cru devoir entrer dans le détail d'un usage
journalier. » Un passage d'une lettre de saint Jérôme (5)
pourvoit heureusement à la description que notre déclamateur a
(1) Annal , lib. xiv, ch. 21.
(2) Rev. des Deux-Mondes, 1" nov. 1840, pag. 445.
(3) Amm. Marcellin, lib. xiv, ch. 1. Edit. de Gronovius, Leyden
1693, in-fol. pag. 5.
(4) Etude historique, Paris, 18i5, in-12, pag. 237.
(5) Epist. XIV.
dédaigné de faire, et c'est pour nous désenchanter un peu de ce
que la phrase d'Ammien nous avait donné à penser sur le luxe de
ce premier éclairage. Il paraît qu'il consistait tout simplement en
grands feux de bois allumés dans les carrefours, sur les places, et
à la lueur desquels les oisifs se rassemblaient et disputaient sur les
affaires du moment (1).
Ainsi, bien qu'il y ait certainement progrès, nous ne sommes
pas encore, du moins au point de vue de l'éclairage, bien loin des
temps de Duilius et de sa torche privilégiée, et même de l'époque
toute primitive, où, la nuit, on vaguait par les villes comme par
les campagnes, en s'éclairant avec des bottes d'écorces d'arbres,
avec des brins d'épine blanche, de genêt, de pin, de charme, de
coudrier, usage barbare et dangereux, selon Varron (2) et Festus,
car il arrivait souvent que, lorsque le jour venait à poindre, le
voyageur jetant au loin dans les champs ou dans les bois sa tor-
che encore enflammée, de terribles incendies se propageaient ainsi
à travers les moissons et les forêts.
Toutefois, nous serions vraiment injuste envers l'industrie des
anciens, si nous n'ajoutions pas que ce mode d'éclairage si dan-
gereusement primitif, tout en se conservant dans les campagnes,
s'était peu à peu perdu dans les villes, La lanterne l'avait rem-
placé Si nous pouvions l'oublier, celle de Diogène , rappelée
tout à l'heure, celle du Sosie de Plaute, si heureusement retrou-
vée par le Sosie de Molière, viendraient nous en faire souvenir, et
au besoin nous aurions encore, pour nous remettre la chose en
mémoire , tout un chapitre des Deipnosophistes d'Athénée. Le
chapitre est long, et, bien que bourré d'une érudition glanée après
boire, il pourrait sembler indigeste. Comme il faut pourtant que
vous le connaissiez un peu, nous laisserons Dreux du Radier, l'hu-
moristique auteur de V Essai sur les Lanternes (3), vous en don-
ner la fleur :
(1) Nous devons pourtant dire que, d'après un passage de Liba-
niu8(m Ellebicum, édit. 1627, in-fol., ii, 387), il paraîtrait que cet
éclairage public se composait de lampes suspendues à l'aide d'une
corde. Quelques séditieux, selon ce rhéteur, coupèrent celle d'une
lampe placée ainsi auprès d'une maison de bain. Mais, comme les
halnea étaient des lieux de prostitution et que ceux-ci s'étaient tou-
jours annoncés la nuit par un fallot au-dessus de la porte, peut-
être ne faut-il voir ici qu'une lampe servant d'enseigne et non une
lanterne publique. Cependant nous penchons pour la première opi-
Bion, et en cela nous pourrions nous faire fort d'un fait qui viendra
plus loin quand nous parlerons de la part qui revient au christia-
nisme dans l'établissement de l'éclairage public.
(2) De re rusticâ.
(3) Essai historique, philosophique, politique, moral, littéraire et
— 8 —
« Le Varron des Grecs, Athénée, dit-il, qui écrivait dans le se-
cond siècle , n'a pas fait difficulté de dire que l'usage des lanter-
nes n'était pas fort ancien. Les savans qu'il introduit pour inter-
locuteurs dans ce fameux repas, où l'on assaisonne chaque plat
de tant de recherches et d'érudition, étantprê's à se séparer, de-
mandent leurs flambeaux ou leurs lanternes. Cela occasionne une
discussion grammaticale et historique sur les lanternes. Après
avoir disserté sur les flambeaux , qui furent d'abord de bois de
chêne fendu en allumettes et trempés dans la poix résine ou dans
l'huile, on distingue deux sortes de lanternes postérieures à ces
flambeaux : lanternes au bout d'un bâton , qui est une espèce de
phare ou fanal portatif ; et lanternes de corne montées avec de la
baleine. Les Grecs appelaient ?ayo,- la première espèce de lanter-
nes, d'où notre expression de falot ou de fanal.... »
Ici Du Radier ouvre une parenthèse dont nous éluderons les in-
sidieux crochçts, puis, ressaisissant Athénée qu'il avait laissé là
poursuivre à la piste avec toutes sortes d'admiration les chiens
de boucher qui, de son temps, couraient encore les rues la nuit,
tenant dans la gueule un bâton terminé à chaque bout par une
lanterne, il continue : « La seconde espèce de lanternes propre-
ment dites sont les lanternes de corne. Pour en prouver l'usage,
il (Athénée) cite des vers de Théodonde de Syracuse in centau-
ris, et du poèie Alexis in Mydone. J'aurais rapporté ici ces vers
grecs, mais une grande raison m'en a empêché, mon respect pour
le public. »
Nous ferons naturellement comme Dreux du Radier; nous
prendrons même acte de sa discrétion prudente au sujet de ces
choses de l'antiquité, dont le rabâchage, qui est la plus facile des
éruditions, puisque c'est souvent de l'érudition toute faite , ar-
rive vite à provoquer l'ennui. Nous viendrons sans autre re-
tard, sans autre transition, au moyen-âge, époque plus voisine,
mais bien moins connue pourtant. C'est que l'histoire, si vieille
déjà, a la vue presbyte, elle voit mieux de loin que de près ; et-
puis, autre raison tout- à-fait décisive de l'ignorance du commun
touchant ce temps plus rapproché, c'est qu'un Graevius, un Gro-
novius ou bien encore un Barthélémy et un Dezobry tardent tou-
jours à venir pour l'élucider dans ses détails, pour en synthéti-
galant sur les lanternes, leur origine, leur forme, leur utilité, etc..
A Dôle, chez Lucoophile et comp.; iQ-12, 1755. — Cette facétie éru-
dite a été republiée dans les OEuvres badines deChevrier, Dreux du
Radier, Moncrif, etc. Paris, 1808, in-8°. tome i, avec une pagination
à part. C'est cette édition que nous suivrons.
— 9 —
ser, pour en vulgariser l'érudition, et pour faire ainsi en quelques
volumes la grande science des petits savans !
Si, pour tous ceux qui le visitent et s'y promènent, en cher-
cheurs , le moyen âge est une époque de ténèbres, il le se-
ra pour nous bien davantage encore. Dépisteurs de renseigne-
mens et quêteurs de lumières, il nous faudra bien du temps avant
de voir poindre à l'un ou à l'autre horizon la plus petite lueur.
Cependant, pour nous égarer moins, nous avons circonscrit nos
recherches, restreint nos battues dans un cercle historique, où
l'écho d'ordinaire répond vite à la voix du chercheur. C'est dans
le Pdris du XIV* siècle que nous allons à la découverte ; mais c'est
en pure perte que nous nous sommes si bien adressés. Pour ceux
qui lui demandent la science, Paris est alors déjà la ville des lumiè-
res, mais pour nous qui regardons seulement dans ses rues et ses^
carrefours, sans rien chercher dans ses écoles, pour nous pauvre
Christophe-Colomb des lanternes, c'est encore la cité des ombres.
Quand les cloches de Saint-Merry ou de Sainte-Opportune, ou
bien celle de Sorbonne, qui^ dit Villon,
Qui toujours à neuf heures sonne,
ont annoncé l'angelus du soir, et, des mêmes tintemens, donné le
signal du couvre-feu ou gare- fou, tout à Paris rentre dans les
ténèbres. Les boutiques se ferment (1), les lueurs disparais-
sent l'une après l'autre derrière les fenêtres au vitrage de plomb,
depuis celle plus large et mieux ornée qui prend jour au dessus
de l'auvent de la boutique, jusqu'à celle étroite et longue qui do-
mine la noire façade et qui semble un œil de cyclope enchâssé
daûs le haut pignon.
Si tout s'est éteint dans les logis, rien ne s'est allumé dans les
rues. La grande ville, que des pavés absens, mal posés ou inéga-
lement distribués rendaient pendant le jour un vrai cloaque à la
boue gluante et infecte, devient dès lors un coupe-gorge immen-
se. On y court le double péril de s'embourber ou d'être tué, et,
souvent même, on ne s'échappe d'une fondrière que pour tomber
aux mains de ces éternels bandits que pendant trois siècles enco-
re nous retrouverons faisant la curée dans cette ombre, et qui,
effarouchés, mais non pas chassés, par les lanternes d'abord, puis
par les réverbères, et enGn par le gaz, exploitent encore ef-
frontément leur industrie nocturne.
Mais, à l'époque dont nous parlons, les détrousseurs en sont
(1) D'après le Livre vert du Châte'et, cité par Sauvai, au son de
la cloche de Notre-Dame, annonç<int le couvre-feu, tous les lieui
de prostitution devaient être fermes.
2
— 10 —
bien souvent pour leur attente d'une proie, pour leurs longues
heures d'aguets inutiles. Le cloaque s'est fait solitude, le coupe-
gorge s'est fait désert. Personne ne s'y aventure.
Après que les petits marchands qui, à la nuitée, s'étaient mis à
courir les rues, criant, ceux-ci leurs oubli>'S, ceux-là la menue
chandelle élagée par paquets sur leurs éventaires :
Chandoile de coton, chanâoile
Qai plus ard cler que nule étoile
ont disparu, hâtant le pas au tintement lointain du gare fou ^ tout
rentre dans la solitude et le silence, aussi bien que dans les té-
nèbres. La grande ville qui s'est endormie au dernier cri de
Voblayer (1) attardé, ne s'éveillera plus qu'à la voix glapissante
dubrandevinier qui, dès la pointe du jour, commencera sa tour-
née vers les halles et le Grand- Châtelet.
Par rares instans quelques bruits troubleront cette nuit muette,
quelques clartés rapides traverseront ces ombres. Voici d'abord le
clocheteur des trépassés, ce lugubre moine des pénitens, dont
Saint-Amant (2) maudira encore, au dix-septième siècle, la robe
(1) Les ohîayers, oublieurs ou marchands d'oubliés coururent ain-
si les rues, jQ^qu'aux premières année» du dernier siècle. On lit
dans la dernière scène du Divorce (1688) à propos d'une femme ga-
lante : « ce n'est point pour elle que le soleil éclaire : elle méprise
celte clarté bourgeoise, elle ne sort de chez elle qu'avecles oublieux
et n'y rentre qu'à la faveur des marchands deau-de-vie. » C'est
ver? 1720 qu'on interdit aux premiers leurs courses nocturnes. Les iWe-
langes dune grande bibliothèque (tom. m, pag. 52) donnent ainsi la
raison de cette défense. « Il était de mode, d'appeler, le soir , l'ou-
blieur dans la plupart des maisons; mais, vers le tempp, où la ban-
de de Cartouche commit de si nombreux désordres, quelques ou-
blieurs furent assassinés. Les brigands prirent leurs déguisemens
pour fdira de mauvais coups ; et ces accidens déterminèrent la po-
lice à défendre rigoureusement aux oublieurs de courir la nuit. »
F. encore pour ce crieur de nuit, la 5' sérée de G. Bouchet, et
le Ducatiana, t. i, p. 77.
l2) Dans sa pièce intitulée la Nuit, il dit :
Le clocheteur des trespassés
Sonnant de rue en rue
De frayeur rend les cœurs glacés,
Bien que le corps en sue ;
Et mille chiens, oyant sa triste voix,
Lui répondent à longs abois.
Lugubre courrier du destin,
Effroi des âmes lasches
Qui si souvent, soir et malin,
Et mesveille et me fasches.
Va faire ailleurs, engeance du démon
Ton vain et tragique sermon.
— 11 —
blanche toute parsemée de têtes de morts et d'osseraens en croix ;
la clochette au glas funèbre et la psalmodie lamentable :
Réveille z-vous, gens qui dormez,
Priez Dieu pour les trépassés.
Puis c'est la venue plus rassurante de M. le chevalier du guet et
de ses archers au surcot bariolé. Ils marchent avec grand attirail
de flambeaux et de hallebardes ; mais leur prudence inquiète et
tâtonnante, à travers le boueux labyrinthe, ressemble presque à
de la peur. Les bandits vont par si grande troupe, et messieurs
du guet, embourbés dans ces fanges, seraient si mal à l'aipe, pour
être braves! Ils font donc de leur mieux leur métier ; piaffent à
grand bruit comme pour dire aux bons bourgeois : « Nous voici,
soyez tranquilles ; » mais pourtant ils ne se cachent point qu'eux-
mêmes ne le sont guère.
Gauthier Tallart, qui "était chevalier du guet en 1418, y alla,
non pas plus bravement, mais plus franchement au moin?. 11 s'y
prit à peu près comme Sosie et tous les poltrons de son espèce,
qui chantent pour ne pas avoir peur. Il grossit son escouade de
« quatre ou cinq ménestriers jouant de haults instrumens, et qui
marchaient en tête de la bacde.» On ne fut pas dupe, dans la ville,
de cette symphonie faisant rage sur le tard, on se mit à répéter
partout que M. le chevalier du guet, avec sa musique sonnant
haut et fort, semblait dire aux voleurs : «Allez-vous-en, j'ar-
rive (1). »
11 fallut que le gardien de la sécurité urbaine rengainât sa sym-
phonie attardée, et en même temps, si c'était possible, la peur
dont elle était si bien l'accompagnement. C'était le seul bruit un
peu gaillard qui eût traversé, depuis longues années, le silence
des nuits parisiennes. — Avant cette échappée bruyante, on n'a-
vait guère, en effet, pour les égayer, par intervalles, que les pro-
menades vociférantes des écoliers et des enfans de chœur, le soir
des grandes fêtes d'église, la nuit de Noël (2) et la nuit de la
Chandeleur, dont le principal office s'appelait Missa luminum ;
(1) Sous Charles V, le service du chevalier du guet et de ses gens
n'était pas des plus rudes, il s'achevait à l'heure où il eût dû com-
mencer. On lit dans l'ordonnance de 1367, à propos des sergens du
guet : a Et s'en iront faire leur devoir par la ville jusqu'à l'heure
du couvre-feu Notre-Dame de Paris , à laquelle heure s'en retour-
neront audit Ctâtelet. »
(2) Dans les églises, à Noël, pendant la messe de minuit, le tu-
multe était effroyable. Les marchands y criaient tout haut les chan-
delles qu'ils voulaient vendre. Le Bjuf, Histoire du dioc. de Paris,
(V. page 129.)
— 12 —
joignez à cela les clameurs qui s'élevaient des rues et des places,
pendant la nuit de la Saint- Jean, dont cent mille brandons et le
grand feu de joie de la Grève embrasaient les rapides ténèbres,
comme pour unir dans une immense lueur le crépuscule de la
veille avec l'aurore du lendemain ; n'oubliez pas les processions
burlesques de la fête des Fous, parodies tumultueuses , mascara-
fles aux flambeaux et aux chansons ; les aubades si matinales,
que les convives des noces venaient donner aux époux en ap-
portant à la mariée le chaun'eau brû ant , fi-it de vin exquis,
parfumé d'épices; et vous conndîirez à peu près tous les ébats,
toutes les gaîiés nocturnes du vieux Paris. Vous aurez un côlé riant
et frais à opposer à l'aspect sinistre dont il n'aurait tenu qu'à nous
de vous charger encore les couleurs. Il eût suffi de vous faire
suivre, quelle que fût l'heure de la nuit, le prêtre de Notre-Dame, de
Samt Gervais ou de Saint- Leu, s'en allant porter, à la lueur des
flambeaux et sous le dais sombre, T hostie et les consolations der-
nières à un mourant; puis de vous faire entendre, se mêlant au
bruit de la clochette qui annonce une mort pieuse, les cris et le
cliquetis d'épées qui annoncent plus loin une mort violente ; la
plainte étouffée de quelque malheureux frappé dans l'ombre ; le
fracas d'une fenêtre qui s'ouvre et qui se referme après que le
bruit d'un corps qui tombe est venu retentir au milieu de quelque
flaque fangeuse ; ou bien encore, devers la porte de Nesle, la
lourde chute d'une masse dans l'eau, car c'est là le petit séjour
des esbattements clandestins ; c'est là que passe sa nuit
....Cette reine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté dans un sac en Seine.
Les bourgeois connaissent tous ces méfaits, et chaque jour leur
épouvante est plus grande. Comme ils savent qu'ils ne doivent
compter ni sur la sollicitude royale, ni sur la vigilance du prév6t
et des échevins, ils prennent eux-mêmes des mesures pour gar-
der du danger, sinon la ville entière, au moins le quartier qu'ils
habitent. Sitôt que le couvre-feu a sonné, ils tendent de chaînes
l'entrée de leur rue (1). D'autres poussent plus loin la précaution
poltronne, ce sont de fortes portes qu'ils font metcre à chaque ex-
trémité et qu'ils ferment et cadenassent dès que la nuit commence
(1) On voyait encore au coin des rues quelques-unes de ces chaî-
nes de sûreté, c'est le mot, en 1670. La ligue et ensuite la fronde
avaient prouvé l'utilité de ce moyen de défense, pxcellent cantre le
roi, quand il ne l'était pas contre les voleurs. (Y Traité de la p«-
lice, tome i, page 227.)
— 13 —
à tomber. Messieurs de la prévôté et de l'échevinage, qui se sont
trouvés impuissans à provoquer ces prudentes mesures, les ap-
prouvent sitôt qu'elles sont prises, et alors ils se risquent même
à statuer sur quelques autres de leur propre chef. Ainsi, quand
les confrères de la Passion, au commencement du quinzième siè-
cle, se sont mis à rendre leurs jeux publics, ils leur enjoignent,
ainsi qu'aux autres baladins, bazochiens, joueurs de sotties, d'a-
voir à commencer leurs farces et spectacles à deux heures de l'a-
près-midi, et à les clore vers quatre au plus tard, afin que tout le
monde pût être rentré chez soi avant le crépuscule. Dès quatre
heures du soir, en hiver, Paris devenait donc une ville dangereuse,
les rues ne pouvaient plus en être fréquentées sans péril ! Plus
d'un siècle et demi après, rien n'a changéencore, le danger est le
même, et il faut prendre de nouvelles mesures.
En 1559, le président Minard fut tué retournant du palais « sur
quoy, écrit Etienne Pasquier, en une note de son Dialogue des ad-
vocats (1), fut faiie l'ordonnance appelée la Minarde, pour sortir
du Palays à quatre heures du soir en hyver. »
Ces ordonnances, aussi bien celles des échevins, que celles
du Parlement, ne sont malheureusement que des précautions né-
gatives. Elles annoncent une grande peur du danger, voilà tout :
je leur préférerais de beaucoup celles qui iraient au-devant et le
défieraient en face. Mais rien de pareil ne se présente. Vous avez
vu tout à l'heure ce qu'étaient les gens du guet et à quoi servait
leur chevauchée par les rues ; les bons bourgeois, qui formaient
le contingent de la garde assise instituée par une ordonnance du
du 6 mars 1362 et dont les postes clair-semés se trouvaient au
coin de quelques rues dangereuses, aux deux Châtelets, aux prisons
et devant les reliques de la Sainte-Chapelle, étaient bien loin de se
montrer plus braves. Le service gratuit trouve peu de héros, sur-
tout quand le service salarié ne fait que des poltrons. Ces bonnes
gens, grelottant de froid et de peur, se morfondaient toute la
nuit à la lueur des chandelles fumeuses que leur délivraient MM.
les échevins, puis, le matin venu, sans avoir rien vu, sans avoir
surtout cherché à rien voir, ils rentraient chez eux plus morts que
vifs.
Voilà donc quelle était toute la sûreté de la grande ville : des
gardes poltronnes, prêtes à demander grâce aux voleurs, s'ils ve-
naient à passer; des ordonnances non moins peureuses, ne sta-
tuant rien pour la sécurité commune et se contentant de dire :
(1) Edition donnée par M. Dupin, Paris, 1844, inl2, pag. 73.
— 14 —
« Rentrez vite, le danger vient ! » Au milieu de tout cela, l'i-
dée si simple pourtant d'un éclairage un peu régulier et perma-
nent, qui eût rassuré les bourgeois et effrayé les voleurs, ne ve-
nait à personne, ou bien, quand par hasard elle se faisait jour, ne
s'exécutait pas et était aussitôt oubliée.
Durant tout le moyen-âge , Paris ne connut de lanternes que
celles qui se portaient à la main et qui se fabriquaient chez les
■peignierstabletiers (1), à cause de la tablette de corne ou d'ivoire
aminci qui y tenait lieu de vitre ; quant aux lanternes qui s'ap-
pendent dans les rues, à l'angle des carrefours, il ne les connais-
sait encore qu'en peintures. Les seules qui s'y voyaient alor?, et
qui ont laissé leur nom aux rues de la Lanterne en la Cité, de la
Lanterne-des-Arcis et de la Vieille-Lanterne se trouvaient sur
des enseignes. La Lanterne à la pierre au ht dont parle Villon
n'était pas elle-même autre chose. Aussi le narquois nefesait-il que
se moquer, quand par une ironie à l'adresse de MM. de l'échevi-
nage, enseignant aux bourgeois cette lanterne peinte, pour qu'ils
s'en éclairent, il a dit dans son Grand Testament :
Et aux piétons qui vont daguet
Testonnant, par ces esiablis
Je leur iaist-e deux be»ux rubis,
La lanterne à la pierre au let.
Les seules clartés qui brillassent la nuit, dans le Paris du moyen-
âge, n'étaient dues ni aux soins des habitans ni à la sollicitude
des échevins , mais à la religion (2). En ceci , comme en mille
choses, elle avait préludé par une œuvre de piété à l'œuvre de la
civilisation ; elle avait prouvé , et toujours sans le faire trop pa-
raître et en cachant même son but philantropique, sous la seule
(1) Règlement d'Est. Boileau, Docum. inéd. de V Histoire de France
page 170.
(2} Dès les premiers siècles , et même alors d'une façon plus di-
recte encore, l'établissement d'un éclairage public avait éié dans les
idées du christianisme. C'est à lui certainement qu'il faut renvoyer
le mérite de ce qu'Amraien, saint Jérôme et Libanius nous ont f^it
voir à Antioche , en termes malheureusement trop peu précis. Ce
que nous savons des mesures prises par Euloge à Elesse , dans le
même but, et par bonheur plus formel, nous donne tout à fait rai-
son. Vers l'an 505 , il ordonna d'allumer chaque nuit des lampes
dans les rues de la ville dont il était gouverneur, et, afîu de pour-
voir à l'entretien de cet éclairage, il se fit donner par les églises et
les monastères uue partie de l'huile qu'ils recevaient comme olaie
de la piété des fiièles. (Assemani , Biblioteca orientalis , Romae ,
1719, in-fol. 1, page 281.) L'exemple ne fut malheureusement pas
suivi, et le christianisme dut s'en tenir, pour l'éclairage des villes,
aux lanternes des confréries et à ces ex voto illuminés.
— Ï5 —
intention pieuse, qu'elle est, elle aussi, la mère du progrès, et que
rien ne lui échappe de ce qui peut tendre au bien-être de l'homme.
La vraie piété, qui est toujours si ingénieuse dans ses bienfaits,
qui ne sépare jamais de son culte pour Dieu la sollicitude pour
l'humanité, avait deviné tout ce qu'il y avait de périls dans ces
impénétrables ténèbres qui s'abaissaient chaque nuit sur Paris, et,
autant qu'il était en elle, elle avait pris à tâche de les dissiper,
tout en faisant tourner ce soin à quelque œuvre religieuse.
D'abord, sous prétexte que la haute tour perdue dans le bois voi-
sin des Champeaux, et restée debout au milieu de ce même espace
lorsqu'il fut devenu le terrain des halles, était consacrée à la Vier-
ge , on avait mis à son sommet un fana', qui brûlait toute la nuit
et dont les lueurs prolongées sur ces cloaques semblaient celles
d'un phare allumé sur les lagunes. Pour le passant qui saluait de
loin, en se signant, celte lumière de la Tour de Notre-Dame-dts-
Bois (1), il n'y avait là qu'un simple ex voto, un hommage rendu
à la Vierge ; mais pour qui sait aller au fond des Ans cachées du
christianisme, le but philanthropique, je le répète, doit apparaî-
tre, là, sous l'intention dévote.
Et, selon nous, il en était de même pour toutes ces madones
que la religion ordonnait justement de placer à l'angle des carre-
fours, et au pied desquelles on allumait chaque soir une chan-
delle dans les quartiers pauvres, une lampe dans les rues plus
riches ; de même encore pour ces ex voto expiatoires que le prê-
tre enjoignait au criminel repentant d'élever à l'endroit même de
son crime. Il y en avait plusieurs dans Paris, celui, par exemple,
du Suisse impie et iconoclaste dans la rue aux Oues ; puis dans
cette partie de la rue Vieille- du-Temple, qui alors s'appelait rue
Barbette, la lampe perpétuelle que Brulart, l'un des meurtriers
du duc Louis d'Orléans, avait dédiée à la Vierge, sur le lieu même
où la victime était tombée. — Sous François I", l'œuvre du pieux
repentir s'accomplissait encore, et ce quartier sombre lui devait
sa seule clarté. Le roi débauché, dont les courses nocturnes
s'accommodaient si bien des ténèbres, et qui à cause de cela, sans
doute, ne faisait rien pour les dissiper, se trouva mal un soir du
faible éclat jeté par la lampe de Brulart. Comme il se glissait
de nuit, tout près de là, chez la femme de Féron, il fut trahi par
celte clarté. Le mari l'aperçut, et l'on sait le reste.
Quelques confréries bien inspirées avaient apporté, celle-ci leur
(1) V. l'article que j'ai fait sur cette tour et sur la fontaine des
Innocens qui a pris sa place. Estafette, 24 août 1852. V. aussi, de
Caumont, Cours d'antiquités monumentales, tome vi, pag. 336.
— 1« —
chandelle votive, celle-là leur lampe patronale, pour accroître le
modeste éclat de cette illumination dévote. C'était encore autant de
pris sur l'obscurité. Certaines villes de province ne voyaient un
peu clair la nuit que par ce côté. Ainsi, Bayeux, qui sauf quel-
ques madones clairsemées, n'avait guère pour tout luminaire
que la lampe d'huile allumée par la confrérie des bouchers.
« Item, disent les statuts de 1431, conservés manuscrits par M.
Pluquet,iceulx échevins et francs bouchiers sont tenus à mainte-
nir une lampe d'huile et à la faire ardre, chacune nuict, au portai
de l'église Saint -Martm, dedans la cité de Bayeux. »
C'est sous cette lampe que les valets de la confrérie devaient
venir se ranger, c'est à sa lueur qu'on devait les louer.
Tout ce que de telles clartés , que la dévotion propageait,
avaient d'utile en ces temps de périls nocturnes, fut bien compris
par l'un des utopistes les plus inielligens, et, sous sa forme bur-
lesque, les plus pratiques du seizième siècle. L'auteur du Didear-
chiœ Henrici régis christianissimiprogymnasmala, — livre singu-
lier où, comme on le sait, toutes les spéculations du rêveur sont
mises, formulées en arrêt, sur le compte du roi Henri II, — Raoul
Spifame ne voulait pas d'autre éclairage que ce système, un peu
étendu, de madones et d'ex voto, avec lampes ou chandelles ; et,
rencontre singulière, c'est aussi ce que pensait et ce que mit à
exécution la bonne reine Louise de Lorraine, à qui le Paris de
la ligue dut un si grand nombre de madones illuminées. Peut-être
avait- elle entendu dire par Jacques Amyot, précepteur de son
mari, Henri III, que c'était à la lueur d'un de ces ex vota qu'il
avait étudié pendant de nombreuses nuits, et peut-être qu'ainsi
l'idée lui était venue de multiplier ces clartés utiles même à la
science ; car, certainement, la pieuse princesse n'avait pas lu le
Cent vingt-septième Arrêt du livre de Raoul Spifame. Voici ce
qui y est dit :
« Et quand il sera commandé d'avoir chandelles, par les rues,
comme on fait en hiver, en temps suspect de voleries, chacun
allumera devant l'imaige de son patron ; et pour ce qu'il y aura
toujour un chandelier perpétuel auprès de ladite imaige. »
Ce passage n'est pas seulement curieux pour ce que Spifame y
propose, mais pour ce qui s'y trouve dit d'abord touchant les me-
sures que, sous Henri II, on s'était enfin décidé à prendre contre
les périls de la nuit. C'est un progrès.— Depuis longtemps il était
rêvé, projeté, plus d'une fois même on lui avait donné un com-
mencement d'exécution, mais, presque aussitôt le grand danger
disparu, on l'avait mis en oubli, comme si les périls moindres,
qui étaient passés dans les habitudes de la grande ville, ne deman-
daient pas tant de précautions. C'est même à cause de ces conti-
— 17 —
nuels avortemens que nous avons négligé d'en parler jusqu'ici.
Ce qui n'est pas durable est, pour nous, non avenu.
Sous Louis Xf, toujours soucieux des intérêts de sa bonne ville,
on s'était déjà ingénié de ces éclairages par accident. La premiè-
re acnée de ce règne, quand avait éclaté la guerre du bien public^
le prévôt, par ordre du roi, avait fait commandement aux Pari-
siens « d'avoir armures dans leurs maisons, de faire le guet des-
sus les murailles, de mettre flambeaux ardens et lanternes aux
carrefours des rues et aux fenêtres des maisons (1). »
Les rues n'en devinrent pas plus sûres, et, même après l'affaire
de Montlhéry, quand les soldats, rentrés dans la ville, y eurent
multiplié les brigandages, au lieu d'en assurer la sûreté, force fut
bien de ne pas s'en tenir là. Les notables marchands s'assemblè-
rent, et il fut décidé « qu'en ferait de nuit de grands feux aux car-
refours, et que chacun dans son quartier ferait le guet en ar-
mes (2). »
Les guerres malheureuses du règne de François I" peuplent
Paris d'aventuriers sans solde dont se grossit la bande des Mau-
vais Garçons. — Dès 1524, ils sont maîtres de la ville, brû'ant, pil-
lant, massacrant partout. Le guet n'ose plus sortir, la garde assi-
se, certaine d'être égorgée dans ses postes, refuse le service ;
alors, à défaut du roi, qui se trouve au delà des monts, le parle-
ment se décide à prendre des mesures.
« Et, lisons-nous dans un écrit du temps récemment publié (3),
fut crié à son de trompe par les carrefours de Paris, le samedy
quatriesmejuing et le mardy septiesme du dict moys, par la cour
du parlement, que chacun allast au guet de nuict et qu'on mit des
chandelles allumées dedans les lanternes devant les huis de nuict,
depuis neuf heures, et de l'eau dedans leurs vaisseaux devant
leurs huys par jour. »
En 1526, c'est pis encore. Le roi est prisonnier à Madrid de-
puis bientôt un an, et la peur de le voir revenir avec ses gendar-
mes, pour les traquer dans leurs asiles des carrières Saint Jacques
ou les forcer dans leur camp duBourget, n'arrête plus les iWauvats
Garçon». Ils pillent et tuent avec plus d'audace et plus d'impunité
que jamais. On se contente de renouveler l'ordonnance de 1524
et de la faire de nouveau corner et placarder aux carrefours, sous
la date du 16 novembre 1526.
(1) Gilles Corrozet, Antiq. de Paris, page 224.
12) lUd, page 227.
(3) Journal d'un Bourgeois de Paris sous le règne de François I*
publié par Lud. Lalanne, page 200.
3
— 18 —
Plus de vingt ans se passent, François I" meurt, un nouveau
règne commence et l'on n'entreprend rien de durable, pour remé-
dier au mal qui se perpétue. En 1548 pourtant, le roi pense un
instant à prendre à sa charge ce qui jusqu'à présent a été laissé
au soin des bourgeois. On aurait ainsi non plus un éclairage éven-
tuel et de fantaisie, mais régulier , permanent. C'est du moins ce
que nous lisons dans un manuscrit du fonds Colbert (1) où il est
d't, à la date du 14 novembre 1548, qu'on parle d'établir des lan-
ternes ff au lieu des flambeaux qui ne s'allumaient précédemment
que dans les cas de nécessité. »
Il en fut de ce projet comme des autres, il ne tint pas. Aussi
nulle part ailleurs, si ce n'est dans le livre de Dulaure (2), il
n'en est plus parlé.
Dix ans après on y revient. C'est la chambre des vacations qui
prend l'initiative par un règlement du 29 octobre 1558 :
« Et ordonne ladicte chambre... qu'il y aura au coin de cha-
que rue... un fallot ardent depuis les dix heures du soir jusqu'à
quatre heures du matin, et où les dictes rues seront si longues
que le dict fallot ne puisse esclairer d'un bout à l'autre, en sera
mis ung au milieu des dictes rues ou plus selon la grandeur
d'icelles » (3). Un mois après, le parlement s'est mêlé de l'af-
faire, et, comme il a fallu qu'il modifiât quelque chose, il a changé
le mode du luminaire : au lieu de fallots remplis de poix résine,
on aura des lanternes ardentes et allumantes (4).
Au moment où l'on peut croire tout bien entendu, et organisé,
autre mécompte. Les lanternes ont été commandées chez les lan-
terniers, mais ce n'est pas aux dépens du roi, c'est aux frais du
peuple que doit se payer l'ouvrage. Or, les temps sont rigoureux,^
et les lanterniers, qui se sont mis trop vite en besogne ne tardent
pas à voir qu'ils en seront pour leurs lanternes, « tant par la né-
cessité du temps, que pauvreté des manans et habitans. » Le par-
lement qui, par trop de hâte, a commis la faute, cherche à la ré-
parer. Que fait-il ? Il paie 1 non pas ; il fait mettre en vente tout
cet appareil devenu inutile. Le 21 février 1558, il ordonne que
les matières desdites lanternes, potences pour icelles asseoir et
pendre, et autres choses à ce nécessaires, qui n'ont été mises en
(1) N» 500 de la BiUioth. imp , n» 252, pag. 186.
(2) Hist. de Paris, iv, pag. 362.
(3) Registres du parlement, à la date.
(4) Félibien, Preuves, i\, 785,
— 19 —
œuvre, » seront livrées aux enchères publiques et que le prix en
sera distribué aux pauvres ouvriers (1).
Je crois bien qu'il en fut, de tout le règlement de 1558, comme
de l'établissement de ces pauvres hnternes, qui n'y était qu'un dé-
tail de sûreté. Le reste n'en dut pas mieux être suivi, par in-
curie d'abord, par crainte de toute complication policière, enfin
par peur de la dépense. Or, ce règlement, par malheur, deman-
dait, pour être bien exécuté, du soin et de l'argent.
Entre autres choses, il ordonnait que chaque maison n'eût plus
qu'une porte sur la rue, et que les autres fussent strictement clo-
ses comme superflues et dangereuses, par l'accès qu'elles offraient
aux voleurs. Si un logis restait inhabité, le propriétaire ou le lo-
cataire absent devaient y laisser un gardien.
A leur défaut, le prévôt en mettait un d'offise, qu'ils devaient
payer. Ce n'est pas tout, comme les vo/crte* nocturnes devenaient
plus que jamais fréquentes, il devait y avoir, dans toutes les rues,
un homme du guet, fourni par chaque maison à son tour. La nuit
venue, cet homme avait ordre de choisir pour poste le premier
étage de la maison la plus propre à lui servir d'observatoire. Là,
blotti, sans être vu, il écoutait et regardait. Au premier bruit in-
quiétant, au premier cri de détresse qu'il entendait dans la rue,
il ouvrait la fenêtre, agitait la clochette dont il était toujours mu-
ni, et, de proche en proche, toutes les clochettes, dont les bour-
geois de la rue devaient être armés, tintaient aussitôt pour lui ré-
pondre, et à ce signal chaque fenêtre devait s'éclairer, tout le
monde sortir en armes.
Je doute encore une fois que cette police minutieuse fut jamais
observée. Le règlement du 7 septembre 1578, qui en renouvela
les prescriptions, ne m'en fait pas même augurer mieux.
Jusqu'à Louis XIV, pour l'éclairage et la sûreté de la ville, dans
les saisons plus périlleuses des loogues nuits, on dut s'en tenir,
je crois, à la levée du guet extraordinaire créé par cette même
ordonnance de 1578, et à l'établissement accidentel de lanternes
que les corporations avaient charge d'entretenir de chandelles,
chacune à son tour, à l'exception, depuis 1640, de la corpora-
tion des libraires, imprimeurs et relieurs, qui, par sentence du
Châtelet en date du 23 octobre de cette année, fut déchargée de
cette « commission..., avec défense aux commissaires de les y
nommer à l'avenir ».
Cet éclairage sommaire, et entretenu sans doute en maugréant,
n'avait pas laissé que d'effaroucher un peu les voleurs. L'auteur
g>) Id. p. 786.
— so-
dé V Espadon satirique, paru en 162G, mettant en scène, dans une
de ses satyres, un tirdaine, pressé de voler un manteau, le fait
reculer devant la lueur du lumignon communal (1). Il aurait eu
moins de vergogne, avoue-t-il franchement :
Si l'oa ne l'tût cogoeu au brillant des lanternes.
Cependant ce n'était encore là que la pénombre, les ténèbres
en réalité duraient encore. Il fallut Louis XIV et avec lui M. de la
Reyoie, pour dire tout à fait le ftat lux.
Les fêles qui furent si nombreuses dans les premières années du
grandrègne et les illuminations qui étaient une de leurs principales
splendeurs, commencèrent à dissiper les ombres. Les relations du
temps ne tarissent pas en descriptions et en éloges sur ces grands
éclairages de réjouissance. C'est comme en Italie, à giorno, on le
disait déjà. Les grands seigneurs placent en dehors de leurs hôtels
d'énormes flambeaux de cire blanche sur des candélabres de cuivre;
les bourgeois €t les marchands suspendent à leurs fenêtres des fal-
k)ts de papiers de couleur, pareils à ces lanUrnes vives que Régnier
décrit dans sa onzième satire, pour les avoir vues à l'huis des pa-
liciers de son temps. Quelquefois les nobles ne dédaignent pas
non plus ce genre d'illumination qui leur permet d'étaler leurs
armoiries en transparent. Ecoutez^ ce que raconte le cérémonial
français{^) des fêtes données à lanaisi-ance de Louis XIV: «Il n'y
eust, dit- il, maison publique qui n'ornast ses murailles de chan-
delles. Les jésuites, outre près de mille flambeaux, dont ils tapis-
sèrent leurs murs les 5 et 6, firent le 7 dudit mois un ingénieux
feu d'artifice. »
Une autre relation ajoute : <i II est à noter que, par les rues par
où le roi a passé , ponr se rendre audit Hôtel-de-Ville , 11 y avait
des lanternes de diverses couleurs à chascune fenestre et bouti-
que de toutes les maisons , suivant les mandemens envoyés par
ladite ville, aux quarteniers à cette fin, comme aussi tout en était
(1) D'autres malheureusement étaient plus hardis, vers ce même
temp?. a On ne parle, lisoFS-nous dans les Caquets de l'accouchée, 2*
journée (1625), que de coupeurs de bourses, que de Grisons et Rou-
gets, et c'est une chose estrange que les archers qui devraient em-
pescher le désordre, au lieu d'y prendre garde, s'endorment et s'as-
soupissent sur la venaison. » Flus loin, même journée, il est encore
parlé d'une infinité « de vagabonds et de coureurs de nuict qui
pillent et destroussent mesme tous nos marchands ordinaires, et
qui, pis est, ils empruntent le nom des escoliers, et font semblant
d'estre de leurs caballes. »
(2) Tome xxii, page 214.— Plus tard, on y mit des devises. V. Let-
tres d'une jeune veuve au chevalier de Luzeincourt, 47" Lettre.
— 21 —
plein audit Hôtel-de- Ville , tant dedans que dehors , ce qu'il fai-
sait fort bon voir. » (1).
De Paris, ce genre d'illumination passa à Versailles, et de bour-
geois qu'il était il y devint vraiment royal :
«Ces illuminations (de Versailles et de Trianon), dit le mar-
quis de Sourches (2), paroissaient plus qu'elles ne coûtoient, car
elles se faisoient ordinairement avec des terrines pleines de
graisse dans lesquelles on mettait un lumignon de mèche, et en
disposant un grand nombre de ces terrines en différentes flgures
dans les endroits que l'on voulait illuminer. Quand on venait à
les allumer, elles faisoient le plus grand effet du monde. On fai-
soit encore des illuminations avec des lampes, comme celles de
Sceaux, et avec du papier frotté d'huile sur lequel il y avoit diffé-
rentes figures, et derrière ces figures on mettait des terrines allu-
mées, ce qui faisoit paroître ces figures toutes en feu et c'était la
plus belle et la plus magnifique manière d'illuminations. »
Les transparens de papier, qui jouent là un si brillant rôle dans
les illuminations des fêtes royales, sontles mêmes, nous l'avons dit
déjà, qui, réduits et plus grossiers, resplendissent alors à l'huis du
pâtissier, du taveroier, aussi du marchand d'huile, qui de tout temps
a pu rester ouvert pendant la nuit; les mêmes encore qui, prenant
des proportions moindres, deviennent l'humble lanterne portative
qui abrite la lueur flottante d'une chandelle des douze, et sans la-
quelle il n'est pas encore un bourgeois qui ose se risquer à la nuit
dans les rues de Paris. Ceux qui veulent économiser le prix, bien
minime pourtant, de ces lanternes de pnche, dont quelques unes
existent encore, comme raretés, dans la boutique des brocan-
teurs, se contentent dérouler en large cornet la feuille d'un vieux
livre, et de placer au milieu, bien à l'abri du vent, la petite chan-
delle allumée.
A Londres, au 17* siècle, quelques anglicans maniaques ne se
font point de ce dernier usage une affaire d'économie, mais , se
fondant sur le verset 28 du psaume 18, ainsi traduit par Marot :
Aussi, mon Dieu, ma laDteroe allumas.
Et éclairée ea ténèbres tu m'as;
ils s'en font un point de religion, une affaire de secte :« Le très
respectable docteur Swift, écrit Dreux du Radier, m'apprend que
le chevalier Humphrey Edwin, lord- maire de Londres, s'était mis
(<) Mémoires de Brienne, tom. i, pag. 243.
(2) Mémoires, tom. i, pag. 227-228.
— 22 —
en tête de faire toutes les lanternes publiques et particulière?,
avec des feuilles de vieilles bibles de Genève. Telles étaient celles
dont lui et toute sa famille se servaient. 11 avait une aversion dé-
cidée pour toutes les lanternes, et regardait, comme hérétique,
et avec autant de mépris qu'en ont les épiscopaux pour les pres-
bytériens, quiconque négligeait de se pourvoir de lanternes, ad
instar des siennes. Son respect pour ces saintes lanternes allait
jusqu'au culte de Latrie. Il n'oublia rien, dit le docteur Swift,
pendant qu'il fut lord-maire, pour introduire l'usage de ces lan-
ternes, et cela sous prétexte d'accomplir à la lettre le texte de la
vieille traduction de la Genèse: « Ta parole est une lanterne à mes
pieds. »
Simon Morio, ce maniaque d'une autre sorte, et qui, si nous
faisions ici une facétie, nous appartiendrait, rien que parce qu'il
était de la secte des Illuminés, ne se fabriquait pas des lanternes
avec des feuillets de vieille Bible, et il avait raison ; mais il pre-
nait, pour cela, des pages de ses propres livres, et, comme ces li-
vres là n'étaient pas bons à mettre, même en telle lumière, il avait
tort, et il s'en trouva fort mal.
Voici l'histoire telle que nous la raconte l'abbé d'Artigny en ses
Mémoires {1), après qu'il nous a longuement initié aux premiè-
res vicit^situdes de la vie de Simon Morin ; à ses prédications dans
l'arrière-boutique de la fruitière Jeanne Honatier ; à son empri-
sonnement de vingt-un mois à la Bastille; et enfio, après qu'il nous
a dit de quelles nouvelles poursuites le menaçait le lieutenant de
police, à l'instigation du curé de St-Germiin-l'Auxerroispour son
livre des Pensée* clandestinement imprimé en 1647: «Il avait changé
de nom, dit l'abbé, et s'était retiré avec sa famille dans l'île Notre-
Dame en une maison écartée où il prit toutes les précautions ima-
ginables pour n'être point découvert. Ce fut apparemment en ce
lieu qu'il composa sa requête ?u roi et à la reine régente, mère
du roi. Cette pièce, imprimée en huit pages, est datée du 27 oc-
tobre 1647. Morin, après y avoir parlé de sa pi ison de la Bas-
tille, demande au roi qu'on ne l'arrête pas davantage que sa ma-
jesté ne soit instruite par elle-même de ses sentimens.
u Le commissaire Picart, revenant un soir de chez un de ses
amis 011 il avait soupe, accompagné de son clerc et de son laquais,
rencontra un petit garçon qui portait une chandelle allumée, pour
s'éclairer dans les rues. Elle était entourée de la première feuille
du livre de Morin, qui servait de lanterne et qui était disposée de
façon qu'on y lisait distintement à la faveur de la lumière, qui
(1) T. m, pag. 253.
— 23 —
était dedans, Pensées de Morin. Cette rencontre excita la curiosité
du commissaire qui savait qu'on cherchait partout Morin. Il abor-
da le petit garçon, et lui fît plusieurs questions auxquelles il ré-
pondit avec beaucoup de réserve et d'une manière embarrassée.
Pour le faire expliquer plus clairement, Picart lui dit qu'il était
intime ami de Morin, qu'il le cherchait pour lui apprendre une
nouvelle de conséquense, qui lui ferait plaisir; maisqu'il fallait qu'il
lui parlât sur le champ. Le petit garçon lui dit alors : « Monsieur,
puisque vous êtes ami de M. Morin, je crois que vous ne voudriez
pas nous tromper : je vous avouerai donc que je suis son fils.
C'est pourquoi, si vous avez une si bonne nouvelle à lui dire, et
que la chose soit pressée, vous n'avez qu'à venir avec moi ; je
vous ferai parler à lui.
» Ils suivirent donc le petit, Morin, qui les conduisit à la porte
de la maison. Le commissaire, après avoir donné ordre secrète-
ment à son laquais d'aller chercher sa robe et d'amener avec lui
le guet, entra avec son clerc chez Morin, qui fut surpris d'une
telle visite. Le sieur Picart, afin de le rassurer et de gagner sa
confiance, lui dit qu'ils étaient venus pour lui rendre leur hom-
mage, en qualité de nouveau Messie, et recevoir ses instructions;
qu'ils avaient exprès choisi ce temps pour pouvoir lui parler plus
à loisir, et qu'il y avait plusieurs personnes de leur connaissance
qui souhaitaient comme eux être ses disciples.
» C'était prendre Morin par son faible. Il fut encore plus flatté
quand le commissaire lui parla de son livre des Pensées, comme
d'un ouvrage dicté par le Saint-Esprit. Ainsi Morin ne mit point
de peine à le satisfaire, quand il le pria de le lui faire voir. Croyant
n'avoir rien à craindre d'un homme qui paraissait si prévenu en
sa faveur, il lui montra confidemment tout ce qu'il y avait d'im-
primé de son livre, en un gros paquet enveloppé d'une méchante
toile, et caché dans un coin avec quantité de lettres qui lui avaient
été écrites par différentes personnes.
» Le commissaire l'amusa de discours vagues jusqu'à ce que
son laquais arrivât avec sa suite. Ce fut alors qu'il fallut lever le
masque. A l'aspect de la robe que le sieur Picard endossa, Morin
et sa femme, se voyant découverts, pâlirent d'effroi et entrèrent
en fureur. Ils lui dirent tout ce que le désespoir peut suggérer de
plus piquant. Le commissaire laissa passer le premier feu, saisit
tous les exemplaires des Pensées, et Morin fut conduit pour la se-
conde fois à la Bastille. »
Apprécions un peu maintenant la morahté de l'histoire. Si en
1647, Paris eut été éclairé comme il convenait, Morin n'aurait
pas mis aux mains de son petit garçon cette chandelle trop lumi-
neuse, entortillée dans ce feuillet trop transparent ; le commis-
— 24 —
saire Picard n'aurait rien lu de la page illuminée ; et Simon Mo-
rin ne serait pas retourné à la Bastille maugréer entr'autres cho-
ses contre les commissaires qui ont de trop bons yeux et contre
les rues qui n'ont pas de lanternes.
Quand il devint libre, en 1649, rien n'était encore changé et il
n'avait qu'à bien prendre garde au choix du papier dont il se fe-
rait désormais des fallots. On ne larda pourtant pas trop à
prendre des mesures pour que ces luminaires improvisés devins-
sent moins nécessaires ; on s'occupa de régulariser déûnitivement
le système des lanternes publiques, mais d'abord» comme ache-
minement, on organisa le service des porte-flambeaux et des
porte-lanternes.
Le 26 août 1662, l'abbé Laudati, de la noble maison des Caraf-
fa d'Italie, obtint le privilège de cet établissement dont le bureau
estably rue Saint- Honoré près les piliers des halles commença à
estre ouvert le quatorziesme octobre 1662 (1).
Le service des nouveaux lampadophores se partageait en postes
distribués de trois cents pas en trois cents pas, équivalant à
cent toises, et où se tenait un porte lanterne prenant cinq sous
par quart d'heure, à ceux qui voulaient se faire éclairer dans
leurs carrosses, et trois sous aux piétons. «Et aux porte-lanter-
nes, Ut-on dans l'imprimé que nous venons de citer, sera fournie
une lanterne avec une lampe de laiton à six lumières , un sable
d'un quart d'heure, et une affiche de ferblanc où sera peinte une
lanterne, qu'ils attacheront eux-mêmes aux postes qui leur se-
ront distribués, et ne payeront, pour ladite lanterne, sable et af-
fiche, que six livres, etc. »
Cet établissement n'était bon et ne pouvait prospérer qu'autant
qu'on ne pourvoierait pas à régulariser l'éclairage. L'abbé Laudati
et ses lampadaires ne pouvaient vivre que de l'obscurité des rues;
du moment que la clarté commencerait à y poindre, c'en était fait
de leur industrie. C'est ce qui arriva, et plus tôt qu'on ne l'aurait
pu prévoir. Le privilège de l'abbé date, nous venons de le voir,
de 1662 ; l'établissement définitif des lanternes est de cinq ans
après, du mois de mars 1667 (2).
(1) Biblioth. de l'Arsenal, Jurisprud. n' 2830.
i.2) Dans la Gazette rimée de Robinet, on lit, sous la date du 29
octobre 1667 :
C'est que vrai, comme je le dy,
Il fera, comme en plein midy.
Clair la nuit, dedans chaque rue,
Dd longue ou de courte étendue,
Par le grand nombre des clartés
Qu'il fait mettre de tous côtés
En autant de belles lanternes.
— 25 —
Cette création fut le premier soin de M. de La Reynie, se met-
tant en possession de la charge toute nouvelle de lieutenant géné-
ral de police. .
Le grand roi fut si content de Theureuse innovation de son
minisire, qu'il ne dédaigna pas de s'en faire honneur. Pour con-
sacrer le service du sujet, le monarque fit frapper une médaille,
avec cette légende : Securitas et nitor. Un peu plus tard, une
peinture de Versailles dut aus'si consacrer ce souvenir, aussi bien
que la réorganisation de la milice du guet (1). Sur un camaïeu de
la grande galerie des glaces, on avait représenté la Justice qui
ordonne aux soldats de veiller pendant la nuit à la sécurité des ci-
toyens. Au bas est écrit : « Sûreté de la ville de Paris, 1669. »
Les nouvelles lanternes firent tout d'abord fortune. Les bour-
geois s'en amusèrent beaucoup dans la nouveauté. Les premiers
soirs, sitôt que la sonnette du veilleur en avait donné le signal, ils
prenaient un badaud plaisir à voir lâcher la corde de la lourde
machine (2), puis à la regarder qui remontait, peu d'instans après,
tout éclairée d'une grosse chandelle , et faisant briller sur ses
parois l'image d'un coq, symbole de la vigilance.
Dans le monde des gens de cour, des lettrés et des précieuses^
on s'en amusait d'une autre manière. On taisait des vers sur la
nouvelle invention ; on la mettait en poèmes, en madrigaux, etc.,
et c'est, si je ne me trompe, à cause d'elle que M. de La Reynie
dut subir de la part de d'Assoucy le gros poème en forme de re-
quête qu'il lui adressa. Je' ne sais guère que l'abbé Terrasson,
parmi les gens de lettres, qui ait médit des lanternes ; il est vrai
que c'était en riant, et pnr trop d'amour pour l'étude. A l'enten-
dre, la décadence des lettres datait de leur établissement :« Avant
cette époque, disait-il, chacun, dans la crainte d'être assassiné,
rentrait de bonne heure chez soi, ce qui tournait au profit du
travail. Maintenant, on reste dehors le soir et l'on ne travaille
plus. ^) C'est là certainement une vérité, dont l'invention du gaz
est loin d'avoir fait un mensonge.
L'enthousiasme des étrangers alla plus loin encore que celui
des gens de Paris, ce fut un extase auquel nous autres, blasés de
(1) On avait eu longtemps à se plaindre de son mauvais service.
Où lit uoe lettre, à ce sujet, dans la Correspondance administrative
de Louis XIV, tome 22, page 605, et une autre sur la mauvaise po-
lice en général, ibid., page 691.
(2) Ces premières lanternes, de l'invention d'an sieur Hérault,
étaient à cul-de-lampe ; on les remplaça par d'autres appelées à seau,
en raison de leur forme oblongue. Ce font celles que Lister décrira
teut à l'heure. Le Vieil, Dict. des Origines, tom. m, page 77.
4
— 26 —
l'éclairage presque solaire de nos rues, nous ne pouvons croire
ou que nous sommes tentés de trouver ridicule.
Eco,utez, par exemple, l'auteur de la Lettre italienne sur Paris,
insérée dans le Saint- Evremoniana (1).
(( L'invention, dit-il, d'éclairer Paris, pendant la nuit, par une
infinité de lumières, mérite que les peuples les plus éloignés vien-
nent voir ce que les Grecs et les Romains n'ont jamais pensé pour
la police de leurs Républiques. Les lumières enfermées dans des
fanaux de verre suspendas en l'air et à une égale distance sont
dans un ordre admirable, et éclairent toute la nuit. Ce spectacle
est si beau et si bien entendu qu'Archimède même, s'il vivait en-
core, ne pourrait rien ajouter de plus agréable et de plus utile. »
Lister, dans la relation de son voyage fait en 1698, ne le cède
pas pour l'admiration à l'enlhousiaste Italien ; seulement il rai-
sonne mieux la sienne ; il la justifie par des détails très précis et
qui rendent même tout à fait curieux ce qu'il dit des fameuses
lanternes: «Les rues, dit il, sont éclairées tout l'hiver et même
en pleine lune ; tandis qu'à Londres (2) on a la stupide habi-
tude de supprimer l'éclairage quinze jours par mois, comme si la
lune était condamnée à éclairer notre capitale à travers les nua-
ges qui la voilent (3). Les lanternes sont suspendues au milieu
de la rue à une hauteur de vingt pieds et à vingt pas de distance
l'une de l'autre. Le luminaire est enfermé dans une cage de verre
de deux pieds de haut, couverte d'une plaque de fer ; et la corde
qui les soutient, attachée à une barre de fer, glisse de sa poulie
dans une coulisse scellée dans le mur. Ces lanternes ont des chan-
delles de quatre à la livre qui durent encore après minuit. Ce
(1) Pag. 415.
(2) Lady Montagu, dans sa lettre du 16 octobre 1717, avoue aussi
que Paris est mieui éclairé que Londres. — V. sur l'éclairage de cette
grande ville avant le dix-septième siècle. Revue hritann., août 1841,
pag. 378.
(3) A la fin du dix-huitième siècle, c'est Londres qui a repris
l'avantage. Mercier refait la comparaison, et elle est toute à l'hoa-
neurdelacapitalebritanDique.il se plaint des retrancheraens du
clair de lune : « On a, dit-il, calculé l'illumination de Paris, par
minutes, au degré de la lune, et souvent la lune est obscurcie de
nuages au point qu'il fait pleine nuit. N'importe, on n'éclaire point;
il a été décidé que le public devait y voir.^ On allume à minuit,
quand il n'y a presque plus personne dans les rue'. A Londres, on
tombe dans un excès contraire, et, une bonne heure avant que le
jour tombe, on voit des quartiers éclairés. Cette pompeuse prodiga-
lité prouve la vigilance du service public. » Tableau de Paris,
chap. 345'.
— 27 —
mode d'élairage coûte, dit- on, pour six mois seulement, 50,000
livres sterling (1,500,000 fr.). Le bris des lanternes publiques en-
traîne la peine des galères. J'ai su que trois jeunes gentilshom-
mes, appartenant à de grandes familles, avaient été arrêiés pour
ce délit et n'avaient pu être relâchés qu'après une détention de
plusieurs mois, grâce aux protecteurs qu'ils avaient à la cour. »
Il n'y avait qu'un Anglais, voyageur à la minutieuse et infati-
gable curiosité, pour nous transmettre ces mille détails. Nous au-
rions feuilleté vainement, pour les trouver, tous les auteurs con-
temporains qui vivaient alors à Paris. Eu dehors de ce qu'il y a
là de piquant et de nouveau comme description, un autre intérêt
existe pour nous dans ce passat^e, c'est pour ce qu'y dit Lister de
l'éclairage maintenu pendant tout l'hiver, même en temps de lune.
Nous savions bien que, restreint d'abord au trimestre, qui va
de novembre à février (1), l'espace de temps pendant lequel les
lanternes devaient être allumées s'était ensuite étendu, en vertu
d'un arrêt du 23 mai 16T1, et qu'il avait été statué qu'à l'avenir on
éclairerait dès le 2') octobre jusqu'au 1" jour de mars (2) ; mais
nous ne savions pas que les clairs de lune mêmes y fussent com-
pris. Gela nous étonne d'autant plus que ce voyage de Lister, le
second qu'il fit à Paris, est, comme nous l'avons vu , de 1698,
c'est-à-dire de la seconde année de l'administration de M. d'Ar-
genson comme lieutenant de police, et que l'un des griefs que
l'on eut contre ce successeur de M. de la Reynie était justement
le retranchement des lanternes dans les temps de lune. L'époque,
oiiil se résolut à cette économie nous est ainsi du moins mieux préci-
sée. Nous savons qu'elle n'eut pas lieu pendant les deuxannées qui
suivirent son entrée en charge, soit qu'il trouvât le moment dan-
gereux, les voleurs ayant recommencé à paraître en grand nom-
bre dans Paris, comme on le voit par une phrase de Dangeau du
10 août 1696 (3), soit surtout qu'il ne voulût pas discréditer les
premiers temps de son administration par une mesure impopu-
laire.
Celle-ci l'était, en effet, au dernier point ; on le fit bien voir à
M. le lieutenant de police par les quolibets et chansons qui cou-
rurent dans le public, sitôt qu'il s'en fut avisé. On trouve dans
(1) D3lamarre,rraî7^ de la Police, tome iv, page 230.
(2) Féllbien, Histoire de Paris, tom. v. pag. 214.
(3) « On recommence, dit-il, a voler beaucoup dans Paris, on a été
obiif^é dédoubler le guet à pied et à cheval. » — Ea 1727, Paris n'é-
tait pas plus sûr. Oq peut voir dans le livre de Nameitz, Séjour de
Paris, etc, pages 118-120, des détails sur les dangers de celte ville
la nuit, et sur l'heure de fermeture des lieux publics.
— 28 —
les Mémoires de M. de Maurepas, grand collecteur de ces
sornettes, un couplet de ce genre, très ingénieusement grave-
leux, et que, par conséquent, nous ne pouvons reproduire. Nous
citerons seulement ce qui se lit avant et après :
« L'expérience ayant fait connoître à M. D'Argenson qu'elles
(les lanternes) étoient inutiles pendant le clair de lune, et qu'il
f)lloit seulement y mettre des demi-chandelles pour durer jusqu'au
temps qu'elle devoit paroître : il établit la chose sur ce pied, ce
qui donna lieu à la chanson... » (Ici se trouve le couplet de six
vers.)
« M. du Harlay, premier président, qui n'aimait pas ce magis-
trat, le fit mander, quelque temps après, pour répondre à la cour
sur quelque exécution : quand il fut derrière le barreau, il lui dit,
la cour vous a mandé M. Marc René, le Voyer de Paulmy d'Argen-
son, pour vous ordonner netteté, fcùrelé et clarté, et il le renvoya
sans autre discours, on craignait le roi. »
C'était beaucoup de faire une économie sur les lanternes, ce fut
mieux d'y trouver une occasion de béoéfîces et d'impôt extraor-
dinaire ; or, c'est ce qui arriva vers le même temps au profit du
roi. Voici comment. La paix n'était pas faite encore ; les plénipo-
tentiaires à Ryswick ne concluaient rien ; on ne savait s'il fau-
drait ou non continuer la guerre, et l'argent manquaic. Une idée
vint au roi, ou à quelqu'un de son conseil, qui ne s'est pas nom-
mé. Les villes de provinces n'avaient pas encore de lanternes, et
en demandaient. Pourquoi ne pas fair-^. droit à ces demandes 1 vite
un bon édit qui les gratifia de l'éclairage, à leurs dépens bien en-
tendu, puis, aussitôt après, vite une proposition faite de la part
du roi qui leur offre de se racheter, sur le pied du denier vingt,
de la taxe nécessaire pour l'entretien des lanternes, dont le roi,
moyennant cette finance de rachat, voudra bien dès iors se char-
ger seul. Le projet étant trouvé bon, il en fut ce qu'on avait pen-
sé ; la proposition fut faite aux municipalités provinciales , et ac-
ceptée, avec génuflexions, comme tout ce qui venait du roi. (1).
L'édit parut avec ce beau préambule : « De tous les établisse -
(1) Ce premier succès encouragea Louis XIV à lever sur les pro-
vinces une contribution de même sorte, à l'aide d'one création, com-
plément de celle ci. « Le roi, dit Dangeau, 12 octobre 1699, a créé
des lieutenans de police dans toutes les villes ; comme à Paris, les
maires les achèteront et elles seront jointes à leurs charges. Et si
quelques-uns de ces maires ne voulaient ou ne pouvaient pas les
acheter, on les remboursera de l'argent qu'ils auront donné pour
être maires, et il sa trouvera assez d'acheteurs. Cet affaire vaudra
au roi au moins 4,000,000 livres. » Nouv. mémoires de Dangeau,
édit. Lemontey, in 8, pag. 121.
— -29 —
mens qui ont été faits dans la bonne ville de Paris, il n'y en a
aucun dont l'utilité soit plus sensible et mieux reconnue que ce-
lui des lanternes qui éclairent toutes les rues, et, comme nous ne
nous croyons pas moins obligés de pourvoir à la sûreté et à la
commodité des autres villes de notre royaume, qu'à celle de la
capitale, nous avons résolu d'y faire le même établissement, et
de leur fournir le moyen de le fournir à perpéiuité... » (1).
La chose ainsi formulée, la pilule ainsi dorée, restait le parle-
ment, à qui il fallait la faire avaler. On y parvint. La scène est cu-
rieuse et très bien racontée dans les Annales de la cour de Paris
pour les années 1697 et 1698 (2). C'est le récit que nous allons
vous faire lire :«.... On voyait bien que ce n'était qu'une nou-
velle invention qu'on trouvait pour avoir de l'argent, dont il était
impossible que l'Etat se passât.
« M. de Caumartin, intendant des finances, ayant été chargé de
porter cet édit à M. le premier président, afin de le communiquer
au procureur général, et qu'ils le fissent vérifier, ce magistrat le
lut devant lui d'un bout à l'autre avec le sang-froid qui lui est plus
naturel qu'à personne du monde. M. de Caumartin crut, quand il
en eut achevé la lecture, qu'il lui en alloit dire son sentiment,
afin qu'il en pût rendre compte au ministre ; mais, ce magistrat
demeurant encore quelque temps sans dire un seul mot, il tourna
et retourna par plusieurs fois cet édit dans ses mains ; puis, rom-
pant le silence, quand il fut las de le tourner ainsi et de le retour-
ner : « Voilà un bel édit, monsieur, lui dit- il ; l'on obéira au roi,
» et vous en devez être persuadé, vous et les autres ; mais du
» moins, pour ma satisfaction particulière, ne pourrois-je point
» espérer que vous me fissiez l'honneur de me aire dans la tête
» de qui sont nées toutes ces lanternes ? »
» M. de Caumartin ne put s'empêcher de rire de cette expres-
sion, et, en ayant fait rire aussi ses amis, l'affaire passa au parle-
ment, sans que personne eut la même curiosité qu'avait eue ce
magistrat. » (3).
En province, où l'on était cependant plus intéressé encore
à être curieux, on obéit avec la même discrétion. Il se trouva
(1) Ancien. Lois franc., t. xx, page 295.
(2) Amsterd. P. Brunel, 1703, in-12, t. i, page 241.
(3) L'ordonnance citée tout à-l'heure, et qui est de juin 1697,
s'explique ainsi sur l'établissement des lanternes en province :
« Les intendans ordonneront aux maires et échevins desdites villes
de s'assembler et de leur rapporter un état de la quantité des lan-
ternes qu'il sera nécessaire d'établir. »
— 30 —
même des gens pour glorifier l'édit ; des poètes pour le chan-
ter. La Monnoye qu'émerveillèrent les nouvelles lanternes fraî-
chement importées à Dijon et élincelant jusque dans les recoins
de son cher et patoisant quartier de la Roulotte, se mit à remplir,
en leur honneur, le sonnet en bouts rimes que voici, et qui té-
moignerait d'une bien vive admiration, si des bouts-rimés prou-
vaient quelque chose :
Des rives de Garonne aux rives du Lignon,
France, par orjre exprès que l'édit articule,
Oa construit des fdllots, d'ua usage mignon,
Où l'avide fermier peut bien ferrer la mule.
Partout dans les cités, j'en excepte Avignon
Où ne domine pas la royale férule.
Dis verres lumineux, perchas en rang à'oignon,
Te remplacent le jour quand sa clarté recule.
Tout s'est exécuté fans bruit, sans lanturlu ;
le charmant spectacle, on n'en a jamais lu
De plus beau dans Cyrus, Pharamond ou Cassandre.
On dirait que rangés en tilleuls, en cyprès.
Les astres ont chez toi, France, daigné descendre
Pour venir contempler tes beautés de plus près.
Jusque vers la fin de son administration, d'ailleurs si active ,
si infatigable, les lanternes, les améliorations qu'on pouvait ap-
porter dans leur organisation, les économies qu'on pouvait réali-
ser sur la dépense, furent l'une des préoccupations de M. d'Ar-
genson. En 1715, il faisait encore décréter, qu'à partir de celte
année « il serait fait des baux aux rabais pour l'enlèvement et le
nettoyage des boues, fourniture de chandelles et entretien des
lanternes publiques, » dépenses qui devaient toutes être acquit-
tées par le trésorier de la police, sur l'ordonnance du lieutenant.
En partant, M. d'Argenson emporta l'admiration un peu stupé-
faite, il est vrai, et épouvantée de tout le monde, et, pour com-
ble, les louanges rimées que Voltaire fit couronner à l'Académie
sous le titre de la Police sous Louis XI V, poème. Nous n'en cite-
rons que ces quatre vers réclamés par notre sujet :
L'astre du jour à peine a fini sa carrière.
De cent mille fanaux l'éclatante lumière (1)
Dans ce grand labyrinthe avec ordre me suit,
Et forme un jour de fêle au milieu de la nuit.
(1) L'épilhète éclatante est ici une licence poétique ; il y a hyper-
bole, comme dans tout ce que nous venons de lire de si adm'iratif
sur les lanternes. Il faut le pardonner à l'effet que produit toujours
nne nouveauté. La vérité est que ces lanternes éclairaient fort mal.
Nous lisons dans la Correspondance secrète, sous la date du 29
mars 1777 (tome iv, page 263j : « A Paris môme, les lanternes, for-
— 31 —
En 1725, M. René Hérault, cinquième successeur du grand
Marc-Réné, arrivait à la lieutenance générale de la police, et les
lanternes, bien qu'elles n'eussent jamais été négligées, loin de là,
ne tardaient pas à se ressentir de ce zèle particulier, de cette ac-
tivité dans le progrès et dans les réformes, qui sont le premier
élan de toute administration nouvelle. L'éclairage fut mieux
réparti dans les rues, très nombreuses, qui en connaissaient
déjà le bienfait , et , de plus , on l'établit dans celles plus
rares, qu'on avait jusque-là laissées dans l'ombre. En 1729,
grâce à ces augmentations successives, le nombre des lanternes,
qui, du temps de M. de la Reynie, ne s'élevait guère, selon Dreux
du Radier (1), qu'à 2,736, fut porté au chiffre énorme de 5,772.
M. Bertin de Belle-Isle qui, en 1757, prit la place de M. René
Hérault, trouva moyen de renchérir encorer sur son œuvre. Il
obtint entre autres choses, à l'avantage des lanternes, d'en éta-
blir de nouvelles, nuitamment allumées , dans les rues qui en
manquaient encore. Il en plaça même au Gros-Caillou.
D'après ce qui a été dit tout à l'heure au sujet de M. René Hé-
rault, et d'après ce qui est dit ici, il ne faudrait pourtant pas penser
que l'éclairage de la ville eût d'abord été restreint, et qu'on l'eût
circonscrit aux quartiers privilégiés. Quelques rues, il est vrai,
par trop éloignées des centres, avaient été exceptées de la me-
sure bienfaisante ; mais la plupart toutefois, même entre les plus
lointaines, y avaient eu part. Ainsi, dès le mois de décembre
1673, madame de Sévigné , s'étant amusée à faire une course
après minuit au bout de la rue de Vaugirard, pouvait écrire en
revenant, émerveillée de l'éclairage qui l'avait rassurée tout le
long du chemin : « Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener
Mme Scarron, à minuit, au fin fond du faubourg Saint-Germain,
fort au delà de Mme Lafayette, quasi auprès de Vaugirard, dans
la campagne... Nous revînmes gaîment à la faveur des lanternes
et dans la sûreté des voleurs. »
mées de petits vitraux, étaient construites de manière à ne laisser
échapper que très peu de rayons de la faible et sombre lumière qui
y éioit entretenue. Les jointures des vitres produisoient dans les
mes ces ombres transversales, que M. Rondin, en revenant de sou-
per en ville, prenoit pour des poutres, et qu'il franchissoit avec
peine en sautant à chaque pas. » Jusqu'aux derniers temps, avant
l'établissement des réverbères, leurs successeurs, les lanternes con-
servèrent cette forme, des lettres patentes du i9 novembre 1770, rela-
tives à r homologation d'une délibération de la communauté de vi-
triers de Paris, portent que les lanternes de Paria sont toutes « en
petits carreaux assemblés avec du plomb. »
(1) Loc. citât., page 53, note.
- 32 —
Eq 1705, aux Incurables, ces autres antipodes, même clarté, la
nuit, que dans le centre de Paris. A entendre Chaulieu, c'est par
là seulement qu'on peut s'y croire dans b ville. Il écrit de Fon-
tenay à Mme de Lassay :
Loin de la foule et du bruit ,
Je suis dans mou châ'eau, comme vous dans le vôtre :
Car on ne peut prendre pour autre
Qae pour château, votre réduit;
Et croiriez une baliverne,
Si f-ur la foi d'une lanterne
Qui par l'ordre d'Argeuson luit,
Vous parliez qu'être aux Incurables,
Entre gens un peu raifOonables,
Ce soit demeurera Paris.
Vous voyez après cela qu'en gagnant le Gros-Caillou , comme
il a fait, en 1757, grâce à M. Berlin de Belle-Lie, l'éclairage
va se trouver bientôt sans quartiers nouveaux où se répan-
dre. Il ne lui reste plus guère que le rempart, qui commence
à peine à s'appeler boulevard et qu'on est loin de considérer en-
core comme une rue. On ne pourvoilà son éclairage qu'en 1769. (1)
Mais depuis longtemps déjà, comme les remparts sont des pro-
menades, des lieux de réjouissance, on les comprend dans les
illuminations exigées par les grandes fêles publiques. Ainsi,
lors du mariage du dauphin, on y fait l'épreuve assez triste d'un
nouveau système d'éclairage (2) : « La grande allée du milieu,
écrit Favart, était éclairée par des rabicaux-réverbérés de nou-
velle invention : chaque réverbère était placé non au milieu, mais
à l'extrémité d'une corde qui traversait l'allée ; de façon que la
lumière, disposée en zigzag, ne produisait pas un bon effet : un
petit lampion à chaque arbre rendait cette illumination plus ridi-
cule : il semblait de loin que c'était un grand convoi funèbre ar-
rêté. »
Les rabicaux-réverbérés, dont Favart nous parle dédai-
gneusement, étaient de la création de M. Rabiqueau, l'un des
plus actifs industriels de ce temps-là, et lui devaient leur nom (3).
C'était l'un des nombreux essais d'invention eniréa en lice à une
(1) V. les Plaintes des filoux, etc., les Ambulants à la brune, etc,
imprimés plus loin.
(2) On en avait pourtant espéré beaucoup. « Qaanl à elle (l'illu-
mination) des boulevards, lit-on dans les Mémoires secrets, 13 avril
1770, il paraît qu'on a changé la forme dont elle serait, et qu'on y
a substitué 360 lanternes a réverbères qui donneront une clarté
très brillante. »
(3) Il y avait plus de dix ans que M. Rabiqueau avait présenté
les premiers essais à l'Académie des sciences, dont les Mémoires
contiennent une notice à ce sujet, année 1759, p. 234.
— 33 —
époque qui doit marquer dans cette histoire, c'est-à-dire lors du
concours ouvert en 1763, à l'Académie des sciences, sous le pa-
tronage de M. de Sartines le citoyen zélé, comme il se faisait
simplement sinon modestement appeler, dont le but était d'arriver
«à la meilleure manière d'éclairer une grande ville en embrassant
autant que possible la tûreté, la durée et l'économie (l).))De toutes
les étoiles à breveter qui se présentèrent pour obtenir la récom-
pense de cent pistoles promises par le citoyen zélé, pas une n'a-
vait été plus filante que celle du citoyen Rablqueau, qui tâche en
vain de se raviver ici, mais pas une en revanche n'avait brûlé
d'un plus vif et plus triomphant éclac que celle de M. Bourgeois
de Châteaublanc.
Vainement on reprochait à ces nouveaux réverbères, puisqu'il
faut les appeler par leur nom, de faire souvenir un peu trop, com-
me forme et comme effet, de ceux que, dès 1745, l'abbé Mathe-
rot de Preigny avait construits (2), et qui, d'abord approuvés,
autorisés par l'académie, puis enfin tombés dans l'oubli d'une
boutique de brocanteur, selon Dreux du Radier , n'avaient em-
porté, pour souvenir de leur succès, que le poëme fait à leur
louange par Valois d'Orville, et que nous insérons à la suite de
cet Essai ; vainement opposait- on encore au réverbère de M. de
Châteaublanc celui du sieur Bailly, un autre des concurrens. Après
avoir mis quelque temps en balance les deux inventions rivales (3),
c'est celle du premier qui finit par l'emporter.
Voici ce qu'on lit dans les Mémoires secrets du 25 juillet 1769,
touchant le triomphe de M. de Châteaublanc, et les heureux ef-
fets qu'il eut pour sa fortune : « Toutes les affaires de ce pays-ci
traînent en longueur, surtout quand il s'agit d'innover. Il y a
quelque temps qu'on avait annoncé celle du sieur Bourgeois de
Châteaublanc, pour l'Dlumination de Paris durant toute l'année
comme prête à se consommer ; la chose est enfin décidée, et, par
(1) Mémoires secrets, 6 septembre 1763.
(2) Bourgeois (de Châteaublanc) avait été pour quelque chose dans
cetie invention de l'abbé de Preigny, on l'apprend par une note du
poëme de Valois d'Orville, que nous donnons plus loin. Il ne se dé-
couragea pas comme son associé, il attendit, et, pendant ces années
d'attente, nous aimons du moins à le croire, il perfectionna son in-
vention. Quand le moment fut venu, on le vit reparaître avec son
réverbère ; mais il était seul cette fois. On avait oublié l'abbé, et
Bourgeois ne fit rien pour qu'on s'en souvînt. — V. pour le premier
essai de l'abbé de Preigny et de Bourgeois, Mém. de l'Acad. des
iciences, 1744; pag. 62.
(3) Loc. citât., pag. 56.
- 34 —
un arrêt du conseil rendu le 30 juin dernier, il est chargé de l'en-
treprise de toutes les lanternes pendant vingt ans, conjointement
avec des autres associés. C'est une justice qu'on devait d'autant
mieux rendre à ce bon citoyen qu'il est le véritable inventeur
des lanternes à réverbère, que toutes celles dont on a fait des
essais ne sont que des conflgurations différentes de son modèle,
auquel on est obligé de revenir. Il est reconnu que ses lanternes
éclairent parfaitement (1) avec le plus d'économie possible, et
par une mécanique simple, qui fait infiniment d'honneur aux con-
naissances et aux talens de cet artiste. Son projet doit s'exécuter
dès le 1" août. Tout Paris applaudit à la constance et au zèle
avec lequel M. le lieutenant général de police a discuté la ma-
tière, et à l'intégrité qu'il a apportée dans le jugement. Cette
amélioration du luminaire de la capitale fera époque dans l'admi-
nistration de la police et distinguera à l'avenir celle de M. de Sarti-
nes. »
Les auteurs des Mémoires secrets, avec leurs louanges, dues
en toute justice à l'invention , sinon à celui qui en endosse
l'honneur, n'oublientque deux choses: Rappeler l'abbé de Preigny,
et parler d'un pauvre diable d'inventeur dont il paraît que la
découverte servit beaucoup au perfectionnement de celle de M.
de Châteaublanc. C'était un ouvrier vitrier, nommé Goujon ; il
obtint 200 livres pour toute récompense , tandis que M. de Châ-
teaublanc était gratifié comme vous venez de le voir (2).
Après celte heureuse innovation fort habilement provoquée, il
faut le dire, par M. de Sartines, il semble que ses successeurs ne
doivent plus rien trouver à faire, quant à l'éclairage public. Ils s'é-
vertuent si bien qu'ils glanent encore quelques petites améliora-
tions après lui. M. Thiroux de Crosne, s'ingéniaut ainsi, n'arriva,
j'en conviens, qu'à une futilité administrative : l'établissement de
la lanterne des commissaires de police, qu'on salua tout d'abord
de cette épigramme :
Le commissaire Baliverne,
Ea dépii de qui chacua ni ,
N'a de brillant que sa lanterne.
Et de terne que ton esprit.
(1) On ea trouve l'éloge dans la Corresp. secrète, 29 mars 1777,
tom. IV, pag. 263 : « Ce sont, y est-il du, de fortes lampes dont la
lumière est multipliée et renvoyée au loin au moyen de miroirs de
métal qui li réfléchissent. Les verres qui la transmettent sont lar-
ges, bien transparens et fréquemment nettoyés. »
(2) Le nombre des réverbères, pour Paris, fat porté à 7,000. En
1809, il fut de 11,050 becs, et, en 1824, de 12,672, qui exigeaient
une dépense de 146 francs 83 centimes.
— 35 —
Mais, M. Lenoir, en revanche, avait pris des mesures vraiment
sérieuses (1). Il était arri\é par exemple à abolir ces fameux re-
iranchemens de lumière, en temps de clair de lune, qui, depuis
d'Argenson, s'étaient perpétués jusque là, et qui même, par suite
de l'économie réalisée, formaient alors le fonds de certaines gra-
tifications, appelées pensions du clair de lune (2).
Pendant près d'un siècle et demi, cette ridicule lésinerie avait
été le but de toutes sortes de couplets et d'épigrammes dont il
doit vous suffire de connaître déjà un échantillon : dernièrement
encore dans une pièce des Variétés amusantes, intitulée V Anglais
à Paris (3), on avait fait dire en pleine scène à un cocher de fia-
cre furieux d'être à tâtons dans la rue : « Les réverbères comp-
taient sur la lune (4), la lune comptait sur les réverbères, et ce
qu'il y a de plus clair c'est qu'on n'y voit goutte; » rien n'y avait
fait, l'abus subsistait toujours, quand la résolution énergique de
M. Lenoir vint enfin y mettre ordre.
Il en restait certes encore bien d'autres à détruire ; mais dans
ce temps-là c'était beaucoup déjà de couper une tête de l'hydre,
(1) C'est lui qui fit établir des réverbères, sur toute la route, qui
va de Paris à Versailles. Voici les vers qu'on fit à ce propos :
Sur le chemin qui conduit à la cour
On établit maint et maint réverbères,
De plus en plus, de jour en jour
Je voi's avec plaisir que mon pays s'éclaire.
Correspond, secrète, 20 mars 1777, t. iv, p. 26S-.
(2) Ces pensions avaient pour fonds principal les économies faites
sur l'éclairage du chemin de Paris à Versailles, a Le roi, dit Serieys,
payait l'huile et les mèches des réverbères...-, comme si toutes les
nuits eussent été obscures, dans tout le courant de l'année, et ce-
pendant, lorsque la lune éclairait, on n'allumait point ces lanternes;
alors c'était un grand bénéfice pour les entrepreneurs. Eh bien!
c'était sur ce bénéfice qu'était hypothéquée la pension du clair de
lune. » L'Ermite de la chaussée du Maine, page 160. Les plaisans
disaient que ces pensions-là se payaient naturellement par quartiers.
(3) L'auteur du fameux rondeau d'une J^uit de ta garde nationale,
— c'est, dit-on, Casimir Dalavigoe et non M. Scribe qui seul pour-
tant a signé la pièce, — s'est souvenu de ce trait ••
Au bal
Court un original
Qui d'un faux pas fatal
Redoutant l'infortune,
Marche d'un air contraint,
S'éclabousse et se plaint.
D'un réverbère éteint
Qui comptait sur la lune.
(4) Corresp, secrète, tome xiv, p.
— 36 —
et l'on ne pouvait humainement demander plus d'un effort de ce
genre à un lieutenant de police.
Le principal, d'ailleurs, le plus criant de tous les abus était du
fait du gouvernement lui-même, qui, avec une ladrerie révol-
tante, après avoir exigé que les réverbères fussent établis par
une cotisation de bourgeois, avait encore obligé les propriétaires
h pourvoir à leur entretien, ainsi qu'au rachat des boues, à l'aide
d'une surtaxe considérable payée tous les vingt ans. Joignez à
cela que le soin d'apprêler les réverbères, de les alimenter de
cette infecte huile de tripes qu'on fabriquait exprès à l'île des
Cygnes (1) ; puis, de les descendre à h nuit, de les allumer et
les remonter ensuite, était encore confié à ces pauvres bour-
geois ! C'était une charge, dont les libraires et les imprimeurs
avaient continué d'être exemptés (2), et qui, perfectionnée, enjo-
livée d'assez fétides détails, comme vous voyez, était restée, aux
autres marchands et artisans, de l'ancienne mode des lanternes.
Alors, en se gaussant d'eux, on appelait le maître, M. le lanter-
nier, le commis, M. le sous-lanternier (3), etc. Mais l'un et l'au-
tre, j'en suis sûr, las des malpropretés du nouveau système, au-
raient bien voulu en être encore au temps où leur besogne ne
consistait qu'à allumer une chandelle , dussent-ils s'entendre
encore chanter aux oreilles le refrain goguenard :
Abaissez la lanterne
Monsieur le lanternier
Celui qui la gouverne,
Il a grand mal au pied,
(t) Mercier, Tableau de Paris, t. i, p. 21*2.
(2) Une sentence du 14 août 1714, déchargea nommément Pierre
Prault, libraire de la commisfeion, d'allumer les chandelles « dans
les lanternes publiques. »
(3) L'édit de juin 1697, pour l'élablissement des lanternes en pro-
vince, parle ainsi des fonctions bourgeoises : « Les maires et éche-
vins nommeront annuellement, ainsi qu'il se pratique en la ville de
Paris, le nombre d'habitans qu'ils trouveront convenables pour al-
lumer les lanternes, chacun danb fon quartier, aux heures réglées,
et un commis surnuméraire dans chaque quartier pour avertir de
l'heure. » Comme cette heure variait suivant les saisons, les jour-
naux du temps, entre autres le Journal de Paris, l'indiquait en tête
de ses colonnes. Plis s'en moque dans la chanson qu'il fit contre
cette feuille :
Us devroient bien, ces journalistes.
Disoient les quinze-vingts tout triâtes,
Oter, pour nous faire la cour,
Deux articles peu nécessaires,
Celui des époques du jour
Avec celui de Réverbères.
Ec celui qui l'allume
Il a gagné uq rhume
A force de crier :
Abaissez la lanterne,
Monsieur le lanternier.
Il y avait bleu, puisque nous parlons de réformes, plus d'une
amélioration à apporter encore dans la distribution de l'éclairage,
surtout une clarté plus grande à obtenir, de telle sorte que les
piétons pussent aller dans les rues, tout à fait sans lanterne (1), et
les équipages tout-à-fait sans flambeaux , dussent en mourir de
regret (2) les vieilles marquises à qui l'étiquette en permettait
deux. Mais pour cela il nous faut arriver à l'invention du gaz, l'astre
rayonnant des villes modernes, il nous faut franchir cette grande
époque de la révolution, au seuil de laquelle nous avons promis de
nous arrêter (3), car au-dessus de ce seuil , devers la place de
Grève, nous avons vu une lanterne qui n'est plus du domaine de
cette histoire-ci , moitié plaisante , moitié érudite. Cette lanterne
à double face, dont le côté sombre regarde l'autre siècle, dont
le côté qui luit rayonne sur le nôtre ; c'est celle dont Camille Des-
moulins sera le procureur général !
(1) Tout le monde avait encore gardé ses lanternes de poche. C'é-
tait un présent qu'on se faisait entre amoureux, en dépit de l'aveu-
gle amour. L'Eglé de l'épigrammatiste Guichard lui envoya ainsi
une lanterne, accompagnée des premiers vers qu'elle eût faits :
Amant chéri, dont l'humeur me gouverne
Et dont l'amour m'est bien prouvé.
Il faut, en donnant sa lanterne,
Dire pourquoi : c'est que l'homme est trouvé.
A quoi Guichard répondit :
Il n'est point d'obstacle à tes vœux.
Du premier pas tu cours dans la carrière :
Mais ton présent est-il si généreux ?
Tu donnes la lanterne et gardes la lumière.
(2) Mme de Genlis, Dict. des Etiquettes, t. i, p. 226.
(3) En 1789 même, le bail de l'éclairage avait dû être renouvelé.
Après d'assez vives contestations au sein du conseil, il avait été
maiateaa au sieur Saugrait, précédent concessionnaire.
PARIS.
IMPRIMERIE FRANÇAISE ET ESPAGNOLE DE «UBCISSON Eï C*e,
Rue Coq-Héron, 5
LES
NOUVELLES LANTERNES
POÈME
M. DE VALOIS D'ORVILLE.
A PARIS,
Chez CH. J.-B. DELESPINE , Imp. Lib. ord. du Roi,
Rue S. Jacques, à la Victoire, et au Palmier.
M. DCC. XLVI.
1
à
LES
NOUVELLES LANTERNES
POEME.
A M, L'ABBÉ DE PREIGNEY.
Sur son char entouré d'une vive lumi re,
Par s is rayons naissans Phœbus chassait li nuit.
Quoi ! dit-elle, déjà je finis ma carrièra?
Qdil ennemi sans cesse me poursuit!
Toujours marcher et changer d'hémi:?phère !
Ne pourrai-je jamais sur un même réduit,
Pour mon repos devenir sédentaire ?
Et ne plus voir cet astre qui me nuit,
De qui l'aspect excite ma colère ?
Phœbus l'entend, la regarde : elle fuit.
Le soleil triomphant sur la nature luit.
Mais tandis qu'il échauffe et ranime la terre,
Et la fait refleurir par l'éclat d'un beau jour;
La Nuit, pour pouvoir à son tour
Lui déclarer une nouvelle guerre.
Du cMcstc lambris s'empare doucemenl.
Bien'ôt l'astrj qui nous éclaire,
La volt pa.aîlre en pâlissant.
Déjb son empire s'étend ;
Ses ombres, au soleil, affreuses, incommodes.
Semblent ternir l'éclat de ce flambeau brillant.
Elle approche, il s'éloigne ; et dans le môme instant
Il est contraint d'aller régner aux Antipodes,
Irrité de se voir poursuivi, combattu,
D'essuyer chaque jour un si cruel outrage;
Triompher le malin, le soir être vaincu.
« Ah ! c'en est tr:p, dit-il, Jupiter, tout m'engage
A recourir à toi, dans ce pressant danger.
Arbitre des Deslins, tu me vois outrager;
Je t'invoque, prends ma défense,
De la Nuit daigne me venger.
Fais cesser nos combats, et punis qui m'offense.
Calme-loi, lui répond des Dieux le souverain.
Pour tes bienfaits plein de reconnaissance,
Le terrestre séjour, soudain
Va se charger de ta vengeance.
Le règne de la Nuit désormais va finir.
Des mortels (i) renommés par leur sage industrie,
De leurs climats sont prêts à la bannir :
Vois les effets de leur génie.
Pour placer la lumière en un corps transparent,
Avec un verre épais une lampe (2) est formée.
Dans son centre une mèche avec art enfermée
Frappe un réverbère éclatant.
Qui, d abord la réfléchissant.
Porte contre la Nuit sa splendeur enflammée.
Globes brillants, astres nouveaux,
Que tout Paris admire au milieu des ténèbres (3) ;
Dissipez leurs horreurs funèbres
Par la clarté de vos flambeaux.
Déjà pour lever tous obstacles,
Du monarque François on implore l'appui,
Nous ne favorisons les humains que par lui ;
(1) MM. de Preigney et Bourgeois, auteurs des nouvelles lanterne».
(2) Description des nouvelles lanternes.
(a) Les lanternes qui sont au Louvre.
Des Dieux les rois sont les oracles,
Pour ne rien hazarder, enfin,
11 charge de Thémis les ministres fidèles (1),
D'examiner les machines nouvelles.
Quel avantage on leur trouve soudain !
Chacun y reconnaît l'utilité publique.
On raisonne, on combine, on juge, on applaudit.
En leur faveur, tout haut, l'Intégrité s'explique.
Au mécanisme tout souscrit,
Jusqu'au sénat académique.
Es-tu content, Phœbus ? que la Nuit désormais
Veuille étendre ses voiles sombres.
Son empire est détr jit, ces lumineux objets
S.-ront à l'avenir les vainqueurs de ses ombres.
Ce n'est pas tout encor : Sur ces heureux progrès
J'entends, continua le maître du tonnerre.
Des reproches qui me sont faits.
Quelques Dieux en sont en colère.
Mercure en qualité de patron des voleurs,
Voit leur défaite sur la terre.
A mes sujets, dit-il, chacun fera la guerre.
Ils n'inspireront plus de mortelles frayeurs.
Animé par la vigilance,
Le soir et le matin, en tout lieu transporté,
On verra l'homme aller sans défiance.
Dans ses regards sera sa sûreté-
Lorsque les yeux possèdent la clarté.
Le corps jouit de sa défense,
Vénus vient se plaindre à son tour
Que cet événement est nuisible à l'Amour.
Qu'allez-vous devenir, hypocrites femelles ?
Modestes au logis, au-dehors infidèles.
Dont les airs ingénus font l'erreur des époux,
Pour de nocturnes rendez-vous.
Qui de l'Amour prenez les ailes,
Et revenez à petit bruit.
L'ombre ne va donc plus favoriser ces belles.
Vertueuses le jojr, et profanes la nuit ?
Rassurez-vous aussi, galant, dont les richesses
Font l'amour des objets, dont vous ôles flatté.
I Lf l'rivilétte enrecistié au l'arlenicnl, le ï28 de (lécerubrc 17-4').
-- 6 —
Une favorable clarté
Vous montrera de vos Lucrcces
Jusqu'où va l'infidélité;
Et que l'on est de leurs caresses
Victimes plus souvent que de leur cruauté.
Tes ingénieuses lumières,
Abbé, vont désormais rassurer les esprits,
Elles serviront dans Paris
D'armes, de gardes, de barrières.
Déjà nos citoyens sincères
De tes heureux travaux ont admiré le prix.
A l'exemple des Dieux les hommes éternisent
Ceux qui sont, comme toi, dignes d'être connus.
Ils diffèrent pourtant, selon leurs attributs.
Les Dieux et les mortels ensemble immortalisent ;
Les hommes, tes talents , et les Dieux tes vertus.
PLAIITE DES FILOIJX
ÉCUMEURS DE BOURSE
A NOSSEIGNEURS LES REVERBERES.
Dolus an virtus, etc. Vibgile, Enéide.
A mmu.
M. DCC. LXIX
PLAIHES DES FllOUX
ÉCUMEURS DE BOURSE
A NOSSEIGNEURS LES REVERBÈBES.
A vos genoux, puissant Mercure,
Tombent vos clients les liions.
Vous , leur patron , souffrirez-vous
Qu'i\ leur tralic on fasse injure ;
Qu'on éclaire leur moindre allure :
Enfin qu'un mécanicien ,
Au détriment ne notre bien,
Ait fait bisser ces réverbères, •
Qui n'illuminent que trop bien
L'étranger et le citoyen;
De la police , les cerbères ,
Qui ne nous permettent plus rien ?
Grâce à ces limpides lumières ,
Qui rendent les âmes si fières,
D'écumer il n'est plus moyen ,
Ni la bourse du mauvais riche,
A pied qui revient de souper
Où de bons mots il lut plus chiche
Que de manger bien et lamper ;
Ni les poches d'une marchande.
Allant le soir à petit bruit,
Trouver dans un simple réduit
Son grand cousin qui la demande ;
Le gousset garni d'un plaideur,
Descendu nuitamment du coche.
Courant porter au procureur
Ce qu'un écumeur lui décroche;
La valise d'un bon fermier.
Non celui qui dans un jour gagne
Dix mille écus sur son pallier
Et qu'un grand cortège accompagne
(Ne serait-il que financier) ,
Mais un fermier, loyal rentier.
D'un bon seigneur qui l'indemnise.
S'il a souffert du vent de bize,
A son maître qu'il vient payer
De sa ferme quelque quartier
Qu'un de tes sujets dévalise.
Seigneur Mercure, le métier
Se faisoil si bien sans lanternes
Pour notre profit toujours ternes !
D'entre nous, le moindre écolier
Presto savoit s'approprier
15ourse, montre, autres balivernes,
Du cou détacher le collier
Plus..., ail' maudit Revcrbericr,
Aujourd'hui c'esl loi qui nous bernes.
11 faut que tu sois grand sorcier...
Hier, nous le disions encore,
Tous chacun assemblés en corps :
Notre trompette Désaccords,
Parla point du tout en pécore.
« Monsieur, dit-il au général.
Et vous. Monsieur le capitaine.
Aides-de-camp et caporal.
Qui courez tous la prétentaine,
Sans apporter remède au mal
Que nous cause uu public fanal,
Disons fanaux, car par centaine
Chaque quartier a ses fanaux.
Des plus beaux lustres, fiers rivaux,
Dont la clarté met à la gène
Nos mains et nos fûtes ciseaux.
Et encore sans y comprendre
La troupe hurlante des falots,
Messieurs, voulez-vousbienm'entendre?»
Lors le général se leva
Du bruyant trompette acheva
La harangue sonore et tendre :
< Mes enfants, je devais m attendre
Aux astres artificieux;
Luminaires ingénieux,
Qu'un magistral à fait suspendre.
Aux gallants pour donner des yeux.
Dans ces détours fallacieux
Qui nous aidoient à les surprendre.
Dans un songe aussi peu plaisant
Que 'est le songe d'un poêle,
Qui croit son drame suffisant
De lauriers pour ceindre sa tête.
Quand du drame on est refusant
Chez le public qui n'est pas bêle ;
Dans mon songe, aussi malhonnête
Que celui d'un petit fringuant.
Chez Plulus jouant l'intriguant.
Et de Vulcain portant l'aigrette ;
Mais qui voit son fatal croupier
Lui soustraire le bon denier.
Et vouloir danser à la fête
Dans un noir songe je songeois ;
« Car tout est songe dans la vie. >
Je voyois un gros de bourgeois.
L'œil stupéfait, l'àme ravie,
A l'enlour du magicien
Le brillant méchauicien, '
Qui subslituoit aux chandelles
Lampes aussi claires que belles.
J'admirai son ouvrage aussi
(Le beau, le vrai, chacun l'admire ) ,
Quoique tous ces changemenl,s-ci
Ou lu, valussent ma satire.
Tout au moins pouvois-je en médire.
Marchand qui perdra ne rira ;
Et qui, plus qu'un filou perdra
Dans cet océan de lumière?
Qui jouera de la gibecière?
Autant vaudroit à l'Opéra,
Quand du jour le père suprême
Et de Phaëton le papa.
Son fou de Cls émancipa
Sous son lumineux diadème.
Aller sur le théâtre même.
Tout rayonnant de sa splendeur
Filouter Phœbus sur son trône...
Et détacher en écumeur,
Les diamants de sa couronne.
— Mais enfants, quel affreux malheur!
Mon général qu'allons nous faire.
Dit le capitaine Ecureuil,
Les réverbères sont Vécueil
De toute affaire salutaire;
Des lampes pour notre cercueil...
— Qu'entendez-vous par réverbères.
Repartit un aide-de-camp?
Moi, je m'appelle Ventre-à-terre,
Jamais l'on ne me voit que quand
J'ai défait double jarretière
De deux boucles à diamants.
Double soulier pareillement...
Moi Lézard, votre anssepesade.
Gascon, sans faussé gasconnade
Qui mé glisse aussi doucement
Dans la noce à l'enterrement.
Que dans la chambre d'un malade,
A l'inventaire mêmement...
Nous tous enfin du régiment
Quelles vont être nos ressources?
C'est pourtant un état charmant
Que celui d'écuraeurs de bourses...
Les procureurs les vuideronf
Dans leur étude, à la buvette ;
Pour s'excuser, ils nous diront
Qu'ils sont sujets a la paulettu ;
Les Cresus, qu'ils ont fait leurs fonds.
Quand leur fortune est déjà faite.
Les mineurs sont coulés à fonds
Et les sapeurs ont leur retraite.
Général ; eh bien ! mes amis ?
Pourquoi vous avons-nous admis
Au*grade de chef de l'armée
Des braves filoux de Paris,
Des écumeurs du plat pays,
Si vantés par la Renommée ?
La Renommée... ah! mes chers fils.
N'est pour nous ceinture dorée;
Et sous les yeux du magistrat
Qui prétend que de chaque t'-lul
La conduite soil éclairée,
La nôtre, qui perd à l'éclat.
Sera trop bien réverbérée.
Allez, vous parlez comme un fat.
Comme un général en peinture...
N'est-il pas vrai, divin Mercure?...
Par voire grâce, pourriez-vous
Eriger ce corps en filoux ?
La communauté seroit pleine
Bien plus de sages que de foux.
Si vous faisiez régner sur nous
De jurés par sest-soixantaine,
De payer nous serions jaloux
Tous les droits, même ceux d'aubaine
Mais aussi, quand il seroit bon
Que nous manœuvrions en plaine,
Nous aurions le vol du chapon...
Dans notre corps, on peut admettre
D'un mineur l'avide tuteur,
Du bien pupillaire trop maître...
D'un testament l'exécuteur.
Qui se fait l'usurier prêteur
Du légataire qui s'obère
En damnant fort le testateur.
De l'honneur c'est à ce fauteur
Que Thémis doit son réverbère...
Fraternisons l'escroc auteur
■ Dont la mémoire, avec la plume.
L'ancien et le moderne écume
Sans pudeur, même avec hauteur.
De ses vers boursouffle un volume,
Dont il est seul l'admirateur.
Avant qu'il se confraternise.
Mercure, qu'un frère fouetteur
En classe le reverbérise,..
Et le frippier et le tailleur,
Et le gourmand, bedeau d'église.
De brioches fier tirailleur.
Rognant les chanteaux à sa guise ;
Ces filoux obscurs et rusés,
Qu'ils soient fort reverbérisés...
Mais que le soit bien mieux encore
L'aveugle époux qui ne voit pas
Que madame prend ses ducats,
Les prodigue à l'abbé Phosphore,
Au militaire Mandragore,
Au sec poëte Métaphore,
C'est pour elle un grand embarras.
Mais l'abbé parle météore
Et le militaire combats.
Le poëte chante les plats,
En trio Minerve on adore.
Si sa minerve ne voit point
Qu'elle est filoutée en tout point,
Il faut qu'on la reminervise,
Autant dire reverhérise.
Qu'en pensez-vous, fils de Maïa,
Discret patron des sycophantes.
De pandeloques, de toquantes.
Vos suppôts sont-ils à quia?
Quelque grand génie alchymiste,
(En Allemagne il en est tant.
Suivant la nature à la piste,
Et ses secrets lui filoutant .' )
A nous, leurs ignares confrères,
Ces savants voudraient-ils fournir
Une poudre propre à ternir
La glace de ces réverbères?
Pour qu'on puisse aller et venir
Comme on allait à l'ordinaire.
Quand mainte lanterne peu claire
Aux fins nous laissait parvenir?
II est force poudres chymiques,
Que privilégiés filoux,
Autrement dit des empyriques.
Vendent à des sots ou des foux.
Ici, des poudres balsamiques.
Des béchiques, des stomachiques,
Là, (ce qui nous plaît encor mieux)
De la poudre à jeter aux yeux.
Poudre oratoire ou prosaïque.
Poudre à grimoire ou poétique ;
Surtout la poudre académique,
Dont le tourbillon porte aux cieux
Un lettré filou radieux.
Qui pince la palme olympique
Mieux que nous un mouchoir ou deux,
Quand le ciel n'est pas nébuleux,
Seroit-il poudre assez magique
Un arcane assez merveilleux?
(Arcane est un terme alchymique.
C'est presque le secret des Dieux. )
Les filoux sont mystérieux,
C'est ainsi qu'arcone on explique
Par le secret qu'ils ont entr'eux.
S'il étoit un secret heureux
De rendre moins reverbérique
Le réverbère lumineux ;
On se remettroit en pratique ;
Alors on ne craindroit pas tant
La garde ni son commandant.
Qui la dirige, qui l'éclairé.
Et dont l'œil actif et perçant
Est notre vivant réverbère...
Eh bien ! mes petits compagnons.
Avec nos poings sur les roigons.
Dit leur général, vieux satrape.
Enfin leur Rominagrobis,
Au zèle de qui rien n'échappe.
f
6 —
Encor l'œil cluir comme un rubis...
Dans cette extrême coiijonclure,
Que vous a répondu Mercure?
Rien... Rien?„. J'en aurais bien juré.
Voulez-vous d'un œil assuré
.\ller braver ces luminaires,
Ou les ternir à votre gré?
^'oub n'entendez pas les affaires.
Quand ces flambeaux vous terniriez.
Même quand vous les souffleriez.
Il est un astre auï bons propice,
Son feu redoutable aux méchants
Brûle, consume l'injustice.
Les Dieux de la Seine, en leurs chants.
Célèbrent sa douce influence,
Ses rayons vifs et pénétrants
Au lieu le plus impénétrable.
Où tout homme obscure est coupable.
S'il abuse de ses talents
Pour troubler un ordre admirable
Que ce soleil vivifiant,
(le Mécène disert, aftable.
En ces lieux rend invariable.
Par son esprit ferme et liant.
Jaloux de fixer l'harmonie.
Objet de ses soins généreux.
Dans la Capitale embellie
Par ses suivants, les Ris, les Jeux,
Gens de meilleure compagnie
Que nous autres; malencontreux.
Dont il prend certains tours heureux
Pour mauvaise plaisanterie
Qu'il punit d'un air sérieux
Le Dieu de la filouterie ;
Mercure enfin, notre patron,
Direz- vous, creva sans façon
Cent yeux qui gardoient vache pie.
Pour la fable le tour est bon,
Il vous siéroit bien, je parie.
Que par son magique bàlon
La reverbérique magie,
Mieux éclairante que bougie.
Du haut en bas fît le plongeon.
Je conviens que le caducée
Est quelquefois d'un grand secours ;
Quand la vertu fait la rusée.
Plus encor le sont les amours.
Mais ici c'est une autre histoire :
Les réverbères briUent trop :
Le caducée et son grimoire.
Pas plus que nos termes A'argot
N'ont point l'art de faire capot
Le bâton à pomme dHvoire.
Amis, si vous ne voulez pas
Avouer l'urgence du cas.
Attendez le mois de septembre.
Chaque rue alors paroîtra
Un dortoir, que de chambre en chambre.
Le réverbère éclairera.
En vain le filou filera
Dans la plus étroite ruelJe
Le réverbère en sentinelle
Avec le guet spéculera ;
De Paris la garde fidèle
Les écumeurs écumera ,
Les filoux enfiler fera
Dans quelque obscure citadelle.
Où le geôlier enjôlera.
Peut-être même empaillera
Notre filoutante séquelle.
Notre écumante kirielle ;
Quand Mercure on invoquera.
Mercure ailé battra de l'aile ;
Encagés il nous laissera.
Entre guichet on nous lira
Une sentence par trop belle
Qui nos affaires gâtera,
Et qui tout droit nous mènera
Au pont qui mène à la Tournelle
Dites donc comme on s'y prendra.
Général, avec vos emblèmes ?
— Eh ! messieurs, dites-le vous-mêmes,
La crise est forte im médecin.
Avec son grec et son latin,
N'a jamais rendu plus crisantes
Ses victimes agonisantes ;
L'embarras d'un abbé musqué,
D'un gros prieuré débusqué
Par son confrère charitable.
Au nôtre n'est pas comparable.
Maudit réverbère embusqué
Pour qu'un filou soit démasqué.
Pour nous faire donner au diable !
S'écria d'un ton effroyable
Le consistoire souterrain.
Filou, méchant comme un lutin,
Ecumeur, écumant de rage.
Puisse en septembre un gros orage,
(Mais qu'il respecte le raisin)
Grêle et carreaux lancer soudain
Sur ton fragile échafaudage
De cristaux , voulant maîtriser.
Qui pis est, reverbériser
Notre ambulant aréopage,
Qui de prime abord sait juger
Des facultés d'un personnage.
Et mieux que les frais s'adjuger
Nuit, déesse du mystère.
Ton devoir est de nous venger.
Comme ces nymphes de Cythère,
Qui, sans doute, vont arranger
Leur plaidoyer en langue araère
Contre l'adverse réverbère.
Nuisible aux jeux mystérieux.
C'est à toi de te plaindre aux Dieux
Que dans ton empire domine
Maint astre postiche, odieux
Aux gens de Mercure et Cyprine
Réverbères audacieux.
Dont lu réclames la ruine..,.
Messieurs, voilà parler au mieux ;
Si comme vous le ciel opine,
(nit le général soucieux).
Mais un seul point qui me chagrine.
C'est qu'on ne peut tromper des yeux
Que Thémis sans cesse illumine.
LES
AMBULANTES
A LA BRUNE
CONTRE LA DURETÉ DU TEMPS.
Àuri
Sacra famés, quœ non mortalia peclora vogis : HOR
A LA CHINE.
1769.
LES SUITAIS ICTDRIS ET AMBULANTES
CONTRE
NOSSEIGNEURS LES RÉVERBÈRES '.
Et noctium phantasmata, ctc.,elc.
A LA PETITE VERTU.
1769.
liillPPJLIQUK.
[Tout est donc mort présentement,
Le temps seul est dur, misérable ;
Chacun se plaint à tout moment
Que quelque sort fatal l'accable.
Que rien ne vit, que tout est bas.
Que le Commerce ne va pas.
' Cette brochure n'est qu'uni' seconde édition do l'autre, réduilo ki, nugmcntcc là. Nous donnonj
1m variantes. Les crochets indiquent les passages des /lm6u(aM<es qui sontsuprimés dans IcsSuUunes
— 2 -
Aussi trop de monde s'en mêle,
Tout est aujourd'hui péle-mèlc.
Et l'on ne trouve à chaque pas
Que des compères et commères.
Qui vous oiïrent teut leur vaillant
Pour petite somme d'argent :
Tel est, hélas ! de nos misères
Et de l'extrême discrédit
De notre état qui s'avilit,
La source et la cause premières.
O tems bcHreux ! où nos consœurs
En pelit nombre et très-chcries.
Pour éviter les tricheries,
Portoienl la couronne de fleurs :
D'un chacun recevant l'hommage,
L'or, l'argent pleuvoit à foison
Dans leur galant aréopage;
On les voyoit sur le bon ton
Faire chez soi grand étalage;
. Quand elles quittoient la maison,
Ronler dans un bel équipage;
La plupart s'amassant un fond.
Lorsqu'elles arrivoient sur l'âge,
Pouvoient remercier Cupidon,
Et vivre à l'abri de l'orage
Et des revers de la saison :
Siècle d'or, te reverra-t-on ?
Ah ! quelle énorme difTérence.
De nos sultanes d'aujourd'hui,
A ces nymphes du temps jadi !
Hélss ! tout autre en est la chance !
Outre qu'en ce siècle maudit
Et si funeste à notre engeance.
Qui tombe petit à petit,
De la plus cruelle indigence
Nous ne sommes pas à l'abri ;
C'est que dans tout l'on nous tracasse.
Et que tout semble s'être uni
Pour nous donner partout la chasse.
Quelle maudite invention
Entre autres que le Réverbère '.
Ah ! cette illuminatioB
Met le comble a notre misère ;
Hélas ! en nous étant le soir
Qui faisoit seul tout notre espoir.
Ces impertinentes lumières
Renvoyent l'amour aux gouttières ;
L'état ne va plus rien valoir.]
Compatissante Cythérée,
Reine de l'Empire amoureux.
Sois sensible aux cris douloureux
D'une troupe désespérée.
Qu'on cherche à bannir de ces lieux
où ta présence est «dorée ;
Mère du plus cliartnant des dieux,
De ta conr ce sont les suiyanlrs,
Humaines (1) et bonnes vivantes,
En simple jupe, en falbala,
A la grecque, {-2) com'ci, com'ça ;
Dans le crépuscule ambulantes.
Dans l'exercice jamais lentes,
On nous connoît sur ce ton-Ii :
Cependant, humaine déesse,
Malgré nos preuves de soupplcsse,
De bon ordre dans le devoir.
On soupçonne notre finesse,
Et l'on éclaire notre adresse
(3) Quand le ciel est drapé de noir;
|Tous les soirs dos que le jour besse (sic) ]
Dans la nuit même, pour nous voir
Exercer notre ministère.
Qui n'est pourtant pas un mystère ;
Par certain magique pouvoir.
On a placé le Réverbère,
Qui défend de dire bonsoir; (i)
La lanterne était si commode !
Le vent l'éteignoit, la cassoit.
Incognito l'amour passoit ;
(Mais depuis la maudite mode
Du réverbère radieux.
C'en est fait de nous en ces lieux ;
Plus de démarches clandestines :
Adieu, messieurs les langoureux.
Plus d'attaques à la sourdine.
Nous voyons trop notre ruine
A travers ce corps lumineux ;
Le Guet nous voit et nous chagrine.
Encore s'il était amoureux !
On badineroit la machine
Qui jette partout flamme et feux;
Mais pouvons-nous conter sur eux ?
Bion pins, nouvelle faribole !
On veut, dans ce siècle frivole.
Et pour nous de si dur aloi.
Eplucher jusqu'à la parole:]
Vénus, dans ton aimable code.
Défends-tu, par aucune loi.
(1) Var. rieuses.
(2) Var. ou moins que cela.
(3) Le ciel fut-il drapé de noir.
On soupçonne encor notre adresse.
[i] A la suite de ces vers :
Ces impertinentes lumitres
Henvoyent l"amour aux gouttières,
L'état ne va plus rien valoir.
— 4 —
Ces mots : « petil cœur, prlit roi ? »
Qui sont des termes de l'c-cole : (1)
Quoi I ce que chante à l'Opéra
La princesse de In mi In, (2)
Avec les deux poings sur les hancliesi
Est-il plus chaste que cela ?
Oh ! mais c'est qu'elle est sur les planches (3).
[Enfin qu'iraagine-t-on pas
Pour réduire aux abois, holas !
Toute une troupe qui, sans nuire,
Ne cherche que moyen de rire?
Souveraine des rois, des dieux,
Protège tes humhles vassales
Dans ce désastre périlleux ;
Tu défends si bien nos rivales.
Ces fausses prudes aux doux yeux.
Jouant en public les vestales.
Mais en secret à d'autres jeux,
S'abandonnant à qui mieux mieux :
Ne sommes-nous pas leurs égales î
Sois donc aussi propice aux yœux
De tes ambulantes bergères.
Qui descendent de leur boudoir
Fort assidûment chaque soir,
Pour venir, comme des commères,
Ecouler avec des amants
(J) Le réverbère veut ma fol
Eclairer jusqu'à la parole.
Et ce que chante à l'Opéra,
(2) Avec sa robe des dimanches,
(3) Chanter autrement on fera.
Quand sur le pavé l'on verra
L'ne Hebé, les poings sur les hanches.
Ou qu'en quête on la trouvera.
Le réverbère parlera,
Fatal amour ! pardon, Cyprine,
Nous voyons trop notre ruine
A travers ce corps lumineux :
La garde en rit et nous badine ;
Si le Guet était amoureux.
On badineroit la machine
Qui jette partout flamme et feux.
Bien moins que la chaleur divine.
Echauffant la terre et les rieux ;
Souveraine des rois, des dieux.
Protège tes humbles vassales,
iMalgré notre état périlleux.
Sans cesse il nous vient des rivales,
Nous avons aussi nos égales
En mille endroits délicieux ;
En public jouant les vestales,
-Mais en secret à d'autres jeux
Qu'amour de son brandon éclaire.
Bien autrement qu'un réverbère.
Tandis que d'un bourgeois obscure,
Une demoiselle du monde,
(Le terme n'est pas assez dur.
Pour qu'une béate le fronde;
Descend pour saisir des momenl'i
De doux et lucratifs moments]
Faits, pour ces ardeurs passagères.
Qui coûtent peu de sentiments,
Et souvent n'en sont pas oioins chères. (I)
[Mais bêlas ! ô sort malheureux !
Malgré nos désirs généreux.
Pour nous, trop implacable mère.
C'est merveille quand ton grand cmur,
Si propice dans tout mallieur.
Nous retire de la misère ;
Tu nous laisses à l'abandon
Comme bâtardes de Cythère.
Oui, nous ne le voyons que trop.
C'est que l'Amour qui nous gouverne
N'est qu'un petit Dieu subalterne.
Un enfant sortant du maillul.
Que la plupart du monde berne;
Timide et toujours au galop.
S'il nous mène en bonne fortune.
Ce n'est jamais que sur la brune ;
Comme le plus mince sujet,
U craint le moindre clair de lune, |
Il n'entend, ne voit que le guet.
Soit l'équestre, soit le pédestre;
C'est un Amour colifichet, (2)
Dont le grand cœur est bien terrestre.
Mais vive ton céleste aîné !
Ah ! que ce bel enfant est leste !
C'est un petit déterminé,
La pauvre amante au lieu d'amants.
Xe trouve que des réverbères,
Dans cette brillante cité.
Autrefois ton second Cythère,
Tes nymphes mettent pied à terre;
Tendre mère de volupté.
On les veut forcer aujourd'hui
De s'accroupir dans un étui.
Autrement fiacre octogénaire;
(Jui par B , par F., les conduit
Où les fiacres n'ont rien à faire
Miséricorde, quand la nuit
Permet de quitter le réduit ;
Car la vie est si nécessaire ;
Pas un coin, pas un carrefour.
Ou le réverbère ne perce ;
C'est un verre ardent qui traverse
Tous nos desseins formés au jour..
Qu'est-ce qu'un amour subalterne.
Qui conduit Margolsur la brune,
Sur l'air : En attendant fortune,
Et qui ne siuroit l'arracher
D'entre les bras d'un fier archer,
Sorcier qui n'en manque pas une ?
Cet amour, fringante Cypris,
Assurément n'est pas ton fils.
S'il nous mène en bonne fortune...
C'est un amour de cabinet,
Dont la terreur est bien terrestre.
— G —
A latlaqui" ci ilot'ense preste,
Tout un i(''i,'iment il verroil (1)
Pour espionner sa conduite,
Cent Commissaires à sa suite, (2)
Garde ou Pousse le poursuivroit,
Son chemin toujours il iroit ;
A l'Opéra descendu, vile
Dans les coulisses il diroit.
A plus d'une, bonsoir, petite.
l'our notre patron son cadet.
Ce n'est ira foi qu'un marmouset,
IQui ne fait rien qu'en cache-mile; l'.i)
Plus on sait que r'cst un coquet,
Que l'argent seul conduit au gîte:
Àb ! c'est fait de nous à la suite
D'un protecteur si freluquet.
Si ton bras ne nous sauve vite]
Or, déesse, il est un secret
Pour sauver moitié de la troupe; i!
Vois-tu ces remparts séducteurs
Où mille plaisirs sont par groupe,
Formés par des aris enchanteurs ? (5}
Ce lieu nous paroit favorable,
Et très propre à nous relever;
Venus, daigne nous y placer:
Notre engeance toujours aimable.
Rendra ce lieu plus agréable.
L'on }• voit déjà de nos sœurs.
(Il Cent réverbères il verroit,
ci; On devroit bien dire en visite.
(3) Il ne fait rli'U qu'en chale-mite
Le reverbérique reflet.
D'un amour a fait un berniite,
V.l frire Luc aussi l'étoit,
i;t le plus dou.\ miel il goùtoit,
Dans ses extases volontaires.
Ce ne sont pas là nos affaires.
l.a Fontaine est un indiscret
Qui ne nous servira plus gutre,
Grâce ft nosseigneurs réverbères.
Opendant il est un secret
;4) Suprême, maîtresse des cœurs,
5; .\ partir d'ici, il y a encore de très nombreuses variantes dans le texte des Siiltane-f.
Vois-tu nos merveilleuses sœurs.
F,t les toupets en escalades,
i;t les cotés en palissades,
i.e sont des Grecques que voilà,
n faut aussi nous loger là.
Aux solitaires contre-allées,
Oii marchandises sont m'iées ;
Tantôt c'est en cabriolet,
Qu'une de nos sœurs bien coiffée,
L'une en Bcnirhonnaise attiféi-,
Commise du sieur Mcolet,
Et umse du sieur Taronet ;
l;u moins la contre-allée est sombre,
Le réverbère u'y luit pas,
C'l■^t le rend(>z-\ous des rabais, elc
— 7 —
La plupart trèa rcconnaissalilcs.
Par mille allures remarquables,
Un air pirapaut, des yeux quèleurs.
De grands toupets en escalades
Et les côtés en palissades.
Tantôt c'est en cabriolet
Qu'une Nymphe des mieux coiflVe
S'arrt^te près de Nicolet ;
L'autre en Bourbonnaise atidée.
S'étale avec un air coquet,
Aux solitaires contre-allées,
Oii marchandises sont mêlées j
C'est surtout quand il se fait tard
Qu'elles viennent de toute part:
Qui pourroit deviner le nombre
Des fausses prudes cherchant l'ombre.
Qui ne vont pas là tout exprès
Pour humer à crédit le frais ?
Comme cet endroit est très sombre.
Qu'on n'y voit que par-ci, par-là.
Il faut aussi nous loger là;
Nous le croyons propre au commerce
Auquel notre troupe s'exerce,
11 peut nous tirer d'embarras:
C'est le rendez-vous des rabais,
Des petits Sénateurs en germe,
Des riches commis de la Ferme ; (1)
Quand de calculer ils sont las,
t)n les voit venir pas à pas.
Pour s'y rafraîchir l'épiderme ;
Rencontre-t-on ces gros papas.
On s'intrigue, on parle tout bas.
Pour un instant le coeur s'afferme.
On n'est pas Turc près des ducats, (2)
Et cela lait payer le terme.
Est-iî lieu comme celui-ci "? (3)
Kome l'ancienne avait bâti
Un temple à Vénus immortelle :
Vénus, dit-on, n'a point pati,
D'être dans Rome la nouvelle ;
On parle d'un certain quartier
Que les boulevards soient le nôtre! (i)
(1) U'approntis milorils de la l'iTiiic
(2) Les écus valent des ducats.
{3) Heureuses si le commandant
IJ'une garde un peu trop uctiM-,
.\e tenoit pas sur le qui-vive
In amour qu'il croit trop ardent,
Ot amour il faut bien qu'il vive,
Rome l'ancienne avait bâti
-Maint temple .
, i) L'anwur ne tut jamais sorcier.
Toujours ce Uieu fut bon apôtre.
Oui, que l'on daigne cantonner
— 8 —
[Od nuus le doit plus qu'à tout autre;
Car enfin quel est le métier
Où l'on Voit d'aussi bon apùtre,
Qui ne s'occupe tout entier
Que de l'utilité publique,
Malgré du monde la critique ?
INymphes ont le cœur si loyal.
Qu'elles font le bien pour le mal.
Que feraient les femmes décentes^,
Ces héro'ines de vertu,
Dans mille attaques renaissantes.
Si nous n'étions les combattantes?
Après qu'elles ont combattu,
L'honneur leur reste, et nous, par grâce.
Un nous bue, on nous rime en tain,
On nous envoyé à Saint-Martin ;
Mais supposé que l'on nous cbasse, (1)
Keprendront-elles notre place,
Celles pour qui nous militons?
Kh ! qu'il en est dans ces cantons (2
Faisant nos tours de passe-passe;
Allant comme nous à la chasse.
Sur les plaisirs de Cnpidon f (3)
Mais motus, ce sont des matronnes,
[A. qui, public, tu le pardonnes.
Par leur prévoyante façon
D'éviter tout mauvais soupçon :
D'ailleurs à Paris, comme à Rome,]
Péché caché vaut son pardon.
Pour nous l'on prend un autre ton, (i
Par grâce obtiens, grande patronne,
Que quelque rempart on nous donne,^
Où la garde qui voit trop bien,
Passe, comme ne voyant rien,
[Sans lire dans la perspective.
Et que l'illustre commandant
D'une garde un peu trop active.
N'y tienne plus sur le qui vive,
Un amour qui a'est trop ardent
Que parce qu'il faut bien qu'il vive.
L'espice honnêtement nombreuse,
Venyageuse ou la dégageuse.
Qui son petit bien veut donner.
Qu'on nous appelle vierges folles,
Conte que cela, fariboles !
Il est permis de se damner.
H] Si le réverbère nous chasse.
(2) Qu'il en est dans ces beaux cantons.
(3) Plus décemment qui les enclasse !
(4) Pourtant, bienfaisante patronne.
Si quelque rempart on nous donne,
La troupe b servir toujours prête.
Rentrera sous tes étendards
— i) —
si l'un daigne ainsi canlunncr,
Ue notre légion fameuse,
L'espèce honnêtement nombreuse
Qui son petit bien veut donner,
Bientôt noire troupe galante
Telle que des héros militante,
Levra de brillants étendards,]
Et te fera des houleTards
Un nouveau pays de conquêtes: (1)
;i) Ici, tout est différent tans le texte des SulUiues Docturnes.
Mais pour courir tant de hazards.
Toujours le réverbère en tfte,
Et les pousseux et leurs mouchards.
Les falots, espèces de bCte.
Heurtant, comme loups plus hagards.
Ce Guet qui se croit le Dieu Mars.
;Le tien Vénus est plus honn'He,
Le diable emporte les remparts,
Si l'on y prend comme on y guette...
Déesse, ou vas-tu nous placer "?
Nous ne sommes que du tiers-ordre ;
Les petits on peut tracasser ;
.Mais sur les grands on n'ose mordre,
Le cas doit bien l'embarrasser.
Car notre état n'est que désordre.
Pourrions-nous la tache effacer,
Quand nous aurions un privilège?
Nous pourrions bien nous en passer.
Nous qui sommes du vieux collège...
Enfin quel sera notre sort,
Vénus si c'est une infamie.
De n'avoir baron ni milord,
N'étant pas de l'Académie ?
Enior faut-il venir à bord.
Et montrer qu'on a du génie...
11 en est un que tu connais.
On dit que Minerve, Uranie,
{Ge\, que nous n'avons vu jamais.
N'étant pas de la compagnie;.
Présidant à ses plans parfaits ;
La capitale est embellie,
Pur son goût et par ses bienfaits ;
En homme il est galant, aimable ;
En magistrat, fort peu traitable.
Pour nous seulement : disons tout :
Nous ne sommes pas de son goût.
Il aime un peu trop la décence ;
Nous n'en voulons qu'à la finance ;
Néanmoins, par an, douze fois,
11 a l'honntte complaisance.
Quand notre lionneur est aux abois.
De l'entendre en pleine audience.
Le premier vendredi du mois,
I L'époque est pour nous d'importance ;
Et nos sœurs qui, par négligence.
N'ont pas su garder le silence :
Comme Iris, liras dans un bois,
Où le plaisir seul tient séance ;
Hélas ! ce digne appui des loix.
En les pesant dans sa balance.
Et trouvant nos soeurs de faux poids,
Pour le bon ton et l'innocence.
D'un seul mot qui n'est pas grivois,
II les envoyé eu pénitence ...
N'importe, nous l'aimons eneor ;
Et si nous trouvions un trésor,
Si gracieux que l'honneur mcme.
— JO —
[On connoil noire fermcti'.
On sçait qu'à servir toujours proies,
Nous n'avons jamais hésité;
Ce sera dans les contre-allées
Que nous ferons nos assemblées,
Cuiiime ces sages anciens
Dits l'éripaléticiens,
Formant un corps ambulatoire;
De ces lieux où l'on ne voit rien,
Nous formerons pour plus grand bien,
Un nouveau temple de mémoire.
C'est là qu'on apprendra l'bistoiie
De ces héros, vrais fils de Mars, (1)
-Nous l'ollririons à ce Mentor,
A ce sage que chacun aime.
Toi, notre déité suprême.
Vole vers lui, tu le verras
Régler Paris sans embarras.
Rendant la ville aimable et sure ;
Dans son esprit tu trouveras
Les attributs de la ceinture :
Dans son cœur la simple nature ;
Et loi, qui ne crains pas le Guet,
Ni la rcverbérique injure ;
Déesse, en gardant le lacet,
Au cabinet, dans l'encoignure.
Glisse en sa main noire placet ;
Sa discrétion nous rassure...
Plaise au magistrat bienfaisant,
Qui règle cette ^ille immense,
Paris, magasin d'abondance.
Où notre sexe est plus plaisant
Qu'en aucun endroit de la France.
Puisse-t-il plaire à mon seigneur.
Que les demoiselles du viande.
Qui se donnent autant d'honneur
Qu'où en donne au bout d'une frond^
Se pourra-t-il, grand magistrat,
Que votre humanité réponde
Aux vœux ardents du tiers-état
Des filles dont Piiris abonde '?
Filles, c'est un sort si charmant,
Avec quelque attrait du bien-ttrp
Plus d'une femme à sentiment.
Est jalouse de le paroitre,
.Moins pour l'époux que pour l'amant.
-Monseigneur eu doit bien connoitre.
De ces faiseuses de serment,
Désertriees du sacrement...
Pour n'avoir pas l'honneur d'en l' Ire,
L'on nous traite bien rudement ;
.Monseigneur, vous êtes le maître. .
.Mais si l'on osoit proposer,
Vn tempérament composer.
Vous le trouveriez bon peut-être ?
N'importe il faut toujours oser,
(7est un projet, vaille que vaille.
Qui n'ira pas jusqu'à Versatile,
Mais qui pourra nous amuser...
De nos remparts les contr'allées
Où nous faisons nos assemblées,
De liéros, non des ûls de Murs,
De ceux qui courent les hazards,
.\u sein mime de la \ ictoire,
Au grand sa ni Cnnip offrant leur gloire.
— Il —
\)ii'\ savent liraver les hazarda.
Au sein même de la victoire;
Qui viennent ensuite à Técart,
Au grand Saint-Côme offrir leur gloiri
Et leur larmoyant étendard.
On y verra nos liéroines
Dignes de l'Immortalité,
Nos Angéliques, nos Justines,
Dont le grand cœur, la fermeté,
La valeur, rintrépidité.
Les égalent aux Messalines,
Dont le nom éloit si vanté.
Pour tant d'actions glorieuses
Et de prouesses si fameuses.
Nous ne demandons qu'un répit :
On sçait que dans l'endroit susdit.
Le soir, jusqu'à la neuvième heure,
Le rempart nous met en faveur,
A peine le Guet nous effleure ,
Enchanté de notre ferveur;
Mais quand l'heure dixième sonne.
C'est alors que le Guet raisonne:
Adieu dès-lors nos petits-jeux.
Forcés de faire place à ceux
Qu'en ce moment Nicolet donne : 1
Et leurs périlleux étendards.
Nous dianterions mainte héroïne
Zaïre, Fatirae, Justine,
Kt Flore du quartier Cadet,
Qu'enrichit un lourd Turcaret
l.a théâtrale République,
Singulièrement la lyrique,
l'ourniroit matière h nos chants,
l'our le tragique et le comique,
Si la garde, plus pacifique,
Ne poursuivoit, à bout tourhant
.Notre ambulance famélique.
Ah ! que les hommes sont méchants !
Vous, seigneur, dont l'àme est si belle
l'^n ])larant ailleurs votre zèle,
l'ar exemple, sur lesflloux.
Plus dignes de votre courroux
Qu'une timide demoiselle,
Humainement, ne pourriez-vous
Sans réverbère, ni chandelle,
Nous rendre les remparts plus doux,
Ordonnant à la sentinelle
l)e spéculer d'autres que nous,
A moins qu'il n'arrive querelle ;
Alors que la garde s'en m le.
Seulement, pour parer les coups ;
Car jurer n'est que bagatelle.
En rencontre ou rendez-vous,
La nuit .jusqu'à la dixième heure.
Il rit, il chante en son tracas,
Il fait parler jusqu'au bœuf gras,
Et nous sonnnes silencieuses ;
Les vierges ne se voilent pas,
Nous avons nos tmjsiérieusex,
C'est son maudit jeu qui nous suil.
— 12 —
Car (juand il est lout à fait nuil.
Si nous iiSf|uons d'i-tre joueuses,
Comme il est joueur à minuit,
On noos appelle des coureuses.
Le Guet court sur nous à yrand bruit,
Nous atteint, nous gante (Ij et conduit
Où sont les anti-vertueuses. (2)
Pour grère, dis-je, et tout répit,
Qu'on nous donne, comme il est dit,
Une permission tacite,
Comme on en donne à maint auteur, (3)
Afin qu'il trouve un imprimeur ;
De la dixième heure susdite.
Qu'il nous soit libre as boulevaril.
l)e compter jusqu'à la douzième ;
Car pour nous deux heures plus tard
Sont d'une conséquence extrême ;
Le souper rend l'esprit gaillard, (i)
Et cela, comme on imagine,
Favorise très fort notre art.
Moyennant cette grâce insigne,
Le commerce se relevra ;
Ne jouant plus à la sourdine.
L'argent à foison nous pleuvra ;
Nous pourrons, comme toi, Cyprine,
Tranquillement sur un sopha,
Braver et misère et famine.
Ainsi soit-il.
(i) Var. nous traîne.
(2) Que les ûUessont malheureuses !...
Pour toute grâce, monseigneur,
Et par permission tacite
(3) yui l'cissiste dans sa guérite.
|41 D'abord on parle de musique,
Dont le moindre caffé se pique.
Des cliefs-d' oeuvre de plus d'un art,
Que votre goût met en pratique
Ensuite, un peu plus à l'écart,
On s'exerce sur la pliysique.
L'air est si vif sur le rempart...
Ce faisant, nocturnes Sultanes,
Ambulantes pareillement,
Tout le virginnl régiment
Des réverbères diaphanes.
Feront un éloge charmant.
Et quand, par un décret contraire,
Viendroit appel comme d'abus.
On ne vous en voudroit pas plus,
l.t vous n'en sauriez pas moins plaire.
En vain le vice a combattu
Dans une brillante carrière :
Il faut qu'il morde la poussière
Et rende hommage à la vertu.
Paris. — linprimerio française et pspasnole de DrerissoN et O, rue Coq-Héron, 5.
14 4
600
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Échéance
The Library
University of Ottawa
Dote due
^^9 0^ 0U''K8 5 2b
H D 4 4 9 5
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LANTERî^Es
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EDOUARD.
CE HO 4495
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COO FOURNIER,
ACC# 1125020
ED LANTERNES.