vaifleau de la
plus grande partie de fcs richclles ; qu'il y
avoit ^ait embarquer fa femme ^ quoiqu'el-
le fût grofTe , avec ordre de s'établir chez
Agenor ; mais après avoir été un très long-
temps (ans avoir pu favoir fi elle étoit ar-
rivée à oon port, il avoit er.fin appiis que
ce vaillèau avoit péri fans qu'il s'en fut
^happé que deux matclots,qui s'écoicnt fau-
4<3 LesJournÉes
vés cîu naufrage à la faveur de quelques
dcbris du vaiileau, qui , profitant de la pre-
mière occadon , revinrent annoncer cette
trifte nouvelle.
Le Capitaine ajouta que Timanre , péné-
tré de la plus vive douleur , en avoit penfé
mourir : mais que s'écant fournis aux décrets
delà Providence, il avoit repris fon com-
merce , de que s'étant vu après quatre ans
de travail , depuis la perte du vaifl^au ,
aufli riche que la première fois, il avoit en-
core hafardé de faire pader fes biens en
France , & qu'étant fon ami depuis fon ar-
rivée aux Indes , ôc le lâchant prêt à par-
tir , il avoit confié à fon zèle les biens qu'il
venoit de lui remettre , ayant été allez heu-
reux pour avoir fait fa navigation fans acci-
dent ; qu'il rcpartiroit dans peu pour les
côtes de Coromandel , le delîein de Ti-
mante étant d-'y refter jufqu'à fon retour.
Ce récit attendrit extrêmenent Agénor , il
rellentit vivement le malheur de Timantc
en perdant fa femme , &c l'enfant dont elle
étoit enceinte, d^une façon fi terrible. Il
pria le Capitaine de ne point partir fans le
revoir , Ôc fe fépara de lui après avoir fait
plufieurs préfcnsà i-'équipage. Agénor char-
gé de biens, & plein de reconnoillance, re-
vint dans le fein de fa famille épancher fa
joie; ma mère pleura beaucoup la perte
de l'époufe de Timante, & fes larmes ayant
excité les miennes, je parus fi (enfible à
cet accident, qu'Agénor charmé de me trou-
ver capable de (entiment , ne put s'empê-
Amusantes. 47
cher cîe m'embralfer , ôc de m'ouvrir Ton
cœur.
Mon fils , me dic-il, votre tendrefle pour
un frère que j'aime me fait croire que vous
ne vous oppolcrez point au dellein que j'ai
fait. Votre oncle a tout halardé Se tout per-
du pour moi , il eft jufte qu'à (on exemple
je hafarde pour lui le feul bien qui m'ell:
cher ; j'ai réfolu de vous faire partir fur le
vaifîeau qui doit retourner aux côtes de
Coromandel ; vous ères en état de faire ce
voyage préfentement , la générofîté de Ti-
mante y ayant pourvu : il m'envoyoit fa
femme , je veux lui confier mon fils; elle
portoit dans (es flancs un gage qui lui étoic
précieux , & je doii réparer cette perte en
lui donnant ce qui m'attache le plus ; vous
partirez avec le Capitaine du vailleau : je
11c doute point que le Ciel ne favorife mes
juftes intentions , & ne vous fafle arriver
heureu'ementi témoignez à Timante une
tendrelTe de fils , regardez-le comme vo-
tre perc , & par vos foins , votre (oumiffion
& vos attentions, marquez- lui ma recon-
noiPance , ôc vous vous rendrez digne des
biens dont il vous a fait part.
Vous jugez bien. Madame , que quand
même mon coeur ne m'auroit pas porté à
faire ce que mon père cxigeriit de moi, cela
flattoit trop la curiofité inféparablede l'ige
où j'étois, pour ne pas approuve! fa réfolu-
tion. Je l'en remerciai dans les termes les
plus vifs , ^ luis fis connoître que , malgré
le chagrin que j'anrois de m'éloigncr de lui.
4? Les Journées
je ne pouvois me rcfufer à la joie d'aller em<
brader un oncle à qui j'avois de fi grandes
obligations.
Je ne vous entretiendrai point de tout ce
qui f- palfa jufqu'à mon départ , il fuffit de
vous diie que ).i (aifon ne fut pas plutôt fa-
vo-able , que le Capitaine . qui étoit venu
à Paris prefque aulTi-tôt qu'Agénor, & avec
lequel il av itlié une étroite amidé , m'em-
xncm au Port-Loris , ik qu'ayant les vents
propice^ nous nous embarquâmes. Notre
navigation ne fut troublée d'aucun accident
fâcheux ; i etois parti ayant pèsde dix-fepc
ans , (k nous a rivâmes que j'en avois bien
près de dix-neuf.
L'efpace <:^e deuxannéesfurîamer nelafTc
pas d'être affez confidérable pour un jeune
homme qui avoit eu d'ailleurs ur,e éduca-
tion , & j'en appris aflez dans un fi long
voynge pour me rendre digne de l'attention
de Timante. Le Capitaine lui fit dire ^on ar-
rivée, & qu'il lui amenoit une perfonne qui
lui donneroit des nouvelles d'Agénor. Ti-
mante n'héCna. pisà fe rendre fur Ton bord; il
y vin" avec un emprelTement qui nous fit bien
voir à quel point Agénor lui étoit cher. Le
Capitaine 5c lui s'embralferent , & cet a mi
m'ayant fait approcher : voilà lui dit il en
me préfentant, celui qui doit être préfen-
temj-nt l'objet de toutes vos tendrellès ,
puilque vous voyez en lui ce neveu pour
Icqu 1 vous m'avez dit tant de fois que vous
cherchiez à fixer la fortune.
Quoi ! s'écria Timante en me recevant
dans
A M r s A W T 1! 4. 4f
dans Tes bias , c'eft Cléodon ! c^eft le fils de
mon cherAgénor! Les larmes que li joie
lui firent répandre, Tempêcherent d'en dire
davantage , ôc il ne s'exprima long-temps
que par des adions de tendre/le & de fur-
prife. Pour moi, je fentis une véritable fatis-
fa6tiondc mevoir dans les bras d'un homme
dont le cara(5tere m'avoit déjà donné de
l'admiration. Je répondis à Tes tranfports
avec Pamourd-'unfils, & je fis enfortede lui
exprimer les fentimens d'Agénor& les miens
d'une façon à lui en prouver la iincérité.
Lorfque ces premiers mouvemens furent paf-
fésjil m'examina avec attentionj&: mon bon-
heur ayant voulu que ma perfonne lui fût
agréable, il prit pour moi une amitié qui fie
dans ia fuite toute ma confoiationj& qui faic
aujourd liai tout le bonheur de ma vie.
Timante mettoit lî fort a«-deflus de ce
qu'il avoir fait pour Agénor, cequ'Agénor
faifoit pour lui en me confiant à les ioins .,
?[u'il ne pouvoit fe la'ifer de m'en mjarqucr
a rcconnoillance; il me rendit le maître ab-
folu dans fa maifon,& ne voulant pas que je
pcrdillè les fruits de mon éducation , il me
fit continuer mes exercices ordinaires, ayant
trouvé , dans les François établis dans ce
Pays, des perfonnes capables de mettre la
dernière main à ce que je favois déjà.
Ma préfence fit réfoudre Timante à refter
encore aux Indes deux ou trois ans, croyant
ne pouvoir jamais être alfez riche pour mar-
quer à fon frère l'attachement qu'il avoit
pour moi, Lorfque ce temps fut expiré , je
Tome III. C
X© Lis Journées
l'exhortai à rev-en',r en France , il y confen-
tic; mais par une précaïuiou q^ i fen^'hla pré-
dire ce qui nous arriva, il ht charger un vaiC-
feau de tout cequM av )ir, de voulut en at-
tci.drc un au:re pour nous y embarquer, di-
fant qu'il ne f.:iloit pas confier au mcn e lia-
fard la vie & lesbie is ; que il le vai'!eau qui
portoit ces richei'es pérllfolt, notre prélence
con'.oleroit Agénor "'e cette perte , & que fi
nous périlfions, & que les bi ns arrivalloïc
à bon port , ils mettroicnt Agénor en état
de n'erre pas fi fort à plaindre.
Cette idée fit que nous ne pirtîmesque fîx
mois après qu'il eût embarqué tout ce qu'il
pue faire palTer en France. Pendant les
premiers jours de notre navigation , nous
eûmes un temps Ci favorable , que nous ne
doutâmes point que nous reverrions notre
patrie (ans accident : deux mois s'écoulè-
rent d.ins cette douce efpérance, loifquc le
temps changea tout-à-coupi les vents devin-
rent contraires , & le ciel 8c la mer paroiC».
faut s'être unis pour nous faire périr , nous
fùme^ attaqués d'une fi furieufe tempête ,
que tout l'art du Pilote ne put nous garan-
tir du naufrage. Après avoir été battus des
vents, des fl ks, de ia grêle & de la foudre
pendant trois jours & trois nuits , le ma-
lin lu quatrième notre vaiffeau brifc , rom-
pu & fracaîlé, s'ouvrit entièrement & ren-
dit la mer dépositaire de tout ce qu'il con-
tenoirj S: il ell prefque impolTible de vousinf*
iruire le ce que nous penfions en ce mo-
ment Timante 3c moi. La mort de l'un Si
Amttsantïs. 51
cle l'autre fut notre unique objer ; Se qioi-
que la nâiure nous faOe toujours fong r à
notre conlervarion pc"rronnelle,ie puis ous
arfurer , Madame , que par un moHvement
d'amitié qui vous paroitra exmordin li-e ,
cherchant à nous fauver mutuellement Ti-
mante & moi , fanspenfer à nous-mêmes ,
nos corps étant à la merci des flots , nos
y^ux cherchoient à découvrir les moyens
de nous fecourir : nous ne nous perdions
point de vue , & mts mains ayant rencon-
tré un morceau du débris du vaideau , je
le poullai à Timanre, dansle tempsqu'il ve-
noit à moi à la faveur d'une planche pour
le même defièin. Cette tendrelle récipro-
que ne fe peut manifcfrer par des paroles ;
on n'eft pas en état d'en prononcer dans
ces forces d'occa ons. Satisfaits de nous voir
nager à côté l'un de l'autre, nous gagnâmes,
aprè, bieR de la peine Se de la fatigue , le
pied d'un rocher qui étoit fort a\nnt dans la
mer^ Se qui y faifoit comme une efpcce de
table , fur laquelle nous abor iâmes plus
heureufement que nous n'ohons l'eTpérer,
Nousn^ fùrr.es pas plutôt arrivés que nous
nous embralîames , trop contens encore de
n'être poiiU féparés.
Notre naufrage fembla avoir appaifé la
meri elle releviHt calme, le Ciel s'cc'.air-
cit , & le Soleil parut plus brillant que ja-
mai : lorlque la cjialcur nous eût un peu fc-
chés , je promenai mes regards fur l'éten-
due du rocher, &c je m'apperçus qu'on pon-
voit y montcj avec allez de facilite par des
C 1
Ji Lïs Journées
creux que la nature y avoit faits d'efpace cK
cfpace en forme d'efcalier. Je proporaiàTi-
mante de monter au haut de cetécueil pour
découvrir ce qu'il nous cachoic derrière lui :
notre fort ne pouvoir être plus malheureux,
il y confentit.
Nous montâmes & parv-nmes à la poin-
te du rocher ; mais , Madame , quelle fut
notre furprife de voir que cette pointe s'é-
largiflant de l'autre côté , ne formoit qu'un
talut facile pour pouvoir defcendre dans un
vallon qui nous parut enchanté de l'endroit
où nous étions ; nous n'héhtâmes pas à y
defcendre , & lorfque nous fûmes en bas,
il eft impoffible de vous exprimer notre
étonnement , en voyant que le rocher que
nous venions de quitter étoit large Ôc fi
haut, qu'il fufïîfoit pour cacher cette terre
à nos yeux.
Malgré notre curiofité , nous étions h fa-
tigués que nous primes la réfolution de ne
parcourir ce lieu que le lendemain. Comme
il étoit entouré d^arbres toufus Se d^un feuil-
lage qui nous étoit inconnu , nous choisî-
mes l'endroit le plus fombrc pour nous re-
pofer •■> plulieurs de ces arbres portoientdes
fruits d'une beauté qui nous forcèrent d'en
prendre pour lubvenir aux befoins de la
nature. En effet , ils étanchcrent notre foif,
&c calmèrent la faim qui commençoit à nous
preder.
Le fommeil vint à fon tour, & malgré les
trirtesidéesquinoustravailloient, nous goû-
tâmes un repos plus tranquille que nous n'au-
Amusantes. 53
rions du l'efperer, puifqu'à notre réveil il
faifoic grand jour , &c que nous étions arri-
vés en ce lieu fur le déclin de l^autre ; nos
forces fe trouvant entièrement rétablies ,
nous nous déterminâmes à faire la vi;tc
d'un féjour qui nous paroiHbit fi extraor-
dinaire : nous fumes aufli loin que nous
pûmes, fans trouver la moindre habitation.
Des oi'eaux d'une efpecc inconnue, des bê-
tes fauves qui fuyoient devant nous , àes
étangs , des fontaines, & des fruits de mille
fortes , furent les feules découvertes que
nous fîmes.
Timante regardoit Se examinoit toutes
ces cho'es avec un pro!ond filence, & mon
ctonnement aiJoit à ne le pas rompre : en-
fin Timante le fouvenant qu'il a', oit fur lui
une bouflole oC quelques inftrumens nécef-
faires dans le vaiiîeau , chercha fi le mou-
vement qu'il s'étoit donné en nageant ne les
lui avoit point fait perdre ; mais les ayant
trouvés, il fit à Pinftant fes obfervations ,
6c levant les mains au Ciel , comme pour
implorer fon fecours ; mon cher Cléodon ,
me dit-il , nous fommes dans un coin de la
terre auftraîe, & notre fort n'en eft que
plus à plaindre , puifque , félon les appa-
rences, ces lieux font inhabités 6j des
plus inacceiTibles , ôc que nous devons
nous préparer à y voir terminer nos jours j
cependant , pour fuivre les loix de la Di-
vinité , faifons tout ce qui fera néceflairc
pour les prolonger , & remettons le rcfte à
la rrovidence,en lui rendant grâces de nous
J4 Les JoirRNEES
avoir fauves d'un péril qui nous avoit pri-
\és de la (atisfaâ:ion de réfléchir (ur nous-
mcmcs. Ap-rès cecte pieufe exhortation ,
nous nous occupâmes à clierchcr un en-
droit propre à nous établir. Nous trouvâ-
mes aans le fable des pierres aiguës qui nous
fervjrent à couper des branches a'arbrcs ,
dont nous conftruisimes une large feuillée;
nous trouvâmes des fruits dtontlapeau, pief-
que femblable au coco , nous fervir de cru-
ches, & av^c Teau que nous allions pui(er ,
de la terre & du !able , nous fîmes deux
lits, que nous couviimes de moufe; lorlque
nous crûmes fait notre logement ruftique ,
nous longeâmes à la vie : pour cet effet nous
fîmes des arcs Ôc des flèches , avec lefquels
nous faiiionsla guerre aux animaux qui pou-
voient tomber (ous nos coups. Nous faihons
aifement du feu^le caillou ne nous manquoic
pas ; Se les feuilles des arbres formoient la
flamme qui cuiloit nos viandes.
Enfin vous n'ignorez pas «jue l'induflric
ne manque point dans de pareilles occafionsj
ks vttcmens fculs pouvoient nous devenir
nécenaires; mais le climat nous parut fi tem-
péré , que n'ayant que nous pour témoms ,
nous nous confolâmes de courir le rifque
d'être bientôt nuds.
Il y avoit bientôt trois mois que nous
étions dans cette terre fans y avoir vu
nulle marque d'habitation , lorfqu'un jour
m'étant éloigné de la nôtre , dans le deflein
de challer comme à l'ordinaire , ma rêverie
me conduilit Ci loin que je me cj ouvai dias
Amusantes. 55
un endroit que nous n';wlo)iS point décou-
vert. La i;tua:ion m'en pr.; uc plus (auvage
que la nocre , mais elle n'en étoit pas moins
belle. Je me préparols 1 pouller ma curio-
fiti plus avant, qu.ind mes yeux furent fr p-
pés d'un noavel obje . Je vis fortir d'enrrc
les rochers donc ce lieu é:oit rempli, -une
jeune fille, v'rue d une robe de coton, gar-
nie de pl.imes de dlFérentes couleurs ■■, les
deux cotés de cet habillement étoient rele-
vés lur le genou ; (es bras étoient nuds ■■, Tes
che eux noirs, longs îk boucles , flottans
fur les épau es ; un carquois fur Ton dos, &
Tare & la flèche à la main.
Si je fus lurpris de cete rencontre , je le
fus encore davantage lorlquc je fus à une
diftance qui me pût faire remarquer toutes
fes beautés ; elles m'éblouirent : je crus
rêver , je la pris pour une Divinité , âc
plus je merappellois à moi-même, 6c moins
j'ajoutois foi à ce que je voyois : de grands
yeux noir?, vifs & touchans, le nez le mieux
fait , la bouche petite & vermeille , le vi-
fage ovale , une taille fine , noble, aifée , Sc
mille grâces qu'on ne peur dépeindre, m'inl-
p rerent une efpece d'admiration dont je ne
his pas le maître ; &^ voyant qu'elle s'avan-
çoit à moi avec furprile , mais fans marquer
nulle crainte, je me mis à genoux & l'atten-
dis dans cette pofturc.
Lorfqu'elle fut à dix pas de moi , elle
m'examina avec une attention extrême, &
s'écant tournée pluheurs fois pour regarder
deriicre elle , elle s'approcha tout-à-fait ca
C4
S^ Les JouhnIis
mr trant la pointe de la flèche vers la terre ,
comme en /îgne de paix. J'en fis autant ,
êc la regardant avec une admiration quil'af-
luroit de mon lefpetl : quelle aventure ,
lui dis-je , peut avoir rendu ces fauvages
lieux dépofitaires de tout ce que le Ciel a
formé de plus beau ? J^allois continuer ,
lorfqu'elle ouvrit la bouche pour m'inter-
lompre , en me faifant entendre un Ton de
voix charmanr;mais en même-temps un lan-
gage qui m'étoit entièrement inconnu. Je
jugeai bien que le mien ne lui étoit pas plus
intelligible , ik je vous avoue que je ientis
en ce moment une el^ece de plaifir en
voyant que je pouvois m'expliquer fans
craindre d'être rebuté , ni de l'ofFenfer.
Pour elle , elle me fit voir dans Tes yeux
quelques mnrques de chagrin de ne pas
entendre ; clic cella de parler , i5v: mit une
main fur ma bouche pour m'obliger d'e»
faire autant.
Dans un autre temps cette a(5lion eût paf-
fé pour une faveur : mais je connus trop
bien fon intention 8c fon innocence pour
m'en pouvoir flatter ; je ne pus cependant
me défendre de baifer cette belle main avec
une ardeur dont elle me parutfurprife, fans
pourtant en marquer de colère ■■> elle prit
mon arc & mes flèches , & les ayant re»
gardés de tous côrés , elle fouric y & déta-
chant fon carquois , elle me l'attacha fur
l'épaule , enfuite , elle me donna l'arc ôc la
flèche qu'elle tenoit à fa main , & prit le
mien en échange. Après cette cérémonie ,,
'Amusantes. 57
<}ue î'aurois voulu ne voir jamais finir, elle
méfie figue de me relever , j'obéis: elle me
confi:léraencorequelque-tempSjen arrccanc
fouvent Tes yeux fur 'es miens •■, je ne fais lî
elle entendit mieux leur langage que celui
que je parlois ; mais je crus voir dans les
fiens de la joie èc de la rend efle.
Enfin elle me fit iigne de m'en aller, je lui
témoignai par mes actions que j'avois eiivie
de la tuivre;. elle m'en parut etfrayée, &c par
une action toute de feu , me fit connoîcre
e(u'il y alloic de fa vie en tournant fa fie:he
fur (on fcin. Ce mouvement me ht pâlir ,
j'arrêtai fa m.ain, croyant qu'elle vouloit s'en
frapper; mais cherchant à fe faire mieux en-
tendre, elle me montra l'endroit d'où je Ta-
vois vue forcir, & me fit comprendre que
ce ferait là qu'on lui donneroit la mort fi je
la fuivois. Je ne fis plus de réfiitance , & je
me préparois à la quitter, lorfqu'avec un air
rempli de charmes elle éleva une main au
Ciel, & de l'autre me marqua le lieu où nous
étions , pour me faire entendre que je m'y
rendilfe quand le jour fcroit au même point
qu'il étoit alors.
Je ne négHgeai pas les fignesqui pouvoient
l'alTurer de mon obéilfance , ôc le dern ier
qu'elle me fit m'ayant congé ^ié, J€ m'en ié-
parai pénétré d'amour , d'étonnement &:
d'admàration. Je pris le chemin de notre ha-
bitation , non fans me tourner plufieurs tais,
du côté du charmant objet que je veuoiide
quitter, &c j'eus la fiiisfaétion de la voir me
conduiie des. yeux aju tai^t qu'elle k put.^ Je
5^ Les Journées
troavai TimanteHansune inquictucîe extrê-
me de ma longue abfence. Malgré mon
rerpe6b& ma cendrclTe pour luipar un mou-
vement dont je ne fus pas le maître , je lui
cachai mon a> enture,dansln crainte qu'il ne
me permît pas de revoir la belle Sauvage, &
ie m'excuTai fur ce que la chalfe m'avoic
conduit plus loin qu'à l'ordinaire.
Ce myfteie eût été bientôt découvert s'il
fe fut apperçu du changement de l'arc & du
carquoisj mais il étoit trop occupé du plaifir
de me recevoir pour y Faire attention. Nous
nous couchâmes avec nos réflexions accou-
tumées; mais l'amour naillantqui me faifoic
fejitir fa puiflance ne me permit pas de goû-
ter les douceurs du repos. La jeune Sauvage
revenoit fans cefTe à mon imagination avec
tous fcs attraits , & je cherchoisà pénétrer
pourquoi elle habitoit un femblable défcrt >
comment il fepouvoit qu'elle y eût é:é élevée»
& fur-tout quel étoit le péril qu'elle m'avoit
fait envilager lorfque ieTavois voulu fuivre.
Je réfolus de m'éclaircir de toucesccscho-
fes h notre entrevue ; mais me fouvenanc
que nous iie nous entendions pas, ce qui m'a-
voit fait plaifîr dans )e premier moment, me
caufa une douleur extrême: cependant je me
confolaipa' l'efpé'ancedelui pouvoir appren-
dre ma langue, puifqu'eile étoit née & for-
mée comme le refte des humains. Je pallai la
nuit dans ces penfées tumultueufes , & m'é-
tant levé de grand matin, je quittai Timanre
fans lui donner le temps d'examiner mes nou-
velles armes. Depuis que nous étions en ce
Amusantes. ;<>
lieu je m'écois occupé à furprendre qtîel"
ques-uns des oife. ux dont le plumage m'a-
voir paru extraordinaire, 6c j'étois parvenu
à en inftruire un, con me onfait (ouvenren
France. Cette petite bête s'ctoit appnvoifje
avec tant de faciliré, que je parcouiojs quel-
quefois ce dffert l'ayant fur le poing ; je le
pris ce jour là dans le deflein d'en faire pré-
iei:tà ma belle Sauvage.
Je chaiîai jufqu'au moment de mon ren-
dez-vous ; i'apperçus cette lil e aflife au
pied d'un arbre: o'abord qu'elle me virelle
le leva avec précipitation , ôc s'avançant à
moi , elle me préfenta la mnin , & me con-
duilant du coté de notre habitation, elle me
fît ligne de m'afleoir auprès d'elle dans un
endroit qu'elle choifit , où s^étant affife , je
me mis à genoux devant elle. Alors articu-
lant quelques mots que je ne pus compren-
dre, elle me pai ut étonnée en appercevant
l'aimable oifeau qui voltigeoit fur moi,& me
tendit la main comme pour me le deman-
der : je lui fis faire le- petits tours que je lui
avois appris, & le lui donnai enfuite. Elle
avoit été fi lort attentive à ce qu'elle venoit
de voir, ru'elle fit faire à cet animal les mê-
mes chofes. Cet amulement la di ver' it beau-
coup, ce qu'elle témoignoit par d'aimables
fourires. Je lui fis figne qu. je lui en failois
préfent, elleen parut charmée, & m.it lamain
fur Ton cœur pour marque de fa reconnoif-
fajice. Toutes les aétions. pleines dV*pit Se
de feu, me fortifièrent dans h. penlée qu'il
ne mé Icroit pas impollîble de l'inftruire.
C 6
#© L E s J O U R N E E s
Pour y parvenir,(5v' vu qu'elle m'avoît mené
afle? près de notre demeure, je lui fis enten-
dre que je la fuppliris d''y venir avec moi;elle
jefufa quelque- temps, puis fe levant tout-à-
coup elle m'exprima par Ces geftes & le ton
de fa voix qu'elle m'y fuivroitle lendemain;
après cela elle hniia l'oifcau que je lui avois
donnéj mit une main fur ma bouche, ôc de
Paurre me marqua le lieu de ma retraite, en
me fiiifant connoîcre qu'il écoit temps de
Jious quûter.Cc moment me paroifloit être la
réparation de l'ame d^iTec le corps, ceux que
je paiTois avec elle me paroilloient, les plus
doux de ma vie.J'oublioisma patrie , mon
naufrage ,. Timante & mon père en la re-
gardant; mais lorfque je m'en fcparois, mille
triftes. réflexions s'ofFioient à ma penfée. Je
Ja quittai cependant , comme la veille , a
l'ordre qu'elle m'en donna. A peine étois-je
h cent pas de ce charmant objet, qu'elle dif-
parut à mes yeux, & que je trouvai Timante-
qti mie cherchoit. Le jour étoit encore
grand, & l'air embarrafie que je montrai à
fon abord,le carquois de les nouvelles flèches
qw'û r.pperçut, ainfi que l'oifeau qu'il ne me
vit point, lui donnèrent des fonpçons con-
fus de quelqu'aventure extraordinaire.
D'où verez-vous , Cléodon , me dit-it
d'un ton grave ? Quels font ces traits , cet
arc & ce carquois? & pourquoi n'avez-vous
plus votre oiftau? Comme je ne favoisque
lui répondre : ah !. mon fils , me dit-il , que
dois.-je croire de tout ce que je vois .'' Vous
a'avez fait, que foupirer pendant la.nuiti.dès.
A M TJ s A N T E s, él
îe point du jour vous m'avez quitté avec
un cmpredemenf que je ne vous ai inmais
icmarqué ; vous aviez avec vous un animât
qui failoit tous vos plaifu'S , vous revenez
fans lui , rêveur , diftrait » 5c vous portez
des traits qui me font inconnus. ParleZjmort
fils, expliquez- moi cette aver.ture , ôc cal-
mez mon inquiétude & le trouble dont je
me fens agité.
Ce diicours me toucha & me fit de'termî-
neràlui tout découvrir. Cequifepaile dans
mon cœur , lui dis-je , Seigneur, n'eft dan-
gereux que pour moi ; .x' puifqu'tl faut vous
le dire., ces lieux font habités, mais j'ignore
par qui: une leule fille s''eft otfeite à mes
yeux ; mais quelle fille, grand Dieu ! vous
n'avez jamais rien vu de fi beau ! Elle pa''lc
lane langue que je n'entends point, la miien-
ne lui eil inco nue: c'e^l elle qui m''a don-
né les armes que vous voyez, c'eft à elle que
j'ai fait présent de l'oifeau dont vous êtes en
peine , & c'eft à elle ci fin , Seigneur, que je
me fuis donné moi-même pour le refte de
ma vie.
Alo s, profitant de fan etonnement, je lui
raconrai ce qui m'étoit ?.rr£\ é , & les term.es.
donc jem.e fervis pour lui pdiidre l'inconrue
lui prouvèrent allez la violence de ma pa(-
fion , fans qu'il lui en fallut d'aucres témoi-
gnages. Je vois bien , m.e rcpondit-il , qu'il
n'elt point de malheurs , de temps , de lieux
ni d âge à l'abri de l'amour ; on porte par-
tout fon cœur: mais j'avoue que je ne m'ac-
tcndois pas c^uc,daûs un défcit aulïi fauY.agr
>
42. Les Journées
j'euifeà craindre plutôt pour votre repos quef
pour votre vie. CL^peiidant , continua-t-il ,
faites moi voir cet objet qui , par des char-
mes (i dangereux, a Tu vous faite oublier
que nous ne tommes pas ici pour aimer ,
mais feulement pour mourir.
Je lui promis de luil^ faire voir le lende-
main ; &c quelqu'envie qu'il eût de me faire
retourner fur mes pas, il fe rendit à la prière
que je lui fis d'attendre le moment de notre
cntievue. J'éprouvai alors que.dans l'état où
j'étois, un confident, tel qu'il puille êrre,efl:
d'un grand fecoars; je découvris à Timante
tout ce qui fe palïoit dans mon cœur , je lui
répétai lesa6tions fpirituellesdela belle Sau-
vage , & il convint avec moi qu'il falloir
qu'elle fentit les mêmes mouvemens , quoi-
qu'elle n'en eût pas la même connoiOance.
Mais, me difoit-il , puiique ces lieux font
habités , pourquoi ne voyons-nous point le
peuple qui l'habite ? où f«cache-t-il, ik d'où
vient que nous n'appercevons nulle trace
d'hommes/' è^ Ci ce n'en font pas, commuent
l'inconnue a-t-elle pu naître aufll belle que
vous le dires ?
Je ne puis répondre , lui dis- je , aux ob-
jections que vous me faites; j'ignore abfolu-
ment ce que vous me demandez -, je n'ai fu
qu'obéir à celle que j'ai ,'ue : elle m'a éloi-
gné avec foin du lieu de fa retraite , en me
faifant entendre que fa vie feroit en danger Ci
je l'y fuivois , ce m'en fut allez pour arrêter
ma curiofitéi je me fuis contenté de la voir ,
de l'admirer ôi de l'aimer^ fans chercher au-
Amusantes. 6^
delà d'elle la caufe de mon amour &z de
mon a.-lrairation. Timanre ne m'en dv:;man-
da pas davantage , êc atccndi: le lendemain
avec autant d'impatience que moi, quoique
ce 'îùi avec des (entimens bien difl"érens.
L'h.nire ne fut pas plutôt venue que nous
prîmes le chemin du rendez-vous; la jeune
Sauvage y arriva en même-temps que nous;
mais me voyant avec un autre , elle s'arrêta
& fit des actions qui marquoient une étrange
fu' prile. Je priai Timante de ne s'avar.cer
que lorf ^ue je le lui dirois,& m'approchant
de cette belle fille , je mis un genou en ter-
re , de lui fis comprendre par mes lignes
que celui qu'elle voyoit avec moi venoit
pour lui rendre le même homm.age.
Soit qu'elle m'entendit ou qu'elle eut
pris fa léfolution, elle me fendit la main Se
fujf audev;-nt de Timanie : quoiqu'il fût
prépare par mes difcours à ce qu'il voyoit ,
il y avoit ajouté fi ; eu de foi que fon éton-
nement parut dans toutes fes aôtions. Pour
elle , l^âge de Timanre,fa phyfioijomie vé-
nérable &c fon port majeftueux lui in'pirc-
rent un refpecb qu'elle témoigna d'abord en
fiéchidant les genoux devant lui. Cette ac-
tion , à laquelle nous ne nous attendions
pas, fit répandre des larmes à Timante ; il
la releva , & quelque chofe de fuprême le
faifant agir, il l'cmbralla avec une tendrelle
dont je ne pus m'empêcher de m'allarmer.
La jeune Sauvage reçut fes carcfTes avec
une innocence qui relevoit le prix des fien-
nesi maisj Madame, ilie palfuitence mo-
^4 Les Journeis
ment de terribles chofes dans mon cœur :
j'oubliai ce qu'croit Timante, je ne me fou-
vins plus que la belle Sauvage étoit un en-
fant qui joignoit à la (implicite de Ton âge
&c de Ton éducation une parfaite ignorance
des règles que l'oupreicrit aux perionnes de
fon fexe.
Ma jaloufie devint aufïî forte que mon
ftmour , 8c ne pouvant faire tomber mon
défefpoir lur des perfonnes aufïi chères, je
le tournai entièrement fur moi , ôc j'allois
me percer de ma flèche , lorfque Timante»
jettant les yeux fur moi , fit un cri qui con-
traignit la belle Sauvage d'en faire autant.
Elle ne vit pas plutôt mon dellein , qu'elle
fe jetta fur moi , & m'arrachant la flèche ,
elle en porta la point? lur Ion cœur , vou-
lant m'exprimer par- là que le même coup
la feroit mourir avec moi.
" Qiie faites-vous » me dit alors Timan-
» te,&: quel indigne foupçon a frappé votre
» efprit ? revenez à vous, Cléodon , je vous
»» inflruirai de mes fentimens. Se foyez af-
M furé qu'ils n'ont rien qui puif é faire tort
»j aux vôtres». Honteux de mon tranfporf,
je me jettai aux pieds de ces deux maîtres
démon fort; je demandai pardon à Ti-
mante, & fis /igné à l'inconnue qu'elle étoit
toute puiflànte fur ma vie. Comme mon
înjurte violence avoit troublé la douceur de
cet entretien , & que la belle Sauvage étoit
fuiette a Pheure , elle nous fit entendre qu'il
falloit laquitterj& qu'elle rcviendroitle len-
ésïmm j, mais avasat qae de nouâ fé^arer
A M t7 s A N T E s. ê^
elle rae fît préfeni: de tablettes d'écorces
d'arbres , où il paroifloit quelques chiffres
gravés avec un poinçon ; tout ce qui venoit
de (a main m'étoic précieux , de j'acceptai
cet innocent préient avec mille marques
d'amour & de reconnoitîance. Il fallut en-
fin nous réparer ■■, elle s'approcha de Ti-
xnante , & Tembrada avec refped , Se re-
venant à moi , elle me donna fa main ,
ayant vu que c'écoit l'unique témoignage
de tendreflé que j-'exigeois d'elle ordinaire-
ment j & s'éloigna de nous avec une vîrelîè
extrême. Ne us ne l'eûmes pas plutôt per-
due de vue , que nous rentrâmes dans no-
tre cabane , où Timanre m.e regardant at-
tentivement " quoi ! me dit-il , m.on cher
>» Cléodon , fe peut-il que vous ayez cru que
*> j'étois votre rival ? ConnoifTez mieux Ti-
** mante , Ton cœur eft à l'abfi des impref^
» fions dont îe vôtre eft rufceptible : je ne
» puis nier que la jeune Sauvage n'ait ex-
» cité dans moniime d-S mouvemensque je
w n'ai jamais reflentis. Sa jeunefle , Ion in-
» nocence , & l'aCbion foumife avec la-
w quelle elle m*a abordé m'ont attendri: mes
»> entrailles fe font émues , je l'aime , mon
« cher ( -léodon ; mais je Paime comme ma
» fille , & c'efi en qualité de père que je
» fuis fenfible à Ton fort. Qiioique je fente
» qu'elle m'eft extrêmement chère par elle-
»> même , je puis vous rflurer qu'elle me Tefl:
w encore davantage par l'amour que vous
*» avez pour elle , &c par Pinnocenre ten-
w dieiîc que je vois bien qu'elle a prife pour
^<j Les Journées
5, VOUS. Cependant , conrinua-til, comment
,, la rirer de ces lieux? & comment nous
„ en tirer nous-mcmcs ? ,,
Cette réflexion lui tît lépandre des larmes,
&c pour dilTiper la mélancolie où je le vis
tomber, je lui préfentai les rablectes que la
jeune Sauvage m'avoic données ; il les prit,
ik. ayant Remarqué que les chiffres qui
étoient dellus avoicnt quelque rapport à fon
nom , il les ouvrit : ce qui en formoit le pa-
pi.:'.- étoit fl'ccorci:s d'arbres rrès-hnes , qui
étoient écrites de caradtcres ai"'cz lifibles ;
mais quelle (ut la fu'prifede Timante lorf-
qu'il vit que c etoit de l'Anglois ! Comme il
lavoit par aitement cette langue . il reprit
le commencement de ces tablettes. S: y
lut avec un étonnement fans égal les paro-
les luivantes.
' Quoique je ne parle préfentement qu'aux
,, rochers, & que , félon les apparences,
,, cet érrit doit y être enféveli i comme il
3, eH: plus d'un malheureux dans ce vaftc
„ Univers , & que dans ce nombre il s'en
3, peut trouver qui aborde ont en ces fa u-
,, vages lieux , je h-iza^de le récit de mes in-
„ fortune^; fur ces feuit'les p'>ur les en inf-
5, truire, fi elles peuvent tomber entre leurs
,, mains , ou pour foulager ma douleur , G.
„ elles ne parviennent aux yeux de perfon-
,, ne : je me nomime Léonidf. , le nom de
5, mon époux eft Timante. ,, Oh ciel ,
nous écriâmes - nous à la fois ! Achevons ,
reprit Timante en eflLyant fes larmes , &
voyons la fuite d'une aventure Ci néceflairc
Amusante». (37
à notre repos. '* Ce che». époux , coiui-
,, nua-c-il, me fit eTnb.'.rqucr des côtes de
,, Cotomandel pourpafler tn France -, mais
,, nocre vailleau périt par une tempête fu-
,, rieule , laquelle , après Tavoir m^i en p;e-
„ ces , en fit échouer les relies malheureux
5, fur des terres inconnues. Je ne lais ce
j, que je devins i mais apîès un long éva-
,, nouinement je me trouvai entre rli;fieurs
,, femmes d'une figure extraordinaire 8c
„ dont je n-'entendois point le langage. Elles
„ s^eniprcfioient de me fecourir avec un
j, loin qui me fit croire que j'érois tombée
,, dans des mains hofpiralie; es; mais quand
„ je fusentiéremnit ren^.ile de ma Foibl lîe ,
,, les objets qui le préfenteient à moi me
,, convainquiient que je n'avois trouvé que
„ des barbares. L'endroit où Ton m'avoit
j, mile étoit fous terre, en forme de caverne :
,, il y en avoir pku^eurs qui entvoicnt les
3, unes dans les autres , & toutes ne rece-
j, voient de jour que par quelques lucarnes-
5, taillées dans le roc,
j, Cette habitation me troubla : j'enviGi-
5, geai alors les femmes qui étoieni autour
jj de moi , & je compris que j'étoi) avec
,, des Sauvages. Elles me firent lever pour
3, me promener dans ces t iftesapparterncns,
5, & me condu. firent dans une caverne où
yy je vis pluficurs ho.mm.es fauvaf^es autour
,, de deux Matelots de mon vaiîfcau , que
55 je reconnus. Cette vue me donna de la
5, j'ùe. Se je m'avançai À eux ; ces malheu-
55 reux écoient liés aux piliers qui foutenoicnc
^8 Les Journées
a, la voûte du rocher. Comme j'étois affurétf
5, que les Sauvages n'entendoicnt pas ma
>, langue , je demandai à ces hommes pour-
3, quoi on les traitoit ainfi , ôc dans quels
3j lieux nous étions.
3, Ils me répondirent qu'ayant vu brifcr
3, notre vaifleau ils avoient mis toute leur
„ attention à me fauver ; qu^ils ra'avoient
3, prife chacun par un bras, &m'avoient fait
3, aborder à terre ; mais que par rexpcrience
55 qu'ils avoient de la navigation , & la con-
33 noilTànce des mers & àts hauteurs , ils
5, favoient que nous étions tombés chez des
3i peuples fauvages &c barbares , qui fai-
,j foient mourir les hommes pour les man-
„ gcr , & que leur perte étoit certaine. Ce
j3 difcours me fit répandre des larmes j les
3, Sauvages s'en apperçurent , & pour me
3, faire connoître que je n'avois rien à crain-
,, dre pour moi , ils fe mirent tous à genoux
„ 6c avec des huriemens où je ne compre-
j, ncisrien , me témoignèrent des refpedls
3j qui m'enhardirent de leur faire fîgne de
3j délier mes compagnons : & pour qu'ils
33 m'entendillent mieux , je m'approchai
33 d'eux pour le faire m.oi-même ; mais les
33 femmes fauvages fe jctterent en foule au-
5, devant de moi , en faifant des cris ef-
35 froyables.
,, Elles me ramenèrent de force dans ma
33 caverne , où je m'abandonnai à ma dou-
3, leur. Je fus bientôt tirée de cette efpece
55 de foulagement au bruit d'un certain
3f lignai i les Sauvages me prirent fous les
Amusantes. (sj
i, bras , & mê conduifirenc dans «ne vaftc
„ prairie , dans le milieu de laquelle on
5, voyoit des gros arbres où mes malheureux
,3 compagnons étoicnc arrachés. On voyoic
„ des hommes fauvages rangés en rond au-
5, tour d'eux , & fur une haureur étoic aiïîs
,, un des leurs, auquel ils paroilToient obéir,
5, Les femmes croient debout derrière les
j, hommes, & toutes gardoient un profond
5, filence ; mais il fut bientôt rompu par
,, mille cris terribles , quoiqu'ils fufî'ent de
,j joie , de ce que le Sauvage qui étoit fur
,5 l'éminence avoir tiré une flèche droir au
j, cœur d'un de ces miférables Matelots.
„ A ce lignai tous les Sauvages tirèrent leurs
,5 flèches, & fon corps fut couvert de traits
„ en un inftant.
,, Cette cérémonicme fit horreur, je tom-
„ bai évanouie \ 8c cetre foiblelTe me déli-
3, vra de la douleur de voir fon camarade
J, traité de la même forte. Les femmes qui
„ m'avoient amenée me ramenèrent & me
5, firent revenir à moi 5 comme je ne les en-
3, rendois pas , je ne pus favoir d'où leur
5, venoit cette cruauté. J'attendois la même
„ deftinée que les deux Matelots ; mais mon
3, attente fut trompée , je ne reçus que
5j refpefts Se qu'adorations de ce Peuple
3, barbare , & leurs foins me firent palier
,, ma vie fans péril. Au terme où je de-
3, vois accoucher , ils s'alfemblerent tous
„ dans ma caverne pour être témoins de
3, ma délivrance , 8c je mis au jour une fille
„quc les femmes fauvages m'apportèrent
7» Lis JOURN^FS
5, avec des marques de joie qui me furprî-
„ rent. Je ne (avois que juger de tout ce
,, que je voyois j mais au bout de quelques
,, mois , des étrangers ayant fait naufrage
j, comme moi , ôc écant abordés en ces
,, funefte lieux , ils y furent facrifiés comme
3, les Matelots , à la refef e d'une femme
,, qui s'étoit éc '.îppée de la fureur des flots,
3, que les Sauvages rcipeéterent ainli que
,, m-i.
,, Ce qui me donna lieu de ne plus dou-
,, ter que cesbarbaiesn en vculoient qu'aux
,, hommes , qu'ils mai ge( ient après les
,, avoir rués ; que mon lexe âvoh un pri-
,, vilcge particulier dans ce pays , & que
3, c'étoit cela qui avoit porté les femmes
5, fauvages à me témoigner tnnt de joie en
3, me voyant mère d'une fille plutôt que
3, d'un garçon , qu'ils auroient certainement
3, facrifié. Cette conjecture me fie bénir le
5, Ciel de ne m'avoir donné que cette in-
3, nocente créature , fur 1 iquelle ils ne pou-
3, voieiu exercer leur barbai ie. La femme
3, que 'on malheur avoit rendue compagne
3, de mon infortune mourut très - peu de
3, temps après ion arrivée. Pour moi il y a
3, un an que j'y fuis , élevant ma HDeàla
gy manière des Sauvages, y étant foi ce par
j, je pouvoir qu'ils ont fur moi. Ses grâces
3, enfantines., .. ,,
Timarte s'arrêta à cet endroit, la feuille
n'ayant plus rien d'écrit. Il chercha dans
le rede des tablettes s'il ne trouveroit pas
encore quelque éclairciffcmenr. En effet ,
AMtrsANTES. 7'
vît fur la dernière écorce des lettres qui
paroidoient partir d'une moin mal aHarce ,
& ce fut avec bien de la peine qu'il y lut
ces paroles:
Après un an de peines , je meurs. Maî-
j, tre de ^Univers , fouverain Arbitre des
,, humains , que je n'ai point celTe d'adorer,
j, prenez loin de l'innocente Felide.
Après cette prière , on voyoit en chiffres
romams l'année où Léonide avoit écrit ;
ce qui nous indruifit que Félide pouvoic
avoir quinze à feize ans. Ces dernières pa-
roles ne donnèrent point lieu de douter à
Timantc que la belle Sauvage ne fût fa
fille : les mouvemens qu^il avoit fentis à fa
vue l'en avoit averti , & cet écrit l'en con-
vainquit.
Pour moi , j'en eus une joie que je ne
pus lui cacher ; j'embrallai fes genoux , &
le nommant cent fois mon père , je le priois
d'être favorable à mon amiOur , fans faire
réflexion que nous étions dans un lieu peu
propice à de femblables feux. Timante me
fit revenir de mon erreur, en r e promet-
tant , que il par un bonheur qu'il n'ofoit ef-
pércr , nous pouvions tirer Félide de ce dé-
fert & revoir d'autres climats , il n'auroic
point de plus grande fatisfadion que celle
de nous unir.
Toute cette aventure nous occupa jwC-
qu'au lendemain , que nous ne manquâmes
pas de r.ous trouver à notre retidez-vous
ordinaire. Nous vîmes la belle Félide qui
venoit au-devanc de nous. Timante ne pue
▼ 1 LESjot;RNÉE«
rerenir Tes larmes & courut à elle pourl'em-
brafler ; mais cette charmante fille fe lou-
venant de ce que j'avois fait la veille , lui
fît figne qu'elle craignoit de me fâcher. Je
m'approchai d'elle , Se lui fit entendre que
ces carelleSj loin de me faire de la peine ,
me donneroient un plaifir extrême. Elle en
marqua de la joie , Se Ce raprochant dô
Timante, elle lui témoigna tant de refpcdt
& d'amitié qu'il fembloit qu'elle le connût
pour Ton peie. Il nous conduifit dans no-
tre cabane , que Félide examina avec
beaucoup d'étonnement. Lcrfqu'ellc eût
tout vifité , Timante la fit alTeoir ; prenant
la pointe d'un javelot, il écrivit quelques
lettres fur une large écorce d'arbre dont il
s'étoit muni pour ce deiïein. Se les articu-
lant à haute voix , il fit comprendre à Féli-
de qu'il fouhaitoit qu'elle fit de même :
lorfqu'il les eut répétés plufieurs fois, elle
les redit après lui avec une facilité qui nous
iurprit.Ils paflèrent prefquc tout le jour dans
cette occupation , pendant lequel il lui fit
connoître prefque toutes les lettres de notre
alphabétique l'innocente Félide. qui 1 ecou-
toit avec attention , fcandoit après. Il tenta
de les lui faire aflembler i mais il ne put y
parvenir.
Cependant l'heure de la retraite étant ve-
nue, elle nous fit figne qu'elle viendroit le
lendemain , n'ofant refter davantage. Les
droits que nous fentions avoir fur elle nous
firent fentir cette féparation plus vivement
que lesautresfois j maislaraik>n nous ayant
AMUîANtES. r;
fait vaincre notre répugnance , nous la con-
daisîmes aaffi loin qu'elle nous le permit.
Nous parTâmesainfi quinze jours , pend.mC
lefquels Félide s'attacha ii forcement aux le-
vons de Timante , qu'en moins d'un mois
elle en fut alfez pouT nous entendre & s'ex-
pliquer un peu.
Cette facilité d'apprendre charma Timan-
te ; il ne Ce lalfoit point de l'admirer. En
effet, elle avoit un fond d'efprit C\ fuprc-
iiant , & une pénétration fi vive, que les
premiers jours pafTésil ne lui falloit plus ré-
péter les chofes pour qu'elle les retint ; cela
mit Timante en état de lui apprendre fa
nailLince , & par quelle aventure elle avoic
été élevée en ces lieux. Elle xerfa beaucoup
de larmes en écoutant l'hiftoire de Léonide,
fa mère , & toutes Tes actions ; &. le peu de
mots qu'elle pouvoir encore pronoiicer ,
marquoic tant de douceur & de vertu, que
Timante n'auroit pu lui refufer toute fa
tendrelTè , quand même elle n'eût point été
fa fille.
Comme elle devenoit chaque jour plus en
état de nous entendre & de nous répondre,
il la queftionnoic fur les loix de ces Peuples,
& pourquoi ils facrifioient les hommes &c ref-
pedboient les femmes ; elle nous dit qu^elic
étoit très-peu inftruite de la plupart de ces
chofes , qu'elle favoit feulement qu'il y
avoir chez ces Sauvages une ancienne tradi-
rion qu'il étoit abordé chez eux une trou-
pe de gens qui leur c-oient inconnus ; qu'ils
avoicnt fait cette defcente dans le temps qu'il
Tome m. D
74 Les Journées
n*y avoitque leurs femmes & leurs filles dans
leurs habitations, les Sauvages étant occupés
à ce qu'ils appellent le Grand-Confeil, pour
s'élire un chef^ cérémonie qui fe pafTc dans
une plaine très éloignée de leurs cavernes,
où les femmes ne font point admifes.
Qiieces femmes éteint toutes inftruites à
tirer de l'arc, & voyant des hommes incon-
nus , avoient voulu fondre fur eux , mais
qu'avec des armes extraordinaires , & dont
elles ignoroientl'ufagejCes étrangers avoient
fait un fi grand dcfordre , qu'ils en tuèrent
plufieurs d'entr'clles , & que le refte fuyant
avec de grands cris jufqu'au lieu du Grand-
Confeil , avoient averti les Sauvages de ce
qui fe pafToit.
I* Qu'ils étoient accourus armés de pieux ,
de madues & de flèches ; «S^ comme ils
étaient un nombre confidérable > ils eurent
bientôt accablé leurs ennemis ; qu'ils les
maffacrerent , les firent rôtir , les mangè-
rent; que cependant la plupart de leurs fem-
mes ayant péri dans la mêlée, ils jugèrent
de faire le mcme traitement à ceux qui ref-
fembleroient à ces inconnus,qui auroient la
témérité d'aborder dans leur pays,attribuant
cette aventure à la fureur d'un malin efprit
qu'ils difoient vouloir les perlécuter de plu-
fieurs manières.
Que cependant la vigoureufe défenfe
que leurs femmes avoient faite en cette oc-
cafion les avoient rendues refpe6lables de
génération en génération, & que c'était par-
là qu'ils confidéroient généralement toufce
qui étoit de leur efpece.
A M Tf s A N T E s. JS
Que ce n'étoitqae parce qu'elle étoit inf-
truite de tout cela qu'elle n'avoir pas vou-
lu permettre que nous la luivions,& qu'elle
nousfupplioit, par toute latendreHèquenouî
avions pour elle, de ne la pas expofer à un
fpedtacle dont la leule idée étoit capable de
la faire mourir. Timante l'en alTura, Se lui
promit d'attendre du Ciel le moyen de nous
délivrer les uns & les autres , fans chercher
une mort où il y auroit moins de valeur que
de rémérité , ôc qui ne la rendroit que plus
à plaindre.
Nous avions palTé quelques jours de cette
forte , lorfque Félide nous fit connoitre la
crainte qu'elle avoir que les Sauvages ne
viniïènt à découvrir notre retraite j qu'ils
dévoient faire incellamment une grande
chalTe, & qu'elle trembloit que leurs pas ne
fe portadentde notre côté. Remplie de cette
frayeur, el'e nous pria de démolir notre ca-
bane , de façon qu'il n'en refta aucune mar-
que, & qu'elle nous conduiroit dansun en-
droit qui étoit refpeâiable à ces Sauvages, ôC
dont ils n'ofoient approcher , depuis qu'un
orage & des vents affreux avoient inondé
& fait périr une partie de leur Nation qui
habitoit en ce temps-là dans cet endroit.
Que les Sauvages, pleins defuperftitions,
trembloienr d'en aborder, &c même de p. o-
noncer le nom du lieu , dans la crainre que
l'efprir malin, qu'ils accufoienr d'avoir fait
périr leurs frères , ne les exterminât.
Ce difcours me parut trop fenfé pour n'y
pas foufcrirci fur le champ nous démolîmes
Di
7<î LEsTotTRNEES
notre cabane, 4c Félide nous avant joint le
lendemain de meilleure heure qu'à l'ordinai-
re, elle nous conduifit dans l'endroit dont
elle nous avoit parlé :c'étoit un vallon, dans
lequel couloit une rivière qui fe jettoit dans
la mei encre deux montagnes efcarpées , au
pied dcfc]uelles il y avoit pljlieurs cavernes
qui nous fervirçnt de logement. La charman-
te Félidcjfatisfaite de nous avoir mis en lûre-
téjfe trouva plus tr;!nquille,& venoit réguliè-
rement tous les jours calmer les ennuis de
notre retraite. Les mi.-ns étoient extrêmes ,
mon amour s'étoit augmenté de façon à me
faire fentir dans toute Ton étendue la rigueur
de mon fort ; Timante même m'avoit ôtc
une partie de ma confolition, ayant fait en-
tendre à Félided.in. fes leçons cette pudeur
févere qu'une fille doit conferver avec tant
d'attention ; &c fans lui défendre de m^ai-
îïlcr , il avoir fi bien réglé fes aélions &C fes
paroles, qu'elle n'agiiroiî plus avec moi qu'a-
vec une réferve qui me défefpéroit. Je n'o-
fois m'en plaindre à Timante i mais un jour
qu'il s'éloigna de nous pour quelque mo-
ment, je me jertai aux pieds de Félide, ôc la
regardant avec tour Pamour que je reflentois:
d'où vient ,bel!e Félide, lui dis-ie,me traitez-
vous avec tant de froideur ? la fcience que
vous avez acquife vous a-t-elle fait oublier
que je fais le premier homme qui vous ait
a 'orée ? oi vous a-t-elle fait entrevoir en
moi quelques défauts qui me rendent indi-
gne de l'amitié que vous me témoigniez lorf-
que vous ne pouviez vous expliquer ? j
Amusantes. 77
Hélas ! me répondit-elle avec une (dou-
ceur charmante, que je mérite peu vos re-
proches ! la première chofe que j'ai apprife a
été de vous aimer , ôc Timante me dit cha-
que jour que les premières impreilions ne
s-*efFacent jamais i jugez donc fi celle-là ,
qui m'a été infpirée par la nature , & qui
flatte Cl bien mon cœur , peut fe détruire :
bien loin que la fcience m'ait changé ,
elle m'a fait découvrir en vous mille quahtés
que je n'y voyois pas , & qui m^attachent à
vous pour toute ma vie.
Mais en me faifant connoîrre ce que vous
valez, elle m'a appris auffi à me connoîrre
moi-même ; elle m'a fait voir que ce qui
étoit innocent dans la fauvage Félide , de-
^.viendroit criminel dans Félide éclairée. Ces
noms de pudeur , de gloire Ôc de vertu ,
dont j'ignorois la force , m'ont ouvert les
yeux fur le péril de le livrer à fa tendreffè
dans un lieu tel que celui-ci ; la facilité d'y
fuccomber a fait naître ma crainte , fans
pouvoir diminuer mon amour, Timatite
m'a appris que je ne dois pas prononcer ce
mot ; mais je le dis avec ma pren:iere in-
nocence , & s'ileft plus fort dans ma bou-
che que dans celle des ^emmes des autres
mondes , il eft aufîi plus foible par le peu de
«onnoiflance que j'ai de tout ce qu'il peut
exprimer.
Quoique Félide s'énonçât encore diffici-
lement , elle mêloit tant de grâces à fa fa-
çon de parler, que le difcours prononcé dans
le langage le pluspur^n'auroit pas eu le prix
7^ Les Journées
du fien. Je l.i remerciai de récbircifîèment
qu'elle venoic de me donner j 6c pour lui
faire connoîrre le cara(5Veredc ma paiTîon: il
la première chofe que vous avez apprife, lui
dis-je , a été de m'aimer , vous devez vous
fouvenir, adorable Félide , que la première
que je vous ai rémoignée,a été un reipe6l qui
ne s'eft point démenti. Si je vous l'ai con-
fervé quand vous ne laviez pas démêler le
bien d'avec le m d , & fi je n'en fuis poinc
forci clans un déierc où votre innocence vous
lailToic en proie à Tamour le plus ardent.,
que ne devez-vous pas attendre d'un hom-
me qui vous regarde com^me la fille de fon
bienfaiteur , & comme une perfonne que
je dois unir pour jamai-s à mon fort , fi le
Ciel nous ouvre des voies pour fortir d'ici.?
Ne craignez donc rien , ma chère Félide ,
de l'homme du monde qui vous rcfpe(5te
le plus , quoiqu'il ipk le plus amoureux;.
Je ne pus en dire davantage , Timante
nous étaiît venu rcjidndre -, mais fon aima-
ble fille ne me quitta poinc (ans m'alTuie.r
d'une tendrelfe inviolable. Il y avoic près
de fix mois que nous étions dans cette trifte
folitude , &c jufques- là Timante n'avoit
ptnfé qu'à y mourir ; m.ais fa charman-
te fille lui donna une forte envie d'en
fortir \ il n'y avoic point de jour qu'il ne
montât oa qu'il ne me fit monter fur les
montagnes qui nousfnifoient découvrir bieit
avant dans la mer , (ans que nous y euf-
lîo r:s encore rien ap]>erçu; mais un jour que
je vis Félide occupée aux inftrudions de
Amvsantes. 79
Timante , ma rêverie m-'ayant conduit au
fommet d'une de ces montagnes , comme
je promenois mes regards auffi loin que la
vue puilTe s'étendre , je crus voir un vaif-
feau.
La Mer écoit calme, le Ciel étoic ferein ,
ôc les objets pouvoient le diftinguer facile-
ment : je pris des branches d^arbres , je fis
des fignes , on les entendit , &: je crus voir
qu'on détachoit une chaloupe pour venir à
moi. Je ne perdis point de temps, Pefpoir,-
la joie & l'amour conduifant mes pas , je
courus à notre caverne , où j'inftruifis Fé-
lide & Timante de ma découverte i de fans
leur donner le temps de me répondre, je les
conduits au bord de la rivière qui féparoic
les deux montagnes. Nous n'y fumes pas
plutôt arrivés qu'ils apperçurent la cha-
loupe : nous recommençâmes nos fignes ,
&C ceux de dedans nous ayant vus , la cha-
loupe gagna la plage avec facilité , Se vint
aborder où nous étions. Nous n'héfitâmcs
pas à y entrer : on nous y reçut avec des
démonftrations de joie que nous prîmes à
bon augure , ôc nous rejoignîmes le vaif-
feau.
Tous ceux qui étoient dedans vinrent fur
la proue pour nous voir ; leur étonnemcnt
fui fans égal à la vue de Félide ; fi beau-
té, > fa jeunelfe & (on habillement extraor-
dinaire attirèrent leurs regards & leur ad-
miration : Timante entra le premier , je
le fuivois avec fa charmante fille. Le Ca-
pitaine du TaifTeau s'avança à nous : mais
£>4
^o Les JouRNfeis
avec cîes marques de la plus grande furprt-
le. Que vois je , sVcria-t-il en nous abor-
dant ! Timante , Cléodon ! Ce Ton de voix,
nous étoit trop familier pour le méconnoi-
tre, & ce fut avec une joie bien fenfible
que nous nous trouvâmes dans les bras
d'Agénor. Jamais furprife n'égala la nôtre ,
Ôc jamais tcndreiïè ne s'exprimât avec de
fcmblables cranfports : le vailfeau reten-
tilloic des tendres noms de frcre , de fils
Ôc de père , fans pouvoir prononcer d'au-
tres paroles. Nous fûmes long-temps a. ne
tém,oigner notre fatisfadion que par nos
adions.
Mais enfin Agénor nous ayant fait pafièr
dans la chambre de poupe , après avoir
ordonné que Pon fît voile vers la France y
il nous embrada encore, «5c ne pouvant ôtcr
Tes regards de dedus Félide , il pria Timan-
te de lui apprendre qu'elle a\entuïe l'avoit
rendu dépohraire du charmant objet qu'il
voyoir. Ce généreux freie l'inftruifitdetout
ce •";ui lui étoit arrivé. LorCqu'il eut achevé
{on récis , 8c qu'il eut appris que celle qui
caulcit Ton admiracion étoit fille de Timan-
te , il lui tendit les bras, & rendit grâces au
Ciel de ce qu'il lui faifoit trouver dans cette
admirable perfonne les moyens de s^unir
encore plus étroitement avec un frère fî
cher.
Timante ayant fatisfair la curiofité d^Agé-
nor : pour moi , lui dit -il , vous pouvez ai-
fément juger , mon cher Timante , que la
feule amitié m'a fait être ce que vous me
.A M U s A N T F ■!.
voyez aujourd'hui ; l'arriver élu nconu
vailleau , que votre tendre fie généieule
avoit chargé de ce que vous aviez de ^lus
précieux, rn 'ayant annoncé v jtre retour, je
Tattendois avec une impatience qu'il m'eft
difficile de vous exprimer ; mais n'enten-
dant point parler de 'vOUS , & fâchant que
vous n'étiez plus lur les côres de Coroman-
del , je formai ie deTein d'achecer un vaif-
feau & de parcourir les mers julqu'à ce que
je vous eulîe trouvé , ou que je fulTe de vos
nouvelles.
Je vous avouerai que Cléodon partageoît
vivement l'ii^quiétude qce j'avois de votre
fort , & ce fils que je m'ctois fait un devoir
de facrifier à la reconnoifTànce que je vous
devois , me revenoit fans celle à la mémoi-
re, & je ne pouvois m'empecher de m.e re-
procher de l'avoir expofé aux périls d'un
voyage fi dangereux.
Votre ami , qui étoitpour lors au Port-
Louis , me facilita les moyens de réuiïir
dans mon entreprife : vos bienfaits m'ayant
mis en état d'acheter un vailleau , je le
munis de tout ce qui efl: nécelTaire pour
lin voyage de long cours , ôc je m'embar-
quai fuivi de beaucoup de peifonnes qui
voulaient pafTer aux Indes j mais comme
ils y avoient dcià été , & que la feule en-
vie d'être témoins de mes aventures les
portoit à me fuivre , je leur fis promettre
qu'ils ne s'oppoferoient point à rron retr;ur
en France, en casque ie vous trouvafie avane
que d'ariivei aux Indes» Ils y confentLenc
Si Les ,T a tt r n é s y
tous , &c JLigerenc de ne me point abandon^
lier : nous prîmes la route des côtes de Co-
romandel.
Il y a quatre à cinq mois que nous fom-
mes fur mer , dans refpace defquels nous,
avons rencontré pluileurs vaiilèaux qui en
revenoient, & quim'ont appris que vous n'y-
étiez point de retour , <!^ que n'ayant eu
nulle de vos nouvelles, on ne doutcit pas
que vous n'cufliez péri 5 ces dilbours , qui
me furent réitérés , me mirent dans le der-
nier dcrelp^)ir. Je ne voulus plus aller aux
Indes; j'ordonnai qu'on fit voile au hafard,.
en parcourant la mer ça & là, fans defleia,
prémédité , efpérant toujours Se me fl.utant
que je vous rencontrerois ou périrois dans
ma triste recherche. Il n'y a point d'écueils
depuis cinq mois que je n'aie fait examiner
le plus près qu'il a été poflîble , & point
d'iOe abordable dans cette mer où je n'ai^
delcendu pour voir ii vous n'y attendiez pas;
du fecours.
Un mois s'eft écoulé encore depuis ce
temps : je commençois à perdre Pefpoir ,
lorrqu'îl y a quatre jours que nous fumes
aflaillis d'une tempête (î fnrieufe , qu'elle
nous porta , malgré nous , daiîs cette mer*
L''orng<; 5c les vents ayant ceflé, je remarquai
hier matin les hautes montagnes que vous
venez de quitter i elles excitèrent ma curioli-
té : je Gonfultai le Pilote de mon vaifleau ,
donrl'hibileté m'eft connue, ilm'adura que.
ces rochers féparoient de la mer une terre
iiicoiiiiae dont iliguoroit 1-euuce, Je fislur
Amusantes. 8»
le champ détacher une chaloupe, avec tro'ç
homm s qui me font dévoués , & leur
recommandai de chercher Tabord de cette
terre. Je Fus obéi , &c ils revinrent me ren-
dre compte qu'une rivière, dans laquelle
on pouvoir entrer facilement, féparoic les
deux hautes montagnes que j'avois vues , ôc
que Cl je voulois détacher encore qnelques
chaloupes , avec du monde pour les fecou-
rir en cas de péril , ils le faifoient fort d'en-
trer dans ce pays par cette liviere: nous
tînmes confeii , & l'on n'ofa hafaider la
chofe. Cependant un mouvementfecret me
portant à ne vouloir pas m^'éloigner de ce
lieu , je fis tourner la proue vis-à-vis ces
montagnes, & ne pouvant en ôter mes re-
gards , comme je les examinais ce macin ,
j'ai cru voir quelque chofe fur le lomn:ct de
l\me des deux: j'ai Fait prendre les lunettes,
&c m'ayant été certifié qu'on voyoit quel-
qu'un qui failoit des hgnes, j'ai fait paitir la
chaloupe, avec ordre de ne point revenir
fans m'avoir amené ceux qui imploroienc
notre aiïiftance.
Vous lavez le relie, mon cher Timanre ,
continua Agénor; mais vous ne pouvez con-
cevoir l'excès de ma joie en voyant que le
Ciel ne m'a conduit ici que pour fauver la
vie à tout ce que j'ai de plus cher , & vous
rendre par là une partie de ce que je vous
dois. Agénor cefîa e parler , de nos em-
bralîerrens recommençaient.
La (.harmante Féiide inftriùte que mon
pcre éiOit le frère du ilcn, lui rémoignott
D6
^4 Les Journées
fa joie & fa rendrellc avec des grâces qut
le chaimoicnc. Après que nous eûmes donne-
le temps nécei^aire à cette heuieufe recon-
noilTance, ceux du vaidcau vinrent féliciter
Agénor, & l'allbrer qu'ils retourneroient en.
France bien moins par la force de l'engage-
ment qu'il avoit exigé d'eux que par iedefir
deparrnger fon bonheur. Toutlemblcit |-a-
voriler notre retour, le temps , les vents ôc.
la mer nous promettoient une navigation,
tranqui'le , lorlque nous entendîmes crier
aux arènes par tout Péquipage.
Nous cou urnes fur le tiilac , èc nous
vîmes un vailleau-corlaite Arabe qui venoit
à nous à force de voik- : nous étions dans-
l'impTiTibilicé de l'éviter , ainfi il fallut fe
réfoudre à combattre. Vous jugez bien ,
Madame , qn' Agénor, Timante & moi fen-
tîmes en ce moment tout ce que l';:m()ur ,
l'amicié & la tendiefî'e paternelle peuvent
infpirer. Agénor étoit réfolu de périr plu»-
tôt: que de perdre ce quil venoit de recou-
vrer : Timante auroit facrifié mille vies.
pour garantir fa fille de l'efclavage , & ces
trois pe.fonnes m'étoient trop chères pour
que je pufle connoître aucuns dangers que
le leur; des motifs fi prefians donnent de
la valeur aux moins courageux : ainii je-
crois que je puis vous afl'urer , fans bleGer
la modeftie, que la fituation de nos cœurs
îioi]S rendoit. capables d'affronter une ar-
mée.
Agénor (5c Timante d'onnerentles ordres,
néceifaires 6c iious attendîmes l'eniiemi.
Amusantes. 8f
avec une aflurance qui auroit faic trembler
tout autre qu'un Corfaire : le feu qui fe
fit, d'un bord à l'autre , du. canon & de la
mou{l]ueterie , annonça le combat. Les-
vaiflèaux s'accrochèrent , & ce fut alors
que les (entimens qui nous occupoient fe
firent voir dans toute leur étendue i ;1 n'y
eut pas un des nôtres qui n'eut un ennemi
redoutable en tête.
Pour mai je m'attachai au Capitaine du
vailTeau ennemi , qui fe faifoit déjà jour
pour palier au nôtre : je le joignis , & me
trouvant apparemment digne de fon cou-
roux , il fe fit entre nous un com.bat dont
je pourrois tirer quelque gloire , fi la feule-
valeur eût animé mon bras; mais les pallions
dont mon cœur étoit agité par les objets que
j:'avois à défendre, eurent fans doute plus
de part à ma victoire que mon propre cou-
rage. Nous nous blelsâmes en plufieurs,
endroits l'un & l'autre ; mais le dernier des
coups que je lui portai marqua le dernier
inîlant d'e fa vie. Il tomba Moyé dans fon.
fang ; alors je m'élançai dans fon vaideau ,
dont il m^avoit fi long- temps défendu l'en-
trée : j'y fus fuivi de Timante & 'Agénor^
qui le leur côté avoient donné la mort à
tous ceux qui s'étoie'ît préfentés à eux : nos
gens rent auiïi tout ce qu'on peut attendre
d'amis bons Se pleins de zèle.
Nous criâmes rnain-ba(]è en entrant dans
îfcvaiiTeau; mais la moitdu Co faire ayant
'oté le courage aux fiens , ôc la plupart étant
moits ou bleliéa ;, nous ne vîmes qtie dex
86 Les Tournées
^ens trembL'ins& fournis, qui nous deman-
doienc la vie en embralîanc nos genoux.
Comme la feule néceflîté de fe défendre
avoit armé notre bras, & que l'avidité du
gain ne Tavoit point conduit j ce fpecftacle
n'eut pas de peine à le défarmer^ainfi ayant
arrêté la fureur des non es, nous accordâmes
la vie 6c la liberté à tout l'équipage, & ren-
dîmes la dernière à plufieurs efclaves que le
Corfaire avoit faits dans fes courfes.
Nous vifitâmes le vaifleau , & nous le
trouvâmes chargé d'un riche butin. Agénor
en dillribuaune partie aux captifs chrétiens,
qu'il fit paHer dans notre bord ■■, il en donna
aulTî aux gens du Corfaire, leur laillant, avec
le vaideau , la Hberté de prendre la route
qu'ils voudroient. Nous rentrâmes dans Iç
nôtre avec le refte du butina il fut aflczcon-
fi iérable pour donner à nos amis des mar-
ques edentielles de la générofité de Timan-
te & d'Agénor , Se pour les dédommager
des frais du pénible vo âge. Tandis que
mon père s'occupoit de ce foin géné-
reux , 8c que Timunre prenoic celui de
faire déchaigei- le vai(feau des morts &
des mourans , je courus à la chambre
de poupe, où l'on avoit contraint Félide
à rcfter pendait le combat. L'état où j,e
trouvai cettre charmante fille re fe peut
bien repréfenter. Elle faifoit fes eff rts
pour s'arr-cher des mains de ceux que l'on
avoit commis à fa garde. Lorfque j'en-
trai : ah ! mon cher Cléodon , me dit-
elle aufïi-tôc qu'elle me vit , eft-il pofïi-
Amusantes. S7
ble que vous ayez fouftert que votre Félide
fut renfern;ée pendant qu'on atraqucit vos
jours! Agénor &■ Timnnte ont- ils fi mau-
vaile opinion de mon courage pour croire
que je n eude pas con^batcu comme eux pour
défendre leur vie & la vôtre î Et ces flèches
que j'ai fi louvent lancées n.;r les animaux
des fauvages lieux où j'ai rtçu le jour, m'au-
loicnt-elles moins lervi dans une occafion
où il s'agiiToit de lauver tout ce que j'ai de
plus cher.
Félide parloit avec tant de véhémence ,
que je ne pus l'interrompre, & le plaifr
de découvrir dans cet emportement fa
tendrelle pour moi , joint à tout l'amour
qu'elle m'infpira dans ce momenr , me
caufa une fi grande émotion, que le fang
des bledures que la chaleur du comba-i
m'avoic fait négliger , fijïtit avec impétuo-
fné, &c mt fit foiT.her évanoui aux pieds Je
cette fille incomparable. Les cris qu'elle fit à
cet accident avant attiré Agénor & Timanre,
ils me firent rev ni , d^c m'ayant f.k panfer,
ils eurent la fa'isfaéVrwi d'apprendre qu'au-
cune de mesbIeHnres n'étoit mortf lie ; ce-
pendant ils inflruifirenl Félide du fiiccès duj
combat , 0>'. lui firent entendre que Pufage
& leur tendrefie potirel'e ne Itur avoienc
pas permis qu'elle y fût exposée, Agénoï
fit aborder au port le plus proche pour mQ
donner le temps de me remetcre \ je ne fus
pas plutôt rétabli que nous notis rembar-
quim.'ç. Le relie de necrc vosage n'a rien
eu de fâcheux 6c d'extraordinaire : il y a
SS Les Tournais
trois mois que nous arrivâmes à la Rochel-
le , où Agénor ayant débarqué tout ce que
.nous avions gngné (ur le Corlaire , il trouva
à fe défaire du vailleau fans beaucoup de
peine. Après nous être repolés quelques
jours, nous en partîmes , &c vînmes rendre
à ma mère la tranquillicé qu'elle avoir per-
due depuis mon abfence ik le départ d'A-
génor.
La vue de Félide fît fur Ton cœur les im-
prefïions qui lui font ordinaires j & pour
avancer mon bonheur elle a pris foin de
k faire inftruire avec tant d'exaftitude
qu'elle fera baprifée dans quatre jours , ÔC
que notre union doit fe faire iriimédiate-
xnent après cette cérémonie. Agénor vou-
lant le montrer aulli exadt que Timante
s-'eft fait voir généreux , lui a rendu un
c.ompte fidèle des biens qu'il lui avoit en-
vt^yés , en le priant d'en faire l'ufage qu'il
dellreroir. Timante n'en a voulu qu'une ti ès-
petite partie, en a donné une crès-forte pour
la dot de Féiide , & a contraint Agénor
de jouir du refte-pour en avantager fa fa-
mille, n'avant point d'autre ambition que
de pader fa vie avec nous. Lorfque toutes
ces choies ont été réglées , Agénor ôz mot
fommes allés ce marin y our en inftruire
Thélamont ; mais ayant appris qu'il venoic
de partir avec vous, Madame, pour cet
aimable féjour , j'ri laiHé Agénor & Ti-
mante accablés '.'affaires, & me fuis chargé
de la commiffion qu'ils m'ont donnée de
\ciiii Yousjoiiidic ici pour vcus afluiei d&
Amusantes. Sjt
Jeurs refpeâis , 6c reiiouveller avec Thc-
lamont leur ancienne amÏEié. Comme it
ne m a jamais vu , ) ai ece ooiige , en le
faluanc , de lui apprendre qui j'étois , & fa
réception n'a point démenti l'opinion qu'a
eue Agénor du plaifir que tui fcroit mapré-
fence.
Qiioique je ne vous eufîè jamais vu , dit
Thélamonc , au(Tî-t6tque Cléodon eut fini
fon récit , je vous connoilîois beaucoup ,
& le combat dont vous venez de parler
Cl modeflement a fait afléz de bruit pour
que j'enfuflTe inftruit, & pour m-'apprcndre
que vous joignez une valeur éclatante à
mille autres belles qualités. Pour moi, die
Uranie , Thiftoire de Cléodon , Se la ma-
nière dont il Ta dite, m^a charmée, ôc je
brûle du dcfir de connoirre Se d'embrallèr
îa. charmante Félide. En vérité , ajouta Fé-
licie , il faut convenir que rien au monde
ii'eft plus extraordinaire que les aventures
de cette belle fille, & que Cléodon ne peut
irop aimer unr perfonne que le Ciel ferrible
avoir fait naître pour lui. Chacun convint
de ce que dit Félicie, Se s^étendit fijr la
tendrelîe & la générofité de Timante &C
d^Agénor , dont les procédés attirèrent les
louanges de toute la compagnie. Uranie
prefla fort Cléodon de relier i mais il s'en
excula, n'étant venu fimplement que pour
lui rende Tes devoirs \" lui apprendre ce
qu'il venoit de dire i ainii quelque inftan-
ces qu'on lui fit , Pamour le rappellant au-
près de Félide, il remonta en carrolle à i'iuT'
9© Les Journées
tant. Thélamontle vit pat tir avec chagrin ,'
& lui fit promettre qu'il reviendroitlorfqu'il
feroit entièrement heureux.
Comme le récit de Cléodon avoit été
long , il ne fut pas plutôt parti qu'on viiiC
avertir qu'on avoit fervi.
On fe mit à table , & le foupé fe palTà
avec l'aifance & la noble liberté qu'on avoit
coutume de rellencir par-tout ou comman-
doit Uranie. Comme les loirées n etoient
pas encore des plus chaudes, la compagnie
le rendit au forrir de table dans l'apparte-
ment de Florinde & de Camille i cette ai-
mable fille , qui craignoic que la converfa-
tion ne tournât encore fur elle, s'empreflà
d'y donner un fujec : l'aventure du Matelot
avec le crocodile Ôc le tigre , dit-elle , m'a
fait fo:; venir d'un trait de jugement qui ,
je crois , vous plaira autant qu'à moi.
On commença , continua-t elle, fous le
minillere du Cardinal de Richelieu, à te-
nir la main à faire févérement obîerver les
Edi:s de n'S Rois qui dcfendoient les duels.
Un parriculier, nommé Bonneval, futac-
cufé c- convaincu à Lyon de s'être battu
en duel-, & le Grand-Prévôt l'ayant con-
damné à être pendu , on le conduifit à la
place de Be)le-Cour , où l'exécution dcvoit
fe faire. Il ctoit prêt de fubir la peine , lorf-
qu'il vit palier un courrier du Cardinal ;
le malheureux Bonneval dit aux Officiers
de Juftice qui le conduiloient , qu'il avoic
un lecret de la dernière importance à ré-
vélera ce courrier, qu'il prioit qu'on le fit
Amusaktes. 51
approcher j qu'il s'agifloit de l'intérêt de
TEtat en général , & de la fureté de fou
Eminence en particulier. On fit venir le
courrier , il lui répéta la même chofe jamais
il lui dit qu'il ne pouvoit rien déclarer de ce
qu'il favoit qu'à Ton Emi :ence.
Le courrier lui parla en particulier, & pa-
roiflTant entrer dans les railons, il dit au
Grand-Prévôt que cet homme avoic de G.
grandes chofes à révéler qu^il feroit blâmé
s'il le faifoit exécuter fans avoir reçu les or-
dres du premier Miniftre, & fit 11 bien par
fds repréfentations que l'exécution fut fuf-
perdue.
Le courrier ne fut pas plutôt arrivé à la
Cour qu^il informale Cardinal de Ton aven-
ture ; ce grand Miniftre, qui ne négligeoic
rien , donna Tes ordres pour faire conduire
Bonneval avec foin à Paris.
Il fut mené au Cardinal qui lui demanda
ce qu'il avoir à lui dire : Monfeigneur, lui
répondic-iljpar 'onnezà ma témérité, fi dans
le moment qu'on me menoit à la potence
)'ai eu la penfce , en voyant votre courrier ,
d'en impofer au G and-Prévôt, comptant
bien que fi je pouvois venir devant votre
Eminence, elle obticndroit mn grâce.
Le Cardinal ne put s'empêcher d'admirer
la fermeté de cet homrre &: jugeant du
car?â:ere de fon efprit par le jugement qu'il
avoit conlervé dans le péiil qu'il avoic cou-
ru , il 'e fit infti uirc de fon affaire , en parla
à Louis Xllï , &■ obti'at fa grâce. Bonneval
en liberté fut remercier le Minillre, &:
9t Les Journées
lui dit que lui écant redevable de îa vie il
vouloir la confacier à Ton fervice ; le Car-
dinal qui fe connoiifoit en gens Péprouva ,
&c s'en lervit utilement en plufieurs occa-
fîons,
11 faut convenir, dit Urauie, lorfque Ca-
mille eut cenTé de parler , que voilà un che-
min bien extraordinaire pour faire fa fortu-
ne, 'îk ce'a pi ouve bien de quelle conféquen-
ce il ertde conferver le jugement & du fang-
froi 1 dans tous les remps de la vie.
Cela ert fans contredit ^ ajouta Théla-
monti & pour vous convaincre encore plus
à quel point la prudence eft nécellaire à
riiomme, en voici un trait qui a toujours
fait mon admiration. Monfieur de la Tre-
mouille étant Général de l'armée que Char-
les VIII envoya en Bretagne contre le Duc
d'Orléans, qui régna depuis fous le nom de
Louis XII, furnommé le Père de la Patrie ,
&c qui pour lors s'étoit i étiré en Breta-
gntf avec plnfieurs Seigneurs de fon parti ,
qui s'étoient foule vés pour s'oppofer au gou-
vernement de Madame de Bourbon , fut
obligé d'en venir avec ce Prince à une affai-
re décifive.
La bataille fe donna à S. Aubin ; la Tre-
mouille fut viélorieux , & le Duc d'Or-
léans fait prifonnier ■■, mais confervant dans
fa viétoire la prudence qui ne doit jamais
abandonner les grands hommes, il eut tant
d'égards pour le Duc d'Orléans , qui le
traita toujours avec un reipedl: infini , lui
faifanc rendre tous les honneurs dûs à un Ci
Amusantes.^ 9^
^rand Prince ; il fut envoyé au château de
Loche, où il fut conduit par fon vainqueur,
qui ne cellà point d'i itcrcéder poar luiau-
près du Roi , & fit fi bien qu il obcint la li-
berté, &• qu'il commanda dans !a guerre de
Lombardie.
Il fembloit que cet habile guerrier pré-
voyoit qu il deviendroit lujet de celui qu-'il
venoit de corr:battre & de vaincre , & que
la mémoire du jeune Roi, qui i.iourut quel-
que-temps après fans enfans,nf îe gsrantiroit
pas de fon reflentimenc , aini: que fe l'ima-
ginèrent tous les Couitifans . ;ai le crurent
perdu fans refource à l'avénenient du Duc
d'O.léans ; mais ce Prince devenu Roi ,
récompenfa la modération de la Tremouille
par des honneurs & des bier faits qui trom-
pèrent l'attente de ceux qui en avoient jugé
autrement ; & lorfqu'on voulut repréfenter
à ce bon Roi ce qui s'éroit paflé entre la
Tremouille & lui , il fit cette fage & mémo-
rable réponfe , que la modérât ion du vairi'
queur avoit effacé ù mis dam l'oubli les
chagrins du vain'.u , & que ce nétoit point
au Roi de France à venger les querelles du
Duc d'Orléans. Quelle leçon pour les Rois,
les Princes, les Minières , & généralement
pour tous les hommes ! Louis XII fut tou-
jours bon , fage , vaillant , & pendant les
douze années de fon règne, il ne fe démentit
jamais, foit dans. la profpérité ou l'adverli-
té , & mourut adoré de fes Sujets & des
Etrangers.
Si Louis XII, dit alors Uranie, nous don-
f4 Les JournIes
ne par les bienfaits envers la Tremouille
l'idée d'un Prince véritablement fage ; la
modération de la Tremouille nous apprend
qu'on ne doit jamais abufer du pouvoir ôc
du crédit que donnent les grands noms &
les grandes actions.
Il eft vrai , dit Orfame ; mais tous les
hommes ne font pas fermes de même : il eft
peu de vainqueurs quieullent gardé la mo-
dération de la Tremouille, & bien des Rois
n'auroient peut-être pas été du fentimenc
de Louis XII.
Les grandes âmes penfent de même , re-
prit Julie; celles qui font formées pour être
juftes.fuivent les traces les unes des autres ;
ôc quoiqu'il y ait fouvcnt de la différence
dans la façon de bien faire, il n'y en a point
dans les effets.
Mais, continua-t-elle, comme je croisque
nous ne pouvons fivîir notre converfation
par un plus beau fujet, je fuis d'avis que
nous lailfions Florinde Se Camille dans la
liberté de faire leurs réflexions , non-feule-
ment fur ce que nous avons dit , mais en-
core fur ce que nous aurions à dire.
A ces mots la compagnie prit congé des
deux belles cou/ines , & nos couples heu-
reux furent jouir dans les bras du fommeil
des douceurs d'un repos dont leurtendreflc
mutuelle leur faifoit goûter les charmes fans
troubles ôc fans amertumes.
Fin de lafeptieme Journée,
A M TT s A N T E s; 9/
HUITIEME JOURNÉE.
URanie ne fut pas plutôt levée , qu*ellc
paffaà Tappartement de Camille & de
Florinde 5 elle trouva ces deux belles filles
avec Julie qui fe préparoient à Ce rendre dans
le fîen. Thélamont , Oriame & Orophanc
parurent prefque dansée même inftanc.Ura-
nie ne voyant point Félicie, engagea la com-
pagnie à lui reprocher fa pareHe.
Orophane leur dit qu'elle écrivoit , & les
joindroit incellamment : la crainte de l'em-
birraftèr détermina cette aimable fociété
de faire un tour de promenade en l'atten-
dant. On fe rendit dans le jardin ; c'écoit le
commencement du mois de mai , & jamais
le printemps n'avoir paru fi beau : on fut af-
fez long-temps à vanter les charmes de cet-
te faifon ,enfuite la converfation tourna fur
la grandeur de l'Auteur de la Nature , ne
pouvant admirer les effets & les caufes fans
remonter à leur fource divine. Si on faifoit
fouvent ces fortes de réflexions, dit Uranie,
les hommes ne tomberoienr jamais dans l'er-
reur; la juftice & l'équité les guideroient
éternellement. Quoi ! reprit Orophane ,
croyez- vous que, pour être équitable ôc juf-
te,il faille reprendre les chofes de fi haut ?
N'en doutez points répondît Thélamont,
tous les hommes naillent avec le défir de
pafier pour juftcs j ce titre qui nous acquiert
9f Les Journées
celui d'homme de bien efl: d'un Ci grand prix,
qu'il nen eft point qui n'en foit jaloux ; ce-
pendant la corruption du cœur humain nous
éloigne cous les jours par nos allions de cet
illullre avantage ; celui qui veut y parvenir
doit faire une exa6te attention fur lui-mê-
me , en cherchant en foi ce germe de jufti-
cc que la Provi 'ence a mis en nous , 6c qui
fe trouve étouff-é par nos pa{Tioi:is.
Celui qui n'apprend rien fur autrui , qui
rend à chacun l'honneur qui lui appartient,
qui pefe bien les degiés & les mérites des
perfonnes, qui reconnoît avec exactitude un
fervice ou un plaihr reçu , Se qui marque
dans fa conduite une profeflfîon de vérité
ÔC de bonne foi , fe peut dire jufte.
Au contraire , celui qui , fous quelque
couleur que ce puilie être , dépouille Ion
ami ou fon adverfaire de fes facultés , qui
nuit malicieufement aux commodités ou à
la réputation d'autrui, qui ne donne que par
pafTion, ou qui refufe par ingratitude, & qui
peint & donne les couleurs du vice aux cho-
fes les plus innocentes , empoifonne les ac-
tions & les paroles les plus pures : quc^lque
inérite qu'il puidé avoir d'ailleurs, il ne peut
jamais pafl'er pour un homme jufte ; vaine-
ment il voudroit fe parer du titre de fincere,
il eft bientôt démafqué , haï , méprifé , ôc
tout -à-fait délaillé.
Je ne vous fais ici le contrafte des ver-
tus &c des vices , que pour vous prouver
qu'on ne peut acquérir les unes qu'en re-
montant
A M U s A W T 1 s. 97
montant à la Divinité , & que nous ne tom-
bons dans les autres que par le penchant
que nous avons à nous en détourner y la ver-
tu doit paroître volontairement dans touces
nos adions , régler & façonner nos inten-
tions, de manière qu'il ne puilTè jamais nous
être reproché d'avoir fait ni voulu faire ce
que nous ne voudrions pas qu'on nous fît;
cette règle ancienne , qui a été dans la bou-
che des Chrétiens, des Juifs ôc des Païens ,
eft la première forme &c le modèle de la
droiture & de la bonté.
Les Rois, les Princes, les Sujets, les
Grands Se les petits peuvent prendre de-
là les véritables préceptes & les enfeigne-
mens nécelTaircs pour devenir ou perfévé-
rerdansla juftice. LorfquelesHébreux vou-
loient décrire un homme de bien , éloigné
de tout vice , ils difoient , un tel ejl jujîe ,
ôc y ajoutoient , & craignant D^eu , com-
me voulant fignifier que de nous-mêmes
nous ne pouvons être H parfaitement juftes ;
mais que nous élevant à notre premier Etre,
& nous échauffant des chofes divines , ce
rayon de notre amc ayant pénétré jufqu'à
lui, fe réfléchit fur neus-mêmes, & y apporte
une imprcflîon de l'Image célcftc , qui
n*eft autre chofe que la juftice & la bonté.
Le Païen qui le premier aflit Thémis
auprès de Jupiter , a voulu nous figurer par-
là que la fource de cette vertu eft dans
le Ciel * d'où elle découle en nous lorfque
nous fommes religieux admirateurs de fon
carence 1 ainfi donc je foutiens que le prc-
Tome m. E
5)8 Les JotiRNÉES
mier point de la juftice conlirte dans la re-
ligion qui ell une façon de rendre à Dieu les
hommages que nous lui devons, en lui fai-
fantun humble facrifice de nos vœux & de
nos prières ■■, 6i que, fans la religion , nous
femmes incapables de nous élèvera ce pre-
mier Moceur , qui feul doit être le centre où
nous devons adrefler nos vaux, de le motif
de toutes nos reflexions.
Je n'aurois jamais cru , dit alors Oropha-
ne , que les obfervations que nous venons
de faire fur les effets & la beauté de la natu-
re, nous eullent procuré un dilcours fi clo-
quent & fi fenfé ; & j'avoue que je ferois cu-
rieux de pouvoir trouver une madère fur la-
quelle Thélamont ne pût avoir occafion de
dire de fi belles chofcs. Il feroit difficile , ré-
pondit Julie en riant de l'idée d'Orophane,
de le mettre en défaut , & je crois que fur le
fujet le plus fimple, il trouveroit le moyen
de nous ihtlruire & de nous amufer.
Voilà juftement celui qui me fait taire,rc-
pondit-il (ui le même ton ; Se fi vous conti-
nuez , je ne parlerai plus que vous ne m'en
priez bien fort. Nous y perdrions trop , dit
Or'ame, ix fans vouloir continuer les louan-
ges qui vous blcîlent , je vous prie, au nom
de c';ute la compagnie , de nous faire tou-
jours part de vos idées.
Pou moi, dit Florinde, qui me contente
du pi ifi [ue je fens fans l'exhaler en paroles,
je ne m'expliquerai fur celui que Thé'amont
ma fait qu'en difant que je fuis de fon fen-
timent, ik. que je trouve que la religion efl
Amusantes. 9^
abfolumenc nécellaire pour foimer&perfec-
tionner i'hommc.
Ccpendanc ; die Camille, les diverfes Or-
donnances que Fonc les hommes pour fervir
Dieu en ceilc ou telle manierejne produifenc
pas COU) jursTefFec qu'on en devroirefpérer,
ôc foiic fouvent une occadon à la déprava-
tion , parce qu'il femble qu'ayant: latisfait à
l'apparence extérieure, ils le font bien acquî-
tes de leur devoir. C'eft une erreur, dit Uia-.
nie, des plus dangereufes, & qui nous con-
duit abio.ument dans le dérordre,Dieu vou-
lant que nous imitions fa juftice & fa boncé,
& qu'à Ton exemple la miféricorde précède
toujours nos actions ; car enfin, fi nous nous
écartons de C-tce voie, ôc ue faifons notre
devoir que par les confidéracions humaines,
noustombons dans la luperftition &: faifons
abfolument le contraire de notre confefTion
de foi : &c il arrive par-là, qu^'lvec une gran-
de dévotion en apparence, nous ne fommes
rien moins que dévots,& qu'en penfant faire
&foutenir le bien, nous flùfons le mal. Cela
ne feroit pas ainh, reprit Thélamonc, fi nos
penféesétoiei;t véritablement religieufes; ce
qui feroit facile à voir en réfléchifiant fur
nous-m.êmes, où nous trouverions, com.me
je vous l'ai déjà dit, ce principe de juftice &
de b ntéqui doit guider toutes nosathons;
maii il eft vr -ique l.s hom.mes font une ef-
pece de métier de la religion , &c une coutu-
me de ne s'exammer que par les feuls fermes"
des loix humaines ; Se je vais vous prouver
cela par un cjtemple fmgulier.
El
loo LesJournées
L'Empereur Charles-Quint fittuer fur le
Pôles Seigneurs de Frégore&: de Rangon,
parce q« ils alloient négocier une alliance
contre lui la porte, de la part de François I,
Roi de France : on a dit, pour juftificr cette
cruelle adion,que les Canons & les Décrets
défendent aux Chiétiens toutes fortes d'al-
liances avec les Infidèles, & qu'ainfi Tonne
devoit pas garder à de tels Ambafladeursle
lefpedt & le droit des gens attachés à leur
caractère.
Si Ch;irles-Quint en ce moment eût élevé
fespen(éesjufqu'à la Divinité, il eût retrou-
vé en luidesraifonsaflez fortes pour ne point
commettre un pareil homicide & une fem-
blable trahifon contre des perfonnes revê-
tues d'un caradere facré , même parmi les
Nations les plus barbares , & fi le Pape Ale-
xandre VI eût eu les mêmes attentions , on
n'auroit pas traité fi cruellement le malheu-
reux Sifime, frère de Bajazet, qui, ftiyant la
fureur d'un Mahométan , ne trouva au mi-
lieu des premières perfonnes de la Chrétien-
té rien moins que le Chriftianifme, Je pour-
rois vous donner mille autres exemples
pour vous prouver que ce n'eft que faute de
fonger à Dieu, & de refléchir fur foi-mê-
me , que l'homme tombe dans Terreur ,
dans la cruauté , & delà dans toutes fortes
de vices.
A peine Tliélamont eut-il ccfle de parler,
que Félicie parut ; vous venez très-à-pro-
pos, ma chère Félicie , lui dit Orophane ,
p our empêcher les louanges que nous étions
Amusantes. ioï
rousprêtsà donnera Thélamonr, Se fa mo-
dttftie vous doit quelque reconnoîirance.
Il pourroit bien ne m'être pas ri obligé
que vous penfez , répondic-ellej après avoir
reçu les amitiés de la compagnie , & je me
veux tant du mal de n'avoir pas été témoin
de ce qu'il a dit , que je ne fais ce qui me
tient de ne le pas faire recommencer; rrais,
comme je veux ménager la peine que vous
lui donnez de vous inftruire , j'aime mieux
vous laider fuivre votre converfarion , ÔC
prendre part , en Técoutant, à l'admiration
qu'il vous donne.
Les fu jets de nos entretiens font des récits
û peu fuivis , dit Uranie , qu'il feroit fans
doute difficile de les continuer fur la même
matière. La diverfîté, répondit Camille , en
fait l'agrément, & donne à connoître !'- ^n-
due du génie de ceux qui parlent, ôc je crois
que l'on courroit rifque de s'ennuyer , s'il
ne falloit jamais quitter Ton fujet de vue , &
ne terminer la converfation que parce qu'où
l'auroit épuifée.
Ah ! dit Florinde, ne craignez pas qu'*elle
tarillc ici , tout nous fert de Bibliothe uie i
& quoique je ne prétende pas approcher de
l'efprit qui règne dans cette co npagnie , je
ne puis me diipenfer de remarquer qu'une
bataille qui nous occupe un moment, nous
fournit mille autres réflexions morales & fo-
lides. Pour moi , continua Orfame , je ne
me lalTe point de ces fortes d'entretiens , ils
fatisfont mon cœur & mon efprit ; mais je
trouve Thélamonc il fort univerfel, que je
lei Les Journées
regrete fouvent , en Pécoutant , qu'il ne
foit pas à la tête de quelque république ; ÔC
il me (enihîe qu\in mérite , comme le fien ,
ne de\ roit pas être enféveli dans les voiles
d'une vie unie & philofophej
Ce ne font pas toujours les plus grands ef-
prits qui font les plus propres au Gouverne-
rnent, dit Orophane j Thucididcseft de l'o-
pinion que ceux qui nous paroillent les plus
pefaiîs, qui vont pied à pied, fans s'éca;ter
du (entier que la raifon leur trace , adminif-
trent mieux les affaires de la République que
les efprits aigus qui veulent briller par-tout,
aimcncqu on les écoute, & fe laiflent péné-
trer Kicilementj foiblcfle dont leurs ennemis
proHtciit inlailliblement à leur préjudice :
c'eft ce qui a donné lieu à cet ancien prover-
be, îe trop d'cfprit cfl à charge.
Les hommes de ce carndtere ne font ja-
mais en repos; toujours agités de leurs idées,
ils ne regardent qu'avec mépris les cho-
Tes communes , &: ne peuvent prefcrire de
bornes à leurs vaftes projets ; ils veulent fa-
voir la raifon de la riifon ; ils cherchent le
plus & le mieux, & il arrive fouvent qu'en
faifant toutes ces recherches , ils renverfent
les Etats, & les ruinent de fond en comble.
Au lieu qu'un géni.' moins fubtil fe con-
rente qu'un. autre invente pour lui , & n'a
point d'autre ambition que de fuivre & imi-
ter les règles que les Anciens lui ont prelcri-
tes, &:, fans rien innover & négliger, mené
les affaires à bon port', les Efprits vifs &
bouillans n^onc pas plutôt conçu un delîein
Amusantes. 105
qu'ils ne celTent: poinr de le pourfuivre j les
diificulcés ne font que les irriter , la raifon
leur devient inutile, &c ils ne s'apperçoivent
de leur erreur que d^ns le moment qu'ils Te
précipitent , ou qu^ils échoient ; ils ne font
pas propres aux expéditions hafardeufesi ils
Te précipitent avant d'examir.er l'état des
chofes ; ils ne favent rien celer ; i3«: par
conléquent ils font incapables d'exercer des
commiffions délicates , où il eft queftion
d'excufer ou de réparer , de gagner ou de
temporifer , ni de traiter avec uncPuillancc
qui tient le haut bout ; encore moins font-
ils propres à être envoyés pour appaifer un
Pays troublé par quelque fédition , ou
nou\ellement conquis, attendu que ce qui
ii'eft pas encore bien alTuré eil: facilement
ému , & que les chofes émues font bien-
tôt dans une agitation ter;ible , qui peut
faire tomber un Etat Jans les derniers mal-
heurs.
Combien de Miniftres de ce carafterc
ont-ils engagé leurs Maîtres dans des affai-
les qui leur paroifToicnt ailées, 5c donc l'exé-
cution s'eîï trouvée imp .iirible ? témoins
celles du dernier Roi de Suéde ; les Efpa-
gnols traitant avec les Hollandois ne pt>u-
voient fouffrir leurs lenteurs, ces gens pefans
ne parlant que par monofyllabes ; mais ils
alloient à leurs lîns , de ils parvinrent h bien
dans la fuite, qu'ils obtinrent toutes les con-
ditions avantageufes qu'ils défiroient pour
rétabliflement de leur République.
Les Adiéniens &c les Florentins , par leur
104. Les Journbbs
vivacké & par leur peu de réflexion , ont
changé Irur Gouvernement, ce qui les a en-
traînés dans la ruine -, au contraire, exami-
nons la République des Suifles & des Véni-
tiens , & nous verrons un Gouvernement
fondé fur des principes certains, qui les ont
maintenus dans la grandeur & la fureté dont
ils jouilTent depuis tant de fiecles.
Voilà , dit alors Thélamont , m'ôter rrès-
fpiritueîlement le Gouvernement qu'Orfa-
me vouloit me donner. Comme les fleurs ,
les fruits & les produdions de la terre , ré-
pondit (;)rophane , vous donnent occafion
de débiter la plus belle morale du monde y
le difcours d'Orfame a fait naître ce que je
viens de dire, fans avoir nul dedèin d'atta-
quer qui que ce foiten particulier, mais tous
les hommes en général, puifque perfonne ne
les connoît mieux que moi.
Ah ! mon cher Orophane , interrompit
Thélamont , ne vous juflifiez point, tout ce
que vous venez de dire eft jufte , & je vous
avoue que je préfère avec joie ma philofo-
phie à ces emplois brillans & flatteurs, qui
nous portent fouvent à méconnoître les au-
tres , en nous méconnoiiTant nous-mêmes.
Il eft fort aifé, dit Camille avec fon enjoue-
Hient ordinaire, d'être Philofophe, & con-
tent de fon état, quand on poifede Uranie,
& je ne vois pas que ce (oit un grand effort
à quiconque peut paffer fcs jours tranquille-
ment avec ce qu'on aime.
Je vous allure, charmante Camille , ré-
pondit-ilj que j'en fais auili tout mon bon-
Amusantes. ioj
heur , Se qu'Uranie me tient lieu de ce que
les hommes chérilîcnt le plus. Pour moi ,
dit Uranie , je me trouve très- heureufe que
Thélamont 'oit né fans ambition , puifque
s'il eut monté aux chofes ou Ton génie l'eût
pu conduire, le Ciel ne m'eût peut-être
pas dr-ftinée pour lui. Mais depuis quand ,
dit Julie, l'aimable Camille eft-elle perfua-
dée de la parfaire félicité que l'on goûte avec
ce qu'on aime? Vous l'allez favoir , inter-
rompit Florinde , & j'apperçois des objets
qui vont malgré elle vous découvrir les fe-
crets de Ton cœur : ce di'cours fit tourner la
compagnie du coté où Florinde avoir les
yenx att.ichés en parlant ainfi, ocelle vit que
Célimenes'avançoit à elle^fuivie d'une Da-
pie & d'un Cavalier qui lui ctoient incon-
nus; mais que la joie quifc répandit fur I3
vifage de Camille lui découvrit qu'elle les
connoiiroît. Uranie ôc Thélamont furent
au-devant deCélimene, qui , après les pre-
mières civilisés , leur préfenra la Dame ôc
le Cavalier : voilà, leur dit elle , deux per-
fonn.^s qui méritent d'écreadmifes dans vo-
tre aimable fociéré, ôc tous aimez trop Ca-
mille, ajouca-t-elle en la voyant s'avancer,
pour refufer votre amitié à des objets qui lai
font i\ chers. Ces paroles furent interrom-
pues par les marques de tendrelTe que fc
donnèrent réciproquement la Dame , le
Civalier, Florinde ik Crimille. Je veux bierï
du mal à Camille , dit alors Uranie , de ne
m'avoir pas prévenue fur le plaifir que je re-
çois , 6c ]C lis dans (es yeux des chofes qui
loé Lis JOURN^IS
me font croire qu'elle m'en a caché Je três-
intéreirantes. Elle nVft peut erre pas lî cou-
pable que vouspenfez, reprir Célimene ;
clic ignoroit que je fufie amie d'Orphife , 8c
que je connufle Alphoiife , fon fils , dir-elle
en les montrant l'un (Se l'autre ^ainfi elle dois
être auÏÏi furprife de nous voir enfemble.
Pour Alphonfe, je fiiis qu'elle nel'atten-
doirpasTitor, &, de l'humeur dont vous !a
connoiiîez , il n'eft pas lurprenant qu'elle
vous ail caché jufqu^à Ton retour , que vous,
voyez en lui le vainqueur de cette liberté
dont elle failoit tant de cas.
C'cft nous apprendre beaucoup de chofes
en peu de mots , di: Orophane , & je fens.
que l'cllime que la vue d'Alphoufe m'a d^a-
bord infpirée, s'augmente de la moitié par
le piaidr que me donne la défaite de l'aima-
ble Camille.
Si pour acquérir l'eftim-e donc vous me
flattez , répondit Alphonfe, il ne faut avoir
que beaucoup d'amour , je puis me vanter
de la mériter; mais ioutîrez que je m'oppofe
au titre qu'on me donne de vainqueur de
l'ado! able Camille ; je fuis le feul vaincu ,
ëz (i j'ai quelque droit fur la liberté qu'elle
a déFeudue fi long-temps, je ne le dois qu'à
la victoire que Tes charmes ont remportée fut
moi. Il prononça ces paroles avec tant de
grâce, que la compagnie ne put lui refufer
fon admiration ; (a perfonne Tavoit d'a-
bord attirée , ôc fon efpiit l'augmenta. Al-
phonfe éroit grand , bien fait , la taille libre
& Bne, la jambe très-belle , les yeux bleus ,,
A M U s A N T 1 s. 107
vifs &r tendres , la phylionomie rpirlruelle,
& les plus beaux cheveux du monde , de
couleur cendiée , & donr les boucles flot-
tantes jufqu'au défAUC de fa mille ache-
voient de le rendre un vrai & aimable ca-
valier.
Comrne la converfation avoir été pouflec
loin avant l'arrivée de Célimene, le dîné fui
fervi preique auffitôt. On fe mit à table,
le repas fut long & agréable ; Camille ÔC
Alphonle firent une bonne partie de lagré-
menT qu'on y vit briller. Alphonie y fit pa-
roîcretant d'elprit & de lagelle qu'Ufanie
prit pour lui l'eftime qu'on ne peut refufer
à la vertu.
Au fortirde table, on pad'a dans le ca-
binet des livres , où chacun ayant pris fa
place, Uranie pria Camille de foufïrir qu'Or-
phife apprît \ la compagnie par quel bonheur
Alphonfe avoit été connu d'elle.
Ce n'efl: pasà moi , répondit Orphile , à
vous faire ce récit , les aventures de Ca-
mille ont trop intérefTé Florinde pour la
priver du plaifir de vous les raconter ; per-
sonne ne peut vous dire mieux qu'elle les
fentimens de Camille, Se en fon parciculier
elle en a eu de Ci extraordinaires fur tout ce
quis'eft pafTé, que nousferions fort embar-
rallés à vous les expliquer.
Je confens, dit Camille, que Florin:?e
falTe part à la compagnie de tout ce qui me
regarde ; mais je la conjure de permettre
que je n'en fois pas témoin : & fi j'ai quel-
que pouvoir iur Alphonfe , il nous luivra ,
E6
io8 Les Journées
Célimcne <Si moi , pour admirer avec Of-
phife la recrute d'Uranie.
Je n'aurai jamais d'autre volonté que la
vôtre, répondit Aip'nonle j&: quoique vous
vouliez me priver du plaifir de corinoître
vosplus fecretcs penfées en écoutant le ré-
cit de Fiorinde, ]e veux vous témoigner par
cefacrihcc le refpecSt que je conlerverai éter-
nellement pour vos moindres cléiirs. Il faut,
dit alors Celimene , que Camille me croie|
bien inllruite de Tes affaires puifqu'elle
m'exclut de la compagnie. Elle ne doit point
en douter, reprit Thélamont, puifque vous
êtes amie d'Oiphife , & qu'elle eft mère
d'Alphonfe.
En vérité,dit Julie, nous partons le temps
en paroles inutiles,, & je conçois la cu(io-
iîté de tour le monde par la mienne. J'a-
voue y ajouta Félicie, que voici la première
fois que j'ai fuuh.ncé l'abfence de Cam^ille.
Il faut vous fatisfaire, dit Orphifc en fe le-
vant, & j'ai trop d-'intérêt à voir ^hanle
approuver le choix de Ci mille , pour retar-
der l'envie qu'elle a d'apprendre Ton fort : à
ces mots, ayant pris Célimene fous le bras»
elle fit ligne à fon fils delà fuivre ; Alphon-
fe donna la main à Camille , qui pria Flo-
Tinde,en fortantjdc la ménager, en cachant
une partie de Tes foiblefîès. C. ttc belle fille
rje put s'empêcher cie (ourire de la crain-
te de Ton amie , qui ne fut pas plutôt éloi-
gnée qu'on la prefTa de prendre la parole ,
fur tour îTranie qui brûioit d'apprendre de
quelle façon Camille avoic laiifê toucher
Amusantes. \of
fon cœur, jugeant bien qu'il falloir qu'il y
eût eu quelque chofe d'extraordinaire pour
l'avoir engagée à fe lier d'une chaîne qu'elle
n'avoir inmais trouvée aimable que pour les
autres. Florindc avant vu que la compagnie
lui prêtoit un filcnce qui marquoit l'envie
qu'on avoit de l'entendre , prit h parole en
ces termes , en s'adrellant à Uranie.
HISTOIRE DE CAMILLE.
OUoique l'hiftoire de Camille ne foit p«
remplie de ces évenemens extraordi-
naires qui tiennent refprit & le cœur dans
une continuelle attention , elle ne laide pas
d'en avoir d'afîez fînguliers pour intérefier
l'un de l'autre. Perfonne de la compagnie
n'ignore le caradlere de cette aimab.e fille ,
& vous connoifTcz parfaitement qu'elle
joint à un efprit vif, brillant , orné & dé-
licat , un enjouement qui paroît lui ôrcr la
folidité que demande un véritable engage-
ment. L'amitié qui m'unit avec elle m'a
fouvent fait trouver étrange qu'elle voulût
paflèr fa vie dans une liberté qui ne lairîè
pas de devenir à charge dans la fuite des
temps; mais lorfque je la mertois fur cet ar-
ticle , & que je la prefîois de choifir un
époux dans un grand nombre de préten-
dans qui fe prélentoitent chaque jour , ell-e
ne me répondoir qu'en me reprochant le dé-
Cïi que je paroiflbis lui montcei de me U-
iio Les Journées
parer d'elle ; ôc comme je remarquai qu'elle
prenoit véritablement rr^es confeils fur ce
ton-là , je rélolus de ne lui en plus parler.
Ce fùZ avec ces fentimens, ëc après avoir
pris cette réfolution , que vous nous ame-
nâtes ici l'été palTé ; les plaifirs que nous goû-
tâmes avec vous dans cet aimable lieu ment
encore plus chérir à Camille les douceurs
de la liberté dont elle jouidoit.
Je lui faifois quelquefois envifager les
charmes de votre union avec Thélamont ,
ceux de Félicie & d'Orophane ; & les aven-
tures d Orfame ôc de Julie me fournirent
auffi de quoi lui exagérer la facisfadion de
fe voir tendrement aimée de ce qu'on aime ;
mais toutes mes réflexions ne frappoier.t que
l'amitié qu'elle avoit pour eux , faiîs lui faire
concevoir lien au-delà qui la pût toucher
particulièrement.
Nous partîmes & nous revînmes à Paris
pour être témoins de votre félicité ; mais les
férieufes affaires qui vous occupèrent une
partie de l'hiver, nous ayant privées du plai-
fîr de vous voir auffi fou vent qu'à l'ordinaire,
& l'humeur de Camille ne lui permettant pas
de donner Ton attention à rien de trop grave,
je fus obligée de la fuivre dans les diverrilTe-
mens qu'elle cherclioic à fe procurer. Nous
avions louvent pour compagne de nos amu-
feir.ens une veuve d'un mérite diftingué,
nommée Orphife , belle , riche & d'une
grande vertu : je dis belle, parce qu'elle con-
ferve la fraîcheur de la jeunelîe dans un âge
qui ne laide pas que d'être avuncé.
Amusante». iti
Cette Dime n'a po-n toute famille & pour
héritiers d'un grand bien qu'un hls ik une
fille qu'elle aime d'une tcndtede extrêrpc :
fon fils écoic alors en Italie , ou la curiolicé
& le déiir de voyager l'avoic conduit après
avoir Fait la plus belle partie de l'Eurcpe ;
& fa fille étoit dans un couvent , dont elle
devoir la faire fortir, pour prendre fa part
des plaiiirs que Tliiver amené dans notre
grande & belle ville.
Je m*écois fouvent entretenue avec Or-
phife de ^indifférence de Camille , étant
extiêmement touchée qu'elle ne voulût en-
tendre à nul écablifiement. Si fon cceur
étoit touché , me difoit Orphife , elle pen-
feroit bientoc différemment, & je fuis per-
fuadée que ce n'eft poini un effet de fon tem-
pérament m de l'amour qu'elle a pour la li •
bertc , & que cela ne vient que parcequ'ellc
n'a pas encore trouvé d'objet qui fympathir-
avec elle.
Nous recommencions quelquefois cette
conver'arion devant Camille , qui traitoic
nos idées d'erreurs , & qui faiioit gloire
de fon infenfibilité : nous avions paflé cueî-
ques jours dans cette difpute, [orfqu'Orphife
nous dit que fa hile arriveroic le lendemain ,
Ôc qu'elle nous prioit de la mettre de tou-
tes nos parties , n'ayant envie de la produire
dans le monde qu'avec la réfcrve que de-
mande la véritable fagelle ; ôc que n'étant
plus d'un âge à prendre de certains amufe-
rnens, elle ne pouvoir confier Alphonfine»
fa Elle :» à des perfomies qui fulfeiit mieux
m Les Journées
accorder le monde fiz la vertu. Nous reçû-
mes ce compliment comme nous le de-
vions , & Taflurâmes du foin extrême que
nous prendrions de divertir Ton aimable fil-
le. Mais au moins, charmante Camille,
dit Orphife , n^allez pas garder votre inferi-
/ibilité pour Alphonline : elle efl: gaie , mais
elle efl: tendre ; & comme je fuis très-allurée
qu'elle vous aimera, je ferois vivement
touchée que vous eulTîez de l'indifférence
pour elle. Ah ! répondit Camille en riant ,
ne doutez point que je ne l'aime : je ne
garde mon cœur que des embûches de Ta-
mour i mais pour l'amiiic , je Ty livre tout
entier.
Nous verrons cela , dit Orphife ; ma fille
arrive demain, ôc lorfqu'elle ieracn état de
paroîrre , j*irai l'cxpoier aux traits de cette
amitié que vous vous vantez de Çi bien ref-
ientir. Nous attendîmes avec impatience
l'arrivée d'Alphonfine ; mais particulière-
ment Camille , qui pendant trois jours que
nous fumes fans voir Orphife, ne celloit de
me dire qu'elle fouhaitoit ôc en même-temps
craignoit k vue de cette nouvelle amie.
Je n. fais, me difoit elle plaifammenr,
ce qui fe pafTe dans mon ccrur i mais il
femble que cette Alphonfîne me préfagc
quelque g and malheur, ou quelque grand
plaifir ; jj défire la connoîcre,^ cependant je
l'appréhende : cette contrai iétc de lentimens.
me fait croire qu'elle eft belle; Se que ne
pouvant m'empêchcr de lui rendre juflice
je ne kilîèrai pas d'en être ^aloufe» Yetie
Amusantes. 113
cara£tere , lui répondis-je , n« vous porte
pas à envier les charmes de perfonne , & je
lerois exrrêmcmenc furprife Ci vous veniez à
changer. De plus , de quoi pourriez-vous
êcre jaloufe ? vous ne devez pas ignorer que
vos attraits ne peuvent guerre être effacés 3
& comme vous n'avez point le cœur d'un
amant à conferver , vous ne devez pas crain-
dre non plus qu'Alphonfine vous enlevé
celui donc vous avez fait choix.
Vous me reprochez fans ceflTe mon indif-
férence, me répondit-elle ; mais, ma cherc
Florinde , il n'eft pas néceflaire à une fem-
me d'avoir un objet aimé pour chercher à
plaire , &: l'on peut être jaloufe d'une autre
fans a'voir de l'amour. La préférence des
appas nous pique toujours , &: j'avoue que
je ferois fâchée qu'Alphonf ne me fit re-
marquer en moi un défaut que je blâme
dans toutes les femmes.
C'étoit dans de femblables entretiens que
nous coulions le temps où nous devions voir
la fille d'Orphife. Nous palTâmes aind qua-
tre jours, & nous commencions à nous
plaindre d'elle , lorfque nous la vîmes ar-
river avec une perfonne dont l'air , la taille
ôc la beauté attirèrent toute notre attention.
Voilà , nous dit Orphile en nous embraf-
fant , cette fille fi long-temps attendue ; je
vous la préfente &: vous la livre , dit-elle
à Camàlle , & j'efpere que vous ne la trou-
verez pas indigne de votre tendrtfie. A ces
mots Camille s'avançant la première , cm-
braflà Alphonfine i je l'emb raflai à mon
114 Les Journées
rour , & me tournant devers Camille pour
lui faire la guerre fur Ton emprelTèment, je
remarquai fur fon vifage un trouble qui me
parut extraordinaire, ce qui m'empêcha de
fuivre mon intention. Je fais , dit alors
Alphonfnie , de quelle façon la tendrelTe
maternelle s'eft expliquée avec vous fur
mon chapitre ; mais je puis vous aflurer
que Madame , dit-elle en parlant d'Orphi-
(e y m'a fait un portrait fi avantageux de
l'aimable Florinde & ce la charmanie Ca-
mille j que je n'ai pu leur refufer mon cœur
avant que de les avoir vues ; jugez (i en les
"voyant il peut être en mon pouvoir de dé-
mentir la ptévenrion. En prononçant ces
pai oles,Al^ honfine nctacha fes yeux fur Ca-
mille , qui fe croyant dans l'obligation cie
répondre , le fit avec tout l'efprit dont elle
efl: capable \ mais avec une certaine con-
trainte c:ui , malgré mon humeur férieufe ,
me divertit au point d'en rire avec éclat.
Camille comprit aifément le fujet de cet-
te laillic , & ne voulant pas en faire un
myilere à Orphife, elle l'inftruiht de la con-
verlationquenousavionseuela veille. Vous
voyez bien , ajouta-t-elle , aue j'avois rai'on
de craindre la vue d'Alphonfine , puilque
fa beauté m'a caulé un embarras dont Flo-
rinde s'efî apperçue • cependant je puis vous
allurer que je fens parfaitement que ce n'cft
point une jaloufie de beauté qui trouble
mon ame , quoique celle d'Alphowfine foie
très-capable d^en donner.
Comme je connois le peu que valent mes
Amusantes. it;
charmes , répondit Alphonfine , & que mon
cœur lent tout le pouvoir des vôrres, je fuis
fort alTurée que vous ne me porterez jamais
d'envie. Mais , charmante Camille, conti-
nua-t-elle avec un fouris qui fembloit ca-
cher quelque myftere , s'il rn'eft permis de
vous dire mon fentimerît fur l'embarras que
ma vue vous a cau(é , je crois qu'il n'eft
qu'un preiï'entiment de l'amitié que vous
aurez pour moi, & que votre cœur, peu
accoutumé à relfentir une forte tendrefle ,
fe trouble par avance de la vivacité de celle
que vous m'infpirez , & que vous partagerez
certainement.
Cela ponrroit être, dit Camille, ôc je
trouve un .el rapport de votre efpritau mien,
que je commence à croire que vous me de-
viendrez infiniment chère. Enfin , continua
Florinde , cette premieie entrevue fut fou-
tenue de mille traits pleins d'elprit & de
feu. Orphife nous pria d'être quelques jours
fans mener Alphonfine nulle part, pour des
raifons qu'elle nous promit de nous dire in-
ceflamment ; mais qu'il lui étoit de confé-
quence qu'elle ne fût vue de perfonne pen-
dant quelque temps.
Apr'^s cela elle prit congé de nous , ayant
desa^Tairesqui l'appelloient ailleurs , ^'nous
laifTa Alphonfine. Nous pallamesla jouniée
avec cette belle fille, qui , malgré l'eftime
qu'elle me failoit paroîrre , témoignoit un
attachement pirticjlier à Camille; ik quoi-
qu'elle affectât un c;rand air de moJel^ie ,
elle tenoic des difcours (i tendres, que je
lié Les Journées
ne pouvois m'empccher d'êtie furprîic
qu'une perfonne qu'on difoit élevée dans
un Cloître, expliquât fi facilement 6c fi vi-
vement Tes fentimens.
Pendant que je m^occupois de ces ré-
fiexionSj Camille de elle fe faifoient mille
prorefcations d'amitié , & l'on n'en vit ja-
mais une fi tendre , Se formée en Ci peu de
tem.ps. Alphonfine nous dit que fa mère ne
l'avoit fait revenir que dans le dedein de la
marier ; qu'elle n'avoit point eu d'abord
de répugnance à cet engagement ; mais ,
continua-elle , j'ai bien changé de fenti-
mens depuis deux heures i la charmante
Camille me rend odieux rout ce qui n*eft
point elle ; &c je fens qu'Orphife me fera
mourir fi elle me contraint à un hymen
qui doit m'éloigner d'elle pour jamais. Com-
ment , s'écria Camille ! quitterez- vous ce
p.^ys par ce mariage ? Sans doute , répon-
dit Alphonfine , celui qu'elle me deftine eft
obligé de rifter en Province , & par con-
féquent j'y ferois contrainte aufli j ÔC je
vous conjure, lui dit-elle en fe mettant à
fes genoux & en lui baifant les miains , de
détourner Orphife d'un deflèin qui eft i\
contraire à i^extrême tendrcHe que je fens
pour vous.
Camille la releva, l'embralla cent fois,
ôc Pafiu;a qu'elle n'y épargneroit rien , y
ërant aufTi intérefiée qu'elle. Je vous avoue
que tous ces difcours m'étonnoient & me
rr.ettoient hors de moi. Orphife nous vint
rcjoindie furie loir, & trouva encore le*
Amusantes. 117
deux nouvelles amiesdansl'enthoafiafme de
leurtendrelTe ; & après être reftée quelque
temps avec nous, elle nous pria d'aller fou-
per chez elle \ nous y confencimes avec plai-
fir. Dans l'intervalle qu'il y avoit pour fe
mettre à table , Orphife commanda à fa
fille de prendre une bafle-de-viole : elle le
fît. On ne fut jamais plus furpris que nous
le fûmes, Camille Se moi, d'entendre chan-
ter Alphonfine en s'accompagnant avec une
grâce &c une netteté merveilleufe.
Elle ne chanta que des airs extrêmement
tendres , & Tes yeux & toutes Tes a6tions
exprimoicnt fi parfaitement ce qu'elle di-
foit, que Camille en fat prefque faifie , &
fentir, pour la première fois de fa vie, que
s'il y avoit eu un homme du mérite d'Aï-
phonfine, foa cœur n'aurcit pas confervé (î
long-temps fa liberté. Orphife étoit forte-
ment attentive au langage muet qui fe fai-
foit entre Camille & fa fille , & je l'étois
à toutes les adlions d'Orphife , cherchant
à y démêler ce que je ne pouvois com-
prendre.
Les deux amies étoient fi occupées
d'elles-mêmes qu'elles ne s'apperçoiventp^-s
de notre attention, & qu'il fembloit qu'elles
fe cruflent feules dans l'Univers. Enfin ,
lalTe de mes obfervations, je réfolus de pren-
dre ma part duplaifir que nous procuroient
les talens d'AIphonfine , remettant à m'é-
claircir dans un autre temps. Je lui donnai
les louanges qu'elle méritoit : ôc Camille
croyant que les paroles n'étoienr pas aflez
iï8 Lis Journées
fortes pour exprimer ce qu'elle lui avoïC
infpiié , les accompagnoit des careflès les
plus tendres , auxquelles la belle Alphonfine ;
rcpondoïc avec dts tranfports de recon-
noiilance qui me fî ent croire , malgré
moi , qu'elle n'imiteroic pas la vertu de fa
meie.
On Te mita table. Alphonfîne rendit le
repas des plus agréables par la vivacité de
fon efprit , & par mille chofes fines Se
délicates qu'elle dit à Camille. Orphife lui
marqua plufieurs fois la joie qu'elle avoit
de voir l'amitié qu'elle prenoit pour fa fille.
Camille failit cette occafion pour lui parler
du peu de goût qu'Alphonfine paroilToit
avoir pour l'hy ^ en qu'elle lui préparoit ,
& elle lui fit fentir agréablement qu'il étoic
bien inutile de les engager à s'aimer l'une
& l'autre fi elle avoit dellein de les fépa-
rer.
Orphife reçut ce petit reproche avec plai-
(îr. Aiphonfine, lui dit-elle, m'efl: trop chère
pour la contraindre ; ma parole n^eft point
donnée, cen^'eft qu'une idée qui m'étoit ve-
nue en cas qu'elle y confentîr,& elle me doit
lajufticede croire que je n'uferai jamais de
mon autorité pour la mar er , puifque je ne
l'ai feulement pas voulu gêner fur la limple
amitié. Et pour vous prouver cette vérité ,
je vous avouerai ingénumerjt que lorfqu'elle
arriva , je lui déclarai que ne pouvant en-
tièrement me charger de fa conduite , j'a~
vois réfolu de la mettre près de vous : &
comme elle me parut affligée de mon del- .
Amusantes." 119
leîn , je lui peignis avec foin l'agrément
qu^ellc auroic avec vous deux , &c la priai
de fe conformer quelques jours à ma vo-
lonté , & que je lui promettois de ne la point
contraindre, (i elle étoit allez déraifonnable
pour ne le pas plaire avec des perlonnes iî
dignes d'être aimées. Iln'eft pas nécellaire
qu'elle m'adurede m'obéir jfuifque je vois
que (on cœur eft pris, ôc que la belle Ca-
mille lui elt peut-être dès-à-préfent plus chè-
re que moi.
Alphonfîne rougit un peu à ce difcours ;
& prenant les mains d'Orphife : je vous
proteîte , lui dit- elle , Madame , qu'il n'y
arien dans le monde i]ui puilîè jamais me
détourner du refped & de la tendrelfe que
je vous dois; mais je puis nier que Tin-
comparable Camille a pris fur mon ame un
empire abfolu , & que je Taime dès ce jour
auffi parfaitement que s'il y avoir plufîeurs
années que j'eulle le bonheur de la con-
noître. Oiphile fou rit , & regardant Ca-
mille, lui demanda Ci fa fille avoit fait fur
elle la même impiellion. Elle n héfita point
à Ten alTurer , Ôi la foiiée s'étant paflée en
mutuelles proteftations , nous prîmes congé
d'Alphonline & d'Orphife, qui ne voulut
pas permettre qu'elle piît un appartement
dans notre mailon , craignant , di'oit-elle ,
de nous caufer trop d'incommodité ; mais
qu'elle ne palleroit point de jour fans être
avec nous. Alphonfme &c Camille fe fé-
parerent avec regret j &c lorfque je me vis
en liberté avec elle : ce n'étoit qu'à moi ,
lui dis-je en badinant , à craindre la vue
d'Alphonfine ; car je vois qu'elle m'enlève
abfolument votre cœur.
Ma chère Florinde, me répondit Camille
en m'embraflant, je ne puis blâmer le re-
proche que vous me faites } je fens que je
fuis confufe du progrès que cette étrangè-
re a fait fur mon ame en un feul jour I je
ne fais quel charme m'attire vers elle ; un
mouvement fecret dont je n*ai pas été maî-
trefTè, me Ta fait aimer auflî-tôt que je l'ai
vue : Ces difcours , fes qualités m'ont fédui-
te j & je ne fais que penfer du chagrin que
je fens en ce moment de n'être plus avec
elle. Du moins, ajouta-t-elle en (ouriant un
peu , ma fincériré doit avoir quelque mérite
près de vous : je ne ceilèrai jamais de vous
aimer; mais je fens que j'aime Alphonfine
au-delà de toute expreffion. Je ne voulus
pas pouffer plus loin cet entretien , trouvant
Camille véritablement changée : je l'alTuraî
feulement que tout ce qu'elle aimeroit me
feroir cher, ôz que je ne ferois jamais jaîoufc
de ce qui pourroit lui faire plai/ir.
Nous nous recirâmes & nous pafTâmes
la nuit bien différemment , du moins à ce
que j'en puis juger , & par ce que Camille
m'envoya dire des le matin. Elle me fit prier
de pafler dans fa chambre , j'y fus. Elle ne
me vit pas plutôt , que me faifant affeoir fur
fon lit : qui croiroit , ma chère Florinde ,
me dit-elle , que Tamitié eût befoin d'une
confidente ? Cependant cela eft très-certain ,
je ne me fens pas la hardicfïè de dire à Al-
phonfine
A M 17 s A N T B s. III
jMion^ne tout ce qui s'eft palTe dans mon
efpric cette liui: , & je ne puis me difptjiGr
de foui, ger mon cœur en vous le di'antj
l'image de cette fille ne m'a pas quittée un
fèul inrtant itous fesdilcpurs & toutes Tes ac-
tions m'ont été préfenres j je me luis repéré
cent fois les adurances qu\llè ma données
de lâ tendreiïe, je n'y ai rcfiéchi qu'avec un
plailîr extrême ; & mon imagination , trop
prompte à me tourmenter, m'a rcpréienré,
avec la plus vive douleur , la feule idée de
n'en être plus aim.ce. S'efl-il jamais rien vu
de pareil , ma chère Florinde ? & Ce peut-
il que l'on puiffe aimer une femme d'une fa-
çon h extraor.-inaire r Ah ! continua-t-elle
en foupirant , iî cela ell: ainfî , que je dois
me trouver heureufe de n'avoir point coiinu
l'amour , puifqu'il doit être encore bien plus
daiîgereux.
Ce que vous m'apprenez, lui dis je étran-
gement furprile , ne me prouve point que
vous foyez heureufe de n'avoir rien aimé ;
au contraire , Ci votre cœur eût été fenfî-
ble 5 il fe fei oit garanti de l'état oij il Ce trou-
ve préfentem>ent , & une fille n'eût point
excité en lui tous les mouvemens que l'hom-
ine du monde le plus aimable pourroit à pei-
ne infpirer. Ne vous v trompez pas, ma
chère Camille ; la fimple amit'é ne s'expri-
m.e point ahin, & vous me paroifîez dans un
dcford e qui me fait trembler. Commuent ,
reprit-elle avec effroi! vous me croyez donc
ainoureule d'une fille ? Je ne puis ni ne
yeux nommer amour ce que vous fentez.
Tome III. F
111 Les Journées *
lui répondis-je ; mais il n'ell pas en mon
pouvoir de vous cacher que cela paffe les
borne<; de Pamirié.
Que me f.iices-V"'US envifager, interrom-
pit-elle ? Si vous favicz tout ce qui fe paHc
dans mon cœur en ce moment , vous au-
riez pitié de moi ! Comme elle finiiloit ces
mors, on annonça AIphonGne , plus belle
& plus brillante ou'elle ne l'étoit la veille.
Camille ne put la voir fans une émotion
qui parut fur Ton vi*age d'une manière à la
changer Ci fort , qu'Alphonline la '-rut ma-
lade. Qii'avez-vous j ma chère Camille,
lui dit elle en l'embraHant ? Serois je alTez
malheureùfe pour qu'il vous fû: arrivé quel-
que accident , ou pour que ma vue vous
eût léplu ?
Non, charmante Alphon(îne,lui répondir-
eîlc, votre préQ^nce a mille charmes pour
moi, & peut feule rétablir dans mon cœur
la tranquillité que votre ablence en a bannie
pendant la nuit. Vous avez tort , lui dis- je
alo-" , de vous faire trop aimer ; Camille n'a
fongc qu'à vons, & Tamitié qu'elle fent pour
vous a trouvé le moyen de troubler un re-
pos que l'amour avoir refpedé.
Je vous jure , aimable Florinde , me dit
Alphonfine avec un férieux qui marquoit la
fincéricé de tes paroles , que je Gcrifie ois
ma vie avec joie pour le repos de Camille ;
in lis fi la conformité de nos fentimenspou-
voit la farisfaire , elle auroit tout fujet d'c-
tre contente. Oui , ma chère Camille, con-
tinua-t-elle avec une adion toute palTion-
Amusantes. ti;
nëe, je n'ai pas fermé l'œil , vo5 pas n:
m'ont point abandonnée, j'ai paflé la nuit
à vous adurer de ma tendrlfe extrême , &
k me plaindre de ce que l'habit que je porti
me défend d'exprimer ce que je (ens par de ;
termes qui y convicndroient mieux. Cetci
amitié eft à un tel degré que je tremble quî
la vocre ne foit pas égale ; je crains que q lel-
qu'un ne m'enlève votre cccur, je crains ni-
qu'aux nœuds les plusfacrés. Je viens d'oW-
tenir d'Orphife qu'elle ne fongera plus à mr
marier : fi vous m'aimeZjma chère Camille,
autant que je vous aime, jurez-moi que vou;
r.e formerez jamais de liens qui puilTentnoMî
réparer. Je vous le promets , lui d't Cam.iHe
en lui prenant la main : j'abandonnerais-
toute la terre pour ne jamais quitter ma chè-
re Alphonlme.
Je «'ous avoue , belle Uranie , que ces
proteuations de part &c d'autre me ciu-
loient uiiC furprife dont je ne revenois point;
■je croyois rêver , & jamais il ne me vint en
penfée que tout ce que je voyois , pu: de-
venir un jour une choie des plus iérirufes.
Enfin , fans vous fptiguer davantage des en-,
tretiens de ces deux iurprenantes perfonnes,;
i! luffiî de vous dire qu'elies fe jurèrent la
même fidélité qu'auioient pu faire deux
amansbien paffionnés. Nous palsâmes cn-
femblc la journée entière. Camille vo- !uti
jctenir Alphon^ne pendant la nuit ; mais el-
le ne put l'y faire réloudre , dans la crainte ,,
diloit- lie , d'ofienlcr Orphife , qui le lui
avoit exprellément défcnda, Ciucune fc
Y 2.
Ii4 Les JotJRNÉÉS
retira chez foi. Camille n'eut pas un fom-
ireil plus tranquille, l'impatience de revoir
Alphonfinela Ht lever beaucoup plutôt qu'à
l'ordinaire ; ôc m'ayant priée de l'accompa-
gner , nous fûmes chez Orphife. Nous la
trouvâmes à fa toilette, qui nous dit qu^ellc
auroit envoyé nous avertir d'une partie de
plaifir que fa fille avoit imaginée. J^ii , con-
tinua- 1- elle , une terre auprès de Fontaine-
bleau , Alphonline m'a engagée de vous
y mener paficr huit jours, quoique la lai-
fon ne foit pas de plus belles .-comme c'cft
celle des vendanges , elle autorife notre
voyage.
Camille, charmée de s'imaginer qu'elle
ne cefieroit point d'être avec Alphonfine ,
ne balança pas un moment. Cette dangereu-
fe amie , qu'on avoit avertie de notre arri-
vée , parut dans le moment. Apiès qu'elle
m'eut fait honnêteté , elle courut à Camil-
le avec un emprelîement qui partoi du cœur;
elle apprit avec joie que nous voulions bien
aller à la terre d'Orphife. On ordonna ce
qu'il falloir pour ce petit voyage : & lorf-
que tout fut prêt, nous moratâmes dmsle
carrod'e d'Orphife. Il eft inutile de vous
répéter ce qui fe dit pendant le chemin ; Al-
phonfnie & Camille ne fe contraignr^nt pas,
neceflèrent point de parler de leur tendref-
fe. Tout ce qui me défefpéroit , c'étoit de
voir ( rphife qui n'y failoic pas la moindre
attention , 8c qui m'entrenoit de chofes
indifférentes, tandis qu'il s'en padoit d'aufïï
intérelTantes devant fes yeux. Nous arriva-
Amusantes. tiy
mes affcz tard , & la façon donc nous fû-
mes reçues me fit bien juger que les or-
dres d'Orphife avoient devancé notre ar-
rivée.
Comme la nuit croit avancée , on fe mit
à table en arrivant. Orphife nous régala
avec une nobleflc ians égale , ôc j'aurois
goiicé un plailir parfait, fans l'inquiétude que
medonnoit l'ardeur de l'amitié d Aiplion-
fine & de Camille. Et comme il femblc que
la campagne donne plus de liberté , je réfo-
lus d'en profiter pour engager Orphile à flri-
re plus d'attention à une chofe qui me paroil-
fôit des plus dangereufes. Lorfciu'il fut qt.et-
tion de s'aller coucher, Orphife nous con-
duilic, Camille & moi, dans le même appar-
tement, & fe retira dans le fien , à côté du-
quel étoit celui d'Alphondne. Je remarquai
que cette cérémonie fai(oit de la peine à
Camille j mais je ne lui en témoignai lien ,
bien déterminée à parler à Orphiie aulïi-tôt
que Toccafion me paroitroit favorable.
Camille pafia la nuit dans une c'gitarion
continuelle, &c quand elle auroit voulu ca-
cher le trouble de fon ame , fes foupirs réi-
' térés ne l'auroient que trop découvert. La
pitié s'empara de la mienne, &ie fculTrois
par co:npa{ïion la moitié de fes maux. L'heu-
re de ic lever étant venue, Oiphile «Sv.' la bel-
le Alphon ne entrèrent dans notre apparre-
ment, 6z nous propoferent d'aller nous pro-
mener dans la forêt , que Camille n'avoic
jamais vue. Elle ctoit dans une li grande mé.
lancohe, que, cherchanc dans la nouveau-
F3
1 16 Lis Journées
té des ohjers de quoi fe difïîper, elle ne fe lit
pas [iricr pour partir. Mous monrâmes tou-
tes quatre dans une calèche d'Orphife ,
qa'Alphondne menoit elle-même avec ui e
grâce admirable ; car il finit convenir que la
niture fembloit [""avoir formée e"xptès pour
plaire. Lorfque nous fumes a (lez avancées
dans la fo;êt , nous m mes pied à terre ; 8c
le hafard paroiflant me féconder dans mon
deffein, Orphife me prit fous le braSjlaiilant
Alphonfine donner le f en à Camille : com-
me leur converfition avoit une vivacité que
celle d'Orphiie 5^: la mienne ne pouvoient
avoir, elles marchoient nulli beaucoup plus
vite; ce qui les éloigna de nous nlfez confî-
d:'rablement pour ne les pouvoir atteindre
fins doubler le pas.
Te pris cette occasion, & regardant Or-
phife attentivement : je vousconnois fi ver-
tueuf? 5 lui dis je, que je ne faurois douter
que la(eule pureté de votre coeur ne toit cau-
fe du peu d\'it!:ention qne vous faites aux ac-
tions de C.imille Se d'AiphonTme ; rr^ais ,
Czg'i Orphife , vous favez mieux que moi
qu'il ne fjfïît pas d'avoir de la vertu, & qu'il
eil eiïentiel de l'infpirer encore à ceux dont
la conduire nous efl corn mile.
Comment, me répondit-elle ! Alphon-
/îne a-t-elle fait quelqu^lâ:ion qui vous ait
déplu ?
Alphonfine, lui répondis-ie , ne fait rien
qui me déplaife , que Camille n'en foit de
moitié. Cette fille m'eft chère par le fang &
l'amitié j je lui ai toujours vu ane fagefle qtut
Amusantes. My
farts ctre affcdée , n'a jamais cefTé c3-*être
foiicie : cependant je ne puis vous cacher
que, depuis l'arrivée d'Alphonfine,cetce fa-
gelTe elt bien altérée ; j'entends des difcours
qui m'alarment •, je vois un empreflemeut
qui me trouble •■, de je trouve enHn tous les
traits de la palîion, la plus ardente lous le
voile de Pamitié. Je vous avoue que cela
me fait trembler, & je crois qu'il eft de
votre prudence, vertueufe Orphife, de mo-
dérer la vivacité des fentimens d^Alplion-
fine, pour obliger Camille - ''en piendre de
plus raifonnables. Comme je parlois avec
un férieuxque m'infpiroit la matière que je
traitois, je ne prenois p s gade aux m^ou-
vemensdu vifage d'Orphile ; mais loiTque
j'eus cclfé de parler, y ayant attaché mes
yeux , j'y vis une joie répandue qui m.e dé-
concerta i elle n'y put tenir , ik s'éclatant -le
rire, elle ailoit me répondre loilqu'elle en
fut détournée par des cris perçans, qui nous
failant tourner du côté d'où ils partcient ,
nous rcpjdirent témoins du plus effroya-
ble ipeélacle qu'on eut jamais vu. Nous ap-
perçûmes Alphoniinc aux prifesavec un fan-
glierdes plus terribles, & Camille torr.bée,
au pied d'un arbre , qui faifoit des cris dont
toute la (orêr retenti (Toit.
Que devins- je à cette vue ! mais quel fut
mon étonnement aux violens tranfports de
douleur & d'effroique fit éclater Orphife !
Mon hls,s'ccria-t-elîe! Alphoi-fe ! mon cher
Alohonie ! Eîle n"*en peut dire davan[age:((ni
faililfcmcnt U ht tomber évanouie d ms mes
F4
TiS Les Tournées
bras. Ce peu de paroles me deffilîerent les
yenXj&jmalgrc mon trouble, j'entrevis tout
le myftere de l'intrigue ; & prenant un nou-
vel intérêt aux jours de lafaulTe Alphondne,
i'appellai à haute voix tous les gens d'Or-
phife au fecours du véritable Alplionfe.
Mais il n'en fat pas befcMU , & maigre
l'embarras que devoir lui caufer un habit fî
peu propre à ce combat, Ton bras armé d'une
longue bayonnette qu'il cachoit à nos yeux,
ledcr-t d'nnennem.i h dangereux : & con-
fervant fa prudence dans on combat aufTiiné-
g^il, il "iékndit aux fîens de s'approcher, ju-
geant qu'ils ne Feroient qu'irriter te iangîier,
& je les vis cent fois l'un l'autre corps à
corps renversés Se relevés r Alphoiife évi-
tant avec adreîle la rencontre' des défenfes
de ce Furieux animal , & le fanglier cher-
ch?-nL à s'en fervir utilement. Il étoit déj^V
percé de plufieurs coups ■■, mais la vaillante
Aiphonfine prit (i bien Ton temps, que lui
enFonçant la biyonnerte au défaut de l'épau-
le jufqa'au poignet j elle le fit tomber mort
iur la place.
OrphiFe, qui avoit repris Tes fensfur lafîii
du combat , s'approcha d'Alnhonle , tandis,
que je courus à Camille , qui , dans la Force
de Fon effroi, avoir gardé allez de jugement
pourêire terriblement lurprife de tout ce
qu'elle avoit vu faire à Alphonfme. Elle
comm-cnçoit à pénétrer le fecret d'Orphife ,
lorG-jU'elle en fut enciérernent éclaircie ,
quand elle m'entendit lui dire de venir re-
mercier foJi vaillaiK libérateur. La joie ^
A M USANTES. 12-9
la crainte & la pudeur firent alors un com-
bat fi. gulicrdar.s ion coeur. Quoi , me dit-
elle en s'appuyant iur moi , ma chère Flo-
rinde ! Alphonline eftun homme, & c'eft
l'amour qui trouble mon repos î Ah ! c'ell
une trahi' on. Eller/eut pas le temps d'ache-
ter, Orphife étant trop proche de noU'. Par-
donnez-la moi cette trahiion, dit elle à Ca-
mille en Pcmhral^antj je vous aime comme
ma fiile, je fouhaitoisque vous la puiliez de-
venir , & vot:e répugnance pour les noeuds
dont il falloit vous lier pour l'être , m/a for-
fée à ce ftratagême pour y parvenir.
■^ Pendant qe/elie parloit, Alphon'.e s'étoic
mis à genoux , & fembloit, pir cette afbiou
refpec'Hrueule & foumife , demander grâce à
Camille delà tromjeri. qu'il lui avoir faite:
ce n'écoit plus cette fille vive & hardie , qui
trouvoit 11 facilement des expreffions pour
exagérer la tendrefiè.
Ce n'étoicpas non plus cet homme ani-
mé, furi'.ux , qui venoit de triompher .l'un
animal féroce ôc formidable , c'étoi: mi
amant pofléJé de la crainte d'avoir ofFenfé
Tobjet de Ton amour.
Pour moi , Madame , s*écria-t-il , j'at-
rends mon arrêt , & je le fubirai fans mur-
murer. Je (ui^ perfuadé que la tendreffe (]ue
vous aviez pour Alphonfine vas'é\anoi'ir à
la vue d'Alphonle. Ainfi je ne dcm::ndc
point un pardon qui me deviendroir inutilt* ,
fi vous ne me l'accordiez qu'en ceHrnt de
m'ai(T:er, Mais fi votre colère vous laiTe af-
fez.de iang froid pcm examiner ma cciidui-
i:îo L « S Journées
te , vous devez vous fouvenir , adorabîe'
Cimillc , qu'Alphonfine n'eft jamais fonie
du re!pc6t que vous devoit Pamoureux Al-
phonlc.
Je ne veux me fouvenir de rien , lui ré"
pondic-elleen rougiflanr, quede vous avoir
vu expofer voire vie pour garantir la mienne.
Ce lei vice t([ trop grand pour ne pas effacer
ce qui pourroic me déplaire dans cette aven-
ture., éc le motif qui a contraint Orphife à
me tromper, me fait adez d'honneur pour
m'obliger à lui pardonner. A ces mots elle
lui tendit la main , & lui ordonnant de Ce
Jever : c'ell: ici , me dit-elle, une affaire
d'étoile , ôc vous voyez que je m.e rends
de bonne grâce à la force de fon afccn^
dant.
Il ne m't'ft pas poiïible de vous exprimer
la joie d'Alphonfe, d'Orphife d^ la mienne.
Cette tendre mère embraHa cent fois Ca-
mille ; '3c comme Alphonfe n'éioir pas trop-
en écaude refier en cclieu , fes habits étant
déchirés & tout enfanpdantés, ayant lui-mê-
me quelciueslég resbledures , nous rem.on-
tâmes ei calèche pour nous rendre au châ-
teau d'Orphife. Pendant le chemin , elle
nous inftrui^t qu'ayant pris une forte eftime
pour Camille, & fâchant qu'Alphonfe de-
voir arriver , elle avoit formé le deflein de
les unii- enfembl'e ; mais que nos converfa-
rions fur la crainte que donnoit à Camille
l'ombre d'un attachement l'rvoienr empê-
chée de s* "n ouvrir avec elle ; qu'elle croit
diins, l'embarras de fa/oif commciti elles'^-
Amusantes. i;i
prendroir, lorfqu'clle reçut une lettre d'Al-
phonfe qui lui apprenoic qu'il écoic arrivé à
la terre où nous étions alors, & qu'il fc ren-
droif près d'elle le lendemain ; qu'elle n-'a-
voit point héfité à le prévenir ; qu'elle étoic
allée le joindre, & qu'apiès les premiers
tranfports que la joie de fe revoir , après lix
ans d'abfence, leur avoir infpirée, elle avoic
A'oulu fonder Ton cœur, & que l'ayant trou-
vé libre, elle lui avoir parlé de Camille d'une
façon à lui donner l'eaucoup d'envie de la
connoùre: que là-de(ïus il lui étoit venu en
penféede faire palier Alphonle pourfahlle;
qu'il avoir long-temps combattu cette idée,
daws la crainte que Camille ne s'en cfïtnsât
lorfque cela viendroir à le découvrir, d'au-
tant p!us qu'un homme ne pouvoir corri-
nuer long-rem.ps un (em^blcible pcrfonnage -y
mais qu'ayanr combattu cesraifons. è* exci-
té en lui le delir de vaincre rinfenfibilité de
Camille 5 il s'étoic laide conduire, & avoic
confenti au déguifem.enr , à condition < u'il
y fut aflez bien pour n'êrre poinr connu , ôc
qu il ne durâr que peu de jours.
J'acquiefcai à 'out , conrii ua Orphife ,,
& comme Alphonfe aies cheveux parfaite-
ment beaux & le teinr extrêrremenr uni, je
ne doutai pointque, n'ayant qne vingt trois
ans, i! lie pa ût une très btlle fille. J'en fis.
répreuve à i'infiant, ôc l'avant inflruic de
toutes nos façons, j'en fus fi contente que
je me propolai un divtrtiPÊrrenr ce mpler..
Je ne vou us point en inlliuife F'oiinc^e »
dans la cr«,iiite q^u'eUe ue pût le cacher à Cs.-
F 6
Ï5-2; Les Journées
mille , & nsvouluu rien liafarder, en cas
q:!'Alphonre& elle ne le conviniTent pas ;
mai- mon deïlein a eu une réuffire des plus
heurcufes, Alphonfc fut charmé de C amille
dès la première vue , & me jura, lorfqu il
fur avec moi , qu'il fcroic Ton bonheur de
padcr fa vie avec elle, s'il pouvoic s'en faire
aÏT'er. Je remarquai que ia lympathie emp or-
toit le cœur de Camille vers mon fils y je le
■ priai de continuer fon pexfonnage , & de
rendre ramitlé fi forte , que Tomour n-'eût
qu'un pas à faire,lui promettant de finir cette
intrigue aulTi tôt que je le croirois'aimé. lï
eit naturellement honnête homme , il me
faifoit voir trop de refpecb pour Camille ,
pour me donner lieu de rien craindre de foa
indi crctioîu
Lem'-nde, mon âge 8c mon expérience^
jn'avant donné aîlez de connoilTance pour
dénnêitr lesfentimens de Camille , j'ai cru,
qu')l étoitrempsd'achever mon ouvrage.-^:
c'e^t dans le defïein dt le conduire à la per-
fe<^ion que je vous avois engagées à venir
ici, & m.on intennon étoit den^e déclarer à-
Florinde dans la promenade de la forêt. Elle
a commencé la converfation d'une façon (îj
grave, que je n'ai pu m'empêcher d'en rire;;
& j'ai lois !a tirer d'erreur , lorfque le péril:
d'khph-onfe m'a tout fait oublier.
Lç hasard, lui dis-je alors , nous a fervii
peur-crrcmieuX' que vous n'auriez fait vous-
même, Alphonfe ne pouvant fe faire connoî^--
tie plus favorablement qu'en, fauvant la via;
à- Camille. Elle nous apprit enfuie eqtvayanî::
Amusantes. T35
voulu pénétrer dans un endroit de la f' rêc
adcz épais, ilen étoicfcrti un ianplicr dlme
taille monllrueufe , pourfuivi & hlc(]r- par
des Chafieurs , qui d'abord avoir prs la
courfe vers elle ; maisqu^Alphonfinc s erant
jeitée enrr'eux deux avec un couiace qui
Pavoicfurprife, elle lui avoir donnécltr temps
d'échapper à la fureur de cet ar;irr.al , en s'y
expofantelle-rTiême -, que, mrigré (a frayeur,
elle n'avoir pu fe réfoudre à fuir , le péril
d'Alphonfine l'inîérelln.nt trop fo'temenc
pour l'abandonner ; qu'elle avoir fait retentir
fescris pour appeller du lecours , rr^ais que
fon étoniiement & la frayeur avaient redou-
blé , en voyant Alp'.'cnfine combattre le fan-
glier , une b:iyon!"iette à la main , avec l'in-
irépi ^ité d'un Héros; qu^elle avoit fait mille
réflexionç en un m.om.ent , qui s'étoient
toutes rnflèmb'ées dans la crainte de voir
périr dans Alplioniiiîe un brave défenleur y
ou une amie li iecourable. Ce fut avec de
telsdi'coursquenousariivâraes au château.
Alphonfe fut changer d'habit , Ôc le faire-
panfer de quelques légères bleflures. Pendant
fon absence , Orphife prioit Camille avec
tendre'Te de ne changer de fenriment pour*
fon fils que pour en augmenter l'ardeur , ne-
fouhairant lien plus fortement que d^atta-
cher Alphonfe par des nœuds qui lui don-
nafîent la (atisf^îcti: n de ne le plus voir éloi-
gné d'elle. Camille avoit trop aimé Alphon-
Ime pour refufer fon cœjr éc fa foi au vail-
km Alphoiïfe. Elle engagea l'an ôc l'autre ^
&L aiîuiai Orphife q^ue l'hymen, fuivroic
«54 Les Journées
l'amour & la rcconnoil]ance , lorfqu'elle le
jugeroic à propos ; voulant délc.rmais l'.ii-
n.er & lui obéir comme à une mère qui lui
croit extrêmement chère. Alphonfe nous
étant revenu joindre dans un habit pluscoji-
ven.xble , nous parut mille fois pius aimable
que la belle Alphonlîne. Il n "aborda Camille
qu'en tremblant , &: cette charmante fille
reprenant (on humeur naturelle par le con-
tente ;T5ent de Ton cœur, remit (i bien le cal-
me dans celui d'AIplionfe , qu'il netrouvoit
point de teime pour exprimer Ion bonheur
& Ton amour.
La/joie que cette aventure nous avoir inf-
pirée nous fit palîer huit jours dans un plai-
iir continuel , qui donnèrent le temps à Ca-
mille de connojtre par elle - même qu'un
amour tendre & délicat ^ qu'on peut faire
fuivre d'un hymen heureux , eft mille fois
préférable aux hides douceurs d'une liberté
qui n'en a foiivent que l'apparence.
Nous revînmes à Paris dans l'intention de
terminer cette union , lorfqu'en arrivant
Orphife apprit que le tuteur de fes enfans
étoit à l'extrcmiL'é : d: comme il eft dans le
fond du Poitou , d< que le dérail de tous
leurs biens étoit entre fes mains, dont la plus
grande partie eft dans cette Province, Al-
phonfe fut obl'gé de partir pout y aller met-
tre or !re, la délicatelîe v'OrphKe ne vou-
lant pas faire le maiiage que Camille ne fut
aiî'urée du bien que devoir p.voir Alphonfe..
L'amour de ces deux amans (t (e»oic Tes-
feien paflé de cette formdlite , maisCamiilû
Amusantes. r^f
ne voulut pas s'y oppoîer par r odtflie , &c
Alphonfe fut oblige de fe conformer à fa
volonté. Comme nousl?vionsqu''ii ne pou-
voit être de retour qu'à la fin du printemps,
nous n^avons pas voulu nous priver du p!ai(îr
de vous uiivre ici , le deilein de Camille n'é-
tant nullement de vous hiiie un myîlere de
ce qui lui écoit arrivé. La liberié que vous
nous avez donnée de permette à nos amiS
de nous venir trouver chez vous, nous en-
gagea à prier Orphiie de s'v rendre auiTî-
tôt qu'elle auroit des nouvelles d'Alphonfe»
Notre bonheur avant voulu qu'elle con-
nût Célimene , elle a pris cette occaiion de
venir admirer la divine Uranie, dont le mé-
rite lui eft parfaitement connu ; mais nous
n'elpérions pas, Camille -Se moi, qu'elle
nous rameiîât (i-rôt Alphonfe j &' c'eft avec
bien du pl.iifir que nous ;ivons vu prendre-
pour lui toute l'elHme qu'il mérite.
Je vous allure , die îJranie, voyant que
Florinde a oit fini , que cette aventure eft
des plus iing'dieres, & qu'elle m'a double-
ment i.néreiJée par fcs circonftances & par
l'amirié que j'ai pour Cnmiîl^.
Il faut convenir , ainnraThé'am.cnt, que
Floiin^le nous l'a cornue de façcn a. exciter
notre attichcmenr. Ce que je rrouve , dit
Orophine rn riai^t , c'efl: l'ad efle qu'elle a
de nous ?ire pa'ler les endroits fcabreux
qu'elle racoite : elle a fi bien m^lé fes ré-
flexions (5.: f(vn inquiéru 'e avec la tendreHe
-iÇ'.;e Camille poroillcir avoir pour A'phorï-
■ £î3£, VjU'elle en a adouci coût ce c^u'on. an-
i;<3 LesJournees
roir pu y trouver de trop fort. Je ne m'f
fuis point trompée , dit Félicie , & malgré
Tart deFlorinde, i';iircconini Alphonfe dar>S
Alphonhne. Et moi aulTi , interompit Ju-
lie; mais ce qui me Ta fait jug(^r avec plus
de fureté , ce font les fentimensdu cœur de
( ,<imille. Voilà , interrompit OrhimiC , un
jugement bien favorable pour Its hon mes ,
pui'qu'il (iippofe, ma chère Julie , qu'eux
Iculs peuvent l'in(pirer. Il eft vrai , répon-
dit-elle en rougidant , que j'ai juge félon les
loix de la nature , & que je crois que nous
ne pouvons lenrir de certains mouvemens
qre pour les fujets que le Ciel a formés pour
nous.
Sans doute , répondit Félicie , & Camille
n'auroit point eu ces tranfports, ces inquié-
tudes &: cette rendrede extrême, G Alphonfe
eût été véritablem.ent fille. C'eft-à-dire, re-
prit Orophane, qu'elle l'a aimée par infpi-
ration. Cela peut erre, répondit Thélamont j
mais il eil certain qu'il y a uue fympathie
beaucoup plus vive dans les fexes oppofés ,
qu'elle ne l'eft dans fon femblable, & qu-e
quelque amitié qui nous lie avec eux , elle
n'approche en nulle façon de l'ardeur que
nous infpirent les antres.
Comme il achevoit ces mots , Céli-rene ,
Orphi.'f, Camille & l'aimable Alphonfe en-
trèrent dans !e cabii et. Toute la compa-
gnie s'empref'a à leur marquer le plaifir qu'el-
le avoit reffenti au récit de Florinde. Ca-
mille eiliiya encore quelques railleries, aux-
c^tielles elle répondit avec Kn efprii ûrdi»
Amusantes. 157
raire. Les hommes embrafîèrenr Alphonfe,
ôc le prièrent d'avoir pour eux autant d'a-
mitié qu'ils en avoientr.flenti pour lui à ion
abord. Tous ces complimens achevés, on
s'affit , & Orphiie ouvrit la converfation par
la fatisfaâiion cju^cHe goûtoit de connoiîre
Thélamont &c Uranie, Enfuire elles les con-
jura de fuivre leur charmante inftitution fans
contrainte: ôc quoique je n'aie pas tcutPef-
prit néceflaire dans votre favante lociété ,
ajouta-t-elle , j'en ai aflez pour m'y plaire
infiniment.
Pour moi , dit Alphonfe , je fuis très-per*
fuadé que quelques recherches que j'aie faites
dans mes voyages , j ^apprendrai en ce beau
lieu quantité de choies que j-'ignore. Du
moins, dit Orophane , ce pays-ci vous a
déjà inftrult d'une nouveauté , puifque vous
y avez appris à aimer , de que vous n'en aviez
rien iu dans les ciimacs différens que vous
avez parcourus.
Je crois, dit Camille, qui vouloit rom-
pre laiuice du difciours d'Orophane, que lé
plaiiu' le plus parrait qu'on relient dans les
voyages qu'on entreprend , ei\ celui de con-
noîcre les génies d.tférens de chaque Na-
tion, de démêler If s intrigues des Cours ,
&c d'en favoir le fort & le foible. Il fau-
droit , répondit Orphife , pour être inflruit
de cette façon , ;.voir des emplois qui con-
duifenc dans le cabinet des Princes ou des
Miniftres , & pour lors la curiofite peut de-
venir dangércule, He les obfervations cri-
minelles, puifqu'on eft obligé dans ces for»
i^^ Lis Journées
tes de poftes de tout voir, d'obéir & de le
taire.
Il cft vrii , reprit Orfame , que ces em-
plois font délicats , puifqu'il efl nés-difficile
de les exercer fans fe mêler de benuccup
d'affaires , de que celles qui nous engagent
à traiter avec des Souverains font fouvent
épineufes. Le plus grand malheur qui puille
arriver à un particulier, ajouta Thélamont,
eft , félon moi, de fe trouver entre deux
Puillances, carilarrive ordinairement qu'el-
les s'accommodent aux dépens de l'infé-
rieur , & qu'il devient la vidime de l'une
ou de l'autre. L'hiftoire du Connétable de
S. Paul , fous Louis XI , & le Duc de Bour-
gogne , en eft un exemple. Celle de 1 Evê-
que de Cnftio en e'I une récente, répon-
dit Alphonfe , puifqu'elie efl: arrivée fous le
pontificat d'Innocent X. Ranucc II du nom,
Dcic 'e Parme , & qui a pal'é pour le Prince
le plusbrave du (lecle précédent, ayant appris
qu'Innocent X vouloit doniier pour Evê-
cue à fa ville de Caftro un Moine dont ce
Duc n'avoitpas de favorables informations,
fit prier (a Sainteté de ne le lui point en-
voyer. Mais le Pape prenant cette prière
pour on affront, ÔC un préjudice qu'on vou-
loit faire à fon autorité abfolue de Souve-
rain du fief, croyant d'ailleurs ne lui devoir
aucun égard , perfilta dans la réfolution
d'envoyer l'Evéque. Cependant le Moine
informé que fa perfonne n'étoir pas agréa-
ble au Duc , pîévoyant qu'il n'auroit que
des chagrins dans une Ville qui lui apparte-
Amusantes. i?»
noie, fupplia fort inlhmment le Pape de le
difpenfer d'accepter cet évêché.
Mais Innocenta qui s'imaginoit qu'il y
alloic dt Ton honneur d'eittdtuer la premieic
dirpofrion, le fit facrer Evêque , & le força
d'aller prendre polleilîon de Ton Eglife, en
raiTuiant d'une Ci forte proteélion qu'il n'au-
roit rien à craindre du Duc ni de perfonne.
Il fallut obéir, & ce nouveau Préiat, en pre-
nant congé du Pape , lui dit , les larmes aux
yeux, que la Sainteté l'envoyoit à la morr»
Le Pape s'efforça de le ralluier parles pro-
mellcs réitérées d'une proceélion qui , en
effet, ne luifervir de rien, puirqu'ilfutalîàffi-
né en allant prendre poîlèilion de ion évê-
ché , & le Pape mis en palTe d'ufer des mar-
ques les plus prenantes de fon refifentîmeiit.
Or ne pouvoit pourtant pas convaincre
le Duc de ce meurtre , qui fut fait avec des
précautions qui n'en laide ient point con-
noître l'auteur ; mais le Pape le mit (ans hé-
fiter fur le compte du Duc ; ôc fans l'avoir
convaincu, en exécration du méfait , non-
feulement transféra l'évêché de Caftro à
Aquapendente , mais il fit abfolumenc
démolir la Ville , & pofer au lieu o • elle
avoitété, une' pyramide, avec cette infcrip-
tion :
Qui fuit Cajïro ;
ôc le Duc déchu entièrement de cette prin-
cipauté , qui fut dans la fuite réunie au
domaine de la Chambre Apoftolioue, fans
que les defcenJans de Ranuce y aient pu
xencrer.
140 Les Journées
Il me paroît , dit Uranie , que le Con-
feil du Pape fut un peu vite dans une aff lire
de cette importance , le Duc de Parme n'é-
tant pas convaincu ; & l'on n'a jamais con-
damné un homme, même dans les affaires
civiles, fans l'avoir oui dans Tes défen'es;
à pins force raifon un Prince illuftre , ar- '
liere-pctit-fîls de ce fameux Héros Alexan-
dre Farnefe , dont les exploits ont été tant
chantés à Rome , & qui améiiré de pludeurs
Papes les titres les plus glorieux. Cela rre
feroit croire , repartit Thélamont, que l'in-
térêt ou le reflentiment que l'on confer-
voit à Rome contre la mémoire du père de
Ranuce II , à caufe du démêlé qu^il avoic
eu avec les Barbérins, neveux d'Urbain
VIII , y avoitnt beaucoup de part. L'hif-
toire en eft aflez curieufe , 3c vous en fera
juger.
Le Duc Odoart étant allé dans Ton du-
ché de Caftro , les Barberins , qui avoient
en vue de !e faire entrer dans leur allian-
ce , lui firent infinuer qu'étant ii près de
Rome , il lui feroit , en quelque façon , meC-
féant de retourner en Lombardie fans avoir
vu le Pape , qui de fon coté fe feroit un
plaifir extrême de lui marquer fa bienveil-
lance. Mais le Duc , qui prévoyoit qu'il
pourroit y avoir quelques brouilleries entre
lui «^ le préfet, neveu du Saint Père, par
rapport au cérémonial , témoigna qu'il étoit
prêt à faire ce qu'on fouhaitoit , & d'aller
à Rome , pourvu que le Préfet en fût ab-
fent pendant le féjour qu'il y feroit , afin
AMTTSAHtE»» Ï4Ï
d'éviter les défagrémens réciproques qu'ils
pourroienc recevoir à l'occafion des vifîces.
On le lui promit, fans pourtant lui tenir pa-
role ; le Préfet étant à Rome.
De forte qu'ayant été néceffiirc de régler
les honneurs qu'on le rendroit dans ces en
trctiens, le Préfet les prétendit entièrement
égaux à ceux qu'il fcroit au Duc , qui ne
convint nullement de cette égalité •■, de fa-
çon qu'ils ne fe virent point; pas même chez
la femme du Préfet, le Duc prétendant
que le mari feroit les honneurs de la maifon,
6c le viendroit recevoir jufqu'au carrolTe. Il
fe brouilla même avec les Cardinaux ne-
veux , le Cardinal Antoine Payant quitté
en le reccnJuiiant , après une vifite qu'il lui
avoit faite, fansPaccompagnerjufqu'au car-
rolle , Se le Duc l'ayant encore traité avec
moins d'égar ds lorlqu'il fut lui rendre vifite.
Cependant , malgré toutes ces altercations,
on ne lailla pas de parler de mariage au Duc,
lequel ayant des vues lecrettes , feignoit d'y
prêter l'oreille. Comjme les Italiens ne fe
fient pas trop les uns aux autres , 6c que
Rome eft remplie de toutes fortes de gens ,
l'argent n'y eft pas en (ur-.té dans les maifons
particulières. Ainfi la coutume eft que ceux
qui en ont une certaine quantité le portent
dans le dépôt public , qu'on nomme Monte
delta pietà , pour le mettre en alfurance , n'y
ayant jamais de difficulté pour le ravoir. Et
lorfque quelque perfonne a befoin d'argent,
le Mont de Pieté en prête , fous caution , à
un modique intérêt.
i^i Les Journées
Le Duc de Parme Rnnuce i , fils du H^*
ros dont loous venons de parler , n'ayant
hériré que de la gloire de Ton père , avoit
éié obligé d'y faire de gros emprunts : Ton
fils Odoart lui ayant luccédé , ne favoir
comment fe dégager des intérêts qu'il étoit
conDaint d^ncquitter annuellement ; ÔC
comme il étoit à marier , & que le Pape Ur-
bain , qui avoit élevé fa firoille au rang
des Princes, ne fouliaitoit rien tant que de
lui donner une de Tes nièces pour honorer
fon fang par cette alliance , il ne fut pas
long temps à Rome fans qu'on le fit afTurer
que s'il vouloit faire ce mariage , il trou-
veroit de grandes facilités à la diminution
des intérêts qu'il payoit , Se même des ar-
rérages , le Pape étant le maître de ces re-
mifes.
Le Duc, à qui on faifoit routes ces pro-
portions en fecret , & fans l'obliger à rien
promettie en public^ feignoit de confentir
aa mariage , & y ayant prnpofé le rabais de
l'mtérêt des fommes que fon père avoit re-
çues , il l'obtint fans aucune difficulté. Mais
il fortic de Rome immédiatement après,
laiTant les Barberins d'autant plus morti-
fiés , qu'ils furent dupes de leur ambition ,
& qu'ils donnèrent fans rien recevoir. Ils
jurèrent de s'en venger \ &: comme il falloic
un prétexte plaufible , ils le trouvèrent dans
l'affaire même qui avoit occafionné latromr
perie du Duc de Parme.
C'efl la coutume à Rome de garder dans
les greniers publics une quantité de grains
A M U 3 A >! T E s. 14. {,
ruffifante pour nourrir route la Ville pen-
danr lîx mois. Les Miniibes ce la Cham-
bre obligent les boulangers de prendre
leurs gratis dans ces greniers à un prix
raifonnanle , & on leur règle celui du pain
qu'ils débitent à proportion. Le Duc rie
Parnne poîTédant le duché de Caftro , qui
eft furies frontières de TEtat eccléiiaftique,
très-fertile en grains , avoir accoutume
d'en payer les intérêts de (àdeire; ce qui
etoir également commode pour lui & pour
Il Chambre Apoftolique , à caufe de la
proximité.
. Mais les Birberins , voulant faire de la
peine au Duc , commencèrent par fe pour-
voir de grains ailleurs , & en défendirent
la traite dans les Etats du Pape avec ceux
du duché de Cadro ; ôc mirent par-là le
Duc hors d'état de farisfaire la Chambre.
Enlorte que les intérêts furent accumulés
pendant pluHeurs années , & la fomme
devint Ci groffe qu'il fut impoffiblc au
D.!C de la payer. Les Barbcrins , qui l'a-»
voient lai lé endetter exprès pour le rendre
infolvable , ne virent pas pluiôc la chofe
dans l'état où ils la fouhaitoient , qu'ils de-,
mandèrent cette fomme en total Se in-
térêts. Le Duc, auquel on refufa tous les
moyens qu'il propofa , fe trouva dans ua
embarras terrible ; comme il ne fe pref-
foit pas de s'acquitter, on en vint à la fai-
lle du duché de Caftro , comme une* cho-
fe hypothéquée pour la fureté du capital
& des intérêts échus , qui Tur adjugé à la
t44- Les Journées
Chambre , & réuni à fon domaine.
Le Duc , qui , en lefuGnt une nièce du
Pape , avoit époufé une Priticcflc de la
maifon de Médicis, emplo aies prières du
Grand-Duc, & celles de tous les Princes
d'Italie , pour avoir fon duché ; ce que ne
pouvant obtenir , il eut le crédit de former
une ligue, par laquelle les Princes d'Italie
s'obligèrent de réduire le Pape par la force
à Te delTailir du duché de Caftro. Urbain
de fon côté arma pour foutenir cette réu-
nion ; mais comme les guerres facerdotales
ne réuffifent pas ordinairement , le Pape eut
le chagrin de dépenfer beaucoup d'argent ,
& d'être en'in obligé de rendre au Duc le
duché de Caftro.
La mémoire de cette grande affaire cft
encore récente à Rome , & l'on n'en parle
jamais qu'on ne fe déchaîne contre l'ambi-
tion des Barberins, qui chargèrent la Cham-
bre Apoftolique d'une dette de vingt mil-
lions qui ne font pas encore acquittés en
entier. Cette aventure prouve clairement
que le Confeil d'Innocent X époufa le ref-
fentiment de l'injure faite aux Baiberins ,
dans l'aventure de Ranuce II, Se nous don-
ne à connoître qu'on (e fouvient long-temps
dans ce pays de ces fortes d'infultes '■> joint
à l'intérêt de la Chambre Apoftolique ,
qui parvint enfin à réunir cette princi-
pauté à ton domaine , par la confifcation
qui en a privé les Ducs de Parme pour
toujours.
C'eft poufler le reftentiment un peu vive-
ment ,
Amusantes. i4f
ment , dit alors Célimene. Louis XIV , ré-
pondit Oiophane, en agit bien plus généreu-
fement dans l'affaire qu'il eut avec Innocent
XI au fu et de la Régale. Mais je crois, con-
tinua-t-il, que nous pouvons pourfuivre no-
tre converfation , en donnant aux dames le
plaifir de la promenade. La compagnie ac-
cepta la proportion ; on Ce rendit au bo d
de l-'eau,& Orophane fut prié de continuer
ce qu'il avoit commencé en parlant de
Louis le Grand.
Vous favez aufîî-bien que moi, reprît-il ,
ce que je vais vous dire; mais il eft des chofes
dont on eft bien aife de fe rafraîchir la mé-
moire. Le Pape Innocent XI , après avoir
écrit au Roi trois Brefs menaçans , dans le
dernier defquels , du 17 décembre 1675) > il
y avoit ces paroles : " nous n'emploierons
» plus les exhortations 8c les lettres ; mais
»> nous ne ferons pasnégligens ànousfervir
»' des remèdes que nous met entre le mains
» le pouvoir que nous avons reçu du Ciel ,
»> de que nous ne pouvons omettre dans
» une maladie (î dangereufe fans manquer
« à notre devoir Apoftolique. EtaiTuiémenc
" nous ne craindrons aucun danger ou in-
" commodité , ni aucune tempête, quelque
« cruelle &: horrible qu'elle puiflè être ,
3> puifque c'eft notre vocation , ôc que nous
5j ne devons point eftimer notre vie quand
» il s'agit de foufFrir des tribulations pour
» la jutlice. Ce que nou'; ferons avec un
» cœur non-feulement réfolu , mais plein
»» de joie, comme mettant notre gloire dans
Tome IIL G
ï4<» Les Journées
w la Croix de Jefus-Chrill; : ce fera avec lui
»j que vous aurez dorénavant affaire, après
»> que nous aurons fatisfaits aux devoirs de
»' notre miniltere , plantant &c arrofant fc-
« Ion notre pouvoir. »
Ce Bref , rendu public , jetta la crainte 5c
la défolation dans l'eCprit du Clergé , de la
Noblelîé ôc du Peuple. Tout frémit de la,
feule idée des fuites .acheufes qu? pourroic
avoir cette grande affaire ; & l'on lellentic
la même douleur qu'avoientcue nos pères
de la violente Bulle Unam Sanciam , de
Boniface VIII , contre Philippe-le-Bel &
fonEcat. LeConfeil du Pape fît encore plus,
il le porta dans l'année 16S7 , fous divers
prétextes , à abolir les franchifes dont les
Ambaffadeurs jouiilènt à Rome dans leur
quartier.
Le Roi , toujours fage -Se religieux dans
fes réfolutions , envoya à Rome un Minif-
tre de paix , & nomma pour fon Ambaffa-
<iear extraordinaire Henri de Beauma-
noir , Marquis de Lavardin, qui étant arri-
vé dans l'État eccléfiaftique le fit favoir à
la Cour de Rome , ainfi que fa qualité
d'Ambadàdeur extraordinaire auprès du
Pape. Miis leConfeil du Saint Père , en-
nemi de la France , ne jugea pas à propos
de lai f^ire rendre les honneurs qui lui
étoient dûs. Il arriva à Rome , où il fit une
entrée digne de la majefté du Monarque
qu'il repréfentoiCj & fit demander plufieurs
fois audience au Pape , fans la pouvoir ob«
tenir.
Amusantes. 147
Enfin 11 veille de Noël, ayant afHfté dans
l^éclife paroitTiale de Saine Louis à Toffice
divm , & ayant Iaii->rait a tous les devo rfi
d'un Chrétien avec une piété éditante , le
Pape , toujours ob(édé des ennemis de la
France, envifagea ce:te aflion, toute fainte
qu'elle étoit, comme une profanacion. Ec
l'on afficha à Rome un placard, contenant
que l'on dénonçoit la paroille de Saint Louis
avoir été interdite , parce que le Curé & les
Miniftres de cette églife avoient eu la har-
dielLe de recevoir à l'Office divin , & à la
participation des Sacremens , Henri de
Beaumanoir, Marquis de Lavardin , no-
toirement excommunié.
Toutes ces procédures violentes «Se inu-
tiles obligèrent le Parlem.ent de Paris d'eu
prendre connoilTànce , ôc donnèrent lieu à
monlîeur Talon, Avocat-Général, de faire
ce fameux plaidoyer qui opéra , fur Tes
conclafions , l'Arrêt de la Cour du 15
janvier 168S , qui reçoit le Procureur-Gé-
néral appellant comme d'abus de la >6ul-
le ôc de l'Ordonnance du 2 6 décembre
1688 , & faifant droit fur l'appel , déclare
cette Bulle & cette Ordonnance nulles ÔC
abufives, &c.
Toutes ces altercations fcandalifoienc
vivement les Fidèles: chacun difoit fon Cen^
«iment , & l'on ne pouvoit s'empêcher de
trouverétrange que le Fils aîné del'Eglife, le
Roi Très-Chrétien, fût ainfi tr.iité, Onrap-
pelloit fes aïeux , l'Empereur Charlema-
gne &C Pépin , fon père , auxquels l'Eglife
Gi
148 Les JotTRNEES
doit fa grandeur temporelle , &c qui ont
donné au Saint Siège ces belles Provinces
qui comporent aujourd'hui l'Etat éccléfiaf-
tique. Ne font-ce pas ces Princes , difoit-
on , qui ont été les protecSteurs des Papes &C
de la vraie foi , de qui les ont tirés de la ty-
rannie des Grecs &c des Lombards ?
Eft-iljufte que ledefcendant des ces grands
Princes , le Roi Très-Chrétien, foit expofé
à de femblables infukcs pour un droit tem-
porel , attaché à la Couronne depuis le
commencement de la Monarchie , &c fon-
dé furie Concile d'Orléans , tenu en 519?
Et par qui ? par un Pape vertueux , fa-
vant &c charitable , qui n'a d'autre défaut
que de s'être laiilé prévenir par les enne-
mis de la France qui font dans fon Conlèil.
D'autre côré les Hérétitiues , tant au de-
dans qu'au dehors du Royaume, chantoient
vicloire , croyant qu'un Monarque qu'elle
avoir toujours fuivi , ayant des armées for-
midables fur pied, qui avoir donné plufîeurs
fois la Paix' à l'Europe , & qui , pour de
moindres chofes , avoir porté la gi^i re chez
fes ennemis, ne fouffriroit jamais de pareil-
les infulces , & qu*il alloit fe féparer de la
communion de Rome.
Ils ne fe contentoient pas de le dire , ils
faifoient courir cent brochures , dans lef-
quelles ils pr .'tendoient jufkificr ccrte éton-
nante féparation. Les Anglois firent même
traduire en leur langue le plaidoyer de M.
Talon &r l'Arrêt du Parlement donc nous
venons de parler.
Amusantes. 149
Cependant le Roi , informé de tous ces
difcours & de ces écrits , les trouvant égale-
ment fcandaleux à la gloire du Saint Siège
& à la (îenne , mit tout Ton redentiment au
pied de la Croix , & demeurant fidcle ai»
culte de ces Ancêtres , écrivit à M. Baril-
Ion, Ton Amhalladeur à Londres , de prier
de fa part le Roi d'Angleterre de faire
fupprimer la traduâ:ion & les brochures
qui couroient fur ce fujet. Le Roi Char-
les II s'y employa lî bien , 6c donna de C\
bons ordres , que tous ces libelles , qui dé-
chiraient le Pape & la Religion , furent fu-
primés pour toujours. Voilà comme ce fage
Monarque fe vengea des violences duCon-
feil d'Innocent II , & fans pouirer les choies
plus avant , il parvint , en temporilant, par
une fage & pieufe politique, à terminer cet-
te grande affaire fous le pontificat d^Inno-
cent XII.
Si le Confeii d'Innocent X avoit fuivi les
mêmes principes dans celles du Duc de Par-
me, il ;i*auroit jamais porté la violence aulTi
loin; &C l'on ne blâmeroit pas la conduite ,
comme on le fait encore aujourd'hui, lorf-
qu'on fe rappelle cette aventure.
La compagnie témoigna à Orophane le
plaiiir qu'elle avoir rellenti de la comparai-
fon qu'il venoit de faire 5 6c chacun ayant
dit fon fentiment fur la différence des pro-
cédés des hommes, djns quelque rang qu'ils
foient, on reprit le chemin du fallon , pour
fe mettre à table. Uranie ayant retenu à fou-
per Cclimene , Orphife 6c Alphonfe , on
îj« Les Journées
reprît pen:iinrle repas les aventures de Ca-
mille. Et Thélamont ayant prié Orphife âc
dire le jour qu'elle avoit marqué pour Ton
hymen avec Alphonfe : nous ne pouvons
le conclure de huit jours , répondit-elle, les
affaires de mon fils n'étant p;^is encore ter-
minées ; 8c c'eftpour le confoler de ce re-
tardement que j'ai obtenu de Célimenc
qu'il viendroir palier Ton temps chez elle ,
aiîn qu'il loit à portée de voir Camille , en
rendant à Uranie les devoirs que reftimc
qu'on lui doit , ôc la liberté que je prends ,
exigent de lui. Je trouve parfaitement bien J^
dit Orjphane , que vous ayez amené Al-
phonfe ; mais pour qu'il foit chez Céhme-
ne , je ne l'approuve point du tout : & il
me paroît qu'il feroit à propos de le laifler
chez Uranie , afin de rendre la fatisfaftion
plus parfaite. Je fuis de cet avis , répondit
Uranie, & fi Célimene a quelque amirîc
pour moi elle me cédera Orphife & Al-
phonfe. Vous mettez ce facrjfice à uu prix»
dit Célimene , qui me force à vous Paccor-
der, puisqu'il n'y a rien au monde que je ne
fine pour vous prouver matendreflé & mon
eftimc.
Pour moi, dit Orphife ^ j'y confens avec
îoie, quoique je ne puiflle profiter de ce plai-
fir que pendant deux jours \ mais je hâterai
mon retour pour ma propre fatisfaâ;ion ,
auffi-bienque pour celle de mon fils.
Pendant cette converfation Aiphonfe 8c
Camille s'entretenoient à voix boHe d'une
façon qui failoit juger aifémeiità quelpoiiit.
Amusantes. 151
ils s'aimoienc. Julie l'ayant fait remarquer
àFélicie : en vérité , dit cette aimable fem-
me , la métamo! phofe eft complette 5 Ca-
mille étoir autiefois vive, enjouée, attentive
à tout ce que diloient fes amis, aujourd'hui
elle eft lérieufe, diflraite , & ne prend d'in-
térêt à rien. Vous voyez cependant, répon-
dit-elle en riant, que j'en prends^ beaucoup
à ce qu^'Alphonfe me dit, puilque je Técou-
te fans ^interrompre. Cela prouve ,dit Flo-
rinde, que vous aimez à l'entendre \ mais
l'attention que vous lui prêtez ne détruit
point ce que die Felicie du changment de
votre humeur.
Je vous atfure , lui dit-elle , qu'elle n'eft
point changée j que depuis qu'Ali.honfmc
eft devenue Alphonfe, ie fuis dans mon af-
fîette ordinai^■c. A la libexté près , répondit
Oroplune. Comme elle eft aimable, inter-
rompit Uranicen fe levant, dans quelque
fituation que foit fon efprit , nous ne de-
vons point trouver étrange qu'elle fubifiè
aujourd'hui les loix auxquelles nous nous
fommes tous foumis avec joie.
En achevant ces mots , Uranie conduire
la compagnie dans le jardin ; elle y fit quel-
ques tours , & Céiimene ne voulant pas
s'engager avant dans la nuit, prit congé d'U-
ranie 6c de fes amis , laifl'ant Orphife t3c
Alphonfe chez elle, en afturant cette belle
fociété d'y revenir le plus fouvenc qu'elle
pourroit. La compagnie la conduilu jufqu'à
fon carrofTc ; & Payant vue partir, Théla-
monc & Uranie conduifirent Orphife dairs
4
lyi Lis Journée»
Pappartementqiii rendoit dans celui de Ca-
mille & de Florinde. Alphonfe remit ces
deux belles filles dans le leur , & s'écant re-
tiré lui- même dans celui qu'on lui avoit pré-
paré , Uranie , Thélamont , Félicie , Oro-
phane , Orfame de Julie , toujours plus
amoureux que jamais , furent jouir , avec
leurs belles époufes, de la félicité de poiTé-
der ce qu'on aime , fans crainte ôc fans
amertume.
JF/'/2 de ta huitième Journée.
NEUVIEME JOURNÉE.
1
L eft fi naturel d^iimerceux dont les in-
clinations fe rapportent aux nôtres , que'
Ton ne fera pas furpris de me voir alTurer
qu'Uranie & Félicie fentirent une augmen-
tation d'amitié pour Cam.ille^lorfqu^ellts fu-
rent perfuadécs qu'elle ne dédaignoit plus
les liens d'un hymen que l'amour fait ren-
dre heureux.
La nuit s'étoit écoulée avec tant de tran-
quillité du côté du cœur & de l'efprit , que
chacun fe trouva difpofé à fon réveil à pafier
agréablement la journée. Le tendre Alphon-
fe ne lut pas plutôt qu'on pouvoit voir Ura-
nie , qu'il fe rendit dans fon appartement v
cette aimable fem^me connoiflbit trop bien
les fecrets du cœur humain pour attribuer
cet emprelTcment à la feule civilité j &: ju-
Amttsantes. 1J3
gennt qu'Alphonfe ne iuivoic les regfes de la
bienféance que pour l'engager à chercher
Camille , elle ne voulue pas le tromper dans
fon attente, c^' lui donnant la main, elle le
conduifit dans Pappartement de cette belle
fille. Ils y furentluivlsdu refte de la com.pa-
gnie , qui, après les premières marques d'ef-
time & de tendrelTe , fe rendit dans le bois,
où chacun s'étant affis , la converfation prit
fa forme ordinaire.
Il faut convenir , dit Orphife , qu'il n^eft
rien de plus doux que de pouvoir jouir des
plaifirs champêtres, & qu'une retraite bien
choifie a des charmes au-defl'us de tout ce
que la Cour ou la Ville peuvent produire
d'agrémens. Beaucoup de perfonnes , ré-
pondit Uranie,ne (ont pas de ce fentiment ;
ileft nombre de gens qui préfèrent le tumul-
te de la Ville ôc l'éclat de la Cour à une
vie unie & tranquille.
C'eftce qui fait, ajouta Orfame, que l'on
voit bien plus de monde dans l'une ôc dans
l'autre que l'on lî'cn voit dans la retraite.
Combien y a-t-il de gens qui pofièdent de
belles terres , fans fe foucier que d'en rece-
voir le revenu , ôc qui le font fervir aux
dépenfes fallueufes de la Ville & de la Cour,
quoique leurs affaires- ni leurs emplois ne
les attachent ni à l'une ni à l'autre , & oui
pourroient pader leurs jours agréiblement
& fans inquiétude dans le lieu duquel ils
retirent des commodités qui Leur devien-
nent inutiles par le peu d'ulage ^enfé qu'ils
en font .'' C'eil-à-diie , reprit Orophane ,
ry^ Les JournI^es
que chacun devroic vivre dans Tes terres,
en Phiiofophe , & s'tnrerrer tout vif, pour
lie fonger qu'à mourir. Je crois , die Julie ,
qu'il cil bon ck Faire des réflexions léiieufes,.
mais je m'imagine que la vie tranquille ,
dont on parle ici, n'eft pas une retraite fi
auflere que vous vous le perfuadez , Se rien
n'efl plus agréable que de choifir Ton temps
& la fni'on pouf le dérober des embarras
du grand monde & fe donner à foi-même^,
ainfi que fait Uranie.
Il ne faut pas me donner pour exemple ,
icpondit-elle ; je luis là-deiï'us d'un gotJt
particulier. Je ne fuis attachée au monde
qu'autant que ee que j'aime y tient , ôc R
mon inclination pouvoit s'accorder avec
celle de ce qui m'efl cher , je priférerois là
folitude à toutes chofes.
La compagnie la plus aimable , les plus
brillans fpeftacles , & les plaifirs les plus re-
cherchés me font à charge , lorfque j'y fuis
(ans ce-quei^aimei &: le lieu le moins agréa-
ble, !a retraite In moins fréquentée , & la lo-
îitude la plus complctte , avec l'objet ou
mon cœur eft attaché, me tiennent lieu
de plaiiir , de palais , de compagnie & de
tous les oi vertiilémens dont le monde s'oc-
cuoe ordiriaiicrnenr.
Je lis r«r le vifagede Thélamont, dit Oro-
phane e'fi fouriant , un mélange de joie &C
de '. hagrin au difcours d'Uranie , que je ne
puis me dilpenfer de vous expliquer. Son
cœur goure un plai!,r parfait de la déclara--
lion qu elle vitTii de faire ; maii, en aitme^
A M U s A M T 1 s. Ijy
temps il efl: rempli de douleur de n'ofer Te»
remercier , eu Ci bonne compAgnie, dans les
termes paffionnés d'un tendre amant , par-
ce que l'ufage iaterdic cette fatisfadtion aux
maris.
Je ne fuis pas tout-à-fait homme d'ufage,
dit alors Th :rlamonc ; moins de celui-là que
de pas un. Le nom d'époux ne m'a rien
ôré de la quilité diamant , & fi je ne mar-
que pas à Uranie avec tranfport l'excès de
la joie que donne la délicatelle de ma ten-
dreile , c't}. moins pour garder nn décorum
que je blâme , que pour refpe6t pour elle-
même , puifque je rends aflez de juftice au
monde qui eft ici pour croire qu'il ne fe
fcandaliferoic point de l'amour que je lui
ferois paroître.
Non vraiment, dit Camille ; & puifque
nous avons laifle parler vos yeux fans les
interrompre , nous aurions donné la même
liberté à votre bouche avec plailir. Mais
puifque nous en fommes fur les charmes de
la folitude , continua-t-cUe , je ne trouve
perfonne qui puillè moins jouir de la tran-
quilité qu^elle infpire que ceux qui ont en
main le Gouvernement : les Rois ne jouif-
fent jamais d'eux-mêmes, ils ne peuvent ja-
mais fe retirer comme les particuliers ■■, fi les
plailirs les fuivenr par-rout, les affaires les
fuivent auffi ; ils ne peuvent goûter, com-
me nous , les douceurs de la vie champêtre :
leurs mailons de plaifance ne les difpcnfent
de rien , & lont toujours pour eux des Lios
de JuUice.
G6
1^6 Les Jourwées
La (îouceur de commander eft fi attrayan-
te , cîit Alphonfe , que quelque pefiint que
foit le fardeau d'une couronne , on aime
à le porter. La peine des Rois eft une
gloire perpétuelle, que chacun de leurs tra-
vaux renouvell-: à la poftérké. L'avenir leur
tient compte de leurs foins & de leurs veil-
les, au lieu que le repos , dont vous les plai-
gnez de ne pas jouir , feroit périr leur nom
comme ceux des plus fimples particuliers :
auffi voyons-nous très- peu d'exemples de
cet amour pour la lolitude parmi les Mo-
narques. Nous étions fur cette maciere, il y a
quelques jours , dit Félieie , &c nous convîn-
mes que les Princes qui ont préféré la retrai-
te à l'Empire , en ont toujours eu quelque
repentir.
Il eft des retraites glorieufes > reprit alors
Thélamont , ôc je n'en puis blâmer la ré-
folution^ iorfqu'elle eft fondée fur de juftes
raifons , Sc foucenue avec ferm.eté. Amu-
rathll, Emr"°reur des Turcs, fut un Prince
ambitieux, vaillant , infatigable & toujours
en mouvement. Il étoicfon premier Vifir ,
&' ceux qui de fon règne en ont porté le nom,
n^ofoient décider aucune affaire de eonfé-
quencequ^après la lui avoir communiquée.
Ses projets écoient vaftes ; il étoit heureux à
la guerre , & auroit pafle pour le plus grand
Prince & le plus grand Capitaine de fon
temps , fi fa cruauté 6: fa barbarie n'euflent
terni les lauriers.
Ce fut lui qui établit cette Milice qui fub-
£fte encore aujourd'hui ^ qu'où nomme /û-
Amusantes. 137
mjfaires , deftinés pour la garde du Grand-
Seigneur , & qu'il divifi en plufieurs cham-
bres. Il prépara à Ton fils, Mahomet II , les
voies pour les fameufes conquêces qu'il fir ,
tant en Afie qu'en Europe. Il le meiioit à la
guerre dès fa plus tendre enfance , & a^^ant
l'âge de douze ans, il fut témoin des vidoi-
res qu'il remporta en Albanie & en Hon-
grie , & de la fameufe bataille qu'il gagna
contre Uladiflas , Roi de Pologne, où ce
vnillant Monarque fut tué de la propre main
d'Amurath.
Ce fut par ctz exploit guerrier qu'il vou-
lût mettre fin à Tes trion-phes , en prenait la
réfolution de remettre l'Empire à fon fils
Mahomet , fous /a régence du Bâcha Cali,
fon oncle, & de fe rétirer parmi les Dervi-
ches, qui font des Moines Turcs, pourgoû-
ter un lepos dont il croyoit les douceurs
fort au -de (Tus de Pautoriré fouveraine. Il
avoir pafTé une année dans cette retraite ,
vivant comme un fimple Novice , lorfque
les Chrétiens en étant informés , voulurent
profiter de cette conjonfture pour rétablir
leurs affaires. Ils mirent une puiiTante ar-
mée lur pied , lous le commandement du
yaivode Jean. Le Régent Cali aiTembla
l'iirmée Turque pour s'oppofer au Vaivo-
dc ; mais celle des Chrétiens lui ayant para
formidable , il ne voulut point prendre fur
lui l'événement d'une bataille, fi Amurath
n'yétoit en perfonne.
Ce prince , connoiffant l'importance de
cette affaire y fortit de Ion hermitage , fe
ijS Les Journées
n;it à la tête de (on armée , battit le Vaivo-
de , ôc le lenc!«rriain de cette vidoire retour-
na dans fa tetraice.
On a peu parlé de cette adion chez les
Chrétiejis ; mais je la trouve ii grande 6C Ci
belle 5 que je crois qu^elle peut palier pour
un exemple mémorable. Elt-il rien de fî
beau que de voir un Empereur aimé &: ado-
ré de (es Sujets , qui , au milieu de Tes vic-
toires , conleive a(:ez de modération pour
ralentir Ton humeur belliqueufe , &: refroi-
dir Ton ambition pour s'abandonner aux
douceurs du repos , & qui, à la première
nouvelle du péril de Ton tils , ranime Ton
courage , & i allume fa vertu guerrière dans
le fort de fa foUtude \ &c demeure, fi je l'ofe
dire, vi6loricux de fes propres viéloiies, en
les couronnant du véritable contentement
qui fe trouve dans la tranquillité de Tef-
prit ,en rentrant dans fa retraite.
Pour moi, il me paroîi que de femblables
aftions font honneur à l'homme. Il eft vrai,
dit Orfame qijand Thélamont eut cefTé de
parler; mais il ne foutint pas celte grande
réfolution , il lui prit erivie de reprendre
TEmpire , dont fon fils étoit poneffeur y
& pour y parvenir , il fe fit inform.er du
jour que le Divan devoir s'aflembler, &c
fous prétexte d'une partie de chafle , il
quitta la folitude , fe rendit au Divan , &
d'un pas grave & fuperbe fut s'afTeoir fur
le Tronc.
Mahomet étonné, mais qui connoifToitîa
cruauté de fon peie;, ne balança pas uii itxO-
Amusantes» ry^
ment. Il fut le jettcr aiifll-iôt à fcs pieds ,
le reconnut pour Ton Empereur , Se dcpofa
entre Tes mains Tautorité fouveraine , qu'il
garda jufqu'à fa mort , qui ne lui (ut caufée
que par i:ne indigcftioii , pour avoir trop
mangé dans un tcftin. Mahomet 11 reprit
pour lors les rênes de TEmpirc; il eut tou-
tes les vertus de fon père , mais il le fur-
pafla en barbarie. Ce fut ce Prince qui prit
Conftantinople, & qui agrandit la domina-
tion Ottomane de deux Empires , de quatre
Royaumes, de vingt quatre Provinces &: de
plus de deux cens Villes confidérables. Il
augmenta la milice des Janillaircs , qu'il en-
tretenoit du tribut que lui rendoit toutes les
Provinces conquifes fur les Chrétiens; il les
faiioit élever avec foin , & ceux qui écoient
les plus beaux & les plus rpiritucls , il en
faifoît des Incoglans ou Pages du Serrail ,
des plus robuftcT, il en faifoit des Janiflaires,
&c les autres étoient dellinés pour erre Bof-
tangis ou Jardinieis des vaftes jardins d<d
Grand Seigneur. Cela prouve bien, dit alors
Florinde , que la retraite n'eft point faite
pour les Rois. Ils font nés pour le monde ,
pour le régir & le gouverner, 5c ne peuvent
le quitter (ans Fiire tor»' à leur réputation y
puilqu'on attribue toujours leur retraite à
quelque foiblelTe , & que c'en eft encore
une plus grande de quitter IXm.pire Se de
le reprendre.
Il efl vraij dit Camille, que l'aétion d'A-
murath eut été des plus belles, s'il avoit foii-
ççuu fa première rcfolation ;, ou qu'il etis
1(7(3 LesJournees
di(îîmulé fa douleur fecrece d'avoir quitté
l'autorité fuprêrre. Charles-Quint n'eut pas
moins de regret que lui, mais il le diilimula
avec une force (.i'efpri!: qui augmente, félon
moi , l'éclat de fa gloire, puifqu'il n'auroit
peut-être pas été moins heureux qu'Amu-
rath , s'il eût voulu remonter au Trône.
La diffiTc-nce des Nations, réprit Oro-
ph ne , fait celle des conjonélures, Amu-
rath étoit cruel, barbare , on le rcdou-
toit , ôc il prit l'Empire à l'abri de Tes
derniers Imriers & de la crainte de Tes Su-
jets. Charles-Quint avoit laillé un fuccef-
feur habile , digne c'e régner : les peuples
ui étoient fournis , & nous ne pouvons pas
décider fi les Efpagnols & les autres Na-
tions auroient permis à Charles de repren-
dre une Couronne qu'il avoit cédée dans
toutes les formes. De plus , tous le hom-
mes ne porrent pas la politique jufques fur
eux-mêmes, & ne favent pas l'art de dillî-
muler leurs fentimens : qualité cependant
bien nécelTaire , c^. qui tient fouvent lieu
d'une grande vertu.
Rien n'eft plus vtai que ce que dit Oro-
phanc , ajoura Thél mont i il eft mille oc-
cafions dans la vie où il faut qu'un Prince
fâche dilllmuier. On u'a. jamais admiré ni
loué la fagellé , la prudence , la conduite &C
la fiine politique de nul Prince , comme le
fut celle de Louis XI , à l'occalion de la
ligue du bien public.
Ce giand Politique fivoit parfaitement
que le Duc de Bourgogne 6c ion Êlsavoient
Amusantes. iGî
cles correfpondances dans routes les Provin-
ces du Royaume ; qu'ils encrttenoienc des
intelligences julques dans fa Cour ; qu'il y
avoir même des conjurations contre TEtat
& contre Hi perfonne : cependant il appelloïc
au Confeil laplupatr des Conjurés , leur fai-
foirde faufles confidences, èc obligeoit par-
là Tes ennemis à prendre de faudes mefures;
diflimulant toujours avec adrelle , fe réfcr-
vant de punir ou de pardonner lorfqu'ii n'au-
/oit rien à craindre ; s'artachant fur-tour à
connoitre les humeurs , les intentions , les
cabales Si l-s complots, afin de n'être point
lurpris & de faire tomber fes ennemis dans
les propres pièges qu'ils lui tendoient. Il
avoit Part de prévenir de de dilTiper, fans
marquer aucun reflentimeni , Tachant bien
que lorfqu'on le manifefte, on perd .i'occa-
iion d'en tirer r ù(on. Il cachoir avec foin le
nom & le nombre de ceux de cette grande
fa6tion , craignant que la qualité & la répu-
tation des conjurés n'en atriraflent d'autres
dans leur parti. Enfin il fe comporta fi bien,
qu'après beaucoup de bruit, cerre ligue du
bien public fut diffipée fans nul profit pour
le Duc de Bourgogne. Voilà u'^e belle leçon
pour les Princes Ôc les Minières : c'eft ce
qui s'appelle favoir diiTimuler à propos. Le
Sénat de Rome condamna Vedius & Tar-
quinius , pour avoir accufé Céfar & Craflus
d'être complices de la conjuration de Cari-
lina, afin de tenir caché que des perfonnes
fî conîidérables eu'l'ent confpiré contre^ l'E-
tat : chofe qui eu eût pu émouvoir beaucoup
d'autres.
léi Les Journées
Le Sénat favoit pourtant bien que Céfar
& Craflus étoient coupables ; mais il jugeoit
fainement que des hommes aufïi illuftres
dans la République n'écoicnt pas entrés
dans un Ci grand projet fans y avoir alfocié
les principaux de Rome, ôc qu'il étoit delà
fagede du Sénat de feindre de l'ignorer, lui
fuffifiint d'étouffer la confpiration , ôc d'en
punir quelques-uns des plus coupables, fans
approfo!^dir une afïiurc qui auroit entraîné
la ruine de l'Etat. La prudence du Sénat fut
fï grande , qu-*en dillimulant une partie du
défordre , il fe mie à couvert du rtfTenti-
ment des conjurés, ôc rétablit le calme dans
Rome.
Salufte rapporte la perplexité où fe trouva
Cicéron en cette occafion . qui étoit bien
aifc d'avoir découvert la confpiration , par-
ce qu'il mettoit la République en fureté ;
mais qui étoit exrremiement en peine , ne
fâchant à quoi fe déterminer pour la puni-
tion de tant d'illuftres coupables. Il prit en-
fin le parti d'en faire mourir quelques-uns
des moins recommandables : ce qui fe fit
même dans la prifon ; & lorfqu'il fut au Sé-
nat pour lui rendre compte de ce qu'il avoit
fait 5 il fe contenta de dire: la République
eft en fûreré , les conjurés ont vécu j ôc par-
la d'autre chofe.
Cecre modération, dit Orfamc , efl; un
exemple pour tous les Princes. L'Empereur
Néron fut très-impru lent de vouloir favoir
abfolumcPiC les complices de la confpiration
faite contre lui j car il arriva que les conju-».
A M TT s A N T E s. 165
rés ayant manqué leur entreprifes , voulu-
renr fe venger de lui fur Tes plus intimes
amis & fes plus fidèles domelliques , en les
acculant d'être de leur complot, & qu'il fut
obligé de punir : d'où il s'cnfuivit des trou-
bles & des rebellions qui dans la fuite le
firent périr lui-même.
Le Sénat de Carthage; ajouta Alphonfe ,
en ufa bien fagement lorfqu'il eut avis qu'un
des principaux de leur Ville avoit délibéré
de les empoifonner tous le jour de la fête
qu'il leur dc^voit donner pour les noces de fa
fille. Le Sénat ne voulut point approfondir
le crime , à caufe de l'autorité du criminel ',
il fe contenta de faire un décret par lequel
il limitoit la depenfc qu'on devoit faire à un
fcllin de noces , qui étoit fi modique que
pas un d'eux v.e pouvoit s'y trou /er j &c par-
là coupa chemin à cette entrepriie.
Céfar , dit Félicie , étant informé que
ceux d'Autun projeioient une rébellion , Se
follicitoient toutes les Villes des Gaules d'y
entrer, ne lailla pas de bien recevoir les Am-
balladeurs de ces Peuples. Il les carefla , ÔC
reçut les excufes qu'ils venoient lui faire du
mauvais traitement qu'on avoit fait aux
cohortes qui écoient dans leur Paysi& difïi-
mulant fon rellei riment , il leur répondit
avec douceur,que la légèreté des jeunes gens
qui avoient attaqué les troupes , ne devoit
pis écre imputée à toute la Nation , & qu'il
leur portoit la même affection qu'auparavant.
Cepeiidant lorfqu'il It ur tenoit ce Inngage il
craignoii une révolte générale des Gaules ,
1^4 Les Journées
& d^être invefii de toutes parts , 8^ avoir
déjà donné Tes ordres pour raflembler fcs
troupes en feul corps , pour fe retirer avec
honneur de ce mauvais pa^\ Sa diilimulation
fut caufe que les Amballadeurs fe perfua-
derent qu'il ignoroïtla révolte qui étoit prê-
te d'éclater. Céiar rapporte lui-même ce fait
dans le feptieme livre àe Bello Gallico.
Tite-Live ditque Martius Rutilius.Con-»
fui Romain , s'étant npperçu que (es foldats
rendoient à fe muriner dans Capoue > fie
courir le bruit qu'il feroit encore en garni-
fon dans le même lieu Tannée fuivante, afin
qu'ils ne prellalfent pas leur révolte , ce qui
luiréudir. Mais Téré ne fui pas plutôt venu,
quCjfous divers prétextes, il diffipa leur com-
plot , en licenciaiit les auteurs de la révolte,
qu'il fie punir dans d^autres lieux.
Voilàles véritables efTers que doivent pro-
duire la politique Se la diilimula' ion: Pelprit
& la prudence devant luppléerbi^i-n fouvent
à la force , dont on ne fauroii fe fervir avec
trop de précaution.
Je trouve tou.r ce que Ton vient de citer
très-jufte, dit Orophai e: cependant comme
nous ne pouvons juger des aétionsqui ne (c
font pas palléesfous nos yeux que furie rap-
port des aurres , ou par les hilloires qu'on
nous en a laifîées, je crois que nos réflexions
ne font pastoujoursjudicieufes, &: que wous
courons rifque de blâmer m>ai-à-propos ceux
qui nous paroidèntavoir agi avec impruden-
ce , ou qui ont commis quelque crime ,
puifque n'en ayant pas été témoins nous
Amxtsantis. 16$
Ignorons les motifs & les raifons qui les ont
fait agir. Il eft vrai, die Orphife ; mais il me
femblcque nous ne pouvons manquer beau-
coup en nous conformant à ceux qui ont
écrit , puifqu'il faudroit abfolument douter
detout , fî nous ne voulions croire que les
chofes que nous avons vues : & puifque Thif-
toire ne nousefl: offerte que pour nous inf-
truiredes vérités dont nous n'avons pas été
témoins, je crois que nous ne pouvons nous
difpenfer d'y ajouter foi, de que nous fom-
mes en droit de faire de juftes réflexions fur
les fiits qui nous font rapportés.
Il eft cependant bien des Hiftoriens qui ne
font pas finceres, que l'intérêt de leur patrie
ou de leur fortune rend pluspaffionnés que
véritables , reprit Alphonfe : & j'avoue que
je ne vois rien de plus défagréable pour le
Ledleur qui veut s'infcruire, ou pour l'Ecri-
vain qui veut inftruire les autres , que de
trouver des faits rapportés fur la bonne foi
de ceux qui nous ont précédés , & qui ont
employé pour fncs confiants des chofes
qu'on vérifie faufles lorfqu'on les approfon-
dir.
Tel efl un trait de Thifloire de Charles-
Quint , cité par plufîeurs Auteurs, en par-
lant de la maifon de Farnefe, &c du meur-
tre commis en laperfonnc de Pierre-Louis
Farnefe, qu'ils difent avoir été fait en haine
de ce qu'il avoir pris le parti de la France
contre cet Empereur, qui ne cherchoit que
les moyens de s'emparer des duchés de
Parme & de Plaifance. Je me fuis éclairci
de cette affaire dans mon voyage d'lcalie3(3c
i66 Les Journées
j'ai trouvé ce trait démenti dans un manus-
crit qui futcompofé du temps de la mort de
ce Prince, par un homme de qualité & d'ef-
prit 5 qui cil a'^uellement entre les mains
d'une perfonne confidérable à Plaifance. Et
je crois que vous ne ferez point fâchés que
je vous en rapporte les traits principaux,
pour vous faire voir la faudctéde cette ac-
cufation contre ce grand Empereur.
La maifon de Farncfe , quoique fort an-
cienne Se très-illuflre , doit fon élévation à
Paul III qui en étoit , & qui , parvenu au
fouverain Pontificat , trouva le moyen de la
rendre confidérable. On fait qu'il étoit pè-
re de ce même Prince Louis Farncfe à qui
il donna les duchés de Caftro & de Camé-
rino , & qu'à la place de ce dernier il lui
donna les duchés de Parme & de Plaifan-
ce. Pcifonn« n'ignore auiïi que ce Prince
étoit tendre Se voluptueux , que ces paf-
fîons lui firent commettre plufieurs violen-
ces fur des femmes de la première condi-
tion , &c qu'il n'épargnoit rien pour facis-
faire fes defirs.
Cette conduite lui attira des ennemis dont
le nombre augmentoit tousles jours ; enfor-
te que cela vint au point que les quatre prin-
cipaux Seigneurs de (es Etats firent une con-
juration pour lui ôter la vie. Ce Prince en
fut averti , mais ne pouvant favoir leurs
noms il fe tint fur fes gardes , en difTîmu-
lanc ; Se pour plus grande fureté , il fit bâtir
le château! de Plaifance , & le fit fortifier ,
dans la réfolution d'y renfermer tous ceux
Amusantes. 167
qu'il foupçonnok avoir parc à la confpira-
tion.
Toute la NobleOe craignoic , mais elle
n'ofoit rien attenter i enforte qu'il regnoic
entre le Prince <k les Sujets une trifte dé-
fiance qui penfa perdre TEtat. Il y avoit pour
lors dans les montagnes de TAppcnnin une
femme qui pafloic pour être famcufe forcie-
re. Ce Prince eut la foiblefle de donner dans
l'opinion populaire -, il fe déguifa Se la fut
trouver, avec un feul valet de chambre , Sc
la confulta fur la confpiration de la Noblef-
fe. Elle lui dit Se Pafl'ura que les noms des
conjurés étoient gravés fur fa monnoie,
fans que , par préfent ni par menaces , il en
piit tirer d'autres éclairciflèmens.
Le Duc donna la gêne à fon efpric pour
faire des applications ; mafs ne pouvant y
parvewir , il mit tous fes foins à faire avan-
cer les travaux du château de Plaifance ,
afin d'exécuter fon defl'ein. Etrange fitua-
tion ! le Prince fongcoit à la perte de fes
Sujets, Se les Sujets à la perte de leur Prince.
Cependant la citadelle Se les prifons qu'il
y avoit fait conftruire étant achevées , il fc
crut en état de s^oter les inquiétudes qui le
travailloient. Et fe voyant à la veille du jour
qu'il avoit pris pour exécuter fon projet ,
en y faifant renfermer les prin.cipaux de la
NoblelTe, il eut l'imprudence de commu-
niquer fon fecret à un valet de chambre
avec lequel il vivoit dans une familiarité par-
ticulière ; lui difant , d'un air content, qu'il
ycrroit le lendemain bien du monde éton-
i68 Les J o urn les
né , & lui détailla la réfolution qu'il avoît
prile de mettre ces Nobles en prifon , &. lui
fit voir les noms de ceux fur qui dévoient
tomber les premiers traits de fon reflenti-
ment.
A peine ce domeftique eut-il mis le Duc
au lit , qu'il courut faire part de ce qu'il ve-
noit d'apprendre à une femme qu'il entre-
tenoit , dans la feule vue de lui témoigner
l'excès de fa tendreiïcpar cette confidence.
Mais cette femme, qui favorifoit en fecrec
un domeftique d'un des principaux conju-
rés, voulant lui donner occafion d^obtenir
quelque bonne récompenfe dont elle pour-
roit profiter, alla dans le moment le lui dé-
couvrir, afin qu'il en avertit Ion maître. Il
le fit, celui-ci courut à l'heure même chez
les autres conjurés leur faire part du péril
qu'ils avoient à craindre.
Le danger communies fit réioudre d'af-
fembler fur le champ le plus de monde qu'ils
pourroient ; ce qu'ils firent , & s'étant tranf-
portés au palais, le forcèrent, parvinrent
jufques au Duc , qu'ils poignardèrent. La
crainte du châtiment que méritoit leur
trahifon barbare les fit avoir recours au
Gouverneur de Milan , lui demandant fa
protettion , qu'il leur accorda , & envoya
pour leur fureté des troupes à Plaifaiîce, oui
elles entrèrent fans oppositions. Et ie Gou-
verneur de Milan fut charmé de trouver une
occafion aufïi favorable que celle-là de ren-
dre un fervicede cette importance à Char-
les-Quint , fon Maître , en le faifant poftèf-
feur ,
Amusa ntes. i<5f
tcur y fans coup férir, d'une place fi con(î-
dérable.
Voici comme on interpréta le langage
de la prétendue forcierede l'Apennin, lorl-
qa'tUe dit au Duc que les noms des Con-
jurés étoient gravés autour de fa monnoie,
fur laquelle on voyoit ces quatre lettres
initiales du mot P. L. A. C. abrégé de P/a^
cemia, qu'on attribua à celles du nom des
Seigneurs Pallavicini, Lanc'o, Anguifciola,
&C Confalonicri , qui furent les principaux
conjurés. Voilà comme parle la tradicion
du Pays , & le manufcrit que j'ai lu , qui
exifte encore , lequel dément Phiil-oire lur
ce fait , qui noircit la m.émoire de Charles-
Quint par un meurtre auquel il n^a jamais
penfé.
Voyez, dit alors Uranie , de quelle con-
féquence il eft d'approfondir ce que l'on die,
6c de pefer ce que l'on veut écrire. Le der-
nier eft encore plus nécedaire que l'autre,
ajouta Thélamont i car lorfque nous lifons
quelque trait fauflement rapporté , la faute
n'eft que pour celui qui l'a cité j mais i\ nous
écrivons contre la vérité , le reproche s'a-
drelfe direâiement à nous. Ainfi , lorfque
dans la converfation ou dans quelcu-'ou-
vragc on veut rapporter des faits, on doit
abfolument s'attacher à la vérité.
Vous fuivez exadement cette maxime ,
dit Julie en fe levant, 5c j'ai peine à croire
qu'il y ait perfonne qui prenjie plus de foin
que vous à ne rien avancer qui ne foie
reçu pour vrai.
Tome m. H
17© Lis Journées
Comme Julie s'étoit levée en tenant ce
difcourSjayantvu qu'on venoir avertir qu'on
avoir fervi , la compagnie en fit autant , &c
fut fc mettre à table. On ne fut pas plutôt
forti du dîné qu'on fe rendit dans la Biblio-
thèque.
Nous ne tomberons point dans l'erreur
dont nous parlions tantôt, dit Alphonfe.loif^
que tout le monde fut affisj & nous avons ici
de quoi nous relever dans la citation des faits
que nous voudrons rapporter , puifque l'on
iugeaifémeniqu'Uranietk Thélamon: n'o. t
rempli cette Bibliothèque que des Auteur.^les
plus véridiques. Je n'ai point eu l'av<ntagc
de cette recherche , répondit Thélamont ,
Uranie a feule le mérite de l'avoir rendue
parfaite. Vous n'avez pas eu l'occp.fion de vé-
rifier cette véritéjinterrompitUranie en fou-
riant, puifqu'il n'y a pointcu de conteftation
fur leschofes que nous avons dites.
Il n'y en auroit jamais, dit Oroph'ine , Ci
les hommes étoient aulli profonds les uns
que les autres. Mais il faut convenir que de-
puis que nous avons des Dictionnaires Hif-
toriqaes , des Journaux & des Mémoires
d'un certain genre, une infinité de perfon-
nes fe contentent de les lire fans approfondir
les faits qui y font rapportés. Soit pareffe, ou
foit qu'ils fe croient faffifamment inftruits ,
ilstombent dans des fautes de chronologie
qui les expofent à la cenfure de ceux qui s'y
font appliqués, &c qui par une étude exacte
connoiffent les cavjfes qui ont produit les
événemens.
Amusantes. i^;
J aï un atDÎ , dit Thélamont , d^un rare
mérite, d'un génie fupérieur, de qui refpric
cft jufte , le dilcours éloquent j avec cei^il
efl: bon Grammairien, Philolophe, excellent
Phylîcien, & de qui les décidons font pref-
que fansappi 1: cependant il s'eft fi fort né-
gligé fur l'hiftoire, qu'on le voit fouvent
embarrafïe dans les citations, ^ que fes au-
torités fe trouvent, ou équivoques, ou à con-
tre-(ens. C'eft-à- dire, ajouta Julie, que vous
ne faites pas grand cas des Did:ionnaires. Je
les trouve très-utiles, dit Uranie, pour fou-
lager la mémoire des chofes que l'on fait ,
mais très- peu nécelIairesàTinltruclion du a
qu'on ne (ait pas , puifqueles Diftionnaires
& les Journaux ne font que des abrégés
d'une vérité qu'on doit approfondir, en re-
montant à fa foarce,qui n'eft autre chofc. que
l'iiiftoire même. Et je trouve qu'un Savane
de ce fieclc-cia fort bien nommé ces fortes
d'Ouvrages en les appellanc la Bibliothèque
designorans.
Après une pareille décifion , dit Camille
en riant, perfonne de la compagnie n'ofera
jamais ouv.irunDiélionn.iirej mais laiflons
cetre matière, fouffrez que je fuive la viva-
cité de mon humeur, en vous rappellant un
trait que je lus hier au foir, &c qui me diver-
tit au point de me faire prendre laréfolution
de vous le raconter aulTi-tôt que l'occafion
s'en préfenteroir.
Alors, voyant qu'on lui prêtoit attention:
il nous prouvjra,continua-t-elle, que dans
les cœuib les plus barbares il le trouve Icu-
171 Les JotjrnÉes
vent, avec beaucoup de vices , de grandes
veicus.
Mélémorte, ce fameux Corfaire , qui par
degrés parvint à l'autoricé fuprême du
Royaume d'Alger, n'étant encore que Ca-
pitaine de galère , fut obligé , allant en.
couiTe 3 de relâcher fur les côtes d^Afri-
que , auprès d'Oran. Il y fut d'abord vifîté
par un des chefs d'une des tribus des Mau-
res qui habitent cette côte , nommé Chiou-
Alem.
Entre toutes les louanges que cet homme
donna à Mcltmorte , il lui exagéra l'avan-
tage qu^ilavoit de ficrifiertousksjours quel-
que Chrétien au grand Prophète Mahometj
que cette offrande lui étoit fi fort agréable
qu'il ne doutoit point que fes viéloires n'en
fulTent la récompcnfe & la marque éviden-
te -y que ces pieux ficrifices avaient des char-
mes pour ce grand Prophète, & qu'il lui de-
mandoiten g:ace de lui envoyer le lende-
main, fur une hauteur qu'il lui montra, un
Chrétien de fa galère , afin qu'il pût une
fois en fa vie faire un pareil facrifice à Ma-
homet, pour en obtenir des faveurs.
La propofition furprit Méfém.orte ; mais
ayant formé fur le champ un delfein extra-
«rdinaire, il dit au Maure qu'il ne vouloir
pas s'oppofer à fon zele,& que le lendemain
au lever du Soleil il lui enverroit un Chré-
tien au lieu qu'il lui avoir indiqué. Le Mau-
re content de cette réponfe fe retira , & en-
yo^a abondance de refraichriremens à
Méfémortc.
Amusantes. i-^j
Ce Corfaire avoit dans fa galère un Ef-
pagnol nommé DomGafparo de Sou fa, âgé
de trente-cinq ans, dont il connoillbit la va-
leur & l'intrépidité. Il le ht anpellcr , & lui
ayant appris le dellein extra', agan: du Mau-
re, il lui dit qu'il Tavoit choiti , comme un
brnve homme & réro!u,poar guérir le M.iu-
re de fa folie.
Soufa, ciiarmé des éloges & de la diftinc-
tion dont Ton Patron l'honoroit, PaOura
qu'il ne démentiroit pas la bonne opinion
qu'il avoit de lui, & qu'il lé flattoit de Faire
palTcr au Maure l'envie d'ofttir à Mahomet
de femblables victimes.
Le matin ne fut pas plutôt venu , que
Soufa fe rendit au lieu marqué , muni d'un
bon fabre & d'un gros bâton.
Il ny' fut pas long-temps^ qu'il vit le Mau-
re qui venoit à lui , plein de joie de ce que
fa vi(5rimc l'attendoit. En l'approchant il mie
le fabre à la main , croyant qu'il n'y avoic
qu'à frapper : mais quelle fut fa furprife lorf-
qu'il vit i'efclave , non-fculcmient en état
de fe défendre, mais l'artaquer &: le charger
Il viven-jcnt, qu'il fut bientôt délarmé &c
forcé de fuir de toutes fes forces ! Cepen-
dant Soula ne le voulant pas tuer , le pour-
luivit julqu'à fon habitation à grands coups
de bâton.
Après cette expédition il revint trouver
Méiémortc, qu'il divertit fort en lui racon-
-rant la manière dont il avoit régalé le Mau-
re , lequel ne manqua pas de venir à la ga-
lère fc plaindre du mauvais traitemicnt du
174 Les Journées
Chrécieiu Alors Méfémoice prenant un ton
grave & fcrieux , lui dk : quand je facrifie
de pareilles vidlimes à Mahomet, c'cft après
les avoir combaitues &' vaincues par mon
courage, au péril de ma vie, & ce n'eft que
de cette forte que les holocauftes font agréa-
bles au Prophète. Tu n'avois qu'à combattre
& vaincre le Chrétien que je t'avois envoyé;
mais tu n-'es qu'un lâche qui f'es laifTé dé-
faimei.
Cette réponfe magnanime rendit le Mau-
re auiïi confus que fa défaite •, il fe retira
également mécontent defon facrihce ôc de
la morale de Méférnorte , qui joignit à un
d.'fcours il fage la liberté de Dom Gafparo
de Soufa.
Je trouve , dit alors Orphife ^ que ce gé-
néreux Corfaire méritoit bien d'être Roi ^
ôc que des pareils fentimens font dignes
d'une couronne. Comme Uranie fe prépa-
roit à répondre , elle jetta les yeux fur Flo-
rinde , de la voyant occupée à lire un Livre
manufcrit quis'étoit trouvé fous fa main : je
crois, dit-elle, que PaimableFlorinde pour-
roit féconder Camille dans la citation de
traits de généroiité, fi elle vouloit faire part
à la compagnie de celui qu'elle lit.
Comment favez-vous, dit Florinde, que
je lisun trait généreux , vous n'êtes point à
côté de moi, vous ne pouvez voir le titre du
Livre, & cependant vous avez trouvé jufte ?
En vérité, ma chère Uranie, il fautque vous
ayez le don de deviner , ou qu'il n'y ait pas.
un Livre de cette Bibliotheq^ue qui ne vous,
foie familier..
Amusantes. 17 y
Je ne puis nier , répondir Uranie , que
tous les livres qui font ici ne me (oient urès-
connus ; mais ce n'eft point par prodige de
fcience , ni par devination que je fais ce
que conrient celui que vous lifez ; il m'efl:
connoilTablepar la façon dont il eft relié,
& vous pouvez voir qu'il eft le feu! de cette
forme dans toute la Bibliothèque. C'eft une
aventure, conrinua-t-elle , que la ma-.it-TC
dont il eft tombé entre mes mains. Je me
promenois un matin , d'afîez bonne heure,
dans les fupcrbes jardins des Tuileries ;
comme je m'y étois rendue pour parler à
Thélamont avec plus de liberté que chez
moi , & que jccommençois à me plaindre
de Ton peu d'exactitude , je m'afîîs fur un
des bancs dont vous favez que ce beau lieu
eft rempli. Le hafard voulut qu'un homme
de fort bon air s'y vint afleoir ; il tenoit à fa
main le Livre que voilà. Lorlqu'il fut placé,
il tira de fa poche une écritoiie. & prenant
la plume il écrivit allez de temps. Je remar-
quai qu'il rayoit, ajoucoit , & revoit de mo-
ment en momelit, comme l'on fait lorfque
l'on comoo'e : cela me fit croire que c'é-
toient des vers. Quand il eut achevé, il ferra
l'écritoire, mit le Livre dans fon chapeau ,
fe leva de Ce retira, en me failantune pro-
fonde lévérence.
A peine fut-il à vingt pas que je vis tom-
ber le Livre derrière lui 5 j'attendis quelque-
temps pourvoir s'il s'en appercevroit ; mais
ayant continué fon chemin fans fe détour-
ner , je me levai &c fus prendre le Livre. Je
H A
ijê Les Journées
commençois à lire lorfque Thélamont ar-
riva y je le ferrai avec foin, &: de recour chez
moi je le lus avec atrcnrion. Il me fie beau-
coup de plaifir , non-feulement parce que
c'ell une hilloire intérefïànte , mais parce
que j'y reconnus le pays & les perfonnes
dont on y parle , quoiqu'on aie pris (oiii
d'en déguifer les noms.
Et je (uisaffurée que vous en ferez auflî
ccnrentq.-e moi, h Florinde veut bien vous
en faire la lecture. J'y conlens, répondit-
elle ; mais vous venez de jeeter dans mon
efprit une efpece de crainte que je vous prie
de dilTipcr uvant que je commence. Cet
homme qui écrivoic dans ce Livre me paroîc
avoir relté trop peu de temps auprès de vous
pour qu'il aie puiichcver Thiftoire , ôc je Ce-
rois véritablement fâchée (i je n'en voyois
pas le dénouement. Lorfque je trouvai ce
manufcrit, reprit Uranie , j'eus cette mêrr;e
penfée ; mois j'eus le plaiir de la voirdécrui-
te par la fin de l'hifloire.qui eftabfolument
complette ■■, 8c je compris par-là que ce que
l'inconnu avoit écrit, n'ctoit que d. fimples
remarques, qu'il avoit fans doute deflein de
montrer à l'Auteur.
Puifque cela eft ain'^, reprît Florinde, je
vais vous en faire la led;.are avec d'autant
plus de fitisfa6lIon q\Xs vous m'aflurez
qu'elle eft achevée. Alors l'aimable Flo-
rinde ouvrit le manulcric, de commença
de cette force»
Amusantis. 177
HISTOIRE DE GANORET.
DAns une des Provinces méridionales
des Gaules, appellée la Septimanie, eft
une Maifon iiluftrc, non-feulemenr par Ton
ancienneté, mnis auiTi par les grands hom-
mes qui en foi.t fortis , qui , par les fervices
qu'ils ont rendus à la patrie , ont mérité les
titres & les emplois diftingués dont ils ont
été revêtus.
Leur nom eft Ganoret : un des chefs
de cette i-amille ayant eu le bonheur de
plaire au Monarque des Gaules, en faifif-
iant les occadons de lui prouver Ton zèle
ik Ton attachement , en fut choiti pour une
expéditio:"! quidemandoii de la conduire &
de la valeur , contre un Pontife qui s'étoic
imaginé que toutes les couronnes de l'U-
nivers lui appartenoienr , &c qu'il n'y avoic
point de fceptre qui ne fut foumis à Ion
glaive.
Cette dai-'gereufe opinion lui avoir fait
donner un Décret formidable contre ceux
qui ne voudioient pas le rcconnoître en
cette quahté. Tous les Rois de la terre
tremblèrent &c fe fournirent à cetre nou-
velle puillance. Le feu! Monarque des Gau-
les s'oppoia fortement à cette tyrnnnie imais
le Pontife regardant cette cppoGrion com-
me un crime de défcbéilTance fLiice à ion
autorité ^ tulmina un nouveau Décret cou-
17^' t-ES JOURNEES
tre ce Monarque , mit (on Royaume eitt
interdit , le donna au premier occupant ,
&c l'^leva tous Tes Sujets du ferment de.-
fîdélicé.
Le Monarque, vivement irrité , fit aflem.
bler les Etats- généraux déroutes les Gau-
les , leur expola les prétentions du Pontife ,
fon injuftice & TafFront fait à la couronne.
Les Etats , pleins d'un jufte relTentiment,
prièrent leur Monarque d'employer leurs
îîicns & leui svics pour fe venger d'un tel af-
front, &c lui afTignerent les fonds pour les
dépcnfes qui feroient nccelTaires.
Ce fur pour cette expédition que Gano-
retfutchoiu ; il s'en acquitta fî glorieufe-
ment, qu'il alla même au-delà des efpérances
de fon Maître. Il fut loué &r approuvé de tou-
tes les Gaules , & le Monarque lui affigna
pendant fa vie un once d'argent par .our ,.
valant pour lors deux livres tournois j choie
îfès-conhdérable en ce temps-là.
Mais corrme Ganoret étoit aufïi dofte
que bo)i Soldat, il fut honoré de la char-
ge de Chancelier des Gaules , de laquelle
ils^acquittafi dignement, que le Monarque
lui donna , au heu de Tonce d'argent ,
tTois terres confîdérablts du Domaine
de TEiivpire , fituées dans la Septima-
Tjie , fa Province , qoi dans la fuite fu-
ient é. igées, l'une en marquifat , Tautre
en ! aronnie, & la dernière en feigneurie,
à coiidirion qu'elles ne feroient poflédées
eue par les enfans mâles, à Texclufion des.
femelles : lubftitution. qui doit- toujpars>
Amusantes. 179
<Jurer , ôc dont les defcendans de Ganoret
jouiPent encore aujourd'hui, & qui rappor-
tent de rente annuelle quarante mille livres
tournoisjpayables dans Lutetin, capitale des
Gaules. Voilà comme la vertu de Ganoret
fut récompenféc par Ton augufte Maure.
Cependant les biens de cette maifon étant
inaliénables, les cadets n'en ont que très-
médiocrement ; ce qui a porté les uns à
prendre le parti des armes , & les autrel
à entrer dans le corps des Druides. Dau-
bargues , fils aine d'un des collatéraux de
cette maifon , fut un de ceux qui fe dif-
tingua dans les armes ; brave, bien fait,
aimable , plein d'efprit, il n'en faut pas da-
vantage pour s'acquérir l'eftime de tout le
inonde , &c la tendreHe d'une famille r
aufli Daubargues étoit-il très- cher à la
fienne.
Après avoir fait connoître dans les ar-
mées du Monarque des Gaules qu'il ne
démentoit point le Itng dont il étoit lovtf y
il vint pafler un quartier d'hiver chez fon
père dans la Septimnnie ; il en fut reçu avec
l'amour qu^on ne peut refufer au vrai mé-*
rite , indépendamm.ent de la force du fang^..
Lorfqu'ils eurent aflez donné au plaifir de.
fe voir , fon père le mena chez le Seii-
gneur de Ganorer, chef de la f-^miile , &
Lieutenant-Général pour le Monarque des^
Gauies d«ns la Seprimanie.il lui Honna mille
marques d'eftime & de tcndrcffe ; mnis^
quoiqu'elles fui ent fincrre s , ce qui touciiai
Jîtplus: notre icune Guciiier , fut une cFc&
iS'o L E s J O U R N E E s
filles de Ganoret, âgée de feize ans , belle,,
fage , & quijoignoic àrefprit le plus orné-
la vivacité charmante qui anime toutes les;
Dames de cet heureux climat.
ri n'eft pas furprenant qoe deux perfon-
nes telles que je viens de dépeindre, Dau»
bargues& la Fille ainée de Ganoret , fenrif-
km Tune pour Paurre des moavemens plus
tendres que ceux que doi-. ne la proximité du
fang qui les uniiToir, qui ne fervitbientôrque
de prétexte à la liberté qu'ils avoient de fe
voir tous les jours. La jeune Ganoret recevoic
avec un plaihr extrême les foins de Daubar-
gués, qu'il rendoit encore avec plus de joie>
ik cette réciproque fatisfadHon leur fit con-
noîcre qu'ils s'aimoient plus qu'ils ne l'a voient?
cru 5 Se que ne le demandoient les vues am-
bitieuies de Ganoret.
Il s'apperçut le premier dé Pintelligence
de leurs cœurs; Ton ambition en fut alarmée,.
&. pour rompre le cours à cet amour nail->
fant , il défendit à fa fille de voir Dau-
bargues en particulier , & de recevoir fes.
foins avec trop de complaifance.Cett-e con-
trainte fit fentir à la jeune Ganoret que
Daubargnes lui éroir plus cher qu elle ne fe-
rétoit imnginé. Pour lui, qui n'éroitimbu
d'aucun préjuge d'cducatin qui lui défeH^
dît d'aimer ce qui ctoit aimable , il n'avoic
point iignoré que c'éroit l'amour qui l'atta-
choit à (a belle parente. Et comme on fe-
fiatte aifément fur les choies qui plaift nt , il
n'avoic point prévu d'obî'acle à fa paûloa
qui dût ^obliger à la. lurrao mer*
Amusante î. rît
Sa. naiffance , Ton mérire peiTonnel , ÔC
Pefpiirde s'avancer dans le métier glorieux
de la guerre , lui avoient fait croire que le
Seigneur de Ganoret oublieroir Ton peu de
fortune , & qu'il voudroit bien le préférer à
un étranger pour le rendre polîelîèur de fa
fîlle Se de les richelles. Cette idée, qui s'éioic
emparée de Ton cœur, lui rendit Tarrét de
Ganoret mille fois plus terrible.
Sa jeune amante le lui annonça avec des
pleurs qu'elle ne put retenir, &qui, en lut
faifant voir qu'il étoiraimé, le rendirent bien
plus à plaindre que Ci l'Amour lui eût été
contraire. Il fallut pourtant céder à cet ora-
f,e , & ufer de précaution pour fe voir : ils
fe jurèrent vine ardeur éternelle & d'atten-
dre avec une fidélité inviolable que le temps
kur fournit des occafions favorables pour
s'unir à jamais.
Ces tendres promefles » & les ménagc-
mens qu'il fpJloit obferverpour fe les faire ,.
avoient jette un fond de triftelle dans le
cœur de Daubargues , qui fut bientôt re-
marqué de fon pcre, il en pénétra la caufe,.
fon amour ne lui étnnt pas échappé , non
plus qu'à Ganoret. Comme le parti éroit
avantageux , & qu'il voyoit que cette fa-
mille marquoit une eftime particulière à fou
fils, il n'avoit pas cru devoir le détourner
de cette pafTion..
Mais lorfqu'il vit que la mélancolie fuc-
cédoit à la joie , ^: la- fioideur à fcs cm-
prc'lemens , il park à Daubargues, &: l'ayant
ÇreCl'é de lui découv.iir le fujet. de fa haine ^
itz Les Journées
il ne put fe difpenfer de lui en faire confi-
dence. Sonpcre le trouva fi rempli de (a ten-
drelle , & fi pénétré de la rigueur de Gano«
ret, qu'il ne voulut employer les premiers
momens de laconverfationqu'àle conioler.
Mais lorfqu'il crut lui avoir allez prou-
vé la part qu'il preno.'t à fa douleur , ïï
lui repréfenta avec doucrur qu'il étoit de
fa prudence de fe guérir d'un amour qui
ne pouvoic avoir une heureufe fuite i que
Ganoret étoit Lieutenant-Général pour le
Monarque dans la Septimanie ; qu'il joi-
gnoit à une grande richelTe beaucoup d'am-
bition ; que de plus il étoit attaché auprès-
d'un frère unique du Monarque , qui Tho-
noroic de fa proteétion & de fon amitié,.
& qu'ainfi il n'y avoir pas d'apparence qu'il
dût jamais efpérer une telle alliance. Dau-
bargucs avoit trop d'efprit pour ne pas fentir
la force des raifons de fon perc ; mais il
avoit trop d'amour pour n'en être pas vive-
ment affligé. Le temps s'approchoit où il
devoit partir pour l'Armée , il trouva le
moyen de voir 6c d'entretenir la jeune Ga-
laoreten particulier , jamais ad;eux ne furent
plus toucbans , & jamais fe- mens de fidélité
ne furent faits avec plus de fincérité. Il fallut
fe feparer ; Daubargues partit pénétré d'a-
znour & douJeur , (^' fe rendit à l'Armée ,.
où il le diftingiia toujours pendant plufieurs.
campagnes qu'il fit,
Qulque c ccupé qu'il fur de fon '^cvoir,,
il ni- manquoit pns Ijs occafions d'écrire à
fon père , & de l'entretenir de fon ^mour
f oxif lui jeuiia- Gan.orer ;: il! fe lîafarda. me.-
A M U s A N T E 15. rS-J.
me de lui écrire par cette voie , ôc de rcn^
drc Ton père fou contidenr. Le vieux Dau-
bargues aim in ce fiis avec une fî grande
tendrelle , qu'il ne put Ce difpenfer de lui
donner la conlolation qu''il iembloit: atten-
dre de lui: il fe chargea des lettres de Ton
fils j ik des répon'cs de la nicce , en les
priant fans celle Tun & I'aut.re de ne fe pas
livrer il fortemenc à un engagement qui ne
pouvoit être heureux.
Qu-lques awnées s'écoulèrent dans cette
fîtuation , Daubargues toujours abfent ÔC
toujou. s amoureux , & la jeune Ganorct
toujours tendre & fîdelle : mais comme le.
Seigneur de Ganoret , Ton père , avoit une-
charge confidérabie auprès du frgre unique
du Monarque des Gaules, & qu'il lui avoic
donné un logement dans Ton palais, il y hc
venir route fa famille. Ce fut pour lors
que nos amans fc crurent perdus, puifqu'iL
ëtoit à prciumer que la jeune Ganoret , bel-
le , riche, & fille d'un homme qui avoir
d'auguftes Protedeurs, ne manqueroit pas-
de trouver un parti qui rarraclieroit à Dau-
barc^ues.
Mais le Ciel , qui (è joue des projets des
humains, rompit ceux de Ganoret en ter-
minint fa vie. Il tomba mnlade, & mou-
rut à la Cour du Prince qu'il fervoit , du-
quel il fut exticmement regretté , & tous-
fes Courtifans le pleurèrent; les vertus de
Ganoret , Ton a -nbition à p rf, 1 i ayanrac-
quïs ra.Tî:ié de Ton Maître -.V l'eflime de.-
«nie le ciôiîde,. Aalli-côt qu'il fuLœojr.^,
184 Les Tournées
madame de Ganorec, qui avoic obtenu la
garde-noble de Tes enfans , voulut fe met-
tre en polTeffion des belles terres que Ton
époux avoit dans la Septimanie ; mais un
Druide de la Famille , qui fe trou voit l'aine
du père de Daubargues , Si le plus proche
parent deGanoret, mit oppofuion aux pré-
tentions de la veuve , en dem.andant Tou-
verture de la fubfiituion à Ion profit.
L'affaire fut portée au Confeil du Mo-
narque des Gaules , où mjadame de Gano-
ret avi;it de puidans amis : le Druide y en
avoit suffi 3 aynntété dans Ton jeune âge de
la Cour & des plaifirs du préfomptif hé-
ritier de la couronne , dont il étoit aimé ten-
drement. Mais par un retour Inicere à Dieu
& fur lui-même , il avoit quitté la Cour
pour ne s'attacher qu'à fon miniftere , ÔC
s'employer à inftruire les peuples de leurs
devoirs dans la Religion. Il fit toutes Tes
fondions avec tant d''elprit , de pieté , de
2ele & de charité , qu'il étoit en vénération
dans toute îa Septimanie, & en confidéra-
tion auprès de ceux qui gouvernoient le pays
pour le Monarque.
Les chofes étoient dans cet état torfqu^it
revint à -a Cour pciur pourluivre la fuccef-
fîan du Seigneur de Ganoret. Le jeune Prin-
ce des Gaules le revit avec plaidr , &c s'em-
ploya vivement pour lui faire obtenir du
Confeil ce <^i\'û demandoit avec tant de
iuftice. DV.n autre côté, madame de Ga-
iio:et fcjllicitoit foitemenc en faveur de Tes
deux filles j &iaiiIoit fouvcnt écbxipper des
Amusantes. i8y
traits piquans contre le Druide. Elle fit plus,
elle défendit à l'ainée de Tes filles , qui étoic
IVimante de Daubargues, d'avoir aucun
commerce avec lui , fous peine de Ton in-
dignation , fe doutant bien qu'ils s^aiment
toujours.
Cependant l'inftruftion de ce fameux
procès étant achevée, il y eut un Arrêt qui
ouvrit la fubftitution en faveur du fage
Druide. Le défcfpoir de Madame de Ga-
noret fut fi violent, qu'on craignit qu'elle
ne ^e porta à quelqu'extrêmité. Elle voyoit
fa famille ruinée fans efpoir de retour , &
dans l'obligation de mettre deux filles, belles
comme l'aftre du jour, parmi les Veftales,
pour y finir une dcftinée qu'elle avoit efpéré
devoir être des plus brillantes. Cttte pen-
fée ne s'offroit jamais à fon efprit qu'elle «e
fat prête à tomber dans le défefpoir : elle
étoit encore dans ces premiers tranfports ,
quand le jeune Daubargues , inftruit de la
perte qu'elle faifoit, fe rendit dans Lutetia ^
& fut d'abord chez elle pour la confoler
& mêler fon infortune avec la fienne. Mais
madame de Ganoret, qui trouvoit leur fort
bien différent , puifque Daubargues devoit
hériter, félon toutes les apparences, des
biens du Druide , &: qu'elle n'y pouvoic
plus rien prétendre , n'écouta que fon ref-
feiuiment , le traita de 'a manière la plus
rude , & lui défendit de fe préfenter jamais
devant elle.
On juge aifément de la douleur de la jeune
Ganoiet en voyant recevoir fon amanc
i8^ Les Journées
d'une façon fi outrageante. Ils ne purent Te
parler que des yeux. Mais que ne Ce di-
rent-ils point ! Ils s'entendirent (î parfaite-
ment ; que Daubargues en oublia le mau-
vais traitement qu'on lui faifoir > & qu'il fe
flatta que le Druide, Ton oncle, feroit plus
fenfible à Ton amour que madame de Ga-
norot.
Dans cette penfée il lui écrivit dans la
Septimanie , où il étoit retourné pour fe
mettre en pofleflion de Ton héritage ; mais
ce Druide, fage Se prudent, quicraignoir,
en déclarant Ton projet à Ton neveu , que
fa joie ne lui fît manquer une occafion fa-
vorable, lui commanda , avec quelqu'efpece
de févérité, de rejoindre l'Armée, d'y faire
Ton devoir , Se de fonger à fe guérir de fon
amour , plutôt que de s'expofer à recevoir
de nouveaux affronts de madame de Gano-
ret, Daubargues reçut cette lettre avec tout
le défefpoir d'un homme véritablemenc
amoureux.
Il courut la montrer à l'aimable'Ganorer,
qui lui avoir donné les moyens de la voir
à l'infu de fa mère. Ils virent l'un & l'autre
avec la dernière douleur la cruauté du
Druide ; ils pleurèrent , fe plaignirent de
leur fort, fe jurèrent de s'aimer toujours,
ôc fe féparerent fans efpoir de fe voir. Dau-
bargues partit pour l'Armée, dans le delîèin
de trouver dans un trépas glorieux la fin de
fes peines & de fon amour.
Pour la jeune Ganoret, elle fe faifoitune
efpece de confolation , en ce que la perte
Amusantes. 1S7
defès biens la mettok àPabri d'être jamais
à un rîLicrequ'à Daubargues ; & dans la trifte
néce(Iî:é de n'êrre pas à lui, elle fentoit une
doue ur extrên^e de lui prouver fa tendre iTè
en le confacrant pour jamais à la retraite.
Ce dedcin fut pourtant retardé; madame
de Ginoret avoit tant de chofes à régler
avant que de fe défaire de Tes filles, qu'il fe
palla un An uns qu'elle pût les mettre parmi
les Veftales.
Pendant cette année le Druide s'occupa
à faire des réparations utiles à tous les biens
qui lui avoient été adjugés, & fur-tout ru
château de Ganoret, lieu délicieux, qu'il
augmenta & embellit confidérablement : il
If fit meubler fuperbement , Se en fit un
féjour digne d'un Prince. Il ne s'en tint pas
là , il calfa tous les baux que madame de
Ganoret avoit faits , dans lefquels on l'avoir
furprife , & par (es foins augmenta fes reve-
nus d'un quart.
Madame de Ganoret , informée de toutes
ces chofes, en fentoit redoubler ion rellenti-
ment & ia haine pour le Druide : elle étoic
même dans l'impatience de finir fes affaires
pour mettre fes filles en lieu où elles n'enten-
dilVent jamais parler d'aucuns de leurs parens.
Dans le fort de ces agitations, un jour qu'elle
étoit avec l'aimable Ganoret , qu'elle entre-
tcnoit de fon malheur ôc de l'horreur que lui
infpiroit jufqu'au nom de Druide , on vint
lui annoncer qu^il demandoit è la voir.
Jamais femme ne fut plus furprife ; fa fu-
îeur parue au, luprêmc dcgié : la vifite du
iS8 Les Journées
Druide lui fembla un outrage des plus fan-
glans i elle s'imagina qu'il venoit pour inful-
ter i fon malheur : & pleine de fa douleur
ôc de fa haine , elle lui fît dire , par une de Tes
femmes , qu'il eût à fordr au plutôt de chez
elle , ou qu'elle feroii un éclat dont il auroit
fujet de le repentir. Le Dru;de qui étoit à
la porte du cabinet, 6c qui entendoit toutes
ces injures, épargna à la Dame la peine de les
lui ledire, & la pria avec une douceur ôC
un fang froid qui la furprirent , de retour-
ner auprès de mad me de Ganoret, ik. de
faire eniorte qu'il pût lui parler pour une
chofe de la dernière importance. La Dame
fit ce qu'il fouhaitoit. O Ciel , s'écria mada-
me de Ganoret ! par quelle fatalité fuis-je
expoîée à cette perlécution dans le palais du
grand Prince qui me protège? Qu'on falle
retirer le cruel qui vient pourm'outrager,ou
qu-'on fe prépare à me le voir poignarder
de ma propre main. La Dame effrayée coure
au Druide , & le prie avec inftance de ne fe
pas cxpofer aux emportemens d'une femme
qui n'écoute que fa fureur.
Mais lui , toujours fage & modéré , pro-
tefte qu'il ne fortira point du palais qu'il
n'ait vu madame de Ganoret. La Dame
vint rapporter ces paroles , &: la jeune Gano-
ret ayant fentidans fon cœur un mouvement
qui lui préfageoit quelque bonheur , fe jette
aux pieds de fa mère, en fondant en larmes:
c'efl pour moi , Madame , lui dit-elle , c'efl
l'infortune de vos filles qui vous rend fi dif-
férence de vous-même. Vous auriez moins
Amusantes. 185
de haine pour le Druide fi vous aviez moins
d'amour pour nous ; mais , Madame , au
nom de cet amour qui fait tout le bonheur
de notre vie , daignez écouter ce qu'il veut
vous dire iiln'eft peut-être pas fi coupr^ble
que vous le croyez. Votre délefpoir vous fait
fermer les yeux fur Tes vertus : cependant ,
Madame , tout le monde le révère^ ôc com-
ment fe pourroit-il qu'un homme fi plein
de mérite vînt pour vous infultcr ? Sacri-
fiez-moi pour un moment votre reflenti-
ment, écoutez le Druide , &c ne refufez pas
cette grâce à votre fille en pleurs à vos ge-
noux. Un difcours fi tendre & li Ccnié ne
put manquer d'avoir fon effet.
Madame de Ganoret fe faifant violence ,
6c ne pouvant parler ^ fit figne qu'il pouvoic
entrer ; mais fi-tô: qu'elle le vit , elle le livra
à fon emportement , &c s'exhala en paroles
vives ôc piquantes. Le Druide lui lailTa dire
tout ce que la colère luifuggéra; & lorfqu'il
vit qu'elle étoit en état de l'écouter , plutôt
par lalTitude que par effort de raifon , il lui
parla en ces termes :
Je n'ai point pourfuivi l'Arrêt qui m'a mis
en poflèffion des biens de, mes ancêtres
dans le defîein d'en jouir,ni de le tranfpor-
ter dans un autre famille ; j'ai eu des vues
plus légitimes , Madame : je favois la paf-
fion tendre ôc refpeâiueufe de mon neveu
pour l'ainée de vos filles ; je (avois que Ci
vousétiez une fois maîtrefie de tant de biens,
vous n'auriez point eu d'égard à leur amour
mutuel, ôc que mon neveu fe verroit huC-
190 LbsJournies
tré 5 non-feulement du bien de Tes aïeux ^
mais aulTî de rcfpoir d'être uni à ce qu'il ai-
meibonheur qu'il préfère à tout l'éclat d'une
brillante fortune. J'ai donc voulu, madame,
lui ménager l'un & l'autre en faifant ouvrir
la fubftitution à mon profit;ie l'ai augmente
Se embelli, non pour moi, mais pour votre
fille que voilà préfente, à qui je le cède dès-
à-préfenr, exigeant feulement qu'elle veuille
donner la main à mon neveu, dont elle
connoît l'amour & le refped. En achevant
ces mots le Druide oubliant fon caraârere,
fe jetta aux pieds de madame de Ganoret ,
dont Pétonnement ne fc peut décrire ; fa
charmante tîlle lui baignoit les mains de fes
pleurs , & le Druide radoucilfoit par fou
éloquence & par mille marques de refpeâr.
Le lilencc de madame de Ganoret étoiç
l'effet de fa furprife ; elle vouloit le faire re-
lever, elle s'efforçoit de parler , fans pouvoir
parvenir à l'un ni à l'autre. Enfin quelques
larmes s'étant fait partage , donnèrent (ou-
lagement aux mouvemens véhémens qui
Pagitoient, & firent connoîtrequela joie &
la reconnoiffance prenoient la place de la
haine & de la fureur. Prefléc par ces nou-
veaux fentimens,elle embrafla le Druide, fit
relever fa fille; & ne trouvant point de tci-
mes pour exprimer ce qui fe paiïoit dans fon
ame, elle lailfa à fes carefles le foin de l'ex-
pliquer. Enfin , ayant recouvré l'ufage de la
voix,elle donna mille louanges au généreux
Druide, l'appclla le père de fes enfans, & le
pria d'écrire promptement à Daubarguescec
heureux changement.
Amusa ntes. 191
A peine madame de Ganorec eût-elle pro-
noncé cesfivorables paroles, que la nouvelle
s'en répandit dans le palais ; il en retentit de
joie , éc rilluftie époufe du Prince ayant été
avertie de la belle adion du Druide, le man-
da fur le champ avec fa famille dans Ton ap-
partement. Comme jamais Princellè nepor-
ta ja vertu & les grands fentimens Ci loin
qu'elle, elle fut charmée de ceux du Druide,
admira la prudence , loua falagelîe & leur
promit à tous fa protcdlion.
Toute la Cour ôc le Monarque des Gau-
les voulurent voir le Druide j ce grand Roi
lui marqua le contentement qu'il avoit que
le Pi ince Ton fils eût honoré de Ton amitié un
Cl parfait honnête homme. Et lorfquc
cette belle &: illuftre famille fut débarrafléc
de tant d'honneurs &c de complimens , elle
manda Pamoureux Dàubargues. Quelle
charmante nouvelle pour un amant fidèle Sc
tendre ! Il n'avoit pu mourir de douleur, il
penfa expirer de joie.
Mais comme il étoit réfervé pour en jouir,
il vola auprès de fa belle maîtreiïe , qu'on
unit à lui par des liens indiflolubles, & dont
les douceurs les récompenferent des peines
qu'ils avoient fouffertes.
En vérité , dit Céphife , voilà une aima-
ble hiftoire j & le Druide fait là un magni-
fique perfonnage. Il faut convenir , ajouta
Thélamont , que cette adion eft des plus
géncreufes & des plus rares. Il eft certain ,
dit Julie, que je trouve moins de grandeur
dans les adions de valeur , de courage ou
ï^i Lfs Journées
de juftîce, que dans celles qui regardent
l'intérêt. On retire une efpece de vanité des
premières, qui récompenfe de les avoir faites;
mais céder Ton bien , & s'en deiïàifir en fa-
veur d'un autre , eft une chofe qui tient de
la vertu parfaire , parce que , quelque gloire
qu'on puillè retirer de l'avoir fait , on n'eft
point dédommagé des richeiïes dont on fe
répare. Ain'i je tiens que celui qui fait une
pareille adion poflede toutes les vertus en-
femble, &c mérite d'être placé parmi les plus
grands hommes.
Chacun applaudit au difcours de Julic5&
fetiouvade fon fentiment. On remercia
Florinde de la complaifance qu'elle avoir
eue ; & comme cette hiftoire avoir conduir
jufqu'à l'heure de la promenade , on fe ren-
dit au bord de l'eau. Après avoir fait plu-
iieurs tours, quelquefois féparés, & quelque-
fois cnfemble , on fe rejoignit entiérem.enr
pour prendre place fur les fieges de verdure.
L-'hiftoire de Ganoret, dit alors Camille,
m'a fait naître l'envie de favoir ce que c'é-
toit que les Druides ; je voudrois bien être
inftruite d'une chofe , dont tout ce que j'ai
lu ne m'a donné qu'une foible connoiîfance.
Si Thélamont vouloir , dirUranie, il pour-
roir farisfaire votre curiofité. Il eft vrai ,
ajouta Orophane ; ce fonr-là des articles ré-
fervés à fa mémoire & à fon éloquence.Tou-
te la compagnie s'étant jointe à Uranie & à
Orophane pour prier Thélamonr de parler,
il ne put s'en défendre.
Vous m'engagez, dit-il, dans une dilTèr-
tatio»
A M U SA N T E S. 195
tatîon lorgne & diftîcile : mais il faut vous
obéir. Jules-Ccfar divifa les Gaules en trois
parties : la première ôc la plus confidéra-
ble écoit la Celtique ; la féconde , la Belgi-
que, 6c la troifiemc , l'Aquitanique : elles
avoient pour bornes les Pyrénées , les Al-
pes, le Rhin, l'Océan, & la Méditerra-
née.
Les Druides étoient difperfés dans ces
vaftespays, fous un Chef ou Pontife qui
avoir une autorité fi étendue , qu il étoic
craint & refpeélé de tous les différcns Etats
des Gaules, où les Druides tenoient le pre-
mier rang. C'étoit un collège fort nom-
breux, où les nobles & les roturiers étoient
également reçus;maispour y entreril falloit
des conditions &c des qualités abfolumenc
nécedaires.
On devoit être de bonnes mœurs , bien
fait de fa perfonne , de avoir beaucoup d'ef-
prit. Avant que d'être initié dans les myf-
teresde la religion, on étoit obligé d'étudier
pendant vingt ans, d'apprendre & de retenir
de mémoire leur théologie, leurphilofophie,
& généralement toutes leurs loix ; ne per-
mettant pas à leurs élevés de tenir des cahiers
des leçons qu'on leur donnoit par écrit en
caraAeres Grecs.
Lorfque le difciple croit parfaitement inf-
truit il étoit reçu de initié dans les myfte-
res , après de longues & pénibles cérémo-
nies. Les Druides étoient fculs Souverains ,
non-feulement de ce qui regardoit la reli-
gion , mais aulH du criminel Se du civil j
Tome 111, l
194 Les Journées
ilb ordonncietu les peines &:ies récompen-
fesilorfqu'ilsavoknt prononcé un jugement
6c qu'on refuloit d'y foufciire , on s'expo-
Toit aux plus grands des nnalheurs, paifru'ils
vous privoient & vous interdiloienr l'entrée
de leurs myfttres. Ec comme les Gaulois
ëcoiem pleins de fiipe.ftiiions , tout hom-
me qui étoit frappé de cette foudre, étoit re-
gardé des autres comme Poppiobre du gén-
ie humain : chacun le fuyoit , perfonne ne
vouloir avoir ni commerce , ni affaire avec
lui y il étoit abandonné de fon père , de fa
mère , de (;i femme 5c de fes enfans i les
portes de la Jufticc lui étoicnt fermées ,
même dans les chofes qui paroifibient les
plui. juft' s : incapable de polTéder aucune
charge ni dignité, il mouroit fanshonneur,
fans crédit 6: fansfépulture. Voilà,interrom-
pit Aiphonfe, ce qui s'appelle favoir le faire
çriindre. .
Le co-^ps de laNoblefTc, reprit Théla-
mont , avoit de grands égards pour celui des
Druides. Soit cr.nnte, po!irique,ou fuperfti-
tion, ils déréroientà toutes leurs volontés*
G'étoient eux qui nommoient les Souve-
rains Magiftrats ; mais ils ne décidoienc
x'u:u d'importance fans confulter les Drui-
des. Auin toutes It s familles failoient en*
iovte de mettre dans cette foci.^té quclques-
iMs de leurs enfans pour s'en faite des pro-^
tecfceups.
r Les Druides failoient tous les ans une
a'^^m^bléè générale dans l'Etat de-Chartres,
ctînme crâne à peu près le milieu des Gau
A * -
Amusantes. 195
les, dans un enHroic conCacré&z deftinéàcec
ufage, où prélidoitle Grmd-PonciFe. Là le
décidoient toutes les affaires les plus impor-
tantes, tant généiales que particulieres^fur la
religion.
C'étoit le Pontife qui indiquoit le temps
& le lieu de cette allemblée. Elle s'ouvroic
par un adle de religion, qui con ftoit en une
proceffion qu'on fïifoïz dans une foret du
pays que nous appelions aujourd'hui la Beau-
ce , où pr^'^eiiieiTient le peuple ne fe chaaiîc
& ne fait cuire Ton pain qu'avec de la paille,
faute de bois, 6c qui dans ce temps-là étoit
couvert de grandes forets. C'é:oi:-là que
l'on allolt en cérémonie couper le Gui uicré
avec un hache d'or, que les Druides por-
toientenfuite avecrévérence dans Iv lieu de
leurs my itères.
Aptes cela , ils ficrifiuient des hommes
pour lefalut du public, croyant que Dieu ne
pouvoir être appailé que par cette barb arie;
les Gaulois étant dans cetre funefte erreur
qu'il falloit la vie d'un homme pour en ra-
cheter un aurre.
Céfar , dans le fixieme livre de fes Com-
mentaires, dit qu'en certains endroits des
Gaules il y avoit des Idoles d'oiier d'une
grandeur exrraordinaire , que l'on rcm-
plifloit de criminels , ^c que Ton b ùloit à
la fois, ne croyant pas qu'il y eût de facrifi-
ces plus agréabl.s à la Divinité i & la fureur
alloit Cl loin, que lorlquils n'avoient pas
des criminels pour victimes» ils brûloient
deshinocens. Les Druïdci étaient généia-
li
i*)6 Les Journées
lement refpeftés, & en fi grande confi:1éra-
tion , que les Nations voifines les conful-
toient comme des oracles , & remertoient
à leur jugement leurs affaires les plus impor-
tantes.
On prétend que le lieu de leur plus grande
dévotion étoit celui où les Chrétiens ont
bâti ce fuperbe temple dédié à la mère de
Dieu, que Ion admire à Chartres. Il y a fous
terre une chapelle magnifique, creufée dans
le roc , où l'on defcend par un giand cfca-
lier j on y entre par une porte taillée dans le
mên-e rocher, fur le fronrifpice de laquelle
on lit en latin : A la Vierge qui doit enfanter.
Il m'a été dit par les Minières de ce fuperbe
temple que la commune opinion du pays
étoit que Dieu avoir donné aux Druides , à
caufe de leur grande fagelîè , cet efprit de
prophétie qui leur avoit fait prédire tant de
liecies auparavant le myftcre de {'Incarna^
tiorié
Les Gaulois fe croyoîent defcendus de
Pluton 5 pour cela ils comptoientpar nuits,
& non par jours, comme les autres Nations.
Soit qu'ils commençaffent les mois ou les
années , ou qu'ils célébralTent le jour de
leur naifTancc , la nuit étoit toujours la pre-
mière. Ils avoient droit de vie &: de mort
fur leurs femmes ; lorfqu'un homme mou-
roit, les ^arenss'afîembloient; s'il yavoic
quelque foupçon contre la femme, on la
mettoit à la torture, & fi on la trouvoit
criminelle on la brùloit , après lui avoir
fait foufFfirlcs plus cruels fupplices. Les fu-
Amusantes. 197
nérailles des Gaulois écoienc magnifiques i
la coiuume éioic de brûler avec le défunt
tour ce qu'il avoii le plus aimé , jurqu^aux
animaux, & le plus fouvent Tes efclaves ôc
affranchis.
Voilà ce que ma mémoire peut me fournir
fur ce qui regarde les Druïdes& les Gaulois.
Jules-Céfar ne penfe pas de ces premiers
autrement que je viens de vous le dire i &
les chofes que je vous ai dites, dont il ne fait
point mention , m'ont été découvertes par
àes perfonnes favantes , qui les ont recher-
chées avec foin.
J,e fuis charmé , dit alors Camille , que
ma curiofiré nous ait fait apprendre ces parti-
cularités : mais il faut avouer que la mémoi-
re de Thélamont eft d'un grand feccurs. Je
trouve, ajouta Orfam^e, que la mém.oire eft
eflèntielle à Tefprit : elle le fait briller , &C
lui fournit fans celfe de quoi pouvoir amufcr
& inrtruire.
La mémoire , dit Uranie , fert encore
aux belles aélions ; car elle ouvre des che-
mins aux bienfaits, à lareconnoiffance ëc à
la récompenfe. Louis XIV peut fervir d'e-
xemple fur ce que j'avance : ce grand Roi
avoir une mémoire prodigieufe , Se ce don
de la nature l'a mille fois porré à faire des
chofes éclatantes. En voici un trait qui vous
en fera juger. Ce grand Monarque, qui éroit
toujours im.pénérrable à fes ennemis, vou-
lant fai-e le fiege de Gand,fir courir le bruit
que l'efforr de fes armes romberoir cette
çampague-là du cô:éde l'Allemagne.
I3
ipS L e's Journées
En effet , on marqua un camp fur la Sar-
re , & l'on y ht déhler dts troupes. Le Roi
f artit lui-même de Veirailles,& prit la route
de Metz. Les ennemis en étant avertis , ôc
craignant pour ^Allemagne, dégarnirent la
Flandre , & firent marcher leurs troupes
vers la Sarre. Le Roi voyant qu'ils .ivoient
pris le change, dit le foir à Ion Icupé . Gand
eft inverti , & je pars tour à-i'heurepour en
faire le fiege.
Certe nouvelle furprit tonte la Cour, qui
fut foi tembar raflée pour pouvoir fuivre. Le
Roi partit efjedivement un moment apiès
fon loupé , & marcha toute la nuit. Le ma-
tin, s'étanttrouvé devant TAbbayc de Buf-
/îlly,auprès d'Aubantonjil demanda du pain
^ à boire un coup ■■, mais la bouche n'ayant
pu fuivre, on fut obligé d'avoir recours à
l'Abbaye. On averti' le Peie Procureur, qui
apportaau Roi du pair ôc du vin, qu'il trouva
fort bon. Il en remercia le Père avec les
grâces qui lui éc. ientfinaturellei.Le bon Pe-
ie rcfe contenta pas décela peur marquer
fon zèle, fâchant que toute Li maifon du Roi
alloit pafîèr , il fit cuire du pain & des vian-
des , fit mettre des râbles dans les cours de
l'Abbaye ôc fur les. chen ins , qui pendent
le pafîagc furent couverte' de tout ce qui
pouvoir Servir au rafralchiflt ment de la Mai-
fon du Roi.
C^étoitnn fpeélacîe digne d'être vu que
ce repas champêtre. L un prcnoir un gigot
qu'il rongeoit en cornant à toute bride , 8c
donc il faiioit paît à fou camarade , ôc i'au-
Amusantes. 159
treemportoic uneboureilie qu'il buvoitfans
s''arrêter un momcnr. Le tableau de ce repas
ayant été fait au Roi^il s'en divertit Fort ; 6c
pendant le fiege c'e Gand on ne parla que
du foin généreux du Père Procureur de TAb-
baye de Bufïilly.
Quinze ans s'éroient écoulés depuis
cette aventure , lorfquc le Perc de la Chai-
fe portant au Roi la feuille des bénéiïccs
vacanSjil remarqua que l'Abbaye de BuiTilly
étoit du nombre , ik que le Père de la Chai-
fe en avoir difpofé. Non , lui dit ce grand
Prince , j'ai donné l'Abbaye de Bulïilly y
le Père Confe'Jèiir furpris , lui demanda
à qui: à un homme, lui dit le Roi, que
je vous charge de me trouver ; c'cft le
Père qui étoit Procureur de l'Abbaye de
BuiTilly lors du fiege de Gand. Le Roi fuc
obéi ; le Père de la Chaile écrivit de tous
côtés pour favoir de Tes nouvelles : il appric
qu'il étoit Procureur dans une Abbaye pièî
Sedan ; on Ini manda ceqnele Roi venoic
de faire pour lui ; il partit pour la Cour ,
& s'ctant placé dans la galerie pour laluer
le Roi , au fortir de la Mclle , ce Prince
l'apperçut, & le reconnut aulli tôt , en di-
fant : voilà l'Abbé de BuffiUy, & s'étant ap-
proché de lui, il lui dit : vous éprouverez au-
jourd'hui qu'un bienfait n'ell iarr;ais perdu^
6c: que côt ou tard il a fa récompenle.
Voilà , conrinaa Uranie , un dts traits frap-
pa ns dont la vie de ce grand Monarque ed
remplie.
La compagnie convint de ce que difciE
loo Les Journées
Uranle, en admirant le bonheur du Père
Procureur d'avoir trouvé une occafion de
le faire connoîtrc à un Prince qui n'oublioic
jamais rien. La converfation ayant été
poulTée allez loin cette après-dînce , l'heure
du foupé contraignit cette belle fociété de
quitter les jardins pour fe mettre à table.
L'aimable liberté qu'Uranie avoit établie
chez elle faifant toujours goûter de nou-
veaux plaifirs à fes amis , on peut dire que
ces momens néceifaires à la vie le deve-
rjoient encore davantage par les charmes
qu'on y trouvoir.
Comme la nuit étoit fort belle , on n'eue
pas plutôt foupé qu'on fe rendit dans le jar-
din. Uranie,à qui rien n'échappoit , ayint
remarqué que Julie faifoit quelques efforts
pour retirer des mains d^Orfame un papier
qu'il tenoit, s'approcha d'eux, dans la crainte
que ce ne fùz quelque altercation chagrinan-
te ; mais elle fut raflurée lorfqu'elle enten-
dit Orfame qui difoit en riant: non, ma
chère Julie, vous fubirez la loi de ce char-
mant f 'jour , & je veux, que tout le monde
fâche que vous faites des vers.
Si j'avoiscru, répondit Julie, que vous
m^euffiez voulu livrcrainfi , je ne vous au-
lois pas confié mon fecrtt.
Cette difpute ayant enhardi Uranic , elle
les aborda. Hé quoi, dit-c-lltr en embraflànt
Julie , vous vous repentez d''avoir confié ce
qui part de votre c'pritau feul homme que,
vous aimez , quand vous avez confié
tout ce qui touche votre cœur. Veue:&jdit-
Amu SANTïS. loi
elle, en la faifant joindre la compagnie ; il
faut que la le(5ture de ce premier vous ferve
de punition. Julie fouric&felaifTa conduire.
Tout le monde étant intérefTé à cette pe-
tite aventure, on pria Orfame , comme dé-
pofitaire du fecret , d'en faire part à la
compagnie : je le veux , dit-il ; mais pour
julHficr Julie en quelque forte du myftere
qu'elle prccendoi;: faire à fcs amis , je dois
vous dire que Ton célèbre demain la fête
de Philimene fa mère , & que l'envie de
lui marquer fa tendrefl'e ôc fon attention l'a
il fort animée , qu'ayant pris la plume elle
a fait des vers pour la première fois de fa
vie. Elle les a envoyés ce matin à Philimene
en lui faifant préfenr d'une palatine bleue
ik blanche , telle que vous favez que la
mode en court. Elle m*afait confidence de
l'effort de fon efpric , en me priant fort de
n'en point parler j mais j-'avoue que j'ai
trouvé les vers de mon goût , 6c que cela
m'a fait prendre la réfolution de lesexpofer
au vôrre, malgré fon oppofition. Vous (avez
que Philimene s'appelle auffi Miraë , ainfi le
nom ne vous fera pas inconnu ; les voici ,
continua-t-il.
LA PALATINE.
BOUaUET A PHILIMENE.
V-i'Eft à vous , Miraë , que je fuis dévouée:
En forme de prcfent on m'expofe à vos yeux ;
Je porte la candeur donc vous fûtes douée ,
ioi Les Journées
tt mon azur, femblable à la voûie des cieux ,
Einefyiribole £< la marque affurée
De la force & de la durée
Du reipt£l ik du tendre amour
De celle qui vous doit le jour.
Daignez me préférer à la magnificence.
La fortune offriroit des prcfens plus parfaits j
Mais elle efl , Miraë , fujette à rinconllaiice ,
Et le cùiut d'où je pars ne chaugera jamais.
Ce bouquet plut infiniment à la compa-
gr.-e. Chacun fît Ton compliment à Julie ,
ik la modcftie qui Tavoit faite cra'ndre de
montrer Tes vers , lui en fit voir la réuITîte
avec un enibarras qui redoubloit encore de
leur prix. Orfjme éioit enchanté des louan-
ges qu'on dcnnoit à Ton aimable éj;cufe j
ik. Il Ion amour n'avoit pas été au iu-
preme degré , il y feroit parvenu en ce
moment.
Il faut j dit alors Alphonfc , que cette
maifon infpire del'efprit. Je ne fuis nuile-
ment Poëte , & ne me fuis jamais flatté de
le pouvoir devenir ; cependant j'ai fait des
vers: (!?c comme je ne luis pas fi n.odeftc
que l'aim.able Julie, que je ne redoute point
la cenfure , & ne cherche pas les louanges ,
je vais vous en faire part. Alors il chanta ces
paroles :
AIR.
A
Imablcs habitants de ces paifibles lieux ,
Qui forcez chaque jour mon Iris de s'y rendr^' y
Pour i.«ittf ÎU peur entendre
Amusantes. 305
De vos accens les fons mélodieux ,
Roflignols , fiiîis lui coTipre i !re
Qu'oïl ne faurou former des fons (i doux ,
Ni jamais chanter comme vous ,
Si , comme vous auHI, Ton n'a pas le cœur tendre
Alphonfe chanta cet air avec tint de grâ-
ce, qu'on l'obligeade le redire plufieurs fois;
ce qu'il fit en regardant toujours Camille ;
mais avec des yeux fi pleins d'amour , qu'il
en St rougir cette beile fille. Je puis vous
adlirer, d.t Oropliane, que, quelque efpric
qui règne en ces lieux, ce ne font point eux
qui vousinfpire'U. Je connois votre maître ,
ajouta-t-il en riant, il fait ce qu'il veut de Tes
élevés. Il n'en faut point douter , répondit
Thclamont, l'amour fufHt pour nous rendre
capables de tout ; & je fuis perfu idéque ce-
lui d'Alphonie fait à préfent tout le bon-
heur de la charmante Camille.
On alloit pourfuivre les louanges qu'onnc
pouvoit refufer au raéiiee d'Aphc nie , lorf-
que, pour les interrompre, il fit fouvenir la
compagnie qu'il étoit tard , & queCéphife
devoir partir le lendemain du matin. Cette
Conlidération ayant fait cefîèr la converfa-
tion, chacun fe recira dans fon appartement
au(Ti fatisfaic de cette journée que des autres.
La nuit même ne fur pas fans charmes pour
les époux 5c les amans ; le bonheur des pre-
miers leur y faiiant trouver mille appas , 8c
l'cfoérance des autres la leur faifant palTcr
{^ns inquiétude.
Fin du troifieme Tome,
TABLE
DES J O URNÈE S
ET HISTOIRES
Contenues dans ce troificme Volume,
O Epiieme Journée , page i
H'ijloire de Cléodon , 40
Huitième Journée , 9$
Hifloire de Camille, 10^
Neuvième Journée , 1 Jt
Hijîoire de Ganoret , 1 77
Fin de la Table.
LES
JOUMMÉ
AMUSA NTES,
PÉDI ÉES AU ROI ;
Far Madame de Gomez,
NEUVIEME ÉDITION;
n E V U E ET CORRIGÉE,
AVEC FIGURES.
f O ME QUAT R lEME.
A AMSTERDAM,
Par la CoMPAGNii,
■K ■ ■* ^^!^^ ■ :« =al»
M. D C C. L X X V L
TABLE
P E S JOURNÉES
ET HISTOIRES
Contenues dans ce quatrième Tome,
J— ^ I X I E M E Journée , page i
Hijîcire de Léonore de Valefco , nouvelle
Efpagnoîe , 27
Onzième Journée, 51
Hijloirp de Ga^an , 125
Douzième Journée, 157
Hifioire de Florinde , aoo
Fin de la Table du quatrième Tome,
LES
/O U RN É ES
AMUSiVNTES.
DIXIEME JOURNÉE.
^ ^* U E L a^ E plalfir que fentit Cé-
IQ phifeàrefterdanslamairond'U-
^ I ranie , l'empreflement qu'elle
o^ s=i — - -^i avoit à rendre Alphonfe heureux
ne la fit poini balancer à quitter cet aimable
féjour. Elle ne vit pas plutôt briller le foleil
qu'elle prit congé de cette belle fociété,
avec des marques de tendrelTè qui firent
aifément juger que leur connoiflance de-
vieniroit une folide amitié. Après fondé-
part la compagnie fe rendit dans Papparte-
ment de Julie , où la converfarion-roula
quelque temps furies aventures deCIéodon.
Pour moi , dit Orophane , j'avoue que je
trouve incompréhenfible qu'on ait pu ren-
dre une fille fauvage aulïi parfaite que Félide
Tome IK A
1 Les Journées
nouseft dépeinte^ &: que je m'im-gine quel-
que chofe de furnaturel dans tout ce que
nous a dit Cléodon. Je ne vois pas , inter-
rompit Félicie , où vous pouvez trouvei rien
de trop extraordinaire en cela. Félicie n'a
point été conçue par des Sauvages ; &c ,
quoiqu'elle y ait vu le jour , elle n'a point
été formée de leur lang. Fille d'un François
^' d'une Angloile , il n'eft pas (urprtnant
que la nature lui ait confervé la raifon &c les
fentimens avec lefcjnels elle étoit née , au
préjudice d'une éducation barbare. Mais ,
ajouta Uranie, eft-ii plus étonnant de pou-
voir inftiuirc ure créature hum.aine , que
d'apprivoifer des lions 6: des tigres ?
Si on ne les appiivoife pas tout-à-fait , in-
terrorrpit Thélamont. on les rend du moins
obéi 'ans&fcuples. Pline rapporte qur Marc-
Anioine fut le premier qui fît voir à Rome
des lions. attelés à Ion cliar pendant la guerre
civile, après la bataille de Phnrfale : ce que
ici, Romains regardèrent com.me une cfpece
de pro ige qui fembloit leur préfager que
les cœurs 'es plus généreux & les plus braves
icîoient un joui allujettis à la puillance d un
feiil maître. Et je pouriois croire que c'en
fut un aufïi pour Marc- Antoine , qui ne fa-
\oit pas pouriois qu'une pafTîonfunefte l'aC
fu'e'tiroit îui-mcme au joug d'une femme
fuptice , qui lui fcroit perdre la gloire de
ft< glandes r.(5lions , Mionncur de Tes triom-
jbes, Ptrrpire ^. la vie.
Les Rorrioins , dit alors Alphonfe , ne
furent pas les feuls qui prirent à mauvais au-
Amusantes. 5
gure de voir des honamesairujjtcir le roi des
animaux. Les Carthaginois eurent la même
ii 'e , lorfque Hannon , leur Général , trouva
le premier la manière de pouvoir conduire
des lions à la main , 6c de les faire aller par
la Ville avec autant de facilité que les chiens.
Les Carthaginois Lnférerent del\ qu'ils dé-
voient tout craindre d'un homme qui étoit
capable , par fon génie ôc Ton adrelle , de
dompter un Ci terrible animal, puifqu'il lui
fcroit encore plus ailé de faire du peuple ce
qu'il voudroit , & que la liberté de la Ré-
publique ne pouvoif être alfuréc entre Tes
mains ; 6c (ur ce fondement , ils lui oterent
le commandement , &c le baniiirent.
Il f-aut , ajouta Julie , que les hommes de
ce temps-là connulTent bien peu Téteniuc du
génie des humains pour donner dans de
femblables erreurs ! Si par des cvénemens
imprévus quelques-unes de ces conjectures fe
{o it trouvées juftes , combien y en a-t-il
qui n'ont point eu d'erfet ? Ne voyons-nous
pas amener ici les animaux les plus féroces
par des hommes qui n'ont pour tout mérite
que de favoir l'art de les conduire , &c de
s'en faire obéir ; Se pourrions-nous fans honte
juger que ces fortes de gens pourroient aifu-
jetcir des Peuples entiers ? La réflexion de
Julie cft plaifante , dit Camille , Se je crois
que les Romains ôc les Carthaginois ne ti-
roient ces fortes de préfages que de la rareté
des chofes qu'ils voyoient arriver. Et quoi-
qu'il Coit vraifemblable qu'ils ne furent pas les
premiers des hommes qui alfujettirent des
A z
4 Les Journées
lions , cnmn:e Hannon fut le premier des
Carthagiiicis c|Lii les rendit dociles , &C que
Marc-Anioine fut le premier des Romains
qui les fît atteler à un char , la nouveauté du
fait les porta à f lire des réflexions (uperfti-
tieufes , auxquelles ils attribuèrent les mal-
heurs qui arrivèrent dans lafuiue à ceux dont
nous parlons , puilque je fuis perfuadée q.ie
quand Hannon n'auroit point fournis des
lionsil n'en auroit pasétémoinsbanni , &c que
Marc-Antoine n'eût pas été moins épris de
Cléopâtre , s'il n'en eût point attelé à fon char.
Voilà, dit Thelamont , me traiter de fu-
perftitieux très-agréablement fur ce que j'ai
dit de Marc-Antoine. Vous avez tant de bel-
les qualitésdesKomains, répondit-elle, en
riant , que je ne crois pas vous offenfer en
vous reprochant quelques-unes de leurs foi-
bleiTes ; î^ais je vous avouerai que j'ai un
peu cherché à venger mon fexe , que vous
venez d'outrager dmsCléopâtre , en la ren-
dant refponfable de la gloire de l'Empire
&■ de la vie de Marc- Antoine. Ah! char-
mante Camille, reprit Thélamont, c'eft
une biftoire trop générAlement connue pour
que vous puilïîez prendre fon parti. Tout
l'Univers fait que fans les charmes de cette
Reine ambitieufe , Marc-Antoine eût été au
nombre des plus grands hommes. Mais qui
fait , reprit-elle , fî fans Cléopâtre les mêmes
malheurs ne lui feroient pas arrivés? Mais,
lui dit Florinde , comme on ne peut favoir
que ce que l'on a vu , on ne peut aulTi les
attribuer qu'à elle, puifqu'ellc feule les a
A l^ï USANTES. S
caufés. Et ';Uoique je fâche que vous penfez
autrement que vous ne pa' lez , m''ayant die
cent fois que vous ne conceviez pas com-
ment un homme comme Ma: c- Antoine
S''étoic lailfé fcduirc par une femme dont il
favoit toutes lesiuies , je ve-'- v jus en dire
un trait qui v us conrr.iudra de quitter un
parti que vous pre'-..^ prcfentemenc.
Après la bataille d^'Aiflium , dans un de
•ces feftins fomptueux que Cléopâtre favoit fi
bien donner , ayant remarqué que Marc-
Antoine faifoit elfayer tout ce qu'il buvoit
&mangeoit, & prenant celte précaution
comme une preuve de la défiance qu'il avoïc
en elle , elle rcolut de l'en guérir d'une ma-
nière cxtraordin.àve. C'étoit la coutume en
ce temps-là d'avoir à ces fortes de feftins des
ch.ipeaux de fleurs fur la tête. La Reine
d'Egypte qui avoit toujours foin que celui
d'Antoine fiit compofé dts plus belles, les
fitempoifonner ; ôc lorfcjue par fes difcourj
pleins de charmes elle l'eût mit en Técat
qu'elle fouhaitoit , &c qu'elle le vit auiïi
enivré d'amour que de vin , elle lui pro-
pofa de jeter les fleurs de fon chapeau dans
fa coupe , de les boire , & qu'elle en feroit
autant des Hennés. Marc-Antoine , qui ne
favoit qu'obéir quand Cléopâtre parloit ,
défit promptem^ent fon chapeau, Se enjetta
toutes les fleurs dans fon vin , ôc portoit
déjà la coupe à fa bouche , lorfque Cléopâ-
tre , mettant fa main au devant du va(e : ar-
rête , lui dit-elle , Marc-Antoine, ôc vois
de quoi l'on peut venir à bout quand on le
A5
(y Les Journées
Vf. ut : cç.% fleurs foijt empoifonnées par mon
ordiei juge delà fi la méfiance que tu me
fais paroîcie pounoit te garantir de la traUi-
fon , Il j'écois capable de vouloir me dé-
iMiie de toi , i>: (i je pouvois vivre fans toi.
Et comme elle vit qu'il héiîtoit à la croire,
elle nt tirer à l'inRant des priions un crimi-
nel condamné à la mort, b<. lui ayant fait
avaler ce breuvage , il mourut fur le champ
aux yeux de Marc- Antoine. Il faut avouer ,
dit Julie , lorfque Florinde eut celîé de par-
ler , que voilà une façon bien terrible de
guérir quelqu'un de fa défiance , & je vous
proLefte que fi j^eulïe été Marc-Antoine j'au-
rois redouté plus que jamais une femme ca-
pable d^une pareille a^lion. Je ne penfe pas,
ajouta Alphonfe, que la belle Camille fe
range piéfenccmtnt du parti de Cléopâtre.
Non , lans doute , répondit-elle en riant , &
je puis vous afiurer que je n'en ai jamais été.
Convenez donc , interrompt Orophane ,
qu'un liomjme ell: bien malheuieux lorsqu'il
le laiffe charmer par de ceitaines femmes.
Oui , fans doute , ajouta Thélamont, & fur-
tout ceux qui ont la (uprême puiflance , ou
qui font nés pour Tavoir ; car ils ne peuvent
jamais connoîcre véritablement fi ce (ont
eux qu'on aime , ou fi c'cft Péclat de la graïa-
deurqui les environne. Car enfin un Roi qui
croit être aimé de fa maitrelTe ne doit fou-
vent ces marques d'amour qu'à fon ambi-
tion \ & il n'auroit peut-être jamais touche
fon cœur , s'il n-*cût pas été Roi. Mais , die
alors Julie , il faut donc que les Rois ne puif-
Amusantes. 7
fcnt arner vérica'olemem: eux-mêmes j car eft-
il pofïîble d'accorder l'amour avec une dé-
fiance perpétuelle ? S'ils croient que l'objet
qu ils aiment ne repond à leur ardeur que
p.irce qu'ils font en pouvoir de fliire 5c de
difpcnfer les grâces , leur pailion doit être
bien peu de chofe ; de li les Grands en géné-
ral étoient bien prévenus de cette opinion ;
je trouverois celles -ui les aiment de bonne
foi extrêmement à plaindre.
Cela leur feroit aifé à connoître , répon-
dit Uranie , du moins félon la façon donc
je penfe. Il m.e fembîe rju\ine femme dont
k tendrelfe n'a pour objet que celui qui l'a
fait naître , non feulement ne demande ja-
mais , mais craint auiïi de recevoir. Ai niî
un Prince qui vient à aimer une perfonne
au deflous de lui , peut connoître facilement
le caractère de fon amour par fon définié-
rcflement. Une maîtreile qui n'exige ni grâ-
ces ni fortup.e pour file ou pour les (uns ,
qui ne fait point valoir fon pouvoir fur le
cœur d'un Prince , qui ne fe prévaut poipiC
de fon autorité, qui ne s'occupe uniquement
que du foin de lui plaire , ëc qui n'accepte
fçs dons que dans la feule crainte de l'ofea-
fer fi elle les refufoit , mérite tout fon attache-
ment ; puifque une pareille conduite prouve
abfolumcnt qu'elle n'aime en lui que lui-
même ,&: quand le ciel ne l'auroit pns élevé
au dcdus des autres par la naillànce , le rang
ou les biens , il n'en auroit pas paru moins
aimable à fei yeux.
Si les hommes f;iifoientc€S fortes d'obfei'
A4
8 ► Les Journées
varions, intcncmpit Orophane , ils n'au-
roient qu'une maîtretre pendant toute leur
vie , puirqu'il eft tics-peu de femmes de ce
caradere. Cependant, dit Fclicie , ils'eneft
vu , il^. roii peut en trouver encore , quoique
je croie qu^ii efcbien difficile, qu'une particu-
lière qui devient maîtrefl'e d'un Souverain
puitfe être fans ambition: puifque nous avons
vu de grandes Princcffcs &c de puiflantes Rei-
nes dnns le cœur defquelles cette paflion a
déminé.
C'eft de toutes les pafîîons , dit Orfame ,
celle qni me piroît h plus dangereufe dans
l'ame d'une femme de quelque raiîg qu'elle
puide être : dans quel gouffre de malheurs
n'a-t-elle pas plongé les Reines Brunehault
& Frédégonde ! îl eft vrai, ditThélamont:
cependant la différence de leur deftince ,
quoiqu'égalemcnt criminelle, eft. une chofe
qui m'a. fouvent porté à faire de férieufes
réflexions , qui m'ont prouvé que la Provi-
dence , qui ne fait rien que dejufte, a des
redorts fecrets , abfolument impénétrables
à la connoi(Tance humaine. De ces deux
Pveines , l'une meurt d'une mort violente
par une punition exemplaire, & l'autre expire
tranquillement dans (on lit. Vous nommez-
là deux femmes , dit Camille , dont je ne
lis jamais l'hiftoire fans frémir , & j'avoue
que je ne puis comprendre comment on
peut fuivre les mouvemens de la haine , de
la colère & de l'envie à un point (i exceffif.
Ces paiïions, interrompit Florinde, ont tant
de rapport les unes avec les autres , qu elles
Amusantes. 9
peuvent aifément fe confondre , Se par con-
féqucnc percer ceux qu'elles agitenc à des
allions touc-à-faii: condamnables.
Pardonnez , belle Florinde , dit Théla-
mont , Il je ne fuis pas de votre fenciment ,
& ù j'ofe vous dire qu'il (c faut bien garder
de confondre la colère & l'envie avec la
hain.e. La colère eft un mouvement acciden-
tel qui naît ordinairement desnijures ou des
in'.ukes que nous avons reçues diredemenc
ou indiredlement , fe propolant toujours des
objets particuliers , mais dont l'ardeur peut
s'éteindre par le temps ou la foumiiTion. La
colère porte fouvcnt à la vengeance, mais
elle veut que celui qui en reflent les effets
connoifle la main d'où partent les coups.
Voici la différence de la haine avec la colère j
il y a quatre fortes de haines , la haine natu-
relle , la h une brutale, la haine mélancoli-
que & la haine humaine. La haine en géné-
ral eft une averfion ôc une horreur dans la
créature pour tout ce qu'elle Ce figure être
contraire à fon bien , ou préjudiciable à fon
contentement. Par exemple , la brebis haie
le loup , ôc la colombe hait le faucon ,
comme étant les ennemis qui les periécu-
tent pour leur ôter la vie. Car il eft néceC'
faire de remarquer que tout ce qui eft con-
venable à la nature eft mis au rang du bien ,
& qu'nufïîtout ce qui lui eft contraire eft
mis au rang du mal. Mais pour bien enten-
dre cela il faut fe fouvenir que , foit à l'ef-
prit , foit au corps , il y a une harmonie na-
turelle qui nous fait envifager avec herreut
lo Les Journées
tout ce qui peut en dcranger le concert ; S<:
qu'ainiî Phomme étant de tous les animaux
le plus bizarre dans Tes appétits & dans le
goût des chofes qui (e préfcntcntà Tes fens ,
il eft aulTî prompt que les autres au mouve-
ment de la haine ; ce qui le rend infuppor-
t?ble à toutes les créatures , & principale-
ment à Ton femblahlt. La haine naturelle eft
une antipathie qui naît avec nous pour cer-
taines chofes que nous ne pouvons voir ,
fejitir ou toucher laiis horreur , &C avec lef-
quellesnousiie pouvons jamais compatir (ans
que nous en puilTîons rendre raiion , fe fai-
fant voir par les effets plutôt que par les cau-
fes, ?c dont la nature nous donne des exem-
ples prodigieux dans les plantes, les animaux
(k les hommes. 1 a haine brutale eft celle qui
naît d'un tempérament cruel & barbare ,
fur Iciiuel \a. raifon n'a jamais eu d'empire ,
&: qui tenant de l'animal eft plutôt une rage
qu'une paiiiojr, qui ne tend qu'à la perte 6c à
la dtftruftionde ce qui lui fait horreur , cher-
chant à confum.er jufqu'à la moindre partie.
Cliofes digi^es des bctes féroces , ou de ces
malheureux Antropophages qui n'ont d'hu-
main que la .f gure. Tels font ces hommes
qui , non contenu d'avoir vaincu Se donné la
mort à leurs advcrfaires , font encore fentir
à leurs coips toutes les cruautés & tous les
opprobres de la rage la plus effrénée. Telle
fut la haine de Thomyris , Reine des Mai-
fagettes , lorfqu-'ayant pris la tête du grand
Cyrus elle h plongea dans un baffin rempli
de fang , en difant ces paroles barbares :
Amusantes. ii
affouvis-tui dujangdont tu jus altéré. Cetrc
l^aine déœftable pall'e foiivenc à des tranf-
ports fi -urieux ^' fi pleins d^excès , que
ceux qui la ponèdenc fe font un plaifir brutal
de manger la chair de leurs ennemis, &
prennent du goût à la Fumée de leurs mem-
bres jetrés au feu. La haine mélancolique
ne vient que de Tabondance e>;ceffive d'une
bile noire & fumeufe , dont les vapeurs of-
fufquent , agirent îk: tourm.entent ceux qui
en (ont pollédés. Ces forces de gens ont en
horreur les plaihis les plus permis ; ils fuient
la lumière & la (ociété , ne veulent ni ttre
vus niVoir perfonne , s'écartant dans les dé-
ferts , & s'y laifTant féchcr de la haine qu'ils
portent au genre humain , & de celle qu'ils
ont pour eux-mêmes j femblablesàcet Athé-
nien qui portoit une fi furieufe haine aux
hommes do la république , qu'il travailloic
jour & nuit aux moyens de leur fournir des
inftrumens & des caufes pcair les détruire.
La haine humaine eR celle qui jette feu-
lement quelques racines dans le cœur. Cel-
le-là eft une maladie de Pâme , d'sutant
qu'elle efl unie au corps de l'homme ; & dans
ce fens la rai!on pourroit la furmonrer & la
guérir, puilque cette haine peut être pour
des chofes qui ne nous reg^irdenr pps pa:ti-
culiérement , mai? qui touchent le bien pu-
blic, quelque mau »'airc iiélion commif e à cent
lieues de nous , ou contre l'Etat , ou contre
nos parcns ou nos amis , 6: oui pourroit
s'appeller plutôt une aveificn génércnle prur
le mal , qu'une haine invétéiéc ; ce qui la
A6
Il Les Journées
rend ccuiours rrès-d.'ftérente de la colère ,
puirque l'on hait fouvent fà colère , & que
l'on a de la colère fans avoir de la haine.
Je vous ai fliit voir que la colère fe peut gué-
rir , mais la haine elt incurable; le temps
l'augmente, & les remèdes rirritent. C'ell
pourquoi les Poètes nous difent que lorfque
Tigone fit m.ettre Tes frères Ethéocles & Po-
lynice fur le même bû her , voyant que les
flammes s'entrepouifoicnt , & fcpa; oient
leurs corps à demi-biulés , elle s'écria : hé-
las 1 leur haine vit encore après leur mort.
La vengeance que la haine excire eft une
vengeance cachée, qui ne défirc que la ruine
de (on ennemi , fans fe foucier qu'il fâche ce
qui caule fa perte ; elle eft fatisfaice pourvu
qu'il foit détruit. La colère eft un mouvement
véhément de l'ame qui la rend fufceptible
de douleur. La haine au contraire rend l'ame
impiroyabje, &c lui lai!leatrend;e froidement
la ruine ou la défolation de fon objet. La
colère a des bornes , & celui qui en eft pris
conrre quelqu'un , s'il lui voit arriver des
malheurs au-delà delà vengeance qu'il avoit
pu^rendie, ilen a pitié, & voudroit que
fon infortune ne fût pas montée à ce point ;
au heu que la haine ne laille jamais de place
à la compalïion. A l'égard de l'envie ,c^eft,
lélon moi , le plus odieux de tous les vices ;
elle n'a pour objet que la félicité & les
prolpéfités d'autrui , puifqu'on ne porte ja-
mais envie aux malheureux. L'envie ne ré-
pand fon venin que parmi les hommes ,
s'atrachant fur- tout à la gloire, cherchant à
Amusantes. 15
ternir Téclat des belles actions: implacable
ennemie de la vertu , e!lt efttouj jursinjufte.
En effet , quelle image de raifon peur^on
trouver dans une pafïion qui nous fait affli-
ger de la profpérité d'autrui , comme Ci notre
prochain nous falloir injure parce qu'il effc
heureux? La colère éclate , la haine fe dé-
couvre , mais les traits de l'envie font d'au-
tant plus dangereux que la balTelTe & la lâ-
che:é , qui l'accompagnent toujours , la
contraignent à Ce cacher fous un extérieur
trompeur & rempli d'artifice. L'envieux fé-
licite un homme fur fcs emplois , fes allions
ou fes richelles d'un vifage ouvert , tandis
que dans fbn ame il en fechc de dépit & de
rage , & n'a point de repos qu'il n'ait trouvé
quelqu'occalion de lancer fes traitscontre lui*
Il peut y avoir de juftes haines , comme
celles qui nous font avoir en horreur les pef-
tes publiques , les perturbateurs de l'Etat,
les ennemis de la p itrie , les hommes mq-
chans 6i vicieux , qui font fans efpoir de re-
tour à la vertu , les ennemis de Dieu^^: de
la religion ; po-jr lors ces haines font légi-
times , ôc deviennent une vertu ; mais l'en-
vie ne peut avoir de juftes caufes, puifqu'ellc
ne tire jamais fon origme que de la lâcheté
du cœur. On ne difïimule point la haine
que l'on porte aux médians , mais on cache
avec foin l'envie , parce qu'elle n'a pour but
que le bonheur des autres. Il eft des haines
qui ne détruifem, ni la généroiité, ni la mag-
nanimité de l'ame; Se l'envie , au contraire ,
chailc dtt cœur toutes les vertus : elle s'allume
i4 Lis Journées
& s'irrite des profpérités d'autrui , ne décli-
nant qu'à mcllire qu'elle voit périr 'fa fortu-
ne , ou les objets qui les caufoient , s'étei-
gnantain(i qu'un feu qui n'a plus de matière
à confumer : mais c'eft un phénix qui renaît
de fa cendre, lorfqu'un nouvel objet la vient
frapper \ 3c comme elle en a toujours , on
peut dire qu'elle ne périt jamais. Il eit cer-
taines haines que l'on peut guérir , ou aOou-
pir en faifant conn(;ît':eà celui qui la relient
contre quelqu'un , que celui qui en cft l'ob-
jet ne lui a Fait aucun tort , ou qu'il eft de-
venu honn^re homme , ou qu'il faiiit lesoc-
cahons de bien parler de lui en Ton abfencc ;
mais c'e'l vainement que l'on voudroit per-
fuadcr la même ch ^fe à un envieux ^ bien
loin d'éteindre Ton envie , en lui dilant que
celui qui en eft l'objet lui a rendu fervice ,
qu'il eft homme Je bien , & qu'il a de îa
vertu , on la rallume plus vivement que ja-
mais , ne pouvant fupportcr les profpérités
ni les bienfaits de celui dont on lui parle ,
d'autant que l'une vient de la bonne fortune,
Se que l'autre eft un eftet de la vertu , qui
étant deux hofesrecommandabics, fontpar
conféquent fufceptibles d'envie. Mais com-
me d'une feule vertu on peut faire naître
toutes les autres , un vice entroîne auffi dans
un autre ; & fait tomber 1 hcmme vertueux
dans l'excès que nous venons de condam-
ner , fans qu'il puiHc s^en empêcher.
L'envie fait naître la calomnie, & rien
n'excite fi fort notre colère & notre haine
que les traits de lacalonjnie. Les outrages de
Amusantes. ly
la médKance ailuraenc d'abord notre colère ,
& fi nous conlervons long-temps l'image de
Poftenfe, nous n jus dépouillons de la cor
1ère , 6c nous venons à haïr véritablement.
Ainfi j quoique h colère ne loir pas de Tef-
fence de la haine , elle en cil (oavent la
cauie : les maux que font la calomnie
& la médifance étant irréparables , la haine
qu'elles nous donnent cîï incurable. On
a vu de grands hommes qui s'étoient at-
tachés à dompter toutes leurs pallions , Sc
qui , après y être parvenus , ont fuccombé à
la douleur de fe voir calomniés , de Ce font
laill'és tell 'ment emporter à leurs chagrins ,
qu'ils en font venus à concevoir un mépris
général pour tout le genre humain. La ca-
lomnie étant comme une puillanre vague
qui arrache des mains du Pilote le timoa
d'un valileau : la calomnie étant inilruite Sc
conduite par l'envie , arrache la rép-itacioii
& flétrit la vertu la plus pure ; c-'el't ce qui
fait qu'elle excite en nous un trouble auquel
la raifon efl: contrainte de céder ; ôc pardà
donne une libre encée à la haine d.ins nos
âmes. Tout ce qui ten i à la dellruélion des
biens , de la vie ou de l'honneur , font au-
tant de fujets de haine pour le caur de
l'horrme. La haine que l'on prend pour les
perfonnes que l'on a le plus aimées, ell encore
aulli vive que celle qu'excte la calomnie ,
lorfqu'on fc voit trompé dans la bonne opi-
nion que l'on en avoir ; qu'au lieu de vertu ,
on n'y découvre qu'ingratitude Ôc qu'infidé-
lité, il naic en nous un mépris li terrible ^ que
Il» Les JotTRNEis
nous ne pouvons en entendre parler fans
horreur & (ans haine. C'cll ce qui fait qu'a-
vant de donner notre amitié nous devons
éprouver le mérite & la fidélité de celui à qui
nous voulons confier de fî chers tréfors. En-
fin , tout ce qui c(l contraire à nos fens , foie
dans les hommes, les plantes & les animaux,
tout ce que Ton invente , &c ce que la nature
produit , peut exciter la haine. Il faut cepen-
dant remarquer que les âmes baffes ôc lâches
en font plutôt agitées que lésâmes généreu-
fes i delà vient que les poltrons , qui craig-
nent tout , hailfent tous ceux qu'ils croient
en état de leur nuire chez les perfonnes dif-
tinguées par leur rang : en ceux qui font nés
fans courage, la haine dégénère en cruauté.
Tels étoient Caligula , Néron , & tant d'au-
tres Princes efféminés , dont la rage ne pou-
voit être afl'ouvic par les meurtres les plus ef-
froyables. Et c'eft par cette même railon
que ceux qui ont offenié uneperfonne puid
faute, lui portent une haine irréconciliable,
qui leur fait défirer ou procurer la mort ,
pour être délivrés de lacrainte qu'ils en ont.
Je ne crois pas , dit alors Alphonfe , que
l'on puilîe mieux dénnir ces funeftes paf-
fions : tout ce que Thélamont vient de dire
m'aétéfenfible. Pour moi , ajoi ta Oropha-
ne , je trouve qu'il eft très-néceflaire que
ces fortes de vices fe rencontrent dans les
hommes , puifqu'ils fervent à faire briller
ceux qui ne les ont pas , & qu'ils viennent
de donner à Thclamonl une nouvelle occa-
ilon d'enchanter bqs oreilles. Je prévois ,
Amvsantes. 17
înter rompit Uranie , que vos louanges le
vont embarraflèr , & quoiqu'il les mérite ,
je fuis d'avis , dit-elle en fe levant , que
nous les réfervions pour une autre fois , ôc
que nous allions nous mettre à table. A ces
mots elle prit Julie fous le bras , & Ce ren-
dit dans le Talion , où toute la compagnie la
fuivit. Le repas ne difpenfa point cette fpi-
rituelle fociété de rappeller plufieurs endroits
du difcours de Thélamont , ôc malgré fa
modeftie , il fut contraint d'entendre dire
cu'il étoit l'homme du monde le plus aima-
ble & le feul digne du tendre attachement
d' Uranie. Au fortir du diné on entra dans
le cabinet des livres , où chacun ayant pris
place , Orfame o'ivrant la converfation le
premier : je fuis fâché , dit-il , que la mau-
vaife foi qui règne dans la plupart des hom-
mes falTe tort à la confiance qu'on doit avoir
pour ceux qui font (inceres. Rien n'cft plus
fatisfaifant que la louange qui fort du cœur ;
& cependant on la confond fouvent avec la
flatterie & l'adulation ; & la crainte de ne
les pouvoir démêler d'avec la vérité , fait
que l'on s'en défie. Je vois bien , dit Thé-
lamont , que ce difcours me regarde ; mais
je vous afîure , mon cher Orfame , que je ne
me méprends point fur l'approbation que
l'on donne ici à tout ce que je dis.
Je fens parfaitement qu'elle eft fincere ,
tirant Ton origine d'une amitié (ans tache ;
non que j'aie adèz bonne opinion de moi-
même pour croire mériter vos éloges , mais
celle que j'ai de v.ous ne me lailFe aucun
iS L E s J OTJR NEES
lieu de doiuer delavéricé de vos paroles.
Ce n'elt point entre des amis, dit Camille
en riant, qu'il faut craindre la flatterie; c't(\:
aux grands feuîs à la redouter , la plup irt des
louanges qu'on leur donne ayant toujours
quelque chofe de fordide & d'intérelTé. Il
cft vrai , ajouta Florinde , que !a plus grande
paitie des courtifans s'embarraffent peu de
la vérité , & fâchant que la flatterie efl: un
poiG")n que les hommes avalent facilement ,
ils en prodiguent le breuvage avec d'autant
plus de facilité qu'ils fa?ent profiter de l'i-
vreHc dans 1. quelle ceux qui le prennent ne
maPiqucnt jamp.is de tomber. Je ne crois
pas , répondit Uranie , qu'on puiilè mi.cux
confon re ces flatteurs que le fit Louis XII,
qwi étant perfecuté par un nombre de cour-
tilans,q'ji, croyant lui plaire , le failoient
fans cedti louvenir des défagrém.ens qu'il
avoir reçus qgs domeftiques de Charles
VIII foiï prédécefl'ear , le contraignirent
à (e faire apporter l'état de fa maifon i ce
qui fut exécuté fur le champ. Alors le l'é-
tant fait lire, chacun de fes courtifans s*em-
preiïa à lui faire remarquer les noms de
ceux qu'ils difoient l'avoir dellervi ; à cha-
cun defquels Louis XII mit une croix : &
lor qu'il les eût tous marqués , il ferra l'é-
tat fous la clef. Les flatteurs ne doutèrent
point que ces gens-là ne fuflent perdus ,
ôc prirent même le (oin de divulguer ce
que le Roi avoir fait. La crainte les fai-
fittous , les uns fortirent du Royaume , Ôc
les autres s'éloignèrent ou fe cachèrent.
Amusantes. h^
Louis XII , inftruic du fujetde leur Frayeur,
furprit toute la Cour par ces paroles mémo-
rables : pourquoi fuir , dit-il ? ne favent-
ils pas que la croix eft la preuve de paie-
ment , & que par le mérite de la croix
to' s les péchés font efKicés ? Il donna tes
oidres à l'inftant pour les rappeller; & lorf-
qu'ils furent de retour , il les remit dans
leurs portes , & par ce trait de bonté Se de
générofité confondit les flatteurs , & s'ac-
quit l'amour de tous Tes fujets. Voilà un
trait d'aî.it.mt plus beau , dit Julie , que la .
piété eft jointe à la générofité : un Ivoiqui
oublie les injures qu'on lui a faites , qui fe
fait des amis de Tes ennemis , & qui , loin
de punir , pudonne & récompenfe , eft
doublement digne de la couronne. Puifquc
nous (ommes tonnbés , dit Alphonfe , fur
les repafies heureufcs des Princes, j'en trou-
ve une de Louis le Gros qui m.arque un
grand fing froid , avec un grand courage.
Dans une bataille de ce Monarque contre
les Anglois , s'étant trop avancé au fort de
Il mclée , un (oldat Anglois arrêta Ton che-
val par la bride, & cria ; le Roi eft:, pris.
Pris , répondit ce Prince ! ne lait-tu pas
que même aux échecs on nt prend jamais le
Roi .'^ & lui déchargea un coup de mallue
fur la tête, qui le ht tomber mort à les pieds.
Je vous avoue , dit alors Orophane, que ces
fortes de prélences d'efprit me Un prennent
toujours. Je conçois fort q^e de (ang froid,
& félon les occafions où il n'y a aucun péiil,
on puifle avoir de ces reparties brillantesj mais
IX) LesJovrnées
que l'on fe pofTcde allez pour les dire lorf-
que l'on courr un grand dangei^je ne le com-
prends pas j ôc je crois qu-*!! faut être pour
cela plus que héros. La réflexion d'Oro-
phane , dit Orfame , me paroît jufte ; ce-
pendant nous avons déjà décidé que le fang
froid , la préfence d'eiprit & la prudence
écoient feuls capables de tirer les Généraux,
les Miniftres , les Rois &c tous les hommes
en général des affaires les plus périlleufes.
Entre les mots dits de fang froid , ajouta-
t-il , en voici un de Louis XI des plasplai-
fans. Ce Monarque ayant c®nfié le gouver-
nement de Cambrai à Marafni , homme
habile &c plein de valeur , mais d'une ava-
rice Il déteftable , qu'il pilla le peuple du
C;imbréliî , faHS épa- gner même les Eglifes ,
dont il enleva plufieurs reliquaires d'or qu'il
fit f )ndre pour en faire une grollc chaîne
qu'il portoit à ff)n col. Un jour qu'il vint
faire la cour au Roi avec cet ornement, le
Seigneur de Briquebec le voyant entrer fit
une génuflexion en figne d'adoration pour
la chaîne. Louis XI , qui comprit la force
de la raillerie , voulant la pouflér plus loin ,
lui dit , Briquebec, honore- la, mais n'y tou-
che pas. Toute la Cour rit beaucoup de ce-
te repartie : Marafin en eut tant de confufioa
qu'il quitta la Cour dans le moment. Voilà,
dit Uranie , favoir blâmer une mauvaife ac-
tion d'une manière royale ; car en difant à
Briquebec de l'honorer & de n'y pas tou-
cher , c'étoit montrer à Marafin ce qu'il au-
roit dû faire des reliquaires que fon avidité
Amusantes. ir
avoir profanés. Et j'avoue que ces fortes de
bons mots ont poui moi des charmes incon-
cevables , les trourant capables de corriger
fans ofFenfer diredement. J-'aime encore les
réponfes dont la noble hardicife ne tend
qu'à conferver fa gloire ou celle de fes Maî-
tres, comme eft celle de la Roche-du-Mai-
ne à Charles-Quint. Cet Empereur ayant
affiégé en perfonne la ville de Foflan , la
garnKon Françoife lui députa le Seigneur de
la Roch -du-Mainepour le complimenter,
à qui Charles-Quint dit qu'il vouloit lui fai-
re voir Tor-donnance & la beauté de fon
armée , ne doutant peint que cela ne lui fît
plaifir.
J'en aurois bien davantage , lui répondit
la Roche-du-Maine , fi je la voyois dans un
grand défordre. Cette réponfc fît connoître
à l'Empereur qu'il avoit atFaire à un homme
d'efpric ^ & cela augmenta le defir qu'il
avoit de lui montrer fa puilFance : il monta
à cheval, & fit en fa préfence la revue de fes
trouj^es , après quoi il demanda à la Roche-
du-Maine il aucun Prince de l'Europe pou-
voit alfembler une fi belle armée. Oui, Sire,
répondit-il , quand le Roi mon maître vou-
dra, il en mettra une fur pied plusnombreu-
le , fans être de toutes fortes de Nations,
en ne la coirpofant feulement que des Gen-
tilshommes de Ion Royiume.
Toute la Cour fut furprile de la hardieflè
de cette repartie ; Se l'Empereur, qui fen^
lit la force de ce trait , cherchant à morti-
fier le Député , mit la conyerfatign le foir
41 Les Journées
à Ton foupé fin- l'écendue de fa puifTaïKC ,
exagéraii': les forces & Tes droits incontefta-
bles fur plulieurs Piovinces de France. Puis
s'adreilant diieâ;emcnt à la Roche-du-Mai-
ns , il lui demmda combien 11 y avoit de
journées de FoiTan à Paris. Sire , lui répon-
dit-il , fi Votre Majefté compte les batailles
pour des journées, il y en a bien douze. Il
eft vrai , dit alors Camille , que voilà des
réponses pleines de majefté, puifque , fans
manquer au reTpedt que l'on doit toujours
conferver pour les têtes couronnées , on fou-
tient avec dignité la gloire &c les intérêts de
fon Maine.
Mais , continua-t-clic avec Ton enjoue-
jTicnt ordinaire , 11 feroit honteux pour moi
d être la feule qui ne pût rapporter un traie
remarquable. En voici un qui vous fera d'au-
tant plus de plaifir qu'il eft d^un Monar-
que dont la mémoire nous fera toujours chè-
re. Après que Henri le Grand eût calmé les
troubles de fon Royaume , on fait qu'il s'ap-
pliqua au détail de l'État , 6c qu'il y travailla
fi utilement pour la France , qu'il devint l'a-
inour de tous fes fujets. Un jourque la Cour
étoit fort nombreufe il arriva que toutes les
falles du Louvre étoient fi pleines de mon-
de que le Roi eut de la peine à les traverfer ;
& lorfqu'il fut fur le perron , il vit Telcalier
fi rempli de courtKàns , que ne pouvant les
defcendre , le Capitaine des Gardes fe crue
obligé de crier : Melfieurs , vous preftez
trop le Roi. Mais ce grand Prince fe re-
tournant : non ^ lui dit-il , ma Nobleilc nç
Amusantes. 25
m'incommode pas, elle ne prcife que mes
ennemis , puifque c'eft avec elle que j'ai ga-
gné tanr de batailles & remporcé tant de vic-
toires. Il accompagna ces paroles de ces re-
gards vifs &c pleins de grâce avec lefquels les
Princes chéris favent li bien afiujeccir les
âmes. Il eut auflfi la fatistaclio» de voir fur
tous les vifages des marques de Tamour
qu'on lui poitoit , de du contentement
qu'un éloge auiïi parfait avoit fait naitre. Il
ew conçue lui-même une joie fi fenfible ,
qu'il avoua au duc de Sully que de Hi vie il
n'en eut qui approchât de celle qu'il rctrentit
en ce moment. Voilà effectivement , dit
alors Thélamont , le véritable chemin du
cœur de tous les hommes ; &C ce qui nous
prouve qu'un leul mot avantageux de la
bouche du Souverain ell louvent préféiable
aux plus grandes récompenfes. La douceur
vc l'affabilité dans un Monarque font briller
Tes autres vertus. {Jnt parole , un regard le
rend ma tre de nos cœurs : & je maintiens
que le pouvoir d'un Monarque eft mille fois
plus abfolu lorfqu'il le doit plutôt à Pamour
de les Sujets qu^à leur crainte , & que pour
avoir une autorite fans bornes un Roi doit
autant s'attacher à le faire aimer de iLs Suiets,
qu'à fe rendre redoutable à les ennemis.
Le refpeâ: que l'on ne doit qu'à Péclat de
fon rang efl: un refpecl forcé , qui , n'é-
tant cimenté que par l'habitude & le pré-
jugé , ne porte les peuples qu'à une obéilîance
froide & languilfante : mais lorfque par fcs
vertus un Monarque oblige les Sujets de
M Les J tr r n a e s
joindre l'amour à lobéiflànce qu'ils lui doi-
vent naturellement , il n'efl: rien que 1 on
ne fe fente capable de faire pour lui plaire.
Les biens , les vies lui font prodigués avec
joie au moindre befoin qu'il en a ; & ce
zèle va fi loin , que l'on fe croit encore trop
heureux de pouv'oir lui être utile. Mais , con-
tinua-t-il , je crois qu'il cft temps que nos
réflexions fallènt place au plaisir de \< pro-
menade , Ôc je m'apperçois depuis quelques
momens que les Dames voudroient profiter
de la beauté de ces après-midi.
Je trouve , dit Florinde en fe levant , que
nous profitons toujours parfaitement des
beaux jours , puifqu'on ne peut mieux les
employer que nous venons de faire. N'im-
porte , répondit Uranie , un tour de ter-
ralle ne fera point de tort à nos entretiens.
Alors elle prit le chemin du jardin , où toute
la compagnie lafuivit. On fit plulieurs tours
d'allées , après quoi on fe rendit fur la ter-
rafle qui donnoit fur l'eau. Chacun y ayant
pris place félon fon inclination , Félicic re-
gardant la compagnie avec une finelîè qui
fembloit la préparer à quelque chofe d'ex-
traordinaire , dit : je me crois obligée d'a-
vertir cette fociécé que la modeftie d'Uranie
l'a faite manquer à la loi qu'elle a elle-même
établie chez elle. Je faisjfans en pouvoir dou-
ter , qu'elle a fait une hiftoire dont la lec-
ture n®us eft due , & dont elle veut fans
doute nous frufl:rer , puifqu'elle garde le
filence fur un ouvrage qui ne peut manquer
d'être in tércifant. En vérité répondit Uranie
eu
Amusantes. i^
en riant, je ne m'atcendois pas à la pièce
que me ]ov.e ici Féiicie •■, mais je vois bien
qu'elle fe veut venger de ce que je lui ai fait
un myftere de cette hiftoire.
Voilà la première fois , interrompit Oro-
phane , que Félicic a découvert un (ecret
pour avancer notre fatisfadtion ; car enfin
j*ai toujours fur le cœur le myftere qu'elle
nous fit de Thiftoirc d'Olympe , que nojs
n'apprîmes que fix jours après qu'elle nous
en eut parlé. Elle le devoit , dit Julie ; ce
fecret lui avoit été confié , Se elle ne pouvoit
parler fans permiffion. Mais ceci eft ditT^
rent ; Uranie ne lui a fait part de rien , ôc
ne lui a point demandé le fecret : aind elle
a pu , fans palier pour indifcrette , nous dé-
couvrir une chofe où nous fommes tous in-
téreiTés. Je prévois , interrompit Camille ,
qu'Ort^phane en accufant Féiicie, c<: Julie
en la défendant , vont former une difpute
qui nous privera de l'hiftoire qu'a fait Ura-
nie. Je m'y oppoferai , dit alors Thélamont ;
& comme j'ai encore plus de droit que Fé-
iicie de m'ofTenlcr du m.yftere d^Uranie, je
la condamne à nous lire prélentement fon
ouvrage. Je ne rchfte point à cet arrêt , ré-
pondir-elle ; mais ne croyez pas que cette
aventure fait un eiTet de mon imagination.
Je-l'ai trouvée en Efpagnol , elle m'a plu , je
l'ai tr.\duite, & j'attendois que vous eulliez
quelques momens d'ennui pour efl'ayer de
vous en divertir. Sur ce pied-là , Ma lame ,,
dit Alphonfe , nous ne l'aurions jamais en-
tendue ; ainii nous vous demandons en gra-
Toms If''', B
^^ Lis Journées
ce de ne pas retarder cette aiigmenMtîon
aux plaifîrs que nous goûtons en ces lieux.
Uranie ne ft fit pas prier davantage , & ti-
rant à Pinftant Ton manufcrit , elle y lut
ces paroles.
HISTOIRE
DE LÉONORE DE VALESCO,
Nouvelle Efpagnole.
A Pi es que l'ufurpateur Olivier Cromwel
eût affermi fa pui'^ance par la mort de
Charles I , Roi d'Angleterre , Ton Souv- rain,
il chercha les moyens de fe faire craindre
de les voifins , & de profiter des divifions
qui regnoient entre la France & la Maifon
d'Autriche , & tandis que par des efpérances
égales , il amufoit les Ambaffadeuis de ces
deux Pui*Unces qui étoient à Londres, &
qui empl'>yoient toute leur politique pour
l'attire! chacune dans leur parti , il formoic
des projets dont ils ne pouvoient avoir con-
noiflance. Il y eut même un temps où TAm-
balfadtur d'Efpagne parut l'emporter fur ce-
lui le France par les carelfes & les propofi-
tions que Cromwel lui faifoit faire , fan»
pointant en venir à laconclufion.
Cependant cet ufurpateur faifoit équiper
une fluLte d ^ foixante navires de guerre ,
qu'il fit monter par huit mille hommes de
ces troupes agueries, qui avoient remporté
tant de vi6l:oire<; mimorables fous fon com-
mandement. Cet armement alarmait tout»
A M tr s A N T E s. 17
l*Enrope , à la réfcrve des Efpagnols , qui ,
amufés par les care '^es k les propolîrio is d*
Cron-.wel, s'en ioririrenr fur la foi de ce;
apparences d'imicic. Mais qudle fac leur
larpri'e lorlqu'iis apprirent que cette fl )Cte ,
commandée pa- le Vice-Amiral Pjn , avo'.c
fon rendez- vous aux ifles des Canaries , 8c
qu'elle dévoie encore prendre deux: mille
hommes aux Birbades ! Ils ne douter "nt r>' >s
do la tromperie de Cromwel , & que forj
dellein ne fut de s'emparer des places de
leur domination dans les Indes occidentales.
llsenvoyerent plufieurs corvettes, qui fu-
rent ailiz heureufes pour devancer la lîotce
A'-gloife & porter l'alarme fur ces cotes. Les
Anglois firent quantité de defcentes en terre
ferme , fans pouvoir s'établir nulle part. Les
Efpagnols (e ciéfendoient avec tant de va-
leur , que leurs ennemis défefpérerent de
pouvoir former l'établi{lemenr qu'ils défî-
roient ; ils fe rebattirent fur Tifle de la Ja-
imïiue , où ils prirent Port-Royal , s'atta-
chant vivement à cette conquête. Dans une
defcente qu'ils firent aux environs de la ville
de Buenos-Ayres , ils pillèrent une maifon de
plaifance qui apparrenoit à Dom Bernardo
de Valefco , Seigneur Efpagnol , qu'ils trou-
vèrent fans défeni'e , n'étant occupée alors
que de Léonore àc Valefco , fille uniqu • de
Dom Bernardo , & dé quelques domcll'iques
qui furent tués ou enlevés par les Angbis.
Léonore de Valefco étoit une jeune per-
fonne de feize à dix-fept ans , d'une taille
avantageufe, ôc belle régulièrement j mais
B 1
28 Les Journées
rrJIle fois plus aimable encore par les grâces
de Ton efprit & les vertus dont le Ciel l'a-
voit douce. Elle étoit adorée de Dom Fer-
nand , MarquisdePadille, âgé de vingt ans,
bien fait, fage , plein de valeur, & le plus
riche Seigneur de tout le pays. La charman-
te Lconore l'airnoit tendremen'"; & Valefco,
fon père, approuvant leur ardeur mutuelle,
n'attendoit que la fin des troubles que la
flotte Angloife avoitcaufés fur ces côtes pour
les unir par Hiymcn. Et comme le Marquis
de Padille faifoit fa première campagne fous
Dom Bcrnardo de Valefco , fes occupations
guerrieiesle forçoient d'être éloigné de Léo-
nore. Elle s'étoit retirée pour quelques jours
dans cette maifon de campagne , pour y
rêver avec liberté aux plaifirs que lui prépa-
roit une union dont elle faifoit tout (on bon-
heur. L'inllant où fa maifon devint la proie
des Anglois, étoit un de ceux qu'elle prenoic
©rdinairement pour s'entretenir avec Béatrix,
Tune de fes filles , en qui elle avoit le plus de
confiance. Léonore étoit nonchalamment
couchée fur un lit de repos , écoutant Béa-
trix , qui , étant d'une humeur vive Ik gaie ,
ctoii à genoux devant elle , lui tenoit les
difcours vifs&palTionnés qu'elle jugeoitque
Dom Fernand lui tiendroitlorfqu'il la rever-
roit. Une converfation fi intérefiànte avoit
mis le cœur de Léonore dans une fituation
tendre &c tranquille , qui répandoit fur fon
vifage mille grâces nouvelles ; & il fembloit
que des momens fi doux n'auroienr pas dû
eue inçerrompus par des alarmes guerrières.
Amusantes. 29
Ils le furent cependant : les cris des domelH-
qaes ôc le biuit des Soldats Angloisies tirè-
rent de leur entretien. Léonore, quiétoic
naturellement coarageufe, fortit du (allon
en tenant Béatrix par la main , & fe prélen-
rant nux ennemis avec une fierté qui ne la
rendoit que plus belle , elle leur i .fpira un
refpeâ: qui la garantit des outrages qu'elle
pouvoir craindre.
M-is les fentimens d'admiration qu'elle
fit naître dans leurs âmes ne purent l'empê-
cher d erre leur prifonnicre avec BvfatriK •■> Se
comme il n'y avoir pas ii-U d'efpéier de Ce
défendre oud'ttre fecourues, Lé .nore n'hé-
iiL.cpointà le rendre, comptant bien que
par échange ou par rançon, cllr.- re-^ouvreroit
dans peu fa liberté : ainfi elle fe laifla con-
duire aux vaiHeaux Anglois. Le Capitaine de
celui (ur lequel on la fit monter s'aupelloic
Kerme , q-j\ , frappé de la beauté de Léono-
re , crut que de toutes les prifes qu'on pcu-
voit faire fur les Efpagnols , il n'y ,-n avoic
aucune qui valût une pareille conquête. C'é-
to;t un homrr.e de trente-cinq ans , véUé-
ir.ent & préfomptueux , m.ais avec cela gé-
néreux admirare- rdela vertu , & fachapt la
re^pedter dans Poccafion. L'amour cx::cm.j
qu'il fentit pour Léonore à cette première
vue , le contraignit encore à cacher fa vio-
lence naturelle ■■, il lui demanda pardon de
celle qu'on venoit de lui Fai'-e , l'alfurant
d'un refpeâ: inviolable : il la funplia de fe
confolcr d'un muihei r dont il fcroit tous Tes
cfi'orts pour adoucjr l'amertume.
3© LesJourneis
Je ne fuis point effrayée de l'accicîent qui
rr:'nrrive , lui répondic Léonore avec une
douceur mc'.ce de fieité > & quoique je n'eul-
Te pas dû cfluyer de ferr.blables hazards , >e
lie puis m'oppoler à la dtftinée qui Pa voulu
ainfi , 6c j'eipere oue vous ne me donnerez
pas lieu de me repentir de cette ré/ignation ,
pour les égards que tous les hommes géné-
reux doivent avoir pour r,' on ftxe , &c pour
une perfonne de ma naillance. A ces mot»
Kern.e lui ayant préfenté la main , il la cori-
dujfir daiis la chambre dt poupe , où Tayan't
laiilée avec Béatiix , il retourna doni^er Tes
Oidrtb à \cs gens , ôc (ur-iqut ceux qui pou-
voient lin afiuter fa pi iionnicie , défendant y
fous pe ne de la vie , de dire qu'elle fut en
fa puidance, quelque recherche quoii enfk.
Cette précaution ne lui fut pas inutile > puis-
que Dom Bernardo de ValtTco , qui com-
jTiandcit une troupe de Cavalerie le long
des côtes les plus ex p: fées ,fut d'une furprife
extrême à cette trifte nouvelle. Ne croyant
pas que les Anglois ofaOent s'écarter des ri-
■vages de la mer , il avoit permis à Léonore
de fe retirer dans Ton château , qui étant fort
avant dans les terres , ne lui paroilloit pasS
courir de rifque. Sa douleur fut des plus vi-
ves i mais celle du Marquis de Padille ne fe
peut concevoir. Son défe'poir éclata de mille
façons différentes, fa icurefTene lui pe: met-
tant par la force d'efprit de Valefco , qui ,
bien que des plus fenfiblcs à ce malheur ,
cherchoit à conloler Dom Fernsnd par des
raifons qui auroient fans douce été bonne*
Amusantes. 31
à tout autre qu'à un amant fidèle , aimé , &c
qui étoit fur le point de fe voir heureux.
Ils envoyèrent cependant une corvette à
la flotte eni emie, qui étoit à la Jamaïquei^
avec des lettres du Capitaine-Général des
côtes, de Dom Bernardo de Valcfco , Se da
Marquis de Padille. Le Général Anglais les
reçut avec conhdération , & fit foigneufe-
ment chercher Léonorc. Mais Kerme qui
avoit prévu à tout , &c de qui l'amour s'aug-
mentoit à chaque inftant , fut fi bien obéi,
qu'ayant fliit courir le bruit qu'elle avoit pé-
ri par les mains des Soldats qui avoient pillé
le château de Valcfco , cette nouvelle paf-
fant de bouche en bouche , &' perfonne ne la
contredifant , prit la forme de la vérité. Ainfî
la C')rvette retourna faire ce funePre rapport.
Mais ce qu'il y eut d'extraordinaire , c'eft
que Valeico, qui avoit appris l'enlèvement de
fa fille avec grandeur d'ame , efpér.nt la
revoir par échange ou par rançon , perdit
toute retenue à certe nouvelle , & marqua
l'excès de la douleur par mille paroles de
déielpoir , 8c que Dom Fernand , qui avoit
fait voir le fien à l'ombre feule de la perte
de Léonorc , fentit ranimer fon courage en
apprenant !a mort. Non , Seigneur , difoit-
il à Valefco , Léonore n'a point péri i fes
charmes m'ort fait un rival. On me Lenle-
ve , on me la cache i je lens en moi des
mouvemens de haine, de vengeance Se de
jaloufie qui ne s'accordent point avec le dé-
fcfpoir que fa mort mecauferoit, fi elle étoic
véritable. Dom Bernardo , à qui la natur-#
B4
5i Les Journées
ii'enft ignoit point de femblable délicateffe ,
& qui fe fentoit fimpiement alarmé d'avoir
perdu une hlle qui lui étoirinHniment chcrc^
fit chercher ex^cftcnient le corps de Léonore j
&: pour aCMuiefccr en quelque forte iiux icn-
timens de Dom Fernand , qu'il regardoic
6c airaoit comme (on fî's , il fit pubiier par-
tout, de la part du Capitaine-Gt'nér.il , que
ceux (lui en (auroieiit des nouvelles euHent
à les déclarer , avec promelle de récompenfe.
Cette publication eut Ton effet. Un jeune
homme élevé chez Valefco , &c qui étoit un
des domeftiques qui avoient fuivi Léonore
à la campagne , aynnt eu l'adrclîe de fe lau-
ver pendant que les Soldats Anglois s'amu-
foicnt à riller le château, vint trouver Dom
Be; nardo , &: l'aHura que fa fille n eioit point
morte , ôc qu'on l'avoit conduite avec Béa-
tiix fur les vailfeaux Anglois. Cette décou-
ve! te donna quelque efpéran'-e au père, &c
fortifia Tamant dans la penfée qu'il avoit un
rival , & tourna toutes Tes idées à la vengean-
ce , jurant une haine implacable à la Nation
Angloife.
Cependant tout paroifTant favorifer Ta-
mour ■:!'i les deifcins de Kerme, après la con-
quête des principales Villes de la Jam:iïque ,
la flotte reçut ordre de retourner en Angle-
terre -, ain/T l'amoureux Kerme en reprit la
route avec fa prifonniere , dont le cœur étoit
dans une fituation des plus touchantes. Elle
s'-toit attendue que fon père &c fon amant
n'oublieroient rien pour la ravoir ; cepen-
dant elle voyoit mettre à la voile pour le
A ^^ u s A N T F. s. 5?
pays ennemi , fans entendre parler de l'un
ni de l'autre : Ton courage , tout grand qu'il
ctoit , ne pouvoit tenir contre une f\ cruelle
indifférence. Hé quoi , difoit-elleà Bearrix î
ce père qui m'a. élevée avec tant de tciidrel-
fe , ce pcre de qui je femblois être Tunique
efpoir , il m'abandonne ôc ne Fait pas le
moindre effort pour me ravoir! & lor que
la nature ne parle plus dans le cœur de mon
père , l'amour , de concert avec elle pour
me défefpérer , paroît auffi s'éteindre daiis
Tame d'un amant dont je croyois faire toute
la félicité ! Dom Fernand m'oublie ! D. m
Fernand me fait au pouvoir des Anglois, &
ne tente rien pour m'en tirer ! Ces réflexions
accablantes arrachoient des larmes de fcs
yeux avec une abondance qui auroit atten-
dri l'ame la plus barbare.
Quoique l'humeur de Béatrix fut gaie , la
fituation defabellemaîtrelTeétoit fi doulou-
reufc , qu'elle n'eut pas de peine i s'y con-
former. Mais ne voulant pas lui lailTcr des
idées fi funeftes , elle n'épargnoit ni foins ni
raifons pour la confoler. Vous ne devez
point juger y Madame , lui difoit-elle , fur
de foibles apparences de l'amour d'un pcre
& de l'ardeur d'un amanr. Le filence de
Dom Bernardo jufliifie celui du Marquis de
Padillc ; car enfin , i\ on peut craindre Vin-
confiance d'un amant , on n'a rien à redou-
ter du changement d'un père. Ainfi , quand
Dom Fernand feroit infidèle , Dom Bernar-
do n'en feroit pas moins tendre pour vous ,
&: w'apporteroitpas moins Ces foins pour vous
B;
34 Les Tournées
javoir. Il eft bien plus juUe de penfer que
l'un & Taurre font actuellement pour voui
tout ce que la tcndiellè paternelle ck' i'amouï
fidèle peuvent infpirer à des ùsnts gcnéreu-
fes y mais qu'^il eft ici des intérêts fecr.ets qui
vous cachent les mouvemens qu'ils fe don-
nent. Oui^ Madame, concinua-t-elle,voyanî
rougir ! écnoïc, mon fexe me rend trop
attentive à ce qui vous touche pour ne m'ê-
ire pas aj perç'ie que Kerme vous adore, Sc
je ne doute point que Ton amour ne vous,
dérobe ce c^u'un peie ôc un amant entrepren-
nent pour vous.
Que je fuis à plaindre , ma chère Béatriy^
lui répondit- elle , s'il eft vrai que Kcrme aie
de pareils fentimciïs ! J''en eus la penlée ,
mais je cherchois à la. détraire poiir ne pas
augmenter m.es peines. Cependant je n'er>
vois que trop la vérité ,. paifque toi-même
l'as pénétrée. Qiioi qu'il en foit , Bcatrix >
fo) ez moi fidelk" , ne m'abandonnez jamais,
&' fur-tout ne découvrons peint à Kerme le
fecTÇZ de mon coeur \ qu'il ignore le nom
d'un rival qui m'eft C\ cher , pour ne pas ex-
pofer des jours qu'il ne pourroit attaquer fans
me donner la mort. Laillons agir le Ciel ,.
p oteâ"eur de la vertu, & attendons fans foi*,
bicife le moment de notre délivrance. C'é-
tcir ainl' que la cluirmante Léonore s'entre»»
t(noic , tandis que le vailleau , qui s^éloi-
fr.oir du Marquis de Padille , s'approchoia
de l'Ar gleterre , où elle ne fut pas plutôc
ariivée que Kerme la conduilît dans uhg
tcne qu'il avoit dans la province de
Amusantes. 35
Kent , prefque fur le bord de la mer.
Ce fur-là qu'avec relpedt , & une crainte
dont elle feule le pouvoit rendre capable , il
lui .uinonça qu'excepté la liberté , rien ne lui
feroit refulé , Ok' qu'en lui déclarant (on
amour il lui fît connoiti e qu'il ne vouloir ob-
tenir fon cœur que d'elle-même ^ en ne la
contraignante répondre à fa flamme que par
fes foins , la complaifance Ôc fa foumilîion.
Qj-ioique Léonore dût s'attendre à cetre dé-
claration, elle ne lailla pas d'en être affligée.
Mais par une prudence qui ne l'abandonnoit
iamaisj elle lui lépondit fans mépris le con-
tencant de lui faire entendre qu'elle ne de-
voit pas être regardée comme une prilon-
niere ordinaire , qu^elle n'étoit point elcla-
ve , Se dépendoit d'un père , de qui feul on
la pouvoit obtenir , & qu'elle ne connoifloit
point de loix qui la puilent fouftraire à l'o-
béi.lance qu'elle lui devoir.
Kerme , qui vouloir véritablement tou-
cher fon cœur , & n'y employer que las
voies que l'honneur prefcrit , l'alTura qu'elle
auroit lieu d'être contente du relpeâ: qu'il
favoit Tendre aux per fonnes de fa naidance ,
&c de l'admiration que lui infpiroit fa vertu.
Il lui donna des femmes pour l;i fervir avec
Béatrix , & donna fes ordres pour qu'elle fut
traitée en maîtrelle abfolue de fa mailon ,
n'épargnant rien pour lui rendre cette folitu-
de (upportable.
Léonore ctoit d'un caracftere héroïque ,
d'une fermeté d'ame inébranlable ; melanx
la douceur de fon fexe au courage de l^autre.
^6 Les Journées
les a(5tions généreufes la touchoienc; & elle
Tut gré à Kerme d'en ufer ainfi avec elle ,
d autant plus qu'elle s^apperçut que dans tou-
tes fes actions il cherchoit à lui faire connoî-
rre que fa vertu n'avoit rien à craindre de la
violence de Ton amour. Cette certitude la
rendit plus tranquille ; & quoique le Marquis
de Padille fiitincedamment préfent à fa pen-
iêe , & que fa féparation la touchât vive-
ment , elle fe Tenrit moins agitée , dans l'ef-
poir que l'empire qu'elle prenoitdans la mai-
fon de Kermc , ôc fur Kerme lui-même ,
lui fourniroit plus aifément les moyens de fe
fa u ver.
Kerme , qui étoit attentif à fes moindres
mouvemens , remarqua aifément qu'elle
commençoit à goûter quelque repos , &
com^me il étoit l'homme de l'Angleterre le
plus habile dans l'art de la navigation , l'é-
tude de la géométrie , &r les mathématiques
étant fes occupations ordinaires, il s'npper-
çut que Léonore avoir des principes e ces
fortes de (cienccSj & qu'elle y p enoit quel-
que pîaifir : cela lui fit naître l'envie de lui
propofer de recevoir de fes leçons-, elle y
confcntit j ne cherchant que les occahous de
le diftraire de fon amour , & de l'empêcher
de s'en entretenir.
Mais cette complaifance eut un effet tout
contraire ; car elle profita fi bien , &c elle de-
vint Cl favante , que Kerm.e en fut flirpris ,
di. fenroit augmenter fa palTion à mefure qu'il
découvroit les beautés de fon efprit. Tandis
qur cctrc belle prifonniere adouciifoit la ri-
Amusantes. 37
guc'ir de fa capciviré par ces innocentes occu-
pati ^ns , le malheuieux Marquis de Paciilie ,
lâchant que la flotte Angloife avoit quitté
ces mers , ne forgea plus qu-'à pafler en Ef-
pagne , pour aller de-là en Angleterre cher-
cher Léonore. Dom Bernardo étoit trop
fcnfible à fa perte pour s'oppofer à un li jufte
defïein. Ainfi , après avoir juré à Dom Fer-
nand qu'en quelqu'endroit que fût Léonore,
elle étoit à lui , & qu'abfent comme préfent
il confent. it qu'elle devînt fa femme , ils
s'embrafTcrent , & le Marquis de Padille s'é-
tant embarqué fur le premier vailleau qui
partit pour l'Efpagne , arriva hcureulement
à Cadix , & de-là fe rendit à Madrid , où il
trouva moyen d'avoir un pafle-port pour
l'Angleterre. Il y pa(Ià , &: fe donna tous les
mouvemens néce'faires pour avoir des nou-
velles de Léonore , fans y pouvoir réuffir. Et
comme Kerme venoit rarement à la Cour,
& que perlonne ne favoit qu'elle fût en fa
puillànce, le Marquis de Padille n'en put
rien Vcouvrir , & fe vit contraint de repaf-
fer 1 M drid aufTi peu inRruit qu'il en étoit
parti. Mais fa haine pour les Anglois s'étant
acrue par la difficulté qu'il irouvoit à favoir
ce qu'ils avoient hait de Léonore , il follicita
à laCour d'Eîpagne , Remploya tout le cré-
dit de fcs parens , qui y étoient en grande
conlidération, pouravyirlc con mandement
d'un vHflea-u de foixanie pièces de canon ,
qu'iJ offrit d'armer & d'entretenir à (es dépens.
Des offres fi peu communes dérerminc-
lent les Miniftres à lui accorder ce qu'il de-
5$ Les Journées
mmdoit. On lui donna un habile Capitaine
en fécond , de bons Ofliciers &c des Trou-
pes aguerries. L'armement le fit à Cadix
avec intelligence ; de lorlque tout fut prêt , il
reçut ordre d'aller croiier fur Ls cotes d'An-
gleterre. Il mit à la voile , ne relpirant que
le combat , bien moins par l'ardeur d'acqué-
rir une gloire dont fa valeur & (on courage
le rendoient fur, que par l'envie defe venger
fur toute la Nation Ângloi'e de la perte de
Léonore. Deux jours après fa fortie du porc
il rencontra une flotte marchande Angloife
quialloirà Lifbonne richement chargée, ef-
cortée par deux frégates de cinquante pièces
de canon chacune : il attaqua celle qui étoit
fous le vent , & après une heure de combat
il la coula à fond. L'autre frégate ayant tâ-
ché de gagner lèvent pour venir au fecours
de celle qui étoit attaquée , étant arrivée à
lademi-portce du canon , juftement au mo-
ment qu'elle couloit à fond , changea de
manœuvre &c vculut prendre la fuite. Mais
lèvent ayant tourné au nord, le Marquis de
Padillc l'eut bientôt jointe , & l'attaqua fi
vivement que le combat ne fut pas long. La
frégate arbora un pavillon blanc , baifla Ces
voiles , ôc vint à bord du vaiffeau vicftorieux.
Dom Fernand la fit réparer en diligence ,
& monter par des Officiers & des Soldats
Efpagnols ; & profitant du vent pouifuivit
la flotre marchande , ôc l'ayant trouvée à
l'embouchure du T.ige , l'obligea à ame-
ner à bord de la frégate ^ 6c la conduific à
Cadix»
Amusantes. 59
Il donna avis à la Cour de cetrc première
vidfcoire , & tous les Officiers rendirent un
compte il hdele de (a prudence , de la con-
duite &c de Ton courage , qu'on ne pailoit
plus que de lui à Madrid. En attendant de
nouvemx ordres, il s'occupa à récompenfer
les Officiers , les Soldats , les Matelots , &C
il le fil de manière à s'acquérir l'amour &c
Teftime des uns & des autres. Il ht radouber
fon vaiflVau , le fournit du néceflaire &. du
commode , comptant bien que la Cour
d'Efpagne ne le laiileroic pas oil'.f. En effet,
il reçut ordre d'aller cioifer fur les côtes de
la Jamaïque » & de faire enlorte de donner
du fecours aux Efpagnols , qui le dékn-
doient encore contre les Anglois dans cette
ifle.
Tandis que ce jeune guerrier exécutoit ce
commandement avec une valeur éclatante,
Kcrme eut ordre de pArtir pour efcorrer une
flotte que Cromwel cnvayoit à la Jamaïque,
avec un renfort conlîdérable de troupes , de
munirions , & des Ingénieurs pour y tracer
de nouvelles fortificarions. Il s^étoii fi bien
accoutumé, dans Telpace d'un an qu'il y
avoit qu'il retenoit Léonore captive , à l'en-
tretenir d'^un amour qui , tout rebuté qu'il
étoit , faifoit tout fon bonheur , qu'il ne put
apprendre fans douleur qu'il falloit fe (éparer
d'elle. La crainte qu'elle ne profitât de fou
abfence pour s'échapper , & de perdre par-
là un tenjps qu'il croyoit être des mieux
employé , en chercbant à s'en faire aim; r»
le fit tomber dans une mélancolie qui le len-
40 Les Journées
die méconnoiflable. Léoiiore, qui s'en ap-
perçuc , craignit d'abord qu'il n'eût appris
quelque chofe de !es engagemens , & qu'il
ne format de funedes deflèins contre Ton père
ou Qjn amant.
Cette inquiétude la rendit prefqu'auffi trif-
te que Kerme j mais il ne la laifTa pas long-
temps dans cette penfée , Ton amourlui ayant
fait prendre une réfolution qui ne pouvoit
entrer que dans l'erprit d*un homme au{lî
violent que lui. Agité de cette nouvelle idée ,
il fut àPappartement deLéonore, & l'abor-
dant avec un air qui marquoit le trouble de
fon ame , il fe jetta à (es pieds devant Béa-
trix , qui ne quittoit jamais fa maîtreflé. Je
viens , lui dit-il , Madame , vous annoncer
que mon devoir m'oblige à me féparer de
vous ; mais que la violence de mon amour
ne me permet pas d'y confentir. Alors lui dé-
taillant l'ordre qu'il avoir reçu , il continua
en lui difant qu'il avoit réfolu de la mener
avec lui ■■> mais que pour accorder fon amour
avec fa réputation , & la garantir des traits
de la médifance , elle n'y paroîtroit qu'en
habit d'homme , & fous un nom (uppofé,
ainiique Béacrix , qu'il vouloit oui fuivît par-
tout Tes pr.s. Voilà , Madame , ajouta-t-il , ce
que j'ai réfolu , ou d^ iv.e donner U mort à
vos yeux Ci vous n'y confentez.
Rien ne put exprimer la furprife de Léo-
nore à ccrre propofition : elle en conçut en
un inft-int toute la confcquence ; mais elle
connoiffoit allez Kerme pour, favoir qu'il
étoit dpable de faire ce qu'il venoit de dire.
Amusantes. 4Ï
Ec réflcchiifant que fa mort , loin de lui
rendre fa liberré , lui feroit conrir des riiques
plus grands que ceux où il la vouloit enga-
ger , fongear.t de plus que le voyage qu'il
lui propofoit la conduiroic à lu Jamnique ,
elle prit Ton parti fur l'heure ; & prenant un
air de majefté qui fit trembler le Capitaine,
tout hardi qu'il éroic : Kerme , lui dit- elle ,
j'aurois mille juPtes rai'ons à oppofer à ce
que vous oiez exiger de moi j cepejidant
je veux bien vous les épargner , &i je con-
fens 3. vous fuivre , comme vous le fou-
haitex, pour reconnoîcrecn quelque façon,
par cette complaisance, le refpeâ: que vous
m'avez porté depuis que la gue:re m'a mife
entre vos mains. C'eft le ieul motif qui
m^engage à cette démarche par rapport à
vous. Car enfin n'cfpérez pas que le temps
ou les occaiions vous rendent maître de mon
cœur. Je vous eftime , mais je ne puis vous
aimer : cet aveu fîncere vous doit p.ouver
la droiture de mes fentimens. Cependant je
vous fuivrai , mais à condition que vous me
jurerez par ce que vous révérez le plus , que
vous ne fortirez jamais du rerpc(5t que vous
me devez. Kerme , raii artendoit Ion arrêt
de mort, fut li tranfpoité de joie au dil-
coursde Léon, re, qu'oubliant ce qu'il avoiC
de ciuel , il ne fongea qu'au plnilir de la
voir confentir aie fuivre. Et comme l'elpoir
n'abandonne jamais les mia! heureux , & lur-
tout en arrour , il fe fiatra que , puifqu'il
vcnoit d'obtenir une femblable grâce , il ne
lui fercit pas difficile de vaincre le reftc dans
4i Lfs JourkÉïs
la fuite. Il fit les fermens que Léonorc dé-
fîroir , & lui protefta qu'il ne la regarderoic ,
dans le cours de cette expédition , que com-
me un frère que Ton aime tendrement.
Après cette affurance il partit pour ordonner
ce qu'il falloit pour fon déguifement , & la
lailfa avec B^atrix en liberté de s'entretenir
fur un pas fi hardi. Cette fille en éroit dans
un étonncment (uis'étoit répandu fur toute
fa pcrlonne , & regardant Léciore attenti-
vement : 'luoi , Madanne, lui dit-elle ! vous
niiez (uivre Kerme , Tenne;. i de votre pa-
trie , le rival du Marquis de Padille ! & vous
allez le luivre déguifée en homme ! Quel
eft votte deflein , Madame ? Songez vous
aux périls que vous allez courir , & fe peut-
il que vo s y pendez fans frémir. J'ai prévu
tes craintes ôc tes remontrances , lui répon-
dit Léonore: mais, ma chère Béatrix , que
ferois-je enfermée ici , fans efpoir d'en for-
tir , entourée de mille furvcillans attentifs
à mes moindres actions :- Bien loin d'être
effrayée des dang rs de la guerre , je les
affronterois avec joie pour rejoindre mon
père ' Dom Fernand ; &c c'eft dans cet ef-
poir flatteur que je confens à fuivre Kerme.
Il va faire voile à la Jamaïque. Quelle plus
belle occahon puis-je trouver pour me fau-
verî L'habit d'homme que je vais prendre
me donnera des facih'tés que la retenue de
mon fexe me défendoit de chercher. Je
pourrai former des amitiés à la faveur de ce
déguiLmcnt , qui feroient dangereufes en
l'état où je fuis j & qui , dans l'autre , me
Amusantes. 45
feront utiles fans danger. Tel qui me fer vira,
comme écant: Ton égal ôc fon ami , me tra-
hiroir fous ma viricabic forme. Enfin je ne
craindrai point d'infpirer de l'.imour ; quel-
que choie d'extraordinaire en moi m'adura
en (ecrec vjue cette aventure va finir m.on
efciavage& m.c rejoindre à ce que j^aime.
Béarrix avoir de l'efprit , ainfi elle com-
prit la force des raifons de Léonore ; & na
cherchant plus à les combattre , elle reprit
Ton humeur enjuuée pour la diftraire d'une
efpece de rêverie dans laquelle la réfolutioa
qu'elle ver.oit de prendre la f .ifoit tomber
de temps en temps. J'avoue, lui dit-elle.
Madame, qu'il fiut avoir l'am.e auiTi grande
que vous pour former <'!es projets de cette
importance j mais moi , ajouta-t-clle en
riant , qui n'ai ni père ni amant à rejoindre ^
faites-moi la grâce de me dire quelle figure
d'homme je ferai parmi un monde de gens
de guerre qui ne refpirent que le carnage î
Je vous connois d humeur à faire comme
les autres; mais le Ciel ne nous a pas toutes
formées de même , & je ne me (ens nulle-
meiit c pable de me fervir du labre dont
Kerme va nous honorer. Léonore ne put
s'empêcher de fourire de la cramte de B^2l-
trix , & l'ailurafur le même ton qu'elle prie-
roit Ker'^e de la placer toujours dans les
endroits où il yauroît le r-oins d;" danger.
Trois jours Ce pailerent de cetce forte , au
bout defquels Kermeenvo^ a à Léonore des
habits magv-ifiques pour elle & Béatrix, en
la priant de s'y accoutumer , n'ayant plus
44 Les Journées
que très-peu de temps à refter en Angleter-
re. Elle en mit un auffi-tôt , & elle parut
fi b-lle à Bécitrix fous ce déguifement , qu\i-
près lui avoir aidé à s'habiller, elle fe hâta
d'en faire de même, pour éviter, lui dit-elle
également, de tomber dans une erreur fa-
tale c\ Ton repos. Car enfin , Madame , con-
tinna-t-elle , je m'';migine li bien que vous
ères le plus bel homme du monde, que,
pour me faire oublier que je fuis femme , il
faut que je porte au plutôt le même habit
que vous. Lorff^u'elles furent en état d*être
vues , Kerme vint les trouver. Mais (î Léo-
nore avoir charmé Béatrix , de quelle admi-
ration ne frappa-t elle pasl'homme du mon-
de le plus amoureux ? Il avoua n'avoir rien
vu de h beau en (a vie. En effet , comme
Léonore étoit d'une taille avantageufe , no-
ble & aifée , cet habillement la faifant pa-
roicre '^ans toute Ton étendue , lui donnoit
un air de majefté qui infpiroit le refpeâ: j en
même temps que l'éclat ^ la blancheur de
fon teint , la beauté de Tes traits & Tes che-
veux cePidrés , flottans à groOes boucles iuT
Tes épaules , infpiroicnt de l'amour. La pu-
deur de fon fexe , qui perçoit à travers ce
déguifement , lui donnoit de nouveaux
chaimes, ne paroiHant être que Pcîfet cie
cette noble timidité qui accr iripagne o:di-
nairemieiir la jeunefTe bien élevée,
Kcrmc la contemplo't avec un plainr égal
à fon amour ; mais févere obfervateur de
fes fermens , il lui réitéra qu'il ne la regar-
àcroit plus que comme le plus cher de fes
Amusantes. 45-.
amis. Toute choie facilitoic le déguifement
de Léon -re , Ton teinc, (a raille , ik la lan-
gue Augloie , quoique très-diflîcile, qu'elle
s'écoic appliquée à apprendre , & qu'elle
parloir dans tonte fi pureté , la firent ailé-
inent paflèr pour être de la Nation ; &: ce
fut comme Anglois , vc fous le nom du Che-
valier de Lunle^, que Kerme la préienta
aux Oificiers de Ton vailTèau , lorfqu'il fut à
Piimouth pour s'embarquer , qui ne purent
la regarder lans admiration. Kexme mit à la
voiL' , ayant pour conferve une frégate de
cinquante pièces de canon. Son ordre por-
toit , qu'aulTî-tot qu'il auroit conduit la flot-
te à 11 Jamaïque , d'y faire armer deux vaiA
féaux de foixante pièces de canon , & deux
frégates qui étoient dans le Port-Roval de
cette ifle 5 tSc d'aller croifer fur les vailTèaux
Efpagnols qui venoicnt en Europe. Son
voyage fut heureux jufqu'à la vue de la Ja-
maïque , que le temps Ce couvrit &: lui fit
eHuyerune temp'te !', horrible , que fa flot-
te en fut difpe) iée , & que Ion vailleau fut
pi ifieurs fr>is fur le point de périr ; ce qui fe-
roit arrivé infailliblement fans (on habileté.
Après trente- hx heures de tourmente , le
temps s'étant mis au beau , Kei me ne voyant
a'.îcun vailleau de la flotte , tira p'u :eurs
coups de canon pour fignal , mais lans luc-
cès : ce qui lui fit prendre le parri de tourner
la proue du côcé t'e Poit-Royal de la Ja-
maïque, comptant que fa conferve & la fli^t-
te y feroient airivées. Mais le vent ne lui
étant pas favorable , il Jie pouvoit y aller
4<> Les Journées
qu'enlouvoyant. Il s'en approcha cependant,'
& découvrir un vailTeau Elpagnol qui pref-
foit vivement fa frégate , & fut témoin de
fa prile, ne pouvant arriver afl'ez prompte-
ment pour la fecourir. Il fit pourtant fi bien
qu'il joignit TEfpagnol : c etoir juftemcnt le
vaif^eau du Marquis de Padille ; ils fe canon-
nerent julqu'à la nuit avec un fuccès égal , 3c
fur le minuit un gros temps les ayant fépa-
rés , l'Anglois fe retira au Porr-Royal de la
Jamaïque , & l'Efpagnol à Buenos-Ayres ,
où il fur reçu avec les acclamations que mé-
ritoient fa valeur & fa conduite. Dom Ber-
nardo de Valefco , qui vint le recevoir , ne
pouvoit fe lafier de Pembrafier, ne l'ayant
point vu depuis fon départ pour l'Angleter-
re. Dom Fernand lui raconta le peu de fuc-
cèê qu'avoit eu ce voyage , & ils recommen-
cèrent leurs regrets fur la perte de Lconore,
Ma douleur efl exceffive , Seigneur , dit-il
à Valefco , & quoique vous foyez père de
Léonore , vous ne pouvez fentir , comme
moi , l'horreur d'en être privé. Cependant
mon cœur ne fe peut refu(er l'efpoir de la
retrouver ; &c c'eft dans cette idée que je ne
néglige vien pour m^en informer. J'ai fait
féparer les Officiers de la frégate que i'ai pri-
fe , pour les interroger fur les foupçons qui
lîî^ troublent. On va nous les amener , peut-
être nous trouverons dans leurs difcours des
clartés qui (erviront à guider mes pas avec
certitude.
Comme il achevoit de parler , il vit entrer
les prifonniers , entre lefquels il s'en trouva
Amusantes. 47
BTî d'un air fi noble &c d'une fi belle phy-
lîonomie , que le Marquis de Padille prit d'a-
bord de l'inclination pour lui. Vous me pa-
ro'.{Tcz d'un air , lui dit-il avec civilité , à ne
devoir rien ignorer des defleins de nos en-
nemis. Les droits que le fort de la guerre
nous donne fur vous, vous oblige à nous en
inftruire ; amfi je vous prie de n'en rien dc-
guifer, &c de m'apprendre qui vous êtes.
Votre nom & celui du Capitaine du vaifîcau
que j'ai combattu.
L'Officier , dont le cœur étoit attiré par la
même fvm.pathie qui lui avoit acquis celui de
Dom Fernand , n'hélita pointa lefatisfairc,
& s'énonçant avec cette noble hardielTequc
donne la naiffance & le vrai mérite , il lui
dit qu'il éccit Ecof^ois , & s'appelloit Mont-
rofe i que celui qui montoit le vailTeau qu'il
avoic combattu Ce nommoit Kerrae , ÔC
qu'il avoit ordre d'armer une efcadre au
Port- Royal de la Jamaïque , & de courir
furies vailTeaux Efpagnols. Le nom de Ker-
me fit monter le feu au viiage de Dom Fer-
nand , fans pouvoir rendre railon de ce mou-
vement extraordinaire -, il pria POfficier de
rerter auprès de Valefco , ayant à Pentrete-
nir plus particulièrement , Se fut rendre
compte au Capitaine-Général, desdelfeins
des Anglois. L'ordre fut envoyé dans tous
les ports d'armer plufieurs Vaiffeaux pour
être en éiat de fc défendre contr'eux, &:
même de les attaquer. Cependant le Mar-
quis de Padille , agité de mille penfées drffé-
rentes , vint rejoindre l'OfEcier , & le re-
4$ Les Journées
gardanr de façon à lui faire connoître l'ef-
time qu'il avoit prife pour lui : ie m'éronne ,
lui die il , qu'érant d'un fang Ci fort arraché
à fes légicimts Rois , vous fei viez un ufur-
pateur. Moncrofe ne put s'empêcher de (ou-
pirer à ce reproche , &c ne voulant pas fe
noircir dans l'efprit d'un homme qu'il com-
mençoic d'aimer véiitablem.ent , il lui ap-
prit qui fou peu de fortune étoit la feule
caufe de fon attachement à Ciom.wcl ; que
les ca iets en EcolTe n'étai"it pas partagés de
biens, il avoit été contraint de iuivre le tor-
rent pour foutenir le nom qu^il portoit. Mais
que s'il trouvoit une occaf-on favorable de-
Cjuittcr le parti de l'ufurpateur , il la faifiroit
avec joie , rougillant mille fois le jour d'ex-
pofer fa vie pour celui qui l'avoit fait perdre
à fon Roi. Le Marquis de Padille , charm.é
de cette ouverture , rcrr,brafl'atendrem-eiit,
& l'afTura que , s'il le vouloit , il pouvoir
déformais fe compter au nom.bre des Offi-
ciers Efpagnols ; qu'il auroit lieu d'être con-
tent de ion fort > fe trouvant trop heureux
de pouvoir arracher à l'ufurparcui un hom-
me de fa nai(Tance & dt fon m^étire.
Montrofe , fendblement touché de recon-
n'i (Tance, accepta le rarti, &: crut que pour
m.arquer au Marquis de Padille l'attache-
ment fincere qu'il avcit pour lui , il ne de-
voir lui rien cacher de fes affaires les plus fe-
crettes. Ce qu'il fit avec un épanchemenr de
cœur h véritable, que le Marquis de Pndille
lui conta toutes (es aventures , iî\: ie déitC-
poil où il étoit de ne pouvoir rien appren-
dre
Amusantes. 49
dre de Léonorc. Montrofe , qui étoit vif &
encrcprenant, lui offrit de le fervir dans cet-
te recherche. J'ai vu , lui die Dom Fcrnand ,
tous les Oiliciers qui étoienc à l'expéditioa
de la Jamaïque , lot. que je fus à Londres , à
la réfei ve de ce Kerme dont je ne puis pro-
noncer le nom fans fureur ; ik il vousferoic
aifé de dilïiper mon trouble , s'il eft vrai que
vous ayez defTein de me rendre fervice. Je
vous enverrois par une corvette au Port-
Royal de la Jamaïque , fous prétexte de
traiter de la rançon des Officiers Anglois 6c
de la vôtre ; & pen 'ant cet:e négociatioti
vous pourriez vousinformer ckifort de Léo-
nore , &: revenir m'en inftruire. Montrole
promit à Dom Fernand de s'acquitter de
cette commilTion avec fuccès ; & que quand
ce feroit Kerme lui-même qui l'auroic en fa
puirtance , il fauioit !a découvrir.
Cette alTurance fît naître tant d'efpoir
dans le cœur de Dom Fernand , qu'il fii à
l'inil^ant partir Montrofe pour Port Royal
de la Jamaï.^ue , où il fut reçu avec joie,
étant aimé de tous les Officiers. Il expola
lespropofitionsdontil écoit chargé j & com-
me elles étoient diiliciles à accorder , il eut
tout le temps de s'informer deLéonore,
dont perioime ne lui put rien apprrn.ire.
Dé'.elpéré de fe voir trompé dans (on atten-
te , il s'avifa de lier conveiiaton ivec le -
Chevalier de Lunhy , fa beauté , la douceur
& (on ntfabilicé lui en donnant (ouvcnt oc-
cai<on. Et lomme Lunley api-rit de lui qu'il
venoit de Buenos- Ayrcs , il fut le premier à
Tome jr. C
$"0 Les Journées
l'interroger fur ce que Pon y faifok , fans
pourranr lui ofer parler de Dom Fernand &c
de Valefco. Montrofe répondit vaguement
a toutes fcs queftions , en lui difant qu"*!!
n'avoit rien appris de conféquence , iinon
qu'on y regrettoit encore une Dame extrê-
mem^^nt belle , nommée Léonore. Le Che-
valier de Lunley marqua tant de trouble à
ce nom , que Montrofe , qui le regardoit
attentivement , chofe qu'il avoit faite à tous
ceux à qui il en avoit parlé , crut que le ha-
zard l'avoit conduit auprès du rival de Dom
Fernand. Et voulant connoître à fond tous
les mouvemens de fon cœur , foit dans la
crainte ou dans la joie ; mais, continua-t-il,
©n efpere que les pleurs qu'on a répandus à
fa perte feront bientôt cfl'uyés par les fêles
qui fe doivent faire au mariage d'une de Ces
parentes, qui ne lui cède en rien pour la
beauté , avec le vaillant Marquis de Padille,
qui devoir époufer Léonore lorfqu'elle a pé-
ri. Un difcours iî peu attendu frappa telle-
ment le Chevalier de Lunley , que le rou-
ge qui lui étoit monté au vifage au nom de
Léonore , lit bientôt place à la pâleur : il lui
fallut tout fon courage pour foutenir une
nouvelle fi terrible. Pour Montrole , il prit
ce changement pour un retour à fà tranquil-
lité , & le trouvant trop beau pour n'être
pas aimé , il ne douta nullement que ce ne
fût lui qui eûr enlevé Léonore^
Le Chevalier de Lunley , ne pouvant fou-
tenir plus long-temps une converfation qui
le poignardait , quitta Montrofe , l'ame pé-
nétrce de la plus vive dotilcur, L'EcofTois,
qui prenoir tous ces môuvemeiTS pour des
marques d'amour pour Léonore , perfuadé
qu'elle étoit en fa puidance, s'informa exac-
ccmcnr quel étoic le Chevalier de Lunley^
& comme il apprit qu'on ne le connoiffoit
que pour un jeune homme que Kerme ai-
moic tendrement , ôc pour lequel il avoit
une confidéraxion particulière , il -n'héfita
point à croire que Kerme l'avoir fervi dan«
l'enlèvement de Léonore, & qu'il ne lui ai-
dât à la cachet. Tandis qu'il faifoit toutes
ces perquilttions , le charmant Chevalier de
Lunîey s'abandonnoit à tout ce que la jalou-
•ûe a de plus affreux.
Tu vois , difoit-il à Béatrix , qui avok
pris le nom de Ouesby \ tu vois Ci j'avois lai-
lon de me plaindre le l'indifférence de l'in-
grat Dom Fernand. Le perfide aveic fanS
doute trahi fa foi avant qu'il m'eût perdue ^
§c mon aSfencr-n'a fait que faciliter Ton chan-
gement. Bien loin d-c me chercher & de mç
plaindre , charmé de fe voir délivré d'une"
amante qui le gêîioit , il ne vit que pour Tes
nouvelles amours, & craint p.-'ut-être mon
retour autant que j'avois la foibleffe de le
defirer. Ouesby étoit fi fort étonné d'une
femblable nouvelle , que ne pouvant le croi^
rc , il courut chercher l'Officier Ecolfois
pour s'en éclairciravec Ui , mais il ne le trou-
va pins , Kerme venoit de le renvoyer avec
la co-vette , & des proportions qui lui pa-
roilloient plus raionnables que celles du
Marquas de Padille. Ainfi le Chevalier de
C i
<îi Les Journées
Lunley 'ut obligé de (c livrer entièrement
à la douleur , (>ms efpérance de confolation,
Cependanr Kerme ayant fit équiper fou
efcadre avec une diligence incroyable , fut
prct à forrir du port avant que les Efpag-
nohs , toujours lents dans leurs opérations ^
fiillent iillemblcs.
En effet , ils le virent roder fur leurs cô-
tes, les braver ik faire des prifes à la vue de
leurs ports, fans qu'ils puflcnt faire rejoindre
leurs vailleaux Le Marquis de Padille étoit
au défe'poir de fe voir arrêté par l'indolence
de ceux qui commandoient en chef. Mont-
rof:; qui l'a voit rejoint, l'animoit encore par
tout ce qu'il lui diloit du Cb.evalier de Lun-
Icy: il biûloit du defir de combattre un ri-
val dont on lui faifoit un portrait fî funeftc
à fon amour; & lui jurant une haine impla-
cable , il ne conccvoit point de plus grande
fatibfadlion que celle de le voir périr avec
Kerme fous l'eftoft de fon bras.
Deux accjdens le tirèrent d'intrigue, ainfi
que les Efpagnols ; un gros temps s'étant
élevé fépara les vailleaux Anglois ; celui de
Keimc fat porté fur les côtes de l'ille de
Cuba , prefque vis - à - vis de la Havane,
Comme il faifoit travaillera rétablit {es dé-
fordrcs que le mauvais temps avoit faits dans
fes inana uvics , la (entinelle qui étoit fur
la h;une cria , /;^t7>e ; Kerme prit au(Ti-tôt
des lunettes à longue vue, & crut voir un
vaili'e;ui Elpagr.ol : 'mi effet il étoit de lafa-
bjiaue de cccte Nnion. Le vent lui étant
favorable , Ke.me lui donna la chalfe , ÔC
Amusantes. 55
l'ayant joint , il arbora le pavillon Anglois.
Mais il fut bien fur pris de voir qa'un vaidèau
de quarante pièces de canon ofatfe mettre
en devoir de le combattre. ,
Ses différentes manœuvres lui firent con-
noître que c'étoit un Forban ; il l'attaqua
vigoureufement, & trouva une réfiftance (i
pca attendue , qu'il jugea ciu'il ne fe ren-
droitqu'à la dernière extrémité. La hirdiellc
de cet ennemi fut Ci grande ,. qu'il ola jeter
Tes crampons lur le vnillcau de Kerme , l'ac-
crocher, & en venir à l'abordage. Ce tat
alors qu'il fall'Jt combattre corps à corps :
les Angl 3is hrent des merveilles , & repouf-
ferent plulieurs fois leurs ennemis. Mais ce
qu'il y eue de plus furprenant , fut le Che-
valier de Lunley , qui , le f\brc à la main ,
couroit dans les endroits les plus pé illeux ,
donnant la mort à tout ce qui s'offroit à Ton
pafTage , «S<: qui , à la tête des plus détermi-
minés , fauta dans le vail^au des ennemis ,
qui , n'ayant pas prévu cette témérité , eu
fu'cnt fi fort étonnés qu'ils commencèrent
à foibiir. La vaillante Léonore , dont le dé-
fefpoir avoit armé le bras , faifoic des ac-
tions furprenatites. L'effroi de tomber entre
les mains desForbar.s, & de perdre l'hon-
neur & la liberté , jomt au mépris que l'in-
fidélité de Dom Fernand lui faifoit faire de
fa vie , détermina Ion courage naturel à pa-
roitrc dans cette occafion , n'en trouvant
pas une plus glorieufe pour terminer îts
jnaux ^ u'ellc relîèi.toit. Kerme cependant fit
palkr tant de monde à fun fccours, auc les
C 5 ^
t4 î- E s J o r R N s E s
Forbans (c trouvèrent obligés de fe retran-
cher lur la proue , où on leur jetra un &
grand nombre de grenades , qu'ils furent
Biis hos de cocnbat , & emportés de vive
force.
. Alo- s les Soldats & les matelots poud'erenc
mille cris de joie : Cf^ux des Forbans qui.
échappèrent des armes des Anglois furenr
mis à la chaîne. Tout l'équipage donna
mille 1( uanges au Chevalier de Lunley :
chacun fe racontoit les nécions de valeur
qu'on lui avoit vu faire pendant cette vive
aôHon : les Forbans mêmes allumèrent que
fans la valeur prodigieq'e de ce jeune guer-
liier, iJs a-uroient remporté laviéïoire.Kerme
étoir d.uisuiie ^urprifs qui ne peut être comi-
parée qu'au plailir qu-'il refl'entoit d'en-
tendre l'cloge que l'on faifoit de tout ce^
qu'il avoir de plus cher. Il exalta comme
les autres Ton cou. âge & la conduite ; Sc
tous les guerriers de l'équipage applaudif-
foientunanim.ament, èc fans jaloulie , à ce-
qu'il en difoit Pour- Lunley , l'étit cruel"
de Ton ame la rendoit infenlibie à la gloire-
qu'il venoit.d'acquérir. La crainte d'un hon-.
teux efclavage & l'infidélité du Marquis de,
Padille lui ayant fait prendre cette réfolu-
tion 5 il fe croyoic mille fois plus à plaindre-
de n'avoir pas trouvé la. mort qu'il cher-
choit , qu'il ne fe fentoit honoré des louan-
ges qu'on lui donnoir.
Kcrme , ayant trouvé dés richelTes im»
menfes dans le vaifTéau des Forbans , qu'ils^
îiy.oient pillées fur. ceux des Efpagnpls quii
Amusantes. 5^
eroient chargés pour l'Europe , Ht afTem-
bler l'é^îuipage , ôc leur die qu'ayant com-
battu (î vailiamentjiléroitiufte qu'ils reçuf^
fent le prix du fang qu'il avoient verfé ; mais
que comme perfonne ne connailloit mieux
kur valeur que le Chevalier de Lunley, il
le prioit de faire cette diftribution félon le
mérite de chacun. Le choix de Kermc fuE
applaudi généralement ; de quoique Lunley,
par modeitie , voulûr d'abord s^en difpen-
fer , il fut charmé d'en être prelfé , cette
aventure lui ayant fait naître des idées pour
tefquelles it avoir railon de gagner les cœurs
de tout' l'équipage. Il fit doiic cette diffri-
buticn j mais avec tanr de grâces 6c de
juftice , qu'il n'y eût perfonne qui ne fur
content. Enrre les admrrarenrs de toutes les
actions de Lunley , le Colonel Yvon ^ Gen-
tilhomme Irlandois , Catholique caché,
tto c un des plus empreflés ; ôc comme lï
joignoir à une rare valeur Se à une pru-
dence confommée la véritable fageffe, Lun-
ley avo.t pris une eftime pour lui qu'il lui
cémoignoit à chaque occafion qur s'en pré-
lentoîL Yvon ,. qui ne pouvoit concevoir
que dans un âge fort avancé, on fit ce que ce
jeune^ guerrier avoit fait , ne trouvoit point:
de termes aflèz forts pour le louer , & le
regardoit avec des yeux de père. Lunley
ne faifoit plus rien qu'il n'eut Yvon pour
Gonfeil & pour témoin. Kerme ayant fait
radouber fon vaideau , 8c amarer fa prife ,
ne foiigca plus qu'à trouver les moyens d'a-
Toir des vivres. Pour cet effet il envoya fa
€ 4:
5<^ LfsJournies
chaloupe à l'ifle de Cuba , à certair.s vîl-
l.igesqui font le long de ces côtes, deman-
der ce qui lui étoit nécelTiiie , les mena-
çant , en cas de refus , de les H-ccagcr ôc
de les briller. Les piyans effrayés lui en-
voyèrent rouf ce qu^il demanda , qu'il fit
payer exactement. Enfu.te il fit venir de-
vant lui les chefs des Forbans , èc leur dit
<iu'ils dévoient fe préparer aux plus runes
tou mens s^ils ne rinftruifoient pas du lieu
de retraite de leu s confrères; i^ voyant
que l'on fe mettoic en devoir de leur ap-
pliquer des mcches brûlant'es ; ils promi-
rent de d-couvrir tout ce que l'on louhai-
toit favoir , il on vouloir leur accorder la
vie. Kerme écoit trop habile pour les refu-
fer ; il les alfura de la vie , ik même de la
liberté , s'ils parloient avec iincéricé. Alors
le Capitaine des Foibans , nommé Sirmon ,
lui dit que ne doutant pas qu il ne leur
tînt la parole qu'il venoit de leur donner ,
il fatisferoit à la ficnne , en lui apprenant
qu'ils piratoient depuis douze ans fur ces
mers ; &c que , malgré des pertes coniidé-
lables qu'ils avoient fouifertes , les piifes
qu'ils avoient faites fur toutes fortes de na-
tions , les avoient mis en état d'armer qua-
tre navires de cinquante pièces de canon ,
dont il venoit d'en prendre un ; que leur
ren lez vous ordinaire éroit dans les petites
ides autour de Surinam, gij ils avoient ca-
ché dans des fouterreins des richelfes im-
menfes, qu'ils avoient prifes fur la der-
nière flotte que les Efpagnols avoient fait
Amusantes. 57
partir de Panama pour TEurope , &" que
s^il vouloir lai en faire part ôc à Tes cama-
rades , il lui promettoic de les lui décou-
vrir , & de lui donner les moyens de com-
battre les autres Forbans avec avantage.
Kerme , charmé de cette découverte ,
leur promit tout ce qu'ils fouhaitoienc. Se
ne fongea plus qu'à rejoindre fon elcadre ,
afin d^allcr détruire ces brigands. Il remit à
la voile , ôc trouva Tes vaifTeaux à l'ancre
dans la rade de Port- Royal d'î la Jamaï-
que , qui Pattendoient. Il fe munit de nou-
veaux rafraîchificmens& de nouvelles trou-
pes : avec ce renfort il pa:cit pour l'iile
qui fervoit de retraite aux Forbans. Mais ,
par le confeil de Sirmon, il ht faire l'avant-
garde à la frégate qu'il avoir piife (ur eux ;
la ^ai^ant fuivre par d'autres frégates An-
gloifrs 5 comme fi elles lui donnoient la
chatTe. Cependant Kerme tâcha de ie met-
tre à couvert de Suiinam , pour n'cire pas
apperçu par les Forbans. La chofe réulTit
comme ils l'avoient projetrée : les voleurs
ne virent pas plutôt leur frégate , qu'ils
levèrent l'ancre p' ur aller à fon (ecours.
Mais le Chevalier de Lunley , q^:; eii avoir
obtenu le commandement de Kerme, ne
fe découvrant qu'à la demi portée du ca-
non 5 & ayant fait arborer pav'''on An-
glois , Ifur fij^ tirer fa bor iée li à prop(.s
& ;>vec tant de fuccè,s, que le premier Aaiù
ièau Forban en fut dén :'^té.
; . Les Forbans lu)pris , &c fc voyart perdus,
voulurent faire force de voiles poui c .itcr
Ci
jfè I; E s J o u R ^^ É B s
le combat ; mais ils furent coupés par Kèr«--
mc 5 qui les attaqua fi vivement , que , dé-
fefpérant de (e fauver , ils prirent le parti de
vendre chèrement leur vie. Ils fe défen-
dirent avec tant de courage & i'intrépi-
dité , qu'ils firf^nt périr beaucoup de monde -
de l'efcadre de Kerme. Le Chevalier de
Lunley , quis'étoit attaché à la frégate qu'il:
avoit démâtée & prefque coulée à fend ,
Tavoit obligée dé (e rejidre ; & fe trouvant:
à la portée de l*une des deux qui fe défeji-
doir le plus vivement contre Kerme , il la?
mit entre le feu de fon vaifleau, &c du fien j,
qui fut fi terrible , qu'après une heure de
combat elle coula bas , fans en pouvoir fau--
vcr un feul homme,
La dernière étant enveloppée de tous cô--
tés , fut contrainte de fe rendre. Kermcr
victorieux voulut alors mettre du mondé
dans fes chaloupes pour fiie descente ;
mais Sirmcn l'en empêcha , en lui difantr
qu'il y avoit- encore dans Tide de leur re--
traite quatre cens Forbans ; qu'ils avoient-
îetranché les bords de la mer , & que dans,
ces rerranchtmens il y avoit quarante pièces-,
de canon en. batterie, & qu'il ne pouvoir-
5'e.xpofer à là defcente fans rifquer beau-
cou.p ; qu'il lui cpnteilloit de mettre à. la^
voile V de faire femblant de fe retirer , ÔC
de revenir la nuit du côté du fud , où iL
pourroit faire fa defcente fans aucun péril ,,
prenant les Forbans par derrière leurs. rC-
tranchemens , qui , devenant inutiles lc5.
lui feioit détruire facilement.
A U V s A N T E S. f^
Kerme s'écoic ii bien trouvé des avis de
Sirmon , qu'il ne balança point à fuivre en-
core celui-ci. Il lui^rencmvella fespromefles,
& ayant levé l'ancre , il trompa Ci bien les
Forbans , qui s''étoient préparés à une vigou-
reufe défenfe , qu'ils crurent en être quittes^
Mais le lendemain Kerme étant arrivé auc
fud de leur ifle , & Sirmon lui ayant mon-
tré Pendroit dont il lui avoit parlé , Kermer
mit Tes chaloupes en mer , ôc envoya h
cerre autant de foldnts qu-il voulut fans oppo-
fition. Ces troupes étant defcendues , le
Chevalier de Lunley , toujours attentif h
fàilîr les occafîons où il pouvoit trouver
une mort certaine , lui en demandaile conv
mandement.
Kerme frémit a cette propafitioirj mais
ccanme elle lui étoit faire devant trop de;
monde pour^s'exprimer ouvertement 3, il {&•
isontenta. de repréfentsr au Chevalier que.
cette entreprife étoit trop périlleufe pour uia
homme de Ton âge, & qu'il le prioiî de
trouver bon qu'il le refufâc. Lunley ne Ce-
rebuta point: , & fut li bien profiter dm
pouvoir qu'il avoir fur lui , que n'ayant poinc
dé raifon valableà lui oppofer , tout le monde
connoifl'antfa valeur & fa prudence, il fe vie
forcé de lui accorder fa demande ^ à condi-
tion que le Colonel Yvon ne le quitteroic
pas , ôc lui donneroic Tes avis. Ils y confen-
tirent avec joie l'un & l'autre par Teftirac
particulière qu'ils fe portoient.
Lunley ht avancer fes troupes en diij*-
jçiicc, dont il forma deux gros bataillons:
C ^
6o Les Journées
& lin corps de re(etve. Dans cet orJre ik
inarchercnt du côrc • es Foibans qui , fur-
pi is de fe voir attaqués dans le moment qu''ils
croyoier.c leurs ennemis bi, nloin, couru-
rent aux armes i Ôc (e voyant prellés & cul-
butés de toutes parts , fe rallièrent Se fon-
dirent comme des furieux fur le premier ba-
taillon que cornmandoit le Colonel Yvon ,
qui fit des adi^ais héroï uies. Son bataillon
fut renverfé , cependant les fuyards (e ral-
lièrent deriiere le fécond , que les brigands
attaquèrent avec la même fureur : &i quoi-
qu^Yvon fit le devoir de loidat 8c de Ca-
pitaine , tout étoit perdu (ans le Chevalier
de Lunley , qui , ayant pri- les Forbans en
flanc , fit des adlions de valeur fi étonnan-
tes , que ce x-m'^mes qui !e fccondoient en
étoient furpris, Iliembloit que la mort qu'.l
cherchoit n'étoit réservée que pour ceux
que fon bras frapp )ir. Les brigands ne pu-
rent réhfter j les elforts : tout fut piis t u
tué. Se jamais vi6toiie ne fut p!us com-
pletce. On fit auffi-tÔt des fignaux à Kcrme ,
qui vint à terre . où ayant appris la conduite
qu'il avoit tenue , ne po'U'oit trop s'applau-
dir en fecret d'avoir trouvé dans la femme
du monde la plus aimable tout ce que Ton
pouvoir défirer dans un héros. Yvon , qui
le regardoit comme un prodige de nature ,
n'en parloit qu'avec tranrport ; les troupes
chantoientfes louanges, & leiraitoient avec
nn letpeci: ôc un amour que celui de Kerme
feu-l pouvoir égnîer.
Cependant il manda Sirmon 3 qui lui
Amusantes. Ci
découvrit les trélors que les Forbans avolent
pillés iur les Elpignols : on trouva des ri-
chclFes conlidérables, que Kcrme remit en-
core au Che aiier de Luuley, pour en faire
part aux troupes Se aux Matelots. Sirmou
fat récompenfé au-delà de (es e/pérances ;
ôc Kerme , à fa prière , fit grâce à ceux qui
avoicnt échappé aux armes des Anglois , à
coniition qu'ils prendr -ient parti dans les
troupes Angloifes. Le Chevalier de Lun-
ley , qui ne dojtoit point que Kerme ne
faiht toutes les occadons qui s'alloient pré*
fenter de l^entrecenir des lecrers de Ion
cœur , voulut profiter du moment où touc
étoit dans la joie , pour obtenir de lui le
commandement du vaidèau l'Hercule , de
cinquante pièces de ciiqon ,- qu'il avoit fi
géi:éreu(ement conquis fur les Forbans ; ÔC
qu on avoit remis en bon éiat , p iur éviter
par ce moyen d^être dans le même navire.
Mais K.erme ne .goûtant pas cette propor-
tion , lui repréfenta avec douce :r qu'il fe-
roit beaucoup mieux fur Ion vaii!eau , ôc
qu'il li'.i fe.oit plaifir de ne le pas priver de
fa pré'ence.
Le Chevalier parut piqué de ce refus , &c
lui rcpon lit wec aHez de fierté qu'il fem-
bloit qu'il fut jaloux de la gloire qu'il s'é-
toit ac.'uife , Ôc le q àrta fur le champ. Yvon
qui craignit que cette altercation ne fut
pou 11 .'c plus loin , & qui aimoit le Che-
valier , repréfenta à Kerme qu'il ne pou-
vait refufer cette fitisfidiricMi à un ami plein
de valeur ik de prudence , tans roifenlcr
Si E E s Journées
vivement , &c fans donner quelques foup-
çons conire lui. Kcrme enfin rcfléchiUanL
fur la façon donc le Chevalier de Lunley.'
l'avoic quitté , & craignant fa colère plus
que tout ce qu'on lui repréfcntoit , confen-
ttt à lui accorder fa demande. Il embrafla
Yvon , en le priant de vouloir bien ne point
quitter le Chev,alier. Car enfin , continua-
t-il , je ne foufcris à ce que vous fouhaitez^
qu'à condition que vous vous embarquerez
fur fon bord , que vous l'aiderez de vos-
Gonfeils,. ôc que vous en prend: ez un foiii:
extrême. Cette nouvelle , qu'ils furent poi>
ter l'un & l'autre au Chevalier de Lunley,,
remir le calme dans les efprits , & l'on ne
^enfa plus qu'à mettre à la voile pour la Ja-
maïque; ce que l'on fit dès le lendemain de
tous es réglemens, & après avoir embarqué'
ks richclTes qu'on \ enoir de prendre.
Lunley cependant fe trouvant en liberté
de s^abandonner aux chagrins cuifans qui
Maccabioient , parut d'une mélancolie fi ex-
traordinaire j que le Colonel Yvon ,, qui,
étoit relié avec lui , ne put s'empêcher d'en-
être (urpris. Et comme dans toute cette ex-
pédition, &c même dans les occafions les
plus éclatantes , il lui avoir remarqué un
Ibnd de triftefle dont il ne fortoit que rara-
ment , & qu'il i'aimoit d'une rendrefïe ex-
uême , il prit le temps qu'il fe vit feul avec
îlii pour tâcher de découvrir ce qui fe palloir.
dar.s fon arae. Je m'étonne , lui dit-il avec
douceur , qu'après avoir acquis une gloire.
iinmoîteUe , & qu étant comblé par la na*-
A. U U s A N TE S,, 65.
uire cîe tout ce qui peut rendre un cavalier
parfait , vous foyez lî mélancolique. Avez-
vous quelque (ujet de mécontentement >
Qiielqu-'un vous a-t-il ofFeiifé ? Vous ne de-
vez point douter démon attachement, il!
eft hncere. Je vous ai aimé comme mon fî!s-<
du premier moment que je vous ai vu j vos
adl.ons , votre valeur éc votre modcftie vous
ont acquis il parfaitement mon cftime , que-
je ferois prêt s répandre mon fang pour
vous , s'il vous étoit nécedaire. Earlez , bra-
ve Lunley , ouvrez-moi votre coeur. S'il!
faut vous venger , difpofez de mon bras ; s'il:
vous faut rendre quelque fervice, je vous
fuis un ami enciéreirjcnt dévoué i & s'il;
vous faut du iecret , je vous le jure invio-
lable. Ne croyez pas , continua-t-il , en le
voyant changer de couleur , que ce foit un
effet de ma curiolité qui me fai:e vous pref-
fer ainh ,. Teftime & Tamitié la plus pure
font les feuls motifs qui m'y engagent., fa-
chant par expérience qu'on ie foulage Sc.
qu'on trouve bien des remèdes à fes maux
lorfque l'on peut les p.ntager.
Yvon parloir trop ifincérement pour que
Lunley en pût douter. Son cœur , qui ne
cherchoit qu'à s'épancher, fenrit d'abord
quelque joie, dé le pouvoir faire avec un
homme dont la fagellè reconnue ne lui laif--
fbit rien à redouter ; mais cette même fagef-
fe lui faifant craindre qu'il ne blâmât la <:on-
duite , le fit héfiter quelque temps à lui ré-
pondre. Enfin , faifantun eftort lur lui-mê~-
me : je fuis trop fejiiiblç , lui dit il en foa-
^4 Les Journées
pirant , aux marques l'eftime que vous me
donnez , pour ne pas vous en majqucr ma
rcconnoiflance par un aveu fincere de ce
que vous-."!éfiiezfavoir. Oui, v aillant Yvon,
j'ai bcfoin de vi ire bras , de votre conleil
de de votre difcrérlon -, mais avant que de
vous révéler le fecret le pljs important de
ma vie, faites moi la gvace de m*en confier
un v]ui m'cnh;rdirâ à me découvrir à vous
avec plus de Facilité. Vousctes Irlandois,
feriez-vous Catholique ? Quel re danger ,
lui lépc'n lit Yvon , qu'il y ait à avouer cette
religion tn fcrvant Cromwcl , puilqu : cela
vous cft nécellaire , & que je vous ai die
que ma vie eiï à vous , je ne vous cacherai
pas qur je n'en profefle point d auire.
Pui! qu'il e(t ainfi , repartir le Chevalier
de Lunley , je puis vous appiendre , brave
Yvon que, fous l'habit ôc le nom d'un hom-
me qui vous paroit couvert de gloire , vous
voyez la femme de l'univers la plus à plain-
dre. En vous app!enant qui je luis , il faut
vous inftruire ae mes malheurs , pour jufti-
iîer en quelque forte un dég^ifement que
Tauftcre fngelle doni vous faites pro^tfTîoii
pourrait délapprouver. Aiors elle lui dit (a
iiailTance , fes engagemens avec le Marquis
de Padiiie , Ton enlevcn.ent , l'amour de
Kerme , l'étroite captivité où l'avoit retenue
fon refpeét pour elle , le motif qui i'avoit
portée à le traveftir en homme , espérant ie
pouvoir fauver étant à la Jan>aïqu» ; la
nouvelle qu^elle avoit eue de l'infidélité de
PomFcrnand, &l la téfolution qu'elle avoit
Amusantes. 6f
pri'e d'cviier l'efclavage , Si de finir fa vie
en combattant les Forbans. Mais , conti-
nua t-elle , le Ciel n'a pas voulu que ma
more fuu 11 glorieule : je l'ai cherchée , SC
n'ai pu la trouver. Cependant nous retour-
nons à la Jamaïque : je ferai témoin des
combats qui fe vont faire contre ma patrie ;
on voudra peut-être armer mon bras contre
elle : ce que je ne puis penfcr lans frémir.
Mon père commande le long des cotes :
tout indifférent qu'il paoît pour moi , je
brûle d'aller à les pieds lui demander un
cloitre pour retraite \ ik tout perfide qu'eft
Dom Fernand, je ne puis me réfoudre à ref-
ter plus long-temps avec Jon rival. Vous
voyez , vaillant Yvon , que j'ai befom de
votre bras pour me loutenir dans le deîTein
que j'ai de me fauver , lorfque nous ferons
arrivés au Port-Royal de la Jamaïque ; de
votre confeil pour m'y bien conduire. Se de
votre dilcrétion pour un fecret d'où dépen-
dent mon bonheur de ma vie.
Lé )nore auroit pu parleur encore long-
temps fans qu'Yvon Ttut interrompue. li y
avoir dans ion cœur un mélange confus
d'admirati jn , de refpeib , de tcndrelfe Se
de pitié qui lui ôtoi nt l'uiage de la voix.
Enfin revenant à lui : li je vous ai aimé com-
me mon fils , lui dit-il , étant k Chevalier
de Lunley , &: fi je vous ai regardé comme
un héros fous ce déguifemcnt , je vous aime
comme ma fille , étant Léonore , & je vous
relpcdte îk vous a ^mire commj la plus illuf-
tre de toutes les femmes. N'en doutez point ,
46 Les Journées
continua-r-il, je vous tirerai des mains de
Kerme , Se je vous remettrai dans celles de
Dom Bernardo de Valefco ; & je ne puis
penfer qu'au récit de votre vertu , de votre
courage Se de votre fidélité , le Marquis de
Pa :ille démente fon fang , & la conftance
naturelle à fa Nation , par une perfidie in-
digne d'un homme d'honneur. Cette ré-
flexion fitfoupirer Léortore; mais s'aban-
donnant entièrement aux confeils d'Yvon ,
elle reprit un peu de tranquillité.
Cette journée étoit fi belle qu^elle leur
promertoit une heureufe navigation , & fai-
foit efpérer à Léonore de fe voir bientôt en
état d'exécuter fon projet. Mais la nuit qui
lui fuccéda , il s'éleva un vent fi violent ,
mêlé de pluie &c de tonnerre , que l'efcadre
en fut réparée & dirpciféc. Cette furieufe
remp'^re dura deux jours & deux nuits, lorf-
que la troifieme , le temps s'érant remis aU'
beau , fit voir à Kerme qu'il étoit feuL 11 fut
faifi de la crainte que le vaifl'eau du Cheva-
lier n-'eûr péri. Il fit tirer du canon pour fi-
gnal , le failant répéccr à toutes les heures ,,
en s'avançant toujours du côté de la Jamaï-
cue. Il fut joint par plufieurs de fes vaif-
feaux; ma-is aucun ne pouvant donner des.
nouvelles de l'Hercule , il continua fes fi-
gnaux pendant plufieurs jours fans fuccès..
Alors s'abandonnant à fa douleur ^ il fe re^
procl-ia nulle fois d'avoir confenti à fe (épa-
rerdu Chevalier. Il étoit prêt à prendre quel-
que rélolution , lorlqu'on l'avertit qu'on:
voy.oit des. na.vires qui veiioienc à lui > &:
Amusante s. 6t
seconnoifTanc que c'croic Tefcadre Efpa-
gnole 5 il lie longea plus qu'à vaincjje ou
aiourir.
En effet , le Marquis de Padille , qui la
commandoit , animé de haine & de ven-
geance j non-feuicment par Tes prellend-
mens, maisencore parles dilcours de Mont-
lofe , qui avoir pris parti dans les croupes
Efpagnoles » bruloit de fe voir aux pri'es
...avecK-erme , efpérant trouver (on rival avec
;7t4h 11 ue l'eût pas piutôf reconnu , qu'il. s'ap-
Çrocha. de (on vailleau à la: demi-portée du,
canon , &: l'attaqua avec une vivacité fur-
■ jrenante. Les autres vaillcaux > qui ie trou-
vèrent égaux en nombre , en tiient de
jnême , ik la uuicne put ni les (eparer , ni
airoibiij, leur courage. Hs mirent des fanaux
pour s'oblerver réciproquement , Ôc dès.
l'aube du. jour , ils recommencèrent avec la.
même ardeur.
Sur le midi le mât demizaîne du vaiïTèau;
du Marquis de Padille fut abattu. Les An-
glois chaiiterent vidoire ; mais un moment
après , le grand mât de celui de Kerme
Layant été , les Efpagnols à leur tour pouf-
fèrent des cris de joie y & s approchant de
plus près du vaifleau.Anglois , le feu du ca-
non & de la moulqueterie devint i\ violent
qu'on ne pouvoir plus ni fe voir > ni s'en-
tend rCi.
Kcrmc fit fi bien qu'il accrocha le vaifTeau
Efpagnol , &. Padille de fon côté jerra fes
crampons iur l'Anglois. Ce fut alors qu^il
fe fie des. ajàious. dt valeur dignes d'une.
(j8 Les Journées
mémoire éternelle. Jamais acharneinenc ne
fut ^ lus grand que celui des deux rivaux.
Kcrme ne chei choie que le Marquis de i^a-
dille , ôc Padiile n'en vouloit qu à Kerme :
& quoiqu'ils fulleiit animés par desmouve-
mcns dilférens , la gloire failoit lur le cœur
de l'Anglois , le m-me etfecque la h.iine &c
la vengeance failoieiu (ur celui de rEij. agnol.
Les Angloislauterenc daiisle vaideau dclc;ur
ennemi , & en furent rcpouUès plulieurs fois
avec perte. Dom Fernand à Ion tour Ht la
même choie dans le vaiir^aa Anglois avec
auiïi peu de fuccès. Kerme écoit couvert de
blelFures , 0^ perdoir beaucoup de lang , fans
vouloir fe retirer pour (e faire panier. Le
Marquis de Padiile avoir reçu un coup de
mouîiquet dans la cuifle & trois coups de fa-
bre , fans s'abattre ni le ralentir.
Enfin le feu diminua de part Sc d'autre ,
& devint 11 fûible qu'on n'entendoit plus ti-
rer que par intervalle. Il y avoir trois heures
qu'iîs fe b ittoient corps à corps , & il n'y
avoir pus perionne dms l'un &: dms l'au-
tre vai eau qui ne fat mort ou bietlé , lorl^
qu'on vit venir un vailîeau à plemes voiles,
portant pavillon Anglois. C'étoit celui du
Chevalier de Lunlcy , qui , furpris de cet
horrible lpe6tacle, s'approchoit pour don-
ner du lecours à ces malheureux. Les vaif-
feaux Eipagnols qui le virent, cioyant leur
Commandant perdu , s'éloignèrent dans la
crainte d ctie lui vis des Anglois , qui ce-
pendant étoicnt dans un fi trille état qu^ils
ic crurent tiop heureux que les Efpagnolsles
laillàllcii!: en lepos.
Amusantes. ^9
Le Che\alier de Lunley ayant abor(-lc le
vaillcaii Efpagnol le piemier, n'y trouva
que morts ôc mourans. Mais quel funeftc
objet s'offrit à Tes regards , en voyant le
Mar(|uis de Padille (ans connoilTance , ôC .
perdant tout Ton fang ! Jamais la vaillance
de Léonore n'eût plus befoin de Ton cou-
rage & de fa pnîdence que dans celte occa»
fron. Elle regarda Yvon qui la fuivoit , & lui
lançant un regard qui l'inllruiht de teut ce
qu'elle ne pouvoitlui dire , il Ht porter auflî-
tôt Dom Feinand fur (on bord pour le faiie
panfer. Enfuite ayant paflc fur celui de Ker-
me , & l'ayant trouvé dans le même état ,
elle en eut le mên.e foin.
Elle !es fit mettre dans des endroits diffc-
rens. Elle courut au Marquis de Padille 3
pleine d'une douleur d'autant plus violente :
qu'elle étoit obligée de la cacher ; les Chi-
rurgiens ayant étanché le fang , & mis le
premier appareil , adurerent qu'il n'y avoit
pas une blellure qui parut morte le. Cela re-
mit un peu le calme dans l'ame du Chevalier
de Lunley, qui , voulant toujours agir en
héros , eut les menées attentions pour Ker-
me , dont les Chirurgiens ne jugèrent pas
moins favorablement.
Les mouvemens extraordinaires que (e
donnoit Léonore , joints à la contrainte où
elle étoit de ne pouvoir faire éclater les ditfé-
rens mouvemens dont elle étoit agitée , fi-
rent crair dre au Colonel Yvon qu'e le n'y
iuccomb.'t. Il la fupplia de lui lailTer le foin
de toutes choies, 6t de le calmer , puilque
j9 Les JouRNtES
DomFernand >'ivoit. Car enfin , Madame,
lui dit-il , vous voyez par quels chemins là
Providence vous conduira un bonheur donc
vous défefpériez : je vous prie d'y avoir con-
fimce , & de me lailler agir pour vous dans
une occaiîon qui va vous prouver que vous
n'avez point d'ami plus zélé que moi. Les
moyens que je viens d'imaginer pour vous
remettre en liberté avec le Marquis de Pa-
dillc demandent que vous paroiffiez tou-
jours le Chevalier de Lunley , c'eft-à-dire ,
le Héros des Anglois. Modérez vos inquié-
tudes , cachez l'agitation de votre ame , &
repofez-vous fur ma foi & fur l'attache-
ment que je vous ai juré.
Des paroles fi pofitives , & fortant d'une
bouche que Léonore refpeétoit , produifi-
rent tout l'eftet (]u'Yvon pouvoit fouhaiter.
Je n'héhte point , lui répondit Léonore , à
fuivre vos avis i je vous regarde comme
mon père \ ma gloire & mon bonheur font
entre vos mains, 'je les livre à votre expé-
rience & à votre fagefle : je vous conjure
feulement de vous fouvenir que tout ce que
j'ai fait jufqu'ici n'a été qu'un cntoufiafme
caufé par la jalouse & l'ardeur de mourir -,
que la préfence de Dom Fernand m'a rendu
toute la feiblefTe de mon fcxe , (&: qu^il faa-
droit que je cefla'Ie abfolument d'être Léo-
nore pour foutenir encore long-temps le
perfonnage du Chevalier de Lunley. Après
cet entretien ils fe féparerent , Léonore pour
■vifiter lesblcllés , & Yvon pour exécuter fon
.projet. Comme Dom Fernand & Kermen'é-
Amusantes. 71
toient pas en état de parler ni d'entendre ,
le Chevalier les vifitoit i^un ik l'aucre fans
tju'ils le vilîènt.
Il avoic mis Oucsby auprès du Marquis de
Padille , avec ordre de ne le point quitter ,
Se de ne lui parler de rien lorfqu'il feroit en
fîtuacion de pouvoir connoître ceux qui Tap-
prochoient. Et fa générolité ne voulant avoir
rien à lui reprocher , lui faifoit rendre des
foins aulTi attentifs à la vie de Ketme , que
s'il Pavoit aimé parfaitement.
Cependant Yvon fe mit en chaloupe , &
fut lur les bords des autres valifeaux An-
glois , où il trouva tout le monde dans un
très-mauvais état. Alors leur repréfentant
la htuation où ils étoicnt , Se combien il
étoit dangereux que les Efpagnols vinflent
les attaquer tandis qu'ils étoient fan? chef,
il leur conleilla de déférer le commande-
ment au Chevalier de Lunley , dont ils
connoidoient li valeur & la prudence , -&
qui feul étoit capable de les défendre. Ce
difcours prononcé par un homme dont oa
connoilToit l'expérience Scia fagelTe, joint à
l'amour que le Chevalier s'étoit acquis , fut
approuvé généralement , & Lui-Jey fut pro-
clamé Commandant , & reconnu de tous
les équipages. Yvon nepcrdit point de temps,
& faifant l'avoir cette nouvelle au Cheva-
lier , il lui manda de s'appiocher le plus qu'il
pourroit des deux vailîeaux qui étoifnt en-
core accrochés , d'où l'on tira tous les Efpa-
gnols bleflés, qu'Yvon fit mettre fur le vaif-
ièau du Chevalier de Lunley , Se les An-
72. Les Journées
glois dans les autres vailleaux Tcuc ce qu'il
y avoir de richefîcs fut aulT porté fur l'Her-
cule i &c le canon & les autres erfcts ayant
été di libués dansl'efcadrc , Yvon fut d'a-
vis d'envoyer tous ces vailîcaux à la Jamaï-
que ; ce qui fut exécuté au grand contente-
ment des Anglois , Lunley leur ayant dit
qu'il vouloir (uivre les Elpapiols, puifqu'eii
Pétat où ils étoient , s^il pouvoit les rencon-
trer , il les prendroit facilement. Ainfi ,
après avoir mis le feu aux deux vailleaux ac-
crochés , qui ne pouvoient plus être d'au-
cun ufage j on mit à la voile.
Lorlque le Chevalier de Lunley eut perdu
de vue les vailleaux Anglois , il demanda
au Colonel Yvon quel étoit fon delîein , &
comment ils pcurroient faire pour aborder
iur les côres de la d< minatioii du Roid'Ef-
pagne.Yvon, vieux guerrier & fertile en ex-
pédiens, lui dit qu-*ils alloient s'approcher
de Buenos Ayres , fous prétexte de piller la
côte , & d'y faire des deiirentes •■, qu'il ne fe
mit en peine de rien que de commander ce
qu'il iui diroit en fecrer, Lunley fe iaifla con-
duire ; & après avoir ordon: é qu'on prît la
route de Buenos- Ayres , ayant été aveiti que
le Marquis de Pndille avoit repris les efprirs,
6c qu'il dcfiroit parler à ceux quicomman-
doient , il pria Yvon d'y aller , ne (e fen-
tant pas encore allez de force pour paroîtrc
à Ces yeux. Cette hdelle amante lui recom-
manda de pénétrer les ftcrcts de i(;n caur ,
ôc de favoir li le lien ne devoir plu^^ rien ef-
pércr i & le quitta pour fe rendre auprès
de
A M !?• s A N T 1 s. 75
^e Kerme , refpric agité d'efpérance Se de
crainte.
Yvoii Fut voir Dora Fcrnand , qu'il trouva
cnalfez bon cta:. Je viens , luidic-il, delà
part de notre Commandant , vous rendre
les devoirs que mérice un homme de votre
valeur , 8c vous afl'urer que s'il ne craignoic
que fa prcfence ne fut impoitune , il feroic
venu lui-même vous témoigner le regret de
vous voir en Tétat où vous êtes. Je crois ,
lui répondit foiblement le Marquis de Pa-
dille , que votre Commandant n'eft pas en
meilleure fituarion que moi , & qu'il auroic
de la peine à faire ce que vous dites : du
moins, ajouta-t-il en foupirant ,j'ai fait tous
mes efforts pour que cela fù: ainfi. Yvon,
qui comprit qu'il vouloit parler de Kerme ,
lui dit qu'il devoit être content , puilquc
Kerme étoit encore plus mal que lui ; mais
c'étoit le Chevalier de Lunley , qui com-
mandoit à fa place , qui l'avoit envoyé.
Quoi , s'écria Dom Fernand ! le Chevalier
de Lunley n'eftni mort , ni blelTé , 8c c'eft
lui qui commande ! Nous ferions bien mal-
heureux , lui répondit Yvon , fi ce guerrier
étoit dans Pétat où vous femblez le louhai-
ter : mais , Seigneur , conrinua-t-il , vous
n'êtes pas dans celui d'entendre fon éloge ,
ni de goûter les foins qu'il prend de vous.
Je vous verrai fouvent pour lui , & lorlquc
vous ferez mieux , j'efpere vous faire con-
noître qu'il n'eft point d'homme dans l'Uni-
vers qui mérite mieux que le Chevalier de
Lunley l'eftime & la tendreife du vaillant
Tome IK D
74 Les Journées
Marquis de Piidille. Dom Fernand foupîra I,
ce uiicours , & après avoir rcvé quelque,
temps , il pria Yvon de lui apprendre Tétat
où les chofes en étoienr. L Irlandois le fie
exaélement, mêlant toujours dans Ton dit--
cours quelques traits avantageux pour le Che-
valier de Lunley. A votre récit, lui dit PadiU
le , je vois que je fuis prifonnier des Anglois.
Yvon qui le voyoit dans une agitation qui
pouvoir lui être préjudiciable , s'approchanC
plus près de lui pour n'être entendu de per-
Tonne: votre amitié pour le Chevalier de
Lunley , lui dit-il > vous fcivira de rançon :
il ne tiendra qu'à vous de ravoir la liberté à
ce prix. Cependant il a mis près de vous un
Gentilhomme auquel il ie confie : vous pou-
vez lui parler librement, ^' lorfque vous au-
rez ucîqiie chofe à lui faire favoir , il l'en
inftruira exa>^.ement. Alors il lui préfenta
Ouesby , que Dom Feriiand regarda à peine ;
& comme il ht voir qu'il ne vouloir plus par-
ler, Yvon fe retira , après avoir inftruit fc-
cretemenr Ouesby de tout ce qu'il dcvoit
diie , & fut retrouver Lunley auprès de
Kerme qui n'avoir pas encore recouvré Tu-
fage de la parole. Yvon rendit compte à
Lé nnre de la vifite : elle ne put compren-
dre pourquoi Dom Fernand paroiffoit avoir
de la haine pour le Ciievolier de Lunley ; il
lui pada mille cruelles idées dans l'efprit fur
cette aver'îon prétendue ; mais les confeils
d'Yvon lui donn:înt de l'efpoir, elle voulut
encore ntrcndre quelques jours pour parler
au Marquis. Cette entrevue ne fut pas portct
A M U s A N T I s. 7Î.
IÉu(îîloIn qu'elle le croyoic ; car Dam Fer-
inand ayant faic réflexion fur tout ce que Ui
avoic dit Yvon , appella Ouesby , &c Tayaiic
fait a'Ieoir auprès de lui : puifque vous êtes
lî bien dans l'efprit du Chevalier de Lun-
ley , lui dit-il , pourriez-vous , fans trahir fa
confiance, m'inftruire de quelques particula-
rités qui le regardent , &c qui m'intércQent ?
Eft-il marié ? a-t-il quelque maîtreflè en
Angleterre ? & ne puis-je favoir s'il étoic
à la première defcente d.'s Anglois à la
Jamaïque ?
Je pais , lui répondit Ouesby , vous inf-
truire de tout ce que vous me demandez ,
fans blefler la fidélité que je lui dois. Le
Chevalier de Lunley ne lervoit point encore
du temps de cette expédition : il n'eft point
marié i &: quoiqu'il foit formé pour plaire
ôc pour aimer , ie ne lui fais nul attache-
ment en Angleterre. On m'avoit dit cepen-
dant , reprit Dom Fernand , avec aflez, d'a-
j^itation , qu'il étoit fort amoureux d'une
Dame Efpagnole qui étoit tombée entre (es
mains : mais vous êtes à lui , & vous crai-
gnez de trahir fon fecret. Pour vous prou-
ver , lui répondit: Ouesby, qu'il n'en a point
fur cet article, je vous dirai fmcércment que
Léonore, Dame d'une beauté fans (econdc ,
eft en fon pouvoir depuis près de deux ans,
mais qu'il n'en eft point amoureux j <^
qu'ayant appris vos engagemens avec elle ,
il ne cherchoic que les occafîons de vous
la rendre , lorfqu'il apprit par un Officier
nommé Momrofe que vo.us l'aviez oubliée.
fG Les Journées
& deviez bientôt époufer une de Tes pa-
rentes à fa place.
Qu'entends-je , s^écria le Marquis de Pa-
dille , faiGnt un vain effort pour fe mettre
fur Ion féant ! Achevez, généreux Ouesby ,
achevez de me rendre la vie. Moi , marié!
moi , perfide à Léonore ! Ah ! cela (c peut-il
penler? Mais Léonore eft vivante , Léonore
eft fidel.le , & Lunley n'efl: point amou-
reux Heureux combat , favorable défaite :
hélas ! vous m'êtes mille fois pkis glorieufe
que les viiVcùrcs les plus complettes. Le
Marquis de Padille parloit avec tant d'ar-
deur , que le feint Ouesby , qui avoit peine
à cacher fcs larmes , eut peur que cela ne lit
tort à (es blelfures. Seigneur, luidic-il, je
fuis fi (enfibie aux mouvemens que vous me
faites paroîfe , que je ne tarderai pas à en
inllruire mon maître , mais à condition que
vous calmerez l'agitation où vous êtes : &
puifqae vous aimez toujours Léonore , con-
fervez-vous pour elle. Le Chevalier de Lun-
ley vous inflruira bien mieux que moi de
tout ce qui la touche. Ce que je puis vous
a'Iurer , aulTi bien que lui , c'eft qu'elle vous
eft fidelle , h n'a jamais aimé que vous.
Les remèdes les plus prompts & les plus
fpécifi ues ne font pas capables de faire ce
que le difcours d'Ouesby produifit fur le
corps & l'efprit du Marquis de Padille. Il
fentit ranimer fes forces prefque éteintes ,
& la connoillance lui revenant à chaque inf-
tant , il fut frappé du fon de la voix d'Oues-
by j &: le regardant aulïl attcncivement qu«
Amusantes. 77
r^tat où il écoit le lui pouvoit permettre :
mais , lui dit-il , je crois vous connoîcre ;
plus je vous écoute Se vous examine , (^
plus je m'imagine vous avoir vu. De grâce ,
cirez-moi de peine , ôc m'inftruilez com-
ment (k par qui vous favez tout ce que je
viens d'entendre.
Seigneur , lui répondit Ouesby , en lui
prenant les mains , dilpenfez-moi de faire
ce que vous délirez i c'ell un m/flere refervé
au feul Chevalier de Lunley. Je vais lui ap-
prendre Tétat de votre ame , & ferai mon
polTible pour ne me rendre près de vous
qu''avec lui. A ces mots, fe faifant effort
pour le quiccer , fon ordre ne s'étf ndant pas
plus loin , ôc craignant qu'il» ne la reconnût,
elle courut trouver Léonore &c le Colonel
Yvon , à qui elle apprit tout ce qui venoit de
fe palier. Cette femme courageule , qui
avoit cherché tant de lois la mort avec l'in-
trépidité des plus hardis Guerriers , penla
expirer au récit d'Ouésby. La douleur , la
joie , l'amour 6c la pitié firerit un li grand
combat dans fon ame , que , prête à s'éva-
nouir , elle tomba dans les bras d'Yvon ÔC
de Béatrix. Us la hrent promptsment reve-
nir , en lui reprochant avec douceur une pa-
reille foiblelîe. Vous voyez , brave Yvon ,
lui dit-elle en rougilTant , que je fuis vérita-
blement femme , ôc qu'on ne doit fouviut
qu'à l'excès des malheurs un courage qui
meurt dans la prospérité. Quoique ces ré-
fiexionsnela reiidilîènt que plus digne d'ad-
miration , Yvon ne voulut pas s'y arrêter >
"7^ LisJovunIes
■& cherchant à la fervir , il renvoya Ouesî^y
auprès du Marquis de Padille , avec ordre de
faire retirer tous ceux qui feroient auprès de
lui , lous prétexte que le Chevalier de Lun-
-ley V. noit Pentretenir d'afKiires importantes
aux deux nations. Ouesby s'acquitta parfai-
tement de fa commiffion , & prépara Dom
Fernand h voir le Chevalier , qui , fuivi cîa
Colonel Yvon, fe rendit prefque en trem-
blant dans la chambre du Marquis. Comn e
ces endroi s ne font pis foit éclairés , Dom.
Fernand ne put le reconnoître d\abord , ô£
prenant le prt mier la parole : vaillant Lun-
iey , lui dit- il , vous voyez un homme auflî
rempli d'elHme Ôc d'admiration pour vous
qu'il étoic anim-é de haine & dejaloufie..
Ouesby doit vous en avoir appris la caufe ,,
& j'cte vous prier d'oublier mes premiers
fentimens , & de rcconnoîrre les derniers y
en m'apprenant le fort c^e ma chère Léo-.
nore _, pour laquelle je voulois mourir , &c
pour qui feule je puis vivie. En achevant ces.
mots il lui tendit les bras , &c le Chevalier de
Lunley s'érant avancé : oui , lui dit-il , mon
cher Dom Fernand , il eft jufte de vous ren-
dre Léonore ; mais pour fon fort , c*eft à.
vous fcul à nous l'apprendre. Cette voix étoit
trop présente au Marqui"; de Padille pour ne
la pas reconnaître, tl n'héiita point , comme-
avec Ouesby , de ne doutant point que ce
ne fût la fille de Valeico qu'il embraffoit *.;
Léonore , s'écria-t-il , ma chère Léonore ^
cft-ce bien vous que i*cntends J' Ces mors fti-
tcnc répétés mille fois , 5c entrecoupés de-
A M U s ^ M T E i. 79
"larmes, detranrports& de tendres eir.brade-
mens. Mais enfin impatient d'apprendre par
quel enchantement ie Chevalier de Lun-
ley & Léonore étoient la mên:e chofc , il
lui faifoit cent cueltions à la fois.
Léonore, qui remarquoit trop d'ardeur &:
d'amour dans routes les adions de Dom
Fernand pour douter de fa fidélité , le pria
tendrement de modérer des tranf^-crts qui
■pouvoient lui être funeftes; & après 'ni avoir
préfenté Yvoîî corr-me un hr.nme iligne
de Ton eftime , & lui avoir fait leconnoicre
Ouesby pour Béatrix , elle lui conta toute
Ton hiftoire , qui le remplit d'étonnemenr ,
d'amour&d'admiratio)i.ll lui rendit compte
à Ton tour de tout ce qu'il avoit fait pour la
trouver , & jnilifid Montrole , en lui ap-
prenant que ce qu'il avoit dit n'étoit qu'une
ruie dont il s'étoit (ervi exprès à tous les An-
glois auxquels il avoit parlé, pour découvrir
plus facilement celui qui cachoit Léonore ;
& que le trouble & les diflérens change mens
de Ton vifage , loifqu'U s'étoir ac^reOé à elle ,
lui avoicnt fait croire que lui fcul éroit (on
rival , & que le rapport qu'il lui en avoit fait
ne lui avoit pas donné lieu d'en douter ;
que c'étoit l'unique caufe de la h.tine qu'il
avoir prife pour elle , fous le nom du Cheva-
lier de Lunley; 6c du redoublement de celle
qu'il .ivoit commencé d'avoir pour Kerme.
Cependant , continui-t-il , v( us venez de
m'en faire un portrait qui ns-e force de lelli-
mer; Se (î votre vertu m'emiêihc de le le-
garder comme un rivâl dangereux , la sio-
D4
So Les Journées
lence de mon amour pour vous me contraint
à redouter un mérite Ci parfait.
De quelque façon que ce foit j reprit mo-
defterr.ent L éonore , Kerme n'eft point à
craindre pour vous; & quoique je ne veuille
manquer en rien à la reconnoifiance que je
lui dois j vc>us connoîrrez bientôt, mon cher
Dom Feman.d , que Léonore ne peut & ne
fait aimer que vous. Yvon inftruific alors le
Marquis de Padille du projet qu'il avoit
formé , qu'il approuva , &z dont il lui mar-
qua Ton Goiit'';ncem'-nï par mille remercie-
mens^ & de tendres prot.lla'.ions d'une ami-
tié (inceie. Après avoir encore examiné tou-
tes les conféquences o'un dedein qui ne iaif-
foic point d'avoir bien des rifques , Yvcn
fut d'avis que Léonore le quirtât j pour ne
donner aucun (oupçon d'un entretien quî
pourroit caufer quelque curiofité. Ainfi ces
fidèles amans fe féparerent plui tranquilles
& plus amoureux que jamais. Léonore laiiïa
Béarrix auprès de Dom Fernand , & lortic
avec Yvon pour reprendre le perfonnage
du Chevalier de Lunley, Cependant le vaif^
fc'au approchoit toujours de la côte de Bue-
nos-Ayres ; & pour exécuter leur projet,
Lunley commença à faire des defcentes :
on pilla les Payfans , l'équipage faifoit
bonne chère à leuis dépens. Cela fut fou-
vî-nt réitéré , 6c toujours avec fuccès. En-
forte qu'après avt)ir accoutumé quelque
temps Péquipage à ce jeu , qu'ils ci oyoient
tiès-lérieux j un jour qu'Yvon commandoit
tous ceux dont il fc défioit ^ il leur fit faire
Amusantes. Si
une dcfcente , oii ils furent avec joie. Alors,
profitant du moment , il fit lever Tancre ,
& fit voile du côté de la vi'.le de Buenos-
Ayres. Le Pilote qui étoit Anglois , fe dé-
fiant de quelque chofe , réfuta d'obéir ;
mais Yvon lui cafî'a la tête d'un coup de
piftolet, ôc fit prendre le gouvernail par un
Irlandois qui connoillbit l.i côte , &c qui
ctoithabik Pilote. Ce brave guerrier, à Taiie
des Irlandois qui étoient fous fon obéif-
fance & du Chevalier de Lunley , fe rendit
maîcre de ceux du vaiffeau dont le fenti-
ment leur étoit oppolé; &c ayant fait mettre
à fond de cale les plus mutins , ils entrèrent
avec pavillon Eipagnol dans le port de Bue-
nos-Ayres. Dom Bernardo de Valefco , qui
étoit attentif à chaque vaisTeau qui arrivoit,
pour avoir des nouvelles du Marquis de Pa-
dille , fut des premiers, comme Comman-
dant fur ces côtes , à venir recevoir celui du
Chevalier de Lunley. Mais quelle fut (a fur-
prife en voyant tous gens qu'il ne connoif-
foit pas , & de fe voir embrafler les genoux
de arrofer fes miins de larmes par un jeune
homme dont l'air Ôc la beauté rendoient en-
core l'adtion plus touchante.
Il recula quelques pas pour l'examiner
avec attention ; &c comme Ion cœur étoit
déjà attendri parles marques de foumilTion
de ce bel étranger , la nature n'eut pas de
peine à lui deffiUer les yeux : Se reconnoif-
fant Léonore , faifi , furpris de joie & d'é-
tonnement , il l'cmbrall'a , & la tint une
heme dans ks bras , fans pouvoir proférer
Si- ÏL E s T O U R N fc F. s
une parole. Tout le monde écoit attentirà:
ce touchant fpeftacle, & gardoic un piofond
filence , pour voir quelle feroit la fin de cette
aveniu.e. Enfin Dom Bernardo reprenant
fes fens : Léonor^ , ma fille , s'écria-t-il ,
le peut-il que vous me foyez rendue i Ge-
peu de mots ayant inftruit tous ceux qui
ûoient accourus fur le port , on entendic
ml le cris de joie, & le nom de Léonore ré-
pété de tous côtés. Chacun s'empred'oit ce
la venir iaiuer ; & de féliciter Dom Bernardo
de Valefco , qui,, dans l'excès du contente--
:nientcù l'onétoicdece retour imprévu , eut
touics les peines du monde à fe débarrafTer
de la foule pour ^uivre Léonore julqu'à (oir
>aii!eau , où elle voulut l'inftruire de (es
aventures ; ce qu'elle fit avec tant d'efprit &
de modtftie . que Valeico ne pouvoit fe laf.
fer de rembia'îtr- , & de s'empêcher de Tin-
teir(>mpre pour lui donnei des louanges..
.Klaislorfqu'il eût appris qu'elle lui ramenoic
le Martjui^de Padiile ;, fajois parut danstoutc
fon étendue.
Il remercia Yvon de fss foins généreux ,.
& ayar.t pi omis à Léonore d'obtenir du-
Ca) itaine - Général qu'*clie feroit maitrcilè
du fort de Kerrre , il 'e ht mener auprès
du Marquis de Padille. Dom Fernand le
icçut avec fa tendrefte & fon refpeél ordi-
n ires. Après s^tre témcij;nés leur conten-
tement récip oCjUe 5 Vnleico fit apportera
terre Kern;e ëc Dom Feinand , & les logea
chez lui- , lai liant Yvon pour prendre foiîî.
4a vailleaja .& des auu-eb bl^és. , entio-
Amitsantes. Sj
Icfquels Léonore j qui voulut les voir (Jef-
cendre , reconnut Montiofe , dont les autres
occupations l'avoient errjpêchéc de s'infor-
mer. Eile le tît conduire auili chez Dom
Bérnardo , & l'on peut dire qu'elle entra
dans la Ville comme en triomphe. Lorfque
Valefco eût tout ordonné chez lui , il fît inf.
traire le Capitaine - Général de cet événe-
mtn'. Comme le Marquis de Padille étoit
en grande confidération dans toute 1 Efpa-
gne , àc que perionne n'ignoroit Tes enga-
gemens avec Dom Bérnardo de Valefco ,
qui étoit eftimé particulièrement ; le Ca-
pitaine - Général le félicita , & fut charmé
de trouver cette occalion de reconnoîtrc^
les fervices de Pun & de l'autre , en accor-
dant à Léonore de difpo'.cr non - feule-
ment de Kerme , mais auilï de toutes les
richeflès dont le vailkau l'Hercule t'toit
chargé, comme étant le prix de la vi-
le ur.
Dom Bérnardo s'en retourna porter cette
nouvelle à Léonore , qai ayant repris les
habits ordinaires , ainflque Béatrix , recom-
mença de témoigner à Valefco 'a joie quelle
reflentoit de le revoir. Après qu'elle eût
donné le temps nécefTaire à l'amour parer»
nel, elle fe rendit auprès de Kerme , qui;,
car les mouvemens qu'on lui avoit cau-
fés en le tranfportant , avoit enfin repris
fes Caiis & i'ulage de la voix. Son étonne-
ment fut fans égal lorfqu'il (e trouva couché
dans un lit magnifique , occupant unappae-
ïemeuL lupèfibc, &: encouié 'i'Eipaguttîs^,
D<^
g4 L E s JO URN É E S
mais il redoubla bien plus quand il vit entrer
Lconoie , fuivie de Béacrix , qui s'appro-
chant de Ton lit , & s'étant afljfe à Ton che-
vet , lui parla en ces termes :
Je ne fais h vous ères en e'tat d*entcndrc
tout ce que j'ai à vous apprendre , &c Ci cette
grande aire que vous m'avez toujours fait
paroître ne fe démentira point. J'aime affez
votre gloire pour attendre le moment où
voLie fanté vous donnera la force de rapp.l-
1er votre vertu , dans une occafion où je
fais que vous en avez befoin. Ce difcours ,
l'habit de Léonore , Se tout ce queKerme
voyoit, lui fit deviner une partie de fon lort.
Dans quelque érat que je puilïe être , Mada-
me 5 lui répondit-il , j'écouterai toujours ce
que vous aurez à me dire avec le refpedfc
d'un homme à qui vous êtes plus chère que
la clarté du jour j & quoique j'entrevoie
quelque chofe démon malheur, puilque je
crois êtrt-prifonnier desEfpagnols, la crainte
d'av( ir perdu le vaillant Chevalier de Lun-
ky Cf^de au plaifir de revoir la divine Léo-
nore. Je n'ai n'en à redouter , c'eft pour vo-
tre mort feule , Madame , que je ferois ca-
pable de manquer de raifon & de courage^
Vous vivez , cela me fuffit , je ne désho-
norerai en rien Partenrion que vous me mar-
quez pour ma gloire. Alors s'étant tu pour
l'écouter , Lconore lui appiit tout ce qui
étoit arrivé , fans lui rien déguifer ; lui dé-
couvrant , fins nul détoi'r, l'amour de Fa-
dille ôc fes engagemens avec 1-ui , les obli-
gations q^u'elle avoit à Yvan , le paiti (^u'a-
Amusantes. Sj
voit pris Monrrofe , & de quelle façon elle
écoit dans la maifon paternelle. Vous voyez,
continua-t-elle , que vous m'aviez enlevée
des bras d'un père & d'an époux , & qu'il
m'étoic abrolumenc impofîîble de répondre
à votre amour. Vos foins ôc votre refpeél
vous ont acquis mon eftime Se ma recon-
noilTance l je ne vous trahis point , puifque
je n\ii cherché que ceux à qui le devoir &C
mon cœur m'ont lié depuis mon enfance :
ainfi j'efpere, généreux Kerme , quen vous
annonçant que vous êtes libre , & que je
ne puis être heureufe qu'avec le Marquis de
Padille , vous m'aimerez encore aiXtz pour
payer avec joie votre liberté d'un prix qui fait
mon bonheur.
Vous aviez raifon , Madame , répondit
Kerme , de croire que j'aurois befoin de tout
mon courage pour entendre ce que vous ve-
nez de me dire. Je m'étois préparé à des
malheurs moins grands. La perte des vaiH-
féaux que je commandois & de ma liberté
ne me paroilloient rien , puifque je vous
voyoïs ; mais vous m'annoncez que je ne
vous verrai plus , & que j'ai un rival qui va
vous voir lans cedè i c'eft ce que je ne puis
penfer 'ans défeipoir. S'il eft vrai que j'aie eu
le bonheur d'acquérir vocre eftime , vous
deviez me le prouver en prenant , pour me
lailler mourir , tous les foins que vous avez
eus pour rendre à la vie le pkis infortuné de
tous les hommes. Cepend.'.nt , prifonnier
du Marquis de Padille , éttn iu dans un lit
chez Dom Bermr4o de Valcfco , je ne puis
^5 Les^Journées
ni ne dois empêcher votre bonheur , ^ je
fcns même , malgré ma douleur , que je
vous fuis obhgé , n'ayant rien à craindre
de moi , de venir m'inftruiie de votre def-
tinée , & de vous juftihcr du coup que vous
me portez.
Léonore ne put être infendble à PefFort
qu'elle vit bien que Kerme fe faifoit pour ne
lui pas montier tout Ton défefpoir. Elle Taf-
fura du loin ôc de la confidération que l'on
auroit pour lui , & le quitta pour lui laifler
le temps de refléchir fur ce qu'il avoit à
faire.
Cette géncreufe fille ne voulant pas né-
gliger la moindre partie des chofesqui pou-
voient être agréables à Dom Fernand , fut
voir Montrofe , que Valefco avoit déjà inf-
truit de tous ces événemens finguliers. Si
Léonore lui avoit paru le cavalier du mon-
de le plus accompli, elle caufafon admira-
lion fous fa forme véritable. Il lui demanda
pardon des périls & des peines où fa rufe Pa-
voit expofée , & fe trouvant alTez fort pour
ne pas garder le lit , il la pria de perm.ettre
qu'il fût auprès du Marquis de Padllle. Léo-
more l'y conduifit , & ce fut en fa préfence
que ces tendres amans fe jurèrent encore
une ardeur éternelle , Se que Dom Bernarda
les ad'ura quauili-tôt que le Marquis feroit
en état de quitter la chambre , l'hymen les-
ianiroir pour jam.iis.
Cependant le Colonel Yvon ayant tout
aéglédans Wvaifleau ^ fe rendit che:: Vaîefco
$0111 piendre. fa. gaiE du. coar^SBicjaieat dî
Amusantes. Et
leonore, auquel il avoir fi bien contiibuc. lî
y fut reçu avec l'eftime & l'amitié qui étaient
dues à ton ze!e & à Ton méiite particulier*
JMontrofe &c lui s'embralleient , & fe féli-
citèrent réciproquement d'avoir qMÏtté le
pirti de Crorawel. Yvon ayant appris que
Kerme étoit en état d'être vu , pria Léonore
de lui permettre de l'entretenir. On le con-
duilit à fon appartement , où il ne fut pas
plutôt entré , que Kerme L'ayant reconnu :.
quoi , toi dit-il ! Yvon , le brave Yvon m'a
tralii 1 lui en qui j'avois mis toute ma con-
fiance ; lui en qui j'ai reconnu tant de cou-
rage & de venu y s'eft joint avec mes enne-
mis pour me perdre > ôc pour m'enlevcr cer
que j'avois de plus précieux t Non , lui ré-
pondit Yvon , je ne vous ai point trahi ;.
mais fidèle à mon Roi ^ je ne me fuis atta-
ché à l'Ufurpateur que pour trouver une
occafion favorable de fervir la caufc de ma
patrie , qui gémit fous les loix d'un tyran ,
ennemi des Autels, des trois Royaumes Se de
toute la NoblefTe. Je ne vxiusai rien enlevé
pourdonner à vos e-inemis ; celle dont vous
parlez ne pouvoit être à vous , puifque fa foi
étoit eiigagée avant qu'une injufte violence la-
livrât entre vos mains : & je vous fais moi-
même trop de vertu pour ne pas efpérer
qu'après avoir rendu juftice à la vertu de.-
Léonore , vous reviendrez encore de l'er-
reur où vous êtes , & que le Ciel tou-
chant votre cœur, vous ferez un )our ic
plus zélé défenlcor d-c la majefté de nos,
U^çdi^ ii fciablc ipc k diicoiixs^d'Y\.G» iutr
S8 Les Journées
une prophétie ; car après la more de Crom-
wel, le Général Monk étant entré dans Lon-
dres, fécondé de l'armée navale , con'jman*
dée pir Montaigu , Kerme fut un de ceux
qui furent commandés pour efcorter le Roi
Charles II , lorfqu'il vint en Angleterre
prendre pofTeilion de la Couronne de fes
Ancêtres.
Mais Kerme n'étant pas encore dans ces
fentimens, ne répondit rien en ce moment
à Yvon qui pût lui marquer un pareil chan-
gement. Cependant fa fanté fe rétablilfant
de jour en jour , & fa raifon devenant plus
ferme , il rit de folides réflexions fur fou
amour , & par les foins de Valefco , les at-
tentions du Marquis de Padille , & la dou-
ceur des remontrances de Léonore j il s^ac-
coutuma infen/iblement à voir ces deux
amans fe donner mille marques innocentes
de leur tendrelîè; & s'étant enfin vaincu
tout-à-fait, il parvint au point de preffer lui-
même leur union pour en être témoin avant
fon départ.
Cette nouvelle , qu'il leur annonça avec
une fatisfadVion parfaite , combla de joie
toute la maifon de Valefeo , qui, par com-
plaifance pour Dom Fernand & Léonore,
attendit qiîe Kerme pût foufcrire à leur hy-
men. Le Mirquis de Padille étant entière-
ment rétabli , on ne lo3igea plus qu'aux ap-
prêts de cette fupei be fête , qui fut célébrée
avec une magnificence digne de ceux qui
en étoient les objets principaux. Kerme
n'ayant rien voulu des richeflès que Léo-
A M U s A K T ï J. '^9
noreavoît conquifes fur les Forbans, fe ré-
foluc de partir pour la Jar^aïque, au(fi-tôc
qu'elle fut unie avec le Marquis de Padille.
Cette réparation ne fe fit pas fans quelque
regret de part & d'autre ■■, mais enfin on
fe fépara avec les marques d'eftime que les
"belles âmes ne fe refufent jamais les unes
aux autres. Kerme fe rendit à la Jamaï-
que , fans aucun accident , parfaitement
ga.éii de fes bieffurcs & de fon amour.
Yvon s'établit en Efpagne pour le refte de
fes jours, & il devint chef d'une illuftrc
famille. Montrofe fervit toujours dans les
troupes Espagnoles , jufqu'au moment de
pouvoir le faire pour fon véritable Maî-
tre. Et le Marquis de Padille ôc la bell«
'Léonoré palTcrent des jours que l'amour
&c la gloire rendirent également liluftres ôc
fortunés,
T Jranie n'eût pas plutôt cefTé de lire , qu'il
s'éleva un bruit confus de louanges 5c d'ap-
p'nudinemens qui lui firent connoître le
plaiiir que cette hiftoire avoit fait à cette
îpirituelle compagnie. Thélamont même
ne put garder le fevere décorum que les ma-
ris i'impofent ordinairement ; & comme
il étoit autant amant qu'époux , il a Imira
fon Uranie avec la (încériréque l'on doitaux
belles chofes, quels que foient les nœuds qui
nous attachent aux rierfonnes qui les ont fai-
tes. Le jour ayant fini en même temps que
l'hiftoire dcLéonore , on fit plufieurs tours
de promenade en attendant l'iieure du fou-
50 Les Journées
pé , toujours en s'entretenant des plusbeaut
endroits de cette aventure , chacun fe rap-
pellant ce qui l'avoit le plus touché.
Le foupé ayant été annoncé , on fe mit à
table avec une dirpcfition d'efprit fi agréa-
ble , que cette aimable compagnie ne crut
pas avoir encore paflé journée plusamufante.
Au fortirdu repas on (c rendit dans l'appar-
tement d'Uranie , où , après avoir palTe le
refte de la foirée , Tes amis jugeant qu'elle
avoit befoiiî de repos, la lailleienten liberté
de jouir avec Thélamont des douceurs d'une
union qu'elle favoit Ci bien décrire.
JFm de In dixième Journée.
ONZIEME JOURNÉE.
LEs fentimens de cette aimable fociété
étoient trop conformes à ceux qu'Ura-
nie dépeint dans l'hiftoire deLéonore,pour
ne la pas intéredcr jul ues dans le fommeil
même. L'amoureux Alphonfe fouhaita plu-
fieurs fois avoir efTuyé tous les périls du
Marquis de Padille , & être au même point
de félicité ; & Camille , avec toute fa mo-
deftie , délira fouvent le fort de Léonore,
Les rayons du Soleil , en diffipant les om>-
bres de la nuit , ne firent point évanouir des
defirs que refpoir d'un bonheur prochai»
augmentoir à chaque inftant.
Cependant Uranie ne fut pas plutôt en
état de fortir de Ton appartement, qu'elle fc
Amvsantis. 9ï
rendit dans celui des deux belles cbufincs ,
fuivie du refte de la compagnie. La matinée
ne Ce trouvant pas adez douce pour la pro-
menade , on réfolut de refter chez Camille
& Florindc jufqu'au dîné. La converfation
ne pouvant rouler long-temps fur des ma-
tières ftériles entre des perfonnes auffi fpi-
rituelles , tomba bientôt fur les fujets les plus
relevés. Camille, qui étoit encore toute plei-
ne de l'ouvrage d'Uranie , après lui avoir
donné de nouveaux éloges , dit qu'elle ne
pouvoit s'empêcher d'être toujours furprifc
de ce qu'une Nation éclairée , dont les hom-
mes oiit de Pelprit , de la valeur & un cou-
rage héroïque , pouvoit être (i louvent tom-
bée dans le défordre affreux des révoltes,
des féditicns , &c dans le crime le plus dé-
teftable , en failant mourir fon Roi fur un
échafaud. Cet objet , continua-t-cUe , me
frappe d'une telle horreur , que je doute
^quelquefois de la vérité de l'hiftoire. Voilà ,
dit Uranie , les cfîçts que caufe l'ambition.
Comme c'eft une paffion qui n^admet ni loi
ni religion , elle en fait la dellrudion ; &C
ces deux articles oies du cœur des Peuples ,
il n'efl: pas mal-aifé de les rendre capables d«
toutes (ortes de violences , de trahifons Se
d'injuftices : ôc je fuis perluadée que fi la vé-
ritable doctrine s'étoit maintenue en Angle-
terre , il n'y auroit point eu de ces terribles
révolutions.
Il n'en faut pas douter, ajouta Thélamont.
De toutes les héréfies qui ont paru depuis la
mort du Sauveur du monde , il n'y en a
ji Les JottrnIes
point eu de plus funefte aux Aurels &: à k
majefté des Kois que celle de Calvin. Elle
prit nailîanceen France , où elle Ht des pro-
grès fi confidérables , que la crainte des châ-
timens le contraignit à fortir du Royaurre ;
& fixant Ton féiour à Genève , il en fit le
berceau de Tes faulTes opinions. Ce fut delà
qu'il répandit Ton venin prefque par toute
l'Europe , Se qu^il fit les terribles effets qui
font rapportés dans nos annales.
Les habitansde Genève , devenus hf^rétî-
ques, renverferent les Autels , chairerent les
Prêtres de leurs Eglifes , portèrent leurs
mains criminelles fur leur Evêque , qui étoic
leur Souverain, & s'érigèrent en république,
que la politique de plusieurs grands Rois a
confervée iufqu'à préfent^ mais que leur juf-
tice détruira tôt ou tard.
Si on ne vouioit pas convenir avec tous
les habiles gens qui ont lu ks inftitutions dc
les autres ouvrages de Calvin , qui infpirenc
un air de liberté qui conduit à la défobéif-
fance , à la rébellion , ôc à tous les crimes
qui les accompagnent; les complots , la dé-
folation des Peuples , & les facrilegcs qu'ils
ont caufés en France , en feroient une preu-
ve fans réplique : puifque nous en voyons
encore les funeftes marques dans tous les
endroits où ces hérétiques ont été les maî-
tres.
Rappelions à notre mémoire la confpira-
tion d'Amboife , & celle de Monceaux , où
ces fcélérats voulurent enlever le Roi 5c la
Famille Royale , dont l'une 5c l'autre n'é-
Amusantes. 9J
chappa que par miracle. Reprcfentons-
nous un Amiral de Coligny , perdant quatre
batailles contre fon Roi , fans pouvoir en
être abattu , fon courage & fon efprit lui
fournidant des reflources pour paroître tou-
jours avec plus d'éclat Se de fierté.
Examinons ce Seigneur G grand par fa
naidance , & plus encore par fon mérite
perfonnel , fi eftimé de fon Roi & de fa pa-
trie pendant qu'il leur fut fidèle , empoifon-
né du venin de l'héréfie , devenir rebelle à
Tun & à l'autre , faire entrer des troupes
étrangères dans le cœur de l'État; crime
capital à un Sujet : dompter, afTujettir le
Royaume par fes exploits, abattre la royau-
té , & changer l'état monarchique en état
républicain. Enfin voyons périr ce grand
homme enveloppé dans une affaire générale
qui coûta tant de fang à fon parti , & qui
fut 11 funefte à la France ; &c nous convien-
drons , fans hélîter, que Phéréfie de Calvin
a caufé tous ces défordres. Delà , tournons
les yeux fur la Hollande. Les Hollandois ne
furent pas plutôt infe6tés de cette héréfie ,
qu'ils fecouerentle joug des Rois d'Efpagne,
leurs Souverains ; Guillaume de Nalfau ,
Prince d'Orange , Gouverneur des Provin-
ces de Hollande & de Zélande , déclaré
leur Général par les Etats de ces Provinces y
& après quarante ans de guerre , obliger
leur Prince à renoncer à tous fes droits de
fouveraineté , & à les déclarer libres 5c in-
dépcndans. lettons enfuite nos regards fur
l'Angleterre , qui s'éunt déjà fouftraiie à
94 Les Journées
rautorité du Saint Siège , n'eut pas de peiné
à recevoir cette hérélie , puifqu'îl Tuffifoic
d'être ennemi de Rome pour y être bien
reçu. Tous ceux qui furent profcrits en Fran-
ce & dans les Pays-Bas s'y retirèrent , & s'f
multiplièrent à un tel point , qu'ils ont ba-
lancé long-temps le pouvoir des Evêques 8c
l'autorité de la religion Anglicane , ayant
eu le dellus en pluficursoccalîons.
La première fut très-funefte à Charles I ,
Roi d'Angleterre , dEcode Se d'Irlande ,
où après une longue guerre les Evêques fu-
rent chartes , le Roi jugé par fcs propres Su-
jets, fa côte mife fur un échafaud, la monar-
chie é.einte , !k l'état changé en république.
Tout cela caufé par l'ambition démefurée
de Cromwel , leur Généraliffime , infigne
hérétique , Calvinifte ou Prcsbitéricn ; qui ,
en habile homme , refufa le titre de Roi qui
lui fut offert par le Parlement , n'acceptant
que celai de Protedeur de la République
d'Angleterre , qui cependant lui donnoic
beaucoup plus d'autorité que l'autre , fans
courir les mêmes rifqucs. Envifageons cet
homme perfécutant fans relâche les Catho-
liques , anéantillant les Evêques de PEglile
Anglicane , confifquant leurs biens , n2
voulant pas même fouffrir dans fon armée
un foldat Catholique , n'ayant jamais à la
bouche que les mots de liberté ôc de reli-
gion , devenir le tyran de fa patrie. Voyons-
le gagner la bataille d'Ambar fur le Roi
Charles II , le faifant pourfuivre jufques
dans les montagnes d'EcolTe , aufli altéré
A M ir s A N T E s. 9f
£e Ton fanj^ qu'il l'avoit été de celui de
fon pcre. Remarquons avec quelle adrefle
il Ce fert de l'autorité du Parlcmenc pour
faire mourir Ton Roi , Se profcrire Ja Fa-
mille Royale. Comme il fe fcrt des Ecof-
fois pour adujettir les Anglois -, des uns &
des autres pour foumettre l'Irlande , de des
Anglois pour mettre l'Ecoffe dans les fers >
trouvant le fecret de fe faire déclarer Pro-
tedbeur des trois Royaumes par le Parlement,
& enfuire cafTèr ce même Parlement, &
abolir pour toujours la Chambre des Sei-
gneurs avec ignominie ; cette ad'emblée iî
lefpedable , qui repréfente toute la Nation ,
ôc que Tes Rois légitimes ne renvoyoieni ja-
mais qu'avec des remerciemens , étant aflfîs
i.n leur trône , revêtus de leurs habits
royaux , la couronne fur la tête , & le
fceptre à la main. Toutes cesaâ;ions , vio-
lentes & tyranniqucs , nous prouveront
parfaitement par quels degrés conduifent les
principes de Calvin , & que toutes fortes
d'autorités , quelque légitimes qu'elles puif-
fent être, ne peuvent jamais convenirà c«ux
qui profeffent fon héréfie.
Ilfemblc que Calvin par fes écrits avoit
communiqué fa propre taciturnité aux trois
hommes dont je viens de parler. Le Prince
d'Orange fut furnommé le Taciturne , &c
l'étoit en effet. L'Amiral de Coligny 8c
Cromvvcl ne l'étoient pas moins. Tous
trois ne pouvoient fouffrir jeux, bals, fpec-
tacles , ni même les plaiiirs les plus innocens
£c les plus permis j féveres à eux-mcirieç ,
fè Les JoTjRNéEé
ils ne pardonnoient rien aux autres. Tou?
trois écoient: remplis d'ambition & d'hypo-
crifie, facrifîant autorité , loix 6c religion
pour parvenir à leur but. Tous trois d^unc
valeur >;:<>: d'un courage à l'épreuve de tous
les revers , trouvant toujours des refTources
dans les plus grands malheurs, &c fachanc
tous trois unir par leur adretle ce qui pa-
loilloit le plus oppofé.
Cependant !e Pnncc d'Orange ôc l'A-
miral de Coligny arrolent leur mort de leur
fang , fans avoir achevé leurs funeftes Sc
vaftes delTeins ; & Cromwel plus heureux ,
après s'ê.re chargé de tous les crimes de la
tyrannie , 8c avoir réuffi dans tous Tes cou-
pables projets , meurt tranquillement dans
Ton lit , de fa mort naturelle. L'Hiftoire ne
remarque que lui & Denis , tyran de Sy-
xacufe , qui foient morts d'une mortfeche,
tous les autres tyrans l'ayant arrofée de
leur fang. Ainfi , continua Thclamont, il
faut convenir que , quoique routes leshéré-
fîes foient abfolument condamnables, celle
de Calvin eft la plus pernicieufe par les cri-
mes qu'elle a faits commettre & les m.al-
heurs qu'elle a caufés , puifquc l'Amiral de
Coligny , le Prince d'Orange &c Cromwel
auroient patfé pour les plus grands hom-
mes de leur temps, s'ils avoient employé
leur valeur , leur courage , & l'étendue
de leur génie à des projets juftes Sc légiti-
mes. Au lieu qu'ils ont terni leur mé-
moire en fuivant une héréfie qui les a for-
ces de changer en vices affreux les plus gran.
do»
A M U s A N T H s. |Ï7
ides vertur, le courage , la fermeté deTame,
& la (upérioricé (derefpric, ne pouvant pluî
porter le titre .^e vertu , lorf.Hie Ion ne s'en
fcrr que pour former ou (outer.ir lescrimes.
Il eft certain , dit Orfarne , que la véritable
religion ne porte point à de fembla'oles dc-
fordres; elle n'enfeigne que l'obéifîancejla
clémence , la juftice, & un refpeél inviola-
ble pour fou Roi ; au lieu oue la réforme
queles hérétiques ont prétendu y faire, ren-
verfc entièrement des principes fi fages & (î
iiécenaires à tous les hommes.
Il n'efl: rien de plus vrai, ajouta Oropha-
ne , puifque le préjugé de notre religion n'a
jamais conduit les efpriis à concevoir des cri-
mes , & que celui de Théréfie , non-fêule-
menc les pardonne, mais les fait commettre.
Et je ne puis concevoir comment on aime
mieux luivre le fentimentd'un homme foi-
ble, fragile &c pécheur comme nous, queles
ordres directs & facrés d'un Dieu que Perreur
même ne peut s'empêcher de reconnoître.
Cette réflexion nous conduiroit trop loin,
interrompit Julie ; & je crois qu'il vaut
mieux remettre à cet Arbitre fouverain
des hommes le pouvoir d'en juger ,
que de nous engager dans un parallèle au-
dedus de nos lumières , quoique nos cœurs
en fentent la force &c la différence. Puifque
la févere Julie , dit Alpho«fe , veut inter-
rompre une dillertation qui ne laifleroit pas
d'être intéreflante , je vais vous faire fou-
venir d'un trait de Charles 1, Roi d'Angle-
terre , qui convient au fujet don: on vient
Tome If^. £
^8 Les Journées
de parler. Après qu'il eut perdu la bataille
qu'il donna contre fes Sujets rebelles près
d'Yorckjd'où il fe retira à Oxfort avec beau-
coup de ri(q le & de danger i ayant fait en-
forte de ralîèmbler une nouveilc,armée, qui
fut furprile & battue par Cromwel, ce Mo-
narque malheureux étant informé que les
rebelles faifoient des préparatifs pour le ve-
nir alTiéger dans Oxfort , & n'ayanr plus
aucune place dans toute l'Angleterre qui
ne fut au pouvoir du Parlement, prit la re-
folution de fe jette r entre les bras des Ecof-
fois , quoiqu'ils fulfent aulli rebelles & unis
avec le Parlement d'Angleterre ; efpéranc
que cette Nation , dont il étoit originaire ,
le traiteroit plus humainement que les An-
gloisjou qu'il pourroit faire quelque accom-
modement avec eux , qui lui en facilireroic
peut-être un avec l'Angleterre. Ainh il par-
tit d'Oxfort déguifé en valet , & fut aujucs
de Ncufchitel , où Parmée Ecoflbife étoit
campée , commandée par le Général
LeiTey , qui fut au-devant du Roi , ÔC
lui rendit tous les honneurs dûs à la Majef-
té Royale.
Il fe jettaà fes pieds, en luipréfentantfoa
cpée, qu'il tenoit par la pointe. Le Roi la
prit& la lui rendit , en le priant de ne la
plu<. porter que pour fon fervice. Cependant
le Parlement d'Ecofl'e ordonna qu'on le trai-
tât en Roi i mais toutes cesdémonftrations
de refped ôl de fidélité ne tendoient qu'à
le furprendre , & obliger Montrofe Se Hun-
teby , qui avoient fournis en fou nom la
Amusantes. cf^
moitié du Royaume d'Ecofle , à mettre bas
les Armes. Aind le Roi ayant été alfez
facile pour accorder tout ce qu'on lui de-
mandoit , les principes de IMiéréhe de ces
rebelles le portant à abbattre & ruiner l'au-
torité royale , après avoir détruit Tépiico-
pat , ils n'eurent pas plutôt obtenu ce qu'il»
louhaitoient de ce bon Prince , qu'ils trai-
tèrent avec les Anglois pour le leur vendre,
fous prétexte de rançon , qui fut réglée à
deux millions.
Chofe énorme, 6c qu'on ne peut enten-
dre & raconter fans frémir. Après avoir re-
çu cette unique rançon d'avance, ils le li-
vrèrent entre les mains de fes plus cruels
ennemis : ce qui fit dire à ce Roi vertueux ,
qu'il aimoit encore mieux être entre les
mains de ceux qui l'avoient acheté fi cher ,
que d'ccre entre celles de ceux qui l'avoient
vendu fi lâchement. Vous me faites hériter
les cheveux, dit Orophane, en rappellantce
trait ; rien n'eft plus touchant, & rien n'eft
plus affreux. Vous ne feniiriez pas ces mou-
vemens d horreur 8c de pitié, interrompit
Félicie, fi vous étiez hérétique. La véritable
voie nous donne un cœur fenfible & fidè-
le ; elle nous fait méprifer la liberté , lorf-
qu'il nous la fa' t acheterpar des crimes : ÔC
nous eftimons mieux mille fois des fers por-
tés avec innocence , qu'un fceptre qui peut
rendre nos mains criminelles. L'ambition
dans un vrai Catholique peut devenir une
grande vertu, au lieu qu'^*lle n'eft jamais
qu'un xpice affreux dans un hérétique. Et je
El
loo Lfs Journée»
ne puisfortir de cette opinion, lorfque je voîs
que les troubles qui arrivent entre ceux qui
ont une même créance , font bien plusaifés
à appaifer que ceux qui s'élèvent entre des
Nations qui ont des préjugés diftérens ; le
peu de conformité de religion en mettant
toujours dans les fentimens.
Pour moi, dit Florinde, je fuis perfuadéc
de cette vérité , & je compare la différence
des religions à celle du langage. Mettez
plusieurs perfonnes enfemble, parlant routes
ûes langues étrangères, elles parleront, elles
articuleront & s'expliqueront même parfai-
tement pour elles i mais elles ne pourront fe
flrire entendre les unes & les autres , & ce
ne fera qu'une confuiion de voix & de cris,
où l'on ne pourra rien comprendre. Tels font
ceux qui profedent des religions oppofées ,
ils ne peuvent s'entendre les uns &: les au-
tres , quoiqu'ils difenr les mêmes chofes ;
comme ils les expliquent différemment, la
défunion s'y gliffe , & chaque éclaircilîc-
ment qu^on cherche à (e donner ne fert
«^u'à redoubler les ttnebres.
Il fciudroit , pour le repos du genre hu-
main , que tous les hommes fuivilfent U
même foi & la même loi : & je trouve fur-
prenant qu'un Monarque qui régit plulieurs
Royaumes & plufieurs Provinces ne puif-
fe les unir fi bien enfemble, qu'il ne s'y vît
jamais de révolte ôc de fédition. Pourquoi ,
par exemple , l'Angleterre , dont nous ve-
nons de parler , a-t-elle eu tant de peine à
foumettre Plrlande, & combien de troubles
A M T7 s A N T E s. I©I
fe font-ils élevés dans ce pays depuis qu'il
cft fournis ?
Il eft bien difficile de régir 6c de confèr-
ver un pays éloigné, di: Thélamonr : ii fem-
ble que l'ancien proverbe nous l'ait voulu
prouver en difant que les biens ne valent
qu'autant que celui qui les polfede les fait
valoir par Ion induilrie ôc fon intelligence.
Il faut ccinclure la même chofe des Provin-
ces «3<: des Royaumes éloignés de leur Sou-
verain , parce qu'ils ne peuvent les gouver-
ner eux-mêmes.
Il y a , interrompit Alphonfe,une grande
différence , foit à la guerre ou ailleurs , de
faire par foi- même ou par autrui, dit Gui-
chardin. Il eft vrai, dit Théhmont , puif-
qu'ily en a une totale entre les Princes ôc
les Gouverneurs ; attendu que le Prince fe
contente , avec le bon palteur , de la laine
de fes brebis , fans intéielTer leur peau j
qu'il donne fa vie pour elles ; qu'il eft con-
tent , avec Moïe , d'être effacé du livre ,
plutôt que de ne pas obtenir leur pardon ;
Ôc qu'il eft prêt , avec l'Empereur Nerva &
Antoninus , de vendre fa vailTelle , fes
joyaux , 5»: tout ce qui lui eft propre , pour
les fecourir.
Le bon Prince , fenfible aux maux de fes
Sujets, donne fon temps , fes veilles Se fes
foins pour leur confcrvation & leur fureté.
D'ailleurs on poite bien plus de refpeA au
Prince qu'à fes Lieutenans I ce qu'il com-
mande immédiatement a toujours plus de
force que les ordres qui viennent par une
loi Les Journées
autre main que la (îeniie ; fa feule préfence
empêche les émotions & les défordres, fur-
tout lorlque c'eil un Prince aimé & hardi
comme un Jules Céfar ou Annibal , qui
faifoient tiembler les armées au feul mou-
vement de leurs yeux , comme le dit Tite-
Livt.
En effet , ajouta Alphonfe , s'il y a quel-
que plainte à faire , quelque chofeàremon-
trer , ou à demander au Souverain, qui mé-
rite une prompte expédition , comment le
pouvoir faire , ii le Prince eft éloigné ? Ce
défaut fait manquer les occafionsj arorter
les projets les mieux digérés , & caufe fou-
vent la perte des Provinces entières , & de
Taffedion des Sujets.
Srrabon rapporte , dit Orfame , que les
Rois de Cappadoce tenoient leur Cour fur
la montagne Argcc , quoiqu'il n'y eût au-
cune corrimodité , parce que c'étoit le cen-
tre de leur Royaume , (k qu'ils étoient à
portée de tout voir , de tout entendre, ÔC
de donner leurs ordres fansxetardement.
Le même Sti abon , ajouta Camille , dit
que Cyrus , ayant fubjugué les Medes dc
étendu fon empire dans l'Aiie , établit fou
féjour (ians Babylone , afin de mieux fa-
voif tout ce qui fe palfoit dans fes Provin-
ces : &c Antoninus Pius fe tcnoit toujours
en un lieu d'où il pouvoit avoir des nou-
velles en peu de temps &c fins beaucoup
voyager , à caufe , difoit ce bon Prince ,
que les équipages de la fuite d'un Empe-
reur 3^ quelqu'exaâ; qu'il foic, font tOLi-
Amusantes. 105
iourç onéreux à Tes Sujets. Il eft vrai, re-
prit Thélamont ; mais comme, malgré tous
les exemples que nous venons de citer , il
eft abfolument impolTible à un Roi d'être
préfent dans tous les endroits de Ion Royau-
me , il doit s'attacher à en connoître les
principales maifons , S>c les perfonnes de
mérite : c'eft une étude néceflaire à un
jeune Prince, afin qu'il Tache de qui il peut
-fe fervir dans les occahons , à qui confé-
rer les charges & les emplois, & à qui
donner les récompentes. Lorfqu'un Princç
ignore ces choies , il tombe dans des fau-
tes irréparables, étant obligé de s'en rappor-
ter aux Courtifans ou à ceux qui l'appro-
chent , qui le font fouvent incliner du cô-
té qu'ils veulent, fans s'inquiêrei de la gloi-
re du Prince Ôc du bien de PEtat.
Un prince qui aime fes Sujets en eft
toujours aimé ; & c'eft le plus grand bon-
heur d'un Monarque que d "être maître du
cœur de fon Peuple. C'eft alors qu'il peut
(e dire vraiment Roi : Tiinion des Sujets
avec le Souverain lui aide à foutenir le poids
de fa couronne , & l'affermit fur fa tête ,
parce que cette union le portant à les con-
noître , il fait le mérite & la capacité de
chacun j un grand Prince ne pouvant pren-
dre trop de précaution lorfqu'il confère à
un Sujet le gouvernement de fes Provin-
ces : ainfi il doit fivoir par lui-même l'é-
tendue de fon génie , fon expérience, fon
atFedion pour fon Roi& pour l'Etat.
Il doit réfléchir qu'il dépofe entre fes
E 4
'icA. Les JourmÉes
mains une partie de l'autorité ruprême,qu'îl
l'inveftir d'un des fleurons de fa couron-
ne ; & que s'il n'eft pas homme de bien,
il peut s*en emparer , à l'exemple de ces
Gouverneurs des Provinces <ie l'Empire
d'Alexandre, qui devinrent fcs Siiccefl'eurs,
& le lîienr Rois de Sujets qu'ils étoienr.
Le fi ère d'Edouard IV , Roi d'Angleterre »
de tuteur qu'il croit, fe fit Roi, après
avoir fait mourir fes pupilles dans la tour
de Londres. Jean Caniacufene, donné pour
tuteur au fils d'Andronic , Empereur des
Grec-s, tâcha d'envahir l'empire. Odon ,
Comte de Paris , voulut s'emparer du
royaume de France pendant la minorité
de Charles IV. Les enfans de Théodofe
penferent perdre l'Empire d'occident par
i'am'oirion de Sd'icon , fupcr-Intcndant &
Gouverneur de l'Empire.
Si toutes ces choies font arrivées dans
des Royaumes en préfènce de leurs Souve-
lains , que ne peur -il pas arriver dans les
pays éloignés, où le Monarque eft moins
connu que fou Lieutenant : pour remédier
à cela il étoi: anciennement défendu , par
une loix exprelfe , aux Gouverneurs des
Provinces d'y acquérir des polIelTions , d'y
bâtir, de s*y marier , ou d'y marier leurs
enfans. Plus un pa^^ell éloigné , & moins
il eft indifférent à qui on le confie. Non-
feulement il faut un homme vigilant &c
plein de courage rour fe garantir des (ur-
prifes de fes voiiîns &. tenir bon contre leurs
efforts i il faut encore qu'il foie doué d'une
Amusants s. icy
grande intelligence , & d'un inviolable at- -
tachemenc paar Ion Prince , pojr ne pas
prêter i/oieille à ceux qui tâcheroienc de le
corrompre.
Les Rois fages ont toujours eu une gran-
de attention à ces fortes de choses , pefant
avec foin de femblables commiiïîons , ne
voulant pis qu'elles fulTent de hongue du-
rée > attendu que l'autorité ôc les gouver-
nemens trop continués, élèvent les particu-
liers à un degré de puiilance qui peut de-
venir funefte au Souverain.
Les Pertes ne vouloient pas que ceux qui
goavernioiïnt les Provinces, gouvcrnafTent
les Villes, nique ceux qui commandoient
dans les Villes ^ eullent les châteaux ou
les forterelTes en leur pouvoir. L'Empe-
reur Commode s'afTuroit de la fidélité de fes
Gouverneurs en retenant près de lui leurs
enfansen ôcage.
Les Rois d'Ethiopie pratiquent la même
chofe à l'égard des Princes Ôc des Rois qui
leur font tributaires. Non -feulement ils les
tiennent par-là dar.s le devoir de dans la
crainte , mais ils accoutument ces jeunes
Princes à refpe(ft:er leur Monarque.
Eb France , fous le règne d'Henri IIÎ ,
combien de peines Ôc de foins lui donnèrent,
ceux qui gouvernoient fes Provinces ! Ses
propres lettres Font mention qu'ils s'appro-
prioient les revenus de la Couronne , fans
qu'il olâts'en plaindre, dans la crainte d'an,
plus grand malheur.
Les pays éloignés de leurs Souveritins;
E5
ïo6 Les Journ es
font les plus lujetsaux invadons des enne-
rnis & aux oucrages des voilîns, & rarement
on y remédie promptement. L'éloignement
des lieux, les frais immenles , les choix des
Capitaines , & le palTage qu'il faut quelque-
fois demandera un troilierne, quilouvent
ne le permet pas , font perdre un temps qui
donne lieu aux ennemis de s'établir S^ de
vous chaHer.
L'abfence du berger les encourage à fe
jetter fur la bergerie \ les habitans (e voyant
fans fccours , tout obligés de céder : d'aiU
leurs il eft naturel de conferver fon bien
& fa famille, L'afFeftion pour un Prince éloi-
gné fe ralentit dans ces occadons : on ne le
red ute que foiblement , la crainte de l'of-
fenfer s'étanr perdue infenfiblement.
De-là vient que les colonies éloignées
font toujours les moins bonnes, d\autant
que ne pouvant être fecourues , elles de-
viennent la proie de Tennemi , ou trouvant
cccalion de s'émanciper, elles perdent bien-
tôt le repeâ; qu^eiles doivent à leur Souve-
rain , & le iouvenir de leur origine.
La réflexion que doit Faire le Prince fur les
pavs éloignés j c'eft qu'il lui eft impolTible
de reconquérir ces mêmes pays, lorfqu'ilsfe
trouvent joints aux Etats de celui qui s'en cft
emparé,, parce qu^'ils font plus forts étant;
joints, ik beaucoup plus à portée d'être fe-
courus ôc fortifiés. Ainû la politique princi»
paie que doit avoir un Prince fage , e'eft de
^fer mûrement toutes ces chofes y &c d'a-
voir l'aiL de iJe co nfeivei un Etat nouvelle.-
Amttsaktes. V07
ment acquis , foie par force d'armes , foie
par alliance , comme étant moins afluré 8c
p'usfujetaux invafionsque ceux donr il jouit
héréditairement. Et pour cela il eft nécelTai-
re À un jeune Monarque, pour bien gouver-
ner un p:;uple, -i'en connoitre particulière-
ment les con litions, le naturel , les ancien-
nes loix 5c les privilèges , ÔC de joindre à
cecte co:inoi Tàjice Phiftoire, la géographie
du pays , les droits de la Couronne, Se tous
Tes avantages, afin de le traicer (elon Tes
loix , ion humeur 5c Tes coutumes.
Un Prince qui ne fe conduiroir pasainfî
fcroit en danger de faire de grandes fiutcs.
L'E*pagne au'-oit confervé les Pays-Bas , il
elle les avoit traités de cette forte, fi elle
ne leu- avoit pas voulu impofer avec violen-
ce de nouvelles loix 8c de nouvelles coutu-
mes i & l'Irlande , dont la belle Camille
vient de parler, ne coûtcroit pas à l'Angle-
terre tant de fommes immenfes poar les.
maintenir dansrobéilTance , fi on la rraitoir
avec moins de dureté, & fi on lui avoit laif-
fé Tes anciens privilèges. Les fept Pro-
vinces des Pays- Bas éroient un bien hérédi-
taire au Roi d'Efpagne, qui, par l'éloigné-
ment de fon Souv'crain , n'a pu foulTrir le
joug des Gouverneurs. L'Irlande efl: un pays,
de conquête , qui par la même raifon fe
fouleve fans celle contre les. loix du Con-
que ran t.
Il faut donc fonger qu'il y a une grande
différence entre les Nations Orientales. &C
celles qui habitent à leur oppofice y que lie
lo^ Le s Journées-
génie de cel'fs qui font au midi eft diffcrent
en tout à celui de celles du feptentrion i que-
îes plaines & les lieux maritimes en ont
d^une autre.
On ne doit pas s'étonner de cette diverfi-
té, pui'qu'elle fe remarque fous nos yeux..
Une rivière, une montagne, un efpace,..
nous fait voir des humeurs , de manières ,
Ôc même des façons de penfer entièrement
oppofc'es. L'antipathie, la jaloniie du com-
merce 5 & tant d'autres paffions qui le
trouvent dans le cœur dé Thomme , font
naître routes ces ditfcrences. ,
Les Clafoménéens ne furent jàinais d'ac*
cord enfemble, parce qu'une partie de leur
ville étoit (ituée en terre ferme, & l'autre
encl le dans une ifle., Ceux qui habitoient
au Pirée d'Athènes ne pouvoient s'accom-
moder avec ceux de 1a bafle Ville. Et le fa-
meux PéricÎFS fit bien moins bâtir les fuper-
bes murailles- de cette illuflre Ville par lit
crainte de-» ennemis , que pour la réunioiî:
de fes habitans , malgré le ftratagême dont
il Ce fei vit avec les Lacédém€)niens,,
A'wfi par la diverfito des habitations , lài
différericequ'il y a entte les Nations, Toit
par rapport à là langue, a la manière de vi-
vre-, ou aux inclinations naturelles, on
doit juger qu'on ne peut les gouverner d'une
même ïorre, ni îes tenir fur un même pied'.,
ïl yen a quine peuvent, fouffrir le nom de
Roi , comme étoient jadis les Athéniens j,
«i'ài-ures ne geuveîit vivre.,, ni.fefoutenir^
Amusantes. 1091
farrs un Monarque, corv, me écoient les Ef.yp^
tiens. Les uns mettent leur gloire à fe con-
ferver fidèles à leur Rai ; les autres veulent
être dans une liberté irrdépendante de tou-
te fujécion. Les uns font légers , & les au-
tres font graves.- Nous avons des voilnis
dont la lenteur leur a fouveiit coûté cher : &
nous connoidons des peuples vifs& prompts
qui fivent prendre leur parti fur le champ.
Les uns veulent être rudoyés , Se menés
haut la main , d'autres demandent à être
traités avec douceur , 11 accordant rien que
par amitié.
Toutes ces difïeiences bien réfléchies, le
Monarque liabile Se (ai2,e doit faire comme
le chafleur , Tciieleur ou le pêcheur, qui >.
pour venir à bout de Ton deflein , Te fert de
diverfes pratiques» de nouvel!, s (ubcilités ,
de plufieurs amorces, <k deditférens pièges
& filers. C'eft ainfi qu'il faut en uier avec
l'eshabitans de drftértns pays, & traiter cha-
cun lelonfon génie ; autrement ce feroit na-
viguer à vent contraire , & vouloir échouer
tôt ou tard.
Un Prince doit encore confiderer que ^
loçfeiu'il eft nouvellement en poilclîion d'ua
état, foitpar droit de fuccelTion , d'allian-
ce qu de conquête- , il ne peut fe flatter d'a-
voir d'abord l'afltdion de fes Sujets, ch-ofe
£ neceflaire pour régner heureufemenr.
Avant qu'il puifle fe l'acquérir, ils l'exami-
neront avec attention , pe fer on-t toutes iesi
aéVions, péiTétteront jufoues dms le plus
profoiid: de foJi coLut ; rieit ne- kur éckigc-
LTO Les Journées
ra , n'épargnant ni peines ni foins pour îe
connoîrre pa.laitement. Alors, s'ils le trou-
venr rd qu'il doit être , il en fera aimé , ref-
pedté & redouté, & ils lui donneront tous
les fecours néceOaires en temps de paix &c
de guerre.
Akxandre fut aimé &c révéré dans toute j
fes grandes conquêtes, non-feulement parce
qu'il avoitTart de perfuaderpar fesdifcours,
mais parce qu'il avoit encore la politique de
décharger fes nouveaux Sujets des irr.pofi-
tions que leurs anciens Maîtres leur faifoienr
payer, llfaifoit plus, il entroit dans le détail
des familles, accommodoit leurs diftérens,
&c obligeoit les Gouverneurs des provinces
d'en faite de même. Ces attentions fi belles
& fi rares dans un Souverain , lui attirèrent
plus de Nations que fes armes n'en conqui-
rent.
Cet exemple feul doit fervir de règle à tous
les Princes , étant inutile d'être bon au com-
mencement , pour refïembler après à ceux
qui ont été déteftés dans tous les fiecles ,
comme Thibcre, Caligula , Néron, Ma-
>entius, Denys, ôc tant d'autres, qui affec-
tèrent de la douceur & de l'humanité en
montant fur le trône , & oui , dans la fuice,
fe rendirent l'opprobre du genre humain
par leurs cruautés.
Il faut encore remarquer que les habitans
d'un pays ont toujours de l'inclination pour
leurs anciens Maîtres •, qu'ils les regrettent
& les réclament fans celfe : ce qui eft très à
craiiidie pour ic Filuce nouvellement éta-
Amusantes. i»i
bîi , s'il ne s'étuiie pas avec fageilè à leur en
ôrer les occalîons , en évicant d'v introduire
les nouveautés qui fuivent o cliîiairemenc
les mutations, chaque Nation aVcint les
maximes.
C'effc pourquoi Licurgue ahhorroit les
étrangers, & diloitque leur fié uentatioii
corrompoit les bonnes mœurs des Peuples,
& les hibituoit aux coutumes étrangères.
On peut ajouter à l'idée de ce Légiflareur
Texempîe des Zanchéeiis pour avoir reçu les
Samiens dans leur Ville , de celui des Am-
phipolites pour avoir donné entrée aux Cal-
cédoniens. Il ell: très-certain , dit Oropha-
ne , que toutes les fois qu'il arrive de* chan-
gemens dans un Etat , c'eft alors que cha-
cun Te remue, que les grands coups fe don-
Eent de toutes parts , & que les traverfes
que les ennemis ont coutume de cauler à
un nouveau Prince , (oit par crainte , on
par envie de Ion aggrandilîement , font
d'autant plus aifées , que tout nouvel éta-
bUlfement eft facile à troubler ôc à boule»
•verier.
C'eft pourquoi je voudrois , ajouta Or-»
famé, que tous les Piinces nouvellement
inftalés , fuivideni les maximes prclc ires
par Thélamont , Se profitallènt des fameux,
exemples qu'il a rappoités , pour ne poinc
faire de nouvelles entreprîtes qu'ils ne fuf-
fent parfaLtemient allures du cœur de leurs
Sujets.
Le prin.^pat ég i rd que doit avoîr un Prin>-
«e nouvellemeuc établi , re^ik Tiiélamonta,
iiî Les Journées
cft l'opinion qu^il Honne de lui à Ton entrce-Ç
la première idée étant coujours la plus frap-
pante ; celle qu'on fs forme de lui à fon avè-
nement ne s'efFaçant jamais , quoi qu'il puiU
fe faire dans la fuite , parce que les hommes
remarquent bien plus particulièrement les
choies dans leur commencement, foit qu'ils
les votent , ou qu'ils en entendent parler, les
tenant pour connues & pour certaines , fans
prendre la peine de s'en informer, ou d'ap-
profondir la vérité. Si la première démar-
che d'un particulier dans le monde décide
fouvent de (a réparation , de quelle confé-
quence n'ell-elle pas aux Souverains, fur
les adions defquels tous les yeux fon atta-
chés ? Il y a plusieurs venus de qui la ré-
putation peut acquérir l'eftime & Pamour
des nouveaux Sujets , l'afFabiliré , la juftice ,
la clémence & la générofité ; mais le moyerr
le plus sûr pour gagner le cœur de tous les
Peuples , c'eft de lailler les chofes dans l'é-
tat où on les trouve au commencement ^
& de ne rien innover. Comines remarque
que Louis XI , ce grand & fameux po'-
litique , fît une fjute lorfqail parvint à la
Couronne , dont il eut lujetdt? fe repentir ,
en chadant , "^es charges &" des emplois,
tous les vieux fcrviteurs de Chaiîes VU, Con
père, en i icroduilant de nouveaux impôts^
en abrogeant les pivileges , & en détiuiiant
ks anciens ufages, pour en détablir de
iioi'iVLaux.
Alexandre le Grand , après la mort cTe
rhiiippe ion pere^^ déchargea fou Peuple
Amusantes, 115
de toutes fortes d'inipofidons ; ce qui lui
attira Pamour des Macédoniens & l'eftime
de Tes voitins. Après la mort d'Antoninus ,
l'Empereur Macrinus, qui lui fuccéda^pour
s'inlînuer dans les bonnes grâces des Ro-
mnins , protefta en plein Sénat qu'il avoic
réfolu de nejamais rien faire d'important fanS
leur avis , de fe fervir de leur autorité ôC
de leur confeil dans Padminiftration de la
république j & leur offrit de remettre mê-
me fon pouvoir entre leurs mains, s'ils le
jugeoient avantageux au bien public. Il efl:
vrai que naturellement les hommes (ont ama-
teurs delà nouveauté i cependant , en ma-
tière de coutume , rien ne les oifenfe da-
vantage , l'habitude étant une féconde na-
ture y & comme il n'efl: pas CcnCé de croire
pouvoir changer ou rompre le naturel , il
ne l'ell: pas non plus de penfer que quelque
Ton voie de la défeâ:U'>fîré dans une loi
ou dans une coutume , il faille y toucher ;
parce qu'il faut craindre d'elraroucher le
Peuple , qui ne regarde jamiis ce qu'il de-
vroii faire, mais ce qu'il eft accoutumé de
faire , participant en cela à la fimplicité de
la colombe, qui, pour le moindre change-
ment qu'elle apperçoit dans fa retraite or-
dinaire , s'enfuit & Tàband nne.
Saint Augulb'n dit qu'il fiuc tenir pour
înditTirent d'oblerver ce qui n'eft pas con-
traire à la foi & aux bonnes mœurs, afin
d'eiitretcniî- amivié & correfpondance avec
qui an eft obligé de vivre ^ & s'accommo-
11^ Les Journées •
der à leurs coiuum.es , dnns la crainte (?c
les fcandalifer. L'introdu(5Vion des nouvel-
les loix ik Tabolition des anciennes cioit fî
odieufe autrefois , que ceux de L ocres , ne
pouvant fouffrir ni l'une ni Tiiurre, n'en
abrogcoienrirrpaisaucune , qu'elle ne s'étei-
pnîr d'tl!e-mcn-;epar la longueur du temps,
& ne pcrmettoient à perionne d'en propo-
fer de nouvelles, qu'à condition qu'on la
viendroit expoler avec une corde qu col ,
pour être étranpjé en cas que Ton ne prou-
vât pas, par de iolides railons, qu'elle étoic
utile au bien public.
Tous les hommes ont tant de zèle pour
leurs anciennes coutumes , qu'ils combat-
tent pour les maintenir , comme s'il s'agif-
foit de défendis; leurs murailles, & font prêts
à rfiourir plutôt que de \'oir introduire des
loix étrnngcres. Combien de rebellions ,
de maHacres & d'atfreufes féditions pour-
roit - on citer qui n'ont été cau(ées que
par le changement des loix ôc des cou-
tumes !
Ce fut pour un pareil fujet que les Juifs
fc mutinèrent contre Hérode leur Roi. Les
Scythes tuèrent leur Monarque pnrce cu'û
vouloit vivre à la manière des Grecs.
Le Prince y\nachai(js le Scythe, ce favanc
& fage Philofophe , fut tué par fon pro-
pre frère pour la même chofe, Alexandre
le Grand, tout aimé qu'il étoit,, courut
rifquc d'être maffacré par fcs propres fol-
dats, pour s'être vêtu à la Pcrfienne & en
A" MUSANTE 5. Ilf
avoir afTedié les façons. Agis , Roi de La-
cédémone , mie toute la république en
combuftion pour avoir voulu faire revivre
les loix de Licurgue , &" perdit lui-même
la vie. Et ce n'eft qu'au changement des
loix qu'on a attribué la tyrannie de Marius
& de Sylla.
L^habitude des Peuples, dit alors Ura-
nie , va Ci loin, qu'elle s'étend même furies
perfennes. Souvent un Prince fera bien oa
mal reçu de fes nouveaux Sujets, parce qu'il
aura un tel nom , qu'il fera hls d'un tel, ou
qu'il fera forti d'une telle maifon. Qiioique
Cambyfe fut cruel & farouche , fes vices
furent tolérés, parce qu'il étoit fils de Cyrus;
&c ceux qui avoient le^nez aquilin , comm.c
ce grand Prince, étbient confîdérés dans
toute la Perfe.
Après la mort d'Aupufte, ajouta Flo-
îinde , Thibere fut jugé digne de lui fuccé-
der , ayant l'âge compétent & de la valeur ;
cependant parmi le Peuple & dans le Sénat,
il y avoir des mécontens , qui difoient qu'il
ne dévoie pas être Empereur , parce qu'é-
tant de la famille Claudienne , encline à la
cruauté, il y leroit porcé comme elle. Le
nom deTarquin ,dit Félicie, fut fi odieux
aux Romains, que Tarquinius CoUatinus
fut obligé de fe démertrr ducc-n'ulat , par-
ce que (on nom déplai!oit au Peuple , quoi-
qu'il eût été un de fes plus forts appuis pour
chafler les Tarquins.
L'opiiiion des Peuples fur ce fujc t f ft de
jous les temps j dit Al^honfe ^ ils croient
ii(î Les Journées
qu^un homme forri d^une famille en a les
inclinarions, quoique l'on voie fouvent le
contraire. Les Romains fe réjouirent avec
leurs voifins d'avoir pour Roi Ancus-Ma-
rius , dans TeCpoir qu'il reflfembleroit à Ton
aïeul Numa ; &c croyant que le même bon-
heur , ou le même malheur, accompagne
tous ceux d'une f.;mille, ils eurent de la
peine à envoyer Scipion en E'pngnc , & à
le faire Gouverneur de cetre Province , pa ce
que Ton père Se Ton oncle y étoient morts en
cette qualité.
Je crois, dit alors Camille avec Ton en-
jouement ordinaire , que vous avez pris
notre appartement pour le cabinet des
Livres , par les belles chofes que vous y
venez de dire ; je vous avouerai ingénu-
ment que j'ai craint de ne me pas amufer
lorfque i'ai vu tourner la ccnverfarion fur
une matière aufïi grave. Cependant je m'y
fuis inrérefiee comme fi on m'avoit ra-
conté une hiftc^ire qui fût à la portée de
mon génie ; Se il me femble que je gouver-
nerois parfaitement un Etat après ce que je
viens d'entendre. Hé bien , dit Uranie en
fouriant , pour nous confoîer de ne pouvoir
régir des pxjvinces , fnifons de nos cœurs un
empire; n'y introduirons jamais de nou-
velles loix , refpeé^ons leurs premières cou-
tumes, laiHons leur l'ancien ufage de conf-
iance Ôc de fidélité, & nous pourrons nous
vanter d'av.ir régné avec autant de gloire
que les plus g-ands Monarques.
Cette façon de gouverner , dit Thék-
Amusantes. 119
mont, nous eft trop avantageufe pour que
nous puinions nous y oppolcr , 3c je puis
vous protefter que vous ne trouverez que des.
Sujets fournis à vos loix.
Tous les hommes applaudirent au difcours
de Thélamont j & il fe trouva qu'une con-
verfation qui n^avoit roulé d-'abord que
fur une matière des plus férieufes , devint
dans la fuite le fujet de la plus délicate ga-
lanterie. Cette tendre allégorie ne fut in-
terrompue que par l'avertififement que l^on
vint donner de fe mettre à table. Auffi-
tôt que l'on eut dîné on fe rendit dans
la Bibliothèque. C'eft ici , dit Alphonfe ,
que la belle Camille veut qu'on traite les
matières férieufes & politiques : ainfi pour
fa fatishiftioa je vais ouvrir la converla-
tion par une aventure que j'aiapprifeà Ro-
me , Se qui fervira encore à prouver le peu
de bon fens qu'il y a dans toutes les
héréfies.
Joieph Bory , natif de Milan , étoit ufi
homme d'un efprit At îk pénétrant , qui
ayant poulie fes études auffi loin qu'il le
falloit pour être des plus (avans , & qui s'é-
tarjt attaché à la médecine & à la chymie,
fe feroit acquis une haute réputation , fi
fon libertinage oc les débauches ne Peuflènt
fait méfeftimer , & nel'euirent rendu le mé-
pris de tous les honnêtes gens. L'indignn-
tion qu'il s'attira l'obligea à difparoître de
Milan ^ fans que l'on pût favoir pendant
un an entier ce qu'il étoit devenu. Cette
longue abfence le fit croire mort ou perduj
iiS Les Journées
lorfqu'on le vit reparoître ; mais fi fort
changé à fon avantage , que tout le monde
en fut furpris. Son air étoit fage , modcfte
& humilié. Il ne fréquentoitque les églifes,
les hôpitaux & les prifons. Cette pieufe con-
duite » jointe à fon air pénitent , perfuada
aifément qu'il étoit converti , & lui ren-
dit l't ftime de tout le monde. Et comme
il avoit un intérêt lecret , qui le poiroit à
examii":er avec (oin les ioées qu'on a\oitdc
lui , il s'apperçut bientôt que les apparen-
ces de dévotion efFaçoient les déporremens
de fa vie paflée. Il s'attacha à voir des ma-
lades , fur lelquels plufieurs de fes remè-
des ayant réuffi , fa réputation augmenta
C\ bien , que l'Archevêque de Milan prit de
l'amitié pour lui , de lui donna des lettres
de recommandation pour Rome, où il vou-
loit aller.
Bory y continua quelque-tempscette piété
apparente ; & comme les lettres de PArche-
vêque de Milan de fa qualité de Médecin
lui (^onnoient entrée dans les plus confidé-
rables maifons, il devint dans peu en gran-
de confidération parmi le peuple. Lorfqu'il
fe crut établi dans tous les efprits , il com-
mença à infinuer en fecret à quelques-uns
une partie de fes rêveries , dont la prin-
cipale étoit qu'il étoit lui-même le Saint-
Efprit incarné dans fa perfonne , pour fou-
tenir & réparer la première rédemption du
monde , le prix du fang répandu par la
féconde perfonne de la Trinité s^étant en-
tieremait négligé ôc perdu , ôc qu'il aiioit
Amusantes. 119
dans peu former une nouvelle Eglife d'a-
mes choifies , qui ferolenc éclater la pre-
mière innocence des élus. Il donnoic à (es
Sectaires les noms de raifonnables &c d' E-
vangélijics , impofanc les mains à ceux qui
témoignoient erre perfuadés de (es difcours,
les a(rurant qu'ils recevroient ce Sainc-Efpric,
c'ert-à-dire un écoulement & une par-
ticipation de lui-même par cette impod-
tion.
Il eft incroyable les effets que produi-
firent toutes ces chimères dans Rome &
aux environs. Le nombre des Sectaires
d^jvint fi confidérable , que la cabale fut
découverte. Bory prit la fuite des premiers,
& retourna à Milan , où il féduidt encore
plufieurs perfonnes.Mais les ademblées noc-
turnes de ceux qui fuivirent fa fedte ayant
fait du bruit , & quelques-uns d*entr'eux
ayant été mis en prifon , de ayant appris les
fec ets de la cabale , Bory prit de nouveau
la fuite.
~ Il palla à Infpruck , à Strafbourg &r en
Hollande, où ayant demeuré quelque temps
à Amftcrdam, lacraintele fitpouder jufqu^à
Ha;Tibourg, répan 'ant toujours dans (a rou-
te (es rêveries. Et choie finguliere ! c'e(l: qu'il
trouva par-tour dese(prits adcz foibles pour
donner dans fes erreurs , fur-tout dans les
pays proteftans , où il fit des progrès (\ con-
iidérables, que ni lesMagiftrats , ni les foins
des Miniftrcs n'ont pu la di(îiper > même
jufqu'aujourd'hui.
De-là il padk en Danemarck , où il exer-
iio Lis Journées
cala médecine avec fuccès , fe mêlant aufli
de la cliymic. Sa réputation y devint Ci
grande , que Frédéric III , Roi de Dane-
marck , voulut le connoître : il s'inlmua Cl
bien dans Ton c(prit , qu'il eût l'art de lui
perfuader de lui fournir de l'argent pour
travailler au grand œuvre de la pierre phi-
lofophale. Cet impofteur amufa ce Prince
jufqu'à la mort ; cette perte fut pour lui
un coup de foudre. Cet appui lui ayant man-
qué , il pafTa à Vienne , où il fut reconnu Se
arrêté par les foins du Nonce , qui le livra
au Pape, qui le demanda avec de grandes
inftances , mais fous la promefl'e qu'exi-
gea l'Empereur qu'on ne le feroit point
mourir.
Il fut mené à Rome & mis dans les prî-
fons de l'Inquificicn, d'où il n'eft forti qu'une
fois pour voir le Maréchal d'Eciées , Am-
badadeur de France , qui obtint du Pape
qu'on le lui ameneroir , pour avoir Ion
avis fur une maladie qu'il avoir alors , ÔC
dont la guérifon fut effecHvement attribuée
à fcs remèdes. Après quoi il retourna pour
jamais dans fa trifte retraite.
C'eft ainfi que l'héréiiarque Bory débita '
fes folies , & qu'il trouva d'autres fous qui
s'en laiflerent perfuader , dont la maladie
& les défordres n'étant que dans l'imagi-
nation , il fut condamné à une prifon per-
pétuelle , où , en viellillant , il a eu tout le
temps de fe déGibufer Ôc de fe repentir de
ùs ridicules erreurs.
Il faut être véritablement bien fou , dit
alors
Amusantes. m
alors Julie, pour donner dans de parei les
idées ! ôc cecte avenrure , en nous prou-
vant combien toutes les héré.:cs font din-»
gereufes, nous prouve auffi la foiblefl'e de
l'efprit humain. Jugez par-là, ajoura Ca-
mille , da progrès que font les erreurs où
il y a quelqu'apparence de bon fens, puifquc
celle-ci , où il n'y en a pas feulement Tom-
bre , a trouvé des partifans. Pour moi , dit
Florinde , je ne faurois comprendre com-
ment on peut changer de religion , ni mê-
me en altérer les principes.
Vous trouvez donc étrange , répondit
Félicie , q/un Proteftant fc fade Catholi-
que , qu'un Mufulman abjure Mahomet ,
& qu'un Juif fefafTe Chrétien. Ce n'eft pas
cela que j'entends, reprit Florinde. Comme
\c compte tous ceux que vous venez de
nommer dans la mauvaile voie , je loue
leur changement , bien loin de le blâmer ;
mais je ne puis fouffrir qu'un Carhoii jue fe
fallè Proteftant ou Turc. Si la belle Camil-
le , dit alors Julie , n'avoit pas établi que
l'on ne do t traiter que des matières graves
& favantes dans ce cabinet , je pourrois ra-
contera la compagnie une h iftoirc arrivée
daiiS le milieu du dernier fiecle , qui prou-
veroit à Florinde qu'il eft des occahons qui
contraignent fouvent à changer de religion
malgré foi. Mais , répondit agréablement
Camille , je n'ai pas fait une loi de mon fen-
timent , & je crois qu'il n'en eft point qu'on
ne dut eni reindrc pour avoir le plaifir de
vous entendre.
Tome IK F
111 Les Journées
Nous avons a (lez parlé de politique ce ma-
tin, ajouta Uranie, pour rncîtr quelque ga-
lanterie dans notre convtrfation.Auffi-bien
la charmante Julie n'a point encore fubi nos
règles , & cette occafion fe pré(cn'.o à pro-
pos pour elle & pour notre fatisfaèlion. Je
fouhaice, répondit-elle, vous en donner au-
tant que vous i'efperez ; de )e vous avouerai
que fi les aventures que je vais vous dire ne
Vous font p s plaifir , il f ludra que ce foie
ma faute , puifque d'elles-mêmes elles font
întéreflantes. Alors , voyant qu on atten-
doit qu'elle commençât, elle reprit ainfiîa
parole.
HISTOIRE DE GASAN.
I
'Amour dans tous les pays & dans tous
les âges a caufé des événemens fi fin-
guliers , que l'on n'aura point dé peine
à croire ceux que je vais raconter. Un Gen-
tilhom're de la ville de Toulon , nommé
Ga'an , âgé de vingt ans , cadet d'une an-
cienne famille, né avec très- peu de bien ,
mais d'un efprit fi cultivé , & fi bien fait de
fa perfonne , q'ie l'on oublioit en le voyant
que la fortune ne lui écoit pas favorable ;
ou fi l'on s'en fouvenoit, ce n'étoit que pour
la lui 'ouhaiter telle qu'il la méritoit. Indé-
peni'arrmient '^^e tous les exercices du corps,
dansIe'Àiuels iîexcelloit , il pofTédoit encore
toutes les fciences qui appartiennent à Tcf-
Amusantes. 115
prit; & s'écoir particuliéremenr arraché à l'art
de la navigation, où il écoit des plus habiles.
Comme il vouloir réparer par Ion gé'iie
ce qui manquoir à fa fortune , il n'avoir vou-
lu rien négliger détour ce qui pourroit lui
en ac guérir un jour avec gloire , félon les
occafions qui s'en préfenteroient. Un mé-
rite Cl extraordinaire dans un jeune hom-
me le rendit bientôt Tamour de tous ceux
qui le connoidoient. Chacun cherchoit à
fe l'atrner , & il n'y avoit point de famille
dans Toulon. qui ne jeaât les yeux fur lui :
mais fon deftinle porta à prendre plus l'in-
clination pour la maifon d'un fameux Né-
gociant de Marfc^ille , qui avoit un maga-
fm à Toulon, & qui y écoit alors. Il s'ap-
pclloit Mafodier, & homme d'efprit , ha-
bile dans le «égoce , & très-riche. Il trou-
va à Gafan tant de mérite , & une fi force
inclinarion pour la navigation, qu'il lui con-
feilla d'aller demeurer à Marfeillc , où il
trouveroit à s'inftruire , & mêm.e à s'inté-
reffer dans quelques navires , lui offrant fa
maifon & fon crédit, La propofition étoic
trop avantageufe pour que Gafan larefufât ;
ainfi il partit avec Malodier pour Marfeille,
où ils arrivèrent le lendemain de leur départ.
Mafodier lui tint parole , le logea chez lui ,
ôc le préfenta à fa femme & à fa fille comme
un homnne qu'il aimoit infiniment.
La bonne mine de Gafan , (on efprit dc
la grâce oui accompagnoit toutes les ac-
tions les prévinrent d'abord en fa faveur.
Mais quelque fût cette prévention , elle ne
Fi
114 Les Jovan^es
put rcmporrer fur les fentimens que lui mf*
pira la beauté de la jeune Mafodier. Irène
étoit une brune âgée de quatorze à quinze
ans , de qui les traits réguliers , fins & déli-
cats étoient accompagnés d'un air vif, ten-
dre Se fpiricucl , qui la rendoient maîcrefïe
de tous les cœurs à la première vue.
Gafan Téprouva fur le champ , Se il eut
befoin de tout Ton efprit pour cacher le
trouble que l'admiration avoit jecté dans
fon ame. Il la tourna en fimple galante-
rie , en félicitant Mafodier d'avoir une auflî
charmante fille , & fur le danger où il
l'expofoit en le logeant chez lui. Le père
ôc la mère répondirent à ce compliment
fur le même ton ; mais Irène , inftruite par
fon propre penchant , connut rctFet que
fcs charmes avoienr produit ; & s'applaudif-
fant d'une conquête qu'elle trouvoit digne
d'elle, elle ne fongea point à fe garantir
des traits d'une palTion dont elle ignoroit
les plaifirs & les maux. Elle né s'attacha
qu'à renfermer dans fon cœur la joie qu'elle
relTèntoit d'avoir fu plaire à un homme
qu'elle trouvoit infiniment aimable.
Ainli cette première entrevue fe pafîàt
dans une mutuelle contrainte. Cependant
Mafodier établit Gafan chez lui comme fou
fils. La liberté qu'il avoit de voir & d'en-
tretenir Irène à toutes les heures du jour ,
lui faifant reconnoître en elle autant d'ef-
prit ôc de fagefle qu'elle avoit de beauté ,
fon amour en prit de nouvelles forces , Sc
cette heureufe fympathie qui fait unir lc«
Amusantes. iij
coeurs fans qu'ils s'en apperçoivent eux-mê-
mes , les entraîna fi bien l^un vers l'autre ,
que fansfe dire qu'ils s'aimoient, ils fe le ju-
roienc à chaque inftant. Les véritables paf-
/îons n'ont pas befoin de l'arrangement des
paroles; elles trouvent dans elles-mêmes les
cxpreiTîons qui manquent au langage pour
expliquer leur violence. Un regard, un fou-
ris en dit bien fouvent plus que les termes
les mieux choifis. Le filence regnoit entre
ces deux amans. Ircne l'obfervoit par prin-
cipe d'innocence & de timidité : Gafan
le gardoic par crainte & par refpeâ;. Mais
leurs yeux ignorant ces froids deroirs , (e
tenoient des conyerfations fi intérefïànres ,
& ils s'entendoient fi parfaitement , qu'il
fembloit que l'ufagc de la voix leur étoic
inutile , ou qu'il eût diminué la force de
leurs entretiens.
Cette douce intelligence ayant înftruît
Gafan de fon bonheur , il redoubla Tes foins,
que la jeune Irène recevoir toujours avec
une tendre complaifance. Cependant l'a-
moureux Gafan ne fe put croire parfaite-
ment heureux qu'il ne fe fût expliqué plus
ouvertement. Il en cherchoit une occafion
favorable , lorfquc Mafodicrle mena, avec
fa famille & plufieurs de fes amis , dans une
de ces aimables baftides dont le territoire
de Marfeille eft rempli , où il les voulut ré-
galer. Les charmes de la campagne ne font
pasdes remèdes contre l'amour , ils ne fer-
vent qu'à l'augmenter & à l'entretenir,
beau lieu rendit Irène plus tendre, & dé-
F3
ii6 Les Journées
termina Gafan à lui découvrir desfeqx qu'il
ne pouvoir plus cacher. Dans cette penfée ,
s'étant allé pi omener feul , Tes pas le condui-
fîrent dans un cabinet de jafmins , dont ce
pays abonde , où s'étant alfis fur un gazon ,
il tira Tes tablettes , réfolu d'écrire à Irène
ce que Tes yeux feuls avoienc ofé lui dire.
Lorfqu'il tût hni un ouvrage li intéreHant
pour fon cœur , il fongea par quel moyen
il pourtoit lui faire rec-ivoir la lettre fans rif-
qi'e. Et comme l'imaginât on des amans fe
piomene fans celle fur les objets qui les flat-
tent ou qui les troublent , la lienne fe forma
cent idées différences lui la réception qu'I-
rène feroità cette déclaration ; & fa rêverie
remporta i loin , & devint li profonde,
que le fommeil s'empara de fes fens fans
qu'il s'en apperçut.
Il faifoittiop l'agrément des compagnies
où il fetrouvoit, pour qu'on ne s'apperçût
pas de fon abfcnce. Mafodier le fit chercher
avec emprcdèment , fans qu'on pût le trou-
ver. Mais Itene, plus intéiellée que les au-
tres à cette; recherche, fit tant de tours qu'el-
le le décosivrit endormi d :ns le cabinet de
jafmins. Elle apperçut auffi-rôc les tablettes
ouvertes tombé'esà côté de lui ; une tendre
curiofiréla contraignit à les prendre ; elle
s'en laifit , & fe retira fans faire du bruit.
Lorfqu'elle fut en un Heu où perfonne ne
pouvoit la voir , elle ouvrit les tablettes
avec empreflement , & y trouvant quelque
chofe d'écrit ^ elle lut ces paroles.
Amusantes, 1x7
A l'adorable Irène.
Mrs yeux vous parlent tous les jours ,
belle Irène ; les vôtres me répondëni: : mais
que je crains de mal expliquer leur langa-
ge , & que vous n'entendiez pas celui des
miens. Je vous adore : vous me marquez
de la bonté ; cependant je ne puis être
heu; eux que votre bouche n'ait fécondé
vos regar 's , & n'*ait approuvé l'ardeur-
dont vous embrafez le fidèle Gafan.
• Irène rougit plus d'une fois en faifanc
cette Icéture ; mais elle ne put être fâchée
de l'avoir fute , & rendit grâces au Ciel
d'avoir été la première au cabinet de jaf-
mins. Elle (erra les tablettes , & rejoignit
la compagnie. Cependant Gafan s'étanC
éveillé , & le fouvenant de ce qu^il avoir
écrir , fut extrêmement afiligé de ne pas
trouver fes tablettes. Il les chercha avec
foin i mais voyant que fa recherche étoit
inutile , il (e réfolut à reparoître , &; à exa-
miner avec attention ceux de la compagnie
qui pouvoicnt lui avoir fait un vol (1 dau-
gtrrcux , craignant fort que ce ne fût Mafo-«
dier lui-même.
Tout le monde fut charmé de le revoir •>
& après avoir efluyé quelque raillerie fur fa
petite abfence , il chercha dans les yeux de
chacun celui dont il avoit fujet de craindre
l'indifcrétion. Mais perfonne ne lui paroif-
fant donne nulle marque de Tavoir trouvé
endormi, il jetta les yeux fur Irène \ & ren-.
F4
ïi8 Les Jovrnïïs
contrant les iîens, elle rougit li extraordinaî-
rement, qu'il ne douta plus que ce ne fût elle
qui eût les tablettes. Perfuadé de cette vé-
rité il la regarda avec une foumiffion fi ten-
dre ôc