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Full text of "Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIe siècle : d'après beaucoup de documents inédits"

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LES JESUITES 



ET LA 



NOUVELLE-FRANCE 



1S 



MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS 



8 



LES JÉSUITES 



ET LA 



NOUVELLE-FRANCE 

AU XVII e SIÈCLE 

d'après beaucoup de documents inédits 

PAR 

Le P. Camille de ROCHEMONTEIX 

de la Compagnie de Jésus 



Avec Portraits et Cartes 



TOME PREMIER 





t f 



PARIS 
LETOUZEY ET ANÉ , ÉDITEURS 

17, RUE DU VIEUX-COLOMBIER, 17 

1895 



F 

501,1 

t.i 




INTRODUCTION 






Le titre de cet ouvrage indique suffisamment son 
caractère et son but. Les Jésuites ont joué un rôle 
important dans la Nouvelle-France au xvn e siècle ; ils 
ont été mêlés à presque tous les événements politiques 
et religieux de cette colonie. Gomme le dit, avec 
quelque exagération sans doute, le protestant Bancroft, 
l'histoire de leurs travaux se rattache à l'origine de 
toutes les villes de l' Amérique française. On ne dou- 
blait pas un cap, on ne traversait pas une rivière sans 
qu'un Jésuite ne montrât le chemin ' . 

Ceux qui ont écrit sur le Canada ne pouvaient donc 
faire le silence sur ces religieux et sur leurs œuvres. 
Ils en ont tous parlé, plus ou moins longuement, les 
uns en bien, les autres en mal. Il fallait s'y attendre, 
leur Société ayant seule le privilège d'avoir rencontré 
sur toutes les plages du monde des amis enthousiastes 
et des ennemis déclarés. Ferland, le plus consciencieux 
de tous les historiens de la Nouvelle-France, a été 
aussi, à l'égard des Jésuites, le plus juste, le plus 

1. Hlstory of United States, vol. II, p. 783. 



impartial. Ghamplain, le récollet Sagard, Marie de 
rincarnation , Pierre Boucher, les Ursulines de 
Québec, Françoise Juchereau de Saint-Ignace, la 
Potherie, X. de Gharlevoix, Brasseur de Bourbourg, 
du Creux, Bertrand de la Tour, Harrisse, Gilmarv 
Shea, N.-E. Dionne et beaucoup d'autres écrivains, 
catholiques et protestants, leur ont rendu justice. 
Francis Parkman, protestant américain, loue leur 
dévouement; il admire les grandes choses qu'ils ont 
accomplies, mais il attribue l'héroïsme de leurs apôtres 
et de leurs martyrs au fanatisme et à la sorcellerie, à 
un effet de l'enthousiasme ou du tempérament. Ban- 
croft a également écrit sur eux de belles pages, sans 
mieux comprendre que son coreligionnaire d'où vient 
l'esprit qui les anime, le feu divin qui les pousse en 
avant, la force qui les soutient. 

A côté de ces historiens, la Compagnie de Jésus a 
rencontré, au Canada et ailleurs, des écrivains qui ne 
lui ont épargné ni les critiques les plus imméritées ni 
les attaques les plus violentes. Citons, par exemple, 
Marc Lescarbot, les trois récollets Sixte le Tac, Chres- 
tien Le Clercq et Louis Hennepin, le baron de Lahon- 
tan et Garneau. Ce dernier, d'une école souvent 
peu favorable à l'Eglise, a cependant le courage de 
rendre en plus d'un endroit bon témoignage du 
dévouement et de l'esprit d'initiative des missionnaires. 
Nous voudrions ne pas nommer MM. Faillon et Gos- 
selin, qui, sous des formes correctes et parfois sous 
une avalanche de compliments, laissent trop percer 



— III — 

l'hostilité de leurs sentiments. Sans doute, personne 
n'est parfait en ce monde, et plus d'un religieux a pu 
errer : errare humanum est. Encore faut-il rendre à 
chacun la justice qui lui est due. Un moraliste a écrit : 
« Passer sous silence, quand on est obligé d'en parler, 
les actions d'un homme, pour ne pas le louer, c'est 
manquer à l'équité. » Nous regrettons d'avoir constaté 
parfois, dans la Colonie Française et dans la Vie de 
Mgr de Laval-, plus d'une omission de ce genre à l'en- 
droit des missionnaires de la Nouvelle-France. 

Gabriel Gravier, dans ses Découvertes et établis- 
sements de Cavelier de la Salle, et Pierre Margry, 
dans ses introductions dithyrambiques sur Cavelier de 
la Salle, Frontenac et Lamothe-Cadillac, ne pardonnent 
pas aux victimes de ces trois fameux personnages de 
s'être défendues. A les entendre, les Jésuites sont des 
envieux, des jaloux, des empoisonneurs, des assassins; 
ils sont coupables des crimes les plus odieux. Pas- 
sablement arriérés, ces deux historiens parlent comme 
au temps de la Restauration ; volontiers ils nous ramè- 
neraient aux fameux débats du xvm e siècle; on voit 
qu'ils connaissent YExtrait des assertions et les actes 
des Parlements. B. Suite, journaliste par tempérament, 
historien par occasion, se donne plus d'une fois le 
plaisir, dans ses Canadiens-Français, de composer un 
petit pamphlet, quand il n'y ajoute pas le roman, 
contre les missionnaires du Canada. Il a lu Michelet, 
Eugène Sue, la Morale pratique des Jésuites par le 
docteur Arnauld, les mémoires de provenance louche 



— IV 

édités par Margry contre ces religieux, et, à l'occasion, 
il sert un peu de tout cela à ses lecteurs. 

Quand son histoire parut, M. Taché répondit dans 
La Minerve : « L'idée mère du livre de M. Suite, c'est 
qu'avant lui personne n'a compris l'histoire du 
Canada... ; avant lui, on n'avait pas d'histoire vraie 
du Canada, c'est lui qui va l'inventer. C'est à cause 
de cela sans doute qu'une grosse partie de son livre se 
compose de citations prises aux ouvrages de ces trois 
classes d'hommes qu'il accuse d'avoir forfait à la 
vérité 1 , et qu'une autre notable portion de son œuvre 
consiste dans une analyse assez crue des écrits de ses 

devanciers On voit par là qu'il j a peu de nouveau 

dans le livre de M. Suite ; et ce peu de nouveau est 
justement ce qui n'est pas bon 2 . » Ce peu de nouveau 
est, paraît-il, sur la Compagnie de Jésus, du moins 
d'après M. Taché 3 . Quant à nous, nous avouons ne 
l'avoir jamais aperçu ; aussi sera-t-il à peine question 
dans notre histoire de l'auteur des Canadiens-Français. 
Le jugement des hommes compétents fait peu de cas 
de cet ouvrage. 

1. « L'histoire du Canada, dit M. Suite, a été écrite par trois 
classes d'hommes : les Français, qui n'ont voulu y voir que les 
intérêts français ; les religieux, qui se sont extasiés sur les mis- 
sions, et les laïques, effrayés par les menaces des censures ecclé- 
tiques. Nous qui ne sommes ni Français de France, ni prêtre, et 
qui ne craignons pas les censures ecclésiastiques, nous écrivons 
la vérité. » 

2. Les histoires de M. Suite, protestation par J. G. Taché. 
Ottaoua, 21 mars 1883, pp. 3 et 4. 

3. Ibid., p. 4. 



— Y — 

Tous les historiens que nous venons de nommer, 
et beaucoup d'autres que nous citerons, ont parlé des 
Jésuites au Canada pendant le xvn e siècle ; aucun n'a 
écrit leur histoire. Cette histoire, nous la donnons 
aujourd'hui au public. En l'écrivant, nous faisons 
aussi celle de la Colonie française, car elles sont 
restées inséparables, mêlées l'une à l'autre, vivant 
l'une par l'autre et s'aidant mutuellement. Le clergé 
séculier, les communautés religieuses d'hommes et de 
femmes ont également une place dans ce travail ; ils ne 
pouvaient ne pas l'avoir. Mais le titre, mis en tête de 
cette histoire, en montre assez l'idée dominante, celle 
qui doit se détacher en première ligne et paraître au 
premier plan. 

Pour la composer, nous avons lu tout ce qui a été 
imprimé de plus important en Amérique et ailleurs : 
histoires générales et locales, biographies, voyages, 
relations, mémoires, correspondances, Jugements et 
délibérations du conseil souverain, Collection de 
manuscrits à la Nouvelle-France, articles de journaux 
et de revues. Nous avons compulsé les archives de nos 
bibliothèques publiques en France, et emprunté aux 
riches trésors de l'Angleterre. Nous avons fait venir 
de l'étranger, par l'entremise de nos correspondants 
et de nos amis 1 , des documents précieux et inédits; 

1. Nous remercions particulièrement de leur bienveillant con- 
cours un historien du Canada, M. N. E. Dionne, qui a beaucoup 
étudié les origines de la colonie française, et le R. P. Désy, 



VI — 

enfin nous avons puisé à une source, encore inexplorée, 
aux archives générales de la Compagnie de Jésus. Ces 
diverses recherches nous ont permis de rectifier plus 
d'une erreur historique répandue ici et là dans les his- 
toires de la Nouvelle-France, d'apprécier autrement 
qu'on ne l'a fait jusqu'ici certains personnages de 
marque, d'éclairer des situations et des faits restés 
totalement dans l'ombre. 

En outre des correspondances entre les mission- 
naires du Canada et le Général de la Compagnie de 
Jésus, des divers catalogues de la Province de France, 
des nécrologes et d'autres manuscrits que nous avons 
trouvés dans les archives de la Société, nous devons 
signaler les Monumenla historiée missionis novœ 
Francise ab anno 1607 ad annum 1631 , les Litterœ 
annuœ missionis Canadensis, des relations inédites de 
la Nouvelle-France, enfin V Historiée Sociefatis Jesu 
pars VI a , ab anno Christi 1616 ad annum 1646, à 
P. Josepho Juvencio. 

Cette sixième partie, divisée en seize livres, qui 
devait faire suite à la cinquième, imprimée à Rome en 
1710, embrasse tout le généralat du P. Mutius Vitel- 
leschi, de 1615 à 1645. Terminée en 1711, elle ne vit 
jamais le jour, pour des raisons qu'il est inutile de 
dire; mais le P. Cordara, continuateur de l'histoire 

supérieur des Jésuites de Québec. Le R. P. Van Meurs, directeur 
des archives générales de la Compagnie de Jésus, s'est mis à 
notre disposition avec la plus grande amabilité et le plus parfait 
dévouement. 



VII 

de la Compagnie, utilisa le travail du P. Jouvancy 
jusqu'à l'année 1632. Il n'inséra toutefois dans Y His- 
toriée Societatis Jesu pars VI U que peu de pages du 
manuscrit de son confrère sur la mission du Canada. 
Le livre treizième de ce manuscrit est consacré entiè- 
rement à cette mission et a pour titre : Liber XIII con- 
tinens res gestas in Canada seu Nova Franciâ. Nous 
en donnerons quelques extraits aux Pièces justifica- 
tives et nous le citerons plus d'une fois dans le courant 
de notre histoire. Ce livre du P. Jouvancy est d'autant 
plus important que ce grand historiographe de la Com- 
pagnie, fixé à Rome, avait entre les mains, pour le com- 
poser, toutes les relations et correspondances intimes 
des missionnaires du Canada. 

Tout le monde connaît les Relations, qui donnèrent 
naissance aux Lettres édifiantes, aux Annales de la 
Propagation de la Foi, aux Annales de la Sainte- 
enfance, aux Lettres des missions et aux autres revues 
de même genre. Ce qu'on sait moins, ce sont leurs ori- 
gines, leur but et pourquoi elles disparurent en 1673. 
Aussi ne sera-t-il pas inutile de faire la lumière sur ces 
différents points. Du reste, les Relations des mission- 
naires de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique en 
général, et les Relations de la Nouvelle-France en par- 
ticulier, occupent une telle place dans l'histoire reli- 
gieuse de ces pays, qu'on ne lira pas sans intérêt les 
détails qui vont suivre. Plus d'un est resté inédit. 

Les Jésuites ont eu les premiers l'idée de ces récits 



— VIU 

qui faisaient connaître les nouvelles conquêtes de' 
l'Evangile, et initiaient l'Europe à la connaissance des 
mœurs des nations lointaines l . Au mois de mars 1549, 
François-Xavier confiait au P. Gaspard Barzée le soin 
de la mission d'Ormuz et lui remettait, avant son 
départ, une longue lettre contenant les plus sages 
règles de conduite. Parmi ces règles se trouvait celle- 
ci : « Vous écrirez de temps en temps au collège de 
Goa, et vous rendrez compte des différents ministères 
que vous accomplissez en vue de la gloire divine et de 
son accroissement ; de l'ordre que vous y suivez ; des 
fruits spirituels par lesquels Dieu couronne vos faibles 
efforts 2 ». Le 20 juin 1549, le même apôtre recom- 
mandait au P. Jean de Beira de lui écrire longuement, 
d'écrire aussi à Simon Rodriguez, à Lisbonne, et au 
P. Ignace de Loyola, à Rome « toutes les nouvelles 
dont la connaissance en Europe doit porter à glorifier 
Dieu ceux qui les recevront 3 . » Au mois d'avril 1552, 
il fait la même recommandation au P. Gaspard 
Barzée 4 . 

Quel doit être le but de ces lettres ? François-Xavier 

1. Revue de Montréal, mars 1877 : Suppression des relations 
de la Nouvelle-France, par l'abbé H. A. Verreau, p. 108. — 
L'abbé Verreau a inséré dans cette revue, mars et avril 1877, 
deux articles très bien faits sur cette question ; mais ils ne sont 
pas complets et quelques détails sont inexacts. 

2. Lettres de saint François-Xavier, de la Compagnie de Jésus, 
traduites par M. Léon Pages. Paris, chez Poussielgue, 1855, 
t. II, p. 51. 

3. Ibid., p. 116. 

4. Ibid., p. 340. 



IX 

l'indique partout nettement : d'abord faire connaître en 
Europe les progrès de l'Evangile, les travaux des mis- 
sionnaires, les obstacles que rencontre leur apostolat, 
ensuite édifier ceux qui les liront 1 . 

Afin d'obtenir ce but, il y a des précautions à 
prendre. Tout n'est pas bon à dire, et ce qu'on dit 
doit l'être bien. « Que vos lettres, dit François-Xavier 
au P. Barzée, soient écrites avec assez de soin pour 
que nos Frères de Goa les puissent envoyer en Europe, 
afin d'y servir de témoignage de notre zèle dans ces 
contrées, et des succès que la divine miséricorde daigne 
accorder aux humbles travaux de notre petite compa- 
gnie. Que rien n'y paraisse qui puisse justement offen- 
ser personne, rien dont la lecture ne doive inspirer, à la 
première vue, la pensée de glorifier Dieu et de tout 
entreprendre pour son service 2 . » Il revient sur 
quelques-unes de ces recommandations dans sa lettre 
de 1552 au P. Barzée 3 . 

La lettre au P. Jean de Beira entre dans plus de 
détails et est bien plus précise : « Dans vos lettres, 
vous devez apporter un discernement et un choix dans 
les faits, qui passent sous silence tout ce qui peut 
atteindre indirectement les personnes ou les offenser 
par une allusion téméraire ; toute la substance et le style 
doivent être conformes à la gravité comme à la pru- 
dence ecclésiastiques ; que vos récits soient de telle 

1. Lettres de saint François-Xavier, t. II, pp. 51, 116 et 340. 

2. Ibid., p. 51. 

3. Ibid.y p. 340. 



X 

nature, qu'étant portés en Europe, ils puissent passer 
de main en main, et même être communiqués au 
public par la voie de l'impression ; vous ne devez pas 
perdre de vue que les Mémoires de ce genre, qui pro- 
viennent de pays si éloignés, sont curieusement recher- 
chés et lus avidement en Espagne, en Italie et ailleurs ; 
et nous devons par là même écrire avec plus d'atten- 
tion et de réserve les lettres que nous envoyons ; elles 
ne doivent pas seulement être remises dans les mains 
de nos amis, mais elles doivent passer en celles de 
personnes souvent injustes, et souvent jalouses et mal- 
veillantes ; il faut donc que ces lettres satisfassent tout 
le monde, si c'est possible, et qu'elles portent chacun à 
rendre hommage à Dieu et à sa sainte Eglise ; enfin 
elles ne doivent donner à personne aucune occasion 
légitime de blâme ou d'interprétation fâcheuse *. 

Les lettres des missionnaires étaient de trois sortes. 
Les unes, très intimes et personnelles, adressées à un 
parent, à un ami, à un supérieur, au R. P. Général, 
ne devaient pas alors être livrées à la publicité, si 
jamais elles pouvaient l'être ; tout au plus était-il per- 
mis au destinataire d'en donner connaissance à un 
cercle d'amis discrets ou d'en communiquer des 
extraits inoffensifs. D'autres, destinées aux seuls 
membres de la Compagnie, furent transmises manu- 
scrites, dans le principe, aux différentes maisons de 
l'Ordre. Elles servaient de lien entre tous les religieux 

1. Lettres de saint François-Xavier, t. II, p. 117. 



XI 

de la Société, et les tenaient an courant des travaux de 
l'apostolat, partout où il s'exerçait 1 . Plus tard, les 
lettres des missionnaires furent livrées à l'impression, 
mais en général revues et corrigées, et même traduites 
en latin. On en fît aussi des extraits et des analyses, 
qui furent insérés dans un volume intitulé : Annuœ 
litterœ Societatis Jesu; ad Patres et Fratres ejusdem 
societatis. La publication de ces lettres annuelles en 
un volume, commencée en 1581, cessa en 1654, et fut 
interrompue de 1614 à 1649 ~. La règle défendait de 
les communiquer aux étrangers, c'est-à-dire à ceux 
qui n'appartenaient pas à l'Ordre 3 . Le titre seul 
indique qu'elles n'étaient adressées qu'aux membres de 
la Compagnie : Ad Patres et Fratres ejusdem socie- 
tatis. Si la publication des lettres annuelles prit fin en 
4 654, les provinces et les missions continuèrent cepen- 
dant à les rédiger et à les adresser au R. P. Général. 
On en retrouve encore beaucoup, sur la Nouvelle- 
France en particulier. 

1. Lettres de saint François-Xavier , t. II, livre VII, lettre 20, 
pp. 340 et 341. 

2. Bibliographie historique de la Compagnie de Jésus, par le 
P. Carayon ; première partie, généralités ; — Dictionnaire des 
ouvrages anonymes, par le P. Sommervogel; — Bibliothèque des 
écrivains de la Compagnie de Jésus, par les PP. de Backer, pas- 
sim. — Dans les Annuœ litterœ de 1611 (pp. 121 et 143) et dans le 
volume de 1612 (pp. 462-605) se trouvent les lettres du P. Biard 
sur la mission des Jésuites en Acadie. 

3. Nemo in posterùm cuivis externo, quâvis occasione, societatis 
nostrae annuas (litteras) communicet, seu oslendat (Reg. Soc. Jesu ; 
Avignon, 1827, p. 583). 



XII 

11 y avait une troisième sorte de lettres, celles que 
les missionnaires rédigeaient pour le public et qui 
étaient destinées à l'impression ; on les appelait le 
plus souvent Relations. Telles sont les Relations de la 
Nouvelle-France , dont celle de 1616 par le P. Biard 
ouvre la longue série; puis vient la Relation de 1626 
par le P. Charles Lalemant. La série de 1632 à 1672 
comprend 41 volumes, dont 39 portent le titre de 
Relation, et deux (1654-55 et 1658-59) celui de 
Lettres 1 . Il existe d'autres relations, écrites égale- 
ment pour le public, mais qui ne furent pas imprimées ; 
nous dirons pourquoi. 

Il est évident que le même contenu ne pouvait con- 
venir à ces trois sortes de lettres. Le missionnaire 
n'avait-il pas le devoir de renseigner son supérieur, le 
Provincial ou le Général, sur bien des choses que la 
charité, la prudence, la discrétion et les convenances 
les plus élémentaires lui interdisaient de livrer au 
grand public, même au public plus restreint des reli- 
gieux de son ordre ? Une lettre personnelle peut et 
doit dire, dans beaucoup de circonstances, ce qu'il 
n'est pas possible d'imprimer dans les Lettres annuelles 
et dans les Relations, sans s'exposer aux plus graves 
inconvénients, au blâme sévère et mérité de tous les 
gens de bien, des hommes de bon sens. 

Prenons pour exemple la colonie dont nous écri- 

1. Revue de Montréal, mars 1877, p. 114. — Relations de la 
Nouvelle-France, en 3 vol. ; Québec, 1858, 



XIII 

vons l'histoire. Elle fut administrée par des gouver- 
neurs, dont personne ne niera les belles qualités ; 
cependant, à côté de ces qualités, plusieurs mon- 
trèrent de grands défauts, et sous chacune des admi- 
nistrations on eut à déplorer des mesures et des actes 
également compromettants pour les intérêts de la reli- 
gion et ceux de la colonie. N'eût-il pas, été malséant 
et téméraire de critiquer, ou simplement d'apprécier, 
dans un document public, les faits et gestes du gou- 
vernement colonial? Dans les temps troublés que tra- 
versa la Nouvelle-France au xvn e siècle, les auteurs 
des Relations n'auraient-ils pas couru le risque de ne 
pas juger alors avec assez d'impartialité, ni de parler 
avec assez d'indépendance 1 ? Que de questions de 
nature fort complexe, comme l'amovibilité des curés, 
la vente de l'eau-de-vie, les dîmes, l'excommunication 
des vendeurs de liqueur forte, troublèrent alors les 
esprits et divisèrent les autorités civile et religieuse ! 
Que de luttes douloureuses, que de démêlés entre les 
diverses congrégations, entre les évêques et les reli- 
gieux ! Que de conflits d'autorité entre le gouverne- 
neur, l'intendant et l'évêque ! Etait-ce aux missionnaires 
de saisir le public de ces pénibles et inévitables diffi- 
cultés, d'aller lui raconter les mesquines tracasseries 
de celui-ci, les ridicules prétentions de celui-là, les 
actes arbitraires de cet autre, enfin les scandales et les 



1. Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679). Paris, 
Douniol, 1861. Introduction, p. xx. 



XIV 

révoltes de tel prêtre ou de tel religieux? Ces récits 
eussent sans doute vivement piqué la curiosité des 
lecteurs, et les Relations, déjà très lues, l'auraient été 
bien davantage. La justice y eût-elle gagné? Et le bien 
des âmes? et l'honneur de l'Eglise? et l'intérêt de la 
colonie ? Les missionnaires ne se seraient-ils pas écartés 
de la route si sagement tracée par l'illustre apôtre 
des Indes 1 ? 

Les Jésuites de la Nouvelle-France, comme ceux de 
toutes les autres missions, jugèrent, et en cela ils 
jugèrent bien, qu'il n'était ni à propos, ni convenable, 
ni conforme à la sainteté et à la dignité de leur minis- 
tère, d'introduire dans leurs Relations certains faits 
contemporains, certains jugements et appréciations. 
Ils ne s'en cachaient du reste pas. « Je ne prétends, 
disait le P. Le Jeune, décrire tout ce qui se fait dans 
ce pays; mais seulement ce qui tient au bien de la 
foi et de la religion 2 . » Mais si les Jésuites ne décri- 
vaient pas, dans les Relations et dans les Lettres 
annuelles, tout ce qui se faisait au Canada, ils le 
décrivaient dans les lettres à leurs supérieurs. Ceux-ci 
avaient tout intérêt à être parfaitement informés, à 
connaître les situations et les hommes, les actes du 
clergé et de l'administration colohiale, la conduite de 
leurs inférieurs vis à vis du pouvoir civil et des auto- 



1. Relations inédites de la Nouvelle-France. Introduction , 
pp. xx, xxi et xxn. 

2. Relation de la Nouvelle-France , année 1635. 



XV — 

rites ecclésiastiques, leurs rapports avec les autres 
sociétés religieuses. Les correspondances privées des 
missionnaires les renseignent sur ces divers points et 
sur beaucoup d'autres. Toutes n'ont malheure usement 
pas été conservées ; il en existe cependant un assez 
bon nombre, et aujourd'hui elles sont grandement 
utiles à l'historien, qui cherche à éclairer de lointains 
et obscurs événements. Elles nous serviront à nous- 



même . 



Il faut l'avouer néanmoins, les Relations, telles 
qu'elles sont rédigées, ne reflètent pas la physionomie 
entière de la Nouvelle-France; elles n'en montrent 
qu'un côté, le plus beau, le plus consolant, à savoir, 
les progrès du christianisme, ses travaux et ses luttes 
héroïques, l'énergie féconde et les audacieuses entre- 
prises des colons. Le reste est volontairement relégué 
dans l'ombre, ou, pour mieux dire, passé sous silence. 
On ne voit rien ou presque rien de l'autre côté de la 
physionomie. C'est de l'histoire, mais de l'histoire 
incomplète 1 . Il n'en est pas moins vrai que cette 

1. Ce que nous disons ici des Relations du Canada, nous pour- 
rions le dire de toutes les Relations envoyées du Tonkin, de la 
Chine, du Japon, etc. Les missionnaires ne s'en cachaient pas ; 
ils écrivaient pour l'édification des lecteurs, ils taisaient donc 
beaucoup de choses qui n'auraient pas obtenu ce but, tout en ne 
s'écartant jamais dans leurs récits de la stricte vérité. Partant de 
là, il arrivait que des Jésuites qui n'avaient vu que les Relations 
et qui se figuraient à tort qu'elles racontaient tout, se trouvaient 
fort désappointés en arrivant dans leur mission. Ce qui les frap- 
pait d'abord, c'était le revers de la médaille, et, sous cette pre- 



XVI 

histoire incomplète, écrite sous les yeux des témoins 
des faits rapportés, par des hommes qui s'appellent 
Biard, Charles Lalemant, Le Jeune, Vimont, Jérôme 
Lalemant, Ragueneau, de Quen, Le Mercier, d'Ablon, 
Brébeuf, est un document unique, de la plus haute 
importance , revêtu de tous les caractères de la 
véracité. Les historiens sérieux et les vrais amis de 
l'histoire en ont toujours jugé ainsi. C'est ce qui 
explique la curiosité dont les Relations sont l'objet, 

mière impression, ils écrivaient en Europe des lettres qui expri- 
maient leur désagréable surprise. Le plus souvent, ces lettres ne 
peignent qu'un coté de la situation, le plus triste et le moins 
édifiant. Gomme l'écrivait au P. Bagot le P. Claude Boucher, 
assistant de France à Rome (27 août 1663) : « Les Relations ne 

disent que le bien, et les lettres que le mal Les Relations ne 

doivent pas être lues avec ce préjugé qu'elles disent toutes 
choses, mais seulement ce qui est d'édification. » Les Relations, 
lues avec ce préjugé, produisirent sur d'autres missionnaires, 
par exemple sur les prêtres des Missions - étrangères , à leur 
arrivée dans les Indes, le même effet que sur certains religieux 
de la Compagnie. Mgr Pallu, évêque d'Héliopolis, en témoigna 
même son étonnement, en 1663, dans une lettre adressée des 
Indes au P. Bagot, son ancien directeur a Paris. Mais peu à peu, 
le premier moment de surprise passé chez ces hommes par trop 
naïfs et simples, ils remarquaient le grand bien qui avait été 
opéré, ils constataient sur place l'exacte vérité des faits racontés 
dans les Relations, ils admiraient les travaux et les vertus des 
apôtres de l'évangile. Nous parlons ici, bien entendu, des mis- 
sionnaires loyaux et sincères, de ceux-là seulement. Que de 
lettres inédites on pourrait produire à l'appui de cette assertion ! 
En un mot, les Relations ne font voir ni tout ce que sont les 
missions, ni tout ce qu'elles contiennent, mais elles en font voir 
exactement le meilleur; n'est-ce pas beaucoup? A l'historien de 
compléter par d'autres renseignements ce qui ne se trouve pas 
dans ces Relations. 



XVII 

les sacrifices qu'on s'impose pour se procurer les édi- 
tions originales. Elles offrent de l'intérêt à d'autres 
qu'à de pieux lecteurs, si bien que le gouvernement 
canadien s'est déterminé à les réimprimer en 1858 *, 
et, bien que cette réimpression ne réunisse pas toutes 
les conditions de beauté et de commodité désirables, 
il faut le remercier et le féliciter d'avoir sauvé peut- 
être d'une entière destruction un des plus beaux monu- 
ments de l'histoire du Canada. 

Nous disons « d'avoir sauvé peut-être d'une entière 
destruction », car la collection complète des Relations, 
imprimées au xvir 9 siècle, est devenue très rare. Celle 
de l'Université Laval, à Québec, est la seule, du moins 
en Canada, qui ne présente pas de lacune 2 . Dans une 

1. Dans l'avis, p. iv, l'éditeur appelle cette réimpression une 
entreprise nationale. — Dans la Préface, p. vi, on lit encore : 
« Les Relations des Jésuites sont également propres à ranimer 
la foi dans le cœur du vrai chrétien, et à guider la marche de 
l'historien à travers ces époques si peu connues de notre 
histoire... Elles ont un charme qui fait oublier les longueurs et 
les redites. » Ferland [Introduction, p. ix) est plus net : « On 
trouve dans les Relations des Jésuites une partie de notre histoire 
qui, sans elles, serait restée à peu près ignorée; elles renferment 
aussi des détails qu'on chercherait inutilement ailleurs sur la 
langue, les mœurs, les croyances des tribus aborigènes. » 
Nous apprenons par le Woodstock letters (vol. 23, n os 2 et 3, 
July et October, 1894, p. 261) qu'une nouvelle édition des Rela- 
tions est en préparation. « The Jesuit relations. The following 
article lias been taken from the New England Magazine (Published 
by Warren F. Kellogg, 5 Park st., Boston) for May, 1894... » 

2. Revue de Montréal, mars 1877, p. 114 : « A cette époque 
(1847) les collections les plus complètes se trouvaient au Harvard 
collège, Boston, qui en avait 40 volumes, et chez M. Brown, de 

Jés. et Noup.-Fr. — T. I. 2 



XVIII — 

étude présentée en 1847 à la Société historique de 
New-York, le D r O'Callaghan disait : « Il est pro- 
bable qu'il n'y a pas d'ouvrage dont les volumes soient 
aussi disséminés dans les bibliothèques 1 . » Il ajoute 
dans un autre endroit : « La rareté des Relations est 

aujourd'hui en proportion de leur grand mérite 

Aucun historien ne peut faire des recherches com- 
plètes sur les circonstances des premiers établissements 
de ce pays, sans les connaître, et ceux qui prétendent 
en être capables, sans les avoir étudiées auparavant, 
ne donnent qu'une preuve de leur incapacité pour ce 
travail 2 . » 

La valeur historique attribuée aux Relations par le 

Providence. En Canada, M. Neilson, rédacteur de la Gazette de 
Québec, en avait 30 volumes; M. l'abbé Plante, 20. En 1854, la 
collection de la Chambre était complète, et, on peut le dire, 
unique, quand elle fut presque toute détruite. Celle de V Univer- 
sité Laval est la seule, du moins en Canada, qui ne présente pas 
de lacune. » Nous avons dit que la série, de 1632 à 1672, com- 
prend 41 volumes, auxquels il faut ajouter les Relations des Pères 
Biard et Charles Lalemant. 

1. Jesuit Relations of discoveries and other occurences in 
Canada, by E. B. O'Callaghan. New- York, 1847. — Le P. Mar- 
tin, S. J., a traduit, corrigé et annoté le travail du D r O'Callaghan, 
et a fait imprimer sa traduction à Montréal, en 1850. — Harrisse 
(Notes pour servir à l'histoire, à la bibliographie et à la carto- 
graphie de la Nouvelle-France. Paris, Tross, 1872) dit aussi, 
p. 61 : « Les Relations sont devenues si rares de nos jours 
qu'aucune bibliothèque (en France) n'en possède la série com- 
plète. Il y a des années dont on ne connaît qu'un ou deux exem- 
plaires. » Aussi sont-elles très recherchées aujourd'hui, et se 
vendent, quelques-unes, de mille à douze cents francs. 

2. Traduction du P. Martin, pp. 14 et 15. 



XIX 

D r O'Callaghan, est reconnue par les historiens de 
bonne foi. La vénérable mère Marie de l'Incarnation, 
qui a habité si longtemps à Québec, et dont personne 
ne récusera le témoignage, écrivait à son fils en 1671 : 
« J'ai tiré ceci des Mémoires de nos Révérends Pères, 
dont la sincérité m'est si connue que j'ose bien vous 
réitérer qu'il n'y a rien qui ne soit assuré l . » Le pro- 
testant Parkman est du même avis, et l'opinion de 
cet historien, qui admire beaucoup le missionnaire, 
mais ne peut s'empêcher de critiquer vivement le 
Jésuite et son ordre, est d'un grand poids dans la 
question présente. Voici ce qu'il dit sur les Relations 
de la Nouvelle-France : « Œuvre d'hommes qui 
avaient reçu une éducation classique, le style en est 
simple et souvent indigeste, comme on peut le voir 
dans des narrations écrites hâtivement, sous la hutte 
du sauvage, ou dans la pauvre maison d'un mission- 
naire enfoncé dans la forêt, au milieu des ennuis et 
des interruptions de toutes sortes. Quant à la valeur 
de leur contenu, elle est absolument sans égale. 
Archives modestes d'aventures et de sacrifices éton- 
nants, peinture frappante de la vie des bois, faisant 
alterner les détails longs et monotones de la conversion 
de quelques sauvages, et le récit digne de louange de 
la conduite d'un néophyte exemplaire. Comme autorité 
en ce qui concerne la condition et le caractère des 

1. Lettres historiques de la M. Marie de l'Incarnation; lettre 
ilxxxix, p. 675. 



XX 

habitants primitifs de F Amérique du Nord, il est 
impossible d'en exagérer la valeur. Je puis ajouter 
([ne l'examen le plus sévère ne me laisse aucun doute 
que les missionnaires aient écrit avec une bonne foi 
complète, et que les Relations occupent une place 
importante comme documents authentiques et dignes 
de foi. » 

Après avoir cité ces paroles de l'historien protestant, 
M. Verreau ajoute dans son article sur les Relations 
de la Nouvelle-France l : « Nos historiens partagent 
sur ce point l'opinion de M. Parkman. Tous, depuis 
le P. de Charlevoix 2 jusqu'à M. Faillon, ont largement 
puisé dans les Relations; mais personne ne l'a fait 
peut-être avec plus d'abandon que l'auteur de Y Histoire 

1. Reçue de Montréal, avril 1877, p. 163. 

2. Le P. de Charlevoix (t. II, Liste des auteurs..., p. xlviii) 
dit sur les Relations : « Gomme les Jésuites étaient répandus 
dans toutes les nations avec qui les Français étaient en com- 
merce, et que leurs missions les obligeaient d'entrer dans toutes 
les affaires de la colonie, on peut dire que leurs Mémoires en 
renfermaient une histoire fort détaillée. Il n'y a même d'autre 
source où l'on puisse puiser pour être instruit des progrès de 
la religion parmi les sauvages, et pour connaître ces peuples, 
dont ils parlaient toutes les langues. Le style de ces Relations est 
extrêmement simple ; mais cette simplicité même n'a pas moins 
contribué à leur donner un grand cours que les choses curieuses 
et édifiantes dont elles sont remplies. » M. Taché [Les histoires 
de M. Suite, réplique, 14 e lettre; Outaoua, 4 janvier 1884) dit 
aussi : « Les critiques de V heure présente savent que les anna- 
listes et les écrivains canadiens du temps, la mère Marie de 
l'Incarnation, M. Dollier de Gasson, M. Boucher et autres citent 
constamment les Relations et témoignent du respect qu'on en 
avait. » 



— XXI 

de la colonie française au Canada', c'est un hommage 
que sa critique sévère a rendu à la sincérité et à 
l'exactitude de nos premiers chroniqueurs. C'est en 
même temps une réponse indirecte à quelques attaques 
dont les Relations ont été parfois l'objet 1 . » 

Les attaques auxquelles fait allusion M. Verreau se 
produisirent après la suppression des Relations en 1673. 
Elles s'étalent dans la Morale pratique des Jésuites 2 , 
œuvre du docteur Arnauld, frappée de censure par la 
congrégation de l'Index, et condamnée par un arrêt 
du Parlement de Paris. Le Parlement traite cet ouvrage 
de « Libelle scandaleux pour les faussetés dont il est 
rempli, par le ramas 'qui y a été malicieusement fait 
d'une infinité de mémoires inventés à plaisir, et de 

1. M. Pierre Boucher [Histoire véritable et naturelle des mœurs 
et productions du pays de la Nouvelle-France, publiée en 
France en 1663) rend un hommage indirect aux Relations, quand 
il écrit dans Y Avant-propos : « Je ne vous dirai quasi rien qui 
n'aye déjà esté dit par cy-devant, et que vous ne puissiez trouver 
dans les Relations des RR. PP. Jésuites, ou dans les voyages 
du sieur de Ghamplain; mais comme cela n'est pas ramassé dans 
un seul livre, et qu'il faudrait lire toutes les Relations pour trouver 
ce que j'ay mis icy; ce vous sera une facilité, surtout pour ceux 
qui n'ont autre dessein que de connaître ce que c'est du pays de 
la Nouvelle-France... » Pierre Boucher fut gouverneur des 
Trois-Rivières. 

Dans sa Vie de Mgr de Laval (t. I, pp. 139 et 140, note) 
M. l'abbé Gosselin fait l'éloge de la Remarquable étude de 
M. Verreau sur les Relations de la Nouvelle-France, et approuve 
ainsi les appréciations flatteuses de cet auteur sur l'œuvre des 
Pères Jésuites. 

2. Voir le t. VII de la seconde édition de la Morale pratique 
des Jésuites, ch. X, XI et XII, de la p. 235 à la p. 344. 



XXII 

pièces supposées. » — « Il est aisé de juger par là, 
ajoute-t-il, aussi bien que par les termes d'aigreur 
dont l'auteur s'est servi, qu'il ne désirait que de 
déchirer la Société et la conduite des Jésuites. » Trois 
jours après, le livre fut brûlé en place de Grève par 
la main du bourreau 1 . On sait cependant que les Par- 
lements n'ont jamais été accusés d'un excès de ten- 
dresse pour les Jésuites. 

Ce n'est pas dans la Morale pratique que l'écrivain 
impartial ira chercher une appréciation saine sur les 
Relations de la Nouvelle-France . L'esprit de ce livre 
et les documents, soit faux, soit de mauvais aloi, soit 
de peu de sérieux dont il est rempli, lui enlèvent 
toute autorité. Est-il du reste nécessaire de rappeler 
que le docteur Arnauld fut toujours l'ennemi juré, 
irréconciliable de la Compagnie de Jésus, qu'il la 
combattit à outrance et de toutes façons? Les Jésuites 
et les Jansénistes vécurent toujours entre eux comme 
les Juifs et les Samaritains. Un historien de bonne foi 



1. Introduction (pp. m-v) des Relations inédites de la Nouvelle- 
France. Douniol, 1861. — Mgr de Laval, premier évêque de 
Québec, témoin des travaux des Jésuites, appelle le livre du 
docteur Arnauld un grand scandale (Ibid., p. in). « Parmi les 
autorités dont Arnauld avait indignement abusé, se trouvait celle 
de l'évêque de Malaga, Mgr Ildephonse de St-Thomas, domi- 
nicain. Un pareil emploi de son nom l'irrita justement, et lui 
parut une flétrissure. Il adressa au pape Innocent XI une chaleu- 
reuse et solennelle réclamation. Il appelle cet ouvrage un libelle 
infâme, indigne de lumière et composé au milieu des ténèbres de 
V enfer. % [Ibid., p. iv.) 



XXIII 

ira-t-il demander aux Jansénistes la vérité sur les 
Relations des Jésuites? 

Mais si le témoignage du docteur Arnauld n'est pas 
recevable, devons-nous en dire autant de celui de deux 
Pères Récollets, Ghrestien Le Glercq et Louis Henne- 
pin, qui maltraitent passablement les Relations^. 

Le P. Ghrestien Le Glercq, récollet de la province 
d'Artois, arriva en 1675 au Canada, où il évangélisa 
pendant cinq ans la Gaspésie ; il fut, de là, après un 
voyage en France, envoyé à Montréal. Nommé en 
1690 gardien du couvent de Lens, il fit paraître l'année 
suivante, le Premier établissement de la Foy dans la 
Nouvelle-France , ouvrage auquel le comte de Fronte- 
nac mit lui-même la main 1 . Ni l'un ni l'autre, comme 
nous le verrons dans la suite, n'aimaient les mis- 
sionnaires de la Compagnie de Jésus, ni la Compagnie 
elle-même. A cela nous n'avons rien à redire : les 
sympathies ne se commandent pas, et ils pouvaient 
avoir leurs raisons. Ils firent plus que de nourrir en 
eux-mêmes des sentiments hostiles aux Jésuites, ils les 
manifestèrent dans leurs actes ; et les traces de leur 
hostilité se voient dans la correspondance du comte 
de Frontenac, et dans Y Etablissement de la Foy du 
P. Le Clercq. Le Gouverneur de la Nouvelle-France, 
vivement attaqué dans son administration, chercha 
des plumes vénales pour la défendre, et il en trouva 

1. Charlevoix, t. II, liste des auteurs, p. liv. 



XXIV 

parmi les Récollets, dont il était le syndic, et parmi 
des officiers, qu'il combla de ses faveurs. Cavelier de 
la Salle, de la Motte-Cadillac, le baron de Lahontan, 
les Pères Le Glercq, Hennepin, Douay, Membre et 
autres lui rendirent les services dont il avait besoin ; et 
le contre-coup de leur zèle excessif se fît sentir aux 
Jésuites, dont il redoutait à tort l'influence et le crédit. 
Le P. Le Glercq attaqua les Relations, avec une appa- 
rence de bonne foi mal déguisée : « J'ai toujours été 
persuadé, dit-il, que, ne se faisant honneur que de leurs 
travaux et de leurs souffrances, les Jésuites n'ont point 
de part aux Relations qu'on a imprimées du Canada, 
apparemment sur de faux mémoires, au moins en ce 
qui regarde l'avancement de la Foy parmi les nations 
sauvages *. « Tout ceci est une trouvaille. L'ouvrage du 
P. Le Clercq fut imprimé en 1690; plus de 40 Rela- 
tions avaient paru jusqu'en 1672, et, vingt ans après 
leur suppression, le bon récollet est persuadé qu'elles 
n'ont pas été écrites par les Jésuites, quoique signées 
par eux et considérées par tout le monde comme étant 
bien d'eux ! Il y a en vérité, dans cette persuasion, une 
petite hypocrisie, peu digne d'un religieux. Mais pas- 
sons. Après une longue énumération, où l'ironie 
côtoie le mauvais goût, des succès supposés des mis- 
sionnaires de la Compagnie, l'auteur de Y Etablisse- 
ment de la Foy arrrive à cette conclusion : « Plût à 
Dieu que toutes ces églises des Relations fussent aussi 

1. T. I, p. 522. 



— XXV 

réelles et véritables, comme tout le pays les reconnaît 
chimériques; si elles ont subsisté autrefois, seraient- 
elles devenues invisibles, principalement depuis les 
années 1674 et 1675, que la Colonie se multipliant 
beaucoup plus, les commerces plus fréquents et plus 
ouverts avec la France ont fait disparaître ce nombre 
prodigieux de convertis aussi bien que les Relations, 
que l'on a cessé de donner au public désabusé de 
pareilles fictions 1 ? » Ainsi, ces Jésuites, que le P. Le 
Glercq nous représente comme des hommes de science, 
de zèle et de grande vertu, ont trompé le public pen- 
dant plus de quarante ans ! Pendant plus de quarante 
ans, les Relations, tissus de mensonges et de faussetés 
volontaires, ont fait croire à des conversions et à des 
églises qui n'existaient pas ! Pendant plus de quarante 
ans, bien que très répandues au Canada, où Ton pou- 
vait en contrôler facilement les récits, elles n'y ont 
soulevé aucune réclamation un peu importante 2 , 

1. Fin du ch. XV et dernier du premier volume. 

2. On lit [Revue de Montréal, note 1, p. 164, avril 1877) dans 
l'article de M. Verreau : « C'est un fait bien étonnant que, dans 
l'espace de quarante ans, il ne se soit presque pas élevé de récla- 
mation importante contre la véracité des Relations. M. Dollier 
de Gasson, par exemple, se plaint dans son Histoire du Montréal, 
p. 181, que son nom a été défiguré dans la Relation de 1666, ce 
qui est vrai. Le P. Le Glercq, Établissement de la Foy, se renferme 
dans des reproches généraux. L'occasion aurait été bonne cepen- 
dant pour son but, qui était d'accuser les Pères Jésuites. Il en 
est de même du P. Hennepin dans les Nouveaux voyages. Si je 
cite le nom de ce conteur aventureux, c'est parce que son inten- 
tion malveillante est une preuve de ce que j'avance ici. » 



XXVI — 

aucune critique, aucune protestation, et les lecteurs naïfs 
ont cru à la vérité de pareilles fictions! Ajoutons que 
les lettres de la Mère Marie de l'Incarnation signalent 
ces conversions de sauvages, objet des plaisanteries du 
P. Récollet; cette Thérèse de la Nouvelle-France écrit 
qiïil ny a rien de plus assuré que les Mémoires des 
Révérends Pères 1 . Faut-il croire encore aux rêveries 
et aux mensonges de cette intelligente et sainte fille de 
la bienheureuse Ursule? Ses lettres, comme les Rela- 
tions, seraient peut-être un amas de fictions? 

L'autre père récollet, Louis Hennepin, porte contre 
les Relations le même jugement que son confrère ; il 
en cite même parfois les paroles textuellement, sans 
dire à quelle source il a puisé. D'après lui, les Jésuites 
ont trompé le public des lecteurs 2 . Nous aurons plus 
tard l'occasion de parler de ce Père et du P. Le Clercq, 
et d'exposer notre sentiment sur l'un et sur l'autre. 
Pour le moment, contentons nous de dire, avec 
M. Verreau, que F autorité personnelle du P. Henne- 
pin est nulle 3 . 

Faut-il ajouter plus de foi aux critiques des Rela- 
tions par l'auteur des Canadiens-Française II n'a fait 
que suivre le docteur Arnauld et les deux Pères 

1. Lettre LXXXIX, p. 675, à son fils. 

2. Nouveau voyage. Utrecht, 1698. 

3. a Quant à l'autorité personnelle du P. Hennepin, elle est 
nulle. L'espèce de culte que lui ont voué les écrivains et les col- 
lectionneurs d'une certaine école ne témoigne pas beaucoup en 
faveur de leur critique » [Revue de Montréal, ibid., note 1, p. 164). 



— xxvn 

Récollets. C'est peu pour un historien qui se glorifie 
d'avoir seul compris l'histoire du Canada. Il y a cepen- 
dant quelque chose de lui dans ses critiques ; il les. 
agrémente d'injures et de calomnies à l'adresse des 
Jésuites 1 . M. J.-C. Taché a répondu longuement et 
victorieusement à M. Suite dans sa lettre datée d'Ot- 
taoua, 4 janvier 1884. Il est donc inutile de refaire ici 
cette réponse, que les lecteurs liront avec fruit dans le 
journal La Vérité*. Et puis, que dire à un homme 
qui écrit sur les missionnaires du Canada des phrases, 
comme celle-ci : « Il faut que la religion soit divine 
pour résister à de pareils charlatans? » 

Une question se présente maintenant, qui n'est pas 
sans importance pour l'histoire du Canada. Pourquoi 
et comment les Relations de la Nouvelle-France ont- 
elles cessé de paraître en 1673, bien que les supérieurs 
de Québec aient continué pendant plusieurs années à 
les envoyer au Provincial de la Compagnie à Paris, et 
au R. P. Général à Rome 3 ? 

1. Histoire des Canadiens-Français, t. IV, pp. 107-110. 

2. La Vérité. Les histoires de M. Suite; réplique, quatorzième 
lettre. Cette lettre, adressée au rédacteur de La Vérité , est une 
réplique à la Réponse aux critiques de M. Suite. 

3. Plusieurs de ces Relations ont été imprimées chez Douniol, 
en 1861, par les soins des PP. Martin et de Montezon, et par 
Shea, à la presse Gramoisy, en 1860. L'édition de Shea a pour 
titre : « Relation de ce qui s'est passé de plus remarquable aux 
missions des Pères de la Compagnie de Jésus en la Nouvelle- 
France, les années 1673 à 1679, par le R. P. Claude Dablon, rec- 
teur du collège de Québec et supérieur des missions de la Com- 



XXVIU — 

Longtemps on a ignoré la cause de celle interrup- 
tion. 

Le docteur Arnauld, toujours en quête de choses 
désagréables aux Jésuites, insinue et n'est pas éloigné 
de croire que la Congrégation de la Propagande, 
ayant reconnu que les lettres annuelles des Pères 
étaient pleines de faussetés, leur avait défendu d en plus 
donner au public { . 

M. d'Allet, ecclésiastique de Saint-Sulpice, secrétaire 
de M. l'abbé de Queylus au Canada, prétend, dans un 
Mémoire qui lui est attribué par le docteur Arnauld, 
que les Relations cessèrent de paraître à la demande 
de M. de Courcelles, gouverneur de la Nouvelle- 
France. M. l'abbé Faillon, assez disposé à accorder sa 
confiance aux témoignages suspects quand il s'agit des 
Jésuites, adopte sans examen l'opinion de M. d'Allet, 
et il renvoie pour la preuve à un mémoire de ce der- 
nier qui se trouverait aux Archives nationales et qui 
ne s'y trouve pas 2 . Cette erreur, volontaire ou invo- 
lontaire, n'est pas la première de cet historien ; il en 
a commis de plus graves, en ce genre. Cependant, dans 

pagnie de Jésus en la Nouvelle-France. » Ce titre ne se lit pas 
au manuscrit; il est du P. Félix Martin, comme on peut le voir 
à la dernière page de l' Avant-propos. — Quant aux Relations 
inédites, il est à regretter qu'on se soit permis de retoucher le 
style du manuscrit original, et qu'on n'ait pas imprimé les rela- 
tions officielles envoyées à Rome, sans y rien changer. 

1. Lettres de messire Antoine Arnaud, Paris, 1775, in-4, vol. II, 
p. 619. 

2. Harrisse, Notes pour servir à l'histoire de la Nouvelle- 
France, p. 60. 



XXIX 

un autre ouvrage 1 , il indique, comme source pour le 
Mémoire de M. d'Allet, la Morale pratique des Jésuites. 
A-t-il eu honte d'indiquer pareille source, ou s'est-il 
repenti d'avoir adressé le lecteur à une source qui 
n'existait pas? C'est là un mystère que nous ne vou- 
lons pas approfondir; mais la justice nous fait un 
devoir de signaler les hésitations et peut-être aussi 
les remords de l'abbé Faillon. Quoiqu'il en soit, 
M. Harrisse, habile chercheur en fait à' Ame ricana, n'a 
pu déterrer le Mémoire de M. d'Allet, ni à la place 
indiquée par M. Faillon, ni dans tout ce que les 
Archives nationales possèdent de documents sur le 
Canada 2 . Le Mémoire inséré dans la Morale pratique 

1. Vie de la sœur Bourgeois. — Dans Y Histoire de la Colonie 
française, note (*) pp. 290-291, M. Faillon fait les plus louables 
efforts pour se justifier d'avoir puisé à une source suspecte, 
en citant les mémoires d'Allet insérés dans \sl Morale pratique. 

2. Notes pour servir à V histoire de la Nouvelle-France, p. 60, 
note. — M. Harrisse dit dans cette note : « Dans l'espérance d'ob- 
tenir des renseignements plus circonstanciés sur cette suppression 
(des Relations), nous avons compulsé les archives de la marine. 
LesdépêchesdeM.deCourcelles sont muettes sur ce sujet, et nous 
pensons que c'est lors de son retour avec M. Talon que, de vive 
voix, il obtint de Golbert que les Jésuites sentissent la main de 
l'autorité civile. » Nous verrons bientôt que M. de Gourcelles ne 
fut pour rien dans la suppression des Relations. — M. Harrisse 
continue : « L'abbé Faillon avait cité, comme pièce à l'appui, des 
documents qui, d'après lui, devaient se trouver aux Archives 
nationales sous la rubrique de K 1286. Cette cote (actuellement 
K 1232) désigne un carton rempli de pièces sur le Canada, lequel 
est suivi de cinq autres, contenant tout ce que les archives pos- 
sèdent de documents sur la Colonie... Ces cartons ne contiennent 
pas de mémoire de M. d'Allet, ni aucune pièce se rapportant aux 
Relations. » 



XXX 

est-il bien de M. d'Allet? M. Gosselin croirait volon- 
tiers, dans la Vie de Mgr de Laval, que ce document 
est une charge inventée par les Jansénistes contre les 
Jésuites et le premier évêque de Québec 1 . En tout 
cas, peut-il ne pas paraître suspect, s'il provient de 
M. d'Allet, le secrétaire de M. de Queylus, qui disputa 
si opiniâtrement à Mgr de Laval sa juridiction sur la 
Nouvelle-France 2 ? Nous verrons du reste bientôt que 
M. de Courcelles ne fut pour rien dans la suppression 
des Relations, ni le Gouvernement français, ni le 
docteur Arnauld, ni les congrégations religieuses du 
Canada. 

On ne doit pas non plus l'attribuer à une mesure 
de prudence de la part de la Compagnie de Jésus, 
encore moins à une condamnation flétrissante partie 
de haut lieu. On ne peut même pas voir dans ce fait, 
comme le disent les auteurs des Relations inédites, 
une concession accordée par la peur 3 . 

La suppression des Relations de la Nouvelle- 

1. Vie de Mgr de Laval, t. I, pp. 188-189. « Sur quel fonde- 
ment s'appuie-t-elle (la légende racontée par M. Faillon) ? Uni- 
quement sur un mémoire ou prétendu mémoire de M. d'Allet, 
dont personne n'a vu l'original, et ne peut garantir, par consé- 
quent, l'authenticité, mémoire perdu dans les Œuvres d'Arnauld, 
le célèbre janséniste, et que l'on peut vraisemblablement soup- 
çonner d'être une charge inventée à plaisir, comme tant d'autres, 
contre les Jésuites et les adversaires des Jansénistes en général, 
contre Mgr de Laval en particulier. » [Note de M. Gosselin.) 

2. Compte-rendu par le P. J. Brucker de la Vie de Mgr de 
Laval, par M. l'abbé Gosselin [Bibliographie, LUI, p. 512). 

3. Introduction, p. XXV. 



XXXI 

France fut simplement la conséquence indirecte d'une 
mesura générale prise par le pape Clément X dans le 
bref Crédit œ, du 6 avril 1673. Clément X ne les a 
pas supprimées, comme le croit M. Verreau dans la 
Revue de Montréal] mais les Jésuites ont eux-mêmes 
cessé de les publier, après la promulgation du bref, 
pour des motifs que le P. Joseph Brucker a le pre- 
mier exposés dans la partie bibliographique des Etudes 
religieuses l . 

Nous allons donner, pour la première fois, les 
pièces sur lesquelles s'appuie cet écrivain, et d'autres 
qu'il n'a pas connues ; elles trancheront définitivement 
une question qui a longtemps préoccupé les histo- 
riens ; elles feront passer de la légende à la réalité 
le fait le plus simple du monde. 

Les Jansénistes et les ennemis de la Compagnie ont 
accumulé les interprétations les plus malveillantes 
autour de cette suppression, profitant du silence des 
Jésuites pour donner libre cours à ■ leur haine. Les 
Jésuites n'auraient-ils pas mieux fait de se défendre ? A 
force de longanimité et de condescendance, on finit 
par laisser s'accréditer des idées fausses, qui deviennent 
facilement des certitudes. Puis, quand on veut les 
combattre et les détruire, même avec les témoignages 
les plus probants, on se heurte à des partis pris, à des 
convictions acquises, à une possession de longues 
années qui vaut titre pour la plupart des esprits. C'est 
principalement en histoire qu'il ne faut pas donner à 

1. Etudes religieuses, partie bibliographique, LUI, p. 513. 



— XXXII — 

l'erreur le temps de se fortifier ; car, après des année s, il 
devient difficile, sinon impossible, d'en faire le siège, 
serait-on muni contre elle des meilleures armes. Sera-ce 
le sort réservé aux pièces inédites que nous produirons 
tout à l'heure? Pour qui réfléchit et cherche la vérité 
franchement, elles disent le dernier mot sur la suppres- 
sion des Relations. Auront-elles le don d'éclairer cer- 
tains esprits, en retard de deux siècles, pour lesquels 
la Morale pratique est un second Evangile ? 

Il ne sera pas inutile, pour mieux comprendre le 
bref Creditœ, de résumer les événements qui précé- 
dèrent cet acte pontifical et le préparèrent, s'ils n'en 
furent pas l'unique cause. Ce résumé n'est pas de la 
polémique ; elle est à éviter dans une question si déli- 
cate. 

En 1552, François-Xavier expirait dans une île 
déserte, en face de l'empire chinois. Trente ans 
plus tard, deux Jésuites, héritiers de son ] courage 
et de son zèle, Michel Ruggieri et Pazio, qui 
attendaient aux portes de la Chine le moment favo- 
rable d'y pénétrer, s'y introduisaient définitivement, et, 
un an après, Mathieu Ricci venait y planter la Croix. 
Ces apôtres furent bientôt suivis de plusieurs autres, 
parmi lesquels François Martinez, Emmanuel Diaz, 
Lazare Cattaneo, Nicolas Longobardi, Diego de 
Pantoya et Nicolas Trigault. 

Le plus célèbre de tous, Adam Schall, mathémati- 
cien et astronome, se fit dès son arrivée, en 1622, la 



XXXIII 



réputation d'homme universel. L'empereur le chargea 
avec le P. Jacques Rho, de corriger le calendrier chi- 
nois, et il sut, par son amabilité et l'autorité de son 
savoir, si bien conquérir les bonnes grâces de son sou- 
verain, qu'il obtint de lui un décret, par lequel il était 
permis aux Jésuites d'annoncer l'Evangile dans tout 
le Céleste Empire. 

On sait que ces ouvriers évangéliques , hommes 
d'élite, joignaient la science à la vertu. Il fallait ces deux 
choses pour réussir en Chine, et les supérieurs eurent 
soin de faire un choix parmi les Jésuites européens 
qui demandaient cette mission lointaine^ Mais cette 
poignée de savants apôtres suffisait-elle pour la con- 
quête de ce vaste pays? Dans la première moitié du 
xvn e siècle, ils se plaignirent de leur petit nombre; ils 
firent appel à tous les dévouements, et des religieux, 
qui n'appartenaient pas à la Compagnie de Jésus, 
pénétrèrent dans le Fo-Kien par l'île Formose 1 . Ce 
fut là le point de départ de démêlés et de discussions 
religieuses, qui devaient amener comme conséquence 
les plus déplorables divisions en Chine et des luttes 
scandaleuses en Europe. 

La question des rites chinois fut le champ de bataille 
entre les Jésuites d'un côté, les Dominicains, les Fran- 
ciscains et les messieurs des Missions-étrangères de 
l'autre. 

1. Histoire de la Compagnie de Jésus, par Crétineau-Joly, 
t. .111, ch. III. — C'est vers 1633 que ces religieux vinrent en 
Chine. 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. T. 3 



XXXIV — 

En arrivant en Chine, les Jésuites avaient cru 
remarquer de la superstition et de l'idolâtrie dans les 
honneurs rendus à Gonfucius et aux parents défunts. 
C'est, en effet, ce qui frappe d'abord les yeux des 
Européens. Toutefois, avant de se prononcer définiti- 
vement, ils examinèrent les choses de plus près. Ils 
étudièrent la langue chinoise, les livres, les mœurs et 
les lois du pays. Ils consultèrent les lettrés et les doc- 
teurs, ils parcoururent plusieurs provinces, ils se ren- 
seignèrent sur l'origine, la fin et l'esprit des rites reli- 
gieux et civils en usage en Chine ; ils eurent entre eux 
des conférences, où ils se proposèrent toutes les diffi- 
cultés qu'on pouvait faire sur ce sujet si difficile et si 
important ; ils consultèrent les plus grands théologiens 
de Rome; ils prirent l'avis de l'évêque de Macao et du 
Japon, et, finalement, après une longue suite d'études, 
de recherches, de discussions, de travaux et d'appro- 
bations, ils s'en tinrent à cette règle très sage, qui plus 
tard fut donnée par le Saint-Siège aux vicaires aposto- 
liques de la Chine : « Ne point obliger ces peuples à 
changer leurs cérémonies, leurs coutumes et leurs 
manières, à moins qu'elles ne soient très manifeste- 
ment contraires à la religion et aux bonnes mœurs 1 . » 

En outre, et comme conséquence de cette règle 
générale, ils proscrivirent et défendirent à leurs néo- 
phytes certaines cérémonies superstitieuses et idolâ- 

1. « Nulla ratione suadere illis populis ut ritus suos, consue- 
tudines et mores mutent, modo ne sint apertissime religioni et 
bonis moribus contraria. » (Inst. aux vicaires apostoliques.) 



XXXV 

triques; ils tolérèrent, au contraire, pour ménager 
les esprits et ne pas les éloigner de la religion chré- 
tienne, des rites qu'ils considéraient comme purement 
civils, auxquels les Chinois étaient fort attachés * . 

Ces rites civils, d'autres religieux ne voulurent pas 
les interpréter de la même manière. Ils accusèrent les 
Jésuites de permettre aux nouveaux chrétiens de se 
prosterner devant l'idole de Ghiu-Hoam, d'honorer les 
ancêtres d'un culte superstitieux, de sacrifier à Con- 
fucius 2 . 

L'accusation, portée d'abord à l'archevêque de 
Manille et à l'évêque de Zébu, alla bientôt à Rome 3 . 
Les esprits se passionnèrent, les cœurs s'aigrirent, 
encore plus peut-être en Europe qu'en Chine. A Rome, 
parmi les cardinaux, les Jésuites eurent moins de par- 
tisans que leurs adversaires. Cela se comprend : ceux- 
ci étaient largement représentés dans le Sacré-Collège r 
et puis ils se remuèrent beaucoup. ' 

1. Voir, pour tout ce qui précède, Y Histoire apologétique de la 
conduite des Jésuites de la Chine adressée à messieurs des Mis- 
sions-étrangères. M.DGG ; — Anciens mémoires de la Chine, 
témoignage du P. Sarpetri, dominicain. 

2. Crétineau-Joly, t. III, p. 177. — Benoît XIV dit dans sa 
bulle Ex quo singulari (11 juillet 1742) : a Occasionem dissidiis 
ejusmodi dederunt caeremoniae quaedam et ritus, quibus sinenses 
ad Gonfucium philosophum et majores suos honoribus prose- 
quendos uti consueverunt : cum nonnulli ex missionariis conten- 
derent eas esse caeremonias et ritus mère civiles, adeoque conce- 
dendos iis, qui relicto idolorum cultu christianam religionem 
amplectebantur; contra vero alii eos, utpote superstitionem 
olentes, sine gravi religionis injuria permitti nullo modo posse 
assererent. » 

3. Histoire apologétique, pp. 7, 9, etc. 



XXXVI 

Sous le pontificat d'Innocent X, la Congrégation des 
cardinaux avait répondu à deux doutes du P. Moralez, 
dominicain 1 . Est-il permis aux chrétiens, demandait 
ce Père, d'offrir des sacrifices à Gonfucius dans les 
temples érigés en son honneur? Leur est-il permis de 
faire des sacrifices aux ancêtres dans les temples? A 
ces doutes, la Congrégation répondit négativement 2 . 
Elle ne pouvait répondre autrement, car il n'est jamais 
permis, aucun théologien ne l'ignore, de sacrifier à 
Confucius ni aux morts. La réponse de la Congréga- 
tion ne tranchait donc pas la difficulté pendante en 
Chine entre les missionnaires des divers Ordres. 

1. Histoire apologétique, pp. 13 et suiv. — Le P. Jean- 
Baptiste Moralez, après avoir fait une apparition en Chine, revint à 
Rome sous le pontificat d'Urbain VIII, auquel il présenta un 
mémoire, en dix-sept articles, contenant ses doutes sur les céré- 
monies chinoises. Ce pape étant venu à mourir, ce fut sous le pon- 
tife Innocent X que la congrégation des cardinaux répondit à deux 
doutes qui regardent Confucius et les morts. — Voir les réponses 
dans les « Préjugez légitimes en faveur du décret de N. S. Père 
le pape Alexandre VII et de la pratique des Jésuites au sujet des 
honneurs que les Chinois rendent à Confucius et à leurs ancestres, 
1700 ». 

2. Le décret est de 1645. Voir ce décret dans les Préjugez 
légitimes. — Benoît XIV, dans la bulle Ex quo singulari, § 2 : 
« Primo itaque ad S. Sedis tribunal causam hanc detulerunt ii, 
qui cœremonias illas et ritus sinicos superstitione imbutos suspi- 
cabantur. Super illis dubia nonnulla proposita fuerunt congrega- 
tioni de Propaganda fide, quae anno MDCXLV. comprobavit 
responsa et decisiones theologorum, qui cœremonias et ritus 
eosdem superstitione rêvera infectos judicarunt. Proinde Inno- 
centius Papa X... omnibus et singulis missionnariis... Mandavit 
ut responsa ac decisiones praedictas omnino observarent easque 
ad praxim deducerent, donec sibi et apostolicae sedi aliter visum 
non esset. » 



XXXVII 

Il n'en est pas moins vrai que les ennemis des 
Jésuites- se servirent contre eux de cette arme inoffen- 
sive. En 1655, les Jésuites firent partir de Chine le 
P. Martini, pour aller à Rome exposer au Pape et aux 
Cardinaux leur pensée sur les rites chinois. « Il trouva 
tout le monde, dit Y Histoire apologétique, étrange- 
ment prévenu contre les cérémonies 1 . » 

Il présenta néanmoins les mémoires qu'il avait 
apportés, et, après un examen attentif et minutieux 
de plusieurs mois 2 , la Congrégation réunie le 23 mars 
1656, en présence d'Alexandre VII, porta un décret, 
qui fut approuvé par le Pape et servit depuis de règle 
aux missionnaires Jésuites de la Chine. Ce décret per- 
mettait les pratiques que le P. Ricci et ses compagnons 
avaient été contraints de tolérer, parce que, est-il dit 
dans la réponse à la troisième question proposée à la 
congrégation, il paraît que ce culte est purement civil 
et de police z . 

1. P. 21. 

2. Ibid. 

3. Préjugez légitimes... : Réponses de la Sacrée Congrégation 
de l'inquisition générale, approuvées par un décret de N. S. Père 
le pape Alexandre VII, l'an 1656, et par un autre de N. S. Père 
Clément IX en 1669. — Le P. Martini, missionnaire en Chine, 
fut député à Rome par les Jésuites pour informer le pape et les 
cardinaux de l'exacte vérité au sujet des rites chinois (Histoire 
apologétique, pp. 21 et suiv.). 

On lit dans la bulle Ex quo singulari, § 3 : a Verum paulo post 
ab aliis ejusdem missionis operariis alia dubia de iisdem ritibus 
et caeremoniis ipsimet congregationi de Propaganda Fide fuerunt 
exhibita, ex quibus cœremoniae ipsœ ritusque nullam in se super- 



— XXXVIII 

Le décret d'Alexandre VII ne fit pas le calme ; c'était 
à prévoir. Les intéressés l'interprétèrent, chacun à sa 
manière; et les religieux et leurs amis, qui ne voulaient 
voir dans les rites chinois qu'un culte superstitieux, 
allèrent jusqu'à traiter de subreptice l'acte pontifical { . 

En Chine, cependant, la persécution religieuse sembla 
un moment devoir diminuer l'acuité des discussions. 
Vingt-trois missionnaires furent faits prisonniers et 

stitionem habere videbantur. Negotium itaque hujusrnodi ab 
Alexandro Papa VII sacrae Inquisitionis congregationi coramissum 
fuit : quae, prout varia diversaque ratione fuerat sibi de eisdem 
caeremoniis expositum, alias quidem tanquam mëre civiles et 
politicas esse permittendas, alias vero minime tolerari posse 
indicavit; idemque Alexander pontifex anno MDGLVI. hanc sen- 
tentiam probavit et confirmavit. » 

1. Histoire apologétique , pp. 26 et suiv. — Lettres à Mgr 
l'évêque de Langres sur la congrégation des Missions-étrangères 
par J. -F. -0. Luquet, prêtre. Paris, 1842, p. 136 : <c Le P. Martini, 
arrivé à Rome, se fit un devoir d'exposer au Souverain Pontife, 
non pas YEtat exact et véritable des choses, comme le disent 
quelques apologistes de sa compagnie, mais ce qu'il croyait réel- 
lement être le véritable état de la question. » Que de choses il y 
aurait à répondre à ces quelques lignes de M. Luquet ! Mais notre 
but n'est pas de faire de la polémique. Disons seulement que 
M. Luquet ne semble pas toujours très au courant des choses qu'il 
raconte dans ses Lettres. On en jugera par ce passage sur le Canada, 
note A, p. 513 : « La mission du Canada offrait par sa position 
des inconvénients semblables à ceux qui engagèrent à quitter 
celle de Babylone. De plus, elle devint en peu de temps une véri- 
table église, en sorte que le but de notre institution (de la con- 
grégation des Missions-étrangères) s'y trouvait atteint; il était 
donc rationnel pour nous de nous en retirer, et on le fit en effet après 
quelques années. » Les historiens du Canada ne signeront pas ces 
dernières paroles. 



XXXIX 

détenus à Canton (1666), à savoir, dix-neuf Jésuites, 
trois Dominicains, les Pères Sarpetri, Leonardi et N ava- 
re tte, leur supérieur, enfin un Franciscain, le P. Antoine 
de Sainte-Marie. La communauté de souffrances et de 
vie permit à ces apôtres de mieux se connaître et 
s'apprécier. Ils profitèrent de cette réunion pour 
échanger leurs idées sur les graves questions qui les 
divisaient; ils étudièrent, ils discutèrent, mais avec ce 
sang-froid et cette tranquillité d'esprit que l'amour de 
la vérité inspire en face de l'éternité. Après plusieurs 
conférences, vingt-et-un missionnaires, les dix-neuf 
Jésuites et les Pères Sarpetri et Navarette signèrent 
cette décision de l'assemblée : « A l'égard des cérémo- 
nies dont les Chinois se servent pour honorer leur 
docteur Confucius et leurs défunts, on doit s'en tenir 
absolument aux réponses de la Sacrée Congrégation de 
l'Inquisition, approuvée par N. S. P. Alexandre YII 
en l'année 1656, parce qu'elles sont fondées sur une 
opinion très probable et à laquelle on ne peut rien 
opposer qui soit évident 1 . » 

Le P. Sarpetri resta fidèle à cette décision et se montra 
toujours l'ami des Jésuites, un de leurs plus chauds 
défenseurs dans la question des rites chinois. Il ne fut 
pas du reste le seul Dominicain à embrasser cette opi- 
nion : avant lui les Pères Garcias, Timothée de Saint- 
Antonin, Coronado; après lui, les Pères Pierre d'Al- 

1. Traité du R. P. Sarpetri, dans les Anciens Mémoires de la 
Chine, pp. 42 et 43; — Histoire apologétique, pp. 41 et suiv. 



XL 

cala, Jean de Paz et Grégoire Lopez défendirent la 
même doctrine 1 . 

Le P. Navarette est célèbre par la versatilité de ses 
jugements et sa déplorable faiblesse de caractère. Après 
avoir signé la décision de l'assemblée de Canton, il 
protesta contre sa propre signature et attaqua violem- 
ment les pratiques des missionnaires de la Compa- 
gnie 2 . C'est sur l'autorité de ce Père et sur ses écrits 
que s'appuient les accusations du D r Arnauld contre 
les Jésuites de la Chine, dans la Morale pratique*. La 
défection du P. Navarette « fit beaucoup de peine aux 
autres missionnaires, d'autant plus que le Père Vincent 
Prot, vicaire provincial des Dominicains de la Chine, 
qui s'y tenait caché, lui avait envoyé sa procuration 
par laquelle il promettait de ratifier tout ce qui serait 
arrêté par ce Père pour le bien de la paix, et pour 
établir la conformité entre les Ministres de l'Evan- 
gile 4 . » Si ce Père n'eût pas repris sa parole, donnée 
après mûr examen et revêtue de sa propre signature, 

1. Préjugez légitimes, second préjugé, p. 22, ad finem. — A la 
p. 86, on lit cette réponse de Mgr de Leonissa au Cardinal Casan : 
« AlcunidePP. Dominicani, Franciscani e altrimissionarii hanno 
seguito in moite cose l'opinioni de PP. Giesuiti nella pratica de 
culti è cérémonie cinesi. » 

2. Histoire apologétique, pp. 42 et suiv. — Traité du P. Sar- 
petri, dominicain, passim. — Préjugez légitimes, pp. 40-49. 

3. Préjugez légitimes, p. 48. 

4. Histoire apologétique, p. 42. — Lettre du P. Sarpetri à la 
Sacrée Congrégation de la Propagation de la Foy, dans les Anciens 
mémoires de la Chine, p. 27 '. 



XLI 

l'entente eût été complète entre les missionnaires 1 . 
même manière de voir, même conduite. Un seul mis- 
sionnaire, dit le P. Sarpetri, « aurait eu de la peine à 
consentir à ce que les autres auraient réglé ; c'est le 
P. Antoine de Sainte-Marie, l'unique missionnaire de 
l'Ordre de Saint-François qui fût alors en Chine 2 . » 
Ce Père Franciscain, ajoute le P. Sarpetri, « regardait 
ses propres sentiments, non pas comme des opinions 
probables, mais comme des articles de Foy 3 . » Il 
disait un jour au même Père Dominicain : « Si les 
inquisiteurs veulent accorder les pratiques tolérées par 
les Jésuites, qu'ils envoient des gens de Rome pour le 
prêcher : car pour moi j'abandonnerai plutôt la mis- 
sion 4 . » Il n'y avait pas à raisonner avec cet entêté, 
car, « lorsqu'il est question de répondre aux preuves 
qu'on lui oppose, dit encore le P. Sarpetri, ce n'est 
plus son esprit, c'est la volonté seule qui agit. Il 
répond : Je ne ferai pas cecy, jamais je ne permettrai 
cela^. » 

Cependant la paix, qui était sur le point de se con- 
clure, ne se fît pas, par la faute du P. N avare tte ; la 
lutte recommença même de plus belle. Pour y mettre 
un terme, Clément IX confirma, le 13 novembre 1669, 
le décret du Pape Innocent X et celui du Pape 

1. Lettre du P. Sarpetri à la Sacrée Congrégation, Ibid., -p. 27. 

2. Ibid., p. 28. 

3. Ibid. , p. 28. 

4. Ibid., -p. 29. 

5. Ibid. y p. 28. 



XLII 

Alexandre VII 1 . Cette confirmation ne servit à rien : 
-en Europe et en Chine on continua à se quereller, au 
grand scandale de la chrétienté, dans des écrits de 
toutes sortes, où les droits de la justice, de la vérité et 
de la charité étaient également sacrifiés. 

Il importait d'opposer une digue à ce débordement. 
La congrégation de la Propagande, chargée spéciale- 
ment du pays des missions, fit paraître, le 19 décembre 
1672, un décret interdisant, en général, de publier 
des livres ou écrits sur les missions ou sur des choses 
concernant les missions (de missionibus vel de rébus 
ad missiones pertinentibus) , sans une permission 
écrite de la sacrée Congrégation. D'autres raisons 
assez curieuses et qui visaient spécialement la Compa- 
gnie de Jésus, provoquèrent ce décret. Des vicaires 
apostoliques et des missionnaires nommés par la Pro- 

1. Benoît XIV, § 4 de la bulle Ex quo singulari : « Sed ecce 
tertio ad S. Sedem eadem controversia... respondit ad haec (dubia) 
sacrae Inquisitionis congregatio anno MDCLXIX, praefatum con- 
grégations de Propaganda fide decretum (an. MDGXLV) adhuc 
vigere habita ratione rerum quae fuerunt in dubiis expositae; 
neque illud fuisse conscriptum a decreto sacra? Inquisitionis, 
quod anno MDCLVI emanavit; immo esse omnino observandum 
juxta quaesita, circumstantias et omnia ea quae in antedictis dubiis 
continentur. Declaravit pariter eodem modo esse observandum 
praedictum S. Gongregationis decretum anno MDCLVI, juxta 
quaesita, circumstantias et reliqua in ipsis expressa. Hoc autem 
Decretum Clemens Papa IX comprobavit. » — Voir les Préjugés 
légitimes en faveur du Décret de N. S. P. le pape Alexandre VII : 
Réponses de la Sacrée Congrégation de l'inquisition, approu- 
vées par un décret deN. S. P. le Pape Alexandre VII, l'an 1656, et 
par un autre de N. S. P. Clément IX en 1669. 



XLIII 

pagande, ne furent pas étrangers à la mesure; l'heure 
n'est pas venue d'en parler. La défense, portée le 
19 décembre, est intimée à la Compagnie de Jésus, à 
tous les ordres, à toutes les congrégations, à tous les 
instituts. 

Le Cardinal Altieri était à cette époque préfet de la 
Propagande. Adopté par le pape Clément X, il avait 
changé son nom d'Albertini en celui d' Altieri, nom 
du Saint-Père avant son exaltation au trône pontifical. 
Le nouveau préfet de la Propagande avait passé par 
toutes les hautes dignités de l'Eglise et avait été honoré 
de la pourpre romaine par le pape Alexandre VII, le 
15 février 1664. Très autoritaire, actif, d'une grande 
énergie, il prit vite de l'ascendant sur Clément X. Les 
Romains disaient : Clément est pape de nom, Paluzzo 
Altieri est pape de fait 1 . Ce pape de fait, protecteur 
de différents ordres religieux et en particulier des 
Dominicains, n'aimait pas les Jésuites et ne s'en 
cachait pas. Peut-être faut-il attribuer à cette anti- 
pathie la mention spéciale faite, dans le Décret du 
19 décembre, des Pères de la Compagnie de Jésus : et 
Societatis etiam Jesu . Sans aucun doute , grâce à son 
influence incontestée , il obtint du Saint-Père, vieillard 
plus qu'octogénaire, le bref Crédita? nobis cœlitus, qui 
confirmait les défenses de la Propagande et interdisait 



1. Novaes, Elementi délia storia de' sommi pontefici, vol. X, 
p. 269 : « Roma dicesse : essere Clémente papa di nome, e il 
cardinal Paluzzo Altieri papa di fatto. » 



XLIV 

la publication des livres et écrits sur les missions, sous 
peine (F excommunication 1 . 

Ce bref, du 6 avril 1673, contient, entre autres 
choses, cette défense générale et explicite : « Pour ces 
raisons et pour d'autres non moins graves, de l'avis 
des susdits cardinaux, par l'autorité apostolique, nous 
défendons de nouveau, par la teneur des présentes, à 
toute personne de quelque état, degré, condition, 
même de quelque ordre régulier, congrégation, insti- 
tut que ce soit, et aussi de la Société de Jésus, quand 
même il faudrait en faire une mention spéciale et 
individuelle, de publier elle-même ou par une autre, 
sans une permission écrite de la Congrégation des 
mêmes cardinaux, laquelle permission devra être 
imprimée en tête de l'ouvrage, des livres et des écrits, 
dans lesquels il est question des missions ou de choses 
concernant les missions 2 . » 



1. Le bref Creditœ reproduit en majeure partie le décret du 
19 décembre. — La Compagnie de Jésus y est nommée quatre 
fois. [Juris Pontificii de Propaganda fide, pars l a , vol. I, pp. 417 
et 418.) 

2. « Nos his aliisque gravibus causisadducti, de memoratorum 
cardinalium consilio, auctoritatê apostolica, tenore praesentium 
iterum prohibemus nequis cujuscumque status, gradus, conditio- 
nis, etiam Regularis cujusvis ordinis, congregationis, instituti, et 
societatis etiam Jesu, licet is esset, de quo specifica et indivi- 
dua mentio facienda foret, sine licentiain scriptis Congregationis 
eorumdem cardinalium, quam in operis initio imprimere tenean- 
ur, libros et scripta, in quibus de missionibus vel de rébus ad 
missiones pertinentibus agitur, per se vel per alium edat. » [Juris 
Pontificii de Propaganda fide, pars prima, p. 417.) 



XLV — 

Cette défense, comme on le voit, n'est pas absolue; 
il est défendu seulement de publier quoi que ce soit sur 
les missions ; sans une permission écrite de la sacrée 
Congrégation de la Propagande. En second lieu, il 
n'est pas nommément fait mention, dans le bref, des 
Relations de la Compagnie de Jésus, envoyées soit de 
la Nouvelle- France, soit d'ailleurs; mais, si elles 
ne sont pas mentionnées spécialement, elles sont 
visées par la défense générale aussi bien que tous les 
autres livres et écrits. 

La défense est faite sous peine, pour celui qui l'en- 
freindra, d'excommunication latse sententiœ, dont 
l'absolution est réservée, excepté à l'article de la mort, 
au Pontife romain. Le religieux est, par le fait même 
de la contravention, déchu de la charge qu'il occupe, 
privé de toute voix active et passive; et l'ouvrage, 
imprimé sans l'autorisation de la Propagande, sera 
supprimé 1 . En outre, pour enlever tout prétexte 
d'ignorance, le pape ordonne de communiquer le 
bref Creditœ aux Supérieurs et aux Généraux de tous 
les ordres, de toutes les congrégations, de tous les 
instituts, même à ceux de la Compagnie de Jésus, 
afin que, sous les peines édictées plus haut, ils en 
observent et en fassent observer le contenu ; chaque 
année, ces Supérieurs et ces Généraux seront tenus, 
sous peine de privation de voix active et passive, de 
faire lire au chapitre la lettre pontificale 2 . 

1. Juris Pontificii, p. 417, § I. 

2. Ibid., § II. 



XL VI 

Douze jours après la signature de ce bref, le Cardi- 
nal Altieri en envoyait une copie au R. P. PaulOliva, 
général de la compagnie de Jésus. Elle était accompa- 
gnée de cette lettre, datée de Rome, 18 avril 1673 l : 

« Mon Très Révérend Père, pour apporter un remède 
opportun aux désordres qui arrivent journellement, 
parce que les missionnaires de votre Société, contrai- 
rement aux décrets de la sacrée Congrégation, se 
donnent la liberté de publier des livres qui traitent 

1. Molto reverendo Padre, per dare opportuno remedio a quei 
disordini, che accàdono alla giornata, a causa che i missionarii 
dell' ordine di V. P., contro i decreti di questa S. Gongregazione, 
si fanno lecito di dare aile stampe alcuni libri, che trattano di 
materie di missioni, senza prima demandare e ricevere rispetti- 
vamente da questi Em mi miei signori la loro approvazione : ha 
voluto la Santità di Nostro Signore, a supplicazione di questa S. 
Gongregazione, che io, oltre i richiedere la P. V. a far osservare 
puntualmente i decreti suddetti, mandi in sua mano l'aggiunto 
esemplare del Brève, che in questo proposito e stato fatto per 
ordine di S. B., affinchè Ella, col rimettere copia di esso in 
mano dei suoi religiosi Provinciali, comandi loro insieme 
l'osservanza di ciô, che in questo si contiene. 

Aile sue Orazioni mi raccomando 

al piacere di V. P. 

P. Gard. Altieri, Pref. 
Roma, 18 aprile 1673. 

Une copie de cette lettre fut envoyée, le 12 février 1680, par le 
P. général, Paul Oliva, au P. de la Ghaize. Elle se trouve à la 
Bibliothèque nationale, à Paris, mss. franc. n° 9773. On lit 
sur cette copie l'apostille suivante de la main du R. P. Général : 
« Noti V. R. l'amarezza dello stilo e' 1 modo acerbo del rimpro- 
vero, senza eccettione de missionarii innocenti, e senza Iode 
minima del gran bene che si è fatto, e délie vite date per propa- 
gazione délia fede. » 



— XLVI1 

de matières relatives aux missions, sans avoir préala- 
blement demandé et reçu l'approbation des Eminen- 
tissimes cardinaux, Sa Sainteté, à la prière de la 
Congrégation de la Propagande, a voulu que non seu- 
lement j'exige de votre Paternité de faire observer les 
décrets susdits, mais aussi que je vous mette en main 
l'exemplaire ci-joint du Bref, qui a été fait sur ce 
sujet par ordre de sa Béatitude, afin que vous en 
adressiez une copie à vos religieux provinciaux, et 
leur commandiez en même temps l'observation de tout 
ce qui y est contenu. Je me recommande à vos prières. 
Au plaisir de votre Révérence. » 

Le Cardinal se révèle tout entier dans cette lettre, 
raide, cassant, impératif. Ecrite, suivant l'expression 
du P. Oliva, d'un ton acerbe, en un style amer, elle 
est à peine polie, peu équitable : on sent qu'elle est 
adressée au chef d'une Société qui lui est antipathique. 
Il serait intéressant de savoir en quels termes il com- 
muniqua le Bref Créditas aux Généraux des autres 
Ordres et Congrégations. 

Les Décrets dont il parle ne sont pas, bien entendu, 
ceux du 19 décembre 1672, mais ceux que la Propa- 
gande avait portés antérieurement sur le même 
sujet. Le Bref de Clément X nous apprend, en effet, 
qu'elle avait plusieurs fois défendu, avant cette époque, 
de rien publier sur les missions sans son autorisation 
spéciale ; Cum, sicut accepimus, licet alias Congre- 



— XL VIII 

gatio Venerabilium Fratrum nostrorum S. R. E. 
Cardinalium justis de causis vetuisset, ne quis sine 
ipsius licentia typis evulgaret libros et script a, in 
quibus aliquo pacto de missionibus ageretur { ... En 
outre, un décret de Benoît XIV condamnant l'ouvrage 
du P. Norbert, capucin, intitulé Mémoires historiques 
sur les missions orientales, dit positivement que la 
Propagande avait rendu plusieurs décrets avant celui 
du 19 décembre, qui les renouvelle tous : Quemad- 
modum eadem Congregatio de Propaganda fide 
Decreto statuit die 19 decembris 1672, quo Decreto 
alia super hac ipsa re prioribus temporibus édita 
renovantur et confirmantur 2 . 

Ces Décrets, portés avant le 19 décembre 1672, 
furent-ils suffisamment promulgués? furent-ils connus 
des intéressés? Nous serions tenté de croire que non, 
car nous n'en avons pu trouver la moindre trace dans 
les polémiques de l'époque sur les rites chinois, ni 
dans les livres et écrits concernant les missions. De 
plus, le Bref C redit se nous confirme dans cette 
croyance. Il dit, en effet, que beaucoup [multï) ont 

1. Bref Creditœ, § I. 

2. Benoît XIV continue : « Illud autem Decretum a Clémente X 
Kalendis martii anno 1673 de verbo ad verbum comprobatum 
fuit, iterumque confirmatum apostolicis litteris, quas dédit ipse 
Pontifex in forma Brevis die 6 aprilis anno 1673, incipientes 
Creditse nobis. » Le Décret de Benoît XIV est de la férié V e , 
Kalendes d'avril 1745. L'abbé Verreau parle de ce Décret dans 
la Revue de Montréal, avril 1877, p. 168. — Voir sur ce Décret 
de Benoît XIV les Analecta juris pontifîcii, t. I, pp. 1255-1262. 



XL IX — 

imprimé sans permission des livres et des écrits, ou 
parce qu'ils ignoraient les décrets de la Propagande, 
vel ignari quid Congregatio decreverit, ou parce qu'ils 
les ont transgressés témérairement, vel temerè Deere- 
tum ejus transgredientes x . Est-il croyable que les 
ordres de la Propagande auraient été enfreints par 
tant de personnes [mùlti), si on les eût connus, à 
moins de supposer que les Décrets de cette Congréga- 
tion n'obligeaient pas alors 2 ? 

Trois semaines après la réception de la lettre du 
cardinal Altieri, le R. P. général, Paul Oliva, envoya 
le Bref Creditse aux Provinciaux de France. Voici la 
lettre par laquelle il donne communication du Bref 
au P. Jean Pinette, provincial de Paris. Elle est du 
douze mai 1673. « Adjungimus (la lettre contient un 
autre point étranger au Bref) Brève apostolicum nuper 

1. Bref Créditas, § I. 

2. Le premier décret de la Propagande sur la publication des 
ouvrages concernant les missions remonte, à notre connaissance, 
au 6 décembre 1655. En voici la teneur : « Nulli missionario 
apostolico cujusvisgradus, conditionis, praeeminentia;, religionis, 
status, in posterum licere aliquod opus proprium seu alterius, 
sub quovis praetextu, per se vel per alium seu alios, typis man- 
dare, absque ipsius S. G. expressa licentia in scriptis, in forma 
solita, sub pœna privationis ofïicii, vocis activa? et passivœ, sup- 
pressions ejusdem operis, excommunicationis latae sententia: ipso 
facto incurrendœ et soli SS. D. N. reservatae,praecipiendo supra- 
dictis et cuilibet ipsorum ut, casu quo dictam licentiam obtineant, 
eamdem in ipsius operis initio imprimere teneantur, sub ipsis 
pœnis, non obstantibus quibuscumque privilegiis, facultatibus, 
licentiis, etiam ore tenus, alias datis, seu concessis, quae omnia et 
singula per praesens Decretum revocata omnimode censeantur. » 

Jés. et Nouo.-Fr. — T. I. 4 



ad nos missum quo cavetur ne de rébus ad missiones 
spectantibus quidquam mandetur typis, priusquam 
a sacra Congregatione approbetur ; nec opus est ut 
quarn debemus obedientiam R. V. commendem, et me 
monebit utrum ista receperit 1 . » La même lettre, et 
dans des termes à peu près identiques, fut envoyée à 
tous les Provinciaux de l'Assistance de France. 

Pour ne parler que du Provincial de Paris, seul 
responsable dans la publication des Relations de la 
Nouvelle-France, il dut se trouver dans un grand 
embarras, au reçu du Bref de Clément X et de la 
lettre du R. P. Oliva. Cet embarras se comprend, si 
Ton veut bien se rappeler les principes et la conduite 
des pouvoirs publics de la France à V égard de la Cour 
Romaine, surtout à V époque dont il s'agit 2 . « C'était 
un article des fameuses libertés gallicanes, dit le 
P. J. Brucker, qu'on ne reconnaissait en France 
aucune juridiction des Congrégations cardinalices 
romaines, que ce fut l'Inquisition, l'Index ou la Pro- 
pagande. Il en résulte d'abord qu'aucun ministre, aucun 
tribunal n'aurait admis la validité, pour notre pays, 
du Bref de Clément X ; ensuite, qu'un livre, qui 
aurait voulu satisfaire aux conditions prescrites par ce 
Bref, n'eût jamais obtenu le visa officiel, sans lequel 



1. Archives gén. S. J. 

2. Études religieuses, partie bibliographique, LUI, p. 513 
Compte-rendu par le P. Brucker de la Vie de Mgr de Laval, par 
l'abbé Gosselin. 



LI 

il ne pouvait être légalement publié, et que, s'il 
avait osé paraître quand même avec l'estampille de la 
Propagande, il aurait été infailliblement supprimé par 
les Parlements 1 . » 

Dans de telles conjonctures, le seul parti à prendre 
était de ne pas continuer, du moins jusqu'à nouvel 
ordre, la publication des Relations. On cessa donc de 
les imprimer. Cependant le supérieur de la mission du 
Canada les adressa, quelques années encore, au Pro- 
vincial de Paris. Les manuscrits, tout prêts pour 
l'impression, existent dans les Archives de la Société. 

La décision du P. Pinette, quoique très motivée, ne 
pouvait plaire ni au ministre de la marine et des 
colonies, ni aux gouverneurs des provinces coloniales, 
ni aux directeurs des affaires commerciales. Pendant 
plusieurs années, ils se plaignirent souvent à Louis XIV 
que les missionnaires français, et surtout les Jésuites, 
ne livrassent plus à l'impression les Relations de leurs 
voyages et de leurs travaux en Grèce, en Syrie, en 
Perse, dans les Indes orientales et dans l'Amérique 
septentrionale et méridionale. 

Ces plaintes s'expliquent, car les Relations ne fai- 
saient pas seulement connaître, aimer et aider les 
missions catholiques; elles n'étaient pas seulement une 
lecture édifiante et instructive pour les âmes chré- 
tiennes, un livre curieux pour les amateurs d'aventures, 
de voyages et de découvertes, un vif stimulant pour 

1. Etudes religieuses, ibid. 



LU — 

les prêtres désireux de se consacrer au salut des sau- 
vages et des infidèles; elles produisaient encore, sans 
y viser directement, un effet qui n'était certes pas 
une quantité négligeable au point de vue du commerce 
et du progrès colonial : elles intéressaient le pays à 
l'expansion et aux conquêtes de la France, elles jetaient 
chaque année sur les plages lointaines des milliers de 
colons et de marchands. 

Le P. François de la Chaise, petit neveu du P. Coton, 
avait succédé en 1675 au P. Jean Ferrier comme con- 
fesseur du roi, et il ne tarda pas à s'emparer de la 
confiance de son royal pénitent, confiance qu'il 
conserva pendant les trente-quatre années de son 
ministère. Au commencement de janvier 1680, le Roi 
le fait appeler, lui communique les plaintes qu'il a 
reçues au sujet de la suppression des Relations, et lui 
demande pourquoi elles ne paraissent plus. Par un 
sentiment facile à comprendre, les Jésuites avaient 
toujours évité d'en dire le motif à Sa Majesté. Le P. de 
la Chaise, interrogé, répond que le général de la Com- 
pagnie, Paul Oliva, a défendu à tous les Provinciaux 
d'imprimer aucune Relation sans le visa de la Propa- 
gande. Puis il ajoute : « Nous savons que votre 
Majesté n'approuve pas cette autorisation; aussi nos 
missionnaires ont-ils préféré ne pas publier les tra- 
vaux accomplis sous votre royal patronage, dans la 
vigne du Seigneur, plutôt que de violer les statuts du 
royaume ou d'enfreindre les ordres de leur supérieur 
général. » 



LUI 

Deux jours après cet entretien, l'affaire est portée 
au Conseil du Roi; et le cardinal archevêque de Paris, 
François de Harlay, est chargé de donner au P. de la 
Chaise la décision du Conseil. Très nette, plus embar- 
rassante encore, elle dut faire passer au confesseur un 
moment assez désagréable. L'archevêque lui enjoint, 
de la part du Roi, d'écrire à ses supérieurs que la 
volonté formelle de Sa Majesté est qu'ils ordonnent 
aux missionnaires de la Compagnie de publier au plus 
tôt tout ce qu'ils ont fait ou observé de plus digne de 
mémoire dans leurs voyages et missions, depuis que 
défense leur a été faite d'imprimer; elle veut, en outre, 
que chaque année, la publication des Relations se 
continue. Le cardinal ajoute que, par cette publication, 
le Roi a en vue le bien de la religion et du pays, que 
les missionnaires ne doivent demander aucune autori- 
sation en dehors du royaume,' mais qu'ils soumettront 
les Relations à l'examen des docteurs, à qui on a confié 
cette charge à Paris. Enfin, il ordonne au P. de la 
Chaise de porter à la connaissance du Général les 
volontés du Roi, et de lui dire que Sa Majesté sera 
grandement peinée, si on agit contrairement à ses 
ordres. 

Les détails qui précèdent sont tirés d'une lettre iné- 
dite du P. de la Chaise, 12 janvier 1680, au général 
Paul Oliva. Rs nous montrent quel souci de la vérité 
ou quelle connaissance de l'histoire ont certains écri- 
vains, quand ils affirment que Louis XIV a lui-même 
interdit l'impression des Relations à la demande des 



LIV 

gouverneurs des colonies, ou quand ils servent au 
publie d'autres inventions aussi peu sensées. 

La lettre du P. de la Chaise se termine par ces 
paroles très significatives : « Votre Paternité croira 
sans peine, je pense, que j'ai fait mon possible et que 
je le ferai encore pour que tout soit accepté de la 
manière la plus bienveillante ; j'ai même empêché que 
la nouvelle Relation des évêques, éditée un peu impru- 
demment avec l'approbation de la Propagande et offerte 
au Roi 1 , ne fût entièrement supprimée, non sine ali- 
quapœna graviori ; toutefois je n'ai pu obtenir que le 
visa de la Propagande ne fût pas enlevé du livre déjà 
imprimé par ces mêmes évêques. Gr, nous avons 
affaire à un Roi très chrétien, mais ardent défenseur 
de ses droits et de l'équité, qui ne peut supporter tout 
ce qui paraît s'opposer au bien soit spirituel, soit tem- 
porel de son royaume et de ses sujets, et qui est très 
persuadé que les Relations seront partout très utiles 
aux colonies françaises; elles sont réclamées avec 
instance par tous ceux qui désirent vivement le pro- 
grès de nos colonies, la propagation de la Foi et du 
nom français. » 



1. Il s'agit ici delà « Relation des missions et des voyages des 
évêques, vicaires apostoliques et de leurs ecclésiastiques, es 
années 1672, 1673, 1674 et 1675; Paris, C. Angot, 1680. » Cette 
Relation, comme on le voit p. 389, fut « achevée d'imprimer 
pour la première fois le 25 novembre 1679». Elle portait le visa 
de la Propagande. On le fit disparaître, et, sans l'intervention du 
P. de la Chaise, le livre aurait été entièrement supprimé. 



LV 

Quel ne dut pas être l'étonnement du R. P. Oliva, 
et surtout son embarras, à la réception de cette lettre ! ? 

1. Lettre du P. de La Chaise au P. Oliva, copiée sur l'auto- 
graphe conservé aux Archives gén. S.J. — « Parisiis, 12 Jan. 1680, 
A. R. P., P. G. Gum saepè ab aliquot annis rerura hic exterarum 
et maritimarum atque commercii générales Praefecti ac administri 
apud regem conquesti sint, quod jamdudum à missionariis galli- 
cis nostrisque imprimis Patribus nullae amplius relaiiones ede- 
rentur itinerum à se susceptorum rerumque gestarum sive in 
Graecia, Syria et Perside aliisque orientalibusplagis, sive in Indiis 
atque in America septentrionali et meridionali, ejus rei causam à 
me sciscitanti negare non potui nos à Paternitate vestra vetitos 
quidquam ejusmodi edere absque S. Congregationis de propa- 
ganda Fide expressa approbatione ; cumque nos minime fugeret 
regiae suœ Majestati non probari, ut subditi sui illius Congrega- 
tionis authoritatem interpellarent, maluisse hactenus missiona- 
rios nostros, assiduos in vinea Domini labores, sub ipsius regio 
patrocinio féliciter susceptos , alto silentio tegere , quam vel 
regni statutis vel Paternitatis vestra? mandatis minus obsequentes 
videri. Quapropter re deinde, postera die, in regio consilio agi- 
tata, rex ad me misit illustrissimum Dnum archiepiscopum Pari- 
siensem, qui mihi regio nomine juberet, quaecumque gesta vel 
observata essent in suis itineribus et missionibus memoratu 
digna, ex quo illa in lucem dare vetiti sumus a Paternitate ves- 
tra, colligere et in lucem dare quamprimum fieri potest, atque 
ita deinceps, singulis annis; bono cum religionis lum etiam rei 
gallicae consulere editis missionum suarum relationibus ; nullas- 
que ad id extra regnum adprobationes exquirent, sed ejusmodi 
libros solito doctorum, quibus id muneris hic mandatum est, exa- 
mini subjicient. Jussitque praeterea ut non modo idem Paternitati 
vestrae significarem, sed et scriberem regem graviter laturum si 
quidquam regio hujusce mandato minus consentaneum moveatur. 
Haud difïiculter, opinor, crediderit Paternitas vestra me quid- 
quid in me est praestitisse prœstiturumque deinceps, ut benignio- 
rem in partem omnia accipiantur, quin et impedivisse ne recens 
episcoporum gallorum relatio, quae cum approbatione Congrega- 
tionis de propaganda fide édita est paulo imprudentius, et régi 



LVI 

Qu'allait-il faire, placé entre deux ordres contradic- 
toires? D'un côté, le roi lui ordonne de faire publier 
les Relations, mais sans l'approbation de la Propagande ; 
d'un autre côté le Saint-Père lui commande de ne pas 
les imprimer sans cette approbation. Le 12 février, il 
adresse au P. de la Chaise, une réponse, où, de fait, il 
ne cache pas sa situation fort embarrassée et embarras- 
sante : « Dans votre lettre du 12 janvier, je reçois, 
dit-il, l'ordre que Votre Révérence me communique de 
la part du Roi très chrétien relativement à l'impression 
des fruits considérables que nos missionnaires pro- 
duisent dans les domaines de Sa Majesté, principale- 
ment dans ses possessions de l'Amérique septentrionale ; 
je reçois aussi le commandement royal que vous a fait 
l'illustrissime archevêque de Paris par commission 
expresse de Sa Majesté... Je me serais empressé d'exé- 
cuter cet ordre, si je n'avais eu les mains liées sous 
peine d'excommunication et de la perte du Généralat. 
Cette dernière foudre serait pour moi un soulagement, 
si elle n'était pas accompagnée de la censure pontifi- 

oblata, omnino supprimeretur, non sine aliqua pœna graviori; 
sed effîcere non licuit ut illa Congregationis approbatio a libro 
jara ab ipsis edito non tolleretur. Porro res nobis est cum rege 
religiosissimo, jurium suorum et aequitatis defensori acerrimo, 
qui ferre nequaquam potest quidquid regni subditorumque com- 
modo seu spirituali seu temporali videtur adversari, cuique per- 
suasissimum est coloniis gallicis ubique perutiles fore illas rela- 
tiones, quas enixe omnesrerum exterarum cupidi propagationis- 
que Fidei et nominis gallici flagitant. Quoîso plurimum ut me in 
ss. ss. Deo commendare dignetur. » 



LV1I 

cale. Je vous envoie sous ce pli la teneur de la prohi- 
bition ; ce n'est pas que je ne ressente le très vif désir 
de seconder les pieuses intentions du Roi, mais je vous 
l'adresse afin que vous trouviez le moyen de les rem- 
plir sans contrevenir au Bref du Pape et sans offenser 
Dieu gravement. » 

Ensuite, le P. Oliva dit au P. de la Chaise qu'il va 
de son côté chercher le moyen de mettre d'accord les 
exigences de celui qui défend et de celui qui ordonne', 
et il termine sa lettre en lui suggérant l'idée de faire 
demander au Saint-Père par|Sa Majesté la dispense des 
clauses restrictives du Bref Créditée 1 . « Aussitôt que 

1 . Celte lettre, écrite en Italien, se trouve à la Bibliothèque natio- 
nale à Paris, rass. franc., n° 9773, pièce VI, fol. 14 : « Molto rev. 
in X° Padre, in questa littera di V. R. de 12 di Gënaio ricevo l'or- 
dine ch'Ella m'imtimadel Rè cristianissimo, intorno aile stampe di 
quel frutto notabile, che i nostri missionarii fanno ne' dominii di 
S. M., e massimamente nelle conquiste dell' America settenlrio- 
nale ; corne pure il regio comandamento a lei fatto dall' 111' mo 
arcivescovo di Parigi per expressa commissione délia stessa 
M tà . Nel 1° momento del ricevuto comando, havrei data ossequiosis- 
sima esecuzione, se non mi fossero legate le mani sotto pena di 
scomunica e di caducità del Generalato : il quai ultimo fulmine a 
me sarebbe rugiada, se fosse disgiunto dalla censura papale. 
Accludo a V. R. il tenore délia proibizione, non perche non sia 
in me inesplicabilmente acceso il desiderio di secondare la pietà 
délie régie intenzioni, ma perche ella consideri il modo di non 
contravvenire ail' editto pontificio, con grave offesa di Dio. Piglio 
questo poco tempo, che scorrerà trà le mie paure et la sua ris- 
posta non per deludere il comandamento d'un tanto monarca, ma 
per eseguirlo senza disturbi o di S. Santità o di S. M ta . Corne io, 
per sottrarre legna ail' incendio che si va alzando e per buttar 
acqua al fuoco che già sfavilla, penserô seriamente a qualche par- 
tito di mezzo, che accordi le soddisfazzioni di chi vieta e di chi 



— LVIII 

la demande en sera faite soit par l'ambassadeur, soit 
même par moi, je ne puis croire, écrit-il, qu'ici on ne 
l'accorde promptement, tant elle est juste. » 

Les rapports entre la Cour de France et la Cour de 
Rome étaient à cette époque assez difficiles, l'ordonnance 
royale de 1673 ayant étendu le droit de Régale à tout le 
royaume. Le pape Innocent XI, sur la plainte des évêques 
de Pamiers et d'Alais, contesta ce droit à Louis XIV, 
et ce prince répondit aux représentations du souverain 
pontife en convoquant une assemblée générale du 
clergé de France, qui adhéra unanimement à l'extension 
de la Régale, et rendit la fameuse déclaration de 1682 
sur les libertés de l'Eglise gallicane. Le moment eût 
été mal choisi pour solliciter du Saint-Père un adou- 
cissement aux sévères défenses du Bref. Nous croyons 
donc que le Roi ne jugea pas à propos de faire une 
démarche à Rome. Restait à ne pas mettre les Jésuites 
dans l'alternative d'encourir le déplaisir de Sa Majesté 
ou de désobéir à Sa Sainteté, en exigeant d'eux la 

vuole : cosî Ella mi suggerisca qualcheduno, che riesca onore- 
vole e al Pontifice e al Rè. Tolta l'offesa di Dio, io non recuserô 
qualsisia mio danno personale, che da me si adempia ciô, che un 
Rè, si grande e si altamente benemerito di tutti noi, a me pres- 
crive .. Aspetto per tanto da lei, che tanto mi ama e tanto ama 
la C ia consiglio e aiuto, come io saro pronto a darle quei partiti, 
che Idio a me communicherà nella séria e lunga orazione, che 
farô sopra l'affare di tanto rilievo. Qui non posso credere, che, 
quando si chiegga licenza délia si giusta domanda o dall' ambas- 
ciatore e anche da me, non si concéda prontamente. Roma, 12 
febr. 1680. Servus in X t0 , Paolo Oliva. » 

La signature seule est de la main du R. P. Paul Oliva. 



LTX 

publication des Relations de la Nouvelle France. Il j 
avait là une situation particulièrement délicate pour la 
Compagnie. Le P. de la Chaise en conféra avec plu- 
sieurs Pères de Paris ; puis il écrivit, le 22 mars, au 
R. P. Général. Nous ne possédons pas sa lettre; mais, 
d'après la réponse que le P. Oliva lui adressa le 
14 avril, les Pères de Paris se seraient mépris sur la 
pensée de la lettre du 12 février. Ils y auraient vu à 
tort une direction. 

« Je n'ai jamais prétendu, dit le P. Oliva au P. de 
la Chaise, en vous transmettant le terrible e'dit de la 
Propagande, vous enseigner ce que ou vous ou d'autres 
Pères (o ella o altri) devrez faire là bas pour exécuter 
les ordres du Roi, sachant très bien que je ne dois 
pas m'immiscer dans des affaires si importantes et 
réglées d'une façon positive par tous les Parlements du 
Royaume. Je voulais seulement que l'on comprît ce 
qu'il m'est impossible de faire, lié que je suis par tant 
de menaces et soumis à tant de censures. D'ailleurs, 
vos Révérences savent combien je dois et désire rester 
le très humble serviteur du roi très chrétien. De même 
que vous comprenez à quoi oblige la Prohibition, ou 
non notifiée ou non acceptée, de même vous savez ce 
que vos Pères peuvent convenablement faire au sujet 
de la publication de tout ce que Sa Majesté ne veut 
pas voir rester dans l'oubli. » 

La pensée du général se détache nettement de sa 
phrase légèrement amphigourique : il tient avant tout 
à obéir au Saint-Père et il ne veut pas déplaire au roi; 



LX 

pour le reste, c'est au P. de la Chaise et aux Jésuites 
de Paris que celui-ci a consultés, de voir ce qu'ils ont à 
faire. Quel que soit le parti qu'ils prendront, il est 
persuadé qu'ils garantiront des foudres la tête qui ne 
voit pas les éclairs et n entend pas les coups de ton- 
nerre. « Je ne demande pas autre chose, écrit-il au 
P. de la Chaise, à votre affection pour ma personne et 
pour toute la Compagnie, dans laquelle vous tenez une 
place si importante { . » 

Cette lettre mit fin à la correspondance. D'un côté, 
il était impossible de satisfaire à la condition exigée 
par le Bref : étant donnée la pratique constante des 
Parlements, il n'était pas à espérer qu'ils accepteraient 

1. Bibl. nat., mss. fï\, n° 9773, pièce VII, fol. 15 : « Molto 
rev. in X° Padre, non mai pretesi, con la trasmessione dello 
spaventosoeditto di Propaganda d'insegnare ciô che o Ella o altri 
dovessero operare costi per eseguire i regii comandamenti ; 
sapendo io benissimo di non dover intrare in materie di tanto 
relievo, e in tutt'i parlamenti del regno stabilmente decretate. 
Unicamente desiderai, che intendessero quel che io non potevo 
fare, legato di tante minacce, e sottoposto a tante censure. Per 
altro le RR. VV. sanno, quanto io debba e voglia vivere osse- 
quiosissimo servo del Rè X mo . V. R., corne intende a che oblighi 
la Proibizione o non notificata o non voluta : cosi parimente sa 
ciô che loro convenga nella divolgazione di quanto S. M. non 
vuole che resti seppelito. Io con mio grave rammarico, non so 
quel, che qui severamente mi si vieta. Pero sô certo, ch' Ella 
sempre proteggerà da questi fulmini il capo, che ne vede i 
lampi e ne sente i tuoni, ne altro chiegge al suo amore verso 
la mia persona e inverso a tutto il corpo délia Gomp ia , di cui 
Ella e parte si principale. Ciô sia in risposta délia sua lettera de' 
22 di Marzo. Roma, 14 aprile 1680. » 

La signature seule est du P. Oliva. 



LXI 

le visa de la Propagande en tête de la publication des 
Relations. D'un autre côté, le général de la Compagnie 
ne pouvait, sans ce visa, autoriser l'impression ordon- 
née par le Roi, comme il s'efforça de le faire com- 
prendre par ses deux lettres. Enfin, la Cour de France 
ne voulait pas, à cause de la tension peu amicale qui 
existait entre les deux gouvernements, faire de 
démarche auprès de la cour pontificale pour obtenir 
un adoucissement aux sévérités de l'édit. Que faire? 
Restait l'ordre du Roi, et personne ne tenait à 
l'enfreindre. Evidemment, le seul moyen de couper 
court à toute difficulté était de persuader à Louis XIV 
de retirer cet ordre. Le P. de la Chaise s'en chargea 
et réussit. Ainsi la publication des lettres de la Nou- 
velle-France, interrompue depuis 1673, ne fut pas 
reprise. 

La Compagnie de Jésus fit, en cette circonstance, 
ce qu'elle a toujours fait, un grand acte d'obéissance 
au Pape, et cet acte eut son mérite, comme nous le 
verrons tout à l'heure. 

La suppression des Relations fut-elle un mal? 
M. Verreau répond à cette question dans son second 
article de la Revue de Montréal : « L'intérêt général 
de l'Eglise, dit-il, est supérieur à l'intérêt d'une église 
particulière. Si le monde religieux a gagné un peu de 
paix par le Bref de Clément X, nous ne devons pas 
trop déplorer ce qu'il nous a fait perdre de documents 
et de renseignements historiques. Pourtant l'époque 



— lxh — 

où il a paru est peut-être la plus intéressante de notre 
histoire. Talon venait de donner une vie nouvelle à 
la colonisation, Frontenac allait dominer les barbares, 
le commerce augmentait, et les limites de la Colonie 
semblaient s'élargir de tous côtés. Gomme il nous 
serait utile de suivre ce développement année par 
année, comme nous avons pu le faire jusqu'à cette 
époque, grâce aux Relations ! 

L'histoire religieuse n'y aurait pas moins gagné. 
C'était aussi le moment où le champ des missionnaires 
s'agrandissait de tous côtés. Au fond du lac Supérieur, 
où il s'était rendu en 1655, le P. Allouez avait ren- 
contré une vingtaine de nations, la plupart nouvelles, 
qui lui apportaient leurs mœurs et leurs langues diffé- 
rentes... Jolliet et le P. Marquette étaient partis pour 
aller explorer ce fleuve immense (le Mississipi) et ses 
fertiles rivages dont les sauvages parlaient avec une 
espèce de mystère. On attendait avec impatience leur 
retour et le récit des merveilles qu'ils devaient avoir 
observées. Jolliet fait naufrage au port et perd ses 
cahiers. Il sera défendu à Marquette de publier les 
siens. Le silence se fait complet sur toute la colonie , 
comme si la Providence avait voulu l'imposer à tout 
prix, pour prévenir des dissensions plus grandes que 
celles qui allaient éclater sous l'administration de 
M. de Frontenac 1 . » 

Le silence des Jésuites ne fut pas imité par d'autres. 

1. Avril 1877, pp. 170 et 171. 



LXIII 

Le Bref de Clément X obligeait également tous les 
ordres religieux à se pourvoir de la permission par 
écrit de la Propagande avant de rien publier concer- 
nant les missions. Cette permission, nous ne la trou- 
vons ni en tête de la Nouvelle Relation de la Gaspésie 
et du Premier établissement de la Foy dans la Nou- 
velle-France par le P. Chrestien Le Clercq, Récollet, 
ouvrages imprimés en 1691 ; ni en tête de la Descrip- 
tion de la Louisiane et de la Nouvelle découverte d'un 
très grand pays, livres du P. Hennepin, Récollet, 
imprimés en 1683 et 1697. Les deux récollets ne 
ménagent pas les Jésuites dans le Premier établisse- 
ment et dans la Nouvelle découverte. Ceux-ci auraient 
pu se défendre avec avantage; ils ne répondirent rien, 
préférant à leur honneur l'obéissance au Pape. N'y 
avait-il pas quelque mérite dans ce silence? Les 
calomnies des deux religieux firent leur chemin, et, 
aujourd'hui, les ennemis de la Société les exploitent 
encore. 

D'autres événements vinrent aussi mettre à l'épreuve 
leur soumission au pontife romain. Cette histoire en 
fera connaître quelques-uns. Du reste, ceux qui ont 
étudié les annales des missions, pendant les qua- 
rante dernières années du xvn e siècle, savent à 
quelles rivalités d'intérêts, à quelles jalousies et à 
quelles haines furent voués les missionnaires de la 
Compagnie de Jésus, soit au Canada, soit au Brésil, 
soit en Chine, en Cochinchine et au Japon. Ils 



— LXIV 

n'avaient pour eux ni le cœur ni l'oreille de la Propa- 
gande; d'autres furent écoutés plus favorablement. 
Cependant, nous n'irons pas jusqu'à dire avec certains 
historiens que la justice eut plus d'une fois à déplorer 
la perte de ses droits. 



\+ 



\ 



n) 



LES JESUITES 



ET LA 



NOUVELLE-FRANCE 

AU XVII e SIÈCLE 



CHAPITRE PRELIMINAIRE 

• Mission des jésuites en Acadie. — L'Acadie : notions préliminaires. 

— Jacques Cartier, le commandeur de Chastes, Samuel Cham- 
plain. — De Monts : fondation de Sainte-Croix et de Port-Royal. — 
Poutrincourt et Marc Lescarbot en Acadie. — Les abbés Aubry et 
Fléché. — Le Sagamo Membertou ; baptêmes de sauvages. — 
Charles de Biencourt. — La marquise de Guercheville. — Les 
Jésuites Biard, Massé, C. Quentin et Gilbert du Thet. — Mort de 
Membertou. — Le capitaine de la Saussaye. — Fondation de Saint- 
Sauveur. — Le capitaine Argall. — Prise de Saint-Sauveur par les 
Anglais. — Les Pères Biard, Massé et Quentin, prisonniers. — 
Mort du F. du Thet. — Thomas Dale, gouverneur de la Virginie. 

— Les Jésuites renvoyés en France. — Eia de la mission en 
Acadie. 

Les écrivains sont loin de s'entendre sur les limites pré- 
cises de l'Acadie au xvn c siècle. D'après l'historien de 
Y Acadie française, ce nom a été donné alternativement et 
simultanément quelquefois, à la presqu'île qui sépare le 
golfe Saint-Laurent de la baie de Fundy ou baie Française, 
et au pays compris entre le fleuve Saint-Laurent au nord, 
le golfe du même nom à l'ouest, l'Océan atlantique au 
midi, depuis le cap de Canseau jusqu'à la rivière de 
Penobscot, à l'est enfin une ligne droite partant de l'em- 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 5 



bouchure de cette rivière pour aboutir à Québec ou à Mont- 
réal 1 . 

Les limites de l'Acadie n'ayant jamais été déterminées 
d'une manière précise, bien que l'opinion commune ne donne 
ce nom qu'à la péninsule, elles ne cessèrent d'être la cause 
de vives dissensions entre la France et l'Angleterre ; même 
après la paix d'Utrecht, elles furent entre les deux puis- 
sances rivales l'objet de longues et laborieuses négociations, 
qui aboutirent finalement à la guerre et à la conquête du 
Canada par les Anglais 2 . 

1. Histoire de VAcadie française, par M. Morcau, ch. 1 er , p. 1. — 
D'après Denys, autrefois gouverneur dans ces parages, « le pays était 
alors divisé en 4 provinces : a) celle des Etchemins ou Malécites, com- 
mençant à la rivière Pentagouet et s'étendant jusqu'à la rivière Saint- 
Jean : c'était une partie de la côte de Norembègue; b) celle de la baie 
Française : elle se limitait aux côtes de la péninsule acadienne, depuis 
la baie de Fundy jusqu'au cap Fourchu (Yarmouth), et était occupée 
par les Micmacs ou Souriquois ; c) celle de l'Acadie proprement dite 
depuis le cap de Sable jusqu'au détroit de Canseau ; d) celle du Saint- 
Laurent, entre Canseau et Honguedo ou le cap Forillon. Denys devint 
gouverneur de cette dernière province. » (Samuel Champlain, par 
N. E. Dionne, t. I, p. 82); — L'abbé Ferland prétend (Cours d'his- 
toire du Canada, p. 65) que « d'après l'opinion la plus générale le 
nom d'Acadie s'appliquait à la péninsule de la Nouvelle-Ecosse. » 
C'est aussi l'avis du P. de Charlevoix, t. I, p. 112 : « L'Acadie, selon 
tous les auteurs qui se sont exprimés exactement, est une péninsule 
de forme triangulaire, qui borne l'Amérique au sud-est. Jean de Laët 
le dit expressément au ch. IV e de sa description de l'Inde occidentale. 
Tous les historiens et les géographes parlent de même, si l'on en 
excepte MM. de Champlain et Denys qui donnent à l'Acadie des 
bornes beaucoup plus étroites. Le premier, au ch. VIII e de ses 
voyages, ne donne le nom d'Acadie qu'à la côte méridionale de la 
presqu'île, et M. Denys, qui a lontems demeuré dans ce pays-là, qui 
nous en a donné une description très exacte, qui en a possédé en 
propre et gouverné au nom du Roy la côte orientale, est du môme 
sentiment. » 

2. Histoire de VAcadie française, pp. 1 et 2; — Samuel Champlain, 
par N. E. Dionne, pp. 82 et 83. — Il est dit dans le traité d'Utrecht 
que le roi très-chrétien cède à la reine d'Angleterre « l'Acadie ou 



— 3 — 

Au début du xvn c siècle, époque où commence cette his- 
toire, les côtes de l'Acadie, le golfe Saint-Laurent et le 
fleuve, de son embouchure à l'île de Montréal, n'étaient pas 
inconnus des Européens. Des pêcheurs et des négociants 
français, Basques, Bretons et Normands pour la plupart, 
fréquentaient depuis longtemps le grand banc de Terre- 
Neuve, les îles et les côtes voisines ; seulement, afin d'éviter 
ou de retarder la concurrence, ils gardaient le secret de 
leurs itinéraires et parlaient peu de ces régions lointaines, 
où ils s'étaient attribué le monopole du commerce 1 . Ce 
commerce était celui de la morue et de la baleine. Ils y joi- 
gnirent dans la suite la traite des peaux et des fourrures 
avec les sauvages, commerce bien plus lucratif que celui de 
la pêche ; ils achetaient à vil prix les pelleteries et les ven- 
daient fort cher sur les marchés d'Europe. 

Ces pêcheurs et ces marchands obéissaient presque tous, 
sinon tous, à un esprit exclusivement mercantile. 

Sous François I er , un esprit nouveau pousse quelques 
voyageurs loin de leur pays natal sur les plages transatlan- 
tiques : « ils veulent étendre par des découvertes géogra- 
phiques l'action extérieure de la France, et augmenter le 
nombre des fidèles en convertissant des peuplades ido- 
lâtres' 2 . » 

Nouvelle-Ecosse conformément à ses anciennes limites, comme aussi 
la ville de Port-Royal, ou Annapolis royale avec sa banlieue. » Le 
P. de Charlevoix fait sur ces paroles du traité d'Utrecht ces réflexions 
très judicieuses : <c Ne dirait-on pas qu'on a eu ici en vue la façon de 
penser de nos deux plus anciens auteurs sur l'Acadie (Champlain et 
Denys)? Car, puisque ce traité ajoute le Port-Royal à l'Acadie ou 
Nouvelle-Ecosse, il s'ensuit, ce semble, qu'elle ne comprenait pas 
toute la presqu'île sous le nom d'Acadie propre ou de Nouvelle- 
Bcosse. » 

1. Leê découvreurs français du xiv e au xvi e siècle, par Paul Gaffarel, 
pp. 130 et 165. 

2. Les découvreurs français, p. 163. 



_ 4 — 

Du nombre de ces voyageurs est le Malouin Jacques Car- 
tier, intrépide marin et découvreur passionné, duquel il a 
été écrit avec raison : « on dirait un fervent missionnaire 
qui ne recherche et n'espère que la conquête des âmes 1 . » 

François I er approuve et favorise ce zèle religieux; il ne se 
montre pas seulement le protecteur du commerce français, 
le défenseur des patriotes entreprenants qui rêvent de fon- 
der une nouvelle France au delà des mers, il veut encore, et 
il le déclare hautement dans ses lettres patentes et commis- 
sions, être le propagateur du christianisme dans l'Amérique 
du Nord 2 . Cette ambition du monarque très-chrétien pas- 
sera aux rois de France, ses successeurs, qui tous se feront 
gloire d'associer leurs intérêts politiques à leurs devoirs de 
fils aînés de l'Eglise. 

Protégé et encouragé par François I er , Jacques Cartier 
entreprend plusieurs voyages dans l'Amérique du Nord, 
et ces divers voyages le conduisent à des découvertes de 
plus en plus intéressantes. Sans entrer dans des détails en 
dehors de notre sujet, il pénètre dans le golfe Saint-Laurent, 
il s'arrête à la baie des Chaleurs, il reconnaît une partie des 
côtes de Terreneuve et des îles environnantes, il donne à 
l'île d'Anticosti le nom de l'Assomption, il longe le Labra- 
dor et l'Acadie, il entre dans le Saint-Laurent et le remonte 
jusqu'au village d'Hochelaga dans l'île de Montréal et de là 
jusqu'aux rapides de Lachine; il passe l'hiver de 1535- 
1536 à Stadaconé sur la rivière Sainte-Croix, aujourd'hui 
Saint-Charles, près de Québec, et l'hiver de 1541-1542 
à Charlesbourg-royal, probablement à l'entrée de la rivière 
du Cap rouge 3 . Dans ces excursions, il étudie le pays, il 

1. Les découvreurs français, p. 163. 

2. Documents inédits sur Jacques Cartier, par Alfred Ramé, p. 12 : 
Lettres patentes du Roi à J. Cartier, 17 octobre 1540. — Histoire de 
la Colonie française, par l'abbé Faillon, t. I, pp. 40 et suiv. 

3. Histoire de la Colonie française, p. 46. 



■— 5 — 

se renseigne sur les habitants, il sème parmi les sauvages 
les premiers germes de la foi catholique; enfin, à plusieurs 
reprises,- pour faire profession de bon Français et de bon 
chrétien, il prend possession au nom de la France des pays 
qu'il a visités, en faisant élever sur ces parages une croix 
très haute en bois, surmontée des armes de François I er1 . 
Depuis la mort de Jacques Cartier 2 , les relations se con- 
tinuent entre la France et le Canada. Les négociants fré- 
quentent surtout le golfe et le fleuve Saint-Laurent ; et les 
historiens font remarquer avec raison que la traite, bien 
plus lucrative et moins pénible que la pêche, est aussi plus 
appréciée ; les pêcheurs se métamorphosent en marchands, 
l'exploitation des fourrures est en vogue, et c'est à Tadous- 
sac que se tient le marché régulateur de cet important 
commerce. Là, les Européens échangent , leurs marchan- 

1 . Premier, second et troisième voyage de Jacques Cartier, passim. 
Voir dans les « Notes pour servir à l'histoire, à la bibliographie et à 
la cartographie delà Nouvelle-France, par H. Harisse », ce qui est dit 
sur les relations de ces trois voyages, pp. 1-6, 10 et 11. — Notons ici 
que les voyageurs avaient alors l'habitude de prendre possession au 
nom de leur pays, par un symbole matériel, des terres qu'ils avaient 
découvertes. J. Cartier ne manque pas à cet usage. Ainsi nous lisons 
dans son premier voyage, ch. XX, qu'au moisdejuillet 1534 il fit élever 
sur le rivage une croix haute de trente pieds, au milieu de laquelle 
était un écusson avec trois fleurs de lis. Au dessus de l'écusson on 
avait taillé dans le bois cette inscription : Vive le roi de France ! On 
voit dans la relation du second voyage que le 3 mai 1536, jour de 
Y Invention de la Sainte-Croix, il fit élever à Stadaconé une croix de 
trente-cinq pieds de haut. Sur la traverse était un écusson en bosse 
aux armes de France avec cette inscription : Franciscus primus, Dei 
gratia Francorum rex. régnât. 

1. Arrivée en 1557. Paul Gaffarel ditdansles Les découvreurs fran- 
çais, p. 273 : « On ignorait jusqu'à ces derniers temps la date précise de 
la mort de J. Cartier. M. Joùon des Longrais l'a retrouvée en marge 
d'un des registres du greffe de Saint-Malo, juxtaposée à un insignifiant 
narré de procédure : Ce dict mercredi (4 CV septembre 4oo7) au malin 
environ cinq heures deceda Jacques Cartier. » 



_ 6 — 

dises, fers de flèche, épées, haches, couteaux, chaudières, 
contre les peaux de castors, de renards, de loutres, de 
martres et de blaireaux 1 . 

La Cour de France, qui n'a encore aucun principe arrêté 
en matière de colonisation, favorise tantôt le monopole, 
tantôt la libre concurrence 2 ; elle est à la merci des qué- 
mandeurs et des intrigants, distribuant ou retirant ses 
faveurs suivant les intérêts de la politique et du commerce, 
pour récompenser aussi de grands services et des dévoue- 
ments généreux. Les privilèges de la traite sont également 
accordés aux amis et aux associés de puissants seigneurs. 

Cest l'exploitation des pelleteries qui est le plus vivement 
recherchée, parce qu'elle est la source de revenus considé- 
rables. Toutefois jusqu'à la fin du xvi e siècle, il n'existe 
aucune organisation sérieuse de compagnies marchandes, 
aucun essai de colonisation de quelque importance. 

En 1603, un gentilhomme ordinaire de la chambre du 
roi, Pierre du Guast, sieur de Monts 3 , gouverneur de Pons, 
dans le Languedoc, entreprend de fonder une colonie fran- 
çaise sur les terres de l'Acadie. De Monts avait visité les 
rives du Saint-Laurent, en compagnie de Jean Chauvin, 
d'Honfleur, capitaine de vaisseau, et d'un riche négociant, 
François Pontgravé 4 . Il n'était guère monté plus haut que 
Tadoussac, où Chauvin trafiquait avec les sauvages, et ce 
qu'il avait vu de ce pays lui semblait peu favorable à 
l'agriculture, outre que l'hiver y était fort long et le froid 

1. Les découvreurs français, p. 277. 

2. Ibid., p. 281. 

3. Pierre du Guast, du Gua, ou, d'après l'abbé Faillon (Histoire de 
la Colonie française, p. 73), Dugas, sieur de Monts, était né en Sain- 
tonge, d'une famille italienne (Poutrincourt en Acadie, par B. Suite, 
Mémoires S. R. Canada, section I, 1884). 

4. Œuvres de Champlain, 2 e édit., t, V, 1. I, ch. VI, p. 42. 



— 7 — 

excessif. L'Acadie l'attirait davantage : climat plus 
agréable, terres riches et fertiles, ports excellents, côtes 
abondantes en poissons de toutes sortes 1 . 

Il offrit donc à Henri IV, dont il avait toujours été le 
serviteur dévoué et aimé, de faire dans ce pays un établis- 
sement solide, et, comme dédommagement de ses dépenses, 
il demanda avec le titre de lieutenant général, d'abord le 
droit de distribuer des terres, de donner des charges et de 
faire la paix et la guerre, puis le privilège du monopole des 
pelleteries pendant dix ans. Le roi agréa sa demande par 
lettres patentes datées de Fontainebleau le 8 novembre 
1603. La commission accordait même une diminution des 
droits d'entrée en France sur les marchandises que de Monts 
et ses associés apporteraient des régions relevant de son 
autorité, lesquelles s'étendaient du 40 e au 46 e degré de lati- 
tude-nord 2 . 

Toutefois, fidèle à la tradition catholique des rois, ses 
prédécesseurs, Henri IV met une condition essentielle aux 
privilèges accordés à son lieutenant général, celle « d'appeler 
les sauvages, de les faire instruire, provoquer et émouvoir 
à la connaissance de Dieu et à la lumière de la foi et religion 
chrétienne 3 ». 

La pensée fondamentale de François I er sur la colonisation, 

4. Histoire de la Colonie française, t, I, p. 85; — Samuel Cham- 
plain, par N. E. Dionne, p. 76 ; — Œuvres de Champlain, loc. cit.', — 
Cours d'histoire du Canada, par l'abbé Ferland, t. I, p. 66. 

2. Histoire de la Nouvelle-France , par Marc Lescarbot, t. IV, ch. I ; 
« Commission du roy au sieur de Monts pour l'habitation es terres de 
la Cadie, Canada et autres endroits en la Nouvelle France, pp. 432- 
440; — DefTenses du roy à tous ses sujets autres que le sieur de 
Monts et ses associez, de traffiquer de pelleteries et autres choses avec 
les sauvages de retendue du pouvoir par luy donné audit sieur de 
Monts et ses associez, sur grandes peines; — Déclaration du roy, 
pp. 439, 447. » 

3. Ibid., p. 434. 



— 8 — 

à savoir la propagation de l'évangile, subsistait toujours. 
Si les rois de France et les navigateurs étaient mus par la 
considération des avantages temporels que leur offrait la 
possession du Canada, si les premiers y trouvaient l'accrois- 
sement de leur puissance, les seconds l'honneur des 
découvertes et les profits de la traite, il faut reconnaître 
aussi que l'œuvre d'évangélisation restait inséparable de la 
colonisation, soit comme raison déterminante, soit comme 
condition essentielle 1 . Les expressions employées dans la 
commission de de Monts en sont une preuve évidente. 

Cette commission souleva la plus vive opposition. Sully 
protesta avec énergie 2 , le parlement de Rouen refusa d'en- 
registrer les lettres patentes 3 , les marchands témoignèrent 
très haut leur mécontentement. Henri IV, qui n'était pas 
d'humeur à céder, passa outre et brisa même la résistance 
du Parlement. 

Les catholiques se mirent eux aussi du côté des mécon- 
tents, en voyant l'œuvre d'une colonisation essentiellement 
catholique confiée au lieutenant général de Monts. Celui- 
ci était, en effet, calviniste. Il possédait sans doute de belles 
qualités : il ne manquait pas de talent, ni d'expérience, ni 
d'initiative, ni d'esprit pratique ; et, d'après la commission, 
il avait accompli aux rives canadiennes diverses navigations, 
voyages et fréquentations. Mais ce protestant devait, en 



i. Le Correspondant, année 1854, p. 348. 
. 2. Oeconomies royales, Paris, 1664, t. II, ch. I : « Nous joindrons à 
ces faits quelques autres choses du dehors royaume, comme la navi- 
gation du sieur de Monts pour aller faire des peuplades en Canada, 
dutout contraire à nostre advis. » 

3. Dans les « Notes pour servir à l'histoire de la Nouvelle-France » 

on trouve, p. 280 et suiv., la réponse de Henri IV (17 janvier 1604) aux 

remontrances du Parlement de Rouen, et sa missive (25 janvier 1604) 

expédiée après la visite que lui fit à Paris l'avocat-général Duviquet, 

au nom du Parlement. 




— 9 — 

vertu des lettres patentes, « provoquer et émouvoir les sau- 
vages à la lumière de la foi et religion chrétienne, les établir 
et maintenir en l'exercice et profession d'icelle. » N'y avait- 
il pas là une singulière anomalie, un danger pour le succès 
de l'entreprise ? Catholiques et protestants seraient-ils main- 
tenus sur le pied d'égalité? De plus, en même temps que la 
commission ordonnait à de Monts d'élever les sauvages dans 
l'Eglise catholique, apostolique et romaine, elle accordait 
aux français de la religion réformée, qui s'établiraient dans 
le Nouveau-Monde, la liberté d'y professer leur culte 
comme en France. Quel triste exemple pour les indigènes, 
au début d'une colonisation, dont le caractère était particu- 
lièrement évangélisateur ' ! 

Muni des lettres patentes du roi, de Monts, qui ne 
peut à lui seul supporter les frais de l'établissement 
projeté, fait société avec des marchands de Rouen, de La 
Rochelle 2 , de Saint-Malo et d'autres lieux. Il fait publier 
dans tous les ports et havres de France les défenses royales 
portées contre les trafiquants de fourrures; il arme quatre 
vaisseaux, il embarque cent vingt artisans, et, le 7 avril 1604, 
il fait voile vers l'Acadie 3 . 

Il avait pris à son bord le baron de Poutrincourt, Samuel 



1. Commission du roi au sieur de Monts... (Hist. de la Nouvelle- 
France, p. 432); — Samuel Champlain, par N. E. Dionne, pp. 78 et 
79 ; — Histoire générale de la Nouvelle-France, par le P. de Charle- 
voix, t. I, p. 112; — Réponse de Henri IV (17 janvier 1604) au Parle- 
ment de Rouen, dans les « Notes pour servir à l'histoire de la Nou- 
velle-France », pp. 280 et 281. 

2. « C'est la première fois que nous voyons cette ville figurer dans 
les arrangements concernant le Canada. Il n'en est pas moins vrai 
que, depuis très longtemps déjà, ses armateurs envoyaient sur les 
côtes de l'Acadie et au golfe Saint-Laurent des navires qui faisaient 
la pèche et la traite » [Poutrincourt en Acadie, par B. Suite). 

3. Samuel Champlain, par N. E. Dionne, pp. 83-85. 



— 10 — 

Champlain, Nicolas Aubry 1 , prêtre; Louis Hébert, 
ajDothicaire ; un ministre protestant, des catholiques et 
des calvinistes. Singulière composition, qui n'était pas du 
goût de Champlain! « Il se trouve, dit-il dans ses Voyages, 
quelque chose à redire dans cette entreprise, qui est en ce 
que deux religions contraires ne font jamais un grand fruit 
pour la gloire de Dieu parmy les infidèles que l'on veut 
convertir. J'ai vu le ministre et nostre curé s'entrebattre à 
coups de poing sur le différend de la religion 2 . Je ne sçay 
pas qui estait le plus vaillant et qui donnait le meilleur 
coup, mais je sçay très-bien que le ministre se plaignait 
quelquefois au sieur de Mon s d'avoir esté battu, et vuidaient 
en ceste façon les points de controverse. Je vous laisse à 
penser si cela estait beau à voir ; les sauvages estaient tantôt 
d'un costé, tantôt de l'autre, et les Français meslés selon 
leur diverse croyance, disaient pis que pendre de l'une et 
de l'autre religion, quoique le sieur de Mons y apportât la 

1. MM. Dionne, B. Suite et d'autres historiens prétendent 
qu'il y avait plusieurs prêtres. Dionne, p. 83, dit : « quelques prêtres 
catholiques ; » B. Suite (loc. cit.) : « deux prêtres catholiques ; » Cham- 
plain, t. V, ch. VIII, p. 50 : « prestres et ministres, » et pp. 164-165 : 
« un de nos prêtres appelé messire Aubry ; » Ferland, p. 67 : « de 
prêtres. » L'abbé Faillon, t. I, p. 81, ne parle que d'un prêtre catho- 
lique ; M. Moreau ne nomme que l'abbé Aubry, pp. 23 et 24. — Il est 
probable que l'abbé Aubry était sur le navire commandé par de Monts, 
et qu'un autre prêtre, dont on ne dit pas le nom, était monté sur le 
vaisseau commandé par Pontgravé. 

2. Ce curé ne serait pas l'abbé Aubry, mais un autre prêtre dont 
aucun historien ne dit le nom. Voici, en effet, ce que dit B. Suite (Pou- 
trincourt en Acadie, p. 32) : « Nicolas Aubry, de Paris, est le même qui 
s'égara dix-sept jours dans les forêts et dont Champlain (Œuvres de 
Champlain, 2 e édit., 1. III, ch. IX, p. 164) et Lescarbot (1. IV, ch. III, 
p. 463) nous ont raconté les aventures. Il vivait encore en France en 
1612, et désirait reprendre ses voyages. L'autre prêtre et le ministre 
moururent dans l'hiver de 1605-1606 ; on les enterra ensemble, bien 
qu'ils se fussent disputés vaillamment en plus d'une rencontre et 
même combattus à coups de poings sur le fait de la religion. » 



— 11 — 

paix le plus qu'il pouvait. Ces insolences estaient véritable- 
ment un moyen à l'infidèle de le rendre encore plus endurcy 
en son infidélité * . » 

Nous avons nommé, comme faisant partie de l'expédition, 
deux hommes, que nous devons faire connaître, parce 
qu'ils doivent jouer bientôt un rôle important : le baron de 
Poutrincourt et Samuel Ghamplain. 

Jean de Biencourt, baron de Poutrincourt, gentilhomme 
picard, brave chevalier, avait porté les armes contre 
Henri IV, dans les rangs des catholiques, pendant les 
guerres de la Ligue. Lescarbot raconte que « le roy le 
tenant en personne assiégé dans le château de Beaumont, 
lui voulut donner le comté dudit lieu pour se rendre à son ser- 
vice ». Poutrincourt refusa ; mais, quand le roi eut abjuré, 
il servit loyalement ce prince et le suivit sur les champs 
de bataille, où il amassa plus d'honneur que de fortune. En 
1603, il vivait retiré avec sa femme, Jeanne de Salazar, et 
ses enfants, dans sa baronnie de Saint-Just en Champagne, 
luttant péniblement contre les difficultés d'une situation 
embarrassée, et s'efforçant d'améliorer les cultures et les 
produits de son petit domaine. C'est là que de Monts, son 
ancien compagnon d'armes, vint le chercher 2 . Il connaissait 

1. Les voyages de Champlain, l re partie, 1. I, ch. VIII, seconde 
édit. Québec, 1870, p. 53. — Le P. Sagard, récollet (Histoire du 
Canada, 1636, p. 9), donne ce détail peu édifiant au sujet du prêtre et 
du ministre : « En ces commencements, où les Français furent vers 
l'Acadie, il arriva qu'un prêtre et qu'un ministre moururent presque 
en même temps. Les matelots qui les enterrèrent, les mirent tous 
deux, par une dérision impie, dans une même fosse, pour voir si, 
après leur mort, ils demeureraient en paix, puisque durant leur vie 
ils n'avaient pu s'accorder ensemble ; et toute cette scène funèbre 
se tourna en risée bouffonne. » 

2. Archives curieuses de l'histoire de France, l re série, t. XV, p. 379; 
— Poutrincourt en Acadie, p. 33; — Samuel Champlain, par 



— 12 — 

son courage, son intelligence et son activité; il ne doutait 
pas que l'idée d'un voyage au Canada et d'un établissement 
agricole sur ces terres lointaines, très fertiles et encore 
vierges, ne sourit à son âme ardente. Celui-ci accueillit, en 
effet, avec enthousiasme le projet de son vieil ami ; toute- 
fois, avant de s'engager définitivement, il voulut se rendre 
compte par lui-même de l'état du pays et ne faire qu'un 
voyage d'essai. 

Samuel Champlain 1 , qui deviendra le fondateur de Qué- 
bec et le Père de la Nouvelle-France, s'était déjà fait un 
nom à cette époque. Né vers 1567 2 , à Brouage, en Sain- 
tonge, fils de pêcheurs, sans fortune, de grand mérite et 
fervent catholique, il servit d'abord dans les armées du 



N. E. Dionne, pp. 83 et suiv. ; — Une colonie féodale, par Rameau 
de Saint-Père, t. I. ch. II ; — Marc Lescarbot, 1. IV, ch. II ; — His- 
toire de VAcadie française, par M. Moreau, p. 15. 

1 . Samuel Champlain s'appelle lui-même Samuel Champlain, de 
Brouage, et le sieur de Champlain (1603), sieur de Champlain, Xain- 
tongeois, capitaine pour le roy en la marine (1613). — Il signe Samuel 
de Champlain sa dédicace au prince de Condé du quatriesme voyage 
du sieur de Champlain, en 1613. — Lescarbot écrit Champlein. — Le 
P. Creuxius (du Creux) traduit Camplenius, d'où en français Cham- 
plein. Nous l'appellerons, puisqu'on a l'embarras du choix, Samuel 
Champlain. — L'abbé Faillon, qui ne manque jamais l'occasion de 
diminuer Champlain dans son histoire de la Colonie française, s'étonne 
qu'on l'ait appelé Samuel, nom cher alors aux protestants, et il 
insinue qu'il est né dans le protestantisme. L'abbé Laverdière 
(Notice biographique de Champlain, p. xi, note 2) et N. E. Dionne 
(Samuel Champlain, t. I, p. 6) traitent, comme elle le mérite, cette 
insinuation gratuite et fort déplacée. 

2. On a dit que Champlain était né vers 1570 ; mais son portrait 
gravé par Moncornet fixe l'année en 1567 (Revue de Sainlonge et 
d'Aunis, XIII e volume, 4 e livraison, p. 248). La Biographie Sainton- 
geoise s'en tient à ce millésime ; et l'abbé Laverdière (Notice biogra- 
phique, pp. ix,x,xi) adopte cette date, quoique timidement. D'autres, 
comme M. Dionne (Samuel Champlain, p. 4), font naître Samuel 
Champlain vers 1670. 



— 13 — 

maréchal d'Aumont, de François d'Epinay Saint-Luc et de 
Charles de Cossé-Brissac. Après le traité de Vervins, il 
s'embarque sur le Saint-Julien, excellent voilier apparte- 
nant au capitaine Provençal, son oncle ; il visite les Antilles, 
les îles Vierges, Porto-Rico, Saint-Domingue, Cuba, Saint- 
Jean-d'Ulloa, Mexico ; de Porto-Bello, il se rend à Panama en 
traversant l'isthme et émet l'idée d'un canal de jonction entre 
ces deux villes. Enfin, au commencement de mars 1601, il 
revient des Indes occidentales et de la Nouvelle-Espagne, 
après avoir beaucoup examiné, réfléchi, comparé. C'était 
un observateur judicieux, et deux ans avaient suffi pour en 
faire un marin de premier ordre 1 . 

A son retour, il adresse au roi un rapport détaillé sur 
ses observations et ses vues personnelles ; il n'y cache pas 
son regret de voir les Espagnols et les Portugais s'emparer 
au delà de l'Océan des meilleures terres ; il souhaite que sa 
patrie arbore, elle aussi, son drapeau dans de nouvelles 
régions 2 . 

Ce rapport ne pouvait manquer de plaire au prince, 
grand appréciateur du talent, qui désirait si vivement la 
prospérité et l'agrandissement de la France. Il nomme Cham- 
plain son géographe, et lui assigne une pension sur sa maigre 
cassette ; il pense même, dit-on, à le retenir à la cour 3 . 

1. Œuvres de Champlain, Voyage aux Indes occidentales ; — Laver- 
dière, Notice biographique de Champlain ; — N. E. Dionne, Jeunesse 
de Champlain, en. I; — Revue de Saintonge et d'Aunis, XIII e vol., 
pp. 251 et 252; — Faillon, t. I, pp. 76-78. 

Champlain ne fut pas le premier à émettre l'idée d'un canal de 
jonction entre les deux Océans. En 1551, Lopez de Gomara, auteur 
d'une histoire des Indes, faite, dit M. de Humbold, avec autant de soin 
que d'érudition, proposait la réunion des deux Océans par des canaux 
en trois points, etc. L'idée resta à l'état chimérique. Champlain eut 
l'honneur de la faire revivre dans son Récit de voyage aux Indes. 

2. Ibid. 

3. Ibid. 



— 14 — 

Mais la cour n'allait pas au navigateur ; il avait tellement 
pris goût à la mer, qu'il se trouvait mal à l'aise au milieu 
des pompes et des cérémonies de Paris et de Versailles ; il 
rêvait voyages lointains et découvertes, et n'attendait que 
l'occasion de recommencer sa vie de marin. Cette occasion 
se présenta en 1603, plutôt qu'il ne l'espérait. 

Le commandeur Aymar de Chastes, gouverneur de 
Dieppe, homme d'honneur et de foi, désirait finir ses jours 
dans l'accomplissement d'une belle œuvre. Aussi, bien 
qu'il eust la teste chargée d'autant de cheveux gris que d'an- 
nées, il résolut de se porter en personne à la Nouvelle- 
France, pour y fonder un établissement colonial 1 . Il orga- 
nisa dans ce but une société commerciale. Tout étant prêt 
pour l'exécution de son projet, mais avant de se mettre en 
route avec ses associés et ses colons, il pria Champlain 
d'aller en éclaireur au Canada, en compagnie de Pontgravé, 
un des principaux membres de la Société?. 

Le 15 avril 1603, Champlain part d'Honfleur; il arrive le 
24 mai à Tadoussac, il remonte le Saint-Laurent jusqu'au 
saut Saint-Louis, et, au mois de septembre, il est de 
retour en France, porteur d'une ample moisson de faits et 
d'observations 3 . 

Pendant son voyage d'exploration, la Société du com- 
mandeur de Chastes avait éprouvé une perte irréparable par 
la mort inattendue de son fondateur, et le calviniste de 
Monts se présenta pour recueillir la succession de ce grand 
chrétien 4 . Elle lui échut, en effet, comme nous l'avons vu, 



1. Œuvres de Champlain, 2° édit., t. V, 1. I, ch. VII; 
Champlain, par N. E. Dionne, ch. III, p. 46 : Voyage de 4603. 

2. Ibid 

3. Ibid. 

4. Ibid. 



— 15 — 

au mois de novembre de la même année ; et l'année sui- 
vante, il arrivait avec Champlain et Poutrincourt à la 
presqu'île acadienne, dans un petit port situé entre La 
Hève et le cap de Sable. Un capitaine normand nommé 
Rossignol, y faisait la traite avec les sauvages. De Monts, 
usant des pouvoirs que lui confère sa commission, confisque 
le navire ; et, en mémoire de ce premier acte de sa juridic- 
tion, il donne au port le nom du capitaine ; c'est aujour- 
d'hui Liverpool. Il prend ensuite la direction du sud, en 
côtoyant le rivage... ; il double le cap de Sable, pénètre dans 
la baie de Fundy ou baie Française, et, après avoir reconnu 
à l'ouest, la baie des Mines, au nord, l'embouchure de la 
rivière Saint-Jean, il parvient, en suivant la rive septen- 
trionale de la baie Française, à l'île de Sainte-Croix, où il 
débarque ses hommes, son matériel de guerre et ses vivres 1 . 

L'hiver approchait à grands pas. De Monts hâte les tra- 
vaux d'installation et s'établit définitivement dans la baie 
de Passamaquoddy. 

Le sol de l'île de Sainte-Croix est assez fertile ; mais l'île 
très petite, dune demi-lieue de tour environ, manque 
d'eau douce. On ne pouvait faire un plus mauvais choix : 
trente-six hommes y périrent du scorbut ou mal de Terre' 1 . 

Il se trouvait, au contraire, sur la côte opposée, un magni- 

1. Œuvres de Champlain, t. III, 1. I, ch. II; — Champlain, par 
N. E. Dionne, ch. IV : Voyage en Acadie, pp. 76 et suiv. ; — His- 
toire de la Nouvelle-France, par le P. de Charlevoix, pp. 115 et 
suiv.; — Histoire de V Acadie française, par M. Moreau, pp. 16-19. 

2. Ibid. — V. surtout, dans Samuel Champlain, le ch. V (Habita- 
tion à l'île de Sainte-Croix) et le ch. VI (Le scorbut ou mal de Terre). 
— Champlain a laissé une carte de l'île de Sainte-Croix avec un 
plan détaillé des logements que de Monts y construisit. Il dit 
(ch. VIII) que le terroir d'alentour était très bon, la température 
douce; Marc Lescarbot (ch. V, p. 469) dit également que la terre était 
très bonne et heureusement abondante. M. Dionne prétend au con- 
traire que le sol de cette île est peu fertile (p. 98). 



— 16 — 

fîque bassin, de deux lieues de long sur une de large, séparé 
de la baie Française par une passe d'environ cent cinquante 
pieds de largeur. Champlain l'avait nommé Port-Royal 1 . 
On ne pouvait trouver un site plus ravissant, un port plus 
commode et plus sûr, un endroit plus favorable à un établis- 
sement agricole. Abrité au nord d'une chaîne de mon- 
tagnes boisées, le bassin était en partie entouré de vastes 
prairies et de terres fertiles; d'agréables coteaux s'échelon- 
naient au sud et venaient expirer au bord de l'eau. Trois 
rivières se déversaient dans la baie, l'Equille, l'Hébert et 
La Roche. « La nature, dit Gharlevoix, n'a presque rien 
épargné pour en faire un des plus beaux ports du monde 2 . » 

Au commencement du printemps de 1605, de Monts 
quitte la nécropole de Sainte-Croix, et vient s'installer dans 
ce délicieux séjour. On se met aussitôt à déblayer le terrain, 
à construire, à défricher. Chacun est à l'ouvrage, les travaux 
sont poussés avec activité; les courages, un moment affai- 
blis par les pertes cruelles éprouvées à Sainte-Croix, 
renaissent à l'espérance, l'avenir de la colonie rayonne 
déjà sous un beau ciel 3 , lorsqu'une fâcheuse nouvelle est 
apportée à Port-Royal : une campagne très vive est menée 
contre le lieutenant général à la Cour. Sa présence à Paris 

4. « Quoi qu'en dise Lescarbot, ce fut Champlain, et non de Monts, 
qui baptisa Port-Royal. Champlain est très particulier à ce sujet, et 
quand il dit fai nommé, il ne peut pas être question d'un autre. 
Lorsque de Monts donne à la baie Française le nom qu'elle a malheu- 
reusement perdu, Champlain n'hésite pas à lui en attribuer le mérite » 
(Note de N. E. Dionne, p. 90, dans Samuel Champlain). Charle- 
voix, t. I, p. 116, dit à tort que Port-Royal doit son nom à de Monts. 

2. Histoire de la Nouvelle-France, t. I, pp. 116 et 117; — Voyages 
du sieur de Champlain, 1. I, ch. X; — Marc Lescarbot, ch. III, 
p. 454. 

3. Marc Lescarbot, 1. IV, ch. VIII, pp. 501 et suiv. ; — Champlain, 
1. I, ch. X, p. 224, et t. V, p. 708. 



— 17 — 

peut encore prévenir, dit-on, le coup terrible qui menace 
son œuvre naissante ; mais il n'y a pas un instant à perdre. 

De Monts s'aperçoit vite, en arrivant à Paris, que le mal 
est plus profond qu'il ne le supposait. Les marchands et 
pêcheurs, basques, normands et bretons, avaient représenté 
à la Cour le tort immense que leur faisait le monopole 
exclusif accordé à de Monts et à sa Société par les défenses 
royales du 18 décembre; ils s'étaient plaints des rigueurs 
exercées par les navires de la Société contre les bâtiments 
faisant la traite en cachette ; ils avaient fait valoir les pertes 
énormes, résultant du privilège, pour les douanes françaises; 
enfin ils avaient soulevé les plus graves critiques contre 
l'administration du gouverneur, qui s'était si défavorable- 
ment installé à Sainte-Croix et n'avait encore rien fait pour 
la conversion des sauvages 1 . 

En conséquence, ils demandaient la révocation des 
défenses royales du 18 décembre. 

Cette révocation était la ruine de la Société, et par le 
fait même de l'entreprise. De Monts défendit ses intérêts 

4 

auprès du roi, mais le roi ne lui était plus aussi favorable : 
les jaloux, les envieux et les intrigants avaient grandement 
affaibli, sinon ruiné, le crédit du lieutenant général. 

Si la partie n'était pas perdue, elle était gravement com- 
promise ; il importait de ne pas la quitter. De Monts se fixe 
à Paris jusqu'à nouvel ordre. 

Le baron de Poutrincourt l'avait précédé en France 2 , et, 
depuis près d'un an, il était dans sa propriété de Saint- Just, 
mettant ordre à ses affaires avant de repartir pour le Canada. 
De Monts lui envoie un exprès pour le prier de venir le 
voir. Il lui expose la situation dans toute sa désolante tris- 



1. Œuvres de Champlain, 2 e édit., t. V, eh, VIII. 
1. Champlain, ibid. 
Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 



— 18 — 

tesse, puis il ajoute : Ma présence est nécessaire ici, et 
cependant je ne puis laisser la colonie sans direction pendant 
mon absence 1 . Je vous confie, à vous, mon ami, comme au 
plus digne, le gouvernement de tout le territoire canadien. 
La transmission de son autorité ne comportait pas la cession 
du droit de propriété que la commission du 8 novembre 1603 
lui avait accordé sur l'Acadie; toutefois, il attribua en fief 
au baron de Poutrincourt la baie de Port-Royal et le pays 
environnant. 

Sage, habile, infatigable, d'une grande expérience-, le 
nouveau lieutenant général, seigneur de Port-Royal, avait, 
semble-t-il, les qualités requises pour la colonisation de 
l'Acadie : en outre, il rjrofessait la religion catholique. Il 
s'embarqua, à La Rochelle, le 16 mai 1606, sur Le Jonas > 
et le 26 juillet il entrait dans sa Seigneurie. 

« Parmi ceux qui arrivaient avec lui, on remarquait un 
avocat du Parlement de Paris, Marc Lescarbot, touriste 
amateur, qui avait voulu visiter ces contrées nouvelles et 
assister à la fondation d'une colonie 3 . » 

Né à Vervins vers 1580 4 , il était jeune encore, et, à le 
juger par ses écrits, il avait jusque là cultivé avec plus de 
soin et d'amour la poésie, les lettres et l'histoire que la 
jurisprudence. Esprit plein de ressources, caustique, gau- 
lois, doué d'un grand sens, il fut utile à la colonie autant 
par la gaieté de son naturel et son entrain que par son juge- 
ment et son savoir-faire. 

4. Avant de quitter Port-Royal, de Monts avait confié provisoire- 
ment le commandement de la colonie à Pontgravé. (Champlain et 
Lescarbot, ihid.) 

2. Histoire et description de la Nouvelle-France, t. I, p. 119. 

3. Une Colonie féodale, t. I, p. 26. 

4. M. Moreau donne cette date, p. 28. — Quelques biographes font 
naître M. Lescarbot vers 1590, ce qui n'est pas possible; Lescarbot 
n'aurait eu en 1606 que 16 ans! D'autres, comme l'auteur de Pou- 
trincourt en Acadie (p. 34), prétendent qu'il naquit vers 1570. 



— 49 — 

Poutrincourt le connaissait depuis des années. Il lui parla 
de son projet et le détermina à le suivre. Lesearbot 1 fut son 
plus aimable et son plus industrieux collaborateur, puis son 
historien, pour ne pas dire son panégyriste 2 . 

A peine débarqué, le lieutenant général imprime à tous 
les travaux une sage et féconde impulsion. Les cabanes, les 
magasins, les ateliers, le moulin s'élèvent à l'extrémité de 

1. On lit, p. 272, dans Samuel Champlain, par N. E. Dionne : 
« Quoique Huguenot, Lesearbot n'était pas un mauvais élément de 
colonisation... Il n'aimait pas les Jésuites, comme tous ceux qui 
avaient embrassé le gallicanisme ou le protestantisme. » — L'auteur 
de Y Histoire de la Colonie française parle un peu différemment, 
pp. 91 et 92 : « Lesearbot, homme d'esprit, observateur judicieux 
quand il n'était pas égaré par la passion..., mais naturellement fron- 
deur et indépendant, était Huguenot de cœur, quoique catholique de 
nom : ce qui devait le rendre plus dangereux pour les colons et les 
sauvages de Port-Royal, que ne l'eût été un ministre calviniste. Tou- 
tefois il savait dissimuler dans l'occasion ses vrais sentiments, et 
affecter le zèle d'un apôtre, pour servir la cause de Poutrincourt et 
de de Monts, qu'on accusait avec raison de négliger la conversion des 
sauvages. Au reste, il montrait assez, par la légèreté de ses procédés 
dans ces rencontres mêmes, qu'il se jouait de la religion catholique, 
sans avoir peut-être plus d'estime pour la secte de Calvin, quoiqu'il 
donnât toujours à celle-ci la préférence... Avant de quitter La Rochelle, 
il osa insulter aux évêques et aux prêtres et donner à l'entreprise 
commerciale (de Poutrincourt et de de Monts) l'air d'une œuvre 
sainte qui, au défaut du clergé, n'aurait eu pour motif, de la part de 
simples laïques, que la conversion des sauvages et la gloire de Dieu. » 
— Voir Y Histoire de la Nouvelle-France, par M. Lesearbot, ch. IX et 
X, pp. 508 et suiv. — Moreau fait de Lesearbot un bon catholique 
(p. 28). 

2. a Rentré en France, il n'oublia ni Poutrincourt ni l'Acadie. Il 
devint le correspondant, le confident de l'un et l'infatigable défenseur 
de l'autre. C'est pour eux qu'il a mis au jour sinon le compendieux 
livre de YHistoire de la Nouvelle-France, au moins les trois relations 
qui ont paru chez Millot, à Paris, en 1610 et en 1612. Le but avoué, 
évident, de ces opuscules était d'appeler l'attention et l'intérêt sur les 
travaux de Poutrincourt et de gagner à l'Acadie la faveur publique. 
Lesearbot ne tarit pas en éloges de la compagnie et du gouverneur. » 
(M. Moreau, p. 29.) 



— 20 — 

la baie; les chemins se creusent, la terre se laboure et s'en- 
semence; on chasse, on pêche. L'hiver arrive, et, avec lui, 
les longues heures du jour et de la veillée autour d'un grand 
feu. Les divertissements, les causeries et les jeux chassent 
l'ennui. Il n'y a pas de prêtre à Port-Royal : l'abbé Aubry 
est reparti pour la France l'année précédente. Lescarbot se 
fait catéchiste et prédicateur, même chansonnier. Bientôt, 
dans son Histoire de la Nouvelle-France, il racontera tout 
cela avec passablement de brio et de complaisance 1 . 

Le printemps de 1607 apparaît. La neige a fondu, les 
semences d'automne percent la terre, le travail des champs 
recommence, on récolte de la résine dans les bois et on la 
convertit en goudron. Tout semble promettre un avenir 
heureux pour la colonie. Grande est la joie de tous-. 

Mais voici qu'au mois de juin, on aperçoit au loin, vers 
l'entrée du port, un vaisseau français. C'est le premier qui 
entre dans la baie depuis près d'un an. Un jeune marin de 
Saint-Malo, Chevalier, le commandait. Tout le monde se 
réunit autour du rocher de débarquement pour serrer la 
main aux amis de France et entendre des nouvelles du pays. 

La grande, la funeste nouvelle qu'apportait Chevalier, 
c'était la suppression du monopole et par suite la ruine de 
l'entreprise. Les profits de pelleteries et de pêcheries étant 
désormais réduits par la concurrence, les associés sont 
dans l'impossibilité de supporter les frais de ravi- 
taillement de la colonie et de garder à leur charge les arti- 
sans et les laboureurs 3 . 

L'annulation des lettres patentes de 4603 n'était encore 
qu'une partie du désastre, Chevalier apprend au gouverneur 

1. M. Lescarbot, ch. XV, XVI et XVII; — Champlain, 1.1, chap. 
XII-XVI. 

2. Ibid. 

3. Ibid., ch. XVIII. 



— 21 — 

que les Hollandais, guidés par un transfuge, ont découvert, 
l'été précédent, la route du Saint-Laurent et rapporté une 
énorme quantité de fourrures. D'autres contrebandiers 
font le même trafic le long des côtes de l'Acadie *. 

Ces nouvelles sont un coup de foudre pour les gens de 
Port-Royal. Evidemment, il n'y avait plus qu'un parti à 
prendre : rentrer en France, au moment où l'entreprise 
commençait à offrir l'aspect le plus encourageant. De Monts 
se prononçait pour ce parti, tout en laissant les colons 
libres d'agir comme ils l'entendraient '-. Ils n'avaient pas le 
choix des moyens : ils quittèrent tous Port-Royal le 30 juil- 
let 1607. 

Seul, le baron de Poutrincourt qui, en vertu d'une conces- 
sion à lui faite par de Monts, possédait tout le domaine de 
Port-Royal, résolut bravement de poursuivre l'aventure et 
dit à ses compagnons : « Quand je devrais venir tout seul 
avec ma famille, je ne quitterai point la partie 3 . » 

Il alla donc en France se ménager les moyens de conti- 
nuer l'œuvre de colonisation de l'Acadie. La plupart des 
colons ne devaient plus revoir le Nouveau-Monde 4 . 

Poutrincourt aborda le 28 septembre à RoscofF, et, après 
un dernier adieu à ses compagnons, il se dirigea sur Paris. 
Là, il vit le Roi et lui rendit compte de tous les travaux 
exécutés à Port-Roval et des résultats obtenus 5 . Puis il 

4. M. Lescarbot, chap. XVIII. 

2. Ibid. 

3. Histoire de la Nouvelle-France, par M. Lescarbot, p. 592. 

4. Poutrincourt en Acadie, p. 35 : « Poutrincourt, l'abbé Aubry, 
Champlain, Pontgravé, Biencourt (fils de Poutrincourt), Champdoré, 
Lescarbot, Hébert, et tout ou partie de leurs hommes, s'embar- 
quèrent pour la France. » L'abbé Aubry, d'après la plupart des histo- 
riens, était parti depuis longtemps pour la France. 

5. « De Poutrincourt présenta à Henri IV (Lescarbot, ch. XVIII) 
du froment, du seigle, de l'avoine et de l'orge, produits de sa sei- 
gneurie de Port-Royal. Il lui offrit aussi cinq outardes, qu'on éleva 
dans les jardins de Fontainebleau. » 



— 22 — 

demanda et obtint l'autorisation de continuer à ses risques 
et périls l'entreprise commencée dans la Nouvelle-France et 
la confirmation de son titre de propriété sur la baie de Port- 
Royal et le pays environnant. Henri IV, cependant, lui 
signifia d'emmener avec lui des religieux de la Compagnie 
de Jésus, pour les employer à la conversion des sauvages, 
ajoutant que le trésor royal pourvoirait à la dépense des 
missionnaires 1 . 

Le P. Coton était depuis quelques années à la cour, où sa 
religieuse et aimable influence lui avait conquis une place 
considérable. Confesseur du Roi, il ne se faisait rien dans 
les conseils de la couronne qu'il ny fut appelé. Henri IV 
le chargea d'écrire au R. P. Général, Claude Aquaviva, de 
choisir dans sa Compagnie deux hommes capables de mener 
à bien la périlleuse et sainte entreprise de la conversion des 
sauvages de l'Acadie. Il allouait pour les frais de la mission, 
une somme annuelle de deux mille livres 2 . 

1 . Cui (D no de Poutrincourt) rex quicquid optaverat concessit, simul 
illi signifîcans velle se ut Religiosos è NostraSocietatedelectossecum 
duceret, quorum nempe opéra ad procurandam Barbarorum salutem 
uti vellet ; nullo cœteroquin ipsi oneri futuros, cum necessarium illis 
commeatum e suo œrario suppeditaturus esset. (Monumenta Nov^e 
Francise ab anno 1607 ad annum 1637. Pars Posterior : de Variis 
Gallorum ac nominatim Religiosorum virorum in Novam Franciam 
Profectionibus ac prœsertim de jadis fidei christianœ fundamentis. 
Cap. II.) 

Ce manuscrit du xvn e siècle, conservé dans les archives de l'Ecole 
Sainte-Geneviève, 18, rue Lhomond, Paris, fournit un ensemble de 
faits sur la Nouvelle-France, qui ne se trouvent pas dans la corres- 
pondance du P. Biard. Le double est aux archives générales de la 
Société de Jésus. Nous le citerons plus d'une fois. 

2. Rex patri Cotono significat velle se uti sociorum opéra in Barba- 
ris illis ad Christum adjungendis ; proinde scriberet ad Generalem 
societatis Prsepositum suo nomine, uti designarentur Patres in eam 
rem, quos primo quoque tempore illuc mittendos ipse Rex ad se 
accerseret, annuis duorum millium librarum vectigalibus illi missioni 
attributis (In novam Franciam seu Canadam jnissio). Ces paroles sont 



— 23 — 

Les deux Pères devaient se tenir prêts à partir au premier 
signe de Sa Majesté 1 . 

Aussitôt qu'on apprit dans la compagnie le désir du Roi, 
grand fut le nombre des candidats pour la mission cana- 
dienne. Le Général choisit les Pères Pierre Biard et Enne- 
mond Massé. 

Biard, homme de mérite et d'une vertu éprouvée 2 , prêtre 
d'un zèle ardent 3 , enseignait alors à Lyon, au collège de la 

•extraites d'un long article inséré dans les Annuœ litterœ societatis 
Jésus, anno 1612, p. 569. L'article est du P. Biard, qui a dû le com- 
poser en 1616, à son retour du Canada, et qui Ta fait imprimer dans 
les Annuœ litterœ de 4642, éditées seulement en 1618. Il commence 
•à la page 562 et se termine à la page 605. 

V. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XI, p. 25 ; 
— Voyages de Çhamplain, p. 766. 

Le 5 mars 1608, le P. Coton écrivait au P. Aquaviva, général de la 
C ic de Jésus : « Annuit rex christianissimus Domino de Poutrincourt, 
quiexpeditionem nauticam parât in adversam oram Americœ, Canada 
nuncupatam, ut in posterum tam pernecessarise missioni duo librarum 
millia annuatim assignentur. » (Arch. gén. S. J.) 

1. In novam Franciani seu Canadam missio. Ibid., p. 569. — Dans 
sa Relation de la Nouvelle-France, le P. Biard dit que le roi écrivit 
lui-même au pape Paul V, au mois d'octobre 1608, pour l'informer de 
ses religieux desseins en faveur des peuples du Canada. 

2. Prœstanti viringenio ac virtute (Monumenta novœ Franciœ, pars 
2 a , cap. II). — Charitate et zelo invicto..., singulari vir pietate, 
prœstanti animarum zelo, singulari animi demissione (Elog. defunct., 
arch. gen. S. J.). 

3. Operarius magni zeli [Biblioth. Script. S. J. à Ph. Alegambe). — 
Le P. Pierre Biard, né en 1567, entra au noviciat des Jésuites le 
3 juin 1583 et fit sa profession des quatre vœux le 4 novembre 1604. 
Magister Artium in societate factus est, disent les catalogues de la 
Société. Professeur à Billom(en Auvergne) de quatrième (1586-1588), 
de troisième (1588-89), d'humanités (1589-91), étudiant en philosophie 
à Tournon (1591-92), professeur de rhétorique (1592-96), étudiant en 
théologie à Avignon (1596-1600), ordonné prêtre en 1600, professeur 
de théologie scolatique à Tournon (1600-1604), de théologie morale à 
Lyon (1604-1606), de théologie scolastique et d'hébreu à Lyon (1606- 
1007). (Catalogues S. J. Arch. gén.) — Consulter sur le P. Biard : Çor- 



— 24 — 

Trinité, la théologie scolastique. Né à Grenoble en 1567, 
entré dans l'Ordre en 1583, il était dans la force de l'âge 
et dans la pleine maturité de la vie religieuse. Lescarbot, 
peu suspect de tendresse pour les Jésuites, en parle comme 
d'un homme fort sçavant, duquel M. le premier Président 
de Bordeaux lui a fait bon récit '. 

Ennemond Massé 2 n'avait ni le talent ni les connaissances 
de son confrère. Né à Lvon en 1574, il s'était fait Jésuite à 
l'âge de 20 ans. Nature impétueuse et emportée , il eut 
beaucoup de peine à la maîtriser ; mais, à force de vigilance 
et d'énergie persévérante, il la dompta si bien, qu'il semblait 
n'avoir point de passions. Industrieux, infatigable, d'une 
santé robuste, il s'était préparé au rude labeur de l'aposto- 
lat lointain par une vie de pénitences et d'austérités, jeûnant 
souvent, couchant sur la planche, habituant son goût à tout 
et son corps au froid et au chaud. Tout enfant, il menait 



dara, Hist. soc. Jesu, pars 6 a , 1. VII, n. 401, p. 373 ; — Cassani, 
Varones ilustres, t. I, pp. 555-570; — Sotuellus , Bibliotheca..., 
p. 660; — Patrignagi, menologio..., 49 nov., p. 140; — de Char- 
levoix, t. I, 1. III; — Ferland, 1. I, ch. VI; — Shea, History of 
the Catholic missions, p. 434; — P. Carayon, Documents inédits, 
Doc. L. 

4. Relation dernière, p. 404 de la réimpression. 

2. Etant socius du P. Coton, on l'appelait et il signait : Imbertus 
de Masso. Le P. de Charlevoix écrit Masse au lieu de Massé. Mais 
Champlain, le P. Biard et Crétineau-Joly dans son Histoire de la Com- 
pagnie de Jésus, disent Massé. Les catalogues de la Société traduisent 
en latin Massœus, et le P. du Creux (Creuxius), dans son Historiœ 
Canadensis Libri decem, l'appelle également Massœus et non Massus. 
Né en 1574, d'autres disent 1575, il entra dans la compagnie le 
22 août 1595, après son cours de philosophie. De 1597 à 4600, il 
enseigne la grammaire à Tournon, puis il fait dans ce même collège 
un an de théologie positive et deux ans de théologie morale. Ordonné 
prêtre en 1603, il est envoyé à Lyon où il fait, après sa troisième 
année de probation, jusqu'en 1608, les fonctions de ministre et de 
procureur ; en 1608, il part pour Paris, où il sert de Socius au P. Coton. 



— 25 — 

une vie d'anachorète pénitent 1 . En 1608, on le donna pour 
compagnon au P. Coton, alors confesseur et prédicateur du 
Roi. Mais cet apôtre austère préférait à la Cour une vie de 
sacrifices et de souffrances chez les sauvages. Il demanda 
le Canada. 

Lui et le P. Biard, très différents de caractère et d'édu- 
cation, se ressemblaient par un égal amour de J.-C. et des 
âmes. 

Ils se rendirent à Bordeaux en 1608, espérant y trouver 
un navire en partance pour l'Acadie. On leur avait dit que 
le baron de Poutrincourt devait s'y embarquer prochaine- 
ment. Ils furent un peu surpris de ne voir aucun préparatif 
de départ ; ils apprirent même que le gouverneur de Port- 
Royal avait prévenu le Roi et le Provincial des Jésuites 
que d'impérieuses nécessités le forçaient de différer son 
départ au mois de mai de l'année suivante. On touchait 
alors à la fin du mois d'octobre 2 (1608). 

La vérité est qu'il y avait du calcul dans ce délai. 
« Poutrincourt, au dire du P. de Charlevoix, était un fort 
honnête homme et sincèrement attaché à la religion catho- 
lique ; mais les calomnies des prétendus réformés contre 
les Jésuites avaient fait impression sur son esprit, et il 
était bien résolu de ne les point mener à Port-Royal. Il 
n'en témoigna pourtant rien au Roi, et ce prince ayant 

1. '< Nuda humo decubuit... quotidianis verberationibus, jejuniis 
atquc aliis corporis macerationibus se exercuit (Elog. defunct., arch. 
gen.S. J.) Creuxius dit de lui, pp. 445 : « Cumessetànaturâ prœfervi- 
dus, jam tum, si quid per iracundiam impotentius fecerat... » — 
Consulter sur ce Père : Creuxius, Hist. Canad., p. 445 ; — Cassant, 
Varones ilustres, t. I, pp. 552 et suiv., 618 et suiv. ; — Prat, Histoire 
du P. Coton, t. III, pp. 502-510, 512 ; t. IV, pp. 548 etsuiv. ; — Ferland, 
t. I, 1. III, eh. IV; — Carayon, Doc. inéd., doc. L ; — Lettres de 
Marie de l'Incarnation, pp. 411, 413. 

2. Lettre du P. Coton au R. P. Aquaviva, à Rome; Paris, 
28 oct. 1608. Citée par le P. Prat dans la vie du P. Coton, t. III, p. 501 . 



— 26 — 

donné ses ordres, ne douta point qu'ils ne s'exécutassent 
au plus tôt. Les Jésuites le crurent aussi 1 . » 

Le P. Coton, nature droite et sans méfiance, le crut plus 
que personne. Néanmoins, désireux de procurer le plus tôt 
possible aux peuplades acadiennes le bienfait de la foi, et 
voyant que le baron de Poutrincourt ne se pressait pas de 
partir, il proposa au général de la Compagnie, le 20 jan- 
vier 1609, la combinaison suivante : « Les deux mission- 
naires pourraient s'embarquer à Bordeaux avec les arma- 
teurs qui ont coutume de faire voile vers ces contrées, à la 
fin du mois de mars, pour revenir en France au mois d'oc- 
tobre. Ce voyage leur permettrait d'étudier le pays, et de 
procurer les secours de la religion aux marchands, qui pen- 
dant ces six mois de navigation en sont totalement dépour- 
vus, vivent et meurent comme des êtres sans raison. De 
plus, ils feraient connaissance avec les indigènes, appren- 
draient un peu leur langue, et se rendraient compte par 
eux-mêmes des difficultés de la situation. Puis, ou ils 
reviendraient sur les mêmes vaisseaux, ou ils resteraient 
dans ces contrées lointaines, selon que le leur conseilleraient 
les circonstances, la prudence et le zèle. » Le P. Coton 
ajoutait : « On compte quelquefois jusqu'à deux mille navires 
ou barques, qui se rendent chaque année dans ces parages, 
des ports de la Gascogne, de l'Aquitaine, de la Bretagne et 
de la Normandie, pour la pêche de la morue, ou la traite 
des pelleteries. Si votre Paternité agréait ce voyage très 
facile et très sûr, puisqu'il ne demande que trois semaines 
pour l'aller, et environ un mois pour le retour, nous pren- 
drions des engagements avec quelque grand négociant de 
Bordeaux, qui recevrait nos Pères à son bord, les condui- 
rait, et, s'il le fallait, les ramènerait. Votre Paternité voudra 

1. Histoire et description générale de la Nouvelle-France, t. I, 1. III, 
p. 121. 



— 27 — 

bien faire connaître son avis au R. P. Visiteur ou me 
l'écrire par le premier courrier 1 . » 

Le Général laissa au P. Coton pleine liberté d'action. 
Celui-ci, avant d'agir, vit Poutrincourt, qui le leurra de 
belles espérances, et finalement le pria d'attendre l'année 
suivante, prétextant la nécessité où il se trouvait de faire 
seul le voyage de Port-Royal, afin de préparer aux mis- 
sionnaires une habitation convenable* 2 . Les missionnaires 
attendirent. 

1. Canadam profectionem rémora tur Dominus de Poutrincourt arte 
nescio qua Cacodœmonis. Sed annon possunt nostri Patres parati in 
eum finem Burdigalre portu solvere cum mercatoribus, qui in illas 
oras soient se conferre sub finem martii magno navium numéro, 
redituri deinde mense octobri"? Conferret sane ad lustranda loca et 
juvandos intérim mercatores, qui toto illo semestri .carent sacramen- 
tis, vivunt et moriuntur more belluarum ; cum incolis assuescerent, 
difficultates locorum animadverterent, linguam etiam utcumque 
addiscerent ; redirent navibus redeuntibus vel remanerent ut ferret 
occasio, dictaret ratio, doceret unctio. Porro bis mille circiter naves 
aut naviculae interdum numerantur in variis littoribus ex Biscaia 
quam vocant, Aquitannia, Britannia, Nortmannia, quse quotannis eo 
se conferunt tum ad piscationem ichthiocollarum sive Molvarum, tum 
ad coemendas pelles castorinas, ex quibus conficiuntur passim galeri 
in tota Gallia. Id si commodum videretur V. R. P u in tam facili navi- 
gatione et nullo modo periculosa, trium duntaxat hebdomadarum 
eundo, unius ad summum mensis redeundo, ageremus cum potente 
aliquo mercatore Burdigalse, qui nostros secum reciperet, deduceret, 
et, si foret opus, reduceret ; et satisfuerit si per primum cursorem 
V. Ptas suam tum R. P. Visitatori (P. Barisone), tum mihi, si visum 
fuerit, mentem significaverit ; brevi enim, accepta à Rege pecunia, se 
accingent et comparabunt navigationi. — Cette lettre du P. Coton au 
R. P. général, Claude Aquaviva (Paris, 20 janvier 1609), se trouve 
aux archives générales de la Société. Le P. Prat en a donné une tra- 
duction dans le troisième volume de son histoire du P. Coton, p. 501. 

2. Verum très annos totos (Patres) expectare coacti sunt : quippe 
cum nobilis ille quem dixi (de Poutrincourt), profectionem suam 
primùm distulisset, deinde etiam optasset loca ipsa solus invisere, 
ut necessariam scilicet Nostris Patribus, ut aiebat, habitationem 
pararet... {Moiiumenta Novse Francise — Pars II», cap. II um .) — V. la 
Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XI, p. 26. 



— 28 — 

Sur ces entrefaites, le Roi apprit que le gouverneur de 
Port-Royal était encore en France. Il en fut fort mécontent 
et en fît des reproches à Poutrincourt qui promit de partir 
au premier jour l . 

Le malheureux baron n'était pas en mesure de faire hon- 
neur à sa promesse. N'ayant pas de fortune personnelle, ni 
bailleurs de fonds, comment songer à revenir au Canada, 
à poursuivre l'œuvre entreprise de la colonisation de l'Aca- 
die? Depuis deux ans qu'il était en France, il s'était adressé 
aux seigneurs de la cour, à ses anciens compagnons 
d'armes, à de riches commerçants; on l'avait amusé de 
belles paroles, personne n'avait répondu à son appel. 

C'est dans ces circonstances qu'il fît une dernière tenta- 
tive. Muni de lettres de recommandation, il alla frapper à 
la porte du fils de M. de Sicoine, gouverneur de Dieppe. 

Thomas Robin de Coulogne jouissait d'une modeste for- 
tune. Il avait souvent entendu parler de la Nouvelle-France 
parles marchands Dieppois ; et plus d'une fois, il avait conçu 
le désir de se mêler au mouvement colonisateur. Ce que lui 
dit le baron de Poutrincourt des tentatives de colonisation 
faites à Port-Royal, lui plut grandement ; il promit de 
l'aider 2 . 

Malheureusement rien n'était prêt ; il fallut renvoyer le 
départ à l'année suivante. C'est le 25 février 1610 seule- 
ment, que Poutrincourt appareilla à Dieppe 3 , emmenant 
avec lui Robin de Coulogne, son associé; Charles de Rien- 
court, son fils aîné ; Jacques de Salazar, son second fils ; 
Belot de Montfort, de Jouy, et un certain nombre d'ou- 

1. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biarcl, chap. XI, p. 26; 
— Œuvres de Champlain, p. 766. 

2. Relation de la Nouvelle-France, ch. XI. 

3. Voyages de Champlain, p. 767 ; — Relation de la Nouvelle- 
France, par le P. Biard, ch. XI, p. 26. 



— 29 — 

vriers. Un prêtre du diocèse de Langres, l'abbé Fléché, 
faisait partie de l'expédition 1 : preuve évidente que le gou- 
verneur de Port-Royal ne voulait pas des Jésuites. Lescar- 
bot resta à Paris, où il employa ses loisirs à composer 
Y Histoire de la Nouvelle-France , dans le but de gagner la 
faveur publique aux contrées qu'il venait d'abandonner 
pour toujours. 

En 1607, avant de quitter Port-Royal, Poutrincourt avait 
confié la garde de sa seigneurie à un vieux "chef de sau- 
vages, Membertou, dont nous parlerons bientôt. Member- 
tou était un homme de parole ; il s'était engagé à veiller 
sur les bâtiments et sur le mobilier, tout fut trouvé dans le 
même état qu'au départ, sauf les toitures que le temps 
avait endommagées 2 . 

Sans perdre de temps, le Gouverneur met son personnel 
au travail, et bientôt la seigneurie reprend sa physionomie 
du printemps 1607. 

Toutefois, « il avait grandement à cœur, pour ne pas 
perdre la faveur du roi, de hâter le baptême des sauvages. 3 » 
Il voulait aussi, dit Gharlevoix, faire entendre à la cour 
que le ministère des Jésuites n'était pas nécessaire en Aca- 
die 4 . Il charge donc son fils de Biencourt d'instruire 
Membertou et sa famille, au défaut de son missionnaire, 
entièrement étranger à la langue du pays 5 ; et, après trois 
semaines de préparation, le 24 juin 1610, fête de saint Jean- 

1. Champlain, p. 767, l'appelle Messire Josué Flèche; le P. Biard, 
Mesure Jossé Flesche, p. 26; d'autres, Fleuche ou Fléché (Poutrin- 
court en Acadie, p. 38). 

2. Une Colonie féodale, t. I, p. 45 ; — Histoire de VAcadie française, 
p. 53; — Cours d'histoire du Canada, p. 79. 

3. Histoire de la Colonie française au Canada, par l'abbé Faillon. 
Paris, Lecoffre, 1865, t. I, p. 98. 

4. Histoire et description de la Nouvelle-France, t. I, p. 122. 

5. Histoire de la Colonie française, t. I, p. 99. 



— 30 — 

Baptiste, l'abbé Fléché procède solennellement au baptême 
des nouveaux convertis, en tout vingt-et-un * . 

C'était, en vérité, précipiter les choses. Mais Bien- 
court allait en France avec Coulogne chercher des pro- 
visions pour l'hiver, et Ion tenait à faire parvenir à la Cour 
la bonne nouvelle des premiers baptêmes des sauvages 2 . 

Biencourt partit le 8 juillet avec la liste des 21 baptisés 3 . 
Quelle ne fut pas sa stupeur, le jour où il mit le pied sur 
le sol français, en apprenant le plus tragique des événe- 
ments ! Le 14 mai, Ravaillac avait assassiné Henri IV. 
Cette mort privait le royaume d'un grand monarque ; elle 
mettait la couronne sur la tête d'un enfant, et le pays dans 
tous les embarras d'une régence. Marie de Médicis deve- 
nait régente du royaume. 

Dans son immense douleur, ce fut pour elle une grande 
consolation d'entendre de la bouche même de Biencourt le 
récit des merveilles opérées en si peu de temps par l'abbé 
Fléché. Elle ne cacha pas sa pleine satisfaction 4 . Rappe- 

1. L'abbé Faillon dit à la page 99 du t. I de son histoire : « Comme 
Poutrincourt voulait surtout plaire au roi et aux grands, il [eut soin 
de donner à ceux qui furent baptisés le jour de la saint Jean-Baptiste, 
les prénoms des personnages de la famille royale et des principaux 
seigneurs de la cour. Ainsi, Membertou fut nommé Henri ; son fils 
aîné, Louis ; et sa femme, Marie, du nom de la reine. » — V. M. Les- 
carbot, 1. V, ch. V. 

2. Relation de la Nouvelle-France, p. 26 ; — Champlain, p. 767. 

3. Voir cette liste dans l'histoire de M. Lescarbot, p. 638, 1. V, 
ch. III. 

4. M. Lescarbot, qui se trouvait à Paris, composa à cette occasion 
un opuscule intitulé : « La conversion des sauvages qui ont été bap- 
tizés en la Nouvelle-France cette année 1610, avec un bref récit du 
voyage du sieur de Poutrincourt ; Paris, chez Jean Millot. » La 
liste des 21 néophytes est donnée en détail dans cet opuscule. Tous 
les nouveaux baptisés portent les prénoms de la famille royale de 
France. Comme nous F avons dit dans la note précédente, cette liste 
se retrouve dans YHistoire de la Nouvelle-France, 1. V, ch. III. 

Cet opuscule fut suivi ou accompagné d'un petit in-8 de quelques 



— 31 — 



lant ensuite la volonté expresse du défunt Roi, que les- 
Jésuites fussent chargés de la mission du Canada, elle 
enjoignit à Biencourt de les emmener avec lui à son pro- 
chain retour à Port-Royal i . 



pages ayant pour titre : « Lettre missive touchant la conversion et 
baptesme du grand Sagamo de la Nouvelle-France, contenant sa 
promesse d'amener ses sujets à la mesme conversion, ou les y con- 
traindre par la force des armes. Envoyée du Port-Royal au sieur 
de La Tronchaie, dattée du 28 juin 1610. Paris, chez J. Regnoul,. 
1610. » Dans son opuscule, M. Lescarbot prétend que le nonce, Robert 
Ubaldini, désigna l'abbé Fléché à de Poutrincourt et l'envoya au 
Canada. Le fait est-il exact? On pourrait en douter, car le nonce 
n'ignorait pas que le roi avait nommé deux Jésuites pour la mission aca- 
dienne. Son opuscule est encore « un pangyrique outré, pour ne rien 
dire de plus, du prétendu zèle apostolique de Poutrincourt, qui 
aurait sacrifié sa fortune aussi bien que sa personne, pour la propa- 
gation de la religipn chrétienne dans ce pays» (Faillon, t. I, p. 100). 
M. Faillon dit encore, p. 100 : « Ces baptêmes que Lescarbot appelle 
un chef-d'œuvre de la piété chrétienne (p. 656), quoique les théologiens 
et notamment la Sorbonne les condamnent comme de vraies profa- 
nations, donnèrent lieu cependant à cet écrivain, en exaltant le pré- 
tendu zèle de Poutrincourt pour la cause de Dieu, d'insulter aux 
évêques et aux grands du royaume, comme n'en ayant pas fait 
autant pour la cause de ces infidèles. » 

1. Le 7 octobre 1610, le jeune roi, Louis XIII, écrivit de Monceaux 
au baron de Poutrincourt : « Monsieur de Poutrincourt, envoyant en 
la Nouvelle-France les Pères Pierre Riard et Ennemond Massé, reli- 
gieux de la Société de Jésus, pour y célébrer le service divin et 
prêcher 1 Evangile aux habitants de cette contrée, j'ai bien voulu vous 
les recommander par cette lettre, afin qu'en toutes occasions vous les 
assistiez de votre protection et de votre autorité, pour l'exercice de 
leurs bons et saints enseignements, vous assurant que je le tiendrai 
à service très agréable. » — La Reine-mère écrivit de son côté : 
« Monsieur de Poutrincourt, maintenant que les bons Pères Jésuites 
s'en vont vous trouver pour essayer, sous l'autorité du Roi, Monsieur 
mon fils, d'établir par de là notre sainte religion, je vous écris par 
cette lettre de leur donner, pour le succès de ce bon œuvre, toute la 
faveur et l'assistance qui dépendra de vous, comme une chose que 
nous avons fort à cœur et que nous tiendrons à service très agréable, 
priant Dieu, Monsieur de Poutrincourt, qu'il vous ait en sa sainte et 



— 32 — 

Evidemment, ce dernier comptait sur un tout autre résul- 
tat de sa visite à la Reine-mère. Mais il avait besoin pour 
son œuvre de la protection et des faveurs de la Cour : 
comme son père, il se montra disposé à respecter les inten- 
tions du feu Roi. De son côté, le P. Coton lui parla des 
engagements du baron de Poutrincourt en des termes si 
formels, qu'il ne se fît pas prier : « Il offrit, dit Charlevoix, 
d'embarquer les deux Jésuites et même de les défrayer ; 
cette dernière offre ne fut pas acceptée l . » 

Tous les obstacles semblaient levés. Le nonce du Saint- 
Siège à Paris écrivit le 29 octobre 1610 au cardinal 
Borghèse : « Deux pères Jésuites se rendent au Canada, à 
la grande satisfaction de la Reine, qui, me dit-on, leur a 
donné pour leur viatique une aumône de cinq cens écus 2 . » 
La marquise de Verneuil fit leur chapelle, M me de Sourdis 
leur fournit le linge et M me de Guercheville se chargea du- 
reste 3 . 

Cependant Biencourt et Robin de Coulogne, n'ayant 
pas les ressources suffisantes pour équiper eux-mêmes et 
approvisionner le navire qui devait les ramener à Port- 
Royal, avaient conclu un arrangement avec deux commer- 
çants de Dieppe, Dujardin et Duquesne 4 . Ceux-ci se char- 
digne garde. » (Antiquitez et chroniques de la ville de Dieppe, par 
David Asseline, publiées avec introduction et notes historiques par 
MM. Michel Hardy, Guérillon et l'abbé Sauvage. Dieppe, 4874, 
2 vol. in-8.) 

1. Histoire et description de la Nouvelle-France, 1. I, p. 122. — 
Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XI. 

2. Lettre de Mgr Ubaldini au Cardinal Borghèse, citée par le 
P. Prat dans la vie du P. Coton, t. III, p. 505. 

3. Regina quingentos aureos nummos, ex defuncti régis decreto 
numeraverat ; Dominœ de Verneuil, de Sourdis, de Guercheville, alia 
sacrum arœ instrumentum, alia linteam vestem copiosam, alia 
peramplum viaticum munificè contribuerant. (Annuœ litterœ S. J., 
an. 1612, p. 570.) 

4. B. Suite, p. 112 du 1 er vol. de son Histoire, l'appelle Duchesne. 



— 33 — 

gèrent de tous les frais d'équipement et d'approvisionne- 
ment, à la condition d'entrer comme associés dans l'entre- 
prise du baron de Poutrincourt, qui leur assura une part du 
profit dans la traite des pelleteries et la pêche de la 
morue. 

Le départ du vaisseau était fixé au 24 octobre. Le 
P. Biard et le P. Massé furent fidèles au rendez-vous. Rien 
n'était prêt. Le bâtiment était en réparation sur le chantier, 
on y travaillait très lentement. De provisions, il n'en 
était pas question. N'y avait-il pas là un calcul de Charles 
de Biencourt, qui voulait, comme son père l'avait fait dans 
une autre circonstance, retarder le plus possible le départ 
et arriver ainsi à se débarrasser des Jésuites ? On pouvait 
le soupçonner, rien ne le prouvait. Les Pères ne tardèrent 
pas cependant à s'apercevoir que les deux chefs de l'expé- 
dition, Biencourt et Robin de Coulogne, s'étaient si bien 
lié les mains dans leurs arrangements avec Dujardin et 
Duquesne, que ces derniers s'attribuaient le droit de tout 
régler selon leur bon plaisir. 

Ils en eurent bientôt la preuve. Les deux commer- 
çants étaient calvinistes. Quand ils apprirent que deux 
Jésuites devaient s'embarquer avec eux, ils poussèrent les 
hauts cris et refusèrent de leur donner passage. La Reine 
donna des ordres; les ordres ne furent pas exécutés. Le 
gouverneur de Dieppe intervint ; les marchands tinrent 
bon. Biencourt et Robin plaidèrent dans leur intérêt la 
cause des deux religieux ; les associés furent intraitables ; 
ils déclarèrent que, plutôt que de céder, ils se retireraient 
de l'affaire, après avoir exigé le remboursement de leurs 
avances. — Le prix de la cargaison se montait à près de 
quatre mille livres : Biencourt et Robin n'avaient pas de 
quoi le rembourser. 

Or, il y avait à cette époque à la Cour une personne de 

Jés. et Nouv.-Fr, — T. /. 7 



— 34 — 

mérite, que nous avons déjà nommée, Antoinette de Pons, 
marquise de Guercheville, première Dame d'honneur de la 
Reine. Renommée par sa grâce et sa beauté, sa réputa- 
tion de vertu lui avait fait une place à part, très distinguée, 
à la cour de Henri III. On admirait et l'on respectait sa 
dignité, sa ferme indépendance, la fidélité à tous ses 
devoirs ; on s'étonnait de trouver dans l'entourage licencieux 
du roi une si haute piété, rehaussée par l'éclat du nom et 
les charmes de la personne. Devenue veuve, elle attira 
les regards du Béarnais, et aussitôt, pour échapper à ses 
assiduités, elle se retira dans son château de la Roche- 
Guy on, à dix lieues de Paris, sur les bords de la Seine. 
Plus tard, elle épousa en secondes noces le duc de La 
Rochefoucault-Liancourt, gouverneur de Paris, et elle repa- 
rut à la cour. Henri IV dit à Marie de Médicis en lui pré- 
sentant la marquise de Guercheville : « Madame, je vous 
donne une dame d'honneur, qui est en vérité une dame 
pleine d'honneur. » Il rendait ainsi hommage à une vertu, 
dont il avait personnellement apprécié la noblesse, la fière 
et indomptable fermeté * . 

En rentrant à la Cour, la marquise se mit sous la direc- 
tion spirituelle du P. Coton. Ardente, généreuse, pleine de 
zèle, elle se passionna pour la conversion des sauvages du 
Canada. Son directeur eut fort à faire pour contenir sa 
ferveur dans les bornes de la raison. Il n'y parvint même 
pas et le P. d'Orléans lui en fait un reproche 2 . 

Elle avait toujours désiré que la mission du Canada fût con- 
fiée à la Compagnie de Jésus ; et ce désir, elle le manifesta 

1. V. les Mémoires de Choisy, 1. XII. Collection Petitot, 2 e série, 
vol. LXIII, p. 515. — La marquise de Guercheville mourut à Paris 
en 1632. 

2. La vie du Père P. Coton, par le P. P. J. d'Orléans, S. J., 1. III, 
p. 158. 



03 

plus d'une fois au Roi et à la Reine. Déjà elle avait aumosnc 
aux Pères Biard et Massé un bien honnestc viatique*. L'op- 
position des calvinistes de Dieppe à leur embarquement 
lui inspira une idée originale, pleine de sel et d'à propos. 
Elle organisa une souscription à la Cour, acheta 
4.000 livres les intérêts des deux commerçants qu'elle mit 
ainsi hors de la Société, et forma en môme temps un capi- 
tal, dont le revenu devait être payé chaque année par les 
chefs de la Colonie aux missionnaires, pour leur entretien. 
Le côté piquant de ce tour de l'habile marquise, fut que les 
deux Jésuites montèrent sur le vaisseau en qualité d'asso- 
ciés, et non comme passagers 2 . 

i. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XI. 

2. Desperata res plane videbatur... Quse nostradestitutio Dominam 
Guerchevillœam acriter pupugit ; sed ea qua est sollertia, confestim 
ad manum habuit rationem, qua non jam ut vectores nos, sed ut par- 
tiarios, exclusis inhumanis hœreticis, in navem induceret. Quatuor 
igitur millium librorum stipem de principibus viris acfeminis ex aula 
paucis diebus corrogat, quantum erat opus ad navem instruendam; 
•caque collata summa, Calvinianos illos duosnautica Societate dejicit, 
•simulque idoneam sortem constiluit, unde Canadicœ negociationis 
Prœfecti perpetuam quotannis pensionem nostrœ missioni penderent. 
(In novam Francîam seu Canadam missio, p. 571.) 

Les marchands de Dieppe, peu contents d'avoir été évincés de l'en- 
treprise, excitèrent les esprits contre les Jésuites. « C'est ce contrat 
•d'association, dit Champlain, 1. III, ch. I, p. 768, qui a fait tant 
semer de bruit, de plaintes et de crieries contre les Pères Jésuites, 
qui en cela et en toute autre chose se sont équitahlement gouvernés 
selon Dieu et raison, à la honte et confusion de leurs envieux et 
médisants. » B. Suite dit dans son Histoire des Canadiens-Français, où 
il se montre l'ennemi déclaré des Jésuites : « Ce contrat d'association 
(20 janvier 1611) témoigne de l'énergie et de l'habileté de cette femme 
chrétienne (M mc de Guercheville) , quoi que les parties évincées aient pu 
dire à l'encontre du droit qu'il lui arrogeait. Mieux valait un mono- 
pole de cette nature que d'être à la merci des entrepreneurs de colo- 
nisation, qui ne colonisaient point. D'ailleurs, les marchands s'étaient 
déclarés prêts à céder leurs droits, argent comptant, et M me de Guer- 
■cheville les avait pris au mot. » (1. I, p. 112.) 

Dans la note II (De Vexistence et de Vinstitut des Jésuites, par le 



— 36 — 

Le 21 janvier 1611, le P. Biard écrivait de Dieppe au 
général Aquaviva : « Voici déjà minuit sonné, et, à la 
première lueur du jour, nous mettons à la voile 1 . 

Quatre mois plus tard, le même Père écrivait de Port- 
Royal : « Nous sommes partis de Dieppe sur la Grâce-de- 
Dieu avec un temps très défavorable. Le vaisseau était 
petit, mal équipé, et monté par des matelots, la plupart 
hérétiques. Gomme nous étions en hiver et sur une mer 
orageuse, nous avons éprouvé de nombreuses et terribles 
tempêtes, et notre voyage a duré quatre mois. On peut 

P. deRavignan, Paris, 1862), p. 190, il est parlé d'un fait qui se repro- 
duisait à cette époque assez fréquemment : « Les fondateurs ou 
bienfaiteurs des missions, afin de faire parvenir avec plus de sûreté 
et d'abondance l'argent qu'ils destinaient aux ouvriers apostoliques 
dans les régions lointaines, chargèrent des négociants, leurs manda- 
taires, de vendre sur les lieux mêmes les marchandises qu'ils leur 
confiaient, avec ordre d'en remettre le prix aux missionnaires pour 
le soutien de leur œuvre et leur propre entretien. Ainsi en usa 
M mo de Guercheville, première fondatrice de la mission du 
Canada : elle fournit des sommes considérables à Biencourt, fils du 
gouverneur de la Nouvelle-France, afin de l'aider dans la pêche et le 
commerce de pelleteries qu'il allait entreprendre, et pour toute con- 
dition, elle stipula que, du bénéfice de sa mise de fonds, on entre- 
tiendrait les missionnaires. Ainsi en avaient usé autrefois les rois 
d'Espagne ou de Portugal qui soutenaient par leurs largesses les mis- 
sionnaires et les missions du Japon. » (V. le décret de Philippe V, 
28 déc. 1743; — Histoire du Paraguay, par de Charlevoix, t. III, 
Pièces justificatives, pp. 220 et suiv. ; édit. in-4°, Paris 1765.) — Il 
n'était pas inutile de rappeler ici ce fait historique, bien qu'il soit 
connu de ceux qui ont étudié les missions du xvi° et du xvn e siècle. 
1. Documents inédits du Père Carayon, t. XII, p. 4. — Cham- 
plain prétend dans ses Voyages, 1. III, ch. I, que l'embarquement eut 
lieu le 26 janvier. Dans le Mémoire In novam Franciam jnissio, le 
P, Biard indique cette dernière date : ante diem sextum calendas 
fehruarias ; il l'indique également dans sa Relation de la Nouvelle- 
France, ch. XIII. C'est en effet le 26 janvier que partit le navire : il 
faut donc croire que le départ qui devait s'effectuer le 22, d'après la 
lettre du P. Biard, fut renvoyé au 26, à cause du mauvais temps ou 
pour tout autre motif. 



— 37 — 

juger par là ce que nous avons eu à souffrir sous tous les 
rapports. Nous avons cependant tâché de nous livrer aux 
œuvres ordinaires de notre Compagnie. Chaque jour, le 
matin et le soir, nous réunissions les matelots pour la 
prière. Les jours de fête nous chantions une partie de l'of- 
fice. Nous donnions souvent des instructions religieuses, et 
nous avions de temps en temps des discussions avec les 
hérétiques. Nous avons combattu avec succès l'habitude 
des jurements et des paroles obscènes, sans négliger en 
même temps beaucoup d'œuvres d'humilité et de charité. 
Avec la grâce de Dieu, nous avons obtenu que les héré- 
tiques qui, sur le témoignage de leurs ministres, nous 
regardaient d'abord comme des monstres, reconnussent 
non seulement qu'on les avait trompés, mais devinrent 
même nos panégyristes 1 . » 

Le 22 mai, jour de la Pentecôte, la Grâce-de-Dieu 
entrait dans la rade de Port-Royal. Ce fut une grande joie 
pour les deux apôtres. « Enfin, est-il dit dans une lettre 
du 6 juin, nous voicy arrivés à Port-Royal, lieu tant 

1. Cette lettre en latin, conservée dans les Archives de la Compa- 
gnie de Jésus, a été imprimée dans les Annuse litterse S. J. de 1611. 
Le Père Carayon en a donné la traduction française dans le 12° vol., 
p. 93, de ses Documents inédits. Les Hérétiques de Dieppe, toujours 
sous le coup de leur déconvenue, répandirent le bruitqueles Jésuites, 
devenus les associés de Charles de Biencourt, s'étaient conduits en 
seigneurs et maîtres pendant la traversée. Dans sa Relation de la 
Nouvelle-France, ch. XIII, le P. Biard se défend en ces termes : « La 
vérité est premièrement qu'ils n'eurent aucun serviteur en ce voyage, 
sinon leurs propres pieds et bras : s'il fallait laver leur linge, si 
nettoyer leurs habits, si les rapiécer, si pourvoir à autres nécessités, 
ils avaient privilège de le faire eux-mêmes aussi bien que le 
moindre. Secondement, ils ne se meslaient d'aucun gouvernement 
ny ne faisaient aucun semblant d'avoir point de droict ou puissance 
dans le navire : le S. de Biencourt faisait tout, seul maistre et 
absolu. » — Champlain, au 1. III, ch. I, de ses Voyages, confirme ce 
témoignage. 



— 38 — 

désiré ! . . . Nous voicy au bout de nostre course et au lieu 
tant souhaité 1 , h Avec eux, la Compagnie de Jésus mettait 
le pied sur la terre canadienne, sur ce rude champ de 
labeur et d'épreuve, où pendant plus d'un siècle et demi 
elle travaillera et souffrira pour la gloire de Dieu et le 
salut des âmes. 

Une autre lettre disait : « Mon compagnon et moi nous 
avons une cabane de bois ; et, quand nous y dressons une 
table, nous pouvons à peine nous tourner. Le reste est en 
rapport avec la demeure et avec notre profession. La cha- 
pelle est petite et pauvre, et tout dans l'habitation est peu 
commode 2 . » 

« Ceux qui composent la Colonie, écrit le môme mission- 
naire, sont presque tous gens de marine, assez d'ordinaire 
totalement insensibles au sentiment de leur âme, n'ayant 
marque de religion sinon leurs jurements et reniements, ny 
cognoissance de Dieu sinon autant qu'en apporte la pra- 
tique connue de France, offusquée du libertinage et des 
objections et bouffonneries mesdisantes des hérétiques 3 . » 

Il y avait là, pour l'avenir de la mission, un grave sujet 
de tristesse, et même un nouvel élément de difficultés pour 
la conversion des sauvages. Les missionnaires le sentirent 
dès le début, comme le témoigne leur correspondance. 
Aussi, sans négliger ce triste champ d'apostolat, leurs 
efforts se tournèrent-ils de préférence vers les peuplades 
indiennes répandues sur la presqu'île acadienne et au delà 
de la baie Française. 

1. Lettre du P. Biard au P. Christophe Baltazar, Provincial de 
France à Paris; Port-Royal, 10 juin 1611. — V. les Documents inédit» 
du P. Carayon, Doc. XII, p. 9. 

2. Lettre du P. Biard au R. P. Claude Aquaviva, Général de la 
Compagnie de Jésus. Port-Royal, 31 janvier 1612. — Ihicl., p. 77. 

3. Lettre du P. Biard au R. P. Provincial, Christophe Baltazar, à> 
Paris. Port-Royal, 31 janvier 1612. — Ibid., p. 44. 



— 39 — 

La presqu'île était habitée par les Micmacs ou Souri- 
quois x , tribu nomade, vivant de chasse et de pêche et cou- 
rant les bois qui couvrent la plus grande partie du pays. A 
peu près sans barbe, portant en été un simple braver, 
couverts en hiver de peaux de bêtes sauvages, plus petits 
en général que les Français, ils ne manquaient ni de grâce, 
ni de dignité, ni de finesse. Simples, doux et hospitaliers, 
ils accueillirent très favorablement les colons d'Europe. 
Ils avaient alors pour chef le fameux Membertou, dont 
nous avons déjà dit un mot. 

Ce grand Sagamo, car c'est ainsi que les sauvages 
appelaient leur chef, était le personnage le plus impor- 
tant de la tribu souriquoise, un vieillard de plus de cent 
ans. Son renom de courage, de force et d'habileté s'éten- 
dait de l'une à l'autre rive de la baie Française. Nul 
n'était plus redouté que lui, nul aussi n'était écouté avec 
plus de déférence, ni obéi avec autant de docilité, ni suivi 
avec le même dévouement. Père de nombreux enfants, il 
avait habilement employé sa puissance paternelle à fortifier 
et à étendre son autorité politique. Comme tous les 
Sagamos, il faisait encore, et pas sans profit, le métier de 
sorcier, vivant en commerce fréquent avec les Génies. 

Aussitôt après l'établissement des Français à Port- 
Royal, il éleva, à quelque distance de là, un village palis- 
sade, où il réunit environ quatre cents de ses hommes, 
dans le but, disait-il, d'une excursion guerrière sur les côtes 
du Massachussets. Ses ennemis, ou plutôt ses envieux, lui 
prêtaient d'autres visées. Les uns prétendaient qu'il 
voulait un jour ou l'autre s'emparer de Port-Royal ; les 
autres, le traitant de bon vivant, voyaient, dans ce voisi- 

1. Les Micmacs ou Souriquois habitaient aussi le Cap-Breton et la 
Gaspésie (N. E. Dionne, Samuel Champlain, p. 186). Ils ne dépas- 
saient pas alors 3.500 âmes (Ibid.). 



— 40 — 

nage des Français, un moyen plus facile pour lui d'obtenir 
du blé, du vin, des liqueurs et le reste. Ce qu'il y a de 
certafn, c'est qu'il lia amitié avec les Français, dès leur 
arrivée, et, soit par intérêt, soit par affection, soit par tout 
autre sentiment plus ou moins élevé, il leur resta fidèle et 
dévoué jusqu'au dernier jour. Il vit de Monts, il visita 
souvent le baron de Poutrincourt, de Biencourt et Pont- 
gravé ; Poutrincourt lui fît plus d'une fois la tabagie, et, 
quand il fut forcé, en 1607, de rentrer en France avec tous 
ses colons, c'est au vieux Sagamo qu'il confia la garde de 
ses bâtiments et de sa seigneurie. 

Grâce à ces relations entre les chefs de la Colonie et le 
chef des sauvages, un échange de bons procédés, si nous 
en crovons Lescarbot, s'établit entre les colons et les indi- 
gènes. Les sauvages apportaient sur le marché de Port- 
Royal les viandes les plus variées : on y voyait défiler tour 
à tour le canard, l'outarde, l'oie grise et blanche; la per- 
drix et l'alouette, parmi les oiseaux ; et, parmi les animaux, 
l'élan, le caribou, le castor, l'ours, le lapin et le chat sau- 
vage. Les poissons étaient ordinairement des morues, des 
saumons, des maquereaux, des éperlans, des harengs et des 
sardines. En échange, les Français fournissaient des denrées 
apportées de France, puis du cuivre, du fer, de la soie, 
de la laine, mille objets de fantaisie. 

Ces relations amicales eurent un autre résultat. Member- 
tou fut le premier de tous les siens régénéré par l'abbé 
Fléché dans les eaux baptismales. 

Au nord de la Baie française, en face de la presqu'île 
acadienne, il existait une autre tribu, celle des Etchemins 1 , 

1 . Les Etchemins, ou Malécites ou Etheminquois, étaient, au dire de 
Williamson, les mêmes que les Armouchiquois. Ils étaient au 
nombre de 5.000 environ (Samuel Champlain, pp. 186 et 187). «Leur 
pays avait reçu le nom de côte de Norembègue. » (Ferland, t. I, 
p. 65.) 



— il — 

qui occupaient toute la contrée située entre le fleuve Saint- 
Jean et la rivière Pentagoet 1 ; peut-être même s'étendaient- 
ils jusqu'au Kénebec 2 . 

Voilà les peuplades sauvages, auxquelles les Pères 
Biard et Massé sont venus apporter le bienfait de la foi! 
Sans connaissance du vrai Dieu, sans temples, sans 
culte extérieur, sans aucune notion précise de la loi natu- 
relle, elles avaient seulement l'idée, encore très confuse, 
d'un être supérieur, d'un esprit mauvais, objet de leurs 
hommages ou plutôt de leurs terreurs ; adonnées à tous les 
vices, elles se contentaient, dans la pratique de la vie, de se 
conformer à des usages acceptés de tous. 

L'abbé Fléché avait conféré le baptême à tous les membres 
de la famille Membertou, mais avec trop de précipitation, 
contre les règles de l'Eglise, qui ordonne d'éprouver les 
catéchumènes avant de les baptiser. Peut-être que le jeune 
de Biencourt, son unique interprète auprès des sauvages, 
lui lît-il croire qu'ils savaient assez de catéchisme et qu'ils 
étaient des mieux disposés ! Un fait certain, rapporté par 
Lescarbot lui-même, c'est que, sur le bruit de ce qui 
s'était passé le jour de leur baptême, d'autres sauvages 
demandèrent la même grâce et l'obtinrent. Lescarbot en 
compte plus de cent 3 . 

Les deux missionnaires Jésuites, qui connaissaient la 
brochure de Lescarbot sur la conversion des Souriquois, 

1 . Ou Pentagouet. Au sud de celte rivière étaient les Abénakis ou 
Abénaquis, qui avaient aussi quelques villages sur le Kénebec (Fer- 
lant! , t. I, p. 65.). Le Sagamo de Pentagoet s'appelait Bessabès. 

2. Kénebec ou Kinibequi, Kinibéki et Quinibeki. Le Sagamo 
du Kénebec se nommait Sasinou, et celui de la rivière Saint-Jean, 
Schourlon. 

3. La Conversion des sauvages qui ont esté baptizés.... et Histoire 
de la Nouvelle-France, 1. V, chap . V. 



— 42 — 

s'attendaient à trouver à Port-Royal une église de fervents 
néophytes, suffisamment instruits des principaux dogmes 
de la foi. Aussi, quelle ne fut pas leur surprise, à leur 
arrivée, de ne voir de chrétien que le nom dans les nou- 
veaux baptisés. Ils ne savaient pas faire le signe de la 
croix ; ils n'avaient pas la moindre idée de Jésus-Christ, 
de l'Eglise, du symbole, des commandements de Dieu, de 
la prière, des sacrements. Ils ignoraient, en recevant le 
baptême, les obligations qu'entraîne, ce sacrement 1 . « Si 
nous leur demandons, dit le P. Biard : êtes-vous chrétiens? 
même les plus habiles répondent ordinairement qu'ils 
ignorent de quoi on leur parle. Si on change la question et 
qu'on leur dise : êtes-vous baptisés? Ils disent que oui et 
qu'ils sont déjà presque Normands. C'est le nom qu'ils 
donnent généralement à tous les Français. Dans tout le 
reste, ces chrétiens ne diffèrent en rien des payens : 
mêmes mœurs, mêmes habitudes, même genre de vie, 
mêmes danses, mêmes chants et mêmes sortilèges. On leur 
a enseigné quelque chose sur l'unité de Dieu et la récom- 
pense des gens de bien ; mais ils déclarent que c'est ce 
qu'ils ont toujours entendu dire et ce qu'ils ont toujours 
cru 2 . » 

Ces néophytes ne venaient à la chapelle que par curio- 
sité, ou pour tenir compagnie aux Normands, disaient-ils 3 . 

1 . Lettre du P. Biard au R. P. Christophe Baltazar, Provincial de 
France à Paris, juin 4611. (P. Carayon, Documents inédits , XII, 
pp. 25 et suiv.) ; — autre lettre du même au même, 31 janvier 1612 
(Ibid., p. 47); — Lettre du même au R. P. Claude Aquaviva, Port- 
Royal, 31 janvier 1612 (Ibid., p. 94, traduction du latin). Cette der- 
nière lettre en latin se trouve dans les Annuae litterse S. J., année 
1611. 

2. Annuse litterse S. J., a. 1611, p. 135; — Traduction de cette 
lettre dans les Documents inédits, XII, pp. 94 et 95. — Voir aussi les 
Documents inédits, XII, pp. 25 et suiv. 

3. Ibid. 



— 43 — 

Dans ses instructions, Biencourt avait passé sous silence- 
les devoirs du chrétien ; il avait particulièrement ménagé 
les préjugés des sauvages sur les unions multiples *, Le 
P. Biard demandait un jour au Sagamodela rivière Saint- 
Jean, sauvage baptisé, combien il avait de femmes. Huit, 
répond-il ; et il en compte sept, là présentes, avec autant 
de gloire et de satisfaction que s'il se fût agi de sept 
enfants légitimes. Un Souriquois était à la recherche de 
plusieurs femmes ; il en parle au Père comme de la chose 
la plus naturelle du monde. « Mais tu es chrétien, lui dit 
le missionnaire ; ce que tu fais là est défendu ; tu ne peux 
avoir qu'une femme 2 . » — « C'est bon pour vous autres- 
Normands, » réplique le sauvage 3 . 

Membertou était certainement de tous les Micmacs le 
plus instruit dans les choses de la Foi ; peut-être même 
fut-il le seul auquel Dieu fit entrevoir, bien que de loin 
et à travers un nuage épais, un faible rayon de la beauté 
et de la grandeur du christianisme. Et cependant quelle 
ignorance dans ce chrétien des vérités les plus élémentaires, 
du Credo ! Un jour que le P. Biard lui apprenait l'oraison 
dominicale, le vieillard l'interrompt à ces paroles : 
Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. « Si 
je ne demande que mon pain, dit-il, je n'aurai ni poisson 
ni orignac 4 . » Ame droite, il désirait vivement connaître 

4. Lettre du P. Biard au R. P. Baltazar, 10 juin 1611 (Documents 
inédite, XII, pp. 26 et suiv.). 

Lescarbot prétend que la polygamie n'a point été abolie dans la 
loi éyangélique. Il félicite donc M. de Poutrincourt de sa grande tolé- 
rance sur ce point et blâme les Jésuites d'avoir insisté sur l'unité du 
mariage chrétien. Pauvres Jésuites! s'ils se montrent faciles, on les 
accuse de morale relâchée ; s'ils prêchent la loi, on leur reproche 
de n'être pas assez conciliants. 

2. Lettre du P. Biard au R. P. Baltazar, 10 juin 1611 (Documents 
inédits, XII, pp. 25 et 26). 

3. Ihid., pp. 26 et 27. 

4. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XVI, p. 33. 



44 



la religion qu'il avait embrassée. « Apprends vite notre 
langue, répétait-il souvent au P. Biard; quand tu la 
sauras, tu pourras m'instruire, et je me ferai prêcheur 
comme toi. » Jamais, même avant le baptême, — exemple 
inouï parmi les Sagamos, — il n'avait eu plus d'une 
femme vivante ; en dehors de là, il se livrait à tous les 
vices, il professait toutes les croyances, il pratiquait 
toutes les cérémonies des indigènes, mêmes celles qui sont 
condamnées par l'Eglise 1 . 

C'est en ce triste état que les Jésuites trouvèrent la 
chrétienté naissante de Port-Royal. Tout était à faire ou à 
refaire : il fallait recommencer l'instruction des néophytes 
par la base. Quant aux payens, les missionnaires se pro- 
mirent bien de ne jamais baptiser d'adultes en santé avant 
de les avoir instruits et éprouvés 2 . 

Mais comment les instruire? Comment apprendre aux 
payens les dogmes et les devoirs de la religion chrétienne? 
Comment les enseigner à ceux que l'eau baptismale avait 
régénérés? Les deux Pères ignoraient la langue du pays, et 
ils n'avaient aucun interprète capable d'expliquer le symbole 
et les commandements, ni de les mettre par écrit. Quelques 
colons savaient assez de souriquois pour trafiquer avec les 
sauvages ; là se bornait leur savoir. Biencourt, peut-être le 
plus habile de tous, se sentait, suivant la pittoresque exprès" 
sion du P. Biard, le mesme que Moyse, le gosier tary et la 
langue nouée, quand il voulait s'exprimer sur les sujets 
religieux. Là estait pour luy le saut, la le cap-non^. Il 



1. Lettres du P. Biard, passim, dans les Documents inédits, XII. 

2. Relation de la Nouvelle-Finance, par le P. Biard, ch. X. — Ce 
chapitre est intitulé : « De la nécessité qu'il y a de bien catéchiser 
ces peuples avant de les baptiser. » 

3. Relation du P. Biard, ch. XV. — Dans sa lettre du 31 janvier 
1612 au R. P. Provincial {Documents inédits, XII, p. 47), le P. Biard 



— 45 — 

éprouvait le même embarras dans toutes les questions con- 
cernant la magistrature, la police, l'administration, les 
sciences et les arts, l'éducation, les usages et les relations 
des peuples civilisés 1 . Cet embarras s'explique. Les Souri- 
quois, dont la science n'allait pas au delà de ce qui se peut 
toucher ou monstrer à Vœil 2 , avaient bien des termes pour 
exprimer les choses sensibles et matérielles ; mais vivant 
en dehors de toute forme et de toute pratique de religion, 
dans l'ignorance absolue de toute organisation sociale et de 
toute civilisation, étrangers au monde des intelligences et 
des esprits, aux régions de l'idéal, de l'infini, du surnaturel 
et du divin, les paroles propres à tout cela leur manquaient^. 
Biencourt trouvait donc un grand vide dans la langue 
souriquoise ; il ne chercha pas à le combler, puisqu'il n'y 
avait pour lui aucune nécessité à le faire. 

Les missionnaires ne pouvaient pas, ils ne devaient pas 
se contenter de ce minimum de connaissance, étant venus 
au Canada pour travailler au salut des âmes, et le succès 
de leur généreuse entreprise reposant en grande partie sur 
l'enseignement oral. Cet enseignement demandait au préa- 
lable la création d'une langue nouvelle, la formation de 
mots exprimant une foule de choses, dont les sauvages 
n'avaient pas la moindre idée, dans l'ordre psychologique, 
intellectuel, moral et religieux. Les Pères se mirent résolu- 
ment à l'étude, comme de laborieux écoliers. « On ne sau- 
rait croire, dit l'un d'eux, les grandes difficultés que nous 

dit encore : « Aussitôt qu'on vient à traitter de Dieu, M. de Bien- 
court se sent le même que Moïse, l'esprit estonné, le gosier tary et 
la langue nouée. » 

1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XV. — Lettre du P. Biard du 
31 janvier 1612 (Documents inédits, p. 47). 

2. Relation de la Nouvelle-Finance, ch. XV. 

3. Ibid., ch. XV. —Lettre du P. Biard du 31 janvier 1612, pp. 47 
et suiv. 



— 46 — 

y rencontrâmes. Ce n'est pas une petite chose, en effet, de 
tirer des sauvages les mots mêmes qu'ils ont 1 . » 

Ils suivirent tous deux une méthode différente. 

Le P. Massé, pour se former plus vite et mieux, va vivre 
avec les sauvages, sous leur tente, au milieu des bois, 
dans la famille de Louis Membertou, fils aîné du vieux 
Sagamo. 

« Le noviciat fut dur et de fort essai, dit le P. Biard; car 
cette vie est sans ordre et sans ordinaire, sans pain, sans 
sel, et souvent avec rien; toujours en courses et change- 
ments, au vent, à l'air et mauvais temps ; pour toict, une 
méchante cabane ; pour reposoir, la terre ; pour repos, les 
chants et les cris odieux; pour remèdes, la faim et le tra- 
vail 2 .» 

Les premiers temps, tout alla bien. Mais l'exécrable 
chère, l'intolérable fumée des cabanes, les cris assourdis- 
sants des femmes et des enfants, l'application constante à 
l'étude de la langue, les labeurs du ministère apostolique 
finirent par altérer la vigoureuse constitution du P. Massé. 
Il dépérit à vue d'œil, et ne fut bientôt plus qu'un squelette. 
Louis Membertou semblait dans une inquiétude mortelle. 
« Ecoute, Père, lui dit-il un jour, tu t'en vas mourir, je le 
vois ; écris donc à Biencourt et à ton frère que tu es mort de 
maladie et que nous ne t'avons pas tué. » — « Je m'en 
garderai bien, réplique le P. Massé, qui devine la ruse. 
Après l'avoir écrite, tu serais capable de me tuer, puis 
d'aller présenter ma lettre comme témoignage de ton inno- 
cence. » — « Eh! bien, reprend le fin sauvage en souriant, 
prie Jésus de ne pas mourir, afin qu'on ne m'accuse pas de 
t'avoir tué. » — « C'est ce que je fais, dit le P. Massé ; n'aie 
pas peur, je ne mourrai pas 3 . » 

\ . Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XV. 

2. Ibid., ch. XXI. 

3. Ibid., ch. XXI. 



— 47 — 

Il reprit, en effet, après plusieurs mois d'absence, la 
route de Port-Royal, exténué, plus mort que vif, heureux 
d'avoir beaucoup paty pour le nom de J.-C, et d'avoir mis 
au Paradis quelques âmes d'enfants et d'adultes 1 . 

Le P. Biard était demeuré à Port-Royal et avait pris à 
son service un jeune sauvage intelligent, pour étudier avec 
lui la langue souriquoise. « Il le nourrissait de ce qu'il 
avait pu espargner de son ordinaire, et mesme le servait, 
parce que les sauvages, ou de paresse, ou plutôt de hauteur 
de courage, ne se daigneraient faire aucun service, comme 
d'aller à l'eau, au bois, à la cuisine, d'autant que, disent-ils, 
cela appartient aux femmes 2 . » 

Le P. Biard se fît son élève. Assis, le papier et la plume 
à la main, le naturel accroupi devant lui, il l'accablait de 
questions, auxquelles l'inculte interlocuteur ne savait sou- 
vent que répondre ou qu'il feignait de ne pas comprendre. 
Le Souriquois n'est pas patient ; aussi le maître se fâchait-il 
quelquefois, il plantait même là son écolier, quand on vou- 
lait le retenir trop longtemps. Pour le garder en place et le 
faire patienter, le missionnaire mettait devant lui le plat 
remply et la serviette dessous, car à tel trépier se rendent les 
bons oracles : hors de là et Apollon et Mercure défaillent 
aux sauvages*. « Et encore le beau estait qu'après s'estre 
rompu le cerveau à force de demandes et de recherches, et 
s'être pensé d'avoir rencontré la pierre philosophale, le 
P. Biard trouvait après qu'il avait pris le phantôme pour le 
corps et l'ombre pour le solide 4 . » 

Lorsqu'il demandait des mots indiens équivalant à ceux 

1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXI. 
■2. Ibid., ch. XXI. 

3. Ibid., ch. XV. 

4. Ibid., ch. XV. 



— 48 — 

de Foi, Espérance, Grâce, Sacrement, Mystère, Vertu, 
Péché, le rusé Souriquois, ou incapable de le satisfaire, ou 
poussé par le démon, y suppléait parfois par des expressions 
grotesques ou des mots malsonnants. Il apprenait au mis- 
sionnaire des paroles déshonnêtes, que celui-ci allait ensuite 
preschottant innocemment pour belles sentences de Vévan- 
gile { . 

Ce manège dura quelques semaines. L'écolier n'ayant 
plus de quoi nourrir le maître, fut obligé de le congédier-. 

Dépourvus de maîtres, d'interprètes et de livres, les 
PP. Biard et Massé ne se découragèrent pas. A force de 
persévérance et d'énergie, ils purent se faire une langue 
ecclésiastique, accessible à l'intelligence des sauvages, qui 
ne voyaient et ne comprenaient rien au delà du sensible ; 
ils composèrent aussi, vers la fin de 1612, un petit caté- 
chisme en sauvageois 3 . 

A cette époque, leur ministère n'était pas resté totalement 
infructueux : ils avaient baptisé dix-sept enfants et quelques 
adultes en danger de mort 4 . C'était peu, mais les prémices 
de l'apostolat sont toujours pour le missionnaire la plus 
douce des consolations, une espérance fortifiante. Puis, ils 
avaient conquis le respect et la confiance des sauvages, à 
force de dévouement, de patience et d'amabilité : les natures 
les plus rebelles finissent toujours par subir le charme de 
ces vertus sympathiques. « La confiance et la privauté que 
les Souriquois ont en nous est déjà si grande, écrivait le 
P. Biard, que nous vivons entre eux avec moins de crainte 
que nous ferions dans Paris. Car, dans Paris, nous n'ose- 
rions dormir que la porte bien verrouillée ; là, nous ne la 

1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XV. 

2. Ibid., ch. XXI. 

3. Ibid., ch. XXXIV. 

4. Ibid., ch. XXXIV. 



— 49 — 

fermons que contre le vent, et si n'en dormons pas pour 
cela moins asseurez. Au commencement, ils nous fuyoyent 
et craignoy ent ; ores ils nous désirent 1 . » 

Ce désir et ce respect s'accrurent bientôt d'un grand sen- 
timent d'admiration pour les deux prêtres européens. Plu- 
sieurs guérisons merveilleuses obtenues par les prières du 
P. Biard 2 les firent passer, aux yeux des sauvages, pour 
des êtres privilégiés, des favoris et des envoyés d'une puis- 
sance supérieure aux hommes, même aux mauvais génies de 
la nation souriquoise 3 . 

Suffisamment maîtres de la langue indigène, estimés et 
respectés des Indiens, les deux missionnaires allaient enfin 
travailler efficacement à la conversion de ce peuple ; ils s'en 
réjouissaient. L'homme propose et Dieu dispose ; c'est le cas 
de redire cette parole si vraie. Les événements que nous 
allons raconter renversèrent tous leurs projets et leurs 
espérances. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il 
importe de reprendre les choses de plus haut. 

4. Relation de la Nouvelle-France, parle P. Biard, ch. XXXIV. 

2. Annuœ litterse S. J., an. 1612 : « Patri Biardo die quodam affertur 
nuncius ab aegrota et animam agente muliere, quœ ipsum videre 
atque alloqui valdè cuperet, ad sanctse Marias sinum... Pater cate- 
chesi necessaria instruit, adhibitisque pro re nata precibus, cruce ad 
pectus appensa munit : Postridie mulier bene sana e foco exilit » 
(p. 603). — « Pater in ora Pentagoetia versabatur... Ibi tertium jam 
mensem seger decumbebat, cujus salus erat conclamata, quem barbari 
visendum Patri obtulerunt... Cui post preces et brevia fidei docu- 
menta, cum Pater crucem ssepius exosculandam porrexisset, eique 
de colle- pensilem reliquisset, frequentibus barbaris audientibus, ab 
eo ad navem rediit. Postera vero die, ille œger adiit ad Biardum, 
ingentique gaudio suam ei sanitatem testatus est » (p. 603). 

Voir aussi la Relation de la Nouvelle-France, ch. XXXV. 

3. Annuse litterœ, an. 1612 : « Hœc et hujusmodi alia in barbarorum 
oculis, summa ipsorum admiratione, nec minore fructu gesta » 
(p. 605). — Voir la Relation de la Nouvelle-France, ch. XXXV. 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 8 



— 50 — 

Le baron de Poutrincourt s'était embarqué pour la France 
vers la mi-juillet de 1611, deux mois après l'arrivée des. 
Jésuites, ne laissant à Port-Royal que vingt-deux personnes, 
y compris les missionnaires et son fils, Charles de Bien- 
court, auquel il confia le gouvernement de la colonie *. 

Biencourt ne manquait ni de courage, ni d'énergie, ni 
d'audace ; mais, à peine âgé de vingt ans, il n'avait ni la 
souplesse, ni l'habileté, ni l'expérience nécessaires à la direc- 
tion et au maniement des hommes. Une fois au pouvoir, 
sans aucune préparation à jouer le premier rôle, il s'imagina 
qu'il pouvait se passer de tout conseil, que ses volontés, 
devaient tenir lieu de tout ; il ne sut pas ou ne voulut pas. 
marcher sur les traces de son père, le baron de Poutrincourt, 
homme sage, modéré, sachant se contenir et dissimuler au 
besoin ses plus fortes aversions. 

Il partageait les préjugés d'une bonne partie de la 
noblesse de son temps contre la Compagnie de Jésus ; et, 
en particulier, il goûtait peu les PP. Biard et Massé, ses 
associés, parce que le traité du 20 janvier les constituait 
dans une certaine mesure ses créanciers 2 ; son amour-propre 
de gentilhomme en souffrait, et il craignait, en outre, 
quoique bien à tort, que la considération de leurs intérêts 
n'amenât ces religieux à se mêler de la conduite du gou- 
verneur de Port-Royal. Il faut encore avouer que les calvi- 
nistes Dieppois avaient déposé dans son cœur le levain de 
leurs antipathies contre les deux missionnaires. Il redoutait 
leur influence, il avait peur de leur contrôle, il n'aimait 
pas leur ordre 3 . 

1. Relation de la Nouvelle-France, parle P. Biard, ch. XV. 

2. Contrat passé devant Levasseur, notaire à Dieppe, le 20 jan- 
vier 1614, par lequel M me de Guercheville constitue les PP. Biard et 
Massé associés des Poutrincourt. 

3. Une Colonie féodale en Amérique, par Rameau de Saint-Père,, 
t. I, p. 52. 



— 51 — 

Les Jésuites s'aperçurent vite de ses sentiments de 
défiance et d'antipathie; et, dans le trajet de Dieppe à Port- 
Royal sur la Grâce-de-Dieu, ils agirent de manière à faire 
disparaître, si cela eût été possible, ses craintes peu fondées 
et ses préventions ; « ils ne se mêlèrent en route d'aucun 
gouvernement, ny ne firent aucun semblant d'avoir point 
de droict ou puissance sur le navire... Leur conversation 
estait telle que le capitaine Jean d'Aulne et le pilote David 
de Bruges, tous deux de la prétendue, en rendirent témoi- 
gnage avec grande approbation au sieur de Poutrincourt r 
et déposèrent souvent depuis, dans Dieppe et autre part, 
qu'ils avaient connu lors les Jésuites pour tout autres qu'on 
ne les leur avait figurés auparavant, savoir est, pour gens 
honnêtes, courtois, et de bonne convention et conscience 1 . » 

Pour n'être à charge à personne, ils ne voulurent avoir r 
comme on la vu, « aucun serviteur en tout ce voyage, 
sinon leurs propres pieds et bras; s'il fallait laver leur 
linge, si netoyer leurs habits, si les rapiécer, si pourvoir à 
aultres nécessités, ils avayent privilège de le faire eux- 
mêmes aussi bien que le moindre 2 ». * 

A Port-Royal, leurs relations avec le baron de Poutrin- 
court furent toujours des plus faciles et des plus aimables 3 . 
Ce n'est qu'après son départ pour la France que les diffi- 
cultés commencèrent et s'accentuèrent peu à j)eu entre son 
fils et les Jésuites. 

Impétueux et impressionnable comme on l'est à vingt 
ans, Biencourt se laissa dominer par cette ardeur juvé- 
nile, qui se résout malaisément à user d'égards et de 

1. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XIII. — 
Voyages de Champlain, 1. III, ch. I; — Lilterœ annuœ S. J., 
an. 1612. 

"2. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XIII. 

3. Ibid., ch. XIV. 



— 52 — 

ménagements 1 . Elevé dans des principes de foi, bien que 
dépourvu d'instruction religieuse 2 , il se figura que le pou- 
voir tenait lieu de savoir, et que sa situation l'autorisait à 
intervenir dans les questions de théologie, absolument en 
dehors de sa compétence ; ainsi qu'on devait le prévoir de 
cette nature, douée sans doute de belles qualités, mais 
autoritaire et peu conciliante, il prétendit n'avoir dans les 
deux Jésuites que des ouvriers dociles entre ses mains. En 
cela, il se trompait étrangement : il ne trouva en eux 
que des hommes de conscience et de dévouement. Il 
voulut leur imposer les règles suivies par l'abbé Fléché 
dans l'administration du baptême aux adultes ; ceux-ci 
refusèrent de s'y soumettre, disant qu'elles étaient contraires 
aux saints Canons de l'Eglise et aux devoirs de leur minis- 
tère sacré. Par la même raison, ils ne tolérèrent ni la poly- 
gamie, ni les pratiques superstitieuses des sauvages, ni 
l'inhumation des chrétiens en dehors du cimetière catho- 
lique 3 . 

Sur ce dernier point, une discussion s'éleva entre le gou- 
verneur de Port-Royal et le P. Biard, à l'occasion de la 
mort du vieux chef Membertou. Membertou ne connaissait 
ni les dogmes révélés, ni les devoirs du chrétien ; tous ses 
instincts supérieurs le portaient cependant vers le catholi- 
cisme, qu'il avait le premier de sa nation embrassé. Les 
solennités religieuses lui plaisaient, il admirait l'apostolat, 
il aimait les deux missionnaires, et, sans bien se rendre 
compte de ses attraits et de ses préférences, il voyait dans 
la religion chrétienne je ne sais quelle force secrète qui 

1. Une Colonie féodale en Amérique, par Rameau de Saint-Père, 
t. I, p. 52. 

2. Ibid. 

3. Histoire de VAcadie Française, p. 72; — Relation de la Nouvelle- 
France, par le P. Biard, ch. X. 



— 53 — 

l'attirait, quel charme puissant dont il avait peine à se 
défendre. Quand il sentit sa vie lui échapper, il exprima le 
désir d'être transporté à Port-Royal, dans la cabane des 
Pères. On le coucha sur le lit du P. Massé, et les Jésuites 
le soignèrent comme un Père, nuit et jour l . 

Depuis son baptême, il n'avait reçu ni le sacrement de 
Pénitence, ni l'Eucharistie. On l'instruisit, le mieux possible, 
des vérités nécessaires au salut, on le réconcilia avec Dieu, 
et on lui administra l'Extrême-Onction. Le mourant écou- 
tait et obéissait. Il ne songea même pas à entourer sa der- 
nière heure des usages sacrés et des cérémonies supersti- 
tieuses des sauvages. Harangue, tabagie, immolation des 
chiens, danses et chants, rien de tout cela dans la cabane 
du mourant : aucun Sagamo n'était ainsi parti de ce monde, 
de mémoire de sauvage. 

Une seule chose lui tenait au cœur. « Je veux, dit-il au 
P. Biard la veille de sa mort, je veux être enterré dans le 
tombeau de mes pères, et j'ai donné des ordres pour cela. » 

— « Ce n'est pas possible, répond le Père; vos ancêtres 
étaient tous payens; il n'est pas permis à un chrétien de 
se faire enterrer avec des damnés. Il y aurait là un sujet de 
scandale pour les sauvages : en apprenant que le grand 
Sagamo n'a pas voulu se faire enterrer avec nous, ils en 
concluraient qu'il n'était chrétien que de nom. Il y aurait 
aussi dans ce fait un mépris évident de la sépulture chré- 
tienne. » Membertou ne se rend pas. « J'ai donné cet 
ordre, dit-il, avant de me faire chrétien. Mes enfants et 
les gens de ma tribu ne mettraient plus les pieds à 
Port-Royal, si je me faisais enterrer ici; on bénira ma 
tombe. » — « Cela ne peut se faire, » réplique le P. Biard. 

— « Mais cela s'est déjà fait, » reprend le mourant; il 

1. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XVI. 



— 54 — 

cite des exemples. B ien court, qui assistait à l'entretien, 
prend fait et cause pour lui, ajoutant qu'on lui avait promis, 
avant sa conversion, de l'enterrer dans le tombeau de ses 
ancêtres. Dans l'état où se trouvait le malade, le P. Biard 
préfère ne pas insister. « L'affaire est plus importante que 
vous ne pensez, dit-il au gouverneur; et par conséquent, 
l'enterrement se fera sans moi. » Il se retire, profondément 
désolé, mais déterminé, dans l'intérêt de la religion, à ne 
pas céder sur ce point. 

Que se passa-t-il dans l'âme du mourant, en face de 
l'éternité? Reçut-il une grâce spéciale, une illumination à 
l'heure suprême? 

Le lendemain de leur conversation, il fait appeler à 
la première heure le P. Biard. « Père, lui dit-il, mon parti 
est pris; je veux être enterré dans le cimetière des chré- 
tiens, afin de témoigner à tous ma foi et de participer aux 
prières de l'Eglise pour les morts. » Puis, se tournant vers 
les membres de sa famille présents : « Vous, mes enfants, 
ajoute-t-il, vous ne vous éloignerez pas pour cela de ce 
lieu ; vous ne l'en aimerez que plus, et vous viendrez sou- 
vent y prier pour moi. Je vous recommande de vivre tou- 
jours en paix avec les Français. » 

Quelques instants après, il expirait dans les plus fermes 
sentiments de foi, le 18 septembre 1611 *. 

La fermeté apostolique du P. Biard dans cette circon- 
stance blessa le jeune gouverneur, qui eut le bon esprit de 
dissimuler alors son mécontentement, mais ne sut pas 
oublier. D'autres dissentiments moins graves vinrent 
encore raviver la blessure faite à son amour-propre. Il faut 

1 . Voir, pour tout ce qui précède : Relation de la Nouvelle-France, 
ch. XVI. — Annuœ litterœ S. J., an. 1611 et 1612. — Cours d'Histoire 
du Canada par l'abbé Ferland, t. I, ch. V; — Histoire de VAcadie 
Française, pp. 76 et 77. 



— 55 — 

reconnaître cependant, contrairement aux assertions de 
plusieurs historiens, que ses rapports avec les mission- 
naires ne commencèrent à devenir très pénibles, intolé- 
rables même, qu'à partir de la fin de janvier 1 612 1 ; voici 
à quelle occasion. 

Poutrincourt, qui ne pouvait retirer de ses trois sources 
de revenus en Acadie, l'agriculture, la pêche et la traite, de 
quoi nourrir et payer ses colons, avait été, comme nous 
l'avons dit, s'approvisionner en France. Là, se trouvant, 
faute de ressources, dans l'impossibilité de se procurer les 
provisions nécessaires, il frappa à la porte de ses amis et 
des marchands. Les amis restèrent sourds. Thomas Robin 
était à court d'argent, et les négociants de Dieppe et du 
Havre, gens avisés, n'ayant rien à gagner, ayant plutôt 
tout à perdre d'une association avec le lieutenant du Roi en 
Acadie, refusèrent leur concours. Force fut donc à celui-ci 
de faire appel au bon cœur de la marquise de Guercheville, 
à son zèle pour la conversion des sauvages 2 . 

Il la vit et s'entendit avec elle. Elle consentit « à don- 
ner mille écus pour la cargaison d'un navire, et moyen- 
nant ce elle entrerait en partage, et des profits que ledit 
navire apporterait du pays, et des terres que Sa Majesté 
avait accordées au sieur de Poutrincourt^. » 

Poutrincourt accepta volontiers qu'une part des pro- 
fits, proportionnelle à l'apport, fût attribuée à la marquise; 
mais il refusa de céder la plus petite parcelle de sa seigneu- 
rie de Port-Royal, et des autres terres, caps et provinces 
de l'Acadie, qu'il prétendait lui appartenir entièrement 4 . 

1 . Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard ; — Litterse annua? 
S. J., an. 1612. 

2. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XIX. 

3. Ibid., ch. XIX. 

4. Ibid. 



— 56 — 

Par malheur pour lui, il avait affaire à forte partie. 
M me de Guercheville lui demanda de produire ses 
titres de propriété. Il s'excusa en disant qu'il les avait 
laissés à Port-Royal 1 . La réponse était louche. La marquise 
interrogea de Monts, qui lui apprit que la donation à luy 
faicte de l ancienne Norimbergue par feu Henry le Grand 
n'avait jamais été révoquée, qu'il avait seulement perdu le 
droit exclusif de commerce au Canada. « Voulez-vous me 
rétrocéder tous vos droits, actions et prétentions sur 
l'Acadie? » reprit la marquise 2 . De Monts n'avait que faire 
de ce vaste territoire sans revenus; il en fit la cession 3 , et 
cette cession, confirmée par lettres patentes de Louis XIII, 
mit M me de Guercheville en possession de toutes les 
terres de l'Acadie depuis la Floride jusqu'au fleuve 
Saint-Laurent, à l'exception de la seigneurie de Port- 
Royal 4 . 

Poutrincourt, en jouant au plus fin, n'avait pas prévu ce 
résultat. La généreuse marquise n'abusa pas cependant de 
ses avantages. Elle avait promis au baron mille écus ; elle 
ne retira pas sa promesse, bien que les conditions du con- 
trat fussent singulièrement modifiées, mais, craignant que 
son argent ne fît naufrage avant de monter sur mer l \ elle 
confia ses intérêts au Frère Gilbert du Thet, coadjuteur 
temporel de la Compagnie de Jésus. Les intérêts étaient en 

1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XIX. 

2. Ibid. 

3. Ibid. 

4. Ibid., ch. XIX. — Voyages du sieur de Chainplain, 1. III, ch. I. 
— Les amateurs d'inventions contre les Jésuites trouveront de quoi 
satisfaire sur ce point leur curiosité dans Marc Lescarbot, dans VHis- 
toire du Canada par Garneau (t. I, pp. 46-48), et enfin dans YHistoire 
du Canada d'E. Réveillaud {pp. 48-50). — Nous n'avons cependant 
pas l'intention de comparer YHistoire de M. Réveillaud à celle de 
Garneau, cette dernière ayant un réel mérite. 

5. Relation de la Nouvelle-France, ch. XIX. 



— 57 — 

bonnes mains, ce qui n'empêcha pas Poutrincourt, raconte 
Samuel de Champlain, de faire tant avec les Pères Jésuites, 
que de ces mille escus il en tira quatre cents *. 

Le baron nolise aussitôt un navire, dont le capitaine 
s'appelait Nicolas Labbé, et, forcé de rester en France, il 
charge de l'administration de ses affaires un certain Simon 
Imbert, son serviteur, ancien tavernier à Paris, qui allait 
chercher dans les bois de la Nouvelle-France de quoi payer 
ses créanciers 2 . 

Le 23 janvier 1612, le navire arrive à Port-Royal. 
Grande réjouissance ce jour-là dans la colonie, car, depuis 
la fin de novembre, on avait réduit tout le monde, sans en 
excepter les Jésuites, à la portion congrue : par tête, pour 
toute la semaine, onze onces de pain, une demi-livre de 
lard, trois écuelles de pois ou de fèves et une de pru- 
neaux 3 . 

Toute fête a son lendemain. 

L'ex-tavernier était un serviteur infidèle : à Dieppe, il 
avait détourné à son profit une partie de la cargaison ; à 
Port-Royal, il n'avait pas rendu exactement ses comptes 4 . 

Le F. du Thet, qui avait tout remarqué, dénonça le cou- 
pable au Gouverneur en présence du P. Biard, et demanda 
une enquête 5 . L'enquête n'eut pas lieu, mais le gouverneur 
vit en particulier l'agent de son père 6 . 

1. Voyages du sieur de Champlain, 1. III, ch. I. — Voir aussi le 
ch. XIX de la Relation de la Nouvelle-France. « Gilbert du Thet, dit 
le P. Biard, fut trop à la bonne foy, car à la réquisition du sieur de 
Poutrincourt, il s'en laissa tirer quatre cents escus sans autre cau- 
tion que d'en retirer une cédule. » 

2. Relation de la Nouvelle-France, ch. XIX. — Champlain, 1. III, 
ch. I, appelle l'homme d'affaires du baron de Poutrincourt, Simon 
Imbert Sandrier. 

3. Relation de la Nouvelle-France,, ch. XVIII. 

4. Ibid., ch. XX. 

5. Ibid., ch. XX ; — M. Moreau, p. 83. 

6. Relation de la Nouvelle-France, ch. XX. 



58 



Que se passa-t-il entre eux? Quelles preuves donna 
Simon de son innocence et de la prétendue culpabilité des 
Jésuites? Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'habile homme 
retourna comme un gant le jeune gouverneur. Celui-ci sor- 
tit de l'entretien dans un état de grande irritation contre 
les Jésuites, convaincu que le F. du Thet avait fait une 
fausse déposition, et que les PP. Biard et Massé avaient 
fait entrer M me de Guercheville dans la société du 
baron de Poutrincourt et de Thomas Robin, afin de chas- 
ser les Poutrincourt de Port-Royal et de toute la Nouvelle- 
France 1 . 

Ces religieux n'étaient point aises de se voir loger en si 
joly prédicament 2 . Par deux fois, en présence de Biencourt 
et de toute la colonie , ils convainquirent Imbert de 
mensonge, et ils le pressèrent tellement qu'il fut contraint 
d'avouer qu'il était ivre quand il les avait accusés 3 . 

Ici se place une anecdote, racontée par Lescarbot, et à 
laquelle les historiens sérieux ne daignent pas faire allu- 
sion. Les Jésuites auraient répondu aux emportements et 
aux violences du gouverneur par une sentence d'excom- 
munication, et pendant plus de trois mois, ils se 
seraient abstenus de tout exercice public de religion. Deux 
prêtres qui excommunient le gouverneur de Port-Royal ! La 
chose est assez invraisemblable 4 . Voici qui l'est davantage. 



1. Relation de la Nouvelle France, ch. XX. 

2. Ibid. 

3. Relation de la Nouvelle-France, ch. XX. — Voyages du sieur 
S. de Champlain, 1. III, ch. I : « Imbert à tort et sans cause accusait 
les Pères, lesquels, néanmoins, le contraignirent de confesser qu'il 
estait gaillard quand il parla audit sieur de Biencourt. » 

Le P. Biard, dans les Annuœ litterœ de 1612, raconte tout ce qui 
s'est passé en cette circonstance, d'une façon très nette et très pré- 
cise. 

4. Histoire de la Nouvelle-France, édit. de 1618. 



— 59 — 

Un certain Récollet, Sixte Le Tac — on trouve toujours 
dans les meilleures communautés un enfant terrible, un 
religieux mal équilibré, — un Récollet a cru devoir repro- 
duire l'anecdote avec commentaire, dans son Histoire chro- 
nologique de la Nouvelle-France. L'auteur n'osa pas signer 
ce pamphlet, composé en 1689 contre les Pères de la 
Compagnie de Jésus au Canada. Il le mit sur le compte 
d'un officier faisant profession des affaires de guerre et 
parlant en témoin désintéressé des querelles des Jésuites et 
des Récollets. Ainsi couvert du voile de l'anonyme, il eût 
bien voulu livrer au public ses petites méchancetés ; ses 
supérieurs s'y opposèrent. Le ^manuscrit resta longtemps 
enfoui dans les archives du couvent de Saint-Germain-en- 
Laye. Il dormait là paisiblement, lorque la Révolution 
française vint le réveiller et le transporter, avec tous les 
papiers des Récollets, aux archives du département de 
Seine-et-Oise, à Versailles. Habent sua fata lihellil C'est 
dans ce dernier séjour de paix que, cent ans plus tard, 
Eugène Réveillaud exhumait de sa poussière ce manuscrit, 
qu'il appelle un ouvrage déjà vieux de deux siècles, et il le 
faisait imprimer à trois cents exemplaires, avec un luxe 
inoui, pour lui donner sans doute une valeur qu'il n'a pas 
en réalité 1 . 

Sixte Le Tac écrit donc dans son Histoire chronolo- 
gique : « Le F. du Thet, prenant hautement les intérêts 
de ses confrères, excommunia le sieur de Biencourt, comman- 
dant dans la Cadie, et interdit la communion à tout le 
reste des Français qui le reconnaissaient 2 . » Le F. du Thet 

1 . Voir la préface de la l re édition de V Histoire chronologique de la. 
Nouvelle-France ou Canada, par le Père Sixte Le Tac, Recollect, 
publiée par Eugène Réveillaud. Paris, 1888. 

2. Histoire chronologique, ch. VIII, p. 84. Ce chapitre reproduit 
une partie des racontars et des calomnies qui se trouvent dans YHis~ 
toire de la Nouvelle-France, de Lescarbot, contre les Jésuites. 



— 60 — 

n'était pas prêtre. Un laïque qui se permet d'excommunier, 
qui interdit la communion, cela ne s'était pas encore vu. 
Le Tac renchérit sur Lescarbot. 

Un fait certain, autrement sérieux que l'anecdote de Les- 
carbot, c'est la rupture définitive, à partir de cette époque, 
entre Biencourt et les Jésuites. L'harmonie apparente 
avait duré sept mois *. La nouvelle de la cession à la mar- 
quise de Guercheville de tous les droits de de Monts sur 
l'Acadie augmenta encore l'irritation du Gouverneur. Il y 
vit, cela devait être, la main des Jésuites. Ceux-ci eurent 
beau s'en défendre, il les regarda toujours comme les 
auteurs ou les instigateurs de ce nouveau contrat 2 . 

Cette situation aiguë ne pouvait manquer de nuire à 
l'action religieuse des missionnaires. Il importait donc, 
dans l'intérêt général, de la faire cesser, ou d'en diminuer 
l'acuité. Les Jésuites prirent les devants, et un replâtrage 
quelconque eut lieu le lendemain de la Saint- Jean-Baptiste, 
le 25 juin 1612 3 . La colonie reprit ainsi un calme relatif, 
et l'on arriva sans encombre au mois de novembre. L'hiver 
s'annonçait rude : le commerce avec les sauvages était en 
souffrance, il ne restait plus de vivres à Port-Royal, rien 
ne venait de France. L'inquiétude se trahissait sur tous les 
visages. 

1. Le P. Biard, dans ses deux lettres du 31 janvier, écrites l'une 
au R. P. Général, l'autre au R. P. Provincial, se contente d'annoncer 
l'arrivée à Port-Royal du F. du Thet, les deux lettres étant déjà 
faites. Il ajoute, en effet, en post-scriptum : « Cependant que j'es- 
crivais ces lettres, le navire que l'on a envoyé pour notre secours 
est, Dieu merci, arrivé sain et sauf, et dans iceluy nostre Frère Gil- 
bert du Thet. » (Lettre au R. P. Provincial, imprimée par le 
P. Carayon, document XII, p. 44.) 

2. Annuse litterœ S. J., an. 1612. 

3. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXI. — Litterœ annuse S. J., 
an. 1612. 



— 61 — 

Les missionnaires, avaient reçu, au mois de janvier, 
pour leur usage particulier, quatorze barils de froment, 
encore intacts 1 . La charité leur dicta le devoir à remplir: 
ils en donnèrent douze au gouverneur, tout en prévoyant 
que les deux autres leur suffiraient à peine pour deux mois 2 . 
Mais ils avaient leurs bras comme dernière ressource, et, 
pour ne pas être surpris par la faim, ils prirent leurs pré- 
cautions. 

Le P. Massé, homme à tout faire, disait-on, au besoin 
bon scieur d'ais, bon calfeutreur et bon architecte 3 , se mit 
à construire une chaloupe avec l'aide de son domestique. 
Il n'en restait pas une seule à Port-Royal. Assis autour 
d'un grand feu, les colons le regardaient faire un peu mali- 
cieusement. Bientôt, au grand étonnement des railleurs, la 
gaillarde chaloupe fut dans V eau, équippée, parée*. Les Pères 
allèrent à la recherche de glands, de racines et de pois- 
sons, et l'hiver se passa ainsi à lutter pour la vie et à tra- 
vailler pour les âmes. 

Pendant ce temps, que devenait le baron de Poutrincourt ? 
Port-Royal était à bout de ressources et d'expédients : 
Pourquoi n'envoyait-il pas de France de nouvelles provi- 
sions? Chaque jour les colons au désespoir montaient sur 
la dune, et du regard cherchaient au loin sur la vaste mer 
le navire qui devait ravitailler la colonie au mois d'octobre, 
et le mois de février 1613 touchait à sa fin. Hélas ! le baron 
subissait le contre-coup des fatales dissensions qui venaient 
d'éclater, en Acadie, entre le pouvoir civil et le pouvoir 
spirituel. 

1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXII. — Annuœ litterœ S. J., 
an. 1612. 

2. Ibid. 

3. Ibid. 

4. Ibid. 



— 62 — 

Le F. Gilbert du Thet avait rendu compte de son mandat 
à M mc de Guercheville. Gomme le devoir de sa charge le 
lui commandait, il raconta tous les faits dont il avait été 
le témoin attristé, depuis son départ de Dieppe pour Port- 
Royal jusqu'à son retour à Paris, huit mois après. 

Ce récit n'encouragea pas les généreuses libéralités de la 
marquise. Evidemment, l'administration de la colonie ne 
répondait ni à ses idées, ni à son zèle, ni à ses espérances. 
Ses propres intérêts ne lui semblaient pas en sûreté entre 
les mains des Poutrincourt et de leur agent, Simon ; ces 
messieurs, n'ayant pas le moyen de fournir de vivres les 
magasins de Port-Royal, recouraient par nécessité à la vieille 
marquise; ce joug néanmoins leur était odieux, parce qu'ils 
s'imaginaient que chaque don nouveau leur créait une obli- 
gation nouvelle envers les Jésuites. On voyait, à leur façon 
d'agir, que, le jour où ils pourraient se passer de M me de Guer- 
cheville, ce même jour ils se débarrasseraient des Jésuites. 
En outre, le ministère de ces derniers, loin d'être secondé, 
rencontrait de vives oppositions. Enfin, il résultait d'un 
ensemble de faits que les chefs de la colonie acadienne 
avaient en vue non la conversion des Indiens, mais leur 
intérêt personnel, et que l'entreprise de Port-Royal n'était, 
sous le masque de la religion, qu'une spéculation commer- 
ciale 1 . 

Ces considérations étaient de nature à faire réfléchir 
M me de Guercheville. Fallait-il soutenir plus longtemps la 
colonie de Port-Royal? Devait-elle en fonder une autre, 
indépendante de la première, sur les terres que de Monts 
lui avait rétrocédées? Etait-il préférable de renoncer à la 
conversion des sauvages de l'Acadie? Elle consulta la Reine- 



1. Histoire de l'Acadie française, pp. 84 et 85. — Le F. du Thet 
était parti de Port-Royal pour la France le 17 juin 1612. 



— 63 — 

mère, le duc de Liancourt, des personnages influents; et r 
tout bien examiné, elle décida la création d'un autre établis- 
sement, où l'apostolat des missionnaires pût se mouvoir et 
s'épanouir en toute liberté. Une charte, signée de la Reine, 
accorda par la même occasion aux Jésuites de Port-Royal 
l'autorisation de quitter ce poste sans la permission du gou- 
verneur, et de s'établir où bon leur semblerait 1 . 

Cette entreprise, on ne peut le nier, était un peu osée, 
un peu précipitée. Ghamplain écrit qu'elle se fit sans fonde- 
ment 2 . Le P. d'Orléans trouve qu'on laissait la marquise 
un peu trop faire 3 . Quelle tempête de récriminations et de 
ressentiments n'allait pas soulever cette décision contre les 
Jésuites, qu'on accuserait, bien entendu, de l'avoir 
provoquée! Ne dirait-on pas que la nouvelle colonie était 
fondée pour entraîner la ruine de Port-Royal, et peut-être 
aussi de Québec, où Ghamplain s'établissait alors pénible- 
ment au prix des plus lourds sacrifices ? Les Français, engagés 
dans la traite des pelleteries et la pêche des morues, ne 
prêteraient-ils pas à la remuante marquise, toute puissante 
à la cour, l'intention de demander à brève échéance et 
d'obtenir à son profit le monopole exclusif du commerce 
concédé autrefois à de Monts? 

M mo de Guercheville, femme de résolution et d'exécution, 
ne recule devant aucune difficulté. 

Elle prévient Poutrincourt de n'avoir plus à compter sur 
elle, elle frète à Honfleur un navire 4 de cent tonneaux, elle 
l'approvisionne de toutes choses pour plus d'un an, elle 
n'oublie ni les chevaux pour le labour, ni les chèvres pour 

1. Relation de la Nouvelle-France, parle P. Biard, ch. XXIII. 

2. Les voyages de la Nouvelle-France, 1. III, ch. I. 

3. Lavie du P. Pierre Coton, par le P. Pierre d'Orléans, S, J. Paris, 
E. Michallet, 1688, 1. III. 

4. Il s'appelait La Fleur-de-Mai. 



— 64 — 

le laitage. La reine donne quatre tentes ou pavillons du 
roi, avec quelques munitions de guerre, des armes, de la 
poudre. En dehors de l'équipage, trente personnes, y 
compris deux Jésuites, le P. Jacques Quentin et le F. Gil- 
bert du Thet 1 font partie de l'expédition. A la tête, la mar- 
quise met un de ses favoris, le capitaine de La Saussaye, 
homme de mérite peut-être, agronome honnête et pacifique, 
mais colonisateur dépourvu de prévoyance, de sang-froid 
et d'énergie. Il eût mieux fait à la tête d'une exploitation 
agricole. Les chefs de l'équipage sont le capitaine Flory, le 
lieutenant Lamotte et Ronferé 2 . 

Le navire met à la voile le 12 mars 1613, et, vers la fin 
de mai, il jette l'ancre à Port-Royal. Tout le monde est 
absent, excepté les deux Jésuites, leur serviteur, l'apothi- 
caire Hébert et un autre Français. Hébert remplaçait Bien- 
court. La Saussaye lui présente les lettres de la Reine, il 
embarque les deux Pères et leur domestique, et il se dirige 
vers une île voisine du continent, l'île des Monts-Déserts, 
située à l'entrée de la rivière de Pentagoet 3 . Cette rivière 
traversait le pays des Etchemins, alliés et voisins des Sou- 
riquois. De là, le zèle des missionnaires pouvait facilement 
s'étendre à ces deux tribus et à celle des Abénakis. 

L'endroit semble favorable, on y plante la croix, on le 
nomme Saint-Sauveur et l'on s'y établit 4 . 

1. Moreau, dans Y Histoire de VAcadie française, p. 87, fait à tort, 
de ce coadjuteur ou frère lai, un père Jésuite et un prêtre. Il n'est pas 
mieux inspiré quand il dit : <( Le P. Gilbert du Thet avait la direction 
(de l'expédition), comme supérieur de la mission. » En général, cet 
auteur met souvent à côté, lorsqu'il parle de la Compagnie de Jésus, 
qu'il ne connaît pas. 

2. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XXIII ; — His 
foire de VAcadie française, pp. 87 et suiv. ; — Histoire de la Colonie 
française, p. 1 15. 

3. Ibid. 

4„ Ibid., et ch. XXIV de la Relation du P. Biard. 



— 65 — 

La prudence la plus élémentaire conseillait de s'entourer 
immédiatement de remparts et de se fortifier, afin de parer 
à toute éventualité d'attaque. C'était l'avis des principaux 
colons *. 

La Saussaye ne pensait qu'à l'agriculture. Dès l'arrivée, 
il emploie tous les ouvriers à cultiver la terre. Les quatre 
pavillons militaires de la Reine servaient d'abri 2 . 

Quant aux Pères, ils se mettent tout de suite en relation 
avec les sauvages. Ils vont visiter, à trois lieues de là, leur 
Sagamo, Asticou; et, au retour, le P. Biard guérit subite- 
ment un jeune enfant mourant, en versant sur sa tête l'eau 
baptismale 3 . 

« Nous dressions, dit ce même Père, une nouvelle peu- 
plade fort commode ; c'était notre automne, notre temps 
des fruits ; et voilà que, sur ce point, l'envieux de tout bien, 
et principalement du salut humain, est venu de malice 
mettre le feu à nos travaux et nous emporter hors du 
champ 4 . » 

Sept ans avant la fondation de Saint-Sauveur, une petite 
flotte de trois navires, commandée parle capitaine Newport, 
avait amené aux bords de la rivière Saint- Jacques, dans la 
Virginie, les premiers éléments de la colonisation anglaise 
sur le nouveau continent. La flotte portait cinq cents 
hommes, parmi lesquels douze laboureurs et quelques 
ouvriers. L'ensemble des colons, à quelques exceptions près, 
se composait de gentilshommes ruinés, de piliers de tavernes 
et de mauvais lieux, de commerçants faillis 5 . Les émigrants, 

1. Relation du P. Biard, ch. XXIV. 

2. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXIV; — Annuœ litteras 
S. J., an. 1612. 

3. Ibid. 

4. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXXIV. 

5. Parkman, Francis, Pioneers of France in the New World. Bos- 
ton, Littlc, Brown and Co. 1871, ch. VII. 

Jés. et Nouu-Fr. — T. I. 9 



- 66 — 

qui allèrent les rejoindre quelques années plus tard ne 
valaient guère mieux : c'étaient des individus aux mœurs 
relâchées, qui avaient fui de chez eux pour échapper à leur 
mauvaise étoile, des banqueroutiers, des gentlemen sans sou 
ni maille, des libertins roués, des gens plus propres à cor- 
rompre quà fonder une république 4 . Ils venaient tous 
chercher fortune à la Virginie, et ils s'établirent définitive- 
ment, après diverses péripéties, dans la presqu'île de 
Jamestown. 

Avant de quitter l'Angleterre, ces aventuriers, grâce à la 
grande influence de leurs chefs, hommes de tête et d'ini- 
tiative, avaient reçu de la Couronne, le 10 avril 1606, une 
charte, la première charte coloniale, qui autorisait les 
Anglais à prendre possession de l'Amérique. Elle fut modi- 
fiée, trois ans après, par une seconde charte, qui conférait 
à une corporation de marchands la nomination d'un gou- 
verneur de la Virginie avec une autorité sans contrôle sur 
les colons 2 . 

A l'époque où nous sommes arrivés, le gouverneur 
s'appelait Thomas Dale, vaillant soldat, énergique, expéri- 
menté, mais grossier, de sentiments peu délicats, suffisant 
comme un parvenu, d'une violence inouïe. Henri IV, dont 
il fut longtemps le soldat et le pensionnaire, avait fait sa 
fortune. 

En qualité d'anglais, Dale revendiquait pour lui et pour 
les siens tout le continent américain jusqu'au quarante- 
cinquième degré de latitude septentrionale. Les postes 
français du Canada n'étaient à ses yeux qu'un empiétement 
sur les droits de la couronne d'Angleterre. Soldat de for- 
tune, il se figurait sans doute que les questions de droit se 
tranchent avec l'épée; aussi ne prenait-il même pas la peine 

1. Bancroft, George, History of the United States, vol. I, chap. V. 

2. Bancroft, George, History of the United States, ibid. 



— 67 — 

d'examiner la charte royale du 10 avril 1606. Elle portait 
cependant cette clause : Nous leur donnons toutes les terres 
jusqu'au 45 e degré, lesquelles ne sont pas actuellement 
possédées par aucun prince chrestien { . Or, à la date des 
lettres patentes délivrées par Jacques I er , la France possé- 
dait réellement ces terres jusqu'au 39 e degré au moins ; les 
voyages de Champlain en font foi, et de plus l'autorité de 
fait, avec le titre de lieutenant de sa Majesté très chrétienne, 
exercée par de Monts sur toutes les terres du Canada. 
Saint-Sauveur et la péninsule acadienne se trouvaient dans 
les limites de ce territoire. 

A Jamestown, où résidait le Gouverneur anglais, était 
arrivé depuis peu un capitaine de navire marchand, Samuel 
Argall, jeune homme aux passions brutales et à V humeur 
violente 2 . Il portait en lui ce mélange de force, d'auda- 
cieuse habileté et de vices, dont le xvn e siècle fournit de si 
fréquents exemples. Il était par dessus tout dépourvu de 
scrupule. Fourrageant vers le mois de mars 1613, à la tête 
d'une poignée de colons, sur les terres du prince indien, 
Powhatan, il remarqua sa jeune fille, Pocahontas, princesse 
d'une grande beauté et d'une intelligence incomparable. Sa 
tenue modeste et digne, sa physionomie aux traits fins 
et distingués contrastaient singulièrement avec tout ce qui 
se voyait de mieux dans la tribu parmi les jeunes filles de 
son âge. A l'âge de douze ans, en 1607, elle avait sauvé de 
la mort John Smith par ses larmes et ses supplications ; elle 
avait ensuite déterminé son père à se lier d'amitié avec les 
Anglais de Jamestown. 

1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXXVI. Le P. Biard donne 
la date de 1607 aux lettres patentes de Jacques I. Il se trompe : voir 
Bancroft, vol. I, ch. VII; — Hazard, I, pp. 51-58 ; — Stith, Appen- 
dix, pp. 1-8 ; — Hening, I, pp. 57-66. 

2. Bancroft, George, History of the United States, vol. I, ch. V. 



— 68 — 

Il semble que cette généreuse intervention méritât 
quelques égards. Argall, au mépris de toutes les lois et de 
toutes les convenances, enleva la jeune Pocahontas et 
demanda à son père de payer sa rançon. Powhatan indigné 
répondit par une déclaration de guerre 1 . 

On pouvait tout attendre et tout craindre de Samuel 
Argall : il était prêt à toutes les besognes. 

Au mois de juin de l'année 1613, il part de Jamestown 
sur un vaisseau de cent trente tonnes, armé de 14 canons 
et portant soixante hommes, et il cingle vers les îles de 
Pencoït : il allait à la pêche de la morue. Les brumes, les 
courants et le mauvais temps le jettent vers le Nord, à une 
faible distance des Monts-Déserts. Là, les sauvages, croyant 
parler à un Français, lui apprennent l'établissement à 
Saint-Sauveur de la nouvelle colonie. Argall manquait de 
vivres ; ses hommes, déguenillés, avaient plus l'air de men- 
diants que de marins. Le premier espérait trouver chez les 
Français des provisions et de l'argent; les autres, des vête- 
ments 2 . 

Le capitaine se fait conduire par un sauvage à Saint- 
Sauveur. 

Les Français, débarqués depuis quelques jours, ne pou- 
vaient s'attendre à une attaque sur leur propre terri- 
toire, en pleine paix, de la part des Anglais. Le 
vaisseau qui les avait conduits n'était pas encore reparti 
pour Honfleur. La Saussaye explorait les environs, les 
colons travaillaient aux champs, les Jésuites élevaient une 
petite chapelle, et l'équipage, reposé des fatigues de la 
traversée, se préparait au retour. 

Voici que tout à coup on aperçoit au loin un navire 

i . Parkman, Francis, Pioneers of France, ibid ; — Bancroft, 
George, History of the United States, ibid. 
2. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXV. 



— 69 — 

venant plus vite qiïun dard, ayant le vent à souhait, trois 
trompettes et deux tambours faisant rage de sonner 1 . 
Flory, Lamotte, le F. du Thet et sept braves marins 
montent sur le vaisseau français. L'épouvante est grande, 
le désordre extrême. Le pilote suivi de plusieurs matelots 
prend une chaloupe et disparaît derrière un îlot pour bien 
se rendre compte de la situation 2 . 

Tout cela est l'affaire de cpielques minutes. Les Anglais 
sont à une portée de fusil. Ils ouvrent un feu nourri de 
mousqueterie. En l'absence du canonier, le F. du Thet sai- 
sit la mèche et répond à l'ennemi. Au même instant il 
tombe mortellement blessé d'une balle, et, le lendemain, il 
expire entre les bras du P. Biard 3 . 

Argall s'empare du vaisseau français et des quatre 
tentes. Fleury et Lamotte sont blessés en se défendant ; Le 
Moine et Neveu se noient 4 ; leurs compagnons et les trois 
Jésuites sont faits prisonniers 5 . 

Par malheur, La Saussaye n'est pas là. Argall force ses 
malles, prend la commission sur laquelle repose l'existence 
légale de la colonie, puis les referme avec soin 6 . 

Le commandant de la colonie ne reparaît que le lende- 
main. S'était-il caché dans les bois, comme le laisse suppo- 
ser la Relation du P. Biard? Ignorait-il ce qui se passait à 
Saint-Sauveur? Quoi qu'il en soit, le rusé Anglais, qui ne 
veut pas avoir l'air d'agir en pirate, le reçoit avec la plus 
grande courtoisie. « Vous avez sans doute, lui dit-il, la 
commission du roi de France, qui vous autorise à vous 



1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXV. 

2. Ibid. 

3. Ibid., ch. XXVI. 

4. Ibid., ch. XXV. 

5. Ibid., ch. XXVI. 

6. Ibid. 



— 70 — 

établir dans ce pays du roi d'Angleterre, mon maître? » 
La Saussaye ouvre ses malles. Tous ses papiers avaient 
disparu. 

« Comment? reprend Argall en changeant de ton, vous 
ne pouvez produire de charte royale? Allez! vous êtes 
des forbans et des pirates; vous méritez la mort. » Saint- 
Sauveur est aussitôt livré au pillage. Provisions, muni- 
tions, meubles, vêtements, tout est volé et transporté sur 
les vaisseaux anglais 1 . 

Le protestant Parkman traite de coquinerie 2 la conduite 
d'Argall. Le mot est heureusement choisi. 

On lira peut-être avec incrédulité ces quatre lignes de 
la Relation latine du P. Biard : « Les Anglais qui avaient 
commencé leur attentat par une criante injustice, semblaient 
vouloir le couvrir par une plus grande iniquité, afin d'en 
effacer le souvenir. Il fallait au plus vite prévenir ce crime 
et arracher les prisonniers à la mort 3 . » 

Les trois missionnaires vont trouver Argall : « Nous 
sommes Jésuites, lui disent-ils ; nous sommes venus ici 
pour convertir les sauvages. » Puis avec un zèle tout apos- 
tolique, ils lui rappellent que la fortune de ce monde est 
changeante, qu'il faut prendre garde de se laisser enivrer 
par le succès, que les lois de l'humanité nous ordonnent 
de traiter les étrangers comme nous voudrions être traités 
nous-mêmes. Ils lui demandent de renvoyer en France les 
prisonniers 4 . Argall savait dissimuler : « Je m'étonne, 
répond-il avec une douceur affectée, que vous autres, 

1. Les voyages de la Nouvelle-France, par Champlain, 1, III, ch. I. 
— Relation de la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. XXVI. — 
Annuœ litterœ S. J, T an. 1612. 

2. Parkman, Francis, Pioneers of France, ch. VII. 

3. Litterœ annuœ S. J., an 1612. 

4. Litterœ annuœ S.J., an. 1612; — Relation de la Nouvelle-France, 
ch. XXVI. 



— 71 — 

Jésuites, dont on connaît la prudence et la religion, vous 
vous trouviez en compagnie de forbans et de déserteurs, 
de gens sans aveu 1 . » Le P. Biard n'eut pas de peine à 
prouver que ses compagnons étaient des hommes de bien, 
tous recommandés par Sa Majesté très chrétienne 2 . Ne 
sachant pas alors qu'on avait dérobé la commission du capi- 
taine La Saussaye, il affirme qu'elle lui a été remise et 
regrette qu'elle n'ait pas été conservée. Argall lui répond : 
« Vous avez eu tort de perdre vos lettres ; néanmoins, je 
traiterai de votre retour en France avec votre comman- 
dant 3 . » 

L'officier anglais avait obtenu ce qu'il désirait, des 
vivres et des vêtements ; en outre, il était assuré de faire 
approuver par le Gouverneur de la Virginie son coup de 
main contre Saint-Sauveur. Il était donc maintenant de son 
intérêt d'éviter tout acte de violence ou de brutalité, qui 
pût le faire passer pour pirate aux yeux des nations 
civilisées ; son honneur et son intérêt lui commandaient de 
se montrer clément. C'est dans ce but qu'il fait semblant 
de s'apaiser, sur les représentations des Jésuites 4 . Selon sa 
promesse, il s'entend avec La Saussaye, et aussitôt il 
entasse dans une chaloupe une quinzaine de prisonniers, 
parmi lesquels le commandant français, le P. Massé et 
deux mariniers qui ri avaient ny carte ny connaissance des 
lieux' , et il les abandonne aux hasards de la mer. Peut-être 
espérait-il que ces témoins accusateurs de sa conduite dis- 
paraîtraient d'une manière ou d'une autre, brisés par la 
fatigue, réduits par la faim ou emportés par les vagues. 

4. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXVI. 

2. Ibid. 

3. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXVI. 

4. Cours d'histoire du Canada, par l'abbé Ferland, t. I, ch. V. 

5. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXVII. 



— 72 — 

Mais le pilote et les matelots, que nous avons vus se cacher 
derrière un îlot, veillaient à peu de distance du port, 
déguisés en sauvages, épiant les moindres démarches des 
Anglais. Une nuit, l'un d'eux était même venu trouver le 
P. Biard pour le supplier de les suivre avec les Pères 
Massé et Quentin : « Quand tous les colons seront en 
sûreté, répliqua le Jésuite, je penserai à vous et j'accepte- 
rai vos offres 1 . » 

Le pilote ayant aperçu la chaloupe, qui allait un peu à 
l'aventure sur les flots, rallie l'embarcation, y monte, la 
dirige, et, suivi de sa barque conduite par de vigoureux 
matelots, il arrive à Port-Mouton, d'où les navires malouins 
les ramènent tous en France 2 . 

Il restait à Saint-Sauveur quinze Français, y compris 
Flory, Lamotte et les Pères Biard et Quentin. Argall s'en- 
gage d'honneur à transporter ces deux derniers aux îles de 
Pencoït, et les autres en Virginie, puis de les renvoyer tous 
dans leur pays par des bateaux anglais 3 . 

Les deux Jésuites et quatre colons montent sur le bâti- 
ment capturé aux Français, et Turnel, lieutenant d' Argall, 
en prend le commandement. Les autres Français s'em- 
barquent sur le vaisseau d' Argall. Au lieu de s'arrêter à 
Pencoït, la flotte vogue vers la Virginie 4 . 

On aurait pu croire que le gouverneur de Jamestown, en 
souvenir de Henri IV, son bienfaiteur, traiterait avec égards 
les prisonniers. 11 n'en fut rien : sa conduite fit même bénir 
la mémoire d'Argall. Il ne parlait que de les pendre tous; 
et peut-être l'eût-il fait sans l'énergique intervention de ce 
dernier qui, pour les sauver, montra la commission de La 

1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXVI. 

2. Annuœ litterœ S. J., an. d 612. 

3. Ibid. 

4. Ibid. 



— 73 — 

Saussaye. Ce fut un coup de théâtre; car les Français 
ignoraient qu'il l'eût volée, et le Gouverneur ne s'attendait 
pas à la production de cette pièce accusatrice. Il craignit, 
en passant outre, de soulever des complications graves 
entre l'Angleterre et la France, et, afin de mettre sa res- 
ponsabilité à l'abri, il réunit son Conseil. Le Conseil 
décida la destruction de tous les établissements français en 
Acadie 1 . 

Argall part avec trois vaisseaux, au nombre desquels 
celui de La Saussaye, commandé par Turnel. Les Jésuites 
étaient montés sur ce dernier bâtiment ; on les emmenait, 
dans l'espoir qu'ils serviraient de guides. 

Le lieutenant Turnel n'avait ni l'énergie sauvage, ni la 
ruse peu scrupuleuse, ni l'instinct de piraterie d' Argall. 
Prudent, avisé, fort habile, ses conseils étaient marqués au 
coin de la sagesse : ses chefs l'estimaient et l'écoutaient. 
Esprit cultivé, il avait beaucoup lu et beaucoup vu : il par- 
lait le latin, le grec, le français, d'autres langues encore 2 . On 
aimait sa compagnie, on le consultait volontiers. Lui-même 
recherchait avec plaisir les hommes instruits et de bon 
ton. En le fréquentant, on s'apercevait vite que le besoin 
seul l'avait jeté dans sa vie d'aventure. Susceptible du 
reste et dévoré d'ambition, il voulait être flatté, il tenait à 
l'estime de ses supérieurs, il voyait avec une intime satis- 
faction ses avis et ses conseils grandement appréciés. 

Le P. Biard lui plut : il trouvait dans ce religieux beau- 
coup de savoir et de droiture, un cœur généreux. Il en vint 
à causer souvent avec lui, à deviser de choses et d'autres. 
Et, tout en s'entretenant, on arriva à Saint-Sauveur. 

Là, Argall somme lé P. Biard de le conduire à l'île de 



1. Anniide litterse S. J., et Relation de la Nouvelle-France, ch. XXVIII. 

2. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXX. 



— 74 — 

Sainte-Croix. Le Père refuse. Argall insiste avec violence , 
mais sans plus de succès. Puisa force de rôder tant en haut 
quen bas 1 , il finit par découvrir lui-même l'établissement, 
qu'il détruit dé fond en comble. 

De Sainte-Croix il se dirige sur Port-Royal. Sachant 
qu'il n'obtiendrait aucun renseignement de l'incorruptible 
missionnaire, il avait pris un sauvage pour lui montrer le 
chemin 2 . Turnel n'approuvait pas cette expédition, et il 
s'efforça d'en détourner son capitaine : « L'entrée du port 
est très dangereuse, lui dit-il, et la saison est avancée; en 
outre, vous ne trouverez rien à Port-Royal : les Français 
y vivent dans la plus grande misère. » Turnel tenait tous 
ces renseignements du P. Biard. Le capitaine, si déférant 
d'»rdinaire aux avis de son lieutenant, ne jugea pas à 
propos de les suivre cette fois. Il franchit sans difficulté 
l'entrée du port, et arrive à l'établissement, où il ne trouve 
personne 3 . Les magasins étaient garnis; chevaux, bœufs, 
vaches, moutons, erraient dans les enclos environnants. Le 
baron de Poutrincourt venait de ravitailler la colonie, ce 
que le P. Biard ignorait. Il ne croyait pas non plus que 
tous les colons fussent absents 4 . 

Les Anglais pillent les maisons, dévalisent les magasins, 
enlèvent tous les bestiaux. L'incendie achève l'œuvre de 
pillage et de dévastation 5 . 

Argall lève l'ancre, satisfait de n'avoir pas suivi les 
conseils de Turnel. Turnel, de son côté, mécontent de voir 
sa réputation de sagesse compromise et son crédit diminué, 
convaincu aussi d'avoir été trompé par le P. Biard, éclate 

1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXX. 

2. Ibid. 

3. Ibid. 

4. Ibid., et Annuœ litterse S. J.,an. 1612. 
b. Ibid. 



- 75 — 

contre celui-ci en reproches et en paroles de vengeance. Un 
incident des plus désagréables vient encore accroître ses 
sentiments de rancune et d'animosité 1 . 

Au moment où les Anglais se retirent, voici que des 
Français arrivent, attirés par le bruit. Il s'élève aussitôt 
entre les deux nations un échange d'imprécations et de 
menaces, de malédictions et d'injures. Les Anglais, armés 
et plus nombreux, allaient se précipiter sur les malheureux 
colons, quand le P. Biard intervient et les arrête. Cet acte 
de dévouement et de patriotisme pouvait lui coûter cher. 
Les Français, en l'apercevant, se figurent qu'il a conduit 
l'ennemi à Port-Royal; tous demandent qu'on lui livre le 
traître ; un d'eux crie à tue-tête qu'il faut le massacrer ; un 
autre, introduit auprès d'Argall, accuse le Jésuite d'être 
Espagnol, d'avoir commis en France les crimes les plus 
odieux, et de s'être enfui au Canada pour échapper aux 
châtiments dus à ses forfaits 2 . 

La situation du missionnaire devenait d'autant plus cri- 
tique que le capitaine Argall et Turnel, irrités tous deux 
contre lui pour des motifs différents, étaient disposés à 
accepter sans contrôle toutes les accusations et toutes les 
calomnies. A les entendre, le P. Biard était un pendard 
abominable*. « On délibéra même, écrit celui-ci, si on ne 
me jetterait pas sur le rivage et si on ne m'y abandonnerait 
pas. Mais l'opinion delà majorité l'emporta; on résolut de 
me ramener en Virginie, et là, en bonne forme et selon la 
loi, de me restituer au gibet auquel j 'avais échappé 4 . » 

Argall met à la voile le 9 novembre 1613. Le lendemain,, 
une terrible tempête s'élève et disperse les trois vaisseaux. 

4. Relation delà Nouvelle-France, ch. XXX. 
. 2. Ibid. 

3. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXX. 

4. Lettre du P. Biard au P. Général à Rome. Amiens, 14 mai 1614. 



— 76 — 

Celui d'Argall rentre à Jamestown, après avoir couru les 
plus grands dangers; le second disparaît, brisé probable- 
ment contre les rochers, et le troisième, celui de Turnal, 
poussé au large par les vents, se trouve, après quelques 
semaines de la plus rude navigation, en face des Açores. 

Que faire ? On ne pouvait songer à revenir sur ses pas et 
à regagner la Virginie : les provisions et surtout l'eau 
manquaient ; on en était réduit à manger les chevaux 
enlevés à Port-Royal. — - Débarquer aux Açores avec les 
deux Jésuites à bord, n'était-ce pas imprudent? Ces îles 
appartenaient aux Portugais, catholiques ardents, favorables 
aux Jésuites, hostiles aux protestants. N'était-il pas à 
craindre que les autorités portugaises, renseignées par les 
Pères Biard et Quentin, ne missent ces religieux en liberté, 
et ne traitassent les Anglais en pirates et persécuteurs de 
prêtres 1 ? 

Ces pensées tourmentaient Turnel. Il fait appeler le 
P. Biard. « Père Biard, lui dit-il, je vois bien que Dieu est 
courroucé contre nous, parce que nous avons fait la guerre 
avant de la dénoncer, ce qui est contre le droit des gens. 
Mais je proteste que cela s'est fait contre mon avis et contre 
mon gré. Je ne pouvais rien y faire; il me fallait obéir. Je 
le répète : Dieu est courroucé contre nous, pas contre 
vous, mais à votre occasion, car vous ne faites que souf- 
frir. » Turnel s'arrête : évidemment le danger avait réveillé 
sa conscience. Il écoute la réponse du P. Biard; puis, 
changeant brusquement de sujet, il reprend : « C'est chose 
étrange que les Français de Port-Royal vous accusent 
ainsi! » — « Monsieur, réplique le Père, m'avez-vous jamais 
ouï médire d'eux? » — « Jamais, répond le capitaine : j'ai 

1. Relation de la Nouvelle-France, ch. XXX. — Annuse litterœ S. J., 
an. 1612. — Lettre du P. Biard au R. P. Général à Rome. Amiens, 
14 mai 1614. 



— 77 -- 

même remarqué que lorsqu'on disait du mal d'eux devant 
Argall, vous preniez leur défense. » — « Jugez, d'après cela, 
interrompt le missionnaire, qui a Dieu et la vérité pour 
soi, des médisants ou des charitables. » — « Je vous com- 
prends, P. Biard ; mais la charité ne vous a-t-elle pas fait 
mentir, quand vous m'affirmiez que nous ne trouverions 
que misère à Port-Royal? » — « Rappelez vos souvenirs, 
Monsieur ; je vous ai dit que lorsque j'y étais, je n'y ai vu et 
trouvé que misère. » — « Cela serait bon, reprend Turnel, 
si vous n'étiez pas Espagnol ; étant Espagnol, vous désirez 
du bien aux Français, non par amour pour eux, mais par 
haine des Anglais * . » 

Pendant ce dialogue, le navire marchait et l'on appro- 
chait des Açores. Le lieutenant était inquiet, soucieux; il 
craignait d'être dénoncé aux Portugais par le prêtre espa- 
gnol, et, croyant qu'il ne lui restait plus qu'un moyen de 
sauver sa vie et celle de ses compagnons, il lui vient la pensée 
de jeter les deux Jésuites à la mer 2 . Le P. Biard s'était 
trouvé assez souvent en face de la mort pour l'envisager 
sans frayeur : « Pour moi, répond-il à Turnel, quand 
celui-ci lui parle de son projet, le plus grand malheur de 
ma mort, ce serait d'être pour d'autres l'occasion d'un 
crime. » Pour ne pas en être l'occasion, il prend avec le 
P. Quentin, sur la demande du lieutenant, l'engagement 
de rester caché, tant que le bâtiment sera dans la rade 
de Fayal 3 ,île de l'Archipel portugais des Açores. 

Le navire entre dans le port de l'île de Fayal vers la fin 
de décembre, et y séjourne plus de trois semaines. Là, les 
autorités portugaises le fouillent à plusieurs reprises et 

1. Litterœ annuœ S. J., an. 1612 ; — Relation de la Nouvelle-France, 
ch. XXX. 

2. Ibid. 

3. Relation de la Nouvelle-France , ch. XXXI. 



— 78 — 

en tous sens, sans découvrir les deux religieux 1 . Aussi, quand 
Turnel se remet en mer au mois de janvier 1614, toutes 
ses préventions étaient tombées. Il avait vu ses prisonniers 
dans les situations les plus diverses et les plus difficiles, à 
Saint-Sauveur, à Port- Royal, à Jamestown, à Fayal ; et 
partout il avait admiré leur calme, leur sang-froid, leur 
charité, la dignité de leur conduite et leur loyauté. Il 
n'avait pas trouvé en eux le portrait détestable que la 
calomnie en fait. S'il ne devint pas leur panégyriste, il leur 
rendit justice 2 . 

N'ayant pu, faute d'argent, se procurer les provisions 
nécessaires pour retourner directement en Virginie, il se 
dirige vers l'Angleterre, où il les recommande comme per- 
sonnes irréprochables, et le gouvernement anglais les fait 
conduire en France par Douvres et Calais, après leur avoir 
témoigné les plus grands égards 3 . 

Ce gouvernement voulait-il par là jeter un voile sur les 
iniques procédés du gouverneur de la Virginie, sur les 
actes de sauvage piraterie commis par les Anglais en Aça- 
die contre les Français? Nous ne le pensons pas. Nous 
croyons plutôt que, satisfait de la conduite de ses agents 
dans l'Amérique du Nord, il voulut encore se donner des 
airs de clémence et de générosité aux yeux de l'Europe, en 
renvoyant dans leur patrie, avec grandes marques d'estime 
et courtoisie, deux Jésuites, dont il n'avait que faire et 
dont la présence en Angleterre pouvait devenir embarras- 
sante. 

Du reste, qu'avait-il à redouter de la France? Henri IV 
n'était plus. Marie de Médicis avait donné sa confiance à 

1. Relation de la Nouvelle-France , ch. XXXI. 

2. Ibid. 

3. Ibid., ch. XXXII. 



— 79 — 

un Italien obscur, le maréchal d'Ancre ; elle avait éloigné 
des affaires le duc de Sully ; elle avait formé autour d'elle 
un conseil d'hommes nouveaux, qui prenaient à tâche de 
marcher dans une voie opposée à celle du règne précédent. 
Les projets de Henri IV étaient abandonnés. Les factions 
égoïstes fermentaient à l'intérieur du royaume; et la régente 
et ses conseillers n'avaient ni le génie ni la force néces- 
saires pour réprimer les mécontents. L'or, répandu à 
pleines mains, avait épuisé le trésor, sans parvenir à 
calmer la noblesse turbulente. Enfin, pour remédier, si 
c'était possible, aux tristes maux dont souffrait le pays, on 
avait réuni, en 1614, les Etats généraux. Dans cette situa- 
tion que pouvait faire la France ? Elle avait assez de ses diffi- 
cultés intérieures, et n'avait nulle envie de s'en créer au 
dehors ; elle semblait même ne pas comprendre, au milieu 
de ses embarras de toutes sortes, qu'elle avait son honneur 
à défendre et ses intérêts à sauvegarder au Canada. Elle 
fit entendre de timides protestations, dont il ne fut pas tenu 
compte; seulement M me de Guercheville rentra en posses- 
sion de son navire 1 ; La Mothe, Flory et les autres prison- 
niers français revinrent 'de la Virginie 2 ; et Charles de 
Biencourt put, aussitôt après le départ des Anglais de 
Port-Royal, rassembler les débris de son naufrage et 
empêcher, grâce à sa patience et à son industrie, la malheu- 
reuse colonie de sombrer définitivement. De délai en délai, 
toutes les autres satisfactions demandées parM.de Biseaux, 
ambassadeur de France à Londres 3 , tombèrent dans l'ou- 
bli; et l'on ne parla bientôt plus de l'injuste et violente 
agression d'Argall, des indignes traitements infligés par 
les pirates anglais aux Français de l'Acadie. 

1. Relation de la Nouvelle-Finance, ch. XXXII. 

2. Ibid., ch. XXXIII. 

3. Ibid., ch. XXXII. 



— 80 — 

Cependant, une nouvelle épreuve attendait les Jésuites à 
leur retour en France. Ils avaient droit, ce semble, au res- 
pect de leurs ennemis, du moins à leur justice, après ces 
trois années passées en Acadie dans l'exercice de l'aposto- 
lat, au milieu des privations et des dangers, et, plus d'une 
fois, en face de la mort. Or, ils apprirent, à leur arrivée, 
que la calomnie s'était attachée à leurs pas depuis leur 
départ de Dieppe et qu'elle n'avait cessé de les poursuivre 
partout, comme à la trace, par boys et rivières, mer et 
terres, de jour et de nuit, en tous leurs voyages et demeures^. 
Elle les accusait d'avoir causé tous les malheurs de la colo- 
nie de Port-Royal et d'y avoir conduit les Anglais ; d'avoir 
jeté la division parmi les Français ; d'avoir déterminé la 
marquise de Guercheville à fonder l'établissement de 
Saint-Sauveur au détriment de celui de Port-Royal ; d'avoir 
contribué, dans un but personnel et intéressé, à la ruine 
des Poutrincourt ; enfin, d'avoir compromis les intérêts de 
la Religion et ceux de la Couronne de France. Un écrivain, 
dont nous avons déjà parlé, s'était fait l'écho d'une partie 
de ces calomnies. Ami des Poutrincourt, ennemi des 
Jésuites, Marc Lescarbot ne sut pas ou ne voulut pas faire 
taire ses préférences et ses sympathies. Il n'avait pas 
reparu au Canada depuis 1607; mais il épousa toutes les 
haines des Calvinistes Dieppois contre les prêtres de la 
Compagnie de Jésus ; il prêta avec plaisir l'oreille à tous les 
racontars et à toutes les inventions calomnieuses de ses amis 
de l' Acadie ; et dans la Relation dernière de son Histoire de la 
Nouvelle-France, il n'eut qu'un seul but, servir la cause de 
Poutrincourt et de de Monts 2 , et faire retomber sur les 
Jésuites la responsabilité de leurs échecs et de leurs 
malheurs. 

\. Relation de la Nouvelle-France, ch. XI. 

2. Histoire de la Colonie française au Canada, 1. 1, p. 92. 



— 81 — 

Certes, les historiens du Canada, Garneau, Ferland, 
Faillon, n'ont pas eu de peine à voir dans Lesearbot 
l'écrivain prévenu, égaré par la passion; ils ont su distin- 
guer l'historien du pamphlétaire. L'historien est exact, judi- 
cieux, aux vues étendues* dans la première édition de son 
ouvrage imprimé en 1609 ; mais dans la Relation dernière* 1 , 
il s'est permis de faire a son Histoire , dit Faillon, des 
additions pleines de fiel contre les Jésuites. Le P. de Char- 
levoix, qui a ignoré V existence de la deuxième édition, et 
qui, d'ailleurs, a parcouru trop rapidement la première, 
prodigue a Lesearbot des éloges peu mérités, pour ne rien 
dire davantage * et son jugement précipité a induit en erreur 
la plupart de ceux qui ont écrit après lui^. 

Le P. Biard ne pouvait laisser sans réponse les calom- 
nies de Marc Lesearbot ; il ne pouvait surtout passer sous 
silence un « Factum escrit et publié contre les Jésuites » 4 . Le 

1. Histoire du Canada, par F.-X. Garneau, t. I, p. 45. 

2. Imprimée en 1612, chez Millot, Paris. 

3. Histoire de la Colonie française en Canada, t. I, p. 104. 

4. Dans sa Relation déjà citée, le P. Biard attaque vivement ce 
Factum (ch. XI) ; il traite l'auteur de « diffamateur et factieux» . Le seul 
exemplaire connu de ce Factum est à la Bibliothèque nationale. Il a été 
réimprimé en 1887, chez Maisonneuve et Ch. Leclerc, avec une intro- 
duction par G. Marcel : Factum du pj^ocès entre Jean de Biencourt et 
les Pères Biard et Massé, Jésuites. Pet. in-4°, pp. xix-91. De qui est ce 
Factuml On l'ignore, mais on soupçonne M. Lesearbot de l'avoir 
composé. Le Diffamateur a préféré se cacher derrière l'anonymat. 
Dans Y Introduction, M. Marcel, qui ne se pique pas d'être historien 
— on le voit assez par cette introduction — dit à la page VI : « Sans 
entrer le moins du monde dans le détail du procès, sans prendre 
parti pour l'un ou pour l'autre (pour Poutrincourt ou les Jésuites), 
nous pouvons dire que les Jésuites sont si bien déchirés dans ce 
Factum, qu'il n'est pas étonnant qu'on ne le rencontre plus nulle 
part — ceux-ci l'ayant dû supprimer — et qu'il ait, par conséquent, 
échappé à cet érudit si patient et si tenace: M. Harisse. » Ceux-ci 
V ayant dû supprimer est un chef-d'œuvre en fait de critique histo- 
rique. Heureusement que ces fins et habiles Jésuites ont oublié un 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. . 10 



— 82 — 

silence eût été une approbation. Il se justifia, il justifia ses 
confrères dans sa Relation de la Nouvelle-France l et dans 
une lettre latine adressée au R. P. Général, Mutius Vitel- 
leschi 2 . Cette justification, qui n'est que le narré très 
simple des événements accomplis sur la terre acadienne de 
1610 à 1614, est en même temps un des plus beaux monu- 
ments historiques de l'époque. En la lisant, il est impos- 
sible de s'expliquer autrement que par les audaces d'une 
haine aveugle, les inventious mensongères de Lescarbot et 
du Factum. Personne n'élèvera le plus léger soupçon sur 
l'honorabilité et la droiture de Samuel Champlain, sur sa 
parfaite et rigoureuse impartialité d'historien. Il a été, en 
outre, à portée ou de tout voir ou de tout entendre. 
Eh bien, dans le chapitre qu'il consacre aux Poutrincourt 
et aux Jésuites, il n'est pas tendre pour la généreuse mar- 
quise, à laquelle il reproche assez vivement la fondation de 
Saint-Sauveur, et le choix du capitaine de La Saussave 

exemplaire ! Cet exemplaire, le seul qui existe, n'a pu échapper à 
M.Marcel, plus patient et plus tenace que M. Harisse. — M. Marcel 
écrit cela et bien d'autres choses dans Y introduction, sans sourciller 
le moins du inonde. — La Relation du P. Biard (imprimée à Lyon en 
1616, chez L. Muguet), qui répond à ce Factum et aux calomnies de 
Lescarbot, ouvre la série des Relations de la Nouvelle-France. Elle 
a été imprimée, avec toutes les autres, dans : Relations des Jésuites 
contenant ce qui s'est passé de plus remarquable dans les missions des 
Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-France. Québec, 
1858, 3 vol., gr. in-8°. Dans la suite, quand nous aurons à parler des 
Relations des Jésuites de la Nouvelle-France, nous renverrons tou- 
jours le lecteur à cet ouvrage. 

1. Harrisse, dans ses Notes sur la Nouvelle-France, p. 39, dit : « La 
Relation du P. Biard décrit les événements dont il a été témoin, et 
donne une histoire bien écrite et très intéressante de la fondation de 
Port-Royal et de Saint-Sauveur, et des cruautés exercées contre les 
Français par les colons de la Virginie. » 

2. Cettre lettre latine, imprimée à Lyon en 1618, se trouve dans les 
annuœ Litterœ S. J. de 1612, p. 563-605, Nous y avons souvent ren- 
voyé le lecteur dans le courant de ce Chapitre préliminaire. 



— 83 — 

pour la direction d'une nouvelle colonie dans un pays où 
il n'avait jamais habité ni voyagé. Il blâme le P. Coton 
d'avoir mal conseillé dans cette circonstance M me de Guer- 
cheville : mieux dirigée elle eût laissé l'Acadie à Poutrin- 
court et consacré les grandes ressources de sa charité à 
l'établissement d'une colonie et d'une mission à Québec. 
Toutefois, quand cet historien parle des missionnaires 
envoyés à Port-Royal, il n'a que des éloges à leur adresser : 
il affirme qu'ils se sont équitablement gouvernés selon Dieu 
et raison, soit dans le contrat d'association à Dieppe, 
soit en toute autre chose. Le chapitre premier du troisième 
livre de ses vovages est le résumé de la Relation du 
P. Biard, le portrait le plus flatteur des religieux de la 
Compagnie de Jésus à Port-Royal et à Saint-Sauveur. 

Rentrés dans leur patrie, ces religieux reprirent le cours 
de leurs travaux apostoliques. Le P. Quentin se fixa àParis 1 ; 
le P. Massé se rendit à la Flèche, où nous le retrouverons 
bientôt; le P. Biard se retira à Lyon, où on lui confia 
quelque temps l'enseignement de la théologie scholastique. 
Appliqué ensuite à la prédication, il donna dans le Midi de 
la France des missions qui firent du bruit 2 . Nommé enfin 



1. Le P. Jacques Quentin mourutle 18 avril 1647. Il ne faut pas le 
confondre avec le P. Claude Quentin, dont nous parlerons dans la 
suite de cette histoire. Il était né à Abbeville au mois de février 1572, 
et entré dans la Compagnie de Jésus, après sa théologie, le 30 juin 
1604. Nommé, au sortir du noviciat, professeur, à Bourges, de cin- 
quième (1606-1607), et l'année suivante (1607-1608) de quatrième; il 
professa encore la quatrième à Rouen (1608-1609), puis il fut envoyé 
au collège d'Eu pour y exercer les fonctions de ministre (1609-1613). 
En 1613, il part pour l'Acadie. De retour en France, il se livra 
à la prédication, dans les bourgs et les villages. Il fit ses vœux de 
Coadjuteur spirituelle 28 août 1616. 

2. De Lyon, où il resta peu de temps, il fut envoyé en 1615 à la 
résidence de Pontoise, en 1616 au collège d'Embrun, enfin en 1619 



— 84 — 

aumônier des troupes du Roi, il mourut à Avignon le 
19 novembre 1622, brisé de fatigue et plein de mérites. 

Telle fut l'issue de la première mission des Jésuites au 
Canada. Elle périt dans un acte de piraterie, par un obscur 
coup de main, au mépris de toutes les lois et au préjudice 
de l'honneur de l'Angleterre. La France ne jugea pas à propos 
de venger l'insulte faite à son drapeau, ni de demander répa- 
ration des dommages causés à ses nationaux par l'inquali- 
fiable agression d'Argall ; ce fut une faute irréparable. A 
partir de ce moment s'ouvrait dans l'Amérique du Nord la 
lutte de l'Angleterre contre la France, lutte sournoise et 
persévérante, qui devait, un siècle et demi plus tard, se 
terminer sur les plaines d'Abraham par la mort héroïque 
de Montcalm et la perte définitive de la colonie française 
du Canada. 

au collège de Carpentras. V. la liste de ses ouvrages dans la 
Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, nouvelle éd. par le P. Som- 
mervogel, année 1890, art. Pierre Biard, 



LIVRE PREMIER 



DEPUIS LA FONDATION DE QUÉBEC JUSQU'A l'ÉRECTION 
DU VICARIAT APOSTOLIQUE 



(1608-1658) 



LIVRE PREMIER 

DEPUIS LA FONDATION DE QUÉBEC JUSQU'A l'ÉREGTION 

DU VICARIAT APOSTOLIQUE 

(1608-1658) 



CHAPITRE PREMIER 

Champlain à Québec. — Le Canada et le Saint-Laurent. — Mœurs, 
gouvernement et religion des sauvages. — Les Pères Récollets 
dans la Nouvelle-France. — Compagnies de marchands. 

Dans sa lettre de 1616 au général Mutius Vitelleschi, 
le P. Biard disait : « Avant d'arriver à Port-Royal, vers 
la fin d'avril 1611, nous avons rencontré Champlain, marin 
d'un courage à toute épreuve et d'une grande expérience, 
qui naviguait depuis sept ans dans ces mers. Nous ne 
pouvions le voir sans effroi lutter avec une énergie extraor- 
dinaire et une habileté rare contre des glaçons d'une gros- 
seur prodigieuse, et poursuivre courageusement sa route 
vers le Saint-Laurent, au milieu des plus graves dangers l . » 

C'était le troisième voyage de Champlain à Québec, 
depuis qu'il était rentré en France avec le baron de Pou- 
trincourt (1607), après la révocation du privilège de 
de Monts. Cet intrépide marin ne pouvait se faire à la vie 
inactive de Paris. Sa pensée revenait sans cesse à la Nouvelle- 
France; il aspirait à revoir ses fleuves, ses forêts, ses soli- 

1. Annuœ litterse S. J., an. 1612; le passage inséré dans le texte 
est une traduction du latin. — Relation de la Nouvelle-France, par le 
P. Biard, ch. XIII. 



— 86 — 

tudes mystérieuses; il désirait vivement planter un jour sur 
cette terre lointaine, au cœur même du pays, sur les bords 
du Saint-Laurent, le draj)eau de la France et la Croix de 
Jésus-Christ 1 . 

Il parla de son projet à de Monts, qui pensait à une nou- 
velle tentative transatlantique et venait d'obtenir pour un 
an la continuation ou plutôt le renouvellement de son privi- 
lège 2 ; de Monts l'approuva et lui promit son concours 3 . 

Champlain vit aussi le P. Coton et le pria d'intéresser à 
son entreprise M me de Guercheville. La marquise, sur les 
conseils de son directeur, refusa de s'associer au protestant 
de Monts 4 . On sait quelle part elle prit à l'entreprise des 
Poutrincourt. 

De Monts, qui avait subi de grandes pertes d'argent dans 
sa tentative de colonisation en Acadie, espérait mieux 
réussir et même reconstituer sa fortune sur le Saint-Laurent. 
Il organisa donc à la hâte une expédition, à la tête de 
laquelle il plaça Champlain, en le nommant son lieutenant; 
et Pontgravé, qui ne rêvait que commerce, fut chargé de 
la traite avec les sauvages 5 . 

1. Premier voyage : Champlain part d'Honfleur pour le Canada le 
13 avril 1608 et rentre à Honneur le 13 octobre 1609. Second voyage : 
il part d'Honfleur le 7 mars 1610 et y rentre le 27 septembre 1610. 
Troisième voyage : Il part le 1 er mars 1611. C'est en se rendant au 
Canada qu'il est rencontré par le vaisseau qui portait à Port-Royal 
les PP. Biard et Massé.. (V. les Voyages de Champlain.) 

2. La commission interdisait à toute personne le trafic des fourrures 
« durant le temps d'un an seulement, ès-terres, pays, ports, rivières 
et avenues de l'étendue de sa charge. » Les lettres patentes, signées 
à Paris, sont du 7 janvier 1608. 

3. Les Voyages de la Nouvelle-France, par le s r de Champlain, 1. III, 
ch. I. — « Le désir que j'ai toujours eu, dit-il (quatrième voyage, 
ch. I), de faire de nouvelles découvertes en la Nouvelle-France; 
ensemble d'amener ces pauvres peuples à la connaissance de Dieu... » 

4. Champlain, 1. III, ch. 1 et 2. 

5. Samuel Champlain, par N.-E. Dionne, chap. X. 



— 87 — 

Champlain s'embarque à Honfleur au mois d'avril 1608 ; 
il pénètre dans le golfe Saint-Laurent, remonte le large 
fleiwe, laisse derrière lui les hauteurs boisées d'où des- 
cendent les eaux du Saguenay et arrive en face de l'île 
d'Orléans. Plus loin, apparaissent à ses regards, au sud, la 
pointe Lévis 1 , et, au nord, le plateau élevé de Québec. 
Aujourd'hui, ce plateau est couronné de maisons, de ter- 
rasses, de couvents, de collèges et d'églises; au commen- 
cement du xvn e siècle, c'était un vaste rocher solitaire, 
escarpé, bordé par des rivières qui lui servaient de défenses 
naturelles. Au bas du rocher, un emplacement assez consi- 
dérable le séparait du Saint-Laurent. Champlain y élève 
quelques constructions en bois qu'il appelle Habitation, il 
les entoure d'un fossé de six pieds de profondeur et de 
quinze de largeur, puis d'un rempart de pieux; il con- 
vertit en jardin le terrain environnant. Telles sont les 
modestes origines d'une des plus fameuses villes du Nou- 
veau-Monde, de celle qui devait être plus tard la capitale 
du Canada. Champlain avait débarqué sur le rivage, au 
pied du promontoire, appelé cap Diamant , le 3 juil- 
let 1608 2 . 

Nous ne suivrons pas le fondateur de Québec dans ses 
excursions sur le grand fleuve, ni dans sa campagne contre 
la puissante confédération des Iroquois, ni dans ses voyages 
vers la source de la rivière des Outaouais (Ottawa), au lac 
Ontario et au lac Champlain. Ce travail nous entraînerait 
en dehors de notre sujet. Qu'il nous suffise, pour le moment, 
de tracer en quelques traits rapides le cadre merveilleux où 
doivent se mouvoir et se développer les principaux évé- 
nements de cette histoire. 

1. Ainsi nommée, plus tard, par Champlain, de Henry de Lévis, duc 
de Ycntadour, vice-roi du Canada. 

2. Champlain, Voyages, ch. III ; — N.-E. Dionne, Samuel Champlain, 
t. I, ch. X; Fondation de Québec. 



— 88 — 

Le voyageur, qui traverse aujourd'hui le Canada, ne 
peut se faire une idée de ce pays au début du xvu c siècle. 
Le Saint-Laurent, sillonné maintenant, de son embouchure 
à Montréal, par des vapeurs de grandes dimensions et des 
bâtiments à voiles, coupé ou longé par des voies ferrées, 
n'est plus ce fleuve solitaire d'autrefois, où s'aventuraient 
rarement quelques navires de commerce européens, où l'on 
ne voyait d'ordinaire que des canots d'écorce de sauvages. 
Routes, chemins de fer, télégraphes, affluents pourvus de 
glissoires qui permettent aux trains de bois de descendre 
jusqu'au fleuve, canaux tournant les cataractes, villages, 
bourgs, villes, cités commerciales tenant à la fois de nos 
capitales d'Europe et des métropoles américaines, tout 
cela est moderne, beaucoup de cela est contemporain. 

Partout, l'industrie se multiplie et se développe, toutes 
les branches du commerce sont en pleine sève, une portion 
relativement considérable du sol est ouverte à l'agriculture. 
Le pays a son éducation primaire, secondaire et supérieure, 
ses écoles, ses collèges et ses universités, ses institutions 
politiques et civiles, toute la vie intellectuelle des peuples 
civilisés. C'est une puissance, la puissance du Canada ou 
Dominion, vaste confédération de provinces soumises à 
l'autorité anglaise et située au nord des Etats-Unis d'Amé- 
rique, entre l'Atlantique, la mer polaire et le Pacifique. 
Comme dans tous les Etats, qui se rattachent par la Foi au 
Pontificat romain, l'Eglise a dans ces vastes régions sa 
hiérarchie puissamment établie et respectée. Les Franco- 
Canadiens, tous catholiques, qui étaient seulement 63.000 
lors du traité de Paris en 1763, dépassent maintenant le 
chiffre de deux millions et demi. Ils auraient depuis long- 
temps débardé les anglo-saxons, si l'immigration n'était 
venue renforcer ceux-ci régulièrement. Ces Franco-Cana- 
diens et ces Anglo-Saxons forment la population de ces 



— 89 — 

deux sections bien distinctes , qui divisent le Canada en 
haut et bas Canada, Canada ouest et Canada est. Cette 
population est loin d'être homogène : mais ces deux élé- 
ments rivaux, qui se reconnaissent au langage, aux mœurs, 
à la religion, vivent dans la paix et la liberté. 

Voilà ce que le voyageur voit, contemple, admire 
aujourd'hui! Il y a trois siècles, rien n'existait de toutes ces 
choses. C'était la solitude, solitude immense, profonde; 
aucune trace de civilisation; ici et là seulement, quelques 
cabanes d'indiens, des tribus sauvages de chasseurs et de 
pêcheurs. 

Un écrivain a dit avec vérité : « Le Canada, c'est le 
Saint-Laurent. Tout émane de lui, tout arrive par lui, tout 
s'en retourne à lui *. » Ce grand fleuve prend sa source vers 
le plateau central, d'où partent, vers le nord, les rivières 
qui se jettent dans la baie d'Hudson, et, vers le midi, le 
père des eaux, le Mississipi, qui se décharge dans le golfe 
du Mexique 2 . Sous le nom de rivière Saint-Louis à sa source, 
il court vers les cinq grands lacs qu'il traverse, et, dans son 
parcours de plus de sept cents lieues, jusqu'à l'Océan Atlan- 
tique, il divise la Nouvelle-France en deux parties. Sa lar- 
geur n'est pas la même partout ; très rétréci en plusieurs 
endroits, il présente ailleurs une étendue de plusieurs 
lieues. Aussi, quand on le remonte, quel spectacle varié, 
souvent grandiose ! De son embouchure aux chutes du Nia- 
gara, on rencontre une suite d'îles, à l'aspect le plus 
ravissant : les îles aux Coudres, aux Oies, aux Grues, 
Madame, Grosse-Ile; près de Québec, l'île d'Orléans la 

1. Le Canada, par Sylva Clapin. Paris, Pion, 1885, ch. III. 

2. Histoire du Canada, par Garneau, 1. II, ch. II. Les renseigne- 
ments que nous donnons ici sont, en partie, tirés de cette histoire et 
du Cours d'histoire de Ferland. 



— 90 — 

Belle; plus loin, à l'extrémité ouest du lac Saint-Pierre, 
expansion du Saint-Laurent, des îles et des îlots fermant 
le lac. Puis viennent la grande île de Montréal, séparée au 
nord de l'île Jésus par la rivière des Prairies, l'île Per- 
rot, qui sépare le lac des deux Montagnes du lac Saint- 
Louis, dont l'entrée se fait parle saut Saint-Louis ou rapide 
Cauchnauouaga. Enfin, après avoir franchi les rapides des 
Cascades et des Cèdres, au delà desquels le fleuve, en s'élar- 
gissant, forme le lac Saint-François, après avoir passé les 
rapides des Gallopes, on entre dans les Mille îles, les unes 
couvertes de verdure, les autres flanquées de rochers, 
celles-ci à fleur d'eau, celles-là aux bords élevés et taillés à 
pic : c'est un des endroits les plus pittoresques du grand 
fleuve. De ces îles granitiques on débouche dans l'Ontario. 
Les deux plus grandes de celles qui peuplent le Saint- 
Laurent sont assurément les îles de Montréal et d'Orléans, 
la première mesurant une longueur de dix lieues et une 
largeur de trois environ, la seconde n'ayant pas moins de 
de sept lieues de long. 

Au commencement du xvir 9 siècle, les deux parties de la 
Nouvelle-France formées par le long parcours du Saint- 
Laurent, embrassaient les pays appelés aujourd'hui la baie 
d'Hudson, y compris son bassin, le Labrador, la Nouvelle- 
Ecosse, le nouveau Brunswick, le Canada et une bonne 
partie des Etats-Unis. La nature semblait avoir lié la 
Nouvelle-France à la Louisiane, puisqu'il était si facile, des 
cinq grands lacs, de gagner le Mississipi par ses affluents 
de l'est, le Wisconsin, l'Ohio et la rivière des Illinois. 
Aussi, après la découverte du Meschacébé des anciens, les 
possessions françaises s'étendirent-elles jusqu'à son immense 
bassin, auquel on donna le nom de Louisiane. 

Assise sur des terres granitiques, la belle vallée du Saint- 



— 91 — 

Laurent, à la fois grandiose et pittoresque, est riche en 
minerais, et généralement fertile, surtout, en remontant le 
fleuve, dans sa partie supérieure, et sur les bords des 
grands lacs. Deux chaînes de montagnes, peu élevées, 
mais très évasées en plusieurs endroits, l'encadrent mer- 
veilleusement : les Laurentidcs, au nord, qui s'appuient 
sur le Labrador, et vont, par une échelle ascendante de l'E. 
à l'O., se prolongeant au dessus du lac supérieur; les Allé- 
ghanies ou Apalaches^ au sud, qui partent du golfe Saint- 
Laurent et s'étendent jusqu'à la Virginie, en passant au 
dessous du lac Champlain. A l'Ouest, les cinq grands 
lacs lui forment une ceinture d'eau d'une admirable variété, 
où tout se dessine dans les plus vastes proportions; puis 
viennent çà et là, sur l'immense étendue de la vallée, 
d'autres lacs de moindre dimension : sur la rive droite, le 
lac Champlain 2 ; sur la rive gauche, les lacs Saint-Jean, 
Nipissing, Soissons, Abitibis, et celui des Mistassins. 

Tous ces lacs reçoivent le tribut de nombreux torrents. 
Le Saint-Laurent, de son côté, dans sa marche tranquille 
et majestueuse, se grossit sur son passage, des eaux 
d'innombrables rivières, dont plusieurs sont de véritables 
fleuves : à droite, le Richelieu, le Saint-François et la 
Chaudière ; à gauche, l'Ottawa, le Saint-Maurice et le 
Saguenay, une des curiosités du Nouveau-Monde, dont le 
lit se perd au pied d'énormes montagnes de granit, à l'aspect 
le plus sauvage. 

Tous ces lacs, toutes ces rivières avaient leur importance 
à l'époque de l'établissement des Français au Canada, car 

i. Les monts Chicchacks ou Notre-Dame font partie des Allégha- 
nies, ou Alléganies et Alléghanys. 

2. Du lac Champlain on entre dans un autre lac appelé Saint-Sacre- 
ment ou lac George. 



— 92 — 

ils étaient les seules voies de communication. On voyageait 
alors seulement en canot. 

Alors aussi, tous ces pays aujourd'hui en partie défri- 
chés, cultivés et habités n'étaient qu'une immense forêt, 
dont les principales essences sont connues : le pin, le 
sapin, le cèdre, l'épinette blanche, le merisier, le chêne, 
l'érable, le noyer, le charme, le frêne, le hêtre, l'orme, le 
peuplier, le tremble et le bouleau. Quantité d'animaux 
peuplaient les profondeurs impénétrables des bois : l'ours 
blanc et l'ours noir, le loup, le lynx, le renne, le daim, le 
chevreuil, l'élan et le bœuf musqué. Le bison fréquentait 
les prairies ; le castor et la loutre se trouvaient sur les bords 
dès rivières, des lacs et des marais. 

Ces régions, d'une vaste étendue, présentent les diffé- 
rences de climat les plus considérables. La zone glacée, au 
nord, embrasse le Labrador, la baie d'Hudson et toutes 
les contrées environnantes. « Inclinée vers les mers gla- 
ciales, cette plaine immense, généralement boisée et entre- 
coupée de savanes, est impropre à la culture 1 . » La zone 
tempérée comprend les pays d'en haut, le bassin du Saint- 
Laurent et l'Acadie. Quoique placée sous les mêmes paral- 
lèles que la France, l'Angleterre, la Belgique et l'Espagne, 
le climat y est beaucoup plus froid qu'en Europe. L'hiver 
est rude et long : le Saint-Laurent reste glacé depuis les 
premiers jours de décembre jusqu'au mois de mai. 

Remontons maintenant ce fleuve, à partir de son embou- 
chure, à l'endroit où il devient le golfe Saint-Laurent entre 
le Labrador au nord et la Gaspésie au sud. Il y a trois 
siècles, on rencontrait beaucoup de peuplades sauvages, 
répandues de chaque côté des deux rives. Sur la rive 
gauche, après avoir laissé les Esquimaux, on trouvait les 

1. Le Canada, par L.. Dussicux, p. 11. 



— 93 — 

Bersiamites, les Papinachois, les Mistassins; les Monta- 
gnais sur le Saguenay et le lac Saint-Jean ; la nation du 
Porc-Epic et les Attikamègues ou Poissons blancs 1 , vers 
la hauteur des terres; les Algonquins 2 , aux environs de 
Québec; les Outaouais 3 sur la rivière qui porte leur nom; 
plus loin, les Iroquets et la Nation de l'île, et en avançant 
vers le nord, sur les rives orientale et septentrionale du lac 
Huron et du lac Supérieur, la Nation du Petun, les Hurons, 
les Amikoués ou Castors 4 , les Nipissiniens ou Sorciers 5 , 
les Temiscamingues, les Abittibis, les Sauteurs connus 
aujourd'hui sous le nom de Ghippewais, donné par les 
Anglais ; enfin, les Cris ou Kristinaux 6 , au nord du lac 
Supérieur, en tirant vers la baie d'Hudson. Sur la rive 
droite du Saint-Laurent, on voyait d'abord les Gaspésiens, 
dispersés sur des terres grasses, très fécondes, et dans de 
magnifiques forêts vierges ; puis, les Etchemins, les 
Micmaks ou Souriquois et les Abénakis, dont nous avons 
déjà parlé ; enfin les Iroquois, au sud des lacs Erié et 
Ontario, formant une confédération composée des Agniers, 
des Onnontagués, des Goyogouins, des Onneyouts et des 
Tsonnontouans 7 . Plus loin, dans la direction de l'ouest, 



1. Nation de race algonquine. 

2. On distingue les Algonquins supérieurs appelés Outaouais par 
les Français, et les Algonquins inférieurs des environs de Québec 
et de Tadoussac. (Relat. de 1670, chap. X.) 

3. D'après la Relation ds 1670, ch. X, les Français se servirent de 
ce nom (Outaouais) pour désigner toutes les tribus d'Algonquins 
supérieurs ; mais ce nom appartenait en propre à la nation des 
Cheveux-relevés (Ondataouaouat). 

4. Amikoués (Amikouas, Amiquois), tribu d'Algonquins supérieurs. 

5. Les Nipissiniens ouNipissings (Nipissiriniens), peuplade de race 
algonquine, habitant les bords du lac Nipissingou Népissing. 

6. Appelés aussi Crislinos, Çristinaux ou Kiristinous. 

7. Les Anglais les appelaient : Mohawks, Oneidas, Onondagas, 
Cayugas et Senecas. 



— 94 — 

habitaient les Eriés au sud du lac de même nom; les Miamis 
et les Illinois, sur la rive méridionale du lac Michigan ; 
enfin, au couchant des grands lacs, les Mascoutins, les 
Puans ou Winipigons, les Folles-Avoines, les Poutéoua- 
tamis, les Renards, les Sakis, les Sioux et les Assiniboines. 
Toutes ces tribus, et d'autres moins importantes, se par- 
tageaient en deux races principales : la race Algonquinc et 
la race Huronne-Iroquoise. On les a ainsi divisées d'après 
les langues qu'elles parlaient ; ces langues sont appelées 
langues-mères, parce qu'elles n'ont aucune analogie entre 
elles 1 . 

Quelle était la population de la Nouvelle-France à 
l'époque où les missionnaires s'établirent à Québec ? Il 
serait impossible de le dire avec précision. A en juger par 
la variété et le nombre des tribus, on serait porté à croire 
qu'elle devait être considérable ; et cependant rien de moins 
exact. Les calculs, faits avec le plus grand soin, la 
réduisent à un chiffre de deux cent mille âmes environ, ce 
qui n'étonnera pas les historiens un peu au courant des 
habitudes des sauvages : les peuples chasseurs surtout ont 
besoin, pour vivre, d'espaces immenses 2 . 

Ces peuples se partageaient en deux classes : les uns 
vivaient sédentaires^ réunis en bourgades comme les 
Hurons, ou formant une confédération comme les Iroquois, 
tous adonnés au travail des champs; les autres, sans 
demeure fixe, comme les Algonquins, les Montagnais, les 

4. D'après Garneau [Histoire du Canada, i or vol., pp. 86, 87, 88 et 
89), il y avait trois langues-mères, Siouse, Algonquine et Huronne. 
L'abbé Ferland (Cours d'histoire du Canada, 1 er vol. p. 95) n'en donne 
que deux. — V. ces deux historiens pour plus amples renseigne- 
ments. 

2. Garneau, Histoire du Canada, t. I, p. 89. 



— 95 — 

Papinachois, les Bersiamites, les Micmacs, les Etchemins, 
subsistaient du produit de leur chasse et de leur pêche 1 . 

Ces derniers habitent des cabanes d'une construction 
primitive, lesquelles se composent de perches fichées en terre 
et recouvertes d'écorces aussi minces parfois que du par- 
chemin 2 . Quand ils déménagent, ce qui leur arrive fréquem- 
ment pendant l'été, presque continuellement pendant 
l'hiver, ils ne sont pas longs à accomplir cette besogne. Ils 
mettent en hiver sur le traîneau, en été sur le canot, les 
couvertures d'écorce et leurs misérables hardes, et ils 
partent. Le soir venu, on coupe dans la forêt de longues 
perches de bouleau ou de pin, on les plante en terre dans 
un espace long ou carré, plus ou moins étendu, on les 
rapproche par le sommet, de manière cependant à y ména- 
ger une ouverture ; sur ces perches on étend les rouleaux 
d'écorce; une peau d'ours sert de portière ; et la cabane est 
faite. 

Au centre de la cabane, on allume le feu, et la fumée 
s'échappe comme elle peut par l'ouverture du haut ; elle est 
souvent si épaisse qu'on est obligé de se coucher des 
heures à plat ventre et de respirer la bouche contre terre. 
En hiver, avant de fixer les perches, les sauvages 
déblaient, à l'aide de leurs raquettes, un espace de terrain 
suffisant pour la famille, autour duquel la neige forme une 
muraille de plusieurs pieds de haut ; et, la cabane terminée, 
ils recouvrent de branches de pin le sol humide et la 
muraille de neige 3 . 

Chez les peuplades sédentaires, la civilisation est plus 

1. Histoire de la Colonie française, par l'abbé Faillon, t. I, p. 299; 
— Relations des Jésuites, passim. 

2. Brève relatione del P. Bressani, p. 9. 

3. Relation de la Nouvelle-France, par le P. Le Jeune, année 1634, 
p. 51. • 



— 96 — 

avancée. Les cabanes sont construites avec de grosses 
écorces de cèdre, de frêne, d'orme ou de sapin, soutenues 
par de fortes pièces de bois. Elles ressemblent à des 
berceaux ou tonnelles de jardin 1 , et ont dix, vingt, trente, 
quarante cannes de longueur sur quatre de largeur et autant 
de hauteur 2 . A l'intérieur, pas de cave, pas de grenier, pas 
de chambre, aucun meuble. Aux deux extrémités de la 
cabane , une porte ; et pour fenêtre et cheminée , une 
ouverture au sommet du toit, par où vient la lumière et 
s'échappe la fumée. Dans chaque cabane, plusieurs feux, et 
deux familles à chaque feu 3 . On s'assied par terre, on couche 
sur des peaux de bêtes, sur des nattes ou sur la terre nue. 

Les peuplades sédentaires ne cultivent guère que le blé 
d'Inde, les citrouilles et le tabac 4 . Le blé est à peu près 
leur unique nourriture avec le poisson et la viande des 
bêtes sauvages, fraîche ou fumée. Pas de vin, pas de pain, 
pas de sel, pas de légumes. 

La sollicitude du ménage, chez les sauvages, repose sur 
la femme : à elle de cultiver les champs, de couper et de 
transporter le bois de chauffage, de faire la cuisine. Avant 
l'arrivée des Européens, elle se servait, en guise de chau- 
dière, d'un vaste trou creusé en terre ou dans la souche 
d'un arbre, qu'elle remplissait d'eau. Elle faisait bouillir 
l'eau au moyen de pierres rougies au feu ; et dans cette 



1. Relation de 1635, p. 31. 

2. Le P. Bressani dit dans sa Brève Relatione : « E fanno le loro 
capanne di 10, 15, 20, 30 e 40 canne di longo. » La canne, mesure 
d'Italie, vaut à peu près six pieds. 

3. Lettre du P. François du Peron, Jésuite, à son frère, Joseph 
Imbert, de la Compagnie de Jésus. Au bourg de la Conception de 
N.-D. chez les Hurons, 27 avril 1639. (Documents inédits du P. Ca- 
rayon, XII, p. 170.) 

4. Lettre du P. de Brébeuf au R. P. Général, Mutius Vitelleschi ; 
de Saint-Joseph chez les Hurons, 1635. (Doc. inéd., XII, p. 164.) 



— 97 — 

espèce de chaudière, elle jetait pêle-mêle le blé d'inde, le 
poisson, la viande. Le mari s'occupe de guerre, de chasse, de 
pêche, de traite 1 . Il fabrique les traîneaux, les raquettes, les 
canots, les avirons, les cabanes, enfin les armes offensives et 
défensives, javelots, arcs, flèches, casse-têtes, brassards et 
cuissards, boucliers et haches 2 . 

Le Canada n'étant qu'une vaste forêt sans chemins, cou- 
pée de fleuves, de rivières, de petits cours d'eau et de lacs, 
le sauvage voyage toujours en canot pendant la saison 
d'été 3 . Si la navigation est interrompue, ce qui arrive sou- 

1. P. Biard, Relation delà Nouvelle-France; — F. Gabriel Sagard, 
Histoire du Canada et voyage du pays des Hurons ; — P. Le Jeune, 
Relations de la Nouvelle-France; et Relations des autres missionnaires 
Jésuites, à partir de 1633 ; — M. Lescarbot, Histoire de la Nouvelle- 
France, 1. VI, ch. XVII et XVIII ; — Perrot, Mœurs des sauvages, 
édit. du P. Tailhan ; — Ferland,t.l, p. 73 : « Les Souriquois brûlaient 
un arbre à une hauteur de deux ou trois pieds, puis creusaient la 
souche avec des tisons ardents et des outils de pierre, et la chau- 
dière était prête. » 

2. Voir la description des armes : Perrot, Mœurs des sauvages, 
pp. 64, 300, etc.; — L'abbé Ferland, t. f, p. 113; — G. Sagard, 
pp. 125 et suiv.; — Lafîtau, Mœurs des sauvages, t, II, p. 193; — 
Charlevoix, t. III, p. 22 ; — M. Lescarbot, 1. VI, ch. XVII. 

Perrot a décrit au ch. VII, n 08 2 et 3, les occupations de l'homme 
et de la femme, et le P. de Charlevoix a reproduit en partie (t. III, 
pp. 333 et 344) ce que dit Perrot. Tout cela est parfaitement d'accord 
avec ce qu'on trouve sur le même sujet dans Champlain, les Rela- 
tions des missionnaires (années 1633 et 1634) et le P. Lafiteau (t. II, 
pp. 3, 63 et suiv., 106 et suiv.). D'après les Lettres édif. (t. VI, 
pp. 179 et 329), les femmes travaillaient encore plus chez les Illinois 
que chez les autres sauvages ; mais, en revanche, les Hurons parta- 
geaient avec leurs femmes les travaux de la campagne; et le P. Gra- 
vier (Relation ou Journal de son voyage en 1700, p. 30) dit que les 
Tounika de la Louisiane prenaient pour eux tous les travaux pénibles 
et ne laissaient à leurs femmes que les soins du ménage. — V. les 
Notes du P. Tailhan sur le Mémoire de Perrot, p. 181. 

3. On lit dans un mémoire anonyme adressé en 1705 au comte de 
Pontchartrain (Mémoire historique sur les mauvais effets de la réu- 
nion des Castors dans une mémo main ; ministère de la marine), la 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. T. 11 



— 98 — 

vent, par un sault ou rapide, ou bien par un faîte entre 
deux rivières, il porte le canot sur ses épaules. En hiver, 
quand la terre est couverte de neige et les fleuves de glace, 
il voyage en raquettes * . 

Les hommes n'ont guère pour tout vêtement, l'été, qu'une 
sorte de ceinture appelée Brayer', les femmes sont vêtues 
plus modestement. L'hiver, le sauvage se couvre de peaux 
d'animaux. 11 porte souvent des chaussons de cuir, des 
espèces de bas de peau ou d'étoffe 2 . Il fait encore grand 

description suivante du canot : « Les canots sont faits d'écorces de 
bouleau proprement tendues sur des varangues de bois de cèdre bien 
légères et bien minces. Leur structure est presque semblable à celle 
des gondoles de Venise. Ils sont partagés en six, sept et huit places 
par des barres de bois légères qui soutiennent et qui lient les deux 
bords du canot... Comme une seule écorce ne peut pas faire un canot 
tout entier, celles qui le composent sont cousues avec des racines 
de sapin, plus blanches et plus liantes que l'ozier. On enduit les cou- 
tures d'une gomme que les sauvages tirent du sapin. Les sauvages, 
et les femmes surtout, excellent dans Fart de faire ces canots ; peu 
de Français y réussissent ». — « Faire portage, c'est transporter les 
canots par terre d'une rivière à une autre, du pied d'une cataracte au 
dessus. » (Lahontan, t. I, p. 276.) 

1. « Les raquettes, dit Chateaubriand dans ses Voyages d'Amé- 
rique, ont dix-huit pouces de long sur huit de large; de forme ovale 
par devant, elles se terminent en pointe par derrière ; la courbe de 
l'ellypse est de bois de bouleau plié et durci au feu. Les cordes trans- 
versales et longitudinales sont faites de lanières de cuir ; elles ont 
six lignes en tous sens ; on les renforce avec des scions d'ozier. La 
raquette est assujettie aux pieds au moyen de trois bandelettes. Sans 
ces machines ingénieuses, il serait impossible de faire un pas l'hiver 
dans ces climats ; mais elles blessent et fatiguent d'abord, parce 
qu'elles obligent à tourner les jambes en dedans et à écarter les 
jambes. » Le P. Lafitau, Jésuite, donne une description très éten- 
due de la raquette, dans les Mœurs des Sauvages amériquains, t. II, 
pp. 220 et suiv. 

2. Voir, pour plus amples détails sur l'habillement des sauvages : 
P. Lafitau, t. II, pp. 26 et suiv. ; — M. Lescarbot, 1. VI, ch. IX ; — 
Charlevoix, t. III, p. 327 ; — Lahontan, t, II, pp. 94-96; — Relations 
des Jésuites de la Nouvelle-France, passim ; — Ferland, 1. I, ch. VIII ; 
— Garneau, t. I, 1. II. 



— 99 — 

usage de colliers de porcelaine et du calumet ; les colliers 
servaient d'ornement et de pâture, surtout aux femmes 1 ; 
le calumet, ou pipe des sauvages, est également pour eux 
le symbole de la paix 2 . Rien aussi ne se fait au Canada 
avec les sauvages, ni affaires, ni négociations, sans les col- 
liers, qui servent de contrats et cï obligations parmi eux, 
V usage de V écriture leur étant inconnu^. 

1. Sagard, Histoire du Canada, pp. 371 et suiv. 

2. Lachamhre, Dictionnaire : « Le Calumet est pour les sauvages 
le symbole de la paix. Lorsque les chefs des tribus indigènes de 
l'Amérique septentrionale se réunissent pour conclure un traité avec 
les chefs d'autres tribus ou avec des négociateurs étrangers, ils 
allument le tabac d'une longue pipe, ornée de divers enjolivements. 
Après quelques aspirations qui en ont fait jaillir la fumée, le chef fait 
passer le grand Calumet au chef étranger ou aux ambassadeurs pour 
fumer à leur tour. Offrir à quelqu'un le calumet, c'est vouloir vivre 
avec lui en bonne intelligence et en amitié. » Ce que dit Lachambre 
est confirmé par les missionnaires et les historiens du Canada. Le 
P. Marquette (sect. 6 e , Ms. rom., p. 39) fait cette description du 
calumet : « il est composé de deux pièces; d'une pierre rouge, polie 
comme du marbre et percée de telle façon qu'un bout sert à recevoir 
le tabac, et l'autre s'enclave dans le manche ; c'est un baston de 
deux pieds de long, gros comme une canne ordinaire, et percé par 
le milieu. Il est embelly de la teste ou du col de divers oyseaux dont 
le plumage est très beau. Ils y adjoustent aussy de grandes plumes 
rouges, vertes et d'autres couleurs... Il n'est rien parmy les sauvages 
<le plus mystérieux n'y de plus recommandable... Il semble estre le 
Dieu de la paix et de la guerre, l'arbitre de la vie et de la mort... Il 
y a un calumet pour la paix et un autre pour la guerre, qui ne sont 
distinguez que par la couleur des plumages dont ils sont ornez. Le 
rouge est marque de guerre. » Voir Perrot, ch. XV, p. 99 et 100 ; — 
La Potherie, t. II, ch. II ; — Lahontan, t. I, p. 47 ; — Cliarlevoix, t. III, 
p. 211 ; — Comtesse Gédéon de Clermont-T onnerre , trad. des Pion- 
niers français de Fr. Parkman, introduction, p. xiv ; — P. Lafitau, 
t. II, pp. 314, 320, 330; — Qarneau, t. I, p. 96. 

3. Lahontan, t. I, p. 48; — Charlevoix , t. III, p. 210; — 
P. Lafitau, t. I, p. 502; — Comtesse G. de Clermont-Tonnerre, 
ibid., p. xiv, Wampum. « Wampoum, dit Taine dans son diction- 
naire, nom donné parmi les tribus de l'Amérique du Nord, à des 
ceintures auxquelles étaient enfilés des coquillages de diverses 



— 100 — 

Les sauvages du Canada avaient-ils une organisation 
sociale, une forme de gouvernement? On a versé des flots 
d'encre sur cette question, que nous n'avons pas l'intention 
d'élucider. On peut dire en général que s'il existait chez 
les tribus sauvages un fantôme d'autorité publique, il n'y 
avait pas, à proprement parler, de gouvernement. Chez les 
tribus errantes, les capitaines et les anciens traitaient en 
conseil les affaires de la tribu ; leurs décisions n'obligeaient 
personne, la liberté de chacun étant absolue, inviolable. 
En général, les nations sédentaires forment chacune une 
espèce de république représentative. 

Pour ne parler que des Hurons, ils sont divisés en trois 
tribus principales, les Attignaouantans, les Attignecnon- 
ffuahac et les Arendahronons, ou gens de la Corde, du 
Rocher et de VOurs. La Relation de 1639 ajoute une qua- 
trième tribu, celle de Tohontaenrat 1 . 

L'autorité publique de la nation est entre les mains de 
capitaines ou chefs, qui président aux affaires civiles et 
commandent à la guerre. Chaque tribu, chaque village a 

formes et de diverses couleurs, et qui, par leurs combinaisons 
emblématiques étaient destinées à éveiller dans l'esprit telle ou telle 
notion; c'est l'analogue des quipos, A. Maury, de l origine de l'écri- 
ture, Journal des Savants, août 1875, p. 467. » — Ferland, t. I, 
p. 122. 

1. Relation de 1639, p. 50. — Le P. Martin dit à la p. 322 de sa 
traduction de la Brève Relatione du P. Bressani : « HURONS. Cham- 
plain les appelle Hurons, Ochatéguins, Ochatagin, Attigouantans, 
Atignonaaniians, Attignouantan, Attigouotans, Attignouaatitans. 
Sagard les nomme Houandates. Ils étaient divisés en 3 tribus» 
La Corde, le Rocher et l'Ours (Sagard, Relation 1659). 1° Les Atti- 
gnaouantans (Relation 1639), Atingyahointan (Sagard). 2° Les Atiga- 
gnongueha (Sagard), Altignenonghac (Relation 1636), Atignenongac/i 
(Relation 4637), Attigneenonguahac (Relation 1639), Attingueenon- 
gnahak (Relation 1641), Attiniatoenten (Relation 1649). 3° Les Henar- 
honons (Sagard), Arendoronons (Relation 1636), Arendahronons (1639), 
Arendaenronons. » 



— 101 — 

encore son capitaine ; puis, il y a un capitaine chargé 
de la grande fête des morts, un capitaine qui orga- 
nise les voyages de trafic, d'autres capitaines munis d'em- 
plois de moindre importance. La dignité est due à la valeur 
et au mérite personnel 1 . Les uns et les autres n'ont d'autre 
moyen de se faire obéir que l'estime et la persuasion, et 
encore ce moyen ne réussit-il pas toujours, car « dans chaque 
nation, et dans chaque nation, chaque bourgade, et dans 
chaque bourgade, chaque famille, chaque individu se consi- 
dère comme libre d'agir à sa guise, sans avoir jamais de 
compte à rendre à personne. Les chefs ne jouissent de 
quelque pouvoir qu'à la guerre et à la chasse, où d'ailleurs 
ils ne sont suivis que par ceux qui le veulent bien 2 . » 

Les graves intérêts du village se discutent dans le conseil 
composé du capitaine et des anciens ; ceux de la tribu dans 
une assemblée composée des conseils particuliers de chaque 
village ; et ceux de la nation dans une assemblée générale, 
à laquelle sont convoqués tous les capitaines et les anciens 
de chaque tribu. Le peuple peut assister à tous les conseils. 

Rien de plus pittoresque que le spectacle d'une assemblée 
de sauvages, surtout de l'assemblée générale de la nation. 
On se réunit dans la cabane du capitaine qui a envoyé la 
convocation. « C'est une troupe de crasseux, dit le P. 
Lafitau, assis sur leur derrière, accroupis comme des 
singes, et ayant leurs genoux auprès de leurs oreilles, ou 
bien couchés différemment, le dos ou le ventre en l'air, qui 
tous, la pipe à la bouche, traitent des affaires d'Etat avec 
autant de sang-froid et de gravité que la junte d'Espagne 
ou le conseil des Sages à Venise 3 . » Les hommes d'une 

1. Relation de la Nouvelle-France, année 1636, ch. VI : « De la 
police des Ilurons et de leur gouvernement. » 

t. Mémoire de Nicolas Perrot, par le P. Tailhan, p. 210, note. 
3. Mœurs des sauvages, t. I, p. 478. 



— 102 — 

même tribu se mettent ensemble pour mieux se concerter 
sur le vote final. Chacun parle à son tour, aussi long-temps 
qu'il veut, sans être jamais interrompu. Quand l'orateur a 
fini de parler, l'assemblée pousse toujours le môme cri 
d'applaudissement, qu'elle approuve ou désapprouve : 
Haau { ! On vote les mesures proposées au moyen de petits 
bâtons de bois. Même après le vote, acquis à la pluralité 
des suffrages exprimés, chacun conserve sa liberté, et peut, 
s'il le désire, ne pas se soumettre aux décisions de l'assem- 
blée, bien que de fait il y obéisse d'ordinaire. 

Les membres d'une même tribu sont presque tous 
parents; aussi ne peuvent-ils se marier entre eux, les 
usages s'y opposant formellement; ils prennent mari ou 
femme dans la tribu voisine, et les enfants appartiennent à 
la tribu de la mère; ils n'ont aucune part à la succession 
du père, dont tous les biens, même les armes, passent de 
droit à ses frères et aux fils de ses sœurs. L'hérédité 
descend par les femmes. Ghamplain en donne cette singu- 
lière raison : c'est que l'enfant peut bien ne pas être le fils 
de son père légal, à cause de la vie dissolue des populations 
indiennes. 

Le système de division sociale chez les Hurons, leur 
république représentative et la règle de succession par 
les femmes sont une des formes politiques les plus 
communes chez les nations indiennes sédentaires. 

4. Relation de 1636, p. 128. — Chaque tribu avait son orateur,, 
lequel prenait la parole au nom des membres de sa tribu. Chaque 
tribu avait pour emblème un animal ou un objet dont elle portait le 
nom; et cet animal, Fours par exemple, ou cet objet, était souvent 
tatoué sur le corps des guerriers ou peint à l'entrée de la cabane. 
Dans les conseils, l'orateur de la tribu avait grand soin dans sa parole 
imagée d'attirer l'attention des auditeurs sur le nom qu'elle portait 
et dont elle était fière : « L'ours a dit, il a fait cela ; l'ours est fin et 
méchant; les mains de l'ours sont dangereuses. » (Ibid., p. 127.) 



— 103 — 

Toutes ces nations possèdent aussi un code de courtoisie 
et de bienséanee qu'on ne peut enfreindre sans encourir la 
censure publique. Les lois civiles se forment par l'usage; 
une coutume s'établit, et avec le temps elle devient une 
loi commune, bien qu'il n'y ait aucun tribunal pour l'imposer 
ni pour la contrôler. Il n'existe pas de code de délits et de 
peines. Les crimes contre les choses et les personnes sont 
punis par la famille et non par la loi. Ainsi « un assassinat 
est-il commis, une paix solennellement jurée avec une 
autre peuplade est-elle violée par le caprice d'un seul 
individu, il ne faut pas songer à punir directement le cou- 
pable ; ce serait s'attribuer sur lui une juridiction qu'on ne 
songe pas même à réclamer. On offre à la partie lésée des 
présents destinés à couvrir le mort ou à ramener la paix... 
Les meurtriers ne sont ordinairement obligés qu'à payer le 
prix du sang aux parents de la victime. Et encore n'est-ce 
pas eux, mais leur village ou leur nation qui doit le fournir. 
Ce prix n'est presque jamais refusé 1 ». « Pour les larrons, 
dit le P. de Brébeuf, quoique le pays des Hurons en soit 
rempli, ils ne sont pas pourtant tolérez; si vous trouvez 
quelqu'un saisi de quelque chose qui vous appartienne, 
vous pouvez en bonne conscience jouer au roi dépouillé, et 
prendre tout ce qui est votre, et avec cela le mettre nud 
comme la main. Si c'est à la pesche, luy enlever son canot, 
ses rets, son poisson, sa robe, tout ce qu'il a : il est vrai 
qu'en cette occasion le plus fort l'emporte 2 . » Le bourg 
près duquel un vol a été commis en est responsable, si l'on 
n'en peut découvrir le véritable auteur 3 . Les empoisonneurs 

1. Mémoire de Nie. Perrot, pp. 205 et 211.— Relation de 1636, 
pp. 118-120. — Relation de 1648, pp. 78, 79 et 44. 

2. Relation de 1636, p. 120. 

3. Mémoire de Nie. Perrot, par le P. Tailhan, p. 205. — Relation 
de 1637, pp. 104 et 105. 



— 104 — 

pris sur le fait et ceux qu'on soupçonne d'avoir par leurs 
sorcelleries causé la mort de quelqu'un sont tués sans forme 
de procès 1 . Tout individu considéré comme coupable du 
crime de trahison, ou dangereux pour la paix publique, est 
jugé en conseil secret des chefs et des vieillards, et 
condamné à mort. On charge un jeune homme d'exécuter 
le coupable; il le guette, et, au moment favorable, il le poi- 
gnarde ou lui casse la tête. Voilà à quoi se réduit le code 
criminel de beaucoup de nations. Il est des plus simples; 
et, chose étrange! la répression, qui ne s'exerce qu'à de 
rares occasions, suffit pour maintenir le plus ordinairement 
dans la ligne du devoir ces peuples grossiers, immoraux et 
sans loi. La coutume ayant pour résultat de rendre le village, 
la famille ou la tribu, et non le criminel, responsables 
de l'offense, est sans doute très bizarre; et cependant, au 
dire des missionnaires, les crimes sont sans comparaison 
beaucoup plus rares qu'en France où le coupable est puni 
personnellement 2 . 

Il n'y a pas de propriété privée chez les nations séden- 
taires. Quand un village se fixe quelque part, on divise les 
champs et les bois environnants en autant de lots que le 
village compte de familles. La famille cultive la part de 
terrain qu'on lui assigne et emporte chez elle le produit de 
son travail. Il existe, malgré tout, des riches et des pauvres ; 
mais aussi longtemps qu'il reste de provisions au village, 
le plus pauvre est assuré d'y avoir sa part; il n'a qu'à entrer 
dans la première maison venue, à s'asseoir près du foyer, 
et, sans qu'un seul mot soit prononcé des deux côtés, les 
femmes placent des aliments devant lui 3 . Tous les historiens 

1. Mémoire de Nie. Perrot, p. 205. — Relation de 1635, p. 35. 

2. Relation de 1645, p. 43 ; — Relation de 1648, p. 80. 

3. Parkman, Pioneers of France. Introd. — Relation de 1636, 
p. 118. 



— 105 — 

font de l'hospitalité des sauvages un grand éloge, et ils ont 
raison; cependant n'était-elle pas souvent un gaspillage 
aveugle dont on espérait prendre sa revanche sur autrui; 
une camaraderie folle, une insouciance de l'avenir plutôt 
qu'une libéralité cordiale l ? 

La religion des sauvages est un composé de fables 
ridicules, de superstitions et de pratiques grossières. Les 
Algonquins, au dire de N. Perrot, reconnaissent pour divi- 
nités principales, le grand lièvre, le soleil et les démons 
ou esprits mauvais qu'ils nomment manitous. Les Hurons 
remplissent l'univers de ces démons, appelés par eux Okis. 
Toutes les nations ont des divinités qu'elles choisissent 
parmi les choses de la terre, de l'air et des eaux. Les dieux 
de l'air sont le tonnerre, les éclairs, la lune, les éclipses, 
les tourbillons de vent, tout ce qui frappe et sème l'épou- 
vante. Les bêtes nuisibles, venimeuses, difformes, et le 
castor et l'ours, à cause de leur intelligence et de leur 
importance pour le chasseur, sont des êtres supérieurs. 
Beaucoup croient que les cieux sont habités par une puis- 
sance, qui règle les saisons, tient en bride les vents et les 
flots, et peut secourir l'homme dans le besoin. Parfois, ils 
offrent à ces divinités, au ciel et aux corps célestes surtout, 
soit pour les apaiser, soit pour se les rendre favorables, des 
feuilles de tabac, qu'ils jettent à l'eau ou dans le feu 2 . 

1. Note 2 sur le ch. XII du Mémoire de Perrot, par le P. Tailhan, 
p. 203 ; — Mémoire de Perrot, ch. XII, de VHospitalité des sauvages, 
pp. 09-71 ; — Relations de la Nouvelle-France, année 1634, V, p. 29, 
et XIII, p. 8; année 1635, p. 36; année 1636, p. 118; enfin, ch. II, 
p. 8, du Ms. original de l'année 1673. 

2. Ferland, 1. 1, pp. 98 et 99. Ces renseignements de l'abbé Feiiand 
sont tirés du Mémoire de N. Perrot, ch. V, p. 12. — Voir Relation de 
la Nouvelle-France, par le P. Biard, ch. VIII; — Relations de 1632, 
p. 11; -de 1633, p. 16; —de 1634, pp. 13-27; — Lahontan, t. II, Ado- 
ration* des sauvages, p. 125 ; — La Potherie, t. II, ch. I, pp. 10 et suiv. 



— 106 — 

Leur dogme sur la création est des plus fantaisistes. 
« Les nations algonquin es regardent Michabou ou le grand 
lièvre 1 , comme le chef des esprits et l'architecte de notre 
globe. La terre était couverte d'eau; Michabou flottait sur 
un amas d'arbres, avec les animaux dont il était le chef. 
Souhaitant obtenir un grain de sable pour en former le 
noyau d'une terre nouvelle, il fait plonger la loutre et le 
castor sans obtenir de résultat. Le rat musqué se voue 
enfin pour la cause publique, et s'enfonce sous les eaux. 
Vingt-quatre heures après, il reparaît à la surface, mais 
sans vie; à la suite d'une recherche minutieuse, on trouve 
un grain de sable attaché à l'une de ses pattes. Saisissant 
ce grain de sable, le grand lièvre le laisse tomber sur l'amas 
de bois, qui se couvre de terre et s'étend peu à peu. Quand 
la masse ainsi formée est de la grosseur d'une montagne, le 
grand lièvre en fait le tour à plusieurs reprises, et la terre 
grossit à mesure. Le renard est chargé de surveiller les 
progrès de l'opération, et d'avertir ses compagnons lorsqu'il 
croira la terre suffisamment étendue pour fournir la vie et 
le couvert à tous les animaux. Il se presse trop de faire un 

— Quelques sauvages ne reconnaissaient aucun souverain-maître du 
ciel et de la terre, par exemple, les Outaouais (Relation de 1667, V, 
p. 11); mais beaucoup avaient l'idée confuse d'un être supérieur, d'un 
esprit mauvais. — Charlevoixa admirablement exposé la religion des 
sauvages, t. III, pp. 343 et suiv. : « Des traditions et de la religion 
des sauvages du Canada. » Nous y renvoyons le lecteur, qui désire 
être renseigné plus à fond, ainsi qu'aux ouvrages de J. Cartier, 
Champlain, M. Lescarbot et G. Sagard. On lit dans une lettre 
du P. Marest (Lettres êdif., t. VI, p. 330) : « Il serait difficile de dire 
quelle est la religion de nos sauvages : elle consiste uniquement 
dans quelques superstitions dont on amuse leur crédulité. Comme 
toute leur connaissance se borne à celle des bêtes et aux besoins de 
la vie, c'est aussi à ces choses que se borne tout leur culte. » 

4. Nicolas Perrot le nomme Messou. Les Sauteurs l'appellent 
Missabos ou Mitchechabos. (Note de M. Belcourt.) — FeiHancI, t. I, 
p. 97. 



— 107 — 

rapport favorable : le grand lièvre ayant voulu connaître 
la vérité par lui-même, trouve la terre trop petite; il 
continue donc et continue encore d'en faire le tour et de 
l'agrandir de plus en plus. Après la formation de la terre, 
les animaux se retirent dans les lieux qu'ils jugent les plus 
commodes; quelques-uns meurent, et de leurs corps le 
grand lièvre fait naître des hommes, auxquels il apprend à 
faire la pêche et la chasse. A l'un d'eux, il présente une 
femme en lui disant : Mon fils, pourquoi crains-tu ? Je suis 
le grand lièvre, je t'ai donné la vie ; aujourd' hui, je veux te 
donner une compagne. Toi, homme, tu chasseras, tu feras 
des canots et tout ce que Vhomme doit faire; et toi, femme, 
tu prépareras la nourriture à ton mari, tu feras ses souliers, 
tu passeras les peaux et tu fileras; tu £ acquitteras de tout 
ce qui regarde la femme '. » 

Ce récit de la création de la terre et de l'homme est plus 
extravagant encore que la fable débitée par les Hurons sur 
le même sujet. « Ils croient qu'au dessus du ciel il a existé 
de tout temps un monde semblable au nôtre, peuplé 
d'hommes tels que nous. Un jour, une femme, nommée 
Ataentsic, en tomba ou s'en précipita par un trou qui 
s'était creusé sous ses pas. A cette époque, notre terre 
n'existait point encore, et partout, à sa place, s'étendait un 
océan sans limites. La tortue, vovant tomber Ataentsic, 
invita tous les autres animaux aquatiques à construire une 
île pour la recevoir; elle s'offrit même à porter sur son dos 
cette île qu'on allait former. Ataentsic ne se blessa pas dans 
sa chute, et mit au jour, dans l'asile qu'on lui avait préparé, 
deux jumeaux qu'elle appela Tawiscaron et Jouskeha. Le 



i. Cours d'histoire de l'abbé Ferland, t. I, pp. 97 et 98. Ferland 
résume dans ce passage tout ce que dit N. Perrot dans son Mémoire j. 
chap. I et II, pp. 3-7, édit. du P. Tailhan. 



— 108 — 

premier fut plus tard tué par le second, à la suite d'une 
querelle qui s'était élevée entre eux 1 . » 

Ataentsic, aidée de Jouskeha, a fait la terre et les 
hommes. Mais, qui a créé le ciel et Ataentsic? Nous n'en 
savons rien, répondent les Hurons 2 . Ils ont cependant l'idée 
d'un Dieu créateur, bien qu'ils ne lui rendent aucun culte. 
On ne voit parmi eux et chez les autres tribus sauvages 
de l'Amérique septentrionale, ni temples, ni prêtres, ni 
fêtes, ni cérémonies 3 . 

La croyance à l'immortalité de l'âme est universelle 
parmi les sauvages de l'Amérique 4 , à l'exception des 
Illinois Péouaroua qui s'imaginent que l'homme meurt tout 
entier 5 . En 1626,1e P. Charles Lalemant assistait à l'enterre- 
ment d'un algonquin. Les sauvages mettaient dans la fosse 

1. Mémoire de Nie. Perrot, p. 161, note du P. Tailhan, lequel résume 
la Relation de 1635, p. 34, etla Relation de 1636, p. 101, — V. Ferland, 
p. 97. 

2. Relation de 1635, p. 34. — Voir dans les Relations de 1634, p. 13, 
de 1637, p. 54, et de 1633, p. 16, la doctrine des Montagnais et 
d'autres peuplades sur l'origine de l'homme. D'après les Montagnais, 
l'homme est né du Messou et d'une rate musquée ; ils professent la 
doctrine des Algonquins. 

3. Relation de 1635, p. 34. — Le P. Petit (Lettres édif., t. VII, p. 6) 
dit que de tous les peuples de l'Amérique du Nord, les Natchez seuls 
paraissent avoir un culte réglé. Nous en dirons un mot plus tard. 

4. Relation du P. Biard, ch. V, p. 127, et c. VIII; — Relations 
de 1626, pp. 3 et 4; de 1634, p. 16; de 1636, pp. 104 et suiv. ; de 1637, 
p. 53; de 1639, p. 43, etc. ; — Voyages de Champlain, ch. V, p. 127 ; 
— Histoire du Canada, par G. Sagard, pp. 490, 497, 493, 499, ...; — 
Voyage du pays des Hurons, par G. Sagard, pp. 232 et suiv. ; — Histoire 
de la Nouvelle-France, t. III, pp. 351 et suiv.; — Mœurs des sauvages, 
par le P. Lafitau, t. I, pp. 359 et suiv.; — Seconde navigation faite 
par Jacques Quartier, ch. X, p. 50; Québec, 1843; — Lettres édif., 
t. VII, pp. 11 et 12. 

5. Relation manuscrite de la mission N.-D. de la Conception, par 
le P. Gravier, p. 4. (Arch. de l'école Sainte-Geneviève, 14 bis, rue 
Lhomond, Paris.) 



— 109 — 

le corps du défunt et tous les objets qui lui appartenaient. Le 
missionnaire demande à un vieillard pourquoi l'on enterrait 
ainsi tous les bagages. « Afin que le mort s'en serve dans 
l'autre monde, répond le vieillard. Sans doute que le corps 
des chaudières, des peaux, des couteaux demeure dans les 
fosses; mais lame de ces objets et des autres s'en va dans 
l'autre monde, et le mort s'en sert 1 . » 

Cette croyance des sauvages à l'immortalité est poussée 
si loin qu'ils l'accordent à l'âme des bêtes et des êtres ina- 
nimés. Chez les Hurons, aussitôt après la mort, le cadavre 
est déposé avec des provisions, les armes et tous les objets 
appartenant au défunt, dans une caisse faite de grosses 
écorces et élevée, au cimetière commun, sur quatre poteaux. 
Il reste là jusqu'à la grande fête, la plus célèbre du pays, 
la fête des morts, qui revient tous les huit ou dix ans. 
L'âme, séparée du corps, reste cependant près de lui 
jusqu'après la fête : elle a une tête, un corps, des bras, des 
jambes. La nuit, elle se promène dans le village et se 
nourrit des mets laissés dans les chaudières. A l'époque de 
la fête des morts, les habitants de chaque village descendent 
toutes les bières des poteaux, ils enveloppent les ossements 
dans des peaux précieuses, et, en présence de toute la tribu 
assemblée, ils ensevelissent ces ossements dans une vaste 
fosse, où ils jettent des colliers, des robes neuves, de riches 
pelleteries, des armes, des chaudières et mille autres objets. 

La fête terminée, les âmes, parées de ces robes et de ces 
colliers, se mettent en route pour un grand village, situé à 
l'occident. Elles y sont suivies des âmes de tout ce qui leur 
a appartenu. Et, dans ce pays des morts, elles passent le 
temps à festoyer, à danser et à se divertir. Il n'y a que les 
âmes des vieillards et des enfants à demeurer dans le pays 

1. Relation de 1626, pp. 3 et 4. 



— 110 — 

de leur tribu, impuissantes qu'elles sont à se rendre au 
village du soleil couchant 1 . 

Les vivants viennent souvent pleurer sur le cercueil 
d'écorce. Les veuves ne portent plus d'ornements; elles 
cessent de se laver, de s'oindre et de se peindre; elles se 
coupent les cheveux. Le mari ne pleure pas à la mort de la 
femme, les larmes étant indignes d'un homme; mais il ne 
se peint le visage, il ne se graisse les cheveux que dans de 
rares occasions. Des mères conservent longtemps dans leur 
cabane le cadavre de leur enfant, malgré l'odeur insuppor- 
table qui s'en exhale. Les funérailles sont accompagnées et 
suivies de festins interminables, de danses funèbres et de 
combats 2 . 

Le manitou est le grand principe du bien ou du mal. 
Chaque sauvage a son manitou, un oiseau, un poisson, un 
quadrupède, un reptile, une pierre ou un morceau de bois 3 . 
Ce manitou est pour lui sa divinité. Il l'aime, si elle lui fait 
du bien; il la craint, si elle lui fait du mal, et il tâche de 
se la rendre favorable par des prières, des festins et des 
jeûnes. Si la chasse est abondante, il l'attribue à son 
influence. S'il lui arrive un malheur, il l'impute à son 

4. Relation de 1636, chap. II, pp. 104 et suiv. ; ch. IX, p. 133. 

2. Cours d'histoire de l'abbé Ferland, t. I, p. 102; — Brève relatione, 
p. 25 ; — Relation de 1636, chap. VIII et IX, pp. 128 et 131 ; — Mœurs 
des sauvages, par le P. Lafitau, t. II, chap. VIII, p. 386; — Histoire 
de la Nouvelle-France, du P. de Charlevoix, t. III, 26 e lettre ; — Voyage 
du pays des Hurons, par G. Sagard, ch. XXI ; — Histoire du Canada, 
de Garneau, t. I, 1. II; — Creuxius, Historia Canadensis, passim. 

3. Voyage en Amérique de Chateaubriand, art. Religion; — Lettre 
du P. Fr. du Peronàson frère, Joseph-Imbert (Doc. inéd., XII, p. 185). 
Le P. du Peron dit dans sa lettre, p. 187 : « Chaque famille a ses 
armoiries diverses, qui un cerf, qui un serpent, qui un corbeau, qui 
le tonnerre, qu'ils estiment être un oiseau, et choses semblables... 
Presque tous les sauvages ont des soiis auxquels ils parlent et font 
festin pour obtenir d'eux ce qu'ils désirent. » 



— 111 — 

courroux. En partant pour la guerre, il implore sa pro- 
tection. Les Hurons offrent aussi des chiens en holocauste 
au Dieu du mal et à celui de la guerre. Le sauvage ne 
tourne sa pensée vers la divinité que pour obtenir un bien 
temporel ou détourner un malheur ; et toutes ses pratiques 
religieuses se réduisent le plus ordinairement à des danses, 
à des jeûnes, à des festins, à des invocations au Manitou, à 
des sacrifices offerts aux esprits tutélaires des animaux 
qu'il va chasser, ou au terrible Areskoui, dieu des combats *. 

Le régulateur à peu près unique des pratiques religieuses 
du sauvage et de sa vie, c'est le songe. « Si on prie les 
Hurons de dire leur sentiment sur quelque chose, ils 
répondent, dit le P. du Peron : attendez que nous ayons 
consulté le songe. Pour le mieux faire, ils jeûnent aupa- 
ravant. Ils tiennent le songe pour le maître de leur vie, et 
c'est le Dieu de ce pays. C'est luy qui leur dicte leurs 
festins, leur chasse, leur pêche, leur guerre, leurs traites 
avec les Français, leurs remèdes, leurs danses, leurs jeux, 
.leurs chansons 2 . » Impossible de se faire une idée de la 
puissance et de l'étendue de cette superstition. 

« Tout est permis dès qu'il s'agit de donner aux songes leur 
accomplissement. Un Iroquois, par exemple, a-t-il rêvé qu'il 
était pris par les ennemis et attaché au poteau pour y être 



1. Histoire du Canada, par Garneau, pp. 101 et 102; — Note 1 du 
P. Tailhan sur le ch. V du Mémoire de Nie. Perrot. — Garneau, p. 102, 
dit : « Si la grandeur d'un fleuve, la hauteur d'un cap, la profondeur 
d'une rivière, le bruit d'une chute, frappaient l'attention des Hurons 
sur le chemin, ils offraient des sacrifices aux esprits de ce fleuve, de 
ce rocher, etc. Ils jetaient du tabac ou des oiseaux dont ils avaient 
coupé la tête, dans les ondes ou vers la cime des montagnes. » 

2. Lettre du P. François du Peron à son frère Joseph-Imbert. Au 
bourg de la Conception de Notre-Dame, 27 avril 1639. (Documents 
inédits, XII, p. 185.) 



— 112 — 

brûlé vif, il se hâte à son réveil de convoquer ses meilleurs 
amis et se fait tourmenter cruellement, afin que le songe étant 
partiellement vérifié en temps de paix, il n'ait plus à craindre 
son entière réalisation en temps de guerre 1 . » Le songe est 
une chose sacrée, le moyen dont se sert la divinité pour 
manifester à l'homme ses volontés. Il y a des songes heu- 
reux, il y en a de funestes. Si le sauvage se réveille dans 
un songe agréable, il se lève, il danse; s'il rêve qu'on lui 
coupe un doigt, par exemple, à son réveil il le fera couper 
pour obéir au songe 2 . 

Une autre superstition des sauvages, dont il est souvent 
question dans les Relations de la Nouvelle-France, c'est la 
médecine divinatoire. « Dans les maladies dont ils croient 
connaître la cause, et où ils ne soupçonnent point de malé- 
fice, ils ont recours aux moyens naturels », aux sueries, à 
la diète et aux plantes médicinales du pays 3 . Mais viennent-ils 
à se figurer qu'ils sont victimes d'influences occultes, ils 



1. Note 4 du P. Tailhan sur le ch. V du Mémoire de Nie. Perrot» 
Consulter sur les songes : Perrot, ch. V ; — Relations de la Nouvelle- 
France, de 1633, p. 17; — de 1636, pp. 10 et 109; — de 1642, p. 86 ; —de 
1648, pp. 70 et 71 ; — de 1656, pp. 26 et 27 ; — de 1662, p. 9 ; — de 
1670, pp. 66, 72 et 73; —de 1671, p. 17; — de 1672, p. 38; — Cham- 
plain, 1. III, ch. V, p. 126; — Sagard, Histoire du Canada, pp. 297, 
302 et 303 ; — Charlevoix, t. III, pp. 353 et suiv. ; — Ferland, 1. 1, p. 99. 

2. « Telle était l'importance qu'on attachait aux songes, dit l'abbé 
Fed'land (t. I, p. 100), qu'une fête avait été instituée pour fournir une 
ample satisfaction à tous les rêveurs. La fête des songes, ou suivant 
l'expression des Iroquois, le renversement de la cervelle, était une 
espèce de bacchanale, pendant laquelle on se livrait aux plus étranges 
folies ; chaque acteur dans la scène, s'étant déguisé d'une manière 
ridicule, courait de cabane en cabane, bouleversant et renversant 
tout, sans que personne osât s'opposer à ses extravagances. A la fin 
de la fête, les dommages étaient réparés, et un festin annonçait le 
retour à la vie ordinaire. » 

3. Ferland, t. I, p. 122. 



— 113 — 

consultent le jongleur ou sorcier, afin de découvrir les sorts 
qui ont produit la maladie et d'en détourner les pernicieux 
effets { . 

Le jongleur, espèce de charlatan qui exerce le métier 
lucratif de médecin, jouit chez les peuplades indiennes 
d'une autorité et d'une influence extraordinaires 2 . Le P. 
Biard cite ce fait étrange pour montrer jusqu'où s'étend 
sa puissance. Le jongleur annonce-t-il qu'un malade 
mourra tel jour, tout le monde, parents et amis, abandonne 
le malheureux, et le malade lui-même, à partir de ce 
moment, se condamne à une diète absolue. Si, au jour 
marqué, il ne semble pas près de mourir, on se fait un 
devoir de hâter le dénouement, en versant sur lui de l'eau 
froide 3 . Quand le condamné est un chef de famille, un per- 
sonnage de quelque marque, il adresse à tous les siens, 
après l'arrêt fatal du médecin, une harangue comprenant 
deux parties : son éloge d'abord, puis de bons conseils à 
tous les assistants. L'oraison funèbre terminée, la Tabagie 
commence : c'est un grand festin, composé de tout ce qui 
reste de provisions dans sa cabane et offert à toute sa 
famille. On égorge les chiens, afin que leurs âmes aillent 
annoncer dans l'autre monde l'arrivée prochaine du mori- 
bond, et leurs corps sont jetés dans la chaudière pour ren- 
forcer le festin. Après le repas, on pleure, on fait de tou- 
chants adieux au malade et on se retire 4 . 

1. CharlevoiXjt. III, p. 360; — Ferland, t. 1, p. 123. — Les jongleurs 
s'appellent aussi aut moins (Voir M. Lescarbot, Champlain et le P. 
Biard). Les Hurons les nommaient arendiogouanne. 

2. Charlevoix, t. III, 25 e lettre, pp. 359 et suiv. — Le P. Biard dit 
dans sa Relation de 1616 : « Les autmoins sont comme les prêtres 
des Souriquois (ch. V, p. 12)... Les autmoins en charge représen- 
teraient nos prestres d'icy (de France) et nos médecins, mais tria- 
deurs mensongers et trompeurs » (ch. VII, p. 17). 

3. Relation de 1616, ch. VII, p. 18. 

4. Ibid., ch. VIII. 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 12 



— 114 — 

Plus éclairé que les autres sauvages de sa tribu, le jon- 
gleur, selon la croyance populaire, vit en commerce fré- 
quent avec les génies ; il les consulte, et par eux il sait la 
source et la nature des maladies, les sorts qui les pro- 
duisent, les remèdes qui les guérissent, il explique les malé- 
fices et les songes, il fait réussir les négociations, la guerre 
et la chasse, il prédit l'avenir ; enfin il lit dans l'intérieur le 
plus secret de l'âme les désirs, même les plus cachés, de 
ceux qui recourent à sa science. Ce don de divination lui 
vient d'un esprit supérieur, Oki chez les Hurons, lequel 
habite en lui et l'éclairé. Pour saisir les secrets intimes, les 
désirs d'une âme, il regarde dans un bassin plein d'eau, il 
feint d'être possédé de quelque furie, ou bien il se cache 
dans un lieu obscur, où l'Esprit lui parle et lui découvre 
tout ce qu'il y a de plus secret dans l'âme affligée *. 

Souvent, chez les Montagnais surtout, il rend ses oracles 
à la façon d'une Pythonisse. Ses artifices sont des plus 
simples et des plus grossiers ; il les entoure cependant d'un 
appareil si bruyant et si mystérieux que les sauvages s'y 
laissent facilement prendre ; ils ne voient dans* ses jon- 
gleries que l'intervention des Esprits. Ainsi, sur le soir, on 
enfonce dans le sol six poteaux en rond, rapprochés par le 
haut au moyen d'un grand cercle, de manière à ménager 
une ouverture aux Génies, qui par là arrivent et s'en vont. 
Les poteaux sont entourés avec le plus grand soin de robes 
et de peaux. La cabane achevée, on éteint les feux, afin de 
ne pas épouvanter les Génies, et le sorcier se glisse dans 
son sanctuaire par une porte basse, en rampant sur les 
pieds et sur les mains. Là, commencent ses évocations, à 

1. Brève relatione du P. Bressani, p. 22; — Mœurs des sauvages, 
par le P. Lafitau, t. II, pp. 375 et suiv. ; — Relation de 1636, ch. V, 
p. 114; — Voyage du pays des Hurons, par Sagard, pp. 75, 76, 236, 
264, 265. 



— 115 — 

voix basse; peu à peu il s'anime, il chante, il crie, il hurle. 
La cabane s'agite par degrés, doucement d'abord, ensuite 
violemment : c'est l'annonce de l'arrivée prochaine des 
Génies. Bientôt on entend, au milieu d'un ébranlement 
général, des voix confuses, des bruits discordants, des cris 
de fureur, un tapage assourdissant. Les Génies sont là, dit 
la foule présente, attentive, haletante. On les interroge et 
ils répondent, ou plutôt le sorcier répond pour eux. Et 
cette scène dure des heures, inspirant parfois aux specta- 
teurs les plus prévenus une horreur et un saisissement 
dont ils ne sont pas maîtres; quand elle est finie, les Génies 
s'échappent par où ils sont venus, et le sorcier sort de son 
sanctuaire comme il y est entré. C'est là une des princi- 
pales jongleries du sorcier, et les sauvages s'imaginent que, 
lorsqu'il est dans la cabane en communication avec les 
Génies, son corps reste sur la terre et son âme s'élève au 
plus haut sommet de l'ouverture *. 

Un fameux sorcier, Tonnerouanont, vient un jour trouver 
le P. de Brébeuf. Il y avait alors plusieurs missionnaires 
gravement malades, au village d'Ihonatiria, chez les Hurons. 
« Si tu veux, lui dit le sorcier, je mettrai sur pied tes 
malades en peu de jours. » — « Que me demandes-tu 
pour cela? » répond le Père. — « Tu me donneras dix 
tubes de verre, reprend notre homme; et tu ajouteras un 
verre de plus pour chaque malade guéri. » Le jongleur 
n'exerce pas la médecine gratuitement. « Mais que feras-tu? » 
demande le missionnaire. — « Je t'indiquerai des plantes 
et des racines, et, pour aller plus vite, je ferai la suerie. » 
La suerie servait, en effet, au jongleur comme de médium 
avec le génie ou manitou qui l'inspirait, pour connaître 

1. Relation de 1634, pp. 14 et suiv. 



— 116 — 

l'avenir et guérir les malades. Il se glissait dans une cabane 
d'écorce, hermétiquement fermée, recouverte de pelleteries 
et pavée de cailloux brûlants. L'eau qu'on faisait alors 
tomber sur lui, se vaporisait, échauffait bientôt l'étroite 
enceinte, et provoquait d'abondantes sueurs; quant à lui, 
dans cette atmosphère de chaleur, il s'animait, entonnait 
des chants, poussait des cris et battait du tambour. Attiré 
par le bruit, le Manitou accourait, se mettait en rapport 
avec lui, et lui révélait, disaient les sauvages, les mystères 
cachés aux simples mortels, l'avenir, enfin les maladies, 
leurs causes et leurs remèdes *. 

Un peuple sans religion est un peuple sans moralité. 
Sans doute que les sauvages d'une même tribu sont étroite- 
ment unis 2 ; ils s'assistent mutuellement avec une libéralité 
touchante 3 , l'égalité est parfaite 4 , les affections de famille 
portées à un degré extraordinaire d'héroïsme 5 , la solidarité 
complète entre tous les membres soit de la tribu, soit sur- 
tout de la famille 6 ; ils se traitent aussi avec beaucoup de 
douceur et même de respect 7 . Nous parlons, bien entendu, 

1 . Vie du P. de Brébeuf, par le P. Félix Martin, p. 1 57. 

2. Mémoire de Perrot, chap. XII, § II, pp. 71 et suiv. ; — Relation 
de 1636, p. 118. Le P. Le Jeune dit dans cette Relation (2 e partie, 
VI, p. 118) : « Ostez quelques mauvais esprits qui se rencontrent 
quasi partout,... ils se maintiennent dans une parfaite intelligence par 
les fréquentes visites, les secours qu'ils se donnent mutuellement 
dans leurs maladies, par les festins et les alliances. » 

3. Relations de 1634, pp. 8 et 9; de 1635, p. 36; de 1636, p. 118 ; — 
Mémoire de Perrot, pp. 69-71 ; — Missions de Québec, 12 e rapport, 
p. 66. 

4. Mémoire de Perrot, p. 72. 

5. Relations de 1634, pp. 28 et 29; de 1648, p. 42. 

6. Mémoire de Perrot, p. 72. 

7. Ibid. ; — Relation de 1636, p. 118 : « Ils ont une douceur et une 
a ffabilité (entre eux) quasi incroyable pour des sauvages ; ils ne se 
picquent pas aisément, et encore s'ils croient avoir reçu quelque tort 



— 117 — 

des Indiens appartenant à la même tribu ; car, de tribu à 
tribu, les choses changent, haines, perfidies, trahisons, 
vengeances, mensonges, pillage, cruautés inouïes, tout 
étant permis à l'égard d'une nation ennemie '. Mais en 
dehors des vertus familiales que nous avons citées, quel 
désordre de mœurs ! Quel libertinage ! Quelle absence 
absolue de toute notion morale ! Là sera le grand obstacle, 
presque l'unique, à la conversion de ce peuple. 

Presque toutes les peuplades sauvages, à l'exception 
peut-être des Hurons, admettent et pratiquent la polygamie 
simultanée. Les ambitieux en font un instrument de puis- 
sance et de domination, à cause des nombreux enfants 
qu'elle leur procure. Toutefois, quelques nations châtient 
sévèrement la femme adultère, en lui coupant le nez ou en 
lui arrachant au haut de la tête un lambeau de peau taillé 
en rond. Chez les Illinois, l'épouse infidèle est punie de 
mort. Chez les Hurons, où la polygamie n'est pas en hon- 
neur, le mari change facilement de femme et la femme de 
mari : la séparation s'accomplit d'un commun accord, sans 
bruit 2 . 



de quelqu'un, ils dissimulent souvent le ressentiment qu'ils en ont; 
au moins en trouve-t-on ici (chez les Hurons) fort peu qui s'échappent 
en public pour la colère et la vengeance. » 

1. Mémoire de Perrot, pp. 72, 74, 76, 77, 143, 147, 149. — Les his- 
toires du Canada sont pleines de faits qui attestent les haines féroces 
et perfides entre tribus ennemies. 

2. Relation delà Nouvelle-France, par le P. Biard, chap. VI, p. 13; 
— Relations de 1644, p. 51 ; de 1634, p. 32; de 1639, pp. 17 et 46; de 
1640, p. 30; de 1642, pp. 9, 89 et 90; de 1652, p. 5; de 1660, p. 13; 
de 1670, pp. 89 et 90 ; — La Potherie, t. II, pp. 27 et suiv. ; —Mémoire 
de Perrot, pp. 22-29; — Mœurs des sauvages, par le P. Lafitau, t. I, 
pp. 552 et suiv.; — Histoire de la Nouvelle-France, par le P. de 
Charlevoix, t. III, pp. 283 et suiv., p. 423; — Voyage du pays des 
Hurons, par Sag-ard, pp. 160 et suiv. ; — Lettres édif., t. VII, pp. 21 
et 22 ; — M. Lescarhol, 1. VI, chap. XIII ; — Ferland, pp. 126 et suiv. 



— 118 — 

Braves en face d'une mort désormais inévitable, ou quand 
ils sont animés par l'espoir de vaincre, les sauvages 
recherchent le succès avant tout ; aussi, quand ils voient la 
chance tourner contre eux, et qu'une voie est encore 
ouverte à la fuite, ils n'hésitent pas et s'enfuient. Le succès 
les exalte, les rend capables de toutes les folles entre- 
prises ; le moindre revers les abat, les jette dans un pro- 
fond découragement 1 . 

Joueurs enragés, les Hurons principalement, ils mettent 
tout leur avoir en enjeu, canots, ornements, pipes, armes, 
vêtements, jusqu'à leurs femmes. Ils reviendront dune 
partie de jeu ruinés, nus comme vers, et cependant très 
gais 2 . Ils prennent tant de plaisir à jouer eux-mêmes ou à 
voir jouer, qu'ils oublient tout le reste 3 . Les jeux favoris 
sont ceux de crosse, de course, de baguette, de pailles et de 
noyaux ou de dés 4 . Ils sont toujours accompagnés et suivis 
de festins 5 . Dès le bas âge, les Indiens se livrent à ces jeux, 
mâles et virils, souvent très dangereux. 

Ils aiment aussi tout ce qui développe la vertu guerrière, 
la chasse, l'exercice des armes, les coups d'audace, les 

1. Note 7 du P. Tailhan sur le ch. XII du Mémoire de Perrot. — 
Consulter sur ce paragraphe : Per/*ot, ch. XVI, pp. 107 et suiv., qui 
cite des exemples d'une hardiesse téméraire; — Relations de 1642, 
p. 51 ; de 1670, p. 45; — Les Histoires de la Nouvelle-France, qui 
sont remplies de traits, où se montrent, suivant les circonstances, 
la bravoure et la lâcheté du sauvage. 

2. Relation de 1636, pp. 110 et suiv. 

3. Ferland, t. I, p. 133, 

4. Ibid., pp. 133 et suiv. 

5. Ibid., p. 135. — Consulter sur les jeux : Mémoire de Perrot, 
pp. 34 et 35 (jeu de la baguette), 43 et 45 (jeu de crosse), p. 35 (jeu 
de la course), 46-50 (jeu des pailles), 50 et 51 (jeu de dés ou du plat, 
ou de noyaux); — La Potherie, t. II, pp. 126, 127; t. III, pp. 22 et 
23; — Lafitau, t. II, pp. 338 et suiv.; — Charlevoix, t. III, pp. 260 et 
suiv., 318 et suiv., 373; — Relations de 1636, p. 113; de 1639, p. 95. 



— 119 — 

fatigues et les dangers. Ils s'accoutument, encore enfants, 
aux plus dures privations, au mépris de la douleur et de la 
mort. Le P. Bressani cite, dans sa Brève relatione quelques 
traits de leur éducation à la Spartiate : ils endurent la faim 
dix et quinze jours sans se plaindre ; de petits garçons 
s'attachent les bras ensemble, placent un charbon ardent 
sur leurs bras liés, et luttent à qui soutiendra plus long- 
temps la douleur ; ils se percent ou se font percer la peau 
avec une aiguille, une alêne affilée ou une épine aiguë, et 
tracent ainsi sur leur corps d'une manière ineffaçable un 
aigle, un serpent, un dragon ou tout autre animal favori. 
Le sauvage qui trahirait sa douleur par le moindre signe 
pendant cette opération, serait traité de lâche et déshonoré. 
Jamais ils ne se plaignent du froid, de la chaleur, de la 
fatigue ou de la maladie 1 . 

Ces sauvages intrépides, devenus hommes, bravent tous 
les dangers et défient la mort, dans l'espoir de vaincre. 
S'ils tombent entre les mains de l'ennemi, ils poussent le 
mépris de la souffrance jusqu'au stoïcisme. Au milieu des 
flammes du bûcher, ils exciteront leurs bourreaux à redou- 
bler de cruauté ; ils les mettront au défi de leur arracher un 
soupir. Rien de plus horrible que le supplice de l'enlève- 
ment de la chevelure, barbare coutume en usage chez les 
peuples de l'Amérique : on coupait la peau du crâne au 
dessus du front et des oreilles, autour de la tête, et on 
l'arrachait avec violence en tirant sur la chevelure 2 . Le 
patient n'avait pas alors l'air de souffrir ; aucune contraction, 
aucune émotion sur le visage. Le bourreau, furieux de 

1. Brève relatione d'alcunc missioni di pp. délia compagnia di 
Giesù nella Nuova Francia del P. Francesco Gioseppe Bressani, S. J. 
ïn maccrata, 1653, pp. 9 et suiv. ; — Ferland, t. I, p. 130. 

2. Relation abrégée du P. Bressani, traduite par le P. Félix Mar- 
tin ; Montréal, 1852. Note, pp. 117 et 118. 



— 120 — 

n'avoir pu ébranler l'inébranlable fermeté de la victime, 
« s'en console en dévorant son cœur et en buvant son sang, 
afin de s'approprier ainsi le courage invincible qu'il est forcé 
d'admirer * ». 

. Le sauvage de presque toutes les tribus indiennes est 
renommé pour sa cruauté envers ses prisonniers de guerre. 
Il se fait un plaisir de les tourmenter ; les voir souffrir est 
pour lui une vraie jouissance, une volupté. S'il parvient à 
lui arracher un soupir, il jouit de cette faiblesse comme 
d'un triomphe ; car le patient qui se plaint se déshonore et 
déshonore sa tribu. « Je voudrais pouvoir décrire les sup- 
plices que les sauvages font subir à leurs prisonniers, 
écrit le P. Chaumonot, qui avait assisté aux tourments 
d'un captif, après l'avoir baptisé. Dès qu'on l'a fait prison- 
nier, on lui coupe les doigts des mains, on lui déchire 
avec un couteau les épaules et le dos, on le garrotte avec 
des liens très serrés et on le conduit au village en chantant 
et en se moquant de lui. Là, on en fait cadeau à un sau- 
vage qui a perdu son fils à la guerre. Celui-ci se charge de 
le caresser (carezzare) . Il j)rend un collier de fer, rougi au 
feu, il lui dit : Mon fils, tu aimes, je crois, à être bien 
orné, à paraître beau. Il commence alors à le tourmenter 
depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête avec 
des tisons ardents et de la cendre chaude ; il perce ses 
pieds et ses mains avec des roseaux ou des pointes de fer. 
Si la faiblesse empêche le captif de se tenir debout, on lui 
donne à manger, puis on le fait marcher sur des brasiers 
ardents. Enfin, on le conduit hors du village, on le place 
sur une estrade, et chacun se met en devoir de le tour- 
menter. Au milieu des plus horribles tourments, le patient 

4. Note 7 du P. Tailhan sur le chap. XII du Mémoire de Perrot ; 
pp. 206-209. 



— 121 — 

est forcé de chanter, s'il ne veut passer pour lâche. On 
met fin à tous ces raffinements de cruauté, en lui enlevant 
la peau de la tête. Après la mort, le corps est mis en 
pièces, et le cœur, la tête, etc., sont donnés aux princi- 
paux capitaines, qui en font présent à d'autres. Ceux-ci 
en assaisonnent leur soupe, et dévorent ces tristes restes 
avec autant de plaisir qu'un quartier de viande de cerf 1 . » 

Les Indiens, jeûneurs intrépides, quand ils n'ont rien à 
se mettre sous la dent, ou quand la superstition leur fait 
une loi de l'abstinence-, sont, en toute autre occasion, gour- 
mands jusqu'à rendre gorge. Ils expireraient volontiers 
dans une marmite pleine de viande, comme d'autres dans 
une cuve de malvoisie 3 . Ils peuvent mettre au service de 
leurs hôtes une voracité que ne fatiguerait pas un jour 
entier employé à la satisfaire 4 . Dans les festins ordinaires, 
chaque convive peut manger ce qui lui plaît de la portion 
servie devant lui, et laisser ou emporter le reste ; mais il y 
a les festins à tout manger, et, dans ces repas, il faut tout 
consommer sur place, séance tenante. Si l'on ne peut 
engloutir toute sa part, il faut chercher autour de soi un 
estomac assez complaisant pour absorber ce que refuse le 
sien 5 . 

1. Lettre du P. J. M. Chaumonot au R. P. Philippe Nappi, supé- 
rieur de la maison professe à Rome. Du pays des Hurons, 
26 mai 1640. — La lettre autographe, écrite en italien, est conservée 
aux Archives de la rue Lhomond, 14 bis, à Paris. Le P. Chaumonot 
signait quelquefois Calvonotti. Le P. Carayon a donné une traduc- 
tion, un peu large en certains endroits, de la lettre du P. Chaumonot, 
dans les Documents inédits, XII, p. 197. 

2. Mémoire de Nie. Perrot, p. 174, note du P. Tailhan. 

3. Relation de 1634, p. 31. — Le P. Le Jeune parle dans ce cha- 
pitre de tous les sauvages du Canada. 

4. Mémoire de Nie. Perrot, p. 174. 

5. Ihid.,p. 176. —Consulter sur les festins des sauvages : Mémoire 
de Perrot, passim ; — Relation de 1634, pp. 31, 32, 37, 77 et 64; 



— 122 — 

Lascifs, adonnés aux passions les plus brutales, aux 
vices les plus dégradants, ils sont encore fainéants, deman- 
deurs importuns , larrons émérites 1 . Qui dit Huron dit 
larron. Dans les rapports avec les étrangers, le mensonge 
leur est aussi naturel que la parole-. Ils sont ombrageux 
•et soupçonneux, surtout à l'égard des Européens ; traîtres 
et perfides quand il y va de leur intérêt, dissimulés et 
vindicatifs à l'excès. Le temps ne diminue pas en eux le 
désir de la vengeance. Glorieux et superbes, « ils tirent 
vanité aussy bien de la débauche que de la valeur, des 
excès et des insolences qu'ils font en beuvant, comme de la 
chasse; et de l'impudicité ainsy que de la libéralité... 
Vous seriez étonnez de les voir s'accommoder ; ils ne sçavent 
quelle posture tenir ; je croy que s'ils avaient un miroir 
devant les yeux, ils changeraient tous les quarts d'heure 
de figure 3 . » Les hommes portent toujours, même en 

— Relation de 1635, pp. 15 et 17 ; — Relation de 1637, p. 113; — 
Relation de 1642, p. 84; — Relation de 1648, p. 74; — Mœurs des 
sauvages, par le P. Lafitau, t. I, pp. 514 et suiv. ; — La Potherie, 
t. II, p. 184; — Voyage du pays des Huilons, par G. Sagard, 
pp. 144 et suiv.; pp. 149, 150 et 283. 

Le P. Lafiteau parle dans le t. I, p. 514, de plusieurs sortes de fes- 
tins : festin des noces, festin à chanter, festin à tout manger. Dans le 
t. II, il parle encore du festin funéraire, p. 399; du festin des âmes, 
p. 447 ; des festins de présents, p. 452. 

Le P. de Brébeuf rapporte [Relation de 1636, 2 e p., ch. IV) qu'il 
a vu chez les Hurons trois festins à chanter: dans l'un, il y avait dans 
les chaudières trente cerfs ; dans l'autre, vingt cerfs et quatre oui^s; et 
dans le troisième, cinquante poissons, valant nos plus grands bro- 
chets, et cent vingt autres de la grandeur de nos saumons. 

1. Relation de 1635, p. 36. 

2. Relation de 1634, VI, p. 31. — Dans les Relations inédites, 
année 1673, t. I, p. 119, on lit : « Ils sont trop menteurs pour être 
•crus. » Champlain dit de son côté, dans ses Voyages de la Nouvelle- 
France, l re partie, p. 125 : « ils ont une meschanceté en eux, qui est 
<Testre grands menteurs. » 

3. Mémoire de Perrot, p. 76. 



— 123 — 

temps de guerre, de petits miroirs suspendus à leur cou : 
ils s'y mirent et s'y admirent souvent 1 . 

On sait qu'ils se bariolent de toutes les couleurs le 
visage et le corps, afin de paraître plus terribles à l'ennemi, 
de lui cacher leur jeunesse ou leur décrépitude, et d'em- 
pêcher que la pâleur de la figure ne trahisse la crainte de 
l'âme 2 . La vanité trouve aussi son compte dans le bariolage 
de la figure, le tatouage du corps et la coupe bizarre de la 
chevelure. Les uns se rasent le milieu de la tête, les autres 
la tête entière, ne laissant que quelques touffes de cheveux 
ça et là; beaucoup gardent leurs cheveux très longs, tan- 
dis que d'autres n'en ont qu'au milieu de la tête ou sur le 
front et les relèvent avec coquetterie du front jusqu'à la 
nuque ; ils les tiennent raides comme des crins 3 . « Pas un 
de nos petits- maîtres, dit Champlain, ne prend autant de 
soin des boucles de sa chevelure. » 

# 

Les renseignements qui précèdent sur la religion, le gou- 
vernement, les mœurs et les coutumes des populations 
sauvages de l'Amérique septentrionale, et sur le pays 
qu'elles habitent, sont nécessairement incomplets; ils 
feront cependant suffisamment connaître le champ d'action 
très épineux où doit s'exercer le laborieux apostolat des 
missionnaires, le milieu où va bientôt se mouvoir le drame 
sanglant de l'évangélisation chrétienne des Indiens. A 
mesure que l'évangélisation s'avancera dans la profondeur 

1. Annal, de la Propagation de la Foi, t. IV, p. 543 : Les Outao- 
uais portent toujours le miroir à la main et très souvent ils se 
regardent pour admirer leurs grotesques ornements. » 

2. Brève relatione, p. 10. 

3. Brève relatione, p. 9. « Dritti corne setole... crini dritti corne 
setole di cignale. » On eût dit une Hure ; aussi les Français appe- 
lèrent-ils Hurons cette tribu. Champlain surnomme ces sauvages 
Cheveux-relevés. — Voir dans les Œuvres de Champlain, p. 512, la 
note de l'abbé Laverdière sur les Cheveux relevez. 



— 124 — 

des forêts, la civilisation l'y suivra. L'évangélisation sera 
toujours où la colonisation s'établira et remuera le sol. 
L'évangilisation et la colonisation poursuivront sans doute 
deux buts différents par des moyens différents ; mais de 
leur accord, de leur marche parallèle, naîtra une autre 
France, une seconde patrie, la Nouvelle-France . 

Champlain était l'homme providentiel, destiné à pré- 
parer les voies aux missionnaires et aux colons, à ces 
pionniers français de V Amérique du Nord, comme les 
appelle l'historien américain, Francis Parkman 1 . « Homme 
de mérite, il avait un grand sens, beaucoup de pénétration, 
des vues fort droites, et personne ne sçut jamais mieux 
prendre son parti dans les affaires les plus épineuses. Ce 
qu'on admirait le plus en lui, c'était sa constance à suivre 
ses entreprises, sa fermeté dans les plus grands dangers, 
un courage à l'épreuve des contre-temps les plus imprévus, 
un zèle ardent et désintéressé pour la patrie, un cœur plus 
attentif aux intérêts de ses amis qu'aux siens propres, un 
grand fond d'honneur et de probité 2 ». 

Presque tous les historiens ont souscrit à ce portrait très 
flatteur 3 , et nullement flatté, du fondateur de Québec, por- 

1. Pioneers of France in the New World, by Francis Parkman. 

2. Histoire générale de la Nouvelle-France, par le P. de Charlevoix, 
t. I, 1. V, p. 197. 

3. Il est à regretter que M. l'abbé Faillon n'ait pas mieux compris 
le rôle de l'historien dans son Histoire de la Colonie française au 
Canada. Pour mieux faire ressortir les belles qualités du fondateur 
de Montréal, M. de Maisonneuve, cet historien ne manque jamais 
l'occasion de diminuer la valeur et les mérites de Champlain. Du 
reste, le panégyrique exagéré qu'il fait des Montréalais en général, 
forme un singulier contraste avec tout le mal qu'il raconte, et avec 
plaisir, semble-t-il, de la colonie de Québec. H y a, dans cette his- 
toire, un véritable parti pris contre Québec en faveur de Montréal ; 
et Champlain est sacrifié à ce parti pris. Les autres historiens, Fer- 
land, Garneau, N.-E. Dionne, Bancroft, F. Parkman, etc., ont rendu 
justice à l'illustre fondateur de Québec. 



— 125 — 

trait tracé de la main d'un religieux, qui connaissait le 
Canada et qui, le premier, entreprit de donner au public 
une Histoire et description générale de la Nouvelle-France. 
Le P. de Charlevoix complète ce portrait par les lignes sui- 
vantes, qui nous révèlent dans le guerrier et le marin l'homme 
profondément religieux : « Ce qui met le comble à tant de 
bonnes qualités^ c'est que, dans sa conduite comme dans 
ses écrits, il parut toujours véritablement chrétien, zélé 
pour le service de Dieu, plein de candeur et de religion. Il 
avait coutume de dire ce qu'on lit dans ses mémoires : 
que le salut d'une seule âme vaut mieux que la conquête 
d'un empire, et que les rois ne doivent songer à étendre leur 
domination dans les pays où règne V idolâtrie que pour les 
soumettre à Jésus-Christ^ . » 

Ce grand Français désirait vivement coloniser et chris- 
tianiser le Canada ; et dès le jour où il visita pour la pre- 
mière fois le Saint-Laurent, il n'eut pas d'autre ambition. 
Mais pour atteindre ce double but, il fallait des apôtres et 
de la fortune. Des apôtres ! il savait qu'il en trouverait faci- 
lement. De la fortune ! il n'en avait pas et il n'espérait 
pas obtenir le concours des marchands, négociants et 
autres personnes riches, qui préféraient à l'exploitation 
agricole de la vallée du Saint-Laurent le commerce 
lucratif des fourrures et des pelleteries. Seule, une compa- 
gnie marchande, ayant le privilège exclusif de la traite, à 
la condition toutefois de consacrer une partie de ses profits 
à la colonisation et à l'évangélisation du pays, pouvait per-- 
mettre à Champlainde réaliser ses deux rêves les plus chers. 
La société de de Monts avait été fondée à cet effet. Sup- 
primée en 1607 par un arrêt du Conseil du Roi, rendu à la 
requête des commerçants de Saint-Malo, elle avait obtenu 

\. Histoire de la Nouvelle-France, t. I, 1. V, p. 197. 



— 126 — 

l'année suivante, pour un an, le renouvellement de son 
monopole ; mais ce monopole venait d'expirer, et de Monts, 
découragé, à moitié ruiné, céda, comme nous l'avons dit, 
à la marquise de Guercheville une partie de ses droits sur 
l'Acadie ; puis, il se retira définitivement en Saintong-e^ 
dans sa place forte de Pons. Ghamplain perdait en lui son 
meilleur, presque son unique appui ; il ne renonça pas pour 
cela à son entreprise 1 . 

L'heure était décisive pour la petite colonie qu'il avait 
conduite à Québec. Jamais on ne saura par quelles angoisses 
il passa de 1609 à 1612, ses luttes, ses démarches, ses 
sollicitations de toutes sortes, sa patience tenace. Enfin, 
en 1612, il va trouver le comte de Soissons, Charles de 
Bourbon 2 , prince sincèrement chrétien, dévoué à l'Eglise, 
et le prie de se mettre à la tête de la colonisation du Canada. 
Le comte de Soissons accepte, et le roi le nomme son lieu- 
tenant général et gouverneur de la Nouvelle-France 3 . Huit 
jours après, le 15 octobre 1612, Champlain recevait le titre 
de lieutenant particulier du nouveau gouverneur 4 . Sa 
commission lui donne pleine et entière autorité sur les 

1. Œuvres de Champlain, troisième voyage, ch. IV, pp. 413 et 
suiv. : «Arrivée à La Rochelle. Association rompue entre le sieur do 
Monts et ses associés... » 

2. Charles de Bourbon, le plus jeune des fils de Louis I er , prince 
de Condé, était né en 1566 et était alors gouverneur du Dauphiné et 
de Normandie. — Voir le Quatrième voyage de Ghamplain, fait en 
l'an 1613, ch. I, pp. 431 et suiv. 

3. La Commission du comte de Soissons est du 8 octobre 161? 
(Œuvres de Champlain, par l'abbé Laverdière, p. 433, note 1). 

4. N.-E. Dionne a inséré aux pièces justificatives du t. I de 
Samuel Champlain, pièce D, la commission donnée à Champlain par 
le comte de Soissons : « Commission de commandant en la Nouvelle- 
France, par M. le comte de Soissons, lieutenant général au dit pays, 
en faveur du sieur de Champlain, du 15 e octobre 1612. » — Cette 
commission est tirée des Œuvres de Champlain, édit. de 1632. 






— 127 — 

Français et sur les populations indiennes, elle lui enjoint 
de conserver le Canada sous V obéissance de Sa Majesté, d'y 
favoriser l'agriculture, d'y élever des forts, d'y faire 
instruire, provoquer et émouvoir les sauvages à la connais- 
sance et au service de Dieu, à la lumière de la Foi et reli- 
gion catholique, apostolique et romaine; d'y établir cette 
religion et d'en maintenir la profession et Vexercice^. 
L'esprit qui dicte ces paroles est celui qui animait Fran- 
çois I er et Henri IV 2 . 

Par la même commission, Champlain est autorisé à 
choisir ses associés et à saisir les vaisseaux et les mar- 
chandises de ceux qui iront trafiquer à Québec et au 
dessus 3 . 

L'association n'était pas encore entièrement formée, ni la 
commission publiée 4 , lorsqu'on apprend la mort du prince 
Charles de Bourbon 5 , dont la succession passe à son neveu, 
le prince de Condé, Henri de Bourbon, premier prince du 
sang- et premier pair de France 6 . 

Tout est à refaire dans l'association, et tout est refait, en 
effet, mais sur des bases plus larges. Nommé lieutenant du 
prince de Condé, qui prend le titre de vice-roi de la Nou- 
velle-France 7 , Champlain n'a plus le libre choix de ses 

1. Commission de commandant en la Nouvelle-France... (Samuel 
Champlain, par N.-E. Dionne, pp. 404 et suiv.) 

2. Lettres patentes de François I er à J. Cartier, 17 octobre 1540; — 
Commission donnée à de Monts par Henri IV, et signée le 8 novembre 
1603, à Fontainebleau. 

3. Commission de Commandant..., p. 407. 

4. OEuvresde Champlain, quatrième voyage, p. 433. 

5. Ibid., p. 434. — Le comte de Soissons mourut le premier 
novembre 1612, d'après le P. Anselme, t. I, p. 350 [Hist. généalo- 
gique)... 

6. Œuvres de Champlain..., p. 434. 

7. N.-E. Dionne, Samuel Champlain, p. 313. — La commission de 
Champlain est du 22 novembre 1612. 



— 128 — 

associés; il n'est lui-même qu'un simple associé, au même 
titre que tous les autres; et tous les marchands de Rouen, 
du Havre, de Saint-Malo et de la Rochelle peuvent faire 
partie de la nouvelle société commerciale * . 

Le monopole de la traite est accordé à la nouvelle société, à 
partir de Québec et au dessus, aux conditions suivantes : les 
bénéfices de la traite seront en partie employés à fortifier 
l'établissement de Québec, aider les colons, créer des postes, 
enfin favoriser la conversion des sauvages, soit en les attirant 
près des Français, soit en leur envoyant des missionnaires 2 . 
L'exercice public du culte protestant est interdit 3 , mais 
beaucoup de protestants sont entrés dans la Société, qui est 
constituée pour une période de onze ans, agréée par le 
prince de Condé et approuvée par le Conseil du roi 4 . 

La compagnie marchande étant fondée, il importait 
d'envoyer au plus tôt à Québec des missionnaires 5 . Les 

4. Œuvres de Champlain..., p. 434. 

2. Histoire des Canadiens français, par B. Suite, t. I, p. 132. 

3. Champlain, p. 221, édit. de 1632. 

4. Suite, t. I, p. 132; — Faillon, t. I, p. 135; — Ferland, t. I, p. 167; 
— Garneau, t. I, p. 59 ; — Champlain, 4 e voyage, ch. I. 

Champlain écrit au ch. I, 4 e voyage, p. 434 : « Les marchands de 
France n'avaient aucun suject de se plaindre (de cette association), 
attendu qu'un chacun estoit reçu en l'association, et parainsy aucun 
ne pouvait justement s'offenser. » Garneau, p. 59 : « Champlain pro- 
posa, pour satisfaire tout le monde, une société de colonisation et de 
traite, dans laquelle tous les marchands auraient droit d'entrer. » 
Cependant cette société ne satisfit pas tout le monde ; et les Rochel- 
lois refusèrent d'y entrer. 

5. Champlain [Voyage du sieur de Champlain faict en l'année 1615) 
dit, p. 90 : « Il est à propos de dire qu'ayant recogneu aux voyages 
précédents qu'il y avait en quelques endroits des peuples arrestez et 
amateurs du labourage de la terre, n'ayans ni foy ni loy, vivans sans 
Dieu et sans religion, comme bestes brutes, lors je jugeay à partmoy 
que ce serait faire une grande faute sy je ne m'employais à leur pré- 
parer quelque moyen pour les faire venir à la cognoissance de Dieu. 
Et pour y parvenir, je me suis efforcé de rechercher quelques bons 
religieux, qui eussent le zèle et affection à la gloire de Dieu. » 



— 129 — 

Jésuites ayant refusé de s'y rendre en 1608 ^ Ghamplain 
fait appel aux Récollets en 1614 2 , et ceux-ci acceptent 
avec empressement des offres qui vont si bien à leur 
dévouement. La société marchande promet de pourvoir à la 
nourriture et à l'entretien de six d'entre eux. Les cardinaux 
et les évêques de l'assemblée des Etats-Généraux, donnent, 
aux premiers religieux désignés pour cette mission, une 
somme de quinze cents livres, destinée à l'achat de cha- 
pelles portatives et d'ornements sacrés 3 . Enfin, tous les 
préparatifs terminés, quatre Récollets, les Pères Denis 
Jamay, Jean d'Olbeau, Joseph Le Caron et le Frère Paci- 
fique Duplessis 4 , s'embarquent à Honfleur le 24 avril 1615 5 . 
Le 25 juin, un grand Te Deum était chanté à Québec, au 

4. Œuvres de Champlain, pp. 781 et 782. 

2. Ibid., pp. 491 et 492. — C'est le sieur Houet, secrétaire du roi 
et contrôleur général des Salines de Brouage, qui suggère à Cham- 
plain de demander les Récollets, ibid., p. 491 ; — Sagard, Histoire du 
Canada, p. 11. 

3. Champlain, pp. 493 et 494. 

4. Sagard, Hist. du Canada, p. 12; — Leclercq, p. 53 ; — Le 
F. Sagard écrit Jamet dans son Histoire du Canada ; le P. Le Clercq, 
Jamay. — Dans Champlain, on lit Delbeau ; dans Sagard, Dolbeau ; et 
dans Le Clercq, d'Olbeau. — Champlain appelle à tort le F. Pacifique 
Duplessis ou du Plessis, Père ; ce religieux n'était que Frère lai, 
d'après G. Sagard (Hist. du Canada, pp. 54 et 55), et Le Clercq 
(Prem. établis, de la Foy, t. I, p. 155). « C'est dans l'année 1615, dit 
Le Clercq, p. 53, que le Provincial des Récollets de Paris fit le choix 
du P. Denis Jamay pour premier commissaire de la mission, le 
P. Jean d'Olbeau pour successeur en cas de mort, le 
P. Joseph Le Caron et le frère Pacifique du Plessis. » — OEuvres de 
Champlain, p. 495. 

5. Le Clercq, p. 56 : « Ce fut en 1615, le 24 avril, environ les cinq 
heures du soir, que les quatre premiers missionnaires Récollets 
s'embarquèrent à Honfleur. Après une navigation de 31 jours, ils 
arrivèrent heureusement à Tadoussacle 25 mai. » — Champlain, p. 497, 
met le départ d'Honfleur au 24 août ; c'est une erreur typographique, 
dit l'abbé Laverdière dans une note p. 497; et il a raison, car 
Chrestien Le Clercq, d'Olbeau et Sagard désignent le 24 avril. 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 13 



— 130 — 

son de l'artillerie, pendant la sainte messe, célébrée par le 
P. d'Olbeau : « Ce fut, dit Ferland, un beau jour pour 
Champlain et pour ses colons réunis autour de lui, que 
celui, où, dans la petite et pauvre chapelle de Québec, ils 
assistèrent pour la première fois au sacrifice de la messe 
sur les bords du grand fleuve Saint-Laurent, inaugurant 
ainsi la Foi catholique dans le Canada 1 . » 

A peine installés, les trois Pères Récollets se partagent 
la besogne ; en vérité, rude besogne ! Les Pères Le Caron et 
d'Olbeau se rendent, le premier chez les Hurons, le second 
chez les Montagnais. Le P. Jamay, commissaire, reste avec 
le F. Duplessis à Québec, où il consacre son dévouement 
aux colons et aux sauvages 2 . Sur ces trois vastes champs 

1. Cours d'histoire, t. I, p. 170. — L'abbé Ferland se sert ici d'un 
mot qui certainement ne rend pas sa pensée. La foi catholique, dit-il, 
a été inaugurée alors au Canada. Quelques prêtres et les Jésuites 
ne l'avaient-ils pas déjà inaugurée en Acadie? Ils venaient môme 
d'être chassés de Saint-Sauveur parles Anglais l'année (1614) où les 
Récollets acceptaient la mission de Québec. Il faut rendre à chacun 
ce qui lui appartient. — Le Récollet chrestien Le Clercq a commis 
volontairement la même erreur dans son ouvrage intitulé : « Premier 
établissement de la Foy dans la Nouvelle France, contenant la publi- 
cation de l'Evangile... Paris, 1691. » Cette histoire, dirigée contre les 
Jésuites, raconte les travaux et découvertes des Pères Récollets dans 
la Nouvelle-France ; nous en reparlerons et assez longuement. Pour 
le moment, qu'il nous suffise de dire que le P. Le Clercq n'a pas l'air 
de savoir que les Jésuites ont séjourné à Port-Royal et aux Monts- 
Déserts et qu'ils y ont travaillé à la conversion des sauvages de 1611 
à 1614, car il écrit, p. 53 : «C'est dans l'année 1615 que nous devons 
reconnaître le premier établissement de la Foy dans le Canada. » Est-ce 
que l'Acadie ne faisait pas partie de la Nouvelle-France? Ajoutons 
que dans le premier chapitre, où il parle de Champlain, etc., il a bien 
soin de ne pas dire un mot des Jésuites. Est-ce loyal? 

2. Premier établissement de la Foy, p. 69. — « Le P. Le Caron partit 
pour les Hurons à l'automne de 1615 » (Ibid., p. 72). Champlain l'y 
suivit de près avec deux Français et sept sauvages (Ibid., p. 77). Le 
P. Le Caron visite les Pétuneux pendant l'hiver de 1616 (Ibid., p. 87); 
le 15 juin 1616, il est aux Trois-Rivières. 

Voir YHistoire du Canada, par G. Sagard, 1. I, ch. III. 



— 131 — 

d'apostolat, leur zèle est bien celui qu'on devait attendre 
des fils de saint François 1 . Fut-il vraiment fructueux? Il 
faut bien avouer que non. Mais si le résultat ne répondit ni 
à leurs désirs ni à leurs laborieux efforts, c'est en dehors 
d'eux qu'on doit en chercher la cause' 2 . 

Ces religieux étaient partis de France, dévorés de zèle, 
pleins d'espérances et aussi d'illusions. Le voile ne tarda 
pas à tomber. Les Associés leur avaient fait les plus belles 
promesses, ils avaient pris les engagements les plus 
fermes; à la grande douleur de Ghamplain, qui n'était 
qu'un simple membre sans pouvoirs dans la société, ils ne 
tinrent ni promesses, ni engagements. Le trafic des pelle- 
teries devint leur but principal, leur unique objectif : tout 
fut sacrifié au commerce, les intérêts de la religion et ceux 
de la colonie, l'honneur et l'avenir de la France au Canada. 
Les Récollets s'aperçurent vite de cette désolante et irré- 
médiable situation. Dans son Histoire du Canada, le 
F. Sagard raconte avec une douloureuse tristesse le spec- 
tacle qui s'offrit à leurs yeux, à leur arrivée à Québec, un 
an après la fondation de la société commerciale : « C'était 
un spectacle digne de compassion, dit-il, d'y voir tant de 
désordres et point du tout de conversion ni d'envie de 
convertir 3 . » Plus loin, il ajoute que ce sont les Français 
qui ont été le plus grand empêchement à la conversion des 
sauvages, d'abord à cause de la mauvaise conduite de plu- 
sieurs, ensuite parce qu'ils ne désiraient pas cette 
conversion 4 . Champlain confirme ce sentiment de sa 

1. Sagard, 1. I, ch. III. 

2. Ibld., 1. I, ch. V, pp. 168 et 169. 

3. Ibid., 1. I, ch. II, p. 10. 

4. Ibid., 1. II, ch. V, pp. 168 et 169 : « Si nous voulons pénétrer 
plus avant et voir de quel genre de dévotion ils se sont portés à la 
conversion des sauvages, nous trouverons que nous n'avons eu 
aucun plus grand empêchement que de la part des Français, car 



— 132 — 

haute autorité : « Une partie des associés, dit-il, n'avait 
rien de moins à cœur que la religion catholique s'établit au 
Canada 1 . » 

Pouvait-il en être autrement ? Les principaux chefs de la 
Société, surtout les plus agissants, les facteurs ou commis 2 
de traite, à la solde des marchands, étaient presque tous 
calvinistes, ennemis jurés de la foi romaine. Les inter- 
prètes à gages ou espèces de commis voyageurs, envoyés 
par la Direction chez les peuplades indiennes, soit chez les 
Hurons, soit chez les Montagnais, y vivaient souvent de la 
vie des sauvages, dans la plus révoltante immoralité, 
s'inscrivant en faux contre l'enseignement des mission- 
naires, traitant de fables les mystères sacrés de l'Eglise 3 . 

Pour arriver à l'évangélisation des sauvages, il eût été 
très avantageux de les arracher à leur vie nomade et de 
les réunir en bourgades disciplinées : les missionnaires le 

outre la mauvaise vie de plusieurs, la pluspart ne désiraient pas, en 
effet, qu'il s'y fit aucune conversion, tant ils appréhendaient qu'elle 
ne diminuât le trafique du castor, seul et unique but de leur 
voyage. » 

1. Champlain, l re p., p. 221, édit. de 1632 : « Lorsque les Récol- 
lets arrivèrent au Canada, en 1615, une partie des associés étant delà 
religion prétendue réformée, n'ayaient rien moins à cœur que la nôtre 
s'y établit, quoiqu'ils consentissent à y entretenir ces religieux, 
parce qu'ils savaient que c'estait la volonté du Roy. » 

2. Voir l'article très étudié de M. N.-E. Dionne sur la Traite des 
Pelleteries, inséré dans le Canada français, 3 e vol., 5 e liv., sep. 
1890, et 6 e livr. nov. 1890. — On lit dans la seconde partie de l'ar- 
ticle, nov. 1890 : « Les commis ou facteurs étaient des agents sala- 
riés des marchands de Rouen, de Saint-Malo et d'autres villes, 
intéressés dans le commerce des pelleteries au Canada, et dont le 
comptoir principal avait été fixé à Québec. Il y avait un commis 
chef, des commis et des sous-commis ou aides des commis... Leurs 
fonctions consistaient à recevoir les marchandises à leur arrivée de 
France, à les emmagasiner..., à les échanger avec les sauvages pour 
des pelleteries... Ils faisaient eux-mêmes le trafic. » 

3. Histoire de la Colonie française, t. I, ch. IV, pp. 149-155. 



— 133 — 

désiraient, les Associés s'y opposèrent * : « Si vous vouliez 
rendre les Montagnais sédentaires, disait un jour un asso- 
cié au P. Viel, nous les chasserions à coups de bâtons" 2 . » 
Ils craignaient que ce changement ne diminuât le trafic des 
pelleteries. 

Un autre moyen de conversion, un des plus efficaces 
sans nul doute, c'était l'éducation des enfants; et cette 
éducation ne pouvait se faire qu'à l'école. Mais comment 
fonder des écoles? comment nourrir des enfants? Les 
Récollets n'avaient ni ressources, ni revenus, et la Société 
refusait tout secours 3 . 

L'opposition des marchands à la conversion des sau- 
vages alla si loin, qu'il fut défendu, pour une raison ou 
pour une autre, aux interprètes de donner aux religieux 
des leçons de langue indigène 4 . 

Malgré les observations de Ghamplain, en dépit de ses 
représentations, Y habitation de Québec, les forts, le défri- 
chement et la culture des terres, tout était négligé : le 
commerce absorbait toutes les forces vives de la Société. 
Elle semblait n'avoir été fondée et ne jouir du monopole de 
la traite que pour faire ses affaires et non celles de l'Eglise 
et de la France. 

1. Histoire de la Colonie française, p. 155. 

2. Sagard, Histoire du Canada, p. 169. 

3. Le Clercq, p. 149 : « Nos Pères auraient bien voulu établir des 
séminaires à Québec, aux Trois-rivières et à Tadoussac, pour y 
habituer, entretenir et élever les enfants des barbares... ; mais comme 
c était une entreprise de grands frais et que nos moyens estaient 
médiocres, on jugea à propos de donner ordre au P. Paul Huet de 
solliciter en France les pouvoirs et les aumônes nécessaires. » Les 
Récollets firent un essai de séminaire en 1621 ; mais, dit Le Clercq, 
p. 223, «les garçons estaient plus libertins que les sauvages adultes; 
la chasse et l'air des bois les attiraient et on les retenait plus 
difficilement. » 

4. Relation de la Nouvelle-France de 1626, pp. 6 et 7 ; — Faillon, 
t. I, ch. IV, pp. 150 et 151. 



— 134 — 

Cet état de choses ne pouvait durer sans compromettre 
d'une manière définitive l'établissement de la religion 
catholique dans la Nouvelle-France. Les Récollets avaient 
reçu la mission de l'y fonder avec le concours des Associés. 
Ce concours leur manquait, leur action religieuse était 
même entravée ; leur devoir était de se plaindre et d'éclai- 
rer le gouvernement de la Métropole. 

Les Pères Jamay, Le Garon et d'Olbeau firent, dans ce 
but, plusieurs voyages en France 1 . 

Malheureusement on se préoccupait plus à la Cour de 
la révolte des seigneurs que des agissements de la société 
des Marchands. Le prince de Condé venait d'être arrêté en 
plein Louvre et jeté à la Bastille. Le maréchal de Thémines, 
qui le remplaçait provisoirement, s'attachait avant tout 
aux profits de la charge. Et lorsque Condé, au sortir de la 
Bastille, en 1619, reprit sa place à la tête de l'entreprise 
de la Nouvelle-France, ce ne fut que pour vendre, moyen- 
nant onze mille écus, sa charge de vice-roi, au jeune duc 
Henri de Montmorency. 

Le duc de Montmorency, homme du monde, aimait les 
plaisirs à l'égal des honneurs. Il eût bien préféré ne pas 
connaître les tristes choses qui se passaient au Canada, et 
jouir tranquillement des revenus de sa nouvelle dignité. Il 
fallut cependant ouvrir les yeux et entendre les réclamations 
incessantes qui arrivaient de tous côtés à la Cour contre la 
société des Marchands. 

Voyant qu'elle ne tenait aucune de ses promesses, qu'elle 



1. Sagard, 1. 1, ch. IV; — Le Clercq, p. 101 : « Le 20 juillet 1616, 
le commissaire (P. Jamay) et le P. Le Caron partent de Québec avec 
M. de Champlain, afin d'aller exposer en France l'état et les besoins 
de la mission. » P. 112 : M. Champlain (qui était revenu au Canada) 
repart de Québec pour la France avec le P. d'Olbeau, en 1617. » — 
Faillon, t. I, l re partie, 1. 1, ch. IV, pp. 157-160. 



— 135 — 

ne pensait qu'à s'enrichir, qu'elle ne faisait droit à aucune 
observation, il fonda une nouvelle société marchande, à la 
tête de laquelle il plaça deux calvinistes, Guillaume et 
Emery de Caen 1 . 

Les deux sociétés, après quelques démêlés, des querelles 
et des procès, finirent par s'entendre et se réunir en une 
seule, sous le nom de compagnie de Montmorency 2 . Cette 
compagnie, qui semblait au début ne pas vouloir suivre 
les errements volontaires de la société du prince de Condé, 
se montra bientôt, non seulement indifférente, mais hostile 
à la colonisation et à l'évangélisation du pays. « De plus, 
les intéressés ou trafiquants se déchiraient entre eux, sous 
prétexte qu'ils étaient ou catholiques ou Huguenots, autre 
obstacle à la propagation de l'Evangile. Nul, à part Cham- 
plainetles Récollets, ne voyait ou ne voulait voir l'état réel 
de la situation. Les sauvages ne s'en édifiaient aucunement 
et la Colonie en souffrait plus qu'on ne saurait le dire 3 . » 

Comment opérer le bien sur une grande ou même sur 
une petite échelle, au milieu de ces difficultés et de ces 
obstacles? Les Récollets avaient beau se sacrifier, se 
dévouer, les résultats de leurs efforts demeuraient inappré- 
ciables, ou du moins ne satisfaisaient pas leurs saintes ambi- 
tions. Si encore ils avaient été plus nombreux 4 , s'ils avaient 



1. Faillon, l re partie, 1. I, ch. VI, p. 194. — Guillaume était l'oncle 
d'Emery. 

2. Champlain, 2 e partie, p. 34, édit. de 1632; — Cours d'histoire 
du Canada, par l'abbé Ferland, t. I, p. 200; — Faillon, ibid., 
p. 195. 

3. Hist. des Canadiens français, par B. Suite, t. I, p. 141. — La 
traite des Pelleteries, par N.-E. Dionne, nov. 1890, p. 678 et suiv. 

4. Les Pères Jamay, Le Caron et d'Olbeau ne furent pas les seuls 
qui furent envoyés au Canada. Le P. Paul Huet y vient en 1617 (Le 
Clereq, p. 105); le F. Modeste Guines, en 1618 (ibid., p. 124); Le 
P. Guillaume Poulain, en 1619, avec trois Donnés et deux ouvriers 



— 136 — 

eu des ressources personnelles ou des aumônes abondantes, 
ils auraient peut-être lutté avantageusement contre le mau- 
vais vouloir des marchands, et, quoique contrecarrés à 
chaque pas dans leurs entreprises, ils auraient pu créer 
au Canada des missions prospères. Mais tout moyen 
d'action leur manquait ; ils n'avaient aucun appui de 
quelque autorité ou de quelque crédit. C'est alors que, 
sous l'empire de considérations les plus élevées, ils 
prirent une résolution, où éclate leur grand amour du salui 
des âmes. 

(p. 154); le P. Georges le Baillif, en 1620, avec le F. Bonaventure 
(p. 161); le P. Irénée Piat, en 1622, avec le P. Guillaume Galleran 
(p. 205) ; le P. Nicolas Viel, en 1623, avec le F. Gabriel Sagard 
(p. 246). Le F. Pacifique Duplessis mourut le 23 août 1619 (p. 155). 



CHAPITRE SECOND 



Le duc de Ventadour, vice-roi. — Les Jésuites à Québec : les Pères 
Charles Lalemant, Ennemond Massé, Jean de Brébeuf. — Résidence 
de Notre-Dame des Anges. — Les Pères Noyrot et de Noue. — 
Compagnie des Cent-Associés. — Les Pères Vimont et de Vieuxpont. 
— Mort du P. Noyrot. — Prise de Québec par les Anglais. — 
Retour des Jésuites en France. 



On lit dans Y Histoire de la Colonie française en Canada, 
au chapitre sept de la première partie : « Les Récollets, 
convaincus de la nécessité d'élever des enfants sauvages, 
pour les amener, par ce moyen, au christianisme ; voyant 
d'ailleurs le mauvais vouloir de la Compagnie des mar- 
chands pour cette œuvre, son opposition au catholicisme, 
son infidélité aux engagements qu'elle avait pris ; considé- 
rant enfin l'inutilité des voyages qu'ils avaient fait à la 
Cour, pour trouver quelque remède à un état si affligeant. . . ; 
ces religieux résolurent de vaquer à l'oraison, pour obte- 
nir de Dieu la lumière sur le parti qu'ils avaient à prendre. 
Le résultat fut que, se sentant trop faibles pour lutter 
contre la Compagnie et trop peu protégés de la Cour pour 
être écoutés et soutenus, ils devaient appeler à leur aide 
une communauté qui partageât avec eux les travaux des 
missions... Ils avaient appris par leur propre expérience 
que, pour réussir auprès des sauvages, il fallait avoir de 
quoi leur donner ; et ils conclurent qu'au défaut des reli- 
gieux de Saint-François, à qui leur règle défend d'avoir 
des rentes, ils devaient introduire dans leurs missions une 
communauté qui pût s'entretenir par ses propres revenus, 
fournir à l'entretien et à la nourriture des enfants sauvages, 



— 138 — 

qu'on formerait dans des séminaires et assister aussi les 
nouveaux convertis. Ils jugèrent enfin que, parmi tous les 
religieux rentes, ceux de la Compagnie de Jésus seraient 
les plus capables et les plus j>ropres, par leur zèle et leur 
crédit, d'apporter au mal un remède efficace ; ils résolurent 
de s'adresser à eux 1 . » 

L'abbé Faillon rapporte ici, sur le témoignage du 
F. Sagard, témoin oculaire et auteur principal, et du 
P. ChrestienLe Clercq 2 , les motifs qui engagèrentles Récol- 

4. Histoire de la Colonie française en Canada, par l'abbé Faillon, 
i re part., 1. I, ch. VII. — Voir sur le même sujet le Cours cV Histoire 
du Canada, par l'abbé Ferland, t. I, p. 214. — Quant au Récollet 
Sixte le Tac, il a composé, sur l'envoi des Jésuites au Canada en 
1625, un petit romande mauvais goût, que liront avec plaisir les 
historiens, friands de ce genre de littérature. Dans un article inséré 
dans la Revue Canadienne (juin 1888) sous le titre d'Une Histoire du 
Canada, M. A. Bouchard fait suivre le récit de VHistoire chronolo- 
gique du P. Le Tac de ces quelques lignes : « C'est comme cela 
qu'on prétend qu'un P. Récollet a écrit l'histoire du Canada ; mais 
comme il savait que s'il publiait de pareilles abominations, le pays 
tout entier se serait levé pour lui imprimer un stigmate au front, il 
prit grand soin de cacher son manuscrit et de se couvrir lui-même 
la figure d'un masque. » Le P. Sixte Le Tac eût mieux fait de suivre 
le F. Sagard, témoin oculaire de ce qu'il raconte ; mais, en le suivant, 
il n'eût pas maintenu dans son histoire le genre pamphlétaire qu'il 
avait adopté. — Sans se laisser aller à de grossières injures comme 
son confrère, le P. Chrestien Le Clercq se livre aussi à d'injustes cri- 
tiques et à des insinuations malveillantes dans la première partie de 
YEstablissement de la Foy, où il raconte l'arrivée des Jésuites au 
Canada en 1625. 

2. Voici ce que nous lisons sur le même sujet dans YEstablissement de 
la Foy, pp. 289 et 290 : « Nos missionnaires qui étaient alors à Qué- 
bec..., portant la vue sur ce grand nombre de nations différentes, et 
voyant que la colonie commençait à se former, jugèrent que la mois- 
son était trop ample pour un si petit nombre d'ouvriers..,, et que, 
si on trouvait quelque communauté religieuse qui voulût à ses frais 
sacrifier à ce nouveau monde un nombre de missionnaires, l'on 
pourrait en espérer quelque avantage... ; à cet effet, nos Pères n'hési- 
tèrent point. N'ayant pour partage que la droiture, la simplicité, la 



— 139 — 

lets à faire appel aux Jésuites. On supposait ces derniers 
très riches (sot préjugé, cent fois réfuté !) et, surtout, plus 
influents qu'ils ne l'étaient en réalité. Quoi qu'il en soit, 
leur détermination une fois prise, les Récollets envoyèrent 
en France, en 1624, le P. Irénée Piat et le F. Sagard, avec 
mission de négocier cette importante affaire. 

Le P. Coton gouvernait alors la province de Paris. 11 
avait été un des promoteurs de la mission en Acadie ; il 
l'avait soutenue à la Cour, et, quand elle fut détruite, sa 
pensée alla plus d'une fois sur les rives du Saint-Laurent, 
où il eût voulu trouver une place de combat pour les reli- 
gieux de son ordre. Les Jésuites de la province de Paris, 
désiraient beaucoup, de leur côté, remettre le pied sur la 
terre canadienne, qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir; ils- 
avaient lu les lettres du P. Biard et sa Relation, et cette 

gloire du Seigneur et un désir sincère sans émulation de la procu- 
rer dans la conversion de ces peuples (on n'est pas plus modeste !), 
convinrent de députer quelqu'un d'entre eux en France pour en 
faire la proposition aux Pères Jésuites, que les Récollets jugèrent les 
plus propres pour establir et amplifier la Foi de concert avec nous 
dans le Canada. » Le P. Le Glercq ajoute, p. 339 : « La vue de nos 
Pères dans ce projet était de procurer au Canada l'établissement 
d'une Compagnie, non seulement sçavante et éclairée pour la propa- 
gation de la Foy, mais encore puissante pour soutenir l'ouvrage com- 
mun par leur crédit, pour y attirer grand nombre d'habitants, faire 
défricher les terres et gagner la vie aux Français et aux sauvages,, 
secourir les uns et les autres temporellement et avancer la colonie 
par des établissements considérables (Inutile d'attirer l'attention du 
lecteur sur ces ridicules exagérations, ces inventions ineptes) ; ce 
que ne pouvaient faire les Récollets, eu égard à leur estât, n'ayant 
pour partage que la parole apostolique. » 

Après ces considérations sur les motifs qui engagèrent les Récol- 
lets à faire appel aux Jésuites, le P. Le Clercq se livre contre les 
Jésuites à des réflexions et à des insinuations, où on a de la peine à 
trouver la droiture, la simplicité, la gloire de Dieu et le désir sincère- 
de la conversion des sauvages. On n'a qu'à lire YEstablissement de la 
Foy pour s'en convaincre. 



— 140 — 

lecture attachante avait rempli leurs cœurs d'apôtres d'un 
désir ardent de cette mission 1 . 

Au retour de l'île des Monts-Déserts, le P. Massé fut 
envoyé, comme nous l'avons vu 2 , au collège Henri IV, à 
La Flèche 3 . Là, déjeunes Jésuites, en grand nombre, sui- 
vaient les cours de philosophie et de théologie, et le 
P. Massé, leur ministre, se trouvait, par ses fonctions, en 
relations quotidiennes avec eux. Parmi ces étudiants, on 
comptait Charles Lalemant, Nicolas Adam, Anne de Noue, 
Paul Le Jeune, Barthélemv Vimont, Alexandre de Vieux- 
pont, Claude Quentin, Charles du Marché, François Rague- 
neau et Jaques Buteux 4 . 

Le P. Massé resta dix ans à La Flèche. Il s'entretenait 
souvent avec ces religieux de tout ce qu'il avait vu et fait 
dans la péninsule acadienne et à Saint-Sauveur ; il leur 
parlait des grands fruits de salut que produirait une mis- 
sion dans la Nouvelle-France. Ces entretiens enflammaient 
leur courage ; ils animaient leur cœur au sacrifice et au 
martyre. 

Deux d'entre eux, Paul Le Jeune et Barthélémy 
Vimont, furent envoyés, quelques années après leur cours 
de philosophie, au collège de Clermont à Paris, pour 
y suivre les enseignements théologiques de Louis le Mai- 
rat, de François Gandillon et du célèbre Denys Petau 5 . 

1. Deus intereà sacrum ignem fovebat in multorum è nostrâ socie- 
tate pectoribus eosque ad barbarorum illorum salutem procurandam 
potenter animabat. {Monum. Hist. miss, novse Francise, ms. cap. III. 
— Nous avons parlé de ce ms. dans le chapitrée préliminaire.) 

2. V. le Chapitre préliminaire. 

3. Ce Collège, fondé par Henri IV en 1604, comptait, en 1614, de 
douze à quatorze cents élèves. 

4. Çatalogi Provincial Francise, status collegii Flexiensis. 

5. Louis Le Mairat, qui mourut à Paris en 1664, à l'âge de 87 ans, 
a imprimé commentarios in principuas partes summse S li Thomse. 
V. la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie, art. Le Mairat. — 



— 141 — 

C'était au mois d'octobre 1622. Le P. Jean de la Bretesche 
y exerçait la charge de Père spirituel. Né à Braine, dio- 
cèse de Soissons, en 1570, il était entré à Verdun, le 
12 mai 1592, dans la Compagnie de Jésus. Recteur du 
noviciat des Jésuites à Rouen, puis maître des novices à 
Paris et instructeur de la troisième année de probation 1 , 
on l'avait ensuite chargé, à l'ouverture du collège de Cler- 
mont, de la direction spirituelle des jeunes religieux, 
élèves de philosophie et de théologie 2 . 

Le P. de la Bretesche n'était ni un savant, ni un ora- 
teur ; c'était un homme de Dieu, qui unissait à la science 
des choses d'en haut le don admirable de diriger les âmes 
vaillantes, de les élever par degrés aux plus hautes vertus 
et de les conduire aux actes les plus ardus du renoncement 
et du sacrifice, A son école, les cœurs généreux se formaient 
vite à l'apostolat ; il aimait les âmes rachetées au prix du 
sang de J.-C. et il les faisait aimer. 

Avant et depuis son entrée dans la société, le Seigneur, 
qui se communique à qui il veut, l'avait favorisé de grâces 

Le P. Gandillon, né en 1589, et mort en 1631, professa longtemps la 
philosophie et la théologie à La Flèche et à Paris. V. la Bibliothèque..., 
art. Gandillon. — Tout le monde connaît le P. Petau. 

1. On appelle dans la Compagnie troisième année de probation, une 
troisième année de noviciat que le religieux fait après quinze à dix- 
sept années d'épreuves ou d'études. Cette troisième année terminée, 
le Jésuite est admis à prononcer ses derniers vœux. Le directeur 
de ce noviciat s'appelle instructeur. 

2. Jean de la Bretesche, né en 1570, fut reçu au noviciat de Verdun 
le 12 mai 1592, et fit ses derniers vœux de profès le 21 février 1610. 
Après avoir étudié trois ans la philosophie et quatre ans la théolo- 
gie, il enseigna trois ans la grammaire, puis il dirigea le collège de 
Rouen en qualité de Vice-Recteur et de Recteur de 1606 à 1612. 
Maître des novices et instructeur des Pères du troisième an à Paris 
(1612-1618), il fut en 1618 nommé Père spirituel au collège de Cler- 
mont, où il mourut le 20 novembre 1624. — Ces détails sont tirés 
des Catalogi Provinciae Franciœ (Arch. gén. S. J.). 



— 142 — 

de choix; et lui, toujours docile sous la main qui le con- 
duisait, avait marché droit, attentif aux moindres touches 
secrètes des divines opérations. Il semblait prédestiné à 
enseigner à ses Frères les voies de Dieu; et, de fait, il fut 
pendant plus de vingt ans leur guide et leur soutien. 

Cet homme n'avait cependant rien d'austère. Distingué, 
d'une éducation parfaite, il s'étudiait à tempérer sa fermeté 
naturelle par beaucoup de douceur et d'amabilité. La vertu 
chez lui ne se montrait que sous des dehors agréables. Aussi 
attirait- il à lui sans effort les hommes du monde; et les 
religieux, qui vivaient sous son gouvernement ou suivaient 
sa direction, lui livraient avec foi et confiance les plus 
intimes secrets de leur vie, toutes leurs aspirations 1 . 

Quand les deux étudiants en théologie, Vimont et Le 
Jeune, arrivèrent à Paris, ils furent vite et puissamment 
attirés vers l'homme de Dieu. Il y a une attraction des âmes, 
comme il y a une attraction des corps sous l'action invisible 
de l'aimant. Le Jeune avait, du reste, fait sous sa conduite 
les premiers pas dans la vie religieuse. 

Les deux étudiants redirent au P. de la Bretesche tout 
ce qu'ils avaient appris du P. Massé. Ils ne lui cachèrent 
pas leur grand désir d'aller un jour travailler dans un coin 
encore inexploré de la Nouvelle-France et d'y mourir pour la 
cause de Dieu. Le Jeune racontait à son guide spirituel qu'il 
avait eu un songe, il y avait de cela bien longtemps, et que, 

1. Monumenta Historiée Missionis novse Francise, pars 2 a , cap. III : 
« Interillos quorum animum Deusvehementius ad illam expeditionem 
promovendam incendebat, unus eratP. Joannesde la Bretesche, eximia 

vir virtute ac vitse sanctitate Ejus viri virtus ac sanctitas quanta 

esset, etiam divina quœdam, sive ante ejus in nostram societatcm 
ingressum, sive ab ejus ingressu, signa declararunt (cap. III). — 
Nadasi, Annus dier. memorab., 20 a nov., p. 285, et Annales Mariani, 
p. 355; — Creuxius, Historia canadensis, 1. I, p. 4; — Patrignani. 
MenoL, 20 nov. p. 149. 



— 143 — 

dans ce songe, il s'était trouvé au milieu des Iroquois, dont 
il avait entendu alors le nom pour la première fois. Ces 
sauvages se préparant à le faire mourir dans de cruels tour- 
ments, il appela à son secours le P. Vimont. Sa foi tirait 
de ce songe cette certitude que la \oix de Dieu l'appelait 
au Canada. Il espérait fermement s'y rendre un jour avec 
le P. Vimont 1 . 

Le P. de la Bretesche ne pouvait qu'encourager de si 
beaux désirs. Toutefois, sa sagesse et sa grande délicatesse 
de sentiments lui découvraient des difficultés là où la pieuse 
ardeur de ses fils spirituels semblait ne pas en voir. La 
principale était celle-ci : on ne pouvait envoyer des Jésuites 
au Canada sans l'autorisation des Récollets ou sans une 
demande formelle de leur part. Les Jésuites pouvaient-ils, 
sans manquer à la discrétion, proposer leur concours? Y 
avait-il apparence, d'un autre côté, que les Récollets appe- 
lassent jamais à leur secours un ordre religieux? 

Ces graves objections ne tempéraient pas les chaudes 
ardeurs et ne diminuaient pas les espérances des deux étu- 
diants. Ils disaient : Sans doute la place est prise; les 
Récollets ont reçu en partage ce champ du Seigneur à défri- 
cher. Mais le champ est vaste : n'y aurait-il pas place pour 
deux sociétés religieuses? Que de tribus sur l'immense 
territoire de la Nouvelle-France, que le zèle des Récollets 
ne peut atteindre ! Que peuvent, parmi tant de peuplades 
distinctes, une dizaine de missionnaires, dont plusieurs sont 
retenus à Québec pour les besoins de la colonie ? 

Ils croyaient fermement que Dieu triompherait bientôt 
de tous les obstacles, et, qu'au jour marqué dans ses desseins 
providentiels, il ouvrirait à la Compagnie de Jésus la porte 
de la Nouvelle-France fermée déjà depuis dix ans. 

1. Historix Canadensis libridecem, auct. P. Fr. Crcuxio, lib. I, p. 3. 



— 144 — 

Le P. de la Bretesche conseilla de prier. Il se fit entre 
ces trois religieux une sainte union de prières. Le Jeune et 
Vimont répandirent autour d'eux, parmi leurs Frères, le feu 
dont ils brûlaient pour la conversion des Indiens. Le P. de 
la Bretesche recommanda l'œuvre à tous ses amis ; il y inté- 
ressa ses pénitents, il fit prier 1 . 

Il dirigeait alors la conscience d'un grand chrétien, Henri 
de Lévis, duc de Ventadour, neveu du duc de Montmo- 
rency. Le duc de Ventadour, dégoûté des grandeurs et des 
vanités du monde et aspirant après une vie meilleure et 
plus calme, loin du bruit et des agitations de la^Cour, s'était 
retiré quelque temps dans la solitude et avait reçu les ordres 
sacrés. Cœur généreux et magnanime, entièrement dévoué 
à toutes les saintes entreprises, il était capable, disent les 
Monumenta historiœ Canadcnsis, non seulement d'ap- 
prouver, mais de faire, dans la mesure de ses forces et de 
ses ressources, tout ce qui pouvait contribuer à la gloire 
de Dieu et à l'extension de son royaume. Aussi, quand le 
P. de la Bretesche lui parla de la mission du Canada, il 
comprit de prime abord tout ce qu'il y avait de grand et de 
beau dans cette entreprise; il goûta l'œuvre, il s'y attacha 2 . 
Mais, sur ces entrefaites, il perdit son pieux directeur. 
Celui-ci eut-il, à son heure suprême, la révélation du retour 
prochain de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle- 
France? Il serait peut-être imprudent de l'affirmer. Ce qui 

1. On lit dans les Monumenta : « P. de la Bretesche hanc missionem 
crebris ad Deum precibus commendabat, et quoscumque poterat ex 
iis cum quibus tum domi, tumforis agebat, adeam vehementer horta- 
batur... » 

2. « P. de la Bretesche Ducem agnoverat magnâ voluntatis propen- 
sione res omnes non probare modo sed etiam aggredi quœ ad Dei 
gloriam cultumque quam maximum tenderent. Nec fuit opus multis 
sermonibus ut rei magnitudinem ac momentum ad Dei gloriam ani- 
marumque salutem pervideret, et in cognitam deindè ejus negotii 
bonitatem toto mentis ardore raperetur. » (IbicL, cap. III.) 



— 145 — 

semble certain, c'est qu'à défaut de révélation, il y eut 
intuition. Etant sur son lit de mort, le P. Vimont et le 
P. François Ragueneau lui recommandaient de ne pas 
oublier au ciel sa chère mission dû Canada. Le mourant 
leur répondit qu'ils porteraient tous deux la lumière de la 
foi aux tribus canadiennes 1 . Il dit encore au P. Vimont : 
Je nai pas l'habitude de faire des prédictions ; cependant 
je vous affirme que vous verrez une maison de Jésuites à 
Québec 2 . 

Le P. de la Bretesche mourut le 20 novembre 1624, 
laissant après lui de profonds regrets. Charles Lalemant, 
Le Jeune, Vimont, de Quen, Le Moyne, de Noue, Rague- 
neau, Le Mercier, Charles Garnier, Jérôme Lalemant et 
autres, tous membres actifs, au collège de Clermont, de la 
ligue de prières pour la mission du Canada, perdaient en 
lui 1 âme de cette sainte ligue. 

Or, le jour des funérailles, le duc de Ventadour, qui y 
assistait les larmes aux yeux, rencontra le P. Philibert 
Noyrot, procureur du collège de Bourges 3 . Le P. Noyrot, 

1. Monuments, Historise missionis novse Francise, pars 2 a , cap. III : 
« Cumilli jamjamque morituro P. Barth. Vimont ac P. Fr. Ragueneau 
hanc missionem commendarent, prsedixit fore ut Deus amborum opéra 
ad illius gentis salutem uteretur. » 

2. Historise Canadensis seu novse Francise, auctore p. Francisco 
Creuxio S. J., 1. I, p. 4. 

3. Le P. Philibert Noyrot, né au mois d'octobre 1592, dans le dio- 
cèse d'Autun, entra, après deux ans de philosophie, dans la compagnie 
de Jésus, à Paris, le 16 oct. 1617. Envoyé au mois d'octobre 1619 à 
Bourges, il y suivit pendant deux ans le cours de théologie, puis il 
Fut ordonné prêtre, et au mois d'octobre 1621 il fut nommé procureur 
du collège, charge qu'il conserva jusqu'à sa mort, môme quand il 
s'occupa avec tant d'activité du ravitaillement de la mission de 
Québec. (Catalogi Prov. Francise, arch. gen. S. J.) — Voir Creuxius, 
Ilist. canad., 1. I, pp. 4, 9, 40 et suiv. — Cassani, Varones ilust., 1. 1, 
p. 573 et suiv. ; - Cordara, Ilist. S. J., pars 6« , 1. 14, n 08 267 et suiv., 
pp. 346 et 347. 

Jés. et Now.-Fr. — T. I. I 4 



— 146 — 

ne en 1592, était entré à l'âge de 25 ans dans la Compagnie,, 
au noviciat de Paris, où il avait eu pour premier maître- 
dans la carrière religieuse, le P. de la Bretesche. Le novice 
pensait alors à devenir missionnaire en Chine, mais son 
directeur le détourna de cette idée et dirigea ses aspirations^ 
vers le Canada 1 . Après deux ans de noviciat, on l'appliqua 
pendant deux ans à l'étude de la théologie, puis on lui 
confia la procure du collège de Bourges. 

Le procureur n'avait pas le don de la parole. Il s'expri- 
mait lentement , péniblement ; hésitant, embarrassé , il 
semblait chercher les mots et les mots se faisaient attendre 2 . 
D'une intelligence plus solide que brillante, plus nette que 
cultivée, c'était un homme de bon sens, entendu aux affaires,, 
infatigable au travail, éminemment pratique. S'il n'avait 
pas l'imagination vive, un peu colorée, passablement mobile 
de ses compatriotes, ni la finesse et la pénétration de leur 
esprit; comme eux il était affable, actif, d'un abord accueil- 
lant. La bonté corrigeait ce qu'il y avait en lui de moins 
délicat dans les traits et de moins distingué dans la per- 
sonne ; le cœur éclatait partout et dissimulait un peu de 
rudesse native. On a dit souvent et avec raison que le carac- 
tère vaut mieux que l'intelligence. On trouve des hommes 
d'esprit; les hommes de caractère sont rares. Le P. Noyrot, 
était un caractère, fait surtout de force et de géné- 
rosité, d'oubli de soi et d'amour du devoir, de patience 
persévérante et de courage. Dans les œuvres entreprises, 
pour la gloire de Dieu, rien ne faisait reculer d'un pas cette 
mâle nature; souvent môme il ne prenait pas la peine de 



1. « P. Phil. Noyrot societatem nostram ingressus ut ad Sinas 
mitteretur, ad Canadenses potius adjuvandos zelum suum traducere, 
ejus (Patris de la Bretesche) consiliis ductuque constituât. » (Monu- 
menta... cap. III.) 

2. « Erat in loquendo impeditior ac tardior. » (Ibid., cap. IV.) 



— 147 — 

tourner les difficultés. Il allait d'ordinaire droit son chemin, 
au risque de heurter à de gros obstacles 1 . A Bourges, il 
partageait sa journée entre les exigences de sa charge et la 
direction spirituelle des âmes ; le soir, après le coucher de 
la communauté, il passait de longues heures à la chapelle, 
priant et méditant. 2 . Les dimanches et fêtes, il partait de 
bon matin avec un jeune religieux, chacun un morceau de pain 
dans la poche, qu'ils mangeaient à midi, assis sur la margelle 
d'un puits. Il allait d'un village à l'autre, enseignant la 
doctrine chrétienne aux pauvres et aux enfants 3 . Pendant 
six ans, avec une régularité admirable, il remplit cet apos- 
tolat, ne rentrant le soir que fort tard, épuisé par le jeûne, 
par les courses et par une succession fatigante de catéchismes 
et de prédications : il faisait ainsi, disait-il, son apprentis- 
sage de missionnaire chez les sauvages 4 . On le connaissait 
dans tous les environs de Bourges, on l'appelait le Père des 
Petits, on l'aimait : ce qui permettait à son zèle de se porter 
parfois à des audaces, où l'originalité et l'industrie se prê- 
taient un égal appui 5 . Malgré les embarras et les hésitations 

1. Monumenta historiœ Missionis... pars 2 a , cap. IX. 

2. « Sub noctem ante somnum, quiescentibus aliis, in sacellum 
domesticum... se conferebat ; ibique, diurnarum strepitu silente cura- 
rum, cor suum coram Deo effundebat. » Monumenta hist. miss., 
cap. IX. 

3. <c Cum alio religioso, necdum etiam sacerdote, ad rudium insti- 
tutionem, dominicis festisque diebus, ex collegio summo mane pro- 
fecti, pauperes, puerosque ac puellas catechismum docebant. Sub 
meridiem, ne cui essent oneri, ad fontis alicujus marginem, sub 
umbrâ, panis frustulum, domo secum allatum, comedebant. » (Ibid.) 

4. Monumenta... cap. IX : « Hoc, inquiebant, ut ei vitse praelu- 
derent, ad eamque se jam ex eo tempore disponerent, quam cum 
barbaris essent acturi. » 

5. On lit dans les Monumenta, cap. IX : « Iverat aliquando concio- 
nandi catechismique docendi causa, in parœciam cujus tum festum 
agebatur; et ità agebatur, ut saltationibus potiùs indulgerent quam 
vespertinis precibus, catechismoque intenderent. In cœmeterio igitur, 



— 148 — 

de sa parole, on se plaisait à l'entendre; et Ton raconte que 
les bergers, retenus aux champs pour la garde des trou- 
peaux, surveillaient ses allées et venues et se faisaient 
instruire par lui, un peu partout, dans un champ, sur un 
chemin, assis ou cheminant ! . 

Dès les premiers jours du noviciat du P. Noyrot, le P. de 
la Bretesche, son maître spirituel, conçut pour lui la plus 
grande estime. Elle fut réciproque. Opposés de caractère et 
d'éducation, le maître et le disciple se rapprochèrent par 
une égale vue des choses de Dieu, un même ardent amour 
des âmes. L'amitié vint après l'estime 2 . Tous deux, dans 

ut fit, et in locis circumquaque vicinis turmatim saltabant, et suus 
erat cuique fidicen. Jussit ad catechismum Pater signum œre campanae 
dari, et quidem solito vehementius et crebrius, utludibundos à ludicris 
ad séria revocaret. Nemocommovebatur, citharœdum omnes, campanœ 
pulsum nemo audiebat. Quid faceret Paler? Ingeniosâ, ut erat, ac 
minime tamen austerà sed inflammatâ charitate, prsecipuam saltantium 
turmam sic aggreditur. Eminebat inter omnes Citharœdus, locumque 
sibi cœteris excelsiorem, in colle modico delegerat. Hune adit Pater, 
humaniter rogat uti sibi suum velit, ad exiguum temporis spatium, 
locum citharamque concedere. Petitionis insolentiam miratus pri- 
mùm, vultumque Patris deindè reveritus, primarius ille Citharœdus, 
concessit quod petebat. Tum Pater pileum primo quadratum capiti 
imposuit, post paulocaput aperuit, atque omnibus expectatione reique 
novitate suspensis, quorsum venisset, exclamavit; factoque signo 
crucis, altâ voce, in nomine Patris... pronuntiavit, tum illos de rébus 
fidei erudire cœpit. Qui saltabant subsistere eumque audire; vicini 
eorum exemplum sequi, et res sacras edisserentem audire, interro- 
ganti etîam de more respondere. Quidmulta? Eos in templum omnes 
Pater deducere, ibique symbolum fidei accuratà explicatione 
decurrere. » 

. 1. Monumenta... cap. IX : « Pueri agrestes, qui, quod grèges suos 
pascere deberent, in templum venire non poterant, sic erant ad ejus 
(P. Noyrot) ingenium facti, ut discendi catechismi studio, vias quà 
erat transiturus, per turmas obsiderent... » 

« 2. Ibid., cap. III : « Patreni Philibertum Noyrot virum maximo 
Missionis Canadensis zelo ac desiderio incensum, patrique de la Bre- 
tesche eo nomine conjunctissimum... » 



— 149 — 

leurs entretiens et leurs lettres, aimaient à parler des tra- 
vaux de l'apostolat, des missions lointaines, du Canada 
surtout. 

Le duc de Ventadour savait par le P. de la Bretesche 
l'amitié profonde qui liait intimement les deux religieux; 
aussi, en souvenir de l'aimé directeur qu'il venait de perdre, 
pria-t-il le P. Noyrot d'être désormais son guide dans les 
voies intérieures. Le nouveau guide n'avait pas l'habitude 
de prendre les chemins détournés pour conduire les âmes 
au bien ; il devina promptement tout ce qu'il y avait d'élevé 
et d'apostolique au cœur de son pénitent, et, du même 
coup d'œil, il comprit quelle vive impulsion le duc pourrait 
imprimer à l'évangélisation des sauvages de la Nouvelle- 
France, si l'on parvenait à lui faire accepter la vice-royauté 
du Canada. En conséquence, ayant appris que le duc de 
Montmorency, fatigué de toutes les tracasseries que lui 
causait sa Compagnie des marchands, songeait à se débar- 
rasser de sa charge et à la vendre, il conseilla sans détour 
au duc de Lévis de l'acheter. « Il y a, lui dit-il, dans cette 
haute situation, une magnifique mission à soutenir, des 
peuplades sauvages à convertir à la foi par votre entre- 
mise. » Le duc n'hésita pas : il acheta la charge de son 
oncle, et, au commencement de janvier 1625, le roi ratifia 
la cession par lettres patentes i . 

Le nouveau vice-roi était à peine nommé , que le P. 
Récollet, Irénée Piat, débarqué récemment en France, 

4. Monumenta Historiée missionis... pars 2 a , c. III. « P. Noyrot 
cum ex ipso D ni de Ventadour ore didicisset quam incenso esset animo 
ad salutem barbarorum illorum promovendam, suggessit ex tempore 
nullam ad eam efficaciter procurandam convenientiorem viam iniri 
posse, quam si prorex esse vellet eamque dignitatem pretio obtineret 
à D. de Montmorency, qui eam libens cognato homini deferret... Nec 
irritum fuit consilium. Petiit, émit, Prorex fuit anno eodem scilicet 
4625. » 



— 150 — 

vint le trouver dans son hôtel, pour le prier, au nom des 
religieux de saint François, d'envoyer des Jésuites dans la 
Nouvelle-France 1 . Le P. Noyrot arriva pendant leur entre- 
tien, et le P. Récollet lui renouvela la même demande. 
Aucune proposition ne pouvait être plus agréable au vice- 
roi et au Jésuite; elle fut agréée par l'un et par l'autre 2 . 

Il serait puéril de voir toujours un miracle de la Provi- 
dence dans la rencontre inespérée et imprévue de certains 
événements. Et toutefois, il faut bien avouer que la rentrée 
des Jésuites au Canada fut entourée d'un merveilleux 
concours de circonstances. 

D'ordinaire les œuvres de Dieu ne marchent pas aussi 
facilement que les hommes le voudraient. Celle-ci, dès le 
début, rencontra plus d'un obstacle. Les marchands associés, 
calvinistes en majorité, virent d'un mauvais œil le choix 
qu'on avait fait des Jésuites. Toujours la vieille haine de 
Calvin contre les fils de Loyola. Et puis l'amitié, dont le 
duc de Ventadour honorait ces religieux, n'était pas faite 
pour plaire à la Compagnie du duc de Montmorency. Faut-il 
ajouter qu'on redoutait, bien à tort selon nous, ce qu'on 
appelait leur puissance, leur influence à la Cour. Pour toutes 
ces raisons et d'autres encore , on fît opposition à leur 
départ, mais inutilement : le vice-roi l'avait approuvé, il 
le maintint; et, afin de couper court à de nouvelles diffi- 
cultés, il se chargea des frais de voyage des six Jésuites 3 . 

1. Parti de Québec le 15 août 1624, avec Champlain et le F. Sagard, 
il était arrivé le 1 er octobre à Dieppe. Voir Champlain, 2 e partie de 
ses voyages, pp. 76 et 77. — Le P. LeClercqdit, p. 300 : « L'assemblée 
des Récollets députa le P. Irénée (Piat) pour en faire la proposition 
au R. P. Provincial des Jésuites, qui était alors le P. Noirot. » Le P. 
Le Clercq se trompe : c'est le P. Coton, qui était alors Provincial ; le 
P. Noyrot était procureur au collège de Bourges. 

2. Histoire du Canada, par Gabriel Sagard, p. 864. 

3. « Dominus de Ventadour, cum esset prorex, nihil habuit anti- 
quius, quam ut aliquot è patribus societatis, qui mare transmitterent, 



— 151 — 

Battus de ce côté, les ennemis de la Compagnie de Jésus 
•se portèrent sur un autre point. Ils cherchèrent à circon- 
venir les Récollets. « Le choix que nous fîmes des Jésuites, 
dit Gabriel Sagard, fut fort contrarié par beaucoup de nos 
amis, qui taschaient de nous en dissuader, nous asseurant 
qu'à la fin du compte, ils nous mettraient hors de notre 
maison et du pays; mais il n'y avait pas d'apparence de. 
croire cette mescognoissance de ces bons Pères : ils sont 
trop sages et vertueux pour le vouloir faire, et quand bien 
même un ou deux particuliers d'entre eux en auraient eu la 
volonté, une hirondelle ne fait pas un printemps, ny un ou 
deux religieux la communauté 1 . » 

Les amis des Récollets eurent soin d'exploiter et de 
; grossir un incident, assez insignifiant en soi, mais qui ser- 
vit de base à leurs critiques. Nous avons dit que l'asso- 
ciation des marchands pourvoyait à la nourriture et à 
l'entretien de six Pères Récollets. Des Jésuites, paraît-il, 
se firent attribuer par le conseil des associés deux de ces 
pensions. C'était une faute, pour ne rien dire de plus. Les 
Récollets, lésés dans leurs droits, réclamèrent avec raison; 
les Jésuites cédèrent sans observation. Enfin, la charité 
dissipa tous les nuages, dit le P. Le Clercq, d'autant plus 
que dans les raisons qu'on nous présentait, les vues d'inté- 
rêt et de vaine gloire jouaient le plus grand rôle 2 . 

Le P. Coton, provincial de Paris, désigna pour le pre- 

ibique socictati s domicilia ad ejus (Canadensis) gentis auxilium stabi- 
lirent, à R. P. Provinciali postularet. Hoc ut facilius consequeretur, 
■omnem eis commeatum, ad hœc saltem initia, liberaliter offerebat. » 

1. Histoire du Canada, p. 864. — Le P. Le Clercq dit, p. 299, avec 
une pointe visible de malice : « Les amis des Récollets en France 
veulent les détourner de leur projet en leur disant : Et erunt novissimi 
printi, si même on ne vous exclut dans la suite entièrement de ces 
missions. » 

2. Premier establissement de la Foy..., t. I,p. 290 et suiv. 



— 152 — 

mier départ les Pères Charles Lalemant, Ennemond 
Massé, Jean de Brébeuf, et deux coadjuteurs, François 
Gharton et Gilbert Buret 1 . 

Le lecteur connait le P. Massé. Pour la seconde fois, 
après onze ans d'absence, il revient dans ce beau pays de 
la Nouvelle-France, d'où il a été si violemment expulsé et 
où il a laissé son cœur d'apôtre. Le P. de Brébeuf 2 est le 
plus jeune de tous; il deviendra le plus illustre par la 
grandeur de ses vertus et l'héroïsme de sa mort. 

Charles Lalemant 3 est leur supérieur. Né à Paris en 
1587, il s'était consacré à Dieu à- l'âge de vingt ans. Appli- 

1 . Le P. Le Clercq, qui se trompe assez souvent sur le compte des 
Jésuites, prétend (p. 304; que le P. Noyrot Provincial, désigna ces 
Peines. C'est le P. Coton qui fit ce choix : « R. P. Cotonus, qui tum 
Galliœ Provincise prseerat, liberalissime concessit Patres Proregi de 
Ventadour... Qui igitur in hune annum 1625 delecti sunt fuerunt 
P. Carolus Lalemant, tùm collegii Claramontani primarius, 
P. Johannes de Brébeuf, P. Enemundus Massé. » (Monumenta. r 
cap. III.) 

2. Nous donnerons plus loin une notice sur ce missionnaire. 

3. Le P. Charles Lalemant, né à Paris le 47 nov. 1587, entra au 
noviciat de la Compagnie de Jésus à Rouen le 29 juillet 1607. Au 
mois d'octobre 1609, il est envoyé à La Flèche, où il fait ses trois 
années de philosophie; au mois d'octobre 1612, il est au collège de 
Nevers, où il professe la quatrième (1612-1613) la troisième (1613- 
1614) et la seconde (1614-1615). D'octobre 1615 à octobre 1619, il est 
au collège de La Flèche, où il fait quatre années de théologie. Après 
sa théologie, il vient faire à Paris son année de probation sous le 
P. Antoine Gaudier. De là, il va au collège de Bourges professer la 
logique (1620-1621) et la physique (1621-1622) ; il dirige en même 
temps la congrégation des Externes. D'octobre 1622 à mars 1625, il 
est principal du pensionnat de Clermont à Paris. (Catal. Prov. Fran- 
cise, arch. gêner.) 

. Quelques auteurs écrivent Lallemant et Lalement ; le P. Charles 
signait : Lalemant. — Voir Elogia defunctorum Prov. Francise in 
Arch. gen. ; — Ms. du P. Rybeyrète, S. J., script. Prov. Fr., p. 30; 
— Bibliothèque des écrivains..., art. Lalemant (Charles) ; — Relations 
de la Nouvelle-France, an. 1626, 1632-38, 1640, 1643; — Soluellus y 
Bibliotheca..., p. 130. 



— 153 — 

que d'abord à l'enseignement de la grammaire et de la lit- 
térature, puis au professorat des sciences mathémathiques, 
il dirigeait, en qualité de Principal, le pensionnat de Gler- 
mont, quand il obtint, à force d'instances, la mission de 
Québec. 

Le 24 avril 1625, les Jésuites s'embarquent à Dieppe sur le 
navire de Guillaume de Caen, avec le P. Joseph de la Roche- 
Daillon, récollet, de l'illustre maison des comtes deLude 1 . 
Le 15 juin ils sont à Québec. C'est pour la seconde fois 
qu'ils mettent le pied sur le sol canadien ; pour la première 
qu'ils remontent le Saint-Laurent, où nous les verrons 
voguer si souvent sur le canot des sauvages convertis. 

Leur arrivée se fait cependant sous les plus tristes aus- 
pices. On a fait circuler de main en main les pamphlets 
publiés en France contre la Compagnie de Jésus ; aussi, 
catholiques et protestants, également prévenus et excités, 
refusent de les recevoir. En l'absence de Champlain, retenu 
à Paris par les affaires de la colonie, Emery de Caen, son 
remplaçant, leur déclare qu'il n'y a place pour eux, 
ni à l'habitation, ni au fort, qu'il n'a du reste reçu à leur 
sujet aucun ordre du Vice-Roi. 

Que seraient-ils devenus sans la charité exquise des 
Récollets? Ceux-ci avaient construit, en 1615, près du 
magasin de la Compagnie des marchands, une petite cha- 
pelle provisoire, qui continua cependant à servir d'église 
paroissiale. Cinq ans plus tard, comprenant la nécessité de 
sortir du provisoire et de s'agrandir, ils bâtirent un cou- 
vent avec jardin et verger et une église, sur les bords du 
Saint-Charles, à une demi-lieue environ du fort de Qué- 
bec, à l'endroit où s'élève aujourd'hui l'hôpital général 2 . 

1. Œuvres de Champlain..., pp. 1076 et 1077. 

2. Les Récollets dédièrent à St-Charles leur chapelle, en mémoire 
de Charles des Boues, bienfaiteur de leur mission. La rivière, auprès 



— 154 — 

C'est là qu'ils habitaient depuis quelque temps. Prévenus 
de l'accueil désagréable fait aux Jésuites, ils vont les cher- 
cher sur une chaloupe au milieu de la rade, les conduisent 
chez eux et mettent à leur disposition la moitié de leur 
couvent, de leur jardin et de leur enclos. Les fils de saint 
François et de saint Ignace vivront ainsi de longs mois 
sous le même toit 1 . Hospitalité vraiment fraternelle, que 
la Compagnie de Jésus ne devait jamais oublier 2 !... 

Aussitôt installés, les Jésuites vont à la recherche d'un 
endroit favorable pour bâtir et cultiver. Il y avait, non 
loin du couvent des Récollets, une pointe connue alors 
sous le nom de fort Jacques Cartier, et un assez vaste ter- 
rain s'étendant de la rivière Saint-Charles au petit ruisseau 
Saint-Michel situé à l'ouest du Lairet. Cette situation conve- 
nait fort bien à une résidence de missionnaires. La conces- 



de laquelle elle était bâtie, prit le môme nom. Leur couvent reçut le 
nom de N. D. des Anges. — Le P. Jérôme Lalemant ayant conseillé 
à son frère de mettre la Résidence de Québec sous la protection de 
la Vierge aux Anges, le P. Charles Lalemant dédia la petite chapelle, 
ménagée dans la résidence construite à l'embouchure du Lairet, à 
N. D. des Anges. Bientôt ce nom s'étendit à tout le terrain concédé 
aux Jésuites et à la Résidence elle-même. — {Le Séminaire de N. D. 
des Anges, par N.-E. Dionne, pp. 9 et 10; — Ferland, t. I, pp. 192 et 
193. 

1. Sagard, Histoire du Canada, pp. 862-866; — Le Clercq, t. I, 
pp. 309 et suiv. ; — Ferland, t. I, pp. 215 et suiv. ; — Charlevoix, 
t. I, p. 159. — Le P. Le Clercq insère dans son récit (pp. 309 et suiv.) 
de la réception des Jésuites à Québec certaines expressions et réflexions 
désobligeantes pour ceux-ci, qu'il est inutile [de relever. Il eût 
mieux fait de s'en rapporter au récit du F. Sagard, témoin oculaire ; 
la vérité et la charité y auraient gagné. 

2. Le P. Le Clercq cite, p. 314, deux lettres que le P. Lalemant, 
supérieur, écrivit de Québec, le 28 juillet 1625, l'une au Provincial des 
Récollets de la Province de Saint-Denis, l'autre au Provincial des 
Récollets de Paris, pour leur dire sa reconnaissance et celle des 
Pères Jésuites, à cause de la réception qui leur avait été faite par les 
Récollets à Québec. 



— 155 — 

sion du terrain est aussitôt demandée au duc de Ventadour, 
qui l'accorde volontiers 1 ; et le premier septembre de cette 
même année, en présence d'un public d'amis, la croix est 
solennellement plantée sur ce lieu béni, où devait bientôt 
s'élever la modeste maison de Notre-Dame des Anges. 

Le premier août 1626, le supérieur de la mission écrivait 
à son frère : « Les Pères Récollets assistèrent à la cérémo- 
nie avec les plus apparents des Français, qui, après le 
disner, se mirent tous à travailler. Nous avons depuis tou- 
jours continué nous cinq (Jésuites) à déraciner les arbres et 
à bescher la terre, tant que le temps nous a permis. Les 
neiges venant, nous fûmes contraints de surseoir jusques au 
printemps 2 . » 

1. M r N.-E. Dionne résume ainsi cette concession, dans son bel 
article sur Le Séminaire de N.D. des Anges (Montréal 1890) : « Le 
duc de Ventadour fit aux Jésuites une concession de toutes les terres 
contenues entre la rivière de Beauport et le ruisseau Saint-Michel, 
formant une superficie d'une lieue de front sur quatre de profondeur. 
Le document vice-royal avait été signé et scellé le 10 mars (1626). 
Le don était irrévocable, perpétuel, et ne renfermait aucune charge. 
Les Jésuites étaient autorisés à bâtir, si bon leur semblait, une habi- 
tation, demeure, noviciat ou séminaire pour eux-mêmes et pour y 
élever et instruire les enfants des sauvages. >> — Voir aussi le Cours 
d'histoire du Canada, t. I, p, 217; — YHistoire du Canada, du 
F. Sagard, p. 867 et suiv. ; — Le Mercure français, t. XIII, et la Rela- 
tion de 4626, par le P. Lalemant. 

2. Lettre du P. Charles L'Allemant (sic) à son frère Jérôme. 
Kébec, ce 1 er août 1626. C'est la Relation imprimée clans le t. XIII du 
Mercure et dans les Relations des Jésuites du Canada, t. I, édit. de 
Québec, 1858, p. 5. 

Il est bon de rappeler ici ce que dit le P. Le Clercq sur 
•cette lettre, pp. 442 et suiv : « Je n'omettrai pas une observation 
sur la lettre faussement attribuée au R. P. Charles L'Alemant, écrite 
de Québec en 1626, par laquelle, entre autres articles contraires 
a la sincérité, il témoigne à son provincial qu'il entre dans ses 
sentiments de dédier leur église (des Jésuites de Québec) à N. D. 
des Anges et que la nôtre était consacrée au nom de Saint-Charles ; 
■ce qui m'a fait juger que cette lettre ne pouvait être du P. L'Aie- 



— 156 — 

La culture des terres avait été grandement négligée 
jusque-là. C'est à peine si l'on avait défriché vingt arpents, 
et encore ce travail était l'œuvre des Récollets et de la 
famille Hébert 1 . Là cependant était l'avenir de la Colonie. 

mant, c'est qu'il n'ignorait pas que les historiens du même temps 
avaient témoigné que la première église du Canada appartenait 
aux Récollets et avait esté consacrée sous le titre de N. D. des 
Anges. » Le P. Le Clercq parle souvent, dans VEstablissement de 
la Foy, de sa sincérité et de sa simplicité, et aussi de la simplicité 
et de la sincérité des Pères Récollets. Il dit, par exemple, de lui- 
même, p. 335 : « Pour moy qui n'ay que la simplicité pour partage, 
la vérité d'un missionnaire et d'un historien... ». Après ce compliment 
qu'il s'adresse, peut-être avec plus de simplicité que de vérité, on 
devrait trouver dans son ouvrage le reflet de ces deux belles quali- 
tés. Faut-il dire qu'elles ne brillent pas dans le passage que nous 
venons de citer? Sans avoir l'air d'y toucher, il affirme faussement 
que la lettre du P. Lalemant lui est faussement attribuée. Est-il 
croyable que le P. Lalemant n'eût pas réclamé, que les Jésuites 
n'eussent pas protesté, si la lettre n'eût pas été de ce père? Quel 
écrivain de l'époque a élevé le moindre doute sur l'authenticité de ce 
document? Le P. Le Clercq ajoute : « le P. Lalemant n'ignorait pas 
que les historiens du même temps... ». Quels historiens^ La lettre du 
P. Lalemant est du 1 er août 1626; il ne peut être question ici des 
ouvrages du F. Gabriel Sagard,qui ne parurent qu'en 1636. Quel his- 
torien a donc témoigné, a cette époque, ou avant, que la première 
église du Canada, appartenant aux Récollets, a été consacrée sous le 
titre de N. D. des Anges?... En supposant une erreur surce point de 
la part du P. Lalemant, y aurait-il, à cause de cette erreur de 
détail, une raison suffisante d'affirmer que la lettre lui est faussement 
attribuée ? Si le P. Le Clercq avait été simple et sincère, n'aurait-il 
pas franchement avoué qu'il voulait faire douter de l'authenticité des 
quarante Belations des Jésuites, afin de les attaquer avec plus de 
liberté? que, pour atteindre ce but, il a émis plus qu'un doute sur la 
première Relation de la Nouvelle-France ? — Cette observation est 
de J. G. Shea (Discovery and exploration of the Mississipi Valley; 
Redfield... 1852, p. 79). Nous nous en tiendrons à ces quelques 
observations ; il y aurait encore beaucoup à dire sur ce passage, 
plein de sous-entendus et d'insinuations perfides. Le lecteur de 
bonne foi suppléera à notre silence. 

1. Hébert est cet apothicaire que nous avons rencontré à Port- 
Royal et qui était venu s'établira Québec avec sa famille. — V. Rela- 
tion de la Nouvelle-France, an. 1626, p. 2. 



— 1S7 — 

Il n'y avait pas aussi de plus sûr moyen de prévenir la 
famine, à laquelle on était exposé chaque année. Québec, 
en effet, très éloigné de la mer, n'était visité alors qu'une 
fois l'an par les vaisseaux français bénéficiant du mono- 
pole ; et, à cette occasion, les Associés envoyaient de 
France, pour l'année courante seulement, les provisions 
de bouche nécessaires à la subsistance des gens de l'ha- 
bitation et des employés de la société commerciale. 
Qu'un vaisseau vînt à se perdre ou à être capturé par les 
pirates, et l'on courait risque à Québec de mourir de faim, 
ce qui arriva du reste plus d'une fois. Champlain remontra 
souvent avec la plus grande énergie la gravité de cette 
situation, et proposa le seul remède possible, à savoir, le 
défrichement et la culture du sol. Mais ce remède déplai- 
sait aux Associés ; ces calculateurs intéressés, n'y trouvant 
pas leur compte, refusèrent de l'employer. 

Les Jésuites, qui n'avaient rien à attendre des Associés, 
mal disposés à leur égard, ni des sauvages, réduits au strict 
nécessaire, prirent dès leur arrivée le seul parti raison- 
nable : comme gens vigilants et laborieux, dit Champlain, 
ils se mirent à défricher les terres, pour se pouvoir nourrir 
et passer des commodités de France *. Vingt ouvriers, labou- 
reurs et charpentiers, amenés de France par les pères 



1. Œuvres de Champlain, pp. 1111 et 1112 : « Le P. Noyrot amena 
vingt hommes de travail que le R. P. Allemand (Ch. Lalemant) 
employa à se loger, et défricher les terres, où ils n'ont perdu aucun 
temps, comme gens vigilans et laborieux, qui marchent tous d'une 
même volonté sans discorde, qui eust fait que dans peu de temps ils 
eussent eu des terres pour se pouvoir nourrir et passer des commo- 
dités de France ; et pleust à Dieu que depuis 23 à 24 ans les sociétés 
eussent esté aussi réunies et poussées du même désir que ces bons 
Pères : il y aurait maintenant plusieurs habitations et mesnages ou 
païs, qui n'eussent esté dans les trances et appréhensions qu'ils se 
sont veuës. » 



— 158 — 

Noyrot et de Noue, vinrent les aider dans ce travail *. Puis r 
vers la jonction duLairet avec le Saint-Charles, on éleva le 
bâtiment qui devait être quelques années la principale rési- 
dence des Jésuites de Québec. 

Le P. Massé, surnommé le père utile, dressait les plans 
et dirigeait les travaux. Le P. de Brébeuf se livrait surtout 
à l'étude des langues indigènes; il alla même passer sous 
la tente des Algonquins la rude saison d'hiver, afin de se 
former plus vite et mieux. Quant au P. Lalemant, il par- 
tageait son temps entre le travail des champs et celui de 
l'apostolat. Souvent il accompagnait les Récollets à Québec, 
pour se mettre en relation avec les Français et faire tomber 
les tristes préjugés des catholiques contre les religieux de 
la Compagnie de Jésus. Il y réussit et assez promptement. 
On le vit de près, on l'étudia ; peu à peu les sentiments 
d'aversion firent place à l'estime et à la confiance; on jeta 
les libelles au feu 2 ; le capitaine de l'habitation prêta même 
des charpentiers au Père, pendant quelques jours du 

4. Les PP. Noyrot et de Noue et le Frère Gauffette arrivèrent à 
Québec le 14 juillet 1626 avec les vingt hommes engagés à leur 
service. 

Le P. Anne de Noue, né au diocèse de Reims le 7 août 4587, entra 
dans la Compagnie de Jésus à Paris le 20 septembre 4642. Au sortir 
du noviciat, il fit trois ans de philosophie à La Flèche (4644-4647); il 
professa la cinquième à Nevers (1647-4648), et de là vint suivre 
quatre ans le cours de théologie à Paris (1648-4622); l'étudiant en 
théologie exerçait aussi les fonctions de préfet ou surveillant des pen- 
sionnaires. Après sa théologie, il est deux ans ministre du collège de 
Bourges (4622-4624); dans ce même collège, il fait sa troisième année 
de probation ; puis il part pour le Canada. — Consulter sur ce Père : 
Relations de 1632 et de 4646 ; — Creuxius, 1. VI, pp. 440 et suiv.; — 
Charlevoix, t. I, 1. VI, p. 416. — Bressani, Brève relatione, parte 
3 a , cap. primo, p. 72; — Patrignani, Menol., p. 27; — Cassani, Glo- 
rias del seg. siglo, t. I, pp. 617 et 620; — Nadasi, An. dier. memorab., 
p. 64; — Ferland, t. I, pp. 219, 340 et 341. 

2. Relation de 1626, p. 5. 



— 159 — 

carême 1 ; deux interprètes consentirent sur sa demande — ■ 
ce qu'ils avaient toujours refusé aux Récollets — à lui 
donner des leçons de langues huronne et algonquine 2 ; 
enfin les catholiques le prièrent de les préparer au devoir 
pascal. 

Le premier août 1626, le P. Lalemant écrivait au R. P. 
Général, Mutius Vitelleski : « Nous n'avons pas fait autre 
chose cette année que d'acquérir la connaissance des lieux, 
des personnes et de l'idiome de deux nations. Pour les 
Français qui sont ici au nombre de quarante-trois, nous ne 
nous sommes pas épargnés. Nous avons entendu leurs 
confessions générales, après avoir fait une exhortation sur 
la nécessité de la confession. Tous les mois, en outre, nous 
leur donnons deux sermons... Les nôtres, grâce à Dieu, se 
portent bien. Tous, à l'exception peut-être d'un seul, se 
couchent habillés. Tout notre temps, en dehors des exercices 
spirituels et des œuvres apostoliques, est employé à cultiver 
la terre 3 . » 

Tous ces commencements, très modestes sans doute, 
étaient en somme fort consolants. L'avenir cependant restait 
sombre, et le point noir, tout le monde le connaissait, 
c'était la Compagnie des marchands. Tant qu'elle serait 
administrée par des Calvinistes et qu'elle aurait au Canada, 

1. « Environ le milieu du Caresme je m'hazarday de prier le capi- 
taine de nous donner les charpentiers de l'habitation pour nous aydér 
à dresser une petite cabane au lieu que nous avons commencé à 
défricher, ce qu'il m'accorda avec beaucoup de courtoisie ; les char- 
pentiers ne souhaitaient rien tant que de travailler pour nous. » 
(Lettre du P. Lalemant à son frère Jérôme, Kébec, 1 er août 1626.) 

2. Relation de 1626, p. 6. 

3. Epistola P. Garoli Lalemant admodum R. P. Mutio Vitelleschi, 
prœposito Generali S. J. ; è nova Franciâ, l a die Augusti 1626 (Ar- 
chives de la Province de Paris). Voir cette lettre aux Pièces justifi- 
catives, n° I. 



— 160 — 

avec le monopole du commerce, l'autorité et l'indépendance 
dont elle jouissait, on ne pouvait compter ni sur l'expansion 
de la foi catholique, ni sur l'établissement de postes for- 
tifiés, ni sur le développement de l'agriculture, cette force 
et cette richesse des pays nouveaux. Une mesure radicale 
devenait nécessaire, ou bien il fallait se résigner à faire de 
la colonie un simple entrepôt de commerce, un marché de 
pelleteries et de fourrures. 

Aussi, sans donner le temps au P. Noyrot de se reposer, 
le P. Lalemant, du consentement de tous les Pères, le 
renvoie en France par le bateau qui l'a conduit, avec 
ordre d'exposer au Vice-Roi le véritable état des choses. 
Il lui recommande en outre de faire tous ses efforts pour 
obtenir l'éloignement des Calvinistes de la direction et de 
l'administration de la Compagnie 1 . « Je renvoie en 
France le P. Philibert Noyrot, écrit le P. Lalemant à son 
Général, pour s'occuper des intérêts de notre mission. 
J'espère que votre Paternité lui prêtera son appui auprès 
des personnes qui veulent bien protéger nos travaux. Il 
sera nécessaire même auprès de nos Pères, qui semblent 

1. Monumenta missionis Canadensis, cap. IV : « Anno 1626, P. 
Noyrot ac P. Armas de Noue cum uno è Fratribus adjutore, in novam 
Franciam pervenerunt. Sed et hoc anno intellectum est, experien- 
tiâque comprobatum, nihil fieri omnino posse, nisi haeretici à rerum 
temporalium prsecipuâ tractatione omnino excluderentur.:. Nihil 
sperari ab hœreticis ducibus poterat, qui nec essent ullâ ratione de 
Dei gloriâ solliciti, et prœter lucrum suum aliud nihil spectarent, 
prœter turbas ac varia impedimenta, quibus seu palam atque apertè, 
seu clam et quasi per cuniculos, quod semper ad eam diem fecerant, 
se spiritualium rerum tractationi, coloniarumque atque urbium et 
oppidorum fundationi, opponerent... Id ergo consilii unà omnes 
ceperunt, ut Patrem Noyrot in Galliam festinè remitterent, eorum 
omnium quœ illic gererentur testem oculatum, quique auribus prœ- 
tereà quod scribi commode non poterat, nec videri, ex communi 
omnium sensu accepisset. Rediit ergo, remissus à P. Carolo Lale- 
mant. » 



— 161 — 
ne pas comprendre les besoins et l'avenir de notre mis- 



sion 1 . » 



L'envoyé ne pouvait être mieux choisi. Il avait tout vu 
par lui-même, il s'était renseigné sur place; et l'on devait 
compter sur son zèle et sur sa prudente énergie. 

A Paris, il déploie une activité incroyable, passant des 
journées entières en courses et en visites, et, la nuit, rédi- 
geant des mémoires ou faisant des lettres. Il vpit le Roi et 
ses conseillers, le vice-roi du Canada, les personnages les 
plus considérables de la Cour ; il met en mouvement toutes 
les influences, il fait jouer tous les ressorts 2 . On l'écoute, 
on voit le mal, on comprend le remède, et à tout on 
fait des objections, partout on découvre des / impossi- 
bilités ou des dangers. Le remplacement dès Calvinistes, 
directeurs et employés de la Société commerciale, par des 
catholiques décidés, faisait surtout l'objet des plus vives 
résistances. On disait au P. Noyrot avec quelque apparence 
de vérité : Où trouver, dans cette Société, des catholiques 
assez désintéressés pour faire passer avant leur intérêt la 
gloire de Dieu et l'honneur de la France ? Est-il prouvé que 

i. Epistola P. Car. Lalemant admodum R. P. Mutio Vitelleschi... 
1» die Augusti 1626 ; — Relation de 1626, pp. 7 et 8. 

2. « Suasit ergo omnibus quoad potuit ut catholici duces mitte- 
rentur; omnibus non tam citô persuasit. Quibus ille passibus, quibus 
laboribus effecit ut audiretur! Incredibile prorsùs est quid cogitarit, 
quid dixerit, quid molitus sit, quid fecerit, quos privatim adierit, 
quos publiée hortatus sit, quas et à viris religiosis bene multis, et à 
sanctimonialibus, ad hoc negotium affectis, preces ad Deum effundi 
curaverit, quas ipse fuderit, quid denique in eum finem, cum Rege, 
cum Pro-Rege, cum regiis ministris et quam vigilanter juxtà ac 
ardenter egerit! Noctes magnam partem orationi , officio Divino, 
legendis scribendisque litteris consumebat; dies itineribus reser- 
vabat... et jejunus ssepè adnoctemin collegium(Clermont)redibat, ubi 
levi cœna contentus, modico somno resumptis viribus, iterum ad no vos 
sese labores accingebat... » (Monumenta historiœ miss., cap. IV.) 

Jés. et Noiw.-Fr. — T. I. 15 



— 162 — 

cette mesure produira les résultats désirés? Au contraire, 
ne provoquera-t-elle pas les plus graves mécontentements, 
ne va-t-elle pas entraîner la dissolution de la Société, et du 
même coup la ruine de la Colonie? Toutes ces raisons et 
bien d'autres que dictaient la timidité, la crainte, l'impuis- 
sance et même l'intérêt, ne découragent pas le P. Noyrot. 
Il avait son idée, et, résolu d'en poursuivre la réalisation, 
il essaye d'une suprême démarche. 

Le cardinal de Richelieu était alors à l'apogée de sa puis- 
sance. Appelé depuis deux ans au ministère, il y avait 
conquis une place à part par l'ascendant de son génie. Rien 
ne s'entreprenait sans lui; tout se faisait par lui. Armée, 
marine, finances, affaires étrangères et de l'intérieur, il 
dirigeait tout, s'occupait de tout : il était le ministre uni- 
versel. On connaît les trois grands desseins qui occupèrent 
son glorieux ministère : l'humiliation de la maison d'Au- 
triche, l'abaissement de l'aristocratie française, la ruine du 
parti calviniste. En ce moment, il préparait à loisir les 
moyens d'écraser les protestants, et en attendant il laissait 
les courtisans le dénoncer à la France catholique comme le 
pape des Huguenots, parce qu'il leur avait accordé la paix 
et qu'il avait signé le traité de Monçon avec l'Espagne l . 

Le P. Noyrot se rendit chez le Cardinal, en compagnie 
du P. François Ragueneau, après s'être recommandé à tous 
les saints du paradis. Il appréhendait cette entrevue et cette 
appréhension paralysait à l'avance sa langue, d'ordinaire 
très embarrassée. Mais, au dire de son compagnon, une fois 
en présence du ministre, tout embarras disparut; contrai- 
rement à son habitude, il parla avec entrain, facilité, élo- 
quence même; et le ministre l'écouta avec attention. 

Au sortir de cet entretien, Richelieu avait pris une grande 

1. Histoire de France, par V. Duruy, p. 184. 



— 163 — 

résolution 1 . Il ne pouvait permettre, au moment où il cher- 
chait à arrêter en France les progrès du calvinisme, qu'on 
l'implantât, au détriment du catholicisme, dans une colonie 
française. Il résolut donc de supprimer la Compagnie du 
duc de Montmorency pour n'avoir pas rempli ses enga- 
gements, de composer la colonie de Québec et les postes 
français du Canada de sujets exclusivement catholiques, 
enfin de fonder une société puissante, capable de donner 
de la vie et de l'importance à la Colonie et de procurer en 
même temps la conversion des nations sauvages. 

Prompt à concevoir et à résoudre, le ministre ne l'était 
pas moins à faire. 

Le 29 avril 1627, il signe avec cinq auxiliaires de bonne 
volonté l'acte d'établissement de la Compagnie des Cent 
Associés ou de la Nouvelle-France. Afin de mieux contraindre 
les nouveaux associés à remplir leurs obligations, lui-même 
se met à la tête de l'entreprise, à la place du duc de Ven- 



1. « Sub initium Quadragesimse adjunctus est hoc anno 4 627 Patri 
Noyrot, assignatusque socius à R. P. Joanne Fillœo, tum in Franciâ 
Provinciali, P. Franciscus Ragueneau. Intérim P. Noyrot, in omnes 
officii sui partes intentus distrahebatur animo, et quod nihil adhuc in 
societatem mercatorum, quam animo destina verat, omnino promoverat, 
et quod profectionis tempus (in Novam Franciam) urgebat et quod... 
in illis angoribus ac maximarum curarum fluctibus, vix quid eligeret, 
quidve alteri prœponeret, inveniebat... ; ad extremum, unà cum socio 
è nostris Patribus uno, D num cardinalem ducem de Richelieu adit... 
Narravit e suis familiaribus uni, Pater illc qui Patris Noyrot socius 
tum fuit, se in illâ rerum desperatione, fidenter sane Dei ac sancto- 
rum, prsesertim angelorum opem implorasse... Nusquam alias P. 
Noyrot, qui aliundè erat in loquendo impeditior ac tardior, expeditior 
aut eloquentior fuit, nec eminentissimus cardinalis attentior. Quid 
multa? Consilium eâ ipsâ horâ de societate mercatorum colligendâ 
susceptum est ac sensim deindè perfectum. » (Monumenta hist. miss. 
cap. IV.) 



— 164 — 

tadour, démissionnaire en sa faveur { ; et la marquise de 
Guercheville, à la demande du P. Novrot, cède à la Gom- 
pagnie tous ses droits sur l'Acadie et se fait inscrire comme 
associée pour une somme de mille écus 2 . 

On lira dans les Edits et ordonnances les considérants 
et les divers articles de l'acte d'établissement 3 . Ils font 
honneur au cardinal de Richelieu. En résumé, Y acte est 
rédigé en vue d'une civilisation chrétienne et française. Le 
roi donne en toute propriété à la Compagnie le Canada et 
la Floride, il lui accorde le monopole de la traite des pelle- 
teries, à ces conditions principales : elle ne fera passer au 
Canada que des français et des catholiques ; elle en trans- 
portera, en 1628, de deux à trois cents, et, jusqu'à quatre 
mille, pendant les quinze années suivantes; elle logera, 
nourrira et entretiendra les transportés pendant trois ans, 
puis elle leur distribuera des terres défrichées et des 
semences, ou elle leur procurera d'autres moyens d'exis- 
tence ; elle pourvoira pendant quinze ans aux frais du culte 
et à. l'entretien de trois prêtres dans les postes qu'on éta- 
blira. Enfin des avantages considérables sont faits aux sau- 



1. « D nus de Ventadour, Novœ Francise Prorex esse desiit, accepto 
quantum persolverat à Rege pretio dignitatis illius, tertio circiter 
anno postquam hortatu Patrum nostrorum onus illud susceperat. » 
(Monumenta hist. miss.., cap. IV.) 

2. D Q a de Mons, Marchionissa de Guercheville, Patris Noyrot hor- 
tatu ac rogatu, dissuadentibus licet domesticis ferô omnibus, in 
gratiam novae societatis, quee formari cœperat, non modo se regno 
totius Acadiœ sponte abdicavit, ac de jure suo omni libère decessit, 
sed et una de mercatorum numéro esse voluit, ac millenos aureos, 
quse summa à singulis pendebatur, ultrô se cum aliis daturam esse 
promisit. » [Monumenta hist. miss., cap. IV.) 

3. Cet acte se trouve aussi dans le Mercure Français, t. XIV, 
année 1628, p. 232. — Histoire des Canadiens-Français, par B. Suite, 
t. II, ch. III. — Cours d'histoire du Canada, par l'abbé Ferland, t. I, 
1. II, ch. VI. — Histoire du Canada, par Garneau, t. I, 1. I, ch. II. 



— 165 — 

vages convertis, lesquels seront censés et réputés naturels 
français. 

Le P. Noyrot avait réussi bien au delà de ses espérances, 
sinon de ses désirs; il avait obtenu plus qu'il ne demandait, 
plus qu'il n'était chargé de demander 1 . 

Cependant cette importante affaire , d'où dépendait 
l'avenir de la civilisation chrétienne au Canada, ne l'empê- 
chait pas de s'occuper activement de l'objet secondaire de 
sa mission, de l'approvisionnement de Notre-Dame des 
Anges. Cette maison n'avait aucun secours à attendre de 
la société dirigée par Guillaume et Emery de Caen ; la terre 
ne pouvait encore fournir à la nourriture de plus de vingt 
personnes; il fallait, jusqu'à nouvel ordre, tout faire venir 
de France. Grâce aux aumônes en argent et aux dons en 
nature, le P. Noyrot s'était procuré et avait expédié à 
Ronfleur toutes les provisions nécessaires, pendant un an, 
à l'entretien des missionnaires et de leurs ouvriers. L'envoi 
devait arriver à Québec vers le milieu de 1627. Mais Guil- 
laume de Caen et le capitaine de la Ralde 2 , qui étaient 

4 . Les historiens du Canada attribuent généralement au P. Lalemant 
et à Champlain l'honneur d'avoir éclairé Richelieu et le Conseil du 
Roi sur le triste état de la colonie de Québec et d'avoir déterminé le 
cardinal à supprimer la compagnie du duc de Montmorency pour la 
remplacer par celle des Cent-Associés. Cet honneur revient au P. 
Noyrot. Du reste, les dates viennent à l'appui de notre assertion. L'acte 
d'établissement de la Compagnie de la Nouvelle-France a été signé 
le 29 avril 1627, et le P. Lalemant n'est parti du Canada que le 
2 octobre 1G27. Quant à Champlain, il s'embarqua à Dieppe pour 
Québec le 15 avril 1626 et ne rentra en France qu'en 1629. Champlain 
et le P. Lalemant ont pu contribuer à faire la lumière sur la situation 
de la colonie ; mais il est à croire que leurs plaintes et leurs réclama- 
tions n'auraient pas abouti sans le zèle et l'activité du P. Noyrot. 

2. Raymond de la Ralde avait été nommé en 1626 par un arrêté du 
conseil de Sa Majesté, amiral de la flottille qui passa cette année au 
Canada, à la place d'Emery de Caen, calviniste, dont les catholiques 
se montraient peu satisfaits. De la Ralde était catholique, mais il n'en 



— 166 — 

venus en France sur le même vaisseau que le P. Noyrot, 
avaient surveillé toutes ses démarches et fini par pénétrer 
ses desseins. Des indiscrétions malveillantes leur apprirent 
les plaintes portées contre eux et contre la Compagnie 
dont ils dirigeaient les opérations commerciales 1 . Leur 
irritation fut grande à cette nouvelle ; et, comme première 
marque de mécontentement, ils arrêtèrent à Honfleur les 
ballots expédiés aux Jésuites de Québec 2 . L'effet de cette 
vengeance se fit rudement sentir à Notre-Dame des Anges, 
Les provisions, apportées l'année précédente, touchaient à 
leur fin, et le mois d'octobre arrivait, puis le long hiver du 
Canada avec le cortège menaçant de la faim, des souffrances, 
des récriminations et des responsabilités. Le P. Lalemant, 
ne voyant rien venir, laissa chez les Hurons le P. de 
Brebeuf, à Québec les pères Massé et de Noue et trois coad- 
juteurs, et il partit avec ses vingt ouvriers pour la France, 
où il débarqua dans le courant de novembre (1627) 3 . 

Le gouvernement était à cette heure plus occupé des 
affaires intérieures du pays que de la colonie transatlan- 

resta pas moins dévoué aux de Caen, dont il avait été le lieutenant. 
En devenant amiral il resta plus « lié aux intérêts de ses anciens 
maîtres qu'à ceux des Jésuites, et il épousa leurs animosités contre 
ces religieux ». (Miscou, parN.-E. Dionne, dans le Canad a-Français , 
oct. 4889, p. 441 et suiv.). 

1. Nec ejus consilia hsereticum adversarium latuerunt. Publicis 
etiam litteris, Pâtre non modo non conscio, sed et invito ac maxime 
répugnante vulgata sunt à quibusdam typographis, quales multos 
habet Lutetia, qui Litteras P. Caroli Lalemant, ab uno ex amicis 
domesticis cui communicatœ fuerant et ad legendum duntaxat con- 
cessœ, avide arreptas furtim prselo commiserunt publicèque vénales 
proposuerunt, et à clamatoribus circumforaneis, ut fit, totâ urbe decan- 
tari, ad suum lucrum sed ad Patris mœrorem voluerunt aut certè 
passi sunt. [Monumenta hist. miss., cap. IV.) 

2. Histoire du Canada, par G. Sagard, t. I; — Cours d'histoire du 
Canada, par l'abbé Ferland, t. I, 1. II, ch. VI. 

3. Ibid. 



— 167 — 

tique. Richelieu, depuis le traité de Monçon, avait remis 
de l'ordre dans toutes les parties de sa vaste administra- 
tion, et, prêt à lutter contre les protestants toujours rebelles, 
il venait d'entraîner le Roi et la noblesse au siège de La 
Rochelle. Cette place était le rempart du calvinisme. Soldats, 
généraux, grands du royaume, tous avaient marché avec 
entrain à cette entreprise populaire ; et l'armée royale eût 
enlevé rondement la position, si elle n'eût rencontré devant 
elle que les protestants de France. Mais Soubise et Rohan, 
chefs du parti huguenot, avaient fait appel au duc de 
Buckingham ; et le beau et incapable favori du roi d'Angle- 
terre détermina son souverain à porter secours àLa Rochelle. 

Cette intervention inattendue eut son contre-coup dans 
la Nouvelle-France. David Kertk, né à Dieppe, et ses frères 
Louis et Thomas, étaient passés au service de l'Angleterre. 
Ces trois calvinistes français se font autoriser par Charles I er 
à porter la guerre contre la colonie française du Canada, 
et munis d'une commission royale, accompagnés du capi- 
taine Jacques Michel et d'autres Français, protestants 
comme eux, ils partent de Londres, en 1628, avec une 
flotte nombreuse; ils s'emparent de Port-Royal, s'éta- 
blissent à Tadoussac, brûlent la ferme et font prisonniers 
quelques colons du cap Tourmente 1 . 

Champlain se trouvait à Québec, quand des courriers lui 
apprennent en même temps et ces tristes nouvelles et 
l'approche menaçante de la flotte anglaise. 

Il n'y avait pas encore un an qu'il avait renversé le petit 
fort Saint-Louis, construit sur le haut du rocher, et qu'il 
lavait remplacé, malgré les vives oppositions de la Com- 
pagnie du duc de Montmorency, par un second fort plus 

1. Histoire de la Nouvelle-France, par le P. de Charlevoix; — His- 
toire du Canada, par Garneau; — Cours d'histoire du Canada, par 
Ferland; — Histoire des Canadiens-Français, par B. Suite. 



— 168 — 

grand et plus solide. L'enceinte était formée de fascines, de 
terres et de troncs d'arbres. 

Dans ce poste, tout manquait, vivres et munitions. 
La ration de chaque homme était réduite à sept onces de 
pois par jour. Les de Caen n'avaient pris aucune mesure 
pour approvisionner l'habitation; ils avaient même eu la 
précaution d'emmener les barques, dont on aurait pu tirer 
parti pour se ravitailler au loin. La terre, restée inculte, 
n'offrait aucune ressource; on ne pouvait compter sur les 
sauvages, réduits au strict nécessaire. Les Jésuites, les 
Récollets et la famille Hébert mirent bien à la disposition 
du commandant toutes leurs récoltes; malheureusement 
c'était peu de chose pour quatre-vingt bouches, dont les 
dents, dit Sagard, croissaient comme V herbe en bonne terre, 
faute d'avoir de quoi les employer i . 

Pendant ce temps, que faisait la Compagnie des Cent- 
Associés? Pourquoi n'accourait-elle pas au secours de 
Québec menacé? 

Louis XIII avait confirmé par un édit daté du camp 
même de La Rochelle (1628) l'acte de fondation de cette 
société, et conformément aux dispositions de l'édit, Claude 
de Roquemont, commandant des vaisseaux de la Compa- 
gnie, avait organisé le premier transport des colons. Le 
8 mai, il part de Dieppe. Le P. Charles Lalemant, le P. 
François Ragueneau 2 et trois Récollets l'accompagnent. 

1. Sagai*d, t. IV, pp. 940 et suiv. ; — Ferland, t. I, p. 231. 

2. Le P. François Ragueneau né le 14 juin 1597 à Blois, entra au 
noviciat de la Compagnie de Jésus à Paris le 16 avril 1614. De 1616 
à 1619 il fait trois ans de philosophie à La Flèche; en 1619-1620, il est 
surveillant des pensionnaires à Bourges, puis de 1620 à 1624, pro- 
fesseur de quatrième, de troisième et d'humanités à Nevers. Il étudie 
ensuite la théologie à Paris (1624-1626); il professe les humanités au 
collège de Moulins (1626-1627). En 1628, il est envoyé au Canada. 
(Cat. Prov. Franciœ inArch. gen. S. J.) 



— 169 — 

Deux mois après, il est à l'embouchure du Saint-Laurent. 
Attaqué par l'amiral Kertk, il est obligé d'amener pavillon, 
et se rend à ces trois conditions : vie sauve des religieux, 
respect des femmes, liberté accordée à tous *: Kertk renvoie 
en France Roquemont et ses colons; il jette sur une mau- 
vaise barque les Récollets, qui finissent, après bien des 
péripéties, par aborder à Bayonne; les Jésuites, retenus 
prisonniers, puis conduits en Angleterre, sont de là dirigés 
sur la Belgique, à la demande de Marie de Médicis et sur 
l'ordre de sa fille, Henriette, reine d'Angleterre 2 . 

Le P. Noyrot, qui suivait de près Claude de Roquemont 
sur un navire, chargé de provisions pour Notre-Dame des 
Anges, suspend sa marche près d'Anticosti, au bruit de la 
canonnade; le soir, à la nouvelle de la victoire des Anglais, 
il se cache dans une anse solitaire, guettant le moment 
propice pour pénétrer dans le Saint-Laurent; le lendemain, 
31 juillet, fête de saint Ignace de Loyola, il sort de sa 
retraite, et se voit forcé de reprendre le chemin de la 
France, à travers mille dangers, poursuivi à outrance par 
les vaisseaux ennemis 3 . 

Cette première tentative si désastreuse ne décourage pas 
la Compagnie des Cent-Associés. L'année suivante (16 juin 
1629), le capitaine Daniel, accompagné du P. Barthélémy 

i. « Deditio facta est iis tribus conditionibus ut religiosis vita, 
matronis ac puellis pudicitia, omnibus libertas concederetur. » [Monu- 
ment a hist. mis., caput V-.) 

2. « Reginœ matris intercessione ac Reginse Anglise ejus filiœ 
favore ac munere, Dnus Marchio de Trichasteaux legatus ex aulà 
missus P. Carolum Lalemant ac P. Franciscum Ragueneau in Galliam 
reduxit... Belgio primùm 16 oct. 1628, ac deindè, post aliquot dies, 
Galliœ redditi sunt. » (Monumenta hist., cap. VI.) 

3. « Quo tempore ad insulam Anticosty sic pugnabatur, advenit 
cura actuariâ navi sua P. Noyrot, atque ex tormentorum bellicorum 
fragore ac sonitu quem exaudiebat, conjecit, id quod erat, prœlium 
committi. Cujus exitum dùm prœstolatur... dùm se angli victores 



. — 170 — 

Vimont 1 , s'embarque avec quatre vaisseaux bien équipés. 
Jeté par la tempête sur l'île du Cap-Breton, il s'empare du 
fort construit par Jacques Stuart, au port aux Baleines, il 
le démolit et il en construit un autre à l'entrée de la rivière 
du Grand-Cybou, où il laisse le P. Jésuite et quarante 
hommes, puis il rentre en France avec une soixantaine de 
prisonniers anglais 2 . Le capitaine Joubert, qui est parti sur 
un navire en même temps que le capitaine Daniel 3 , n'est 
pas plus heureux que lui ; obligé de revenir sur ses pas, il 
va faire naufrage sur les côtes de Bretagne. 

L'intrépide P. Noyrot faisait encore partie de cette expé- 
dition, avec les Pères Lalemant et Alexandre de Vieuxpont, 
et le F. Malot. Le vaisseau qu'il monte avec ses confrères 
et qu'il a lui-même frété, est poussé par la tempête contre 
les rochers de Canseau, où il se brise en deux. Le P. Noyrot 
disparaît dans les flots, en prononçant ces dernières paroles 
du Christ mourant : In manus tuas, Domine, commendo 



juxtà insulam Miscouanam comparant ad alias expeditiones, delites- 
cebat in vicino portu P. Noyrot... E suis latebris circà festum s lî 
Ignatii prodiit. » (Monumenta, cap. VI.) 

1. Le P. Barthélémy Vimont, né le 17 janvier 1594, entra dans la 
Compagnie le 13 ou 22 novembre 1613. Après le noviciat, il fait 3 ans 
de philosophie à la Flèche (1615-1618), puis il enseigne un an à 
Rennes (1618-1619), trois ans à Eu, d'abord la 4 e , ensuite la 3 e (16 19— 
1622), il fait sa théologie au collège de Clermont, à Paris (1622-1626), 
enfin il est envoyé en qualité de procureur à Eu (1626-1629), et c'est 
de là qu'il part pour le Canada, le 16 juin 1629, avec le capitaine 
Daniel, frère du P. Daniel, dont nous parlerons bientôt. (Catal. Prov. 
Francise in Arch. gen. S. J.) 

2. OEuvres de Champlain... Relation du voyage faict par le capitaine 
Daniel, pp. 1283-1288; — Prise d'un seigneur escossais et de ses gens 
qui pillaient les navires pescheurs de France, par M. Daniel, de 
Dieppe, capitaine pour le roy en la marine, et général de la Nouvelle- 
France; Rouen, 1630; — Monumenta missionis canadensis..., cap. VII. 

3. Omnes simul Rupellâ profecti sunt 16 Junii anno 1629.... (Monu- 
menta.., cap. VII.). — Voir Garneau, Ferland, Charlevoix, Faillon, etc. 



— 171 — 

spiritum mcum. Le F. Malot est entraîné par la vague r 
après avoir accompli un grand acte de charité chrétienne : 
il venait d'achever la conversion du nautonier, calviniste 
décidé. Les Pères Lalemant et Alexandre de Vieuxpont sont 
jetés sur une île déserte, celui-ci sain et sauf, celui-là brisé, 
meurtri, pouvant à peine se mouvoir. Quelques jours après, 
le P. de Vieuxpont va rejoindre le P. Vimont au Grand- 
Cybou et s'employer à la conversion des sauvages 1 , tandis 
que le P. Lalemant est recueilli par des pêcheurs basques 
et conduit à Saint-Sébastien, où il aborde après un second 
naufrage 2 . 



1. Le P. Alexandre de Vieuxpont, né à Auxeville, en Normandie,. 
le 25 déc. 1599, entra au noviciat de Rouen le 13 septembre 1620, 
après avoir fait 3 ans de philosophie. Envoyé, après son noviciat, au 
collège de Rennes, il y enseigne la 6 e , la 5 e et la 4 e (1622-1625), et de 
là, il va faire 2 ans de théologie à La Flèche (1625-1627), d'où il est 
envoyé à Alençon (1627-1629). Au mois de juin 1629, il part pour le 
Canada sur le vaisseau frété par le P. Noyrot. (Catal. Prov. Francise, 
in Arch. gen. S. J.) 

Voir sur ce Père les Œuvres de Champlain, pp. 1287, 1289-1292, 
1294. 

2. Monumenta historiœ missionis..., cap. VII : « Subito coorta tem- 
pestas eorum cymbam (Jesuitarum) ad proximam littori rupem illid.it 
frangitque in duas partes sequales... P. Noyrot fluctu abreptus et à 
P. Lalemant in altéra navigii parte relicto divulsus, datis in cœlum 
oculis, junctis manibus, has è Psalmis Davidicis voces, quas etiam 
Christus in cruce moriens usurpavit, pronuntians : In manus tuas, 
Domine, commendo spiritum meum, ex oculis intuentium ereptus, ac 
in mare depressus, ab aquis est suffocatus... F rater Ludovicus in 
cubiculo vi aquarum irrumpente confestim est obrutus... Placuit Deo 
in ipsâ morte Fratrem nostrum suavissimè consolari ex conversione 
Navarchi, hœretici, qui eâdem naufragii ruina involutus, in aquis cum 
illo sepultus est... P. Lalemant duabus nescio quomodo tabulis inter- 
clusus, dùm illse vi tempestatis et fluctuum colliderentur, sic com- 
pressus est atque illisus, ut ex earum attritu pêne contusus sit ac 
complanatus... P. Alexander de Vieuxpont ut in molli strato, sic in 
nudâ hurao, madidis, ut ex mari exierat, veslibus, altissimo somno 
requievit...Defunctorum corpora, in primis Patris Noyrot acL. Mallot 



— 172 — 

En vérité, Québec jouait de malheur. De tous les vais- 
seaux envoyés de France à son secours, aucun ne peut 
parvenir à destination. Chain plain est donc abandonné aux 
seules ressources de son génie, attendant à toute heure 
l'arrivée des ennemis. Quelles grandes luttes durent alors 
agiter son âme vaillante? Que faire? Où était le devoir? 
Fallait-il, en cas d'attaque, se défendre, repousser la force 
par la force? Mais comment résister avec une soixantaine 
de personnes, hommes, femmes et enfants, dans un fort 
sans vivres et presque sans munitions, contre un ennemi 
supérieur en nombre, pourvu de tout? Avait-il le droit de 
sacrifier inutilement, par une résistance insensée, la vie de 
ses soldats, des ouvriers et de leur famille? Fallait-il se 
défaire des bouches inutiles, puis lutter avec une poignée 
de braves? — Il se demandait encore, bien qu'il en coûtât 
beaucoup à sa fierté et à sa bravoure de soldat, s'il ne ferait 
pas mieux de se rendre à des conditions favorables. Toutes 
ces pensées allaient et venaient dans son esprit incertain, 
hésitant, tourmenté, et, en même temps, il se fortifiait et 
se préparait à la résistance, quand il reçut de Tadoussac 
une lettre de l'amiral Kertk, le sommant de lui livrer le 

vi fluctuum ad littus projecta, terra? mandarunt (Patres Lalemant et de 
Vieuxpont) ubi nimc requiescunt... » — « Vasco-Cantabrorum naves 
Patrem Alexandrum de Vieuxpont, ad caputquod vocant Britannicum 
vel Britonicum, quo suus eum Barbaros adjuvandi et cum iis hye- 
mandi zelus impellebat, deduxerunt; quo jam advenerat Pater Bar- 
tholomœus Vimont cum classis prsefecto, Daniele. . . . Patrem vero Caro- 
lum Lalemant illi iidem Vasco-Cantabri, liberalissimè humanissi- 
mèque suis navibus acceptum, in Galliam secum reducere voluerunt. 
Sed in ipso portu Boionœ Tarbellorum naufragium fecit Pater; sic ut 
vix cum aliquibus aliis in exiguâ scaphâ ad oras Hispaniae maritimas 
appulerit; undô postea rcdiit in Galliam. » (Ibid., cap. VIII.) 

Voir sur ce naufrage la lettre du P. Lalemant écrite au supérieur 
des Pères de la Compagnie de Jésus à Paris, à la date du 22 no- 
vembre 1629, et insérée dans les Voyages de Champlain, 2° part., 
p. 1288. 



— 173 — 

fort et l'habitation. L'amiral menaçait de trop loin pour 
inspirer la terreur. Ghamplain répondit : « Les livrer en 
Vétat que nous sommes maintenant, nous ne serions pas 
dignes de paraître hommes devant notre Roi. Cette fière 
réponse déconcerta Kertk ; il ne bougea pas, s'imaginant 
que son adversaire disposait de ressources considérables 1 . 

Mais une espèce de fatalité poursuivait cette malheureuse 
colonie. Ghamplain était parvenu à construire une misé- 
rable barque de dix à onze tonneaux. Il charge Boullé 
d'aller à Gaspé et de là en France pour renseigner Riche- 
lieu. Quelques jours après, on aperçoit des vaisseaux 
anglais derrière la pointe Lé vis, et une chaloupe s'avance 
dans la rade, arborant le drapeau blanc. L'officier, qui la 
conduit, demande à parlementer et remet à Champlain une 
lettre, qui lui apprend que la barque de Boullé a été captu- 
rée et qu'on sait par ses compagnons la situation désespé- 
rée du fort. On devine l'effet produit par cette nouvelle. 
Champlain consulte les Jésuites, les Récollets, les princi- 
paux colons ; la résistance étant impossible, tous sont 
d'avis d'accepter les conditions suivantes de l'ennemi : Les 
Français qui voudront s'en aller, seront transportés en 
France ; les officiers garderont leurs armes et bagages ; les 
soldats, leurs armes, leurs habits et une robe de castor ; les 
religieux, leurs livres et leurs robes 2 . 

La capitulation est signée le 19 juillet 1629 ; et le lende- 
main Louis Kertk prend possession du fort, des magasins, 
du couvent des Récollets et de Notre-Dame des Anges. 
Ornements, vases sacrés, linge et papiers des religieux, 
tout reste aux mains des Anglais 3 . 

1. Histoire du Canada, par G. Sagard, p. 922 et suiv. 

2. Cours d'histoire du Canada, par Ferland, ch. VII, pp. 231 et 
suiv. — Histoire du Canada, par Sagard, 1. IV. — Histoire de la 
Nouvelle-France, parle P. de Charlevoix, 1. I, ch. IV. 

3. Sagard, t. IV. 



— 174 — 

Peu de jours après, Champlain, les Récollets, et les 
Pères Massé, de Noue et de Brébeuf 1 sont à Tadoussac. 
L'amiral Kertk et le vice-amiral Jacques Michel les y atten- 
daient. 

Ce dernier, calviniste dieppois, était venu très 
jeune au Canada, où il avait commandé un vaisseau de 
Guillaume de Caen. Plus tard, soit par mécontentement, 
soit par ambition, il s'était vendu aux Anglais. Bon 
marin, du reste, et soldat courageux, il ne manquait ni 
de coup d'œil ni d'énergie. Il conduisit les Anglais à 
Tadoussac, au cap Tourmente, dans tous les postes fran- 
çais; il dirigea l'attaque contre Roquemont et décida la 
victoire. Kertk mettait à profit son expérience, sa connais- 
sance du pays, ses qualités militaires, il n'estimait aucune- 
ment le transfuge. Les Anglais le méprisaient, tout en le 
redoutant. 

Ce traître calviniste avait la haine du Jésuite. A l'arrivée 
des missionnaires de la Compagnie de Jésus à Tadoussac, 
il se permet de les accuser d'être venus convertir les castors 
au Canada. L'injure ne pouvait passer sans réplique. Le 
P. de Brébeuf lui inflige un démenti devant l'amiral, en 
présence de Champlain et des prisonniers français. Ce 
démenti a le don d'exaspérer le transfuge ; il se lève, hors 
de lui, menaçant : « N'était le respect dû à l'amiral, dit-il 
au Père, je vous appliquerais un soufflet pour ce démenti. » 
Et sa fureur s'exhale en de telles imprécations contre 
Dieu et Saint-Ignace que Champlain ne peut s'empêcher de 

1 . « Les missionnaires des Hurons avaient été avertis de revenir, 
afin qu'ils ne fussent pas exposés à rester sans secours au milieu 
des barbares, si Québec était enlevé aux Français. Le P. de la Roche- 
Daillon était descendu en 1628, et le P. de Brébeuf le suivit en 
1629, accompagné de quelques Français et de sauvages qui venaient 
faire la traite. » (Cours d'histoire du Canada, par l'abbé Ferland, t. I, 
p. 233.) 



— 175 — 

lui dire : « Bon Dieu! Comme vous jurez pour un réformé! » 
— « Je le sais, lui répond Michel, et je veux être pendu, plu- 
tôt que de laisser passer la journée de demain sans donner 
à ce Jésuite la paire de soufflets qu'il mérite. » Le lende- 
main, la journée se passe, en effet, mais pas au gré de ses 
désirs. Suivant ses habitudes, il invite ses amis à boire : 
« Allons, leur dit-il, noyer dans le vin la colère que ces 
sycophantes ont si justement excitée. » Ils vont, ils boivent, 
et lui, avec tant d'excès qu'il perd connaissance et meurt, 
deux jours après, misérablement. 

On lui fit des funérailles dignes de son rang. Les gorges 
du Saguenay retentirent des saluts funèbres du canon ; et, 
quand tout fut fini, on ensevelit sous les roches de Tadous- 
sac sa dépouille mortelle 1 . Trois ans plus tard, le 
P. Le Jeune, venant de France, s'arrêtait quelques jours 
près de la tombe du renégat, et les sauvages lui appre- 
naient ce qu'ils avaient fait de son corps : « Ils le déter- 
rèrent, écrit-il, ils le pendirent selon son imprécation, 



1. « P. de Brebeuf expectabat proficiscendi tempus in portu 
Tadussaco ; factumque est quâdam die in illâ morâ ut Jacobus 
Michaël illudens ei insultansque percontaretur, quo tandem fine in 
Novam-Franciam venisset. Respondit infido homini Pater : ad ani- 
marum salutem procurandam. Subjecit ille tumens furensque iracun- 
diâ : Egregios verô salutis animarum procuratores qui ad exuendos 
potius suis castorum pellibus Barbaros venirent, quam ad eorum ani- 
mos, ut prae se falsô ferebant, adjuvandos. Multa deindè in eam sen- 
te ntiam, ut erat naturà fervidus et iracundus in Patrem furiosè ac 
eontumeliosè admodùrn debacchatus, ad socios postea conversus : 
Bibamus, inquit, socii, et quamvis justos in illos sycophantas, iracun- 
diae motus, vino tempe remus. Bibit tune quidem largiter, ut solebat; 
sed sic bilem quam ira concitaverat, vino accendit, ut cerebrum, unà 
cum vini vaporibus penitùs occupavit... Nullum ei lucidum interval- 
lum ante mortem, quse triduo post contigit, omnino concessumest. » 
(Monumenta hist. miss. cap. VIII.) Consulter aussi : Voyages de la 
Nouvelle-France, par Champlain, 1. III, ch. VI, p. 255; — Histoire de 
la Nouvelle-France, par le P. de Charlevoix, t. 1,1. IV. 



— 176 — 

puis ils le jetèrent aux chiens. » Le Père ajoute à ce récit 
ces graves réflexions : « Il ne fait pas bon blasphémer 
contre Dieu ny contre ses saints, ny se bander contre son 
roy, trahissant sa patrie 1 . » 

Les prisonniers français quittèrent Tadoussac au mois 
de septembre 1629 et atteignirent Plymouth vers la fin 
d'octobre. Huit jours après, ils s'embarquaient à Douvres 
pour la France. 

La colonie de Québec si péniblement fondée par Cham- 
plain n'existait plus. Elle avait cependant survécu à 
beaucoup d'orages, pendant plus de vingt ans, grâce aux 
persévérants efforts de son fondateur. Il fallut, pour la 
ruiner, quelques calvinistes français, traîtres à leur pays. 
Des historiens ont vu là, et avec raison, ce que Bossuet 
appelle un coup vengeur de la Providence. Louis XIII 
avait décrété le renvoi du Canada de tous les Huguenots 
français; et Dieu se servit de leurs propres coreligion- 
naires pour les en chasser. 

Quant aux Jésuites, renvoyés pour la seconde fois de la 
Nouvelle-France, on les distribua dans différentes maisons 
de l'Ordre. Le P. Lalemant fut nommé Recteur du Collège 
d'Eu ; le P. Massé revint à la Flèche, où vivait toujours 
le souvenir de ses pieux et chauds entretiens; le P. de 
Noue fut dirigé sur Amiens, et le P. de Brébeuf sur Rouen, 
L'année suivante, on rappela du Cap-Breton les Pères de 
Vieuxpont et Barthélémy Vimont 2 ; le premier devint mis- 

1. Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle-France sur le grand 
fleuve du Saint-Laurent en l'année 1634 par le P. Paul Le Jeune, 
ch. I. 

2. Ces deux Pères appelèrent Sainte-Anne la mission qu'ils fon- 
dèrent au Cap-Breton. Voir sur le rappel en France de ces deux 
Pères les Œuvres de Champlain, p. 1303. 



— 177 — 

sionnaire à Rouen 1 , le second, préfet des études à Vannes 2 . 
Tous gardaient vivant et inébranlable au plus profond 
de leur cœur le généreux espoir de revoir bientôt la terre 
tant regrettée de la Nouvelle-France ! * 

1. Le P. de Vieuxpont s'adonna entièrement à la prédication dans 
les campagnes, où il fit du bien. Il ne revint pas au Canada. 

2. Le P. Vimontexerça au collège de Vannesles fonctions, d'abord de 
Préfet des classes et de ministre (1630-1 632), puis de Père spirituel (1632- 
1635), enfin de Recteur de l'établissement (1635-1638). En 1638, il fut 
nommé supérieur de la résidence de Dieppe, et c'est de là qu'il par- 
tit, en 1640, comme nous le verrons dans la suite, pour se rendre de 
nouveau au Canada. (Catal. Prov. Francise in arch. gen. S. J.) 



Tes. et Noiw.-Fr. — T. I. 



16 



/ 



CHAPITRE TROISIÈME 



Retour des Jésuites au Canada. — État de la résidence de Notre- 
Dame des Anges et de la Colonie. -— Retour de Champlain à Québec. 
— La chapelle de Notre-Dame de Recouvrance. — Organisation du 
service religieux. — Missions du Cap-Breton et de Miscou. — 
Établissement des Trois-Rivières. — Le P. Le Jeune, supérieur 
de la mission du Canada. — Le collège de Québec. — Mort de 
Champlain. 



Québec avait capitulé le 19 juillet 1629, trois mois après 
la paix conclue à Suze (24 avril 1629) entre la France et 
l'Angleterre. Champlain ignorait alors la conclusion de la 
paix; l'amiral anglais, au contraire, en avait été informé à 
Tadoussac. Mais Kertk feignit de ne pas y croire, afin de 
s'emparer de la colonie française de Québec et de se dédom- 
mager, par le pillage, des grandes dépenses qu'avait occa- 
sionnées l'armement de sa flotte. Ses calculs réussirent : il 
revint en Angleterre, les vaisseaux chargés de pelleteries 
et d'autres marchandises enlevées aux Français. 

Si la prise de Québec ne fut pas un acte caractérisé de 
piraterie, sa restitution s'imposait du moins comme un acte 
de justice. Sur les vives et légitimes représentations de 
Champlain, Louis XIII réclama la remise du fort et de 
Y habitation *, et Charles I er ordonna de les évacuer et de les 
rendre au représentant de la France. 

Cet ordre ne devait pas s'exécuter immédiatement, pour 
des motifs d'opportunité que signalent des historiens du 

i. Champlain appelle de ce nom les constructions faites par lui 
dans la Basse-Ville, à son arrivée à Québec. 



— 180 — 

Canada. A les en croire, il y avait en ce temps, à la Cour et 
même dans le Conseil de Louis XIII, des hommes qui se 
demandaient si ce pays valait la peine d'être réclamé. 
Qua-t-il produit jusqu'à ce jour, disaient-ils, et que peut-on 
espérer d'une région glacée, qui ne peut nourrir ses habi- 
tants ? Ils trouvaient qu'on avait fait assez- de sacrifices sans 
aucun profit; ils ne voyaient que peu d'avantages et 
beaucoup d'inconvénients dans la politique coloniale ; ils 
prétendaient que la France ne pouvait s'engager à peupler 
les rives du Saint-Laurent sans s'affaiblir elle-même; en 
définitive, ils proposaient non pas de se retirer, puisqu'on 
n'était plus au Canada, mais de ne pas y revenir pour 
entreprendre de nouveau la colonisation de ces terres loin- 
taines *. 

Richelieu ne partageait pas cette politique d'abandon, 
aux vues étroites et utilitaires. Voyant les choses de haut, 
il faisait passer avant toute considération la gloire du nom 
français, le triomphe des armées du roi et l'expansion de 
la religion catholique ; son patriotisme et sa foi se refusaient 
à laisser la protestante Angleterre jouir en paix sur le Saint- 
Laurent de positions injustement conquises. Toutefois, 
retenu dans les Alpes par la guerre de la succession de 
Mantoue, il ne jugea pas à propos de forcer l'amiral Kertk 
à se retirer immédiatement; car il n'entrait pas* dans ses 
plans de se mettre sur les bras deux grosses affaires en 
même temps. Mais la paix de Cherasco ayant affermi 
l'influence française en Italie, il fit armer dix navires, et, 



1. Premier establissement de la Foy, par le P. Chresticn Le Clercq, 
t. I, p. 417 et suiv. ; — Histoire de la Nouvelle-France, par le P. de 
Charlevoix, t. I, p. 175. — M. Faillon, dans son Histoire de la colonie 
française, t. I, p. 255 note, n'admet pas les motifs qui, d'après Le Clercq 
et Charlevoix, auraient tenu la Cour de France en suspens, touchant 
l'opportunité de la restitution du Canada. 



— 181 — 

sans tenir compte des objections des esprits bornés et 
timides de l'entourage royal, il chargea le brave comman- 
deur de Razilly de conduire la flotte à Québec. Le cabinet 
de Londres comprit cette démonstration, et, de crainte d'un 
conflit, il se hâta de signer le traité de Saint-Germain-en- 
Laye (29 mars 1632), qui rendait à la France tous les postes 
occupés par les Anglais en Acadie et au Canada. 

Au mois de juillet de la même année, le commandant 
provisoire de la colonie, Emery de Caen, et son second, du 
Plessis-Bochard, rentrèrent dans les possessions françaises, 
après trois ans de la domination britannique. 

Trois religieux de la Compagnie de Jésus, les Pères Paul 
Le Jeune et Anne de Noue et un F. coadjuteur, les accom- 
pagnaient 1 . En même temps, le P. Antoine Daniel s'éta- 
blissait avec le P. Davost au Cap-Breton 2 , où commandait 

1 . Le P. Le Jeune au général Vitelleschi : « Kebeci, in nova Franciâ, 
sexto kal. Augusti 1633. Unus abhinc elapsus est annus, cum très è 
societate provinciae Francise in nova Franciâ, vulgô canadensi regione, 
versamur. Solvimus è Galliâ superiori anno 14 kal. Maii, arcemque 
Gallorum attigimus 3 nonas Julii an. 1632. Ab eo tempore occupati 
sumus in administrandis sacramentis, concionibus habendis, linguâ 
barbarorum perdiscendâ reparandisque ruinis quas in domunculâ 
nostrà Angli excitarant. » 

2. Comme nous l'avons vu au chapitre précédent, cette mission, 
appelée Sainte-Anne, avait été fondée dans la rivière du Grand-Cibou 
ou Chibou par les Pères Vimont et de Vieuxpont. Ils y passèrent un 
peu plus d'un an, de 1629 au mois d'août 1630. 

Voici ce que nous trouvons sur leur séjour au Cap-Breton, dans le 
manuscrit, Monumenta hist. missi. Canad. : « Annus ille Patri B. Vimont 
amplissimam patiendicharitatisque exercendse materiam ministravit. 
Cum enim morbus pestilens, ex terrœ recens exultae atque versae 
vitiosis humoribus contractus, quem idcirco terras morbum seu scorbut 
vocant, eos, qui illic hiemabant, Gallos invasisset; omnis ejus cura 
in eo erat, ut œgros corporis quidem molestiis juvaret, sed maxime 
spiritualibus subsidiis juvaret... Médius erat nonnunquam Pater mor- 
tuum inter vivumque, quorum alterum funereo sudario involutum, in 



— 182 — 

son frère, le capitaine Charles Daniel, et où Ton désirait 
vivement le retour des missionnaires. 

On sait que le cardinal de Richelieu affectionnait parti- 
culièrement les Capucins. Aussi leur proposa-t-il la mission 
de la Nouvelle-France, immédiatemeut après la paix de 
Saint-Germain. Il était, du reste, bien résolu de n'envoyer 
au Canada qu'un seul ordre religieux ; car « il jugeait, dit 
l'abbé Faillon, qu'il serait plus avantageux aux nouvelles 
colonies de n'avoir dans chacune que des religieux du même 
Institut, afin qu'il y eût plus d'entente, d'accord et de 
dépendance entre les missionnaires 1 . » Par un sentiment 
de délicatesse très élevé, les Capucins refusèrent d'accepter 
cette mission, qui leur semblait revenir de droit aux deux 
ordres religieux expulsés de Québec par les Anglais. 
Richelieu eut à choisir entre les Jésuites et les Récollets. 
Son choix s'arrêta de préférence sur les premiers, attendu 
que d'après leur institut ils pouvaient posséder des biens et 
des revenus, et qu'ils seraient ainsi moins à charge à la 
colonie et plus en mesure d'attirer les Indiens 2 . Jean de 
Lauson, intendant des affaires du Canada et président de 
la Compagnie des Cent-Associés, partageait sur ce point 
les vues du cardinal. 

L'envoi des Jésuites arrêté, on leur expédia des Lettres 

lucem, terrœ mandandum, custodiebat, alterius moribundi observabat 
horam, ut statas Ecclesiae preces recitaret, eumque sacramentis 
monitisque adjuvaret. — Quod ad Barbaros attinet, qui in illis locis 
rari sunt et infrequentes, cum quibus P. de Vieuxpont hiemavit, id 
cum illis effectum est, ut Nostros diligere inciperent, vellentque 
moribundos filios afferre baptizandos, vel certè sinerent in suis casis 
baptizari. » (Cap. VIII). 

Cette mission dura jusqu'au mois de septembre 1644, époque où 
l'on fut obligé de l'abandonner faute de missionnaires. 

1. Histoire delà colonie française, t. I, p. 279. 

2. Ibid., p. 282. 



— 183 — 

patentes pour rentrer dans le lieu où ils étaient placés 1 . M. du 
Pont, neveu du Cardinal, remit lui-même ces Zèbres au P. 
Le Jeune, alors supérieur de la résidence de Dieppe 2 . On y 
disait : « Armand Cardinal, duc de Richelieu, pair de 
France, Grand maître, chef et surintendant général du 
commerce de ce royaume, à tous ceux qui ces présentes 
verront, salut : ayant par contrat du vingt janvier dernier 
chargé le sieur Guillaume de Caen, cy-devant général de 
la flotte de la Nouvelle-France, de faire passer à Québecq, 
pays de la Nouvelle-France, trois Capucins avec quarante 

hommes ; et ayant su depuis par les Pères Capucins, qui 

nous l'ont représenté de bonne foi, que les Pères Jésuittes 
avaient desja esté employez aux lieux auxquels on les voulait 
envoyer, et partant qu'il estait et plus à propos et plus rai- 
sonnable de les remettre en possession des lieux dont ils 
avaient été expulsez, que d'y envoier les Capucins qui s'en 
sont excusez par les mêmes raisons. A ces causes, désirant en 
cela satisfaire aux ungs et aux autres et que ce qui appartient 
aux Pères Jésuittes leur soit rendu afin qu'ils y travaillent à 
la gloire de Dieu; nous ordonnons que les Pères Paul Le 
Jeune, Anne de Noue et Gilbert Buret, qui ont esté nommez 
par le Père Barthélémy Jacquinot, provincial de France de 
la Compagnie de Jésus, aillent reprendre possession des 
maisons et lieux qu'ils ont desja possédez au dit Québecq 
pour y faire les fonctions conformément à leur institut 3 . » 

i . Lettre du P. Charles Lalemant, recteur du collège de Rouen, au 
R. P. Charlet, assistant de la province de France à Rome ; Paris, 
1 er may 1632. — Arch. de la maison professe de Paris. 

2. Il est ditdanslai?e/a/*"o/i de 1632, p. 1, du P. Le Jeune : « Estant 
au Havre, nous allasmes saluer monsieur du Pont, neveu de Mgr le 
cardinal, lequel nous donna un escrit signé de sa main, par lequel il 
U-smoignait que c'estait la volonté de mon dit seigneur que nous pas- 
sassions en la Nouvelle-France. » 

3. Cette pièce, conservée autographe dans les archives de la pro- 
vince de Québec, a été trouvée par le P. Martin et insérée dans 
l'appendice (p. 295) de la Relation abrégée du P. Bressani. 



— 184 — 

Les Jésuites désiraient vivement reprendre à Québec le 
cours interrompu de leurs travaux apostoliques. A cette 
fin, ils mirent le ciel dans leurs intérêts. A partir du jour 
de leur expulsion, la Province de Paris fit chaque jour 
célébrer une messe pour obtenir le retour de ses enfants 
dans cette mission. Dans le même but, les Ursulines et 
les Carmélites de Paris organisèrent dans leurs chapelles 
un service, continué nuit et jour sans interruption, d'ado- 
ration et de prières. Tous les jours, quinze religieuses 
s'approchaient de la Sainte-Table à cette même intention '. 
Ce fut la seule intrigue des Jésuites ; c'est par ce moyen 
qu'ils firent exclure les Récollets et qu'ils s'appelèrent eux- 
mêmes à la mission du Canada. En vérité, ce procédé est-il 
si coupable 2 ? 

1. L'auteur du manuscrit [Monument a historise missionis Canadensis) 
que nous avons déjà cité, dit au ch. X : « E nostris Patribus scptem, 
sic dies hebdomadœ septem inter se diviserant, ut cum suo quisque, 
diverso scilicet ab aliis die, missœ sacrificium offerret ; nullus abiret 
vacuus dies hebdomadae, nullus proindè totius anni (nam ad plures 
annos ea societas ac conspiratio duravit) quin sacrificium missse pro 
ejus negotii felici successu offerretur. Atque in universum hoc de illâ 
missione verè mihi affirmare posse videor, nescio quo sacro instinctu 
impulsuque divino, tam multos pro eâ deprecatores apud Deum 
extitisse, atque etiamnum extare... Ut alias ex Carmelitarum Ursuli- 
narumque ordine taceam, sanctimoniales Montis Martyrum, id spontè 
ac voluntariè oneris susceperunt, ut unà semper, singulis per vices 
sibi succedentibus, horis diurnis nocturnisque, coram S mo Eucha- 
risties sacramento, id negotium communi Dnô à multis annis commen- 
dant. Nec hâc perpétua oratione contenta?, singulis diebus quindecim 
sanctissimum Christi corpus in Eucharistiâ accipiunt. » 

2. Histoire de la colonie française, par l'abbé Faillon. t. I, p. 282. — 
Cours d'histoire du Canada, par l'abbé Ferland, t. I, pp. 254 et 255. 
— Comme on devait s'y attendre, les ennemis des Jésuites virent leur 
ténébreuse intervention dans l'exclusion des Récollets de la Nouvelle- 
France [Morale pratique des Jésuites, t. VII, pp.. 249 et suiv.). Le Tac 
prend à partie le P. Ch. Lalemant, et l'accuse, sans preuves bien 
entendu, d'avoir travaillé sous main à faire écarter les Récollets, tout 
en leur écrivant ses regrets de ne pas les voir retourner au Canada. 



— 185 — 

En hommes sages et avisés, ils prirent encore leurs pré- 
cautions, de façon à se trouver prêts à partir si le Canada 
venait à être restitué à la France, et si la Compagnie des 
Cent-Associés faisait appela leur dévouement. Le 6 décembre 



L'abbé Faillon, après avoir parlé longuement (t. I, pp. 279 et suiv.) du 
retour des Jésuites au Canada et de l'exclusion des Récollets, répond 
ainsi, dans une note p. 282 aux adversaires de la Compagnie : « La 
préférence donnée aux PP. Jésuites par le cardinal de Richelieu et 
par la Compagnie des associés a servi de prétexte à quelques-uns 
pour accuser ces religieux d'avoir exclu les Récollets des missions 
du Canada, et nous ne sommes entrés ici dans ces détails que pour 
montrer combien cette accusation est peu fondée et gratuite. Les 
Jésuites, déjcà établis en Canada avant la prise du pays, avaient sans 
doute le droit d'y reprendre l'exercice de leurs missions, et on ne 
voit pas qu'ils aient mérité quelque blâme en usant, comme ils le 
firent en 1632, de l'autorisation que leur donna le cardinal de Richelieu, 
et de l'invitation que leur fit la Compagnie des associés de passer à 
la Nouvelle-France. S'ils y allèrent sans les Récollets, c'est que ceux-ci 
ne se présentèrent pas pour l'embarquement ; car, dans les Mémoires 
que les Récollets composèrent en leur faveur, ils ne se plaignirent 
jamais qu'on leur eût refusé, cette année, le passage. Ils dirent seu- 
lement que l'année suivante, 1633, ils avaient été prévenus trop tard 
du départ des vaisseaux, et avant qu'ils eussent fait les préparatifs 
nécessaires. Les Récollets ayant donc négligé de se présenter, les 
Jésuites devaient-ils refuser de partir eux-mêmes? Certainement ils 
eussent montré bien peu de zèle en laissant ainsi la nouvelle colonie 
de Québec sans aucun secours religieux. » 

Cette note était imprimée en 4865. Dix-huit ans plus tard, le 
15 novembre 1883, M. l'abbé Casgrain publiait, dans V Opinion publique 
de Montréal, un article sur Y Histoire du Canada de F.-X. Garneau. 
Evidemment il n'avait pas encore lu à cette époque la note de 
M. l'abbé Faillon, sans quoi il ne se fût pas appuyé sur l'autorité de 
cet historien pour accuser les Jésuites : 1° d'avoir fait exclure les 
Récollets du Canada; 2° de s'être appelés eux-mêmes. M. B. Suite, qui 
s'est fait une spécialité de dénigrement à l'endroit des Jésuites, ne 
va pas si loin (Histoire des Canadiens français, t. II, p. 44). Il est 
vrai que M. l'abbé Casgrain cite, à l'appui de ses assertions, une page 
inédite de M. Faillon, tirée d'un mémoire intitulé : Remarques sur la 
huile de Mgr de Laval pour Vèvêché de Pétrée. Mais cette page inédite 
ne contient pas un mot, pas un seul, qui justifie ces assertions, 



— 186 — 

1631, le P. Charles Lalemant, alors recteur du collège de 
Rouen, écrivit au P. Gharlet, assistant de la province de 
France à Rome : « On nous promet bonne issue de l'affaire 
du Canada. Les Anglais ont donné caution pour l'exécution 
de l'accord qui s'est passé, par lequel ils s'offrent de rendre 
Québec. Ensuite de cela, M. de Lauson faict estât qu'on y 
retournera à ce printemps ; les sauvages nous y souhaitent 
grandement et soupirent après le retour des Français, 
desquels ils reçoivent bien un autre traitement que des 
Anglais. Je crois pour le seur qu'on retournera à ce prin- 
temps à Y habitation { du capitaine Daniel, car les Français 
souhaitent nos Pères, et le capitaine Daniel y est plus 
affectionné que jamais... Il mènera très volontiers le P. 
Vimont, qu'il estime comme un saint, et le P. Daniel, son 
frère. Qu'il plaise à Notre R. P. Général d'écrire au R. P. 
Provincial qu'il ne manque pas d'accorder quelques-uns 
des nôtres, si on en demande-. » 

Prévenus, vers la fin de mars, par le Provincial de Paris 
de leur prochain départ pour Québec, les Pères Le Jeune 
et de Noue 3 purent s'embarquer le 18 avril à Honfleur sur 
les vaisseaux d'Emery de Caen. Les Récollets ne se pré- 
dénuées de tout fondement. Les adversaires de l'abbé et plus d'un 
de ses amis ont attribué sa sortie malencontreuse contre les Jésuites 
à trop de légèreté et de précipitation, à un manque de logique, à des 
sentiments peu louables. Nous, nous n'y voyons qu'une erreur. Errare 
humanum est. M. l'abbé Casgrain a reconnu cette erreur. Notre 
estime pour cet écrivain nous fait un devoir de lui rendre cette 
justice. 

1. Habitation du Cap-Breton. 

2. Archives de la maison professe de Paris, rue de Sèvres, 35. 

3. On lit dans la Relation de 1632, adressée par le P. Le Jeune à 
«on Provincial, le P. Jacquinot : « Estant adverty de votre part, le 
dernier jour de mars, qu'il fallait au plus tost m'embarquer au Havre 
■de grâce, pour tirer droict à la Nouvelle-France, l'aise et le conten- 
tement que j'en ressentis en mon âme fut si grand, que de vingt ans 
je ne pense pas en avoir eu un pareil. » 



— 187 — 

sentèrent pas pour rembarquement, dit l'abbé Faillon { ; le 
passage ne leur fut donc pas refusé cette année. Plus tard, 
on ne les admit pas à reprendre sur les rives du Saint- 
Laurent le poste de combat où ils avaient si vaillamment 
lutté pendant quinze ans pour la cause de Dieu. Ce refus 
leur fut très sensible, venant surtout de M. de Lauson, 
qui leur devait un peu sa nomination à la prési4ence de la 
Compagnie de Richelieu 2 . On leur déclara d'abord qu'un 
seul Ordre religieux suffisait pour le moment au Canada, 
vu le petit nombre de fidèles; on leur objecta ensuite les 
difficultés qui pourraient s'élever entre les Jésuites et les 
Récollets ; on leur signifia enfin que le pays n'était pas prêt 
à soutenir un ordre mendiant. 

Ces raisons n'étaient nullement convaincantes; les 
Récollets ne les goûtèrent pas. Ils firent mémoires sur 
mémoires pour soutenir leurs droits, ils n'épargnèrent 
aucunes démarches; tout fut inutile auprès des Cent- 
Associés. Et cependant, à Rome, la Propagande renouvela 
leurs pouvoirs, et les Jésuites de Québec leur mandèrent le 
désir qu'ils avaient de les revoir 3 . 

1. Les Monumenta historiœ Canadensis constatent ce fait: « Cum 
classem in hune annum centum viri pararent, sacerdotes sibi aliquos 
necessarios indicarunt, qui in nova Franciâ Gallis sacramenta minis- 
trarent, resque ecclesise promoverent. Ac soli, tum ex religiosis ordi- 
nibus, qui ad illas jam provincias missi fuissent, Patres Nostri inventi 
sunt, qui essent ad illam expeditionem comparati. » 

2. Il est dit dans le Mémoire des Récollets (1637) : « Les Récollets 
depuis ce jour (mars 1631) se sont toujours présentez à retourner 
audit pays (Québec) occuper leur maison, mais M. de Loson, sur 
lequel ils se reposaient, les a toujours remis d'an en an, sans effect, 
excepté l'an 1633, qu'il leur a offert, mais trop tard, les vaisseaux 
estantz pretz à desanchrer. » — On lit dans le même Mémoire que 
les Récollets avaient contribué vers Sa Majesté à ce que M. de Lozon 
euit soing de Quanada, ne le croyant pas leur adversaire formel. (V. 
P. Margry, Découvertes..., t. I, pp. 11 et 14.) 

3. Le Tac dit dans son Histoire chronologique, p. 165 : « A peine 
les Pères Jésuites eurent-ils quelque liberté de retourner en Canada, 



— 188 — 

Les Jésuites partirent donc seuls. Le 6 décembre 1631, 
le P. Charles Lalemant écrivait au P. Charlet, assistant de 
la Province de France à Rome : « Me voicy aussy prest 
que jamais et pleust à Dieu que je me deusse embarquer 
dès demain ! Aussy bien ne vois-je pas à quoi on me puisse 
employer en France. Ce n'est pas mon fait d'être Recteur. 

que, se souvenant de leur ancienne amitié avec les PP. Récollets, ils 
leur mandèrent le désordre du pays et le désir qu'ils avaient de les 
revoir »... De son côté, le P. Le Clercq écrit dans V Estahlissement de 
la Foy : « Le P. Lalemant non seulement se justifie (dans une lettre 
du 19 août 1636) de ce qu'on impute aux Jésuites le retardement 
des Récollets, mais il proteste encore que lui et ses religieux ne 
désirent rien tant que le retour (des Récollets au Canada, p. 457)... 
Les RR. PP. JJ. se virent soupçonnés de traverser le retour des 
Récollets. Ils voulurent bien s'en disculper (cet ils voulurent bien a 
son prix) par un certificat, par des protestations, par des lettres 
authentiques que j'ai lues: l'une du R. P. Le Jeune, supérieur de la 
mission, au P. Gardien de Paris, en date du 16 août 1632; une autre 
du R. P. Lalemant au P. Baudron, secrétaire du R. P. Provincial des 
Récollets de Saint-Denis en France, en date du 7 septembre 1637; et 
une troisième du même Père Lalemant au F. Gervais Mohier, dans 
laquelle il se plaint fort de ce qu'on soupçonnait en France et en 
Canada les Pères de la Compagnie d'être contraires à notre retour. 
C'étaient là des preuves authentiques de leur sincérité, qui ne lais- 
sèrent plus aucun doute de la vérité. » (p. 464). Et cependant le P. Le 
Clercq s'ingénie en plusieurs endroits à faire croire que les Jésuites 
s'opposèrent au départ des Récollets et qu'ils ne les désiraient pas 
au Canada (chap. XIV, pp. 432 et suiv.) ; quant au P. Le Tac, il accuse 
tout bonnement le P. Lalemant de mauvaise foi (p. 170) : Les Pères 
Récollets ne purent passer en Canada, « et les PP. Jésuites, surtout 
le P. Charles Lalemant, pour cacher mieux son jeu, dit le P. Récollet, 
en témoigna son déplaisir par une lettre du 7 septembre 1637. » 
Ce jugement injurieux ne paraîtra-t-il pas étrange de la part de ce 
religieux ? 

N'ajoutons plus qu'un mot : Quoique le P. Le Clercq affirme (ch. 
XIV) que c'est M. de Lauson qui s'opposa au départ des Récollets, il 
insinue cependant, d'après ce que nous venons de dire, que les JJ. 
s'y opposèrent également; d'autres Récollets attribuèrent aussi à la 
Compagnie, bien que sans preuves et à tort, leur exclusion du 
Canada en 1632. 



— 189 — 

Et pour toute autre occupation, je laisse penser à votre 
Révérence ce que peut faire une personne qui a perdu tous 
ses écrits, tant à la prise des Anglais qu'aux deux nau- 
frages 1 . » Il écrivait encore de Rouen au P. Charlet, le 
1 er mai 1632 : « Ne pourrais-je pas accompagner l'an pro- 
chain le P. Massé et le P. de Brébeuf? Aussy bien, ne 
fais-je icy que languir, et il y aura trois ans que je suis en 
charge, tant à Eu 2 qu'ici 3 . » 

Le P. Lalemant ne se rendait pas justice ; on garda 
longtemps dans ces deux collèges le souvenir de son aimable 
administration et de son action féconde. Ses supérieurs 
accédèrent néanmoins à son désir; et, au mois d'avril 1634, 
il partit avec le P. Jacques Buteux. Les Pères André 
Richard et Julien Perrault s'étaient embarqués au mois de 
février 4 , et les Pères Massé et de Brébeuf l'année précé- 
dente. Charles Turgis, Claude Quentin, François Le Mercier, 
Jean de Quen, Pierre Pijart, Charles du Marché, Nicolas 
Adam, Pierre Chastellain, Charles Garnier, Paul Rague- 
neau, Isaac Jogues, Georges d'Eudemare, Jacques de la 
Place et Nicolas Gondoin allèrent bientôt les rejoindre. 
En 1637, la mission comptait vingt-trois prêtres et six 
coadjuteurs 5 . En 1638 arrivent encore Charles Raymbault, 

1. Cette lettre est datée du collège de Rouen, où le P. Charles Lale- 
mant exerçait les fonctions de Recteur. Elle se trouve aux archives 
de la Province de Paris. 

2. Le collège d'Eu avait été fondé le 10 janvier 1582 par le duc de 
Guise le Balafré. 

3. Archives de la Province de Paris. 

4. Les Pères Richard et Perrault arrivèrent au Canada, le premier 
le 17 mai et le second le 30 avril 1634. Ils furent envoyés au Cap- 
Breton, où ils remplacèrent les Pères Daniel et Davost, que nous 
trouvons en 1635 chez les Hurons. 

5. Voici les noms des coadjuteurs : Jacques Ratel, Jean Liégeois, 
Pierre Le Tellier, Pierre Feauté, Louis Gaubert et Ambroise Cauvet. 



— 190 — 

Jérôme Lalemant, Simon Le Moyne et François du Peron. 
Nicolas Gondoin, vraie non-valeur, ne fit pas long- feu au 
Canada : il en revint par le premier vaisseau. 

Ils avaient pour supérieur général le P. Paul Le Jeune 1 , 
dont nous avons déjà parlé. Le Jeune était né à Châlons- 
sur-Marne de parents calvinistes. Encore enfant, il sentit 
au fond de lui-même une grâce puissante d'illumination, 
qui lui montrait la vérité au sein de l'Eglise romaine. Il 
grandit sous le rayon de ce divin attrait, et, devenu jeune 
homme, il abjura malgré ses parents, puis il vint s'enrôler 
à Rouen parmi les disciples de saint Ignace. Ardent jusqu'à 
la passion, dune fermeté d'âme confinant à la ténacité, il 
portait une volonté d'acier dans un cœur de feu. Mais la 
vertu aidée de la grâce avait si bien dompté les impétuo- 
sités exubérantes de sa nature, qu'il ne montrait, à travers 

1 . Paul Le Jeune, né au mois de juillet 1591, entra chez les Jésuites 
à Rouen, le 22 septembre 1613. De 1615 à 1618, il fait trois années de 
philosophie à la Flèche. Puis il devient professeur de cinquième à 
Rennes (1618-1619), et à Bourges de troisième (1619-1620), de seconde 
(1620-1622); de 1622 à 1626, il étudie quatre ans la théologie au 
collège de Glermont à Paris; il professe la rhétorique à Nevers de 
1626 à 1628; en 1628-1629, il fait sa troisième année de probation à 
Rouen sous le P. Louis Lalemant. En 1629-1630, il est professeur de 
rhétorique à Caen et directeur de la Congrégation des Messieurs ; 
1630-1631, prédicateur à Dieppe ; 1631-1632, supérieur de la Résidence 
de Dieppe; 1632-1633, supérieur général de la mission du Canada. — 
Profès des quatre vœux le 15 août 1631 (Catal. Prov. Francise in arch. 
gen.). — Consulter sur ce Père : Elogia defunct. Prov. Francise; — 
Creuxius, 1. II, p. 104 et suiv. ; — Rybeyrète, ms., scriptores Prov. 
Francise, p. 213; — Lettre du P. E. Dechamps, datée de Paris, 7 août 
1664, sur le P. Paul Le Jeune (arch. de l'école Sainte-Geneviève, 
Paris) ; — Charlevoix, t. II, p. 88 ; — Lettres de Maine de l'Incar- 
nation, pp. 63, 176, 323, 342, 347, 657; — enfin les Relations de la 
Nouvelle-France, années 1632-1643, 1653, 1657, 1661, 1666; et la 
« Notice sur la vie du P. Paul Le Jeune » par le P. Fressencourt, 
introduction aux Lettres spirituelles du R. P. Paul Le Jeune; Paris, 
V. Palmé, 1875. 





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— 191 — 

un grand calme apparent, que les amabilités d'une bonté 
affectueuse ; tout en lui était dirigé par une force latente et 
continue, qui ne déviait jamais ni à gauche, ni à droite. Par 
un singulier contraste, cet apôtre aux vues larges était doué 
d'un esprit géométrique, toujours précis et méthodique, 
d'un don d'observation vraiment remarquable. Aucun 
détail ne lui échappe, son coup d'œil descend jusqu'aux 
minuties; et, dans son désir parfois exagéré de renseigner 
le mieux possible ses supérieurs sur les personnes et sur 
les choses, il ne leur fait grâce d'aucune particularité, il se 
livre dans sa correspondance à des descriptions qui semblent 
puériles, il relate les faits les plus insignifiants. Les neuf 
volumes de ses Relations sont le reflet de cette nature com- 
plexe, tout à la fois grande et petite, hardie et méthodique, 
enthousiaste et modérée. « La science égalait en lui, dit 
M. Casgrain, les vertus et le zèle apostolique... ; et il a laissé 
dans ses relations des traces lumineuses de sa belle intelli- 
gence 1 . » Le docteur O'Callaghan ajoute : « Il peut être 
regardé comme le Père des missions des Jésuites dans le 
Canada. La solidité de son savoir et l'intégrité de son 
caractère lui avaient acquis une telle considération aux 
veux du gouvernement, que la reine-mère, Anne d'Au- 
triche, exprima son vif désir de le voir choisir pour le 
premier évêque du pays, où il avait été missionnaire pen- 
dant dix-sept ans. Mais les règles de son Ordre ne le per- 
mirent pas 2 . » Benjamin Suite, qui ne prodigue pas ses 

1. Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec, par l'abbé H. R. Casgrain, 
docteur ès-lettres, membre correspondant de la Société historique 
de Boston, etc.. Québec, Léger Rousseau, 1878. Première époque, 
p. 82. 

2. Relations des Jésuites..., par le D r E. B. O'Callaghan, membre 
correspondant de la Société historique de New-York. Montréal, 1850. 
— Traduction de l'anglais, pp. 18 et suiv. — Nous lisons dans la vie 
de Mgr de Laval, premier évoque de Québec, par l'abbé Auguste 



— 192 — 

éloges aux Jésuites, reconnaît également dans celui-ci un 
homme du plus grand mérite, un écrivain facile, un obser- 
vateur, un religieux rempli d'un excellent esprit d'initia- 
tive { . 

A son arrivée à Québec, le P. Le Jeune trouve Notre- 
Dame des Anges 2 dans un état complet de délabrement. 
Des deux bâtiments de l'enclos, construits par le P. Laie- 
niant, l'un, qui servait de magasin, d'écurie et de boulan- 
gerie, a été brûlé en partie par les Anglais; l'autre, où 
habitait la communauté avant la prise du fort, tombe en 
ruine. Il fait eau de toutes parts; les portes, les fenêtres et 
les châssis n'existent plus. La toiture a à peu près disparu. 
Pour tous meubles, à l'intérieur, deux mauvaises tables de 
bois 3 . La maison, à deux cents pas du rivage, n'est pas 
grande. « Elle a, dit le P. Le Jeune, quatre chambres 
basses. La première sert de chapelle, la seconde de réfec- 
toire, et dans ce réfectoire sont nos chambres. Il y a deux 
petites chambres passables, de la grandeur d'un homme en 
carré; il y en a deux autres qui ont chacune huict pieds, 
mais il y a deux lits en chaque chambre. La troisième 

Gosselin, docteur es lettres de l'Université-Laval, t. I, p. 99 : « La 
reine-mère voulut, tout d'abord, que l'épiscopatfut offert à un Jésuite; 
et le nom du P. Paul Le Jeune... fut suggéré. Mais les Jésuites ayant 
représenté que leurs règles ne leur permettaient pas d'accepter 
l'épiscopat, le P. Le Jeune lui-même proposa à la Reine régente le 
nom de François de Laval de Montigny. » 

1. Histoire des Canadiens français, t. II, p. 44. 

2. On lit dans une Note, p. 267, du Cours d'Histoire du Canada : 
« Suivant un mémoire dressé en 1637 par les Récollets, ils avaient 
béni, en 1620, leur chapelle du couvent de Saint-Charles, sous le nom 
de Notre-Dame des Anges. Les Jésuites adoptèrent le même nom 
pour leur résidence, établie sur la pointe que forme la rivière Lairet 
en se jetant dans la rivière Saint-Charles. » 

3. Relation de 1632 par le P. Le Jeune, p. 8. — Lettre du P. Le 
Jeune au R. P. Provincial à Paris, Québec, 1634, dans les Documents 
inédits du P. Carayon, XII, pp. 143 et 144. 



193 — 



grande chambre sert de cuisine; la quatrième, c'est la 



chambre de nos gens 1 . 



5' 



» 



Telle était la résidence de Notre-Dame des Anges, humble 
berceau des importantes missions de la Nouvelle-France, 
où devait éclore le germe d'une grande entreprise 2 . 

Le supérieur charge son compagnon, le P. de Noue, de 
la direction des ouvriers. Le passé du P. de Noue ne l'avait 
préparé ni aux fonctions de conducteur de travaux ni au 
métier de manœuvre. Les circonstances rendent souvent 
industrieux; puis, à l'œuvre, même à tout âge, on se fait 
ouvrier. Ce religieux, fils d'un gentilhomme, seigneur de 
Villers et autres lieux aux environs de Reims, avait habité 
la cour du roi de France, d'abord en qualité de page, 
ensuite comme officier de la chambre du roi. Témoin de 
toutes les licences, il sut rester toujours indépendant, le 
cœur libre et l'âme pure ; et cependant le sang était chaud 
dans ce tempérament, le caractère aimable et enjoué 3 . A 
vingt-cinq ans il se fait Jésuite, et, à partir de ce jour, il ne 
laisse voir de sa première éducation que son exquise urba- 
nité. Dans la vie religieuse, il se fait comme un lot à part, 
composé de tout ce qu'il y a de plus humble dans les 
situations et de plus pénible dans les emplois 4 . Benjamin 
Suite l'a dépeint en deux lignes : « C'est un type de mis- 



i. Documents inédits, XII, p. 144. 

2. Parkman (Francis). The Jesuits in North America. Boston. 
Little, Brown and Co., 1880. Ch. I. 

3. Le P. Le Jeune écrivait de lui : « Satis calidus est, licet alioquin 
optimus. » (Documents inédits, XII, p. 129.) 

4. « Fuit eximiae humilitatis ; nam cum esset illustri loco natus, 
professus quatuor votorum, cum non posset barbaram linguam 
addiscere, setotum devovit ministerio nostrorum, qui in missionibus 
versabantur, et vilissima quœque ministeria incredibili alacritatc et 
constantià obiit. » (Necrologium in Arch. gen. S. J.) 

Je», et Nouv.-Fr. — T. I. 17 



— 194 — 

sionnaire fervent, dévoué, ne demandant qu'à être dirigé 
vers le sacrifice 1 . » Il eût voulu, à l'exemple de Claver à 
Carthagène, se faire au Canada l'esclave des Indiens pour 
les gagner à J.-G. Jamais il ne put apprendre leur langue, 
et cependant il apporta à cette étude une grande applica- 
tion. Il alla même jusqu'à se joindre à des bandes de Mon- 
tagnais, allant à la chasse de l'élan par un froid glacial, 
au plus fort de l'hiver. Cette tentative ne réussit pas mieux 
que les autres : après quelques semaines, on le ramena à 
Notre-Dame des Anges, malade, affamé, à moitié mort 
d'épuisement. Désespérant de pouvoir jamais entendre et 
parler le sauvage, il prit une résolution qui convenait bien 
à sa nature généreuse : il devint, dans la mission, le servi- 
teur de tous. 

C'est lui qui eut la charge de réparer à Notre-Dame des 
Anges, de construire, de défricher, d'ensemencer. A la 
tête d'ouvriers de tous les métiers, venus de France avec 
les Jésuites, payés, logés et nourris par eux, il donnait à 
tous l'exemple du travail, la hache, le marteau ou la bêche 
à la main. Les colons français l'admiraient et l'imitaient. 
Bientôt la résidence sortit de ses ruines et la terre se 
couvrit d'espérances 2 . 

De son côté, le P. Le Jeune se livrait avec ardeur à 
l'étude de la langue ; il enseignait le catéchisme à de petits 
sauvages qu'il avait recueillis, d'abord à deux, puis à dix, 
quinze et vingt 3 ; il prodiguait les secours religieux à la 
colonie de Québec. Là aussi les Anglais avaient incendié 
Y habitation et la chapelle construite dans la ville basse ; 

ï. Histoire des Canadiens français, t. II, p. 44. 

2. Relation de 1633, par le P. Le Jeune; — Lettre du même au 
R. P. Provincial à Paris ; Québec, 1634. (Documents inédits, XII, p. 122.) 

3. En avril 1632, le P. Le Jeune disait : «Je suis devenurégent au 
Canada... » 



— 195 — 

le fort avait beaucoup souffert. Mais peu à peu tout se 
relevait, les colons s'installaient, Québec reprenait sa 
physionomie de 1629. En 1633, Champlain rentrait de 
France sur trois vaisseaux armés de canons et pourvus 
pour longtemps de munitions ; de Gaen lui remettait le 
commandement de la Colonie et s'éloignait définitivement 
du Canada, les mains liées avec des chaînes d'or { . Avec lui 
disparaissait l'élément calviniste. 

La Compagnie des Cent-Associés se félicitait de ce 
départ et écrivait : « Personne ne peut plus prétendre aucun 
droit sur la Nouvelle-France et nous pouvons la consacrer 
tout entière à Dieu 2 . » Elle se faisait une idée juste de la 
nécessité de la religion dans un Etat et de son influence. 
Elle disait au P. Le Jeune : » Pour former le corps d'une 
colonie, il faut commencer parla religion. Elle est dans un 
Etat ce qu'est le cœur dans la composition du corps humain, 
la partie première et vivifiante 3 . » Les membres de cette 
Compagnie témoignaient du reste un grand zèle pour la 
conversion des sauvages ; et le P. Le Jeune, dans sa 
reconnaissance, ne leur ménage ni ses remerciements ni ses 
éloges 4 . 

L'intendant des affaires du Canada, Jean de Lauson, favo- 
risait de tout son pouvoir les entreprises des missionnaires 5 . 

1. Histoire de la Colonie Française, t. I, p. 263. 

2. Ibid. ; — et Relation de 1633, pp. 1 et 2. 

3. Relation de 1637, par le P. Le Jeune, p. 3. 

4. Voir le commencement des Relations de 1633, 1634, 1635, etc. 

5. Le 1 er mai 1633, le P. Lalemant écrivait de Rouen au R. P. Char- 
iot, assistant, à Rome : « Je ne sçay si on a donné des lettres de 
participations de mérites à M. de Lauson, mais il les mérite au double 
de plusieurs autres qui les ont ; il se porte pour toutes nos affaires 
avec toute l'affection possible. » (Arch. de la Comp., à Rome.) Il 
écrivait encore : « Si jamais Dieu est honoré au Canada, M. de Lau- 
son y aura bien contribué ; c'estait fait de tout ce pays sans luy. Il a 
quitté ses propres affaires domestiques pour celle-là, et par une 



— 196 — 

Les colons étaient tous catholiques, sinon tous fervents 1 . 
Champlain et son lieutenant du Plessis prêchaient d'exemple, 
fidèles tous deux au devoir chrétien. Enfin un grand mou- 
vement vers le Canada se produisait dans les provinces 
maritimes de l'Ouest de la France et particulièrement dans 
la Normandie. Des familles chrétiennes du Perche, de la 
Beauce et de l'Ile-de-France se disposaient à aller chercher 
la paix dans les solitudes du nouveau monde 2 . Ajoutons 
que Louis XIII suivait d'un regard attentif les progrès de 
la mission ; et le cardinal de Richelieu, dit le P. Le Jeune, 
soutenait et animait cette grande entreprise, quon ne pou- 
vait choquer à moins que de toucher à la prunelle de ses 
yeux*. 

Evidemment l'horizon de la Colonie se dessinait sous un 
ciel pur et l'avenir s'annonçait sous les plus heureux 
auspices. Il importait de s'emparer sans retard de tous ces 
éléments de bien, de toutes ces bonnes volontés, et de jeter 
dans la Nouvelle-France les fondements durables d'une 
œuvre chrétienne. Cette tâche était réservée au fondateur 
de Québec et au P. Le Jeune. L'un et l'autre avaient les 
mêmes saintes ambitions ; ils s'entendirent pour l'organisa- 
tion du service divin dans les postes français les plus 
importants, à Québec, à Miscou et aux Trois-Rivières. Il 

patience invincible, par des soins et des veilles qu'on ne saurait 
expliquer, il a tellemant ménagé cette affaire qu'il l'a conduite où 
elle est. Cet homme mérite toute gratification de notre Compagnie 
et qu'on luy octroyé tout ce qu'il demandera pour la mission ; on ne 
saurait l'obliger plus sensiblement que de luy témoigner de l'affec- 
tion pour icelle, et lui accord >r tout ce qu'il souhaitera pour son 
advencement. » (Arch. gén. S. J.) 

1. Relations de 1634, par le P. Le Jeune; — Cours d'Histoire du 
Canada, t. I, p. 284. 

2. Relations de 1634 à 1638; — Cours d'histoire, t. I, pp. 266, 
274, etc.. 

3. Relation de 1636, p. 3. 



— 197 — 

fonctionnait déjà au Cap-Breton, poste occupé par un petit 
nombre de Français comme celui de Miscou. S'il y avait 
peu d'espérance de faire de nombreux chrétiens des tribus 
nomades de ces deux îles, il fallait du moins ne pas laisser 
les colons sans les secours de la foi 1 . 

Miscou, plus tard Saint-Louis 2 , était une île située à 
l'entrée de la baie des Chaleurs, assez fréquentée comme 
lieu de pêche, au commencement du dix-septième siècle. 
Après le départ des Anglais de la Nouvelle-France, 
quelques Français y élevèrent de modestes cabanes de 
pêcheurs, et le P. Le Jeune leur envoya, pour le service 
religieux, les Pères Turgis 3 et du Marché. Ils étaient à peine 
arrivés que le mal de terre ou scorbut se déclara parmi les 
colons. Le P. du Marché, atteint un des premiers, fut 
contraint par la violence de la maladie de repasser en 
France ; le P. Turgis resta seul, consolant son petit bercail, 
escoutant les uns de confession, fortifiant les autres par les 
sacrements de V Eucharistie et de l extrême-onction, enter- 



\. Duœ residentiœ minus prœcipuœ sitse sunt in sinu S li Laurentii, 
altéra ad caput Britannicum, et hœc vocatur St rc Annœ; altéra Sancti 
Caroli in insulâ Miscouanâ. H se duœ Residentiœ Gallis potius adju- 
vandis quam Barbaris sunt institutœ. Nec enim in tantâ barbarorum 
infrequentiâ atque inconstantiâ, spes magna conversionis affulget. 
Nostri tamen, cum possunt, instruunt illos obiter, quantum sinit 
vaga illorum vita, eorumque parvulos moribundos, quin et adultos 
satis instructos baptizant. (Monumenta Hist. miss, ab anno 1607 ad 
an. 1637.) 

2. La mission de Miscou reçut d'abord le nom de Saint-Charles. 

3. Le P. Charles Turgis, né à Rouen le 14 octobre 1606, entra au 
noviciat de Paris le 16 octobre 1627. Il avait fait deux ans de philoso- 
phie avant son entrée. Après le noviciat, il fit une 3° année de philo- 
sophie à La Flèche, et enseigna ensuite dans ce collège la cinquième 
et la quatrième. De 1632 à 1635, il étudia la théologie, deux ans à 
La Flèche et un an à Paris au collège de Clermont ; et en même 
temps il faisait les fonctions de surveillant au pensionnat. En 1636> 
il partit pour le Canada. Il est mort le 4 mai 1637. 



— 198 — 

rant ceux que la mort égorgeait K Il enterra le capitaine, 
le commis, le chirurgien, tous les officiers et quelques 
employés, plus de la moitié de la colonie. Saisi lui-même par 
le terrible fléau et ne pouvant plus se soutenir, il se fai- 
sait porter de l'un à l'autre malade pour les consoler et 
fortifier ; et il mourut, ne laissant plus qu'un malade à la 
mort, qu'il disposa saintement à ce passage devant que de 
rendre l'esprit 2 . 

D'autres apôtres remplacèrent ces deux premiers 
missionnaires sur cette terre de mort. Parmi eux nous 
voyons successivement paraître de la Place, Gondoin, 
Claude Quentin, Richard, d'Olbeau, d'Eudemare, Martin 
de Lyonnë et Jacques Frémin. Les deux plus illustres sont 
Richard et Lyonne ; le premier travaille dans cette 
mission pendant vingt-quatre ans, et le second, plus de 
quinze ans. De Miscou, leur zèle s'étend au continent, à 
Richibouctou, à Miramichi, à Nipisiguit, au sud de la baie 
des Chaleurs, à Chedabouctou, en Acadie ; et, sur toute la 
côte, du Cap-Breton à la baie de Gaspé, ils marquent leur 
passage par le baptême d'un bon nombre d'enfants en 
danger de mort et la conversion de quelques adultes 3 . 

1. Relation de 1647, p. 76. 

2. Ibid. 

3. Voir sur la mission de Miscou, dans le Canada-Français, 
2 e vol. p. 433, le beau travail du docteur Dionne. Nous ferons seule- 
ment remarquer qu'il y a eu deux Pères d'Olbeau au Canada ; le 
P. Jean d'Olbeau, récollet, ne revint pas dans la Nouvelle-France 
après le renvoi en France des Récollets, en 1629, par les Anglais; le 
P. Jean d'Olbeau, Jésuite, fut envoyé à Miscou en 1640, et mourut, 
pendant la traversée, en retournant en France. Quelqu'un ayant 
laissé tomber une étincelle dans la soute aux poudres, le navire 
sauta et le Père se noya. (Miscou, par le D r Dionne, p. 525). — Le 
P. d'Olbeau, né à Langres en 1608, entra dans la Compagnie de Jésus 
à Paris le 16 octobre 1628, après trois ans de philosophie au collège 
de la Société dans sa ville natale. Professeur de quatrième et de troi- 
sième à Vannes (1630-1632), de troisième à Caen (1632-1634), étudiant 



— 199 — 

Enfin le P. de Lvonne meurt victime de son dévouement, 
en soignant les malades atteints du scorbut 1 ; et, quand les 
Récollets prirent en 1664 la direction des missions de la 
Gaspésie et de l'Acadie 2 , le P. Richard, quoique brisé par près 
de trente ans de pénibles voyages et de travaux apostoliques, 
voulut encore donner aux sauvages ce qui lui restait de 
vie, à Sillery, aux Trois-Rivières et au Cap de la Made- 
leine 3 . 



de théologie à La Flèche (1634-1638), professeur d'humanités à 
Moulins (1638-1639), il fit sa troisième année de probation à Rouen 
(1639-1640) et, la probation terminée, il partit pour le Canada (1640). 
(Catal. Prov. Francise in Arch. gen. S. J.). 

1. Le P. Martin de Lyonne, né à Paris le 13 mai 1614, entra au 
noviciat de Nancy le 8 décembre 1629 et fit ses vœux de profès le 
2 février 1649. Après le noviciat, il va étudier trois ans la philosophie 
à l'université de Pont-à-Mousson (1631-1634), puis il enseigne la 5 e 
à. Sens (1634-1635), la 4 e , la 3 e et les humanités à Charleville (1635- 
1638); de là ses supérieurs l'envoient à Rome suivre les cours 
de théologie (1638-1642); en 1642-1643, il fait à Rouen sa troisième 
année de probation, puis il s'embarque pour le Canada. (Catal. Prov. 
Francise in Arch. gen. S. J.). 

Voir : Lettres de la Mère Marie de l Incarnation, p. 448 ; — Rela- 
tions de la Nouvelle-France, ann. 1643, p. 36 ; 1646, pp. 86-88; 1647, 
p. 76; 1648, p. 40; 1651, p. 29; 1659, p. 7; 1661, p. 30. 

Ce Père mourut le 16 janvier 1661. 

2. Dans la Nouvelle Relation de la Gaspésie, par C. Le Clercq, 
on lit, p. 277 : « Quoique plusieurs missionnaires aient beaucoup 
travaillé pour la conversion de ces infidèles, on n'y remarque cepen- 
dant, non plus que chez les nations sauvages de la Nouvelle-France, 
de christianisme solidement établi (cette affirmation est plus que 
discutable); et voilà peut-être le sujet pour lequel les RR. PP. Jésuites 
qui ont cultivé avec tant de ferveur et de charité les missions qu'ils 
avaient autrefois au cap Breton, Miscou et Nipisiguit, ont trouvé 
à propos de les abandonner, pour en établir d'autres aux nations 
éloignées et situées au haut du fleuve Saint-Laurent, dans l'espé- 
rance d'y faire des progrès plus considérables. » 

3. Le P. André Richard, né le 23 nov. 1600 (alias 1599) entra au 
noviciat des Jésuites à Paris le 26 sept. 1621, après avoir étudié deux 
ans la philosophie. Au sortir du noviciat, il fit encore un an de phi- 



— 200 — 

La colonie de Québec était la plus importante de toutes. 
Le service religieux y fut organisé avec plus de soin. Le 
gouverneur avait fait vœu, après la capitulation du fort, 
d'élever une chapelle sous le vocable de Notre-Dame de 
recouvrance, si les Français recouvraient la Nouvelle-France. 
Aussi, l'année même de son retour, il la construit près du 
fort Saint-Louis, et, au-dessus du maître-autel, il place 
une image en relief de la Vierge, qui avait appartenu au 
P. Noyrot et qu'on avait retrouvée intacte parmi les nom- 
breux débris de son naufrage * . 

A quelques pas de la chapelle, le P. Le Jeune fait bâtir 
une petite résidence pour le service de la paroisse, dont il 
confie l'administration aux Pères Charles Lalemant, 
Massé et de Noue. Les détails abondent dans les corres- 
pondances du temps sur les débuts et l'organisation du 
culte public, sur la ferveur des colons. Il y a tous les jours 
plusieurs messes basses. On chante la grand'messe et les 
vêpres le dimanche et les jours de fête. Chacun présente 
le pain bénit à son tour. Le prône se fait à la grand'messe 
et le catéchisme après vêpres. Les principaux colons 
font partie de la congrégation de l' Immaculée-Conception 
et fréquentent souvent les sacrements. La prière se récite 
en commun dans les familles. L'observation du dimanche 
et des fêtes ne laisse rien à désirer. On jeûne fîdèle- 

losophie (1623-1624), puis il professa la 5 e et la 4 e à Amiens (1624- 
1626), la 4 e et la 3 e à Orléans (1626-1628) ; après une année de théo- 
logie au collège de Clermont (1628-1629), une année de professorat 
à Caen (1629-1630), une année de théologie morale à La Flèche 
(1630-1631), il enseigna deux ans les humanités à Nevers (1631- 
1633), fit sa 3 e année de probation à Rouen et partit ensuite pour le 
Canada (1633-1634). (Catal. Prov. Francise in Arch. gen. S. J.). 

1. «Cette image, dit l'abbé Faillon (Hist. de la Col. franc. , t. I, 
p. 273), fut appelée N. D. de recouvrance, tant à cause du nom de la 
chapelle que parce qu'elle avait été heureusement recouvrée du nau- 
frage. » — Ferland, t. I, p. 265. 



- 201 — 

ment pendant le Carême et les Quatre-Temps. Tout le 
monde communie aux grandes fêtes, beaucoup le font tous 
les mois. Quelques-uns pratiquent des pénitences d'ana- 
chorètes. Les aumônes pour la mission et pour les pauvres 
sont abondantes. Tous ne sont pas venus au Canada la 
conscience en paix, ni même animés de bonnes disposi- 
tions : mais ils changent de vie, en changeant de climat. 
La Colonie augmentant chaque année et se recrutant 
dans plusieurs provinces de France, différentes de mœurs, 
d'habitudes et de caractères, il y avait tout à craindre de 
cette augmentation et de ce mélange : il n'en est rien, c'est 
même le contraire qui arrive; Y accroissement des paroissiens, 
dit la Relation de 1636, est V augmentation des louanges de 
Dieu. Les historiens confirment ce témoignage du P. 
Le Jeune. Le P. de Charlevoix écrit dans son histoire de la 
Nouvelle-France : « On vit commencer dans cette partie 
de l'Amérique une génération de véritables chrétiens parmi 
lesquels régnait la simplicité des premiers siècles et dont 
la postérité n'a point encore perdu de vue les grands 
exemples que leurs ancêtres leur avaient donnés. » — « La 
Nouvelle-France, ajoute l'auteur de la vie secrète de 
Louis XV, dut sa vigueur à ses premiers colons ; leurs 
familles se multiplièrent et formèrent un peuple sain, fort, 
plein d'honneur et attaché à leurs principes. » Les pro- 
testants joignent leur tribut d'éloges aux témoignages sin- 
cères des écrivains catholiques, et, dans les Canadiens issus 
de cette première source, ils retrouvent les fils à la foi 
robuste, aux mœurs simples et pures de leurs ancêtres. 
Sur six cent soixante-quatorze enfants, baptisés jusqu'en 
1660 inclusivement, les registres de Québec ne citent 
qu'une naissance illégitime; et cependant ces enfants 
naissent au sein d'une population composée de militaires, 
de marins, de voyageurs et de colons. 



— 202 — 

Il est vrai que l'exemple descendait de haut et excitait 
dans les âmes, avec le sentiment de l'émulation, l'honneur 
et la fierté dans la pratique de la foi. Le fort, où résidait 
le Gouverneur, était une école de religion et de vertu. A 
midi, pendant le repas, on lisait un livre d'histoire; et le 
soir, à souper, la vie des saints. Trois fois le jour, on 
sonnait la salutation angélique. Les prières se disaient en 
commun et à genoux. Chacun faisait dans sa chambre 
l'examen de conscience. L'amiral de la flotte, du Plessis- 
Brochard, et le commandant du Saint-Jacques, la Roche- 
jacquelein, étaient des modèles de foi. A bord, la procession 
de la Fête-Dieu se célébrait avec toute la solennité possible. 
On eût trouvé peu de paroisses en France où la vie chré- 
tienne coulât, comme à Québec, à pleins bords 1 . 

Cependant une colonie nouvelle venait de s'établir, le 
trois septembre 1634, sur un plateau élevé, au confluent 
des trois branches du Saint-Maurice, au lieu même où les 
Français avaient bâti un petit poste seize ans auparavant. 
Cet endroit, appelé Trois-Rivières, était le rendez-vous des 
sauvages du Nord, une position avantageuse au point de 
vue du commerce des fourrures; mais il était exposé aux 
fréquentes incursions des implacables ennemis des Hurons 
et des Algonquins. Les Iroquois pénétraient par la rivière 
Richelieu dans le Saint-Laurent pour les y surprendre, et, 
enveloppant tous les Français dans la haine qu'ils portaient 
à ces deux tribus, ils rôdaient souvent autour de Québec, 

1. Consulter sur l'état de la colonie, les premières années : Cours 
d'Histoire du Canada, par l'abbé Ferland, 1. II, ch. IX; — Notes sur 
les Registres de N.-D. de Québec, par A. Ferland, prêtre; — Histoire 
de la Nouvelle-France , par le P. de Chirlevoix, 1. V; — surtout les 
Relations de 1633, 1634, 1637, 1640; — le vol. III, p. 53, de l'auteur 
de la Vie secrète de Louis XV; — rapport du général Murray au gou- 
vernement britannique en 1762. 



— 203 — 

guettant le moment propice de s'emparer de quelques 
Peaux blanches et des Robes noires 1 . Il importait de pro- 
téger la traite des pelleteries, et, en même temps, de mettre 
Québec à l'abri d'un coup de main par le moyen d'un fort 
avancé, qui servît d'avant-poste. Ghamplain chargea 
Laviolette de le construire. Il consistait en une enceinte de 
pieux de cèdre enfoncés dans le sable, au centre desquels 
se trouvait l'habitation 2 . 

Le 8 septembre, le P. Le Jeune s'y fixa avec le P. Jacques 
Buteux. Il écrivait en 1634 : « Nous irons demeurer aux 
Trois-Rivières, pour assister nos Français. Les nouvelles 
habitations estant ordinairement dangereuses, je n'ay pas 
vu qu'il fust à propos d'y exposer le P. Lalemant, ny 
autres 3 . » Il disait dans une autre lettre : « Il meurt ordinai- 
rement quelques personnes au début des nouvelles fonda- 
tions; mais la mort n'est pas un mal... Puis, s'il y a du 
danger, je le dois prendre pour moi. Enfin, il ne faut pas 
fuir la croix, quand elle se présente... et on souffre dans 
une nouvelle habitation, notamment précipitée comme 
celle-là... surtout quand il faut estre pêle-mêle avec les 
artisans, boire, manger, dormir avec eux 4 . » 

Les souffrances, en effet, ne lui. manquèrent pas, ni à son 
compagnon : c'est ce que désiraient ces hommes de sacri- 
fice, car ils savaient que, depuis le Calvaire, la croix est la 
grande loi de la conversion et de la sanctification des âmes. 
Dès les premiers jours, le mal de terre tomba sur les colons 
et dura trois mois. Presque tous les Français furent atteints, 
et ils répandaient une telle infection que personne n osait 

1. C'est ainsi que les Iroquois appelaient les Français et les mis- 
sionnaires. 

2. Fei-land, t. I, chap. IX, pp. 257 et suiv. ; — Falllon, t. I, pp. 265 
et suiv. 

3. Relation de 1634, p. 91. 

4. Lettre du P. Le Jeune au R. P. Provincial à Paris. Québec, 1634. 



— 204 — 

les approcher l . Nuit et jour, les deux missionnaires furent 
au chevet de leur lit, les consolant, les confessant et les 
administrant. Parmi ces hommes, tous repentants de leurs 
fautes et résignés dans la douleur, ils trouvèrent des cœurs 
d'une beauté merveilleuse de sentiments. « Mon Père, 
disait celui-ci, je ne veux pas demander la santé. Dieu est 
notre père, il sait mieux que nous ce qui nous est bon; 
laissons le faire, que sa sainte volonté soit faite. » Un 
autre répondait au prêtre, qui lui conseillait de demander 
sa guérison à saint Joseph : « Si vous me laissez en ma 
liberté, je prierai seulement ce bienheureux de m'obtenir 
de Notre-Seigneur la grâce d'accomplir sa sainte volonté. » 
Un troisième, dont la vie s'était en partie écoulée dans les 
plus grands désordres, se convertit et dit à voix haute, 
avant de mourir, à ses camarades : « Adieu, mes amis, il 
faut partir; je vous demande pardon, je suis bien marry 
d'avoir si mal vécu; mais j'espère que Dieu me fera misé- 
ricorde. Mon Dieu, avez pitié de moi ! 2 » Voilà les plus 
riches récompenses et les plus douces consolations du 
ministère sacerdotal! 

Le vicomte de Meaux raconte que, se promenant par une 
belle matinée de décembre, à travers la petite ville bâtie 
tout au bord du Niagara, il rencontra une humble église 
en bois où venait de s'achever une messe basse. Quelques 
bonnes femmes en sortaient, se hâtant vers leur logis par 
les chemins remplis de neige; et, devant deux ou trois reli- 
gieuses, une troupe d'enfants, livres et cahiers sous le bras, 
couraient vers la maison voisine, sur la porte de laquelle on 
pouvait lire autour d'une croix cette inscription : Spes 
messis in géminé. C'était l'école paroissiale. « L'espoir de 

1. Relation de 1635, p. 4. 

2. Ibicl. 



— 205 — 

la moisson est dans la semence. » Voila pourquoi, d'un 
bout du monde à l'autre, chrétiens et patriotes attachent 
tant d'importance aux écoles; pourquoi les partis rivaux 
s'en disputent partout avec acharnement la direction. 

Rien de plus vrai que ces paroles Spes messis in semine i > 
principalement sur une terre encore inculte et nue. 

L'éducation est le principe de vie de toute colonie qui se 
fonde et qui veut grandir et se perpétuer. Le collège est à 
la colonie ce que les sources sont aux rivières. C'est du 
collège que sort le fleuve des générations humaines, c'est là 
qu'il s'alimente, et ce fleuve porte dans son cours la gran- 
deur des pays nouveaux ou leur décadence. Il faut remonter 
jusqu'au collège, si l'on veut s'expliquer l'état d'une société, 
la société se recrutant chaque jour et se renouvelant sans 
Cesse des générations qui lui viennent des écoles. 

Aussi, partout où la Compagnie de Jésus pose le pied sur 
la terre étrangère, elle élève le Collège à côté de la Rési- 
dence : le professeur apprend aux enfants les con naissances 
qui font les hommes et la science qui fait les chrétiens ; le 
missionnaire, continuant l'œuvre du maître, prend le jeune 
homme au sortir de l'école, le dirige dans la vie, l'instruit 
du haut de la chaire, l'absout au confessionnal, le fortifie à 
la sainte table. Il porte aux malades et aux pauvres les 
divines et salutaires consolations de la foi. 

En 1626, Québec ne comptait qu'une soixantaine de 
Français, et déjà les Jésuites avaient arrêté le projet d'un 
établissement scolaire. Un jeune gentilhomme picard , 
René Rohault-, avait offert à cet effet la somme nécessaire. 

i. L'Église catholique et la liberté aux États-Unis, chap. : IV, Les 
Ecoles, pp. 169 et 170. 

•2. René Rohault, né le 25 mai 1609 dans le diocèse d'Amiens, 
entra au noviciat des Jésuites, à Paris, le 9 mars 1626, pendant son 
cours de rhétorique. En 1628-1629, il revient à Amiens étudier la 



— 206 — 

René Rohault, fils aîné du marquis de Gamaches, avait fait 
ses études littéraires au collège dirigé par les Pères à 
Amiens. Pendant son cours d'humanités en 1625, il sollicita 
avec les plus vives instances son admission dans la Com- 
pagnie de Jésus. C'était à l'époque où le P. Coton faisait la 
visite du collège d'Amiens en qualité de Provincial de la 
Province de France. Ce religieux, qui touchait à la fin de sa 
longue carrière, vit le jeune postulant, il causa longuement 
avec le marquis de Gamaches, et il fut décidé que René entre- 
rait, dans le courant de mars 1626, au noviciat fondé depuis 
bientôt quinze ans par Madame de Sainte-Beuve, à l'hôtel 
de Mézières, à Paris. Les Monumenta de la mission du 
Canada font remarquer que ce fut là un des derniers 
actes importants de la vie de ce vieillard ; il mourait huit 
jours après, le 19 mars 1626. Avant de s'aliter, il avait 
dirigé une dernière fois ses pas vers le noviciat, pour y 
embrasser son jeune novice '. 

Il n'y avait pas encore un an que le Canada s'était 
ouvert aux entreprises de l'esprit apostolique des fils de 
saint Ignace. Au moment de dire adieu à sa famille, René 

philosophie; en 1629-1630, il est à Eu, malade; en 1630-1632, il est à 
La Flèche, élève de philosophie ; et en 1632-1636, élève de théologie 
au collège de Clermont à Paris. Enfin de 1636 à 1639, il exerce les 
fonctions de ministre à Eu. Il mourut dans ce collège le 29 juin 1639. 
Il avait fait ses vœux de profès l'année même de sa prêtrise, le 
15 août 1634. Le R. P. Général avait écrit au P. Jacquinot, Provincial 
de Paris : « Permitto in nomine Domini ut P. Renatus de Gamache 
ad professionem 4 votorum admittatur, cum sit benefactor. » 

1. « Hoc fuit ultimum alicujus momenti negotium, quod R. P. 
Cotonus, felicis mémorise, in vitâ confecit : ac si Deus, ut ejus prœte- 
ritos pro illâ missione labores compensaret, vitam illi ad hsec usque 
tempora prorogasset. Ultimus etiam quem honoris amorisque causa 
inviserit, fuit ille nobilis adolescens, jam in domum probationis 
admissus. Nam die Lunae insequenti in morbum incidit, ex quo, die 
Jovis proximè item sequenti, suavissime obdormivit in Domino, qui 
dies D. Josepho sacer erat. » [Monumenta hist. miss., cap. III.) 



— 207 — 

pensa à cette belle mission de l'Amérique, si chère au 
cœur de son Provincial et riche de tant d'espérances. Il 
pria son père de consacrer une partie du patrimoine qu'il 
lui destinait, à la fondation d'un collège à Québec. Le mar- 
quis était un homme de bien et de foi ; il entra volontiers 
dans les pieuses intentions de son fils, en donnant au 
P. Coton la somme de seize mille écus d'or 1 , à laquelle il 
ajouta personnellement, de son vivant, une rente annuelle 
de trois mille livres 2 . 

Les démêlés de la France et de l'Angleterre et la prise de 
Québec ne permirent pas de réaliser immédiatement les 
désirs des fondateurs 3 ; mais, à son arrivée sur les rives du 
Saint-Laurent, le P. Le Jeune reprit le projet et posa les 
fondements du collège, près du fort Saint-Louis, sur un ter- 
rain concédé dans ce but aux Jésuites par la Compagnie 
des Cent-Associés 4 . 

i . Nous lisons dans les Catalogi triennales S. J., TertiusCatal. anni 
1655 (Arch. gén. S. J.) : « Fundatio Collegii Quebecensis facta à 
Dnis comitibus de Gamaches est sexdecim aureorum millia seu 
librarum 48000 1., qua3 nunc redduntferè2000 annui reditùs. » — Voir 
aux Pièces justificatives, n° II, une lettre du R. P. Général Mutius 
Vitelleschi, au sujet de la fondation du collège de Québec. 

2. « Cujus (Renati Rohault) nobilissimi parentes, ne se honestate 
vinci paterentur, annuum mille aureorum censum, ad primi in illis 
oris Collegii fundationem donaverunt. » (Monumenta hist. miss., 
cap. III.) 

3. Le P. Jérôme Lalemant donne une autre raison de ce retard 
dans sa lettre du 14 septembre 1670 au R. P. Général P. Oliva. Voir 
à la page suivante, note 4 . 

4. Ce terrain comprenait douze arpents, dont six furent plus tard 
pris aux Jésuites, qui reçurent en compensation une augmentation à 
la Vacherie. La concession fut faite aux RR. PP. de la Compagnie de 
Jésus et leurs successeurs à perpétuité, pour en jouir en pleine pro- 
priété, pour bâtir leur Collège, Séminaire, Eglise, logements et 
appartements, sans autres charges que de tenir ledit terrain de la 
Compagnie de la Nouvelle-France... M. de Lauzon, gouverneur du 
pays, donna ce lot aux Pères, pour le posséder en mainmorte, sans 



— 208 — 

Les commencements du nouvel établissement furent 
modestes : quelques écoliers et un professeur. Le profes- 
seur enseignait la doctrine chrétienne. C'était ce qu'exi- 
geait la fondation de René de Gamaches ; elle n'exigeait 
pas autre chose. Le P. Jérôme Lalemant le disait au 
R . P . Paul Oli va , dans une lettre conservée aux Archives géné- 
rales de la Compagnie : <c La pensée des fondateurs est tout 
entière dans ces mots : pour le secours et V institution spi- 
rituelle des Canadiens... Voilà à quoi nous sommes tenus 
en justice 1 . » Cependant on ajouta insensiblement à l'en- 
seignement du catéchisme des leçons de lecture et d'écri- 
ture aux petits Français, puis, à la demande des parents, 

aucune charge ni condition, désirant par là reconnaître « le service 
que les dits Pères rendent en ce pays soit aux Français ou aux sau- 
vages, s'étant jusqu'à présent employés, au péril de leur vie, à la 
conversion des sauvages, même contribué puissamment à l'établisse- 
ment de la Colonie... » (Rapport officiel de 1824). — V. une 
brochure imprimée à Montréal et intitulée : « Démolition de l'ancien 
collège de Québec en 4877. » 

1. « Quod si libellus fundationis spectetur, ad nihil aliud ex tali fun- 
datione tenemur, nisi ad excolendos in fide barbaros, sub quo titulo 
cum superiores societatis, qui tune erant, fundationem acceptare 
refugerent, per novem circiter annos res infecta permansit, et tamen 
confecta est ut acceptaretur sub titulo Gollegii, sed juxtâ mentem 
fundatorum ibi expressam his verbis : pro spirituali Canadensium 
auxilio et institut ione... Patet manifesté ex his verbis : pro spirituali... 
quod ad solum catechismum seu doctrinam christianam docendam 
nos libellus obligare videtur. » (Epist. P. Hieronimi Lalemant ad 
R. P. Oliva, prœp. gen. S. J. Quebeci, 14 sept. 1670.) 

Dans VEtat officiel de la mission du Canada, envoyé à Paris en 
1723, à l'occasion de la Congrégation provinciale, et conservé aux 
Archives de la maison professe, rue de Sèvres, 35, Paris, il est dit : 
« Missio Canadensis alit in Collegio Quebecensi professores quatuor : 
nempe, philosophiae unum ; rhetorices, humanitatis et grammaticae , 
duos. Quartus docet pueros légère et scribere. Ad quas prœlec- 
tiones (philosophise et humaniorum litterarum) nullo tenetur funda- 
tionis contractu. » (Catal. trien., cat. tertius Provinciœ Francise, 
an. 1723.) 



— 209 — 

les premiers éléments du latin. Une fois les principes de la 
grammaire latine enseignés, il fallut, parla force même des 
choses, aller plus loin et parcourir le cercle complet des 
études classiques, la grammaire, les humanités et la rhéto- 
rique. Les colons dirent d'abord aux missionnaires : « Il 
n'y a pas d'instituteurs à Québec ; vous seuls pouvez 
apprendre à nos enfants à lire et à écrire ; vous pouvez 
seuls les initier au latin. » Les Jésuites acceptèrent par 
charité ; il y avait un service à rendre, ils le rendirent. 
L'initiation faite, les parents ajoutèrent : « A quoi servira 
ce peu de latin? N'en voit-on pas davantage dans vos collèges 
de France? » Les Jésuites cédèrent encore 1 , et plusieurs 

1. « Factura est autem ut sensim sine sensu ad erudiendos pueros 
Gallos induceremur, cum nulli essent in his partibus, qui hoc prœ- 
starentautprœstare possent, sicut qui parochiasadministrârunt, qua- 
rura circiter per 30 annos curam soli habuimus. Primùm itaque per 
nos ipsos aut domesticos légère et scribere docuimus ; tum aliquid 
latinitatis postulantibus parentibus et reprœsentantibus collegium 
aliud nullum esse, in quo pueri istis vacarent. A primis itaque latini- 
tatis démentis exorsi, sensim ad superiores gradus ascendere opor- 
tuit : ad quid enim, inquiebant, prima illa elementa, an hsec sola in 
collegiis docentur? » (Ibid). 

La mère Marie de l'Incarnation écrivait de Québec, le 4 sept. 1640, 
à la mère Marie Gillette Rolland, religieuse de la Visitation : « Il faut 
que je lise et médite toutes sortes de choses en sauvage. Nous fai- 
sons nos études en cette langue barbare comme font ces jeunes 
enfants qui vont au collège pour apprendre le latin. Nos RR. Pères, 
quoique grands docteurs, en viennent là aussi bien que nous. » 

La correspondance du P. Le Jeune avec le Général de la Com- 
pagnie indique clairement que les Pères commencèrent, dès 1635, à 
enseigner le catéchisme et les premiers éléments des lettres. Il écrit 
au mois d'août 1635 : « Cum crescant Gallorum f amilise Kebeci potis- 
simùm, urgent nos ut pueros suos docere incipiamus ; atque in eum 
finem domum excitaruntjuxtà arcem, in quam propediem migrabimus 
pueros Gallorum et Sylvestrium, si quos habere possumus, pietate 
et primis litterarum démentis informaturi. Hinc nempe ducendum 
est initium. » Il écrit en 1637 : « Non veniebat in mentem de collegio 
hic excitato dicere : Unica classis, pauci adhuc alumni ; crescunt in 
Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 18 



— 210 — 

de leurs élèves avaient terminé leurs classes de lettres avant 
l'arrivée à Québec de Mgr de Laval aumois dejuin de l'année 
1659. Comme il cherchait des prêtres pour l'administration 
des paroisses, il songea à former un clergé indigène ; et, 
jetant les veux sur les jeunes rhétoriciens du collège, dési- 

dies, crescentibus Gallisnavium appulsu.Triplici linguâ nonnunquam 
dicitur, imo quadruplici : Latinâ, Gallicâ, Montanicâ et Huronicâ. En 
oct. 4651, le P. Ragueneau écrit au Gén. Piccolomini : « Anno prœce- 
denti, prœtereum coadjutorem, qui docet légère et scribere, duo scho- 
larum professores fuere, alter grammatices, altcr matheseos ; in his 
duabus scholis, fréquentes fuere pueri sexdecim. » En 1653, 16 oct., le 
P. Le Mercier écrit au Général Goswin Nickel : «HicQuebeci, propter 
majorerai Gallorum frequentiam, Collegiorum Europœ non infimorum 
species qua3dam minime rudis, prœsertim qiiod spectat ad religiosam 
disciplinam. Quod enim attinet ad litterarum exercitationem, duas 
tantùm scholas hactenùs habuimus, grammatices unam, alteram 
mathematices, quamquam et tertiam possim adjungere pueris tam 
ad legendum quant ad formandos rite caractères erudiendis. » (Arch. 
gen. S. J.). — En 1655, il y a 4 professeurs : «. Habet collegium prae- 
ceptores quatuor. Qui docet pueros légère et scribere est coadjutor. 
Praetereà sunt unus sacerdotes et duo magistri : ille [docet philoso- 
phiam ; horum alter grammaticam, alter humanitatemetrhetoricam... 
Prseter fundationem comitum de Gamaches, Ludovicus Magnus fun- 
davittertium professorem, concesso 4001. (Catalogi triennales, cat. 3>us 
in Arch. gen. S. J.) 

D'après ce qui précède, on ne s'explique pas une note de 
M r B. Suite, dans son Histoire des Canadiens français, p. 71 du troi- 
sième volume. Cet auteur cite dans le texte ce passage de M. Pierre 
Boucher sur le collège des Jésuites de Québec, à la date de 1663 : 
« Il y a un collège de Jésuites, un monastère d'Ursulines qui 
instruisent toutes les petites fdles, ce qui fait beaucoup de bien au 
pays, aussi bien que le collège des Jésuites pour l'instruction de toute la 
jeunesse dans ce pays naissant. » M. Suite ajoute en note : Instruc- 
tion religieuse; car les Jésuites avaient a peine songé a ouvrir des 
classes pour les fils dliabilants. Evidemment il ignore l'histoire de son 
propre pays, si toutefois il n'est pas aveuglé par la passion qu'il 
manifeste à chaque instant contre les Jésuites. Il était plus juste 
envers eux quand il écrivait à la page 86 du second volume : « Les 
enfants des familles françaises trouvèrent dans le collège des Jésuites 
l'éducation qui a fait, d'une notable partie des anciens Canadiens, des 



— 211 — 

reux d'entrer dans la cléricature, il pria les Pères de leur 
enseigner la philosophie et la théologie, vu l'impossibilité 
où il se trouvait de faire venir de France des professeurs 1 . 
Pour se conformer aux désirs de Sa Grandeur, les Pères 
ouvrirent un cours de philosophie, puis celui de théologie 
scholastique et de morale. 

En 1665, le corps enseignant se compose d'un professeur 
pour la petite école, qui enseigne aux enfants le catéchisme 
et leur apprend à lire et à écrire ; d'un professeur des 
classes de grammaire, d'un professeur de rhétorique et 
d'humanités, d'un professeur de mathématiques, enfin d'un 
professeur de philosophie et de théologie. Ce dernier pro- 
fesse alternativement ces deux facultés 2 . Plus tard, le 

hommes aptes à remplir tant et de si belles carrières qu'on s'en 
étonne aujourd'hui. » Evidemmeni il ne s'agit pas là seulement de 
Y éducation religieuse. 

Quand M r Suite parle des Jésuites, il oublie souvent le rôle de 
l'historien pour devenir pamphlétaire. Cet oubli est particulièrement 
manifeste dans le chap. X du 3 e volume, intitulé : On demande un 
clergé national. M r J. C. Taché a répondu, le 21 mars 1883, à toutes 
les fausses assertions de ce chapitre et à d'autres encore, dans sa 
Protestation datée d'Ottaoua. 

1 . « Jam vero adveniente episcopo, qui clericos undique conquire- 
bat, ut clerum formaret et parochos haberet, ut videt frustra illos 
sperandos ex Galliâ, in indigenas gallos scholasticos nostros oculos 
injecit, qui humaniores litteras emensi, ad philosophiam aspirabant; 
quam qui docerent cum nulli alii similiter essent, oportuit et nos hoc 
opus suscipere, consequenter mathematicam, theologiam scholasti- 
cam et moralem, satagente vehementer Episcopo, ut taies essent 
quos statim clericos faceret. Quo factum est ut ex iis 5 aut 6 jam sint 
ad majores ordines ab eo promoti. Istis nunc alii subindè succédant 
et succèdent; in quam spem et expectationem seminarium ipse 
Illust mu * Episcopus intrà septa palatii episcopalis instituit, ubi 12 aut 
13 aluntur clerici designati, qui scholas nostras fréquentant, prœter 
alios convictores nostros, qui ad studia illa omnia aspirant. » (Epist. 
eadem P. Lalemant ad R. P. Oliva.) 

2. Comme nous l'avons vu, il y avait, dès 1655, quatre professeurs, 
un pour la petite école, un pour les classes de grammaire, un pour 



— 212 — 

gouverneur général du Canada, M. de Beauharnais, et l'in- 
tendant, M. Hocquart, verront un grave inconvénient à 
cette disposition et le signaleront au ministre de la marine, 
le comte de Maurepas 4 : « Si les jeunes gens, disent-ils, 
qui sortent des humanités trouvent le cours de théologie 
ouvert, il faut qu'ils attendent deux ans pour la philoso- 
phie, ce qui les dégoûte, et ils quittent les études. » Le 
gouverneur et l'intendant disaient encore dans la même 
dépêche : « Les deux régents des basses classes 2 ne peuvent 
suffire à cause de la différence de force de leurs élèves. Ils 
devraient être séparés. Donnez un professeur de philosophie 
avec 300 l. 3 , et les Jésuites mettront trois professeurs de 

les humanités et la rhétorique et un autre pour la philosophie. 
Ensuite, d'après ce que nous apprend le P. Le Mercier, il y avait, 
outre l'enseignement du catéchisme en classe, un cours public de 
doctrine chrétienne à l'église : « docendae publiée in templo doctrines 
et concionibus habendis patres nostri operam navant » (Lettre au 
Général G. Nickel, 7 novembre 1652). A partir de 1665, un Donné 
fit le cours de mathématiques : « Professor matheseos est sœcularis, 
sed unus ex domesticis nostris perpetuis » (Catalogi triennales, cat. 
3su, an. 1669). 

En 1665, le Catalogus Provincial Francise indique comme profes- 
seur de rhétorique et d'humanités, le P. Claude d'Ablon ; de philo- 
sophie, le P. Claude Pijart ; de grammaire, Amador Martin et Charles 
Pouspot, qui sont Candidati societatis adolescentes. Un frère coadju- 
teur était chargé de la petite école. Parmi ces Frères, les Catalogi 
Prov. Francise nomment : Germain Pierrard, Jean Marc, Pierre Le 
Tellier. 

1. Archives colo niales, à Paris. Canada, correspondance générale — 
Vol. 59. M. de Beauharnais, gouverneur, et M. Hocquart, intendant, 
au ministre de la marine. 

2. Toutes les classes de lettres, de la 6 e à la rhétorique inclusive- 
ment. Les deux régents de ces classes étaient : Pierre d'Incarville, 
professeur de rhétorique et de seconde, et Jean-Baptiste Maurice, 
professeur de 3 e , 4 e et 5 e , tous deux scholastiques. 

3. Le professeur de philosophie et de théologie était alors le 
P. François Bertin Guesnier. Ce Père, né à Rouen le 24 janvier 1694, 
entra dans la Compagnie [le 17 oct. 1711 et fit sa profession des 



— 213 — 

basses classes à leurs frais. Ils méritent cela pour le soin 
qu'ils donnent à l'éducation de la jeunesse. Ils entretiennent 
un Frère qui enseigne gratuitement à lire, à écrire et 
l'arithmétique aux enfants de Québec, sans qu'il y ait de 
fondation pour cela ' . » 

Cette lettre ne parle pas du cours de mathématiques et 
d'hydrographie, enseigné avec éclat, depuis 1695, par les 
Pères Antoine Silvi, François Le Brun, Pierre de Lauzon, 
Michel Guignas, Joseph Deslandes et Charles Mésaiger. 

Ce cours avait été inauguré, en 1671, à la prière de 
l'intendant, M. Talon, par un certain de Saint-Martin, 
engagé au service des Jésuites, en qualité de Donné. Il était 
assez savant en mathématiques, dit l'intendant, et voilà 
pourquoi on lui demanda de les enseigner à la jeunesse 
française du Canada 2 . Cette jeunesse se montrait alors avide 

quatre vœux le 2 février 1729. Il professa à Caen sept ans les huma- 
nités et trois ans la philosophie. Envoyé au Canada en 1731, il fut 
chargé au collège de Québec des cours de théologie et de philoso- 
phie. Il mourut à Québec le 18 décembre 1734. Dans la lettre obituaire 
de ce religieux envoyée par le P. de Lauzon en 1635 au R. P. Géné- 
ral, il est dit : « Il se chargea de catéchiser ce qu'on appelle ici la 
petite école, qui sont plus de cenlz petits enfants, qui apprennent à 
lire et à écrire. » (Lettre conservée aux Archives générales S' J.) 

1. Il s'agit du F. coadjuteur Pierre Le Tellier, chargé de la petite 
école. — L'arithmétique fut toujours enseignée, comme nous l'avons 
vu, même dès les premières années de la fondation du collège. 

2. Ministère de la marine. — Archives coloniales, Canada. 
Correspondance générale. M. Talon intendant, 1668-1672. Vol. III. 
Mémoire adressé au roi par Talon. 2 novembre 1671. 

« Les jeunes gens du Canada se desnouent et se jettent dans les 
escholes pour les sciences, dans les arts, les métiers et surtout dans 
la marine, de sorte que si cette inclination se nourrit un peu, il y a 
lieu d'espérer que ce pays deviendra une pépinière de navigateurs, 
de pescheurs, de matelots et d'ouvriers, tous ayant naturellement 
de la disposition à ces emplois: Le sieur de Saint-Martin (qui est aux 
Pères Jésuites en qualité de Frère Donné), assez savant en mathéma- 
tiques, a bien voulu à ma prière se donner le soing d'enseigner la jeu- 
nesse. » 



— 214 — 

de savoir; elle se portait avec goût vers les sciences posi- 
tives, la géographie, la physique, l'astronomie, l'art de \a. 
navigation. On étudiait surtout l'hydrographie, qui faisait 
en ce temps-là partie de la géographie : et au Canada, pays 
des lacs et des rivières, cette étude avait un intérêt spécial, 
une application immédiate. On espérait avec raison que ce 
cours, plus pratique que scientifique, que M. Talon appelle 
pompeusement cours de sciences, serait une pépinière de 
navigateurs et de découvreurs. Le vent était, du reste, à 
cette époque, à la marine et aux découvertes, et quelques- 
uns parlaient déjà de l'utilité d'une Académie de marine *; 
ils faisaient même bon marché de l'étude du latin, sans 
songer qu'elle était du moins indispensable au recrutement 
du clergé et de la plupart des carrières civiles. Quoi qu'il 
en soit, le Frère Donné commença le cours; à Paris, on s'y 
intéressa, et le Roi voulut fournir le collège de Québec des 
instruments de mathématiques les plus utiles ' 2 . Cet ensei- 
gnement ne tarda pas à prendre un développement si consi- 
dérable, qu'on dut le confier à un Jésuite, et c'est le P. 
Silvy qui en fut le premier officiellement chargé 3 . 

1. Dans ce même vol. III, fol. 192, année 1671, Description du 
Canada, on trouve ce qui suit à la p. 204 : 

« Un accadémie de marine semblerait fort utile à Québec afin 
d'instruire les enfants du pays, qui ne sont pas de condition à se 
mettre en autre mestier ; après quoi on les mettrait sur des barques, 
pour qu'ils s'accoutumassent à la mer, et on leur ferait faire en suitte 
quelque chose de plus pour les rendre peu à peu tous pilotes et 
propres à faire des descouvertes. Cela vaudrait bien mieux pour eux 
et pour le pays que le latin qu'on leur faict apprendre. » 

2. Le marquis de Beauharnais au ministre de la marine. Québec, 
30 avril 1727. 

3. On appelle dans les catalogues ce professeur, tantôt professeur 
de mathématiques, tantôt professeur d'hydrographie. Dans les lettres 
des gouverneurs et des intendants du Canada, on voit le plus souvent 
hydrographie. "Ce professeur était entretenu par le roi et avait des 
appointements fixes. 



— 215 — 

Quant à la demande, faite par le gouverneur et l'inten- 
dant, d'un second professeur de philosophie et de théologie, 
le ministre de la marine ne la prit pas en considération. 
Le gouvernement de la métropole portait grand intérêt à 
tout ce qui se faisait dans la colonie; mais il tenait à ne 
pas se départir de la ligne de conduite suivie jusqu'à ce 
jour. Il avait fait le moins possible de sacrifices pour le 
développement, la prospérité et la défense de la France 
d'outre-mer; les malheurs mêmes et les revers de ce pays, 
toujours en lutte contre les sauvages et les Anglais, ne le 
rendirent pas mieux avisé. Il marchanda toujours, beaucoup 
trop, son argent et ses hommes, abandonnant les Canadiens 
français et les missionnaires à leurs propres forces et à 
leur propre génie. Le courage des uns et le dévouement 
des autres méritaient le succès; longtemps ils l'obtinrent, 
mais cela ne suffisait pas pour l'assurer à tout jamais. 
Cependant les Jésuites, dans l'intérêt du collège de Québec, 
dont tout le pays tirait un véritable profit, nommèrent à 
leurs frais un troisième professeur des classes de lettres 1 p 
le service des missions les empêcha de faire davantage. 

Ces classes de lettres, qui n'étaient à l'origine qu'une 
lointaine imitation de l'enseignement classique de l'Europe, 
étaient florissantes en 1661, au témoignage de l'évêque de 
Pétrée-. L'éducation et la pension, dit Monseigneur, sont 

1 . Les Frères scholastiques cTIncarville et Maurice restèrent chargés 
en 1633, le premier de la rhétorique et de la seconde; le second, de 
la troisième et de la quatrième; Barthélémy Galpin professa la cin- 
quième. A partir de cette époque, il y a chaque année trois profes- 
seurs de lettres. 

2. Informatio de statu ecclesiœ novœ Franciae ad Sanctam Sedem 
missa. 21 oct. 1661. « Ibi (Quebeci) RR. PP. è societate Jesu colle- 
gium habent, in quo et humaniorum litterarum florent scholae, et 
pueri non alio quàm in Galliâ modo pcnsione vivunt, educanturque. » 



— 216 — 

sur le même pied qu'en France. On y cultive la musique; 
elle figure clans toutes les solennités religieuses et profanes. 
On forme les enfants à la déclamation; on leur fait jouer 
des pièces; ils donnent en public des séances littéraires 1 . 
Le 28 juillet 1658, Pierre de Voyer, vicomte d'Argenson, 
gouverneur de la Nouvelle-France, assiste à la représen- 
tation d\m drame intitulé : La réception de Mgr le vicomte 
d Argenson à son entrée au gouvernement de la Nouvelle- 
France. Enfin, les académies et la congrégation sont 
établies; la congrégation est fondée par le P. Pijart 2 . Le 
collège de Québec est donc, au commencement de la seconde 
moitié du xvn c siècle, une reproduction, en petit sans 
doute, mais complète, des collèges de France : classes de 
lettres , académies , représentations dramatiques et litté- 
raires, congrégation, tout s'y trouve. Cinquante ans plus 
tard, en 1712, le P. Germain, supérieur de Québec, écrira 
à son Provincial de Paris, le P. Dauchez : « Toutes choses 
sont et se font dans ce collège comme dans nos collèges 
d'Europe, et peut-être avec plus de régularité, d'exactitude 
et de soin que dans plusieurs de nos collèges de France. 

1. Journal des Jésuites, passim, années 1659, 1660 et suiv. ; — 
Histoire de la colonie française en Canada, par l'abbé Faillon, t. III, 
p. 260. 

2. Journal des Jésuites, 5 oct. 1664. Elle est appelée la petite con- 
grégation. La grande congrégation se réunit quelque temps chez les 
Ursulines ; elle comprenait les personnes étrangères au collège. Le 
P. d'Ablon en fut longtemps directeur ; après lui les catalogues 
indiquent les pères Bruyas, Bigot, du Parc, etc. Nous lisons à ce 
sujet dans une lettre du P. Joseph Germain, datée de Québec, 4 nov. 
1712, et conservée aux archives de l'école Sainte-Geneviève, 18, rue 
Lhomond, à Paris : « Nous avons dans ce collège deux congrégations : 
la grande pour les Messieurs et la petite pour les écoliers. Tous les 
congréganistes ont une véritable dévotion à la Sainte-Vierge, et sont 
si affectionnez à l'honorer dans ses chapelles qu'ils regardent comme 
un grand opprobre d'en être exclus. » Le P. Germain était supérieur 
de Québec depuis le 10 sept. 1710. 



— 217 — 

On y enseigne les classes de grammaire, d'humanités, de 
rhétorique et de mathématiques. Les écoliers, en plus petit 
nombre que dans les grandes villes d'Europe, sont bien 
faits de corps et d'esprit, tout à fait industrieux, fort dociles 
et capables de faire de grands progrès dans l'étude des 
lettres et de la vertu. Je parle des enfants des Français 
qui sont nés en Canada *. » 

L'enseignement de la philosophie et de la théologie s'y 
donnait avec le même soin que celui des lettres 2 . Il durait 
quatre ans, deux ans de philosophie et deux ans de théo- 
logie; on suivait la méthode scholastique et on expliquait 
le docteur angélique, saint Thomas. D'après les corres- 
pondances des supérieurs, conservées aux archives géné- 
rales de l'ordre, les principaux exercices, en dehors de la 
leçon du professeur, étaient les Répétitions , la Sabbatine 
et les Menstruales. Tous les jours il y a répétition. Le 
samedi de chaque semaine et à la fin du mois, les étudiants 
argumentent de vive voix, en présence du professeur, sur 
une matière déterminée à l'avance. Le défendant expose la 
thèse et la défend; Y argumentant fait les objections. L'argu- 
mentation est en latin et ne s'éloigne jamais des formes 
rigoureusement syllogistiques. On l'appelle dispute (dispu- 
tatio) ; c'est une espèce de tournoi dialectique, qui a tout 
l'intérêt dramatique d'une lutte. Les disputes du samedi et 
de la fin du mois sont privées; avant la fin de l'année 
scolaire, on donne un grand exercice public d'argumen- 
tation; c'est la menstruale. 

La première dispute solennelle de philosophie eut lieu 
à Québec, le 2 juillet 1666, dans la congrégation 3 . Toutes 

1. Archives de l'école Sainte-Geneviève, 18, rue Lhomond, Paris. 
La lettre est datée de Québec. Québec, 4 novembre 1712. 

2. Ibid. 

3. Journal des Jésuites, p. 345. 



— 218 — 

les autorités de la ville y assistaient : le gouverneur, 
l'intendant, les officiers et les autres fonctionnaires de la 
colonie. La logique constituait la matière du débat. Louis 
Jolliet, qui accompagnera bientôt le P. Marquette à la 
découverte du Mississipi, et Pierre de Francheville, qui 
aspirait alors au ministère sacerdotal, étaient chargés de la 
soutenance. Pour exciter l'émulation des jeunes répondants 
«t donner à cet exercice plus de relief et plus d'intérêt, 
l'intendant, M. Talon, prit la parole et argumenta en latin ; 
fort bien, dit le Journal des Jésuites. L'éducation de ce 
temps, toute en latin, et les études sérieuses de philosophie 
préparaient les magistrats aux subtiles difficultés de l'argu*- 
mentation et leur permettaient de s'expliquer avec sou- 
plesse et précision dans la langue austère de l'école, intelli- 
gible aux seuls initiés. 

Les élèves du petit séminaire fondé par Mgr de Laval 
suivaient les leçons du collège *. Dans le principe, ils 
vivaient au pensionnat des Jésuites, où Mgr payait leur 
pension en tout ou en partie 2 ; mais, leur mélange avec les 

1 . Voir plus haut la lettre du P. Jérôme Lalemant du 14 sept. 1670. 
En 1651, les Jésuites avaient aussi fondé une espèce de maîtrise 

que le P. Ragueneaù appelle séminaire, et dont les enfants suivaient 
les cours du collège. Voici, en effet, ce que nous lisons dans la Relation 
de 1651, p. 4 : « On a commencé cette année un séminaire, où les 
enfants sont en pension chez un honneste homme qui en a pris le soin, 
où ils apprennent à lire et à écrire, et où on leur enseigne le plain- 
chant, avec la crainte de Dieu. Ce séminaire est proche de l'église 
•et du collège où ils viennent en classe et où ils se forment au bien. » 

2. Mgr de Laval écrivait en 1666 à Sa Sainteté le pape Alexandre 
VII : « Quotannis operarii ex Galliâ arcessendi sunt et erunt, donec 
adolescant et formentur ex indigenis Gallis, qui idonei reperti fuerint, 
«t provideatur de ipsis, parochiis quœ circumquaque exsurgunt : hoc 
necesse habeo meis sumptibus alere et sustentare in collegio Patrum 
societatis, ubi convictores et externi habentur, qui litteris humanio- 
ribus et philosophise dant operam ; undè paratos habebimus qui func- 
tionibus ecclesiasticis vacare possint in futurum. » Quebeci, in nova 



— 219 — 

autres élèves nuisant à leur vocation, on les retira bientôt 
pour les réunir dans la maison de V enfant Jésus 1 . Là, il n'y 
avait ni classes de lettres, ni cours de philosophie et de 
théologie. Les prêtres des Missions-Etrangères se conten- 
taient de les former à la piété et à la vertu; ils les prépa- 
raient peu à peu aux saintes fonctions du sacerdoce, en leur 
apprenant les cérémonies du culte et le chant sacré. L'ins- 
truction était confiée aux Jésuites ~, gens choisis, si nous en 
croyons Mgr de Saint-Vallier, pleins de capacité et de zèle, 
qui remplissaient leurs devoirs par esprit de grâce. 

Ce témoignage est tiré de la lettre de 1688, adressée par 
Sa Grandeur à un de ses amis, après son premier voyage 
au Canada. Elle ajoute dans cette même lettre : « Les 
classes ne sont pas aussi fortes en écoliers qu'elles le seront 
un jour. » Quel était leur nombre à cette époque? Aucun 
document n'a pu nous l'apprendre. Mais, vingt ans aupa- 
ravant, il s'élevait à plus de cent. Dans YEtat général du 
Canada (1669), l'intendant écrivait à son gouvernement : 
« Les Jésuites instruisent ici environ cinquante à soixante 
enfants pensionnaires et autant d'externes et les Hurons 3 . » 



Franciâ, pridiè idus octobris anno 1666. (Manuscrit conservé à la Pro- 
pagande, à Rome.) 
— Vie de Mgr de Laval par l'abbé A. Gosselin, t. I, chap. XXV. 

1. C'est le 9 octobre 1668, fête de saint Denis, qu'eut lieu l'inaugu- 
ration solennelle du petit séminaire. 

2. Il est dit dans le Mémoire de M. de Bougainville sur l'état de la 
Nouvelle-France à l'époque de la guerre de Sept ans, 1757 : « Messieurs 
du séminaire de Québec, tenu par des prêtres des Missions étran- 
gères, ont un pensionnat avec des répétiteurs, et les jeunes gens vont 
au collège des Jésuites. » 

3. Dans la Vie de Mgr de Laval, M. l'abbé A. Gosselin dit, 1. 1, p. 564 : 
« Le pensionnat des RR. PP. Jésuites, qui n'était pas bien nombreux, 
tomba, par suite du départ des séminaristes de Mgr de Laval. Mais 
les classes du collège restèrent ouvertes pour les externes et pour 
les élèves du petit séminaire. » M. l'abbé Gosselin se trompe évi- 



— 220 — 

C'était peu en soi; c'était beaucoup, si l'on songe qu'il y 
avait seulement, en 1664, cinq cents âmes à Québec, et 
environ deux mille cinq cents Français dans tout le Canada, 
sur une étendue de plus de quatre-vingts lieues. En 1670, 
on avait déjà conféré la prêtrise à cinq ou six Canadiens 
français. 

Mgr de Saint-Vallier écrivait encore dans sa lettre : « La 
maison des Jésuites est bien bâtie; leur église est belle. » 

La maison, dont il est ici question, n'est pas ce collège 
en bois construit par le P. Le Jeune, où s'abritèrent près 
du fort Saint-Louis les premiers régens de la Nouvelle- 
France. Incendiée avec l'église au printemps de 1640, cette 
construction lit place à un établissement plus vaste, appro- 
prié tout à la fois à une école et à une résidence. En l'éle- 
vant, dit M. Faucher de Saint-Maurice, « les Frères 
Liégeois, le Faulconnier, Pierre Feauté, Ambroise Cauvet, 
Louis Le Boësme, avaient appris, à l'exemple du Christ, 
à manier la hache, la scie, le rabot, et avaient donné les 
premières leçons de menuiserie et de construction à ceux 
qui, plus tard, devaient devenir la souche de tous ces 



demment : les classes restèrent également ouvertes pour les pen- 
sionnaires ; le pensionnat ne tomba pas. L'intendant, M. Talon, porte 
le chiffre des pensionnaires à 50 ou 60 dans Y Etat général du Canada, 
en 1669 (Minist. de la marine. — Canada, correspondance générale, 
M. Talon, intendant, 1668-1672, 3 e vol.). L'abbé Ferland, t. II, p. 63, 
Cours d'histoire, écrit : « Le collège des Jésuites se maintenait depuis 
trente ans; en 1668, lorsqu'on y admit les jeunes Hurons, on y ins- 
truisait de 50 à 60 élèves pensionnaires, et autant d'externes; le cours 
d'études s'y faisait régulièrement et en entier. » Si on instruisait 
en 1668 de 50 à 60 pensionnaires, si ce même nombre se maintenait 
en 1669, comment a-t-on pu faire tomber le pensionnat en 1668, en 
retirant les douze ou treize internes que Mgr de Laval y entretenait? 
De plus, le P. J. Lalemant dit dans sa lettre de 1670 que les sémina- 
ristes de Mgr de Laval venaient suivre les cours du collège avec les 
pensionnaires : convictores nostros, qui ad studia illa omnia aspirant. 



— 221 — 

habiles ouvriers que ne cesse de former, depuis, la province 
de Québec 4 . » 

Les missionnaires, fatigués par les labeurs de l'apostolat, 
venaient de temps à autre goûter à la résidence un repos 
bien mérité ; d'autres , brisés par l'âge , venaient s'y 
recueillir, avant de paraître devant Dieu, dans la douceur 
de la prière et dans le calme de la vie de communauté ; là, 
ils se rendaient encore utiles, quelques-uns par l'enseigne- 
ment, tous par la direction des consciences. 

Quant au collège, il était, pour les jeunes religieux de la 
compagnie nouvellement arrivés de France, une école et 
une préparation aux missions sauvages : ils apprenaient la 
langue du pays, ils s'instruisaient, auprès des vieux apôtres 
de la Nouvelle-France, des mœurs et des habitudes des 
Indiens, de toutes les industrieuses inventions de la charité 
pour les convertir et les attacher à Dieu; ils faisaient ou ter- 
minaient leurs études théologiques, et, pendant ce temps, 
ils professaient ou ils surveillaient. 

Ce collège, le premier fondé en Amérique, même avant 
celui d'Harvard, dans le Massachusetts 2 , fut pour le Canada 



1 . Relation de ce qui s'est passé lors des fouilles faites par ordre 
du gouvernement dans une partie des fondations du collège des 
Jésuites de Québec, précédée de certaines observations par Faucher 
de Saint-Maurice. Québec, 1879. p. 21. 

2. M. de Meaux dit, p. 172, dans Y Église catholique aux Étals-Unis : 
« Dès Tannée 1647, l'assemblée coloniale du Massachusetts imposait 
aux villes et aux communes de la colonie l'obligation d'entretenir à 
leurs frais des écoles de lecture, d'écriture et de grammaire (Boone, 
Education in the United States, p. 44). Déjà six années auparavant, un 
ministre protestant, John Harvard, avait assuré, par le legs de sa 
bibliothèque, d'environ trois cents volumes, et de la moitié de son 
modeste patrimoine, la fondation d'un collège voué à la théologie et 
aux arts libéraux (Boone, ibid., p. 22; — The Harvard University 
Catalogue, 1888-89). 



— 222 — 

le berceau de la religion, des sciences et des arts K Les plus 
chers souvenirs se pressent dans son sein depuis son 
origine jusqu'au jour où les Anglais le convertirent en 
caserne. M. Faucher de Saint-Maurice les a retracés dans 
une page vibrante d'émotion, qu'on nous permettra de 
reproduire. 

« C'est là que ce sont formés des interprètes, des diplo- 
mates, mieux que cela, des otages, qui plus d'une fois ont 
préservé la Nouvelle-France des plus affreux dangers; le 
P. Bigot, qui réussit à retenir les Acadiens irrités; le P. 
Bruyas, qui avait tant d'empire sur les Iroquois ; le P. Gra- 
vier, qui dominait les Hurons par son éloquence; le P. 
Enjalran, qui en faisait autant des Outaouais et des Algon- 
quins; le P. de Lamberville, que le gouverneur de Callières 
reconnaît dans une de ses dépêches comme étant le sauveur 
du Canada. Sous ce toit, les PP. Le Jeune, Jérôme Lale- 
mant, Enemond Massé, Ghaumonot, Labrosse, de Brébœuf, 
Vincent Bigot, de Crépieul, de Garheil, ont su devenir des 
linguistes distingués. Après leurs périlleux voyages, 
venaient prier et méditer ici le P. Allouez, qui avait fait 
plus de deux mille lieues dans une de ses courses évangéliques 
et poussé fort loin dans le nord; le P. Albanel, le décou- 
vreur de la baie d'Hudson. Dans le silence de ces cellules, 
le P. de Bonécamp préparait ses travaux d'hydrographie et 
ses études sur les voyages scientifiques; le P. Bressani 
faisait d'importantes observations astronomiques; le P. 
Laure levait sa carte depuis le Saguenay jusqu'au lac des 
Mistassins ; le P. Aubery esquissait celle du pays situé au 

1. Mémorial de l'éducation du bas Canada, par J.-B. Meilleur, 
ancien membre du Parlement et ex-surintendant de l'instruction 
publique pour le bas Canada. Montréal, 1860. p. 16. « Le collège des 
Jésuites de Québec, dit M. Meilleur, a été pendant 33 ans le seul en 
Canada et a eu une existence de 133 années. » 



— 223 — 

midi du Saint-Laurent; le P. Lafitau mettait ses herbiers 
en ordre et découvrait le gin-seng ; les Pères Charles Lale- 
mant, Le Jeune, Barthélémy Vimont, Jérôme Lalemant, 
Ragueneau, d'Ablon, Brébœuf et de Quen rédigeaient les 
Relations des Jésuites, ce monument impérissable de leurs 
travaux et de leur dévouement; le P. Charlevoix com- 
mençait à accumuler les travaux de sa magnifique Histoire 
et description générale de la Nouvelle-France. Ici, les Pères 
Ménard et de Noue sont venus demander à Dieu la force de 
mourir isolés, pour la plus grande gloire de son nom, l'un 
au fond des bois — martyrem in umbra — l'autre sur les 
glaces du lac Saint-Pierre. » Là aussi ont vécu, travaillé 
et prié Jogues, Gabriel Lalemant, Garnier, Daniel, René 
Goupil, Garreau, Buteux, Rasle, Ghabanel, Auneau, tous 
ces généreux apôtres qui ont souffert pour la foi et confessé 
le Christ dans leur sang. 

« A côté de ces noms que nous a transmis l'histoire, 
continue M. Faucher de Saint-Maurice, d'autres personnes 
ont vécu sous ce toit béni, dans les joies et les tristesses de 
l'apostolat, dans l'oubli des honneurs, dans la paix de 
Dieu. Les unes sont mortes de maladies pestilentielles, 
contractées au service des soldats et de la population ; 
d'autres ont mené une vie de retraite et d'abnégation; 
d'autres en sont partis et ont disparu dans leurs missions, 
sans qu'on ait jamais entendu parler d'eux. Chaque membre 
de la compagnie de Jésus qui venait au Canada, prenait sa 
croix à Québec, et, quelque lourde qu'elle pût être, il la 
portait sans sourciller — comme le Maître — se faisant 
barbare pour ainsi dire avec les barbares pour les rendre 
tous enfants de Dieu '. » 

On connaît les supérieurs qui gouvernèrent cette maison 

1. Relation..., p. 21. 



— 221 — 

de souvenirs et de bénédictions : Charles Lalemant et 
Jérôme, son frère, Vimont, Paul Ragueneau, Lemercier, 
d'Ablon, Beschefer, Bruyas, Bouvart, Bigot, Joseph Ger- 
main, Julien Garnier, de la Chasse, du Parc, de Lauzon, 
Marcol et de Vitry, presque tous illustres par leur mérite 
personnel et par leurs travaux. Le P. de Saint-Pé fut le 
dernier des recteurs; il n'en fut ni le moins aimable, ni le 
moins dévoué. La suite de cette histoire fera revenir tous 
ces noms sous notre plume; mais ils devaient être inscrits 
sur ces pages consacrées à l'établissement scolaire de 
Québec, le plus important de la Nouvelle-France jusqu'à 
la conquête définitive de ce pays par les Anglais. 

Toutefois, ce collège, qui avait abrité au xvn c siècle tant 
de nobles et fiers souvenirs, fut reconstruit vers l'an 1725 
sur un plan plus vaste et même grandiose 1 . La population, 
qui n'était en 1721 que de 25.000 habitants, augmenta du 
double en deux ou trois ans, et, le nombre des élèves aug- 
mentant en proportion, l'ancien collège devint insuffisant. 
Le nouvel édifice est celui qu'on voyait encore, il y aura 
bientôt vingt ans, en face de la cathédrale, immense carré 
avec cour intérieure, aux murs larges et solides, à l'aspect 
massif, destiné, dans la pensée des fondateurs, à durer des 
siècles 2 . 

\ . Histoire de la Nouvelle-France, par le P. de Charlevoix, t. III, 
pp. 75 et 76. 

2. D'après une description du collège, insérée dans la brochure : 
Démolition de l'ancien collège de Québec en 1877, le « terrain sur 
lequel il était bâti, déclinait rapidement vers la droite de la façade 
donnant sur la place du Marché; aussi l'édifice, qui, au haut de la 
côte, n'avait qu'un étage, en comptait quatre dans l'aile longeant 
la rue de la Fabrique. » La brochure de M. Faucher de Saint- 
Maurice renferme une gravure représentant l'église et le collège tels 
qu'ils étaient en 1761. L'église, qui s'élevait jadis sur l'emplacement 
du vieux marché, avait été commencée en 1666 et fut démolie par les 
Anglais en 1807. 



— 225 — 

Hélas! sa vie devait être courte. Québec passait aux 
Anglais le 18 septembre 1759, et le collège, après avoir 
traversé des fortunes diverses sous la domination britan- 
nique, finit par être transformé en caserne, puis en dépôt 
de mendicité i . 

En 1877, quand le premier ministre d'alors, M. de Bou- 
cherville, le fît démolir avec l'approbation de l'autorité 
ecclésiastique, on put constater avec quelle solidité l'archi- 
tecte avait construit ses murailles. « Le bélier, la poudre à 
canon, mordirent à peine dans ces assises, où le mortier 
avait la consistance du granit. On employa les plus forts 
explosibles connus pour avoir raison de ces murs, et encore 
la maçonnerie ne sembla s'écrouler qu'à regret, mettant à 
découvert des ossements que des rapprochements de faits 
et des coïncidences historiques semblent identifier avec ceux 
du F. Jean Liégeois, l'architecte de l'ancien collège, à qui, 
pendant 214 ans, son œuvre aurait ainsi servi de tombeau *. » 

Sous les dalles de la chapelle, les ouvriers trouvèrent 
encore les restes des Pères Jean de Quen et François du 

1. Démolition de V ancien collège de Québec en 1877; — Une page 
de noire histoire. Les Jésuites sous la domination anglaise [Revue 
canadienne, janvier et février 1888); — Mémoire sur les biens des 
Jésuites en Canada... Montréal, 1874; — Lettre du P. de Launay, pro- 
cureur de la mission du Canada, au R. P. Général, M. Ricci; Paris, 
16 février 1762 (Archiv. gén. S. J.). 

2. Relation de M. Faucher de Saint-Maurice, p. 23. — On lit dans 
le Journal des Jésuites, sur la mort du F. Liégeois : « Le 29 may 1655, 
sept ou huit Agniez ayant apperçu notre F. Liégeois dans les champs, 
voisins de Sillery, où il s'occupait utilement et courageusement au 
service des missionnaires et de leurs néophytes, dans des temps fort 
dangereux, ils l'investirent tout à coup, le prirent sans résistance, lui 
percèrent le cœur d'un coup de fusil et retendirent mort à. leurs 
pieds; l'un d'eux lui enleva la chevelure, et l'autre lui couppa la teste 
qu'il laissa sur la place. Le lendemain les Algonquins trouvèrent son 
corps et l'apportèrent à Sillery, d'où il fut transporté en chaloupe à 
Québec. » 

Jcs. et Noiw.-Fr. — T. I. «■ * 9 



— 220 — 

Peron l ; le premier, après avoir découvert les régions du 
lac Saint- Jean, était venu mourir à Québec de fièvres conta- 
gieuses, victime de sa charité; le second, aumônier du fort 
Saint-Louis, avait rendu le dernier soupir entre les bras de 
ses soldats, qui veillèrent toute la nuit près de sa dépouille 
mortelle et le transportèrent de Richelieu à Québec, où ils 
l'ensevelirent eux-mêmes près de la tombe de son frère et 
ami, Jean de Quen. 

Le P. Sache, supérieur de la Résidence des Jésuites, 
réclama en 1878 les ossements de ces trois anciens religieux 
de la Compagnie; le gouvernement les promit. Faut-il le 
dire? Au moment de remettre, de la part du président du 
Conseil législatif, ces précieuses reliques aux mains du 
représentant de la Compagnie de Jésus, on constata que 



1 . Relation de M r F. de Saint-Maurice, p. 24. — Le P. Jean de Quen, 
né à Amiens en mai 1603, entra dans la Compagnie le 13 sept. 1620 
à Rouen, fit ses trois années de philosophie à Paris (1622-1623), deux 
années de professorat au collège de Clermont (1625-1627), trois années 
de théologie dans ce collège (1627-1630), une année de régence à 
Amiens (1630-1631), sa troisième année de probation en Belgique 
(1631-1632). Enfin, après avoir enseigné un an la troisième et deux 
ans les humanités au collège d'Eu, il partit pour le Canada le 17 août 
1635. Au Canada, il fut successivement employé, à la résidence de 
Sillery, qu'il gouverna de 1641 à 1649, aux Trois-Rivières, à Montréal 
et enfin à Québec, où il mourut le 8 oct. 1659. 

Le P. François du Peron, né à Lyon le 26 janvier 1610, entré dans 
la Compagnie à Avignon le 23 février 1627, fit trois ans de philosophie 
à Dole (1629-1632), professa la sixième à Dôle (1632-1633), la qua- 
trième et la troisième à Vesoul (1633-1635), enfin la troisième à Lyon 
(1635-1636). De 1636 à 1638 il fait sa théologie à Lyon, tout en exer- 
çant les fonctions de surveillant au pensionnat de la Trinité. Le 
1 er mai 1638 il part pour le Canada, où il est envoyé chez les Hurons 
peu dp temps après son arrivée. Nommé aumônier au fort Saint-Louis, 
après la destruction des Hurons par les Iroquois, il mourut dans son 
nouveau poste le 10 novembre 1665. 

La suite de cette histoire fera mieux connaître ces deux mission- 
naires. 



— 227 — 

« le plancher du Regimcntal Magazine, où avaient été 
déposés les ossements, était presque totalement arraché, et 
que les boîtes qui renfermaient ces ossements avaient 
disparu avec le contenu '. » 

Les mouvements d'un collège sont monotones et remplis 
d'une infinité de petits détails insignifiants, toujours les 
mêmes. Aussi, pour ne pas fatiguer et troubler l'esprit du 
lecteur, nous avons mis en lumière, sous un seul coup d'œil, 
le dessein général et les faits principaux de celui de. 
Québec. 

Le P. Le Jeune en avait jeté les fondements en 1635. Le 
grand fondateur de la colonie française, Samuel Champlain, 
vivait encore ; mais l'établissement d'un foyer d'instruction 
au lieu même où il avait si vaillamment lutté pour l'honneur 
et la fortune de la France, fut la dernière joie de sa vie 



1. Cette constatation fut faite le 10 mai 1879 par MM. Auguste La- 
berge, fils, contracteur de la cité de Montréal, Hubert La Rue, docteur 
en médecine, professeur à l'Université-Laval, et H. A. A. Brault, 
notaire. 

V. pour tous les renseignements ci-dessus la Relation de M. Faucher 
de Saint-Maurice, pp. 27 et suiv. 

Onze ans après la disparition des boîtes renfermant les ossements 
des trois Jésuites, au mois de juin 1889, le gardien du cimetière 
Belmont découvrait, dans un des charniers, des boîtes qui n'avaient pas 
été réclamées. Une enquête montra qu'elles contenaient les restes des 
Pères de Quen et du Peron et du F. Liégeois. Le P. Désy, supérieur 
de la Résidence de Québec, réclama ces restes précieux; et le gou- 
vernement a fait élever un monument où il a déposé, le 12 mai 1891, 
les dépouilles mortelles des trois apôtres de la Nouvelle-France. Sur 
le chapiteau en marbre blanc du mausolée, on a gravé la devise : Ad 
majorent Dei gloriam; et sur le socle, on voit les armes de la Pro- 
vince de Québec, avec cette inscription : Je me souviens. 

Voir à ce sujet, aux Pièces justificatives, n° III, 1° un article de 
M. Dionne, du 22 juin 1889, inséré dans le Courrier du Canada, 2° une 
lettre de M r P. Garneau à M r de Boucherville et 'la réponse de ce 
dernier. 



— 228 — 

errante et tourmentée. Tout le monde connaît Champlain T 
une des figures les plus sympathiques et les plus respectées 
de l'histoire, mélange admirable de grandeur et de simpli- 
cité, de force et de bonté, d'audace entreprenante et d'habi- 
leté mesurée, de religion à la fois naïve et éclairée. Le 
premier, au commencement du xvn e siècle, il arbora le 
drapeau de la France sur le rocher désert de Québec et 
entreprit de coloniser et d'évangéliser les vastes régions du 
Saint-Laurent. Toutes ses entreprises portent l'empreinte 
de cette double pensée. Dans ce but, il organisa des sociétés 
commerciales, il fit appel au zèle et au dévouement des 
Récollets et des Jésuites, il s'allia aux Hurons et aux Algon- 
quins, et, avec ces alliés, il s'engagea contre les Iroquois dans 
une guerre dont il n'avait prévu ni la longue durée ni les 
sanglantes horreurs 1 . Ce colonisateur désintéressé avait 

4. Champlain eut-il tort ou raison de s'allier aux Hurons, aux 
Algonquins et aux Montagnais contre les Iroquois et de faire la guerre 
à ces derniers? M r N.-E. Dionne discute sérieusement cette question 
dans le chapitre XI (Alliance franco-canadienne) de son histoire : 
Samuel Champlain. Là, pp. 242-244, il cite l'opinion de Ferland et de 
Garneau, et il explique avec une sage impartialité la conduite de 
Champlain. Les circonstances, d'après ces trois historiens, dictèrent 
cette conduite. Champlain pouvait-il connaître alors la puissance et 
la force de résistance des Iroquois? pouvait-il rester neutre sans 
s'aliéner les Hurons, les Algonquins et les Montagnais? pouvait-il 
prévoir, en 1603, quand il conclut solennellement une alliance avec 
ces peuplades, que les Hollandais et les Anglais viendraient un jour 
s'implanter sur le sol américain près des Iroquois, que les Français 
seraient obligés d'entrer en lutte avec les Anglais, que les Iroquois 
trouveraient un appui dans la nation britannique? M. l'abbé Faillon y 
qui cherche toujours dans son histoire à rabaisser Champlain pour 
exalter M. de Maisonneuve, blâme nettement le fondateur de Québec 
de n'avoir pas emb?^assé la neutralité ; il prétend qu'il eût fait ainsi 
plus d'honneur au nom français; il va jusqu'à affirmer que « par les 
cruautés exercées dans ces guerres, il rendit odieux aux Iroquois cl 
la France et la religion catholique tout ensemble » (t. I, p. 142). 
L'histoire impartiale condamnera cette appréciation absolument 



— 229 — 

compris son rôle, et il le joua jusqu'au bout de sa carrière, 
en dépit de toutes les contrariétés, de toutes les traverses 
et de tous les revers. Que n'eut-il pas à souffrir de la part 
des compagnies marchandes ! Après la prise de Québec par 
les Anglais, il ne désespéra pas de l'œuvre, à laquelle il 
avait tout sacrifié, repos, santé, fortune, joies domestiques. 
L'on sait avec quelle indomptable énergie il poursuivit à 
Londres et à Paris la restitution du Canada à la France. 
Rentré à Québec en 1633, il s'occupa sans relâche des 
pénibles devoirs de sa charge de gouverneur : il favorisa 
le travail des champs, il fit régner parmi les Français 
l'ordre et la paix, il établit un poste sur Filet de Richelieu 
pour empêcher les sauvages d'en haut de trafiquer avec les 
Anglais, il construisit un fort aux Trois-Rivières pour sur- 
veiller et réprimer les incursions des Iroquois, il mit à l'abri 
d'un coup de main par de nouvelles constructions le fort 
Saint-Louis; et, comme toute colonie nouvelle ne peut se 
fonder et prospérer, si elle n'a pour base l'Evangile, il con- 
sacra toutes les ardeurs de son zèle à l'établissement du 
culte et au progrès des missions. Les missionnaires n'eurent 
jamais un plus dévoué protecteur, ni un chrétien plus 
édifiant. 

Frappé de paralysie au mois d'octobre 1635, il sentit que 
sa dernière heure approchait et il s'y prépara en homme de 
foi. Le P. Charles Lalemant était son directeur et son ami. 
Il le fit appeler dès le début de sa maladie, pour descendre 
avec lui dans les profondeurs de sa conscience et suivre pas 
à pas, sous le regard de Dieu, les moindres traces de péché 

injuste, que rien ne justifie, excepté peut-être l'idée préconçue 
de cet historien, de prouver que la colonie de Montréal fut de tout 
point supérieure à celle de Québec, qu'un bien réel ne commença 
à se produire en Canada qu'à l'arrivée de M. de Maisonncuve et de ses 
colons. 



— 230 — 
i 

imprimées sur son âme dans le cours de plus de soixante ans. 
Ce cœur droit voyait des iniquités là où tant d'autres en 
découvrent à peine l'ombre ; et, avant de paraître devant le 
juge suprême, il tenait à replacer tout son être dans la sain- 
teté et la justice de la vérité. Le P. Lalemant ne le quitta 
plus jusqu'à son dernier soupir, qui arriva le saint jour de 
Noël. Sa mort fut pour tous un grand deuil. Missionnaires, 
officiers, soldats, colons, tous accompagnèrent, attristés et 
recueillis, sa dépouille mortelle à N.-Dame de Recouvrance. 
Le P. Lalemant officia, le P. Le Jeune prononça l'oraison 
funèbre; et le corps du fondateur de Québec fut enseveli 
dans ce majestueux promontoire, où devait s'élever plus tard 
la capitale et le boulevard de la Nouvelle-France *. • 

f. Consulter pour tout ce qui précède sur Champlain : Relation 
de 1636, p. 56; — Abbé Ferland, Notes sur les registres de Québec, 
p. 37, et Cours d'histoire, 1. 1, 1. II, chap. IX ; — Notice biographique de 
Champlain, par l'abbé Laverdière; — Histoire de la Nouvelle-France, 
par le P. de Charlevoix, t. I, p. 197; — Parkman, Les Pionniers 
français, p. 389; — Découverte du tombeau de Champlain, par les 
abbés Laverdière et Casgrain, et Observations sur leur brochure par 
St-Drapeau; enfin le 4 e vol. de V Histoire des États-Unis de Bancroft, 
p. 113, et le premier volume de M 1 ' N.-E. Dionne : Samuel Champlain, 



CHAPITRE QUATRIÈME 

Le P. Le Jeune passe l'hiver avec les Montagnais. — Missions 
stables en faveur des Algonquins, des Montagnais et autres tribus 
nomades, à Sillery et aux Trois-Rivières. — Mission de Tadoussac. 
— Le P. Buteux chez les Attikamègues; sa mort. — Le P. Druil- 
lettes chez les Abénakis. — Mort des Pères de Noue et Massé. 



Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que le 
P. Le Jeune organisa, de concert avec le gouverneur, le 
service religieux dans les différents postes occupés au 
Canada par les catholiques français. Cependant, au milieu 
des soins de toutes sortes prodigués aux colons de Québec, 
de Miscou et des Trois-Rivières, il n'oubliait pas l'œuvre 
capitale de la régénération morale des sauvages, et de leur 
conversion au christianisme. C'est dans ce but principale- 
ment qu'il avait quitté avec ses Frères l'ancien monde 
pour venir travailler dans le nouveau. La Compagnie de 
Jésus, née et approuvée depuis près d'un siècle, avait déjà 
couvert d'églises florissantes les Indes, le Japon et la 
Chine; elle avait des missions dans l'Abyssinie, au Congo, 
à Angola, au Mozambique, dans les sables brûlants de 
l'Afrique ; elle avait planté la croix au Mexique, au Chili, 
au Paraguay, au Brésil, dans les Archipels du Nouveau- 
Monde. Les réductions se multipliaient partout où pénétrait 
le commerce européen. Et, sur les terres lointaines, l'hé- 
roïsme du Jésuite cherchait de préférence les âmes aban- 
données des sauvages pour les conquérir à Jésus-Christ. 

La conquête des sauvages du Canada fut donc, dès la 
première heure, la préoccupation la plus chère, la sainte 
ambition du P. Le Jeune. L'unique difficulté pour l'entre- 



— 232 — 

prendre venait de l'ignorance de la langue des Indiens. Il 
écrivait en 1633 : « Fides ex auditu, la foi entre par 
l'oreille ; comment peut un muet prêcher l'Evangile 1 ? » 
Il avait dit dans sa précédente Relation : « Qui saurait par- 
faitement la langue, serait puissant parmi les sauvages 2 . » 
Mais comment l'apprendre, la langue des tribus cana- 
diennes n'ayant pas de livres, son mécanisme étant inconnu, 
aucune grammaire n'existant encore ? 

Avant son départ de France, les Récollets lui avaient 
remis quelques notes manuscrites ; il les avait feuilletées 
sans profit, ces notes étant très incomplètes et remplies de 
fautes 3 . 

A Notre-Dame-des- Anges, il chercha un maître parmi 
les interprètes de la Compagnie des marchands. Tout le 
monde connaît cette classe d'hommes, que les trafiquants 
chargeaient de la traite avec les sauvages. Aventuriers har- 
dis et intelligents pour la plupart, affolés d'indépendance 
et de liberté, amoureux de pays nouveaux, ils ne craignaient 
pas de pénétrer dans l'intérieur des terres ni de vivre 
au milieu de peuplades indigènes, apprenant leurs 
langues, se formant à leurs coutumes, et prenant quelque- 
fois la rudesse de leurs mœurs 11 . Ramenés ensuite par les 
circonstances dans les colonies françaises, ils devenaient 
des interprètes utiles, par la connaissance des langues et par 
les liaisons qu'ils conservaient avec leurs amis de la 
forêt*. 



1. Relation de 1633, p. 24. 

2. Relation de 1632, p. 12. 

3. Relation de 1633, p. 2. 

4. Notes sur les Registres de Notre-Dame de Québec, par 
J.-B. Ferland, prêtre. 2 e édit. Québec, 1863, p. 29. — Cours d'His- 
toire du Canada, t. I, p. 275. 

5. Ibid. 



— 233 — 

Nicolas Marsolet était alors l'un des plus renommés 
d'entre eux. Le P. Le Jeune eût bien voulu l'avoir pour 
maître. Ses instances furent inutiles. « Il avait juré, disait-il, 
de ne rien donner du langage des sauvages à qui que ce 
fût 1 . » Les Jésuites ne furent pas plus heureux auprès des 
autres interprètes. 

Un Indien, nommé Pierre, avait été conduit en France 
par les Récollets, et là, on l'avait instruit, converti et bap- 
tisé. Revenu ensuite au Canada, il avait repris ses pre- 
mières habitudes, ne retenant guère de la civilisation euro- 
péenne que ses vices et l'amour du confortable. La misère 
ie conduisit un jour à Notre-Dame des Anges. Le chari- 
table supérieur eut pitié de lui ; il le vêtit, le nourrit et 
l'installa maître d'école à la Résidence. C'était vers la fin 
de 1632. L'école était fréquentée par quelques petits sau- 
vages, qu'on réunissait au son de la clochette et qu'on 
régalait après la leçon d'une poignée de pois. Pierre servit 
d'interprète au P. Le Jeune, et l'aida à apprendre les prières 
et le catéchisme aux enfants 2 . Il devait aussi enseigner au 
Père la langue sauvage ; mais sa déloyauté en vint à ce point 
de lui donner exprez un mot d'une signification pour un 
autre 3 . 

Un beau jour, à l'entrée du carême, il disparut pour se 
soustraire aux rigueurs du jeûne quadragésimal 4 . En dépit 
du mauvais vouloir du maître, le disciple avait fait des 
progrès : il avait composé des conjugaisons, des déclinai- 
sons, une petite syntaxe, un dictionnaire; il pouvait, 
après avoir écrit, se faire comprendre des sauvages 5 . 

1. Relation de 1633, p. 7. 

2. Relation de 1633, passim. 

3. Relation de 1634, p. 51. 

4. Relation de 1633, p. 20. 

5. Relation de 1633, p. 7. 



— 234 — 

C'était un début ; cela ne suffisait pas. « Le tout gist mainte- 
nant, disait-il, a composer souvent, à apprendre quantité de 
mots, à me faire à leur accent; je pense donc à m'en aller 
cet hiver prochain avec les sauvages 1 . » Il ajoutait dans la 
même Relation : « Si je veux savoir la langue, il faut, de 
nécessité, suivre les sauvages... Qui saurait parfaitement 
leur langue serait tout puissant parmy eux, ayant tant soit 
peu d'éloquence. Il n'y a lieu au monde où la rhétorique 
soit plus puissante qu'au Canada 2 . » 

Cette langue était fort riche et fort pauvre / pauvre pour 
autant que les sauvages riayans point de coignoissance de 
mille et mille choses qui sont en Europe, n'ont point de 
noms pour les signifier ; riche, pour ce qu'es choses dont ils 
ont cognoissancc, elle est féconde et grandement nom- 
breuse 3 . 

La langue, dont parle ici le P. Le Jeune, est celle des 
Montagnais, la seule qu'il eût encore étudiée, la seule aussi 
qu'il voulût connaître, ayant le désir de consacrer à cette 
peuplade les labeurs de son apostolat 4 . 

Les Montagnais parlaient l'Algonquin, langue moins 
énergique que celle des Hurons, mais plus claire et plus 
élégante ; elle passait pour la langue polie ou classique du 
désert 5 . Le voyageur qui la possédait aurait pu parcourir 
sans interprète, à l'exception du territoire des Iroquois et 
des Hurons, tous les pays situés entre les grands lacs, la 
baie d'Hudson, le golfe Saint-Laurent et l'Acadie, jusqu'à 
la côte de la Caroline. 

1. Relation de 1633, p. 7. 

2. Relation de 1633, p. 24. 

3. Relation de 1633, p. 8. 

4. Relation de 1633, p. 24. 

5. Voyage en Amérique, par M. de Chateaubriand. Langues 
indiennes. 



— 235 — 

Les Montagnais, dispersés sur le Saguenay et le lac 
Saint- Jean, s'étaient réfugiés, a l'arrivée de Ghamplain au 
Canada, sous la protection du canon français contre les 
Iroquois, leurs redoutables ennemis. Aussi les voyait-on 
souvent mêlés aux Algonquins dans les environs de Qué- 
bec. De là, ils se rendaient souvent à Notre-Dame des 
Anges, attirés soit par la curiosité, soit par l'intérêt; men- 
diants et importuns, ils ne se retiraient jamais sans avoir 
obtenu du missionnaire un couteau, une alêne, quelques 
aiguilles, des fers de flèches ou une poignée de pois. 

C'est dans l'une de ces visites à la Résidence que le 
P. Le Jeune fit la connaissance des deux frères de Pierre. 
L'un s'appelait Mestigoït, chasseur habile, infatigable, d'un 
bon naturel^ ; l'autre, nommé Carigonan, était le plus 
fameux sorcier 2 de la tribu, vicieux, rusé, violent et 
emporté. L'immoralité avait ruiné son robuste tempéra- 
ment; aussi se servait-il de son puissant crédit comme 
magicien, pour vivre sans se donner de peine et se faire 
attribuer aux repas les meilleurs morceaux 3 . 

Mestigoït ayant appris que le P. Le Jeune voulait hiver- 
ner avec les sauvages, l'invita à se joindre à leur groupe, 
composé d'une vingtaine de personnes, hommes, femmes et 
enfants. Le missionnaire accepta volontiers, à la condition 
toutefois que le sorcier ne ferait point partie de la bande 4 . 
A cette condition, il espérait que cette longue et pénible 
excursion à travers les bois, en plein hiver, lui permettrait 
de répandre dans l'âme de ses hôtes les semences de la 
parole évangélique ; il pensait aussi pouvoir étudier plus à 

4. Relation de 1634, p. 58. 

2. Les Montagnais l'appelaient Manitousiou. 

3. Relation de 1634, p. 56. 

4. Relation de 1634, pp. 55 et 56. 



— 236 — 

loisir la langue algonquine et devenir par là un instrument 
plus utile entre les mains de Dieu pour la conversion des 
Montagnais au catholicisme. 

Avant de partir, il écrivit à son Provincial à Paris : « La 
vie dans les bois avec les sauvages a quelque chose de plus 
pénible encore que le froid de l'hiver... Mais il faut aller; 
j'y voudrais déjà être, tant j'ai de mal au cœur de voir ces 
pauvres âmes errantes sans aucun secours, faute de les 
entendre. On ne peut mourir qu'une fois, le plustost n'est 
pas toujours le pire '. » 

Vers la fin d'octobre (1633), par une belle matinée d'au- 
tomne, il monte en canot sur le Saint-Laurent avec Mesti- 
goït et Pierre, qu'il appelle l'apostat. Seize Montagnais les 
accompagnent. Ghamplain et les Français assistent au 
départ, attristés et inquiets : ils se demandent si le Jésuite 
reviendra de cette aventureuse expédition. Bientôt les 
canots des sauvages, après avoir glissé le long des rives 
pittoresques du Saint-Laurent, disparaissent derrière la 
pointe de l'île d'Orléans et se réunissent en route à deux 
bandes de Montagnais, se dirigeant vers le lac Saint- 
Jean 2 . L'Indien est perfide, menteur et rusé. Mestigdït 
avait affirmé au P. Le Jeune que son frère, Garigonan, ne 
serait pas de la partie de chasse : mais comment résister à 
la volonté du plus renommé des sorciers? Carigonan 
rejoint ses frères sur le petit îlot situé au dessous de l'île 
d'Orléans, et, le douze novembre, les trois bandes débouchent 
dans les régions boisées d'où s'échappent les sources du 
Saguenay. Plusieurs pieds de neige recouvraient la terre, 
les lacs étaient gelés, les fleuves coulaient entre les stalac- 
tites de glace, les arbres de la forêt pliaient sous de lourds 



1. Relation de 1633, p. 19. 

2. Relation de 1634, pp. 58 et suiv. 



— 237 — 

fardeaux de neige et craquaient à se fendre avec un bruit 
de mousquet 1 . 

A travers cette nature blanche, froide et désolée, nos 
Indiens s'acheminent, cherchant \euv nourriture de chaque 
jour et portant sur leur dos ou sur de longs et étroits traî- 
neaux leur misérable bagage, marmites, hachettes, peaux 
de castors et d'ours, rouleaux d'écorce. Le P. Le Jeune les 
suit, les raquettes aux pieds comme les sauvages, le sac sur 
les épaules. Lui-même nous a décrit ces pénibles voyages : 
« Nous ne faisions que monter et descendre, dit-il; il nous 
fallait souvent baisser à demy-corps pour passer sous des 
arbres quasi tombez, et monter sur d'autres couchés par 
terre. S'il arrivait quelque dégel, Dieu! quelle peine! Il 
me semblait que je marchais sur un chemin de verre, qui 
se cassait à tous coups sous mes pieds : la neige congelée 
venant à s'amollir, tombait et s'enfonçait par esquarres ou 
grandes pièces, et nous en avions bien souvent jusques aux 
genoux, quelquefois jusqu'à la ceinture. Que s'il y avait de 
la peine à tomber, il y en avait encore plus à se retirer; 
car nos raquettes se chargeaient de neige et se rendaient si 
pesantes que, quand vous veniez à les retirer, il vous sem- 
blait qu'on vous tirait les jambes pour vous démancher... 
Figurez-vous maintenant une personne chargée comme un 
mulet, et jugez si la vie des sauvages est douce. » 

Le même écrivain ajoute : « Les hostelleries que nous 
rencontrions et où nous beuvions, n'estaient que des ruis- 
seaux, encore fallait-il rompre la glace pour en tirer de 
l'eau... Dans nos courses çà et là pour y chercher la vie, 
tantôt dans des vallées fort profondes, puis sur des mon- 
tagnes fort relevées, quelquefois en plat pays et toujours 



J. Relation de 1G34, pp. 59 et suiv. — Parkman (Francis), The 
Jésuits in North amcrica. Boston, 1880, ch. III, 



— 238 — 

dans la neige..., nous avons traversé quantité de torrents 
d'eau, quelques fleuves, plusieurs beaux lacs et étangs, 
marchans sur la glace 1 . » 

Le soir venu, on dresse le campement. Les Squaws 
coupent dans la forêt de longues perches de bouleau ou de 
pin, pendant que les hommes, à l'aide de leurs raquettes, 
déblaient un espace de terrain rond ou carré, autour duquel 
la neige forme une muraille de plusieurs pieds de haut-. 
D'un côté on laisse un passage pour l'entrée. Autour de la 
muraille, on plante dans la neige les perches qui viennent, 
en se courbant, se rapprocher au sommet. Sur ces perches 
on étend des rouleaux d'écorce cousus ensemble. Une peau 
d'ours sert de portière ; et, à l'intérieur, on recouvre de 
branches de pin le sol du Wigwam et la muraille de neige. 
La maison est faite 3 . 

« Alors, dit le narrateur, on parle de disner et de souper 
tout ensemble; car sortant le matin, après avoir mangé un 
petit morceau, il fallait avoir patience qu'on fût arrivé et 
que l'hostellerie fût faite pour y loger et pour y manger; 
mais le pis estait que ce jour là, nos gens n'allans pas 
ordinairement à la chasse, c'estait pour nous un jour de 
jeûne, aussy bien qu'un jour de travail 4 . » 

Pour comble d'infortune, impossible de se tenir debout 
dans la cabane improvisée. Il faut rester assis ou couché 
par terre, la tête appuyée sur le mur de neige. Les vents 
ont liberté d'entrer par mille endroits^. Chacun se place où 
il veut et comme il veut, en rond, autour de la hutte. Les 
chiens affamés vont et viennent, sautant sans égards sur 

1. Relation de 1634, pp. 66, 67. 

2. Ibid., p. 51. 

3. Ibid. 

4. Ibid., p. 68. 

5. Ibid., p. 52. 



l'un et sur l'autre, puis, se couchant, quand ils ont bien 
mangé, sur le premier venu. 

Au centre du Wigwam on allume le feu, et la fumée 
s'échappe comme elle peut par l'ouverture du haut. Elle est 
souvent si épaisse qu'on est obligé de se coucher des heures 
à plat ventre et de respirer bouche contre terre. Souvent, 
le brasier, alimenté par d'énormes pommes de pin, devient 
si ardent qu'il vous rôtit et vous grille de tous côtés, sans 
qu'il soit possible de se deffendre de son ardeur l . 

Une fois campé, le sauvage ne bouge plus jusqu'à ce que 
le gibier soit épuisé dans un rayon de trois à quatre lieues. 
Aussi, après quelques jours, la hutte perd son nom, tant 
la malpropreté est grande. La chasse commence le lendemain 
du campement. Si le chasseur revient chargé de butin, il 
y a fête au Wigwam. Des mains qui n'ont jamais été lavées 
jettent le gibier dans une énorme chaudière dont le cuivre 
n'est pas aussi épais que la saleté ^. Le repas commence. 

« Le sauvage, dit le P. Le Jeune, n'a pas la prévoyance 
du lendemain. Il mange gloutonnement et sans ménagement, 
tant qu'il lui reste un morceau. » Il ne faut rien laisser de 
l'animal; il faut boire jusqu'à la dernière goutte de l'eau où 
il a bouilli, et cette eau est le plus souvent de la neige 
fondue dans la marmite. Quand l'estomac repousse l'ali- 
ment, on appelle à son secours les compagnons. « Aussy, 
ajoute le missionnaire, pour un bon disner, il faut se passer 
deux et trois jours de manger, ce qui arrive souvent, chaque 
fois que le temps ne permet pas de sortir ou que la chasse 
n'est pas heureuse 3 ... Quand je pouvais avoir une peau 
d'anguille pour ma journée, sur la fin de nos vivres, je 
me tenais pour bien déjeûné, bien disné et bien soupe. Au 

1. Relation de 1634, p. 52. 

2. IbUL, p. 54. 

3. Ibid., p. 54 et suiv. 



— 240 — 

commencement, je m'étais servi d'une de ces peaux pour 
refaire une soutane de toille que j'avais sur moi; mais voyant 
cpie la faim me prenait si fort, je mangeai mes pièces ; et, si 
ma soutane eût esté de mesme estoffe, je l'eusse rapportée 
bien courte à la maison ; je mangeais les vieilles peaux 
d'Orignac; j'allais dans les bois brouter le bout des arbres 
et ronger les écorces plus tendres 1 . » 

Le P. Le Jeune dit dans une autre lettre : « La faim m'a 

pensé tuer ; et souvent ces paroles me venaient sur les 

lèvres : Panem nostrum quotidianum da nobis hodie. Jamais 
cependant je ne les ai prononcées sans ajouter : Si ità 
placitum ante te 2 . » Et dans la Relation de 1634, il 
ajoute : « Je me disais : Dieu m'a condamné à mourir de 
faim pour mes péchés ; et baisant mille fois la main qui avait 
minuté ma sentence, j'en attendais l'exécution avec une 
paix et une joie qu'on peut bien sentir, mais qu'on ne 
peut décrire; on souffre, mais Dieu fait gloire d'aider une 
âme, quand elle n'est plus secourue des créatures 3 . » 

Voilà les sentiments d'un cœur d'apôtre ! Il fallait gran- 
dement aimer les âmes rachetées au prix du sang de 
Jésus-Christ, pour se soumettre, dans l'espérance de 
pouvoir les instruire un jour et les convertir, à une vie 
de mortelles privations et d'intolérables souffrances phy- 
siques et morales. 

« Il n'y a pas dix prêtres sur cent, écrivait encore cet 
apôtre, qui pourraient supporter un pareil hiver parmi les 
sauvages 4 . » Rien de plus vrai. Les saintes délicatesses de 
l'éducation sacerdotale et les divines fonctions du ministère 



4. Relation de 1634, p. 54. 

2. Lettre au R.P. Provincial a Paris. Québec, 1634. (V. P. Carayon r 
Doc. inéd., XII.) 

3. Relation de 1634, p. 54. 

4. Relation de 1633. 



— 241 — 

n'ont pas préparé le ministre de J.-G. à la vie sous la tente 
avec le sauvage. Aussi que de souffrances pour lui, inconnues 
à d'autres, dans ce pèle-méle d'hommes, de femmes et 
d'enfants d'une grossièreté et d'une immoralité révoltantes ! 
Propos écœurants , plaisanteries indécentes , tracasseries , 
moqueries, importunités , persécutions de toutes sortes, 
rien ne fut épargné au P. Le Jeune. Sa Relation donne 
une idée affaiblie de tout ce qu'il vit, entendit et souffrit; 
et ce récit se termine par ces quelques lignes : « Nv 
le froid, ny le chaud, nv l'incommodité des chiens, ny 
coucher à l'air, ny dormir sur un lit de terre, ny la posture 
qu'il faut toujours tenir en leur cabane, se ramassans en 
peloton, ou se couchans, ou s'asseans sans siège et sans 
mattelas, ny la faim, ny la soif, ny la pauvreté et saleté de 
leur boucan, ny la maladie; tout cela ne m'a semblé que 
jeu en comparaison de la fumée et de la malice du sorcier *. » 
Ce sorcier, le personnage le plus immoral de la troupe, 
haïssait le Jésuite d'une haine féroce, et ne manquait aucune 
occasion de provoquer contre lui les éclats de rire, les plai- 
santeries les plus déplacées. Il chantait, hurlait, battait du 
tambour à tout instant pour l'étourdir, le fatiguer ou l'empê- 
cher de parler. En sa présence, il se livrait à dessein à des 
incantations diaboliques, à des provocations indécentes, à des 
parodies sacrilèges ; il entrait dans des transports d'épilep- 
tique, et, comme une furie, il se précipitait sur le mission- 
naire, le menaçant de ses gestes et de ses cris. Le mission- 
naire, toujours calme et impassible, ne se laissait ni 
démonter, ni effrayer, ni décourager. « Les bons soldats, 
écrivait-il à son supérieur, s'animent à la vue de leur sang 
et de leurs plaies 2 . » Sans la moindre émotion, il prenait 



i. Bêla/ ion de 1633. 
2. Relation de 1634, p. 57. 
Je», et Nouv-Fr. — T. I. 20 



— 242 — 

son bréviaire et le récitait, même au milieu de la plus 
insupportable cacophonie, tous les gosiers s'évertuant à qui 
mieux mieux à la suite du sorcier, les pieds battant le sol 
en cadence, les bâtons frappant contre les perches de la 
cabane. Un jour que le sorcier était dans un état de furie 
particulièrement inquiétant, immobile, silencieux, le regard 
ûxe et menaçant, le P. Le Jeune se lève, s'approche avec 
sang-froid de l'énergumène, lui tâte le pouls, qu'il trouve, 
dit-il, aussi calme que celui d'un poisson, et revient s'asseoir 
au grand étonnement de tous 1 . 

Cependant, si tolérant qu'il fût et si patient en ce qui le 
concernait personnellement, il ne savait ni transiger ni se 
taire quand il s'agissait de la vérité, du salut des âmes et 
de l'honneur de Dieu. Aussi chercha-t-il à ébranler, par 
tous les moyens, le crédit du sorcier, dénonçant la. puérilité 
de ses enchantements et l'impertinence de ses superstitions. 
C'était le toucher à la prunelle de Vœil et lui arracher Vâme 
du corps 2 . Le magicien n'aimait pas les vives et spirituelles 
sorties du missionnaire, et il y répondait par un redouble- 
ment de colère et de persécutions. 

Le martyre du religieux dans la compagnie des sauvages 
dura près de six mois, et, pendant ce temps, l'on campa 
en vingt-trois endroits différents. Dans les premiers jours 
d'avril, la troupe caban a sur les bords du Saint-Laurent. 
Le P. Le Jeune était épuisé, malade, incapable de se tenir 
debout. Mestigoït, très inquiet, lui offre de le ramener à 
Québec en canot; le Père accepte. Le dégel avait com- 
mencé, le fleuve charriait d'énormes glaçons détachés de la 
rive. Le sauvage et le Jésuite s'embarquent néanmoins sur 
une frêle barque, et, après une navigation des plus péril- 



1. Relation de 1G34, p. 69. 

2. Ibid., ch. XII et XIII, passim. 



— 243 — 

leuses, ils arrivent à Notre-Dame des Anges, sur les trois 
heures de l'après-minuit, le 9 avril, dimanche des Pâques 
fleuries. 

Le pénible hiver que le P. Le Jeune venait de passer 
avec les Montagnais dans les régions boisées du Saguenay 
et du lac Saint-Jean, ne fut pas pour lui dénué de profit et 
d'enseignement. « Si nous pouvions, disait-il, savoir la 
langue et la réduire en préceptes, il ne serait plus besoin 
de suivre les barbares 1 . » Ce désir se réalisa, en effet. Il 
se rendit assez habile dans la langue algonquine, au point 
de pouvoir l'enseigner à ses religieux ; et ceux-ci d'abord, 
puis les sauvages convertis l'apprirent aux missionnaires 
envoyés plus tard de France ; de sorte que la rude, mais 
très utile école du P. Le Jeune servit beaucoup, dans la 
suite, à ses confrères. 

Sa vie errante de six mois lui permit encore d'étudier 
par lui-même et de saisir sur le fait les mœurs et les lois 
des sauvages, leurs coutumes bizarres et leurs habitudes 
dans la cabane enfumée et malpropre, leur religion, leurs 
cérémonies superstitieuses et leur gouvernement. Toutes 
ces observations du plus grand intérêt, il les consigna dans 
de longues Relations, où les historiens de la Nouvelle- 
France sont venus puiser à pleines mains, sans se donner 
toujours la peine d'indiquer la source 2 . Ils se figuraient 
probablement que le lecteur intelligent la devinerait. 

Enfin, et ceci est important à savoir, le P. Le Jeune, esprit 
pratique et fin observateur, revint de son expédition avec 
un programme d'évangélisation des sauvages nettement 
déterminé et définitivement arrêté. 

4. Relation de 1634, p. 57. 

2. Relation de 1634 surtout, du ch. III au ch. XI inclusivement, et 
dans les autres relations passim. 



— 244 — 

Ce programme portait en premier lieu que l'établisse- 
ment d'une mission chez les populations stables serait de la 
plus haute utilité à la propagation de l'Evangile, et parmi 
ces populations il plaçait la tribu huronne : « La Mission 
des Hurons et d'autres peuples stables, disait-il, est de 
très grande importance pour le service de Notre-Seigneur. . . 
C'est de ces peuples que nous attendons de plus grandes 
conversions ; c'est là où il faudra envoyer grand nombre 
d'ouvriers... 1 » Nous verrons plus tard que le missionnaire 
avait une vue claire des choses : cette première partie de 
son programme s'accomplit de point en point. 

Quant aux tribus errantes, comme celles des Algonquins 
et des Montagnais, le plan d'évangélisation ne pouvait être 
le même. L'établissement d'une mission au cœur même des 
pays habités par ces peuplades, lui semblait à tout le 
moins inutile, le bien à y opérer ne pouvant être qu'illu- 
soire. « On ne doit pas espérer grande chose des sauvages, 
écrivait-il à son Provincial, tant qu'ils seront errans : vous 
les instruisez aujourd'hui, demain la faim vous enlèvera 
vos auditeurs, les contraignant d'aller chercher leur vie 
dans les fleuves et dans les bois... De les vouloir suivre, il 
faudrait autant de religieux qu'ils sont de cabanes ; encore 
n'en viendrait-on pas à bout, car ils sont tellement occupés 
à quester leur vie parmy ces bois, qu'ils n'ont pas le loisir 
de se sauver, pour ainsy dire. De plus, je ne crois pas que 
de cent religieux, il y en ait dix qui puissent résister aux 
travaux qu'il faudrait endurer à leur suitte 2 . » 

Et cependant, son cœur d'apôtre se refusait à laisser ces 
tribus en dehors de tout enseignement religieux, loin de la 
divine lumière qui est venue éclairer tout homme en ce 



1. Relation de 1635, p. 3. 

2. Relation de 1634, p. 11. 



— 245 — 

monde 1 . Pour les illuminer des purs rayons de la vérité 
révélée, il veut qu'on les arrête, sans quoi on travaillera 
beaucoup et on avancera fort peu 2 . Puis, selon son habi- 
tude, descendant dans les détails, il précise sa pensée. Il 
propose de réduire les Algonquins et les Montagnais en 
corps de village, auprès des établissements français, à 
l'abri des incursions des Iroquois 3 . Là, au centre de terres 
cultivables, on élèverait l'église et le presbytère et on bâti- 
rait des maisons pour loger les sauvages et conserver leurs 
récoltes. Les habitations construites, on y établirait une 
ou deux familles de choix, et même davantage, toutes dis- 
posées à embrasser le christianisme. Le prêtre les instrui- 
rait des vérités de la Foi, et quelques ouvriers d'Europe, 
habiles et laborieux, les formeraient au travail des champs. 
Le P. Le Jeune espérait que ces premiers colons en attire- 
raient bientôt d'autres, et qu'ainsi on arriverait, avec le 
temps, à créer des paroisses florissantes. 

Ce plan était marqué au coin de l'expérience et du bon 
sens ; tous ceux qui s'intéressaient à la colonisation chré- 
tienne du Canada l'approuvèrent. Une seule difficulté se 
présentait, si grave, toutefois, qu'elle fit planer des doutes 
sur la possibilité de l'exécution. Les constructions et le 
défrichement ne pouvaient se faire sans de grandes 
dépenses, et les ressources manquaient, la compagnie de 
Richelieu voulant bien céder le terrain, mais refusant de 
fournir de l'argent et de payer les ouvriers. De sorte que, 
pendant plusieurs années, il fut impossible de réaliser la 
pensée généreuse du supérieur des Jésuites de Québec. 

Mais quand Dieu veut une œuvre, il suscite, à l'heure 

1. Saint Jean, ch. I. 

2. Relation de 1634, p. il. 

3. Relation de 1634, ch. III. 



— 2i6 — 

marquée par ses décrets providentiels, l'homme qui la fera 
germer et grandir. Tandis que le P. Le Jeune cherchait des 
secours pour faille son entreprise 1 , le Maître suprême des 
cœurs parlait à son serviteur, Noël Brûlard de Sillery, 
commandeur de Tordre de Malte. Le commandeur de Sil- 
lery s'était fait remarquer à la cour du roi Henri IV par les 
belles qualités de son esprit et le charme de sa vertu. 
Ambassadeur de Marie de Médicis en Espagne et en Italie, 
il reçut à Rome le surnom d'ambassadeur magnifique et 
dévot. Il aimait la représentation et la pompe, mais le 
grand seigneur n'oubliait pas, au milieu de ses splendeurs, 
ce qu'il devait à Dieu. De retour à Paris et nommé ministre 
d'Etat, il ne changea rien à ses habitudes princières : 
l'hôtel de Sillery, dit son historien, était meublé comme 
un Louvre, sa table splendide et ouverte à tous; il ne sor- 
tait jamais qu'entouré de gentilshommes,* de pages et d'offi- 



ciers 2 . 



La comtesse de Trélon, sa sœur, ne voyait pas sans 
un vif chagrin ses dépenses exagérées, la magnificence 
qu'il déployait en tout ; elle crut devoir lui en faire l'obser- 
vation. « Ma sœur, lui répondit son frère, les vanités 
passent par mon cœur; elles n'y demeurent pas. Il est 
vrai que je suis tout au monde; mais j'espère être un jour 
tout à Dieu. 3 . » Ce jour arriva au Jubilé de 1625 *. Il enten- 
dit alors une voix intérieure qui le pressait de s'éloigner 
du monde et de se rapprocher de Dieu ; il l'écouta, et, à 
partir de cette époque, un changement radical s'opéra dans 
son existence : la vie frivole fît place à la vie sérieuse ; la 

1. Relation de 1638, ch. VII. 

2. Vie de l'illustre serviteur de Dieu, Noël Brûlard de Sillery, 
Paris, 1843, p. 17. 

3. Ibid., p. 16. 

4. Ibid., chap. IV. 



— 247 — 

vie de mouvement, de distractions et de luxe, à la vie de 
retraite, de prière et de simplicité monastique. Bientôt, 
sous la direction ferme et douce de Vincent de Paul, ses 
progrès dans les voies surnaturelles s'accentuèrent : il aban- 
donna le magnifique hôtel de Sillery pour aller s'établir 
dans une modeste maison située près du monastère de la 
Visitation de Paris ; là, comme il l'avait dit à la comtesse 
de Trélon, il fut tout à Dieu et aux œuvres de Dieu. Une 
dernière grâce, grâce sublime, fut accordée à ce grand 
cœur : le commandeur de l'ordre de Malte reçut, par une 
licence expresse du siège apostolique, le divin sacerdoce. 
A la fondation de la Compagnie de la Nouvelle-France, 
Brûlard de Sillery s'était un des premiers associé à cette 
entreprise coloniale. Toutefois, dans sa pensée, le but prin- 
cipal de cette Compagnie devait être l'évangélisation des 
sauvages, et, pour son compte, il consacra à cette œuvre 
une partie de son immense fortune. Ayant appris par les 
Jésuites et par leurs Relations, les projets du P. Le Jeune 
sur la conversion des Algonquins et des Montagnais, il 
voulut y contribuer, et il le fît, comme il faisait toutes 
choses, en grand seigneur. « Voyant, est-il dit dans l'acte 
de fondation de la Résidence de Saint- Joseph, le profit et 
utilité qui provient journellement des bonnes et louables 
fonctions des Pères de la Compagnie de Jésus en la Nou- 
velle-France, spécialement à la conversion des sauvages 
qui va croissant tous les jours et s'augmentant de plus en 
plus, et la grande nécessité que les dits Pères ont d'être 
aydés et secourus en ce pays destitué des choses nécessaires 
à la vie humaine; poussé d'un saint désir de contribuer à 
cette œuvre de Dieu et nommément d'arrester et assembler 
en lieu commode les sauvages errans et vagabonds, qui est 

le plus puissant moyen de leur conversion J'ai déclaré 

ma volonté ainsi qu'il en suit. » Voici sa volonté : il donne, 



— 248 — 

pour l'établissement de la mission, une somme considé- 
rable; il charge le P. Le Jeune de choisir, près de Québec, 
l'endroit le plus favorable à l'œuvre projetée, il met à sa 
disposition une vingtaine d'ouvriers pour la construction 
des bâtiments et de la chapelle et le défrichement des terres ; 
enfin il le prie de diriger et de surveiller les travaux. L'acte 
de donation est de 1639. Mais le commandeur de Sillerv 
avait donné ses ordres deux ans auparavant. 

Or, il y avait à quatre mille de Québec, vers le milieu 
de l'anse appelée alors Kamiskoua Ouangachit, un site 
délicieux et des plus commodes pour une réduction. On le 
nomma depuis, en souvenir du fondateur, Saint-Joseph-de- 
Sillery. C'est là qu'en 1637, le P. Le Jeune jeta les fon- 
dements de la Résidence des Pères; puis on y bâtit des 
maisons pour les néophytes, un hôpital, un fort destiné à 
protéger le village, et une chapelle sous le vocable de Saint- 
Michel, patron du commandeur. L'inspirateur de cette 
mission avait bien auguré de l'avenir. Deux familles algon- 
quines, de près de vingt personnes, y furent d'abord admises 
et instruites par le Père de Quen. Bientôt d'autres sauvages 
vinrent se joindre à ce premier noyau, et la réduction de 
Sillery forma en peu de temps une chrétienté si édifiante 
qu'elle rappelait la ferveur des premiers âges de l'Eglise. 
D'après les registres de la paroisse, elle comptait trente 
familles algonquines en 1641, cent soixante-sept sauvages 
chrétiens en 1645 '. 



1. Registre des Jésuites à Sillery. — Voir aux Pièces justificatives, 
n° IV, 1) la concession de la seigneurie de Sillery faite aux sauvages, 
2) les lettres patentes de Louis XIV (juillet 1651) en faveur des Jésuites 
pour leurs établissements dans l'Amérique. 

On a imprimé à Québec, en 1852, sur la demande de l'Assemblée 
législative du Canada, un certain nombre de titres des concessions de 
fiefs ou de terrains faites aux Jésuites de la Nouvelle-France. Parmi 



— 249 — 

Elle commençait à peine, et déjà la mère Marie de l'Incar- 
nation, première supérieure des Ursulines de la Nouvelle- 
France, écrivait à une dame de ses amies : « Nos pauvres 
sauvages, non contents de se faire baptiser, commencent à 
se rendre sédentaires et à défricher la terre. Il semble que 
la ferveur de la primitive Eglise soit passée dans la Nou- 
velle-France et qu'elle embrase les cœurs de nos bons 
néophytes ; de sorte que si la France leur donne un peu de 
secours pour se bâtir de petites loges dans la bourgade 
qu'on a commencée à Sillery, Ton verra en peu de temps 
un bien autre progrès. C'est une chose admirable de voir la 
ferveur et le zèle des Révérends Pères de la Compagnie de 
Jésus. Le P. Yimont, supérieur de la mission, pour donner 
courage à ses pauvres sauvages, les mène lui-même au 
travail, et travaille à la terre aved eux. Il fait ensuite prier 
Dieu aux enfants et leur apprend à lire, ne trouvant rien 
de bas en ce qui concerne la gloire de Dieu et le bien de ce 
peuple. Le R. Père Le Jeune, qui est le principal ouvrier 
qui a cultivé cette vigne, continue à y faire des merveilles. 
Il prêche le peuple tous les jours et lui fait faire ce qu'il 
veut; car il est connu de toutes ces nations, et il passe en 
leur esprit pour un homme miraculeux. Et, en effet, il est 
infatigable au delà de ce qui se peut dire dans l'exercice de 
son ministère , dans lequel il est secondé par les autres 
Révérends Pères, qui n'épargnent ni vie ni santé pour 
chercher ces pauvres âmes rachetées du sang de Jésus- 
Christ 1 . 



les concessions que cite cet ouvrage, signalons celles de la seigneurie 
de N.-D. des Anges, d'un Jerrain à Québec pour y bâtir un collège, du 
fief de la prairie de la Madeleine, de la terre du Sault-Saint-Louis, etc. 
1. Lettres de la vénérable mère Marie de V Incarnation. Paris, L. 
Billaine, 1681, p. 322 : A une dame de qualité, lettre i>. Québec, 
3 sept. 1640. 



— 250 — 

Huit jours après, la vénérable mère écrivait à la supé- 
rieure des Ursulines de Tours : « Quant aux sauvages 
sédentaires,. il ne se peut voir des âmes plus pures et plus 
zélées pour observer la loi de Dieu. Je les admire quand je 
les vois soumis comme des enfants à ceux qui les ins- 
truisent ! . » 

Cette première ferveur ne se démentit pas. « Je ne vous 
sçaurais dire, écrivait quatre ans plus tard la même supé- 
rieure, tout ce que je sçay de la ferveur de ces nouvelles 
plantes. Quoique nous en soions sensiblement touchées, 
nous commençons à ne nous en plus étonner, parce que 
nous sommes déjà accoutumées à les voir; mais les Français 
qui arrivent icy et qui n'ont rien veu de semblable en 
France, pleurent de joie, voiant les loups devenus agneaux, 
et des bètes changées en enfants de Dieu 2 . » 

Le 10 septembre 1646, elle revient sur ce même sujet, 
et avec plus de détails. « C'est une chose ravissante, 
dit-elle, de voir nos bons sauvages de Sillery, et le grand 
soin qu'ils apportent à ce que Dieu soit servi comme il faut 
dans leur bourgade, que les lois de l'Eglise soient gardées 
inviolablement, et que les fautes y soient châtiées pour 
apaiser Dieu. L'une des principales attentions des capitaines 
est à éloigner tout ce qui peut être occasion de péché ou en 
général, ou en particulier. L'on ne va pas à la chapelle que 
l'on n'y trouve quelque sauvage en prière, avec tant de 
dévotion que c'est une chose ravissante. S'il s'en trouve 
quelqu'un qui se démente de la Foy ou des mœurs du chré- 
tien, il s'éloigne et se banit de lui-même, sçachant bien que 
bon gré mal gré il lui faudrait faire pénitence ou être hon- 
teusement chassé de la bourgade 3 . » 

1. Lettres', Québec, 13 sept. 1640. 

2. Ibid. A son fils; Québec, 26 août 1644. 

3. Ibid. Lettre de la Mère Marie de l'Incarnation à son fils. 



— 251 — 

Le mouvement était imprimé, il fut suivi. En 1640, le 
P. Buteux fonde aux Trois-Rivières une réduction sur le 
modèle de celle de Sillery, et en moins d'un an elle compte 
quatre-vingts néophytes. Ceux qui sont en âge d'être instruits 
se rendent au point du jour à la chapelle de l'Immaculée- 
Conception. Là, ils prient à haute voix, puis ils entendent 
une instruction, ils assistent à la messe, ils chantent des 
cantiques, enfin ils vont au travail 1 . C'est une première 
semence. Elle ne tardera pas à grandir et à produire une 
brillante moisson. Dix ans plus tard, le P. Ragueneau 
écrivait à son Provincial, le P. Claude de Lingendes : « La 
résidence de la Conception aux Trois-Rivières est plus 
exposée aux incursions des Iroquois ; mais je puis dire avec 
vérité que jamais on n'y remarqua plus de paix, plus de 
repos et de piété parmi le bruit des armes et dans les 
frayeurs de la guerre. La pluspart des néophytes, qui y sont 
en bon nombre, y ont fait leur demeure par un motif qu'on 
n'attendrait pas des barbares convertis à la foi depuis peu 
de temps. C'est, disaient-ils, pour combattre les ennemis 
de la prière que volontiers nous exposons notre vie ; si nous 
mourons en combattant, nous croirons mourir pour la 
delfense de la Foi 3 . » 

Ces deux réductions de Sillery et des Trois-Rivières 
devinrent des foyers, d'où la flamme apostolique se répandit 
dans toutes les peuplades du Nord-Est du Saint-Laurent; 
les sauvages convertis portèrent la bonne nouvelle dans les 
forêts depuis l'embouchure du fleuve jusqu'aux grands lacs. 
« C'est une merveille de voir la ferveur de nos bons 
néophytes, écrivait en 1643 Marie de l'Incarnation. Ils ne 
se contentent pas de croire en Jésus-Christ, mais le zèle les 



i. Relation de 1641, ch. VII. 
2. Relation de 1651, ch. III. 



— 252 — 

emporte d'une telle manière qu'ils ne sont pas contents et 
pensent ne croire qu'à demi, si tous ne croient comme eux... 
Le capitaine des Abnakiouois me disait après son baptême : 
Je ne me contenterai pas de porter mes gens et ma jeunesse 
à la fov et à la prière; mais comme j'ay été dans plusieurs 
nations dont je sçay la langue, je me servirai de cet avan- 
tage pour les aller visiter et les porter à croire en Dieu *. » 
La Mère Marie de l'Incarnation ajoute dans la même lettre : 
« Les hommes ne sont pas seuls embrasés de ce zèle : Une 
femme chrétienne a passé exprès dans une nation fort 
éloignée pour y catéchiser ceux qui y habitent, en quoi elle 
a si bien réussi, quelle les a tous amenés ici où ils ont été 
baptisés. Il lui a fallu un courage apostolique pour courir 
tous les dangers où elle s'est exposée afin de rendre ce ser- 
vice à Notre-Seigneur. Nous voyons souvent de semblables 
ferveurs dans nos bons néophytes, qui sans mentir font 
honte à ceux qui sont nés de parents chrétiens 2 . » 

Ces néophytes firent entendre la parole de l'Evangile aux 
Betsamites, aux Papinachois, aux Attikamègues, aux Iro- 
quets, aux Outaouais et à la nation de l'île ; et, dans chacune 
de ces peuplades, grand nombre d'Indiens conçurent le désir 
du saint baptême. Tous cependant ne pouvaient aller à 
Sillery et aux Trois-Rivières se faire instruire et éprouver 
avant d'être admis au sacrement. 

Les Montagnais du Saguenay, entre autres, envoyèrent 

1. Lettres de la vén. mère Marie de l'Incarnation. Québec, 30 sept. 
1643, p. 377. 

Le 4 sept. 1640, la vén. mère écrivait à un de ses frères : « Les 
néophytes poussés du zèle de communiquer la grâce que Dieu leur a 
faite vont dans les autres nations porter des présents pour les attirer 
ici, afin qu'elles entendent la loi de Dieu et qu'elles s'y soumettent. 
On a baptisé plus de 1.200 personnes » (p. 330). 

2. Lettres de la M. Marie de l'Incarnation. Québec, 30 sept. 1643, 
p. 377. 



— 253 — 

à Sillery une députation pour prier le missionnaire de se 
rendre chez eux. « Nous ne sommes pas éloignés de la foi, 
dirent les députés, mais nous désirons qu'on vienne nous 
instruire dans notre pays. Nous sommes dans la résolution 
de prier, mais non pas de quitter notre pays pour monter 
là haut 1 . » Les députés ajoutaient : « Il est à propos que 
la robe noire descende à Tadoussac... ; les nations voisines 
y viendront demeurer, elles embrasseront la Foi sans 
contredit 2 . » 

Tadoussac, baie charmante, située au confluent du 
Saeruenav et du Saint-Laurent, était le rendez-vous des 
vaisseaux européens, qui venaient y faire la traite avec les 
sauvages. « Son histoire, pendant plus de deux siècles, dit 
Arthur Buies, n'est guère autre chose que celle des missions 
qui y furent exercées, en premier lieu par les Jésuites de 
1640 à 1782, puis par les prêtres séculiers qui leur succé- 
dèrent à partir de cette dernière époque 3 . » En 1640, il n'y 
avait dans cette rade gracieusement découpée en opale 4 , 
qu'une maison française qui servait de décharge aux navires. 
Au printemps, les sauvages y accouraient de toutes parts, 
chargés de pelleteries et installaient autour du poste leurs 
tentes ou leurs cabanes : on voyait parmi eux des Monta- 
gnais, des Algonquins, des Betsamites, des Papinachois. 
Ils restaient là aussi longtemps que durait la traite, et la 
traite finie, les marchands retournaient chez eux et les sau- 
vages reprenaient le chemin de leurs villages ou de leurs 
forets 5 . 

1. Relation de 1641, ch. XII. 

1. Ibid. 

:*. Le Saqucnaij cl la vallée du lac Saint-Jean, par Arthur Buios. 
Québec, 1880, p. 56. 

i. Vie de Mgr de Laval, par l'abbé Gosscliu, p. 525. 

5. Le Sacjuenay et la vallée du lac Saint-Jean, p. 62, citation d'une 
lettre d'un missionnaire, 1720. 



— 254 — 

Le P. de Quen descendit à Tadoussac au mois de mai 1640. 
La semence évangélique avait grandi ; elle était mûre pour 
la moisson. Les sauvages reçoivent le Père avec joie, ils lui 
dressent à la hâte une cabane décorées jetées sur cinq ou 
six perches, et, dans cette cabane, presbytère et chapelle 
en même temps, iKenseigne, il baptise et il sacrifie. La 
mission dure un mois et le baptême est conféré à une 
quinzaine de sauvages. Trois ans après, la mère Marie de 
l'Incarnation écrit à son fils, en France : « A Tadoussac, 
on a veu cette année des merveilles, un grand nombre de 
sauvages avancés de plus de vingt journées dans les terres, 
y étant venus pour se faire instruire, et ensuite pour se 
faire baptiser. Ils ont des sentiments si religieux et font 
des actions si chrétiennes, qu'ils nous font honte et nous 
surpassent en piété. Ce sont les fruits du zèle de nos bons 
chrétiens sédentaires, car ils vont exprès de côté et d'autre 
pour gagner des âmes à Jésus-Christ. Toutes ces nations-là 
sont du côté du Nord j . » 

Les néophytes récitent le chapelet et chantent des can- 
tiques dans la tente agrandie du missionnaire; plusieurs 
cabanes font, soir et matin, la prière en commun. La croix 
avait été plantée au fond de la baie, auprès des cabanes des 
sauvages; le P. Buteux, qui a remplacé le P. de Quen, veut 
qu'elle s'élève sur la colline, exposée à tous les regards, 
en signe de conquête et de domination. Un capitaine la 
charge sur ses fortes épaules et la porte au lieu désigné, 
suivi d'une foule de sauvages, dont les manifestations 
bruyantes et respectueuses marquent la joie et l'ardente 
foi. Désormais la mission s'appellera Sainte-Ci^oix, et le 
missionnaire passera toute la belle saison avec ses néo- 
phytes. Les capitaines sont les premiers à demander le 

1. Lettres de la vén. M. Marie de l'Incarnation. Québec, 30 sept. 
K>i3, p. 376. 



9». ». 
_00 — 

baptême; et plusieurs sont de vrais apôtres. « Depuis six 
mois, écrit Marie de l'Incarnation, Charles (un capitaine 
montagnais) a plus fait par ses sermons que cent prédica- 
teurs n'auraient fait en plusieurs années. Il gardait le mis- 
sionnaire de crainte que quelque ennemi de la Foy ne 
l'abordât : Mon Père, lui disait-il, -je porte mon pistolet 
pour te garder, et je ferai autant de pas que toi, car il y a 
des méchants qui ne te veulent pas de bien * . » ' 

En 1648, on élève une chapelle assez vaste et on dresse 
une chambre en bois de charpente. Quatre fois le jour, la 
chapelle se remplit de catéchumènes et de néophytes; et 
les louanges de Dieu s'y chantent en français, en huron, 
en algonquin, en montagnais et en langue miscouienne. 
Un été, on vit près de neuf cents sauvages à Tadoussac. 
Quand Mgr de Laval y fît sa visite pastorale, en 1668, 
il fut reçu par des centaines de chrétiens, de tribus diffé- 
rentes, aux costumes les plus variés, et il administra le 
sacrement de confirmation à 149 personnes. A son retour à 
Québec, il ne cache pas « la satisfaction qu'il a éprouvée 
de voir de ses propres yeux le christianisme en vigueur et la 
piété régner parmi ces pauvres sauvages 2 ». 

Le mouvement de conversion déterminé à Sillery et 
continué aux Trois-Rivières et à Tadoussac se fait égale- 

1. Lettres de la vén. M. Marie de l'Incarnation. Québec, 24 août 

1641, p. 344. 

2. Vie de Mgr de Laval, p. 528; — Le Saguenay et la vallée du lac 
Saint-Jean, pp. 63, 64 et 67 ; — Relations des Jésuites : 1641, ch. XII; 

1642, ch. X; 1643, ch. VIII; 1644, ch. XII; 1646, ch. VII; 1647, ch. 
XII; 1648, ch. IX; 1650, ch. XII; 1652, ch. IV; 1668, ch. VII; 1669, 
ch. VII; 1670, ch. III; 1672, VII, § I. 

Le 21 oct. 1661, Mgr de Laval écrivait en parlant de Tadoussac : 
« Plurimi illuc homines prascrtim ex septentrionali parte silvestres, 
uhi castellum Galli necnon et ecclesiam habent, aut edocendi in fide, 
aut exercendi in commercium descendunt. » (Informatio de statu 
ecclesise nova-; Francia? ad Sanctam Sedem missa.) 



— 256 — 

ment sentir à Québec. Dès 1641, la Mère Marie de l'Incar- 
nation écrit à la supérieure des Ursulines de Tours : « Nous 
habitons un quartier où les Montagnez, les Algonquins, 
les Abnaquiouois et ceux du Saguenay se vont arrêter, parce 
que tous veulent croire et obéir à Dieu '. » L'année sui- 
vante, elle dit à la même supérieure, que ses religieuses 
ont eu cette année au dessus de leurs forces, tant elles ont 
reçu de visites de sauvages, venant continuellement 
demander à la grille du couvent la nourriture spirituelle et 
celle du corps 2 . Le chiffre des visiteurs s'élève à plus de 
huit cents par an 5 . On leur apprend les vérités de la foi et 
les prières, et, après la messe, on leur fait un festin de pois 
ou de sagamite de bled d'Inde avec des pruneaux 11 . Le sacre- 
ment de baptême s'administre à la chapelle des Jésuites ou 
dans celle des communautés de femmes. Une des tribus les 
j)lus intéressantes, qui donne aux religieuses le plus de con- 
solation, est celle des Attikamègues ou Poissons-blancs. 

Simples, bons, candides, pacifiques' , les Attikamègues 
n'aiment pas la guerre et ne la font qu aux animaux^. Au 
reste, fort superstitieux, ils obéissent aveuglément à leurs 
sorciers. En 1642, quelques-uns d'entre eux se rendirent 
aux Trois-Rivières et à Québec : un aimant secret semblait 
les attirer à Dieu. Les uns se firent instruire et baptiser aux 
Trois-Rivières par le P. Buteux; d'autres assiégèrent des 
journées entières la grille des Ursulines de Québec, et, après 
une longue préparation, ils mêlèrent leurs larmes à l'eau 

d. Québec, 21 août 1641, p. 344. 

2. Québec, 29 sept. 1642, p. 354. 

3. A la même. Québec, 16 sept. 1642, p. 349. 

4. A son fils, Québec, 30 sept. 1643, p. 376. 

I). Relation de 1647, p. 57; — Marie de l Incarnation à son fils. 
Québec, 1647, p. 434. 

6. Marie de l'Incarnation, Ibid. 



— 257 — 

sainte qui coula sur leur front. Leur capitaine, Paul Oueta- 
mourat, brave chasseur et homme droit, suivit l'exemple 
de ses compatriotes 1 . La conversion dé ces sauvages fut 
sincère : jamais néophytes ne portèrent avec plus de sim- 
plicité et de piété l'étendard de t la foi. 

Rentrés chez eux, ils se livrèrent à une propagande 
active, dune fécondité admirable : beaucoup d'Attika- 
mègues, poussés par un attrait irrésistible, tombèrent aux 
pieds de la Croix ; les uns vinrent aux Trois-Rivières, rece- 
voir l'eau sainte qui régénère; les autres, incapables d'en- 
treprendre ce long et pénible voyage, attendirent la visite 
du missionnaire 2 . 

Ces sauvages habitaient au milieu des bois, sur les hau- 
teurs où le Saint-Maurice prend sa source. Là, ils vivaient 
retirés et tranquilles, dans la plus extrême pauvreté, en 
paix avec leurs voisins, s'adonnant à la pêche et à la chasse. 

La vie chrétienne des nouveaux convertis est à connaître. 
On ne peut la lire dans les Relations, sans penser à la parole 
de l'évêque de Buenos-Ayres à Philippe V : « Sire, dans 
ces peuplades nombreuses, composées d'Indiens naturelle- 
ment portés à toutes sortes de vices, il règne une si grande 
innocence, que je ne crois pas qu'il s'y commette un seul 
péché mortel 3 . » Il serait imprudent de porter le même 
jugement sur les Attikamègues ; mais avec eux une nouvelle 
République évangélique était sortie à la parole de Dieu du 
plus profond des forêts 4 . N'ayant pas de prêtre, ils se 
firent un règlement de vie, qu'ils observèrent avec une 
ponctualité et un scrupule vraiment étonnant. Au lever du 
soleil et au coucher du jour, ils s'assemblaient pour la 

1. Relation de 1647, p. 57. 

2. Relations de 1650 et 1651. 

3. Génie du christianisme, 1. IV, ch. 4 et 5. 

4. Ibid. 

Jés. et Nour.-Fr. — T. I. 21 



— 258 — 

prière. Il y avait deux assemblées principales, à plusieurs 
lieues l'une de l'autre. La prière durait un gros quart 
d'heure. Un sauvage, au milieu de la cabane, servant de 
chapelle, la récitait à haute voix, le crucifix à la main, et 
tous les autres suivaient attentifs, à genoux, les mains 
jointes, le chapelet enlacé dans les doigts. Après la prière, 
le chant des cantiques. « Cela se faisait posément, dit le 
missionnaire, sans affetterie, d'un accent tout simple, tout 
naïf et tout remjDli de dévotion *. » 

Le dimanche et les fêtes chômées, le capitaine ou le plus 
ancien de la tribu rappelait à tous, dès la première lueur 
du jour, les prescriptions suivantes : le travail est interdit ; 
la prière et les bonnes œuvres sont d'obligation ; défense de 
manger, de boire et de pétuner avant les prières du matin. 
Toutefois il est permis de voir s'il y a du poisson dans les 
filets tendus la veille. Les recommandations terminées, on 
orne la chapelle, on la tapisse débranches de sapin; les sau- 
vages font ensuite leur toilette. Ils se bariolent le visage de 
diverses couleurs, de blanc, de noir, de rouge ; ils jettent 
sur leurs épaules leurs plus belles robes, robes de castor, de 
loutre, de loup cervier ou d'écureuil noir; ils attachent 
quelques plumes à leur touffe de cheveux. Tout est mis à 
contribution, brins de porc-épic teints en rouge, grands 
bracelets, colliers et couronnes de porcelaine, les ornements 
sauvages et les ornements européens. 

La cloche sonne. On entre en silence dans la chapelle. 
C'est une cabane d'écorce de pins odoriférants, en forme de 
berceau, au fond de laquelle se trouve une grossière imita- 
tion d'autel. Le tout est garni de couvertures bleues, sur 
lesquelles sont attachés des crucifix et des images en 
papier. Les chrétiens, à genoux, commencent par réciter 

t. Relation de 1650, ch. XI. 



— 259 — 

la prière de tous les jours; les païens peuvent y assister. A 
la fin de la prière, le capitaine" renvoie ces derniers : 
« Vous qui n'êtes pas baptisés, dit-il, sortez ; les prières 
que nous allons faire ne sont que pour les chrétiens. » 
Ceux-ci chantent des cantiques, l'hymne du Saint- Sacre- 
ment, Y Ave maris stella ; ils récitent le chapelet, chantent 
le dernier Ave Maria de chaque dizaine, et prolongent ainsi 
la réunion pendant près de deux heures. Dans la soirée, 
même répétition. Chaque réunion se termine par les avis 
du capitaine, qui recommande toujours la bonne tenue, la 
réserve, la fuite du mal et la pratique du bien. En vérité, 
c'est par la religion seule qu'on civilise les barbares, et non 
par des théories scientifiques ou par les principes abstraits 
de la philosophie. Les capitaines veillaient sur les jeunes 
gens : « Songez, leur répétaient-ils souvent, qu'il faut 
mourir, et qu'il faut vous tenir prêts pour un moment 
duquel dépend une éternité tout entière ou de biens ou de 
maux, selon que vous aurez ou servy Dieu ou obéy au 
diable 1 . » Les femmes, les maris, les enfants, tous s'impro- 
visaient catéchistes ou prédicateurs 2 ; et autour de ces mis- 
sionnaires d'un nouveau genre, on voyait des capitaines et 
des vieillards de quatre-vingt et cent ans, qui n'avaient 
jamais vu d'Européens, qui n'avaient jamais conversé avec 
la robe noire ; ils écoutaient avec émotion la nouvelle doc- 
trine, et l'acceptaient avec une soumission d'enfants. « On 
eût dit, écrit le P. Buteux, que Dieu les réservait comme 
un saint Siméon ou une sainte Anne la prophétesse, pour 
avoir connaissance de Jésus-Cbrist 3 . » 

Quand les chrétiens eurent préparé les païens au 
±>aptême, ils dépêchèrent aux trois Trois-Rivières un bon 

1. Relation de 1651 , p. 22. 

2. Ibid. t p. 25. 
-3. Ibicl., p. 20. 



— 260 — 

israélite, nommé Antoine, pour supplier la robe noire de 
monter chez eux. C'était en 1650. Il s'adressa au P. Buteux, 
leur meilleur ami et leur Père, celui qui avait déposé dans 
l'âme des premiers néophytes les divines semences de la 
foi. Le Père ne put se rendre cette année à leur désir, à 
cause de ses nombreuses occupations. Grande fut la déso- 
lation du messager ; à travers ses larmes il laissa échapper 
ces tendres reproches : « Que diront ceux qui te souhaitent 
avec impatience, et qui ont un si grand désir de se confesser? 
Que feront mes enfants qui n'ont pas encore reçu le 
baptême?... Faut-il donc que nous soyons séparés après 
notre mort? que les uns soient bienheureux et les autres 
malheureux? Si j'eusse pu apporter toute ma famille sur 
mes épaules, je l'aurais fait; mais les chemins sont épou- 
vantables. Si les autres qui ne peuvent surmonter ces dif- 
ficultés, viennent à mourir sans baptême, à qui en sera la 
faute 1 ? » L'année suivante, mêmes supplications et mêmes 
larmes. Le P. Buteux n'y résista pas. 

Ce religieux portait dans un corps débile et maladif 
une âme aussi ardente que forte. Lors de son départ de 
France, en 1634, sa santé était si profondément altérée, 
qu'on se demandait s'il supporterait la traversée. Au 
Canada, il ne se ménagea pas : il couchait par terre, 
passait en prière la majeure partie de la nuit, jeûnait fré- 
quemment. L'âge et les fatigues de l'apostolat contribuaient 
encore à briser le peu de forces physiques qui lui restaient. 
Dans ces conditions, un voyage au pays des Attikamègues, 
sur les neiges, à la naissance du printemps, paraissait à 
tous imprudent et impossible. Mais l'apôtre ne voit que des 
difficultés et, par conséquent, d'heureuses occasions de 
souffrances et de mérites, là où d'autres découvrent des 

1. Relation de 16o0, p. 39. 



— 261 — 

impossibilités ; quant à l'esprit de prudence, c'est une quan- 
tité négligeable dans sa vie à la recherche des âmes. 

Le P. Buteux part le vingt-sept mars avec M. de Nor- v 
manville, deux Français, une bande de sauvages et quelques 
soldats. Le temps était beau, le soleil ardent, les neiges 
fondues, les routes impraticables. Les voyageurs n'ar- 
rivent que le jour de l' Ascension à la première assemblée 
des Attikamègues. Les Relations nous représentent le mis- 
sionnaire, monté sur des raquettes et tirant son traîneau, 
se faisant jour à travers les fleuves et les forêts, gravissant 
péniblement des montagnes, descendant dans les précipices, 
fatigué, brisé, et allant toujours, sans autre provision que 
sa confiance en Dieu. « J'avais assez de mon petit meuble, 
dit-il; le chemin, la lassitude et le jeusne, que je ne désirais 
pas rompre au temps de la passion, ne me permettaient 
pas de me charger de vivres *. » 

La naïve ferveur des Attikamègues lui fait vite oublier les 
fatigues et les privations. Les deux assemblées le reçoivent 
comme le Messie, et lui, il passe en faisant le bien, bapti- 
sant, confessant, prêchant le royaume de Dieu. Après sa 
tournée apostolique, il écrivait : « Quelle confusion pour 
moi de voir comme ces pauvres barbares, sans prêtre, sans 
messe, nv autres secours se maintiennent dans une telle 
pureté et ferveur 2 ! » Il écrivait encore : « Ce pays est un 
bon terroir, où la semence de la foy rend son fruit au 
centuple... J'espère au printemps prochain faire le même 
voyage, et pousser encore plus loin jusqu'à la mer du 
Nord, pour y trouver de nouveaux peuples et des nations 
entières, où la lumière de la foy n'a jamais encore pénétré 3 .. » 

L'année suivante, il entreprend, en eftet, le même 

1. Relation de 1651, p. 17. 

2. Ibid., p. 24. 

3. Ibid., p. 26. 



— 262 — 

voyage ; et le 3 avril, veille de son départ, il écrit à son 
supérieur, le P. Ragueneau : « Dieu veuille que nous par- 
tions une bonne fois et que le ciel soit le terme de notre 
voyage! Hsec spes reposita est in sinu meo... Le cœur me 
dit que le temps de mon bonheur s'approche 1 . » 

Ces paroles renfermaient un désir et un pressentiment ; 
le désir du martyre, le pressentiment de sa mort prochaine. 
Le martyre avait toujours été l'objet de ses vœux 2 , et, 
depuis son entrée dans la Compagnie de Jésus, sa vie de 
souffrance et d'héroïsme n'avait été qu'une préparation à 
cette grâce suprême. Sa dernière lettre semblait un avant- 
goût de ce bonheur tant désiré. 

Parti avec une bande nombreuse d'Attikamègues, la faim 
le force de se séparer d'eux après un mois de marche. Il 
continue sa route, accompagné d'un Français et d'un 
Huron 3 . Le voyage est des plus pénibles. La neige était 
fondue, les rivières coulaient librement dans leur lit. Les 
trois voyageurs, empêchés par le dégel d'aller en raquettes r 
construisent un canot d'écorce et remontent le Saint-Mau- 
rice. Le fleuve était semé de cataractes et de rapides; à 
chaque instant il fallait interrompre la navigation et faire 
portage 11 . Le dix mai, ils avaient déjà porté deux fois sur 

1. Relation de 1652, p. 2. 

2. Le P. Buteux disait un jour à son directeur au Canada : « Je 
m'estimerais trop heureux, si Dieu avait permis que je tombasse 
entre les mains des Iroquois. Leur cruauté est grande, et de mourir 
à petit feu, c'est un tourment horrible ; mais la grâce surmonte tout,, 
et un acte d'amour de Dieu est plus pur au milieu des flammes que 
ne le sont toutes nos dévotions séparées des souffrances. » (Ibid.) 

3. Le Français s'appelait Fontarabie et le Huron Tsondoutannen 
(Journal des Jésuites, p. 167).- 

4. « Les voyageurs canadiens nomment portages les parties d'une 
rivière, où la rapidité du courant, un rocher, quelque cascade,, 
empêcha que les canots et les embarcations légères ne puissent 
remonter. L'embarcation est alors transportée à dos d'hommes, au 



— 263 — 

les épaules les canots et les bagages ; ils commençaient un 
troisième portage, à travers la forêt par des lieux escarpés, 
quand ils sont assaillis par quatorze Iroquois. Ces sauvages 
avaient franchi sur leurs raquettes la distance immense qui 
les sépare des Poissons-blancs, et postés sur le passage 
des voyageurs, ils les attendaient cachés derrière les 
arbres. Le Huron est saisi et garotté, le Français tué, et le 
P. Buteux, atteint de deux balles, est ensuite assommé à 
coups de hache, dépouillé et jeté à la rivière. Le dernier 
mot sorti de ses lèvres, avant d'expirer, est le nom sacré de 
Jésus. Le Huron, étant parvenu à briser ses liens et à 
s'échapper, apporte cette nouvelle aux Trois-Rivières le 
huit juin *. 

Le regret fut général dans la Colonie. C'est une perte 
incroyable pour la mission, écrit Mère Marie de l'Incarna- 
tion 2 . Elle était l'écho de la pensée de tous. 

Né à Abbeville le onze avril 1600, entré au noviciat des 
Jésuites à Rouen le deux octobre 1620, le P. Buteux tra- 
vaillait depuis dix-huit ans au salut des Montagnais, des 
Algonquins et des Attikamègues. Le P. Ragueneau termine 
son éloge par ce dernier trait : « Il convertit à la Foy quan- 
tité de nations sauvages, pour lesquelles il avait des ten- 
dresses de Père, et qui avaient toutes pour lui des amours 
de véritables enfants 3 . 

delà des obstacles qui obstruent la navigation. » (Observations sur 
VHistoire du Canada, de l'abbé Brasseur de Bourbourg, par l'abbé 
Ferland, p. 44.) 

1. Relation de 1652,' ch. I. — Dans cette Relation, il est dit que le 
Huron arriva le huit juin aux Trois-Rivières; le Journal des Jésuites, 
p. 168, dit le vingt-huit mai. 

2. A son fils. 1 er septembre 1652. 

3. Relation de 1652, ch. I. Le P. Ragueneau dit encore du P. 
Buteux : « Dieu lui avait donné une grâce toute particulière de tou- 
cher les cœurs des sauvages et de leur instiller les sentiments de 
piété : de sorte qu'on reconnaissait entre nos néophytes, ceux qui 



— 264 — 

Nous avons vu jusqu'ici que les fondations de Sillery, 
des Trois-Rivières et de Tadoussac en faveur des tribus 

L 

nomades, avaient réalisé les désirs du P. Le Jeune, au delà 
même de ses espérances. Le P. Bressani, dans sa Relation 
abrégée de 1653, résume en quelques lignes ce magnifique 
résultat : « Là où on ne trouvait pas à notre arrivée 
une seule âme qui connût le vrai Dieu, on ne rencontre pas 
aujourd'hui, malgré les persécutions, les disettes, la faim, 
la guerre et la peste, une seule famille où il n'y ait des 
chrétiens, quoique tous les membres ne le soient pas encore. 
Voilà l'œuvre de moins de vingt années 1 ! » 

Cet ébranlement général des tribus errantes vers le 
christianisme ne s'était pas produit sans un déploiement 
d'efforts extraordinaires de la part des missionnaires. « Ils 
sont infatigables à cultiver nos bons chrétiens 2 , » disait la 

estaient sortis de sa main, par une tendresse de dévotion et un 
esprit de foy solide, et tout à fait extraordinaire. » (Ibid.) 

Le P. Buteux était entré dans la Compagnie après avoir fait trois 
ans de rhétorique. Ses lettres sont écrites avec goût et simplicité. 
Dans la Société, il étudia trois ans (1622-1625) la philosophie à la 
Flèche, puis il professa quatre ans (1625-1629) la grammaire à Caen ; 
enfin il fut appliqué quatre ans (1629-16-33) à l'étude de la théologie 
à la Flèche. De 4633 à 1634, il est surveillant au pensionnat de Cler- 
mont à Paris, et, en 1634, il part pour le Canada. Envoyé à la rési- 
dence de rimmaculée-Conception aux Trois-Rivières, il y devint 
supérieur de 1639 à 1642; remplacé en 1642 par le P. Le Jeune, il 
resta dans cette résidence comme missionnaire, travaillant avec un 
zèle extraordinaire à la conversion des sauvages. En 1647, nommé 
de nouveau supérieur, il occupa cette charge jusqu'à sa mort. (Catal. 
Prov. Francise in arch. gen.) 

1. Brève relatione... in Macerata, 1653. Parte seconda, p. 29. 

Le 30 août 1650, la Mère Marie de l'Incarnation écrivait à son fils : 
« Il y a eu procession à Québec le jour de l'Assomption. Outre le 
gros des Français, il y avait environ 600 sauvages qui marchaient en 
ordre. La dévotion de ces bons néophytes était si grande qu'elle 
tirait les larmes des yeux de ceux qui les regardaient. » 

2. A un de ses frères. Québec, 4 sep. 1640, p. 331. 



— 265 — 

Mère Marie de l'Incarnation. Elle écrivait ailleurs : « Je 
ne crois pas que la terre porte des hommes plus dégagés 
de la créature que les Pères de cette mission. On n'y 
remarque aucun sentiment de la nature ; ils ne cherchent 
qu'à souffrir pour Jésus-Christ et à lui gagner des âmes... 
Nous voyons tous les jours en eux des actions de vertu, qui 
montrent combien ces hommes apostoliques sont ennemis 
d'eux-mêmes et de leur repos pour le service de leur 
Maître 1 . » Elle écrit encore à son fils : « Je suis ravie de 
voir ici des saints dans un dénuement épouvantable... Je 
n'ai point de termes pour dire ce que j'en connais... Ils se 
rendent inexorables et sans pitié à eux-mêmes pour se faire 
mourir tout vifs, c'est-à-dire pour faire mourir en eux 
toutes les inclinations de la nature, qui sont préjudiciables 
aux imitateurs de J.-C. 2 ... Ils nous font de grandes assis- 
tances ; tous ceux qui sont dans la nécessité en reçoivent 
de même : petits et grands, et tous généralement ont 
recours à eux dans les accidents de misère qui leur 
arrivent 3 . » Enfin elle termine le portrait de ces religieux 
par ce dernier trait : « Si vous saviez la vie qu'il leur faut 
mener avec les sauvages, vous diriez que cela est impossible 
et qu'ils n'y pourraient vivre... Les travaux des ouvriers 
de l'Évangile sont si grands que je n'ai point de terme pour 
vous les faire connaître 4 . » 

Ce portrait est de la main d'une des femmes les plus 
distinguées dont s'honore l'Église du Canada, d'une de 
ses chrétiennes les plus fermes, d'un de ses caractères les 
plus beaux et les plus purs. Cette église compte cependant 

1. A la supérieure des Ursulines de Tours. Québec, 14 sep. 1640, 
p. 342. 

2. La vie de la vén. Mère Marie de l'Incarnation, p. 539. 

3. A son fils. Québec, 1651, p. 142. 

4. Vie de la Mère M. de l'Incarnation, p. 539. 



— 266 — 

dans son ménologe beaucoup de femmes de tête, de cœur 
et de vertu. Et, dans cette première moitié du dix-sep- 
tième siècle, la Mère Marie de l'Incarnation, ses filles 
spirituelles et les religieuses des différentes communautés 
voyaient les missionnaires de près, les Jésuites étant alors 
les seuls prêtres du Canada, aumôniers de couvents, curés 
de paroisses, desservants et prédicateurs. Le supérieur de 
la mission avait le titre de grand vicaire et il en exerçait 
les fonctions 1 . 

Les missionnaires et les religieuses s'occupaient des 
mêmes œuvres et poursuivaient le même but ; et, dans 
cette action commune et persévérante, il était bien impos- 
sible que la vie des religieux de la Compagnie de Jésus ne 
fût percée à jour. Elle le fut, en effet, malgré le soin qu'ils 
prenaient de n'être connus que de Dieu. « Ce qui me 
ravit davantage dans ces apôtres, écrivait la première supé- 
rieure des Ursulines, c'est qu'ils tâchent de cacher leurs 
travaux avec une modestie ravissante 2 . » 

Ces apôtres, qui travaillèrent d'une façon suivie, de 
1633 à 1652, à l'évangélisation des populations errantes, 
s'appelaient le Jeune, de Quen, du Peron, Buteux, de 



1. La Mère Marie de l'Incarnation à son fils. Québec, 1652, p. 157. 
M. Antoine Faulx, prêtre, arriva à Québec au mois d'août 1641 et 

devint chapelain des Ursulines. Il rentra en France en 1643 et fut 
remplacé par l'abbé René Chartier, qui quitta le Canada en 1648 et 
eut pour successeur M. l'abbé Vignal, qui resta attaché dix ans à la 
Communauté. En 1660, M. Pèlerin fut pendant dix mois chapelain et 
confesseur des Ursulines, et M. Dubord, en 1698, pendant trois mois. 
« A l'exception de ces années, la Communauté fut dirigée par les 
PP. Jésuites jusqu'en 1700. » (Les Ursulines de Québec, t. I, p. 92-94.) 
Voir dans Y Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec, par l'abbé Casgrain, 
p. 572 et suiv., le nom des supérieurs et des confesseurs des reli- 
gieuses de l'IIôtel-Dieu. 

2. Vie de la Mère Marie de l 'Incarnation, p. 539. 



— 267 — 

Lyonne, Druillettes 1 , Vimont, Jérôme Lalemant, Massé et 
de Noue. Le lecteur en a vu plusieurs à l'œuvre et il les 
rencontrera encore sur d'autres champs de bataille. 

Gabriel Druillettes, un des plus entreprenants de tous 
ces hommes d'action, est le dernier venu au Canada. Mais, 
à peine entré dans la carrière apostolique, il la parcourt à 
pas de géant. Admis dans la Compagnie de Jésus à Tou- 
louse, le 28 juillet 1629, il fut appliqué, au sortir du novi- 
ciat, à l'étude de la philosophie et des sciences au Puy-en- 
Velay, où il professa plus tard les humanités et la rhéto- 
rique. De là, renvoyé à Toulouse, il y suivit le grand cours 
de théologie, et passa ensuite par cette dernière année 
d'épreuve et de formation, que saint Ignace appelle 
Yécole du cœur, et qui est pour le Jésuite le foyer mysté- 
rieux où son cœur s'échauffe et se fortifie avant d'affronter 
les rudes combats de l'apostolat catholique. 

Le P. Druillettes a traversé, comme ses frères, la longue 
série des préparations; il sort du silence de sa soli- 
tude, le cœur retrempé aux sources vives de la foi et 
prêt à toutes les immolations pour le service du prochain, 
partout où l'obéissance fixera sa destinée. Intelligence 
ouverte et cultivée, nature aimante et dévouée, caractère 
plein d'énergie et de décision, il joignait à ces belles qua- 
lités les vertus qui font les apôtres et la foi qui transporte 
les montagnes. Il demande la mission du Canada, et le 

1. Le P. Gabriel Druillettes, né le 29 septembre 1610, entra au 
noviciat des Jésuites à Toulouse le 28 juillet 1629, et fit ses derniers, 
vœux de profès le 8 octobre 1645. Après le noviciat, il étudie trois 
ans la philosophie au Puy (1631-1634), puis il professe la troisième à 
Mauriac (1634-1633), les humanités à Béziers (1635-1636) et au Puy 
1636-1637), et la rhétorique au Puy (1637-1638); du Puy, il va à Tou- 
louse faire quatre ans de théologie (1638-1642) et sa troisième année 
de probation (1642-1643); enfin, en 1643, il part pour le Canada. 
(Catal. Prov. Franciai, in Arch. gen.). 



— 268 — 

quinze août 1643, il arrive à Québec avec les Pères Noël 
Chabanel et Léonard Garreau, deux victimes de choix des- 
tinées au sacrifice. En peu de temps, il se rend maître de 
la langue algonquine. Français et sauvages admirent avec 
quelle facilité il la parle. L'heure de l'action a sonné pour 
lui. 

On touchait au mois d'octobre 1644. Les Iroquois avaient 
recommencé la guerre contre les Hurons et leurs alliés : la 
terreur régnait partout. Une forte escouade d'Algonquins 
convertis vont trouver le P. Vimont et le prient de les faire 
accompagner par un missionnaire. Ils partaient pour la 
longue chasse d'hiver. « Les Iroquois, disent-ils, nous 
poursuivans partout, nous sommes contraints de nous 
éloigner de plusieurs journées de la maison de prières, et 
dans notre séjour de plusieurs mois, nous souhaitons ardem- 
ment d'avoir quelqu'un avec nous qui nous administre les 
sacrements et nous enseigne le chemin du ciel 1 . » On leur 
accorde le P. Druillettes. Il met dans un coffret tous les 
ornements nécessaires au sacrifice de la messe — c'est tout 
son bagage — et il part. 

Nous avons raconté la campagne d'hiver du P. Le 
Jeune, en compagnie des Montagnais. Celle-ci est la 
même : mêmes voyages pendant six mois par monts et 
par vaux, sur les rivières et les lacs glacés, à travers les 
bois couverts de neige ; mêmes campements sous la hutte 
enfumée; mêmes souffrances de la faim, de la soif et du 
froid. Mais que les sauvages d'aujourd'hui diffèrent de 
ceux d'hier ! Partout où ils s'arrêtent, ils dressent la cabane 
du Père ; et là, on entend la messe, on assiste au caté- 
chisme, on récite en commun la prière matin et soir. Avant 
d'aller, les hommes à la chasse et les femmes au travail, 

1. Relation de 1645, p. 14. 



— 269 — 

tous, à genoux, demandent la bénédiction du prêtre. 
Les dimanches et les fêtes sont exactement observés. La 
nuit de Noël, le jour des Gendres, les Rameaux, les feux 
de joie de la Saint-Joseph, rien n'est oublié. Tout se 
passe le mieux possible, selon le rite de l'Église, dans 
ce petit pavillon d'écorce, au milieu de ces grands bois de la 
Nouvelle-France, où pour la première fois descend et s'im- 
mole la divine Hostie. Le Vendredi-Saint, les sauvages 
agenouillés aux pieds du Crucifix, près de l'autel rustique, 
prient d'une voix fervente pour les Iroquois, leurs enne- 
mis : « Seigneur, disent-ils, pardonnez à ceux qui nous 
poursuivent avec tant de fureur, qui nous font mourir avec 
tant de rage ; ouvrez leurs yeux ^ » Le protestant Parkman 
ne peut s'empêcher d'admirer cette sublime manifestation 
de la charité chrétienne ; il ne trouve même rien de 
plus beau dans les Relations des Jésuites : « Pour qui con- 
naît, ajoute-t-il, la tenace intensité de haine d'un Indien, 
on doit voir dans un pareil effort autre chose que la trace 
d'une vaine superstition : par la foi on avait réussi à faire 
adopter à ces natures sauvages une idée qui leur avait 
toujours été absolument étrangère... Preuve évidente qu'en 
enseignant les dogmes et les préceptes de l'Eglise romaine, 
les missionnaires initiaient aussi les sauvages à toutes les 
lois morales du christianisme. » Et plus loin, il conclut : 
« Les protestants auront beau vouloir ridiculiser la forme 
de religion que les Jésuites enseignaient aux sauvages, 
l'expérience est là pour démontrer qu'elle était la seule 
accessible à leur nature inculte et barbare 2 . » 

La force d'âme et le dévouement ne mettent pas à l'abri 
des dures atteintes de la souffrance. Les privations, la 

1. Relation de 1645, p. 16. 

2. Parkman (Francis). The Jesuits in North America, Boston, 1880, 
ch. XX. 



— 270 — 

fumée des wigwams, toutes les misères inséparables de la 
vie sauvage et vagabonde altérèrent profondément la forte 
santé du P. Druillettes ; il perdit môme la vue. Que faire 
et comment suivre ses compagnons? Il leur dit : « Donnez- 
moi un guide, j'ai encore assez de vigueur pour vous 
suivre. » On le confia à un enfant. « Si tu veux t'assujettir 
à nos remèdes, lui dirent ses néophytes désolés, tu guéri- 
ras. » Il accepte, et une femme, armée d'un bout de fer 
rouillé, lui racle les yeux. Jamais le patient n'avait tant 
souffert de sa vie. Il comprend qu'il vaut mieux s'adresser 
à Dieu, le grand médecin. Il offre le sacrifice de la messe, 
il prie et fait prier les sauvages, et il recouvre subitement 
la vue *. 

Cependant une mission importante l'attendait à son 
retour à Québec. 

Sur la rivière Kénebec vivaient les Abénakis, peuplade 
algonquine , limitrophe de l'Acadie et de la Nouvelle- 
Angleterre. Cette nation belliqueuse, qui fut longtemps 
pour les Français une puissante barrière contre les Anglais, 
avait été fort touchée de l'accueil fait, à Sillery, à quelques- 
uns de ses guerriers. Ceux-ci avaient assisté à la prière 
des néophytes, ils avaient été témoins de la ferveur de leur 
vie chrétienne et du dévouement des missionnaires, et ren- 
trés dans leur pays, chrétiens et apôtres, ils avaient engagé 
leurs compatriotes à demander la robe noire, ce qu'ils firent 
avec instance. 

Le 29 août 1646, le P. Druillettes se met donc en 
route, accompagné de quelques Indiens. C'est le premier 

1. Relation de 1645, ch. VI, pp. 14 et suiv. ; — Circulaire touchant 
la mort du P. Druillettes aux archives du Ministère des Affaires étran- 
gères, Mémoires et documents, 1661-1688, vol. V, fol. 357, 358 et 
359. 



— 271 — 

Européen qui entreprend le long et pénible voyage du Saint- 
Laurent aux sources de la rivière Kénebec *, en remontant 
la rivière Chaudière. Il descend la rivière Kénebec sur un 
canot d'écorce, continue sa course jusqu'à la mer, se rend 
à Pentagouet 2 chez les Capucins, et, après avoir visité sur 
sa' route plusieurs postes anglais, où il est admirablement 
reçu, il vient se fixer à Koussinok 3 , aujourd'hui la ville 
d'Augusta. 

Là, les Indiens lui bâtissent à la hâte une chapelle 
en planches, et autour de la chapelle, ils dressent 
quinze grandes cabanes. Le missionnaire apprend vite la 
langue, et aussitôt il se met à catéchiser et à baptiser, puis 
à visiter les malades. Les sauvages, sur sa recommanda- 
tion, renoncent aux boissons enivrantes; les jeunes gens 
jettent leurs manitous ; les charmes et les incantations 
disparaissent, pour faire place à la prière. En quelques 
mois, c'est un changement radical. Au milieu de janvier, 
toute la troupe part pour la chasse ; le P. Druillettesla suit. 
En dépit des prédictions et des menaces des sorciers, les 
chasseurs convertis sont heureux à la chasse, plus heureux 
que les autres. Quelques jongleurs, frappés de la puissance 
du Dieu des chrétiens, reçoivent le baptême et brûlent 
leurs tambours. « Qui pourrait raconter, dit le protestant 
Bancroft, tous les dangers auxquels le missionnaire fut 
exposé ? Les rochers aigus du lit du fleuve menaçaient con- 
stamment de briser sa frêle embarcation; l'hiver transfor- 
mait les solitudes du Maine en un désert de neige ; et le 

1. Ou Kénebec, Kiniheki et Kinihequi. 

2. Samuel Champlain, par N.-E. Dionne, p. 104, note \ : « Cham- 
plain l'appelle Peimtegoiiet. D'après l'abbé Maurault, Pentagouet n'est 
autre chose que Pentagouit, qui signifie endroit d'une rivière où il y a 
des rapides (Histoire des Abénaquis, p. 5). Les Anglais ont donné la 
préférence au mot Penobscot. » 

3. Histoire des Abénakis, p. 119, note 2. 



— 272 — 

voyageur, chrétien ou païen, devait emporter avec lui 
habitation, mobilier et nourriture. Pourtant, le Jésuite 
parvint à se concilier l'affection des sauvages, et, après 
avoir passé dix mois au milieu deux, il revint (1647) à 
Québec, plein de joie et de santé, escorté par une trentaine 
d'Indiens 1 . » . 

Le même historien ajoute : « Ainsi, au mois de septembre 
1646, quatorze ans après le rétablissement de Québec, la 
France marchait rapidement vers une vaste domination 

1. Bancroft (George), History of the United States, t. IV, ch. XX. 

Quelques historiens se sont demandés pourquoi le P. Druillettes 
n'était pas retourné l'année suivante chez les Abénakis. La réponse 
se trouve dans le Journal des Jésuites, juillet 1647, p. 91 : « Le 3 ou 
4 juillet, les Abnaquiois demandent à me parler pour me remercier 
du voyage du P. Druilletes, et me prier de le laisser retourner ; mais 
les derniers venus des Abnaquiois ayant aporté des lettres des Pères 
Capucins qui nous priaient de n'y plus retourner, je leur refusé, 
et fis la réponse qui se trouvera dans une lettre que j'escrivis sur ce 
sujet aux Capucins. » En 1647 et en 1648, les Abénakis supplièrent 
le P. Druillettes de revenir au milieu d'eux (l'abbé Maurault, p. 130) ; 
mais le Père ne crut pas devoir céder à leurs prières de crainte de se 
rendre désagréable aux PP. Capucins de l'Acadie. En 1650, le 
P. Corne de Mante, supérieur des Capucins, invita lui-même les 
Jésuites à venir évangéliser les Abénakis parla lettre suivante (Rela- 
tion de 1651, pp. 14 et 15) : « Nous conjurons vos Révérences par la 
sacrée dilection de Jésus et de Marie pour le salut de ces pauvres 
âmes qui vous demandent vers le Sud, de leur donner toutes les 
assistances que votre charité courageuse et infatigable leur pourra 
donner ; et même si en passant à la rivière Kinibequi vous y ren- 
contriez des nôtres, vous nous feriez plaisir de leur manifester vos 
besoins ; que si vous n'en rencontrez point, vous continuerez, s'il vous 
plaît, vos saintes instructions envers ces pauvres barbares et aban- 
donnés, autant que votre charité le pourra permettre. » Les Abéna- 
kis remirent eux-mêmes cette lettre au P. Ragueneau, recteur du 
Collège, qui permit au P. Druillettes de partir le 1 er septembre 1650. 
Nous parlerons dans la suite de ce second voyage. 

Voir, sur la visite du P. Druillettes aux Abénakis : Relation de 1646, 
p. 19; — Relation de 1647, ch. X, pp. 51 et suiv. ; — Histoire des 
Abénakis, par l'abbé Maurault, ch. X. 



— 273 — 

dans l'Amérique septentrionale, avait ses avant-postes 
sur la rivière Kénebec et sur les bords du lac Huron ; elle 
s'était même avancée jusqu'aux établissements situés 
autour d'Albany. Les missionnaires, enflammés de zèle, 
profitaient intrépidement de la tranquillité et se dévouaient 
à l'obéissance jusqu'à la mort. La force entière de la colo- 
nie reposait clans les missions 1 . » 

Tandis que le P. Druillettes visitait au Sud du Saint- 
Laurent la vaillante tribu des Abénakis, le P. de Quen 
partait de Tadoussac, remontait le Saguenay sur un canot 
conduit par deux sauvages, et, après avoir traversé une 
série de rivières, de lacs et de rapides, il arrivait chez la 
nation du Porc-Epic. Il avait appris que des chrétiens de 
cette tribu, baptisés à Tadoussac, étaient gravement 
malades, et il venait les consoler et les fortifier à l'heure 
suprême. Il espérait par la même occasion répandre dans 
l'âme de quelques infidèles les saintes clartés de l'Evangile. 
« Aussitôt que les sauvages m'aperçurent, écrit le Jésuite, 
ils sortirent de leur cabane pour voir le premier Français 
qui ait jamais mis le pied dessus leurs terres. Ils s'éton- 
naient de mon entreprise, ne croyant pas que jamais j'aurais 
eu le courage de franchir tant de difficultés pour leur amour. 
Ils me reçurent dans leurs cabanes comme un homme venu 
du ciel... Le capitaine me dit : Nous te sçaurions exprimer 
la joie que nous avons de ta venue ; une chose nous attriste, 
tu vie ns en une mauvaise saison ; nous n'avons point de rets 
pour pescher du poisson, et les eaux sont trop grandes 
pour prendre le castor 2 . » Le P. de Quen confesse les 
chrétiens, console les malades, dispose les vieillards au 



1. Bancroft, t. IV, ch. XX. 

2. Relation de 1647, p. 65. 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 22 



— 274 — 

baptême pour l'été prochain, et reprend le chemin de 
Tadoussac 1 . 

Cependant la mort commençait à moissonner ces vaillants 
ouvriers de la première heure, qui s'employaient avec tant 
de courage, avec un si réel mépris des fatigues, des souf- 
frances et de la mort, au salut et à la civilisation des popu- 
lations errantes. Nous avons parlé du P. de Noue, vrai type 
du missionnaire dévoué, charitable, prêt à tout. Ce reli- 
gieux de noble race, instruit, profès des quatre vœux, 
versé dans toutes les questions de théologie et de morale, 
s'était fait volontairement, comme nous l'avons dit, par un 
sentiment d'humilité que les grands cœurs peuvent seuls 
comprendre, le serviteur de tous dans la Nouvelle-France 2 , 
Uu jour qu'on le pressait fortement de revenir à Paris, où 
avec son nom et la nature de son talent il ferait certaine- 
ment plus de bien qu'au Canada : « Je veux mourir ici, 
répondit-il, occupé jusqu'à la fin à servir les sauvages et 
ceux qui en ont soin 3 . » Ne pouvant les instruire, parce 
qu'il ne savait pas leur langue, il les servit, en effet, à 
Québec, à Sillery et aux Trois-Rivières, mais avec tant 
d'amabilité et de joyeux entrain qu'il semblait prendre 
plaisir aux besognes les plus pénibles et les plus rebu- 
tantes 4 . Français et sauvages le regardaient comme un saint ; 
il en accomplissait tous les actes, il en avait tous les dehors ; 
et l'opinion publique, généralement bon juge, sait bien 
qu'il ne peut y avoir de rayonnement constant de la vertu 
sans le foyer intérieur qui en est l'aliment et la source. 

i. Relation de 1647 sur la mission du P. de Quen à Sainte-Croix 
de Tadoussac, pp. 61 et suiv., et sur son voyage à la nation du Porc- 
Épic, pp. 64-66. 

2. Relation de 1646, pp. 10 et 11. 

3. Ihid., p. 11. 

4. Ihid., p. 11. 



— 275 — 

Le P. de Noue, en dehors du temps qu'il consacrait à 
l'instruction et à la sanctification religieuse des Français, 
passait ses journées à l'hôpital des sauvages ou dans la 
cabane des malades et des mourants, les soignant tous 
comme un simple infirmier 1 . Si les vivres manquaient, il 
allait déterrer les racines dans les bois ou pêcher du poisson 
dans la rivière. Il faisait au besoin le métier de manœuvre 2 . 
Tout coûtait à sa fière nature, destinée à mieux par nais- 
sance et par éducation ; rien ne décourageait son âme 
généreuse, fortement trempée, dépouillée par libre choix 
du vain honneur et des fausses jouissances. 

Il était réservé à cet apôtre, qui ne vivait que de Dieu et 
pour Dieu, de mourir loin de tout secours humain, assisté 
et consolé par Dieu seul. Le 30 janvier 1646, il quitte les 
Trois-Rivières, accompagné de deux soldats et d'un Huron, 
et se dirige vers le fort Richelieu, où il doit administrer 
aux Français de la garnison les sacrements de Pénitence 
et d'Eucharistie. Le Saint-Laurent coulait sous une forte 
couche de glace, la terre était couverte de neige. Les voya- 
geurs allaient en raquettes, leurs bagages sur de petits 
traîneaux. Le soir venu, ils s'étendent dans un grand 
trou, creusé dans la neige, avec le ciel pour abri et pour 
toit. Les deux soldats, nouvellement arrivés au Canada et 
peu habitués à se servir de raquettes, étaient très fatigués ; 
le P. de Noue s'en aperçut, et, n'écoutant que sa charité, 
il se lève à deux heures du matin, met dans sa poche un 
morceau de pain et quelques pruneaux, et part sans briquet 
ni couverture, pour aller au fort chercher du secours. Cet 
acte de charité lui coûta la vie. Il s'égara au milieu des 
ténèbres et des tourbillons déneige. 



1. Relation de 1646, p. 11, 

2. Ibid. 



— 276 — 

Trois jours après, le deux février, un soldat et deux 
hurons envoyés à sa recherche, trouvèrent le corps gelé du 
missionnaire à quatre lieues au dessus du fort. Il était à 
genoux, la tête découverte, les bras croisés sur la poitrine 
et les yeux ouverts regardant le ciel. 

On le transporta aux Trois-Rivières, « où tout le monde, 
dit Marie de l'Incarnation, fut comblé de tristesse et de 
consolation tout ensemble ; de tristesse, voyant ce bon 
Père, qui n'avait point de plus grand soin jour et nuit que 
d'obliger tout le monde, être ainsi mort, abandonné de tout 
secours humain; et de consolation, regardant ce corps en 
la posture où l'on dépeint ordinairement saint François- 
Xavier, les bras croisés sur la poitrine, les yeux ouverts et 
fixés vers le ciel, qui seul avait été le témoin de son agonie, 
et l'attendait pour le couronner de ses travaux. Sa face 
ressemblait à un homme, qui est en contemplation, plutôt 
qu'à un mort 1 . » 

Le douze mai de la même année, le P. Ennemond Massé 
allait rejoindre dans le triomphe de la gloire le P. Anne de 
Noue. Tous deux avaient parcouru la même carrière d'ab- 
négation, de mortification et d'apostolat; tous deux, dans 
la société religieuse, avaient choisi la dernière place, celle 
où l'on travaille et où l'on se sacrifie sans éclat et sans 
bruit, mais souvent avec plus de fruit. Elle serait longue 
l'histoire du bien produit par ces deux hommes! Ils sont 
morts tous deux dans leur chère mission du Canada, l'un 

1. Voir, pour tout ce qui précède, sur le P. de Noue : 
Brève Relatione d'alcune missioni, delP. Franc. Gioseppe Bressani, 
S. J., parte 3 a , cap. I; — Lettres de la Mère M. de l'Incarnation, 
p. 411 et suiv. ; — Cours d 1 histoire du Canada, de l'abbé Ferland, t. I, 
p. 340; — Histoire générale de la Nouvelle-France, parle P. de Char- 
levoix, t. I, p. 267 ; — Relation de 1646, cluIII ; — Parkman (Franc), 
Jhe Jesuits in North America, ch. XVI. 




P. ANNE DE NOUE 
2 Février 1646 



— 277 — 

dans l'exercice de la charité, l'autre dans l'acte de la prière, 
tous deux en grande réputation de sainteté. Ils furent 
enterrés dans les deux premières réductions du Canada, le 
P. Massé à Sillery et le P. de Noue aux Trois-Rivières. 

Le peuple Canadien-Français n'a pas oublié ce qu'il doit 
au P. Massé. En 1870, deux prêtres 1 , exécutant des fouilles 
à Sillery, découvraient les restes précieux du missionnaire 
dans la chapelle latérale de l'ancienne église, du côté de 
l'évangile; et, le vingt-six juin de la même année, une foule 
immense se pressait autour du monument funèbre élevé 
par la reconnaissance publique au premier apôtre de la 
Nouvelle-France. Sur un des côtés de l'obélisque, on lit 
cette inscription gravée sur le marbre : 

Les habitants de Sillery 

Ont élevé ce monument 

a la mémoire 

Du P. Ennemond Massé, S. J. , 

Premier missionnaire en Canada, 

Inhumé en 1646 
Dans l'église de Saint-Michel 

En la résidence 
De Saint-Joseph de Sillery 2 . 



1. L'abbé Laverdière et l'abbé Casgrain. 

2. Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec, par l'abbé Casgrain, p. 99 
Le Journal de Québec, lundi 27 juin 1870. 

V. aux Pièces justificatives, n° V. 



CHAPITRE CINQUIÈME 

Fondation à Notre-Dame des Anges d'un séminaire pour les enfants 
des sauvages ; insuccès de cette fondation. — Fondation à Québec 
d'un séminaire pour les filles sauvages; Madame de la Peltrie, mère 
Marie de l'Incarnation, les Ursulines. — Fondation d'un hôpital à 
Québec; la duchesse d'Aiguillon, les Hospitalières de Dieppe. — 
Fondation de la société de Notre-Dame de Montréal ; Jérôme Le 
Royer de la Dauversière, de Maisonneuve, d'Ailleboust, Mademoi- 
selle Mance. — Le P. Vimont, supérieur général de la mission du 
Canada. 

Dans le but de faciliter la conversion des sauvages, 
Richelieu avait inséré dans l'acte de fondation de la Com- 
pagnie des Cent-Associés, que tout Indien converti serait 
considéré comme citoyen français. Dussieux, dans sa notice 
sur le Canada ! , félicite le Cardinal de cette heureuse dispo- 
sition. « A aucune époque, même en France, dit-il, on n'a 
fait une plus large et plus généreuse application de la fra- 
ternité chrétienne. En accordant aux Indiens catholiques 
une complète égalité avec les citoyens français, sans tenir 
compte des différences de race, le grand Cardinal donnait 
la mesure de l'élévation et de la hardiesse de son génie. » 

L'éloge ne laisse rien à désirer. Et de fait, la pensée de 
Richelieu était libérale, digne d'un prélat français. Il faut 
cependant l'avouer : seule, elle n'eût produit qu'un mince 
résultat; jamais elle n'eût créé une nouvelle France dans 
l'Amérique du Nord. Le système du P. Le Jeune avait 
l'avantage d'être plus pratique et plus fécondant. Il fixa à 
Sillery, les sauvages nomades, et en fit des amis et des 

1. Le Canada, p. 29. 



— 280 — 

sujets de la France, en les amenant à la vraie Foi, tout 
en respectant dans une large mesure leurs mœurs, leurs 
usages et leur langue *. 

11 ne réussit pas aussi bien dans une autre partie de son 
programme. Gomme tant d'autres, il s'imagina qu'il par- 
viendrait à élever dans un séminaire ou pensionnat des 
enfants sauvages, et qu'une fois formés, ceux-ci porteraient 
à leurs compatriotes les lumières de la Foi, qu'ils seraient 
le germe actif des générations chrétiennes de l'avenir. Dès 
1635, il écrivait : « Le premier dessein de la Résidence de 
Québec est de dresser un collège pour instruire les enfants 
des familles qui se vont tous les jours multipliant 2 . » Nous 
avons vu dans le chapitre premier l'heureuse réussite de ce 
projet. « Le second dessein, ajoute le P. Le Jeune, est 
d'établir un séminaire de petits sauvages, pour les élever 
en la Fov chrétienne 3 . » 

Cette idée n'était pas nouvelle. Les Récollets avaient eu 
l'intention de fonder une école près de leur couvent de Notre- 
Dame des Anges. Le manque de ressources les força de 
renoncer à ce projet. Le P. Le Jeune le reprit; mais, dans 
cette entreprise, on a de la peine à reconnaître son coup 
d'œil, son esprit de méthode et de décision. S'il loue l'excel- 
lente bonté de l'œuvre , il tâtonne dans l'exécution , il 
hésite, il modifie ses appréciations et ses plans. On sent 

1. Dans son histoire du Canada, p. 36, note, Dussioux dit, en par- 
lant des sauvages nomades que les missionnaires avaient fixés et 
convertis : « Les sauvages chrétiens ou domiciliés, comme l'on disait, 
nous fournirent dans la guerre de 1755 des contingents de soldats 
dévoués, qui s'élevèrent quelquefois jusqu'à 800 hommes, excellents 
tireurs. Ce sont eux qui gagnèrent la bataille de la Belle-Rivière, 
en 1755, sur le général Braddock. Les Indiens domiciliés partaient à 
la guerre avec les missionnaires attachés à leurs paroisses. » 

2. Relation de 1635, p. 3. 

3. Ihid. 



— 281 — 

qu'il s'avance sur un terrain mouvant, semé d'obstacles; il 
change plus d'une fois de route. 

En 1634 *, il écrit : « Pour le séminaire, je ne voudrais 
pas prendre les enfants du pays dans le pays même, parce 
que ces barbares ne peuvent supporter qu'on châtie leurs 
enfants, non pas même de paroles, ne pouvant rien refuser 
à un enfant qui pleure; si bien qu'à la moindre fantaisie, 
ils nous les enlèveraient, devant qu'ils fussent instruicts ? . » 
Deux ans après il change d'avis; il croit que le voisinage 
des parents ne nuira ni au recrutement des enfants ni à 
leur séjour à l'école : « car en ayant quelques uns affidés, 
qui appellent et retiennent les autres, les pères et mères 
qui ne savent ce que c'est de contrarier leurs enfants, les 
laisseront sans contredit 3 . » En 1634, il ne veut au sémi- 
naire de Québec que des Hurons; en 1636, il admet des 
Algonquins et des Montagnais. 

Sa première pensée était d'établir le séminaire à Notre- 
Dame des Anges, et la maison avait été disposée pour 
recevoir les petits sauvages. Plus tard il écrit que ce lieu 
est solitaire, qu'il n'y a point d'enfants français : aussi 
« nous changeons, dit-il, la pensée que nous avons eue 
autrefois d'arrêter là le séminaire, l'expérience nous fait voir 
qu'il le faut nécessairement placer où est le gros de nos 
Français, à Québec, pour arrêter les petits sauvages par les 
petits Français 4 ». 

L'expérience fit comprendre également qu'il y aurait un 

1. Cette même année, 1634, dans une lettre écrite au R. P. Pro- 
vincial de Paris (Doc. XII du P. Carayon, p. 153), le P. Le Jeune est 
tellement persuadé de la nécessité d'éloigner les petits sauvages de 
leurs parents, si on veut les retenir à l'école, qu'il propose de les 
envoyer en France. Le P. Charles Lalemant ne fut pas de cet avis. 

2. Relation de 1634, p. 12. 

3. Relation de 1636, p. 35. 

4. Ibid. 



— 282 — 

grave inconvénient à mêler les sauvages aux Français. Le 
sauvage est le plus souvent corrompu dès le jeune âge : 
n'était-il pas à craindre qu'il ne pervertît en peu de temps 
ses camarades français? 

En définitive, après maints tâtonnements et tergiversa- 
tions, le séminaire fut bâti à Notre-Dame des Anges. C'est 
là qu'on installa les jeunes sauvages; Hurons, Algonquins, 
Montagnais, Outaouais. Tous purent s'y faire admettre : il 
suffisait d'avoir les qualités et les aptitudes jugées néces- 
saires. 

Les indécisions n'existent plus ; l'heure des difficultés 
-commence. Le P. de Brébeuf, qui se trouvait alors chez les 
Hurons, décide, à force d'instances et de promesses, douze 
petits enfants à descendre à Québec. Au moment du départ, 
les mères et les grand'mères se jettent au cou de leurs 
enfants et refusent de s'en séparer. C'est une scène 
navrante. Trois finissent par obtenir le consentement des 
parents et partent avec les Pères Daniel et Davos t. Aux 
Trois-Rivières, deux sont pris du mal du pays et reviennent 
sur leurs pas. Ils sont remplacés par deux petits Hurons; 
et les trois séminaristes, Satouta, Tsiko et un autre, dont 
les Relations taisent le nom, entrent à Notre-Dame des 
Anges vers la fin de juillet 1635. Quelques jours après, 
trois autres Hurons viennent les rejoindre : Teouatirhon, 
Andehoua, Aïandacé 1 . 

Comment les habiller et les nourrir? La charité est ingé- 
nieuse. Pour venir à leur secours, le P. Le Jeune, qui est à 
bout de ressources, congédie une partie de ses ouvriers : « Ren- 
voyer les sauvages, écrit-il, nous ne le ferons jamais; nous 
leur donnerions plutôt la moitié de nous-mêmes ; l'affaire est 
trop importante pour la gloire de Notre-Seigneur 2 . » 

1. Relation de 1636, p. 73. 

2. Relation de 1636, p. 75. 



— 283 — 

Le pensionnat est ouvert; et le règlement fonctionne 
avec la plus indulgente douceur : prière, sainte-messe, un 
peu de travail, beaucoup de récréations, pêche et chasse 
pendant les promenades de chaque jour. Le régime sévère, 
monacal ou militaire, comme on voudra, de nos écoles de 
France eût mal convenu à ces natures indépendantes, volon- 
taires, habituées à vivre sans frein, impatientes de tout 
joug, élevées en plein air, à travers les bois, sur les lacs ou 
sur les rivières. On leur apprenait à lire et à écrire; le 
P. Daniel leur enseignait la doctrine chrétienne. 

Nous avons dit que le P. Le Jeune, à son arrivée à Notre- 
Dame des Anges, avait ouvert une petite école d'externes, 
fréquentée par les enfants des Algonquins et des Monta- 
gnais, qui cabanaient aux environs de Québec. Cette école 
avait prospéré, et, en 1635, garçons et filles se réunissaient 
nombreux à la chapelle de la Résidence pour y apprendre 
la doctrine chrétienne. L'enseignement était public et 
attirait beaucoup de parents. Après la leçon, régal de pois. 
De temps à autre, séance publique à laquelle assistaient le 
gouverneur et les principaux citoyens de Québec : on inter- 
rogeait les enfants sur les principaux points de la religion, 
on distribuait des récompenses aux plus méritants. Le P. 
Le Jeune faisait ce cours de catéchisme *. Nos petits sémi- 
naristes le suivirent. 

Tout allait pour le mieux au pensionnat naissant; et 
l'avenir se montrait chargé d'espérances, quand la mort vint 
enlever Satouta et Tsiko, natures d'élite, qui promettaient 
beaucoup. « Voilà, dit le P. Le Jeune, les deux yeux de 
notre séminaire éteints en peu de temps, les deux colonnes 
renversées 2 ! » Le petit camarade, entré avec eux à Notre- 
Dame des Anges, fut pris de nostalgie et quitta l'école. 

1. Relation de 1637, p. 39. 

2. Relation de 1637, p. 57. 



— 284 — 

Restaient Aïandacé, le benjamin de la bande, Andehoua et 
Teouatirhon; les deux premiers, de retour au pays, y furent 
des modèles de foi et de piété; le dernier, jeté par la puis- 
sance de passions indomptées en dehors de la voie droite, 
finit par y rentrer et mourut en chrétien, muni de tous les 
secours de la religion. 

Ceux qui les remplacèrent à Notre-Dame des Anges 
n'avaient ni la même innocence de mœurs, ni les mêmes 
qualités du cœur et de l'esprit : ils s'enfuirent de l'école 
au printemps de 1638 1 . L'année suivante^, les portes du 
séminaire s'ouvrirent à des Montagnais, à des Algon- 
quins et à des Hurons 2 ; hélas! pas pour longtemps. 
Bientôt, le pensionnat était fermé, faute d'élèves, et les 
Jésuites abandonnèrent la Résidence de Notre-Dame des 
Anges pour s'établir au collège de Québec. 

Le séminaire avait atteint une durée de cinq ans à peine. 
L'insuccès était notoire ; il fallait en chercher la cause dans 
le génie du jeune sauvage, insuffisamment connu des Pères, 
quand ils entreprirent avec plus de zèle que d'expérience 
cette fondation scolaire. Leur plan d'éducation présentait 
cependant des garanties de prospérité par sa simplicité 
même : n'admettre au pensionnat que des enfants de dix à 
quatorze ans, et les choisir entre les sujets proposés par les 
missionnaires ; là, pendant quatre ou cinq ans, et plus, si 
c'était possible, leur apprendre à lire et à écrire, les initier 
aux éléments des sciences et des arts, et par dessus tout les 
former à la vertu et à la connaissance des vérités dogma- 
tiques, deux conditions nécessaires, d'abord pour ne pas 
perdre, au sortir de l'école, la pureté de leurs mœurs au 
contact de la dépravation des sauvages, ensuite pour tra- 

1. Relation de 1638, ch. IX et X. 

2. Relation de 1639, pp. 38-42. 



— 285 — 

vailler avec fruit au salut des âmes de leurs compatriotes. 
Dans le but d'assurer davantage le succès de l'œuvre, les 
missionnaires comptaient ne renvoyer le séminariste au 
pays qu'à l'âge de dix-huit à vingt ans. 

Pour réaliser ce plan d'éducation, ni le savoir-faire, ni 
le dévouement ne firent défaut; le recrutement des élèves 
s'opéra même au début sans de trop grosses difficultés, et, 
en général, on sut distinguer dans le nombre des présenta- 
tions les sujets que la nature appelait à de plus hautes des- 
tinées. Mais, en dépit des meilleurs choix et malgré tous 
les soins dont ils furent entourés, les petits sauvages, une 
fois entre quatre murs, en dehors de leurs forêts et loin de 
leurs parents, ne purent y tenir. Tout ce qui est nouveau 
est beau ; au commencement, presque tous semblaient ravis 
de leur nouveau séjour, enchantés de leur vie d'écoliers. 
Après quelques mois, un an, et, pour un petit nombre, 
deux ou trois ans, tout changeait d'aspect ; ils pleuraient 
leur liberté perdue, ils regrettaient leurs cabanes et leurs 
bois, ils ne voyaient rien au dessus de la chasse et de la 
pêche ; rien ne leur plaisait à l'école, ni l'étude, ni le 
règlement, ni la nourriture, ni le costume à la fran- 
çaise, ni les douceurs de toutes sortes que la charité 
leur procurait ; ils ne songeaient qu'à revoir le pays, 
à reprendre leur vie errante et vagabonde ; presque tous 
devenaient nostalgiques. Impossible de retenir les élèves 
même les plus attachés à leurs maîtres. D'un autre côté, 
les parents ne comprenaient pas les avantages de l'instruc- 
tion. « Je suis assez savant pour instruire mon fils, » disait 
un capitaine algonquin au P. Le Jeune, qui lui conseillait 
d'envover son enfant à Notre-Dame des Anges 1 . « S'ils 
consentaient à se séparer de leurs enfants, écrivait Mgr de 

1. Relation de 1635. 



— 286 — 

Laval, on ne pouvait guère espérer que ce fût pour long- 
temps, parce que, pour l'ordinaire, les familles des sau- 
vages ne sont pas peuplées de beaucoup d'enfants... Ils 
n'en ont pour la plupart que deux ou trois, et rarement ils 
passent le nombre de quatre ; ce qui fait qu'ils se reposent, 
sur leurs enfants lorsqu'ils sont un peu avancés en âge, 
pour l'entretien de leur famille, qu'ils ne peuvent se pro- 
curer que par la chasse et d'autres travaux, dont les pères 
et mères ne sont plus capables, alors que leurs enfants sont 
en âge et en pouvoir de les secourir 1 . » 

Les petits sauvages revenaient donc au pays, après un 
court séjour au séminaire, incapables de rendre les services 
qu'on attendait d'eux, et exposés, à cause de leur jeune âge, 
aux plus terribles tentations. La majorité ne résista pas 
aux séductions du mal, même parmi ceux qui sortirent de 
Notre-Dame des Anges plus affermis dans le devoir. Dès 
le séminaire, beaucoup répondirent si peu au dévouement 
de leurs maîtres qu'on fut obligé, en 1638, dans l'intérêt 
de l'école, de renvoyer tous les séminaristes, à l'exception 
d'Andehoua et de Teouatirhon-. Le demi-savoir fut aussi 
fatal à quelques-uns. 

En définitive, l'expérience montra aux Pères qu'ils 
avaient fait fausse route ; et, après mûre réflexion, au lieu 
de s'obstiner à la suivre, ils revinrent sur leurs pas. « Le 
séminaire, qui avait esté estably àNostre-Dame des Anges, 
écrivait le P. Vimont en 1643, fut interrompu pour de 
justes raisons, et nommément parce que l'on ne voyait pas 
de fruict notable parmy les sauvages, commençant 



1. Relation de 1668, p. 30. Lettre de Mgr l'évoque de Pétrée à 
M. Poitevin, curé de Saint-Josse, à Paris. 

2. Relation de 1638, p. 23 : « Voilà donc derechef le séminaire 
réduit au petit pied, et au nombre de deux. » 



— 287 — 

l'instruction d'un peuple par des en fan s ; l'expérience nous 
la faict cognoistre 1 . » 

Ajoutons que cette œuvre d'un si maigre profit était fort 
coûteuse; et souvent les ressources manquaient. Plus 
d'une fois le P. Le Jeune se demanda comment il procure- 
rait des vivres à ses écoliers 2 . Il n'avait pas seulement à sa 
charge la nourriture et l'entretien des enfants ; il lui fallait 
encore contenter l'insatiable avidité des parents, sollici- 
teurs importuns, qui regardaient les Jésuites comme leurs 
obligés, les assiégeaient de demandes, et ne se retiraient que 
les mains pleines de cadeaux. 

Les aumônes qu'on recevait de France et que l'on consa- 
crait à l'éducation des enfants de Notre-Dame des Anges 
pouvaient être utilisées plus avantageusement ailleurs. 
Elles furent employées à l'érection de cabanes à Saint- 
Joseph de Sillery, où se concentraient depuis quelques 
années les efforts des missionnaires 3 . ■ 

Cependant la critique, qui a constamment les yeux; 
ouverts sur les faits et gestes des Jésuites, n'avait pas vu 
sans un plaisir secret l'insuccès du séminaire, et elle pro- 
fita de cet échec pour leur faire voir beau jeu. Il fallait s'y 
attendre. 

Il y avait à la cour du roi de France quelques esprits 
fâcheux, intrigants de race, ambitieux, dévorés de jalousie, 

1. Relation de 1643, p. 28. 

2. Relation de 1637, p. 64. 

3. Relation de 1640, p. 4. « Il faut pour le présent bander tous nos 
nerfs pour arrêter les sauvages. Au commencement que nous vînmes 
en ces contrées, comme nous n'espérions quasi rien des vieux 
arbres, nous emploions toutes nos forces à cultiver les jeunes 
plantes ; mais Notre Seigneur nous donnant les adultes, nous conver- 
tissons les grandes dépenses que nous faisions pour les enfants, au 
secours de leurs pères et de leurs mères, les aydant à cultiver la 
terre et à se loger dans une maison fixe et permanente (à Sillery). » 



— 288 — 

qui trouvaient toujours à redire à toutes les entreprises 
militaires et apostoliques de la Nouvelle-France. La plu- 
part d'entre eux n'aimaient ni les gouverneurs ni les 
Jésuites. Jamais ils n'avaient vu le Canada; ils le connais- 
saient par les mécontents et les envieux, gens peu esti- 
mables qu'on rencontre partout, toujours intéressés à criti- 
quer et à décrier ; et, bien entendu, ils préféraient les rap- 
ports et les lettres de ces suspects aux Relations des mis- 
sionnaires et aux Mémoires des Gouverneurs. 

Ces ennemis de la Compagnie de Jésus jetèrent donc 
dans la circulation une idée à eux. Ils prétendirent que la 
Société était opposée à la francisation des sauvages, dans 
la crainte de perdre par là la grande influence qu'elle avait 
conquise ou qu'elle espérait conquérir sur les tribus 
indiennes. Ils ajoutaient que c'était un système chez elle 
d'éloigner partout les sauvages de tout contact avec les 
Européens, de toute civilisation. Cette idée fît avec le 
temps son chemin. Bientôt, dans 1 entourage de Louis XIV, 
la langue française et les coutumes françaises au Canada 
devinrent le mot d'ordre. A entendre ces civilisateurs 
d'antichambre, c'était là le seul moyen de civiliser les sau- 
vages, de leur inspirer les nobles sentiments d'honneur 
et de justice, et d'en faire des amis de la France, de vrais 
Français. Ils ne comprenaient pas ou feignaient de ne pas 
comprendre qu'on pût attacher les Indiens à la France en 
les attachant à Jésus-Christ. Et cependant, « si la France, 
dit Chateaubriand, vit son empire s'étendre en Amérique 
par de là les rives du Meschacebé, si elle conserva si long- 
temps le Canada contre les Iroquois et les Anglais unis, 
elle dut presque tous ses succès aux Jésuites. » Les gouver- 
neurs de la Nouvelle-Angleterre rendirent eux-mêmes jus- 
tice aux missionnaires du Canada, quand ils les représen- 
tèrent dans leurs dépêches comme leurs plus dangereux 



— 289 — 

ennemis : « Ils déconcertent, disaient-ils, les projets de la 
puissance britannique ; ils découvrent ses secrets et lui 
enlèvent le cœur et les armes des sauvages 1 . » 

Quoi qu'il en soit, il se forma à la Cour un parti puis- 
sant, qui demandait la francisation à outrance des sauvages. 
Colbert, ministre de la marine, fut entraîné dans ce parti. 
En 1668, il écrivit à Mgr de Laval, au nom du roi, pour 
lui communiquer les intentions de Sa Majesté et le conjurer 
de façonner les jeunes sauvages aux usages français 2 . 
Ordre fut également donné à l'intendant Talon de tenir la 
main à cette affaire. L'évèque de Pétrée se soumit avec la 
plus louable déférence aux volontés royales : « Gomme le 
Roi, dit-il, m'a témoigné qu'il souhaitait que l'on tachât 
d'élever à la manière de vie des Français, les petits enfants 
sauvages, afin de les policer peu à peu, j'ai formé exprès 
un séminaire, où j'en ai pris un nombre à ce dessein. Pour 
y mieux réussir, j'ai été obligé d'y joindre des petits Fran- 
çais, dont les sauvages apprendront plus aisément les 
mœurs et la langue, en vivant avec eux 3 . » 

Mgr de Laval ajoute dans cette lettre : « Nous n'épar- 
gnerons rien de ce qui sera en notre pouvoir pour faire 
réussir cette heureuse entreprise, quoique le succès nous 
en paraisse fort douteux*. » Il n'épargna rien, en effet, et 
il ne réussit pas. Les six Hurons qu'il entretenait au sémi- 
naire de Y Enfant-Jésus, désertèrent les uns après les 
autres. Cinq ans après, il n'y avait plus un seul sauvage 
au séminaire. 



1. Génie du Christianisme, 4 e partie, 1. IV, ch. VIII. 

2. Vie de Mgr de Laval, par l'abbé Gosselin, t. I, p. 558. 

3. Relation de 1668. Lettre cb Mgr l'évèque de Pétrée à M. Poite- 
vin, curé de Saint-Josse, à Paris, ch. IX. 

4. Ibid. 

Jcs. et Nouv.-Fr. — T. I. 23 



— 290 — 

L'intendant ne s'adressa pas seulement à Mgr de Laval. 
Il pria l'abbé de Queylus et les prêtres de Saint-Sulpice de 
lui prêter le concours de leurs bonnes volontés. « Le supérieur 
du séminaire de Villemarie répondit que volontiers il 
tiendrait une école pour l'éducation des sauvages grands 
et petits, et appliquerait deux de ses prêtres à leur ensei- 
gner la langue française et à les civiliser, si Mgr de Laval 
l'avait pour agréable 1 . » 

L'abbé de Queylus ouvrit l'école en 1668 et reçut les 
félicitations de Colbert : « Il ne pouvait rien faire qui fût 
plus agréable à Sa Majesté que de continuer à travailler, 
comme il avait commencé, à l'instruction des enfants sau- 
vages et à les civiliser 2 . » Le ministre, appréciant le 
zèle, Y application et la piété de M. , de Queylus, espère 
beaucoup de satisfaction de sa petite école. Le fait est qu'on 
n'épargna rien à Villemarie pour la faire réussir. M. Dol- 
lier promit même une somme de cinq cents livres à un gar- 
çon de treize ans, nommé Jacques Akikamega, à la condi- 
tion de rester au séminaire, où il serait nourri et entretenu 
gratuitement, jusqu'à l'âge de dix-huit ans accomplis. Aki- 
kamega accepta l'offre de M. Dollier. L'acte de donation 
fut rédigé et signé. Il se conserve encore au greffe de Vil- 
lemarie 3 . 

* 

1. Histoire de la Colonie française, par l'abbé Faillon, t. III, 
p. 270, note. — V. aux Archives coloniales, Canada. Correspondance 
générale, la lettre de M. Talon à Mgr Colbert, 27 oct. 1667 : « Vous 
verrez à quoi le supérieur du Séminaire de Montréal s'engage par un 
écrit ci-joint. J'estime que si vous consentez que je lui promette, de 
la part du Roi, que ses ouvriers ne seront pas inquiétés à l'avenir en 
tenant école pour l'instruction des sauvages, on aura beaucoup fait 
pour les déprendre de leur humeur farouche, et que, l'émulation se 
mettant entre eux et les Pères Jésuites, ils travailleront à l'envi à la 
perfection de leur ouvrage. » Cité par Faillon. 

2. Ibid., p. 272. 

3. Ibid., pp. 273 et 274. 



— 291 — 

Le dix novembre 1670, Talon, dans un mémoire à Col- 
bert, trouve l'abbé de Queylus plus zélé que Mgr de Laval. 
L'évêque de Pétrée a laissé diminuer à Y Enfant-Jésus le 
nombre des petits sauvages, tandis que M. de Quevlus 
pousse son zèle plus avant 1 . 

Le zèle ne suffisait pas. On échoua à Villemarie comme 
on avait échoué à Y Enfant-Jésus, et, d'après le témoignage 
même de M. Faillon, « le Roi se plaignit de ce que les 
prêtres du séminaire de Montréal ne s'étaient pas appliqués 
à cette œuvre 2 . » Les plaintes du Roi étaient injustes, car 
les Sulpiciens firent preuve de la meilleure volonté 3 ; s'ils 
ne réussirent pas, c'est que la réussite était impossible. 
L'expérience seule le leur fit comprendre. 

L'intendant avait aussi fait appel au dévouement des 
Religieux de la Compagnie de Jésus. Ces Religieux 
n'étaient pas de ses amis. Il était arrivé au Canada, l'esprit 
bourré de préventions contre eux, et avec un système 
d'éducation élaboré en France, loin des Indiens qu'il 
n'avait jamais vus. Personne ne contestera à ce magistrat 
de grandes qualités administratives, sa puissance de travail 
et d'organisation. Industries, découvertes, entreprises 
scientifiques, armée, justice, tout fut l'objet de ses soins, et 
à tout il donna l'impulsion la plus féconde. C'est avec rai- 
son qu'on l'a surnommé le Colbert du Canada. Mais l'in- 
tendant ne sut pas imposer silence à ses sympathies et à 
ses antipathies ; l'homme partial se révèle dans toute sa 
correspondance. S'il loue jusqu'à la flatterie ses propres 

1. Archives Coloniales. Canada. Correspondance générale. — 
M. Talon, intendant (1667-1672). 3 e vol. 

2. Faillon, t. II, p. 279. 

3. Ibid. Voici ce que dit M. Faillon : « Les Sulpiciens n'avaient 
cessé de donner des preuves assez manifestes de l'ardeur avec 
laquelle ils poursuivaient cette œuvre. » 



— 292 — 

amis, puis les membres du clergé et des ordres religieux 
qui partagent ses opinions et ses vues, il est peu indulgent 
pour les autres ; il oublie envers ceux-ci les règles de la 
justice, il ramasse volontiers les cancans les plus malveil- 
lants contre eux, et sa correspondance entremêle habile- 
ment à des éloges mérités les plus perfides insinuations. A 
ce point de vue, Talon est un chef de file ; il aura des sui- 
vants, comme nous le verrons 1 . 

En arrivant au Canada, il engagea donc les Jésuites à 
instruire les enfants des sauvages dans la langue française, 
et à les accoutumer à notre façon de vivre-. Les Jésuites 
n'acceptèrent pas cette ouverture avec autant de facilité et 
d'empressement que Mgr de Laval; ils se montrèrent 
môme récalcitrants. Forts d'une première expérience, ils 
représentèrent à l'intendant les graves inconvénients d'un 
séminaire de sauvages. « Leurs représentations furent mal 
reçues ; on les attribua à l'envie d'être les seuls maîtres 
des sauvages et de vouloir par là se rendre toujours néces- 

o ♦ 

saires°. » 

Ces religieux désiraient avant tout le bien de la colo- 
nie et des Indiens. La paix était un des éléments néces- 
saires à ce bien ; ils lui firent le sacrifice de leurs idées, 
et, quoique convaincus de l'inutilité d'un second essai, ils 
choisirent quelques jeunes Algonquins et les mêlèrent aux 
élèves français du collège de Québec. 

Le 26 octobre 1667, l'intendant écrivit à Golbert : « Les 
Pères Jésuites auxquels j'ai fait une espèce de reproche, 
civilement néanmoins, de n'avoir pas jusqu'ici donné l'ap- 

1. Archives Coloniales, à Paris, une partie de la correspondance 
de l'intendant Talon : Canada. Correspondance générale. 

2. Histoire de la Nouvelle-France, par le P. de Ckarlevoix, t. I, 
p. 390. 

3. Ibid. 



— 293 — 

plication qu'ils doivent à la politesse du naturel des sau- 
vages et à la culture de leurs mœurs, m'ont promis qu'ils 
travailleraient à changer ces barbares en toutes leurs par- 
ties, à commencer par la langue 1 . » 

Ils y travaillèrent, en effet, comme ils l'avaient promis. 
Sur ces entrefaites, le 8 avril 1668, Talon repassa en 
France, et, à son retour à Québec, il n'eut pas à se félici- 
ter, paraît-il, de l'ardeur de Mgr de Laval et des Jésuites 
pour l'œuvre de francisation. « J'ai trouvé, dit-il à Col- 
bert, le nombre des petits sauvages que Mgr l'Evéque et 
les Pères élevaient, fort diminué ; mais je dois dire que 
leur chaleur se réveille, et qu'ils vont chercher de nouveaux 
sujets pour les élever dans nos moeurs, notre langue et nos 
maximes 2 . » 

Les Jésuites eurent beau chercher, les partants ne 
furent pas remplacés, et bientôt les sauvages du collège 
prirent le chemin de ceux de V Enfant-Jésus : ils revinrent à 
leurs cabanes et à leurs bois. 

Faut-il ajouter que le fameux mélange des Indiens et des 
Français, sur lequel on comptait tant en France pour la 
réussite du projet, ne servit de rien aux sauvages et nuisit 
aux Français 3 ! Ainsi se réalisait encore une fois la parole 
restée célèbre de la Mère Marie de l'Incarnation : « Un 
Français devient plutôt sauvage qu'un sauvage ne devient 
Français 4 . » 

1. Archives Coloniales. Canada. Correspondance générale. — 
M. Talon, intendant (1668-1672). 3 e vol. 

2. Ibid. Lettre de Talon à Colbert, 10 novembre. 1670. 

3. Latour, p. 97. 

4. Dans sa Vie de Mgr de Laval, l'abbé Gosselin apporte le témoi- 
gnage du marquis de Denonville et de M. de Champigny, qui 
confirment tous deux celui de la Mère Marie de l'Incarnation 
(p. 563). 

« On a cru longtemps, dit le marquis de Denonville, qu'il fallait 



— 294 — 
Comme on devait s'y attendre, Talon attribua l'insuccès 



approcher les sauvages de nous pour les franciser ; on a tout lieu 
de reconnaître qu'on se trompait. Ceux qui se sont approchés de nous 
ne se sont pas rendus Français, et les Français qui les ont hantés 
sont devenus sauvages. » — « Jusqu'à présent, écrit à son tour M. de 
Champigny, les missionnaires ont toujours été obligés d'avoir des 
domestiques français, parce que le sauvage n'aime pas à être dépen- 
dant ni fixe dans un lieu ; de sorte qu'il arrive plus ordinairement 
qu'un Français se fasse sauvage, qu'un sauvage se fasse Français. » 

Les Sulpiciens, après avoir critiqué les Jésuites , furent obligés 
de reconnaître les inconvénients de la cohabitation des enfants sau- 
vages et français. Ils ne voulurent môme pas, après un essai de 
quelques années, laisser les premiers à Montréal : « Ils jugèrent 
qu'ils réussiraient peut-être mieux, dit l'abbé Faillon (p. 281), à les 
former à la vie civile, s'ils les plaçaient à la campagne, en les éloi- 
gnant ainsi des occasions de dissipation que la ville pouvait leur 
offrir. Dans ce dessein, ils formèrent un établissement au dessus de 
la Chine, qu'ils appelaient Chantilly. » Les Sulpiciens réussirent-ils 
mieux à Chantilly? Il faut croire que non, puisque M. Faillon ne le 
dit pas; même à travers beaucoup de circonlocutions, il laisse voir 
que ce nouvel essai fut infructueux. Il est plus net, quand il 
raconte les échecs de Mgr de Laval et des Jésuites. 

Le comte de Frontenac, un des grands patrons de la Francisation 
des sauvages, écrivait de Québec en 1691 à son gouvernement 
qu'on devrait toujours laisser les Français avec les sauvages, pour 
les franciser en les christianisant. A l'appui de son opinion il invo- 
quait douze ans d'expérience. Le P. de Charlevoix lui répond dans 
son Histoire (t. II, p. 98) : « L'expérience, non pas de dix ans, mais 
de plus d'un siècle, nous a appris que le plus mauvais système pour 
bien gouverner ces peuples et pour les maintenir dans nos intérêts, 
est de les rapprocher des Français, qu'ils auraient beaucoup plus esti- 
més, s'ils les avaient moins vus de près. On ne pouvait plus, en 
4691, douter que le meilleur moven de les christianiser ne fût de se 
bien donner de garde de les franciser. En sept ou huit mois que les 
Iroquois du Sault ou de la Montagne avaient demeuré à Montréal 
après le ravage de La Chine, ils étaient devenus méconnaissables et 
pour les mœurs et pour la piété; et il nest personne aujourd'hui 
qui ne convienne que si leur ferveur n'est plus, comme elle a été 
si longtemps, l'édification et l'admiration de la Nouvelle-France, 
c'est qu'ils nous ont trop fréquentés. L'exemple des nations abéna- 
quises, bien plus séparées des habitations françaises et dont Tatta- 



— 295 — 

de l'entreprise au mauvais vouloir des Jésuites 1 . Les 
esprits moins prévenus virent dans ce second essai, resté 
infructueux en dépit des meilleures volontés, l'impossibilité 
absolue de franciser les petits sauvages. A leurs yeux T 
l'inutilité des efforts de l'évêque de Pétrée et des ecclé- 
siastiques de Montréal justifia pleinement les mission- 
naires, a Le marquis de Tracy, dit le P. de Gharle- 
voix, ne contribua pas peu dans la suite à dissiper les 
ombrages qu'on avait inspirés au ministre contre eux. Il 
avait entendu parler du projet dont il s'agissait, lorsqu'il 
était sur les lieux ; il avait compris aussi bien que les 
Jésuites, combien il était impraticable et dangereux, et 
quoique MM. de Courcelles et Talon persistassent dans leurs 
préjugés, M. Colbert, qui en reconnut enfin l'injustice, 
accorda sincèrement, son amitié à ces missionnaires, pour 
qui il avait toujours eu une véritable estime ; se déclara 
dans toutes les occasions leur protecteur, et leur témoigna 
jusqu'à la fin de sa vie une confiance entière pour tout ce 
qui regardait l'exercice de leurs fonctions' 2 . » 

Le séminaire des filles et l'hôpital pour les sauvages 
faisaient également partie du programme du P. Le Jeune 3 ; 
ils en étaient le complément. « Je prévois, disait-il, dès 
1633, qu'il est tout à fait nécessaire d'instruire les filles 
aussi bien que les garçons, et que nous ne ferons rien ou 

chement à nos intérêts ne*pouvait aller plus loin, suffisait seul pour 
convaincre le Général (de Frontenac) de la fausseté de son principe ; 
aussi ses plaintes et ses avis furent-ils peu écoutés en Cour, où l'on 
était enfin persuadé que son projet, qu'on avait eu si fort à cœur 30 
ans auparavant, n'était ni utile, ni praticable. » 

1. Archives coloniales — Canada. Correspondance générale. — 
M. Talon, intendant (1668-1672). 3 e vol. — 10 nov. 1670. 

2. Histoire de la Nouvelle-France, t. I, p. 390. 

3. Relation de 1633, p. 14. 



— 296 — 

fort peu, si quelque bonne famille n'a soin de ce sexe 1 . » 
Or, cette même année, par une coïncidence providentielle, 
Notre-Seigneur entr'ouvrait à une âme privilégiée le voile 
de l'avenir, dans une vision restée célèbre. La Mère 
Marie de l'Incarnation avait passé par les grandes épreuves, 
qui font la femme forte, avant d'aller ensevelir dans 
le recueillement et le silence du cloître les tracas et les 
agitations de l'épouse et de lanière. Elle avait prononcé ses 
vœux solennels au couvent des Ursulines de Tours. Et 
voici qu'au lendemain des fêtes de Noël, à l'issue des 
matines, étant entrée dans un léger sommeil, il lui 
semble prendre par la main une dame séculière, et la 
conduire, à travers mille obstacles, en un lieu ravissant et 
désert : « Et je vis, dit-elle, au bas de ce lieu qui était 
très éminent, un grand et vaste pays, qu'en un moment je 
considérai tout entier, et qui me parut plein de montagnes, 
de vallées et de brouillards, au milieu desquels j'entrevis 
une petite maison, qui était l'église de ce pays-là, quasi 
enfoncée dans ces ténèbres, de sorte qu'on n'en voyait que 
le faîte. Les obscurités qui remplissaient ce pauvre pays 
étaient affreuses et paraissaient inaccessibles 2 . » 



1. Voici ce que nous lisons dans les Monumenta missionis Canaden- 
sis, cap. XII, pp. 96 et 97 : « Quod cum R. P. Paulus Le Jeune, 
maturâ animi consideratione dispexisset ac diligenter admodum 
excussisset, jam indè à primis, quas inde scripsit, annuis litteris ape- 
ruit quid sentiret, scilicet, potentissima esse ad illos barbaros juvan- 
dos, média ac remédia, seminaria puerorum pariter ac puellarum ; 
nosocomium in primis ad curam œgrorum prœsertimque invalido- 
rum... Vix quatuor anni sunt ex quo hœ litterœ annuse vulgatœ sunt; 
et ecce sub hujus anni 1637 initium, hoc totum quod secum Pater 
commentatus fuerat, et ad barbarorum salutem excogitaverat, et sus- 
ceptum est, et fideliter inchoatum. » 

2. Vie de la vén. Mère Marie de V Incarnation, par dom Claude 
Martin, religieux bénédictin, 1. II, ch. VII ; — Vie de la vén. Marie 
de l'Incarnation, ursuline, née Marie Guyart, fondatrice du monas- 



— 297 — 

La religieuse se dirige seule vers l'église, le cœur 
ardent de foi et d'amour. Au dessus de la petite chapelle 
était assise la Vierge, tenant entre ses bras l'enfant Jésus, 
et regardant ce grand pays aussi pitoyable qu effroyable. 
« Il me semblait, ajoute la Mère, qu'elle parlait de moi à 
son fils, ce qui m'enflammait le cœur de plus en plus. * » 

La vision disparut. Marie de l'Incarnation n'en comprit 
pas alors la mystérieuse signification ; mais elle sentit au 
fond d'elle-même en s'éveillant, une grande idée pour la 
conversion de ce pays 2 . 

En 1635, le P; Le Jeune revenait à sa pensée favorite, 
l'établissement d'un séminaire de filles ; et, dans sa lettre 
au R. P. Provincial, il lui parlait de l'esprit apostolique 
qui animait bon nombre de communautés de femmes, dési- 
reuses de quitter la France et d'aller partager les travaux 
et les sacrifices des missionnaires du Canada. « Un grand 
nombre de filles religieuses, disait-il, veulent être de la 
partie... Il y en a tant qui nous écrivent et de tant de 
monastères et de divers ordres très réformés en l'Eglise, 
que vous diriez que c'est à qui se mocquera la première des 
difficultés de la mer, des mutineries de l'Océan et de la 
barbarie de ces contrées* 5 . » 

Cette même année encore, Marie de l'Incarnation rendait 
compte à son directeur de son désir ardent des missions ; 
elle lui parlait de la vision qu'elle avait eue à ce sujet. Son 
directeur était alors le P. Jacques Dinet, recteur du col- 
lège des Jésuites de Tours, le mcme qui devait bientôt diri- 

tère de Québec, par une religieuse du même ordre. Paris, V. Retaux, 
1893, ch. VII, pp. 108 et suiv. ; — Histoire de la vén. Mère Marie 
de V Incarnation, par l'abbé Léon Chapot; Paris, Ch. Poussielgue, 
1892), 2 e partie, ch. IV. 

1. Vie de la vén. Mère Marie de l'Incarnation, par dom Claude 
Martin, ibid. 

2. Ibid. 

3. Relation de 1635, p. 2. 



— 298 — 

g or la conscience de Louis XIII, puis celle de Louis XIV. 
« Ce qui vous a été montré dans ce songe, lui dit le 
P. Dinet, se pourrait bien effectuer en vous dans la mis- 
sion de Canada J . » 

A quelque temps de là, étant en oraison devant le Saint- 
Sacrement, elle fut ravie en Dieu. Dans ce ravissement, 
le pays quelle avait vu en songe lui fut de nouveau montré 
dans les mêmes circonstances, et cette consolante parole se 
fit entendre à elle distinctement : « C'est le Canada que je 
t'ai fait voir ; il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus 
et à Marie 2 . » 

Tout, jusqu r à la fondation d'un monastère de son ordre 
à Québec, devait être merveilleux dans la vocation à l'apos- 
tolat de la Mère Marie de l'Incarnation. 

Cette même année 1635, le P. Le Jeune écrivait dans 
sa Relation, en parlant du séminaire de filles : « Que les 
religieuses qui ont fait à Dieu le vœu de passer en la Nou- 
velle-France. . ., se donnent bien garde de presser leur départ, 
qu'elles n'aient ici une bonne maison, bien bastie et bien 
rentée, autrement elles seraient à charge à nos Français et 
feraient peu de choses pour ces peuples. Les hommes se 
tirent bien mieux des difficultés ; mais pour des religieuses 
il leur faut une bonne maison, quelques terres défrichées et 
un bon revenu pour se pouvoir nourrir et soulager la pau- 
vreté des femmes et des filles sauvages 3 . » 

Le P. Le Jeune en parlait fort à. son aise. Mais comment 
faire bâtir cette maison ? Où trouver ces revenus ? 

Le Père, à la suite de cet avis, ajoutait cette pressante 

1. Vie de la vén. Mère Marie de l Incarnation , par Dom Claude 
Martin, t. I, p. 305; — Vie de la même, par une religieuse ursuline, 
p. 125 ; — Vie de la même, par L. Chapot, ch. VI. 

2. Ibid. 

3. Relation de 1635, p. 2. 



— 299 — 

exhortation : a Mon Dieu ! si les excès, si les superfluitez 
de quelques Dames de France s'employaient à cet œuvre si 
sainct, quelle grande bénédiction feraient-elles fondre sur 
leur famille ! Quelle gloire en la face des Anges, d'avoir 
recueilly le sang- du fils de Dieu, pour l'appliquer à ces 
pauvres infidelles !... Voilà des vierges tendres et délicates, 
toutes prestes à jeter leur vie au hazard sur les ondes de 
l'Océan; de venir chercher de petites âmes dans les rigueurs 
d'un air bien plus froid que l'air de la France, de subir des 
travaux qui étonnent des hommes mesmes, et on ne trouvera 
pas quelque brave Dame, qui donne un passeport à ces 
Amazones du grand Dieu, leur dotant une maison , pour 
louer et servir sa divine Majesté en cet autre monde? Je ne 
saurais me persuader que Nostre Seigneur n'en dispose 
quelqu'une pour ce sujet 1 . » 

Ces paroles tombèrent sous les yeux de M me de la Peltrie 
et la touchèrent au plus intime de son âme. M mc de la 
Peltrie, née Marie-Madeleine de Chauvigny 2 , appartenait 
à la noblesse de Normandie. Naissance, fortune, éducation, 
grâces de la personne, qualités de l'esprit et du cœur, tout 
lui promettait succès dans le monde, rien ne l'y attirait. A 
dix-sept ans, elle soupirait uniquement après la paix pro- 
fonde, qui règne dans la religieuse demeure de Dieu. La 
volonté de son père fut plus forte que ses désirs : elle 
épousa M. de la Peltrie, et, après quelques années de mariage r 
elle resta, à vingt-deux ans, veuve et sans enfants. 

Ce deuil inattendu raviva toutes ses généreuses aspira- 
tions vers Dieu. Un double amour l'envahit : l'amour de la 
solitude et l'amour des âmes. Dix ans s'écoulèrent sous 

1. Relation de 1635, p. 2. 

2. Née à Alençon, en 1603, d'après Dom Claude Martin (p. 312), et 
L. Chapot (p. 267). La religieuse ursuline la fait naître à Caen (p. 142).. 



— 300 — 

l'empire de ces deux sentiments, et elle se demandait où 
elle irait et comment elle se dévouerait, quand la pensée 
lui vint, à la lecture de la Relation du P. Le Jeune, de 
consacrer sa vie et sa fortune à l'instruction des petites filles 
sauvages du Nouveau-Monde 1 . 

Dans l'état d'inquiétude et de perplexité où elle vivait 
depuis des années, cette pensée fut pour elle un soulage- 
ment, sinon le calme parfait. Avant toute décision défini- 
tive, elle attendait la pleine lumière; la lumière ne se fît 
pas attendre. 

Le jour de la Visitation de la Sainte Vierge, étant en 
oraison, elle entendit cette voix distincte du divin Maître : 
« Ma volonté est que tu ailles en Canada, travailler au 
salut des filles sauvages; c'est en cette manière que je veux 
être servi et recevoir des preuves de ta fidélité; en retour 
je te ferai de grandes grâces dans ce pays barbare. »' — 
« Seigneur, répondit M mc de la Peltrie, ce n'est pas à moi, 
qui suis une grande pécheresse et une si vile créature qu'il 
faut faire de si grandes faveurs. » — « Il est vrai, reprit 
Notre-Seigneur, mais c'est pour donner sujet d'admirer 
davantage ma miséricorde ; je veux me servir de toi en ce 
pays là, et nonobstant les obstacles qui s'élèveront pour 
empescher l'exécution de mes ordres, tu y iras et tu y 
mourras 2 . » 

La volonté divine était formelle, la vocation manifeste. 
M mc de la Peltrie fit vœu d'aller au Canada, d'y bâtir une 
église sous le vocable de saint Joseph et de se consacrer 
entièrement au service et à l'instruction des filles sauvages. 

Cependant, l'épreuve est le cachet des œuvres de Dieu ; 

* 

1. Dom Claude Martin, ch. XI; — L. Chapot, 2 e partie, ch. VII; — 
La religieuse ursuline, ch. VIII. 

2. Dom Claude Martin, t. I, p. 313; — L. Chapot, t. I, p. 266; — 
La religieuse ursuline, p. 143. 



— 301 — 

elle est en même temps le creuset où s'épurent les grandes 
âmes, chargées de missions providentielles. Les épreuves 
ne manquèrent pas à M mc de la Peltrie et entravèrent 
plusieurs années l'exécution de son vœu. En attendant, 
l'heure voulue par le souverain Maître approchait. 

Définitivement maîtresse de la libre disposition de ses 
actes, elle se rendit à Paris en 1638 pour y consulter le P: 
de Condren et Vincent de Paul, deux illustres directeurs 
de l'époque. « Le P. de Condren, général de l'Oratoire, et 
Vincent de Paul, supérieur des prêtres de Saint-Lazare, 
exhortèrent vivement la jeune veuve à poursuivre son 
dessein l'assurant qu'il était de Dieu, et la félicitant de la 
part qui lui était échue 1 . » 

Au sortir du couvent de l'Oratoire, M mc de la Peltrie 
alla au noviciat des Jésuites, où se trouvait depuis quelques 
jours le P. Poncet de la Piivière. 

Ce Père était entré dans la Compagnie de Jésus depuis 
neuf ans à peine, après avoir remporté de magnifiques 
succès en rhétorique et en philosophie. Son talent le portait 
à la spéculation, il semblait être dans son élément au milieu 
des problèmes les plus ardus de la scolastique. Appliqué à 
la théologie au collège de Clermont à Paris, il y montra de 
telles aptitudes que ses supérieurs l'envoyèrent continuer à 
Rome ses études théologiques à l'école des interprètes, les 
plus illustres d'alors, de Saint-Thomas et de l'Ecriture- 
Sainte . 

Mais cet apôtre rêvait d'autres combats que ceux de 
F arène scolastique. Ordonné prêtre, il demanda à son 
général, Mutius Vitelleschi, la mission du Canada, et partit 
pour Paris, en compagnie du P. Chaumonot, un autre 

1. La religieuse ursuline, p. 140. 



— 302 — 

missionnaire de la Nouvelle-France, avec lequel il venait 
d'accomplir à pied le pèlerinage de Rome à Lorette 1 . 

Prime-sautier, entreprenant, d'une foi à miracles, man- 
quant cependant de pondération et de mesure, le P. Poncet 
avait tout ce qu'il faut pour la mission huronne, où le 
portait de préférence son ambition . 

Avait-il eu, au sanctuaire de Notre-Dame de Lorette, 
la vue des choses merveilleuses, dont l'âme de Marie 
de l'Incarnation était le théâtre? L'Histoire l'insinue, 
elle ne le dit pas formellement. Elle afïirme seule- 
ment qu'à peine arrivé à Paris, et sans avoir pu être 
instruit par aucune voie humaine de la vocation mira- 
culeuse de la vénérable Mère 2 , le P. Poncet lui écrivit 
à Tours, et lui envoya en même temps une image de la Mère 
Anne de Saint-Barthélémy et un petit bourdon, souvenir de 
son pèlerinage à Lorette. La lettre disait : « Je vous envoie 
ce bourdon et cette image pour vous convier d'aller servir 
Dieu dans la Nouvelle-France. » — « Je fus surprise de 
cette semonce, raconte Marie de l'Incarnation, veu qu'il 
ignorait ce qui se passait en moy, et que je tenais tout cecy 
fort secret 3 . » 

1. P. Antoine Poncet de la Rivière, né à Paris le 7 mai 1610, entra 
■au noviciat des Jésuites de Paris, le 30 juillet 1629, après avoir fait 
deux ans de rhétorique et trois ans de philosophie. Après son noviciat, 
il est nommé professeur de cinquième et de quatrième à Orléans 
{1631-1634), puis élève de première année de théologie au collège 
de Clermont à Paris (1634-1635). Au mois de septembre 1635 il part 
pour Rome, où il fait encore trois ans de théologie au collège romain 
(1635-1638). Il fait son troisième an à Rouen (1638-1639). Départ pour le 
Canada, de Dieppe, le 4 mai 1639. (Catal. Prov. Francise in arch. 
rom.). * 

2. Nous lisons dans la Vie de la vén. Mère Marie de V Incarnation, 
par dom Claude Martin, t. I, p. 310 : « En ce temps là, le R. P. Poncet 
m'envoya une relation de ce qui se passait en Canada, et sans rien savoir 
de mes dispositions et de mes sentiments touchant cette mission » 

3. Vie de la vén. Mère Marie de l 'Incarnation '. , par Dom Claude 
Martin, p. 310; — La religieuse ursuline, p. 146. 



— 303 — 

M mc de la Peltrie, ayant donc appris la présence à Paris 
du P. Poncet et son prochain départ pour l'Amérique, était 
venue lui demander à quelles religieuses elle devait confier 
l'éducation de ses petites filles sauvages. « A la Mère Marie 
de l'Incarnation et aux religieuses de son ordre, » lui 
répondit le Père. Ainsi fut fait 1 . 

1. M. de Bernières, de Caen, qui avait accompagné M me de la 
Pcltrie à Paris, parla à plusieurs Pères Jésuites, et principalement aux 
PP. Dinet et de la Haye de la réponse du P. Poncet. Ceux-ci confir- 
mèrent le témoignage de leur confrère, et déclarèrent que la Mère 
Marie de l'Incarnation était vraiment l'élue de la Providence. Le P. 
Poncet fut donc chargé de mettre M me de la Peltrie en rapport avec 
la Mère Marie, et il écrivit à ce sujet à la supérieure des Ursulines 
de Tours. Grande fut la joie de la Mère Marie à cette bonne nouvelle, 
et aussitôt, le 2 novembre 1638, elle écrivit à M mc de la Peltrie : 
« Madame, Béni soit le grand Jésus, de qui les desseins et les aimables 
providences sont toujours adorables, et surtout dans le temps de 
leurs succès. Le R. P. Poncet, extrêmement zélé pour tout ce qui 
regarde la gloire de Dieu, nous ayant informé de votre généreux 
dessein, a fait dilater mon cœur par sesépanchementsde bénédictions 
et de louanges à sa divine bonté... » (L'abbé L. Chapol, t. I, pp. 313- 
315.) 

M. Jean de Bernières-Louvigny, né à Caen vers 1602, était trésorier 
de France dans sa ville natale. D'une grande vertu, adonné aux bonnes 
œuvres, il fut le conseiller et le soutien de M mc de la Peltrie, lors- 
qu'elle fut devenue veuve. Son père la pressait beaucoup de se 
remarier; elle s'y refusait, ayant fait vœu, pendant une grave maladie, 
de consacrer ses biens à l'éducation des filles sauvages du Canada, si 
elle recouvrait la santé. Dans son embarras, elle consulta son confes- 
seur, qui lui conseilla d'épouser M. de Bernières et de vivre avec lui 
comme frère et sœur. Mais la chose s'arrangea autrement. Ils firent 
semblant de se marier. C'est une curieuse histoire, racontée par les 
annales du temps. « Les parents croyaient assurément qu'ils étaient 
mariés, » dit la Mère Marie de l'Incarnation (Lettres, p. 663); le public 
le crut aussi; et cette croyance permit à M. de Bernières de se rendre 
plus utile à M me de la Peltrie, qu'il accompagna à Paris et à Tours. Il 
la conduisit aussi à Dieppe, où elle s'embarqua avec les Ursulines de 
Tours, et, pendant son absence, il administra sa fortune, M mc de la 
Peltrie V ayant constitué son procureur, dit Marie de l'Incarnation. — 
Lire, à ce sujet, la lettre fort intéressante de cette religieuse, dans le 
Recueil de ses Lettres in-4 : Lettre 87 e au R. P. Poncet, jésuite, 
pp. 657-665. 



— 304 — 

Pendant ce temps, l'esprit de Dieu préparait d'autres 
dévouements en faveur des malades de la Nouvelle-France. 
Un hôpital était de première nécessité; le P. Le Jeune ne 
cessait de le dire et de le redire dans ses Relations. Il 
écrivait en 1634 : S'il y avait ici un hôpital, il y aurait tous 
les malades du pays et tous les vieillards 1 . » Et dans une 
autre lettre : « L'hôpital aura de puissants effets. Il est 
certain que tous les sauvages malades viendront fondre là 
dedans... Quand ils se verront bien couchez, bien nourris, 
bien logez, bien pansez, doutez-vous que ce miracle de 
charité ne leur gagne le cœur? Il nous tarde en vérité que 
nous vovons cette merveille 2 . » 

Le pressant appel qu'il avait adressé aux Dames de 
France, dans sa Relation de 1635, et qui avait si profon- 
dément ému M me de la Peltrie, produisit la même péné- 
trante impression sur la duchesse d'Aiguillon. Elle se dit 
que Dieu lui demandait de porter secours aux membres 
souffrants de J.-C. dans la Nouvelle-France, et elle résolut 
d'obéir à l'invitation divine. 

La duchesse d'Aiguillon n'avait jamais rencontré M me de 
la Peltrie; elle ne la connaissait pas. Aussi, quand on lit 
la vie de ces deux grandes bienfaitrices du Canada, il est 
impossible de ne pas être frappé des traits de ressemblance 
mystérieusement tracés dans leur destinée réciproque. 

La duchesse d'Aiguillon, fille de René de Wignerod et de 
Françoise du Plessis, et nièce par sa mère du cardinal de 
Richelieu, avait épousé Antoine de Beauvoir de Roure, 
marquis de Gombalet. Plus tard, elle devint duchesse d'Ai- 
guillon par la faveur de son oncle. 

Comme M mc de la Peltrie, elle avait voulu consacrer sa 

1. Relation de 1634, p. 10. 

2. Relation de 1636, p. 34. 



— 305 — 

jeunesse k Dieu; comme elle, elle en fut empêchée par là 
volonté de son père. Gomme M ,nc de la Peltrie, elle perdit, 
après quelques années de mariage, son mari, tué les armes 
à la main sous les murs de Montpellier (1622); comme 
M mc de la Peltrie, elle se voua, devenue veuve, à toutes les 
œuvres de piété et de charité , et principalement à celle 
des missions; comme M mc de la Peltrie, elle entendit la 
voix de Dieu et vit la route à suivre, en lisant la Relation 
adressée en 1635 par le P. Le Jeune, à son Provincial, 
Etienne Binet. M me de la Peltrie consacra ses biens à l'édu- 
cation des filles sauvages, et la duchesse d'Aiguillon fonda 
T Hôtel-Dieu de Québec, dont elle confia la direction aux 
Hospitalières de Dieppe, sur l'indication du P. Le Jeune 1 . 

Le 4 mai 1639, trois Ursulines 2 avec M me de la Peltrie, 

1. Le P. Le Jeune écrivait dans sa Relation de 1635, p. 8 : « Si un 
monastère semblable à celui-là (monastère des Augustines, sœurs 
hospitalières de Dieppe), estait en la Nouvelle-France, leur charité 
ferait plus pour la conversion des sauvages que toutes nos courses 
et nos paroles. » La duchesse d'Aiguillon s'étant adressée à ces reli- 
gieuses, celles-ci acceptèrent avec empressement la direction de 
l'hôpital de Québec qu'on leur proposait, et M mo d'Aiguillon écrivit 
aussitôt au P. Le Jeune : « Dieu m'ayant donné le désir d'aider au 
salut des pauvres sauvages, après avoir lu la Relation que vous en 
avez faite, il m'a semblé que ce que vous croyez qui puisse le plus 
servir à leur conversion est l'établissement des religieuses hospita- 
lières dans la Nouvelle-France; de sorte que je me suis résolue... » 
(V. le Cours d'Histoire du Canada, t. I, p. 281.) 

2. Mère Marie de l'Incarnation, Mère de Saint-Joseph, toutes deux 
du monastère des Ursulines de Tours, et Mère Cécile de Sainte- 
Croix du monastère de Dieppe. — Avant de convier la Mère Marie de 
l'Incarnation à la difficile mission du Canada, le P. Le Jeune, homme 
sage et prudent, voulut éprouver sa vocation. « Il lui adressa donc 
deux lettres, dans lesquelles d'abord il lui dépeignit, sous les couleurs 
les plus sombres, les difficultés de tout genre qu'elle rencontrerait 
au Canada, les mœurs des sauvages, leur férocité, les rigueurs du 
climat, les privations, les souffrances, etc. » (Chapot, p. 361); puis, 
il qualifiait de présomption insupportable son désir des missions (La 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 24 



— 306 — 

et trois Hospitalières 1 sous les auspices de la duchesse 
d'Aiguillon, s'embarquaient au port de Dieppe et allaient 
fonder à Québec, celles-ci un séminaire de filles, et celles-là 
l'hôpital des Augustin es. Trois Jésuites accompagnaient 
ces sept premières héroïnes de la Nouvelle-France, les 
pères Viniont, Poncet de la Rivière et Ghaumonot. 

Québec comptait à peine, à cette époque, deux cent cin- 
quante habitants, par la faute de la Compagnie des Cent- 
Associés, qui ne transportait pas en Amérique les quelques 
milliers de colons qu'elle s'était engagée à établir, à sou- 
tenir et à nourrir pendant trois ans. Ses premiers embar- 
quements firent concevoir de grandes espérances; la 
suite ne répondit pas au début; et ainsi, « par l'inaction de 
cette Société, dit le P. de Gharlevoix, la colonie, au lieu 
d'augmenter, diminuait de jour en jour en nombre et en 
force 2 . » Il faut cependant lui rendre cette justice, qu'elle 
ne s'opposa pas au libre développement de la religion catho- 
lique ; elle se montra sévère dans le choix des colons, dont 
la plupart appartenaient à la sobre et croyante nation bre- 

religieuse ursuline, p. 140). Marie de l'Incarnation ne s'étonna point 
des paroles humiliantes du P. Le Jeune, et ne se laissa pas décourager 
par la vue des croix de toute nature qui l'attendaient; elle persista 
dans sa volonté d'aller au Canada. De son côté, le P. Le Jeune ne se 
pressait pas de l'y appeler... Mais les Pères Chastelain et Garnier, 
missionnaires aux Hurons, ayant entendu parler du désir de la fer- 
vente religieuse, firent des instances auprès d'elle, pour l'attirer à 
Québec, et prièrent le P. Le Jeune de ne pas s'opposer à son départ. 
Le P. Le Jeune, qui n'avait répondu avec froideur et indifférence aux 
élans de zèle de Marie de l'Incarnation que pour se bien rendre 
compte de son degré de vertu, promit de ne plus faire d'opposition. 
(Lettre de la Mère Marie de l'Incarnation à son directeur, 26 oc- 
tobre 1636.) 

1. Mère Marie Guenet de Saint-Ignace, Mère Anne le Cointre de 
Saint-Bernard et Mère Marie Forestier de Saint-Bonaventure. 

2. Histoire de la Nouvelle-France, 1. V, p. 226. 



— 307 — 

tonne, à la forte et industrieuse race normande. Ce choix 
des colons, le zèle des missionnaires et l'exemple des chefs 
contribuèrent à faire de ce petit coin du monde, une terre 
de bénédictions célestes l . Québec était en 1639, au point 
de vue religieux et moral, ce que nous l'avons vu en 1633. 
« La vertu, dit le P. Le Jeune, marche ici la tête levée; elle 
est dans l'honneur et dans la gloire ; le crime dans l'obscu- 
rité et la confusion... c'est une espèce de miracle. » Ce 
religieux, avec un peu d'exagération, l'attribue exclusi- 
vement à l'industrie, à la prudence et à la sagesse du gou- 
verneur, M. de Montmagnv 2 . 

Charles Huault de Montmagny, chevalier de l'ordre 
militaire de Saint-Jean de Jérusalem, avait succédé à Cham- 
plain dans le gouvernement de la Colonie. Homme de cou- 
rage, cœur français, administrateur vigilant, il joignait aux 
vertus civiles et militaires les plus hautes vertus chré- 
tiennes. S'il ne fit pas oublier son prédécesseur, il adoucit 
par l'harmonieux ensemble de ses brillantes qualités les 
regrets universels que la mort du fondateur avait causés. 

Grande fut la joie du gouverneur et de toute la Colonie, 
en apprenant l'arrivée des religieuses de France. Le 1 er août, 
dans la matinée, tous les Français, le gouverneur en tête, 
sont sur le rivage ; les canons grondent au fort : on voulait 
faire apprécier aux naturels le mérite du renfort qui leur 
était offert et les initier aux honneurs qui doivent accueillir 
la charité 3 . Le lendemain, Ursulines et Hospitalières 
visitent en canots la mission sauvage de Sillery; puis ces 
religieuses, que le même héroïsme avait rassemblées, se 

1. Relation de 1639. 

2. Relations de 4636-1640, passim. 

3. Histoire de la Compagnie de Jésus, par Crétineau-Joly, t. III, 
ch. IV. 



— 308 — 

séparent pour devenir, chacune selon sa règle, les servantes 
des malades ou les institutrices des sauvages { . Le P. Le 
Jeune va chaque jour passer plusieurs heures dans leurs 
couvents provisoires pour enseigner aux unes et aux autres 
la langue sauvage 2 . 

L'héroïsme de ces religieuses, devenues sur la terre 
étrangère, les auxiliaires des apôtres de l'Evangile, inspire 
ces réflexions à un historien français : « Les missionnaires 
allemands, italiens, portugais et espagnols qui couvraient 
le Nouveau-Monde n'avaient trouvé ni dans les souvenirs 
de leur patrie, ni peut-être dans les sublimités de leur 
dévouement, la charité de la femme associant la grâce et la 
douceur de son sexe à l'enthousiasme et à l'énergie du 
prêtre voyageur. Les Jésuites français eurent l'intelligence 
des secours qu'une main plus délicate, qu'une voix plus 
tendre, qu'une âme moins rude étaient destinées à offrir 
aux sauvages. Ils savaient qu'en France alors la femme 
était appelée à un grand apostolat par la charité. Elle s'y 
révélait la fortune du pauvre, la consolation de l'affligé, et, 
avec un cœur de vierge, elle avait des entrailles de mère 
pour les orphelins. Elle adoptait toutes les misères comme 
des sœurs que le ciel réservait à sa tendresse. Elle disait 
adieu aux bonheurs de l'existence, pour consacrer à tout ce 
qui souffre sur la terre sa jeunesse et sa beauté. Les Jésuites 



i. Crétineau-Joly, t. III, ch. IV. 

2. On lit dans Y Histoire de VHôtel-Dieu, p. 82 : « Les Hospitalières 
à peine débarquées, se mirent avec ardeur à l'étude des langues sau- 
vages, et le P. Le Jeune leur fut donné comme professeur et leur 
enseigna d'abord la grammaire algonquine. Il les initia aux difficultés 
de cet idiome barbare et leur apprit à bien prononcer chaque mot. 
Il nous donna les p?*ières et le catéchisme à apprendre... » 

On lit aussi dans le premier vol., p. 28, des Ursulines de Québec : 
« Le charitable et dévoué P. Le Jeune se rendait tous les jours à leur 
maison pour leur enseigner les langues sauvages... » 



— 309 — 

lui ouvrirent un champ plus vaste. Ils demandèrent qu'elle 
vînt sanctifier leur mission, inspirer aux jeunes Canadiennes 
la pudeur et la vertu, et prodiguer aux malades les soins 
de la bienfaisance chrétienne 1 . » 

Pendant que les Ursulines et les Hospitalières de Dieppe 
se fixaient à Québec, d'autres Hospitalières, nouvellement 
fondées à La Flèche par M. de la Dauversière, s'apprêtaient 
à les rejoindre. 

Né sur la fin du xvi c siècle d'une noble et ancienne 
famille de Bretagne, Jérôme Le Rover de la Dauversière 
fut un des premiers élèves du collège royal de La Flèche, 
fondé par Henri IV et dirigé par les Pères de la Com- 
pagnie de Jésus. Là, il connut sur les bancs de l'école, 
Marin Mersenne, René Descartes, Budes de Guébriand; il 
étudia et grandit avec des écoliers, qui furent plus tard 
l'honneur de l'Eglise de France, Arthur d'Espinay de Saint- 
Luc, Jaubert de Baraut, François de Cauler, du Plessis- 
Gesté de la Brunetière, Henri de Baradat; il se lia d'amitié 
avec ses condisciples, Charles Faure, le grand réformateur 
de la Congrégation de Sainte-Geneviève, et Nicolas Four- 
nier, qui introduisit la réforme du P. Faure dans l'abbaye 
de Beaulieu. Au sortir du collège, il succéda à son père 

1. Histoire de la Compagnie de Jésus, par Grétineau-Joly, t. III, 
ch. IV. — Notre but, en parlant des Ursulines et des Hospitalières, 
est de faire connaître la part que prirent les Jésuites dans l'établis- 
sement de ces religieuses au Canada. Quant à eur action bienfai- 
sante dans cette mission, elle a été racontée par d'autres dans des 
ouvrages connus de tous, principalement dans les Annales de ces 
deux communautés, Annales d'une piété et d'une simplicité ravis- 
santes. Une réflexion aura ici son utilité, c'est que les Ursulines, 
malgré toutes les difficultés qu'elles rencontrèrent, eurent, à partir 
de 1650 jusqu'à 1854, 250 petites filles sauvages pensionnaires, et, à 
partir de 1658, un nombre assez important d'externes. (Consulter dans 
Les servantes de Dieu en Canada, par de Laroche-Héron, le tableau 
de la page 31.) 



— 310 — 

dans la charge de receveur des tailles de l'Election de La 
Flèche. Plus tard, on l'éleva à l'échevinage. Marié à une 
pieuse femme, Jeanne de Beaugé, il eut de nombreux 
enfants, tous dignes de lui. 

C'était un chrétien d'une haute piété. Au dire de ses 
historiens 1 , Dieu le favorisa de grâces si extraordinaires 
que son confesseur, le P. Etienne, récollet, lui conseilla de 
s'adresser à un Père de la Compagnie de Jésus, plus capable 
que lui de le diriger dans les voies du ciel 2 . Jérôme choisit 
le P. François Chauveau, directeur de la Congrégation des 
Externes. Il était alors en proie à de terribles tentations. 
Le nouveau confesseur, homme de bon sens et de raison, 
écouta froidement les communications surnaturelles de son 
pénitent, et se contenta de lui recommander la prière, les 
bonnes œuvres et les pénitences; il n'était pas éloigné de 
voir en lui la tête faible d'un illuminé. 

Le 2 février 1631, Jérôme entendit une voix du ciel, qui 
lui ordonnait de fonder à La Flèche un hôtel-Dieu et des 
sœurs hospitalières, et d'établir ensuite k~ Montréal une 
colonie, puis un hôpital, où ces religieuses iraient un jour 
se consacrer au soulagement et à l'instruction des malades. 
Un laïque sans notoriété, un homme marié, un père de 

1. Pour tous les détails qui vont suivre, voir : Vie de Mademoiselle 
Mance, Paris, Poussielgue-Rusand, 1854; — Histoire de la Colonie 
française, par l'abbé Faillon, t. I; — Histoire des religieuses hospita- 
lières de Saint-Joseph, par Couanier de Launay; Paris, V. Palmé, 
1887; — Histoire de la Flèche, par de Montzey, 2 e période; — Vies 
de M. Olier et de la sœur Bourgeois, par l'abbé Faillon; — Annales 
des Hospitalières de Saint-Joseph; Saumur, 1829; — Manuscrits de 
l'Hôtel-Dieu de la Flèche ; — Histoire du Montréal, par M. Dollier de 
Casson; — Vie de M. de Renty, parle P. Saint-Jure, de la Compagnie 
de Jésus; — Histoire du collège Henri IV, à la Flèche, par le P. de 
Rochemonteix, de la Compagnie de Jésus, t. IV, ch. III. 

2. Introduction à la Vie de M Uo Mance, p. xn ; — Histoire des reli- 
gieuses hospitalières, par Couanier de Launay, 1. I, p. 2'j. 



— 311 — 

famille, appelé par Dieu à une mission de cette nature!... 
Le P. Chauveau déclara le projet extravagant, contraire à 
toutes les lois de la convenance et à toutes les notions de 
la prudence humaine, de tout point irréalisable. 

Cependant les événements marchèrent. En dépit de 
toutes les oppositions, contrairement aux prévisions des 
sages, l'hôtel-Dieu de La Flèche se construisit; puis, un 
beau jour, M llc de la Ferre, sur le conseil de M. de la Dau- 
versière, s'y enferma avec trois de ses compagnes, toutes 
résolues de vivre et de mourir au service des malades. 
Elles devaient être les pierres fondamentales du nouvel 
institut. 

Huit ans s'étaient écoulés depuis le 2 février, pleins de 
faits merveilleux, de circonstances providentielles, où la 
voix de Dieu parlait plus fort que celle de la raison. L'ac- 
complissement de la première partie du programme divin 
touchait à sa fin; restait la seconde, la plus difficile, celle 
qui concernait l'établissement d'une colonie et la fonda- 
tion d'un hôtel-Dieu à Montréal. 

« Ce dessein est-il bien de Dieu? » demanda Jérôme à 
son directeur. — « N'en doutez pas, Monsieur, répondit le 
P. Chauveau, vaincu désormais par la puissance des faits; 
employez-vous y tout de bon. » 

Ici, cependant, les obstacles semblaient se dresser insur- 
montables. Il fallait acquérir la propriété de l'île, et le 
propriétaire, Jean de Lauson, intendant du Dauphiné, 
n'était pas disposé à la céder; il fallait ensuite créer une 
société de chrétiens convaincus, riches, dévoués, déter- 
minés à donner beaucoup pour la fondation de la colonie, 
et à ne retirer d'autres profits de leurs sacrifices que la 
gloire de Dieu et l'évangélisation des sauvages ; il fallait 
enfin trouver un gouverneur désintéressé, vertueux, plein 



— 312 — 

de prudence et de savoir-faire, à la fois guerrier et organi- 
sateur, capable de diriger cette entreprise de colonisation, 
de maintenir dans le devoir et de mener au combat une 
recrue d'hommes, laboureurs et ouvriers, tous exercés au 
métier des armes. Dans une île déserte, inculte, exposée aux 
incursions des Iroquois { , cette recrue était de première 
importance. 

N'y avait-il pas là de quoi décourager M. de la Dauver- 
sière, homme timide, sans appui, sans expérience, sans 
fortune, n'ayant aucun usage du monde, s'exp rimant avec 
peine? Il eut, en effet, une heure de suprême découragement. 
Mais le P. Chauveau était devenu confiant. Il soutint son 
courage, et lui ordonna 2 de partir pour Paris, où il trou- 
verait sans aucun doute les moyens d'exécuter son projet. 

Jérôme se rendit à l'église de Notre-Dame, où N.-S. 
lui dit : « Travaillez fortement à mon œuvre; ma grâce 
vous suffit et ne vous manquera pas. » L'avenir vérifia 
bientôt cette promesse. 

Le P. Charles Lalemant, procureur des missions du 
Canada à Paris, venait d'arriver de Québec. C'était un ami 
de M. de Lauson. Il part avec M. de la Dauversière pour 
Vienne, et obtient de l'intendant du Dauphiné , jusque-là 
intraitable sur ce point, la cession de l'île de Montréal 3 . 

Le noyau de l'association, qui prit le nom de Société de 
Notre-Dame de Montréal, se forma bientôt comme par 
enchantement. Le P. Chauveau désigna à M. de la Dau- 
versière Pierre Février, baron de Fancamp, son pénitent 
et son ami, dont la bourse était toujours ouverte aux saintes 
entreprises. Quand Jérôme rencontra pour la première fois 



1. Histoire de la Colonie française, t. I, p. 383. 

2. Ibid., p. 391. 

3. UAd., p. 394. 



— 313 — 

M. Olier, celui-ci lui dit : « Monsieur, je veux être de la 
partie. Je sais votre dessein 1 . » Le baron de Renty, qui 
fut longtemps le pénitent du P. Saint- Jure, s'unit à ces 
trois premiers associés 2 . Deux autres suivirent de près. 
La Société était fondée. 

Le plus difficile semblait fait, et les associés, convaincus 
du succès final, demandent à Dieu un chef, capable de diri- 
ger au gré de ses divines volontés cette vaste entreprise. 
Or, un jour que le P. Lalemant était dans sa cellule du col- 
lège de Clermont, un gentilhomme champenois frappe à sa 
porte. C'était Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve. 
Le religieux ne le connaissait pas. 

Dès l'âge de 13 ans, Maisonneuve avait fait ses preuves 
de courage dans la guerre de Hollande; depuis, il n'avait 
pas quitté l'épée; et, au milieu des camps, où s'écoula sa 
vie, il avait gardé pure de toute tâche sa fidélité à Dieu. 
Aujourd'hui, parvenu à la force de l'âge et à la maturité 
de l'homme, le vaillant et habile gentilhomme rêvait sacri- 
fices et dévouement à la cause de Dieu chez les peuplades 
sauvages de la Nouvelle-France. Préoccupé de ces pensées, 
il tombe par hasard sur une Relation du P. Le Jeune, il la 
lit, il apprend que le P. Charles Lalemant est à Paris, et 
il vient aussitôt s'ouvrir à lui de tous ses généreux projets 
d'avenir 3 . 

A quelques jours de là, M. de la Dauversière, ne sachant 
à qui confier la direction de son entreprise, venait aussi 
consulter le même religieux. « Je connais, lui répond ce 
Père, un gentilhomme de l'une dés meilleures familles de 



1. Vie de M n ° Mance, introduction, p. xxx. 

2. Vie de M. de Renty, par le P. Saint-Jure, de la Compagnie de 
Jésus. Avignon, Séguin aîné, 1833, p. 195. 

3. Histoire de la Colonie française, par l'abbé Faillon, t. I, p. 405-407 . 



— 314 — 

Champagne, qui pourrait peut-être bien convenir à votre 
•dessein. » Et il nomme M. de Maisonneuve, dont il dépeint 
toutes les belles qualités^. M. de la Dauversière se rend à 
l'hôtel de M. de Maisonneuve, qui se met immédiatement 
à la disposition des associés : « Je n'ai, dit-il, aucune vue 
d'intérêt. Je puis, par mon revenu de deux mille livres de 
rente, me suffire à moi-même ; et j'emploierai de grand cœur 
ma bourse et ma vie dans cette nouvelle entreprise, sans 
ambitionner d'autre honneur que d'y servir Dieu et le roi 
•dans ma profession 2 . » 

Au printemps de l'année suivante (1641), MM. de la 
Dauversière et de Maisonneuve, et une première levée 
d'hommes forts et vigoureux, étaient réunis à La Rochelle, 
prêts à s'embarquer pour la Nouvelle-France. Mais, à la 
veille du départ, ils s'aperçurent qu'il leur manquait un 
secours absolument indispensable , et que tout leur argent 
ne pourrait leur procurer ; c'était une femme sage et intelli- 
gente, d'un courage à toute épjreuve et d'une résolution 
mâle, qui les suivît dans ce pays, pour prendre soin des 
denrées et des diverses fournitures nécessaires à la subsistance 
de la colonie, et en même temps pour servir d' hospitalière 
aux malades et aux blessés 3 . M. de la Dauversière ne pou- 
vait y envoyer les Hospitalières de La Flèche, dont l'institut 
n'était pas encore approuvé 4 . 

La Providence, qui avait tout mené jusqu'ici, pourvut 



1. Histoire de la Colonie française, p. 407. 

2. Ibkl., p. 408. 

3. Ibkl., p. 411. 

4. Mgr d'Angers, Claude de Rueil, érigea canoniquement, au mois 
•d'octobre 1643, les filles de l'hôpital de La Flèche, en communauté, 
sous le titre d'Hospitalières de Saint- Joseph. Elles ne se rendirent 
qu'en 1659, à Montréal, où elles eurent pour première supérieure la 
sœur Judith Moreau de Bresole. 



— 315 — 

également à ce pressant besoin de la colonie, à Vinsu même 
des associés [ . 

Le P. de la Place, missionnaire de la Nouvelle-France, 
se trouvait alors à La Rochelle chez les Pères Jésuites , se 
disposant à regagner Québec sur le vaisseau des associés 
de Montréal. Un matin, après la messe, il fut appelé au 
parloir par une personne de grande vertu, M lle Jeanne 
Mance, née en 1606 à Nogent-le-Roi, à quelques lieues de 
Langres. Elle avait un immense désir de travailler au salut 
des tribus indiennes du Canada. 

L'année précédente, avec la permission de son directeur 
de Nogent, elle avait consulté à Paris les Pères Lalemant, 
de la Placé et Saint- Jure. Ce dernier, recteur du noviciat 
de la Compagnie, un des hommes les plus habiles de 
l'époque dans la science des voies de l'âme, lui dit qu'il 
n'avait jamais rencontré dans aucune vocation des marques 
si évidentes de la volonté divine. « C'est une œuvre de 
Dieu, ajouta-t-il; vous devez le déclarer à vos parents. » 
Elle voulut cependant avoir encore l'avis du P. Rapin, 
provincial des Récollets, de la Sainte Mère, Marie Rous- 
seau, et, persuadée que Dieu la voulait au Canada, elle 
partit pour la Rochelle, sans trop savoir quelle serait sa 
destinée sur la terre de ses vœux. Le P. de la Place lui 
témoigna sa joie de la revoir, et lui parla longuement de la 
Société de Notre-Dame de Montréal, dont elle ignorait 
l'existence. Le lendemain, M. de la Dauversière lui marqua 
sa place dans cette Société et l'engagea à y entrer. « Volon- 
tiers, je m'unirai à elle, répondit M llc Mance, si j'ai l'agré- 
ment du P. Saint-Jure, mon directeur. » — « Ne perdez! 
donc pas de temps, reprit M. de la Dauversière, et écrivez- 
lui par le prochain courrier. » La réponse du P. Saint-Jure 

1. Vie de 3/ llc Mance; introduction, p. xli. 



— 316 — 

ne se fît pas attendre. Il répondit que la main de Dieu était 
visible dans cet ouvrage, quelle ne manquât donc pas 
d'accepter V union qu'on lui proposait, et qu'assurément 
Noire-Seigneur le demandait d'elle^. 

Au mois d'août, M. de Maisonneuve débarque à Québec, 
et Tannée suivante (1642) il prend possession de l'île , 
qu'il consacre à la Sainte Famille; il l'appelle Notre-Dame 
de Montréal 2 . Le P. Barthélémy Vimont, qui avait rem- 
placé depuis près de trois ans le P. Le Jeune dans sa charge 
de supérieur général de la mission, accompagnait les nou- 
veaux colons; et sur le lieu même où devait s'élever la 
ville de Montréal ou Villemarie, il leur adressa ces paroles 
que nous a conservées M. Dollier de Gasson : « Ce que 
vous voyez ici, Messieurs, n'est qu'un grain de sénevé; 
mais je ne doute nullement que ce petit grain ne pro- 
duise un grand arbre, qu'il ne fasse un jour des progrès 
merveilleux, ne se multiplie et ne s'étende de toute part 3 . » 

1. Vie de M Uo Mance, p. 21. 

Dans V Histoire de la Colonie française, t. I, p. 419, M. l'abbé 
Faillon dit : « Les Jésuites avaient été jusqu'alors les instruments 
de tous les succès que ces Messieurs (de la Société de Montréal) 
venaient d'obtenir. Ces Pères avaient approuvé eux-mêmes le dessein 
de Montréal et envoyé M. de la Dauversièrc à Paris pour en ménager 
l'exécution. Par leur crédit, ils avaient déterminé M. de Lauson à 
céder l'île, et contribué encore à faire confirmer ce même don par la 
grande Compagnie. Enfin, ils avaient procuré aux nouveaux associés, 
dans leur extrême embarras, M. de Maisonneuve et M lle Mance. » 

Ajoutons que le P. Charles Lalemant fit encore entrer dans la 
Société de Montréal M. Louis d'Ailleboust de Coulonges, qui devint 
le lieutenant de M. de Maisonneuve et remplaça, en 1648, M. de 
Montmagny comme gouverneur de Québec. 

2. Relation de 1642, p. 37. — M. de Puiseaux et M mc de la Peltrie 
accompagnèrent les associés à Montréal. M. de Puiseaux qui possé- 
dait deux maisons, l'une à Sainte-Foy , à une journée de Québec, et 
l'autre près de Québec, appelée d'abord Saint-Michel, ensuite Pui- 
seaux, se démit de tous ses biens en faveur de la colonie de Montréal. 

3. Histoire du Montréal, par M. Dollier de Casson. 



— 317 — 

Ces paroles étaient prononcées en présence d'une qua- 
rantaine de colons, le 17 mai K)i2, dans une île aban- 
donnée, non loin de l'ancienne Hochalaga des Algonquins, 
sur la Pointe-à-Callière, à l'endroit même où Champlain 
avait débarqué pour la première fois trente et un ans aupa- 
ravant. Elles contenaient une prophétie, sans que l'orateur 
s'en doutât. Quand Mgr de Laval visita, dix-huit ans plus 
tard, la colonie naissante, la Pointe-à-Callière , protégée 
par un fort, et entourée d'une forte enceinte de bois avec 
quatre bastions, comptait une population de deux cents 
âmes, répandue dans une cinquantaine 1 de maisons; elle 
avait un séminaire, un hôtel-Dieu et une chapelle en bois 
servant d'église paroissiale. C'était une paroisse modèle, 
qui ressemblait plutôt à une communauté religieuse qu'à 
une paroisse. Chaque jour, tous les fidèles assistaient à la 
sainte messe; rien ne fermait à clef, ni maisons, ni coffres; 
et jamais rien ne disparaissait. Au loin la terre était 
défrichée et la semence s'épanouissait en moissons sur la 
plaine environnante. Des redoutes, établies çà et là, pro- 
tégeaient les travailleurs. Autour de la colonie s'échelon- 
naient une partie de l'année des cabanes de sauvages 
convertis ~. 

A la demande des associés, les Jésuites avaient accepté 
l'administration de l'église de Villemarie. On connaît le 
nom de ces apôtres, dont le zèle et la piété firent de ces 
colons de France, au dire de la sœur Morin, un petit peuple 
de saints. Ces apôtres s'appellent Poncet, du Peron, Druil- 
lettes, Buteux, Le Jeune, de Quen, Albanel, Richard, Le 

4. Vie de la sœur Bourgeois, par M. Et. Montgolfîer. — M. l'abbé 
Gosselin dit une trentaine, t. I, p. 270. 

2. Histoire de la Colonie française, t. II, passim; — Vie de Mgr de 
Laval, t. I, ch. VIII ; — Vie de la sœur Bourgeois, par Et. Montgol- 
ficr; — Annales de l'IIôtel-Dieu de Montréal écrites parla sœur Morin. 



— 318 — 

Moyne, d'Eudemare et Bailloquet. Le P. Pi j art clôt cette 
liste de missionnaires. Nous v reviendrons. 

Les Sulpiciens, qui remplacèrent les Jésuites (1657) dans 
le gouvernement de la paroisse, développèrent admirable- 
ment l'œuvre commencée. Et aujourd'hui, en contemplant 
la grande ville de Montréal superbement bâtie, siège prin- 
cipal du commerce entre les deux Canadas et le Nord des 
Etats-Unis; en voyant ses nombreuses églises, fréquentées 
par une population de plus de cent cinquante mille catho- 
liques, ses beaux et vastes établissements d'éducation et de 
charité, on ne peut s'empêcher de songer à la parole du 
P. Vimont, dite il y a deux siècles et demi : « Ce que vous 
voyez est un grain de sénevé ; mais ce petit grain produira 
un grand arbre. » 



CHAPITRE SIXIÈME 



Mission huroime. — Le P. de Brébeuf chez les Huro-ns, en 1625, avec 
le P. de Noue et le P. de la Roche-d'Aillon, récollet; il est renvoyé 
en France. — Retour du P. de Brébeuf à Québec, puis au pays des. 
Hurons. — Les Jésuites à Ihonatiria, à Ossossané et àTeanaustayaé. 
— Le P. de Brébeuf supérieur. — Vie journalière des Jésuites. — 
Maladie épidémique. — Calomnies contre les missionnaires. 



Nous avons vu, dans les chapitres précédents, les moyens 
employés par les Jésuites pour la conversion des sauvages 
nomades : ils en réunirent un certain nombre à Sillery et 
aux Trois-Rivières et les rendirent sédentaires ; ils créèrent 
un hôpital à Québec; ils appelèrent à leur aide des Ursu- 
lines et des religieuses hospitalières. Par tous ces moyens 
d'action, ils purent réaliser un bien très important et 
durable. 

Ils ne suivirent pas la même marche vis-à-vis des Hurons r 
population stable, située sur une vaste péninsule entre la 
baie Géorgienne, le Nottawassaga, le lac ^Simcoe et le 
Severn, belle rivière qui s'échappe de ce lac. Ce pays, 
mesurait tout au plus quatre-vingts kilomètres de long sur 
trente à trente-cinq de large 1 ; il était arrosé d'eaux pois- 
sonneuses, alterné de forets profondes et de prairies, pro- 
tégé par des baies très sûres. Il convenait admirablement 
à un peuple belliqueux, agricole, chasseur et pêcheur. Deux 
siècles et demi se sont écoulés depuis que ce peuple a 
disparu de son ancien domaine, et les colons d'aujourd'hui 

d. Relation de 1639, p. 50. 



— 320 — 

retrouvent encore son histoire dans le sol resté si longtemps 
inexploré l . 

Près des Hurons, vers le sud-ouest, se trouvait la nation 
du Petun 2 , ainsi nommée parce qu'elle cultivait le petun 
ou tabac. Au nord du lac Erié, s'étendait la nation Neutre 3 , 
qui, à force de prudence et d'habileté, avait su garder la 
plus stricte neutralité entre les Hurons et les Iroquois. Plus 
loin, vers le Midi, sur la rive méridionale du lac Erié 4 , 
habitaient les Eriés ou nation du Chat, qui ressemblaient 
de mœurs et de langage aux Hurons ; ses guerriers furent 
longtemps la terreur des Iroquois. Toujours vers le Sud, 
sur la Susquehanna, vivait la redoutable tribu des Andastes, 
tribu féroce et résolue, de tout temps dévouée à la race 
huronne, dont elle était issue, et gardant inaltérables, 
comme un dépôt sacré, le type, la langue et les habitudes 
de la mère patrie. Enfin, à l'Est des Hurons, on voyait la 
tribu errante des Algonquins supérieurs, les Outaouais et 



1. Le docteur Taché, quia exploré cette contrée pendant cinq ans, 
a écrit ces lignes : « Les débris et les ruines que je rencontre con- 
firment, la scrupuleuse exactitude de nos anciens écrivains (Cham- 
plain, Sagard, Bressani et les Relations des Jésuites antérieures à 
1650). A l'aide de leurs indications, j'ai pu retracer les sites des 
villages au milieu des forêts, et, par l'étude surplace du peu de monu- 
ments archéologiques qui subsistent, comprendre et confirmer leurs 
intéressantes descriptions des mœurs, et en particulier des rites funé- 
raires de ces curieuses tribus. » 

2. Les Tionnontates ou gens du Petun. Sagard les appelle aussi la 
nation des Pétuneux t ' 

3. Les Attiwandaronk. 

4. Le P. Martin dit à la p. 321 de Y appendice de la Relation abrégée : 
« Erié (Lac). Lac Derié (Champlain), Lac Dérié ou du Chat (Sanson 
1658), Eriechronons ou nation du chat (Sanson), Lacus Erius seu 
Felis, natio Felium (Ducreux) Errieronons (Relation de 1647-48). Hen- 
nepin le nomme lac de Conti et dit que les Iroquois l'appelaient Tero- 
charontiong. » 



— 321 — 

les Nipissings *, tous unis dans une même haine des Iro- 
quois, mais de mœurs différentes, indépendants les uns des 
autres. 

« La mission huronne , dit Bressani dans sa Relation 
abrégée, comprenait toutes ces immenses contrées. Notre 
projet était de marcher toujours à la découverte de nou- 
veaux peuples, et nous espérions qu'une colonie chez les 
Hurons en serait comme la clef 2 . » 

Il faut avouer que le projet des missionnaires était hardi. 
Ils n'allaient pas dans ces lointaines solitudes de la Nou- 
velle-France chasser les animaux et faire la troque avec les 
Indiens; ils n'étaient ni trappeurs, ni traitants. Ils mar- 
chaient, en apôtres du Christ, à la découverte de nouveaux 
peuples; et si la Providence, dont la volonté est plus forte 
que celle des hommes, ne leur permit pas de réaliser com- 
plètement le rêve de leurs nobles ambitions, ils contri- 
buèrent du moins pour la meilleure part à V extension des 
colonies de la France; ils firent communiquer véritablement 
les possessions du Saint-Laurent avec celles du Mississipi, 
le Canada avec la Louisiane. Ils ont ainsi donné sans coup 
férir a leur pays un des plus beaux domaines d outre-mer 
que jamais nation ait eus, mais que la France na pas su 
conserver 6 . 

Ces graves paroles de la Revue des Deux-Mondes sont 
l'expression fidèle et le résumé d'un fait historique, dont 
aucun historien sérieux n'a osé infirmer la vérité ni l'impor- 
tance. A notre tour, nous raconterons cette grande épopée 
religieuse, qui eut pour théâtre principal la terre huronne, 

1. Nepissings, Nepissiniens , Nepissiriniens , sauvages habitant le 
territoire et les bords du lac de ce nom. 

2. Brève relalione, p. 7. 

3. Revue des Deux-Mondes, t. IX, 1 er mai 1875, p. 553. 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 25 



— 322 — 

et s'étendit bientôt, par delà les lacs Ontario, Erié, Iluron, 
Supérieur et Michigan, jusqu'aux sources du Mississipi et 
au golfe du Mexique. 

Nous avons fait connaître, au chapitre premier, les 
mœurs, les croyances et l'organisation sociale des tribus 
huronnes. 

D'une taille haute et élégante, les Hurons étaient gais, 
spirituels, légers, très braves, d'une immoralité pro- 
verbiale, superstitieux à l'excès, menteurs et voleurs 
comme pas un. Aucune nation de l'Amérique septentrionale 
n'était plus avancée dans les arts, ni plus susceptible d'une 
culture intellectuelle. L'union entre eux était admirable, 
la douceur et le respect très grands ; à l'égard des étrangers, 
ils se montraient défiants, jaloux, quoique hospitaliers; 
cruels envers les ennemis, féroces pour les prisonniers, 
traîtres ou fidèles suivant les besoins de leur politique, ils 
n'étaient surpassés que par les Iroquois en fait de haine 
vivace et irréconciliable. Ils aimaient les Français, parce 
que ceux-ci avaient pris fait et cause pour eux contre la 
puissante confédération iroquoise. Puis ils se trouvaient en 
relations commerciales avec la colonie de Québec. 

En 1634, ce peuple, qui vivait sédentaire, cultivant prin- 
cipalement le blé d'Inde et le tabac ou petun 1 , comptait 
de dix-huit à yingt villages, plus ou moins considérables 2 , 
dont quelques-uns avaient près de quatre-vingts cabanes; 

1. Lettre du P. de Brébeuf au R. P. général Mutius Vitelleschi,de 
Saint-Joseph des Hurons, 1635 (Carayon , Documents inédits, XII, 
p. 164). 

2. Brève relatione... p. 9. — Quelques historiens comptent jusqu'à 
trente et quarante villages ou bourgades. Le nombre variait d'année 
en année. Le P. de Brébeuf, à son arrivée chez les Hurons, ne trouva 
qu'une vingtaine de villages ; plus tard, lors du dénombrement de la 
contrée, le P. Lalemant en compta davantage. 



-f 2 ) 



et dans chaque cabane logeaient plusieurs familles, deux à 
chaque feu J . 

Les bourgades, exposées à l'attaque des ennemis, étaient 
d'ordinaire placées sur un coteau et entourées de pieux 
croisés, solidement appuyés contre des troncs d'arbres. 
Quelquefois on les protégeait d'une triple enceinte de pieux, 
sur laquelle on ménageait une galerie circulaire 2 . 

La bourgade restait au même endroit une dizaine d'années, 
aussi longtemps qu'il y avait du bois pour le chauffage 
dans les environs et des champs pour la culture. Quand le 
bois manquait et que le sol était épuisé, on transportait le 
village ailleurs, près d'une foret, sur des terres encore 
vierges. Ce déménagement se faisait tous les dix ou douze 
ans 3 . Le nouveau village bâti, on distribuait à chaque 
famille une portion de terre à cultiver. Tout cela s'effectuait 
sans désordre, sans réclamation; les capitaines et les anciens 
présidaient à tout, ils choisissaient le nouvel emplacement 
de la bourgade, ils désignaient à chacun son lot. 

Rien de plus dangereux, en 1634, que la route de Québec 
au pays des Hurons, car, a cette époque, la guerre entre 

1. Lettre du P. François du Peron à son frère, Joseph Imbert. Au 
bourg de la Conception de Notre-Dame, 27 avril 1639. (Doc. inédits, 
XII, p. 170.) 

2. Le grand voyage du pays des Hurons, parle Fr. Gabriel Sagard, 
p. 115. — Le P. de Brébeuf apprit aux Hurons à faire des forts quarrez 
■avec quatre petites tourelles aux quatre coings [Relation de 1636, 
p. 86). 

3. L'abbé Ferland dit, à la page 107 : Après quinze ou vingt ans... 
Mais nous lisons dans la lettre du P. du Peron, citée plus haut : « La 
terre, comme ils ne la cultivent pas, porte de dix ou douze ans au 
plus, et ils (les Hurons) sont contraints, les dix années expirées, de 
transporter leur bourg en un autre endroit. » (Documents inédits, 
XII, p. 172.) Gabriel Sagard dit à la p. 117 : « Il y a de certaines 
contrées où ils changent leurs villes et villages, de dix, quinze ou 
trente ans. » 



— 324 — 

cette nation et les Iroquois était à son plus haut période, 
acharnée, sanglante, de tous les jours. A chaque instant, 
on pouvait rencontrer une bande iroquoise, tomber dans 
une embuscade. Ces ennemis irréconciliables des Français 
et de leurs alliés ne cessaient de parcourir les rivières et 
les lacs, à la recherche d'un Montagnais, d'un Algonquin, 
d'un Huron, d'un Français, à tuer ou à faire prisonnier. 

De plus, il n'y avait qu'une route d'ouverte, longue, 
difficile et détournée, pour atteindre le premier village des 
Hurons : il fallait remonter l'Ottawa, traverser le lac 
Nipissing et descendre la rivière Française jusqu'à son 
embouchure dans le lac Huron. Le nombre des portages est 
grand par cette voie interminable. Ghamplain l'avait en 
partie parcourue en 1613. Parti de l'île de Sainte-Hélène 
avec deux canots, conduits par quatre Français et un sauvage, 
il s'était engagé dans la rivière des Outaouais et avait fait 
une courte halte sur la haute berge, où s'élève aujourd'hui 
la capitale du Dominion. De ce site ravissant, quel magni- 
fique panorama sur la vallée ! Après avoir admiré la chute 
des chaudières, la riante cascade du Rideau et la rivière du 
même nom qui forme aujourd'hui par un côté la limite de la 
partie basse de la ville d'Ottawa, il continuait sa route, et, 
laissant à droite la Gatineau, il arrivait à l'île des Allumettes, 
où le chef de la nation, Tessouat, le recevait avec toutes 
sortes d'honneurs dans un splendide et long festin à la 
sauvage. Tous les chefs et les anciens de l'île y assistaient. 

Deux ans plus tard, accompagné du P. Joseph Le Garon, 
récollet, d'une dizaine d'Indiens, de l'interprète Brûlé et 
d'un Français, il revenait de nouveau dans l'île des Algon- 
quins ; et, résolu de pousser plus avant, il remontait l'Ottawa, 
encaissé dans de profondes gorges de montagnes; il fran- 
chissait les rapides des Joachims et du Caribou, la roche 
du Gapitaine, le portage des Golots; il arrivait au pays des 



— 32o — 

Nipissings, et vers la fin de juillet 1615, il atteignait le 
lac Huron, qu'il appelait Mer douce. Le 1 er août, après avoir 
longé les côtes de la baie Géorgienne, à travers d'innom- 
brables îlots, il abordait à Otouacha 1 , village des Hurons, 
à peu de distance du lac 2 . 

C'est la route que suivront longtemps les missionnaires. 
Bancroft, l'historien protestant des Etats-Unis, l'a décrite 
dans sa triste réalité. « Le voyage, par l'Ottawa et ses 
affluents, dit-il, était de plus de trois cents lieues, à travers 
d'affreuses contrées couvertes de forêts. Tout le long du 
jour, les missionnaires devaient passer des gués ou manier 
les rames. Le soir, pas d'autre nourriture qu'une maigre 
ration de blé d'Inde, mêlé à de l'eau; pour lit, la terre et 
les rochers. Aux trente-cinq cascades, il faut porter le 
canot sur les épaules pendant plusieurs lieues, à travers 
des bois épais ou les contrées les plus abruptes ; souvent on 
le traîne à force de bras. Et ainsi, en nageant, en passant 
des gués, en ramant, en traînant ou en portant le canot, les 
vêtements déchirés, les pieds meurtris, le bréviaire suspendu 
au cou, les missionnaires se frayaient leur chemin, malgré 
les fleuves, les lacs et les forêts, de Québec au cœur même 
du pays des Hurons 3 . » 

1. Otouacha, est-il dit dans l'édition de 1870 des Voyages deCham- 
plain, t. I, p. 514, note 4, est probablement le même que Toenchain 
ou Touanché. 

2. Voir, pour tout ce qui précède sur les deux voyages de Cham- 
plain, les Œuvres de Champlain éditées à Québec en 1870, le Qua- 
trième voyage, p. 431, et le Voyage faict en Tannée 1615, p. 489; — 
Pioneers of France in the New World by Francis Parkman, chap. XIII, 
Discovery of Lake Huron, pp. 357-370. 

3. Bancroft, George. History of the United States, t. IV, ch. XX. 
Cette description est de tout point conforme à ce qu'écrivait le P. 

de Brcbeuf (Relation de 1635, p. 25) du village d'Ihonatiria es Hurons, 
le 27 mai 1635 : « De deux difficultés ordinaires, la première est celle 



— 326 — 

Les difficultés de la route étaient sans doute une lourde 
et rude croix; mais la croix est le lot réservé à l'apostolat, 
son plus riche apanage. Le voyage présentait encore au 
missionnaire un grave danger. Le Jésuite pouvait tomber 
entre les mains des Iroquois et être condamné aux plus 
épouvantables supplices, à toutes les horreurs de la mort. 
Il fallait, avant de s'embarquer, faire le sacrifice de sa vie. 
Ce danger n'était pas imaginaire, nous le verrons 1 . S'il y 
échappait, le missionnaire devait s'attendre à beaucoup 
souffrir, une fois arrivé à la mission huronne. 

Cette mission ne ressemblait à aucune autre, ni à celle 
de la Guyane, ni à celle des Antilles, ni, à plus forte raison, 
à celle du Paraguay. Le Génie du christianisme la compte 
parmi ces terribles missions du Canada, où V intrépidité des 
soldats de Jésus-Christ a paru dans toute sa gloire 2 . « Parmi 

des saults et portages... Toutes les rivières de ces pays en sont 
pleines. Quand on approche de ces chutes ou torrents, il faut mettre 
pied à terre, et porter au col, à travers les bois ou sur de hautes et 
fascheuses roches, tous les pacquets et les canots mômes. Cela ne se 
fait pas sans beaucoup de travail : car il y a des portages d'une, de 
deux et de trois lieues; joins qu'il faut en chacun faire plusieurs 
voyages, si on a tant soit peu de pacquets. En quelques endroits, les 
sauvages entrant dans l'eau, traînent et conduisent à la main leurs 
canots, avec d'extrêmes peines et dangers... Nous avons porté 
trente-cinq fois et traisné pour le moins cinquante... La deuxième 
difficulté ordinaire est pour le vivre : souvent il faut jeusner...; et le 
manger ordinaire n'est que d'un peu de bled d'Inde, cassé assez gros- 
sièrement entre deux pierres, et quelquefois tout entier, dans de l'eau 
pure. Quelquefois on a du poisson, mais c'est hazard... Adjoustez à 
ces difficultés qu'il faut coucher sur la terre nue, ou sur quelque dure 
roche faute de trouver dix ou douze pieds de terre en quarré pour 
placer une chétive cabane ; qu'il faut marcher dans les eaux, dans les 
fanges, dans l'obscurité et l'embarras des forêts, où les piqueures 
d'une multitude infinie de mousquilles et cousins vous importunent 
fort. » 

1. Brève relalione, parte 2 a , cap. II. 

2. Liv. IV, chap. VIII. 



— 327 — 

ces forêts, en voyant ces sauvages, dit un de ces apôtres, 
nous, pauvres étrangers et serviteurs de Dieu, que pouvons- 
nous attendre sinon un coup de dent et quelque effect de 
leur barbarie naturelle?... Les miracles dans ce pays sont 
ceux-cy : faire du bien aux sauvages, souffrir bien des 
maux et ne s'en plaindre qu'à Dieu... L'expérience nous 
fait voir que ceux de la Compagnie (de Jésus) qui viennent 
en la Nouvelle-France, il faut qu'ils y soient appelez par 
une vocation spéciale et bien forte; que ce soit gens morts 
et à soy et au monde, hommes véritablement apostoliques 
qui ne cherchent que Dieu et le salut des âmes, qui aiment 
d'amour la Croix et la mortification, qui ne s'espargnent 
point, qui désirent plus la conversion d'un sauvage que 
l'empire de toute l'Europe, qui aient des cœurs de Dieu et 
tous remplis de Dieu; enfin, que ce soit des hommes qui 
ont tous leurs contentements dans Dieu, et auxquels les 
souffrances soient leurs plus chères délices. Voilà ce que 
Texpérience nous fait voir tous les jours! 1 » 

Ces paroles sont du P. Jean de Brébeuf, le grand apôtre 
des Hurons. Il les adressait, sous forme d'avis, à ses frères 
de France, qui aspiraient à porter aux sauvages de l'Amé- 
rique du Nord la bonne nouvelle de l'Evangile. Elles 
n'effrayèrent pas leur courage ; bien au contraire, elles 
enflammèrent l'ardeur de leur zèle et préparèrent à la mis- 
sion huronne cette génération de héros que l'église du 
Canada a inscrits au catalogue de ses martvrs. 

Jean de Brébeuf naquit, sur la fin du xvi e siècle, au 
diocèse de Baveux, d'une illustre et vieille famille, de race 
chevaleresque. Elle comptait parmi ses ancêtres plus d'un 
gentilhomme, qui s'était fait un nom sur les champs de 
bataille. L'un d'eux avait abordé avec le duc Guillaume à 

\. Relation de 1635, pp. 46, 48, 49. 



— 328 — 

Pevensey, dans le Sussex, et avait pris part à la victoire 
décisive d'Hastings, où le fils du célèbre comte Godwin, 
Harold II, fut vaincu. Deux siècles plus tard, un autre 
accompagnait saint Louis dans sa croisade contre les infi- 
dèles et commandait la noblesse de Normandie au siège de 
Damiette 1 . 

La vaillance était héréditaire dans cette famille. Per- 
suadés qu'ils devaient leurs services au pays et au roi, 
les Brébeuf acquittèrent cette dette avec courage et désinté- 
ressement; à en croire leur panégyriste, Guillaume du 
Hamel, ils fournirent pendant près de sept siècles de loyaux 
et valeureux soldats 2 . Il existait deux branches de cette 
famille, l'une établie en France et l'autre en Angleterre. 
Cette dernière représentée par les d'Arundel et les Howard, 
issus de Hugues de Brébeuf, a laissé une mémoire plus 
brillante que la branche française. Tout le monde connaît 
Thomas d'Arundel, archevêque de Cantorbéry et chancelier 
du royaume d'Angleterre ; Philippe Howard, comte d'Arun- 
del, empoisonné par ses geôliers dans le fameuse tour de 
Londres, après onze ans de captivité; le duc de Norfolk, 
son père, et William Howard, vicomte Stafïort, qui por- 
tèrent leur tête sur l'échafaud, tous deux, comme Philippe 
Howard, martyrs de leur foi religieuse. 

Au xvn e siècle, la bravoure et la foi, ces deux seuls héri- 
tages de la branche française, avaient conservé toute leur 
pureté aux manoirs que les Brébeuf habitaient sur les bords 
de la Vire, à Gondé et à Sainte-Suzanne. A Sainte-Suzanne 
naissait, en 1618, le poète Guillaume de Brébeuf, dont le 
P. Bouhours a laissé ce bel éloge : « Fameux par ses 
ouvrages d'esprit, et encore plus recommandable par la 

\. Dissertation sur la Pharsale,... par Guillaume du Hamel, con- 
seiller et aumônier du roi. 
2. Ibid. 



— 329 — 

droiture de son âme, par la sagesse de sa conduite et par 
la pureté de ses mœurs 1 . » 

Vingt-cinq ans auparavant, le 25 mars 1593, était venu 
au monde, à Condé-sur-Vire 2 , un enfant de bénédiction, 
qui devait ajouter aux illustrations de ses ancêtres une 
gloire nouvelle, la plus pure peut-être et la plus éclatante*. 

1. Vie de la Mère Laurence de Belle fonds, supérieure des Béné- 
dictines à Rouen, par le P. Bouhours, s. j. 

2. Belation de 1649, p. 25. — On sait que les historiens ont beau- 
coup varié sur le lieu et l'époque de la naissance du P. de Brébeuf. 
Feller, Frédéric Pluquet [Essai historique sur la ville de Bayeux, 
Caen, 1829, p. 413) et les Missions catholiques (16 mars 1877, p. 140) 
le font naître à Bayeux sur la paroisse Saint-Jean; le 1 C1 ' en 1593, le 
2 e en 1592, et les Missions, le 14 mars 1593. La Relation de 1649 
(p. 25) et quelques catalogues de la C ie disent qu'il naquit dans le 
diocèse de Bai/eux le 25 mars 1693. Le P. Martin (Vie du P. de Bré- 
beuf, p. 8), l'abbé Adam, savant antiquaire de la Manche (Académie 
de Saint-Thomas d'Aquin; art. Le Mysticisme h la Benaissance ou 
Marie des Vallées, 1893, n° 41, p. 23) désignent, mais sans en être 
sûrs, Condé-sur-Vire comme lieu de sa naissance et fixent la date 
de sa naissance au 25 mars 1593. Nous nous sommes adressé au Pré- 
sident de la Société d archéologie de la Manche, M r E. Lépinaud, 
avocat, qui a fouillé les archives départementales, et nous lui avons 
demandé de nous procurer l'extrait de baptême du missionnaire des 
Hurons. Il nous a répondu de Saint-Lô le 13 janvier 1694 : « Il faut 
renoncer à trouver l'extrait de baptême de ce martyr, parce que les 
registres baptistaires des anciennes paroisses du Cotentin et du 
Bessin, formant aujourd'hui l'arrondissement de Saint-Lô, sont d'une 
date postérieure aux dernières années du xvi e siècle. » Aujourd'hui, 
nous pouvons donner d'une manière sûre et définitive le lieu et la 
date de la naissance de cet apôtre. En fouillant les archives générales 
de la Compagnie nous avons trouvé cette indication précieuse sur le 
Catalogus Provincial Francise, an. 1618-1619 : « Pater Joannes de 
Brebeuf, Normanus Dircc. Baioc, natus in oppido Condsei, 25 martii 
an. 1593, ingressus in societatem Jesu 8 nov. 1617, post duos annos 
rhetoricae et duos philosophise. » De plus, dans le Cotai. L an. 1621» 
on lit, écrit de la main du P. de Brébeuf : « Joannes de Brebeuf, natus 
Condsei, 25 mars 1693, in diœc. baioc. » La même indication se 
retrouve sur le Cat. I de 1633. Le doute n'est donc plus permis sur le 
lieu, l'année, le mois et le jour de sa naissance. 



— 330 — 

Grand, vigoureux, d'un caractère très énergique, d'une 
force d'âme incomparable, Jean de Brébeuf avait hérité de 
la mâle vertu et de l'ardeur entreprenante des siens. Ce 
n'était ni une intelligence brillante, ni un homme d'étude, 
ni un savant. Il lit cependant, dit-on, de bonnes classes 
littéraires; puis il étudia deux ans la philosophie et deux 
ans la théologie morale ; et, muni de ce bagage intellectuel, 
il vint frapper, vers l'âge de vingt-quatre ans, à la porte 
du noviciat des Jésuites de Rouen, où il fut admis le 
8 novembre 1617 ^ 

Le novice montra, dès le début de la vie religieuse, tout 
ce qu'il ,y avait de grand et de généreux dans son cœur. 
On a dit que le Jésuite est un soldat, que la Compagnie de 
Jésus est une armée, et que le monde est un vaste champ 
de bataille où cette armée combat pour Dieu contre l'enfer. 
Toutes ces images sont tirées du livre des Exercices spiri- 
tuels du fondateur de la Société, et elles sont bien l'expres- 
sion de Y esprit militaire qui doit animer tous les enfants de 
saint Ignace. « Issu d'une race guerrière, le P. de Brébeuf 
aspirait lui aussi, dit son historien, à combattre et à con- 
quérir, mais à combattre par la parole et à conquérir des 
âmes même au prix de son sang 2 ». Il se trouva donc dans 
son élément au noviciat, au milieu de jeunes combattants, 
et l'engagement qu'il prit alors de devenir un vrai soldat 

4. On lit dans les Archives delà Compagnie de Jésus à Rome : 
P. Joannes de Brébeuf, natus in Diœcesi Baiocensi die 25 mart. 4593; 
studuit 2 an. philosophise et 2 an. casibus ante ingressum in socie- 
tatem; ingressus in soc. 8 nov. 1617 Rothomagi, magister 6 re (1619- 
1620), 5 œ (1620-1621) in collegio Rothomagensi ; in eodem collegio, 
nulli officio vacat ob infîrmam valetudinem (1621-1622); fit sacerdos 
(25 mart. 1623) ; Ibidem, Procurator et Operarius (1623-1625); prof, in 
missionem Nova? Francise (19 jun. 1625); coadjutor forma tus (2 feb. 
1630). [Cat. Prov. Franc, in arch. rom.) 

2. Notice sur les trois Brébeuf, par Ch. Marie, ancien professeur au 
lycée de Caen. 



— 331 — 

de Jésus-Christ, il le tint fidèlement. Ce qui domine, en 
effet, dans le caractère de ce religieux, quand on l'étudié 
de près, c'est l'esprit de lutte contre soi-même, l'amour 
conquérant des âmes, le dévouement au service du divin 
Capitaine. Il y a en lui du François-Xavier. Discipline, 
abnégation, noblesse et largeur de sentiments, ardeur de la 
charité, mépris de la fatigue, de la souffrance, du danger 
et de la mort, courage indomptable et calme sérénité au 
sein des plus violentes situations, toutes ces grandes choses 
auxquelles on reconnaît l'apôtre, il les posséda à un haut 
degré. Aussi un historien peu sympathique à son ordre 
a-t-il écrit de ce missionnaire : « Son nom est entouré 
d'une auréole de grandeur que le temps ne saurait dimi- 
nuer 1 . » Deux siècles auparavant,» les annales du monas- 
tère des Ursulines de Québec l'appelaient la véritable 
personnification de la grandeur et du courage 2 . 

Après son noviciat, le P. de Brébeuf est appliqué à 
l'enseignement de la grammaire au collège de Rouen. Dans 
cet emploi, il se dévoue avec si peu de réserve que sa 
robuste santé est bientôt gravement atteinte ; il tombe dans 
un épuisement complet. Eloigné de toute occupation, il 
profite de cette inaction forcée pour lire en son particulier 
et méditer la Somme de saint Thomas; puis, ordonné prêtre 
et remis de sa grande fatigue, il sollicite avec instance et 
obtient la mission du Canada. 

Cette mission convenait bien à ce cœur dévoré de saintes 
ambitions, avide de faire grand et de tout souffrir pour 
le salut des peuples rachetés au prix du sang de Jésus- 
Christ. Or, la foi ne pouvait se propager sur la terre de la 
Nouvelle-France, comme il l'écrira lui-même un jour, que 
dans le travail, les veilles, les tribulations et la patience; 

\. Histoire des Canadiens Français, par Benj. Suite, t. III, p. 23. 
2. Les Ursulines de Québec, t. I, p. -200. 



— 332 — 

l'ouvrier ri y récoltera qu'après avoir arraché et semé long- 
temps dans les larmes et les gémissements x . 

En 1625, le P. de Brébeuf arrive à Québec, et, quelque 
temps après, il est au milieu des bois dans la cabane des 
Montagnais errants, les suivant à la chasse pendant tout 
l'hiver, se familiarisant aux coutumes et à la vie des sau- 
vages et s'appropriant leur langue. L'année suivante, il 
remonte le Saint-Laurent avec le P. de la Roche-d'Aillon, 
récollet, et le P. Anne de Noué; et, après un long et pénible 
voyage, tous trois débarquent sur la côte huronne. Le 
P. de la Roche-d'Aillon s'établit à Caragouha, qui deviendra 
bientôt Ossossané ou mission de la Conception' 1 . Les deux 
Jésuites se fixent à Toanché 3 dans la cabane d'écorce que 
le P. Le Caron avait élevée onze ans auparavant et où il 
avait plus d'une fois offert le saint sacrifice de la messe. 

Le P. de la Roche-d'Aillon et le P. de Noue rentrèrent 
bientôt à Québec, le premier rappelé par ses supérieurs, le 
second découragé par les difficultés de la langue 4 ; et le 

1. Le P. de Brébeuf au P. Mutius Vitelleschi, général de la Compagnie 
de Jésus. Résidence de Saint-Joseph, 20 mai 1637. Traduction de 
l'original latin conservé aux Archives générales de la Compagnie. 
Voir la traduction du P. Carayon, Documents inédits, xn, p. 160. 

2. Vie du P. de Brébeuf, par le P. Martin, note de la page 52. 

3. Dans la note 4 des Voyages de Champlain, t. IV, p. 26, on lit : 
<( Otonacha est probablement le même que Toenchain, ou Toanché. 
C'est vers cette bourgade que le P. Le Caron dit la première messe au 
pays des Hurons (Sagard, Histoire du Canada, p. 224). » Dans la Rela- 
tion de ce qui s'est passé aux Hurons en 1635, p. 28, le P. de Bré- 
beuf dit : « Je pris terre au port du village de Toanché, ou de Tenn- 
deouïata, où autresfois nous estions habituez... où nous avions nabité 
et célébré le S. sacrifice de la messe trois ans durant. » 

Dans la Vie du P. de Brébeuf, le P. Martin prétend que ce village 
s'appelait aussi Ihoriatiria ou Ihonotari (note, p. 52). Les Récollets 
l'appelèrent Saint-Joseph, et le P. de Brébeuf restitua à ce village le 
nom de Saint-Joseph [Ibid., p. 52). 

4. Le P. Jean de Brébeuf, par le P. Rouvier, p. 12 ; — Vie du P. J. 
de Brébeuf, par le P. Martin, pp. 53 et 54. 



— 333 — 

P. de Brébeuf demeura seul, dans un isolement complet, 
au milieu de sauvages qu'il ne connaissait j)as et dont il 
ignorait la langue. 

Dieu seul a le secret des tortures morales et physiques 
qu'il endura dans cette douleureuse solitude. On raconte 
qu'une nuit, étant en oraison, il redisait cette prière de 
Paul : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? Et une voix 
se lit entendre qui lui dit : Prends et lis. Le jour venu, il 
prit le livre de Y Imitation, il l'ouvrit et il tomba sur ce 
chapitre : De la voix royale de la Croix. Il comprit aussitôt 
ce que le Seigneur demandait de lui ; et, à quelque temps 
de là, il s'engagea par vœu à souffrir tout ce qu'il croirait 
devoir contribuer à la gloire de Dieu. Ce vœu, il le renou- 
velait chaque matin à l'autel, penché sur la divine victime 
du sacrifice *, 

Les occasions ne lui manquèrent pas de le pratiquer 
parmi les H urons, il courait même au devant, accomplis- 
sant ainsi à la lettre ce qu'il écrivait à son Provincial en 
France : « Jésus-Christ est la vraie grandeur du mission- 
naire ; c'est lui seul et sa croix que nous devons chercher. » 
Habitation, lit, nourriture, rien, dans sa manière de vivre, 
ne différait de celle des sauvages. Il les suivait à la chasse 
sous les feux du soleil et au milieu des neiges ; il les accom- 
pagnait sur les fleuves, ramant comme eux, traînant le 
canot et portant ses hardes; nuit et jour, il visitait les 
malades, à tous il prêchait la parole de Dieu; il se livrait 
à tous leurs caprices et à toutes leurs fantaisies ; il souffrait 
des journées entières et quelquefois plusieurs jours de suite 
de la faim et de la soif; il s'exposait avec intrépidité à 
tous les dangers et à la mort. Son existence était un sacri- 



1. Relation de 1G49, p. 18. Lettre du P. Chaumont; île de Saint- 
Joseph, 1 er juin 1G49. 



— 334 — 

fîce perpétuel de ses goûts, de ses aises, de sa santé et de 
sa vie, et elle n'avait pour mobile et pour fin que le salut 
des âmes. Et cependant, comme on l'a si bien dit, « si le 
serviteur de Dieu semait d'une main infatigable, il ne mois- 
sonnait rien. . . Les âmes demeuraient invinciblement fermées 
à la vérité. A tous les efforts du Père, les Hurons, enchaînés 
par une vie licencieuse a leurs tristes erreurs, répondaient 
d'un mot, toujours le même : Tes usages ne sont pas les 
nôtres; ton Dieu ne peut pas être notre DieuK » 

Ses jours s'écoulèrent ainsi, deux années entières, dans 
les plus rudes travaux, mais dans une désolante stérilité. 
C'est à peine s'il parvint à baptiser quelques enfants sur le 
point de mourir. A ses heures de loisir, il traduisit en 
langue huronne le catéchisme si substantiel du P. Ledesma 2 . 

Cependant rien n'ébranlait son courage et sa confiance; 
il attendait l'heure de Dieu, persuadé qu'elle ne tarderait 
pas à sonner, quand un ordre formel de ses supérieurs le 
rappela à Québec. Québec était tombé au pouvoir des 
Anglais; il fallut, en 1629, rentrer en France. 

Quatre ans après, en 1633, le P. de Brébeuf revient au 
Canada sur l'escadrille française qui ramène Champlain, et 
sa première pensée, en posant le pied sur le sol canadien, 
est de revoir sa chère mission huronne. Pour s'y faire 
transporter, il entre en relation avec les Hurons, descendus 
cette année-là à Québec sur cent quarante canots, portant 
près de sept cents hommes. La plupart d'entre eux se rap- 
pelaient avec plaisir la robe noire qu'ils appelaient Echom, 
mon cousin, mon neveu. 



1. Le P. Jean de Brébeuf, par le P. Rouvier, p. 13. 

2. Champlain a sauvé de l'oubli ce catéchisme traduit en langue 
huronne ; il l'a fait imprimer, en 1632, à la suite de l'histoire de ses 
voyages. 



— 335 — 

Champlain, de son coté, désirait l'établissement de cette 
mission, dont il appréciait les immenses avantages au point 
de vue militaire et commercial, aussi bien qu'au point de 
vue religieux. C'était, dans sa pensée, un poste avancé 
vers l'Occident, qui devait assurer à la France la 
domination de ce pays et la liberté des communications au 
cœur de l'Amérique septentrionale. Il espérait encore y 
attirer un jour la traite des pelleteries et s'y rendre maître, 
à l'exclusion des Hollandais et des Anglais, de tout le 
commerce avec les peuples du Nord et ceux de l'intérieur. 

Ce plan ne manquait pas de grandeur, ni d'inspiration, ni 
de patriotisme, et les Jésuites devaient être l'avant-garde 
de la Colonie française. « De plus, ajoute l'auteur du Cours 
d'histoire, il importait de s'attacher la nation huronne, 
nombreuse, puissante et capable de lutter contre les Iro- 
quois, les seuls ennemis que la Colonie eût à craindre parmi 
les peuples américains 1 . » 

Aussi, avant le départ des missionnaires pour les pays 
d'en haut, Champlain réunit dans un grand conseil les 
capitaines hurons, présents à Québec, au nombre de 
soixante. Le P. Le Jeune, le P. de Brébeuf, beaucoup 
de Français et de sauvages y assistaient. Un capitaine 
huron ouvrit la séance par une longue harangue, et, 
quand, il eut fini de parler, Champlain se leva pour pro- 
mettre aux Hurons l'amitié de la France et son concours 
contre l'ennemi commun. Puis, montrant les Robes noires, 
il leur dit : « Ces missionnaires désirent vous suivre dans 
votre pays, et pour vous témoigner l'affection qu'ils vous 
portent, ils veulent vivre au milieu de vous. Ce sont nos 
Pères; nous les aimons plus que nos enfants et plus que 
nous-mêmes. Ils jouissent en France d'une grande considé- 

i, T. I, p. 264. 



— 336 — 

ration. Ce n'est ni la faim ni le besoin qui les amènent 
dans ce pays. Ils ne recherchent pas vos terres ni vos four- 
rures. Ils veulent vous enseigner le chemin qui conduit au 
maître de la vie. Voilà pourquoi ils ont quitté leur pays, 
leurs biens et leur famille. Si vous aimez les Français, 
comme vous dites, aimez ces Pères, honorez-les 1 . » 

Ces paroles eurent un écho dans l'esprit des sauvages. 
Ils comprirent que le missionnaire n'était ni un marchand, 
ni un ambitieux, ni un coureur d'aventures, mais un homme 
aimé et honoré des Français, qui montait dans leur pays 
pour leur prêcher la doctrine du vrai Dieu. 

« Oui, leur dit le P. de Brébeuf en langue huronne, 
nous voulons aller dans votre pays pour y vivre et y mourir. 
Vous serez nos frères, et dorénavant nous ferons partie de 
votre nation *. » 

Cependant, ce fut seulement l'année suivante qu'il put 
obtenir passage sur les canots indiens, ainsi que les Pères 
Daniel et Davost. Le voyage fut long et pénible. Malgré sa 
constitution de fer et son indomptable énergie, le P. de 
Brébeuf se demanda plus d'une fois s'il arriverait au terme 
du voyage, s'il ne succomberait pas en route de misère et 
de lassitude. Les sauvages, qui conduisaient le P. Davost, 
le dépouillèrent d'une partie de ses vêtements et jetèrent 
dans l'Ottawa ses livres et ses papiers ; puis ils le dépo- 
sèrent sur un rocher désert de l'île des Allumettes. Le 
P. Daniel et trois donnés' 6 , ses compagnons, ne furent pas 
mieux traités : battus, volés, abandonnés par leurs conduc- 

d. Vie du P. de Brébeuf, par le P. Martin, pp. 84 et 85. 

2. Ihid., p. 85. 

3. Ces trois donnés sont : Pierre, Martin et Baron (Belation de 
1G35, p. 26). Ils étaient alors domestiques, n'ayant pas encore fait de 
vœux ni pris d'engagement; mais ils étaient déterminés à vivre et 
à mourir au service de la mission. Aussi on les appelle donnés. Nous 
parlerons des donnés dans le chapitre suivant. 



— 337 — 

teurs, ils souffrirent les plus grandes peines, dit le narra- 
teur, et coururent de notables dangers *. 

Parvenus sur les rives de la baie du Tonnerre (Thunder- 
baye des Anglais), non loin de Toanehé 2 , les Hurons 
débarquèrent le P. de Brébeuf, et le laissèrent là seul, sans 
ressources et sans abri. Toanehé, où il avait autrefois habité 
près de trois ans, n'était plus qu'un vaste champ inculte ; 
les habitants l'avaient quitté pour aller se fixer à quelques 
milles plus loin, à Ihonatiria. 

Le missionnaire, abandonné des hommes, ne s'abandonne 
pas. Il cache dans les bois son léger bagage, offre sa vie, 
dans une prière à Dieu, pour le salut des Indiens, et, le 
bâton à la main, il se met à la recherche d'un village huron. 
Sur le soir, à la nuit tombante, au sortir de la forêt, il 
arrive à Ihonatiria. En un instant, toute la bourgade est 
sur pied. On crie : voilà Echom revenu! Le P. de Brébeuf 
se dirige vers la cabane d'Aouandoïé, riche Huron, dont il 
accepte l'hospitalité ; et là, il attend avec anxiété l'arrivée 
des Pères Daniel et Davost et de leurs compagnons de 
voyage. Des semaines se passent... Ils arrivent enfin, l'un 
après l'autre, exténués de faim et de fatigue, mais le cœur 
plein de courage, l'âme ardente de zèle. Qui croirait venir 
chercher ici autre que Dieu, écrit le P. de Brébeuf, ny 
trouverait pas son compte^. 

Il importait de ne pas abuser de la généreuse hospitalité 
d'Aouandoïé. En quelques jours, la cabane de missionnaires 
est construite ; on la baptise du nom de Saint-Joseph et on 
s'y installe 4 . Bientôt d'autres Jésuites sont envoyés de 
Québec : Pierre Ghastelain, Paul Ragueneau, Simon Le 

1. Toanehé ou Téandéouïatd (Rel. de 1635, p. 28). 

2. Relation de 1635, p. 24 et suiv. 

3. Relation de 1635, p. 30. 

4. Ihid. 

Jés. et Nouv-Fr. — T. I. 26 



— 338 — 

Moine, François du Peron, Joseph Le Mercier, Isaac Jogues, 
Charles Garnier et Pierre Pijart. L'établissement d'une 
nouvelle résidence s'imposait. Le P. Pijart la fonde au 
bourg- d'Ossossané ou de la Rochelle et la place sous le 
patronage de Y Immaculée-Conception^ . 

Ihonatiria, situé sur une éminence au bord du lac Huron, 
à l'entrée ouest de la baie actuelle de Penetangueschène , 
appartenait à la tribu de l'Ours. Ossossané, de la môme 
tribu, était à seize kilomètres de là sur un petit promontoire 
isolé de la côte ouest de la presqu'île huronne, à la lisière 
d'une sombre forêt de pins. Les deux bourgs, qui renfer- 
maient chacun une population de quatre à cinq cents âmes, 
semblaient à l'abri des incursions iroquoises, et les mis- 
sionnaires y comptaient d'heureuses sympathies ; le choix 
de ces résidences offrait donc de réels avantages. Les Pères 
Ragueneau, Garnier et Chastelain s'établirent à Ossossané 
sous la conduite du P. Le Mercier; les autres restèrent à 
Ihonatiria sous le gouvernement du P. de Brébeuf, supérieur 
général de la mission. Mais cette dernière résidence ne 
subsista pas longtemps. La peste ayant ravagé le village, 
les malheureux survivants se réfugièrent ailleurs, et Saint- 
Joseph se transporta à Téanaustayaé, gros bourg de la tribu 
du Rocher, situé au nord du district actuel de Médonte, au 
pied de la chaîne de collines bordant au sud le territoire des 
Hurons. 

Et maintenant, quelle fut la vie des missionnaires dans 
ces résidences huronnes, de 4634 à 1639? Les historiens 
en ont parlé plus ou moins; tous ont signalé le caractère 
d'effrayante austérité qui l'a particulièrement marquée. On 
ne trouvera dans aucune des missions répandues alors sur 

1. Documents inédits, XII, p. 161. 



— 339 — 

la vaste surface du globe une vie aussi dure, aussi pénible 
que celle des apôtres de l'Amérique du Nord, au pays des 
Hurons. En lisant les Relations et les correspondances 
privées, signées de Brébeuf, Jérôme Lalemant, Jogues , 
Charles Garnier, François du Peron, Joseph Chaumonot, 
on comprend tout ce qu'il y a de vrai dans ces quelques 
lignes du P. J. Lalemant : « On aimerait mieux recevoir 
un coup de hache sur la tête que de mener les années durant, 
la vie qu'il faut mener ici tous les jours, travaillant à la 
conversion des barbares 1 . » 

Cette vie était un vrai martyre de tous les jours. Le P. 
de Brébeuf écrivait aux Jésuites de Paris : « Nos cabanes 
sont d'écorce comme celles des sauvages et si chétives, que 
je n'en trouve quasi pas en France d'assez misérables pour 
pouvoir dire : voilà comme vous serez logés ! » Faites en 
forme de tonnelles de jardin, les unes de douze, les autres 
de vingt à vingt-cinq mètres de long, elles se divisaient 
généralement 2 en deux compartiments : d'un côté la cha- 
pelle, de l'autre l'habitation des missionnaires. Dans la 
chapelle, un modeste autel, un tableau du Christ, un autre 
de la Vierge, puis quelques images assez grossières, aux 
couleurs vives et criardes, représentant les damnés tour- 
mentés par les diables dans les flammes de l'enfer, ou les 
âmes des bienheureux, entourées d'anges et de saints, dans 
les délices du Paradis. Le Christ était sans barbe, et 
toutes les images représentées de face; car le sauvage a 
horreur de la barbe, et pour lui un homme peint de profil 
n'est que la moitié d'un homme. 

1. Relation de 1639, p. 57. 

2. La cabane des missionnaires à Ihonatiria comprenait trois com- 
partiments séparés par une légère cloison en bois; dans l'un se 
trouvait la chapelle, dans l'autre les provisions ; la troisième servait 
de chambre, d'école, de cuisine, etc.. (Relation de 1635, p. 32.) 



— 340 — 

Le compartiment réservé à la communauté servait à la 
fois de cuisine, de salle à manger, de menuiserie, de cabinet 
de travail, de salle de catéchisme et de chambre à coucher. 
Au milieu de l'appartement est le foyer; au dessus du foyer, 
une ouverture, pour laisser entrer le jour et passer la fumée. 
Une marmite, quelques plats de bois, des nattes, des 
écorces, une étagère pour les vêtements, des outils de 
menuiserie, un microscope, un fer aimanté, un petit moulin 
et une horloge, c'est tout le mobilier. Les sauvages, qui 
envahissent à chaque instant la demeure de la Robe noire, 
veulent tous tourner le moulin et voir sortir la farine. 
L'aimant est pour eux un objet de sorcellerie. L'horloge 
leur semble plus merveilleuse encore. Ils restent des heures 
entières pour entendre parler , comme ils disent, le capitaine 
du jour. Ils ne peuvent comprendre qu'elle marche seule, 
qu'elle sonne à point nommé; encore une sorcellerie. Quand 
elle sonne, ils regardent de tous côtés, afin de découvrir la 
voix trompeuse qui parle à sa place 1 . 

La literie n'est pas compliquée. « Notre lit, dit le P. 
Ghaumonot, est formé d'une écorce d'arbre, sur laquelle 
nous mettons une natte, épaisse à peu près comme une 
piastre de Florence. Pour les draps, on n'en parle pas, 
même pour les malades 2 . » « On se couche tout vêtu, 
ajoute le P. du Peron. Depuis que je suis parti de France 
(six mois) y je n'ai point quitté ma soutane, sinon pour 
changer de linge. Du reste, on n'a pas ici son repos entier 
comme en France; tous nos Pères et domestiques, excepté 
un ou deux, dont je suis du nombre, se relèvent quatre et 
cinq fois chaque nuit 3 . » 

Le linge était rare dans la cabane. C'est à peine si nous 

1. Relation de 1635, pp. 31 et 32. 

2. Documents inédits, XII, p. 199. 

3. Ibid., p. 179. 



— 341 — 

oserions les donner aux mendiants de nos rues. Un jour, le 
P. Daniel, forcé de descendre à Québec, arriva au port dans 
un canot, l'aviron à la main, accompagné de trois ou quatre 
sauvages. Il avait les pieds nus, une chemise pourrie et 
une soutane toute déchirée sur son corps décharné 1 . 

« La plus grande incommodité de la cabane, c'est la 
fumée, qui, faute de cheminée, remplit toute la cabane et 
gâte tout ce qu'on voudrait garder. Quand certains vents 
soufflent, il n'est plus possible d'y tenir, à cause de la dou- 
leur que ressentent les yeux 2 . La fumée est bien souvent si 
épaisse, si aigre et si opiniâtre, que des cinq ou six jours 
entiers, si vous n'êtes tout à fait à l'épreuve, c'est bien tout 
ce que vous pouvez faire de connaître quelque chose dans 
votre bréviaire 3 . En hiver, nous n'avons pas la nuit d'autre 
lumière que celle du feu de la cabane, qui nous sert pour 
réciter notre bréviaire, pour étudier la langue et pour toute 
chose. Le jour, nous nous servons de l'ouverture laissée 
au haut de la cabane et qui est à la fois cheminée et 
fenêtre 4 . » 

Le P. de Brébeuf donne encore les détails suivants sur ce 
misérable logement : « Les Touhac 5 qui envahissent la 
cabane, vous empêcheront l'été des nuits entières de fermer 
l'œil; elles sont dans ce pays-ci incomparablement plus 
importunes qu'en France. Les cinq ou six mois de l'hiver 
se passent dans la fumée et les froidures excessives. Les 
écorces de nos cabanes sont si bien jointes que nous n'avons 
que faire de sortir pour savoir quel temps il fait. Voilà 



1. Histoire de la Nouvelle-France, par le P. de Charlevoix, t. I, 1. V, 
p. 200. 

2. Documents inédits, XII, p. 199. 
,3. Relation de 1G36, p. 94. 

4. Documents inédits, p. 99. 

5. Puces en bon français. 



— 342 — 

comme nous sommes logés, non sans doute si bien que 
nous n'ayons dans ce logis assez bonne part à la pluie, à 
la neige et au froid 1 . » 

La nourriture était à l'avenant. « Nous n'avons, drt le 
P. du Peron, ni sel, ni huile, ni fruits, ni pain, ni vin. 
Toute notre nourriture se compose d'une espèce de soupe 
faite de blé d'Inde, écrasé entre deux pierres, pilé dans un 
mortier 2 » ou quelquefois moulu. Le blé est bouilli dans 
de l'eau ; on y mêle comme assaisonnement un peu de 
poisson puant ou de la poussière de poisson sec 3 . Rien ne 
ressemble mieux à cette soupe, appelée Sagamité, que la 
colle qui sert à tapisser les murs 4 . On dîne autour du feu, 
assis sur un billot et le plat par terre. De temps en temps, 
on fait cuire sous la cendre du pain sans levain, auquel on 
mêle quelques fèves ou des fruits sauvages 5 . Le poisson 
frais et la viande sont choses si rares qu'il ne vaut pas la 
peine d'en parler 6 . Si un Français a tué par hasard une 
Outarde, si les sauvages, une fois ou deux dans l'année, 
apportent au missionnaire un quartier d'ours ou de cerf, on 
en régale les malades. Le carême dure toute l'année : pas 
de différence généralement entre le Vendredi-Saint et 
Pâques 7 . 

Pour le boire, on ne sait ce que c'est; la sagamité sert de 
viande et de boisson; on sera six mois sans boire hors de 
voyage 8 . « Depuis que je suis chez les Hurons, écrit le 



1. Relations de 1635 et 1636, p. 32 et p. 94. 

2. Documents inédits, XII, p. 176. 

3. Ibid. 

4. Ibid., p. 199. 

5. Ibid., p. 176. 

6. Ibid., p. 176. 

7. Ibid., p. 199. 

8. Ibid., p. 176. 



— 343 — 

P. Chaumonot, je n'ai pas bu en tout un verre d'eau, 
quoiqu'il y ait déjà huit mois que je sois arrivé 1 . » 

Comment les missionnaires se procuraient-ils le blé, les 
fèves, les fruits et autres objets de consommation? Avant 
la fondation de V Immaculée-Conception, ils avaient emprunté 
un petit champ, où ils semèrent quelques grains de froment 
venus d'Europe. Cultivés avec soin, ces grains se multi- 
plièrent, et en 1637 on récolta un demi-boisseau de blé, 
qui servit à faire des pains d'autel. On parvint aussi à se 
procurer du vin pour la messe avec le raisin sauvage cueilli 
dans la forêt 2 . 

« Quant à notre nourriture, écrit le P. du Peron, nous 
laissons cela à la divine Providence. L'un nous apporte 
trois épis de blé, un autre six, l'autre une citrouille; un 
autre donnera du poisson, un autre du pain cuit sous la 
cendre 3 . » Tout se payait, bien entendu, comme cela se 
pratiquait alors, avec des couteaux, des alênes, des 
aiguilles, des bagues, des rassades, des jambettes, des 
verroteries, des hachettes, des ustensiles et d'autres articles 
importés d'Europe. 

La monnaie n'ayant pas cours, en ce temps là, chez les 
Hurons et étant fort rare à Québec, les ventes et les achats 
se faisaient par échanges. Les sauvages n'avaient que faire 
d'argent monnayé, ils préféraient des objets d'utilité et de 
fantaisie, des marchandises européennes; et en échange de 
ce que les missionnaires leur procuraient, ils fournissaient 
à ceux-ci des nattes, des raquettes, des canots, les produits 
de leurs terres, de leurs pêches et de leurs chasses; en un 
mot, tout ce qui était nécessaire aux besoins de la mission, 
à la nourriture, à l'entretien et aux voyages des Pères. 

i. Documents inédits, XII, p. 199. 

2. Vie du P. Jogues, par le P. Martin. 

3. Documents inédits, XII, p. 173. 



— 34i — 

Les pelleteries constituaient ce qu'il y avait de plus pré- 
cieux. D'après les Relations, il ne semble pas que les 
Hurons en aient remis aux Jésuites, du moins les premières 
années; aussi le P. Le Jeune leur en envoyait de Québec, et 
ils s'en servaient pour se garantir du froid et se faire des 
chaussures, et même pour acheter aux trafiquants français, 
soit des objets de première nécessité, armes, outils, usten- 
siles, etc., soit des articles pouvant être utiles ou agréables 
aux sauvages. Ils leur livraient ces articles en payement de 
leurs services, en échange de leurs denrées et de leurs pro- 
duits, et le plus souvent en présents. 

Les présents, une des charges les plus onéreuses du mis- 
sionnaire, étaient de tous les jours. Les sauvages, habitués 
à en faire à l'occasion de tout, d'un conseil, d'une danse, 
d'un festin, d'une partie de jeu, d'une invitation, n'auraient 
pas compris que la Robe noire s'en dispensât; ils auraient 
vu dans ce seul fait un manque d'égards absolu, l'esprit 
mercantile des chercheurs de peaux. Les présents faisaient 
partie des usages établis, du code des convenances les plus 
élémentaires et les mieux respectées. 

Tel fut le mode d'achats et de ventes chez les Hurons, 
pendant toute la durée de cette mission. Il en fut ainsi à 
Québec, aux Trois-Rivières et à Montréal, une bonne partie 
du xvii c siècle ; les objets de consommation et de première 
nécessité étaient achetés aux sauvages et aux trafiquants 
français et payés à ceux-là avec des articles d'Europe, à 
ceux-ci avec des peaux de bêtes, qui servaient de monnaie 
d'échange dans le pays *, Ces peaux étaient d'ordinaire 
données aux religieux en souvenir de services rendus dans 

4. Dans les Indes, l'échange se faisait contre des soieries d'un pla- 
cement immédiat. Les missionnaires se servaient donc de cette mon- 
naie pour pourvoir à leur subsistance, se procurer les objets de 
première nécessité, et même soutenir leur chrétienté. 



— 345 — 

l'exercice de leur ministère apostolique, par exemple, en 
souvenir d'une conversion, d'un baptême, d'une première 
communion, d'une messe, d'un service funèbre. 

Au xviii c siècle, les transactions se firent de la môme 
manière dans les missions sauvages de l'Ouest, dans tous 
les centres de commerce établis entre les lacs Erié et Huron, 
entre les lacs Huron et Michigan, au fond du lac Michigan 
et sur le lac Supérieur. Citons, par exemple, la mission 
de Détroit, située à l'endroit où se trouve aujourd'hui 
Sandwich. On conserve encore dans cette petite ville un 
livre de comptes (Liber rationum), écrit de la main du 
P. Pierre 1 Potier, et commencé en 1751, après le départ 
du P. de la Richardie 2 , le restaurateur de cette mission. 

Rien de plus intéressant sur les origines de Sandwich que 
ce Liber rationum, où, à côté des comptes du Jésuite, se 

i. Le P. Pierre Potier, né dans le Luxembourg le 2 avril 1708, 
entra, après sa seconde année de philosophie, au noviciat de Tour- 
nay, le 2 octobre 1729. Envoyé à Lille en 1731, pour y faire une troi- 
sième année de philosophie, il se rendit de là à Béthuneoù il professa 
la grammaire (1732-1736), les humanités (1736-1737), et la rhétorique 
(1737-1738); les trois dernières années, il fut directeur d'une congré- 
gation dans ce collège. De 1738 à 1742, il est à Douai, où il fait quatre 
ans de théologie ; puis, après sa troisième année de probation (1742- 
1743), il part pour le Canada en 1743. En 1746, il est à Détroit où il 
meurt le 17 juillet 1781 (Cat. prov. Gallo-Bel., in arch. rom.). — On 
trouve quelquefois son nom écrit Pottié. Ce Père appartenait à la pro- 
vince Gallo-Belge. Il fit ses vœux de coadj uteur spirituel en 1744. 

2. Le P. Armand de la Richardie, né à Périgueux le 4 janvier 1686, 
entra au noviciat de Bordeaux le 4 octobre 1703 et fit ses vœux de 
profès le 2 février 1721. Après trois ans d'études philosophiques à 
Limoges (1705-1708), il professe la grammaire à La Rochelle (1708- 
1709), à Luçon (1709-1710), et à Saintes (1710-1711) ; les humanités et 
la rhétorique à Saintes (1711-1714) ; puis il étudie quatre ans la théo- 
logie à Bordeaux (1714-1718), il fait à Marennes sa troisième année 
de probation (1718-1719), il professe six ans la philosophie à Angou- 
lême (1719-1725), et part en 1725 pour le Canada. En 1728, il est à 
Détroit où il rétablit la mission huronne, qui était restée 14 ans sans 
missionnaire. 11 mourut le 23 mars 1758. (Cat. prov. aquit. in arch. 
rom.) 



— 3i6 — 

trouvent les actes de naissances, de baptêmes et de mariages, 
et qui ouvre une vue sur la vie matérielle du missionnaire 
et des habitants de la paroisse. Détroit était alors un vil- 
lage français de quatre à cinq cents habitants, et ne com- 
muniquait avec le Canada qu'une fois l'an, vers la fin du 
printemps, quand arrivait la flotille des canots d'écorce 
envoyée par les marchands de fourrure. A ce moment, 
chacun achetait avec des pelleteries les marchandises de 
toutes sortes apportées par les commerçants ; le reste de 
l'année on vivait par le moyen d'échanges et d'emprunts 
On livrait au voisin ce qu'on avait de trop, et on recevait 
de lui les provisions et les objets dont on manquait soi- 
même. Les comptes se réglaient en livres ou en francs, et 
le règlement des comptes s'exécutait à l'arrivée du convoi 
annuel des canots de Montréal ou de Québec, soit avec les 
marchandises qu'on achetait aux trafiquants, soit avec les 
pelleteries qu'on avait emmagasinées dans le courant de 
l'année. La vie du missionnaire ne différait nullement de 
celle de ses paroissiens; il payait les journées d'ouvriers en 
nature ou avec des outils et des ustensiles ; les armuriers, 
les taillandiers et les forgerons, en objets de consomma- 
tion et quelquefois en peaux de bêtes; enfin les commer- 
çants français avec des fourrures qu'ils recevaient à titre de 
payement ou en cadeaux. 

Toutefois, le prêtre, dans ces diverses transactions, 
n'achetait pas pour revendre, mais pour employer ou con- 
sommer. S'il donnait en échange de certaines marchandises 
les produits de son jardin ou quelques peaux de castor et 
de chevreuil, ces produits et ces peaux étaient la monnaie 
du pays, la seule employée 1 . Les canons de l'Eglise ne 

1. Le livre de comptes du P. Potier a pour titre '.Liber rationum 
ah exitu patris de la Bichardie. Il commence le 30 juin 1751 et se ter- 
mine en 1758. M. Rameau de Saint-Père Fa copié à Sandwich et a bien 



— 347 — 

défendaient nullement ces transactions ni aux prêtres, ni 
aux religieux; car autre chose, dit le cardinal de Lugo, est 
d'acheter pour revendre, ce qui est le propre du négoce; 
et autre chose est d'acheter pour utiliser ou pour consom- 
mer, ou bien de vendre les produits de son fonds et le 
fruit de son travail 1 . 

Il arriva cependant que les missionnaires du Canada 
furent en butte à la calomnie. Le coup partit de France; 
la jalousie, l'intérêt et la haine n'y furent pas étrangers. 
On accusa ces hommes vraiment apostoliques, qui avaient 
renoncé à tout et quitté tout pour aller convertir et civiliser 
les sauvages dans leurs profondes forêts, de trafiquer sur 
les pelleteries. Cette accusation, tout invraisemblable 
qu'elle fût, émut profondément le P. Etienne Binet, pro- 
vincial de Paris. Il en écrivit aussitôt au P. Le Jeune et 
lui rappela l'ordonnance de la septième congrégation géné- 
rale de la Compagnie, qui défend aux religieux toute sorte 
de commerce ou de négociation, sous quelque prétexte que 
ce soit 2 . Le vigilant supérieur envisageait la question du 

voulu en remettre très aimablement une copie à l'auteur de ce 
travail. D'après les comptes du P. Potier, une livre de bœuf coûtait 
6 sols; une livre de café, 3 fr. ; le minot de blé, de 8 à 10 fr. ; le 
minot de pois, 10 liv. ; le minot d'avoine, 1 fr. 50 à 2 fr. ; la livre de 
tabac, 20 sols ; la corde de bois, 40 sols ; le baril de vin, 70 liv. ; le 
baril d'eau-de-vie, 80 fr. ; le canot, de 30 à 35 fr. ; 100 grains de por- 
celaine, de 30 à 40 sols ; 100 clous, de 8 à 10 fr. ; une journée d'ou- 
vrier, de 5 à 6 fr. ; la peau de chevreuil, de 35 à 40 sols, etc.. Le plus 
souvent le P. Potier payait ce qu'il achetait à l'un et à l'autre ainsi 
que les journées d'ouvriers avec du blé, du plomb, de la poudre, des 
peaux de chevreuil et de castor, des chaudières, de la porcelaine, des 
couvertures, des barils d'eau-dc-vie, des messes. 

1. De Justitia et Jure, t. II, disp. XXVI, sect. III. 

2. La septième congrégation générale, décret 84, explique le 
décret 61 de la seconde congrégation, lequel est ainsi conçu : « Quaî 
speciem habent secularis negotiationis censenda sunt Nostris prohi- 
bita. » Le décret 33 de la 16 e congrégation parle aussi de cette 
défense. 



— 348 — 

commerce avec une délicatesse si scrupuleuse qu'il tenait à 
en écarter même l'ombre de ses inférieurs. D'autre part, 
quelques pères de la province de France, déraisonnable- 
ment inquiets, écrivaient en même temps au P. Le Jeune : 
« Ne regardez même pas du coin de l'œil, ne touchez pas 
du bout du doigt la peau d'un seul animal de prix * . » 

Le P. Le Jeune n'avait pas besoin d'être rappelé au 
devoir ni d'être instruit des lois de l'Eglise. Il connaissait 
les ordonnances de son ordre qui défendent aux Jésuites le 
négoce, les prohibitions plus d'une fois renouvelées par 
les saints canons, et, en dernier lieu, par la bulle Ex debito 
pastoralis du pape Urbain VIII, en date du 22 février 1633 2 , 

1. Relation de 1636, p. 49. 

2. Juris pontificii de Propaganda flde, pars prima, vol. I, p. 143. 
Romse, 1888. — On sait que les 3 et 11 sept. 1632, la Propagande 
(voir ses Registres, an. 1632) avait pris un certain nombre de déci- 
sions, parmi lesquelles celle-ci, au sujet des affaires japonaises : le 
négoce et le commerce doivent être interdits sous les peines les 
plus sévères, « ad 5 um de prohibenda negociatione et mercatura : 
responderunt Patres hujusmodi caput esse omninô probandum, et in 
Brevi addendas esse contra transgressores poenas excommunica- 
tionis latœ sententise, privationis vocis activée, et privationis officio- 
rum... » Le 21 novembre, la Congrégation revint sur cette question, 
pour modifier quelques détails de peu d'importance. 

L'année suivante, le 22 février 1633, Urbain VIII approuva dans le 
bref Ex debito pastoralis les décisions de la Congrégation. Le bref a 
pour but spécial, comme le titre l'indique formellement, de rendre 
plus accessibles aux missionnaires de tous les ordres religieux les 
missions du Japon et des Indes orientales, en écartant tous les 
obstacles. Dans les sept premiers paragraphes, il s'occupe donc par- 
ticulièrement de ce point déterminé. Au § 8, il interdit le commerce 
prohibé, dit-il, par les canons, les conciles et les constitutions apos- 
toliques, sacris canonibus, conciliorum decretis ac apostolicis consti- 
tutionibus, à tous les missionnaires des différents ordres, etiam 
Societatis Jesu. Les Jésuites étaient, par conséquent, compris dans 
la bulle ; « ce n'était là qu'une formule de droit, que nécessitaient 
certains privilèges accordés aux religieux de la Compagnie et la con- 
dition même de cette société, qui n'est qu'un ordre de clercs régu- 



— 349 — 

interdisant de nouveau le commerce à tous les mission- 
naires des différents ordres ; mais il savait aussi que ni lui, 
ni aucun de ses religieux ne pouvaient être justement 
accusés de la moindre faute contre les défenses émanant 
des bulles et des décrets. Il répondit donc à son Provin- 
cial : « Gagner quelque pauvre sauvage à Dieu et à l'Eglise, 
c'est tout notre trafic en ce nouveau monde ; nous ne chas- 
sons qu'à cela en ces grands bois, et nous ne faisons autre 
pêche sur ces larges fleuves 1 ... Il ne faut pas s'attendre à 
servir longtemps le Maître que nous servons sans être 
calomnié ; ce sont ses livrées ; il ne nous recognoistroit pas 



liers et non un ordre monastique » (De l'existence et de l'institut des 
Jésuites, par le P. de Ravignan ; Paris, C. Douniol, 1862, note II, 
p. 192). Peut-être aussi que le pape Urbain VIII visait les autorisa- 
tions accordées par Grégoire XIII et Clément VIII aux missionnaires 
de la Compagnie de Jésus dans les Indes. On sait que la Compagnie 
avait de nombreuses charges au Japon, où elle devait entretenir des 
écoles, des séminaires, des résidences, des églises, et tout un per- 
sonnel de catéchistes, de domestiques, etc., et elle n'avait pas d'autres 
ressources, à la fin du xvi e siècle et au commencement du xvn e , que les 
aumônes envoyées par le Souverain Pontife et par le roi d'Espagne, 
aumônes qui étaient souvent mal payées ou ne l'étaient point. « Le 
montant en devait être transmis par la voie de Chine et était con- 
verti pour une part dans le capital de la cargaison du navire annuel, 
avec l'approbation de sa Sainteté le pape Grégoire XIII, qui l'avait 
permis afin que les missionnaires pussent accroître ainsi, jusqu'à 
concurrence du nécessaire, leurs modiques et précaires ressources » 
(Histoire de la religion chrétienne au Japon, par A. Pages, t. I, pp. 74 
et 75). On lit encore dans Y Existence et institut des Jésuites (Ibid., 
p. 190) : « Pour éviter les diminutions et les pertes d'argent causées par 
le change ou autres dépréciations des valeurs, il avait été statué par 
les rois d'Espagne ou de Portugal qui soutenaient par leurs largesses 
les missionnaires et la mission du Japon, que, des 600 ballots de 
soie exportés de Macao au Japon chaque année, 50 seraient ven- 
dus par les marchands portugais au profit des missionnaires et pour 
l'entretien de la mission. Cette mesure avait été adoptée du consen- 
tement du pape Clément VIII. » 
1. Relation de 1635, p. 73. 



— 350 — 

Iuy-même, pour ainsi dire, si nous ne les portions 1 . » Et, 
profitant de la circonstance, il explique au P. Binet la 
grande différence qui existe entre Y usage et la vente des 
Pelleteries au Canada. L'usage est permis et ne constitue 
aucunement le commerce proprement dit; on se sert des 
pelleteries comme de monnaie courante pour se procurer, 
à meilleur marché et plus commodément, les objets de pre- 
mière nécessité ; on s'en sert aussi comme de vêtements 
ou comme partie de vêtements ; et, après qu'on s'en est 
servi, ajoute le P. Le Jeune, ces peaux de castor, de loutre, 
de renard n'ont rien perdu de leur valeur; on trouve que 
c'est de l'or et de l'argent tout fait 2 . » La Compagnie de 
la Nouvelle-France n'interdit pas cet usage des pelleteries, 
ni comme monnaie, ni comme vêtements; elle en défend 
seulement la vente hors des limites de la Colonie ; elle veut 
que ces peaux reviennent finalement clans ses magasins et 
ne passent la mer que sur ses vaisseaux^; elle a seule le 
droit de faire le commerce, et seule elle le fait. « Voilà 
tout le profit que nous tirons ici de la pelleterie et des 
autres raretés du pays, tout l'usage que nous en faisons ! 4 » 
Cette explication n'avait d'autre but que de justifier les 
missionnaires auprès de leurs supérieurs et de leurs frères 
de France, et auprès des amis de la Compagnie, un peu 
alarmés du bruit fait par la passion et l'intérêt autour de 
cette grosse question du trafic des Jésuites au Canada. Ce 
résultat, le P. Le Jeune l'obtint sans peine. Il n'écrivait 
pas pour les calomniateurs ni pour les écrivains à gages ; 
« car de vouloir répondre, disait-il, à ceux qui nous calom- 
nient, comme si nous faisions sous main quelqu'autre 

1. Relation de 1636, p. 49. 

2. Ibicl. 

3. Ihid. 

4. Ibid. 



— 351 - 

employ de ces peaux, et en envoyons en France, ce serait se 
rendre ridicule. Il faut bien leur laisser quelque chose à 
dire, et s'ils trouvent des oreilles susceptibles de ces niai- 
series, je serais coupable de penser les trouver ouvertes à 
la vérité. Quoi donc? Des hommes qui ont quitté plus de 
bien au monde, qu'ils n'en sçauraient espérer dans les ima- 
ginations de ces calomniateurs, se seront finalement 
résolus de changer la France en Canada, pour y venir 
chercher deux ou trois peaux de castor et en trafiquer à 
l'insu de leurs supérieurs ; c'est-à-dire, aux dépens de leur 
conscience et de la fidélité qu'ils doivent à Geluy, pour 
lequel imiter ils se sont réduits à ne pouvoir pas disposer 
librement d'une épingle? Crédite posteri! { » 

Pendant quelques années, la calomnie se tut ; et l'on put 
croire un instant que les ennemis de la Compagnie avaient 
honte d'avoir affirmé effrontément et sans preuves des faits 
vraiment incroyables. Il fallait bien mal les connaître pour 
leur supposer ce sentiment. Au lieu de déposer les armes, 
ils préparaient dans l'ombre une nouvelle attaque, atten- 
dant le moment favorable de rentrer en campagne. 

Richelieu venait de descendre dans la tombe, et, quelques 
mois après, Louis XIII y suivait son grand ministre. C'était 
l'occasion de renouveler toutes les ridicules accusations 
restées sans écho sept ans auparavant. Les Universitaires 
et les Jansénistes se jetèrent dans la mêlée, les premiers 
pour écraser des adversaires heureux, les seconds pour se 
venger de l'opposition des Jésuites à la nouvelle secte. 
Les missionnaires du Canada, pris à partie une deuxième 
fois, défendirent leur honneur outragé. Le silence peut 
encourager parfois l'iniquité et lui permettre un facile 
triomphe; il faut savoir le rompre, quand les droits de la 

d. Relation de 1636, p. 50. 



- 352 — 

justice et le bien des âmes l'exigent. Le P. Vimont, supé- 
rieur de la mission du Canada, écrivit au P. Jean Filleau, 
son Provincial, au nom de tous ses inférieurs justement 
indignés : « Ceux qui croient que les Jésuites vont en ce 
bout du monde pour faire trafic de peaux de bêtes mortes, 
les tiennent fort téméraires et dépourvus de sens, de s'aller 
exposer à de si horribles dangers pour un bien si ravallé. 
Il me semble qu'ils ont un cœur plus généreux, et que Dieu 
seul et le salut des âmes est capable de leur faire quitter 
leur patrie et la douceur delà France, pour aller chercher 
des feux et des tourments au milieu de la barbarie. Pour 
autant néanmoins que cette erreur de commerce se pourrait 
glisser dans l'esprit de ceux qui ne les cognoissent pas, on a 
jugé à propos d'apposer icy une attestation authentique, 
qui fera voir combien ils sont éloignés de ces pensées 1 . » 

Cette attestation, rédigée et signée par les Directeurs et 
Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France, avait une 
importance d'autant plus grande que ces Messieurs avaient 
tout intérêt à n'avoir pas de concurrents dans le commerce 
des pelleteries. « A vans sceu, disent-ils, que quelques per- 
sonnes se persuadent et font courir le bruit que la Com- 
pagnie des Pères Jésuites a part aux embarquements, 
retours et commerces qui se font audit pays, voulans par 
ce moyen ravaler et supprimer l'estime et le prix des 
grands travaux qu'ils entreprennent audit païs, avec des 
peines et fatigues incroyables et au péril de leur vie, 
pour le service et la gloire de Dieu, dans la conversion des 
sauvages à la Foy du christianisme, et religion catholique, 
apostolique et romaine ; en quoy ils ont fait et font tous 
les ans de grands progrès, dont ladite Compagnie est très 
particulièrement informée, ont cru estre obligés par devoir 

i. Relation de 1643, p. 82. 



— 353 — 

de la charité chrétienne, de désahuser ceux qui auraient 
cette créance, par la déclaration et certification qu'ils font 
par les présentes, que les dits PP. Jésuites ne sont associez en 
ladite Compagnie de la Nouvelle-France, directement ni 
indirectement, et n'ont aucune part au trafic des marchan- 
dises qui s'y faict }. » 

Cette déclaration aurait dû imposer silence à la calomnie. 
Mais celle-ci a, comme l'erreur, le triste privilège d'être 
indestructible et de perpétuer son règne de génération en 
génération. Treize ans plus tard paraissaient les Lettres 
provinciales. Encouragés par l'immense succès de cette 
œuvre pamphlétaire, les Jansénistes réveillèrent avec tant 
d'éclat leurs accusations contre les missionnaires du Canada 
que Rome s'en émut. Le général de la Compagnie, Goswin 
Nickel, procéda à de rigoureuses informations, et, après 
une enquête des plus minutieuses, il écrivit au P. Cellot, 
provincial de Paris : « J'ai fait une enquête, et le résultat 
de mes informations me prouve qu'il n'y a rien de vrai 
dans l'imputation de commerce 2 . » Par le même courrier il 
disait au P. Le Jeune, procureur des missions du Canada 
à Paris : « Je vois avec grand plaisir que l'accusation de 
commerce contre nos Pères du Canada est fausse et sans 
fondement 3 . » 

Les esprits sérieux comprirent vite que la haine seule 
avait remis en lumière, à l'apparition des Provinciales, 
cette accusation de commerce illicite. Aussi le calme se fît 

1. Relation de 1643, p. 82. 

2. « Inquisivi in mercaturam illam, quœ exprobrabatur exerceri à 
Patribus nostris qui in Canadensi missione versantur, et inveni rem 
minime subsistere. Roraœ, 16 oct. 1656. » (Arch. gen. S. J.) 

3. « Gaudeo magnoperè purgatam esse accusationem illam de mer- 
catura quse fieri dicebatur à Nostris qui in missione Canadensi ver- 
santur. Romœ, 16 oct. 1656. » (Arch. gen. S. J.) 

Jés. et Nouo.-Fr. — T. I. 27 



— 354 — 

bientôt en France et au Canada. C'est à peine si Talon, 
l'intendant si peu favorable aux Jésuites, ose élever contre 
eux une voix timide et embarrassée. Il commence par louer 
leur zèle et leur piété, pour faire passer plus facilement 
une insinuation perfide, dont il ne veut même pas prendre 
la responsabilité. Il écrit au ministre de la marine en 1667 : 
« La plupart des Jésuites sont employés aux missions 
étrangères pour la conversion des sauvages ; ouvrage 
digne de leur zèle et de leur piété, s'il est exempt du 
mélange de l'intérêt, dont on les dit susceptibles pour la 
traite des pelleteries qu'o/i assure qu'ils font aux Outaouaks. 
et au Cap de la Magdelaine, ce que je ne sais pas de 
science certaine *. » 

On dit, on assure!. Il est en vérité bien dommage que 
l'intendant n'ait pas été plus précis. Parmi ces accusateurs 
qu'il ne nomme pas, on aurait vu ces hommes affamés de 
gains illicites, qui n aimaient guère les Jésuites 2 ', ces envieux 
et ces ennemis, qui s'indignaient contre les missionnaires,' 
mais mauvais juges, qui se réjouissaient du mal et n ai- 
maient pas le triomphe de la vérité 3 . 

Ces paroles de Mgr de Laval et de l'auteur de sa vie 
expliquent mieux que tous les commentaires les injustes 
accusations dirigées contre les missionnaires du Canada. 
Cependant l'injustice et la calomnie ne les découragèrent 
pas ; chargés des haines persévérantes des Jansénistes et des 
universitaires de France, poursuivis à outrance par les 
chercheurs d'or et les coureurs de bois, Français peu esti- 



i. Mémoire de M. Talon, intendant du Canada, à M. de Colbert, 
ministre de la marine, en 1667. (Arch. du minist. des Colonies, à 
Paris. Carton de la Nouvelle-France, n° 1.) 

2. Vie de Mgr de Laval, par l'al)bé Gosselin, t. I, p. 245. 

3. Lettre de Mgr. de Laval au P. G. Nickel, général de la Compa- 
gnie de Jésus, à Rome. 



— 355 — 

mables de la Nouvelle-France, ils n'en continuèrent pas 
moins leur travaux apostoliques, et méritèrent ce magni- 
fique éloge, que Mgr de Laval adressa de Québec au pape 
Alexandre VII : « Les Pères de la Compagnie de Jésus 
toujours prêts à entendre les confessions et à annoncer la 
parole divine, enseignent le catéchisme aux enfants et aux 
ignorants, et forment tout le inonde à la piété en particu- 
lier comme en public. Ils visitent avec une égale attention 
les gens du peuple et ceux de la haute société, exercent 
les œuvres de miséricorde et répandent partout de nom- 
breuses aumônes. Connaissant la langue et les mœurs des 
indigènes, ils les aiment en Jésus-Christ et en sont ten- 
drement aimés. Leurs revenus ne suffiraient pas aux 
larges aumônes qu'ils répandent, s'ils n'avaient d'abondants 
secours de la France. Ils ne reçoivent rien pour l'adminis- 
tration des sacrements. Ils me sont très soumis et se 
montrent toujours prêts à exécuter mes ordres. Ce sont 
des hommes de paix et de bon exemple. Il y en a qui ne les 
aiment pas suffisamment; mais c'est par jalousie, ou 
parce que les Pères ne favorisent en aucune manière ceux 
qui ont trop d'attache aux biens temporels. Très versés 
dans la théologie et les belles lettres, appelés pour la plu- 
part à jouer un rôle remarquable en France, ils se 
dévouent volontiers au salut des âmes. Il n'y a pas de 
nation si barbare ni si éloignée, où ils ne brûlent de por- 
ter leur zèle et leurs travaux apostoliques 1 . » 

La bulle de Clément IX Sollicitude* pastoralis officii, en 



1. Cet éloge, traduit du latin par l'abbé A. Gosselin, est tiré d'un 

mémoire envoyé à Rome par Mgr de Laval, et inséré dans le premier 

volume (p. 17) des Mandements des évoques de Québec : Uelatio 

mutioniê CanaJensis, anno 4660, mense octobri ad sanctam sedeni 

miss.t. 



— 35G — 

date du 17 juin 1G69 1 , réveilla les accusations un instant 
assoupies. Dans cette bulle, le Souverain Pontife, après 
avoir révoqué des permissions accordées aux missionnaires 
par les Papes, ses prédécesseurs, refuse d'autoriser certains 
actes, qui, sans être des opérations commerciales de la part 
des religieux dans les missions, pouvaient en avoir quelque 
apparence ou en faire naître le soupçon. Cette mesure pleine 
de sagesse avait l'avantage de mettre les religieux à l'abri 
des interprétations malignes de la calomnie ; elle produisit 
néanmoins un effet contraire sur les ennemis de la Compagnie 
de Jésus, qui s'appuyèrent sur la bulle de Clément IX pour 
reprocher aux Jésuites d'exercer le commerce contrairement 
aux canons de l'Eglise 2 . 

Le général Paul Oliva gouvernait alors la Compagnie. Il 
envoya la bulle au P. Jérôme Lalemant, supérieur des mis- 
sions du Canada, en lui enjoignant de se conformer exacte- 
ment aux ordonnances et prohibitions de Sa Sainteté. 

L'ordre ne fut pas difficile à exécuter, les missionnaires 
n'ayant jamais pratiqué aucun commerce illicite. Après un 
examen sérieux de la situation, après une longue délibéra- 



1. Juris pontificii... p. 391. — La bulle Sollicitudo pastoi*alis ne 
vise pas seulement les missions des Indes orientales, mais aussi 
celles de l'Amérique : « Ac in partes Americœ, tam Australes, quam 
septentrionales. » (Ihid., p. 392.) 

2. Existence et institut des Jésuites, par le P. de Ravignan. Edition 
de 1862, note II, pp. 192 et 193. — Il est dit p. 193 : « Les permis- 
sions accordées par les papes, ses prédécesseurs, que Clément IX 
révoque ou annule, n'étaient certainement pas la faculté d'exercer 
le négoce défendu, mais d'autres actes, qui sans être des opérations 
commerciales de la part des religieux, pouvaient en avoir quelque 
apparence, ou en faire naître le soupçon. Rien de plus sage que cette 
mesure ; rien de plus avantageux même pour les religieux qu'elle 
mettait à l'abri des interprétations malignes de la calomnie ; mais 
cette clause elle-même ne prouve pas un commerce prohibe, elle 
prouverait le contraire. » 



— 357 — 

tion avec les Pères qui composaient son conseil, le 
P. Lalemant répondit au R. P. Général qu'il ne croyait 
devoir rien innover dans les opérations de vente et d'achat, 
telles qu'elles se faisaient au Canada ; qu'il était cependant 
tout prêt à renoncer à ces transactions parfaitement per- 
mises, si telle était la volonté du Souverain-Pontife. « Mais 
qui croira, ajoute ce religieux, que dans ce pays où les 
achats et les ventes se font par échange, faute d'argent 
monnavé, le Saint-Père défende aux missionnaires tle se 
procurer par ce moyen les choses nécessaires à la vie? 1 » 

Il pensait que le Pape ne défendait pas ces transactions 
sans aucun caractère de négoce ; qu'il n'avait même pas le 
pouvoir de les défendre, au témoignage du cardinal de 
Lugo, car elles étaient de droit naturel et divin, les Jésuites 
ne cherchant nullement à s'enrichir par l'échange, mais 
voulant uniquement pourvoir au soutien de leur œuvre et 
à leur propre entretien. Il était confirmé dans son sentiment 
par le P. Raguenau, procureur de la Mission, à Paris. 
Celui-ci avait recueilli sur cette question capitale et trans- 
mis au supérieur de Québec les témoignages des Docteurs 
de la Sorbonne, qui tous assuraient ne voir aucune ombre 

1. Epistola P. J. Lalemant ad R. in X to P. N. J. Panlum Oliva, 
prœp. gen. S. J., Romani. Quebeci die 14 sept. 1670 : « Pro scandalo 
quod apparebat ex aliquà negotiatione in quibusdam locis, provisnm 
est etiam antc Bullam indictam, amotis, qui rem istam et negotium 
agebant. Quod spectat Bullam illam, resecatis iis, in quœ Bulla cadere 
videbatur, in reliquis, quœ dubia erant, nihil visum est innovare, 
donec constet ea esse contra mente m pontificis seu legislatoris et 
linem logis, quod nobis non apparuit. Quis enim credat, in his par- 
tibus, ubi emptiones et venditiones ordinariè fiunt per commutatio- 
nem, defoctu pccuniœ, mente m esse legislatoris, ut per commutatio- 
nis negotiationem non liceat nobis providere de his quœ nobis ad 
vitam missionariorum sustentandam sunt necessaria, et de his cum 
quibus versamur convenire sive barbari illi sint sive galli? » (in 
arch. gen. S. J.) 



— 358 — 

de commerce dans les actes d'achat et de vente des mission- 
naires au Canada. Le P. Lalemant avait communiqué ces 
décisions à Mgr de Laval et Mgr les avait sanctionnées de 
son approbation 1 . 

La conduite des Pères, d'une correction parfaite, était 
donc à l'abri de tout soupçon. Néanmoins, ces hommes 
d'obéissance, dévoués avant tout au siège apostolique, se 
déclarèrent prêts à obéir en ce point comme en tout le 
reste. Le P. Lalemant écrivit en leur nom au Général de 
l'Ordre : « Nous sommes prêts à tout, même à abandonner 
nos missions, si elles n'ont pas d'autre moyen de se sou- 
tenir et si votre Paternité l'exige 2 . » 

Ni Clément IX, ni Paul Oliva n'exigèrent un semblable 
sacrifice. La bulle Sollicitudo pastoralis officii ne condamnait 
pas l'échange, tel que le pratiquaient les Jésuites de la 
Nouvelle-France; elle ne pouvait le condamner; et il ne 

1. Epistola cadem P. J. Lalemant ad R. in X to P. N. J. Paulum 
Oliva, prœp. gen. S. J., Romam. Qucbeci, die 14 sept. : « Quo in 
negotio insignem habemus fautorem cardinalem de Lugo, t. 2 de Jus- 
tifia et Jure, Dis. 26, sect. 3, occasione Bullarum Pontificum aliorum 
prœdecessorum super eâdem materiâ, qui multo plura ex Molina 
concedit Indiarum missionariis, quam nos hic facimus ; imôex eodem 
authore indicat videri non posse pontificem hujusmodi commercia, 
in hune finem facta (ad vitam sustentandam), prohibere, cum sint 
juris divin! et naturalis ; neque enim prœtextu missionum divitias 
colligimus in alium usum convertendas, sed hoc solum spectamus 
ut non desint in his partibus missionarii qui functionem suam pos- 
sint exercere. Plura de hoc referet ad P em V am P. Paulus Ragueneau, 
qui res nostras in Galliâ procurât, qui collecta de eâ re testimonia 
Doctorum parisiensium, immo et illustrissimi episcopi olim Rodien- 
sis, idem sentientium, ad nos transmisit ; quse omnia cum Bullâ 
exhibuimus illustrissimo episcopo nostro, ad quem etiam hâc de re 
scripsit episcopus Rodiensis id ipsum confirmans quod illust mus 
Petreensis ratum habuit. » 

2. Ibid : Verum his omnibus relictis, parati sumus ad omnia, imo 
ad missiones ipsas relinquendas, si aliter subsistere non valeant, et 
P. V. ità censuerit. » 



— 359 — 

pouvait venir à la pensée d'aucun esprit sensé, ni à Rome, 
ni à Paris, ni à Québec, que ces religieux entreprissent tant 
de voyages sur les lacs glacés et à travers des forêts 
inconnues, qu'ils endurassent tant de fatigues et de souf- 
frances au milieu des peuplades sauvages de l'Amérique du 
Nord, qu'ils déployassent tant d'intrépidité dans les dan- 
gers, tant de constance et de foi ardente dans les tortures 
du martyre, pour songer, comme le disait M. de Frontenac, 
autant à la conversion du Castor qu'à celle des âmes '. 
Lorsque ce gouverneur écrivait cette injure encore plus 
sotte que grossière, il obéissait sans doute à un moment 
de mauvaise humeur, et sûrement à son antipathie pour les 
Jésuites. De l'école de Talon, il s'imaginait volontiers que 
tout était permis contre des adversaires ; et pour ruiner leur 
réputation ou diminuer leur influence, il jouait sans scrupule 
de l'arme de la calomnie. Aussi, à peine débarqué à Québec, 
au commencement de l'automne de 1672, sans même prendre 
le temps de se renseigner, il envoie à Golbert une lettre 
chiffrée 2 , où, en un trait de plume, il supprime le désinté- 
ressement des missionnaires qui ne possédaient rien en 
propre et vivaient au sein des plus incroyables privations. 
Juste retour des choses humaines ! On reprochera bientôt, 
et avec fondement, à ce gouverneur délicat, de se livrer 
à un commerce prohibé 3 . 

Les sauvages traitèrent les Jésuites avec plus de justice 
que M. Frontenac. Pendant la guerre entre les deux grandes 

t. Archives des Colonies. Lettre de M. de Frontenac, gouverneur 
général du Canada, à M. de Colbert, ministre de la marine, 2 no- 
vembre 1672. 

2. Les mots cités plus haut en caractères italiques sont en chiffres 
dans la lettre originale. 

3. Voir à ce sujet, aux Archives de la marine, les dépêches du Roi 
et les lettres des ministres à M. de Frontenac. Nous reviendrons plus 
tard sur ce sujet. 



— 368 — 

puissances européennes, les Anglais de Boston avaient 
pénétré sur le territoire des Abénakis, alliés des Français; 
ils avaient ravagé leurs villages et incendié l'église de Nan- 
rantsouack. Après la paix, une députation de sauvages se 
rendit à Boston avec mission de demander au gouverneur 
anglais des ouvriers pour rebâtir l'église. Ils offraient de 
payer libéralement leurs travaux. Le gouverneur les reçut 
magnifiquement et leur fit les offres les plus séduisantes. 
« Je vous accorde des ouvriers, leur dit-il, je veux encore 
les payer moi-même et faire tous les frais de l'édifice que 
vous voulez construire; mais comme il n'est pas raisonnable 
que moi, qui suis Anglais, je fasse bâtir une église, sans 
y mettre aussi un ministre anglais pour la garder et pour 
y enseigner la prière, je vous en donnerai un dont vous 
serez contents, et vous renverrez à Québec le ministre 
français qui est dans votre village. » Ce ministre français 
n'était autre que le P. Sébastien Rasle, missionnaire de la 
Compagnie de Jésus. 

Le chef de la députation des sauvages répondit au gou- 
verneur de Boston : « Ta parole m'étonne et je t'admire 
dans la proposition que tu me fais. Quand tu es venu ici, tu 
m'as vu longtemps avant les gouverneurs français ; ni ceux 
qui t'ont précédé, ni tes ministres ne m'ont jamais parlé de 
prière, ni du grand Génie. Ils ont vu mes pelleteries, mes 
peaux de Castor et d'Orignac, et c'est à quoi uniquement 
ils ont pensé; c'est ce qu'ils ont recherché avec empres- 
sement; je ne pouvais leur en fournir assez, et quand j'en 
apportais beaucoup, j'étais leur grand ami, et voilà tout. 
Au contraire, mon canot s'étant un jour égaré, je perdis 
ma route et j'errai longtemps à l'aventure, jusqu'à ce 
qu'enfin j'abordai près de Québec, dans un grand village 
d'Algonquins 1 , que les robes noires (les Jésuites) ensei- 

1. Sillery. 



— 361 — 

gn aient. A peine fus-je arrivé qu'une robe noire vint me 
voir. Tétais chargé de pelleteries, la Robe noire française 
ne daigna pas seulement les regarder. Il me parla d'abord 
du grand Génie, du Paradis, de l'Enfer et de la Prière qui 
est la seule voie d'arriver au ciel. Je l'écoutai avec plaisir, 
et je goûtai si fort ses entretiens, que je restai longtemps 
dans ce village pour l'entendre. Enfin, la prière me plut, et 
je l'engageai à m'instruire; je demandai le baptême et je le 
reçus. Ensuite, je retourne dans mon pays et je raconte ce 
qui m'est arrivé : on porte envie à mon bonheur, on veut y 
participer, on part pour aller trouver la Robe noire et lui 
demander le baptême. C'est ainsi que le Français en a usé 
envers moi. Si dès que tu m'as vu, tu m'avais parlé de la 
prière, j'aurais eu le malheur de prier comme toi; car je 
n'étais pas capable de démêler si ta prière était bonne. 
Ainsi, je te dis que je tiens la prière du Français; je l'agrée 
et je la conserverai jusqu'à ce que la terre brûle et finisse. 
Garde donc tes ouvriers, ton argent et ton ministre, je ne 
t'en parle plus. Je dirai au gouverneur français, mon père, 
de m'en envoyer. Il le dit, en effet, et le gouverneur envoya 
des ouvriers pour rebâtir l'église *. » 

Il serait difficile de trouver dans le fameux et déjà légen- 
daire Télémaque, une description de ce goût simple et tou- 
chant. En même temps l'on ne peut s'empêcher d'admirer 
la haute idée qu'avaient les sauvages de ce Français, à la 
Robe noire, d'une grande simplicité évangélique, détaché 
de tout et désintéressé, qui ne daignait pas seulement 
regarder les pelleteries des Indiens. S'il eût tout sacrifié, 
famille, pays, repos et vie à un désir froidement calculé 

1. Lettres édifiantes et curieuses, édit. de 1781, t. VI, p. 210. Lettre 
du P. Sébastien Rasle, missionnaire de la Compagnie de Jésus dans 
la Nouvelle-France, à Monsieur son frère. A Nanrantsouack, 12 oct. 
1723. 



— 362 — 

d'accroître par le trafic de quelques peaux de Castor les 
richesses de son ordre, il faut avouer qu'il eût cherché une 
bien vaine récompense dune bien triste vanité K 

Le genre de vie du missionnaire chez les Hurons nous a 
amené à traiter, un peu longuement peut-être, la grave 
question du commerce des Jésuites au Canada. Mais il 
importait de venger l'honneur incorruptible de religieux, 
qui n'ont pu se soustraire, même au milieu des forêts de la 
Nouvelle-France, aux poursuites de la haine et de la jalousie' 2 . 
Revenons maintenant à la cabane huronne des mission- 
naires. 

Là, leur vie de chaque jour était réglée comme dans un 
couvent 3 . A quatre heures, lever, puis méditation, sainte 
messe, lecture spirituelle et récitation des petites Heures. 
A huit heures, la porte est ouverte aux sauvages. C'est une 
avalanche continuelle de curieux, de mendiants, de caté- 
chumènes et de néophytes. Chez le missionnaire, les Hurons 
se comportent comme chez eux. « Ils se mettent où il leur 
plaît, et n'en sortent pas quand il vous plaît; il faut qu'ils 
entrent partout et qu'ils voient tout; et si vous les voulez 
empêcher, ce sont querelles et reproches avec injures ; et 
dans tout cela il faut filer doux 4 . » Il importe alors d'avoir 
l'œil ouvert, d'exercer continuellement une surveillance 
active, si l'on ne veut pas voir disparaître les meubles et 
les provisions ; et, quand il se rencontre des visiteurs par 
trop importuns et turbulents, ce qui n'est pas rare, on les 
met à la porte, mais avec une honnête liberté, avec beaucoup 

1. Saint-Augustin : vani vanam. 

2. Nous donnerons, dans la suite de cette histoire, deux docu- 
ments importants sur le prétendu commerce des Jésuites au Canada. 

3. Relation de 1635, p. 48, n° 25. 

4. Relation de 1639, p. 57. 



— 363 - 

de tact et de courtoisie. Le Huron, indiscret et voleur, est 
très sensible aux bons procédés l , 

De midi à deux heures, catéchisme aux petits enfants, 
excepté le mardi et le jeudi, où il se termine à une heure. 
Ces deux jours, instruction, après le catéchisme, aux caté- 
chumènes, aux chrétiens et aux personnages les plus 
influents du bourg. 

Six heures se passaient ainsi chaque jour à recevoir les 
sauvages à la Résidence, à les instruire et à les catéchiser. 
Besogne ingrate et pénible, qui exigeait du missionnaire 
beaucoup de patience, de douceur et de charité 2 . 

Pendant ce temps, d'autres Pères visitaient toutes les 
cabanes, cherchant les adultes et les enfants en danger de 
mort, les enseignant et les baptisant. « C'est une petite 
image de l'enfer que l'intérieur des cabanes, écrit le P. de 
Brébeuf. On n'y voit pour l'ordinaire que feu et fumée, des 
corps nuds de ça et de là, noirs et à demy rostis, pesle- 
meslez avec les chiens. Tout y est dans la poussière. Avant 
d'arriver au bout de la longue demeure indienne, on sera 
couvert de vermine, de suie et d immondices 3 . » Ces visites 
à domicile sont indispensables et doivent être renouvelées 
plus souvent que tous les jours, si Von veut s acquitter 
comme il faut de son devoir 4 . Et cependant, quel révoltant 
accueil dans la plupart des cabanes! A combien d'injures et 
d'insultes il faut chaque fois se résigner! souvent il faudra 
attendre des heures pour glisser un mot de religion; et 

1 . Relation de 1639, p. 57. 

2. « Ce qu'il faut demander avant tout des ouvriers destinés à cette 
mission, c'est une douceur inaltérable et une patience à toute épreuve. 
Ce n'est ni par la force, ni par l'autorité qu'on peut espérer de gagner 
nos sauvages. » (Lettre du P. de Brébeuf au R. P. Général, Mutius 
Vitelleschi, du village d'Ihonatiria, 1638; Docum. inéd., XII, p. 166.) 

3. Relation de 1639, p. 57. 

4. Ibid. 



— 364 — 

quand on sera parvenu à inculquer au sauvage une vérité 
chrétienne, le songe d'une nuit détruira l'œuvre persévé- 
rante d'un mois 1 . 

La tournée quotidienne des cabanes dure jusqu'à deux 
heures. A cette heure, examen de conscience, puis dîner. 
Ce n'est pas une petite affaire que de se débarrasser alors 
des sauvages, qui s'installent souvent autour du foyer et 
puisent sans façon dans la marmite. Tant pis pour la Robe 
noire s'il ne lui reste rien à manger. Un Français, né malin, 
trouva un beau jour le moyen de faire déguerpir ces hôtes 
gênants. Il vient au moment où deux heures vont sonner, 
et s'adressant à l'horloge, il dit à haute voix : Dépêche-toi 
de sonner deux coups. L'horloge sonne et après le second 
coup, le Français lui crie : assez. Que dit-elle? demandent 
les sauvages. Elle dit : Allez-vous-en, cest V heure du repas. 
Les Hurons émerveillés ne se font pas prier; ils sortent 2 . 

Pendant le dîner, lecture de la Sainte-Bible; à souper, 
lecture du Paradis ouvert à Philagie 3 . Dîner et souper ne 
durent pas longtemps, car la sagamité est vite avalée. Et 
aussitôt recommencent les réceptions des sauvages et les 
visites des cabanes. 

Quatre heures sonnent, « Allez-vous-en, dit l'horloge; 
c'est l'heure de la prière. » Les missionnaires ferment la 
porte de leur cabane, récitent leur bréviaire, notent les évé- 
nements du jour, font leur correspondance, confèrent 
ensemble des intérêts de la mission, étudient la langue 
huronne. Le P. de Brébeuf écrit d'Ihonatiria, le 20 mai 1637 : 
« En un an ou deux, mes compagnons ont fait des progrès 
vraiment remarquables dans une langue à peine connue et 

1. Relation de 1639, p. 57. 

2. Relation abrégée du P. Bressani. Traduction du P. Martin, p. 161 , 
note. 

3. Du P. Paul de Barry, jésuite. 



— 365 — 

qui n'est pas encore réduite en principes, tant est grande 
l'ardeur qu'ils y mettent 1 . » Les exercices du soir se font, 
en été, à la lumière de l'ouverture du toit; en hiver, à la 
clarté du foyer, assis sur un billot, souvent dans la fumée 
épaisse. 

Le dimanche, messe chantée, pain bénit, vêpres, caté- 
chisme aux petits enfants et aux infidèles séparément, 
instruction aux catéchumènes et aux chrétiens, chant des 
complies à cinq heures, visites aux cabanes presque toute 
la journée. Pas un instant de repos. Ce jour-là, on déployait 
le plus de pompe possible, surtout aux cérémonies de 
baptême : il était si important de frapper l'imagination de 
ce peuple d'enfants, afin d'arriver à sa raison! Mais la 
pompe était des plus modestes, bien que magnifique en ce 
pays, où jamais, dit le P. Le Mercier, on n'avait rien vu de 
semblable : des guirlandes, du feuillage, des bouquets de 
fleurs, des étoffes voyantes apportées de France, voilà toute 
l'ornementation aux beaux jours de fête! Il n'y en eut pas 
d'autre à la cérémonie de baptême du premier adulte baptisé 
à Ossossané. Cet adulte était le chef du village, homme 
d'expérience et de dévouement, d'un courage éprouvé, 
estimé de tous , qui sollicitait depuis trois ans la grâce 
d'être enfant de l'Église. Les Hurons assistèrent en grand 
nombre à cette cérémonie; et, le soir de la fête, le P. de 
Brébeuf donna aux habitants du village, en l'honneur du 
néophyte, un festin solennel composé de poissons boucanés, 
cuits dans la sagamité. Chez les sauvages, pas de fête sans 
festin 2 . 

Les villages les plus éloignés d'Ihonatiria et d'Ossossané 
ne furent pas privés de la visite des missionnaires. Chaque 

1. Documents inédits, par le P. Carayon, XII, p. 161. 

2. Relation de 1637, p. 171, ch. VII. 



— 366 — 

semaine, plusieurs s'y rendaient, une couverture sur le 
dos pour s'envelopper la nuit, un sac à la main, rempli 
d'aiguilles, d'hameçons, de verroteries et d'autres objets 
pour les offrir en présents ou payer le logement et la nour- 
riture. Ils n'étaient pas toujours reçus ; et plus d'une fois, 
chassés d'un village, ils durent se diriger vers un autre 
plus hospitalier. Là, ils s'installaient sans cérémonie chez 
le premier habitant venu, y prenaient, à la mode huronne, 
leur part de sagamité, et le soir se couchaient dans un coin 
de la cabane ; le jour, ils visitaient toutes les huttes, pour 
baptiser et prêcher. OEuvre ingrate et pénible que ces 
missions volantes, comme on les appelait ! Que de refus, de 
railleries, de grossièretés, d'avanies, de menaces de mort î 
C'était l'œuvre de Dieu ; rien n'arrêtait ses ouvriers. Le 
samedi, ils revenaient à la résidence la plus proche, et le 
lundi ils reprenaient leurs lointaines excursions 1 . 

Ainsi s'écoulaient, à Saint-Joseph et à l'Immaculée- 
Conception, les journées des missionnaires ; jours de tra- 
vail, de prière, de souffrances et d'apostolat, et cependant 
jours de paix et de consolations, quand ils n'étaient pas 
troublés de temps à autre par des_soulèvements populaires. 

Les Puritains venus d'Angleterre et de Hollande ne 
furent pas étrangers aux révoltes des Hurons contre les 
Jésuites. « Méfiez-vous des Jésuites, leur dirent-ils. Malheur 
au pays où ils parviennent à pénétrer ! Il est bientôt désolé 
et complètement ruiné. En Europe, ils n'osent plus se 
montrer, et, quand on peut les saisir, ils sont aussitôt 
punis de mort 2 . » Ce conseil perfide, dicté par la haine et 
l'intérêt, ne pouvait manquer de faire impression sur des 
êtres bornés et ignorants, sur des natures méfiantes et 

1. Documents inédits, XII, p. 189. 

2. Vie du P. de Brébeuf, par le P. Martin, p. 177. 



— 367 — 

superstitieuses, qui ne connaissaient pas encore suffisam- 
ment le missionnaire, qui ne parvenaient pas à s'expliquer 
son dévouement et sa présence au milieu d'eux. La calom- 
nie des Puritains anglais et hollandais passa de bouche en 
bouche, circula de bourgade en bourgade, et insensible- 
ment elle prépara les esprits à la révolte. La tempête éclata 
au moment où l'on s'y attendait le moins. 

En 1637, une épidémie, inconnue jusque là des sauvages 
et revêtant tous les caractères de la petite vérole, s'abattit 
sur le pays et y causa de si terribles ravages qu'elle détrui- 
sit en peu de mois plus de la moitié des habitants 1 . La 
mortalité fut effrayante parmi les vieillards, guerriers cou- 
rageux et habiles, estimés des tribus, et parmi les enfants, 
espoir de la nation. Les Jésuites ne furent pas épargnés; 
presque tous furent atteints, même des premiers et grave- 
ment. 

L'épidémie se déclara au village d'ihonatiria, qu'elle 
décima presque complètement, et de là elle se répandit 
dans tout le pays. Le deuil et la désolation étaient par- 
tout. 

Les chefs de la nation se réunirent pour rechercher les 
causes de cette maladie nouvelle et se concerter sur les 
moyens d'enrayer ses progrès. On consulta les sorciers; les 
sorciers consultèrent leurs génies, ils interrogèrent les 
songes, ils pratiquèrent force sueries ; et, sur leur ordre, 
on inaugura toute une série de remèdes, tous plus infail- 
libles les uns que les autres. Voici les principaux. 

Des malades traversent les rues, au milieu de l'hiver, 
nus comme des vers et hurlant comme des loups. Ils 

1. Relation de ce qui s'est passé en la mission de la Compagnie 
de Jésus en l'année 1637 et 1638, envoyée à Québec au R. P. Paul 
Le Jeune, supérieur des missions de la C ie de Jésus en la Nouvelle- 
France. 



— 368 — 

demandent des cadeaux, qui doivent les guérir, et les 
cadeaux pleuvent de toutes parts. A cette médecine en suc- 
cède une autre. Au milieu de la nuit, hommes, femmes, 
enfants, tous se prétendant fous, se précipitent en hurlant 
hors de leurs cabanes, détruisent, brûlent, volent, frappent, 
se livrent aux saturnales les plus immondes. Après les 
scènes de frénésie et d'immoralité de la nuit, viennent les 
folies carnavalesques du jour. On exécute les danses les 
plus extravagantes, avec les costumes et sous les formes 
les plus bizarres : les uns sont couverts de sacs, les autres 
ont le corps peint en blanc et le visage en noir ; d'autres 
s'entourent la tête de plumes et de cornes, d'autres 
tiennent dans la bouche des cailloux enflammés, ou bien ils 
portent des masques, les plus propres à inspirer l'épouvante. 
La danse finie, ces masques sont placés à la porte ou sur le 
toit des cabanes pour faire peur à la maladie. Les chefs 
et les sorciers haranguent ce monstre invisible et lui signi- 
fient de ne plus faire de victimes, d'aller plutôt à leurs 
ennemis, les Iroquois ; ils l'aspergent avec l'aile d'un din- 
don, trempée dans de l'eau mystique. Les jeunes gens, de 
leur côté, se livrent avec ardeur aux jeux de plat, de 
crosse et de pailles. Puis viennent les jeûnes et les festins. 
Des parents et des amis se réunissent auprès d'un malade 
désespéré et mangent à rendre gorge, espérant ainsi sau- 
ver le mourant, et celui-ci les remercie et les encourage de 
sa faible voix. 

Tous les remèdes indiqués par les sorciers sont conscien- 
cieusement employés les uns après les autres, et tous 
restent inefficaces. L'épidémie suit son cours, effrayante, 
désastreuse. Des familles entières disparaissent. Les guer- 
riers meurent dans la fleur de l'âge ; c'est à peine si 
quelques enfants échappent au fléau ; et l'on entrevoit avec 
une morne consternation le moment où la nation, p rivée de 



— 309 — 

ses bras puissants, ne pourra plus soutenir la lutte contre 
ses implacables ennemis, périra sous le fer ou pliera sous 
le joug. 

Dans cette situation, où l'avenir apparaissait aussi 
sombre que le présent était cruel, les Hurons s'en prirent 
aux jongleurs de l'inefficacité de leurs remèdes. Cela devait 
être : les nations affolées sont toujours prêtes à rejeter la 
cause insaisissable de leurs maux sur ceux de qui elles 
attendent le salut, quand ils ne sont qu'impuissants à le 
procurer. Mais les Jongleurs avaient une réponse à l'indi- 
gnation générale. Ils disent : « des sorciers, d'une puis- 
sance supérieure à la nôtre, ont jeté un sort sur le pays et 
contrarient par leurs sortilèges l'effet de nos remèdes. » 

Ces sorciers étaient les Jésuites ; et le peuple huron, déjà 
prévenu contre eux par les faux rapports des Anglais et des 
Hollandais, admet volontiers cette explication inventée 
par un vieux sorcier, petit bossu, mal fait a V extrême y 
ayant sur Vépaule quelques castors gras et rapiécés. Mille 
bruits circulent aussitôt, tous plus extravagants les uns 
que les autres, Les Jésuites, disait-on, cachent dans leur 
cabane un cadavre, cause naturelle de l'épidémie, La divine 
hostie avait inspiré cette idée grossière. On disait encore 
qu'ils avaient renfermé dans un baril un serpent et une 
grenouille, dont le souffle empesté répandait la mort ; qu'ils 
avaient fait venir des Trois-Rivières des objets ensorcelés, 
dune puissance néfaste. Un jeune Huron, pensionnaire à 
cette époque au séminaire de Notre-Dame des Anges, vou- 
lait revenir au pays. « N'y reviens pas, lui dit un Père ; tu 
pourrais bien mourir de la maladie qui le désole. » De 
retour chez lui, l'enfant rapporte ce propos ; et les Hurons 
en concluent que les missionnaires sont bien les réels 
auteurs des maux qui déciment la tribu. 

Les tètes s'échauffent, et l'on ne parle de rien moins que 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. L 28 



— 370 — 

de les massacrer. Tout ce qui leur appartient de près ou de 
loin devient sortilège. Les remèdes qu'ils distribuent aux 
malades sont un poison magique ; l'horloge marque à 
chaque coup la mort d'un sauvage ; la girouette indique le 
chemin de la maladie et la promène partout dans le pays ; 
les flammes de l'enfer représentées sur le tableau de la 
chapelle d'Ihonatiria signifient le feu de la fièvre ; les 
démons, qui menacent et tourmentent les damnés, sont des 
génies malfaisants, s' attachant aux malades et les tuant 
petit à petit. Dans quelques villages, on refuse de se servir 
des marmites apportées de France, sous prétexte qu'elles 
sont ensorcelées. 

Jusque là, les Hurons a'vaient considéré le missionnaire 
avec des sentiments mêlés de crainte, de respect et d'ad- 
miration. Sa science extraordinaire, son peu de souci de la 
vie, ses vertus, nouvelles pour eux, tout en faisait à leurs 
yeux un homme supérieur aux autres. Aujourd'hui, les 
Jésuites sont de puissants magiciens au service de quelque 
divinité redoutable. Ils font la pluie et le beau temps; ils 
disposent de la vie et de la mort ; ils produisent, quand bon 
leur semble, la famine, la peste, tous les fléaux. 

D'après la croyance des Indiens, le tonnerre est un 
homme sous la forme d'un dindon, qui habite au ciel, sa 
demeure, et alors il fait beau ; mais quand il descend sur 
la terre avec les nuages, sa présence se révèle par le bruit, 
les éclairs et la pluie. L'éclair jaillit chaque fois qu'il 
ouvre ou ferme les ailes. C'est lui et ses petits qui pro- 
duisent le grondement du tonnerre. Or, les Hurons s'ima- 
ginent que les magiciens d'Europe dirigent à leur gré le 
tonnerre. La couleur blanche de la croix ne l'empêche pas 
de venir sur la terre ; mais la couleur rouge, si la croix est 
placée sur la cabane, eifraye le dindon et le force ou de 
s'envoler dans une autre région, ou de remonter au ciel. 



— 371 — 

Le matin, à l'heure de la Sainte-Messe, et le soir, pen- 
dant la récitation des Litanies, on voit des groupes d'In- 
diens s'approcher en silence des portes fermées de la 
cabane des Pères; ils prêtent l'oreille, et entendant le mur- 
mure des voix intérieures cpii prient, ils disent effrayés : 
Ce sont des incantations magiques, des évocations infer- 
nales. Bréviaires, missels, encriers, images, écrits, tout est 
instrument de sorcellerie. Le moindre geste, le regard, la 
démarche du prêtre inspirent une telle peur qu'on n'ose ni 
les regarder, ni les approcher ; on évite de toucher à leurs 
effets, à leurs aliments, au plus inoffensif objet de la Rési- 
dence, tout est contaminé. 

Dans ces conjonctures, des conciliabules se forment sous 
le plus grand secret, dans le mystère profond de la nuit 
Que faire des Robes noires ? Les avis se partagent : les uns 
votent le bannissement; les autres, la mort. 

La situation devient de plus en plus grave. Des tenta- 
tives d'incendie se déclarent aux deux résidences des 
Pères. Pendant la nuit, on abat des croix. Les enfants, 
enhardis par les jongleurs, insultent les prêtres ; ils leur 
jettent des pierres, des bâtons, des boules de neige. Quand 
l'apôtre se présente devant une cabane, on ferme la porte. 
S'il parvient à entrer, les malades effrayés se cachent sous 
la couverture, les femmes détournent la tête, les hommes 
gardent un silence morne, les néophytes n'osent pas se 
montrer. Les lois seules de l'hospitalité empêchent de les 
frapper de la hache ou du casse-tête. « Allez-vous-en, 
robes noires, crie parfois une vieille sorcière accroupie près 
du feu ; il n'y a ici ni malades, ni enfants. » 

Un jour, un Indien se précipite sur le P. du Peron, le 
tomahawk levé. Un autre saisit le crucifix que le P. Rague- 
neau porte sur sa poitrine, et brandit la hache sur sa 



— 372 — 

tête. Le P. Le Mercier est saisi et menacé d'être brûlé vif. 
« Les menaces de mort étaient très fréquentes, écrit le 
P. Bressani, et les haches souvent levées sur nos têtes. Et 
cependant nul ne périt 1 . » Evidemment la Providence veil- 
lait sur ses serviteurs et les protégeait. 

Le 4 août 1637, les Hurons se réunissent à Ossos- 
sané en assemblée générale. Trois tribus et vingt-six vil- 
lages y sont représentés. Le dessein apparent est de déli- 
bérer sur les souffrances du pays et sur la guerre qui se 
prépare avec les Iroquois ; le but réel est de se débarrasser 
des Jésuites. Le P. de Brébeuf y est invité. Un intérêt 
vital s'attachait aux délibérations de l'assemblée ; il accepte 
l'invitation, et part d'Ihonatiria pour se rendre à Ossossané, 
où il prend place parmi les représentants de la nation de 
l'Ours, qui semblait la plus surexcitée contre les mission- 
naires. L'impassibilité et le courage audacieux du Jésuite 
étonnent les capitaines ; mais ces hommes, habitués à dis- 
simuler , ne laissent rien paraître ; et, même dans la 
première séance, on ne parle que de traités et d'alliances, 
dans un ordre et avec une logique admirables. Quelques 
questions sont adressées au P. de Brébeuf sur les merveilles 
des cieux; et, comme il maniait la langue huronne avec une 
grande facilité, il y répond longuement, toujours avec un 
sang-froid imperturbable, ne craignant pas, à propos de 
tout, de rappeler à son auditoire attentif les vérités fonda- 
mentales de la doctrine catholique, de passer, par 
exemple, des feux de la terre aux flammes éternelles de 
l'enfer. 

Cette séance n'était qu'une préparation à la délibération 
capitale, un jeu destiné à cacher le vrai motif de l'assem- 
blée. Le Jésuite ne s'y laisse pas prendre ; il connaissait 

i. Brève relatione..., P e II, c. 4. 



— 373 — 

trop les perfides Hurons, il avait trop bien deviné leurs 
mauvais desseins, pour s'imaginer un seul instant qu'on 
l'eût appelé au conseil dans le seul but d'avoir son avis sur 
les intérêts de la tribu ou d'entendre une dissertation sur 
la nature du firmament, sur le mouvement des astres et 
sur les éclipses. 

Le lendemain, seconde réunion. La séance s'ouvre à huit 
heures du soir. Tous les Pères y assistent, assis avec les 
députés de la nation de l'Ours, ayant en face d'eux les 
deux autres nations. « Je ne sache pas, écrit le P. Le Mer- 
cier, avoir jamais rien vu de plus lugubre que cette assemblée . 
Au commencement, ils se regardaient les uns les autres 
comme des cadavres, ou bien comme des hommes qui 
ressentent déjà les affres de la mort ; ils ne parlaient que 
par soupirs, chacun se mettant à faire le dénombrement 
des morts et des malades de sa famille. Tout cela n'était 
que pour s'animer à vomir contre nous avec plus d'aigreur 
le venin qu'ils cachaient au dedans. Il ne se trouva per- 
sonne qui prit ouvertement notre défense ; et tel pensait 
nous avoir grandement obligés, de s'être tu tout à fait 1 . » 

Ontitarac, vieillard aveugle, présidait l'assemblée. 
C'était un homme plein de sagesse et d'expérience, estimé 
de tous. Il se lève. D'une voix forte et tremblante, il salue 
chacune des trois nations et tous les capitaines présents ; 
il les félicite de s'être réunis pour délibérer sur une affaire 
de la dernière importance, et les exhorte à procéder avec 
calme et réflexion , car il s'agit de découvrir les auteurs de 
la maladie qui ravage le pays et de remédier au mal. Puis 
la parole est donnée au chef du conseil, maître de la fête 
solennelle des morts, qui peint, sous les couleurs les plus 
sombres, l'état de la contrée, et en attribue la cause aux 
Jésuites. 

1. Relation de 1638, p. 38. 



— 374 — 

Un capitaine lui succède : « Mes Frères, dit-il, vous 
savez bien que je ne parle quasi jamais que dans nos 
conseils de guerre, et que je ne me mêle que des armes ; 
néanmoins il faut que je parle ici, puisque tous les autres 
capitaines sont morts. Avant donc que je les suive au tom- 
beau, il faut que je me décharge, et peut-être que ce sera 
le bien du pays, qui s'en va perdu. Tous les jours c'est pis 
que jamais ; cette cruelle maladie a tantôt couru toutes les 
cabanes de notre bourg et a fait un tel ravage dans notre 
famille, que nous voilà réduits à deux personnes, et encore 
ne sais-je si nous échapperons à la furie de ce démon. J'ai 
vu autrefois des maladies dans le pays, mais je n'ai jamais 
rien vu de semblable ; deux ou trois lunes nous en faisaient 
voir la fin, et en peu d'années nos familles s'étant rétablies, 
nous en perdions quasi la mémoire; mais maintenant nous 
comptons déjà une année, depuis que nous sommes affligés, et 
ne voyons-nous aucune apparence de voir bientôt le terme 
de notre misère 1 . » Puis avec une modération calculée, 
d'où s'échappaient parfois des cris soudains d'indignation 
et de colère, il accuse les Jésuites d'être par leurs sorti- 
lèges les seuls auteurs des calamités publiques. 

On ne pouvait laisser sans réponse les accusations de ce 
capitaine, esprit malicieux, dit le P. Le Mercier, dont 
l'autorité était grande sur la nation. Le P. de Brébeuf se 
lève, et, en quelques paroles très nettes, il réfute chacun 
des griefs. « Montre-nous, lui crie-t-on alors de toutes 
parts, la pièce d'étoffe ensorcelée, cause de notre ruine. » 
— « Je ne possède aucune étoffe semblable, réplique le 
Père ; si vous ne me croyez pas, envoyez chez nous, qu'on 
y visite partout, et si vous craignez de vous tromper, 
comme nous avons diverses sortes d'habits et d'étoffes, 

1. Relation de 1638, p. 39. 



— 375 — 

jetez tout dans le lac. » — « Voilà justement comme 
parlent les coupables et les sorciers, » reprend le Prési- 
dent. — « Comment donc veux-tu que je parle? » inter- 
rompt le Père. — « Encore si tu nous disais ce qui nous 
fait mourir, » s'écrie un député. « Je l'ignore, dit le mis- 
sionnaire. Néanmoins, puisque vous me pressez si fort, il faut 
que je parle. » Et il se met à expliquer avec calme com- 
ment la justice divine punit dès cette vie les méchants par 
de terribles châtiments. Le Président l'interrompt : « Dis- 
nous donc les auteurs de la maladie ; nous sommes ici pour 
les connaître; montre-nous la pièce d'étoffe ensorcelée. » — 
« Je ne connais ni la cause, ni les auteurs de l'épidémie, » 
reprend le P. de Brébeuf; et il continue l'explication de la 
doctrine de l'Eglise sur la justice de Dieu. Ce n'est pas ce 
que voulait le vieux chef, Ontitarac, qui revient toujours 
à sa question et somme le Père de produire le charme mal- 
faisant. Sans se déconcerter, celui-ci exhorte ses auditeurs 
à apaiser la colère divine par l'observance des lois de 
l'Eglise. Il connaissait les sauvages et il savait qu'avec ces 
natures impressionnables et changeantes, gagner du temps 
c'était gagner sa cause. Aussi se garde-t-il bien d'abréger 
son discours. Ontitarac le ramène à chaque instant à la 
question; lui, au lieu de répondre au Président, poursuit 
son enseignement et ses exhortations ; et, pendant ce 
temps, quelques députés s'ennuient et se retirent; d'autres 
s'endorment; les autres, fatigués, lèvent la séance. 

Le P. de Brébeuf sort de la salle des délibérations à 
minuit passé, convaincu qu'il ne rentrerait pas à la rési- 
dence sain et sauf; car des jeunes gens de la tribu de l'Ours 
avaient résolu de prévenir toute décision du conseil et 
d'assassiner les Jésuites. Les Jésuites étaient considérés 
comme nuisibles et dangereux; par conséquent, la loi per- 
mettait au premier venu de les tuer partout où il les ren- 



— 37G — 

contrait. « Si on te fend la tète, nous n'en parlerons pas, » 
dit un vieillard au P. de Brébeuf au sortir de la séance. 
Celui-ci comprit l'ironie. Chemin faisant, un sauvage 
tombe à ses pieds frappé d'un coup de hache. Il s'arrête, et 
s'adressant avec sang-froid au meurtrier : « Est-ce à moi, 
lui dit-il, que tu destinais ce coup? — Non, répond le rusé 
Huron ; tu peux passer. » Il passe et rentre chez lui. 

Le conseil du 4 août n'avait pris aucune décision, mais il 
était à prévoir quelle ne se ferait pas attendre. Dans une 
autre réunion, la mort des missionnaires fut votée, sans 
qu'une seule voix osât s'élever en leur faveur 1 . 

Grande fut la joie de tous les Pères présents à Ossossané, 
lorsqu'on vint leur annoncer cette nouvelle. Ces héros 
couraient au martyre comme d'autres à la gloire. Le 
28 octobre 1637, ils font leur testament et chargent un 
ami sûr de le porter au P. Le Jeune à Québec. On y lisait 
ces paroles, d'une beauté et d'une simplicité merveilleuses : 
« Nous sommes peut-être sur le point de répandre notre 
sang et d'immoler nos vies pour le service de notre bon 

1 . Voir pour tout ce qui précède sur la maladie épidémique des 
Hurons, les calomnies contre les missionnaires, les dangers qu'ils 
coururent et les menaces dont ils furent l'objet : 1° Relation de ce qui 
s'est passé dans le pays des Hurons en l'année 1637 et 1638; — 
2° Relation de l'emploi des Pères de la Compagnie de Jésus, qui sont 
aux Hurons depuis le mois de juin 1638 jusqu'au mois de juin 1639, 
surtout les ch. VII et VIII ; — 3° Relation de ce qui s'est passé en la 
mission des Hurons, depuis le mois de juin 4639 jusques au mois de 
juin 1640; — 4° Rreve relalione d'Alcune missioni, del P. F. -G. Bres- 
sani; parte seconda, cap. IV; — 5° Vie du P. de Brébeuf, par le 
P. Martin, ch. XI, XII et XIII ; — 6° F. Parkman, The Jeudis in North 
America, ch. XXII; — 7° Ferland, t. I, 1. III, ch. I et VII; — 
8° Carayon, Documents inédits, première mission des Jésuites au 
^Canada, document L ; lettres des missionnaires du pays des Hurons; 
— 9° Lettres historiques de la Mère Marie de l'Incarnation, Lettre XIX 
à la supérieure des Ursulines de Tours, pp. 340 et suiv. 



— 377 — 

Maître Jésus-Christ... C'est une faveur singulière que sa 
bonté nous fait, de nous faire endurer quelque chose pour 
son amour... Qu'il soit béni à jamais de nous avoir, entre 
plusieurs autres meilleurs que nous, destinés en ce pays, 
pour lui aider à porter sa croix. En tout sa sainte volonté 
soit faite! S'il veut que dès cette heure nous mourions, 6 
la bonne heure pour nous ! S'il veut nous réserver à d'autres 
travaux, qu'il soit béni ! Si vous entendez dire que Dieu ait 
couronné nos petits travaux, ou plutôt nos désirs, bénissez- 
le ; car c'est pour lui que nous désirons vivre et mourir, 
et c'est lui qui nous en donne la grâce K » 

Ce superbe monument de courage et d'amour était signé : 
Jean de Brébeuf, François Le Mercier, Pierre Chastelain, 
Charles Garnier, Paul Ragueneau. 

Le testament renfermait ce Post-scriptum écrit, comme 
le testament lui-même, de la main du P. de Brébeuf : « J'ai 
laissé en la résidence de Saint-Joseph les Pères Pierre 
Pijart et Isaac Jogues, dans les mêmes sentiments 2 . » 

Les Hurons, aussi bien que les autres sauvages, avaient 
la coutume, avant de quitter la vie, de réunir dans un fes- 
tin d'adieu les parents et les amis; et, au cours du banquet, 
le mourant prenait la parole, et, après avoir fait le récit de 
ses anciens exploits, il laissait aux assistants ses suprêmes 
conseils. Le condamné à mort gardait religieusement cet 
usage ; il invitait même ses bourreaux au banquet, il louait 
devant eux sa bravoure et les défiait de vaincre par la vio- 
lence des tortures son mâle et indomptable courage. Con- 
damné lui aussi, le P. de Brébeuf résolut de donner un 
dîner d'adieu, auquel devaient assister les Pères au même 
titre que lui. C'était une résolution pleine de hardiesse, 
qui allait à ce caractère énergique et chevaleresque ; il vou- 

4. Relation de 1638, p. 43. 
2. Ibid. 



— 878 — 

lait prouver au peuple huron que l'apôtre ne craint pas la 
mort, que rien n'est capable de l'intimider, ni les menaces, 
ni les supplices. 

Le spectacle était nouveau : les sauvages s'y rendent 
en foule. Peut-être aussi qu'ils étaient curieux de voir 
la contenance des sorciers d'Europe en face de la mort ; 
et puis le Huron ne sait pas décliner un festin, serait-il 
servi par le plus féroce ennemi. Au milieu du repas, le 
P. de Brébeuf se lève, calme, le visage respirant plutôt la 
bonté que la fermeté, et, selon la coutume du pays, il prend 
la parole, non pour célébrer son propre courage, les vertus 
et le dévouement de ses frères dans la foi, mais pour redire 
à tous ses convives les perfections du Grand-Esprit, les 
récompenses et les châtiments de la vie future. Les convives 
l'écoutent avec un morne silence : pas un mot d'approba- 
tion, pas un signe d'espérance. Le festin terminé, ils se 
retirent, froids, impassibles 1 , émerveillés néanmoins de la 
douce et ferme assurance des Robes noires. 

Evidemment Forage n'était pas apaisé, et les religieux 
se préparent au sacrifice par la prière... Huit jours cepen- 
dant se passent, et l'on n'entend plus parler de mort. 
Prêtres et sauvages s'en étonnent. 

Qu'était-il arrivé? Dénués de toute espérance, les mis- 
sionnaires avaient tourné leurs regards vers Celui qui tient 
dans ses mains le cœur des hommes, et, le 29 novembre, 
ils avaient commencé une neuvaine de messes en l'honneur 
de saint Joseph, patron de la mission. Elle n'était pas ter- 
minée que déjà l'effrayante tempête s'éloignait, sans se 
dissiper complètement 2 . Si elle ne disparut pas, si elle con- 

1. Relation de 1638, p. 44. 

2. On lit dans la Relation de 1648, p. 44. : « Depuis le 6 novembre 
<{ue nous achevâmes nos messes votives en l'honneur de saint Joseph, 
nous avons joui d'un repos incroyable; nous nous en émerveillons 



— 379 — 

tinua à se montrer à l'horizon, deux ans encore, comme 
mie menace permanente, elle n'empêcha pas les apôtres 
de Saint-Joseph et de la Conception de reprendre de nou- 
veau leurs visites et leurs courses apostoliques. La puis- 
sance divine avait opéré ce revirement inattendu. Quand 
tout semble perdu, Dieu se plaît à intervenir pour faire 
sentir à ses vrais serviteurs qu'il est la force et le salut, et 
qu'à lui seul appartient de sauver les causes désespérées 1 . 
La persécution se prolongea jusqu'au milieu de l'année 
1640, mais d'une manière intermittente; en tout, depuis 
les débuts de l'épidémie, elle dura près de quatre ans. « Et 
dans tous les volumineux recueils de cette barbare période, 
dit l'historien protestant que nous avons déjà cité, pas une 
ligne ne peut laisser soupçonner qu'un seul, parmi cette 
loyale et brave petite bande de Jésuites, ait faibli ; que ce 
fût l'indomptable Brébeuf, le doux Garnier, le courageux 
Jogues, l'enthousiaste Chaumonot, Lalemant, Le Mercier, 
Chastelain, Daniel, Pijart, Ragueneau, du Peron, Poncet 
ou Le Moyne, tous et chacun se comportèrent avec une 
tranquille intrépidité, qui confondait les Indiens et assurait 
leur respect 2 . » 

nous-mêmes de jour en jour, quand nous considérons en quel état 
estaient nos affaires il n'y a que huit jours!... Nous n'avions pas 
achevé notre neuvaine que toutes ces tempêtes s'appaisèrent; en sorte 
qu'eux-mêmes (les sauvages) s'en estonnaient entr'eux avec raison. » 

1. Documents inédits, XII, p. 159. 

2. Les Jésuites dans l'Amérique du Nord au XVII e siècle, par 
Francis Parkman. Traduction de M me la comtesse de Clermont- 
Tonnerre, p. 97. 



CHAPITRE SEPTIEME 

Le P. Jérôme Lalemant, supérieur de la mission huronne. — Recen- 
sement de 1639. — Fondation de Sainte-Marie. — Institution des 
Donnés. — Les Résidences remplacées par les Missions. — Les 
Pères de Rrébeuf et Chaumonot chez la nation neutre ; Charles 
Garnier, P. Pijart et Jogues chez la nation du Petun ; Ch. Pijart 
et Raimbault chez les Nipissings et les Algonquins. — La fête des 
Morts chez les Nipissings. — Les Pères Jogues et Raimbault au 
pays des Sauteurs. — Mort du P. Raimbault. — Missions diverses 
chez les Hurons. — Etat de l'Eglise huronne jusqu'en 1647. 

Les événements que nous venons de raconter furent les 
derniers de l'administration du P. de Brébeuf. Depuis long- 
temps il suppliait le Général de la Compagnie, Mutius Vitel- 
leschi, de le décharger du fardeau de la supériorité, étant, 
disait-il, dépourvu d'esprit et de prudence. Les subordonnés 
avaient une idée bien différente de ce supérieur, vrai bœuf 
à Vouvrage, comme il disait en riant, toujours occupé des 
autres, oublieux de lui-même, énergique, entreprenant, 
d'un jugement sûr, d'une inaltérable sérénité d'âme. « Depuis 
douze ans, écrivait le P. Ragueneau, je l'ai vu supérieur, 
inférieur, tantôt dans les affaires temporelles, tantôt dans 
les travaux des missions, traitant avec les sauvages, les 
chrétiens, les infidèles, les ennemis, en butte aux persé- 
cutions, aux calomnies, et jamais je ne l'ai vu, je ne dis pas 
en colère, mais donner la moindre marque d'impatience 
ou de vivacité 1 . » Ce portrait en dit plus que tous les 
discours. 

Le P. de Brébeuf avait inauguré la mission huronne avec 

1. Relation de 1649, p. 22, 2 e col. . 



— 382 — 

les Pères Daniel et Davost. Aujourd'hui elle comptait neuf 
missionnaires et deux résidences, celle de la Conception à 
Ossossané et celle de Saint- Joseph à Teanaustavaé. 

Le Général ne crut pas devoir résister à ses pressantes 
sollicitations. Le 26 août 1638, il chargea du gouverne- 
ment de la mission le P. Jérôme Lalemant 1 , récemment 
arrivé de France. 

Ancien professeur de philosophie et de sciences au col- 
lège de Clermont, ancien principal du pensionnat, ancien, 
recteur de Blois, le P. Lalemant n'avait jamais eu qu'une 
ambition, vivre et mourir parmi les peuplades sauvages de 
l'Amérique. La Mère Marie de l'Incarnation, écrivant à son 
fils, disait de ce religieux : « C'est le Père des pauvres tant 
français que sauvages, le zélateur de l'Eglise..., le plus 
saint homme que j'aie connu depuis que je suis au monde. » 
Et de crainte qu'on ne trouve cet éloge outré, la sainte 
supérieure ajoute : Je n exagère rien 2 . De fait, aucun his- 
torien ne s'est inscrit en faux contre ce témoignage flatteur. 
Aussi, dit Bertrand de la Tour dans son Mémoire sur 
M. de Laval, « M. de Pétrée instruit des vertus et des 

1. Le P. Jérôme Lalemant, frère du P. Charles Lalemant, un des 
premiers missionnaires du Canada, et oncle du P. Gabriel Lalemant, 
naquit à Paris le 27 avril 1593 et entra dans la Compagnie, au novi- 
ciat de Paris, le 20 octobre 1610. De 1612 à 1615, il est étudiant de 
philosophie à Pont-à-Mousson ; de 1615 à 1616, préfet du pensionnat 
à Verdun ; de 1616 à 1619, professeur de cinquième, de quatrième et 
de troisième, à Amiens ; de 1619 à 1623, élève de théologie au collège 
de Clermont, à Paris; de 1623 à 1626, professeur de philosophie et 
de sciences dans ce môme collège; de 1626 à 1627, en troisième 
année de probation à Rouen ; de 1627 à 1629, ministre au collège de 
Clermont; de 1629 à 1632, principal du pensionnat; de 1632 à 1636, 
recteur du collège de Blois; de 1636 à 1638, père spirituel du collège 
de Clermont. En 1638, il part pour le Canada. 

2. Lettres historiques, p. 451 . 



— 383 — 

talents du P. Lalemant et des fruits qu'ils avaient faits au 
Canada, le demanda comme un homme qui lui était néces- 
saire 1 , » quand il s'embarqua à La Rochelle pour la Nou- 
velle-France. Le P. Lalemant que les intérêts de l'Eglise 
du Canada avaient ramené en France depuis quelques années, 
gouvernait à cette époque le collège royal de la Flèche 2 . 
Théologien habile et profond, au dire d'O'Callaghan, il 
était loin de faire parade de son savoir. Le même écrivain 
ajoute : <( Quoiqu'il eût de grands talents et beaucoup de 
science, ses goûts cependant étaient simples, et il préféra 
toujours, pendant son séjour en Amérique, enseigner la 
doctrine chrétienne aux enfants et aux néophytes 3 . » A 
ces belles qualités de l'intelligence et à ces vertus, ce reli- 
gieux joignait une grande puissance d'initiative et d'orga- 
nisation. S'il montra, les premières années de son gouver- 
nement, trop de raideur et d'impétuosité, fruits amers d'une 
nature passablement irascible 4 , le temps et l'effort finirent 
par corriger ces deux défauts, et il devint le modèle des 
supérieurs. 

Nommé supérieur de la mission huronne, le premier acte 
de son administration est de faire le dénombrement, non 
seulement des bourgs et des bourgades, mais aussi des 
cabanes, des feux et mesme à peu près des personnes de tout 



1. Bertrand de Latour, Mémoires sur la vie de M. Laval, premier 
évêque de Québec. Cologne, 1761, livre II, p. 21. 

2. 11 fut nommé en 1658 recteur du collège Henri IV, à la Flèche 
(Cat. Prov. Franc). 

3. Relation des Jésuites, par le D 1 ' E.-B. O'Callaghan, membre cor- 
respondant de la Société historique de New-York,... traduction de 
l'anglais, pp. 23 et 24. 

4. « Suavior esse posset ejus gubernatio si naturse paulô iracun- 
dioris primos motus interdum reprimeret. » (Epistola P. Ragueneau 
ad P. Generalem Vitelleschi, 29 maii 1642.) 



— 384 — 

le pays*. Par son ordre, les missionnaires vont à pied de 
village en village, au milieu des neiges de l'hiver, chargés 
de leurs hardes et de leurs chapelles. Au cours de cette 
exploration, chaque bourg reçoit le nom d'un saint, et ainsi, 
tout le pays est placé sous la protection du ciel. Vers le 
commencement du printemps 1639, toutes les bourgades 
huronnes avaient été visitées et la région parcourue en 
tous sens, du nord au midi et de l'est à l'ouest. A leur 
retour à Ossossané, les missionnaires réunissent leurs nom- 
breuses observations et dressent la carte géographique du 
territoire habité par les Hurons 2 . 

Un autre point d'une importance plus grave attira l'atten- 
tion du nouveau supérieur. Jusque là, on avait adopté pour 
l'évangélisation des sauvages le système de résidences fixes 

1. Relation de 1640, p. 62... Quel était, chez les Hurons, le nombre 
des villages et des habitants? Dans la Relation de 1635, p. 33, on 
lit : « Vingt bourgades qui disent environ 30.000 âmes. » Dans la 
Relation de 1636, p. 138, même chiffre : « Nos Hurons font en vingt 
villages environ 30. 000. âmes. » Le dénombrement fait par ordre du 
P. Lalemant (Relation de 1640, p. 62) ne compte que douze mille 
habitants dispersés dans trente-deux villages. Cette Relation ajoute : 
« Ces bourgs et cabanes étaient bien autrement peuplés autrefois, 
mais les maladies extraordinaires et les guerres depuis quelques 
années en ça, semblent avoir emporté le meilleur, ne restant que 
fort peu de vieillards, fort peu de personnes de main et de conduite. » 
Voir (Histoire des Canadiens français, t. III, p. 21), ce que dit 
M r B. Suite de la population des sauvages. Il oublie de citer les 
Relations de 1635 et de 1636, et d'apporter l'explication que donne le 
P. J. Lalemant de la diminution de la population en 1639. 

2. Relation de 1640, p. 62. — La carte géographique, dressée par 
les Pères, n'est malheureusement pas venue jusqu'à nous. Mais 
« elle a peut-être servi à celle qui porte la date de 1660 et qui fut 
dressée pour l'ouvrage du P. du Creux (Jlistoria Canadensis). 
Quoique tracée sans échelle et avec de grandes altérations dans les 
noms, elle est précieuse pour reconnaître la position relative des 
principaux villages. » (Le P. de Rrébcuf, par le P. Martin, p. 190, 
note.) 



— 385 — 

dans les plus gros bourgs. II y en avait deux 1 , et l'on 
se proposait d'en établir d'autres ', quand le P. Lalemant 
jugea utile de renoncer à ce plan et de procéder à la con- 
version des sauvages par la voie des missions, tout en créant 
une maison centrale, qui servirait de base d'opération. Il 
y aurait ainsi, croyait-il, plus d'unité de direction et d'ac- 
tion ; et l'on ne serait pas obligé de changer de demeure 
tous les huit ou dix ans à la manière des Hurons, si l'on 
parvenait à placer l'unique résidence projetée, au cœur du 
pays, en dehors des bourgs, sur un terrain n'appartenant à 
personne, assez étendu et suffisamment productif . Les Rela- 
tions du Canada et l'auteur du Cours d'histoire 3 expliquent 
par ces divers motifs la substitution des missions aux rési- 
dences et l'établissement d'une seule résidence centrale, 
loin de tout village. 

Toutefois une pensée plus haute et plus large dirigeait 
le P. Lalemant, à en juger par ses lettres intimes, con- 
servées aux archives de la Société. Il pensait à créer un 

1. Les Pères Le Mercier (surnommé par les sauvages Chaùosé), 
Daniel (Anouennen), Chastelain (Arioo), Garnier (Ouaracha), du 
Peron (Anonchiara), et le P. Jérôme Lalemant (Achiendassé) habi- 
taient àOssossané; les Pères de Brébeuf (Echon), Jogues (Ondessoné), 
Ragueneau (Aondechetê) et Le Moyne [Ouané] faisaient partie de la 
résidence de Teanaustayaé (Relation de 1639, p. 53). 

2. Le P. François du Peron écrivait à son frère, le 27 avril 1639 : 
« Nous sommes ici des nôtres dix, en deux résidences, l'une de la 
Conception de Notre-Dame, l'autre de Saint-Joseph ; elles sont éloi- 
gnées l'une de l'autre de cinq à six lieues. Bientôt nous espérons faire 
une troisième résidence en la nation du Petun. » (Doc. inéd., XII, 
p. 172.) Le P. Lalemant écrivait en 1640 (Relation de 1640, p. 63) : 
« J'écrivais l'an passé que nous avions deux Résidences... ; outre cela 
nous estions dans le dessein d'en ériger d'autres nouvelles dans 
quelques bourgs plus éloignés. » On sait que la résidence d'Ihonati- 
ria avait été abandonnée et remplacée par celle de Teanaustayaé. 

3. Relation de 1640, ch. III et IV; — Cours d'Histoire, t. I, pp. 305 
et 367. 

Jés. et Noiw.-Fr. — T. L 29 



— 386 — 

jour, à l'intérieur et au centre du pays huron, une manière 
de réduction du Paraguay. Au Paraguay, les bourgades 
des Réductions étaient généralement établies au bord d'un 
fleuve, sur un site légèrement élevé, entouré de bois et 
de terres labourables. Au milieu de la bourgade s'élevait 
l'église, le presbytère, l'école et l'hôpital; derrière l'église, 
s'étendait le cimetière, protégé par un mur d'enceinte et 
coupé d'allées ombragées. Une bourgade semblable était- 
elle si difficile à créer chez les Hurons? Le P. Lalemant ne 
le crut pas. Il espérait que, la résidence une fois établie 
dans une position avantageuse et de facile accès, des 
familles chrétiennes viendraient bientôt se grouper autour 
d'elle, attirées par la charité des missionnaires, et qu'elles 
y formeraient avec le temps une réduction modèle, foyer de 
propagande religieuse. Il espérait encore que peu à peu 
d'autres réductions s'élèveraient sur différents points du 
territoire, et qu'une république chrétienne formée de ces 
églises huronnes finirait par se greffer sur l'organisation 
sociale du pays. En faisant la part d'une généreuse illusion 
dans ce plan d'évangélisation , il convient cependant de 
reconnaître qu'il ne manquait ni de grandeur ni de sim- 
plicité ; et peut-être se fût-il réalisé, si, quelques années 
après, la guerre n'eût chassé de ses foyers et dispersé au 
loin la malheureuse nation des Hurons. Les Pères approu- 
vèrent ce plan avec d'autant plus de plaisir que la voie des 
résidences leur paraissait pleine d'inconvénients et bien 
moins efficace ; néanmoins, la voie des missions était plus 
fascheuse de beaucoup et plus pénible 1 . 

Saint-Joseph et la Conception furent donc abandonnés, 
et une nouvelle résidence, sous le nom de Sainte-Marie 2 , 

1. Relation de iô40, p. 61. 

2. Ou de Notre-Dame de la Conception. — Relation de 1640, 
p. 64. 



— 387 — 

s'éleva, au centre de la nation, sur la rive droite de la Wye, 
rivière d'un quart de lieue, qui sort d'un petit lac et se 
jette dans la baie Matchedash. 

Cette situation réunissait beaucoup d'avantages. De 
toutes parts, l'on pouvait s'y rendre facilement, la rivière 
mettant en communication rapide, d'un côté avec le lac 
Huron, de l'autre avec les villages de l'intérieur. La terre, 
sans être d'une riche fertilité, produisait du maïs en abon- 
dance 1 . Enfin, quoique à la portée des Hurons, la résidence 
se trouvait suffisamment à l'abri des incursions des Iro- 
quois. 

Ce projet fut complètement approuvé en Europe, et le 
cardinal de Richelieu y applaudit un des premiers, car il. 
voyait dans cette fondation le point de départ d'un poste 
avancé destiné à assurer à la France la domination des 
pays de l'Ouest et la liberté des communications, à don- 
ner aux missionnaires et aux traitants la sécurité nécessaire 
et un lieu de refuge. Pour montrer l'importance qu'il ajou- 
tait à cet établissement, il voulut y contribuer de ses 
propres deniers et promit une somme assez considérable 
pour y établir un fort et y entretenir quelques soldats 2 . 

Le P. Lalemant indiqua le plan général de la nouvelle 
résidence. Le long de la rivière, à une distance d'environ 
trente mètres, on éleva un vaste parallélogramme, ouvrage 
fortifié, de cent soixante-quinze pieds de long sur près de 
quatre-vingt-dix de large. Il était protégé, du côté de la 
rivière et du lac, par un fossé profond et des pieux serrés 
avec bastions, et, des deux autres côtés, par un mur de 
maçonnerie, qui soutenait une palissade en bois, flanquée 

1. Coui's d'histoire, t. I, p. 305. 

2. Voir aux Pièces justificatives, n° VI, une lettre du P. Jérôme 
Lalemant, qui remercie le cardinal de sa charité. Dans le courant 
de sa lettre, il signale le bien fait au Canada par les missionnaires. 



— 388 — 

de bastions carrés. Aux quatre angles du parallélogramme 
se dressait une immense croix, signe de foi et de salut. 
Dans l'enceinte, se trouvaient l'habitation des missionnaires t 
la chapelle, le logement des Français au service des Pères 1 , 
et deux maisons de retraites 2 ; et en dehors des fortifica- 
tions, une grande cabane en écorce 3 , à la mode huronne, 
devant servir d'hôtellerie, un hôpital 4 , un cimetière et 
quelques champs cultivés, le tout entouré de défenses en 
bois. 

Toutes ces constructions devaient être primitives. Elles 
n'en faisaient pas moins l'admiration des sauvages, surtout 
la chapelle, qui passait en ce pays, dit la Relation de 1646, 
pour une merveille du monde, quoiqu'elle ne fût que pau- 
vreté. 

Elles étaient en majeure partie l'œuvre de serviteurs 
dévoués, appelés Donnés, « parce qu'ils se donnaient par 
contrat et pour la vie au service de la mission, sans rece- 
voir de salaire. Celle-ci profitait de leur travail et s'enga- 
geait à pourvoir à leurs besoins pour le reste de leurs jours. 
Ils suppléaient aux frères coadjuteurs qu'il n'était pas pos- 

1. Parmi ces Français, on comptait les Donnés, les soldats et les 
domestiques. Les soldats, qui avaient été autrefois d'assez mauvais 
garçons, dit le P. Vimont [Relation de 1644, p. 49), montrèrent un 
rare dévouement aux intérêts de la mission. Parmi les domestiques^ 
quelques-uns se montrèrent aussi très dévoués. Citons parmi eux : 
Charles Amyot, Jean Boyer, Fiacre, etc. V. l'article que leur a con- 
sacré M r N.-E. Dionne, dans la Revue Canadienne, juin 1888, p. 390. 

2. « L'une pour les pèlerins indiens ; et l'autre en un lieu plus 
séparé, où les infidèles, qui n'y sont admis que de jour, au passage,, 
puissent toujours y recevoir quelque bonne parole pour leur salut. » 
(Relation de 1644, p. 74). 

3. Relation de 1642, p. 57. 

4. « Cet hospital est tellement séparé de nostre demeure, que non 
seulement les hommes et les enfants, mais les femmes y peuvent 
es'tre admises. » (Relation de 1644, p. 74.) 



— 389 — 

sible de se procurer en assez grand nombre pour les besoins 
de la mission 1 . » Leurs fonctions, suivant leurs aptitudes, 
•étaient de toutes sortes : « Les Jésuites ne pouvaient sans 
témérité se mettre, pour leur entretien, à la discrétion des 
pauvres Indiens au milieu desquels ils vivaient. Il leur 
fallut donc, comme leurs néophytes, demander à la chasse, 
à la pêche et à l'agriculture, leurs aliments de tous les 
jours. Ces travaux, auxquels leur éducation première les 
avait laissés étrangers, étaient en outre incompatibles avec 
les fonctions de leur ministère. Le peu de frères coadjuteurs 
Européens, qu'ils comptaient parmi eux, étant presque 
aussi inhabiles à ces exercices que les missionnaires eux- 
mêmes, ceux-ci s'associèrent les Donnés... Les donnés 
partageaient leurs dangers, leurs fatigues et leurs priva- 
tions ; ils pourvoyaient à leurs besoins ; ils leur servaient 
de compagnons dans leurs courses apostoliques 2 ; » ils 
labouraient la terre, ils élevaient des travaux de défense, au 
besoin ils marchaient au combat, et, quand les mission- 
naires travaillaient çà et là dans leurs diverses missions, ils 
gardaient la Résidence et la protégeaient contre les peu- 
plades ennemies 3 . 

1. Vie du P. Jogues, par le P. F. Martin, p. 63. — Dans un 
mémoire sur les Donnés, envoyé à Rome, en 1642, par le P. Jérôme 
Lalemant, il est dit qu'on a toujours différé d'avoir au pays des 
Hurons des Frères coadjuteurs et qu'on a souhaité d'avoir en leur 
place des domestiques séculiers se donnant pour la vie au service des 
Pères (Arch. gen. S. J.). 

2. Mémoire de Nicolas Perrot, publié par le P. J. Tailhan, S. J. 
p. 258. — Le P. Lalemant dit dans son Mémoire de 1642 sur les 
Donnés : « Un séculier domestique peut faire tout ce que ferait un 
F. coadjuteur, et non pas un F. coadjuteur ce que peut faire un 
domestique, comme de porter et se servir d'arquebuze. » 

3. Lettre du P. Ragueneau au R. P. Général, Vincent Caraffe, 
4 er mars 1649. — Documents inédits, XII, pp. 234 et 235. 

V. Relations de 1638, p. 58 ; de 1663, VIII, 18-13 ; de 1667, XVI, 26; 
— Marquette, I, 6 et 94; — Documents inédits, XII, p. 216. 



— 390 — 

Cette institution, dune utilité incomparable, n'était pas 
nouvelle. En France, la province de Champagne s'étant 
trouvée dans une grande pénurie de Frères coadjuteurs, 
avait accepté, à titre d'exception, par contrat ad vitam, les 
services de quelques domestiques d'une fidélité et d'un 
dévouement à toute épreuve ; elle leur avait également 
permis de prononcer des vœux de dévotion 1 . Fort de ce 
précédent, le P. Lalemant songea à introduire des Donnés 
dans la mission huronne, où il était impossible d'avoir des 
coadjuteurs ; et, avant de s'embarquer pour l'Amérique 
(1638), il en obtint l'autorisation du P. Etienne Binet, pro- 
vincial de Paris 2 . C'était une heureuse pensée, que les mis- 
sionnaires de la Nouvelle-France adoptèrent à l'unanimité ; 
et, après mûre délibération, il fut décidé que les domes- 
tiques, employés aux Hurons, qui voudraient se donner 
pour toujours à la mission, pourraient le faire aux condi- 
tions suivantes : émission de vœux conditionnels, publi- 
quement et suivant la formule usitée dans la Société, renou- 
vellement des vœux deux fois par an ; port d'un costume 
religieux; acceptation, au nom de toute la Compagnie, de 
l'engagement à vie des Donnés ; engagement de la part de 
la môme Compagnie de pourvoir aux besoins des Donnés 
jusqu'à la lin de leurs jours. Six ou sept domestiques d'une 
grande piété et d'une vertu éprouvée, se lièrent dans ces 
conditions et formèrent, vers 1639, le premier noyau des 
Donnés au Canada z . 

Aussitôt que cette institution fut connue à Rome, elle y 
souleva des critiques et des plaintes. Elle avait déjà 
fonctionné aux Indes orientales, et avec si peu de succès, 

1. Mémoire de 1642 envoyé à Rome sur les Donnés, par le P. Jérôme 
Lalemant (Arch. génér. S. J.). 

2. Ibid, 

3. Ibid. 



— 391 — 

même avec de tels inconvénients qu'on avait été forcé de la 
dissoudre. En outre, elle ressemblait assez aux tiers-ordres 
de certaines sociétés religieuses, lesquels sont en dehors des 
règles et des usages de la Compagnie de Jésus. Le général 
Vitelleschi écrivit donc au P. Lalemant qu'il désapprouvait 
l'institution des Donnés, telle du moins qu'elle lui était 
présentée. On ne peut se prévaloir, disait-il dans une autre 
lettre, de ce qui s'est passé dans la province de Champagne t 
le fait s'y étant produit exceptionnellement, momentané- 
ment et dans un cas de force majeure. Il condamnait sur- 
tout les vœux et l'habit religieux imposés aux Donnés, 
aux Ohhits, comme il s'exprimait; il n'admettait pas l'en- 
gagement pour la Compagnie de les entretenir à ses frais 
leur vie durant. En définitive, et malgré les raisons les 
plus pressantes exposées par le P. Lalemant dans son 
mémoire de 1642, il prescrivit, par une lettre du 25 janvier 
1643, la dissolution des Donnés déjà admis à Sainte-Marie 
des Hurons, et défendit d'en recevoir dans la suite 1 . Cette 



t. Le G* 1 Vitelleschi au P. J. Lalemant, 25 janvier 1643 : De Obla- 
tis volo habere vosclarè meara mentem. Omittendi (Dimittendi, dans 
le brouillon de la lettre) sunt paulatim et suaviter, nec ullus dein- 
ceps in eorum numerum abligandus, propter gravia in societatem 
futura ex iis incommoda, quse longum fuerit recensere, nobis autem 
adeo comperta, ut ea apud Indos cum experti diù acnimium essemus 
(erant enim illic ejusmodi complures), coacti simus omnes aman- 
dare statuereque hoc ipsum, quod istic apud vos statuimus, ne quis 
in poste rum admitteretur talis. — Le même jour, le Général écrit au 
P. Vimont, recteur du collège de Québec et supérieur de toutes les 
missions du Canada : De Oblatis ad P. H. Lalemant in Hurones 
scripsi, esse illos paulatim suaviterque dimittendos, nullos vero 
deinceps in eorum locum recipi debere, propter gravia in societatem» 
futura ex iis incommoda, quse cum apud Indos experti essemus (ubi 
multos oblatos nostri acceperant) coacti fueramus omnes amandare? 
atque in posterum ne admitterenturstatuere. Quod idem R ■ V œ signi- 
fico ut istic similiter fiât, si qui forte essent à vobis admissi. (Arch. 
gen. S. J.) 



— 392 — 

lettre portait un coup très grave à l'avenir de la mission 
huronne et des autres missions de la Nouvelle-France, les- 
quelles ne pouvaient se passer alors de Donnés. 

Le P. Lalemant, péniblement affecté, réunit ses consul- 
tours ou les membres de son conseil ; et, après une longue 
délibération, ils résolurent de modifier l'institution des 
Donnés, et de soumettre par une lettre commune au général 
Vitelleschi une nouvelle organisation 1 . Elle se résumait en 

i. Le P. J. Lalemant au Gén. Vitelleschi; S te -Marie des Hurons, 
2 avril 1643 : « Statuit paternitas vestra ut nulli taies Oblati in 
posterum admittantur, et qui jam sunt admissi, paulatim et suaviter 
omittantur. Negotium istud, quoniam gravissimi est momenli, non 
tantum ad felicem rerum nostrarum statum in his regionibus conser- 
vandum ; sed etiam quia meritô nobis timendum videtur ne rei 
christianœ cursus omninô interrumpetur ; ideô communi cuni consul- 
toribus et admonitore epistolâ visum est necessarium ad P tem Ves- 

tram rescribere Sciât igitur oportetP as V a , prœter eos quidoraus 

nostrœ cepto continentur, nullos in hisce regionibus Europseos, Bar- 
baros omnes esse, qui circùm latè habitant: ab his Barbaris subsi- 
dium nullum, juvamen vix ullum sperare possumus ; quamvis enim 
voluntas non deesset, quœ semper ferè desideratur, parùm sunt 
adsueti moribus nostris et laboribus. In unâ itaque familiâ nostrâ 
inveniendi sunt qui ea quœ ad victum, vestitum, habitationem, sani- 
tatem, protectionem, templa domi et foris identidem construenda, 
conficiant et curent ; neque enim in uno et eodem loco subsistunt 
harum nationum oppida ; qui ligna et caetera hujusmodi comportent, 
jumenlorum enim hic usus nullus; qui canoas seu naviculas ad cen- 
tum aliquandoleucas et amplius, ducant et reducant ; patribus qui in 
oppidis habitant, et gregi invigilent. Omnia sunt submittenda ad 
vitam, functionem et charitatem in neophytis exercendam, vel alia- 
rum rerum commutatione comparanda ; argenti enim et auri, seu 
pecuniarum hic usus nullus. Ad hœc igitur omnia, famulis nostrati- 
bus non paucis indigemus, et sineiis, nihil omnino aggredi possumus. 
Ad 20 saltem nuncopus habemus, diversi muneris et œtatis ; postmo- 
dùm autem multô pluribus, quando scilicet Deo placuerit ostium 
aperire ad sedes in remotioribus partibus figendas. Tôt habere coad. 
jutores temporales S lis N œ , homines ex Galliâ advocatos, nescio utrum 
csset possibile... Ad sœculares itaque famulos veniendum. Si ad 
manum essent, ità ut augcri numerus eorura posset, vel ipsos ad 



— 393 — 

r 

ces quelques lignes : pas de vœux, pas de costume religieux, 
engagement à vie de la part des Donnés, et sans recevoir 
de salaire, acceptation de cet engagement par le supérieur 
de la mission du Canada avec obligation de pourvoir à 
leurs besoins le reste de leurs jours, droit de renvoyer 
ceux qui se seraient rendus indignes de leur vocation, pas de 
distinction entre les Donnés et les domestiques à gages *, 

Le 2 avril 1643, le P. Lalemant envova à Rome ce nou- 
veau plan. Il était très acceptable, il fut accepté, d'autant 
plus que les signataires de la lettre expliquaient nettement 
et longuement l'impossibilité où se trouvait la mission de 
remplacer les Donnés soit par des domestiques, soit par 
des frères coadjuteurs 2 . Le Général répondit au P. Lale- 

libitum immutari, rcs forte dubia esset ; at neque hic ulli sunt taies, 
neque aliundè advocari possunt, nisi œgrè admodùm,.. Nunc, vix 
ullum haberemus famulum, nisi Deus hanc mentem et devotionem 
injecisset iis, qui 6 aut 7 abhinc annis vénérant, ut se nobis in 
omnem vitam servitio darent. » (Arch. gen. S. J.) 

1. On lit dans la lettre des consulteurs, signée par les P. J. Lale- 
mant, Cl. Pijart, Fr. Le Mercier, C. Garnier, Fr. Ragueneau et 
P. Chastelain : « Peccatum à nobis forte initio fuit, qui distinctione 
aliquà inter illos diversos famulos, quos hic habemus, uteremur, 
quorum aliqui ad tempus opéras suas locant, alii in omnem vitam se 
tradunt... Peccatum item forte, quod illorum devotionem, qui se 
arctiùs Deo conjungere voluerunt per vota aliqua, foras erumpere 
permisimus ; sed res nunc eâ ratione se habent, ut nos omni hujus- 
modi votorum acceptationi renunciaverimus His ita nunc consti- 
tuas, petimus à P te V a , an sit contra ipsius mentem, ut taies habea- 
mus famulos qui se nobis ad vitam dent ; quorum voluntatem accep- 
temus, cum promissione mutuâ subministrandi ipsis quse ad victum 
et vestitum pro conditione eorum sunt necessaria, quamdiu nullo 
delicto, vel ipsorum culpâ, à nostro servitio eos repelli contigerit ; in 
quo casu consentiant, se eo omni contentos fore quod ipsis nos dare 
placuerit ; ii autem de cœtero sint, qui in nullo alio ab aliis famulis 
temporaneis distinguante, nec vestitu, nec prœnomine ullo (nec 
Donati, nec Oblati) ; qui sciant se nullo modo ad societatem perti- 
nere. » (Arch. gen. S. J.) 

2. V. note 1, p. 392. 



— 394 - 

mant le 25 décembre d 64i : « Cette institution n'a rien de 
contraire à nos règles. Gardez donc vos Donnés dans ces 
conditions ; mais n'en recevez pas trop de peur que votre 
mission n'ait peine à les entretenir *. » 

Gomme toutes les bonnes œuvres, celle des Donnés, on 
vient de le voir, ne s'établit pas sans difficultés : elle dut 
passer par des phases diverses avant d'arriver à un état 
définitif; il n'est pas jusqu'à la formule d'engagement,- qui 
ne fut maniée et remaniée *. Mais cette œuvre rendit aux 
missions, tout le temps de sa durée, des services inappré- 
ciables. C'est de là que sortirent René Goupil, Guillaume 
Couture, Jean Guérin et tant d'autres serviteurs perpétuels 
(servi perpetui) dont le nom figure glorieusement dans les 
annales de l'Eglise du Canada. « Sans être membres de la 
Société de Jésus, dit le protestant Bancroft, ils n'en étaient 
pas moins des hommes d'élite, prêts à verser leur sang pour 
leur foi 3 . » 

1. Le Général Mutius Vitelleschi au P. J. Lalemant : « De servis. 
Domesticis, iisque perpetuis (ut à R a V a explicatur), neque tamen 
voto aut habitu obstrictis, ac, si commeriti fuerint, dimittendis, 
futurisque tune commeatu quovis in vitâ reliquâ contentis, non 
possum non multum probare, ob levamen vestrum, et difficultates 
istic alioqui vix tolerabiles, cum praesertim nihil in iis appareat 
instituto nostro contrarium. Habete igitur illos in nomine Domini, 
sed pro vestrâ prudentiâ cavete ne tanto vos illorum numéro oneretis 
ut possit in posterum œgrè ab iis missionibus sustineri. Quam 
nostram mentem atque epistolam cupimus vehementer PP. Ghas- 
telain, Le Mercier, Garnerio, Ragueneau et Pijartio ab R. V. legi. » 
(Arch. gen. S. J.). 

2. On trouvera aux Pièces justificatives, n° VII, la formule de donation 
qui fut définitivement acceptée. Celles qu'on a conservées à la Biblio- 
thèque nationale, département des Archives (fonds lat., t. 9758, 
fol, 150 et 152) ne furent jamais adoptées. Elles ont pour titre : la 
première, Formula admittendi famulos perpetuos; la seconde, A lia 
formula, laquelle porte cette note en marge : Hsec secunda formula 
magis probatur quam prœcedens, deletis verbis illis sub obedientia. 
Elle ne fut pas approuvée à Rome. 

3. Liv. IV, ch. 20. 



, — 395 — 

Deux siècles et demi plus tard, l'idée de cette importante 
institution sera reprise, mais plus en grand, sur un nou- 
veau champ d'apostolat, au sud de la terre africaine. En 
4878, le P. Depelchin travaillait à l'organisation de l'in- 
grate mission du Zambèze. Un zouave pontifical, alors 
Jésuite, le P. Mauduit lui offrit une escorte d'anciens sol- 
dats du Pape, qui seraient déterminés à suivre les mission- 
naires en qualité de Donnés, à les servir en route, à l'étape 
et dans l'installation de la mission. Dans sa pensée, ces 
zouaves pourraient encore exercer un jour les néophytes 
du Zambèze au métier des armes et être leurs éducateurs 
dans les arts de la paix. Le projet était séduisant, réali- 
sable ; il n'aboutit pas. 

On en parla cependant, un journal l'ébruita ; et, la 
même année, un religieux de Notre-Dame d'Afrique, 
en chemin vers le Tanganika, écrivit de Kisemo une 
lettre, où il était dit : « Ce qu'il nous faudrait à nous 
et à côté de nous, ce sont des hommes résolus, ayant l'ha- 
bitude du commandement militaire. Ils auraient la con- 
duite absolue du camp. Nous avons donc pensé que l'on 
pourrait trouver en France, en Belgique et en Hollande, 
quelques anciens zouaves pontificaux, qui auraient assez, 
de dévouement et d'élévation de cœur pour se consacrer à 
une œuvre immense comme celle de la mission de l'Afrique 
équatoriale. » Ces paroles ne devaient pas passer inaper- 
çues. Au mois de juin 1879, un premier groupe de braves 
partit pour la région des lacs, sous le commandement du 
sergent Van Oost, qui mourait un an après non loin de 
Tabora. D'Hoop, qui lui succéda, ne tarda pas à se faire mas- 
sacrer avec les Pères Deniaud et Auger ; et bientôt le capi- 
taine Joubert, qui s'était illustré à Rome, puis en France, 
partait pour Zanzibar avec quelques auxiliaires, Français, 
Hollandais et Belges, et allait remplacer ceux qui étaient 



— 396 — 

tombés sur le sol africain, victimes de leur dévouement 1 . 

Les zouaves, qui accompagnent les missionnaires blancs 

d'Afrique, ne sont que les Donnés du Canada militairement 



organises. 



Ces derniers, d'abord de six à sept à la résidence de 
Sainte-Marie 2 , s'élevèrent ensuite au nombre de vingt-trois. 
Grâce à leur zèle industrieux, tous les bâtiments furent 
promptement construits. On défricha le sol, on ensemença; 
on fit monter de Québec, au prix d'efforts inouïs, du bétail 
et de la volaille. Le nouvel établissement devint une ferme 
importante. Les récoltes, la chasse, la pêche et les échanges 
suffirent, après quelques années, à l'entretien de la com- 
munauté, des donnés et des domestiques. 

Les Résidences de la Conception et de Saint-Joseph 
furent abandonnées et tout le personnel de ces deux maisons 
se transporta à Sainte-Marie, aussitôt que les construc- 
tions furent terminées. Là, on ne tarda pas à voir se pro- 
duire ce que le P. Lalemant avait prévu. « Plusieurs 
familles chrétiennes s'établirent autour de la demeure des 
religieux, attirées par les secours quelles s'attendaient à 
y rencontrer, et pour le corps et pour l'âme 3 . » 

Cette demeure devint également le théâtre d'une touchante 
et large hospitalité. Le samedi et la veille des fêtes, les caté- 
chumènes et les néophytes s'y rendaient en grand nombre 
des villages voisins, pour assister aux offices du dimanche 

1. Voir dans les Missions catholiques, année 1878, un article du 
P. Watrigantsur ce sujet, et dans le journal La Croix, 11 février 1891, 
un travail de M. Derely sur le capitaine Joubert. 

2. Le P. J. Lalemant au G al Vitelleschi ; Sainte-Marie des Hurons, 
25 avril 1641 : « Yersati sumus in hâc mediâ barbarie Galli 30 in 
unum collecti : Patres 13, coadjutor temporalis 1, Donati septem; 
reliqui, famuli communes. (Arch. gen. S. J.) 

3. Cours d'histoire, t. I, p. 305. 



, — 397 — 

et des jours fériés. Pendant tout leur séjour, la mission les 
entretenait. Elle les accueillait également dans d'autres 
occasions; car cet « établissement, dit l'auteur du Cours 
d'histoire, servait d'asyle à tous les chrétiens hurons, qui 
y trouvaient un hôpital pendant leurs maladies, un refuge 
dans les dangers de la part des Iroquois, et un hôtellerie 
dans leurs voyages, ou lorsqu'ils allaient visiter les mission- 
naires l ». On recevait et on nourrissait aussi les payens, 
mais on ne leur donnait pas à coucher. « A chaque hôte, 
on distribuait trois repas par jour. Il y en eut trois mille 
en 1647 et six mille l'année suivante. « Les repas n'étaient 
pas somptueux : ils ne se composaient, comme ceux des 
missionnaires, que de maïs pilé, bouilli dans l'eau et 
assaisonné avec du poisson fumé ; mais ils convenaient aux 
habitudes des Hurons 2 . » 

Deux ou trois Jésuites résidaient toute l'année à Sainte- 
Marie ; ils ne s'absentaient que deux jours par semaine 
pour visiter les villages voisins et baptiser les adultes et 
les enfants en danger de mort. A la résidence, leur zèle 
trouvait une occupation incessante auprès des visiteurs, 
des malades, des employés de la maison, des chrétiens qui 
y passaient chaque semaine près de trois jours. 

Les autres missionnaires, de dix à douze environ, vivaient 
dispersés de tous côtés chez les Hurons, les Algonquins, 
les Nipissings, dans la nation Neutre et celle du Petun 3 . 

1. Cours d'histoire, t. I, pp. 305 et 367. 

2. Ibid. 

3. Le Général Vitelleschi approuve, dans plusieurs lettres, le pro- 
jet d'une seule résidence à Sainte-Marie, mais à la condition qu'elle 
sera le centre d'excursions apostoliques, que les missionnaires iront 
de là évangéliser les tribus sauvages éloignées. Il écrit, en effet, le 
25 janvier 1643, au P. Lalemant : « Non videri mihi uno loco coarc- 
tandas nostrorum opéras, sed potissimum quidem excolendos vici- 
niores populos, sic tamen ut etiam in remotiores tentetur excursio ; 



— 398 — 

Deux ou trois fois l'an seulement, ils se réunissaient à 
Sainte-Marie pour y retremper leur courage dans le calme 
et le recueillement de la retraite et y conférer ensemble des 
graves intérêts de la foi. 

Tons les pays évangélisés étaient divisés en missions ou 
districts. Le nombre des missions fut d'abord de cinq, à 
savoir : les missions de Sainte-Marie, de Saint-Joseph, de 
la Conception, de Saint-Jean-Baptiste et des Saints-Apôtres 
dans la nation du Petun *, Plus tard, on créa la mission 
des Saints-Anges dans la nation neutre, celle du Saint- 
Esprit chez les Nipissings, celles de Sainte-Elisabeth, de 
Saint-Michel, de Saint-Ignace, enfin celle de Saint-Pierre 
chez les Algonquins de la côte septentrionale du lac Huron 2 . 

hanc enim rationem de spiritu societatis plus habere, rectè reveren- 
tia vestra indicavit. » — Le même jour, il écrit au P. Le Mercier : 
« De cogendis in arctum viribus signifîcavi superiori meam mentem, 
sic nempè vicinioribus populis prsecipuè incumbendum, ut tamen 
remoti non omitterentur. Et hoc fuisse semper constitutionum socie- 
tatis et eorum qui primi ex nostris Indias subiêre, sanctissimum 
sequissimumque institutum. » (Arch. gen. S. J.) 

1. Belation de 1640, p. 61 : « Le département fut fait de nos 
ouvriers dans tout le pays, en cinq missions : sçavoir, de Saincte- 
Marie aux Ataronchronons, de Saint-Joseph aux Attinquenongnahac, 
de la Conception aux Attignaouentan, de Saint-Jean-Baptiste aux 
Ahrendaronons et de celle à laquelle nous avons donné le nom des 
apôtres aux Khionontateronons. » 

2. Le*l er mars 1649, le P. Ragueneau écrivait au R. P. Caraffe, 
général de la Compagnie, à Rome : « Nous avons onze missions : 
huit chez les Hurons, trois chez les Algonquins ; autant de Pères, 
choisis parmi les plus anciens, se partagent le travail. » (Doc. inéd., 
XII, p. 236.) 

La mission de Sainte-Marie comprenait les bourgs de Sainte-Anne, 
Saint-Louis, Saint-Denis et Saint-Jean, situés autour delà résidence 
de Sainte-Marie ; celle de Saint-Joseph renfermait les bourgs de Saint- 
Ignace et de Saint-Michel, qui formèrent plus tard deux missions 
séparées ; celle de la Conception comptait les bourgs ou villages de 
JSaint-Fr. -Xavier, Saint-Charles, Sainte-Agnès, Sainte-Madeleine, 



, — 399 — 

La résidence de Sainte-Marie une fois établie, et l'orga- 
nisation du pays en missions définitivement terminée, le 
P. Lalemant assigne à chacun de ses apôtres le district où 
il doit déployer son courage et son zèle, et il les envoie, 
deux par deux, prêcher et convertir. 

Brébeuf et Ghaumonot reçoivent en partage la nation des 
Neutres. Le lecteur connaît le premier ; il ne sait guère du 
second que le nom. C'est une singulière physionomie que 
celle de Joseph-Marie Ghaumonot. Simple jusqu'à la crédu- 
lité, timide jusqu'à la peur, d'une intelligence peu culti- 
vée, d'une nature impressionable et d'un caractère où l'on, 
ne distinguait rien de saillant, il devint cependant, sous 
l'influence agissante de la grâce divine et par la pratique 
austère des plus hautes vertus, une des plus belles figures 
de V Eglise du Canada. Ces derniers mots sont de l'historien 
de Mgr de Laval 1 . 

Né d'une famille pauvre de vignerons, dans un petit vil- 
lage de la Bourgogne 2 , il est envoyé dès le bas âge à Châ- 

Saint-Martin , Sainte-Geneviève, Saint-Antoine, Sainte-Cécile, 
Sainte-Catherine , Sainte-Thérèse , Sainte-Barbe et Saint-Etienne ; 
celle de Saint-Jean-Baptiste avait dans son ressort les bourgs de 
Saint-Joachim et de Sainte-Elisabeth (ce dernier forma plus tard une 
mission séparée) ; celle des Apôtres avait neuf bourgs, Saint-Pierre 
et Saint-Paul, Saint-André, Saint-Jacques, Saint-Thomas, Saint-Jean, 
Saint-Jacques , Saint-Philippe , Saint-Barthélémy, Saint-Mathieu , 
Saint-Simon et Saint-Jude; celle des Saints-Anges dans la nation 
Neutre comptait environ quarante bourgs ou bourgades habités pa r 
douze mille âmes au moins. La mission du Saint-Esprit, chez les Nipis- 
sings, nation algonquine, située vers le nord du lac Huron, aux bords 
du lac Nipissing, celle de Saint-Pierre chez les Algonquins et celle 
de Sainte-Elisabeth s'occupaient toutes trois des tribus errantes. 

1. Vie de Mgr de Laval, par l'abbé A. Gosselin, t. I, p. 525. 

2. Le P. Joseph-Marie Chaumonot, né le 9 mars 1611, entra dans la 
Compagnie de Jésus, à Rome, le 18 mai 1632. Il finit son noviciat à Flo- 
rence. Après le noviciat, il commence sa philosophie à Rome (1634), 
fait deux ans et demi de régence de grammaire à Fermo (1635-1637) 



— 400 — 

tillon-sur-Seine, chez son oncle, prêtre du vieux temps , 
passablement rigide, qui le fait étudier à l'école de l'endroit 
et le prépare de loin à la cléricature. Un beau jour, en 
rhétorique, l'écolier en a assez du latin et la fantaisie lui 
prend d'aller apprendre la musique à Beaune chez les Pères 
de l'Oratoire. Il dérobe cinq sols à son oncle et s'enfuit, 
sans mot dire, avec un de ses camarades. La bourse est 
bientôt à sec, et le jeune fugitif, n'osant retourner au foyer 
paternel, se fait vagabond, mendie son pain de porte en 
porte, couche, quand il ne trouve pas mieux, à la belle 
étoile, attrape quelquefois un bon repas dans un couvent 
charitable ; et tantôt seul, tantôt en compagnie d'autres 
vagabonds, il traverse la Savoie et la Lombardie, visite 
Ancône et Lorette, arrive enfin à Terni, dans l'Ombrie, les 
pieds nus, les habits en guenille, couvert de vermine et 
d'ulcères. La grâce de Dieu l'attendait là. Un bon bour- 
geois, docteur en droit, le prend à son service, et, pendant 
ses loisirs, le vagabond improvisé laquais lit la vie des 
Saints solitaires. Cette lecture l'impressionne et lui 
inspire l'idée d'une vie meilleure ; tour à tour il veut être 
Carme, Récollet, Capucin. Définitivement, après avoir par- 
couru encore en mendiant une partie de l'Italie, après avoir 
visité Rome, il brise les liens qui l'empêchent de s'élever 
à Dieu et il entre, le 18 mai 1632, à l'âge de vingt et un 
ans, au noviciat de la Compagnie de Jésus. Il y avait 
beaucoup à purifier et à expier dans ce petit Augustin ; les 
deux années de probation religieuse accomplirent cette 
œuvre de régénération. 

Bientôt, son âme, débarrassée du joug des passions et 

et deux ans de philosophie et théologie à Rome (1637-1639). En 
1639, il part pour le Canada et arrive le premier août à Québec. 

Il est dit de lui dans les Catal. triennales, cat. II : « Profectus in 
litteris et in theol. parvus ». (Arch. gen. S. J.) 



— 401 — 

dépouillée des affections charnelles, entrevoit ce monde des 
forts, où s'épanouissent les généreux desseins et les éner- 
giques entreprises ; elle rêve sacrifices, dévouement, apos- 
tolat. Et quand le scolastique de la Compagnie a donné, au 
noviciat de Rome et au collège de Fermo, par sa vie de 
retraite, de pénitence, de soumission et de prière, la mesure 
de ce qu'il peut entreprendre et accomplir, il demande à 
ses supérieurs la laborieuse mission du Canada. On le 
munit d'un léger bagage de philosophie et de théologie, et 
il est ordonné prêtre. Avant de s'embarquer pour la Nou- 
velle-France, il fait à pied, avec le Père Poncet, le "pèleri- 
nage de Notre-Dame de Lorette, et, en route, il est subite- 
ment guéri à San-Severino d'une grave infirmité qui l'em- 
pêche de marcher. Arrivé à Québec le premier août 1639, 
il est dans les premiers jours de septembre au pays des 
Hurons. 

C'était un homme d'une foi simple et robuste, de cette 
foi qui transporte les montagnes et voit la main divine dans 
tous les événements. Sa vie écrite par lui-même sur 
l'ordre de son supérieur est l'exposé naïf et sans apprêts 
d'une existence où le merveilleux se confond peut-être trop 
facilement avec le surnaturel. Le lecteur aime cette 
croyance ingénue, d'un autre âge et d'un autre monde, et, 
une fois la part faite du miracle et celle de l'aimable inter- 
vention de la Providence, il sort de cette lecture comme 
d'une conversation avec un bon israélite d'une rare vertu. 

Dès son arrivée aux Hurons, le P. Chaumonot fait ses 
premières armes, d'abord sous le P. Ragueneau, puis sous 
le P. Daniel, et avec eux il visite les cabanes des sauvages. 
Cela lui coûtait beaucoup, paraît-il. Il écrit dans sa vie: 
« J'avais tant de répugnance à faire ces visites, qu'à 
chaque fois que j'entrais dans les cabanes, il me semblait 
que j'allais au supplice. » Mais il allait quand même, mal- 

Jés. et Nouf.-Fr. — T. I. 30 



— 402 — 

gré toutes les répugnances, l'apôtre se montrant impi- 
toyable contre toutes les révoltes de la nature. En 
revanche, la langue huronne lui devient bientôt familière, 
doué qu'il est d'une grande facilité pour les langues. 
« Alors, dit-il, je m'appliquai à faire et à comparer les 
préceptes de cette langue, la plus difficile de toutes celles 
de l'Amérique septentrionale... Il n'y a dans le Huron ni 
tour, ni subtilité, ni manière de s'énoncer dont je n'aie eu la 
connaissance... Gomme cette langue est pour ainsi dire la 
mère de plusieurs autres, nommément des cinq iroquoises, 
lorsque je fus envoyé aux Iroquois, que je n'entendais pas r 
il ne me fallut qu'un mois à apprendre leur langue 1 . » Le 
continuateur de l'autobiographie du P. Ghaumonot ajoute : 
« Tous les Jésuites qui apprendront jamais le Huron, l'ap- 
prendront à la faveur des préceptes, des racines, des dis- 
cours et de plusieurs autres beaux ouvrages qu'il nous a 
laissés en cette langue. Les sauvages eux-mêmes avouaient 
qu'il la parlait mieux qu'eux, qui se piquaient la plupart 
de bien parler, et qui parlent en effet avec beaucoup de 
pureté, d'éloquence et de facilité 2 . » 

C'est à cause de ces heureuses dispositions pour les 
langues sauvages, que le P. Ghaumonot fut adjoint au 
P. de Brébeuf, la langue des Neutres différant beaucoup 
sur plusieurs points de celle des Hurons. Tous deux par- 
tirent pour leur mission des Saints-Anges au mois de 
novembre 1640, et, après cinq jours de marche à travers des 

1. Le P. Pierre Chaumonot... Autobiographie et pièces inédites,, 
publiées par le P. 'A. Carayon, p. 46. — C'est dans cette autobiographie 
et aux Archives générales de l'ordre que nous avons puisé tout ce qui 
précède. — On lit dans les Catal. trien., cat. II, an. 1651, 1658 et 
1665 : « Talentum magnum habetad concionandum et ad missiones, 
optimum ad linguas barbarorum addiscendas ; débet régi, sed vir 
obediens. » (Arch. gen. S. J.) 

2. Ibid., p. 89. 



— 403 — 

forêts couvertes de neige, par des chemins impraticables r 
ils arrivèrent au bourg de Kandoucho, qu'ils surnommèrent 
bourg de tous les Saints. 

La nation Neutre, située au nord du lac Erié, s'étendait 
jusqu'au pays des Iroquois, dont elle était séparée par la 
rivière Niagara. Les Neutres sont beaux, grands, forts 
et cruels ; aucune peuplade américaine ne les égale en 
férocité. Par exemple, ils brûlent les femmes prisonnières 
de guerre. Leurs usages sont les mêmes que ceux des Hurons ; 
mais ils sont plus dépravés, ce qui n'est pas peu dire, et 
plus superstitieux. Un fait singulier que l'historien constate r 
c'est que, dans toutes les tribus sauvages de ^Amérique du 
Nord, la superstition augmente en raison directe de la 
dépravation. Le pays est couvert de prétendus fous, fort dan- 
gereux du reste, qui se livrent, quand bon leur semble, à 
toutes les fantaisies d'une imagination surexcitée. Sous 
prétexte de se rendre leurs okis favorables, ils vont et 
viennent par les villages, entièrement nus, sans le braver 
traditionnel, semant ça et là, au risque d'incendier les 
cabanes, la braise des foyers, renversant et brisant tout ce 
qu'ils rencontrent. Malheur à ceux qui voudraient s'oppo- 
ser à ce jeu immoral et dangereux ! Il encourrait le cour- 
roux des okis, qui les inspirent. On compte dans ce pays T 
éloigné des Hurons de près de trente lieues, environ 
quarante bourgs ou bourgades et au moins douze mille 
âmes 1 . 

1. « Anno MDCXL. facta est ab Evangelii propagatoribus excursio 
in regionem Attiuandaronorum, quam nationem indigense Neutram 
vocant. Missioni nomen datum ab Angelis. Delecti ad arma in hanc 
gentem nondum Christo domitam inferenda Patres Johannes Brebeu- 
fius et Josephus Maria Calmonotius. Gentem invenere populo fre- 
quentem, quadraginta pagos sive oppidula, quorum quse proxima 
sunt Huronibus, distant ab eorum finibus iter quatridui. Pacem natio 
cum Huronibus et Iroquœis, inter utrosque videlicet interjecta, 



— 401 — 

A peine les deux Jésuites ont-ils mis le pied sur cette 
terre des Atthvandaronk 2 , qu'ils se heurtent contre des 
préventions et une hostilité imprévues. Des députés hurons 
avaient répandu dans tous les villages les bruits les plus 
étranges. « Si vous ne tuez pas les Jésuites, disaient-ils, 
ils vous feront mourir en grand nombre, comme ils ont fait 
mourir nos vieillards, nos guerriers et nos enfants. » Puis 
ils racontaient, en parlant du P. de Brébeuf : « Echon a dit : 
Je serai tant d'années chez les Neutres, j'en ferai mourir 
tant, et ensuite j'irai ailleurs en faire autant jusqu'à ce que 
j'aie perdu toute la terre 3 . » 

En outre, pour décider les capitaines de la nation à 
mettre à mort les deux missionnaires, ils leur avaient fait 
présent de neuf hachettes françaises. 

Les calomnies des députés jetèrent l'épouvante dans tout 
le pays. Les présents convainquirent les capitaines des 
desseins pervers et de la culpabilité des sorciers européens, 

colit : iindè factum illi nomen neutrius. Corpora, quam Huronum, 
majora, robustiora et venustiora. Furta et flagitia quaelibet irapunè 
committunt per simulationem furoris et dementiaB. Discurrunt velut 
à Daemone possessi, et irrumpunt in mapalia, comminuunt confrin- 
guntque quidquid occurrit, nemine obniti contra vel mutire auso. Sic 
jubet, inquiebant, qui me insidet dsemon, qui me in somnis alloqui- 
tur; ultorem timete, si quid in me peccabitis. Ad has voces attonita 
plebs conticescit et petulantissimis ganeonibus facere quod lubet 
licet... Duo illi Patres, quos memoravi, quarto nonas novembres in 
viam se dederunt. Adolescentem secuti ducem peraltas nives, quatri- 
duo pernoctarunt in sylvis. Quinto die primum nationis pagum atti- 
gerunt : is Kanduchus vocabatur ; nomen illi ab omnibus sanctis 
fecere... Prœter inquinatos libidinum sordibus et barbarie sœva 
mores gentis, erat etiam imbuta fabulis sinistrisque rumoribus de 
Christianâ lege. » (Res gestse per soc. Jesu in Americœ septentriona- 
lis parte quse Canada dicitur, a P. J. Juvencio, mss.) — Voir la 
Relation de 1641, ch. VI, p. 71. 

2. Nom sauvage des gens de la Nation Neutre. 

3. Relation de 1641, p. 75. 



— 405 — 

et le peuple ne vit dans tout ce qu'ils portaient sur eux, 
bréviaires, chapelets, crucifix, porcelaines, que des objets 
de sorcellerie. Les chefs de la tribu et les anciens se 
réunirent pour délibérer sur le parti à prendre 1 . 

Le P. de Brébeuf, qui savait par expérience que l'audace 
et la bravoure font toujours grande impression sur les sau- 
vages, se rend à l'assemblée, non pas en simple spectateur, 
mais en étranger venant rendre compte de sa mission; et, 
pour se concilier la faveur des capitaines, il offre au Pré- 
sident un collier de porcelaine, composé de deux mille grains. 
« Nous ne voulons pas de tes présents," s'écrie un capitaine; 
il faut que tu quittes le pays. » Un autre reprend : « Ne 
sais-tu pas le danger que tu cours? On veut ta mort. Nous 
savons ce que tu as fait de mal aux Hurons. Nous ne vou- 
lons pas que tu nous traites comme eux. » Le P. de Brébeuf 
veut s'expliquer; les cris et les menaces l'en empêchent. 
Il se retire, très calme et déterminé à prêcher l'Evangile, 
dût-il en coûter la vie, à lui et au P. Chaumonot 2 . Il 
importait de prouver aux sauvages que l'envoyé du grand 
Oki d'Europe ne craint pas la mort ; et bien en prit aux deux 
missionnaires de cette ferme et tranquille attitude. On n'osa 
pas lever la main sur eux, soit parce qu'ils inspiraient une 



4. « Jactantur atroces in Missiona?*ios calumniœ. Spargitur per 
omnes pagos feralis sermo, infandos esse venefîcos, conjurasse cum 
hostibus de gente perdendâ ; pestem et famem in eorum esse manu : 
libri precum, rosaria, sacrœ imagines, totidem artis magicse arma 
esse putabantur. Jam expediebantur secures et rogi ad invisa capita 
suppliciis omnibus laceranda. Odia populi prœ cœteris inflammabat 
Oentara, nebulo sceleratissimus, Huronum è gente, qui ad Neutros 
transgressus omnia rumorum venena spargebat. » (lies gestœ per 
Societatem Jesu à P. J. Juvencio, ms.) — Voir la Relation de 1641, 
pp. 75 et suiv. 

2. Vie du P. de Brébeuf, par le P. Martin, pp. 200 et 201 ; — Rela- 
tion de 1641, ibid. 



— 406 — 

crainte superstitieuse, soit parce que la Providence veillait 
sur leurs jours. 

Selon leur coutume, et sans se préoccuper de ce qui 
pourra leur arriver, ils commencent à Kandoucho 1 la visite 
des cabanes. Presque partout ils sont injuriés, repoussés, 
menacés d'être tués et mangés. De Kandoucho ils vont à 
Téotongniaton 2 , à Onguiara, à Khioetoa 3 ; ils parcourent 
ainsi dix-huit villages et s'arrêtent dans dix. Aussitôt qu'on 
les voit approcher d'un bourg, on crie de tous côtés : 
« Voici les Agoua k \ fermez vos portes. » Huit villages 
refusent de les recevoir; dans les autres, la plupart des 
cabanes leur sont fermées. On se demande, en vérité, 
comment ils ne moururent pas de faim et de froid, pendant 
les cinq mois environ d'hiver qu'ils passèrent chez les 
Neutres. 

Un soir, à Khioetoa, épuisés de fatigue, transis de froid, 
tombant d'inanition, ils s'étaient blottis près de la porte 
■d'une cabane. Quelque temps après, un Indien en sort. 
Aussitôt les missionnaires, forts des lois de l'hospitalité, 
entrent dans la cabane et s'y installent. Etonnés de tant de 
hardiesse, les sauvages se regardent, les dévisagent en 
silence, et un messager va raconter le fait dans toutes les 
huttes. La foule s'assemble exaspérée. « Sortez et quittez 
la contrée, dit un vieux chef; sinon nous vous mettrons à 
bouillir dans la chaudière, afin de faire un festin de vous. » 
Les jeunes gens crient : « Nous en avons assez de la chair 
noire de nos ennemis, il nous tarde de manger de votre 
chair blanche. » Un guerrier entre comme un furieux dans 
la cabane, et vise avec son arc bandé le P. Chaumonot, qui 

1. Bourg de tous les Saints. 

2. Bourg Saint-Guillaume. 

3. Bourg Saint-Michel. 

4. Nom que les Neutres donnent à leurs plus grands ennemis. 



— 407 — 

le regarde fixement en se recommandant à l'archange saint 
Michel 1 . 

A quelques jours de là, le P. de Brébeuf avait une vision 
effrayante pendant son examen de conscience du soir. Un 
spectre furieux se montre à lui, tenant en ses mains trois 
javelots et proférant des menaces de mort contre les deux 
apôtres. Il lance un premier javelot, puis un second, puis 
le troisième, et chaque fois une main puissante les arrête. 
N'y avait-il pas là un avertissement du ciel? L'examen 
fini, le P. de Brébeuf raconte la vision au P. Chaumonot. 
Tous deux se confessent, et, pleins de confiance, le cœur 
en paix, ils s'étendent sur une écorce et s'endorment. Vers 
le milieu de la nuit, arrive un sauvage, leur hôte; il les 
réveille et leur apprend que les habitants du village ont 
tenu conseil, que trois fois les jeunes gens se sont offerts 
pour assassiner les deux étrangers et que les vieillards s'y 
sont toujours opposés. Le P. Chaumonot ajoute dans la 
Relation des principaux événements de sa vie : # « Ce récit 
nous explique ce que le P. de Brébeuf n'avait vu qu'en 
énigme. Au reste, quoique les anciens eussent empêché 
leur jeunesse de nous tuer, ils ne purent empêcher les autres 
mauvais effets que produisit la calomnie des Hurons que 
nous étions sorciers. Personne ne nous voulait plus donner 
le couvert même pendant la nuit, quoiqu'il fit bien froid 2 . » 

Que faire dans l'état de surexcitation où se trouvait toute 
la contrée? La mission était, à n'en pas douter, frappée de 
stérilité. Les deux apôtres avaient lutté jusqu'au bout 
contre le mauvais vouloir des Neutres ; ils s'étaient exposés 
à tous les dangers, ils avaient subi toutes les avanies, ils 
avaient enduré la faim et le froid, ils n'avaient reculé devant 



i. Autobiographie du P. Chaumonot, pp. 43 et 44. 
2. Autobiographie du P. Chaumonot, pp. 42 et suiv. 



— 408 — 

aucune fatigue, et, en cinq mois, ils n'avaient triomphé de 
l'obstination d'aucun adulte. Les fous de profession se 
donnaient même, à la fin, le plaisir de fouiller, sous leurs 
yeux, leur sac de voyage, et de prendre tout ce qu'ils trou- 
vaient à leur convenance. Si leur insolence s'était bornée 
là! Mais libres de tout faire, parce qu'ils se disaient inspirés 
par l'oki, ils se livraient aux plus grossières inconvenances. 
« Demeurer plus longtemps parmi ces barbares, eût été 
les aigrir plutôt que les adoucir, » écrit le P. Chaumonot. 
Les deux missionnaires regagnèrent donc Sainte-Marie à 
travers les neiges fondantes du printemps 1 . Ils avaient 
prêché la parole de Dieu là où personne avant eux n'avait 
pénétré, à Onguiara, village situé près de la rivière appelée 
depuis Niagara, laquelle sort du lac Erié et se précipite 
dans le lac Ontario après un parcours total de cinquante- 
quatre kilomètres 2 . 

Pendant que les Pères de Brébeuf et Chaumonot parcou- 
raient les bourgs et les bourgades des Attiwandaronk, deux 
"autres Jésuites s'aventuraient dans les montagnes qu'on 
nomme aujourd'hui montagnes bleues, à près de cinquante 

1. Consulter sur cette mission des Saints-Anges : Relation de 1641, 
ch. VI, pp. 71 et suiv. ; — Autobiographie du P. Chaumonot, pp. 40 
et suiv.; — Lettre du P. Chaumonot au R. P. Nappi, imprimée parle 
P. Carayon dans Le Père Chaumonot, p. 132; — VieduP.de Brébeuf, 
par le P. Martin, ch. XIV; — Parkman (Francis), The Jesuits in North 
America, ch. XI. 

2. La Relation de 1641, p. 71, dit : «Le fleuve de la nation Neutre 
est celuy par lequel se descharge nostre grand lac des Hurons ou 
mer douce, qui se rend premièrement dans le lac d'Erié ou de la 
nation du chat, et jusques là elle entre dans les terres de la nation 
Neutre et prend le nom d'Onguiaahra, jusques à ce qu'elle se soit 
deschargée dans l'Ontario ou lac de Saint-Louis, d'où enfin sort le 
fleuve qui passe devant Québec, dit de Saint-Laurent. » 

Dans la même Relation, p. 75, il est dit que les Pères allèrent à 
Onguiaahra, du même nom que la rivière. 



— 409 — 

kilomètres sud-ouest du pays des Hurons. Ces montagnes, 
qui s'étendaient le long de la mer douce, étaient habitées 
par les Tionnontatés l ou gens du Petun. Ils cultivaient le 
petun ou tabac, et, bien qu'ils ne descendissent jamais à 
Québec avec les Hurons, ils vivaient cependant sous les 
mêmes lois que ces derniers, et s'éloignaient fort peu de 
leurs habitudes et de leurs coutumes. N'ayant pas de rela- 
tions commerciales avec les Européens, ils ne voyaient pas 
avec plaisir les étrangers venir chez eux. Il n'était pas facile, 
du reste, de les aborder, car ils vivaient retirés au milieu 
des bois et des rochers, dans des vallées profondes; ils ne 
sortaient de leurs montagnes que pour faire la guerre aux 
nations iroquoises avec les Hurons, leurs alliés. 

L'époque la plus favorable pour arriver jusqu'à eux était 
la saison d'hiver. Les Pères Charles Garnier et Pierre Pijard 
s'y rendirent vers le mois de novembre 1640, sur la neige 
durcie et les rivières glacées. 

Pierre Pijart 2 , un des plus anciens missionnaires des 
Hurons, où il travaillait depuis cinq ans, était doué de plus 
de bon sens pratique que de talent, de plus de vertu que 
de science. Prêt à tous les sacrifices, il aimait de préférence 
les besognes pénibles. S'il n'était pas fait pour commander, 
il savait obéir; et bien dirigé, il pouvait être auprès des 
sauvages un instrument puissant. Dans la mission des Tion- 
nontatés ou mission des apôtres, la Providence le plaça sous 
les ordres d'un supérieur d'élite, le P. Charles Garnier. 

1. Appelés aussi Pétuneux (Sagard), Tionniontateronnons [Relation 
de 1638-1639), Khionontaehronnons , Kionnonteronons (Relation de 
1640). Cette tribu formait le district qui reçut le nom de Mission des 
Apôtres. 

2. Pierre Pijart, né à Paris, le 17 mai 1608, entra au noviciat de 
Paris le 16 septembre 1629, fit, après son noviciat, deux ans de philo- 
sophie à la Flèche (1631-1633), professa la cinquième à Caen (1633- 
1634), se livra ensuite un an à l'étude de la morale (1634-1635) et arriva 
à Québec le 10 juillet 1635. (Arch. gen. S. J.) 



- 410 — 

On a dit du P. Garnier qu'il était Y agneau des missions 
huronnes, et que le P. de Brébeuf en était le lion. Rien de 
plus vrai. Mais l'agneau fut aussi fort, aussi héroïque que le 
lion. 

Né à Paris, le 25 mai 1606 ^ d'une famille de Robe, il fit 
ses études au pensionnat des Jésuites du collège de Cler- 
mont, dont il fut un des élèves les plus distingués. C'était 
un modèle de travail et de devoir; il avait de l'élan, il se 
passionnait pour les entreprises généreuses, et, attiré dès ses 
premiers ans vers l'apostolat des sauvages du Canada, il 
se préparait à cette grande mission par le jeûne, la prière, 
les macérations d'un anachorète. L'argent de ses menus 
plaisirs allait, les jours de congé, dans la main de l'indigent 
ou dans la bourse des prisonniers du petit Chatelet. Il 
apprenait ainsi à se détacher de tout, à souffrir. Puis, i\ 
faisait, avec la meilleure grâce du monde, quelques essais 
d'apostolat auprès de ses condisciples. En ce temps là, les 
vendeurs étalaient aussi leurs livres sur le Pont-Neuf, et 
•ces livres n'étaient pas toujours expurgés. Le jeune Charles 
^n acheta un jour de mauvais pour les détruire, de crainte 
qu'un de ses camarades, poussé par le démon de la curio- 
sité, ne se permît de les lire. 

D'une extrême sensibilité et d'une constitution délicate, 
il portait dans un corps grêle une âme vaillante. Plus tard, 



1. Charles Garnier, né le 25 ou le 26 mai 1606, entra au noviciat de 
Paris le 5 sept. 1624. Après le noviciat, il fait trois ans de philosophie 
^u collège de Clermont (1626-1629) et pendant sa dernière année de 
philosophie il exerce au pensionnat les fonctions de surveillant; il 
enseigne ensuite à Eu la cinquième (1629-1630), la quatrième (1630- 
1631), et la troisième (1631-1632); d'Eu il revient à Paris, où il étudie 
quatre ans la théologie au collège de Clermont (1632-1636). En 1636 
il part pour Québec, où il arrive le 11 juin. Profès des quatre vœux le 
30 août 1648. — Cat. II Catal. trien. : « Ingenium et judicium bona, 
■complexio prsefervida. » (Arch. gen. S. J.) 



— 411 — 

quand il sera chez les Hurons, on rira aimablement de cet 
homme sec et maigre, fait d'os et de peau, à la figure 
imberbe, à la physionomie maladive et toujours jeune, mais 
décidé, plein d'entrain, charmant et serviable au possible. 
Partout où il passera, ce religieux de bonne naissance et 
•d'éducation soignée, Jésuite à dix-huit ans, missionnaire 
à trente, fera l'admiration de ses frères, parce que, après 
avoir renoncé à tous les espoirs du monde, il ne vivra que 
pour le ciel. En 1646, il écrit à son frère, Henry de Saint- 
Joseph, carme déchaussé : « La vie est dure dans les mis- 
sions (Huronnes), et, dans mes nécessités, je pense quel- 
quefois aux douceurs de la France... Mais aussitôt je me 
dis : il faut renvoyer toutes ces douceurs au Paradis, où 
nous trouverons tout en Dieu, et alors il n'y a plus que du 
plaisir à la privation de ce qui est le plus agréable sur la 
terre '. » « Rien au monde ne le touchait, dit le P. Rague- 
neau, ny repos, ny consolation, ny peines, ny fatigues. Son 
tout estait en Dieu, et hors de luy, tout ne luy estait rien 2 . » 
Le portrait du P. Charles Garnier, devenu missionnaire 
chez les Hurons, est tout entier dans sa lettre à son frère, 
Henry de Saint- Joseph, et dans les quelques lignes du 
P. Ragueneau que nous venons de citer. L'amour de Jésus- 
Christ et le salut des âmes, voilà sa noble et seule ambi- 
tion! Aimer Jésus-Christ et le faire aimer, il revient sans 
cesse et sous toutes les formes, dans ses lettres, à ces deux 
passions de sa vie. 

Ses journées sont tellement absorbées par le soin de sa 
perfection et par le ministère sacré, qu'il n'a pas le temps 
de donner de ses nouvelles à ses amis de France. Ceux-ci 
s'en plaignent doucement, et lui, leur répond : « Je voudrais 

1. Archives de Técole Sainte-Geneviève, à Paris : Canada, 
cahier II. 

2. Relation de 1650, p. 12. 



— 412 — 

que mes journées fussent plus longues, pour pouvoir faire 
quelque chose de plus pour Dieu... Peu m'importent les 
souffrances de cette vie pourvu qu'elles me rapprochent 
davantage du divin Maître, et que mon cœur aille rétrac- 
tant le mal et renouvelant toujours ses bons désirs de 
mieux faire * . » 

Nous avons décrit la vie de chaque jour des mission- 
naires à Ihonatiria et à Ossossané. Celle de Sainte-Marie 
s'écoulait dans les mêmes privations, le même dénuement 
et la même austérité. Mais les missions, dans l'organisation 
nouvelle, étaient autrement dures : c'était une vraie vie à 
la sauvage. L'apôtre mangeait ce que le sauvage lui don- 
nait, ce qu'il trouvait dans la cabane où il logeait, quand il 
n'était pas forcé de se contenter, des semaines et quelque- 
fois des mois, d'un peu de pain cuit sous la cendre. La nuit, 
il se couchait où il pouvait et comme il pouvait, tantôt en 
plein air sur la terre ou dans un trou creusé dans la neige, 
tantôt sous le toit hospitalier d'une cabane sur la natte ou 
sur l'écorce. 11 ne fallait pas se montrer difficile avec les 
Indiens. Et cependant, comme si cette vie bien misérable 
ne suffisait pas à son âme altérée de souffrances, le P. Gar- 
nier portait toujours sur la chair nue une ceinture de fer 
hérissée de pointes, il se flagellait souvent avec une disci- 
pline de fer 2 ; les deux dernières années de sa vie, il ne se 
nourrissait que de racines et de glands. Son supérieur crut 
devoir lui faire des observations et l'engager à ménager 
davantage ses forces : « Je n'ai que trop soin de moi-même, 
lui répondit le Père... Il est vrai que je souffre du côté de 
la faim; mais ce n'est pas jusqu'à la mort, et Dieu merci, 
mon corps et mon esprit se soutiennent dans leur vigueur 3 . » 

4. Arch. de l'école Sainte-Geneviève, Canada, cahier II. 
2. Relation de 1650, p. 11. 
X Ibid., p. 12. 



— 413 — 

Certains trouveront sans doute ces rigueurs excessives, ils 
n'en comprendront ni le mobile, ni l'utilité ; peut-être 
même y verront-ils les folies ou les saintes exagérations 
d'une âme exaltée. Il y en eut alors qui pensèrent ainsi. 
Ceux-là ne connaissaient pas ce disciple parfait d'un Dieu 
crucifié. Il voulait, dans la mesure de ses forces et de la 
grâce, ne pas mieux se traiter que le Maître ; s'étant dévoué 
librement à suivre ses traces et à partager ses fatigues, 
pour arriver, comme Lui, à sauver les âmes par la croix, 
il allait généreusement au devant de la souffrance volon- 
taire, ne se contentant pas du contingent déjà bien lourd 
de pénitences que lui apportaient les événements de chaque 
jour. Puis il savait qu'on obtient par la prière, mais qu'on 
achète par la croix la grâce de conversion des pécheurs et 
des infidèles 4 . 

Le P. Léonard Garreau, qui fut quatre ans son com- 
pagnon de mission, écrivait de lui : « Il semblait n'être né 
que pour la conversion des sauvages ; sa ferveur en cet 
endroit croissait tous les jours 2 . » Pour baptiser un adulte 
mourant, on le vit souvent faire trente et quarante milles 
sous un ciel brûlant, ou passer des nuits, tout seul et sans 
abri, dans la forêt, au milieu de l'hiver. Pâle, le corps exté- 
nué, on le trouvait presque toujours en route, à la recherche 
d'un sauvage à instruire ou d'un enfant à régénérer dans 
l'eau sainte. Les êtres les plus dégradés, couverts de ver- 
mine, parfois dévorés d'ulcères, il les portait lui-même dans 
ses bras, les plaçait sur des nattes, les soignait de ses mains. 
Et il y avait dans son regard et sur son visage quelque 
chose de si doux, de si aimant que les sauvages en étaient 
frappés et profondément touchés 3 . Quelquefois même ils 

1. Relation de 1650, pp. 11-15. 

2. Relation de 1650, p. 14. 

3. Relation de 1650, pp. 11-15. 



— 414 — 

virent près de lui un jeune homme, d'une beauté ravissante,, 
qui l'aidait dans son ministère de charité ; c'était l'ange de 
Dieu qu'il aimait à prier et qui se faisait le compagnon de 
ses voyages et de ses travaux. 

Le protestant Parkman est en admiration devant ce 
missionnaire, dont la vie au milieu des Indiens rappelle 
Glaver au milieu de ses nègres : « Il entra, dit-il, dans sa 
vie de périls, faite pour effrayer les plus braves, avec l'ar- 
deur d un cœur vaillant, contenu dans un corps délicat et 
soutenu par un grand esprit de sacrifice ; et il se montra à 
la hauteur de toutes les difficultés. Ses compagnons le 
jugeaient un saint, et s'il eût vécu deux siècles plus tôt, 
on l'eût probablement canonisé ; sa vie entière fut un mar- 
tyre volontaire * . » 

Le P. Charles Garnier avait déjà pénétré une première 
fois, en compagnie du P. Isaac Jogues, dans les montagnes 
de la nation du Petun. Confiants dans la Providence, qui 
donne leur nourriture aux petits oiseaux du ciel, ils étaient 
partis de Sainte-Marie, au mois de novembre 1639, avec 
un peu de blé d'inde cuit, et il s'étaient enfoncés, au sortir 
du pays des Hurons, dans une sombre forêt. Une tourmente 
de neige les surprit dès le premier jour, et quand ils arri- 
vèrent, après plusieurs journées de marches, au premier 
bourg de leur nouvelle mission, il était huit heures du soir 2 . 

1. Consulter sur le P. Garnier : Relation de 1650, ch. III, p. 8 ; — 
Brève Relatione del P. Bressani, part. III a , cap. Sesto, p. 414; — 
Parkman (Francis), The Jesuits in North America, ch. VIIII et XXVII ; 
— Lettres msc. du P. Garnier, adressées à son père et à ses frères, 
et Abrégé de sa vie, par son frère Henri de Saint-Joseph ; — Extraits 
de ses lettres à son frère Henri de Saint-Joseph, et Observations 
sur sa vie, aux Archives de l'école Sainte-Geneviève, Paris, rue 
Lhomond, 18. 

2. « Laboris plus fuit et minus frugis in missione altéra ad Khio- 
nontateronos, sive nationem Tabaci, susceptâ. Id nominis huic 



— 415 — 

Personne ne les attendait, personne ne les connaissait. 
Grelottants et affamés, ils entrent hardiment dans la pre- 
mière cabane qu'ils rencontrent, et s'avancent vers le foyer, 
autour duquel étaient réunis pêle-mêle, dans toutes les 
postures, un groupe nombreux d'hommes, de femmes et 
d'enfants. Il fallait avoir la sainte audace de l'apostolat, 
pour se présenter à pareille heure chez des sauvages, qui 
ne voulaient d'aucune relation commerciale avec les Euro- 
péens et ne se souciaient nullement de les recevoir chez 
eux. Respectueux des lois de l'hospitalité, le maître de la 
maison, capitaine du village, fit cependant bonne conte- 
nance à l'arrivée des deux étrangers ; il leur donna la saga- 
mité et les logea { . 

Le lendemain, tout le village est instruit de leur pré- 
sence. On se rassemble, on se questionne, on les examine 
avec curiosité. Les missionnaires, sans perdre de temps, 
commencent la visite des cabanes, parlant du Grand-Esprit 
et baptisant les enfants malades. Mais bientôt arrivent des 
agents hurons, qui vont dans tous les villages, et racontent 
partout que les deux Européens sont de puissants sorciers, 
qu'ils veulent détruire la tribu des Tionnontatés, qu'ils 
appelleront sur elle avant longtemps, si on ne les chasse du 
pays, les maladies les plus désastreuses, inconnues des 
Indiens. La nation des Pétuneux terrifiée voit déjà tous les 



populo indictum est propter Tabaci copiam, quœ herba in ejus agris 
uberrimè succressit. Distat ab Huronibus iter ferè tridui, et eorum 
sermone utitur... Visa Patribus est occasio (PP. Garnier et Jogues} 
non amittenda illos adeundi, et evangelii lucem offerendi sedentibus 
in regione umbrœ mortis. Pagis singulis imposita sunt apostolorum 
nomina : universse missioni nomen ab apostolis inditum est. Profecti 
è Nostris duo, cum jam nives arva opplevissent, molestissimum tenue- 

runt iter, coacti non semel pernoctare in sylvis » (Juvencius, Res 

gestœ..., n° 41, ms.) — Voir la Relation de 4640, ch. X. 
1. Relation de 1640, ch. X. 



— 416 — 

mauvais sorts jetés sur ses montagnes par les deux sorciers 
d'Europe et les maux les plus terribles fondre sur ses guer- 
riers et sur ses enfants. En peu de temps l'affolement est 
général. Le capitaine, qui héberge les Pères, refuse de les 
loger plus longtemps, car il a peur, lui aussi, de leurs sor- 
tilèges, et il craint que le peuple exaspéré ne se porte à des 
voies de fait et n'assassine les deux hôtes dans sa cabane. 
Le P. Garnier et le P. Jogues restent calmes au milieu de 
cette grande effervescence des esprits ; ils vont de cabanes 
en cabanes, puis de villages en villages, essayant de faire 
face à l'orage et de triompher à force de patience et de dou- 
ceur des préventions et des haines. Mais, chassés de presque 
partout et traqués commme des bêtes malfaisantes, ils 
prennent, après cinq mois de luttes et d'efforts, le parti de 
se retirer ; ils partent sur le soir, poursuivis par une bande 
d'hommes armés, auxquels ils échappent grâce à la pro- 
fonde obscurité de la nuit. Cette expédition n'avait pas été 
inutile ; ils avaient conféré Je baptême à quelques adultes 
et à quatre cent cinquante enfants, les uns et les autres en 
danger de mort 1 . 



1. Relation de 1640, ch. X; — Le P. Jouvancy résume ainsi, dans 
le Res gestse déjà cité, la mission des deux Jésuites : « Prsevolaverat 
in omnem late regionem adversa de Patribus lama. Monstrabantur 
digito à prœtereuntibus tanquam publicae felicitatis hostes. Diffugie- 
bant matres, aut liberos abscondebant ; viri negabant hospitium, 
œgrè conciliatus munusculo pagi dux errabundos accepit : nec tamen 
diu. Conspicatus orantes genibus flexis mane et vesperè, tenere se 
non potuit quin erumperet in istas voces : nunc denique timeo, nunc 
loqui cogor. Audieram vos infâmes esse veneficos ; minime mendacem 
famam esse video. Quid sibi volunt fixa humi genua, quid sublatœ in 
cœlum manus, quid ignotus nobis totius corporis habitus ? Sic diras 
in nostra capita sortes machinamini? Procul scelerati; satisjam, satis 
segrotorum hic est, ne pereant artibus vestris cautio mea esse débet 

Ergo in alium profecti pagum, auctis rumoribus sinistris, ex eo 
quoque ejiciuntur. Palam deposcuntur ad necem; prsecurrunt ad ulte- 



— 417 — 

Huit mois plus tard, l'intrépide P. Garnier reparaissait, 
accompagné du P. Pijart, sur cette terre, encore peu pré- 
parée à recevoir la semence de l'Evangile ; il était décidé à 
mourir à la peine, s'il le fallait, mais à tenter un nouvel 
essai de conversion. En arrivant, il sollicite la réunion 
d'une assemblée générale pour y exposer le but de sa mis- 
sion. Il parlait admirablement et avec aisance la langue 
des Pétuneux. L'assemblée se réunit, il offre des présents 
aux chefs, puis il prend la parole ; on l'écoute sans l'inter- 
rompre, et, quand il a fini de parler, un capitaine se lève 
et dit aux missionnaires : « Nous ne voulons pas de vos 
présents; vuidez au plus tost le pays, si vous êtes sages. » 
Cette réponse indiquait assez les dispositions hostiles de la 
tribu; elle contenait aussi une menace. Les Pères se con- 
certent, ils prient, et, en dépit des haines et des menaces, 
ils décident de rester et de prêcher. Un soir, ils sont sai- 
sis, renversés, et une voix terrible crie : Vous êtes morts ! 
Ils s'attendaient, en effet, l'un et l'autre à recevoir un coup 
de hache ou de couteau ; mais une main invisible détourne 
le coup et les assassins s'enfuient. Cinq et six mois se 
passent dans de continuelles alternatives de calme et d'agi- 
tation, de paix et de guerre, mois stériles cependant, où 
l'on ne voyait pour l'avenir de la nation que de faibles 
espérances de salut 1 . 

Cette mission aussi bien que celle des Saints-Anges 
chez les Neutres, fut donc abandonnée pour un temps. 
A la date du 10 juin 1642, le P. Lalemant écrivait au 
R. P. Filleau, provincial de France : « Après avoir 

riores pagos nuncii de adventantibus veneficiis ; obviam exeunt pro- 
ceres mortemque certam minaniur, si pedem intro ferant. Patrum 
alter famé et aerumnis confectus in mortem incidit ; cogitur tamen 
noctu per altas nives et acre frigus fugam cum socio capessere. » 

1. Belation de 1641, ch. V, p. 69. 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 31 



— 418 — 

considéré combien grand était l'obstacle au dessein que 
nous avions de la publication et progrès de l'Evangile en 
ces contrées , les calomnies que les Barbares qui sont 
plus proches de nous, semaient et faisaient courir partout 
de nos personnes et de nos fonctions, nous avons jugé 
plus à propos pour le présent de rallier nos forces et de 
ne pas étendre nos travaux à ces Nations plus éloignées, 
que celles qui nous sont plus voisines ne soient gagnées, 
au moins pour la plus part. L'expérience semble nous 
faire voir que cette voie est la meilleure et la plus avan- 
tageuse à la conversion de ces peuples, qui sans doute 
se réduiront facilement les uns après les autres, lorsque 
ceux auprès desquels nous travaillons, s'étant faits bons 
chrétiens, prêcheront plus fortement que nous, et de 
parole et encore plus efficacement par leurs exemples 1 . » 

Le P. Lalemant était prophète sans le savoir. Près de 
six ans s'écoulèrent, et le P. Garnier put reparaître au 
milieu des montagnes des Pétuneux. Son apostolat fut cette 
fois récompensé de si abondantes bénédictions que la mis- 
sion des Apôtres forma bientôt deux missions séparées, 
avec chapelle et résidence, les missions de Saint- Jean et 
de Saint-Mathias 2 . 

Le P. Jogues n'était pas retourné à la mission des 
Apôtres avec le P. Garnier, parce qu'une mission plus dif- 
ficile et plus importante lui avait été confiée. 

Depuis l'établissement des Pères à Sainte-Marie, la 
résidence était fréquemment visitée par les tribus errantes, 
situées à l'est et au nord du lac Huron, et sur les rives 
et les îles de l'Ottawa. Chaque année, dans le courant de 

1. Relation de 1642, p. 88. 

2. Le P. Garnier et le P. Noël Chabanel s'établirent à Saint-Jean ; 
le-P. Le Carreau et le P. A. Grêlon, à Saint-Mathias. 



— 119 — 

l'hiver, de nombreuses bandes de ces tribus, spécialement 
composées de Nipissings et d'Algonquins, venaient chasser 
dans les forêts et sur les terres des Hurons, et, dans leurs 
courses vagabondes, elles avaient rencontré le missionnaire. 
Toutes parlaient la langue algonquine. 

Deux Jésuites sachant cette langue, Claude Pijart 1 et 
Charles Raymbault 2 , venaient heureusement de débarquer 
à Sainte-Marie, à l'automne de 1640. Ces apôtres, encore 
dans la force de l'âge, venus ensemble à Québec, montés 
ensemble aux Hurons, semblaient se compléter par la 
diversité même de leur caractère et de leur tempérament. 

1. Claude Pijart, né à Paris le 10 septembre 1600, entra au novi- 
ciat à Paris, après avoir fait deux ans de rhétorique et trois ans de philo- 
sophie, le 7 août 1621. Professeur à Orléans de cinquième (1624- 
1625), de quatrième (1625-1626), de troisième (1626-1627), de 
seconde (1627-1628), il fait ensuite sa théologie au collège de Cler- 
mont (1628-1632), et de là il est envoyé à Caen où il enseigne la 
logique et la physique (1632-1634), à Rouen où il exerce les mêmes 
fonctions (1634-1636). Il fait à Paris sa troisième année de probation 
sous le P. Hayneufve (1636-1637), et en 1637, le 14 juillet, il arrive 
à Québec. Profès des quatre vœux, le 2 juillet 1640. — Cat. II : « Inge- 
nium bonum, prudentia magna, profectus in litteris et in theol. opti- 
mus ; talentum ad gubernandum, vividus et ardens. » (Catal. trien.) 

2. Charles Raimbault, né le 6 avril 1602, entra le 24 août 1621 au 
noviciat de Rouen. Après le noviciat, il fait trois ans de philosophie 
à la Flèche (1623-1626); puis il enseigne à Rennes la cinquième (1626- 
1627) et la quatrième (1627-1628); de là il va faire deux ans de théo- 
logie àRourges (1628-1630) ; il enseigne ensuite les humanités à Blois 
(1630-1631) et à Amiens (1631-1632), où il dirige en même temps la 
congrégation des écoliers. Après sa troisième année de probation 
à Rouen (1632-1633), il reste dans ce collège en qualité de procureur 
(1633-1637). En 1637, il faisait aussi l'office de procureur de la mis- 
sion du Canada, et cette même année il partit pour Québec. C'est 
le premier Jésuite mort au Canada. La Relation de 1643, ch. XII, 
dit qu'il <( avait un cœur plus grand que tout son corps, quoiqu'il fût 
d'une riche taille. » — «Ingenium infrà mediocritatem, boni judicii, 
sat magnœ experentise in rébus temporalibus, exiguœ doctrinal. » 
(Cat. trien.) 



— 420 — 

Le P. Raymbault, ancien procureur, religieux de peu de 
talent mais de grand bon sens, était plus pratique et plus 
calme ; le P. Pijart, ancien professeur de belles-lettres et 
de philosophie, avait plus d'idéal, d'activité et d'entraîne- 
ment. Intelligent, instruit, très prudent, il ne lui manquait 
que de l'expérience pour devenir ce qu'il fut plus tard, un 
homme de gouvernement. Tous deux, malgré toutes les 
répugnances naturelles pour les périls et les agitations de la 
vie nomade, entreprennent de s'attacher aux pas des sau- 
vages errants ; et, sans s'inquiéter autrement de ce que 
leur réservent les imprévus d'une pareille existence, ils se 
mettent à leur suite et les accompagnent dans leurs can- 
tonnements d'hiver et d'été. 

Cette mission, placée sous la protection spéciale du 
Saint-Esprit, présentait des côtés beaucoup plus pénibles 
et fatigants que celle des Hurons, des Pétuneux et des 
Neutres, peuples sédentaires. Car il fallait, sous le soleil 
brûlant de l'été comme au milieu des froids glacials de 
l'hiver, suivre les sauvages à travers les lacs, les rivières 
et les forêts, manier l'aviron, porter sur ses épaules le 
canot d'écorce et les bagages, coucher la nuit sur la terre ou 
sur la roche, supporter les horreurs de la faim, la fumée et 
la malpropreté des huttes, vivre continuellement en face 
de la mort, se vouer à des persécutions et à des tourments 
cent fois pires que le martyre du sang 1 . 

Claude Pijart et Charles Raymbault s'élancèrent géné- 
reusement dans cette rude carrière dès le mois de novembre 
1640, et, s'ils ne parvinrent pas à apprivoiser et à fixer 

1 . « C'est vraiment s'abandonner entre les mains de la Providence 
de Dieu que de vivre parmi ces barbares ; car quoique quelques-uns 
aient de l'amour pour vous, un seul est capable de vous massacrer 
quand il luy plaira, sans craindre aucune punition de qui que ce soit 
en ce monde. » (Relation de 1648, p. 63.) 



— 421 — 

ces hordes barbares, ils virent cependant quelques familles, 
subjuguées par la grâce divine, tomber aux pieds de la 
croix. Ils commencèrent leur apostolat avec une seule 
mission, celle du Saint-Esprit ; deux ans après, une seconde 
mission, dite de Sainte-Elisabeth, se fondait non loin du 
lac Simcoe ; et plus tard, d'autres Pères créèrent la mission 
de Saint-Pierre. La première de ces missions comprenait 
les Nipissings ; les deux autres, les Algonquins de l'île et 
de la Petite-Nation 1 . Les trois prospérèrent si heureuse- 
ment que le P. Ragueneau pouvait écrire de Québec, le 
1 er septembre 1650, au P. de Lingendes, provincial de 
Paris : (( Les Pères qui ont eu le soin de la mission (Algon- 
quine), y ont mené une vie errante avec ces peuples 
érrans, et ont été quasi toujours dessus les eaux ou sur 
quelques rochers affreux. Mais partout Dieu s'y est fait 
connaître, n'étant pas moins le Dieu des mers que le Dieu 
de la terre. Quantité de ces nations errantes ont pris feu 
depuis un an aux paroles de l'Evangile; quantité se sont 
faits chrétiens et ont reçu le Saint-Baptême, même leurs 
capitaines qui n'avaient jamais voulu se faire instruire 2 . » 

Or, sur la fin de l'été de 1641, au commencement de 
septembre, toutes les tribus huronnes et algonquines 
étaient réunies pour une grande solennité. Les Nipissings 
célébraient cette année la fête des morts, et, suivant leur 
coutume, ils avaient adressé des invitations aux Hurons 
et à toutes les nations alliées 3 . Les Pères Jérôme 



i. Relation de 1641, p. 81 ; — de 1642, p. 93 ; — de 1644, pp. 100 
et 102; — de 1648, p. 62. 

2. Relation de 1650, p. 22. 

3* La Relation de 1648, p. 62, nomme un assez grand nombre de 
ces nations alliées : « Les costes orientale et septentrionale du 
lac Huron sont habitées de diverses nations algonquines, Outaou- 

4 « 



— i22 — 

Lalemant, Claude Pijart et Charles Raymbault furent 
également invités. 

Au jour indiqué, tous sont fidèles au rendez-vous, au 
fond dune vaste baie de la côte orientale du lac Huron. Ils 
débouchent avec leurs canots de tous les coins de l'horizon, 
et, à une faible distance du rivage, ils se rangent par tri- 
bus en ordre de bataille. Rien de plus intéressant que la 
fête des morts des Nipissings, bien différente de celle des 
Hurons. — Elle dure trois jours. 

Aussitôt les nations réunies, le chef des Nipissings se 
lève et annonce à voix haute et ferme le but de la fête, et, 
comme souhait de bienvenue, il jette à l'eau les objets les 
plus précieux, tels que haches et peaux : c'est l'ouverture 
de la fête, la première partie du programme du premier 
jour. Tous les jeunes gens invités se précipitent dans le 
lac et se saisissent à la nage, qui d'un objet, qui d'un 
autre, aux applaudissements répétés et aux cris de joie des 
spectateurs. 

On débarque. Grand étalage, sur la grève, de tous les 
trésors des sauvages : robes de castor, peaux de loutre, de 
caribou, de chat sauvage et d'orignac, haches, chaudières, 
colliers de porcelaine. Les Nipissings offrent leurs présents 
aux capitaines des autres nations : « Ils auraient bien 
coûté en France, dit le P. Lalemant, quarante, voire cin- 
quante mille francs 1 . » Les nations alliées font à leur 
tour leurs présents aux héros de la fête ; les Jésuites 
apportent aussi leurs cadeaux. Puis les réjouissances com- 
mencent : ballet représentant une bataille, dansé par les 
hommes au son du tambour, avec accompagnement de 

akamigouk, Sakahiganiriouek, Aouasanik, etc.. » Et plus loin, p. 62 : 
Du côté du Midi, habitent les nations suivantes algonquines, Ouachas- 
kesouek, etc... » 

\. Relation de 1642, p. 96. 



— 423 — 

voix, d'un heureux accord, dit le narrateur; danse grave et 
réservée des femmes ; plantation du Mai, espèce de mât 
rond, lisse et bien graissé, au haut duquel sont suspendus 
deux prix, une chaudière et une peau de cerf, qu'il faut aller 
prendre en grimpant. 

Le programme du second jour est tout autre. On prépare 
une cabane de cent mètres de long, en forme de berceau ; 
les femmes l'ornent des plus belles fourrures, et les hommes 
y transportent les ossements enfermés dans des cercueils 
d'écorce. Le soir venu, les hommes entonnent l'hymne 
funèbre, les femmes gémissent et pleurent ; et les chants et 
les lamentations continuent toute la nuit. 

Le lendemain, adieux mélancoliques aux morts et con- 
seils des vieux capitaines aux vivants. Les femmes, un 
rameau à la main, chassent de la cabane les âmes des 
défunts, et tous les ossements sont déposés dans une 
immense fosse avec des fourrures, des colliers de porce- 
laine et les armes des guerriers. 

La grande fête des morts se termine par des festins, dont 
les chiens sont le mets le plus friand; par des jeux de force, 
d'adresse et d'agilité J . 

Pendant ces trois jours de fête, il y eut force harangues de 
capitaines sauvages, tous vantant leurs exploits et racontant 
les hauts faits de leurs ancêtres. Les Jésuites parlèrent aussi, 
car on n'offre pas de présents sans parler; mais, au grand 
étonnement des Indiens, ils ne firent pas leur éloge ; ils 
célébrèrent la grandeur du Dieu des Français ; ils rappe- 
lèrent à toutes ces nations réunies les obligations de la loi 
morale, les sanctions de la vie future 2 . 

La parole de ces hommes apostoliques devait porter ses 

1. Relation de 1642, ch. XII. 

2. Ibid., p. 97. 



_ 424 — 

fruits. Il y avait là, parmi ces nombreuses peuplades, une 
nation d'origine algonquine, habitant près du fameux rapide 
ou saut, qui unit le lac Supérieur au lac Huron. On l'appelait 
Paùoitigoueienhac ; les Français la nommèrent plus simple- 
ment sauteurs ou habitants du saut. « Aux fêtes de sep- 
tembre, dit le P. Lalemant, nous nous efforçâmes de gagner 
l'affection des plus considérables d'entre eux par quelques 
festins et présents. En effet, ils nous invitèrent de les aller 
voir dans leur pays *. » C'est là ce que voulaient les mission- 
naires, désireux qu'ils étaient de pousser une reconnais- 
sance au delà des limites de la mer douce et de savoir par 
eux-mêmes quels peuples habitaient ces régions isolées, 
quelles chances de succès pourrait présenter un nouveau 
centre d'apostolat dans ces pays inconnus. Et puis, ces 
conquérants d'âmes ne se désintéressaient pas, comme 
plusieurs se l'imaginent, des conquêtes géographiques. Si 
celles-ci n'étaient pas leur but principal, ils ne les négli- 
geaient cependant pas, et cette histoire en sera la preuve 
irrécusable. Les Français se préoccupaient donc, dès cette 
époque, de la solution d'un problème qui ne sera pas résolu 
avant le xix e siècle. Ils croyaient qu'une communication 
devait exister entre les lacs qu'ils connaissaient et le Paci- 
fique. Les Jésuites se préoccupaient, comme tous leurs 
compatriotes, de ce grand problème, et, sans se détourner 
un seul instant de l'œuvre sacrée de la conversion des 
Indiens, ils cherchaient la route vers la Chine et le Japon. 
Aussi, en acceptant l'invitation des Sauteurs, espéraient- 
ils encore découvrir de précieux renseignements sur le 
fameux passage de l'Ouest, sur la communication par terre 
entre l'Atlantique et le Pacifique. 

Le P. Lalemant chargea le P. Raymbault et le P. Jogues 
de cette expédition lointaine au pays des Sauteurs. 

\. Relation de 1642, p. 97. 



— 425 — 

Aujourd'hui de nombreuses villes de commerce -sont 
assises sur la longue chaîne des lacs ; des navires à voile et 
à vapeur sillonnent l'Ontario, l'Erié et le lac Huron, et il 
n'est pas une seule île de ce dernier lac où l'Evangile n'ait 
pénétré, et avec l'Evangile, la civilisation. Dans la première 
moitié du xvn c siècle, quand les Jésuites évangélisaient les 
peuplades sauvages situées entre ces trois lacs et sur la 
côte orientale de la mer douce, les immenses bassins aux 
niveaux étages, qui alimentent le Saint-Laurent, étaient 
aussi inconnus alors que l'étaient, il y a cent ans, les lacs 
de l'Afrique centrale, 

Le 17 septembre 1641, les Pères Raymbault et Jogues 
partent de Sainte-Marie et sortent de la baie de Pêne- 
tanguishene, dans un canot d'écorce, accompagnés d'une 
bande de Hurons ; ils s'avancent au milieu de nom- 
breuses îles aux rives boisées, longent la grande île mani- 
touline dentelée de baies et de caps, et, après dix-sept jours 
de navigation, ils pénètrent dans le détroit par où se 
déversent dans le lac Huron les eaux du lac Supérieur. 
Parvenus au pied du rapide infranchissable *, ils descendent 
à terre et se dirigent vers le village des Sauteurs 2 , le plus 

1 . uCe qu'on appelle communément le Sault n'est pas à propre- 
ment parler un sault ou une chute d'eau bien élevée, mais un courant 
très violent des eaux du lac Supérieur, qui se trouvent arrêtées par 
un grand nombre de rochers qui leur disputent le passage, font une 
dangereuse cascade, large de demie lieue, toutes ces eaux descen- 
dans et se précipitans les unes sur les autres comme par degrez sur 
de gros rochers qui barrent la rivière. C'est à trois lieues au dessous 
du lac Supérieur et douze lieues au dessus du lac des Hurons ; tout 
cet espace faisant une belle rivière, couppée de plusieurs isles. » 
{Relation de 1670, p. 78.) 

2. « Les premiers et naturels habitants de ce lieu sont ceux qui 
s'appellent Pahouitingouach (la Relation de 1642, p. 97, dit : Paiioi- 
tigoiieieuhak), que les Français nomment Saulteurs (ailleurs Sauieux), 
parce que ce sont eux qui demeurent au Sault comme dans leur pays, 



— 426 — 

rapproché. Près de deux mille sauvages les attendaient. 
Les chefs les reçurent cordialement et leur offrirent des 
présents et des festins. Les Jésuites répondirent par de pré- 
cieux souvenirs à cet aimable accueil, et ils se mirent aus- 
sitôt à prêcher et à baptiser, à recueillir sur le pays et 
sur les contrées du Nord et de l'Ouest des informations 
encore inconnues des Européens. A quelques lieues du 
Saut, se trouvait le lac qu'on a plus tard appelé le lac Supé- 
rieur, et, au delà du grand lac, habitaient les Nadoùessis 1 , 
tribu guerrière, en état d'hostilité permanente avec les 
Sauteurs, ayant des habitations fixes comme lôs Hurons, 
•cultivant le maïs et le tabac, et parlant une langue diffé- 
rente de celle des autres nations canadiennes. Les Sauteurs 
apprirent encore aux Jésuites l'existence d'un grand nombre 
d'autres peuples sédentaires, ajoute la Relation de 1642 2 . 
Le voyage des deux hardis missionnaires n'était qu'un 
voyage d'exploration : ils n'étaient allés si loin que pour 

les autres n'y étant que comme par emprunt. » [Relation de 1670, 
p. 79.) — « Les Sauteurs d'aujourh'huy ne se donnent pas d'autre 
nom que celui d'Odgiboweke [Otgibwek, Odjibewais), d'où les 
Anglais les ont appelés Chippewais. Ces peuples de race algonquine 
ont presque entièrement abandonné leur ancienne demeure du Saut- 
Sainte-Marie. Ils forment la portion la plus nombreuse de la popula- 
tion sauvage répandue dans les vastes possessions britanniques du 
Nord-Ouest, et habitent non loin de la ligne qui sépare ces posses- 
sions du territoire américain. Leur vie se passe à guerroyer contre 
les Sioux, leurs voisins du Sud, à chasser le bison, et surtout à 
exploiter la libéralité des Bois-brûlés de la Rivière-Rouge (Métis 
Canadiens-Sauteurs). » (Note du P. Tailhan, p. 193, Mémoire de 
Perrot.) ■ 

\ . Il s'agit ici des Sioux orientaux ou sédentaires, que les anciennes 
relations de la Nouvelle-France désignent sous le nom de Nadoùessis, 
Nadoùessioueh et Nadoùessioux. Ces Sioux habitaient sur les deux 
rives du haut Mississipi. Il ne faut pas les confondre avec les Sioux 
occidentaux ou nomades, qui étaient répandus dans les prairies de 
l'ouest, au nord du Missouri. 

2. P. 97. 



— 427 — 

étudier le pays, en connaître les habitants, et préparer les 
voies aux conquêtes de la foi quand l'heure serait venue 1 . 
Leur mission était terminée ; ils s'apprêtent au retour. 
« Restez avec nous, leur dirent les capitaines de la nation; 
nous désirons grandement recevoir vos instructions; nous 
vous embrasserons comme nos frères, et nous ferons pro- 
fit de vos paroles' 2 . » L'invitation était tentante pour des 
cœurs d'apôtres, qui trouvaient des esprits mieux disposés 
que ceux des Hurons à entendre la parole de Dieu. Mais, 
à cause de la disette de prêtres, ils avaient ordre de reve- 
nir promptement à Sainte-Marie, les supérieurs ayant 
résolu de concentrer tous les efforts sur la conversion com- 
plète des Hurons avant de porter plus loin la prédication 
-de l'Evangile 3 . 

Nous retrouverons bientôt le P. Isaac Jogues sur un 
autre théâtre. Quant au P. Raymbault, à peine rentré à la 
résidence, il reprend son canot, traverse la baie Géorgienne 
■et se dispose à pénétrer dans la rivière des Français pour 
-aller rejoindre les Nipissings dans leurs quartiers d'hiver, 
quand la tempête le force à revenir sur ses pas. La consti- 
tution la plus robuste n'aurait pas résisté à tant de fatigues. 
Il tombe épuisé, impuissant. On le conduit à Québec. 
« Là, dit le protestant Bancroft, après avoir langui juqu'au 
mois d'octobre (1642), cet homme désintéressé, qui avait 



1 . Vie du P. Jogues, parle P. F. Martin, p. 70. — Dans son History 
ofthe United States, t. IV, c. XX, Bancroft dit : « Les Jésuites portèrent 
la croix jusqu'au Saut-Sainte-Marie et aux confins du lac Supérieur» 
«t tournèrent attentivement les yeux vers le pays des Sioux, dans la 
vallée du Mississipi, cinq ans avant qu'Héliot, le ministre de la Nou- 
velle-Angleterre, ne se fût adressé à la tribu indienne qui habitait à 
six mille de Boston. » 

2. Relation de 1642, p. 97. 

3. Ibid., p. 98. 



— 428 — 

brûlé du désir de porter l'Evangile à travers le continent, 
chez toutes les peuplades barbares du Nouveau-Monde , 
jusqu'à l'Océan même qui sépare l'Amérique de la Chine T 
cessa de vivre ; et le corps de ce premier apôtre du chris- 
tianisme chez les tribus du Michigan fut enterré dans le 
tombeau que la justice de cette époque avait élevé pour 
honorer la mémoire de l'illustre Ghamplain 1 . » Avant de 
mourir, il fit appeler un capitaine algonquin, très dévoué 
aux missionnaires, mais, comme tous les chefs de sa nation, 
profondément attaché à ses erreurs et grandement vicieux. 
« Mangouch, lui dit le Père d'une voix expirante, tu vois 
que je vais mourir. A cette heure je ne voudrais pas te 
tromper. Crois-moi, je t'assure qu'il y a là-bas un feu qui 
brûlera éternellement ceux qui n'auront pas voulu croire. » 
Ces paroles frappèrent le chef sauvage. Il se convertit, et 
devint un excellent chrétien et un apôtre 2 . 

La mission algonquine perdait dans le P. Raymbault son 
plus ferme soutien. Mais Dieu, dans sa miséricorde, lui 
suscita un digne successeur dans la personne du P. René 
Ménard, Y idéal du dévouement surnaturel 3 , dont la répu- 
tation de sainteté fut grande parmi les sauvages et les 



1. Bancroft George, History of the United States, t. IV, ch. XX. 

On lit dans la Relation de 1643, p. 3 : « M. le Gouverneur, qui esti- 
mait la vertu du P. Raymbault, désira qu'il fût enterré près du corps 
de feu Monsieur de Champlain. » — A la même page, il est dit : « Nos 
Pères qui sont chez les Hurons, qui connaissaient sa prudence et son 
courage, espéraient s'en servir pour la découverture de quelques 
nations plus éloignées. » Il mourut le 22 octobre 1642, à l'âge de 
quarante et un an. C'est le premier Jésuite mort à Québec. 

2. Consulter sur le P. Raymbaut : 1° Relations de 1637, 1640-1644; 
— 2° Creuxius, Hist. Canadensis ; — 3° Cassanf, Varones ilustres, t. I, 
p. 598; — 4° Marie de l'Incarnation, Lettres, p. 349; — 5° Ferland, 
Cours d'histoire, 1. III, ch. 3, pp. 316, 324. 

3. Vie de Mgr de Laval, par l'abbé Gosselin, p. 274. 



— 429 — 

Français. « Véritablement, dit Charlevoix, la Nouvelle- 
France n'avait point alors de missionnaire plus accompli. 
Le ciel l'avait particulièrement doué d'un talent rare pour 
s'insinuer dans l'esprit des sauvages 1 . » Il aimait à répéter 
aux Jésuites ces paroles, qui reflètent admirablement le 
zèle ardent qui le consumait, son grand désir de faire beau- 
coup pour Dieu : « Mes Pères, nous n'en faisons que trop, 
mais nous n'en faisons pas assez pour l'amour de Dieu. » Il 
passait la majeure partie de ses nuits à prier, et le jour à se 
dévouer. « On le voyait, dit la Relation de 1663, seicher 
sur les pieds et comme rongé de mélancholie, quand il ne 
pouvait pas travailler pour le salut des âmes 2 . » Arrivé à 
la résidence de Sainte-Marie en 1641, il ne tarda pas à 
remplacer le P. Raymbault, et, secondé par le P. Claude 
Pijart, il fit merveille dans la mission du Saint-Esprit sur 
les bords du lac Nipissing, et dans la mission de Sainte- 
Elisabeth, où vinrent se fixer des familles algonquines 3 . 

Jusqu'ici, depuis la fondation de la résidence de Sainte- 
Marie, nous n'avons parlé que des missions établies en 

1. Histoire de la Nouvelle-France, par le P. de Charlevoix, t. I, 
p. 358. — Cette appréciation du P. de Charlevoix est de tout point 
conforme aux appréciations des supérieurs du P. Mesnard dans leurs 
notes confidentielles adressées à Rome. Après un grand éloge de son 
intelligence, de son jugement et même de son savoir, ils ajoutent 
qu'il avait des talents variés : ad multa, prœsertim ad missiones et ad 
barbaros temperandos (Cat. trien.). 

2. Relation de 1663, ch. VIII. 

3. Le P. René Ménard, né à Paris le 7 septembre 1605, entra au novi- 
ciat de Paris le 7 novembre 1624. Le noviciat terminé, il fit sa philoso- 
phie à la Flèche (1626-1629), et professa à Orléans la cinquième 
(1629-1630), la quatrième (1630-1631), la troisième (1631-1632); puis 
il fit quatre ans de théologie à Bourges (1632-1636), et enseigna à 
Moulins les humanités (1636-1637), la rhétorique (1637-1639) ; enfin, 
après sa troisième année de probation à Rouen (1639-1640), il partit 
pour le Canada, où il arriva le 8 juillet 1640 (Arch. gén. S. J.) 



— 430 — 

dehors du pays des Hurons, chez les Neutres, les Pétuneux 
et les Algonquins. Pendant que les missionnaires parcou- 
raient en apôtres ces différentes tribus, d'autres Jésuites 
évangélisaient les bourgades huronnes. 

Nous avons dit plus haut que cette contrée avait été par- 
tagée en quatre missions : Sainte-Marie, la Conception, 
Saint- Joseph et Saint- Jean-Baptiste. La première compre- 
nait les bourgs de Sainte-Anne, de Saint-Denis, de Saint- 
Jean { et de Saint-Louis. La seconde comptait dans sa cir- 
conscription douze villages : Saint-François-Xavier, Saint- 
Charles, Sainte-Agnès, Sainte-Madeleine, Saint-Martin r 
Sainte-Geneviève, Saint-Ambroise, Sainte-Cécile, Sainte- 
Catherine, Sainte-Thérèse, Sainte-Barbe et Saint-Etienne. 
La troisième n'avait dans son ressort que les bourgs de 
Saint-Ignace et de Saint-Michel 2 , qui ne tardèrent pas à 
constituer deux missions séparées ; et la quatrième enfin 
desservait les bourgs de Saint-Joachim et de Sainte-Elisa- 
beth. Ce dernier bourg forma plus tard une mission spéciale 
pour les Algonquins, chassés de leur pays par les Iroquois 3 „ 
Bientôt les cinq grandes missions des Hurons furent con- 
verties en résidences fixes, avec chapelles et cimetières 4 . 

Parmi les bourgs évangélisés, ceux qui ont laissé dans 
l'histoire une place plus marquante sont la Conception, 



1. On trouve un autre Saint-Jean dans la nation du Petun, comme 
nous l'avons déjà vu. 

2. Relation de 1645, p. 51. — 1644, p. 93. 

3. Relation de 1644. De juin 1642 à juin 1643, p. 100. 

4. Le dernier jour de mars, 1644, le P. Jérôme Lalemant écrivait 
des hurons : « Nos missions (la Conception, Saint-Joseph, Saint- 
Jean-Baptiste, Saint-Ignace et Saint-Michel) ont été changées en 
résidences, les chapelles agrandies partout; faute de cloches, il nous 
a fallu prendre de vieux chaudrons ; les cimetières ont été bénis ; 
les processions dans les bourgs et les funérailles selon la coutume 
de l'Église... » {Relat. de 1644, p. 106.) 



— 431 — 

Saint-Joseph 1 , Saint-Louis, Saint-Ignace et Saint-Jean- 
Baptiste. Nous connaissons les deux premiers. Les cabanes 
de Saint-Louis se dressaient nombreuses sur la petite 
rivière, qui se jette dans la baie, appelée aujourd'hui Hog 
hay ; et, à une lieue de là, dans la baie de l'Eturgeon, s'éle- 
vait Saint-Ignace, entouré de profonds ravins et de palis- 
sades de quinze pieds de haut. Le P. de Brébeuf avait donné 
le plan des fortifications et en avait dirigé l'exécution. Ce 
village, établi auparavant entre Saint-Joseph et Saint- 
Jean-Baptiste, sur le district actuel de Medonte, avait été 
transféré, à cause des Iroquois, dans le territoire de la mis- 
sion Sainte-Marie. Saint-Jean-Baptiste se trouvait à une 
assez grande distance de Saint-Ignace, au nord du lac 
Simcoe, près de la ville nouvelle d'Orillia. 

Tous les villages hurons sont évangélisés tantôt par un 
missionnaire, tantôt par un autre. Les premières années de 
Sainte-Marie, ils quittent cette résidence au commencement 
de novembre, à l'exception de deux ou trois, et ils se 
rendent dans la mission où l'obéissance les envoie. Là, ils 
s'établissent dans le bourg principal, et de ce bourg ils 
rayonnent dans tous les villages de la circonscription, 
logeant et vivant dans la première cabane qu'ils rencontrent, 
portant avec eux, dans leur sac de voyage, la chapelle 
pour le saint-sacrifîce de la messe et les présents aimés 
des sauvages, colliers de porcelaine, couteaux, miroirs et 
hachettes. Quand les missions deviennent résidences, Daniel 
se fixe à Saint-Joseph, Brébeuf et Gabriel Lalemant à 
Saint-Ignace, Ghaumonot à la Conception, du Peron à Saint- 
Michel ; les autres Pères se transportent ici et là suivant les 
besoins des populations. 

1. Saint-Joseph à Teanaustayaé. 



— 432 — 

Partout, dans ce champ du Père de famille, que de 
ronces et d'épines ! Jamais peuple ne résista si longtemps 
et si opiniâtrement à la grâce divine que le peuple huron 1 . 
Il y avait cependant, parmi les ouvriers de cette vigne 
ingrate, des hommes d'une vertu à toute épreuve, d'un 
dévouement hors ligne. S'ils ne font pas de ces miracles 
éclatants qui, aux premiers siècles de l'Eglise, forçaient 
l'admiration et soumettaient les plus dures résistances, ils 
guérissent des malades désespérés, ils rendent la vue à des 
aveugles 2 . Des faits, humainement inexplicables, se lisent 
dans chacune de leurs relations. On nous accusera peut- 
être de faire leur panégyrique : notre siècle croit si peu à la 
vertu et aux miracles ! Il faut néanmoins avouer, l'histoire 
en main, qu'il serait difficile de trouver dans les missions 
si belles du xvi e et du xvn e siècle une collection d'apôtres 
comme ceux de la mission huronne. « Toute la Nou- 
velle-France, dit avec raison Charlevoix 3 , rend un témoi- 
gnage si public à la vie dure et vraiment apostolique qu'ils 
ont menée, et à l'éminente sainteté de plusieurs, qu'on ne 
serait point reçu à le révoquer en doute, et qu'il n'est pas 

1. Le 27 avril 1640,1e P. Lalemant écrivait au général Vitelleschi : 
« In his Huronum regionibus, amplius quam decem mille barbaris 
prœdicatum evangelium, idque singulis eorum familiis ; linguam 
habebamus et ipsi aures; et tamen non audierunt. » Puis il donne le 
résultat des travaux des missionnaires depuis cinq ans : « Ex mori- 
bundis baptizati plus mille, interquos infantes plurimivitam infelicem 
felici morte prœvenerunt. » (Arch. gen. S. J.). 

Le 25 avril 1641, le même au même : « Omnium in his septem 
missionibus ad quorum aures evangelium pervenit, numerus est ani- 
marum plus 15.000; centum in extremis baptizati, quorum plurimi ad 
cœlos pervenerunt. » (Arch. gen. S. J.) 

Le 30 mai 1642, le même au même : « Amplius centum viginti 
baptismo lustrati sunt ; sed ex iis infantes complures, quorum non- 
tulli in cœlum evolarunt; adulti pauciores. » (Arch. gen. S. J.) 

2. Relation de 1640, p. 91. — Documents inédits, XII, pp. 201 et 204. 

3. Histoire de la Nouvelle-France, t. I, p. 218. 



— 433 — 

possible de le récuser 1 . » Le lecteur connaît Brébeuf, 
Garnier, Gabriel Lalemant et Jérôme, son oncle, Raim- 
bault, Jogues, Chaumonot, Pierre Pijart et Claude, son 

1. Quand on parcourt les Catalogi triennales, on voit qu'il. y avait 
parmi les missionnaires de cette époque des religieux d'une portée 
d'esprit très médiocre et d'un savoir fort ordinaire à coté d'hommes 
vraiment intelligents et instruits. Parmi les premiers, il s'en est 
trouvé qui ont rendu les plus grands services, doués qu'ils étaient 
d'une grande vertu et parfois d'une merveilleuse aptitude pour les 
langues ; mais tous n'avaient pas ces qualités, et ils devenaient une 
charge pour la mission. Que faire, dans un pays de sauvages, d'un 
religieux, môme vertueux, qui ne peut apprendre leur langue? Le 
P. Ragueneau, missionnaire aux Hurons, écrit au général Vitelleschi, 
le 28 juillet 1641 : « Nemo ad nos mittatur nisi qui non modo probatœ 
sit virtutis, sedetiam naturse facilis et mémorise ad linguas addiscen- 
das satis felicis. Qui non linguam barbarorum callent, non habent 
quidquam in quo occupentur; non modo inutiles sumptus ad eos 
alendos fieri necesse est, sed locum tenent aliorum qui optimi forent 
operarii. » (Arch. gen. S. J.). — Le P. Le Mercier écrit au même, le 
5 juin 1642 : « Oro P em V. ut quam primùm velit ad nos operarios 
mitti, eosque non vulgaris notœ, sed insignes ac probatœ virtutis 
viros ; qui minus satisfacerent in Galliâ, plané hic essent inutiles ; 
miramur hanc opinionem apud quosdam è patribus nostris invaluisse 
in Galliâ, ut sibi persuadeant qualescumque S is N œ homines ad has 
missiones idoneos esse. Hoc penitùs ignorant : opus est hic singulari 
prudentiâ atque industrie, opus est constanti atque indefessâ ad labo- 
rem applicatione, opus est denique eximiâ virtute ac sanctitate. » 
(Arch. gen. S. J.). — Le général Vitelleschi partageait cette manière 
de voir; aussi fait-il rappeler en France deux bons religieux qui ne 
pouvaient apprendre les langues sauvages : les PP. d'Eudemare et 
Adam. Il écrit au P. Le Jeune, à Québec, le 25 janvier 1643 : « De 
P. d'Eudemare, scribo ad P. Provincialem ut ipsum revocet, et si qui 
erunt istic inutiles. » Il avait écrit au même, le 20 déc. 1640 : « P. 
Adamum meo jussu Provincialis quamprimum revocabit; certè illum 
in Canadam nec misi, nec mitti probavi. » Il dit dans une autre 
lettre : « P. Adamus redibit quamprimum in Galliam, futurus in eà 
quam istic utilior. » Il en fut de même du P. Charles Quentin, qui 
n'avait aucune aptitude pour les langues. Enfin, le 1 er février 1642, le 
général écrit au P. Ragueneau : « Non minore cura incumbetur, ut 
revocatis istinc qui erunt inutiles, substituantur ad linguam discendam 
idonei. » Et au P. Vimont, le 25 fév. 1643 : « Scribo ad Provincialem 

Jés. et Nouv.-Fr. — T. I. 32 



— i34 — 

frère. Quels religieux encore que Daniel, Le Mercier, Chas- 
telain, Simon Le Moyne, du Peron, Garreau et Noël Cha- 
banel! Tous peuvent différer et ils diffèrent, en effet, sen- 
siblement de naissance , de tempérament , d'éducation , 
d'intelligence, de science et de savoir-faire ; mais, chez tous, 
les vertus vont jusqu'à l'héroïsme; s'il existe ici une diffé- 
rence, elle n'est que dans le degré. 

Quelle vie que la leur à l'époque des courses apostoliques 
dans les villages, et cette époque dure presque toute 
l'année! Mendier chaque jour, de porte en porte, la saga- 
mité! Coucher chaque soir dans un coin malpropre de la 
première cabane venue, sur la terre ou sur l'écorce, au 
milieu de la fumée, mêlé aux sauvages et aux chiens! 
Aller chaque jour de cabane en cabane, au risque d'être 
mal reçu ou éconduit, à la recherche des enfants et des 
adultes en danger de mort! Prêcher continuellement des 
vérités chrétiennes à des sourds qui, pour la plupart, ne 
veulent point entendre, à des aveugles qui ne veulent point 
voir 1 . Etre souvent pillé, volé, battu, insulté, menacé de 

non modo ut nullum nisi qui speretur admodum utilis ad vos mittat, 
verum ut etiam inutiles revocet. » (Arch. gen. S. J.). — Ce que nous 
venons de dire explique assez pourquoi la mission du Canada a eu 
des missionnaires d'une vertu si éprouvée et d'une connaissance si 
remarquable des langues sauvages. On faisait un choix. 

i. « Outre les instructions qui se faisaient régulièrement pour les 
néophytes et pour les prosélytes dans la chapelle (une cabane de sau- 
vage servait ordinairement de chapelle ou de lieu de réunion), il y en 
avait de temps en temps de publiques pour tout le monde. Avant 
que de les commencer, un des missionnaires allait, la clochette à la 
main, à l'exemple de S. François-Xavier, non seulement par tout le 
village, mais encore aux environs, et tâchait d'engager tous ceux qu'il 
rencontrait, aie suivre. Ces instructions se faisaient souvent en forme 
de conférence, où chacun avait la liberté de parler; ce qui parmi les 

sauvages n'est jamais sujet à aucune confusion Enfin, outre ces 

conférences publiques, il s'en tenait de particulières, où l'o