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Full text of "Les Livres en 1881- études critiques et analytiques"

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CHRONIQUE 



Paris, 10 mai 1884. 

« Dites-lui ce que vous voudrez, mais que ça marche, o disait M. Goquelin 
aine, dans sa préface qu'il a écrite pour Les Contes d'à-présent de M. Paul 
Delair. Cette phrase me parait être le seul conseil qu'on puisse -donner à un 
romancier; un écrivain ne parviendra jamais à se faire lire si « ça ne marche 
pas I. 

M. Edmond de Goncourt a essayé, en créant la fabulation de Chérie, son 
dernier ouvrage, de supprimer incidents, péripéties et intrigue; il pense que 
cette nouvelle méthode d'écrire la vie d'une jeune fille, intéressera vivement 
le public. A mon avis, il se trompe profondément, et tellement, que le lecteur 
ahuri, cherchant à se rattraper à quelque branche, s'attache à tout ce qui est 
en dehors du sujet traité. 

J'ai lu avec une attention soutenue ce livre d'un auteur qui veut créer un 
genre nouveau et qui, pour remplir son volume, va chercher des détails qui ne 
touchent en rien l'intérêt que peut présenter le portrait de son héroïne. 

Le tour de force que vient d'accomplir M. Edmond de Goncourt est permis 
à un homme arrivé, riche, et qui, comme il le dit lui-même, ne veut plus 
écrire ; mais supposez qu'un nouveau-venu se soit présenté devant le public 
avec une étude de femme comme celle que vient de mettre au jour cet écrivain, 
jamais il n'eût rencontré deux fois un lecteur. 

M. de Goncourt prend une jeune fille du grand monde, la montre se déve- 
loppant peu à peu, reproduit avec tous les détails naturalistes que M. Zola a 
dépeint déjà dans son dernier roman, La Joie de vivre, le passage de la jeune 
fille de l'enfance à la puberté ; il l'amène au moment où, devenue femme, elle 
eût dû se marier. — Malheureusement pour elle, le seul mariage qu'elle aurait 
pu faire est manqué, et voilà Chérie prise d'hystérie. 

Une gageure seule peut avoir fait éclore le chapitre suivant : 

Chérie (M'i« Haudancourt) veut aller au théâtre, elle prie une de ses anciennes 
amies de l'accompagner. 

NoSo. 



« Le domestique qui avait ouvert à M'i'= Suzauge la mena au fond du jardin 
de l'iiôtel. et l'introduisit dans un kiosque tout délabré, servant de réserve aux 
instruments de jardinage. 

« Un mannequin de femme, à la gorge rudimentairement modelée dans le 
coutil gris, à la tète remplacée par un champignon en bois verni, aux bras 
coupés et bouchés à la place des aisselles par des ronds de métal noir ressem- 
blantà des bouches de poêle, mais un mannequin dont le bas renferme la vie 
d'une personne vivante, d'une femme vivante, d'une femme dechambretravail- 
lant dissimulée sous l'ondoiement et les froufrous cassants d'une jupe de satin 
blanc, — M'i« de Suzangene vit que cela d'abord, dans la lumière crépusculaire 
de la fin du jour. » 

Que vient faire ici ce mannequin ? — remplissage ! 

Et ensuite : 

« Toutefois, presque aussitôt, en pleine ombre portée du mannequin sur un 
tapis turc, jeté parmi la terre battue, elle aperçut M""^ Haudancourt se tortil- 
lant comme un ver coupé. 

« Chérie levait la tête qu'elle tenait appuyée sur la paume de la main, et sans 
rien dire, avec des yeux de fièvre dans le masque d'une figure cadavérique, 
longuement contemplait la santé, l'animation, la fraicheur rose, qui riaient sur 
le visage de son amie, puis brusquement lui disait en jetant un regard de côté 
sur la robe de satin : 

« Nous allons aux Italiens, tu sais ? 

— Ah ! faisait M'i^ de Luzange, cachant mal sa stupéfaction. 

— Ça t'étonne, hein ? Et Chérie, retournée et aplatie sur le ventre, les coudes 
appuyés à terre, se mettait à mordre à même un morceau de fromage, dans le 
creux de ses deux mains rapprochées contre sa bouche, et où il paraissait à la 
visiteuse voir grouiller l'animalité de la pourriture. » 

«Et tout en donnant,de temps en temps, un coup de dent dans le vert de son 
morceau de fromage, et sans répondre aux questions que lui adressait M'^^ de 
Luzange, la petite-fille du maréchal continuait, de ses yeux caves, à regarder 
presque méchamment sa bien portante amie. » 

Que penser d'écrivains qui se plaisent à brosser de pareilles tableaux "? 

J'estime qu'il faut autre chose pour enlever le lecteur : de faction, du mou- 
vement, de la vie, et non pas un type cherché à plaisir dans la clientèle d'un 
médecin traitant les névroses. 

Je dois signaler aussi un nouveau genre de roman, dont M. Gustave Ambo 
peut à juste titre revendiquer la paternité : le roman-réclame. 

Sous un titre attrayant. Un voyage de noces, et au milieu d'une intrigue 



— 3 — 

vive, légère et non dénuée d'intérêt, l'auteur place un boniment en faveur du 
café Durand, du Champagne signé Albert's, du café Tortoni, au Havre, de l'Éga- 
lisateur automatique Gadot, de l'Eau parisienne Roqueblave, de Chazalet, le 
maitre d'armes, de la Foncière-Accidents, compagnie d'assurances, des bour- 
relets Jaccoux, des perruques de M™^ Loisel, de l'agence matrimoniale André, 
de l'hôtel Collet, à Lyon, etc., etc. 
Ce nouveau système de réclames littéraires me parait des plus ingénieux.— 

Dans le fait, l'intrigue de ce roman est amusante. 

* 

Peut-être, dans un rêve, avez-vous éprouvé la douce joie d'assister à l'ago- 
nie de l'un de vos plus cruels ennemis ? peut-être l'avez-vous vu se traînant à 
vos genoux, abattu, suppliant, terrassé, et tâchant d'adoucir votre ressen- 
timent? peut-être vous êtes-vous repu cruellement de sa douleur, et vous êtes- 
vous plu à retourner avec rage le fer homicide que vous aviez plongé tout 
entier dans son sein. Eh bien, cette joie cruelle, de la vengeance... en rêve, si 
vous ne l'avez goûtée, je connais un écrivain de talent qui en a éprouvé tous 
les bonheurs, qui, tout éveillé, a prolongé les délices dont il s'est enivré, en pre- 
nant pour vrai ce qui n'était qu'un songe fallacieux. 

M. Camille Debans, l'auteur de tant d'ouvrages charmants, parmi lesquels 
je citerai l'un des plus agréables, son Histoire de cliœ-huit prétendus, est un 
homme qui ne me paraît pas être tendre pour ses ennemis, surtout quand 
cet ennemi intime est envahissant au possible, s'introduit partout, se mêle de 
tout, et se rit de vous, jusque dans .l'étoffe de vos habits Cet ennemi de 
M. Camille Debans est encombrant ; il s'occupe sans cesse de ce qui ne le 
regarde pas du tout ; une fois sur le sol d'un pays qui ne lui appartient pas, 
il le traite comme terre conquise. Il s'empare des meilleures places en chemin 
de fer ou en bateau à vapeur. Avec lui, les employés de l'administration fran- 
çaise sont gracieux et complaisants. Il passe partout "avec aplomb et ne tient 
compte ni des usages, ni des règlements, ni même des lois. Il s'installe dans 
les musées, dans les monuments, partout, et prend des airs goguenards avec 
les gardiens qui veulent lui inspirer une tenue. Il va en veston à l'Opéra, en 
veston et en chapeau mou... Mais, cet ennemi, vous l'avez reconnu; ce tyran 
qui horripile M. Camille Debans, c'est John Bull ! 

Aussi, cet écrivain ayant soif de vengeance, a-t-il rêvé l'anéantissement 
complet de la puissance de son bourreau, et dans un livre tout empreint de la 
haine qui torture son âme, Les Malheurs de John Bull, il se plaît à racon- 
ter le songe béni qui lui montrait TAnglais dépossédé de toutes ses colonies, 
privé de la marine dont il est si fier, et enfermé dans son île, pris comme un 
rat dans un piège. 



_ 4 — 

Cette fantaisie d'un anglophobe réjouira le cœur de bien des gens, mais je 
crains bien que ce genre de livres ne nous attire pas beaucoup de sympathies 
de l'autre côté du détroit, où l'on prend tout au sérieux. 

J'en dirai autant d'un autre volume, La. Femme d'un Prussien, de M. Jean 
Bruno. On devine facilement que ce roman d'un Allemand qui a épousé, 
avant la guerre de 1870, une jeune lille française, afin de remplir plus faci- 
lement un rôle d'espion, est destiné à perpétuer la haine entre les deux 
nations; seulement je crois que ces questions-là demanderaient à être exami« 
nées plus froidement, ou du moins ^traitées dans un style tout autre, plus 
large, et dans lequel on sente moins la pointe d'aiguille. J'aimerais que des 
écrivains de grand style, comme M.fLéon Gladel, par exemple, rappelassent, eu 
leur langage qui frappe droit au cœur du peuple, les malheurs de la patrie. 
Car je puis être d'une opinion très éloignée de celle de M. Léon Gladel, mais 
je lisais dernièrement son Kerkadeg, et je regrettais que les socialistes seuls 
sachent trouver de tels accents pour parler aux masses. Les théories déve- 
loppées au milieu du récit de la vie du garde-barrière Kerkadee, sont la néga- 
tion de notre état social et, par conséquent, nous touchent peu ; mais quelle 
énergie dans les tableaux ! comme le mot porte bien ! et comme je comprends 
que le peuple, enflammé par ce style à l'emporte-pièce, suive ceux qui lui 
parlent ainsi, sans s'inquiéter de ce qui arrivera : Le soldat qui écoute les 
cuivres faisant éclater le chant de la Marseillaise, s'inquiète-t-il des projectiles 
qui fauchent ses frères autour de lui ? Faites-le donc grimper à l'assaut au son 
d'un Partant pour la Syrie quelconque ? 

Gaston d'Hailly. 



— 5 — 



REVUE DE LA QUINZAINE 



De toutes les formes de composition musicale crées par le génie des maîtres, 
la plus spiritualiste, la plus abstraite, la plus propre à réaliser l'idéal 
élevé du beau musical pur, est assurément la symphonie. N'empruntant 
sa beauté qu'à la musique seule, sans le secours d'aucun art étranger, 
d'aucune fiction poétique, d'aucune parole humaine,d'aucune réalité palpable, 
la symphonie n'a pas d'équivalent dans les autres arts. Si la peinture, la sculp- 
ture nous dévoilent les régions du beau idéal, c'est à l'aide des séductions du 
beau physique. Si la poésie, l'éloquence nous émeuvent fortement, nous 
ouvrent des horizons grandioses, c'est en s'appuyant sur les faits de la vie 
réelle, sur les aspirations ou les combats de Tâme humaine. Plus complet et 
plus émouvant que le drame, l'opéra traduit et commente les sentiments cachés, 
les pensées intimes du cœur humain, dont il exprime aussi les plus violentes 
passions ; mais la prédominance de l'expression dramatique sur le beau musi- 
cal pur est constante, et la première condition de la beauté d'un opéra est la 
vérité. Assujettie aux paroles fixées par l'Église, la musique religieuse se 
meut dans un domaine plus borné que celui de l'opéra. Tous ses efforts ten- 
dent à l'expression du sentiment religieux, son unique base. 

L'espace dont dispose la musique instrumentale est sans bornes ; pur esprit, 
délivré des biens terrestres, elle plane dans des régions inaccessibles aux 
autres arts, indescriptible par la parole. Si son domaine est immense, com- 
bien sont puissants et nombreux les moyens dont elle dispose pour les con- 
quérir ! 

Le matériel avec lequel le musicien crée, et dont on ne saurait trop méditer 
l'incomparable richesse, ce sont les sons, avec la possibilité de leur modifica- 
tion à l'infini dans la mélodie, l'harmonie et le rythme. Inépuisée et inépui- 
sable, la mélodie se présente d'abord dans son noble rôle de principal élément 
musical; ensuite vient l'harmonie, avec ses mille ressources, dont on ne 
connaît pas encore la fin; puis le rythme, artère de la vie musicale, qui les 
réunit l'un à l'autre dans le mouvement, et enfin les nuances qui les colorent 
de la manière la plus diverse et la plus attrayante. 



— 6 — 

C'est avec ces divers éléments de beauté que sont constitués par les maîtres 
la sonate, le quatuor, formes nobles et abstraites de l'art. INIais le matériel de 
la symphonie est plus riche encore ; un élément puissant, admirable, fécond 
en beautés toujours nouvelles, s'ajoute à la mélodie, à l'harmonie, au rythme, 
c'est l'instrumentation. Dans l'histoire, la mélodie et le rythme se présentent 
les premiers dans les âges primitifs, comme les rudiments d'un art encore à 
sa naissance. L'harmonie, nouveau monde de la musique, est découverte et 
réglementée par le génie de quelques hommes puissants. Enfin, l'instrumenta- 
tion ajoute à la musique, déjà si belle, les charmes si variés de ses innom- 
brables combinaisons. Les instruments se perfectionnent, l'orchestre moderne 
se forme; son maniement devient une science particulière, une des quatre 
branches de la musique. Alors naît la symphonie, forme parfaite, apogée de la 
science et de l'art musical. 

L'histoire de la symphonie, « cette forme de composition musicale, la plus 
ritualiste, la plus abstraite, la plus propre à réaliser l'idéal élevé du beau 
musical pur, » devait évidemment tenter un homme ayant un profond amour 
de la musique, et cherchant par une consciencieuse recherche de l'exactitude 
historique à faire éprouver au lecteur une partie du plaisir qu'il trouvait lui- 
même à vivre, pour un temps, au milieu des grands génies de l'art et de 
leurs immortels ouvrages. Cette HisToraE de la symphonie a orchestre a été 
écrite par M. Michel Brenet, non seulement avec une connaissance profonde 
de la science qu'il traite, mais aussi avec un réel talent d'écrivain. 

Dans la première partie de son ouvrage, l'auteur prend son point de départ 
dans le moyen âge occidental. 

La musique à plusieurs voix sans accompagnement, adoptée par l'Église 
catholique qui lui donaait dans ses cérémonies une place considérable, avait 
déjà atteint une certaine perfection, que le jeu des instruments étaient encore 
dans l'enfance, mais peu à peu les seigneurs féodaux s'entourèrent d'instru- 
mentistes, des sociétés se formèrent, mais la véritable symphonie ne trouva 
pas encore sa forme, son genre, son nom. 

C'est au xvm'' siècle, dit M. Michel Brenet, dans la seconde partie de son 
HiSTomE DE LA SYMPHONIE, qu'ayaut eu le point de départ le plus grossier, 
la danse populaire, la musique instrumentale a, par degrés, franchi un espace 
immense ; tous les petits princes de l'Allemagne voulaient avoir leur orchestre, 
et dans un pays disposé à comprendre la musique instrumentale, le succès 
d'Haydn et de Mozart, auxquels Emmanuel Bach avait d'ailleurs préparé la 
voie, ne pouvait être douteux. 
Tandis qu'Haydn écrivait sa première symphonie, Gossec — aujourd'hui 



— 7 — 
bien oublié- mettait à profit les efforts fructueux de Rameau pour améliorer 
l'instrumentation des orchestres français. Les œuvres de Gossec ont bien 
vieilli, aussi M. Michel Brenet se contente-t-il d'étudier les principales, tandis 
qu'il analyse toutes les symphonies d'Haydn et qu'il abonde en détails curieux 
sur les condititions dans lesquelles elles furent composées et sur les pro- 
grammes littéraires ou psychologiques que bon nombre de commentateurs 
ont voulu y voir développés. - Mozart, son œuvre, le séjour qu'il fit en 
France, les impressions qu'il en rapporta, font aussi l'objet d'une étude appro- 
fondie. 

L'auteur a consacré toute la troisième partie de son si intéressant ouvrage 
à Beethoven, musicien de génie qui, dans un cycle magnifique de neuf com- 
positions, fit franchir à la symphonie un espace presque aussi grand que celui 
qui avait séparé des modestes conceptions d'Agrell et de Sammartini les beaux 
ouvrages de Haydn et de Mozart. 

M. Michel Brenet a entrepris, dans cette étude si approfondie de la sym- 
phonie, un travail qui nécessitait une grande science musicale et des recherches 
difficiles; de plus, il avait à lutter contre l'aridité de son sujet, qui s'expose 
mieux par des instruments que par des mots, mais il a si bien su émailler son 
livre de détails curieux, instructifs, gais parfois, que le volume se lit avec 
facilité, même par des hommes qui n'ont pas la prétention d'être des musi- 
ciens consommés. 



A. Sayous, dans ses Mémoires et correspondances de Mallet du Pan, pour 
servir à l'histoire de la Révolution française, a raconté comment, vers la fin 
de 1794. un officier suisse, attaché à l'état-major autrichien, fut chargé de 
demander à Mallet du Pan s'il lui conviendrait de fournir directement à l'em- 
pereur une correspondance politique sous le couvert du comte de Golloredo. 
Presque en même temps, le baron de Hardenberg, ministre du roi de Prusse, 
etl'ambassadeur portugais à la cours de Turin, M. de Souza-Cotinho, plus 
tard comte de Linarès, lui adressaient, au nom de leurs souverams, une 
demande semblable. 

Ainsi, voici un homme qui, de tous côtés, était sollicité par les cours euro- 
péennes, de dire son opinion sur le caractère et la portée de la Révolution 
française. Gomment se fait-il que chaque souverain voulût savoir, par la 
plume de Mallet du Pan, ce qu'était ce grand mouvement qai les surprit tout 
à coup, et dont ils n'étaient pas absolument aptes à juger la portée ? 

M. André Michel, dans l'avant-propos de son ouvrage : Gorrespondangr 



INÉDITE DE Mallet DU Pan AVEC LA COUR DE ViENXE (1794'.1798), explique et 
donne une réponse à la question que nous venons de poser. 

« Mallet du Pan venait à ce moment de s'établir en Suisse, centre d'intrigues 
et de négociations de toutes sortes, laboratoire où se préparaient les projets 
de restauration, les combinaisons politiques et les traités de paix, rendez-vous 
des émissaires et des espions de tous les partis, des émigrés et des diplomates 
qui recueillaient ou fabriquaient de toutes mains les renseignements et les 
nouvelles, pour les répandre aussitôt dans les chancelleries et dans les 
cours. 

« Mallet y arrivait précédé d'une réputation européenne et d'une autorité ex- 
ceptionnelle pour un simple publiciste, mais due à son caractère autant qu'à 
son talent. Ancien rédacteur du Mercwe de France, chargé par Louis XVI, 
au moment où il quitta Paris, d'une doul)le mission à Goblentz, près de 
Monsieur et du comte d'Artois, à P'rancfort, près de l'empereur et du roi de 
Prusse, il venait de publier une retentissante brochure : Considérations sur 
la nature de la Révolution et les causes qui en prolongent la durée; dans le 
désarroi de la politique européenne, il était recherché par les ministres diri- 
geants pour son ferme bon sens et sa hauteur de vues. » 

A. Sayous avait signalé l'importance des lettres à l'empereur d'Autriche, 
dans l'œuvre politique de Mallet du Pan ; mais il n'en avait trouvé qu'un petit 
nombre de copies, M. André Michel a pu réunir cent vingt-huit de ces lettres 
qui, de décembre 1794 à mars 1798 —du lendemain du9 thermidor aulendemain 
du 18 fructidor — présentent une histoire, au jour le jour, de la Révolution 
française dans un esprit que M. Taine expose d'une façon exquise, dans la 
préface qu'il a écrite pour l'ouvrage de M. André Michel. 

« A présent, dit M. Taine, nous comprenons pourquoi les jugements de 
Mallet sont si durs. Non seulement il voyait les faits à travers les mots et la 
pratique sous la théorie, mais encore par principe, réflexion et caractère, il 
était libéral. Libéralisme signifie respect d'autrui. Que chaque particulier 
soit respecté par l'État et par les autres particuliers, que l'individu, comme la 
communauté, ait son domaine, domaine limité, assuré, fixé par la loi et la 
coutume : dans cette enceinte inviolable qui comprend sa personne, sa pro- 
priété, sa conscience, ses croyances et ses opinions, son for intérieur, sa vie 
privée et ses offices domestiques, quiconque pénètre est un intrus ; si l'Etat 
existe, c'est pour empêcher les intrusions: tant qu'il les empêche, il est le 
le premier des bienfaiteurs ; quand il les commet, il est le dernier des malfai- 
teurs. — Une pareille conception convient à une àmc fière et probe : effecti- 
vement, ce que Mallet de Pan enseignait, il le pratiquait. Sans fortune, ayant 



— 9 — 
une famille à nourrir, vivant de sa plume, il n'a jamais subordonné à aucun 
de ses intérêts aucune de ses opinions. En toute occasion, il pensait par lui- 
même : nulle sollicitation, promesse ou menace, n'avait prise sur son indépen- 
dance. Avant 1789, parfois le ministre et les bureaux supprimaient ou muti- 
laient ses articles ; mais ils n'obtenaient de lui ni une complaisance ni une 
réticence, et, faute d'être agréable, il demeurait pauvre parmi tant d'é- 
crivains à gages qui se disputaient les pensions payées par son propre journal. 
Après 1789, il était en butte aux fureurs des clubs et de la rue. «Trois décrets 
de prise de corps, cent quinze dénonciations, quatre assauts civiques dans sa 
propre maison, la confiscation de toutes ses propriétés en France, » voilà sa 
part dans la Révolution ; il a passé quarante mois « sans être assuré, en se 
couchant, de se réveiller libre ou vivant le lendemain ». 

Voici une lettre curieuse, datée du 21 juin 1795, intéressante surtout, parce 
qu'elle a été écrite sous l'impression même de la mort de Louis XVII. 

ff La mort du jeune roi Louis XVII est en ce moment l'événement le plus 
funeste. Il a consterné et découragé les monarchistes, assuré le triomphe des 
républicains et décidé le succès du nouveau galimatias qu'ils vont décréter 
sous le nom de Constitution. Ce malheureux enfant était l'objet de l'intérêt 
national, de la pitié et de l'attachement publics, des espérances des gens de 
bien et même de beaucoup d'hommes qui ne le sont pas. Son autorité, exercée 
dans les premiers moments par un conseil de régence, n'effrayait ni les répu- 
blicains mitigés, ni les monarchistes qui ont participé aux écarts de la Révo- 
lution : il pouvait servir de transition entre la République et la monarchie; 
transition à laquelle il fallait réduire les espérances pour le moment. 

« La frivolité et l'insouciance des Parisiens ne leur ont pas permis de s'arrê- 
ter sur cet événement : à peine les papiers publics lui ont-ils consacré quelques 
lignes. L'opinion assez générale l'a attribué à un poison lent, opinion qui 
repose essentiellement sur le caractère et les premiers forfaits de la Conven- 
tion, ainsi que sur l'intérêt qu'ont les républicains à se défaire d'un prince 
innocent, sur qui les vœux se reportaient, et que sa présence à Paris donnait 
la facilité de proclamer d'un instant à l'autre. D'autres accusent de cette mort 
la faction d'Orléans; mais cette imputation n'a aucune vraisemblance. Le duc 
d'Orléans actuel a quelques partisans peu nombreux, et point de parti : il 
n'est pas assez pervers, tant s'en faut, pour chercher à ressusciter les projets 
de son père, dont la faction éteinte n'était qu'un ramassis de scélérats soldés, 
la plupart guillotinés, enfermés ou sans influence aucune. 

« Cependant, la mort prématurée du jeune roi n'est pas naturelle : il était 
encore plein de force et de santé et l'image de son auguste père en 1793. 



— 10 — 

Exposé, sous le régime de Robespierre, aux traitements les plus barbares, 
ses facultés intellectuelles s'en ressentirent ; il est très probable qu'on accéléra 
même sou dépérissement par des moyens violents : il passait des journées 
entières sur sa chaise, muet et immobile. Le mois dernier, j'eus l'honneur 
d'annoncer à Sa Majesté l'Empereur et Roi que ce prince donnait de vives 
inquiétudes : on le croyait attaqué de rachitisme, maladie dont son frère, le 
Dauphin, était mort, après quatre années de souffrances; mais la promptitude 
de sa iin parait incompatible avec le caractère de cette incommodité, et encore 
plus avec un épanchement de sérosités, occasionné par les humeurs froides, 
auquel des gens de l'art, préposés par la Convention, ont eu la mauvaise foi 
d'attribuer la mort du Roi. 

« Depuis trois mois, il avait été confié au chirurgien Desault. homme aussi 
intègre qu'habile, enfermé sous Robespierre. On a remarqué que Desault a 
précédé de huit jours Louis XYII au tombeau, et qu'il avait été remplacé par 
un nommé Pelletan, anatomiste, révolutionnaire féroce, et qui servait d'espion 
au Comité de salut public dans la prison de Saint-Lazare, pour y former des 
listes de victimes à guillotiner. De ces circonstances, on a conclu que la 
Convention n'avait voulu de témoin de la mort du Roi qu'un scélérat, payé 
pour en déguiser le genre. Le procès-verbal d'ouverture du cadavre, que l'on a 
publié, n'indique aucune lésion léthifère, et, par conséquent, a paru une fiction. 
— Il est très difficile de constater encore le poids que méritent ces diverses 
conjectures. 

« La santé de Madame Royale est également affectée, et probablement par les 
mêmes causes. Fidèle à son inhumanité féroce, la Convention tout entière 
n'a pas daigné donner la moindre attention aux réclamations qu'on lui a faites 
sur la situation de cette princesse infortunée, pour la remettre en liberté ou 
pour adoucir sa captivité. Plus on étudie cette assemblée dans les moindres 
détails, plus on en trouve la très grande pluralité enfoncée dans l'habitude de la 
plus incorrigible perversité. 

« Elle est maintenant moins gênée pour consolider le système républicain. 
Le découragement du petit nombre d'honnêtes gens qu'elle renferme, le désir 
de beaucoup d'autres de sortir du théâtre sains et saufs, et l'ambition des 
girondins qui se sont déjà partagé les premières places de la République, 
conduisent par des motifs différents à la constitution projetée 

a La disette est toujours la même ; on s'y est habitué comme aux autres 
calamités. Le 14, le louis d'or valait à Paris jusqu'à mille livres en assignats ; 
il retomba le 16 à sept cents livres. Un agiotage effréné, des fortunes immenses 
en papier élevées en un clin d'œil, la corruption la plus vile, le brigandage et 



— n — 

l'effronterie des mœurs publiques, un million de familles plongées de l'aisance 
dans la misère, le luxe le plus impudent contrastant avec l'indigence, et les 
mots de vertu, de morale, d'humanité, de sagesse dans la bouche de tous les 
fripons et de tous les imbéciles qui composent les trois quarts de Paris, voilà 
la situation de cette capitale. 

« On peut prendre une autre idée de sa profonde dépravation, en observant 
un fait qui a scandalisé et navré tous les honnêtes gens. Le jour même qu'on 
avait appris la mort du jeune roi, l'envoyé d'un prince, neveu de l'archidu- 
chesse, mère de ce malheureux enfant, le comte Garletti, a eu le courage de 
donner à la campagne une fête somptueuse, où des femmes, aussi viles par 
l'infamie de leurs mœurs que par leurs principes, étalèrent le luxe des voitures, 
des pierreries, de la parure la plus recherchée. Un grand nombre de députés 
encore souillés du sang de Louis XVI, de son auguste épouse et de sa sœur, 
projetant d'incendier l'Europe et de détrôner tous les souverains, étaient 
réunis à ces prostituées, la plupart leurs concubines. La femme de Tallien 
reçut les adorations d'une reine ; madame de Staël y prodigua son impudence 
et son immoralité; la joie la plus bruyante distingua cette orgie, où un gredin 
de Genève nommé Reybas, envoyé des brigands de cette république, le baron 
de Staël, vrai sans-culotte qui a secoué toute pudeur, le secrétaire de la 
légation prussienne Gervinus, et le méprisable envoyé des États-Unis, for- 
maient ce que M. Garletti nomme le corps diplomatique. Tous les étrangers 
révolutionnaires, chassés de leur pays et réfugiés à Paris, étaient invités. C'est 
ainsi que l'on a pleuré le Roi. A la vue de semblables scènes, il est peu de gens 
qui ne soient dégoûtés de demeurer attachés à ce gouvernement. » 

La lecture de cette lettre, qui peint si bien ce que pensaient les étrangers du 
nouveau gouvernement établi en France, donnera, à nos lecteurs, une idée de 
l'intérêt qu'offrent les autres, et le plaisir des lecteurs sera la juste récompense 
du travail de M. André Michel. 



Citer la préface de l'ouvrage de M. Paul Thureau-Dangin, HiSToraE de la. 
Monarchie de Juillet, c'est dire dans quel esprit il a été écrit, mais elle est 
un peu longue pour être insérée ici tout entière, et je dois me contenter d'en 
donner quelques extraits. Tout d'abord, l'auteur est demeuré étranger aux 
ressentiments de la politique ancienne, il n'a pas moins tenu à se dégager des 
préoccupations de la politique actuelle, et loin de vouloir écrire un livre de 
circonstance, encore moins un livre de polémique, il s'est attaché à présenter 
des faits historiques seulement, lesquels faits, bien que contemporains pour 



— 12 — 

la plupart d'entre nous, ont été oubliés par beaucoup, et sont presque inconnus 
de la génération nouvelle. 11 a voulu raconter les événements avec vérité, les 
juger avec justice, sans jamais les altérer ou les voiler par souci des conclu- 
sions qu'on en pourrait tirer dans les querelles du moment. 

« Toutefois, il n'a pu empêcher qu'un grave événement, survenu bien après 
qu'il avait commencé ce travail, ne soit venu y donner une nouvelle et parti- 
culière opportunité. Aujourd'hui que, par un décret de la Providence, le droit 
royal héréditaire repose sur la tête du petit-fils de Louis-Philippe, il pourra 
paraître plus important encore de connaître ce que fut le gouvernement de son 
aïeul, non qu'à notre avis ce passé doive être aveuglément copié. La 
monarchie de demain, comparée à celle d'hier, aura une faiblesse en moins et 
une difficulté en plus. Elle ne soufïrirapas d'une origine révolutionnaire et delà 
division des forces conservatrices, mais elle rencontrera, singulièrement 
aggravé et compliqué, le problème de cette démocratie dont la brutalité 
d'allures, la mobilité ignorante et violente, semble fausser tous les rouages, 
pervertir toutes les doctrines du gouvernement libre. » 

Ce volume arrive absolument à point pour que les esprits soucieux de la 
recherche de la véritable prospérité de notre chère patrie, puissent juger, en 
connaissance de causes, des bienfaits des différents régimes qui se sont 
succédé depuis cinquante années, se rendre compte des fautes commises 
et des malheurs qu'elles ont amenés. Ces fautes et ces malheurs, l'historien ne 
doit pas les voiler, et M. Paul Thureau-Dangin s'en est bien gardé, puis, 
jugeant la monarchie, en comparaison avec l'empire et la république, il 
conclut ainsi : 

«...Car après tout, de notre temps, quel est le régime, — république ou 
empire, — qui ait apporté à la France autant de prospérité et d'honneur, ou 
même qui ait autant duré que les trente-quatre années de la monarchie cons- 
titutionnelle? Et puis^ qu'est-ce qui importe le plus, aujourd'hui: dissimuler 
aux autres ce qa'il a pu se mêler de faiblesses aux bienfaits de la monarchie, 
ou bien armer notre propre expérience contre des rechutes possibles ? Le 
second parti est le plus viril et le plus profitable. » 

Puis, l'auteur de l'Histoire de la Monarchie de Juillet ne dissimule pas le 
fond- de sa pensée, ses préférences, disons ses espérances. 

«...Tout indique que Dieu réserve à la France la chance inestimable de 
recommencer l'épreuve , malheureusemet troublée en 1830 , violemment 
interrompue en 1848. Eh bien, sera-t-il alors inutile, pour ne pas se briser 
aux mômes écueils, d'avoir la carte exacte des précédentes navigations et des 
premiers naufrages ? D'ailleurs, plus on aura constaté de fautes commises. 



— 13 - 

plus, en chargeant les hommes, on aura déchargé les institutions. Aussi, à 
ceux qui croiraient trouver dans le souvenir des échecs passés un prétexte 
pour leur découragement et leur défaillance, serait-on tenté d'adresser, sauf à 
atténuer l'exagération un peu oratoire du reproche, cette apostrophe de 
Démosthène : « Athéniens, si vous aviez toujours fait ce qu'il y avait de 
« mieux à faire, et si pourtant vous aviez été vaincus, je désespérerais de la 
« chose publique; mais comme, au contraire, vous n'avez rien fait de ce qu'il 
« fallait faire, j'ai bon espoir, persuadé que, si vous faites tout l'opposé de ce 
« que vous avez fait jusqu'ici, les événements tourneront aussi d'une manière 
« toute différente, que vous réussirez là où vous avez échoué; que vous vaincrez 
« là où vous avez été vaincus. Ne vous en prenez donc pas de votre défaite, ni 
« aux dieux ni à vos institutions : prenez-vous en à vous-mêmes, réparez vos 
« fautes, et vous réparerez du même coup votre malheur. » 

Il est vrai de dire, pour être absolument impartial, entre toutes les formes 
quelconques de gouvernement, que les paroles que vient de citer M. Pierre 
Thureau-Dangin pourraient exactement s'appliquer et indifféremment à 
chacune d'elles. 



S'il est un homme dont la vie se soit trouvé mêlée à la politique des cinquante 
années de notre histoire politique, c'est bien Monsieur Thiers, et, M. de 
Mazade, en peignant l'homme qui eût beaucoup de défauts, mais qui les 
rachetait par son patriotisme, a bien senti que Thiers fut pour ainsi dire le 
portrait vivant de notre société moderne, un peu « brouillonne ». 

M. de Mazade dit : « Retracer cette carrière avec tout ce qu'elle a de sédui- 
sant et d'instructif, c'eût été toujours une œuvre digne d'être tentée. S'il y a 
un moment où cette œuvre puisse être particulièrement utile et opportune 
c'est bien en vérité ce moment présent où ne régnent ni la prévoyance, ni le 
bon sens, où tout semble se réunir pour relever la mémoire de celui qui a 
couvert sa vie d'une illustration dernière, en ranimant cette France vaincue, 
qu'il appelait « la grande blessée! » On ne juge quelquefois bien les hommes 
supérieurs que par ce qui les a suivis et par ceux qui prétendent les remplacer. 
Il est certain que les événements ont marché et singulièrement dévié depuis 
que M. Thiers a quitté le monde, — qu'on a vu d'autres hommes, d'autres 
spectacles, d'autres systèmes ou d'autres procédés politiques ! Tout ce qu'on 
voit ne sert qu'à remettre l'image de M. Thiers dans sa vraie lumière, et 
j'ajouterai à sa vraie hauteur. Le souvenir toujours vivant de celui qui a 
montré comment on répare les désastres d'une grande nation est le jugement. 



— 44 — 
c'est-à-dire la condamnation de ceux qui passent leur temps à aggraver ces 
désastres, à défaire ce qu'un généreux esprit de patriotisme a fait. — en 
préparant peut-être à leur pays de nouvelles et plus redoutables crises. » 

Evidemment, M. de Mazade est un ami de M. Thiers, mais celui-ci a aussi 
nombre de détracteurs, et l'histoire dira un jour si, « les nouvelles et plus 
redoutables crises » dont le panégyriste craint les effets prochains, ne sont pas 
un peu l'œuvre de celui qui a accepté la terrible responsabilité du pouvoir 
après nos défaites. 



M. Joseph Reinach a entrepris pour M. Gambetta un travail analogue à 
celui que M. de Mazade a fait pour M. Thiers, et son ouvrage, Le Ministère 
G.\MBEïTA — histoire et doctrine — contient l'historique du ministère qui fut 
dénommé « Grand », mais qui ne dura que du li novembre 4881 au 26 jan- 
vier 1882. 

Dans le livre premier, l'auteur rappelle les origines et la formation du 
ministère du 14 novembre : Fordre du jour sur les interpellations tunisiennes : 
cherche à jeter un peu de lumière sur l'arrivée au pouvoir de M. Gambetta, 
et raconte la légende du « Grand Ministère ». — On sait que c'est le Figaro 
qui, vers le mois de janvier 1881, imagina de le qualifier ainsi. 

La presse intransigeante s'empara aussitôt de ce mot, l'exploita avec 
succès, et, dit M. Reinach, l'on fut bientôt persuadé que c'était à la. République 
française qu'il avait été inventé. 

Le livre II — contient le développement de la pensée qui a présidé à la for- 
mation et à la composition de ce ministère; 

Le livre III — traite des questions de politique étrangère ; 

Le livre IV — raconte comment est tombé le ministère Gambetta. 

M. Reinach apprécie ainsi les conséquences de cette chute : 

« La journée du 26 janvier marqua la fin de la période heureuse de la troi- 
sième République, et l'origine funeste d'une période troublée, de l'ère des 
discordes et des fautes. Désormais, du moins pour un temps, l'astre de la 
République pâlit, et si le nombre des républicains ne diminue pas encore, leur 
enthousiasme faiblit et leur foi dans l'avenir est ébranlée, i 

La réaction, comme la démagogie, poussa des cris d'allégresse. 

L'Angleterre, dès le soir du 26 janvier, était maîtresse de l'Egypte. 

Ce fut à Berlin que le contentement fut le plus vif. Le vote de la Chambre 
y fut salué, par tous les journaux officieux, en langage diplomatique, comme 



— IS — 

une nouvelle garantie de paix, — en bon allemand, comme une nouvelle vic- 
toire de la Prusse. 

Ce plaidoyer pvo dorno sua est intéressant à lire, et comme, en somme, c'est 
de l'histoire absolument contemporaine, chacun y puisera des appréciations 
suivant son sentiment personnel. 



M. Léon Say a publié sous se titre : Le Socialisme d'État, les conférences 
qu'il a faites, avec sa grande compétence en ces matières, au cercle Saint-Simon. 

L'idée maîtresse du livre est celle-ci : 

« L'État ne peut pas faire la fortune de tout le monde, c'est une vérité qui 
heureusement n'a pas besoin d'être démontrée dans nos Chambres françaises. 
Ce qu'il faut espérer, c'est que le plus grand nombre possible de personnes 
arrivent peu à peu à se former un petit capital. C'est du côté de la formation 
des capitaux que l'on doit porter toute son attention. Dans un pays démocra- 
tique comme le nôtre, on ne peut pas soutenir que l'État doit s'occuper unique- 
ment de la sécurité des personnes. On doit lui prêter un autre souci sans le 
faire sortir plus qu'il ne convient du rôle qu'il est appelé à jouer dans la société. 
Le souci des gouvernements doit être d'encourager l'épargne, c'est le seul 
moyen pratique d'éleverla condition des masses populaires. Laissons à l'Alle- 
magne et à quelques autres peuples l'initiative qu'ils prennent en se chargeant 
d'organiser, pour ainsi dire, l'épargne forcée; les conditions dans lesquels nous 
nous trouvons sont tout à fait différentes. » 

Bien des gens parlent du socialisme sans le bien comprendre, la lecture de 
l'ouvrage de M. Léon Say ouvrira des horizons tout nouveaux pour ceux qui 
voudront bien le parcourir. 



Voici la conclusion d'un volume intitulé : Les Découvertes de la Science 
SANS DiEu,écrit par M. Eugène Lourdun, l'auteur d'un livre apprécié: Les igno- 
7'ances de la science modetvie. 

« Les savants adoptent un système, celui de Laplace, celui de Darwin, etc. 
Une nébuleuse, une loi qui « sans doute, dérive de la nature même de la 
matière », un mouvement circulaire, etc., ont formé les planètes, les étoiles, 
tous les mondes. Peu à peu, les mondes se sont solidifiés, la vie y est apparue: 
les plantes, les animaux en sont sortis, petits d'abord, informes, puis plus 
complets, puis se perfectionnant d'échelon en échelon, jusqu'à l'homme, etc. 
Dans ce système, pas de trace de Dieu, de puissance extérieure à lamatière^ 



- 16 — 
comme ils disent. Des lois, lois éternelles de la nature (comment la nature 
inconnue peut-elle avoir des lois ?) Aussi Laplace les appelle-t-il de leur vrai 
nom, des faits , des globules, qu'autrefois on appelait des atomes, et cela suffit. 
Dieu est inutile, on l'élimine, on se passe de lui : « Je n'ai pas eu besoin de 
czUq InjpotJièse ! » disait Laplace à Napoléon. Si l'on en a plus besoin, il 
n'existe pas : plus de Dieu ! » 

Cette simple citation suffit pour comprendre le but de l'ouvrage : affirmer 
ce que certains savants veulent détruire, et prouver que rien ne peut se créer 
sans la volonté divine. 

* 

Voici quelques volumes que l'on pourrait mettre entre les mains des jeunes 
gens, et même des grandes personnes : Les Récréa.tions ma.théma.tiques, par 
M. Edouard Lucas, comme les Problèmes plaisants et délectables, par 
Claude Gaspar Bachet, édition revue par M. Labome, professeur de mathéma- 
tiques. 

Le premier de ces ouvrages démontre qu'un grand nombre de jeux: Les 
Traversées, — les Ponts, — les Labyrinthes, — les Reines, — le Solitaire, — 
la Numération, — le Baguenaudier, — Qui perd gagne, — les Dominos, —les 
Marelles. — le Parquet, — le Casse-Tète, — les Jeux de Demoiselles, — le Jeu 
icosien d'Hamilton, etc., etc., et même le Taquin, le fameux Taquin qui est le 
dernier inventé, sont des jeux mathématiques et dont la démonstration peut 
se faire comme celle d'un théorènie quelconque. 

C'est de la science aimable, et le second ouvrage, les Problèmes plaisants 
et délectables, offre aux amateurs des problèmes dont la solution n'est pas 
des plus commodes, tant que l'on n'en a pas la clé. 



Mais revenons à un ouvrage plus profond, et c'est par celui-là que jeter- 
minerai cette longue revue : Essai sur le Génie dans l'Art, par M. Gabriel 
Séailles. 

Suivant M. Séailles, le problème du génie n'est un problème aussi redou- 
table que parce qu'il est mal posé. « Le génie n'est inaccessible que parce que 
les regards fixés à son sommet ne voient plus ce qui élève jusqu'à lui, le génie 
humain; il est une différence de degré, non une différence de nature. » Le 
génie continue la vie : la vie n'est-elle pas soumise à des lois générales, et sous 
sa forme la plus haute n'aboutit-elle pas à ce quelque chose de complexe, de 
singulier, d'irréductible, qu'on appelle l'individu? 



— 17 — 



Rattaché à la vie, le génie peut devenir l'objet d'une étude scientifique, sans 
rien perdre de ce qu'il a de rare et d'imprévu. C'est ainsi qu'il y a des êtres 
exquis, des formes vivantes, types achevés, que leur beauté fait immortelles 
[Hélène). 

L'idée maîtresse de l'auteur c'est que l'esprit tend sans cesse vers l'harmo- 
nie, vers la beauté, par «cela même qu'il tend à vivre d'une vie complète. La 
réalité oppose à l'esprit ses contradictions. Mais dans l'image il trouve une 
matière docile, spirituelle, qui vit de la vie intérieure, d'elle-même s'organise 
sous l'action d'une idée, d'un sentiment impérieux. Le rapport de l'image au 
mouvement relie l'œuvre connue à l'œuvre exécutée. 

L'auteur étudie dans le détail ce développement spontané de l'œuvre d'art, 
cette végétation de la beauté dans l'esprit de l'artiste. 

Nous ne pouvons ici que signaler les chapitres sur la conception, sur l'exé- 
cution, sur les rapports intimes qui relient ces deux moments du génie artis- 
tique (le procédé et le sentiment — la question de style, etc.) et dans la con- 
clusion des pages sur le dilettantisme de l'esprit et du cœur. 

L'ouvrage se recommande non seulement par l'intérêt du sujet, mais aussi 
par la richesse des exemples empruntés à tous les arts: par l'éclat d'un style 
vivant et coloré qui, sans enlever à l'idée sa précision, la rend accessible à 
tous ceux que préoccupe ce grand problème de la beauté. 

Gaston d'Hailly. 

POÉSIES. 

J'ai lu, sans en passer une ligne, le poème de Mistral, Nerto ; quelle ado- 
rable chose! et comme j'aurais voulu le comprendre en langue provençale! 
Hélas! je me suis contenté d'en lire la traduction en vers français, ne connais- 
sant pas le langage du poète, lorsqu'il emploie son idiome maternel. 

Mais Mistral a eu soin de faire des vers, compréhensibles pour nous autres 
du Nord, et il les écrit de la bonne façon, même lorsqu'il se traduit lui-même. 



La petite église romane 

De Saint-Gabriel, non loin de là. 

Semble, pauvrette, s'ennuyer, 

Abandonnée par les chrétiens 

Depuis nombre et nombre d'années. 

Entre les touffes d'oliviers, 

A sa façade, saint Gabriel, 

Sous une arcade creuse, 

Y salue la sainte Vierge 

En disant : Ave, Maria! 



La pichouneto baselico 
De Sant-Gabrié, pas liuen d'aqui, 
Semblo, pecaire, se langui, 
Pèr li Grestian abandounado, 
Despièi d'annado emai d'annado. 
Entre li tousco d'oulivié, 
A sa façado, sant Gabrié, 
Souto uno arcado crouseloudo, 
La santo Vierge ié saludo 
En disent ; Ave, Maria ! 



— i8 — 

A TIRE d'ailes, le joli volume de poésies de M. Jacques Normand vous 
emporte jusqu'aux plus hauts sommets poétiques, aux pays des songes où l'on 
rêve ù l'amour. — Une perle cueillie dans le recueil Mea ciilpa. 

Mea culpa ! J'ai commis envers vous. 
Sans y penser, un crime épouvantaljle, 
« Un sonnet seul peut sauver le coupable ! » 
M'avez-vous dit : soit! exécutons-nous! 

Je prends la plume et tire les verrous... 
Mais aussitôt votre image adorable 
— Rêve charmant! — vient s'asseoir à ma table, 
Et votre robe a frôlé mes genoux I 

Auprès de moi votre tête se penche : 
Et cependant, couvrant la page blanche, 
Le sonnet va, trotte à pas résolus... 

En l'écrivant, c'est à vous que je pense : 
Trouvez-moi donc une autre pénitence 
Si vous voulez que je ne pèche plus. 



Les poèmes publiés par M. Delair sous le titre de Contes d'a-présent, sont 
des récits tendres, animés, dramatiques et remplis d'une douce tristesse 
parfois. Ce sont des morceaux qui demandent à être dits, et M. Goquelin aîné, 
qui s'est chargé d'en écrire la préface, est bon juge pour apprécier l'effet que 
ces histoires en vers feraient sur le public. 



Dernièrement nous annoncions la traduction en vers de l'Atlantide de 
Don Jacinto Verdaguer, par M. Albert Savine; ce magnifique poème a tenté 
aussi un autre poète, M. Justin Pépratx, et ce que nous avons dit dans notre 
VIP volume, page 297, à propos de la traduction de M. Savine, nous pouvons 
le répéter ici pour celle de M. Pépratx. 

ROMANS. 

Le volume que publient MM. Gaston d'Hailly et Paul ïenissey est une 
œuvre sur laquelle nous ne pouvons trop insister ; ces messieurs étant de nos 
amis, on pourrait nous accuser de partialité, si nous disions tout le bien que 



— 19 - 

nous pensons de leur Claudia Vernox. C'est une étude faite avec un soin 
minutieux de détails, sur la condition de la femme, de la mère particulièrement. 
Au lieu d'une lecture banale, comme celle offerte bien souvent par le roman, 
celle-ci laisse une bonne pensée et un sujet de mûres réflexions. 

Chez ces auteurs, il y a un parti pris de faire dévier les caractères à un 
moment donné, et tel personnage peu sympathique s'empare bientôt de la 
faveur du lecteur. Jusqu'à la fin du roman, il est impossible de savoir ce qui 
arrivera, de sorte que l'intérêt se soutient jusqu'au bout. 

Les tableaux de Paris sont touchés de main de maître; certaines scènes sont 
d'une puissance étonnante, particulièrement celle où une chiffonnière trouve 
un cadavre d'enfant dans une boîte à ordures ; et je ne crois pas qu'il soit 
possible d'écrire quelque chose de plus amusant que le tableau 'de la vie au 
château de Nayris. 

Maintenant, il faut le dire, ce roman ne doit pas être lu par les jeunes filles; 
il n'est pas écrit pour elles. Il faut avoir l'esprit déjà mûri pour lire certains 
passages qui montrent dans quelle fange Claudia Yernon avait mis le pied au 
début de la vie. 

Voici la première page très dramatique de ce livre, auquel nous souhaitons 
tout le succès qu'il mérite. 

« Une femme du peuple porte un paquet de linge tordu, à peine essoré. Elle 
est jeune encore, mais son visage tiré et jaunâtre lui donne plus d'années qu'elle 
n'en a réellement. L'eau qui s'égoutte de son fardeau pesant et glacial tombe 
sur sa robe de toile, formant des sillons noirâtres qui, descendant le long des 
épaules, coulent jusqu'au bas de la jupe effiloquée. La main rouge, aux longs 
doigts amaigris, s'appuie sur la hanche, son bras nu jusqu'au coude, pointu, 
forme un arc-boutant qui soutient le poids trop lourd pour ses forces débili- 
tées. Tout son corps avachi, courbé en deux sous le faix, est porté en avant. 
Sa face congestionnée ruisselle de sueur tandis que les épaules sont glacées. 

« Accrochée à la jupe de la mère, une enfant, une fillette de treize ans, à la 
mine éveillée, tient un battoir et un restant de savon veiné de bleu. 

« Cette femme qui longe un des plus riches magasins de la rue du Bac, est 
enceinte d'au moins sept mois. Tout en elle montre les traces d'une misère 
profonde et d'une fatigue tuante. Elle marche vite, essoufflée, ayant hâte d'être 
débarrassée de l'énorme paquet de haillons exhalant l'odeur chlorée 
du lavoir. 

« Il est huit heures du soir, son mari doit avoir terminé sa journée : « Ne va- 
t-il pas venir au devant d'elle, et prendre sur ses robustes épaules le fardeau 
écrasant qu'elle craint de ne pouvoir porter jusqu'au bout ! » 



— 20 — 

« L'hommo, lemàlo, lofort ! — il estlà, derrière les vitres humides de la buée 
chaude du cabaret du coin. L'œil atone, la moustache et la barbe rougies de 
vin: il a bu, il boit, il boira encore jusqu'à l'heure où, inconscient, battant les 
murailles, il retrouvera par une sorte d'habitude bestiale le chemin du logis, 
« La femme s'enfonce sous une voûte sombre précédant une cour puante, et 
gravit péniblement les marches d'un escalier suintant, par chaque fente de la 
pierre usée par le frottement des semelles enclouées, une boue noire, glissante 
et nauséabonde. 

« Elle pousse la porte vermoulue de l'unique chambre qui sert de refuge à la 
famille. 

« Sans se reposer, elle suspend les bardes mouillées aux cordes tendues qui 
traversent en tous sens ce triste réduit. L'enfant passe à sa mère, qui est 
grimpée sur une chaise branlante, chaque pièce l'une après l'autre. 

a L'homme entre. — Se sentant coupable, il injurie la femme vaillante qui, 
depuis l'aube, a peiné sans murmurer. Cependant à ces grossièretés, elle a 
répondu. Il se retourne et envoie un coup de pied dans le ventre de celle qui 
porte un enfant dans son sein ; — la femme tombe — la fillette terrifiée a crié : 
« oh ! père !» — il lui allonge un soufflet. 

« Les voisins accourent ; Thomine les regarde bêtement, et de son pas chan- 
celant descend l'escalier dont les tournants augmentent son ivresse ; il sent 
le sol lui manquer sous les pieds, il veut se retenir à la rampe humide : le 
poids de son corps l'entraîne.., On entend un bruit sourd, et au pied de la 
dernière marche, on voit un amas sanglant: c'est l'homme qui n'est plus qu'un 
tas de chair pantelante, qu'un brancard va porter à l'hôpital le plus voisin. 

« La femme, lesvoisins l'ontcouchéesurle grabat dontles couvertures trouées 
pourraient à peine la préserver du froid — hélas! les plus chaudes ne sauraient 
ranimer ce corps glacé — l'homme, la brute a frappé juste : il l'a tuée, anéan- 
tissant du même coup la mère et l'enfant qu'elle porte dans son sein ; celui-ci 
au moins échappera ainsi à la vie ! 

« Les ivrognes sont prolifiques. — Les baisers puant le vin que la femme 
était obligée d'accepter, lui donnaient un enfant chaque année. La misère en 
a tué six. Une seule reste : celle qui vient d'être souffletée pour^un cri d'indigna- 
tion. Elle s'appelle Claudia. 

« Deux hommes correctement vêtus se présentent : l'un est commissaire de 
police. Le chapeau sur la tête, d'un ton brusque, il prend des informations et va 
dresser procès-verbal. L'autre est le médecin, requis par le premier. Celui-ci 
a l'air profondément ennuyé de la besogne qu'il vient faire en ce taudis — les 
gens qui logent en des endroits aussi misérables n'appartiennent point à sa 



— 21 — 

riche clientèle. — Il relève avec dégoût les loques qui servent de couverture, et 
met à nu les membres déjà rigides de la morte. — On voit alors ce que devien- 
nent les formes si adorables des jeun.es filles, lorsque la misère, le travail, les 
coups, et surtout la procréation, sont venus détruire peu à peu l'œuvre gra- 
cieuse de la nature. 

« Au moment où le commissaire de police signeas'econction le procès-verbal 
qu'il vient de rédiger, une goutte d'eau tombe des linges suspendus aux cordes, 
qui traversent la chambre, et vient maculer le document... « C'est dégoûtant! » 
et il entraine le docteur, heureux tous deux d'avoir terminé leur triste 
mission. 

(( L'enfant, Claudia, elle a tout vu, sans trop comprendre, mais quel travail 
se fera dans ce jeune cerveau? » 



Mademoiselle Yestris, par M. Ernest Daudet, est un récit très ému que 
tout le monde peut lire et qui contient cette morale : que jamais les parents 
ne doivent abandonner aux hasards de la vie une jeune fille devenue orphe- 
line, surtout si elle les touche d'aussi près que Thérèse (devenue danseuse 
sous le pseudonyme de M"^ Vestris), et M. et M™* de Liria, qui ne se sont pas 
préoccupés de leur-petite fille lorsque son père vint à mourir dramatique- 
ment, au moment où, monté sur le marchepied d'un wagon, il allait em- 
brasser sa fille, de retour d'un voyage. 

M. et M"i^ de Liria perdent leur fils et, dans leur douleur, se rappellent 
qu'ils ont quelque part la fille de leur fille qui s'était mariée contre leur gré. 
— Thérèse ne veut d'abord pas quitter ceux qui se sont intéressés à elle; 
mais, devant la douleur de ses grands parents, elle leur ouvre les bras et 
renonce à son art. 



Voici une série de volumes jcontenant des historiettes de toutes sortes et 
qu'il est nécessaire de classer par genre. 

Les Bas de Monseigneur servent de titre à une très jolie réunion de récits 
fort piquants, dans lesquels, cependant, on ne rencontre rien d'outré, c'est vif, 
mais d'une gauloiserie convenable. Je recommande surtout la seconde partie 
du volume, intitulée : d'Après les Maîtres^ c'est un essai de critique en 
action, plein d'esprit, et d'un genre absolument nouveau : une surprise agréable 
pour nous qui lisons tant de choses toujours à peu près les mêmes. 

L'Enfant de 3(i pères n'en a que 33, c'est un volume dans lequel chacun 



— 22 — 

raconte son histoire, et les conteurs se nomment : Edmond About, — 
Eugène d'Auriac, — André de Bellecomhe, — A. Bore! d'Hauterive, — Henri 
de Bornier, — Augustin Ghallamel, —Victor Gherbuliez, — G. de Gher- 
viile, — François Cojipée, —Louis Collas, — Oscar Gomettant, — Théophile 
Denis. — Ferdinand Fabre, — Paul Féval, — Élie Frébault, — H. Gourdon 
de Genouillac,^ — Emmanuel Gonzalès, — Edouard Grimblot, — Marcel Guay, 

— G. GueuUette, — Arsène Houssaye, — Félix Jalyer, — Gabriel Marc, — 
Edouard Montagne, — Georges Ohnet, — Armand Renaud, — Félix Ribeyre, 

— Emile Richebourg, — Victor Rozier, — Jules Simon, — André Theuriet, 

— Edouard Thierry et Louis Vian. 

— Les Tablettes d'Umbraxo sont de petits drames historiques, des sym- 
boles philosophiques et moraux tirés des œuvres d'Auguste Barbier, revues 
et mises en ordre par MM. A. Lacaussade et E. Grenier. La forme de ces 
récits est presque celle de la poésie, mais l'auteur s'est contenté d'un langage 
moins rythmé que le vers, quoique plus serré et plus coloré que la prose. 

— M. Gharles Baissac, dans ses Récits créoles, est un fils de Vile Maurice, 
il parle de cette petite lie, rien que d'elle; de ses tempêtes, de ses fièvres et de 
ses naufrages, de ses champs de cannes et de ses forêts, de ses bons nègres et 
de ses planteurs, sans parler de ses types féminins si renommés et si dignes 
de l'être, soit à l'état de petites filles, soit à l'état d'ingénues. M. Gharles 
Baissac eût pu écrire un long roman dans lequel il aurait peint les aspects, 
les mœurs, les coutumes et le monde de son pays, il a préféré la méthode 
analytique, et c'est par petits récits qu'il procède, récits pleins de bonne 
humeur discrète, qui amène d'autant mieux le sourire qu'il semble n'avoir 
rien fait pour la provoquer. G'est un livre très fin et qm n'offre aucun danger 
dans une famille. 

J'aurais peut-être dû placer plus haut les lignes que je consacre au volume de 
M. Ch. Lexpert, Les Mélancolies animales, puisque les plaintes proférées 
par les animaux contre l'homme le sont envers, mais je dois plutôt considérer 
ce volume comme un ouvrage fantaisiste que comme une œuvre poétique, 
sans compter que Gh. Glérice, à l'aide de son fin crayon, est venu donner 
encore plus de haut goût à ce charmant volume... Oyez, quel terrible drame !... 
et dites-moi, si pour un lapin il y a moyen de n'être pas mélancolique. 

Pourquoi m'ont-ils tiré de ma chaude retraite ? 
Que veulent-ils de moi? — Je m'interroge en vain; 
Avec le cuisinier, madame, ce matin, 
M'a regardé longtemps, approuvant de la tête. 



— 23 - 

Creusons nos souvenirs : hier, en me changeant, 
Ou m'a tàté les reins : était-ce une caresse ? 
Ma foi, je lai bien cru... pourtant en y songeant, 
Le cas étant fortuit, un doute amer m'oppresse. 

Oui, depuis quelques jours on me donnait du pain ; 
Pourquoi donc, à moi seul, ce surcroit de bien-être ?,.. 
Oh ! ciel, qu'ai-je entendu? Là-bas, sous la fenêtre... 
Cet effroyable cri : chant de peaux de lapins ! 

Que voulez-vous me faire ? Eperdu, je frissonne ; 
Pourquoi me tenez-vous ainsi la tête en bas ?... 
J'en aurai mal au cœur... Je ne nuis à personne... 
Au secours ! Lâchez-moi... Tant pis, je me débats... 

Ah I quel coup ! c'est ma mort ! expirant je gigotte... 
Et pour doubler l'horreur... de cet... affreux moment... 
Madame,., et mon bourreau... se parlent froidement... 
Je ne crains... qu'un mot... mais quel mot... gibelotte ! 

Les nouvelles publiées par M. Henry Gauvain sous le titre de la première 
d'entr'elles, Madame Gobert, sont écrites avec le talent et la distinction de style 
qui caractérise l'auteur de la Mori cVEva. C'est un drame d'une puissance 
étrange dans sa simplicité que ce récit intitulé Madame Gobert. On y trouve 
une opposition superbe entre l'honneur et la fortune. — C'est un bon et 
excellent livre. 

— Paris tel qu'il est, un volume de récits posthumes de notre regretté 
Jules Noriac, est une gerbe de petites nouvelles ayant paru dans des recueils 
littéraires, de saynètes qui n'ont été jouées que dans quelques salon, est de ces 
esquisses de mœurs parisienaes dont il faisait le tissu de ses chroniques. On 
y retrouve l'ironie parisienne de la Bêtise hiimame et la verve si amusante du 
Cent-et'Umè7ne, 

Alexandre Le Clec. 



— 24 — 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



— Il vient de paraître chez les éditeurs L. Baillère et H. Messager, une bro- 
chure LA Déclaration des Droits de l'homme. C'est le rêve d'une imagination 
éprise de justice. M. Lardenoys suppose que, dans quelques années, les tra- 
vaux des mandataires de l'Humanité ont pris fin, et qu'ils se concentrent dans 
une Déclaration des Droits de Vhomme qui satisferait rigoureusement à la 
justice et restituerait chacun de ses titres à chacun des hls des hommes. Je 
crains Lien que ces idées égalitaires ne soient qu'un rêve en effet. 

— Signalons une étude fort intéressante de M. Jean Psichari, parue dans la 
Nouvelle Revue : La Science et les Destinées nouvelles de la poésie, 
étude dans laquelle l'auteur se demande si, en présence des merveilles de la 
science moderne, la poésie doit rester indifférente à la science : en un mot, la 
science ouvre-t-elle des horizons à l'inspiration poétique? 

Une autre brochure du même auteur établit un parallèle entre La Ballade 
de Léonore de Burger et la ballade grecque : La Chevauchée funèbre. 

— M. Ferdinand Drey fous, publie dans la Bibliothèque parlementaire de 
la maison A. Quantin, un Manuel populaire du Conseiller munk;ipal, avec 
le texte et les commentaires pratiques de la loi du o avril 1884. Voilà un livre 
qui arrive à propos ! 

— Chez Asselin etCie parait une brochure du docteur Jules Socquet, prépa- 
rateur au laboratoire de toxicologie, Contribution a l'étude statistique de 
la criminalité en France de 1826 a 1880, avec une préface par le professeur 
Brouardel. D'après ce travail, les crimes contre les adultes sont tous en dimi- 
nution, tandis que les crimes contre l'enfance vont en augmentant. 

Henri Litou. 



Le directeur-gérant : H. Le Soudier. 



IMl'H. PAUL, liOUSREZ, 5, R. DE LUCÉ, TOURS. 



CHRONIQUE 



Paris, 25 mai 1884. 

Un écrivain de talent, un chroniqueur de liaut mérite, qui caclie sa person- 
nalité sympathique sous le pseudonyme de Jean de Nivelle, écrivait, il y a 
(pielques jours, dans le journal Le Soleil, un article dont les littérateurs fran- 
çais doivent lui être reconnaissants, et, au nom de tous nos confrères, nous lui 
adressons toutes nos félicitations pour la vigueur avec laquelle il a défendu Thon- 
neur des lettres françaises, ainsi que nos plus sincères remerciements pour la. 
spirituelle et concluante « volée de bois vert » qu'il a si énergiquement admi- 
nistrée à l'un des sénateurs de la Belgique, qui s'est permis de nous traiter 
d'empoisonneurs. 

Or, cet excellent sénateur, « une fois, savez-vous, » ne sachant quoi dire à la 
tribune pour se faire remarquer, ne s'est-il pas avisé, risum teneatis, de 
raconter à ses honorables collègues, que la littérature française était la pire 
chose qui fût au monde, et que, franchissant la frontière, elle venait empoi- 
sonner l'esprit et le conir du pudibond peuple belge. 

Ah! comme les honorables collègues devaient se tenir les côtes, et vraiment 
je m'étonne que l'un deux n'ait pas tiré, des basques de son habit brodé, un 
petit exemplaire... avec gravures, des œuvres... ? du marquis de Sade, œuvres 
éditées. .. en France ? jamais de la vie ! — mais bien dans ce pays de Bruxelles, 
en Brabant, célèbre par le passage du Juif-Errant et le faro que des dames, 
aux sourires provoquants, débitent pour un prix beaucoup moins élevé que 
celui de leurs faveurs. 

La vertu est une belle chose! et nous autres Français, qui avions cru appren- 
dre la vie bruxelloise dans Bruxelles rigole de M. Henri Xizet, ne sommes que 
des mécréants bons à jeter aux Gémonies. 

On ne peut se figurer ici, ce qu'un sénateur, aussi belge que peu renseigné, 
peut entasser d'absurdités, lorsqu'il veutparler de choses qu'il ne connaît pas; 
et, pour n'avoir pas bien regardé l'adresse de l'éditeur du livre qui venait de le 
scandaliser au point qu'il en arrivait tout rouge sur son banc, il a flétri sans 

N'J 86 



— '2Cy — 

le vouloir les ouvrages publiés en Ijelgique... peut-être bien fait monter le 
chiffre de la vente ce jour-là. 

Les lettres françaises doivent , — comme dit Béranger, — à ce sénateur 
prude : 

Un ami bien précieux 



Quel honneur ! 

Quel bonheur ! 
Ah ! monsieur le sénateur, 
Je suis votre humble serviteur. 



Nous lui devons, en plus, la fine critique suivante, que Jean de Nivelle lui 
adresse sous ce titre : Un peu plus de cmcoNSPEcxiox. 

« Décidément c'est un parti-pris contre nous, un peu partout. Nous sommes 
la plaie de l'Europe, littérairement et artistiquement. Il s'est trouvé, au Sénat 
belge, un sénateur belge pour dire que nous compromettions la vertu de la 
Belgique, et que les lettres françaises faisaient le trottoir, à Bruxelles. Or, un 
sénateur qui dit cela à la tribune, ce n'est pas le premier venu. Son assertion 
a un certain retentissement, et il peut se trouver, en Belgique, des patriotes 
pour croire, sur la foi d'un sénateur mal renseigné, que nous empoisonnons 
leur pays. 

« Les Australiens font, en ce moment, tout le possible pour croire que nous 
les menaçons dans leur honnêteté et dans leur vertu légendaires, autant qu'il 
peut y avoir de légende dans un peuple tout neuf et qui n'a pas encore usé ses 
premiers pantalons. Ceci se passe aux antipodes et ne pèse pas beaucoup dans 
la balance. Mais voilà qu'à nos portes des hommes bien posés se lèvent, dans 
une assemblée nationale, et nous signalent comme des colporteurs de choses 
dangereuses. De toute façon, c'est charmant. On trouve, dans cette manière 
de procéder, un fonds de naïveté toucliante mêlée à une conviction des plus 
faciles. 

Du plus loin qu'il me souvienne, je mets une trentaine d'années, tout ce qui 
devait ne pas se lire, en France, nous venait par la Belgique. Des gens malins, 
faits pour exploiter la bêtise humaine en même temps que les passions mau- 
vaises, faisaient leur fortune, ou tout au moins gagnaient leur vie, à l'aide de 
réimpressions peu recommandables; et cela franchissait la frontière bien plus 
aisément que de la dentelle ou du tabac. Rien n'a changé depuis, et il en est de 
même encore aujourd'hui. C'est à Bruxelles que sont les arsenaux de la litté- 
rature pornographique; il en est sorti des choses abracadabrantes, et je pense 
bien que le sénateur belge, si fortement prévenu à notre égard, ne s'est pas 



— 27 — 
donné la peine de s'enquérir de ce qui se publie couramment à Bruxelles. 

< Je suis de ceux qui pensent qu'en littérature les choses les plus mauvaises 
ne sont pas extrêmement dangereuses. Le bon sens public a bientôt fait bonne 
justice de toutes ces exagérations-là. Mais enfin, cà quoi bon assumer la res- 
ponsabilité dont le sénateur belge nous accable? A quoi bon laisser croire que 
c'est nous qui pourrissons la Belgique de notre littérature, tandis que c'est 
précisément le contraire qui a lieu, et que les nonibreuses petites et grosses 
saletés qui se publient à Bruxelles franchiss mi notre frontière et ne s'en 
cachent pas : la marque de fabrique est là pour en faire foi. On a dit au séna- 
teur belge que des livres, écrits en langue plus ou moins française, circulent 
dans toute la Belgique, et que c'était encore une manifestation de notre action 
néfaste. .En bon Don Quichotte, il est parti en campagne; mais il lui est 
arrivé ce qui arrive généralement à tous ceux qui crachent en l'air : cela lui 
retombe, en pluie, sur le nez. 

« Il y a quelques années, une pareille ênormité eût peut-être été acceptée. Il 
n'arrivait rien de fâcheux, en Europe, sans qu'un bras tendu, même plusieurs, 
ne fussent dirigés contre nous; et le chœur généreux des voisins entonnait 
aussitôt les fameuses paroles du Maître de Chapelle : 

« Ce sont les Français, je gage, 
« Qui profitent de la nuit » 

«En avons-nous avalé de ces couleuvres? Et nous a-t-on assez traités en pelés, 
en galeux, en gaillards d'où vient tout le mal! Aussitôt qu'un petit incendie 
était signalé, c'étaient ces brouillons de Français! Et l'on criait haro, aux 
quatre points cardinaux. A l'heure qu'il est, ces petites facéties, d'un goût 
douteux, d'ailleurs, ont trouvé leur terme. Nous ne compromettons plus la 
sécurité et la paix de l'Europe; mais c'est dans l'ordre moral que notre action 
devient néfaste ; c'est du moins un sénateur belge qui affirme et qui. sérieu- 
ment, avec toutes les apparences de la bonne foi, signale nos mauvais livres, 
notre mauvaise littérature, notre mauvaise langue, et bientôt nos mauvaises 
intentions. 

« Or, tout ce qu'il y a de pire, de plus intentionnellement mauvais, en fait de 
littérature, sort de Bruxelles même. Non seulement les pornographes contem- 
porains y trouvent toutes les portes grandes ouvertes, mais les éditeurs cher- 
chent soigneusement, dans les littératures précédentes, tout ce qu'il y a de 
pire et de plus gaveux, colligent, recueillent et finissent par faire des volumes 
qu'ils répandent partout, et même en France, sans doute avec l'ignorance naïve 



— 28 - 
des petits chérubins J)elges qui ne savent pas co (ju'ils font, l^'usine littéraire 
pornograpliique nest pas à Paris. Il n'y a pas un éditeur à Paris pour oser 
réclamer cette spécialité et s'en faire honneur. C'est à Bruxelles qu'il faut aller 
pour rencontrer une maison ou plusieurs, dans ce genre spécial, et pour y 
faire sa commande. Laissons dire, et nous verrons bientôt que c'est la bière 
française ({ui fiil le mallieur de la IJelgique ot provoque les lamental)les cons. 
tations de ^l. ( lauderlier, dont j'ai parlé il y a quelque temps. 

« Ces choses-là ne tirent pas précisément à conséquence ; on en prend et 
on en laisse, et cette nouvelle et d'ailleurs peu inquiétante manifestation de la 
gallophobie doit nous laisser extrêmement froids. D'autant plus que, môme 
en faisant tout le possible pour cela, on n'est pas plus bète en Belgique qu'ail- 
leurs, et qu'en sortant du Parlement, un sénateur, plus au fait de ce qui se 
passe ciiez lui, peut prendre l'autre par le bras et lui démontrer, aussi amica- 
lement que possible, qu'il s'est mis, comme on dit vulgairement^ ledoigtdans 
l'œil, en parlant publiquement de choses qu'il ne connaît guère. Car, ce n'est 
point à Paris qu'est la maison spéciale, celle qui met comme devise sur la cou- 
verture de ses livres trois mots auxquels il est impossible de se méprendre : 
1)1 naiuralihus veriias. Je ne dis pas que tout y est mauvais ; mais il est cer- 
tain, cependant, que c'est une grande légèreté, de la part d'un sénateur belge, 
de s'en aller parler de corde dans la maison d'un pendu. » 

Il n'y a rien à ajouter à une réponse si catégorique, et M. le sénateur n'aura 
qu'à recommencer son discours; ses, honorables collègues y gagneront un bon 
moment d'hilarité, ou peut-être bien aussi quelques instants de douce sommo- 
lence. 

Oh! je ne veux pas dire que tout ce ({ue nous écrivons soit d'une mora- 
lité incontestable, et les Boudoirs de verre, les Monstres parisiens, de 
M. Catulle Mondes, l'Arrétin moderne, de l'abbé Dulaurens, les Nouvelles 
AMOUREUSES, de M. Charles Aubert, Jeanne n'aimait pas ça, de M. Jean 
l*euhoët,pas plus que l'Amour sans phrase, de M. A. Leroy, sont des ouvrages 
immoraux, et que le sénateur belge s'abstiendra de lire ; mais il est bien cer 
tain que ces livres ne se fourrent pas tout seul dans la poche des costumes 
sénatoriaux, et qu'en somme un volume, plus « raide » encore que ceux-ci, 
trouvera plutôt un éditeur en Belgique (|u'il n'en rencontrera ici. 

Je veux cependant faire une petite observation à M. A. Leroy. Il est écrivain 
de mérite, et, parmi les récits qui composent son volume, l'Amour sans phrase. 
il en est d'une puissance étonnante; mais pourquoi ne consacre-t-il pas son 
talent à peindre des choses moins brutales '! L'amour sans phrase, à mon avis. 
c'est la bestialité, et j'avoue que certains tableaux mo choquent; non pas que 



— 29 — 
je sois aussi priule qiio le boa sénateur dont nous disions les exploits plus 
haut, mais je n'aime pas que l'on fourre le clergé dans certaines ignominies. 
Si, parmi ses membres, quelques brebis galeuses ont pu se glisser, ce n'est 
pas une raison pour lui attribuer des choses aussi épouvantables que celles 
qui se passent dans le chapitre ayant pour titre : Musiciiie sacrée. 

Peut-être. M. A. Leroy va-t-il croire que je suis un homme très confit en 
dévotion? Mais, je me révolte lorsque l'on écrit des choses comme celles-ci : 

« Un bruit monotone vint rompre le cliarme. On récitait les litanies de la 
Vierge. Les filles répondaient par des ora pro noMs à ces impudicUés sacrées 
qu'elles ne comprenaient pas. » 

Pourquoi « Impudicités » ? 

J'ai voulu m'en rendre compte, et, ina foi, j'ai lu ces litanies que je ne con- 
naissais pas, ou dont je ne me souvenais plus, et je n'y ai absolument trouvé 
que l'expression la plus poétique d'un enthousiasme mystique pour celle qui 
est la représentante de ce qu'il y a de plus pur au monde : la Virginité. 

Que l'on croie ou que l'on ne croie pas, ceci est affaire de conscience; mais 
jamais on ne doit jeter l'opprobre sur une religion quelconque. J'estime qu'il 
faut respecter les croyances de chacun, et si ces croyances sont fausses, c'est 
parle raisonnement qu'il faut les combattre et non par des injures. 

Je n'aime guère à parler de ma personnalité, et si j'avais été seul à écrire le 
roman qui est signé de mon nom et de celui de l'un de mes amis, Paul Tenissey. 
j'aurais laissé à mes collaborateurs le soin de dire leur pensée sur l'idée qui 
nous a amenés à écrire les Etapes féminines, dont le premier volume de la 
séri'e : Claudia Vernox, vient de paraître. 

Ce n'est pas à moi de juger le mérite de l'ouvrage. En a-t-il? nous craignons 
qu'il ne soit bien mince; cependant, comme il ne m'a jamais plu d'écrire pour 
ne rien dire et faire perdre son temps au lecteur, sous les yeux duquel un 
article signé de moi a eu le malheur de tomber, je dois dire que, ce que nous 
avons cherché à mettre en lumière, dans Claudia Vernoji, c'est l'idée funeste 
qu'ont aujourd'hui les femmes d'échapper à la maternité, et aussi l'abandon 
déplorable dans lequel notre pays, qui a tant besoin de bras pour la défense de 
son territoire, laisse la mère qui, malheureusement, souvent dans une pro- 
fonde misère, ne peut se préparer, par un régime substantiel et hygiénique, à 
l'accomplissement de la haute mission que le créateur lui a dévolue : la perpé- 
tuation de la race. 

D'autres pensées nous ont guidés dans ce roman, celle-ci, entr autres : N'est- 
il pas curieux de voir avec quelle facilité la femme, de quelque basse extrac- 
tion qu'elle soit, s'assimile les manières, le goût, presque la distinction des 



— 30 — 

milieux dans lesquels le sort la jette, et, tandis que Tliomme garde presque 
toujours la marque de sa basse extraction, la femme, sortie des bas-fonds de 
la société, prend, avec une facilité surprenante, la forme du moule dans lequel 
le hasard la jette. 

Dans un nouveau volume, auquel nous travaillons aujourd'hui et qui aura 
pour titre : Lucie Raymond, nous étudierons le rôle des femmes vis-à-vis de 
celles qui se sont laissées séduire, et nous nous demanderons si ce ne sont pas 
les premières qui, par leur méchanceté abonnir la pauvre fille trompée, ne sont 
pas les vraies coupables des nombreux infanticides que les cours d'assises 
essayent en vain de réprimer, ou des abandons qui sont presque des arrêts 
de mort pour la mignonne créature. 

Toutes ces questions ardues, nous les avons enveloppées dans une fabula- 
tion que nous avons essayé de rendre aussi intéressante que notre faible 
mérite nous l'a permis ; mais nous espérons que, sous l'intrigue, nos lecteurs 
trouveront notre pensée, et que les volumes qui formeront ce que nous avons 
dénommé : les Étapes féminines, seront accueillis avec quelque faveur, au 
moins quelque indulgence. 

Gaston d'Hailly. 



31 



HISTOIRE, SCIENCES, SOCIOLOGIE 



M. Antonin Lefèvre-Pontalis, sous ce titre : Vingt années de répu- 
blique PARLEMEXTAiRE AU DIX-SEPTIÈME siÈoLE, a écrit la vie de l'un des 
hommes politiques les plus remarquables de cette époque. 

Jean de Witt, grand Pensionnaire de Hollande, offre en lui. dit l'auteur, 
plus qu'un homme d'État, un homme de bien, et mieux que le talent, le 
caractère. 

Investi du gouvernement de la Hollande en qualité de grand Pensionnaire, 
pendant vingt ans, de 16o2 à 1672, il a laissé un nom qui est inséparable de 
l'histoire du dix-septième siècle. Au dehors, son ministère assure à la répu- 
blique des Provinces-Unies l'un des premiers rôles dans la politique euro- 
péenne, en la faisant entrer dans le concert des grandes puissances, la France, 
l'Angleterre, l'Espagne. A l'intérieur, Jean de Witt donne et maintient au 
parti républicain la victoire sur le parti orangiste, pendant la minorité du 
prince d'Orange. 

M. Lefèvre-Pontalis a dû faire des recherches, qui lui ont pris un nombre 
d'années assez important, pour arriver à faire revivre cette figure si intéres- 
sante d'un siècle si fécond en hommes d'État. Il a fallu fouiller les dépôts de 
La Haye, ceux de Londres et de Paris, notamment celui des affaires étrangères, 
dont les inépuisables richesses ont été largement mises <à profit. L'auteur a eu 
aussi l'heureuse fortune de pouvoir y ajouter les archives de Chantilly, qui 
lui ont été ouvertes par la haute bienveillance de M. le duc d'Aumale, et qui 
lui ont permis d'étudier, dans la correspondance du grand Gondé, la prépara- 
tion et la conduite de la guerre de Hollande en 1672. 

« Ce n'est pas seulement, dit l'auteur de ce remarquable travail, un intérêt 
historique qu'on pourra trouver dans cet ouvrage : il y aura peut-être aussi un 
enseignement politique à en tirer. Pendant les laborieuses années de son 
ministère, Jean de Witt a réussi dans la tâche difficile qu'il avait entreprise, et 
il a fini par y succomber. Le succès et l'échec de son œuvre sont également 
instructifs. Les services qu'il a glorieusement rendus à son pays suffisent à 
prouver que la longue durée d'un pouvoir honnêtement exercé par un grand 
ministre, est la meilleure garantie de la liberté et de la prospérité d'une repu- 



— 52 — 

publique. D'autre part, les malheurs publics, sous le poids desquels il a suc- 
combé, démontrent avec la même évidence qu'une nation dont l'indépendance 
est menacée ])ar la conquête, ne peut mieux la défendre qu'en la mettant sous 
la garde d'une dynastie séculaire. » 

La mort épouvantable des frères deWitt et les excès qui furent commis par 
la populace, sur 'les cadavres des victimes, ne furent pas moins horribles que 
ceux qui ensanglantèrent nos révolutions. 

« Au milieu d'une foule altérée de sang, les deux victimes furent livrées après 
leur mort aux traitements les plus barbares. Les deux premiers doigts de la 
main droite de Jean de Witt furent d'abord coupés, comme pour lui faire 
expier l'usage qu'il en avait fait, en signant et jurant l'É dit perpétuel (édit 
qui portait un adjcclirqui ne devrait jamais être en usage pour les choses 
de la politique). Ce fut ensuite comme un défi que les plus fanatiques se por- 
tèrent, par les mutilations les plus révoltantes et les plus obscènes. Pour 
atteindre aux derniers excès d'une sauvage férocité, l'un de ceux qui dépe- 
çaient ainsi les cadavres leur enleva un morceau de chair, en se vantant de 
vouloir le manger. Les dépouilles de leurs membres furent mises à l'encan. 
« J'achetai », dit un témoin oculaire, « pour deux sous et un pot de bière, un 
« doigt de la main de Jean de Witt. » — « On aurait dit, » ajoute-t-il, « des 
« loups afïiimés qui. ayant trouvé un cadavre, se le disputaient pour assouvir 
« leur faim vorace. » 

Et que faisaient les troupes, pendant que ces horreurs avaient lieu? Hélas! 
comme toujours en temps de révolution : elles laissaient faire. 

Vax même temps que cet ouvrage est une histoire de la Hollande, au 
xvji'^ siècle, il jette un jour nouveau sur le règne de Louis XIV, que l'on ne 
connaît généralement que très superficiellement. 



Madame de Witt, née Guizot, dont nous lisions liier un charmant volume de 
nouvelles, paru sous le titre de l'une d.'elles?REiNE et Maîtresse, volume écrit 
avec le talent bien connu de cet écrivain distingué etmoral, publie aujourd'hui 
la collection bien curieuse des Lettres de M. Guizot a sa famille et a ses 

AMIS. 

Ges lettres sont le recueil des pensées intimes d'un homme qui fut mêlé à 
notre politique pendant de longues années, qui commit de grandes erreurs, et 
qui me parait s'être bercé de graves illusions à l'égard des gouvernements étran- 
gers, témoin cette lettre écrite, au moment de nos désastres, à l'évêque de 
Wincliestor. 



— 33 — 

« Val-Richer, le 17 septembre 1870. 
« My dear lord, 

« Tout malade que j'ai été depuis que nous nous sommes séparés, j'ai eu 
bien souvent envie de vous écrire au milieu de notre tremblement de terre. 
Mais à quoi bon? Je déteste les paroles vaines. La question était sur le champ 
de bataille. Hors de là, il n'y avait rien à faire ni rien à dire. 

« La situation est changée. La guerre continue, mais on parle de paix. 
L'avenir de l'Europe dépend du choix qui se fera. Non pas un avenir d'un an, 
mais d'un siècle' peut-être. Et. quoique inégalement, nous sommes tous gran- 
dement intéressés dans cet avenir, gouvernements et nations, grands et petits, 
belligérants et neutres, acteurs et spectateurs. Quels maux ou quels biens, 
quels bouleversements ou quels progrès sont contenus dans cette alternative 
obscure entre la guerre ou la paix? Nul de nous ne peut le mesurer, Dieu seul 
en a le secret. Mais j'ai cà cœur de vous dire ce que je vois et ce que je pense. 

« Je vis depuis vingt-deux ans dans la retraite où vous m'avez vu et où je 
compte bien mourir. Je ne vois donc que de loin: mais, au milieu des événe- 
ments, j'ai des amis éclairés et expérimentés qui me tiennent au courant de 
toutes choses. J'ai à Paris, en ce moment, mon lils Guillaume et mon gendre 
Gornelis de Witt, tous deux gardes nationaux, tous deux hommes de sens et 
d'esprit, et bons juges de ce qui se passe et de ce qui se fait autour d'eux. Tous 
deux me disent que Paris se défendra sérieusement, qu'iPle peut et qu'il le 
veut: et parmi mes plus prudents amis, ceux qui en doutaient d'abord le 
croient aujourd'hui, comme mes fils. Ai-je besoin de vous dire ce que c'est 
que Paris se défendant sérieusement? C'est Paris avec les 300,000 soldats, 
anciens ou nouveaux, qui y sont maintenant réunis, et toute sa population, se 
battant d'abord autour de ses fortifications, de ses remparts, puis sur ses rem- 
parts, puis dans ses rues ; d'abord les forts détachés et l'enceinte continue ; 
puis les barricades. A côté des forces organisées, le raoh libre est lancé. Le 
moô de Paris est hardi, il aime les barricades, il s'y amuse, Je n'ai nul goût 
pour les prédictions et descriptions sinistres ; mais tenez pour certain que les 
souffrances et les désastres dépasseront ce que l'imagination peut prévoir: ce 
sera quelque chose comme le siège de Sarragosse et la guerre d'Espagne entre 
deux des nations les plus puissantes et les plus civilisées du monde. Quelle 
honte pour la civilisation, chrétiens ou libres-penseurs! 

« Si Paris résiste efficacement et si le succès de sa résistance amène une 
paix sérieuse et durable, c'est-à-dire acceptable pour la France, je n'ai plus 
rien à dire. Ce résultat aura été chèrement acheté, mais la compensation sera 
grande. Si Paris succombait dans la lutte, soyez assuré que la guerre se pour- 



— ;{4 — 
suivrait et renaîtrait bientôt dans toute la France, avec un redoublement 
d'acharnement comme de désastres. 

a A coup sûr, de telles calamités valent la peine qu'on fasse un effort pour 
les prévenir. 

a Voilà pour la ({uestion du moment et bien urgente. Il y en a une autre, plus 
générale et plus lointaine, sur laquelle je tiens à appeler toute votre attention. 
Permettez-moi de vous redire ici ce que j'écrivais il y quelques jours à l'un 
lie mes amis, en Angleterre. Je ne saurais pas en dire plus ni moins sur ce que 
je pense à ce sujet. 

« On peut regretter bien des choses dans la politique générale européennne 
depuis 1815. Bien des fautes ont été connnises qui auraient pu être évitées : bien 
des progrès qui auraient pu être accomplis sont restés des mécomptes ou des 
rêves. Mais au-dessus des erreurs et des fautes de cette époque, fautes royales 
ou populaires, diplomatiques ou parlementaires, un fait grand et nouveau a 
dominé et s'est maintenu dans lapoliti(|ue européenne pendant plus d'un demi- 
siècle : il n'a plus été question de guerres d'ambition et de conquête ; aucun 
État n'a tenté de s'agrandir, par la force seule, aux dépens des autres États : le 
respect du droit des gens et de la paix était devenu une sérieuse maxime de la 
politique internationale. Lorsque des révolutions intérieures, dans tel ou tel 
État, ont provoqué des changements de territoires, ces changements n'ont été 
reconnus et acceptés qu'après examen et consentement européen. La Belgi(iue, 
la Grèce n'ont pris rang d'Etats d'Europe qu'en passant par ces épreuves et 
en écartant toute velléité d'ambition française, russe ou anglaise. Et lorsque, 
en 1844 et 1848, l'empereur Nicolas, dans ses entretiens familiers avec notre 
■ ministre à Saint-Pétersbourg, lui proposa le concert entre la Russie et l'Angle- 
terre, pour mettre fin, disait-il, par une conquête commune, à la décadence de 
l'Empire ottoman, deux ministres anglais, à leur grand honneur, lord Aber- 
deen et lord John Russell, écartèrent toute idée semblable comme un attentat 
au droit des gens et à l'ordre européen. 

« C'est là, je n'hésite pas à l'affirmer, my dear lord, le plus grand et le plus 
salutaire des faits qui ont marqué la première moitié de ce siècle. C'est le fait 
qui a le }ilus puissamment contribué au retour des principes de droit et de jus- 
tice dans les relations des gouvernements et des peuples, au développement de 
la prospérité chez les nations diverses et au progrès de la civilisation dans le 
monde. Et quelque nouveau que fût encore son empire, ce fait a été assez 
efficace pour arrêter, pour atténuer, du moins dans leur action, les mauvais 
germes de politique ambitieuse et contraire au droit des gens qu'ont ramenés 
en Europe les crises révolutionnaires soulevées depuis 1848. A coup sûr. les 



— 35 — 

tendances n'ont pas manqué aux gouvernements et aux partis depuis cette 
époque. Mais la république française de 1848 s'est arrêtée devant la paix et le 
droit des gens européens. Et l'empire français de 1852 s'est hâté de proclamer 
qu'il était la paix; et quand il en est sorti, quand il s'est jeté dans la guerre 
d'Italie, croit-on que, s'il n'eût pas été contenu par le bon principe de la poli- 
tique européenne, la réprobation de l'esprit d'ambition et de conquête, il se fût 
contenté de la Savoie et du comté de Nice pour prix de raj^pui qu'il avait 
donné aux Italiens ? 

« C'est ce légitime et tutélaire principe qui est en ce moment méconnu, atta- 
qué et en grand danger. Je n'ai garde de toucher ni à la question de Tunité alle- 
mande, ni de recherclier quel a été, dans le grand événement de Sadowa et 
dans ses conséquences, la part vraie et spontanée des sentiments allemands, 
de tous les Allemands, et celle de l'ambition prussienne. Je laisse là les faits 
allemands et accomplis. Qu'ont de commun avec ces faits les prétentions prus- 
siennes, maintenant élevées sur l'Alsace et la Lorraine ? Ces provinces ne sont- 
elles pas, depuis deux siècles, intimement incorporées à la France et reconnues 
telles par tous les traités à la suite de toutes les guerres ? Est-il sorti de ces 
provinces quelque manifestation, quelque apparence de désir pour entrer dans 
Funité allemande? La politique prussienne n'est-elle pas ici, ouvertement, 
exclusivement, une politique d'ambition et de conquête ? N'est-ce pas la poli- 
tique qu'avec des motifs plus ou moins spécieux d'égoïsme royal ou national, 
ont pratiqué Louis XIV au xvii^ siècle, Frédéric II au xyiii^, Napoléon L^ ^y^ 
xixe siècle ? La politique que les pu])licistes et les moralistes modernes émi- 
nents ont si souvent condamnés et combattue, la politique enfin, dont à toutes 
les époques les peuples et, de nos jours en particulier, l'Europe entière, ont 
si cruellement ressenti les funestes effets ? Je m'arrête, j'aurais honte d'insister 
sur l'évidence. 

« Je ne fais nul cas des utopies. Je ne crois pas à la paix perpétuelle, ni au 
complet empire du droit des gens dans les relations des gouvernements et dans 
les événements de l'histoire. Je sais que les combinaisons de l'ambition et les 
entreprises de la force auront toujours leur place et leur part dans les destinées 
des nations. Tout ce que je demande, c'est qu'on ne laisse pas l'ambition et la 
force se faire elles-mêmes, sans objection et sans gène, la part et la place dont 
elles auront envie. Il fViut d'abord les reconnaître pour ce qu'elles sont et les 
appeler par leurs vrais noms ; il faut ensuite mettre toujours, en regard de 
leurs prétentions et de leurs actes, les maximes de la politique du droit des 
gens et de la paix; il faut enfin ne jamais oublier que cette dernière politique, 
la seule durablement bonne, prévaut en Europe depuis un demi-siècle, et ({u'il 



— 36 — 
serait aussi honteux que déplorable de la laisser tomber sans défense devant 
les premiers retours de la vieille politique d'ambition et de conquête. 

Dans la rude et périlleuse épreuve qu'elle traverse, la France a cette pensée 
fortifiante que sa politique actuelle et personnelle est parfaitement d'accord 
avec la politique européenne du respect du droit des gens et de la paix. Déli- 
vrée du régime qui la compromettait chaque jour, tantôt par ses mauvais des- 
seins, tantôt par ses indécisions et ses faiblesses, la France rendue à elle-même 
n'a point d'ambition, point de lointain ni arrière dessein ; elle ne demande rien 
à personne; elle défend son droit, son sol et son honneur. 

t Les puissances qui. jusqu'ici, ont proclamé leur neutralité, lui viendront- 
elles en aide en venant en aide à la politique européenne? Je serais surpris 
qu'elles ne le fissent pas, d'autant plus surpris qu'elles peuvent le faire sans 
se compromettre gravement. Si leur intervention par la force était nécessaire, 
elle serait, à coup sûr, immédiatement efficace; mais aucune nécessité sem- 
blable n'est possible : les puissances neutres sont plus fortes qu'elles ne le 
croient peut-être, car la force morale leur suffit pleinement; qu'elles manifes- 
tent hautement leur improbation de toute atteinte à l'intégrité territoriale de 
la France ; qu'à l'appui de cette improbation elles déclarent qu'en aucun cas 
elle ne reconnaîtront, dans l'état territorial de la France, aucun changement 
qui leur paraîtrait incompatible avec la paix durable de l'Europe, et que n'ac- 
cepterait pas la France elle-même. Dans ma profonde conviction, ce serait 
assez pour arrêter toute tentative semblable, et pour mettre à la politique 
d'ambition et de conquête le frein sans lequel la paix européenne ne saurait 
se rétablir. La France sera-t-elle seule à soutenir, à tout risque, cette grande et 
bonne cause, ou bien les puissances neutres lui apporteront-elles, sans grand 
risque pour elles-mêmes, l'appui qui en assurerait le triomphe ? C'est à ces 
puissances qu'il appartient de résoudre cette question. Je suis bien vieux pour 
m'étonner de quelque chose; pourtant je m'étonnerais, my dear lord, que, 
dans cette grande circonstance, l'Angleterre ne fût pas frappée de la grandeur 
du rôle qui lui appartient. Pendant de longues années elle a soutenu la guerre 
en Europe, contre Napoléon P'', pour réprimer l'esprit d'ambition et de con- 
quête et ramener le respect du droit des gens et de la paix. Ne fera-t-elle pas 
aujourd'hui, après la chute de Napoléon III, un sérieux et décisif effort pour 
rétablir en Europe la paix et ne pas laisser reprendre l'ascendant à l'esprit 
d'ambition et de conquête ? That is the question, my dear lord, pour l'Angle- 
terre, pour la P'rance et pour l'Europe. J'entends dire que les sentiments per- 
sonnels de la reine font quelque obstacle à cette politique. Je m'élève contre 
ces bruits chaque fois que je les entends, personne, même parmi son peuple, 



— 37 — 

ne respecte plus que moivotre reiae ; elle a été constamment, elle est un modèle 
comme épouse et comme mère, et aussi comme reine constitutionnelle d'un pays 
libre. Je suis convaincu qu'en dernière analyse, la politique du droit des gens 
et de la paix aura toujours son assentiment, et que ses conseillers responsa- 
bles sont et seront toujours parfaitement libres de la pratiquer. 

« Il faut Unir, my dear lord, quoique j'eusse encore beaucoup à vous dire. 
Pardonnez-moi cette longue effusion d'un vieillard malade. Plus on approche 
du terme de la vie, plus on se croit prêt d'entrevoir la vérité et en droit de la 
dire. Je suis cordialement. 

Tout à vous. » 

Ah ! quelles illusions se faisait l'auteur de cette lettre, sur la pensée 

intime du peuple anglais et de ses gouvernants... Hélas! plus tard, et peut- 
être même déjà, on reconnaîtra la faute énorme qui a été faite en laissant écra- 
ser et mutiler la nation qui a toujours prodigué son or et le sang de ses enfants 
sans arrière-pensée de profit personnel. 

Nous estimons que la publication des lettres de M. Guizot est une bonne 
fortune pour tous ceux qui s'intéressent à l'histoire des trois quarts de notre 
siècle et aussi pour les délicats, qui y trouveront des modèles de style d'une 
grâce inimaginable. 



Nous recevons de Madrid un ouvrage, écrit en langue espagnole, qui inté- 
ressera vivement les savants qui se livrent à l'étude de la philologie. Ce travail, 
signé du nom d'un chercheur infatigable, don Estanislao Sanchez Galvo, est 
intitulé : Los Nombres de los dioses; il a pour but d'étudier scientifiquement 
le nom des dieux comme origine du langage et des religions. 

C'est un livre d'une grande érudition, à la lecture duquel on aime à applau- 
dir l'habileté, on devrait presque dire la dextérité avec laquelle l'auteur se 
joue des difficultés de l'entreprise à laquelle il a voué ses longues veilles 
et arrive à réduire l'immense variété des noms mystiques à l'unité verbale. 

Nous aurions aimé à citer quelques passages de ce volume si curieux; mal- 
heureusement nous craignons que peu de nos lecteurs ne connaissent la langue 
espagnole. Cependant, quelques-uns se livrent aux études philologiques, c'est 
pourquoi nous avons tenu à signaler un ouvrage dont est sorti pour nous cette 
pensée, que les religions, comme les hommes, ont la môme origine. Dès son 
apparition sur la terre, l'homme a senti le besoin de louer le Créateur, d'im- 
plorer sa clémence contre les maux qui sont venus le frapper. -L'iiomme a 



— 38 - 

nommé Dieu, il l"a imploré sous une désignation sô rapportant aux manifes- 
tations les plus tanj^ibles pour son esprit. Sitôt qu'il put voir que les forces de 
la natiu'c étaient mues par un pouvoir supérieur, qu'il reconnaissait dans 
Teau, le feu, Tair, la religion fut créée, et à ceux qui croient qu'elle a été une 
cause de retard dans l'émancipation de l'esprit humain, il faut dire ces pa- 
roles, que je trouve à la page 11 du livre si intéressant de M. Galvo : 

« Les religions furent, quoi qu'on en dise, les grands auxiliaires du progrès, 
dominant les fureurs barbares et sauvages des hommes. Cette bienheureuse 
iniluence s'explique par l'idéal qui est toujours très élevé dans chacune d'elles, 
pour pauvre qu'ollo soit, à la réalité du iam])^^ Ilaorna.^ AJioura-Madzà, Pard- 
Janià, Belo. et même Jupiter^ avec tous leurs défauts, valaient mieux que les 
peuples qui les adoraient. L'homme, par esprit d'imitation, s'assimile autant 
que possible cet idéal, et arrive parfois à le surpasser; alors, quand le peuple 
"s'est fait plus juste, nieilleur, plus moral en un mot que son dieu, cet idéal 
déprécié tombe, entraînant avec lui la religion à laquelle il présidait {arras- 
irando consigo la religion que près Idià). Voilà ce qui doit arriver à un dieu 
ou à un idéal quand la société lui est supérieure. C'est là le secret de la durée 
de certaines religions. L'idéal que nous présente l'Évangile en la personne du 
Christ n'a pu encore se réaliser dans la vie sociale. Pour cela, les plus scep- 
tiques penseurs modernes, lors même qu'ils ont abandonné les pratiques exté- 
rieures du christianisme et cessent de croire à ses dogmes religieux, ne peu- 
vent renier de môme le fond de sa morale. » 

1mi dehors de l'étude philologique que contient ce volume, on peut dire qu'il 
est pom^ ainsi dire l'histoire complète de la formation de toutes les reli- 
gions. 



Nous connaissons nombre de personnes qui charment les longues journées 
qu'elles passent loin de la ville, pendant l'été, en pratiquant, en amateurs, 
l'art do la photograpiiie ; nous avons même vu parfois de charmantes dames 
ne pas craindre de tacher leurs ongles roses par le nitrate d'argent. 

Au moment où chacun prend ses dispositions pour s'installer à la cam- 
pagne, nous voulons signaler un ouvrage écrit par le capitaine Joseph Pi/zi- 
glielli et le baron Hubl, et traduit de l'allemand en français .par M. Gauthier- 
Villars, traitant d'un procédé photographique aux sels de platine, que les 
inventeurs ont dénommé la Platyxotypie. Cet ouvrage a été honoré de la 
médaille d'or Yoigtlander et édité par les soins de la Société photographique 
de Vienne. 



— 89 - 

Les principaux avantages de ce procédé sont les suivants : 

1'^ L'extrême simplicité des manipulations, qui sont plus faciles et plus 
rapides que celles de tous les autres procédés : 

2° Sa grande sensibilité; 

3° L'inaltérabilité absolue des épreuves ; 

4» Le caractère particulier de ces épreuves qui, ai; point de vue artistique, 
ont plus de valeur que les épreuves à l'argent. 

L'extrême sensibilité du procédé au platine permet d'obtenir trois ou 
quatre fois plus d'épreuves que le procédé à l'argent dans le même laps de 
temps. Cet avantage est surtout précieux lorsque le temps est couvert, alors 
qu'il est impossible de faire des tirages <à l'argent. 

Les épreuves, une fois tirées, il suffit d'une demi-heure pour les terminer, 
et le châtelain qui aura invité quelques amis à son château, qui aura pris en 
leur compagnie quelque site les ayant charmés, pourra, lorsque ceux-ci bou- 
cleront leurs valises, remettre à chacun d'eux un souvenir, inaltérable d'une 
excursion à laquelle ils auront pris part, ou l'épreuve d'un groupe parfait, 
réunissant les personnes avec lesquelles ils auront passé des heures agréables. 

Et cela se comprendra facilement, si l'on sait que. par le procédé nouveau, 
les épreuves, une fois tirées, il suffit d'une demi-heure pour les terminer 
complètement et pour les coller sur carton. Les épreuves à l'argent ont besoin 
de subir, comme on sait, un lavage prolongé, un virage, d'être fixées, puis 
lavées encore: elles exigent, de la part de l'opérateur, beaucoup de soins, 
d'attention , sous peine de n'obtenir que des résultats inacceptables ; au 
contraire, il ne faut qu'un peu d'attention pour arriver à produire, avec le 
procédé au platine, d'excellentes épreuves. 

Le ton obtenu est d'un beau noir ou d'un brun sépia, selon que le papier 
a été préparé avec de la gélatine ou de l'arrowroot. Les ombres sont veloutées, 
les nuances très fondues , les parties lumineuses très claires , comme on 
pourra s'en convaincre en jetant les yeux sur l'adorable portrait de femme 
qui accompagne le volume dont nous parlons. 

Nous croyons ce procédé appelé à réussir, pour les raisons que l'on 
trouvera exposées dans l'ouvrage. Les amateurs remercieront M. Gauthier- 
Villars de le leur avoir fait connaître, car il est appelé à leur rendre d'inap" 
préciables services par sa simplicité, sa rapidité, et par le petit nombre 
d'instruments que nécessite son emploi. 



Voici un volume scientifique, mais celui-là n'a pas la forme sévère des ou- 



_ 40 — 
vrages de ce genre, c'est un beau volume in-8, orné de nombreuses et belles 
gravures; Histoire et Applications de I'Électrigitê, signé du nom de 
M""' J. Le Breton. 

Après avoir révélé son indiscutable talent de vulgarisatrice dans son beau 
livre : A travers cliamps. M""' Le i3reton a entrepris d'expliquer aux gens du 
monde les merveilles de l'électricité. Son œuvre est admirable de science, de 
simplicité et de netteté dans l'exposition. Elle a tout l'intérêt du remanie plus 
attachant. 

Le commandant de Braine reçoit dans son salon une lettre du Préfet mari- 
time, qui lui ordonne de partir pour les Antilles avec V Inflexible. Sou fils 
Jacques part avec lui. Le père fait à fenfant les honneurs du vaisseau, qui est 
de première ligne et pourvu de machines électriques les plus perfectionnées ; 
à mesure qu'il les lui montre, il décrit les machines anciennes et les usages 
auxquels servent les uns et les autres. Au port, à propos du phare, il résume 
les généralités sur l'électricité, les projections, le magnétisme, la boussole, 
l'aimantation : puis, à l'occasion d'un orage, il décrit tous les phénomènes 
célesto-terrestres. Le sujet devient plein d'intérêt. .Tacques veut tout savoir. 
Alors le commandant aborde l'histoire de l'électricité et apprend à son fils 
comment s'est constituée cette science nouvelle, comment elle s'est développée, 
quelles sont ses applications, quelle rôle elle joue de nos jours. Aucun point 
curieux n'est laissé dans l'ombre,. 

Le livre se termine par trois chapitres qui fixent les résultats acquis : l'un 
est l'explication de l'exposition internationale d'électricité à Paris, en 1881: 
l'autre rend compte du congrès des électriciens ouvert dans cette ville la même 
année; le troisième est un tableau grandiose, je dirais presque féerique, de 
l'état actuel de forces électriques mises au service de l'homme. 



Mais quittons la science pure pour entrer dans les études sociales. Là, 
j'avoue que j'y éprouve un moindre plaisir, aimant peu à mettre le nez dans 
les questions sociales, questions qui se posent toujours et qui ne se résolvent 
jamais. Lorsque je me trouve en face d'un problème de mathématiques, je sais 
que sa résolution est certaine ; l'aritlimétiriuo, l'algèbre, le trigonométrie et 
toutes les sciences exactes sont là pour me démontrer que 2 et 2 font 4, 
c'est fixé, pas de discussion. Mais, lorsqu'il s'agit de résoudre cette question : 
a Quels sont les éléments moraux nécessaires au développement régulier de 
la démocratie dans les sociétés modernes? » — j'ai quelque peine à croire que 



— 41 — 
l'on en trouve jamais la solution exacte, parce que. dans tout problème, il faut 
au moins deux nombres : l'un servant de point de départ, et l'autre étant à trou - 
ver. Or. pour démontrer les éléments moraux d'une démocratie, le nombre 
connu manque... hélas! celui-ci est encore, à mon avis, dans l'état du mouve- 
ment perpétuel : on en parle beaucoup, on ne le voit jamais. 

Si j'ouvre un dictionnaire au mot Démocratie, je lis ceci : 

« Gouvernement où le peuple exerce la souveraineté. > 

Mais au mot Démocrate, on peut voir : 

« Homme attaché aux principes de la Démocratie. » 

Hum !... attaché à des principes!... que diable cela peut-il bien vouloir dire?... 
je vois mal le lien, et c'est lui que je voudrais entrevoir. 

Donc, l'Académie des sciences morales et politiques avait proposé, pour le 
prix Stassart, au concours de l'année 1881,1e sujet que nous avons exposé 

plus haut : 

« Quels sont les éléments moraux nécessaires au développement régulier de 
la démocratie dans les sociétés modernes. » 

Je crois que j'aurais pu concourir, mais je pense que je n'aurais pas obtenu 
le prix, mon intention étant de n'écrire qu'un seul mot pour réponse, et l'on 
sait que les académiciens aiment peu les gens qui disent en un seul mot ce que 
d'autres écrivent en un nombre de pages considérable. Ce mot, le lien que je 
cherche, que j'entrevois, le seul, l'unique élément moral nécessaire aux démo- 
craties passées, présentes et futures, c'est : V Abnégation. 

Ah! qu'ils auraient bien ri de moi, ces excellents académiciens, et mon 
manuscrit, écrit sur une simple carte de visite eût été délicatement jeté au 
panier, car je n'aurais pas répondu à la question : les éléments, puisque je 
n'en aurais trouvé qu'un seul. Il est vrai qu'il les contient tous, mais c'est 
trop simple, et un in-folio ne suffit pas toujours pour expliquer un mot. 

M. le vicomte Philibert d'Ussel a compris admirablement la question posée par 
l'Académie des sciences morales et politiques ; il a obtenu le prix Stassart, 
et nous y avons gagné un travail très bien fait, d'une pureté de style fort rare 
par le temps qui court, et si l'on pouvait employer une telle expression pour 
un livre aussi sérieux, il faudrait dire : que les idées émises par l'auteur du 
mémoire couronné sont exprimées d'une façon charmante. 

« Que les démocraties travaillent donc, dit M. le vicomte d'Ussel, et surtout 
réussissent à former, dans tous les rangs de la société, des hommes qui, 
magistrats ou citoyens, se montrent animés d'un plus profond sentiment de la 
morale et de la justice, allié à un plus ardent amour de la patrie, et tout le 
reste leur sera donné par surcroit. » 



— 42 - 

Etjustement, Monsieur le vicomte, c'est là oùestle.Qrand mal. mal que vous 
conseillez, et que moi je réprouve, vous dites : se montrent a)iunés^ tandis 
que je dis. moi : soient animés. 

Les démocrates se montrent toujours quelque chose, mais leur abnégation^ 
on ne la voit jamais. 

Je pense cependant que le point qui nous divise, M. le vicomte d'Ussel et 
moi, n'est qu'apparent, et qu'au fond, l'un et l'autre sommes très sceptiques 
vis-à-vis des bienfaits d'un gouvernement démocratique. 

Sisyphe roulait une grosse pierre au sommet d'une montagne : la démocratie 
est cette pierre même, mais hélas! elle glisse sans cesse sur cette pente raide 
qui s'appelait, ou ({uc l'on aurait pu dénommer la montagne de la Démagogie ! 



La Démocratie inscrit ses principes un peu partout sur les murs, moins 
dans les cœurs, et à quelqu'un qui s'indignait de voir écrit sur le portail d'une 
église ces trois mots : Liberté, Egalité^ Fraternité, je montrai un passage du 
roman de M'"^ la comtesse Marie, Monsieur le Curé, roman qui a une grande 
portée morale. 

Le curé, nouveau venu dans la commune, a affaire à des démocrates. 

« L'église était pleine, ce qui ne s'était pas vu depuis trois ans. Il fallait 
bien connaître le nouveau curé. De plus, on était à Villers comme on est 
partout; on tenait à y avoir ce qu'on a ailleurs. On avait fait mourir à la peine 
le dernier curé; on était décidé à faire enrager le nouveau comme l'ancien: 
mais on eu voulait un, puisque les autres en avaient. 

« Nous nous moquons des curés, mais nous en voulons un comme les autres 
« paroisses, disait- on au cabaret, puisque nous payons comme les autres 
« paroisses. » 

(( Quand l'abbé Bernard monta en chaire, on toussa, on se moucha, puis il 
y eut un grand silence. 

€ La prière achevée, le curé dit : 

« Liberté, Égalité, Fraternité! Voilà les premiers mots que m'a criés 
« Villers ; je les ai lus, en lettres blanches, sur le fronton noirci de notre 
église. » 

« Le prêtre fit une pause, les conseillers s'agitèrent, le maire desserra sa 
cravate, l'adjoint avança sa tète de lézard, un homme dissimula un calepin 
derrière son chapeau, les hommes chuchotèrent vers la porte, et les femmes, 
les yeux écarquillés, regardèrent. 



— 43 — 

« Le curé reprit : 

« Les lettres de ces mots étaient toutes fraîches; je les ai saluées comme 
« on salue, au printemps, les fleurs aimées que l'on voit sortir de la neige. Je 
« m'inclinai; j'étais bien devant la maison du Seigneur, puisque son immor- 
« telle devise flamboyait devant la porte. » 

« La foudre, frappant le clocher de Villers, n'aurait pas causé plus d'émoi 
dans réglise. Chacun leva instinctivement la tète, pour voir si la voûte 
ne se fendait pas, 

« Oui. mes frères, continua le prêtre, en regardant le Christ dont la tète 
« saignante se penchait sur l'autel ; Dieu aveugle les révoltés et les pousse, 
a malgré eux, sur son chemin. Ceux qui clouent sur nos murs ces mots, 
« comme un défi, ne font que répéter les trois mots tombés de la croix. Ren- 
« dons à chacun ce qui lui appartient, ces trois mots sont au Christ, c'est lui 
« qui les a prononcés le premier. Avant lui, ils n'étaient pas ; si on oubliait 
ï sa loi. ils ne seraient plus. Je vais vous les expliquer, et si vous les com- 
« prenez bien, vous ne les graverez plus sur les murs, mais dans vos cœurs. 
« Lorsque Jésus annonçait la bonne nouvelle, il n"y avait sur la terre qu'une 
« loi : la loi du plus fort. Il n'y avait que des maîtres sans pitié et des 
« esclaves sans espérance. Il dit : « l'homme n'a pas été fait pour la terre, 
(t mais pour le ciel ; chacun est libre de suivre la route qui y mène, car rien 
« ne peut toucher à l'âme humaine ; quand on veut lui mettre des entraves, 
« on lui donne des ailes. Sur ce chemin, les esclaves marcheront plus vite que 
« leurs maîtres, car je les prendrai par la main. » Il n'y avait que des maîtres 
« sans pitié et des esclaves sans espérance, il dit : « Dans le royaume de mon 
« Père tous les hommes seront également heureux, mais, comme le temps 
« compte dans l'éternité, les derniers d'ici-bas seront les premiers là-haut. » 
« Il n'y avait que des maîtres sans pitié et des esclaves sans espérance, il 
« dit: «Vous êtes tous frères, puisque vous êtes tous enfants de Dieu, aimez- 
« vous les uns les autres. » 

« Le curé s'arrêta un instant, on aurait entendu voler une mouche. — 
« Hélas! mes frères, reprit-il, ces trois mots tombés du ciel ne peuvent rien 
cf dire à ceux qui croient que l'homme en mourant, meurt corps et âme; à 
« ceux qui croient qu'ils ne sont pas sur la terre pour y passer, mais pour y 
« rester ; à ceux qui croient qu'ils sont ici dans leur patrie au lieu d'être en 
« exil. Etes-vous libres de vous lever lorsque la fièvre vous cloue sur vos lits? 
« Etes-vous libres de parler quand un plus fort vous ferme la bouche? Ètes- 
« vous libres, enfin, de ne pas entendre lorsque la mort vous appelle? Vous 
« qui serez égaux au ciel, ètes-vous égaux sur la terre? L'un n'est-il pas 



_ 44 — 
« bossu et l'autre droit? L'un n'a-t-il pas un fils dont il est fier, l'autre une fille 
f dont il a honte? L'un ne meurt-il pas à vingt ans et l'autre à quatre-vingts? 
f Vous traitez-vous en frères, vous qui ne vivez que pour la terre, vous qui 
f voulez être heureux tout de suite, parce qu'après, il n'y a plus rien?... 
« Non, puisque les uns veulent tout garder et les autres tout prendre. Si 
« vous n'êtes pas chrétiens, n'écrivez donc pas ces trois mots sur votre dra- 
f peau, la vie les déclare menteurs. Mais si vous êtes chrétiens, gravez-les 
« au fond de vos cœurs, ils veulent dire : ne fais pas à autrui ce que tu ne 
f voudrais pas qu'il te fasse : aime ton prochain comme toi-même et soufi're 
<r sans te plaindre: plus tu souffriras ici. plus tu seras heureux là-haut. Si 
« vous êtes chrétiens et si vous prenez ces trois mots pour devise, vous aurez 
" ici-bas le pain et là-haut le bonheur éternel. > 

Les hommes chuchotaient près de la porte : 

« Il n'y a rien k dire à cela. » 



A côté de ce livre, et dans un sens contraire, je dois signaler le Manuscrit 
ueJl'abbé N"*, le premier ouvrage littéraire du peintre P.-L. Couturier, qui se 
révèle comme romancier et penseur. 

Le grand combat de la foi et de l'esprit, dans une âme de prêtre, y est peint 
dans ses déchirements, ses désespoirs et dans le triomphe de la pensée sur la 
conception théologique. 

Ce livre se recommande, quoique le fond soit très discutable, par de grandes 
qualités de style, des idées réfléchies, des sentiments dignes, et surtout par la 
convenance avec laquelle M. Couturier dirige sa discussion. Il est un de ces 
hommes avec lesquels on aime à discuter ; que l'on peut regretter d'avoir 
comme adversaires, mais qui enlève toujours la sympathie de son partenaire, 
s'il ne le convainct pas. 



Aventures d'une femme galante au xvm" siècle. On sera peut-être bien 
étonné de rencontrer ce titre au milieu de cette partie de notre Revue, partie 
plus particulièrement consacrée aux ouvrages scientifiques et historiques; 
cependant, lorsqueje dirai que ce volume est signé du nom de l'auteur des Belles 
amies de M. de Talleyrand et des Amoureuses du colonel, on comprendra 
que c'est bien plus ici que doivent se placer les ouvrages de M'"" Mary Sum- 
mer, que dans la partie plus spécialement consacrée à l'analyse des romans. 

Nous n'avons rien à retrancher des éloges mérités que l'un de nos collabo- 



— 45 — 

rateurs a adressés à l'auteur des A^noicreuses du colonel, lorsqu'il rendit 
compte de cet ouvrage, et nous n'avons qu'à renvoyer nos lecteurs à lapage305 
de notre troisième volume, mais nous avons la bonne fortune de pouvoir y ajouter 

une page de la préface que M. Jules Claretie a écrite pour ce nouveau travail, 
et nous applaudissons aux louanges qu'il adresse à l'auteur de l'ouvrage qu'il 
veut bien présenter au public. 

« L'école naturaliste, dit M. Claretie, qui prétend avoir inventé le document, 
ne sait-elle pas que, pour mener à bien un ouvrage d'iiistoire, - fût-ce un 
roman écrit en marge de l'histoire, — il est nécessaire de fouiller et de cher- 
cher bien des « documents »? aussi, le moindre détail de costume, le plus petit 
fait, une scène de mœurs, la promenade d'un personnage dans une rue ou son 
entrée dans un café, exigent aussitôt une recherche, une étude, une décou- 
verte. Je sais tels romans historiques écrits avec une collection de vieilles 
estampes et un plan de Paris d'autrefois sous les yeux. Les romans de 
M'"^ Summer ont dû être ainsi composés. Elle a le respect de la science, et c'est 
aux Mémoires du passé qu'elle va demander le secret de ses demi-fictions. 

Il était évident qu'un esprit aussi curieux, un talent doué à un tel degré 

de cette faculté si rare de l'évocation, serait attiré, quelque jour, par l'existence 
romanesque, bizarre, tout à fait spéciale de cette Morency qui fut à son heure 
une des reines de Paris, précisément en un temps où Paris ne voulait plus ni 

rois ni reines. » 

Il y a, dans le livre de M'^^ Summer, des portraits charmants et de vrais 
tableaux des mœurs de ce temps-là : par exemple, je cite un simple paragra- 
phe, comme c'est touché! 

a Petit, laid, ridicule, Garât faisait des ravages inouïs: il avait un secrétaire 
uniquement occupé à répondre aux billets sans orthographe, mais non sans 
passion, qu'écrivaient, au tenorino, duchesses, grisetttes. Lorsque, dans 
Orphée, Garât lançait le fameux récitatif: « Laissez-vous toucher par mes 
pleurs, » la salle, obéissante, éclatait en sanglots; et si, à la fin d'un concert, 
il daignait chanter le «troubadour en prison o, on emportait généralement plu- 
sieurs femmes évanouies » 

La Morency est bien la fille d'un siècle d'aventures qui avait débuté par 

l'hypocrisie et finissait par le scepticisme ! 

Gaston d'Hailly. 



— 46 — 



REVUE DE LA QUINZAINE 



ANALYSES ET EXTRAITS 

ROMANS 

Voici un fort joli roman de M. Audré Mouezy : Vic-en-Sèciie, écrit avec talent, 
(fun style charmant et qui, s'il a un défaut, ne pourrait se laisser reprocher que 
de mener le lecteur un peu trop dans « le bleu » , tout en laissant, dès le 
début, deviner le dénouement. 

Le récit commence par la description du pays au milieu duquel va se dérou- 
ler l'action : 

i Yic-en-8èche est un bourg fort gai, avec des fleurs et des rideaux blancs à 
toutes les fenêtres. 

« Les couturières et les repasseuses chantent tant que le jour dure, tirant 
l'aiguille, glissant le ter d'une main leste. Trois frères menuisiers rabotent et 
varlopent des armoires et des lits pour mettre les fermiers en ménage. En 
face, un charron dans le progrès expose une fameuse mécanique, et explique 
aux métayers encroûtés le nouveau système pour battre les grains. 

a Toute cette population d'ouvriers met la poule au pot toutes les semaines, 
boit du vin blanc doré qui pétille dans le verre. L'homme exhibe le dimanche 
une redingotte de drap tin. La femme, jalouse des chapeaux bourgeois, met 
des rubans et des fleurs sur ses bonnets qui deviennent, de coquets qu'ils 
étaient, disgracieux et ridicules. 

a Au milieu du bourg, les panonceaux du notaire brillent d'un éclat fulgu- 
rant entre l'huissier et le commis des indirectes, — deux jeunes coqs de village 
qui trouvent la notairesse très belle, mais rentreraient sous terre avant d'oser 
le lui dire. Par un hasard malheureux, le médecin perche sur le coteau tout 
proche du cimetière. Hoti/U soit qui niai y pense!. Le docteur Melchior est 
bien un peu casseur d'assiettes, — surtout après un copieux diner, — mais il 
a le cœur sur la main et n'assassine pas plus de clients que ses confrères à dix 
lieues à la ronde; les paysans l'adorent parce que c'est un bon homme, pas 
fier du tout, qui les saigne et les purge à volonté, leur arrache la mâchoire 
sans sourciller, et donne en passant un petit conseil pour les bêtes malades. 



— 47 — 
« Depuis que les habitants de Vic-en-Sèclie ont un télégraphe à l'usage des 
gros bonnets de l'endroit, un chemin de fer qui n'a encore écrasé personne, un 
comice agricole et une compagnie de pompiers, ils se croient d'une essence 
supérieure à celle de leurs voisins, et affectent volontiers des airs méprisants. 
Maisqu'ils prennent garde !... Cette outrecuidance pourrait offenser le conseiller 
général..., un pur, celui-là, bien en cour, républicain jusqu'aux moelles, riche 
propriétaire au bourg voisin; qu'ils prennent garde!... 

a Quatre heures sonnent au clocher dont la flèche de pierre blanche s'élance 
droite et gaie à travers les rayonnements d'un jour de juillet. Aussitôt, deux 
bâtiments posés l'un près de l'autre comme deux frères jumeaux, sur la route 
qui tourne au pied de l'église, sortent du calme où la lourdeur d'une après-midi 
d'été les avait plongés. 

« C'est d'abord un bourdonnement indistinct, un bruit de voix en sourdine, 
puis des piétinements sur place, des pupitres violemment fermés, et, par-dessus 
tout cela, des coups de signal se répétant à intervalles égaux. 

a Dans leurs cages, au-dessus des toits, deux cloches grêles, criardes, de tim- 
bres absolument différents, s'élancent de-ci de-là, comme des folles, sonnant, 
avec une sorte de fureur, l'heure de la liberté pour les cent cinquante petites 
filles élevées chez les sœurs de la Providence, et les deux cents gargons confiés 
aux soins pieux des frères des Écoles chrétiennes, Ange- Aristide et Hilarion. 
« La grande porte, à laquelle une glycine tordue formait un fronton de 
feuilles vertes et de grappes embaumées, s'ouvre largement. Frère Aristide 
parait d'abord, se pose en statue sur la première marche, et, devant lui, la bande 
grouillante défile, gardant jusqu'au détour une apparence de discipline. 

« Les petits continuent leur marche tranquille entre les deux rangées de 
maisons, et, par les portes entre-balllées, font une brusque irruption au foyer 
paternel. Pour les plus grands, dont les poumons ont besoin de fonctionner, 
les membres de se détirer, c'est autre chose : les uns engagent de formidables 
parties de saut-de-mouton, d'autres roulent des billes d'agate, qui se perdent 
dans l'épaisse poussière ou dans l'herbe uniformément grise des banquettes. 
Les plus effrontés criblent de pierres, — tout en coulant des regards soup- 
çonneux du nord au sud, de l'est à l'ouest, — les grands marronniers qui 
dominent la propriété du notaire, et crient de joie lorsqu'un marron brun et 
doré, brusquement détaché de son enveloppe, tombe au milieu des maraudeurs. 
Le notaire est bon garçon et donnerait ses marrons par douzaine si on les lui 
demandait; mais quoi! Thomme est un homme dès le maillot, et le bien 
défendu, coquins, — disons le mot, volé! - n'a-t-il pas toujours une valeur 
inappréciable ? 



— 48 — 

€ Dans un coin, près d'ane barrière, les plus grands, ceux qui ont de vieilles 
rancunes à liquider, se mesurent de l'œil, « puis s'empoignent » avec la justice 
expéditive de leur âge. Une première claque s'allonge, franche, en pleine 
figure: le battu, la joue empourprée, riposte avec fureur: les deux corps 
souples s'enlacent, qui dessus, qui dessous, trop essoufflés, trop attentifs pour 
perdre leur haleine en gros mots ; la galerie se forme et se passionne pour 
Pierre ou pour Jean : « il a raison ! il a tort ! hardi! oh le grand lâche ! bien 
tapé! » Et flic ! et flac ! Et voilà la mêlée qui devient générale, sans qu'on sache 
pourquoi. Et de tous les points de l'horizon les mamans accourent, lançant 
des exclamations désolées et des coups d'œil piteux aux genoux emportés, 
aux collets de veste retombant sur l'épaule. Les pères arrivent à la rescousse ; 
le cordonnier, les mains noires de poix ; l'épicier, en tablier blanc ; le boulan- 
ger, tout poudré de farine. Ils crient très haut en ramenant le gamin par 
l'oreille. Au fond de l'âme, ils ne sont pas fâchés de le voir rageur et vigou- 
reux, pas du tout poule mouillée !... » 

Ce roman, qui commence par un tableau si vrai, que tous nous connaissons, 
raconte l'histoire d'un amour contrarié par des situations de fortune et ne 
manque pas d'intérêt. 

Lorsque nous ajouterons qu'il fait partie de la Bibliothèque des mères de 
famille, nous aurons dit qu'il peut être lu par tout le monde, sans danger 
pour la moralité. 



Voici un joli volume, les Coudes sur la. table, par M. O'Bennt, collection 
de nouvelles absolument divertissantes, auxquelles il manque peut-être la 
finesse, mais qui, sans grand danger pour la moralité, sont drôles au possible, 
témoin celle-ci, intitulée Procès- Verbal; nous avons tellement causé de choses 
sérieuses dans ce numéro, que nous voulons y introduire une pointe de 
gaieté : 

« Nous, Myrtill Dieulafait, gendarme de première classe, assermenté au 
vœu de la loi, nous trouvant en tournée de correspondance avec le brigadier 
Huppé, chef de notre brigade de gendarmerie, en résidence à Saint-Plat 
(Haute-Somme) ; nous étant trouvé sur le bord de la rivière, au lieu dit l'Aul- 
naie, et à 7i3 mètres du bureau du péager municipal de ladite ville de Saint- 
Plat, le dix-neuf juillet mil huit cent quatre-vingt-un. à six heures quarante- 
cinq minutes du soir, avons demandé au dit brigadier Huppé de prendre un 
bain froid dans la dite rivière, ce que le brigadier Huppé nous a accordé, vu 
que la chaleur avait été presque tropicale et, comme étant hors de service, il 



— 49 — 

était loisible aux simples gendarmes de gérer leurs soins de propreté et l)ains 
extraordinaires. 

« Ce fut sur cette autorisation ver])ale que nous demeurâmes au dit lieu dit. 
et. qu"après avoir attaché avec soin notre clieval Rubicon à la maîtresse 
branche d'un saule marsault, nous nous sommes déshabillé sous les arbres. 

« Qu'ayant placé nos armes, uniforme, bottes et insignes sur le dit cheval 
Rubicon, nous avons revêtu en manière de caleçon, notre mouchoir bleu à 
carreaux, selon le vœu de la pudeur décente, et sommes descendu dans la 
rivière, en nous tournant vers le courant, vu que l'on entendait plus bas, sous 
la ramée, un murmure de voix et le clap-clap du battoir des lavandières. 

«Cinq minutes à peine que nous étions en natation, nous avons entendu 
comme un bruit de cheval qui piaffait du sabot, et nous en étant rapproché 
pour éclaircir, nous avons reconnu que, fectivement, Rubicon était entouré 
d'un homme vêtu en civil qui examinait le fourniment, bottes et insignes pla- 
cés par nous sous la garde dudit cheval Rubicon. 

« Cet individu détacha le cheval et voulut se mettre en selle, nonobstant les 
interpellations légales que nous lui avons sommé de laisser cet animal. 

Le délinquant ne tint aucun compte de nos appels réitérés et, malgré la résis- 
tance du cheval Rubicon, il parvint à monter dessus et se trouvait en selle 
lorsque nous sommes arrivé sur les lieux. 

« Ace moment, le dit cheval Rubicon reconnut que le dit individu délinquant 
n'était pas son cavalier et gendarme légitime et continua à se cabrer vivement: 
tel que nous apercevant, vêtu seulement d'un mouchoir bleu à carraux, en 
observation de la pudeur décente, le dit cheval Rubicon méconnut même notre 
voix verbale et s'élança avec vitesse et rapidité. 

« C'est alors que n'écoutant que la voix du devoir, nous parvînmes à saisir 
le malfaiteur délinquant par le devant de son habit et que, l'ayant renversé 
sur la croupe, nous avons réussi à nous mettre en selle, sans étriers ou 
autres. 

« Le cheval Rubicond, naïvement effrayé des hypothèses actuelles, partit au 
triple galop, ne sentant plus ni le mors ni la bride, et sourd à la voix, courant 
ventre à terre vers la ville, pendant que le dit délinquant se débattait sous 
nous en poussant des clameurs sauvages que nous nous efforcions d'étouffer. 

« C'est à ce moment que nous avons cru reconnaître le grand criminel Walder. 
dont le signalement a été communiqué à la brigade, par son pantalon gris-de- 
fer, ses bottines à élastiques et ses chaussettes à raies bleues. 

<( Tant qu'au surplus de l'assassin, tel que physionomie, barbe ou autres, il 
n'était pas possible de reconnaître, vu qu'étant placé sur lui-même, n'ayant 



- 50 - 

pas d'étriers et réjeté vers la croupe à chaque soubresaut du dit Rubicond, 
nous cachions le signalement du dit soupçonné Walder, lequel nous entendions 
crier h chaque temps de galop: mi... se... ra... ble... va... je... t'é... tran... 
gle... rai...; propos confirmatifs de sa profession d'assassin contumax.; 
même qu'il nous ensanglanta les flancs, cuisses ou autres avec ses ongLs 
acérés. 

« C'est ainsi que nous arrivâmes, en traversant la ville, où Rubicond se 
précipita dans la cour de la caserne de la gendarmerie, que le délinquant fut 
remis au l^rigadier Huppé qui nous affligea quatre jours de prison pour tenue 
non conforme à l'ordonnance. 

« Notre collègue de gendarme Mahut interrogea le délinquant prévenu du vol 
d'un cheval, armes et bagages à l'intérieur, avec sévices, violences, injures et 
attentat aux dépositaires de l'autorité; qu'il déclara, en s'essuyant la flgure 
avec notre mouchoir bleu à carreaux, être monsieur le sous-préfet de l'arron- 
dissement et avoir voulu rétrograder le gendarme abandonnant ses fourniment, 
armes, insignes et autres. 

« Nous n'avons pu faire le constat de l'identité du dit, vu que le signalement 
de cet individu n'avait pas été signalé à la brigade, tels que ceux des autres 
assassins contumax, nommés Walder, Jud et autres; mais qu'il a été reconnu 
avoir dit la vérité dans sa base par M. Lanoti, agent-voyer cantonal. 

« Et qu'à ses clameurs et assertions que nous n'aurions pas voulu être à sa 
place, nous avons seulement répondu en réplique légitime que nous n'aurions 
pas voulu qu'il soit à, la nôtre. 

« En foi de quoi nous avons dressé le présent procès-verbal, affirmé au vœu 
de la loi et transmis dans le délais aux autorités compétentes. » 

« Entendez-vous des histoires comme celle-ci, dites, les coudes sur la table, 
entre garçons?... quels éclats de rire! 



A côté des nouvelles si franchement gaies de l'auteur qui signe O'Bennt, 
celles contenues dans le 108« Uhlans, par M. Alphonse Labitte, me paraissent 
bien pâles. L'auteur écrit avec talent, presque poétiquement même, mais ses 
récits et surtout son 108^ frisent presque la farce. 

M. Alphonse Labitte raconte qu'au milieu de la nuit un régiment de uhlans, 
le 108% accompagné d'une demi-batterie d'artillerie, fut envoyé pour sur- 
prendre un gros de francs-tireurs, qui avait été aperçu par des coureurs 
allemands. Les soldats en reconnaissance s'étaient trompés, et la masse noire 



— 51 — 

qui les avait si fort inquiétés n'était qu'un escadron de dindons, contre les^ 
quels on ordonne de lancer quelques projectiles. 

J'avoue que cette farce, au gros sel, ne me plaît que très médiocrement. 

Le meilleur de l'ouvrage, à mon avis, est son titre, celui-ci forcera un peu 
le succès du volume. 



Ah! que j'aime mieux les fins récits d'iVlfred Delvau, comme cela pétille, 
d'esprit ! et les Cocottes de mon Grand-Père que les éditeurs Marpon et 
Flammarion viennent de réimprimer pour leur bibliothèque illustrée, en 
seront, pour ainsi dire, le premier soldat. 

On sait que l'ouvrage original avait pour titre « le Fumier d'Ennius » 
Alfred Delvau a mis, dans ces Nouvelles parisiennes, tout son talent des- 
criptif, et certaines d'entre elles, telles que Miss Fauvette, la Première Mai- 
tresse, sont d'une forme adorable et touchent la réalité. 

De nomdreux dessins de Marais et une belle eau forte représentant l'inté- 
rieur d'un cabaret dans lequel deux fillettes implorent la charité, donnent au 
livre l'aspect artistique recherché par les bibliophiles. 



Les Gaietés du Sabre, signé Louis d'Or, est un petit volume comme on en 
voit tant, dans lequel on fait défiler sous les yeux des Français, qui en com- 
prennent l'esprit, et des étrangers, qui n'en voient que la lettre, une armée 
fantaisiste, et s'occupant de tout autre chose que de ce qui devrait l'inté- 
resser. 

En mélangeant beaucoup d'esprit, de jolies femmes et quelques pantalons 
rouges, on obtient les Gaietés du Sabre, et l'auteur, des louis d'or. 



- M. Hector Malot, en écrivant son nouveau roman, Marichette, a cédé au 
désir de dire son mot dans la question chère à M. Vitet, et à M. Alexandre 
Dumas : la recherche de la paternité. 

Marichette est orpheline, elle ne sait qui la recueillera, mais sa mère, en 
mourant, lui a dit : « Ton cousin est riche, il prendra soin de toi. » Le cousin 
prend soin de la jeune fille, en effet, mais aussi il la viole. (Gela est un peu 
raide et ne me parait pas absolument utile au développement de la thèse.) 

Marichette a un enfant et, bien entendu, le cousin ne reconnaît pas le petit. 



— 52 — 

•i^rocès : la mère est déboutée, et le père lui jette une aumône dérisoire que 
celle-ci refuse. 

Ce roman, très joliment écrit, —M. Hector Malot ne peut moins faire. — 
est un peu brutal, et cela se comprend, l'auteur ayant voulu forcer la note 
pour donner plus de puissance au développement de sa pensée. 

On écrira encore beaucoup sur cette question, mais nos députés, saisis de la 
proposition Yitet. ne s'en occuperont jamais que pour la forme, — ils n'y ont 
aucun intérêt électoral ! 



Le roman de M. Pierre Sales, Abandonnées, est très bien écrit, très atta- 
chant, ému et dramatique. Ce volume est un des bons ouvraoes qui me soient 
passés sous les yeux depuis longtemps. 

Impossible de trouver quelque chose de plus frais, que cette idylle qui se 
passe rue Alain-Cliartier. 



Un volume qui me parait soulever une question des plus urgentes à résou- 
dre, celle de la médecine légale dans les maisons d'aliénés, vient d'être traitée 
sous forme de roman, et d'une manière des plus dramatiques, par M. Yves 
(îuyot. sous ce titre : Un Fou. 

Il y a dans ce volume des figures de médecins aliénistes que je recom- 
mande à l'étude de nos lecteurs, c'est de la physiologie préparée par une 
longue suite d'observations et de séances dans les cliniques. 



La Collection des meilleurs romans étrangers s'augmente cliaque jour et 
nous fait connaître cette littérature anglaise si différente de la nôtre. Ali ! que 
diraient les mères de famille en Angleterre si elles voyaient entre les mains 
de leurs filles, les romans que nous laissons lire aux nôtres. 

!•:. Nora a traduit l'ouvrage de :\Irs Kdwardes : Une singulière Héroïne : 

M. G. Labouchère, celui de Miss Florence Marryat : Deux Amours : 

M. Léon Bochet, un volume dHamilton Aidé : Rita : 

Et les Nouvelles de Salon ont été traduites par un anonyme qui a su en 
conserver tout le charme. 

Alexandre Le Glère. 



— o3 



SALON 

M. Eiumanuel Ducros est un poète fin et délicat qui sait rendre par le 
îharme de sa poésie les impressions qu'il ressent en face d'une peinture. 

La quatrième année de sa publication artistique, Une Cigale au Salox 
JE 1884, a obtenu, comme les précédentes années, la sympathie de tous ceux 
lui ont quelque admiration pour les arts. Nous sommes heureux de trouver 
ians ce joli volume l'alliance de la poésie et de la peinture. 

Citons ce que le tableau de Jules Lefebvre, 1' Aurore, a su inspirer à 
M. Emmanuel Ducros, parmi tant d'autres poésies qui ont fait naître la valeur 
irtistique des œuvres exposées cette année. 

L'Étoile du matin s'élance dans l'espace. 

Elle sort du milieu des eaux, près des iris ; 

Elle jette dans l'air un si joli souris 

(Jue l'on dit dans le ciel : « C'est l'Aurore (lui passe. » 

Le nuage rougit en la voyant venir. 

Quand son écharpe bleue, ainsi qu'un léger voile, 

Vole tout autour d'elle et caresse l'étoile. 

Ce serait un péché, vraiment que de dormir. 

Phébus ouvre les yeux et le ciel se colore. 
« Le jour est revenu, je vous quitte ; à demain,» 
Dit-elle en s'enfuyant, comme un songe divin : 
Et l'esprit, tout charmé, voudrait la voir encore. 

On voudra certainement connaître les poésies inspirées à M. E. Ducros par 
les soixante-quatorze meilleures toiles de notre Salon. 

Gaston d'Hailly. 



— 54 - 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



— Sous ce titre : Réflexions et pensées, la librairie Germer Baillère et C'« 
livre au public une brochure de F. Durand Desormcaux, ancien conseiller 
d'État, directeur du personnel au ministère de la justice et membre du conseil 
général de l'Yonne, mort récemment à l'âge de quarante ans. 

Les Ré/h'xions et pensées sont précédées d'une instruction développée de 
M. Charles Yriarte, qui fait comprendre quel intérêt s'attache à ces travaux 
secrètement accomplis en dépit de l'écrasant labeur des fonctions adminis- 
tratives de l'auteur, à un moment où nous traversions une crise politique 
d'une incontestable gravité. Les manuscrits complets ont été trouvés dans 
les papiers de M, Desormeaux après sa mort. 

— Signalons le beau drame philosophique, Abélaud, composé par M. Charles 
de Rémusat. — Ce drame est publié, avec une préface et des notes de M. Paul 
de Résumât, son fils, par la librairie Calmann-Lévy. 

— Une nouvelle édition de l'étude du D'' Gabriel Légué, sur Urbain Gran- 
DiER ET LES POSSÉDÉES DE LouDUN, vicot de paraître chez Charpentier. Il y a 
dans ce volume des pages à faire frémir ; jamais la mort épouvantable de ce 
prêtre sacrilège n'avait été racontée d'une façon plus émouvante. 

— Le travail publié dans la Gazette du Dimanche, par le général Ambert. 
sur V Invasion de 1870, vient d'être réuni en un fort volume in-8, paru à la 
librairie Bloud et Barrai. Ce n'est que le commencement d'une série de récits 
touciiunt aux événements militaires de la dernière guerre: d'autres volumes 
raconteront les faits qui se sont passés dans l'Ouest, l'Est et le Nord, et ceux 
du siège de Paris. 

— M. le baron Ernouf a écrit un petit volume qui montrera ce que peuvent 
les hommes qui, parle courage, la science, la patience et la volonté, se mettent 
à la recherche de l'inconnu, cette Histoire de quatre, inventeurs français 
AU xix" siècle, Sauvage — Heilmann — Thimonier — GifFard, est destinée à 
ne pas laisser oublier des hommes qui ont travaillé bien plus pour l'humanité 
que pour eux-mêmes. 

— Le magnifique ouvrage de M. Germain Bapst, les Métaux dans l'anti- 
quité ET AU MOYEN AGE, exécuté avcc luxe par l'éditeur G. Masson, avec onze 



planches hors texte, formera plusieurs ouvrages détachés. Celui qui vient de 
paraître : l'Étain, étudie ce métal, premièrement dans l'antiquité, montre ce 
qu'était l'orfèvrerie d'étain chez les barbares à l'époque préhistorique, l'orfè- 
vrerie d'étain en Grèce et à Rome, et la poterie d'étain en cette ville et chez les 
barbares. En second lieu, l'auteur dit ce que fut l'étamage chez les Gaulois et 
les Mérovingiens, l'orfèvrerie religieuse en étain avant les croisades, puis il 
fait l'histoire des corporations s^occupant du travail de l' étain. 

En dernier lieu, il montre la richesse des pièces d'art d'étain au xv!*" siècle, 
richesse qui est toute dans le travail, le métal étant sans valeur. Il traite spé- 
cialement de l'œuvre de François Briot et ses imitateurs. 

— Letomepremierd'un ouvragedes plus importants pour les familles. Traité 

CLINIQUE ET PRATIQUE DES MALADIES DES ENFANTS, par MM. leS doCteUTS F. Ril- 

let et E. Barthez, est paru chez l'éditeur Félix Alcan. Il traite des maladies du 
système nerveux, des maladies de l'appareil respiratoire, donne des considéra- 
tions sur l'état physiologique et pathologique du malade, traite de l'examen 
des enfants malades et du mode d'administration des médicaments chez les 
enfants. 



CHRONIQUE 



10 juin 1884. 

Il nous est d'autant plus facile de traiter impartialement la question soulevée 
par toute la presse à propos du Maître de Forges de M. Georges Ohnet^ que 
lors de l'apparition de Serge Panine^ nous n'avons pas été saisi de l'enthou- 
siasme général, et que le couronnement de cet ouvrage par l'Académie est tou- 
jours resté pour nous un mystère dont la solution est certainement ailleurs 
que dans le mérite transcendant de l'œuvre. 

Le Maître de Forges, qui nous plait infiniment mieux que Serge Panine, a 
eu un succès mérité, n'a point été couronné par l'Académie, et, au théâtre, 
tiendra l'affiche très longtemps encore. 

Mais voilà que le succès même a suscité des envieux à M. Ohnet, et ne 
sachant comment attaquer un homme qui gêne, paraît-il, certaines personnes, 
parce qu'il tient l'affiche trop longtemps, et que ses ouvrages sont demandés 
au détriment d'autres qui ne les valent pas, on accuse de plagiat l'auteur du 
Maître de Forges. 

Cette question du plagiat me semble avoir été suffisamment traitée lors du 
fameux procès Mario Uchard contre Sardou, la Fiarnmina contre Odette. 

M. Ohnet, s'il n'a pas eu complètement le mérite de l'invention dans le Maî- 
tre de Forges, a fait une œuvre absolument nouvelle avec une idée déjàéclose 
ailleurs. Je voudrais bien savoir quel est l'écrivain qui pourrait juger que per- 
sonne avant lui n'a mis en scène certains tableaux? Mais de l'arrangement, de 
la mise en scène»précisémentde ces tableaux, dépendent le succès de l'ouvrage, 
et tel écrivain qui n'aura produit qu'une chose fort ordinaire avec une idée, n'a 
nullement à crier : au plagiat ! lorsqu'un autre reprend son thème, et en fait 
une œuvre de mérite. 

Oui, M. Georges Ohnet a eu du succès ; oui, il gagua beaucoup d'argent avec 
ses ouvrages, mais si l'on en cherche le pourquoi, c'est que ceux-ci sont d'une 
haute moralité; ils sont dominés par deux figures très puissantes : une femme 

I 

dans l'un, un homme dans l'autre. 

N» 87 



— o8 — 

Cet enthousiasme puiir uu jeune écrivain, qui s'est révélé tout d'un coup, se 
poursuivra-t-il? La question est difficile à résoudre, et je n'hésite pas à dire 
qu'il suflirait de quelques volumes comme Lise Fleuron pour souffler sur une 
renommée qui s'est élevée peut-être un peu trop bruyamment. 

Cette histoire de Lise Fleuron a été racontée mille fois et d'une façon Lien 
plus dramatique encore que M. Ohnet ne l'a fait. Le théâtre et ses intrigues 
sont connus, archi-connus, et, quant au roman de cette jeune lille, il est d'une 
Lanalité à nulle autre pareille, quoique raconté eu plus de 460 pages; cela sent 
le roman écrit à la hâte pour les journaux : le tirage à la ligue. 

.T'ai dit jadis quel plaisir m'avait fait éprouver la lecture du Maître de For- 
t/es ; avec la même franchise, j'avoue que Lise Fleuron ne m'a pas satisfait, c'est 
mon droit ! mais de là à accuser les gens de plagiat, comme on vient de le faire 
à propos du Maître de Forges, il y a loin. Le Maître de Forges., à mon avis, 
est un ouvrage qui s'impose; ce livre a une valeur réelle, mais justement pour 
cela, un demandera plus à son auteur : succès oblige ! 

Gastun d'Hailly. 



59 — 



HISTOIRE, VOYAGES, SCIENCES, ETC. 



M. Louis Jucolliot a entrepris un ouvrage dont Tampleur effraierait un lionmie 
moins travailleur qu'il ne l'est. Ecrire L'Histoire naturelle et sociale de. 
l'humanité, c'est reprendre l'histoire du monde entier depuis sa première 
évolution jusqu'à nos Jours ; demander à chaque brin d'herbe la raison de son 
existence, à chaque infiniment petit, comme aux plus monstrueux des animaux, 
quels sont ses rapports avec l'humanité, à chaque pierre, à chaque étoile, à 
chaque goutte d'eau comme aux océans, les secrets de leur naissance, de leur 
vie, de leur mort. 

Nous sommes au seuil d'un monde nouveau. L'esprit humain, dit M. Louis 
Jacolliot, vient d'entrer dans son âge scientilique. La science positive, c'est- 
à-dire la réalité dans les faits, tend à remplacer partout le raisonnement kpriori^ 
l'hypothèse et les vains systèmes des sophistes. Pendant de longs siècles, l'hu- 
manité n'a vécu que de rêves, de superstitions et de mystères, elle est aujour- 
d'hui affamée de vérités. 

Que valait la science, dit-il, quand elle ne pouvait se constituer en dehors 
de la révélation apocryphe des temples ? quand elle était forcée de se mouvoir 
entre les étroites barrières d'un texte sacré? Qu'est-elle aujourd'hui qu'elle se 
peut développer dans sa force et sa liberté? Voyez par quelle poussée gigan- 
tesque elle a brisé tous les rouages de la vieille machine sociale, changé les 
conditions de la vie, et révolutionné le monde ! 

Les méthodes exactes nous ont donné la vapeur qui sillonne le globe et, dans 
toutes les choses de l'industrie, centuple les forces de l'homme. Elles nous 
ont donné l'électricité qui a supprimé la distance. 

Astronomie, géologie, histoire naturelle, chimie, physique, aiiatomie, phy- 
siologie végétale et animale, tout marche à la conquête de vérités absolues, 
que Tienne viendra désormais détruire, car elles sont le fait des lois éternelles 
qui dirigent le fonctionnement de l'univers. 

Les deux Bacon, Newton, Galilée, Copernic, Pascal, Kepler, Descartes, pour 
ne nommer que les plus grands, ont vigoureusement commencé le siège du 
vieil édifice sacerdotal qui résumait toutes les erreurs du passé. A notre 



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époque était réservée la joie de voir cet édillce s'écrouler de toutes parts; il n'y 
a plus qu'à déblayer la place et à construire le nouveau temple de science et 
de vérité que l'esprit moderne léguera aux âges futurs. 

M. Louis Jacolliot veut écrire l'histoire de l'humanité de tout autre façon 
qu'on ne l'a fait jusqu'ici : Tous les écrivains, qui se sont donné la noble mis- 
sion de transcrire les faits et gestes de l'humanité, ont jusqu'à ce jour consacré 
la partie la plus importante de leurs travaux à la vie politique des nations : 
guerre, luttes diplomatiques, conquêtes, invasions, révolutions, sont toujours 
placées au premier plan et dominent l'œuvre d'une manière absolue... Au lieu 
de suivre dans sa marche à travers les siècles le mouvement général de l'es- 
prit humain, on s'est surtout occupé à faire pivoter l'existence entière des 
nations autour de l'existence des prétendus grands hommes qui ontété appelés 
à diriger les destinées de leur pays. Sans doute la plupart des historiens ont 
tenu compte de la marche constamment progressive de la civilisation : mais 
en donnant à chaque époque sa physionomie spéciale dans les arts, les lettres 
et les sciences, ils semblent n'avoir considéré toutes ces manifestations de la 
vie sociale que comme des choses accessoires à l'histoire, et tel ouvrage qui 
consacre deux cents pages à Alexandre ce fou, « qui mit l'Asie en cendres », ne 
fait pas l'aumône de dix lignes à Galilée, Copernic, Newton ou Descartes; on 
écrira vingt volumes sur Napoléon, et à peine nommera-t-on Lavoisier par qui 
ont été posés les principes de la chimie moderne, de cette science qui a mis 
l'homme en possession de toutes les forces de la nature, et qui a donné à l'in- 
dustrie, par ses moyens nouveaux, le développement le plus extraordinaire que 
le monde ait encore vu. 

On se demande ^vraiment par quelle aberration de l'intelligence, les véri- 
tables grands hommes sont toujours relégués au second plan, tandis que les 
places publiques n'ont pas assez de statues et l'histoire pas assez d'adulation 
pour les massacreurs d'hommes, dont l'influence néfaste s'est toujours exercée 
aux dépens de la civilisation. 

La guerre, nous le savons, ne disparaîtra de notre globe qu'avec les der- 
niers groupes d'hommes de la race quartenaire, et l'appel à la force, dans la 
constitution actuelle de l'être humain, sera toujours Vultima ratio des peuples, 
mais il y a loin de la constatation de ce fait ])rutal à la déilicalion des conqué- 
rants. 

Les panégyristes de Napoléon, par exemple, prétendent que le sang dont 
l'ambition effrénée de ce soldat a arrosé tous les champs de bataille de l'Eu- 
rope, a fait germer partout les idées d'égalité et de liberté, consacrées par les 
constitutions modernes. Une pareille opinion ne saurait subsister devant 



— 61 — 

rxamen impartial des faits, et c'est par une perversion absolue des rôles que 
l'on attribue au canon des résultats uniquement dus à l'influence de cette 
pléiade d'écrivains, de penseurs, de philosophes, de savants, qui a fait du 
xviii^ siècle le grand siècle de l'émancipation humaine. Vingt ans de guerre e 
de ruines n'ont produit que le plus regrettable des temps d'arrêt dans le 
développement pacifique de cette influence, tout en semant dans l'esprit des 
nations des ferments de discorde et de haine dont elles se ressentent encore 
aujourd'hui. 

L'Allemagne incendiée s'est préparée, pendant plus d'un demi-siècle, pour 
l'heure de la vengeance, et la France, à son tour ravagée, élève ses générations 
nouvelles dans l'espoir de la revanche. Il faut donc remonter jusqu'au prétendu 
héros d'Arcole et de Marengo pour retrouver la cause première de tous les écra- 
santsbudgets de la guerre, sous le poids desquels tous les États modernes suc- 
combent en ce moment, sans parler des millions de bras arrachés à l'agricul- 
ture et à l'industrie. 

M. Jacolliot veut rendre aux lettres, aux sciences, aux arts de la paix, et 
aux hommes vraiment utiles, la place qu'ils doivent occuper dans l'histoire de 
l'humanité ; c'est un changement complet d'optique dans le classement des 
êtres et des choses auquel nous conduisent fatalement l'observation scientifique 
des faits et l'explication de leurs causes, uniquement déduites des phéno- 
mènes naturels, ainsi que des passions, des appétits et des facultés humaines. 
La plupart des écoles historiques se sont inclinées devant ces personnages 
inquiets, névrosés, qui périodiquement fanatisent les peuples et exaltent ce qui 
reste de la brute dans l'homme, pour le conduire au meurtre et au pillage ; elles 
ont créé à leur usage la gloire militaire. Quelques écrivains, en petit nombre, 
n'osant glorifier complètement ces artisans de dévastation et de ruines, se sont 
inclinés devant une formule toute faite: « Les décrets impénétrables de la Pro- 
vidence, » et la guerre est devenue pour eux une forme de châtiment distribué 
aux nations par des envoyés célestes. Tous les conquérants, en effet, se sont 
donné ou ont reçu de l'histoire une mission providentielle et, il n'est pas néces- 
saire de remonter bien haut dans le passé pour rencontrer de pareilles appré- 
ciations. 

On voit à peu près dans quelle idée est conçue cette ^^s^oî're de l'humanité, 
qui formera 25 volumes grand in-8 de 600 pages. 

Le premier volume qui vient de paraître contient une étude des plus scien- 
tifiques et poétiques à la fois sur l'Infini, la Vie sidérale, la Météorologie, la Vie 
minérale, la Vie végétale, la Vie animale et l'Homme primitif. C'est la Genèse 
de la terre basée sur ce principe : « Rien ne commence et rien ne finit; la vie 
et la mort ne sont que des modes de transformations. » 



— 02 — 

Sur le lorrain liistoriquo, on ne se contenterait plus aujourd'hui, sous pré- 
texte d'histoire, de ces récits de seconde et même de troisième main, où la 
fantaisie, le parti pris se donnent libre carrière, où le faux encombre le vrai, 
où raffirmation exclut le contrôle, où le détail est systématiquement accom- 
modé à rensemhle : tableau toujours inexact, incomplet, quand il ne se réduit 
pas à un jtur travestissement. Aujourd'hui, on remonte aux sources, on fouille 
les archives, on exhume, on compulse les documents originaux, tout est mis 
à contribution, les grands comme les petits faits, les incidents les plus minces, 
même les anecdotes en apparence les plus futiles; et c'est de ces matériaux 
laborieusement accumulés et soumis à une critique sévère que Ton déduit les 
vastes théories, les jugements sur les hommes et les choses, scrutant, préci- 
sant le mobile des actes, déterminant l'influence logique des caractères. 

Une telle méthode laisse évidemment peu de place à Terreur. Les faits sincè- 
rement exposés parlent trop d'eux-mêmes pour qu'il soit possible d'en déna- 
turer les conséquences ; ils suffiraient à eux seuls pour démasquer lïmposture 
et ramener à la vérité. De là le sérieux intérêt qui s'attache à tous ces 
Mémoires, Souvenirs, Correspondances, etc., que tant de chercheurs infati- 
gables livrent journellement à notre étude. 

M. L. Leouzon le Duc a réuni en un fort volume in-8, les Lettres de 
M. de Ka-Geneck, brigadier des gardes du corps, au baron Alstrômer, con- 
seiller de commerce et directeur de la Compagnie des Indes à Gathembourg. 
Ces lettres embrassent la période du règne de Louis XVI comprise entre 1779 
à 1781. 

Jacques Bruno Kageneck, page de la cham])re. brigadier des gardes du 
corps, vivait dans la maison du roi, et de là, spontanément, son attention 
rayonnait sur tout ce qui se passait ou se racontait autour de lui. 

Le t)aron Clas Alstrômer fonda une compagnie des Indes, dont il fut 
nommé directeur. Savant et économiste distingué, fervent patriote, il a laissé 
des souvenirs d'une munificence sans égale : pas d'établissement scientifique, 
pas d'institutions charitables qui n'aient eu une part considérable à ses libéra- 
lités. Sa popularité était immense elles honneurs les plus élevés couronnèrenl 
sa laborieuse et utile carrière. Pendant son séjour en France, le baron 
Alstrômer s'était lié d'amitié avec la famille de Kageneck, et comme il portait 
le plus vif intérêt à tout ce qui se passait dans un pays qu'il regardait comme 
la tète de l'Europe, Jacques Bruno s'était foit un devoir de l'en informer 
minutieusement. 

Ces lettres forment une correspondance amicale, d'homme à homme, elles 
abondent en anecdotes, et, parmi elles, il s'en trouve de fort scabreuses ; l'au- 



— 63 — 
teur a cru ne pas devoir les supprimer ou les expurger. Une correspondance 
de cette sorte intéresse seulement les personnes qui s'occupent de l'Histoire, 
et souvent, dans une série de lettres qui n'ont absolument rien d'officiel, on 
rencontre l'expression môme de la vérité, l'opinion sans entrave tout au 

moins. 

La politique de :^I. de Sartine, celle de M. Necker et sa chute y sont exposées 
d'une façon tout-à-fait primesautière, sans phrases et le sourire aux lèvres : 

« La retraite de M. Necker est toujours la grande affaire qui nous occupe. 
On ne parle point d'autre chose. Les uns croient tout perdre, d'autres préten- 
dent que cet événement sauve le royaume d'une ruine certaine. Le moment où 
le parterre de la Comédie a fait l'allusion la plus frappante du premier acte 
de La partie de chasse de Henri IV, avec l'histoire de M. Necker, est celui où ce 
])on roi dit à propos de Sully et ses ennemis : - Ils m'ont trompé, les 
méchants:— une voix s'est élevée et a crié : — Oui f..., ils vous ont trompé... 
- On a déjà chausonné M. Necker: on criait ces jours-ci à tue-tête en musique 
dans nos rues que cet administrateur prenait les zéros pour des neufs et les 
neufs pour des zéros. Le roi chassait dans la plaine Saint-Denis, lorsque 
Isl. Necker la traversa pour se rendre à sa campagne ; nos calembourdiers se 
demandent : — Qu est-ce que le roi a chassé ? — Necker, répondent-ils. 

« On a fait déclarer à la Bourse que la retraite de M. Necker n'apporterait 
aucun changement à l'ordre qu'il avait établi dans les payements, tant pour ce 
qui est déjà disposé que pour ce qui doit l'être encore d'après ses plans. Un 
vieillard s'est écrié là-dessus : « Ce n'était donc pas lapeine de le renvoijer. » 

Décidément, le peuple français a toujours eu de l'esprit! 



Le livre de M. Edmond Biré, Journal d'un bourgeois de Parts pendant la 
TERREUR, est une suite de petits tableaux très variés, très dramatiques, qui 
complètent et rectifient sur beaucoup de points les historiens de la Révo- 
lution. 

Dans ce nouveau livre, en effet, comme dans la Légende des Girondins et 
dans Victor Hugo avant 1830, M. Biré n'avance jamais un fait sans l'appuyer 
sur des documents contemporains et authentiques. 

Ce volume consciencieux n'est point une histoire de la Révolution, pas 
même de la période, courte par le temps, mais si longue par les crimes et les 
angoisses dont elle fut remplie, qui portera éternellement ce nom maudit : 
la Terreur. Tout au plus ces pages prétendraient-elles à retracer un coin de 



— Cl - 
ce lugubre tableau, à en donner nue esquisse imparfaite et un simple crayon 
L'auteur a lu la plupart des journaux du temps et parcouru un nombre consi- 
dérable de brochures ; il s'est arrêté devant les placards et les aflicbcs • il a eu 
à sa disposition les documents de toute nature cju'un intelligent et actif collec- 
tionneur. .M. «ustave Bord, a rassemblé sur la période révolutionnaire A vivre 
jjcndaut de longs mois avec ces témoins d'une époque disparue, il lui a semlilé 
bienlot qu'il devenait leur contemporain: que pareil m dormeur émilé de ce 
pauvre Cazotte,- une des premières victimes de la Terreur, - il marchait dans 
les rues de Paris de 93; qu'il fréquentait ses places publiques: qu'au sortir 
d une séance de la salle du manège, il entrait dans un café de la Maison-Efa- 
lile ; qu'il se mêlait à la foule dans les marchés et dans les théâtres, faisant quelle 
aj-ecelleà la porte des boulangers, la suivant quelquefoisjusqu'à la place de la 
RétoluUon ou :i la barrière du Trône renversé, le cœur oppressé, les yeux voi- 
les d un nuage, éperdu, muet, tandis que la charrette des condamnés s'avançait 
au md.eu des huées et que les télés tombaient aux cris mille fois répétés de • 
\ ivF. L.. UK1.1-DLIQL-E ! Et Ces sombres visions dans lesquelles M. Edmond Biré 
a.ma,t à se plonger, terrifié, il les écrivait : les jeter sur le papier, en tenir 
Journal,.n était-ce pas le seul moyen de s'en délivrer, a se soustraire leur 

Que de détails perdus, de généreuses actions recouvertes par l'oubli de no- 
bles devouenieuts que l'auteur a pu remettre en lumière! Au plus fort de la 
Terrem-^ pendant que les Vendéens versaient leur sang pour Dieu et pour le 
Roi, a Pans même, combien d'honnêtes gens, de tourgeois.. d'hommes et de 
femmes du peuple, ont exposé leur vie pour sauver, pour honorer du moins 
en mourant pour elles, leurs vieilles croyances royalistes et chrétiennes < Les 
lustoriens n en ont pas souci : c'est pourtant à eux que M. Biré s'est attaché. 

Plutarque raconte, d:ins sa vie de Phocion, que les ennemis de ce bon ci- 
toyen ayant fait décréter par le peuple que son corps serait banni et porté hors 

re d un bueher ses funérailles, pas un de ses amis n'osa toucher son corps. Un 

lelldls?"""' Tr,'"""" " "' ' "' "^'^^ "^ ''«^»^"-' '^ '--porta 
au-d U des terres d'Eleusis et le brûla. t!ne femme de Mégare recueillit avec 

oinles ossements, les porta la nuit dans sa maison et les enterra ol son 
foyer. Comme cette femme, l'auteur a recueilli pieusement les eendr des 

pa. el s qu e le adressait a son eUer foyer, il peut aussi les adresser à son 
livre . ,. Je dépose en ta garde ces reliques de tant d'hommes de bien, et te 



— 65 - 

prie que tu les conserves fidèlement pour les rendre un jour aux sépulcres de 
leurs ancêtres, quand les Athéniens viendront à recognoistre la faulte qu'ils 
ont faille en cest endroit. » 



Notre pays, Gaule ou France, a été souvent menacé dans son indépendance 
nationale. Les Romains de Jules César cherchèrent en Gaule une frontière 
contre les Germains. Les Arabes d'Abdérame s'efforcèrent de soumettre le 
Francljah, ou pays des Francs, à la loi du prophète. Edouard III et son fils, le 
prince Noir, Henri V et son frère, le duc de Bedford, essayèrent de faire de la 
France des Valois une dépendance de la couronne d'Angleterre. Charles- 
Quint, avec la complicité de Henri VIII et du traître Bourbon, voulut réduire 
le royaume de François I" aux proportions du domaine royal sous Hugues 
Gapet. Les souverains de l'Europe se coalisèrent contre la Révolution fran- 
çaise, dont ils prétendaient arrêter les réformes politiques et sociales. Toutes 
ces tentatives échouèrent, excepté celle de Jules César. La Gaule succomba, la 
France est restée debout. 

Les épisodes historiques qui composent le volume de M. Alphonse Lair, 
l'Héroïsme français, ont pour but de rappeler comment, dans ces diverses 
circonstances, ceux qui nous ont précédés, Gaulois, Francs ou Français, ont 
accompli le premier des devoirs civiques : la défense de la Patrie contre l'é- 
tranger. 

On a réuni ces récits sous un titre commun : L'héroïsme, parce que cette 
vertu s'y montre à chaque page. Mais on n'oublie pas que les héros., au sens 
militaire du mot, n'ont jamais suffi à sauver l'indépendance d'un pays. C'est 
une vérité d'expérience. L'histoire de la Grèce et celle de la Pologne, pour 
citer des exemples devenus classiques, sont là pour rétablir. Aussi, à ce pro- 
pos, peut-on dire : 

a Pour faire un soldat, il ne suffit pas de la bravoure et du dévouement. 
Ce n'est point en effet par de magnifiques eyplosions d'héroïsme au grand soleil 
des luttes épiques, c'est aussi par l'abdication de la volonté de tous devant la 
volonté d'un seul, c'est par la foi dans ceux qui commandent, c'est par la pa- 
tience dans les privations, c'est par la persévérance dans les efforts, c'est par 
la constance dans les revers, en un mot, c'est par les mules vertus du courage 
et de la discipline, que des masses d'hommes deviennent une armée, et qu'une 
armée devient, dans les mains d'un chef habile, le glorieux instrument du 
salut d'un pays. » 

Mais au milieu de ces efforts communs, il est parfois des instants où l'hé- 



roïsnic iiidividik'l peut être employé par un chef; le héros fait le sacrifice de 
sa vie au salut de tous, il sait qu'il va à la mort, il n'entrevoit aucune chance 
de salut. Mais, lorsqu'il a lu des ouvrages comme celui de M. Alphonse Lair^ 
il a appris le grand devoir : le dévouement à la Patrie. Il tombe frappé à mort 
pour les siens, il a sauvé une armée, sa fin est celle d'un héros ! Et son nom 
peut s'écrire sur les tables de l'histoire, à côté des Vercingétorix, des Karl- 
Martel, Jeanne d'Arc, Duguesclin, Bayard et tant d'autres. 



Et qui sait de combien de héros nous n'aurons pas besoin pour conserver 
l'intégrité de notre territoire ? Lisez l'ouvrage du lieutenant-colonel Hennebert, 
l'Europe sous les armes, et vous verrez s'il n'y a pas de quoi frémir en 
songeant au nombre d'ennemis qui nous entourent, prêts à se jeter sur notre 
sol, et à le dépecer comme on a fait de la Pologne, crime que l'on a laissé com- 
mettre et que l'on paye cher aujourd'hui. 

L'ouvrage du lieutenant -colonel Hennebert vient à point pour combattre 
certaines opinions, certaines théories des plus discutables, mais surtout il est 
consacré à l'étude des forteresses qui hérissent le sol de l'Europe, il montre 
leur rôle dans l'avenir, et dit les moyens de défense que l'on en peut tirer. Bien 
entendu, l'auteur ne s'occupe pas des forteresses de la France, n'ayant nul désir 
de montrer à nos voisins ce qu'ils n'apprennent que trop, grâce à l'organisation 
de leuT espionnage. 

Le chapitre de ce livre, les Nations an7îées, n'est pas fait pour laisser croire 
à un calme bien prochain, et doit nous démontrer la nécessité de redoubler 
d'élforts si nous voulons vivre encore comme nation. 

« C'est une erreur, disait, il y a quinze ans, un célèbre avocat, parlant au 
Corps législatif, c'est une erreur de croire qu'une nation n'est véritablement 
forte qu'àla condition de se cuirasser et de se bastionner !... » 

Les nations n'ont guère prêté l'oreille à la proclamation de ce nouveau dogme. 
Erreur tant qu'on voudra, se sont-elles dit; c'est d'une question de salut qu'il 
s'agit maintenant. Ne craignons pas de nous enfoncer profondément dans les 
ténèbres d'une erreur qui nous sauve. Professant donc cette hérésie que des 
forts cuirassés valent mieux que les murailles de poitrines préconisées par 
l'orateur susdit, elles ont à l'envi procédé à l'exécution d'immenses travaux de 
défense. 

Mais si bien conçues qu'elles soient, des fortifications ne rendent aucun ser- 
vice si, derrière leurs parapets, il ne se tient pas des hommes en armes, capa' 



— 67 — 

Lies d'entreprendre et de mener à bien toutes espèces d'opérations défensives 
et offensives. Aussi les gouvernements, qui ne pouvaient s'y méprendre, ont-ils 
mis leurs armées sur un pied respectable. Ils ont aujourd'hui le moyen de 
réunir, en quelques heures, d'énormes effectifs de troupes. Ce ne sont plus 
des armées, mais des Xations armées qui désormais vont se rencontrer sur 
les champs de bataille de l'Europe. Il est très juste ce mot de « Nation armée » 
qui, lancé récemment par 'SI. Von der Goltz (nous disons bien seulement 
« lancé y> par M. Von der Goltz, et, en effet, le mot, si heureux qu'il soit, n'est 
pas de cet officier supérieur, il a été trouvé, il y a seize ans, par un honorable 
député de la Seine, — voir les annales du Corps législatif, séances des 23 et 
31 décembre 1867, p. i02 et 290) — devrait faire et avait fait son chemin ; il est 
bien l'expression de la réalité. La loi du 2 mai 1874 donne, en effet, à l'Alle- 
magne, la faculté d'appeler, en cas de guerre, plus de six millions d'hommes ; 
la loi du 1er janvier de cette même année 1874 permet à la Russie d'en armer 
près de treize millions. Mais laissons de coté ces multitudes invraisem- 
blables et ne nous attachons qu'à des chiffres de vrais combattants. Eh bien, 
en cas de guerre, l'Allemagne peut disposer de trois millions huit cent soi- 
xante-onze mille hommes parfaitement instruits ; la Russie de deux millions 
cinq cent mille hommes également bien préparés. La loi du 5 décembre 1868 
ouvre à l'Autriche-Hongrie le moyen d'en avoir un million deux cent soi- 
xante-cinq mille., de sorte que le fait d'une alliance austro-germano-russe 
pourrait matériellement se traduire par l'action combinée de plus de sept mil- 
lions cinq cent mille combattants. Ces chiffres auraient à se modifier encore 
sensiblement, du fait de l'accession possible de l'Italie à cette triple alliance. 
L'Italie, en effet, est, elle aussi, une « nation armée ». Les lois que son Parle- 
ment a votées en 1875, 1876 et 1882, lui assurent, en cas de guerre, une force 
de deux millions cinq cent soixante-dix mille hommes. 

A la quadruple alliance correspondrait, dès lors, une cohue de plus de dix 
MILLIONS de combattants. 

Voilà certes un livre qui nous ouvre des horizons peu riants, raison de plus 
pour les bien connaître. Nous nesommes plus aux jours où l'on criait : à Ber- 
lin! Le temps est passé des rêves et du chauvinisme et « les murailles de poi- 
trines » peuvent être classées dans les panoplies de M. Prudhomme et au maga- 
sin des « vieilles lunes ». 



Nous avons déjà dit ici combien nous nous intéressions aux livres de 
voyages. Voyageur nous-mème, nous regrettons toujours que des personnes 



— 68 — 
riches, des jeuues gens désœuvrés, perdent leur temps, leur argent et leur 
santé, dans les explorations naturalistes qui tiennent entre le boulevard des 
Italiens et le quartier lireda. 

Nous sommes voisin, porte à porte, avec riiùtel de la Société de géogra- 
phie, boulevard Saint-Germain, et nous pouvons voir de notre balcon la foule 
assiéger les portes de la salle des conférences de cet hôtel, chaque fois qu'un 
voyageur vient y causer des pays lointains. Il est évident qu'il y a un mouve- 
ment et que les parents riches, au lieu d'envoyer leurs enfants faire leur édu- 
cation à Paris, prendre l'air de la capitale, les enverront voir le monde où il 
y a plus à apprendre que sur l'asphalte d'un café de la Paix quelconque, assis 
des heures entières devant un liquide plus ou moins verdàtre. 

Oui, depuis quelques années, on s'est pris en France d'un vif intérêt pour 
les explorations géographiques; notre récente expédition de Tunisie et l'action 
actuellement terminée au Tong-King, expéditions très décriées par des gens qui 
font passer la question politique avant l'intérêt du pays, ont plus spécialement 
encore appelé l'attention sur les questions coloniales. 

Et cependant, il faut le dire, nos colonies restent peu connues: quelques- 
unes même sont complètement ignorées. Combien, parmi les gens du 
monde, savent que nous possédons quelque part un coin de terre qui s'appelle 
Gbock? Combien se font une idée exactes des iles Saint-Pierre et Mique- 
lon, par exemple? Combien connaissent les peuples qui habitent nos posses- 
sions d'outre -mer, la vie qu'y mènent nos compatriotes, les produits que nous 
retirons ou que nous pourrions en retirer? 

C'est pour vulgariser ces questions particulièrement intéressantes que 
MM. Fernand Hue et Georges Haurigot ont écrit l'ouvrage qui porte pour 
titre : Nos petites colonies, auquel nous croyons devoir consacrer quelques 
lignes à part. 

Nous ne dirons rien des qualités typographiques de l'ouvrage, ni des nom- 
breuses cartes qui l'ornent ; elles mériteraient cependant à elles seules une 
mention tout à fait spéciale. Nous ne voulons que nous occuper de l'œuvre elle- 
même, et de celles qui paraissent journellement, répondant à cette tendance 
très marquée aujourd'hui des esprits à étudier le présent et l'avenir des terres 
lointaines. Peut-être se demande-t-on déjà si le vaste camp retranché, dont le 
lieutenant-colonel nous faisait tout à l'henre le tableau, sera habitable dans 
quelques années? 

Il faut un véritable courage à des hommes de talent, qui pourraient comme 
tant d'autres livrer à la publicité un livre à sensation, pour consacrer leur 
labeur à des études ({ui semblent devoir toujours conserver un côté aride et 



— 69 — 

peu attrayant. Mais MM. Pernand Hue et Georges Haurigot trouvent leur ré- 
compense dans l'utilité de leur œuvre. 

Cependant, ces écrivains ont justement évité l'aridité, ils ont donné à leur vo- 
lume un caractère pittoresque : descriptions charmantes, détails curieux, anec- 
dotes piquantes abondent dans cet ouvrage, et l'esprit captivé se laisse séduire 
d'autant plus aisément que toutes ces choses sont dites en un style agréable. 



Ce que nous venons de dire du livre ci-dessus, peut s'appliquer également 
à celui de M. Archibald Golquhoun, la. Chine méridioxale, ouvrage traduit de 
l'anglais par M. Charles Simond et qui, dans cette langue, a paru sous le titre 
de Across Cfirysê (à travers Chrysé). M. Archibald Colquhoun, ingénieur, atta- 
ché au département des travaux publics du gouvernement indieu, et aujour- 
d'hui correspondant du Times dans l'Extrême-Orient, explique la signification 
de ce nom de Chrysé^ donné par les géographes anciens à la région située en- 
tre l'Inde et la Chine, et communément appelé l'Indo-Ghine. Clwysé est, sui- 
vant lui, la traduction littérale du sanscrit Savarnabhumi (Terre d'Or) et 
désigne la péninsule trangangétique ; déjà Ptolémée s'était servi de cette dénO" 
mination, bien qu'on ne sache pas exactement ce qu'il entendait par Cherso- 
nèse d'Or. Quoi qu'il en soit, cette contrée, où la civilisation indienne et l'in- 
fluence sociale de la Chine ont plus ou moins pénétrée depuis des milliers 
d'années, était très imparfaitement connue des Européens il y a vingt-cinq ans. 

Deux hommes, dont la mémoire restera éternellement chère aux Français, 
abordèrent ce redoutable problème et parvinrent, sinon à le résoudre complè- 
tement, au moins à le dégager de ses principales difficultés. Leur histoire a 
été souvent racontée. Le premier, Doudart de Lagrée, officier de la marine 
française, envoyé dans laBasse-Cochinchine, reçut, en 1866, la direction d'une 
expédition scientifique chargée de relever le cours du Mé-Kong, en recherchant 
les conditions de navigabilité de ce fleuve. Il remonta par le Cambodge, le 
Siam, le Laos, et allait entrer dans le Yiinnan, lorsque la mort le surprit à 
Tung-schuan-fu en 1868. 

Son compagnon, Marie-Joseph-Francis Garnier, s'imposa pour mission 
d'accomplir la tâche inachevée. S'il ne réussit pas dans ses eflbrts, il eut 
toutefois la gloire d'avoir pénétré au cœur même du Yiinnan. Il parcourut un 
itinéraire d'environ 10,000 kilomètres, dont 6,000 par eau et 4,000 par terre. 
Il visita la ville insurgée de Tali-fu et descendit le. Yan-tsé-Kiang jusqu'à 
Han-Kau. Depuis que le marchand néerlandais Gérard van Wusthof avait, 



— 70 — 
on JOH, remis au roi de Lou-Wen (Laos) les présents du gouvernement 
batave, aucun explorateur européen n'avait remonté le Cambodge. 

Un autre Français, M. F. Dupuis, chercha, bientôt après, à relier les pro- 
vinces méridionales du sud de la Chine avec la mer en ouvrant au commerce 
le Fleuve-Rouge. Francis Garnier obtint, à cette occasion, le commandement 
d'une expédition militaire. Avec une poignée d'hommes il prit par un coup de 
main Hanoï, la capitale du Tong-King; mais son héroïsme lui coûta la vie; il 
périt dans une rencontre avec les Pavillons-Noirs. 

Les voyages de Garnier et de Dupuis ont eu un grand retentissement. Celui 
de M. Archibald Colquhoun est plus récent. Il ne date que de 1882. Francis 
Garnier avait, avec l'appui du gouvernement français, traversé l'Indo-Chine 
du sud au nord ; M. Colquhoun, n'ayant à compter que sur lui-même, l'a par- 
courue de l'est à l'ouest. Les résultats obtenus par les deux explorateurs sont 
également considérables. 

L'ouvrage de M. Colquhoun a donc sa place marquée à côté du Voyage 
d'exploration en Indo-Chine de Francis Garnier. 

L'éditeur français aurait conservé le titre anglais de Across Chrysé, si celui 
qu'il a adopté n'avait paru plus exact et plus en situation. En effet, M. Cal- 
([uhoun ne parle guère de Chrysé qui est plutôt, comme il l'indique lui-même, 
le pays de Shan. En outre, son projet de se frayer un chemin à travers laTerre- 
d'Or pour arriver au Pégou, a été abandonné par suite de la malveillance des 
autorités chinoises. Les mandarins voulaient le forcer de prendre la route 
connue de Ssù-mao à Yiinnan-fa. M. Colquhoun refusa de céder à ces exigences 
et suivit un tracé entièrement nouveau par la vallée du Paipien. 

Across Chrysé est donc le récit d'un témoin oculaire qui a visité une partie 
de rExtrême-Orient absolument ignorée. 

Cette relation, écrite au jour le jour, a le mérite d'un levé de plan exécuté 
par un ingénieur. Moins préoccupé de l'attrait littéraire que de la fidélité des 
informations, l'auteur anglais s'est attaché à n'oul)lier aucun détail. Il a voulu 
être utile tout d'abord à ceux qui viendront après lui dans cette voie maintenant 
ouverte à l'investigation. 

La forme même adoptée par M. Colquhoun implique nécessairement des 
répétitions : mais le lecteur reconnaît bientôt que la narration y gagne ce pré- 
cieux élément de l'exactitude, indispensable aujourd'hui à tout rapport de 
voyage. On suit ainsi le voyageur pas à pas et l'on se prend de sympathie pour 
lui ; on partage ses soucis, on admire sa constance ; ou marche avec lui d'étape 
en étape, tantôt grelottant sous la pluie, tantôt couchant bravement sur la dure, 
tantôt causant gaiement avecles jolies Aborigènes, si piquantes par la physio- 
nomie, le costume et l'allure. 



— 71 — 

Quinze cent mille anglais, soit cinq cents lieiios de France, de Canton à 
Bhamo, sont parcourues dans ces conditions, et chaque journée est bien em- 
ployée. On recueille des informations locales du plus haut prix ; on voit les 
routes où il y aura demain des lignes ferrées et les places où le commerce euro- 
péen aura prochainement ses comptoirs. On prend au passage de nombreux 
croquis dessinés d'une main légère mais sûre ; et lorsqu'on longe la frontière 
du Tong-Kin en passant par Nan-ning, on assiste par la pensée aux événements 
qui viennent de s'accomplir dans cette région où la France va répandre les 
bienfaits de l'industrie et de la civilisation. 

M. Golquhoun a été, dans ces derniers temps, depuis qu'il est correspon- 
dant du Times, l'objet de vives attaques en France. Mais le calme fait dans les 
esprits, on s'est plu à rendre justice à son talent d'observation et à sa volonté 
patiente. On a dû reconnaître avant tout que les périls et les obstacles ne l'ef- 
fraient pas et ne l'arrêtent point. Nul étranger d'ailleurs n'a parlé avec plus 
d'impartialité du rôle de la^P'rance dans l'Extrême-Orient et particulièrement 
du Tong-King. Nul Anglais n'a payé un plus large tribut d'éloges et d'admira- 
tion à Doudartde Lagrée et àGarnier.Quantaux critiques qu'il adresse cà notre 
système colonial, elles tendent moins à blâmer nos erreurs passées qu'à nous 
mettre en garde contre celles de l'avenir. 

Il y a là-bas une mine inépuisable à exploiter; ouvrons au Tong-King lar- 
gement les portes à la colonisation; que nous importe que les étrangers s'éta- 
blissent dans notre colonie, est-ce que l'Amérique n'est pas peuplée, très 
peuplée d'Allemands qui ont fui le régime du sabre, et des Irlandais qui ont 
voulu échapper à la mort par la faim. Au bout de deux générations, les étrangers 
seront des Français, comme deviennent citoyens américains les hardis 
pionniers qui ont défriché les premiers le sol de la terre libre deWashington, 



Méry raconte une historiette intitulée : Deiu:; répuMicains dans une île 
déserte. 

Deux républicains sont jetés parla tempête dans une île absolument inhabitée. 
Après avoir pourvu tant bien que mal à leur installation, ils se préoccupent 
d'instituer un gouvernement et, naturellemeiit, proclament la République. 
L'un des naufragés représente le pouvoir exécutif et l'autre le peuple. — Les 
choses vont ainsi pendant quatre jours. Le cinquième, le naufragé qui repré- 
sente la nation, arbore une loque rouge en guise de cravate. L'exécutif le regarde 
de travers, finit par le traiter d'insurgé et lui enjoint de faire disparaître cet 



— 72 — 

emblème séditieux. L'autre se révolte, prend les armes, fait des barricades 
avec les galets du rivage, s'y retranclio, repousse les attaques de l'exécutif, le 
fait prisonnier, le juge, le condamne à mort, lui coupe la tète et la montre au 
peuple, c'est-à-dire à lui-même. 

Du coup, notre homme réunit les pouvoirs de l'exécutif et du peuple ; on 
peut espérer quil n'y aura plus jamais de révolution. Mais cette tranquillité ne 
tarde pas à peser au vieux républicain : il se fait de l'opposition, le drapeau 
rouge est arboré de nouveau; il se traite de factieux, s'insurge, élève des 
barricades, les emporte d'assaut, se prend les armes à la main, se condamne 
à mort, se coupe la tête et se la montre. 

Méry, qui était de Marseille, comme M. Thiers, partait de là pour démontrer 
que la République est impossible avec des républicains. Il attribuait à ceux-ci 
un penchant irrésistible à se manger les uns les autres. 

L'auteur du Voyage autour de la république, M. Paul Bosq, partout où il 
introduit son lecteur, depuis l'Elysée jusqu'à la moindre préfecture de troi- 
sième classe, trouve sur son passage quelqu'un qui a envie de manger quelqu'un. 
Sur toutes les figures, les plus riantes comme les plus sombres, il découvre 
un appétit. 

Selon lui, les compartiments divers, où il convie les gens à le suivre, ne sont 
guère qu'une suite de petites cavernes où habitent des cannibales civilisés. 

Ce livre très curieux écrit dans un style incisif aurait un côté fort plaisant, 
si certaines vérités n'étaient faites pour jeter un voile de tristesse sur les 
parages visités dans ce Voyage autour de la République. 



Un auteur anonyme qui signe : Un Gogo, a écrit un petit livre qui est tout 
un enseignement, à l'usage des gens qui se laissent prendre à l'appas des gros 
dividendes: Grandeur et décadence d'une société financière, est le marty- 
rologe des malheureux actionnaires et autres naïfs qui se sont laissé prendre 
aux affiches qui se sont entassées devant le palais luxueux de ladite société, 
qui ont eu confiance aux noms ronflants d'un conseil d'administration dispersé 
aujourd'hui un peu au-delà de la frontière. 

Que tous ceux qui ont quelques fonds à placer lisent l'historique de cette 
société qui porta le nom pompeux de Crédit de France, et qu'alors seulement 
ils prennent une décision pour faire fructifier le résultat de leur labeur, 
l'avenir de leurs enfants. 

Chaque fois que je vois un palais s'élever pour attirer l'œil et la confiance 



— 73 -^ 

des « Gogos », il me semble toujours voir ces toiles d'arraignées qui, le matin, 
s'attachent à chaque bouton de rose dans les jardins : hélas ! la pauvre mouche 
croit voltiger au milieu de l'or du soleil, confiante elle se lance dans l'espace, 
en deux temps elle est prise, enlacée, sucée, jusqu'aux moelles. 



Que de gens se sont cru riches, qui ont dû demander à un revolver l'efface- 
ment de leur nom de la liste des gens qu'une catastrophe ruine complètement! 
Que de châteaux en Espagne la spéculation n'a-t-elle pas fait éclore dans les 
cerveaux chauffés à blanc par une réclame habile et bruyante ! Ils avaient rêvé 
le bonheur. 

Si vous voulez savoir ce que c'est que le bonheur, lisez le livre de Daniel 
Darc : Voyage autour du bonheur, livre fin, délicat, qui, sous le voile du 
merveilleux, part gaiement en guerre contre la sottise, les préjugés et autres 
humaines misères. 

« Quoi! s'écrie le héros du livre, être à son gré, beau, riche, glorieux, 
aimé... aimé.... repète-t-il avec une ardente convoitise, avoir une âme, un 
cœur, une femme enfin, tout entière à soi... Posséder des trésors, des villes, 
commander à des peuples, emplir le monde des bruits de ses triomphes... Ce 
n'est pas être heureux?... 

Mais la fée à laquelle il s'adresse, la fée Raison, lui procure tout cela, et 
après un voyage long et pénible au pays des ivresses, deux mots lui révèlent 
le grand secret: Travail! dévouer/ient ! 

Ouvrage moral autant qu'agréable à lire, préface d'Armand Silvestre, illus- 
trations d'Henriot, et faire un Voyage autour du bonheur, ayant à son bras 
Daniel Darc, entre nous ce pseudonyme cache une femme des plus aimables, 
n'y a-t-il pas là de quoi faire le bonheur d'un lecteur. 



S'il est une preuve palpable que le bonheur n'est pas de commander à des 
peuples ou du moins, qu'êtrj chef d'une grande nation ne suffit pas au bon- 
heur d'un roi, l'Angleterre peut la fournir. S. M. la reine est certainement 
entourée de l'amour et du respect de son peuple, et cependant, que de larmes 
a versé cette reine qui ceint sur son front auguste une double couronne royale 
et impériale ! Je lisais hier les Mémoires de S. M. la reine Victoria, simples 
feuillets détachés de son Journal e/i Ecosse, 1862-1882, et j'y trouvais, au 



— 74 — 
milieu de peintures d'une simplicité calme des pays traversés par la reine, 
un fond de tristesse qui me navrait. 

.lai entendu apprécier diversement le livre de cette reine infortunée; j'ai vu 
quelques sourires plisser le coin des lèvres. Moi, je n'ai rencontré que gran- 
deur dans cet hommage d'un livre écrit par une reine, une impératrice com- 
mandant à des millions de sujets, et dont le nom est vénéré sur la surface 
entière de notre globe, grandeur dans cette dédicace à un simple domestique. 

A 

MES FIDÈLES HIGHLANDERS 

ET SPÉCIALEMENT 

A LA MÉMOIRE DE MON DÉVOUÉ SERVITEUR 

ET FIDÈLE AMI 

JOHN BROWN 

CES ANNALES DE MA VIE DE VEUVE EN ECOSSE 
SONT DÉDIÉES AVEC RECONNAISSANCE. 

La reine a vu bien des échines se courber; elle n'a jamais rencontré le 
dévouement absolu que chez un homme, un serviteur, John Brown. Chaque 
fois que ses yeux s'emplissaient de larmes, au souvenir du cher absent, elle 
voyait ceux du dévoué serviteur remplis d'une morne tristesse. Avec lui seul, 
elle pouvait causer du cher mort, le deuil de sa vie ; lui seul fut l'ami absolu- 
ment dévoué qui comprenait ce que peut souffrir un cœur. 

Dans ces mémoires, traduits en français par M'^e Marie Dronsart, y a-t-il 
une page intéressante? Non pas une. 

« J'ai fait ceci, j'ai fait cela; nous avons vu ceci, nous avons vu cela. Notre 
voiture s'est brisée. — Diner de famille à neuf heures moins vingt.— Pluie et 
vent. Je déjeune avec mes deux chères filles. » 

Tout cela importe fort peu au lecteur et ne lui apprend rien, mais cependant 
le livre présente un charme intime incontestable, et force le lecteur à aller jus- 
qu'au bout. 

Les Memouies de la reine Victoria ont été édités avec tout le luxe que 
comporte l'ouvrage d'une souveraine; de magnifiques portraits sur acier 
ornent le volume. 



Dernièrement, nous racontions les rougeurs qui montaient au front de ce 
i»on sénateur belge qui assurait que les livres français se glissaient en Belgique 
et venaient en empoisonner le peuple. Eh bien, j'ai sous les yeux un ouvrage 



— 75 — 

de Grébillon le fils, l'Écumoire, liistoire Japonaise, dit l'auteur, mais que la 
chronique des temps a toujours regardée comme un roman satirique dirigé 
contre le cardinal de Rohan et la duchesse du Maine ; on dit même que l'auteur 
passa quelque temps à la Bastille pour l'avoir publié. 

Cette histoire, que je ne dirai pas ici, et pour cause, fait partie d'une collec- 
tion de réimpressions galantes du xYm« siècle, et parmi celle-ci, l'Écumoire 
sera un des livres les plus recherchés. Ce qui distingue cette réimpression, 
c'est le goût et le soin infinis apportés par l'éditeur dans la confection de son 
livre : couverture tirée en couleurs, superbe papier anglais, tirage irrépro- 
chable, et par dessus tout, les fac-similé des curieuses gravures de Binet 
fort réputées et reproduites pour cette nouvelle édition par un habile gra- 
veur moderne. 

Pour moi qui ne suis point une prude, j'avoue que, sans me délecter 
à la lecture de ce genre d'ouvrages, je les lis comme étude de Li littérature 
légère au siècle dernier, diablement légère, mais, toujours pour l'édification 
du sénateur ci-dessus, je dois l'avertir que ces ravissantes et galantes réimpres- 
sions se font à Bruxelles chez l'éditeur qui a donné à sa librairie cette 
devise : In naturalîhus veritas, et non point en France, voire même à Paris, 
cette Babylone moderne qui empoisonne les Belges et les jours des sénateurs 
pudibonds. 

Dans le fait, l'Écumoire et ses congénères sont des ouvrages que les jeunes 
gens ne doivent pas lire parce qu'ils ne savent pas comprendre ces choses-là, 
mais cette littérature gauloise du xvni'' siècle est peut-être moins dangereuse 
que la nôtre, elle peut évidemment surrexciter les sens, mais non point per- 
vertir la pensée. 



Oh ! il y a certains ouvrages que des gens réprouvent tout haut et lisent en 
cachette ; dans ce cas-là, ce ne sont pas les livres qui sont mauvais, ce sont les 
lecteurs qui y cherchent plus que les auteurs n'ont voulu y mettre; de ce 
genre, je dois citer le roman de MM. Yveling Ram Baud etDubut de Laforest, 
LE Faiseur d'hommes. Qu'est-ce que ce roman? 

M. Georges Barrai va nous l'apprendre dans la savante préface qu'il a écrite 
spécialement pour ce volume : 

« Je ne suis point embarrassé pour présenter au public cette œuvre qui 
ouvre une voie nouvelle au roman moderne. La donnée repose sur un des 
plus intéressants problèmes de la physiologie humaine. Je dis, entendez-le 
bien, je dis j^husiologie Immaine. En efiet, la fécondation artificielle s'exécute 



— 76 — 
depuis longtemps par les mains de l'iiomme, chez des individus de l'espèce 
bovine, cliez les poissons, chez les insectes, chez les fleurs. Goste, qui fut 
aussi un chercheur de génie, a fixé les règles pour appliquer ce mode de 
reproduction à la pisciculture, et du même coup qu'il augmentait notre trésor 
scientifique, il accroissait notre richesse alimentaire. 

Un patricien distingué, M. Daniel Hooibrenk, il y a vingt ans environ, a 
démontré encore qu'il était possible de multiplier la production des céréales, 
en favorisant mécaniquement la dispersion et le contact du pollen sur les 
ovaires. Le procédé a été essayé et il a fort bien réussi. Chez l'homme seule- 
ment, par un sentiment de pudibonderie incompréhensible, ce mode a été 
jusqu'ici réprouvé. On a même refusé de croire à sa possibilité, à sa loyale, 
morale et légale exécution. 

Avant de faire l'historique des tentatives de fécondation artificielle humaine, 
nous devons déclarer que le Faiseur dliomnies est en tout point un ouvrage 
remarquable. La collaboration de ces deux auteurs bien connus, MM. Yveling 
Ram Baud et Dubut de Laforest, devait favoriser les qualités de chacun d'eux. 
Elle touche à une question des plus délicates, effarouchant même, mais à tort, 
les moins scrupuleux, et cependant, on peut lire d'un bout à l'autre, sans être 
blessé en quoi que ce soit, ce roman qui traite un intime sujet physiologique. 
Lecteurs et lectrices en prendront connaissance sans être rebutés par la tech- 
nicité des termes, dont beaucoup trop de romanciers abusent aujourd'hui. La 
phrase est alerte, précise, claire, chaste. C'est une œuvre de styliste, de mora- 
liste, de légiste. La religion même y joue un rôle égal à celui de la médecine. 

Et c'est là, en dehors de la question scientifique, ce qui intéressera le plus 
les lecteurs. La consultation, au sujet de la reproduction artificielle, écrite 
par un prêtre, m'a particulièrement frappé. 

Je pense que nombre de personnes voudront connaître cet ouvrage qui 
n'entre pas dans les banalités romantiques consacrées chaque jour aux 
peintures hystériques, mais je les supplie de ne point apporter à cette lec- 
ture des idées préconçues qui nuiraient certainement à la compréhension de 
l'ouvrage. En toutes choses, il faut écouter avant de discuter et ne pas faire 
comme les députés qui, comme des enfants, font un bruit d'enfer lorsque 
l'un de leurs adversaires est à la tribune. 

Gaston d'Ha.illy. 



— 11 — 



POÉSIES 



Avec le printemps, les poètes donnent la volée à leurs fantaisies. Ils aiment 
à chanter le pays qui leur a donné le jour, à redire les impressions de leurs 
jeunes années, à poétiser la chaumière ou le château qu'ont habité leurs aïeux. 

Voici, par exemple, les Émaux Bressans de M. Gabriel Vicaire, volume de 
poésies vigoureuses d'une grande originalité. Des paysages de la Bresse^ des 
scènes rustiques et tendres, y alternent avec de légères et spirituelles fantaisies, 
comme dans la Poularde et le Chapon. 

Mais on sent vraiment l'amour du clocher dans ces vers : 



Il soufflait cette nuit un grand vent de jeunesse, 
Ah ! bonsoir aux soucis maintenant ! notre Bresse 
A mis à son corsage une fleur de pêcher. 
La vieille fée en Saône a jeté sa béquille, 
Et rit à pleine voix comme une jeune fille. 
Hourra ! l'amour au bois, l'amour va se cacher ! 

Et me voilà parti. Gai comme l'alouette, 
Je m'en vais, fredonnant quelque vieille ariette. 
Devant moi tout est calme, immobile et charmant. 
C'est mai, le ciel joyeux rit au travers des branches. 
Sous les buissons en fleur l'eau court, et„ toutes blanches, 
Les fermes au soleil se réchauftent gaiment. 

Voici la mare verte où vont boire les canes, 
L'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes, 
D'où l'on voit devant soi les merles s'envoler; 
Ici, les peupliers ébranchés ; là, les saules 
Trapus, noueux, courbant leurs solides épaules 
Comme de vieux lurons que l'âge fait trembler. 

Plus loin, c'est la maison des Frères, et l'église, 
Avec son coq gaulois et sa toiture grise ; 
Puis, l'auberge enfumée : Au grand saint Nicolas; 
L'enseigne pend au mur où bourdonnent les ruches; 
La nappe est mise. Holà! qu'on apporte les cruches. 
Nous boirons au bétail à l'ombre des lilas. 



— 78 - 

Théodore do Banville, lui, c'est le Parisien par excellence. Ce qu'il peint 
dans les odelettes qu'il publie au jour le jour dans une feuille parisienne, c'est 
le mouvement de la capitale ; c'est le « tout Paris » qui passe : le fait du jour, 
le scandale d'hier, le livre qui paraît, l'homme célèbre qui s'en va. 

Aussi intitule-t-il son livre : Nous Tors. Chacun peut s'y reconnaître, ren- 
contrer celui qu'il a coudoyé la veille, voir disparaître la mode d'hier, entre- 
voir celle de demain. 



Les curieux des choses de l'esprit ne pourront faire autrement que de lire la 
traduction en prose et en vers de Sacountala de Gàlidasâ, par deux érudits, 
MM. Abel Bergai.tjne, maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris, 
et Paul Lehuoeur, professeur au Lycée Charlemagne. 

La manière dont commence ce drame en 7 actes, s'il vous plaît! est des plus 
originales. D'abord une prière : 

Siva soit avec vous ! C'est le souverain maître. 
Ame unique en huit corps, il vit, il brûle, il luit. 
Il rayonne : soleil le jour, lune la nuit, 
Feu sacré sur l'autel, et devant l'autel, prêtre ; 
Air, vous le respirez, ce dieu mystérieux; 
Terre, il est pour vous tous la nourrice féconde; 
Eau, Brahnia l'épancha pour en tirer le monde ; 
Ii^thcr, il vous pénètre, il ondule en tous lieux. 

Après l'invocation à la divinité, le drame ne commence pas encore. Un pro- 
logue original, une sorte de causerie entre le directeur de la troupe et l'une 
des comédiennes qui vont paraître dans la pièce, a lieu pour indiquer au pu- 
blic ce que l'on va représenter. C'est pour ainsi dire la parade que font les 
artistes des théâtres forains devant les badauds. 

De plus, ce qui est particulièrement remarquable dans ce drame indou, c'est 
la manière dont la prose est mêlée aux vers. Les strophes y occupent, au mi- 
lieu du dialogue, à peu près la place des airs parmi les récitatifs de nos opéras. 
Il y a entre le style, tour à tour descriptif, précieux, lyrique, de ces strophes, 
et le ton généralement naturel et même familier du dialogue, un contraste dont 
une traduction uniforme en prose ne pouvait, en dépit de tous les artifices 
tj'pographiques, donner qu'une idée imparfaite. Aussi les auteurs ont-ils tra- 
duit en vers les parties qui se disaient en vers, et c'est là ce qui fait la valeur 
de cette excellente traduction. 



^ 79 - 
Voici le prologue : 

Le Directeur: 

Nous n'avons pas de temps à perdre... [Regardant du côté de la coulisse). 
Madame, si votre toilette est terminée, veuillez approcher. 

Une Comédienne [entrant) : 
Maître, me voilà : que faut-il faire ? 

Le Directeur : 

Ma belle, voici une réunion de connaisseurs. Nous allons leur offrir une re- 
présentation de Sacountalà, la pièce nouvelle de Càlidàsa : donc à vos rôles ! 
Et que chacun fasse de son mieux. 

La Comédienne : 
Notre directeur est si habile!... Avec lui, le succès est d'avance assuré. 

Le Directeur {souriant) : 
Ma belle, je te le dis en toute humilité... 

J'attends l'avis des gens de goût ; 
C'est leurjuge?nent qui m'éclaire. 
Au tïiéâtre, ce n'est pas tout 
D'être un habile li07nme ; il faut plaire. 

La Comédienne : 
Vous avez raison. Avez-vous d'autres ordres à me donner ? 

Le DmECTEUR : 

Oui 1 pour disposer favorablement les oreilles de l'assistance, il faudrait 
commencer par une chanson. 

La Comédienne : 
Que voulez- vous que je chante ? 



— SO- 
LE Directeur : 
Chante-nous les plaisirs de l'été : voilà justement l'été qui commence... 

Le vent souffle, embaumé par les fleurs quïl caresse ; 
Le lac offre aux baigneurs son flot limpide et frais ; 
Les dormeurs sQut heureux à l'ombre des forêts, 
Et la paix des beaux soirs est pour tous une ivresse. 

La Comédienne : 
Chanson 

Le SirîcJin (i) s'ouvre pour tapamire 

Je vois encor 
Sur ton cou brun briller In ciselure^ 

De la fleur d'or 
Son étamineest pendante, et l'abeille, 

Insecte fou, 
Eu bourdonnant lutine à ton oreille 

Le frais bijou 

Le Directeur : 

Ah!... Délicieux, ma belle! Les spectateurs sont encore sous le charme : on 
dirait un auditoire en peinture. Maintenant..., quelle pièce allons-nous leur 
offrir? 

La Comédienne : 

Mais vous l'avez dit tout à l'heure. Ne devons-nous pas jouer la pièce nou- 
velle, Sacountalâ"! 

Le Directeur : 

Tu fais bien de me le rappeler... Je l'avais oublié... Sais-tu pourquoi? 

Je suivais dans l'air ta charmante voix : 
Ta voix, dans son vol, 'm' entraine après elle!,,. 
(Montrant les acteurs qui entrent en scène) : 
Ainsi Douchanta poursuit la gazelle. 
S'enfonce et s'égare au milieu des bois. 

(I) Fleur dont les femmes se font des pendants d'oreilles. 



— 81 — 

La pièce commence alors, on voit apparaître le roi sur son char, poursuivant 
une gazelle : dans ses mains l'arc et les flèches ; son cocher conduit le char. 

Le drame est intéressant, quoique l'aventure de Sacountalà ne soit pourtant 
pas en elle-même bien nouvelle. C'est au fond le vieux conte, toujours identi- 
que dans ses traits essentiels, de la femme méconnue, répudiée, puis retrouvée 
avec son fils au fond des bois : C'est Geneviève de Brabant. 



M. Charles Frémine est un poète essentiellement parisien, il aime à esquisser 
des tableaux de la vie mondaine ; mais, de même que M. Gabriel Vicaire chante 
le pays bressan, M. Charles Frémine se rappelle sans cesse les lieux chéris de 
son enfance, c'est la Normandie à l'herbe si verte qu'elle en est presque noire. 

Le volume de M, Frémine est rempli de variété, ici un fin croquis parisien, 
là les Pommiers : 

Quand les récoltes sont rentrées 

Et que l'hiver est revenu, 

Des arbres, en files serrées, 

Se déroulent sur le sol nu. 

Ils n'ont pas le port droit des ormes, 

Ni des chênes les hauts cimiers. 

Ils sont trapus, noirs et difformes... 

Pourtant qu'ils sont beaux mes pommiers ! 

Leurs rangs épais couvrent la plaine 
Et la vallée et les plateaux; 
En droite ligne et d'une haleine 
Ils escaladent les coteaux. 
Tout leur est bon, le pré, la lande ; 
Mais s'il faut du sable aux palmiers. 
Il faut de la terre normande 
A la racine des pommiers. 

Ceci est du Paul Dupont, et demanderait à être mis en musique. On en pour- 
rait dire autant du Rouge-gorge : 



Quand le ciel sera noir et les terres glacées, 
Contre la faim, du moins, tu seras à couvert; 
Pour toij'émietterai du pain sous mes croisées^ 
Et ce laurier toufl'u demeure toujours vert. 



— 82 — 

Reste avec moi, petit. Si l'iiiver nous rassemble, 
Tes cliaiits évoqueroDt mes amours d'autrefois; 
Puis, aux premiers bourgeons, nous partirons ensemble 
Courir, aimer encor et chanter dans les bois. 

Le titre du volume de M. Charles Frémine est aussi frais que le sont ses 
vers : Vieux airs et jeunes chansons. 



L'Ame inquiète, de M. Gaston de Raimes, meplaitmoins: j'y rencontre beau- 
coup de phrases, des amoncellements de mots, mais moins de pensées. On 
demande à voir clair au milieu de ces taillis. 

L'homme dont la raison vacille et voit autour 

D'elle, la Faim fantôme et le Vice vautour, 

L'une ouvrir son linceul, l'autre aiguiser ses griffes, 

A des poisons divers pour engourdir son mal, 

<^Hii le ravalent tous au rang de l'animal 

Par le chemin menteur des plaisirs apocryphes. 

11 faudrait un puissant foyer électri(|ue pour donner un peu de clarté dans ces 
((pocryphes lÂaisirs. 



Nous pourrions citer encore nombre de volumes poétiques, éclos aux brises 
printannières : Poèmes d'amour, par M. Charles Grandmougin, volume d'un 
grand luxe d'édition: mais on a déjà tant et tant dit de pareilles poèmes : 
arrêtons-nous, les poètes nous mèneraient trop loin. Je ne veux cependant 
pas terminer cette Revue poétique, sans signaler la belle traduction en vers 
des Bucoliques de l'irgile.T^Sir M. le comte Amédée de Francheville. 

Heureux ïityre, assis à l'ombre de ce hêtre. 
Tu médites des airs sur ta flûte champêtre : 
Pour nous, infortunés, loins de ces bords heureux. 
Loin de ce doux pays qu'ha])itaient nos aïeux, 
Nous fuyons ; et toi seul, paisible sous l'ombrage, 
Du nom d'Amaryllis tu remplis le bocage. 

.On aime à lire cette traduction, qui vous rai)pellc le bon temps où l'on ne 
considérait pas absolument Virgile comme un ami. 

Alexandre Le Clère. 



— 83 — 



ROMANS 

On peut admirer dans les vitrines de nos librairies un volume édité avec 
luxe portant ce titre : Belle-Mamax ! par M. Lucien Solvay, dessin de Fer- 
dinand KhnofF. Tout cela est imprimé en noir, ce qui est chose ordinaire, mais 
ce qui attire l'attention du flâneur, c'est une superbe scie, imprimée en rouge, 
qui ressort éclatante sur le fond vert d'eau du papier et sous le noir des 
caractères. 

On voit tout de suite la pensée de M. Lucien Solvay sur les belles-mamans, 
et, dans sa simplicité, une couverture composée spirituellement de cette sorte 
suffit pour faire le succès du volume. 

L'histoire que raconte M. Solvay, histoire un peu à la Paul de Kock, est une 
amusante fantaisie dans laquelle on voit un jeune homme hésiter entre une 
mère plantureuse et veuve et sa fille encore un peu a bâton de chaise ». 



Un Martyre ! par M. Henri Demesse, un roman bien écrit, très vivant, 
raconte l'histoire d'une jeune fille, (icorgette Moran, qui, à l'âge de dix-sept ans, 
est devenue la maîtresse aimée du comte Philippe de Géraldy. Au moment où 
elle dit à son amant qu'elle est enceinte, le comte est tout à la joie,. il adore Geor- 
gette et veut l'épouser pour légitimer l'enfant qui va venir. 

Mais Philippe a une mère: celle-ci veut séparer les deux amants et, pour cela, 
faitrappeler son fils abord d'un vaisseau sur lequel il est officier. Philippe meurt. 
Alors, la mère désolée reporte^ tout l'amour qu'elle avait pour son fils sur 
l'enfant qui va naître de Georgette, en même temps que celle-ci devient pour 
elle un objet de haine plus grand encore : N'est-ce pas à cause de cette femme 
que la comtesse, veuve du comte de Géraldy a été obligée d'éloigner Philippe? 
N'est-elle pas, cette fille qui avait séduit ce gentilhomme et qui était parvenue 
à le circonvenir au point qu'il lui proposait le mariage, n'est-elle pas la cause 
de la mort de Philippe ? Aussi, M'"'^ de Géraldy lui rendra souffrance pour 
souffrance. Elle lui enlève l'enfant de Philippe, et la pauvre Georgette a perdu, 
en quelques jours, son amant d'abord, son enfant ensuite. Elle devient folle. 
Mais ce n'est pas assez de souffrances pour cette pauvre fille; elle retrouve son 
fils, elle se fait pardonner parla mère de Philippe; mais, ce jour-là, la comtesse 
de Géraldy meurt et lui laisse une fortune considérable. Hélas ! des parents 
éloignés apprennent que le testament de la comtesse est fait en faveur de Geor- 



— 84 — 
gette, et, pour hériter d'elle, la font assassiner. — C'est un martyre, la vie de 
cette jeune lille : de là le titre du livre. 

Voilà une œuvre originale, dramatique et moderne, dans laquelle certains 
types de journalistes sont très réussis. Du reste, je trouve que M. Henri 
Demesse excelle à peindre les mœurs parisiennes, mais qu'il est moins bien 
doué pour faire des portraits d'intrigants de bas étage. 

La li^'ure principale du roman, celle de Georgette Morand, est un peu trop 
effacée à notre avis : il y a trop de monde dans ce roman, remarquable 
cependant. 



Le livre de M. Louis Beysson. un Amour I'Latoxique, ne me plait que pour 
la forme qui est excellente. Cet auteur écrit d'une façon correcte et distinguée, 
mais jamais il ne pourra me faire croire qu'un jeune homme puisse en aimer 
un autre d'un véritable amour, amour tout spirituel, il est vrai, mais qui est 
hors nature. 

Oh ! je sais bien que l'histoire raconte plus d'un exemple qui peuvent venir 
à l'appui de celle écrite par M. Louis Beysson, mais soit Eschine, soit Alfieri, 
voire même Shakespeare, jamais je n'admettrai que le sentiment de Tamour 
véritable aussi immatériel que l'on voudra bien le prendre, puisse s'établir 
entre deux hommes. 



Dans son roman, un Conseil de eamille, M. A. Goblin, dont nous avons 
parlé déjà avec éloges, raconte les péripéties d'une intrigue de famille très 
vivement menée, dans laquelle il a su prendre sur le vif le bourgeois enrichi, le 
boutiquier envieux de la fortune do ses parents plus riches, le dédain du pre- 
mier pour le second. Une jolie histoire d'amour sert de cadre à ces portraits 
que l'auteur sait aussi bien rendre avec sa plume qu'il saurait les représenter 
à l'aide des couleurs de sa palette, car il est, je crois, peintre aussi distingué 
qu'écrivain de mérite. 



Je suis bien certain que tous ceux qui ont jeté les yeux sur la couverture 
du nouveau volume de Yast-Uicouard, Vierge, avec sa jolie branche de fleurs 
d'oranger, se sont imaginé que ce volume contenait un récit des plus corses: Eh 
bien! pas du tout, c'est unroman des plus moraux, dontles péripéties se passent 
dans un monde qui ne l'est guère, et cette jeune fille, jouant son amour, sa ré- 



— 85 - 

pulation, sa vie pour son père, un viveur qui ne mériterait pas tant d'abnéga- 
tion, offre un délicieux portrait qui jette la fraîcheur au milieu de gens débau- 
chés qui Taccusent sans la connaître. 



Miss Harriet, par M. Guy de Maupassant, est une nouvelle étrange, comme 
cet auteur sait si bien les écrire avec ses audaces de plume qu'on lui passe en 
fiiveur de son talent. Cette Anglaise raide et sèche, qui n'a jamais été aimée 
parce qu'elle est laide, qui croit enfin avoir rencontré une âme sympathique à la 
sienne et qui se tue lorsqu'elle s'aperçoit que l'amour entrevu n'était qu'une 
illusion de son cœur inassouvi, n'est-elle pas curieuse à observer? 

Certainement, M. Guy de Maupassant est un naturaliste, mais il étudie les 
sentiments avec un soin passionné, et, du reste, tout le monde peut lire ce der- 
nier volume sans que personne puisse y trouver une immoralité absolue. 

J'ai eu grand plaisir à la lecture de la douzaine de récits qui composent 
le livre; à mon avis l'Héritage, un petit roman de 140 pages, vaut et bien 
au delà nombre de volumes dans lesquels un récit est délayé comme un lait 
de chaux. 

Je ne pense pas que la passion de la nature humaine pour l'argent puisse 
être mieux traduite que par le caractère de Cachelin. 



Quant aux .Teuxes filles de M. Catulle Mondes, j'avoue qu'il les enve- 
loppe de tant d'adjectifs d'une répétition continuelle que c'est une véritable 
fatigue que de lire plus de 300 pages d'entassements de phrases comme celle-ci : 

« Vous êtes ces sensitives, les innocences; la candeur des fraîches neiges sur 
les collines ignorées, et le duvet des cygnes dans un ciel inconnu, et la peur 
d'éclore d'une rose blanche dans le brouillard; tout ce qui est pâle et intact 
au loin, tout ce qui est frêle et léger en haut, tout ce qui est tremblant et 
forouche à l'écart, c'est vous. » 

Au premier abord, ce pathos vous a certains airs de poésie, mais répété à 
satiété, on s'aperçoit que ce ne sont que des mots et encore des mots. 



M'"e Jeanne Marcel, dans le Glos-Ghântereixe, a fait œuvre de romancier 
de talent. Cette jeune fille, Denise, est ravissante de grâce, de douceur et d'ab- 



— 86 — 
néjïation, compaive à rorouoilleusc et irrasci])le nature de fTerinnino Bon- 
naire. Evidemment, ce livre est destiné aux jeunes filles et n'a pas la préten- 
tiiin d'(Hre une étude de mœurs, mais on rencontre de belles qualités dans ce 
roman moral et intéressant diin bout jusqu'à Tautre. 



L'idée du nouveau roman de ]M. Alphonse Daudet est des plus connues : 
il s'agit d'un jeune homme qui s'est peu à peu laissé engluer par une femme : 
qui vit avec elle et ne peut plus s'en dépêtrer. Mais si le fond est banal et 
rebattu, la forme est délicieuse et l'étude faite avec un soin scrupuleux. 
Cependant je crois que Sapho est bien loin des Bois en eœil. et surtout de 

FlV^M'^NÏ ■lEUNE ET RiSLER AÎNÉ. 



Les Grandes Amoureuses. — Que de drames, dit 'M. Albert Lacroix, dans 
le cadre choisi pour cette publication ! 

Drames intimes qui, le plus souvent, débordent sur la grande scène du 
monde et confinent à la vie générale! 

Duels d'âmes dont les chocs se répercutent sur le monde extérieur! 

Chaque biographie tracée est un roman par un côté et de l'histoire par 
l'autre. Elle offre l'intérêt puissant des œuvres romanesques, car elle donne 
les palpitations des cœurs, les jEjèvres de la vie; elle présente les péripéties du 
drame, car elle montre les intrigues ou les luttes de la passion, et, en même 
temps, elle est la réalité même, car elle est prise au vif des événements ac- 
complis. 

Il est grand, en effet, le rùle de l'amour à tous les âges de l'humanité ! 

Tantôt il affecte la famille, tantôt il remue la cité, souvent il exerce son in- 
fluence sur la patrie: parfois même il aie pouvoir d'ébranler les nations et de 
bouleverser le monde entier. 

Que d'exemples frappants, les uns funestes, les autres féconds : depuis la 
légende biblique d'Eve jusqu'à la guerre de Troie que suscita la belle Hélène ; 
depuis Sémiramis jusqu'à Lutèce, épouse de Gollatin ; depuis Sapphô jusqu'à 
i'iièdre : depuis .Judith de Magdala jusqu'à Marie-Madeleine ; de Messaline à 
Frédégonde, de Marguerite de Bourgogne à Lucrèce Borgia, de Diane de Poi- 
tiers ou de la belle Gabrielle à Marie Stuart; de madame de Maintenon à la 
grande Catherine de Russie, etc., etc. 



— 87 — 

Cette nouvelle publication débute par le portrait de la poétesse Sapphô, et 
c'est M. Jean Richepin qui a été chargé d'en retracer la physionomie, qu'il 
présente au moment où c'est fête à Mitylène, alors que les Lesbiens ont laissé 
leurs travaux pour célébrer le jour d'Aphrodità. M. Albert Lacroix racontera 
Eve. Saint- Juirs montrera Franroise de Rmtini, Charles Joliet redira les 
grâces de la Fornarine, M"ie Judith Gauthier jettera un voile sur les im- 
pudeurs de la femme de Putiphar. 

Peu à peu grandira cette collection qui, en retraçant l'histoire des héroïnes 
de l'amour à tous les temps, recomposera sous un aspect, en quelque sorte 
inédit et plus curieux, l'histoire de notre humanité! 



Lise Fleuron, par M. Georges Ohnet, est un roman qui fait pénétrer le 
lecteur au milieu de la vie théâtrale» Le récit, un peu long et délayé dans les 
détails techniques; se déroule sans enlever absolument le lecteur; je dirais 
presque se déroule péniblement, et cette histoire de la rivalité d'une étoile 
qui se lève et d'une autre qui est à son déclin, ne constitue pas un ouvrage 
absolument nouveau. 

Mais voilà! Lorsque l'on a eu du succès, les journaux courent après vous: 
« donnez-nous donc quelque chose ! » et une fois que l'écrivain est pris 
dans le feuilleton, une fois qu'il faut fournir une tâche suivie, journalière, à 
heure fixe et qui retienne longtemps, le plus longtemps possible, l'abonné 
désireux de connaître le dénouement, le talent se perd, la pensée s'égare, on 
ne compose plus, on fabrique ! 

Charmant et adorable petit volume: Pour une épingle, par J.-T. de Saint- 
Germain. Dans le .fait, quoiqu'il s'en défende, c'est l'histoire ou à peu près 
cVun personnage qui devint ministre de Louis Philippe, et qui dut sa fortune 
à ce qu'il avait ramassé une épingle et surtout, à ce qu'il fut vu par le banquier 
chez lequel il venait solliciter un emploi. 

Bien certainement, l'auteur de Pour^ une épingle a fait œuvre de romancier, 
et a créé une fabulation plus curieuse que ne l'eût été le récit des f;iits et gestes 
du financier bien connu, mais on y verra toujours l'histoire de celui qui, chez 
nous, personnifie la légende de l'épingle. 



Le volume de M. Adolphe Belot, paru sous ce titre: le Pigeon, est une suite 



— 88 — 

(le nouvellos dramntiqnes ou émues que l'on sera fort aise de lire. Ce sont de 
véritables ])otits drames intimes, écrits avec un talent tout particulier de con- 
teur, et qui n'ont rien que de très recommandables au point de vue de la 
moralité. 

Il y a dans la nouvelle qui donne son titre au volume un caractère de paysan 
endurci dans ses idées, absolument pris sur le vif, .Tean Glavé, tout le monde 
connaît ce type. Ce livre m'a plu beaucoup. 



André Gérard fait paraître un nouveau roman, SoLANfiE. C'est une bistoire 
d'amour, racontée avec un cbarmcinfmi, dans laquelle on retrouve les qualités 
si distinguées de l'auteur de Trop Jolie. Les péripéties du roman se passent 
au moment de la Révolution de 1789 et offrent des détails des plus dramatiques 
et des plus touchants. C'est un de ces livre s que l'on peut lire en famille. 



On peut en dire autant des trois récits que contient le nouveau volume de 
M. i^iul Perret, paru sous le titre de Les Misères du Cœur, Il n'y a plus rien 
à dire de cet auteur distingué. Sans témoins, les Yeux cVor et le Supplice d'une 
honnête femme sont des pages charmantes à ajouter à tant d'autres, 

♦ * 

Pour une Femme, par ^NI. Auguste Saulière, est un roman vif, animé, bien 
composé, présentant des portraits très étudiés, et qui n'a qu'un défaut, mais 
il est capital, c'est de tourner absolument à la farce de mauvais goût à la fin. 

Rarement j'avais lu un volume qui^n'eût plus intéressé, plus amusé, dirai-je 
même, mais je me suis trouvé vivement désappointé lorsque j'ai lu la scène de 
l'homme sur un àne. VA cependant, cette histoire de femme qui met tout un 
pays en révolution est très curieuse. 

En somme, dans cette revue des romans, je ne pourrais guère en citer un de 
particulièrement transcendant, sauf celui de M. Ernest Daudet, qui a une va- 
leur incontestable comme étude, seulement ce n'est pas du nouveau. 

Alexandre Le Guère . 



— 89 — 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



Deux volumes sont parus chez M. Gauthier- Villars, traitant de deux sujets 
bien différents, quoiqu'ils soient écrits par le même auteur, M. R. Radeau. 

La Météorologie nouvelle et la prévision du Temps traite une question 
nouvelle en effet. La prédiction du temps, l'annonce des tempêtes, constitue 
un service international qui mérite d'être étudié : le télégraphe devance l'orage 
qui traverse les mers et engage les navires à chercher un abri. Démontrer 
l'utilité de cette science, entrée aujourd'hui dans la pratique, dire ce qui a été 
fait et ce qui reste à faire, indiquer les desiderata des savants et le grand 
bien que le commerce, l'industrie, l'agriculture peuvent tirer de cette science, 
tel est le but de M. R. Radeau. 

— Le nombre des savants qui ont daigné s'occuper des propriétés physiques 
des étoffes employés à la confection de nos vêtements est encore fort restreint. 
Les étoffes, on n'en parle que pour en discuter l'aspect, la couleur ou le prix. 
De même aussi, les matériaux dont se sert l'architecte ne sont guère étudiés 
qu'au point de vue économique. Sur la fonction des vêtements, sur l'hygiène 
des habitations, bien des recherches resteraient à faire; à en juger par les 
résultats déjà obtenus, ceux qui les entreprendraient ne perdraient pas leur 
temps. 

M. R. Radeau a essayé, en profitant des travaux de Pettenkofer, de MM. F. 
et E. Putzeys et des siens propres, d'exposer brièvement dans un petit volume, 
les Vêtements et les Habitations dans leurs rapports avec l'atmosphère, 
ce que la science peut nous apprendre. C'est un ouvrage curieux et que les 
gens du monde liront avec autant de plaisir que les savants eux-mêmes. 

— M. W. Preyer, professeur de physiologie à l'Université d'Iéna, a publié 
un ouvrage sous ce titre : Eléments de physiologie générale, que M. Jules 
Soury, maître de conférences à l'École pratique des hautes études, a traduit 
en français. 

Les problèmes les plus élevés de la vie y sont présentés de la façon la plus 
philosophique. En même temps que les anciennes conceptions dualistes du 
monde et de la vie se sont évanouies des esprits, l'idée de l'unité fondamentale 
de tous les phénomènes naturels y a grandi : la matière n'est plus une masse 
inerte et inanimée, la vie devient une force naturelle qui, pas plus que les 



— uo — 

autres forces de l'univers, avec lesquelles elle se transforme, ne peut avoir 
commencé; la sensibilité et la pensée n'étant que des aspects de la vie, sont 
des attributs également éternels et infinis de la substance. Ce livre est aussi 
un manuel exact et précis des faits et des doctrines de la biologie actuelle. 

— Un jeune statuaire d'avenir, M. Stanislas Lami, vient de composer, à 
force de patientes recherches, le premier Dictionnaire des Sculpteurs de 
l'Antiquité qui ait encore été fait. Cet ouvrage, qui intéresse tous les artistes 
et les érudits, vient de paraître à la Librairie académique Didier. 

— Dans la Collection des petits 'poètes du XVIIP siècle, de l'éditeur 
A. Quantiu, un nouveau volume: Poésies de ^I.vlfilatre, vient de paraître, 
et forme le lO*-' volume de la charmante et luxueuse collection. 

Chez i^aul Ollendorif, viennent d'être mis en vente : la Princesse Falgo.ni 
par M. Armand Dartois, drame en un acte et en vers, représenté le 26 juin 
■1884, sur le théâtre du Vaudeville. 

L'Athlète, de M. R. Palefroi, comédie en un acte et en vers, représentée sur 
le théâtre de l'Odéon, le 42 mai 1884. 

— Chez Calmann Lévy: La Duchesse Martin, comédie en un acte de 
M. Henry Meilhac, représentée sur le Théâtre-Français, le IG mai 1884-. 

— Signalons un volume de M. Félix P..., destiné à prémunir les gens qui 
s'en vont gaiement jouer leur fortune à Monte-Carlo, contre les agissements de 
la banque des jeux. C'est une étude sur cet établissement, ses adminis. 
trateurs, ses employés, son autocratie, son omnipotence dans la principauté. 

Nous ne pouvons qu'engager les gens prudents à lire cet ouvrage intitulé 
Monaco, Assurance contre toutes les pertes de jeu que l'on fera à Monte- 
Carlo. La statistique des suicides dit assez combien ces lieux enchanteurs 



olfrent de dangers. 



Henri Litou. 



Le directeur-gé)'ant : H. Le Soudier. 



UU'U. l'ACL liOU:3(U:/., ."i, \\. DU LrC.lO, TOUU5, 



CHRONIQUE 



Paris, 25 juin 1884. 

Nous disions, il y a quinze jours, qu'il était bien difficile à un écrivain de 
traiter un sujet absolument neut et qn'un auteur ne pouvait être taxé de 
plagiat par ce qu'il reprenait une action qui, déjà, avait inspiré un poëte ou 
un romancier. 

Je ne crois pas me tromper en disant que tout le monde a lu Graziella; les 
femmes surtout ont pleuré à la lecture de ce poëme en prose inspiré à Lamar- 
tine. L'amour idéal, pur et chaste, n'a jamais été mieux traité, mais le sujet 
étant inépuisable, rien d'étonnant si quelques écrivains ont voulu faire renaître 
cette figure sous une forme plus vivante, plus vraie peut-être. 

Notre littérature contemporaine, si terre à terre, puisque, même la poésie 
se fait « naturaliste », éprouve le besoin de revenir vers l'idéal. Le mouvement 
s'accentue chaque jour, et quelques écrivains, rompant avec le goût dépravé 
de notre époque, reviennent à la litérature honnête et méritent d'autant 
plus nos suffrages, qu'il y a hardiesse à marcher contre les impressions que 
recherchent avidement le plus grand nombre de lecteurs. 

Unlivre vient de paraître, volume charmant, portant un titre simple : Assunta 
œuvre de M. Louis d'Ambaloges. Eh bien, cet ouvrage va faire pousser les 
hauts cris : « Mais, vont dire les gens qui ne voient que plagiaires partout, 
c'est Graziella que vous nous contez là, nous avons déjà lu ce roman-là, et 
si vous avez changé le lieu de l'action, c'est le même récit que vous avez 
refait ! » 

Selon mon sens, ceux qui diront ces choses ont tort de s'imaginer que le 
thème est épuisé, et que l'on ne peut raconter deux fois la même histoire, 
quand l'esprit charmé voudrait l'entendre bien des fois encore. 

M. d'Ambaloges a placé le lieu de la scène en Corse; depuis le drame 
récent d'Ajaccio, il est beaucoup question de cette île et de ses mœurs. L'auteur 
connaît le pays dans lequel se déroule l'action de son drame d'amour, et Ton 

No 88 



— 94 — 
ne peut dire que son livre n'oflre pas un véritable intérêt cractualité par quel- 
ques-uns des épisodes qui mettent en lumière la personnalité de l'un des bri- 
gands qui fut, il y a peu d'années, la personnilication la plus complète du ban- 
dit de la vieille Corse. 

Si nous dégageons l'action des détails, de lieu, nous retrouverons à peu près 
la Grazielta de Lamartine, mais, à notre avis, la figure d'Assunta est bien mieux 
traitée que Lamartine ne l'a fait pour son héroïne, et il nous plaît d'opposer 
ces deux ouvrages l'un à l'autre. 

Dans GrazieUa, le héros du roman pénètre dans la demeure du vieux 
pêcheur, après une sorte de naufrage. 

« Surprise au milieu de son sommeil par la voix de son frère, Graz4ella 
n'avait eu ni la pensée ni le temps de s'arranger une toilette de nuit. Elle s'était 
élancée pieds nus à la fenêtre dans le désordre où elle dormait sur son lit. De 
ses longs cheveux noirs la moitié tombait sur l'une de ses joues ; l'autre moi- 
tié se tordait autour de son cou, puis, emportée de l'autre côté de son épaule 
par le vent qui soufflait avec force, frappait le volet entr'ouvert et revenait lui 
fouetter le visage comme l'aile d'un corbeau battue du vent. 

« Du revers de ses d^ux mains, la jeune fille se frottait les yeux en élevant ses 
coudes et en dilatant ses épaules avec ce premier geste d'un enfant qui se 
réveille et qui veut chasser le sommeil. Sa cliemise, nouée autour du cou, ne 
laissait apercevoir qu'une taille élevée et mince où se modelaient à peine 
sous la toile les premières ondulations de la jeunesse. Les yeux ovales et 
grands étaient de cette couleur indécise entre le noir foncé et le bleu de mer 
qui adoucit le rayonnement par l'humidité du regard et qui mêle à proportions 
égales dans les yeux de femme la tendresse de l'âme avec l'énergie de la 
passion, teinte céleste que les yeux des femmes de l'Asie et de l'Italie emprun- 
tent au feu brûlant de jour de flamme et à l'azur serein de leur ciel, de leur mer 
etdeleurnuit. Les jouesétaientpleines^arrondies.d'uucontour ferme, maisd'un 
teint un peu pâle et un peu bruuipar leclimat, non de cette blancheur saine du 
Midi qui ressemble à la couleur du marbre exposé depuis des siècles à l'air et 
aux flots. La bouche, dont les lèvres étaient plus ouvertes et plus épaisses que 
celles des femmes de nos climats, avait les plis de la candeur et de la bonté. ] 
Les dents courtes^ mais éclatantes, brillaient aux lueurs flottantes de la torche, 
cpmme des écailles de nacre aux bords de la mer sous la moire de l'eau frap- 
pée du soleil. » . 

Ce n'est que peu à peu que l'amour entre dans le cœur deGraziella, et je crois 
que c'est ainsi que se passent les choses, mais Graziella et le jeune homme 
qui vient d'entrer sous le toit de sa famille sont encore des enfants. M. d'Am- 



— 95 — 

baloges, va plus vite en Lesogne. C'est pendant un orage que Georges, un 
jeune officier, et son ami Edmond Leblanc..., un ingénieur, surpris parla 
tempête, pénètrent, au milieu des déchaînements des éléments, dans la cabane 
d'un pécheur, le patron Paolo. 

« La porte s'ouvrit à demi, et par l'entre-baillement apparut une tète grison- 
nante et barbue, coiffée du haut bonnet de laine rouge des Napolitains. 

Bosco et Fermo, les deux chiens de nos amis, sans attendre une invitation 
plus régulière, se glissèrent par l'ouverture et s'installèrent à la première 
place, au devant du grand feu flambant dans l'àtre. 

L'homme barbu vit tout de suite à qui il avait à faire : il ouvrit la porte 
toute grande, ùta son bonnet rouge en souhaitant la bienvenue à leurs Sei- 
gneuries dans cet idiome napolitain un peu guttural, produit de la domina- 
tion espagnole sur les bords de la mer Tyrrhénienne. 

La cabane ou maisonnette n'avait qu'une porte, une chambre et une fenêtre. 
Deux escabeaux et deux bancs de bois autour d'une longue table, un lit, fait de 
quatre planches et d"une paillasse, un vieux ])ahut sur lequel api^araissaient en 
désordre quelques grossiers ustensiles de ménage, formaient tout le mobi- 
lier 

Le personnel féminin se composait d'une femme et d'une jeune fille, — la 
mère et la hlle, comme l'indiquait leur ressemblance. La première, malgré 
les fatigues de sa rude vie à la mer, et bien que les femmes vieillissent vite 
sous l'ardent ciel de Naplcs, conservait encore les restes d'une beauté peu 
commune. 

Mais la fille ! — Georges en entrant n'avait vu qu'elle ; il ne vit ni les 
pécheurs napolitains, ni les bandits corses et leurs fusils. Son regard, comme 
entraîné par un courant magnétique, avait rencontré celui de la jeune fille et 
ne pouvait se détacher de cette radieuse apparition, qui illumina pour lui la 
misérable demeure et le rendit immobile et muet d'admiration. 

La vieille Parthénope, au milieu de tant de peuples divers qui, dans la 
longue suite des siècles, se sont croisés sur ses rivages, garde encore, rare il 
est vrai, quelques-uns de ces types de la forme antique apportés, dès son 
origine, par la Grèce, sa mère. 

Et ce n'est pas dans les palais de ges grands seigneurs, mais le plus souvent 
parmi les pauvres populations de ses pécheurs et de ses lazzaroni, vivant du 
sirocco et au soleil, qucNaples reproduit ces étranges et saisissantes beautés, 
immortalisées par les chants d'Homère et par le ciseau de Praxitèle. 

Ceci veut dire que notre jeune Napolitaine, aux cheveux f^iuves et aux yeux 
noirs, comme la belle Hélène et comme Eve sortie des mains du Créateur^ 



— 06 - 

était surtout ronuirquablc par la pureté de ses lignes, riiarmonie de ses con- 
tours et de ses formes qui semblaient taillés dans le marbre. » 

Le portrait d'Assuuta est bien différent de celui de Graziella, comme on l'a 
pu voir, l'une est brune, l'autre est blonde, mais chacune d'elles aiment de la 
même manière, de toute leur âme. Chez Assunta, c'est le coup de foudre, 
Graziella au contraire sent peu à peu son cœur s'ouvrir à l'amour. 

Gomme Graziella, Assunta aune mère, un petit frère. Chacune ont un fiancé 
choisi par leurs parents, mais non par leur cœur. Celui de Graziella, assez 
médiocre personnage, se retire sans bruit, on le perd au milieu de l'idylle. Le 
promis d' Assunta, au contraire, disputera celle qui lui a été fiancée, et ce fait 
donne plus de force au roman de M. d'Ambaloges. 

Graziella meurt de son amour : 

« Elle m'écrivait qu'elle : « avait eu la fièvre; que le cœur lui faisait mal; 
mais qu'elle allait mieux de jour en jour; qu'on l'avait envoyée, pour changer 
d'air et pour se remettre tout à fait, chez une de ses cousines, sœur de Cecco, 
dans une maison du Yomero, colline élevée et saine qui domine Naples. » « Je 
restai ensuite plus de trois mois sans recevoir aucune lettre. Je pensais tous 
les jours à Graziella. 

« Je devais repartir pour Tltalie au commencement du prochain hiver. Son 
image, triste et charmante, m'y apparaissait comme un regret, et quelquefois 
aussi comme un tendre reproche. J'étais à cet âge ingrat où la légèreté et l'ima- 
gination font une mauvaise honte au jeune homme de ses meilleurs sentiments ; 
âge cruel où les plus beaux dons de Dieu, l'amour pur, les affections naïves, 
tombent sur le sable et sont emportés en fleur par le vent du monde. Cette 
vanité mauvaise et ironique de mes amis combattait souvent en moi la ten- 
dresse cachée et vivante au fond de mon cœur. Je n'aurais pas osé avouer, 
sans rougir et sans m'exposer aux railleries, quels étaient le nom et la condi- 
tion de l'objet de mes regrets et de mes tristesses. Graziella n'était pas oubliée, 
mais elle était voilée dans ma vie. Cet amour, qui enchantait mon cœur, humi- 
liait mon respect humain. 

« ... La vanité est le plus sot et le plus cruel des vices, car elle fait rougir du 
bonheur! » 

Georges aussi reçoit une lettre d'Assunta : 

« Georges, je vous ai attendu toute la journée ; pourquoi n'ètes-vous pas 

venu? Etes-vous malade? ou plutôt, vous ôtes-vous blessé hier dans votre 

fuite précipitée, quand on a failli nous surprendre ; je pars sans rien savoir, 

et c'est ce qui fait mon tourment. Peut-être le seigneur français va-t-il oublier 

a fille des pauvres pêcheurs ?... » 



— 97 - 

Ah non, Georges ne l'oublie pas ! non, partout il publie son amour, il le crie 
à tous les échos, il n'a pas honte d'aimer la fillo d'un pauvre pêcheur. 

a — Eh bien ! chère âme. reprit-il, je garde votre parole : à partir de demain, 
nous demeurerons quelques jours sans nous revoir; puis je viendrai vous 
dire adieu avant de partir pour la France, où je resterai deux mois, pour pré- 
parer notre bonheur à tous deux. Et vous, promettez-moi, quand je ne serai 
plus là, de me garder votre amour jusqu'à ce que je revienne. » 

« — Moi! dit-elle, signore tnio, quand vous serez parti, je vous aimerai en 
attendant votre retour, et quand je ne l'espérerai plus, eh bien ! alors la pauvre 
Assunta n'aura pas besoin de se jeter à la mer pour mourir. » 

C'est la même pensée exprimée par Lamartine dans la lettre dernière de 
Graziella, 

a Le docteur dit que je mourrai avant trois jours. Je veux te dire adieu, 
avant de perdre mes forces. Oh ! si tu étais là, je vivrais !... » 

Mais la mort d'Assunta ne ressemble en rien à celle de Graziella qui, elle, 
meurt loin de celui qui a pris sa vie parce qu'il a emporté son cœur. Le 
fiancé d'Assunta, Jacopo, les surprend ; fou de rage de s'être vu repoussé, il 
prépare sa vengeance. 

« — Eh bien ! dit Georges avec un élan passionné, écoute-moi encore, mais 
avant, reçois ce gage de mon amour et de ma promesse. 

Et il ôta de son doigt une bague, un magnifique bijou aux armes de sa fa- 
mille, qu'il passa au doigt de la jeune fille surprise et ravie. 

Ce furent leurs fiançailles. 

Puis il l'attira doucement pour lui parler à l'oreille, — comme s'il eût 
craint que ses paroles ne fussent emportées par le murmure de la cascade tom- 
bant à côté d'eux et qui couvrait leurs voix. 

Hélas ! elle couvrait aussi tous les bruits environnants, et ils ne purent 
entendre les pas qui s'approchaient et le froissement des rameaux s'écartant 
autour d'eux. 

Mais la jeune fille, que Georges tenait embrassée et renversée sur son cœur, 
vit soudain au-dessus d'elle une tète noir aux yeux flamboyants, et l'éclair 
d'un couteau qui se levait sur Georges. 

Elle reconnut Jacopo. 

Gomme mue par un ressort, elle se leva en poussant un grand cri, et écar- 
tant son amant, elle se jeta, les bras étendus, au devant de Jacopo pour l'arrêter ; 
— mais l'arme fatale, lancée avec force, ne put être retenue et s'abattit dans le 
flanc Je la pauvre enfant, qui s'affaissa avec un long et déchirant soupir. 

Dans Graziella, la jeune fille meurt abandonnée, loin de l'amant; ici 



— 08 — 

Assunta aussi va mourir, mais le lecteur ne reste pas sur un regret : 

« Il n'y a pas de temps à perdre, dit Georges, mais j'en ai assez pour faire 
mon devoir... Je m'étais engagé avec cette malheureuse enfant; quand elle a 
été frappée, je venais de lui faire ma promesse ; j'aurais attendu un an, deux 
ans, le temps qu'il aurait fallu pour habituer ma mère, mon frère, mes parents 
à ridée de cette union. Maintenant mon bonheur est à jamais perdu, mais c'est 
de mon honneur qu'il s'agit... J'ai mis à son doigt l'anneau de nos fiançailles; 
— les armes de notre maison y sont gravées ; — elles ne doivent pas mentir. » 

Voilà, à mon avis, le grand mot du livre, c'est cette phrase-là aussi qui ter- 
mine notre roman, Claudia Vernon. On dit que les titres de noblesse n'existent 
jilus, que cette classe, qui a eu une place si prépondérante dans notre société, 
s'elface peu à peu; nous le regrettons. La noblesse allait toujours droit devant 
elle, ne connaissant qu'un mot, l'honneur qui résume le devoir. Tant que la 
noblesse a tenu haut et ferme le drapeau de l'honneur, elle a été la première; 
mais aussitôt qu'une partie de ses membres a dévié de la route, celle-ci a 
entraîné l'institution tout entière. — Ce qui est promis doit se tenir ; ce qui 
est juré ne se retire plus. 

Assunta peut s'endormir tranquille, heureuse, elle a été aimée par un vrai 
gentilhomme : 

c ... Je veux vous savoir là et sentir votre main dans la mienne, pour mourir 
en vous regardant. » 

Et comme elle est jolie, presque cette dernière parole de la mourante, en 
embrassant son petit frère Gioacchino! « — Povermo! qui te fera jouer? qui 
e réveillera le matin? qui le chantera pour t'endormir? » 

Le héros du roman de Lamartine en est réduit à des regrets, à des remords : 

« Je ne sais pas où dort ta dépouille mortelle, ni si quelqu'un te pleure 
encore dans ton pays; mais ton véritable sépulcre est dans mon âme. C'est là 
que tu es recueillie et ensevelie tout entière. » 

Georges a le regret, mais non les remords : la jeune Xapolitf^ine dort son 
dernier sommeil dans le cimetière de Bonifacio, où l'on peut lire sur une pierre : 

Doua Maria Assunta, vicomtesse du Luc, morte à l'âge de seize ans. 

Le livre de M. d'Ambaloges nous a procuré un double plaisir, il nous a 
charmé d'abord, et il nous a fait relire Graz4ella, volume un peu oublié sur 
les derniers rayons de notre bibliothèque. 

En dehors de l'idylle, on trouve beaucoup d'originalité dans l'œuvre de 
M. d'Ambaloges, de la couleur locale et des portraits bien en lumière. 

Ga-ston d'Hailly. 



99 — 



HISTOIRE 

Voici certainement un ouvrage intéressant : l'Europe militaire et diplo- 
matique AU xix^ siècle, par M. Frédéric Nolte. L'auteur commence son étude 
au Congrès de Vienne qui est en effet la date des débuts de l'iiistoire politique 
du xix« siècle, comme celle du xvm^ doit dater des traités qui ont suivi la 
guerre delà succession d'Espagne : les traités de 1814 et de 1813 ont la même 
importance dans l'histoire générale de l'Europe que ceux de 1713 et 1714. Les 
peuples et les politiques, dit M. Frédéric Nolte, n'ont été occupés, depuis 
soixante-dix ans, qu'à détruire, pièce à pièce, l'œuvre édifié parles souverains 
vainqueurs, après les désastres de la fin du règne de Napoléon P"". Cette œuvre 
contenait en elle-même toutes les causes de ruine, et parmi les souverains et 
les diplomates qui la prétendaient alors immortelle, les uns étaient aveugles, 
les autres peu sincères. Le Congrès de Vienne fut admirablement bien jugé;, 
dès le mois de février 1815, par un publiciste clairvoyant, auquel Metternich 
reconnaissait les qualités intellectuelles les plus rares, Frédéric de Gentz : 
« Ceux, dit-il, qui, à l'époque de la réunion du Congrès de Vienne, avaient bien 
saisi la nature et les objets de ce Congrès, ne pouvaient guère se méprendre sur 
sa marche, quelle que fût leur opinion sur ses résultats. Les grandes phrases 
de « reconstruction de Tordre moral », de « paix durable fondée sur une juste 
répartition de forces », etc., etc., se débitaient pour tranquilliser les peuples et 
pour donner à cette réunion solennelle un air de dignité et de grandeur ; mais 
le véritable but du Congrès était le partage entre les vainqueurs des dépouilles 
enlevées au vaincu. 

Le partage se fit au hasard, suivant les convoitises de chacun, et sans souci 
des droits et des vœux des peuples. Avant le congrès, les souverains avaient 
bien déclaré hautement que « désormais les nations respecteraient leur indé- 
pendance réciproque », que « le but de la guerre et de la paix était d'assurer 
les droits, laliberté et l'indépendance de toutes les nations ». Le Congrès réuni, 
M. de Talleyrand veut qu'on s'inspire de ces déclarations, demande qu'on 
proclame que l'œuvre du Congrès sera conforme au droit public de l'Europe. 
Que lui répond le ministre prussien ? « mais quelle nécessité de parler du 
droit public ! on ne fera certainement rien de contraire au droit public, cela va 
sans dire... » Et c'est en vain que M. de Talleyrand lui répliquait que si cela 
allait bien sans dire, cela irait encore mieux en le disant. Alexandre P"" ne dé- 
clarait-il pas nettement aussi au représentant de la France que chacun. devait 



— 100 — 

trouver SCS convenances nu Congrès? « J'ai 200,000 hommes en Pologne, qu'on 
vienne m'en chasser. » Et l'empereur ajoutait : «Vous me parlez toujours de 
principes : votre droit public n'est rien pour moi, je ne sais ce que c'est. Quel 
cas croyez-vous que je fasse de tous vos parchemins et de vos traités? » 

Et le cynisme de ces déclarations autorisait, continue M. Frédéric Nolte, 
chacune des quatre puissances victorieuses, des quat7''e, comme on les appelait 
simplement, à mettre la jnain ou à laisser mettre la main sur tout pays dont 
la conservation n'intéressait pas l'une d'elles. L'Autriche se jette sur l'Italie, 
occupe Venise et livre le reste de la péninsule à des princes dévoués à ses in- 
térêts : elle permet au Piémont de prendre Gènes, ce qui lui donne un grand 
port sur la Méditerranée. La Prusse veut étendre son littoral sur la Baltique 
et s'empare de la Poméranie suédoise, faible compensation que venait de rece- 
voir le Danemark pour la perte de la Norvège, et le Danemark, dépouillé, 
doit se contenter d'une indemnité dérisoire et du duché de Lauenbourg. La 
Prusse, encore, aurait bien voulu la Saxe ; mais ici l'Autriche proteste, parce 
que la Saxe est à la porte de la Bohême, et elle veut une barrière entre elle et 
son ambitieuse voisine : on se contente d'enlever au roi de Saxe une grande 
partie de son territoire. De même la Pologne ne paraît sauvée de la convoitise 
russe que par la jalousie de l'Autriche et de l'Angleterre; mais le czar a su se 
la faire livrer indirectement. A l'Angleterre on ne refuse rien : elle s'établit, 
sans protestation, sur tous les points où elle peut assurer son empire mari- 
time, à Malte, aux îles Ioniennes, au Gap, à l'Ile de France, aux Antilles; 
elle ne peut prendre pour elle les embouchures de l'Escaut, de la Meuse et du 
Rhui ; mais elle prétend y établir un royaume puissant contre la France et en 
quelque sorte vassal de l'Angleterre. 

Et ce sont les princes qui traitaient ainsi les petits États et les provinces 
démembrées de l'empire français, qui allaient ensuite signer le traité de la 
Sainte- Alliance, invoquer les préceptes du christianisme, la justice, la charité, 
la paix, pour en faire les principes d'une politique nouvelle. 

Aujourd'hui, aussi, on parle continuellement de la triple alliance, des sou- 
verains se sont entendus pour découper l'Europe à leur guise, taillant ici, ro- 
gnant là, et n'ayant au fond d'autre désir que de se manger les uns les autres 
lorsqu'ils auront digéré les petits. Ces traités entre souverains, traités signés 
sous le sceau « de la très sainte et indivisible Trinité », n'ont d'autre valeur 
que le calme du serpent digérant sa proie. Nous sommes loin du Congrès de 
Vienne, et l'histoire que vient d'écrire M. Frederick Nolte indique bien l'inanité 
de ces parchemins. L'ouvrage nous montre l'Europe en feu depuis soixante- 
dix ans, malgré toutes les protestations des signataires des nombreux congrès 



-^ 101 — 

qui se sont réunis depuis autour d'un tapis vert. Beaucoup de sang a coulé, 
et la carte de l'Europe ne ressemble plus guère à celle créée parLL. MM., les 
signataires du traité de la Sainte-Alliance. 

« Conformément aux paroles des saintes Écritures, qui ordonnent à tous 
les hommes de se regarder comme frères, les trois monarques contractants 
demeureront unis par les liens d'une fraternité véritable et indissoluble, et, se 
considérant comme compatriotes, ils se prêteront, en toute occasion et en tout 
lieu, assistance, aide et secours ; se regardant envers leurs sujets et armées 
comme pères de famille, ils les dirigeront dans le même esprit de fraternité 
dont ils sont animés pour protéger la religion, la paix et la justice. » 

Certainement, les trois souverains n'ont pu signer pareille chose sans rire, 
et cependant ils en signeront encore d'autres qui se feront de même au nom 
de la Très Sainte Trinité, et qui n'auront pas plus de valeur. Étudier les causes 
de la destruction des traités qui, au premier abord, paraissent les plus sincères, 
c'est montrer que toutes ces signatures ne valent pas grand'chose et que peut- 
être serait-il urgent de trouver un autre système qui puisse véritablement 
conserver les bienfaits d'une paix générale. 

Y arrivera-t-on ? 

Si l'on veut bien lire : l'Europe onilitaire et diplomatique au xix^ siècle, on 
arrivera, avec M. Frederick Nolte, aux conclusions suivantes : 

« Lorsqu'on embrasse d'une vue d'ensemble cette longue suite de guerres 
sanglantes, de violences internationales, de conventions méprisées, d'engage- 
ments rompus, depuis l'année 1815, on est saisi d'un véritable vertige. Qui ne 
se prendrait à mettre en doute la loi du progrès devant cet appel, toujours 
rejiaissaut à la force brutale, devant la rapidité du perfectionnement de l'art 
de détruire, comparé à la marche lente de la science du médecin, de l'économie 
politique, du bien-être social. Tous les siècles se sont attribué une grande 
part dans la marche progressive de l'humanité; celui qui a employé la vapeur, 
le gaz, l'électricité, qui a répandu les moyens d'acquérir la science avec tant 
de facilité, qui a su créer tantde sources nouvelles de satisfactions matérielles, 
devrait être fondé à réclamer la supériorité dans l'œuvre des temps ; et cepen- 
dant, quand on étudie de près l'histoire militaire et diplomatique d'une époque 
si féconde en découvertes utiles, il semble que le xix'= siècle, aujourd'hui sur 
son déclin, doive abandonner aux âges futurs la tâche glorieuse de rendre les 
hommes meilleurs. Ce n'est pas lui qui mettra fm à ces effusions de sang, qui, 
pour être devenues partie intégrante des mœurs de ce monde, n'en rattachent 
pas moins l'homme à la bête, et donnent aux instincts de férocité, qu'il doit à 
sa nature imparfaite, la sanction légale d'une institution. La guerre est indis-^ 



— 1U2 — 
pensable, dit-uu, il serait ^ilus exact peut-être de dire que la cruauté et la 
convoitise des hommes la rendent indispensable. 

Quoi qu'il en soit, on ne saurait méconnaître qu'elle est un des états perma- 
nents du monde actuel. Peut-être même les puissances européennes, qui. jus- 
qu'à nouvel ordre, conduisent les destinées de notre planète, n'ont-elles jamais 
eu autant de prétentions territoriales ouvertes ou inavouées ; peut-être nont- 
elles jamais eu en réserve autant de causes de conflits sanglants? Dans tous 
les cas, elles n'ont jamais mis autant de science et de méthode dans la 
recherche, la préparation et l'exécution de guerres inexpiables, sans cesse 
renouvelées. 

La responsabilité de cet état de malaise et de violence remonte au Congrès 
de Vienne. Lorsque, selon la formule trouvée par Talleyrand, les grands 
hommes de cette solennelle assemblée, Metternich, Nesselrode, Handenberg, 
tentèrent de reconstituer l'Europe sur le principe de la légitimité, ils ne cru- 
rent pas devoir consulter les nationalités, ni les désirs des peuples. En for- 
mant la Sainte-Alliance, le czar Alexandre I*^'" ; le roi de Prusse, Frédéric-Guil- 
laume III, l'empereur d'Autriche, François II, avaient une foi profonde dans 
l'originedc leur autorité absolue. En partageant l'Europe selon leurs inspirations 
ou leurs convoitises, ils pensaient fonder un ordre de choses dicté par la Pro- 
vidence elle-même. On sait combien ce genre de fanatisme, qui met les pas- 
sions des hommes au compte de Dieu, a causé de maux dans l'histoire. 

Donner la Belgique aux Hollandais qu'elle haïssait, l'Italie aux Autrichiens 
qu'elle repoussait, l'Espagne à Ferdinand YII qu'elle méprisait, la Pologne 
aux Russes qui l'avaient martyrisée, c'était cependant jouer une partie perdue 
d'avance aux yeux des esprits clairvoyants et non aveuglés par le mysticisme 
absolutiste. L'Angleterre ne s'y trompa pas. Elle refusa d'entrer dans la 
Sainte-Alliance. Elle comprenait que l'œuvre du Congrès de Vienne n'était 
pas née viable, et que les nationalités comprimées réagiraient en proportion 
de l'action subie, emportant dans leurs révoltes les petites combinaisons des 
diplomates et les conventions fondées sur les intérêts exclusifs des souverains. 

Après avoir passé en revue les révolutions et les guerres qui ont ensanglanté 
l'Europe pour réagir contre le résultat du traité de la Sainte-Alliance, avoir 
dit leurs causes et montré leurs conséquences, l'auteur ajoute : 

« Quel que soit d'ailleurs le régime administratif adopté par les grandes puis- 
sances maritimes de l'i'^urope pour leurs possessions d'oùtre-mer, l'expansion 
coloniale répond à un besoin trop général pour que ces expéditions fassent 
jamais naître des conflits sérieux entre les nations occidentales. Il n'en est pas 
de même de l'accroissement exagéré de la Russie et de la Prusse. L'équilibre 



— 103 — 

européen n'est pas une liction. La situation des peuples comprimés, au centre 
par rAlleniagne, à l'est par l'empire des czars, est aujourd'hui fort difficile. Le 
système de la paix armée est devenu général. La défiance est à l'ordre du jour. 
Jamais l'opinion publique n'a été aussi nerveuse, aussi surexcitée. Un bruit, 
une parole malsonnante, même l'affirmation trop répétée de l'état de paix rela- 
tive où l'on se trouve en ce moment, inquiètent la diplomatie et les gouverne- 
ments. Il y a là une situation morbide à laquelle il est urgent de porter remède 
si l'on veut que le xix^ siècle achève sa tâche de science et de progrès, et ne se 
termine pas au milieu d'une conflagration générale. 

Quel spectacle ofl"rirait l'Europe ! de quels carnages épouvantables ne serait- 
elle pas le théâtre. 

Peut-on seulement espérer que la vue de tout ce sang répandu en ferait 
dav'antage détester la cause? Napoléon P'', ce grand massacreur d'hommes, 
prononçait, le soir de la bataille d'Eylau, ces paroles que lui arrachait la vue 
des milliers de malheureux étendus blessés ou sans vie à ses pieds : 

ï Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'hor- 
reur de la guerre. » Malheureusement, l'empereur n'éprouvait là qu'une émo- 
tion bien passagère, et dont le souvenir ne l'arrêta jamais dans aucune de ses 
guerres. 

Mais si les témoins ordinaires de ces scènes de carnage ne faisaient rien pour 
les prévenir, malgré la douleur qu'ils en pouvaient ressentir, d'autres hommes, 
qui cependant n'en avaient jamais vu, tenaient leur origine en horreur. A peu 
près de tout temps, la guerre a eu ses ennemis, qui se sont efforcés de trouver 
un moyen de la rendre impossible. Malheureusement, jusqu'ici, ceux qui ont 
été proposés sont peu pratiques. Suivant un ancien membre de l'Université, 
un des moyens les plus efficaces de prévenir la guerre est la pratique sincère 
du régime représentatif et l'intervention réelle de chaque pays dans ses pro- 
pres affaires. « Plus le gouvernement personnel ou absolu perdra du terrain 
en Europe, dit M. L. Mézières [De la Polémomanie ou Folie de la guerre dans 
l'Europe actuelle), et plus on verra diminuer les chances de conflit entre les 
nations. La guerre n'a presque jamais lieu que pour amener une diversion à des 
griefs légitimes, ou pour satisfaire les caprices des souverains. » 

Si l'on en croit l'auteur d'un ouvrage admirable sur l'extinction delà guerre 
(R. Fromentin, Le Crvne de la guerre dé>ioiicé àl^/nmianilé), troisconditions 
pourraient seules réaliser ce rêve idéal : 

« 1° Diffusion universelle de l'instruction et introduction de l'économie poli- 
tique et sociale dans l'enseignement. 

« 2'^ Réduction immédiate de toutes les forces militaires à la défenseexclu- 



— 104 — 

sive du territoire national ou à la répression des outrages faits au drapeau: 

« 3'* Etablissement eu son temps etlieud'unejunte suprême, dont la mission 
uni(iuc serait d'étudier et de diriger pacifiquement les contlits internationaux 
à laquelle, du reste, les princes, chefs derépublique,jureraientun respect invio- 
lable au nom de la liberté et de l'humanité, le jour même où ils prendraient 
la haute direction des affaires. » 

Ces propositions sont fort sensées, mais leur exécution est impossible. Nous 
ne nous arrêterons pas à discuter les deux premières ; nous en viendrons 
immédiatement à la troisième, la plus importante dans le sujet qui nous 
occupe. Nous applaudirions à l'établissement d'une junte suprême, chargée de 
régler pacifiquement les querelles internationales. Mais ils ne sont pas nés, 
les princes et les chefs de républiques qui jureront de respecter ses arrêts ! Et 
puis, prêteraient-ils ce serment ? Combien d'entre eux ne le violeraient pas 
le jour où la junte rendrait un jugement qui ne leur conviendrait pas ? A cela 
on nous répond que, dans le cas où une nation condamnée par le tribunal arbi- 
tral ne se soumettrait pas au jugement prononcé contre elle, les autres nations 
s'allieraient, fusionneraient leurs armées, et la force serait employée contre 
la condamnée récalcitrante. 

Que de beaux rêves ! Pour ne parler que de l'Europe, est-elle donc dès 
aujourd'hui si unie ? Cet accord des États qui la composent, accord nécessaire 
à la réalisation de ce plan séduisant, est-il donc à la veille de se faire ? Mais 
ce serait, en vérité, le prélude de la république universelle, ou tout au moins 
européenne, et elle n'est pas près d'être proclamée. 

Laissons donc ces chimères, et voyons quel autre moyen peut leur être 
substitué. 

Celui qui compte le plus de partisans est V arbitrage ou le congrès européen. 
Ce mode de régler à l'amiable des points en litige est conforme aux idées de la 
saine raison. En appeler au jugement, soit d'un neutre, soit d'un congrès, 
démontre la sagesse des deux adversaires. Au surplus, l'arbitrage a donné 
déjà quelques résultats très satisfaisants, comme, par exemple, dans l'affaire 
de l'Alabama, dans celle du détroit de Juan Fuca entre l'Angleterre et les 
Etats-Unis, et dans d'autres occasions encore. Pense-t-on, cependant, que des 
questions capitales, comme celles qui s'agitaient en 1866 ou en 1870, pourraient 
se résoudre par cette voie? Il semble que rarl)itrage doive se restreindre aux 
difficultés où ne sont mêlées ni les haines de races, ni les grandes convoitises. 

Les congrès des « Amis de la paix », sociétés fondées à Paris et à Londres, 
ont, jusqu'à présent, produit beaucoup d'éloquence. Malheureusement, l'une 
de leurs dernières assises, tenue à Bruxelles, paraît n'avoir fait éclore d'autre 



— 105 — 

proposition qu'un projet d'abolition générale des armées permanentes, projet 
que nous examinerons tout à l'heure. 

Cependant, l'œuvre des amis de la paix, pour être lente, est profitable et 
bonne. Peut-être la persévérance ûnira-t-elle par créer un courant d'opinion 
qui, avec les siècles, s'imposera aux nations belliqueuses. Rappelons toutefois 
qu'au début de la guerre franco-allemande, l'une des premières tentatives de 
cette estimable société fut peu heureuse. 

Devant ces efforts infructueux pour amener la tin d'un système reconnu 
inhumain, désastreux, immoral, on se prend à regretter le temps où deux 
rois qui avaient ensemble une querelle se rencontraient en champ clos; ou 
encore celui où ils envoyaient, en leur lieu et place, un nombre égal de cham- 
pions appelés à se battre entre eux et à renouveler le comljat des Horaces et 
des Curiaces. 

Aujourd'hui, cette façon de régler les différends est démodée. La guerre où 
des centaines de mille hommes sont oppsées les unes aux autres l'a remplacée. 
Moyen horrible de se rendre justice soi-même, répétition de ces luttes d'autre- 
fois, si improprement appelées « le jugement de Dieu », « métier de barbare », 
suivant le mot de Napoléon F'", où tout l'art consiste à être le plus fort sur un 
point donné. 

Nous avons dit, un peu plus haut, que, dans une de ses dernières réunions, 
la Société des Amis de la Paix avait demandé le désarmement général des puis- 
sances militaires. Ainsi que le projet d'instituer une cour d'arbitrage, cette idée 
est vieille, mais nul ne l'a soutenue avec plus de conviction et de chaleur que 
Napoléon III. Dans ces derniers temps, l'Allemagne a parlé de l'imposer vio- 
lemment aux nations qui l'inquiètent. Néanmoins, ce moyen « infaillible », 
assure-t-on, de rendre toute guerre impossible, n'offre pas plus de garanties de 
succès que les autres. Certes, nous reconnaissons que les armées permanentes 
sont très souvent un élément de compression sur les peuples, qu'elles sont la 
négation de la liberté civique. 

Dans le temps de progrès et de liberté où nous sommes, ce fait suffirait à la 
condamnation des armées permanentes. Cependant, '« servir à comprimer un 
peuple » n'est pas le seul tort de ces nombreuses agglomérations d'hommes 
dont le métier consiste à tuer leurs semblables. 

Une armée permanente nuit au développement de la population en prélevant 
une sorte de dime sur les jeunes hommes, sur les mieux constitués. Elle est la 
destruction des mœurs privées ou publiques. Elle appelle la guerre : de ce 
qu'il en possède une, un souverain veut l'utiliseï'; plus elle est parfaite, plus il 
désire en montrer la valeur. 



— jOG — 

Les oiriciers aussi souhaitent la guerre, d'abord pour sortir de l'inaction, 
ensuite pour avoir de l'avancement. Une armée permanente retarde la prospé- 
rité matérielle du pays, en condamnant ;Y l'oisiveté les bras les plus robustes, 
les intelligences les plus ardentes. l':ile est encore une source de dépenses for- 
midables. 

« Quelles entreprises ne pourrnit-on pas mener à bien par un autre emploi 
des richesses prodiguées et englouties dans l'œuvre stérile de la guerre? dit 
M. Henri Dumesnil, dans son FAude philosophique sur la Guerre. Quand on 
songe, continue-t-il, aux améliorations qu'un pays obtiendrait avec les mil- 
liards qu'on lui fait suer parfois en une année et pour les besoins d'une seule 
campagne, une sorte de féerie apparaît aux yeux de l'esprit. 

« Tout ce mirage deviendrait facilement une réalité, rien qu'en supprimant 
une partie des dépenses militaires. 

« Combien de grands problèmes, restés jusqu'ici sans solution, seraient sans 
doute éclaircis! A peine connaissons-nous complètement notre globe, dont 
certaines parties sont imparfaitement décrites, dont les autres n'ont pas môme 
été explorées, comme l'Afrique centrale et les régions polaires. » 

Eh bien, en mettant sous les yeux le tableau des guerres du xix" siècle, 
M. Frederick Nolte n'a pas eu seulement le but d'écrire, et d'une façon fort 
bien comprise, ma foi, de faire œuvre d'historien; il a voulu surtout faire com- 
prendre, par une vue d'ensemble, ce que coûtent à l'humanité ces querelles 
odieuses de l'orgueil et de l'égoïsme national. Il contribue, pour sa part, à 
l'œuvre patiente despublicistes, des économistes, des hommes d'État, des phi- 
lanthropes, qui dénoncent la guerre comme une anomalie, comme une honte 
pour notre époque. Est-ce à dire pour cela qu'il se fasse illusion, comme nous- 
mème, sur la prochaine disparition des conflits meurtriers dont nous tous 
qui n'avons pas vécu un demi-siècle, avons vu tant d'exemples sous les yeux? 
Si des hommes, comme l'auteur de l'ouvrage que nous présentons au public, 
font tous leurs efforts pour déconsidérer ce goût de gloire militaire que nous 
inculquent des souverains qui se rient de notre crédulité, d'autres, comme 
M. le baron Von der Goltz, écrivent la Nation armée., et prétendent que la 
guerre est le summum de la civilisation. 

Non, dit M. Frederick Xolte, l'humanité est encore trop peu dégagée de ses 
vieilles passions pour qu'on puisse espérer le prochain avènement de la paix 
universelle. Mais nous avons voulu apporter notre modeste effort pour la pro- 
pagation d'idées qui nous soutclières. 

Car notre foi est profonde dans la constitution de sociétés humaines mieux 
équilibrées, plus préoccupées du bien-être moral et matériel de leurs mem- 



— 107 — 

jn^es que de batailles et de conquêtes, plus disposées à lutter dans les champs de 
la science, qu'à se disputer rinvention des engins les plus rapides de destruction. 

La presse, qui exerce aujourd'hui une influence considérable, a un rôle à 
jouer en cette aflaire. Jusqu'à présent elle s'est trop peu employée en faveur de 
la paix. Tel rédacteur, par animosité personnelle, a souvent prêché la guerre 
à un pays avec lequel on était en bonne amitié. Aussitôt son article a été repro- 
duit, traduit, commenté ; des deux côtés on s'est provoqué, et peu s'en est 
fallu que la guerre ne fût déclarée. 

Les journalistes de notre époque doivent renoncer à leurs inimitiés per- 
sonnelles : ils doivent s'appliquer à calmer les passions populaires : dans leurs 
écrits sur les questions internationales, ils doivent toujours conclure par un 
appel à la tolérance et un souvenir à la fraternité de tous les hommes. En 
un mot, leur tâche doit être d'apaiser et non d'exciter les haines. 

Enfin, les nations chez lesquelles la guerre a été en honneur, doivent désor- 
mais s'abstenir de ces manifestations qui entretiennent les rancunes de leurs 
anciens ennemis. « Pour cela, elles doivent, suivant le conseil de M. Louis 
Mézières [De la Polémomanie), abolir les anniversaires de batailles, détruire 
les monuments commémoratifs, les trophées d'armes et de drapeaux. » 

Maintenant. M. Frederick Nolte estime que « le mouvement régénérateur 
qui chassera de l'Europe le terrible fléau partira de la France. Le peuple qui 
a porté partout avec lui les idées de liberté politique et sociale, qui, depuis le 
moyen âge, a été le grand propagateur des sentiments de solidarité et de 
charité, sera encore le principal ouvrier de cette œuvre de désintéressement et 
d'amour. » 

Hélas! je crains bien que l'auteur de V Europe militaire et diplomatique au 
xix^ siècle ne se fasse de grandes illusions. Les rois feront toujours croire 
à leurs sujets que la nation voisine est faite d'une tout autre pâte qu'eux- 
mêmes, et les pousseront à s'égorger entre eux, pour aller à la conquête chi- 
mérique de lauriers plus chimériques encore. 

Les journalistes aimeront, quoiqu'ils en disent, les guerres et les difficultés 
politiques, parce qu'ils en vivent et que sans tout cela on ne lirait pas leurs 
élucubrations. 

Les officiers voudront toujours avoir de l'avancement. 

On élèvera toujours des colonnes aux vainqueurs; les vaincus eux-mêmes 
en élèveront à leurs revers. 

Et quant à la question des drapeaux, le jour où on fera disparaître des Inva- 
lides chez nous, comme ailleurs, d'un autre endroit consacré, comme l'on dit, 
pour employer une locution familière : Il fera chaud ! 



— 108 — 

Ah! si les peuples voulaient!... mais ils ne veulent pas! 



Dans un excellent volume, écrit avec un soin pieux de la vérité historique, 
M. le baron Ernouf a mis en lumière une des figures les plus intéressantes 
qui se soient trouvé mêlées aux événements qui se déroulèrent de 1792 à i815, 
celle de Maret, duc de Bassano. 

Le père de Maret, un savant distingué, écrivant mi jour à Piron, le félicitait des 
conseils qu'il donnait aux princes pour le choix de leurs serviteurs, et témoignait 
l'espoir que la France aurait plus tard le bonheur de posséder un ministre : 

Plus occupé que fier de son poste honorable. 

Il était loin de prévoir que cet idéal serait réalisé par son fils. 

Gomment ne pas s'intéresser à l'histoire, puisée aux meilleures sources, de 
rhomme qui, comme l'a dit l'académicien Etienne, le jour des funérailles de 
Maret, « se faisait chérir partout où nous nous faisions craindre » 

Et dans ces longues années, où il voyait tous les jours en tète à tète l'ar- 
bitre des destinées de l'Europe, quelle victime de nos troubles civils a vaine- 
ment invoqué le duc de Bassano? Quelle infortune l'a trouvé insensible? Quel 
mérite ignoré ou méconnu n'a rencontré en lui un protecteur chaleureux? 
Avocat du malheur devant le trône, il se plaisait à désarmer la colère d'un 
monarque irrité, à vaincre ses préventions, ses défiances. Rien ne rebutait la 
bonté de son cœur; repoussé d'abord, il revenait à la charge; sa patience bien- 
veillante et courageuse ne se fatiguait pas, et la persévérance de l'homme de 
bien triomphait enfin de tous les obstacles. 

d Oh! qu'alors il était heureux! Avec quel empressement, avec quel zèle il 
annonçait à un proscrit le terme de sa disgrâce, à une famille la fin de ses mal- 
heurs. 

« D'autres retraceront les éminents services de l'homme d'État ; cette vie 
si pleine et si agitée du ministre qui, suivant Napoléon sur tous les champs 
de bataille, traçait ses décrets sur l'affût d'un canon, et datait les bulletins de 
la grande armée de toutes les capitales de l'Europe. Le duc de Bassano a joui 
de toute la confiance de l'homme prodigieux qui tint si longtemps dans ses 
mains le sort des empires : il ne la perdit jamais, il la justifia toujours. Attaché 
à sa haute fortune, il le fut plus encore à ses revers. Pour plaire aux pouvoirs 
qui depuis ont régné sur la France, il ne s'excusa pas, comme tant d'autres, 
de sa fidélité ; il s'en fit gloire ! Il a conquis, sinon la faveur, du moins l'estime 



— 109 — 

de tous les gouvernements, et, dans les partis les plus divers, il a gardé des amis 
également dévoués, parce que sa bienveillance s'est répandue. sur les victimes 
de toutes les époques, et ne s'est jamais informée de l'opinion à laquelle appar- 
tenait le malheur qu'il fallait secourir, 

« Rendu après tant de vicissitudes à sa famille et à ses amis, il partageait ses 
dernières années entre la culture des lettres et le soin de ses intérêts, les seuls 
qu'il eût négligés, l'Institut et la Chambre des Pairs. » 

Ceux qui liront en entier l'étude que M. le baron Ernouf a faite de la vie et 
du caractère de Maret, duc de Bassano , reconnaîtront qu'il n'y a rien de 
banal, rien d'affecté dans cet éloge funèbre ; tout y ^st sincère et mérité. Parmi 
les compagnons des travaux et de la gloire de Napoléon P>-, qui participent 
à l'immortalité de sa mémoire, il est quelques personnalités plus éclatantes 
que celle de Maret ; il n'en est pas de plus honorables. 

M. le baron Ernouf, dontles ouvrages : Souvenirs militairesd'un jeune ahhé, 
Souvenirs de la Terreur, Les Français en Prusse, Le général Kléber, ont été 
si appréciés, a puisé les renseignements qui lui étaient indispensables, pour 
mener à bien le volume dont nous parlons aujourd'hui, dans les archives 
nationales ou dans celles des afïaires étrangères. Il a trouvé aussi de précieux 
renseignements dans la correspondance particulière de Maret avec le baron 
Bignon, beau-père de l'auteur, qui a rempli sous ses ordres des fonctions 
importantes et qu'il honorait de son affection et de sa plus intime confiance. 
Enfin, M. le duc de Bassano fils, a bien voulului communiquer de nombreuses 
notes inédites de son père et l'autoriser à les publier dans ce travail. Ces notes 
révèlent ou expliquent bien des faits considérables, et montrent ou laissent 
deviner quel fut, dans les circonstances les plus graves, le véritable rôle de 
Maret auprès de l'empereur Napoléon pr. 



L'éducation, telle est la principale aff'aire des temps actuels ; elle doit être 
le premier de nos soins, comme elle est le plus important de nos devoirs. De 
la manière dont nous la donnerons à nos enfants, dépend l'avenir de la société. 

Certes, chacun est libre d'inculquer à sa famille les principes qui lui sont 
chers, mais il est juste aussi que des hommes de haute foi appellent l'attention 
des pères de famille, des instituteurs et du clergé enseignant, sur les dan- 
gers ou le bien de telle ou telle voie, dans laquelle ils conduiraient la jeu- 
nesse. 

Mgr Gaume, protonotaire apostolique, dans l'ouvrage qu'il vient de pu- 



— 110 — 

blicr : du C.vtik^lictsme dans l'éducatiox, élève sa voix éloquente et autorisée 
contre l'éducation donnée en dehors des principes du catholicisme. 

Nous avons lu avec une attention scrupuleuse cet ouvrage que les positivistes 
discuteront, mais dont le fond renferme une pure morale et un profond amour 
de rhumanité. Cependant Mgr Gaume croit qu'une nouvelle génération va se 
lever qui affirmera sa foi et remplacera la génération actuelle « qui a grandi loin 
de la religion qu^elle n'aime point, qu'elle ne connait point, dont elle ne sent 
point la nécessité. » Il faul avouer que le savant prélat fait preuve d'un pessi- 
misme au moins étrange, mais auquel se mêle une injustice criante à Fégard 
des parents qui ont envoyé justement cette nouvelle génération dans les écoles 
libres, et qui ont préféré l'éducation religieuse pour leurs enfants à celle 
qui en ferait des athées. Mais, Monseigneur, permettez-moi de vous le dire : 
Etes-vous bien sûr que la génération qui nous suivra sera meilleure que la 
nôtre ? Que a nous avons grandi loin de la religion que nous n'aimions 
point ? » Il me semble pourtant que notre génération a donné certaines preuves 
de bon vouloir religieux, et que si les universités catholiques existent, si le 
Saint-Père peut diriger de Rome les choses de la religion, c'est que notre gé- 
nération a fait quelque sacrifice pour soutenir lesdites universités, et que 
non plus elle n'a oublié d'entretenir le denier de saint Pierre. 

Nous avons aussi remarqué dans l'ouvrage de Mgr Gaume un manque ab- 
solu d'idées nouvelles. Tout ce qu'il dit sur l'éducation de la jeunesse, au 
point de vue religieux, a été déjà dit ailleurs. C'est un excellent livre, mais 
non point un livre nouveau. 

J.orsque Mgr Gaume traite de la science, il ne dit pas carrément ce qu'il en 
pense. On sent certaines hésitations qui se devinent. Dans l'éducation qui tou- 
che si près rinstruction, chaque fois que l'on aborde la question des sciences, 
on sent ce malaise qui se ressent de la manière dont les catéchistes ont inter- 
prété les livres saints : « Dieu créa le ciel et la terre en six jours... » 

Six jours, qu^est-ce que cela peut bien être, peut bien vouloir dire pour un 
Dieu qui n'a pas de temps ? et puis, quels jours? sont-ils donc égaux partout? 
— Les jours de telle ou telle planète ne sont-ils pas bien différents? 

Dans le catéchisme, ne vaudrait-il donc pas mieux substituer le mot 
« époque » à celui de a jour », ce qui ne changerait rien à la grandeur divine, 
l)ien au contraire, et satisferait certaines données scientifiques que la jeunesse 
n'ignore plus. 



Tl est curieux de placer à côté de l'ouvrage de Mgr Gaume un volume autour 



— lil — 

duquel on fait beaucoup de bruit, et pour lequel on ne craint pas de lancer de 
luxueuses éditions; je veux parler des Blasphèmes de M. Jean Richepin. 

M. Richepin est certainement de ces hommes qui, comme le dit plus 
haut l'auteur du Catliolicisme dans l'éducntion^ u a grandi loin de la religion 
qu'il n'aime point » ; cela, du reste, le regarde, et nous n'avons rien à y voir, mais 
où nous redressons, là où nous protestons, c'est lorsque M. Richepin s'élevant 
en prophète, presque en Dieu, prétend nous imposer ses croyances, ou plutôt ses 
non-croyances, et traite les gens de sots ou d'hypocrites, parce quïls croient. 

Si je causais avec M. Jean Richepin pendant cinq minutes, je le verrais sou- 
rire en parlant des niais qui vont lire ses Blasphèmes, et croyant « que c'est 
arrivé », aclieter des éditions luxueuses de son œuvre et enrichir l'éditeur en 
faisant un large trou dans leur bourse. 

Que veut dire ce mot : Blasphème ? 

Le blasphème est une parole ou un discours qui outrage la divinité. Hors, 
s'il n'y a point de Dieu, suivant M. Richepin, je ne vois pas trop pourquoi il 
se donne tant de peine à blasphémer contre une chose qui n'existe pas. 

Ne croyant pas à Dieu, je ne crois pas au diable. 

Bien, je n'y vois aucun inconvénient, mais que sert alors de faire l'apologie 
du diable ? Tout cet entassement de mots alignés en vers est une inutilité, et 
pour savoir la pensée de M. Richepin, pensée qui importe peu du reste, il 
n'avait qu'à écrire : 

Je ne crois ni à Dieu ni à Diable ! 

C'était très suffisant. 

Combien Dieu doit sourire; s'il s'inquiétait de si peu de chose, des 339 pages 
fabriquées péniblement à l'usage des braves gens qui se pâmeront d"aise à 
lire : 

Houp ! houp ! la ronde ivre chahute 
Encor! toujours! Ils vont^ ils vont. 
Au bout du fossé la culbute, 
Et dans un abime sans fond. 

\^oilà-t-il pas de quoi tant s'enthousiasmer! et je donnerais tous les blas- 
phèmes de M. Richepin pour quelques pages de sa Miarha. 

Gaston d'Hailly. 



— il2 — 



REVUE DE LA QUINZAINE 



ANALYSES ET EXTRAITS 



ROMANS 



Voici tout d'abord un charmant roman, bien écrit, moral bien que drama- 
tique, et qui se présente sous la forme des romans anglais, c'est : le Grime de 
Stillwater, par M. Adam de l'Isle. 

« Le jour va paraître. Le grand bois de Fins, qui garantit Stillwater du vent 
d'est, se dresse tout noir sur le ciel blafard. Les oiseaux s'éveillent dans les 
branches. Dans les vergers, les pommiers et les pruniers résonnent du chant 
des roitelets et des pinsons. 

< Le village est encore ensommeillé. Une ligne blanche s'étend au-dessus des 
arbres. L'obscurité se retire devant les premières heures du jour. Les toits, les 
hautes cheminées de Stillwater prennent une forme dans le crépuscule. Est-ce 
un cimetière qui dresse là-bas ses colounesbriséeset ses obélisques? Non, c'est 
le chantier des marbres de Slocum, dont les monuments blancs comme neige 
figureront un jour dans le cimetière. 

« Gà et là, dans les fermes qui entourent le village, une lanterne traverse la 
cour et disparaît dans les étables. Les bestiaux reçoivent leur nourriture mati- 
nale. Le coq s'élance sur un toit voisin et fait entendre sa voix sonore. Sur la 
route tournante passe une charrette à fond de train. Le vent du matin souffle en 
gémissant. 

« Voilà maintenant deux longues bandes d'or dans le ciel. Stillwater se met 
en mouvement. Les premiers rayons s'allument sur la croix d'or de la cha- 
pelle catholique. Le beffroi de pierre du temple | s'éclaire à son tour. Dans la 
prairie s'étendent les fils de la Vierge, argentés de lumière; la mare se ride 
d'ondulations brillantes. Écoutez, voilà le grelot du cheval du boulanger. De 
toutes les cheminées s'élève successivement un panache de fumée ; les ména- 
gères de Stillwater ont allumé leurs feux. 

« Tout au bout du village, une seule maison est muette et silencieuse; les 
rideaux sont soigneusement fermés au premier, au rez-de-chaussée les volets 



— 113 — 

sont clos. Le soleil frappe pourtant la façade et rien ne remue à l'intérieur. 

« A la porte de la maison s'arrêta, une boîte à lait à la main, la jeune 

Marie Hennessey. La fillette était en retard. 

« Il est levé et m'attend, c'est sûr », dit-elle, en remarquant tout à coup la 
porte entrebaillée, « va-t-il crier, mon Dieu!... Bah! que je sois en avance ou 
« en retard, c'est toujours la même chose, il n'y a pas moyen de le satisfaire. » 

« D'un air inquiet pourtant, elle entra, et traversa la cuisine, s'armant de 
tout son courage pour tenir tête aux reproches qu'elle prévoyait. 

«Les rayons du soleil passaient à travers les volets verts, jetant à l'intérieur 
une lumière indécise. En s'approchant de la table où se trouvait une assiette 
et une tasse toutes préparées, elle vit tout à coup une ligne rouge qui traversait 
obliquement le plancher et se terminait auprès du poêle par une petite tlaque. 

« Marie s'arrêta court, encore inconsciente, etregarda instinctivement dans le 
salon voisin. Puis, poussant un cri étouffé, elle laissa tomber sa boîte à lait, 
et une dizaine de petits ruisseaux Ijlancs traversèrent la cuisine, faisant un 
étrange contraste avec cette ligne d'un rouge foncé qui avait d'abord arrêté ses 
regards. 

« Tout le village est bientôt sur pied; on interroge Marie, que pourrait-elle 
bien dire? Elle sait qu'elle a eu peur, voilà tout, et, après l'enquête du juge de 
l'endroit, on ne peut arriver qu'à accuser un innocent. » 

'SI. Adam de l'Isle vous racontera toutes les péripéties du drame et ses cau- 
ses, d'après l'écrivain anglais, T.-B. Aldrich, dont il a imité le roman, ne vou- 
lant pas en faire une banale traduction. 



Loin du bonhelii, par M. Monnier de la Motte, est un roman (jui prouve que 
l'on peut intéresser les gens de goût, sans écrire des histoires aux péripéties 
extravagantes. C'est le récit de la vie d'un gentilhomme pauvre qui préfère 
vivre dans la médiocrité, et même briser son cœur, que de rompre avec les 
forts principes de loyauté, de noblesse et de morale dont il a conservé l'amour 
au fond de son àme. Ces principes, que d'autres les sacritîent! que d'autres ne 
craignent pas de salir l'iiermine de leur blason ! pour lui, jamais il ne se lais- 
sera aller à certaines compromissions. Il porte un grand nom, et jamais se 
nom ne s'abaissera devant les désirs de jouissance. Il s'éloignera peut-être du 
bonheur, mais non pas de l'honneur. 

La figure du comte de Savennières est le portrait d'un homme d'autrefois 
ésfaré dans notre siècle. 



— 114 — 
Marianne, le nouveau roman de Robert Hait est un ouvrage d'un intérêt 
saisissant par le sentiment qui l'anime d'un bout à l'autre. Il y a là le portrait 
curieux d'une jeune fille aimant un homme marié, qui en est aimé, et qui 
cependant reste pure, quoique conservant religieusement son amour au fond de 
lïime. 



M. Emile Cliartrain, un nouveau venu dans le camp littéraire, ne s'attache 
ni à la névrotimie. ni à la psychologie, ni même à la solution de quelque thèse 
sociale. Ce qui lui plait, c'est le spectacle de la rue, les types pris dans la 
petite vie bourgeoise, entre le gros propriétaire et celui qui nettoie l'escalier 
de l'immeuble. 

Poivrot et Cocardel. voilà un titre qui dit à peu près ce que doit con- 
tenir le volume : des scènes populaires, touchées à la Paul de Kock : Arthé- 
mise Poivrot, la vieille fille, rêvant d'un idéal qui toujours s'enfuit; Regembal, 
l'ami de la dive bouteille; Bedecann et Fragoule, les agents de police qui, 
sans cesse, croient tomber sur la piste de crimes imaginaires et qui emploient 
tout ce qu'ils peuvent inventer de ruses pour arriver à découvrir qu'ils se sont 
trompés. Tout cela est vif, gai, spirituel, et en somme n'a rien qui puisse 
en faire redouter la lecture, quoique le livre n'ait aucune prétention à la 
moralité. 



Le Père Brasero par M. Paul Saunière, est une de ces histoires qui ont la 
spécialité de m'horripiler : histoire de testament enlevé, puis découvert, pour 
lequel l'auteur est obligé de faire des prodiges d'imagination afin d'intéresser 
le lecteur pendant 400 pages. 

-M. Paul Saunière y réussit, et ses romans sont devenus très populaires, 
mais il faut admettre que les lecteurs se contentent de peu. On sent que Técri- 
vain est obligé de faire traîner le roman en longueur, pour fournir plus long- 
temps de copie le journal dans lequel il publie ses histoires à faire frémir 
certaines gens, à faire dormir debout les autres. 

« Seul, parmi les meubles qui s'y trouvaient, le secrétaire était moins envahi 
que les autres par la poussière. On voyait que Mirai daignait quelquefois 
l'ouvrir. 

— C'est là sans doute que nous trouverons ce que nous cherchons..., pensa 
le juge d'instruction. 



— 115 — 

Alors, s'adressaiit au vieillard : 

— Voulez-vous nous donner la clef de ce meuble? deinanda-t-il. 

— Très volontiers, monsieur, répondit Mirai; mais comme il est à secret, je 
vous demanderai la permission de l'ouvrir moi-même. 

— Faites, dit brièvement le magistrat. 

Mirai s'avança, fit tourner la clef et appuya sur la saillie d'une garniture de 
cuivre ciselé. Aussitôt, le panneau formant pupitre s'abaissa lentement jus- 
qu'à ce qu"il eût pris la position horizontale. » 

Mais avec des détails d'un intérêt aussi palpitant, il me semble que l'on 
pourrait faire durer éternellement un roman ! 

Pauvres lecteurs de romans populaires, que je vous plains! 



Et pourtant, peut-être est-ce moi qui ai tort de ne pas apprécier ce genre de 
littérature, car, s'il est incompréhensible que l'on puisse perdre son temps à 
lire les élucubrations écrites spécialement pour le feuilleton des petits journaux, 
il peut bien sembler aussi extraordinaire que d'autres lecteurs passent un 
temps précieux cà lire certains ouvrages démoralisants, écrits sous prétexte de 
traiter des sujets ayant trait aux conditions de santé physique des individus. 

M. Dubut de Laforest, qui a écrit avec Yveling Ram Baud, un ouvrage dont 
nous avons parlé dernièrement ici : Le Faiseur d'hommes, ouvrage qui soulève 
une question scientifique des plus curieuses, s'est mis entête d'examiner notre 
pauvre nature sous toutes les faces, et de pénétrer dans tous les points de 
notre organisation, un peu détraquée parfois. Or, il me semble que M. Dubut 
de Laforest abuse un peu de ces sortes d'écrits qui devraient, à mon sens, 
être réservés pour les livres d'études médicales: car ce genre de travail, 
transformé en romans, devient d'une immoralité dangereuse, et sa Mademoi- 
selle TAXTALE,-le titre me parait suffisant pour indiquer le fond de l'ouvrage, 
sans qu'il soit nécessaire de mettre les points sur les I, - est un de ces volumes 
que l'on doit avoir grand soin de ne pas laisser traîner dans tous les coins. 

Si M. Dubut de Laforest apportait une solution aux questions qu'il soulève, 
s'il donnait quelque joie aux déshérités de certaines satisfactions physiques, 
ses études auraient peut-être quelque utilité, mais comme Mademoiselle Tan- 
tale n'apprend rien que ce que tout le monde sait, j'estime que son ouvrage ne 
fera que soulever une curiosité malsaine. 

« « 
Cependant comme jene veux pas juger les gens sans les entendre, je me per- 



— 116 — 
mettrai de donner ici la préface que M. DuLiit de Laforest a écrite pour un 
autre volume qui a paru en même temps que Mademoiselle Tantale, un Amé- 
niiiAiN DE Pahis, préface adressée sous forme de lettre à son smi Charles 
Rain : 

0. Toi, Charles Rain. — iils d'un magistrat éminent dont la Franche-Comté 
vénère la mémoire, — as-tu songé que la plus grave sentence que puisse pro- 
noncer un juge est celle-ci : 

< Prévenu, désormais vous êtes condamné à vivre seul, non pas seul entre 
quatre murs : mais seul au milieu du monde qui fuira à votre approche... » 

Eh bien, ami Charles, il m'est advenu de rencontrer un de ces pseudo-philo- 
sophes qui, d'eux-mêmes, se sont imposés cette condamnation surhumaine. La 
vie de mon héros s'est résumée dans ces mots : « Pas plus de cœur dans la 
poitrine que dans mes talons de hotte. » 

L'homme est allé de l'avant avec cette devise, sans un remords, sans une 
faiblesse,jusqu'au jour où, la route s'étant refermée derrière lui, défense était 
faite de revenir sur ses pas. 

A ce Pierre Ténard, — à cet Américain de Paris, faisant le mal pour le mal, 
sans désordres intellectuels apparents, — j'ai opposé deux enfants issus de 
lui, à des époques différentes de son existence : un fils aîné grandi loin de son 
père, une nature primitive, fortement armée, assez robuste pour lutter pied 
à pied contre celui qui voulait la façonner à sa guise : un enfant malade, difforme, 
presque fou, paraissant porter les germes d'une hérédité fatale tant (juil subit 
le contact du père, et retrouvant raison et santé, le fascinateur disparu. 
M. Joseph l*rudhomme dira : 

— Le dicton :,« Tel pèi^e, tels enfants, » est un mensonge. 
La physiologie dira : 

— Les aïeux de Pierre Ténard étaient de braves gens... Phénomènes d'ata- 
visme. 

M. Josepli PrudJiomme et la physiologie auront raison tous deux. 
Physiologie, atavisîne, deux mots bien imprudents pour un romancier (^ui 
ne serait pas fâché do faire lire ses livj-es. 
Ne nous trompons pas. 
C'est Madame qui commence d'abord et qui passe ensuite le roman à Mon- 



sieur, 



II y a à Paris de jolies femmes (jui s'évanouissent rien (|u"à la pensée que 
M. Paul Bert fait des expériences de vivisection sur de pauvres chiens, et que 
M. Charcot enfonce des aiguilles à tricoter dans le bras d'une cataleptique de 
la Salpètrière. 



— 117 - 

Ces dames ont peur de la science. 

Soucieux du respect que l'on doit aux natures impressionnables, je ne serai 
pas assez maladroit pour dire aux femmes de France : « Mesdames, on vous 
a promis un roman pour le printemps de 1884 ; nous n'avons, hélas! à vous 
offrir qu'un plat de science fort indigeste... Absorbez par petites gorgées... » 

Je connais les filles d'Eve : elles ne mordraient même pas à la pomme peu 
défendue. 

Aussi, j'ai donné à cette observation la forme d'un roman de mœurs con- 
temporaines. J'espère bien que les femmes blondes ne regarderont pas au 
travers du papier pour lire les lignes philosophiques ou seulement ennuyeuses, 
écrites avec de l'encre sympathique^ ainsi que l'on fait pour les correspon- 
dances criminelles de Sa Majesté : l'Amour. 

]\Iais peut-être arrivera-t-il que le roman, une fois envoyé au diable vau- 
vert, il restera dans l'esprit de quelques lecteurs une inquiétude, un trouble, 
une velléité de savoir, touchant mon bonhomme à figure sinistre. 

— Ce Pierre Ténard, — ce parâtre, — dira-t-on, — est-ce un malade ou tout 
simplement un malhonnête homme?... Est-ce un névropathe digne de l'atten- 
tion des médecins ou un apôtre incompris?... A-t-il pensé : « La cruauté et 
l'égoïsme donnent des jouissances exquises comme l'incendiaire qui s'écrie : 
« C'est beau, le feu! » ou l'assassin : « C'est beau, le sang! » 

Cette sombre énergie du sujet dont le regard se tourne constamment vers 
le même objectif, n'indique-t-elle pas que nous avons affaire à un mono- 
mane?... Tous les raisonnements à froid, tous les calculs odieux de ce prétendu 
réformateur de l'humanité ne sont-ils pas les causes des troubles cérébraux 
dont la résultante manifeste sera l'oblitération graduée et l'anéantissement du 
sens moral? 

N'avons-nous pas l'exemple de cette mondaine qui, s'étant imaginée un 
beau jour, —à l'instar des dames chinoises, — que le principal attribut de la 
beauté résidait dans la petitesse des pieds, exagéra le système au point de 
rendre infirme et incapable de marcher? 

A ses heures lucides, la coquette définissait la monomamie d'une manière 
étrangement saisissante : 

— J'ai commencé par me dire : « Je veux avoir de petits pieds, de tout petits 
pieds... » Et puis cette idée s'est ancrée dans mon cerveau pour n'en plus sor- 
tir; je luttais pour ne pas penser à ceci : c'était plus fort que moi... La même 
chanson revenait à toutes les heures... Je comprenais bien que je me rendais 
martyre ; mais j'obéissais à un maître invisible et implacable... 

Pierre Ténard, lui, n'avait qu'un objectif : mettre une plaque de fer à la 



— H8 — 

place de son canir... Il a essayé de lutter; mais, comme pom' la coquette, la 
même chanson est revenue à toutes les heures... Et, enfin, le malheureux en a 
pris joyeusement son parti... 

Il est l'Américain de Paris, l'homme du jour qui se rit des vieilles formules 
et des catéchismes rehattus. Il ne croit à rien. Il est né en France et il aime à 
peu près autant l'Allemagne que la France. La vie à lui se chiffre par Doit et 
Avoir... 

Est-ce que le vieux monde va crouler? 

Cet homme nouveau apporte-t-il la lumière ?... 

A-t-il tort?... a-t-il raison?... Que décider?... Faut-il l'envoyer à Bicêtre, ou 
créer à son intention une chaire de philosophie non sentimentale?... 

Et pourtant si ce monomane, qui désespère de se vaincre lui-même, com- 
met aujourd'hui un crime prévu et puni par les lois, pas plus à Paris qu'à 
Ne\Y-York, vous ne trouverez de juges pour l'absoudre; prêtres, pasteurs et 
rabbins s'entendront pour le chasser de leurs synagogues, de leurs temples et 
de leurs églises... 

A son passage, les amis détournent la tête; les meilleures d'entre les femmes 
ne craindront pas de vouer à la damnation éternelle cet irresponsable : elles 
le maudiront, comme la maman en deuil maudit la guerre inconsciente qui 
lui a tué son fils. 

Ou criera : « C'est un Sans-Cœur ! »... Mon Américain haussera les épaules. 

Et tout sera dit. 

Tout sera dit, car il n'existe pas de thérapeutique assez puissante pour 
transformer mon héros qui se subdivise en milliers d'êtres faibles et désarmés. 

Ces ratés-là., Charles Rain, on les trouve dans toutes les classes delà société 
contemporaine, au club, à l'atelier, dans les salons et dans les boudoirs, sous 
la blouse de l'ouvrier fainéant et sous l'habit fleuri du viveur, sous la robe bou- 
tonnée de la bourgeoisie, sous les dentelles de la marquise, sous les volants 
capiteux de la danseuse, sous les jupes boueuses et glacées de la fille... 

Oui, des ratés., des hommes et des femmes qui vont au vice, envahis par 
des germes malsains. 

En respirant ce bouquet de fleurs humaines, on sent qu'il y a de quoi plain- 
dre et de quoi blâmer. C'est une question de nerfs pour les justiciers. Après 
tout, le verdict importe peu : la constatation est suffisante. Nous ne savons 
rien sur les causes des défaillances cérébrales et je persiste à croire qu'il ne 
faut rien attendre de nos cahiers de philosophie... Peut-être devinerons-nous 
enfin quelque chose en étudiant les sensations, en faisant dépendre, par 
exemple, l'adultère de M-^e X... d'une gastrite inopportune qui la travaillait 



— 119 — 

ferme, en attribuant le viol commis par le sieur X... à des douleurs muscu- 
laires très irritantes, en affirmant que mon terrible Américain avait un cancer 
à l'estomac... » 

J'ai cité la pièce tout entière, laissant à cliacun le droit de juger si toutes 
ces recherches dans les cerveaux, pour excuser plus ou moins les crimes, n'est 
pas la négation du libre arbitre. 



Puisque nous sommes chez les Américains et dans les préfaces, en voici 
une qui est d'Armand Silvestre, elle est écrite pour les Histoires de l'autre 
Monde de M. Jehan Soudan. 

«Au moment où de jeunes écrivains français, très épris de style et de liberté, 
tentent de ressusciter la verve des vieux conteurs gaulois, rien ne pouvait être 
plus intéressant et plus curieux qu'un échantillon de la gaité du Nouveau- 
Monde, et nul n'était plus apte que M.Jehan Soudan à nous apporter ces échos 
d'un milieu qu'il connaît comme pas un. Journaliste parisien, Américain 
durant plusieurs années, de par les caprices du destin et son humeur aventu- 
reuse, il a pu mesurer avec une précision mathématique la dose de fantaisie 
yankee que nos cerveaux routiniers sont capables de supporter. 

Le lecteur de ces histoires constatera qu'il y a réussi à miracle. 

Le boulevardier n'y a pas abdiqué, et cependant elles nous transportent 
bien loin par delà les mers, où nous avait conduits déjà l'imagination lyrique 
d'Edgar Poë. 

Mais Poë est une façon tragique, et qui a écrit surtout pour les poètes. 

Tout est aimable, au contraire, dans ce volume où les pages plaisantes 
abondent, où le rire est sans cesse évoqué. 

Le rire? non. Mais un sourire qui a bien son charme. Les larges hilarités 
de Rabelais et de ses imitateurs sont un produit du terroir. Nous les cherche- 
rions en vain, même dans les conteurs italiens, nos frères d'origine. Ce qui 
caractérise le livre que je me permets de présenter au public, c'est le bon goût 
parfait des plaisanteries et une distinction extraordinaire dans les moyens 
d'action. 

Le génie américain est essentiellement mystificateur. La farce elle-même se 
présente dans ses œuvres sous des habits sérieux et de noir vêtue. Tout à 
coup, de cette ombre, jaillissent des clartés singulières, et cette nuit de con- 
vention est rayée d'éclairs bizarres, troublée dans sa solennité par d'étranges 
dessins de feu. Sur ce rideau obscur, sur ce drap mortuaire, des arabesques 



- 120 — 

enflammées courent, se tracent des hiéroglyphes d'étincelles. Drap mortuaire 
est le mot juste, car la mort, dans ces contes, est un des éléments constants 
de gaieté. 

Il y a bien pour nous quelque chose d'impitoyable et de froid dans le mode 
peu expansif et irrespectueux de se divertir de toutes choses. Le grand art de 
M. Jehan Soudan me parait être d'avoir amorti ces cruautés, tout en jouant 
comme un autre, par je ne sais quoi de bon enfant dans le récit qui lui est 
propre et naturel. C'est par là que, bien que très imprégné de saveur yankee, 
ce livre est encore assez français pour amuser beaucoup de Français. 

Ou y trouve constamment ce goût de surnaturel qui est caractéristique de la 
littérature américaine, et nous révèle un peuple jeune dont le spiritualisme est 
encore à l'état instinctif. C'est dans l'histoire un signe constant de l'enfance 
des races. La vie s'y présente, pour ainsi dire, doublée d'une vie invisible où 
se meuvent des dieux, des génies ou des fantômes, suivant que nous sommes 
à Athènes, à Ispahan ou à New-York. L'existence n'y est pas bornée, comme 
chez les nations repues de civilisation, au tangible et au matériel. J'avoue que 
cela ne, me déplaît pas; car la poésie y trouve son compte, la poésie qui n'est 
qu'un art d'expression chez les hommes qui ont trop étudié. 

Dans la littérature qui nous occupe en particulier, elle se complique de 
préoccupations scientiliques. C'est par laque le réel reprend ses droits. C'est 
que la science est aussi une source de poésie, comme Lucrèce l'a si bien révélé 
au monde latin. 

Mais ce n'est pas là le lieu de philosopher aussi gravement sur de si acadé- 
miques sujets. J'ai toujours considéré les livres comme des bateaux qui nous 
emportent sur des fleuves inconnus. Celui-ci coupe les océans avec l'audace 
d'un trois-màts, avec la rapidité d'un steamer, et je le conseille aux voyageurs 
qui, comme moi, aiment à franchir des millions de lieues sans risquer le 
meindre naufrage. Il les conduira dans un pays demeuré nouveau pour moi. 
chez des peuples dont le génie est essentiellement différent du nôtre. Pilote 
irréprochable, M. Jehan Soudan leur épargnera les récits de l'ennui. Car je le 
répète, pas de lecture plus gaie que celle-ci, et j'imagine qu'après une première 
traversée, mes compagnons m'imiteront en faisant une seconde fois la route 
sous le même pavillon. » 

M. Armand Silvestre est un élégant et aimable préfacier, heureux celui 
dont il veut bien présenter les livres ! 



M. Henry de Kock, dont les ouvrages ne nous plaisent généralement que fort 



— 121 — 

médiocrement publie un nouveau livre : R.vtée. C'est un peu roide! — Mais, 
cependant, il faut avouer que le nouveau volume du fils de Paul de Kock 
ne manque pas d'une certaine valeur comme observation. Il s'agit là-dedans 
d'une femme qui donne sa fille en mariage à un jeune homme qui... comment 
peut-on bien dire cela? — Qui n'a pas été à la hauteur des faveurs dont elle 
eût voulu le combler, La manière dont elle se venge peint bien le caractère 
d'une femme dont les charmes ont été dédaignés — très original ! mais, bon 
Dieu, que c'est risqué! 

A. Le Glère. 



- 122 — 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



Lîi librairie Firniiii-Didot et G« va mettre eu vente deux ouvrages édités avec 
le soin et le luxe que comporte la valeur historique de ces puLlications. 

1° La Renaissance en Italie et en France à V époque de Charles VIII, 
ouvrage publié sous la direction et avec le concours de M. Paul d'Albert de 
Luynes et de Ghevreuse, duc de Chaulnes, par M. Eugène Mûntz, lauréat de 
l'Académie française et de VAcadé)me des Beaux-Arts, et illustré de plus de 
350 gravures dans le texte et de 30 gravures hors texte, d'après les monuments 
originaux. 

L'étude de cette époque brillante, marquée par des découvertes appelées à 
renouveler la civilisation, devait tenter un esprit aussi distingué que l'était 
feu M. le duc de Chaulnes, digne héritier des Alberti de Florence et des ducs 
de Luynes et de Ghevreuse. Réservant pour lui-môme la rédaction de l'histoire 
diplomatique et militaire et l'expédition de Gharles VRI en Italie, il confia à 
M. Mûntz l'histoire du mouvement littéraire et artistique si considérable qui 
se rattache à cette expédition. Grâce à la générosité avec laquelle il a assuré la 
publication de ce travail, l'œuvre commencée il y a bientôt cinq ans va voir le 
jour. 

Les lecteurs de Raphaël, des Précurseurs de la Renaissance, de V Histoire 
de la Tapisserie, connaissent et ont pu apprécier la haute compétence de 
M. Mûntz dans les questions d'art, sa science profonde. Nous sommes certains 
qu'après la publication du nouvel ouvrage de ce travailleur infatigable, la 
France n'aura plus rien à envier à l'Allemagne, et que le regret souvent exprimé 
de notre infériorité cà ce point de vue, vis-à-vis de nos voisins d'outre-Rhin, 
n'aura i)lus do raison d'être. 

L'illustration elle-même devait se ressentir de cette conscience scrupuleuse 
qui est un des traits les plus marquants du caractère de l'auteur. Elle est aussi 
riche et aussi variée qu'on peut le souhaiter ; monuments d'architecture, de 
sculpture, de peinture, miniatures, médailles, mobilier, armes, en un mot, 
les trésors conservés dans les musées'de la France et de l'étranger, aussi bien 
que dans les collections particulières, tout a été mis à contribution. 



— 123 — 

— Le second ouvrage publié par la maison FirminDidot et 0'*= a pour titre; 
Modes ET USAGES AU temps de Marie-Axtoinette. — Livre-Journal de ma- 
darae Eloffe, marchande de modes, couturière lingère ordinaire de la reine et 
des dames de sa cour (1787-1793), par M. le comte de Reiset, ancien ministre 
plénipotentiaire; publication illustrée de près de 200 gravures, dont HO grandes 
planches, 68 coloriées. 

Le Livre- Journal de madame Élolf'e, couturière de la reine, tnarcliande 
suivant' la Coiù% est un vrai document. Jour par jour nous pouvons suivre 
dans ce livre les événements qui se passent à la cour de France ; les costumes 
commandés nous indiquent les fêtes données à Versailles, les présentations à 
la cour, les quêtes, les baptêmes, mariages ou deuil, la grande réception en 
faveur des envoyés de Typoo-Saïb dont on peut voir le portrait dans l'ouvrage. 

Le journal se continue ainsi jusqu'en 1793. La reine, qui est retenue à Paris 
et qui doit représenter jusqu'au bout, y figure une des dernières, comme si 
elle voulait clôturer cette époque qu'elle aurait pu si bien personnifier. Aussi 
ne peut-on l'abandonner avec le Livre- Journal. On l'a entrevue toujours noble 
et grande au milieu de sa cour réduite. On veut l'accompagner jusqu'à la fin. 
L'auteur fait d'abord connaître, dans de courtes biographies, ses amies les plus 
dévouées : MM^^es de Lamballe, de Tourzel, de Tarente et de Polignac. Tour 
à tour celles-ci disparaissent. La reine reste seule, et bientôt elle s'achemine 
vers la Conciergerie. C'est là que.l'auteur la suit, dans ce pèlerinage pieux où il 
montre en détail ces lieux témoins de tant de misères et de tant de grandeurs. 

L'ouvrage en donne la reproduction inédite et celle de tous les objets qui 
entouraient la reine dans sa dernière demeure : le fauteuil, le crucifix, les 
vues de la prison, de la cour, du corridor, de la rue de Paris, de la porte du 
greffe, de l'escalier par lequel elle gagna la charrette fatale... 

Pour expliquer certaines parties de l'ouvrage, on a étendu l'illustration à 
des documents de toute sorte : portraits de princesses, vues du temple, frag- 
ments de tapisseries faites par la reine, etc. 

Le coloris, exécuté par des artistes choisis, la chromo-lithographie, la 
gravure en relief et en creux, sont venus à l'aide de l'auteur du texte. 

Toutes ces illustrations, dont nous avons vu les épreuves, sont faites d'après 
Sicardi, M™" Le Brun, Hubert, Robert, J. Houssaye, Lefèvre-Dufl'eret, et ont 
été confiées aux habiles graveurs Le Rat, Masson et Huyot. 

— Nous ne pouvons laisser passer, sans le signaler, l'ouvrage de M. Saint- 
Yves d'Alveyre. Mission des Juifs, dans lequel l'auteur démontre qu'il importe à 
Israël de reprendre sa grande mission, de préparer son propre triomphe^ 
d'aider la chrétienté tout entière à exécuter, en Europe d'abord, sur toute la 



— 124 — 

terre ensuite, et dans toute leur immense portée sociale, le Testament de 
Moïse et celui de Jésus-Christ, majeure et mineure, d'une même conclusion 
organique, divin legs de la plus vieille tradition, de la plus auguste sagesse, 
de la plus divine science de notre antique humanité. 

L'auteur est un chrétien, mais il écrit pour les Israélites, dans l'esprit d'une 
nouvelle et toute scientilique alliance en Jésus-Christ et en Moïse. 

Jean Litou. 



Le dlrecieur-gcrant : H. Le Soucier. 



LUl'U. PAUL BOUS.ŒZ, ô, \\. DE LUCÉ, TOURS. 



CHRONIQUE 



10 juillet 188i. 

Et voilà qu un cri général s'élève : « Il n'y a plus de critique ! » 

Ah! comme je comprends que des écrivains qui peuvent gagner beaucoup 
d'argent en faisant du journalisme politique, en écrivant des chroniques plus 
ou moins scandaleuses, des nouvelles fort gauloises ou des romans hysté- 
riques, ne se soucient guère de se mettre h dos des confrères qui ne peuvent 
souffrir un mot de blâme ! 

Dieu sait... et nous autres de la Heviœ des Livres nouveaux, le savons 
aussi, combien la production est énorme. - Tout ce qui parait est charmant! 
adorable ! On se congratule mutuellement, et le lecteur n'a plus qu'cà compter 
les coups d'encensoir. Mais lui, le bon public, qui achète le roman sur larticle 
élogieux qui lui en a été fait, il est... refait, et, se désintéressant complètement 
des articles de critique littéraire et théâtrale, écrits avec une encre à l'eau de 
rose, est enchanté que son journal s'occupe d'autres choses. 

Pour que la critique plaise aux lecteurs, il faut qu'elle soit indépendante, 
et ce n'est pas avec quelques bulletins bibliographiques écrits par l'auteur 
lui-même, et insérés tels quels dans les feuilles hebdomadaires, que les gens 
qui aiment à être renseignés s'attacheront à la lecture des soi-disant articles 
bibliographiques. 

Faire delà critique dénote une certaine dose de courage, puisque l'on ne s'y fait 
que des ennemis, et, de plus, cela nécessite un travail considérable. Lire un 
livre n'est rien, et parfois, on y trouve une satisfaction, mais lorsqu'il s'agit 
de mettre le nez dans tout ce qui se publie de choses sentant plus ou moins 
mauvais, c'est une tâche devant laquelle beaucoup reculeraient, et il ne faut 
rien moins que notre grand amour de ce qui est bon pour ne pas jeter le 
manche après la cognée. 

Non, quoi que l'on puisse en dire, la critique n'est pas morte, puisque nous 
vivons, et quelques rares publications critiques vivent aussi, quoique aucune 
n'embrasse un programme aussi large [que le nôtre, elles s'arrêtent sur un 
certain nombre d'ouvrages et n'embrassent pas le mouvement tout entier. 

N" 89 



— 126 — 

Les journaux quotidiens out fait jadis de la critique, et de labouue ; aujour- 
d'hui, leurs colonnes sont réservées à des questions bien moins intéressantes, 
mais qui enflamment l'opinion publique. Jadis, on y trouvait chaque semaine 
une analyse de tous les ouvrages parus, aujourd'hui la place de cette revue 
est occupée par un bulletin financier payé par des banquiers plus ou moins 
véreux, histoire de soutirer à l'abonné ce qui lui reste d'économies après les 
krachs divers qui ont émaillé les annales de la Bourse, et de leur faire avaler 
quelques pillules dorées sous forme de souscription à des actions de Sociétés 
reposant sur des sols aussi mouvants que les sables du Sahara. 

Et lorsque noire confrère Georges Duval a poussé son cri : « Il n'y a plus 
de critique! » je lui ai répondu : « Où voulez-vous la fourrer? » — Les jour- 
naux sont trop pleins, et le public qui sait à quoi s'en tenir sur ce qu'ils disent 
des livres, s'intéresse bien plus à la « bande de Neuilly » qu'aux louanges 
données aux « Blasphèmes » de M. un tel, ou aux « Lise Fleuron » d'un roman- 
cier qui a eu des succès mérités, tant qu'il n'écrivait pas pour le rez-de-chaus- 
sée d'un journal. 

Soyez vrai, dites toute votre pensée, et vous verrez que l'on s'intéressera 
aux articles de critique littéraire; mais si les écrivains qui s'occupent de ces 
choses out peur de s'attirer des inimitiés, quémandent des places de théâtre 
auprès des auteurs en renom, craignent la colère des éditeurs qui refusent le 
« service de presse » parce qu'on se permet de ne pas tout admirer de ce qui 
sort de l'officine ; si enfin on n'agit pas avec l'indépendance absolument néces- 
saire à la matière, le lecteur préfère critiquer lui-même, quitte à acheter 
quelques mauvais livres qu'il aurait achetés quand même sur la recom- 
mandation de journalistes qui ont formé une sorte d'association d'admiration 
mutuelle. 

Au milieu d'une production toujours croissante", au point même que nous 
autres sommes débordés, je me demande comment les gens peuvent bien s'y 
reconnaître lorsqu'il s'agit de choisir le volume qui doit distraire les longues 
heures du voyage à la mer, en Suisse ou aux lacs du Tyrol, et j'imagine com- 
bien de méprises et de désappointements doivent avoir lieu, sitôt que l'ache- 
teur, bien installé dans son coin, se prépare à jouir de son empiète. C'est peut- 
être ce qui explique la vogue des volumes qui contiennent des histoires 
détachées. En effet, un roman, hélas! il y en a de plus de cinq cents pages, s'il 
ne plait pas, ce compagnon de route est inutile et produit l'effet d'un voisin 
dont le visage ne vous revient pas ; et comme on ne peut le quitter, on en est 
réduit à le subir jusqu'au bout, tandis que le volume d'historiettes, de nou- 
velles ou de croquis, offre une variété qui permet de sauter d'un récit à un 



— 127 — 

autre et de laisser celui qui eunuie sans être absolument privé du plaisir que 
l'on s'était promis. 

Malheureusement, ces histoires détachées offrent des dangers d'ordres tout 
à fait différents, mais bons à signaler. Les uns, et c'est le plus grand nombre, 
sont réunis sous un titre cherché, à effet, mais ils ont été déjà publiés dans les 
journaux, de sorte que vous risquez souvent de tomber sur des contes que 
vous avez déjà lus. S'ils sont bons, spirituels, bien écrits, il n'y a pas grand 
inconvénient : on aime généralement à relire à tète reposée ce que l'on a lu, 
souvent très à la hâte dans un journal, mais s'ils sont moins bons, mauvais 
même.. ? Voilà pourquoi je voudrais que les auteurs eussent la loyauté d'écrire, 
sur chacun des volumes contenant quoi que ce soit qui eût paru dans une 
feuille quotidienne, cette mention : « Publié dans tel journal. » 

Un autre danger de ces volumes de récits détachés se rapporte au « pi- 
menté » des situations présentées, et que les chroniqueurs, jaloux des succès 
de leurs confrères, épicent tellement, qu'on ne peut plus les avaler sans 
Qausées. 

Enfin, les éditeurs, renchérissant sur le tout, ne se sont-ils pas avisés 
i'agrémenter ces <t potages à la bisque » de gravures, disons gravelures, d'une 
telle indécence, que, sans être très « collet monté », on n'aime guère que son 
i^oisin, et surtout ses voisines, s'aperçoivent des choses immondes sur les- 
îuelles on ne craint pas de reposer les yeux. 

J'ai là, sur ma table, un certain nombre de volumes contenant de ces petits 
•écits et, pour nos lecteurs, je vais les passer en revue, essayant d'en donner 
me idée exacte, d'en extraire quelques-uns des plus jolis. 

Je sais parfaitement que ce ne sont pas des leçons de morale que l'on 
'echerche généralement dans ce genre de lecture; on demande de la fantaisie, 
lu style, de la gaieté, voire même un peu d'assaisonnement, et, lorsque le lec- 
eur y trouve en plus beaucoup d'esprit, il doit se tenir pour satisfait. 

Gaston d'Hailly. 



— 128 — 
REVUE DE LA QUINZAINE 

ANALYSES ET EXTRAITS 



Parmi les écrivains qui réussissent le mieux la Nouvelle un peu gauloise, 
on doit certainement mettre en tête M. Gui de Maupassant. Beaucoup d'es- 
prit, du stvle, et surtout du sentiment. Sa verve s'étend sur tous les sujets, 
mais généralement on peut dire que son genre est « troublant >. pour employer 
un adjectif dont il abuse peut-être un peu. 

Lorsque cet écrivain publia In Maison Tellier, chacun se voila la face et... 
lut en cachette le volume. Il est évident que le lieu dans lequel se développait 
son récit est de ceux ofi un honnête homme ne pénètre pas, mais comme il 
avait touchéla note juste, lorsque la petite Rosa se trouvant par hasard as- 
sister à une première communion, elle se sent remuer, au point que son émo- 
tion touche le prêtre, qui la prend, elle et ses compagnes pour d'honnêtes 

femmes. 

On s'imagine peut-être que la femme tombée au dernier degré de Téchelle 
se plaît aux^discours obscènes et aux lectures fangeuses, je pense au contraire 
que la malheureuse sevrée de tout idéal s'émeut au moindre souvenir du temps 
où elle était pure, et qu'elle éprouvera plus de charme à la lecture de Paul et 
Virginie qui la fera pleurer, qu'à celle d'ouvrages malsains. Dans toute àmc 
féminine se trouve un besoin d'idéal, et lorsqu'un écrivain comme M. de Mau- 
passant interroge ces consciences troublées, il a bien vite trouvé que l'orgie 
<lans laquelle elle se plonge n'est que la recherche de l'oubli. :Mais, (pie la voix 
du prêtre vienne réveiller ce cœur, comme il s'exalte ! comme cette âme est 
heureuse d'entendre une parole qui la relève en lui permettant d'espérer! 

Dans un autre genre, lisez le récit suivant, Clair de lune, récit qui donne 
son titre au nouvel ouvrage de M. de Maupassant, et dites-moi si l'on peut 
tiouver ime note plus poétique pour raconter une chose plus banale que l'his- 
toire d'un prêtre qui voudrait faire de sa nièce une religieuse et qui s'aperçoit 
que Dieu a créé la femme pour l'amour. 

a 11 portait bien son nom de bataille, l'abbé Marignan. C'était un grand prêtre 
maigre, fanatique, d'âme toujours exaltée, mais droite. Toutes ses croyances 



— 129 — 

étaient fixes, sans jamais d'oscillations. 11 s'imaginait sincèrement connaître 
son Dieu, pénétrer ses desseins, ses volontés, ses intentions. 

« Quand il se promenait à grands pas dans l'allée de son petit presbytère de 
campagne, quelqnefois une interrogation se dressait dans son esprit : « Pour- 
« quoi Dieu a-t-il fait cela ? Et il cherchait obstinément, prenant en sa pensée la 
« place de Dieu, et il trouvait presque toujours. Ce n'est pas lui qui eut mur- 
» muré dans un élan de pieuse humilité : « Seigneur, vos desseins sont impé- 
« nétrables ! » Il se disait : « Je suis le serviteur de Dieu, je dois connaître ses 
« raisons d'agir, et les deviner si je ne les connais pas. » 

« Tout lui paraissait créé dans la nature avec une logique absolue et ad- 
mirable. Les « pourquoi » et les « parce que » se balançaient toujours. Les au- 
rores étaient faites pour rendre joyeux les réveils, les jours pour mûrir les 
moissons, les pluies pour les arroser, les soirs pour préparer au sommeil et 
les nuits sombres pour dormir. 

« Les quatre saisons correspondaient parfaitement à tous les besoins de 
l'agriculture, et jamais le soupçon n'aurait pu venir au prêtre que la nature 
n'a point d'intentions, et que tout ce qui vit s'est plié, au contraire, aux dures 
nécessités des époques, des climats et de la matière. 

« Mais il haïssait la femme, il la haïssait inconsciemment et la méprisait 
par instinct. Il répétait souvent la parole du Christ : « Femme, qu'y a-t-il de 
« commun entre vous et moi ? » et il ajoutait : « On dirait que Dieu lui-même 
« se sentait mécontent de cette œuvre-là. » La femme était bien pour lui l'en- 
fant douze fois impure dont parle le poète. Elle était le tentateur qui avait en- 
traîné le premier homme et qui continuait toujours son œuvre de damnation, 
l'être faible, dangereux, mystérieusement troublant. » 

Et voilà qu'il apprend que sa nièce, sa propre nièce!... avait un amou- 
reux, lui qui s'acharnait à en faire une s(eur de charité. 

« ...Tout le jour, il demeura muet, gonflé d'indignation et de colère. A sa 
fureur de prêtre, devant l'invincible amour, s'ajoutait une exaspération de 
père moral, de tuteur, de chargé d'Ame, trompé, volé, joué par une enfant: 
cette suffocation égoïste des parents à qui leur fille annonce qu'elle avait ftiit, 
sans eux et malgré eux, choix d'un époux. 

'< Après son dîner, il essaya de lire un peu, mais il ne put y parvenir. Quand 
dix heures sonnèrent, il prit sa canne, un formidable bâton de chêne dont il se 
servait toujours en ses courses nocturnes, quand il allait voir quelque malade. 
Et il regarda en souriant l'énorme gourdin qu'il faisait tournoyer, dans sa 
poigne solide de campagnard, en des moulinets menaçants. Puis, soudain, il 
le leva et, grinçant des dents, l'abattit sur une chaise, dont le dossier fendu 
tomba sur le plancher. 



— 130 — 

i Et il ouvrit sa porte pour sortir, mais il s'arrêta sur le seuil, surpris par 
une splendeur de clair de lune telle qu'on n'en voyait presque jamais. 

Et comme il était doué d'un esprit exalté, un de ces esprits que devaient 
avoir les Pères de l'Église, ces poètes rêveurs, il se sentit soudain distrait, 
ému par la graudiose et sereine beauté de la nuit pâle. 

« Dans son petit jardin tout baigné de douce lumière, ses arbres fruitiers, 
rangés en ligne, dessinaient en ombre sur l'allée leurs grêles membres de bois 
à peine vêtus de verdure ; tandis que le chèvrefeuille géant, grimpé sur le 
mur de sa maison, exhalait des souffles délicieux et comme sucrés, faisait 
flotter dans le soir tiède et clair une espèce d'âme parfumée. 

« Il se mit à respirer longuement, buvant de l'air comme les ivrognes boivent 
du vin, et il allait à pas lents, ravi, émerveillé, oubliant presque sa nièce. 

« Dès qu'il fut dans la campagne, il s'arrêta pour contempler toute la plaine 
inondée de cette lueur caressante, noyée dans ce charme tendre et languissant 
des nuits sereines. Les crapauds à tout instant jetaient par l'espace leur note 
courte et métallique, et des rossignols lointains mêlaient leur musique égre- 
née qui fait rêver sans faire penser, leur musique légère et vibrante, faite 
pour les baisers, à la séduction du clair de lune. 

t L'abbé se remit à marcher, le cœur défaillant, sans qu"il sût pourquoi. Il 
se sentait comme affaibli, épuisé tout à coup ; il avait une envie de s'asseoir, 
de rester là, de contempler, d'admirer Dieu dans son œuvre. 

« Là-bas, suivant les ondulations de la petite rivière, une grande ligne de 
peupliers serpentait. Une buée fine, une vapeur blanche que les rayons de 
lune traversaient, argentaient, rendaient luisante, restait suspendue autour et 
au-dessus des berges, enveloppait toutle cours tortueux de l'eau d'une sorte de 
ouate légère et transparente. 

« Le prêtre encore une fois s'arrêta, pénétré jusqu'au fond de l'âme par un 
attendrissement grandissant, irrésistible. 

« Et un doute, une inquiétude vague l'envahissait, il sentait naître en lui 
une de ces interrogations qu'il se posait parfois. 

« Pourquoi Dieu avait-il fait cela? Puisque la nuit est destinée au sommeil, 
à l'inconscience, au repos, à l'oubli de tout, pourquoi la rendre plus charmante 
que le jour, plus douce que les aurores et que les soirs, et pourquoi cet astre 
lent et séduisant, plus poétique que le soleil et qui semble destiné, tant il est 
direct, à éclairer des choses trop délicates et mystérieuses pour la grande 
lumière, s'en venait-il faire si transparentes les ténèbres? 

« Pourquoi le plus habile des oiseaux (-hauteurs ne se reportait -il pas 
comme les autres et se mettait-il à vocaliser dans l'ombre troublante ? 



— 13i — 

« Pourquoi ce demi-voile jeté sur le monde? Pourquoi ces frissons de cœur, 
cette émotion de l'âme, cet alanguissement de la chair. 

« Pourquoi ce déploiement de séductions que les hommes ne voyaient point, 
puisqu'ils étaient couchés en leurs lits ? A qui étaient destinés ce spectacle 
sublime, cette abondance de poésie jetée du ciel sur la terre? 

« Et l'abbé ne comprenait point. 

« Mais voilà que là-bas, sur le bord de la prairie, sous la voûte des arbres, 
trempés de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient côte à 
côte. 

« L'homme était plus grand et tenait par le cou son amie, et, de temps en 
temps, l'embrassait sur le front. Ils animèrent tout à coup ce paysage immo- 
bile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils semblaient, 
tous deux, un seul être, l'être à qui était destiné cette nuit calme et silen- 
cieuse; et ils s'en venaient vers le prêtre comme une réponse vivante, la ré- 
ponse que son Maitre jetait à son interrogation. 

< Il restait debout, le cœur battant, bouleversé, et il croyait voir quelque 
chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz, l'accomplissement 
d'une volonté du Seigneur dans un de ces grands décors dont parlent les livres 
saints. En sa tête se mirent à bourdonner les versets du Cantique des Can- 
tiques, toute la chaude poésie de ce poème brûlant de tendresse. 

« Et il se dit : « Dieu peut-être a fait ces nuits-là pour voiler d'idéal les 
« amours des hommes. » 

« Et il reculait devant le couple embrassé qui marchait toujours. C'était sa 
nièce pourtant : mais il se demandait maintenant s'il n'allait pas désobéir à 
Dieu. Et Dieu ne permet-il point l'amour, puisqu'il l'entoure visiblement d'une 
splendeur pareille ? 

« Et il s'enfuit, éperdu, jDresque honteux, comme s'il eût pénétré dans un 
temple où il n'avait pas le droit d'entrer. » 

Les autres récits contenus dans ce volume ne sont pas moins jolis, mais en 
général ils sont dangereux pour les femmes, ils leur « troublent » l'esprit et 
en ce temps de nerfs surexcités, l'esprit de la femme demanderait à être calmé. 



Le volume dont je vais essayer de parler, est un de ceux que je ne com- 
prends pas que l'on mette en étalage, c'est une suite de récits plus ou moins 
erotiques, agrémentés de gravures comme il s'en étalait dans les journaux 
pornographiques dont la préfecture a débarrassé nos trottoirs : Histoires dé- 
braillées. Je plains ceux qui, comme moi, sont obligés, par profession, de 



— 132 — 
lire ces cliosos sales et peu spirituelles, mais je plains encore bien plus les 
gens qui les achèteront pour les lire et peut-être... les faire lire... Ça sent la 
Belgique à plein nez !... Ah! que l'auteur a bien fait de ne pas signer ça! et 
comme il eût bien mieux fait de ne point écrire ces choses. 



Contes courants, - l'auteur, M. Paul Labarrière, me parait, dans le titre 
de son volume, avoir cédé au désir de faire un jeu de mot qui appelle l'atten- 
tion du passant voulant déchiffrer l'énigme : c'est probablement très adroit. 

Contes courants, puisque contes courants il y a, est un volume contenant 
dix-sept récits dont quelques-uns, surtout le premier, ont une certaine valeur. 
Cependant l'auteur, à mon grand regret, parce que la première nouvelle, VA ven- 
ture de Justin Ferrai, m'avait fait mieux augurer du reste, a cédé au désir, 
à la mode plutôt, de réunir dans ce livre de contes détachés, des récits de 
genres tout à fait différents. Il n'y a aucune parité entre le Petit Cochon de 
Sylvie qui laisse trop de sous-entendus et de points de suspension et les 
autres. 

Gependanl, comme M. Paul Labarrière peut publier une autre édition de 
son livre, je l'engagerai à supprimer les écrits qui empêchent de mettre son 
volume entre les mains de tout le monde, et de les remplacer par des récits de 
bonne compagnie comme celui racontant l'Aventure de Justin Ferrât. 

De Sedan à Namur, tous les riverains connaissaient le patron Justin Ferrât 
et sa péniche V Espérance; il va rentrer chez lui plus tôt qu'on ne l'atten- 
dait. La campagne a été heureuse, les louis teintent dans sa grosse bourse 
de cuir; comme il va surprendre sa femme, lorsque, entre deux baisers 
Il déposera sur la table les beaux louis d'or qui commenceront la dot de leur 
fillette Georgette ! 

Il frappe à la porte : tout semble sommeiller dans la maison; une fenêtre 
s'ouvre, un homme s'échappe. Justin Ferrât pénètre et lève sur la femme 
adultère le lourd bâtonferré, - ce même bâton, avec lequel à la suite d'un pari 
Il a un jour assommé un bœuf d'un seul coup. Parbleu ! une femme, c'est 
encore moins difficile à assommer qu'un bœuf. 

. Pour en finir, il lève le bras, la gorge étranglée par un juron; mais le bras 
retombe sans avoir frappé. 

« Du berceau une voix d'enfant s'est élevée : 

— Bonsoir, petit père chéri ! » 

« Et Justin Ferrât s'affaisse sur une chaise en sanglotant. 

« La petite fille, à genoux dans son petit lit, la main accrochée aux rideaux, 



— 133 — 

Je regarde sans comprendre et répète dans un bon sourire joyeux, encore tout 
brouillé de sommeil : 

« Bonsoir, petit père chéri. Viens que je t'embrasse ! » 

Ce récit dont nous ne donnons que quelques lignes est très émouvant et 
raconté de façon que chaque péripétie vienne surprendre le lecteur. 

C'est là une des qualités de M. Labarrière ; on ne sait jamais ce qui va 
arriver lorsqu'il commence une histoire, — le lecteur aime l'imprévu. 

Quelques-unes des historiettes de ce volume ne manquent pas de bonne 
humeur, la Croiœ de M. Moutormet^ entre autres. 

Quelques pages à enlever ou à remplacer, et M. Labarrière aura fait un 
livre de nouvelles intéressantes, variées et honnêtes dans toute l'acception du 
mot. 

• « 

La couverture du livre de M. Jacques Normand, le Monde ou nous sommes^ 
représente une sorte de bouffon couché sur le globe terrestre et semblant en 
étudier les détails à l'aide d'une loupe. Dans le fait, ce monde énorme me fait 
l'effet d'accoucher d'une souris. Je ne pense pas que M. Jacques Normand ait la 
prétention de vouloir nous faire croire qu'il a inventé l'histoire de ce père qui 
tue son fils, parce que celui-ci, ayant deshonoré un nom resté jusque-Là sans 
tache, n'a pas le courage de se faire justice lui-même : Monsieur Roumégas 
a eu déjà de nombreuses éditions sous d'autres noms. 

Certainement, toutes les petites historiettes de M. Jacques Normand suffiront 
à faire passer ou perdre le temps, comme on voudra, mais mon Dieu, que 
la couverture est donc jolie!... 

» « 

Ah! les titres!... en abuse-t-on assez! —Tenez, voilà, par exem]3le, la Table 
DE NUIT, volume contenant une demi-douzaine de récits par Paul de Musset, la 
Table de nuit! ce titre est-il assez réussi! surtout lorsque, en sous-titre on 
ajoute Equipées parisiennes. Eh bien ! je vois d'ici le lecteur affriandé se délec- 
tant à l'avance, se pâmant d'aise aux récits de ce meuble intime qui a vu tant 
de choses lorsque le flambeau était allumé, et qui en a entendu bien d'autres 
lorsque la bougie était éteinte... Pauvre lecteur! est-il assez trompé dans ses 
espérances I et comme sa table de nuit va bientôt entendre ses ronflements 

sonores... 

♦ 

Ah ! que j'aime mieux le volume de Georges Eekhoud, Ivermesses, comme 
c'est vivant! comme ces tableaux flamands sont enlevés ! Ce sont de véritables 
Teniers représentant un jour de ripaille un teerdag ! 



- 134 — 

M. Georges Eckhoud a saisi ces mœurs grossières où cluicun, hommes, 
femmes, bâfrent et pintent. 

Généralement reclus les soirs d'hiver au coin de l'àtre, tandis que leurs 
hommes lampent et pipent au La])areten manipulant des cartes graisseuses, les 
commères prennent rudement leur revanche à l'occassion du teerdag. La licence 
de leurs propos l'emporte sur le cynisme des falots les mieux embouchés. 
Après le festin où elles se guèdent jusqu'à éclater, lorsqu'on a déplacé les 
tables et que le bal s'engage pour durer jusqu'au point du jour, elles entraî- 
nent les maroufles dans le tourbillou et les forcent de gambiller et de saboter 
contre leur gré. 

Et les brocs s'emplissent et se vident sans désemparer! les hommes sont 
gris et remplissent les cabarets de la fumée de leurs pipes et des bruits de 
leurs chants, les coups pleuvent durs, et quelques crânes s'effondrent en 
même temps que les brocs ventrus qui servent de massue. 

Chaque récit des kermesses de M. Georges Eckhoud est pris sur le vif; tout 
cela tourne, hurle et titube; c'est delà couleur locale, c'est du flamand dans 
toute sa grossière naïveté. 



Le volume de M^^ d'Arbouville.uNE Vie heureuse, contient deux histoires; 
l'une uxE Histoire hollandaise, se passe, comme l'indique son titre, dans ce 
pays que le poète Butler appelait un grand vaisseau toujours à l'ancre, pays 
qui a sa beauté pour quiconque réfléchit en regardant. ^1™= d'Arbouville en 
fait un très bon tableau en quelques lignes. 

€ On admire lentement, mais on admire enfin cette terre en guerre avec la 
mer. luttant chaque jour pour défendre son existence; ces hommes patients et 
courageux, qui derrière un rempart brisé élèvent un autre rempart; ces villes 
qui forcent les flots à couler au pied de leurs murailles, à suivre la route tracée, 
à se contenir dans le lit creusé; puis ces jours de révolte, où l'eau, comme si 
elle se souvenait de sa nature première, veut reconquérir son indépendance, 
déborde, inonde, détruit, et enfin, par la force de la main de l'homme, se 
calme et obéit de nouveau. Là, la vie ressemble au soir d'une bataille : il y a 
fatigue, orgueil, triomphe. L'impassible habitant de ces contrées possède ce 
mobile de toutes choses, lavolonté. Il est sûr du succès, parce qu'il veut; il est 
calme, parce qu'il est fort; il agit lentement, parce qu'il réfléchit. Il y a dans le 
silence des choses sérieuses une beauté que notre âme doit s'étudier à com- 
prendre, comme elle entend l'harmonie de ce qui se chante, comme elle voit 
la couleur de ce qui brille.» 



— i3o — 

Eh bieu, sous cette froide terre de Hollande, qui ne jouit que d'une lumière 
pâle, sans chaleur et sans éclat, filtrant au travers des brumes, certaines orga- 
nisations ne peuvent exister: certains tempéraments méridionaux ne peuvent 
souffrir la froideur des âmes, ils ont besoin d'expansion, et s'ils éprouvent des 
obstacles à leurs épanchements, c'est d'abord vers Dieu qu'ils se dirigent 
comme le plus puissant foyer de lumière et de chaleur. Christine, la fille 
d'Annunciata, pauvre fleur d'Espagne transplantée sous les climats brumeux 
de la Hollande, a tout le tempérament de sa mère. Son père, homme froid et 
sévère, n'a pas compris le besoin d'aimer de sa femme ; celle-ci est morte 
comme la plante privée d'eau ; Christine meurt de même, quoique son père 
consente, mais trop tard au bonheur de son enfant. 

C'est une histoire bien triste, et il faut avoir besoin de se mettre la mort 
dans l'àme pour se complaire dans ce genre de lecture. 

L'autre récit, qui donne son nom au volume, une Vie heureuse, est non 
moins lamentable : c'est le développement de cette pensée. 

« Pour être heureux sur la terre, faut-il ne rien savoir ? faut-il ignorer sa 
propre destinée? Faut-il croire à l'amour de qui nous oublie, au retour de ce 
qui ne revient pas, à l'existence de qui n'est plus? La vérité doit-elle toujours 
briser nos cœurs, ne pouvons-nous vivre que trompés? Le monde n'est-il 
(lu'un immense abîme de désolation dont nos vues bornées ne sondent pas la 
profondeur? Le vide au fond, la mort après... » 

En somme, l'histoire d'une jeune fille qui, ayant été abandonnée par son 
fiancé qui s'est marié, devient folle et vit heureuse, pensant toujours qu'il va 
revenir. Ces récits sont faits en très bon style; mais, c'est égal, je ne puis 
m'empècher de le redire, c'est bien triste de lire des choses pareilles par un 
beau jour d"été! 



Oh! les choses gaies ou qui le paraissent sont parfois tristes aussi. Lois- 
({ue l'on aperçoit, par exemple, sur la scène une de ces femmes couvertes 
de diamants, riches, courtisées, le sourire continuellement stéréotypé sur le 
visage, entourées d'adorateurs qui les comblent de bouquets et aussi de 
fadaises, il semble que ces personnes, qui ont chevaux, voitures, domestiques 
et hôtel aux Champs-Élysés, aient rencontré le bonheur complet. Ah ! si l'on 
pénètre au fond de leur cœur avec M. Adolphe Badin, qui, dans Couloirs et 
Coulisses, entr'ouvre la porte des boudoirs de ces soi-disant heureuses créa- 
tures, on s'aperçoit qu'il faut parfois une jolie couche de rouge pour cacher 
les pâleurs occasionnées par les cruelles souffrances endurées tandis qu'elles 



— 13(1 — 
s'efforcent de sourire au public qui oscuuiptc leur gaieté par uu divertissement. 

D'où viennent-elles? Qui sont-elles? Où vont-elles ces étoiles qui éblouissent 
nos scènes théâtrales? Qu'y a-l-il dans leur cœur ? et d'abord en ont-elles? 

On aime assez à connaître les femmes de théâtre, condamnées à vivre dans 
un milieu où tout n'est que mensonge. On ne pourrait choisir un meilleur guide 
que M. Adolphe lîadin qui, dans la douzaine d'historiettes-études qui composent 
son volume, sait parler de toutes choses avec une retenue, une convenance et 
une vérité qui permettent à tout le monde de pénétrer les arcanes d'un monde 
à part, d'une société qui vaut peut-être mieux qne sa réputation. 



Un autre volume, Croquis de femmes, par M. Jules de Glouvet, contient un 
certain nombre de récits montrant ce que c'est que la femme. Non pas la 
femme dont tout le monde s'occupe, femme du monde, névrosée ou du demi- 
monde, s'ofifrant au plus offrant et dernier enrichisseur; mais bien la femme 
forte, celle qui pense, qui souffre, ambitieuse ou dévouée, courageuse ou re- 
pentante. 

La femme, être mystique que l'on ne respecte plus aujourd'hui, est capable 
de tous les dévouements, de toutes les abnégations, et M. de Glouvet a bien 
fait d'écrire un volume qui venge nos mères, nos femmes et nos sœurs des re- 
proches de futilité que la nouvelle génération se plait à lui adresser dans les 
livres comme dans les cercles de toutes catégories. 

Tout le monde connaît le talent de M. de Glouvet et Léontine Duval, 
Madame Raveneau, Angélina, Deux procès de femme, Parnaij> le Rosier, 
la Foi du charbonnier, ^oni des récits qui, pour ne pas a\^oir l'ampleur de ses 
œuvres précédentes, sont de la belle et bonne littérature s'éloignant des cro- 
quis frivoles à la mode. 



On doit ranger, dans la même catégorie que l'ouvrage précédent, les nou- 
velles de M. le vicomte Henri de Bornier, dont l'une d'elles, Comment on 
DEVIENT BELLE, douuc SOU titre au volume. Distinction du style, charme des 
récits, moralité aimable des sujets, tout se réunit pour faire du nouveau livre 
de l'auteur de la Lizardière un des plus agréables compagnons de voyage que 
l'on puisse rencontrer. 

Comment on devient belle ? Oh ! que de femmes voudraient posséder ce secret 
qui se trouve bien plus dans les qualités de l'âme et la bonté du cœur que dans 
les eaux de Jouvence. 



— 137 — 

« Ce n'était plus la Parisienne frêle, pâle, souffreteuse, chétive; l'air des 
champs, les courses clans les landes odorantes, la pratique du bien, l'absence 
des plaisirs cruels de la vie mondaine, le temps donné aux pensées graves, 
tout cela avait changé et refait en quelque sortes l'aspect de la jeune fille. » 

Mais ce n'est pas le seul secret que livre le vicomte Henri de Bornier à ses 
lecteurs, il dit aussi aux jeunes gens le moyen d'être beau, même lorsque la 
nature ne les a pas favorisés physiquement. Il connaît aussi comment on devient 
laid, mais il a gardé pour lui la plus belle de ses recettes : celle qui dit 
comment on devient un charmant conteur ! 



Pour lire le soir, tel est le titre d'un volume de M. Alfred de Sauvenière... 
Hum ! hum !... le soir ! Mesdames, fermez vos portes à double tour, allumez 
nombre de bougies, et cela ne vous empêchera peut-être pas de trembler sous 
vos draps brodés et d'avoir d'horribles cauchemars durant la nuit. Ah ! c'est que 
M. Alfred de Sauvenière transporte ses lecteurs au pays des légendes et qu'il 
est beaucoup question de messire le diable dans ce volume, et dame ! on a tou- 
jours un peu peur de Satan, même quand on le trouve beau comme la belle 
Jane de Penhoëll'avait vu, dans la légende du Fils du diable. 

Eh bien, si vous êtes trop nerveuses pour lire ces agréables récits, le soir, 
lisez-les, Mesdames, sous les grands arbres de votre parc, et, si parfois le démon 
tentateur venait hanter votre esprit, souvenez-vous de la légende de In Châte- 
laine de Framboisy. Le malin prend toutes les formes, même celle du beau 
Gaston de Silly ! 

Lisez ce volume le soir, le matin ou à midi suivant votre tempérament, vous 
n'en serez pas moins satisfaits ; vous y trouverez des légendes de tous les pays, 
de l'Ecosse comme de l'Italie, légendes flamandes, bretonnes; lutins, farfadets 
et démons vous emporteront au pays du rêve et de la fantaisie. 



L'Autopsie du docteur Z**\ par M. Edouard Rod, est le titre d'un volume 
contenant une suite d'études sur l'esprit humain, ses dérangements et ses 
causes, présentées sous forme de récits curieux, intéressants et caractéristi- 
ques, et dont l'extrait que nous offrons ici à nos lecteurs donnera une idée 
exacte. 

Il s'agit d'un homme qui vient de se brûler la cervelle, il se voyait sur le point 
d'être ruiné, et sa femme le trompait avec son neveu... 

« ...Je suis mort, je n'en puis douter. Alors, par quel miracle la pensée 



i~ 138 — 

et la sensation s'obstinent-elles à subsister en moi ? Mes yeux ne voient plus, 
et j'ai la vision merveilleusement précise de ce qui m'entoure ; mes oreilles 
n'entendent plus, et les moindres bruits, le bourdonnement d'un papillon de 
nuit resté dans la chambre, les lointains murmures du dehors, le crépitement 
de la lampe qui va s'éteindre, me semblent répercutés en moi-même comme 
par un écho très clair; mes membes sont déjà raides, et je sens, à peine adoucie 
par un tapis épais, la dureté du parquet sur lequel je suis tombé ; je per- 
çois jusqu'à l'odeur de poudre qui remplit la pièce. J'analyse ma situation 
avec une lucidité supérieure à celle que j"ai jamais déployée. Sans doute, me 
dis-je, cet état ne va pas se prolonger; mes pensées s'arrêteront peu à peu, 
comme mes membres se glacent et se raidissent (cette double sensation de 
froid et de raideur m'est excessivement pénible), et tout mon être s'endor- 
mira dans le bon repos final. Même il me revient à la 'mémoire, car mes 
facultés continuent leur jeu comme tout à l'heure, mieux peut-être, que j'ai 
entendu exposer, dans une conférence, les effets de l'empoisonnement par le 
curare ; et je pense qu'il se produit en moi un phénomène de même nature, 
que je ne mourrai pas d'un seul coup, qu'il faut patienter... 

« ...Mais non ! aucune diminution appréciable dans mes souffrances phy- 
siques, pas le plus léger trouble dans mes raisonnements, et ce froid, ce froid 
terrible qui me glace jusqu'à la moelle sans pouvoir grelotter comme jadis, 
lorsque j'étais jeune et couchais dans une chambre sans feu !... Et voilà qu'à 
ces douleurs précises une poignante inquiétude vient s'ajouter : si c'était là 
cette immortalité de l'âme dont on parle ? S'il fallait rester ainsi pendant le 
cycle des âges éternels, à la fois mort et vivant, la pensée persistant dans le 
corps raide et froid, et qui se décomposerait ?... Qui sait? peut-être que Dieu 
existe, peut-être que c'est là la dernière torture qu'il nous inflige, peut-être 
punit-il ainsi ceux qui n'ont pas su l'entrevoir dans son infini ou qui ont trans- 
gressé ses lois mystérieuses?... Y a-t-il des prières qui pourraient le toucher?... 

« Les minutes et les heures tombent avec une indicible lenteur : je me mets 
à songer aux cataleptiques qu'on enterre vivants, qui se réveillent dans la 
tombe avec des hurlements que la terre étouffe, et se rongent les poings, et se 
convulsent dans les affres de l'asphyxie. Si, par suite d'une lésion étrange, 
comme il ne s'en est jamais produit, que le chirurgien ne soupçonne même 
pas, — si j'étais seulement en catalepsie ? Si, j'allais me réveiller dans trois, 
quatre, huit jours, et hurler dans le silence de la terre, et me convulser avec 
un poids immuable sur la poitrine ?... Mais non, c'est impossible : Je suis 
mort, je suis bien mort. Le corps humain est soumis à des lois précises, on 
l'a démonté pièce à pièce comme une machine dont on connaît les moindres 



— l.'^O — 

rouages. Or, j'ai senti la balle passer dans mon cœur ; donc je n'ai plus rien 
à craindre ; mes idées vont se calmer peu à peu, le silence va se faire en moi. 
Mon état actuel est logique ! sans doute tous les morts l'ont connu, tous ont 
éprouvé les mêmes angoisses, — et tous se sont apaisés comme je m'apaiserai. 

« ...Cependant, le petit jour commence à poindre en des lueurs blafardes 
qui traînent sur moi. Des bruits se font dans la rue, qui me parviennent 
comme au travers d'une épaisse paroi... 

« On frappe à la porte : depuis dix ans. les mêmes coups étaient frappés 
chaque matin, et c'était ma voix qui répondait... Gomme la réponse ne vient 
pas, on frappe de nouveau, plus fort..., la porte s'ouvre... 

« ...Jean devient aussi pâle que je dois l'être, étouffe un cri, fait un mouve- 
ment pour sortir, hésite sur le seuil, rentre et ferme la porte avec précaution... 
Il s'approche de moi, met la main sur mon cœur, écoute... Il me porte sur mon 
lit. Pourquoi me regarde-t-il d'un air si effrayé? Pourquoi me tourne-t-il 
contre le mur? Je le vois quand même, puisque mes facultés sont, en quelque 
sorte, dégagées de mes sens, puisque je vis une vie supérieure et indépen- 
dante, puisque ma vision est plus vaste malgré la fixité de mes yeux... 

« Que va-t-il faire? 

« Il s'approche de mon secrétaire, auquel j'ai laissé la clef..., il l'ouvre.... il 
fouille dans les tiroirs, s'acharne à faire jouer un secret qu'il ne connaît pas, 
compte l'argent... ; j'entends le bruit sec des louis dans sa main... Et, le vol 
accompli, quoique ses jambes flageollent, quoique ses dents claquent encore 
d'épouvante, tout défait, il s'élance hors de la chambre en appelant au 
secours... On dira : Ce domestique était bien attaché à son maître bien 
fidèle, on n'en trouve plus de pareils aujourd'hui... 

« ...Après tout, c'est un pauvre homme. Il n'aurait jamais eu le courage 
de me voler vivant, peut-être pas l'idée, et pourtant, la vue de mon cadavre. 

'( ...Par moments, mon cerveau s'arrête ; je ne pense plus 

« ...Le second jour commence. J'ai la vision moins nette des choses qui 
m'entourent; les points d'or des cierges pâlissent: les bruits s'étoulïent, et 
cette sensation de l'aveuglement et de la surdité qui m'envahissent, au lieu 
d'être pénible, est pleine de charme 

« ...J'entends un bruit de sanglots. On parle bas. Des gens sont là. 

« Le couvercle de ma bière est abaissé, .le ne vois plus rien, j'ai peine à 
percevoir encore les bruits de la chambre. On cloue : au premier coup de mar- 
teau toutes les voix se sont tues, comme effrayées par ce bruit dur qui m'en- 
ferme dans ma solitude suprême. Puis, cette besogne achevée, un piétinement 
recommence, une agitation sourde. Que de fois j'ai attendu dans des maisons 



— 140 — 
mortuaires le signal de suivre la bière, dans la cohue des parents et des 
invités ; et presque toujours, des pensées étrangères au mort me suivaient. 

« ...Je suis hissé sur la voiture, un peu étonné de ne sentir aucune secousse : 
Il parait que je suis séparé de la sensation matérielle, sans avoir pourtant 
perdu toute conscience de ce qui se passe autour de moi. Le convoi se met en 
route: le bruit des sabots des chevaux, des roues, des pas, n'est pour moi 
qu'un bourdonnement vague. Il me faut un effort d'esprit pour que je puisse 
me représenter qu'on se transporte d'un lieu à un autre; la notion du mouve- 
ment n'existe déjà plus ; l'espace entier me semble compris dans ce petit coin 
que j'en occupe, où tout tient sans que rien remue. Si je n'avais des souvenirs 
et de l'expérience, je croirais volontiers que le monde tourne autour, et que , 
dans sa rotation, les objets particuliers restent éternellement en place. 

« ...On psalmodie les prières des morts, que l'orgue accompagne de ses 
ronflements. De temps en temps, la hallebarde du suisse sonne un coup sur 
les dalles, ou bien la clochette fait agenouiller les vivants... De mon vivant 
j'avais des accès d'athéisme où je voulais renverser l'Église. Je détestais les 
cérémonies religieuses, que je trouvais puériles jusqu'à la déraison. Eh bien ! 
je les juge autrement. Sans doute, je n'éprouve aucun besoin de Dieu, je ne 
sais pas plus qu'avant s'il existe ou non quelque part dans son ciel. Mais il 
me semble que ces chants monotones peuvent bercer et apaiser la douleur des 
vivants, qu'ils peuvent faire naitre dans les cœurs encore pleins de doute des 
vagues espérances 

« ...On me descend en terre: le sable qu'on jette à pelletées sonne sur 
mon cercueil. C'est le moment où tout ce qu'il y a dans le cœur des vivants 
d'affection pour les morts bondit et sanglote, où les indifférents mêmes se sen- 
tent remués jusqu'au fond des entrailles parce bruit sec que parfois un cail- 
lou plus gros rend sonore. Parmi le inurmure de ces désolations, le prêtre re- 
prend ses psalmodies..., je le sais, mais je ne les entends pas; je n'entends 
plus rien. La séparation d'avec les vivants est accomplie, je ne percevrai même 
pas le bruit que feront en s'en allant ceux que j'ai aimés, j"ignore les der- 
nières larmes qui ont coulé pour moi 

« ...Le tcmî)s marche, et plus rien ne peut me faire distinguer les minutes 
ou les heures, les saisons ou les années. Je ne sais pas quand éclorons les 
fleurs dont les racines vont bientôt plonger dans mon être ; je ne sentirai pas 
la chaleur du soleil d'été; je n'aurai pas froid quand la neige s'étendra sur les 
gazons morts connue un autre linceul ; au printemps, je n'entendrai pas le 
gazouillement des oiseaux dans mon cyprès où montera la sève. Ce sera 
toujours la même obscurité, le môme silence. Et j'éprouve une sorte de volupté 



— 141 — 

en songeant à cette confusion de tout dans laquelle je disparais. Il fut un 
temps où, pour peu que je restasse immobile et éveillé, les minutes me sem- 
blaient longues ; maintenant les minutes sont fondues entre elles pour faire 
Féternité, comme des gouttes d'eau pour faire un fleuve, et elles m'entrainent 
dans leur flot... 

* ...Peu à peu mes souvenirs s'y noient. J'ai peine à me rappeler la vie. Il 
me semble que je la voie de très haut et de très loin... 

« Par moments, je me plais en efforts pour retrouver les détails de ma vie 
ou les visages de ceux que j'ai aimés, et l'inutilité même de ces évocations 
me satisfait. De mon vivant il me suffisait de fermer les yeux pour voir aussi- 
tôt des figures depuis longtemps disparues, — et si nettes que j'aurais pu me 
croire à côté d'elles. A présent, dans cette obscurité où mes yeux sont toujours 
clos, je cherche en vain ; les images ne se dessinent plus, et c'est sans le 
moindre regret que je constate la fuite de ces ombres pourtant chères. Ainsi 
tout s'eflace, comme si le temps qui marche sans que je l'entende, détruisait 
une à une, doucement, les impressions gravées en moi... 

« Justement, je me rappelle qu'il y a quelques heures, — quelques minutes 
ou quelques jours, je ne sais pas, — certains faits de mon passé me reviennent 
exacts, me préoccupaient. A présent, je ne les retrouve plus. Je m'échappe 
donc à moi-même, le sentiment de ma propre personnalité me fuit, comme les 
souvenirs, comme toutes les obsessions fatigantes. Je ne sais plus au juste ce 
que c'est que moi; il me semble que je me fonds dans des millions d'êtres, que 
je disparais parmi les choses, que je ne suis plus qu'un avec une formidable 
unité. 

« Si les hommes parvenaient à se figurer ce que c'est que de ne pas voir, de 
ne pas entendre, de ne pas sentir, si surtout ils pressentaient qu'on n'arrive 
que par une gradation lente à cet état auquel je touche, en désaccoutumant son 
être des habitudes passées, ils ne redouteraient pas la Mort. Ce roi des 
épouvantements, ainsi que l'appellent leurs sages, leur apporte la paix inalté- 
rable, les délices d'un sommeil dont rien ne marque la durée, sur un lit si 
moelleux qu'on ne le sent pas. Dans le grand silence et dans la grande obscu- 
rité de la tombe, il ne flotte que des voluptés apaisantes, douces de plus en 
plus, comme des lumières qui s'en vont, comme des harmonies qui s'éloignent, 
Je sens que mou cerveau vit encore, — mais ma pensée s'endort délicieuse- 
ment. » 

J'ai du faire de longues coupures dans ce tableau d'une âme qui se détache 
peu à peu de la matérialité pour se fondre voluptueusement dans le non-être, 
mais j'en ai cité assez pour que nos lecteurs aient le désir de lire l'œuvre 



— 142 — 

entière de M. Edouard Rod. un i)hysiologiste doublé d'un excellent écrivain. 

Ah! je sais bien ce que l'on va dire : « Mais monsieur Edouard Rod, vous 
faites l'apologie de suicide ! » Eh bien, je suis certain que l'auteur n'y a même 
pas pensé, son esprit s'est élancé dans la fantaisie, à propos d'une théorie 
de la mort, préconisée par le docteur Z*** : Observations sur quelques -phéno- 
mènes de l'existence cérébrale. 

On lira aussi le Crime de Notre-Dame, étude sur une théorie des impul- 
sions morhides, prouvant, par un récit palpitant d'intérêt, que certains 
crimes sont amenés par des circonstances qui font un assassin d'un homme 
qui n'en avait même pas la pensée. 

C'est en somme un livre curieux, très étudié, mais dont il ne faut prendre 
les théories que pour ce qu'elles sont, des études fantaisistes, et non point un 

exposé de doctrines. 

* 

Cne cinquantaine de récits très vivants, dramatiques, parfois d'une mora- 
lité douteuse, forment un volume attrayant, comme tout ce qui sort de la 
plume de Théodore de Banville, sous ce titre : Contes héroiol'es. Ce sont 
des scènes de la vie, des çtudes de caractères féminins, et qui tendraient à 
prouver que l'homme moderne, comme les héros deTancien temps, a de rudes 
combats à livrer contre des êtres fantastiques qui se cachent sous l'abord 
charmant du petit dieu aux flèches empoisonnées. 

La mode est. nous l'avons dit, aux courts récits, aux drames ramassés en 
quelques pages, mais il n'est pas ])on de laisser les volumes qui les contien- 
nent à la portée de toutes les mains. Il faut savoir lire ces choses-là, et tout le 
monde n'y est pas apte. 

L'Amour tragique, par ]M. Joseph ]\Iontet, contient deux récits des plus 
dramatiques. 

Dans le premier, la Panoplie, l'auteur a construit une fabulation tragique 
ayant pour but d'attaquer un des préjugés, au dire de ]M. Montet, qui veut que 
la femme ne soit jamais l'égale de l'homme, sous la double mesure de cette 
amusante antithèse qu'on appelle le vice et la vertu; cette inique particularité 
des mœurs et même des lois qui, du même ton doctement et saintement pru- 
dhommesque. refuse à celle-ci toutes les libertés, et accorde à celui-là toutes 
les licences; cette convention ridicule et naturellement respectée comme un 
dogme, qui condamne chez l'une ce qu'elle absout et même glorifie chez 
l'autre, et qui fait que nous autres hopimes, le jour où la boue de nos vices 



— Ii3 — 

lions a suffisamment écœurés, nous faisons les délicats, trouvant qu'il n'y a 
pas assez ,d'eau limpide pour y laver nos impuretés, et que, par exemple, tel 
vieux débauché que nous connaissons aura demain le droit de tuer sa femme, 
si ceile-ci ne lui apporte pas, en échange de ses caresses cacochymes, le tré- 
sor le plus intact des plus virginales candeurs. 

Ah ! monsieur Joseph Montet, qu'avez-vous écrit là ! D'abord, il y a bien long- 
temps que les écrivains, jaloux de se faire remarquer, ont écrit ce que vous ne 
faites que répéter ; en second lieu, je me permettrai de vous demander, si vous 
avez un fils, où vous irez lui choisir une compagne. Dans la société des 
femmes qui se sont associées aux satisfactions du « vieux débauché lionteux », 
ou bien dans une famille honnête, où vous rencontrerez une jeune fille ver- 
tueuse ? Répondez si vous pouvez ! 

Ah ! que j'aime mieux le second de vos récits, le Justicier. Ce père qui a 
le courage de faire fusiller sa fille parce qu elle a trahi la cause de la patrie 
vous a fourni le sujet d'un drame bien autrement puissant que ne Ta fait votre 
théorie su])versive sur le mariage. 

Après les Amours tragiques, voici les Amours cruelles, l'auteur du Fils 
de Corolle, du Mariage d'Odette, se lance dans l'historiette. 

Peut-être va-t-on s'enthousiasmer beaucoup, par habitude, devant ce mau- 
vais livre de M. Albert Delpit ; mais je me permettrai de res-ter très froid 
devant des liistoires comme celle intitulée : le Crime de Bernardin, voire 
même la Lettre, lettre qui a déjà été écrite bien des fois. Cependant, des six 
récits contenus dans le volume de M. Albert Delpit, le dernier, Rol>erte 
de Brarnafam, est certainement le meilleur, je dirais même excellent, si 
l'éternelle guerre de 1870 et le sempiternel blessé que nous avons vu appa- 
raître à la fin de plus de cent romans pour dénouer la situation ne se trou- 
vaient encore là, comme pour nous horripiler. 

Il me semble qu'un homme du talent de ^NI. Delpit devrait laisser la guerre 
et son blessé parmi les accessoires ayant trop de fois déjà servi. 

Oh! nous n'en avons pas encore fini avec les amours de toutes sortes. 
M. Henri Le Verdier publie sous ce titre : l'Amour a l'épée, des historiettes 
dont la première, aussi jolie qu'invraisemblable, montre qu'une femme a bien 
assez de séductions dans son arsenal pour vous percer le cœur, sans avoir en 
plus des talents de spadassins et savoir vous embrocher un homme comme 
une simple mauviette. Ni fenirne ni maîtresse, un Noviciat, une Maison 



— 144 — 

sans maître, sont d'agréables récits; I'Homme des grèves est un drame d'amour 
très dramatique. 

Je regrette de trouver dans ce volume une histoire aussi peu convenable que 
l'est la dernière : la Robe xomE, j'aime peu aussi le Lovelace dlvgixàire. 



Ca-XIfs et Contrats, par Daniel Darc, voilà un volume dont le titre indique 
ce dont il va être question. L'auteur, dont nous connaissons tous les brillantes 
qualités pour avoir lu nombre des volumes que sa fantaisie gauloise a fait 
éclore. sait causer avec son lecteur de telle façon que jamais celui-ci ne se 
trouve lassé. Il a fait un contrat avec eux dans lequel ils ne se donnent 
jamais de coups de canif. 

C'est plaisir de parcourir ces pages spirituelles un peu légères parfois, mais 
on ne peut pourtant pas toujours lire des Oraisons funèbres. 



Etsi l'on est dans ses humeurs noires,, voilà de quoi se remonter le moral. 
Impossible d'être plus gai, plus vif, plus amusant que M. A Melandri, et j'avoue 
avoir ri de ])ien bon cœur à la lecture de Lady Vénus. Au premier abord, on 
pourrait s'imaginer que ce volume contient des choses un peu risquées, cepen- 
dant je puis altirmer que l'auteur sait garder toutes les convenances et si l'on 
rit, c'est que M. A Melandri sait communiquer le rire au lecteur par son esprit 
alerte et pétillant, auquel Henry Somm a prêté son fantaisiste crayon. 



liOxxE Nin!... Hé. (fiie nous dites-vous là, monsieur A. de Launay?Ce 
sont au contraire des nuits blanclies que vous voulez nous faire passer, à lire 
les agréables histoires qui composent votre volume. 

Et tenez, regardez sur la couverture de votre livre, cette dame qui lit, cou- 
chée, et qui, à la lueur de sa lampe, n'a pas l'air de vouloir s'endormir de sitôt. 
« Très imprudent, Madame, de lire dans son lit; c'est ainsi que l'on met le feu 
à ses rideaux. » Heureusement les contes charmants de M. A. de Launay ne 
prédisposent pas au sommeil, et si nos lecteurs le veulent bien, je vais leur 
conter la Réprouvée. 

« On ne saurait imaginer rien de plus pittoresque, de plus recueilli, que la 
petite église de X.... un des plus pauvres villages du Dauphiné. A demi enfouie 
sous la ramure épaisse de deux immenses châtaigniers, envahie de toutes 
parts par les lierres, elle ne laisse apercevoir que son porche, dont la pierre, 



— 143 — 

calcinée par le soleil, tranche vigoureusement sur la verdure sombre qui l'en- 
veloppe, et son clocher qu'on a eu peine à défendre contre l'envahissement des 
branches. Le cimetière est autour de l'église, les morts tout près de Dieu; 
l'endroit est bon pour l'éternel repos ; il n'éveille pas les idées sombres et les 
farouches cauchemars de la mort ; il offre sous la feuillée pleine de chants 
d'oiseaux, dans l'herbe où s'ébattent joyeusement les sauterelles, le lit om- 
bragé où l'on vient dormir son calme sommeil au soir de la vie. Il n'y a pas 
de monuments ; une croix en bois, une pierre grossière, avec un nom et une 
date, suffisent au souvenir. Ce sont des humbles qui reposent là. Peu de tombes ; 
on vit longtemps à X..., le climat est sain, Thabitant est sobre. Après de 
longues années de labeur et de martyre, pour arracher à la dure nourrice le 
pain de la famille, le paysan, penché sur le sillon, finit un jour par ne plus pou- 
voir redresser sa taille, et s'affaisse comme pour donner le suprême baiser à 
la terre qu'il a aimée, à l'âpre maîtresse qui l"a tenu pendant toute son exis- 
tence courbé sur elle. On le conduit là, à l'ombre de l'église, sans grande dou- 
leur. Que regretterait-on pour lui de la vie ? Et que ne peut-on espérer au 
delà? On pleure peu l'ancêtre qui s'en va, on serait plutôt tenté de l'envier: 
c'est un prisonnier rendu à la liberté. 

« En 18i8, un ouvrier tisseur de Lyon vint s'établir dans le pays. C'était 
un brave homme, de joyeuse humeur et d'esprit très ouvert, eu qualité d'ou- 
vrier de ville. Il se nommait Clément Bonin. Dans le pays on l'appelait le 
Canut, à cause de son métier. Il avait amené avec lui sa femme, qui était jeune 
encore et fort jolie, et ses deux enfants, deux beaux garçons de dix et de sept ans. 

« La petite famille était bien, accueillie. Lui était brave au travail, du lever au 
coucher du soleil, on le voyait à son métier. La journée finie, il était un joyeux 
compagnon, le boute-en-train des veillées et savait un tas d'histoires et de 
chansons qui le faisaient rechercher dans toutes les réunions. La femme, — 
Claudine, — était douce, cordiale et pas mauvaise langue, serviable, s'api- 
toyait sur toutes les souffrances, elle ne se faisait pas prier pour passer des 
nuits auprès d'un malade, auquel elle s'entendait, du reste, à donner des soins 
intelligents, chose rare en nos campagnes ; jamais non plus un pauvre n'avait 
en vain demandé l'aumône à sa porte; grâce à son obligeance, à sa charité, à 
ses façons avenantes, elle était adorée. Les enfants, bien élevés et travail- 
leurs , étaient cités comme des modèles par le maître d'école. 

« Bref, le Canut et les siens avaient su gagner toutes les amitiés. 

i Claudine avait soigné un pauvre être dénué d'intelligence, qui lui avait voué 
une reconnaissance presque bestiale ; elle lui avait même fait obtenir la place 
de sonneur et de fossoyeur, et celui-ci, Maga, cessa d'être un vagabond. ■ 



— 146 — 

« Pendant assez longtemps tout marcha bien pour le petit ménage du Canut. 
Mais voilà qu'on apprit que Claudine était mariée à un autre et qu'elle n'était 
que la maîtresse du Canut. Aussitôt, nulle part on ne voulut plus entendre 
parler de la « coquine », et Claudine fut de plus exilée de tout foyer, con- 
damnée àTisolemeut, reléguée dans sa maison comme dans une sorte de Ghetto 
dont les chrétiens se tenaient éloignés. 

« Un dimanche, le pauvre curé du pays monta en chaire et fit son sermon 
sur la charité, prenant pour texte la parole du Christ : « Que celui qui est 
sans péché lui jette la première pierre. » Il s'était promis à lui-même de con- 
server une grande modération, comprenant bien à l'état de son esprit que le 
sujet était glissant et qu'il serait dangereux pour lui de tomber des généralités 
dans les faits (pii avaient allumé la guerre entre le village et la cure, car le 
curé avait essayé de protéger le ménage du Canut, connaissant le secret de ces 
gens, et puisant dans sa charité des trésors d'indulgence pour les faiblesses 
humaines. Emporté par son sujet, saisi par l'inspiration, il ne put comprimer 
les révoltes enfermées dans son âme, quand, ayant commenté la divine parole 
de mansuétude et de pardon, il fut amené à demander à tous ces impitoyables 
ce qu'ils faisaient de cette sublime adjuration à la charité. Après avoir été 
éloquent, persuasif, attendri, en expliquant l'adorable légende, il ouvrit les 
portes à son indignation et laissa tomber sur son auditoire le trop-plein de 
son cœur ulcéré. « Voilà, leur dit-il, l'exemple que nous donne un Dieu. Cet 
« exemple, comment le suivez-vous ? Il y a parmi vous une pauvre pécheresse 
« (pii se meurt de douleur parce que vous l'avez accablée d'opprobres, qui tend 
« vers vous des mains suppliantes et que vous repoussez cruellement: une infor- 
ï tunée, plus à plaindre au milieu de vous qu'une criminelle enchaînée dans les 
« prisons. Cette reprouvée que vous chassez ira pourtant plus sûrement que 
« vous au ciel, où règne le Dieu de charité, parce qu'elle a lavé et effacé sa faute 
« dans les larmes du repentir! « Venez à moi, vous qui avez souffert! Venez à 
« moi, vous qui avez pleuré ! » Voilà ce que lui dira Dieu. Et à vous : « Qu'avez- 
« vous fait de votre sœur? Vous l'avez fait mourir dans la douleur! Race de 

< Gain, sois maudite ! » Cette malheureuse, vous l'avez marquée pour le mar- 

< tyre; mais Dieu la voit. Dieu l'appelle; c'est votre inexorable cruauté qui 

< lui aura ouvert les portes du ciel. » 

« Ah! pour cela, c'était trop fort! Cette coquine, cette pestiférée irait au 
ciel avant les braves gens! A ({uoi servirait d'être honnête! Et c'était là la 
morale prêchée, dans la maison même de Dieu, par un prêtre qui feisait cause 
commune avec la canaille! 

« Ce fut une révolte véritable. 



— 147 — 

« Quand la nuit fut venue, les mauvais gars du pays se rassemblèrent et, 
prenant des poêlons, des bassinoires, tous les ustensiles de cuisine avec lesquels 
ou peut faire du bruit, allèrent donner un charivari au curé. Après quoi, 
comme en ce village il n'y a pas de fête complète sans quelque salves de pierres, 
on lapida le presbytère et Ton en cassa tous les carreaux. 

« Quelques jours après, Claudine mourait, et il fut décidé que Ton n'enterre- 
rait pas la réprouvée en terre sainte. On lui creuserait une fosse à part derrière 
l'église, dans un coin qu'on entourerait alors d'une palissade, comme pour 
empêcher, même dans la mort, toute promiscuité avec les chrétiens dignes 
d'avoir leur dernière demeure dans le cimetière commun. 

ï Quand les premières lueurs du jour vinrent à poindre, on entendit dans là 
cour le roulement d'une charrette. C'était le menuisier du pays qui apportait 
la bière. 

« Il ne frappa pas à la porte, n'appela pas. Il descendit le cercueil, le mit 
debout contre le mur. 

a Puis il remonta dans sa voiture, fouetta sa bète et s'éloigna au galop 
comme si cette maison pestiférée le frappait de terreur. 

« Il tombait une pluie fine, et le ciel, uniformément gris et bas, n'avait pas 
une éclaircie. 

« Le triste cortège s'avançait par les chemins détrempés dans cette campa- 
gne déserte dont la vie semblait s'être retirée. Le vieux curé n'était plus là, il 
avait été envoyé en disgrâce et n'était pas remplacé. Pas un être, pas un paysan ; 
pour éviter le convoi funèbre ils étaient partis dès l'aube pour leurs champs 
les plus éloignés du village; pas une vache ni une chèvre aux prés; les oiseaux 
frileux, pelotonnés au plus profond des haies et des buissons, étaient muets. 

« On arriva au village. Là encore le désert, le silence, la mort. Tout clos. 
Les volailles mêmes enfermées, les bestiaux emmenés aux champs. Tel un 
pays atteint de la peste et déserté par ses habitants chassant devant eux leurs 
troupeaux. 

« Oh! fit le Canut en traversant la grande rue morne, non, non, ce n'est pas 
« juste, Dieu le sait bien, de nous martyriser ainsi. Il n'y a que les hommes pour 
« être aussi cruels ! que leur avait-elle fait, la chère femme? Du bien et rien de 
» plus ! Et pas une prière !... Pas même une femme, dans tout le village, qui 
« salue au passage notre pauvre défunte d'un signe de croix ! 

« — Et, dit le fils, pas un son de cloche pour l'annoncer là-haut!... » 

« Ils portèrent le cercueil à la terre. 

« Et, debout au pied de la fosse, son jeune fils près de lui, avec le crucifix 
et l'eau bénite, le Canut, en l'absence du prêtre, ouvrit son Uvre de prières et 



— 148 — 
solennellement lut le rituel des céi-éiuuiiies liuièbres, et jeta la pelletée de terre 
symbolique sur la bière. 

a Après quoi, père et enfants s'agenouillèrent et restèrent longtemps ab- 
sorbés dans la prière la plus ardente qui fût jamais montée aux cieux. 

.. Ils n'en furent distraits que par le son de la cloche qui tintait lentement, 
gravement, le glas des morts. 

« Pas un son de cloche pour l'annoncer là-haut ! « avait dit le fils du Ganut. 

« 11 se trompait. Il y avait quelqu'un qui ne l'entendait pas ainsi. Celui-là 
voulait que le Ciel fût averti de l'arrivée de cette âme juste. 

« Lorsque, dans les champs, au loin, arriva le bruit des cloches, les paysans 
étonnés pensèrent d'abord qu'il partait d'un clocher des villages voisins. Mais 
bientôt ils en furent dissuadés. Le vent venait de leur pays et ne pouvait leur 
apporter que les sonorités des cloches de leur église. Que se passait-il ? On ne 
les appelait pas pour l'incendie : c'était le glas ; de champs à champs ils s'ap- 
pelèrent, se réunirent : 

a Je parie, dit l'un, que c'est Maga qui sonne pour la ribaude du Ganut. » 

« Il ne se trompait pas. G'était Maga qui en appelait du jugement inique et 
cassait l'impitoyable sentence. 

« Enflammés de fureur à cette pensée que, malgré eux, on rendait à cette 
morte les honneurs chrétiens, trente, quarante brutes coururent au village et, 
trouvant le pauvre idiot pendu à sa cloche, se jetèrent sur lui comme des for- 
cenés, le rouèrent de coups, le foulèrent aux pieds et le laissèrent demi mort 
sur place. 

« Le Ganut avait quitté le pays. Trop tard il avait fui de ce funeste vil- 
lage qui ne lui rappelait que des douleurs. 

« Maga avait disparu aussi, menacé par les paysans, il avait repris la 
vie sauvage ; on ne savait où il était. 

<( Ghose étrange, la tombe de Glaudine était toujours entretenue. Une main 
inconnue y plantait des fleurs et y avait replacé une croix, un jour que celle 
mise par le Gamut avait été renversée. 

« Gela ne faisait pas l'affaire de la haine. Malgré le départ de la famille, on 
poursuivait la malheureuse femme jusque dans sou cercueil. Les paysans ne 
voulaient pas que cette tombe de réprouvée témoignât d'une affection humaine. 

« La nouvelle croix n'y était pas depuis deux jours qu'elle était brisée et que 
ses morceaux étaient jetés par-dessus le mur dans le champ voisin. Et les fleurs 
furent piétinées. 

Huit jours après, une nouvelle croix y était remise et de nouvelles fleurs 
y furent plantées. 



— 149 — 

(( Quel était ce mystère ? 

a Cela dura plusieurs mois; acharnement féroce d'un côté : de l'autre, dé- 
vouement que rien ne pouvait abattre. 

« Il fallait pourtant avoir à la fm le mot de cette énigme et punir l'impru- 
dent qui bravait ainsi tout un village. 

« On s'embusqua. 

«Une nuit d'hiver, une couche épaisse déneige couvrit la campagne. Sur la 
surface blanche éclairée par la lune, les paysans à l'affût virent se dresser une 
ombre colossale au-dessus du petit mur de clôture. L'homme escalada, 
s'avança jusqu'à la tombe, et là, agenouillé, enfonça une croix à la place de 
celle qu'on avait arrachée. 

« Une salve de pierres, lancées de loin avec la fronde, interrompit son pieux 
travail. Il tomba et ne bougea plus, et les paysans se sauvèrent. 

« Le lendemain matin, on vit. tranchant sur la blancheur éclatante de la 
neige, un cadavre étendu sur la place où dormait Claudine, les bras étendus, 
semblant étreindre la terre qui la recouvrait. Cela avait l'air d'une immense 
croix renversée. 

€ On s'approcha et l'on reconnut le pauvre idiot. Maga, mort, la tète dans 
une mare de sang, la tempe trouée par une pierre. » 

Des récits comme celui-là et les autres composant le volume de M. A. de 
Launay reposent un peu des grivoiseries qui forment généralement les livres 
d'historiettes séparées. Cependant, si l'on veut tirer la moralité de ce drame 
de ta Réprouvée, drame que nous avons dû écourter beaucoup, on verra, car 
l'histoire est vraie, combien, dans les campagnes, l'institution du mariage légi- 
time est respectée, puisqu'elle fait commettre encore de pareils crimes. 

J'estime qu'un certain nombre de ménages plus ou moins névrosés, dans les 
villes, ressentaient absolument le besoin du rétablissement du divorce, mais 
je doute qu'il ait de fervents adeptes au village, et, à la campagne, une femme 
qui se remarierait, le premier mari étant encore vivant, y risquerait d'en- 
tendre sous les fenêtres de sa nouvelle chambre nuptiale un joli charivari ! 

Et maintenant, disons quelques mots de la Colonelle Durantin, une poi- 
gnée de récits militaires signés : Ïhéo-Critt, récits d'une intarissable bonne 
humeur qui montrent d'une façon victorieuse que le colonel est bien le maître, 
de son régiment... avec certaines restrictions de la part de la colonnelle, une 
de ces femmes terribles parce qu'elles sont entre deux âges, et qu'elles vou- 
draient bien ne pas franchir le terrible cap si redouté des coquettes. 

Voulez-vous rire aux larmes? Lisez les Voyages et Aventures de Marius 
CoNGouRDAN, par M. Eugène Mouton. C'est insensé, « ruisselant d'inouïsme ». 



— 150 — 
comme on dit au quartier latin. L'auteur vous conduit au pays de la fantaisie 
la plus drolatique : c'est absolument fou, peut-être pas plus fou que les pro- 
duits de Timagination de nos réformateurs. Du reste, il est bon de rire un peu, 
de faire provision de bonne humeur, avant de lire le volume de MM. Lever- 
dier et deMaubryan, volumes de récits un peu sombres et dont le premier, 
LA Prise de Khi-Koa, donne son nom au volume. Les auteurs ont évidemment 
donné ce titre à leur livre, afin de le présenter sous une forme plus ou moins 
chinoise, qui lui donne une sorte d'actualité. Cependant, au milieu de ces récits 
dramatiques, on rencontre assez de bonne humeur pour lire l'ensemble avec 
plaisir. 

Sur le boulevard, par M. Marc de Valleyres, forme une suite de biogra- 
phies ou plutôt de portraits de personnalités connues et dont on aime à ap- 
prendre l'existence intime. Ce n'est pas la foule qui défile sur l'asphalte dont 
parle M. de Valleyres en un style élégant, ce sont précisément ceux dont le 
boule vardier aime à causer. Il y a dans ce livre de tout et de tous : Académi- 
ciens et danseuses, moines et militaires, peintres et poètes, romanciers, jour- 
nalistes, explorateur.s et chanteurs. 

Le père Didon y côtoie Virginie Zucchi ; Emile Montégut y est voisin de la 
reine Marahu, et Gounod est tout étonné d'entendre Thérésa et ses chansons. 
La faveur des gens d'esprit est acquise à l'auteur de ce volume. 

M. Albert Wolff a réuni en volume un certain nombre de lettres parues dans 
un journal, et dans lesquelles il raconte, avec le talent que tout le monde lui 
connaît, quelques impressions de voyages en Angleterre, en Autriche, en Espa- 
gne, en Russie et surtout à Bayreuth. Richard Wagner, dont l'œuvre musicale 
est incontestée aujourd'hui, est pris à partie par M. Albert Wolff qui s'étend 
sur les insanités de son caractère. Quoique tout ce que raconte M. Albert Wolff 
soit un peu rétrospectif et ait été lu par la nombreuse clientèle du journal dans 
lequel tous ces articles ont été publiés, nous croyons qu'on aimera à retrouver 
ces feuilles détachées, réunies en un volume sous ce titre : Voyage a travers 

LE i[ON])E. 

Ce sont encore des articles parus dans un journal bonapartiste intransigeant , 
études, fantaisies, critique, etc,qui forment le volume de M. Stéphen Liégeard, 
AU Caprice de la plume. On cède peut-être un peu trop à cette mode de 
publier en volume des choses qui ne forment pas corps, ayant été écrites au 
jour le jour et sous l'impression du moment. 

Je l'ai déjà dit, je regrette infiniment que les conservateurs n'aient pas une 
plume qui sache écrire pour le peuple, comme celle de M. Léon Cladel; on n'a 
qu'à lire son nouveau volume. Urbains et Ruraux pour s'en convaincre. Gêné- 



— 151 — 

ralement, les journaux « bieu pensants » distillent une prose tiède qui n'enlève 
guère les gens habitués à un langage énergique, imagé, un peu brutal même, 
et ce n'est pas avec un robinet d'eau tiède, coulant toujours bien tranquille- 
ment que l'on fait des prosélytes. Chaque jour, comme le commun des mortels, 
hélas! j'absorbe une « feuille », je ne dirai pas laquelle, aussi ennuyeuse que 
rabâcheuse. Ce qu'elle dit, cela m'importe peu, ne lisant que les dépèches et 
les débats législatifs; mais ce que j'en ai lu a suffi pour que je sache que ce 
journal, très conservateur, ne convertira qui que ce soit; en revanche, lui et 
ses congénères sont capables de dégoûter quelques-uns de ceux qui penseni à 
peu près comme eux. Mais, que diable ! journaux insipides que vous êtes, soyez 
donc une fois vigoureux! Quand vous m'aurez prêché tout ce que je sais mieux 
que vous, après? Ce ne sont pas vos abonnés qu'il faut convertir, il faut vous 
imposera vos adversaires, et savoir vous faire comprendre d'eux. 

Ah! si nous avions des Léon Cladel ! Voilà un homme qui sait vous remuer 
un « pauv' peuple » ! Il lui parle sa langue. Du reste, je le remarque même à 
l'église : Les prêtres ne savent plus parler aux musses : « Mes frères, il ne faut 
pas manquer à la messe ! » La belle affaire, de dire cela à des gens qui y vien- 
nent régulièrement. Prêchez donc le prosélytisme, voilà comment on attire 
les gens, et non pas en essayant de convaincre, par des tirades académiques, 
des gens plus convaincus que les journalistes qui vivent de leur opinion. 

Gaston d'Hailly. 

ROMANS 

Voici que le divorce est rétabli, et sans vouloir juger la question, je crois 
qu'il faudrait le bénir, à ce point de vue seulement, qu'il va débarrasser le 
terrain littéraire de tous les romans étages sur les malheurs de la femme mal 
mariée-, qui n'a pas le droit légalement d'essayer si elle ne se mariera pas plus 
mal la seconde fois que la première. 

Certains romans, parus un peu tard, arrivent « comme de la moutarde après 
diner » et viennent « enfoncer une porte ouverte. » De ceux-ci, nous pouvons 
citer: Mal mariée, de M. Alexandre Boutique, la Maîtresse de Jean Guérin, 
de M. Antoine Albalat, sous un Bouquet de fleurs d'oranger, de M""^ la 
comtesse de B. 

Mal mariée, nous montre une jeune femme séparée de son mari, un vau- 
rien. Elle est en partie de campagne avec des commerçants bon vivants, qui, 
pour s'amuser, laissent croire à un jeune homme, fort épris de la dame que 



— lo2 - 

celle-ci est encore demoiselle. Lorsque Ton détruit les illusions de l'amoureux. 
il est trop tard, les jeunes gens s'aiment. — D'ordinaire, même les commer- 
çants les plus en goguette, ne font pas de ces « fumisteries-là », et de plus, il 
est rare de trouver une dame mariée et séparée n'avertissant pas le Monsieur 
qui s'éprend d'elle, de la position dans laquelle elle se trouve, lorsqu'elle 
s'aperçoit que l'on berne un jeune homme; mais, passons. La dame Angèle 
Unit par où elle aurait dû commencer, elle dit à l'amoureux sa position, lui 
conte ses chagrins, et lui avoue quelque peu qu'elle l'aime de son côté. Le 
mari revient chez sa femme une fois qu'il n'a plus le sou, lui mange le peu 
qu'elle a, et repart de plus belle. Il devient non seulement voleur, mais serait 
allé sans doute plus loin encore, si le jeune homme qui aimait sa femme ne 
l'eût tué au milieu d'une querelle dans un bois. Angèle et son amant ne peu- 
vent s'unir, ayant entre eux un cadavre, et ils meurent ensemble. Ah ! si le 
divorce eût existé ! Il est à votre disposition, monsieur Alexandre Boutique! 

L'auteur a cru devoir augmenter son roman d'un chapitre montrant son 
héros dans la position de Joseph devant M"^« Putiphar. Était-ce bien utile à 
sa thèse? 

En dehors des critiques iur le fond du roman, il est impossible de nier le 
talent de l'écrivain, qui a su trouver des situations fortes, trop fortes même, 
mais en somme le roman est très intéressant et présente au milieu du drame 
un peu sombre, le type du négociant jovial, qui répand un peu de comique 
dans des situations nécessairement très tristes à cause du sujet. 



La Maîtresse de Jean Guérin, œuvre de M. Antoine Albalat, se recom- 
mande par le charme du récit et la manière calme dont l'auteur présente sa 
thèse. 

Dinah avait cru aimer un homme qui. ruiné, ne l'épousait que pour sa dot. 
On les maria. Immédiatement après la cérémonie, on cherche cet homme, 
l'époux de Dinah devant la loi, devant Dieu... Impossible de le retrouver... 
Parti!... parti avec une maîtresse, emportant l'argent et les bijoux de sa 
femme... On no Ta plus revu... Dinah était veuve... et jeune fille. 

Elle rencontre un homme digne, qui l'aime véritablement, c'est Jean Guérin, 
un écrivain de talent. Ce que la vie de ces deux êtres ne vivant que l'un pour 
Tautre leur procure de joie et de bonheur, on le comprendra lorsque l'on saura 
que Jean Guérin, devenu aveugle, se voit entourer parcelle à laquelle, hélas! 
il ne peut donner son nom. des soins et des tendresses que la plus pure des 
femmes pouiTait prodiguer à un mari jeune, atïligé tout d"un coup par une des 



— 158 — 

plus cruelles infirmités qui puissent terrasser un homme. Hélas ! il ne peut 
plus admirer les grâces de sa chère Dinah. 

Le roman de M. Albalat se termine ainsi : 

« Elle a attendu le jour de ma fête, hier, pour m'annoncer cette nouvelle : 
Elle est enceinte. Elle m'a embrassé, émue, tremblante, avec des frisonne- 
ments de bonheur. . . 

« Moi, troublé, heureux, je n'ai trouvé que deux mots à lui répondre, deux 
mots de respect et d'adoration que je voudrais crier à la face de tous : 

« — Ma femme, ma chère femme!... 

« Puis la même réflexion est sortie de nos lèvres : 

« Comme nous allons V aimer ! » 

« Il m'en est venu une autre, à moi, de réflexion ; et celle-là je ne l'ai pas 
dite, parce que Dinah en aurait pleuré : 

« Cet enfant, le mien, je ne le verrai jamais! » 

M. Albalat a écrit là un des meilleurs plaidoyers en faveur du rétablissement 
du divorce : Pas d'adultère: peut-on considérer la vie de Dinah et de Guérin 
comme constituant ce crime ? Pas de drame, puisque l'on ne revoit jamais le 
mari. Seulement une femme, privée des joies légales du mariage, parce 
qu'elle a épousé un misérable qui a fui avant d'être entré dans la chambre 
nuptiale. 

Seulement, ces choses-là arrivent si rarement, qu'il est probable que, sur 
ce seul fait, nos législateurs ne se fussent pas donné le plaisir d'écouter 
M. Naquet. 



C'est encore un plaidoyer charmant contre Tindissolubilité des liens du 
mariage (jue ce volume de la comtesse de B., sous un Bouquet de fleurs 
d'oranger. Sous le sourire stéréotypé sur les lèvres de la jeune épousée, sous 
son long voile de vierge et sous ce bouquet qui répand moins de parfum que 
les grâces de celle qui le porte, qui saura jamais les larmes qui se cachent. 

Elle a eu un premier amour, elle avait rêvé cette vie à deux, pleine de 
baisers, de mystères et de battements d'ailes, puis, tout s'est brisé, et elle a 
revêtu pour aller à l'autel, conduite par celui qu'elle épouse par dépit, un peu 
forcée par les obsessions de sa famille, cette même robe virginale dans laquelle 
elle eût été si joyeuse de s'offrir au fiancé de son âme. 

Dans son dépit, la jeune fille, délaissée par celui auquel elle eût voulu 
dévouer sa vie, épouse un homme qui ne lui apporte qu'un cœur blasé, un 
corps usé, qu'il reporte bientôt à celles qui en ont eu les prémices. Ni le babil 



- 154 ~ 

fi'un enfant ni les souffrances maternelles ne viendront la distraire, et elle 
reste là, liée à cet homme qui se vautre dans toutes les orgies, sans pouvoir 
quitter le nom avili que la loi lui impose de garder, rivée à lui comme le bou- 
let rivé au pied du galérien. 
Oue de tristesses sous un bouquet de fleurs d'oranger! 



Andrée, par M. Georges Duruy, est une étude de caractère féminin fait avec 
une conscience de chercheur, d'une vérité et d'une puissance remarquable. 

On rencontre bien une sorte de « Desgenais », M. de Garamante, qui s'oc- 
cupe de beaucoup de choses qui ne le regardent pas, et qui, à la fin, est un peu 
agaçant : mais Andrée, l'héroïne du récit est bien le type de ces jeunes filles 
« ratées», parce qu'elles ont été élevées par des gens qui s'imaginent que la 
fortune est tout pour le bonheur de la femme, avec quelques arts d'agrément 
et un physique à peu près présentable. 

La figure de Passemard, le raflineur enrichi, père d'Andrée, est absolument 
photographiée. 

ï!>tyle excellent et de haute distinction, moralité parfaite, telles sont les qua- 
lités qui recommandent cet agréable volume. 



Pauvre Aveugle, S. Y. P., par Job, présente un dramatique récit, quoique un 
peu enfantin, à mon avis, dans lequel au milieu des bas-fonds de la société, se 
déroule une assez jolie idylle, dont un jeune homme aveugle est le héros. 

L'Amân't de la Morte, par M. Ludovic Pichon, est une réimpression ; nous 
avons lu cela il y a quelques vingt ans, mais c'est certainement un des drames 
les plus curieux, que l'on puisse lire. 11 est pris dans une cause judiciaire qui 
a tenu Paris en haleine pendant quelques mois. — Le 2 avril 1869, on 
apprenait à Paris qu'un homme, — qui n'était pas un voleur, — s'était intro- 
duit nuitamment dans le cimetière du Père La Chaise ; que là, profitant d'un 
relâchement de surveillance, il avait déterré le cadavre d'une femme. 

Les tristes exceptions qui signalent certains hommes par leurs écarts ont 
toujours leur historien comme les belles actions qui distinguent les grands 
hommes. Ces études, très à la mode aujourd'hui, ne sont pas d'invention nou- 
velle, et M. Ludovic Pichnn, un auteur oublié aujourd'hui, est un précurseur 
dans le genre. 

La place nous manque pour analyser l'énorme amoncellement de romans 



— 155 - 

nouveaux qui chargent notre table, mais la production va s'arrêter, et nous 
pourrons examiner à loisir tous ces livres qui se ressemblent à peu près tous 
extérieurement, mais dans lesquels on ne doit regarder qu'avec une grande 
circonspection. C'est le cas de le dire de chaque vitrine de librairie : « Il y a 
des pièges à loups dans cette propriété ! » 



Avant de fermer cette revue, nous voulons dire un mot d'un livre de poésies 

signé Mardoche. 

Ce volume, composé de quelques récits dramatiques écrits en vers agréables, 
de sonnets irréprochables et de morceaux gracieux, me plaît parce que l'au- 
teur n'y étale aucune théorie plus ou moins subversive, à l'instar des poètes 
nouveaux qui se croient des titans et veulent escalader le ciel. 

Non, le poète Mardoche ajustement pensé que sur notre coin de terre il y 
avait encore place pour les choses idéales, et son esprit, bercé par le chant de 
la Muse, a su noter le rythme des voix d'en haut sans éprouver le besoin de 
blasphémer le Créateur et toute la création. 

J'aurais voulu citer tout entier le drame patriotique intitulé un Héros 
inconnu, mais la place nous manque. Cependant nos lecteurs n'y perdront 
rien; voici un court récit qui, en quelques vers, est tout un drame vrai. 

LES ABANDONNÉS. 

Les bons vieux sont partis, ne laissant sur la terre 
Que leur chat... et leur fille encor célibataire. 

La fille a passé l'âge où naît l'illusion 

Et le deuil a chez elle éteint la passion. 

Le chat, noble angora, chaste sous son hermine, 

Défend que l'étranger profane le câline ; 

Et, malgré son farniente, il gémit sur les maux 

Qui sans cesse au logis font des vides nouveaux: 

Il se frotte l'échiné aux pieds de sa maîtresse 

Et semble deviner, dans ses yeux, la tristesse, 
Quand elle veille seule et tremblante au foyer. 
Sans trouver nulle part un bras pour s'appuyer. 
Si toute joie au monde est pour elle ravie, 
Ne peut-elle espérer une meilleure vie 
Au ciel, où sa fertile imagination 
Lui fit poursuivre une inspiration? 



— 156 — 

Car sa jeunesse, époque enivrante et magique, 
S'écoulait aux accents bénis de la musique. 
Mais, hélas ! ce passé qu'elle évoque est bien loin, 
11 n'en reste qu'un chat qui ronfle dans un coin. 



Un jour, des inconnus, de leurs mains doucereuses, 
Emportèrent minet, fou de crises nerveuses ; 
Tandis que sur leur fille un lugubre serment 
Fermait à tout jamais les portes d'un couvent. 

C'est sans doute un devoir pour les religieuses 
De répéter à tous qu'elles sont très heureuses: 
Mais quand la notre arrive en son parloir étroit 
Et qu'on cause du chat, dans sa prunelle on voit 
Comme un regret suprême, une larme qui brille. 
Malgré son voile épais, malgré l'horrible grille. 

C'est que le chat évoque encor les jours heureux 
Et qu'elle avait rêvé peut-être à d'autres cieux. 

Voilà un de ces livres rares que l'on peut mettre entre les mains de tout le 
monde et que l'on recommande avec plaisir. 

A-. Le Clère. 



Le directeur-gérant H. Le Soudiek. 



LMi U. l-ALL U0USKE2, ô, H. DE LUCE, TOURS. 



CHRONIQUE 



Paris, 2o juillet 1884. 

S'il y a un homme au monde qui ait lieu d'être content, c'est bien le colonel 
Tcheng-Ki-Tong, attaché militaire de Chine à Paris. 

Peut-être bon nombre de mes concitoyens ignoraient-ils le nom de M. Tcheng- 
Ki-Tong, et surtout qu'il y eût à Paris un attaché militaire portant le grade 
de colonel? Ce titre me lait rêver. Jusqu'ici je ne connaissais que des manda- 
rins, des lettrés, porteurs d'un bouton quelconque, insigne de leur dignité, mais 
je ne m'étais jamais imaginé un Chinois se faisant appeler colonel. Donc 
l'attaché militaire Tcheng-Ki-Tong n'était pas encore satisfait des petits tours 
que nous ont joués les Célestiaux ses compatriotes, là-bas, du côté de Lang- 
Son, mais encore il s'est avisé d'écrire un volume, les Chinois peints par 
EUX-MÊMES, volume qui est le comble de l'impudence vis-à-vis d'un pays 
comme le nôtre, pays qui, jusqu'à présent du moins, avait passé pour jouir d'une 
civilisation quelque peu supérieure à celle qui s'étale sur l'extrême Orient. 

Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'une publication comme la Revue des 
Deuœ-Mondes ait accueilli sans rire les élucubrations de ce Chinois, et se soit 
décidée à les publier dans ses colonnes habituées à recevoir des articles 
sérieux et non point aussi fantaisistes que celui fourni par M. Tcheng-Ki-Tong. 

Nous qui avons quelque peu voyagé, et qui avons vu les peuples les plus 
divers du monde, sommes tout à fait convaincu que chacun d'eux se croit le 
plus parfait entre tous, et la visite d'un monsieur portant un manuscrit retra- 
çant la grandeur de la civilisation du pays qui l'a envoyé en mission en France 
ne suffirait pas pour nous laisser croire que ce qu'il écrit est parole d'Évangile. 
Bien certainement il est agréable pour une revue d'avoir pour collaborateur 
un homme habillé des couleurs les plus voyantes et qui signe d'un nom qui se 
prononce difficilement, mais de là à accueillir sans contrôle les assertions de 
cet étranger, il y a loin. 

« A Ijeau mentir qui vient de loin ! » dit le proverbe, mais lorsque c'est un 
Chinois qui parle, le proverbe est encore dix fois plus vrai. 

Cependant l'ouvrage du colonel Tcheng-Ki-Tong ne me déplaît pas; d'abord 

N» 90 



— 158 — 
parce qu'il est écrit en scellent français, ensuite certaines réflexions sur nos 
mœurs et coutumes ont un parfum critique d'une drôlerie à nulle autre pareille; 
mais aussitôt (ju'il parle de la Chine, et je dois supposer que c'est bien là le 
but de l'ouvrage, de suite je me méfie. LaCliineest un immense pays, qu'il est 
assez difficile de parcourir, qui possède une population de quatre cents mil- 
lions d'individus, et je crois bien que M. Tcheng-Ki-Tong connaît la Chine 
comme un Parisien connaît la France : il s'imagine que la France est le bou- 
levard des Italiens. 

Il y a une autre raison qui ne milite pas en faveur de la véracité des récits 
du colonel, cette raison est que M. Tcheng-Ki-Tong étant en mission en France, 
son gouvernement ne lui eût pas su un gré énorme s'il l'avait présenté 
sous un jour défavorable. Mes connaissances personnelles ne me suf- 
fisent pas pour juger la véracité des Chinois ; je n'ai pas la prétention d'être 
infaillible dans mes jugements, mais je n'ai qu'à ouvrir les ouvrages publiés 
sur les relations des voyageurs avec les fonctionnaires chinois pour me rendre 
compte du peu de foi qu'il faut accorder à leur dire. 

J'ai là, sous les yeux, une brochure publiée par notre chancelier du con- 
sulat de France à Hanoï, M. A. Aumoitte, brochure racontant les péripéties 
de son courageux Voyage de Hanoï a la frontière du Kuang-Si. Au milieu 
du récit de notre compatriote, ce qui m'aie plus frappé, c'est la duplicité invé- 
térée du fonctionnaire chinois, les mensonges qu'il entasse sans vergogne, au 
point qu'ils en sont, comme on dit, a cousus de fil blanc. » 

Je cite au hasard ; les pages en sont criblées : 

Quand je lis prévenir le Tong-doc de mon arrivée et de mon intention d'aller 

le visiter dans son Yamen, ii me fut répondu tout d'abord que ce mandarin, 

'n'étant pas prévenu de mon départ d'Hanoï, n'avait rien fait préparer pour me 

recevoir, mais que je pourrais trouver à m'installer chez le fermier de 

l'opium. 

Absolument persuadé que ce n'était qu'un mensonge (aucun Européen ne 
se déplaçant sans être signalé), et un premier essai pour me décourager, j'in- 
sistai pour voir le gouverneur, alin de lui expliquer le but de mon voyage, 
puisqu'il l'ignorait. 

Je me rendis alors à la citadelle pour voir le Tong-doc. L'accueil fut froid de 
part et d'autre ; je savais d'ailleurs que ce gouverneur, à l'instar de celui de 
Son-Tay, était fort hostile aux Européens, et «ju'il avait su inspirer à la popu- 
lation le mépris qu'il éprouvait pour les Occidentaux (Quan-tay). 

(Juelques minutes après avoir exposé le but de mon voyage , connu 
d'avance, et mon désir d'aller jusqu'à la frontière et au delà, si c'était pos^ 



— i59 — 

sible, la conversation languit, mais elle se ranima un peu à. l'arrivée du 
juan-au et du quan-bo, appelés h la rescousse. 

Ces deux fonctionnaires, comme ceux d'Hanoi, essayèrent par tous les 
moyens imaginables de me persuader de ne pas pousser plus loin mon explo- 
ration. Les montagnes, les tigres, l'eau empoisonnée, me furent présentés de 
Qouveau sous les couleurs les plus sombres. Je répondis que j'avais pris toutes 
mes précautions au sujet de l'eau surtout, dont j'avais une ample provision, 
3t quant aux tigres, on devait en trouver peu en plein jour sur la 7'oiite 
royale. 

On me présenta les bandits dévalisant jour et nuit. « Gomment voulez- 
ç-ous, dis-je en soupirant au Tong-doc, que je les craigne, puisque sur mon 
passeport il est écrit que vous me donnerez des soldats pour m'accompa- 
^ner? Je suis donc absolument tranquille, » 

Voyant qu'il ne réussirait pas mieux que ses collègues contre ma volonté bien 
irrôtée de continuer maroute,leïong-doc changea alors complètement d'idée, 
3omme j'en étais d'ailleurs intimement persuadé dès le début, et mit de suite 
i ma disposition, sans que j'eusse besoin d'insister, dix soldats annamites, 
ivec ordi'e de m'accompagner, sous la conduite d'un doi (capitaine), et d'un 
jai (sous-officier), jusqu'à Lang-Son (ils avaient surtout l'ordre de surveiller 
mes mouvements, plutôt que de pourvoir à ma sécurité). 

Je lui demandai en terminant de vouloir bien faire prévenir de suite son 
voisin le gouverneur de Lang-Son de mon départ; il me répondit que c'était 
fait; je ne pus m'empècher de rire visiblement à cette réponse, qui montrait 
jue le bonhomme oubliait que n'étant pas prévenu cVavance., il n'avait rien 
préparé pour rae recevoir. » 

Mais on pourrait dire que le chancelier du consulat de France à Hanoï n'a 
qu'une médiocre estime pour les fonctionnaires chinois et qu'il exagère : 
cela, je ne le crois pas, mais je puis le prouver en citant l'auteur d'un livre 
iont nous parlions dernièrement, Chine méridionale, écrit par M. Archibald 
Colquhoun, un Anglais ; or, celui-ci le dit en toute lettre : « Le Chinois est 
passé maître en menteries. » 

Mais le colonel Tcheng-Ki-Tong, a bien soin de répudier les récits des 
voyageurs ; seulement il oublie que nombre de personnes sont restées au moins 
aussi longtemps en Chine qu'il est demeuré lui-^mème en France, et par con- 
séquent qu'elles peuvent connaître à peu près aussi bien les mœurs chinoises 
qu'il croit savoir, lui, tout ce qui se passe chez nous. 

Certains passages de ce livre sont très intéressants, particulièrement ceux 
qui on trait à la famille. 



— 160 — 

Chose assez curieuse, à propos des journaux, Fauteur des CMnois petits 

par eux-mêmes possède ù peu près la même opinion que celle que j'expnmais 

dans ma dernière chronique sur le non-prosélytisme des feuilles politiques 

françaises, et le peu d'influence qu'elles ont sur ceux qui ne sont pas de leur 

bord. . 1 r • 

Si l'on définissait « le journal » aussi exactement que peut le faire une 
définition d'un terme aussi complexe, on pourrait dire que c'est une publica- 
tion périodique destinée à créer une opinion dans le public. 

Je pense bien que les journaux accepteraient cette définition, car c'est un 
noble métier que celui de créer une opinion et de la répandre presque instan- 
tanément à des milliers d'exemplaires dans ce grand monde toujours nouveau 
qu'on appelle le public. Je suis un admirateur du journal en Europe (attendez, 
vous allez voir, après la phrase suivante, comment se comprend l'admiration 
d'un Chinois!). Il aide à passer le temps agréablement; en voyage, c'est un 
compagnon qui vous suit comme s'il était à votre service; vous le retrouvez 
partout, dans toutes les gares; son titre seul vous est agréable à apercevoir, 
et avec un journal on regrette moins les absents. C'est là, je crois, son meilleur 

éloge. , ., , 

L'influence du journal sur l'esprit n'est pas aussi grande qu on pourrait le 

craindre. Si on lisait toujours le même journal, il est possible qu'à la longue, 
étant donné que le journal soit assez convaincu pour dire toujours la même 
chose il opère dans l'esprit de l'abonné une impression profonde. Mais le 
public lit tant de journaux de nuances si diverses, qu'on finit par être de tous 
les croupes politiques, ce qui est infiniment commode lorsque les mmisteres 
changent (Cet excellent Chinois a toutes les qualités, môme beaucoup d es- 
prit, ^seulement il parle là de ce qu'il ne sait pas. Il juge la France sur Pans 
et ne se doute pas qu'en province, on est inféodé à son journal.) 

Ouoi qu'il en soit, les journaux répondent à un besoin. Telle que la société 
est^organisée, il est devenu nécessaire d'utiliser tous les moyens de trans- 
mission de la pensée qui sont à sa disposition pour lui redire tous les bruits 
de la terre. Le journal dit généralement ce qui se passe; lorsqu'il est bieo 
informé, il ne dit que cela. Quelquefois il se risque à dire ce qui ne se pass^ 
pas, mais sous toutes réserves; ce serait la seule chose intéressante, et l 
lendemain elle est démentie. A part cela, le journal a des articles d'opmioi 
que les lecteurs de la même opinion approuvent très haut, mais je me suii 
laissé dire qu'on n'avait jamais vu, - en province, peut-être - (jamais de If 
vie !), — des convertis du journalisme. 
On ne peut pas dire cependant des journaux qu'ils prêchent dans le désert 



— J6( — 

mais dans le public, ce qui est un peu de l'essence du désert, ce monde mou- 
vant, tantôt plaine, tantôt montagne, où rien n'est stable et rien ne vit, où les 
oasis ne sont que des mirages et qui ne semble exister que par le bruit des 
tempêtes qui soulèvent ses vagues de sable. 

C'est, en effet, un monde insaisissable, capricieux. Ce qui lui plaît aujour- 
d'hui lui déplaît demain ; il n'est jamais satisfait. Regardez ces aflfolés se pré- 
cipiter à toute heure du jour sur les journaux : ils en lisent dix, vingt, — avec 
le même air impassible, — et vous les entendez toujours gémir : il n'y a rien 
dans les journaux ! On attend le soir, rien ! le lendemain, rien encore ! Arrive 
enfm une nouvelle, tout le monde la sait avant le journal. 

Quant aux articles sérieux, il paraît qu'on ne les lit jamais. Ils sont cepen- 
dant toujours très bien faits ; mais ils n'ont d'intérêt que pour leurs auteurs 
qui les lisent vingt fois, qui les relisent aux amis qui ont la bonne fortune de 
les rencontrer, sans jamais se lasser. Pour comprendre cet enthousiasme, il 
faut avoir vu son article imprimé à la première colonne, et le voir entre les 
mains de ce grand public ; voir qu'on le lit, suivre avidement la pensée de cet 
ami inconnu..., on l'embrasserait si on l'osait, on lui révélerait le nom de 
l'auteur. Oui n'a pas connu ces émotions ne peut connaître le rôle du journal : 
c'est une institution utile, bien précieuse pour ceux qui écrivent. » 

Et l'on veut nous faire croire que c'est un Chinois qui a écrit ces lignes! 
Allons donc! Mais... j'aperçois cependant le portrait... authentique dudit 
Chinois; bien plus, sous le portrait je puis lire la signature du colonel, en une 
écriture qui n'a rien des lettres chinoises. Eh bien, je crois que l'on aurait dû 
changer le titre de cet ouvrage et écrire : les Européens peints par un Chi- 
nois... Mais ce qui me chagrine, c'est que ledit colonel n'ait indiqué nulle part 
le lieu de sa naissance en Chine. 

En tous cas, il se lance à fond train contre VŒuvre de la Sainte Enfance, 
en tant que le clergé dit qu'elle sert à racheter des petits Chinois, et il profite 
de cela pour dire que l'Europe seulement connaît le mensonge. 

« Une formule célèbre en Europe a vanté l'art de mentir : « Mentez, mentez, 
il en restera toujours quelque chose! » (Attrappe, barbare!) On ne peut pas 
donner de meilleure preuve de la vérité de ce principe que l'opinion qui s'est 
faite en France sur le sort de certains petits Chinois que leurs cruels parents 
jetaient aux immondices et abandonnaient à la voracité d'animaux domes- 
tiques, hôtes ordinaires de la fange. 

« En soi, cette œuvre de la Sainte-Enfance a un caractère si touchant, quand, 
au nom de l'enfance misérable, on réunit les petits sous de l'enfance heureuse, 
ces sous qui représentent les friandises inutiles et qui deviennent un trésor 



— 162 — 

qu'on ne peut s'empêcher d'admirer et de croire à la fable. Ces pauvres petits 
Chinois jetés aux... Quelle imaginatiou perfide a pu inventer une pareille 
infamie ! » 

Il loue cependant l'œuvre en elle-même, mais en disant bien ce que les 
missionnaires font de l'argent donné, soi-disant pour sauver la vie de pauvres 
enfants. 

« Les missionnaires ont fondé des hôpitaux et des écoles avec les sommes 
provenant de la moisson des petits sous. Ces établissements rendent de grands 
services à la classe pauvre et je n'ai pas à critiquer une œuvre qui fait du 
bien. » 

On s'explique en Europe l'abandon des enfants en Chine, parce qu'ils sont 
extrêmement nombreux et que la misère est très grande. Selon M. Tcheng-Ki- 
Tong, cet argument est essentiellement faux : la misère n'est pas aussi grande 
qu'on veut bien le dire, et il existe un grand nombre de moyens, qu'il énu- 
mère, de protéger l'enfance contre la misère, et parmi ceux-ci, le bon colonel 
trouve tout naturel que le père vende ses enfants, comme il s'extasie ailleurs 
sur cette institution de l'entretien de la concubine au domicile conjugale même. 

Je pense que le colonel Tcheng-Ki-ïong, comme je l'ai dit déjà, ne connaît 
de la Chine que la partie la, plus civilisée. Mais un homme qui n'a rien à voir 
avec la Sninte-Enfance et la religion catholique va lui apprendre ce qui se 
passe dans la Chine méridionale, je veux parler de M. Colquhoun. 

« Dans la journée, nous fûmes témoins d'une scène affreuse. Le cadavre d'un 
enfant nouveau-né, charrié par le courant, vint heurter notre barque. Les bate- 
liers, au lieu de faire preuve d'émotion ou de pitié, se montraient très gais. Ils 
riaient de notre indignation, en criant avec un accent ironique : « Cliow, 
chow » (pâture). Nous ne pouvions nous faire à l'idée que des êtres humains 
eussent assez peu de cœur pour tourner en raillerie une pareille monstruosité. 
C'est généralement le père de l'enfant qui commet cet acte abominable; les 
sages-femmes refusent de prendre la responsabilité d'un infanticide, en disant 
que ce n'est pas leur affaire. Leur principal motif, c'est qu'elles craignent d'être 
bUmiées on mal vues (le mot est doux comme on voit). La mère préfère que 
l'enfant, au lieu d'être noyé, soit donné au premier venu. Il y a des parents qui 
aiment mieux livrer l'enfant à la mort qu'à l'abandon, surtout si c'est une fille. 
Ils en donnent pour raison qu'ils épargnent ainsi à la pauvre créature une 
vie de honte et de misère. » 

Ah ! monsieur le colonel, vous êtes Chinois, c'est vrai, mais vous ne con- 
naissez de la Chine que bien peu de chose, ou bien vous n'en voulez faire con- 
naître que le côté brillant! Mais, me direz-vous, ces choses-là se passent dans 



— 163 - 

le Manzi, sur le lleuve Si-Kiang, et les populations de ces pays sont désignées 
sous le nom générique de Miao-tzù et Man-tzù, termes de mépris employés par 
les Chinois proprement dits. En Chine méridionale il existe divers degrés de 
barbarie. Il en est probablement de même dans les autres parties de l'Empire. 
Un fait certain, c'est que le Chinois plus civilisé donne à celui qui l'est moins 
la gracieuse qualification de sauvage. 

Mais, colonel, jamais les missionnaires (que vous traitez de menteurs), n'ont 
dit qu'ils ramassaient les enfants sur les marches du trône ou dans les maisons 
des riches mandarins des grandes villes : ils les recueillent là où ils les trou- 
vent, et pénètrent dans les pays que vous qualifiez de sauvages, ce qui ne vous 
a pas empêché de les annexer à votre trop large empire, qui craque de toutes 
parts. « Qui trop embrasse, mal étreint ! » Je n'ai pas encore rencontré ce pro- 
verbe au milieu de vos études sur les proverbes et maximes de votre pays. 

Et les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes, acceptant votre dire parce qu'il 
est exprimé dans cette revue qui fait autorité, revue qui a eu tort d'accepter 
votre manuscrit sans contrôle, va s'imaginer que notre clergé avait organisé 
une vaste duperie pour soutirer aux petits enfants desjJetUs sous dans un but 
que vous voulez bien accepter comme louable, mais enfin qui ne serait pas, 
selon vous, celui qui émeut le cœur de la jeunesse et lui fait donner ses petites 
économies. 

J'avoue aussi avoir éprouvé un moment de douce gaité, à la lecture du cha- 
pitre ayant trait aux plaisirs. Selon vous, la Chine serait le pays de la mora- 
lité par excellence, si l'Allemagne, et Berlin en particulier, n'avaient déjà reven- 
diqué ce superlatif, et quant aux ])ateaux de fleurs, ceux-ci ne méritent pas 
davantage le nom de mauvais lieux que les salles de concert en Europe. 

« Il suffirait de conduire en aval de Paris, sous les coteaux de Saint-Germain, 
la frégate qui moisit au pont Royal (je ferai remarquer qu'au moment où la 
Revue des Deux-Mondes publiait ces lignes, il y avait beau temps que ladite 
frégate avait été démolie) et de lui donner un air de fête qu'elle n'a plus (je 
crois bien), pour en faire un bateau de fleurs. 

C'est un des plaisirs les plus favoris de la jeunesse chinoise. On organise 
des parties sur l'eau, principalement le soir, en compagnie de femmes qui ac- 
ceptent des invitations. Ces femmes ne sont pas mariées (il ne manquerait plus 
que cela !) ; elles sont musiciennes, et c'est à ce titre qu'elles sont invitées sur 
les bateaux de fleurs. 

Lorsque vous voulez organiser une partie, vous trouvez, à bord, des invita- 
tions toutes prêtes sur lesquelles vous inscrivez le nom de l'artiste, le vôtre et 
l'heure de la réunion. 



— 164 — 

C'est une agréable manière de passer le temps quand il est trop lent. On 
trouve sur les bateaux tout ce qu'un gourmet peut désirer, et dans la fraîcheur 
du soir, auprès d'une tasse de thé délicieusement parfumé, la voix harmo- 
nieuse de la femme et le son mélodieux des instruments ne sont pas considérés 
comme des débauches nocturnes (oh ! mon Dieu, le mot ne fait rien à la 
chose, et l'on pourrait même dire, si le colonel y tient, que ce sont des rendez- 
vous de haute moralité, surtout si on lit ce qui suit) : 

« Les invitations ne sont faites que pour une durée d'une heure, on peut en 
prolonger le temps, si la femme n'a pas d'autre invitation, — et naturellement 
la dépense est doublée. 

« Ces femmes ne sont pas considérées dans notre société sous le rapport de 
leurs mœurs : elles peuvent être, à cet égard, ce que qu'elles veulent être ; 
c'est leur affaire. Elles exercent la profession de musiciennes ou de dames de 
compagnie, — peu importe le nom, — et on les paye pour le service qu'elles 
rendent, comme on paye un médecin ou un avocat. Elles sont généralement 
instruites et il y en a de jolies. Lorsqu'elles réunissent la beauté et le talent, 
elles sont évidemment très recherchées. Le charme de leur conversation 
devient aussi apprécié que celui de leur art, et on devise sur de nombreux 
sujets qu'il plaît de soumettre au jugement des femmes. On adresse même des 
vers à celles qui peuvent en composer, et il en est qui sont assez instruites 
pour répondre aux galanteries rythmées des lettrés. 

« Quanta prétendre que ces réunions sont tout le contraire et qu'il s'y passe 
des scènes..., c'est absolument fausser la vérité. » 

Il est impossible de ne pas éclater de rire en lisant de pareilles choses, et 
ces femmes avec lesquelles « on devise sur de nombreux sujets » doivent cer- 
tainement donner des leçons de pure vertu; au point que parfois a on peut 
en prolonger le temps, et naturellement... la dépense est doublée. » 

j\Iais au fait, colonel, vous ne nous parlez pas de cette aimable armée chi- 
noise, qui se cache au nombre de 4 à 5,000 hommes dans les petits coins, his- 
toire de surprendre et massacrer 200 Erauçais qui se rendent à Lang-Son sur 
la foi d'un traité ! Il me semble pourtant que ce serait intéressant de savoir ce 
que le colonel Tcheng-Ki-Tong pense de la valeur du corps auquel il appar- 
tient, bien plus que de connaître son opinion à lui, colonel, sur la société euro- 
péenne. 

En somme, meilleure affaire pour l'éditeur que pour le lecteur. 

Gaston d'Hailly. 



— 165 — 



REVUE DE LA QUINZAINE 



ANALYSES ET EXTRAITS 



ROMANS ET NOUVELLES 

Quoique le travail de publication s'arrête, j'allais dire de fabrication, j'ai 
encore reçu un grand nombre d'ouvrages qui méritent d'entrer dans le cadre 
de cette Revue, et je ne pense pas en avoir fini avant la fin du mois d'août 
prochain. 

Voici d'abord un volume de M. Richard de Lesclide, un écrivain gai et spi- 
rituel, plus sérieux d'ailleurs qu'il n'en a l'air, qui raconte un drame d'amour 
sans faire de grands gestes ni pousser des cris féroces. Sous prétexte d'enlever 
au mari la femme qu'il a arrachée par surprise à l'amant éconduit, M. de Les- 
clide promène le lecteur de Paris à Limoges au milieu des péripéties les plus 
comiques et les plus inattendues. 

Cadet, LE Dernier Sgapin, est bien le personnage le plus étrange que Ton 
puisse rencontrer, et anime le récit de sa bonne humeur, de son calme et de sa 
rouerie à déjouer les mesures de jalousie prises par l'homme qui a épousé la 
fiancée de son maître. 

Il y a même dans ce roman comique des tableaux charmants, telle, par 
exemple, cette idylle intitulée Y Aventure de iVf « Catau. 

Il faut que nous revenions sur nos pas, pour dire comment était né, com- 
ment avait grandi cet amour sincère et profond de Jean Louvet pour Lo- 
doïska, — amour exceptionnel dans ce frivole xviii^ siècle, et bien inattendu 
chez celui qui devait écrire un des livres les plus libertins d'une époque où la 
sensualité tenait trop la place du sentiment. 

Une scène de l'enfance de nos personnages, scène qui leur resta longtemps 
en mémoire, fera connaître ce qu'étaient leurs caractères. 

Cette scène avait pour cadre un jardin de la rue Saint- Honoré, assez vaste 
pour l'intérieur de la ville, avec de grands arbres et des murs tout tapissés de 
lierre, un nid de verdure. 

Trois enfants étaient là réunis. Deux garçons de sept à huit ans, fort diflFé- 
rents d'allure et de physionomie, couvraient du tapage de leurs voix le va- 



— 1G6 — 

carme des pierrots. L'un d'eux, ])ruu. sérieux et doux, cliapitrait son cama- 
rade, petit blond elIVonté et bruyant, ({ui lui tenait hardiment tête. 

Quelle était le sujet de la querelle ? Une poupée, que la main téméraire du 
blond avait lancée sur un pommier, où elle était restée accrochée, non sans 
de notables avaries. 

Au pied de l'arbre, dans la posture d'une Madeleine, se tenait une petite 
fille de quatre ans, d'une rare beauté, même pour cet âge où tous les enfants 
sont beaux. Des cheveux châtains bouclés encadraient son visage éploré. Elle 
considérait son infortunée poupée avec de grands yeux pleins de larmes. 

— Elle est bien mal là-haut ! disait-elle; elle aura froid; il pleuvra dessus. 
Jean, je la veuxl 

Jean, qui paraissait être le moins âgé des garçons, et dont nous avons dit 
l'excellente figure, répondit : 

— Tu l'auras, Lolo, je te le promets. 

Et, se retournant vers le blondin, qui le regardait avec des yeux provo- 
quants : 

— C'est toi qui Tas jetée, dit-il; va la chercher. 

— Ah ! ouiche ! répondit l'autre. 

« Ouiche » est un mut d'un sens assez clair et qui témoigne d'un mauvaise 
volonté évidente. Jean le comprit fort bien et posa son ultimatum. 

— Si tu ne vas pas la chercher, Cadet, nous ne jouerons plus avec toi. 

— Je m'en liche. 

— Alors, va t'en ! 

— Je m'en irai, si je veux, et je ne m'en irai pas, si je ne veux pas. 

— Je suis ici chez mon oncle, dit Jean, et Lolo chez sa maman. Toi, re- 
tourne dans ta maison, 

— Ma maison, c'est ici, puisque j'y demeure. 

— C'est un méchant I dit la petite fille. 

— .11 ne veut pas s'en aller ! fit Jean, indigné de cette révolte. 

— Allons le dire à maman. 

— Non, Lolo, il ne faut pas rapporter. Et puis, on nous ferait tous rentrer. 
Attends un peu ! 

Jean, prenant une grande résolution, jeta un regard inquiet, d'abord sur 
l'arbre, ensuite sur sa culotte, embrassa le tronc du pommier de ses petits 
bras, et se mit à grimper résolument. 

Il allait bientôt atteindre les premières branches... 

— Prends garde de tomber ! criait la fillette. 

Mais Jean avait trop présumé de ses forces. Il resta un moment immobile. 



— 167 — 

tenta un dernier effort, se hissa de quelques pouces ; en ce moment la main 
lui manqua, et il glissa au pied de l'arbre, dépité et les larmes aux yeux. 

Inutile de dire que le féroce Cadet se réjouissait hautement de cet insuccès, 
et traduisait sa joie par des chansons et des gambades. 

C'était trop d'être vaincu et raillé à la fois. Jean eut la vague idée de tomber 
à bras raccourcis sur sou camarade, mais il songea à l'effroi que la bataille 
causerait à Lolo, et jugea plus digne de la consoler. 

Il n'y réussit guère ; elle pleurait toujours. 

Ce que voyant, Cadet changea de ton et se mit à se gratter la tête d'un air 
perplexe. 

— Ne pleure pas, Lolo, dit-il, tu vas avoir ta poupée. 

Il mesura des yeux la hauteur où sa victime était juchée, puis s'approcha 
de l'arbre, comme pour y grimper à son tour. L'échec de Jean n'était pas fait 
pour l'encourager. Alors, se frappant le front, il alla vers un hangard caché au 
fond du jardin, y prit une longue gaule, et se mit à battre à grands coups la 
branche qui retenait la poupée. 

M'ie Catau, nom fort à la mode chez les poupées à cette époque, s'inclina, 
chancela, cabriola, et finalement s'élança dans l'espace. Elle fut très 
adroitement attrapée au vol par Cadet, et le drôle la rapporta en triomphe à 
sa petite mère. 

Lolo la reçut dans ses bras, l'enveloppa dans son tablier, la baisa et la 
réchauffa, pendant qu'un beau sourire brillait à travers ses pleurs. 

— Pourquoi l'avais-tu jetée? dit-elle à Cadet avec un reste de ressentiment. 

— Pour te la rattraper, répondit fièrement le polisson. 

Il n'y avait rien à objecter à cela ; Jean lui-même s'associa à une réconcilia- 
tion générale. 

C'est dans ce petit jardin qui portait alors le numéro 190 de la rue Saint- 
Honoré, et qui fut témoin de mille scènes de ce genre que s'écoula l'enfance 
des héros de cette histoire — histoire dont les péripéties, pourn'être pas toujours 
vraisemblables, n'en sont pas moins authentiques. 

Jean-Baptiste Louvet de Couvray était enfant encore, quand il perdit, dans 
la même année, sa mère, puis son père. Il fut recueilli par son oncle, gros 
négociant de Paris, qui prit en main la gestion de sa petite fortune, consistant 
en une ferme d'un assez beau revenu, et qui garda l'orphelin chez lui, pour 
l'élever auprès de sa fille unique. 

Dès qu'ils se virent, le cousin et la cousine se convinrent et s'entendirent. 
Ils avaient l'air, comme on dit vulgairement, d'être faits l'un pour l'autre. 

Jean était le plus bel enfant qu'on pût voir, nous voulons dire le plus beau 



— 168 — 
f^arçon, car sa beauté pâlissait dovaiiL celle de sa cousine. « Lolo, » diminutif 
d'un nom que les romans avaient mis à la mode, voulait dire Lodoïska. Mais, 
quelle que lût la prétention de ce nom héroïque, on ï\e pensait pas à sourire 
eu voyant la fillette qui le portait. 

La tendresse de Jean pour la ravissante créature allait jusqu'à l'adoration; 
la mic^nonne le lui rendait de tout son cœur. Bien qu'il se fût fait son très 
humble esclave, Lolo n'abusait pas de son pouvoir, et leur union était à peu 
près sans nuages. 

Un peu laissés à eux-mêmes par leurs parents, suivant les mœurs de l'époque 
.Jean et Lolo avaient senti leur affection mutuelle grandir de cet isolement. Ils se 
suffisaient l'un à l'autre, se cherchaient au réveil, passaient leurs journées en- 
semble et s'endormaient à la môme heure. 

Jean avait quelques années de plus que sa cousine ; son amitié pour la petite 
avait un caractère protecteur. Il était comme son frère aine : c'est dans ses bras 
que Lolo se réfugiait à la moindre alerte, car il y avait un loup dans leur ber- 
gerie. Ce loup, c'était Cadet, le frère de lait de Jean, représentant l'élément ta- 
pageur et taquin dans le ménage enfantin autour duquel il gravitait. 

Quand on jouait au mariage, ce qui arrivait surtout pendant les jours de pluie 
où l'on ne pouvait courir dans le jardin, Lolo ne voulait épouser que son cou- 
sin, qui ne l'eût pas entendu différemment. 

Cadet se contentait d'être l'organisateur de la fête. C'était lui qui empanachait 
les fiancées de fleurs et de plumets extravagants, et cjui les mariait, étant « cen- 
sément monsieur le curé », avec mille cérémonies réjouissantes et solennelles. 
Après quoi, dépouillé dç son caractère sacré et changé en violoneux il con- 
duisait la noce à travers champs, c'est-à-dire le long des arabesques du grand 
tapis du salon. 

Ce chemin était plein d'incidents inattendus, ruisseaux à traverser, haies à 
franchir, rivières dans lesquelles on se noyait quelquefois ; la mariée y courait 
des dangers sérieux. 

A travers ces comédies, ces beaux enfants étaient de véritables enfants, pas 
plus sages qu'il n'est utile de l'être, et qui avaient quelquefois affaire au mar- 
tinet, grand moyen d'éducation du temps. Nous devons avouer qu'ils avaient 
sur la conscience certains pillages de l'armoire aux confitures, chasses à courre, 
où le chat de la maison, bien contre son gré, remplissait le rôle de cerf dix 
cors, et mille petits détails de la vie enfantine, tels que pantalons déchirés 
robes frippées, vaisselle cassée, hannetons trempés dans l'encre, choses sur 
lesquelles il serait malséant d'insister. 

Bref, nos héros n'étaient pas tout à fait des anges, quoiqu'ils en eussent 



— 169 — 
l'apparence. Mais leur heureuse enfance, dans ce jardin plein de fruits défen- 
dus, et en dépil du tentateur Cadet, n'en resta pas moins comme un paradis 
dans leurs souvenirs. » 

Hélas ! pourquoi fallut-il que ces pures amours, écloses dès l'âge le plus 
tendre fussent traversées par des peines si cruelles? Mais Cadet était là et sut, 
par son génie, arracher aux bras sénils de Dubourg, Lolo, celle qui n'eût 
jamais qu'un amour au cœur, et qui fut tant de fois mariée par ledit Cadet, 
alors quïl perchait M"e Gatau au plus haut des branches des pommiers. 

La petite Zette, par M. Jules Case, est un roman qui n'est pas sans avoir 
de parenté avec le précédent. Là aussi, nous voyons deux enfants jouant entre 
eux dès l'enfance ; ils s'aimaient, mais les hasards de la vie les ont séparés. 
Marcel n'a pas su comprendre les trésors d'alnour qu'il eût rencontrés chez 
la compagne de ses jeux enfantins ; il est parti, s'est jeté dans la débauche et, 
lorsque, écœuré des amours faciles^, il a voulu retrouver la petite Zette, il était 
trop tard, Zette était retournée à Dieu, brisée de chagrins et emportant son 
secret. 

Marcel, lui, oublie, il en épouse une autre : C'est la vie ! 

L'étude de ce caractère de Marcel est intéressante, le roman écrit en excel- 
lent français il n'a rien de particulièrement immoral quoiqu'il laisse pénétrer 
le lecteur dans les boudoirs, mais l'auteur a eu soin d'intercepter la lumière 
sous le capitonnage des rideaux. 

Parmi les romans de M. Jules Claretie, il y en a de tant de genres différents, 
que les classer serait assez difficile. Celui qui vient de paraître, le prince 
Zilah, quoique sous-titré : Roman parisien, est bien plutôt un gros drame 
hongrois, dans lequelon voit un individu, Michel Menko qui, pour rendre 
à l'héroïne du roman certaines lettres compromettantes au moment où elle 
va épouser le prince Zilah, prétend obtenir les faveurs de celle-ci. — Ce n'est 
pas précisément neuf, mais le talent de M. Jules Claretie supplée à l'imagi- 
nation qui me semble un peu faire défaut ; mais tant qu'à choisir parmi les 
nombreux romans de l'auteur de Noris, je laisserais le Prince Zilah à ses 
désespoirs s'écrier tout seul : 

« — Il faut pourtant vivre ! Si vivre poignardé, c'est vivre ! » 



J'aime mieux, et de beaucoup, le Sous-Préfet de Chateauvert. de M. Gil- 



— 170 — 

bert Steuger. Ou y trouve des peintures de mœurs provinciales présentées 
avec une vérité frappante, et toutes ces dames férues d'amour pour le beau 
sous-préfet sont d'aimables personnes que tous nous avons connues dans nos 
retraites en quelques villes éloignées de la capitale. Il y a là-dedans un sermon 
de charité qui m'a plu au delà du possible. 

* » 

La Voix d'or, par M. J. Ricard, montre que certaines personnes douées des 
qualités de la voix, n'ont pas toujours celles du cœur, et que la reconnaissance 
envers ceux qui les ont amenées aux plus haut sommets de la gloire lyrique 
n'est pas à la hauteur des monceaux d'or qu'elles savent amasser et... faire 
fructifier. Roman peu aimable pour les divas et qui prémunit ceux qui seraient 
tentés de chercher à les épouser contre les espérances (|u'ils auraient d'avoir 
une femme aimante, caressante..., etc., on m'entend. 



Autant j'aime les nouvelles de J.-K. Huysmans, autant je crains les longueurs 
de ces interminables études, délayées en une phraséologie pénible à digérer. 

A Rebours, c'est le roman de la vie d'un blasé, roman plein de qualités et de 
défauts, mais (|u'il est bon de ueprendre qu'à petites doses: assemblngo bizarre 
de mots, d'utopies, de vérités et de phrases creuses; et cependant un type 
trouvé et admirablement peint, ce duc .Tean rêvant à une Thébaïde rafllnée. à 
un désert confortable, à une arche immobile et tiède, où il se réfugierait loin 
de l'incessant déluge de la sottise humaine. 



L'E.NFAXT d'une Vierge, par m. Alfred Sirven, Conte orieiitaLwnaioWe cou- 
verture ;de volume, et un titre ! . . . Ali ! j'oubliais : charmants dessins de 
Glarice et F aria. 

L.v Maison de Famille, par M. Maryan.est un des plus agréables romans q.io 
l'on puisse lire : Intérêt du récit, charme du style et moralité de l'ouvrage co 
rencontrent au milieu de péripéties variées etattachantes. Cette vieille maison 
ayant appartenu à une ancienne et noble famille, aujourd'hui dispersée par 
la nécessité de suppléer aux revenus qui ont disparu et qui peu à peu re- 
cueille les épaves meurtries de ses membres (jui viennent y chercher asile 
contre les adversités, est vraiment le seul lieu de refuge qui puisse ouvrir ses 
portes à toute cette parenté qui, réunie. ])eut encore faire face aux besoins de 
l'existence, tandis que, dispersée, chacun de son côté, s'en va battant Tailo 



— 471 — 

et traînant la misère. La ligure de JaequetteDumarais est excellemment traitée. 



Adèle, par M. Faustin Josselme, raconte l'aventure d'une femme galante qui, 
sous le second empire, faisait arrêter ses amants après les avoir ruinés. Il 
n'était pas difficile alors d'obtenir une sorte de « lettre de cachet » et de se 
débarrasser d'un homme gênant : une dénonciation suffisait. M. Faustin Jos- 
selin a plus d'imagination que d'habitude de la plume, et peut-être bien 
serait-ce un bon conseil à lui donner que de l'engager à ne pas persévérer 
dans le genre où il vient de s'essaver. 



Je n'en dirai pas autant de M. Georges Maldague, dont la Parigote 
obtiendra un succès justement mérité. Du premier coup, il s'est placé dans 
les rangs de nos conteurs populaires les plus habiles et les plus séduisants. 

C'est l'histoire d'une pauvre petite Parisienne prise par un misérable villa- 
geois aux Enfants-Trouvés, et qui, abandonnée aux mauvais instincts, devient, 
par sa beauté, une de ces puissances fatales et terribles semant partout sur son 
passage la ruine, la honte, le deuil et le désespoir. 

Des scènes émouvantes, des situations on ne peut plus dramatiques, un peu 
outrées même parfois donnent à ce roman une saveur qui^plaira certainement 
aux lecteurs qui recherchent les scènes violentes et les émotions terribles. Il 
est certain qu'ils trouveront tout cela dans ce récit. La scène de l'arrestation 
de Dominique Herbiot et celle de l'échafaud suffiraient à M. Georges Maldague 
pour se faire une clientèle suivie. 

» ♦ 

La simple histoire de la Rustaude, racontée par M"^ Zénaïde Fleuriot avec 
le charme que cet écrivain sait mettre dans ses récits moraux, est, comme elle 
le dit elle-même, une poignée de ciment apportée à la digue que les esprits 
éclairés et les cœurs généreux dressent devant le torrent de l'émigration à 
l'intérieur. 

Qui ne sait que cette émigration fatale dépeuple les campagnes sans profit 
pour les villes et enlève à l'agriculture les bras nécessaires pour entasser dans 
les grandes cités une multitude d'êtres qui deviennent le jouet, l'embarras et 
parfois les victimes d'une civilisation égoïste. 

Monique n'a pas voulu épouser un paysan; malgré les conseils des siens, 
elle a lié sa vie à un Parisien qui, dans la grande ville, a dévoré en peu de 
temps l'avoir de la paysanne. Tous les malheurs l'assaillent, la misère, la 



— 172 — 

maladie. Elle perd son mari et n'a qu'une joie suprême, celle de venir mourir 
au foyer paternel. 

On vient de publier chez Galmann-Lévy un volume contenant quatre nou- 
velles de ce conteur agréable, de ce publiciste courtois, de cet auteur drama- 
tique plein de verve qui avait nom Paul Parfait. La première de ces quatre 
nouvelles, Petit-Pierre, donne son nom au volume. Elle n'était pas terminée 
lorsque Paul Parfait nous quitta à l'âge de quarante-deux ans, et ce fut 
M. Gh. Deslys qui voulut bien se charger de rassembler les notes de Paul 
Parfait et d'achever Petit-Pierre. C'est un récit dramatique et touchant à la 
fois, montrant un fils réhabilitant la mémoire de son père. Les quatre nou- 
velles qui composent ce volume sont honnêtes et d'une valeur rare. 



Ce sont aussi quelques nouvelles et des souvenirs de voyages qui composent 
le volume de M. A.-R. Rangabé, La. Cravache d'or, titre de l'un des récits de 
cet écrivain de distinction. 

La Cravache d'or est un épisode de la guerre d'Afrique, qui se place 
vers 1841, 

Richard Duvallon, greffier du tribunal de première instance d'Alger, aime 
une jeune fille, Julie, jeune personne accomplie et légèrement coquette, ainsi 
qu'il convient à une beauté autour de laquelle papillonne un groupe nombreux 
d'officiers et de fonctionnaires. Julie est assez indifférente aux soupirs ardents 
de Richard, elle est passionnée de gloire militaire. 

— Si j'étais un homme, dit Julie en regardant un bel officier, je voudrais me 
faire soldat. C'est la seule carrière qui soit digne d'un homme. Qu'y a-t-il de 
plus beau que de s'appuyer sur sa propre vaillance, de ne craindre personne 
et de pouvoir aussi défendre et sauver ses amis ? 

— Est-il indispensable, fit Richard piqué au vif par ces paroles irréfléchies, 
que la vaillance ne se trouve que sous l'uniforme du soldat? 

— Au moins, répliqua la jeune fille rieuse, vous ne nous persuaderez pas 
qu'il faut l'aller chercher sous la toge du juge. 

— Quand viendra l'heure de l'épreuve, dit Duvallon, nous verrons où se 
cache la vraie bravoure, 

— Oh ! Monsieur, reprit Julie, vous nous renvoyez aux calendes grecques. 
Hier, j'ai fait une promenade à cheval jusqu'à la grande fontaine, et là, sous le 
platane, j'ai oublié ma cravache d'or. J'ai tantôt proposé à M. le comte 
Lafi'iièr.^ de me la raitporlcr domain, mais il m'a répondu que c'était impos- 



— 173 — 

sible, car les Arabes occupent les alentours. Si vous êtes le héros que vous 
dites, voici l'occasion d'eu fournir la preuve. Apportez-moi ma cravache, et je 
vous décernerai la couronne de la bravoure. 

Hélas! Richard eut la fatale pensée d'aller cliercher l'objet, il réussit à 
découvrir la cravache, à s'en emparer au milieu de mille périls; mais, fait pri- 
sonnier par les Arabes, il est emmené dans leur camp. Le lendemain, un des 
Arabes rapportait ce qu'avait demandé Julie, mais on ne revit pas Ricliard. 

Une expédion fut envoyée à sa recherche. On apprit qu'il était retenu dans 
les gorges de Bab-el-Sara, mais les Français ne purent s'en emparer. 

Ce que n'a pu la valeur, le dévouement peut l'entreprendre, et Julie, seule- 
ment accompagnée de son fidèle Yousouf, fait ce que l'armée entière n'a pu 
accomplir malgré sa bravoure. C'est par la ruse qu'elle délivre celui qu'elle 
aime aujourd'hui et qui a fait preuve pour elle, pour sa fantaisie, d'un courage 
héroïque. 

Les Souvenirs de voyage, qui accompagnent ce récit très dramatique, sont 
des impressions recueillies pendant le séjour de M. A.-R. Rangalie en Gi'èce. 

L'amour passionné qui enfièvre et détraque, l'amour doux et tendre qui 
remplit la vie de bonheur, tous les rêves, toutes les extases, toutes les ferveurs 
de la possession et du désir, tel est le thème sur lequel M. René Maizeroy a 
écrit sou nouveau livre : la Joie d'aimer. 

Tous les lecteurs des journaux à la mode connaissent le genre gai et pim- 
pant de l'auteur de Celles qui osent et de tant d'autres fantaisies plus ou moins 
folichonnes et, lorsque la Joie d'aimer est illustrée en plus de bon nombre des 
vignettes si adorables que le crayon de Besnier sait créer pour ces sortes de 
volumes, on emporte avec soi un bon compagnon de route qui vous raconte 
tout le long du chemin des histoire à vous faire pâmer de rire et rougir quel- 
quefois, tant elles sont corsées. 

Hum ! hum, Entre les lignes, c'est déjà bien assez, monsieur Maurice 
Montégut, délire ce que vous avez écrit, sans chercher encore ce que vous auriez 
voulu y mettre. C'est bien assez raide comme cela, et des histoires comme vos 
Jouets brisés feraient rougir un cuirassier jusqu'au blanc des yeux. 

— Les Scènes de la vie fantaisiste, de M. Arthur Heulhard, me plaisent 
infiniment. Sous une forme originale, cet écrivain de bonne compagnie peint 
la vie telle qu'elle est, et montre que l'on peut intéresser et amuser sans avoir 
recours aux recherches de l'érotisme. Les personnages qu'il présente, on les 



- 174 — 

a connus, et peut-être bien est-ce à nous-mêmes qu'est arrivée cette aventure 
qui se réduit à une syllabe : pan ! 

Le matin de ce jour-là, le premier do l'an, je me levai pour courir aux étrennos. 
La gelée avait gravé ses fougères sur les vitres de ma chambre; j'ouvris la 
fenêtre, et dans le jardin, un jardin de province à grands carrés poudrés à 
blanc par la neige, j'aperçus mon ami Gélestin. Je me souvins que j'avais 
rendez-vous avec Gélestin, et pour rien au monde, je ne lui aurais manqué de 
parole. 

J'avais pour Gélestin une admiration sans borne. Son portrait vous la fera 
comprendre et môme partager. 

Gélestin eût pu chanter comme Lindor : Ma naissance est commune. Mais 
ajouter : Mes vœux sont ceux d'un simple bachelier, c'eût été d'une impos- 
ture à rendre des points aux faux Smerdis. 

J'allais avec lui en classe, et je déclare que je n"ai jamais connu personne 
d'aussi paresseux que Gélestin. Pourtant j'ai fait deux collèges communaux, 
un lycée et une institution préparatoire au baccalauréat. A l'école, Gélestin 
regardait le maître avec une indifférence qui tenait du mépris. Pour lui, les 
livres n'existaient qu'à cause des marges, sur lesquelles il dessinait des 
soldats d'un seul trait de plume ; mais je ne crois pas qu'il ait jamais regardé 
dans le texte. Quand on lui achetait une main de papier dit écolier, il en dé- 
tachait les feuilles, versait de l'encre dessus, les pliait, les ouvrait ensuite à 
deux battants, et contemplait durant de longues heures les merveilleux 
ramages du noir liquide. Interrogeait-on Gélestin sur un point d'orthographe, 
il se levait sans émotion et restait la bouche hermétiquement close. Gepen- 
dant, s'il était puni, il s'asseyait sans honte et présentait sa défense en disant : 
« On peut bien se tromper ! » De l'antiquité, dont on lui proposait souvent les 
exemples, il n'avait liérité que du stoïcisme devant l'étude et de l'impassibilité 
devant la répression. Sous ce rapport, c'était un caractère. 

Tout ce qui émanait de lui était pratique. Précoce en toutes choses, il me 
communiqua les premiers romans que je lus, avec la manière de s'en servir 
sans être inquiété. Il avait totalement renoncé à ceux de la collection Ghar- 
pentier. parce qu'elle ne contient ni Pigault-Lebrun ni Paul de Kock, et que 
son format faisait sur la table une saillie dénonciatrice. Dès qu'il en eût re- 
connu les inconvénients, il donna la préférence aux livraisons Barba qui 
s'aplatissent et se dissimulent facilement entre les cartes d"un atlas, et, à 
partir de cette découverte, il se fit remarquer par une passion incoercible 
pour la géographie. Penché sur un atlas incommensurable, un crayon à la 
main, il fei,î?nait de calquer les continents, les mers, les lacs, les montagnes 



— 175 — 

et les cours capricieux des fleuves : en réalité, il dévorait le Hussard de Fes- 
hei7n. Quand le maître descendait de la chaire pour inspecter les tal)les, 
Célestin tournait dignement les feuillets et les ouvrait à une carte préparée 
pour rétude , en garçon soucieux d'éclaircir par la comparaison un point 
obscur de la machine ronde. Il reprenait sa lecture aussitôt que le maître, 
rapprochant cette assiduité fiévreuse du rang infime de Célestin en géogra- 
phie, était remonté à sa place, avec la conviction que les Français sont 
réfractaires à cette branche trop dédaignée de la science. 

Mais le génie de Célestin, ennemi des grammaires et des lexiques, éclatait 
fortement dans la mécanique et dans les arts industriels appliqués à la récréa- 
tion, et c'est par là surtout qu'il m'avait conquis. 

Non seulement Célestin parvenait à faire bouillir du chocolat dans son 
pupitre avec une lampe à esprit de vin (il n'avait renoncé au café qu'à cause 
de la subtilité de son parfum), mais encore il fabriquait du cidre et du poiré 
avec des fruits enfermés dans un bocal. Chacun s'inclinait devant cette royauté 
de l'intelligence. 

Hors de classe, l'imagination de Célestin ne connaissait plus de frein. Il 
avait des aptitudes de trappeur de l'Arkansas. Il déboulonnait les volets pour 
en faire des pièges à oiseaux, il plongeait dans l'eau des treillis d'osier qu'il 
levait perfidement avec une corde pour surprendre les ablettes, et construisait 
des cages d'un travail ébouriffant. C'était le bénédictin de la polissonnerie. 
Joignez à cela un talent d'assimilation qui mettait la nature en défaut : Cé- 
lestin, avec deux doigts passés dans sa bouche, imitait le chant du loriot 
comme s'il eût été élevé dans un tronc d'arbre : rien de ce qui était animal ne 
lui était étranger. 

Il ameutait les chiens à faire crever de jalousie les roquets et les bouledogues, 
et si la fantaisie lui eût pris de réveiller le pays une heure plus tôt, il eût pu 
supprimer l'ouvrage des coqs et les acculer à la grève. Avec des dons aussi 
rares, Célestin m'avait fasciné. 

Je m'habillai bien vite et sortis sans rendre mes hommages à mon père, 
qui ne m'eût certes point autorisé à rejoindre Célestin. Mon père connaissait 
ses opinions en matière d'éducation ; il combattait par le raisonnement l'in- 
fluence qu'elles pouvaient avoir sur la mienne, et il m'avait menacé de me 
faire porter un fond « d'inexpressible » en peau la première fois que je ren- 
trerais avec un pantalon déchiré. Cette perspective, suspendue sur mon indi- 
vidu au rebours de l'épée de Damoclès, me terrifiait. Idée d'enfant, car depuis 
j'ai vu ce vêtement honorablement porté par la cavalerie. 

Célestin m'approuva fort d'avoir secoué le préjugé des souhaits de bonne 



— 176 — 

année dans la famille. Tl pensait qu'il dépendait de soi de s'organiser une 
félicité de tous les jours par une inaltérable philosophie. Lui. il se promenait 
dans la vie comme Robinson dans son île, et s'était arrangé pour vivre sans le 
secours d'autrui ! Je différais de lui sur ce point, et mon grand-père m' ayant 
(lit que l'argent était aussi bien le nerf de la paix que celui de la guerre, jr- 
lui avais retourné l'argument en lui demandant cent sous. Cent sous, entendez- 
vous ! Non pas cinq francs ! Cent sous, représentés par une seule pièce à l'effigie 
de Louis Philippe, un soleil en argent, quoi ! 

Je fis luire ce disque énorme à l'œil de Célestin, qui s'emplit d'une douce 
buée. Évidemment Célestin était touché. Il calculait tous les avantages de la 
fortuno. il supputait les plaisirs indigestes que procurait cette pièce savam- 
ment dépensée : les bâtons de sucre de pomme enveloppés d'espagnoles à 
l'éventail provocant, les tambours à grelots sonnant comme des mules de con- 
trebandiers, les pains d'épice découpés en forme de Mossieu le maire, l'acre 
volupté du premier tabac fumé et, qui sait ? un carafon d'eau-de-vie peut- 
être ! 

Le programme de la journée fut immédiatement arrêté et exécuté de 
point en point. La plus forte dépense inscrite à notre budget était la consom- 
mation alcoolique. Les produits de la veuve Amphoux n'avaient point encore 
pénétré dans les provinces : nous bûmes de Vextr'a-fine qui alluma des cra- 
tères dans nos estomacs. Célestin cana, le lâche ! et s'alla coucher. 

Je restai seul avec mes remords et ma gastralgie, j'avais plutôt l'air d'un 
Polonais que d'un [Morvandeau. Cependant il fallait rentrer, et rentrer sans 
être vu; je savais que la nuit porte conseil, et je nourrissais l'idée qu'elle 
apporterait peut-être à mon père le bon conseil de me pardonner. C'était puis- 
sament raisonné. 

J'affermis mon pas, je me blottis contre le mur de la maison, je me glisse 
auprès de la porte, je risque un œil dans le couloir, je n'entends pas de bruit, 
je ne vois rien. Je pose la main sur la rampe de l'escalier, je respire, je suis 
sauvé; quand tout à coup... Pan! 

A l'endroit où ma colonne vertébrale me fait faux bond, la poussée carac- 
téristique d'iuie botte lancée à plein jarret venait de se f:iire sentir. Je crus 
que je devenais montgolfière! Mais je ne me retournai même pas. Je devinai 
que ce coup de botte était l'emblème de l'autorité paternelle légitimement 
irritée. 

Il y a vingt ans de cela. 

VA\ bien! quand je pense à ce coup de pied quelque part, mon cœur se j 
serre à la pensée que colni qui mo l'a donné n'est plus là pour recommencer. 



— 177 — 

Aux approches du jour de l'an, dans le vide injuste et brutal qu'il creuse 
à ceux qui n'ont pas de famille, je bfdlle aux boutiques et je m'attriste. Je 
donnerais tout pour que mon père pût encore me tirer l'oreille comme à un 
gamin, et je l'embrasserais pour la peine. 

Une chose me console pourtant. 

Chaque année, je reçois par la poste, une carte sur laquelle on lit : 
« Célestin, régentde sixième, répétiteur d'histoire... et de géographie. » Pigault 
Lebrun mène à tout. 

Cette petite fantaisie n'est-elle pas jolie et ne laisse-t-elle pas place à des 
rêveries remontant loin, loin, dans notre jeunesse. 

Voici maintenant une série de volumes contenant de petits récits, contes ou 
nouvelles. Les Liaisons dangereuses d'aujourd'hui et autres histoires, 
un des recueils les plus originaux de scènes et fantaisies que l'on ait publiés 
depuis longtemps, dans lequel je recommanderai particulièrement les Pay- 
saunes du boulevard, historiette qui dit en quelques pages ce que prouve 
M"*^ Zénaïde Fleuriot dans son roman la Rustaude. Ah ! oui, Valéry Vernier a 
bien raison : « Que les campagnes se le disent : Paris lâche rarement sa 
proie! » 

— En Pleine Fantaisie. — Ce titre, qui rappelle aux lecteurs du Gil-Blas 
tant de pages charmantes d'un de leurs écrivains préférés, est celui d'un vo- 
lume nouveau d'Armand Sylvestre. Ce n'est plus au conteur abracadabrant des 
Aventures du commandant Laripète que nous avons affaire. C'est au poète, 
tour à tour gai et attendri, aussi habile à manier la prose délicate que les vers 
superbes. C'est un régal de lettrés une série d'impressions émues, où le rire et 
les larmes se rencontrent, un traité de philosophie douce et amoureuse, 
œuvre originale au plus haut chef, de ce curieux esprit dont les œuvres sont 
si diverses et les genres si différents. Ce nouveau recueil est certainement le 
meilleur des ouvrages d'Armand Sylvestre. Un nouveau venu, dans l'art de 
l'illustration, qui débute par un coup de maitre, M. Jean Beaudouin, a orné ce 
volume de choix de ravissants dessins. 

— Encore un très agréable volume de récits détachés: au Pays du mistral, 
par Noël Blache, qui sait raconter les choses les plus drôles du monde sans 
se lancer dans la voie parcourue par les gens qui aiment les lieux qui sentent 
mauvais. Lui c'est au pays du soleil qu'il écrit, là où le jour est éclatant, le ciel 
bleu et les nuits sereines. 

Ce pays, — c'est toi, Provence embaumée, 
Pavs du félibre et du troubadour 



178 — 

Oui chantait, — vaillaut, — sa romance aimée, 
Au seuil des palais, dans les cours d'amour. 

Terminons cette longue revue de volumes, qui sauveront de l'ennui d'une 
journée en chemin de fer ou de quelques heures de solitude à la campagne les 
nombreux amis qui nous quittent pour chercher un air plus frais que celui 
devenu irrespirable à Paris, en annonçant un nouveau livre de Pierre Yéron. 
Paris qui grouille. Ce titre me plaît peu, il a un petit fond canaille qui jette 
un froid, mais c'est si difficile de trouver un titre pour un recueil de morceaux 
détachés qui ne se tiennent par aucun fil. Cependant, dans ces chapitres endia- 
blés, la fantaisie amusante et saine du spirituel écrivain se donne ample car- 
rière; c'est bien, en effet, Paris qui s'agite et défile, Paris pris sur le fait, au jour 
le jour, en plein mouvement. Pauvre Paris ! en voilà une ville qui est désha- 
billée de la belle façon et qui ne peut cacher ni ses charmes ni ses imperfec- 
tions ! 

On fait tant et tant de livres pour la campagne, où. parait-il, on ne s'amuse 
pas tant que cela, puisque l'on a continuellement besoin d'un compagnon, que 
je finirai par croire que chacun se sauve là-bas bien plus par genre que pour 
se distraire. Quant à respirer ? Au moins on arrose les rues de Paris, voire 
même, les allées du Bois, tandis que les municipalités campagnardes n'en 
sont pas encore là pour les chemins vicinaux. — Paris a du bon ! 

Alexandre Le Clère. 



179 — 



POÉSIES 

L'Étoile sajnte, poésie de M. Albert Jounet et éditée luxueusemeut à la 
librairie des bibliophiles, est un poème estatique cbautant raïuour de Dieu 
dans un langage enflammé de désirs inassouvis. 

C'était dans un jardin plein de fleurs et de roses, 
Et l'amour s'unissait à la gloire des cieux 
Pour chasser les désirs et les langueurs moroses, 
Et bénir ma pensée en enchantant mes yeux. 

Les anges descendaient dans le jardin mystique, 
Et les femmes, offrant de merveilleuses fleurs, 
Répondaient par leurs chants au céleste cantique, 
Chants doux comme leur grâce et purs comme leurs cœurs. 

Et nous abandonnions aux heures fortunées 
Nos rêves, nos chansons, nos rires, nos baisers, 
Affranchis de la mort comme des destinées. 
Rois par l'oubli du mal et de nos fers brisés. 

C'était la liberté, les longues causeries, 
Les profonds souvenirs et l'espoir immortel, 
Les jeux et le repos dans les fraîches prairies, 
La jeunesse du monde et la beauté du ciel. 

C'était l'amour, la paix, la vie et la lumière, 
L'amour qui guérit l'âme et possédera Dieu; 
L'amour vivant éclat des roses du mystère. 
Ciel brillant de rayons et couronné de feu. 



Le vent du soir mourait en plaintes étouffées, 
L'épouse de ses bras m'enlaçait doucement. 
Et l'odeur de la mer se mêlait, par bouffées, 
Aux parfums que les fleurs exhalent en dormant. 

L'unité de nos cœurs et l'extase infinie 
Exaltaient mon amour au delà du désir 
Pour posséder en moi l'essence de sa vie 
Et le frisson divin qui ne peut pas mourir. 



— 180 - 

Nos lèvres et uos maius suuireiit en silence, 

Les deux, tremblant d'amour et de bonheur fervent. 

Aux anges enivrés chantaient notre espérance, 

Et nos cœurs, sans mourir, voyaient le Dieu vivant. 



mon Dieu, mon Époux, viens déchirer mon être 
Épouvante mon cœur, dévore ma pensée, 
Mais qu'au Dieu de l'amour ma douleur enlacée 
Étreigne ta chair même et meure pour renaître ! 

Ton amour est plus beau que le ciel de l'automne. 
Ton cœur est plus vivant q'une rose de flamme. 
Et ton désir, mon Roi, s'élance dans mon âme 
Comme un rouge soleil dans la mer qui frissonne... 

Cette poésie, peut-être un peu trop embrasée, est une réponse aux « blas- 
phèmes » et aux négations impies ; mais, d'un côté comme de l'autre, les exa- 
gérations sont dangereuses. 

A. Le Clêre. 



— 181 — 



BULI^ETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



Le Charlatanisme social ? 

Que faut-il entendre par ce titre qu'on pourrait, de prime abord, trouver 
quelque peu étrange ? 

Le R. P. Félix, l'auteur du volume qui porte ce titre, entend cet empirisme 
moderne prônant au milieu de nous VînfaillîbUité de ses remèdes humains, 
pour nous guérir de notre socialisme, c'est-à-dire de notre mal social : infail- 
libilité chimérique, dont l'auteur se propose de montrer l'absolue inanité. 

Des hommes ont cru pouvoir nous guérir du socialisme, et, malgré les 
leçons de l'expérience révélant chaque jour l'insuffisance et souvent même le 
danger de leurs remèdes, des hommes le croient encore ou du moins affectent 
de le croire ; et ces prétendus guérisseurs, par tous leurs expédients, tous 
leurs essais et tous leurs palliatifs toujours inutilement renouvelés, roulent, 
avec la société malade, dans un cercle fermé, où la souffrance ramène la souf- 
france. 

C'est ici que se révèle au grand jour' sur tous les tréteaux de la publicité 
contemporaine, ce que le R. P. Félix ne craint pas de nommer le charlataniS7ne 
social. 

On voit venir tour à tour tous les expérimentateurs avec leurs topiques : 
topiques nécessaires, topiques uniques et toujours proclamés infaillibles. 

— Moi, dit un savant, j'ai dans la science la solution de l'énigme sociale 
qui effraye et tourmente l'humanité vivante. 

— Moi, dit l'économiste, j'ai, dans les progrès de notre économie moderne, 
le moyen matériel, mais infaillible, de diminuer et môme d'abolir bientôt la 
misère, et, par là, d'arracher du corps de la société le chancre du socialisme. 

— Moi, dit le philosophe, je trouve dans ma philosophie le secret d'ouvrir 
les âmes à la donation volontaire des biens, et de supprimer par cette libre do- 
nation l'antagonisme entre les riches et les pauvres, cause permanente des 
agitations du socialisme. 

— Moi, dit un autre, je suis philanthrope, et je trouve dans ma philan- 
thropie le secret humanitaire de l^iire cesser la guerre entre le propriétaire 
et le prolétaire, entre le patron et l'ouvrier, entre ceux qui possèdent et ceux 
qui ne possèdent pas. 



- 182 — 

— i\Ioi, (lit Tin politique, je suis légiste et liomme d'État: j'ai, dans l'auto- 
rité de la loi et dans la bienfoisanco légale, le moyen absolument efficace de 
tuer le paupérisme, et, avec lui, comme conséquence, le socialisme, ce fruit na- 
turel du paupérisme. 

— Moi, dit un sixième, je suis l'homme de lajustice ; je nie la charité, ou je 
reconnais comme capable de remédier au mal social que la charité qui se fait 
au nom du droit : je proclame la cltarité-Jusiice, et j'appelle, comme unique 
moyen de salut, la revendication populaire, et la liquidation sociale. 

— Moi, dit un septième, initié à divers titres aux besoins du monde des 
travailleurs, je sais que la question ouvrière renferme l'énigme delà question 
sociale, et j'en ai trouvé la solution dans l'organisation du travail et l'union 
des travailleurs. 

— Moi, dit enfin l'homme de la violence, du socialisme de la tor^die et du 
poignard, convaincu de l'inanité de tous les autres moyens pour fonder l'éga- 
lité humaine et l'équilibre social, je ne vois que dans la force le secret de 
rétablir, par l'airranchissement du peuple et la destruction des tyrannies qui 
l'oiipriment, la véritable harmonie sociale dans le règne de lajustice populaire. 

Oue faut-il penser de l'efficacité de ces remèdes et des promesses de ceux 
qui les vantent? 

Tel est le sujet des réflexions auxquelles se livre le H. P. Félix, dans le 
cours de l'ouvrage sur lequel nous appelons ici l'attention de nos lecteurs. 

Après avoir établi que, parmi tous les charlatans les plus dangereux 
sont ceux qui demandent l'identification et la confusion de la justice 
et de la charité, en un mot que le malheureux n"a pas le droit à la 
charité, l'auteur prouve que le socialisme d'Etat est encore le pire remède 
et le plus redoutable de tous, car, au lieu de pouvoir nous guérir de la lèpre 
qui nous dévore, il nous menace lui-même d'un mal irrémédiable; parce que, 
contre l'J^^tat, maitre absolu de tout, nous n'aurons plus la puissance de nous 
défendre, et peut-être plus même la puissance de protester ; contre un l^tat 
armé de toutes les grandes forces de la nation, que pourraient en effet les ten- 
tives de la défense et les protestations du droit. 

Le R. P. Félix indique, lui aussi, sa panacée universelle, il dit : 

« Il faut que tous enfm, sous peine de périr, nous sachions reconnaître que, 
pour nous guérir de notre nuil humain, il faut le remède divin, et que les 
redoutables problèmes soulevés devant nous par le socialisme, n'ont et ne 
peuvent avoir comme nous l'avons montré dans un précédent volume, de vraie 
solution que dans le christianisme et par le christianisme. » 

L"autcur, évidemment, ajoute une théorie à d'autres théories. Il ne s'agit pas 



— 183 — 

de dire : ï II faudrait faire ceci. » il faut montrer la chose pratiquement, et 
nous n'avons rien trouvé qui nous montrât la solution dans le volume du 
R. P. Félix. Le peuple s'est retiré du clergé, peut-être parce que le clergé s'est 
inféodé à la politique, à une certaine politique, mais, nous qui avons entendu 
bien des fois le R. P. Félix, savons pertinemment que sa parole fme et choisie 
s'adresse bien plus à des auditeurs de race qu'au peuple qui boude un peu, 
môme beaucoup, d'avoir été abandonné à lui-même. Lorsque l'on regarde les 
choses au-dessus de l'esprit de parti, on s'aperçoit que le peuple est aussi 
malléable que possible, et que le diriger est aussi facile que l'irriter : seule- 
ment, il est le nombre, et se précipite comme un torrent que rien n'arrête. 
Il faut le laisser passer, lui créer même un lit régulier, l'endiguer en semant 
ses rives de verdure et de fleurs ; en somme, ren(;hainer sans qu'il s'en aper- 
çoive, mais ne jamais lui résister de front; c'est, et il sera toujours un 
enfant ! 

— L'ouvrage de M. Claude La Marche, Traité de l'Epée, est un ouvrage 
spécial dont le titre suffit à indiquer de quoi il traite. L'ouvrage, tiré luxueu- 
sement et illustré par M. Marins Roy est un livre de bibliothèque intéres- 
sant à consulter. 

— Le livre de M. Albert Bataille: Causes criminelles et mondaines, forme 
le 4e volume d'un recueil qui rapporte les principaux procès qui ont occupé 
l'opinion publique en l'année 1883 : — le manifeste du prince Napoléon, — - 
l'affaire Monasterio, — les affaires Blanchard de la Brétesche, du Maisniel, 
Mistral, etc., — le procès des anarchistes, — les diffiimations contre M"'o de- 
vis Hugues, — les procès du marquis de Roys, — la sépaj-ation Aucher,et tant 
d'autres affaires sont contenues dans ce volume, qui est l'histoire juridique 
de l'année 1883. 

— Dans un ouvrage très substantiel. Histoire du commerce français, 
M. Ch. Périgot, professeur d'histoire et de géographie au lycée Saint-Louis 
et à l'École supérieure du commerce de Paris, comble une lacune dans les « his- 
toires de France », destinées à l'enseignement. Dans ces histoires nationales, 
on trouve plus particulièrement exposés les événements politiques, c'est-à- 
dire les guerres et les institutions, mais il n'est guère parlé de Thistoire du 
commerce. Cependant, la savante géographie de la Gaule romaine par 
M. E. Desjardins, la publication des documents inédits sur l'histoire de 
France, les ouvrages spéciaux de MM. Chéruel et Dareste sur l'administra 
tion française, les recherches de M. Boutarie sur saint Louis et Phili[)pe le 
Bel, de M. Pierre Clément sur les ministres et les financiers des XVP, XYII"^ 
et XVIIP siècles, enfin les livres de M. Levasseur sur le système de Law et 



— 184 — 
l'histoire des classes ouvrières en France nous offrent aujourd'hui tous les 
éléments d'une histoire du commerce français. 

Mais tous ces documents épars ne peuvent être consultés facilement et avec 
fruit. 

M. Ch. Périgot, à l'aide de ces savants ouvrages et de plusieurs autres, 
auxquels il a joint ses études personnelles, a condensé en un volume in-18 de 
500 pages l'histoire du commerce de notre pays. Il s'y est préparé par quinze 
ans d'enseignement dans les trois établissements appartenant à la Chambre de 
commerce de Paris, l'École commerciale, l'École supérieure du commerce et 
la nouvelle École des liantes études commerciales. 

Dans ce livre, les jeunes Français apprendront comment s'est développée, 
à travers les âges, l'une des formes particulières de notre grandeur nationale. 

— Un ouvrage vient de paraître à la librairie Hachette et G'*^ : la Vie 
NOMADE ET LES RouTES d'Angleterre AU MOYEN AGE, par M. .J.-J. Jusseraud, 
ouvrages de recherches patientes et qui demande à être expliqué au public 
qui n'en comprendrait pas l'intérêt, à la lecture du titre seulement. 

Ce travail n'est qu'un chapitre d'une histoire qui reste à écrire, celle des 
Anglais au moyen âge. L'histoire des guerres, des relations diplomatiques, 
de l'agriculture, de la constitution politique de nos voisins a été retracée bien 
des fois. Aucun livre ne nous a montré, par des aperçus d'ensemble, quel 
genre de vie matérielle, intellectuelle et morale menaient au moyen âge les 
puissants et les faibles, ce qu'il y avait dans leurs maisons, dans leurs cer- 
veaux, dans leurs cœurs, ce qu'était leur existence par rapport à la nôtre. 
Quand on passait la Manche au xiv" siècle, qui rencontrait-on sur les routes, 
qui voyait-on dans les villes, comment étaient nourris, habillés les Anglais, 
quelle part de vie publique était réservée à chaque citoyen, quelles poésies, quels 
arts plaisaient â leur esprit, qu'apprenaient-ils à l'école, comment se passait la 
journée de l'ouvrier dans son échoppe, du paysan dans sa hutte, du bourgeois 
dans sa maison, du noble dans son château, du moine dans son cloître, com- 
ment voyageait-on et pourquoi ? Ces problèmes offrent en Angleterre un intérêt 
spécial, parce qu'en aucun pays d'Europe les institutions, les mœurs, les 
croyances de l'heure présente ne sont le produit aussi direct de l'état social d'il 
y a cinq cent ans. C'est pourquoi ces études ne sont pas dépourvues de cette 
utilité pratique si recherchée en notre temps. 

Cette étude est curieuse, parce qu'elle retrace un temps où, pour la foule des 
liommcs, les idées se transmettaient oralement et voyageaient avec les errants 
par les chemins. Les nomades, colporteurs ouvriers ou religieux, servaient 
réellement de trait d'union entre les masses humaines des résfions diverses. 



— 18o — 

— M. Victor Tissot publie un nouveau volume contre la Prusse : La Police 
SECRÈTE PRUSSIENNE. Cet ouvrage, dont nous ne pouvons contrôler absolument 
toutes les assertions, prouve tout au plus qu'il est regrettable que notre 
police secrète ne soit pas à la hauteur de celle de M. de Bismarck. 

M. Tissot semble faire un reproche au chancelier de l'empire d'avoir su 
s'entourer d'individus intelligents pour savoir un peu partout ce qui se passait 
en France. Cependant la police de M. Victor Tissot me paraît au moins à la 
hauteur de celle de la Prusse, car il est parvenu à savoir exactement ce que 
se disaient à voix basse M. de Bismarck et M. de Stieber dans une voiture 
découverte qui les conduisait au bois, la veille de la tentative de Bérézowski. 

Qui donc a renseigné M. Tissot : Stieber ou M. de Bismarck ? 

— La dixième année des Soirées parisiennes, de M. Arnold Mortier, volume 
comprenant les principaux articles de Tliéàtre parus dans le journal le -Figaro 
sous le pseudonyme, un Monsieur de l'orchestre, vient de paraître chez l'édi- 
teur E. Dentu. Une très intéressante préface de M. Ch. Gounod, traitant de la 
recherche de l'effet et de Vesprit de système, augmente la valeur de cet ou- 
vrage, histoire du théâtre contemporain écrite au jour le jour. 

— M. le comte R. de Maricourt fait paraître chez les éditeurs E. Pion, Nourrit 
et C'«, un ouvrage portant pour titre : Souvenirs d'un magnétiseur. Ce 
volume, rempli de faits constatés par un examen approfondi et relatés par un 
homme savant et consciencieux, s'adresse à toutes les personnes qui s'oc- 
cupent de cette science peu connue encore, mais qui est appelée à un déve- 
loppement dont on devine la portée. 

— Une nouvelle édition des mémoires de M. Mary Lafon, parus sous ce 
titre : Cinquante ans de vie littéraire, est mise en vente chez Calmann- 
Lévy. Nous avons parlé de cet ouvrage lorsqu'il parut, et nous n'avons qu'à 
renvoyer nos lecteurs à la page 483 de notre quatrième volume. 

— De l'Atlantque au Mississipi sont des souvenirs, des impressions de 
voyages dans les principales villes de l'Amérique du nord publiés par M. le 
comte Alexandre Zannini, un diplomate qui a pu, par sa position même, péné- 
trer à fond les arcanes de la vie américaine. Ce volume, plein de détails curieux, 
écrit dans un style élégant mais qui n'exclut pas la bonne humeur, est publié 
à la librairie J. Renoult. 

— Un nouveau volume de Louis Boussenard est toujours une bonne fortune 
pour les amateurs du merveilleux. Le nouvel ouvrage de ce conteur des 
Grandes aventures, aventures périlleuses de trois Français au pays 
des diamants, conduit le lecteur dans le sud de l'Afrique, au milieu de péri- 
péties extraordinaires, aussi périlleuses que fantaisistes. 



— 186 — 

l-]ii un élégant volume publié par Charavay, notre confrère Jules de Marthold 
vient de résumer tous les fait importants du siège de Paris. 

Ayant tout d'abord retracé à grands traits le début de la guerre de 1870 
depuis l'affaire du Simplon remontant au 9 juin, jusqu'à Tinvestissemeut de 
la capitale, son Memorandwn, très complet en sa concision, relate, jour par 
jour, tous les incidents delà tragique aventure, travaux militaires et mouve- 
ment social, consignant les moindres particularités, départ d'arérostats et 
arrivées de pigeons, fluctuations de bourse et mercuriales des vivres, racontars 
de clubs et représentations théâtrales, etc. 

Le Mémorandum du siège intéresse ceux qui ont pris part à la défense et 
ceux venus depuis; tous les Français en unmot. C'est en môme temps un 
document strictement exact, toujours impartial, et une très juste impression 
du coté pittoresque de la vie à cette curieuse époque. 

M. de Marthold a éclairé son texte de cartes et plants de batailles, et facilite 
toutes recherches par l'objection d'une table de tous les noms cités dans sou 
livre qui, bientôt, sera dans toutes les bibliothèques. 

— Depuis 89, par M. Mario Proth, est une mosaïque d'études diverses, 
parues ici ou là, et particulièrement dans le journal la Presse. Des silhouettes 
de nombre d'hommes célèbres de la Révolution, Saint-Just, Fouquier-ïinville, 
Lakanal, Théroigne de Méricourt, Olympe de Gouges, Jean Reynaud; des 
articles critiques, entre autres une étude sur le Boulevard du crime, forment 
un ensemble qui apprend bien des choses ignorées ou qui les rappelle d'une 
faron agréaJile. 

Les Idées de Jeax-Frànçois, ouvrage qui est mis en vente chez les éditeurs 
Charavay frères, par M. Jean Macé, sénateur, président de la ligue de l'ensei- 
gnement, sont une série de pamphlets qui ont commencé par être des articles 
de journal écrits, de 1871 à 1875, dans le feu de la bataille républicaine contre 
l'Assemblée de Versailles. 11 faut en excepter le dernier qui se sent déjà du 
commencement de la victoire, et que le retour offensif du 10 mai a séparé de la 
conférence de Pontivy, son complément. 

Quant aux Lettres d'un Paysan d'Alsace à un sénateur, qui tiennent la 
tète du volume, c'est encore un pamphlet du temps de l'empire celui-là fait 
aussi d'anciens articles de journal et publié à la veille de la guerre, pour 
appuyer la pétition lancée de Strasbourg par toute la France, en faveur de 
l'instruction obligatoire, tout court. 

— Dans son nouveau livre, A travers une révolution M. Alfred Darimou, 
ancien député de la Seine, a réuni ses souvenirs personnels sur les événe- 
ments auxquels il s'est trouvé mêlé de 1837 à 1855. Sa collaboration aux 



~ 187 — 

journaux dont Proudhou a été le directeur ou l'inspirateur, y occupe la plus 
grande place. 

Dans toute cette période, l'auteur a été bien plus un homme de presse 
qu'un homme d'action, mais ce rôle de spectateur n'est pas le plus mauvais eu 
temps de révolution, pour bien connaître les faits et les apprécier avec sang- 
froid . 

— L'ouvrage de M. de G. R. Gheslay, publié chez Charavay frères, la Con- 
vention NATIONALE, SON QiuvRE, est dcstlué à faire connaître ce que fut cette 
Assemblée. La Constituante et la Législative avaient sapé l'ancien régime, la 
Convention fonda le nouveau. Lorsqu'elle prit le pouvoir, elle trouva, dit 
Thiers, « un roi détrôné, une constitution annulée, la guerre déclarée à l'Europe 
et pour toute ressource une administration entièrement détruite, un papier 
monnaie discrédité, de vieux cadres de régiments usés et vides. » Lnpassible 
et fière dans cette effroyable crise unique dans l'histoire, la Convention se met 
à l'œuvre et débrouille le chaos. 

Le beau volume pour lequel les éditeurs n'ont pas craint de faire des frais 
de gravures considérables est évidemment destiné à présenter à la jeunesse 
contemporaine l'histoire de cette Assemblée sous un jour des plus favorables. 

Nous le signalons sans l'apprécier. 

Joséphine Soulary et la Pléiade lyonnaise, ouvrage publié chez Marpon 
et Flammarion, avec héliogravure de Dujardin, contient des études bibliogra- 
phiques et littéraires qui sont un vrai régal pour les dillettanti et les biblio- 
philes. Des pages de forte critique, des aperçus légers et captivants sur 
l'incomparable groupe des artistes et des écrivains lyonnais par im jeune tétnoin 
de leur vie, voilà un nouveau livre aussi élégant de fond que de forme que 
nous ne saurions trop recommander aux amis de la poésie. Nous mention- 
nerons surtout les très fines études de l'auteur sur Pierre Dupont, Louise 
Siefert, Laprade et Chenavard. 

— Chez Calmann Lévy, M. Ernest David publie une remarquable étude sur 
la vie et les travaux de G. -F. Haendel, ce musicien qui, non seulement ht hon- 
neur à la musique, mais encore à l'humanité, autant par la noblesse de son 
caractère que par la grandeur de son génie. 

Comparé à Bach, Haendel se distingue par la netteté de la pensée, le premier 
par la profondeur. îlaendel est grand par la simplicité, Bach par ses combinai- 
sons complexes. Tous deux furent doués d'un vif sentiment du beau! mais ce 
sentiment se manifesta chez eux dans des ordres d'idées absolument diirérents. 

Le public dilettante fera le môme accueil sympathique à cette monogra, 
phie de Haendel qu'il l'a déjà fait lorsque M. E. David publia celle de J.-S. Bach. 



— 188 — 

— Signalons une très brillante étude philosophique de jM. Lucien Arréat sur 
LA Morale dans le drame, l'épopée et le roman, étude fondée sur la 
reniar(iuo toute simple, que les créations dramatiques des poètes sont une 
manière d'expériences morales propres à servir à la critique des systèmes de 
morale édillés par les philosophes. 

— Les Comédies du docteur, par M. Ch. d'Espinay forment un recueil utile 
à la campagne pour monter un théâtre de salon. Le nombre restreint des per- 
sonnages, la facilité de la décoration, la moralité, la diversité, la gaité même 
de ces comédies, jouées déjà chez une haute personnalité de la noblesse per- 
mettent aux familles de monter de petites pièces avec l'assurance du succès 
pour les acteurs et du plaisir pour les invités. 

— « Traduire Théocrite, a dit Sainte-Beuve, c'est un peu [comme si l'on es- 
sayait d'emporter de la neige oubliée l'été dans une fente de TEtna : on a fait 
trois pas, à peine que cette neige est|fondue et que cette eau fuit de toutes parts. 
On est heureux s'il en reste assez du moins pour donner le vif sentiment de 
la fraîcheur. 

Cet arrêt si peu encourageant sera démenti, nous l'espérons, par la version 
en vers que publie l'éditeur A. Quantindes Idylles de théocrite. Le traduc- 
teur-poète, M. I.-A. (Juillet, ne parvint-il pas à satisfaire complètement ceux 
à (j[ui une étude approfondie du grec donne accès directement à la belle source 
poétique et leur permet d'en goûter toutes les délicatesses ; elle sera du moins 
utile, agréable peut-être, au public tous les jours plus nombreux qui aime les 
anciens et qui ne peut néanmoins les lire couramment dans le texte. 

Les vers sont très joliment tournés : 

Mais, toi qui de Daphnis as eu la passion, 

Dans le chant pastoral toi la perfection. 

Viens plutôt nous asseoir au bord de ces fontaines. 

Non loin de ce Priape, à l'ombre des vieux cliênes, 

Est un banc de berger. Et là, si tu me dis 

Les beaux vers qui t'ont fait triompher de Ghloris : 

La chèvre que voilà, de deux jumeaux est mère 

Et, riche encor de lait, tu peux trois fois la traire. 

Je te réserve, en outre, un don bien précieux, 

Une coupe profonde, au vernis onctueux. 

Elle est neuve et présente à chaque main une anse ; 

Du buis dont elle est faite on respire l'essence. 

Henri Litou. 

Le directeur-gérant : H. Le Soudier. 



UlPIl. PAUL BOUSREZ, 5, R. DE LUCÉ, TOURS. 



CHRONIQUE 



Paris 10 août J884. 
A lire les ouvrages que l'on publie à présent sous des titres qui parfois fout 
plus de la moitié du succès du volume, on est stupéfié de voir combien, si l'on 
en croit les écrivains à la mode, la futilité et le besoin de lire des choses qui 
troublent les cervelles sont entrés dans nos mœurs. Un certain nombre de jour- 
naux très mondains se sont mis à insérer chaque jour une historiette « enle- 
vée .) par un écrivain de beaucoup d'esprit et d'un talent incontestable, dont la 
tache est de monter en des rêves plus ou moins erotiques l'imagination abso- 
ment détraquée de leurs lectrices. Je dis lectrices, parce que je ne suppose pas 
qu'un homme perde son temps à lire toutes ces balivernes où l'on retrouve 
toujours la même chose : l'amour qui nait et meurt sans rime ni raison, si 
l'on peut appeler du saint nom d'amour ces caprices d'une heure, ces fantai- 
sies qui n'ont d'autre attrait que le fruit défendu, cette soif de recherche de 
sensations nouvelles. 

Etant donné que le sens moral a complètement abandonné cette partie de la 
société que l'on appelle « le monde », et que ce « monde » dévoyé aime à se re- 
paître de ses propres turpitudes, les journaux en question ont rencontré une 
pléiade d'écrivains qui peignent dans un langage plein de brio, de correction 
et... trop de clarté, l'amour tel que l'entend le a monde», avec ses langueurs, 
ses témérités, ses stratagèmes et ses folies. Je n'y verrais aucun mal, — on ne 
peut empêcher les gens qui aiment le poivre d'en fourrer dans leurs aliments 
au point de perdre le sentiment du goût, — si le journal n'était une chose à 
laquelle on attache si peu d'importance, qu'on le laisse traîner un peu entons 
les coins, en sorte que la jeunesse le ramasse, et, sans penser à mal, apprend 
bien des choses qui, à mon sens, ne doivent pas faire partie d'une éducation. 
Partout, dans les châteaux comme chez les bourgeois qui singent les grands 
seigneurs, on rencontre sur les tables à la maison, sur les bancs dans les parcs, 
et jusque dans les corbeilles à ouvrage, des journaux illustrés que tous, vieil- 
lards, femmes et jeunes filles parcourent sans rougir; des fouilles quoti- 
diennes qui portent le scandale dans toutes les familles, détruisent les bons 



— lyl) — 

sentiments et montrent l'existence sous un jour tellement frivole, que la jeu- 
nesse en grandissant et mûrie dans le vice à ce genre de lecture, ne songe plus 
qu'à s'amuser aussitôt qu'un poilfollet fait l'orgueil de sa lèvre supérieure ; les 
jeunes filles arrivent au mariage sans autre pensée que celle de cette liberté 
qu'il lui donne, sans autre espoir que d'éclipser à tout prix les sommités de 
l'éléc'ance et des cascades les plus fantaisistes. 

Personne n'y réfléchit, on n'y porte aucune attention, on court dans la vie, 
« va comme je te pousse, « traînant après soi une peste bien plus grave que 
celle qui sévit aujourd'hui et contre laquelle on emploie des fumigations aussi 
ridicules que peu efficaces. ^ 

Peut-être pourrait-on s'imaginer que nous allons chercher querelle aux écri- 
vains qui cuisinent cette nourriture aussi malsaine pour les âmes, que celle 
que notre pauvre corps absorbe depuis les progrès d'une science, la chimie, 
dont les inventeurs ne se doutaient certes pas de l'usage qui serait fait de leurs 
veilles^ Eh bien, on se tromperait : L'un d'eux, aussi brillant par la plume 
que par le courage, nous écrivait unjour : . Monsieur, nous en sommes a la 
cinquième édition ! . Donc, si je suis le raisonnement de l'écrivain en ques- 
tion, il est certain qu'il était convaincu d'avoir écrit un chef-d'œuvre très 

apprécié. . 

Je ne puis que me retourner contre le public et lui dire qu il a le goût abso- 
lument frelaté . 

On s'étonne beaucoup des Chinois qui fument l'opium pour exalter leur 

esprit en des rêves étranges et l'on ne voit pas que chez nous grand nombre de 

personnes absorbent régulièrement chaque matin un poison bien autrement 

dangereux, d'autant plus qu'au lieu de rendre les gens repoussants comme le 

fumeur d'opium, dont le masque s'abêtit par le regard qui devient fixe et stu- 

pide le poison dont nous parlons semble répandre un certain charme sur le 

visaoe des gens qui le prennent à haute dose ; l'œil s'allume, la bouche frémit 

une^craillardise troublante se peint dans les allures. Le cœur seulement est 

frappé ; d'abord il s'attiédit, il se refroidit de plus en plus, puis il devient 

hideux', repoussant. Mais, comme pour apercevoir ces désordres intérieurs, il 

faudrait être médecin, et que tout le monde ne possède pas ce diplôme, on dit 

des femmes . qu'elles sont adorables dans leurs caprices » : on se met à genoux 

devant les fantaisies de plus en plus bizarres qui les rendent plus désirables 

encore, le docteur dit : « Névrose. » - Le poison a fait son œuvre ! - Plus 

de pensées, plus de sentiments : des nerfs ! 

Lors.iuc toutes ces historiettes sont réunies en volume, elles ne sont peut-i 
être pas aussi dangereuses, parce que le livre se répand moins, ne traîne pas 



— 191 - 
•autant qu'un journal, cependant il n'est pas inoffensif. Lorsqu'on y a mis le 
nez et que l'on a lu les premiers petits contes qui mettent les nerfs tout en 
feu, on veut aller plus loin et chercher si les derniers ne sont pas plus exci- 
tants que les premiers ; hélas ! on trouve parfois ce que l'on cherche : La dose 
est plus forte que l'on ne pouvait se l'imaginer. 

S'il était possible d'analyser ces petits récits qui cachent le serpent sous les 
fleurs du style, on verrait qu'en somme le jeu n'en vaut pas la chandelle et 
que la forme emporte le fond. Voici, par exemple, un écrivain bien connu qui 
signe dans une gazette aux illustrations vaporeuses, déshabillant la femme en 
deux traits de crayon, eh bien ! lisez son nouveau volume les Audacieuses, 
et essayez d'analyser cela : un feu d'artifice qui, une fois éteint, ne laisse que 
de noirs débris et ime acre fumée. 

J'essaye, mais on verra combien c'est difficile de donner une analyse de ces 
choses qui tiennent sur une tète d'épingle, je prends les deux ou trois premiers 
récits du volume. 

La Preuve. Le duc et la duchesse de Belcolor plaident en divorce devant la 
« Daterie » romaine, tribunal composé des membres les plus élevés du clergé 
de la ville sainte. Le duc plaide le divorce contre sa femme sous de nombreux 
prétextes, dont le plus grave serait qu'il aurait été trompé surles qualités phy- 
siques de son épouse, qui ne répond nullement à l'idéal qu'il s'en était fait. 
Alors, la duchesse, qui se sait adorablement belle et dont les formes rap- 
pellent certaine Vénus qualifiée d'un adjectif qui en indique les rondeurs, 
s'évertue à prouver au tribunal que son mari, loin d'avoir été induit en 
erreur, est, au contraire, comblé et... mais au fait, si vous connaissez parmi les 
six lithographies d'isabey, celle qui est restée particulièrement célèbre, la 
Partie de loisth, vous saurez sur quelle « preuve » , Ange Bénigne a brodé la 
justification éclatante de la séduisante duchesse. 

Le Cas de Vv^alberg, histoire non moins gauloise que la première, et qui 
montre quelle folie les femmes exigent des hommes qui les désirent. 

L'Indécis, page aussi spirituelle que remplie de « montant», indiquant aux 
jeunes femmes comment on exalte l'imagination des timides. 

Le Monstre, peinture luxuriante des recherches de nouvelles sensations 
après lesquelles courent sans cesse les habitués des villes d'eaux et autres 
stations balnéaires. 

Et toutes ces élucubratious se trouvent partout, sous les yeux de toutes les 
femmes qui se pâment d'aise à la vue des toilettes excentriques inventées par 
le dessinateur à la mode. Triste temps!... Pardieu, je sais bien que Ton va 
dire : « Mais ce sont des Uvres qui « fiagellent » les mœurs de notre époque... » 



— 192 — 

Ah ! oui, paiions-cii ; deiuaiidez à tous ceux qui se surexcitent l'imagination 
à ces lectures s'ils ont quelque désir d'être « flagellés » ! Plus de naturalistes, 
plus de fantaisistes au gros poivre, tous moralistes ! 

Mais cherchons un autre genre, et pour cela nous n'avons qu'à prendre le 
très agréable, — pour les lecteurs en question, — petit volume intitulé: A la 
Hussarde, sous le pseudonyme de Richard O'Monroy, écrivain de talent, 
plein d'entrain et qui vous raconte dans la même gazette où s'étale la prose 
d'Ange Bénigne les histoires les plus « à la hussarde » qui se puissent ima- 
giner. Mais que voit-on dans la réunion de ces récits en volumes. 

Un officier qui se fait passer pour un autre, ce qui ne me parait pas le comble 
de la loyauté, même quand il s'agit de séduire une femme. C'est une Page 
' d'amour. 

En vingt-huit Jours. Ce sont des officiers qui, parce qu'un jeune « pschu- 
teux » a une somme folle à dépenser, autorisent le susdit à faire une vie de poli- 
chinelle au lieu de piocher sa théorie, et, qui plus est, partagent les saturnales 
qui ameutent, fort justement à mon sens, les gens du village où elles se passent. 

Le Portrait carte, un officier encore, qui distribue des photographies de sa 
personne dans les poses les plus... variées. 

Le Paravent, une histoire qui rappelle diantrement le Chandelier, d'Alfred 
de Musset; mais, ici, les personnages appartiennent au grand monde. 

Bref, je ne vois pas quel avantage le corps d'officiers peut tirer de toutes ces 
aventures dans lequel on lui fait jouer un rôle qui n'est pas à sa louange. Or, 
nous autres, savons (jue. Dieu merci, les officiers français travaillent et ne se 
livrent pas à toutes les petites excentricités auxquelles la littérature les 
mêlent. 

« Voyons ! voyons, Gaston d'Hailly. revêtez-vous d'un froc, mon cher, et 
lisez-nous du Bourdaloue, quelque oraison funèbre ou un discours d'Alexandre 
Dumas fils sur le «prix de vertu ». Que dial)le ! il ne faut pas être si sévère et 
il faut bien s'amuser un brin. >* 

Pas si sévère qu'on le croit ; mais approfondissons tous ces petits volumes; 
savez-vous ce qu'ils font aux yeux de bien des gens ? Ils déconsidèrent la 
noblesse, l'armée, le clergé ; ils démoralisent la jeunesse et nous font passer 
aux yeux des étrangers, qui nous lisent bien plus qu'on ne le croit, pour 
ce que nous ne sommes pas. 

Quels sont les héros de ces petits contes? Toujours des ducs, des marquises, 
des comtes, des barounes, des officiers de cavalerie, des membres du clergé ou 
de la haute bourgeoisie, et, noblesse, armée, clergé, bourgeoisie, tout ce qu'il y 
a de plus élevé dans la société, passent aux yeux des «nouvelles couches «pour 



~ 193 — 

des classes pourries. — Je défie qui que ce soit de me dire que je n ai pas raison 
lorsque je me plains de la manière dont nos écrivains traitent les gens du 
monde dans leurs écrits. 

Et pourtant, dans la collection de récits parus sous ce titre : A la Hus- 
sarde, dites-moi quelle en est la meilleure page ? Pas de doute, c'est toie 
Bomie Journée, et je donnerais trois cents pages du volume de M. Richard 
O^Monroy pour les quinze pages de cette «bonne journée». C'est le souvenir 
d'une grande manœuvre de cavalerie, peinte avec un talent, un entrain, une 
vigueur qui enlève, et, lorsque l'on a lu cela, il reste quelque chose dans l'esprit, 
quelque chose de sain. 

Mais si jamais il vous tombe sous la main un volume portant ce titre: les 
Sœurs RoxDOLi, de grâce cachez cela, et que votre famille ne soit pas à même 
de jeter les yeux sur le livre le plus dangereux qui ait été écrit par M. Guy de 
Maupassaut, qui sait écrire de si charmantes choses lorsque cela lui plait, ou 
plutôt je crois que cela lui plairait toujours, mais il a un public à contenter, et 
celui-là aime la cantharide ! 

Il vient de paraître, dans un tout autre genre, deux volumes que je recom- 
mande aux hommes sérieux (remarquez que je dis aux homnes sérieux seu- 
lement). 

L'uQ. LA Femme impossible, par Richard de Lesclide, est une étudebi en 
curieuse, un cas bien rare dans les annales de l'amour : l'autre. Belle Maman, 
par M. Dubut de Laforest, est un cri d'alarme contre certaine promiscuité 
qu'amène la vie de famille. 

Pour nous remettre, passons à la poésie, nous y trouverons un peu de repos 
bien gagné par ce que nous venons de lire. 

Gaston d'Hailly. 



— 194 — 



REVUE DE LA QUINZAINE 



ANALYSES ET EXTRAITS 



POÉSIES 

M. Maxime Rude est un écrivain ])ien connu, ayant publié nombre de romans 
d'une saveur un peu âpre et d'une moralité douteuse, IclaLenfaat, par exemple, 
sans compter certaines études contemporaines prises sur nature, et par consé- 
quent très naturalistes. Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, M. Maxime 
Rude est un tempérament; ses écrits vous fouettent la pensée et vous déchirent 
un peu l'épiderme comme les branches vous arrachent la figure dans l'épaisseur 
des fourrés. Est-ce pour cela qu'il a intitulé son volume de poésies : Gouttes 
DE SANG? Car s'il y a des gouttes de sang dans ses poésies, ce n'est que le 
sang qui coule dans le corps plein de vie et non pas celui répandu. La sève 
vitale déborde dans ce volume, et si la seconde partie en est consacrée à la 
louange de ceux qui nous ont quitté, M. Maxime Rude ne les pleure pas, il sait 
que de leurs tombeaux s'échappe la semence des grands exemples qui exal- 
tent les esprits, raffermissent les cœurs, décuplent les forces. 



« Oyons, au nom fameux, vous au nom oublié, 
Enterrés avec bruit ou morts sans funérailles ; 

« Vous tous, chers trépassés de l'herbe et du tombeau. 
Sur qui l'Égalité déploya sa grande aile. 
Et que, l'un après l'autre, un vol de tourterelle, 
Console du vol noir et pesant du corbeau ; 

« Inspirez-nous toujours cette piété profonde, 
Pour quiconque ici-bas est victime ou vaincu! 
S'il n'a jamais aimé l'homme n'a pas vécu : 
Inspirez-nous l'amour qui donne une âme au monde! » 

Oh! je sais bien que 'SI. Maxime Rude a des i^rincipes politiques qui ne sont 
pas du goût de tout le monde, aussi le poète at-il eu grand soin d'exclure de 



— 195 - 

son volume les poésies que lui inspirèrent les événements exclusivement poli- 
tiques, et Dieu sait s'ils ont fait défaut à l'inspiration on ces douzes ou treize 
dernières années. Aussi ai-je libre champ pour louer ce volume de poésies, si 
j'ai été un peu dur pour ce roman brutal qui s'appelle Ida Lenfant. 

Que je préfère les peintures qu'il fait des joies de la vie champêtre aux élu- 
cubrations erotiques de ce roman qui retire à l'amour toute poésie ! lisez le 
Réveil et dites-moi si ce n'est pas délicieux et frais comme une matinée de 
printemps. 

« Quand revient le printemps avec l'odeur des sèves, 
Mon esprit se souvient et fourmille de rêves, 
Et je crois respirer le parfum des taillis 
Et des grands genêts verts qui couvrent mon pays. 
J'oublie alors l'aris; il me semble encore vivre 
Près de ces champs en fleurs dont la senteur enivre, 
Dans le bourg de Vendée aux bruits calmes et doux. 
Qui sommeille à l'abri de ses remparts de houx. 

« C'est le matin, — et l'aube, à la pâleur glacée, 
En un brouillard d'argent fait pleuvoir sa rosée : 
Le tablier de cuir tombant jusques aux pieds, 
Les bras, nus jusqu'au coude, encore mal essuyés. 
Le forgeron se lève et revient à l'enclume... 
Et voilà, tout à coup, que la forge s'allume 
Aux efforts tout-puissants du soufflet monstrueux, 
Et l'air brumeux et froid est rougi de ses feux. 
L'auberge ouvre sa porte : aussitôt elle est pleine 
De charretiers roulés dans leurs manteaux de laine 
Qui remplissent gaîment leurs verres jusqu'au bord, 
D'un vin blanc que son cru fait jaune comme de l'or. 
Et, d'un large couteau, taillent, selon la règle. 
Une part à leur faim dans un gros pain de seigle. 
Le bourgeois inquiet, en lourds souliers ferrés, 
Va voir pousser le blé dans ses champs labourés; 
La fourche sur l'épaule, en homme de village, 
Il s'en va retrouver la vache au pâturage, 
Et les chevaux dressés qui hennissent au vert 
En sondant l'horizon de leur grand œil ouvert. 

« Du matin, cependant, la clarté fraîche et vive, 
Gomme un large ruisseau débordant sur la rive, 
Coule d'un ciel plus bleu sur les coteaux dorés: 
Une tiède vapeur monte au-dessus des prés ; 
L'air est rempli d'odeurs acres et pénétrantes 



— 196 — 

Oui s'exliaioiil du sol, des arbres et des plantes ; 

Les gais oiseaux vermeils sautillent aux buissons, 

Et tout n'est que lumière, harmonie et chansons ! 

C'est le réveil, là-bas, en ce pays tranquille 

Où l'on vit (lu bonlicur qu'a modulé Virgile. 

Aussi, quand, accoudé parfois sur l'oreiller, 

J'écoute, le matin, Paris se réveiller, 

Toujour fiévreux, toujours frémissant, comme un homme 

Qui se lèverait ivre encore ai)rès un somme ; — 

Lorsque j'erre attardé le long des boulevards. 

Et que je vois passer ces visages hagards. 

Ces fronts cicatrisés de chagrin et de vice, 

Qu'on porte haut au crime, — aussi haut au supplice, — 

Quand les heureux des soirs et des nuits près de moi 

Se glissent tout transis de remords et de froid. 

Je me prends à penser avec trop d'amertume 

Au doux réveil du bourg où la forge s'allume... 

Alors, si quelque coup de sifflet, par hasard. 

A la gare prochaine annonçant un départ. 

Retentit, long, perçant, au milieu du silence 

Qui semble l'agonie en ce Paris immense, 

Comme un enfant peureux qui vient de s'égarer. 

Je me sens le cœur plein et suis prêt à pleurer ! » 

Et tenez, combien peu M. MaximeRude est facile à contenter, tant il regrette 
ses paysages vendéens ! Un rien, un coin de culture oublié dans l'enceinte de 
la grande cité, il est heureux d'entrevoir la nature dans un Paysage parisien. 

« Le ciel est bas, blafard; un groupe de nuages, 
Passe au ras des glacis, poursuivant ses voyages. 
Et, sombre à l'horizon, il paraît accrocher. 
Ainsi qu'un drapeau noir, la pointe d'un clocher, 
Après avoir laissé, cependant qu'il chemine, 
Quelques lambeaux fumants aux longs tuyaux d'usine. 

« Là, sur la droite, un fort, quelques soldats épars, 
Des bourgeois du dimanche assis sur les remparts, 
Et d'autres arpentant la grand'route pavée ; 
Juste en face de nous, une plaine rêvée, 
Par les peintres hardis de la réalité : 
Un champ d'herbe jaunâtre, immense, dévasté, 
Par la chèvre qui broute, à clochette qui sonne. 
Par tous les vagabonds, car il n'est à personne. 
Près de chantiers de bois, sinistres et déserts, 



197 — 

Un semblant de buvette avec des treillis verts: 
Derrière, la voiture où, quand le lit lui man(|ue, 
Va, rompu de ses tours, dormir le saltimbanque ; 
Par instants, un enfant qui joue, un maigre chien, 
Une femme aux bras nus et rouges, — puis, plus rien! 

« Et Paris, à cent pas, rit et chante, on écoute... 
C'est quelque voiturin qui corne sur la route. 
Quelque Piémontais de Montmartre ou Pantin 
Qui chante l'Italie en -raclant son crin-crin, 
En attendant le sou du citadin avare 
Que n'émeuvent, alors, violon ni guitare. 

« steppes de Paris! Espaces désolés, 
Ivraie où, par hasard, pousse l'épi des blés, 
Vous m'attirez toujours par vos misères même ; 
Et votre nudité farouche est ce que j'aime, 
Quand je sors du Paris trop plein, étincelant, 
Gomme un ruffian heureux, d'un faux luxe insolent ! » 



De quelle pensée est né ce livre la. Légende de l'Alsace, de M. Edouard 
Schuré, si ce n'est de celle-ci : que l'Alsace a eu bien des maîtres, mais qu'elle 
n'a eu qu'un seul amour. Soleil gaulois, fleurs de lys ou drapeau tricolore, elle 
a toujours aimé ce génie ardent, généreux et libre qui se résume sous ce beau 
nom de la France. 

Gomme le dit si bien M. Edouard Schuré, les souvenirs qui se rattachent au 
Mur payen cette pierre d'achoppement des archéologues, l'ont ramené à 
l'époque où Geltes et Germains se disputaient la ligne des Vosges. La lutte 
des deux races marque l'entrée même de l'Alsace dans l'histoire. La fière 
montagne de Sainte-Odile, qui sert de cadre au premier des récits contenus 
dans ce volume, nous place dès l'abord au contre du pays, au cœur de sa 
légende. 

« Le mont de Sainte-Odile est le roi de l'Alsace, 

Le sapin vêt ses flancs. De sa haute terrasse, 

Plaine verte et monts bleus roulent comme une mer. 

La sombre forêt Noire à l'iiorizon se perd ; 

Au loin, le Rhin dessine un sinueux sillage; 

Au vaporeux Jura, parfois comme un mirage 

Des pics aériens scintillent dans l'azur... 

— Autour du mont abrupt, gorges, forêts. — Un mur 



— 198 - 

D'aspect c\ioi)éen cerne sa plate-lornie; 
Il court à travers bois, large, tranquille, énorme, 
Indestructible, — en blocs de granit et de grès. 
Les druides, dit-on, firent ces lieux sacrés, 
Et les sapins géants sur ces vieilles murailles 
Ont planté leur armée et fouillent ses entrailles: 
Mais sous l'antique effort du bois qui l'assaillit 
Le mur ne bouge pas, — et la forêt vieillit. 

« Or, sur ces temps perdus a poussé la légende, 
Comme une fleur sauvage et folle sur la lande. 
J'en sais une du temps des Celtes, nos aïeux, 
Que m'ont dite, là-haut, les sources aux grands yeux 
Et les rochers debout sous la foudre et le givre, 
Les pierres, qui parfois parlent mieux que le livre 
Et ne mentent jamais. — L'histoire, la voici. » 

C'est l'histoire de l'invasion teutonne, un siècle avant César, alors que les 
Gaulois étaient maîtres du Rhin jusqu'au pays suève. 

«Frappez ! Oaulqis ; lancez, en redoublant d'efforts, 
Les morts sur les vivants, les vivants sur les morts. 
— Et vous qui de Bélen vouliez toucher la cime 
lîoulez de pente eu pente et d'abime en abîme ! » 

La légende de Sainte-Odile nous transporte à la lin de l'époque mérovin- 
gienne et nous présente sous une forme pathétique, dans la lutte de la fille et 
(kl père, la victoire du christianisme sur les instincts farouches de la nation 
franque. Une charité naïve et sublime y triomphe des passions les plus 
sauvages. 

a Dix siècles ont passé depuis que Sainte-Odile 

Expira doucement sur son sommet tranquille, 

Dix siècles pleins de sang..., mais la paix de ces lieux 

Garde comme un soupir doux et mélodieux. 

Sur la cime des pins, où l'oiseau libre vole. 

L'âme de Sainte-Odile a mis son auréole ; 

Et plus d'un pèlerin du sentier des douleurs, 

De hirmes a mouillé la chapelle des fieurs, 

VA puis s'est consolé de ses destins étranges 

En s'asseyant pensif sur la roche des anges. » 

La légende carlovingicnno de /.'/(•^^//y//.s' uiontro dans sa force première cette 



- 199 — 

passion damour, ce rêve idéal d'où naquit le grand sentiment chevaleresque 
qui vit dans l'A me de la France : 

« Au flanc des Vosges dort toujours le val d'Andlau, 

Toujours le clair torrent y roule son grand flot. 

Du fond d"un vallon creux surgit la vieille égisie 

Qu'au soleil printannier un tilleul fleurdelisé. 

On y vénère encore la noble Richardis. 

Au milieu de la ville, une belle fontaine 

Porte sur sa colonne en grès rouge la reine. 

C'est pourquoi, le matin, les flUes d'alentour 

Qui vont au puits d'Andlau, tout en causant d'amour. 

Voient le soleil levant d'un rayon d'espérance, 

Couronner le doux front d'une reine de France. 

Un ours est à ses pieds, grognant, plein de stupeur. 

La dame aux fleurs de lis sourit et n'a pas peur : 

Si l'ours est allemand ? — Je ne saurais le dire ; 

Mais la reine est Française ! — gracieux sourire. 

Répète bien souvent à nos cœurs réjouis 

Que la France est encore au cœur de mon pays ! » 

Les légendes de Strashourg et de la cathédrale nous jettent au beau milieu 
d'une ville libre du moyen âge, où fleurissent les arts et la gaie science. La 
cité pi'oduit son chef-d'œuvre dans sa cathédrale et conquiert vaillamment ses 
libertés contre les prétentions du clergé et les envahissements des seigneurs. 
Il y a là le charme de mœurs curieuses et de types originaux. 

Puis vient la Réforme, la Révolution et la Défense nationale (1792-1814). 

Ce livre rappellera quelquefois à nos frères d'Alsace et de la France que si 
la patrie réside dans le sol, sou seul refuge inexpugnable est dans les âmes 
fortes, où vit le culte du passé et la foi en l'avenir. 

ff Depuis ces jours du temps héroïque, à travers 
Les destins, alternés, triomphes et revers, 
Sous le joug détesté de la dure conquête, 
Sous la Prusse rapace et l'aigle à double tête. 
Et le cœur plein d'espoir, l'Alsace a conservé. 
Sans se lasser jamais d'un bonheur tant rêvé, 
L'Alsace aime toujours l'éclatant météore, 
Rayon de liberté, — le drapeau tricolore ! 

« Garde-le, jeune lille ! On l'arrache à ton sein? 
Toutes les fleurs des blés dans leur joyeux essaim 
S'en rient : car elles sont ;îux couleurs de la France, 



— 2U() — 

Rouges coquelicots, bluets de l'espérance ! 
Et dîins la vaste plaine, où chantent les garrons, 
Voyez, voyez le soir dans les hautes moissons, 
Quand l'horizon rougit comme une immense aurore, 
L'enfant cherche des yeuK — le drapeau tricolore. » 

M. Edouard Schtifê a écrit là de magniflcjues poèmes et un livre patriotique! 



M. Ludovic de Vauzelle est Uli poète amusant, spirituel et léger, qui raconte 
des histoires en vers au lieu de les dire en prose comme le commun des 
mortels. 

Voici, très écourté, le poème qu'il a brodé sur I'Élixir de longue vie de 
Balzac; ^l. L. de Vauzelle l'a intitulé l'Homme d'or, et je regrette que le 
manque de place ne nie permette pas de le citer tout entier. 

(r Le secret dé se faire lire 
Est de lie pas se ressembler : 
Mes amis, ce conte pour rire 
Est un conte à faire trembler. 

« Un homme était de par le monde 
Oui, par une étude profonde 
De l'alchimie et des ressorts 
Qui font mouvoir l'âme et le corps, 
Avait trouvé, pour son usage, 
L'art de ressusciter les morts. 



« Lorsque son heure fut venue. 
Sitôt qu'à des signes certains 
Il eut reconnu, le cher homme, 
Qu'en se taisant, il mourrait comme 
Le plus liumble dos Valentius, 
l^our aller dormir le grand somme 
Avec le reste des humains ; 
11 résolut, sans plus attendre, 
De communiquera son fils, 
Garçon capable de l'entendr'e, 
Quoique un peu jeune, à son avis. 
Le secret vraiment admirable 
De ressusciter son semblable. 
Que (lis-je'?un père bien-aimé. 



— 201 — 

Voilà nos maîtres face à lace, 
L'un, dans le moment qu'il trépasse. 
Ne songe qu'à ressusciter, 
L'autre, par sa fausse grimace. 
Annonçant qu'il pense hériter. 

— « Mon fils, dit le vieillard, la vie, 
Malgré ses labeurs et ses maux... 

— Approchez un peu, je vous prie. 
Et tirez sur nous les rideaux. — 
Vivre est pour toute créature 

Le premier des biens... 

Je vais mourir, mais ce n'est rien, 

Puisqu'en même temps je vous livre 

Le moyen de faire revivre 

Un père qui vous veut du bien. 

Dans ce petit vase de terre 

Est renfermé l'onguent vainqueur : 

Quant à cette fiole de verre, 

Elle contient une liqueur 

Peut-être encore plus nécessaire. 

Avec l'onguent oignez mon corps 

Dès que j'aurai perdu la vie ; 

La moindre friction alors 

D'un prompt succès sera suivie : 

Un tison peut se rallumer 

Tant qu'on le voit encor fumer. 

Je m'agiterai... bon courage ! 

Peut-être ferai-je un soupir : 

Prenant aussitôt l'élixir, 

Vous compléterez votre ouvrage 

En me le faisant avaler, 

Le tout, mon fils, sans maléfice. 

Et puis vous m'entendrez parler ; 

Mes yeux reprendront leur office : 

Je les aurai comme à vingt ans, 

Beaux, veloutés, purs, éclatants, 

La vie enflera ma narine ; 

Et longtemps dans cette poitrine 

Que vous aurez su ranimer, 

Un cœur jeune et plein de tendresse 

Battra, mou fils, pour vous aimer, 

Vous jugez avec quelle ivresse! » 



— 202 — 

« Et pour jamais l'ernia les yeux, 
Quand il eut dit cette parole, 
Le vieux Basile Valentin, 
Qui, dans le grand art passé maître, 
Était ce qu'on nomme un ancêtre, 
Son iils, quoique franc libertin, 
Soupira, fit une prière. 
Agenouillé près du grabat... 
Puis alla commander la bière. 
Il se disait, le scélérat, 
Que la faiblesse et le grand âge, 
Ou même un fol amour de l'art, 
Avaient égaré le vieillard. 
Qu'à tout prendre, il était plus sage 
De le porter au monument, 
Puisqu'en dépit de son grimoire, 
Il avait vécu saintement. 
Que pour honorer sa mémoire 
Il sutFirait, en vérité, 
Qu'à lui, pécheur, son fils unique. 
Canal de sa postérité, 
Après la mort, eût profité 
L'emploi du double spécifique. 
C'est par cet argument oblique 
Que, parricide jusqu'au os. 
Alexandrin, homme pratique, 
Mit sa conscience en repos. 
Et môme prouva sans réplique 
(Jue ce tribunal domestique 
N'est que le tribunal des sots. 

« A père avare fils prodigue : 

Que l'homme avec peu de raison 

Se creuse la tête et s'intrigue 

Pour voir prospérer sa maison ! 

Comme un torrent qui rompt sa digue. 

On vit grandir ce fils ingrat. 

Il vécut à grand apparat, 

Ayant des chiens, ayant des pages, 

Ayant toutce qu'on peut avoir 

p]n blond, en brun, en rose, en noir. 

Quand du bruit de ses équipages 

On fait retentir le pavé; 

Quand, magnifique et dépravé. 

On est le héros et la fable 



— 203 — 

De tout ce qui se donne au dial)lo. 

Quand 

Il fut près de rendre l'esprit, 
En s'examinant, il comprit 
Que, pour renaître, il devait faire 
Autrement et mieux que son père. 
Il appela son fils René, 
Dont il connaissait l'avarice : 

— Assurément c'était justice 
Qu' un pareil enfant lui fût né. 
Alors au jeune homme il explique 
Ce qu'on doit faire de l'onguent, 
Et puis de l'autre spécifique : 
Transfiguré, presque éloquent. 
Toujours précis, parfois technique. 
Et non sans répéter bien haut 
Qu'il fallait que le corps fût chaud! 

— « Quand vous aurez pris cette peine, 
Un prodige s'accomplira: 

mon fils, ma dépouille humaine 
En or pur se convertira, 
Cet héritage en vaut un autre : 
Usez-en bien, il sera vôtre. » 

« René jura par son aïeul. 
Par Hermès et par la cornue, 
Qu'il ferait le plus tendre accueil 
A la vénérable statue ; 
Qu'il garderait, fût-ce lingot, 
Celui qu'il voudrait garder père. 
« L'or, dit-il, ne me tente guère : 
Car qu'en ferais-je, pauvre s^t? 
Ce bloc aura vos traits, j'espère. 
Ah! Messire, je vous promets. 
Si je dois y toucher jamais. 
De n'y toucher qu'avec tendresse. 
Dans le cas d'extrême détresse. 
Ou pour établir mes cadets. 
Honni soit qui vous fera fondre! » 

« Alexandrin, sans lui répondre, 
Expire alors, bien assuré 
De n'être jamais enterré. 

« Son héritier dans l'allégresse. 



— 204 — 

Tout en songeant quo V heure presse, 
Mesure d'un œil scrutateur 
Et que la convoitise allume, 
Ce qu'étant donné le volume 
Rapproché de la pesanteur, 
Peut lui rapporte]' son auteur. 
C'était, comme bien on présume, 
Un chitfre à démonter la plume, 
Quelque chose d'extravagant : 
11 le suppute sans vergogne 
Saisit l'élixir et l'onguent. 
Et puis commence la besogne. 

« Du chef aux pieds, de point en point, 

Comme à la tâche, il oint, il oint 

Ce qui lui reste de son père ; 

Puis, dans la bouche, de grand cœur. 

Commence à verser la liqueur. 

Au même instant le charme opère : 

Qu'eût-ce été pour un fils pieux ? 

Au même instant le sang circule 

Et le cadayre ouvre les yeux. 

René frissonne, et puis recule. 

Et puis lâche tout. Patatras ! 

Lorsque le mort étend les bras. 

Et la fiole, en tombant, se brise : 

L'élixir est sur le carreau. 

Alexandrin avec surprise 

Voit qu'il faut descendre au tombeau : 

Son œil menaçant et livide 

Interroge ce fils avide, 

Comme un condamné son bourreau ; 

Et René, que rien ne console, 

René, pris pour dupe et confus, 

Maudit ce père sans parole, 

Qu'il comptait l)ien mettre en écus. » 



Toutes ces brochures sont tirées avec un luxe inusité dans ce genre de publi- 
cation; on sent tout de suite que l'autour écrit pour son plaisir. J'ai fait con- 
naître en partie l'Homme d'or, mais j'ai là trois autres contes ou nouvelles : 
LA Belle Provençale, les Trois Bossus, Blanche et Rose, qui ne m'ont 
pas été moins agréables. 



— 203 — 

M. Charles Fuster, un jeune poète qui a vu son ouvrage couronné par V Aca- 
démie des Muses santones, a livré ses œuvres au jugement du public sous ce 
titre l'Ame pensive. L'idée du poète est élevée. Épris d'idéal, son :\me 
s'arrête émue devant la foi de ses pères et rejette le matérialisme qui nous 
envahit. 

On sent que, sous ce titre, l'Ame pensive, M. Fuster a réuni des pensées 
écrites au jour le jour, alors qu'il ne songeait pas encore à en former un vo- 
lume, de sorte que certaines expressions se répètent et demandent à être rec- 
tifiées dans une prochaine édition, particulièrement : Plèbe servile, esclaves 
serviles, plèbes vendues, plèbe asservie, peuples asservis, expressions qui 
fatiguent lorsqu'elles se trouvent dans des poèmes qui se lisent à la suite les 
uns des autres. 

Et si nous formulons cette critique, c'est que nous aimons les vers de 
M. Charles Fuster ; c'est que ses pensées sont empreintes de sentiments très 
élevés et qu'en somme, ce ne sont que quelques mots à changer. 

Voyez comme le poète peint bien cette névrose qui nous enserre de plus en 
plus et dont nous parlions plus haut. 

« En ce siècle triste et moqueur, 
Ce qui nous épuise et nous navre, 
C'est de disséquer notre cœur. 
Scalpel en main, comme un cadavre. 

« Les livres que nous avons lus 
Nous ont fait l'âme sèche et nue : 
Hélas ! nous n'avons même plus 
De belle souffrance ingénue ! 

« Nous étions lieureux en naissant, 
Dieu nous fit des jeunesses brèves. 
La fleur sur qui l'hiver descend 
N'est pas mieux morte que nos rêves. 

« L'art, en nous, a tué l'amour, 
La tête, en nous, a dompté l'âme. 
Nos désespoirs durent un jour, — 
L'œil qui surveille éteint la flamme. 

« Rien ne nous fait plus tressaillir, 
Aucun espoir ne nous enivre, 
Et nous nous mourons, sans vieillir, 
Du mal de nous regarder vivre. » 

Et, lorsque nous voyons un groupe de poètes chanter ce qui est grand, ce qui 



— 206 — 

estLeau, ce qui est ])Oii; s'enivrer (Vidéal comme Talouetto s'enivre d'azur et 
(le soleil, nous sommes tout près de les admirer, ces hommes courageux qui 
luttent contre l'envahissement de tout ce qui est bas et mesquin, qui savent 
que la foule ne les lit pas ! mais ils songent aussi an petit cénacle épris de 
beauté qui sait encore tresser des couronnes aux poètes et jeter des fleurs sur 
leur cliemin. à ces Académies, conservatoires des jNIuscs bafouées aujourd'liui. 
mais qui un jour viendront encore verser le baume qui cicatrisera les bles- 
sures du matérialisme ! 

Gaston d'Hailly. 



ROMANS 

Dès la plus tendre enfance ils se sont connus. Henri Vanneau allait presque 
tous les Jours un moment chez son amie, Marguerite Mirmont. Les deux enfants 
s'appelaient «mon petit mari» et «ma petite femme». Henri racontait la 
Jérusalem délivrée à Marguerite, qui récoutait, ouvrant ses grands yeux noirs, 
sans comprendre grand'chose à cette poésie dont le petit garçon, au contraire, 
subissait le charme avec sa précocité d'enfant nerveux. Cependant, pour lui 
faire plaisir, elle consentit à être «Clorinden pendant qu'il était Tancrède, et 
prenait cette occasion de se draper dans son fichu rose que sa mère lui prêtait. 

Puis ils furent séparés. 

Marguerite alla au couvent ; Henri fit de mauvaises études au collège. Il 
n'avait de passion «pie pourledessin. Tin amateur de peinture ayant vu ce que 
faisait le petit Henri s'écria; 

— Vous verrez que « ce gamin » sera un grand artiste et qu'un jour on lui 
dressera une statue... Oui, là sur la place, devant votre maison. 

Le mot revint à l'oreille de Marguerite qui était revenue chez sa mère et, le 
soir, en se mettant à sa fenêtre, la jeune fille rêva longtemps du petit garçon 
qui jadis était amoureux d'elle, qui maintenant ])ùchait là-bas à Paris, tout 
seul, s'ennuyant peut-être, qui sait? peut-être la retrouvant en un coin de 
ses souvenirs, — et dont la statue en bronze se dresserait un jour sur cette 
place, vide à cette lieurc, et que les ombres du crépuscule faisaient paraître 
noire... 

Les jeunes gens se revirent, et Marguerite, qui pesait toujours le pour et le 
contre, songea encore à cette statue de bronze dont l'érection serait un jour 
votée par le conseil municipal enthousiasmé: on a beau dire que la gloire est 
une chimère, il n'est point désagréable d'épouser un liomme qui sera un jour 
illustre, surtout ([uand il vous plaît à tous les points de vue! 



— 207 — 

Le mariage se fit, le voyage réglementaire eut lieu eu Italie, et les nouveaux 
mariés, après une lune de miel des plus tendres, vinrent s'installer sur les 
hauteurs de Montmartre dans un coquet appartement ayant un horizon sans 
borne, et un atelier vaste et clair. 

L'installation ne plut guère à Marguerite. Elle avait rèvô plus de luxe; elle 
pensait qu'à l'intérieur de Paris elle eût pu fréquenter plus facilement ses 
amies, elle aimait le monde, et trouvait que son mari était trop casanier. Le 
mobilier même ne la satisfaisait que très médiocrement. Évidemment, leurs 
goûts ne s'accordaient pas. Et puis, Henri ne se faisait pas valoir, ne fréquen- 
tait pas les journalistes, on ne parlait pas de lui. Il faisait de la peinture reli- 
gieuse devant laquelle tout le monde passait sans s'arrêter. Quelques hommes, 
artistes, disaient négligemment: « Pas mal ! pas mal, » et c'était tout. Mais 
le grand critique s'écriait : « Poncif ! » 

Ah ! Henri ne veut pas s'inquiéter de sa gloire, eh bien, elle s'en occupera! 
Elle ira voir les gens influents, accordera un sourire à celui-ci, invitera celui-là. 
Bref, elle fait tant et si bien que l'on parle du talent d'Henri Vanneau. Mais 
celui-ci a su à quel prix on avait embouché les trompettes de la renommée. Il 
est connu, les articles élogieux émanent de la main des critiques les plus 
autorisés, mais il est déshonoré. Sa femme s'est compromise d'abord, perdue 
ensuite. 

Il a tout su, cesse de travailler, se lance dans la débauche, dans l'absinthe, 
devient gâteux; il meurt. 

Alors elle, fermant les yeux, revoit clairement la place de leur petite ville, 
où une statue en bronze devait s'élever un jour ; mais la place était vide, 
noyée dans une obscurité brumeuse, déserte et pleine de boue. 

Tel est à peu près le fond de la très intéressante étude de caractère féminin 
ayant rêvé la gloire et ne trouvant que honte et désillusions, écrite parM. Edmond 
Rod sous ce titre : la Femme d'Henri Vanneau. 

— Le Capitaine Bernard, le nouveau roman de M. H. Gourdon deGenouillac, 
est une histoire d'amour dont les péripéties se passent entre l'époque où les 
nobles commencèrent a émigrer, 1790, et le commencement de l'Empire. 

Dès la première page, on s'apergoit que l'auteur n'éprouve qu'un enthou- 
siasme très relatif pour les hauts faits de ces gens qui s'emparèrent de la Bas- 
tille, et il n'est pas difficile de connaître sonopinion à l'égard des bienfaits dont 
ce fait d'armes, qui se célèbre aujourd'hui par de grandes réjouissances, a 
comblé la génération qui a succédé à celle qui était entrée de vive force à la 
Bastille « pour y donner la liberté à sept prisonniers dont quatre faussaires ». 

Donc, en 1790, le vicomte Robert de Morincourt et sa sœur Lucienne sont 



— 208 — 
obligés de s'expatrier. Leurs biens sont vendus et rachetés pour un prix déri- 
soire par un certain Legros. 

Placide Fromentin, le fermier des Morincourt, devient le fermier de Legros. 
Je suppose qu'il doit se demander ce que les petits gagnent aux révolutions, 
dont généralement ils font les frais: — mais passons. 

Fromentin a un fils, Bernard; Legros a une fille, Rosalie, et, ma foi, il est 
probable qu'ils se fussent mariés si, après les péripéties de la guerrre de 
Vendée, Lucienne, qui croit son frère mort, n'était revenue déguisée en garçon 
chez le fermier. Bernard, qui n'avait pour la fille de Legros qu'une passion des 
plus platoniques, s'éprend de Lucienne, et celle-ci aurait i^eut-être cédé à son 
penchant, si son nom d'abord et des événements de toute sortes ne les avaient 
séparés. Rosalie, et surtout un bossu nommé Gascaro jouent un rôle assez 
important dans les circonstances qui séparent les jeunes gens. 

Bernard est appelé sous les drapeaux, parcourt l'Europe entière, quelque peu 
gardé à vue par Rosalie, qui s'est engagée, elle aussi, mais comme cantinière. 
Bref, Bernard devient capitaine, général même, et finit par épouser Lucienne de 
Morincourt, malgré la volonté de son frère, qui n'admet pas les mésalliances. 
Mais celui-ci étant définitivement mort, et Rosalie ayant trouvé un autre 
époux à défaut de son Fromentin, tout est pour le mieux. 

En somme, un roman qui fait agréablement passer le temps, s'il n'a pas 
grande portée. 

M. Jules Picquct est un écrivain distingué, qui, sous ce titre : Épisode 
d'aM')Uu a l'île BouRBOx, raconte une histoire émue, une idylle charmante 
qui fera pleurer les femmes rêveuses, mais qui n'est malheureusement pas ce 
que recherchent les lecteurs de roman. Cet amour, détruit par la mort de la 
fiancée qui s'éteint, frappée d'une maladie implacable à l'île Bourbon, où son 
amant était venu lui apporter le bonheur rêvé dès l'enfance, n'est qu'un acci- 
dent qui détruit un avenir plein de douces promesses, mais ce ne sont pas là les 
émotions qui. aujourd'hui surtout, font le succès d'un volume. Si on écrivait 
de nos jours Paul et Virginie ou Ai nia, l'auteur, hélas! risquerait fort de 
passer inaperçu. 



Voici un roman. Fleur d'Alfa, dont les derniers événements, qui se sont 
passés en Algérie lors de l'incursion de Bou-Amena. ont sans doute donné 
l'idée à M. Marcel Frescaly. On voit que l'auteur connaît très bien les mœurs 
espagnoles qu'il peint avec vérité, et que la vie dos alfatiers, ces travailleurs 



— 209 — 
qui, presque tous sont venus d'Espagne en Algérie, ne lui est pas étrangère. Le 
roman de Soledacl, qui plus tard est appelée Fleur cV Alfa, se passe d'abord en 
Espagne, pour se terminer en Algérie, au moment où, après le siège de Gartha- 
gène, le vaisseau la ?\iunancia sortit du port, emmenant à Oran les communa- 
listes et les forçats qui leur avaient prêté l'appui... de leur lâcheté. Ce volume 
contient un bon roman, écrit avec un grand soin dans les peintures des sites au 
milieu desquels se déroulent l'action. 



Madame la Députée est une critique à l'adresse des gens qui, non seulement 
souhaitent que les femmes soient admises à participer à l'élection de nos légis- 
lateurs, mais encore qu'elles aient droit de siéger dans nos Parlements. L'au- 
teur, M. André Le Breton, montre avec beaucoup d'esprit les inconvénients de 
la réalisation de ce vœu et rit beaucoup de cette chambre composée de messieurs 
et de dames se livrant aux douceurs d'une agréable flirtatioa à la buvette, 
entre deux orageuses discussions. 



Plébéienne, par M. G. Maisonneuve, montre ce que peut faire dans un pays 
industriel l'arrivée d'un de ces agents provocateurs chargés par les socialistes 
d'aller prêcher la haine du bourgeois et de « l'infâme capital ». L'endroit était 
calme, les ouvriers travaillaient heureux, les chefs aimaient ceux qui les 
entouraient, s'inquiétant de leur faire le sort le plus doux possible dans leur 
vieillesse et dans leurs maladies, lorsque l'un de ces hommes vomis par la 
haine et l'envie vient bouleverser tout cela, amène le méconteutement, les 
grèves, la misère et, par-dessus tout, le crime, là où ne régnaient ({ue la paix, le 
travail honnête et la joie. 

Un roman intéressant sert de cadre à ces scènes de sauvagerie^brutale, où la 
dynamite joue son rôle. Une douce figure de jeune fille éclaire de sa bonté ce 
récit dramatique et véritable. 

La Fille de Gain, scènes de la ïiiô t^èelle, par M. Philibert Audebrand, est 
un roman moderne qui repose tout à la fois sur une observation physiologique 
des plus curieuses, quoique parfaitement invraisemblable, et sur une idée 
morale, mais injuste, à mon avis, l'hérédité du cliâtiment. Go qui n'empêche 
que le drame de M. Philibert Audebrand ne soit puissamment charpenté et 
n'oflre au lecteur une série d'observations des plus attachantes; seulement il 



— 210 — 
faut être un lecteur bieu iiair pour sïniagiuer que ce qui est écrit dans ce 
volume ait jamais pu arriver. Je n'en fais, du reste, aucun reproche à l'auteur 
qui sait fort ])ien pour ({ui il écrit, et qui a parfaitement l'habitude du métier. 
Il tient tout le temps son lecteur en haleine, présente des péripéties qui le fait 
pâmer d'aise, c'est tout ce qu'il en faut pour attirer le succès. 



Avec M. Fortuné du Boisgobey, c'est absolument la même chose : il connaît 
son public et lui sert des plats à son goût : c'est un des romanciers les plus 
populaires, les plus féconds et qui sait le mieux entasser les péripéties les plus 
fantaisistes. Dans un nouveau roman, Babiole, il se passe des choses tellement 
extraordinaires, que je comprends que des lecteurs de feuilleton « languissent » 
après la fin de l'histoire. Mais M. du Boisgobey, en homme habile, a bien soin 
de faire durer la chose le plus longtemps possible, et ce n'est qu'après un 
nombre considérable de pages bien délayées qu'on arrive à la chose la plus 
simple du monde, le mariage du héros et de l'héroïne. Babiole. Beaucoup de 
talent et une imagination des plus fécondes. 



Un Cas de dividrce. par M"'*^ Math, de Saint-Vidal, est une œuvre de 
bonne foi, écrite avec toute la délicatesse d'une plume féminine et une étude 
sur un de ces cas si douloureux du mariage, justifiant bien, dit-on, pour la 
femme, la revision de la loi du divorce. 

Avant le vote de cette loi, aujourd'hui adoptée, l'autour, avait i)ublié ce roman 
dans le feuilleton d'un grand journal, sous le titre : le Docteur Jacques. 
M"" de Saint- Vidal triomphe, et a apporté sa pierre à l'édification de la 
susdite loi pour laquelle M. Alfred Naquet a tant travaillé. Je pense que d'ici à 
un certain nombre d'années il se lèvera un nouvel apôtre qui demandera l'aljo- 
lition du divorce et (pie do très agréables écrivains feront des romans qui 
prouveront que le divorce est une chose qui, uno cliose que... 

Tout ce que dit M"" de Saint-Vidal est excellent, moral, juste, et tout ce que 
Ton voudra, mais j'estime qu'un autre pourrait produire des romans non moins 
intéressants en donnant des arguments contraires. Je dis bravo ! à l'œuvre 
littéraire de ^r"<^ de Saint-Vidal, mais je fais toutes mes réserves à l'égard de 
la théorie. 

Cn monsieur quitte sa femme au bout de trois mois ; un an après, il n"y a 
pas d'enfant, le divorce est accordé en laveur de la femme : je n'y vois aucun 
inconvénient. Dans le cas présenté par M'"c do Saint-Vidal, je n'en rencontre 



— 211 _ 
Ijîxs non plus : mais les avocats qui défendent une cause la présentent toujours 
du hou côté et je crois bien que ceux qui proliteront de la loi du divorce ne 
seront pas ceux qui mériteraient qu'elle leur fût appliquée. 



Voici un roman signé Jules Tibyl, et (j[ui, au fond, est l'œuvre de Charles 
Edmond et de Jules Claretie. Ce roman, que beaucoup ont lu déjà et que bien 
d'autres liront certainement, se termine par cet aphorisme : le mariage, c'est le 
purgatoire ! Ce roman, le Ménage Hubert, pourrait tout aussi bien conclure 
au divorce que le précédent; cependant a le ou les » auteurs ne l'ont pas pensé 
C'est que parfois, pour ne pas dire toujours, il vaut mieux rester en purga- 
toire un peu longtemps que d'entrer en enfer jusqu'à la fin de tout, et tel qui 
croit être absolument heureux en convolant à nouveau, pourrait parfois regret- 
ter le purgatoire. 



Le roman de M^^ la comtesse M. de Massa, la Ghanoinesse d'Ambre- 
MONT, me plairait infiniment, si l'un des principaux personnages, M. le comte 
de Sorville, ne se conduisait d'une façon absolument insolite dans une société 
distinguée, et comme un véritable goujat vis-à-vis d'une dame honorable, 
digne de tous respects et veuve depuis un an seulement. Jamais je n'ai ren- 
contré dans le monde un homme aussi dénué de la simple politesse que ce gen- 
tilhomme, et je doute que M^^*^ la comtesse de Massa ait jamais vu un monsieur 
portant un titre laisser à plaisir des fauteuils sur le corps d'une femme qui se 
trouve mal. 

Je pense que les personnes qui liront le très joli récit de M'"*^ de Massa juge- 
ront comme moi que tout ce qui se rapporte à M. de Sorville et àM'"« d'Alancy 
jure avec la position qu'ils occupent dans le grand monde, et qu'un roman 
qui s'attache surtout à peindre des sentiments ne doit pas tourner en comédie 
bouffonne comme dans la scène du pavillon, où ^I. de Sorville tient une con- 
duite absolument déplacée. 

* * 

Le premier chapitre du volume de Charles-Félix Durand, les Guérisseurs, 
fera connaître ce que contient de critiques justes ce petit livre sans prétention 
et de beaucoup d'esprit. 

En ce temps-là, un effronté, du nom de Poquelin de Molière, osa porter 
la main sur le voile sacro-saint de la déesse de la médecine, en déranger les 



— 212 — 

plis corrects, mèin(3 le déchirer un peu, et puis, — infaadum! se serait écrié 
.1. -laniu, do pédante mémoire, — traîner la pauvre Hygie, toute chifïonnée, 
de son sanctuaire sur les planches du théâtre. 

Et, — à la grande liesse des spectateurs, — il lui prouva clair comme le jour, 
rinperlinent! qu'elle n'était qu'une ignorante, il lui montra son hec jaune ; il 
se moqua de ses grands airs, il la herna. 

On la siffla. 

Ecoutez !... Ne vous semble-t-il pas entendre encore les francs éclats de gaité 
folle qui, — en dépit de l'étiquette, — emplirent le théâtre du palais de Ver- 
sailles, le 16 septembre 1663, à la première représentation de t Amour inéclecin. 

On raconte mèiiie que, ce soir-là, le monarque olympien s'ou])lia jusqu'à 
sourire... Que dis-je? jusqu'à rire comme un simple mortel en reconnaissant, 
sous le déguisement de Thomès, de Desfonandrès, de Macroton et de Bahis, 
(|uatre de ses médecins ordinaires : Daquin, Desfougerais, Guénaut et Esprit. 

Ce fut bien autre chose, en vérité, l'année suivante, avec le Médecin malgré 
lui! bien autre chose encore avec la Malade imaginaire ! 

Et avec Monsieur de Pourceaugnac donc ! 

Ce jour là, — c'était à Ghambord, le 6 octobre 1669, — Louis, le quatorzième 
du nom, eut un tel accès de fou rire, qu'il faillit, chose incroyable, inouïe ! en 
compromettre l'équilibre de sa monumentale perruque. 

Depuis Molière, — un peu aussi avant lui, si nous cherchions bien, — depuis 
Molière, qui décidément attacha le grelot, que d'épigrammes jetées au nez de la 
médecine et des médecins ! 

Mais La Bruyère avait raison : « Tant que les hommes pourront mourrir et 
qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et... payé. » 

Et sans plus de gène que devant, les disciples d'Hygie ont exercé leur petit 
métier, leur art... « Artqui consiste à tromper le malade pour attrapper un petit 
écu blanc. » 

Cette délinition appartient à un docteur, au docteur Guénaut, de joyeuse 
mémoire. 

En vérité., bien joyeuse I 

Avec sa panacée, l'antimoine, il tua sa femme, sa fille, sou neveu, deux de 
ses gendres..., sans compter tous ses clients l'un après l'autre. 

Onallait lui défendre l'usage de cette nouvelle poudre à succession, lorsqu'il 
eut l'heureuse chance d'ajouter à son martyrologe le nom de Mazarin. 

Et tout lui fut pardonné. 

Il est équitable de faire remarquer que c'est Guy Patin, un doux confrère 
•lui raconte toutes ces choses. 



— 213 - 

Or, à coté des docteurs, — lesquels, reconnaissons-le, entre parenthèse, ont 
bien perdu depuis Molière de leurs grands airs pédantesques, et ont beaucoup 
gagné en savoir, — à côté des docteurs qui de par le droit de leurparchemin, — 
et c'est de notre excuse, — font passer de notre poche dans la leur le petit écu 
blanc, il est une autre variété d'artistes, — suivant l'expression dudit Guy 
Patin. 

Et celle-ci est plus habile que celle-là, je vous jure, à escamoter le petit écu, 
car elle ne nous donne pas même la consolation de mourir « méthodiquement», 
suivant les règles d'Hypocrate et de Galieu. 

Cette variété se^compose des Guérisseurs : triacleurs nonjurés, charlatans, 
marchands d'orviétan, médicastres..., gens ne valant pas un bout de corde, 
imprudents et ignorants, escogriffes et aigrefins, maîtres fourbes et maitres 
filous, détrousseurs, écorcheurs, trucheurs, enfants de la Mate, aurait dit 
Villon, tarés, — toqués parfois, — illuminés, extravagants..., au demeurant, 
les plus plaisantes gens du monde. 

Et pourtant, ces truants n'ont pas encore trouvé leur historien ; Privast d'An- 
giemont les a oubliés dans son dénombrement des petits métiers inconnus, et 
Roger de Beauvoir, lui-même, dans sa nomenclature des métiers inavoués et 
inavouables. Injuste ou])li, en vérité, et qu'il me prend fantaisie de réparer. Ma 
prétention n'est certes point de faire disparaître la mirifique bande des guéris- 
seurs, pas plus que n'eut, un seul instant, cette ambition, l'auteur deV Amour 
médecin et de Monsieur de Pourceaugnac à propos de la docte corporation 
des médecins et des apothicaires. 

Mais, — pour mon plaisir, — et pour le votr^, ensuite, si vous voulez, je 
veux esquisser quelques scènes d'une comédie inédite. 

L'auteur alors passe en revue, en des récits désopilants parfois, l'histoire 
de la bêtise humaine qui se laisse prendre à tout ce qu'on veut bien lui 
raconter, et tuer à plaisir par des gens qui disent des paroles pour guérir des 
membres fractures. L'ignorance est toujours la même ; les mêmes a trucs » 
s'emploient chaque jour et les mêmes gobeurs se laissent toujours prendre : 
Médecine, Politique ou Finances, il y aura toujours des gens pour se laisser 
plumer ! 

Nous donnons ici les premières pages du roman de Ouida, ou plutôt de 
l'imitation qu'eu a faite J. Girardin — Musa, tel est le titre de cette jolie étude 
de femme. 

« Il y avait sur la place de la cathédrale de Grosseto un rassemblement de 
gens très affairés. 



— 214 - 

< C'était à l;i lin d'octobre. La ville et le pays environnant sortaient du som- 
meil de mort qui plane sur la :\Iaremme, du printemps à l'automne. Pendant 
l'été, le pays est brûlé du soleil, bouleversé par les orages, épuisé par la 
fièvre. Sauf les malheureuses sentinelles postées le long de la côte, et quelques 
villageois trop pauvres pour émigrer, il n'y reste pas une âme. 

« A la fin d'octobre, tout change. Les forêts prennent des teintes d'or et de 
pourpre. La fièvre disparaît, les vents du nord commencent à souffler: l'air 
des marais est purifié par les brises marines et par les senteurs des bois ; la 
terre, cuite au soleil et fendillée comme de la lave refroidie, ou bien délayée 
par les pluies torrentielles au point de ne former qu'un vaste marécage fu- 
mant, redevient propre à la culture. 

« Alors commence la véritable vie de la Maremme ; des districts monta- 
gneux de Lucques et de Pistoie, les travailleurs descendent par milliers, les 
bergers quittent les collines avec leurs longues files de moutons et de chèvres ; 
des troupeaux de chevaux et de gros bétail sillonnent les routes ; les chas- 
seurs suivent la piste du sanglier et du chevreuil ; les charbonniers et les 
laboureurs se répandent, comme des légions de fourmis afiairées, par les 
plaines et par les bois. 

« Le pays est plein d'hommes qui viennent des collines, il montanino cou 
scarpe grosse e cervello fine, que l'habitant de la Maremme emploie, jalouse 
et déteste. Le montagnard est brun, droit, bien portant, souriant, robuste; à 
côté des créatures pâles, bouffies, fiévreuses, qui habitent la Maremme toute 
Tannée, il a l'air de la vie à côté delà mort. Ils sont tous nés dans la montagne, 
principalement à l'ombre des bois de châtaigniers qui couvrent les contreforts 
des Apennins, au nord. Quand ils arrivent dans la Maremme, la neige couvre 
déjà leurs montagnes. Dans la Maremme verdoyante, ils viennent tous les ans 
pour labourer, herser, semer, tailler, scier et faire du charbon, tant que dure 
l'hiver. Ils attendront peut-être pour mettre le foin en meules et pour mois- 
sonner le blé, mais jamais plus tard. 

« Alors ils s'en retournent sur leurs collines, l'argent en poche, faire la 
moisson et labourer, ramasser les châtaignes, et émonder leurs oliviers. Ils 
mènent ainsi une vie moitié nomade, moitié agricole, une vie rude et saine, 
variée et agréable, qui fait de chacun d'eux un mélange du vagabond et de 
l'agriculteur. Ils sont terribles dans la haine, passionnés dans l'amour, et avec 
cela peu constants. Quand une jeune fille de la Maremme chante une chan- 
son d'amour, il y est toujours question de quelque damo de Pistoie ou de 
Lucques, et le refrain de la chanson, c'est toujours l'absence, le doute ou l'in- 
constance. 



— 215 — 

« Quand il retourne à la montagne, le damo en effet ne songe guère à jeter 
un regard de regret sur la Maremme humide qui fume sous les rayons ardents 
(lu soleil. Quand il revient l'année suivante, il s'adresse à quelque autre 
fillette. 

<t Ce jour-là, à Grosseto, il y avait des centaines de montagnards qui ve- 
naient louer leurs bras ; la plupart d'entre eux étaient déjà venus souvent, et 
on les connaissait bien dans le pays. Une fois embauchés, ils se disperseraient 
sur toute la surface du pays. 

« Ce matin-là, cependant, ils ne songeaient guère à leurs affaires person- 
nelles, ils étaient dans l'attente d'un grand spectacle : Saturnine Mastarna, 
le chef de brigands de Santa-Fiora, devait traverser Grosseto ! 

a Saturnine s'était laissé prendre. Cette nouvelle avait fait tressaillir la ville 
tout entière, lorsque les carabiniers y étaient entrés à minuit, au nombre de 
trente, amenant au milieu d'eux un homme, pieds et poings liés. Les bonnes 
gens de Grosseto, dont la plupart sortaient de leurs lits, avaient bien vite 
allumé leurs lanternes et ouvert leurs fenêtres en entendant les pas des che- 
vaux et le cliquetis des armes. 

« Ils ont pris quelque pauvre diable ! » se disaient-ils entre eux avec un 
soupir de sympathie et de regret, et puis ils avaient ajouté : èil nostro Satur- 
nino. Leur pitié était pour le prisonnier, et ils souhaitaient la malemort aux 
carabiniers qui lui avaient lié les bras derrière le dos. Le cortège une fois liors 
de vue, les bourgeois avaient ajouté en souriant : « Quel porero Saturnino! 
Ah! Che peccato ! » Car il y avait bien longtemps que la Maremme adorait son 
Saturnine, et sa capture était un deuil publique. Songez donc! il n'avait jamais 
fait de mal à personne, il n'avait jamais volé que les riches, et il s'était con- 
tenté de tuer quelque étranger de temps en temps. C'était un homme pieux à 
sa manière, et les prêtres n'avaient jamais eu qu'à se louer de ses entreprises; 
et puis, quel sujet de conversation pendant les longues heures d'ennui de 
l'hiver et les heures encore plus longues et plus tristes de l'été ! 

« Avec Saturnine Mastarna en moins, la Maremme serait plus que jamais un 
pays désolé. 

« La province avait toujours été pleine de sympatliie pour cet illustre voleur, 
qui pouvait se vanter de n'avoir jamais fai t de tort à un pauvre. Tous les repré- 
sentants de la loi, gardes, soldats, garde-côtes et carabiniers, étaient haïs et 
mis en quarantaine dans toute la Maremme; ils ne pouvaient compter sur 
personne: la finesse des paysans leur jouait des tours pendables et les tournait 
en dérision. Tromper un sMrro, c'était œuvre pie; cela vous rendait populaire, 
cela vous faisait honneur. 



— 216 — 

« Aussi pendant de longues années, il avait été impossible de prendre Satur- 
uino : d'nilleurs. les autorités ne tenaient pas à le prendre, sachant à quel point 
elles se rendraient impopulaires. 

« Mais il avait fini par devenir trop audacieux ; il avait capturé des étrangers 
de distinction, et les gouvernements étrangers s'étaient remués. On avait cru 
nécessaire de déployer quelque vigueur et quelque vigilance contre un homme 
qui se moquait ouvertement de la loi, qui, par bravade, parcourait les villes 
delaMaremmeen costume de gala, sûr de l'impunité, se vantant partout que pas 
un des représentants de la loi n'oserait porter la main sur lui. On avait misdes 
troupesen mouvement, les ministres avaient pris les municipalités à partie; il 
était évident pour tout le nionde que les beaux Jours de Saturnine touchaient à 
leur lin. 

« Des nations étrangères avaient fait entendre au gouvernement qu'il y allait 
de son honneur de ne pas le laisser plus longtemps en liberté. Tout l'été on 
avait fait des elforts extraordinaires, on avait jeté sur les collines tout un 
essaim d'espions et de bons tireurs: aussi, par une nuit brumeuse d'octobre. 
Saturnine avait été surpris, endormi et alourdi par le vin ; après une résistence 
désespérée, il avait été vaincu. Enfin, on l'avait arraché des hauteurs où il se 
cachait parmi les nuages, au sommet du Monte-Labbro. 

« Aussi, ce jour-là, tout le monde à Grosseto parlait de Saturnino de Santa- 
Fiora, — il gran' Saturnino! Tous s'accordaient à dire que le pouvoir exécutif 
avait commis un péché et s'était couvert de honte en capturant Saturnino, en 
le jetant en travers sur un cheval, et en lui liant les pieds comme à un mouton. 
Les naturels de Grosseto s'emparaient des étrangers qui venaient cette année- 
là pour la première fois dans la Maremnie, et leur criaient aux oreilles : 

« Est-ce dans vos montagnes que l'on trouverait son pareil ? Non, il n'y a pas 
« de danger 11 n'y a qu'un Saturnino. Jamais il n'a fait de mal à un pauvre. Au 
€ contraire, tous les pauvres de la province trouvaient en lui un ami. Et puis. 
« c'est un Iiomme qui n'a Jamais manqué à ses devoirs. (Juaud il descendait 
« dans une ville, il allait tout droit à l'église pour se confesser : il envoyait 
« toujours à la Madone la moitié des bijoux qui lui tombaient entre les mains : 
« c'est un brave homme, un grand homme ! Et maintenant, vous voyez, oh ! 
« quelle pitié! ils lui ont tendu un piège, et l'ont pris comme un oiseau dans 
« un lilet. Eh bien ! il ne sera pas oublié. Nous parlerons de lui aux enfants de 
« nos enfants. » 

« Il n'y a rien qui altère comme de parler; les gens s'en allaient boire au 
cabaret, en compagnie des étrangers de Lucques et de Pistoio. Tout en buvant, 
ils racontaient comme quoi, pas plus tard que la semaine précédente, Saturnino 



— 217 — 

avait arrêté sur la route d'Orbetello une voiture chargée de tonneaux de lacrinia. 
Comme le charretier s'était montré de mauvaise composition, il avait été laissé 
dans la poussière les deux pieds coupés. Saturnino n'aimait pas les entêtés. 

« Cependant, un nouvel escadron de carabiniers, envoyés pour remplacer la 
première escorte de Saturnino, qui était sur les dents, se dirigeait lentement 
vers la porte de la prison, au milieu des murmures hostiles de la foule. On ne 
songeait guère à s'apitoyer sur l'aventure du charretier : après tout, ce n'était 
qu'un Romagnol. 

« D'ailleurs, toute la Maremme savait bien que si l'on s'acharnait après 
Saturnino, ce n'était pas du tout à propos du charretier, c'était à propos d'un 
straniero dont personne ne se souciait,excepté le gouvernement. Cet étranger, 
Saturnino l'avait tué d'un coup de fusil dans un accès de jalousie. Malheureu- 
sement cet étranger était, parait il, un personnage assez important, et son 
gouvernement avait demandé qu'on fit justice de son assassin. Prisonnier de 
Saturnino, le voyageur vivait avec lui, en attendant sa rançon ; il s'était permis 
de regarder trop longtemps et trop hardiment la belle Serapia, qui vivait avec 
Saturnino, et alors le malheur était arrivé. 

« Et maintenant il était pris ; on l'avait arrêté comme un vulgaire lilou qui 
aurait volé quelques sous aune vielle dame; et qui l'avait arrêté ? Les soldats, 
ces ennemis de tout le monde. Et ils l'avaient amené dans la plaine, les pieds 
liés sous le ventre d'un clieval, pareil à un chevreau entre les mains du bou- 
cher. La foule était agitée, curieuse: elle désirait passionnément voir et en- 
tendre : mais le seul sentiment sérieux qu'elle éprouvât, c'était un regret pro- 
fond. Il y avait dans ce regret du ressentiment, de la sympathie et de l'indi- 
gnation. Ce regret se fût traduit en actes de violence pour délivrer le prison- 
nier, si l'escorte n'eût été aussi nombreuse, et si la loi n'eût pas eu la force 
de son côté. 

« Parmi les assistants, un grand nombre avaient des accointances plus ou 
moins directes avec les brigands de Santa-Fiora. Il y avait là plus d'un mar- 
chand qui avait fermé les yeux sur la provenance d'une pièce de riche brocart, 
ou d'un lot de bijoux précieux, mis en vente par un personnage au teint bronzé, 
aux mains noires de poudre. 

« Même des gens qui ne connaissaient Saturnino que de nom, même des 
montagnards de Carrare et de Lucques qui en étaient à leur premier voyage 
dans la Maremme, éprouvaient le même sentiment de regret que les autres. 
« Il y avait peu de femmes dans les groupes, mais il y en avait beaucoup 
sur le pas des portes et devant les églises, (jui attendaient pour voir passer 
Saturnino. Ou savait qu'il allait comparaître devant le tribunal de- Massa. 



— 218 — 

Toutes étaient tristes; pas une seule ne le blâmait ; pas une seule ne le trou- 
vait criminel. 

« !Sans doute il avait été la terreur des voyageurs, et il s'était montré d'une 
férocité inouïe envers ses prisonniers ; mais les voyageurs étaient des étran- 
gers ; quant à ses prisonniers, c'étaient tous des gens riclies ! Or on savait 
d'avance qu'il serait condamné àtravailler aux mines, dans le Sud, ou à passer 
sa vie en prison dans la petite ile de la Gorgone. 

« Les curieux n'eurent pas trop longtemps à attendre. Ils n'auraient pas 
mieux demandé que de délivrer Saturnino. Mais personne n'osa donner le 
signal d'une attaque contre les carabiniers, lorsque les portes de la prison 
s'ouvrirent et que l'escorte en sortit avec le prisonnier. » 



219 — 



BULI.ET1N BIBLIOGRAPHIQUE 



Un savant américain, qui est arrivé à la science par la philosophie, M. J. B. 
Stallo, vient de publier dans la BiOUotJièque scientifique internationale dirigée 
par M. Em. Alglave un ouvrage qui ne peut manquer d'attirer l'attention. Ce 
livre, intitulé la Matière et la Physique moderne, critique au point de vue 
purement expérimental les principales théories de la science contemporaine: 
la théorie mécanique de la chaleur, la théorie atomique, etc., enfin les surpre- 
nantes doctrines des géomètres allemands et italiens sur l'espace à quatre 
dimensions. M. Friedel, l'éminent professeur de la Sorhonne, a placé en tète 
de ce livre une préface où il prend la défense de l'école atomique, dont il est 
le chef incontesté en France depuis la mort de M. Wurtz. {Ancienne librairie 
Germer, Baillière et C'^^, Félix Alcan, éditeur.) 

Un Grand Français au xvn^ siècle. Pierre Riquet et le canal du Midi. 
Ce livre, qui vient à propos aujourd'hui qu'il est question de canaliser la Grau 
et la Gamargue, et qu'on ne peut lire sans que le cœur et l'esprit ne soient éga- 
lement touchés, est l'œuvre d'un écrivain qui excelle à composer de vrais 
livres d'éducation, parce qu'il sait intéresser, plaire, émouvoir et charmer. Ce 
livre, c'est le roman du génie, c'est le récit à la fois grandiose et familier des 
efforts et des luttes que coûtèrent à l'illustre Riquet la conception et l'exé- 
cution de ce canal du Midi, œuvre si grande et si utile, queVauban, déjà vieux, 
disait qu'il préférerait la gloire d'en être l'auteur à tout ce qu'il avait fait ou 
pourrait faire à l'avenir. 

Ge livre attrayant et solide, fait le plus grand honneur à la bibliothèque de 
]\IM. Gharavay frères. 

Hilaire Gervais, par Léon Barracand, vient de paraître à la même 
librairie. Cette œuvre soignée et délicate d'un écrivain justement apprécié, 
raconte le martyre d'un enfant abandonné aux soins de paysans cupides. Elle 
intéresse par la variété des épisodes se déroulant en scènes tour à tour gaies, 
douloureuses ou attendrissantes, par l'étude très fouillée des caractères, l'art 
délicat avec lequel est tracée la figure du petit Gervais, et la vivante peinture 
de la vie de la campagne. Il n'y a que des éloges à donner à la composition 
d'un tel livre, aux saines idées qui l'ont inspiré, au but moral qu'il se propose 
ainsi qu'au style ferme, vigoureux et coloré de l'écrivain. Ge volume fait 
partie de la Bibliothèque d'Éducation moderne. 



— 220 — 

De tous les ouvrages qui oui été publics sur rAllemague et uos vaiu- 
qucurs d'hier, il u'eu n'est pas dout la lecture s'impose davantage que le 
Voyage au Pays des Milliards. 

Le premier devoir d'un pays qui a été battu et ({ui est encore journellement 
menacé n'est-il pas d'apprendre à connaître ses ennemis de demain 1 

Le ]'oijr/fjeaic Pays des Milliards n'est pas un livre de fantaisie, c'est un livre 
de vérité et de réalité, bien qu'il ait tout l'attrait et le charme d'un roman, et 
qu'il offre une lecture des plus passionnantes et des plus attachantes. M. Tissot 
a écrit ces pages vives et si colorées sur place, au pied des forteresses alle- 
mandes qu'il venait de visiter, à la porte des palais de princes et do rois où il 
a réussi à s'introduire. 

Il n'est pas de géographie qui donne sur l'Allemagne des détails et des ren- 
seignements aussi complets que le Voyage au Pays des Milliards. 

Ce livre touche à toutes les questions qui nous intéressent: questions mili- 
taires^ politiques, historiques, économiques, statistiques, sociales, etc. 

Il n'est pas de Français se souciant de l'avenir de son pays qui puisse ignorer 
l'Allemagne telle que l'a décrite Victor Tissot dans son Voyage au Pays des 
MUlia?'ds. 

Ce livre, qu'anime un souffle sipatriotique et qui est rempli de renseignements 
si curieux, puisés aux sources mêmes, devrait commencer la bibliothèque de 
tout jeune Français. 

r/est pour vulgariser et rendre tout à fait populaire un livre qui mérite tant 
de le devenir, que les éditeurs Marpon et Flammarion mettent en vente une 
nouvelle édition illustrée du Voyage au Pays des Milliards. 

Des plans de villes, des illustrations nombreuses, des vues, des types et des 
costumes, feront de cette nouvelle édition du Voyage au Pays des Milliards 
un livre comme il n'en existe aucun sur rAllemagne. 

Avant de reprendre sa revanche d'Iéna, la Prusse a étudié pendant vingt ans 
la France; n'est-il pas temps que nous l'étudiions à notre tour? 

Henri Litou. 



Le directeiir-géra)d : H. Le Suudier. 



i.vii'n. l'AUL nouait!-;/, :>, \\. dk (.'•<;i-;, rouns. 



chronique; 



Paris, 25 août i884. 

Au dire des gens qui spéculent sur la chaleur pour attirer chez eux les 
Parisiens qui ne savent où aller respirer un air plus frais que celui qui circule 
si peu sous les arbres assoiffés de nos boulevards, il n'y aurait cette année que 
fort peu de monde sur nos diverses plages de l'Océan. Je crois, en effet, que le 
nombre des baigneurs est plus restreint que jadis dans les bains de mer en 
grand renom, qu'ils sont moins fréquentés, et qu'ils le seront de moins en 
en moins ; MM. les hôteliers, aubergistes et autres loueurs d'apparte- 
ments meublés ayant pris l'habitude d'écorcher les gens tout vifs ; aussi 
ceux-ci ne s'y « frottent » -ils plus. Partout on a créé des plages dites « de 
familles», dont les prix sont abordablesles deux ou trois premières années, et 
qui, les années suivantes, deviennent de véritables coupe-gorge, sans que l'on 
rencontre le confortable que l'on trouve toujours dans les premières. On finit 
par se dégoûter des bains de mer, et il se pourrait faire que la mode vint à en 
passer. De plus, les années précédentes ont été désespérantes pour les bai- 
gneurs, on grelottait le 25 août. 

Grâce aux journaux qui, pour remplir leurs pages, ont publié nombre 
d'articles sur le choléra, et bourrent leurs colonnes de dépêches traitant de 
l'épidémie qui sévit, assez bénignement, dans le midi, tous les étrangers ont 
fui notre pays ; c'est le cas dé le dire, « comme la peste. » — Ah ! les journaux, 
le joli métier qu'ils exercent! et comme le commerce doit les bénir I — Il est 
vrai que les médecins en font tout autant, et tellement, que chacun interroge 
le visage de son voisin pour voir s'il n'est pas « contaminé ». — L'n mot, non 
nouveau, mais que l'on employait rarement, et les gens s'abstiennent même de 
monter en tramway, dans la crainte de microbes quelconques entrevus par cet 
excellent docteur Koch, niés par les autres et, linalement... tous décorés, — 
pas les microbes ! 

Eh bien, puisque personne ne veut aller sur les plages, je désirerais y mener 
mes lecteurs sans aucun dérangement et guidé par M. Ch.-F. Aubert, qui 

No 92 



— 222 — 
n'est pas docteur, ce (]ui oU'rc quelque chance de se bien porter avec lui, mais 
qui est un touiiste savant et aimable. Le crayon de H. Scott pourrait même 
aider aux explications; malheureusement il est tellement inégal, que parfois il 
fait plus de tort que de bien au travail de l'écrivain ; il y a particulièrement une 
vue du château d'iùi qui rappelle assez les maisonnettes que je dessinais à 
l'âge de sept ans. Donc je nem'entliousiasme en quoi que ce soit sur le pseudo- 
luxe de' l'ouvrage de M. Gh.-F. Aubert. Au point de vue de l'édition, il y a eu 
des économies regrettables. On a orné? ce volume de reproductions de vieilles 
gravures peu intéressantes ou qui font sourire, de petits dessins placés ici ou 
là, p(jur foire nombre , tel ({ue celui de la page 26, ayant la prétention de 
représenter la côte aux environs de Boulogne, et nous qui aurions voulu que 
ce livre, le Littoral de la L'rance, fût un volume de luxe, n'hésitons pas à dire 
qu'à côté de dessins charmants, il y en a d'autres qui ne sont pas dignes d'y 
figurer. Ah! si j'étais à la place de M. Aubert, comme j'exigerais que l'on fit 
disparaitredansune nouvelle édition les horribles statues sur fond blanc de Jean 
Bart à Dunkerque et de Duquesne à Dieppe ! Ah ça ! le dessinateur n'a donc 
jamais vu sur quel fond magnifique se profile la statue de Duquesne à Dieppe, 
lorsque l'on descend du Pollet ? Est-ce que, pour un ouvrage de luxe, on doit 
faire l'économie de quelques hachures. Et cette image d'Épinal ayant la pré- 
tention de montrer les anciens costumes de la marine de l'État! 

Donc je passe sur la forme, et j'entre dans le fond où je me plairai sans aucune 
restriction. 

Sauf l'Espagne, peut-être, il n'est pas de pays qui soit mieux placé au point 
de vue de sa situation maritime. 

A cheval entre TOcéau et la Méditerranée, de la frontière belge à la frontière 
espagnole, et de celle-ci à l'Italie, deux merveilleuses lignes côtières se déve- 
loppent, ofî"rant à nos navires de faciles communications avec le monde entier. 

« Cànq grands ports militaires, des ports marchands de premier ordre, 
enfin nombre de petites stations donnant lieu à un sérieux mouvement com- 
mercial, prouvent bien qu'il sulfirait à la France de vouloir, pour tenir 
prompt einent, sûrement, le premier rang dans la marine européenne. » 

C'est un fait des plus curieux, en efiet, ({ue celui de ce peuple qui a tout 
pour devenir l'une des plus puissantes nations maritimes et colonisatrices, 
et qui se dit chaque jour impropre à coloniser. Aussitôt que nous nous 
lançons dans la création de quelque colonie lointaine, ou entend de toutes 
parts les cris les plus discordants : Vous allez dépenser des sommes folles! 
Le sang de nos enfants ! et autres mots aussi creux que ce qui se répète 
dans les journaux chez lesquels on parle de choses que l'on ne connaît pas. 



— 223 — 

Est-ce que par hasard, journaux: aussi idiots qu'ignorants ! vous vous imagine- 
riez que les colonies néerlandaises n'ont pas coûté quelques centaines de mil- 
lions à la Hollande! Est-ce que vous vous imaginez que les soldats sont faits 
pour regarder sans cesse du côté de l'est et que la France est perdue si elle 
distrait vingt-cinq ou trente mille hommes pour acquérir des colonies et faire 
respecter des traités! Parbleu! la belle affaire que d'entretenirdes troupes pour 
les laisser jouer aux cartes toute la journée, bailler devant l'éléphant du jardin 
des plantes et boire notre vin dans nos cuisines, en aimable compagnie ! 

On dépense 500,000 fr. pour décréter qu'il n'y aura plus de prières publiques 
à la rentrée des Chambres, on invente un mot dont la longueur le rendrait 
digne de figurer dans un dictionnaire allemand : « déconstitutionnaliser, » on 
dérange sénateurs et députés pour accomplir cette belle œuvre, et aussitôt 
qu'on veut envoyer quelques milliers d'hommes ici ou là, on s'écrie : Pour- 
quoi créer des colonies ? nous ne sommes pas colonisateurs ! » Eh bien, je crois^ 
au contraire, que nous sommes très colonisateurs, et, en plus, nous sommes en 
passe de devenir la première puissance maritime du monde, n'en déplaise à 
MM. les x\nglais, et ce que je dis là va bien étonner les Français qui 
s'imaginent que nos voisins d'outre-Manche possèdent la plus forte marine du 
monde : ils la possédaient, mais dans trois ans ils seront moins puissants 
que nous. 

La Gazette militaire d'Allemagne le prouve très justement. 

« La Grande-Bretagne tient toujours la première place avec satlotte blindée; 
la France, la seconde ; l'Allemagne, la troisième ; l'Italie, la quatrième ; la 
Russie, la cinquième, et l'Autriche, la sixième. Cependant la France construit 
en ce moment 14 vaisseaux du plus puissant modèle, et 8 bâtiments blindés de 
la même force pour la défense des côtes. Donc, dans quelques années, la 
France pourra disposer de 30 vaisseaux, dont 12 sont de première classe, et 
l'Angleterre de 32 navires de guerre, dont lui seul de force égale aux 12 navires 
français. L'Italie construit en ce moment 5 vaisseaux de guerre de première 
classe; la Russie 3 et 3 croiseurs blindés ; l'Allemagne, 1 croiseur blindé et 
2 canonnières blindées; l'Autriche, 1 vaisseau de guerre, et le Danemark 
1 blindé pour la défense de ses côtes. Conséquemment, la prééminence maritime 
de la Grande-Bretagne est décidément menacée par la France. L'Angleterre 
étant obligée d'employer une grande partie de sa flotte dans la Méditerranée 
et sur diiïérents points très éloignés, il est à présumer qu'à partir de 1887 ou 
1888, la France pourra opposer une flotte de 42 blindés à une flotte anglaise 
de 30, au plus, y compris les vaisseaux réservés pour les côtes. ». 

Donc, nous pouvons défendre nos colonies, et, de plus, les Français sont par 



— 224 — 
faileiiient aptes ;ï coloniser, l^artout où je suis allé, J'ai trouvé des coiiipa- 
ti'iotes s"enricliissantdaus les pays étrangers; mais, je dois le dire, daiislescolo- 
nies françaises. Algérie, Sénégal, etc., l'élément étranger l'emportait sur lélé- 
ment français. Cela se conçoit: le fonctionnarisme est tellement tracassier dans 
les colonnies. plus qu'en France, ce qui n'est pas peu dire, que le Français ne 
peut s'accommoder de vivre sous la direction de ces gratte-papiers qui se croient 
(fuelque chose, parce qu'un député quelconque les a fait nommer à un poste où, 
pour faire parler d'eux, ils gênent tout le monde et font fuir les plus intré- 
pides. Mais ils n'osent tourmenter les étrangers, qui crient comme de beaux 
diables à la moindre pointe d'injustice et ont des consuls qui les protègent. 

Ouvrez les colonies, donnez toutes facilités à ceux qui quitteront la mère 
patrie pour venir s'y installer: ayez des fonctionnaires qui «fonctionnent » au 
lieu de jouer au petit monarque et vous verrez si les Français savent co- 
loniser! 

Mais revenons à l'ouvrage de M. lUi.-F. Aubert. 

« L'idée d'un travail exclusivement borné à la description pittoresque, histo- 
rique, utilitaire de nos rivages et de nos villes ne nous a pas fait reculer... Car, 
si modeste qu'il puisse être, nous espérons qu'on y retrouvera le souvenir de 
plus d'une noble action oubliée, qu'on y reconnaîtra tout au moins le désir de 
contribuer à faire davantage aimer notre patrie. 

Il nous a paru nécessaire d'ordonner rigoureusement notre étude : la route 
géographique naturelle nous eu fournissait le moyen. Nous sommes donc parti 
de la limite nord , pour nous arrêter successivement aux lieux remar- 
quables, soit par leur importance commerciale, soit par la beauté de leur 
position. » 

Il y a un point de vue qu'il ne faut pas laisser échapper, et que M. Aubert 
met très bien en lumière, ce qu'a dit M. Xavier Marmier de notre manière de 
coloniser : 

« Nous ne pouvons trop honorer ceux qui ont porté si loin et défendu si 
vaillamment notre drapeau. Ce n'est pourtant pas par ses ardentes batailles et 
ses nombreuses victoires que la France a acquis une place si distincte dans 
riiistoire des colonisations, c'est par son esprit de justice et de mansuétude, par 
ses facultés d'attraction et d'assimilation. 

« Elle n'a point fait de cruelles ordonnances pour obtenir la plus abondante 
récolte de la terre conquise ; elle n'a point, pour apaiser sa soif d'or, torturé 
d'innocentes peuplades vaincues. Elle n'a point écrasé ou refoulé dans de 
sombres régions, des millions d'honnêtes familles pour n'avoir plus à leur 
disputer une parcelle de leurs domaines héréditaires. 



— 22a — 

«Ah ! si, en pensant à tout ce que nous avons possédé et à tout ce que nous 
avons perdu, il ne nous est pas possible de lire sans regret la chronique de nos 
colonies, nous pouvons, du moins, la lire sans remords. 

« Nulle de nos souverainetés n'a fait gémir l'âme d'un Las Cases ; nulle de 
nos coutumes n'a suscité un désir insatiable de vengeance dans le cœur d'un 
Montbars, et nul de nos gouverneurs n'a, par ses capacités, enflammé la fou- 
droyante éloquence d'un 13urke et d'un Sheridan. » 

Nous imposons notre domination, mais nous savons nous faire aimer, 
et notre désintéressement est proverbial. Mais nous devons regarder autour 
de nous et voir ce qui est, sans nous illusionner plus longtemps. M. Aubert le 
(lit, et il a raison : 

" Plusieurs des sources de nos revenus sont en train de se tarir, si nous n'y 
nvisons. 

« Surexcités par la nécessité et aussi par le désir bien naturel de se sous- 
traire à un lourd tribut, quelques pays ont fait faire à leur commerce, à leur 
industrie, des progrès considérables. Sur le terrain de l'art, enfin, nous 
les retrouvons assez forts pour que nous devions désormais compter avec 
eux. 

a Tout cela serait alarmant, si nous poussions l'aveuglement jusqu'à nous 
croire à l'abri d'une dépossession complète. Il n'en est pas ainsi. Quoique faible 
encore, un courant s'établit dans l'opinion publique, des essais d'intelligente 
initiative se produisent. Nous avons l'espoir que les résultats obtenus seront 
de nature à encourager beaucoup d'essais semblables. 

a Nous n'en voulons citer que deux exemples, mais ils se rattachent 
d'une manière étroite à notre sujet, et prouvent que nos grandes administra- 
tions commencent à moins se préoccuper, heureusement! des bornes où elles se 
confinaient. 

« On sait quelles proportions, chaque jour croissantes, prennent les relations 
entre l'Europe centrale et les villes de l'Amérique du Nord, New- York princi- 
palement. 

« Pour attirer à notre profit fret et voyageurs, nous avons un port excellent, 
tant par sa situation que par les faciles communications à l'aide desquelles il 
rayonne sur l'Europe entière : c'est le Havre. 

(c Néanmoins Hamljourg et Anvers lui font une concurrence acharnée, et il 
a besoin de plusieurs années avant que les travaux décidés en sa faveur 
puissent être achevés. Fallait-il donc laisser chaque jour s'amoindrir un 
important trafic! T^ne ronto néghoée ik^ larde guère à devenir une route 
al )an donnée. 



— 226 — 

a La Compagnie transatlantique et la Compagnie des chemins de fer de 
l'Ouest ont vu le danger. Résolument, elles y ont paré. Une entente commune 
a amené la création d'un train spécial rapide qui conduit, sans transbordement, 
les voyageurs de la gare Saint-Lazare au Havre, sous la tente d'accès des pa- 
quebots, deux heures avant le départ du navire en charge. 

t L'innovation est appréciée par tous ceux (le nombre en est grand) qu'une 
traversée prolongée et houleuse effraye. Sous ce dernier rapport, la répu- 
tation de la mer du Nord est faite. Les passagers qui Font franchie en peuvent 
témoigner. 

« Après l'intérêt des voyageurs vient celui des marchandises, dont les 
risques à courir se trouvent amoindris. L'initiative sera donc certainement 
féconde. » 

Ici je dois faire une observation que M. Aubert aurait pu présenter aussi : 
les compagnies allemandes commencent à toucher au Havre et enlèvent à la 
Compagnie transatlantique un grand nombre de ses passagers : ainsi le 
transport en f^ classe du Havre à New-York par les Transatlantiques coûtera 
500 francs, tandis que par la Hamburg-American-Steam-packet Cy,le prix n'est 
que de 390 francs. 20 0/0 moins cher. Oh! je sais qu'il y a une grande différence 
entre les paquebots des deux lignes; je sais aussi que l'une comme l'autre 
voient leurs cabines continuellement envahies, mais peut-être la Compagnie 
transatlantique aurait-elle avantage à augmenter le nombre de ses navires et 
à diminuer les prix du passage. Je reprends l'ouvrage de AL Aubert : 

« Le second exemple nous est fourni par l'installation d'un service direct 
entre Marseille, l'Australie et la Nouvelle-Calédonie : la compagnie de Lyon- 
Méditerranée y a beaucoup contribué. 

« Nous ne serons plus tributaires de la Grande-Bretagne pour l'importation 
des produits australiens, et l'itinéraire choisi amènera une favorable reprise 
de nos relations commerciales, non seulement avec la grande ile océanienne, 
mais avec nos colonies de la mer des Indes. 

« C'est peut-être le signal du réveil sérieux de la sollicitude du pays pour ses 
laborieux marins qui, avec joie, mettront dans la balance l'enjeu de leur cou- 
rage, de leur activité. 

« On ne demande, parmi nos populations côtières, qu'à se souvenir des tra- 
vaux des ancêtres, et, avec peu, ou olitientlra beaucoup d'elles. » 

A propos d'un travail du docteur Aubert sur la situation de la population 
dans le département du Calvados, un écrivain de talent qui se cache sous le 
pseudonyme de Jean de Nivelle a fait un article que je me permets de citer 
ici et dont je criti(|uerai particulièrement un des passages, tout en louant les 



221 — 

autres. Disons en passant que le docteur Aubert n'a rien de commun avec l'au- 
teur du Littoral, de la France, car Cti.-F. Aubert est le pseudonyme de M. V. 
Vattier d'Ambroyse, l'un des lauréats de l'Acadéniie française. A écouter les 
journaux, il semblerait que personne en France ne songe à aller chercher dans 
nos nouvelles colonies le travail qui commence un peu à manquer ici, et que 
la dépopulation de la France doive nous empêcher de coloniser. Voici l'ar- 
ticle dont je parlais tout à l'heure : 

« L'Académie de médecine vient de s'occuper incidemment d'un sujet très 
grave, la dépopulation de la France, à l'occasion d'un très intéressant travail 
d'un médecin militaire, M. Aubert, sur la situation de la population dans le 
département du Calvados. Ce département, un des plus riches de France, voit 
sa population décroître dans des proportions inquiétantes. Il en est à peu près 
de même, quoique dans des proportions moins graves, dans les autres dépar- 
tements de la Normandie. Est-ce qu'il faudrait en arriver à cette conclusion 
terrible que plus un pays est riche, plus il se dépeuple ? Si oui, ce qui est pro- 
bable, il faudra donc se mettre à prêcher contre la fortune et indiquer aux 
populations la nécessité, sous peine de mort, de dédaigner la richesse, l'aisance 
même, et de s'appauvrir. 

« Le docteur Aubert fait remarquer, ce qui est vrai en partie, que les deux 
vieilles races bretonne et Scandinave se rencontrent encore en bien des points 
de la Normandie. Or, on sait qu'en Bretagne et en Suède les enfants pullulent 
et que les familles y sont très nombreuses. Et alors, de se demander la raison 
de cette stérilité dans la province sus-nommée. En ce qui concerne les Nor- 
mands de souche bretonne, il serait dithcile de se prononcer, et je crois que la 
liliation n'est pas très apparente ni très facile à suivre. Quant à la souche 
Scandinave, c'est au bord de la mer qu'on la retrouve, sans conteste, et prin- 
cipalement sur les côtes du Calvados et de la Manche. Ici, il n'y a pas à s'y mé- 
prendre, les hommes sont plus hauts, plus larges, plus robustes, avec des phy- 
sionomies particulières que l'on ne rencontre plus, ou très rarement, à l'intérieur. 

a Aussi les enfants sont-ils nombreux. Ces familles de pêcheurs n'en finissent 
plus. On s'y marie jeune et il n'est pas rare de voir des femmes, jeunes encore 
et très robustes, à la tête d'une séquelle de dix à douze enfants. C'est la for- 
tune, je ne dirai pas de la maison, mais du bateau; ce sont des bras pour la 
pèche. Gomment cela vit-il, croit-il, prend-il des forces? C'est inimaginable, 
L'intérieur des habitations ressemble à des intérieurs de navire, et toute une 
tribu tient dans moins de vingt mètres carrés. Et pourtant la progéniture est 
solide et toujours la bienvenue, à moins qu'il n'y ait trop de lilles. Les fille§ 
u'emliarquput pas et ne servent pas à la nier. 



— 228 — 

a II faut reiiianiiicr que ces gens-là n'ont rien quêteurs bras. Arintérieur, le 
morcellement infini du sol a créé un nombre illimité de propriétaires fonciers. 
Les chemins de fer qui ont ruiné les villes sans industrie propre, et mis, sur 
les dents, les petits rentiers et les retraités, ont fait la fortune du petit posses- 
seur terrien. Mais l'amour de la terre est ancré dans le cœur du paysan. 8a 
première ambition est d'acquérir, la seconde de s'arrondir autant que possible. 
La dernière est de transmettre son héritage intact : il s'en irait malheureux, 
s'il savait sa propriété partagée. Donc, pas d'enfants ! La constatation lamen- 
iable de ce fait est facile à faire, et le Code Napoléon, une merveille à ce 
qu'on dit, est le pire ennerm de notre colonisation : ceux qui possèdent ne 
désirent point s'en aller, et il n'y a plus de déshérités pour prendre le che- 
min des colonies. 

« L'agriculture, principalement dans la province dont s'occupe le docteur 
Aubert, s'est radicalement transformée. La terre est en herbe et la production 
des céréales tend de plus en plus à disparaître. Le paysan fait du blé pour ses 
besoins particuliers, pour nourrir les gens qui vivent sur son exploitation, et 
c'est tout. L'élève du bétail a pris des proportions considérables ; mais c'est 
une besogne aisée, qui n'exige pas un grand nombre de collaborateurs. Alors, 
à quoi bon, pour le paysan herbager, avoir des enfants ? C'est une charge et 
non un bénéfice; et comme il n'y a pas plus adroit calculateur que le paysan, 
il se préoccupe de sa situation présente et de celle qu'il pourra laisser à ses 
héritiers, jamais nombreux. 

« La balance, alors, s'établit difficilement, on le conçoit. Comparée à la popu- 
lation de l'intérieur, la population riveraine est dans un état d'infériorité 
numérique incontestable, et les familles ont beau y être nombreuses, elles ne 
compenseront jamais le déficit. Voilà des choses dures à dire et à écrire ; mais 
elles constituent un tel danger pour nous, en présence de l'accroissement de 
la population chez nos voisins, qu'il n'est pas possible de les passer sous si- 
lence, encore bien qu'on n'ait pas grand espoir de modification. Les partisans 
de la colonisation espèrent que les débouchés nombreuœ, ouverts, depuis 
quelques années, à l'initiative privée, feront une utile et féconde diversion. 
L'appréciation n'est pas tout à fait vraie. Bans le temps passé, ce fut le 
trop-plein de la population qui fit notr^e empire colonial. Aujourd'hui, la pro- 
position serait renversée, et l'on conquiert des colonies pour %me population 
qui n'existe p)as. 

« En tout cas, le mal est là, patent, indéniable, né de causes diverses, mais 
dont la moindre est difficile à faire disparaître. Dans les grandes villes, même 
dans les villes do second et do troisiêmo ordre, les familles noiubreuses sont 



— 229 — 
exceptionnellement rares, et l'exemple de M. de Lesseps, s'il est admiré, est 
peu suivi. Dans les campagnes, grâce au morcellement infini des biens, c'est 
la même chose. C'est une situation qui mérite de longues et sérieuses réflexions. 
En dehors même des privilégiés qui ont du bien et veulent le garder ou le 
transmettre intact, il y a toute une classe très nombreuse de citoyens, celle 
des fonctionnaires et des employés, pour laquelle la famille nombreuse est une 
ruine certaine. 

« En moins d'un demi-siècle, les conditions économiques, dans notre pays, 
ont changé du tout au tout. Alors, un magistrat sans fortune, un professeur de 
l'Université, un employé des diverses administrations pouvaient faire face à 
leurs affaires, et nul ne songeait à ces horribles réticences qu'on n'ose pas formu- 
ler, nniis qui se dressent devant tous les esprits. A qui la faute ? Là où un 
homme seul peut vivre à peine, une famille est fatalement comdamnée à la misère 
noire. Donc, d'un côté, la crainte de ne pas transmettre le patrimoine complet, 
de l'autre, l'impossibilité croissante de vivre ; le pays est pris entre ces deux pro- 
positions, comme entre les deux branches d'un étau, et c'est miracle s'il s'en 
tire jamais. Chose étrange, mais de plus en plus vérifiée par les faits : l'enri- 
chissement particulier conduisant à l'appauvrissement général, à l'énervement, 
à la ruine et peut-être à la disparition, puisque l'avenir n'est ni aux plus géné- 
reux ni aux plus intelligents, mais aux plus nombreux! » 

Le rédacteur du journal le Soleil semble croire que, grâce à la division delà 
propriété, tout le monde est riche et qu'il n'y a plus de déshérités pour prendre 
le chemin des colonies; de plus il pense que, dans le temps passé, ce fut le trop- 
plein de notre population qui fit la puissance de notre empire colonial, et il 
ajoute que la proposition serait renversée, et que « l'on conquerrait des colo- 
nies pour une population qui n'existe pas ». 

Il faudrait s'entendre d'abord sur ce mot « dépopulation ». A en croire tout 
ce qui se dit, on pourrait croire que la France va devenir inhabitée, un véri- 
table désert, tandis qu'au contraire la population de notre pays augmente 
continuellement, seulement elle ne s'agrandit pas dans les mêmes proportions 
que celle des autres peuples, voilà la vérité. Donc il n'y avait pas plus de 
trop-plein il y a cent et deux cents ans, qu'il n'y en a aujourd'hui, et chez nous, 
on ne s'est jamais exilé parce que le peuple était trop dense, ce qui arrive chez 
nos voisins plus prolifiques. 

La France, grâce à des circonstances particulières, s'est enrichie depuis do 
longues années par le commerce de l'exportation. De tous côtés on venait lui 
demander ses produits, et, sans qu'elle eût besoin de faire de grands efforts ni 
de chercher des débouchés, se trouvait dans une excellente situation commer- 



— 230 — 

ciale. Aujourd'hui tout est changé depuis que l'Amérique coDiuience à se sutîire 
ù elle-même et. bien plus, à lancer sur le continent le trop-plein de ses récoltes. 

Lorsqu'une maison de commerce est en pleine prospérité, lorsqu'elle voit 
affluer les clients à ses comptoirs, lorsqu'elle ne peut suffire aux commandes, 
pourquoi songerait-elle à lancer des voyageurs pour recueillir des commis- 
sions, pour forcer la vente ; mais qu'une maison concurrente vienne lui enlever 
sa clientèle, doit-elle fermer. boutique? Non, elle devra chercher de nouveaux 
débouchés, et non point éteindre le feu des chaudières de ses usines. 

Nous nous trouvons dans une position critique ; partout, dans les campagnes, 
on a remplacé la culture du blé, qui coûte fort cher à produire et demande 
beaucoup do bras et de soins, par l'élevage du bétail, qui rapporte beaucoup 
sans exiger autant de main-d'œuvre; on fait des fourrages, on vend ses bes- 
tiaux, et le fermier ne produit de blé que pour sa consommation personnelle. 
Or, avec la culture des céréales, plus le cultivateur avait d'enfants, plus il 
s'enrichissait: aujourd'hui c'est le contraire, il y a même trop de bras pendant 
le courant de l'année, et, sauf au moment de la moisson, les enfants sont plutôt 
une charge qu'un bénéfice. Aussi voit-on les gens de la campagne affluer vers 
les villes, les encombrer et y chercher vainementune existence heureuse, puis- 
que l'industrie et le commercé se trouvent dans le marasme. 

Oh ! on croit ([ue bon nombre de Français ne seraient pas disposés à cher- 
cher dans les colonies la voie qui conduit à la fortune, mais on n'a donc pas lu 
les péripéties de ce fameux procès de Port-Breton, dans lequel, à l'aide de 
quelques annonces, un homme a réussi à embarquer pour un pays inconnu, 
rien que sur l'affirmation des immenses ressources qu'y pouvait trouver la co- 
lonisation, un nombre de gens relativement considérable. Que serait-ce donc 
si de grandes sociétés protégées par le gouvernement s'occupaient d'acquérir 
des terrains, de faire des avances de capitaux, etc., etc. ? 

Donc, lorsque, acculés par le besoin, nous voyons s'ouvrir devant nous de 
nouveaux débouchés, il ne s'agit pas par esprit de parti de tout dénigrer : que 
la politique suivie soit mauvaise, cela est fort possible et je n'y contredis point, 
aimant assez les choses claires et les actes de vigueur, mais venir dire qu'il 
n'y a personne chez nous pour coloniser telle ou telle contrée où le gouverne- 
ment voudra bien protéger les colons qu'il y appellera, c'est faire une grave 
erreur, et lorsque l'on regarde cette magnifique ligne cùtière que nous présente 
M. Ch.-F. Aubert, lorsque l'on compte le nombre de nos ports habités par une 
courageuse population de marins qui ne demandent que quelques travaux d'a- 
mélioration chez eux pour lutter avec l'étranger, on ne doit pas regarder à des 
dépenses utiles, nécessaires, urgentes. 



— 231 — 

A propos d'une lettre adressée dans la Revue scientifique du 2 août à M. Fer- 
dinand de Lesseps, M. Auguste Marcade. du Figaro, écrivait les lignes sui- 
vantes : 

«On a justement comparé notre réseau français à une vaste toile d'araignée 
dont Paris occupe le centre. Il estdevenu l'entrepôt, le magasingéuéral, de tous 
les produits nationaux. Pour ne citer qu'un exemple, on sait qu'en 1870, si l'in- 
vestissement avait eu lieu quinze jours plus tard, nous étions approvisionnés 
de fromages pour un an. Au l^'" octobre, en effet, tous les fromages viennent 
s'entasser à Paris, et jusqu'au l*^"" octobre suivant, si, à Rouen, par exemple, 
on veut du fromage de Neufchâtel, c'est à Paris qu'on vient le chercher. 

« A vol d'oiseau, Paris est à 150 kilomètres de la mer, à 80 idlomètres du port 
de Rouen. Auprès des travaux gigantesques de Suez et de Panama, le creuse- 
ment d'un canal maritime de Paris à la mer est un jeu d'enfants. 

« Ce canal coostruit, il n'y a plus enP_]urope que le port de Londres qui soit 
à comparer avec le port de Paris. 

«Il y a quelques semaines, les négociants de Manchester ont souscrit de deux 
à trois cents millions pour ouvrir un canal maritime de Manchester à la Mersey. 
Et pourtant, ils ont à deux pas Liverpool. Il y a plusieurs mois qu'il est ques- 
tion de réunir Bruxelles à la mer par un canal. 

«Ce projet n'est pas nouveau. Henri IV, Louis XIIT, Louis XIV, Golbert, 
Vauban, l'ont caressé. Sous Louis XV et sous Louis XVI, des ingénieurs émi- 
nents, Passement, Lamblardie, le baron Gachin, s'en occupèrent. En 1823, 
l'idée prit plus de corps. Il y a une quinzaine d'années, la question se réveilla. 
«Enfin, en 1882, dans une conférence fort intéressante faite à la Société de 
géographie commerciale, M. Bouquet de la Grye exposa une solution plus 
complète et très étudiée. 

« Il se contente de donner à la Seine, du Havre à Poissy, une profondeur 
de 6 m. 20. A Rouen, elle est aujourd'hui de 6 mètres. Cette première portion 
coûterait à peine 109 millions, tout compris. 

«En mettant Paris en communication directe avec la mer, on en ferait l'en- 
trepôt général de toute l'Europe orientale. 

« D'après M. Bouquet de la Grye, le prix d'une tonne de marchandises de 
New-York à Strasbourg est aujourd'hui de 31 fr. 80 par Anvers ; de 57 fr. 30 
par Dunkerque ; de 36 fr. 30 par le Havre ; de 38 fr. par Rouen : de 57 fr. par 
La Rochelle. 

«Si Paris devenait une place maritime, le pj'ix de la tonne rendue de New- 
York à Strasbourg par cette voie s'abaisserait à 48 fr. 70. 



— 232 — 

« ■Niais le vrai port? où serait-il? A Aulouil, Geniievillicrs ou Poissy ? 

« Poissy, situé ù vingt kilomètres de Paris, sur le clieniiii de fer de grande 
ceinture, à l'embouchure de l'Oise, peut parfaitement servir de port. Il ne 
s'agit pas ici de coûteuses fantaisies ni de brillants tours de force, dit Fauteur 
de la lettre à M. de Lesseps, il s'agit d'obtenir un résultat pratique. » 

Et j'ajouterai que. toujours disposés à tout attendre de TÉtat, les Franrais 
oublient de faire comme les négociants de Manchester. Ce que le gouverne- 
ment mettrait vingt ans à exécuter, l'initiative privée peut le mener à bien 
en quelques mois. 

« C'est seulement sur une étendue d'environ quatre-vingt-dix kilomètres 
(jue la mer du Nord baigne les rivages français : mais bien grande, dit ^1. Cli. 
F. Aubert, est l'importance d'une semblable route vers les contrées septen- 
trionales de l'Europe. 

« Aussi, pendant des siècles, nous a-t-elle disputé avec acliarnenient, et, 
même après qu'un contrat nous eût livré son principal port, les entraves, de 
tout genre furent multipliées pour anéantir les avantages que nous en devions 
recueillir, 

« Aujourd'hui ces vicissitudes sont oubliées : nous pouvons travailler à 
améliorer nos stations navales. » 

« C'est d'abord Duxkerque qui, de nos jours, estsurtout un port de commerce, 
quoiquc l'État ne néglige pas d'y entretenir les établissements nécessaires à sa 
marine. C'est dans cette ville qu'est enterré JeanBart, dont la vie est marquée 
par tant de faits éclatants, qu'il restera dans la mémoire des Franrais comme le 
type le plus populaire, le plus sympathique du marin au xvii^ siècle. 

« RosExu.vEL. bain de mer très fréquenté des environs de Dunkenjuc. jmis 
Bergues, sa voisine, qui possède un des plus beaux beffrois de la Flandre, 
justement classé parmi les édifices historiques. 

« Vient ensuite Grayelines, place de guerre de second ordre, port dont i'en- 
sablemcnt arrêtera de plus eu plus le commerce. 

« Calais, ville historique par excellence, le dernier boulevard de la puis- 
sance anglaise sur la terre de France. 

« INIarie Tudor, à son lit de mort s'écriait, tant la perte de cette ville lui 
fut cruelle : 

« Ouvrez mon cœur, vous y verrez inscrit le nom de Calais! » 

« A dix kilomètres de Calais et touchant le cap Blanc-Nez, se trouve Sangatte. 
Là, doit ou plutôt pourrait se placer l'entrée du fameux tunnel sous-marin des- 
tiné à supprimer les désagréments de la traversée du Pas-de-Calais. 

« Voici BouloctNE-sur-Mer, d'où, par les temps clairs, on aperçoit les côtes 



— 233 — 

d'Angleterre, ville presque auglaise et qui compte parmi ses enfants Pierre 
Sauvage, qui fut non pas l'inventeur de l'hélice, comme on l'a écrit parfois, mais 
qui l'appliqua à la navigation. 

« Sainte-Beuve, le poète original, l'écrivain de talent, le critique incompa- 
rable était né à Boulogne en 1804. 

« Saint-Valery se présente avec ses souvenirs liistoriques et sa plago sablon- 
neuse, où s'esbattent les enfants pendant la belle saison. » 

Et ainsi de suite, M. Gh.-F. Aubert fait défiler sous les yeux de ses lecteurs 
tous les ports, de Dunkerque au Mont-Saint-Michel, racontant leur histoire, 
disant leur gloire, montrant leur avenir et il termine ainsi cette revue : 

a Pays de générosité souvent exaltée, où l'esprit s'allie au cœur, où le 
dévouement prend sans peine une forme héroïque, où l'art se fait aimable et 
la science accessi])le, où le travail n'est jamais oublié, notre patrie ne peut 
déchoir du rang que les siècles lui ont assigné, môme aux jours terribles de 
son existence. 

« Grande et noble entre toutes, elle nous apparaît d'autant plus sacrée, que 
son cœur a été plus violemment frappé. 

« Cependant les tourments s'apaisent, les chutes peuvent être l'occasion 
d'an relèvement éclatant, et les victoires perdues devenir la leçon salutaire qui 
prépare l'avenir heureux. » 

Nous avons vu, non sans regret, des gens se créer une notoriété à l'aide de 
manifestations anti-ceci ou anti-cela. Beaucoup ont cru voir du patriotisme 
là où il n'y avait que spéculation: ligue par-ci, ligue par-là; feuille anti- 
prussienne et autres balivernes à l'usage des gens qui ne savent pas ce que 
c'est que le silence pour bien faire les choses. Tenez, jo parlais dernièrement 
des idiotismes que publient journellement certains journaux jaloux de faire 
tourner toutes les têtes et de surexciter les nerfs des gens, au point de leur 
faire perdre le sens des convenances et du respect de soi-même. Mais la jus- 
ti(te et mon impartialité veulent qu'en même temps que jo me permets de 
distribuer quelques coups de férule justement mérités, je loue les écrivains qui 
(lisent, sans excès d'adjectifs, des choses morales et saines au lieu do tremper 
leur plume dans la boue des lupanars ou dans les ])oîtos à poudre de riz des 
boudoirs en renom. 

• Je ne crois pas trop m'avancer en disant que le récit suivant, signé de 
]\r. Charles Canivet dans le journal le Soleil, vaut beaucoup mieux pour l'in- 
struction de tous que les récits libidineux écrits, non sans talent, dans les 
journaux «. mondains » <pii ,!..',;lliMit ;iul:iiil h^s cœurs qu'ils mettent l'esprit à 
l'envers. 



— 234 — 

Ce récit, que nous retrouverons sans doute un jour réuni à quelques autres, 
en volume, porte comme titre : Frère Porphyre, et je ne doute pas que nos 
lecteurs no l'apprécient à la valeur que je me permets de lui reconnaître : 

« Il y a quelque chose aujourd'hui comme une trentaine d'amiées, un gail- 
lard solide et haut en couleurs frappait à la porte de la Trappe. Il pouvait être 
environ quatre heures de relevée, et la chaleur torride d'une belle journée 
d'août faisait fumer le sol et les champs voisins. Le monotone bourdonnement 
des insectes remplissait l'air dune musique interminable, toujours la même. 
On eût dit un archet invisible attaquant éternellement et faisant vibrer la môme 
corde. L'homme, un hercule de vingt-sept à trente ans, ruisselait. Sans doute, 
il venait de fournir une longue course, car sa blouse, de couleur bleue, était 
devenue toute noire aux épaules, et à travers rentrebàillement. on apercevait 
la sueur coulant, à grosses gouttes, sur sa poitrine robuste et velue. Malgré 
cela, il ne semble point las, et de temps en temps, il prenait le bas de sa blouse 
pour essuyer son front ruisselant. 

« Au bout de quelques minutes, la tête d'un frère se montra derrière le 
guichet aux barres de fer entrecroisées. La tête rasée demanda à l'inconnu ce 
qu'il y avait pour son service. Celui-ci répondit tout simplement : 
(> — Je voudrais parler au père abbé. » 

« La tête, à ces paroles, eut une expression de surprise tout à fait caracté- 
ristique. L'homme, sous son accoutrement, avait plutôt l'air d'un coureur de 
routes que d'un chrétien, et le frère soupçonneux le toisait, indécis de ce qu'il 
avait à faire. La porte du couvent est ouverte à tout le monde; mais il n'est 
pas défendu, cependant, de prendre' ses précautions. C'est ainsi que pensa le 
frère portier, car il pria l'inconnu d'attendre en face, à l'abri d'un grand chêne 
qui répandait sur la prairie l'ombre de son épais feuillage, ferma le guichet et 
disparut. Quelques instants après, il revint, fit entrer l'homme, le guida à tra- 
vers une foule de corridors nus, sans plus lui adresser la parole, d'après la 
règle qui commande le silence absolu dans l'intérieur du cloître, s'arrêta devant 
une porte, frappa discrètement; sur une injonction venue de l'intérieur, ouvrit, 
s'effaça, les bras croisés sur la poitrine et la tête fortement inclinée, et s'éloigna 
sans que le bruit de ses sandales éveillât le moindre écho dans les longs cor- 
ridors. 

« L'homme, toujours ruisselant malgré la grande fraîcheur qui tombait des 
murailles nues du cloître, entra et se trouva en présence du père abbé, assis 
dans un fauteuil de bois, imposant avec sa longue et lourde barbe grise et qui 
l'arrêta net, en lui jetant, d'un Ion sec, ces trois mots ; 

« — Que voulez-vous? 



— 23o — 

« Mais l'inconnu n'avait pas froid aux yeux. Respectueusement il s'excusa 
de sa démarclie hardie et dit : 

« Je voudrais entrer dans le couvent, me faire trappiste. 

« L'abbé ne s'étonna pas. Il en avait vu bien d'autres, et autrement ra])ou- 
gris, autrement défaits que celui qui se présentait là, dans sa solide carrure, 
fait comme un cheval de labour, les yeux clairs, quoique sans audace, taillé 
en un mot, pour abattre de la besogne et pour faire sa partie dans le concert 
laborieux du couvent. 

« En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, le père abbé jaugea la 
valeur physique de la recrue et conclut mentalement à l'excellence de l'acqui- 
sition. Mais, prudemment, il fit des difficultés, des réticences et questionna. 
Ce fut tout un interrogatoire. 

« L'inconnu commença par tirer de sa poclie une sorte de carnet d'aspect 
graisseux qu'il tendit au prieur. C'était un livret militaire contenant les états 
de service d'un excellent soldat que le défaut d'instruction avait maintenu, 
pendant tout un congé, dans les rangs inférieurs, mais qui s'était battu comme 
un lion en Crimée et s'était trouvé l'un des premiers à l'assaut de la tour Mala- 
koff. En tournant les feuillets noircis, l'abbé souriait agréablement. Le hasard 
n'envoie pas tous les jours de ces sujets d'élite qui sont l'honneur même, que 
la discipline militaire a déjà façonnés pour la rude et pénible règle d'un cou- 
vent et qui promettent un travail autrement actif que celui de tant de déclas- 
sés qui prennent la Trappe pour un lieu de refuge et finalement cherchent 
la clé de la porte pour s'en aller et rentrer dans le monde. 

« Le père abbé les connaissait ceux-là, et depuis qu'il gouvernait cette masse 
d'hommes, venus un peu de partout, et quelquefois d'endroits douteux, il 
avait appris à lire couramment dans les physionomies. Celle-ci lui plut, mais 
il ne se livra pas tout d'un coup, exposa la vie monotone, et toujours 
dure du couvent, parla des vocations peu assises qui s'éteignent comme 
un feu de paille et qui jettent sur la Trappe une déconsidération fâcheuse. 

«En écoutant tout ce flux de paroles, l'autre avait un bon sourire presque in- 
génu. Que lui importait à lui qui, en dehors de son temps de service, n'avait 
fait que rouler par monts et par vaux, toujours inquiet du pain du jour et 
de celui du lendemain ? Au couvent, il savait qu'on ne meurt pas de faim. Du 
pain et des légumes, parfois des fruits, c'était bien plus qu'il n'en fallait à 
son estomac robuste, que l'ordinaire éternellement le môme des casernes 
n'avait pas entamé. Et il pensait aux travaux des champs qui étaient 
sa joie et qui faisaient la juste réputation des Trappistes, bien loin à la 
ronde. 



— 236 — 

« Ce paysan ne se savait point de famille. Il avait vécu, lui-même ne savait 
plus trop comme, jusqu'au moment où il avait pu se louer aux temps de la 
moisson ou trouver dans les fermes quelques labeurs journaliers. La con- 
scription le surprit au milieu de cette quiétude, l'enleva pour sept années, 
et il revenait du service, peut-être pas plus sincèrement dévot qu'en partant, 
mais dans les ambulances cbolériquesde Varna,il avait solennellement promis 
de se faire trappiste s'il en réchappait, et il tenait sou serment. Il ne demandait 
qu'une grâce, c'était de garder la médaille militaire, qu'il avait si bien gagnée. 
Personne ne la verrait, il la coudrait en dedans de sa robe de bure, et de la 
sentir, de temps on temps, s'enfermer dans la peau, cela lui donnerait du cou- 
rage et de la persévérance. 

« En peu de temps, frère Porphyre, — ce fut le nom qu'on lui donna,— devint 
un modèle dans la communauté, dur au travail, l'été comme l'hiver, par neige 
comme par solciL toujours réveillé aux premiers sons de la cloclie, dans les 
nuits torrides et dans les nuits glacées, psalmodiant, à la chapelle, d'une voix 
pleine et timbrée, Laudes et Matines, impitoyable pour lui, serviable aux 
autres, un rude soldat dans la compagnie qui défrichait la lande, poussait la 
charrue, sarclait, cassait des pierres, taillait les magnifiques espaliers du jar- 
din, gaulait les pommes et était au pressoir. Il portait aisément deux sacs de 
blé sur ses robustes épaules, et quand il se trouvait quelque besogne pénible 
à faire, il n'y avait qu'un moine pour l'accomplir, et ce moine c'était frère 
Porphyre. 

« Gela marcha ainsi pendant quelques années ou plutôt une douzaine et demie 
de mois, quand le bruit se répandit, jus([ue dans la Trappe, que l'empereur 
partait pour l'Italie à la tête de l'armée, et qu'on allait prochainement en dé- 
coudre avec les Autrichiens. Dans ce temps-là, on ne se doutait pas de la bêtise 
que c'était. Aux yeux du frère Porphyre, Autrichiens et Russes, c'était tout 
un, et il commença d'avoir des inquiétudes dans les jambes. Cependant, comme 
il avait le respect de la discipline, il demanda l'autorisation do partir, de re- 
prendre du service, avec promesse formelle de retour, la campagne une fois 
terminée, s'il était encore de ce monde. On la lui refusa tout net, en lui foisant 
entendre que de pareilles idées étaient criminelles dans une maison de paix et 
de mortifications religieuses. 

« Le lendemain, frère Porphyre avait repris la clef des champs. On ne sut 
quelle défroque il avait endossée, mais sur sa couchette on trouva sa robe de 
moine soigneusement roulée au pied du lit; par terre, les sabots encore pleins 
de paille, et, pendu à un large clou fiché dans le sapin du lambris, le lourd 
chapelet qu'il égrenait qu<)lidienncmont,avec cnniponctioii. entre dt^ix corvées. 



— 237 -- 

Le soir même, à la chapelle, les frères récitèrent à son intention la prière 
des morts : et mie année après, jour pour jour, frère Porphyre frappait à la 
porte de la Trappe, revêtu d'un habit militaire qui en avait vu de dures, de-- 
puis le passage du Mont-Genis jusqu'à Solférino, sans compter les étapes in- 
termédiaires. Il rentra, fit pénitence, une pénitence longue et rude, sans se 
plaindre, sans un mot de reproche, et devint hientùt, comme par le passé, le 
modèle du couvent. Gela dura jusqu'en 1870, lorsque la nouvelle de la surprise 
de Wissembourg franchit les murs de la Trappe. 

« Cette fois-là, frère Porphyre partit sans rien dire, gagna Cherbourg, où il se 
présenta dans les bureaux de l'intendance. Gomme il touchait à la quarantaine, 
malgré ses états de service et sa médaille militaire, on le trouva trop vieux, 
Alors, il prit ses cliques et ses claques, et quelques semaines plus tard, il était 
enrôlé dans une compagnie de francs-tireurs, dont les survivants se souvien- 
nent peut-être encore de ce camarade à la tête rasée qui descendit tant d'Alle- 
mands, avec une sûreté de coup d'œil incomparable, dans les engagements 
nombreux qui eurent lieu entre Rouen et Mantes, qui couchait où cela se 
trouvait, dans une grange ou sur la neige durcie, qu'on trouvait prêt pour 
toutes les corvées et qui, l'heure du repos venue, ne s'étendait jamais 
sans faire à haute voix sa prière, malgré les rires et les quolibets des loustics 
qui le singeaient et lui donnaient leur bénédiction avec des gestes indécents. 

(( Pendant cette longue et pénible campagne de partisans, frère Porphyre fut 
lo héros anonyme de nombreux exploits. Il se sentait, suivant son expression 
delà poudre dans les mollets, et risqua vingt fois la mort, non par témérité, 
mais pour accomplir des missions périlleuses que les chefs lui confiaient et 
dont nul ne se fût acquitté comme lui, dans ce terrible hiver où les chemins et 
les sentiers disparaissaient sous la neige et où le canon des fusils brûlait les 
doigts des malheureux soldats. 

a A la nouvelle de la capitulation de Paris, jugeant la guerre finie, frère Por- 
phyre disparut. Était- il tombé dans quelque embuscade ? Le froid terrible 
l"avait-il saisi, dans une de ces pointes solitaires qu'il poussait au delà des 
avant-postes et d'où il revenait presque toujours avec un casque à pointe, 
quelquefois deux, enfilés par les jugulaires au canon de sa carabine ? Nul de 
ses camarades ne le sut. Frère Porphyre avait tout simplement repris le che- 
min de la Trappe. 

(( Dans les premiers jours de février, vers le soir, tremblant la lièvre, pros- 
({ue épuisé, il tomba au seuil même du couvent, et ce fut d'une main défaillante 
et après de terribles efforts qu'il put saisir et laisser tomber le lourd marteau, 
et d'une voix presque éteinte qu'il murmura, à plusieurs reprises : 



— 238 -~ 

,< _ Ouvrez, c'est moi. frère Porphyre ! 

a On ouvrit, on le ranima, on apprit de sa bouclie ce qu'il avait fait pour la 
France, pour la patrie, et des larmes coulaient sur les joues tannées de ces 
moines qui s'étaient battus à coups de prières, et qui, dans l'enceinte du mo- 
nastère, oubliaient la règle du silence et jetaient des exclamations réitérées, sans 
avoir l'air de se douter qu'ils se damnaient. 11 fallut la présence du père abbé 
et son aspect sévère pour ramener l'assistance à l'observation de la règle, 
et le son de la cloche pour rappeler que l'heure des offices était arrivée. Frère 
Porphyre endossa le froc et s'apprêta à suivre les moines, malgré l'état de fai- 
blesse dans lequel il se trouvait. Un geste du prieur l'arrêta, et, le lendemain. 
il comparut devant le chapitre, qui se montra clément, mais sans faiblesse, 
en admettant, en faveur du récidiviste, des circonstances atténuantes. 

«Il y a deux ans que frère Porphyre est mort, comme un saint, sans avoir 
trouvé d'occasion nouvelle de déserter le couvent. Quand on le dépouilla de son 
froc de moine, pour lui appliquer sur la poitrine un large vésicatoire ordonné 
par le médecin, dans le but de combattre la pleurésie qui s'était abattue sur 
lui comme un coup de foudre, on aperçut, cousue à sa peau même, par le ruban 
jaune moiré avec sa bordure verte, décoloré par la sueur et par le temps, la 
médaille militaire dont l'empreinte restait marquée dans les chairs. Il expira 
aprijs quelques visions de bataille, répétant, dans son délire, quelques mots 
parmi lesquels : Vive la France ! et le corps du soldat repose dans le cimetière 
du couvent, à l'ombre d'une de ces humbles croix ])lanches où sont inscrits, 
sans la moindre mention de regrets, les noms religieux de tous les désespérés 
anonymes que la foi, le dégoût ou les tempêtes de la vie ont poussés vers ce 
sombre asile du renoncement, du calme et du labeur. » 

En ce moment, les livres sont rares, mais les écrivains ne chôment pas, et 
je sais nombre d'entre eux qui, à l'abri du soleil sous de verts feuillages, pré- 
parent de bonnes choses ; hélas ! d'autres mettent leur talent à l'élaboration 
d'œuvres « contaminantes ». Je suis donc heureux d'avoir pu donner ici un 
juste éloge à M. Charles Ganivet. que je ne connais aucunement, mais que je 
lis toujours avec plaisir, sauf restriction quand il traite certaines questions de 
politique ou d'économie sociale: je crois que nous sommes, à ce dernier égard, 
absolument du même avis, seulement on diffère parfois sur les voies et 
moyens. 

Un volume qui, au premier abord, n'attirera peut-être pas Fattention du pu- 
blic a pour titre : La. Poste des califes et la. Poste du Shah. Son auteur, 
M. Charles Hugounet, a voulu rechercher l'origine des « Postes » en Orient, et, 
s'aidant di's MM. V'ranz Hwolf et Karl Thième, nous montre que, si nous avons 



— 239 — 

aujourd'hui des services postaux admirablement organisés, les Orientaux, 
bien avant nous, et arrêtés par des diflicutés de communication bien plus 
grandes, ne négligeaient rien pour entretenir des relations suivies avec les 
peuples les plus reculés du centre civilisé de cette époque. 

D'après Khordadbeh, il y avait dans tout le royaume neuf cent trente sta- 
tions postales. A notre avis, ce n'est pas beaucoup pour un si immense royaume, 
dans la capitale duquel les routes se croisaient sur une longueur de plus de 
mille milles. Mais nous ne devons pas oublier, à ce sujet, qu'il n'y avait de relais 
de poste que sur les grandes routes militaires offrant un intérêt politique et 
stratégique. Dans ce sens, la signification du système postal arabe saute aux 
yeux, quand nous suivons sur la carte les routes postales telles que les indi- 
quent Khordadbeh et Codama et que les a rassemblées Sprenger dans son 
Itinéraire. 

« De Bagdad, la route postale allait au N.-E. vers Nischapour, dans la pro- 
vince de Khorassan. C'était là la grande route historique que suivaient les 
peuples et les armées, routes par laquelle arrivèrent tous les conquérants de 
l'Asie, route sur laquelle Alexandre poursuivit Darius en fuite, route que 
prirent les armées des premiers califes quand ils firent tomber en ruines le 
royaume des Sassanides. Par Holwan, Hamadan et Rey, la route conduisait à 
Nischapour, où résidaient alors les Sassanides, de nom vassaux des califes, en 
réalité maîtres des indépendants de tout le pays qui s'étend entre la mer 
Caspienne et l'Iaxarte. A Nischapour se raccordaient les routes sans fin qui. 
d'une part, vont au nord par l'Iaxarte et la côte est de la mer d'Aral; de l'autre, 
traversant l'Iaxarte, conduisent en Chine par Bukara et Samarcande; pendant 
que, d'un troisième côté, un chemin de caravanes atteignait par le Sedchestan 
et le Kerman le point sud du golfe Persique, et que d'autres embranche- 
ments, par delà les hautes montages de Caboul, ouvraient une route jusqu'à 
l'Indu s. 

« Les courriers de la Poste des califes allèrent à cheval jusqu'à Nischapour. 
D'après les renseignements de Codama, il parait cependant certain que les 
routes au delà de Nischapour étaient occupées par les relais postaux des 
princes du Khorassan, et que ces derniers entretenaient dans leurs États un 
service postal qui ne le cédait en rien comme organisation à celui des provinces 
placées sous la puissance directe des califes. 

« Sur le chemin de Bagdad à Nischapour se détachait ^.rès d'Hamadan, — 
Ecbatane, — un embranchement qui conduisait au sud-est, à Ispahan, la der- 
nière station postale dans le sud de la province de l'Irak- Adjeini, où Ibn Khor- 
dadbeh était maître supérieur de la Poste. La grande route postale et militaire 



— 240 — 

(lu nord avait son point de départ à Hol\Yan, h peu près à moitié cliemiuenlro 
Bagdad etHamadan. Elle conduisait par Dinawar, Maraglia, Ardebil et Ber- 
dha jusqu'à Tiflis ; de Berdha des embrancliements menaient, l'un à Debil en 
Arménie, l'autre à l'est jusqu'à Bab-el-Abwad (Derbend), sur la mer GaS' 
pienne. Tiflis, Debil et Derbend, où se tenaient les derniers relais de poste, 
étaient on même temps les sentinelles avancées de l'islamisme qui, même dans 
la période de sa plus grande puissance, a eu peine à les dépasser. 

« Si de Bagdad nous suivons la route du sud-est qui. en se détournant, con- 
duit à Wasit, dans le grand delta, entre le Tigre et l'Euphrate, nous voyons 
que la route se partage à Wasit. 

« Une braueliG traverse l'Eupbrate et atteint la mer aux ports de Obollali et 
d'Abadan. (^'est dans une ville importante et populeuse, à Bassora, qui s'étend 
au milieu de canaux sans nombre et de plantations de dattiers à perte de vue, 
que se trouvait le point terminus des stations postales. L'autre brancbe s'é- 
tendait à l'est, depuis Wasit. traversait le Tigre et atteignait le Farsistau 
(Perse), contrée d'où sortit l'antique puissance des Perses. Au temps de Khor- 
dadbeh, les Bujides y régnaient. A Istakliar, l'ancienne Persépolis, l'antique 
ville royale des Achéménides, et à l'importante ville de Ghiraz, fondée par le 
calife Abd-Almalik, se trouvaient les stations postales extrêmes. D'Istakh ir 
et de Ghiraz, des routes conduisaient à Test, parle Kerman, jusqu'à l'embou- 
chure de ITndus, et de l'autre côté jusqu'au rivage de la mer par (àonabah. 
Siraf et Hormuz. Parmi ces ports, Siraf était la place maritime la plus impor- 
tante du golfe Persique à cette époque, l'entrepôt des produits ne l'inde, de 
rAlViquo et du nord de l'Asie. Ses habitants avaient la réputation ilo. marins el 
de marchands hardis, dont les voyages d'atïaires duraient parfois des années. 

« Nous n'avons plus qu'à jeter un coup d'œil sur les grandes routes qui reliaien t 
Bagdad, centre de l'empire des califes, avec l'Arabie et les provinces de l'ouest. 

a De Bagdad, par Kufa. la route animée que suivaient la poste et les cara- 
vanes conduisait à la Mecque. G'était là la via sacra des musulmans par 
laquelle des caravanes de pèlerins de toute la partie orientale du territoi- e de 
r Islam se rendaient dans la ville sainte. Gette route était pourtant i)lus 
ancienne (juo lïslamisme, car, bien avant le l*rophète. elle avait vu TinvasiiMi 
des tribus arabes dans la fertile Babylonie. Il était naturel qu'une rout.} si 
fréquentée tut maintenue darticulièrement en bon état. Aussi, indépendam- 
ment de relais bien fournis, y trouvait-on de nombreux caravansérails auprès 
desquels des ipuits et des réservoirs d'eau permettaient de satisfaire la soif 
insatiable du désert. Ainsi que nous le raconte Aboulfeda, le calife Malnli 
avait doté cette routtMl'avantagrs particuliers. « Al .Maliui laissa bâtir sur la 



— 241 — 

« roiiltMle Bagdad à lii Mecque des auberges publiqiie.s, y lit dresser des ])ioiTes 
« luilliaires, lit mettre des puits en état et creuser de nouvelles fontaines. Tout 
« le long de la route, des garnisons étaient réparties pour assurer la sécurité 
« des pèlerins. A trois jours de marche de la Mecque se trouvait à Omra la 
« direction centrale des Postes de l'Arabie. D'Omra, la route de laPostectdes 
«t caravanes s'étendait vers le sud conduisant à la mer par Ssana]et se terminait 
« au port important d'Adeu. » 

« Une ramification rejoint Ssana, alors capitale de l'Yémen, avec le port 
llorissant de Scliihr. Le long du Tigre, une route pourvue de relais de poste 
passait par Sermanrai (Samarra), résidence des califes à l'époque de Kor- 
dadbeh, par Tekrit et Mossoul, et se prolongeait jusqu'aux frontières se])ten- 
triouales de l'empire, du côté de l'Arménie et de Bj'zance. La route la plus 
importante au point de vue postal et militaire suivait le cours de l'Euphrate 
jusqu'à Rakka, envoyait de là au Nord un embranchement vers les places 
fortifiées qui couvraient la frontière septentrionale. (}uant à la ligne princi- 
pale, elle abandonnait à Balis la vallée de l'Euphrate, prenait à Alep la 
direction du sud, traversait Damas et poursuivait jusqu'à l'Egypte par la 
Syrie et la Palestine. A Rafah, sur la frontière égyptienne, se trouvait le 
dernier relais de la Poste des califes, car, à l'époque où Kordadbeh écrivait 
son livre, l'Egypte, sous le gouvernement des Thoulounides, était devenue 
presque une province indépendante. Dans la période de puissance de l'empire, 
la route postale des califes dépassa Rafah, atteignit Fostat fie Caire actuel) et 
Alexandrie, et, de là, gagna par une ligne sans fin jusqu'à Tanger, en touchant 
à toutes les places importantes qui, à l'époque, bordaient les côtes fiorissantes 
dui^'^-d de l'Afrique. 

« Si nous mentionnons encore les relais de poste d'Alep à Tarsus (Tarsous 
dans le pachalick d'Adana), par Antakia (Antioche), de même que la courte 
ligue de relais qui, à Tabarieh (Tibériade), reliait la grande route postale de 
l'Afrique avec le port de Sur (Sour, l'ancienne Tyr), sur la mer Méditerranée 
nous obtenons un aperçu résumé du réseau postal des Arabes dont on peut 
encore maintenant concevoir d'une façon bien nette la situation. De Bagdad 
rayonnaient les six grandes routes postales et militaires qui reliaient le centre 
de l'empire aux frontières extérieures. Une chaîne solide et ininterrompue de 
relais de poste rattachait les points exposés de la frontière au pouvoir central 
de l'empire, maintenait les capitales des provinces, résidences de gouverneurs 
puissants, dans un contact nécessaire avec le siège du gouvernement, et assu-- 
rait enfin les relation de la capitale avec les ports et les stations navales les 
plus importants. 



— 242 — 

« Nous lie pouvons comparer qu'aux routes indéfinies de l'empire romain 
les immenses distances qu'embrassait le réseau postal arabe. Il est vrai qu'il 
ne reste aucun vestige des routes militaires et postales des Arabes pour nous 
témoigner de l'industrie de leurs constructeurs et de la puissance des califes, 
comme le font encore le reste des voies romaines pour Tliabileté des ingénieurs 
romains et la gloire de l'Empire. Nous avons pourtant tout lieu de croire que 
les l'oules militaires et postales des Arabes n'étaient point, étant donnée leur 
destination, construites avec moins d'habileté que celles que les Romains lirent 
pour le Cursus puUicus et la marche des légions. En tout cas, dit Sprenger, 
il ne faut pas s'imaginer une route en Arabie comme une ligne étroite, car les 
milliers de chameaux qui y passent, éprouvent le besoin de manger et sont 
forcés d'y chercher la plus grande partie de leur nourriture. Mais si, d'après 
ce passage, on peut se figurer les routes postales des califes comme de larges 
chemins de caravanes dépourvus de tout travail d'art, cela n'empêche pas Spren- 
ger de citer lui-même les rapports d'auteurs arabes qui parlent expressément 
des routes bâties en Arabie, et mettent hors de doute que les Arabes possé- 
daient des routes d'art, spécialement construites, selon toute apparence, dans 
un but militaire et postal. Ainsi Godama rapporte que Kaysub (sur la grande 
route de Mansourah à Aden) était primitivement une grande ville et qu'une 
route maçonnée conduisait à Bagdad. De plus, on cite à la gloire de plusieurs 
califes la construction de routes, et la grande voie de Kufa à laMecqCie doit avoir 
été construiteparla spirituelle épouse du calife Haroun-alHaschid, Zobahday, 
ou la Fleur des Dames. 

« Les routes d'art de l'Arabie devraient vraisemblablement être construites 
en briques, en l'absence de meilleurs matériaux. 

Quoique la brique ne puisse pas soutenir la comparaison avec les solides 
blocs de pierre qui entraient dans la construction des voies romaines, elle 
atteignait cependant son but, grâce au climat sec de cette contrée, et offrait au 
sabot non ferré des chevaux arabes et des mulets un chemin suffisamment 
solide. En outre, l'usage des voitures, qui attaque d'une façon toute spéciale la 
chaussée, ne s'était pas introduit dans toute l'Arabie et dans l'Asie centrale. 

« Les routes étaient en majeure partie, du moinsen Arabie, mesurées comme 
l'attestent les pierres milliaires et les poteaux indicateurs, 

« Mais si les routes postales des califes pouvaient suffire aux besoins d'alors 
les Arabes auraient été mal venus à revendiquer le mérite de l'invention. Ici 
encore, comme dans la plupart des progrès accomplis vers la civilisation, ils 
s'appuyaientsurd'autrespeuples. En Mésopotamie et en Perse, pays qui avaient 
vu naitre et se développer l'ancienne civilisation, les Arabes trouvèrent les 



— 245 — 

restes de cette grande voie militaire déjà cause d'étonnement pour Hérodote, 
et quand ils pénétrèrent dans l'Asie Mineure, ils eurent l'occasion d'éprouver 
par la pratique les avantages des magnifiques voies romaines. (Sur la situa- 
tion incomparable de ces routes, consulter Stephan, la Vie. commerciale dans 
l'antiquité, et le Dictionnnire historique de Raumer, 18G8.) 

« Lorsque les Arabes, dont l'empire avait pris tout d'un coup une extension, 
immense se trouvèrent dans la nécessité politique d'étayer leur puissance par 
un système de bonnes routes militaires et de voies commerciales, il ne fut pas 
difficile à leur brillante adresse de réaliser pours leurs comptoirs les exemples 
donnés par les Romains et les Perses. C'est ainsi qu'ils firent traverser sur de 
solides ponts les larges fleuves de la Mésopotamie à leurs routes militaires et 
postales, et que, dans la vallée étendue entre le Tigre et l'Euphrate, ils re- 
lièrent aux routes établies sur de fortes digues tout un réseau de canaux qui, 
encore aujourd'hui, méritent notre admiration. En Mésopotamie et dans 
l'Irak- Adjémi, — que Sprenger compare à la Hollande à cause de ses nom- 
breux canaux, — les voies d'eau créées par la nature ou par l'art étaient, de 
fait, d'une importance plus considérable que les routes ; aussi les itinéraires 
des géographes arabes et des voyageurs du temps des califes donnent-ils à 
entendre que la commodité de ces voies d'eau était amplement utilisée pour 
le transport des voyageurs. Il n'est pas invraisemblable que dans ce pays de 
fleuves le trafic postal se soit servi de la voie fluviale. Cependant nous man- 
quons de renseignements précis sur ce point, et nous ignorons malheureuse- 
ment si la barque doit compter au nombre des véhicules dont se servait la 
Poste des califes. 

« Sur les routes, il y avait, du reste, assez de moyens d'expédition, car nous 
trouvons les chameaux, les chevaux, les mulets et enfin les piétons employés 
au service de la poste. 

« Pour la Perse, nous savons d'une facjon certaine, d'après les renseignements 
de Codama qui parle d'hommes placés de distance en distance pour le trans- 
port des valises, que les lettres étaient de même portées de station en station 
par des coureurs. L'espace qui séparait deux stations postales en Perse était 
de deux parasanges (trois milles et demi), taudis qu'en Syrie et en Arabie, où 
les couriers étaient montés sur des chameaux, l'intervalle entre deux stations 
était de quatre parasanges. On se demande pourquoi, pour des distances si 
courtes, on changeait déjà les chameaux, et Sprenger conclut que cette dispo- 
sition avait pour but de faciliter le calcul de lïndeninité due aux courriers. 

« Selon toute apparence, cependant, la distance de quatre parasanges était la 
distance réglementaire pour le changement des cl le vaux de poste au relais, 



— 244 — 

bien qu'un parcours de quatre parasanges, — deux milles géographiques 2/5, 
— soit une course fort modérée. 11 y a lieu de supposer, d'après les rensei. 
gnemeiits de Khordadbeli que les grandes routes postales conduisant hors de 
Bagdad avaient des relais pourvus de chevaux. Selon toute apparence, ceux-ci 
étaient exclusivement réservés au service des dépêches du calife et du pou- 
voir central, pendant que la poste, par coureurs et par chameaux, représen- 
tait l'organisation provinciale consacrée uniquement au service de l'admini- 
stration des provinces importantes. 

« 11 y avait une grande activité dans la vie qu'on menait aux stations postales 
des califes à cause de la quantité de bètes qui y étaient rassemblées et du 
mouvement du commerce. Il est vrai, remarque Spreuger, que si les stations 
arabes ne valaient pas mieux que les relais turcs actuels dans l'Asie Mineure, 
il serait dillicile de s'en faire une idée grandiose. » 

Ce volume, curieux au point de vue historique, contient une foule de détails 
et d'anecdotes intéressants sur la civilisation orientale, et arrive à point, au 
moment où la Turquie voudrait s'affranchir des offices postaux créés par les 
grandes puissances occidentales pour remédier à l'incurie des fonctionnaires 
turcs, et M. Paul Hugounet rappelle très à propos le mot de 3Iehemet-Agha, 
lors du récent avènement d'Abd-ul-Aziz, avènement (jui inspirait de grandes 
espérances : 

« L'avenir de la Turquie ! mais c'est une folie. Si tu prends un morceau de 
bois desséché depuis longtemps, que tu le plantes en terre et que tu verses 
tout autour autant de seaux d'eau que tu voudras, reverdira-t-il? Non. — J*^h 
bien ! voilà notre empire et ce qu'on peut espérer de lui. » 

Voilà où en arrive une nation qui n'a i)lus de moralité et qui ne se sent plus 
de mission dans le monde ! 

GAbXoN d'Hmlly. 



— 245 — 



REVUE DE LA QUINZAINE 



ANALYSES ET EXTRAITS 



Le nouveau roman de M. Alain-Bauquenne : la Belle madame le Vassart, 
est écrit avec ce style tourmenté et rempli de néologisme que nous lui con- 
naissons, mais il faut convenir que, malgré le peu de sympathie qu'offrent 
les personnages qu'il fait agir, l'auteur met en lumière des sentiments d'une 
vigueur étonnante de vérité. Il montre l'amour chez la femme, résistant à tont 
ce qui devrait l'éteindre. Ni le respect des convenances sociales, ni celui de 
soi-même, ni la haine, ni le dédain de celui qu'elle aime, ne peuvent arrêter 
les élans de sa passion et les amours viles et basses dans lesquelles elle 
s'abaisse, ne sont que les preuves des ardeurs qui brûlent son âme et qu'elle 
cherche à étouffer sans le pouvoir jamais. 

Mais, bon Dieu ! dans quelle société nous introduit M. Alain-Bauquenne? 
Pouah !... c'est ça le monde ! 



* 
* * 



L'Irréparable, de M. Paul Bourget, est uue étude d'une valeur incontes- 
table, analyse très remarquable des sentiments d'une jeune fille qui a été 
prise violemment par un homme du grand monde et qu'elle hait de toute la 
force de son indignation pour l'acte brutal auquel il s'est livré. Il y a cepen- 
dant quelques réserves à faire. L'auteur n'a pas cherché à développer une 
thèse, mais il ressort des faits qu'il analyse la responsabilité rejaillissant sur 
la mère coupable qui, au lieu de veiller sur le dépôt précieux qui lui a été 
confié, s'oublie elle-même en une fatale passion. M. Paul Bourget a exprimé 
en excellents termes et avec une recherche d'expressions voilés, le désespoir 
de la jeune fille, si difficile à dire avec convenance en cette occurrence. 

« ...Les yeux hagards, le visage bouleversé : — Mais, allez-vous-en! luicria- 
t-elle, mais allez-vous-en !... » L'accent furieux dont elle prononça ces simples 
mots ne surprit point Taraval. Il était habitué à des récriminations pires. Il 
savait que ces rages tombent aussitôt. Ce sont les repentirs momentanés par 
lesquels les femmes rachètent à leurs propres yeux leurs faiblesses, surtout 
lorsqu'elles ne sonl pas dans l'li;il)ilu.(l<' du liliertinnge, et il V(^nail d";iv<)ir la 



— 246 — 

preuve que rinuoceaco de Noémie était, jusqu'à ces dernières minutes, aussi 
entière que possible. Il pensa donc que c'était là une exaltation nerveuse qui 
s'en irait dans une crise de larmes et s'achèverait dans un nouvel abandon, 
cette fois volontaire et tendre. Il demeura sans réponse derrière le rideau du 
lit, tandis qu'il écoutait au fond de la chambre, marcher de long en large, 
comme si elle attendait qu'il fût prêt à partir. Elle trouva sans doute qu'il 
tardait tro[) longtemps, car elle vint elle-même jusqu'à ce lit, souleva le 
rideau, et, avec cette même voix d'un mépris frémissant, elle réi.éta, sans le 
regarder: — Allez-vous-en!... Il fit mine de s'approcher d'elle avec la 
douceur du geste d'avant son accès de délire sensuel, le visage de Noémie 
exprima une horreur indicible. Elle parut ciiercher autour d'elle une arme, 
puis elle s'élança jusqu'à la fenêtre. Elle l'ouvrit, monta sur le rebord : — Si 
vous ne partez pas, d'ici à une minute, je me jette eu bas, lui dit-elle. Vous 
m'avez deshonorée, vous m'aurez tuée. Décidez... Son beau visage exprimait 
en ce moment toute la démence de la lierté révoltée. Taraval, qui n'avait pas 
peur de beaucoup de choses, eut peur de ce visage-là. Un souvenir terrible 
lui traversa la pensée, celui d'un de ses amis auquel une maîtresse avait 
proféré une menace analogue en maniant un poignard, et qui avait répondu : 
M Faites-donc, ma chère, » par ironie, — et elle s'était frappée. Subitement, 
il vit le corps de Noémie dans la cour du château, ses membres brisés, sa tête 
inerte, et, quoique cet liomme fût très capable d'aller jusqu'au crime pour 
satisfaire ses passions, cette image lui fut intolérable. 11 se dit à lui-môme 
qu'il fallait ol)éir. et qu'elle lui en saurait gré plus tard. Mais comment sortir 
sans être odieux ni ridicule? 

« — Dieu veuille. Mademoiselle, fit-il avec une tristesse dans son regard et 
dans sa voix, (jue vous ne sachiez jamais le mal que vous me faites en ce 
moment... — Et il s'en alla sans se retourner. — Il y avait une heure peut- 
être qu'il était entré. 

« — Oh! le lâche! le lâche! le lâche!... s'écria Noémie aussitôt qu'elle fut 
seule. Et tous les détails de l'odieuse scène lui revenant à la fois dans une 
nausée physique et morale, elle ressentit une douleur si aiguë, qu'elle erra 
éperdue dans la chambre, en tordant ses mains. Puis une idée surgit en elle, 
(jui redoubla son épouvante... Si sa mère avait tout entendu?... » (Ceci est 
faux, car il serait inadmissible que, dans le cas où elle eût entendu, elle ne 
fût pas accourue.) « Et le cœur étouffé comme dans un étau, retenant son 
souffle, faisant tourner la porte du salon dont le petit grincement l'angoissa, 
elle marcha sur la pointe des pieds jusqu'à la chambre de la comtesse... Au- 
cun bruit... Sa mère dormait sans doute, et en ce moment où la jeune hile 



— 247 ~ 

venait de voir avec un tel frisson de dégoût et d'horreur ce qu'il y avait au fond 
de la passion d"uu homme en qui elle avait cru. un besoin irrésistible s'em- 
para d'elle de pleurer auprès d'un cœur dont elle tut bien sûre, d'embrasser un 
être qui fût bien à elle. Et doucement, pour ne pas réveiller la comtesse, elle 
ouvrit la porte. D'un coup d'œil elle vit le lit préparé, mais vide, et qui ne 
portait l'empreinte d'aucun corps. Où était sa mère?... A cette question, 
une torture plus forte que la mort s'empara de Xoémie. Un soupi.'on la tra- 
versa, et, comme dans un éclair, une vision lui apparut où le souvenir des 
réalités révoltantes qu'elle venait de subir elle-même avec une si soudaine 
épouvante s'unissait à la pensée de sa mère. 

« Elle se jeta en pleurant sur le lit de sa mère : Ah! maman ! maman !... » 
Elle sanglotait, le front dans l'oreiller, ne sachant pas si elle souffrait davan- 
tage du malheur qui l'avait frappée elle-même, ou bien de ce qu'elle venait de 
découvrir et qu'elle n'osait pas, qu'elle ne pouvait pas nommer. Elle était là, 
depuis combien de temps ? Elle ne se le demandait point, lorsque la porte s'ou- 
vrit et la comtesse entra... Ce fut une de ces minutes où le sang, comme dit 
l'énergique langage des gens du peuple, ne fait qu'un tour. Xoémie s'était 
retournée et avait regardé sa mère. Il n'y eut pas d'explication entre les deux 
femmes. L'angoisse de leurs deux visages était plus éloquente que toutes les 
paroles. Heureusement pour la comtesse, l'émotion fut si forte, qu'elle défaillit. 
Tous les objets tournèrent autour d'elle, qui s'affaisa. La tille, à qui la peur 
de voir mourir sa mère devant elle rendit son énergie, la porta sur le lit et 
s'agenouilla à son côté, le front sur sa main. Elle resta ainsi, pleurant toujours, 
et les heures de cette nuit s'achevèrent, car tout s'achève, même ces heures-l-'i, 

— sans qu'un mot fût prononcé. » 

Certes, cette scène est des plus dramatiques, mais esl-ce donc toujours dans 
les châteaux que se passent toutes les horreurs inventées à plaisir par les ro- 
manciers ou faiseurs d'études. Dans le roman de M. Bauquenne, tout se 
passe dans un monde de princes, ducs ou marquis, et dans le cliâteau d'un 
autre prince, mais celui-là de la finance. Dans l'étude faite par M. Paul 
Bourget, ce sont encore des marquis, des comtesses, des gens du monde, 
et il semble que franchir la grille d'un château est presque aussi hon- 
teux que d'entrer dans les bouges les plus mal famés de nos grandes villes. 

— Quelle opinion l'on doit se faire de notre « monde ». 

Maintenant, malgré les grandes qualités de travail de M. Paul Bourget, je me 
permettrai de lui dire que saNoémie ma paraît bien innocente pour une jeune 
fille qui, « accoudée sur l'oreiller de son lit de jeune fille et ses beaux cheveux 
blonds tressés en une grosse natte, avait feuilleté tour à tour les œuvres 



— 248 — 

(le Balzac et do Hpielhagen, MonsieAir de Camors et ComeiJi xpas a flairer, 
confusément, sans jamais se placer au point de vue impersonnel qui seul éla- 
tablit la perspective des œuvres de cette sorte et permet de s'atlrancliii- de leur 
ivresse en les comprenant. » 

Or, quand on a lu tout cela, et bien d'autres choses encore que laisse deviner 
l'auteur, lorsqu'un homme s'introduit nuitamment dans la chambre de cette 
jeune fille, ou bien elle le reçoit et met le verrou, ou bien elle le renvoie avec 
indignation, mais si elle écoute les mots de tendresse qu'il lui murmure dans 
le cou, elle doit savoir à peu près ce qui peut arriver, ayant lu les ouvrages 
cités par M. Paul Bourget, et cette phrase sur laquelle pivote évidemment le 
romau : « son innocence était si entière, qu'elle n'avait pas la notion vraie du 
péril qui la menaçait... » est une phrase creuse, sans portée et fausse, j'en 
appelle à tous ceux qui ont lu Monsieur de Cnmors. 



Un HOi^[MK délicat est une suite de petits récits par <iyp. du journal dont 
nous avons déjà parlé à pro])os des livres intulés A la hussarde et les Auda- 
cieuses ; mais, quoique les racontars signés Gyp ne soient pas d'une moralité 
absolue, on y rencontre un talent d'observation incontestable! — C'est tant 
pis. mais c'est vrai! 

* 

La Ni:rr MAioriE, par.Tules Mary, le nuùlleur roman de cet auteur, ouvrage 
d'une grande portée, et que AIM. les séducteurs (toujours un marquis, 
comme d'habitude) feront blende méditer ; seulement les hlles de la campagne 
m'y paraissent douées d'une forte dose d'illusion, et s'imaginer que le marquis 
de Lesguilly va épouser Albine Mirande, très jolie, mais simple journalière, 
prouve que ladite Albine a juste assez d'esprit pour garder ses chèvres. Alain- 
tenant elle tue son aniiint, tant pis pour lui! I/liomme qui porte un titre cl i|ni 
ment, n'est digne que de peu d'intérêt. 



La I'eiith lÎKi.Er ri:, par M. Henri (Uiabrillat. est un roman très vivant, sura- 
bMiiditiniiicnl |)i)ui'\u de péripéties aussi invraisembables «(uc dramatiques. 
\r;ii idiuaii populaire, oîi l'on rencontre l'émotion douce et les crimes les plus 
Ihirriblcs: de quoi rire el pleurer, frémir et s'eniplir le cœur d'angoisses poi- 
gnantes. Au fond, le récit des hauts faits d'une bandi^ d»^ riniiraiteursdirigéspar 
un huinme ayant une certaine posjljon dans la société. 



— 241) - 

M. Xavier de Monlépin, riial)ilo rcrivaiii cii Tari de prolon.Licr un roman en 
des proportions tellement interminables que l'esprit s'y perd, publie deux 
nouveaux volumes, qui bientôt s'allongeront encore en deux autres. Les 
Amours de province aura le succès des innombrables autres romans de ce 
conteur aussi infatigable que ses lecteurs. 

Cela se passe en 1830, au moment où Charles X envoyait les troupes l'ran- 
raises sur le sol africain pour y tenter la conquête d'Alger. Au milieu des péri- 
péties extraordinaires et telles que l'imagination seule d'un romancier peut 
les inventer, un jeune lieutenant commet un de ces crimes comme celui 
nomnié Y IiTéiiarahle, par M. Paul Bourget. De là. naissance d'un enfant et 
développement de tout un récit attachant et que le lecteur suit avec un intérêt 
toujours grandissant. 



MM. A. lîacot et Georges Pradel nous mènent à travers l'Inde bouddhique, 
nous font traverser les mers et nous ramènent à Paris, au milieu du monde 
élégant. Le récit de ces écrivains semble tenir de la légende : des hommes 
vont piller un temple indou et en rapportent, après avoir lutté contre les 
prêtres et les panthères, des richesses immenses, et, particulièrement, un dia- 
mant d'une valeur énorme qui ornait le doigt de Bouddha. Ce diamant, le Dia- 
mant ROUGE, nommé ainsi à cause de la couleur particulière de ses feux, 
revient au doigt du dieu, grâce au grand-prêtre qui poursuit les ravisseurs 
jusqu'au sein de la société parisienne, où ceux-ci tiennent une position dont 
leurs 'crimes devraient les bannir. — Beaucoup de mouvement dans ce 
roman. 



Le Pêcheur de l'Ile de la Borde, tel est le titre du roman que publie 
M. A. Poitevin. — C'est une œuvre très mouvementée, et où la recherche 
d'une femme passionnément aimée, subitement et mystérieusement disparue, 
amène une série de péripéties dramatiques et émouvantes. Ce roman, com- 
mencé sur les bords de la ^5eine, déroule ses nombreux incidents en Italie 
d'abord, puis en Russie ensuite, pour se terminer sur les mêmes rives lleuries 
du fleuve ({ui arrose le pied des coteaux de Port-Marly et de Bougival. 



En ce temps de « déconstitutionnalisation », — ouf! — M. Paul Ginisty a 



— 2o0 - 

voulu faire, lui aussi, sou petit congrès. Seulement au lieu de défaire des 
choses bonnes et saines, il a rétabli ce qu'une loi barbare avait voulu détruire; 
le bonheur conjugal. 

]jX Seconde Nuit^ roman bouffe, illustré de soixante-six dessins de Henriot, 
dessins aussi fantaisistes que le comporte la gaieté du sujet, raconte qu'une 
loi ordonne que tout prince régnant sur un duché d'Illyrie, une fois qu'il a un 
héritier ne saurait plus avoir avec son épouse d'autres relations que celle 
d'une simple courtoisie. Or, Orsiao n'ayant été marié qu'un jour, puisque le 
lendemain de ses noces il dut partir pour une expédition lointaine, veut, à son 
retour, continuer à... présenter ses respects à sa digne et délicieuse moitié. 
Mais il a eu un héritier, et, le Grand-Conseil veille. 

Tout ce que doit faire le prince régnant pour rejoindre M'"» Orsino est iné- 
narrable, mais les droits du cœur l'emportent sur l'article restrictif de la 
constitution. Le Congrès se réunit, et délinitivcment l'ceuvre de déconstilu- 
tionnalisation — re-ouf! — s'accomplit, et Orsino peut cohabiter avec sa 
femme. 

C'est une œuvre légère, vive et d'une humeurcliarmante.il y a là-dedans des 
types ministériels àfaire mourir de rire un sénateur inamovible ou l'inventeur 
de l'inoubliable « question préalable ». 



Feuilles d'acanthe, tel est le titre d'un volume de poésies de M. Armand 
Baron. Ce sont des poésies légères, très légères, pour lesquelles nous ne pou- 
vons guère nous enthousiasmer. Nous pensons que la poésie doit élever l'âme 
beaucoup plus haut que ne peuvent le faire quelques fantaisies erotiques. 
M. Armand Baron, qui tourne bien les vers, qui ne manque pas d'originalité 
même dans l'imitation, reviendra aux bonnes traditions, nous en sommes 
certains. 



La JHbLiotlièqiœ de géographie ei de toijages, de l'éditeur Oudin, vient de 
s'enrichir d'un nouveau volume de M. Brau de Saint-Pol Lias. 

De France a Sumatra par Java, Singapour et Pinangestun volume plein 
de détails curieux sur ces pays voisins de nos nouvelles colonies et contient 
nombre d'anecdotes intéressantes montrant les mœurs et coutumes des habi- 
tants de ces contrées lointaines. 



— 2S1 — 

On sait quel accueil aimable nous réservons à toutes ces publications qui 
réveillent l'esprit colonisateur de notre nation, dont le (h'apeau llottait jadis un 
peu partout sur tous les coins du monde. 

Alexancre Le Glère. 



Le directeur-gérant : H. Le Soudier. 



LMl'll. PAUL BOUS'<EZ, 5, H. DK LUCÉ, TOURS. 



CHRONIQUE 



Paris 10 septembre 1884. 

Les ouvrages nouveaux sont d'une rareté telle en ce moment, qu'il nous 
serait difïicile de remplir le cadre de notre Revue si les quelques volumes que 
nous avons reçus, par leur importance et leur valeur ne remplaçaient avanta- 
geusement la quantité qui fait absolument défaut. 

Il semble que certains livres écrits par des hommes de science, et traitant 
de questions absolument spéciales n'offrent pas une distraction suffisante aux 
esprits un peu légers qui préfèrent, comme passe-temps, s'absorber dans la 
lecture des romans de mœurs ou d'œuvres d'imagination, plutôt que d'em- 
ployer plus utilement leurs loisirs à apprendre des choses qui élèvent l'esprit, 
forment le cœur et ouvrent à l'intelligence des horizons que ferment, au con- 
traire, bieu des romans et autres ouvrages écrits, parfois avec talent, mais 
sans but utile. 

Peut-être, comme moi, quelques-uns de nos lecteurs qui suivent pas à pas 
le mouvement littéraire de notre époque, ont-ils ressenti cette sorte de fatigue 
que donne la lecture suivie des élucubrations romantiques, et remarqué com- 
bien l'esprit se reposait au contraire en la variant, en la « coupant », si je puis 
m'exprimer ainsi, de lectures sérieuses. Voilà, je crois, une idée que n'ont pas 
encore compris les journaux, et je remarque, non sans surprise, que les 
feuilles populaires surtout, ne se contentent plus de publier un seul roman à 
la fois, mais agrémentent leurs colonnes déjà remplies des « faits divers » 
les plus émouvants, de deux romans aussi ineptes que faits pour surexciter 
l'imagination dévoyée de tous ces jeunes gens qui ne rêvent que fortunes ra- 
pides acquises par les moyens les plus audacieux : vol, pillage, assassinat. 

Bien des fois nous avons signalé le danger de ces ouvrages offerts en pâture 
à de jeunes imaginations, à ces enfant du peuples élevés aujourd'hui un peu 
« à la diable » , ne connaissant d'autre frein que la peur du « Sargot » , n'ayant reçu 
ni éducation morale ni instruction religieuse. Je lisais dernièrement les débats 
de cette » Affaire de la bande de Neuilly », et, au milieu de débats assez insi- 

N» 93 



— 254 — 

gnifiants, mais montrant bien le cynisme de ces jeunes gradins, je n'ai retenu 
qu'un mot : a .le lisais beaucoup de romans, et je visaisià en égaler les héros. » 
— Je ne pense pas que jamais ce que nous avons dit de l'influence fatale des 
romans ait été si bien mis en lumière, et tel auteur qui, évidemment, lui, ne 
vise qu'à émouvoir ses lecteurs, peut se dire qu'il a eu le triste privilège d'avoir 
préparé l'esprit d'un Cornet ou d'un Marquelet quelconque à la jolie besogne 
qui vient de conduire le premier au pied de l'échafaud et qui eu gravira les 
dégrés si sa peine n'est commuée par notre trop indulgent président de la 
République, et l'autre à aller « civiliser les Canaques » suivant le mot jeté 
par lui après la lecture du jugement. 

Ce n'est pas assez des romans publiés dans les journaux. Une statistique con- 
tenant les renseignements les plus précis sur les bibliothèques municipales 
ouvertes au public m'est passée sous les yeux, et j'y ai vu avec stupeur le 
chiffre incroyable, énorme, effrayant des romans qui sont donnés en lecture 
aux personnes qui fréquentent ces bibliothèques. Je n'ai pas encore eu le loi- 
sir d'aller me rendre compte par moi-même du genre de romans oiFerts au pu- 
blic de ces salles de lecture, je veux bien croire qu'ils ne sont pas dangereux, 
mais je prétends que ce n'est pas du roman que les lecteurs des bibliothèques 
publiques doivent se farcir la tête. A mon avis, en dehors des classiques, et 
je crois que peu de gens les lisent, tout ce qui est œuvre d'imagination devrait 
être banni du catalogue des bibliothèques populaires. Le peuple, dont l'éduca- 
tion n'est point achevée au sortir des écoles municipales a autre chose à ap- 
prendre que les formules fantaisistes des romanciers en renom, sans en 
excepter les œuvres écrites sous le titre de « roman scientihque », genre qui, 
entre parenthèse, me paraît prendre une place trop large dans les livres donnés 
comme cadeau aux enfants. 

Je ne comprends le livre scientifique à mettre entre les mains des lecteurs 
fréquentant des bibliothèques publiques municipales ou autres que lorsqu'ils 
sont écrits pour les gens qui veulent étudier, mais je n'admets pas la fantaisie 
se mêlant à la science et laissant de fausses idées dans les jeunes intelligences. 
La disette littéraire de ces deux derniers mois va prendre fin, et nous savons 
que les imprimeries ne chôment pas ; avec la rentrée des amateurs de villé- 
giature, nous allons voir surgir une quantité d'ouvrages nouveaux, dont nous 
donnerons sans tarder les comptes rendus à nos lecteurs avec la sincérité et 
l'indépendance qu'ils ont toujours rencontrées dans nos appréciations. 

Gaston d'Hailly. 



i 



255 



REVUE DE LA QUINZAINE 



ANALYSES ET EXTRAITS 



SCIENCE — HISTOIRE 

L'ouvrage que vient de publier le ministre de la marine, la Marine de 
GUERRE, son passé et son ave/tir, répond à certaines préoccupations qui se 
sont fait jour à propos du travail de M. Gabriel Charmes, sur les Torpilleurs 
AUTONOMES, et arrive bien à l'heure où les questions maritimes commencent à 
appeler l'attention du public d'une façon très sérieuse. 

« 11 faut, à tout prix, dit M, Gougeard, intéresser le grand public français 
aux choses de la marine. Elles ne peuvent que gagner à être enfin connues, 
appréciées sous leur véritable jour, envisagées sur leur véritable terrain, 
sur le seul domaine qui soit entièrement à elles, celui de la mer. Il ne faut pas 
(|ue la sympathie bien légitime qui s'adresse au courage, au talent des officiers, 
(jui sont en même temps des généraux expérimentés, des capitaines habiles, 
fasse perdre de vue le rôle principal de la marine. Il faut que ce rôle principal 
de la marine, il faut que ce rôle lui-même soit bien connu, que l'on sache^ 
ainsi qu'on le disait dans un travail remarquable, paru il y a quelques années, 
et qu'on s'est plu à attribuer à l'initiative du regretté amiral Touchard, que 
la France doit avoir deux bras pour la défendre, son bras droit, ([m est son 
armée, et son bras gauche, qui est sa marine. 

« Il ne faut pas que le public croie plus longtemps que la marine est pour 
ainsi dire un objet de luxe, une de ces fantaisies ruineuses que l'on satisfait 
quand les finances sont prospères, que l'on abandonne ou que l'on néglige, 
quand les jours difficiles sont venus. Nous voudrions, ainsi que cela se passe 
en Angleterre, que des rendez-vous solennels fussent donnés à la tribune du 
Parlement pour agiter, sinon pour résoudre les grande questions qui l'intéres- 
sent. Les reproches, mérités ou non, les attaques violentes, injustes même, 
n'ont pas le don de nous eff'rayer. L'ardeur, dùt-elle être poussée à ce point, 
que l'on vit comme de l'autre côté du détroit, en 186G, la politique faire inva- 
sion dans un domaine qui n'est pas évidemment le sien, les torys partisans 
convaincus des navires à tourelles, et les whigs, préférant, avec M. Reed, les 



— 250 — 

bâtiments à réduit central ; tout vaut mieux que Tindifierence, tout doit être fait 
pour la combattre ; mais, en cela comme en toutes choses, il ne faut pas se 
borner à la regretter, à la déplorer, à passer son temps à la constater. Ce n'est 
rien (|ue de dire, de répéter : « En France, l'opinion n'est pas tournée vers les 
« choses de la mer. » C'est là une attitude à la hauteur de toutes les intelligences 
et de toutes les énergies. 

« Cette indifférence du pays est dangereuse et de nature à mettre sa sécurité 
en péril. Dès lors, il faut la combattre par tous les moyens. Mais il faut que 
l'initiative vienne d'où il sied, du pouvoir exécutif responsable. Le moment, 
malgré notre gène linancière momentanée, est favorable. » M. Gougeard vou- 
drait voir créer à Paris un grand centre scientifique qui s'occuperait de tout ce 
qui a rapporta la marine, une sorte d'Académie discutant les systèmes, incitant 
à la contradiction et recueillant pour les faire passer dans le domaine de la 
pratique, des opinions sérieuses librement discutées et sévèrement contre 
lées. 

Il n'est pas douteux, et tout le monde le sait, que nous donnons à nos qua- 
lités d'expansion, qui sont très réelles, un large essor. Notre politique coloniale 
est arrivée à son maximum d'iutensité ; elle est plus active qu'à aucune autre 
époque de notre histoire. « Il ne suffit pas, dit l'auteur de l'ouvrage dont nous 
essayons de faire comprendre l'importance, ...pour panser les blessures de la 
France, pour refaire sagrandeur, de passer son temps à contempler la frontière 
dans une extase hébétée; il faut autre chose. » Et M. Gougeard approuve la 
politique engagée en ce moment; mais, dit-il, « à condition que l'on créera 
aussi l'instrument qui la rende et possible et féconde. » Il faut une armée 
coloniale et il faut une marine, élément prépondérant du but à poursuivre. 

Nous venons de fonder un empire de vingt millions d'habitants, sur les sen- 
timents intimes desquels il serait dangereux de se bercer de trop d'illusions. 
Nous nous y trouvons dans cette bizarre situation que nous laissions en même 
temps fermer devant nous la porte qui y conduit. 

Dès lors, nous devons y entretenir une force assez considérable pour se 
suffire à elle-même, pour pouvoir, en temps de guerre, résister à tous les 
agresseurs venus du dehors ou à des voisins peu sûrs, malgré les traités, et 
cela sans espérances d'être secourus si le canal de Suez nous était fermé. 

Avec la connaissance acquise dans la conduite des affaires ressortissant du 
ministère qu'il a occupé, M. Gougeard examine, en quelques pages sur les- 
quelles nous appelons l'attention de nos lecteurs, la situation maritime et colo- 
niale de la France. 

Entrant alors à fond dans la question technique, l'ancien ministre de la 



— 257 — 

marine se demande si le torpilleur l'emportera sur le cuirassé ? Le torpilleur 
« autonome » est-il le vaisseau de guerre de l'avenir? 

M. Gougeard pense que l'on s'est trop engoué des cuirassés et que l'on en va 
faire autant pour le torpilleur. Il compare ces derniers au brûlot du xvii* et 
du xviii^ siècle. Son atteinte, comme celle du torpilleur était mortelle ; comme 
le torpilleur aussi, il était, s'il .manquait son but, voué à une destruction cer- 
taine. 

« Contre un adversaire au mouillage ou désemparé, son action est toute-puis- 
sante, plus douteuse eu haute mer, en présence d'un ennemi en possession de 
tous ses moyens. 

« Gomme le torpilleur, le brûlot est autonome, ])ienplus autonome encore, car 
il est monté par un personnel différent, commandé par des officiers qui forment, 
dans la marine de l'époque, une catégorie distincte. A Fontarabi«, à Syracuse, 
ses effets destructeurs ont été terribles : l'amiral espagnol, des milliers de 
combattants ont succombé dans les incendies qu'il a allumés. 

« Un escadre qui avait consommé sans effet utile tout on partie de ses brûlots 
était fort compromise. C'est ainsi qu'une escadre de nos jours, si elle était dé- 
pourvue de torpilleurs, serait très certainement détruite par une escadre de 
même force qui en conduirait à sa suite. La lutte même serait à ce point iné- 
gale, que nous ne voyons pas comme elle pourrait être soutenue. 
« Le brûlot a disparu pourtant, et pour quelles raisons? 
a C'est qu'il est devenu à peu près impuissant contre le bâtiment de guerre 
du temps, et que ses chances de l'aborder et de le détruire sont devenues 
presque nulles. C'est ainsi et pour la même raison, que disparaîtra sous peu 
le torpilleur autonome. Sa force est dans sa vitesse. Lorsque le bâtiment de 
combat sera devenu aussi rapide que lui, il sera condamné à disparaître, à moins 
cependant que l'on puisse dire que c'est lui-même qui s'est transformé, armé, 
protégé et immensément agrandi, il est devenului-môme le seul, l'unique in- 
strument des combats de mer. Ce serait là une querelle de mots qu'il est abso- 
lument inutile d'instituer à l'avance. 

« Où en est donc la marine de la France et on peut dire de l'Europe ? Tous les 
bâtiments qu'elle possède à flot, tous ceux qui sont sur les chantiers sont exac- 
tement dans la même situation. Les uns sont plus lents ou plus rapides, ont 
des rayons d'action différents ; ils sont plus ou moins protégés contre l'artille- 
rie, mais aucun ne peut résister à la torpille. En même temps, toutes les na- 
tions, sans rien changer à ces types, s'ingénient à créer à côté d'eux des na- 
vires minuscules d'abord, mais que nous voyons s'élever peu à peu, puis très 
rapidement dans l'échelle des grandeurs, et qui sont destinés, au moyen de 



— 258 — 
cet engin redoutable, à les détruire. On dépense par an 25 à 30 millions pour 
créer une flotte de combat, et à côté et en même temps on arrive à la rendre 
inutile avec une dépense d'un a deux millions au plus. En vérité, s'imagine- 
t-on que cet état de choses puisse durer? Il est temps, plus que temps, de 
prendre un parti. On a le choix entre les deux ordres d'idées suivants : 
d'abord, on peut se dire en somme: la torpille est-elle à ce point destructive 
qu'on ne puisse parvenir à conjurer ses effets ? Elle est aujourd'hui de 
lA kilogrammes de fulmicoton. 

« Essayons d'y résister. Que faudrait-il pour cela ? Pas grand' chose. Que 
sur les types Tonnerre et Redoutable on emploie en cloisons étanches en for- 
mation d'un réseau d'alvéoles, quelques centaines ou même davantage de ton- 
neaux de fer et d'acier, on parviendra à faire un navire que la torpille ne cou- 
lera pas, au moins du premier coup. Mettons-nous donc en train et faisons 
vite, si c'est possible. Employons à la recherche de l'insubmersibilité les poids 
que nous consacrions à la protection : en abandonnant la cuirasse, transfor- 
mons-la en cloisons solides qui empêcheront le navire de couler. Mais ces 
beaux ];)rojets ne seront pas à moitié réalisés, que de 14 kilogrammes la torpille 
aurapassé à 28, puis peut-être à 50 kilogrammes? Nous verrons alors se repro- 
duire, sous uneformeàpeuprès semblable, mais avec une certitude d'insuccès 
encore plus démontrée, la lutte entre le canon et la cuirasse, attendu que l'of- 
fensive est encore plus puissante et que les matières explosibles sont loin 
d'avoir dit leur dernier mot. C'est un procédé, pourtant. Nous ne conseille- 
rions à personne d'en user. ^Nlais encore cela vaudrait-il mieux que de ne rien 
faire du tout, de se traîner sous cette armure prétendue invulnérable, de faire 
des bâtiments à ceinture complète, de cuirasser et de cuirasser encore. Quoi ! 
on n'en sait trop rien. 

« Il y a, en revanche, une autre voie danslaquelle nous conseillerons d'entrer, 
et le plus tôt sera le mieux; car, en pareille matière, et qui l'ignore? tout est 
dans la priorité et la rapidité d'exécution. 

« Il suffit de cesser de se rendre à l'évidence, de voir que la vitesse est Tarme 
même des combats de mer. Au lieu de laisser de chétifs bateaux qui en sont 
pourvus, menacer de détruire votre matériel de combat, le soustraire à leur 
action en faisant des navires aussi rapides et même plus rapides qu'eux, des 
navires qui fileront 21 nœuds au moins et qui seront dans des conditions que 
nous nous réservons de déterminer. 

« Ce n'est pas d'aujourd'hui que les constructeurs et les marins savent que 
la masse est essentiellement favorable à la vitesse, qu'il est plus facile de faire 
marcher à une vitesse égale et si rapide qu'elle soit, un grand navire qu'un 



— 259 - 

petit, qu'il faut dépenser pour cela moins d'effort. Cette belle découverte, si 
c'en est une, date de loin, a près de deux siècle et demi. C'est ainsi que le père 
Fournier nous raconte avec une grande naïveté, que tout le monde s'imaginait 
que le vaisseau la Couronne, à cause de son immense masse, serait lourd et 
lent à plaisir, et qu'on fut étonné, lorsqu'en 1636, il fit sa première apparition 
dans la flotte de l'archevêque de Bordeaux, de voir qu'il précédait de beaucoup 
tous ceux qui naviguaient de conserve avec lui. La science de l'architecture 
navale rend parfaitement compte d'un pareil phénomène et la vapeur, en rem- 
plaçant le vent comme moyen de locomotion, n'y a rien modifié. C'est donc 
avec raison que l'enseignement officiel, absolument d'accord avec la théorie et 
la pratique, n'a cessé d'affirmer et de professer une vérité qui ne saurait être 
mise, ni en doute, ni en discussion. » 

C'est alors que j\I. Gougeard propose la construction de navires qu'il dé- 
nomme « véritable bâtiment de mer », possédant des qualités nautiques au 
môme degré que nos meilleurs navires, dont l'arme principale sera la torpille. 
Il veut qu'il soit insubmersible, que l'artillerie, jusques y compris le modèle 
des canons de 27 frettés et tubes, tirant sous les angles d'incidence probable, 
ne puisse rien contre ses organes essentiels. Il veut qu'il ait une vitesse égale 
et même supérieure à celle qu'ont obtenue aux essais les torpilleurs 03 et 64, 
Il filera entre 20 nœuds 5 dixièmes et 21 nœuds. 

Il coûtera, en y comprenant tout son armement et prêtàprendre la mer avec 
ses approvisionnements, 2 millions 500,000 francs environ, peut-être un peu 
davantage, 

L'auteur pense que ce genre de navire a toutes les qualités nécessaires pour 
résister non seulement aux torpilleurs, mais, en plus, étant porto-torpilles, il 
peut attaquer les plus gros cuirassés dans des conditions de supériorité incon- 
testables, et, cinq navires comme celui-là, quoique coûtant cinq ou six fois 
moins que les énormes' masses qui ont engoué les constructeurs détruiront 
celles-ci parce qu'elles ne peuvent lui échapper. 

M. Gougeard, qui a écrit son volume pour être lu, non seulement des 
hommes compétents, mais aussi des gens du monde, a si bien su présenter son 
sujet que moi, qui ne suis bien certamement pas de la partie, je n'en ai pas 
laissé échapper une seule ligne. 

Il est certain que les choses de la marine avaient été un peu délaissées de- 
puis la guerre de 1870, où notre flotte ne nous servit absolument à rien, puis- 
qu'elle n'avait pas de soldats à débarquer en un point quelconque eu Alle- 
magne ; bien au contraire, les marins servirent comme soldats sur terre et en 
France même: mais depuis Tinvention du torpilleur et surtout après les exploits 



— 260 — 

de uos navires en Chine, tout le monde s'intéresse aux progrès ou au moins 
aux études sérieuses qui sont faites pour y arriver. 

Le livre de M. Gougeard est émaillé de récits, de faits de guerre véritable- 
ment curieux, exemple le combat entre le cuirassé chilien à réduit leCocJwane 
et le Blanco-Encalada, contre le cuirassé péruvien à tourelles le Huascar. 

« Le combat soit entre les escadres, soit entre les bâtiments isolés, prenait 
fin lorsqu'un des belligérants inférieur ou en force, ou en habileté, ou en sang- 
froid, ou en courage, avait subi dans sa carène, dans ses batteries, dans ses 
moyens de locomotion, dans son personnel, des sévices tels, qu'il ne pouvait 
les supporter plus longtemps, et qu'à tort ou à raison, selon son tempérament 
et son énergie, il jugeait que toute résistance était devenue impossible. 

« La lutte avait lieu entre les engins de guerre, mais aussi et surtout entre 
les hommes, et la victoire restait au plus brave, au plus expérimenté, surtout 
aux plus adroits tireurs, aux plus habiles manoeuvriers. Il en est et il en sera 
toujours ainsi. Le dernier mot restera aux organisations de personnel, qui 
puisent leur force dans la nation même, aux officiers habiles, instruits, ayant 
un haut sentiment de leur devoir, à ceux dont on aura préparé avec soin l'édu- 
cation pendant la paix, à ceux qui auront reçu les satisfactions nécessaires, à 
ceux en un mot auxquels on aura su faire, dans l'organisation maritime, la 
place qui leur revient ; à la condition pourtant qu'ils soient en possession d'un 
matériel sensiblement égal en valeur à celui de leurs rivaux. 

« Examinons donc si toutes ces vérités ont cessé d'avoir cours, si la vapeur 
qui a transformé la marine, si la puissance grandissante du canon, la résis- 
tance des murailles y ont porté atteinte. Jetons un coup d'œil sur les combats 
qni se sont livrés hier sous nos yeux, et voyons s'ils viennent les infirmer. 

« Il n'y a aucun enseignement sérieux à tirer, selon nous, de la lutte mari- 
time engagée entre l'Italie et l'Autriche, et de la bataille de Lissa, qui l'a ter- 
minée ; à l'exception d'un point seulement, sur lequel nous aurons à revenir 
lorsque nous nous occuperons des combats par le choc, et que nous laissons 
pour le moment, intentionnellement, de côté. Les types sont trop divers, l'ac- 
tion trop bizarrement engagée pour qu'il soit possible d'en rien déduire. 

« L'escadre italienne est mal préparée à la lutte par son inexplicable insuccès 
contre les forts de l'ile. Elle est surprise, se forme mal et à la hâte. La médio- 
crité des hommes et leur infériorité même est évidente. Quelle action a eue 
sur le résultat la rivalité entre le vice-amiral Persano et le vice-amiral Albini? 
C'est encore ce qu'il est bien difficile de préciser. 

« Mais il est une lutte héroïque, engagée entre des hommes d'une bravoure 
à toute épreuve, bons marins, ayant à leur disposition un matériel à peu près 



— 261 — 

semblal)le à celui que nous possédons. Elle s'est terminée par un combat à 
jamais mémorable entre le cuirassé chilien à réduit le Cochrane, secondé à la 
lin de la lutte par un bâtiment exactement semblable à lui, Iq Blanco-Encalada, 
contre le cuirassé péruvien à tourelles le Huascar. 

« L'étude de cette lutte est au plus haut point instructive. Nous laissons 
intentionnellement de côté toutes les autres. Elle porte un éclatant témoignage 
de l'initiative des capitaines, de leur énergie, de la bravoure, de l'habileté des 
états-majors et des équipages, 

« Les trois bâtiments engagés réalisent au même degré que la plupart de 
ceux actuellement en service dans les escadres d'Elurope les derniers perfec- 
tionnents. Le Huascar est à tourelles. Là sont installés deux canons de 
24 centimètres, dont la pénétration est supérieure à celle du modèle français. 
Il est cuirassé de bout en bout, à la flottaison et dans les parties principales, 
à 23 centimètres. La vitesse en service courant est de H à 12 nœuds, un peu 
inférieure à celle du Coclwane. Il possède des torpilles Lay et s'en est servi 
sans succès dans un précédent engagement. Dans un combat antérieur contre 
le grand croiseur anglais, le Sliah, ce navire avait également et sans l'atteindre 
dirigé contre lui deux torpilles AVhitehead. 

« Les cuirassés Cochrane et Blanco-Encalada sont à réduit central, à peu 
près du même modèle, mais de dimensions plus modestes que les cuirassés qui 
composent actuellement notre escadre. Leur cuirasse est à peu près égale et 
supérieure en résistance à celle du Huascar. Ils portent six canons chacun, 
tirant par les sabords du réduit, tandis que ceux du Huascar, qui sont de force 
égale, mais dont le nombre n'est pas supérieur à deux, ont l'horizon entier 
pour champ de tir. C'est, avec des dimensions réduites et un peu différentes, 
mais pourtant suffisamment comparables, un exemple pris sur le vif du combat 
que pourraient se livrer entre eux V Amiral-Duperré et la Dévastation. Les 
trois navires que nous avons décrits sortent des chantiers anglais. Ils ont fait 
preuve de qualités nautiques suffisantes pour faire cette longue traversée, en 
passant par le détroit de Magellan. Leurs équipages, très braves, paraissent 
inégalement exercés. Peut-être même est-il permis de penser que l'infériorité 
du tir du Huascar qui, dans les nombreux combats qu'il a livrés, a été excep- 
tionnellement mauvais, provenait d'erreurs dans la graduation des hausses et 
des curseurs de déviation. Les capitaines sont des officiers excessivement 
remarquables. L'amiral Grau, qui commande la Huascar, a, dans maints com- 
bats, donné des preuves de sa hardiesse, de son sang-froid et de son habileté. 

« Le gouvernement chilien n'apas hésité à remplacer dans le commandement 
du Cochrane et du Blanco deux capitaines qui ne s'étaient pas montrés dans 



— 262 — 

les engagements précédents assez habiles, ou qui, peut-être, n'avaient eu 
d'autre tort que de n'avoir pas assez réussi. C'est le 7 octobre 1879 qu'eut lieu 
ce combat mémorable. 

« L'action s'engage à 9 h. 20 m. du matin. Le Coclirane s'étant approché à 
2,500 mètres du lluascar, ce dernier lui envoie un obus et continue un tir eu 
retraite, auquel il n'est pas répondu. 

« Le Coclirane marche sensiblement mieux; en dix minutes, il s'est rap- 
proché de LoOO mètres, et le combat sérieux s'ouvre à 500 mètres environ. 
L'efficacité du tir est loin d'être égale de part et d'autre ; le cuirassé chilien 
ne perd pas un seul de ses projectiles, tandis que les obus du lluascar man- 
quent presque toujours le but et se perdent inutilement dans la mer. A 9 h. 
55 m., l'amiral Grau est tué, un obus l'atteint à la hauteur de la ceinture, et 
son corps est entièrement détruit. Le même projectile tue son second, le capi- 
taine de vaisseau Diego Ferré, qui se trouvait près de lui. 

« Le commandant Aguerri prend alors le commandement et ne le garde pas 
longtemps. Il se trouvait dans la tourelle et se disposait à remplacer l'amiral, 
lorsqu'un obus traversant la muraille, le frappa mortellement. Le même pro- 
jectile mit hors de combat dix servants et brisa le tourillon du canon de droite. 
L'artillerie du lluascar est dès lors réduite de moitié. Le combat continue 
énergiquement avec le canon de gauche, la petite artillerie et les mitrailleuses, 
sous les ordres du capitaine Carjaval. Les deux adversaires sont à 200 mètres; 
il est 10 h. 5 m. C'est alors qu'entre en scène le Blanco-Encalada, qui s'est 
approché de toute la vitesse de sa machine, et n'est plus qu'à 300 mètres. Le 
lluascar se précipite sur ce nouvel adversaire, cherche à le frapper de son 
éperon, mais le cuirassé chilien se détourne à temps, évite le choc, et lui envoie 
à très courte distance toute sa bordée. Le capitaine Carjaval et le lieutenant 
Palacios sont grièvement blessés. La situation du lluascar devient alors très 
critique, serré à moins de 200 mètres par deux adversaires qui disposent de 
six pièces, tandis qu'il ne lui en reste plus qu'une pour leur répondre. 

« Le commandement échoit dans cette triste circonstance au lieutenant Pedro 
Garezon, qui continue la lutte avec la même énergie que son prédécesseur. 
Mais cette lutte est sans espoir. Le lieutenant Rodriguez, le dernier officier 
disponible, a la tète emportée par un boulet pendant qu'il assure le pointage 
de la dernière pièce. 

Il est 10 h. 25 m. Le combat dure depuis 55 minutes. Ace moment la drisse 
du pavillon ayant été coupée par un projectile, les Chiliens croient que le 
Huascar se rend et cessent le feu. 

« Mais le lieutenant Garezon ordonne de hisser à nouveau le pavillon péru- 



— 263 — 

vieil et l'appuie d'un coup de canon, l'énergie des défenseurs du Iluascar 
n'est pas encore épuisée. 

« Le Blanco-Encalada se précipite sur lui pour le frapper de l'éperon et n'y 
peut parvenir, sa bordée vient pourtant frapper à bout portant le malheureux 
navire. Les effets de cette décharge sont désastreux, les palans du gouvernail 
sont encore coupés et le navire désemparé pour la troisième fois. L'explosion 
des obus a démoli tous les logements, un commencement d'incendie s'est dé- 
claré à l'avant. L'équipage commmence a être démoralisé et demande à se 
rendre; aussi bien un nouvel ennemi est arrivé sur le lieu du combat : la 
canonnière Gavadonga, cfui n'a que le temps d'envoyer un coup de canon au 
Iluascar. Le lieutenant Garezon est au pied de la drisse du pavillon, le revol- 
ver à la main, menaçant de brûler la cervelle à quiconque osera y toucher. 
Puis, décide à couler son navire plutôt que de le rendre, il se rend dans la 
machine pour faire ouvrir les robinets de prise d'eau. Pendant son absence, 
le pavillon est amené. Il est 10 h. 55 m. 

« Nous avons décrit ce combat très sommairement, mais pourtant avec 
quelques détails. Nous éprouvons, en effet, un véritable plaisir à enregistrer 
le nom de si braves gens. Mais si nous avons cru nécessaire de décrire et les 
péripéties de la lutte et son résultat final, c'est qu'elle comporte, selon nous, 
de très graves enseignements. 

« Yoilà donc des navires comparables à ceux dont se compose la flotte 
française, et aussi les flottes anglaise et italienne, en faisant abstraction des 
types géants, sur lesquels nous aurons à nous expliquer plus tard. Ils réali- 
sent les derniers perfectionnements. Ils ont la vitesse, la cuirasse, l'éperon, l'ar- 
tillerie de gros calibre. Gomment cependant finit la lutte, quelles sont les rai- 
sons déterminantes qui mettent fin au combat. G'est lorsque le vaisseau le 
Huascar a reçu dans sa coque, dans son artillerie, qui, dans le cas qui nous 
occupe, était diminuée juste de moitié, son personnel, des sévices qu'il était 
incapable de supporter plus longtemps. L'état major du ^^<«scar était com- 
posé de 7 officiers, parmi lesquels 6 avaient succombé, étaient tués ou très 
grièvement blessés. 

« Le tiers de l'équipage était atteint, et même beaucoup plus de la moitié, 
si on n'a égard qu'aux véritables combattants. Il n'a souffert ni dans ses œuvres 
vives^ ni dans ses moyens de locomotion. Dans les œuvres mortes, les avaries 
ne sont pas assez graves pour que, deux mois après, réarmé et réparé, il n'ait 
pu reprendre la mer et cette fois sous le pavillon du vainqueur. Il s'est rendu 
pourtant après un combat, qui, de l'avis de tous, doit être considéré comme 
vaillamment soutenu. Ils'es*- rendu pour les mêmes causes qui. dans le passé. 



— 264 — 

depuis les origines de la marine, ont entraîné la capture do tous les navires. 
Ce fait est digne de remarque. C'est qu'en définitive, que les engins soient pri- 
mitifs ou perfectionnés, ce sont toujours les hommes qui s'en servent et qu'il 
y a une limite aux sévices qu'ils peuvent supporter, surtout lorsqu'ils se sen- 
tent à peu près hors d'état d'en infliger de pareils à l'adversaire. C'est dans 
ces circonstances que les soins de tous les instants, la sollicitude de chaque 
jour, dont le personnel et surtout le personnel officier doit être l'ohjet, trou- 
vent leur récompense. Il n'est pas douteux que s'il s'était encore trouvé 
deux ou trois hommes de la trempe et de la valeur du lieutenant Garezon, 
le combat eût continué. Ce n'eût pas été une entreprise folle, et voici pour- 
quoi, c"est que tant qu'un navire flotte, marche et gouverne, on ne voit 
pas de raisons suffisantes pour le rendre, et c'est ici, si belle qu'elle soit, le 
point faible de la défense du Huascar. Qui peut calculer les chances que la 
fortune de la mer réserve à ceux qui ne désespèrent pas d'elles ? mais aussi 
quel personnel faut-il avoir préparé, pour qu'il soit à la hauteur de semblables 
devoirs ? » 

Et c'est bien là le mot de la fin dans ce genre de combat. 

Le journal russe le Nouveau-Temps raconte l'attaque dirigée par la flot- 
tille de torpilleurs du capitaine Yerkovski ; de cette expérience ressort évi- 
demment la condamnation de l'énorme cuirassé et le besoin du navire de 
combat recommandé par le travail de M. Gougeard. 

« Les torpilleurs étaient au nombre de six : le Belfin, la Galka, le Perepel, 
la Drosd, la Kanaréilia et le Diatel, accompagnés de trois chaloupes canon- 
nières. L'expédition se met en marche dans la nuit du 20 août, à dix heures 
du soir. 

«... Les torpilleurs marchaient à pleine vitesse ; deux d'entre eux, ne pou- 
vant déployer une rapidité égale, le Diatel et le Perepel, étaient un peu en ar- 
rière. Les chaloupes canonnières suivaient à une assez grande distance et s'ar- 
rêtèrent à un moment donné en vue de protéger la retraite des torpilleurs 
après l'attaque. Ceux-ci s'avançaient en ordre et dans le plus grand silence 
dans la direction de l'escadre ennemie, dont les reconnaissances antérieures 
avaient fait reconnaître la position, la îr ég?iie Svetlana, le plus fort bâtiment 
ennemi, était l'objet de l'attaque. Arrivés à deux milles du détroit, nos torpil- 
leurs remarquèrent les feux électriques des canots de garde, mais l'obscurité 
empêchait de voir les canots eux-mêmes et les autres navires. Toutefois sans 
ralentir leur marche, ils se portèrent rapidement en avant. Ils passèrent com- 
plètement inaperçus à côtés des canots de garde et des torpilleurs ennemis et 
se dirigèrent vers la Svetlana. ^lais à ce moment un des canots de sarde, re- 



— 265 — 

marquant sans doute l'approche des torpilleurs restés en arrière, lança la 
fusée de signal. 

a Aussitôt l'alarme fut donnée dans toute l'escadre, et, une minute après, 
chaque navire ouvrait un feu roulant de ses canons revolvers et de sa mous- 
queterie. Mais cette minute avait suffi pour la destruction delà Sevtlann. 

« Les torpilleurs Delfui et Galka avaient réussi, avant l'ouverture du feu, 
à s'approcher de la frégate à la distance d'environ deux cents toises et à lancer 
contre elle leurs torpilles Whitehead. 

« D'après les ordres du capitaine Verkovski, l'attaque avait été concentrée 
dans le but, si les premiers torpilleurs manquaient leur effet, que les autres 
pussent achever la besogne à tout prix. De cette façon, ne disséminant point 
ses forces sur plusieurs navires, l'attaque des torpilleurs devait obtenir un 
succès à peu près certain. Des trois torpilleurs qui attaquaient la Svetlana, un 
seul, la Drosd, tomba dans un faisceau de lumière électrique et fut en consé- 
quence considéré comme coulé à fond. Les deux autres atteignirent leur but, 
comme on l'a vu. En outre, un des deux torpilleurs restés en arrière, le Pere- 
pel, profitant de la confusion générale, seglissasans ètreaperçu vers le rivage, 
et y ayant attendu la fin de la furieuse canonnade, apparut àl'improviste au 
milieu de l'escadre ennemie. Il s'approcha à son tour de la Svetlana à la dis- 
tance de cent toises et lança contre elle sa torpille. C'était le dernier coup 
pour la malheureuse frégate, qui devait être désormais considérée comme 
anéantie. 

Après cet exploit, les torpilleurs retournèrent à Gronstadt, vers les huit 
heures du matin. L'ennemi n'osa pas les poursuivre dans la crainte de tomber 
sous le feu des énormes pièces de onze pouces des chaloupes canonnières. 

« Cette reconnaissance, opérée par le détachement du capitaine Verkovski, 
a prouvé une fois de plus combien est irrésistible une attaque de nuit des tor- 
pilleurs, pour peu qu'elle soit menée avec énergie et persévérance, et combien 
elle est dangereuse même pour les navires qui ont pris toutes les mesures de 
précaution contre les surprises nocturnes. Il est extraordinairement difficile, 
même avec le secours des feux électriques, de discerner l'approche d'un tor- 
pilleur durant une nuit sombre. Devant l'attaque combinée de plusieurs tor- 
pilleurs contre un seul navire, ce dernier doit infailliblement succomber mal- 
gré ses canons à tir rapide. On peut hardiment affirmer, en se fondant sur de 
nombreuses expériences, que, sur six torpilleurs, deux atteindront leur but 
destructeur. L« supériorité de la peu coîUeuse torpille sur le dispendieux 
cuirassé est aujourd'hui évidente, et il est temps tle tirer les conséquences 
budgétaires de cette démonstration. Les torpilleurs ont cependant encore be- 



— 26Ô — 

soin d'être perfectionnés, la rapidité de leur marche doit être portée à son 
maximum. Ils doivent être dotés d'une beaucoup plus grande facilité d'évolu- 
tion et des moyens indispensables pour leur défense. Actuellement un torpil- 
leur, une fois son engin lancé, est absolument désarmé contre une attaque des 
canots à vapeur qui possèdent une beaucoup plus grande facilité de mouve- 
ment et de moyens d'attaque. Dans la dernière expédition, le capitaine Ver- 
kowski a essayé personnellement sur le torpilleur Kanarelha de couper en 
deux au moins l'un des canots qui l'attaquaient. Mais ces derniers esquivaient 
toujours le coup qui les menaçait, sans cesser de couvrir le torpilleur du feu 
de leurs canons-révolvers et de leur mousqueterie. Les torpilleurs doivent 
positivement être armés, outre leur engin spécial, de légers canons à tir rapide 
et de petites torpilles à main. Cela leur est indispensable, tant pour se défendre 
que pour attaquer les canots ennemis et les autres torpilleurs. » 



Un volume d'un tout autre genre appelle l'attention du public, c'est un livre 
de recherches historiques sur la religion des Hébreux, écrit par M. Emile 
Perrière et qui a pour titre : Paganisme des Hébreux jusqu'à la captivité 
DE Babylone. 

S'il est quelque chose qui soit hors de discusion, c'est la suprême importance 
de la Bible. Voici dix-sept siècles qu'en Europe ce livre domine le monde po- 
litique et religieux ; et son influence n'est pas près de s'éteindre. C'est encore 
lui qui, selon M. Ferrière, divise le plus la société moderne; parmi nous n'a 
pas cessé de retentir, dit-il, la sinistre parole de Jésus : « Ne pensez pas que 
je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu y apporter la 
paix, mais l'épée ; car je suis venu séparer le fils d'avec son père, la fille 
d'avec sa mère; et l'homme aura pour ennemis ceux de sa propre "maison. » 
[Mathieu^ x, 34-3(5.) 

Relativement à l'histoire antique, la Bible nous fait connaître les mœurs 
d'une race différente, de cette race aryaque de qui dérivent presque tous les 
peuples européens ; elle renferme donc des documents précieux pour l'établis- 
sement d'un tableau complet de l'esprit humain. A ce deuxième point de vue, 
la Bible offre un grand intérêt au philosophe. 

Elle lui présente un non moins vif intérêt relativement à la grande loi biolo- 
gique, celle de l'évolution. Tout dans la nature physique est soumis à la loi 
d'évolution : il en est do même dans l'ordre intellectuel et moral. Avant d'ar- 
river, par exemple, à la notion abstraite de la cause unique, l'homme à dû 
passer par les phases successives du fétichisme et des religions positives. 



— 267 — 

Serait-il vrai qu'au milieu de la barbarie originelle et fatale, un peuple ait 
fait exception et que, sans subir les phases de la loi d'évolution, il se soit 
élevé, du premier coup, à la notion d'un Dieu unique? Si le monothéisme 
prétendu primordial des Hébreux était historiquement démontré, la loi d'évo- 
lution en éprouverait une telle atteinte, qu'elle en perdrait son caractère 
auguste ; au lieu d'être un guide assuré pour le savant, elle déchoirait au rang 
d'une indication simplement utile, ce serait une témérité sans excuse que 
d'établir sur elle le fondement des études naturelles. Prouver par des faits, 
conformément à la méthode expérimentale, que le monothéisme primordial 
des Hébreux est une fiction; que le peuple d'Israël a été païen et a partagé 
toutes les pratiques du paganisme cananéen jusqu'à la captivité de Babylone, 
tel est le but que s'est proposé M. Emile Ferrière, dans le livre que nous pré- 
sentons à nos lecteurs, sans en approuver ni en repousser les conclusions, 
laissant à de plus savants que nous le soin de le réfuter. En tout cas, l'auteur 
base son dire sur deux faits : 

i°On se serait laissé égarer par la fausse chronologie attribuée à chacun des 
livres de la Bible et surtout au Peutateuque ; 

20 On s'est laissé égarer par le point de vue théologique, étroit, partial, dit 
M. Ferrière, où se mettent les auteurs de ces livres. 

Quoi qu'il en soit, nous avons lu cet ouvrage avec une attention soutenue et 
nous y avons trouvé un désir ardent de rechercher la vérité; seulement, 
comme dans toutes ces questions où chacun de ceux qui les étudient se place 
à un point de vue différent, il ne nous est pas démontré qu'un autre savant 
n'arriverait pas de sou côté à battre en brèche et à effondrer complètement les 
résultats obtenus par les recherches de l'auteur du Paganisme des Hébreux 
jusqu'à la captivité de Babylone. 



L'ouvrage de M. Victor Thierry, Après la défaite, est écrit dans une idée 
essentiellement patriotique. Ancien officier d'état-major, prisonnier de guerre 
en Allemagne, il a consacré ses longues heures de souffrances morales à 
peindre les douloureuses impressions ressenties par l'homme brave et plein 
de vie qui doit assister les bras croisés, mais les larmes aux yeux et le cœur 
meurtri, au viol sacrilège de sa mère, la Patrie. 

Lorsque l'on veut bien lire entre les lignes de ce livre, lorsque l'on ne suit 
pas seulement ce qui est écrit, mais bien que l'on entre dans la pensée de celui 
qui a essayé de jeter toute son àme sur le papier sans pouvoir y mettre autre 
chose que des mots qui ne peuvent jamais rendre tous les sentiments de rage 



— 268 — 

dans lesquels le prisonnier devait se réfugier dans son impuissance à secourir 
le sol mutilé de sa patrie; lorsque l'on comprend combien il a dû maudire ce 
serment qui le retenait au milieu de ses ennemis le souffletant de leurs chants 
de guerre, de leurs cris de victoire, de leurs illuminations de joie, de leurs 
remerciements au Dieu des combats, ah! l'on comprend que ce vaillant se soit 
demandé si l'heure de la vengeance n'allait pas bientôt sonner! 

La paix a été conclue, quelle paix ! On nous a brisé les membres, l'argent de 
nos sueurs est parti dans les fourgons de l'étranger et cet argent va servir à 
créer de nouvelles armes contre nous et à forger les fers qui vont enchaîner 
les membres palpitants que l'on vient de nous arracher. Ah ! du moins va-t-on 
changer les errements qui nous ont conduits à la défaite, hélas ! sainte rou- 
tine va reprendre ses droits, et M. Victor Thierry, qui était revenu de là-bas 
plein d'illusions patriotiques, dépose son épée : on ne veut pas écouter ceux 
qui disent la vérité, les flatteurs seuls ont l'oreille des chefs supérieurs ! 

Parlant un peu de tout, au hasard de son imagination, l'auteur raconte l'épi- 
sode de Frœschwilleret la mort glorieuse du général Raoult ; il dépeint la vie 
des oftkiers français en Allemagne et donne sur son retour en France, sur 
ses relations avec le général de Cisseyenl871 et 1872, des détails extrêmement 
curieux. J'aime la simplicité de ces récits, où l'homme dit les choses telles 
quelles se sont passées sans les amplifier de stratégie et de tactique. 

«... Bref, je fus pris. 

« Quand on m'eut lait mettre pied à terre, je m'aperçus que je n'avais pas 
mangé ni bu depuis la veille à midi, et que mes forces épuisées allaient m'a- 
bandonner entièrement. Un trompette prussien me tenait en joue, mais il ou- 
bliait tout à fait de m'offrir sa gourde, qui pendait en sautoir à son flanc. Je 
savais quelques mots d'allemand et je m'en servis pour dire posément à mon 
agaçant musicien : « Donne-moi à boire. » 

«Dominé par mon sang-froid et aussi, sans doute, par l'habitude de l'obéis- 
sance passive, le trompette remit son pistolet dans ses fontes et me tendit sa 
gourde, où je humai un grand coup de vin français qui me rétablit comme par 
enchantement. » 

Je cite volontiers ce trait, non pour vanter, — on le pense bien, — la magna- 
nimité du trompette, mais pour montrer la puissance de cette discipline, que 
nous avions eu le grand tort de ne pas maintenir chez nous et grâce à laquelle 
mon épaulette et ma croix d'officier conservaient encore tout leur prestige aux 
yeux d'un ennemi victorieux ' » 

Et quel exemple, pour les prolixes dédicaciers ! 



— 269 — 

Au général Raoult, tué à FrœscfiiciUer. 

« N'ayant jamais eu l'ombre d'une protection, je mets ce livre sous la pro- 
tection d'une ombre ! 

Signé : « V. Thierry. » 



Quoi de plus difficile que de préparer à l'étude de l'histoire l'enfant d'une 
dizaine d'années ? Le but essentiel à atteindre n'est pas seulement de lui 
donner la notion du temps et de la continuité, mais aussi de lui apprendre^ 
qu'il existe d'autres hommes, d'autres mœurs que les hommes et les mœurs 
de son pays, que l'histoire des temps passés repose sur des faits irrécusables 
et des témoignages authentiques ; enfin, il faut lui donner une idée nette de 
l'organisme social du milieu où il vit, "pour qu'il puisse faire la différence des 
rouages qui existent dans les pays voisins ou qui ont fonctionné avant son ap- 
parition sur la terre. 

M. F. Ley, professeur de pédagogie et de méthodologie aux sections normales 
de Bruxelles, vient de publier, sur cette question à la fois si délicate et si im- 
portante, une sorte de manuel. C'est sous la forme d'entretiens familiers à 
l'usage des instituteurs qu'il expose ses idées : son livre, qu'il intitule : Prépa- 
ration à Vétude de l'histoire, se recommande à tous égards à l'attention de 
ceux qui ont la mission d'enseigner l'enfance ou la première jeunesse. 

L'auteur ne partage pas l'avis de J.-J. Rousseau, qui estime qu'il ne faut 
pas d'histoire pour le jeune âge ; il approuve fort, au contraire, le programme 
qui demande à l'instituteur, pour le premier degré, des entretiens sur l'en- 
fant;, l'école et les communes, et qui, au second degré, réclame l'exposition de 
faits historiques agencés. 

ce L'enfant n'a-t-il pas son histoire? demande M. Ley. Ne comprend-il pas, 
quand on fait appel à sou souvenir, qu'il lui en reste bien peu? N'est-ce pas le 
moyen d'attirer son attention sur les souvenirs importants qu'il a gardés? 
S'interrogeant, il questionnera ses parents, son grand-père, et par mille récits 
il pénétrera peu à peu dans d'autres temps ; quelles étaient les habitudes de 
grand-père lorsqu'il était jeune ? S'habillait-on comme aujourd'hui ? Le même 
luxe existait-il? Était-ce la même nourriture?... Et puis son père lui parlera 
de 1830; ses grands-parents de Napoléon, de l'époque où la Belgique étaitsous 
la domination française ou même sous celle de l'Autriche. La tradition vaut 
mieux que le récit, pour le jeune enfant ; il croit son grand-père qui lui ra- 
conte ce qu'il a vu ou ce qu'il tient de ses parents ; là sont les mêmes faits 



— 270 — 

dans lin livre, il vous dira : Est-ce arrivé ? Mais le livre ne peut pas lui pré- 
senter les faits sous cette forme de la tradition. » 

L'auteur convient qu'au premier abord beaucoup de ses leçons peuvent 
paraiti'e des leçons do morale i)lutùt que des entretiens historiques, mais 
il n'y voit pas grand mal; en quoi il a grandement raison. N'est-il pas de la 
plus haute utilité de faire sentir à l'enfant combien est vrai ce mot de Gicôron 
que l'histoire est la grande éducatrice des peuples ? G ombien, du reste, il im- 
l)orte de lui faire voir qu'il y a d'autres grands hommes que les guerriers, que 
Stephenson, Parmentier, Jenner, Christophe Colomb, Vésale, valent au moins 
autant que Léonidas ou Alexandre? 

Alors, avec le second degré, succédera à la série d'entretiens abstraits, voire 
décousus, l'examen des faits historiques enchaînés les uns aux autres et ame- 
nant tout naturellement l'enfant à la notion du progrès social. 

Tel est le programme que s'est tracé l'auteur, le but qu'il a voulu atteindre. 
Nous croyons qu'il a réussi. Comme il le dit lui-même, les entretiens qu'il 
oiïre à ses confrères sont destinés à préparer le terrain pour le véritable ensei- 
gnement historique, 



Le poète qui signe ses œuvres de ce nom, Georges Lys, a réuni sous une 
couverture représentant une l)ottede ces plantes qui furent toujours l'emblème 
de la pureté, un certain nombre de morceaux poétiques d'où s'échappent des 
bouflées de donces senteurs, de fraîcheur et de moralité, qui offrent au lecteur 
charmé des émotions saines. Les Idoles, ce sont les dieux protecteurs que 
Ton conservait au foyer; — c'est la mère, c'est l'enfant, c'est le vieillard aux 
chevaux blancs, l'idole de la famille, celui qui console les tout petits, qui con- 
seille les plus grands, qui devait être parti le premier et qui a fermé bien dos 
tombes; — les Idoles, c'est le drapeau que l'oflicier comme le simple soldat 
regarde en mourant, c'est la maison natale, c'est la douce fiancée, c'est la sreur 
de charité (jul rappelle au mourant abandonné sur un lit d'hôpital, que Dieu 
a créé des cœurs pour aimer, secourir et consoler et conduire à lui ceux qui 
pensaient n'avoir plus d'amis. 

« Exilé du foyer et du pays natal, 
Le malade gémit sur son lit d"hôpital ; 
Il se débat en proie aux affres de la fièvre, 
Son haleine sifflante expire sur sa lèvre: 
Dans la salle sans bruit il promène un regard. 
Sou œil à demi clos s'ouvre souvent hagard: 



— 271 — 

Il se fixe, vitreux, sur un lit mortuaire 
Où se dessine un corps sous les plis du suaire. 
Contre la mort qui vient son esprit se détend 
Et jette un cri d'adieu son premier cri d'enfant : 

— Maman ! — Pauvre mourant, elle est bien loin ta mère ! 
Laisse cette impossilile et cruelle chimère, 

Tu vas mourir loin d'elle, et pas même un ami 
N'embrassera ton front à jamais endormi ! 
Maman! — Suprême appel qui déchire et qui navre! 

— Mais une ombre à genoux près du lit du cadavre 
Se lève, vient à lui d'un pas léger et prompt. 

Lui prend sa main en feu, se penche sur son front : 
Un regard, un sourire, et sa douce parole 
A su trouver pour lui le mot qui vous console ; 
Il a, pour être fort dans son dernier adieu. 
Dans la sœur une mère, un père dans son Dieu. 
Il peut mourir en paix, oubliant la souffrance, 
Son cœur désespéré renaît à l'espérance ! 

Ces anges sacrés sortis de leur couvent. 

Dévoués au secours du malheureux qui souffre, 
Qui lui tendent la main pour les tirer du gouffre. 
L'aiment comme une mère aime un fils égaré 
Et ramènent au bien son esprit effaré. 
L'amour divin engendre en eux l'amour des hommes, 
Célestes envoyés, dans le monde où nous sommes, 
Vos efforts sont bénis et sont toujours vainqueurs 
Pour soulager nos maux et pour guérir nos cœur! 

« Vo3"ez-la cette sœur sur les bancs de l'école 
Instruisant les enfants de sa simple parole, 
Toujours sereine et calme et guidant à pas lents 
Les plus disciplinés et les plus turbulents; 
La colère jamais ne vient sur son visage, 
Son regard s'assombrit quand Tun d'eux n'est pas sage. 
Et l'enfant tout confus d'avoir peiné la sœur, 
Quitte son air mutin dit avec douceur : 

— Ma bonne sœur, pardon. -- Il l' a dit, elle est bonne, 
Avec un gros baiser alors elle pardonne, 

Ne se lassant jamais de toujours pardonner, 
Dieu qui l'a mise ici ne peut l'abandonner. 
Elle chérit l'enfant, aussi l'enfant l'adore, 
Ne l'aimerait-il pas qu'elle l'aimerait encore. 
L'amour de l'être faible est ancré dans son sang. 
Son âme en devient forte et son cœur tout-puissant. 



— 272 — 

Le canon a tonné : parmi les baïonnettes 

Le drapeau joint ses plis aux ailes des cornettes ; 

Si le fier étendard, dans les jours de ])onheur, 

Ayant subi la peine est admis à l'honneur, 

La sœur n'a pas sa part des succès des batailles. 



« Sous un monceau de morts, git un pauvre soldat 
Blessé ; sa vie expire au milieu des ténèbres, 
Il se sent retenu sous des amas fnnèbres. 
Le cri qu'il veut jeter s'éteint dans un soupir : 
Personne ne l'entend, il n'a plus qu'à mourir ! 

« Une ombre près de lui sort de l'obscurité, 
C'est l'ange du salut, la sœur de charité ! 
D'un sourire, d'un mot elle le réconforte, 
Le confie aussitôt aux gens de son escorte, 
Poursuit sa noble tache au travers des ])lessés, 
Console les mourants, sauve les délaissés, 
Rentre .épuisée au camp lorsque le jour commence. 
Pour aller retrouver sa place à- l'ambulance ! 
Saintes filles de Dieu ! devant le crucifix 
Vous vous agenouillez pour votre cher pays : 
Il a beau vous frapper et vous souiller d'injure. 
Vous offrez votre vie à Dieu pour qu'il conjure 
Les maux qu'un peuple ingrat peut-être a mérités : 
Ah ! c'est bien votre nom : la Sœur de charité ! » 



Ah! oui, chassons-les, ces saintes femmes, du lit des malades, de la crèche, 
de l'école, du champ de bataille, chassons-les ! — Et pourquoi •? 

Ah ! c'est qu'elles apprennent aux petits à penser plus haut que la terre, et 
qu'elles disent aux mourants que les malheurs qui les ont accablés, que leurs 
soufi'rances, que leur abandon, tous ces maux qui torturent le corps le cœur 
et rame humaine ne sont que passagers et qu'en sortant de cette triste vie, 
s'ils se repentent du mal qu'ils ont pu faire, ils trouveront de l'autre côté un 
bonheur sans nuage et éternel. 

Eh bien ! où est le mal ? 

Le philosophe, le libre penseur soufi"re comme les autres et meurt en mau- 
dissant. 

Celui qui croit, qui écoute ce que lui dit la sàHir de charité s'en va moins 
triste, heureux même. 



— 273 — 

En supposant que les paroles de cette consolatrice soient des mensonges, 
est-ce que l'onine dit pas sans cesse aux enfants, aux malades, de ces innocents 
mensonges justement qui font oublier les souffrances. Donc , vraies ou 
fausses, les doctrines prèchées par la bonne sœur au moment où l'homme va 
mourir ne peuvent que lui faire du bien. — Gela ne vaut-il pas mieux que de 
lui dire : Va, crève comme comme un chien et la récompense de tes maux 
sera un enfouissement civil ! 

Voilà pourquoi j'aime les Idoles de M. Georges de Lys; voilà pourquoi je 

recommande sou livre ! 

Gaston d'Hailly, 



ROMANS 

Un proverbe dit: Il faut que jeunesse se passe. Ce proverbe n'est peut-être 
pas si sotl Si le jeune homme avait, avant le mariage, fréquenté certain monde 
qu'il désire connaître après; s'il avait, ainsi que les Anglais appellent ce genre 
de vie : semé sa folle avoine, ce que les Français dénomment moins gracieu- 
sement : jeter sa gourme : probablement, s'il n'y avait laissé le meilleur de lui- 
même : sa santé, sa fortune, son cœur et son honneuur, fût-il devenu un mari 

parfait. 

a Si tout ce qui fait la dignité d'un homme doit sombrer dans l'épreuve, mieux 
vaudrait encore que le malheureux ne brisât que son propre avenir, au lieu 
de briser en même temps celui d'une femme qui l'aime ! » 

Telle est la thèse soutenue par Mn»e Henry Gréville dans son nouveau roman 
intitulé Folle avoine, roman écrit avec tout le talent que Ton connaît à ce 
romancier gracieux. 

On peut reprocher à son héroïne de ne pas faire plus pour ramener sou mari, 
le père de son enfant, à la vie conjugale, et, dans Épouse et mère, une des 
poésies d'un poète dont on a parlé plus haut, la femme a un rôle plus noble 
que celui prêté à l'épouse de Lucien Romanet. 



« Qu'importe l'abandon, qu'importe le parjure, 
Le serment qu'elle a fait ne peut se violer. 
Elle voit son bonheur à jamais s'écrouler, 
Mais son enfant l'embrasse et guérit son injure! 

« Esclave du devoir, sa vertn la défend. 
L'épouse voit s'enfuir son bonheur éphémère, 



— 274 - 

Pardonnant au mari, car il l'a faite mère 
Et qu'elle voit en lui le père de l'enfant. 

« Son martyre est plus grand, ses craintes sont plus hautes 
Que ceux d'un cœur brisé par une trahison, 
Mais elle veut sauver l'honneur de la maison 
Kt voiler à chacun de son mari les fautes. 

« Elle veut que l'amour lilial de son lils 
Ne soit pas altéré par le mépris du père, 
Car il souffrirait trop ; elle lutte, elle espère 
Être seule à porter pour lui le crucifix ! » 

Oui, Annie, à mou sens, comme à celui de bien d'autres, eût mieux fait, d'être 
patiente de « sauver l'honneur de sa maison », comme dit M. Georges de Lys, 
plutôt que d'irriter son mari par son indifférence et d'ameuter toute sa famille 
contre lui ; elle eût évité la vie débauchée dans hK^uelle son mari [se jette par 
dépit, sa femme ayant refusé la réconciliation complète, et ce n'est (fu'à la 
suite du duel traditionnel (un cliché) qu'elle revient à lui. 



Le roman de M"'^ Carotte, Passion, est très joli, et présente des situations 
peu communes dans le genre qui fait florès aujourd'hui. Il est écrit avec un 
soin remarquable des beautés de notre langue; aucun détail choquant ne vient 
déflorer le style. 

Un jeune prince étranger, ayant eu pour maîtresse une femme du grand 
monde que l'âge commence à envahir, se marie avec une jeune fille admira- 
blement belle. Au bout de peu de temps, le prince se fatigue de l'amour pur 
de sa femme et retourne tout entier à sa première passion, abandonnant com- 
plètement la princesse. Celle-ci rencontre un jeune peintre ayant toutes les 
qualités morales qui manquent à son mari, mais le peintre lui-même est marié, 
et M'^'' Carotte avec une habileté extrême, a évité le double adultère que l'on 
voyait arriver forcément; elle s'en est tirée fort adroitement; elle a laissé son 
héroïne sans tache et conservant toute la sympathie du lecteur. 



La Femme de monsieur le duc, par M. Constant Guéroult, un écrivain de 
grande imagination, mort aujourd'hui, est un roman construit un peu à la 
hâte, à l'usage des journaux populaires et qui raconte des choses tellement in- 
vraisemblables, que parfois elles fout sourire l'homme qui réfléchit en lisant. 



— 275 — 

Pour des raisons qu'il serait trop long d'énumérer ici, le duc veut se débar- 
rasser de sa femme et soudoie un assassin qui pénètre chez la duchesse et lui 
fait une blessure d'où s'échappe « tout son sang», dit le romancier. Mais alors 
apparaît un sauveur qui brise la jambe du meurtrier d'un coup de casse-tète. 
Et voilà que la femme qui a perdu « tout son sang » par une horrible blessure 
à la gorge se meta discuter avec son meurtrier ! Bien plus, ledit meurtrier, qui 
a le tibia brisé, fait un traité avec l'assassinée et le sauveur, « s'élance dehors, » 
« monte rapidement dans une voiture », et, arrivé à destination, « avant môme 
que la voiture ne fût arrêtée, il sautait à terre, mettait sept francs dans la main 
du cocher, s'élançait chez le marchand de vin, traversait la boutique comme 
une trombe et faisait irruption dans la salie de billard. » 

Voilà le roman populaire ! 

Eh bien ! malgré tout cela, ce roman e&t« empoignant »,et il aurait suffi que 
l'auteur se relût ousefit relire par un ami, pour éviter ces invraisemblances qui, 
dans le feuilleton, ne se remarquent guère, mais qui, dans un volume, sautent 
à l'esprit et suffisent pour faire hausser les épaules. 

Le Roman de Gaston Renaud, par M. Marc Monnier, est un livre plein d'es- 
prit, écrit avec une verve endiablée, rempli d'observation et d'une lecture aussi 
facile qu'attrayante. Les péripéties de ce roman d'un jeune homme qui re- 
cherche des aventures sans en trouver, se passe au moment où Garibaldi 
s'empara d'une façon si étonnante du royaume de Naples. On y rencontre 
Alexandre Dumas et sa goélette, l'Emma, et l'on voit se dérouler ce drame qui 
devait changer la face des institutions sur lesquelles reposait l'ancienne forme 
des gouvernements de l'Italie. 

C'est un livre à lire. 

La Fin du vieux temps, par M. PaulRourde, est un ouvrage non moins in- 
téressant que le précédent et qui montre combien l'homme, à cheval sur cer- 
tains principes, est obligé d'en rabattre lorsque l'heure est venue. Tout 
change, tout se modifie, et les cœurs les plus durs se laissent prendre aux ca- 
resses des bébés roses, et dans ces coeurs de rocher se trouve toujours un coin 
de pure tendresse qu'ils sont les premiers à ignorer. 

♦ 
♦ * 

Le nouveau roman de M. Jules Verne, l'Archipel en feu, raconte un des 
épisodes de la guerre de l'indépendance des îles de la Grèce contre les musul- 
mans, en 1827. 



— 276 — 

Tout le monde coiiuait aujourd'hui les ouvrages de cet auteur, dont le 
succès littéraire et théâtral est liors de pair. La jeunesse y trouvera, au 
milieu de la fabulation, l'histoire de ces temps troublés qui amenèrent, après 
la bataille de Péra, le 22 septembre 1832, les grandes puissances à recon- 
naître le nouveau royaume de Grèce sous le sceptre du prince Othon de 
Bavière. 

Alexandre Le Clêre. 



Le directeur-gérant : H. Le Soudier. 



l.MPU. P.\LL BuUSaEZ, ô, U. DE LUGE, TOURS, 



CHRONIQUE 



25 septembre 1884.. 

Peut-être nos lecteurs ont-ils parfois un moment de loisir, et, s'ils demeu- 
rent dans une ville de garnison, se sont-ils arrêtés dans une de ces promenades 
où l'on va droit devant soi, sans but délini, à la grille de la cour d'une caserne? 
Le spectacle qui se présente aux yeux du passant a une couleur étrange, les 
groupes formés par les escouades occupées aux exercices divers d'instruction 
ont des allures variées. Les uns, en ligne, armés, sac au dos, brossés, asti- 
qués vont prendre la garde ; la physionomie des hommes est généralement 
grave, ils vont accomplir un devoir. D'autres, vêtus du pantalon de toile, de 
la veste de même étoffe, de la petite calotte placée un peu de travers sur la 
tête, font la corvée, — ils aimeraient mieux autre choses, — et celui-là dont 
les formes sont cachées sous cet immense sac rempli de pains préférerait que 
le chargement fût sur le dos de son voisin. Malheureusement celui-ci tient 
en main une cruche de grès qui peut bien contenir quatre ou cinq litres d'eau, 
et c'est avec cela qu'il doit laver tous les ruisseaux d'une cour qui a quelques 
quatre-vingt-dix à cent mètres de côté. Son camarade, armé d'un balai qui 
n'a pas de manche et dont les brindilles de bouleau ont servi pour allumer le 
feu ou à débourrer les pipes, doit donner un lustre tout à fait réjouissant aux 
pavés de grès sur lesquels il pousse, avec ce qui reste de ce qui fut un balai, 
les cataractes d'eau qui s'écoulent de la cruche qu'un gosier un peu en feu 
d'une petite bordée de la veille dessécherait sans respirer. — Pas drôle, la 
corvée , — et il y a encore bien d'autres travaux moins délicats. Mais 
tout cela se fait. La cour se trouve nettoyée tout de même, le pain arrive à 
destination, malgré les cahots, et les hommes de corvée rient plus ou moins de 
leurs mésaventures si le chef tourne le dos ; on ne rit jamais devant un chef. 
Ce qu'ils font aujourd'hui pour les autres, ceux-ci le feront demain pour eux. 

Pas possible, va-t-on dire, Gaston d'Hailly vient de faire ses vingt-huit 
jours ! Que diable nous raconte-t-il là avec ses casernes, son balai et sa cruche ! 

No 94 



— 278 — 
Attendez! J'amvo à mes moutons et ne fais nullement partie d'un 17' corps 
d'armée quelconque, où Ton voit le ^^énéral Lewai et ses troupes, compli- 
mentés par un ollicier supérieur allemand. Non. Hélas! le temps où j'aurais 
pu aider riiomme au pain est depuis longtemps écoulé, et je serais tout au 
plus bon à faire un vieux « brisquard ». si Ton en trouvait encore dans nos 
régiments. 

Mais que l'ont donc là- bas ces hommes qui ont formé les faisceaux, ils vont 
se reposer ? Reposer, allons donc ; regardez-moi si le colonel qui se promène 
dans la cour a l'air de vouloir laisser son monde à rien faire ! Voilà qu'ils 
vont chercher du sable, en remplissent de petits sacs et les déposent sur la 
])ranche des faisceaux qui va servir d'aflïit à un (|uatrième fusil, et le ser- 
gent va commencer à enseigner comment on se sert de « la hausse ». — Rien 
faire, ce n'est pas pour le militaire, ce mot-là ! 

Ah! enfin, j'aperyois le groupe qui nous intéresse, et dont je désirais vous 
entretenir. Si j'ai fait un petit détour, c'est qu'il n'est guère facile de se re- 
connaître au milieu de ce tohu-bohu de clairons, de tambours, sauvés de l'exil 
cruel auquel les avait condamnés le général Farre, et des commandements de 
toutes sortes qui se croisent sans se mêler. Six hommes, huit, parfois dix, se 
rangent au bord du trottoir, le fusil sur l'épaule, en petite tenue ; ils défilent 
d'un bout de la cour à l'autre, se suivant à la queue leu-leu, reviennent sur 
leurs pas, reprennent le chemin déjà suivi qu'ils recommencent encore, et cet 
exercice qui étonne tout d'abord celui qui en est témoin dure des heures en 
tières. Les hommes sont en sueur, les visages expriment l'hébétement, l'abru- 
tissement complet : c'est le peloton de })unition qui passe et repasse. 

Si, comme Alphonse Karr, je voulais donner des conseils aux gens qui ne 
les suivent pas, je dirais bien que ce genre de punition est absolument idiot, 
et qu'abrutir des gens qui le sont déjà pas mal est un système homéopathique 
qui serait susceptible d'être changé pour un autre. Moi, je punirais les abrutis 
en les désabrutissant, et comme justement ce sont les paresseux et les moins 
intelligents qui se font le plus punir, j'essayerais de leur ouvrir l'esprit au 
lieu de le leur fermer encore plus. Je sais bien que, dans un nombre d'années 
que je ne veux même pas calculer, on continuera à faire promener comme des 
ours dans leur cage des citoyens qui, sortis du peloton de punition qu'ils ho- 
noraient perpétuellement de leur présence, auront le droit de déposer le même 
bulletin dans l'urne électorale que le plus brillant académicien; mais combien 
de gens prennent un brevet d'invention pour une chose qui ne sera jamais 
appliquée ? Donc, la chose étant telle, et ayant peu de chance de changer mal- 
gré mes observations que je qualifie de judicieuses, mais que le colonel ({ue 



— 279 — 

j'aperrois là-bas avec ses longues et terribles moustaches ne reconnaîtrait 
(ju'absolument idiotes, — de quoi se mêle ce pékin ! — tout en considérant 
CCS malheureux suivant toujours la même ligne, revenant sans cesse sur leurs 
pas, ne pouvant regarder ni à droite ni à gauche et n'ayant pour tout horizon 
que le dos de celui qui les précède, ce piétinement sur place me faisait songer 
aux lecteurs de romans qui, sans cesse, sous des titres divers et des couver- 
tures plus ou moins alléchantes, relisent toujours le môme roman, celui du 
mariage malheureux, se terminant par l'adultère d'où résulte un événement 
plus ou moins dramatique. 

Les romanciers avaient une thèse à développer : la nécessité du divorce, 
mais aujourd'hui que le divorce est voté et que les ménages vont pouvoir 
s'offrir un genre de divertissement qui amènera quelque variété dans la vie 
des époux; je me demande si le cercle parcouru par les écrivains du jour ne 
va pas encore se retreindre et le roman devenir une simple constatation des 
nomljreuses incompatibilités d'humeur qui doivent naturellement exister 
entre deux êtres que l'on marie sans se préoccuper d'autre chose que des 
« convenances » et du nombre de sac d'argent que la fiancée apporte à un mon- 
sieur pour qu'il les dévore en dehors de sa compagnie. 

Oh ! oui, le piétinement surplace est bien à Tordre du jour en liLtérature, 
et, à part quelques rares romanciers, qui ont rompu avec les sentiers battus, 
on peut dire que toute notre littérature ne repose absolument que sur les 
tableaux des désagréments de la vie conjugale. 

Et nous tous qui lisons beaucoup, les uns par passe-temps, les autres par 
devoir professionnel, sommes condamnés à faire partie à perpétuité, s'il ne 
se fait une réaction, du peloton de punition qui défile bêtement d'un mur à 
l'autre de la caserne. 

Gaston d'Hailly. 



— 280 — 
REVUE DE LA QUINZAINE 

ANALYSES ET EXTRAITS 



Le plus grand plaisir du voyageur n'est certes pas le voyage lui-mènie, 
mais Lien le souvenir qui lui reste des lieux parcourus. L'encombrement des 
bagages, la poussière des routes, la trépidation du wagon, le malaise que 
donne souvent la mer, la préoccupation de la chambre d'iiùtel les heures du 
départ, enhn tous les ennuis qui découlent d'un déplacement quelconque enlè- 
vent à ceux qui s'en vont au loin visiter quelque pays nouveau pour eux une 
grande partie du charme de l'inconnu, et l'extase se change souvent en péri- 
péties qui ne laissent pas que d'avoir leurs petits désagréments. Lorsque, le 
voyage terminé, ou est revenu à ses habitudes, que l'on est installé dans le 
bon fauteuil qui vous appartient, que l'on couche dans un lit qui est le vôtre 
et que l'on rencontre autour de soi dans son cabinet de travail tous ces riens 
qui sont cependant des amis, ce quelque chose qui n'est pas public, ce canapé 
où tous les peuples du monde ne sont pas venus essuyer leurs bottes, ces 
chères peintures qui n'ont pas été fabriquées à la douzaine, cette pendule a qui 
marche » et jusqu'aux pincettes avec lesquelles on aime à tisonner son feu, 
alors on réfléchit sur ce que l'on a vu; toutes les peines, tous les soucis qui 
sont venus jeter une ombre sur le voyage disparaissent, et il ne reste plus à la 
pensée que le souvenir des paysages délicieux qui se sont déroulés sous vos 
yeux, tout cela revenant encore embelli par l'imagination. 

N'est-ce point ainsi que M'"^ Adam revoit la Hongrie dans le volume consa- 
cré à relater ce voyage qu'elle fit presque en triomphatrice, tant on admire à 
l'étranger la femme qui, par le mérite littéraire, sait s'élever au-dessus de la 
frivolité. 

]\jine Adam est revenue de là-bas tellement enthousiasmée, que parfois il 
semblerait qu'elle a foulé l'herbe émaillée du Paradis, elle s'écrie : « Le patrio- 
tisme devient jaloux. Je voudrais dans mon pays posséder de tels lieux! » 

Et comment voulez- vous que dans une contrée où une femme s'est vue admi- 
rablement reçue, choyée, fêtée, tout ce qu'elle a pu apercevoir à travers les 
fumées du triomphe ne lui ait pas paru absolument idéal, tout en rose, même 



— 281 — 

les maisons. » Les sapins se laissent égayer par des bouleaux aux branches 
souples, légères comme des arbres de février, dont les fines poussées ressem- 
blent à des antennes de scarabées au ventre roux : les charmes frémissent en 
agitant leurs chatons ; les genévriers, aux allures coquettes, forment des tail- 
lis, s'isolent pour s'arrondir en boule, pour se dresser en pyramides. Les 
mousses, par taches, se dorent au pied des chênes; les houx luisent sous 
bois, les feuilles de rnarronniers cherchent à s'échapper de leurs bourgeons et 
pendent comme les ailes des oiselets hors du nid. Des rochers, avec des 
formes d'animaux gigantesques, dominent, superbement nus, le paysage: 
d'autres, plus frileux, sont recouverts de plaques d'un gris blanchi comme la 
peau de l'hippopotame. On entend des cris d'oiseaux, des papillons jaunes et 
blancs volent au soleil. 

Le sol est criblé d'innombrables fleurs aux tiges très basses jetées à pleines 
mains sur la terre : des pervenches, des anémones, des gentianes, des crocus, 
des primevères jaunes, des roses de Noël lie de vin, des campanules, des pis- 
senlits, des jacinthes, ce qu'on appelle à Paris le muguet bleu, des myosotis, 
des colchiques. L'aubépine qui fleurit, poudre toutes ces fleurs de pétales 
blancs. Des masses de violettes rondes, sur le talus des bois, regardent, 
effrontées, comme les paysa -nés enhardies qui viennent en troupe, au bord des 
champs, pour voir passer les trains. Le fruit délicat de l'épine-vinette, avec 
sa jolie grappe d'un rouge grenat, se suspend au bord des branches, craignant 
de se déchirer aux longues épines de l'arbuste. » 

Il faut avouer, n'est-ce pas, que voilà un bien joli pays, et que nos peintres 
décorateurs ne font guère pour l'Opéra-Gomique de toiles mieux brossées : et, 
à compter toutes ces fleurs qui « ressemblent à des paysannes », ces rocs 
« superbement nus » et ces sapins qui « se laissent égayer », on peut se dire 
qu'il fait bon habiter cette contrée où l'on ne saurait plus être seul, même 
dans la solitude des bois, et où la terre elle-même se trouve tellement belle, 
qu'elle éprouve, nouveau Narcisse, le besoin de s'admirer : « Il semble que la 
terre se soit soulevée pour jouir d'un si grand spectacle: les roches, groupées 
par masses, ont des attitudes curieuses; elles se sont redressées pour mieux 

voir. » 

Oh! les écrivains à l'imagination poétique! Quelles désillusions ils nous 
préparent pour nos futures pérégrinations, et lorsque vous gravirez cette col- 
line, près de Nabrésina, « cette colline couverte de petits cailloux blancs qui 
ressemble à une boite colossale de dragées, » vous m'en direz des nouvelles, 
si vous n'êtes pas fortement chaussés. Mais je savais bien qu'étant à 
rOpéra-Gomique. M-^^ Adain aurait besoin d'un brigand pour animer oncore si 



possible ce paysage où chacun est occupe : la mousse « ]ial)illo les versants » 
et les cascades « démêlent les mousses ». — Le Ijrigand, mais le voilà : c'est 
Savanyu lozsi, 

Un homme à l'air fier et hardi, 
Son grand mousquet auprès de lui ! 

Dans les lacs, que les Hongrois appellent des mers, on trouve des poissons 
dont la chair est exquise, les moutons sont frisés, les vaches sont de couleurs 
variées, les hommes sont beaux, les femmes sont ravissantes; enfin, c'est le 
vrai pays de Cocagne. Ahl M™" Adam n'a pas commis la faute de l'auteur 
de la Grèce cgxte.mporaine, et, si Edmond About courrait grand risque d'être 
lapidé s'il remettait le pied sur le sol de l'Épire, la gracieuse directrice de la 
Nouvelle Revue\)Q\\i retourner mille fois au pays des Csllios, elle y retrouvera 
toujours les mêmes ovations et l'on y chantera ses louanges : Comment ne pas 
adorer l'écrivain qui a peint la Patrie Hongroise avec un pareil lyrisme ! 

« Attention, oreilles, et vous, langue, silence : — sur un sujet très important 
j'élève la voix ! » 

« Ils sont superbes les grands porcs, laineux et gris, qu'on rencontre par 
troupeaux à Mezohegyes. Ceux qu'on voit autour des fermes, sur la terre 
noire, sont tous noirs; il semblent nés du sol et ont, pour l'étranger, un je ne 
sais quoi de diabolique, d'inquiétant. 

« Les porchers de Mezohegyes me rappellent la grande dignité d'Eumée. 
Vêtus de manteaux blancs, chaussés de hautes bottes, ils ont à la main de 
longs bâtons qui ressem])lent à la fois aux aiguillons des bouviers et à la liou- 
. lette des bergers. 

« L'un d'eux, sur la route, se détache et vient à nous. C'est le serviteur 
d'Ulysse en personne. Auprès d'Eumée étaient deux chiens semblables à des 
bêtes fauves, qu'avait élevés le porcher lui-même. Il s'approche, appuyé sur 
son grand bâton ; il marche, grave et lent, à la façon antique. Posant la main 
droite sur l'un des chevaux, il me souhaite la bienvenue en Hongrie et un ])on 
'retour dans la belle Erance. » 

Eh bien! ce porcher me rend rêveur. Aurait-il lu Païenne? 

Ah ! infâmes critiques qui vous êtes permis quelques réserves sur le der- 
nier ouvrage de M'"« Adam, celle-ci vous traite en ennemis : « A distance de 
ses ennemis, ce qui blessait d'eux touche moins. » Un peu dédaigneusement, 
cependant : « Voyons, moins de colère; il faut accepter les hommes tels qu'ils 
sont, être indulgent pour le procliain comme on voudrait qu'il fût..., » etcomme 
ce porcher virgilien est bien en situation pour venger les rigueurs de gens 



— 283 — 

qui no se doutaient pas que la terre entière frémissait au seul nonurune seconde 
M™e Roland ! 

Je crains fort que les portraits d'hommes célèbres de la Patrie hongroise 
ne soient aussi colorés et lyriques que les tableaux champêtres dont la note 
est trop forcée « au bleu ». 

Sous prétexte de souvenirs personnels de son voyage en Hongrie, M^^ Adam 
s'occupe beaucoup de politique française et se lance en des considérations 
sociales qui eussent pu être traitées à une autre place, et à cet égard on sent 
dans l'esprit de l'auteur comme un certain découragement, une sorte d'évolu- 
tion qui la rapprocherait des idées monarchiques et religieuses. 

« ...A quelque point de vue qu'on se place pour juger la société actuelle, il 
fîiut reconnaître qu'elle est livrée à l'égoïsme, à l'individualisme. Or, l'indi- 
vidu ne peut, à lui seul, manier les choses sociales sans l'intervention des 
autres hommes. Il ne rencontre que des antagonismes, ne dispose que de forces 
insuffisantes. Il doit donc créer des rapports avec ses égaux ou ses supérieurs 
en situation, pour qu'ils lui apportent un concours ou un aide, et qu'il puisse, 
sur ces rapports économiques ou d'ordre moral, constituer les lois et déter- 
miner les devoirs sociaux. 

L'association sous toutes ses formes, protectrices ou productrices, est le 
seul moyen d'aider au bien-être des masses, trop ignorantes et trop dépour- 
vues encore de ressources pour formuler elles-mêmes les revendications de 
leurs droits, pour en alimenter les réclamations. 

Si l'État républicain, si les partis démocratiques se désintéressent de la 
question sociale, les principes qui devraient nous gouverner, l'organisation 
qui doit être la nôtre, les axiomes qui nous appartiennent et pour lesquels nos 
pères ont donné leur sang, tout cela sera irrévocablement soustrait. Infidèles 
aux devoirs qui nous incombent, et qui vont être remplis par d'autres, nous 
nous verrons à tout jamais dépossédés de nos moyens d'influence et d'action. 

Admettons, pour un instant, que les légitimistes catholiques français, ayant 
perdu, par la mort du comte de Ghambord, la possibilité de ressaisir le pou- 
voir temporel, alliés au pape dépossédé de ce même pouvoir, disposant de la 
puissance de l'Église, des avantages de la richesse, et ne pouvant travailler à 
une restauration monarchique, travaillent aune réorganisation sociale, qu'ils 
réalisent enfin le gouvernement d'ordre moral ? Imagine-t-on ce que devien- 
drait la république et ce qu'elle serait ? 

Le péril est menaçant, car Léon XIII prépare la croisade ;qu'un pape plus 
jeune peut conduire et faire triompher. La constitution de r]^]glise, le dévoue- 
ment individuel que le christianisme exalte, il faut en convenir, dans une pro- 



— 284 — 

portion plus larQ:c que la philosophie de M. Paul Bert, sont faits pour provoquer 
un de ces grands mouvements fie réforme morale qui s'appuient toujours sur 
un mouvement social. Dans l'état de transition, de recherche, de trouble, de 
crainte, où se trouve la société actuelle, ceux qui grouperont les bonnes volontés 
qui donneront des apparences de solution, seront suivis, d'où qu'ils partent, 
si l'on suppose qu'ils atteindront le but de « la paix sociale ». 

Quels capitaux mieux que les capitaux catholiques pourront se prêter 
à une distribution plus juste de la richesse, créer des associations, aider 
aux transitions de cette fm de siècle? C'est là que les libéraux et les socialistes 
chrétiens trouveront ce qu'ils cherchent à cette heure, selon la parole de Pie IX: 
le rajeunissement dans la liberté et la démocratie. » 

Et, chose étrange, à ce mouvement de ce que l'on appelle en Europe le parti 
les extrêmes droites, le parti des extrêmes gauches serait forcé des s'associer, » 

Si l'on écarte la phraséologie qui entoure l'idée émise dans ces quelques 
lignes, on découvre tout un programme que l'on est obligé d'accepter, en face 
de gens qui nient la question sociale ou qui ne la résolvent qu'à leur profit. 

En causant avec Kossuth, surlapolitiqueextérieure, celui-ci a dit à M™^ Adam 
une phrase qui est bien judicieuse : « Il regrette que l'Autriche n'ait pas sou- 
tenu la Turquie pour opposer une barrière à la Russie, ou qu'elle n'ait pas 
donné la liberté aux peuples de la Porte. Les Habsbourg sont faits pour être 
les protecteurs des petits pays d'Orient: selon lui, un choc de l'Autriche et de 
la Russie est inévitable. S'il n'a pas eu lieu encore c'est que le gouvernement 
de Pétersbourg a voulu gagner du temps pour s'installer dans l'Inde, tandis 
que l'Angleterre est en Egypte. » 

A l'enthousiasme de l'auteur de la. Patrie hongroise, aux délicieux et poé- 
tiques paysages qu'elle en trace, à l'admiration générale qu'elle exprime, il n'y 
a qu'une ombre, un point noir, une tache. Ah! les accès de lyrisme qui s'exal- 
taient devant les porchers et le csciJws, se refroidissent lorsqu'il s'agit do 
M. Tisza! Tudieu! regardez-moi ce porcher! mais M. Tisza, « malgré sa nais- 
sance, est bien un petitbourgeois, mince, étroit, qui thésaurise ; un grand nombre 
d'hommes comme lui sont une ressource précieuse dans un pays qui se plaît 
à la dépense et l'exagère : mais à la tète du gouvernement, nous nous j)er- 
mettons de croire que le président du conseil hongrois n'est pas fait pour 
maintenir sa patrie dans les voies de l'héroïsme et de la grandeur. » 

Par la société qu'elle a fréquentée et surtout par ce côté romanesque qui 
porte les femmes, même les femmes de lettres, à admirer ce qui est fastueux, 
Mine Adam ne peut admirer un ministre Jjourgeois. M. Tisza serait bon tout 
au plus « à gouverner la Hollande, pays de grands et solides bourgeois: mais 



— 285 — 

est-ce qu'on imposera jamais le caractère équilibré, tranquille, les goûts labo- 
rieux, économes, l'activité calme des Hollandais à la Hongrie? Non. Il suffit 
de voir ses paysans, ses magnats, l'énorme Danube, ce peuple qui aime le 
faste, les beaux costumes, les chevaux ; qui adore les cérémonies, les fêtes ; 
qui se plaint de n'avoir pas sa cour, son roi à lui ; qui aies passions ardentes, 
violentes; à qui il faut la musique guerrière, la danse vertigineuse. Certaines 
nations comme certains individus ne peuvent pas être terre à terre. » — Ce 
sont les Hollandais qui ne seront pas contents ! 

Eh bien, ce volume, la. Patrie hongroise, nous plait infmiment, et si nous 
en critiquons le style trop orné, la recherche des adjectifs admiratifs à l'excès, 
c'est que nous ne sommes pas de ceux qui se roulent aux pieds de l'idole, qui 
l'étouffent dans les vapeurs de l'encens, et, si parfois, nous sommes cruels à 
certaines vanités, surchauffées, par l'entourage à plat ventre et célébrant les 
louanges, nous ne sommes pas les ennemis, mais bien les vrais amis ! 

Cette quinzaine a produit nombre de brochures et de journaux célébrant à 
l'envi une sorte de moclus Vivendi avec l'Allemagne, et ce, sur le dos de l'An- 
gleterre. Partout, on a crié sus à V Anglais !on acrééZ'««/z-y4«^to'5. — Comme 
si nous n'avions pas déjà assez de V anti-sémitique, l'anti-Prussien, l'anti- 
Bismarck. — On a dépecé l'empire étonnant de cette bonne reine d'Angleterre 
qui s'est vue bombardée impératrice, juste au moment où certaines questions 
délicates se sont dressées tout à coup, risquant de faire chavirer quelque peu 
la toute neuve couronne impériale. 

Kossuth, le disait à M™^ Adam, le 9 avril 1884, a le bloc enfariné par M. de 
Bismarck de votre politique coloniale ne me dit rien de bon. Le prince-chan- 
celier vous envoieà Tunis, au Tonkin, àMadagascar; il vous enverra en Chine, 
comme il envoie l'Autriche en Orient, la Russie dans l'Inde, l'Angleterre en 
Egypte. » 

Eh bien, à mon sens, Kossuth disait une bêtise, et bien peu de gens se 
doutent de ce que veut M. de Bismarck ; je dirai plus, malgré la croyance gé- 
nérale paraissant penser que cet hommeJd'État a des plans tout à fait arrêtés, il 
est probable qu'il ne sait peut-être pas bien lui-même ce qu'il veut et que les 
événements le dirigent. En tout cas, ce n'est pas lui qui a envoyé la France au 
Tonkin, et encore bien moins lui qui a expédié l'Angleterre en Egypte ; il n'y a 
que Kossuth pour dire des choses pareilles ! Qu'il ait poussé l'Autriche vers 
l'Orient, cela est indubitable, et s'il l'a fait, c'est qu'il désire étendre son em- 
pire débouches du Rhin jusqu'à l'Adriatique, séparant violemment d'un vaste 
coup de sabre les deux anciens ennemis, l'Autriche et Tltalie, et mangeant un 
morceau de chacun d'eux pour voir ses navires se bercer sur les eaux bleues de 



— 286 — 

l'Adriatique ; mais que l'Angleterre se soit laissée conduire ici ou là par le 
chancelier de fer, jamais ! 

Que l'on s'imagine que la France comme l'Allemagne ont grande envie de 
détruire la puissance de l'Angleterre pour offrir les Indes à la Russie, c'est 
une de ces illusions insensées qui ont cours dans les esprits détraqués. 

La seule raison qui ait pu rapprocher l'Allemagne de la France est celle qui 
résulte du besoin que les peuples, comme les hommes, ont de respirer libre- 
meutet de ne pas être « gênés dans les entournures », comme disent les tailleurs, 
et, déplus, pour l'Allemagne le sentiment de la force et de la richesse qui s'é- 
loignent de son territoire par l'émigration. 

Le continent américain a été le déversoir où les peuples européens jetaient 
le trop-plein de leur population. Tout le profit était incontestablement pour 
l'Amérique, puisque l'Europe lui envoyait des hommes faits, sans que celle-ci 
eût rien dépensé pour les conduire jusqu'à l'âge où, par son travail, l'homme 
devient productif en rendant à sa famille et à la nation les sommes qu'il a 
coûtées pour l'amener à la virilité. 

Tant que l'Amérique a été tributaire de l'Europe en venant s'approvisionner 
chez elle des produits manufacturés qui lui manquaient, elle lui rendait par 
ses achats une certaine partie de la richesse qui s'en allait peu à peu avec 
chaque citoyen quittant sa patrie. 

Aujourd'hui les conditions sont changées, et, loin d'arriver sur notre conti- 
nent les mains pleines d'or, l'Américain nous expédie déjà ses navires chargés 
de céréales, de viande de porc, et bientôt nous verrons apparaître sur le mar- 
ché ses vins californiens. 

L'Amérique a construit chez elle un magnihque outillage industriel ; elle 
ne demande plus que très peu de chose à l'Europe, et l'on voit déjà à Paris et 
partout ailleurs des maisons américaines ouvrir dans les plus riches quartiers 
et sur les boulevards les plus fréquentés, de superbes magasins de bijouterie, 
d'orfèvrerie et d'objets d'art. 

Parmi les grandes nationalités de notre continent, une idée dominatrice a 
frappé tous les esprits, et, comme toujours, c'est la France qui, la première, a 
été de l'avant : « L'Amérique nous échappe, s'est-elle dit, l'Europe se ruine en 
de continuels armements, les budgets s'élèvent chaque année. Partout on con- 
state que les impôts rendent de moins en moins et, tandis que l'Amérique qui 
n'a pas d'armée éteint chaque année sa dette, les nations européennes voient les 
leur augmenter graduellement sans espoir d'atteindre une situation financière 
meilleure. 

Supprimer les armées en Europe est une douce illusion qu'il faut laisser aux 



— 287 — 
philanthropes, et c'est tout. Personne ne désarmera, bien au contraire. Cher- 
chons dans les contrées lointaines un débouché à notre commerce qui languit, 
à notre industrie bien prête à rendre Tàme. » 

Il s'est trouvé que l'Allemagne s'est demandée si, pour elle, il ne serait pas 
temps d'arrêter le flot de l'émigration qui entraine au loin les forces vives de 
la nation, de l'endiguer et de le conduire, sous la protection de ses couleurs, 
en quelque terre où le travailleur trouverait un avenir assuré sans que son la- 
beur fût perdu pour la mère patrie. 

L'Angleterre met un certain mauvais vouloir à reconnaître aux autres le 
droit à la colonisation; de plus, elle semble chercher à barrer la route du canal 
de Suez, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que des intérêts de même nature rap- 
prochent des nations divisées sur d'autres questions ! 

Mais de là à faire la guerre à l'Angleterre, à couler sa Hotte et à se partager 
les dépouilles de son puissant empire, il y a toute la distance delà réflexion aux 
cris de : A Berlin ! qui nous ont menés où l'on sait ; et les brochures suivantes 
LA Frange, L'ALLE:\rAGNE et l'Angleterre, par Léonce Detroyat, — Sus a 
l'Angleterre, par un correspondant du New -York-Herald, peuvent être inté- 
ressantes à consulter, ce qui ne veut pas dire que ce qu'elles prêchent soit bon 
à suivre. 

Un homme qui ne s'emballe pas facilement, et qui, depuis longtemps sur la 
brèche, ne se gêne guère pour lâcher des bordées de vérités sur les réforma- 
teurs qui, généralement, ne veulent réformer les choses qu'à leur profit, Al- 
phonse Karr, vient de publier un nouveau volume d'une originalité non moins 
grande que ses précédents ouvrages. Pour dire une simple vérité, il s'en va en 
tous sens, cherchant « midi à quatorze heures, » et tout cela d'une façon si comi- 
que, ironique, devrais-je dire, et qui, cependant, dénote un homme qui a beau- 
coup vu, lu et retenu, que l'on se demande toujours si c'est la verve de l'écri- 
vain, la science du savant, ou le bon sens du narrateur qu'il faut le plus admirer. 

Lorsqu'il lance des charges à fond de train contre le gouvernement qui nous 
dirige, selon ses préférences, chacun peut trouver que M. Alphonse Karr 
dépasse un peu la mesure ou bien qu'il n'est que tout juste assez mordant ; 
mais, lorsqu'il s'attaque à certaines questions qui ne peuvent guère nous 
diviser, personne ne pouvant s'offusquer de ses boutades, on peut se livrer au 
charme de l'esprit subtil de l'auteur des Guêpes et se « gaudir » aux paren- 
thèses si amusantes qu'il va puiser aux sources les plus diverses. 

Causons, dit-il, et il cause sur la dépopulation des campagnes au profit des 
villes, et voyez quel chemin il fait, dans quel labyrinthe il vous perd avant de 
vous mener à sa conclusion. 



-- 288 — 

« D'où vient que les moutons, qui ne font qu'un ou deux petits à la fois, et 
que l'homme mange régulièrement en Lien plus grand nombre que ne le font 
les loups, couvrent la terre de si nombreux troupeaux tandis que les loups, 
dont les femelles font, d'une seule portée, de six à neuf petits, sont, au con- 
traire, si peux nombreux '? 

« Ce n'est pas parce que l'homme leur fait une chasse incessante, car il tue 
mille fois plus, dix mille fois, cent mille fois plus de moutons que de loups. 
C'est que le loup ne mange que des moutons, qu'on défend d'ailleurs contre lui 
et dont il ne trouve pas à discrétion, tandis que la terre, avec sa nappe d'herbe 
verte, est pour les moutons une table toujours mise et toujours servie. 

« L'homme peut se nourrirde presque tout. Le Créateur a ordonné à la terre de 
concevoir, de nourrir dans son sein tous les germes de plantes et de légumes, 
de fruits, et, à sa surface, de l'herbe et des prairies que pâturent les bestiaux 
dont l'homme se nourrit à son tour. 

« La population d'un pays dépend des moyens et des facilités de la subsis- 
tance. La subsistance vient de la terre. L'agriculture est l'art de faire rendre 
,à la terre tout ce qu'elle peut produire. 

t De la terre seule provient la vraie richesse; l'or et l'argent n'en sont que la 
représentation imaginée pour la facilité des échanges, comme le papier mon- 
naie est à son tour la représentation de l'or et de l'argent. Chez les anciens 
Romains, on désignait un homme riche par le mot locupLes, qui a beaucoup de 
terre; et la richesse par le moi pecunia, qui vient de /?ec7(S, troupeau. La pre- 
mière effigie qu'on grava sur les monnaies fut un bœuf ou un mouton, et nous 
avons eu en France des agnels d'or bien longtemps avant d'avoir des louis et 
des napoléons. 

c On se plaint et on s'effraye des maladies qui attaquent plusieurs de nos vé- 
gétaux, de la maladie des pommes de terre, de l'oïdium et du philloxera de la 
vigne, etc. On ne s'alarme pas assez de la maladie qui sévit en ce moment 
contre l'espèce humaine. — Cette maladie est une maladie de l'esprit et de 
l'intelligence. — Je ne sais si elle sévit autant ailleurs, mais elle sévit furieu- 
sement en France. 

€ Je veux parler de l'abandon toujours croissant de l'agriculture et de la 
terre, aima parens^ notre bonne mère et nourrice. 

« Au commencement, chacun dut avoir sa hutte déterre, puis sa cabane, puis 
sa chaumière, puis sa maison au milieu de son champ qu'il cultivait avec sa 
famille et qui les nourrissait tous. 

« L'histoire fabuleuse, ce qu'elle est presque toujours, ne nous dit pas quels 
sont les deux humains qui, les premiers, accolèrent leurs maisons l'une à l'autre 



— 289 - 
et créèrent le mur mitoyen et le voisinage, origine des inimitiés, des haines et 
des guerres. Je n'étais pas là pour crier comme faisaient les prophètes Osée, 
Habacuc, Jérémie, etc. , ce sage précepte qui fera un jour ma gloire et fait déjà 
mon orgueil : « N'ayez pas de voisins si vous voulez vivre en paix avec eux. » 
Il est vrai qu'on ne m'aurait pas plus écouté que les Hébreux n'écoutèrent les 
susdits prophètes. Cependant..., mais il faut ici ouvrir une parenthèse. 

« Parenthèse. 

« Ayant de bonne heure aperçu cette grande vérité, que la vie est un chemin 
entre des buissons le plus souvent épineux, mais qui cependant produisent 
quelques roses simples et quelques fruits sauvages, il ne faut leur demander 
et ne vouloir y cueillir, en se déchirant les mains, les abricots, les pêches, les 
ananas, qui n'ont coutume de n'être que sur les plus hautes et les plus héris- 
sées des branches, sinon lorsqu'un vent favorable vient par hasard les incliner, 
mais se contenter au besoin des mûres sauvages. Ne demandant donc à la vie 
qu'une existence simple, modeste, mais tout à fait libre, je n'ai guère pris part 
aux luttes et aux baccarats effrénés ; si bien que, n'étant pas au jeu, ni comme 
joueur ni comme parieur, j'ai pu regarder les parties de sang-froid, et voir et 
signaler, sans avoir besoin pour cela d'un génie surhumain, les fautes que 
commettaient o les pontes » affolés par la crainte, l'espérance et l'avidité. J'ai 
donc dit quelques vérités, en petit nombre, il est vrai, et encore, dans ce petit 
nombre, encore plus petit quia été écouté. Par exemple : « La propriété litté- 
raire est une propriété, » et une ou deux autres. Mais, pour n'en citer qu'une de 
celles qui jusqu'ici ont été la voix dans le désert, — vooc clamantis m deserto, 
— c'est bien en vain que je crie à M. Grévy : « Abolissons la peine de mort, 
mais que MM. les assassins commencent. » Cet homme cruel joue avec les con- 
damnés comme un vieux chat avec les souris, et les tient pendant des mois 
entiers dans la cellule des condamnés avec la camisole de force, et presque 
toujours leur fait grâce et les laisse échapper, après leur avoir fait payer leur 
grâce de longues et terribles angoisses. C'est ainsi que Lipps et Robert ont 
attendu pendant plus de soixante-dix jours, croyant à chaque bruit de pas dans 
les corriaors voir entrer l'exécuteur et ses aides. 

« Je ne veux donc pas laisser passer sans la constater l'acceptation de deux 
des choses que j'avais demandées : l'autorisation aux pauvres enfants Fenay- 
rou de changer de nom, et l'abolition du pensum, « le pensum vorace, t> comme 
l'appelait Victor Hugo, du temps qu'il était Victor Hugo ; cette suppression, 
je l'ai désirée naturellement, étant élève, mais je l'ai demandée étant professeur 
et toujours depuis, au moins de temps en temps. La privation de la récréation 
employée à copier des vers est cruelle, meurtrière, à un âge où l'enfant a autant 



— 290 — 

et plus besoin de grand air et d'exercice que de latin. Le pays s'est trop occupé 
de faire des bacheliers et pas assez de faire des hommes ; mais en sup- 
primant le pensum, je n'ai pas, moi, prétendu désarmer les «pauvres pions » 
et assurer l'impunité aux élèves. Je ne sais si on adopte ou si on n'adop- 
tera mon idée tout entière. Je ne veux pas que les enfants passent leurs 
récréations assis et enfermés, mais je veux qu'ils soient punis par la condam- 
nation à un exercice plus ou moins ennuyeux selon la gravité des forfaits, 
mais cependant toujours un exercice en plein air; par exemple, transporter 
avec une brouette une certaine quantité de terre, de sable ou de décombres, 
tirer un certain nombre de sceaux d'eau d'un puits, etc. 

« Fermons la parenthèse. » 

« Je dirais donc que ce n'est pas tout de suite que deux maisons se sont 
trouvées adossées ou accolées, et ont formé le commencement d'un village. 

« Aujourd'hui les villages veulent devenir des bourgs, les bourgs des villes, 
et les habitants de ces villes viennent à la capitale, ou s'efforcent de rendre 
leur ville aussi grosse que la capitale, du moins d'y introduire le luxe et toutes 
ses conséquences. C'est donc bien joli et bien heureux d'aller habiter une 
grande ville ? — De hautes maisons qui interceptent l'air et le soleil, et font 
des rues autant de puits froids et humides, — d'entasser des masses de pierre, 
étage sur étage, Pélion sur Ossa, où les habitants sont rangés et encaqués 
comme des harengs et des sardines dans un baril. 

« De cet entassement proviennent des égouts infects qui empoisonnent les 
ruisseaux et la Seine, des rivières amenées de loin à grands frais et insuffisantes 
pour nettoyer et assainir ces « étables d'Augias », où régnent à l'état endémi- 
que le typhus et les fièvres typhoïdes et cent autres maladies. Des cimetières 
devenant trop étroits répandent leur part d'air méphitique, où les morts ap- 
pellent de force les vivants. La foule remplissant les rues et devenant une 
forêt d'hommes beaucoup plus périlleuse, plus mal famée qu'aucune forêt 
d'arbres. 

« Ce n'est pas tout. Autour de toute ville, je l'ai constaté souvent, il s'établit 
'une zone pestiférée; certains plaisirs plus ou moins malsains, des industries et 
des travaux moins fatigants y attirent les habitués des campagnes qui y vien- 
nentprendredes habitudeset des vices nouveaux. Chaquepaysan à la ville produit 
grâce à ses nouveaux besoins, un producteur de moins etquelque chose comme 
trois consommateurs déplus. Les filles viennent s'y faire ouvrières ou servantes. 

« Eh bien, cette zone pestiférée s'élargit naturellement, fatalement, à mesure 
que toute ville s'étend, et toutes les villes en ce moment s'étendent et grossis- 
sent à l'envi, et le gouvernement y prête follement les mains. 



— 291 — 

« Chaque jour on lit dans les journaux : 

« Projet autorisant tel département, telle ville à « s'imposer extraordinaire - 
ment » : — tel autre département, telle autre ville à se créer des « ressources 
extraordinaires » ; projet autorisant la ville de Ghambéry et la ville de Nice à 
emprunter, la première 320,000 francs, la seconde 5 millions, etc. 

« Naturellement, de ces emprunts il faut payer les intérêts, — et les intérêts 
se payent au moyen de « ressources extraordinaires », c'est-à-dire d'une aggra- 
vation d'impôts qui rend la vie plus difficile pour tous, et impossible à beau- 
coup. 

« Et les générations à venir se trouveront obérées]et incapables de subvenir 
plus tard à des besoins réels et urgents. 

« Et les villes vont s'élargissant; déjà ça sent très mauvais, déjà viennent se 
perdre dans la foule nouvellement acquise les chevaliers d'industrie, les « tire- 
« laines », les grecs, etc. 

« Autrefois, et cela existe encore dans quelques endroits, encore deviennent- 
ils tous les jours moins nombreux, la terre était une bonne et fertile nourrice, 
quelque chose qu'on labourait, qu'on ensemençait, qu'on hersait, où on mois- 
sonnait, où on vendangeait, etc. 

« Aujourd'hui ça n'est plus ça. C'est quelque chose qu'on achète, non pour le 
cultiver, mais pour le revendre, et, après que la terre a passé de mains en 
mains, les moins adroits, auxquels elle reste, la couvrent de maisons, d'amas 
de pierres. On ne fait plus de rues, mais des boulevards ; on dépense, on gas- 
pille de la terre comme à plaisir, c'est-à-dire on en supprime tant qu'on peut. 
A quoi bon de la terre d'ailleurs, puisque les « politiques j, les législateurs, 
les salons de ce temps-ci ne veulent plus de paysans, qu'on va devenir tous 
bacheliers. D'ailleurs la diminution de la population agricole rend la main 
d'œuvre si chère, qu'on ne pourra bientôt plus cultiver ce qui restera de 
terre. Il semble qu'on veut la paver et la couvrir de grès tout entière : c'est à 
la diminution, à la suppression de la terre cultivable qu'on occupe aujourd'hui 
les paysans attirés aux villes. 

« Et si cette folie, cette fureur vient à passer, c'est-à-dire à être remplacée par 
une autre folie et une autre fureur, quand on renoncera à bâtir au hasard, que 
deviendront tous ces paysans devenus terrassiers, maçons, etc., désormais 
incapables de revenir aux travaux de ,1a terre et de vivre sobrement du pro- 
duit de ces travaux ? 

« Ils se mettront en grève, et eu avant le pétrole et la dymanite ! 
« Voyez les plages de l'Océan et de la Méditerranée, voyez les plaines et les 
montagnes du monde entier : partout des villes qui s'élargissent ou de non- 



— 292 — 

velles villes que l'on crée. Par qui seront habitées ces myriades et myriades 
de maisons qui s'élèvent ? Il faut supposer qu'on abandonnera les nouvelles. 
Toutes s'efforcentd attirer la foule par des j progrès », des plaisirs, des attraits, 
des vices nouveaux. 

« Des médecins, souvent pour complaire à des aubergistes, inventent des 
maladies qu'on ne peut guérir qu'à telle ou telle « altitude » scrupuleuse- 
ment mesurée. 

«Et quand toutela terre sera pavée, quand d'ailleurs il n'y aura plus de paysans, 
ô hommes des générations futures, que mangerez-vous ? Vos propres et privées 
côtelettes que vous couperez les uns sur les autres?» 

Certes, ce que dit là M. Alphonse Karr est très adroitement tourné, et toutes 
les chroniques dans lesquelles il conspue la république et nos « dirigeants » 
actuels mettent les rieurs de son côté, malheureusement il n'est pas le seul 
propriétaire de son genre d'esprit, et sans aller plus loin, M. Henri Rochefort, 
sur un ton tout opposé, procède de la même manière que M. Alphonse Karr. 
Leurs chroniques paraissent dans les journaux qui sont de leur opinion et 
lues par des lecteurs qui ont également la même opinion que leur journal, 
d'où il s'ensuit qu'ils ne convaincront jamais personne et qu'ils critiqueront 
toujours dans le vide. 

C'est très amusant à lire des pages comme celles que nous venons de citer, 
et M. Alphonse Karr conclut d'une façon fort drolatique, sans donner cepen- 
dant le moyen d'éviter ce qui, selon lui, doit nous amener à nous dépecer 
les uns les autres. Il s'offre bien en exemple, et sur sa porte on ne lit pas : 
Alphonse Karr, homme de lettres ; mais bien, Alphonse Karr, jardinier. A qui 
vendrait-il les belles violettes qu'il cultive avec tant de succès dans son jardin, 
si le luxe ne grandissait pas chaque jour dans les villes ? 

En somme, la. Soupe au caillou, est une soupe, en dehors de deux ou trois 
chroniques sortant des questions de politique brûlante, « trempée » à l'adresse 
de nos ministères présents. Le lecteur mange la soupe et le caillou rebondit 
sur le crâne de nos gouvernants, comme, dans les Guêpes, le même écrivain 
piquait de son dard acéré les ministres d'antan. 

Si les éditeurs se plaisent à réunir en volume les chroniques et nouvelles do 
nos écrivains à la mode, d'autres procèdent différemment, et extraient au con- 
traire de leurs revues de jolies nouvelles qu'ils publient ensuite séparément 
ou bien encore les éditent avant de les insérer dans leurs publications. Ces 
récits formant des volumes d'une soixantaine de pages chacun, vendus rela- 
tivement bon marché, méritent d'appeler l'attention des lecteurs soucieux de 
suivre le mouvement littéraire, puisque ce genre d'ouvrage se répandra dans 



— 293 — 

le peuple et pourra dounerlc goût de lectures plus distincruées que celles dont 
il fait sa pâture journalière dans les petits journaux. L'éditeur du journnl fcs 
Soirées littéraires a inauguré, sous le titre de Bibliothèque littéraire, une 
collection de ces petites nouvelles inédites et les deux récits qui m'ont passé 
sous les yeux me font augurer un succès que je leur souhaite. L'Homme aux 
CENT DIX AMIS, de M. Pontsevrez, comme uneB^arcedu Rhône, deM. Gh.-M. Lau- 
rent, sont écrites avec esprit, dans un style exempt de recherche, qui est bien 
approprié au genre de lecteurs pour lesquels elles ont été composées. Ce- 
pendant j'engage l'éditeur à préférer la manière de M. Pontsevrez à celle de 
]NL Gh.-M. Laurent. Une Farce du Rhône frise un peu, très peu, il est vrai, mais 
euiin cela m'a choqué, les farces de mauvais goût, et en tout cas je ne lais- 
serais jamais lire ce livre à des enfants, c'est trop léger. Il ne manque pas d'au- 
teurs qui pourront écrire des œuvres pour la nouvelle génération populaire, 
je n'aurais qu'à citer M. A. de La Mothe, qui, sous forme de roman, sait écrire 
des volumes dans lesquels l'iiistoire n'est pas tourmentée à plaisir. Le dernier 
paru. Histoire d'un DENIER d'or, raconte comment l'argent est devenu le véri- 
table moyen d'échanges entre les hommes et les peuples. Aimé Giron, avec un 
Mariage difficile, Gabriel d'Arvor, dans son roman si dramatique, de Chute 
EN chute, et tant d'autres dont le nom m'échappe, ne sauraient-ils écrire de 
courts récits bien propres à élever la pensée des lecteurs populaires ? Quant à 
M. L. Hillairaud, je ne le proposerais pas pour le prix de vertu, et son livre, les 
Amours d'un voyageur, n'a même pas la drôlerie que Ton aurait pu attendre 
d'un écrivain traitant un sujet aussi risqué. Trop de lettres, et des lettres trop 
longues. 

S'il n'y a qu'un très petit nombre de volumes nouveaux en ce moment, en 
revanche les auteurs qui ont eu la bonne fortune de paraître en ce temps où 
la chaleur semble vouloir de nouveau rappeler sous les frais ombrages bien 
des personnes qui étaient rentrées dans les villes, ces auteurs, dis-je, ont tra- 
vaillé leur imagination et n'ont pas craint d'écrire des romans de huit cents 
pages. 

M. Eugène Ghavette nous offre le Saucisson a pattes, titre assez original 
sous lequel se cache les exploits d'une bande de « chauffeurs », dans laquelle 
brillent particulièrement 5m^<-Fm>^ço^s et Fll-à-Beurre, noms très distingués 
parmi ces gens de sac et de corde. Tout le monde connaît M. Chavette et sait 
qu'il mélange agréablement le crime avec une intrigue touchante, et les ama- 
teurs de ce genre de roman ne se plaindront pas qu'il ait fait « la grâce trop 
forte ». 

M. Louis Davyl, dans le Dernier des Fontbriand, raconte en non m'oins 



— 20i — 

(le pages que ^r. (Ihnvettc. Thistoire très drninnti(|uo iVwn pauvre arlequin 
des foires devenu marquis. Les péripéties de ce roman se passent au milieu de 
la guerre des chouans et des bleus. On y rencontre des figures bien connues, 
entre autres celles de l'abbé de Keraviz, et l'on assiste à la mort de M. de Char- 
rette. C'est (lu roman émouvant et de bonne compagnie. 

Deux volumes se faisant suite. Le Fils de l'amant et Veuve et Vierge, par 
M. Alexis Bouvier, présentent aux lecteurs une situation qui n'a guère encore 
été exploitée. Il s'agit d'un père qui épouse sa fille, afin de lui donner toute sa 
fortune, et qui, comme de juste, se tue aussitôt après la cérémonie. Bien 
entendu, la lille en question n'est pas une enfant légitime, et c'est ce qui amène 
le drame très vivant raconté par ce fécond romancier. 

Allons, il y aura encore de quoi lire « sur la planche », et chacun suivant son 
goût va pouvoir choisir dans les nouveautés qui n'attendent que le moment de 
la rentrée pour voir le jour. 

(jAiSTON d'HaILLY. 



Il fut un temps, il doit être très lointain, où la société reposait sur trois so- 
lides piliers qui la maintenaient dans un équilibre parfait : Dieu, Patrie, Fa- 
mille. Ces trois mots formaient une trinité sainte, qui permettait aux hommes 
de laisser couler la vie sans de trop grandes secousses et avec quelque chance 
d'arriver au port sans naufrage. 

Aujourd'hui Dieu est nié, et si ses temples sont encore respectés, fréquen- 
tés vers les une heure, après avoir fait la grasse matinée, c'est par une sorte 
de mode et pour regarder les dames, les toilettes de la marquise de L***, les 
messieurs, et ils sont nombreux, de beaux yeux qui semblent déchiffrer les 
missels tout en s'égarant du cùté du danseur de la veille. La Patrie, hélas ! 
nos divisions l'ont mise tellement bas, qu'on a pu lui arracher un de ses 
membres, et qu'une secte déjà se lève qui, sous prétexte d'un mot très vague, 
solidarité, renie la Patrie, et est toute prête à la livrer à qui voudra la violer. 

Quant à la Famille, elle a reçu de tels coups, affronté de tels orages, elle 
est minée de telle sorte, ([uc ce troisième pilier étant prêt à s'effondrer, et les 
deux autres ne se soutenant plus que par une sorte d'hal)itude, la société est 
sur le point de faire le plongeon si l'on ne vient promptemeut au secours du 



— 295 — 

pilier le plus malade d'abord, la Famille, les deux autres pouvant encore sup- 
porter quelque temps l'efTort de leurs ennemis. 

Une loi récente, loi rétablissant le divorce a porté un coup terrible ù la Fa- 
mille, et par conséquent à la société, et l'on peut dire que la littérature a été 
la machine de guerre la plus puissante dont les ennemis de la Famille se soient 
servis. 

Dorénavant, un monsieur qui aura pris pour épouse une jeune vierge, 
adorable créature, après avoir pesé dans le plateau d'une balance, d'une part, 
la beauté d'icelle, et, d'autre part, le poids de sa dot, pourra, une fois la dot dis- 
sipée et la beauté de l'épouse quelque peu fanée, chercher une bonne querelle 
d'Allemand à sa compagne, l'exciter par ses tracasseries et ses injures, et 
lorsque celle-ci voudra se défendre par quelques mots bien sentis, le mari, 
saisissant un meuble intime, un parapluie, par exemple, lui administrer coram 
populo, traduisez : devant les domestiques, une correction qui amènera forcé- 
ment le divorce, mais qui ne rendra pas la dot. 

D'un autre côté, une dame des mieux faites recevra devant M. le maire 
un nom honorable et une situation de fortune à laquelle son ambition 
aspirait depuis longtemps. En échange de ces deux avantages, on lui demande 
un serment, qu'elle prête sans barguigner; elle devient le dépositaire de l'hon- 
neur de la maison, et traîne le nom de son mari dans la boue. Tout le monde 
le sait, seul le mari l'ignore, et chacun se garde de l'avertir. Puis, tout à coup, 
la femme malhonnête, fatiguée de porter un nom respecté jusqu'au jour où elle 
l'a partagé, cherche querelle à son mari, lequel s'emporte un peu, la femme, 
toujours coram populo, lui lance un objet quelconque à la tète, de là divorce 
certain contre le mari ! 

C'est-à-dire que le jour où l'un des époux est fatigué de la chaîne conjugale, 
rien n'est plus simple, un petit éclat, et ça y est ! 

Il n'y a que très peu de volumes parus ces mois-ci, tous ou à peu près, ou 
bien détruisent les principes de la Famille, ou bien démontrent que le mariage 
est une immoralité, puisqu'aucun n'est loyal. 

Voici, par exemple, M. Jules Lermina, il raconte l'histoire d'une comtesse 
Nathalie de Courcemont, qui ne craint pas de salir le nom de son mari dans les 
tripotages financiers les plus honteux, de là le nom deL\ Comtesse Merc.vdet, 
— titre du volume, — et qui, en dehors de cette tare dont elle flétrit le blason 
de son époux, a pour amant et associé un M. de Chandoas, effronté coquin qui 
entraîne Nathalie dans les plus audacieuses combinaisons. 

M. de Courcemont trouve M. de Chandoas en conversation... financière dans 
la chambre de sa femme, et le digne comte, au lieu de tirer les oreilles à ce 



— 296 — 

pleutre de Ghandoas, so mot aussi à causer finances, mais alors pour de bon, et 
entre comme administrateur dans une société, la Banque unîvey^selle. —Bref, 
toute cette société titrée, mais pourrie, vit au milieu des scandales de famille, 
les plus honteux et achève de ternir son blason dans les banqueroutes les 
moins propres. 

L'Amoub et l'ArctEnï, c'est encore la môme chose. M. le comte de Mont- 
brison est ruiné, entre comme administrateur au Crédit de Navarre, se com- 
promet avec un certain Le Lourdel, qui a fondé cette vaste flibusterie, et son 
fils, qui devait épouser Jeanne de Granvilliers, se voit chassé de chez le baron 
de Granvilliers, qui préfère donner sa fille à Le Lourdel. 

Gomme on peut bien s'en douter, Jeanne de Granvilliers, à la mort de Le 
Lourdel, se trouve dans la position de l'héroïne d'Alexis Bouvier dans son 
roman le Fils de l'amant. — Ce sont encore des familles bizarres que celles 
de ces barons et marquis mélangés de financiers véreux. 

Attendez. Oh! nous n'en avons pas fini avec les catastrophes financières et 
les familles extraordinaires. Voici M. Edmond Lepelletier, qui a écrit un roman 
des plus intéressants et qui présente des situations bien trouvées, quoique 
cherchées à plaisir. Gela commence par une catastrophe financière. 

Albert Duvigneau, coulissier fort engagé au moment où une dépêche Havas 
amène une baisse énorme à la Bourse, va se brûler la cervelle , sans songer 
qu'il a une femme et une fille âgée de quelques mois. Puis il réfléchit, sort de 
chez lui, et le lendemain on retrouve son chapeau au bord d'un lac des envi- 
rons de Paris. Le temps passe, M"'^ Duvigneau ou veuve Duvigneau a une 
intrigue avec un officier, d'où résulte un enfant, une fille, qui remplace, pour 
la veuve, la fille de Duvigneau, qui est morte aussi. L'officier revient seize 
ans après, est aimé par sa propre fille, ce qu'il ignore et se laisserait aller au 
penchant qui l'attire aussi vers cette charmante enfant, s'il ne retrouvait la 
mère et ne se décidait à régulariser la position de la jeune fille en épousant la 
veuve qu'il avait délaissée sans savoir qu'elle était enceinte. 

On voit que c'est déjà assez compliqué, mais ce n'est pas tout. 

Voilà Duvigneau qui revient aussi. Il a réfléchi que l'eau n'était guère plus 
agréable qu'un coup de pistolet, et il est parti à l'étranger refaisant sa fortune 
par un travail pénible. 

Que fait l'officier chez sa femme? 

Ou il est son amant, ou bien il vient pour épouser cette jeune fille de seize 
ans, qu'il croit être la sienne, ignorant la mort de sa fille. De là, des péripéties 
nombreuses et variées qui amènent la jeune fille à se jeter àl'eau, et en somme 
c'est elle qui paye les pots cassés, ce qui me paraît souverainement injuste. 



— 297 — 

Malgré tout ce mùli-mèlo, il y a puiirtaut des qualités dans ce roiuau; mais 
que dire du passage où Emmeline se trouvant mal, sa mère, M'"« Duvigneau, 
au lieu d'aller à son secours, appelle son mari, et celui-ci, commence par 
dégrafifer le corsage de la jeune fille, mettant ses seins à nu, puis la mère va 
chercher des sels, Duvigneau va chercher du vinaigre, et c'est l'étranger, 
Maxime Aubry, Tamant de M'"^ Duvigneau, le père de la jeune fille, et, suivant 
M. Duvigneau, le fiancé dlcelle, qui reste seul avec elle. — Ceci n'est ni correct 
ni admissible. 

Encore un roman, Jeanne Dubourg, par M™^ A. Noirot, dans lequell'auteur 
inconsciemment, bien certainement, détruit encore les principes de la famille, 
tout en écrivant une étude curieuse de caractères féminins. 

Mi^e Laforest, richissime et à la tète d'une grande manufacture, a deux fils, 
dont l'un, Henri, s'est épris de Jeanne Dubourg, la fille de l'un de ses employés. 
Très vaniteuse de ses enfants, cette mère (ceci est un peu roide), verrait-non 
sans plaisir Henri séduire cette adorable fillette : ce serait pour elle un orgueil 
de savoir qu'il a la plus jolie du pays comme maîtresse. 

Henri séduit Jeanne, l'enlève et vit avec elle pendant un certain nombre de 
mois, de plus en plus épris, et veut l'épouser. La mère s'y oppose, certain 
prêtre s'en mêle et joue môme un rôle assez peu convenable dans cette aflaire; 
bref, il y a lutte entre la mère, aidée du clergé, et le fils, guidé par son amour. 

Malgré toutes les supplications, la mère refuse d'appeler Jeanne Dubourg 
sa fille, et elle ne se laisse toucher que par la peur de voir Jeanne se venger 
en jetant un liquide caustique au visage de son fils Henri. 

Certes, le roman de M"»^ o. Noirot est très bien conduit, dramatique, et les 
caractères en sont présentés avec une grande habileté, quoique JeanneDubourg 
fasse de biens longs discours; mais si, aujourd'hui, unfils n'aqu'àdireàsamère, 
ou à lui faire dire par son frère, c'est le cas ici, qu'il lui faut son consentement 
sous peine de recevoir une balle de revolver ou une tasse de vitriol en plein 
visage et que la mère consente sur cette crainte, l'autorité paternelle me parait 
bien compromise. 

Que vous dirai-je de l'horrible, épouvantable et immoral roman publié par 
M. Edouard Gavailhon sousce titre: Une Créole parisienne? Ah ! siM.Gavail- 
hon connaît la société sous un pareil jour, s'il a vu les horreurs qu'il raconte 
et s'il n'a point cédé au désir du succès par le scandale, il eût dû jeter un voile 
épais sur tant d'infamies et ne pas exposer des gens qui achèteront ce livre 
très attirant, — la couverture en étant très éclatante, — à lire d'aussi écœu- 
rantes choses. 

J'ai lu des ouvrages très curieux, scientifiques et poétiques, écrits' par 



— 298 — 

rauteur d'Une C)-i'ole paylsienne ; ici môme, on a loué certains livres de 
M. Edouard C.availhon ; mais, (|uant à celui-ci, je n'hésite pas à le trouver 
absolument mauvais, et il faut être profondément vicieux pour le lire 
sans répugnance. Étude, va-t-on me dire; — j'aime mieux l'ignorance dans 
ce cas-là. 

On pourrait se reposer de toutes ces turpitudes en lisant l'ouvrage de M. A. 
Levinck, Après la Ruixe. C'est l'histoire d'une jeune lille, que la ruine de sa 
famille a séparée de son liancé ; mais la transition est si grande, et le volume 
respire un tel mysticisme religieux ou philosophique, qu'il a besoin de n'être 
lu qu'à très petite dose et non d'un trait, sous peine de fatiguer le'lecteur. 

J'en pourrais dire autant de l'ouvrage de V. Rouslane. KniA, étude du carac- 
tère mystique d'une jeune fille russe qui, ayant absolument besoin d'expansion 
et de se dévouer à quelqu'un, devient une sorte de sœur de charité pour les 
pauvres de son pays. 

Et quand je pense que Sacher-Masoch passe généralement pour être un écri- 
vain dangereux dans son pays ! Mais alors que doit-on dire de nos livres ? Est- 
il une plus adorable chose que son dernier livre traduit par M. Auguste La- 
vallé : Hadaska ! Quelle poésie dans ce caractère de Plutin, cette haine qu'il a 
pour les juifs, haine qui a tous les symptômes de l'amour le plus ardent ! Et 
quelle pureté dans cet amour de Plutin le chrétien et d'Hadaska la juive ! 

Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, par ]M. Guyau. — 
Bibliothèque de philosophie contemporaine. 

Dans cet ouvrage, M. Guyau pose les principes d'une morale vraiment scien- 
tifique, où « aucun préjugé n'aurait aucune part ». C'est là une tâche dont nul 
mieux que lui ne connaît la difficulté : on se rappelle, en effet, ses précédents 
travaux sur la Morale d'Épicure, sur la Morale anglaise contemporaine, et 
sa vive critique des moralistes anglais. M. Guyau n'admet point l'obligation 
mystique et « catégorique » de Kant ; il n'admet pas davantage la sanction : et 
cependant il s'efforce de construire une science des mœurs sans ces deux fonde- 
ments classiques de la morale : nous n'avons pas besoin d'insister sur l'intérêt 
qui s'attache à une telle entreprise, poursuivie méthodiquement et avec une 
absolue sincérité, dans un style clair et à la portée de tous. 

Alexandre Le Clère. 



— 299 — 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



Avant 89 est un volume qui contient cinq tableaux empruntés à VHlsloire 
d'un pwjsan, (.VErckmann-Ghatrian (les impots, les pommes de terre, les raco- 
leurs, la gazette, le déficit), de ce qu'était notre pays à la veillede l'ère nouvelle. 

On sait que Y Histoire d'un pausan démontre, par les faits, combien seraient 
ingrates les populations des villes et celles surtout des campagnes, en mécon- 
naissant les bienfaits delà Révolution. 

Le Collectivisme, Examen critique du nouveau socialisme, par M. Paul 
Leroy-Beaulieu. Paris, Guillaumin. 

Ce livre intéressant est la reproduction d'un cours de M. Leroy-Beauliou au 
Collège de France. L'auteur étudie tous les systèmes socialistes contemporains, 
notamment ceux des deux Allemands Lasalle et Karl Marx. Les doctrines 
collectivistes ou mutuellistes sont la forme actuelle du socialisme. Ce qui res- 
sort surtout de l'étude savante et impartiale de l'éminent professeur, c'est la 
vanité absolue des doctrines du collectivisme, qu'il faut cependant combattre 
à tout prix, en leur imposant la saine et logique doctrine de Téconomie politique. 

— L'impôt sur le revenu, par M. Joseph Ghailleray. Paris, Guillaumin. 

L'impôt sur le revenu est passé en revue dans la Grande-Bretagne, les États- 
Unis, l'Italie et d'autres pays, et l'on en propose l'application à la France. A 
plusieurs reprises, il a été question d'introduire cet impôt chez nous, et l'auteur 
pense, après avoir examiné les diverses propositions faites aux Chambres dès 
1848 à aujourdhui, que cet impôt doit prendre place dans notre législation 
fiscale, sans négliger cependant toutes les restrictions nécessaires. M. Chaillery 
a fait là un livre exact et sincère ; mais nous sommes loin de partager ses 
idées sur l'introduction en France de cet impôt. Le pays paie déjà assez de 
charges. 

— Les Saynètes, par Charles Folley, décors de Joseph Roy. Paris, Ed. 
Monnier. 

Voici une série de petites pièces charmantes, en vers, agréablement illus- 
trées. Lisez : On ne s'avise iKis de tout, L'Amour, Psyché, Tante Rosalie, et 
vous nous en direz des nouvelles. C'est un très joli livre de boudoir. 



— aoo — 

— L'Australie, GOUVERNEMENT,iNaTiTUTiu.NS, productions, parE. Journet. 
Paris, J. Rothschild. 

Ce livre est fait par un ingénieur des ponts et chaussées, qui a été envoyé 
en mission en Australie. 

Il fourmille de renseignements de toutes sortes sur le pays, les colons et les 
natifs, les mines, les travaux publics. 

On lira ces notes avec beaucoup de profit. 

Henri Litou. 



L-^S^^gJ.-^- 



Le directeur-gérant : H. Le Soudier. 



LUl'U. l'ALL iioUiHÈZ, J, U. DE LUCK, T0UU5. 



CHRONIQUE 



Paris, 10 octobre 1884. 

Le vénérable curé de 8aint-Roch, M. l'abbé Millaut, est un homme qui, en 
dehors du profond respect que nous inspire son âge et le caractère dont il est 
revêtu, mérite toutes nos félicitations pour le bon tour qu'il a joué à MM. les 
libres penseurs. 

Depuis longtemps, « le cadavre, » entre leurs mains, joue un rôle prépon- 
dérant; ils l'exhibent et le promènent sur les chars les plus fastueux ; ils s'en 
emparent, c'est leur chose : « Regardez, en voilà un qui est mort comme le 
chien qui crève au coin d'une borne!... Quelle gloire pour lui !... Saluez! » Et 
l'on salue, et les découvreurs de cadavres, comme l'âne de la fable, prennent 
pour eux une grande part des acclamations de la foule idiote qui les suit, 
honorant l'esprit d'un homme qui n'a même pas eu celui de croire qu'il était 
autre chose qu'une charogne que l'on porte à la voirie. 

«Attendez, s'est dit le bon abbé Millaud,jevais vous en montrer un cadavre, 
et, celui-là, vous n'allez pas oser vous l'approprier! Non pas que vous n'en 
voulussiez pas, bien au contraire, seulement il s'est mis à l'abri de vos 
« triomphes », et son âme religieuse peut entendre encore chaque jour les 
hymnes qui s'élèvent de cette enceinte sacrée dans laquelle il repose, hymnes, 
entre parenthèse, qui ont un autre caractère de noblesse que les or braillades » 
des gens qui ne croient à rien, pas même à l'harmonie musicale. » 

Très fin, le bon curé de Saint-Uoch! tellement que le Voltaire, un journal 
dont le titre seul est un drapeau, a cru devoir se « payer » une petite ven- 
geance en intitulant l'article traitant de la cérémonie religieuse du double 
centeuaire du premier poète français : La « Comédie » a Saint-Roch. 

« C'est hier, dit-il, sous la signature Gros René, que M. le curé de Saint- 
Roch s'est « payé » le régal de dire sa messe devant un public extraordinaire, 

NoQo. 



— :^02 — 

composé des plus jolies actrices de Paris et de tous les sociétaires de la Co- 
médie Française en grande cérémonie. 

« ...M. le chanoine, dans une petite allocution fort adroite et fort bientournée, 
a profité de l'occasion pour inviter ses auditeurs extraordinaires à songer 
« au repentir ». Que Mesdames de la Comédie se le disent. » 

Eh bien. oui. ]\r. l'abbé Millaut a invité ses auditeurs à se « repentir », et si 
Ton veut bien relire sa phrase, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il l'a 
fait avec un tact parfait, je dirai plus, avec beaucoup d'esprit, étant donné 
l'auditoire auquel il s'adressait : 

« Saint Augustin, chargé des chefs-d'œuvre de sau génie, se trouva un jour 
inquiet sous leur poids. Il les cita longuement et sévèrement à sa barre, puis 
il écrivit le plus beau, le plus touchant de tous ses ouvrages, le livre de ses 
confessions, le livre de son repentir. Messieurs, ce sont là les procédés de 
l'honneur et du génie. Il y a ici une foule d'hommes considérables à qui Dieu 
a départi à mains pleinement ouvertes les dons de rintelligence et les fortes 
facultés. Au milieu des agitations d'un siècle sans repos, s'il était arrivé à 
quelqu'un d'entre eux de laisser tomber de ses lèvres, de sa plume, de sa vie, 
quelque parole, quelque écrit, quelque acte que sa conscience ne pût absoudre, 
qu'il se rappelle maintenant lé noble, le glorieux privilège que Dieu a accordé 
à l'homme, à l'homme tout seul, le pouvoir de se repentir. » 

Évidemment, quoi ({u'en dise le rédacteur qui signe Gros René, le vénérable 
abbé Millaut ne s'adressait pas très particulièrement à Mesdames de la Co- 
médie, mais bien aux gens de lettres qui étaient venus là rendre hommage à 
la mémoire de Corneille, et le bon curé, dans son zèle apostolique, les a 
très adroitement attirés là pour leur rappeler des choses auxquelles ils son- 
gent peut-être rarement. 

11 faut dire que Pierre Corneille se trouve eu assez noble compagnie daus 
les caveaux de Saint-Hoch : M'"^ Deshoulières, M"^ Deshoulières, Régnier 
Desmarest, académicien; François Anguier et Michel Anguier, sculpteurs; 
Nicolas Ménager, ambassadeur; Lavalette, Mably, l'abbé de l'Épée, Charles, 
duc de Créquy, gouverneur de Paris; François de Créquy, duc de Lesdi- 
guières, maréchal de France; André Le Nôtre, Pierre Mignard, Henri de Lor- 
raine, comte d'Harcourt, de Maupertuis, cardinal Dubois, et tant d'autres, 
reposent auprès de lui. 

M. l'abbé Millaut, sous le masque d'un vieux prêtre à la figure bonne et 
souriante, possède une énergie rare. Pendant les tristes jours delà Commune, 
arrêté, séquestré, mis dans un simple « violon » comme un vulgaire malfai- 
teur, il ivpondit à L'aoni lîigault avec une telle assurance, que celui-ci ne put 



— Wi — 

s'empêcher d'admirer son courage et le lit remettre eu liberté. .Mais il ne put 
empêcher que les gens qui avaient envahi l'église Saint-Uoch, sous prétexte 
de perquisitions, n'aient mis en poche l'argent des troncs et des caisses qu'ils 
avaient forcés. Où il montra toute sa vigueur, ce fut lorsque, le 5 .mai, M. le 
curé, averti qu'on voulait profaner la cliaire de vérité eu installant un club 
dans son église, il alla trouver le citoyen Pillot, délégué de la Commune à la 
mairie, et que celui-ci lui répondit ([ue, ne pouvant résister aux désirs ({u'a- 
vaient les bons patriotes de se réunir pour traiter des questions importantes 
qui les touchaient , il eut l'audace d'inviter l'abbé Millaut à faire ouvrir 
l'église, à réclairer et à mettre le personnel de la paroisse à la disposition des 
bons « bougres ». 

Du retrouverait peut-être la lettre qu'il écrivit au délégué du l"^'" arrondisse- 
ment: en tout cas, en voici à peu près le texte, prouvant bien que si les 
communards aimaient assez à se « donner de l'air » devant le danger, les 
hommes de courage et d'ordre savaient parfaitement leur résister : 
« Monsieur le Délégué, 

« Je suis prêt, tout en protestant contre la violence qui m'est faite, à déli- 
vrer les clefs de l'église ^^aint-Roch devant un ordre écrit, signé d'un des 
délégués de la Commune au l'^'' arrondissement^ se portant comme proprié- 
taire du monument, ordre qui restera entre mes mains. 

« (Juant à apporter moi-même un concours quelconque à ce que je regarde 
comme la profanation de mon église, je me laisserais plutôt tuer. » 

Ce qu'il y a de plus curieux dans cette histoire, c'est que ce furent justement 
les citoyens de l'arrondissement qui empêchèrent les « braillards » d'entrer 
dans le saint lieu et de vociférer leurs doctrines du haut de la chaire. 

Mais revenons à Corneille. 

8a Médée n'eut qu'un très médiocre succès, le sujet n'en étant pas absolu- 
ment heureux, et si la littérature espagnole n'eût été en vogue à l'époque où il 
écrivait, Corneille n'aurait jamais eu la pensée d'emprunter à Guilen de Castro 
le sujet du Cm, son scénario, tout en laissant à fauteur espagnol les défauts 
dont fourmille sa pièce. 

Corneille réduisit l'œuvre de (îuilen de Castro aux règles principales du 
théâtre, il sut faire ressortir la beauté des situations et donner aux caractères 
leur véritable valeur. Le sentiment de l'honneur et l'héroïsme de la chevalerie 
vivent dans don Diègue et dans son fils, ils vivent selon l'âge de chacun d'eux 
dans une mesure exacte. Mais cependant, si la figure de Chimène otfre les 
plus beaux traits de passion, il faut convenir que le rôle tombe souvent dans 
la déclamation. 



— 304 — 
Je préférerais les trois premiers actes des Horaces, parce que Corneille s'y 
révèle lui-même et que les rôles ont été créés absolument neufs : tout est de 
création. 

Oui, à la fin du troisième acte, tout est terminé. Il s'agissait d'un combat, 
il a eu lieu : Rome est vainqueur, le rideau peut tomber. Deux autres pièces 
recommencent : dans l'une, le meurtre de Camille offre un sujet des plus dra- 
matiques dont Corneille a tiré la quintessence, mais qui vient frapper de 
répulsion le rôle du sauveur de Rome ; l'autre pièce n'offre aucun intérêt : 
Valère arrive là, tout d'un coup, accusant Horace, excitant la justice du roi 
contre son rival : mais Horace a rendu un tel service à sa patrie qu'aucun audi- 
teur ne peut croire un instant que ce personnage puisse être condamné. — De 
là, il faut conclure que Corneille pouvait sans inconvénient supprimer le cin- 
quième acte de sa tragédie, et que le quatrième pouvait être une pièce à lui 
tout seul. 

L'unité d'action, de temps et de lieu est mieux observée dans Cinna, et les 
vers que prononce Auguste sont sublimes de grandeur d'âme ; le discours 
éloquent de Cinna dans la scène, où il fait le tableau des proscriptions d'Oc- 
tave ; cette scène si théâtrale, où Auguste délibère avec ceux qui doivent l'as- 
sassiner, tout cela, mêlé aux traits heureux dont le caractère d'Emilie est 
semé, font certainement de cette tragédie le chef-d'œuvre de Corneille. 

Pompée est une tragédie qui ne se soutient que par le rôle de Corn elle. 
Heraclius, Nicomède manquent un peu de clarté; Rodogune, par le pathé- 
tique de son admirable dévouement, rachète la faiblesse des quatre premiers : 
enfin, nous arrivons à Polyeucte. 

« Je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaî- 
nement des scènes mieux ménagé, » a dit Corneille lui-même en parlant de 
Polyeucte. 

Bien certainement Corneille, lorsqu'il a écrit l'examen de sa pièce, pour 
laquelle il avait une sorte de prédilection tenant sans doute à l'état de son 
. esprit tournant à la religion, pensait que cette tragédie était la plus parfaite 
de ses œuvres, et cependant, nous estimons qu'il s'est trompé : elle n'est pas 
tragique, parce que l'un des personnages ne Test pas et qu'il y a disconve- 
nance. 

Le caractère de Polyeucte est admirable d'enthousiasme religieux ; il est 
théâtral, passionné dans cette recherche du supplice, qui entraîne et qui 
rend le personnage sympathique. 

Mais nous ne pensons pas que tout cela ait attiré assez l'attention de M. le 
curé de Saint-Roch, pour (ju'il ail fait les frais de l'imposante cérémonie du 



double centenaire de Corneille : Même les vers qu'il a cités dans son discours, 
sont des élans de foi que l'on retrouve souvent dans les cantiques : 

« Saintes douceurs du Ciel, adorables pensées 
Vous remplissez un cœur qui vous veut recevoir : 
De vos attraits sacrés les âmes possédées 
Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir 
Vous promettez beaucoup et donnez davantage, 

Vos liens ne sont point inconstants ; 

Et l'heureux trépas que j'attends 

Ne vous sert que d'un doux passage 

Pour nous introduire au partage 

Qui nous rend à jamais contents. » 

« Quelles pensées célestes! » a dit l'orateur. — Oui: mais lorsqu'il s'écrie: 
« Quelles beautés, Messieurs !» — Je fais quelques réserves. 

Ce qui a donné à cette réunion son véritable caractère, est bien le passage du 
discours que nous avons cité plus haut ; le curé de Saint-Roch a cherché le 
moyen de dire des choses qui touchent au repentir, à une haute classe de la 
société qui n'y pense que peu souvent, si elle y pense quelquefois il a trouvé, 
et certains journalistes qui ont été pris, cherchent à égarer plus ou moins 
gaiement l'esprit de leurs lecteurs. 

Parbleu! est-ce que l'on penserait que le pasteur de la paroisse Saint-Koch 
a réuni des hommes de lettres et des comédiens pour les engager à lire la tra- 
duction en vers de Ylraitation de Jésus-Christ, VOf/îce de la sainte Vierge, 
les Sept i^saumes de la Pénitence, etc.; tel n'était pas son but, et, entre nous, 
la pénitence eût été rude ; non, il tenait à faire venir tout ce monde devant 
l'autel, à les faire s'incliner devant le Christ et à leur donner une petite leçon. 
Il a réussi, le tour est bien joué! 

Avant de fermer cette chronique, je tiens à parler avec mes lecteurs d'une 
œuvre de bienfaisance que nous avons fondée et pour laquelle M. le ministre 
du commerce et des beaux- arts a bien voulu mettre à notre disposition la 
vaste et magnifique salle du Trocadéro, où nous donnerons, le 23 octobre, un 
festival. 

On s'est occupé beaucoup des indigents, même les gens sans asile pour des 
causes diverses, trouvent un refuge, grâce à l'œuvre moralisatrice de l'Hospi- 
talité de nuit ; mais on songe généralement peu à ceux qui ne mendient guère : 
Nous avons pensé à eux et avons créé l'œuvre de la Convalescence mater- 
nelle ET de l'enfance. 

Entassés comme le sont les familles de petits employés, l'enfant de -sept à 



— 306 — 

quinze ans. qui rolrvc^ de maladie, comme la mère qui sort do l'hôpital, ne 
peuvent revenir à la santé, privés qu'ils sont de soleil et de grand air pendant 
leur convalescence. 

Dans de confortables asiles, entourés de verdure, ombragés d"arbres, baignés 
de soleil, nous recevons absolument gratuitement, les femmes, les enfants que 
les médecins nous signalent comme ayant besoin de ces deux grands remèdes, 
air et soleil, et là, les convalescents reçoivent une nourriture fortifiante et les 
soins hygiéniques qu'ils ne peuvent trouver dans les conditions où la nécessité 
les oblige à demeurer. 

VoilA l'économie de cette œuvre essentiellement recommandablc et sur 
laquelle nous voulions appeler la sympathie et la charité de nos lecteurs en 
remerciant ceux qui ont déjà répondu à notre appel. 

(tas^tox d'Hattj.v. 



:-^s^^aL2-s-- 



— 307 — 
REVUE DE LA QUINZAINE 

ANALYSES ET EXTRAITS 



Nous parlions dernièrement d'an ouvrage de M. Goujeart, ancien ministre 
de la marine, la Marine de guerre, son passé, son avenir, ouvrage qui 
répond aux préoccupations qui se font jour aussi bien dans le public que 
parmi les hommes spéciaux ; le volume du contre-amiral Th. Aube, a Terre 
ET A bord, n'est pas moins curieux à consulter, car, dans les parties qui traitent 
des constructions navales, de la guerre maritime et de la défense des côtes de 
la France, on sent l'hésitation devant l'inconnu. 

Les questions de colonisation sont à l'ordre du jour, et le contre-amiral 
Aube est bien placé pour donner son appréciation sur certains points que les 
journaux traitent souvent à la légère. Il faut avoir vu les pays dont on parle 
pour en connaître les besoins, pour se faire une idée de leur avenir, et ce n'est 
pas dans un cabinet que ces choses-là s'apprennent. 

Les études que contient le nouveau volume, la deuxième série des Notes 
d'un marin, ont déjà été lues dans les Revues où elles ont été publiées, mais 
on sait combien il est difficile d'y rechercher tel ou tel article que l'on voudrait 
revoir, c'est pourquoi on a voulu réunir en volumes ce qui se trouve trop 
dispersé au milieu de travaux traitant de questions tout à fait différentes de 
ce ([ui a rapport à notre marine et à notre influence coloniale. 

Une expression populaire très énergique mais bien exacte : «ouvrons l'œil,» 
pourrait résumer les six articles dont se compose le livre nouveau de M. le 
contre-amiral Th. Aube comme la préface qui le précède, et signée d'un nom 
sympathique entre tous, Gabriel Charmes. 

Nous ne sommes plus au temps où les ouvrages sérieux avaient toute chance 
de rester en montre des années sans qu'aucun acheteur ne se présentât pour 
l'acquérir, et je crois bien que les librairies scientifiques ont vu augmenter 
le chiffre de leurs affaires depuis quelques années. La philosophie, la méta- 
physique elles-mêmes sont des études auxquelles on se livre assez volontiers 
et les penseurs ne craignent pas de lancer dans le public des livres qui 
demandent une certaine concentration d'esprit pour être compris. En ce genre, 



— 308 — 

l'ouvrage de M. A. Laggrond, l'Univers, la. force et la vie. mérite par la 

profondeur des pensées qu'il contient d'arrêter le philosophe à la recherche 

des causalités. 
L'auteur pense que la science raisonnée ne peut exclure les lois qui régissent 

la matière et n'admet pas de lois sans législateur, quelque nom que l'on veuille 

lui donner. 
« Notre univers est donc un état de choses où régnent des notions non 

al)Solues de lois, de nécessités, de conséquences et de devoir. C'est un monde 

disciplinaire. 

L'âme se trouve dans le seul principe de la sensibilité, et non de l'intelli- 
gence, non plus que dans l'organe de la vision. Si l'on objecte que les animaux 
ont une sensibilité, et que même certaines plantes paraissent sensitives, nous 
répondrons qu'en dehors de nous-mêmes nous ne pouvons plus dire 
ce qui sent ou ne sent pas. Nous ne discernons pas où commence l'auto- 
mate, le jeu unique de la force sur In matière. Nous n'avons, du reste, aucune 
notion des divers ordres de sensibilité qui peuvent exister. 

Nous sommes d'accord avec les matérialistes lorsqu'ils nous montrent la 
vigueur de la pensée comme liée à la qualité, au volume et à la forme du cer- 
veau, et nous font constater l'évanouissement de la conscience et de la con- 
naissance par l'altération du cerveau ou l'insuffisance des liquides cérébraux. 
Mais nous sommes avec les spiritualistes lorsqu'ils font ressortir la gros- 
sièreté de l'hypothèse par laquelle un certain dépôt de produits chimiques, 
sans cesse renouvelé, pourrait produire l'élément même de la sensation dans 
ces matières, dans ces forces fugitives qui ne songent qu'à nous quitter. 

L'intelligence ne se formerait pas dans un monde dépourvu de lois, où les 
phénomènes se succéderaient sans liaisons. Elle a pour base cet arbitraire 
qui a dicté les lois elles-mêmes et a limité nos intuitions. Le but de cette 
épreuve de notre sensibilité reste mystérieux ; l'épreuve s'adresse probable- 
ment plutôt à la réaction de la sensation, c'est-à-dire à la volonté. Le fouction- 
iiement de notre volonté ne doit pas être chose indifférente. Peut-être se pro- 
duit-il un effet comparable à l'opposition que présentent deux hommes aveu- 
gles, l'un dès sa naissance, l'autre par quelque accident survenu dans le cours 
de sa vie : le premier ne peut aucunement se sentir dans les ténèbres, aussi 
peu que dans la lumière, taudis que le second, pour avoir connu hi lumière, 
éprouve l'écrasement d'une éternelle nuit. 

L'ancienneté de l'homme sur la terre demeure inconnue. Il en est de môme 
des conditions primitives de son corps et de son cerveau. 
Auprès du grand sphinx. d'l\oypte, je vis un jour un jeune garçon vêtu d'un 



— 313 — 

a donné la souffrance, ils ne savent pas que pour l'homme, souffrir c'est 
progresser. 

Il n'est pas de conquête scientifique qui ne soit due au besoin de trouver 
une amélioration à notre sort, à ce sentiment qui nous pousse à connaître les 
choses pour nous en servir. 

Depuis que le mouton a été créé, ou que, selon les philosophes qui nient la 
création^ il est arrivé au point de sélection nous permettant de le faire 
griller en côtelettes, son sort est toujours le même : Il est bien vêtu, et sa 
table toujours verte est servie sans cesse; il n'a «qu'à se baisser pour eu 
prendre», comme on dit vulgairement, et s'il désire étancher sa soif, l'eau 
d'une claire fontaine murmure non loin de là. Cet être privilégié qui ne doit 
éprouver que peu de souffrances durant son existence béate, quels progrès 
a-t-il fait? Mouton il est né, mouton il est resté. Parfaitement heureux, ayant 
tout sous la... dent, il n'avait qu'un ennemi, celui dont La Fontaine nous ra- 
conte les exploits dans la fable adorable offrant une moralité qui sert de base 
au nouveau droit des gens ; mais revenons à notre mouton, et avouez que tous 
les bonheurs lui ont été dévolus, la race des loups qui lui était hostile a com- 
plètement disparu, ou à peu près, de sorte que le mouton peut paître tout à 
son aise sans craindre la dent cruelle de l'ennemi héréditaire de sa famille. — 
Pas de souffrances, pas de progrès, et le mouton est aussi bête au xix^ siècle 
qu'au temps lointain ou Abraham, deux mille ans avant le Christ, offrnit l'un 
d'eux en sacrifice au Seigneur. 

J'estime que l'homme a fait quelque pas depuis cette date, et que la vie des 
nations civilisées offre plus d'attraits que celle des sauvages qui les premiers 
n'eurent qu'une pierre taillée pour se défendre. 

Lorsque l'on parcourt dans le magnifique ouvrage de :\I. Maximilien Marie, 
les progrès accomplis dans les méthodes scientifiques, depuis Thaïes, qui 
vivait vers 640 avant .lésus-Christ, jusqu'à Euler, 1707 ans après, en passant 
par Diophante, Viète, Descartes, Huyghens, Newton et tant d'autres, on doit 
bénir la souffrance qui nous force à étudier les lois qui régissent la nature, 
pour nous permettre de lutter contre ce qui paraît plus fort que nous, et de 
vaincre ce qui devrait nous écraser. Si la race humaine ne venait nue sur hi 
terre, l'état bestial serait encore son partage : C'est de la lutte, contre la souf- 
france bénie, qu'est né le magnifique tableau que nous présente M. Marie. 

Gaston d'HAiLLY. 



— 314 — 



ROMANS 



MM. Alfred Rauvenière et Alfred Hamm se sont associés pour écrire 
une série de volumes paraissant sous le titre générique de Scènes de la vie 
FINANCIÈRE, et le Houveau venu, Monsieur le Baron, est bien la photographie 
exacte des phases de la vie financière, dans laquelle tant de personnages ont 
acquis une triste célébrité ces dernières années. 

Bien certainement, les auteurs ont mis tout leur talent, leur imagination et 
leur connaissance des choses de la finance dans ce volume ; le haut et le bas 
monde de la Bourse y sont décrits avec une exactitude ([ui frappera les 
hommes qui s'occupent d'affaires, mais ce roman du baron qui se laisse 
prendre dans l'engrenage d'une société véreuse, qui gagne des sommes folles 
qu'il dépense avec des gourgandines, qui se laisse gruger par un entourage 
connaissant les petits tripotages auxquels il ne craint pas de laisser son hon- 
neur, tout cela a déjà été dit et redit bien des fois depuis deux ans, et rien que 
dans notre dernier numéro, nous donnions un aperçu d'au moins quatre 
volumes racontant des péripéties de ce genre. 

Cependant je crains fort que si MM. Alfred Sauvenière et Alfred Hamm 
connaissent bien ce qui se passe dans les boudoirs et dans les cabinets direc- 
toriaux des sociétés créées spécialement pour augmenter les finances des 
membres du Conseil d'administration, ils ne connaissent pas aussi bien le 
cœur des femmes et les procédés dont le romancier doit se servir pour laisser 
aux lecteurs une impression qui les conduise à réfléchir sur le pourquoi de la 
fabulation créée. Le baron devient fou, et si l'on peut faire certaines réserves 
sur son genre de folie, la punition du coupable est logique. Mais je ne vois pas 
pourquoi les auteurs du roman de ce baron financier punissent la femme du 
•banquier d'une façon autrement grave que cette folie qui, en somme, n'est 
qu'une délivrance : « heureux les pauvres d'esprit. » 

Il fond descendre à M"e Thé venin, devenue M'"^ la baronne Ehrler, les der- 
niers degrés de l'échelle de la prostitution, et cependant ce n'est pas elle la 
plus coupable, en admettant même qu'une jeune fille « d'excellente famille et 
distinguée ». comme le disent les auteurs, en arrive au point où ceux-ci l'ont 
amenée; il y a là un fait sonvorninomcnt injuste et qui choque. 

— M. Francis IVtictevin ost nu rci-ivaiii avec ltM(uel on d )it ('(uupter. iiarce 



— 315 — 

«fiie ses ouvrages portent une marque qui lui appartient en propre, il est quel- 
(|u'un et son procédé sort de l'ordinaire. 

Lorsque j'ailu sa Ludine (6^ vol., page 292j, la manière de M. Poictevin 
m'avait un peu étonné; mais, en étudiant l'ouvrage, j'ai dû reconnaître qu'eu 
dehors du style un peu tourmenté de l'écrivain, il procédait par suite de tableaux 
d'une originalité incontestable. 

Son nouvel ouvrage, Songes, montre la vie, non pas celle (jui est générale- 
ment présentée dans les livres, mais bien la vie réelle, avec ces riens qui rat- 
tachent les péripéties de l'existence et lui permettent de se dérouler sans 
brisure. 

Lorsque l'esprit se reporte du premier jour où l'on a eu conscience de son 
être jusqu'au dernier moment présent aux yeux, que de faits, que de choses 
se sont présentés devant celui qui revoit sa vie ! que de détails banals, tristes, 
gais ou touchants vous ont porté au rire, à la mélancolie ou vous ont laissé 
froid ! Un enfant qui naît, un ami qui meurt, un accident qui se passe sous vos 
yeux, uu tableau que vous avez remarqué, un livre lu, un voyage ici ou là, et 
jusqu'à une simple partie de plaisir, tout cela n'est-il pas un des anneaux 
qui rattachent les jours non interrompus d'une vie ? Eh bien, c'est ainsi que 
procède M. Francis Poictevin, il dit : « Dans l'existence, le roman n'est qu'un 
accident qui a besoin d'être rattaché à toutes les phases qui composent le pas- 
sage de l'homme sur cette terre, rien n'est indifférent, tout porte, et ce qui 
arrive tient sa cause des petits faits comme des grands. 

« Il ne sait quoi d'informe, de mal ramassé, de pas calé, quelque chose entre 
une machine ef un être vivant, essayant de se remuer, dans ses membres, prin- 
cipalement dans sa langue, et parvenant horriblement mal à se dégourdir, en 
plus ftigoté dans un étoffement blanc, il aperçoit ainsi son premier moi. Cela 
dans un jour de limbes, non pas tant peut-être lui, ce poupon magot, que tout 
l'entour, la nourrice auvergnate, les parents, en un émoi insolite, encore à 
cette heure cherchés, quêtes par l'enfant dans la chambre de cet appartement 
rue Joubert, où il est né. 

« Aune, fête donnée devant la maison de campagne aux villageois, il revoit la 
grimpée des gamins au mât de cocagne. Agiles, noueux, en vain presque chaque 
fois, ils se risquent si haut. Au feu d'artifice, il s'élève avec les fusées, il retient 
son souffle quand elles se désagrègent en étincelles pleuvantes. 

« Lors du second enfantement de la mère, les médecins, dans sa chambre, ont 
exigé que le mari s'éloigne. Dans une pièce, il s'impatiente, il circule. Une 
chandelle sur la table où s'étalent les coudes de l'enfant. Il paresse sur une 
chaise. Les yeux suivent les circuits paternels. Pour surprendre un bruit, le 



— 316 — 

père s'arrête, mais rieu encore. Le temps à tous deux leur ckire daus cette 
marche et ces arrêts subits. Sous le fatigant lumignou, ils clignotent; se regar- 
dent davantage dans un commençant ennui, ils demeurent ainsi sans oser rien 
se dire. Ni l'un ni l'autre ne voient, près d'eux, leurs ombres voûtées qui se 
correspondent... Deux jumeaux sont nés, et déjà ils meurent. Un moment 
.lacques s'est senti grand frère... 

•^ Duu bal d'enfants costumé, son habit en peluche azur de marquis du xYin*" 
siècle, que les parents gardent dans du papier de soie, devient pour Jacques 
une relique de ce temps où il a été bel et bien marquis, quelques heures... 

« Sur la plage de Dieppe, il creuse avec ferveur des fossés, à mesure que les 
vagues se rapprochent. Elles les rempliront et ce sera une joie. Puis, si le flux 
déborde, si, non content de les combler, il va les aplanir, l'enfant aura une 
minute de chagrin. Au fond, ce n'était pas sérieux. Il avait seulement voulu 
rire avec la mer. Car on la voit qui occupe tout, avec son grand roulement 
toujours. La terre, auprès, est devenue si peu de chose ! Elle a un seul côté, 
la mer les trois autres. Sans comparaison, elle approche le plus de ce qui 
s'étend à perte de vue sur sa tête. De partout il lui entre que la mer c'est 
quelque chose d'énorme, avec quoi on ne lutte ni ne joue. Et cependant, combien 
elle est pleine d'agréments, presque prévenante... Cet air, quand elle monte, 
de se retirer quand elle descend, de revenir ! des grâces et des menaces mêlées. 
Ki puis, elle a une eau qui ne mouille pas comme les autres. Jacquess ne se 
rassasie pas de la mer... 

«Aujourd'hui il a encore la sensation d'être en break à la descente du wagon 
qui le ramène de la mer, cette sensation de la lenteur de la voiture, cette tris- 
tesse de revenir dans un pays restreint, de se trouver dans quelque chose de 
si peu plaisant, de si ordinaire... 

«Les cuirassiers rapportés de Paris par son père parurent à .lacques beaux 
et brillants ; ils avaient coûté, ou le lui dit, fort cher. C'était donc un régiment 
à cheval qu'il s'agissait d'aligner en bataille : il allait charger un ennemi sup- 
posé, mais véritable, l'infanterie anglaise à AVaterloo. cette fois. Lt vite, pour 
continuer probablement l'imagination d'une rencontre guerrière, pour pro- 
duire en conséquence le choc des armées, les cuirassiers furent mis en pièces. 
Les mains de l'enfant les secouaient entre eux, contre terre ; dans ce pêle-mêle 
de cassage triomphait, une joie de destruction. La lutte entre Français et An- 
glais avait été oubliée. Il importait que l'enfant restât le maitre... » 

Et ainsi, pas à pas, M. Poictevin montre la vie se faisant dans la remémora- 
tion de Jacques ; il grandit, voyage, revient au pays. 

« Chez une tante, où il ne va plus qu'une ou deux fols l'an, les meubles du 



— 309 — 

drap déchiré. Sa ligure intelligente et douce, au sourire aimable et mélan- 
colique, était la reproduction fidèle de celle du sphinx dans sou moule char- 
mant et son expression légèrement ironique. Là, pendant sept mille ans, la 
variabilité de l'espèce n'avait pas eu de variation appréciable; ce sphinx, 
ligure de l'un des rois des premières dynasties, reproduisait les traits du 
jeune Égyptien; les dégradations, les mutilations de la pierre n'empêchaient 
pas d'y retrouver la fugitive nuance qui donne une expression au visage 
humain. La figure du sphinx dans son éternelle placidité, semble fixer la 
vision mystérieuse d'un passé plus ancien qu'elle encore, au delà de cet 
horizon qu'elle sondait déjà depuis des milliers d'années, au temps d'Abraham. 
Les hommes de bronze et d'ébène qui vivent le long du Nil, semblent appar- 
tenir à des races immuables. De Memphis à Silsileh, et même à Philoé, où 
repose Osiris, et jusqu'en Nubie, s'élève parfois le soir sur les rives du fieuve, 
dans le calme des nuits d'Orient, un chant plaintif de quelques notes mono- 
tones et tristes, phrase musicale d'une gracieuse langueur, se répétant au loin 
par intervalles. Ce chant semble évoquer le passé fantastique de l'Egypte, 
passé à jamais perdu, tandis que le tleuve immense et paisible s'écoule en 
silence, refiétant la splendeur d'un ciel empourpré, et que les grands déserts 
d'Afrique, montant de par delà l'horizon, viennent arrêter leurs incommensu- 
rables étendues au pied d'un sycomore, non loin du rivage. 

« £n résumé, la raison humaine ne peut nous apparaître comme le code du 
vrai absolu. Elle est fondée sur les axiomes, qui sont purement sentis, et sur 
les propositions extensives, lesquelles reposent sur l'expérience d'un univers 
donné; elle provient ainsi de l'arbitraire même. La raison pure est donc le 
code d'un certain arbitraire senti ou expérimenté, n'offrant par conséquent 
aucun caractère de nécessité, mais s'imposaut à nous. Quant au libre arbitre, 
il échappe de toutes manières à notre intelligence; il entraîne la notion du 
changement et par conséquent du temps, ce qui nous rend incapables de le 
connaître tel qu'il est. Enfin, si même notre vie entière était mécaniquemenl 
déterminée d'avance, nous pourrions être afièctés diversement de ces détermi- 
nations inévitables, et ce degré d'approbation ou de désapprobation, à lui seul, 
constituerait une existence morale analogue à une série de déterminations 
absolument libres. Mais c'est abusivement que la science de la dynamique 
intervient dans le rapport des forces avec l'élément inconnu de la sensibilité; 
le rôle de cette science est limité aux rapports des forces avec les masses, et 
n'atteint pas même la force pure, élément mystérieux dont les effets seuls nous 
parviennent. La détermination mécanique des matières n'est point la preuve 
de la détermination fatale de la vie, en sorte que rien ne prouve que nous ne 



— ;]io — 

puissions modifier le monde par notre volonté, c'est-à-dire par voie de réaction 
et sans faire varier la quantité totale des forces. L'erreur du dynanisme pro- 
vient de ce que les mécaniciens font des masses et des forces les deux seules 
entités de l'univers, tandis que le libre arbitre suppose nécessairement une 
entité nouvelle, celle de l'unie. Or. une entité nouvelle entraine forcément des 
propriétés distinctes, spéciales et essentielles, sur lesquelles la théorie ne 
peut rien décider à priori. » 

l/'ar la citation que nous venons d'en faire, on voit que ces études abstraites 
n'excluent pas la poésie, et que les forces ou les sensations sont susceptibles 
de modifier le monde, et, en effet, c'est la force qui mène le monde. Tout cède 
à sou impulsion souveraine. 

Si nous prenons le livre de M. Louis Bourdeau, les Forces de l'in- 
dustrie, nous nous rendrons un compte exact des progrès de la puissance 
humaine, une des forces créées peut-être parla divinité pour modifier les choses 
de ce monde. Par elle, l'inertie de la matière est contrainte à une continuelle 
activité. Les diverses sortes de phénomènes qui constituent l'ordre du monde 
sont l'effet des forces qui s'exercent dans son sein, et qui pourrait dire que la 
force créatrice n'a pas justement jeté les êtres sur notre planète pour la modi- 
fier à tel point de l'amener à la mort conmie paraît l'être notre pâle 
satellite. 

Mais écoutons M. Louis Bourdeau : 

« La gravitation, la chaleur, la lumière, l'électricité, l'affinité, la vie, intro- 
duisent dans les éléments des choses une agitation créatrice, les déplacent, 
les modifient, les organisent, et, pénétrant la masse entière, y. déterminent des 
transformations sans fin. L'univers est un atelier des puissances toujours en 
action. Rien ne se produit que par leur initiative et ne se soutient que par 
leur concours. Si leur œuvre était un seul moment suspendue, tout s"abimerait 
aussitôt dans le néant. 

Au milieu de ces forces qui travaillent sans relâche, les êtres appelés à vivre 
ne peuvent subsister que par d'incessants efforts. Hippocrate définit la vienne 
puissance laborieuse, en état de tension constante. L'être vivant doit lutter 
sans trêve, résister et conquérir. Il faut qu'il se procure les satisfactions 
nécessaires, empêche ce qui lui serait préjudiciable et tiie parti de ce qui est 
susceptible de lui servir. Les fiicultés, ses jouissances, sa durée sont en rap- 
port avec les moyens d'infiuence dont il disjjose, et sa vitalité se mesure sur 
sa latitude d'action. 

A raison du nombre et tic l'étendue de ses besoins, riiomme. plus que tuut 
autre anliuyl, était oliligé d'agir; mais ce pouvoir de diriger dans le sens de 



— 3H — 

ses intérêts une multitude de phénomènes, il ne le possédait pas à l'origine. 
Sa faiblesse et son imbécillité natives le réduisaient à une impuissance presque 
absolue. Toute compétition semblait impossible entre ses ressources déri- 
soires d'action et les forces irrésistibles que le monde déchaînait autour do 
lui. le plus souvent contre lui. Voyez-le dans sa nudité première et son affli- 
geante débilité : tout le blesse ou le menace, tout lui est obstacle ou péril. 
Sans armes pour attaquer et se défendre, il ne pourrait pas lutter à chances 
égales contre les grands animaux, dont la plupart l'emportent par la taille, la 
vigueur et les moyens d'agressions. Plus insurmontables encore, les forces 
brutes l'accablant avec une violence qu'il est incapable de vaincre ou d'éviter. 
La pesanteur le cloue au sol, rend sa marche pénible, s'oppose à tout déplace- 
ment lointain ou rapide et lui fait de son propre corps un fardeau. La moindre 
barrière l'arrête, la plus faible impulsion l'entraîne, la moins lourde masse 
l'écrase, le plus léger choc le brise. Non moins hostiles, les agents physiques 
semblent conjurés contre son bien-être. La chaleur le brûle ou l'étouffé, le froid 
le transit et le gèle, le soleil Téblouit. les ténèbres l'aveuglent, la fondre l'é- 
pouvante. 

Ainsi enlacé par le jeu de ses forces, l'homme s'agitait en vain sous leur 
despotisme comme un esclave enchaîné sous le fouet de son maître. Passif et 
désarmé, il était le plus misérable et le plus désarmé des êtres, parce qu'il se 
trouvait aux prises avec des exigences et des difficultés également infinies. 
Pressé de besoins qu'il ne savait comment satisfaire, accablé de maux dont il 
ignorait le remède, il n'avait, pour protéger son existence précaire, qirnn 
pouvoir d'action des plus restreints et la douteuse assistance du hasard. A 
toutes les forces dont la tyrannie pesait sur lui, à tous les agents qui se dis- 
putaient le droit de le faire souffrir, il ne pouvait opposer qu'une courte fuite 
et une résistance bien vite lassée. Dans ce duel acharné entre sa faiblesse et 
toutes les puissances de la nature, il devait combattre des adversaires à la fois 
innombrables et infatigables, aborder de front tous les obstacles, traverser 
tous les dangers, se résigner à d'incessantes défaites et acheter par d'effroya- 
bles efforts, au prix d'angoisses sans nom, une vie pleine de privations et de 
douleur. 

Telle fut, dans sa rigueur terrible, la condition initiale de l'homme. Cepen- 
dant cet être, si disgracié en apparence, avait reçu par privilège, comme gage 
de grandeur future, la raison, la plus puissante des forces, parce qu'elle est 
capable de ranger toutes les autres sous ses lois. Ce roseau, le plus faible qui 
soit au monde, était un roseau pensant. Or, l'être qui pense doit devenir tôt 
ou tard le maître des choses qui ne pensent pas. La clairvoyance, en effet. 



— 312 — 

.peut plus que la violeuce. parce qu'elle connaît sou but. dispose un plan, con- 
(,^erte des moyens d"action. profite des occurrences favorables, applique au 
mieux ses efforts et marche sans dévier à ses fins. Irrésistibles dans leur dé- 
cbainemeut, les forces de la nature sont aveugles dans leurs tendances et ne 
font qu'agir, tandis que nous raisonnons. Dès lors, si peu que nous ayons prise 
.sur elles, nous pouvons les <liriger, les plier à notre avantage, et, finalement, 
les dominer. L'iiomme observe, réfléchit, combine. Il cherche des biais et 
trouve des artifices. Empruntant à ses ennemis la force qui lui manque, il 
recrute parmi eux des auxiliaires, oppose avec art la nature à la nature et 
tourne contre elle les agents qu'elle tournait contre lui. Il arrive ainsi à la 
mettre dans son parti et, bientôt après, sous sa dépendance. Du moment où il 
est parvenu à la défaire et à l'asservir en détail, il intervient toujours plus ac- 
tivement dans la production des phénomènes, les gouverne à son profit et tire 
de cette ingérence des résultats d'une merveilleuse fécondité. 

Esquisser l'histoire des accroissements de puissance obtenus dans le cours 
des Ages, en nous bornant à considérer les forces sur lesquelles une sorte de 
main-mise a pu s'opérer et qui comportent des applications générales, savoir : 
les forces mouvantes et les forces physiques, c'est dire le génie humain, ce 
génie que l'homme, dans son orgueil, veut tenir aujourd'hui non pas d'un être 
supérieur à lui, mais des hasards qui font concentrer des forces vers un 
point. 

M. Louis Bourdeau est un savant, un esprit hautement philosophique et en 
plus un charmeur, quoique son style, ferme et précis, soit exempt des afféte- 
ries de certains écrivains pseudo - scientifiques, qui remplacent le savoir par 
la coloration du stvle et la recherche des mots. 



J'ai sous les yeux un ouvrage de M. ^faximilien Marie, répétiteur do méca- 
nique et examinateur d'admission à l'École polytechnique. Histoire, des 
sciences mathématiques et physiques. Cet ouvrage qui déjà forme cinq parties, 
cinq gros volumes imprimés avec le soin que l'on remarque dans les publi- 
cations de la maison Gauthier-Villars, est l'histoire de la filiation et des 
méthodes scientifiques. Eh bien, lorsque l'on parcourt cet immense travail 
n'ayant de commencement que dans la tradition et d'autre fin que l'infini, 
puisque le génie de l'homme n"apas encore de bornes assignées, on est terrifié 
de la puissance de l'observation. 

Chose curieuse, le progrès ne vient que de la souffrance, et lorsque les gens 
qui ne réfléchissent pas tendent le poing vers le ciel et maudissent Celui qui 



— 317 - 

salon lui sont réelloment comme s'ils dataient d'autrefois. Les personnes, les 
jours de jadis s'en sont allés. Et ce décor retrouvé là non dérangé ne s'explique 
pas. La tante a changé, elle parle de son mari mort comme d'un absent qui lui 
manque, elle fleure Tabandon. Mais le bel angora aux yeux pers git toujours 
en boule sur son coussin, Mazeppa sur la muraille est lié toujours à son cour- 
sier l'emportant par les forêts. Kien n'a varié dans cette pièce, et c'est cette 
immuabilité qui est incommodante. » 

Le livre de M. Francis Poictevin ne peut s'analyser ; on n'analyse pas des 
sensations, mais c'est un ouvrage qui a son mérite et surtout marquant un 
genre qui repose des choses déjà mille fois lues. 

Dois-je en dire autant des Scènes de la vie moderne, de M. A. de Bernard, 
parues sous ce titre : Les Ophidiennes, je ne le pense pas, et dans la douzaine 
(le récits que contient ce volume, je ne trouve qu'une diatribe contre le carac- 
tère serpentin de la femme, de certaines femmes, dois-je dire, car il est trop 
facile de chercher quelques terribles récits dans lesquels le sexe faible, — est-il 
bien faible? — joue un rôle odieux aussi bien en France que dans tous les 
I)ays du monde et de venir prouver que la femme est capable de toutes les 
vilenies. Malgré que l'auteur nous montre une Vanda Broninska, une Polo- 
naise faisant arrêter et envoyer en Sibérie son mari, pour s'en débarrasser, on 
pourrait écrire mille volumes avec d'autres histoires montrant le dévouement 
d'épouses méritant mieux ce titre. 

Certes, ces nouvelles sont bien écrites, mais elles prouvent tout au plus que 
l'homme, j'entends l'humanité, n'est pas parfaite. 

M°''= Emile Lévy (Paria Karigan) écrit d'une adorable façon, et ses récits 
sont toujours empreints de hauts sentiments, seulement je me permettrai de 
lui dire que son dernier volume, Just Lherménier présente une situation bien 
compliquée pour qu'elle soitadmisible.et, silesménagesdevaient toujoursavoir 
derrière eux un justicier comme Juste Lherménier, le divorce serait une super- 
fétation, d'autant plus que, dans l'espèce, Just Lherménier, qui est marié et a 
des enfants, devrait s'occuper de son ménage et non pas de celui de M"'« de La 
Haussoye. Ah! si cette femme était absolument pure, si un amour interdit à 
la femme mariée n'avait pas pris son âme, ou mème'si elle eût aimé Just Lher- 
ménier, peut-être aurait-on compris que celui-ci s'érigeât en vengeur et tuât 
le mari; mais dans les conditions où le drame se présente, la note me parait un 
peu forcée. 

Ah! ici, c'est encore plus fort! Le Mariage de Jules Lavernat est une de 
ces histoires que je me permets de qualifier de « faites à plaisir ». 



— :^I8 - 

Pour sanvpr riiDunour d'ime famille qir vont le rotour en 1^'rance (1(3 la mo- 
narchie légitime, — les choses se passaient vers 1873, — unjeune homme, Jules 
Lavernat, qui se destinait à entrer dans les ordres religieux, épouse une 
femme veuve et ayant profité de son veuvage pour prendre un amant qui. lui, 
n'est pas veuf du tout, mais bien en possession d'une épouse ayant elle-même 
un amant. — Ils vont bien ,n'est-ce pas, dans ce monde-là!... 

Or, la veuve est enceinte, Jules Lavernat se dévoue et devient le mari de 
cette femme nommée Ludovique, tille du marquis de Pleubian. 

Partant de cette donnée, M. Paul Gaulot a écrit une étude certainement des 
plus intéressantes sur ce ménage où le mari n'en e^t pas un et où la femme n"a 
pas le cœur de reconnaître, comme elle le devrait, le sacrifice de son pseudo- 
mari qui l'aimait depuis longtemps et ne se faisait religieux que par déses- 
poire de ne pouvoir la posséder. 

A lire ce roman, on croirait que l'auteur a voulu prouver que les légitimistes 
n'étaient que des gens débauchés et n'approchant pas de la vertu sévère des 
nouvelles couches. 

En somme. tr(''S bon style, étude curieuse, mais on sent trop le (( coup 
de patte ». 

Le volume de M. Albert Le Uoj, l'Argent de la femme, contient une thèse 
un peu risquée. 

« Quelle différence y a-t-il entre deux être libres, intelligents, sensibles, qui 
se sont volontairement unis?Ijes fautes de l'un et de l'autre viennent de la 
même cause; elles doivent être jugées à la même mesure. Quand l'un des deux 
peut violer impunément un contrat tel que le mariage, l'autre sera-t-il plus 
coupable en le violant à son tour? Des deux parts il y avait un serment, des 
deux parts il y a un parjure. Les liens étaient pareils : le crime est égal. » 

En théorie, la chose est soutenable, mais il y a de graves raisons que tout 
le monde comprend, faisant que la pratique de cette thèse serait des plus dan- 
gereuses. Il faut combattre l'adultère de quelque côté qu'il se présente; le 
pardon est chose louable, et c'est là surtout que la femme doit montrer les 
trésors de son indulgence, mais dans le roman de M. Albert Le Roy, la femme 
qui se venge de la conduite mauvaise de son mari en s'abandonnant aux bras 
d'un autre homme, offre un exemple déplorable que la morale ne peut nul- 
lement accepter. 

UxE Lune DE MIEL, par Aimé (Tiron, est-un roman beaucoup plus moral. Là, 



- :{|9 — 
l'ancienne maîtresse du mari veut reprendre son ;imnnt à la lomme légitime, 
mais toutes les manœuvres de celle-là à la poursuite dujeune ménage avortent. 
Voilà un bon livre, dont les péripéties, très vivement menées, intéressent 
le lecteur en ne lui laissant que de bonnes impressions. 

Le Baiser de ténèbres, par M. Mélandri, est un récit d'amours écrit sous 
forme de légende, dans lequel se trouvent réunis l'inattendu, la nouveauté des 
situations, une recherche passionnée de la couleur locale, tout cela écrit avec 
un talent remarquable et bien personnel. 

L'auteur de Lady Venus raconte la légende d'un orphelin, dont le père, 
pauvre diable, a été pendu par un seigneur de l'ancien temps. L'enfant jure 
devant le cadavre du supplicié de le venger d'une façon éclatante. L'intérêt va 
redoublant d'intensité de page en page, jusqu'à la dernière, où il atteint son 
point culminant. Ou peut dire que le livre se ferme sur l'un des plus étranges 
tableaux qui soient sortis de l'imagination des dramaturges. 

Luigi Loir, Quinsac, Uzès et A. Rivière en ont semé le texte de fort beaux 
dessins, qui feront d'autant plus apprécier ce volume des amateurs. 

On doit constater que M. Élie Berthet. l'un des derniers et des meilleurs 
représentants de l'ancienne école, n'a rien perdu des qualités qui ont fait de ses 
romans les délices de toute une génération de lecteurs épris d'un style aimable, 
d'une imagination féconde et d'un mouvement dramatique large et puissant. 

On peut dire, et c'est une louange que l'on ne peut guère distribuer en notre 
temps, que M. Élie Berthet a su se faire un nom sympathique à tous, sans 
que ses ouvrages dussent jamais leur succès à l'immortalité, mais simple- 
ment à l'intérêt du récit où le bon sens et la vraisemblance sont toujours scru- 
puleusement respectés. 

Son nouveau volume, la Femme du fou, est des plus dramatiques, et la folie 
de ce mari jaloux de sa femme, sans que celle-ci ait l'ombre d'un reproche à se 
faire, peint une situation fréquente à Paris comme ailleurs et qui amène, comme 
dans le volume dont nous parlons, des catastroplies épouvantables. 



Le roman de M. de (xastyne, le Roi des braves, est on ne peut plus drama- 
tique et repose sur une donnée qui offre au premier abord un semblant de vrai- 
semblance, quoiqu'il faille un certain effort pour l'accepter ; mais on sait que 
les romanciers populaires n'y regardent pas de plus près que leurs lecteins. 



— 320 — 

Le comte de Kerinor est riche, il a un enfant de cinq ans. qui est toute sa 
joie. Cet enfant disparaît aux Tuileries et ne peut être retrouvé. Evidemment 
André a été volé ; un seul homme y avait intérêt, c'est le frère du comte, 
Jean de Kermor; mais celui-ci est en Amérique, croit-on. 

Jean, que l'on pensait être bien loin, est revenu ; c'est lui, en effet, qui a en- 
levé l'enfant, et il se présente chez son frère, l'empoisonne, cache le cadavre 
dans un cabinet attenant àla cliamljre de Thùtel où le comte était descendu, se 
couche dans le lit du défunt et sonne. Grâce à la ressemblance qu'il a avec son 
frère, personne ne doute que ce ne soit le comte qui est là couché et se disant 
malade. Il demande un notaire fait un testament en faveur de lui-même, Jean 
Kermor; puis, une fois tout le monde parti, saute à bas du lit, y couche le ca- 
davre et disparait. L'enfant a été jeté à l'eau ; bref, Jean de Kermor hérite sans 
conteste. 

On devine ce qui arrive, et le châtiment pour se faire attendre n'en est pas 
moins terrible quand en sonne l'heure. 

Si l'on veut connaître les péripéties de ce drame émouvant, il faudra les 
suivre dans le volume, car elles sont tellement nombreuses, que le cadre de 
notre revue ne suffirait pas à les contenir. 



Quel est ce brillant cortège, cet attelage mené avec une désinvolture étrange 
et un charme fatal parfois, mais toujours accepté avec joie? C'est le char de 
NOS Séduisantes qui passe. Voici le gros financier gilet-en-cœurisant : là, 
voyez ce brillant officier ayant déserté l'autel de Mars pour sacrifier sur celui 
devenus. N'aperçois-je point un écrivain de liant mérite à côté de ce ministre 
dont le portefeuille chavire ? Oui, tout le monde les connaît, mais ils sont en si 
noble compagnie qu'ils ne baissent pas la tète : comtes, barons et chevaliers 
de tous les ordres, attachés d'ambassades, savants et jusqu'à ce petit abbé de 
cour, qui se cache derrière la forte carrure de l'épais'banquier, tous sont heu- 
reux d'être attelés au char des amours. Il y a bien parfois quelques accrocs, 
quelques dégringolades, voire même quelques trous à la lune, mais comment 
échapper au joug charmant de celles qui nous mènent, surtout quand celles 
qui tiennent les guides sont si gracieuses ! Oh ! ces jolies mains ne prennent 
ni fouet ni cravache, la laisse est de sourire et de caresses ; on est dompté sous 
de tendres baisers, l'on s'endort dans une douce confiance. On dit, mais le 
monde est si méchant, que les fleurs se changent parfois en lourdes chaînes, 
que les sourires sont perfides comme le chant des sirènes et que les cœurs se 



— 321 — 

brisent sur des rocs arides, (^uiiiiporte! on tend encore le cou au cliaines qui 
vous meurtrissent, on se laissera toujours prendre. 

Les voilà qui passent ces Parisiennes que l'on vient adorer du bout du monde, 
voici les tlâneuses, les politicomanes, les pieuses, les voyageuses, les prome- 
neuses, les dîneuses, les aventureuses, -- remarquez que je n'ai pas dit les 
aventurières. 

Avec quelle habileté cette aimable comtesse, qui signe du joli nom Ange Bé- 
nigne, peint cet enlacement, ce dressage auquel chacun doit se soumettre... 
Hop! hop! le cortège est passé, quelques écrasés sur le chemin: un de perdu, 
cent de retrouvés ! 

• — Eh ! pardieu ! il y a beau temps que la comtesse de Ghoiseul-Meuse, l'au- 
teur de Entre chien et loup, a peint ces mœurs légères que nous reprenons et 
dont elle écrivait les mystères, lorsque... jadis notre langue française n'avait 
pas jugé bienséant de monter son collet par-dessus les oreilles. Paris ou le 
PARADIS DES FEMMES, que vieut de réimprimer Kistemaeckers, montre bien 
qu'en tout temps les hommes ont fait des folies et que les femmes les y ont 
aidés avec transport. 

Ce volume quelque peu erotique est cependant écrit avec tact ; il n'y a là ni 
brutalité ni grossièreté. C'est l'écrit poli et raffiné du xviii" siècle, distingué, 
discret comme le décolleté élégant et gracieux de la femme du monde. 

Et, dans le môme genre, voici les Nouvelles amoureuses, de M. Charles 
Aubert. 

Cette dame, assise sur la branche d'un pommier, ouvre bien grand sou 
large gyentail pour qu'on ne la voie pas sourire, mais je suis certain qu'elle ne 
ferme pas les oreilles. 

Ces récits très légers et surexcitants sont encadrés de telle sorte qu'il est 
impossible de s'y méprendre et que celui qui achète le volume les contenant 
ne peut s'y tromper. 

Yoici encore le Livre des joyeusetés, du rablaisien Armand Silvestre, 
une provision de gaieté. 

L'auteur est assez connu et les éditions de ses ouvrages égrillards s'enlè- 
vent avec une telle rapidité, que nous n'avons pas besoin d'insister, si ce n'est 
pour féliciter, à côté de l'écrivain, le dessinateur qui a composé la couverture 
du volume. 

Mais revenons aux romans, et nous ne saurions mieux commeucer qu'en 



— -.vi-i — 

])arlaiit de ^I. Zola. Oh ! je n"ai rien de bien nouveau à vous présenter de cet 
auteur à succès, c'est, au contraire, du vieux neuf que j'ai là sous les yeux. 

Connaissez-vous un livre intitulé les Mystères de Marseille? C'est du 
Zola première manière, celle qui ne lui réussissait guère. Alors qu'en 1807 il 
n'y avait pas du pain chez lui tous les jours, il s'essayait dans le gros roman 
historique: mais il a changé son fusil d'épaule, et je ne crois pas me tromper 
en disant que le genre abandonnné par l'auteur de Xana ne lui aurait rapporté 
que peu de beurre à mettre sur son pain. 



Signalons deux ouvrages nouveaux dans les collections de la l'ErrrE IJi-' 
BLioTHÈQUE DE LA Fa^ulle, — LES BRAVES Gexs, par J, Girardin, dont l'éloge 
n'est plus à faire, et Raoul Daubry, par M"e Zénaïde Fleuriot, un écrivain 
de bonne compagnie, dont nous avons déjà beaucoup parlé depuis la fondation 
de notre Revue. 

Et lorsque nous aurons annoncé un volume de Jules Noriac, publié sous le 
titre étrange de l'une des nouvelles que contient ce livre : les Plumelrs 
d'oiseaux, nous en aurons fini avec les nouveautés. J'avoue que cette réunion 
d'articles de journaux un peu démodés n'ofïre qu'un intérêt assez rétrospectif, 
et que, par exemple, les détails de la confection du ballon captif des Tuileries 
ne sont bien placés là que pour faire des pages, et nous terminerions en di- 
sant : 

Du nouveau, s'il vous plait I 

Et voilà qu'on m'apporte un volume de MM. Edmond et Jules de Goncourt, 
intitulé : Ux premier Livre. — En 18... Eh bien, en dix-huit cents quoi? 

En vous donnant la préface du volume, vous allez savoir à (juoi vous en 
tenir; elle est de M. E. de (joncourt lui-même. 

' « Le \^^ décembre 1851, nous nous couchions, mon frère et moi, dans le 
bienheureux état d'esprit de jeunes auteurs attendant, pour le jour suivant, 
l'apparition de leur premier volume aux étalages des libraires, et même, assez 
avant dans la matinée du lendemain, nous rêvions d'éditions, d'éditions sans 
nombre..., quand, claquant les portes, entrait bruyamment dans ma chambre 
le coushi Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur 
poivre et sel, asthmatique et rageur. 

« N... de D..., c'est faitl soulflait-il. 



— 3:^3 - 

— Quoi! c'est fait? 

— Eli bien, le coui) d'État ! 

— Ah fichtre!... et notre roman, dont la mise ou vente doit avoir lieu au- 
jourd'hui. 

— Notre roman... un roman... la France se i"... pas mal des romans aujour- 
d'hui, mes gaillards! — et par un geste qui lui était habituel, croisant sa 
redingote sur le ventre comme on sangle un ceinturon, il prenait congé de 
nous et allait porter la triomphante nouvelle, du quartier Notre-Dame-de-Lo- 
rette au faubourg Saint-Germain, en tous les logis de sa connaissance, encore 
mal éveillés. » 

« Nous nous jetions à bas de nos lits, et bien vite nous étions dans la rue. 

« Dans la rue, aussitôt les yeux aux affiches, — et égoïstement, nous 
l'avouons, — au milieu de tout ce papier fraichement placardé, proclamant un 
changement de régime pour notre pays, nous cherchions « la nôtre d'affiche », 
l'annonce qui devait annoncer à Paris la publication d'Ex 18... et apprendre à 
la France et au monde les noms de deux hommes de lettres de plus : MM. Ed- 
ïïiond et Jules de Goncourt. 

« L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était ceci : Gerdès qui se 
trouvait à la fois, ô ironie ! Timprimeur de la Revue des Deux-Mondes et 
(\'En 18..., Gerdès, dont l'imprimerie avait été occupée par la troupe, hantée 
par l'idée qu'on pouvait prendre certaines phrases d'un chapitre politique du 
livre pour des allusions à l'événement du jour, et au fond tout plein de méfiance 
pour ce titre bizarre, incompréhensible, cabalistique, et dans lequel il crai- 
gnait qu'on ne vît un rappel dissimulé du 18 brumaire, Gerdès qui manquait 
d'héroïsme, avait de son propre mouvement jeté le paquet d'affiches au feu. 

a C'était vraiment de la malechance pour des auteurs de publier leur pre- 
mier volume, juste le jour d'un coup d'État, et nous en finies l'expérience en 
ces semaines cruelles, où toute l'attention du public esta la politique. 

& Et cependant nous eûmes une surprise. Le monde politique attendait cu- 
rieusement le feuilleton de .Janin. On croyait à une escarmouche de plume, à 
un feuilleton de combat des Débats sur n'importe quel thème, à un spirituel 
engagement de l'écrivain orléaniste avec le nouveau César. Par un hasard qui 
nous rendit bien heureux, le feuilleton de J. J. était consacré à En 18... spiri- 
tuellement battu et brouillé avec la Dinde truffée de M. Varin et les 
Crapacds immurtels de MM. Clairville et Dumanoir. 

« Jules Janin, parlant tout le temps de notre livre, nous fouettait avec de 
l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime et des paroles sérieuses et présentait 
notre jeunesse au public en l'excusant, en lui serrant la main : une critique 
à la fois très blagueuse et très paternelle. Il disait : 



— 324 — 

« Encore un mot, un mot sérieux, si je puis parler ici aux deux frères 
« MM. Edmond et Jules de Goncourt. Ils sont jeunes, ils sont hardis, ils ont 
« le feu sacré ; ils trouvent parfois des mots, des phrases, des accents ! Je les 
« loue et les blâme ! Ils perdent de gaité de cœur ! Ils abusent déjà, les mal- 
« heureux, des plus charmantes qualités de l'esprit! Us ne voient pas que ces 
« tristes excès les conduisent tout droit à l'abime, au néant ! A quoi bon les 
« excès de la forme qui ne rachète pas la moralité du fond. Que nous veulent 
« ces audaces stériles, et quel profit peuvent retirer de ces tentatives coupa- 
« blés deux jeunes gens que l'ardeur généreuse du travail et le zèle ardent de 
>< l'inspiration pourraient placer si haut ? Gomment ce défi cruel à leurs mai- 
« très! Gomment cette injure aux chefs-d'œuvre !... 

« ...Eh Dieu, il y a pourt:mt une page enchanteresse dans votre livre, une 
« certaine description du Bas-Meudon qu'on voudrait enlever de ces brous- 
« sailles, pour la placer dans un cadre à part, à côté d'un paysage de Jules 
« Dupré. » 

Mais, en dépit du feuilleton de Jules Janin, il se vendit tout juste soixante 
exemplaires du volume, et les auteurs firent un auto-da-fé du restant de l'édi- 
tion, ainsi que de leur espérance. Eh bien, ça ne leur a pas trop porté mal- 
heur, et l'éditeur belge qui a eu l'esprit de rééditer ce premier essai s'en tirera 
mieux que le pauvre Dumineray, Dieu ait son âme ! 

N'est-il pas curieux que M. Zola, comme MM. de Goncourt, les pères du 
naturalisme moderne, rééditent en même temps leur premier essai; mais com- 
bien l'impression est diflërente sur le lecteur. Le premier ouvrage de M. Zola, 
LES Mystères de Marseille, ce n'est pas du Zola, c'est tout ce que vous 
voudrez; mais il n'y a pas de marque, tandis que En 18... c'est du Goncourt, 
du vrai, du bon, du fou! Et, semblables à ces petits oiseaux tombés du nid 
qui s'essayent à gazouiller une chanson non apprise, mais intuitive, de même 
les jeunes de Goncourt épelaient déjà, il y atrente-trois ans, cette langue bien à 
eux, qui fait vivre, qui fait parler les choses, qui donne une âme aux objets. 
— Des mots! dira-t-on, non pas, mais bien, de la couleur! ~ Qu'il y ait abus, 
•empâtement, possible! ce qui n'empêche que c'est du Goncourt, comme je l'ai 
dit, c'est bien personnel. 

Alexandre Le Clère. 



Le clirecteur-gérant : H. Le Soudier. 



l.Ul'U. PALL BOCSHEZ, 5, U. DE LUC;E, ÏOCHc 



GHRONIQLTK 



Que fVesprit se dépense chaque jour dans les journaux et se trouve complè- 
tement perdu pour la génération qui nous suit! Que dis-je? Tous ces mots 
spirituels sortis de la bouche d'on ne sait qui, attribués à celui-ci ou à celui-là. 
que l'on se répète pendant toute une semaine et que l'on oubliele lendemain, ne 
dépassent même pas le cercle des lecteurs du journal qui les publie et seraient 
absolument ignorés si, de temps en temps, un homme n'arrivait, armé de longs 
ciseaux, et ne découpait, pour en faire collection, tous ces échos qui résument 
une page d'histoire, un type, une époque, et qui restent comme un vers d'une 
œuvre oubliée. 

L'homme aux ciseaux, c'est Charles Joliet, et son volume Mille nouvelles 
A LA MALX, tirées du Figaro, du Charivari^ de V lllusty'ation, de la Vie pari- 
sienne et autres journaux mondains, est bien l'écho de notre existence un peu à 
l'envers. Quel est l'auteur de ces phrases à l'emporte-piècc, qui peignent si 
bien nos mœurs? Un peu tout le monde. — Les échotiers Charles Joliet et 
d'autres n'ont qu'à polir et à présenter au public. 

Ah! si je voulais reproduire ici seulement les plus spirituelles, j'en aurais 
pour une longue chronique, mais j'aime mieux ne citer qu'un seul mot, parce 
que je crois qu'il peint dans toute « sa beauté » la bourgeoisie. 

« Un marchand de tableaux se présente chez un de nos peintres en renom 
pour acheter deux toiles qu'il venait d'achever. Vous voyez d'ici les person- 
nages : le maître roule ses pouces au coin du feu, indifférent à ce qui se passe 
autour de lui. Le marchand s'adresse à sa femme : 

« — Madame, je serais très heureux d'acquérir les deux tableaux dont j'ai 
entendu parler. 

« — Ah! Monsieur, c'est que je vous demanderai beaucoup d'argent. 

« — Je connais l'inestimable valeur de ces œuvres, et je suis prêt àde grands 
sacritices. 

« — Beaucoup d'argent, Monsieur, beaucoup d'argent... 

M — Si vous daigniez me fixer un chiffre... 

N°96. 



— 3:>6 — 

« — Trente mille francs, l'un dans l'autre. 

« — Je ne doute pas, Madame, que ces deux chefs-d'œuvre ne méritent un prix 
supérieur, et si je me permets une rétlexion respectueuse, c'est tout à fait au 
point de vue commercial. 

« — Je vous ai dit mon dernier mot; d'ailleurs j'en trouverai davantage 
quand mon mari sera mort. » 

Eh Lien, ce dernier membre de phrase est tellement vrai, il est sorti avec 
une telle candeur de la bouche de cette négociante, il est d'une telle vraisem- 
blance, que je suis certain qu'aucune des trois personnes présents n'a sursauté. 
Ne serait-il pas dommage que ces choses fussent perdues? 

Ma foi, tout cela me semble meilleur (jue bien des romans qui ne prou- 
vent absolument rien, si ce n'est que, pour les construire solidement, sans 
employer le gros drame ou sans peindre des débauches de mœurs tout en 
étant attachant, il faut un joli talent. 

Cette quinzaine a commencé par le deux centième anniversaire de la mort de 
Corneille. --- Peut-être serait-il plus logique de célébrerla naissance des grands 
hommes que leur mort. — Rouen a bien fait les choses, Dieu seul a été inclé- 
ment en lâchant toutes les cataractes de son ciel, ce qui n'est pas bien pour 
un homme qui a traduit en vers français des ouvrages comme Vlmitntion de 
Jésus-Christ, etc., mais il faut dire que nulle part on ne voyait rappeler les 
œuvres absolument religieuses de Corneille. Si les discours ont été générale- 
ment assez ternes, on doit sans doute l'attribuer à l'influence du triste temps 
qu'il a fait. Plutôt que de recommander leur lecture, j'aimerais mieux engager 
chacun à lire les strophes de M. Sully-Prudhomme à Corneille, se terminant 
ainsi : 

« Vois la pompe qu'un peuple eu ton honneur étale 
Pour rendre, à son appel, ton réveil triomphant! 
Ressuscite et reçois dans ta ville natale 
L'hommage de la France à son sublime enfant ! » 

Ah! que M. Mounet-SuUy, de sa voix puissante, a bien récité ce morceau! 

Dans les SouvExms d'un vieux curriQUE, lisez : A. de Pontmartin, je trouve 
une étude sur la Joie de vivre de M. Zola. Je me suis rencontré comme fond 
dans ce que j'ai dit de ce volume avec l'éminent critique de la Gazette de 
France, mais comme je n'ai pas la prétention d'écrire avec le même talent, je 
me permets de me servir d'une page de chronique littéraire de M. de Pontmar- 
tin pour terminer la mienne. 

« Le fond du livre, la Joie de viore est si- honnête, (pi'à l'aide d'un échenil- 



— 327 — 

lage, on se chargerait aisément de le narrer à de pndiques pensionnaires. Il y 
a des pages où il ne manque qu'un couple de serins dans une cage et des tour- 
terelles empaillées sur la cheminée. Et, à côté, sans lien visible avec le récit, 
sans autre nécessité que celle de soutenir une lamentable gageure et de se com- 
promettre pour ne pas se démettre, des détails tels que, malgré les états de 
service du journal qui a la primeur de ce roman, je me demande s'il a osé le 
publier intact, tel que je le trouve dans le volume. 8i oui, on a le cœur serré 
en songeant ce qu'a dû souffrir, à cette lecture, le catholique, le chevaleresque, 
l'absolutiste M. Barbey d'Aurevilly, qui partage avec M. Zola l'honneur d'être 
une des étoiles de ce même journal. 

« On comprend, tout eu gémissant, qu'un romancier à la mode, à gros tirages, 
sûr des complaisantes connivences de ses lecteurs et de ses lectrices, se laisse 
entrainer à des scènes passionnées jusqu'à la licence, sensuelles jusqu'à l'indé- 
cence. Diderot, Laclos, Grébillon fils, Louvet, Casanova, de Seingalt, ne pro- 
cédaient pas autrement. Il n'y a rien de changé dans une littérature qui se 
décompose, dans une société qui ne cesse de conspirer contre elle-même; il n'y 
a qu'un mauvais livre de plus. Mais, si le succès de cette espèce de livres doit 
se préjuger d'après l'attrait de certaines peintures excitantes pour un public 
dépravé, gâté et blasé, c'est à M. Zola que j'en appelle. Qu'il choisisse dans le 
tas. Qu'il prenne au hasard une patricienne déclassée, une demi-mondaine, 
une chanteuse de café-concert, une institutrice laïque, une curieuse à outrance, 
une meunière des moulins par-dessus lesquels on jette ses bonnets, un viveur 
à tous crins, un dilettante du vice plus ou moins élégant, un Lovelace de haut 
ou de bas étage, un adolescent enfiévré d'imaginations erotiques, un casseur 
de toutes les assiettes et de toutes les vitres de l'antique morale, un amateur 
enragé du fumet, du faisandé et du pimenté, etc., etc., quel attrait cette élite 
en sens inverse pourra-t-elle trouverdans des tableaux où s'étalent sans voiles 
non pas toutes les beautés, mais toutes les laideurs, toutes les infirmités, 
toutes les plaies saignantes ou purulentes de notre misérable humanité? » 

Et j'ajoute : 

Que M. Zola peigne les laideurs morales de cette humanité dont parle M, de 
Pontmartih, on pourrait le regretter ; mais enfin, il croit, dit-on, qu'en les 
montrant il les fait détester, et qu'alors il serait dans son rôle de romancier, 
mais les plaies physiques, sont autre chose, elles ne font pas partie du do- 
maine de la librairie romantique, mais bien de celui de la librairie médicale. 

Gaston d'Hailly. 



— 328 



REVUE DE LA QUINZAINE 



ANALYSES ET EXTRAITS 



Il est certaines idées reçues desquelles il est bien difficile de s'affranchir, et 
lorsqu'il vous tombe sous les yeux un volume combattant les principes géné- 
ralement admis, on est bien près de fermer le livre et de s"écrier : absurde! 

A mon avis, cette manière de trancher la question a du bon pour celui qui 
l'emploie, puisqu'elle lui évite la peine de réfléchir. Le paysan qui, le soir, voit 
le soleil disparaître à l'horizon dit : « qu'il se couche, » comme le lendemain 
il pensera « qu'il se lève » sans se préoccuper beaucoup du lit dans lequel 
l'astre va se reposer et dont, radieux, il sort le matin. 

Faire comprendre à cet homme que les mondes ne se reposent pas, c'est 
froisser ses sentiments et si vous lui dites que le soleil disparait à l'horizon, 
cela ne le satisfait pas, il vous tourne le dos : « Il m'ennuie, ce monsieur avec 
ses idées et ces mots! » — Ce que fait le paysan, chacun est tout disposé à le 
répéter et à se dire : a A quoi bon se casser la tète pour des choses que nous 
ne pouvons pas changer. » 

Cependant, à rencontre des gens qui aiment à se reposer dans le « convenu », 
il en est d'autres qui se plaisent à comparer les pensées nouvellement écloses 
dans les esprits consciencieux avec celles de la tradition écrite dans les livres 
les plus respectables de l'antiquité. Pour ceux-là, je voudrais signaler un 
ouvrage signé Clémence Badère et qui on est à sa sixième édition. — La 

VÉRITÉ SUR LE GhRIST. — La CllÉATION ET SES MYSTÈRES DÉVOILÉS. — L'A.MOUR 
AUX PREMIERS SIÈCLES. 

J'estime que M'^e Clémence Badère aura bien quelque peine à conrertir 
nombre de ses lecteurs à sesidées; il faut dire, du reste, qu'il en est ainsi pour 
tous ceux qui prêchent une religion nouvelle ; mais, comme ce qu'écrit cet au- 
teur est le résultat de méditations exprimées sincèrement, nous devons en 
prendre note, les étudier et en faire notre profit s'il y a lieu. 

Tout d'abord, l'auteur remonte à l'origine de l'humanité. 

« Les premiers hommes, dit M™^ Clémence Badère, Adam et Eve et leurs 



— 329 — 

contemporains, — remarquez qu'elle no dit pas leurs descendants, — Adam et 
Eve et leurs contemporains étaient impérissables, 

« N'émanant que de Dieu seul, auteur du bien, héréditaire de quelques-unes 
de ses perfections, vivifiés par lui, ils avaient dans leur sang l'essence pre- 
mière, divine, qui en faisait toute la pureté. 

« Ce sang, légué par lui, leur donnait pour toujours la sérénité d'esprit et 
par conséquent une santé inaltérable. 

« La nature avait fait le corps, et dans ce corps, Yintelligence ou Etre su- 
prême avait mis une belle âme. 

« Il leur avait donné tous les plus nobles sentiments qu'il est susceptible de 
donner par sa puissance, par des vertus exceptionnelles qui le font Dieu. 

« Ces dons apportés par lui, nature inclesiructive, devaient entretenir en eux 
le sentiment du bien et leur procurer une vie douce, exempte de maux, et peut- 
être éternelle, oui, éternelle. •> 

« Les vertus entretiennent l'existence. Tout homme sensé doit croire à la 
vertu: celui qui la nie est sans profondeur d'esprit, il n'a que l'écorce. 

« Je pense que cette terre de délices exista pendant quelque temps, ne fût-ce 
qu'un siècle ou deux, comme elle existe peut-être encore sur d'autres par • 
ties du globe ignorées de nous. » 

Cette dernière hypothèse est peut-être un peu risquée, car généralement les 
nouvelles terres que l'on découvre, et elles sont rares, celles qui n'ont pas été ex- 
plorées, — ces nouvelles terres, dis-je, ne recèlent guère d'habitants rappelant, 
même de bien loin, les hommes ayant dans leur sang l'essence première divine, 
mais, passons : M'"'' Clémence Badère pense que Dieu n'avait pas créé un seul 
homme, mais bien que s'il a formé l'homme et la femme, il pouvait en former 
mille. 

« La nature n'a pas fait qu'une montagne, qu'un fleuve, qu'une mer, et tou- 
tes ces choses ne se reproduisent point par elles-mêmes. 

« Ce qui prouve qu'elle a fait plusieurs couples au début, c'est qu'il y a des 
hommes de différents types, de difiérentes couleurs. 

« Si Adam et Eve étaient blancs, ils ne pouvaient pourtant pas produire des 
noirs, ni des jaunes, ni des rouges. Le croisement des races y est pour beau- " 
coup, sans doute, mais pas à ce point. 

« Il n'est pas donné à l'homme de connaître tous les secrets de la nature ; 
cependant nous pensons qu'elle en a fait plusieurs dans le même endroit, ou 
à peu de distance, pour qu'ils pussent se rencontrer et se civiliser. » 

Ici il me paraît étrange que des créatures parfaites eussent eu besoin d'être 
civilisées par le contact de leurs semblables; mais cependant, selon la théorie 



— 330 — 

de l'auteur, si Dieu les avait douées de vertus, et s'il leur avait donné l'intel- 
ligence de plus qu'aux animaux, c'était pour que, supérieures à eux, ils vain- 
quissent le principe du mal, qui devait tôt ou tard se faire jour dans la création 
et les perdre par le désir des sens. 

« Encore une fois, il fallait laisser faire la nature, qui alors était divine, et 
elle aurait fait un monde parfait. 

« La terre eût été moins peuplée, ce n'en serait pas plus mal; cependant, en 
considérant qu'on ne devait pas mourir ou vivre des milliers de siècles, elle le 
serait peut-être plus qu'on ne le pense. 

« La nature travaille lentement, mais qu'importe, si les créatures en petit 
nombre eussent été parfaitement heureuses ! 

« Qu'importe que deux ou trois couples n'apparussent que tous les cent ans, 
si ces couples devaient posséder le vrai l)onlieur et la vie éternelle ! 

« Qu'est-ce qu'un siècle auprès de l'infini! Aux yeux même d'un immortel, 
c'est comme une année parmi nous. 

((Plus on engendre, plus ilen meurt. Tandis que Dieu n'en aurait créé que tout 
juste ce qu'il faut pour être heureux et non pour se gêner les uns les autres. » 

Donc, M'"'^ Clémence Badère pense que l'homme et la femme avaient été 
créés pour s'aimer d'un amour spirituel et qu'ils ont perdu le bonheur pour 
avoir procréé eux-mêmes au lieu de laisser agir la nature. 

Partant de là, elle croit que parmi les hommes, les vrais fils de Dieu n'ont pas 
eu les mêmes entraînements et qu'un certain nombre, restés chastes, demeu- 
raient toujours en un lieu de délices. L'un d'eux, le Christ, voyant le malheur 
des hommes tombés, est venu au milieu d'eux leur prêcher la chasteté, leur 
disant de laisser éteindre peu à peu la race. 

Il faut lire en entier ce livre étrange, écrit de bonne foi cependant, pour com- 
prendre la théorie de l'auteur ; et d'ailleurs nous ne pouvons nous étendre 
comme nous le voudrions sur certaines parties qui sont du domaine physiolo- 
gique et qu'une revue littéraire seulement ne peut traiter avec ses coudées 
franches : mais nos lecteurs doivent deviner ce que nous pensons de cette 
théorie de la chasteté complète chez des êtres qui parais sent formés pour la 
reproduction. 

Je préfère de beaucoup donner ici l'étude de mœurs qui forme l'un des cha- 
pitres de cet ouvrage, tellement chaste, qu'il me semble immoral. Cette étude : 
Du caractère des Françaises et de leur soi-disant coquetterie morale^ est une 
défense vigoureuse contre les attaques dont les femmes sont l'objet dans un 
grand nombre de romans. 

« Il est des auteurs qui récriminent beaucoup sur le caractère de certaines 
femmes et surtout sur leur coquetterie et leur orgueil. 



— 331 — 

« Ils aflirment qu'il est des femmes, que le fait même n'est pas rare, qui pro- 
voquent un homme, entretiennent son amour par coquetterie, pour le repousser 
ensuite et avoir le cruel plaisir de le faire souffrir, et tout cela par vanité. 

« Pour la satisfaction de montrer à la société qu'elles ont inspiré une passion 
assez forte, pour voir mourir à leurs pieds celui qu'elles ont su captiver. 

« Dire que ce fait n'est pas rare, c'est bien exagéré. S'il en existe, on doit, au 
contraire, les ranger dans les exceptions, et non dans la généralité. 

« On ne peut être fixé sur le caractère de la femme proprement dit par 
l'exemple d'une semblable créature, qui ne serait eu réalité qu'un monstre de 
méchanceté. 

« Ce genre de femmes ne pourrait être comparé qu'à un autre tout opposé, à 
celle atteinte d'hystérie, passion, chez un très petit nombre, qui va quelque- 
fois jusqu'à la folie, 

« Cette coquette dont nous venons de parler ne pourrait être également 
qu'une personne atteinte d'une autre monomanie toute différente. 

« La femme est coquette par nature et rarement par calcul ; elle est presque 
toujours inconsciente de ses actions à cet égard, 

a Ce que ces auteurs prennent pour de la coquetterie a plutôt une autre cause. 

« S'ils réfléchissaient sur la situation de la femme, sur le rôle qui lui est échu, 
ils conviendraient qu'elle a un compte très sévère à rendre à la société, qui lui 
fait un crime d'être à un autre qu'à son mari. 

« Si la jeune fille ou la jeune veuve répond à l'amour d'un homme, c'est éga- 
lement pour elle le déshonneur. 

« Cependant, la femme généralement a besoin d'aimer, mais elle s'attache 
plus par le cœur que par les sens. 

« Et tout en travaillant à sa broderie ou à sa tapisserie, elle rêve ou elle 
s'ennuie, il faut que son esprit soit occupé. 

« Pleine d'illusions, elle désire l'amour pour remplir le vide de son caeur ; 
mais ayant des principes dont elle ne peut s'écarter, elle soupire et s'attriste. 

« Si elle est mariée et que son mari la laisse seule, s'il a d'autres inclina- 
tions, c'est encore plus malheureux, elle s'ennuie comme la jeune fille, elle 
désire aimer et être aimée. 

« Cette femme, vous avez occasion de la rencontrer plusieurs fois dans le 
monde, et elle vous plaît. 

« Elle parait heureuse elle-même de l'attention que vous lui portez, elle ré- 
pond à vos regards par des regards qui vous semblent bien tendres. Cepen- 
dant elle refuse d'aller plus loin, alors vous la trouvez très blâmable d'avoir 
encourasfé votre amour. 



— 332 - 

«Et pourtant, qui vous dit qu'elle ne souffre pas plus que vous-même d'être 
obligée de refouler dans son cunir un seutinienl que ses principes et la mo- 
rale lui défendent :' 

« 8i elle a un cœur pour aimer, elle a aussi dos causes pour refuser. Des 
scrupules la retiennent, il y a enfin de graves inconvénients pour elle. Une 
femme qui manque à ses devoirs peut f;iire le malheur de toute sa vie, et si 
elle succombe un jour, elle peut le regretter le lendemain. 

« Puisque Tliomme est si supérieur à elle pour la fermeté du caractère, que 
ne sait-il alors vaincre ses penchants? 

«Mais c'est souvent le contraire ; ainsi, cet orgueil en amour qu'on attribue 
à la femme appartient plus généralement à l'homme, par la raison qu'il n'a 
pas, lui, un compte bien sévère à rendre à la société de sa conduite à cet égard. 

a II cherche à remporter une victoire môme sur celle pour laquelle il n'é- 
prouve qu'un caprice, sans se préoccuper de ce que cette femme peut soulfrir 
de sa légèreté. 

« En dépit des lois, en dépit des malheurs qu'il peut attirer sur sa tète, il 
veut triompher quand même par vanité et pour avoir un sujet de plus à ajou- 
ter à sa collection. 

« Et quelquefois il aime l'amour sans pudeur. 

« Beaucoup, s'ils veulent en convenir, se reconnaîtront dans cette étude. 
Mais revenons au caractère de la femme, à celle dont nous parlions tout à 
l'heure. 

« 11 vous a semblé qu'elle vous a remarqué, parce que son regard aimant 
vous a suivi un instant dans la foule, il vous charme et vous attire. 

« Cependant, cette femme est vertueuse et ses mœurs sont irréprochables. 
iSesyeux sont beaux, son regard est sympathique. C'est la nature qui l'a faite 
ainsi, elle n'est pas responsable de ce que la nature a mis en elle. 

« L'attrait de votre personne, votre regard lui-même a peut-être attiré le 
sien, mais elle vous a regardé sans faux calcul de sa part. 

« Que n'avez-vouS; en cette circonstance, la sagesse de vous dire ceci : — 
Cette femme plait, et si son regard charme et attire, c'est que ce regard est 
charmant : elle ne peut pourtant pas se crever les yeux pour ne pas être ac- 
cusée de parjure à votre égard ? » 

Bref, M'"c Clémence Badère cherche à démontrer que riiomnie, étant plus 
fort que la femme, ou du moins le disant, c'est toujours lui le coupable tandis 
quec'est la femme qui est punie. Ne vaudrait-il pas mieux, ajoute-t-elle, se 
modeler sur le Dante, siii- Pétrar([ue. sur ceux qui ont aimé sans posséder? 

Il i'aiil liiic grande force dVinie à la rcuiiue pour résister à celui qir(dle 



aime, l'auteur recoinmaude vivement aux hommes d'être assez. sn,ues pour ne 
la point faire dévier. 

Ceci peut être très moral, mais n'est absolument qu'un vigoureux coup 
d'épée dans l'eau. C'est la femme, la femme seule, qui doit se garder, et dans 
un volume qui vient de paraître et dont je trouve l'occasion de parler ici, 
Mariée, par MM. Jean Goyal et Paul Verdun, on rencontre un caractère de 
femme comme je voudrais en trouver souvent dans li'S romans. 

Une jeune personne, Cécile, a aimé un jeune homme, Michel. Ils se sont juré 
un éternel amour au moment où celui-ci partait à la recherche de la fortune 
qui lui manque et qui le sépare de Cécile, dont les parents exigent pour 
gendre un homme ayant une solide position. Quelques années après, Michel 
revient, il est riche, mais Cécile est mariée. 

Il emploie tous les moyens pour détourner celle-ci de la ligne droite ; mais, 
({uoique son mari ait une conduite irrégulière, et malgré les sentiments qui la 
porteraient à rechercher l'amour de Michel, elle ne connaît que son devoir et 
reste vertueuse dans son mulheur. 

Voilà certainement un volume que l'on pourrait recommander en lecture 
aux femmes un peu légères, trop disposées peut-être à se laisser entraîner ; 
malheureusement les auteurs ont cédé au désir de montrer les femmes sous 
trop de côtés à la fois. Le rôle de Rhéa, je n'ai rien à en dire; il est possible 
que Michel soit tombé sur une maîtresse qui l'aimât véritablement, trop 
même, car elle se cramponne d'une façon qui rabaisse un peu son caractère 
singulier, cependant admissible; mais ce qui choquera tout le monde, c'est un 
certain tableau lors de l'inauguration de l'hùtel de Michel, et qui rappelle un 
roman tout à fait malpropre de M. Adolphe Belot. 

Pour en revenir à l'étude de M""^ Badère sur la coquetterie des femmes, il 
est remarquable que dans chaque phase de ce travail, il y atout ce qu'il faut 
pour construire un roman. Nous avons pu rattacher Maiuee à notre compte 
rendu de l'ouvrage de M">« Badère, nous pourrions y rattacher tous les romans 
ou à peu près. 

« En définitive, pourquoi l'homme n'aurait-il pas, de son côté, la pudeur, le 
mépris du mal, et ne se défendrait-il pas contre la séduction? » 

Ne pourrait-on pas placer cette juste observation en tète du très intéressant 
volume de M. Jules DemoUiens, Caboïixe. 

Voilà un jeune homme, Contran de Trailles, né dans une famille des plus 
honorables, et qui, à première vue, s'éprend d'une actrice, Edith. Il quitte ses 
parents, ses amis, avilit son nom sur les tréteaux, et tout cela pour enlever la 
maîtresse d'un pitre, vivre aux crochets de cette femme et se faire bafouer 
partout le monde. * 



— 33 i — 

(Juel est le coupable? Bien certaiuoiiient ce n'est i)as ÉUth ; elle eût aimé 
Contran de ïrailles, elle l'aimait vérilal)lement, mais l'amour chez une femme 
ne résiste pas à l'avilissement de l'iiomme. 

Cabotine, enfant perdue par les mauvais exemples, par la brutalité de l'en- 
tourage dans lequel elle a vécu, n'a connu autour d'elle que de misérables 
histrions vivant un peu à l'aventure et sans idées morales bien définies. Est-il 
étonnant que, du jour où elle se sent aimée d'un homme beau, noble, d'un tout 
autre monde que celui avec lequel elle a vécu jusque-là, elle lui demande plus 
qu'aux autres. Tant pis pour lui s'il s'abaisse au-dessous de sa maîtresse, il 
eût dû maintenir sa supériorité. Il soufïre, je ne le plains pas : il a mérité son 
sort. 

Le roman de M'^i<= Louise Gérald, la Maison Giniel, est une étude parfaite 
des qualités perfides que possèdent certaines femmes lorsque, à tout prix, 
elles veulent se créer une position qui corresponde à leur ambition. Elles se 
rient des serments, elles écrasent sans pitié le cœur de ceux qui les aiment, 
elles s'abaissent honteusement devant l'homme qui repousse leurs avances. 

A côté de cette femme perfide, l'auteur a placé des figures angéliques, des 
cœurs généreux qui contrebalancent l'impression fâcheuse que laisse au lec- 
teur le caractère du principal personnage. Les péripéties dramatiques se dérou- 
lent rapides, serrées, attachantes, et oifrent une lecture saine, une moralité 
parfaite. 

On peut en dire autant des Mauvais jours, par M. François Vilars. C'est le 
récit de l'existence travailleuse de quatre jeunes filles que des revers de for- 
tune ont obligées de se servir elles-mêmes et de trouver le moyen d'employer 
leurs capacités, leur instruction et leur volonté à former une sorte de fonds 
commun qui leur permet de vivre économiquement, mais relativement heu- 
reuses, puisqu'elles peuvent encore faire quelque bien. 

Il ne faut pas croire que ces romans moraux ne soient pas amusants, au con- 
triiire ; il y a. par exemple, dans celui-ci un certain capitaine retraité, le capi- 
taine Allevart. qui est bien l'homme le plus « débrouillard » que l'on puisse 
rencontrer, et avec un ami comme celui-là, les plus mauvais jours se chan- 
gent en heures fort agréables. 

Le Giièxe de Blatchmardean est un roman de Miss Braddon, roman tra- 
duit par Hephell. Il s'agit d'un assassinat mystérieu:^,qui a mis en grand émoi 
un district de l'Angleterre et dont on n'a jamais pu connaître l'auteur. L'atfaire 



-- 33o — 

et lit oubliée, lorsque, vingtans après, un homme, un vagabond, vient s'accuser 
du meurtre, et justement auprès de celui qui est le véritable meurtrier. 

Ce roman à la manière anglaise ofire des études de caractères dans lesquels 
.Miss Braddon excelle, mais il présente de bien étranges particularités. 

Sous prétexte d'un roman d'amour très finement écrit, l'auteur de Signe 
Meltroe, m. Philippe Daryl, prend texte pour peindre les mœurs allemandes 
sous des couleurs ([\n ne sont pas à l'avantage de cette nation. Si M. Daryl a 
choisi rhéroïne de son récit, 'Signe Meltroe, parmi les filles du Danemark, 
c'est encore a pour augmenter la répulsion que lui inspire la grossièreté et la 
duplicité de ce peuple qui aspire à devenir le premier du monde, non pas 
parmi les plus civilisés, mais bien parmi les plus puissants ». 

C'est donc à titre de document que nous devons appeler l'attention de nos 
lecteurs sur ce volume, sans cependant pouvoir affirmer que certains détails 
ne sont pas empreints d'un peu d'exagération et de parti pris de dénigrement. 
Du reste, lorsque, dans une autre parlie de ce numéro, on vous parlera d'un 
volume, la France dans L'extrême Orient, vous verrez qu'à l'étranger on ne 
se gène guère pour nous traiter aussi de la belle faron. 



Et maintenant je ne saurais trop recommander aux lecteurs de romans 
dramatiques, la. Princesse, par M. Armand Lapointe. 

Les péripéties de l'action, des plus mouvementées, se déroulent aux Indes, en 
Russie et à Paris. Là, dans un drnme poignant, l'auteur met en scène tout ce 
monde cosmopolite, qui fait grand bruit dans la capitale, et dont les apparences 
de richesse sont si souvent trompeuse. Dès les premières pages, on assassine 
les gens, on viole les filles et toutes ces choses émouvantes se continuent 
jusqu'à la fin de la troisième partie. Ah! elle va bien, la fille du Rajah ! Avec 
une gaillarde comme celle-là, il n'y a pas de demi-mesures 1 aussi les lecteurs 
en auront-ils pour leur argent s'ils sont avides de ce genre de sensations... 
littéraires. 

Lucifer, par l'auteur de VAbhé Tigrane, un livre à succès, est un volume 
destiné, par son importance, à produire un grand retentissement. M. Fer- 
nand Fabre a relaté en termes mesurés la lutte que le principal personnage 
du roman, simple prêtre d'abord, ensuite évoque, soutient contre les congré- 
gations. 



— 336 — 

Comme œuvre littéraire, nous u"avonsqu'à féliciter l'auteur ; mais, pour ce 
qui est du fond de l'ouvrage, il faudrait lire une contrepartie pour être bien 
lixé sur sa valeur Nous savons que les congrégations sont, en ce moment, le 
bouc émissaire sur lequel chacun tombe à plaisire. Je n'ai pas mission de les 
défendre, mais je me permets de faire cette simple réflexion, qu'un prêtre 
n'est pas obligé de garder sa soutane et, qu'en tout cas, rien ne le force à accep- 
ter l'épiscopat. 

L'abbé Jourticr, à mon sens, est un orgueilleux, qui ne possède aucune des 
qualités du prêtre : l'esprit de sacritice et d'al)uégation. Quant à son suicide, 
c'est de la haute fantaisie. 

Gaston d'Hailly. 



- 337 - 



HISTOIRE— GÉOGRAPHIE — VOYAGES 



Nous lisons si peu ici les journaux et surtout les livres anglais, que nous 
ne pouvons nous faire une idée des déchaînements d'opinion qui se font 
contre notre manière d'agir dans les questions coloniales. Suivant les écrivains 
de l'Angleterre, il n'y a pires gens que nous, et les pirates des temps passés 
étaient de petits saints-Jean auprès des Français. 

On vient de traduire un ouvrage de M. C. B. Norman, le Toxkin ou la. 
Frange dans l'extrême Orient, et nous profiterons de la pénurie de volumes 
qui se fait encore sentir, pour citer tout un chapitre de la prose atrabilaire de 
ce M. Norman, ancien capitaine de l'état-major du Bengale et du 90' d'in- 
fanterie. 

« La prospérité de l'Angleterre est si étroitement liée à la sécurité et au dé- 
veloppement de ses possessions lointaines, et les ramifications de son système 
colonial sont si compliquées et si étendues, que tout agissement, de la part 
d'une puissance étrangère, pour donner de l'extension à ses colonies, est, au 
point de vue politique comme au point de vue commercial, une question de la 
plus haute importance pour tous les Anglais. Au point de vue politique : si 
une guerre éclatait, nous pourrions craindre pour plusieurs de nos colonies, 
non pas un danger immédiat, mais au moins de très graves complications ; la 
présenced'étiblissementsmilitairesétrangersdans leur voisinage nécessiterait 
un trop grand déplacement de nos forces, qui sont loin d'être troj) nombreuses 
pour protéger l'empire britanuique avec efficacité. Au point de vue commercial: 
l'annexion de nouveaux territoires par les puissances européennes décentrali- 
serait les affaires au profit de nouveaux marchés. Tant que, il est vrai, le mo- 
nopole des transports sera confié au pavillon anglais, l'Angleterre n'aura à cet 
égard que peu à souffrir matériellement: cependant toute nouvelle colonie que 
fonde une nation rivale implique une certaine perte pour nous. 

« Aussi, quand nous voyous une puissance étendre ses frontières par des 
moyens qui ressemblent fort à l'agression ; quand cette agression tend à ab- 
sorber de petits États qui étaient favorablement disposés à notre égard, et à éta- 
blir des dépôts militaires et des arsenaux maritimes dans des proportions qu^ 
menacent la sécurité de nos principaux centres commerciaux, quand eufiu on 



— 338 — 

dit ouvertement que cette agression a pour ])ut exprès de ruiner le commerce 
anglais, les choses prennent quelque importance, non seulement pour nos ca- 
binets diplomatiques, mais pour nos chambres de commerce; et l'on doit alors 
s'inquiéter de savoir s'il est compatible avec notre honneur national et avec 
notre sécurité de fermer les yeux sur les conquêtes que la France semble vou- 
loir faire dans l'extrême Orient. 

« Vn des traits du caractère français se révèle dans le sentiment de jalousie 
que lui inspire la suprématie commerciale de l'Angleterre. Depuis près d'un 
siècle, les différents gouvernements qui se sont succédé en France se sont 
efforcés, dans la paix comme dans la guerre, de porter préjudice au commerce 
anglais ; on nous traite de boutiquiers; mais les Français se sont montrés 
non moins anxieux de ruiner nos boutiques que d'accaparer nos douanes. 

« La destruction du commerce anglais est l'idée que l'on retrouve dans 
toutes les guerres de la Révolution et de l'Empire. Anvers devenu port fran- 
çais, devait causer la chute de Londres en tant que métropole du monde ; l'on 
fit des efforts héroïques pour tenter de faire de l'Escaut la Tamise de la France. 
Le décret. que publia le Directoire, le 18 janvier 1798, était fait pour enrayer 
notre commerce. Non seulement tous lesnavires anglais, avec leurs équipages 
étaient de bonne prise (les deux nations étant en guerre, c'était juste et légi- 
time), mais on s'emparait de tous les navires, à quelque nationalité qu'ils ap- 
partinssent, s'ils transportaient des marchandises anglaises, tous les marins 
étrangers et neutres, trouvés sur les vaisseaux anglais, devaient être con- 
damnés à mort et tous les ports français étaient fermés aux navires qui avaient 
fait escale dans un port anglais. 

« Napoléon, premier Consul, résolut de paralyser davantage encore notre 
commerce qui n'avait pas souffert autant ({u'on l'avait espéré, après ie décret 
de janvier 1798. 11 ne fut pas long à persuader aux puissances du Nord de join- 
dre leurs flottes à celle de la France et de l'Espagne pour chasser les Anglais 
de la mer. Les forces des escadres réunies dans la Baltique s'élevaient alors a 
123 navires de ligne et 68 frégates. L'énergie que déploya notre gouvernement 
en envoyant Hyde Parker et Nelson pour repousser la coalition de cette armada 
et l'audace de nos amiraux qui, avec 18 vaisseaux de ligne et 4 frégates n'hé- 
sitèrent pas à faire leur devoir, écrasèrent laligne maritime, et, pour un temps, 
refroidirent l'ardeur de nos ennemis. Après la victoire d'Iéna, Napoléon se 
sentit encore une fois assez fort pour nous braver, et, par le fameux décret de 
Berlin (21 novembre ISiJG), les port européens furent fermés aux vaisseaux 
"anglais, nos marins furent traités en pirates et nos marchandises ne purent 
avoir accès sur le continent. De nouveau, nos amiraux, sans s'inquiéter des 



— 339 — 

chances qui étaient contre eux, mirent enpiècesles flottes qui devaientdétruire 
nos vaisseaux marchands. Depuis plus de trois quarts de siècle, le pavillon 
anglais a pu traverser sans crainte le monde entier : tel fut le résultat de 
cette victoire. 

« Le sentiment qui avait dicté ces décrets inutiles subsiste encore aujour- 
d'hui en France, et nous avons d'abondantes preuves, par les journaux et par 
les discours des hommes publics, que l'activité fiévreuse déployée par la Répu- 
blique française dans tous les points du globe n'a point pour but la colonisa- 
tion (la colonisation au Tonkin, au Congo, à Madagascar est impossible); cette 
activité ne tend pas non plus à développer le commerce (un progrès commer- 
cial, étant donnée la marine marchande que possède la France, ne peut entrer 
en question) ; mais cette activité veut enrayer notre commerce en cherchant à 
introduire des tarifs prohibitifs dans ces pays en temps de paix et à préparer 
les voies pour attaquer nos vaisseaux marchands en temps de guerre. 

« Tant que la rivalité de la France sera légitime, tant que son commerce se 
développera par des moyens pacifiques, l'Angleterre et les Anglais accueille- 
ront avec empressement la régénération de ce pays et seront heureux de voir 
réapparaître son pavillon dans les mers lointaines. Mais quand la diplomatie 
emploie la duplicité et les menaces, lorsque les traités de commerce sont 
signés au bruit du canon et que d'importantes provinces sont accaparées par 
des expéditions marchandes et armées, il est impossible de voir la France 
devenir notre voisine en Asie sans craindre pour notre sécurité. Les entre- 
prises coloniales du siècle dernier et ses agissements en Orient furent dirigés 
exclusivemant contre la puissance de l'Angleterre, et il est certain que ses 
récentes expéditions n'ont pas d'autre but. L'ile Maurice fut occupée pour per- 
mettre aux croiseurs français d 3 s'emparer de nos vaisseaux indiens. Louis XVI 
demanda des volontaires pour aller dans l'Annam afin de séparer Calcutta de 
Canton. 

u La politique de la France au xix« siècle est conforme aux principes qui 
ont guidé cette nation au siècle précédent. Si la France possédait Madagascar, 
elle serait maîtresse d'une position d'où à loisir elle pourrait menacer nos colo- 
nies africaines, ou faire des descentes dans les lies dont la possession nous a 
été confirmée par le congrès de Vienne; mais l'occupation du ïonkin par les 
Français est chose plus sérieuse encore, et l'Angleterre ne semble pas en avoir 
compris toute l'importance. 

ï Le Tonkin est un des plus riches districts delà grande péninsule indo-chi- 
noise; arrosée par un fleuve magnia(iue, qui est navigable pendant plusieurs 
centaines de kilomètres, cette province est une des principales sources dé 



— :\U) — 

richesse de la Chine occidentale, et a été, en conséquence, mise en bonne garde 
par le gouvernement du Ciéloste Emi»ire et par le gouvernement de l'Annam, 
son vassal. Ne serait-ce que pour s'emparer de ce commerce important, la 
possession du Tonkin est très désirable, mais il existe d'autres avantages qui 
rendent cette possession non moins enviable. Les versants méridionaux des 
montagnes qui forment sa frontière au nord sont couverts de forêts pareilles à 
celles qui sont une si grande richesse pour la Birmanie ; les districts qui se trou- 
vent dans le voisinage de nombreuses rivières sont les plus fertiles du monde; 
ony récolte du thé, et, détail très important pour les Français, et aussi pour 
nous Anglais, c'est que de nombreuses et abondantes mines de liouille existent 
dans plus d'une des localités du littoral. 

« On ne doit pas oublier que le traité de Francfort (1871) a privé la France de 
presque tous ses grands terrains houillers de TEst. Les chemins de fer fran- 
çais dépendant aujourd'iiui presque exclusivement de nous pour le combus- 
tible; les comptoirs maritimes de laFrance sont, à cet égard, sous notre entière 
dépendance. Si une guerre européenne éclatait, les magnifiques vaisseaux cui- 
rassés de, la République manqueraient de charbon et ses colonies devien- 
draient facilement la proie de la nation qui possède des mines de houille en 
Orient. Malgré les riches terrains houillers que nous possédons aux Indes, nos 
chemins de fer et nos navires sont encore alimentés par la mère patrie; et si 
une guerre venait à mettre la France et l'Angleterre des deux côtés opposés, 
les efforts tentés au commencement duxix^ siècle redoubleraient aujourd'hui! 
Si les croiseurs français étaient ravitaillés par les mines houillères du Tonkin, 
ils nous barreraient le chemin delà Chine; la Birmanie et Calcutta seraient 
bloqués et la sécurité de nos possessions serait gravement compromise. 

« Les journaux français n'ont pas hésité à dire que, dans l'éventualité d'une 
guerre entre la France et l'Angleterre, nous serions inévitablement vaincus, 
malgré nos avantages apparents. On ne saurait combattre la vérité de cette 
assertion. L'Angleterre possède en chiffres ronds, d'après les livres du Bureau 
Veritas, 18,000vaisseauxet4,7U0 steamers, quicomportent 1 l,0J0,000de tonnes; 
laFrance possède 3,490 vaisseauxdont 4o8 steamers, qui comportent 1 ,000,000 de 
tonnes. Il nous serait impossible, cependant de protéger la marine marchande; 
et si un seul Alabama français, dans les mars orientales, avait la faculté d'aller 
se iavitailler dans les ports du Tonkin, il pourrait paralyser notre commerce 
en Orient. » 

Tout cela, c'est de la discussion et prouve bien les transes par où passe 
l'Angleterre en nous voyant nous étendre ; mais où l'écrivain anglais est 
épique, c'est lorsqu'il compare notre manière cruelle de faire la guerre 



— :^4i — 

de colonisation à la mansuétude des envahisseurs de la Grande-Bretagne. 

« Il n'y a pas un journal de (fuelquo valeur qui ne se soit prononcé contre la 
conduite de la France dans cette guerre non motivée, et qui n'ait dénoncé les 
cruautés qu'on a commises au Tonkin. On aurait pu fermer les yeux, si la 
France avait introduit les bienfaits de la paix dans ses possessions nouvelle- 
ment acquises: mais le sentiment qui veut que la langue française soit obliga- 
toire dans toutes les colonies françaises, qui demande un service militaire obli- 
gatoire aux indigènes de Gochinchine et d'Algérie, qui impose le code Napo- 
léon aux Européens, aussi bien qu'aux mahométans et aux bouddhistes, qui 
oblige les criminels de l'Annam à subir leur peine dans les prisons de Toulon 
et de La Rochelle, n'est pas le sentiment qui doit présider à l'organisation de 
nouvelles colonies. L'Algérie conquise il y a cinquante ans, n'est pas encore 
pacifiée; bien que, depuis dix ans, les garnisons françaises occupent les forts 
du fleuve Rouge, aucun Européen n'est en sûreté au delà de la portée des cara- 
bines des sentinelles, et l'on peut dire que les cruautés commises parles vain- 
queurs n'ont pas peu contribué à retarder la pacification. 

« Les Sikhs du Pendjab et les Pathans de nos provinces qui sont au delà de 
rindus ont accueilli avec enthousiasme les mesures de justice prises par les 
Lawrence, les Edwards et les Nicholson. Après les tortures et les cruautés 
des chefs sikhs et d'Avitabile et de ses compagnons français, la justice 
anglaise leur a semblé bien douce ; et immédiatement après la campagne 
de 1849, nous avons occupé les provinces qui se trouvent au delà de Flndus, 
depuis Kohat jusqu'à Scinde, sans l'intervention d'un seul soldat anglais. 

« Pendant vingt-cinq ans, les tribus turbulentes qui habitent le versant orien- 
tal des monts Soliman ont été tenues en échec par les troupes indigènes, 
recrutées dans les provinces mêmes que nous avions conquises après Ghillian- 
walla. Depuis 1849, plus de trente expéditions ont été faites au delà do notre 
frontière pour punir des voisins réfractaires ; et, dans vingt de ces expéditions, 
on a pu assister à un étrange spectacle et voir des troupes musulmanes, 
conduites par des officiers anglais, se battant contre leurs coreligionnaires. 
A mon sens, l'une des. plus éclatantes preuves de la grandeur de l'Angleterre, 
c'est d'avoir pacifié ces provinces qui se trouvent au delà de l'Indus, provinces 
que sir Herbert Edwards, en 1848, disait être des paradis peuplés pai' des 
démons. De nos jours, une femme anglaise pourrait aller à cheval de Kohat à 
Kurrachee, sans craindre plus que si elle se promenait dans l'ailée des cavaliers 
de Hyde-Park. » 

Le livre de M. G. B. Norman est à lire tout entier: mais s'il n'est guère poli 
vis-à-vis do nous, je le préft'''e à un ouvrage qui émanerait d'un n-inladrciit ami. 



-^ 342 — 

Oh! les Anglais pensent généralement à toute autre chose qu'aux salamalechs • 
c'est du temps perdu, et je m'étoune vraiment que M. Paul Saunière, dans le 
récit qu'il fait de sa traversée a Tuavers l'Atlantique, se trouve surpris 
qu'un navire anglais que l'on salue ne rende pas la politesse. Ah! bien, ils s'in- 
quiètent bien d'un navire portant les couleurs françaises ! 

Chose assez particulière, c'est que M. Paul Saunière, un romancier fécond 
et à imagination des plus vives, reste dans lestons un peu ternes pour raconter 
les péripéties d'un voyage en Amérique. Je sais bien qu'il n'y a plus grand'' 
chose à raconter sur une traversée pouvant être parfois dangereuse, mais 
qui, généralement, est des plus anodines et n'effraye môme pas les miss 
américaines qui l'entreprennent un nombre considérable de fois avant de se 
marier. 



Oh! oui, les Anglais sont des gens incroyables, mais quels caractères ils 
possèdent, quelle fermeté, quelle volonté inaltérable! Et à ce propos, rien n'est 
plus curieux que de lire les Lettres de Gordon a sa sœur. 

Détachons d'abord la première partie de la préface de ce volume, étude his- 
torique et biographique par M. Philippe Daryl : 

« Gordon tient toujours à Khartoum. Il n'y a pas dans toute l'Angleterre un 
seul foyer qui l'oublie, et point n'était besoin, pour rappeler ce fait très simple, 
de la lettre ampoulée que le docteur Schweinfurth a récemment adressée au 
peuple britannique. C'est une chose singulière de voir comme la science alle- 
mande se persuade aisément qu'elle a le monopole de la clairvoyance et 
semble de plus en plus portée à croire que le globe attend sa permission pour 
valser sur l'écliptique. » 

Après le docteur Koch, venant disserter pontiflcalement en France sur le 
cboléra, pour aboutir à recommander l'acide phénique, il était réservé au 
docteur Schweinfurth de découvrir et d'annoncer à la Grande-Bretagne que 
Gordon attend des renforts. C'est d'un bon cœur. Mais pourquoi ce style 
mélodramatique et pourquoi surtout ces erreurs de fait ? Pourquoi dire « que 
les souffrances des défenseurs de Khartoum sont horribles et sans exem- 
ple » ? Pourquoi parler « des cris de détresse de Gordon » ? Pourquoi prétendre 
qu'il en est « réduit à défendre son foyer contre des ennemis chaque jour plus 
nombreux » ? 

Tout cela est romanesque, inexact et peu scientiliquc. Gordon n'est pas le 
moins du monde dans une situation désespérée. Gordon ne souffle pas mot, et 
pour cause. Gordon attend fort tranquillement, dans une situation inexpu- 



— 343 — 

gnable et avec tous les approvisionnements nécessaires, l'expédition qu'il 
voudrait voir le gouvernement anglais lui envoyer par le Nil ou par Souakim. 
Si cette expédition n'arrive pas, il tâchera de s'en passer. Le jour où la situa- 
tion ne sera plus tenable, il lui restera deux ou trois routes pour se replier en 
bon ordre vers les grands lacs et le Congo, vers Zanzibar ou vers Massouah. 
Il importe, sur ces divers points, de rétablir la vérité, assez curieuse pour 
qu'on ne l'embellisse pas. La question du Soudan se lie d'ailleurs étroitement 
au grand problème de l'ouverture de l'Afrique centrale à la civilisation. A ce 
titre, et par sa connexité avec les autres questions africaines, elle s'impose à 
tous les esprits sérieux. 



Le Soudan est ce vaste territoire qui s'étend de la frontière méridionale 
de l'Egypte, au nord, aux lacs Albert et Victoria Nyanza, au sud, de la mer 
Rouge, à Test, au Sahara et au Darfour, à l'ouest. Physiquement, c'est le 
bassin du haut Nil, entre ses sources et la première cataracte. Politiquement, 
il comprend la province de Dongola, celle de Berber. celles de Souakim, de 
Kassala, de Massouah, de Sennaar et de Khartoum, le Kordofan, le Ghafia, le 
Fashoda, le Darfour, le Gahr-el-Ghazal et la province équatoriale. Khartoum, 
la capitale, se trouve au confluent du Nil bleu et du Nil blanc, à peu près au 
point d'intersection des diagonales de cet immense trapèze de dix-huit cents 
kilomètres de haut, dont la superficie dépasse celle de la France, de l'Fspagne 
et de l'Allemagne réunies. 

D'après les travaux de Mariette, les Pharaons de l'ancienne Egypte parais- 
sent avoir occupé tout le bassin du Nil et poussé leurs conquêtes jusqu'aux 
Gaspiennes ou Nyanzas retrouvées de nos jours par SpelvC (1858) et Samuel 
Baker (1864). Mais pendant deux mille ans au moins, le Soudan, ou pays des 
noirs, était resté indépendant de l'Egypte et réparti entre divers petits souve- 
rains locaux; quand Méhémet-Ali eu entreprit la conquête, vers 1819. Depuis 
lors, jusqu'en 1881, tous les vice-rois d'Fgypte l'ont poursuivie, en poussant 
successivement leurs postes fortifiés au sud jusqu'aux lacs Albert et Victoria, 
à deux degrés à peine au-dessus de l'Kquateur, jusqu'au golfe d'Aden à l'est, 
et vers l'ouest à dix ou quinze étapes du lac Tchad. C'est spécialement de 1871 
à 1874 que la conquête du haut Nil avait été achevée par Samuel Baker, au 
nom du khédive Ismaïl. Prenant pour base d'opérations le fort de Fashoda, 
vers le dixième degré de latitude nord, il créa tout le long du fleuve une suite 
de comptoirs fortifiés, spécialement à Ghambi, Bohr, Gondocoro (Ismaïlia), 
Lado, Régiafif, Apuddo (Ibrahimieli), Duffli, Fatico, Foweira. Ses successeurs, 



— 344 — 

(jordon et Gliaillé-Lono-, complétèrent son œuvre de 1874 à 1881. C'est cette 
œuvre de conquête qui, à peine aclievée, croule de toutes parts. 

Chose triste à dire, cette occupation égyptienne du Soudan n'a eu pour ré- 
sultat que de donner une activité nouvelle à la principale industrie du pays, le 
commerce d'esclaves. De temps immémorial, le haut Nil a été le grand che- 
min des puissantes compagnies de chasseurs d'hommes qui ravagent l'Afrique 
centrale, et lui enlèvent chaque année un million d'êtres humains, pour les 
transporter sur les marchés de Constantinople, de Samarkand et du Maroc. 
Sur ce million, il est vrai, à peine un cinquième arrive à destination ; le reste 
est mort en route d'épuisement, d'insolation ou de désespoir. Mais les profits 
sont encore assez larges pour tenter la spéculation, et, sous Tintluence de 
l'administration égyptienne, elle a pris des proportions telles que l'aspect 
avec les mœurs du Soudan en a été profondément moditié. Sir Samuel Baker 
déclare qu'en 1861, un voyageur européen pouvait errer sans crainte dans cet 
immense territoire, et n'y courait pas plus de danger qu"un promeneur attardé 
dans Hyde-Park après le coucher du soleil. Les populations étaient les plus 
douces, les plus faciles à gouverner qu'on pût voir. Mais l'administration 
égyptienne eût bientôt f;iit de changer tout cela. En quelques années, elle 
avait écrasé de taxes ces pauvres gens inoffensifs, sucé le pays jusqu'aux 
moelles, semé partout la dévastation et la misère. Les villages tombaient en 
ruines, les terres j'estaient en friche. Seul, le commerce de la chair humaine 
prospérait, sous l'œil bienveillant des garnisaires égyptiens, au point que les 
marchands d'esclaves devenaient la véritable puissance du pays. Le khédive 
Ismaïl s'en effraya. Il confia à Gordon le soin d'écraser ces compagnies rivales 
de son autorité. Mais les efforts d'ailleurs si vigoureux du général anglais 
n'eurent d'autre effet dans la pratique que d'exaspérer contre l'Egypte les seules 
classes sur lesquelles elle pût encore s'appuyer. 

Le lientenant-colonel Stewart. qui connaît bien le Soudan, celui-là même qui 
sert actuellement d'aide de camp à Gordon, a dit à ce propos, il y a longtemps 
déjà : « Les Egyptiens sont de tout point impropres à administrer un aussi 
vaste territoire. Pour eux comme pour les peuples dUvSoudan, mieux vaudrait 
mille fois y renoncer. Letir incapacité à se gouverner eux-mêmes est si no- 
toire, qu'il est sans doute inutile (finsister sur ce point. N'importe quel clief 
indigène serait préférable pour le Soudan aux pachas turcs et circassiens 
envoyés par l'Egypte. La brutalité et la sauvagerie des agents du fisc dépas- 
sent tout ce qu'on peut imaginer. Cliaque piastre qui arrive au trésor coûte 
au moins deux fois sa valeur avant d'être encaissée. Les taxes sont si lourdes, 
que des districts entiers se voient réduits à la misère et que des milliers 



— 345 — 

d'acres do cultures out été abandonnés. Quant à la justice, elle n'existe pas. 
Le terrain était donc tout prêt pour une insurrection, (juand la machine 
égyptienne acheva de se détraquer. Le soulèvement n'attendit même pas le 
pronunciamiento d'Arabi pour se produire; il éclata au mois de mai J881, sous 
la direction d'un chef religieux qualilié de Mahdi ou de Sublime. Ce soulève- 
ment était-il i'omenté par les marchands d'esclaves ? Le signal en avait-il été 
donné par Mahomed-ès-Senoussi, le grand chef des sociétés secrètes musul- 
manes, réfugié en ïripolitaine depuis son expulsion des possessions françaises ? 
C'est ce qui paraît probable. Mais les causes profondes de l'insurrection suffi- 
sent du reste à l'expliquer, et l'on peut dire à la légitimer. 

Mohamed-Ahmed, le Mahdi, est un homme d'une quarantaine d'années, de 
taille moyenne, d'une maigreur excessive, avec un teint d'acajou, les yeux et 
la barbe d'un noir de charbon, les joues tailladées de trois incisions verticales. 
Vêtu d'une grande chemise en cotonnade, coiffé d'un étroit turban, chaussé de 
sandales de bois, il égrène constamment dans ses mains, sèches comme celles 
d'une momie, un chapelet de quatre-vingt-dix grains, correspondant à un égal 
nombre d'attributs divins. Il est originaire de l'ile de Naft, dans la province 
de Dongola. Son père était charpentier et vint s'établir en 1852 avec ses quatre 
enfants à Ghindi, une petite ville arrosée, par le Nil, au sud de Berber. 
Mohamed-Ahmed fut placé en apprentissage chez un de ses oncles, construc- 
teur de bateaux à Ghabakah, en face de Sennaar. Mais ayant eu l'occasion 
d'être fouetté un peu trop durement par cet oncle, il s'échappa de chez lui, 
s'enfuit à Khartoum,et entra dans une sorte d'école onde couvent de derviches 
mendiants, attaché au tombeau du cheikh Hoghali: le patron de la ville. 
Le futur Mahdi se signala dans cette école par sa piété fervente, mais ne parait 
pas y avoir beaucoup brillé par sa science. Il n'a jamais su écrire ni même lire 
couramment. Il passa ensuite à un établissement du même genre à ]3erber, 
puis à Aradup, au nord de Kama. C'est là qu'il devient, en 1870, le disciple d'un 
fakir éminent; le cheikh Nur-el-Daïm (la Lumière constante), et linalemcnt 
reçut de lui l'ordination ou consécration religieuse. 

Il alla alors s'établir dans l'ile d'Alba, sur le Nil Blanc, et ne tarda pas à 
conquérir une grande réputation de sainteté. Sa demeure était une sorte de 
puits ou de Silo, qu'il avait creusé de ses propres mains et où il passait sa vie 
dans le jeûne et la prière, brûlant nuit et jour de l'encens et répétant le nom de 
Dieu pendant plusieurs heures consécutives, jusqu'à ce qu'il tombât d'épuise- 
ment. Lui adressait-on la parole, il ne semblait pas entendre ou répondait pardes 
sentences du livre sacré. Les choses terrestres ne lui inspiraient que dégoût et 
pitié. Il avait fait vœu de s'absorber dans la contemplation des perfections 



— :uQ — 

divines, en pleurant toute sa vie sur les péchés des hommes. Les fidèles 
venaient en foule le vénérer et lui apporter leurs offrandes. 

Il devint riche, fit de nombreux disciples et épousa un grand nombre de 
femmes qu'il prit soin de choisir dans les familles les plus influentes du pays, 
notamment dans celle des Bagara, les plus opulents marchands d'esclaves du 
Nil-Blanc. 

Enfin, au mois de mai 1881, il se révéla comme le Mahdi annoncé par le pro- 
phète, dans une circulaire adressée à tous les fakirs et chefs religieux de l'Islam. 
Il s'y donnait comme investi d'une mission divine, chargé de réformer les 
maux de ce monde, appelé à établir le règne de l'égalité, la communauté des 
biens, l'unité de religion et de législation; annonçant, en outre, que tous ceux 
qui ne croiraient pas en lui seraient exterminés. 

Parmi les fakirs qui reçurent cette circulaire se trouvait Mohamed-Saleh, un 
des chefs religieux les plus influents du Dongola. Au lieu de faire comme 
il y était invité et d'aller avec ses disciples trouver le Mahdi à Abba, Mohamed 
8aleh .communiqua sa lettre au gouvernement égyptien. Réouf-Pacha, gouver- 
neur général de Khartoum, s'inquiéta avec raison du mouvement qui s'annon- 
çait. Il envoya, en août 1881, une expédition pour l'étouffer. 

Mais le soulèvement était préparé de longue date, et les soldats du Khédive 
allaient se heurter à des difficultés sérieuses. Musulmans dévots, ils répu- 
gnaient en général à combattre un saint dont la mission commençait en l'an 
mystique 1300 de l'hégire, et répondait à des prophéties très populaires. Le 
Mahdi appartient, il ne faut pas l'oublier, à l'ordre si puissant des derviches 
Ghélani ou Kadrigés, qui a eu pour fondateur Abd-el-Kader-El-Ghélani, et 
dont le siège central est à Bagdad; il a même, dans la hiérarchie ecclésiastique, 
le rang de provincial de la Zaoïûa du Nil, ce qui lui assure un immense pres- 
tige et la vénération, sinon l'obéissance passive de tout fidèle croyant. D'autre 
part, il dirige un mouvement qui, par son programme économique, répond à 
toutes les aspirations des deshérités, en même temps qu'il sert les rancunes 
des marchands ou propriétaires d'esclaves, c'est-à-dire des classes moyennes 
et dominantes. Enfin les insurgés allaient combattre sur leur propre sol, pour 
défendre contre l'étranger leur champ, leur l^étail et leur indépendance ; tandis 
que. pour l'envahisseur, les difficultés d'une campagne à poursuivre sous un 
climat torride, à deux mille Idlomètres du Caire et par de là le désert de Nu- 
bie, allaient être presque insurDiontal)les. Aussi les progrès du Mahdi furent- 
ils rapides. 

Il était entré en campagne au mois de juillet 1881. Battu pendant l'hiver sui- 
vant au sud de Sennaar, il se replie sur le Xil-Bleu, réunit de nouveaux adhé- 



~ 347 — 

rents et envahit le Bahr-El-Ghazal. En juillet 1882, il cerne six mille Égyptiens 
commandés par Youssouf-Pacha et les massacre. Puis il marche sur le nord 
laissant vingt mille hommes autour d'El-Obeïd, et s'avance vers Khartoum. 

En août et septembre, il subit des échecs assez nombreux, notamment à 
l'attaque de Don et à celle d'El-Obeïd. et, s'il faut en croire les bulletins égyp- 
tiens, il ne perdpas moins de dix mille hommes dans une de cesoccasions. Mais 
le commandant en chef des forces khédivales, Abd-el-Kader, ne reçoit pas de 
renforts, etson armée s'épuise dans ces rencontres. La démoralisation s'empare 
de ses soldats. Même dans les provinces où l'insurrection n'a pas encore éclaté, 
les émissaires du Mahdi recrutent des adhérents de jour en jour plus nombreux. 
La campagne d'automne s'annonce mal pour les Égyptiens et s'ouvre par le 
massacre de quatre bataillons envoyés du Caire en Kordofan. D'autres coups, 
partis de Khartoum dans la direction de Bara, subissent aussi des pertes 
sérieuses : cependant les forces du Khédive finissent par faire lever le siège 
d'El-Obeïd en décembre 4882. 

En janvier, le Mahdi opère un retour offensif et coupe les garnisons d'El- 
Obeïd et de Bara de toutes communications. Bientôt Bara est en son pouvoir. 
El-Obeïd tombe à son tour, et celui que les journaux égyptiens qualifient de 
« fiiux prophète » y établit provisoirement sa résidence. 

Les mois de février, de mars, d'avril et de mai lui sont moins favorables. Il 
est successivement battu par Hicks-Pacha et par Abd-el-Kader à Sennaar et 
sous Kartoum, se retire dans le Kordofan, et voit pour la première fois depuis le 
commencement de la guerre les Égyptiens prendre l'offensive. Un corps du 
onze mille hommes commandé par Hicks-Pacha, officier anglais au service du 
Khédive, marche deDuen contre El-Obeïd, en obliquant vers le sud. Ce corps, 
cerné à Kasghil par les forces du Mahdi, est exterminé après trois jours de ba- 
taille. Il n'en revient pas un seul homme, et le théâtre même de la catastrophe 
demeure incertain pendant plusieurs mois (o novembre 1883). 

On sait enfin que les seuls survivantsdu massacre sont M. Vizeltelly, dessi- 
nateur correspondant d'un journal illustré, et une cinquantaine de soldats em- 
menés prisonniers par le Mahdi. Toutes les armes, toutes les munitions sont 
tombées en son pouvoir. 

D'autre part, les populations du Soudan oriental, restées calmes jusqu'à ce 
moment, se sont insurgées à leur tour, ont investi Sinkat et Tokar, coupé Ber- 
beretSouakin de leurs communications. Un détachement égyptien, commandé 
par le capitaine anglais Moncrieff et envoyé au secours do la garnison de 
Tokar, est surpris par les insurgés, anéanti le 6 novembre, le lendemain même 
du massacre de Kasghil. Un mois plus tard, une autre colonne, envoyée au 
secours de Sinkat. subit le môme sort. 



— 348 — 

Dès lors, l'iiisiuTCction se propage avec rapidité : les tribus hésitantes 
n'osent plus refuser leur concours au Malidi. Le gouvernement anglais, déjà 
suffisamment embarrassé de l'Egypte, renonce à tout espoir d'étouiler un 
mouvement aussi formidable. L'opinion publique, déjà très divisée en Grande- 
Bretagne sur l'opportunité d'une occupation prolongée du Delta, ne permet 
pas au ministère Grladstone une expédition en vue de reconquérir le Soudan 
pour le compte du Khédive. Sur ces entrefaites, l'amiral anglais, commandant 
l'escadre anglaise à Souakim, déshonore son pavillon devant l'univers en met- 
tant à prix les tètes du Mahdi et de son lieutenant Osman-Digma. Un cri una- 
nime de réprobation s'élève dans toute l'Europe. L'évacuation du Soudan est 
résolue, annoncée au parlement britannique. 

Pour ce qui touche aux Lettres de Gordon en particulier, disons qu'elles 
sont étonnantes. Ce général anglais est bien le résumé de toutes les excentri- 
cités que l'on peut attribuer à sa nationalité ; mais quel patriotisme chez cet 
bomme ! « Servir l'Angleterre, là est toute son ambition ; mais travailler pour 
l'Egypte, jamais! 

' « Les membres du cabinet avaient demandé au général Gordon s'il serait 
disposé à s'en aller à Khartoum établir un gouvernement indigène et faire son 
possible pour secourir les garnisons égyptiennes du Soudan. A cette question, 
le général Gordon avait répondu en demandant à son tour si cette mission lui 
serait donnée au nom de la reine ou bien au nom du Khédive; en sa qualité 
d'officier général de l'armée de Sa Majesté britannique, il avait pour devoir 
d'exécuter les ordres qu'elle lui ferait l'honneur de lui donner; mais, sous 
aucun prétexte, il n'ir.iit au Soudan en qualité de représentant du Khédive ou 
du gouvernement égyptien. » 

Nous ne pouvons évidemment que donner le commencement de la si inté- 
ressante étude que M. Dary a placée en tète du volume contenant les Letty^es de 
Gordon à sa sœur, mais nos lecteurs voudront sans doute en lire la suite, et 
nous la recommandons même, parce que l'on connaît très peu, généralement, 

cette question égyptienne. 

Alexandre Le Glèhe 



Le directeur-gérwit : H. Le Soudier. 



UU'K. PACL UuUSaEZ, J, 11. DE LUCÉ, TOUnS. 



TABLE DES OUVRAGES 



DONT IL A ÉTi'; TRAITl': DANS LE IIUITIKME VOLUME. — N"" 8a A 1)0 



Pages Pri^t 

ol Abandonnées. — Pikrrk Sales. — Rouveyre et Blond, l vn|. iii-18. ... 3 50 

oï- Abélard. — Ch. de Remusat. — Calmann-Lévy, 1 vol. in-18 3 50 

171 Adèle. — Faustlx Josselme. — Dentu, 1 vol. in-18 .3 » 

192 A la Flusmrde. — Richard O'Mo.nrov. — Culmann-Lévy, vol. in-18 .... 3 50 
154 L'Amant de la morte. — Ludovic Pichox. — Marpon et Flammarion, 1 vol. in-18. 3 50 

82 L'Ame inquiète. — Gaston de Raimes. — A. Lemerre, I vol. in-18 3 » 

205 L'Ame pensive. — Charles Fcster. — A Ghio, 1 vol. in-18 3 » 

116 Un Américain à Paris. — Dl'but de Laforest. — Calmann-Lévy, 1 vol. in-18. 3 50 

143 L'Amour à Vépée, — Henri Le Vehdier. — A. Ghio, i vol. in-18 3 » 

143 Les Amours cruelles. — Albert Delpit. — Paul OUendortf, 1 vol. in-18. . . 3 50 
249 Les Amours de Province. — Xavier de Montépin. — E. Dentu, 2 vol. in-18 . » 
293 Les Amours d'un voyageur . — L. Hillairacd. — E. Dentu,! vol. in-18. . . 2 » 
296 L' Amour et l'Arjent. — Jules de Gastvne. — E. Dentu, 1 vol. in-18. ... 3 » 

84 Amour platonique. — Louis Besson. — E. Dentu, 1 vol. in-18 I » 

28 L'Amour sans phrase. — A. Lévy. — Marpon et Flammarion, 4 vol. in-18 . 3 50 

142 L'Amour tragique. — Joseph Montet.— Paul Ollendorlf , 1 vol. in-18. ... 3 50 

299 Après la ruine. — A. Levinck — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 » 

267 Après le défaite. — Victor Thiéry. — Frinzine Klein et C^, 1 vol. in-18. . 3 50 

153 Andrée. — Georges Duruy. — Hachette et C'», 1 vol. in-18 3 50 

275 L Archipel en feu. — Jlles Verne. — J. Hetzelet C'«, 1 vol, in-t8 'i « 

170 A Rebours. — J.-K. Hlysmans. — G. Charpentier, 1 vol. in-18 3 ») 

318 L'Argent de la femme. — Albert Le Roy. — Paul Ollendorff, 1 vol. in-ls . . 3 59 
28 L'Arréfin moderne. — L'abbé Delaurens. — L. Baillère et H. Messager. 2 vol. 

in-8 5 » 

307 A Terre et ti bord. — Le Contre-Amiral Aude. — Berger-Levrault et C'°, 

\ vol. in-18 3 » 

342 A travers l'Atlantique. — Paul Saunière. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 » 

187 A travers une Révolution — Alfred Darimon. — E. Dentu, 1 vol. in-18. . . 3 50 

191 Les Audacieuses. — Ange Bénigne. — Marponet Flammarion, 1 vol. in-18. . 5 » 

177 Au pays du mistral. — Noël Blache. — Paul OllendorU', 1 vol. in-18. ... 3 50 

137 L'Autopsie du D"" Z***. — Edouard Rod. — Frinzine, Klein etC'% 1 vol, in-18. 3 50 

159 Autour du Ton/iin. — A. Colmuhoun. — H. Oudin, 1 vol. in-18 3 50 

44 Aventure d'une femme galante au XV lll" siècle.— Mary Summeu. — E. Dentu, 

1 vol. i,i-t8 3 50 

185 Aventures périlleuses de trois Français au pays des diamants. — Louis Buus- 

senard. — E. Dentu, 1 vol. in-18 '5 50 

210 Rabiole. — Fortuné du Boisgobev. — E. Pion Nourrit et C'«, 2 vol. in-IS . . 1 » 

319 Le Baiser de Ténèbres. — Mélandri. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 50 

245 La Belle Madame Le Vassart. — Alain Bauquenne. — Paul Ollendorlf, I vol. 

in-18 3 50 

193 Belle-maman. — Dubut de Laforest. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 » 

82 Belle-maman. — Lucien Solvay. — H. Kistemaeckers, 1 vol. in-8 4 » 

111 Les Blasphèmes. — Jean Ricuepin. — Dreyfous, 1 vol. in-18 -^ ^0 

144 Bonne nuit. — A. de Launay. — E. Dentu, 1 vol. in-18 '^ _ » 

28 Les Boudoirs de verre. — Catulle Mendès — Paul Ollcndorir, 1 vol. in \^. 3 50 



— 350 — 

Pages Prix 

322 Les Braves Gens. — J. Girardi.n. — IlaclieUe cl C'°, 1 vol. iii-18 in 

333 Cabotine. — Jules Dkm(>lliens ■ — riiiizinc Kk'iii cl C''', I vol. in-18 3 oO 

143 Canifs et contrats. — Daniel Darc. — Paul Ollendorff, 1 vol in-18 3 50 

207 Le capitaine Bernard. — H. Golruox de Genolillac. — E. Denlu, 1 vol. in-18. 3 » 

150 Au Caprice de la plume. — Stéiiie.x Ligaru. — Hachette et C'% 1 vol. in 18. 3 iiO 

210 Un cas de divorce. — Math, dk Saint- Vidal. — Frinzine Klein el C'=, 1 vol. 

in-18 3 50 

10!) Du Catholicisme dans l'éducation. — Mgr Gaume. — Gaunic et C'% 1 vol. in-8. 5 « 

185 Causes crimiiielles et mondaines en I8S3. — A. Bataille. — Denlu, in-8. . . î- » 
32() Celles qui nous amènent. — Ange Bknig.ne. — Frinzine, Klein et G'*', I vol. 

iii-l8 3 .50 

50 Le 108*^ uhlans. — Ali'Iionse Labitte. — Frinzine Klein et G'", 1 vol. in-lS. 3 50 

211 La Clutnoincsse d'Ambrcmont. —CoynE>^E DE Massa. — E. Perrin, 1 vol. in-18. 3 » 
181 Le Charlatanisme social. Le R. P.Félix. — Roger et Chernowitz, 1 vol . . 

in-8 • . . . 5 » 

335 Le Chêne de lilastschmardean, miss Braddon. — Traduction de Hei-fell — 

Hachette et G'% \ vol. in-18 1 25 

69 Chine méridionale. — , Archibalu Colouhoun. — H. Oudin et G"", 1 vol. in-18. 3 50 
157 /.es Chinois peints par eux-mêmes. — Golo.nel Tciieng-Ki-Tong. — Galniann- 

Lévy. in-18 3 50 

53 Une Ci'jale au Salon. — Emmanuel Dccros. — L. Baschet, 1 vol. iii-8 .... 5 » 

185 Cinquante ans dévie littéraire. — Mary Lafon.— Galmanu-Lévy, 1 vol. in-18. 3 50 

128 Clair de lune. — Guy de Maupas:?ant. — Ed. Monnier, 1 vol. m-8 10 » 

85 Le Clos Chantercine. — Jeanne Marcel. — Hachette et C'^, 1 vol. iu-8. ... 2 » 

51 I.es Cocottes de mon grand-père. — Alfred Delveau. — Marpon cl Flamariou, 

1 vol. in-18 5 » 

144 La Colonelle Durantin. — Théo-Gritt. — Paul Ollendorlf, I vol. in-IS. ... 3 50 

188 Les Comédies du docteur. — Gilvrles d'Espuney. — E. Perrin, 1 vol. in-18. . 3 50 

136 Comment on devient belle. — V"= Henri de Bornier. — E. Denlu, ] vol. in-18. 3 50 

296 La Comtesse Mercudet. — Jules Lermina. — E. Dentu, \ vol. iii-18 3 » 

84 Un conseil de famille. — A. GoBis. — Paul Ollendorlf, 1 vol. in-18 3 50 

132 Con/es cour«n<s. — Paul Labarrière. — Paul OUendortï, 1 vol. in-18. ... 350 

155 Contes cruujourd'hui. ~ 'SIardocue. — Jouaust, 1 vol. in-18 3 50 

20 Cantes et nouvelles. — Ludovic de Vauzelles. — - A. Slorck, 1 vol. in-8 ... 2 » 

142 Coiites héroïques. — Théodore de Banville. — G. Charpentier, 1 vol. in-18. 3 50 

187 La Convention 7iati<)nale.— G.-R. CuESLAw — CAi3.r?Lva.j, ] vol. in-18. ... 3-50 

48 Les Coudes sur la table. — O'Ben.nt. — Kistmaeckers, 1 vol. in-18 3 50 

135 Couloirs et coulisses. — Adolphe Badin. — Calniann Lévy, 1 vol. in-18. . . 3 50 

172 I« Cramc/ic d'or. — A. -R. Rangabé. — Calniann Lévy, 1 vol. in-18 3 » 

298 La Créole parisienne. — Edouard Cavailhon. — Marpon el Flammarion, 1 vol. 

in-18 3 .'iO 

112 Le Crime de Stilhcaler. — Adam de lTsle. — Firmin-Didot et Cie, 1 vol. 

in-18 3 « 

136 Croquis de femmes. — Jules de Glouvet. — E. Pion, Nourrit et G'% 1 vol. 

in-18 3 50 

293 De Chute en chute. — Gabriel d'Arvor. — Blériot et Gauthiei-, 1 vol. in-18. 3 o 

185 De l'Atlantique au Mississipi. — G'^ A. Zannini. — J. Renoult, 1 vol. in- 18. 3 50 
41 La Démocratie et ses conditions morales. — V^ Philibert d'Ussel. — E. Pion, 

Nourrit et C'% 1 vol. in-18 3 50 

293 Le Dernier des Fonlbrian. — Louis Davyl. — E. Dentu, 2 vol. in-i8 6 » 

165 Le Dernier Seapin. — Richard Lesclide. — Gharavay frùres, 1 vol. in-18. . . 3 .50 

250 De France éi Sumatra. — Brau de Saint-Paul Lias. — H. Oudin, 1 vol. in-18. 3 50 

186 DepH?s 6f..9. — Mario Proth. — G. Charpentier et C'% 1 vol. in-18 3 50 

52 Deux Amours. — Miss Florence Marryat. — Traduction de G. Labouchère, 

Hachette et C'«, I vol. in-18 1 25 

249 Le Diamant rouge. — A. Ragot et G. pradel. — Jules Rouff, 1 vol. in-18. . . 3 50 

90 /.rt I>He/tC5se lUarim. — H. Meilh.ac -— Calinanu-Lévy. 1 plaq. in-18 1 50 

74 i7irwH0ï>e. — Crébillon Fils. — Kistemaeckers, 1 vol. in-8 10 » 

322 En 18... — Edmond et Jules de Go.ncourt. — H. Kistemaeckers, 1 vol. in-18. 3 50 

89 Eléments de physiologie générale. — W, Preyer. — Félix Alcan, 1 vol. in-8. 5 » 

77 Emaux 6?'ess«ns. — Gabriel Vicaire. — G. Charpentier. 1 vol, in-18. ... 350 



— 3-j1 - 

170 L'Enfant tl une vierge. — Alfred Sirvi:.\. — Denlu, 1 vo). in-ls. . , . 3 ^jo 

173 Entre les lignes. — Maurice Mo.ntéguï. — Paul Ollendorf, 1 vol. in-l's. . . ;} ."iu 

20s Episode d'Amour à Vile Bourbon — Jules Picquet. — E. Dentu, I vol. iu-ts! ij „ 
300 Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction. — M. Guyau. — Félix Alcaii' 

1 vol. in-8 . ! 5 » 

179 L'Etoile sainte. — ALnmr iou^iET. — Jouau.5t, I vol in-18 . , . 5 » 

99 L'Eiimpe militaire et diplomatique au xix" siècle ( l8lo-'l88i). — Frédéric 

NoLTE. — E. Ploii, Nourrit et C'«, 4 vol. in-8 30 ,> 

66 L'Europe sous les armes. — Le Coloxel IIexxebeiît. — Jouvt-l cl Ci" 1 vol. 



in-18 



Li' Faiseur d'hommes. — Yvelino Rambaud et Duiujt de Lafop.est. — Marpon 
et Flammarion, 1 vol. in-8 



iO 



293 Une Farce du Rhnne. — Cii. Al. Laurent. —A. Clavcl, I vol. in-18 » .jO 

274 La Femme de M. le Duc. — Constaxt Gl'éroult. — E. Dentu, 2 vol. in-18. '. 6 » 
20G La Femme d'Henri Vanneau. — Edouard Hod. — Calmann-Lévv, 1 vol. in-is! 3 oO 

319 La Femme du Fou. — Elie Berthet. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 ,> 

197 La Femme impossible. — Richard de F.esclide. — E. Dentu, 1 vol. in-18. . '. 3 » 

250 Feuille d'acanthe. — Armand Baron. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 » 

209 La Fille de Gain. — Philibert Audebrand. — E. Dentu, 1 vol. in-18 .... 3 » 

294 Le Fils de l'amant. — Alexls Bouvie» — Mari)on et Flaniniarion, I vol. 

iii-18 .' 3 30 

275 La Fin du vieux temps. — Paul Bourde. — Calmann-Lévv, I vol. in- 18. . . 3 50 

208 F/eiowrA//'rt. — M\(iCEL Frescaly. — G. Charpentier, 1 vcil. iu- 18 3 ;iO 

273 Folle Avoine. — Henri Gueville. — E. Pion, Nouri'it et C''-, 1 vol. in-ls. . . 3 ,jO 

310. Les Forces de l'industrie. — Louis Bourdeau. — Félix Alcan. 1 vol. in-8. . . ."i » 

51 Un Fou. — Yves Guyot. — Marpon et Flammarion, 1 vol. in-18 3 oO 

o\ Les Gaietés du sabre. — Louis d'Or. — Calmann-Lévy, 1 vol. in-18 3 oO 

194 Gouttes de sang. — Maxime Rude. — Paul OUendorlf, ! vol. in-18 :î 50 

73 Grandeur et Décadence de la société française. — X***. — A. Gliio, I vol. in-18. 3 » 
219 Un grand Français au xviu" siècle et le canal du Midi. — Pierre Ricquet. — 

Charavay frères, 1 vol. in-LS 3 50 

300 iladaska. — Saciier Masoch. — Traduction de A. Lavallé. Calmann-Lévy, 

1 vol. in-18 3 IJO 

187 G.-F. Haendel. — Ernest David. — Calmann-Lévy, 1 vol. in-18 3 50 

158 De Hanoï ii la frontière de Kouang-Si. — A. Aumoitte. — Challamel aîné, 

1 brocli. in-8 ,| y, 

60 L'Héroïsme français. — Alphonse Lair. — .louvet et C'", 1 vol. in-18. ... 2 25 

219 Hilaire Gervais. — Léo.n Barracand. — Charavay frères, I vol. in 18. . . . 3 75 

131 Hisloires déhraillécs. — Anonyme. — Ed. Monnier, 1 vol. in-8 10 » 

1 19 Histoire de l'autre monde. — Jehan Soudan. — Marpon et Flammarion, I vol. 

i"i-18 3 50 

54 Histoire de riuatre inventeurs. — Baron Ernouf. — Hachette etC'", 1 vol. in-18. 1 25 
312 Histoire des sciences mathématiques. — Maximilien Marie. — Gaulhier-Villars, 

5 vol. in-8 25 » 

183 Histoire du commerce français — Cii. Périgot. — E. Weil et G. Maurice, I vol. 

in-18 3 50 

293 Histoire d'un denier d'or. — A. de Lamothk — Bléiiot et Gauthirr, | vol, 

in-18 3 I) 

41 Histoire et application de l'électricité. — M- J. Le Breton. — IL Oudin *•{ C'% 

1 vol. in-8 8 75 

39 Histoire naturelle et socicde de l'Iaunanité. — Inouïs Jacolliot. — .Marpon et 

Flammarion, 1 vol. in-8 8 » 

293 L'Homme au cent dix amis. — M. Ponsevrez. — A. Clavel, I vol in-lS. . . » 50 

248 Un Homme délicat. — Gyp. — Calmann-Lévy, 1 vol. in-l8 3 50 

186 Les Idées de Jean- François. — Jean Macé. — Charavay frères, I vol. in-18. . I » 

270 Les Idoles. — Georges de Lys. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 50 

188 Les Idylles. — Théocrite. — A. Quantin, I vol. in-32 10 > 

245 L'Irréparable. — Paul Bourget. — A Lemerre, I vol. in-18 3 ^iO 

31 Jean de Witt. — Antonin Lekèvre Pontalis. — E. Pion, Nourrit et C'«, 2 vol. 

in-18 15 » 

298 .7e«nHe Dw6oî<;v/. — M"'" A. Noirot. — E. Dentu, I vol. in-18 ; . 3 » 



- 332 — 

rnpps Prx 

<So Jeunes filles. — (Iati'llk Me.ndès. — V. Havard, 1 vol in- 18 4 » 

173 La Joie iVaimcr. — J^e.\é I\I.\izKr(OY. — Marpon Flammarion, 1 vol. in-12 . . 5 » 
187 Josrphin Soulanj et la JHé'iack lyonnaise. — P. Makieton. — Marjion et 

Flammarion, 4 vol. in-18 3 'iO 

f)3 Journal d'un bourgeois de Paris. — Fomond Biré. — J. Gervais, 1 vol in-IS. 3 'jO 
73 Journal en Érosse. — S. M. la reine d'Angleterre. — Rouvcvre et hloml, 

1 vol. in-18 ' 12 » 

317 Jusf Lhermcnier. — Paria Korigan. — Paul Ollfndofi", 1 vol in-ls 3 50 

133 Kermesses. — Georges Eckhoi-d. — H. Kistcmacckcis, 1 vol. in-!8 5 » 

299 Kira — Y. Roi'sla.ve. — E. Pion, Nourrit et C", 1 vol. in-18 3 .'iO 

14i Ladj/ Vrnus. — A. Mélandri. — Paul Ollendorf. 1 vol in-i8 3 .'iO 

'197 L't Lrgende de l'Alsace. — Edouard Sciiuré. — G. Charpentier, 1 vol. in-18 , 3 oO 
3i2 Lettres de Gordon à sa sœur. — Avec une étude de Philippe Daryl. — 

J. Iletzel etC%1 vol in-IS .... 3 » 

32 Lettres de M. Guizot. — M""* de NVitt, p:ke Gcizot. — Hachette et C% 

1 vol in-18 . 3 .';n 

G2 Lettres de M. Kagenech. — L. Léouzon-Ledlt. — G. Cliarpenlier, 1 vol.in-!8 7 .'IO 

177 Les Liaisons elangereuses. — V. V^ernier. — Dentii, 1 vol in-18 3 » 

87 Lise Fleuron. — Georges Ohnet. — Paul Ollendorf. 1 vol. in-18 3 ^iO 

222 Le Littoral de la France. — Ch. F. Aurert. — V. Palmé. 1 vol. in-18. ... 20 » 
320 Le Livres des joyeusetés. — Armand Sylvestre. — Frinziiie, Klein et 0% 

1 vol in-18 3 bO 

113 Loin du bonheur. — Monnier de la Motte. — Auguste Ghio, 1 vol in-i8. . . 3 » 

33.5 Lucifer. — Ferdinand Farre. — G. Charpentier, 1 vol. in-18 3 iiO 

318 Une Lune dp miel. — Aimé Giron. — Paul Ollendorf. 1 vol. in-IS. ..... 3 .',0 

209 Madnme la Députée. ^ André le Breton. — Paul Ollendorf. 1 vol. in-18 . . 3 .SO 

llo Madrmoisellc Tantale. — Drr.UT de Laforest. — Drnlu, 1 vol. in-18 .... 3 » 

170 La Mais'in ele famille. — M. iMaryan. — Bleriot el Gauihier, 1 vol. in-IS . . 3 » 

334 La .Maison Giniel. — Loui.se Géhald. — E. Pion, Nourrit et C«, 1 vol. in-18 . 3 .^9 
1o2 La Maîtresse de Jean Guérin. — Antoine Aliîalat. — Paul Ollendorf, 

1 vol in-18 3 .dO 

loi Mcd rwtrié. — Alexandre BoiTinrE. — Paul Ollendorf 3 îlO 

317 JjC Mariage de JidesLavcrnat. — Paul Gailot. — Paul Ollendoif, ! vol. in-IS. 3 50 

50 Maladies des cnfarits. — IC Billet et E. Barthey. — Félix Alcan 1 vol. in-18. il » 
44 Le Manuscrit dr l'abbé y*^. — L. 1*. Couturier. — E. Dentu, 1 vol, in-18 . . 3 50 

108 Maret. dw de Ilassano. — Baron Ernouf. — Emile Perrin, 1 vol. in-18 ... 3 50 

293 Un Mariage difficile. — Aimé Giron. — Bleriot et Gauthier, 1 vol. in-18. . . 3 » 

1 1l- Marianne. — Borkrt IIalt. — Dcnlu, 1 vol. in-i8 3 « 

51 Maric/ictle. — Heitor Malot — E. Denlu, 1 vol. in-18 3 » 

333 Mariée. — Jean Goyal et Pierre Verdun. — Marpon et Flammarion, 

1 vol. in-18 3 50 

2oo La Marine de guerre, son l'^eissc, son avenir. — L'amihal Gougeard. — Berger 

Eevrault et C% 1 vol. in-18 5 » 

219 La Matière et la plojsique moderne. — J.-B. Stallo. — Félix Alcan, 

1 vjl. in-18. . . ' 6 » 

83 Un Martyre! - Henri Demesse. — Frinzine, Klein et C", 1 vol. in-18 .... 3 50 
33i Les Mauvais Jours. — François Villars. — E. Pion, Nourritet C", 

1 vol. in-18 3 50 

186' Mémorandum du siège de /'aris. — Jules de IMARTiini.ii. — Charravav F.. 

1 vol. in-18 "... 3 50 

211 Le Ménage Hubert. — Jules Tuiryl. — E Dentu, I vol. in-18 3 » 

53 Les Métaux élans l'antiquité et le mot/en âge : l'Etain. — Germain Bapst. ^ 

G. Masson, 1 vol. in-18 10 » 

89 La Météorologie nouvelle. — H. Hadau. — Gaulhioi'- Villars, 1 vol. in-!8. . . 1 75 
325 Mille nouvi'Ùes à la main. — Charles Jolikt. — Marpon cl Flammarion, 

i vol. in-18 3 50 

8S Les Misères du cœur. — Paul PeruvEt. — Calmann Lévy, 1 vol. in-18. ... 3 50 

85 Mis Ilarrict, — Guy de Maupassant. -- V. Havard, 1 vol. in-18 3 50 

123 Mission des Juifs. — Saint-Yves d'Aleyre — Calmann Lévy, 1 vol. in-18 . . 20 » 
123 Modes et usages au temps de Meirie- -Intoinette. — Le comte de Reiset. — 

Firmin-Didot et C% 1 vol. in 18 .... 20 « 



— 333 — 

Pages PrU 

l.'>.'5 Le Monde oùnnus sommes. — Jacques JNokma.m). — C;ilman Lévy, 1 vol. iii-IS. ;5 .'io 
314 Monsieur le baron. — Alfred Sauvexière et Alfred Hamm. — Marpon et 

Flammarion, I vol. in- 18 3 50 

42 Monsieur le eiirr. — La comtesse .Marie. — Blériot et Gauthier, \ vol. in-18. !} » 

188 La Morale dans le drame. — LrciEx Arrkat. — Fi'-lix Alcan, 1 vol. in-18 . . 2 .'iO 

213 Musa. — J. Girardix. —Hachette et CM vol in-18 3 50 

322 Les Mystères de Marseille. — Emile Zola. — G. Charpentier, I vol. iii-18. . 3 .'JO 

37 Los Nombres de los Dios. — E. Sanchez Calvo. — E. de la Riva-Modid, 

1 vol. in-8 3 50 

68 Sos Petites Colonies. — Ferdi.\a.\d Hce et Georges Maurigot. — H. Oudin et C", 

1 vol. in-18 3 oO 

78 Nous tous. — Théodore de Banville. — G. Charpentier, 1 vol. in-18 3 50 

152 Nouvelles. — Salow. — Traduction anonyme. — Hachette et C", 1 vol. in-18. 1 25 
321 Les Nouvelles amoureuses. — Ch. Aciîkrt. — Marpon et Flammarion, 

\ vol. in-18 5 » 

248 La Nuit maudite. — Jules Mary. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 » 

317 Les Ophidiennes. — A. de Bernard. —H. Kistemaeckers, 1 vol. in-18. ... 3 50 

26ti Paganisme des Hébreux. — Emile Ferrière. — Félix Alcan, 1 vol in-18. ... 3 30 

171 La Parigote. — Georges Maldague. — Dcntu, 1 vol. in-18 3 » 

178 Paris qui grouille. — Pierre Vero.n. — Dentu, 1 vol. in-18 3 » 

321 Paris ou le paradis des femmes. — G. de Choiseul-Meuse. — H. Kistemackers, 

1 vol. in-18 10 » 

274 Passion. — M'"'* Carette. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 » 

280 La Patrie hongroise. — M™e Adam. — Nouvelle Revue, 1 vol. in-18 6 » 

154 Pa^ivre aveugle, S. V. P. — Job. — Dentu, 1 volin-IS 3 » 

249 Le Pécheur de Vde de la Borde. — M. B. Poitevin. — E. Dcntu, 

1 vol. in-18 3 50 

114 Le Père Brasero. — Paul Saulière. — Dentu, 1 vol. in-18 3 » 

249 La Petite Belette. — Henri Chabrillat. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 « 

169 la /^e^iïcZe^e. —Jules Case. — Victor Havard, 1 vol. in-18 3 50 

87 /.e Pigeon. — A. Belot. — E. Dentu, 1 vol. in-18 8 » 

38 La Platinotypie. — J. Pizzighelli et le haron de Hup.l, traduit de l'allemand 

par Gauthier Villars. — Gauthier Villars, 1 vol. in-18 3 50 

209 Plébéienne. — G Maisonneuve. — Paul Ollendortf, 1 vol. in-18. ...... 3 30 

177 En pleine fantaisie. — Armand Sylvestre. — Marpon et Flammarion, 1 vol. 

in-18 5 » 

172 Petit-Pierre. — Paul Parfait. — Calmann-Lévy, 1 vol. in-18 3 50 

322 Les Plumeur s d'oiseaux. — Jules Noriac. — Caimann-Eévy. 1 vol. in-18. . . 3 50 
114 Poivrot et Cocardel. — Emile Chartrain. — Marpon et Flammarion, 1 vol. 

iu-18 3 30 

182 La Police secrète prussienne. — V. Tissot. — Dentu, 1 vol. in-18 3 50 

238 La Poste des Califes. — Paul Hugounet. — Ch. Bayle et C^ 1 vol. in-18. . . 1 25 

137 Pour lire le soir. — Alfred de Sauvenière. — Paul Ollendortf, I vol. in-18. . 3 50 

88 Pour une femme.— Auguste Saulière. — J. Roulfet C^, 1 vol.iii-18 3 50 

269 Préparation à f étude de VHistoire. — F. Ley. — A.-N. Lehègue et G», 1 vol. 

in-18 3 30 

335 La Princesse. — Armand Lapointe. — G. Charpentier, 1 vol. in-18 3 58 

90 La Princesse Faleoni. — Armand Dartois. — P. Ollen lorff, 1 vol in- 18. . . I 50 

169 ie Prj/îce Zv7a/;. — Jules Clarette. — E Dentu, 1 vol in-18 3 50 

150 La Prise de Khi-Hoa. — Leverdier de Maurryan. — Paul Ollendorll", I vol. 

in-18 3 50 

322 Raoul Baubry. — M^'^ Zénaïde Fleuriot. — Hachette et C«, 1 vol. in-!8. . . 2 » 

120 Ratée. — Henry de Kock. — Marpon et Flammarion, 1 vol. in-18 3 50 

54 Réflexions et Pensées. — F. Desonneaux. — Félix Alcan, 1 vol, in-8 2 50 

32 Reine et maîtresse. — -M™"* de Witt, née Guizot. — Hachette et C«, 1 vol. 

in-18 2 » 

122 La Renaissance en Italie, en France, à l'époque de Charles Ylll. — Eugicne 

Mantz. — Firmin-Didot et C^ 1 vol. in-8 20 » 

52 Rita. — Hamilton Aidé, traduction de Léon Bochet. — Hachette et G*, 1 vol. 

in-18 1 p 

319 Le Roi des braves. — Jule.: de Gastyne — Frinzine, Klein et C''. 1 vol. in-18. 3 50 



— 334 — 

Pages l'f'^ 

275 Le Romnn de Gnslnn Renaud. — M.vrc-Mo.n.nier. — Calinann-Lt'vy, 1 vol. 

in-lS " 3 50 

ni J.« J}MS<(n<de. — Zknaïdk Flecriot. — V. Lcnoffre, I vol. in-t8 3 » 

78 Sacowitala. — Calidosa, traduction de Aiîel Bercaigme et Paul Lehugelu. — 

.louanst, I vol. in-18 3 » 

86 Sapho. — Alphonse Daudet. — G. Cliarpcnlier, I vol. in-18 3 50 

86 Sappho. — Jean Richepin, — Marpon et Flammarion, I vol. in-18 2 » 

293 Le Saucisson à pattes. — Eugène Cilwette. — iMarpon et Flammarion, 2 vol. 

in-18 7 » 

173 Scènes de la rie fantaisiste. — Arthur Heulhard. — G. Charpentier, I vol. 

in-18 -i 50 

249 La Seconde Nuit. — Paul Glnlsty. — A. Brancart (Bruxelles), I vol. in-16 . 10 » 

335 Signe Mellroè. — Philippe Daryl. — .1. Hetzel et C, 1 vol. in-8 3 » 

52 Une singidière héroïne. — M''^ Edwardes, traduction de E. Norat. — Hachette 

et C% 1 vol. in-18 1 25 

193 Les Sœurs Rondoli — Guy de Maupassant. — Paul OllendorlT, 1 vol. in-18. . 3 50 

185 Lps Soirées pai'isiennes. — Arnold Mortier. — Dentu, \ vol. in--l8 3 50 

88 Solange. — André Giîrard. — E. Pion. Nourrit et C% I vol. in-18 3 50 

314 Songes. — Francis Poictenin. — H. Kistemaeckers, i vol. in-18 3 50 

287 La Soupe au caillou. — Alphonse Karr. — Galmanii-Lévy, I vol. in- 18 ... 3 50 
'169 Le Sous- Préfet de Chdteauvert. — Gilbf.rt-Stenger. — Calmann-Lévy, 1 vol. 

in-18 i 3 50 

'152 Sous un bouquet de fleurs d'oranger. — La comtesse de B***. — D. Rolland, 

4 vol. in-18 3 50 

185 Souvenirs d'un Magnétiseur. — R. Comte de Maricaut. — Pion, Nourrit et C% 

\ yol. in-18 3 bO 

326 Souvenirs d'un vieux critique. — A. de Pontmahtin. — Calmann-Lévy, I vol. 

in-18 3 50 

54 Souvenirs militaires. — Général Ambert, — Blouda-Baral, 1 vol. in-8 4 » 

298 Le Supplice d'une mère. — E. Lepelletier. — E. Dentu, 1 vol. in-18 3 » 

150 Sur le boulevard. — Marc de Valleyres. — Frinzine, Klein et C'=, I vol. 

in-18.. 3 50 

133 La Table de nuit. — Paul de Musset. — Calmann-Lévy, \ vol. Jn-18 3 50 

337 Le Tonhin ou laFrance daiis l'extrême Orient. — C.-B. Norman. — Ilenrischen 

et G% 1 vol. in-18 3 oO 

183 Traité de l'Epée. — Claude Lamarche. — Marpon et Flammarion, 1 vol. 

in-18 5 » 

308 L'Univers, la Force et la Vie. — A. Laggrond. — Félix Alcan, 1 vol. in-8.. . 2 50 

54 Urbain Grandier . — D"^ Gabriel Lègue. —G. Char|tentier, 1 vol. in-18. . . 3 50 

150 Urbains et rurauT. — Léon Cladel. — Paul OllendorlF; 1 vol. in-18 3 50 

328 La Vérité sur le Christ. — Clémence Badère. — E. Dentu, 1 vol. in-18. ... 3 » 

89 Les Vêtements et les habitations. — R. Radau. — Gautliier-Villars, 1 vol. in-18. 1 75 

294 Veuve et Vierge. — Alexis Bouvier. — Marpon et Flammarion, I vol. in-18. 3 50 
46 Vie- en-Sèche.' — André Mouezy. — Firmin Didot et C'^, 1 vol. in-IS 5 » 

134 Une Vie heureuse. — M™" d'Arbouville. — Calmann Lévy, 1 vol. in-18. . . 3 50 
183 La Vie nomade en Angleterre. — J.-J. Ju>serand. — Hachette et C. 1 vol. 

in-18 3 50 

84 Vierge. — Vast-Ricouard. — Paul Ollcndorff, 1 vol. in-18 3 50 

81' Vieux airs et jeunes chansons. — Charles Frémine. — A. Lemerre, 1 vol. 

in-18 3 50 

170 La Voix d'or. — J. Ricard. — Calmann-Lévy, 1 vol. in-18 3 50 

71 Voyage autour de la République. — Paul Bosq. — Chevalier-Marescq, 1 vol. 

in-18 3 50 

150 Voyages à travers les mondes. — Albert Wolff. — Paul Ollendortï, I vol. 

in-18 3 50 

220 Voyage au pays des Milliards. — V. Tissot. — Marpon et Flammarion, 1 vol. 

in-8 3 50 

149 Voyages et aventures de Marinai Cungounbm. — Eugène Mouton. — Paul Ollen- 

dortr, 1 vol. iii-18 3 50 

imprimerie PAUL BOUSREZ, RUE DE LUCÉ, 5, TOURS. 






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