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MÈRES ET LES E^FAMS 



Brnx.— Typ. ALacrob, VEaBOECKaoTE.v el C", r. Royale, 3, impasse du Parc. 



LES 



MÈRES 



ET 



LES ENFANTS 



PAR 



EDMOND DOUAY & FERDINAND TEENIURIER 



PARIS 

LIBRAIRIE INTERNATIONALE 

15, BOULEVARD MONTMARTRE, 15 

Au coin de la n<e Vivienne 
A. LACROIX, VEKEOECKHOYEN ET C'% ÉDITEURS 

A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LIVOURNE 

1567 
Toas droits de tradaclion et de reprodactioo réserrcs 



LES MÈRES ET LES ENFANTS 



d?:dicace de ce travail 

Nous dédions ce livre aux mères et à tous ceux 
qui aiment les enfants. 

Le premier devoir d'une mère, n'est-il pas la sol- 
licitude maternelle? Dès lors ne devons-nous pas 
appre'cier tous les bienfaits de cette sollicitude? 

Que d'abus, que d'atrocités se commettent chaque 
jour, dans nos pays civilisés, contre ces petits 
êtres, confiés aux soins des générations présentes! 

Les actes de sauvagerie contre l'enfance n'ont 
pas lieu exclusivement chez les Chinois. 

Les pères et les mères ne sont pas tous aptes à 
diriger leurs enfants ; pour conduire au développe- 
ment intellectuel et moral, on emploie souvent la 
rigueur, le martinet ou les coups, et l'on se per- 
suade avoir fait œuvre d'éducation. 

Nous ne sommes pas de cet avis. Ramenez les 
,nfants par le raisonnement; parlez-leur sévère- 

1 



6 LES Mi%RES ET LES ENFANTS. 

mont sans liuiiioiir, obtenez tout par l'aveu de la 
faute commise, par le repentir. 

L éducation est une œuvre morale ; n'appliquez 
pas aux enfants le système de l'éducation par la 
crainte ou par la douleur physique : la crainte 
abaisse l'âme; la douleur physique ulcère ou as- 
servit. 

Abandonnons ces procédés aux éducateurs 
d'animaux savants, aux instituteurs de cirque ou 
de ménagerie. 

Les petites filles, plus faibles d'organisation et 
plus nerveuses que les petits garçons, sont plus 
portées à l'entêtement, à la désobéissance : il faut 
les traiter avec plus de ménagement encore. Ne 
jamais les frapper, agir sur leur esprit par les sen- 
timents : un jour elles seront mères et élèveront 
leurs enfants comme elles-mêmes auront été éle- 
vées. 

Inspirez-l'eur par l'affection et par la délicatesse 
de la conscience la crainte de faire le mal. 

Il y a des femmes sans indulgence pour les en- 
fants ; d'un caractère susceptible et emporté, elles 
punissent avec rigueur la plus légère infraction à 
un ordre, à une défense. Elles s'imaginent possé- 
der toute la sollicitude de la maternité, et se per- 
suadent qu'elles élèvent bien leurs petites filles en 
les châtiant sans répit. Ces mères ne voient pas 
que leurs filles sont ahuries par ce système, au 
point de faire maladresse sur maladresse sans 
mauvaise intention. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 7 

Les écoles spéciales pour enfants s'associent par 
fois à ces théories du châtiment par les coups; 
mais nous avons connu des femmes qui frappaient 
leur enfant au logis, et qui recommandaient ex- 
pressément à l'institutrice de le respecter et de 
ne pas môme lui appliquer une chiquenaude. 

Cette conséquence est la critique de la mora- 
lisation par les peines corporelles : on abrutit 
l'esprit en meurtrissant le corps. 

On ne se préoccupe pas as§ez de la jeunesse, au 
point de vue physique; la race humaine tend à dé- 
générer. 

Pourquoi? Dès le bas âge , on affaiblit les âmes 
par la crainte ou les coups; on énerve les corps 
par des soins inintelligents, par le manque d'air et 
d'exercices. 

On oublie que l'homme vit dans l'atmosphère 
comme les poissons dans leur élément. Viciez 
l'eau, le poisson dépérira. On peut dire qu'on a 
peur de donner de l'air à la poitrine des enfants : 
on les asphyxie sous des voiles et des rideaux; 
sous prétexte de les garantir; on les étouffe pour 
mieux les faire vivre. 

En Russie, on accoutume les enfants à braver 
les rigueurs du froid. 

Le peuple de ces contrées glaciales prend une 
constitution robuste, d'une force athlétique. 

Nous avons vu, sur le champ de bataille, des 
soldats russes enlever leurs blessés avec autant 
de facilité que nous portons un enfant. 



«l LES Mi:UES Eï LES ENFANTS. 

Ces organisations vigoureuses sont ëleve'es en 
plein air, parmi les exercices et les travaux pé- 
nibles, sans souci des frimats qui, nous autres, 
jîous paralyseraient. 

Dans nos pays civilises, l'on se préoccupe avant 
tout du développement de l'intelligence. Dés que 
l'enfant peut s'habiller seul, et môme plus tôt, on 
l'opprime, on l'éliole ; bientôt après, on le prive 
pour ainsi dire des exercices du corps. 

Aussi, que de natures maladives! que de na- 
tures contrefaites! et combien périssent épuisés 
par un travail de iàie trop fatigant pour leur or- 
ganisme! Ils succombent, en pleine adolescence, 
sous le coup des abstractions, des espérances dé- 
çues, de l'orgueil et delà fièvre. 

Nous pourrions en citer mille exemples. Nous 
l'avons connu, cet enfant qui étonnait parle pré- 
coce développement de ses facultés. 

La mère voulait qu'il fut musicien : les leçons 
de musique lui étaient prodiguées ; en même 
temps le père exigeait des études sérieuses, en 
vue d'une carrière libérale; l'enfant devait être un 
jour Rossini et Montesquieu. 

Le petit jeune homme s'enflait d'ambition ; ses 
succès en musique, en grec, en latin, en érudition 
exaltaient son cerveau; mais ces transports, vio- 
lents pour son âge, l'épuisaient. Néanmoins, les 
parents s'applaudissaient. 

Un matin, l'enfant ne se levait pas à l'heure ac- 
coutumée; quelques heures après, aux accès de 



LES MtHES ET LES ENFANTS. 9 

délire succédèrent l'hébétement, la langueur, puis 
la mort. 

Mères et vous tous qui aimez les enfants, lisez 
ces pages : vous y trouverez les plus vivaces de* 
vos émotions, quelques conseils amis, et l'invio- 
lable respect de l'enfance. 



II 



PARTICULARITES DE L ENFANCE 

L'enfant est un lien vivant qui rattache le pré- 
sent à l'avenir. Aussi, chez tous les peuples, le 
litre de mère fut-il toujours sacré. 

Certaines nations, les Perses, par exemple, re- 
gardaient les enfants comme une propriété na- 
tionale. 

L'Etat les confisquait dès que les mères avaient 
rempli leur devoir de nourrice. 

Ces bons Persans oubliaient que l'Etat est sim- 
plement la collection des familles, et que la fa- 
mille n'existe plus, du jour où les enfants dispa- 
raissent du foyer paternel. 

Ils ne savaient pas davantage que la mère a des 
droits sur son enfant, droits acquis par la souf- 
france et par l'amour. 

Salut donc à vous, mères qui avez compris vos 
devoirs et qui les accomplissez ! 

1. 



m lis MKIII-S FT I.KS KM'ANTS. 

Ktraiiirc influonco de la maternité! Les ani- 
maux eux-mêmes paraissent en comprendre les 
oblifrations. 

"* Aucune préoccupation, aucun soin ne viennent 
les distraire de l'instinct qui les porte à élever, à 
défendre, à caresser leurs petits. 

Mais les animaux n'obéissent qu'à la loi de la 
conservation des espèces; ils abandonnent leurs 
enfants dès que ceux-ci ont la force de pourvoir à 
leurs propres besoins. 

Pour les animaux, la maternité n'est qu'une 
fonction aveugle. 

Dans l'espèce humaine, les mères ont une res- 
ponsabilité, une tâche morale et sociale. 

Les animaux nous olfrent cependant de bons 
exemples : parfois leur instinct s'élève à la hau- 
teur de la sollicitude maternelle. 

liCs naturalistes ont décrit souvent les mœurs 
des animaux; ils n'insistent pas assez sur les 
rapports qui unissent l'âme des hommes et l'âme 
des bétes. 

M. Toussenel, l'ingénieux et ardent protecteur 
de la gent animale, leur a pourtant indiqué la 
voie. Mais la fantaisie seule a suivi ce chemin; 
on a peint, pour faire rire, la vie des bêtes. Ne 
serait-il pas opportun de consacrer ces peintures 
à l'éducation ? 

Le bon la Fontaine nous a donné des fables ; tâ- 
chons de faire de l'histoire, et de l'histoire morale 
par l'observation des animaux. 



LES MKRKS ET LES ENFANTS. 11 

Dans chaque maison, en France, on trouve des 
animaux domestiques; les levons d'amour maternel 
sy offrent d'elles-mêmes. Vous riez? faites donc en 
sorte que les devoirs de la maternité soient rem- 
plis également par toutes les mères : et nous n'au- 
rons plus à prendre le triste soin de rappeler aux 
instincts maternels. 

N'y a-t-il plus de mères qui, pour conserver leur 
beauté ou leurs loisirs, refusent de nourrir elles- 
mêmes leurs enfants ? 

Dans toutes les institutions de jeunes filles, on 
devrait établir un cours d'histoire naturelle, plus 
moral que technique ; on y montrerait scientifique- 
ment les merveilles de la tendresse des animaux 
pour leurs petits, et les mystères sacrés de la ma- 
ternité y seraient expliqués. 

La pudeur est mieux gardée par la science que 
par l'ignorance. 

La jeune fille qui connaîtra les lois physiques de 
la maternité, deviendra plus prudente, plus sé- 
rieuse, plus austère. 

Qui de nous n'a pas entendu ce cri de la douleur 
ou du remords : Si j'avais su...! Et puis, que de 
mariages ne se feraient pas, si la fiancée sa- 
vait ! que de malheurs s'éviteraient ! et dans le ma- 
riage, que d'enfants qui meurent, vivraient! 

Que d'enfants abandonnés à des soins merce- 
naires recevraient ces caresses qui ouvrent l'âme 
tendre encore, au lieu delà fermer parla tyrannie, 
ou par l'indifférence d'un domestique ! 



1 ! LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

La nourrice donne son lait comme une laitière ; 
la mère seule donne sou ame! 

Jeunes lilles! apprenez de bonne heure, et sans 
en faire un jeu de poupée, la science maternelle, 
par l'histoire naturelle de l'homme et des ani- 
maux. 

Et vous, mères, pratiquez-en les leçons! mais, 
qui donc aujourd'hui s'occupe de cette science? On 
sermonne, on blâme ; on n'instruit pas. Et pourtant, 
i|ui trouve-t-on à la base même de la société? Le 
citoyen? Non ; la mère. 

Dans ce temps de luxe, de galanterie et de plai- 
sirs, combien trouvez-vous de mères capables 
d'élever leurs enfants? 

Appelez-vous mères ces dames coquettes qui 
roulent dans le tourbillon des plaisirs, qui n'ont 
pas de loisir à consacrer aux enfants, qui passent 
la première partie de la nuit aux soirées, au bal, 
au théâtre, et la dernière partie au repos, au som- 
meil, jusqu'au premier repas. 

Les enfants de ces dames sont nourris à domi- 
cile, sur lieux, comme on dit; mais dans ces mai- 
sons frivoles, où se trouve le foyer paternel? Dans 
la chambre de la nourrice : à côté du lit conjugal, 
il n'y a point de berceau. 

Dès que l'enfant aura grandi, on le mettra en 
pension. C'est à peine s'il connaît son père et sa 
mère. 

Ces petits êtres furent élevés dans des habitudes 
d'isolement; ils obtinrent rarement la faveur 



LES MÈRKS ET LES ENFANTS. 13 

d'être admis à la table du père et de la mère : on 
les sert à part; au dessert on les apporte parfois, 
pour les montrer, comme des petites bétes de luxe. 

Pauvre petit être ! ne crie pas, ne pleure pas ; ne 
ris pas trop non plus, si tu tiens à rester à la 
table maternelle. Aux premiers pleurs, au troi- 
sième éclat de rire, on te renverra; et l'on te 
grondera, et l'on te fera de gros yeux chargés de 
menaces; en un mot, c'est par la compression et 
l'isolement qu'on élève ces enfants réputés de- 
grandes maisons. 

Mais vous leur inspirez ainsi l'esprit d'obéis- 
sance et de subordination... Parfaitement; et de 
plus l'esprit de crainte, de servilité, de dissimu- 
lation. 

L'enfant obéit parce qu'il tremble, et non point 
parce qu'il vous aime ou vous approuve; il cache 
tout ce qui peut exciter votre courroux ; il ment, 
il dissimule : vous tuez en lui la conscience, par la 
subordination, 'par l'obéissance! Réglementez donc 
aussi la naissance et la mort, et les doses d'intelli- 
gence, et les impressions du système nerveux. 

Habituez l'enfant à vouloir et non point à se 
soumettre , si vous désirez former en 4ui un 
homme. 

Que fait-on des enfants? Le plus tôt possible on 
s'en débarrasse. Les garçons, vite au collège, au 
lycée, où l'on instruit, où l'on dresse à la disci- 
pline. Les petites filles, vite au pensionnat, où l'on 
style aux bonnes manières. Des maîtres de danse, 



Il i.Ks MKiiKs i:t I.KS f.nfants. 

et do musique... Voila les grands maîtres do 
mœurs pour les demoiselles! 

Heureuse la petite fille qui reste sous l'aile de 
la tendresse maternelle, avec ou sans institutrice! 
Le3 Lrarçons obtiennent en général moins d'égards; 
on accorde plus de faveurs aux petites filles. 

Il y a des mères qui, pour rien au monde, ne se 
sépareraient de leur fille; elles accordent peu de 
contiance aux institutions en commun, elles pré- 
fèrent l'éducation dans la famille ; ce sont les vé- 
ritables mères. Les collèges de filles sont des péni- 
tenciers. 

Les parents reconnaissant dans leur fille des 
tendances vers la révolte ou la désobéissance, ils 
s'empressent de la placer dans une institution. 
La fille y apprendra peut-être l'ordre, la propreté 
et l'obéissance; elle y désapprendra la famille. 

Les internats enrégimentent; or la femme n'est 
pas destinée à la discipline, mais au foyer domes- 
tique. 

La mère qui se sépare de sa fille détruit une 
part de sa propre félicité : l'accomplissement d'un 
devoir doit seul la déterminer à cette séparation. 
Les fila^exilés, les filles éloignées : que deviennent 
les joies du foyer, les baisers de la mère, les 
caresses du père, les liens de la famille, les sou- 
venirs d'enfance? que devient la famille? 

Y a-t-il pour la mère une jouissance plus pure, 
plus constante, et plus pénétrante que les caresses 
de son enfant? 



LES MÈKES ET LES ENFANTS. 15 

Donnez-moi le père le plus rnergique, le plus 
inflexible, le plus sauvage; mettez-lui autour du 
cou les bras de son enfant: et vous Tenchaînerez à 
la douceur du foyer de la maison, au bonheur. 

Quelle souplesse dans les mouvements de l'en- 
fant ! quelle finesse dans son regard ! qudle 
poésie dans le langage des yeux et du geste, ([u'il 
balbutie en tendant les mains! 

Le dévoûment sans bornes de certaines femmes 
du peuple aux enfants qu'on leur a confies, fait 
honte aux nfères plus préoccupées de toilettes et 
de parties de plaisir que d'une sollicitude active 
envers les petits êtres dont elles doivent compte à 
Dieu et à la société. 

Que se passe-t-il, la plupart du temps, dans les 
familles opulentes? Sous prétexte d'impossibilité, 
de convenances ou d'aifaires, la mère abandonne 
aux soins d'une jeune bonne sa charmante petite 
fille, comme si elle n'éprouvait que de l'inditfé- 
rence pour l'enfant sorti de ses entrailles. 

La bonne promène l'enfant une partie de la 
journée ; et si la mère et le père dirigent leur 
promenade de son côté, le père embrasse et ca- 
resse son enfant; la mère seule reste impassible 
en face de ce touchant tableau; elle quitte son en- 
fant sans lui avoir prodigué la plus petite caresse. 

L'insensibilité dispense des devoirs et permet 
de rester belle ; d'ailleurs, ne faut-il pas songer à 
la mode nouvelle, aux toilettes, aux promenades, 
aux affaires particulières ! 



1«î I.KS MKIIKS ET LES ENFANTS. 

Vous voulez rester belle, madame? regardez 
votre miroir un jour que, votre eiil'ant dans vos 
bras et toute j)alpitante des caresses de l'inno- 
cente créature, vous sentirez votre âme rayonner 
sur votre visage. Regardez, et dites-moi si jamais 
la beauté éclaira de plus vive lumière votre front, 
vos yeux, votre sourire! 

Et dans cette pauvre enfant orpheline de sa 
mère, du vivant même de sa mère, quel air 
morne, triste, languissant! on dirait qu'elle 
cherche une mère. 

Malheureuse petite créature! ta mère te renie; 
si tu soulfres, elle na pas une larme pour toi; si tu 
pleures, les doux baisers ne viennent pas te con- 
soler. 

Charmante petite fille! tu es un ange confié à 
une mercenaire dont le cœur indifférent est aussi 
aride que 1 étang desséché. 

11 y a des mères qui justifient leur indifférence 
pour leurs enfants : puisqu'elles se justifient , 
comme elles se sentent coupables ! 

Les enfants sont ingrats, disent-elles ! Ingrats ! 
En vers qui? envers vous, sans doute, madame. 

Que vous doivent-ils, à vous qui manquez à vos 
devoirs envers eux? Ingrats! c'est vous qui leur 
apprenez Tingratitude. Pourquoi n'ajoutez -vous 
pas aussi qu'ils sont insensibles? 

Voyez-les donc solliciter du premier passant ces 
caresses que vous leur refusez, tendre les bras à 
qui leur sourit, demander à tous un regard. 



LES MKRES Kl LKS ENFANTS. 17 

Voyez-les reporter sur leur bonne elle-même l(Mir 
naïve affection. 

Allez, mères dénaturées, allez en brillantes soi- 
rées et trôner au bois en équipage! pendant que 
votre enfant vous réclame, vous reniez sa ten- 
dresse; quand tous ses sentiments sont pour vous, 
vous refusez ses baisers. Allez au bois! allez au 
bal! puissiez-vous y trouver le bonheur. 

Vous voulez être heureuse et vous vous étour- 
dissez dans l'oubli de vos devoirs ; et plus tard 
qu arrivera-t-il l L'enfant grandira, et vous vous 
plaindrez de sa froideur, de son indifférence, de 
ses mauvais instincts. 

Pourquoi n'avez-vous pas, madame, éveillé dans 
le cœur de votre tille la tendresse filiale? pourquoi 
ne l'avez-vous point enveloppée de vos caresses 
pour fondre cette glace de l'indifférence? pourquoi 
n'avez-vous pas vous-même guidé les premiers pas 
de ses pieds, de sa pensée, de ses émotions? Votre 
fille ne vous connaît pas; vous êtes pour elle 
presque étrangère. 

Aussitôt qu'elle aura atteint l'âge réglementaire 
de pension, vous vous empresserez de la conduire 
dans une institution , d'où elle ne sortira qu'après 
ses études terminées. 

Enfant, entre les mains d'une nourrice ou d'une 
domestique; adolescente, sous la férule d'une ins- 
titutrice : la voici de retour à la maison mater- 
nelle. Elle a dix-huit ans, elle est sage, honnête, 
bien élevée selon le monde. 

2 



ÏS LKS MKHF.S FIT I.F.S FNTANTS. 

Vous avez vieilli, le monde vous délaisse : vous 
revenez à vos devoirs de mère. Mais que de fois la 
victime de votre insouciance est frappée au cœur! 
comme par un châtiment de vos fautes, vous l'avez 
vue mourir entre vos bras. 

Nous pourrions multiplier les exemples de 
deuils amenés dans les familles par l'incurie des 
parents. L'autre jour encore, c'est une mère qui, 
pour accompagner son mari au théâtre, charge 
une domestique de veiller sur cette unique enfant. 
La domestique avait un rendez-vous ; elle gorge de 
nourriture le pauvre petit être pour le faire 
dormir; et s'en va... il dormira et ne criera point, 
pensait-elle. En effet, l'enfant ne cria point; il , 
étouffa d'indigestion. La servante rentra au mo- 
ment où il expirait. 

Un quart d'heure après, les époux revenaient 
de la comédie, charmés de leur soirée. 

« Georges â-t-il été gentil? v dit la mère à la do- 
mestique. Et elle se dirige vivement vers le ber- 
ceau pour embrasser son fils : ses lèvres touchè- 
rent un front glacé. Elle jeta un cri terrible, et 
s'évanouit ; le père précipita la servante par la 
fenêtre et se coupa la gorge. La mère devint folle. 
Ces parents abandonnaient aux soins d'une do- 
mestique l'enfant qui devait faire tout leur bon- 
heur; mais ils allaient remplir leurs devoirs de 
gens du monde. 

Mères, votre premier devoir de ce monde est 
d'élever et de garder vous-mêmes vos enfants. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 19 

Mais, c'est un esclavage! oui, l'esclavage du de- 
voir, et de l'amour. Est-ce pour le rejeter dès sa 
naissance, que vous avez porté neuf mois dans 
votre sein ce fils de vos entrailles? avez-vous le 
droit de tarir par des artifices le lait que Dieu mit 
dans vos mamelles pour la nourriture de votre 
enfant? Est-ce pour l'abandonner à une direc- 
tion de hasard, que vous avez reçu de votre 
hymen, un fils qui porte votre nom? Père incon- 
séquent! 

Si l'on venait vous dire que ce fils n'est pas né 
de votre sang, vous sentiriez en vous s'agiter votre 
cœur, et l'indignation soulever votre colère! 

Sera-t-il de votre sang, le fils qui ne sera ni de 
votre probité, ni de votre délicatesse, ni de votre 
communion religieuse ou politique? 

Et si vous avez une nombreuse famille, père et 
mère? Seront-ils de votre sang, ceux que vous dé- 
laisserez pour en choyer de préférés? ces espiègles 
légers et pétulants, adonnés au jeu, peu curieux 
de vos caresses, parce qu'ils aiment mieux les 
gambades que les baisers, pourquoi les rudoyer 
au nom de votre tranquillité, de votre passion du 
silence et de vos aises? pourquoi réserver votre 
tendresse aux natures calmes, paisibles, silen- 
cieuses? Pourquoi reporter toute votre affection 
sur quelques-uns? Pourquoi établir au foyer do- 
mestique des distinctions iniques, navrantes, qui 
feront douter de votre justice et de votre amour, 
et qui ne vbus feront pas aimer davantage, même 



?0 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

(le ceux 4UC votre prédilection élèvera au dessus 
dos autres ? Répartir une éirale affection entre tous, 
c'est provoquer de la part de tous un égal amour, 
c'est assurer la solidarité de la tendresse filiale, 
et fraternelle. Sans cette tendresse, il n'y a plus de 
famille. 

Les déshérités deviendront jaloux, contraints, 
inquiets de leur plus petit mouvement, de leur 
moindre parole. 

On a vu des enfants mourir de jalousie. Les 
mauvais procédés du père ou de la mère, l'horreur 
d'une aversion imméritée, les ilatteries, les adula- 
tions prodiguées au petit frère ou à la petite sœur 
préférés, ont amené des transports au cerveau, 
une méningite et la mort. 

La créature dont le caractère peu démonstratif 
déplaît au père et à la mère se trouve contrôlée et 
contrariée dans toutes ses velléités; elle n'ose plus 
vivre; elle souhaite l'exil, la maladie elle-même, le 
malheur à ses parents. 

Il est si beau, il est si doux d'aimer ses petits 
enfants tous au même degré! Mais pour cela, il 
faut de l'égalité dans le caractère et de l'indulgence 
dans le cœur. 

Bien des gens manquent de ces deux qualités 
nécessaires à la tâche délicate et pénible des 
soins que réclame l'âge tendre. 

Ceux qui possèdent ces qualités honorent la 
famille et le genre humain. 

Oui, nous le répétons : les préférences dans les 



LES MERES ET LES ENFANTS. î! 

familles où il y a plusieurs enfants ont des dan- 
gers privés et sociaux. 

Vous ne pouvez former le caractère d'un enfant 
qu'en lui accordant les caresses et les éloges qu'il 
mérite, et en développant dans son intelligence 
l'esprit de justice. 

Il y a des mères qui se prennent de répulsion 
pour une de leurs filles, parce que l'enfant est laide . 
A la plus légère faute, on crie à l'enfant : Laideron! 
la fille ahurie, chagrine, devient peu caressante. 

Plus elle se sent repoussée, plus elle s'éloigne; 
plus elle s'éloigne, plus elle s'attire de désaffection ; 
et plus on la gronde, plus elle est malheureuse : 
les malheurs commencent pour elle au sein même 
de la famille. 

Une jeune dame du monde avait deux enfants, 
garçon et fille. La petite fille était rousse. Les Ita- 
liens et les Anglais eussent admiré l'or de sa che- 
velure, qui encadrait un angélique visage ; quelque 
Raphaël l'eût prise pour modèle d'une de ses 
vierges; et plus d'une jeune miss en eût envié les 
tons fauves à reflets dorés. 

La mère était française et trouvait sa fille laide à 
faire sauver; elle en rougissait, elle en avait hor- 
reur; elle avait honte de paraître avec sa fille en 
public; elle la grondait, la rudoyait à tout propos. 

Un ami du voisinage s'émut de cette injustice; 
il tenta de ramener à des sentiments plus humains 
cette mère, devenue marâtre par aversion de la 
couleur fauve. " 



Qui voudra de ma lille pour femme, répondait 
cette malheureuse à toutes les représentations qui 
lui étaient adressées. Qui se résoudra à épouser 
une rousse? Les salons mêmes se fermeront à ma 
tille ;j'ai mis au monde une enfant vouée au célibat. 
Son père est brun et je suis blonde : quelle infer- 
nale destinée m'a donné une tille rousse? quelle 
malédiction! — Mais votre fille est charmante — 
elle est rousse ! — elle est docile, attentive à vous 
plaire, courageuse... — elle est rousse! 

Le petit garçon eut toutes les caresses, toute 
l'affection, toutes les préférences. 

La pauvre rousse arriva un matin, glorieuse, 
auprès de sa mère : elle s'était fait teindre les che- 
veux. La mère éclata de rire; l'enfant mourut de 
douleur. Mais, que faisait le père dans cette fa- 
mille? Il s'occupait de ses affaires, ne voyait que 
par les yeux de sa femme, dont il partageait les 
préjugés. La perspective de ne pouvoir un jour 
établir sa fille l'avait exaspéré : il ne porta pas 
même le deuil de son enfant. 

Ce sont des fonctions difficiles que celles de la 
maternité, nous le savons... outre la justice et 
l'amour, la mère doit posséder l'art des nuances; 
ces petits êtres sont si fins, si sensibles, si tendres ! 
mais ils sont si reconnaissants et si dociles, quand 
ils sont bien dirigés. 

Parfois c'est un préjugé qui détourne de son 
cours naturel la tendresse d'une mère. 

Quelle que soit la couleur des cheveux ou les 



LES MÈRES El LES ENEANTS. 2" 

infirmités de Tenfant qui vient au monde, malheur 
au père, malheur à la mère dont les entrailles ne 
tressaillent pas au premier cri du nouveau -né! 
malheur à tous deux si leur cœur ne s'ouvre pas à 
la tendresse ! Le jour où des lèvres enfantines sor- 
tent pour la première fois ces mots d'amour et de 
merci « papa, maman >^, ce jour-là, l'âme se mani- 
feste par la parole, ce n'est plus au corps seulement 
qu'on regarde. Malheur aux parents que ces mots 
sacrés n'ont pas remués jusqu'à la moelle des os! 
malheur! parce qu'ils n'ont dans lame que vanité, 
égoïsme et mépris des devoirs. 

Que n'imitez-vous les pères de Lacédémone? 
Que ne tuez-vous, dès sa naissance, ce petit être 
tant désiré, mais qui offusque votre vue par la 
teinte de ses cheveux ou par quelque difformité. 
Soyez donc conséquent : faites la guerre à tous les 
infirmes, et commencez par avoir horreur de vos 
propres infirmités. 

Celles de l'âme doivent exciter plus de haine que 
celles du corps. Hélas! ne devez-vous pas plus 
d'affection , plus de dévoûment aux faibles , aux 
difformes, aux déshérités? 

Par quel renversement de la justice accablez- 
vous volontairement de misères ces pauvres créa- 
tures sorties de votre sang et de votre amour? 
n'est-ce pas à elles de se plaindre? vous ont-elles 
demandé la vie? cet enfant sourd-muet, ou bien 
aveugle de naissance, doit-il vous remercier du 
bienfait de l'existence ? 



Î4 LES MKRES ET LES ENFANTS. 

L'autre jour, au Bois do Boulogne, nous ren- 
contrâmes une femme conduisant par la main une 
petite tille de six ans, aveugle et sourde-muette; 
cette femme mendiait, et pour attendrir les pas- 
sants, elle secriait qu'elle était bien malheureuse 
d'avoir une tille aveugle, sourde-muette! 

Qui donc était le plus à plaindre.? Cette femme, 
ou cette enfant? A qui reviennent de droit la pro- 
tection, l'amour, les soins incessants? 

Pères et mères impitoyables pour vos enfants 
intirmes, puissiez-vous songer que vous-mêmes, 
un jour, vous aurez vos infirmités! allez visiter 
nos écoles de sourds-muets et d'aveugles; allez 
voir ce que peuvent l'affection et le dévoûmeut; 
allez apprendre à aimer, à instruire, à faire vivre, 
à pratiquer les devoirs de la famille. 



111 



ÉDUCATION DE i/eNFANCE. — INFLUENCES DIVERSES. 
* — RÔLE DE LA MÈRE ET DE l'iNSTITUTEUR. 

Au dix-septième siècle, Fénelon a composé un 
livre sur l'éducation. Le Tclémaque est encore 
aujourd'hui un ouvrage classique. Parmi ceux qui 
vantent les beautés de cette œuvre, combien en 
trouverait-on qui l'aient lue de la première à la 
dernière page Ml y a plus d'erreurs que de vérités 



LES MERES ET LES ENFANTS. «5 

dans ce roraan composé pour un prince, à une 
époque bien diirérente de la nôtre. 

Au dix-buitièine siècle, J. J. Rousseau nous a 
donné son Emile. Enlevez de ce traité l'éloquence 
des généralités sauvées par l'enthousiasme de 
la réforme, et quelques conseils éternels, qu'en 
reste-t-il ? 

La révolution française et les exi^^ences du suf- 
frage universel ont modifié les conditions sociales; 
on ne peut plus élever nos enfants comme il y a 
deux cents, quatre-vingts ou même vingt ans. Autre 
temps, autre organisation de la société. Autre so- 
ciété, autre éducation. 

Ce n'est pas Tindividu qui fait la société, c'est la 
société qui fait Tindividu. Si vous en doutez, 
élevez un enfant à la mode du dix-septiéme siècle, 
et présentez-le au concours des écoles, ou simple- 
ment dans le monde du dix-neuvième siècle; et 
observez la suite de ses succès. 

Mais sans remonter le cours des âges pour jeter 
dans notre société un jeune homme ainsi qu'un 
anachronisme, regardez. 

Voici quatre jeunes gens : 

L'un a fait son éducation à Sainte-Barbe, un 
autre dans un lycée, un autre au lycée comme ex- 
terne libre, un autre chez les révérends pères jé- 
suites. Ils n'ont ni la même tournure ni les mêmes 
goûts, ni les mêmes idées sur les mêmes choses. 

Placez à côté d'eux un élève des écoles pri- 
maires, un élève des frères de la Doctrine chré- 



•6 LKS MÈIIKS Kl LES ENFAMS. 

tienne; puis un j(Hine paysan tout à fait illettré : 
autres disparates. Et pourtant, dans quelques an- 
nées, chacun d'eux aura, par droit de sulFrage, 
décision égale sur les aifaires publiques ! 

L'éducation des enfants devient donc un des 
éléments essentiels de la paix et de la concorde 
sociale. 

Les illettrés ne sont pas seulement les déshérités 
de toute participation à la vie intellectuelle ; le suf- 
frage universel en a fait des instruments politi- 
ques d'autant plus terribles qu'ils sont irrespon- 
sables. 

Plus d'illettrés, au nom de la moralité publique ; 
et au nom de la paix sociale : plus d'enseigne- 
ment intrà muros. Que toute école soit ouverte à 
l'inspection, à l'audition de quiconque se présen- 
tera aux heures réglementaires de la classe. 

Voilà le grand remède de nos discordes! Admis- 
sion du public aux classes de toutes les écoles 
primaires ou secondaires, laïques ou religieuses. 

L'enseignement prendrait alors conseil unique- 
ment de la conscience et de la science, et non plus 
des rancunes, des regrets ou de la fantaisie. 

Au bout d'une génération, l'esprit public sui- 
vrait, spontanément et par le seul effet de l'éduca- 
tion, une ligne unique : celle du devoir et du véri- 
table intérêt, de l'intérêt fondé sur l'honnêteté. 
Comment espérer un résultat si merveilleux? La 
conscience et la science sont universelles. 

N'est-il pas déplorable que trente millions de 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. t1 

Français sur un total de trente-huit, ne possèdent 
aucune idée de leurs devoirs civils, ni de leurs 
droits, ni de leur histoire nationale, ni des res- 
sources du sol, ni des lois générales du pays! 

Fils de l'indigence, de la pauvreté, de l'aisance 
ou de la richesse, tous les enfants de la France doi- 
vent recevoir de nous, indistinctement, ce patri- 
moine national des connaissances élémentaires. 

A l'indigence, à la pauvreté, les carrières profes- 
sionnelles ; à l'aisance et à la richesse, les carriè- 
res libérales ou financières! Mais, au sein de notre 
civilisation moderne, quelle mobilité dans les for- 
tunes! Tel part le plus pauvre, qui reviendra le 
plus riche et le plus instruit. 

Faites que les premières notions données à 
tous au nom de la patrie commune établissent 
entre tous un lien de solidarité devant la con- 
science. 

Ce qui trouble la concorde, ce ne sont pas les 
inégalités de fortune : c'est le sacrifice des prin- 
cipes aux intérêts. 

Apprenez donc aux enfants le respect inviolable 
des vérités de la conscience. 

Il y a des familles indifférentes sur l'éducation 
des enfants ; rdais aussi que de regrets n'éprou- 
vent-elles pas, quand les enfants devenus des 
hommes ne sont aptes à aucune fonction, à aucun 
métier? 

Ne perdons pas de vue que les lettres, les 
sciences et les arts exigent un long apprentissage. 



48 l.KS MKRES ET LES ENFANTS. 

Il faut partir de l'extrême jeunesse, pour arriver 
par degrés au perfectionnement de l'intelligence 
et du jugement, 

11 en faut beaucoup pour remplir de hautes 
fondions industrielles, commerciales, administra- 
tives, scientitiques, libérales. 

Est-ce à dire qu'il faille commencer l'instruction 
dès le bas âge? Non. L'éducation, oui. Formez des 
corps solides, de bons estomacs, accoutumez pro- 
gressivement aux fatigues physiques, développez 
le bon sens et la droiture par la conscience et par 
le sentiment de la justice. 

Faites que l'enfant aime et ne craigne pas; 
point d'autorité, mais l'amour et la seule crainte 
de sa conscience. 

Pour l'habituer à cette direction morale, aban- 
donnez-le d'abord aux conséquences de ses actes; 
et bientôt il cherchera vos conseils au lieu de les 
redouter, ou de les dédaigner; il se défiera de 
soi-même et suivra spontanément la direction que 
vous lui donnerez; ni fouet, ni coups d'aucune 
sorte, ni autorité de la force; sinon, vous formez 
un petit esclave, orné de tous les vices de l'es- 
clavage. 

Les premiers éléments de l'irfstruction sont 
arides. C'est avec peine qu'on parvient à apprendre 
aux enfants les lettres de l'alphabet et la liaison 
de deux lettres ensemble pour former une syllabe; 
et c'est avec une peine encore plus grande qu'on 
leur apprend à lire avec intelligence. 



I.ES MKRKS ET LES ENFANTS. 59 

Remettez cette première instruction à lage âo 
sept ans, après la première crise de la vie. 

Il y a pour l'instruction des différences très 
sensibles chez les enfants à partir d'un certain 
âge : les uns sont doués d'une telle facilité que, 
sans peine et sans efforts, ils apprennent avec la 
plus grande aisance tout ce qu'on leur enseigne. 

Ceux-là apporteront la même aptitude, en gran- 
dissant, aux sciences abstraites et particulière- 
ment aux mathématiques; tandis que d'autres, 
d'un cerveau obtus, aux facultés difficiles à dé- 
velopper, rencontrent même des obstacles pour 
savoir lire couramment, écrire correctement, et 
compter exactement. 

Néanmoins ne désespérez jamais d'un enfant 
jeune dont les dispositions sont tardives; car un 
jour ses facultés s'épanouiront.^ 

Certaines natures, comme certains fruits, mûris- 
sent tardivement. 

Qui dit jeunesse, dit abondance de ressources : 
prenez patience. 

Les écoles primaires où sont, pour ainsi dire, 
parqués les enfants du peuple, plutôt comme dans 
un débarras que comme dans un lieu d'instruction, 
ont néanmoins un côté avantageux pour les petits 
enfants. 

Un enfant pauvre s'élève mieux au contact d'aU' 
très enfants, que constamment au foyer des parents ; 
puisaussilemaîtreou la maîtresse d'école apportent 
plus de temps et de patience pour leur enseigner 

3 



r^ LES MKRES ET LES ENFANTS. 

les premières notions de la lecture et de l'écri- 
ture, qu'une mère chez elle, préoccupée de son 
intérieur, ou qu'un père livré aux affaires de sa 
profession ou au travail "manuel, s'il est journalier. 

Mettre les enfants jeunes à l'école est donc, 
pour les pauvres , un bien plutôt qu'un mal ; 
d'ailleurs chez leurs parents, ils sont générale- 
ment gâtés, on souscrit à leurs fantaisies, ou bien 
ils y sont tenus avec trop de sévérité. 

A l'école, si jeunes qu'ils soient, il y a une 
discipline pour tous; l'égalité éveille le sentiment 
de la justice. Préférez les externats aux internats, 
et la famille à une communauté d'enfants. 

Nous pensons être de l'avis des mères de famille 
sur cette question. 

Nous parlons ici des femmes du peuple privées 
des ressources que nécessitent l'instruction et 
l'éducation des jeunes enfants. 

Dans la bourgeoisie, les enfants sont confiés 
aux serviteurs à gage ou élevés par un instituteur 
ou une institutrice; système aléatoire : les bons 
précepteurs sont rares. 

Lorsque les enfants qu'on peut gratifier d'une 
éducation complète entrent jeunes dans les pen- 
sions, les collèges ou les lycées, ils ont la chance 
de faire de bonnes études et de les terminer de dix- 
sept à dix-huit ans, pour entrer ensuite dans les 
écoles spéciales; puis aussi en commençant jeunes 
l'éducation, ils se dégagent du régime trop doux 
de l'intérieur de la famille dans laquelle on ne 



LES WÈKES El LES ENFANTS. ôl 

peut préserver les jeunes enfants du contact de 
bien des choses qu'ils ne doivent ni voir, ni en- 
tendre. 

Mais c'est aux parents de vivre à découvert; et 
l'éducation de la famille ne sera jamais remplacée 
par l'instruction en commun. 

Le régime de la pension assouplit le caractère 
et donne aux enfants un esprit d'ordre et de disci- 
pline qu'ils acquièrent rarement à la maison pater- 
nelle. C'est le côté extérieur de celte éducation ; la 
diversité des influences que l'enfant trop jeune 
subit dans l'internat produit le vague dans son 
esprit. Il saura obéir, il ne saura point vouloir. 

Il n'y a que dans la famille que se forment les 
grands caractères. 

Aussitôt que l'intelligence de la jeunesse se 
développe, on lui entasse dans la tête, avec une 
persistance inouïe, des notions de langues étran- 
gères, de physique, de chimie, de mathématiques 
appliquées aux arts et à l'industrie. 

Ces sciences abstraites ne sont pas tellement à 
<8i portée, qu'elle puisse fructueusement s'y appli- 
quer. Les jeunes gens sortis du collège, du lycée ou 
du pensionnat : à peine s'ils peuvent se rappeler 
quelques mots exacts ou des définitions. Nous ne 
parlons pas des démonstrations : ils les ont ou- 
bliées. 

On les astreint à se meubler la tête de trop de 
choses à la fois, pour qu'ils puissent parfaitement 
les saisir dans l'ensemble et dans les détails. 



r,* LES MERES ET LES ENFANTS. 

IMurquoi ne pas adopter un mode d'éducation 
plus en harmonie avec les facultés de l'enfance? 

Combien ne voyons-nous pas de petits garçons 
perdre courage et se rebuter du latin? n'y faire 
aucun progrés, languir et se traîner pour ainsi 
dire de classe en classe ! 

L'enseignement en commun n'est profitable 
qu'aux esprits de même force. Enlevez d'une classe 
le premier quart, il ne restera que des incapables. 
11 est difficile de remédier au mal que nous signa- 
lons. Ce n'est pas impossible : commencez par 
diminuer le nombre des élèves d'une classe, et par 
changer les méthodes usitées. 

En France , on apprend les langues par le 
thème. La logique et l'observation de la nature 
condamnent ce système. 

L'instruction donnée par les écoles primaires 
est plus rationnelle dans son ensemble. 

Cette supériorité de méthode tient, sans doute, à 
la nécessité de mettre les éléments à la portée 
d'intelligences regardées comme inférieures. 

Pourtant, en général, il y a plus de sang gau- 
lois dans les veines du fils de l'ouvrier, plus de 
force primesautiére ; c'est peut-être pour cela que 
les méthodes lentes, compliquées, attardées, n'osent 
pas s'expérimenter dans les écoles primaires. 

L'ouvrier a besoin de ses enfants. L'atelier et 
les services domestiques les réclament. 

Ne croyez pas que l'apprenti soit prédestiné, à 
une éternelle infériorité ; s'il joint à la volonté 



LES MÉHES ET LES EM ANTS. 55 

d'accomplir le travail quotidien celle de préparer 
lavenir, vous le verrez selever, des notions élé- 
mentaires, aux sommets de la science; et il trou- 
vera aide fraternelle à ses généreux desseins. 

RhumkorlF était un simple ouvrier, avant deire 
un savant physicien ; c'est un ancien élève de l'as- 
sociation polytechnique, association de professeurs 
volontaires qui travaillent à l'émancipation intel- 
lectuelle des ouvriers. 

Aujourd'hui, et surtout dans les villes, il ne se 
trouve plus que des déshérités volontaires de l'ins- 
truction ; l'avenir de la patrie est intéressé à la 
diffusion des lumières. Tout le monde le sent; tout 
le monde le proclame; et dans toutes les cités, les 
cours d'adultes, gratuits quoique non obligatoires, 
offrent aux ignorants, aux arriérés, à toutes les 
victimes des travaux grossiers et d'une enfance 
abandonnée ou exploitée, les bienfaits de la com- 
munion intellectuelle et d'un sort meilleur par 
l'effort de la volonté. 

Il faut comprendre pour vouloir ; pour compren- 
dre, il faut apprendre. 

Instruisez donc vos enfants, si vous voulez qu'ils 
remplissent dignement les devoirs de leur profes- 
sion. Ne négligez pas de les faire instruire aussitôt 
l'âge de raison ; plus tard, ils ne sauront plus ap- 
prendre : les facultés n'étant plus aussi souples, ils 
éprouveront des difficultés qu'ils ne pourront plus 
guère aplanir. 

^ Les pères et les mères envoient leurs enfants à 

s. 



',4 I.KS MKIIKS r.T LES ENFANTS. 

1 école d'abord avec zèle, avec régularité; puis leur 
enthousiasme s'éteint peu à peu, ils les rappellent 
près d'eux pour se faire aider dans leurs travaux. 
Ils ne voient pas qu'en agissant ainsi, ils les 
privent du trésor le plus précieux de l'existence. 

La plupart du temps, ce ne sont pas les enfants 
qui renoncent à l'école : l'école buissonnière n'est 
guère possible sans la complicité des parents ; et 
bien des parents, préoccupés d'affaires, se déli- 
vrent volontiers de toute surveillance. 

Avez-vous écouté quelquefois la conversation 
de ces écoliers qui vont à l'institution primaire, 
le matin, portant en bandoulière le filet ou le sac 
de cuir verni, garni d'un morceau de pain, de 
livres et de cahiers? 

On surprend plus d'un secret de l'enfance dans 
le trajet qu'elle a à parcourir, en prêtant l'oreille, 
en regardant autour de soi ; les uns paraissent heu- 
reux d'aller à l'école, d'autres ont encore les yeux 
rouges des pleurs versés au départ, d'autres sem- 
blent peu rassurés à mesure qu'ils approchent de 
la maison disciplinaire. 

Dans la plupart d'entre eux , l'on retrouve 
l'égoïsme instinctif de l'homme : les plus grands 
oppriment ou taquinent les plus petits. Gare aux 
casquettes, aux livres mêmes des plus faibles! les 
quolibets, les plaisanteries, les injures s'échan- 
gent, quelquefois les coups de poing; les plus 
sages s'entretiennent de leur ler;on, de leur devoir, 
ou cheminent en repassant leurs leçons. 



LES MKRES ET LES ENFANTS. 



Dans leur naïveté, ils prononcent des paroles 
qui feraient réfléchir des hommes. 

^ Sais-tu ta grammaire, dit Georges à René ^— Je 
ne la comprends pas, répond celui-ci. r. Et il l'ap- 
prend à coups de volonté, sans fruit, sans intelli- 
gence. Est-il si bête ou si coupable? Non : une 
bonne grammaire française à l'usage des enfants 
est encore à faire. 

Nous avons des grammairiens, des philosophes, 
des moralistes ; les uns possèdent à fond les règles 
de la langue française; les autres la théorie des 
langues; les autres la science morale. 

Pour accomplir l'œuvre grammaticale qui puisse 
initier rapidement les écoliers aux fameux mys- 
tères de l'orthographe, il faut un homme qui soit à 
la fois grammairien et philosophe ; ajoutons mora- 
liste, parce que l'orthographe doit être un moyen 
de moralisation. 

Puisse-t-il se rencontrer un jour! Alors les en- 
fants ne diront plus : Je ne comprends pas... alors 
l'étude de la langue française deviendra plus at- 
trayante, moins longue, et plus accessible à toutes 
les intelligences. 

Ludovic disait à Emile : « C'est drôle : je récite 
bien mon catéchisme et je n'y comprends rien... 

— Tu n'es 'pas obligé de comprendre, puisqu'on te 
dit de croire, répliqua l'autre. « Mot profond que 
saint Augustin aurait avoué ! Catéchisme ou gram- 
maire, quelle différence! le catéchisme s'adresse à 
la foi ; la grammaire à la logique, au raisonnement. 



56 LES MÈRES El LES ENFANTS. 

Quant à cette mémoire mécanique dont parlait 
Ludovic, elle prouve une tîère énergie de disposi- 
tions naturelles. 

Plus loin, une jaquette harnachée de passemen- 
teries interpellait une blouse grise : 

- Dis-moi pourquoi le maître me dit toujours : 
Tu es un imbécile. C'est donc bien amusant de 
répéter ce mot-là? ?» Son camarade lui répond : 
- Si on t'appelle imbécile, c'est que tu es bête : tu 
as toujours la bouche ouverte comme si tu voulais 
avaler la lune. ?» 

L'autre ajoute : 

« On est donc imbécile quand on tient la bouche 
ouverte? Eh bien! pour que le maître ne me dise 
plus de sottise, je n'ouvrirai plus la bouche, je ne 
parlerai plus. « Puis, craignant d'arriver en retard, 
ils se mirent à courir à toutes jambes et toute la 
bande disparut. 

Les enfants ont plus de bon sens qu'on ne sup- 
pose; rarement ils s'écartent de la question qui 
leur est posée. 

Voilà des enfants qui vont à l'école; qu'en ferait- 
on dans les pays sauvages? On les élèverait à la 
culture, à la pèche et à la chasse ; leurs récréa- 
tions consisteraient à courir, à jeter des pierres, 
à chercher des oiseaux et des insectes. 

Une discipline sévère serait exercée sur leurs 
actions; s'il en était autrement, les plus méchants 
assommeraient lesinoifensifs. Ils sont menés dure- 
ment; c'est la seule force qui les fait obéir. 



LES MÈHES ET LES ENFANTS. 57 

Xi le père, ni la inére, ni les enfants n'y ont 
d'autres désirs que les satisfactions de l'instinct et 
de la superstition. Les générations y sont condam- 
nées à la servitude de l'âme, aux passions brutales, 
à l'obéissance passive, à l'absence complète de 
liberté individuelle, aux travaux les plus rudes; 
un éternel prolétariat : ni dignité, ni fierté, ni déli- 
catesse, ni moralité. 

Pour gouvernement le despotisme, pour tout 
sentiment la servilité, pour condition sociale la 
misère. 

L'instruction est la première étape d'une exis- 
tence heureuse. 

Plus un enfant a de dispositions pour l'étude, plus 
il aura de chance d'améliorer sa condition et celle 
de sa famille; c'est d'avance un patricien de l'in- 
telligence, un noble prédestiné, non pas de la 
noblesse trouvée par héritage, mais de la noblesse 
créée par le labeur personnel. 

Les dispositions naturelles sont des forces qu'il 
ne faut pas comprimer ; les plus gamins, les plus 
joueurs des enfants, ont plus que les autres le 
diable au corps, tant mieux : c'est l'âme qui déjà 
s'annonce. 

N'étouffez pas les premières explosions de l'in- 
telligence. Supportez-les, dirigez-les; en étouffant 
les vivacités même ennuyeuses de l'esprit et du 
corps, vous risqueriez d'anéantir, dès leur premier 
élan, les émotions du cœur ; la vie c'est le mouve- 
ment, laissez jouer les enfants ; la réflexion viendra 



38 LK.N MKUKS Kl LKS ENFANTS. 

naturellement avec la fatigue du corps et les ex- 
hortations douces, avec les efforts volontaires plus 
qu'avec les efforts imposés, avec l'appel à la con- 
science plus que par la force. 

Parlez-leur conscience, encore conscience, tou- 
jours conscience, jamais crainte : ne leur faites 
peur ni de Dieu, ni du diable, ni du sergent de 
ville; tristes moyens d'éducation. 

Dieu veut dire amour. Dieu aime; il ne hait 
pas : le mal est puni par les conséquences mômes 
du mal; faire le mal, c'est mériter des consé- 
quences mauvaises qui jamais n'ont manqué au 
méchant. 

Le diable, le sergent de ville, croquemitaine: 
épouvantails qui donnent raison tout de suite à 
l'impatience des parents, par la lâcheté naturelle 
à l'enfant; épouvantails qui troublent l'imagination 
pour un long temps, et ouvrent le cœur à toutes 
les superstitions. 

Ajoutez que le père ou la mère mentent impru- 
demment à l'enfantlorsqu'ils le menacent du diable, 
du sergent de ville ou de croquemitaine : or le 
mensonge est une faute grave, même quand il sert 
à maintenir dans le repos un bambin pétulant. 

Le mensonge engendre la tranquillité des pa- 
rents ; il ne fait tort à personne ? tranquillité 
fausse, éphémère en vertu de la nature même de 
l'enfant et de l'homme : les émotions s'émoussent 
et vous serez obligé de mentir de plus fort en plus 
fort, pour assurer de plus en plus votre tranquil- 



LES MKRRS KT I.F.S ENFANTS. "9 

lité. A un moment donné, vous rcculerez-vous 
même devant vos iniquités et leurs résultats. 

Quel respect aurez-vous ainsi inspiré à l'enfanta 
Pour Dieu, source de vérités, pour la vérité elle- 
même, pour la sincérité, pour votre parole, pour 
votre honneur : quel que soit votre intérêt, ne men- 
tez pas; tout se pervertit par le mensonge, tout 
par lui se corrompt et tourne contre le menteur 
lui-même. 

Ne trompez personne, ni homme, ni enfant; et 
gardez-vous, comme d'un meurtre, de tromper l'en- 
fant que vous élevez. 

Pas plus que le mensonge n'employez sur l'esprii 
des enfants l'influence de l'émulation. 

On entend dire, et c'est à tort, que l'émulation est 
le char conducteur de l'éducation. L'amour-propre 
de se voir le premier de sa classe, c'est le talisman 
qui porte les enfants, pour ainsi dire, au delà du 
possible; il travailleront, disent les partisans de 
l'émulation, avec une telle ardeur, qu'ils s'élève- 
ront au dessus d'eux-mêmes. 

Oui, assurément : nous connaissons ce langage. 

Avez-vous jamais vu une meute excitée par le 
piqueur, avant d'être lancée au meurtre de la 
bête? fanfares et coups de fouet, impatience irritée 
et réprimée, 'pour être encore irritée et rendue 
furieuse? et lorsque molosses, lévriers, terriers et 
bassets ont l'œil en feu, la langue haletante et 
pourprée, lorsqu'ils aboient au sang, on les lâche, 
on les lance; quelle ardeur! quelle rivalité! c'est 



40 I ES MKRF.S ET LES ENFANTS. 

à qui dépistera, suivra, attaquera labete; plutôt 
mourir que de ne pas revenir auprès du maître, la 
gueule toute sanglante, et pour prix d'un si beau 
triomphe, obtenir des applaudissements à son de 
trompe, des caresses et la curée. 

Bravo, Taillau! bravo, Méphistophélès! bravo. 
Courtaud! bravo, tous! et cependant l'on recoud 
le ventre des intrépides, et l'on enterre dans un 
trou les héros tués dans cette noble lutte d'une 
meute contre un cerf. 

Lancez donc aussi vos écoliers, maîtres piqueurs ; 
animez-les à courir au but, aux prix, aux cou- 
ronnes ; lancez votre meute, vous aurez des succès; 
ce seront vos élèves. 

Que Dieu les préserve de vos leçons et de vos 
triomphes! L'émulation, c'est la rivalité, c'est l'ar- 
deur jalouse ; l'éducation, c'est l'effort fraternel, 
c'est l'amour du bien. 

Animez donc les âmes au nom du bien, au nom 
du beau et de la passion des grandes choses! par 
là vous formerez de grands cœurs et de nobles 
esprits ; par là seulement, vous donnerez à la so- 
ciété ce qu'elle attend de vous : des hommes, des 
citoyens, et non pas des animaux d'entraînement. 

L'émulation a pour aiguillon l'amour-propre ; 
l'amour -propre le mieux placé ne sera jamais 
qu'un déguisement de 1 egoïsme. 

L'égoïsme ramènera toujours les enfants à la 
vie d'instinct, à l'oubli de toute affection, au mé- 
pris des devoirs enfin, le jour où il faudra remplir 



LES MKRFS F.T LES ENFANTS. H 

un devoir obscur ou connu seulement de la cons- 
cience. 

Appliquerez-vous aussi aux petites filles ces 
méthodes d'émulation? 

Quelle série de défauts et de vices viendront à la 
suite! jalousie, coquetterie, ruse, hypocrisie, etc. 
Le succès avant tout : la moralité disparaît et du 
cœur des enfants et du cœur des parents. 

Conduirez -vous par l'aiguillon de l'émulation 
cette petite préférée, si jolie, si obéissante? 

Un joli minois, à tout âge, est un talisman qui 
captive, qui séduit ; vous vous laissez séduire, 
madame, involontairement vous donnez la préfé- 
rence à une méthode moins fiévreuse; vous crai- 
gnez pour la beauté et la gentillesse de votre fille, 
c'est un mouvement dont vous ne pouvez-vous 
défendre. Vous n'osez pas vous avouer cette pré- 
férence, parce qu'elle est injuste. 

L'émulation produit la même injustice : on pré- 
fère les enfants qui réussissent. 

Ah! pas plus dans la famille qu'à la pension, au 
collège, au lycée pas d'iniquité. 

Pas de préférence : pas de faiblesses pour les 
uns et de rigidité pour les autres. 

Dieu a mis les enfants ici-bas pour jouir des mêmes 
bienfaits ; si nous plaignons les enfants délaissés, 
peu soignés et chagrinés du matin au soir, c'est 
parce qu'ils n'ont pas le bonheur de se faire aimer. 

Regardons aux méthodes d'éducation et nous 
verrons la source du mal. 



4» LES MKRFS I.T I.KS F.NKANT?;. 

Au lieu d'entraîner toujours en avant l'âme, en 
efforts incessants, faites-la revenir sans cesse vers 
les premières notions ; on les oublie si vite! occu- 
pez-vous souvent de les faire récapituler. 

Quarrive-t-il journellement parmi les enfants 
du peuple? à leur sortie des écoles ils ont oublié 
ce qu'ils ont appris : c'est une instruction bientôt- 
à refaire. 

Il leur reste quelque chose dans l'esprit; mais ce 
quelque chose est si vague, que c'est plutôt une con- 
fusion et un chaos que des principes de logique; 
néanmoins cela leur vaut mieux que de n'avoir été 
initiés à aucun principe. 

Mais comptez-vous sérieusement sur l'initiative 
des ouvriers pour reprendre, après une journée de 
labeurs manuels, leurs vieux livres d'enfance, 
après les outils du présent, les outils de l'avenir? 
Quelques-uns le feront. Combien plus le feraient 
si, au lieu de l'émulation, ils avaient trouvé sur les 
bancs de l'école la patiente récapitulation, en détail 
chaque jour, et d'ensemble chaque semaine. 

Nous avons eu souvent l'occasion de nous en- 
tretenir avec des ouvriers; ils nous disaient : 

« Nous avons su lire et écrire; mais nous avons 
tout oublié; nous sommes condamnés à des tra- 
vaux qui absorbent nos forces et notre temps, 
sans nous laisser même le moindre loisir à consa- 
crer à la lecture. 

«C'est si beau de lire, de cultiver son esprit, ont- 
ils ajouté : on se trouve dans un autre monde en 



LES MERES ET LES ENFANTS. 4" 

lisant des livres qui attachent, qui instruisent, qui 
moralisent; la lecture fortilie, élève le cœur et 
communique à 1 ame le sentiment du beau et de la 
vérité. Hélas ! nous ne sommes pas heureux! r^ 

Ces hommes avaient les mains calleuses, mais 
l'esprit délicat et du bon sens. 

On ne vit pas seulement de pain. La première 
instruction des enfants sème en quelque sorte la 
moisson de lame. 

Vous tous qui enseignez, vous tenez entre vos 
mains la première moitié de la destinée des en- 
fants; leur volonté décidera de la seconde. 

N'attendez pas, ô pères et mères! pour choisir 
les meilleurs maîtres, les méthodes les plus logi- 
ques, les pUs simples, les plus solides. 

Commencez vous-mêmes, dans quelque condi- 
tion que vous soyez, l'instruction et l'éducation de 
vos enfants, selon les inspirations de votre équité, 
de votre conscience et de votre amour. 

Les illettrés mêmes peuvent donner à leurs en- 
fants cette instruction morale qui a son premier 
maître dans la conscience, et ces premières leçons 
demeurent ineffaçables. 

La révolution de 1848, en établissant en France 
le suffrage universel, a rendu les éléments de 
l'instruction obligatoires pour tous; elle a créé pour 
tous, jeunes et vieux, le devoir civil et national 
de se rendre compte des affaires publiques : les 
parents doivent, sous peine de déchéance patrio- 
tique, l'instruction à leurs enfants, 



44 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Mères! vous êtes responsables devant la nation 
de l'ignorance de vos enfants. 

Pères ! vous manquez à vos devoirs de mari, de 
père et de citoyen, si vous ne veillez pas au déve- 
loppement intellectuel de ceux qui seront un jour 
la nation française. 

Ayez pour les instituteurs et les professeurs de 
vos enfants l'affection et le respect de la gratitude. 
Instruire est en France un acte de dévoûment, un 
vœu de pauvreté. 

Le plus bas ouvrier gagne moins péniblement 
son pain que l'instituteur; et les professeurs d'un 
ordre plus élevé ne laissent pas souvent la somme 
indispensable à leur inhumation. 

Songez que, instituteurs et professeurs sont pères 
des âmes de vos fils et de vos filles ! Aimez-les ! et 
puisse un jour la France se souvenir qu'on doit 
mieux qu'un morceau de pain et des félicitations 
à l'abnégation de ces magistrats de l'enfance. 

Eux aussi ont une famille à élever ; et cette famille 
est souvent dans l'indigence. Malgré tant d'épreu- 
ves, ils enseignent... aimez-les! c'est par eux que 
la France est la France. 

IV 

LA PREMIÈRE ÉDUCATION 

Dès que l'enfant à jeté son premier cri, en sor- 
tant du sein de sa mère, il vit et son éducation 
commence. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 48 

Il vit, mais, par ses instincts ; ne perdez pas 
un moment et dirigez ces instincts par votre vo- 
lonté. 

Sachez vouloir pour lui, en attendant qu'il puisse 
vouloir par lui-même. 

Un des instincts de l'enfant est la désobéis- 
sance; mais sachez vous faire obéir. Nous ne di- 
sons pas : Faites-vous obéir. Sachez vous faire 
obéir. C'est tout un art. 

Le garde champêtre ou le gendarme qui passe 
sur le grand chemin effraie les petits enfants : 
instinctivement ils se rangent, saluent d'un air 
craintif; et les petites filles se cachent sous leur 
tablier. 

Ne soyez ni gendarme ni garde champêtre à 
votre foyer. 

Que les enfants vous sautent au cou, dès qu'ils 
vous ont approché ; qu'ils accourent au devant de 
vous, dès qu'ils ont entendu le son de votre voix 
ou reconnu le bruit de vos pas. 

Qu'ils vous obéissent par amour et non point 
par crainte. 

La seule obéissance qui dure est l'obéissance 
volontaire. L'autorité engendre la révolte, la ruse 
et la désobéissance passive. 

Nous ne proclamons par l'amnistie systéma- 
tique de toutes les fautes, de tous les vices, à Dieu 
ne plaise ! corrigez vos enfants, mais au nom de 
l'amour, avec la fermeté de la douleur; laissez 
voir combien vous souffrez de punir. 

4. 



46 LES MERES ET LES ENFANTS. 

Que ce soit autant que possible le père qui cor- 
rige. La correction paternelle est d'autant plus 
sensible, qu'elle est plus rare et qu'ellene seprodigue 
pas dans la sévérité; au père le rôle de l'interven- 
tion de la justice; à la mère celui de la tendresse 
et des gâteries. 

Un bambin , une bambine sentent fort bien 
quand on souscrit à toutes leurs fantaisies. Ils en 
exigent l'exécution avec raideur, avec impatience ; 
ils mènent toute la maison par des cris, par des 
pleurs et indisposent les voisins. 

Si vous ne portez remède à cet état de choses, 
vous deviendrez des esclaves qu'ils enchaîneront à 
leurs volontés ; et ils vous accuseront un jour en 
récompense de vos faiblesses. 

Ingratitude et arrogance! 

Prévenez leurs désirs, modérez leurs fantaisies, 
réglez leur imagination, leur mobilité; brisez leur 
entêtement; accordez toutes choses à un enfant 
dans les limites du possible et de la raison ; mettez 
des bornes à votre indulgence, et craignez qu'un 
jour, au lieu d'un travailleur, vous n'ayez un tyran 
qui se fera servir avec autorité et même avec une 
exigence insupportable. 

Faire travailler un enfant, dés ses premières 
années, c'est lui préparer un heureux avenir ; 
c'est empoisonner sa vie que de l'abandonner à 
l'oisiveté. Occupez l'enfant même au maillot. 

Nous avons placé dans la catégorie des soins à 
donner à l'enfance, les soins d'une bonne éduca- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 47 

tion première, et en première ligne les soins hygié- 
niques, tels que la propreté, la régularité des 
repas, les exercices gymnastiques; ensuite les 
soins de prévenance, de bonnes manières et de 
politesse envers tout le monde; les leçons de cha- 
rité par les aumônes ostensibles ou secrètes et en 
fixant la générosité de son cœur sur les poignantes 
infortunes ; par exemple : 

Une pauvre mère, privée de ressources et sur- 
chargée d'enfants. 

Le sommeil est un des principaux réparateurs 
de la vie. Toute mère qui en est privée, par les 
habitudes qu elle a laissé contracter à son enfant, 
expose sa propre santé. 

Le sommeil naturel une fois perdu, se récupère 
difficilement. Le sommeil qu'on obtient par les 
moyens factices fatigue presque autant que l'in- 
somnie. 

D'ailleurs, la mère qui nourrit ne peut pas im- 
punément droguer son lait par des opiacés en- 
core moins par des agents pharmaceutiques. 

Une nourrice doit dormir pour réparer ses 
forces et pour rafraîchir son lait par le repos ; et 
l'enfant lui-même doit être dressé, dès sa naissance, 
à suivre le cours du soleil, à dormir peu le jour et 
beaucoup la' nuit. 

Si vous l'abandonnez à ses instincts, par gour- 
mandise ou par plaisir il voudra le sein à tout 
moment, d'abord, soit de la journée, soit de la 
nuit; vous le lui refuserez; et, comme tous tant que 



48 LES M EUES ET LES ENFANTS. 

nous sommes, jeunes ou vieux, nous succombons 
à riiabilude, l'enfant réclamera le sein la nuit un 
peu par besoin, beaucoup par plaisir; il pleurera, 
criera, tempêtera, se démènera, jusqu'à satisfac- 
tion, ou bien jusqu'à lassitude et malaise; sa santé 
peut en être compromise. L'enfant et la mère se- 
ront ainsi prédisposés à la maladie : l'une par l'in- 
somnie et la lièvre, l'aatre par ses trépignements 
et par la lièvre qu'il sucera avec le lait. 

Que faire donc l 

Une dame, fort expérimentée en cette matière, 
disait l'autre jour à une jeune accouchée : 

« Ne couche jamais ton enfant près de toi, ma 
lille ! car il chercherait ta chaleur comme les pous- 
sins cherchent l'aile maternelle, il ne voudrait 
plus quitter ton lit : dès lors pour toi plus de 
repos, et pour lui plus de lait salutaire; et tu pour- 
rais l'étoutfer, si tu t'endormais. 

Ne lui donne pas le sein la i;uit, pas une seule 
nuit; laisse le crier un peu : il ne criera pas long- 
temps, si tu ne lui as jamais cédé. Ton enfant a 
besoin de dormir, il dormira. 

Le matin de bonne heure, offre lui le sein : 
n'attends pas qu'il le demande. Plabitue-le, dès le 
premier lait, à subir ta volonté, plutôt qu'à suivre 
ses instincts ; en suivant ce régime, la santé de la 
mère et de l'enfant sera bonne; pas de nuits favo- 
rables, pas de santé ! sois donc raisonnable pour 
lui et pour toi. 

Il y a des jeunes mères pauvres; elles n'ont pas 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 49 

le nécessaire : hélas! comment le donneraient- 
elles à leurs enfants? 

Ces mères ont le cœur navré, elles serrent dans 
leurs bras amaigris ces petites créatures chétives 
qui gémissent, sanglotent et versent des larmes; 
pas de pain dans la maison, peu de lait dans les 
mamelles ; dans ce lait autant de débilité que de 
pauvreté. 

Quelle souffrance de tous les instants! quelle 
affreuse situation! manquer du nécessaire de la 
vie pour soigner, pour alimenter des enfcints, parce 
qu'on ne peut ni se soigner, ni s'alimenter soi- 
même! 

L'enfant au maillot pleure et dépérit : l'enfant 
sevré, crie, d'une voix altérée : Maman... maman, 
j'ai faim ! 

Oh! si le hasard vous mettait en face de ce na- 
vrant tableau, et venait vous convaincre de l'af- 
freuse vérité, combien de gens durs et égoïstes 
vous pourriez rendre généreux et philanthropes! 

Que de misères seraient par vous allégées! que 
d'adoucissements vous apporteriez au cœur de ces 
pauvres mères, deux fois martyres de l'indigence! 

Elles ont les crèches, dites-vous. A la crèche, 
l'enfant aura-t-il sa mère? 

Portez à domicile vos œuvres philanthropiques, 
sinon vous n'aurez rien fait de bon, rien d'utile. 

Une crèche n'est, à vrai dire, qu'un hôpital d'en- 
fants à la journée : l'enfant que sa mère ne garde 
pas ne sera jamais un homme. 



.\0 I.KS MKRKS El LES ENFANTS. 

C'est à peine si le père et la mère donnent tou- 
jours à IVnfant les soins nécessaires; ils ne savent 
pas toujours les donner! et vous compterez sur 
des étrangers ou sur les mercenaires de la crèche. 

Surveillez attentivement les enfants qui com- 
mencent à marcher : de leurs premiers pas dépen- 
dent la vigueur et la bonne conformation de leurs 
jambes. 

Le désir de voir marcher votre enfant vous en- 
traînera à le placer trop tôt sur ses faibles jambes : ^ 
les os des jambes sont encore mous à cet âge; le 
poids du corps pèsera sur les os, les jambes s'ar- 
queront, et garderont une forme de cerceau. 

Soutenez l'enfant sous les aisselles, ne l'aban- 
donnez pas à lui-même. 

N'emmenez pas vos enfants dans les foules. Les 
pauvres gens vont dans la multitude avec leurs 
petits garçons, avec leurs petites filles, sous l'em- 
pire de la curiosité ; les bébés ont à supporter la 
longue course qu'on leur fait subir; ils marchent 
d'abord d'un pas leste et ferme, mais peu à peu les 
forces s'affaiblissent, ils traînent une jambe, puis 
l'autre, puis les deux ensemble; ils font pitié à voir. 
. Nous avons vu des bambins et des bambines 
pâles et défigurés de fatigue, demandant aux pe- 
tites boutiques des friandises pour alléger leur 
peine; n'en pouvant plus, il leur restait la force de 
se traîner à grand'peine; ils n'avaient plus la force 
de jouir des réjouissances publiques. 

Au nombre de ces malheureux enfants, les uns 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. M 

étaient pressés dans la foule, haletants de sueurs 
et de lassitude ; d'autres n'avaient pas pris de nour- 
riture depuis quelques heures, et réclamaient en 
versant des larmes, soit un gâteau , soit un peu 
de pain; enfin, d'autres, portes sur les épaules, 
mal à l'aise, heurtés, bousculés par la foule, pleu- 
raient, criaient ou bien ils étoulfaient leurs cris 
par la peur d'être maltraités. 

Nous en avons vus même perdre la trace de leurs 
parents, errer au hasard, se lamenter, se tordre 
les mains, ne pouvant même répondre aux ques- 
tions : Où demeurez-vous ? de quel côté sont partis 
vos parents? où est leur maison? que font-ils? 
comment s'appelle votre père? et mille autres de- 
mandes auxquelles ils ne satisfaisaient que par 
des larmes et du désespoir. 

On a même rencontré des cadavres d'enfants, 
piétines par la foule, aux fêtes officielles. 

On les recueillait, on les portait à la morgue ; 
mais comment reconnaître ces corps déhgurés? 

Ne croyez pas à une récit de fantaisie : n'avez- 
vous pas été visiter la morgue un lendemain de 
grande foule, au Champ-de-Mars, ou sur les quais, 
ou sur les ponts ? 

N'y avait-il pas une longue file de visiteurs à la 
porte de ce lieu funèbre, à l'exposition publique 
des cadavres qu'on venait d'y déposer ; hommes, 
femmes, jeunes gens, enfants avaient été étouifés. 

Et vous y conduisez, ou vous y laissez conduire 
de jeunes enfants! 



se LES MKRES ET LES ENFANTS. 

Mais non, suivez votre caprice; malgré nos 
avertissements, allez en pleins flots de la multi- 
tude avec vos enfants. 

Tout d'un coup, une vague humaine emporte 
votre petite tille; vous aussi, vous pleurez, vous 
cherchez, vous interrogez; personne!... 

Dans quelles transes, mères, vous assistez à ces 
joies bruvantes de la multitude! 

Peut-être avez-vous perdu votre enfant pour 
toujours! 

Inquiète, haletante, navrée de douleur, vous ré- 
clamez votre trésor à tous les passants ; vous 
redoublez vos inutiles recherches, l'enfant a dis- 
paru. Vous versez des larmes tardives vous accu- 
sez d'incurie tantôt votre époux, tantôt vous-même, 
vous perdez pourainsi dire la raison. 

Jusqu'au moment plein de transports où vous 
pressez sur votre cœur l'enfant chéri. 

Le deuil était déjà à votre foyer! 

Ne menez plus vos enfants dans les foules. 

Dans vos promenades ne fatiguez pas un enfant 
trop jeune, vous arrêteriez le développement de ses 
membres, car vous forceriez la nature. D'instinct 
il vous sollicite de le prendre sur vos bras, et vous 
vous persuadez que l'enfant est indolent, pares- 
seux , que la prière qu'il vous adresse vient plutôt 
d'un désir de bien-être, que d'une nécessité ab- 
solue. 

Est-ce l'enfant qui veut se faire porter? est-ce 
vous qui préférez vos aises? 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 83 

Être père, être mère, quelle tache! que de soins, 
que de fatigues, que de prévenances, que d'atten- 
tions à prodiguer à l'enfance, pour fortifier sa fai- 
blesse organique, lui épargner des soullrances, et 
la conduire à une vigoureuse adolescence! 

Nous n'accusons pas ici les pères et les mères. 

Le plus grand nombre par devoir, par devoû- 
ment, par amour, soignent leurs enfants avec abné- 
gation. 

Ce n'est pas assez de se dévouer, il faut se 
dévouer avec intelligence. 

En outre, n'y a-t-il pas des mères sans expé- 
rience, sans conseils? voilà pourquoi nous avons 
écrit ce chapitre. 



V 



LES PETITS PRODIGES 

Les idées sur l'éducation des enfants diffèrent 
de famille en famille. Les unes tiennent à une 
éducation précoce; on y joint même la musique et 
le dessin. On veut avoir des bébés prodiges; d'au- 
tres, et ce sont les plus raisonnables, veulent que 
les enfants .reçoivent une éducation graduée, 
douce, peu tendue. 

Les uns regardent à la santé, à la force du tem- 
pérament, aux promesses sérieuses; les autres 
veulent étonner leurs voisins et leurs amis. 

5 



54 LES MKRES ET I,ES ENFANTS. 

8i VOUS forcez la nature d'un enfant, dans sa 
première llour, vous obtenez des fruits préma- 
tuivs, des fruits à surprises, mais au détriment de 
l'arbre qui les produit. 

Ayez donc la vanité de faire un petit prodige de 
votre enfant, si vous vous destinez au remords et si 
vous le voulez former à l'impuissance. 

L'enfant qu'on épuise par un travail au dessus 
de ses forces intellectuelles et physiques n'est 
plus dans un état normal : il s'enfièvre, il se 
consume, il vit trop, en trop peu de temps, et 
s'étiole. 

La vanité est vieille comme le monde. Oui, cul- 
tivez-la donc, si vous ne pouvez vous en défendre ; 
mais, au nom de Dieu, ne faites pas de vos enfants 
des victimes de votre glorieuse personnalité. 

Nous assistions récemment à un concert donné 
au bénéfice d'un jeune violoniste; le bambin artiste* 
était réellement extraordinaire. 

Brio et sûreté de jeu, justesse et pureté de son, 
sentiment, expression, maintien modeste, aisance 
rare, physique agréable : un abrégé des merveilles 
de l'art. 

Quelle éducation surnaturelle avait pu faire 
naître ou développer, dans une si frêle enveloppe, 
des qualités si diverses et si puissantes? 

Comment vite éveiller dans une âme des apti- 
tudes endormies ou latentes? Par les travaux 
forcés de l'intelligence et du cœur. 

Pour la foule qui admire, c'est énigme sur 



Li:s Mi:uEs i:r les enfants. 55 

énigme, prodige sur prodige, c'est un miracle. 
Mais attendez, avant de vous récrier. 

Cet enfant avait manifesté dès 1 âge de quatre 
ans des dispositions naturelles d'un ordre supé- 
rieur. Son père et sa mère virent dans leur fils un 
trésor qui leur tombait du ciel, entrevirent dans 
ce bienfait un brillant avenir pour leur enfant et 
pour eux-mêmes, et de plus des bénéfices considé- 
rables. 

Rien ne fut épargné pour pousser cet enfant 
dans l'amour de l'art, dans l'étude sérieuse de la 
musique et du mécanisme du violon. 

En moins de trois ans, le petit artiste était en 
proie à la passion de son instrument; il ne vivait 
plus que dans son violon : il devint un virtuose de 
premier rang. Mais ce ne fut pas sans avoir essuyé 
de vives remontrances et des corrections réitérées, 
comme en subissent les animaux savants. 

Les chers parents entrevoient de jour en jour 
l'époque où ils étonneront le monde entier par le 
talent prodigieux d'un enfant de huit ans : et ils 
tenaient cette poule aux œufs d'or dans la plus 
grande rigueur, dans la plus aride solitude. 

Bientôt après, on fit entendre le jeune virtuose 
dans plusieurs concerts et dans les cours étran- 
gères; il y reçut une ovation d'enthousiasme. 

Trois ans après le jeune prodige était paralysé 
du cerveau. . . il expirait ! . . . 

Nous avons vu aussi et successivement de 
jeunes enfants de dix à douze ans devenir l'un, à 



50 LES Mf:nFS ET LES ENFANTS. 

cet âge, excellent improvisateur en discours fran- 
çais, l'autre d'une supériorité inouïe sur les cal- 
culs, l'aliièbre et la géométrie. 

Ces intelligences précoces seraient le sujet 
d'une grave méditation, si l'on ne savait que l'âme 
humaine est perfectible indéfiniment et qu'elle peut 
sans peine, sous une inliuence décisive, développer 
tout d'un coup la vie d'ici- bas en l'abrégeant. 

Les aptitudes précoces des enfants ne sont pas 
autre chose que des forces cachées dans l'âme; on 
peut les chercher, les fouiller comme une mine, les 
exploiter; mais l'exploitation violente les brise, les 
condamne bientôt à la stérilité, à la mort. 

Raphaël, le dessinateur idéal, l'adorateur pas- 
sionné de la ligne qu'il concevait, et qu'il exprimait 
avec tant de charme qu'il oubliait sa palette pour 
son crayon, Ptaphaël, à peine âgé de dix ans, des- 
sinait déjà comme un professeur d'Académie. Il 
mourut avant l'âge. Vos enfants mourront sans 
avoir son génie, si vous surmenez leurs facultés : il 
ne suffit pas d'être un prodige pour devenir un 
Raphaël. 

Que les facultés intellectuelles soient ou ne 
soient pas départies également à tous les enfants 
(jui naissent : défiez-vous des précocités exception- 
nelles. 

Tout d'un coup cette précocité arrêtera son 
cours, et le miracle qui vous étonnait disparaîtra 
pour faire face à la médiocrité. 

Ce temps d'arrêt sera salutaire à la constitution 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 57 

du petit prodige; l'enfant eût indubitablement suc- 
combé, en continuant ces prodiges de force au 
dessus de son âge. 

Les enfants reçoivent-ils, à leur naissance, les 
mômes facultés en partage? Toutes les âmes sont- 
elles égales en s'échappant du sein de Dieu? Y 
a-t-il des déshérités de la Providence et des prédes- 
tinés? Tous les enfants qui naissent sont-ils autant 
de mines d'or semées par la main de Dieu au sein 
de l'humanité, mines d'or enfouies dans l'âme 
comme les filons précieux dans les entrailles de la 
terre? Est-ce l'éducation qui va fouiller dans l'âme 
et mettre au soleil de la pensée les richesses ca- 
chées? Ou bien j'intclligcnce est-elle un don de 
Dieu? Mystère qui s'élève au dessus des spécula- 
tions humaines. 

Prenons l'enfant tel que sa naissance nous l'a 
donné, eiforçons-nous de dégager son âme des 
instincts de l'animal; apprenons-lui à vivre par 
l'âme, et non point par le corps. 

L'anatomie nous montre dans tous les enfants 
la même organisation de muscles, de nerfs, de 
membres, etc. 

La bile, les nerfs, le sang, la lymphe ont plus ou 
moins de force, de vertu prédominante, et réagis- 
sent sur la constitution générale. De là des soins 
hygiéniques différents, de là une éducation physi- 
que et morale appropriée aux divers tempéraments. 

Il ne faut pas élever de même façon un enfant bi- 
lieux, un enfant nerveux, sanguin ou lymphatique. 

5. 



58 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Consultez votre médecin sur l'alimentation qu'il 
fi\ut lui donner chaque jour, observez le carac- 
tère, et dirigez vous-même l'éducation morale. 

Encore une fois, ménagez l'enfance! Nous avons 
rencontré, parmi les petits prodiges et les mer- 
veilles de l'humanité, des petites filles d'une matu- 
rité extraordinaire dans les arts : elles y sont 
d'autant plus surprenantes, que la faiblesse de leur 
organisme ne permet pas de les contraindre au 
travail par des moyens rigoureux. Tempérez ces 
emportements du cerveau ! 

Les petites MilanoUo, toutes deux violonistes 
célèbres dés l'âge de huit à dix ans, ont étonné 
l'Europe, il y a quelques années. La plus jeune à 
succombé à une maladie de nerfs. La sensibilité 
s'est vite émoussée : ses ravissantes mélodies 
n'étaient que des inspirations maladives. 

Elles étaient intéressantes ces jeunes filles, elles 
étaient d'autant plus prodigieuses que le violon est 
l'instrument le plus difficile de mécanisme et de 
justesse de sons. 

Sous leur archet, les difficultés vaincues deve- 
naient des tours de force prestigieux. 

Hélas ! les sœurs Milanollo ont brillé comme 
une étoile au ciel, puis ont disparu. 

Nous voyons des jeunes gens étudier dix ans le 
violon, avant d'en jouer agréablement et avec l'ex- 
pression qu'on peut en tirer. 

N'admirez pas l'enfant qui vous étonne en mu- 
sique : il ne vivra sans doute pas. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 59 

Nous avons aussi entendu une pianiste, petite 
fille de dix ans, d'un talent tellement merveilleux 
que dans chacun des concerts où elle se fit en- 
tendre, cette petite fut pour ainsi dire couverte de 
fleurs et de couronnes. 

On la passait de main en main, comme une 
poupe'e charmante. 

Les dames bricruaient la faveur de l'embrasser, 
les hommes l'admiraient et la contemplaient; en 
un mot c'était pour cette charmante enfant autant 
de triomphes où elle trônait comme un ange au 
paradis. 

La mère versait des larmes d'e joie, de félicité et 
d'attendrissement; le père, en extase devant sa 
fille, roulait de grosses larmes en admirant son 
enfant. 

Quelques mois plus tard il la conduisait au 
cimetière ! 

Que de familles croient voir des prodiges dans 
leurs enfants, et se persuadent qu'ils seront un jour 
des merveilles ! chaque famille a la vanité d'attri- 
buer à son enfant une intelligence supérieure. 

Parmi les enfants, les uns sont trop portés au 
jeu pour prendre au sérieux les arts et les scien- 
ces ; les autres, d'une nature apathique et noncha- 
lante, apprennent par routine tout ce que la pa- 
tience permet de leur entasser dans la tête ; et 
enfin d'autres enfants apportent en naissant des 
facultés et une intelligence qui ne se démentent 
pas, jusqu'à la fin de leur carrière. 



60 l.i:s WiAXES KT LES KNTANTS. 

Ce sont les intelligences les mieux organisc'es, 
les plus solides. 

Ces qualités ne peuvent être forcées sans per- 
turbation (le la vie. 

Maintenez 1 etjuilibre des facultés par Thygiène 
du corps, et par l'hygiène de 1 ïiine. 

Un enfant soigné, bien nourri, aura des apti- 
tudes spéciales; celui dont la nourriture est peu 
confortable ou malsaine perdra la puissance de 
l'esprit avec celle de l'estomac. 

N'enlevez pas les enfants aux jeux de leur âge. 

Nous avons connu un père qui s'était imaginé 
de faire un petit prodige de son enû^nt; et pour ar- 
river à ses fins, il interdisait à son petit garçon 
tout contact avec les bambins de son âge, afin, 
disait-il, de le soustraire aux distractions trop 
prolongées ou nuisibles aux études. 

Qu'est-il arrivée 

L'enfant privé des jeux qui fortifient le corps et 
délassent des applications de l'intelligence, devint 
rêveur, taciturne et médiocre. 

La petite fille excelle généralement dans les 
travaux â l'aiguille et dans l'apprentissage des 
devoirs de la maternité, qu'elle exerce avec un soin 
minutieux envers une jolie poupée qu'elle comble 
d'attentions, de prévenances et d'afif'ection. 

Laissez-lui sa poupée. 

Les mains sont à peine formées que vous la 
mettez au supplice du piano : ne l'obligez pas a 
étudier des gammes et des exercices une partie de 



!ES M^.RFS ET LES ENFANTS. fi! 

journée, les doigts écartés, les bras tendus, tout 
son corps raidi. Cette torture la fatiguera, l'exté- 
nuera. La petite musicienne ne sera plus tard 
qu'une jeune lille prétentieuse et déformée. 

Les petits garçons présentent quelquefois un 
genre de caractère tellement viril, que nous 
sommes étonnés de la hardiesse et de l'initiative 
dont ils sont capables. 

Cultivez avec ménagement cette précoce virilité. 

11 V a des enfants d'une énergie bien au dessus 
de leur âge, et d'une détermination telle qu'ils 
mettent un projet à exécution avec autant de téna- 
cité qu'un soldat pour enlever un drapeau sur le 
champ de bataille. 

Faites que cette ténacité s'attache uniquement 
à des entreprises raisonnables. 

Un enfant dont l'esprit est ouvert et l'imagina- 
tion ardente sent vivement. 

D'autant plus hardi qu'il ne connaît pas le 
danger, il atfronte les périls les plus imminents. 
Dans son courage, il se vante à tous les échos. Sa 
souplesse et sa vivacité lui font surmonter des 
obstacles qui feraient reculer un homme. Ramenez 
l'enfant cà la modération, à la modestie, à la 
rétlexion, à la bravoure raisonnée. 

Dans nos troubles civils, nous avons vu de vé- 
ritables gamins de dix à douze ans armés de 
pistolets chargés par eux-mêmes. 

Ces petits volontaires recherchaient avec impé- 
tuosité l'occasion de faire le coup de feu. 



6e LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Leur point de mire, ils le disaient hautement, 
c'étaient les gros bonnets, les grosses épaulettes, 
les habits d'uniforme brodés. 

Ces gamins intrépides montaient sur les bornes 
au coin des rues , tenant en main un pistolet 
chargé et caché sous leur blouse ; dans cette posi- 
tion, ils attendaient de sang-froid le passage d'un 
régiment afin d'ajuster les officiers supérieurs. 

Ils se croyaient braves : ils n'étaient que des 
assassins. 

N'âvez-vous pas vu ce petit garçon de six ans 
qui souvent parcourt à cheval les Champs-Elysées, 
dirigeant l'animal avec l'aplomb et la fermeté d'un 
cavalier consommé? 

Cet enfant est simplement attaché à la ceinture, 
et manifeste son dépit quand on procède à cette 
mesure de précaution pour le préserver d'une 
chute. Il lui paraît extraordinaire qu'on le prive 
de la liberté de ses mouvements. 

Son père, qui assiste à ses exercices d'équita- 
tion, peut seul l'obliger à se laisser attacher. 

Nous ne connaissons pas cet enfant : nous lui 
prédisons une brillante destinée, si la mère préside 
à son éducation. 

Ce cavalier lilliputien monte les chevaux les 
plus vifs et fait ses évolutions aux Champs-Elysées, 
à la stupéfaction des promeneurs. 

On le mit un jour sur un cheval rétif et vicieux 
jusque-là indompté; le jeune enfant plein de feu 
et d'entrain le piqua, le harcela, en un mot le 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. G3 

fit manœuvrer avec une telle énergie, que l'animal 
dompté par un cavalier plus qu'imberbe, devint en 
peu de minutes charmant d'allure et de docilité. 

Ce cavalier improvisé sera quelque jour un 
Alexandre : moins les conquêtes et les vices, espé- 
rons-le. 

Préservons nos enfants de nos préjugés; ne les 
admirons point, même lorsqu'ils se battent avec 
acharnement : le courage brutal n'est plus du cou- 
rage. 

Deux petits garçons jouaient aux Tuileries; ils 
se prirent de querelle à propos de vétille, et vou- 
lurent se battre en duel : l'un, pour venger son 
honneur outragé ; l'autre, pour laver dans le sang 
son injure. Ils ne savaient pas bien pourquoi ils 
étaient en fureur ; amis de la veille, ils se détes- 
taient le lendemain. 

Brandissant chacun un sabre, les deux cham- 
pions résolurent de vider leur querelle par le sort 
des armes. 

Celui qui se croyait vivement offensé dit à son 
agresseur: « Donne-moi ton sabre, je lui ferai don- 
ner le fil avec le mien par l'armurier de papa; et 
quand tu viendras me voir, si on nous laisse seuls 
un instant, nous dégainerons et nous nous coupe- 
rons la gorge. » 

Quelle forfanterie de jeunesse! quel courage 
de préjugé ! En vérité la tête des enfants bouillonne 
sans cesse. 

Leurs mères n'eurent pas connaissance de ce 



64 LES >IKRES ET LES ENFANTS. 

projet h(^roïque ; elles eussent été hors d'elles- 
mêmes. 

Le père aurait sans doute embrassé fièrement 
son tils, il aurait pris augure de son courage : 
comme si l'esprit de bataille et de violence, entre 
bambins de huit à neuf ans, était, pour l'avenir, 
une preuve irrécusable de bravoure ! 

Des moralistes prétendent que le caractère .des 
enfants qui plus tard font des merveilles laisse 
voir, dès leur plus tendre enfance, une étincelle, 
c'est à dire une particularité extraordinaire. 

Ainsi, selon leur manière de voir, dans Jeanne 
Darc, Jeanne Hachette, Charlotte Corday, on pou- 
vait pressentir, dés leur jeunesse, un feu sacré qui 
leur était propre, enfin quelque chose de surnatu- 
rel qui présageait qu'elles seraient un jour des 
femmes d'une énergie à produire de grands événe- 
ments. 

Puis, ils ajoutent : Les mères de ces jeunes filles 
connaissaient leur caractère en bas âge, et avaient 
un pressentiment vague de choses extraordinaires. 

Les personnes qui ajoutent foi à la seconde vue 
magnétique regretteront sans doute de n'avoir pas 
été les contemporains de ces femmes illustres ; elles 
auraient prédit la destinée des deux Jeanne et de 
Charlotte; mais la seconde vue est une fiction, une 
jonglerie, malgré ses succès dans le monde. 

11 est certain qu'on rencontre des caractères 
d'enfant très sérieux, très étonnants par la préci- 
sion, par la sagesse et le jugement. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. Ci 

Nous avons connu un petit garçon de dix ans, 
qui était en quelque sorte le juge de paix delà 
famille. 

Son père et sa mère avaient parfois des alterca- 
tions un peu vives. Qui n'en a pas en ménage! 

Le jeune enfant intervenait dans les discus- 
sions; prenait tantôt la main de sa mère, tantôt 
celle de son père et disait : 

« Allons, mon petit père, sois un peu plus raison- 
nable, un peu moins dur; tu es trop méchant pour 
petite mère; tu lui fais toujours de la peine; elle 
est bonne pour moi, elle doit l'être pour toi ; tu 
sais que tu lui dois des égards. 

« Et vous, mère chérie, ne vous fâchez pas si 
vite; quand je vous vois disputer, je crains qu'il ne 
m'arrive un malheur. » 

Le père et la mère craignaient pour leur enfant, 
souriaient, et la paix renaissait au foyer domes- 
tique. 

Tant de sagesse et de pénétration méritaient 
bien cette récompense. 

Comment un père et une mère ne seraient-ils 
pas désarmés: par ce langage si tendre, si judicieux 
de leur enfant ! 

N'est-ce pas une bénédiction dans une famille, 
que ces merveilles de logique et d'amour? 

Ces petits prodiges ne nous inspirent aucune 
crainte pour l'avenir : ils devancent leur âge, mais 
par des qualités de cœur et d'esprit qui n'ont rien 
de forcé, rien d'imposé par une culture violente. 

6 



r.6 i.r.s Mi:ui:s i:t li:s i-mants. 

Un autre jour, à la promenade, ce môme petit 
garçon, vit une mère battre son enfant. 

S'échapper de sa mère et courir près de cette 
femme, l'ut chez lui un élan rapitle et naturel. 

^ Madame, secria-t-il! ne faites pas du mal à 
votre enfant : il est bien jeune encore pour le cor- 
riger si durement; d'abord, on ne doit jamais bat- 
tre personne; c'est une mauvaise action. Dieu veut 
que vous aimiez votre enfant, et non pas que vous 
le battiez ; si la main vous démange, battez votre 
chien : il vous aimera tout de même. 

^ En battant votre enfant, vous le rendez mé- 
chant; vous perdez son affection, tandis que le 
chien est si bon, qu'il viendra aussitôt lécher votre 
main qui l'aura battu. « 

La mère, stupéfaite de rencontrer dans un enfant 
de dix ans un aussi noble cœur, eut des remords de 
son action et ne battit plus ni son fils, ni son chien. 

Un enfant très prévenant pour sa mère est aussi 
un petit prodige. Nous en voyons un si grand 
nombre froids et indifférents ! et cependant la sol- 
licitude de leur mère ne leur manque pas; mais 
telle est la puissance de notre égoïsme instinctif 
que nous nous préférons à tout et à tous, môme à 
notre mère. 

Et puis l'habitude de se voir entouré de soins et 
d'amour n'enléve-t-elle pas aux enfants la recon- 
naissance? 

Hélas ! n'est-ce pas pour cela que les enfants éle- 
vés durement sont plus aimables? 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 67 

La privation de tendresse nous dispose, hélas! 
à la désirer, à mériter d'être aimé. 

Les petits prodiges sont plus fréquents dans les 
pays civilisés, où les arts et les sciences sont 
portés à leur apogée; quant aux pays encore 
plongés dans l'obscurantisme, ils y sont d'au- 
tant plus appréciés, qu'ils s'élèvent au dessus des 
populations, comme les géants dans le pays des 
Lilliputiens. 

De là peut-être ce respect des musulmans pour 
les enfants et pour les fous. 

Mères, menaciez donc vos enfants! Prodiiruez- 
leur votre amour, et l'hygiène du corps; veillez 
attentivement sur les premiers développements de 
leur âme; réjouissez-vous de les voir grandir len- 
tement, attendez avec patience l'heure du collège, 
et jamais ne désirez qu'ils deviennent de petits 
prodiges. 



VI 



LES ENFANTS FACILES A DIRIGER. — LES ENFANTS 
IMPOSSIBLES. — LES MÈRES 

Il existe chez les enf^ints une étonnante diver- 
sité de caractères. 

Les uns sont d'une docilité extrême ; d'autres 
d'un récalcitrant qui lasse la patience la mieux 
exercée, la plus résolue. 



G8 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Les mères sont heureuses ou malheureuses, sui- 
vant le caractère de leurs enfants. 

p]lles recueillent les douces jouissances que don- 
nent les eniants dociles ; mais aussi elles sont en 
bulle aux tourments et aux inquiétudes, lors- 
qu'une discipline juste et sage ne parvient pas à 
vaincre ni à persuader aisément un bambin re- 
belle. 

Dans le premier cas, les mères éprouvent un 
bonheur indicible. 

Des enfants soumis et raisonnables, toujours 
prêts à bien faire, sans cesse de bonne humeur, 
leur olFrent les joies de la piété filiale. 

A peine sortis des langes de l'enfance, ils sem- 
blent reconnaître les soins qu'ils ont coûtés. 

Ces natures existent : elles sont là pour attester 
que le cœur de l'humanité est plutôt bon que mé- 
chant et, relativement, facile à diriger. 

Les incorrigibles ne sont que des. enfants mal 
dirigés. 

Etudier le caractère d'un enfant, est une tâche à 
laquelle peu de pères et de mères s'appliquent peu 
médiocrement. Nous nommons les pères pour mé- 
moire : en général ils ont autre chose à faire; 
nous nous adressons plus spécialement aux mères: 
le plus souvent la mère dirige ses enfants selon 
son caractère, selon sa manière de voir; elle est 
plus ou moins tolérante envers eux, et fait partager 
au père toutes ses opinions bien ou mal fondées. 
La paix du ménage est à ce prix. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 69 

Il y a des enfants que l'on engage constamment 
dans une fausse direction. 

L'enfant qui a commis môme une légère faute a 
de suite tous les torts : par faiblesse il ne peut se 
défendre, s'il y a injustice à son égard; et si son 
caractère le porte à se révolter contre celle qui lui 
a donnéjour, il est condamné sans être même en- 
tendu. 

Il sent l'injustice, d'instinct, de conscience; il se 
rebelle : au lieu de le châtier, il faudrait le prendre 
par des raisonnements logiques. 

On le maltraite pour lui apprendre l'obéissance 
quand même . et s'il persiste, bientôt il exaspère 
le caractère de ceux qui ont tout droit sur lui. 

Alors les punitions n'ont plus de mesure, ni d'ef- 
iicacité ; on l'abrutit; et cet hébétement prépare 
pour l'avenir une situation amère pour les pa- 
rents, fatale à l'enfant. 

On se justifie en disant : Il est incorrigible. 

On voit des enfants d'une organisation morale 
tellement avancée, qu'ils n'ignorent, pour ainsi 
dire, aucune circonstance d'une conduite bonne ou 
mauvaise. Ceux-là sont rarement grondés, car ils 
ont le bon sens de s'observer à chaque instant de 
la journée; ils recherchent les caresses de leur 
mère, parce 'qu'ils ont la conviction d'avoir été 
sages; ils se dirigent en quelque sorte eux-mêmes : 
. on n'a qu'à les suivre, à les aimer. 

Aux yeux du vulgaire, tout le mérite d'une 
bonne direction appartient au père et à la mère ; 

6. 



70 LES MI-RES ET LES ENFANTS. 

on dit partout : Ce sont des gens bien dignes et 
bien capables qui dirigent admirablement leur 
leur .petite famille. L'on fait peu la part du bon 
sens des enfants, bon sens qui vaut parfois 
l'expérience. 

Mais il est si facile de fausser ce bon sens des 
enfants ! 

Que de fois n'avons-nous pas imploré les béné- 
dictions de la bonté sur les malheureux enfants 
d'un caractère entier, personnel, en apparence 
indéchiffrables et incorrigibles. 

Ils sont en butte à l'impatience, à l'irritation et 
même aux voies de fait du père et de la mère pous- 
sés hors des limites du sang-froid etdela présence 
d'esprit , désolés d'avoir reçu en partage des 
enfants aussi rétifs que le cheval le plus indomp- 
table. 

La brutalité rend l'enfant absolu, entêté, s'il a 
du cœur. Il n'y a pas de chevaux indomptables : 
ils céderont toujours à la douceur ferme et intelli- 
gente. 

On retrouve dans le caractère de l'enfant beau- 
coup du cheval. 

L'enfant caressant détourne par sa tendresse 
les punitions qu'on est en droit de lui infliger. Il 
sait qu'il a mal fait, mais il se repose sur l'indul- 
gence et la bienveillance d'un père et d'une mère 
faciles à émouvoir. 

Père et mère excusent un moment d'erreur, sont 
transportés de plaisir par les démonstrations câ- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 71 

lines de ces petits êtres qu'ils portent dans leur 
cœur, et auxquels Ils se dévouent à chaque ins- 
tant de la journée. 

Quand les enfants sont jeunes, on se flatte de 
former leur caractère, et Ton se fait pour l'avenir 
des régies de conduite à leur égard. 

On perd de vue les influences diverses qui vien- 
nent modifier les plans les mieux combinés. 

Les uns prétendent ne commencer que tard 
l'instruction des enfants ; ils sont convaincus que 
l'enfant ne doit pas être trop tôt appliqué au tra- 
vail ; d'autres sont pressés de commencer les 
études sérieuses ; ils fondent de grandes espé- 
rances sur le développement précoce de leur lils 
et l'attachent de bonne heure au labeur moral et 
intellectuel; lorsque ces prétentions sont portées 
à l'extrême, il y a <langer. 

11 n'y a point d'âge invariable pour commencer 
l'instruction ; il n'y a pas non plus de système 
absolu : l'éducation seule doit s'entreprendre de 
bonne heure, dés la naissance même. 

C'est un mérite de savoir maîtriser un enfant 
tapageur, opiniâtre, colère, indiscipliné. Sans 
doute ; et vous y parviendrez plus souvent par 
l'action du raisonnement et des sentiments, que 
par la contrainte brutale. 

Soyez persévérant dans l'idée de ramener votre 
fils par les sentiments, et vous triompherez de ses 
instincts vicieux. 

Le mal ne se corrige que par le bien. 



7i LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Mais la persévérance, si rare partout, au foyer 
de la famille comme ailleurs, peut seule assurer 
le succès des corrections intelligentes. Y a-t-il, 
dit-on, des natures d'enfants incompréhensibles , 
inexplicables et môme inattaquables? Nous ne le 
pensons pas. 

Employez les plus grands moyens de prudence 
et de conciliation; puis, vous réussirez là où vous 
échouiez d'une manière désespérante. 

Si vous apportez une rigueur furieuse dans vos 
corrections, vous aigrissez l'enfant et vous lui in- 
culquez l'idée d'agir de même, le jour où il comp- 
tera au nombre des pères de famille 

11 se vengera dès à présent par l'insensibilité, 
peut-être par des bravades ; il s'endurcira, de pro- 
pos délibéré, aux coups, aux dures paroles : vous 
le tueriez avant de le faire céder. 

Nous questionnâmes un jour un petit garçon 
qui avait, dans sa famille, la réputation d'un mau- 
vais garnement, très insubordonné ; sa réponse 
fut bizarre : 

« Mon petit ami, lui disions-nous, savez-vous 
qu'en désobéissant à vos parents, vous désobéissez 
au bon Dieu? » 

Il nous. répondit : 

« Dieu m'a fait ainsi ; s'il ne me corrige pas, je 
puis encore bien moins me corriger moi-même. 

— Vous raisonnez à faux, lui avons-nous ajouté; 
Dieu n'est pour rien dans votre mauvais carac- 
tère: c'est Salan qui poursuit votre cœur avec ses 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 73 

griffes empoisonnées, et vous avez la faiblesse de 
suivre ses mauvaises inspirations. 

— Eh bien ! alors, s'est écrié l'enfant, que faut-il 
faire pour le mettre en fuite, ce maudit Satan? Il 
faut tous les matins, avons-nous ajouté, en vous 
levant, lui dire : Tu es un infâme, je ne t'écoute 
plus, ah ! tu veux que je fasse de la peine à mes 
parents; mais dorénavant je serai sage, tu enra- 
geras, tant mieux; mais aussi je serai aimé de mon 
père et de ma mère. « 

Quelque temps après, nous rencontrâmes notre 
insoumis ; il nous sauta au cou et s'écria : « J'ai mis 
satan en fuite et je lui ai coupé ses griffes : je 
suis devenu obéissant, sage, laborieux : regardez- 
moi comme je suis heureux ; mais aussi l'on ne me 
bat plus. » 

Cet enfant brava le diable, comme il bravait les 
corrections et s'amenda. On l'avait élevé par la 
crainte; mauvaise éducation, qui donne aux tem- 
péraments énergiques l'esprit de révolte. 

La tâche est plus ardue quand l'enfant résiste à 
toute insinuation de la raison et du bon sens. Il suit 
opiniâtrement et machinalement ses instincts, ses 
rancunes, ses accès de rageuse et secrète rébellion. 

La colère, l'opiniâtreté, et- l'insubordination 
n'excluent pas chez l'enfant la bonté du cœur. 

On a vu des enfants indomptables et incorri- 
gi blés dire à leur mère en passant près d'un pauvre : 
Maman ! donne quelque chose à ce malheureux, il 
a peut-être faim. 



74 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Il n'y a jamais à désespérer d'un enfant, son 
cœur est plus porté au bien qu'au mal : il est sen- 
sible aux caresses, déteste les mauvais traitements. 
Pour le corriger, aimez-le. 

Un père intelligent, une mère sagace, doivent 
toujours avoir des moyens en réserve pour rame- 
ner leur enfant aux caresses méritées. Où trouver 
ces moyens? Dans la justice et dans l'amour. 

Les parents devront d'autant mieux espérer cet 
heureux résultat, que l'enfant aura moins de fré- 
quentations vicieuses, et au foyer paternel plus 
d'exemples de vertus domestiques. Telle vie de 
famille, tels caractères d'enfants ! 

On prétend généralement dans le monde que 
l'enfant colère, opiniâtre reçoit son mauvais carac- 
tère en naissant : c'est une tâche originelle, dit- 
on, c'est presque une erreur. En effet il reçoit de 
la nature son tempérament, ses penchants, mais 
sa conscience dominera toutes les dispositions na- 
tives, si vous savez le diriger. 

On voit des enfants méchants chez des parents 
d'une extrêm.e bonté ; de même il y a des pères et 
des mères d'une mauvaise nature, qui ont des en- 
fants d'une sagesse et d'une docilité charmante : 
affaire de conscience désillée ou endormie. 

Dans la nature rien d'uniforme; le brin d'herbe 
varie, la feuille varie, en un mot tout ici bas est 
soumis à une loi de diversité dans l'unité, l'homme 
n'échappe pas à cette loi ; les tempéraments va- 
rient, la conscience est une. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 15 

Il n'est pas essentiel qu'il existe des enfants do- 
ciles et obéissants, d'autres acariâtres et méchants ; 
mais puisque nous sommes soumis à la loi géné- 
rale du bien et du mal, ne nous étonnons pas de 
la diversité des caractères. 

Amenez vers le bien, écartez du mal et cherchez 
le bien uniquement dans la conscience, qui ne 
trompe personne. 

La petite fille, quoique plus entêtée au premier 
abord, est plus susceptible d'un retour favorable 
que le petit garçon; dans ses exigences il y a un 
côté faible : elle est déjà femme. Pour la faire céder, 
ne flattez pas ses goûts pour la toilette, pour ses 
poupées. Parlez toujours à son cœur, jamais à ses 
penchants vers la frivolité. 

Tout en elle dénote l'instinct et les habitudes de 
la femme : soyez doux, dans vos remontrances, 
impassible dans vos sévérités; point d'emporte- 
ment ; mais aussi pas trop de conciliant, ce serait 
une marque de faiblesse qui, renouvelée, anéanti- 
rait votre autorité. Inspirez-lui l'amour de l'ordre 
et de la régularité par l'exemple et par les consé- 
quences matérielles du désordre. 

Voulez- vous avoir une petite fille insupportable? 
Allez au devant de tous ses désirs. Voulez-vous 
qu'elle comùiande avec un ton d'autorité l'exécu- 
tion de ses caprices, qu'elle ait des manières d'ar- 
rogance et qu'à tous ces agréments se joigne la 
coquetterie? adorez-la comme un fétiche, et faites 
vous ses très humbles adorateurs. Vous réussirez 



70 LES MKRES ET LES ENFANTS. 

à former une jeune fille détestable et détestée de 
tout le monde. 

Et plus tard, quel magnifique présent pour un 
mari ! quelle femme, quelle mère! Elle donnera le 
jour à des enfants impossibles, parce qu'elle les 
élèvera comme elle-même fut élevée. 

Elle se verra bientôt à bout de moyens, ayant re- 
cours aux stratagèmes qui enseignent l'hypocrisie. 
Désespérera- t-elle d'elle-même et de ses enfants? 

Si c'est un fils, elle aspirera au moment où elle 
pourra l'expédier dans un régiment; c'est à dire à 
l'école de l'obéissance par la crainte de la mort. 

La vie des camps, des garnisons et des casernes, 
jointe à la discipline rigoureuse de la profession des 
armes, soumet les jeunes gens les plus indomp- 
tables; elle apprend à se dévouer au péril, à af- 
fronter tout, excepté la consigne, à respecter les 
ordres reçus, à les exécuter quand même. 

Il peut s'ensuivre une amélioration morale. 

On a vu des exemples de conversion par ce 
moyen. Ainsi des jeunes gens, mauvais sujets 
chez leurs parents, deviennent des hommes sages 
et d'une obéissance passive par l'effet seul de la 
sévérité disciplinaire de l'armée. 

Ce moyen pour les enfants, qui n'ont pas de vo- 
cation vers le métier des armes, n'est qu'une res- 
source de désespoir. 

Que d'instants de douleur et de tribulations 
pour les parents, en attendant l'âge auquel ils 
peuvent être admis sous les drapeaux! 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 77 

Que de fois le cœur de la pauvre mère saignera 
de l'opiniâtreté irrémédiable de son enfant! que de 
fois elle gémira des dures corrections que le père 
inflige à son fils dans l'espoir de le ramener vers le 
bien ! 

Elevez donc bien vos filles, pour qu'elles devien- 
nent des mères heureuses ; qu'elles ne disent pas 
un jour : Ceux qui possèdent de pareils enfants 
sont bien à plaindre! 

N'eût-il pas été préférable que ce mauvais sujet 
ne vît jamais le jour! du moins n'eût-il pas em- 
poisonné l'existence du père et de la mère ! 

Nous savons que le père a le droit de mettre, 
pour méfaits graves, son fils en prison, ou dans 
une maison -de correction. 

Il y a aussi des établissements particuliers qui 
offrent à l'enfant toute latitude de réhabilitation 
près de ses parents, moyennant un amendement 
et un repentir sincères. 

Mais ce n'est plus là de l'éducation. 

Entourez, dès son berceau, votre enfant de ten- 
dresse et d'hygiène ; plus tard d'exhortations et de 
conseils salutaires. Donnez-lui le goût du travail, 
qu'il l'accomplisse par goût des belles choses et 
par habitude, et vous n'aurez pas à gémir d'avoir 
un mauvais fils en partage. 

Vous lui aurez inculqué l'obéissance, l'honnêteté, 
l'aménité, le dévoûment et vous n'aurez pas à sou- 
haiter pour lui et pour vous son entrée dans un 
régiment. 



TN I.KS MKIU:S KT LKS liNFANTS. 

Le plus gâte des enfants, et par conséquent le 
plus terrible, est en général le premier-né. La fa- 
mille s'accroît, l'aine donne le mauvais exemple, 
et cet exemple est contagieux. 

N'oubliez donc pas que la véritable tendresse 
regarde vers l'avenir et ne voit pas seulement les 
choses présentes, sous prétexte que vous n'avez 
encore qu'un fils ou qu'une fille. 

N'allez pas vous préparer par des gâteries in- 
sensées des douleurs incurables. 

Nous n'admettons pas qu'il existe des enfants 
entièrement incorrigibles; ils conservent toujours 
le coté vulnérable de la conscience. 

Mais les efforts, la patience, la douceur, la fer- 
meté, l'intelligence de tous les instants, les aurez- 
vous, pères et mères, qui ne les avez pas eues, et 
qui avez formé, sans le savoir, ni le vouloir, un 
enfant vicieux? 

L'absence est quelquefois un remède efficace; 
elle change les habitudes, les dispositions, calme 
l'irritation ; arrête ou interrompt les mauvais trai- 
tements; parfois elle éveille dans l'âme de l'enfant 
des sentiments meilleurs. 

Mais l'absence est souvent l'oubli de la famille, 
comme l'allaitement par une nourrice est l'oubli 
de la mère. 

Lorsque l'enfant n'est pas dépravé dans ses 
mœurs, et qu'il se laisse aller seulement à un ca- 
ractère obstiné et méchant, la plaie de l'âme n'est 
pas profonde, elle peut se cicatriser; mais si, par 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 79 

suite de votre négligence ou de votre faiblesse, il 
est dissolu, corrompu, tachez de découvrir d'ha- 
biles médecins de l'âme et du corps et remettez-le 
promptement en leurs mains. 

Un atermoiement serait désastreux. Votre inha- 
bile direction l'a déjà trop engagé dans le mal. 

Observez vous-même les mœurs de votre enfant, 
surtout à partir de l'âge de onze à douze ans ; faites- 
vous renseigner sur sa conduite privée; tenez-le 
sévèrement, mais soyez juste avec lui, exhortez-le 
sans l'humilier et surtout récompensez-le s'il fait 
bien . 

Dans la suite, la satisfaction du devoir accompli 
lui sera une suffisante récompense. 

Ne soyez jamais désagréable dans vos exhorta- 
tions, dans vos remontrances : vous vous expose- 
riez à des sorties irrévérencieuses, qui vous- obli- 
geraient à une sévérité peut-être inopportune. 

D'ailleurs, pesez toujours chacune des paroles 
que vous adressez à votre enfant : il vous juge, et 
de son jugement dépendra sa confiance en vous et 
sa tendresse. 

Devez-vous donc le rendre seul responsable de 
son obstination et de sa mauvaise humeur? Non, 
certes ; ses passions ont une part d'impulsion dans 
les mouvements de son âme, mais n'agit-il pas le 
plus souvent sous le choc de vos propres pas- 
sions? 

On voit surtout des mères d'une impatience dé- 
plorable ; c'est un parti pris chez elles de rappeler 



80 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

leurs enfants à l'ordre du matin au soir sans inter- 
ruption et de les accabler d'observations , d'ordres 
contradictoires, de reproches violents. 

Cesjeunes caractères, susceptibles par cela même 
qu'ils ne sont pas formés, se contractent, se rai- 
dissent, méconnaissent le respect, s'obstinent à ne 
rien céder, parce que le sang coule trop vite dans 
leurs veines : et ils répondent malhonnêtement. 

A qui la faute? 

Nous sommes loin d'autoriser les enfants à une 
pareille conduite ; mais n'y a-t-il pas des ménage- 
gements à garder avec les enfants? Si nous ne 
sommes pas maîtres de nous-mêmes, auront-ils 
plus que nous la force de se dominer? 

Songez que de jouissances nous offrent les en- 
fants faciles à diriger; quelle douce satisfaction 
pour un père et pour une mère, de voir se reproduire 
dans leur fils et dans leur fille leur douceur, leur 
justice, leur bienveillance! 

Les joies de la famille ne sont-elles pas les plus 
pures de ce monde? L'enfant qui vous sourit à la 
moindre parole que vous lui adressez, qui obéit 
avec empressement à toutes les objections qui lui 
sont faites, ne répand-il pas la joie dans Tintérieur 
du ménage? 

Le foyer domestique n'est-il pas un paradis dont 
ces petits êtres sont les chérubins? 

Oh ! qu'il est doux d'être père, d'être mère dans 
une telle situation ! 

Qu'il est triste d'avoir des enfants aux instincts 



LES MÈRES ET LES ENFAN'TS. 81 

vicieux, qui bouleversent riiarmonie du foyer de 
la famille ! 

Règle générale : il n'y a jamais à désespérer 
d'un enfant, toutes les fois qu'il est sous l'aile de la 
tendresse maternelle. Une songerajamais à quitter 
le toit paternel. 

A mesure qu'il grandit, il prend ce foyer en an- 
tipathie s'il s'y trouve maltraité; les idées d'éman- 
cipation s'emparent de son esprit, et ce toit où il 
a reçu le jour lui apparaît comme un lieu sinistre. 

Oh! alors calamité pour lui, calamité pour les 
auteurs de ses jours ! 

Les enfants dociles, aimables et complaisants 
arrachent des larmes et des chagrins au père et à 
la mère forcés de s'en séparer.' 

Que de soupirs s'exhalent de la poitrine de la 
pauvre mère, à l'idée que l'heure approche où elle 
ne verra plus son fils, même pour quelques joitrs. 
Elle verse des pleurs d'attendrissement à l'espé- 
rance des joies qu'il lui donnera, lorsqu'il rentrera 
au foyer de la famille. 

La comblera-t-il encore de ses caresses filiales? 
D'autres afiections ne vont-elles pas naître dans 
son cœur? 

On prétend que les enfants ne doivent point 
vivre au contact de la société des grandes person- 
nes, et qu'une conversation trop avancée pour leur 
âge nuit aux idées simples et naturelles qu'ils doi- 
vent avoir. 

Nous sommes d'avis que les enfants n'assistent 



82 LES MKRES KT LKS FNFANTS. 

pas aux dîners de cérémonie : il ne s'y échange 
pas d'idées utiles à l'enfance; et les compliments 
obligés qu'on leur adresse leur fausse le juge- 
ment. 

Mais l'enûint disposé déjà au mauvais vouloir 
et à la méchanceté entretiendra ses vicieux pen- 
chants si l'on donne souvent des dîners d'extra, et 
s'il est fréquemment sous la direction d'une bonne 
qu'il ne craint pas ou de parents faciles à le relé- 
guer parmi les domestiques. 

Il vaut mieux mille fois, pour former son carac- 
tère et lui inspirer les belles manières des rela- 
tions mondaines, le placer au contact de personnes 
polies, raisonnables, toujours prêtes à lui faire de 
justes observations, quand il se met hors de là 
portée de son âge. 

La place des enfants n'est pas dans le monde. 
Les enfants impossibles sont ceux qu'on initie 
avant l'heure aux conventions, aux formules, à la 
politique du monde. 

Ne croyez pas que les vices ou les ridicules de 
vos invités leur échappent; n'espérez pas que 
cette société les rende meilleurs : le lendemain 
ils seront plus mauvais qu'à l'ordinaire, avec plus 
de dissimulation. 

Ils sont plus perspicaces et plus fins qu'on ne le 
suppose généralement; ils savent peu s'exprimer 
par la parole; leurs sensations restent à l'état de 
mystère, mais ils sentent, ils comprennent très 
bien ce qu'il faut faire pour ne pas être puni ; après 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. «3 

leurs observations du monde, ils sauront davan- 
tage ; ils joueront mieux leur petite comédie. 
Laissez-leur l'ingénuité de leur mauvais caractère 
si vous tenez à les corriger. 

C'est un immense catéchisme, que celui des re- 
commandations aux mères à propos des enfants 
qu'on déclare difficiles ou impossibles à conduire. 

L'homme a l'instinct de la docilité lorsqu'il est 
d'une nature médiocre; il a l'instinct de la rébel- 
lion, lorsqu'il possède en lui des facultés supé- 
rieures. Ne vous désespérez donc pas si votre fils 
est récalcitrant. 

La docilité des enfants n'est un fleuron de l'en- 
fance, qu'à la condition d'être volontaire et non pas 
imposée. Tout fruit de la crainte sent la servi- 
tude. 

La docilité est le point de départ d'une bonneédu- 
cation; sans docilité il est impossible que l'enfant 
se prête aux enseignements qu'il reçoit; mais ob- 
tenez de lui, par une sage et patiente direction, 
qu'il veuille sérieusenrent s'amender; nous disons 
qu'il veuille sérieusement. 

Nous aimons mieux un enfant impossible, qu'un 
enfant hypocrite. 

A vous, pères et mères, d'accomplir cette noble 
tâche des éducations difficiles. Pour y réussir, 
examinez d'abord si vous êtes satisfaits de votre 
propre éducation. Cet examen vous donnera de la 
patience pour supporter vos enfants. 



84 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 



VII 



LES ENFANTS CONFIES AUX SERVITEURS A GAGES. — 

LES MÈRES. 

Nous avons étudié en général le caractère des 
femmes qui ont charge de soigner, de promener et 
de surveiller les enfants. 

Ces femmes sont des mercenaires ; mais en dépit 
des pessimistes, un grand nombre d'elles se vouent 
de tout cœur au service d'autrui, adorant par tem- 
pérament les enfants, et les entourant de soins, 
de prévenances et même de caresses. 

Ce ne sont pas de ces natures toujours chagrines, 
soignant par grâce, s'inquiétant peu si le petit ou 
la petite souffre soit d'une épingle mal attachée, 
soit d'un coup ou d'une égratignure, soit enfin 
d'un malaise, les rudoyant même. 

Félicitons toutes celles qui, en l'absence de la 
mère, consacrent aux enfants une sollicitude toute 
maternelle. 

Sachons avoir des reproches contre les servi- 
teurs qui acceptent la mission sacrée et délicate de 
la responsabilité des enfants, pour exposer ces 
chers étourdis aux accidents, aux contusions, 
quelquefois à la mort. 

Les servantes surtout ont, à la promenade, des 
distractions et des conversations avec les pre- 
miers venus. Les serviteurs ont la conscience plus 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 85 

rigoureuse : l'homme en cela vaut mieux que la 
femme. 

vous, mères de famille, à qui vos occupations 
interdisent d'accompagner vos enfants à la prome- 
nade; faites un choix raisonné de la bonne qui en 
aura soin ; lorsque vous rencontrez une servante 
douce, polie, prévenante et honnête, n'hésitez pas; 
attachez-la à^votre maison par de bons procédés, 
par de bons gages et des présents que vous lui 
ferez offrir par vos enfants. 

Votre sécurité et celle de votre petit garçon 
ou de votre petite fille, valent bien quelques sacri- 
fices. Songez qu'une négligence peut amener des 
malheurs! 

Une petite fille excellait à sauter à la corde ; les 
promeneurs ne cessaient de l'admirer. Un jour, sa 
bonne, fière de ses succès, la laissa sauter sans 
répit, l'encouragea même à ne pas s'arrêter. Cette 
femme était flattée des compliments que chacun 
adressait à la petite fille; elle se figurait qu'on 
l'admirait elle aussi, et la vanité sautait dans son 
cœur à chaque bond de l'enfant sous la corde. 

La petite fille prit chaud et froid, toussa, con- 
tinua de sauter, de transpirer, de se refroidir ; puis 
rentrée chez sa mère, elle se mit au lit. Une fluxion 
de poitrine la tua. 

La mère est toujours inconsolable; elle ne sut 
jamais que la bonne avait donné le coup de la mort 
à sa fille. 

Cette servante, jeune, étourdie, sans expérience 



86 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

eut un meurtre à se reprocher. La mère fut-elle 
irréprochable? ne devait-elle pas mieux choisir, et 
surveiller? 

On voit des petites filles soigner minutieusement 
des enfants en bas âge. La mère confie à son aînée 
le plus jeune enfant ; elle le recommande à ses 
soins et la corrige si, par maladresse pu par négli- 
gence, elle manque de prévenance et d'attention. 

La petite craint sa mère, et la crainte d'une 
correction soutient son zèle et ses petits soins. 

On ne peut pas corriger une servante. Vous 
voyez, lecteur, que la mère a jugé sa fille assez 
raisonnable pour la charger de cette mission déli- 
cate. La petite fille s'en acquitte à merveille : elle 
n'est pas un serviteur à gage ! 

Nous avons été attendri en remarquant une 
petite fille de huit ans qui soignait un petit 
enfant. Elle le portait avec la même aisance 
qu'une bonne expérimentée; elle jouait avec lui 
sur le gazon et ne le quittait ni des yeux, ni des 
mains : rien ne pouvait la distraire du devoir qu'on 
lui avait imposé près de son petit poupon. 

Sous des vêtements grossiers, c'était un ange 
qui entourait un petit chérubin de sa sollicitude. 

Nous nous approchâmes ; et à nos questions elle 
nous répondit : 

« C'est mon petit frère que je soigne; il est bien 
gentil, je l'aime bien. S'il se faisait du mal, je 
pleurerais ; puis maman me gronderait et peut-être 
me battrait. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 87 

^ J'ai son déjeuner dans ma poche; mon petit 
frère a des dents. Vous allez voir avec quel appétit 
il va manger. «Elle lui présenta une tartine; le petit 
frère tourna dans ses mains mignonnes la tartine 
sens dessus dessous, la lécha des yeux et dévora le 
tout avec une aisance incroyable ; puis une petite 
fiole d'eau et de vin le désaltéra de sa tartine. 

La petite fille satisfaite nous jeta à la dérobée 
un regard fier et glorieux, prit son petit frère sur 
les bras et continua sa promenade. 

Ces deux enfants sur l'herbe, l'un gardé, veillé, 
choyé, l'autre attentive et dévouée ; une verte col- 
line et des arbres encadrant ses soins maternels, 
quel charmant paysage ! 

La petite fille avait une expression de pureté et 
de candeur qui révélait son âme, couronnée d'inno- 
cence et de jeunesse. 

Le petit garçon avait le teint rosé, de beaux 
yeux, des cheveux blonds frisés et une bouche où 
n'eût point passé un bouton de rose qui va s'épanouir. 

Cettepetite paysanne aurait pu donner des leçons 
de maternelle sollicitude à bien des bonnes qui 
entrent en service et savent, disent-elles, soigner 
les enfants. 

Combien y en a-t-il qui s'acquittent avec con- 
science de cette tâche délicate? 

Mais ne sommes-nous jamais injustes envers nos 
servantes? Que d'exigences déplacées nous avons 
parfois- contre elles ! Quelle inexpérience aussi 
nous avons des serviteurs et des enfants ! 



88 LES MERES ET LES ENFANTS. 

Si l'enfant est joli, peu espiègle, aimant et gai 
par nature, la bonne s'y attache peu à peu et lui 
prodigue tous ses soins ; si au contraire l'enfant 
est d'un physique désagréable, maussade, exigeant 
et colère, elle le soigne sans goût et de mauvaise 
grâce, ne lui passe aucune peccadille et le rudoie 
plus souvent qu'elle ne le caresse. 

Sommes -nous meilleurs que nos servantes? 
N'avons-nous pas d'iniques prédilections pour les 
bébés gentils? l'enfant peut-il être responsable de 
la laideur dont il fut frappé à sa naissance? 

Son caractère maussade et difficile n'est-il pas 
une conséquence du mauvais accueil qu'il reçut dès 
son entrée dans la vie, mauvais accueil qui ne 
cessa de continuer? 

Choisissez pour l'enfant laid une bonne au 
cœur d'or, cherchez bien : mauvaise bonne, enfant 
perdu! 

Que de difficultés dans la vie pour arriver à 
donner aux petits enfants les soins que leur frêle 
nature exige, quand ils sont en bas âge ! 

Règle générale : un enfant est rarement aussi 
bien soigné par une main étrangère que par sa 
propre mère; mais la société exige tant de fonc- 
tions des femmes ! et les mères ont leurs passions 
comme les autres femmes. 

On peut distinguer, parmi les mères, quatre 
catégories : 

Les unes sont malades et ne peuvent elles- 
mêmes prodiguer des soins à leurs enfants ; d'autres 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 89 

exercent des professions qui excluent la présence 
des enfants; d'autres, par goût des plaisirs et du 
monde, les font soigner par des serviteurs à gage; 
d'autres enfin, libres de leur temps, ne se séparent 
jamais de leurs enfants en bas âge. Elles ne les 
perdent pas de vue un seul instant de la journée 
jusqu'à l'âge de raison. 

Pourquoi nous le dissimuler? Il y a des femmes 
à gage qui n'aiment pas les enfants, qui l'avouent 
hautement et qui, réduites à la domesticité, re- 
fusent d'entrer dans un service où il y a plusieurs 
enfants. 

Comment une femme peut-elle être assez déna- 
turée pour détester les enfants? Comment peut- 
elle avoir perdu tout sentiment, au point d'en faire 
franchement l'aveu? 

Ne vous indignez pas trop vite : 

Il y a des mères qui détestent les enfants ! 

Vous rencontrerez aussi des bonnes dont le cœur 
est assez dur pour ne pas attendre, à la prome- 
nade, un petit enfant qui ne marche que depuis 
quelques mois; elles précipitent le pas pour taqui- 
ner la petite créature qui s'elforce, qui s'essoufile, 
qui crie dans la crainte de se voir abandonnée; il 
tend les bras en désespéré; la bonne de se réjouir 
et de se moquer ou de se fâcher. 

Tandis qu'elle se met à rire, l'enfant pleure et 
trépigne de ne pouvoir joindre sa bonne, qui ne se 
doute pas qu'elle reçoit en ce moment, de ce petit 
cœur, une marque de naïf attachement. 

8 



90 LES MKIIES ET LES ENFANTS. 

L'enfant souffre, son cœur s'ulcère; il devient 
mauvais, éi:roïstc comme la bonne. 

Si celle-là devient un jour mère, plaignons ses 
enfants. 

Quiconque n'a pas pitié des enfants d'autrui, 
n'aura aucune prévenance pour les siens propres, 
et qui n'aime pas les enfants, ne sait pas aimer. 

Mères de famille! fuyez donc les bonnes maus- 
sades, personnelles, qui se croient trop grandes 
dames pour se mêler aux jeux des enfants; elles 
les grondent à propos de la moindre futilité ; elles 
les frappent si l'enfant manifeste la moindre vel- 
léité de mauvaise Tiumeur. 

Peu endurantes, encore moins bienveillantes, 
elles voudront leurs aises avant tout et leur bru- 
talité impose silence aux cris du bébé, par les 
mauvais traitements. 

Voilà les bonnes dangereuses, malfaisantes ; 
néanmoins n'étendez pas sur toutes les bonnes 
votre suspicion et vos antipathies. Vous rencon- 
trerez dans cette profession des femmes de cœur, 
douées de sensibilité, attentives aux moindres 
soins envers les enfants confiés à leur garde. 

Nous nous assîmes un jour sur une des pelouses 
du bois de Boulogne; là jouaient plusieurs petits 
enfants surveillés par des bonnes. 

Ces femmes, du faubourg, des villes et de la 
campagne, souriaient au sourire des enfants, 
s'ébattaient à leurs ébats, suivaient du geste et du 
regard leurs plus petits mouvements. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 91 

Une petite fille égratigna un petit garçon qui se 
mit à pleurer à chaudes larmes ; sa bonne vint au 
devant de lui le consoler, le couvrir de baisers, et 
parvint à faire rire le bambin si profondément 
affecté de legratignure de la méchante petite fille. 

Une mère eût-elle mieux réussi à faire oublier 
ce gros chagrin à son enfant? 

D'autres femmes à gage s'attachent tellement aux 
enfants confiés à leur garde, ■ qu'en quittant la 
maison pour toujours, elles ont le deuil dans 
l'âme, longtemps avant le jour de leur congé. 

Voilà le véritable cœur de la femme! Voilà sa 
plus belle mission ! Aimer les enfants, quel mot 
doux à l'oreille! Aimer les enfants n'est-ce pas 
faire partie de la famille? N'est-ce pas même, dans 
les humbles fonctions de bonne, accomplir ici bas 
une destinée utile? 

Que d'idées vraies ou fausses peuvent entrer 
dans l'esprit d'un enfant par l'influence de la 
bonne! et qu'il est difficile d'effacer plus tard ces 
impressions premières! 

Recommandons aux maîtresses de maison qui 
ont des petits enfants à faire soigner, de ménager 
leurs bonnes. Nous le répétons : ces bonnes sont 
des femmes et des femmes sans éducation. 

Elles sont en général d'une excessive suscepti- 
bilité de caractère. Bien souvent la maîtresse a 
provoqué la mauvaise humeur de la bonne, humeur 
qui attire sur l'enfant des rancunes et des repré- 
sailles. 



9i LES MÈUES ET LES ENFANTS. 

L'injustice touche de près à la mauvaise 'hu- 
meur; laites vos observations avec aménité, c'est 
d'un bon exemple pour la servante qui va sortir 
en portant votre tils ou votre fille dans des courses 
ou à la promenade. 

Nous ne prétendons pas que l'indulgence d'une 
maîtresse de maison envers la bonne soit poussée 
jusqu'au laissez tout faire. 

Traitez vos serviteurs comme vous voudriez 
qu'on vous traitât, dans le même sort. 

Nous conseillons aux mères de famille la plus 
grande circonspection, afin d'éviter la mauvaise 
humeur de la bonne qui doit toujours conserver 
sa gaité pour distraire, amuser l'enfant, et garder 
son égalité d'âme pour le bien surveiller. 

C'est en observant le caractère de la servante, 
qu'une maîtresse intelligente sait concilier la bien- 
veillance avec la fermeté, afin que les enfants ne 
soient pas victimes d'une observation trop vive 
ou maladroite, que les serviteurs pardonnent ra- 
rement. 

Les pauvres petits sont fréquemment victimes 
des amourettes de leur bonne. 

Distractions, causeries, digressions de toute 
sorte, promenades loin des parages indiqués. De 
cet état de choses les enfants ont tout à souffrir, 
quand ces femmes ont l'amour en tête; alors les 
soins assidus dégénèrent en négligence intermit- 
tente, puis chronique, et l'enfant devient un souf- 
fre-douleur. 



LES MtRES ET LES ENFANTS. 93 

11 y a des dames d'une sagacité extrême pour 
connaître le caractère des femmes qui entrent à 
leur service. D'autres, moins perspicaces, ne savent 
jamais juger, sinon sur les rapports plus ou moins 
inexacts de leurs petits enfants. 

En etïet, jusqu'à quel point peut-on ajouter foi 
au récit d'un enfant? 

Nous voyons des mères livrées à leur profes- 
sion, obligées à une stricte économie, faire soi- 
gner leurs enfants par des jeunes filles de quatorze 
à seize ans, aux gages de dix à douze francs par 
mois avec la nourriture, le logement et des pro- 
messes d'augmentation. 

A son début , la jeune servante est aux petits 
soins pour les enfants; mais peu à peu la mère 
s'aperçoit d'un refroidissement de zèle et d'une 
insouciance qui peut compromettre la sécurité de 
ses enfants. 

Il est facile de s'expliquer la cause de ce ralen- 
tissement. 

La jeune bonne a jasé avec ses compagnes, leur 
a fait part de son gain mensuel ; elle a été criti- 
quée sur sa modeste condition ; et ce motif a sufïi 
pour lui donner le dégoût de sa position et la faire 
rêver à des gages plus importants. 

En général/ le contact des bonnes entre elles est 
pernicieux pour les maîtresses de maison, et cepen- 
dant on ne peut pas les astreindre à la solitude. 

Les mettre en quarantaine serait les exciter à 
rechercher leurs compagnes. 

8. 



94 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

La domesticité est un état si pénible, que les 
serviteurs s'accordent des compensations. 

Dans leurs causeries où trop souvent il est ques- 
tion des maîtres, ils médisent par péché d'habitude. 

Faites-vous aimer de vos serviteurs : ni moin- 
dres gages, ni médisances ne les détacheront de 
vous. 

Quand une bonne est aimable et polie avec un 
enfant, soyez certain qu'elle s'y attachera. 

Nous sommes en bas âge reconnaissants des 
égards qu'on nous prodigue. L'enfant ingrat est 
celui qu'on frappe aujourd'hui et qu'on caresse de- 
main ; il a mémoire de la brutalité qu'on exerce 
contre lui; et jamais, dans son étroit esprit, une 
caresse qu'il reçoit çà et là ne peut atténuer la 
peine qu'il ressent des coups qu'on lui inflige. 

Son cœur en gémit, mais il n'a pas la force de 
riposter ; il répand sa douleur dans des cris per- 
çants et dans une abondance de larmes. 

Lorsque les petits garçons et les petites filles 
avancent en âge, il est imprudent de les laisser 
toute une journée avec une domestique dont on ne 
connaît pas la moralité. 

Les enfants sont curieux et comprennent à demi 
mot. Les mères doivent éviter qu'ils soient témoins 
de conversations un peu libres, et qui même quel- 
quefois sont immorales. 

Une bonne qui réunit les qualités de sa profes- 
sion doit surveiller sévèrement les moeurs des 
enfants confiés à ses soins. 



LES MÉHES ET LES ENFANTS. 95 

On a vu des exemples déplorables. 

Nous conseillons aux mères d'y apporter la plus 
scrupuleuse vigilance. 

Crovez-nous, mères de famille! ne vous endor- 
mez jamais sans vous être rendu compte de la con- 
duite de vos enfants et de votre bonne durant la 
journée. • 

Une faute est si vite commise qu'il faut faire 
toute diligence pour la prévenir. 

Vous faites le compte de vos dépenses : faites 
aussi celui des profits et pertes de l'éducation de 
vos enfants. 

Ce sont des hommes d'expérience qui vous par- 
lent et qui ont vu, de leurs propres yeux, des 
choses dont il leur répugnerait de décrire le ta- 
bleau. 

Non pas qu'il faille demander aux bonnes un 
esprit et une intelligence aussi développés que les 
vôtres ! elles ne seraient point bonnes si elles 
avaient de l'éducation ; mais vous devez exiger des 
principes de conscience et de probité, des mœurs 
saines, un caractère doux et conciliant. 

Le lecteur trouvera ces descriptions peu récréa- 
tives ; mais notre enfance n'est-elle pas le point de 
départ de notre adolescence et de la carrière que 
nous devons -parcourir dans la société, qui nous 
tendra les bras si nous sommes honnêtes, ou qui 
nous repoussera si nous avons grandi parmi des 
principes dangereux. 

Peut-être n'aimez-vous pas entendre parler des 



96 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

domestiques; cependant ne sont-ils pas la che- 
ville ouvrière de tout ce qui est indispensable à 
notre existence physique, depuis l'âge le plus 
tendre jusqu'à la vieillesse la plus prolongée ? 

En effet, la plupart du temps, qui nous aide à 
ouvrir les yeux, sinon une femme à notre service? 
qui nous les ferme, soit prématurément, soit dans 
notre vieillesse? Presque toujours une femme à 
gages. 

Qui nous prodigue des soins et des consolations 
dans nos maladies? Encore une femme à notre ser- 
vice. 

Pourquoi dés lors ne pas reconnaître que cette 
femme, même de la naissance la plus obscure, est 
souvent notre ange gardien dans nos douleurs phy- 
siques et morales? 

La femme honnête, domestique ou grande dame, 
est une perle hautement estimée par les nobles 
âmes. 

Ni la naissance, ni l'habit, ni l'éducation, ni les 
manières du monde ne font les sentiments; les 
sentiments élevés de l'âme, qui sont quelque chose 
à part que nous tenons de l'essence divine, font un 
ange d'une domestique tout aussi bien que d'une 
demoiselle de grande maison. 

Qui remporte les prix Montyon, si ce n'est les 
humbles serviteurs? 

Nous avons voulu profiter de la circonstance 
pour rendre hommage à la servante vertueuse, 
seconde mère pour les enfants dont elle est le 



LES MEHES ET LES ENFANTS. 97 

guide , dévouée jusqu'au sacrifice de sa santé 
pour la maîtresse qui sait apprécier ses qualités 
et ses services, dévouée à tout instant du jour et de 
la nuit, du matin et du soir. 

Admettons un instant que la domesticité soit 
reconnue un état flétrissant, incompatible avec la 
dignité de l'homme et de la femme. Alors pour- 
quoi confiez-vous à des êtres flétris vos enfants? 
vos enfants! ce que vous avez de plus cher! 

Qu^l serait le sort des jeunes enfants que vous 
ne pourriez ni soigner, ni surveiller? ces natures 
frêles et délicates ne dépériraient-elles pas, pour 
ainsi dire, en naissant, si elles ne pouvaient comp- 
ter que sur vos soins. 

Les bonnes sont donc aux enfants comme la 
nourriture est au corps, et nous ne pouvons jamais 
faire trop d'éloge d'une bonne qui soigne con- 
sciencieusement les enfants et s'y intéresse avec 
l'abnégation d'une mère. 

Ce mérite est rare, sachons l'apprécier; ne 
blâmons pas à tort et à travers, à la légère et par 
habitudes, les servantes qui remplissent, en géné- 
ral, leur devoir avec conscience, avec dévoûment. 

Si, malgré les mille prévenances dont elles 
entourent les enfants, nous avons encore à déplo- 
rer des accidents graves qui un jour font, d'un 
sujet robuste, un être rachitique et infirme; sont- 
elles coupables? 

Nous pourrions prolonger ce chapitre. Les 
femmes servantes à gage, préposées à la garde 



98 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

des enfants, sont, nous le répétons, appréciées par 
les mères de famille. 

Pourriez-vous vous passer de leurs services? 
vous dont l'expérience n'est pas encore complète 
sur tout ce qui se rattache aux devoirs de la ma- 
ternité ; vous qui travaillez pour élever votre 
famille, et vous qui préférez vos plaisirs q,ux de- 
voirs du foyer? 

VIII 

M.VLADIE DES ENFANTS, SOINS MÉDICAUX, SOINS 
HYGIÉNIQUES. — LES SOINS DE LA MÈRE. 

Nous n*avons pas l'ambition de vous offrir un 
traité de pathologie : que nos amis se rassurent. 

Dans les maladies des enfants, l'on peut distin- 
guer deux catégories bien différentes : P les mala- 
dies qui tiennent au tempérament; 2° celles qui 
dérivent d'imprudences ou d'accidents. 

Pour les premières, appelez un docteur, et appli- 
quez à la constitution de votre fils ou de votre 
fille la chimie médicale : on peut, par la science, 
reconstruire à nouveau l'organisation d'un enfant. 

Pour les maladies d'imprudence ou d'accident, 
appelez encore un docteur; mais n'oubliez pas ce 
principe : 

Parents ! vous êtes responsables de la santé de 
vos enfants, et vous pouvez l'assurer par une obser- 
vation attentive des lois de l'hygiène. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 99 

Par hygiène, entendez non pas seulement los 
soins donnés au corps, mais aussi et surtout les 
soins donnés à 1 ïime. 

Que 1 ame domine le corps, et la moitié des ma- 
ladies sera dominée, vaincue, évitée. 

L'enfant malade est généralement un enfant mal 
soigné. L'incurie ou l'ignorance des soins mater- 
nels amène chaque jour la mort au berceau du 
nouveau-né. 

Une mère qui met au monde un être destiné à 
devenir un homme n'a point satisfait à tous ses 
devoirs par le seul fait de la maternité. 

Combien de périodes l'enfant doit parcourir 
avant d'arriver à la force définitive ! 

L'adolescence! que de fléaux la menacent! la 
petite vérole ravage parfois des générations en- 
tières. Faites vacciner de bonne heure vos en- 
fants; renouvelez l'opération au moment de la pu- 
berté. 

La vaccine perd sa vertu préservatrice au bout 
d'un certain nombre d'années. 

Nous ne savons pas si la vaccination détériore 
la race humaine, nous ne le croyons pas, malgré 
certains avis alarmants : d'ailleurs les règlements 
des écoles publiques exigent un certificat de vac- 
cine. 

Faites vacciner vos enfants deux ou trois fois 
plutôt qu'une seule, et à différents âges. 

N'oubliez pas que la propreté fait la moitié de la 
santé; observez attentivement, chaque jour, si 



100 LES MftRES ET LES ENFANTS. 

l'enlant a lo ventre bien libre, la tête fraîche et les 
pieds chauds. 

Apprenez à tâter le pouls, à soigner les indispo- 
tions des organes digestifs. 

Sachez les principes de la chimie culinaire; la 
phipart des maladies viennent d'une alimentation 
ignorante, qui échauffe ou constipe et bientôt con- 
gestionne. 

On peut dire que la vie tient au fonctionnement 
régulier de l'estomac et des intestins : si l'on in- 
gère une nourriture lourde, l'estomac s'épuise en 
efforts douloureux pour transmettre aux vaisseaux 
capillaires le suc des aliments; s'il y réussit, c'est 
après des efforts qui l'irritent, lui font parfois re- 
jeter une partie des aliments; d'une indigestion à 
une congestion, d'une congestion à la mort, le 
chemin est direct. Et chaque jour, k chaque repas, 
l'enfant se trouve exposé à ces périls. 

Il ne faut pas nourrir l'enfant sanguin, de la 
même manière que l'enfant lymphatique, ni l'enfant 
nerveux de même manière que l'enfant bilieux. 

La moindre distraction dans l'acte de boire ou 
de manger peut aussi causer la mort : qu'un frag- 
ment de pain ou de viande, qu'une forte gorgée 
de vin ou d'eau se trompent de route, incontinent 
l'enfant étouffera et périra sous vos yeux. 

Habituez vos enfants à s'occuper uniquement de 
ce qu'ils font. 

Coqueluche, rougeole, scarlatine, croup, tous 
les maux qui épouvantent les mères, diminuent' 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 101 

d'intensité par l'hygiène générale et par la résis- 
tance de l'enfant à la douleur, à la fièvre, à l'abat- 
tement. 

Les pauvres gens qui vont chercher à l'hôpital 
les soins et le médecin dont ils sont privés à l'ate- 
lier ou chez eux, meurent ou se guérissent selon le 
degré de leur force morale. Le plus ou moins de 
gravité de leur maladie influe, assurément, sur les 
chances de guérison; mais cette influence est in- 
férieure à celle de la volonté : tel malade a la 
fièvre violente, implacable et perd la tête, par affai- 
blissement du moral, par défaillance de courage. 
Tel autre subira même une amputation sans abais- 
sement de pouls bien sensible; l'un guérira, l'autre 
languira ou périra. 

Il en est de même pour les enfants : l'énergie les 
sauvera souvent. En tout cas, elle diminuera leurs 
soufl'rances. 

Les longs cheveux bouclés, c'est chose gra- 
cieuse, mignonne, ravissante; mais les garçons 
doivent avoir le crâne dur : coupez-leur les che- 
veux à ras. Laissez les longs cheveux aux petites 
filles : cet ornement peut décider un jour du charme 
de leur figure et d'une partie de leur bonheur. 

Habituez les enfants aux courants d'air; qu'ils 
sachent supporter le froid et le chaud. 

La dentition de l'enfant : quoique peu doulou- 
reuse, ofî're des dangers; durant le travail des gen- 
cives, prévenez les moindres désirs des petits pa- 
tients. Les convulsions peuvent venir à la suite 

9 



»02 LES MKRF.S ET LES ENFANTS. 

d émotions désagréables ou violentes, pendant les 
douleurs de la dentition. 

Bien des mères, par sollicitude, frottent avec le 
doigt et avec pression les gencives de leurs en- 
fants, pour faciliter le percement des dents; c^est 
une erreur : cette opération ne fait qu'irriter les 
gencives sans favoriser la dentition. 

Laissez faire la nature; étudiez-la beaucoup 
avant de vouloir l'aider : par zèle vous la contra- 
rieriez et le mal sortirait du bien intempestif que 
vous pourriez chercher. 

L'enfant qui fait ses premières dents avant son 
sevrage, a plus de facilité pour le travail des al- 
véoles. Le sein maternel est plus favorable que le 
biberon pour la dentition. 

La nature est toujours supérieure à l'art. 

Mères! nourrissez vous-mêmes vos enfants. 
Quelle que soit la maladie d'un enfant, ne portez 
pas votre superstition sur la médecine : espérez 
plus de la nature que de la science. 

Les enfants ont tous, ainsi que nous, un tempé- 
rament particulier. Tel médicament convient à 
l'un, et reste sans efficacité pour un autre. 

Ne changez pas de médecin à la légère; votre 
docteur connaît vos tempéraments : ne vous aven- 
turez pas dans les expériences d'un nouvel hypo- 
crate. 

Faut-il préférer les médecins spéciaux dans les 
maladieède l'enfance? Tout se tient dans la science. 

Le médecin prend ses résolutions d'après ses ob- 



LES M LUES El LES ENFANTS. 103 

servatioiis personnelles, et sur les renseig-nements 
({ii'il recueille des personnes qui donnent des soins 
au malade. 

Que ces renseignements se bornent à des faits 
précis ; gardez-vous d'exagérer. 

L'enfant qui tombe malade avant d'avoir le don 
de la parole est d'un traitement plus délicat; il ne 
peut pas dire où il soutfre, ni ce qu'il ressent; il in- 
dique ses souffrances par des pleurs et des cris, 
signes insuffisants pour marquer le siège de la 
maladie. 

Le docteur procédera par présomption et selon 
l'expérience qu'il a acquise sur les maladies de l'en- 
fance; les symptômes peuvent tromper. 

Mères ! soignez vous-mêmes alors votre enfant, 
selon l'instinct de la nature et les lois de l'hygiène : 
le docteur vous le conseillera lui-même, s'il vous 
est dévoué. 

Il y a des maladies inhérentes au sang de cer- 
taines natures et qui se communiquent aux enfants. 
Ces maux héréditaires n'ont rien d'effrayant, si les 
parents peuvent recourir à la science : on renou- 
velle aujourd'hui le corps humain par les agents 
chimiques; on modifie les organes. 

Mais malheur à l'enfant du pauvre! Les ani- 
maux sont supérieurs à l'homme en ce point : chez 
eux, il n'y a ni riches ni pauvres. La nature les 
crée sains et robustes en général : ceux qui sont 
difformes ou malingres ne vivent pas ; quelquefois 
même ils sont tués et dévorés par leurs parents. 



i'>i Li:s Mi:iiEs et les enfants. 

Mieux vaut la mort qu'une vie souffreteuse, telle 
est la loi que la nature semble imposer aux bétes. 

Nous qui passons pour les rois des animaux, 
nous qui en usurpons superbement le titre et les 
prétentions, que sommes-nous'^ si ce n'est de pau- 
vres êtres qui ont grand'peine à pourvoir à leurs | 
besoins et fort tard et qui périraient bientôt si, 
dès notre naissance, nos parents ne veillaient sur 
nous et s'oubliaient eux-mêmes pour ne songer 
qu'à nous. 

Jusqu'à l'âge d'une profession, nous avons moins 
de valeur qu'un animal ; et même après cet âge, 
avons-nous plus de raison que les animaux? 

Pourquoi sont-ils à ce point nos maîtres? Parce 
que leur intelligence, quoique bornée, les préserve 
des mille raffinements des passions qui pervertis- 
sent l'espèce humaine. Leur destinée est inférieure 
à la notre, leur enfance est plus heureuse. 

Les animaux; en bas âge, ne sont pour ainsi dire 
sujets à aucune maladie; à peine venus au monde, 
ils marchent et se dirigent presque sans guide, se 
procurant eux-mêmes leurs moyens d'existence. 

A peine ont-ils ouvert les yeux, qu'ils ont l'ins- 
tinct de craindre le danger et de suivre leur mère 
partout où elle porte ses pas pour leur faire cher- 
cher, sous sa protection, la nourriture qu'ils trou- 
veraient encore mal par eux-mêmes. 

Il s'écoule deux ans, en moyenne, avant que l'en- 
fant puisse manger seul. Si nous osions entrer 
dans les desseins de Dieu et tenter d'expliquer le 



LKS MEKES ET LES ENFANTS. lOj 

plan de la création, nous dirions que l'enfant 
marche ainsi pas à pas vers la vie personnelle, 
pour apprendre à penser, à réfléchir, à vouloir. 

Les traditions des animaux sont éternellement 
les mêmes; les traditions des hommes varient : il 
faut du temps pour qu'elles se transmettent dans 
tous leurs progrés. 

Si l'espèce humaine, avec tous les genres de ma- 
ladie qui l'assiègent, eût été réduite à un pur ins- 
tinct équivalant à celui des animaux, combien n'y 
aurait-il pas d'enfants décimés à leur entrée dans 
la carrière de la vie ! 

Le génie a eu raison de bien des maladies de 
l'homme, il triomphe chaque jour de cas désespérés. 

La médecine a fait d'immenses progrès par l'ob- 
servation ingénieuse de l'art en progrès et par la 
chimie; mais elle est encore éloignée d'avoir ré- 
solu le problème de la vie et de la mort. . 

La chirurgie fait de merveilleuses opérations, 
Dieu merci ! elle n'a pas beaucoup à travailler sur 
les enfants ; mais elle peut ne plus les faire souf- 
frir, même dans les plus cruelles opérations : le 
chloroforme endort leurs douleurs et les livre im- 
mobiles au couteau de l'opérateur. 

Nous avons connu un enfant qui avait une tu- 
meur au genou; était-ce une suite de contusion, 
de blessure ou vice du sang? La section de la 
jambe fut jugée indispensable et pratiquée sans 
accident, sans .douleur, grâce au merveilleux et 
précieux concours du chloroforme. 

M. 



lOC; LES .MKIIKS KT LIS ENFANTS. 

S'il y avait eu opération pure et simple, ainsi 
que cela se pratiquait chez nos pères, l'enfant était 
perdu : il n'eût pas survécu à ses souffrances. 

Faites usage du chloroforme dans toutes les opé- 
rations douloureuses qui s'appliquent aux enfants ; 
mais plutôt, par une hygiène attentive, par des 
soins intelligents, rendez inutile ou du moins fort 
rare l'intervention de la médecine et de la chi- 
rurgie. 

Tout le monde ne sera-t-il pas d'avis qu'il soit 
rendu un hommage éclatant et public au grand 
savant, inventeur du chloroforme , en lui élevant 
une statue dans la cour d'honneur de l'Ecole de 
chirurgie? 

Un tel gage de la science serait admiré avec vé- 
nération par les générations présentes et futures. 

Peut-on jamais trop honorer cette sublime dé- 
couverte? 

Tout à l'heure encore, nous entendions gémir 
sur les jeunes infortunés qui naissent avec un 
vice du sang, pour devenir en quelque sorte la pâ- 
ture de la douleur et de la médecine. 

Quel avenir ! quelle pénible situation pour cet 
enfant malingre ou privé d'une jambe! Il ne pourra 
plus courir avec les autres enfants; le voilà con- 
damné aux béquilles; quelle enfance! et plus tard, 
quelle vie! 

Il n'y a guère de maux que la science ne guérisse : 
mais ne les laissez pas se développer dans l'enfant. 

On est généralement disposé à conseiller le céli- 



LES MÊMES ET LES ENFANTS. 107 

bat aux reproducteurs défectueux : c'est blesser 
les susceptibilités et prêcher daus le désert que de 
donner de pareils conseils. 

L'idée du mariage a une puissance naturelle qui 
ne connaît pas d'obstacles ; puis, on se flatte inté- 
rieurement de ne pas communiquer à ses rejetons 
les infirmités dont on est atteint. 

Le genre de maladie que l'enfant apporte en 
naissant se déclare rarement dès les premières 
années. La force vitale qu'il possède en venant au 
monde, paralyse momentanément le germe qu'il 
a dans le sang. 

Ce germe ne se développe qu'à partir de quinze 
à seize ans, pour progresser indéfiniment jusqu'à 
désespérer. 

Soignez le malade avant le développement de la 
la maladie; ayez un bon médecin pour confident de 
vos infirmités secrètes, et commencez, dès le ber- 
ceau, le traitement de votre enfant : vous êtes res- 
ponsables de sa santé. 

Une simple indisposition chez l'enfant ne doit 
point alarmer la mère ; l'enfant est aussitôt rétabli 
qu'indisposé. Sa nature est aussi impressionnable 
à la maladie qu'à la santé. 

Toutes les mères ne sont pas raisonnables, ni 
maîtresses d'elles-mêmes. Nous en voyons s'aban- 
donner au désespoir par excès de tendresse, aus- 
sitôt que l'enfant est moins bien portant que de 
coutume. 

Parmi ces alarmes, le médecin est demandé : 



108 LES MERES ET LES ENFANTS. 

il ne reooit pas ifii accueil favorable, s'il pense à se 
retirer sans avoir prescrit une ordonnance. 

Les docteurs sont généralement aguerris contre 
ces attaques de la sollicitude maternelle ; la plu- 
part du temps, pour être agréables à la mère, ils 
prescrivent une ordonnance quand môme, une 
suite de remèdes insignifiants. 

Mères! ne tentez pas ainsi votre médecin, par 
vos désespoirs ou par vos défiances ! 

Dans les maladies héréditaires, consultez-le sou- 
vent. Dans les indispositions, faites de l'hygiène; 
et donnez à vos enfants, chaque jour, la vie du 
corps et celle de l'âme. 



IX 



JOIES ET DOULEURS DE L ENFANCE. LA PART DE LA 

MÈRE. 

Nous sommes naturellement portés à la tolé- 
rance envers les enfants, lorsque nous les voyons 
s'ébattre dans la simplicité et dans l'innocence. 

Il y a néanmoins des esprits moroses, intolé- 
rants, que le bruit, les jeux, les ébats, la vue 
même des tumultes d'enfants, irritent ou font fuir. 
Laissez-les donc sauter, crier, se démener : plus 
ils sont espiègles , plus nous devons éprouver 
de satisfaction à la pensée qu'ils sont dans les 
plus beaux jours de la vie ,et que rien plus tard 



LES MtllES ET LES ENFANTS. 100 

110 pourra égaler les mille félicités qui rayonnent 
présentement autour d'eux. 

Les plaisirs que les enfants recherchent le plus 
ne sont pas des plaisirs de retraite ou de solitude; 
réunissez-les : ne les isolez pas. 

Les jeux spontanés et sans prétentions sont 
presque toujours mis en train par l'esprit malin et 
insinuant des petites filles ; elles ont le bon esprit 
de placer ensemble les enfants qui se conviennent, 
en tenant, autant que possible à l'écart les plus 
vifs, les plus espiègles, les plus brouillons et aussi 
les plus mauvaises têtes. 

Laissez faire ces petits Mentors en crinoline. 
Cette quarantaine ne sera pas de longue durée; 
les tapageurs ne tarderont pas à faire irruption au 
milieu des groupes : et au calme, à l'ordre, succé- 
deront les cris, les pêle-mêle et le vacarme. 

Les petites filles les plus sérieuses se laisse- 
ront aller au mouvement de la tempête. 

Le jardin des Tuileries devient une succursale 
de bureau de placement des bonnes et des nourrices 
sur lieux; les promeneurs et les élégantes y sont 
rares, depuis que les idées ont changé et que le 
bois de Boulogne et les Champs-Elysées ont acca- 
paré toute la vogue. 

On traverse le jardin plutôt qu'on n'y flâne, 
avant ou après les heures du concert ; les enfants 
y ont beau jeu. 

Les petites filles de haute ou d'opulente mai- 
son se réunissent sur un môme point; là, on 



110 LES MtiU'S Kl 1,KS ICNrANTS. 

décide que celles d'une toilette élégante seront 
seules admises auxjeuxen commun ; et lorsqu'elles 
se trouvent en nombre suffisant, les jeux se déve- 
loppent sur toute la ligne avec un entrain et une 
souplesse, qui sont les privilèges exclusifs des 
jeunes enfants. 

On exécute successivement les jeux en vogue et 
à la mode ; ces ravissantes petites créatures s'en- 
volent au loin comme des tourterelles échappées 
d'une volière. 

Pour éviter trop de fatigue, elles ont soin de 
faire un intermède, elles vont toutes s'asseoir en 
rond sous l'ombrage des grands arbres. On s'ar- 
range mignonnement, on s'accommode au mieux, 
on se querelle un peu, et les petites langues ne 
cessent de jaboter. 

Que de petits riens, que de conversations inta- 
rissables ! Que de mots bizarres, que de brio, que 
d'imprévu! que de naïves coquetteries! 

Une petite fille blonde disait à une jolie brunette: 

" Mademoiselle, comment vous appelez-vous? 

— Aglaë Durosay, répond la petite. 

— Vous avez une maman? lui dit une autre. 

— Bien sûr; car, si je n'avais pas de maman, je 
ne m'appellerais pas Aglaë. » 

Trouvez donc de meilleurs termes pour dire 
innocemment que si vous n'aviez pas de mère, 
vous ne seriez pas au monde. 

« Obéissez-vous toujours à maman, lui crie une 
petite cervelle du centre? 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. ili 

— Oui, mademoiselle, car maman est gentille 
pour moi. » 

Puis on lui lance à bout pourtant : 
« Votre père a-t-il équipage ? 

— Non, répond-elle, parce que nous avons des 
jambes; et le dimanche nous allons à la campagne 
par le chemin de fer. v 

La questionneuse lui répond : 

« Oh! moi, je vais me promener en équipage; 
maman a trois voitures. Si vous saviez comme 
elles sont jolies! 

— Tant mieux, lui vibre à l'oreille une voix 
criarde, tant mieux si vous avez trois voitures. 
Est-ce que vous dînez trois fois? 

— Comment vous appelez-vous? dit une autre 
à une petite fille timide qui osait à peine parler. 

— Je m'appelle Moutonnette, répond aussitôt 
celle-ci. » Alors toutes de partir d'un éclat de rire 
et de se moquer. 

La petite, sans se douter qu'elle est la risée de 
sesjeunes compagnes, ajoute : 

« Oui, mesdemoiselles, maman m'appelle Mou- 
tonnette, quand je suis sage et gentille; mais aussi 
ellem'appelleRoquette,quandje suis désobéissante. 

— Et votre véritable nom? 

— C'est Isaure ; mais maman n'aime pas ce 
nom-là. w 

Enfin, une autre lui crie d'une lèvre caustique 
et mordante : « Mademoiselle, vous êtes trop 
simple pour jouer avec nous. » 



112 LKS MKRES ET LES ENFANTS. 

La petite se mit à pleurer, se lova, sortit du 
rond, et se dirigea vers sa bonne tout en murmu- 
rant : ^ Que ces petites filles sont impertinentes! » 

Les enfants sont exigeants et intolérants entre 
eux et parfois terribles, quand les nuages obscur- 
cissent tout à coup la sérénité de leur ciel. 

Ah! répondez avec empressement à leur appel, 
consolez vos enfants, embrassez-les, serrez-les j 
dans vos bras, tendez-leur votre cœur, offrez à I 
leur souffrance toutes les distractions que votre 9 
tendresse et votre sollicitude pourront vous sug- 
gérer. 

. Oui, plaidons... plaidons, de toute la chaleur de 
notre âme, la cause des enfants! encore une fois, 
c'est la cause de l'humanité, la cause de la civi- 
lisation, de la famille, du bonheur même des 
mères et du foyer. 

Pouvons-nous retenir des larmes d'indignation, 
lorsqu'en passant nous voyons soit une mère, soit 
une bonne frapper vertement un enfant qui vient 
de tomber ou de se blesser? Y a-t-il de sa faute? et 
quand bien même il eût été malavisé, sommes- 
Dous en droit d'exiger de lui une dose d'intelli- 
gence et de prévoyance au dessus de son âge? 

Pauvres créatures! sans cesse tourmentées par 
trop d'exigences, beaucoup d'entre vous sont sacri- 
fiées et le droit de vous plaindre et de gémir vous 
est interdit! 

Il y a une religion que Dieu lui-même a écrite 
au cœur de toute créature venant au monde : c'est 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. Il" 

la religion de la tendresse, de la pitié, de la jus- 
tice. Cette religion -là ne doit pas avoir de pro- 
fanes, encore moins d'incrédules ou d'athées parmi 
les mères. 

Oui, c'est un crime de laisser souffrir un enfant 
sans l'aider cà traverser les phases de la douleur; 
et c'est un plus grand crime de lui faire volontaire- 
ment endurer des tortures. Avez-vous donc l'es- 
poir qu'il succombe sous le poids de ses maux 
physiques, pour en agir ainsi ? 

Quelle ditférence y a-t-il entre un homicide et 
ce lent, ce secret assassinat? 

Détournons un moment notre pensée des peines 
physiques que les enfants doivent subir et des 
soutfrances qu'on leur intlige; ne prolongeons pas 
ces amères réflexions. 

A voir croupir et dépérir tant de fils et de filles, 
qui n'apporteront un jour à la société que des 
membres et des âmes étiolés, on se sent pris de 
chagrin, on souffre, on cherche ce que devient le 
patriotisme dans ces âmes-là ! 

Le patriotisme ! il doit être dans nos cœurs, et 
certainement il y est profondément enraciné. N'en 
voyons-nous pas, dit -on, des preuves sensibles 
dans l'élan des petits garçons, particulièrement en 
France, où ils ont des dispositions naturelles pour 
le métier des armes? Nous les voyons armés de 
sabres et de fusils, s'enorgueillir comme les héros 
d'Austerlitz, se choisir des chefs, apporter une 
obéissance passive aux ordres qu'ils reçoivent; 



114 I.F.S Mf:nF.S F.T I.FS FXFANTS. 

imiter l'infanterie, la cavalerie et môme Tartille- 
rie, avec rimpétuosité de soldats aguerris. 

Dans les combats qu'ils se livrent, les prison- 
niers sont traités avec tous les égards dus au cou- 
rage malheureux; pour leurs jeunes imaginations, 
le patriotisme consiste uniquement à se bien battre : 
le seul courage est le courage militaire. 

Dans ces exercices d'une impétuosité guerrière, 
où préside un commandant en chef, cette jeunesse, 
toute brillante de furia francese, manœuvre avec 
les instincts de la victoire, fait le siège d'une forte- 
resse et s'élance à l'assaut avec héroïsme. 

Est-ce un bien de favoriser ces dispositions bel- 
liqueuses? 

Les goûts militaires qui se déclarent de si bonne 
heure dans l'esprit de nos jeunes garçons, manifes- 
tent des idées de subordination et de discipline. 
Ils nous font présager pour l'avenir de braves dé- 
fenseurs de la patrie, d'accord. Ne nous indiquent- 
ils pas aussi que l'homme est naturellement un 
animal chasseur; et sans tomber dans les exagé- 
rations de M. Cobden, qui voulait retrancher par- 
tout des jouets de l'enfance, sabres de bois ou de 
fer-blanc, gibernes, fusils, pistolets, canons, bref, 
tous les joujoux militaires, ne vaudrait-il pas 
mieux tourner ces jeunes et ardentes passions vers 
les choses qui conservent, et non pas vers celles 
qui détruisent? 

Les vrais héros sont-ils tous sur les champs de 
bataille? 



LES MKKKS Kl LES ENFANTS. llo 

Plus tartl, l'onfant qui portera son courage et 
ses armes contre le courage et les armes de l'en- 
nemi, sera-t-il supérieur à l'enfant qui nous élè- 
vera d'importantes usines, nous construira des 
chemins de fer, et supprimera la guerre par la lo- 
gique des bienfaits de la paix ? 

Un héros de la bataille serait-il plus grand qu'un 
héros de la science, de l'industrie, de la justice, du 
dévoûment et de la probité? 

Entin tous les hommes qui pensent ne sont-ils 
pas, au bout de peu de temps, avec peu d'exercice, 
des soldats aguerris? Le mépris de la vie n'entre- 
t-il pas victorieusement dans les âmes avec l'ins- 
truction, avec les luttes quotidiennes de la vie? 
Les guerres gigantesques de l'Amérique n'ont-elles 
pas montré récemment la puissance militaire des 
héros du comptoir ou de la manufacture ? 

Apprenons à nos enfants le maniement des 
armes, laissons-les jouer au colonel, au zouave, 
au grenadier : mais par dessus tout, enseignons- 
leur le courage qui dompte les mauvais instincts, 
l'amour qui seul fait les grandes choses, la logique 
à laquelle sera soumise, bon gré malgré, leur 
existence et dont les triomphes sont implacables, 
parce qu'ils sont éternels. 

Nous savons que flatter les goûts de l'enfance 
pour ses jeux, c'est satisfaire sa nature et ses ins- 
tincts. La contrainte au travail répugne à son 
esprit léger? A mesure qu'elle grandit, initions-la 
aux labeurs de la vie, tâchons de la soustraire in- 



116 LES MÈUES ET LES ENFANTS. 

sensiblement aux jeux, pour rattacher à l'étude, 
qui seule peut développer ses facultés. 

Ne nous ligurons pas qu'il faille attendre long- 
temps le jour où l'enfance devient apte aux travaux 
de l'intelligence : les enfants ont l'esprit d'imita- 
tion, et par conséquent d'observation. 

Ecoutez-les discourir entre eux. L'un s'appelait 
Gustave, l'autre Georges; l'un avait huit ans, l'au- 
tre à peine neuf ans. 

Georges dit à son petit camarade : 

« Apprends-tu bien cà l'école? y> 

Gustave répond aussitôt : 

« Le maître me dit toujours que je suis un pa- 
resseux; qui sait? lorsqu'il était jeune, c'était peut- 
être un fainéant? 

— Vois-tu? tu as tort, répliqua George; à notre 
âge, il faut travailler, car si tu perds ton temps, on 
te mettra les oreilles d'âne et ton père te punira. 

— Et toi, est-ce qu'il te punit, ton père? 

— Oui, je te l'assure : il me frappe à me tanner 
comme un vieux morceau de cuir; mais je n'aime 
pas qu'on me frappe; et je suis plus disposé à tra- 
vailler quand il me fait seulement un petit sermon. 
Le sermon m'ennuie, mais les coups me mettent en 
colère : et je travaille pour que papa ne m'ennuie 
plus avec ses sermons. 

— Vas-tu le dimanche à la promenade? 

— Oui, j'y vais tous les dimanches, et je suis 
toujours meilleur le dimanche, parce que je ne 
quitte pas maman. 



LES MEIltS i:i Li:s EMANTS. 117 

— As-tu une so?ur? lui ajouta Gustave. 

— Oui, j'en ai une, deux et trois. 

— Est-ce qu'elles te taquinent quelquefois ? 

— Bien souvent, lui répond Georges; mais je 
leur tape sur les ongles et je les fais pleurer, puis 
elles vont se plaindre à maman , qui ne les écoute 
pas parce que ce sont des rapporteuses. 

— Vois-tu? tu n'es pas gentil pour tes sœurs. 
Eh bien! moi, si j'avais une petite sœur, je l'aime- 
rais bien; c'est si gentil une petite tille! 

— Oui, s'écrie Gustave, quand elle n'est pas pie- 
griéclie. « 

Nous n'inventons pas ce dialogue, nous l'avons 
entendu. 

Ces deux petits hommes n'étaient-ils pas capa- 
bles de comprendre les vérités mêmes de la science 
élémentaire ? Il y en a des milliers qui leur res- 
semblent. 

A quel âge les enfants comprennent-ils? Les en- 
fants, dés l'âge de huit à dix mois, sont assez in- 
telligents pour désirer des jouets; la forme et la 
couleur frappent leurs regards; ils cherchent à 
saisir les objets qu'ils voient ou qu'on leur montre. 
Tout est nouveau poux eux, tout est sensation à 
l'entrée dans la vie. 

Les petits garçons, sans y être préparés autre- 
ment que par le sentiment de l'initiation, adorent, 
pour ainsi dire, en naissant, les voitures, les che- 
vaux, les fouets, les balles, les sabres, les fusils et 
les canons. Les petites filles ont une prédilection 

iO. 



118 Li:s >ii;iii:s r.i i,r,s knkants. 

particulière pour les poupées, les chilfons et les 
petits accessoires de la toilette; les petits garçons 
ont vu les hommes en costume militaire , en calè- 
che, à cheval ou sous les armes ; les petites filles 
ont regardé davantage leur mère. 

Un enfant malade oublie pour un instant ses 
souffrances et se livre même à la joie, si on lui 
présente un jouet qui lui plaît; il s'en amuse assez 
longtemps , l'abandonne , le reprend , pour l'aban- 
donner encore par l'effet du désir du changement 
qui nous caractérise tous sans dictinction; car il 
devient indifférent pour le jouet qui lui avait donné 
tant d'émotion. Il a possédé ce qu'il désirait, il n'y 
tient plus. 

Tant il est vrai, qu'au début même de la vie, 
nous retrouvons dans nos mœurs cette instabilité 
qui est le symbole de notre éphémère existence. 

On voit des enfants qui, au lieu de délaisser les 
jouets qu'ils ont possédés, les gardent près d'eux, 
les conservent pendant longtemps. Ils se prennent 
en quelque sorte d'affection et de reconnaissance 
pour ces jouets qui les amusent; c'est presque un 
camarade animé, dont ils disposent à leur gré; ils 
s'y attachent. 

Plus tard, ces enfants-là seront des hommes de 
tendresse, de dévoument, de sacrifice. Heureuses 
natures, car leurs douleurs seront consolées! Le 
sacrifice appelle le sacrifice, la tendresse appelle 
la tendresse. 

Les jouets sont aux enfants ce que les plaisirs 



LES MKKKS KT I.I-S KMANTS. Hf) 

sont au bien-être de notre existence. Néanmoins, 
il y a des enfants pauvres condamnés à ne jouir 
d'aucun jouet; mais il y a pour eux quelques com- 
pensations d'un autre genre. 

Les enfants des pauvres prennent de la joie et 
s'amusent avec les choses les plus simples; un 
légume, un fruit, des chilfons et même une pierre 
ou un morceau de bois les récréent ou fixent leur 
attention. 

Quand on les promène , ils convoitent des yeux 
les jouets qu'ils aperçoivent aux mains des 
autres enfants; la plupart du temps ils passent 
sans pleurer, ni murmurer, après avoir tendu leur 
petite main vers l'objet désiré. 

Les jouets sont pour les enfants une cause de 
joie et de plaisir; ils leur donnent aussi des tribu- 
lations. Que de fois ces bambins se disputeront 
un polichinelle, ou une toupie, se l'arrachant 
des mains! le plus fort triomphe, et le vaincu 
trépigne, pleure et se lamente ; c'est déjà la vie et 
ses vicissitudes. C'est déjà l'esprit de propriété, 
l'entêtement, la personnalité, qui grandissent avec 
nous. 

Empêchons ce germe de croître chez l'enfant ; 
l'égoïsme, l'avarice, la brutalité en sortiraient. 

Quel sujet cle larmes quand l'enfant a brisé un 
jouet par étourderie! l'en voilà privé! n'ajoutez 
pas à son chagrin par dépit ou par correction : 
vous irriteriez sans amender.- 

Les enfants de maisons opulentes ont à leur dis- 



120 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

position des armoires entières encombrées de 
jouets, qui devraient faire toute leur joie; l'habi- 
tude de les voir sans cesse et de s'en amuser à 
chaque instant du jour, leur amène la satiété; ils 
les négligent pour jouer avec des choses insigni- 
fiantes. 

Ne donnez pas trop de joujoux aux enfants : il y 
a des maisons où il n'entre même pas un jouet; la 
première période de l'enfance s'y passe en priva- 
tions. Habituez vos enfants à olirir leurs jouets à 
leurs voisins déshérités, faites qu'ils conçoivent 
tout de suite que la naissance n'apporte aucun 
droit, que le hasard seul fait naître un enfant misé- 
rable ou fortuné. 

Entre ces deux créatures qui viennent de naître, 
Dieu n'a établi aucune distinction, aucune supé- 
riorité. Qui sait môme si ce n'est pas du berceau 
d'osier que sortira l'homme supérieur? 

Penchez-vous sur ces berceaux : quoi de plus 
attendrissant que le sourire de ces enfants ! Quelle 
attraction nous entraine à les voir et à les enten- 
dre! Quelle sympathie éveille notre rire par cette 
hilarité naïve! 

Nous rions dans le monde, et bien souvent, sans 
savoir si nous nous amusons; les enfants rient si 
gaîment qu'ils s'amusent de rire. 

Et comme ils choisissent les compagnons de 
leur gaité! Comme ils les discernent entre les 
grandes personnes elles-mêmes ! Comme ils de- 
vinent celles qui les aiment et qui doivent leur 



LES MÈHLS ET LES ENFANTS. 121 

plaire, partager leurs jeux, se rejouirde leur joie, 
s'attrister de leurs chagrins ! 

Ces nuances si fines et si délicates sont compri- 
ses par les bonnes mères; leur sollicitude inces- 
sante vole au devant de tout ce qui peut améliorer 
le sort de leur enfant. 

Bonheur et malheur de l'enfance, vous tenez à 
la tendresse ou à l'indifférence de la mère. 



X 

LE TRAVAIL, LA MUSIQUE ET LES JEUX DE l'eNFANCE 

Pour l'homme et pour l'enfant, il y a deux situa- 
tions nettement tranchées : s'amuser et se divertir, 
ou travailler avec courage, avec énergie. L'une ne 
peut avoir lieu en même temps que l'autre. Seule- 
ment on sait que pour bien se divertir, il faut bien 
travailler: les plaisirs fatiguent, quand ils sont pris 
au détriment du travail. 

Les ignorants et les paresseux n'admettent guère 
cette maxime; ils prétendent que les plaisirs à pro- 
fusion sont les seules véritables jouissances, et que 
le travail qui vient les interrompre les gâte et les 
détourne. 

Pauvres gens ! ils sont sans doute d'une autre 
nature que nous; le plaisir ne les lasse pas : leur 
sensibilité est toujours prête à fonctionner, sans 
intermède de repos par le travail. 



!îi Li:s MKIIKS KT I.KS ENFANTS. 

Il est indispensable que l'enfant parvenu à l'âge 
de huit et dix ans soit tenu au travail : afin que 
l'intelliiience et la volonté s'exercent déjà sérieu- 
sement. 

Les jeux et les divertissements doivent lui être 
accordés comme hygiène du corps, comme distrac- 
tion de l'esprit et de l'âme, et entin comme une 
douce compensation aux peines qu'il s'est données 
dans un travail proportionné à ses forces. 

Lorsqu'un enfant a peu de dispositions au tra- 
vail, armez-vous de patience, ne désespérez pas 
de le voir un jour moins se porter au jeu et prendre 
part au travail avec autant de zèle que ses petits 
camarades. Donnez-lui les jeux qu'il préfère, lais- 
sez-le se rassasier de ses jouets, et vous le verrez 
bientôt demander lui môme à travailler. 

Les dispositions de l'enfance pour les choses sé- 
rieuses ne se développent pas toutes au môme 
âge; on voit des enfants précoces, sous l'inspira- 
tion d'une facilité inouïe; d'autres, retardataires, 
semblent manquer d intelligence; ne vous tour- 
mentez pas, leurs facultés ne sont qu'engourdies : 
c'est à nous de les raviver. 

La plupart des enfants ont besoin d'être stimu- 
lés, quelquefois môme avec une certaine énergie ; 
il faut amener l'enfant à craindre les reproches 
de sa conscience, bien plus que son maître ou son 
supérieur. 

Apprenez-lui la fermeté, la justice contre lui 
même. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. ii' 

L'appréhension d'une correction le déciderait 
souvent à aborder le travail qui lui est assigné, il 
s'y appliquerait peut-être, il semblerait devenir 
aussi grand travailleur qu'il est joueur. 

Décevante apparence! triste réalité! ce travail 
ne profitera pas, parce que ce sera le travail d'un 
lâche qui a peur. 

Plus l'enfant est pétulant, vif dans ses jeux, plus 
la vie est énergique dans son organisation; ne 
craignez pas qu'il s'en donne à cœur joie; il peut 
même suer et suer encore. Epargnez-lui seulement 
les refroidissements ; plus tard, moyennant quel- 
ques précautions, vous l'habituerez aux transitions 
subites du chaud et du froid, aux courants d'air : 
vous lui donnerez insensiblement un corps invul- 
nérable aux intempéries. 

Soyez parcimonieux dans l'achat des jouets que 
vous lui destinez; des jouets nombreux n'est pas 
J)récisément ce qui leur convient; lorsqu'ily a pro- 
fusion, l'enfant casse, brise et d'estoc et de taille. 

Le jouet favori n'est pas toujours le plus dispen- 
dieux; ne lui en donnez que dans une juste mesure, 
pour éviter la satiété. 

Parmi les jeux de l'enfance, les uns fortifient 
les membres par des exercices de force et de sou- 
plesse, d'autres sont en quelque sorte le point de 
départ de l'instruction. 

Les barres, le ballon, la toupie, les raquettes 
exercent et fortifient le corps; le jeu de domino 
apprend à compter, le jeu d'alphabet à connaître 



124 LES MERES ET LES ENFANTS. 

les lettres, le jeu de patience à disposer, symétri- 
quement et par ordre, des pièces qui n'offriraient 
aucune forme, si elles n'étaient à'ieur place incrus* 
tées l'une dans l'autre. 

Les boîtes de couleurs et de dessin, les crayons 
et le papier à dessiner sont recherchés par les en- 
fants; ils veulent tracer des bons-hommes, de 
petites maisons, de petits paysages, et le tout ne 
retrace que des dessins fantastiques sans forme, 
qui excitent l'hilarité. 

Encouragez ces applications de l'esprit : c'est 
déjà un apprentissage du travail. 

Ne leur donnez pas le goût des cartes : plus tard 
ils se rappelleraient ces premières impressions, ils 
se passionneraient peut-être pour le jeu, qui coûte 
tant de larmes et de soupirs aux pauvres mères. 

Depuis une vingtaine d'années, on applique les 
enfants à la musique. 

La musique entre essentiellement dans l'éduca- 
tion de la petite fille; on l'initie de bonne heure aux 
principes de cet art séduisant et plein de charmes, 
après les durs labeurs du savoir élémentaire. 

Faites en sorte qu'au début, l'enseignement 
musical soit pour elle plutôt un jeu qu'un travail. 
Vous ne pouvez enlever à la musique les exercices 
minutieux, et en quelque sorte insignifiants; 
mais tout est habitude dans la vie. 

Vous verrez la petite fille qui a des dispositions 
pour la musique se placer au piano, à l'heure in- 
diquée, avec autant de bonne volonté qu'elle ap- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 125 

porte de plaisir avec différents jeux qui lui sont 
permis. 

Il n'est pas encore venu à l'idée des inventeurs 
de créer un jeu des principes de musique, si ar- 
dus pour les enfants. 

Nous offrirons prochainement un de ces jeux 
à nos petites filles chez Susse ou chez Giroux. Par 
exemple : la valeur des notes, c'est à dire la partie 
mathématique de la musique, sera représentée 
par des signes caractéristiques et amusants. 

La blanche serait la reine, la ronde la dame 
d'honneur, la noire son Chambellan, la croche sou 
page, la double, la triple et la quadruple croche 
un enfant, un jeune homme, un homme dans l'âge 
mûr et un vieillard ; le soupir, le demi-soupir, le 
quart de soupir les objets de toilette de la Reine. 

Et enfin, les accidentelles, savoir : les dièzes, 
les bémols et les bécarres des bonbons de diverses 
couleurs ; le tout agencé d'après une règle écrite 
que l'enfant devra suivre de point en point. 

Mais nous voulons vous en laisser la surprise. 

En même temps qu'on lui place les doigts sur 
un piano, l'enfant doit apprendre la valeur des 
notes, sans laquelle point de musique possible. 

Il y a des organisations de petites filles pour les- 
quelles apprendre la musique, n'est qu'un jeu; 
d'autres sont malhabiles et si joueuses, que l'on 
use de correction pour les tenir au piano et les 
obliger à étudier avec assiduité. 

Les principes du piano sont arides, et d'autant 

11 



lefi LES MKRKS ET LES ENFANTS. 

plus diliiciles que les deux mains doivent fonc- 
tionner ensemble et avec une extrême régularité. 

Laissez jouer les petites joueuses : dans quelques 
mois, si vous leur faites aimer la musique par 
votre indulgence, au lieu de la leur faire haïr par 
vos sévérités , elles vous demanderont d'elles- 
mêmes une leçon de piano. 

Dès que l'enfant a saisi les premiers principes, 
donnez-lui tout de suite à déchiffrer des airs faciles, 
pris dans les chansons populaires, et surtout des 
passages des maîtres. 

Les chants populaires bien choisis seront des 
souvenirs d'enfance, les passages des maîtres for- 
meront le goût ; n'abandonnez pas cependant les 
gammes par gradation de vitesse, ne délaissez pas 
les études. 

On est généralement disposé à exiger des en- 
fants des progrès rapides; on veut étonner les 
auditeurs par la précocité du jeu, par l'expres- 
sion, par des tours de force : c'est un système de 
temps d'arrêt plutôt que de progrés. 

Les enfants ordinairement apprennent à bre- 
douiller avec des fautes innombrables et n'ont plus 
mémoire du morceau appris avec peine, s'ils sont 
deuxjours sans le répéter; c'est ce que nous ap- 
pelons un travail sans fond ni consistance. L'enfant 
s'en dégoûte peu à peu, au lieu de s'y adonner 
avec plaisir, avec ardeur. 

Un moins grand nombre déjeunes garçons ap- 
prennent la musique, et les études sérieuses aux- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. î-27 

quelles on les destine nadniettent aucune perte 
de temps. 

Il faut un si long apprentissage pour faire un 
musicien! Néanmoins, beaucoup d'entre eux re- 
çoivent des notions de musique; mais bientôt 
ils cessent de cultiver ce qu'ils ont appris de cet 
art. 

Il en résulte qu'il ne leur reste dans la mémoire 
que des idées confuses sur les principes et sur 
l'exécution musicale. 

Nous aimerions mieux une ignorance complète 
de cet art. 

Le dessin, qu'on apprend à presque tous les en- 
fants, est d'utilité première : partout et dans tout 
on trouve du dessin ; faisons des vœux pour qu'on 
prenne dans les arbres et dans les plantes les pre- 
miers modèles de la 'nature, qui est le meilleur 
maître. 

L'artisan, le rentier, l'ouvrier, l'homme opulent, 
tous ont plus ou moins l'occasion de dessiner ou 
d'apprécier le dessin, soit par utilité, soit par 
fantaisie. D'ailleurs le goût public est intéressé à 
de bonnes études de dessin. 

Le dessin offre aux enfants plus de facilité que 
la musique, en ce sens que les études sont moins 
arides et moiiis longues. 

Le dessin avant la musique : le chant est fort 
goûté, fort apprécié, cela se conçoit, puisqu'il est 
l'instrument de la voix humaine, le plus mélo- 
dieux, le plus sympathique et le plus sublime. Le 



1*8 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

chant entre assez dans les f^oûts de la jeunesse; 
c'est fort heureux! 

Les labeurs sont moins rudes pour le travailleur 
qui chante en travaillant; l'enfant acerbe s'adoucit 
en chantant. 

Le plain- chant en usage dans les églises pose 
la voix en lui donnant lasonoritëetl'ëclatque nous 
nous plaisons à rencontrer dans les intonations 
élevées et vibrantes. 

On l'enseigne dans les écoles primaires pour le 
besoin du culte, et des cérémonies religieuses. 

Comme le plain -chant parle en latin, nous 
croyons qu'il ne peut entièrement contribuer à 
l'éducation de la voix. 

Ce n'est pas cette éducation que nous recom- 
mandons pour le moment. 

Les parents sans fortune et chargés d'enfants 
destinent un ou deux de leurs enfants à la mu- 
sique. 

L'enseignement de cet art peut devenir un gagne- 
pain. 

Les uns parviennent à un degré assez élevé pour 
professer; d'autres, aux dispositions moins heu- 
reuses, se destinent aux orchestres de bals et de 
théâtres, et l'on sait que ce nombre de musiciens 
est considérable, parliculièrement dans les capi- 
tales. 

La médiocrité dans l'art est une condamna- 
tion au malheur, à la misère; à moins de dis- 
positions extraordinaires et bien constatées, ne 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 129 

élites pas de votre enfant un musicien de pro- 
fession. 

Il y a des personnes qui n'admettent pas que 
l'étude de la musique soit un travail; elles préten- 
dent que cet art offre un tel charme , que les prin- 
cipes, si difficiles qu'ils puissent être, s'apprennent 
d'eux-mêmes, à la faveur de la mélodie. 

La musique est une langue ; elle a sa grammaire 
et par conséquent ses ditticultés. 

Les principes de la musique sont arides pour 
l'enfance; la mesure en musique est assez difficile 
à saisir : c'est une application mathématique. 

On n'apprend un instrument qu'avec des études 
sérieuses, et l'enfant ne goûte réellement le charme 
de la musique qu'après avoir vaincu les premières 
difficultés. 

Non seulement cet art par lui même est difficile 
à acquérir, mais il exige beaucoup de temps, 
beaucoup ^d'études; et encore faut-il entretenir 
chaque jour ce qu'on est parvenu à savoir même 
couramment. 

De nos jours, les jeunes garçons ont fort à faire. 
On exige d'eux des connaissances de plus en plus 
solides, de plus en plus variées ; ils n'ont guère de 
loisirs pour cultiver sérieusement la musique, en 
même temps 'que les études compliquées aux- 
quelles ils sont assujettis par la puissance de la 
civilisation moderne. 

Ils auraient encore quelques loisirs à consacrer 
à cet art consolateur, s'ils le voulaient bien : leurs 

11. 



i50 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

goûts se placent ailleurs. Ils aspirent à l'ëmanci- 
pation, ils y travaillent sans cesse; et cette ardeur 
est un obstacle à l'étude des principes de la musi- 
que : ils ne peuvent être appris utilement qu'avec 
des goûts sédentaires et des habitudes tranquilles. 

La violence n'est pas faite pour les ravissements 
de la musique. Les dispositions pour cet art sont 
bizarres chez les enfants. 

Ceux qui ont des parents musiciens et mille oc- 
casions d'entendre de la bonne musique, ne sont 
pas, pour cette raison, disposés aux aptitudes mu- 
sicales et à la vocation de véritables musiciens. 

Ce qui donne à un enfant des facultés excep- 
tionnelles pour la musique ne peut se définir ; 
c'est une disposition particulière qui ne peut s'ac- 
quérir et que nous tenons directement de notre 
constitution naturelle. 

On peut faire l'éducation de l'oreille et de la 
voix ; mais l'acquis ne vaudra jamais la nature. 

En général , l'enfant qui a des dispositions 
pour la musique sent à peine l'aridité des études 
qu'elle exige; il est séduit par la mélodie des sons 
qui frappent son oreille et son cœur ; le travail mu- 
sical pour lui est une récréation, et il exécute les 
études les plus compliquées avec une facilité qui 
surprend, avec une justesse qu'il trouve sans la 
chercher. 

N'obligez pas un enfant à apprendre la musique, 
lorsqu'il n'a pour cet art aucune disposition ; vous 
le tourmenterez inutilement ; il prendra de i'aver- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS, 151 

sion pour la musique et ne sera plus dispose à l'en- 
tendre avec plaisir, s'il s'est rebuté dés les prin- 
cipes élémentaires. 

Or il manque un sens à ceux qui n'aiment pas 
la musique ! 

Le travail est à l'enfant ce que la rosée est à la 
plante. Il se développe mieux après l'application 
de l'esprit; il se livre au jeu avec plus d'entrain, 
quand il est satisfait de son travail. Il n'aura plus 
d'activité, s'il a passé son temps à des niaiseries. Il 
s'engourdit il se prend de torpeur. 

Tout ce qui est art est ennemi de la contrainte. 

Le génie des arts est un don naturel que nous 
développons avec le secours de l'intelligence, et 
qui nous conduit à la supériorité par l'application. 

C'est par le travail que nous augmentons les 
facultés innées, c'est aussi par le travail que l'en- 
fant exercera un jour une profession honorifique 
ou lucrative. 

Stimulons l'indolence dès le berceau! Les goûts 
de paresse et d'oisiveté qui, dès les premières années, 
s'empareraient d'un enfant, seraient d'un augure 
fâcheux ; car remarquez bien que la nonchalance, 
qui est la mère de l'oisiveté, ne naît pas tout à coup : 
elle a son point de .départ comme toutes choses 
dans ce monde, avant de dégénérer en habitude. 

Nous sommes trop souvent portés à exagérer 
les dispositions de nos enfants. L'amour, dit-on, 
est aveugle ; notre tendresse pour eux nous obs- 
curcit les yeux. Nous faisons mille conjectures 



132 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

sur leur avenir; nous poussons même la vanité 
jusqu'à croire les nôtres bien supérieurs en génie 
et en intelligence à ceux d'autrui. 

On aime à llatter ce qu'on chérit, ou plutôt on 
est jaloux et lier du mérite de ses enfants; et 
jamais, ou rarement, on ne reconnaît soi-même 
leur infériorité. 

Tâchons de bien juger nos enfants, si nous vou- 
lons les bien diriger. 

L'enfant qui, dans ses jeux, s'anime et laisse 
percer son feu sacré, possède une vivacité d'intel- 
ligence qui lui sera utile dans ses études. Son es- 
prit se développera par les choses qui saisissent ; 
il aura les généreuses ardeurs, les nobles élans : 
modérez ce feu des premières années. 

La mémoire, si précieuse en ce monde, se meu- 
ble progressivement de tout ce qu'ils voient, de 
tout ce qu'ils entendent, de tout ce qu'ils admirent. 

Lorsque le moment sera venu de la cultiver, nous 
verrons bientôt ces jeunes gens réciter des tirades 
de vers avec le feu et l'accent de leurs émotions. 

Nous le répétons, rien de ce qui touche aux de- 
voirs qu'ils ont remplis ne doit rester sans récom- 
pense; mais cette récompense sera d'autant plus 
efficace qu'elle sera moins souvent accordée : et 
que jamais elle ne soit proposée comme un appât 
au désir de bien faire. 

S'agit-il d'une partie de campagne? n'y laissez 
participer vos enfants qu'après vous être assurés, 
qu'ils ont rempli la tâche imposée à leur âge. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS, 135 

Faites-leur bien comprendre que sans travail, pas 
de plaisir; sans le principe, pas de conséquence. 

Ensuivant ce chemin du bon sens et de la raison, 
vous ne faillirez pas à vos devoirs, et vous vous 
féliciterez un jour d'avoir été justes, indulgents, et 
d'avoir appris à vos enfants le désintéressement. 

Il y a des enfants capricieux dans le choix des 
jeux qu'on met à leur disposition. Froids et insou- 
ciants, peu sensibles aux émotions de la recon- 
naissance, ils regardent, pour ainsi dire, du haut 
de leur grandeur les jeux que, dans leur manière 
de voir, ils considèrent comme étant peu suscep- 
tibles de les amuser. 

Ils s'arrogent d'ordinaire un ton de commande- 
ment qui déplaît à leur entourage; mais ils n'en 
sont pas moins d'excellents travailleurs : avec le 
temps, ces airs de suffisance disparaissent. Institu- 
tion, pension, lycée, collège y contribuent ; là tout 
est en commun : jeu, peine, chagrin et travail ; là 
il fout obéir à la règle, là règne l'égalité. 

On comprend si bien l'importance desj eux aux- 
quels la jeunesse doit se livrer, que les récréations 
sont réglementées avec autant de ponctualité que 
le travail. 

Quant à la privation des jeux, elle est plus sen- 
sible aux natures légères qu'aux natures sérieuses 
ou peu disposées à s'amuser. 

Mais, dans tous les cas, cette privation doit 
s'exercer avec mesure, avec prudence : pas de ré- 
création, mauvais travail. 



1S4 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Les jeux eu plein air, môme par un peu de 
pluie, sont favorables à la santé des enfants; c'est 
en cas de mauvais temps que les récréations 
doivent avoir lieu à l'abri, quoique le vent et la 
pluie ne soient pas préjudiciables aux enfants bien 
nourris, bien vêtus, bien surveillés. 

Il y a une affinité remarquable entre l'enfant et le 
vieillard ; tous deux sont aguerris contre le mauvais 
temps ; ils endurent le froid et le chaud avec une 
impassibilité que n'ont pas les personnes peu ha- 
bituées au grand air. 

Le vieillard, à la suite des années, s'est endurci ; 
la sensibilité du système nerveux s'est émoussée; 
et il semble avoir un tempérament qui brave les 
intempéries. 

L'enfant, de son coté, emporté par la passion du 
jeu, échauffé par les ardeurs du sang, ne pense 
pas à l'atmosphère dans laquelle il se démène et 
joue au grand soleil avec autant d'action qu'ex- 
posé à une pluie fine et désagréable ; et môme si 
on ne veillait pas à sasanté, il se laisserait mouil- 
ler jusqu'aux os. 

Ne forcez pas vos enfants à s'appliquer trop au 
dessus de leur âge: les uns pour en faire des sa- 
vants, d'autres pour en faire de grands industriels, 
les uns et les autres pour en faire des aigles. 

Si vous les surmenez, ils s'allanguiront et tom- 
beront. 

On ne s'attache pas assez à proportionner le tra- 
vail des enfants; on veut trop vite en faire des 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. ir..-* 

docteurs de la science ; la plupart du temps ou 
n'en fait que des oies. 

Au lieu d'élévation, ils n'ont que prétention et 
pédantisme ; et au lieu de science, ils ne produi- 
sent que de la superficie : ils paraissent plus posés, 
plus sérieux : ils ne sont qu'épuisés. 

Dans les manufactures, les enfants sont soumis 
à un travail rigoureux; parfois on les soumet à 
des et!brts trop énervants pour leur faible organisa- 
tion. 

Il serait à désirer que ce travail pénible pour 
leur âge fût interrompu par des heures de récréa- 
tion et d'école ; mais on ne leur accorde que les 
heures de repas, ou bien souvent on les emploie à 
aller chercher au dehors le déjeuner de l'un ou de 
l'autre des ouvriers ; et s'ils font les récalcitrants, 
ils sont battus : c'est ainsi qu'on leur apprend à obéir. 

Dans toutes les vicissitudes de la vie, les faibles 
sont toujours sacrifiés aux forts, comme dans la 
nature. 

Il semble que les instincts des animaux dominent 
encore dans la société. 

Appliquons-nous à combattre ces instincts dans 
les enfants. 

La musique est sans contredit un des moyens les 
plus puissants d'inspirer la douceur et- l'aménité 
aux enfants. 

Nous avons connu des jeunes gens de vingt ans 
qui regrettaient amèrement de n'avoir pas appris 
la musique dans leur enfance. 



136 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Ils avaient dû demander à des efforts terribles 
de volonté radoucissement de leur caractère. 

La musique doit résonner doucement autour du 
berceau et des jeunes années; elle ravit lame et 
la porte à la tendresse, à la bonté. 

Ce langage est entendu de tous, jeunes ou vieux', 
iirnorants ou lettrés. 

Heureux celui qui sait parler et transporter les 
âmes vers les grandes choses ! 

L'exercice du cheval est utile, bien que l'électri- 
cité et la vapeur remplacent avantageusement les 
messagers les plus rapides. 

Le dessin est indispensable à une éducation mo- 
derne : 

La musique est le plus ravissant des arts d'a- 
grément, la récréation la plus charmante et la plus 
civilisatrice, 

La création d'orphéons d'enfants dans toutes 
les écoles devrait être déclarée d'utilité publique. 
En attendant ce progrès, apprenons la musique à 
nos enfants ; qu'ils en connaissent au moins les 
éléments, et qu'ils puissent en éprouver le charme. 

Dans les douleurs de la vie, la musique adoucit 
la souffrance; dans nos joies, c'est elle qui chante 
nos transports. 

Chez les anciens, le poète ne s'accompagnait-il 
pas d'une lyre? Et dans les festins, les convives 
ne se passaient-ils pas de main en main la lyre 
pour célébrer leur bonheur? 



LES MK«ES ET LES ENTANTS. \7,1 



XI 



LES ENFAPjTS DES VILLES. — LES ENFANTS DES 
CAiMPAGNES. — LES MÈRES 

Nous avons tous un intérêt puissant à connaître 
de quelle manière sont élevés les enfants de la 
campagne : c'est à la campagne qu'on envoie sou- 
vent les enfants des villes. 

Enfants de la nature primitive, ils ont conservé, 
dans certaines régions du globe, pour ainsi dire 
la sauvagerie du commencement du monde ; sans 
aucune notion de leurs facultés intellectuelles, et 
sans la moindre idée des bienfaits d'une éducation 
première. 

Ils s'avancent dans le sentier de la vie, n'ayant 
pour lumières que le soleil, sans raisonner ni leur 
position, ni le but que peuvent atteindre leurs fli- 
cultés. 

Mais depuis que les illettrés reçoivent tant de 
soins, depuis que des écoles s'ouvrent de toutes 
parts, la tradition de l'ignorance se perd : et l'on 
imprime enfin aux enfants des campagnes un élan 
vers le développement des facultés. 

On croit généralement que plus un enfant est 
soigné, plus il a de chances de vivre. Cette idée, 
sous bien des rapports, a effectivement sa raison 
d'être; mais elle n'implique pas tous les enfants 
sans exception. 

^2 



ir>8 LES MKRES ET LES ENFANTS. 

A la ville, les enfants sont entourés des soins 
les plus minutieux, et cependant la mortalité y 
sévit avec plus de rigueur que dans les campagnes. 

Il est facile de s'en convaincre par la statis- 
tique des décès. 

Pour commencer une éducation sérieuse des 
enfants de la ville, il faut nécessairement les tenir 
assidus, dans le recueillement et pour ainsi dire 
enfermés; des récréations tempèrent à la vérité 
cet état de choses; mais la distance est grande 
entre la liberté accordée aux enfants des villes, et 
celle qui est si largement distribuée aux champs 
et au village. 

Quel air pur et bienfaisant ils y respirent! Quels 
membres vigoureux et robustes ils acquièrent au 
travail des champs qu'on leur fait subir de bonne 
heure! 

Quelle nourriture saine et salutaire que celle 
de l'atmosphère pure et des aliments grossiers qui 
leur sont offerts; ils n'éprouvent pas d'indiges- 
tions, ni de malaises, pas de nausées ; là les esto- 
macs sont vigoureux comme l'air qu'on y respire. 

Le petit paysan est plus fort que le petit citadin, 
non pas seulement parce que la race des cam- 
pagnes a plus de robuste vigueur que celle des 
villes, mais parce que l'oxigène de l'air garde in- 
tacte sa puissance sur le renouvellement du sang. 

Les maladies y sont rares, parce que les ali- 
ments y sont simples et d'une frugalité constante. 

Tous les enfants sans exception sont allaités 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 139 

par leur propre mère, qui ne connaît ni les bals, 
ni les fêtes, ni les soirées, ni les spectacles. Elle 
nourrit son poupon môme jusqu'à la période de 
deux ans. 

Le lait des femmes de la campagne ne subit pas, 
comme dans nos villes, 1 echautïement qui provient 
d'un état sédentaire, des veilles et des nourritures 
rafïlnées ; il en résulte que ce lait est toujours dans 
un état de pureté qui donne aux enfants l'embon- 
point et le tempérament le plus solide. 

Ajoutez l'influence de la vie en plein air. Aussi- 
tôt qu'ils quittent le sein de leur mère, ils com- 
mencent un ordinaire de lait, d'œufs et de farine 
qui ne leur gâtent ni la bouche, ni les intestins. 

Les autres situations sont en rapport avec les 
aliments; vêtus légèrement été comme hiver, ils 
s'habituent à braver le froid et la chaleur : aussi 
sont-ils exempts de rhumes et de presque toute 
autre maladie. Ces enfants, à un pareil régime, 
sont tellement robustes, qu'ils peuvent courir sans 
relâche, sans s'exposer aux refroidissements; et 
même s'il pleut, ils reçoivent toute une averse, 
sans éprouver le moindre frisson : leur peau s'est 
endurcie à l'air. 

Nos petits citadins sont capitonnés, ils ont la 
peau tendre. 

De plus, condition essentiellement hygiénique : 
on ne veille guère au village, les enfants y sont ré- 
glés minutieusement : couchés avec le soleil, levés 
aux premiers rayons, ils acquièrent des forces supé- 



1 JO LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

rieures à celles des enfants de la ville, parce qu'ils 
sont davantage les enfants de la nature. 

En ville, on ne se fait aucun scrupule de l'aire 
veiller les enfants, et même de les conduire en 
soirée ou bien au théâtre. 

On leur échauffe la tète, on échauffe leur sang, 
ils dorment mal : et le lendemain matin, ils sont en 
mauvaise disposition de travail, ils se livrent avec 
peine à la besogne qui leur est assignée. 

On les gronde, on les punit : l'on oublie que c'est 
la faute des veilles. 

Ce n'est pas une médiocre tâche que d'être 
mère dans l'âge des plaisirs ; au sein des voluptés, 
malgré nos conseils, hélas! combien de mères 
voudront ramener la vie de leurs enfants au cours 
du soleil? 

L'enfant habitué à veiller prétend ne plus jamais 
se coucher de bonne heure; le sommeil d'ailleurs 
ne lui vient pas avant l'heure accoutumée ; presque 
tout se fait habitude dans l'enfant, comme dans 
l'homme. 

Va te coucher, dit-on : et l'enfant n'y va pas ; il 
n'a pas sommeil. 

L'enfant est un jeune arbre; ne perdez pas de vue 
que pour lui donner une bonne direction, il faut 
qu'il soit souple et docile. 11 faut vaincre ses répu- 
gnances, quand elles n'ont d'autre but que celui 
de faire à sa petite tête et de ne céder en rien. 

Couchez-le quand vous avez résolu de le mettre 
au lit. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. Ul 

Les veilles sont pernicieuses aux enfants , 
comme aux grandes personnes; l'heure du repos a 
été réglée par le cours du soleil. La nature a me- 
suré à la faiblesse de notre corps la réparation 
nécessaire de nos forces. 

Si les cultivateurs, dans leur pénible métier, 
conservent une si grande puissance de vigueur 
physique, ils la doivent en partie à l'usage d'un 
régime frugal et tempéré, mais surtout à l'habi- 
tude de se coucher, pour ainsi dire, après les der- 
niers rayons du soleil et de se lever avec l'aube du 
jour. 

La vie des champs force le paysan à observer, 
pour ses heures de travail, les heures mêmes du 
soleil ; ses habitudes prennent nécessairement 
quelque chose de celles des animaux par la régu- 
larité, par l'obéissance à la nature. 

Il se couche avec les poules, parce que les poules 
l'éveilleront de bonne heure, parce que ses chevaux 
et ses autres bestiaux auront besoin de lui dés 
l'aurore. 

11 y a donc une différence sensible dans la ma- 
nière de vivre, soit à la ville, soit dans les cam- 
pagnes. 

Les petits campagnards, les plus misérables, ne 
vivent que de lait, de pommes de terre et de pain ; 
et néanmoins ils jouissent d'une force musculaire 
qui se développe peu à peu, sans qu'il soit indis- 
pensable de leur donner de la viande comme 
aliment. 

12. 



Ui lES MftRES ET LES ENFANTS. 

11 y a des contrées où le paysan ne mange du 
rôti qu'à Pâques, et au nouvel an : en est-il moins 
bien portant? en est-il moins fort? c'est qu'il est 
constamment exposé à l'air des champs qui le 
baigne et le retrempe incessamment; l'exercice 
continu lui fait braver les intempéries. 

Cela ne tient-il pas lieu d'une nourriture con- 
fortable. 

Ne craignez pas que les enfants de ces hommes 
de la nature soient plus moroses et plus chagrins 
que ceux de nos villes. Élevés simplement, et même 
misérablement, ils reçoivent de la nature et de 
l'exemple de leurs parents l'instinct du travail de 
la terre, aussitôt que les forces le leur permettent. 
Dès le berceau, ils aiment la terre : on dirait 
qu'ils pressentent qu'elle sera pour toujours leur 
mère nourricière. 

Ils n'ont pas grand travail d'intelligence, leur 
cerveau est constamment dans un état de repos et 
de quiétude; ils vivent à l'instar des animaux, au 
point de vue de l'hygiène, et ils consacrent toute la 
somme de leurs forces physiques, 'aux pénibles tra- 
vaux des champs. 

Pauvres enfants! ils sont mis à l'école; mais, 
malgré le zèle et le désespoir du maître d'école, à 
peine savent-ils les lettres de l'alphabet et les pre- 
miers élémtînts de la lecture, que déjà le père et 
la mère pensent à les priver de l'éducation, pour 
tirer parti de leur activité, de leurs bras et de leur 
bonne volonté. 



LES MÈRKS ET LES ENFANTS. U5 

S'ils ont occasion de venir en ville, ils y passent 
comme des voyageurs : ils y voient une existence 
antipathique à leurs habitudes. 

En ville, les enfants sont l'objet d'une sollicitude 
qui dégénère en contrainte. S'ils ont une toilette 
plus belle que de coutume, on les accable de re- 
commandations : ayez bien soin de ne pas tacher 
vos vêtements! On leur fait quitter une contrainte 
pour une autre. Quelle méthode on emploie pour 
en faire des enfants instruits et bien élevés ! . 

Souvent même, aux jeux, ils sont gênés dans 
leurs mouvements ; on craint qu'ils ne se blessent, 
ou qu'ils ne se salissent, ou qu'ils ne s'échaulfent, 
et en même temps qu'ils ne prennent pas trop 
d'exercice. 

Au village, aucune surveillance n'est exercée 
autour des enfants : le père et la mère n'ont pas de 
temps à perdre; ils sont, pendant toute la jour- 
née, préoccupés de leurs travaux et laissent les 
enfants courir, sauter et jouer, à la grâce de Dieu. 
Et Dieu sait dans quel costume! 

Les enfants misérables de la campagne, élevés 
pour ainsi dire comme les petits animaux de la 
basse -cour , quoique nourris dans le dénûment 
du pauvre foyer de la famille, grandissent gais et 
dispos. 

Le grand air et la vie active entretiennent leurs 
forces. 

Nous nous plaisons à signaler les efforts que 
l'on fait pour améliorer sinon le présent, au moins 



U4 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

l'aveiiir des enfants des campagnes. L'instruction 
tend à s'y propager; mais les villages éloignés des 
villes, et privés de tout contact avec la civilisation, 
compteront encore longtemps des parias, des mi- 
sérables, des victimes de l'ignorance, tant que 
l'instruction ne sera point obligatoire. L'on dit : 
Est-il d'une nécessité absolue que l'enfant du vil- 
lage reçoive une instruction supérieure à la pro- 
fession qu'il doit exercer? ne serait-ce pas au 
contraire un acheminement vers la désertion des 
campagnes? car, par l'intiuence qu'on exercera 
autour d'eux, s'ils sont instruits, ils contracteront 
des idées d'émancipation qui les porteront vers les 
villes pour y jouir des agréments de la vie et y 
tenter fortune. 

Les travaux de la campagne ne soutïriraient-ils 
pas de ce détournement de puissances physiques 
si précieuses pour l'agriculture ? 

Non, l'instruction n'éloignera pas des campa- 
gnes ; ce qui pourrait écarter des villages et 
dépeupler les champs, ce serait la médiocrité des 
salaires. Élevez les salaires , surtout pour les 
femmes, et l'on restera. 

On vit mieux dans les villes ; on y va; mais 
comment élever les salaires? Par l'économie qui 
résulte de l'emploi des machines, par l'abandon de 
là routine, par l'enseignement des méthodes mo- 
dernes d'agriculture, par une meilleure culture 
du sol. 

Les campagnes de l'Angleterre, où tout se fait 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 145 

par les machines, ne sont pas dépeuplées ; et le sol , 
à superticie égale, produit trois fois plus qu'en 
France. 

Tout dans ce monde a son bon et son mauvais 
côté; les enfants des paysans se portent mieux et 
sont destinés en général à la médiocrité ; les en- 
fants des citadins se portent plus mal, mais plus 
tard ils domineront. 

Puisque l'homme est appelé, sans distinction de 
naissance, dans les champs ou dans les villes, à 
remplir ses devoirs envers la patrie et envers ses 
semblables, répandons si largement l'instruction, 
que tout enfant qui naît puisse un jour vivre de la 
vie de l'intelligence et aspirer à un état sans cesse 
meilleur. 

Nous sommes les guides naturels des enfants 
qui naissent sur la terre. Le bonheur dont ils 
jouissent, ou le malheur qui les frappe, sont en 
partie l'ouvrage de notre initiative et de notre 
prudence. 

Nous ne savons pas élever les enfants ! 

Ces innocentes créatures sont souvent à la 
merci des contrariétés du ménage, du peu d'ai- 
sance qui y régne, ou même de la misère. Ils 
n'ont ni l'esprit, ni l'intelligence assez développés 
pour se plaindre efficacement ; et nous ne voyons 
que trop souvent des enfants victimes d'une situa- 
tion qu'ils n'ont pas faite, et dont ils ne sont pas res- 
ponsables, dépérir faute de soins et ne faire que des 
sujets rachitiques, au moral comme au physique. 



146 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Dans les campagnes, les enfants sont moins ex- 
posés à cette situation pénible ; le tumulte et la cu- 
pidité des villes n'y régnent pas et le travail en 
commun qui s'y exerce, est d'une simplicité, d'une 
franchise, d'une bonhomie relatives dont les villes 
ne peuvent se targuer. 

L'intelligence, il est vrai, y est peu exercée ; et 
cependant nul ne peut dire que l'enfant des cam- 
pagnes ne soit pas aussi apte que celui des villes, 
soit à l'étude des sciences et des arts industriels, 
soit même à l'étude des beaux arts. C'est une affaire 
de développement et de nature. 

Dieu donne-t-il à tous les enfants les mêmes fa- 
cultés, sans distinction de race, de nationalité, de 
richesse ou de pauvreté? 

Grave problème, devant lequel nous reculons 
de toute l'humilité de notre faiblesse. 

La tradition, le progrés, l'éducation sont les 
éléments vitaux qui développent les intelligences 
et qui donnent au génie et à l'esprit de conception 
cette impulsion, cet élan généreux que réclament 
les puissantes applications de nos facultés. 

Néanmoins, nous sommes forcés d'admettre les 
faits de l'observation. 

En naissant, il y a des enfants doués d'une plus 
grande intelligence que d'autres; mais est-ce à 
dire qu'en cultivant celle de tous, on ne parvienne 
à en faire des hommes supérieurs? 

Non, assurément; mais de tous on peut faire 
des hommes distingués. 



LES MÊHES ET LES ENFANTS. 147 

Les enfants du village ne ressemblent pas physi- 
quement aux enfants de la ville; le soleil et la r(' 
verbération brunissent leur teint. 

L'atmosphère énergique des bois et de la plaine 
fait courir dans leurs veines un sang plus riche et 
plus vaillant ; il ne redoutent pas les intempéries 
des saisons ; ils sont robustes comme les arbres du 
grand chemin; ils détient les maladies qui assiè- 
gent l'humanité; ils ne les connaissent même pas. 

Un simple officier de santé suffit, en général, au 
village. 

Nous avons maintes fois observé l'allure presque 
sauvage des enfants de pays encore privés de civi- 
lisation. Malgré leur démarche gauche, saccadée, 
embarrassée, nous avons vu percer dans leur at- 
titude le feu de leur âme , feu trois fois sacré 
dans ces vaillantes natures. 

En les voyant, nous nous répétions nos regrets 
de tous les instants, d'hier, d'aujourd'hui, de vingt 
ans, de demain : 

Pourquoi l'instruction n'est-elle pas répandue 
dans toutes les races? Pourquoi y a-t-il sur terre 
tant d'ignorants et si peu de gens instruits? 

Pourquoi y a-t-il en France, à l'heure qu'il est, 
douze millions d'illettrés? 

Ce pourquoi' est facile à s'expliquer : la ques- 
tion tient essentiellement aux exigences de la vie, 
surtout dans les campagnes. Le paysan se fait 
aider par ses enfants, au lieu de les envoyer à 
l'école. L'indigent laisse vagabonder les siens. 



us LES MKRRS ET LES ENFANTS. 

A la ville, les enfants d'ouvrier sont destinés de 
bonne heure au travail manuel; ils ne peuvent 
prendre le temps nécessaire à l'étude même des 
premiers éléments de l'instruction; ou bientôt ils 
négligent la lecture et l'écriture dont ils ont reçu 
les premiers principes. Le travail, les distractions, 
les fatigues, le besoin de repos les emportent. 

L'instruction et les sciences ne sont pas incom- 
patibles avec le travail des champs ; mais les 
enfants n'ont guère de goût décidé que pour l'agri- 
culture ; ils ne connaissent pas autre chose que 
la campagne que cultivaient leurs ancêtres, et que 
cultivent leurs parents; la main qui se sert de la 
bêche et de la houe, ne peut se servir avec succès 
de la plume; cette main calleuse, habituée aux 
rudes travaux, ne peut faire usage d'un instrument 
aussi léger, aussi délicat. 

La main du laboureur tremble en écrivant. Les 
machines! elles lui rendraient le calme de la 
main ! Des obstacles multiples empêchent les cam- 
pagnards d'aimer tout ce qui se rattache à l'ins- 
truction. L'intérêt mal entendu les domine par 
dessus tout. 

Comment obtenir dans les campagnes des ré- 
sultats favorables pour ce qui tient à l'éducation ? 

En faisant, des petits paysans, des conscrits de 
l'école primaire, par une loi. 

Un paysan ne peut donner à son enfant d'autres 
principes que ceux qu'il a reçus lui-même. 

Quant à la délicatesse de sentiment, il l'éprouve 



LES MKRKS ET LES ENFANTS. 149 

à sa manière, selon son expérience, sa finesse 
d'esprit et selon les facultés de sa nature, facultés 
qui ne peuvent se transmettre. 

C'est pourquoi nous voyons au village des pay- 
sans intelligents, pleins de cœur et de sentiment, 
dont les enfants restent, toute la vie, dans un état 
de rudesse et de grossièreté de mœurs que rien ne 
peut adoucir. 

Si nous avons à déplorer cet état de choses mal- 
heureusement trop fréquent, nous avons aussi la 
satisfaction d'admirer les mille et une circons- 
tances où l'esprit et l'intelligence du petit campa- 
gnard sont mis à l'épreuve et obtiennent un plein 
succès. 

Nous avons fait notre éducation dans un col- 
lège de province où les premiers prix étaient assez 
souvent remportés par des fils de fermier et autres 
enfants de la campagne. 

Qui de nous n'a, depuis les bancs de l'école, 
acquis la conviction que l'intelligence et les autres 
facultés de l'âme appartiennent à tous les enfants 
indistinctement, au moins jusqu'à un certain degré 
de puissance? 

Ces enfants étaient au collège, moins initiés 
aux mille secrets de la civilisation ; ils étaient plus 
appliqués que ceux des villes, ils ne se permet- 
taient aucune distraction au détriment de leurs 
devoirs ; ils se consacraient entièrement à l'étude : 
en toute chose, ils agissaient plus énergiquement. 

Déplorons l'esprit qui se répand parmi lesjeunes 

15 



ir.O LES MKUr.S F.T I.KS KNFANTS. 

gens des écoles et qui uiiii au complément de leurs 
études. Les pauvres écervelës se trouvent trop 
vieux pour achever leurs études jusqu'au bout; ils 
veulent entrer tout de suite dans la vie, sans 
armes ni bagages ; ils réclament une émancipation 
hors des limites ; et ils sont incapables de se con- 
duire. 

Pour connaître à fond les ressources que ren- 
ferme l'organisation de l'enfant des campagnes, il 
faut le sortir du village, aussitôt lage de raison, 
l'amener à la ville, et le placer entre les mains de 
maîtres éclairés. 

Si tous les petits paysans étaient amenés comme 
à une revue générale des intelligences, on trou- 
verait en eux peut-être une aptitude supérieure à 
celle de cette jeunesse plus brillante qui, dans 
trop de circonstances, a plus de clinquant que d'or 
pur dans l'esprit et dans le cœur. 

Si l'enfant des campagnes a des dispositions, il 
s'instruit d'autant plus sérieusement qu'il sait être 
venu à la ville en qualité de petit garçon raison- 
nable, pour faire un jour un homme tout autre 
qu'un paysan. 

Sous les armes, le soldat du village ne le cède 
en rien au fils de la bourgeoisie; ce n'est pas 
l'éducation qui donne du cœur ; c'est la flamme qui 
pétille dans les veines et dont tout homme doit 
être pénétré, s'il est appelé sous les drapeaux à la 
défense de ses libertés, à la délivrance de ses 
frères opprimés. 



LES MKRES ET LES ENTANTS. 151 

En ville, il existe, parmi les enfants, une dé- 
marcation plus sensible que dans les campagnes. 

Il y régne des couches d'aristocratie qu'on ne 
détruira jamais aisément. Le riche ne met pas son 
fils dans la pension du pauvre. Les petits bourgeois 
ont des écoles à part, et les enfants du peuple sont 
réunis dans des écoles spéciales gratuites. 

Hélas! quelle éducation distribue-t-on dans la 
plupart de ces écoles gratuites? 

Les enfants sont mis à l'école dès l'âge de cinq 
ans; le père et la mère, vivant au jour la journée, 
ne peuvent disposer d'un instant pour surveiller 
leurs enfants; ils préfèrent les mettre en commun 
dans les écoles, pour éviter les accidents qui peu- 
vent résulter par le peu de surveillance à leur 
égard ; en un mot pour dégager leur responsabi- 
lité, plutôt que par zèle pour l'instruction. 

Il y a des mères dans l'aisance qui font elles- 
mêmes l'éducation de leurs enfants, surtout de 
leurs filles; ce système n'a que de bons cotés, 
lorsqu'il y a plusieurs enfants ; mais le défaut de 
contact avec d'autres petites filles nuit à la petite 
toujours seule; elle n'a pas l'occasion de former son 
caractère dans des réunions, où, toutes ensemble, 
elles apprennent à se céder l'une à l'autre et dont 
les innocentes' conversations, quoique empreintes 
de frivolités, n'en sont pas moins un enseignement 
mutuel dont elles tirent profit. 

Parmi les mères de famille, les unes, par pré- 
vention et par esprit de crainte pour la moralité 



152 LES MERES ET LES ENFANTS. 

de leur lille, s'abstiennent de les mettre en pen- 
sion ; elles se persuadent que les soins les plus 
assidus de la part des maîtresses ne valent ja- 
mais l'œil vigilant d'une mère. 

D'autres, dont les petites filles ont des caractères 
entiers et opiniâtres s'empressent de les mettre 
jeunes en pension, pour former leur caractère et 
leur inculquer l'esprit d'ordre et d'obéissance dont 
elles ne manquent que trop souvent au foyer de la 
famille. 

Sur ce point, les opinions diffèrent : les enfants, 
d'après l'impulsion qui leur est donnée dès le ber- 
ceau, commencent leur carrière sous des auspices 
plus ou moins favorables à leur avenir. 

Le pire des systèmes est celui qui abandonne 
les enfants à eux-mêmes. 

Dans les campagnes, les enfants ne sont ni con- 
trariés, ni tourmentés, soit pour un objet de toi- 
lette, soit pour un manque de politesse, soit pour 
une mauvaise tenue; en plein air on les élève, 
comme le ciel accorde le développement aux ar- 
bres et aux plantes, sans avoir égard aux détails 
d'une pousse plus ou moins droite, plus ou moins 
garnie de feuilles ; mais ils sont dressés, par la 
brutalité, à l'obéissance active et passive. 

Nous n'approuvons pas ce rustique abandon des 
enfants. Ils ignorent tout ce qui tient aux bien- 
séances et à la politesse ; et quoique ces qualités 
soient moins essentielles au village qu'à la ville, 
on verrait avec satisfaction les petits paysans un 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 153 

peu mieux élevés, pour ne pas être déplacés par- 
tout où ils pourraient être présentés. 

La rudesse des manières se retrouve toujours 
dans les sentiments : elle les gâte. 

Pour polir cette rudesse, il faut que l'instruction 
pénètre plus avant dans les campagnes. 

Voyez : à peine âgé de cinq à six ans, l'enfant 
trotte déjà dans les champs, portant dans les bras, 
sur le dos ou sur la tête, soit un peu de bois ou de 
racines, soit des légumes, soit un ûùx d'herbes. 
Pieds et jambes nus, les trois quarts de l'année, 
il ne connaît que le soleil, le travail, le jeu et la 
messe du dimanche. 

Avec des principes aussi austères, aussi simples, 
aussi élémentaires, comment exiger des enfants 
de la campagne une éducation de belles formes et 
de belles manières, analogue à celle des enfants de 
nos villes? 

Nos jeunes citadins en valent-ils mieux? Quant 
au caractère de ces enfants de la nature, il est gé- 
néralement plus souple et plus facile que celui de 
nos enfants, et cela se conçoit. 

En ville, on offre aux regards des enfants mille 
séductions pour l'esprit et l'imagination. 

Tout va bien, quand rien ne leur est refusé; 
mais si l'on résiste à leurs petites volontés, ce sont 
des cris et des trépignemeuts qu'on a bien de la 
peine à réprimer. 

Ces exigences, il faut éviter de les satisfaire : 
elles gâtent le cœur et le caractère des unfants et 

13. 



154 F.ES MÈRES ET LES ENFANTS. 

les disposent à une intempérance de désirs déplo- 
rable. 

L'enfant a peu de raison : plus vous vous efforcez 
de l'amuser, plus il sera chagrin et maussade 
quand l'heure sera venue où les jeux cesseront. 

Dans les campagnes, point de ces exigences, 
point de ces volontés absurdes qui rendent les 
enfants insupportables ; pas de distraction pas 
d'amusement qui les surexcitent; on fait autour 
d'eux peu d'usage de l'esprit et de l'imagination, 
ils vivent de la vie matérielle, de la vie primitive 
qui les exempte des douleurs et des chagrins aux- 
quels sont chaque jour en butte nos enfants des 
villes, au sein d'une civilisation où l'on ne vit 
guère que d'une existence de convention. 

L'expérience prouve qu'un enfant, retiré tout à 
coup de la ville pour séjourner dans les campa- 
gnes, s'habitue aisément à l'austérité et au peu de 
bien-être des petits campagnards; tandis qu'un 
enfant du village, amené en ville pour y demeu- 
rer, se fait difficilement au train de vie de nos 
enfants, dont on se préoccupe du matin au soir. 
L'acclimatation lui est pénible. 

Les champs ont un attrait irrésistible, pour tous 
les âges, pour tous les caractères; on y trouve le 
bonheur sans effort, sans affectation, sans prépa- 
ratioUj et aussi simple que les prairies aux mille 
fleurs, inondées de soleil et de lumière naturelle. 

La ville a trop d'ombre et de becs de gaz pour 
le jeune paj^san. 



LES MKKES ET LES ENFANTS. 1 '.3 

Aux champs, c'est un autre air ([u'on respire! en 
un mot, c'est aux champs qu'on trouve le calme de 
l'esprit et le repos de l'imagination ; mais en ville, 
c'est un assaut perpétuel de contraintes, d'invrai- 
semblances, de contre-vérités, de déceptions, de 
tiraillements. Puis surgissent le besoin d'argent et 
le désir du luxe qui bouleversent les jeunes années 
des enfants à la ville. 

Les entants des campagnes n'ont ni le langage, 
ni les manières pour séduire; en revanche, ils 
sont doués d'une bonhomie qui les rend naturels, 
sans fard, ni contre-faron : leurs rudes manières 
ont aussi leur charme. 

Les prévenances du père et de la mère ne sont 
pas les mêmes au village et dans nos villes. 

Nous sommes toujours préoccupés de nos en- 
fants; nous plaçons notre amour-propre à les faire 
valoir aux yeux du monde; nous ne cessons de les 
combler de soins, d'attentions, de prévenances et 
de recommandations. 

Au village on ne se préoccupe que d'avoir des 
enfants actifs, laborieux et le plus obéissants qu'il 
est possible. 

Il y a dans le monde des préventions que rien 
ne peut déraciner. 

Quand on voit un enfant sans éducation, on est 
porté à lui croire des facultés inférieures. Les de- 
hors sont importants dans ce monde. Si nous vou- 
lons réussir, nous devons d'abord séduire les yeux; 
une bonne mine, un galant extérieur nous fait 



lo6 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

juger moins défavorablement. Sous une mise et 
des manières communes, nous baissons dans l'es- 
time des gens. Tâchons de donner à nos enfants 
la solide constitution des petits villageois, par 
l'hygiène et la gymnastique, et par une bonne direc- 
tion, l'élégance et la politesse des petits citadins. 
Par dessus tout, elForçons-nous de leur donner 
les délicatesses de la conscience. 

XII 

LES ENFANTS ENTRE EUX. — LŒIL DES MÈRES. 

Les enfants trop émancipés, dés l'âge de raison, 
ont la vanité de se croire assez expérimentés pour 
se soustraire à toute surveillance ; ils raisonnent des 
choses avec une suffisance grotesque; tout contrôle 
leur est à charge, ils n'en font qu'à leur tête et 
condescendent aux observations de leurs parents, 
plutôt par résignation que par obéissance volon- 
taire; ils ne sentent pas les services qu'on s'attache 
à leur rendre. 

La fréquentation d'autres enfants pousse tantôt 
au bien, tantôt au mal; mais presque toujours à 
l'émancipation. Ils prennent un aplomb qu'il est 
dangereux de ne pas combattre. 

La vanité et la suffisance ne sont plus de nos 
jours, où la vie devient si rude pour les hommes et 
où ces défauts sont non moins funestes chez les 
enfants que chez les grandes personnes. 



LES MERES ET LES ENFANTS. ir>7 

Un jeune homme sérieux et modeste est tou- 
jours recherché; un jeune homme de ton tranchant 
dans ses manières ou dans sa conversation ne 
tarde pas à être jugé cà sa valeur. 

Son amour-propre souffre des jugements qu'on 
portera sur lui, sa vaine fierté tombera et pourra 
même descendre jusqu'à l'humiliation. 

Pères et mères ! étudiez le caractère et la con- 
duite des enfants que les vôtres doivent fréquenter : 
l'influence des instincts de l'enfance a des suites 
décisives. 

Une dame avait deux petits garçons, ennuyés de 
jouer ensemble sans avoir jamais près d'eux d'en- 
fants étrangers. Cette mère, pleine de sollicitude, 
les réunit un jour à de petits amis de son voi- 
sinage. 

L'aîné pria sa mère de les laisser jouer avec les 
enfants d'un ouvrier. La mère, à qui ce contact 
répugnait, s'y refusa formellement ; elle craignait 
qu'ils ne fussent mal élevés et donna pour société 
à ses deux enfants les trois fils d'un de ses amis. 

Mais qu'arriva-t-il? Ces trois garnements, bour- 
rus, malhonnêtes et vicieux, donnèrent aux enfants 
de cette dame un exemple funeste. 

Elle s'aperçut du danger et fit rompre ses en- 
fants avec leurs petits amis; puis elle les fit jouer 
avec les enfants de l'ouvrier, les suivit pas à pas, 
se rendit compte de tout ce qui pouvait se passer 
entre eux : elle obtint la conviction que les enfants 
de cet ouvrier étaient modestes, sages et bien 



158 I KS MfiHKS ET LES ENFANTS. 

élevés, qu'ils ne pouvaient communiquer à dau- 
tres le venin corrupteur de mauvais instincts, de 
sentiments bas et condamnables. 

Ce n'est pas toujours où se trouve la fortune que 
sont les entants les plus charmants. 

Les caractères d'enftints sont mal observés en 
général; dans les grandes maisons ils recèlent des 
tendances vicieuses qui, plus tard, se développent 
par la facilité que donne l'opulence pour assouvir 
les passions. 

Cet ouvrier locataire de deux mansardes est 
honnête comme sa femme; tous deux ont des sen- 
timents délicats ; ils n'ont pas de fortune à laisser - 
à leurs enfants, mais ils leur légueront les prin- 1 
cipes de vertu, de travail et de probité qu'ils prati- 
quent eux-mêmes. Les enfants ont déjà profité de 
ces exemples; ils sont doux, réservés, polis. 

On n'a pas toujours le bonheur de diriger ses J 
enfants selon les sentiments dont on est animé soi- 
même. 

Les caractères sont si bizarres, si difficiles à 
saisir, que bien souvent on fait fausse route dans 
la manière de les diriger. 

On échoue par impatience, par déception, par 
erreur sur le caractère qu'on veut réformer, par 
croyance en l'efficacité des moyens de violence ou 
d'autorité. 

Bien élever matériellement les enfants, c'est 
une difficulté ; leur faire apprécier le bien, c'est une 
difficulté; les préserver du contact vicieux, c'est 



LES M^^RFS KT LES ENFANTS. 1,19 

une dilticulté; en un mut lout n'est-il pas difKcull(' 
dans la vie, depuis le jour où elle nous ouvre ses 
portes jus({ua l'heure fatale qui nous précipite 
dans la tombée 

Si vous réunissez un essaim d'enfants, surveillez 
de loin ou de prés, sans les gêner, sans les gour- 
mander : et jamais ne les laissez trop longtemps 
seuls, trop longtemps abandonnés à eux-mêmes. 
Dans un fruitier, il suflit d'une seule pomme 
malade pour semer la contagion parmi toutes les 
autres. 

Il est prudent de chercher à connaître l'enfant 
qui peut corrompre ses camarades. Celui-là aui-a 
peut-être l'extérieur le plus aimable, le plus ave- 
nant. 

C'est une étude à faire, étude de tous les ins- 
tants, et dès que vous avez reconnu qu'une brebis 
est galeuse, n'hésitez pas; plus de considérations, 
plus d'égards, pas de faiblesse; emmenez vos en- 
fants, ayez la fermeté de les séparer; quelles que 
soient les personnes que vous puissiez froisser : les 
susceptibilités que vous exciterez contre vous sau- 
vegarderont vos hls et vos filles. 

Si vous avez vous-même un garçon vicieux, 
rendez à vos amis le service de ne pas le quitter des 
yeux, quand il- joue avec d'autres enfants; et à la 
moindre action malfaisante de sa part, corrigez-le 
avec sévérité, en présence même de ses petits ca- 
marades, mais toujours par des paroles énergiques 
ou persuasives, par la privation de ce qu'il préfère, 



IGO LES MKRES ET LES ENFANTS. 

jamais par la brutalité. Vous avez envers les pa- 
rents une responsabilité morale à sauvegarder. 

11 n'y a point d ïime qui n'ait en quelque sorte 
sa fibre sensible : cherchez-la, vous la trouverez. 
Ce n'est pas en frappant l'arbre, ou bien en lui 
cassant les branches que, vous obtiendrez de bons 
fruits. 

So3'ezen convaincus : on vient à bout des carac- 
tères dits incorrigibles, enracinés dans le vice. 
Corrigez par l'amour, non par la haine; améliorez 
par la prudence et par le tact. 

Observez donc les enfants quand ils se réunis- 
sent. Les uns sont d'un caractère froid et peu com- 
municatif; ils doivent être surveillés de plus prés 
que ceux qui ont la physionomie ouverte et enjouée, 
qui sont prévenants et doux avec leurs camarades 
et qui obéissent à la plus légère injonction d'un père 
ou d'une mère. Vous seriez bien trompés si ceux- 
là avaient des instincts vicieux, et autre chose dans 
le cœur que la naïveté et l'innocence de leur âge. 

Il y a des nuances à saisir, quand vous observez 
la conduite d'un enfant; s'il a commis une faute, 
tâchez d'en obtenir l'aveu de lui-même. Ne l'abor- 
dez pas avec colère, avec emportement. Sachez 
mener la scène peu à peu, sans rien brusquer. 

Si vous criez, l'enfant croira avoir fait une faute 
grave, craindra un châtiment sévère et se renfer- 
mera dans des dénégations mensongères; alors 
rien ne pourra faire sortir de sa tète la vérité, que 
vous avez si grand intérêt à connaître. 



LES MKRI-S F.T LES ENIANTS. 161 

Agissez par les voies persuasives, sans mauvaise 
humeur, sans courroux, sans brusquerie : Feniant 
avouera ce qu'il a fait, même la faute la plus im- 
pardonnable. 

Ce courroux, cette humeur, cette brusquerie, 
seraient une inconséquence de votre part : de ju^^e 
que vous êtes, vous deviendriez coupable. Les 
enfants ne s'y trompent pas : ils ont une finesse et 
une droiture d'esprit singulières. 

L'enfant juge sans aigreur, sans passion, et son 
léger bon sens le porte même à ne conserver 
aucune rancune contre la main qui l'a frappé, s'il 
sent qu'il a eu tort. 

Mais, au nom de Dieu, ne frappez pas : punissez 
pour amender. Même après une punition, l'enfant 
est encore disposé à jouer; ses mouvements, ses 
allures nous prouvent qu'il n'a pas d'arrière- 
pensée, tout est chez lui aussi simple que la nature 
primitive ; mais il est fâcheux que les enfants aux 
instincts de vertu et de bonté corrompent fatale- 
ment la pureté originelle de leur caractère, au con- 
tact des petits mauvais sujets. 

Il n'y a pas d'enfants qui, devenus grands, 
n'aient souvenance de la manière dont ils ont été 
dirigés. Interrogez, observez, et vous verrez que 
les hommes s'applaudissent chaque jour d'avoir éié 
maintenus, dans leur jeunesse, par des procédés 
justes et énergiques. Ils ne seraient pas devenus 
des hommes de cœur et de raison, si on les avait 
abandonnés à leur pente naturelle. 

14 



i6i LKS MKRES Kf I.KS F.NFANTS. 

Ce raisonnement judicieux, cette sensibilité dé- 
licate, ce dévoûment à la justice, à la vérité, 
tout cet ensemble de vertus ou de talents est le 
fruit de l'éducation. 

On prétend que les mauvais sujets sont ceux qui 
ont le meilleur cœur. Comment interpréter cette 
parole malheureuse? 

Doit-on attribuer la bonté de cœur à un enfant 
qui, déjà grand, donne à ses parents de graves 
sujets de tristesse? N'est-ce pas plutôt par l'etFet de 
son mauvais cœur, qu'il tourmente et qu'il afHige 
sa mère? N'est-ce pas aussi par ses actions cou- 
pables qu'il déconsidère sa famille? Ces mots mau- 
vaise tête sont-ils dénués de sens? 

Nous sommes trop indulgents envers les enfants 
pour les accabler; mais il y a des circonstances 
où ils sont si peu raisonnables qu'ils mettent le 
désordre partout et chagrinent tout le monde. 

Supporter cette conduite, c'est l'approuver. 
Constamment les flatter, c'est les encourager au 
débordement de leurs fantaisies et de leur égoïsme 
naturel. 

Ce qui a pu faire dire que les mauvais sujets 
avaient bon cœur, c'est qu'en maintes circonstan- 
ces, s'il s'agit d'aumônes par exemple, on les voit 
s'offrir les premiers pour donner aux pauvres. 

Cela tient au vif élan de leur caractère, aussi 
prompt pour le bien que pour le mal. 

Dirigez cet élan uniquement vers le bien. Le 
mauvais sujet est rarement avare ; il vit dans les 



F.ES MKHES ET I.FS ENFANTS. 1G3 

prodigalités. Néanmoins on voit des exemples de 
la cupidité tournant chez lui à l'égoïsrae. 

Un mauvais sujet ne devient pas instantané- 
ment un être repoussant. Ses vices vont par gra- 
dation comme toutes les maladies; et pour en arre- 
iT l'envahissement, il faut apporter des remèdes 
efficaces à son esprit et à ses tendances déréglées. 

Mais si le remède est entièrement impuissant, 
préparez-vous à le voir se traîner dans la fange et 
ta finir misérablement avec des vêtements en lam- 
beaux, ne laissant après lui qu'une âme avilie et 
dégradée. 

Ce livre, nous l'espérons, sera lu par les jeunes 
gens. Dans ces feuillets, plusieurs reconnaîtront 
la définition exacte de leur caractère et de leur 
manière de voir ; ils y puiseront des réflexions 
utiles pour eux-mêmes, et pour ceux sur lesquels 
un jour ils auront de l'ascendant. 

La mère possède un coup d'œil presque infail- 
lible pour juger son enfant; lorsqu'elle veut ne 
plus s'aveugler, elle entrevoit insensiblement ce 
qu'il sera, ce qu'il deviendra. Mais si elle l'entoure 
d'une sollicitude exagérée, fruit de la faiblesse et 
de l'aveuglement, il est à craindre que l'enfant, se 
faisant sur toutes choses une volonté irrévocable, 
ne perde peu à peu le fruit de la bonne éducation 
qu'il reçoit. 

L'enfant ne sait guère s'aider lui-même ; il faut 
qu'il soit soutenu, secondé, encouragé vers le 
bien et détourné du mal ; ses instincts sont vifs, 



1(>l LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

son esprit toujours préoccupe; et s'il ne travaille 
pas dans un sens, il travaille dansl'autre, soit pour 
satisfaire ses goûts, soit pour llatter son petit 
amour-propre. 

C'est pourquoi nous exhortons les parents à lui 
imprimer une bonne direction. 

Nous entendions l'autre jour un musicien parler 
ainsi des enfants : 

« L'enfant, disait-il, est une corde sensible : pour 
la faire vibrer afin qu elle rende un son pur, il faut 
un archet qui ait toutes les conditions de supé- 
riorité; et, dans ce sens, l'action de l'archet, c'est 
la manière de diriger l'enfant et de le châtier 
quand il fait mal. « 

Un horticulteur répondit : 

« L'enfant est une fleur en bouton, qui, par sa dé- 
licatesse, ne supporte pas le moindre froissement; 
si cette fleur est soignée, et garantie des petits 
vers disposés à la ronger, avec le temps le bouton 
s'épanouit et présente à nos yeux une fleur char- 
mante dont on s'empresse de savourer le parfum. 

« Si au contraire le bouton, à peine éclos, est 
rongé peu à peu par le vice et la corruption, il ne 
produit plus qu'une fleur livide et étiolée. » 

On a vu des mauvais sujets reprendre, en gran- 
dissant, le sentimentdu devoir et de l'honneur; et 
celasansque des moyens de coercition aient été mis 
en usage à leur égard. 

Ce revirement tient à la disposition du caractère 
qui, à un moment donné, se trouve aidé par le dé- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 165 

veloppement d'un jugement sain; dans ce cas, le 
père et la mère s'applaudissent de cet heureux 
changement et comblent leur fils d'éloges, en ou- 
bliant son passé. 

Ne devraient-ils pas aussi se louer d'avoir su 
mieux, quoique tardivement, diriger leurs enfants^ 

D'autres, d'un jugement étroit, d'une mauvaise 
volonté désespérante, s'enracinent dans le vice. 

Infortunés parents! il ne vous reste plus qu'à 
verser des larmes sur la conduite de votre malheu- 
reux lils : il est mort moralement. Et cependant, di- 
tes-vous, il eût été facile à ce mauvais sujet, en ap- 
préciant les qualités de son père et de sa mère, de 
s'amender, de devenir meilleur et de faire oublier 
ses fâcheux antécédents; mais Satan le poursuivait 
et tenait parlbis sa victime étroitement serrée. 

Avez vous rempli tous vos devoirs envers vos 
enfants? N'est-il pas plus facile d'accuser le diable, 
plutôt que vous méme^ 

Nous le répétons : les préférences, dans l'in- 
térieur des familles, au détriment de l'un ou de 
l'autre, sont une plaie et un péril. 

L'enfant aigri et rebuté au moindre mot qu'il 
prononce, au moindre geste qu'il fait, s'assombrit, 
devient mélancolique : et s'il a des tendances vers 
l'émancipation, ce sera un mauvais sujet. 

Pas de préférences, pas de sujets de jalousie, 
pas de remontrances injustes, pas de punitions 
exagérées : récompensez vos enfants au même 
degré lorsqu'ils ont fait bien; mais sachez choisir 

14. 



166 LES MI-RES ET LES ENFANTS. 

VOS recompenses : qu'elles n'excitent pas la cupi- 
dile. 

Ces conseils, ce sont les lois de la famille pour 
toutes les minutes, pour tous les instants ; si vous 
vous en écartez, à vous seuls la responsabilité des 
suites fâcheuses. 

Dieu, en créant l'animal raisonnable, a voulu 
qu'il fût responsable de ses faits et gestes envers 
ses enfants. Comme sa puissance est infinie, aucune 
particularité de l'intérieur d'une famille ne lui 
échappe : et si nous devons en croire notre pressen- 
timent, un jour viendra où tous indistinctement 
nous serons appelés à rendre un compte sévère de 
nos actions. 

Veillez donc, veillez sur les réunions d'enfants : 
vous V rencontrerez en raccourci l'image de notre 
société. 

Parmi ces petits êtres, il existe, comme dans nos 
réunions d'hommes, un ou deux grands parleurs 
qui stimulent et dominent les autres, tranchent 
les questions et décident de la direction que pren- 
dront les jeux de tout genre ; puis, conduisant leurs 
camarades comme par un fil électrique, ils s'arro- 
gent même le droit de punir les récalcitrants : eux 
aussi se font rendre des comptes. 

Les enfants ont l'esprit faible et trop aisément 
dominé, à tel point que, si l'un d'entre eux reçoit 
un coup ou une blessure, ce n'est pas toujours le 
coupable qui est dénoncé. 

Celui qui a le plus d'influence, s'il protège 



LES MKRES ET LES ENFANTS. 167 

l'agrcssour, tientrattaciuesecréteet déclarcaux pa- 
rents tout autre enfant, étranger <à cette mauvaise 
action. C'est déjà ce qu'on appelle un politique! 
Comme si la politique et l'honnêteté pouvaient se 
séparer ! 

L'enfant dénonciateur n'a pas conscience du rule 
odieux qu'il joue en pareille circonstance. 

Il ne comprend pas que, d'après les lois naturel- 
les, le coupable seul doit subir le châtiment d'une 
faute. 

On doit donc le tancer vertement et l'humilier, 
sil se peut, sur sa dénonciation mensongère ou 
non : la dénonciation n'est pas honorable. 

Chez les enfants, le mensonge est une faute de 
raisonnement, un fruit de la crainte. 

Le proverbe « un menteur est un voleur -^ est 
assez exact; mais le proverbe aurait dû ajouter: 

« Le menteur est un paresseux. 

^ La paresse, comme le mensonge, conduit à 
tous les vices. 

« Le menteur est un sot : la vérité ne tardera 
pas à le confondre. ^ 

Soyez sévères sur les déclaration s de vos enfants; 
tenez-les en garde contre le mensonge ; placez-les 
toujours en face de la vérité : évitez de mentir en 
leur présence, car ils s'en autoriseraient pour agir 
de même à votre égard. 

Un mauvais sujet est presque- toujours pares- 
seux; un paresseux est presque toujours un men- 
teur. 11 dissimule afin de cacher aux yeux de son 



168 LES MERES ET LES ENFANTS. 

père ou de sa mère le motif blâmable qui l'a déter- 
miné à ne pas exécuter un ordre, à ne pas remplir 
une lâche, à ne point prendre une peine ou une 
fatigue. 

Ainsi, le mensonge et la paresse agissent sous 
la même influence ; tous deux sont solidaires, 
tous deux attaquent la dignité de l'homme. 

L'enfant invoque le mensonge à son aide, afin 
de se soustraire à une correciion ; et si son men- 
songe est dévoilé, il est victime de sa duplicité; 
car on lui inflige une punition plus sévère que 
s'il eût déclaré la vérité. 

Mensonge, imprévoyance, faux calcul, sottise : 
tout cela se tient. 

Les enfants entre eux se prêtent aide et assis- 
tance : l'homme est un animal destiné à vivre en 
société. Nous voyons des enfants naturellement 
protecteurs, soutenant les plus faibles et les aidant 
même à se tirer de péril. 

Les plus avancés en résolution se donnent un 
air d'importance dans l'exercice de leur protection ; 
ils rappellent à l'ordre, imposent leur autorité, in- 
fligent des punitions et quelquefois menacent de 
voies de fait, tant ils apportent de zèle à primer et 
à faire les petits maîtres. 

Il est dans certaines natures, dès l'enfance, de 
prendre un ton de supériorité. 

Il leur est si doux de commander, sans avoir 
appris à obéir, et de dominer les autres! 

11 leur est dur, il leur est aride d'obéir passive- 



F.ES MICflRS ET LES ENFANTS. 169 

ment; primer est leur coté faible, ou, si vous pre'- 
fërez, leur côté fort. 

Enfance, jeunesse, âge mûr, vieillesse, tout âge 
a des tendances à dominer dans les natures éner- 
giques : c'est dans le sang, c'est dans les nerfs. 

Que les parents détestent les rapporteurs, les 
dénonciateurs ! Toute dénonciation implique chez 
l'enfant une lâcheté, ou le désir de faire du mal à 
quelqu'un. 

Il y a cependant des circonstances qui nécessi- 
tent pour vous la connaissance d'une faute com- 
mise, afin d'arrêter le progrés des conséquences. 
Dans ce cas, un rapport selon la vérité est utile; 
mais n'attendez pas que l'enfant en prenne l'initia- 
tive. Éclairez-vous en interrogeant. 

Par exemple : les dénonciateurs pour une vé- 
tille, pour une queue de cerise, pour un brin 
d'herbe, et cela avec la mauvaise pensée de faire 
punir un enfant, font une dénonciation coupable 
et perfide ; c'est une mauvaise action préméditée 
qu'on ne peut trop blâmer. 

Il y a des parents qui soutiennent et même en- 
couragent les enfants rapporteurs; mais il y en a 
d'autres qui les ont en horreur. 

Les premiers se disent : 

Pour savoir la vérité, il faut tout entendre, rap- 
ports faux ou rapports vrais; les derniers, peu dis- 
posés à punir, reçoivent très mal les instigateurs 
et les provocateurs de corrections. 

Quand le rapport est dans la vérité, il a jusqu'à 



170 LF.S MKHF.S ET \.VS ENFANTS. 

un certain point sa raison d'être; vous devez sa- 
voir co qui se passe : mais prenez prarde! 

Tout rapporteur enfle et brode sur le ddlit pour 
lui donner un caractère de gravité. Il y a souvent 
bassesse et méchanceté. 

Les dénonciations courageuses, celles qui consis- 
tent à s'accuser soi même, doivent être seules sup- 
portées. 

Jusqu'ici nous avons fait mention particulière- 
mentdespetits garçons, sousle rapport du caractère 
et de tout ce qui constitue l'organisation morale. 

Néanmoins nous ne devons pas oublier le carac- 
tère des petites tilles entre elles, malgré l'analogie 
de leurs habitudes avec celles des petits garçons. 

Les petites filles entre elles émaillent leurs jeux 
de causeries piquantes, naïves, bizarres, originales. 

Lorsqu'on est à portée de les entendre deviser, 
jaboter, crier, chanter, on se fait une idée de la 
langue particulière aux dames. 

Déjà, dès sa première désinvolture, la petite fille 
ne manque pas d'une certaine élégance et d'expres- 
sions choisies. 

La petite tille est instinctivement initiatrice; si 
elle reconnaît à sa mère un bon ton et de belles 
manières, elle la copie à merveille, prend un lan- 
gage tin et délicat, en se donnant des airs de dame. 

Cela soit dit des petites filles de grande maison : 
elles conservent entre elles une certain étiquette, 
jusqu'au moment où la joie, les espiègleries et les 
rires s'emparent de leurs petites personnes. 



LES MKRES ET LES ENFANTS. 171 

Il y a toujours dans les reunions depetites filles 
une ou deux iu/lucnces qui se donnent des tons de 
maîtresses de maison, allant et venant, félicitant 
Tune, grondant l'autre, donnant des ordres, veil- 
lant à tout, corrigeant même celles qui transgres- 
sent les limites où doit s'arrêter la liberté de 
chacune. 

On leur demande conseil, on brigue une place 
auprès d'elles, on satisfait le moindre de leurs dé- 
sirs; et, lorsqu'elles imposent silence, toutes se 
taisent et s'elibrcent de leur plaire. 

Il y a parmi ces petites filles des esprits très 
fins, très déliés et très rusés même; on reconnaît 
leur sexe à leur démarche, à leurs manières, à 
leur langage. 

•En général, on les rend coquettes, dès le seuil 
de l'existence : cette coquetterie précoce est pour 
les mères un coup d'œil enchanteur dont elles 
savourent les délices. 

N'oubliez pas que la coquetterie mène au désir 
de plaire quand môme. 

Dans l'intérieur des familles, on remarque des 
petites filles qui ont naturellement un esprit d'or- 
dre à offrir en modèle. Vous les voyez, tour à tour, 
sur une simple injonction de leur mère, donner 
des soins au 'ménage, et en même temps trouver 
des loisirs pour soigner le plus jeune enfant de la 
maison. 

Ces circonstances se présentent plus particuliè- 
rement dans les familles d'ouvriers. 



M-* LKS MknEs n i r< i-.xfants. 

Là ptMiit de serviteurs, pas d'autres secours 
que de raîii(5e des enfants, assez raisonnable pour 
se prêter de bonne grâce aux exigences de la vie 
d'intérieur. 

Lorsque ces petites filles pauvres se reunissent, 
elles jouent, chantent et sautillent avec le même 
élan que celles de grande maison. 

Mais ce qui est à leur avantage, c'est qu'elles 
sont sans manières, sans alïectation, telles que la 
nature les a faites, ne craignant pas, dans la sim- 
plicité de leur toilette, de se salir, ni de se chiffon- 
ner : tandis qu'on assujettit les petites filles en toi- 
lette à une démarche raide et empesée qui nuit à 
la grâce naturelle. 



Xlll 

LES BALS d'enfants A LA VILLH. — LES MÈRK.^ 

AU BAL. 

Les bals d'enfants sont une des réunions où l'on 
peut observer les mœurs, les habitudes et les ins- 
tincts de l'enfance : le plaisir les emporte loin d 
toute contrainte. 

Les mères de famille s'enorgueillissent de l'at- 
trait de ces assemblées; elles se rappellent leurs 
années d'insouciante tranquillité, elles tiennent à 
donner aux enfants une distraction agréable, ei 
elles y trouvent une satisfaction personnelle, dans 



LES MKMF.S ET LES ENFANTS. 173 

la musique, le bruit, le mouvement et surtout 
flans la vanité de produire leurs iilles et leurs 
garçons. 

Ce genre de récréation mondaine a un prix 
inappréciable aux yeux des enfants; il a aussi ses 
dangers. 

La coquetterie dont on entoure les enfants, dans 
lage tendre, est particulièrement nuisible aux pe- 
tites filles : selon leur caractère plus ou moins 
porté à briller par la toilette et les minauderies, 
elles auront plus tard un bonheur plus ou moins 
sérieux. 

Un bal d'enfants est réellement d'une attachante 
observation : les petites filles y déploient les qua- 
lités de Textrêmejeunesse, relevées par des toilettes 
de bon goût qui rehaussent encore leurs avantages 
physiques. 

Les petites filles ont des rayonnements sur le 
front, à l'aurore de la vie. 

Quelquefois infatuées de leur petite personne, 
elles se contemplent de la tête aux pieds, et font 
ingénument des réllexions pleines de finesse et, 
pour ainsi dire, de sel féminin. 

La salle du bal est décorée de fleurs, de tentures, 
de grâce et d'élégance ; les mères, rangées sur les 
banquettes, ne quittent pas leurs filles et ne ces- 
sent de les admirer. 

Ce brillant essaim de petites femmes en minia- 
ture est impatient de s'élancer au premier coup d'ar- 
chet; elles sautillent d'avance, jabotent ensemble; 

i3 



174 I.FS MKHFS F-.T IFS FNFANTS. 

elles font un ramage qui témoigne de leur allé- 
gresse et porte le ravissement au cœur des mères. 

Les jeunes garçons, déjà, fiers des prérogatives 
de leur sexe, se préparent aux engagements, et 
disposent dans leur petit esprit le choix qu'ils vont 
faire parmi ces vivantes galeries. 

Quelques-uns, gênés dans leur toilette, éprouvent 
des difficultés à mettre un gant trop étroit; un 
autre essuie avec un mouchoir la trace qu'un ma- 
ladroit a imprimée sur son soulier vernis ; l'un, 
dont la cravate est mal mise, se trouve pour ainsi 
dire étranglé : de dépit il frappe du pied et fronce 
le sourcil; un autre a perdu son mouchoir et pré- 
voit qu'il sera obligé d'aller à l'emprunt pour s'es- 
suyer le front; d'autres enfin, et c'est le plus grand 
nombre, pressentent le moment où ils seront dans 
l'embarras, ignorant les figures de la contre- 
danse, et n'ayant aucune idée de la valse ou de la 
polka. 

Tous ont déjà un grain de vanité : ils veulent 
avant tout qu'on les remarque. 

Les petites filles sont moins susceptibles d'un 
dérangement de toilette; les mères ne les perdent 
pas de vue; elles ont l'œil attentif à leur moindre 
mouvement, toutes prêtes à remédier aux désor- 
dres, aux dérangements, aux accidents qui pour- 
raient compromettre leur amour-propre de mère. 

On donne le signal de la danse : avec quelle 
grâce enfantine ne voyons-nous pas ces ravis- 
santes créatures s'empresser, s'agiter, se trémous- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 175 

ser, ainsi qu'un essaim d'dtourncaux surpris à 
l'improviste. 

C'est d'abord un mouvement de confusion, pour 
passer ensuite à un système d'ordre aussi ponctuel 
que celui des danseurs dans un vrai bal. 

Les petits garçons relèvent la tête, fiers du rôle 
important qu'ils vont jouer; ils s'approchent des 
petites tilles, non sans quelque émotion : l'incarnat 
sur les joues, l'incertitude dans le regard. 

Il est à remarquer que l'homme en bas âge est 
plus timide que la petite tille : celle-ci au contraire 
est enjouée, légère, parleuse à l'infini, déliée; 
d'ailleurs son âge, ni l'éducation, ne lui ont pas 
encore donné conscience des réserves imposées à 
son sexe. 

Les engagements ont lieu avec la naïveté et la 
simplicité de l'enfance, sans prétention et sans 
manières apprêtées. 

Les petites tilles déjà légèrement initiées à la 
finesse et à la diplomatie de leur sexe, paraissent 
flattées des prévenances dont elles sont l'objet; 
mais elles ne laissent pas voir toute l'étendue de 
leur satisfaction. 

Puis la musique se fait entendre; de toutes parts, 
sous la direction de quelques mères complaisantes, 
empressées de procurer à leurs enfants les places 
d'honneur, les couples se cherchent. 

Avant que les vis-à-vis soient placés , il règne 
une confusion qui ajoute au coup d'œil le charme 
du tumulte des toilettes et des têtes blondes. 



ITG LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

? Bientôt tout s'harmonise, et nos espiègles se 
livrent en cadence à leurs ébats ; la musique sem- 
ble les enivrer. Après quelques contredanses, ils 
ont, pour ainsi dire, plus que leur âge, tant l'en- 
traînement de la danse communique d'énergie à 
leurs jeunes physionomies. 

Entre deux contredanses, que de causeries ! que 
de rires enfantins! c'est comme le gazouillement 
des oiseaux qui saluent l'aurore. 

Que se disent-ils entre eux? 

Quelles sont leurs sensations? 

Eux seuls savent en apprécier tout le charme î 
Eux seuls savent ressentir, jusqu'à la plus petite 
émotion, leurs joies et leurs plaisirs. 

Us sont exempts des tribulations de la vie. Ils 
s'abandonnent sans arrière-pensée, et de tout leur 
cœur, à leurs innocentes joies. 

Un certain décorum préside à ce genre de fête; 
la mise en scène en impose à leur jeune imagina- 
tion , et leur communique un sentiment de conve- 
nance qui modère les emportements de leur âme. 

Pas de cris, pas de disputes, pas de tiraille- 
ments : tout s'y passe avec une décente animation. 

Il n'est pas nécessaire d'en rappeler un seul à 
l'ordre. 

Les enfants sont comme les hommes : ils sont 
bien meilleurs et plus faciles à conduire, lorsqu'ils 
sont réunis. 

Les plus mauvaises têtes s'améliorent loin de 
l'isolement. 



Li:S MKUES ET LES ENFANTS. 177 

Gâteaux et rafraîchissements circulent dans tout 
le bal ; cet essaim de petites tilles et de petits gar- 
çons se précipite sur les friandises et vers les sirops 
avec un empressement bien pardonnable à leur 



âge. 



Néanmoins, les petites filles sont plus réservées; 
elles ne se jettent pas à corps perdu sur les gâ- 
teaux ; elles ont la retenue de leur sexe. 

Les mères les observent, s'en approchent et, à 
voix basse, leur donnent des leçons de bienséance; 
mais par nature elles ont plus de délicatesse que 
les petits garçons. Leur gourmandise est moins 
gloutonne. 

Un bal d'enfants s'embellit des attraits de la 
jeunesse, du mouvement, de la musique, des lieurs, 
de la gentillesse et des émotions de tout ce petit 
monde. 

Les Grecs appelaient la jeunesse le printemps 
.de la nation. 

Quel charme dans ce printemps à sa première 
aurore ! 

Quel présage pour l'avenir ! 

Combien d'hommes de cœur, d'art, de science, 
d'esprit ou d'énergie, sortiront un jour de ces 
jeunes danseurs, si on sait les bien élever! et 
parmi les petites filles, combien de femmes supé- 
rieures ! 

Une mère est toujours flattée, lorsque sa petite 
fille est engagée à un bal d'enfants. Une politesse 
de ce genre faite à une bonne mère la transporte 

15. 



178 Li:S MÈRKS ET LKS ENFANTS. 

de joie; car ses enfants ont toutes ses aspirations. 
Elle est mère avant tout, et leurs plaisirs passent 
avant les siens. 

Les maisons opulentes ont une aristocratie d'in- 
vitations; elles tiennent essentiellement au bon 
ton et aux manières distinguées de leurs petites 
lilles; elles ne leur accordent la laveur d'un bal 
que dans les maisons de leur rang. 

Les autres classes de la société sont moins sus- 
ceptibles, et conduisent leurs enfants même à un 
bal mélangé. Les enfants y ont plus d'entrain et 
d'abandon. 

Où sont les bals des misérables? Où sont les 
plaisirs d'enfance des malheureux ? Ils sont déshé- 
rités des jouissances de la vie, dés le berceau. Ils 
n'ont pas d'autre avantage que celui qui appartient 
à tous : les ravons du soleil et la vive clarté de la 
lumière. 

Les souvenirs d'enfance des malheureux sont 
pleins d austérité, de privations, de durs traite- 
ments et d'obéissance. 

Pour compléter l'éducation des jeunes filles et 
des jeunes garçons du monde, des leçons de danse 
sont indispensables. Les leçons peuvent rapide- 
ment s'enseigner; mais quel professeur de danse 
remplacera jamais la mère, qui sait inoculer la 
grâce à ses enfants? 

De nos jours, la manière de danser consiste 
presque exclusivement dans un gracieux maintien; 
les entrechats et les ailes de pigeon sont passés de 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. H^ 

mode, comme presque tout ce qui tient à rancicn 
régime. Aujourd'hui Ion ligure les pas, on ne les 
danse plus. Ce système échauilb moins les dan- 
seurs, et les préserve de refroidissements. Surtout, 
il permet de causer tout en dansant. 

La danse n'est plus un exercice : c'est une cau- 
serie marchée en cadence. 

Une conversation assez singulière avait lieu 
entre deux petites tilles, qu'on allait introduire 
dans un bal d'enfants. 

L'une se nommait Octavie, l'autre Marie. 

" Ma chère, nous allons au bal! dit Octavie : 
regarde comme je suis belle ! J'espère que les petits 
messieurs m'engageront à danser, quand ils ver- 
ront une aussi jolie petite fille. Toi!... tu n'as pas 
une belle robe. Ta maman n'a donc pas d'argent 
pour t'acheter une jolie toilette? r^ 

La petite Marie lui répond : 

- Mademoiselle, vous êtes trop aère. C'est vilain 
pour une belle petite fille comme vous. Allez à 
l'école, plutôt que de dire du mal des autres. Vous 
méritez qu'au bal aucun danseur ne vienne vous 



en2ra?:er. « 

o c 



La mère d'Octavie entendit cette conversation, 
emmena sa fille, la déshabilla, la fit coucher. 

N'eut-elle pas raison? Pauvre petite enfant! elle 
fut privée des joies qu'elle se promettait; mais 
n'est-ce pas une bonne leçon pour les petites filles 
sans modestie, qui ont toujours quelque chose de 
désagréable à dire à leurs petites compagnes? 



180 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Mais ronfant dtait-elle seule coupable? la mère 
n'y était-elle pas au moins pour quoique chose? 

L'esprit de la petite iille demande une grande 
surveillance : en elle rien de plus mauvais que 
les sentiments.de grandeur, de suffisance, de 
dédain; déjà elle porte tout à l'extrême. 

La simplicité et la modestie sont les ornements 
de la jeunesse : les parents ne peuvent trop culti- 
ver en leurs enfants ces deux qualités, qui sont 
comme la source de mille vertus. 

Une petite tille modeste dès l'enfance gardera 
également sa modestie dans l'intérieur que lui pré* 
pare la loi générale du mariage. 

La modestie est le sûr garant d'une conscience 
droite et d'une conduite digne d'éloges ; c'est ell( 
qui tient en sauvegarde la pudeur et l'innocence. 

Ce bal qui a tant d'attraits pour les enfants peut 
devenir, par la privation, une arme olFensive 
contre les plus désobéissants. 

On a vu des enfants mutins devenir charmants, 
à ces seuls mots prononcés devant eux : 

" Il y aura prochainement un bal d'enfants, où 
les plus sages seront seuls admis. » 

Ne vous étonnez pas de cette influence du bal 
sur les plus jeunes têtes : la danse est un des 
instincts de l'homme. 

Les gens moroses, ou trop sérieux, n'admettent 
pas qu'on fasse danser les enfants dans un bal. 
- Qu'îVs dansent et sautillent en plein air dans les 
promenades, disent-ils. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 181 

« A quoi bon leur inculquer des goûts de toi- 
lette, d'orgueil et de vanité, ([u'ils ne contracteront, 
hélas! que trop tôt. v 

Ce raisonnement a sa portée, quand on veut voir 
dans la danse un plaisir condamnable; mais il ne 
faut rien exagérer. 

Quel mal y a-t-il à réunir des enfants pour les 
faire sauter au son de la musique? N'est-ce pas déjà 
les habituer à un maintien convenable , à la con- 
versation, aux bonnes manières? 

Tout, dans ce monde, a son bon et son mau- 
vais côté; sachons reconnaître et appliquer les 
meilleures théories dans l'intérêt des enfants, sans 
préjugé. 

Les enfants connaissent si bien le prix des jouis- 
sances qu'on leur procure , qu'un bal à peine ter- 
miné, ils pensent déjà à s'informer si un second 
bal suivra bientôt le premier. 

Ce goût qui les domine ne vient-il pas d'un 
besoin de mouvement et do musique? et le bal 
d'enfants n'est-il pas pour vous un champ d'obser- 
vations précieuses? Menez-y vos enfants pour les 
amuser et pour les mieux observer, afin de les 
bien diriger. 



182 LES MKRES ET LES ENFANTS. 

XIV 
UN BAL d'enfants A LA CAMPAGNE 

Nous disions tout à l'heure que les misérables 
n'ont pas de bal pour leurs enfants. 

Les paysans bretons, qui ne sont pas riches, 
font pourtant danser leur petit monde. 

Nous avons eu l'occasion d'assister à un bal 
d'enfants, dans un de ces villages de Bretagne aux- 
mœurs rustiques, mœurs dont on ne peut guère 
se former une idée par l'imagination. 

Les enfants des villages voisins avaient été 
invites à cette solennité campagnarde; la salle de 
bal était une tente décorée de Heurs et de feuil- 
lage. 

Les ornements de la nature valent bien les somp- 
tuosités de nos villes et notre luxe en carton doré, 
peinturluré. 

La réunion était nombreuse : il y a beaucoup 
d'enfants dans les familles bretonnes. Il fallait voir, 
dans leur jargon national, la simplicité de leur 
langage et leurs façons primesautiéres! 

Ces enfants bretons, élevés dans les hameaux 
au travail des champs, soumis à l'austérité primi- 
tive des villages éloignés du contact des villes, ces 
enfants nous réjouissaient les yeux et le cœur. 

L'orchestre du bal était plutôt un charivari 



LES MKRRS ET LES ENFANTS. 183 

qu'une musique. Des instruments faux et discor- 
dants , joués, Dieu sait! par quels musiciens, 
étaient loin de produire une harmonie agréable. 
C'était un ensemble de notes agaçantes pour toute 
oreille exercée à la bonne musique. Mais quelle 
verve de danse et de contentement! 

Ces petits paysans des deux sexes, peu civilisés, 
n'étaient jamais sortis de leur village; ils ne con- 
naissaient rien de mieux que leur rusticité : ils ma- 
nifestaient leur joie, sans se douter le moins du 
monde qu'il existât de plus fins et de plus brillants 
plaisirs que les leurs. 

Le maire du village, ceint de son écbarpe, ouvrit 
le bal, afin de donner à la réunion un décorum 
inusité. 

Les adjoints en habits de fête , bouquets et ru- 
bans au côté, le garde champêtre en grande tenue, 
avec le greffier de la commune, veillaient magis- 
tïalement au bon ordre. Néanmoins l'on y enten- 
dait un bruit éclatant. 

Nous nous plaçâmes de manière à tout obser- 
ver. Nous avons gardé un souvenir délicieux des 
scènes franches et simples dont nous fûmes les 
témoins. 

Le costume des petites filles bretonnes, composé 
de serge et de molleton rayé bleu et rouge , était 
original et bizarre ; un fichu froncé en pointe cou- 
vrait leurs épaules, déjà basanées par l'ardeur du 
soleil ; des bas et souliers de ditférentes couleurs 
composaient leur chaussure. 



184 LES MÈRES ET IFS ENFANTS. 

Elles étaient coitfe'es en cheveux parsemés de 
fleurs naturelles des champs, assez gracieusement 
agencées; elles avaient un caractère primitif qui 
plaisait, et qui aurait ému les cœurs que le ratline- 
ment des grandes villes n'a pas encore blasés. 

Les petits garçons, en veste courte, chemise 
blanche plissée, pantalons verts, rouges ou bleus, 
chapeaux à larges bords orné de rubans; tous, 
quoiqu'un peu rustres et de manières sans gêne, 
avaient néanmoins auprès de ces bretonnes fil- 
lettes une certaine velléité de prévenance et de 
galanterie campagnarde. 

Rien ne manquait à cette réunion villageoise si 
ce n'est peut-être un peu de civilisation à côté, 
pour la vigueur du contraste. 

Les rafraîchissements et les comestibles prépa- 
rés au dehors sur des tables grossières de campa- 
gne ç<à et là éparses, offraient un coup d'œil appé- 
tissant. Nous en aurions volontiers profité, si l'on 
nous eût offert quelque chose. 

Les tartes, les tourtes et les galettes avaient été 
pétries et cuites dans la journée, par les soins 
bienveillants des mères, joyeuses par avance de la 
fête du soir. 

Deux gardiens, choisis dans les hommes de 
bonne volonté du village, veillaient aux provisions, 
afin de les garantir de l'indiscrétion et même de la 
concupiscence des enfants, ou de la visite des 
chiens errants. 

Le bal commença aux derniers rayons du soleil; 



LES MERES ET LES ENFANTS. Ibo 

à la nuit tombante, de vieilles lampes moisies 
sur les bords et des lampions improvisés vinrent 
éclairer la scène, qui, par la naïveté de son en- 
semble, offrait un ravissant tableau de campagne. 

Dès le prélude des danses, Ton eût dit (jue ces 
enfants comprenaient qu'ils devaient s'observer 
dans leurs gestes, dans leur démarche; chacun 
était à sa place ; il y régnait une égalité qu'on ne 
rencontre que dans les campagnes. 

Les pères et les mères, dans leurs plus beaux 
accoutrements du dimanche, formaient la galerie. 
Les grandes jeunes filles qui, selon l'ordonnance 
prescrite par M. le maire, ne pouvaient se mêler 
aux danses des enfants, renfermaient dans leur 
cœur leurs regrets, leurs désirs. 

Au premier coup d'archet, une confusion géné- 
rale se déclare; aussitôt le garde champêtre, an- 
cien militaire, s'interpose, le sabre plaisamment 
dégainé, pour faire former les quadrilles et faire 
tout marcher par ordre et mesure. 

Ce brave fonctionnaire de village était à peindre ; 
on en eût fait une image des plus réjouissantes. Il 
suait sang et eau pour organiser un champ de 
danse un peu présentable; mais les petits marmots, 
habitués à la bonté paternelle du garde champêtre, 
étaient rebelles à ses injonctions. 

Verbaliser contre ces espiègles ! il l'aurait bien 
voulu ! mais le moyen de se fâcher en pleine fête ! 

Enfin il s'arma de patience, les fit placer le 
mieux possible : et la contredanse commença. 

16 



186 LES MfcRFS ET LES ENFANTS. 

L'ensemble devint une mêlée générale, dans la- 
quelle les petits garçons sautaient tout en pous- 
sant les petites filles. 

Les unes criaient, d'autres pleuraient : et bientôt 
ces exclamations enfantines, jointes à la disso- 
nance et aux criards étourdissements de l'orches- 
tre, nous firent croire à une danse d'obérons en 
délire. 

Plusieurs petites filles étaient naturellement 
gracieuses; d'autres, guindées et d'un air gaucho, 
paraissaient embarrassées ; toutes dansaient sur la 
plante des pieds, à pleine semelle. 

Nous en avons vu quelques-unes d'un minois 
charmant. Pomponnées et habillées comme nos 
petites filles, à la mode bretonne, elles eussent 
figuré avec succès dans nos réunions du grand 
monde. 

La contredanse, malgré l'hésitation et la confu- 
sion , qui régnèrent sans discontinuité, se ter- 
mina néanmoins à la satisfaction générale des 
pères et des mères. 

On y fut peu soucieux de l'exactitude des figu- 
res. Qu'importe? Les enfants s'amusaient. Puis, un 
peu de calme s'établit dans l'intervalle de la pre- 
mière contredanse à la ronde bretonne. 

Il vous eilt été impossible de conserver votre 
gravité en face de ces danses primitives, interpré- 
tées par ces enfants de la campagne, poussés en 
avant par leur instinct propre, et sans aucune pré- 
tention. 



LES MKIŒS KT LKS ENFANTS. 187 

Le maire se tenait les côtes pour ne pas éclater 
de rire; et le garde champêtre, rasséréné, s'en 
donnait à cœur joie. 

La ronde terminée, on procéda à la distribution 
des ratfraîchissements et des comestibles, sous la 
présidence du maire, des adjoints et du garde 
champêtre. 

Les consommations s'écoulèrent avec assez 
d'ordre. Les petits garçons, trop empressés et sans 
égard à la galanterie que réclame le sexe, reçu- 
rent quelques corrections sur les doigts ; les petites 
filles, plus convenables et plus modestes, ne con- 
sommèrent rien qui ne leur fût olï'ert. 

Au fur et à mesure que les ratfraîchissements 
et les comestibles disparaissaient, les cris de joie, 
les ébats et les conversations bruyantes succé- 
daient dans toute la salle. 

Le vieux garde champêtre eut bien des tracas 
pour ramener nos bambins au bon ordre, à l'oubli 
des petites querelles, qui pour un gâteau, qui pour 
sa danseuse, qui par taquinerie. 

Il rappela solennellement que, contre les récal- 
citrants, il y avait dans la commune un violon. 

Ensuite tous les enfants rentrèrent dans la salle, 
et terminèrent le bal par des rondes et des galops 
campagnards. 

Les plus animés cabriolaient comme déjeunes 
poulains; gare aux- pieds de leurs danseuses! 
gare aux dentelles, si les danseuses en avaient eu! 

Le bal se termina à onze heures, par une des 



188 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

plus belles nuits do letë. Puis, en un instant, la salle 
fut vide : il ny resta que le garde champêtre qui, 
eu société de quelques vieux amis, se mit à vider 
les bouteilles qui avaient été épargne'es. 

Ces vieux amis, tout en fêtant la bouteille, 
s'aperçurent que le pauvre garde champêtre, déjà 
fort emu de la soirée, perdait entièrement de 
vue lequilibre rationnel des choses. 

Ses bons amis lui firent un lit de feuillage sous 
latente, et le couvrirent des guirlandes qui avaient 
orné la salle. 

Le lendemain, les petits enfants les plus mali- 
cieux disaient à leurs mères : 

« Nous irons encore bientôt au bal, n'est-ce pas 
mère! « Elles leur répondaient: « Si vous êtes sages 
et si vous travaillez bien. » 

Le maire de la commune avait autorisé ces bals 
en l'honneur des enfants sages! 

En nous retirant de cette réunion, nous pensions 
à la joie rustique, expansive et tumultueuse qui 
lavait animée. 

Cette joie primitive ne se trouve dans toute si 
force qu'au sein des campagnes éloignées des 
grandes centres. 

Les bals d'enfants, dans les villes capitales, au 
milieu du goût le plus raffiné, du luxe et de ce 
qu'on appelle la civilisation, offrent-ils un bonheur 
plus pur que ces réunions sans étiquette, sans 
fard, sans façon, de ces petits paysans sans usage, 
sans éducation, sans exemple des manières du 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 183 

monde, et dont les sentiments sont 1 émanation de 
la nature elle-même. 

Entants des campagnes, gardez votre simplicité 
et ces emportements primesautiers vers les plaisirs 
lionuétes. 

Enfants des villes, élevez vos âmes vers la 
nature! 

Pérès et mères, cultivez dans vos enfants le res- 
pect d'autrui et tous les sentiments qui rattachent 
les hommes les uns aux autres; faites de vDs bals 
et de vos récréations des assemblées où les enfants 
apprennent à se connaître, à s'aimer au milieu 
des lieurs, de la musique et des ébats enfantins. 



XV 



LES ENFANTS AIMES, LES ENFANTS DETESTES. — LES 

MÈRES. 

Tous les enfants ne savent pas se faire chérir 
au même degré. Quelques-uns savent se faire 
adorer. 

L etourderie, l'espièglerie et l'entêtement contri- 
buent puissamment à la diversité de leurs carac- 
tères et de leur manière déjuger les choses et les 
personnes. 

On attribue particulièrement aux parents les 
défauts d'un enfant mal élevé. Certes, il y a quelque 
chose de fondé dans cette accusation; mais aussi 

16* 



190 LES M EUES ET LES ENFANTS. 

tient-on compte aux parents des difTicultes de re- 
dresser un caractère mal formée N'est-ce pas tout 
un monde à régénérer, que de dompter une mau- 
vaise tête? N'est-ce pas un miracle de donner de la 
souplesse et une obéissance gracieuse à un enfant 
opiniâtre et méchant? Et ce miracle, peut-on l'ac- 
complir sans le concours de l'enfant lui-même? 

A la vérité, si l'enfant avait de l'expérience et 
raisonnait, il se ferait plutôt aimer que haïr : en un 
mot, iTrecueillerait le fruit de ses sacrifices et de 
son obéissance. 

Pourquoi ne comprend-il pas les justes obser- 
vations qui lui sont faites? pourquoi résiste-t-il à 
toute injonction amiable? Parce qu'il y est déter- 
miné par une obstination de mauvais vouloir, d'es- 
prit de résistance ; tranchons le mot : l'enfant mau- 
vais n'est qu'inintelligent. Développez-lui l'esprit, 
vous le corrigerez aisément. 

Nous avons aussi les protestations trompeuses 
des enfants obstinés qui, vingt fois de suite, s'amen-' 
dent et oublient le bon vouloir apparent qu'ils 
mettent enjeu pour obtenir leur pardon. N'ajoutez 
foi qu'aux actes : ne tenez pas compte des paroles, 
des promesses, etc. 

Les enfants opiniâtres deviennent des souffre- 
douleurs; car la patience du père et de la mère, 
poussée hors des limites, expose les entêtés à des 
brutalités et à des corrections graves. Rigueurs 
déraisonnables, châtiment stérile. Frapper n'est 
pas corriger! 



LES MÉKES ET LES ENFANTS. lUl 

Ne caressez pas un enfant au détriment des 
autres, en vue de vous en faire aimer. 

La jalousie ronge le cœur d'un enfant, quand il 
s aperçoit que toutes les prévenances s'adressent à 
à un seul; alors, au lieu d'avoir le bon sens de 
rechercher les mêmes prévenances, il ne tient 
compte ni des bonnes dispositions, ni de l'indul- 
gence de son père et de sa mère : il se fait détester 
avec bonheur, il recherche même les occasions de 
se rendre désagréable. 

Aimez également tous vos enfants; ou, du 
moins, distribuez également vos caresses. 

C'est le cas, ou jamais, d'étudier le caractère de 
ces petits êtres, afin de les rendre meilleurs. 

Ils commettent quelquefois des fautes graves 
sans discernement, sans réflexion, en croyant 
môme faire des prouesses qui seront applaudies. 

Formez leur jugement; ne vous écartez pas de 
cette vérité : le jugement doit être la boussole in- 
variable de la vie ! 

La petite tille a mille moyens que n'ont pas les 
petits garçons pour se faire aimer. Il est dans sa 
nature d'être aux petits soins près de sa mère; et, 
toutes les fois qu'elle n'a pas commis une faute 
grave, elle peut compter sur l'indulgence ou sur un 
pardon, si elle témoigne un repentir sincère. Mais, 
si elle avoue sa faute, en y apportant de la mau- 
vaise humeur, en ayant l'air de dire : Je l'avoue 
parce que j'y suis forcée; oh! alors, la mère sort 
de son caractère et punit sa fille sévèrement. 



Vj2 Li:S MERES ET LES ENFANTS. 

N'eût-il pas mieux valu éclairer l'enfant, que la 
frapper? 

Les enfants, en grandissant, conservent la mé- 
moire des corrections qu'ils ont subies; il y en a 
même qui se les rappelent parfaitement à l'âge de 
vingt à vingt-cinq ans. 

Consultez-les, ils vous répondront qu'ils approu- 
vent la sévérité dont on a usé à leur égard; ils 
ajouteront même que les corrections sont indis- 
pensables pour former le caractère d'un enfant : 
car l'enf^mt gâté sera plutôt un mauvais sujet que 
l'enfant corrigé avec justice et sévérité. Ils parlent 
ainsi pour se justifier des rigueurs qu'ils exercent 
à leur tour. 

Dans l'intérieur d'une famille, il faut, dit-on, 
que l'un et l'autre des deux époux corrigent les 
enfants; car si l'un corrige toujours quand l'autre 
s'en abstient, l'enfant sera plus disposé à aimer 
celui qui l'excuse; puis il s'ensuivra des jalousies 
de ménage parfois fâcheuses. 

Ne corrigez que par l'amour et par la priva- 
tion des plaisirs : la paix du ménage ne sera pas 
troublée. 

L'enfant, quand il veut, a une intelligence par- 
ticulière pour se faire aimer ; il n'a besoin d'aucune 
leçon : la moindre gentillesse qu'il fait à sa mère 
le réconcilie avec elle, et tout aussitôt il est cou- 
vert de baisers. 

Un enfant a si peu de choses à faire pour se 
faire aimer! N'a-t-il pas pour lui la tendresse de 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 193 

sa mère, son jeune âge, ses petites manières 
d'ange qui séduiraient les cœurs les plus endur- 
cis, puis aussi son petit langage doux et naïf, qui 
enchante et transporte. 

Les enfants qu'on appelle enfants terribles sont 
détestés, au dehors comme au dedans du foyer 
de la famille. Ce sont des enfants qui suivent leurs 
instincts. 

Les espiègleries taquines et méchantes qu'ils ne 
cessent de faire les rendent à charge; on les 
déteste, on les hait, on les fuit; souvent leurs 
escapades causent des dommages qui retombent 
sur les parents. 

Par amour de votre paix, et par économie, éle- 
vez bien vos enfants. 

Il y a un frein à opposer à ces dérèglements : 
une sévérité de tous les instants devra être exer- 
cée sans faiblesse ; car, si vous n'arrêtez pas cette 
funeste tendance, le mal prendra des proportions 
telles que les conséquences en seront fatales. 

Donnez à votre enfant du bon sens, et il cessera 
d'être terrible. 

Il y a de ces enfants assez osés pour pousser 
la taquinerie jusqu'à la licence, non seulement 
envers leurs parents, mais aussi au préjudice des 
serviteurs de la maison et même des étrangers en 
visite. 

Jugements faussés : rendez-leur la rectitude par 
l'éducation. 

Tous les stratagèmes pour arriver à leurs fins 



101 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

sont médites par ces jeunes cervelles. Pitoyable 
défaut : on dirait qu'ils sont en chasse comme des 
animaux. 

D'autres, avec le secours de leur petite expé- 
rience, s'étudient à flatter, à rechercher toutes les 
circonstances d'être agréables à leurs parents. 

Vous les voyez assidus à bien faire, prévenants 
pour avancer les objets aussitôt que le père ou la 
mère les désirent, et cela de bonne grâce, en sou- 
riant, et d'un air de gentillesse à séduire le cœur 
le plus blasé. 

Pensez-vous que vous puissiez bien élever vos 
enfants, sans que la plus grande part de ce bien- 
fait ne soit le résultat de la douceur et de l'aménité 
de votre propre caractère? 

Il existe en nous, dans nos plus tendres années, 
une sorte de courant magnétique. Selon son plus 
ou moins d'énergie, nous dominons ou nous sommes 
dominés. Les enfants terribles sont essentielle- 
ment dominateurs; pour les corriger, il faut les 
dominer eux-mêmes. 

11 est constant que nous tenons notre âme et 
nos facultés de Dieu, qui en fut le créateur et le 
dispensateur; mais les défauts et les vices, de qui 
les tenons-nous? De notre condescendance envers 
nos instincts, qui tendent sans cesse à nous rap- 
procher des animaux. Si le corps nous mène, nous 
retombons dans la condition des bétes. 

Apprenez donc à vos enfants à triompher des 
instincts du corps. 



LES MI-RKS FT LES ENFANTS. 195 

Il y a des enfants auxquels on dit mille lois par 
jour: Soyez sages et dociles. Et ils ne tiennent au- 
cun compte des observations. Agissent-ils de la 
sorte avec l'intention de vous faire de la peine? 
Nous ne le pensons pas. C'est quelque chose de 
l'instinct brutal qui les dispose à faire le contraire 
de ce que la raison et le bon sens indiquent. 

Néanmoins on parvient à modifier les fâcheuses 
dispositions qui les font détester. Comment? Par 
des remontrances placées à propos ; et toujours, 
sous le patronage de la conscience, ils savent juger 
s'ils font bien ou mal. 

Persuadez-vous qu'ils sont plus fins et plus sa- 
gaces que vous. 

Etudiez les instincts de vos enfants dans les 
moindres détails. 

Le père et la mère, soit par défaut de temps, 
soit par défaut de coup d'œil et de jugement, né- 
gligent trop souvent les nuances, tout en se per- 
suadant qu'ils remplissent ponctuellement les de- 
voirs qui leur sont imposés. 

La crainte des corrections influe favorablement 
sur les natures timides et timorées; mais elle est 
pour ainsi dire sans effet sur les caractères coura- 
geux, résolus. 

La crainte'est un guide immoral : n'en usez pas. 

La mère a plus d'influence sur son enfant, les 
fonctions du père étant généralement en dehors 
du foyer de la famille; elle conserve par ce fait la 
direction morale et matérielle de la maison. 



106 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Sa responsabilité est d'autant plus grande qu'elle 
a des comptes à rendre au père, qui va rentrer au 
logis. 

Mères ! élevez vos enfants par l'amour et par la 
conscience, jamais par la terreur, ni par l'arbi- 
traire. 

La question du beau ou du mauvais temps est 
aussi une cause sérieuse, soit de la soumission des 
enfants, soit de leur insubordination. 

A la promenade, au grand air, l'enfant prend son 
essor et voltige de toutes parts ; il n'est à charge 
ni à sa mère, ni aux serviteurs de la maison. 

Ses gambades, ses taquineries, ses espiègleries 
de tout genre naissent et meurent dans l'espace 
qu'il parcourt, sans porter la moindre atteinte au 
repos et à la tranquillité des personnes qui ont 
mission de les surveiller. 

Mais quand il fait mauvais temps, il n'en est 
pas de môme dans l'intérieur du ménage, qui de- 
vient un marché, une halle, un champ de bataille, 
lorsque petits garçons et petites filles réunis, en- 
nuyés d'une contrainte et d'une concentration fort 
peu de leur goût, ne savent que faire, que devenir, 
pendant des journées entières, se lassant de leurs 
jouets, demandant à grands cris d'autres jeux et, 
par un bruit et un tapage continus, étourdissant, 
fatiguant soit la mère harassée du labeur de la 
journée, soit le père qui rentre chez lui, après ses 
affaires, pour y jouir du repos du corps et de la 
quiétude de l'âme. 



LES MÈRES ET LES ENTANTS. 197 

Dans ces moments pénibles, les enfants se font 
détester par des exigences sans nombre et par des 
volontés absurdes dont ils harcèlent les personnes 
qui les entourent. 

Heureusement, il ne fait pas toujours mauvais 
temps; et ces enfants ne sont pas toujours tapa- 
geurs, surtout quand leurs volontés sont satis- 
faites, que l'on souscrit avec complaisance aux 
exigences qui fourmillent dans leur tête, et lors- 
qu'ils sont eux-mêmes fatigués de leur tapage. 

L'enfant gâté, à peine, dans ses volontés capri- 
cieuses, a-t-il demandé blanc, qu'il demande noir; 
et cela se passe souvent avec accompagnement de 
vociférations et de trépignements à lasser l'indul- 
gence la plus robuste. 

Gâtez votre enfant, si vous voulez le voir colère, 
capricieux, malheureux. 

Est-ce ainsi que les enfants peuvent se f;iire 
aimer? En cédant à leurs volontés pour faire ces- 
ser ce déplorable état de surexcitation, ne conserve- 
t-on pas pour le moment contre eux un ressenti- 
ment peu favorable à la tendresse qu'on est disposé 
à leur prodiguer. 

Mais savent-ils qu'ils se font détester ! En bas 
âge, ils n'ont pas conscience de leurs actions; le 
raisonnement' est encore à l'état inerte; la vivacité 
et le besoin d'agir dans un sens ou dans un autre 
les poussent vers des exagérations de tout genre; 
et quand ils se font détester, ils sont plus à plain- 
dre qu'à haïr. 

17 



198 LES M ÈRES ET LES ENFANTS. 

11 y a dans le cœur do la mère un degré de sol- 
licitude tellement élevé, que ce degré, dans sa 
hauteur, est toujours au dessus des contrariétés 
vives et cuisantes auxquelles l'enfant expose la 
mère chaque jour. 

L'enfant n'est jamais profondément détesté par 
sa mère; il y a toujours au fond du cœur maternel 
un feu secret qui peut s'amoindrir, mais jamais 
s'éteindre. 

En donnant des idées de conscience aux enfants 
détestés pour leur insubordination, on parvient à 
améliorer leur caractère. 

Ne tenez pas compte de leurs promesses de 
s'amender; jugez leurs actes, mais pas leurs dis- 
cours. 

A mesure que le raisonnement se développe 
dans leur esprit, ils changent insensiblement de 
manière d'agir ; et nous les voyons souvent revenir 
à d'excellentes dispositions et faire oublier qu'ils 
furent à charge et détestables. 

Par cette voie désastreuse de l'inconséquence, ils 
se préparent des jours de douleur et d'amertume. 

Ne perdons pas de vue que nous faisons tous 
notre malheur nous-mêmes, quoique nous soyons 
instinctivement portés à attribuer à autrui la cause 
des maux que nous subissons et que nous aurions 
pu éviter, si nous avions réfléchi aux conséquen- 
ces d'un avenir empoisonné. 

On juge l'homme sur ses antécédents, et l'on a 
raison d'en agir ainsi. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 199 

Voyez à la barre des tribunaux : les juges, avant 
de prononcer un arrêt contre un criminel, ne se 
font-ils pas renseigner sur ses antécédents? Et si 
les antécédents sont plutôt favorables on adoucit 
la peine à infliger. 

Tenez compte à vos enfants de leur passé. 

Un enfant qui, en grandissant, ne sait se faire 
aimer, ni de ses parents, ni des serviteurs de la 
maison, éprouve mille vexations, mille humilia- 
tions en entrant dans la vie pratique. 

S'il n'est ni aimable, ni complaisant, ni conci- 
liant, on l'entoure de difHcultés, on lui tend des 
pièges ; loin de le seconder, on cherche à nuire à 
ses intérêts ; et s'il a du bon sens, il finit par recon- 
naître que, si chacun lui tourne le dos, il ne 
peut en attribuer la cause qu'à sa raideur, qua 
son défaut de convenances et à ses manières peu 
agréables. 

Les jeunes gens de nos jours se préoccupent peu 
des manières nobles et distinguées; ils agissent 
avec un sans-façon qui, selon leur déplorable ma- 
nière de voir, est le type de la liberté et de l'éman- 
cipation. 

C'est que leur enfance a été sans frein, sans 
direction. 

Voyez-les auprès des dames : qu'ils sont peu 
galants, peu prévenants! Ils ont facilement négligé 
les principes d'égards, de convenances et d'honnê- 
teté qu'on s'est appliqué à leur transmettre. 

Ils préfèrent les réunions entre eux aux compa- 



enn les meues et les enfants. 

giiR'5 où préside une étiquette qui entrave leurs 
mouvements. 

Et cependant il leur serait si facile de se faire 
aimer! N'ont-ils pas tout à leur avantage : jeu- 
nesse, santé, activité, intelligence et gaîté? Voilà 
bien, il nous semble, les éléments qui promettent 
un ensemble d'agréments et de jouissances hon- 
nêtes. 

Néanmoins, nous comptons des exceptions parmi 
les enfants. 

L'enfance est supérieure à la jeunesse, parce 
qu'elle est plus simple, plus naturelle. 

Ceux qui savent se faire aimer recherchent 
toutes les circonstances que tant d'autres évitent; 
ils ne mènent pas une existence monotone, terre 
à terre. 

Nous le répétons, les enfants qui savent se faire 
aimer ne laissent pas enfouir les plus belles qua- 
lités et les plus nobles sentiments, ils les montrent. 

Nous avons connu une dame dont la petite fille 
avait à peine atteint sa septième année; l'enfant 
était un modèle de sagesse, d'égards, de préve- 
nances, deraisonnement posé, et d'expérienceavant 
l'âge. La nature l'avait gratifiée, en naissant, de 
ces brillants avantages; en un mot, l'enfant était 
tellement accompli, que la mère craignait chaque 
jour qu'une maladie subite ne vint lui enlever son 
trésor. 

Il est dans nos instincts, lorsque nous possé- 
dons un objet précieux, qui fait notre admiration. 



LES MÈUfc.> i:i LES ENFANTS. âOl 

de craindre qu'il ne nous échappe par une catas- 
trophe imprévue à laquelle nul obstacle ne peut 
être opposé. 

Aussi, cette mère entourait sa petite lille de la 
plus inquiète sollicitude ; elle ne la quittait à 
aucun instant de la journée, elle ne la confiait à 
aucune personne de sa maison. 

L'enfant jouait très peu avec d'autres petites 
filles ; elle se formait auprès de sa mère à l'appren- 
tissage d'une petite femme de ménage, mettant 
tout en ordre, ne laissant rien traîner, et adres- 
sant même de judicieuses observations aux domes- 
tiques, lorsqu'ils négligeaient quelques détails de 
leur besogne. 

C'était une merveille de soin, de propreté, 
d'aptitude et de politesse; nous ne pouvions nous 
défendre d'un sentiment d'admiration, en présence 
de cette enfant : elle faisait plaisir à voir, elle 
réjouissait le cœur. 

Quel contraste avec une autre petite fille, qui 
mettait pour ainsi dire sa mère aux abois : cette 
petite endiablée était un serpent, un démon 
incarné, cassant et brisant tout à la maison et ne 
respectant même pas sa mère. 

Les remontrances les plus vives, les plus sévères, 
ne pouvaient rien sur son mauvais caractère. Elle 
se faisait détester même de ses parents. 

Ils nous demandèrent conseil sur les moyens 
qu'il fallait employer pour ramener leur fille a de 
meilleurs sentiments. 

17. 



20i LES MÈRES ET LES EiNFANTS. 

Nous lui conseillâmes de s'en séparer pendant 
quelque temps et de la confier à des mains étran- 
gères. 

La mère suivit notre avis et l'enfant fut envoyée 
aune vieille dame, qui avait plusieurs petites filles 
auprès d'elle. 

On piqua son émulation et ses meilleurs instincts 
par de fréquents exemples de soumission et de su- 
bordination. 

Les petites filles avec lesquelles la méchante 
fut mise en contact influèrent sur ses habitudes, 
sur ses penchants. 

Peu à peu les aspérités de son caractère s'adou- 
cirent, elle devint bonne et aimable; puis elle 
supplia sa mère de lui rouvrir la maison pater- 
nelle. 

Dès lors, la maison, d'un enfer qu'elle était, 
devint un paradis. 

La petite donna dès lors toute satisfaction à 
ses parents ; et afin de conserver à cette enfant le 
bien-être acquis par la fréquentation momentanée 
de petites filles sages et raisonnables, il lui fut 
permis déjouer, trois ou quatre fois par semaine, 
avec les mêmes petites filles qui avaient opéré 
une si merveilleuse métamorphose. M 

Nul ne conteste que les petites filles n'aient a 
généralement le caractère difficile; plus avancées' 
en intelligence que les petits garçons, elles com- 
prennent à demi-mot les conversations qui ont 
lieu en leur présence, s'en préoccupent, y appor- 



LES iMÈRES ET LES EiNFANTS. 205 

tent une attention particulière, et se rendent par- 
fois détestables par leurs indiscrétions ou leur 
maladresse. 

Il y a danger de parler légèrement en présence 
des enfants: on n'est jamais assez scrupuleux sur 
ce point. 

Les parents doivent les éloigner quand, dans le 
ménage, il y a matière à une explication plus ou 
moins vive, ou plus ou moins libre : les enfants 
sont des juges. 

Quand la petite fille est d'une bonne nature, il y 
a chez elle des ressources immenses pour se faire 
aimer. Son expansion , sa tendresse pour sa 
mère, elle les déploie avec la grâce enfantine de ses 
gestes et de ses paroles ; son œil expressif et per- 
çant expriment tout le bonheur qu'elle ressent 
d'être agréable à sa mère. 

Quelle récompense des sacrifices accomplis par 
les parents ! Comme l'avenir s'offre à leur imagina- 
tion sous de riantes couleurs! 

Une petite fille est plus intéressante qu'un petit 
garçon, en ce sens qu'on découvre déjà, sous cette 
délicate et ravissante enveloppe, les attraits sé- 
duisants de la femme. 

Quand elle, sait se faire aimer, c'est la joie du 
foyer. 

Son esprit subtil et délié en fait une gentille 
bavarde de bonne heure; son langage naïf et pré- 
cipité offre un certain attrait ; et parfois, elle émet 
des idées si originales et des tournures de phrase 



204 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

si bizarres, qu'on prend plaisir à son étrange 
conversation. 

Le petit garçon est plus calme et moins expansif, 
les jeux absorbent son esprit; puis lorsqu'il com- 
mence à aller à l'e'cole, le contact d'autres enfants 
le rend joueur, bruyant et turbulent, lorsqu'il ne 
l'est pas par nature. 

Dans les pensions aussi, l'on voit des enfants 
aimés et des eufonts détestés. 

Les enfants indociles sont insupportables, parce 
que sans discipline, il n'y a point d'école possible; 
et l'on sait qu'ils n'aiment pas la discipline. 

Les occupations des parents et l'indocilité des 
enfants rendent les pensions indispensables. 

Les externats ne suffisent pas à l'éducation. 

Nous sommes toujours tentés d'aller prendre 
par la main ces enfants indociles et de leur dire : 

Allez, enfants, soyez sages et travailleurs. 

Si vous voulez rester à la maison paternelle, ne 
vous laissez pas rebuter sans raison, approfon- 
dissez les choses avant de les dénigrer; montrez- 
vous à toute heure les dignes fils de vos pères et de 
vos mères, qui s'imposent tant de sacrifices pour 
vous voir un jour exercer une profession hono- 
rable ; soyez honnêtes et convenables avec tout le 
monde; en un mot remplissez la tâche que votre 
conscience vous impose : et loin de faire partie des 
enfants détestés, vous serez généralement estimés; 
en tous lieux on applaudira à votre caractère, on 
louera vos bonnes actions. 



LES MERES ET LES ENFANTS. 205 

Et plus tard, votre vie d'ordre et de probité 
pourra s'olfrir en exemple aux générations qui 
arriveront après vous. 

La vie est trop courte pour faire et refaire plu- 
sieurs fois l'éducation de la jeunesse. 

Dans nos premières années, nous n'avons pas 
un instant à perdre pour apprendre tout ce que 
nous devons savoir. Hâtons-nous donc! 

Si au lieu de rencontrer des enfants charmants, 
aimables et pleins de bonne volonté, nous voyons 
des caractères qui se raidissent à la moindre 
observation, à la plus petite contrariété, vous 
avez moins d'affection particulière pour l'enfant, et 
vous l'abandonnez à ses instincts. 

Il se fera détester au point qu'on le fuira en lui 
disant : 

Vous êtes un mauvais garnement, ami du mal, 
ennemi du bien ; prenez garde au vice qui tourne 
autour de vous : il s'attache aux mauvaises natures, 
il est inconnu des enfants sages et honnêtes qui 
savent se faire aimer. 

Il y a deux genres d'enfants détestables : les 
uns se font haïr par des taquineries, sans mau- 
vaise intention ; d'autres par des méchancetés pré- 
méditées. Ces derniers sont les plus terribles. 

Au fond ils sont à plaindre, car il est bien rare 
qu'on leur adresse des paroles aimables : ils ne les 
méritent pas et l'on sait qu'elles ne seraient d'aucun 
elfet sur leur nature vicieuse. 

Mais les enfants aux sentiments délicats et 



206 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

sympathiques, toujours prêts à être agréables sans 
arrière-pensée, se couchant et se levant avec la 
même humeur, doux et honnêtes, ces enfants sont 
des perles au sein de la famille. Leur éclat se 
reflète sur le père et la mère qui les adorent et les 
chérissent. 

Enfants! aimer c'est se dévouer. 

Soyez aimables et vous serez aimés. 

Quand un homme vient au monde : personne ne 
peut prédire son avenir; personne ne possède et 
ne posséderajamaisla seconde vue que le spiritisme 
prône avec tant de ferveur. 

Et puisqu'il faut un grand nombre de qualités 
poui' se produire avantageusement dans le monde, 
réunissons nos efforts pour élever nos enfants 
d'une manière digne, sans nous préoccuper de 
savoir s'ils seront un jour princes ou travailleurs. 



XVI 

LES ENFANTS MISÉRABLES. — LES MÈRES. 

Nous sommes tous émus d'un sentiment de com- 
misération et de pitié, à la vue des jeunes enfants 
qui souffrent. Leurs douleurs sont les nôtres; et 
pour eux, elles sont d'autant plus poignantes qu'ils " 
ne peuvent se plaindre, ni exprimer par la parole 
tout ce qu'ils ressentent. 



â 



LES MKRES ET LES ENFANTS. 207 

Ils sout, clisons-iiuus , d'autant plus à plaindre, 
que bien des mères ne comprennent pas leur pau- 
vre gazouillement, et n'ont d'autre marque de leurs 
soutfrances que les larmes qu'ils versent et les cris 
qu'ils profèrent. Et cependant il existe des na- 
tures d'enfants qui pleurent et crient peu, qui con- 
centrent leur douleur comme s'ils avaient la rai- 
son d'attendre des temps meilleurs. 

Que d'enfants misérables, c'est à dire d'enfants 
privés des premiers soins , mal nourris et même 
maltraités dans bien des circonstances! 

Ceux-là ont droit à toute notre commisération ; 
et il n'y a qu'un cœur d'airain qui puisse être im- 
passible en présence de ces innocentes soutfrances 
qu'on voudrait alléger, qu'on voudrait guérir, 
qu'on voudrait môme extirper jusqu'à la plus pro- 
fonde racine. 

Pour bien comprendre cet état de misère, il faut 
se demander si les mères sont coupables, ou si la 
maladie est la seule cause directe qui accable ces 
naïves créatures. 

Par l'effet de la misère qui s'acharne sur les fa- 
milles des pauvres gens, nous avons à déplorer 
des situations lamentables. 

Chaque jour nous en offre des exemples : une 
femme, une oiivrière était assise à la porte d'un 
bureau d'omnibus; elle fixa notre attention. Cette 
malheureuse tenait sur ses genoux un jeune en- 
fant endormi qui nous parut d'une santé assez 
prospère. 



208 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

C'était en mars, par une belle journée, mais un 
peu froide. 

Nous nous approchâmes de cette femme qui, on 
le voyait à sa sollicitude, était la mère de l'enfant. 
Nous l'interrogeâmes et nous apprîmes d'elle que 
la veille, le feu de son poêle avait incendié la seule 
chaussure, bas et souliers, qu'elle possédât pour 
son jeune enfant. 

Elle nous montra les pieds nus du petit malheu- 
reux. 

Cette pauvre femme n'avait que bien juste le dé- 
nier nécessaire à son pain quotidien, et se trouvait 
dans la cruelle obligation de refuser à son enfant 
les objets les plus indispensables. 

Puis elle fondit en larmes, les yeux fixés sur les 
jambes de son enfant que le froid commençait à 
gercer. 

Nous étions tellement émus, que nous ne sûmes 
pas comment un porte-monnaie glissa dans la main 
de l'ouvrière. Nous nous éloignâmes, le cœur un 
peu soulagé. 

Que de tristes réflexions ne fîmes-nous pas alors 
sur les calamités des classes laborieuses! Nous 
avions eu soin de lui demander sa demeure; nous 
nous y transportâmes, et nous apprîmes que le 
père, ouvrier mécanicien, avait été victime d'un 
cruel accident dans l'atelier où il gagnait le pain 
de sa famille. 

La mère, courageuse et dévouée, vivait d'un peu 
de couture qu'elle se procurait dans les magasins 



I 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 209 

de confection ; mais les soins n'clamds par ses en- 
fants ne lui permettaient de travailler qu'une faible 
partie de la journée; elle n'avait en perspective 
qu'un salaire des plus minimes, et la misère en per- 
manence. 

Si nous nous reportons aux statistiques bien in- 
formées, le nombre des enfants qui soulfrent de 
misère est considérable. 

Le Ciel ne distribue pas la manne chez ces pau- 
vres femmes surchargées d'enfants et à la tète d'un 
salaire insuffisant; si la misère attache son haillon 
à ces familles, les conséquences en sont d'autant 
plus déplorables que les enfants issus de ces mal- 
heureuses ne vivent que de privations, et sont ex- 
posés chaque jour au manque absolu d'hygiène. 

DanB ces familles de misère et d'abrutissement, 
la petite fille, avant même la neuvième année, est 
gardienne du plus jeune enfant au logis. C'est elle 
qui, en l'absence de sa mère, donne la bouillie à 
l'enfant, le couche et lui sert à la fois de bonne et 
de nourrice. 

Nous avons vu des petites filles de huit à neuf 
ans aussi expérimentées qu'une mère dans sa sol- 
licitude maternelle, et souvent nous avons éprouvé 
une sympathique émotion en contemplant une 
toute petite fille soignant, avec abnégation, avec 
tendresse, un jeune enfant, quand elle-même récla- 
merait encore chaque jour les soins et les préve- 
nances d'une mère. 

Nous avons su même que, dans un moment de 

18 



210 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

pénurie, la pauvre enfant, de son propre mouve- 
ment, se désliabilla et ôta sa chemise pour en cou- 
vrir le corps de son petit frère, auquel la mère ne 
pouvait donner ce premier vêtement. N'est-ce pas 
un admirable dévoûment? Les cœurs les plus durs 
ne s'attendriraient-ils pas à la vue d'une telle ten- 
dresse! 

En un mot n'est-on pas emu jusqu'aux larmes, 
en voyant un sentiment si précoce et d'une nature 
si élevée dans le cœur de la petite fille du peuple 
qui, à peine, atteint l'âge de raison. 

La misère cà domicile est moins alfreuse que celle 
qui s'étale dans la rue. 

Que dire des enfants qui servent d'enseignes à 
la mendicité? 

Les mères de ces chétives créatures, pour exci- 
ter la commisération, les exposent sur la voie 
publique. 

Sont-elles coupables? ou bien sont-elles pous- 
sées à cette extrémité par un excès de misère? 

C'est ce que nous allons examiner : 

Il y a des caractères de femme que la misère 
pousse à tout entreprendre, en vue de leur nourri- 
ture et de celle de leurs enfants. 

La misère qui les accable est la seule cause de^ 
leur triste exhibition. 

Il y a des femmes d'ouvriers placées dans l'une et 
Fautre de ces deux situations; mais il est difficile, 
pour ne pas dire impossible, de sonder l'âme du 
pauvre lorsque ce pauvre est une femme. 



LES MftRES ET LES ENFANTS. tJll 

La philanthropie n'est pas exercée à un assez 
haut dc{jré pour ([u'il soit possible de découvrir 
toutes les plaies qui rongent les familles miséra- 
bles. 

Il est également dillicile de se prononcer contre 
los mères infortunées qui sacriiient à l'intempérie 
des saisons un jeune enfant vêtu d'une misérable 
robe; et le tiennent, toute une journée, sous une 
porte entre deux airs, afin d'apitoyer les pas- 
sants, et de faire une recette assez forte pour se 
donner du bien-être. 

Il y en a même, d'après ce que nous avons ob- 
servé, qui poussent le cynisme jusqu'à priver l'en- 
fant de nourriture pour exciter ses cris et ses lar- 
mes, afin de compléter le tableau d'une misère 
alfreuse et d'obtenir plus d'aumônes. 

Souvent cette mère, dans laquelle tout sentiment 
maternel n'est pas éteint, s'empresse d'otfrir un 
peu de pain à son enfant qui, privé depuis longtemps 
de nourriture, mange précipitamment, et s'endort, 
en offrant au public un autre tableau : celui d'un 
petit ange endormi, dont les traits sillonnés par 
la misère, reproduisent fidèlement les souffrances 
qu'on lui fait endurer. 

Sous un ciel aussi favorisé que celui de la 
France, avec la science et des sentiments d'huma- 
nité si répandus, devrait-on rencontrer sous ses 
yeux des tableaux aussi navrants? N'est-ce pas une 
anomalie flagrante que la misère et la privation 
de nourriture, dans un pays civilisé, humanitaire? 



212 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Qui pourrait excuser cette désastreuse situa- 
tion, si ce n'est l'homme qui fait ta froid de la phi- 
lanthropie ou de la philosophie? 

Il serait inopportun d'entrer dans un trop long 
développement sur ces abus. 

La vérité, dans certaines circonstances, res- 
semble à un brillant feu d'artitice qui vous brûle, 
si vous vous en approchez de trop prés. 

Non, ces mères ne sont pas coupables : elles 
sont victimes de leur misère. 

La charité a ses délicatesses ; mais s'exerce- 
t-elle toujours comme elle le doit? 

Les uns, en passant, s'épargnent la peine ou l'em- 
barras de sortir leur porte-monnaie, pour en extraire 
l'obole si vivement sollicitée par le pauvre; d'autres 
prétendent que trop souvent donner aux pauvres, 
c'est encourager et augmenter le nombre des men- 
diants. 

Delà le calcul intéressé de présenter sur la voie 
publique de jeunes enfants avec tous les dehors 
de la souffrance, afin de toucher particulièrement 
le cœur des mères qu'il est facile d'attendrir par 
de semblables tableaux. 

Nous rencontrâmes un jour un homme misé- 
rable qui portait sur son dos un orgue de Barbarie, 
sur lequel gisait un jeune enfant enveloppé dans 
un vieux fragment de tapis. 

Cet enfant avait été exposé au grand soleil, pen- 
dant toute une journée brûlante. 

Le père nourrissait l'enfant de quelques bribes 



LES MÉHES ET LES ENFANTS. ÎI3 

d'un petit pain de seigle, et lui donnait à boire l'eau 
de la borne-fontaine. 

Quand le maudit orgue perçait les oreilles du 
public de ses sons aigus et discordants, le mis<^- 
rable enfant était mal à l'aise, par les vibrations de 
l'instrument qui remuait ses entrailles alïaiblies 
et provoquait une excitation maladive du système 
nerveux. 

Le père ressentait tout ce que l'enfant éprouvait 
d'angoisses et de tremblements; mais l'inexorable 
nécessité, plus forte et plus exigeante que le cœur 
d'un père, s'imposait avec toutes ses rigueurs; et 
le malheureux joueur d'orgue ramassait ses quel- 
ques pièces de monnaie, tout en s'apitoyant sur le 
sort de la pauvre victime qu'il traînait de rue en 
rue dans cet état de souffrance. 

Le père était estropié : était-il coupable de cher- 
cher à attendrir les passants? 

Nous fûmes un jour abordés par une petite fille 
de huit ans, qui conduisait par la main sa mère 
aveugle et circulait dans toutes les rues, soit à 
l'ardeur du soleil, soit à la pluie, soit au vent de 
l'arrière-saison et de l'hiver. 

Vous n'auriez pu rester insensible devant ce dé- 
voument filial ! 

Cette petite fille nous parut d'une raison bien 
au dessus de son âge ; elle répétait à chaque au- 
mône qu elle sollicitait : 

« Donnez pour un peu de pain, pour ma pauvre 
mère. ?? Ces paroles étaient prononcées avec un 

18. 



214 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

accent de candeur et de sensibilité capable d'arra- 
cher des larmes. 

Nous interrogeâmes la mère sur cet enfant, et 
voici ce que nous répondit l'aveugle : 

« Mes bons messieurs, le ciel m'a privée de la 
lumière depuis trois ans; et pour me dédommager 
de cette atfreuse infirmité, m'a donné un ange qui 
me conduit et implore la pitié des âmes charita- 
bles. 

« Cette chère enfant n'a que huit ans, elle 
m'aime comme on n'a jamais aimé une mère. 
Jamais une distraction, jamais un plaisir ne vien- 
nent adoucir la rigueur de ses devoirs. Enfin, 
messieurs, c'est un ange qui me protège et ne me 
quitte pas un seul instant de la journée. » 

Nous ne pûmes résister au désir d'embrasser 
cette pauvre créature, après l'avoir félicitée sur sa 
piété filiale. 

Ne leur devait-on pas l'obole de la charité? 
Cette femme et cette jeune enfant sont-elles cou- 
pables? 

Le chien de l'aveugle qui dirige son maître at- 
tire vos sympathies : vous ne songez pas à l'ac- 
cuser, ni lui ni son maître, d'abuser de la commi- 
sération publique. 

Accuserez-vous cette femme aveugle et cette en- 
fant? Nous savons que vous répéterez : la mendi- 
cité est interdite. Mais avant d'interdire la mendi- 
cité, ne faudrait-il pas interdire aussi la misère 
.imméritée, honnête? 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. ÎI5 

La crainte d'une arrestation ou du dépôt de la 
préfecture de police sera-t-elle plus moralisatrice 
que vos efforts pour soulager l'indigence? 

Un jour nous fûmes accostés par un jeune garçon 
de huit à dix ans, d'une physionomie intéressante, 
et qui chantait sur la voie publique des chansons 
avec sa pauvre mère. 

Ce petit être criait, s'égosillait, et chantait faux 
à vous écorcher les oreilles; le pauvre chanteur 
des rues paraissait harassé. A peine vêtu, le vent 
piquant et le froid traversant son mauvais panta- 
lon tout percé, ses jambes grelottant. 

L'œil rigide de sa mère le maintenait en bonne 
tenue; il s'efforçait de faire contre fortune bon 
cœur. 

11 faisait pitié, et la pauvre femme ne nous parut 
pas récolter beaucoup d'olfrandes. 

Ce jeune garçon touchait les cœurs par sa mi- 
sère; mais on ne lui donnait rien. 

Il faut si peu de choses pour échauffer ou at- 
tiédir le sentiment de la charité ! Si ce jeune 
garçon eût été une petite fille, on l'aurait peut-être 
comblé! 

Après cela, n'est-il pas naturel qu'une petite 
fille inspire un plus vif intérêt qu'un petit gar- 
çon ? 

Le garçon c'est la force, la fille c'est la fai- 
blesse ! 

La petite fille, c'est la femme à son ébauche; la 
naïveté de ses manières, sa physionomie, ses 



216 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

membres fins et délicats nous charment. Elle sera 
mère un jour, elle nous inspirera, par les devoirs 
de la maternité, la vénération et le respect. 

Toutes les grandeurs de lame humaine se re- 
trouvent dans la mère! 

Chacun de nous a eu l'occasion d'observer, dans 
les rues de la capitale, des petits Auvergnats et des 
Savoyards émigrés à Tage le plus tendre, sous la 
conduite du plus âgé d'entre eux. 

La décision prise en famille dans ces contrées 
au ciel pur, à l'atmosphère limpide, lorsque ces pe^ 
tits garçons et ces petites filles vont s'expatrier 
pour ne plus revoir le clocher de leur village; 
cette décision, disons-nous, a quelque chose de so- 
lennel et d'attendrissant. 

Les plus grands encouragent les plus petits à les 
suivre; tous ensemble confiés aux soins du plus 
avancé en âge, ils descendent en troupe vers la 
grande ville, le cœur gros mais courageux, et la 
bourse plate. Ce voyage est nouveau, attrayant, 
séduisant pour ces natures primitives qui n'ont ja- 
mais rien vu que leur village, et le temps et le che- 
min passent vite. 

Les adieux en famille sont attendrissants; les 
larmes se confondent, et les pères et les mères 
leur disent : AUe^i, mes enfants, tenter la fortune 
dans Paris la grande ville; soyez toujours sages 
et laborieux ; avec du courage et de l'honneur, 
vous pourrez amasser votre pécule et rendre heu- 
reuse votre vieille mère. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 217 

Les apprêts du départ ne sont pas luxueux : un 
petit paquet de linge, des souliers de rechange et 
quelques pièces de monnaie dans la poche du plus 
raisonnable : voilà la cargaison de ces enfants 
voués à une vie errante, qui va les emporter dans 
l'inconnu, à la sortie du village. 

Il y a des hommes qui supportent difficilement les 
privations de tout genre qu'imposent les voyages 
avec peu ou point d'argent. Et ces petits miséra- 
bles, animés d'une énergie au dessus de leur âge, 
vont errer à l'aventure, sans autre soutien que 
l'inexpérience et l'espoir de revenir un jour au 
pays avec deux ou trois piles decus. 

Pour ces jeunes enfants, le moment le plus sca- 
breux du pèlerinage, c'est l'heure du coucher. Qui 
va les abritera Comment vont-ils s'y prendre pour 
implorer la pitié des âmes charitables, afin d'ob- 
tenir un gîte; car il faut dormir quand on est fati- 
gué et qu'on est jeune, et il faut dormir chaque 
jour, pour raviver les forces : ce ne sont pas leurs 
festins qui les soutiendront. 

La nourriture de ces petits émigrants consiste 
dans de grosses bribes de pain et quelques lam- 
beaux de charcuterie grossière. 

Le plus grand, qui sert de père et de protecteur 
aux autres, ne permet pas de prendre des ali- 
ments, avant de s'être assuré que les plus jeunes 
ont leur pitance complète. 

Cette caravane de petits garçons et de petites 
filles harassés de fatigue se groupe sur les marches 



3IS LES MÈHES ET LES ENFANTS. 

(l'une maison, ou d'un temple, ou d'une mairie, ou, si 
l'on est en été, sur le premier banc qu'ils rencontrent. 

Là, le cœur joyeux, l'ame épanouie, ils dévorent 
quelques aliments; puis ils vont tour à tour baisser 
la tête sous la borne-fontaine pour se désaltérer. 

Ces enfants n'ont pas conscience de leur misé- 
rable condition; et, quoique privés du confortable 
de la vie dont on jouit, quelquefois même avec 
profusion, dans l'intérieur des maisons qu'ils ont 
devant les yeux, ils sont pleins de gaîté et d'en- 
train ; leur âge môme les protège et leur laissera 
longtemps ignorer les peines du cœur et les an- 
goisses de la vie. 

Ces enfants abandonnés à la merci des hasards 
et de la commisération publique, demandent la 
charité, exhibant une marmotte et en jouant de la 
vielle. Lorsqu'ils seront devenus grands, les plus 
laborieux se placeront, soit chez un maître ramo- 
neur, soit chez un chiffonnier. 

Quant à ceux d'un instinct dolent et paresseux, 
ils vagabondent : et bien souvent ils subissent les 
peines de la police correctionnelle. 

De ceux-ci l'avenir est fort compromis ou brisé. 

On commence enfin à ne plus approuver le sys- 1 
tème de l'emprisonnement infligé aux jeunes en- 
fants : la concentration arrêtait leur développement 
physique et moral, les atrophiait et nuisait à leurs 
facultés. 

Ils devenaient d'opiniâtres mauvais sujets, par 
la dégradation intellectuelle. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. ilî) 

Ce mode de détention se remplace déjà par un 
pénitencier à air libre, où les enl'ants sont livrés 
aux travaux de la terre et à d'autres ouvrages ma- 
nuels d'un exercice salutaire. 

C'est là un progrès dont il faut se réjouir. En 
leur donnant le goût d'un travail agréable et forti- 
fiant, on obtient des sujets robustes et dignes, plus 
tard, de rentrer honorablement au sein de la so- 
ciété : tandis que la prison , telle que nous la 
voyions en vigueur, était pernicieuse à ces jeunes 
et faibles organisations, si susceptibles d'entraî- 
nement au mal, quand il y a agglomération. 

Les jeunes détenus ont tous encouru, c'est vrai, 
des peines correctionnelles; les uns pour des fautes 
graves, d'autres pour des peccadiles; tous, indis- 
tinctement sont privés du grand air et bien sou- 
vent du soleil. Cependant ne devait-on pas pro- 
portionner les rigueurs de la détention au degré 
de culpabilité de l'enfant? La durée de la peine est 
seule proportionnée à la faute! 

Dans un établissement à air libre, les enfants 
sont assujettis à un travail plus moralisateur. 

N'est-il pas pénible d'incarcérer de jeunes en- 
fants? Et bien souvent, qu'est-ce qui les plonge dans 
l'abîme, si ce n'est la faiblesse de leur jugement et 
de leur intelligence qui à peine développés, ne peu- 
vent les défendre du mal et des mauvais exemples? 

Comprenons aussi au nombre des enfants misé- 
rables ceux qui sont confiés à des nourrices insou- 
ciantes et imprévoyantes. 



îiO LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Lenfiint nouveau-né, (jui l'éclunie la sollicitude 
la plus grande, est souvent, en nourrice, mal 
soijzné, et même abandonné une partie de la 
journée, à cause des occupations obligées de sa 
mère nourricière. 

L'enfant, livré seul au hasard, se lamente, rem- 
plit l'air de ses vagissements ; et, quand la nourrice 
rentre au logis, il se trouve presque dans un état 
convulsif. 

Si elle nourrit son enfant et un enfant étranger 
en même temps, on sait que son cœur de mère 
préférera l'enfant issu de ses flancs à celui qu'elle 
nourrit par spéculation, pour un lucre auquel elle 
sacrifie sa maternité. 

La paysanne est avide. 

Une pauvre femme, mère de deux enfants, était 
inscrite sur la liste des indigents; un certain jour, 
occupée à laver du linge au logis, tout en surveil- 
lant ses deux enfants en bas âge, elle n'avait, elle- 
même et ses enfants, pris, de grand matin, qu'un 
peu de nourriture. 

Il était alors trois heures de l'après-midi. L'idée 
lui vient de courir en toute hâte au bureau de bien- 
faisance; mais elle se présente trop tard : les 
bureaux étaient fermés. La malheureuse mère ne^ 
put échanger sa carte d'indigence contre un peu 
(Je pain : elle se dirigea vers sa demeure, l'œil 
morne et le cœur navré. 

^ Plus d'espoir, se dit-elle, de donner aujourd'hui 
du pain à mes enfants; ils vont mourir de faim! » 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 221 

Mais, tout à coup, une force surnaturelle s'em- 
para de son ame; alors elle brave toute humilia- 
tion, l'rappe à la porte d'une maison bourgeoise, 
demande madame : tout enlarme, elleestintroduite 
prés d'elle, lui expose son affreuse misère, sa situa- 
tion désespérée et celle de ses enfants. 

La dame, bonne et charitable, touchée par les 
larmes de la malheureuse femme, lui remit quel- 
ques francs et un pain de quatre livres, qu'elle fit 
apporter par son domestique. 

Il n'y a pas d'expression pour dépeindre la joie 
et la reconnaissance de cette infortunée mère. 
Elle se jeta aux pieds de sa bienfaitrice, en bénis- 
sant son nom. 

La mère rentra en toute hâte près de ses petits 
enfants ; elle trouva l'un endormi, la pâleur de 
l'inanition sur le visage; l'autre sommeillait, 
entrouvrant un œil terne, symptôme de l'alFaiblis- 
sement, de la souffrance morale et des tortures 
prolongées de l'estomac. 

C'était un tableau déchirant, que la mère ne put 
supporter; elle s'évanouit. 

Aussitôt que la pauvre mère eut repris ses sens, 
elle réunit ses forces avec l'énergie du désespoir, 
fit une bouillie légère, puis en présenta quelques 
cuillerées à ses enfants qui les rejetèrent d'abord; 
mais peu à peu l'estomac en supporta la digestion, 
et l'espérance rentra au logis. 

La mère, à son tour, prit un peu de nourriture, 
puis tous trois se livrèrent au sommeil, qui fait 

19 



£i2 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

oublier les maux do la vie, et qui lic s'achète pas 
au poids de l'or. 

N'est-ou pas saisi de pitié à la pensée qu'il y a 
des enfants exposés à mourir de faim, sous les yeux 
d'une mère condamnée à voir leurs souffrances, à 
mourir peut-être avant ses enfants et auprès d'eux! 

Autre exemple qui vient de se passer sous nos 
yeux : 

Un jeune ménage d'ouvrier, ayant deux enfants 
en bas âge ; le père, après une maladie assez 
longue qui a englouti ses légères épargnes, reprend 
enfin son travail. 

Mais le terme est échu; impossibilité d'acquit- 
ter son dernier mois de location, ce jour, huit oc- 
tobre à midi précis; il est expulsé. 

L'ouvrier se présente chez un autre propriétaire, 
pour y louer une chambre de vingt francs par 
mois, exigibles le premier mois d'avance. 

La mère a eu le soin de se faire recommander 
à une dame cent fois millionnaire, qui a son visi- 
teur pour ses pauvres ; mais les formalités d'une 
aumône de grande maison paralysent un secours 
urgent et immédiat. 

Le visiteur promet d'examiner le logis de ces 
misérables dans la huitaine qui va suivre. 

Mais qu'arrive-t-il ? 

L'ouvrier, sa femme et ses enfants expulsés se 
trouvent sans domicile, pour ce soir-là et peut-être 
pour les jours suivants; si une âme charitable du 
voisinage ne recueille pas ce soir les deux petites 



i 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 223 

misérables créatures, elles seront exposées la nuit 
sur le trottoir. 

Cette circonstance authentique est douloureuse : 
pour vous, âmes nobles et bienfaisantes, elle ré- 
clame une fois de plus l'exercice de la fraternité 
générale, à laquelle aspirent les véritables cœurs. 

Puissent les dames opulentes, mères de famille 
qui liront ce chapitre, s'émouvoir de commiséra- 
tion, en jetant leurs regards sur la richesse de 
leur ameublement, sur leur table somptueuse et 
sur le superflu de la table de leurs serviteurs. 

Puissent-elles se retracer le tableau du dénû- 
meht et de la misère des femmes indigentes, mères 
de plusieurs enfants, sans autre secours que ceux, 
(assez difficiles à obtenir!) des bureaux de bienfai- 
sance. 

Et vous, riches de la terre! plaignez ces pau- 
vres femmes; aidez-les de votre noble charité! 
mais, pour bien placer votre générosité, visitez les 
mansardes et le greniers : vous y découvrirez des 
misères honteuses , de pauvres femmes et de 
pauvres enfants, résolus à mourir de faim plutôt 
que de vous tendre une main humiliée et sup- 
pliante. 

En Italie, en Espagne, on voit de misérables 
enfants faire le métier de danseur ou de chanteur 
des rues; ils ne couchent qu'à la belle étoile et 
sont habitués à n'avoir pour oreiller que le trottoir 
de la rue, ou les marches d'un temple. Ces dégue- 
nillés n'ont pour toute nourriture qu'un peu de 



221 LF.S MÈRES ET LES ENFANTS. 

pain, et de l'eau pour boisson ; de plus ils sont 
exposés, nuit et jour, à l'intempérie des saisons. 

Mais le ciel d'Italie ou d'Espagne est clément : 
les pauvres sont plus à plaindre sous notre climat; 
puis les règlements de police ajoutent leur rigueur 
à celle du climat. 

Les épreuves n'enlèvent pas de leurs âmes les 
bons sentiments; ils ont, dans l'exil des grandes 
villes, leur chaumière toujours présente au cœur et 
le culte de leurs vieux parents. 

Un de ces petits ramoneurs criait un jour, dans 
la rue Saint-IIonoré : haut-en-bas, haut-en-bas, 
sur l'air traditionnel. 

Une belle dame qui passait eut pitié du petit 
nègre improvisé, et lui donna quelques pièces de 
monnaie. 

L'enfant, se voyant en main une somme si consi- 
dérable, rougit de plaisir sous sa lugubre physio- 
nomie et voulut adresser ce trésor à son vieux père 
infirme. 

Il prend ses informations, entre dans un bureau 
de poste, demande un mandat d'expédition ; ô mal- 
heur ! on lui répond que la somme est trop minime 
pour être envoyée. 

Le pauvre enfant versa des larmes, et, l'âme 
pleine d'amertume, dut remettre à des temps plus 
propices l'action filiale que lui inspirait l'élan de 
son cœur. 

Le pain qu'il acheta lui parut moins bon qu'à 
l'ordinaire. 



LES MKRES ET LES ENFANTS. 22*; 

On est heureux de signaler ces mouvements de 
piété filiale dans un âge tendre, où les sentiments 
(lu cœur sont à peine développés, et, où Ton aime 
mieux consommer des gâteaux que conserver l'ar- 
gent pour les vieux parents. 

Se priver pour donner n'est pas l'ordinaire sen- 
timent des enfants illettrés. 

C'était, en passant, une leçon que ce pauvre petit 
ouvrier donnait aux natures égoïstes, qui veulent 
augmentai leur patrimoine et non pas aider un 
vieux père ou une mère infirme auxquels les forces 
épuisées ne permettent plus aucun genre de travail. 

Ces nobles exemples reposent le cœur de tant 
de misères ; ils font aimer les pauvres, ils mon- 
trent l'éternelle puissance de l'âme humaine, que 
l'infortune et la souffrance ne peuvent pas affaiblir, 
même chez les ignorants. 

Que les enfants de maisons riches apprennent 
ainsi à ne pas dédaigner les petits ramoneurs, ni 
les enfants mal vêtus, mal nourris ! 

Il y a de nobles cœurs sous les vêtements gros- 
siers, comme sous le velours et la soie. 

Le bien-être des enfants s'améliore chaque jour : 
nous avons été mieux vêtus, mieux nourris que 
nos pères ; nos enfants sont en toute chose mieux 
traités que nous. 

Le confortable des maisons contemporaines, pro- 
voque à sa suite le confortable de la nourriture et 
des elïbrts plus énergiques pour le conquérir. 

Plus la civilisation avancera, plus l'enfance, 

19. 



i« LES MÉKES El LES ENFANTS. 

espoir de raveiiir, sera soignée, choyée, fortiliée. 
Quand il y a difFiculté d'existence pour les riches, 
il y a pénurie et misère pour les pauvres ; mais si 
•chacun, selon son degré d'aisance, apportait des 
consolations et des secours aux infortunés, Ton 
verrait moins d'enfants misérables, on aurait des 
secours, des prêts d'enfance aux pauvres plutôt que 
des aumônes. 

On entend dire en tout lieu que le siècle, malgré 
l'impulsioii qu'il reçoit du progrès, rétrograde sous 
le rapport des sentiments; l'on est unanime pour 
blâmer les tendances de notre époque. 

L'argent devient, dit-on, le seul mobile de la 
pensée, de l'idée et de l'action ; la société marche 
eu sens inverse d'une fraternité lovale et désinté- 
ressée. 

Nous ne pouvons donc, quant à présent, prédire 
une décroissance dans le nombre des enfants mi- 
sérables, pas plus que dans la catégorie des déshé- 
rités de ce monde. 

Mais plus on cherche l'argent, plus on travaille; 
plus on veut créer des produits échangeables. 

Le désir de la richesse honnêtement acquise est 
un noble sentiment. 

On a vu des exemples d'enfants misérables qui 
se sont vus tout à coup entourés des agréments de 
la vie, depuis que l'aisance est le gage de l'indé- 
pendance et de l'éducation sociale de la vie; et 
d'autres au contraire saturés de prodigalités, ré- 
duits en un instant à un état précaire. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. ^H 

Les mystères de la vie sont si bizarres que nous 
sommes accables de rigueurs et d'épreuves dans 
les moments les plus heureux. 

Un personnage, d'une grande fortune, ayant 
équipages et laquais, lut tout à coup dépouillé de 
ses richesses par suite d'un procès désastreux. 

Cet homme, jeune et marié, avait de charmants 
petits enfants élevés dans un luxe fastueux. 

Chose étrange ! un de ses valets reçut au môme 
instant la nouvelle d'une succession considérable 
d'un oncle qui avait découvert en Amérique deux 
sources de pétrole et y avait puisé des millions. 

La bizarrerie et la fatalité de la situation lit 
passer l'habit du maître sur le dos du valet, et l'in- 
fortuné maître revêtit le paletot des employés 
subalternes. 

Qu'arriva-t-il? par suite de ce désastre, les en- 
fants de l'homme opulent devinrent misérables, et 
les enfants du valet passèrent à l'état confortable 
le plus élevé. 

Ces petits êtres n'avaient pas l'habitude de la 
misère, mais du bien-être; les peines morales, dans 
cette fatale circonstance, accablèrent le père et la 
mère. 

Que de souffrances ! leurs pauvres enfants n'en 
furent pas moins caressés. 

L'enfant de l'ouvrier n'est point triste; il n'est 
pas malheureux au moral, puisqu'il ne comprend 
pas. Souvent il est adulé par sa mère; quoique 
dans le dénument, il tend ses petits bras à son 



528 LES MÈHES ET LES ENFANTS. 

pèro qui rentre au logis après une journée de la- 
beur. Le père est impatient d'embrasser sa femme 
et de caresser ses enfants ; il les plaint; son cœur 
saigne, quand il se voit contraint de leur refuser 
des vêtements et une nourriture substantielle. 

La misère gît au foyer de l'ouvrier surchargé 
d'enfants, parce que le salaire est insuffisant aux 
besoins de la communauté. 

Cette misère, parfois si alTreuse que presque 
personne ne la comprend, presque personne ne 
s'en préoccupe; elle plonge les petits enfants dans 
la dure privation des nécessités de la vie. 

Ce sont autant de petits martyrs de l'indigence ; 
et pourtant ils s'élèvent dans les joies de l'enfance, 
dès qu'un peu de bien-être entre dans la maison. 

Les enfants sont égaux devant la gaîté du pre- 
mier âge; l'adversité se montre dans les vêtements, 
dans la nourriture : c'est l'argent qui classe. 

L'enfant pauvre est souvent plus caressé, par- 
tant plus heureux par le cœur, tant que la mère 
veille sur lui. 

Dans les grands centres manufacturiers, les 
enfants misérables sont en grand nombre, parce 
que les enfants naturels y sont en majorité. 

Les uns sont privés du confortable, que ne peu- 
vent leur procurer le père et la mère ; les autres, 
asservis, dès leurs premières années, au travail 
pénible et trop souvent abrutissant des ateliers, 
ont une existence chétive et reçoivent même de 
dures corrections. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 220 

La loi lie les protège qu'imparfaitement. Ah ! pour 
ceux-là, enfants malheureux! naître et soull'rir, 
voilà leur destinée! 

Cependant, qu'ont-ils fait pour venir au monde 
dans cette condition? N'est-ce pas à nous de repa- 
rer par nos soins cette injustice du sort et de leur 
rendre, autant qu'il est en nous, par l'éducation 
gratuite, le droit d'être heureux? 

De quelles pensées navrantes ne sommes-nous 
pas saisis en voyant de misérables enfants, vic- 
times du sort, de la fatalité de leur naissance ou 
de circonstances qu'ils n'ont pas créées! 

Il y a peu de jours, des ouvriers, occupés à la 
réparation du jeu d'orgues d'une de nos églises de 
Paris, aperçurent un enfant de quatre mois, dé- 
posé sur les dalles du temple ; ces dignes travail- 
leurs se cotisèrent et s'entendirent pour adopter le 
pauvre abandonné. 

Tandis qu'ils donnaient leurs soins à leur dis 
d'adoption, ils remarquèrent qu'il portait au bras 
un billet dont voici le contenu : 

« Je suis mère de quatre enfants, mon mari 
« est presque toujours sans ouvrage, je me trouve 
^ dans la cruelle nécessité d'abandonner mon plus 
« jeune enfapt à la grâce de Dieu. 

« Je n'ai ni vêtements, ni nourriture à lui offrir; 
« je garde les trois aînés, que j'ai déjà tant de peine 
« à sustenter et à vêtir. » 

L'un des ouvriers, père de famille, recueillit cet 
enfant, se chargea de l'élever, de concert avec ses 



230 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

braves compagnons : ils aimèrent mieux se priver 
chacun d'une partie de leur nécessaire, plutôt que 
de l'envoyer aux enfants assistés. 

Pauvre créature! elle ne balbutiera point ces 
mots si doux : Papa, maman; mais pour son père et 
sa mère adoptifs, il ne sera pas un paria, auquel 
sont interdites à toujours les jouissances de la fa- 
mille, et cela par la fatalité de la misère? 

Il ne sera pas un de ces enfants qu'on destine à 
mendier sur la voie publique ; nous ne verrons point 
les passants détourner la tête, quand ils devraient 
être saisis de commisération et de générosité. 

11 y a des natures, et le nombre en est grand, 
peu disposées aux aumônes; elles passent près 
d'une malheureuse mère de famille en se préoccu- 
pant de toute autre chose que d'une offrande ou 
d'un regard de pitié. 

Il n'est pas dans nos mœurs de porter la charité 
à l'excès; nous sommes charitables, bien juste 
pour ne pas être taxés de parcimonie et d'égoïsme; 
nous avons mille raisons pour ne pas donner. 

Ah! Donnez... donnez... quand même! 

En septembre 1862, par un temps des plus ma- 
gnifiques, nous cheminions vers la fête de Saint- 
Cloud ; nous aperrûmes, à l'entrée de Boulogne, 
sur le passage d'innombrables promeneurs, une 
pauvre femme assise au coin d'une borne; elle était 
entourée de ses trois enfants en bas âge. 

Elle tournait la manivelle d'un mauvais orgue 
de Barbarie aux sons aigres et discordants. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 231 

La malheureuse, à la mine cave et livide, tenait 
sur ses genoux son plus jeune enfant d'environ huit 
à dix mois; les deux autres, misérablement vêtus, 
sans bas, sans souliers, jouaient dans la pous- 
sière avec quelques pierres et des petits bâtons. 

Avant de nous approcher de cette femme, nous 
entendîmes les plaintes et les cris do son plus 
jeune enfant; il gémissait il pleurait à chaudes 
larmes; il avait faim; sa mère comprenait seule 
son langage et souffrait de n'avoir pas encore reçu 
même un sou pour apaiser les souffrances de ses 
trois enfants. 

Notre premier mouvement fut de nous arrêter 
près de cette femme et de l'interroger sur son 
affreuse misère, avant de lui offrir notre aumône. 

Elle nous dit : 

« Je suis veuve d'un mari ivrogne, vous me 
voyez dans une profonde misère ainsi que mes 
pauvres petits enfants : j'espère en la commiséra- 
tion publique pour leur donner du pain. 

« Leur père ne nous a laissé que la misère en 
permanence. » 

Une aumône sauvera-t-elle d'un présent et d'un 
avenir de douleurs et d'humiliations, d'ignorance 
et de vice peut-être, ces pauvres petites créatures? 

Ces enfants sont-ils coupables de leur sort? 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 



XVII 



RECONNAISSANCE, TENDRESSE ET INGRATITUDE DES 
ENFANTS. — LES MÈRES 

Nous éprouvons une intime satisfaction à voir 
la tendresse des jeunes enfants envers leur mère. 

Cette tendresse s'épanouit chaque jour dans leur 
cœur; ils la montrent avec expansion. 

En grandissant, ils la gardent comme une 
flamme sainte, qui répand la joie. 

Est-il quelque chose de plus aimable, de plus 
séduisant, que les naïves caresses de ces enfants 
de la nature, qui s'élancent vers leur mère pour 
l'embrasser et l'étreindre dans leurs petits bras, 
avec tout leur cœur ! 

Quelle tendresse pure! quels innocents trans- 
ports! 

Quelle couronne d'or au foyer qu'un cercle d'en- 
fants heureux, affectueux ! J 

Quelle solitude au sein du mariage, qu'un foyer 
sans enfants ! 

L'épouse qui n'est pas mère ignore le plus 
grand bonheur d'ici-bas : celui d'ôtre adorée comme 
une idole par les petits êtres qui coûtent tant de 
larmes et de souffrances, mais dont le sourire et 
les pleurs remuent les entrailles. 

Un enfant qui sourit à sa mère , comme les ché- 



LES MKRES ET LES ENFANTS. !2"7. 

rubins do Raphaël! il rcyouit les yeux, il console, 
il fait aimer davantage. 

Ce jeune enfant qui, pendant la promenade, a 
perdu sa mère de vue : voyez-le haletant, soupi- 
rant, pleurant à chaudes larmes, l'œil inquiet, les 
traits décomposés, réclamant sa mère à tous les 
échos. 

Quel délicieux moment quand il l'aperçoit ! 
Comme il se dirige en toute hâte vers son trésor, 
en lui tendant les bras ! 

Alors sa physionomie respire la joie, il rit et 
pleure en môme temps; et la première émotion 
passée, il reprend un regard heureux et souriant, 
il essuie ses larmes; et, au souvenir de ses dan- 
gers, il éclate en cris et en sanglots qui touchent 
profondément le cœur de la mère. 

Il y a dans la nature un secret impénétrable, 
une attraction magnétique, irrésistible, de la mère 
à l'enfant et de l'enfant à la mère. • 

Ce sentiment inaltérable, nous l'éprouvons tous, 
et nous le trouvons d'autant plus sublime qu'il est 
entouré de mystères, de secrets incompréhensibles, 
au dessus de la portée humaine. 

Après cela, croirait-on qu'il puisse exister de 
mauvaises mères et des enfants ingrats? 

Cependant' le bien et le mal ont une affinité 
indéfinissable qui s'affirme par la loi des opposi- 
tions. 

Un jour l'on rend hommage au cœur d'une mère 
et à la tendresse de ses enfants ; un autre jour, l'on 

20 



234 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

déplore les sentiments hors nature d'une mauvaise 
mère et l'affreuse ingratitude des enfants. 

Dieu a tout fait du premier jet : la tendresse 
maternelle, dans le cœur des vraies mères, a tou- 
jours existé à son paroxisme et ne s'éteindra 
qu'avec les siècles. 

L'homme et la femme, dans les conditions de la 
nature primitive, sont tout aussitôt doués du sen- 
timent le plus pur et d'un attachement inviolable 
pour les enfants issus de leur sang. 

Toute infraction à cette loi de la nature est une 
monstruosité. 

Le jeune enfant, dans un ménage, a la puis- 
sance de ramener la sympathie prête à s'en échap- 
per : il fait cesser tout à coup la discussion la plus 
vive, par une caresse. 

Les devoirs de la nature sont tellement entraî- 
nants qu'ils deviennent des plaisirs. Deux époux 
qui s'aiment se disputent le bonheur de porter leur 
enfant, de l'amuser et de le faire sourire, dès son 
entrée dans la vie. 

Le bon père et la bonne mère sont fiers de leurs 
enfants. De quelle inquiétude ne sont-ils pas sai- 
sis lorsque, tout à coup, l'enfant paraît moins bien 
portant que de coutume! C'est un faible roseau 
que le plus petit vent peut abattre, et la série des 
tourments et des inquiétudes commence à se dé- 
rouler aussitôt la présence d'un jeune enfant dans 
le ménage, aussitôt l'avènement des joies de la fa- 
mille. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 235 

Mais aussi le chapitre des compensations est 
considérable ; il rachète môme, et au delà, tout ce 
qu'on éprouve de pénible et de douloureux dans 
les soins de l'éducation. 

L'enfant, dans l'âge le plus tendre, comprend, 
par son instinct naturel, qu'il est faible et hors de 
portée de se suffire à lui-même; ce n'est que par 
des marques de tendresse et d'affection qu'il s'at- 
tache les soins qu'on est si heureux de lui pro- 
diguer. 

Il y a un sentiment tellement inné de la mère à 
l'enfant et de l'enfant à la mère, que Tenfant, soi- 
gné, dès les premiers jours de sa naissance, par 
toute autre femme que sa mère, ne porte pas tout 
de suite à cette femme la même tendresse qu'à 
celle qui l'a porté dans son sein. 

De même la nourrice ne peut chérir un enfant 
étranger autant que le sien propre. 

Voilà la conséquence du sentiment naturel, qui 
est d'une affinité complète avec les habitudes des 
animaux, mais qui s'élève dans le cœur de l'homme 
et de la femme en proportion de leurs facultés 
intellectuelles. 

Ainsi nous reconnaissons comme première qua- 
lité d'un enfant sa tendresse pour sa mère; et cette 
tendresse deviendra plus tard la piété filiale au 
degré le plus élevé, s'il a du cœur. 

Mais ne devons-nous pas gémir, quand des 
enfants poussent l'ingratitude jusqu'à refuser le 
moindre sacrifice aux auteurs de leurs jours, qui 



^36 Lt^"^ MÈRES ET LES ENFANTS. 

se sont dévoués aux privations de tout genre pour 
les élever et les instruire! 

L'ingratitude est exécrable dans les enfants : de 
quel nom pourrail-on la llétrir, lorsqu'on la re- 
trouve dans les enfants parvenus à 1 âge d'homme. 
N'est-ce pas être foulé aux pieds par ceux mêmes 
qui devraient s'agenouiller? 

Un procès s'engage dans une famille de quatre 
enfants : trois frères et une sœur. 

Deux s'olfrent de bonne grâce à contribuer 
aux frais d'une pension alimentaire en faveur 
de leur vieille mère; les deux autres, jouissant 
même d'une aisance plus grande que les deux pre- 
miers, résistent à cet acte de devoir filial. Quelle 
honte! 

Malgré les consultations de notaire et d'avoué, 
qui blâmèrent ce refus contre nature, les récalci- 
trants persistèrent dans leur dégradante détermi- 
nation : et le procès eut lieu. 

L'avocat de la vieille mère n'eut qu'à exposer au 
tribunal l'action obligatoire par elle-même, pour 
obtenir condamnation contre les deux enfants 
dénaturés. 

Voici quelques considérants du jugement : 

« Attendu que, selon les lois naturelles, le fils 
« ou la fille doivent secours et assistance aux au- 
« teurs de leurs jours ; 

« Attendu que ce devoir et ce sentiment sont 
« naturels et commandés par les lois de la cons- 
« cience morale ; 



I 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 137 

« Le tribunal condamne les deux opposants à 
« servir une pension alimentaire à leur pauvre 
« mèrejusqu à concurrence de leur quote-part dans 
« la contribution de famille, et les condamne aux 
^ dépens. « 

Ces gens monstrueux, dépourvus de tout senti- 
ment do la piiié filiale, prétendaient, dans Ténor- 
mité de leur relus, qu'aucune loi, ni aucun article 
du Code ne pouvaient les contraindre à cette pen- 
sion. 

Pour soutenir une si misérable cause, ne faut-il 
pas être vendu à l'or et n'avoir plus le moindre 
sentiment de respect de soi-même, de délicatesse, 
ni même d'humanité l 

Heureusement pour la dignité humaine, ces 
circonstances sont rares; et la pitié liliale, loin de 
défaillir, conservera toujours son prestige, sa force 
et sa puissance dans les âmes sensibles. 

L'ingratitude des enfants se manifeste dés le 
premier âge : ce sont des animaux. Leur ingrati- 
tude grandit, en avançant en âge, lorsqu'ils sont 
mal élevés. Du reste on peut difficilement prévoir 
leurs sentiments définitifs. 

C'est pourquoi nous engageons les parents à 
étudier le caractère de leurs enfants, afin de les 
tenir constamment dans une direction de loyauté, 
d'affection, de sentiment et de probité. 

Ne rendez vos enfants témoins que d'actions 
droites et honnêtes. En leur présence soyez justes 
pour les serviteurs de la maison, et faites recon- 

20. 



238 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

naître par vos enfants le service qui leur est 
rendu, môme par un valet. 

L'enfant reconnaissant envers son père et sa 
mère l'est également envers les étrangers ; les 
services qu'il reçoit, il les apprécie selon son petit 
bon sens : tâchez qu'il voie juste en toute chose, 
par habitude. 

Souvent il est heurté, sans relâche tracassé 
pour des vétilles et par des exigences outrées. 
Son caractère s'aigrit, son humeur devient insup- 
portable ; et les qualités de son cœur se couvrent 
d'un voile épais, que toute votre sollicitude ne 
pourra lever sans de grands efforts. 

Les marques les plus pures de tendresse, l'en- 
fant les prodigue à celle qui a tout son amour, à sa 
mère,fo3^erde toutes ses aspirations et de ses soins 
les plus délicats, les plus constants. 

Rapprochez toujours l'enfant de sa mère, lors- 
qu'il est aimé avec discernement. 

Rien n'est plus sensible pour le cœur d'une mère 
que l'ingratitude de son enfant, lorsqu'il est par- 
venu à l'âge où il a conscience de ses pensées et 
de ses actions. Si encore il pouvait se passer des 
soins, des conseils et surtout de la bourse de sa 
mère, on déplorerait moins sa froideur ; mais on 
voit des enfants entièrement dépendants, qui tré- 
bucheraient à chaque pas s'ils étaient abandonnés 
à eux-mêmes, faire l'esprit fort, énoncer de fausses 
idées d'émancipation, et n'avoir plus au cœur au- 
cun signe de reconnaissance. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 239 

Hélas ! ces misérables sont assez dénaturés pour 
ajouter l'impudence à l'iiigratitude envers leurs 
parents, et même avoir la monstruosité de les déni- 
grer et de les tourner en ridicule. 

Voilà le côté malheureux de certains enfants, 
dont nous aurions honte de citer les noms même 
si les personnalités nous étaient permises. 

On prétend assez généralement que les enfants 
sont ce que les parents les font; on attribue une 
partie des torts aux chefs de la famille, lorsqu'on 
apprend qu'un enfant est mal élevé, pétri d'ingra- 
titude et peu attaché au toit paternel. 

Nous répondrons à ces accusations faciles que les 
parents remplissent leurs devoirs , il est vrai, les 
uns avec trop de faiblesse, d'autres avec trop de ri- 
gueur. Mais qu'au fond, la conduite des pères et des 
mères est toujours dirigée dans l'intérêt des enfants. 

L'enfant doit toujours avoir tort et se taire, quel- 
que discussion qui puisse s'élever entre lui et son 
père ou sa mère ; il doit plier sous le joug plus ou 
moins pesant auquel la faiblesse de son âge et son 
inexpérience l'ont, pour ainsi dire, rivé. 

Si, avant le mariage, les fiancés suivaient des 
cours où serait développé le système le plus com- 
plet pour bien élever les enfants, de cet usage, il 
résulterait une direction avantageuse pour les en- 
fants . 

Mais il en est autrement : les fiancés se marient 
sans la moindre notion sur la direction à imprimer 
aux enfants, direction subordonnée à la diversité 



210 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

des caractères, des tempéraments, des conditions 
sociales. 

Le lien de l'affection paternelle et de la ten- 
dresse maternelle, affection et tendresse aveugles 
par nature, voiLà généralement la seule attache de 
l'éducation et de l'enfance. 

N'est-il pas naturel de bien diriger ses enfants? 
Non : il y a des parents pour lesquels c'est un art 
dillieile et lent à acquérir. 

Les hommes sont si aisément portés au laisser 
aller des instincts vicieux ! 

N'est-il pas facile exiger qu'aucune nourriture 
ne leur soit offerte sans quelle remplisse les con- 
ditions d'une hvî^iéne saine et fortifiante? — Vos 
enfants sont-ils toujours sous vos yeux? 

N'est-il pas naturel que nous veillions, d'une 
manière incessante, à leur santé et à leur conser- 
vation morale? Oui, assurément, mais votre jour- 
née appartient-elle tout entière à vos enfants? 

Avez-vous travaillé vous-mêmes à votre déve 
loppement moral? Etes-vousen état de lumières et 
d'intelligence, assez pour diriger l'éducation des 
enfants? Sauf quelques exceptions, les parents élè- 
vent leurs enfants selon l'éducation qu'ils ont reçue, 
c'est à dire d'une manière plus ou moins polie, 
plus ou moins civilisée; mais ce qui manque à la 
plupart des pères et des mères, c'est la connais- 
sance des passions des enfants, leur fort et leur 
faible, les moyens curatifs ou préservatifs du mal 
moral. 



LES MEllES ET LES ENFANTS. Î4l 

Il existe une telle bizarrerie dans le caractère 
des enfants, que nous en voyons de parfaitement 
(ileves avoir néanmoins des instincts dangereux 
pour eux-mêmes et pour la sécurité de la famille; 
d'autres, élevés médiocrement, sans profusion de 
soins ni de précautions, prendre spontanément les 
bonnes manières des enfants comme il faut, et se 
conduire honnêtement. 

La véritable éducation consiste à exciter les 
passions généreuses, lamour du bien et des grandes 
clioses. 

La tendresse des enfants est un frein ; plus tard 
elle les arrêtera au bord de l'abîme des passions 
de jeunesse. 

Ils craignent de faire de la peine à leurs parents, 
et s'empressent de mettre à profit les conseils qu'ils 
reçoivent. 

Ces enfants sont doués de la piété filiale, vertu 
si noble et si précieuse qui est comme une source 
d'autres vertus. Plus tard, cette tendresse se 
déplacera, en quelque sorte, ou se trouvera 
combattue par d'autres soins ; alors se mon- 
trera le caractère définitif de l'enfant, ou plutôt 
de l'homme. 

La petite fi.lle est plus attachée à sa mère que le 
petit garçon ; en grandissant, elle n'a aucune idée 
d'émancipation, à moins qu'on ne la rende malheu- 
reuse sous le toit paternel; aussi concentre-t-elle 
toute son affection sur cette bonne mère, qui la 
surveille nuit et jour pour la préserver des dé- 



J4-2 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

fauts, des habitudes mauvaises qui amènent les 
chagrins ou les malheurs. 

La petite tille a des goûts d'intérieur qui se dé- 
veloppent sans cesse, lorsque sa mère l'initie peu à 
peu aux devoirs de la femme; à mesure qu'elle 
grandit, elle aime toujours avec la même ten- 
dresse ; si toutes les mères étaient ainsi, il y aurait 
moins de jeunes filles empressées d'échapper par 
le mariage aux ennuis du joug maternel. 

Faites chérir ce joug, au nom du bonheur de 
votre famille ! 

Le caractère de la petite fille n'est pas toujours 
facile à diriger ; elle est d'une tendresse à l'épreuve, 
toutes fois que ses volontés sont satisfaites ; mais 
si elle rencontre de la résistance, sa mauvaise hu- 
meur perce dans ses actions : et sa tendresse se 
trouve pour le moment altérée. Particularité 
étrange : on voit des petites filles d'un caractère 
martial, ne rêvant que sabre, fusil et canon; elles 
demandent impérieusement à aller se battre avec 
les petits garçons; et, si elles n'étaient détournées 
de ce goût incompatible avec les devoirs de la 
femme, à vingt ans elles feraient le coup de sabre 
comme un zouave, ou s'engageraient comme vivan- 
dières. Courageuses et intrépides, vives et alertes 
dans tous les jeux de l'enfance, elles ont un air ca- 
valier que les mères s'efforcent de faire disparaître 
sous les manières qui conviennent à la femme, ap- 
pelée aux modestes douceurs de la vie et aux soins 
du ménage. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. ii' 

Ces natures maies l'ont les femmes fortes, celles 
qui savent se dévouer et se diriger, lorsqu'on les a 
bien élevées. 

L'enfant ne dissimule pas; tel vous le voyez au- 
jourd'hui, tel il sera demain; il n'a ni tendresse, 
ni amitié de commande; tout est chez lui etfusion 
de cœur ; franche est sa nature : c'est la mauvaise 
éducation qui fausse la nature. 

Donnez-lui des exemples de tendresse et d'ami- 
tié, et constamment de loyauté, de franchise, de 
vérité; s'il dévie de ses devoirs de sincérité, ne 
craignez pas de blesser son amour-propre ; humi- 
liez-le pour une faute grave, récompensez-le pour 
une bonne action; mais pas de récompenses pécu- 
niaires : l'argent spécule. 

L'enfant, sous une bonne direction, doit com- 
prendre toute l'importance pour lui d'une obéis- 
sance absolue et passive aux ordres et aux volontés 
du père et de la mère qui sont ses guides, ses sou- 
tiens et ses protecteurs, ses amis les plus dévoués. 

Dans la portée de son petit bon sens, il n'a pas 
de rancune; sa tendresse n'éprouve aucune at- 
teinte d'une correction qu'il a méritée ; il se récon- 
cilie aussi vite qu'il se fâche : c'est qu'il a cons- 
cience du bien et du mal. 

Néanmoins l'enfant avoue rarement ses fautes ; 
la vanité perce de bonne heure dans ses actions; 
il rapporte tout à lui-même, soit dans ses jeux, 
soit dans sa conversation : l'instinct le dirige pen- 
dant longtemps. 



244 LES MÈHES ET LES ENFANTS. 

Soyez prudents, (loiiiiez-lui souvent des leçons 
de modestie, pour éviter qu'il soit un jour pédant, 
suffisant et orgueilleux de sa personne. 

Une pauvre veuve, mère de deux enfants en bas 
âge, avait, dans un moment d'égarement, commis 
un vol. 

Elle fut condamnée à un an de détention. Cette 
malheureuse avait une sœur dans une position 
médiocre; les deux petits êtres, orphelins pour 
une année, furent recueillis par cette généreuse 
femme. 

La demeure de cette tante hospitalière était à 
vingt minutes de la prison. 

Le petit garçon allait voir sa mère tous les 
jours, et se mettait en route conduisant parla main 
sa jeune sœur, âgée de trois ans. 

Pendant une année entière, ces jeunes enfants 
bravèrent l'intempérie des saisons pour faire ce 
pieux pèlerinage; le cœur de la mère saignait un 
peu moins à la vue de ses enfants : elle était privée 
de la liberté, mais du moins elle pouvait voir en- 
core son fils et sa fille. 

Quand la petite fille était fatiguée, son frère la 
portait. Pour rien au monde ils ne seraient arrivés 
en retard. 

La mère, par les barreaux de sa prison, les 
voyait s'approcher, et fondait en larmes. 

Après qu'ils étaient introduits dans la cellule de 
prisonnière, elle les couvrait de baisers, en leur 
disant : 



LES MÈRES ET IFS ENFANTS. 545 

« Mes pauvresî onfnnis, j»' suis bien malhfii- 
reuse! Jai commis une mauvaise action, je ne 
puis plus vous donner du pain. Combien je suis 
punie! 

« J'espère qu'un jour vous serez plus dignes que 
moi de l'estime des honnêtes gens, et que vous 
penserez souvent à la faute de votre mère, afin 
d'éviter une mortelle humiliation. 

<« Ne prenez jamais ce que vous n'aurez i)as 
gagné. V 

On eût dit que ces frêles créatures comprenaient 
les paroles de leur mère; ils la regardaient d'un 
air étonné, en lui envoyant aussi des baisers, et 
en pleurant. 

Le petit garçon disait à sa mère : « Maman, 
quand sortiras-tu d'ici ^ de ce lieu triste et noir, 
pour aller nous promener ? reviens avec nous, 
comme ça je te verrai toujours. « 

La mère lui répondait : « Mon cher enfant, je ne 
puis sortir maintenant de cette maison. Je te fixe- 
rai bientôt le jour où nous pourrons aller ensemble 
habiter notre petit réduit, qui vaut mieux que les 
grandes maisons où Ton perd sa liberté. » Et les 
enfants s'en allaient un peu consolés. 

Piété filiale, trésor du ciel! tu versais déjà ton 
esprit bienfaisant sur ces jeunes enfants; ils 
s'attachaient à leur mère par la tendresse, par 
l'instinct naturel : ils étaient entièrement dévoués 
à leur mère, dans un âge d'égoïsme et de frivolité 
où l'on préfère les plaisirs ou la fantaisie. 

21 



246 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

XVIII 

CANDEUR, INNOCENCE ET NATUREL DES ENFANTS. ~ 

LES MÈRES 

L'enfance a des défauts ; elle a aussi des quali- 
tés précieuses. 

Les caractères et les penchants sont si divers 
qu'on voit des enfants, en quelque sorte, peu natu- 
rels pour leur âge : on en voit qui agissent plutôt 
par calcul que par un sentiment naïf; mais ceux-là 
sont rares et font exception. 

Il s'en rencontre, et beaucoup, qui sont naturel- 
lement doués de candeur et d'innocence, précieux 
joyaux de la famille, natures d'élite, adorables 
sensitives que cependant rien ne peut déflorer. 
Préservez-les de toute tendance vicieuse ou de per- 
nicieux exemples. 

Un des motifs puissants de l'attachement que 
nous portons aux enfants, c'est la naïveté, la can- 
deur, l'innocence. 

La mère éprouve des sensations indicibles, 
quand son enfant commence à balbutier et à jar- 
gouner sur tous les tons, avec des inflexions de 
voix charmantes sur toutes les choses qui frap- 
pent son imagination; et lorsqu'elle lui adresse 
quelques quesiions, ses réponses naïves et inno- 
centes charment son cœur et la rendent flère 
d'avoir donné le jour à une créature de Dieu. 



LRS MÈRES ET LES ENFANTS. 247 

Les femmes destinées à n être jamais mères ne 
peuvent apprécier les émotions que font éprouver 
les jeunes enfants. 

Quelle organisation sublime se développe peu à 
peu dans ces petits cerveaux à qui le Dieu suprême 
a donné l'intelligence et la raison. 

Que de mystères répandus dans une si frêle 
créature! tout, dans ce cerveau, va de progrès 
en progrès avec une progression merveilleuse. 

La marche de l'intelligence et du raisonnement 
se fait en même temps et sur une même ligne 
parallèle. 

Dans les enfants, la nature n'est jamais en ar- 
rière ni stationnaire : elle s'avance toujours, sans 
qu'il lui soit opposé d'obstacle. 

Le progrès de la civilisation a de l'influence sur 
sur les enfants : une jeune intelligence se développe 
et progresse d'autant plus dans la carrière du rai- 
sonnement qu'elle est aidée par les lumières qui 
rayonnent au foyer domestique. 

Les enfants des tribus sauvages ne rencontrent 
qu'un milieu barbare et abruti, et dans leur cœur 
les qualités que la nature dispense à tout être qui 
vient au monde. Leurs facultés restent à l'état de 
somnolence. 

Un jour, ils se réveilleront de leur torpeur aux 
rayonnements de la civilisation. 

Le père et le mère donnent la vie à l'enfant 
issu de leur sang; ils lui transmettent en même 
temps une part de leur organisation spirituelle. 



248 LES MÈHES ET LES ENFANTS. 

Le fils d'un grand homme est souvent un petit 
esprit. 

Ce qu'il y a d'admirable chez les enfants tout 
petits, c'est que tout est naturel dans leurs ma- 
nières et dans leur langage : rien de forcé dans 
les poses, dans les mouvements, ni dans les pre- 
miers jeux de la physionomie. 

Les choses de convention n'ont pas prise sur les 
premiers développements de ces petits êtres. 

La sincérité est leur essence, la candeur et la 
naïveté leur privilège : comment ne pas aimer ces 
natures, expressions vivantes de la vérité? ils ont 
autant de simplicité dans leur initiative que d'in- 
nocence dans leurs pensées. 

Jusqu'à ce jour, l'on s'est trop préoccupé de 1 édu- 
cation, en quelque sorte, extérieure. 

On se contente de voir des enfants bien dres- 
sés, bien stylés, correctement façonnés; mais on 
ne se donne pas la peine d'approfondir la cause 
des progrès qu'ils peuvent faire chaque jour : on 
ne songe pas à leur bonheur dans l'avenir : leur 
destinée reste en général enveloppée de brouil- 
lards si épais, que nul ne peut affirmer d'un en- 
fant, s'il sera par le cœur gentilhomme ou ma- 
nant. 

Pourquoi celle incertitude? quelle position oc- 
cupera-t-il? voilà tout! on ne se demande guère 
quel homme sera-t-il? 

Il est des qualilés qui ne s'acquièrent pas plus 
qu'elles ne se perfectionnent : comment donner de 



LES MKRES ET LES ENFANTS. 249 

la candeur à un elionté? comment ramener l'inno- 
cence dans un cœur perverti? 

Essayez donc de donner à un enfant de l'ingé- 
nuité et de la bonhomie! essayez de leur rendre 
ces qualités qu'ils ont perdues ! 

Fatalement ils porteront le signe des qualités et 
des défauts qu'ils auront dans lïime. 

Il y a deux sortes d'ingénuité chez les enfants : 
d'abord celle qu'accompagne un certain jugement, 
et comme un discernement des choses naïves, 
mais conformes aux convenances sociales; il y a 
ensuite l'ingénuité sans raisonnement qui entraîne 
l'enfant à des faits, à des gestes et à des paroles de 
nature à encourir une réprimande. 

Ce genre d'ingénuité n'est pas tolérable : il est 
trop voisin de la bêtise ou de l'inconvenance, pour 
qu-'on puisse être tenté de le cultiver sérieusement. 

Mais les petites réflexions ingénues qui jaillis- 
sent du cerveau d'un enfant intelligent et enthou- 
siaste, annoncent un esprit naturel, observateur, 
primesautier. 

Tout nous plaît dans un enfant lorsque ses paroles 
émanent d'une simplicité naïve, vertu précieuse 
que i'enfant perdra trop vite, sans espérance de la 
voir reparaître un jour. 

Avec l'âge, nous devenons ombrageux, fiers de 
nous-mêmes en dedans ; nous prenons dans la 
société du genre humain une mauvaise humeur 
qui rembrunit le tableau de la vie. 

La candeur, la franchise et le désintéressement 

21. 



250 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

disparaissent pour faire place à d'autres influences. 
Puis nous sommes entraînés vers ce qui nous plaît 
le mieux, sans nous rendre compte de ce qui pour- 
rait nous donner quelques-unes de ces qualités qui 
nous éléventau dessus denous-mêmeset des autres. 

L'ingénuité d'une petite fille est plus intéressante 
que celle d'un petit garçon, d'abord parce que la 
petite fille nous captive à un plus haut degré, 
ensuite parce que son ingénuité est plus spirituelle, 
plus attrayante. 

Elle s'exprime avec tant de grâce! ses paroles 
s'échappent de ses lèvres avec tant de naïveté, son 
fin visage est si délicieux, si avenant, que tout 
nous entraîne à l'écouter avec le plus vif intérêt, 
avec celui du cœur. 

Puis aussi, que ses manières sont gentilles et 
alertes! Elle va et vient en sautillant, prenant 
mille poses naturelles; elle attire, elle révèle déjà 
ses futures séductions. 

La petite marmotte sait très bien reconnaître 
qu'elle séduit son monde ; l'éclat de ses yeux dé- 
note le plaisir intérieur qu'elle éprouve, quand on 
l'admire et qu'on lui rend hommage par des com- 
pjliments flatteurs. 

C'est alors qu'elle redouble de petites manières 
qui, souvent, nuisent à sa candeur, et donnent 
moins de charme à tout l'ensemble de sa manière 
d'être. 

Défiez-vous d'une petite fille minaudière, et dé- 
cidément coquette avec préméditation; elle n'est 



LLS M EUES ti LKS EM-AMS, 231 

plus naturelle : la candeur, si précieuse aux en- 
fants, s'est échappée en quelque sorte de son Ame. 

Quant à son innocence, elle durera autant que 
le permettra son âge, autant que les circonstances 
ne viendront pas la détruire; chez elle, il n'y a pas 
de fond solide. 

Et pourtant, que l'ingénuité est charmante! 

Un père promenait dans Paris son petit garçon 
de sept ans. Ils s'arrêtèrent à la vitrine d'un con- 
tiseur, où étaient exposés, entre autres sucreries, 
des œufs de Pâques de plusieurs dimensions. 

Le petit garçon examina ces objets avec une 
attention toute particulière; puis il aperçut un œuf 
d'une grosseur énorme qui frappa son imagination. 
Il demanda à son père quel oiseau pondait d'aussi 
gros œufs ? 

" C'est un œuf d'autruche, lui répondit le papa. 

— Ah! oui, je me rappelle, réplique le petit : 
c'est le grand oiseau que j'ai vu sur mon livre de 
Butfon. 

— C'est bien cela, ajouta le père; et l'enfant, 
après avoir réfléchi, reprit : 

— Un autre jour, n'est-ce pas, tu me feras voir 
un œuf d éléphant. » 

Le père se prit à sourire de la bonhomie de son 
fils, et lui expliqua pourquoi il n'existe pas d'œufs 
d'éléphant. 

L'ignorance des enfants est pleine de logique. 

Quelle bizarre ingénuité! ou pltitôt quel pen- 
chant à généraliser sans savoir ! 



Î52 LES MÈKES ET LES ENFANTS. 

L'enfant faisait cetlo dcniandc sincèrement ; et 
nous remarquons, dans la naïveté de sa pensée, 
un je ne sais quoi qui prête à rire et qui cepen- 
dant n'est pas dénué de charme. 

L'enfant serait trop fort, si à sa force de curio- 
sité, il joignait la science. 

Notre bambin désirait s'instruire : pouvait- il 
mieux s'adresser qu'à son père l 

Mais, combien y a-t-il de pères qui aient la pa- 
tience d'expliquer à leur fils le mystère des objets 
qui ont frapi)é ses regards l 

Un autre jour, une petite fille, à la promenade 
avec sa mère, voit passer un train du chemin de 
fer et dit : 

« Maman, où sont donc les chevaux de cette 
voiture qui va si vite? 

— Ma chère enfant, lui répondit sa mère, les 
chevaux sont dans l'énorme machine que tu vois 
aller si rapidement. 

— Ah! bien! répond la petite fille, c'est cela 
qu'ils font tant de bruit, pour qu'on vienne leur 
ouvrir. ?» 

Cette réponse naïve et ingénue excita l'hilarit^^ 
de la mère, qui plaisanta son enfant. La mère es- 
saya d'expliquer à son enfant le système de la lo- 
comotive, que la petite ne put comprendre : et la 
promenade continua. L'éducation des mères est 
Souvent moins avancée que celle des enfants. 

Une petite fille de six ans se trouvant un jour 
seul 5 avec sa mère, lui dit : 



LES M EUES ET LES ENFANTS. ÎSÔ 

^ Maman... pourquoi la bonne se cache-t-ello 
quand elle met sa chemise? elle l'a donc volée? 

— Non, reprit la mère; mais, vous saurez, 
mon enfant, que la pudeur exige qu'une femme 
soit seule quand elle s'habille ; ainsi, quand tu 
seras grande fille, tu auras ta chambre, que tu 
fermeras pour n'être point vue, ni dérangée par 
personne. » 

La petite comprit cette judicieuse observation; 
elle avait assez de jugement pour en apprécier 
d'instinct l'importance. <^ Je fermerai ma porte 
quand je serai grande, ma petite maman, j^ ré- 
pondit-elle. 

Une dame promenait ses deux petites filles au 
bois de Boulogne ; elle s'approcha des lacs, où 
fourmillent les canards au plumage varié. 

L'une des deux petites, en voyant les canards, 
dit à sa mère : « Maman, les canards ont-ils aussi 
une bonne pour les mener promener? « Comme les 
hommes, les enfants s'étonnent de tout ce qui ne 
leur ressemble pas, à eux ou bien à leurs habitudes. 

Des petits enfants avaient, au nombre de leurs 
jouets, plusieurs petits canards en fer blanc qui, 
placés dans un vase rempli d'eau, avancent ou 
tournent à volonté, au moyen d'une aiguille ai- 
mantée. 

L'un de ces enfants, avant sa sortie pour la 
promenade, prit dans sa petite boite la baguette 
aimantée. 

A l'arrivée près du lac, la bonne présenta quel- 



254 KES MfiRES ET LES ENFANTS. 

ques débris de pain aux canards, qui se précipitè- 
rent pour les avaler. Ils ^ont si gloutons! 

A quelques pas plus loin, le petit garçon, tenant 
à la main sa petite baguette aimantée, s'approcha 
de deux canards sortis de l'eau et la leur présenta: 
il était convaincu que, par ce moyen, il les attire- 
rait à lui et s'en ferait suivre. Mais le talisman 
fut sans effet, et les volatiles ne se laissèrent nul- 
lement prendre à l'hameçon qui leur était pré- 
senté : tandis que le pain était pour leur bec un 
aimant d'une bien autre puissance. 

Généraliser sans savoir, tel est l'instinct de 
l'ignorance. 

Combien d'hommes sont aussi de grands en- 
fants ! 

L'ingénuité d'un enfant n'est pas toujours de la 
bonhomie, L'enfant adroit fait de l'ingénuité 
quelquefois peu naturelle; il faut savoir en saisir 
les nuances, pour distinguer l'ingénuité simple de 
l'ingénuité factice. 

Un jeune enfant de huit ans se trouvait avec ses 
parents et un vieillard, ami de la maison. 

Après s'être occupé quelques instants d'un jeu 
de dominos, il s'approche tout à coup du vieux 
monsieur, et lui adresse à bout portant ce compli- 
ment : 

«Monsieur, vous êtes laid et vieux, vous avez un 
nez qui bourgeonne; vous faites toujours tomber 
du tabac et autre chose sur le tapis de maman. » 

Le père aussitôt reproche à son fils cette insigne 



LES MÈUES ET IFS F\F\NT=;. 9",% 

malhoiuiÙLeië et lui inllii;e une puiiiuun scvere. 
N'eût-il pas mieux fait de ne pas médire de son 
ami devant son tils^ Les enfants observent et re- 
tiennent tout ce qui se passe autour d'eux. 

Il y a des enfants doués d'une discrète ingé- 
nuité, mais ils sont rares. 

Plaignons les pères et les mères exposés aux 
humiliations par la malhonnêteté et l'indiscré- 
tion impardonnable d'un enfant qui s'arroge le 
droit de se mêler de tout, et d'apostropher étourdi- 
ment les personnes reçues dans l'intimité de la 
maison. 

Mais, encore une fois, à qui la faute si vous 
élevez mal votre enfant l 

Les plus habiles dans ce genre d'escrime enfan- 
tine et maligne sont très peu patients contre tout 
ce qui contrarie leur petite personne; ils ont un 
semblant de naïveté ou plutôt d'une étourderie com- 
binée. Pour les corriger de ce misérable défaut, 
le moyen le plus efficace est l'humiliation, parce 
qu'elle pique au vif le sentiment de la dignité mal 
placée. 

Oui, humiliez vos enfants, même en présence de 
témoins, toutes fois qu'ils sont assez méchants pour 
nuire à autrui. 

C'est leur rendre service que de les empêcher 
de contracter l'habitude des médisances et des 
méchantes espiègleries : ne les laissez jamais 
outrepasser les bornes de la bienséance, de la poli- 
tesse, et de la discrétion la plus sévère. 



250 LES MÈRES FT LES ENFANTS. 

Jamais, on aucun temps, il n'a existé, envers 
les enfants, autant de faiblesse, autant do tolé- 
rance, autant de laisser faire que de nos jours. 

On voit même des circonstances où l'on applau- 
dit un enfant dans ses écarts, sous prétexte qu'il 
a infiniment d'esprit, qu'il est très amusant en so- 
ciété, et qu'il sera, quelque jour, un sujet remar- 
quable. 

On entend dire partout : l'enfant de madame une 
telle est d'une naïveté charmante! il dit tout ce 
qui lui passe par la tête, avec la simplicité ravis- 
sante de son âge! Et à bien examiner, l'enfant, se 
sentant autorisé et applaudi, divague plus souvent j 
qu'il n'est naïf et naturel. 

Il jette au dehors toutes ses billevesées, à tort 
et à travers, sans choisir, sans trier, sans rai- 
sonner. Mais aujourd'hui Ton croit élever dans le 
progrés les enfants en leur permettant des con- 
versations qui ne sont pas de leur âge. 

Puis, on s'étonne de la suffisance et de l'effron- 
terie de certains enfants, dont on neréprimejamais 
ni les inconvenances, ni les petits écarts, ni les 
paroles maladroites. On les laisse empiéter par- 
ticulièrement sur les convenances, en les applau- 
dissant. 

On oublie que tout se tient dans l'éducation. 
La pudeur et l'innocence, ces deux principes vi- 
vifiants de l'honneur et de la dignité, sont telle- 
ment identiques, qu'elles éprouvent des atteintes 
pour ainsi dire solidaires. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 2:;T 

On a vu des enfants conserver toute pudeur 
apparente, et avoir déjà perdu l'innocence. 

La perte de la pudeur est le dernier degré du 
vice et de la corruption. 

Nous entendons par innocence la sincérité de 
la pensée et de la parole. 

L'innocence est d'un tissu tellement léger, si 
facile à froisser, que le contact des mauvais exem- 
ples l'anéantit en un instant et cà tout jamais. 

Si nous avons insisté sur les deux mots sacrés, 
pudeur et innocence, c'est que, par expérience, 
nous sommes convaincu qu'il se présente chez les 
enfants des circonstances particulières où la pu- 
deur et l'innocence sont en péril. 

Il serait si aisé de les sauvegarder! Entourons- 
les d'un triple cercle d'airain, afin qu'ils soient 
inattaquables! ce triple cercle, c'est la conscience. 

Il est d'autant plus difficile de conserver aux 
enfants ces deux principes, base de toute dignité, 
qu'il est impossible de faire comprendre, à un 
enfant, l'essence particulière et suprême de la 
pudeur et de l'innocence. 

Ces mots divins sont au dessus de leur portée! 
C'est la chose et non le mot qu'il faut cultiver en 
lui. 

La plus grande force de la vie, c'est la pudeur, 
parce que la pudeur, c'est le respect de soi-même. 

Dans les familles bien ordonnées, ce mot sacré 
renferme les promesses du bonheur de la commu- 
nauté à venir. 

22 



258 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Les foyers domestiques où les enfants sont peu 
surveillés, ou sollicités au mal par de vils exem- 
ples, ont perdu ou sont bien prêts de perdre la 
pudeur et l'innocence. 

On en parle souvent pour la forme; mais, hélas! 
aussi que de désordres on suscite parmi les en- 
fants, par les exemples de légèreté ou d'inconsé- 
quence dans les paroles ou dans les actions, au 
sein de la famille! 

Moralistes, philosophes, éducateurs des mères, 
aveZ'Vous songé à recommander le respect des 
enfants au foyer domestique? Dans les festins, 
dans les conversations, dans l'intimité, que de 
paroles ne devraient pas être à portée de l'oreille 
des enfants ! 

Le premier devoir des institutions, des lycées, 
pensionnats et collèges d'internes ou d'externes est 
de surveiller les enfants dans des conditions telles 
que toute atteinte à la pudeur soit réprimée ou 
plutôt prévenue. 

Les agglomérations d'enfants ne sont pas plus 
dangereuses que les agglomérations de sentiments : 
inspirez de nobles pensées, et le bien sera le culte 
des enfants. 

Nous ne doutons pas qu'une surveillance active 
ne soit exercée; mais ce n'est là qu'un moyen 
extérieur, indirectement préventif. 

Nous ne croyons pas à l'efficacité durable de ce 
procédé : nous nous défierons touj ours de la probité, 
sous la garantie de la présence des gendarmes. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 259 

Mettez, en quelque sorte, le gendarme en per- 
manence dans l'enfant lui-même; qu'il ait peur 
de sa conscience, qu'il la craigne et qu'il la res- 
pecte : et la pudeur n'aura plus de risques à 
courir. 

Nous le répétons : les agglomérations d'enfants 
sont d'une surveillance délicate; tous les moyens 
d'inspection peuvent y concourir efficacement ; 
mais l'assurance morale de la conscience est et 
sera de tout temps, la plus puissante. 

On croit toujours remplir suffisamment ses de- 
voirs envers les enfants, en apportant du zèle et 
de l'attention à leur direction ; mais il y a des dé- 
licatesses que beaucoup de gens ne savent pas 
saisir. 

A votre insu, le mal se fait, pour ainsi dire, sous 
vos yeux, sans que vous en ayez conçu le plus 
léger soupçon. 

Veillez sans relâche, et surtout enveloppez, en 
quelque sorte, les enfants d'une atmosphère de pu- 
reté et d'enthousiasme pour les grandes choses, 
et ne négligez jamais de sonder à fond leur con- 
duite. 

Lorsque vous êtes convaincu que tout se passe 
dans l'ordre, et selon les règles d'une saine mo- 
rale, votre satisfaction est d'autant plus grande, 
que vous avez rempli noblement votre tâche 
d'éducateur, et que l'avenir des enfants confiés 
à vos soins vous apparaît plus sûr et plus écla- 
tant. 



2G0 LES MÈHES ET LES ENFANTS. 

Les avenirs brillants partent toujours d'un pré- 
sent moral ; or, la moralité est en raison directe 
du développement de l'intelligence. 

Quand les lumières de la science auront éclairé 
tous les peuples, les vertus sociales se répandront 
par l'éducation en tous lieux ; la pudeur et l'inno- 
cence ne seront plus un vain mot ou des choses 
d'iiirnorance du mal; toutes les forces de la civilisa- 
tion se tiendront attachées, comme les étoiles au 
firmament. 

Leur enchaînement fait l'ordre général, et l'har- 
monie de ces forces constitue le règne de la vertu. 

Rendez les enfants forts de leur conscience, et 
ils seront vertueux : ils garderont la pudeur, au 
nom de la science. 

Tous les enfants, sans en excepter un seul, ap- 
portent en naissant les principes des qualités de 
1 ame, à des degrés divers. 

La position plus ou moins aisée, plus ou moins 
misérable qui leur est faite, est due en partie à la 
puissance du hasard; mais, un jour, il y aura une 
répartition établie sur des bases plus équitables. 
Donnez la première éducation également à tous : 
vous aurez des mœurs nationales, et l'avenir s'ou- 
vrira pour les déshérités intelligents qui s'appli- 
queront au développement de leurs facultés. 

Que de sollicitudes n'avons-nous pas pour les 
enfants, dit-on ! Ne sont-ils pas les perles de la vie? 

Cette sollicitude est-elle constante, éclairée? 

Dés leur bas âge, l'homme et la femme se des- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 2G1 

sinent; ils commencent à mettre en relief les qua- 
lités et les défauts de leur intelligence, de leur 
raisonnement, de leur constitution physique. 

Les idiots seuls, hélas! sont les vrais déshérités. 
Ils ont une bonhomie particulière, dont ils font 
usage selon le penchant de leur triste intelligence. 

Nous souffrons à les voir, nous souffrons à les 
entendre. 

N'y a-t-il aucun moyen de guérir de l'idiotisme? 
hélas ! mais les idiots les plus à plaindre ne sont 
pas les idiots de naissance : ce sont les idiots de 
l'ignorance, incapables de comprendre ce qui leur 
est enseigné ou expliqué. 

On pardonne aux pauvres idiots leur grossière 
ingénuité; mais l'ingénuité d'enfants dégradés 
dont l'organisme est complet, ne se tolère pas. 

Mieux vaut cent fois un enfant peu parleur, 
qu'un bavard affichant tantôt de l'ingénuité de cir- 
constance, tantôt une candeur factice, sans qu'au 
fond, on puisse prendre ses manières au sérieux. 

En revanche, que de plaisirs nous font éprouver 
les enfants d'une ingénuité naturelle, simple et 
modeste, qui unit l'intelligence à la bonté ! 

Un enfant dit à sa mère : « Nous marchons sur 
deux pieds et les animaux sur quatre pattes, pour- 
quoi cela? 

— Pourquoi, répondit la mère? parce que les 
animaux, soumis presque tous à de rudes travaux, 
ont bien plus de force, ainsi constitués, que s'ils 
étaient comme nous perchés sur deux jambes. 



26i LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

— Oh ! bien ! repoudit naïvement la petite fille ; 
je comprends, c'est cela qu'il y a tant de gens à 
rien faire. ?» 

Cette réponse spirituelle plaît de la part d'un 
enfant auquel on ne peut encore attribuer de la 
profondeur dans les idées. Pourquoi? 

C'est que nous augurons bien de l'intelligence de 
cette petite fille, et que nous nous en réjouissons. 

Quelque^ enfants jouaient ensemble ; l'un dit à 
ses petits camarades : 

« Ne pourrions-nous pas crier un peu moins fort? 
nous cassons la tête à tous les passants. » 

Un autre lui répond :« Si nous crions, c'est pour 
nous faire entendre, et pour qu'on sache que nous 
sommes ici; car si on avait besoin de nous, on 
viendrait tout droit nous chercher, puisque nous 
faisons du bruit à étourdir un régiment. ^ 

Cette idée n'est-elle pas d'une naïve espièglerie? 
ou bien n'annonce-t-elle pas une précoce inven- 
tion d'esprit? 

Puis vint à passer une paysanne sur son âne ; 
« Holà! eh! madame, cria l'un des gamins. Votre 
baudet est malade, il faut le purger; conduisez-le 
au pharmacien qui lui donnera une médecine ; 
après, il aura le teint plus clair. » 

La démarche chancelante de ce quadrupède 
usé avait provoqué de la part de ces petits gar- 
çons, cette sortie bizarre, inconcevable, si vous 
voulez; mais l'esprit garde ses droits, même dès 
le bas âge. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 2C3 

On demande souvent aux enfants plus d'esprit 
et de jugement que ne comporte leur âge. On 
aime à leur poser des questions, et l'on veut qu'ils 
répondent cà l'instant même, avec discernement, 
sans avoir rélléchi avant de répondre. 

Ne faites pas poser devant vous les enfants: 
vous les rendriez pédants et vaniteux. 

Nous pouvons reconnaître l'esprit naturel et les 
facilités des jeunes enfants dans leur regard. 

Leur imagination fonctionne sans interruption, 
selon les objets ou les paroles qui les frappent; et 
les impressions se reflètent dans leur physionomie. 

Les détours et les mensonges d'abord leur sont 
inconnus ; ils parlent, ils agissent selon les facul- 
tés qui se développent dans leur jeune cerveau. 

On peut suivre les progrés successifs de la ruse 
dans leurs actions. 

Ne nous étonnons pas de trouver dans le cœur 
d'un enfant une simplicité naïve et ingénue, qui 
attire nos sympathies, et qui nous porte naturelle- 
ment à l'aimer; car nous voyons en lui un grand 
contraste dans la manière d'agir et de s'exprimer, 
en face de nos manières de convention et d'artifi- 
cielle sincérité. 

La bonhomie d'un enfant est moins fine dans ses 
détails que son ingénuité ; elle est le résultat d'un 
esprit moins ouvert, et d'une imagination pour 
ainsi dire engourdie ; néanmoins elle a bien son 
charme, quand elle n'est pas portée jusqu'à la 
bêtise. 



2G4 LES MÈUES ET LES ENFANTS. 

On prend souvent la bonhomie pour la simpli- 
cité : c'est une erreur; car la simplicité est plus 
naturelle, elle suit le mouvement instinctif de l'es- 
prit qui se développe. Tandis que la bonhomie 
proprement dite a ses travers, sa réflexion ; elle à 
sa finesse et sa préméditation. 

Tâchons que l'enfant soit toujours naturel : tout 
ce qui vient de la nature a un signe de perfection, 
dont nous nous étonnons chaque jour; et l'enfant, 
bien dirigé, est susceptible de développer d'heu- 
reuses dispositions pour tout ce qui lui est en- 
seigné. 

En résumé, tenez les enfants sévèrement, sans 
contrainte, ni brutalité; parlez-leur souvent des 
qualités du cœur : c'est une corde qui vibrera tôt 
ou tard dans l'âme Ce ceux qui auront de nobles 
sentiments. 

Leurs souvenirs sont profonds : et il y a même 
des enfants dont la mémoire est tellement fidèle 
que, devenus grands, ils ont souvenance des parti- 
cularités qui les ont frappés dans leur bas âge. 

L'enfant bien né n'a jamais d'arrière-pensée, ni 
même de rancune; tous ses actes se font au grand 
jour, ce qui nous donne la facilité de le juger, de 
le réprimander ou même de faire justice de ses 
actes coupables. 

Mais ne les tourmente-t on pas bien souvent 
hors de mesure ou de propos? On veut en faire des 
aigles, on ne leur pardonne pas la moindre pecca- 
dille ; et lorsqu'ils ne sont pas foncièrement obéis- 



LES MÉKES ET LES ENFANTS. 565 

sauts, ils ont à souffrir des rigueurs. Les obser- 
vations réitérées, quoique judicieuses, qu'on leur 

inllige dans l'intérêt de leur avenir, ont besoin de 
mesure. 

Ne vous lassez point : les enfants se cultivent 

comme les plantes. Si la plante vient mal, accusez 

le jardinier plus que la plante elle-même. 

XIX 

LES PETITS RAISONNEURS, LES ENFANTS MALHON- 
NÊTES, LES ENFANTS ABLU^LES, CARESSANTS ET 
BIEN ÉLEVÉS. 

Les qualités les plus décisives de l'enfance, se 
traduisent par une série de signes délicats, qu'il 
faut savoir interroger pour bien juger les enfants. 

Toujours bien faire est se frayer un chemin 
agréable à parcourir ; faire le mal, c'est entrer dans 
une voie hérissée de calamités. 

Dans une famille, rien de plus insupportable 
que les petits raisonneurs; loin d'être agréables, 
ils aigrissent tout par un langage et par des préten- 
tions contraires à ce qu'on a droit d'en attendre. 

Puis, ils sont étonnés qu'on manque de préve- 
nances à leur égard. 

Cet état de choses, ce sont eux qui le suscitent 
par un verbiage absurde et incessant, qui indispose 
ceux qui les entendent; et l'on parvient difficile- 
ment à les faire taire. 



266 LES MÉHES ET LES ENFANTS. 

L'enfant raisonneur chez ses parents l'est éga- 
lement près des maîtres charges de son éducation; 
mais les maîtres sont moins tolérants; ils inlli- 
gent des punitions qui assouplissent peu à peu les 
caractères raisonneurs. 

Les petits raisonneurs n'ont pas seulement ce 
vilain défaut : il sont menteurs; car pour servir 
leur entêtement, il n'est pas de choses qu'ils n'in- 
ventent; ni de faux fuyants qu'ils n'invoquent. 

Pour dompter les enfants raisonneurs, que faire? 
Les amener à réfléchir sur les déplorables effets 
de leur mauvaise tête : ils babillent sans cesse et 
toujours en opposition avec la saine raison. 

Posez-leur en exemple d'autres enfants bien 
élevés, et qui ne sont point entachés de l'esprit 
raisonneur. 

Ils approuveront eux-mêmes la préférence qu'on 
accorde aux enfants qui se tiennent toujours dans 
le cercle de la bienséance; ils se corrigeront 
et rappelleront vers eux la véritable tendresse de 
leur père et de leur mère, qu'ils ont trop long- 
temps éloignée par un langage déplacé qui indis- 
pose contre eux. 

Les enfants malhonnêtes sont encore plus blâ- 
mables que les enfants raisonneurs. Ils se font 
détester môme de ceux qui sont chargés de leurj 
prodiguer des soins. 

Il y a des enfants qui ne se croient pas obligés] 
d'être honnêtes envers les serviteurs ; ilsréserveni 
pour leurs parents, et surtout pour les étrangers,! 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 2G7 

des paroles agréables. Cependant, les serviteurs 
sont sensibles à la malhonnêteté de l'enfant qu'ils 
sont chargés de surveiller. 

Les domestiques donnent parfois de dures leçons 
à leurs petits maîtres : les paroles désobligeantes 
les blessent plus qu'on ne croit. 

Les parents qui tiennent à la politesse et à 
l'honnêteté doivent surveiller les premières im- 
pressions de leurs enfants sur leur entourage. 

Les impolitesses d'un enfant ont peu de consé- 
quence aux jeux des personnes qui ne leur por- 
tent pas intérêt. 

Quand ils ne nous sont attachés ni par les liens 
du sang, ni par aucune liaison de famille, nous 
déplorons seulement la faiblesse qu'on déploie à 
leur égard, et nous restons insouciants sur le rôle 
qu'ils joueront un jour dans le monde. 

On souffre une impolitesse d'un petit paysan 
sans éducation; mais on voit avec peine des en- 
fants d'une instruction soignée n'avoir, dans leur 
langage, que des expressions désagréables et em- 
preintes d'une impolitesse qui révolte. 

Si nous nous arrêtons aussi sérieusement sur 
la politesse des enfants, c'est le désir qui nous 
entraîne de les voir honnêtes et bienveillants, dans 
l'intérêt de leur avenir. 

Loin de nous l'idée de livrer au grand jour les 
défauts des enfants, pour la satisfaction de les 
mettre sans cesse en péril de corrections. 

Mais, il y a un devoir dont nous ne pouvons 



2r>8 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

nous écarter, celui de dticlarer en face des mères 
de famille que l'enfant qu'on ne corrige pas est 
en danger de devenir un malhonnête homme et 
un homme malhonnête. 

Passons à un sujet plus agréable. Parlons des 
enfants aimables, affectueux, caressants, bien éle- 
vés. L'aménité d'un enfant dépend de ses disposi- 
tions extraordinaires, ou des exemples qu'il reçoit. 

Tous les caractères sont susceptibles d'amélio- 
ration. Nous avons vu des exemples de mauvais 
caractères domptés et ramenés dans la voie de la 
bonté et de la soumission volontaire. 

Le caractère rétif, c'est la barre de fer qu'on ne 
peut plier sans l'action du feu, et le feu en pareille 
circonstance, c'est la réprimande, l'appel à la con- 
science et quelquefois l'humiliation. Néanmoins, 
on parvient difficilement à faire d'un mauvais ca- 
ractère un caractère aimable, si l'enfant ne se 
prête pas à son amélioration morale. 

On ne se figure jamais assez l'effet produit sur 
un enfant par les principes de la conscience et la 
considération que ces principes lui donnent en 
très peu de temps. 

L'enfant qui écoute sa conscience est un enfant 
aimable et caressant : car il puise dans l'observa- 
tion, même superficielle de ses devoirs, la bonté 
du cœur et l'aménité de l'âme. 

Tandis que les petits mauvais sujets rient même 
de leur conscience, comme d'une chose singulière 
ou d'un croquemitaine fabuleux. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 2G9 

Le recueillement d'un enfant, à l'église, au 
temple, à la synago«^uo, à ses exercices religieux, 
prouve en sa faveur. 

Il pense, il réfléchit; il se fait déjà à lui-même 
une idée plus ou moins confuse, mais toujours 
moralisante, de la Divinité. 

Sentir sa faiblesse est pour l'homme un principe 
de moralisation : il n'y a de gens malhonnêtes que 
parmi les présomptueux. 

Lorsque, dans une famille, les enfants sont doux 
et caressants, les joies les plus pures s'y répandent 
sans cesse. 

Alors, la mère heureuse se plaît dans son inté- 
rieur, parce qu'il lui olfre le plus grand charme 
de la maternité : le bonheur par les enfants. 

Les étrans-ers à la famille sont sensibles aux 
caresses des enfants : quel doit donc être le senti- 
ment qu'une mère éprouve, quand ses petits enfants 
échangent avec elle des caresses et la couvrent de 
baisers! 

Le père, fier de ses enfants, est d'une activité 
incessante pour amasser un patrimoine; il applau- 
dit en lui-même aux sentiments délicats de ses 
enfants; il pense nuit et jour à leur éducation, à 
leur avenir. , 

Le bonheur brille au foyer de la famille, quand 
chacun y remplit son devoir et que les enfants sont 
reconnaissants des peines qu'ils donnent, des sa- 
crifices qu'on s'impose pour bien les élever. 

La première condition de ce bonheur est de 

35 



i70 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

maintenir au foyer domestique l'harmonie douce, 
la sympathie et ractivité du dcvoûment de chacun 
à tous. 

L'autre jour, une dame, mère de deux enfants 
d'un caractère difficile et peu communicatif, se 
plaignait de ses chagrins à une de ses amies, qui 
avait deux enfants d'une soumission charmante, 
doux, aimables et caressants; elle lui disait : 

« Je voudrais, madame, connaître votre secret, 
pour avoir élevé ainsi vos enfants comme des mes- 
sagers de joie et de bonheur, car les miens sont de 
petits démons; vous avez donc un talisman pour 
les élever^ je contemple avec jalousie vos char- 
mants enfants, et je déplore le caractère sec et 
obstine des miens,. qui n'ont jamais une caresse 
à otirir à leur mère, ni un baiser à lui apporter. 
Ah! madame, c'est aifreux pour moi d'avoir des 
enfants d'une mortelle indilférence : ils font le 
tourment de ma vie! 

— Madame, lui répond son amie, je n'ai pas plus 
de mérite que vous sur ce chapitre ; seulement, j'ai 
étudié scrupuleusement le caractère de mes en- 
fants. Je ne souscris à leurs volontés ({\io lors- 
([u'eiies sont raisonnables, et j^ m'applique surtout 
a ne pas me fâcher, à leur donner des leçons de 
tendresse et d'amabilité : et la meilleure de mes 
leçons est dans mes caresses maternelles. Je leur 
dis : Venez m'embrasser; et ils accourent aussitôt 
se jeter dans mes bras, en me prodiguant avec 
eilusion leurs baisers d'ange. Et j'ajoute : Mes 



LES Mf:F\F.S FT l.F.S ENFANTS. !i71 

chers enfants, vous aimez bien maman, n'est-ce 
pas? vous serez toujours f^entils [)Our elle? et les 
marmots répondent : Nous t'aimons, petite mère, 
nous t'aimons bien; mais nous aimons bien aussi 
papa, n 

Cette réponse, empreinte d'une naïve tendresse, 
fit plaisir à la mère des deux enfants froids et 
insouciants. Elle comprit que sa manière de les 
dirig-er, en les tenant à distance de caresses, fer- 
mait ces petits cœurs. 

Elle ne se préoccupait pas assez souvent des 
détails qui constituent l'ensemble d'une éducation. 

Les sentiments de tendresse sèment de tant de 
fleurs le chemin épineux de l'enfance ! 

Aussi, cette mère cédait-elle avec trop de fai- 
blesse aux caprices de ses deux enfants. 

Mais la situation n'était pas désespérée. Cette 
intéressante et malheureuse mère se fit une règle 
de conduite qui ramena peu à peu ses enfants 
vers un meilleur caractère, qui alla même jus- 
qu'aux caresses, si précieuses pour une mère. Elle 
se félicita d'avoir eu l'occasion d'apprécier des en- 
fants plus tendres et plus aimables que les siens. 

En etfet, les enfants bien élevés font la gloire 
et la satisfaction des parents. 

Les enfants bien élevés plaisent atout le monde; 
on recherche leur conversation, parce qu'elle est 
agréable; on recueille avec plaisir leurs réflexions 
pleines de sagesse et de bon sens. Ils ne sont dé- 
placés nulle part; on les voit choyés et fêtés dans 



572 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

les sociétés où ils sont admis; les parents sont fiers, 
ajuste titre, des prévenances et des félicitations 
dont ils sont l'objet. 

On a droit de se réjouir d'avoir formé de tels 
enfants. 

Les enfants qu'on a bien élevés, dès leur jeune 
âge, conservent un vernis de manières douces et 
agréables. 

Devenus des jeunes gens, ils jouissent, dans les 
relations sociales, d'une supériorité qui leur donne 
une considération dont les familles se font hon- 
neur. 

L'éducation de l'enfance ne consiste pas seule- 
ment dans l'instruction; elle a aussi son impor- 
tance dans les manières, dans la politesse, dans 
la façon de se présenter, et d'émettre par la parole 
l'expression de la pensée. 

Ce n'est point avec un caractère opiniâtre, en- 
tier et tranchant, que le jeune homme peut paraître 
bien élevé. Il faut avoir des qualités si l'on veut 
réunir les suffrages de l'opinion. 

Nous sommes plus exigeants pour les jeunes 
gens hautains et vaniteux, que pour les natures 
réservées, d'un genre distingué, d'un goût délicat. 

Quand un jeune homme mérite répithètt- 
d'homme mal élevé, s'il est intelligent, il ne tarde 
pas à sentir le mauvais elïét que produisent ses 
inconvenances; et, s'il a du cœur, ii travaille a 
se corriger; il cherche surtout les bons exemples. 

Mais la jeunesse est suffisante; croyant tout sa- 



LES MÈHES ET LES ENFANTS. 27S 

voir, elle n'admet pas la prepoiidéraiiiL' au ion lu 
des vieillards, qui ont pour eux rexpérience des 
hommes et des choses. 

L'esprit social a chan«^é; l'émancipation de la 
jeunesse empiète chaque jour, et les jeunes gens 
bien élevés sont d'autant mieux appréciés qu'ils 
ne sont pas en grand nombre. 

Combien de jeunes gens prennent des mœurs de 
caserne, et s'en font gloire! 



EGOISME DE L ENFANCE, SON DEVOUEMENT, SES 
AMOURS, SES HAINES. 

Egoïsme ! Faut-il que J'homme soit de la race 
des animaux ! Quoi de plus égoïste qu'un animal ! 
Quoi de plus instinctivement égoïste qu'un enfant! 
Et pourtant, les exemples de dévoûment ne sont 
rares ni parmi les enfants, ni parmi les animaux. 

L'égoïsme a dans le monde une grande puis- 
sance : c'est lui qui gouverne les cœurs étroits et 
sordides, qui sacrihent à leur personnalité, même 
les sentiment,s les plus naturels. 

Ces cœurs-là, ne voyant qu'eux-mêmes autour 
d'eux, rapportent tout à leur intérêt particulier. 

L'égoïsme est raisonné chez l'homme ; il est can- 
dide et spontané, parfois rusé chez les enfants. 

L'égoïsme de l'enfance est, à la vérité, funeste : il 

23. 



274 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

détruit la sympathie ; mais il ne cause pas de dou- 
leurs aussi sérieuses que legoïsme répandu dans 
toutes les classes de la société, par les hommes 
faits. 

Nous remarquons que chacun de nous, jeunes 
ou vieux, en possède une légère dose : nous avons 
beau n'en avoir pas toujours la conscience. 

L'on cite, par exemple, le droit de propriété. 
Qu'est-ce que ce droit, si ce n'est l'égoïsme naturel? 

11 est dans notre essence de nous approprier les 
choses pour en mieux jouir, et surtout pour en 
jouir tout seul, en sécurité, si c'est possible : l'ani- 
mal se fait propriétaire de ce qu'il rapine, et le dé- 
fend contre toutes les attaques. 

La propriété n'est pas l'égoïsme : c'est le fruit 
du travail ; aux travaux utiles correspond une ré- 
munération ; avec ces benélices on s'approprie cer- ., 
tains objets, certaines choses. Plus on a de pro- J 
priétés, plus on a travaillé. 1 

Les enfants ont un égoïsme à part : quelquefois 
impérieux, quelquefois sans idée arrêtée. 

Ils n'ont pas encore la puissance de développer 
un égoïsme sordide et répulsif. Cela est si vr 
qu'on s'arrête peu aux exigences qu'ils manifestent 
avec un ton d'autorité. 

L'on compromet en eux l'esprit de dévoûment, 
l'on a pour leurs défauts une trop grande faiblesse 

L'égoïsme du petit garçon diifère de celui de l 
petite fille. Lorsque cette dernière est entachée de 
ce défaut , elle découvre son égoïsme par des exi- 



LtS MÈHKS El LE.s ENFANTS. l75 

gences de toilette : elle supporte difïlcileincnt les 
contrariétés. 

A ce propos, ce n'est plus du soin des vête- 
ments; c'est de l'alîeterie. 

« Prenez garde de me tacher, disait un jour une 
petite tille, à sa bonne : vous êtes, lui ajouta-t-elle, 
d'une maladresse sans exemple, et je ne veux pas 
sortir avec des taches et une robe chilfonnée. » 

Cette petite pensait à l'elTet personnel qu'elle 
allait produire, plutôt qu'aux reproches de sa mère. 

En s'exprimant ainsi, d'un air dur, envers sa 
bonne, qui eut le bon sens de ne rien répondre, 
elle mettait en lumière ses exigences personnelles. 

Un jour cette jeune fille sera égoïste et coquette. 
Quand les entants sont réunis, Ion voit percer dans 
leur attitude , dans leurs paroles et dans leurs ac- 
tions, un égoïsme qui n'a pas encore de gravité, 
mais qui n'est pas moins un défaut très blâmable. 

A mauvais principes, mauvaises conséquences! 
C'est dans les jeux auxquels ils s'exercent que, par 
exemple, la petite tyrannie de l'accaparement se 
fait sentir; les enfants, entre eux, sont intolérants; 
ils se passent et se pardonnent peu de choses ; et 
les plus personnels" exercent sur les plus timides 
un empire qui va même jusqu'aux dernières exi- 
gences, jusqu'aux voies de fait. 

Les enfants se refusent généralement à se des- 
saisir des objets qu'ils ont en main et qui leur plai- 
sent; quand on veut les leur enlever, ce sont des 
cris, des impatiences, des trépignements, 



276 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Egoïsme! égoïsme! 

Mais aussi, il y en a de si bon aloi et de si bonne 
composition, que rien n'est à eux; ils donnent tout, 
oîlrent tout, se dessaisissent de tout, sans qu aucun 
regret vienne assombrir leur visage. 

Ces natures sont rares : le plus grand nombre 
est entaché d'égoïsme; et ce défaut nous donne sur 
les nerfs, principalement quand ils joignent à leurs 
démonstrations de personnalité des penchants de 
parcimonie qui pronostique mal de leur avenir. 

C'est aux parents à ne pas laisser empirer cette 
maladie chez les enfants; car, si elle prend des pro- 
portions considérables, ce sont alors des garçons 
qui se feront haïr dans le monde, par étroitesse et 
par mesquinerie d'esprit. 

L'égoïsme du petit garçon présente plus de 
gravité que celui de la petite fille; il est plus 
combiné et plus tenace, parce qu'il a aussi plus 
d'énergie. 

Lorsqu'il se sent autorisé par des parents qui 
ne veulent pas voir dans l'égoïsme un défaut, 
l'enfant progresse en personnalité, attribue tout à 
lui-même, et ne cède à aucune considération, puis- 
qu'il n'en connaît aucune autre que la satisfaction 
de ses instincts. 

La petite fille est plus délicate, plus réservée; 
elle affiche rarement un égoïsme sordide; elle cède 
ses jouets plus facilement que le petit garçon. 
Elle sait compenser cette privation par les objet» 
qu'elle confectionne elle-même pour sa poupée. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 277 

qui est l'alTaire essentielle de sa vie. Mais ne lui 
demandez pas de céder sa poupée : c'est sa tille ! 

La bambine est désintéressée dans toutes choses, 
excepté dans celles qui se rapportent à l'habil- 
lement. 

Ce sera lame des graves préoccupations de sa 
vie; elle veut déjà être bien mise : aussi ne lui 
pariez pas de s'habiller moins bien que de coutume : 
elle se chagrine, se tourmente et ne reprend sa 
physionomie naturelle, que lorsqu'on a satisfait 
ses goûts innés de toilette. 

Son caractère devient même irascible, quand 
certains objets de toilette ne lui sont pas ac- 
cordés. 

Mademoiselle se fâche. 

C'est aux parents à savoir maîtriser des désirs 
qu'ils ne peuvent, ou ne veulent pas satisfaire ; en 
un mot, c'est aux pères et aux mères à donner aux 
enfants des leçons de modestie et de désintéresse- 
ment, s'ils tiennent à les voir bien élevés; car il y 
a même des petites filles qui arrivent à un degré 
d'égoïsme qui les ferait passer par dessus toute 
considération. 

A côté de ces instincts personnels, on trouve 
dans le cœur des enfants des tiammes saintes qui 
les embrasent d'enthousiasme pour le sacrifice. 

L'enfant qui aime son père et sa mère, non seu- 
lement leur obéit avec empressement , ainsi qu'il 
doit le faire, mais de plus il leur donne chaque jour 
des marques de dévoûment et de tendresse. 



278 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Puis, il montre les mêmes qualités envers ses 
camarades. 

Au collège et au lycée, combien ne voyons-nous 
pas d'enfants partager avec leurs camarades les 
friandises que les parents, dans leur sollicitude, 
envoient à leurs enfants. 

Il y a des enfants qui ne s'accorderaient môme 
pas un sucre d'orge sans le partager avec le cama- 
rade préféré. 

Ces natures, bonnes, douces et généreuses, pro- 
mettent pour l'avenir des âmes d'élite. 

Suivez-les plus tard dans la carrière à laquelle 
elles se destinent aujourd'hui, vous les trouverez 
se faisant aimer de tout le monde, toujours prêtes 
à rendre service, autant que le leur permet leur 
position subordonnée, aidant de leur faible bourse 
et de leurs conseils les camarades malheureux ou 
égarés. 

Au nombre des enfants, nous voyons également 
des natures sèches, sans enthousiasme pour le 
beau, sans amour de la vérité. 

Ils ne comprennent ni le dévoûment, ni la géné- 
rosité du cœur; ils avancent en âge sous de pareils 
auspices ! 

Nous les plaignons, nous les exhortons : ce n'est 
pas assez. Pour que nos efforts ne soient pas vains, 
il faut opposer à ces esprits rebelles le joug de la 
conscience et l'esprit de sacrifice; sinon, ils mène- 
raient une existence triste et déclassée, que ne 
pourraient ennoblir ni les honneurs, ni l'argent. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. t79 

En etlet, un homme sans dëvoûmont, n'est-ce 
pas une créature privé».' des sentiments qui enno- 
blissent? Tout cœur qui ne connaît pas la géné- 
rosité, est froid et glacial ; il ne peut pas se réchauf- 
fer aux pâle^ rayons de 1 egoïsme et de la cupidité. 

Pères et mères, suivez dans votre enfant en bas 
âge, non seulement ses progrès physiques, mais 
aussi, et pariiculiérement, les progrès de son esprit 
et de son cœur. 

Parlez-lui souvent des qualités exquises qu'on 
appelle le dévoûment, le bon cœur, la généro- 
sité. 

Dites-lui bien que l'homme n'est complet qu'au 
prix d'un dévoûment sans bornes à sa famille, aux 
malheureux qui souffrent, aux amis sincères, à la 
patrie, à l'humanité. 

Dites-lui aussi que la noblesse du cœur ne se 
trouve pas au hasard, comme celle de la nais- 
sance. 

C'est la compassion et la générosité qui en for- 
ment les premiers éléments. 

La jeunesse comprend ce langage; l'enfance le 
peut à peine entendre : il est trop élevé pour frap- 
per son esprit d'une manière assez puissante. 

Elle n'apprécie pas encore l'inétiable trésor de 
ces divines qualités. 

Il y a des singularités qui se présentent dans les 
familles, et dont nous ne pouvons nous former une 
idée exacte. 

Trois enfants composant le personnel enfantin 



280 LES MÈRES ET LES ENTANTS. 

d'une maison , nous présentent trois caractères 
ditferents. 

L'un, d'une espièglerie rare et d'un cœur excel- 
lent; le second, à la mine ingénue, et recelant des 
instincts de caprice et de mauvais vouloir à lasser 
la patience la mieux exercée ; celui-là rachète bien 
des peccadilles par la sincérité de ses réponses; 
enfin le troisième n'a ni le cœur tendre, ni l'àme 
sensible : et c'est précisément ce dernier qui, par 
ses manières douceureuses, se fera préférer de son 
père ou de sa mère. 

Que pensez-vous, lecteur, de cette bizarrerie? 
Croyez-vous qu'il soit facile d'élever les enfants? 
et peut-on, sans avoir des reproches à se faire, ne - 
pas féliciter ceux qui portent dans leur cœur la 
noble résolution de bien élever leur famille? 

— Peut-on ne pas châtier les enfants obstinés, 
entêtés jusqu'à la colère? Néanmoins, il y a des 
circonstances où tout moyen de rigueur vient se 
briser contre le caractère rebelle d'un enfant in- 
discipliné. 

— Indiscipliné? C'est vous qui le dites : vous ne 
savez pas rencontrer la fibre sensible : et vous 
proclamez que l'enfant n'a pas cette fibre. 

L'enfant apprend à lire; mais il apprend aussi à 
posséder la bonté du cœur. Le plus mauvais cœur 
se réforme entièrement; le caractère le plus fou- 
gueux se pacifie au point de devenir souple et, 
docile. 

— A la vérité. Ton obtient quelquefois des amé- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 2«1 

lioratious; mais faire un enfant bon d'un enfant 
méchant, ce serait, dit-on, vouloir faire un ange 
de Satan. 

— Donnez de la force morale à l'enfant faible, et 
il deviendra bon; la faiblesse seule est méchante. 

— On ne peut donner aux enfants en bas âge 
que des leçons imparfaites de bonté de lYime et de 
générosité du cœur : comment voudrait-on leur faire 
comprendre des choses délicates et les finesses du 
sentiment? 

— Par la métaphysique vous n'y arriverez pas : 
vous y arriverez par la conscience. 

Quand 1 âge de raison viendra, et que le raison- 
nement tendra à progresser dans. leur esprit, c'est 
alors qu'ils comprendront, quoique faiblement en- 
core, les observations judicieuses qui leur seront 
faites. Ils en protiteront quand ils seront de bonne 
volonté, et qu'aucun vice particulier ne les détour- 
nera des devoirs que vous leur enseignerez. 

A peine l'enfant entre-t-il dans l'âge de raison, 
que les premiers indices de son bon cœur marquent, 
en quelque sorte, la trace de sa future carrière et 
font bien augurer de l'avenir; son dévoûment et sa 
générosité ne se démentiront en aucune circons- 
tance, à quelque carrière qu'il se destine. Quelle 
garantie! Si c'est une petite fille, ces qualités sont 
indispensables aux devoirs du ménage; nous de- 
vons l'encourager à persévérer dans ces nobles 
sentiments, jusqu'au jour où elle se trouvera en 
puissance de mari : c'est alors que, jeune femme, 

24 



iSi LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

elle fera valoir, au sein de la famille, les vertus 
sociales d'une épouse, d'une mère : vertus pré- 
cieuses, qui rejailliront sur ses enfants. 

Les enfants du peuple, privés d'éducation, ne 
comprennent pas aussi bien l'importance de ces 
vertus; mais ils suppléent à ce man([ue de discer- 
nement par un bon naturel, par une perspicacité 
qu'ils tiennent de leur infériorité, de leur défiance 
d'eux-mêmes. 

Plus que les enfants pauvres, les enfants riches 
sont médisants. Ils trouvent dans leur famille 
l'exemple de la médisance. 

Dans le monde, les réunions où le plaisir nous 
assemble, et devrait seul présider, deviennent des 
clubs de malins propos. Les méchancetés circulent 
bientôt à travers les mots inofFensifs; mais l'en- 
fance butine, elle ne moissonne pas : un mot, une 
boutade, une espièglerie, lui suffisent; le cercle 
formé se rompt, tout à coup, et nos bambins re- 
tournent aux jeux, se poursuivant, se renversant, 
jetant ballons ou balles, courant au cerceau, s'ap- 
pelant et se provoquant. 

11 n'y a pas de rancune au cœur des enfants, 
parce qu'il n'y a point de réticence, leur âme est 
un feu qui pétille, et qui rayonne sur leur visage. 
Quelle Hamme dans le regard! quelle innoceiic< 
sur leur front, sur leurs lèvres! quelle mobilité 
de physionomie! mais aussi quel fond de placidité! 

En les contemplant on se dit : 

Quel âge heureux ! pas de soucis ni du présent, 



LES MÈKES ET LES ENFANTS. 283 

ni du lendemain, pas d'ambition, seulement un peu 
de vanité, que les enfants cuntractent trop souvent 
au fover môme de la famille. 

A la promenade, par un beau temps, que de 
joies et de y^laisirs! que de toilettes, hélas! même 
de petites filles, y sont portées à l'extrême. Nous 
connaissons la coquetterie et la satisfaction des 
mères en pareille occurrence; mais un peu moins 
de luxe ne donnerait-il pas à ces petites filles un 
vernis de candeur et de simplicité charmante. 

L'enfant se livre au jeu avec autant de prompti- 
tude qu'au chagrin : quelle sensibilité irritable! 

Qu'il soit vêtu de velours ou de lustrine, ménagez 
ses émotions; corrigez-le du regard ou de la pa- 
role, jamais du fouet. 

Il est dans notre nature de procurer du plaisir 
aux enfants; nous savons que ces jeunes cœurs, à 
leur entrée dans la vie, sentent vivement tout ce 
qui imprpssionne l'âme ; nous savons aussi que les 
jeux et les plaisirs sont pour eux des éléments 
d'existence et de progrès physiques. 

Mais nous devons néanmoins en arrêter la 
fougue, lorsqu'ils atteignent l'âge de raison, et 
détourner leur entraînement vers le jeu, pour les 
fixer à l'étude. 

L'instruction et l'éducation ne s'ébauchent aisé- 
ment que dans la jeunesse : durant cette période, 
l'esprit et la conception sont aussi souples pour 
l'étude, que les membres sont déliés pour les exer- 
cices du corps. 



«84 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Afin de recompenser ses enfants d'un travail sa- 
tisfaisant, la mère se sacrilie et leur prodigue les 
plaisirs de leur âge: sacrifices de temps et d'argent 
qu'elle ne regrette pas, car c'est rémunérer un 
travail qui fera honneur à la mère et à l'enfant. 

Il y a de bonnes et de véritables mères, qui ne 
se donnent pas une seule récréation sans y faire 
participer leurs enfants, dans les limites de l'âge ; 
d'autres mères, plus égoïstes de leurs plaisirs, 
craignent la moindre gêne, le moindre tracas ; 
elles laissent les enfants à la maison aux soins 
d'une bonne, lorsqu'un divertissement leur est 
offert. 

Il y a bien des mères qui se séparent toute une 
journée de leurs enfants, et les confient à des mains 
étrangères ou mercenaires; cependant ils sont si 
exigeants et si turbulents sous la direction de la 
bonne, que parfois la patience échappe à ce servi- 
teur à gage : alors les petits enfants sont rudoyés 
et brutalisés. 

Ces petits êtres n'ont pas assez de jugement 
pour comprimer la fougue et l'étourderie qui les 
entraînent trop loin; les moins généreux cèdent à 
la crainte, et se taisent sur un signe. 

Mais aussi, il existe des bonnes d'un esprit tout 
particulier pour distraire les enfants : celles-là se 
réjouissent en les contemplant dans leurs ébats. 

Ces enfants auront, pour leur bonne, autant de 
tendresse que pour leur mère. 

Les enfants sont, dès leur naissance, sous la loi 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 285 

commuDe de i'iiumanité ; mais que de sorts dill'e- 
reiits! Combien en voyons-nous voués à une exis- 
tence de privation et de contrainte, lorsque l'abon- 
dance et le laissez-faire les plus assidus sont 
prodigués à d'autres! l'on va même au devant de 
leurs moindres désirs ! 

Dés le berceau, se manifeste l'inégalité des con- 
ditions qui accompagne chacun de nous, d'année 
en année, jusqu'au jour où les énergies de notre 
intelligence et de notre volonté nous élèvent; où 
nos défaillances nous abaissent; où l'influence des 
parents et surtout celle de la mère se révèlent dans 
la force ou dans la faiblesse du jeune homme; où 
enfin le seul amour du devoir et des grandes choses 
vient rétablir entre les hommes l'équilibre rompu 
par les hasards de la naissance. 

Respectons ce berceau qui porte les destinées 
de l'avenir; et, si nous en sommes capables, en- 
tourons-le d'amour! 

Evitons de faire soutïrir ces petits êtres faibles, 
sans défense, et privés de la parole pour se plain- 
dre, ou réclamer ce qui leur est nécessaire. 

Ils n'ont que des larmes et des cris pour expri- 
mer leurs souffrances ; sachons comprendre ces 
larmes et ces cris, car c'est le langage de la dou- 
leur, langage qui n'est entendu que par les bons 
cœurs et par les vraies mères. 

Amusons les enfants! avec un peu de bonne 
volonté et de perspicacité, on parvient à distraire 
les enfants les plus chagrins , à distraire de leur 

-24. 



286 I<KS MÈRES ET LES ENFANTS. 

soulfrance les moins bien portants : il sufïit d étu- 
dier leur caractère, de pressentir ce qui leur plaît, 
de changer souvent de jeux et de distractions, 
d'apprendre à connaître, dans leurs gestes et sur 
leur visage, leurs besoins et leurs préférences 
secrètes. 

A combien de douleurs physiques est assujetti 
l'enfant, du jour de sa naissance à son âge de rai- 
son! Ne devons-nous pas chercher à adoucir ces 
maux par tous les soulagements qui sont en notre 
pouvoir? Ne sont-elles pas de mauvaises mères, 
celles qui au mal physique de leur enfant, ajoutent 
la souffrance morale? 

Quand la maladie s'est emparée de cette frêle 
organisation, n'est-ce pas une double calamité? ne 
pas l'entourer de mille sollicitudes, n'est-ce pas 
blasphémer Dieu? n'est-ce pas outrager l'huma- 
nité? n'est-ce pas renier son titre de mère et mé- 
riter la stérilité ? 

Le mal moral joint au mal physique, cuisantes 
douleurs ! c'est l'acheminement fatal vers la désor- 
ganisation de l'être? 

vous, mères insouciantes ou impitoyables en- 
vers vos enfants, ayez pitié de leurs douleurs : ne 
les châtiez pas quand ils sont malades, armez- 
vous de patience, entourez-les de l'hygiène la plus 
attentive et de vos caresses , si vous voulez être 
de véritables mères ! 

Ne préparez point dans le cœur de l'enfant le 
levain de la haine contre son enfance. 



LES MKKES El LES ENFANTS. iHl 

La Laine, dans l'homme, est un venin (jui tue 
parce qu'il persiste. 

La haine d'un enfant est de peu de durée ; elle 
n'a pas assez de puissance pour avoir une longue 
suite. Au surplus, que peut haïr un enfant, si ce 
n'est l'un de ses camarades qui aura cassé sesjouets, 
ou qui l'aura battu. Cette haine se dissipe faci- 
lement par les distractions nouvelles qui s'olFrent 
aux regards de l'enfant, par son inconstance et son 
innocente passion pour les jeux, toujours en sup- 
posant qu'il soit surveillé. Prenez garde aux dissi- 
mulations : s'il est sournois et hypocrite, il con- 
tracte un caractère de haine contre la personne 
qui le heurte et qui contrarie ses prétentions ridi- 
cules; mais cette haine n'olFre jamais un danger 
sérieux. 

Quand un enfant dit à un autre : «Je te déteste, » 
ne croyez pas que ce soit sincère : c'est une légè- 
reté de sa part, produite par un mouvement de con- 
trariété qui s'évapore comme la fumée; car, aussi- 
tôt la petite dispute éteinte, nous les voyons plus 
ardents amis que jamais. 

Un enfant d'un caractère haineux en bas âge 
doit être observé avec attention, car de la haine à 
la vengeance , il y a peu de distance à parcourir. 

L'esprit de vengeance, qui tient à l'esprit de ran- 
cune, induit sans cesse au mal. 

La vengeance est le déplorable effet de l'irrita- 
tion, d'une blessure reçue, ou d'une indignation qui 
porte à des extrémités fâcheuses. 



âSS LES MtlŒS El LES ENFANTS. 

Se venger, c'est se préparer dans l'avenir de 
plus prraves sujets de vengeance, de mort, de 
crime. 

Il y a des gens toujours prêts à se venger de la 
moindre malhonnêteté qui leur est faite, et d'au- 
tres d'un caractère doux et patient, qui méprisent 
la vengeance comme indigne d'entrer dans le cœur 
d'un honnête homme. 

Quant aux enfants, leur vengeance est plus sou- 
vent une futilité qu'un cas sérieux. Ils se vengent 
pour de petites incartades dans leurs jeux, et l'on 
rit plus souvent des vains etïbrts qu'ils font pour 
se venger, qu'on n'attache de gravité à leur petite 
vengeance. On a tort. L'éducation ne doit négliger 
aucun détail. 

Cependant, lorsque les petits enfants se battent 
entre eux, il est à craindre que les plus forts n'abu- 
sent et ne se portent à des voies de fait déplorables. 

Soyez sans pitié pour ces petites brutalités ! 

Empêchez, d'autorité, les enfants de se venger 
d'une peccadille commise par l'un d'entre eux; 
punissez sévèrement une vengeance préméditée ; 
faites des exemples dont les résultats portent au- 
tant de fruits salutaires. 

Les amours d'enfant ont dilférents caractères, 
qui ne sont pas sans une certaine bizarrerie. 

On ne devine pas facilement les atTections par- 
ticulières des enfants. Ainsi, vous croyez qu'un 
enfant aime sa bonne; oui, mais il ne l'aime qu'à 
une condition : c'est qu elle fera toutes ses volontés. 



LES MKRES ET LES E\T\\T<. 289 

Quant à son amour pour sa more, il est natu- 
rellement sincère; car le petit marmot, si jeune 
qu'il soit, apprécie, dans sa fnUe organisation, 
les attentions et les soins qui lui sont prodi- 
gués. ^ 

Il aime aussi son père, qui le corrige quand il 
fait mal; s'il est justement et modérément corrigé, 
il revient de lui-môme peu à peu sur les genoux 
ou dans les bras de son père. 

On croirait que l'enfant a conscience qu'il faut 
aimer son père, quoiqu'il le corrige, car corriger 
les enfants est une nécessité. 

L'enfant aime aussi son petit frère et sa petite 
sœur; s'il est l'aîné, d'un an ou de dix-huit mois, 
vous le voyez s'ériger en protecteur, prendre le 
bras ou la main de sa sœur, pour lui faire passer 
un ruisseau ou monter un trottoir. 

Un enfant chérit sa mère, mais il ne chérit 
jamais sa bonne; il l'aime seulement. La nature 
l'entraîne à conserver sa tendresse pour celle à 
qui il doit la vie. 

L'enfant qui a atteint l'âge de raison a besoin 
d'un ami ; il le prend parmi ses petits camarades 
de classe. Cet amour, c'est de l'amitié durable : 
nous voyons souvent deux petits amis ne jamais 
se perdre de vue, et se retrouver plus tard dans 
le monde, sans que leur amitié ait subi la moin- 
dre altération. 

On a vu aussi des petits garçons élevés avec 
des petites filles, s'attacher mutuellement et in- 



290 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

sensiblement, grandir presque ensemble et former 
plus tard une alliance sympathi(|ue. 

Un attachement cimenté d'aussi bonne heure 
n'est pas une raison pour que les époux jouissent 
d'une continuation de bonheur sans interruption ; 
mille circonstances se présentent dans l'intérieur, 
où l'échaûiudage le mieux établi vient à s'écrouler 
tout à coup. 

Il n'est point dans ce monde de sympathie, si pro- 
fonde qu'elle puisse être, qui soit à l'abri d'un revers. 

Quand l'enfant dit : ^ Je t'aime bien ! « craignez 
que ce ne soit un sentiment intéressé; il a l'œil 
clairvoyant, la pensée profonde; et s'il accorde 
son amour, c'est souvent un amour de passage, 
fruit du désir qu'il éprouve d'avoir à sa disposi- 
tion quelque chose de son goût, qu'il espère obtenir 
de votre générosité. 

Son amour est léger, comme les années qu'il 
porte; son cœur ne possède pas encore assez de 
sève pour engendrer un amour inviolable. 

Un caprice, une fantaisie, lui fera abandonner 
l'un pour aimer l'autre. Ses sentiments ne sont pas 
encore parvenus à s'arrêter, c'est pourquoi nous 
le voyons si souvent vaciller comme la girouette. 

Ces petits êtres sont particuliers : ils écoutent et 
profitent de tout. 

A peine parvenus à l'âge de raison, ils ont la 
suffisance, dans une partie engagée avec les cama- 
rades, de dire : « Je te donne ma parole d'honneur 
que, etc. » 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. «91 

Que signifie cette parole (rhonneur^ (Quelle 
iqiportance a-t-elle^ Coinpreiid-il la portée des 
mots qu'il prononce? Oui, certes, il s'en fait une 
idée, puisqu'il l'applique à propos. 

A-t-il besoin d'invoquer son honneur pour se 
faire écouter? Et n'est-on pas toujours disposé à 
ajouter foi à son langage, quand on le sait ennemi 
de tout mensonge? 

L'enfant est naturellement disposé à aimer; 
mais son amour subit des moditlcations selon le 
milieu dans lequel il vit. 

Quand il est trop gâté, son amour est banal ; il 
aime d'un amour léger, par cela même que son 
amour se subordonne à trop de divisions ; c'est 
pour cela que nous admirons l'intérieur des fa- 
milles où l'on ne gâte pas les enfants, où l'on ne 
passe pas les manques de civilité et de conve- 
nances. 

On croit généralement mieux se faire aimer 
d'un enfant en lui passant tout : c'est une erreur ; 
l'enfant qui n'a pas de rancune aime autant celui 
qui le châtie justement que la main toujours prête 
à satisfaire ses moindres fantaisies. 

Du reste, ses amours sont aussi innocents que 
son cœur. Pourrait-il en être autrement chez ces 
petits êtres qui sortent, pour ainsi dire, de terre 
pourvus de facultés intellectuelles et morales 
qui, selon la loi de la nature, se développent lente- 
ment, et ne sont corrompues que par l'expérience. 

Mais jamais un enfant ne nous aime comme 



i9« LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

nous l'aimons, parce que notre amour a atteint sa 
virilité, tandis que le sien est aussi imberbe 
que lui. 

L'organisation de l'enfant est si merveilleuse 
qu'elle nous cache encore des secrets que nous 
n'avons pu jusqu'ici approfondir. 

Nous pensons avoir décrit les différents carac- 
tères de l'enfance avec assez de développement 
pour n'omettre aucun détail important; l'amour 
des générations qui s'élèvent et notre patriotisme 
nous ont dicté ce livre. 

Nous l'écrivons avec l'abondance du cœur et 
avec des sentiments de vive sympathie pour les 
enfants, pour la société, pour l'humanité. 

Nous les chérissons quand ils sont bien élevés, 
nous espérons pouvoir les chérir un jour, lors- 
qu'ils sont mal élevés, et nous travaillons à leur 
amélioration. 

L'enfance attire par un charme irrésistible; 
aussi lui consacrons-nous toutes nos pensées en 
ce moment. 

On passe bien des choses à un enfant espiègle 
sans méchanceté et babillard sans affectation. 

Le plus léger sourire d'un enfant nous charme; 
et quand à son sourire gracieux il joint la ten- 
dresse, nous restons en extase devant sa nature si 
déliée, si souple, si spirituelle, si attrayante, qui 
séduit, enchante, et prodigue l'espérance. 



LES Ml-RES ET LES ENFANTS. 293 

XXI 

LES ENFANTS RICHES, LES ENFANTS PAUVRES. — LES 

MÈRES. 

Quelle brillante étoile que celle de l'enfant né 
dans la pourpre et sous un plafond doré! 

Quels rallinements de sensations agréables pour 
ces petits êtres, entourés des jouissances que 
donne la fortune! Mais ils ne sont pas exempts des 
petites misères qui affligent notre frêle existence, 
dés nos premiers pas sur le seuil de la vie. 

Si l'enfant pauvre avait la puissance d'analyser 
la position de l'enfant riche, que de belles choses 
ils y verrait ! mais aussi que d'amertume il éprou- 
verait en se sentant misérable ! et combien il en- 
vierait la situation heureuse de cet enfant qui ne 
voit autour de lui que jouissances, luxe, gran- 
deurs, ample satisfaction des besoins matériels. 

Mais l'enfance n'éprouve aucun sentiment d'en- 
vie, elle est pure de jalousie comme de toute 
rancune, et l'enfant du pauvre se voit aussi heu- 
reux au fond d'une mansarde que dans les salons 
princiers d'un hôtel opulent. 

Quand il rencontre l'enfant riche, il l'admire 
plutôt qu'il ne le jalouse. 

Le hasard de la naissance, quel sujet de médi- 
tation pour les philosophes ! mais qui pourrait dé- 
finir la raison de cette inégalité du bien-être ? 

25 



294 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Nous sommes tous des créatures de Dieu, des- 
tines ù la même liberté, aux mômes besoins du 
corps et de IVime, et pourtant, nous ne venons pas 
tous au monde, le front orné de 1 étoile scintillante, 
de letoile du bonheur et de la prospérité. 

Le monde ne se soutient que par l'équilibre, et 
quel est cet équilibre, si ce nest l'effet des oppo- 
sitions. 

Peut- on dire que la société se maintient en 
équilibre par l'opulence et par la pauvreté, ces 
forces opposées? 

La société repose-t-elle sur cette antithèse : 
« l'enfant riche et l'enfant pauvre? » 

L'enfant riche est à peine venu au monde qu'il 
se trouve dans une atmosphère de confortable que 
les riches seuls peuvent créer. Son discernement 
se développe, sa raison se forme vite au spec- 
tacle des belles choses qui l'entourent dés son ber- 
ceau. 

Il regarde toujours de haut, voit tout au des- 
sous de lui, et de là vient son instinct de domina- 
tion sur le pauvre. 

Il arrive à l'âge de vingt ans sans avoir éprouve- 
le moindre besoin des nécessités de la vie; pour 
les malheureux qui souffrent, il ressent de la com- 
misération et non pas la fraternelle charité. 

A vingt ans, s'ouvre pour lui une vie nouvelle, 
s'il a été élevé dans des sentiments de vraie reli- 
gion, dans l'amour des faibles, des opprimés, des 
misérables. . 



LES MÈRFS ET LES ENFANTS. 295 

Il professe hautement le respect clTi à toutes les 
misères, à toutes les infirmités. 

L'opulence dont le hasard la favorisé, loin de 
le détourner de ses devoirs, lui vient en aide pour 
exercer son dévoûment à l'infortune, faire travail- 
ler les ouvriers et réduire le budget de ses dépenses 
stériles, pour augmenter ses libéralités et répandre 
ainsi le bien-être autour de lui par le travail. 

Quiconque n'a pas été dans l'intimité des grandes 
maisons ne peut se faire l'idée du luxe et des jouis- 
sauces dont on y entoure les enfants. 

Les valets de ces hôtels opulents, chargés de la 
surveillance des enfants, s'acquittent de cette mis- 
sion avec d'autant plus de zèle, de convenances et 
d'égards, que leurs émoluments sont plus élevés. 

A la moindre négligence, à la moindre mau- 
vaise humeur, ils sont vivement réprimandés, et, 
s'il y a récidive, on les remercie sans autres forma- 
lités. 

Les paroles du maître sont polies et stéréotypées 
dans leur politesse : 

t< Cherchez ailleurs, vous ne nous convenez 
plus. » 

Les exigences de ces enfants sont d'autant plus 
grandes, qu'ils se sentent autorisés à satisfaire les 
caprices et les fantaisies qui leur passent par la 
tête. 

La mère, la noble mère, est heureuse d'avoir des 
enfants auxquels un jour doit écheoir son brillant 
héritage ; elle craint souvent de les contrarier et 



Î96 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

de les rendre malades, en les tenant trop sévère- 
ment; elle se met à la merci d'exigences insuppor- 
tables, qui ne font qu'augmenter avec 1 âge. 

Mères dans l'opulence, ayez le courage de la 
sévérité pour vos enfants, si vous voulez qu'un jour 
ils soient heureux. 

C'est le hasard de la fortune qui les a placés 
dans cette riche situation. 

Le hasard comble les uns de tout en abondance; 
et, dans son iniquité, il ne garde rien pour les au- 
tres. Il ne leur accorde pas même la moindre fa- 
veur. Craignez les vicissitudes de la fortune ! 

Quand des enfants sont élevés sur un pied de 
luxe et de somptuosité, tremblez que, par des re- 
vers de fortune, ils n'éprouvent un jour de dures 
privations, dont les enfants pauvres ne subissent 
jamais l'expérience inopinée. 

Dès le berceau, le pauvre fut privé! 

Le système de l'éducation à domicile offre, en 
général, moins de résultats favorables, que l'édu- 
cation en commun. 

Un instituteur privé peut rarement apporter une" 
amélioration sérieuse dans le caractère d'un en- 
fant, surtout s'il habite avec son élève. 

Il craint de déplaire aux parents en usant de 
rigueur; et déplaire à son élève, c'est s'aliéner les 
parents, c'est aventurer le présent et l'avenir. 

Que fera-t-il de son élève, s'il veut conserver sa 
position? S'il n'y tient pas, à cette position, quel; 
dévoûment apportera-t-il à ses devoirs ? 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 297 

Le petit bonhomme sous sa direction est luna- 
tique, fantaisiste, capricieux et plein de mauvais 
vouloir. 

Le maître, à la vérité, usera de réprimandes, 
mais il n'obtiendra que de faibles résultats, sou- 
vent même atténués par ces idées de grandeur et 
de vanité qui, dès l'âge de raison, s'emparent des 
enfants élevés dans l'opulence. 

Dans la maison , le précepteur est l'inférieur de 
son élève. 

Bien souvent aussi, l'enfant est impertinent en- 
vers son professeur , dont la patience est poussée 
hors des limites. Que le maître se détermine à in- 
fliger une punition : la moins sévère paraîtra exor- 
bitante aux parents, qui se croiront les gens les 
plus raisonnables du monde. 

L'intérêt de leur enfant passe après les considé- 
rations de leur vanité. 

Combien nous devons féliciter les enfants d'un 
caractère égal, docile, obéissant, respectueux, 
prévenant! 

Ils portent dans les salons dorés les qualités 
qu'on ne trouve ordinairement qu'au foyer d'une 
modeste mansarde. 

De charmants enfants, dans une maison opu- 
lente, ce sont de petits anges au milieu d'une 
oasis embaumée; les toilettes brillantes et distin- 
guées dont ils sont parés les rendent encore plus 
séduisants, et l'on regrette de ne pas voir tous les 
enfants de la terre vêtus avec la même splendeur. 



298 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

L'éducation des enfants est tributaire de notre 
condition sociale; c'est à dire que nous les éle- 
vons selon notre état de fortune, selon notre ai- 
sance, selon notre propre éducation. 

Il existe une si grande diversité dans les condi- 
tions humaines, que le bien-être de ces faibles 
créatures varie à l'infini. 

Nous remarquons un bien plus grand nombre 
d'enfants pauvres que d'enfants riches, parce que 
le pauvre a toujours la famille la plus nombreuse. 

Les joies de son indigence sont toutes dans la 
paternité. 

Au fur et à mesure que grandit un enfant riche, 
soyez, en sa présence, modeste dans vos goûts, 
circonspect et prudent dans vos paroles ; ne lui 
laissez pas entrevoir qu'il sera riche un jour: ne 
soutfrez chez lui ni morgue, ni pédantisme. 

Si vous voulez lui conserver la simplicité et la 
modestie de la jeunesse, ne permettez pas qu'il 
se mêle aux conversations : il y prendrait des 
choses au dessus de sa portée et de son âge. 

Tout ce qui l'entoure lui dit assez qu'il est riche! 

Les enfants qui ont trop d'aplomb sont détes- 
tables; on souffre de leur suffisance, on a horreur 
d'entendre sortir de leur bouche un langage dé- 
placé. 

C'est particulièrement chez les enfants riches 
que domine ce défaut de modestie. 

L'usage dans les grandes maisons, dont il est ici 
question, est de ne pas admettre à la table des 



I 



LES Mf:RRS I-T LI-S ENFANTS. 21)9 

maîtres les enfants (iui n'uni pas atteint lage de 
dix ans; jusque-là, ils sont servis dans un ai>par- 
tement qui leur est spécialement alTecté. 

Là les bambins sont soignés et surveillés par la 
camériste de madame, qui, souvent, a plus d'ascen- 
dant sur cette marmaille que le père et la mère : 
le père est sans cesse préoccupé des grands sei- 
gneurs qu'il reçoit; et madame s'inquiète avant 
tout du monde qu'elle doit recevoir. 

Néanmoins, le serviteur à gage supporte les 
malhonnêtetés d'un enfant avec moins de patience 
que les parents eux-mêmes ; et lorsque ce serviteur 
est convaincu que des rapports, vrais ou faux, 
peuvent lui nuire, il corrige l'enfant, quelquefois 
même par des voies de fait, et il se fait craindre. 

Triste éducation ! 

11 est rare qu'un enfant battu ne fasse pas son 
rapport à son père ou à sa mère, dans l'espérance 
que le serviteur sera vertement réprimandé, 
chassé peut-être. Par sa plainte l'enfant fait sou- 
vent oublier sa faute; et le serviteur seul sera 
blâmé. 

Il faut néanmoins être assez prudent pour ne 
pas assumer tous les torts sur la tête du serviteur; 
car alors on- autorise l'enfant à ne plus obéir; puis, 
d'un autre côté, il ne faut pas évincer l'enfaat sans 
l'avoir entendu : il s'aigrirait. 

A son tour, la bonne, voyant que l'enfant n'a pas 
été écouté, serait disposée à abuser de l'autorité 
qu'elle s'arrogerait. 



300 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Dans les pensions, les enfants riches sont sou- 
vent plus adules que ceux d'une aisance ordinaire. 

Fâcheux privilège, qui rend leur éducation plus 
lente et moins judicieuse. 

Le père et la mère les recommandent par des 
procéde's si puissants, que ces petits gentlemen 
sont souvent l'objet de préférences marquées : les 
procédés dont nous parlons tiennent de la baguette 
magique de la richesse. 

Le prestige vulgaire est l'apanage de l'opulence ! 

Les parents qui viennent au parloir, dans leur 
brillant équipage, cochers, laquais en livrée dorée, 
donnent ainsi du prestige à leurs enfants : pres- 
tige, hélas ! à l'influence duquel peu de gens savent 
échapper. 

C'est bien pis dans le pensionnat de demoiselles : 
*» Avez vous vu la brillante voiture qui vient d'entrer 
dans la cour? et cette belle dame qui en est descen- 
due? C'est la mère de Sophie, d'Emma ou de Marie. 

— Non, répond, une petite voix sèche ; c'est la 
maman de Virginie. 

— Oh! elle est bien riche, dit une des petites 
filles. » Dés ce moment Virginie passe pour une 
petite princesse aux yeux de ses compagnes ; on la 
tiatte, on l'entoure de prévenances ; en un mot, on 
gâte son joli caractère. 

Il n'en est pas tout à fait de mémo dans les pen- 
sionnats de garçons : ces derniers sont moins im- 
pressionnables, quand il s'agit d'un des leurs, plus 
riche que ses petits camarades. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 7.01 

L'esprit d'égalité devant la science et le carac- 
tère a plus de partisans parmi les garrons. 

Ils s'inquiètent moins de savoir si, au nombre 
des élèves, se trouvent des fils de milord, des tils 
de prince; ils se considèrent comme étant tous 
égaux au jeu et au travail ; et si l'un d'entre eux 
alfectait des airs de fierté, en se prévalant de la 
fortune de sa famille, ses camarades le tourne- 
raient en ridicule, le baffoueraient et refuseraient 
de fraterniser avec lui : ils le mettraient en qua- 
rantaine. 

On peut dire que l'esprit d'indépendance et d'éga- 
lité anime les petits garçons quand ils sont réunis. 

Age de délices et de sentiments vrais, que les 
conventions n'ont pas encore corrompus! 

Les petites filles, naturellement plus disposées 
au clinquant de la vie, s'éblouissent facilement du 
luxe qu'on déploie à leurs yeux. 

Lorsqu'elles ont reconnu des petites filles riches 
parmi elles, il faut les voir s'en approcher, les 
admirer des pieds à la tête, leur demander conseil 
et avis sur les jeux qu'on choisira pour la récréa- 
tion ; en un mot, elles les entourent d'égards et de 
déférences. 

C'est déjà. la comédie, jouée au pensionnat par 
les petites filles, qui éprouvent une envieuse émo- 
tion, à la vue d'une de leur compagne, afïublée 
d'une riche toilette et visitée par son père et par sa 
mère en brillant équipage. 

On s'étonne ensuite du despotisme, de l'aristo- 



302 LES MftRES ET LES ENFANTS. 

cratie et de la domination de certaines petites filles 
riches ! leurs compagnes leur accordent toute dé- 
férence et leur donnent toujours raison dans les 
petits démêlés que les enfants ont entre eux. 

Le ton impérieux avec lequel elles s'expriment 
ne sied à aucun âge ; et bien moins encore à des 
petites filles qui doivent avoir en tout temps con- 
science de leur médiocrité personnelle. 

La modestie est une qualité rare ; elle est d'au- 
tant plus appréciée quand elle émane d'une jeune 
fille : la candeur, la simplicité et l'innocence doivent 
orner le front et le regard d'une vierge. 

Plus les jeunes filles sont dans l'opulence, plus 
on doit exiger de leur personne des manières sim- 
ples, en dehors de toute affectation; car plus elles 
sont riches, plus on les jugera sévèrement, malgré 
les adulations qui les entourent. 

En elfet plus on est riche, plus on doit réunir de 
qualités ; c'est une des superstitions de l'esprit hu- 
main, superstition aussi vieille que le monde. 

Lutter contre cette tendance, ce serait vouloir 
porter obstacle à la richesse elle-même : on veut 
être riche pour éblouir, dominer et jouir. 

Le riche ne se croit-il pas supérieur aux autres, 
non seulement par son costume, mais par son 
esprit et par ses droits de toute sorte? 

Nous fûmes un jour témoins d'une conversation 
originale entre petites filles et petits garçons. 

« Ton père est-il riche ? demande un petit gar- 
çon à une petite fille. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 303 

— Pourquoi mo fais-tu cette question i répondit- 
elle. C'est donc indispensable d'être riche? 

— Oui, lui répliqua le petit garçon ; parce qu'on 
est heureux, quand on est riche. ?* 

Voilà la philosophie de l'enfance ! elle ne consi- 
dère que les jouissances de son âge et ne voit point 
les jours sombres et les nuits noires qui, au mépris 
de l'or, enveloppent l'opulence de larmes, de dou- 
leurs et de déceptions. 

Un enfant d'une maison opulente disait à son 
camarade : « Toi tu es toujours mal mis, tes habits 
sont fanés, ta chaussure tout usée. Pourquoi ton 
père ne t'achète-t-il pas de beaux habits comme les 
miens? On est si heureux dans de beaux habits! 
tout le monde vous contemple et vous admire, 
tandis que toi, on te laisse passer comme un petit 
chien qui trotte dans les rues. 

— Tu es plaisant, lui répond son petit cama- 
rade! parce que tu es mieux habillé que moi, tu te 
crois quelque chose de plus? Mais, ne suis-je pas 
aussi libre que toi? ai-je moins d'appétit? enfin 
dors-tu mieux que moi qui suis mal habillé? Allons 
donc! tu es un petit sot, et si tu ne veux pas jouer 
avec moi, va jouer avec les grands seigneurs; » 
là-dessus, iUui appliqua une taloche. 

L'enfant battu va se plaindre à sa mère, qui lui 
demande la cause de la dispute ! Après avoir en- 
tendu le petit marmot, elle lui répondit : « Mon 
petit ami, vous avez eu tort d'humilier votre petit 
camarade et même de vous moquer d'un enfant 



504 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

moins bien habillé que vous. Est-ce sa faute, si ses 
parents ne sont pas riches? doit-il pour cela endu- 
rer vos observations blessantes, vous que le ha- 
sard a placé sous la protection généreuse de la 
fortune? Qu'avez-vous fait pour être riche? qu'a-t-il 
fait pour mériter d'être pauvre? Sachez, mon en- 
fiint, qu'il faut estimer tout le monde. Il n'y a que 
les malfaiteurs qu'on doit humilier. » 

L'enfant comprit les exhortations de sa mère, il 
se promit d'être à l'avenir plus modeste et plus 
conciliant avec ses camarades. 
Promesse d'enfant! 

Quand un bambin riche se donne des airs de 
vanité, arrêtez-le immédiatement sur cette pente 
déplorable. 

Faites-lui sentir qu'il n'est qu'un pauvre petit 
être exposé aux maladies comme aux mille con- 
trariétés de la vie; et que d'un jour à l'autre, l'in- 
constante fortune peut briser sa position et trans- 
former ses habits de velours en haillons. 

Si, en grandissant, il se pénétre de cette vérité 
contristante, croyez-le bien, il fera de mûres ré- 
flexions sur les délices de l'existence, qui n'appar- 
tiennent irrévocablement à aucun de nous. 

Des enfants jouaient à la promenade; deux pe- 
tits misérables mendiants s'approchèrent en leur 
tendant la main. 

« Que veulent ces petits? dit l'un des joueurs. « 

Un autre répond : 

« Ils demandent un sou. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 305 

— Pourquoi faire? 

— Parce qu'ils ont faim. 

— l^ourquoi ont-ils faim? 

— Parce que leur père n'a pas le moyen de les 
nourrir. 

— Pourquoi ? 

— Parce qu'il n'a pas d'argent. 

— Pourquoi n'a-t-il pas d'argent? 

— Parce qu'il n'a pas de travail. 

— Qu'il vienne à la maison, papa lui en don- 
nera. ^ Et les plus grands donnèrent tous leurs 
sous. Ces innocents parias se retirèrent gais et 
contents : ils étaient riches ! 

L'enfant est toujours disposé à apprendre ce 
qu'il ne sait pas ; c'est pourquoi nous le voyons si 
curieux, si impressionnable. 

La vie est si violente pour sa frêle organisation : 
l'homme a tant l'instinct de la curiosité ! 

Dès le berceau, tout est nouveau pour lui, tout 
le frappe; et au moyen d'une bonne direction, si 
ses dispositions sont heureuses, il devient un jour 
un homme digne de parcourir les étapes de la vie 
avec honneur et probité. 

Mais chez les enfants, il y a des caractères 
souples, comme il y en a d'autres, aussi raides, 
aussi rebelles que le métal le plus dur. 

La bonne éducation est plus facile à indiquer 
qu'à faire suivre. 

Souvent on accuse des pères et des mères, bien 
qu'ils fassent tout ce qui est humainement possible 

26 



:>06 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

pour lléchir un caructùre indomptable, source de 
tant de larmes dans les familles. 

Que de patience et de science demande l'éduca- 
tion ! 

Quand vos enfants sont adultes, ne parlez jamais 
en leur présence de la fortune que vous possédez. 

Ils sont clairvoyants; ils ne retiennent pas les 
choses à demi, surtout quand elles les intéressent; 
et il y a des choses dites à demi-mot qui, néan- 
moins, ont pour les enfants, une portée immense, 
la mémoire à cet âge est souple, facile, implacable. 

L'enfant se rappelle, toute sa vie, les impres- 
sions qui ont le plus frappé son esprit lorsqu'il 
était jeune. 

Faites que les impressions premières ne gravent 
dans son cœur que des sentiments nobles. 

Combien les impressions sont tristes, en général, 
dans les enfants pauvres, dans ces êtres souffrants 
au physique, à qui la détresse réserve plus tard 
tant de souffrances morales, si le travail ne vient à 
leur aide et les sauver de l'indigence. 

Le riche vivra-t-il exempt de travail, sans qu< 
sa barque puisse sombrer? 

Les fondations de son édifice financier sont-elles 
établies sur des bases indestructibles? Aujourd'hui, 
tout concourt à combler ses vœux. Cependant le 
pauvre, ne pouvant accorder aucune douceur à son 
enfant, verse des larmes d'amertume ; et la misère 
l'oblige à refuser à son enfant môme assez d ali- 
ments pour assouvir sa faim. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 307 

Il y a deux classes d'enfants pauvres : les uns 
sont nés de père et de mère que le chômage ou lu 
maladie, soit enfin un salaire insuffisant, privent 
des ressources suffisantes pour élever une nom- 
breuse famille. 

Les autres sont nés de parents pauvres par im- 
prévoyance ou par l'ivrognerie, en un mot, par 
l'abandon de soi-même, par la faiblesse morale. 

Ces pères et ces mères sont coupables envers 
eux-mêmes, et de toute manière, envers leurs en- 
fants, envers la société. 

Ils sont réduits à une pauvreté déchirante. 

Et cependant tous ces petits êtres ne sont-ils pas 
des victimes innocentes? Tous n'ont-ils pas, devant 
Dieu, les mêmes droits à la clémence des saisons 
et aux rayons vivifiants du soleil ? 

Ne devraient-ils pas aussi avoirles mômes droits 
à la clémence de la vie par le travail? 

Ne naissons -nous pas tous égaux devant la 
mort? et la démarcation des classes, dans l'espèce 
humaine, n'est-elle pas le résultat d'une pluie d'or 
que le hasard lance au gré des vents, sur tel ou tel 
berceau? 

Les enfants favorisés du sort ne doivent-ils pas 
aide et protection aux misérables? 

On est quelquefois disposé à supposer que les 
enfants nés dans le besoin seront un jour dange- 
reux pour la société, et que la misère les détour- 
nera du travail et des devoirs de l'homme. 

Instruisez-les, élevez-les sainement : et le danger 



308 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

disparaîtra. Le pauvre n'est pas fatalement mau- 
vais; penser ou dire cela, c'est errer mécham- 
ment. 

La mère pauvre a d'aussi belles qualités que la 
femme riche; souvent même elle a plus d'énergie, 
parce qu elle a plus souffert. 

Elle peut cultiver au même degré les sentiments 
maternels pour ses enfants, et tourner tous ses 
etforts vers leur bien-être. 

Son cœur saigne, à l'idée de ne pouvoir leur ac- 
corder quelques-uns des avantages prodigués aux 
enfants moelleusement élevés. Hélas! hélas! toutes 
ses volontés ne se réalisent point par enchante- 
ment, par la magique puissance de l'or. 

Oh! qu'il est cruel de songer à tant de choses 
affreuses, à la pénurie d'une mère entourée de ses 
enfants ! Le plus souvent, c'est une infortune devant 
laquelle personne ne s'arrête et qui répugne, parce 
que le pauvre a l'œil terne, fané, assombri. 

La pauvreté rend timide ; elle paralyse l'esprit 
et l'intelligence; elle imprime aux enfants un ca- 
ractère humble, triste, ombrageux. 

Quel contraste avec la physionomie souriante 
des enfants de grande maison, soignés des pieds 
à la tête ! Une opulence attentive leur prodigue 
une éducation incessante pour laquelle rien n'est 
épargné, ni temps, ni argent, ni serviteurs. 

Lorsque nous les voyons à la promenade, fiers 
et vaniteux des habits recherchés qu'ils portent, 
nos yeux sont satisfaits; mais notre cœur l'est-il? 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 309 

Non, il se serre à la peusée que les cœurs qui bat- 
tent sous ce velours et cette soie, tant ouatée, tant 
capitonnée et tant miroitante, sont plus faibles et 
moins généreux que les cœurs qui battent à nu à 
travers les trous d'une chemise à trente sous. 

Quelles réflexions doit faire une pauvre mère 
de famille, en voyant cette profusion du luxe en- 
vers des enfants, quand les siens n'ont pas même 
une chemise de rechange! 

Nous avons vu des mères blanchir pendant la 
nuit l'unique chemise de leurs enfants. 

Les enfants dormaient dans des guenilles, pen- 
dant que la mère veillait et lavait. 

Vous êtes-vous jamais trouvés, dès le matin, 
dans une maison opulente? avez-vous assisté à la 
toilette du petit garçon et de la petite fille? 

Comme ils sont meilleurs et plus naturels en 
déshabillés ! ils deviennent généreux. 

La petite fille était peu satisfaite du costume 
qu'on lui endossait : il faisait mauvais temps ; elle 
dit à la femme de chambre : 

« Mettez-moi quelque chose de plus beau ; ces 
robes, je dirai à maman de les donner aux enfants 
de la pauvre femme qui vient tous les jours s'as- 
seoir auprès' de notre hôtel. » 

Le petit garçon ajouta : 

« Voilà aussi ma vieille casquette et ma veste 
de tous les jours que je lui donnerai aussi, si ma- 
man le permet. » 

La femme de chambre se prêta de bonne grâce 

26. 



510 LES MEIŒS ET LES ENFANTS. 

à en faire la demande à la mère qui consentit avec 
empressement ; et les petits pauvres, exposés pres- 
que nus à l'intempérie de l'air, furent aussitôt vêtus. 

Ils ne pouvaient en croire leurs yeux. 

Ils ne savaient comment témoigner leur joie. 

L'opulence et la pauvreté étaient en communion 
de bonté, de reconnaissance et d'affection. 

Nos enfants pauvres n'osaient pas témoigner 
leurs sentiments, ils en avaient comme la pudeur. 

C'est parmi les enfants pauvres que des gens 
fortunés, sans enfants , choisissent, soit un petit 
garçon, soit une petite fille, pour en faire un motif 
d'adoption; et l'adopté devient pour toujours l'en- 
fant de la maison. 

Ce revirement soudain de fortune place ce petit 
être dans un monde nouveau, tantôt pour son bien, 
tantôt pour son malheur. 

Son étoile vient de luire à travers les ténèbres 
de la pauvreté ; il va former son esprit et son in- 
telligence par une éducation qui se complétera peu 
à peu. 

Déjà les souvenirs de sa pauvreté sont effacés 
de sa mémoire; il ne regarde plus en dessous de 
lui, tout brille à ses yeux; et des idées de grandeur 
l'enivrent avec le luxe qui l'environne. 

Il advient qu'un jour, la mère réclame son en- 
fant; elle crie à tous les échos; elle sentie re- 
mords d'avoir en quelque sorte trafiqué de son 
enfant, même pour son bien. Elle veut avoir son 
enfant. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 311 

Comment s'introduire dans la demeure somp- 
tueuse, où son sang vit loin d'elle ? 

Comment le réclamer à de grands seigneurs 
qui, depuis longtemps, en font leur propriété? 
D'ailleurs les bienfaits acceptés ont lié l'enfant et 
les parents adoptifs. 

Mais le cœur de cette mère ne transige plus 
avec aucune considération ; nous la voyons éper- 
due, pénétrer moitié de gré, moitié de force, dans 
la maison des parents accidentels de son enfant. 

Là, papiers en main, signalement à l'appui, et 
sous la protection de l'autorité, la mère rentre en 
possession du fruit de son sang. 

Mais, cette pauvre mère, comment va-t-elle s'y 
prendre pour effacer du souvenir de son fils, les 
idées de faste et de luxe dont il a été nourri ? 

Quelle chute! Quel désappointement pour l'ave- 
nir de cet enfant ! Pour tomber vite, n'était-il pas 
préférable de ne jamais monter? 

Cet enfant parvenu, dans quelques années, au 
dessus de l'âge de raison, va sentir vivement la 
transition de son âge d'or à sa pauvreté. 

Et quand même il eût grandi dans cette opu- 
lence, eût-il oublié qu'il n'est pas le fils de ces 
riches parents. 

Pauvres ! gardez vos enfants. 

Les pauvres sont plus que jamais dignes d'in- 
térêt, parce qu'ils appartiennent à la société tout 
autant que les riches, depuis qu'ils sont citoyens. 
Doivent-ils vous implorer pour ces petites créa- 



312 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

tures transies de froid, pondant la saison rigou- 
reuse? Doivent-ils bien haut se plaindre? 

Allez au devant de leurs plaintes par l'ins- 
truction : mettez entre leurs mains les instru- 
ments d'un avenir meilleur. 

La vraie assistance publique pour les enfants , 
c'est une école. 

Lorsque vous voyez toute une famille croupir 
dans la fange, dans la plus profonde misère, et avoir 
à peine un vêtement en lambeaux pour se couvrir, 
vous pouvez affirmer que l'ignorance maintient le 
père et la mère dans les métiers grossiers et d'un 
rapport presque nul. 

Nous sommes bien convaincus que l'inégalité 
des conditions ne disparaîtra pas de la société : 
elle tient en équilibre les forces sociales. Si nous 
arrivons un jour à une réduction dans le nombre 
des malheureux, cette réduction ne sera jamais 
assez sensible pour égaliser les situations de l'exis- 
tence. 

D'ailleurs, la différence des tempéraments et des 
passions amène fatalement l'inégalité des condi- 
tions. 

La rigueur des exigences de la vie est une loi 
tellement inexorable, que toute combinaison pour 
en alléger le fardeau devra toujours se régler sur 
une augmentation de salaire, ou d'émoluments, ou 
de bénéfices. 

Le monde , en ses vicissitudes pleines de mys- 
tères, nous offre le tableau de la pauvreté près des 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 313 

richesses, des hommes vicieux près des âmes hon- 
nêtes, de hi tempête près du beau temps, des ri- 
goureux frimats prés des jours chauds et brillants 
de lumière, et tout cela forme un ensemble dont le 
Créateur seul connaît le but. 

Mais l'homme a le pouvoir de modifier par son 
travail et par son intelligence les situations qu'il 
subit dés son enfance : c'est par les enfants que 
les familles se transforment. 

Nous ne comprenons pas toujours la persistance 
de la pauvreté sur les mêmes têtes, ni le favori- 
tisme de la fortune persistant envers les mêmes 
familles. 

Examinez l'éducation que reçoivent les enfants 
des pauvres et des riches, et vous aurez la clef de 
ce mystère. 

Il faut être philosophe pour accepter la position 
sans murmurer, car elle est parfois tellement 
écrasante, que les esprits les plus forts faiblissent 
en présence des malheurs qui se succèdent. 

Qu'il est heureux l'enfant! le poids qu'il sup- 
porte, dès sa naissance, il le rejettera loin de lui 
par l'éducation. L'homme illettré aura passé l'âge 
de l'éducation; il vieillira dans le malheur. 

Il est dou^ de contempler les âmes heureuses de 
la terre : elforçons-nous d'en augmenter le nombre. 
Il y a des enfants riches et des enfants pauvres ; 
mais fils de riche ou fils de pauvre, c'est le déve- 
loppement des facultés de l'âme et l'énergie qui, 
finalement, distribue le bonheur ici bas. 



314 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Parents ! qui que vous soyez, élevez vos enfants 
pour eux-mêmes , plus que pour vous , pour l'ave- 
nir, et non pas pour le présent. 



XXII 

LES ENFANTS EXPLOITÉS AVEC LA COMPLICITÉ 
MORALE DU PUBLIC. 

On se figure, à tort ou à raison, que les enfants 
à qui l'on fait jouer un rôle dans Benoiton ou dans 
le Supplice cViine femme, etc., perdent leur prestige 
d'innocence, et n'ont que de mauvais exemples de- 
vant les yeux. 

Il y a une vieille prévention attachée à la profes- 
sion de comédien. 

On dit : Si jeune et bientôt si corrompu! Que 
d'erreurs! que de calomnies! 

Il n'y a guère d'enfants qui soient mieux élevés 
que ceux des comédiens. L'on n'est pas immoral, 
parce que l'on est artiste. 

Les comédiens qui font paraître en scène leurs 
enfants en bas âge, veulent les préparer de bonne 
heure à la carrière dramatique, carrière épineuse 
et difficile; ils les surveillent pour les conserver 
dans les sentiments de pureté, ornements du jeune 
âge : c'est la préoccupation constante du père et de 
la mère malgré les préventions traditionnelles. 

Le comédien n'est plus, aujourd'hui, regardé, 



LES MERES ET LES FNFANTS. 5t5 

Dieu merci, coinmc un être immonde, indigne 
d'avoir sa place au soleil des honnêtes gens. 

La moralité des artistes va sans cesse reconqué- 
rant son intégrité, se réhabilitant dans l'opinion 
publique. 

()n ne leur refuse plus, systématiquement, les 
qualités de père de famille ; on n'ose plus conclure 
des préjugés contre leur profession, à l'indignité 
de leur conduite privée. 

Nous voyons quelquefois au théâtre des pièces 
qui nécessitent la présence d'un ou de plusieurs 
enfants. 

Au Grand-Opéra, dans un ensemble chorégra- 
phique, un essaim de jeunes filles, semblables aux 
anges, sort tout à coup d'un massif de iieurs, ou 
d'un groupe de nuages. 

L'etfet est chatoyant et tient de la merveille. Ce 
sont autant de messagers d'espérance qui voltigent 
sur la scène et nous donnent une idée des ché- 
rubins dont parle la Bible. 

Ces jeunes enfants, par l'habitude de la scène, 
ont une aisance et une grâce incroyables. 

Aucun chagrin ne vient assombrir la gaîté et 
et l'entrain qui les dominent, et ils remplissent le 
rôle à merveille, parce qu'ils sont naturels et d'une 
gentillesse et d'une grâce qui inspirent au public 
les meilleures dispositions à leur égard. 

La scène n'est pas seulement d'un grand attrait 
pour les comédiens, elle l'est également pour les 
enfants; le clinquant des décors les séduit et le 



316 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

brillant de la mise en scène est pour eux d'un 
attrait toujours nouveau; quand on les prive de 
ces plaisirs, c'est un sujet de larmes que le talis- 
man des bonbons peut seul conjurer. 

Quelquefois même les petits étourdis, en faisant 
leurs ébats, dans les coulisses, tombent dans 
des trappes mal fermées, attrapent quelques con- 
tusions et encourent l'amende. 

Un comédien a sa profession à cœur; les en- 
fants, témoins de son enthousiasme pour l'art, 
reçoivent des impressions vives et profondes, qui 
préparent leurs jeunes esprits à la foi artistique. 

Le vrai comédien se passionne pour son métier; 
le théâtre est son élément; et nous connaissons 
bien peu d'exemples de comédiens qui aient, par 
dégoût, changé de profession. 

Il adore la rampe, comme un ministre chérit son 
portefeuille; malgré les déboires et les déceptions 
auxquels il est en butte, son rôle est toujours pour 
lui d'un charme nouveau, lorsqu'il obtient des 
succès : c'est un homme au comble de la joie. Par 
la force des joies dramatiques, le métier de comé- 
dien est généralement héréditaire. 

Les petites filles de comédien, présentes à la 
toilette théâtrale, soit d'une mère, d'une sœur ou 
d'une tante, contemplent et observent attentive- 
ment les objets de clinquant ou de vraie luxe dont 
on s'affuble au théâtre; par leur instinct de femme, 
elles distinguent avec goût ceux qui leur iront à 
merveille, quand elles seront grandes filles. 



LES MERES ET LES ENFANTS. 317 

On leur donne, en g'énoral, une éducation pré- 
paratoire à la carrière dramatique, et elles disent 
souvent : 

« Papa, quand pourrai-je débuter? Tu verras 
comme je serai gentille! on m'applaudira, et je 
serai bien heureuse de te faire plaisir. ?» 

Ce désir immodéré de se produire sur les plan- 
ches du théâtre est particulièrement, chez les 
petites filles de comédiens, une vocation dont on 
les détourne difficilement ; la scène exerce sur 
leur esprit une attraction qui les domine; elles 
meurent d'impatience de jouer promptement un 
rôle qui, cependant, ne leur sera confié qu'à un 
certain âge, et après une éducation plus pénible 
qu'on ne pense. 

Que de tourments ! Que de chagrins ! Que de 
labeurs, avant qu'elles sachent parfaitement le 
TÔ\à qu'elles doivent remplir! 

Que de larmes! Que de sanglots! et tout cela 
pour échouer, peut-être. 

L'enfance des fils ou filles de comédiens des- 
tinés au théâtre n'est pas toujours couronnée de 
fleurs. 

Le public demande des émotions; les paroles 
et l'organe' d'un enfant, qui ont tant de charmes 
dans la vie intime, doublent de prix, quand elles 
sont prononcées au théâtre par un jeune enfant 
entouré du prestige de la scène. 

On voit des pièces où figure un père, une mère 
avec son enfant ; ces scènes de dialogue entre la 

27 



TAS LES MI-RFS ET LES ENTANTS. 

mère et l'eiilant sont pleines d'intérêt et de senti- 
ment : l'enfance attire, surtout au théâtre. 

L'organe trop faible de l'enfant est fortifié par 
mille exercices, afin que le public puisse entendre 
distinctement; le petit artiste reçoit une éducation 
relativement très soignée. 

Les comédiens ambulants ont peu de facilité 
pour faire instruire leurs enfants. 

Tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, 
ces enfants ne peuvent suivre sérieusement aucun 
cours, aucune classe, aucune école; et pour obvier 
à cet état de choses, le père et la mère se chargent 
de leur éducation; mais il est constant que les 
pauvres petits, exposés sans cesse aux distractions 
qu'entraîne l'état de comédien, font peu de progrès 
dans leur instruction. 

Ils ne profitent guère de ces leçons intermit- 
tentes. Leur intelligence se développe surtout par 
la vie intellectuelle des comédiens. 

Les dispositions pour le théâtre se déclarent de 
bonne heure chez les enfants d'artistes dramati- 
ques; lorsqu'elles sont bien arrêtées, on saisit 
l'occasion de les encourager, ou parfois de les dé- 
courager. 

Le comédien a ses moments de découragement; 
mais son fils ou sa fille, quoi qu'on fasse, aura 
toujours des inclinations décidées pour le théâtre. 

L'appât du gain entraîne quelquefois des parents 
cupides à abuser de la faiblesse d'un enfant, à fa- 
tiguer son organisme; peu à peu il dépérit, il 



LES MERES ET LES ENFANTS. 319 

s'étiole comme une lieur trop forcée eu serre, et 
qui se meurt avant d'avoir donné son éclat et sa 
vivacité. 

Que les parents sont coupables de sacrifier ainsi 
la santé de leurs enfants! Ces petits êtres sont sans 
défense, sans moyen de s'excuser, pendant qu'on 
exige de leurs facultés plus qu'elles ne peuvent 
donner. 

Puis, un jour, des regrets mortels s'emparent 
des parents; mais il est trop tard : l'enfant est 
épuisé, un soutfle lui reste, et il va s'évanouir 
pour toujours. 

Un comédien en réputation avait deux petites 
filles, qu'il destinait au théâtre. L'une était jolie, 
l'autre était laide, mais spirituellement laide; il 
entreprit avec sa femme de faire leur éducation. 

La petite fille d'un physique avantageux avait 
peu de bonne volonté pour apprendre; mais, par 
faiblesse autant que par esprit de gâterie, aucune 
correction sérieuse ne lui était infligée. 

Le père et la mère se flattaient entre eux de 
l'avenir de cette enfant, et se disaient : 

-i Notre fille ne sera pas un talent, mais elle 
sera jolie, et au théâtre l'on est indulgent pour un 
joli minois. » 

La petite fille laide était tracassée et tourmen- 
tée du matin au soir; on voulait en faire un pro- 
dige de talent, car elle ne pouvait espérer des 
succès de physionomie. 

Mais qu'arriva-t-ii ? Cette petite, en grandis- 



320 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

sant, prit une tout autre expression : et, de laide 
que nous l'avions vue, elle devint jolie et gracieuse; 
de plus, elle avait du talent. 

Sa sœur, dont les traits, en avançant en âge, 
perdirent de leur charme au lieu d'embellir, ne fut 
pas aussi jolie, grande fille, qu'elle l'avait été enfant, 
et tous les succès furent pour celle que les parents 
avaient dédaigneusement forcée à travailler. 

A combien de familles pourrait s'appliquer l'his- 
toire de ces deux enfants de comédiens! 

Quant aux petits garçons, on les élève avec 
moins de prétentions. On leur donne une éduca- 
tion plus mondaine et moins sévère; le physique 
du personnage est aussi d'un grand poids dans la 
balance du succès; mais ils sont moins exposés 
aux déceptions, par cela môme qu'ils ne sont pas, 
comme les jeunes filles, un objet de courtoisie et 
de séduction. 

Les comédiens se marient assez souvent entre 
eux; ils veulent sans doute épargner à d'autres 
familles les ennuis, les tracas, les désagréments 
qu'on leur suscite en matière de mariage ou de 
tout autre acte social. 

Ne sommes-nous pas cependant arrivés à un 
degré de civilisation où l'on puisse reconnaître 
que toute profession est honorable, lorsqu'elle est 
exercée avec honneur. 

Pourquoi, par des iniquités d'opinion, refuser 
aux comédiens de se donner des enfants légitimes? 
Ne font-ils pas partie intégrante de la société? Et 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. r>2| 

si l'on pouvait sonder les défauts de chacun de 
nous en particulier, combien ne verrions-nous pas 
de gens indignes du mariage? 

Enfin, la société ne les acclame-t-elle pas, lors- 
qu'ils ont du talent ou du génie? 

Est-il juste que des enfants soient passibles des 
préventions et des préjugés sans nombre et d'un 
autre âge, que l'on garde encore contre la profes- 
sion de comédien, profession qu'on s'empresse 
d'honorer par des applaudissements ? 

Pourquoi ne pas aplanir entre nous les difficultés 
de la vie? Les enfants du comédien ne sont-ils pas 
les enfants de la nation française, au même titre 
que les autres enfants de la société? 

Ne sommes-nous pas tous entachés de défauts, 
et dignes de pitié et d'indulgence? Pourquoi pros- 
crire les uns, et favoriser les autres ? 

N'est-ce pas rendre hommage à la civilisation, 
que d'étendre une main conciliatrice et indulgente 
sur toutes les conditions humaines? 

Si vous proscrivez de votre bienveillance les 
enfants du comédien, que ferez-vous contre les 
enfants du saltimbanque? 

Pauvres garçons, pauvres filles, issus de char- 
latans de tréteaux aux foires publiques, pauvres 
enfants de jongleurs, d'équilibristes, de danseurs 
de corde, de faiseurs de tours ! 

En sont-ils moins des hommes? Ils sont déclas- 
sés, ces saltimbanques; les hommes et les femmes 
y forment un monde à part, et leurs enfants y 

27. 



522 LES MERES ET LES ENFANTS. 

prennent, pour ainsi dire, une originalité mo- 
queuse et geigneuse à la fois. 

L'esprit du saltimbanque est bigarré comme son 
pourpoint, miroitant comme le clinquant dont il 
est atRiblé; il cherche à jeter de la poudre aux 
yeux d'un public illettré, avide de sensations. 

Ses exhibitions olfrent aux spectateurs des 
femmes plus souvent laides que belles, parées d'un 
costume fané de princesse d'opéra, attirant les pas- 
sants et les badauds vers son spectacle en plein vent, 
qu'il annonce au fracas d'une musique infernale. 

Les représentations se suivent et se ressemblent. 
La foule des badauds qui écoutent d'abord sur la 
voie publique, en ouvrant de grands yeux et de 
grandes oreilles, se précipite, ensuite s'encombre 
dans une baraque, dont les planches disjointes 
laissent heureusement pénétrer l'air et passer au 
dehors les parfums méphitiques. 

wSur les tréteaux paraissent les enfants de la 
troupe, en costumes bizarres, garnis de paillettes 
d'or et d'argent : les uns, au teint basané, avec 
des couronnes de clinquant sur la tête et des ailes 
disgracieuses derrière le dos; d'autres en tunique 
légère avec écharpe dorée et collier en fausses 
perles : ils donnent à la foule une image fort com- 
promettante des anges ou de Cupidon. Quelle my- 
thologie de parade ! 

Ces jeunes enfants s'agitent en tous sens, dan- 
sent des menuets et des pas inédits, aux sons d'une 
trompette fêlée et d'un tambour enrhumé. 



â 



LES MÈRES ET LES ENTANTS. 343 

Cette scène charme la foule dbahie. Oh! les 
illettrés! foule attristante, surtout dans ses plai- 
sirs. 

Puis aussitôt, le grand saltimbanque du théâtre 
annonce solennellement la représentation. 

Après une courte allocution , le public escalade 
les marches des tréteaux et se précipite dans la 
salle improvisée. Là les enfants fî«::urent dans les 
ballets, les pantomimes, les voltiges, les exercices 
de corde, et dans les différents tableaux dont se 
compose le spectacle. 

A voir la mine joyeuse et l'entrain désopilant de 
cesenftints, ou croirait qu'ils sont plus heureux 
que ceux de nos grands seigneurs; mais voyez 
leurs regards craintifs, jetés à la dérobée vers le 
maître! 

Pendant les représentations, la vieille mère, 
chargée du soin de l'alimentation de la troupe, met 
au feu force pommes de terre et haricots, que ces 
bambins dévorent avec le même appétit que le 
dîner le plus splendide qui leur serait offert. 

Tout se passe avec assez d'ordre dans l'intérieur 
de la communauté de ces histrions en plein vent. 

Les enfants y sont dirigés sévèrement, et le 
petit mutin qui a désobéi, dans l'étude des exer- 
cices, est condamné, pour sa punition, à rester un 
jour entier sans autre costume que celui du matin, 
et Dieu sait quel costume ! 

On le relègue dans un coin de la cuisine de la 
voiture-maison qui sert à toute la troupe de loge- 



ZU LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

ment, d'abri et do véhicule. Il va tenir compagnie 
au chien et au chat; se rhabillant pour aller faire 
les commissions, il va chez 1 épicier acheter une 
chandelle d'un sou, des légumes chez la fruitière, 
et du pain bis chez le boulanger. 

Mais, chemin faisant, l'enfant distrait, comme 
tous ceux de son âge, s'arrête, soit pour agacer un 
chien, soit pour regarder passer un régiment, soit 
enfin prés d'un orgue de Barbarie qui fait danser 
des chiens savants ; le temps passe, le petit bon- 
homme se met en retard ; en rentrant au foyer de 
la famille, il est corrigé de nouveau et mis au pain 
sec. 

Ni bonnes paroles, ni caresses : une éducation 
de hasard ! 

C'est alors que le petit délinquant pleure, gémit, 
se lamente, pousse des cris atïreux; et le père in- 
digné, courroucé, descend du haut de son trône 
de tréteaux pour appliquer sur les doigts du petit 
mauvais sujet quelques coups de sa baguette ma- 
gique. 

La brutalité est dans le caractère du saltim- 
banque. 

L'enfant, fatigué de tant d'émotions, se calme 
enfin et va s'endormir sur de vieux tapis, jetés dans 
un coin du fond de la baraque. Il y passe toute la 
nuit; le lendemain, aucun souvenir de la veille : il 
est souple et obéissant; habillé en grande tenue 
par sa mère, il figure parmi ses petits camarades, 
se rappelle sa journée désastreuse de la veille, et 



LES MÈRES ET LES ENTANTS. 355 

se promet bien d être à l'avenir sage et obéissant, 
non par conscience, mais par crainte. 

Quelle triste éducation ! 

Les petites filles sont l'objet d'une plus grande 
sollicitude de la part de la mère, qui compte sur 
une ample recette si son personnel féminin déploie 
des séductions à l'adresse de la foule. 

Les revendeuses à la toilette du marché du Tem- 
ple fournissent les objets d'habillement, ainsi que 
les décors de scènes et de tréteaux. 

Les costumes consistent en robes rouges, jaunes 
ou bleues, écharpes de toutes couleurs, couronnes 
en clinquant doré, colliers de fausses pierreries et 
enfin jupons de gaze en toutes nuances. 

Quant cà la chaussure , la mère et la plus 
grande de ses filles la confectionnent avec du satin 
noir pour certain genre de chaussure, et pour 
d'autres avec du drap blanc bordé d'un ruban 
rouge ou bleu, le tout avec ornement d'une rosette 
sur le devant. 

La garde robe est un énorme porte-manteau où 
sont accrochés pèle mêle vêtements d'hommes et 
de femmes et attirails de comédiens ambulants, le 
tout recouvert d'une toile en calicot rose, noir ou 
bleu. 

Les jours de chômage, les femmes du personnel 
se réunissent autour d'une table, travaillent à la 
couture de tous les objets de toilette; le père donne 
des leçons de lecture, d'écriture, de gobelet et de 
prestidigitation à ses enfants, et récompense d'une 



326 LES MÈRES ET LES ENTANTS. 

taloche d'amitié ceux qui ont travaillé avec satis- 
fecit. 

L'étude de la gymnastique forcée est le travail 
le plus pénible pour ces enfants encore jeunes, et 
si peu formés. 

Dans ces exercices, fatigants pour le maître et 
pour l'élève, l'enfant est puni brutalement quand 
il exécute mal le travail qu'on lui impose. 

Le saltimbanque fonde un grand espoir sur le 
talent de ses enfants : il sait que le public porte un 
vif intérêt à ces petites créatures, quand elles sont 
bien dressées. 

Aussi les sommet-il tout jeunes à un régime 
rigoureux. 

Il faut les voir s'efforcer, dans leurs petits 
moyens, à produire de l'effet dans les différentes 
évolutions des scènes du répertoire. 

Tous les saltimbanques ne sont pas doux et 
indulgents envers les enfants : les uns les bruta- 
lisent, espérant par ce moyen en faire des sujets 
remarquables ; d'autres ne leur accordent que peu 
de sommeil et de très courtes récréations. 

Enfants surmenés, en qui la culture presque 
exclusive des muscles atrophie le cerveau. 

Nous assistâmes un jour aux leçons d'un sal- 
timbanque de caractère presque inflexible. Nous 
prenions en pitié ces pauvres petits enfants qui, 
malgré la rigueur exercée contre eux, s'appli- 
quaient aux exercices qui leur étaient démontrés. 

Nonobstant la bonne volonté qu'ils apportaient 



LES MÈRES ET LES FXrWTS. "57 

à ce genre de travail, ils étaieiu rudoyés ei iiji[ii- 
toyablement battus. 

L'enfant des traiteaux est une victime dévouée 
aux spectacles populaires. 

Nous fîmes au père une observation sur le tra- 
vail ardu et pénible qu'il imposait à ses enfants ; 
il nous reçut très froidement. Sa réponse sèche et 
brutale nous fit entrevoir qu'il avait envers ses 
enfants une règle de conduite dont il ne déviait 
jamais. 

Nous avions jugé opportun de l'engager à l'in- 
dulgence, mal nous en prit : les enfants y ga- 
gnèrent de plus rudes traitements. 

De toute la bohème des saltimbanques, les en- 
fants les plus malheureux sont les futurs équili- 
bristes en plein vent. 

Dans leur exercice public , tout leur attirail 
consiste en de vieux tapis étendus sur la voie pu- 
blique, deux mauvaises chaises et une échelle, le 
tout accompagné des notes, autrefois justes, d'un 
orgue de Barbarie. 

La mauvaise musique sert de relief aux tours de 
force. 

Ces enfants, dès leurs plus tendres années, sont 
livrés aux exercices les plus durs, à la désarticu- 
lation quotidienne, jusqu'à ce qu'ils arrivent à pré- 
senter au public un corps disloqué, devenu, pour 
ainsi dire, de caoutchouc. 

Dans leurs tours de souplesse, ils prennent les 
formes les plus contractées. 



328 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Les Anglais se passionnent pour ces sortes de 
spectacle. 

Ce peuple de marins adore les exercices violents. 
Que de Français sont anglais sur ce point ! 

Atin d'intéresser à un haut degré l'assistance 
dans la rue, le plus jeune dos enfants, à peine âgé 
de cinq ans, est trituré dans des exercices d'équi- 
libre qui font frémir, tant les poses exigent de dis- 
location! 

Ces petits parias ont souffert le martyre pour 
apprendre les voltiges, presque en quittant le sein 
de leur mère : à peine étaient-ils sortis des langes 
de la première enfance, que déjà on les équilibrait. 

Et s'ils étaient inattentifs ou peu disposés aux 
exercices de la représentation, on les rappelait à 
l'ordre à coups de cravache ou de bâton. Le public 
applaudit aux résultats de cette éducation bar- 
bare. 

Mais, dira-t-on, quelles corrections peut-on in- 
fliger à des enfants en bas âge, dont on veut tirer 
des excentricités corporelles? Leur petit jugement 
n'est pas formé, leur intelligence est étroite, et 
vous voulez en faire des prodiges. 

Les pères saltimbanques sont convaincus que 
leurs élèves doivent être corrigés; ils se servent 
du fouet pour les punir. 

N'y a-t-il que les saltimbanques ou les bateleurs 
qui maltraitent leurs enfants pour les mieux éle- 
ver? L'éducation du corps peut-elle se faire sans 
douleur? 



LES MI^RES ET LES ENFANTS. 3»9 

On dit : il y .i un Dieu pour les ivrognes; nous 
avons entendu dire aussi : il y a un Dieu pour les 
enfants de jongleurs et dequilibristes. 

Maintes fois ne les avez-vous pas vu tomber 
d'une hauteur prodigieuse, et reprendre l'équilibre 
avec autant d'agilité que les maîtres acrobates. 

Cet élan d'intrépidité ne vient-il pas de ce que 
l'enfant ne craint pas le danger? Rien ne paralyse 
sa force et sa hardiesse. 

Nous avons vu dans ce genre des prodiges d'en- 
fants : nous ne pouvions nous défendre de les cares- 
ser et de les embrasser, avant de nous en séparer. 

Ils paraissaient étonnés, puis émus de ces mar- 
ques de sympathie. 

Les enfants d'acrobates sont moins exposés aux 
dangers que ceux des équilibristes, en ce sens qu'ils 
ne dansent pas sur la corde sans balancier; môme 
deux officieux les suivent sans les perdre de vue, 
pour les recevoir entre leurs bras, dans le cas où 
ils perdraient l'équilibre. 

Les études d'exercices sont pour eux moins pé- 
nibles. Hélas! y a-t-il des degrés dans le malheur 
de cette éducation ! 

Ceux-là, du moins n'appartiennent pas à cette 
misérable classe de faiseurs de tours qui s'installe 
dans les rues et dans les carefours, à l'intempérie 
des saisons, pour implorer la commisération pu- 
blique par des tours de force qui font mal à voir, 
et pour lesquels à peine quelques deniers tombent 
dans l'escarcelle placée à l'extrémité du tapis 

28 



3r>0 LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

délabra sur lequel s'exécutent ces exercices péril- 
leux. 

Les enfants de ces bohèmes sont mal nourris et 
couchés le soir sur un grabat, c'est à dire sur un 
sac de paille d'avoine ; et ils n'ont pour toute cou- 
verture, l'hiver, qu'une mauvaise toile d'emballage, 
ou des lambeaux donnés par la charité publique. 

Eh bien , dans cette atfreuse situation , les 
croyez-vous tristes et moroses? Pensez-vous qu'ds 
aient conscience de leur déplorable état et de leur 
plus déplorable avenir? 

Non, certes, et vous direz : 

L'intelligence de l'enfant ne le porte pas à com- 
prendre la situation heureuse ou précaire dans 
laquelle il se trouve. 

Quelques jouets et quelques sucreries, voilà tout 
son bonheur, voilà toute sa félicité ! 

La nature est si prévoyante dans ses arrêts 
qu'elle affranchit l'enfance des sombres pensées de 
l'existence. Elle lui a donné le calme de l'esprit si 
nécessaire à la croissance et au développement des 
facultés. 

C*est peu à peu, au fur et à mesure qu'il s'avance 
dans la vie , que la scène du monde se dessine 
à ses yeux, à son intelligence : alors il s'aperçoit 
que la carrière dans laquelle il va entrer sera 
plutôt hérissée d'épines que semée de roses. 

Ces enfants déshérités, à partir du jour où ils 
sont à la mamelle, jusqu'à leur adolescence, ne 
sont pas soignés comme d'autres enfants. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 331 

La mère est trop préoccupée de gagner sa vio 
et de vaquer aux exigences du ménage, pour en- 
tourer ses enfants d'une sollicitude de tous les 
instants; etcependant, ils s élèvent : pêle-mêle, sans 
effort, sans confortable. Du pain, du fromage, des 
haricots ou des lentilles et des pommes de terre, 
voilà leur ordinaire ! 

Leur métier est là pour leur donner la santé 
et l'agilité, si indispensables aux exercices abru- 
tissants auxquels ils sont condamnés. 

On les habitue à braver le chaud et le froid. 
L'hiver, pendant les fortes gelées, ces faibles créa- 
tures ont l'onglée, soufflent dans leurs doigts, 
d'abord en gémissant, en pleurant, en criant, en 
se lamentant; mais une fois qu'ils se sont réchauf- 
fés, ou qu'ils ont été battus, le courage achève 
d'assouplir leurs membres raidis par le froid, et 
ils se mettent au travail avec autant d'entrain que 
le père ou la mère. 

Bien peu d'entre nous comprennent ces misères. 
Il faut avoir étudié l'existence de ces pauvres 
artistes en plein vent, pour se faire une idée de 
la détresse qui souvent opprime la mère et les en- 
fants. 

L'hiver, le mauvais temps les condamne à des 
jours consécutifs de chômage : et comment vivre, 
quand la journée ne rapporte pas une obole? 

C'est navrant! par la pluie, par la brume, par 
toute intempérie : pas de foule, pas de recettes! 

En résumé, les enfants du théâtre, comparés à 



35i LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

ceux des faiseurs de tours, sont des enfants entou- 
rés de luxe. 

En général, il n'est point dans les mœurs d'un 
acteur d'être parcimonieux, encore moins inté- 
ressé. Rien du confortable n'est refusé à ses 
enfants; ils sont soignés dans d'excellentes condi- 
tions hygiéniques. 

Le père veut en faire des sujets sains et robustes; 
car la scène, soit pour le chant, soit pour la décla- 
mation, exige une grande puissance physique. 

Un bel organe, une voix vibrante et sonore, ne 
s'obtient qu'au moyen d'une hygiène de propreté, du 
confortable, de la gymnastique et de soins assidus. 

Les enfants de saltimbanques sur les tréteaux 
d'une foire publique, sont moins heureux; mais si 
la troupe est bien accueillie et quelle ait de la 
vogue, les enfants se ressentent de la satisfaction 
des parents et du public; alors les bons procédés, 
diversités de scènes et de costumes qu'olFrent les 
représentations plaisent à leur imagination, et 
rien ne les détournera de leur métier : ils seront 
saltimbanques ! 

XXIIl 

LE JOUR DE l'an, LES ÉTRENNES, ET LES FETES DE 

FAMILLE. 

Les enfants sont au comble de la joie, à l'époque 
du jour de l'an et des fêtes de famille. 



I 



LES MERES KT Le> i M ANTS. Z"> 

Lesétrennes avaient aiicieniioineiit plus d'impor- 
tance qu'on ne leur en accorde aujourd'hui. 

Le monde devient parcimonieux par suite du 
renchérissement de toutes choses; les ressources 
diminuent dans beaucoup de familles par la dilli- 
culté des alfaires, par le luxe, par les besoins que 
nous nous créons chaque jour. 

L'usage des étrennes finira par disparaître, peu 
à peu. 

Les mœurs nouvelles dans lesquelles nous en- 
trons ne sont pas de nature à perpétuer la gentil- 
hommerie et la délicatesse des étrennes. 

Le jour de l'an n'est plus guère aujourd'hui que 
la fête des présents aux enfants ; ce sont eux qui 
sont les héros de cette fête, qui se renouvelle à 
l'avènement de chaque année. 

Déjà, quelques mois avant le jour de l'an, on 
prépare les enfants à cette solennité par des re- 
commandations pressantes. 

On ne manque pas de leur rpéter : Soyez sages, 
travaillez bien, si vous voulez avoir des étrennes. 
On espère que les malins marmots, alléchés par ces 
promesses, dont ils attendent avec impatience la 
réalisation, s'observeront et feront mille et mille 
efforts pour satisfaire leur père et mère. Mauvais 
moyen, pauvre éducation. 

Quel beau jour, quel jour de délices s'annonce, 
quand sonne la première heure de l'année qui va 
s'ouvrir ! 

Que de sensations pour les enfants de tout âge ! 

28» 



534 LES MKFIES ET LES ENFANTS. 

mais aussi quel cruel désappointement pour les 
petits désobéissants, condamnés à voir le bonheur 
de leurs camarades, sans pouvoir partager les 
mêmes émotions. 

Les oncles, les tantes, les amis, les parrains, les 
marraines, sont les providences qui distribuent 
des présents de toute sorte ; bon gré, mal gré, ils 
s'acquittent de ces traditionnelles générosités. 

La marraine magnifique comble de cadeaux son 
filleul ou sa filleule. Elle reçoit en retour mille fé- 
licitations des parents, qui sont flattés d'une telle 
largesse, et s'en attribuent tout le mérite. 

Les étrennes du jour de l'an ne se proportion- 
nent ni à l'aisance, ni à la fortune des personnes 
qui se font un plaisir de les offrir; elles se propor- 
tionnent surtout aux prétentions et, pour ainsi 
dire, aux exigences de ceux qui les reçoivent. 

Quand on fait un brillant cadeau à un enfant, 
l'on veut atteindre deux buts; celui d'être agréable 
à la famille, et celui d'exciter les transports et la 
joie de l'enfant. 

On pousse même la prodigalité jusqu'à lui per- 
mettre de choisir selon son goiit les jouets qui lui 
plaisent; les plus beaux et les plus brillants étant 
ceux d'une plus grande valeur, il s'ensuit que ces 
étrennes s'élèvent à un prix fabuleux. 

La petite fille choisit des poupées parlantes, avec 
différentes robes de luxe; le petit garçon, dans 
son idée fixe de soldat, jette son dévolu sur un 
cheval, un sabre, un fusil et même un canon, le 



LES MKRES KT l.KS KM ANTS. Ô35 

tout dans des prix élevés. Les jouets vraiment 
scientifiques ne sont pas encore inventés. 

En sortant du magasin de jouets , nous les 
voyons, les yeux brillants, la physionomie sou- 
riante, faire des protestations d'une sagesse qui 
ne doit jamais avoir de fin. 

C'est pour eux une existence de félicité qui 
s'évanouit peu à peu, comme toutes les choses de 
ce monde. L'habitude les lasse bientôt de ces 
jouets; et par leur malheureux défaut de les cas- 
ser, de les briser même avant d'en être fatigués, 
ils se privent eux-mêmes de leur bonheur. 

Ils veulent savoir comment sont faits ces jouets : 
ils les brisent. 

L'usage des étrennes date d'un temps immémo- 
rial, mais la force des choses qui entraîne notre 
siècle vers le travail donne à notre époque la tié- 
deur des générosités domestiques. 

Il en est de même des fêtes de carnaval, loin de 
soutenir l'éclat du passé, elles tendent cà s'éclipser. 
Le travail éloigne la folie et rend les dépenses plus 
sérieuses, plus prévoyantes. 

Avec le temps, les esprits changent; avec les 
siècles qui s'écoulent, les idées prennent une autre 
direction, et c'est bien heureux. 

Les enfants qui vivaient il y a deux cents ans 
n'avaient pas tous les bonheurs qui entourent l'en- 
fance aujourd'hui. On les élevait par l'absolu- 
tisme, par le fouet, par la brutalité. 

Aujourd'hui l'on respecte l'homme dans l'enfant, 



Ô3G LES MKRKS ET LES ENFANTS, 

et l'on agit sur lui par la conscience ; non plus par 
les coups. 

Les enfants sont aujourd'hui les heureux de la 
vie. Jadis on les tyrannisait, et l'on multipliait les 
fêtes. Faut-il donc gémir sur la désuétude qui frappe 
de nos jours la fête de saint Nicolas? Elle se 
meurt, elle est morte, la fête de saint Nicolas, sans 
espoir de revivre dans ses splendeurs passées. 

Cette fête offrait pourtant bien des charmes aux 
enfants; nous l'avons célébrée dans notre enfance : 
c'était une occasion de récompenser les petits en- 
fants de leur bonne conduite et de réunir les fa- 
milles. 

Dans certaines maisons, l'on fêtait la Saint- 
Nicolas avec une pompe qui inspirait aux enfants 
la crainte de ce grand saint. Une représentation 
leur était oîferte. Le père se revêtait d'un costume 
de bienheureux, mitre en tête, crosse en main et 
apparaissait ainsi à ses enfants et aux petits amis 
de la famille, en leur disant : 

« Mes petits amis, je suis le grand saint Nicolas, 
je viens savoir de la part du bon Dieu si vous êtes 
toujours sages; si vous êtes obéissants, le bon 
Dieu vous bénira. 

« J'ai en horreur les petits mauvais sujets : et s'ils 
ne sont pas raisonnables, je les abandonnerai sans 
rien leur laisser. r> 

Puis saint Nicolas leur distribuait des bonbons 
et des gâteaux. 

Ces traditions du moyen âge avaient leur agré- 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 307 

ment et leur côté momentanément utile; elles ne 
sont plus dans nos mœurs. Cette cérémonie, moitié 
carnaval, moitié religion, inspirait aux enfants la 
crainte et la soumission pour un moment. 

Les résultats définitifs étaient-ils bien sérieux? 

Les plus jeunes s'effrayaient de l'attirail mer- 
veilleux de saint Nicolas, et se jetaient en pleurant 
dans les bras de leur mère. 

La crainte et la superstition sont-ils des moyens 
d'éducation? 

N'employez jamais des procédés de comédie dans 
l'éducation. Ces fêtes enfantines étaient entourées 
d'un funeste prestige. 

Tant mieux que cette usage, charmant si vous 
voulez, mais d'un charme malfaisant, s'etface peu 
à peu par la force de l'opinion qui progresse et 
qui ne veut plus de la soumission aux devoirs 
par l'appât de la Saint-Nicolas, mais par la con- 
science. 

Les plus jolies étrennes sont réservées, dit-on, 
aux enfants les plus raisonnables ; mais nous n'ap- 
prouvons pas qu'on mette entre les mains d'enfants 
trop jeunes des jouets d'un grand prix, qu'ils cas- 
sent et qu'ils détruisent même dés le premier jour 
qu'ils en jouissent. 

On devient si sérieux sur la question des articles 
de nécessité que, dans bien des familles, d'une 
aisance ordinaire, les étrennes consistent en ob- 
jets de toilette, qui doivent otfrir plus de profit que 
des jouets qui durent à peine quelques semaines. 



33S LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Il y a même des familles où les parents riches 
donnent des billets de banque pour etrennes. 

Un ancien ministre des finances, déjà très riche 
par héritage de famille, n'avait qu'une fille unique, 
à laquelle il donnait chaque année d'opulentes 
etrennes. 

La jeune fille plaçait, la veille du jour de l'an, 
sur la table du salon un petit coffret; et le lende- 
main matin, elle y trouvait dix mille francs en 
billets de banque. 

Ces riches etrennes séduisaient peu la jeune 
fille, qui les remettait à sa mère comme un objet 
à dédaigner. 

Quel prestige entoure les heureux de la terre! 
La jeune fille regardait ces etrennes d'un œil in- 
différent : elle eût éprouvé mille fois plus de 
sensation à la vue d'une riche et brillante toi- 
lette. 

Quelle consolation pour les âmes qui souffrent 
de la misère, si de pareilles etrennes leur tombaient 
du ciel! Mais l'argent va où est l'argent; il n'aime 
pas à s'isoler; et, dans ses constants caprices, il 
refuse aux uns ses faveurs, en comblant les autres 
au delà de tous leurs désirs. 

Le jour de l'an donne aux enfants et aux parents 
d'utiles et de trop rares leçons. 

Les souhaits qu'on fait présenter par les enfants 
aux personnes dont ils dépendent, soit pour l'édu- 
cation, soit pour les besoins de la vie, leur en- 
seignent les égards et les convenances du monde. 



LES MÈRES VA i l.> I.M a.NTS. SS9 

Mais ces souhaits viennent-ils spontane'ment du 
cœur des enfants^ 

Les pères ou les mères les conduisent à 1 église 
le premier jour de Tan, afin de leur faire com- 
mencer religieusement l'année, et d'attirer sur leur 
tête les bénédictions du ciel. 

Ces actes religieux sont-ils compris des en- 
fants'? Les bambins y voient-ils autre chose qu'une 
formalité de dévotion qui leur est imposée? Les 
actes extérieurs sont-ils efficaces pour l'éducation, 
si l'enfant ne comprend pas ce qu'il fait? 

L'enfant est plus observateur qu'on ne le pense. 
Son imagination travaille sans cesse, c'est pour- 
quoi nous ne devons le mettre qu'en présence 
d'excellents exemples et de la conscience. 

Nous avons vu un enfant de sept ans les bras 
embarrassés de jouets d'étrennes. Il passait dans 
une rue où mendiait, au coin d'une borne, une 
pauvre femme et ses deux petits enfants. 

Le petit garçon, favori de la fortune, fut touché 
de la misère que portaient ces jeunes enfants, qui ne 
devaient même pas recevoir pour étrenne un simple 
jouet de quelques centimes, et il dit à sa mère : 

« Maman, j'ai trop de jouets; veux -tu me 
permettre 'd'en donner quelques-uns à ces petits 
pauvres? » 

La mère, voyant son bon cœur, consentit à sa 
demande; et l'enfant, dans l'enthousiasme de sa 
générosité, voulut leur donner les plus beaux de 
ses jouets. 



340 LES MÈRES ET LES ENFANTS, 

Quelle leçon pour les âmes insensibles à la vue 
des malheureux! Nous-mêmes et vous, pères et 
mères de fomille, eussions-nous été aussi compa- 
tissants, aussi généreux? 

Les fêtes de famille dégénèrent de jour eu jour; 
elles n'offrent plus le môme charme qu'autrefois. 
Les liens de famille se relâchent, parce que les exi- 
gences de la vie moderne brisent de bonne heure 
les attaches des enfants au foyer domestique. 

Dans ces temps qui ne sont pas encore trop loin 
de nous, les enfants souhaitaient la fête du père 
et celle de la mère avec des démonstrations de 
tendresse toutes particulières. 

Les enfant disaient un compliment par cœur, et 
offraient chacun un joli bouquet; puis, le soir, il y 
avait gala de famille, on dansait et l'on répétait 
encore les compliments : cette fois avec plus de 
verve et d'entrain qu'à la cérémonie du matin. 

Cet usage était en vigueur dans toutes les fa- 
milles, pauvres ou riches. 

Il offrait deux avantages : celui d'entretenir 
l'émulation des cœurs et de resserrer les liens de 
la tendresse des enfants pour leurs parents. 

Aujourd'hui, quelques fêtes sont encore souhai- 
tées; mais le même élan n'existe plus, et l'usage 
s'efface peu à peu. On songe à gagner de l'argent, 
ou bien à se rendre capable d'en gagner. 

Les affections de famille sont bien les mômes 
au fond du cœur, mais elles se concentrent, au lieu 
de se produire au grand jour. 



LH? MfnES ET ISS F.NFANTS. r,[\ 

Nous assistâmes un jour à une fête d'enfants, 
qu'une personne opulente donnait chez elle aux 
enfants des dames de ses amis. 

Un repas brillant dtait servi pour vinp-t-cinq 
petits enfants. 

Le cérémonial fut observé dans tous les détails : 
chacune des petites filles fut placée près d'un petit 
garçon. 

Les enfants seuls garnissaient la table. Aussitôt 
les places occupées, le festin commença sans bruit, 
et avec recueillement. 

Nous étions dans un profond étonnement, et 
charmés du coup d'œil qu'olfraient ces petits con- 
vives si intéressants de gestes et d'expression. 

Les domestiques faisaient le service avec ordre 
et ponctualité. Peuàpeu, la gent enfantine prit son 
essor, voisins et voisines se familiarisèrent; et 
bientôt les petites langues se lancèrent comme des 
moulins à vent. 

Au nombre de ces enfants, nous en obser- 
vâmes de spirituels et de bizarres. Ce fut pour 
nous l'occasion de reconnaître que les belles et 
bonnes choses, chez les petits et chez les grands, 
invitent au plaisir, stimulent l'esprit et l'amabi- 
lité, et donnent aux réunions un caractère de 
joyeuse vie qui entraîne les convives et même les 
personnes admises à former la galerie. 

C'était à la tin d'une belle journée d'été ; après le 
repas, une promenade au bois fut proposée. Les 
gais convives, sautillants comme des mésanges, 

S9 



r>42 I-ES MÈRES ET LES ENFANTS. 

furent placés en voiture sous la surveillance des 
mères. 

On arrive au bois. Tous, plus alertes que le 
chevreuil, descendent de voiture; et la promenade 
à pied s'organise deux par deux ; les petits gar- 
çons, en galants chevaliers, donnant le bras à 
leur voisine du festin. 

Cette promenade impromptu offrait un coup 
d'œil ravissant; nous nous plaisions à les admirer, 
et nous les suivîmes pendant quelque temps. 

Les petites filles rayonnaient de toilette, d'en- 
train et de plaisir; les petits garçons avaient des 
airs de petits seigneurs et des mines imposantes 
de satisfaction ; c'était un sujet d'étude charmant. 

On eût dit que cette réunion célébrait une 
cérémonie qui contribuait à donner à cette tendre 
et brillante jeunesse le sentiment des conve- 
nances, de l'usage du monde et de la civilité 
d'autrefois. 

Il y a des fêtes de famille qui, l'été, se célèbrent 
à la campagne. Les maisons opulentes ont dans 
leur château tout le confortable nécessaire à l'amu- 
sement des enfants. 

Les familles bourgeoises organisent une fête de 
campagne sur l'herbe, à l'ombre d'un bouquet 
d'arbres, sur la lisière d'un bois ou d'une forêt. 

Les ouvriers de Paris fêtent leurs enfants, hors 
barrière; ils se font servir un petit dîner frugal, 
sur la table extérieure d'un marchand de vin, et le 
plus âgé des enfants a mission d'aller chercher 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. TAZ 

pour le dessert quelques gâteaux chez le boulan- 
ger voisin. 

Les indigents donnent quelques douceurs, le 
dimanche, à leur misérable famille, quand la 
semaine a été bonne ; c'est à dire quand l'ouvrier a 
gagné un peu plus que sa journée ou qu'ils ont 
reçu des âmes bienveillantes et charitables, quel- 
ques aubaines. 

Les enfants sont toujours disposés à profiter 
des fêtes : il leur est si doux de se voir en jolie 
toilette, d'attirer les hommages, les soins et les 
prévenances! 

L'appât du plaisir est un talisman auquel on 
soumet les plus récalcitrants. 

Petits et grands, nous sommes tous impression- 
nables au plaisir; parfois Ton nous séduit par des 
fêtes, on nous entraîne par des festins! Mais 
jamais n'employez le plaisir comme un système 
d'éducation. 

Avez-vous assisté à des dîners de cérémonie? La 
joie vive ne commence qu'au dessert, au moment 
où les enfants de la maison et ceux des convives 
sont introduits. 

On comble de friandises et de baisers cette 
ravissante jeunesse qui nous charme par ses pe- 
tites manières simples et naturelles, par son babil 
spirituel et enfantin. 

On se réjouit de la présence de ces petits êtres 
comme du parfum des fleurs. 

L'une des petites filles s est écriée : « Oh ! les 



54* LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

belles choses ! inamaii, je ne pourrai pas manger 
tout cela aujourd'hui. » L'innocente créature pen- 
sait que toutes les friandises du dessert étaient ser- 
vies exclusivement pour sa petite personne. 

Quelle idée originale, bizarre, égoïste, et néan- 
moins bien pardonnable dans l'esprit d'une en- 
fant! Elle n'appréciait pas encore la portée des 
choses qu'elle vo3^ait, ni des paroles qu'elle enten- 
dait ni même de celles qu'elle pronon<;ait. 

Cette petite vivait encore par l'instinct animal, 
elle était dominée par le penchant à la gourman- 
dise, dont les enfants subissent tous plus ou moins 
le joug, de même que les animaux. 

Au nombre des fêtes de famille, citons comme 
principale réjouissance les bals d'enfants dont 
nous avons parlé dans un précédent chapitre. 

Mais n'oublions pas de citer parmi les plaisirs 
enfantins les réunions de famille où les enfants 
occupent les premières places : les fêtes de nais- 
sance, d'anniversaires et de mariage. 

Les enfants, pour ces jours solennels, sont levés 
dés le grand matin; on s'empresse de leur ajuster 
des toilettes qui vont faire honneur à la petite fille 
et flatter en môme temps l'amour-propre des pa- 
rents. Elles sont fières^de jouer le rôle de grandes 
personnes, ('es enfants, attentifs et réservés, as- 
sistent à ces dilférentes cérémonies avec un main- 
tien charmant, lorsqu'ils sont bien élevés. 

A la noce, les enfants sont placés à la petite 
table, se rangent sans tumulte, et sont d'abord 



LES MEllES ET LES EM'VNTS. 

très raisonnables ; puis ils s'cmauci[ioiiL insensi- 
blement. 

La crainte d'être reconduits à la maison les 
tient en respect, jusqu'à ce que la Ibuj^ue enfan- 
tine les emporte. Alors ne les retenez plus, qu'ils 
aillent jouer! 

Au dessert, les plus jolis bonbons sont peureux ; 
il est curieux d'observer les soins minutieux qu'ils 
apportent pour éviter de se tacher ; et tout cela se 
passe en ravissants détails, en sourires délicieux, 
en pétulances mal contenues, en conversations à 
mi-voix qui parfois éclatent. 

Une petite tille dit à un petit garçon : « Mon- 
sieur, ne parlez pas si haut, car tout à l'heure 
vous serez grondé; si nous parlions aussi haut 
que vous, l'on nous ferait sortir. » 

Puis un petit garçon dit à une petite fille trop 
espiègle : « Mademoiselle, vous êtes trop turbulente 
pour assister à un repas de noce : les petits enfants 
qui ne sont pas sages doivent rester chez eux, et 
dîner au pain et à l'eau. « Ils se régentaient 
entre eux ! l'esprit dominateur, le désir de rester 
au festin et le bon sens les faisaient parler ainsi. 

Ils trouvaient assez de raisonnement, assez 
d'esprit, pour réprimander ceux qui se condui- 
saient mal. 

Les petits mentors avaient des airs posés, gra- 
ves, ravissants de sérieux, jusqu'au moment où ils 
perdirent eux-mêmes la tête, et lancèrent à toute 
volée leurs joyeux éclats de rire et de parler. 

2Î>. 



LES MÈRES ET LES ENFANTS. 



Le plus petits détails sur le caractère des en- 
fants ont leur intérêt : tel caractère, telle direction 
à faire prendre. C'est surtout dans l'abandon des 
fêtes que le naturel se laisse voir dans sa naïveté. 



XXIV 

CONCLUSION 

En commençant ce livre, nous voulions amener 
l'attention du public sur deux forces vitales de 
l'avenir; sur les mères, et sur les enfants. 

Dans toutes les sociétés, l'influence des mères 
est redoutable : superstitieuses, elles propagent les 
erreursetles préjugés; raisonnables et raisonnant, 
elles deviennent des apôtres d'idées saines et forti- 
fiantes ; illettrées, elles ne vivent et ne font vivre 
leurs enfants que d'ignorance et de servilité ; 
éclairées, elles mêlent au lait que suce leur nour- 
risson la substance et les rayonnements de leur 
âme. 

C'est surtout en France que l'on peut suivre à 
la trace les influences des mères. 

On pourrait dessiner la carte de notre pays sur 
un plan nouveau, et montrer les contrées où les 
mères sont ignorantes ou lettrées. 

Les fils et les filles y sont ineptes ou intelli- 
gents, grossiers ou délicats, suivant le degré d'ins- 
truction de leurs parents et surtout de leur mère. 



LES MLllhS hl l.hs I .MA.Mb. 3»7 

Cherchez, interrogez, et vous retrouverez dans 
les jeunes gens l'image morale des parents. 

On déplore, chaque jour, l'abaissement gênerai 
des caractères. 

C'est par l'éducation qu'on relèvera vers les hau- 
teurs de l'âme humaine les générations de l'ave- 
nir ; c'est dans les enfants qu'il faut préparer les 
hommes, et c'est par la mère qu'il faut préparer 
l'enfant. 

Le défaut traditionnel de notre éducation natio- 
nale, c'est la routine. 

On applique encore en 1867 les méthodes qu'on 
employait au dix-septième et au dix -huitième 
siècle, méthodes destinées à former des esprits 
aveuglément soumis, contraints, et sans aucune 
initiative. 

Les fiertés de la conscience étaient alors consi- 
dérées comme des témérités compromettantes, et 
l'esprit d'initiative comme un péril. 

L'éducation se faisait par la crainte, par l'auto- 
rité, non point par la notion du devoir. 

L'instruction cherchait bien plus la lettre que 
l'esprit des textes. 

Toutes les leçons de morale ou de littérature se 
résumaient dans le vieil adage du huitième siècle 
avant le Christ : Le maître l'a dit. Aujourd'hui, 
l'éducation doit prendre pour devise : La conscience 
l'a dit; et l'instruction : L'esprit, non point la lettre. 

Ce n'est pas le mot qui fait la pensée, c'est la 
pensée qui crée l'expression. 



Ô4S LES MÈRES ET LES ENFANTS. 

Ne vous préoccupez point de la forme : elle sor- 
tira du fond même des idées. C'est donc l'idée qu'il 
faut éveiller dans nos enfants; et c'est la mère 
qui doit tirer peu à peu l'enfant du sommeil de son 
ame. La mère ne peut pas, sans conseil, suffire à 
cette tâche. 

A Dieu ne plaise que nous ayons l'ambition 
d'avoir assemblé dans ces pages tous les bons avis 
que l'on puisse émettre ! 

Nous avons voulu porter la lumière dans les 
chemins encore obscurs que l'on fait suivre aux 
mères et aux enfants : la véritable éducation 
s'égare dans ces chemins, en compagnie de la su- 
perstition du passé. 

Ne craignez pas de rencontrer dans ce livre des 
doctrines étranges : c'est notre conscience, c'est 
notre expérience qui parlaient à votre conscience, 
à votre expérience. 

Bien discerner les premiers instincts de l'enfant, 
parce qu'ils sont en quelque -sorte les premiers 
linéaments du caractère; diriger ces instincts pour 
les éloigner de la brutalité ; 

Apprendre à connaître l'enfant par ses manifes- 
tations; voir ce qu'il est, ce qu'il devrait être, ce 
qu'il sera dans les différentes conditions sociales : 

Telle était notre préoccupation constante en 
écrivant ces pages. 

Il n'y a pas d'enfant qui ne puisse devenir une 
créature morale, intelligente, heureuse, sous l'in- 
fluence de la mère. 



LES MÊUES ET LES ENFANTS. r,49 

Mais le père? Le père peut rarement s occuper 
de ses enfants. Il reporte sa responsabilité sur la 
mère, ou sur les institutions, ou sur les collèges : 
son iulluence est tout indirecte. 

C'est pourquoi nous avons appelé ce livre : Les 
Mères et les Enfants; c'est pourquoi nous lavons 
placé sous les auspices des mères. 



FIN. 



TABLE DES MATIÈRES 



1. Dédicace de ce travail 5 

II. Particularités de l'enfance 9 

III. Education de l'enfance. — Influences diverses. — 

Rôle de la mère et de l'institutrice 34 

IV. La première éducation 44 

V. Les petits prodiges 53 

VI. Les enfants faciles à diriger. — Les enfants im- 
possibles. — Les mères 67 

VII. Les enfants confiés aux serviteurs à gages. — Les 

mères 84 

VIII. Maladies des enfants, soins médicaux, soins hygié- 
niques. — Les joies de la mère 98 

IX. Joies et douleurs de l'enfance. — La part de la 

mère 108 

X. Le travail, la musique, et les jeux de l'enfance. . 121 
XI. Les enfants des villes. — Les enfants des cam- 
pagnes. — Les mères 137 

XII. Les enfants entre eux. — L'œil des mères . . . 156 

XIII. Les bals d'enfants à la ville. — Les mères au bal. 172 



*\2 TABLE DES MATIl^RES. 



00-' 



XIV. Un bal d'enfants à la campagne 182 

XV. Les enfants aimés, les enfants détestes. — Les 

mi'res 189 

XVI. Les enfants misérables. — Les mères 20G 

XVII. Kceonnaissanee, tendresse et ingratitude des en- 
fants. — Les mères '232 

XVIII. Candeur, innocence et naturel des enfants. — Les 

mères 240 

XIX. Les petits raisonneurs, les enfants malhonnêtes, les 

enfants aimables, caressants et bien élevés . . 2G5 
XX. Égoïsme de l'enfance, son dévoûment, ses amours, 

ses baines 273 

XXI. Les enfants riches, les enfants pauvres .... 293 
XXII. Les enfants exploités, avec la complicité du public. 314 
XXIII. Le jour de l'an. — Les étrennes et les fêtes de 

famille 332 

XXVI. CoucluMon 34G 




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