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LES 



MISÉRABLES 




Brax. — Typ. de A. Lacroix, Veuboeckiioven et C", r. Royale. 3, imp. dn Tare 



LES 



MISÉRABLES 



VICTOR HUGO 



QUATRIÈME PARTIE 

l'idylle rue plumet et l'épopée rue s t -denis 



Tome Huitième 



BRUXELLES 

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & C% ÉDITEURS 

RUE ROYALE, ], IMPASSE DU PARC 
M DCCC LXII 

Tous droits de traduction et de reproduction réseï 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/lesmisrable08hugo 



LIVRE HUITIEME 



LES ENCHANTEMENTS ET LES 
DÉSOLATIONS 



1 



IMeine lumière 



Le lecteur a compris qu'Éponine, ayant re- 
connu à travers la grille l'habitante de cette rue 
Plumet où Magnon l'avait envoyée, avait com- 
mencé par écarter les bandits de la rue Plumet, 
puis y avait conduit Marius, et qu'après plu- 
sieurs jours d'extase devant cette grille, Marius, 
entraîné par cette force qui pousse le fer vers 
l'aimant et l'amoureux vers les pierres dont est 
faite la maison de celle qu'il aime, avait fini par 
entrer dans le jardin de Cosette comme Roméo 
dans le jardin de Juliette. Cela même lui avait 
été plus facile qu'à Roméo; Roméo était obligé 
d'escalader un mur, Marius n'eut qu'à forcer un 



8 LES MISERABLES. 

peu un des barreaux de la grille décrépite qui 
vacillait dans son alvéole rouillé, à la manière 
des dents des vieilles gens. Marius était mince 
et passa aisément. 

Comme il n'y avait jamais personne dans la 
rue et que d'ailleurs Marius ne pénétrait dans 
le jardin que la nuit, il ne risquait pas d'être vu. 

A partir de cette heure bénie et sainte où un 
baiser fiança ces deux âmes, Marius vint là tous 
les soirs. Si, à ce moment de sa vie, Cosette était 
tombée clans l'amour d'un homme peu scrupu- 
leux et libertin, elle était perdue; car il y a des 
natures généreuses qui se livrent, et Cosette en 
était une. Une des magnanimités de la femme, 
c'est de céder. L'amour, à cette hauteur où il 
est absolu, se complique don ne sait quel céleste 
aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers 
vous courez, ô nobles âmes ! Souvent, vous don- 
nez le cœur, nous prenons le corps. Votre cœur 
vous reste, et vous le regardez dans l'ombre en 
frémissant. L'amour n'a point de moj'en terme; 
ou il perd, ou il sauve. Toute la destinée hu- 
maine est ce dilemme-là. Ce dilemme, perte ou 
salut, aucune fatalité ne le pose plus inexora- 
blement que l'amour. L'amour est la vie, s'il 



PLEINE LUMIÈRE. 9 

n'est pas la mort. Berceau; cercueil aussi. Le 
même sentiment dit oui et non dans le cœur 
humain. De toutes les choses que Dieu a faites, 
le cœur humain est celle qui dégage le plus de 
lumière, hélas ! et le plus de nuit. 

Dieu voulut que l'amour que Cosette rencon- 
tra fût un de ces amours qui sauvent. 

Tant que dura le mois de mai de cette an- 
née 1832, il y eut là, toutes les nuits, dans ce 
pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille 
chaque jour plus odorante et plus épaissie, deux 
êtres composés de toutes les chastetés et de 
toutes les innocences, débordant de toutes les 
félicités du ciel, plus voisins des archanges que 
des hommes, purs, honnêtes, enivrés, ra} r on- 
nants, qui resplendissaient l'un pour l'autre 
dans les ténèbres. Il semblait à Cosette que 
Marius avait une couronne et à Marius que 
Cosette avait un nimbe. Ils se touchaient, ils se 
regardaient, ils se prenaient les mains, ils se 
serraient l'un contre l'autre ; mais il y avait une 
distance qu'ils ne franchissaient pas. Non qu'ils 
la respectassent ; ils l'ignoraient. Marius sentait 
une barrière, la pureté de Cosette, et Cosette 
sentait un appui, la loyauté de Marius. Le pre- 



10 LES MISERABLES. 

mier baiser avait été aussi le dernier. Marius 
depuis, n'était pas allé au delà d'effleurer de ses 
lèvres la main, ou le fichu, ou une boucle de 
cheveux de Cosette. Cosette était pour lui un 
parfum et non une femme. Il la respirait. Elle 
ne refusait rien et il ne demandait rien. Co- 
sette était heureuse, et Marins était satisfait. 
Ils vivaient dans ce ravissant état qu'on pourrait 
appeler 1 eblouissement d'une âme par une âme. 
C'était cet ineffable premier embrassement de 
deux virginités dans l'idéal. Deux cygnes se 
rencontrant sur la Jungfrau. 

A cette heure-là de l'amour, heure où la vo- 
lupté se tait absolument sous la toute-puissance 
de l'extase, Marius, le pur et séraphique Marius 
eût été plutôt capable de monter chez une fille 
publique que de soulever la robe de Cosette à la 
hauteur de la cheville. Une fois, à un clair de 
lune, Cosette se pencha pour ramasser quelque 
chose à terre, son corsage s'entrouvrit et laissa 
voir la naissance de sa gorge, Marius détourna 
les 3'eux. 

Que se passait-il entre ces deux êtres l Rien. 
Ils s'adoraient. 

La nuit, quand ils étaient là, ce jardin sem- 



PLEINE LUMIERE. U 

blait un lieu vivant et sacré. Toutes les fleurs 
s'ouvraient autour d'eux et leur envoyaient de 
l'encens ; eux, ils ouvraient leurs âmes et les ré- 
pandaient dans les fleurs. La végétation lascive 
et vigoureuse tressaillait pleine de sève et 
d'ivresse autour de ces deux innocents, et ils 
disaient des paroles d'amour dont les arbres 
frissonnaient. 

Qu'était-ce que ces paroles? Des souffles. 
Rien de plus. Ces souffles suffisaient pour trou- 
bler et pour émouvoir toute cette nature. Puis- 
sance magique qu'on aurait peine à comprendre 
si on lisait dans un livre ces causeries faites 
pour être emportées et dissipées comme des 
fumées par le vent sous les feuilles. Otez à ces 
murmures de deux amants cette mélodie qui 
sort de l'âme et qui les accompagne comme une 
lyre, ce qui reste n'est plus qu'une ombre ; vous 
dites : Quoi! ce n'est que cela! Eh oui, des en- 
fantillages, des redites, des rires pour rien, des 
inutilités, des niaiseries, tout ce qu'il y a au 
monde de plus sublime et de plus profond ! les 
seules choses qui vaillent la peine d'être dites et 
d'être écoutées ! 

Ces niaiseries-là, ces pauvretés-là, l'homme 



12 LES MISERABLES. 

qui ne les a jamais entendues, l'homme qui ne 
les a jamais prononcées, est un imbécile et un 
méchant homme. 
Cosette disait à Marius : 

— Sais-tu?... 

(Dans tout cela, et à travers cette céleste vir- 
ginité, et sans qu'il fût possible à l'un et à l'autre 
de dire comment, le tutoiement était venu.) 

— Sais-tu? Je m'appelle Euphrasie. 

— Euphrasie? Mais non, tu t'appelles Cosette. 

— Oh! Cosette est un assez vilain nom qu'on 
m'a donné comme cela quand jetais petite. Mais 
mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu 
n'aimes pas ce nom-là, Euphrasie ? 

— Si... — Mais Cosette n'est pas vilain. 

— Est-ce que tu l'aimes mieux qu'Euphrasie? 

— Mais... — Oui. 

— Alors je l'aime mieux aussi. C'est vrai, 
c'est joli, Cosette. Appelle-moi Cosette. 

Et le sourire qu'elle ajoutait, faisait de ce 
dialogue une idylle digne d'un bois qui serait 
dans le ciel. 

Une autre fois elle le regardait fixement et 
s'écriait : 

— Monsieur, vous êtes beau, vous êtes joli, 



PLEINE LUMIERE. 13 

vous avez de l'esprit, vous n'êtes pas bête du 
tout, vous êtes bien plus savant que moi, mais 
je vous défie à ce mot-là : je t'aime ! 

Et Marius, en plein azur, croyait entendre 
une strophe chantée par une étoile. 

Ou bien, elle lui donnait une petite tape parce 
qu'il toussait, et elle lui disait : 

— Ne toussez pas, monsieur. Je ne veux pas 
qu'on tousse chez moi sans ma permission. 
C'est très laid de tousser et de m'inquiéter. Je 
veux que tu te portes bien , parce que d'abord , 
moi, si tu ne te portais pas bien, je serais très 
malheureuse. Qu'est-ce que tu veux que je 
fasse? 

Et cela était tout simplement divin. 
Une fois Marius dit à Cosette : 

— Figure-toi, j'ai cru un temps que tu t'ap- 
pelais Ursule. 

Ceci les fit rire toute la soirée. 
Au milieu d'une autre causerie , il lui arriva 
de s'écrier : 

— Oh! un jour au Luxembourg, j'ai eu envie 
d'achever de casser un invalide] 

Mais il s'arrêta court et n'alla pas plus loin. 
Il aurait fallu parler à Cosette de sa jarretière, 



14 LES MISERABLES. 

et cela lui était impossible. Il y avait là un 
côtoiement inconnu , la chair, devant lequel re- 
culait, avec une sorte d'effroi sacré, cet immense 
amour innocent. 

Marius se figurait la vie avec Cosette comme 
cela , sans autre chose ; venir tous les soirs rue 
Plumet, déranger le vieux barreau complaisant 
de la grille du président, s'asseoir coude à coude 
sur ce banc, regarder à travers les arbres la 
scintillation de la nuit commençante, faire co- 
habiter le pli du genou de son pantalon avec 
l'ampleur de la robe de Cosette, lui caresser 
l'ongle du pouce, lui dire tu, respirer l'un après 
l'autre la même fleur, à jamais, indéfiniment. 
Pendant ce temps-là les nuages passaient au 
dessus de leur tête. Chaque fois que le vent 
souffle, il emporte plus de rêves de l'homme que 
de nuées du ciel. 

Que ce chaste amour presque farouche fût 
absolument sans galanterie, non. « Faire des 
« compliments » à celle qu'on aime est la pre- 
mière façon de faire des caresses, demi-audace 
qui s'essaie. Le compliment, c'est quelque chose 
comme le baiser à travers le voile. La volupté y 
met sa douce pointe, tout en se cachant. Devant 



PLEINE LUMIÈRE. 13 

la volupté le cœur recule, pour mieux aimer. 
Les cajoleries de Marius, toutes saturées de 
chimère, étaient, pour ainsi dire, azurées. Les 
oiseaux, quand ils volent là haut du côté 
des anges , doivent entendre de ces paroles-là. 
11 s'y mêlait pourtant la vie, l'humanité, 
toute la quantité de positif dont Marius était 
capable. C'était ce qui se dit dans la grotte, 
prélude de ce qui se dira dans l'alcôve ; une 
effusion lyrique, la strophe et le sonnet mê- 
lés, les gentilles hyperboles du roucoulement, 
tous les raffinements de l'adoration arran- 
gés en bouquet et exhalant un subtil parfum 
céleste, un ineffable gazouillement de cœur à 
cœur. 

— Oh! murmurait Marius, que tu es belle! 
je n'ose pas te regarder. C'est ce qui fait que 
je te contemple. Tu es une grâce. Je ne sais 
pas ce que j'ai. Le bas de ta robe, quand le 
bout de ton soulier passe, me bouleverse. Et 
puis quelle lueur enchantée quand ta pensée 
s'entrouvre ! Tu parles raison étonnamment. Il 
me semble par moments que tu es un songe. 
Parle, je t'écoute, je t'admire. Cosette, comme 
c'est étrange et charmant, je suis vraiment fou. 



16 LES MISERABLES. 

Vous êtes adorable, mademoiselle. Jetudie tes 
pieds au microscope et ton âme au télescope. 

Et Cosette répondait : 

— Je t'aime un peu plus de tout le temps qui 
s'est écoulé depuis ce matin. 

Demandes et réponses allaient comme elles 
pouvaient dans ce dialogue, tombant toujours 
d'accord, sur l'amour, comme les figurines de 
sureau sur le clou. 

Toute la personne de Cosette était naïveté, 
ingénuité, transparence, blancheur, candeur, 
rayon. On eût pu dire de Cosette qu'elle était 
claire. Elle faisait à qui la voyait une sensation 
d'avril et de point du jour. Il y avait de la rosée 
clans ses yeux. Cosette était une condensation 
de lumière aurorale en forme de femme. 

Il était tout simple que Marius, l'adorant, 
l'admirât. Mais la vérité est que cette petite 
pensionnaire, fraîche émoulue du couvent, cau- 
sait avec une pénétration exquise et disait par 
moments toutes sortes de paroles vraies et déli- 
cates. Son babil était de la conversation. Elle ne 
se trompait sur rien, et voyait juste. La femme 
sent et parle avec le tendre instinct du cœur, 
cette infaillibilité. Personne ne sait comme une 



PLEINE LUMIERE. 17 

femme , dire des choses à la fois douces et pro- 
fondes. La douceur et la profondeur, c'est là 
toute la femme; c'est là tout le ciel. 

En cette pleine félicité, il leur venait à chaque 
instant des larmes aux yeux. Une bête à bon 
Dieu écrasée, une plume tombée d'un nid, une 
branche d'aubépine cassée, les apitoyait, et leur 
extase, doucement noyée de mélancolie, sem- 
blait ne demander pas mieux que de pleurer. 
Le plus souverain symptôme de l'amour, c'est 
un attendrissement parfois presque insuppor- 
table. 

Et, à côté de cela, — toutes ces contradictions 
sont le jeu d'éclairs de l'amour, — ils riaient 
volontiers , et avec une liberté ravissante , et si 
familièrement qu'ils avaient parfois presque l'air 
de deux garçons. Cependant, à l'insu même des 
cœurs ivres de chasteté, la nature inoubliable 
est toujours là. Elle est là, avec son but brutal 
et sublime; et, quelle que soit l'innocence des 
âmes, on sent, dans le tête-à-tête le plus pu- 
dique, l'adorable et mystérieuse nuance qui 
sépare un couple d'amants d'une paire d'amis. 

Ils s'idolâtraient. 

Le permanent et l'immuable subsistent. On 



18 LES MISÉRABLES. 

s'aime, on se sourit, on se rit, on se fait des 
petites moues avec le bout des lèvres, on s'en- 
trelace les doigts des mains, on se tutoie, et 
cela n'empêche pas l'éternité. Deux amants se 
cachent dans le soir, dans le crépuscule , dans 
l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils 
se fascinent l'un l'autre dans l'ombre avec leur* 
cœurs qu'ils mettent dans leurs yeux, ils mur- 
murent, ils chuchotent, et pendant ce temps- 
là d'immenses balancements d'astres emplissent 
l'infini. 



L'ctourdisscnient du bonheur comptai 



Ils existaient vaguement, effarés de bonheur. 
Ils ne s'apercevaient pas du choléra qui déci- 
mait Paris précisément en ce mois -là. Ils 
s'étaient fait le plus de confidences qu'ils avaient 
pu, mais cela n'avait pas été bien loin au delà 
de leurs noms. Marius avait dit à Cosette qu'il 
était orphelin, qu'il s'appelait Marius Pont- 
mercy, qu'il était avocat, qu'il vivait d'écrire 
des choses pour les libraires, que son père était 
colonel, que c'était un héros, et que lui Marius 
était brouillé avec son grand -père qui était 
riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il était 
baron ; mais cela n'avait fait aucun effet à Co- 



20 LES MISEttABLES. 

sette. Marius baron? elle n'avait pas compris. 
Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire. 
Marias était Marius. De son côté elle lui avait 
confié qu'elle avait été élevée au couvent du 
Petit-Picpus , que sa mère était morte comme 
à lui, que son père s'appelait M. Fauchelevent, 
qu'il était très bon, qu'il donnait beaucoup aux 
pauvres, mais qu'il était pauvre lui-même, et 
qu'il se privait de tout en ne la privant de rien. 
Chose bizarre, dans l'espèce de sjanphonie 
où Marius vivait depuis qu'il voj^ait Cosette, le 
passé, même le plus récent, était devenu telle- 
ment confus et lointain pour lui que ce que 
Cosette lui conta le satisfit pleinement. Il ne 
songea même pas à lui parler de l'aventure 
nocturne de la masure, des Thénardier, de la 
brûlure, et de l'étrange attitude et de la singu- 
lière fuite de son père. Marius avait momenta- 
nément oublié tout cela ; il ne savait même pas 
le soir ce qu'il avait fait le matin, ni où il avait 
déjeuné, ni qui lui avait parlé; il avait des 
chants dans l'oreille qui le rendaient sourd ( à 
toute autre pensée; il n'existait qu'aux heures 
où il voyait Cosette. Alors comme il était dans 
le ciel, il était tout simple qu'il oubliât la terre. 



LÉTOURDÎSSEMEXT DU BONHEUR COMPLET. 21 

Tous deux portaient avec langueur le poids 
indéfinissable des voluptés immatérielles. Ainsi 
vivent ces somnambules qu'on appelle les amou- 
reux. 

Hélas! qui n'a éprouvé toutes ces choses? 
pourquoi vient-il une heure où l'on sort de cet 
azur, et pourquoi la vie continue-t-elle après? 

Aimer remplace presque penser. L'amour est 
un ardent oubli du reste. Demandez donc de la 
logique à la passion. Il n'y a pas plus d'enchaî- 
nement logique absolu dans le cœur humain 
qu'il n'y a de figure géométrique parfaite dans la 
mécanique céleste. Pour Cosette et Marius rien 
n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers 
autour d'eux était tombé dans un trou. Ils 
vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien 
devant, rien derrière. C'était à peine si Marius 
songeait que Cosette avait un père. Il y avait 
dans son cerveau l'effacement de leblouisse- 
ment. De quoi parlaient-ils donc, ces amants? 
On l'a vu, des fleurs, des hirondelles, du soleil 
couchant, du lever de la lune, de toutes les 
choses importantes. Ils s'étaient dit tout, excepté 
tout. Le tout des amoureux, c'est le rien. Mais 
le père, les réalités, ce bouge, ces bandits, cette 



22 LES MISÉRABLES, 

aventure, à quoi bon? et est-il bien sûr que ce 
cauchemar eût existé? On était deux, on s'ado- 
rait, il n'y avait que cela. Toute autre chose 
n'était pas. Il est probable que cet évanouisse- 
ment de l'enfer derrière nous est inhérent à 
l'arrivée au paradis. Est-ce qu'on a vu des dé- 
mons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on a tremblé? 
est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. 
Une nuée rose est là dessus. 

Donc ces deux êtres vivaient ainsi, très haut, 
avec toute l'invraisemblance qui est dans la 
nature; ni au nadir, ni au zénith, entre l'homme 
et le séraphin , au dessus de la fange , au des- 
sous de l'éther, dans le nuage; à peine os et 
chair, âme et extase de la tête aux pieds; déjà 
trop sublimés pour marcher à terre, encore trop 
chargés d'humanité pour disparaître dans le 
bleu, en suspension comme des atomes qui 
attendent le précipité; en apparence hors du 
destin; ignorant cette ornière, hier, aujour- 
d'hui, demain; émerveillés, pâmés, flottants; 
par moments, assez allégés pour la fuite dans 
l'infini; presque prêts à l'envolement étemel. 

Ils dormaient éveillés dans ce bercement. 
léthargie splendidc du réel accablé 



l'étourdisseme.nt du BONHEUR COMPLET. 25 

Quelquefois, si belle que fût Cosette, Marius 
fermait les yeux devant elle. Les yeux fermés, 
c'est la meilleure manière de regarder lame. 

Marius et Cosette ne se demandaient pas où 
cela les conduirait. Ils se regardaient comme 
arrivés. C'est une étrange prétention des hom- 
mes de vouloir que l'amour conduise quelque 
part. 



III 



Commencement «Teiiibre 



Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien. 

Cosette, un peu moins rêveuse que Marius, 
était gaie, et cela suffisait à Jean Valjean pour 
être heureux. Les pensées que Cosette avait, ses 
préoccupations tendres, l'image de Marius qui 
lui remplissait 1 ame, n otaient rien à la pureté 
incomparable de son beau front chaste et sou- 
riant. Elle était clans l'âge où la vierge porte 
son amour comme l'ange porte son lys. Jean 
Valjean était donc tranquille. Et puis, qui 
deux amants s'entendent, cela va toujours très 
bien, le tiers quelconque qui pourrait troubler 
leur amour est maintenu dans un parfait a\ 



COMMENCEMENT D OMBRE. 25 

glement par un petit nombre de précautions 
toujours les mêmes pour tous les amoureux. 
Ainsi jamais d'objections de Cosette àJeanVal- 
jean. Voulait-il promener? oui, mon petit père. 
Voulait-il rester? très bien. Voulait-il passer la 
soirée près de Cosette? elle était ravie. Comme 
il se retirait toujours à dix heures du soir, ces 
fois-là Marius ne venait au jardin que passé 
cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette 
ouvrir la porte-fenêtre du perron. Il va sans 
dire que le jour on ne rencontrait jamais Ma- 
rius. Jean Valjean ne songeait même plus que 
Marius existât. Une fois, seulement, un matin, 
il lui arriva de dire à Cosette : — Tiens, comme 
tu as du blanc derrière le clos? La veille au soir, 
Marius, dans un transport, avait pressé Cosette 
contre le mur. 

La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne 
heure, ne songeait qu'à dormir une fois sa be- 
sogne faite, et ignorait tout comme Jean Val- 
jean. 

Jamais Marius ne mettait le pied dans la 
maison. Quand il était avec Cosette, ils se ca- 
chaient dans un enfoncement près du perron 
afin de ne pouvoir être vus ni entendus de la 



26 LES MISERAI5LES. 

rue, et s'asseyaient là, se contentant souvent, 
pour toute conversation, de se presser les mains 
vingt fois par minute en regardant les branches 
des arbres. Dans ces instants -là, le tonnerre 
fût tombé à trente pas d'eux qu'ils ne s'en fussent 
pas doutés, tant la rêverie de l'un s'absorbait 
et plongeait profondément dans la rêverie de 
l'autre. 

Puretés limpides. Heures toutes blanches; 
presque toutes pareilles. Ce genre d'amours-là 
est une collection de feuilles de Lys et de plumes 
de colombe. 

Tout le jardin était entre eux et la rue. Cha- 
que fois que Marius entrait et sortait, il rajus- 
tait soigneusement le barreau de la grille de 
manière à ce qu'aucun dérangement ne fût 
visible. 

Il s'en allait habituellement vers minuit, et 
s'en retournait vers Courfeyrac. Courfeyrac di- 
sait à Bahorcl : 

— Croirais-tu? Marius rentre à présent à des 
une heure du matin. 

Bahorel répondait : 

— Que veux-tu? il y a toujours un pétard 
dans un séminariste. 



COMMENCEMENT D OMBRE. 27 

Par moments Courfeyrac croisait les bras, 
prenait un air sérieux, et disait à Marius : 

— Vous vous dérangez, jeune homme! 
Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas 

en bonne part ce reflet d'un paradis invisible 
sur Marius ; il avait peu l'habitude des passions 
inédites; il s'en impatientait, et il faisait par 
instants à Marius des sommations de rentrer 
dans le réel. Un matin, il lui jeta cette admoni- 
tion : 

— Mon cher, tu me fais l'effet pour le mo- 
ment d'être situé dans la lune, royaume du 
rêve, province de l'illusion, capitale Bulle de 
Savon. Voyons, sois bon enfant, comment s'ap- 
pelle-t-elle ? 

Mais rien ne pouvait « faire parler » Marius. 
On lui eût arraché les ongles plutôt qu'une des 
trois syllabes sacrées dont se composait ce nom 
ineffable , Cosette. L'amour vrai est lumineux 
comme l'aurore et silencieux comme la tombe. 
Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci de 
changé en Marius, qu'il avait une taciturnité 
rayonnante. 

Pendant ce doux mois de mai Marius et Co- 
sette connurent ces immenses bonheurs : 



28 LES MISERABLES. 

Se quereller et se dire vous, uniquement pour 
mieux se dire tu ensuite ; 

Se parler longuement, et dans les plus minu- 
tieux détails, de gens qui ne les intéressaient 
pas le moins du monde ; preuve de plus que dans 
ce ravissant opéra qu'on appelle l'amour, le li- 
bretto n'est presque rien ; 

Pour Marius, écouter Cosette parler chiffons; 

Pour Cosette, écouter Marius parler poli- 
tique ; 

Entendre, genou contre genou, rouler les 
voitures rue de Babylone ; 

Considérer la même planète dans l'espace ou 
le même ver luisant dans l'herbe ; 

Se taire ensemble ; douceur plus grande en- 
core que causer ; 

Etc., etc. 

Cependant diverses complications appro- 
chaient. 

Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous 
par le boulevard des Invalides ; il marchait ha- 
bituellement le front baissé; comme il allait 
tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit 
qu'on disait tout près de lui : 

— Bonsoir, monsieur Marius. 



COMMENCEMENT D OMBRE. 29 

Il leva la tête et reconnut Éponine. 

Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas 
songé une seule fois à cette fille depuis le jour 
où elle l'avait amené rue Plumet, il ne l'avait 
point revue, et elle lui était complètement sortie 
de l'esprit. Il n'avait que des motifs de recon- 
naissance pour elle, il lui devait son bonheur 
présent, et pourtant il lui était gênant de la 
rencontrer. 

C'est une erreur de croire que la passion, 
quand elle est heureuse et pure, conduit l'homme 
à un état de perfection ; elle le conduit simple- 
ment, nous l'avons constaté, à un état d'oubli. 
Dans cette situation , l'homme oublie d'être 
mauvais, mais il oublie aussi d'être bon. La 
reconnaissance, le devoir, les souvenirs essen- 
tiels et importuns, s'évanouissent. En tout autre 
temps Marius eût été bien autre pour Eponine. 
Absorbé par Cosette, il ne s'était même pas clai- 
rement rendu compte que cette Eponine s'appe- 
lait Eponine Thénardier, et qu'elle portait un 
nom écrit dans le testament de son père, ce nom 
pour lequel il se serait, quelques mois aupara- 
vant, si ardemment dévoué. Nous montrons 
Marius tel qu'il était. Son père lui-même dispa- 



LES MISERABLES. 



raissait un peu dans son âme sous la splendeur 
de son amour. 

Il répondit avec quelque embarras : 

— Ah! c'est vous, Éponine? 

— Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que 
je vous ai fait quelque chose? 

— Non, répondit-il. 

Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de là. 
Seulement, il sentait qu'il ne pouvait faire autre- 
ment, maintenant qu'il disait tu à Cosette, que 
de dire vous à Éponine. 

Comme il se taisait, elle s'écria : 

— Dites donc... 

Puis elle s'arrêta. Il semblait que les paroles 
manquaient à cette créature autrefois si insou- 
ciante et si hardie. Elle essaya de sourire et ne 
put. Elle reprit : 

— Eh bien?... 

Puis elle se tut encore et resta les yeux 
baissés. 

— Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout à 
coup brusquement, et elle s'en alla. 



IV 



l'al> roule en anglais et jappe en argot 



Le lendemain, c'était le 3 juin, le 3 juin 1832, 
date qu'il faut indiquer à cause des événements 
graves qui étaient à cette époque suspendus sur 
l'horizon de Paris à l'état de nuages chargés, 
Marius à la nuit tombante suivait le môme 
chemin que la veille avec les mômes pensées de 
ravissement dans le cœur, lorsqu'il aperçut, 
entre les arbres du boulevard, Éponine qui ve- 
nait à lui. Deux jours de suite, c'était trop. Il se 
détourna vivement, quitta le boulevard, chan- 
gea de route, et s'en alla rue Plumet par la rue 
Monsieur. 



52 LES MISÉRABLES. 

Cela fît qu'Eponine le suivit jusqu'à la rue 
Plumet, chose qu'elle n'avait point faite encore. 
Elle s'était contentée jusque-là de l'apercevoir à 
son passage sur le boulevard sans même cher- 
cher à le rencontrer. La veille seulement, elle 
avait essayé de lui parler. 

Éponine le suivit donc, sans qu'il s'en doutât. 
Elle le vit déranger le barreau de la grille, et se 
glisser dans le jardin. 

— Tiens ! dit-elle, il entre dans la maison ! 
Elle s'approcha de la grille, tâtales barreaux 

l'un après l'autre et reconnut facilement celui 
que Marius avait dérangé. 

Elle murmura à demi voix avec un accent 
lugubre : 

— Pas de ça, Lisette! 

Elle s'assit sur le soubassement de la grille, 
tout à côté du barreau, comme si elle le gar- 
dait. C'était précisément le point où la grille 
venait toucher le mur voisin. Il y avait là un 
angle obscur où Éponine disparaissait entière- 
ment. 

Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bou- 
ger et sans souffler, en proie à ses idées. 

Vers dix heures du soir, un des deux ou trois 



CAD ROULE EN ANGLAIS ET JAPPE EN ARGOT. ôô 

passants de la rue Plumet, vieux bourgeois 
attardé qui se hâtait dans ce lieu désert et mal 
famé, côtoyant la grille du jardin, et arrivé à 
l'angle que la grille faisait avec le mur, entendit 
une voix sourde et menaçante qui disait : 
— Je ne m'étonne pas s'il vient tous les 



soirs 



Le passant promena ses }'eux autour de lui, 
ne vit personne, n'osa pas regarder dans ce coin 
noir, et eut grand peur. Il doubla le pas. 

Ce passant eut raison de se hâter, car très 
peu d'instants après, six hommes qui marchaient 
séparés et à quelque distance les uns des autres, 
le long des murs, et qu'on eût pu prendre pour 
une patrouille grise , entrèrent dans la rue 
Plumet. 

Le premier qui arriva à la grille du jardin 
s'arrêta, et attendit les autres; une seconde 
après, ils étaient tous les six réunis. 

Ces hommes se mirent à parler à voix basse. 

— C'est icicaille, dit l'un d'eux. 

— Y a-t-il un cab * dans le jardin? demanda 
un autre. 



* Chien. 






54 LES MISERABLES . 

— Je ne sais pas. En tout cas j'ai levé * une 
boulette que nous lui ferons morfiler **. 

— As -tu du mastic pour frangir la van- 
terne ***? 

— Oui. 

— La grille est vieille , reprit un cinquième 
qui avait une voix de ventriloque. 

— Tant mieux, dit le second qui avait parlé. 
Elle ne criblera **** pas sous le bastringue ***** 
et ne sera pas si dure à faucher ******. 

Le sixième, qui n'avait pas encore ouvert la 
bouche, se mit à visiter la grille comme avait 
fait Eponine une heure auparavant, empoignant 
successivement chaque barreau et les ébranlant 
avec précaution. Il arriva ainsi au barreau que 
Marius avait descellé. Comme il allait saisir ce 
barreau , une main sortant brusquement de 



* Apporté. De l'espagnol ttevar. 

** Manger. 

*** Casser un carreau au moyen d'un emplâtre de mastic, 
qui, appuyé sur la vitre, retient les morceaux de verre et em- 
pêche le bruit. 

**** Criera. 

***** La scie. 

»*#«*« c 0U p Cr 



CAD ROULE EN ANGLAIS ET JAPPE EN ARGOT. oo 

l'ombre s'abattit sur son bras, il se sentit vive- 
ment repoussé par le milieu de la poitrine, et 
une voix enrouée lui dit sans crier : 

— Il y a un cab. 

En même temps il vit une fille pâle debout 
devant lui. 

L'homme eut cette commotion que donne tou- 
jours l'inattendu. Il se hérissa hideusement; 
rien n'est formidable à voir comme les bêtes 
féroces inquiètes ; leur air effrayé est effrayant. 
Il recula, et bégaya : 

— Quelle est cette drôlesse? 

— Votre fille. 

C'était en effet Éponine qui parlait à Thénar- 
dier. 

A l'apparition d'Éponine, les cinq autres, 
c'est à dire Claquesous, Gueulemer, Babet, 
Montparnasse et Brujon s'étaient approchés 
sans bruit, sans précipitation, sans dire une 
parole, avec la lenteur sinistre propre à ces 
hommes de nuit. 

On leur distinguait je ne sais quels hideux 
outils à la main. Gueulemer tenait une de ces 
pinces courbes que les rôdeurs appellent fau- 
chons. 



56 LES MISÉRABLES. 

— Ah çà, qu'est-ce que tu fais-là? qu'est-ce 
que tu nous veux? es-tu folle? s'écria Thénar- 
dier, autant qu'on peut s'écrier en parlant bas. 
Qu'est-ce que tu viens nous empêcher de tra- 
vailler? 

Éponine se mit à rire et lui sauta au cou : 

— Je suis là, mon petit père, parce que je 
suis là. Est-ce qu'il n'est pas permis de s'asseoir 
sur les pierres, à présent? C'est vous qui ne de- 
vriez pas y être. Qu'est-ce que vous venez y 
faire, puisque c'est un biscuit? Je l'avais dit à 
Magnon. Il n'y a rien à faire ici. Mais embras- 
sez-moi donc, mon bon petit père! Comme il y a 
longtemps que je ne vous ai vu! Vous êtes de- 
hors donc ! 

Le Thénardier essaya de se débarrasser des 
bras d'Éponine et grommela : 

— C'est bon. Tu m'as embrassé. Oui, je suis 
dehors. Je ne suis pas dedans. A présent, 
va-t-en. 

Mais Éponine ne lâchait pas prise et redou- 
blait ses caresses. 

— Mon petit père, comment avez-vous donc 
fait? Il faut que vous ayez bien de l'esprit pour 
vous être tiré de là. Contez-moi ca! Et ma mère? 



CAD HOULE EN ANGLAIS ET JAPPE EN ARGOT. 57 

où est ma mère? Donnez-moi donc des nouvelles 
de maman. 
Thénardier répondit : 

— Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je 
te dis va-t-en. 

— Je ne veux pas m'en aller justement, fit 
Eponine avec une minauderie d'enfant gâté, 
vous me renvoyez que voilà quatre mois que je 
ne vous ai vu et que j'ai à peine eu le temps de 
vous embrasser. 

Et elle reprit son père par le cou. 

— Ali çà mais, c'est bête ! dit Babct. 

— Dépêchons! dit Gueulemer, les coqueurs 
peuvent passer. 

La voix de ventriloque scanda ce distique : 

Nous n' sommes pas le jour de l'an, 
À bécoter papa maman. 

Eponine se tourna vers les cinq bandits. 

— Tiens, c'est monsieur Brujon. — Bonjour, 
monsieur Babet. Bonjour, monsieur Claque- 
sous. — Est-ce que vous ne me reconnaissez 
pas, monsieur Gueulemer? — Comment ça va, 
Montparnasse? 



5* LES MISERABLES. 

— Si, on te reconnaît ! fit Thénardier. Mais 
bonjour, bonsoir, au large! laisse -nous tran- 
quilles. 

— C'est l'heure des renards, et pas des poules, 
dit Montparnasse. 

— Tu vois bien que nous avons à goupiller 
icigo *, ajouta Babet. 

Éponine prit la main de Montparnasse. 

— Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai 
un lingre ouvert **. 

— Mon petit Montparnasse, répondit Épo- 
nine très doucement, il faut avoir confiance 
dans les gens. Je suis la fille de mon père peut- 
être. Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, 
c'est moi qu'on a chargée d'éclairer l'affaire. 

Il est remarquable qu'Éponine ne parlait pas 
argot. Depuis qu'elle connaissait Marius, cette 
affreuse langue lui était devenue impossible. 

Elle pressa dans sa petite main osseuse et 
faible comme la main d'un squelette les gros 
doigts rudes de Gueulemer et continua : 

— Vous savez bien que je ne suis pas sotte. 

• Travailler ici. 
** Couteau. 



CAD HOULE EX ANGLAIS ET JAPPE EN ARGOT. 09 

Ordinairement on me croit. Je vous ai rendu 
service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des 
renseignements, vous vous exposeriez inutile- 
ment, voyez-vous. Je vous jure qu'il n'y a rien à 
faire dans cette maison-ci. 

— Il y a des femmes seules, dit Gueule- 
mer. 

— Non. Les personnes sont déménagées. 

— Les chandelles ne le sont pas, toujours ! fit 
Babet. 

Et il montra à Éponine, à travers le haut des 
arbres, une lumière qui se promenait dans la 
mansarde du pavillon. C'était Toussaint qui 
avait veillé pour étendre du linge à sécher. 

Éponine tenta un dernier effort. 

— Eh bien, dit -elle, c'est du monde très 
pauvre, et une baraque où ils n'ont pas le sou. 

— Va-t-en au diable! cria Thénardier. Quand 
nous aurons retourné la maison, et que nous 
aurons mis la cave en haut et le grenier en 
bas, nous te dirons ce qu'il y a dedans et si ce 
sont des balles, des ronds ou des broques *. 

Et il la poussa pour passer outre. 

* Des francs, des sous ou des liards. 



40 LES MISÉRABLES. 

— Mon bon ami, monsieur Montparnasse, dit 
Eponine, je vous en prie, vous qui êtes bon en- 
fant, n'entrez pas ! 

— Prends donc garde, tu vas te couper! ré- 
pliqua Montparnasse. 

The'nardier reprit avec l'accent décisif qu'il 
avait : 

— Décampe, la fée, et laisse les hommes faire 
leurs affaires! 

Éponine lâcha la main de Montparnasse 
qu'elle avait ressaisie, et dit : 

— Vous voulez donc entrer dans cette mai- 
son? 

— Un peu! fit le ventriloque en ricanant. 
Alors elle s'adossa à la grille, fit face aux six 

bandits armés jusqu'aux dents et à qui la nuit 
donnait des visages de démons, et dit d'une voix 
ferme et basse : 

— Eh bien, moi, je ne veux pas. 

Ils s'arrêtèrent stupéfaits. Le ventriloque 
pourtant acheva son ricanement. Elle reprit : 

— Les amis! écoutez bien. Ce n'est pas ça. 
Maintenant je parle. D'abord, si vous entrez 
dans le jardin, si vous touchez à cette grille, je 
crie, je cogne aux portes, je réveille le monde, 



CAB ROL'I.E EN ANGLAIS ET JAPPE EN ARGOT. 41 

je vous fais empoigner tous les six, j'appelle les 
sergents de ville. 

— Elle le ferait, dit Thénardier bas à Brujon 
et au ventriloque. 

Elle secoua la tête et ajouta : 

— A commencer par mon père ! 
Thénardier s'approcha. 

— Pas si près, bonhomme! dit-elle. 

Il recula en grommelant dans ses dents : Mais 
qu'est-ce qu'elle a donc? et il ajouta : 

— Chienne ! 

Elle se mit à rire d'une façon terrible : 

— Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. 
Je ne suis pas la fille au chien, puisque je suis 
la fille au loup. Vous êtes six, qu'est-ce que cela 
me fait? Vous êtes des hommes. Eh bien, je 
suis une femme. Vous ne me faites pas peur, 
allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans 
cette maison, parce que cela ne me plaît pas. Si 
vous approchez, j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab, 
c'est moi. Je me fiche pas mal de vous. Pas- 
sez votre chemin , vous m'ennuyez ! Allez où 
vous voudrez, mais ne venez pas ici, je vous le 
défends! Vous à coups de couteau, moi à coups 
de savate, ça m'est égal, avancez donc! 



42 LES MISERABLES. 

Elle fit un pas vers les bandits, elle était 
effra} T ante, elle se remit à rire : 

— Parcline! je n'ai pas peur. Cet été, j'aurai 
faim, cet hiver, j'aurai froid. Sont-ils farces, 
ces bêtas d'hommes de croire qu'ils font peur à 
une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! 
Parce que vous avez des chipies de maîtresses 
qui se cachent sous le lit quand vous faites la 
grosse voix, voilà-t-il pas! Moi, je n'ai peur de 
rien ! 

Elle appuya sur Thénardier son regard fixe, 
et dit : 

— Pas même de vous, mon père! 

Puis elle poursuivit en promenant sur les 
bandits ses sanglantes prunelles de spectre : 

— Qu'est-ce que ça me fait à moi qu'on me 
ramasse demain rue Plumet sur le pavé, tuée à 
coups de surin par mon père, ou bien qu'on me 
trouve dans un an dans les filets de Saint-Cloud 
ou à l'île des Cygnes au milieu des vieux bou- 
chons pourris et des chiens noyés ! 

Force lui fut de s'interrompre ; une toux sèche 
la prit, son souffle sortait comme un râle de sa 
poitrine étroite et débile. 

Elle reprit : 



CAB ROULE EX ANGLAIS ET JAPPE EN ARGOT. 43 

— Je n'ai qu'à crier, on vient, patatras. Vous 
êtes six; moi, je suis tout le monde. 

Thénardier fit un mouvement vers elle. 

— Prochez pas! cria-t-elle. 

Il s'arrêta, et lui dit avec douceur : 

— Eh bien non; je n'approcherai pas, mais 
ne parle pas si haut. Ma fille, tu veux donc 
nous empêcher de travailler? Il faut pourtant 
que nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus 
d'amitié pour ton père? 

— Vous m'embêtez, dit Eponine. 

— Il faut pourtant que nous vivions, que nous 
mangions... 

— Crevez. 

Cela dit, elle s'assit sur le soubassement de la 
grille en chantonnant : 

Mon bras si dodu, 
Ma jambe bien faite, 
Et le temps perdu 

Elle avait le coude sur le genou et le menton 
dans sa main, et elle balançait son pied d'un air 
d'indifférence. Sa robe trouée laissait voir ses 
clavicules maigres. Le réverbère voisin éclai- 



44 LES MISÉRABLES. 

rait son profil et son attitude. On ne pouvait 
rien voir de plus résolu et de plus surpre- 
nant. 

Les six escarpes, interdits et sombres d'être 
tenus en échec par une fille, allèrent sous l'om- 
bre portée de la lanterne et tinrent conseil avec 
des haussements d'épaule humiliés et furieux. 

Elle cependant les regardait d'un air paisible 
et farouche. 

— Elle a quelque chose, dit Babet. Une rai- 
son. Est-ce qu'elle est amoureuse du cab? C'est 
pourtant dommage de manquer ça. Deux femmes, 
un vieux qui loge dans une arrière-cour, il y a 
des rideaux pas mal aux fenêtres. Le vieux doit 
être un guinal *. Je crois l'affaire bonne. 

— Eh bien, entrez, vous autres, s'écria Mont- 
parnasse. Faites l'affaire. Je resterai là avec la 
fille, et si elle bronche... 

Il fit reluire au réverbère le couteau qu'il 
tenait ouvert dans sa manche. 

Thénardier ne disait mot et semblait prêt à ce 
qu'on voudrait. 

Brujon, qui était un peu oracle et qui avait, 

# Un juif. 



CAD ROULE EN ANGLAIS ET JAPPE EN ARGOT. 55 

comme on sait, « donné l'affaire, » n'avait pas 
encore parlé. Il paraissait pensif. Il passait 
pour ne reculer devant rien, et l'on savait qu'il 
avait dévalisé, rien que par bravade, un poste 
de sergents de ville. En outre il faisait des vers 
et des chansons, ce qui lui donnait une grande 
autorité. 
Babet le questionna. 

— Tu ne dis rien, Brujon? 

Brujon resta encore un instant silencieux, 
puis il hocha la tête de plusieurs façons variées, 
et se décida enfin à élever la voix : 

— Voici : j'ai rencontré ce matin deux moi- 
neaux qui se battaient; ce soir, je me cogne à 
une femme qui querelle. Tout ça est mauvais. 
Allons-nous-en. 

Ils s'en allèrent. 

Tout en s'en allant, Montparnasse murmura : 

— C'est égal, si on avait voulu, j'aurais donné 
le coup de pouce. 

Babet répondit : 

— Moi pas. Je ne tape pas une dame. 

Au coin de la rue, ils s'arrêtèrent et échan- 
gèrent à voix sourde ce dialogue énigmatique : 

— Où irons-nous coucher ce soir? 



46 LES MISÉRABLES. 

— Sous Pantin *. 

— As-tu sur toi la clef de la grille , Thénar- 
dier? 

— Pardi. 

Éponine, qui ne les quittait pas des yeux, les 
vit reprendre le chemin par où ils étaient venus. 
Elle se leva et se mit à ramper derrière eux le 
long des murailles et des maisons. Elle les sui- 
vit ainsi jusqu'au boulevard. Là, ils se séparè- 
rent, et elle vit ces six hommes s'enfoncer dans 
l'obscurité où ils semblèrent fondre. 

* Pantin, Paris. 



Choses de Sa nuli 



Après le départ des bandits, la rue Plumet 
reprit son tranquille aspect nocturne. 

Ce qui venait de se passer dans cette rue n'eut 
point étonné une forêt. Les futaies, les taillis, les 
bruyères, les branches âprenient entre-croisées, 
les hautes herbes , existent d'une manière som- 
bre; le fourmillement sauvage entrevoit là les 
subites apparitions de l'invisible ; ce qui est au 
dessous de l'homme y distingue à travers la 
bruine ce qui est au delà de l'homme; et les 
choses ignorées de nous vivants s'y confrontent 
dans la nuit. La nature hérissée et fauve s'effare 
à de certaines approches où elle croit sentir le 



48 LES MISERABLES. 

surnaturel. Les forces de l'ombre se connais- 
sent, et ont entre elles de mystérieux équilibres. 
Les dents et les griffes redoutent l'insaisissable. 
La bestialité buveuse de sang, les voraces appé- 
tits affamés en quête de la proie , les instincts 
armés d'ongles et de mâchoires qui ont pour 
source et pour but le ventre , regardent et 
flairent avec inquiétude l'impassible linéament 
spectral rôdant sous un suaire , debout dans sa 
vague robe frissonnante , et qui leur semble 
vivre d'une vie morte et terrible. Ces brutalités, 
qui ne sont que matière, craignent confusément 
d'avoir affaire à l'immense obscurité condensée 
dans un être inconnu. Une figure noire barrant 
le passage arrête net la bête farouche. Ce qui 
sort du cimetière intimide et déconcerte ce qui 
sort de l'antre ; le féroce a peur du sinistre ; les 
loups reculent devant une goule rencontrée. 



VI 



Mnrius redevient réel nu point de donner 
son adresse à Cosette 



Pendant que cette espèce de chienne à figure 
humaine montait la garde contre la grille et que 
les six bandits lâchaient pied devant une fille, 
Marius était près de Cosette. 

Jamais le ciel n'avait été plus constellé et 
plus charmant, les arbres plus tremblants, la 
senteur des herbes plus pénétrante; jamais les 
oiseaux ne s'étaient endormis dans les feuilles 
avec un bruit plus doux; jamais toutes les 
harmonies de la sérénité universelle n'avaient 
mieux répondu aux musiques intérieures de 



50 LES MISERABLES. 

l'amour; jamais Marius n'avait été plus épris, 
plus heureux, plus extasié. Mais il avait trouvé 
Cosette triste. Cosette avait pleuré. Elle avait 
les yeux rouges. 

C'était le premier nuage dans cet admirable 
rêve. 

Le premier mot de Marius avait été : 

— Qu'as-tu? 

Et elle avait répondu : 

— Voilà. 

Puis elle s'était assise sur le banc près du 
perron, et pendant qu'il prenait place tout trem- 
blant auprès d'elle, elle avait poursuivi : 

— Mon père m'a dit ce matin de me tenir 
prête , qu'il avait des affaires , et que nous ail- 
lions peut-être partir. 

Marius frissonna de la tête aux pieds 
Quand on est à la fin de la vie, mourir, cela 
veut dire partir ; quand on est au commence- 
ment, partir, cela veut dire mourir. 

Depuis six semaines, Marius, peu à peu, len- 
tement, par degrés, prenait chaque jour pos- 
session de Cosette. Possession toute idéale, 
mais profonde. Comme nous l'avons expliqué 
déjà, dans le premier amour, on prend lame 



MAR1US REDEVIENT RÉEL, ETC. 51 

bien avant le corps ; plus tard on prend le corps 
bien avant l'âme ; quelquefois on ne prend pas 
l'âme du tout ; les Faublas et les Prudhomme 
ajoutent : parce qu'il n'y en a pas; mais le sar- 
casme est par bonheur un blasphème. Marius 
donc possédait Cosette, comme les esprits pos- 
sèdent; mais il l'enveloppait de toute son âme 
et la saisissait jalousement avec une incroyable 
conviction. Il possédait son sourire, son ha- 
leine , son parfum , le rayonnement profond de 
ses prunelles bleues, la douceur de sa peau 
quand il lui touchait la main, le charmant signe 
qu'elle avait au cou, toutes ses pensées. Ils 
étaient convenus de ne jamais dormir sans 
rêver l'un de l'autre, et ils s'étaient tenu parole. 
Il possédait donc tous les rêves de Cosette. Il 
regardait sans cesse et il effleurait quelquefois 
de son souffle les petits cheveux quelle avait à 
la nuque et il se déclarait qu'il n'y avait pas un 
de ces petits cheveux qui ne lui appartint à lui 
Marius. Il contemplait et il adorait les choses 
qu'elle mettait, son nœud de ruban, ses gants, 
ses manchettes, ses brodequins, comme des 
objets sacrés dont il était le maître. Il songeait 
qu'il était le seigneur de ces jolis peignes 



52 LES MISÉRABLES. 

d écaille qu'elle avait dans ses cheveux , et il se 
disait même, sourds et confus bégaiements de 
la volupté qui se faisait jour, qu'il n'y avait pas 
un cordon de sa robe , pas une maille de ses 
bas, pas un pli de son corset, qui ne fût à lui. 
A côté de Cosette, il se sentait près de son 
bien, près de sa chose, près de son despote et 
de son esclave. Il semblait qu'ils eussent telle- 
ment mêlé leurs âmes que , s'ils eussent voulu 
les reprendre, il leur eût été impossible de les 
reconnaître. — Celle-ci est la mienne. — Non, 
c'est la mienne. — Je t'assure que tu te trompes. 
Voilà bien moi. — Ce que tu prends pour toi, 
c'est moi. — Marius était quelque chose qui fai- 
sait partie de Cosette et Cosette était quelque 
chose qui faisait partie de Marius. Marius sen- 
tait Cosette vivre en lui. Avoir Cosette, posséder 
Cosette, cela pour lui n'était pas distinct de res- 
pirer. Ce fut au milieu de cette foi, de cet enivre- 
ment, de cette possession virginale, inouïe et 
absolue, de cette souveraineté, que ces mots : 
« Nous allons partir, » tombèrent tout à coup, 
et que la voix brusque de la réalité lui cria : Co- 
sette n'est pas à toi ! 
Marius se réveilla. Depuis six semaines, Ma- 



MAR1US REDEVIENT RÉEL, ETC. ;iJ 

rius vivait , nous lavons dit , hors de la vie ; ce 
mot, partir ! l'y fit rentrer durement. 

Il ne trouva pas une parole. Cosette sentit 
seulement que sa main était très froide. Elle lui 
dit à son tour : 

— Qu'as-tu? 

Il répondit si bas que Cosette l'entendait à 
peine : 

— Je ne comprends pas ce que tu as dit. 
Elle reprit : 

— Ce matin mon père m'a dit de prépa- 
rer toutes mes petites affaires et de me tenir 
prête, qu'il me donnerait son linge pour le 
mettre dans une malle, qu'il était obligé de faire 
un voyage, que nous allions partir, qu'il fau- 
drait avoir une grande malle pour moi et une 
petite pour lui, de préparer tout cela d'ici à une 
semaine, et que nous irions peut-être en Angle- 
terre. 

— Mais c'est monstrueux! s'écria Marius. 

Il est certain qu'en ce moment, dans l'esprit 
de Marius, aucun abus de pouvoir, aucune vio- 
lence, aucune abomination des tyrans les plus 
prodigieux, aucune action de Busiris, de Tibère 
ou de Henri A 7 III n'égalait on férocité celle-ci : 



54 LES MISERABLES. 

M. Fauchelevent emmenant sa fille en Angle- 
terre parce qu'il a des affaires. 
Il demanda d'une voix faible : 

— Et quand partirais-tu? 

— Il n'a pas dit quand. 

— Et quand reviendrais-tu? 

— Il n'a pas dit quand. 

Marius se leva, et dit froidement : 

— Cosette, irez-vous? 

Cosette tourna vers lui ses beaux yeux pleins 
d'angoisse et répondit avec une sorte d'égare- 
ment : 

— Où? 

— En Angleterre? irez-vous? 

— Pourquoi me dis-tu vous? 

— Je vous demande si vous irez? 

— Comment veux-tu que je fa?se? dit-elle en 
joignant les mains. 

— Ainsi, vous irez? 

— Si mon père y va? 

— Ainsi, vous irez? 

Cosette prit la main de Marius et l'étreignit 
sans répondre. 

— C'est bon, dit Marius. Alors j'irai ailleurs. 
Cosette sentit le sens de ce mot plus encore 



MARIUS REDEVIENT RÉEL, ETC. 5o 

qu'elle ne le comprit. Elle pâlit tellement que sa 
figure devint blanche dans l'obscurité. Elle bal- 
butia : 

— Que veux-tu dire? 

Marius la regarda , puis éleva lentement ses 
yeux vers le ciel et répondit : 

— Rien. 

Quand sa paupière s'abaissa, il vit Cosette qui 
lui souriait. Le sourire d'une femme qu'on aime 
a une clarté qu'on voit la nuit. ' 

— Que nous sommes bêtes ! Marius, j'ai une 
idée. 

— Quoi? 

— Pars si nous partons ! je te dirai où ! Viens 
me rejoindre où je serai! 

Marius était maintenant un homme tout à fait 
réveillé. Il était retombé dans la réalité. Il cria 
à Cosette : 

— Partir avec vous! es-tu folle? Mais il faut 
de l'argent, et je n'en ai pas! Aller en Angle- 
terre? Mais je dois maintenant, je ne sais pas, 
plus de dix louis à Courfeyrac, un de mes amis 
que tu ne connais pas! Mais j'ai un vieux cha- 
peau qui ne vaut pas trois francs , j'ai un habit 
où il manque des boutons par devant, ma che- 






56 LES MISÉRABLES. 

mise est toute déchirée, j'ai les coudes percés, 
mes bottes prennent l'eau , depuis six semaines 
je n'y pense plus, et je ne te l'ai pas dit. Cosette! 
je suis un misérable. Tu ne me vois que la nuit, 
et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le 
jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angle- 
terre! Eh! je n'ai pas de quoi payer le passe- 
port ! 

Il se jeta contre un arbre qui était là, debout, 
les deux bras au dessus de sa tête, le front 
contre l'écorce, ne sentant ni le bois qui lui 
écorchait la peau ni la fièvre qui lui martelait 
les tempes, immobile, et prêt à tomber, comme 
la statue du Désespoir. 

Il demeura longtemps ainsi. On resterait l'éter- 
nité dans ces abîmes-là. Enfin il se retourna. Il 
entendait derrière lui un petit brui! étouffé, doux 
et triste. 

C'était Cosette qui sanglotait. 

Elle pleurait depuis plus de deux heures à 
côté de Marius qui songeait. 

Il vint à elle, tomba à genoux, et se proster- 
nant lentement, il prit le bout de son pied qui 
passait sous sa robe et le baisa. 

Elle le laissa faire en silence. Il y a des nie- 



Et 



MARIUS REDEVIENT RÉEL, ETC. 57 

ments où la femme accepte , comme une déesse 
sombre et résignée, la religion de l'amour. 

— Ne pleure pas, dit-il. 
Elle murmura : 

— Puisque je vais peut-être m'en aller, et que 
tu ne peux pas venir ! 

Lui reprit : 

— M'aimes-tu? 

Elle lui répondit en sanglotant ce mot du pa- 
radis qui n'est jamais plus charmant qu'à tra- 
vers les larmes : 

— Je t'adore ! 

Il poursuivit avec un son de voix qui était une 
inexprimable caresse : 

— Ne pleure pas. Dis, veux-tu faire cela pour 
moi de ne pas pleurer? 

— M'aimes-tu, toi? dit-elle. 
Il lui prit la main : 

— Cosette, je n'ai jamais donné ma parole 
d'honneur à personne , parce que ma parole 
d'honneur me fait peur. Je sens que mon père 
est à côté. Eh bien, je te donne ma parole d'hon- 
neur la plus sacrée que si tu t'en vas, je mour- 
rai. 

Il y eut dans l'accent dont il prononça ces 



58 LES MISÉRABLES. 

paroles une mélancolie si solennelle et si tran- 
quille que Cosette trembla. Elle sentit ce froid 
que donne une chose sombre et vraie qui passe. 
De saisissement elle cessa de pleurer. 

— Maintenant écoute, dit-il, ne m'attends pas 
demain. 

— Pourquoi? 

— Ne m'attends qu'après-demain. 

— Oh! pourquoi? 

— Tu verras. 

— Un jour sans te voir! mais c'est impossible. 

— Sacrifions un jour pour avoir peut-être 
toute la vie. 

Et Marius ajouta à demi voix et en aparté : 

— C'est un homme qui ne change rien à ses 
habitudes, et il n'a jamais reçu personne que le 
soir. 

— De quel homme parles-tu ? demanda Co- 
sette. 

— Moi? je n'ai rien dit. 

— Qu'est-ce que tu espères donc? 

— Attends jusqu'à après-demain. 

— Tu le veux? 

— Oui, Cosette. 

Elle lui prit la tête dans ses deux mains, se 



MAR1US REDEVIENT RÉEL, ETC. 53 

haussant sur la pointe des pieds pour être à sa 
taille, et cherchant à voir dans ses yeux son 
espérance. 
Marius reprit : 

— J'y songe, il faut que tu saches mon 
adresse , il peut arriver des choses , on ne sait 
pas, je demeure chez cet ami appelé Courfeyrac, 
rue de la Verrerie, numéro 16. 

Il fouilla dans sa poche , en tira un couteau- 
canif, et avec la lame écrivit sur le plâtre du mur . 

16, rue de la Verrerie. 

Cosette cependant s'était remise à lui regar- 
der dans les yeux. 

— Dis-moi ta pensée. Marius, tu as une pen- 
sée. Dis-la moi. Oh! dis-la moi pour que je passe 
une bonne nuit ! 

— Ma pensée , la voici : c'est qu'il est impos- 
sible que Dieu veuille nous séparer. Attends-moi 
après-demain. 

— Qu'est-ce que je ferai jusque-là? dit Co- 
sette. Toi, tues dehors, tu vas, tu viens! Comme 
c'est heureux, les hommes! Moi, je vais rester 
toute seule ! Oh ! que je vais être triste ! Qu'est-ce 
que tu feras donc demain soir, dis? 

— J'essaierai une chose. 



60 LES MISÉRABLES. 

— Alors je prierai Dieu et je penserai à toi 
d'ici là pour que tu réussisses. Je ne te ques- 
tionne plus, puisque tu ne veux pas. Tu es mon 
maître. Je passerai ma soirée demain à chanter 
cette musique à'Euryanthe que tu aimes et que 
tu es venu entendre un soir derrière mon volet. 
Mais après-demain tu viendras de bonne heure. 
Je t'attendrai à la nuit , à neuf heures précises, 
je t'en préviens. Mon Dieu! que c'est triste que 
les jours soient longs! Tu entends, à neuf heures 
sonnant je serai dans le jardin. 

— Et moi aussi. 

Et sans se l'être dit, mus par la même pen- 
sée, entraînés par ces courants électriques qui 
mettent deux amants en communication conti- 
nuelle, tous deux enivrés de volupté jusque dans 
leur douleur, ils tombèrent dans les bras l'un de 
l'autre, sans s'apercevoir queleurs lèvres s'étaient 
jointes pendant que leurs regards levés, débor- 
dant d'extase et pleins de larmes, contemplaient 
les étoiles. 

Quand Marius sortit, la rue était déserte. 
C'était le moment où Éponine suivait les bandits 
jusque sur le boulevard. 

Tandis que Marius rêvait la tête appuj 



MARIUS REDEVIENT RÉEL, ETC. GI 

contre l'arbre, une idée lui avait traversé l'es- 
prit; une idée, hélas! qu'il jugeait lui-même 
insensée et impossible. Il avait pris un parti 
violent. 



VII 



SLe vieux cœur et le jeune cœur en présence 



Le père Gillenormand avait à cette époque 
ses quatre-vingt-onze ans Lien sonnés. Il de- 
meurait toujours avec mademoiselle Gillenor- 
mand rue des Filles-du-Calvaire, n° 6, dans cette 
vieille maison qui était à lui. C'était, on s'en sou- 
vient, un de ces vieillards antiques qui atten- 
dent la mort tout droits , que l'âge charge sans 
les faire plier, et que le chagrin même ne courbe 
pas. 

Cependant , depuis quelque temps, sa fille di- 
sait : mon père baisse. Il ne souffletait plus les 
servantes ; il ne frappait plus de sa canne avec 
autant de verve le palier de l'escalier quand 
Basque tardait à lui ouvrir. La révolution de 



LE VIEUX COEUR, ETC. 63 

Juillet l'avait à peine exaspéré pendant six 
mois. Il avait vu presque avec tranquillité dans 
le Moniteur cet accouplement de mots : M. Hum- 
blot- Conté, pair de France. Le fait est que 
le vieillard était rempli d'accablement. Il ne 
fléchissait pas, il ne se rendait pas; ce n'était 
pas plus dans sa nature physique que dans sa 
nature morale ; mais il se sentait intérieurement 
défaillir. Depuis quatre ans il attendait Marius, 
de pied ferme, c'est bien le mot, avec la convic- 
tion que ce mauvais petit garnement sonnerait 
à la porte un jour ou l'autre; maintenant il en 
venait, dans de certaines heures mornes , à se 
dire que pour peu que Marius se fît encore atten- 
dre... — Ce n'était pas la mort qui lui était insup- 
portable , c'était l'idée que peut-être il ne rever- 
rait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci 
n'était plus même entré un instant dans son cer- 
veau jusqu'à ce jour; à présent cette idée com- 
mençait à lui apparaître, et le glaçait. L'absence, 
comme il arrive toujours dans les sentiments 
naturels et vrais, n'avait fait qu'accroître son 
amour de grand-père pour l'enfant ingrat qui 
s'en était allé comme cela. C'est dans les nuits 
de décembre, par dix degrés de froid, qu'on 



G4 LES MISÉRABLES. 

pense le plus au soleil. M. Gillenormand était, 
ou se croyait, par dessus tout incapable de faire 
un pas, lui l'aïeul, vers son petit-fils ; — je crè- 
verais plutôt, disait-il. Il ne se trouvait aucun 
tort; mais il ne songeait à Marius qu'avec un 
attendrissement profond, et le muet désespoir 
d'un vieux bonhomme qui s'en va dans les té- 
nèbres. 

Il commençait à perdre ses dents, ce qui 
s'ajoutait à sa tristesse. 

M. Gillenormand, sans pourtant se l'avouer à 
lui-même, car il en eût été furieux et honteux, 
n'avait jamais aimé une maîtresse comme il 
aimait Marius. 

Il avait fait placer dans sa chambre, devant 
le chevet de son lit , comme la première chose 
qu'il voulait voir en s éveillant, un ancien por- 
trait de son autre fille, celle qui était morte, 
madame Pontmercy, portrait fait lorsqu'elle 
avait dix-huit ans. Il regardait sans cesse ce 
portrait. Il lui arriva un jour de dire en le con- 
sidérant : 

— Je trouve qu'il lui ressemble. 

— A ma sœur? reprit mademoiselle Gillenor- 
mand. Mais oui. 



LE VIEUX COEUR, ETC. Go 

Le vieillard ajouta : 

— Et à lui aussi. 

Une fois, comme il était assis, les deux ge- 
noux l'un contre l'autre et l'œil presque fermé , 
dans une posture d'abattement, sa fille se risqua 
à lui dire : 

— Mon père , est-ce que vous en voulez tou- 
jours autant?... 

Elle s'arrêta, n'osant aller plus loin. 

— A qui? demanda- t-il. 

— A ce pauvre Marius? 

Il souleva sa vieille tête, posa son poing 
amaigri et ridé sur la table , et cria de son ac- 
cent le plus irrité et le plus vibrant : 

— Pauvre Marius , vous dites ! Ce monsieur 
est un drôle, un mauvais gueux , un petit vani- 
teux ingrat, sans coeur, sans âme, un orgueil- 
leux, un méchant homme! 

Et il se détourna pour que sa fille ne vît pas 
une larme qu'il avait dans les yeux. 

Trois jours après, il sortit d'un silence qui 
durait depuis quatre heures pour dire à sa fille 
à brûle-pourpoint : 

— J'avais eu l'honneur de prier mademoiselle 
Gillenormand de ne jamais m'en parler. 



66 LES MISÉRABLES. 

La tante Gillenormand renonça à toute ten- 
tative et porta ce diagnostic profond : — Mon 
père n'a jamais beaucoup aimé ma sœur depuis 
sa sottise. Il est clair qu'il déteste Marius. 

« Depuis sa sottise » signifiait : depuis qu'elle 
avait épousé le colonel. 

Du reste, comme on a pu le conjecturer, ma- 
demoiselle Gillenormand avait échoué dans sa 
tentative de substituer son favori, l'officier de 
lanciers, à Marius. Le remplaçant Théodule 
n'avait point réussi. M. Gillenormand n'avait 
pas accepté le quiproquo. Le vide du cœur ne 
s'accommode point d'un bouche-trou. Théodule, 
de son côté, tout en flairant l'héritage, répu- 
gnait à la corvée de plaire. Le bonhomme 
ennuyait le lancier, et le lancier choquait le 
bonhomme. Le lieutenant Théodule était gai 
sans doute, mais bavard; frivole, mais vul- 
gaire; bon vivant, mais de mauvaise compa- 
gnie; il avait des maîtresses, c'est vrai, et il 
en parlait beaucoup, c'est vrai encore; mais il 
en parlait mal. Toutes ses qualités avaient un 
défaut. M. Gillenormand était excédé de l'en- 
tendre conter les bonnes fortunes quelconques 
qu'il avait autour de sa caserne rue de Baby- 



LE VIEUX COEUR, ETC. G7 

lone. Et puis le lieutenant Gillenormand venait 
quelquefois en uniforme avec la cocarde trico- 
lore. Ceci le rendait tout bonnement impossible. 
Le père Gillenormand avait fini par dire à sa 
fille : — J'en ai assez, du Théodule. J'ai peu de 
goût pour les gens de guerre en temps de paix. 
Reçois-le si tu veux. Je ne sais pas si je n'aime 
pas mieux encore les sabreurs que les traîneurs 
de sabre. Le cliquetis des lames dans la ba- 
taille est moins misérable, après tout, que le 
tapage des fourreaux sur le pavé. Et puis, se 
cambrer comme un matamore et se sangler 
comme une femmelette, avoir un corset sous 
une cuirasse, c'est être ridicule deux fois. Quand 
on est un véritable homme, on se tient à égale 
distance de la fanfaronnade et de la mièvrerie. 
Ni fier-a-bras, ni joli cœur. Garde ton Théodule 
pour toi. 

Sa fille eut beau lui dire : — C'est pourtant 
votre petit-neveu, — il se trouva que M. Gille- 
normand, qui était grand-père jusqu'au bout 
des ongles, n'était pas grand-oncle du tout. 

Au fond, comme il avait de l'esprit et qu'il 
comparait, Théodule n'avait servi qu'à lui faire 
mieux regretter Marius. 



68 LES MISÉRABLES. 

Un soir, c'était le 4 juin, ce qui n'empêchait 
pas que le père Gillenormand n'eût un très bon 
feu dans sa cheminée, il avait congédié sa fille 
qui cousait dans la pièce voisine. Il était seul 
dans sa chambre à bergerades, les pieds sur ses 
chenets, à demi-enveloppé clans son vaste para- 
vent de coromandel à neuf feuilles, accoudé à 
sa table où brûlaient deux bougies sous un 
abat-jour vert, englouti dans son fauteuil de 
tapisserie, un livre à la main, mais ne lisant 
pas. Il était vêtu, selon sa mode, en incroyable, 
et ressemblait à un antique portrait de Garât. 
Cela l'eût fait suivre dans les rues, mais sa fille 
le couvrait toujours lorsqu'il sortait d'une vaste 
douillette d'évêque, qui cachait ses vêtements. 
Chez lui, excepté pour se lever et se coucher, il 
ne portait jamais de robe de chambre. — Gela 
donne Vair vieux, disait-il. 

Le père Gillenormand songeait à Marins 
amoureusement et amèrement; et, comme d'or- 
dinaire , l'amertume dominait. Sa tendresse 
aigrie finissait toujours par bouillonner et par 
tourner en indignation. Il en était à ce point où 
l'on cherche à prendre son parti et à accepter 
ce qui déchire. Il était en train de s'expliquer 



LE VIEUX COEUR, ETC. 09 

qu'il n'y avait maintenant plus de raison pour 
que Marius revînt, que s'il avait dû revenir, il 
l'aurait déjà fait, qu'il fallait y renoncer. Il 
essayait de s'habituer à l'idée que c'était fini, et 
qu'il mourrait sans revoir « ce monsieur. » Mais 
toute sa nature se révoltait ; sa vieille paternité 
n'y pouvait consentir. — Quoi! disait-il, c'était 
son refrain douloureux, il ne reviendra pas ! Sa 
tête chauve était tombée sur sa poitrine , et il 
fixait vaguement sur la cendre de son foyer un 
regard lamentable et irrité. 

Au plus profond de cette rêverie, son vieux 
domestique, Basque, entra et demanda : 

— Monsieur peut-il recevoir monsieur Ma- 
rius? 

Le vieillard se dressa sur son séant; blême 
et pareil à un cadavre qui se lève sous une se- 
cousse galvanique. Tout son sang avait reflué 
à son cœur. Il bégaya : 

— Monsieur Marius quoi? 

— Je ne sais pas, répondit Basque, intimide 
et décontenancé par l'air du maître, je ne l'ai 
pas vu. C'est Nicolettc qui vient de me dire : il 
y a là un jeune homme, dites que c'est monsieur 
Marius. 



70 LES MISÉRABLES. 

Le père Gillenormand balbutia à voix basse : 

— Faites entrer. 

Et il resta dans la même attitude, la tête bran- 
lante, l'œil fixé sur la porte. Elle se rouvrit. Un 
jeune homme entra. C'était Marius, 

Marius s'arrêta à la porte comme attendant 
qu'on lui dît d'entrer. 

Son vêtement presque misérable ne s'aperce- 
vait pas dans l'obscurité que faisait l'abat-jour. 
On ne distinguait que son visage calme et grave, 
mais étrangement triste. 

Le père Gillenormand , hébété de stupeur et 
de joie, resta quelques instants sans voir autre 
chose qu'une clarté comme lorsqu'on est devant 
une apparition. Il était prêt à défaillir ; il 
apercevait Marius à travers un éblouissement. 
C'était bien lui, c'était bien Marius ! 

Enfin! après quatre ans! Il le saisit, pour 
ainsi dire, tout entier d'un coup d'œil. Il le 
trouva beau, noble, distingué, grandi, homme 
fait, l'attitude ccnvenable, l'air charmant. Il 
eut envie d'ouvrir les bras, de l'appeler, de 
se précipiter , ses entrailles se fondirent en 
ravissement, les paroles affectueuses le gon- 
•nt et débordaient de sa poitrine ; enfin toute 



LE VIEUX COEUR, ETC. 71 

cette tendresse se fit jour et lui arriva aux 
lèvres , et , par le contraste qui était le fond de 
sa nature , il en sortit une dureté. Il dit brus- 
quement : 

— Qu'est-ce que vous venez faire ici? 
Marius répondit avec embarras : 

— Monsieur... 

Monsieur Gillenormand eût voulu que Marius 
se jetât dans ses bras. Il fut mécontent de Ma- 
rius et de lui-même. Il sentit qu'il était brusque 
et que Marius était froid. C'était pour le bon- 
homme une insupportable et irritante anxiété de 
se sentir si tendre et si éploré au dedans et de 
ne pouvoir être que dur au dehors. L'amertume 
lui revint. Il interrompit Marius avec un accent 
bourru : 

— Alors pourquoi venez-vous? 

Cet alors signifiait : Si vous ne venez pas m em- 
brasser. Marius regarda son aïeul à qui la pâleur 
faisait un visage de marbre. 

— Monsieur... 

Le vieillard reprit d'une voix sévère : 

— Venez-vous me demander pardon? avez- 
vous reconnu vos torts ? 

Il croyait mettre Marius sur la voie et que 



72 LES MISÉRABLES. 

« l'enfant » allait fléchir. Marius frissonna; 
c'était le désaveu de son père qu'on lui deman- 
dait; il baissa les yeux et répondit : 

— Non, monsieur. 

— Et alors , s'écria impétueusement le vieil- 
lard avec une douleur poignante et pleine de 
colère, qu'est-ce que vous me voulez? 

Marius joignit les mains, fit un pas et dit 
d'une voix faible et qui tremblait : 

— Monsieur, ayez pitié de moi. 

Ce mot remua M. Gillenormand ; dit plus tôt, 
il l'eût attendri, mais il venait trop tard. L'aïeul 
se leva ; il s'appuyait sur sa canne de ses deux 
mains, ses lèvres étaient blanches, son front 
vacillait , mais sa haute taille dominait Marius 
incliné. 

— Pitié de vous, monsieur! C'est l'adolescent 
qui demande de la pitié au vieillard de quatre- 
vingt-onze ans ! Vous entrez dans la vie , j'en 
sors ; vous allez au spectacle, au bal, au café, 
au billard, vous avez de l'esprit, vous plaisez 
aux femmes, vous êtes joli garçon, moi je crache 
en plein été sur mes tisons ; vous êtes riche des 
seules richesses qu'il y ait, moi j'ai toutes les 
pauvretés de la vieillesse; l'infirmité, l'isole- 



LE VIEUX COEUR, ETC. 73 

ment! Vous avez vos trente-deux dents, un bon 
estomac , l'œil vif, la force , l'appétit , la santé , 
la gaîté, une forêt de cheveux noirs, moi je n'ai 
même plus de cheveux blancs ; j'ai perdu mes 
dents, je perds mes jambes, je perds la mémoire, 
il y a trois noms de rues que je confonds sans 
cesse, la rue Chariot, la rue du Chaume, et la 
rue Saint-Claude,- j'en suis là; vous avez devant 
vous tout l'avenir plein de soleil , moi je com- 
mence à n'y plus voir goutte, tant j'avance dans 
la nuit ; vous êtes amoureux , ça va sans dire , 
moi je ne suis aimé de personne au monde, et 
vous me demandez de la pitié ! Parbleu, Molière 
a oublié ceci. Si c'est comme cela que vous plai- 
santez au palais, messieurs les avocats, je vous 
fais mon sincère compliment. Vous êtes drôles. 
Et l'octogénaire, reprit d'une voix courroucée 
et grave : 

— Ah çà, qu'est-ce que vous me voulez? 

— Monsieur, dit Marius, je sais que ma pré- 
sence vous déplaît , mais je viens seulement 
pour vous demander une chose, et puis je vais 
m'en aller tout de suite. 

— Vous êtes un sot ! dit le vieillard. Qui est-ce 
qui vous dit de vous en aller? 



LES MISERABLES. 



Ceci était la traduction de cette parole tendre 
qu'il avait au fond du cœur : Mais demande-mol 
donc pardon! Jette-toi donc à mon cou! M. Gille- 
normand sentait que Marius allait dans quel- 
ques instants le quitter, que son mauvais accueil 
le rebutait, que sa dureté' le chassait; il se disait 
tout cela, et sa douleur s'en accroissait; et 
comme sa douleur se tournait immédiatement 
en colère, sa dureté en augmentait. Il eût voulu 
que Marius comprît, et Marius ne comprenait 
pas; ce qui rendait le bonhomme furieux. Il 
reprit : 

— Comment! vous m'avez manqué, à moi, 
votre grand-père, vous avez quitté ma maison 
pour aller on ne sait où, vous avez désolé votre 
tante, vous avez été, cela se devine, c'est plus 
commode, mener la vie de garçon, faire le mus- 
cadin, rentrer à toutes les heures, vous amuser, 
vous ne m'avez pas donné signe do vie, vous 
avez mit des dettes sans môme me dire de les 
payer, vous vous êtes fait casseur de vitres et 
tapageur, et, au bout de quatre ans, vous venez 
chez moi, et vous n'avez pas autre chose à me 
dire que cela ! 

Cette façon violente de pousser le petit-fils à 



LE VIEUX COEUR, ETC. 7,'i 

la tendresse ne produisit que le silence de Ma- 
rius. M. Gillenormand croisa les bras, geste 
qui, chez lui, était particulièrement impérieux, 
et apostropha Marius amèrement : 

— Finissons. Vous venez me demander quel- 
que chose, dites-vous? Eh bien quoi? qu'est-ce? 
parlez. 

— Monsieur, dit Marius avec le regard d'un 
homme qui sent qu'il va tomber dans un préci- 
pice, je viens vous demander la permission de 
me marier. 

M. Gillenormand sonna. Basque entrouvrit 
la porte. 

— Faites venir ma tille. 

Une seconde après, la porte se rouvrit, made- 
moiselle Gillenormand n'entra pas, mais se 
montra; Marius était debout, muet, les bras 
pendants, avec une figure de criminel; M. Gil- 
lenormand allait et venait en long et en large 
dans la chambre. Il se tourna vers sa fille et 
lui dit : 

— Rien. C'est monsieur Marius. Dites-lui 
bonjour. Monsieur veut se marier. Voilà. Allez- 
vous-en. 

Le son de voix bref et rauquc du vieillard 



76 LES MISÉRABLES. 

annonçait une étrange plénitude d'emportement. 
La tante regarda Marius d'un air effaré, parut 
à peine le reconnaître, ne laissa pas échapper 
un geste ni une syllabe et disparut au souffle de 
son père plus vite qu'un fétu devant l'ouragan. 

Cependant le père Gillenormand était revenu 
s'adosser à la cheminée. 

— Vous marier! à vingt et un ans! Vous 
avez arrangé cela ! Vous n'avez plus qu'une per- 
mission à demander! une formalité. Asseyez- 
vous, monsieur. Eh bien, vous avez eu une 
révolution depuis que je n'ai eu l'honneur de 
vous voir. Les jacobins ont eu le dessus. Vous 
avez dû être content. N'êtes- vous pas républi- 
cain depuis que vous êtes baron? Vous accom- 
modez cela. La république fait une sauce à la 
baronnie. Êtes-vous décoré de Juillet? avez- 
vous un peu pris le Louvre, monsieur? Il y a 
ici tout près, rue Saint-Antoine, vis-à-vis la rue 
des Nonaindières, un boulet incrusté dans le 
mur au troisième étage d'une maison avec cette 
inscription : 28 juillet 1830. Allez voir cela. 
Cela fait bon effet. Ah, ils font de jolies choses, 
vos amis ! A propos, ne font-ils pas une fontaine 
à la place du monument de monsieur le duc de 



LE VIEUX COEUR, F.TC. 77 

Berry? Ainsi vous voulez vous marier? à qui? 
peut-on sans indiscrétion demander à qui? 

Il s'arrêta, et, avant que Marius eût eu le 
temps de répondre, il ajouta violemment : 

— Ah çà, vous avez un état ? une fortune faite? 
combien gagnez-vous dans votre métier d'avo- 
cat? 

— Rien, dit Marius avec une sorte de fer- 
meté et de résolution presque farouche. 

— Rien? vous n'avez pour vivre que les douze 
cents livres que je vous fais? 

Marius ne répondit point. M. Gillenormand 
continua : 

- Alors, je comprends, c'est que la fille est 
riche? 

— Comme moi. 

— Quoi ! pas de dot? 

— Non. 

— Des espérances? 

— Je ne crois pas. 

— Toute nue! et qu'est-ce que c'est que le 
père? 

— Je no sais pas. 

— Et comment s'appelle-t-ellc ! 

— Mademoiselle Fauchelevent. 



78 LES MISÉRABLES. 

— Fauchequoi? 

— Fauchelevent. 

— Pttt! fit le vieillard. 

— Monsieur! s'écria Marius. 

M. Gillenormand l'interrompit du ton d'un 
homme qui se parle à lui-même. 

— C'est cela, vingt et un ans, pas d'état, douze 
cents livres par an, madame la baronne Pont- 
mercy ira acheter deux sous de persil chez la 
fruitière. 

— Monsieur, reprit Marius dans l'égarement 
de la dernière espérance qui s'évanouit, jo vous 
en supplie! je vous en conjure, au nom du ciel, 
à mains jointes, monsieur, je me mets à vos 
pieds, permettez-moi de l'épouser ! 

Le vieillard poussa un éclat de rire stridenl 
et lugubre à travers lequel il toussait et par- 
lait. 

— Ah! ah! ah! vous vous êtes dit : pardine! 
je vais aller trouver cette vieille perruque, cette 
absurde ganache! Quel dommage que je n'aie 
pas mes vingt-cinq ans! comme je te vous lui 
flanquerais une bonne sommation respectueuse ! 
comme je me passerais de lui! C'est égal, je lui 
dirai : Vieux crétin, tu es trop heureux de me 



LE VIEUX COEUR, ETC. 79 

voir, j'ai envie de me marier, j'ai envie d'ëpou- 
ser mamselle n'importe qui, fille de monsieur 
n'importe quoi, je n'ai pas de souliers, elle n'a 
pas de chemise, ça va, j'ai envie de jeter à l'eau 
ma carrière, mon avenir, ma jeunesse, ma vie, 
j'ai envie de faire un plongeon dans la misère 
avec une femme au cou , c'est mon idée, il faut 
que tu y consentes ! et le vieux fossile consen- 
tira. Va, mon garçon, comme tu voudras, atta- 
che-toi ton pavé, épouse ta Pousselevent, ta 
Coupelevent... — Jamais, monsieur! jamais! 

— Mon père... 

— Jamais ! 

A l'accent dont ce « jamais » fut prononcé, 
Marius perdit tout espoir. Il traversa la cham- 
bre à pas lents, la tête ployée, chancelant, plus 
semblable encore à quelqu'un qui se meurt qu'à 
quelqu'un qui s'en va. M. Gillenormand le sui- 
vait des yeux, et, au moment où la porte s'ou- 
trait et où Marius allait sortir, il fit quatre 
pas avec cette vivacité sénile des vieillards 
impétueux et gâtés, saisit Marius au collet, 
le ramena énergiquement dans la chambre, le 
jeta dans un fauteuil, et lui dit : 

— Conte-moi ca! 



80 LES MISÉRABLES. 

C'était ce seul mot, mon père, échappé à Ma- 
rius, qui avait fait cette révolution. 

Marius le regarda égaré. Le visage mobile de 
M. Gillenormand n'exprimait plus rien qu'une 
rude et ineffable bonhomie. L'aïeul avait fait 
place au grand-père. 

— Allons, voyons, parle, conte-moi tes amou- 
rettes, jabote, dis-moi tout! Sapristi! que les 
jeunes gens sont bêtes! 

— Mon père, reprit Marius... 

Toute la face du vieillard s'illumina d'un indi- 
cible rayonnement. 

— Oui, c'est ça, appelle-moi ton père, et tu 
verras ! 

Il y avait maintenant quelque chose de si 
bon, de si doux, de si ouvert, de si paternel 
en cette brusquerie, que Marius, dans ce pas- 
sage subit du découragement à l'espérance, en 
fut comme étourdi et enivré. Il était assis 
près de la table, la lumière des bougies fai- 
sait saillir le délabrement de son costume que 
le père Gillenormand considérait avec étonne- 
ment. 

— Eh bien, mon père, dit Marius... 

— Ah çà, interrompit M. Gillenormand, tu 



LE VIEUX COEUR, ETC. 81 

n'as donc vraiment pas le sou? Tu es mis comme 
un voleur. 

Il fouilla dans un tiroir, et y prit une bourse 
qu'il posa sur la table : 

— Tiens, voilà cent louis, achète-toi un cha- 
peau. 

— Mon père , poursuivit Marius , mon bon 
père, si vous saviez! je l'aime. Vous ne vous 
figurez pas, la première fois que je l'ai vue, 
c'était au Luxembourg , elle y venait ; au com- 
mencement je n'y faisais pas grande attention, 
et puis je ne sais pas comment cela s'est fait, 
j'en suis devenu amoureux. Oh! comme cela 
m'a rendu malheureux ! Enfin je la vois mainte- 
nant, tous les jours, chez elle, son père ne sait 
pas, imaginez qu'ils vont partir, c'est dans le 
jardin que nous nous voyons, le soir, son père 
veut l'emmener en Angleterre, alors je me suis 
dit : je vais aller voir mon grand-père et lui 
conter la chose. Je deviendrais fou d'abord, je 
mourrais, je ferais une maladie, je me jetterais 
à l'eau. Il faut absolument que je l'épouse 
puisque je deviendrais fou. Enfin voilà toute la 
vérité. Je ne crois pas que j'aie oublié quelque 
chose. Elle demeure dans un jardin où il y a 



8-2 LES MISÉRABLES. 

une grille, rue Plumet. C'est du côté des Inva- 
lides. 

Le père Gillenormand s'était assis radieux 
près de Marius. Tout en l'écoutant et en savou- 
rant le son de sa voix, il savourait en même 
temps une longue prise de tabac. A ce mot, rue 
Plumet, il interrompit son aspiration et laissa 
tomber le reste de son tabac sur ses genoux. 

— Rue Plumet! tu dis rue Plumet? — Voyons 
donc ! — N'y a-t-il pas une caserne par là? — 
Mais oui, c'est ça. Ton cousin Théodule m'en 
a parlé. Le lancier, l'officier. — Une fillette, 
mon bon ami, une fillette! — Pardieu oui, rue 
Plumet. C'est ce qu'on appelait autrefois la rue 
Blomet. — Voilà que ça me revient. J'en ai 
entendu parler de cette petite de la grille de la 
rue Plumet. Dans un jardin. Une Paméla. Tu 
n'as pas mauvais goût. On la dit proprette. 
Entre nous, je crois que ce dadais de lancier 
lui a fait un peu la cour. Je ne sais pas jus- 
qu'où cela a été. Enfin ça ne fait rien. D'ailleurs 
il ne faut pas le croire. Il se vante. Marius! je 
trouve ça très bien qu'un jeune homme comme 
toi soit amoureux. C'est de ton âge. Je t'aime 
mieux amoureux que jacobin. Je t'aime mieux 



LE VIEUX COEUK, ETC. 83 

épris d'un cotillon, sapristi! de vingt cotillons, 
que de monsieur de Robespierre. Pour ma part, 
je me rends cette justice qu'en fait de sans- 
culottes, je n'ai jamais aimé que les femmes. 
Les jolies filles sont les jolies filles, que diable! 
il n'y a pas d'objection à ça. Quant à la petite, 
elle te reçoit en cachette du papa. C'est dans 
l'ordre. J'ai eu des histoires comme ça moi 
aussi. Plus d'une. Sais-tu ce qu'on fait? on ne 
prend pas la chose avec férocité ; on ne se pré- 
cipite pas dans le tragique ; on ne conclut pas 
au mariage et à monsieur le maire avec son 
écharpe. On est tout bêtement un garçon d'es- 
prit. On a du bon sens. Glissez, mortels, n'épou- 
sez pas. On vient trouver le grand-père qui est 
bonhomme au fond, et qui a bien toujours quel- 
ques rouleaux de louis dans un vieux tiroir ; on 
lui dit : grand-père, voilà. Et le grand-père 
dit : c'est tout simple. Il faut que jeunesse se 
passe et que vieillesse se casse. J'ai été jeune, 
tu seras vieux. Va, mon garçon, tu rendras ça à 
ton petit-fils. Voilà deux cents pistoles. Amuse- 
toi, mordi! Rien de mieux! c'est ainsi que l'af- 
faire doit se passer. On n'épouse point, mais ça 
n'empêche pas. Tu me comprends? 



84 LES MISÉRABLES. 

Marius, pétrifié et hors d'état d'articuler une 
parole, fit de la tête signe que non. 

Le bonhomme éclata de rire, cligna sa vieille 
paupière, lui donna une tape sur le genou , le 
regarda entre deux yeux d'un air mystérieux et 
rayonnant, et lui dit avec le plus tendre des 
haussements d'épaules : 

— Bêta! fais-en ta maîtresse. 

Marius pâlit. Il n'avait rien compris à tout ce 
que venait de dire son grand-père. Ce rabâ- 
chage de rue Blomet, de Paméla, de caserne, 
de lancier, avait passé devant Marius comme 
une fantasmagorie. Rien de tout cela ne pou- 
vait se rapporter à Cosette, qui était un lys. Le 
bonhomme divaguait. Mais cette divagation 
avait abouti à un mot que Marius avait compris 
et qui était une mortelle injure à Cosette. Ce 
mot, fais-en ta maîtresse, entra dans le cœur du 
sévère jeune homme comme une épée. 

Il se leva, ramassa son chapeau qui était à 
terre, et marcha vers la porte d'un pas assuré 
et ferme. Là il se retourna, s'inclina profondé- 
ment devant son grand-père, redressa la tête 
et dit : 

— Il y a cinq ans, vous avez outragé moi, 



LE VIEUX COEUR, ETC. 83 

père; aujourd'hui, vous outragez ma femme. Je 
ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu. 

Le père Gillenormand, stupéfait, ouvrit la 
bouche, étendit les bras, essaya de se lever, et 
avant qu'il eût pu prononcer un mot, la porte 
s était refermée etMarius avait disparu. 

Le vieillard resta quelques instants immobile 
et comme foudroyé, sans pouvoir parler ni res- 
pirer, comme si un poing fermé lui serrait le 
gosier. Enfin il s'arracha de son fauteuil, cou- 
rut à la porte autant qu'on peut courir à quatre- 
vingt-onze ans, l'ouvrit, et cria : 

— Au secours ! au secours ! 

Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit 
avec un râle lamentable : 

— Courez après lui! rattrapez-le! qu'est-ce 
que je lui ai fait? il est fou! il s'en va! Ah! mon 
Dieu! ah! mon Dieu! cette fois, il ne reviendra 
plus ! 

Il alla à la fenêtre qui donnait sur la rue, 
l'ouvrit de ses vieilles mains chevrotantes, se 
pencha plus d'à mi-corps pendant que Basque 
et Nicolettc le retenaient par derrière, et cria : 

— Marius! Marius! Marins! Marius! 

Mais Marius ne pouvait déjeà plus entendre. 



86 LES MISÉRABLES. 

et tournait en ce moment-là même l'angle de la 
rue Saint-Louis. 

L'octogénaire porta deux ou trois fois ses 
deux mains à ses tempes avec une expression 
d'angoisse, recula en chancelant et s'affaissa 
sur un fauteuil, sans pouls, sans voix, sans 
larmes, branlant la tête et agitant les lèvres 
d'un air stupide, n'ayant plus rien dans les yeux 
et dans le cœur que quelque chose de morne et 
de profond qui ressemblait à la nuit. 



LIVRE NEUVIEME 



OU VONT- ILS? 



Jean Valjean 



Ce même jour, vers quatre heures de l'après- 
midi, Jean Valjean était assis seul sur le revers 
de l'un des talus les plus solitaires du Champ de 
Mars. Soit prudence, soit désir de se recueillir, 
soit tout simplement par suite d'un de ces insen- 
sibles changements d'habitudes qui s'introdui- 
sent peu à peu dans toutes les existences, il 
sortait maintenant assez rarement avec Cosette. 
Il avait sa veste d'ouvrier, et un pantalon de 
toile grise; et sa casquette à longue visière lui 
cachait le visage. Il était à présent calme et heu- 
reux du côté de Cosette ; ce qui l'avait quelque 
temps effrayé et troublé s'était dissipé; mais 



90 LES MISERABLES. 

depuis une semaine ou deux, des anxiétés d'une 
autre nature lui étaient venues. Un jour, en se 
promenant sur le boulevard, il avait aperçu 
Thénardier ; grâce à son déguisement, Thénar- 
dier ne l'avait point reconnu ; mais depuis lors 
Jean Valjean l'avait revu plusieurs fois, et il 
avait maintenant la certitude que Thénardier 
rôdait dans le quartier. Ceci avait suffi pour lui 
faire prendre un grand parti. Thénardier là, 
c'étaient tous les périls à la fois. En outre Paris 
n'était pas tranquille ; les troubles politiques 
offraient cet inconvénient pour quiconque avait 
quelque chose à cacher dans sa vie que la police 
était devenue très inquiète et très ombrageuse, 
et qu'en cherchant à dépister un homme comme 
Pépin ou Morey, elle pouvait fort bien décou- 
vrir un homme comme Jean Valjean. Jean Val- 
jean s'était décidé à quitter Paris, et même la 
France, et à passer en Angleterre. Il avait pré- 
venu Cosettc. Avant huit jours il voulait être 
parti. Il s'était assis sur le talus du Champ de 
Mars, roulant dans son esprit toutes sortes de 
pensées, Thénardier, la police, le voyage, et la 
difficulté de se procurer un passeport. 
A tous ces points de vue, il était soucieux. 



JEAN VAUEAN. 91 

Enfin, un fait inexplicable qui venait de le 
frapper, et dont il était encore tout chaud, avait 
ajouté à son éveil. Le matin de ce même jour, 
seul levé dans la maison, et se promenant dans 
le jardin avant que les volets de Cosette fussent 
ouverts, il avait aperçu tout à coup cette ligne 
gravée sur la muraille , probablement avec un 
clou : 

16, rue de la Verrerie. 

Cela était tout récent, les entailles étaient 
blanches dans le vieux mortier noir, une touffe 
d'ortie au pied du mur était poudrée de fin plâtre 
frais. Cela probablement avait été écrit là dans 
la nuit. Qu'était-ce? une adresse? un signal pour 
d'autres? un avertissement pour lui? Dans tous 
les cas, il était évident que le jardin était violé, 
et que des inconnus y pénétraient. Il se rappela 
les incidents bizarres qui avaient déjà alarmé la 
maison. Son esprit travailla sur ce canevas. Il 
se garda bien de parler à Cosette de la ligne 
écrite sur le mur, de peur de l'effrayer. 

Au milieu de ces préoccupations, il s'aperçut, 
à une ombre que le soleil projetait, que quel- 
qu'un venait de s'arrêter sur la crête du talus 
immédiatement derrière lui. Il allait se retour- 



92 LES M1SÉIIABLES. 

ner, lorsqu'un papier plié en quatre tomba sur 
ses genoux, comme si une main l'eût lâché au 
dessus de sa tête. Il prit le papier, le déplia et y 
lut ce mot écrit en grosses lettres au crayon : 

DÉMÉNAGEZ. 

Jean Valjean se leva vivement, il n'y avait 
plus personne sur le talus ; il chercha autour de 
lui et aperçut une espèce d'être plus grand qu'un 
enfant, plus petit qu'un homme, vêtu d'une 
blouse grise et d'un pantalon de velours de coton 
couleur poussière, qui enjambait le parapet et 
se laissait glisser dans le fossé du Champ de 
Mars. 

Jean Valjean rentra chez lui sur-le-champ, 
tout pensif. 



Il 



il3ns*ius 



Marius était parti désolé de chez M. Gille- 
normand. Il y était entré avec une 'espérance 
bien petite; il en sortait avec un désespoir im- 
mense. 

Du reste, et ceux qui ont observé les com- 
mencements du cœur humain le comprendront, 
le lancier, l'officier, le dadais, le cousin Théo- 
dule, n'avait laissé aucune ombre dans son esprit. 
Pas la moindre. Le poète dramatique pourrait 
en apparence espérer quelques complications de 
cette révélation faite à brûle-pourpoint au petit- 



94 LES MISÉRABLES. 

fils par le grand-père. Mais ce que le drame y 
gagnerait, la vérité le perdrait. Marius était 
dans lage où, en fait de mal, on ne croit rien ; 
plus tard vient l'âge où l'on croit tout. Les soup- 
çons ne sont autre chose que des rides. La pre- 
mière jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse 
Othello, glisse sur Candide. Soupçonner Cosette! 
Il y a une foule de crimes que Marius eût faits 
plus aisément. 

Il se mit à marcher dans les rues , ressource 
de ceux qui souffrent. Il ne pensa à rien dont il 
pût se souvenir. A deux heures du matin il ren- 
tra chez Courfeyrac et se jeta tout habillé sur 
son matelas. Il faisait grand soleil lorsqu'il s'en- 
dormit de cet affreux sommeil pesant qui laisse 
aller et venir les idées dans le cerveau. Quand 
il se réveilla, il vit debout dans la chambre, le 
chapeau sur la tête tout prêts à sortir et très 
affairés, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly, et Com- 
beferre. 

Courfeyrac lui dit : 

— Viens-tu à l'enterrement du général La- 
marque? 

Il lui sembla que Courfeyrac parlait chinois. 

Il sortit quelque temps après eux. Il mit dans 



MAR1US. 93 

sa poche les pistolets que Javert lui avait confiés 
lors de l'aventure du 3 février et qui étaient res- 
tés entre ses mains. Ces pistolets étaient encore 
chargés. Il serait difficile de dire quelle pensée 
obscure il avait dans l'esprit en les emportant. 

Toute la journée il rôda sans savoir où ; il 
pleuvait par instants, il ne s'en apercevait point; 
il acheta pour son dîner une flûte d'un sou chez 
un boulanger, la mit dans sa poche et l'oublia. 
Il paraît qu'il prit un bain dans la Seine sans en 
avoir conscience. Il y a des moments où l'on a 
une fournaise sous le crâne. Marius était dans 
un de ces moments-là. Il n'espérait plus rien, il 
ne craignait plus rien ; il avait fait ce pas depuis 
la veille. Il attendait le soir avec une impatience 
fiévreuse, il n'avait plus qu'une idée claire; — 
c'est qu'à neuf heures il verrait Cosette. Ce der- 
nier bonheur était maintenant tout son avenir ; 
après, l'ombre. Par intervalles, tout en marchant 
sur les boulevards les plus déserts, il lui sem- 
blait entendre dans Paris des bruits étranges. 
Il sortait la tête hors de sa rêverie et disait : 
Est-ce qu'on se bat ? 

A la nuit tombante, à neuf heures précises, 
comme il l'avait promis à Cosette, il était rue 



96 LES MISERABLES. 

Plumet. Quand il approcha de la grille, il ou- 
blia tout. Il y avait quarante-huit heures qu'il 
n'avait vu Cosette, il allait la revoir, toute autre 
pensée s'effaça et il n'eut plus qu'une joie inouïe 
et profonde. Ces minutes où l'on vit des siècles 
ont toujours cela de souverain et d'admirable 
qu'au moment où elles passent elles emplissent 
entièrement lo cœur. 

Marius dérangea la grille et se précipita dans 
le jardin. Cosette n'était pas à la place où elle 
l'attendait d'ordinaire. Il traversa le fourré et 
alla à l'enfoncement près du perron. — Elle 
m'attend là, dit-il. — Cosette n'y était pas. Il 
leva les yeux, et vit que les volets de la maison 
étaient fermés. Il fit le tour du jardin, le jardin 
était désert. Alors il revint à la maison, et, in- 
sensé d'amour, ivre, épouvanté, exaspéré de 
douleur et d'inquiétude , comme un maître qui 
rentre chez lui à une mauvaise heure, il frappa 
aux volets. Il frappa, il frappa encore, au risque 
de voir la fenêtre s'ouvrir et la face sombre du 
père apparaître et lui demander : que voulez- 
vous? Ceci n'était plus rien auprès de ce qu'il 
entrevoyait. Quand il eut frappé, il éleva la voix 
et appela Cosette. — Cosette! cria-t-il. Cosette! 



MAKI US. 97 

répéta-t-il impérieusement. On ne répondit pas. 
C'était fini. Personne dans le jardin; personne 
dans la maison. 

Marius fixa ses yeux désespérés sur cette mai- 
son lugubre, aussi noire, aussi silencieuse et 
plus vide qu'une tombe. Il regarda le banc de 
pierre où il avait passé tant d'adorables heures 
près de Cosette. Alors il s'assit sur les marches 
du perron , le cœur plein de douceur et de réso- 
lution, il bénit son amour dans le fond de sa 
pensée, et il se dit que puisque Cosette était par- 
tie, il n'avait plus qu'à mourir. 

Tout à coup il entendit une voix qui parais- 
sait venir de la rue et qui criait à travers les 
arbres : 

— Monsieur Marius! 
Il se dressa. 

— Hein? dit-il. 

— Monsieur Marius, etes-vouslà? 

— Oui. 

— Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis 
vous attendent à la barricade de la rue de la 
Chanvrerie. 

Cette voix ne lui était pas entièrement incon- 
nue. Elle ressemblait à la voix enrouée et rude 



98 LES MISÉRABLES. 

d'Épouine. Marius courut à la grille, écarta le 
barreau mobile , passa sa tête au travers et vit 
quelqu'un, qui lui parut être un jeune homme, 
s'enfoncer en courant dans le crépuscule. 



III 



SI. Jlnlieuf 



La bourse de Jean Valjean fut inutile cà 
M. Mabeuf. M. Mabeuf, dans sa vénérable 
austérité enfantine, n'avait point accepté le ca- 
deau des astres; il n'avait point admis qu'une 
étoile put se monnayer en louis d'or. Il n'avait 
pas deviné que ce qui tombait du ciel venait de 
Gavroche. Il avait porté la bourse au commis- 
saire de police du quartier, comme objet perdu 
mis par le trouveur à la disposition des récla- 
mants. La bourse fut perdue en eifet. Il va sans 
dire que personne ne la réclama, et elle ne se- 
courut point M. Mabeuf. 



ICO LES MISERABLES. 

Du reste, M. Mabeuf avait continué de des- 
cendre. 

Les expériences sur l'indigo n'avaient pas 
mieux réussi au Jardin des Plantes que dans 
son jardin d'Austerlitz. L'année d'auparavant, 
il devait les gages de sa gouvernante ; mainte- 
nant, on l'a vu, il devait les termes de son loyer. 
Le mont-de-piété, au bout de treize mois écou- 
lés, avait vendu les cuivres de sa Flore. Quel- 
que chaudronnier en avait fait des casseroles. 
Ses cuivres disparus, ne pouvant plus compléter 
même les exemplaires dépareillés de sa Flore 
qu'il possédait encore, il avait cédé à vil prix à 
un libraire-brocanteur planches et texte, comme 
dé f et s. Il ne lui était plus rien resté de l'œuvre 
de toute sa vie. Il se mit à manger l'argent do 
ces exemplaires. Quand il vit que cette chétive 
ressource s'épuisait, il renonça à son jardin et 
le laissa en friche. Auparavant et longtemps 
auparavant, il avait renoncé aux deux œufs et 
au morceau de bœuf qu'il mangeait de temps en 
temps. Il dînait avec du pain et des pommes de 
terre. Il avait vendu ses derniers meubles, puis 
tout ce qu'il avait en double en fait de litterie, 
de vêtements et de couvertures, puis ses her- 



M. MABEUF. 101 

biers et ses estampes; mais il avait encore ses 
livres les plus précieux, parmi lesquels plu- 
sieurs d'une haute rareté, entre autres les Qua- 
drins historiques delà Bible, édition de 15G0, la 
Concordance des Bibles de Pierre de Besse, les 
Marguerites de la Marguerite de Jean de La Haye 
avec dédicace à la reine de Navarre, le livre 
de la Charge et dignité de V ambassadeur par le 
sieur de Villiers Hotman , un Florilegium rabbi- 
nicum de 1644, un Tibulle de 1567 avec cette 
splendidc inscription : Venetiis, in œdibus Manu- 
tianis ; enfin un Diogène Laerce, imprimé à 
Lyon en 1644, et où se trouvaient les fameuses 
variantes du manuscrit 411, treizième siècle, du 
Vatican, et celles des deux manuscrits de Ve- 
nise, 393 et 394, si fructueusement consultés 
par Henri Estienne, et tous les passages en dia- 
lecte dorique qui ne se trouvent que dans le 
célèbre manuscrit du douzième siècle de la 
bibliothèque de Naples. M. Mabeuf ne faisait 
jamais de feu dans sa chambre et se couchait 
avec le jour pour ne pas brûler de chandelle. Il 
semblait qu'il n'eût plus de voisins , on l'évitait 
quand il sortait; il s'en apercevait. La misère 
d'un enfant intéresse une mère, la misère d'un 



102 LES MISÉRABLES. 

jeune homme intéresse une jeune fille, la misère 
d'un vieillard n'intéresse personne. C'est de 
toutes les détresses la plus froide. Cependant 
le père Mabeuf n'avait pas entièrement perdu sa 
sérénité d'enfant. Sa prunelle prenait quelque 
vivacité lorsqu'elle se fixait sur ses livres , et il 
souriait lorsqu'il considérait le Diogène Laerce, 
qui était un exemplaire unique. Son armoire 
vitrée était le seul meuble qu'il eût conservé en 
dehors de l'indispensable. 
Un jour la mère Plutarquelui dit : 

— Je n'ai pas de quoi acheter le dîner. 

Ce qu'elle appelait le dîner, c'était un pain et 
quatre ou cinq pommes de terre. 

— A crédit? fit M. Mabeuf. 

— Vous savez bien qu'on me refuse. 

M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, regarda 
longtemps tous ses livres l'un après l'autre, 
comme un père, obligé de décimer ses enfants, 
les regarderait avant de choisir, puis en prit un 
vivement, le mit sous son bras, et sortit. Il ren- 
tra deux heures après n'ayant plus rien sous le 
bras, posa trente sous sur la table et dit : 

— Vous ferez à dîner. 

A partir de ce moment, la mère Plutarque vit 



M. MABEUF. 103 

s'abaisser sur le candide visage du vieillard un 
voile sombre qui ne se releva plus. 

Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, 
il fallut recommencer. M. Mabeuf sortait avec 
un livre et rentrait avec une pièce d'argent. 
Comme les libraires -brocanteurs le voyaient 
forcé de vendre, ils lui rachetaient vingt sous 
ce qu'il avait payé vingt francs, quelquefois aux 
mêmes libraires. Volume à volume, toute la 
bibliothèque y passait. Il disait par moments : 
J'ai pourtant quatre-vingts ans, comme s'il avait 
je ne sais quelle arrière espérance d'arriver à 
la fin de ses jours avant d'arriver à la fin de ses 
livres. Sa tristesse croissait. Une fois pourtant 
il eut une joie. Il sortit avec un Robert Estienne 
qu'il vendit trente-cinq sous quai Malaquais et 
revint avec un Aide qu'il avait acheté quarante 
sous rue des Grès. — Je dois cinq sous, dit-il 
tout rayonnant à la mère Plutarque. Ce jour-là 
il ne dîna point. 

Il était de la société d'Horticulture. On y 
savait son dénûment. Le président de cette so- 
ciété le vint voir, lui promit de parler de lui au 
ministre de l'agriculture et du commerce, et le 
fit. — Mais, comment donc ! s'écria le ministre. 



104 LES MISÉRABLES. 

Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! 
un homme inoffensif! Il faut faire quelque chose 
pour lui ! Le lendemain M. Mabeuf reçut une 
invitation à dîner chez le ministre. Il montra en 
tremblant de joie la lettre à la mère Plutarque. 
— Nous sommes sauvés! dit-il. Au jour fixé, il 
alla chez le ministre. Il s'aperçut que sa cravate 
chiffonnée, son grand vieil habit carré et ses 
souliers cirés à l'œuf étonnaient les huissiers. 
Personne ne lui parla, pas même le ministre. 
Vers dix heures du soir, comme il attendait 
toujours une parole, il entendit la femme du 
ministre, belle dame décolletée dont il n'avait 
osé s'approcher, qui demandait : Quel est donc 
ce vieux monsieur? Il s'en retourna chez lui à 
pied, à minuit, par une pluie battante. Il avait 
vendu un Elzevir pour payer son fiacre en 
allant. 

Tous les soirs avant de se coucher il avait 
pris l'habitude de lire quelques pages de son 
Diogène Laerce. Il savait assez de grec pour 
jouir des particularités du texte qu'il possédait. 
Il n'avait plus maintenant d'autre joie. Quelques 
semaines s'écoulèrent. Tout à coup la mère 
Plutarque tomba malade. Il est une chose plus 



M. MABEL'F. 103 



triste que de n'avoir pas de quoi acheter du pain 
chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi 
acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, 
le médecin avait ordonné une potion fort chère. 
Et puis, la maladie s'aggravait, il fallait une 
garde. M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque; il n'y 
avait plus rien. Le dernier volume était parti. 
Il ne lui restait que le Diogène Laerce. 

Il mit l'exemplaire unique sous son bras et 
sortit, c'était le 4 juin 1832; il alla porte Saint- 
Jacques chez le successeur de Royol, et revint 
avec cent francs. Il posa la pile de pièces de 
cinq francs sur la table de nuit de la vieille ser- 
vante et rentra dans sa chambre sans dire une 
parole. 

Le lendemain, dès l'aube, il s'assit sur la 
borne renversée dans son jardin, et par dessus 
la l>aie on put le voir toute la matinée immobile, 
le front baissé, l'œil vaguement fixé sur ses 
plates-bandes flétries. Il pleuvait par instants; 
le vieillard ne semblait pas s'en apercevoir. 
Dans l'après-midi, des bruits extraordinaires 
éclatèrent dans Paris. Cela ressemblait à des 
coups de fusil et aux clameurs d'une multi- 
tude. 



106 LES MISÉRABLES. 

Le père Mabeuf leva la tête. Il aperçut un 
jardinier qui passait, et demanda : 

— Qu'est-ce que c'est? 

Le jardinier répondit, sa bêche sur le dos et 
de l'accent le plus paisible : 

— Ce sont des émeutes. 

— Comment ! des émeutes ? 

— Oui. On se bat. 

— Pourquoi se bat-on? 

— Ah, dame! fit le jardinier. 

— De quel côté? reprit M. Mabeuf. 

— Du côté de l'Arsenal. 

Le père Mabeuf rentra chez lui, prit son cha- 
peau, chercha machinalement un livre pour le 
mettre sous son bras, n'en trouva point, dit : 
Ah! c'est vrai! et s'en alla d'un air égaré. 



LIVRE DIXIEME 



LE 5 JUIN 183? 



La surface de la question 



Do quoi se compose lemeute? de rien et de 
tout. D'une électricité dégagée peu à peu, d'une 
flamme subitement jaillic, d'une force qui erre, 
d'un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des 
têtes qui parlent, des cerveaux qui rêvent, des 
âmes qui souffrent, des passions qui brûlent, 
des misères qui hurlent, et les emporte. 

Où? 

Au hasard. A travers l'État, à travers les lois, 
à travers la prospérité et l'insolence des autres. 

Les convictions irritées, les enthousiasmes 
aigris, les indignations émues, les instincts de 
guerre comprimés, les jeunes courages exaltés, 



110 LES MISERABLES. 

les aveuglements généreux; la curiosité, le goût 
du changement, la soif de l'inattendu, le senti- 
ment qui fait qu'on se plaît à lire l'affiche d'un 
nouveau spectacle et qu'on aime au théâtre le 
coup de sifflet du machiniste ; les haines vagues, 
les rancunes, les désappointements, toute vanité 
qui croit que la destinée lui a fait faillite; les 
malaises, les songes creux, les ambitions entou- 
rées d'escarpements , quiconque espère d'un 
écroulement une issue, enfin, au plus bas, la 
tourbe, cette boue qui prend feu, tels sont les 
éléments de l'émeute. 

Ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de 
plus infime; les êtres qui rôdent en dehors de 
tout, attendant une occasion, bohèmes, gens 
sans aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui 
dorment la nuit dans un désert de maisons 
sans autre toit que les froides nuées du ciel, 
ceux qui demandent chaque jour leur pain au 
hasard et non au travail, les inconnus de la 
misère et du néant, les bras nus, les pieds nus, 
appartiennent à l'émeute. 

Quiconque a dans l'âme une révolte secrète 
contre un fait quelconque de l'Etat, de la vie ou 
du sort, confine à l'émeute, et dès quelle paraît, 



LA SURFACE DE LA QUESTION. 111 

commence à frissonner, et à se sentir soulevé 
par le tourbillon. 

L'émeute est une sorte de trombe de l'atmo- 
sphère sociale qui se forme brusquement dans 
de certaines conditions de température, et qui, 
dans son tournoiement, monte, court, tonne, 
arrache, rase, écrase, démolit, déracine, entraî- 
nant avec elle les grandes natures et les ché- 
tives, l'homme fort et l'esprit faible, le tronc 
d'arbre et le brin de paille. 

Malheur à celui qu'elle emporte comme à 
celui qu'elle vient heurter! Elle les brise l'un 
contre l'autre. 

Elle communique à ceux qu'elle saisit on ne 
sait quelle puissance extraordinaire. Elle emplit 
le premier venu de la force des événements; 
elle fait de tout des projectiles. Elle fait d'un 
moellon un boulet et d'un portefaix un général. 

Si l'on en croit de certains oracles de la poli- 
tique sournoise, au point de vue du pouvoir, un 
peu d'émeute est souhaitable. Système : l'émeute 
raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse 
pas. Elle éprouve l'armée; elle concentre la 
bourgeoisie; elle étire les muscles de la police; 
elle constate la force de l'ossature sociale. C'est 



112 LES MISÉftABLES. 

une gymnastique; c'est presque de l'hygiène. 
Le pouvoir se porte mieux après une émeute 
comme l'homme après une friction. 

L'émeute, il y a trente ans, était envisagée à 
d'autres points de vue encore. 

Il y a pour toute chose une théorie qui se 
proclame elle-même « le bon sens; » Philinte 
contre Alceste; médiation offerte entre le vrai 
et le faux; explication, admonition, atténuation 
un peu hautaine, qui, parce qu'elle est mélangée 
de blâme et d'excuse, se croit la sagesse et n'est 
souvent que la pédanterie. Toute une école 
politique, appelée juste-milieu, est sortie de là. 
Entre l'eau froide et l'eau chaude, c'est le parti 
de l'eau tiède. Cette école, avec sa fausse pro- 
fondeur toute de surface qui dissèque les effets 
sans remonter aux causes, gourmande, du haut 
d'une demi science, les agitations de la place 
publique. 

A entendre cette école : « Les émeutes qui 
compliquèrent le fait de 1830 ôtèrent à ce grand 
événement une partie de sa pureté. La révolu- 
tion de Juillet avait été un beau coup de vent 
populaire, brusquement suivi du ciel bleu. Elles 
firent reparaître le ciel nébuleux. Elles firent 



LA SURFACE DE LA QUESTION. 113 

dégénérer en querelle cette révolution d'abord 
si remarquable par l'unanimité. Dans la révo- 
lution de Juillet, comme dans tout progrès par 
saccade, il y avait eu des fractures secrètes; 
l'émeute les rendit sensibles. On put dire : Ah! 
ceci est cassé. Après la révolution de Juillet, on 
ne sentait que la délivrance; après les émeutes, 
on sentit la catastrophe. 

« Toute émeute ferme les boutiques, déprime 
les fonds, consterne la bourse, suspend le com- 
merce, entrave les affaires, précipite les fail- 
lites; plus d'argent, les fortunes privées in- 
quiètes, le crédit public ébranlé, l'industrie 
déconcertée, les capitaux reculant, le travail au 
rabais, partout la peur; des contre-coups dans 
toutes les villes. De là des gouffres. On a calculé 
que le premier jour d'émeute coûte à la France 
vingt millions, te deuxième quarante, le troi- 
sième soixante. Une émeute de trois jours coûte 
cent vingt millions, c'est à dire, à ne voir que 
Le résultat financier, équivaut à un désastre, 
naufrage ou bataille perdue, qui anéantirait une 
flotte de soixante vaisseaux de ligne. 

« Sans doute, historiquement, les émeutes 
eurenl leur beauté; la guerre des pavés n'est 

T. vi|i 10 



114 LES MISÉRABLES. 

pas moins grandiose et pas moins pathétique 
que la guerre des buissons; dans l'une il y a 
lame des forêts, dans l'autre le cœur des villes; 
l'une a Jean Chouan, l'autre a Jeanne. Les 
émeutes éclairèrent en rouge, mais splendide- 
ment, toutes les saillies les plus originales du 
caractère parisien, la générosité, le dévoûment, 
la gaîté orageuse, les étudiants prouvant que la 
bravoure fait partie de l'intelligence, la garde 
nationale inébranlable, des bivouacs de bouti- 
quiers, des forteresses de gamins, le mépris de 
la mort chez des passants. Écoles et légions se 
heurtaient. Après tout, entre les combattants, il 
n'y avait qu'une différence d'âge ; c'est la même 
race; ce sont les mêmes hommes stoïques qui 
meurent à vingt ans pour leurs idées, à quarante 
ans pour leurs familles. L'armée, toujours triste 
dans les guerres civiles, opposait la prudence à 
l'audace. Les émeutes, en même temps qu'elles 
manifestèrent l'intrépidité populaire, firent l'édu- 
cation du courage bourgeois. 

« C'est bien. Mais tout cela vaut-il le sang 
versé? Et au sang versé ajoutez l'avenir assom- 
bri, le progrès compromis, l'inquiétude parmi 
les meilleurs, les libéraux honnêtes désespé- 



LA SURFACE DE LA QUESTION. 115 

rant, l'absolutisme étranger heureux de ces 
blessures faites à la révolution par elle-même, 
les vaincus de 1830 triomphant, se disant : Nous 
l'avions bien dit! Ajoutez Paris grandi peut- 
être, mais à coup sûr la France diminuée. Ajou- 
tez, car il faut tout dire, les massacres qui 
déshonoraient trop souvent la victoire de l'ordre 
devenu féroce sur la liberté devenue folle. 
Somme toute, les émeutes ont été funestes. » 

Ainsi parle cet à peu près de sagesse dont la 
bourgeoisie, cet à peu près de peuple, se con- 
tente si volontiers. 

Quant à nous, nous rejetons ce mot trop large 
et par conséquent trop commode : les émeutes. 
Entre un mouvement populaire et un mouve- 
ment populaire, nous distinguons. Nous ne 
nous demandons pas si une émeute coûte autant 
qu'une bataille. D'abord pourquoi une bataille? 
Ici la question de la guerre surgit. La guerre 
est-elle moins fléau que l'émeute n'est calamité? 
Et puis, toutes les émeutes sont-elles calamités? 
Et quand le 14 juillet coûterait cent vingt mil- 
lions? L'établissement de Philippe V en Espagne 
a coûté à la France deux milliards. Même à prix 
1, nous préférerions le 11 juillet. D'ailleurs 



116 LES MISÉRABLES. 

nous repoussons ces chiffres, qui semblent des 
raisons et qui ne sont que des mots. Une émeute 
étant donnée, nous l'examinons en elle-même. 
Dans tout ce que dit l'objection doctrinaire 
exposée plus haut, il n'est question que de l'ef- 
fet, nous cherchons la cause. 
Nous précisons. 



il 



Le fond «le la question 



Il y a l'émeute et il y a l'insurrectioD ; ce sont 
deux colères; l'une a tort, l'autre a droit. Dans 
les États démocratiques, les seuls fondes en 
justice, il arrive quelquefois que la fraction 
usurpe; alors le tout se lève, et la nécessaire 
revendication de son droit peut aller jusqu'à la 
prise d'armes. Dans toutes les questions qui as- 
sortissent à la souveraineté collective, la gu 
du tout contre la fraction est insurrection ; l'at- 
taque de la û contre le tout est émeute; 
selon que les Tuileries contiennent le roi 
contiennent la Convention, elles sont justement 
ou i] Lent attaquées. Le même canon bru- 
contre la foi irt le 10 août et raison 



118 LES MISERABLES. 

le 14 vendémiaire. Apparence semblable, fond 
différent; les suisses défendent le faux, Bona- 
parte défend le vrai. Ce que le suffrage universel 
a fait dans sa liberté et dans sa souveraineté, 
ne peut être défait par la rue. De même dans 
les choses de pure civilisation; l'instinct des 
masses, hier clairvo} r ant , peut demain être 
trouble. La même furie est légitime contre Ter- 
ray et absurde contre Turgot. Les bris de ma- 
chines, les pillages d'entrepôts, les ruptures de 
rails , les démolitions de docks , les fausses 
routes des multitudes, les dénis de justice du 
peuple au progrès, Ramus assassiné par les 
écoliers, Rousseau chassé de Suisse à coups de 
pierres, c'est l'émeute. Israël contre Moïse, 
Athènes contre Phocion, R,ome contre Scipion, 
c'est l'émeute; Paris contre la Bastille, c'est 
l'insurrection. Les soldats contre Alexandre, les 
matelots contre Christophe Colomb, c'est la 
même révolte; révolte impie; pourquoi? C'est 
qu'Alexandre fait pour l'Asie avec l'épée ce que 
Christophe Colomb fait pour l'Amérique avec la 
boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un 
monde. Ces dons d'un monde à la civilisation 
sont de tels accroissements de lumière que toute 



LE FOND DE LA QUESTION. 11 

résistance, là, est coupable. Quelquefois le peu- 
ple se fausse fidélité à lui-même. La foule est 
traître au peuple. Est-il, par exemple, rien de 
plus étrange que cette longue et sanglante pro- 
testation des faux-Saulniers, légitime révolte 
chronique, qui, au moment décisif, au jour du 
salut, à l'heure de la victoire populaire, épouse 
le trône, tourne chouannerie, et d'insurrection 
contre se fait émeute pour! Sombres chefs-d œu- 
vre de l'ignorance! Le faux-Saulnier échappe 
aux potences royales, et, un reste de corde au 
cou, arbore la cocarde blanche. Mort aux Ga- 
belles accouche de Vive le roi. Tueurs de la 
Saint -Barthélémy, égorgeurs de Septembre, 
massacreurs d'Avignon, assassins de Coligny, 
assassins de madame de Lamballe, assassins de 
Brune, Miquelets, Verdets, Cadenettes, com- 
pagnons de Jéhu, chevaliers du Brassard, voilà 
l'émeute. La Vendée est une grande émeute 
catholique. Le bruit du droit en mouvement se 
reconnaît, et il ne sort pas toujours du tremble- 
ment des masses bouleversées ; il y a des rages 
folles, il y a des cloches fêlées ; tous les tocsins 
ne sonnent pas le son du bronze. Le branle des 
passions et des ignorances est autre que la se- 



120 LES MISERABLES. 

cousse du progrès. Levez-vous, soit, mais pour 
grandir. Montrez-moi de quel côté vous allez. 
Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre 
levée est mauvaise ; tout pas violent en arrière 
est émeute ; reculer est une voie de fait contre 
le genre humain. L'insurrection est l'accès de 
fureur de la vérité ; les pavés que l'insurrection 
remue jettent l'étincelle du droit. Ces pavés ne 
laissent à l'émeute que leur boue. Danton contre 
Louis XVI, c'est l'insurrection; Hébert contre 
Danton, c'est l'émeute. 

De là vient que si l'insurrection, dans des ca 
donnés, peut être, comme a dit Lafayette, ! < 
plus saint des devoirs, l'émeute peut cire le plus 
fatal des attentats. 

Il y a aussi quelque différence dans l'intensité 
de calorique; l'insurrection est souvent volcan, 
l'émeute est souvent feu de paille. 

La révolte, nous l'avons dit, est quelquefois 
dans le pouvoir. Polignac est un émeutier; Ca- 
mille Desmoulins est un gouvernant. 

Parfois, insurrection, c'est résurrection. 

La solution de tout par le s 
étant un fait absolument moderne , et toute 
l'histoire antérieure à ce fait étant, depuis qua- 



LE FOND DE LA QUESTION. 121 

tre mille ans, remplie du droit viole et de la 
souffrance des peuples, chaque époque de l'his- 
toire apporte avec elle la protestation qui lui est 
possible. Sous les césars, il n'y avait pas d'insur- 
rection, mais il y avait Ju vénal. 

Lefacit indignatio remplace les Gracques. 

Sous les césars il y a l'exilé de Syène ; il y a 
aussi l'homme des Annales. 

Nous ne parlons pas de l'immense exilé de 
Patmos qui, lui aussi, accable le monde réel 
d'une protestation au nom du monde idéal, fait 
de la vision une satire énorme, et jette sur 
Romc-Ninive, sur Rome-Babylone, sur Rome- 
une, la flamboyante réverbération de l'Apo- 
calypse. 

Jean sur son rocher c'est le sphinx sur son 
piédestal; on peut ne pas le comprendre; c'est 
un juif, et c'est de l'hébreu; mais l'homme qui 
écrit les Annales est un latin ; disons mieux , 
c'est un romain. 

Comme les nérons régnent à la manière noire, 
ils doivent être peints de même. Le travail au 
burin tout seul serait pale ; il faut verser dans 
l'entaille une prose concentrée qui morde. 

Les despotes sont pour quelque chose dans 



122 LES MISERABLES. 

les penseurs. Parole enchaînée, c'est parole ter- 
rible. L'écrivain double et triple son style quand 
le silence est imposé par un maître au peuple. 
Il sort de ce silence une certaine plénitude mys- 
térieuse qui filtre et se fige en airain dans la 
pensée. La compression dans l'histoire produit 
la concision dans l'historien. La solidité grani- 
tique de telle prose célèbre n'est autre chose 
qu'un tassement fait par le tyran. 

La tyrannie contraint l'écrivain à des rétré- 
cissements de diamètre qui sont des accroisse- 
ments de force. La période cicéronienne , à 
peine suffisante sur Verres, s'émousserait sur 
Caligula. Moins d'envergure dans la phrase, 
plus d'intensité dans le coup. Tacite pense à 
bras raccourci. 

L'honnêteté d'un grand cœur, condensée en 
justice et en vérité, foudroie. 

Soit dit en passant, il est à remarquer que 
Tacite n'est pas historiquement superposé à 
César. Les Tibères lui sont réservés. César et 
Tacite sont deux phénomènes successifs dont la 
rencontre semble mystérieusement évitée par 
celui qui, dans la mise en scène des siècles, 
règle les entrées et les sorties. César est grand, 



LE FOND DE LA QUESTION. liT. 

Tacite est grand; Dieu épargne ces deux gran- 
deurs en ne les heurtant pas l'une contre l'autre. 
Le justicier, frappant César, pouvait frapper 
trop, et être injuste. Dieu ne veut pas. Les 
grandes guerres d'Afrique et d'Espagne, les 
pirates de Cilicie détruits, la civilisation intro- 
duite en Gaule, en Bretagne, en Germanie, 
toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a 
là une sorte de délicatesse de la justice divine, 
hésitant à lâcher sur l'usurpateur illustre l'his- 
torien formidable, faisant à César grâce de Ta- 
cite, et accordant les circonstances atténuantes 
au génie. 

Certes, le despotisme reste le despotisme, 
même sous le despote de génie. Il y a cor- 
ruption sous les tyrans illustres, mais la peste 
morale est plus hideuse encore sous les tyrans 
infâmes. Dans ces règnes -là rien ne voile la 
honte ; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme 
Juvénal, soufflettent plus utilement, en pré- 
sence du genre humain, cette ignominie sans 
réplique. 

Rome sent plus mauvais sous Vitellius que 
sous Sylla. Sous Claude et sous Domitien, il y a 
une difformité de bassesse correspondante à la 



IM LES MISERABLES. 

laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un 
produit direct du despote; un miasme s'exhale 
de ces consciences croupies où se reflète le 
maître ; les pouvoirs publics sont immondes ; les 
cœurs sont petits, les consciences sont plates, 
les âmes sont punaises; cela est ainsi sous Ca- 
racalla, cela est ainsi sous Commode, cela est 
ainsi sous Héliogabale, tandis qu'il ne sort du 
sénat romain sous César que l'odeur de fiente 
propre aux aires d'aigle. 

De là la venue, en apparence tardive, des 
Tacite et des Juvénal; c'est à l'heure de l'évi- 
dence que le démonstrateur paraît. 

Mais Juvénal et Tacite, de même qu'Isaïe 
aux temps bibliques, de même que Dante au 
moyen âge, c'est l'homme; l'émeute et l'insur- 
rection, c'est la multitude, qui tantôt a tort, 
tantôt a raison. 

Dans les cas les plus généraux, l'émeute 
l'un fait matériel; l'insurrection est toujours un 
phénomène moral. L'émeute, c'est Mazaniello; 
l'insurrection, c'est Spartacus. L'i ion 

confine à l'esprit, l'émeute à l'estomac; Gaster 

rite; mais Gaster, certes, n'a pas toujo 
tort. Dans les questions de famine, l'émeute, 



LE FOND DE LA QUESTION. 12j 

Buzançais, par exemple, a un point de départ 
vrai, pathétique et juste. Pourtant elle reste 
émeute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au 
fond, elle a eu tort dans la forme. Farouche, 
quoiqu'ayant droit, violente, quoique forte, elle 
a frappé au hasard ; elle a marché comme l'élé- 
phant aveugle, en écrasant ; elle a laissé derrière 
elle des cadavres de vieillards, de femmes et 
d'enfants; elle a versé, sans savoir pourquoi, le 
sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir 
le peuple est un bon but ; le massacrer est un 
mauvais moyen. 

Toutes les protestations armées, même les 
plus légitimes , môme le 10 août , même le 
14 juillet, débutent par le même trouble. Avant 
que le droit se dégage, il y a tumulte et écume. 
Au commencement l'insurrection est émeute, de 
même que le fleuve est torrent. Ordinairement 
elle aboutit à cet océan : Révolution. Quelque- 
fois pourtant, venue de ces hautes montagnes 
qui dominent l'horizon moral, la justice, la sa- 
gesse, la raison, le droit, laite de la plus pure 
neige de l'idéal, après une longue chute de 
roche en roche, après avoir reflété le ciel dans 
sa transparence et s'être grossie de cent af- 



12G LES MISERABLES. 

fluents clans la majestueuse allure du triomphe, 
l'insurrection se perd tout à coup dans quelque 
fondrière bourgeoise, comme le Rhin clans un 
marais. 

Tout ceci est du passé, l'avenir est autre. Le 
suffrage universel a cela d'admirable qu'il dis- 
sout l'émeute dans son principe, et qu'en don- 
nant le vote à l'insurrection, il lui ôte l'arme. 
L'évanouissement des guerres, de la guerre des 
rues comme de la guerre des frontières, tel est 
l'inévitable progrès. Quel que soit Aujourd'hui, 
la paix, c'est Demain. 

Du reste, insurrection, émeute, en quoi la 
première diffère de la seconde, le bourgeois, 
proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour 
lui tout est sédition, rébellion pure et simple, 
révolte du dogue contre le maître, essai de 
morsure qu'il faut punir de la chaîne et de la 
niche, aboiement, jappement, jusqu'au jour où 
la tête du chien, grossie tout à coup, s'ébauche 
vaguement dans l'ombre en face de lion. 

Alors le bourgeois crie : Vive le peuple ! 

Cette explication donnée, qu'est-ce pour l'his- 
toire que le mouvement de juin 1832? est-ce une 
émeute, est-ce une insurrection? 



LE FOND DE LA QUESTION. 127 

C'est une insurrection. 

Il pourra nous arriver, dans cette mise en 
scène d'un événement redoutable, de dire par- 
fois 1 émeute, mais seulement pour qualifier les 
faits de surface, et en maintenant toujours la 
distinction entre la forme émeute et le fond 
insurrection. 

Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explo- 
sion rapide et dans son extinction lugubre, tant 
de grandeur que ceux-là mêmes qui n'y voient 
qu'une émeute n'en parlent pas sans respect. 
Pour eux, c'est comme un reste de 1830. Les 
imaginations émues, disent-ils, ne se calment 
pas en un jour. Une révolution ne se coupe pas 
à pic. Elle a toujours nécessairement quelques 
ondulations avant de revenir à l'état de paix 
comme une montagne en redescendant vers la 
plaine. Il n'y a point d'Alpes sans Jura, ni de 
Pyrénées sans Asturies. 

Cette crise pathétique de l'histoire contempo- 
raine que la mémoire des parisiens appelle 
l'époque des émeutes, est à coup sûr une heure 
caractéristique parmi les heures orageuses de 
ce siècle. Un dernier mot avant d'entrer dans le 
récit. 



128 LES MISÉRABLES. 

Les faits qui vont être racontés appartiennent 
à cette réalité dramatique et vivante que l'his- 
torien néglige quelquefois, faute de temps et 
d'espace. Là pourtant, nous y insistons, là est 
la vie, la palpitation, le frémissement humain. 
Les petits détails, nous croyons l'avoir dit, 
sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands 
événements et se perdent dans le lointain de 
l'histoire. L'époque dite des émeutes abonde en 
détails de ce genre. Les instructions judiciaires, 
par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas 
tout révélé, ni peut-être tout approndi. Nous 
allons donc mettre en lumière, parmi les parti- 
cularités connues et publiées, des choses qu'on 
n'a point sues, des faits sur lesquels a passé 
l'oubli des uns, la mort des autres. La plupart 
des acteurs de ces scènes gigantesques ont dis- 
paru; dès le lendemain ils se taisaient; mais 
ce que nous raconterons, nous pourrons dire : 
nous l'avons vu. Nous changerons quelques 
noms , car l'histoire raconte et ne dénonce 
pas, mais nous peindrons des choses vraies. 
Dans les conditions du livre que nous écrivons, 
nous ne montrerons qu'un côté et qu'un épi- 
sode, et à coup sûr le moins connu, des jour- 



LE FOND DE LA QUESTION. [29 

nées des 5 et 6 juin 1832; mais nous ferons 
en sorte que le lecteur entrevoie , sous le som- 
bre voile que nous allons soulever, la figure 
réelle de cette effrayante aventure publique. 



III 



BJn enterrement : occasion de renaître 



Au printemps de 1832, quoique depuis trois 
mois le choléra eût glacé les esprits et jeté sur 
leur agitation je ne sais quel morne apaise- 
ment, Paris était dès longtemps prêt pour une 
commotion. Ainsi que nous l'avons dit , la 
grande ville ressemble à une pièce de canon; 
quand elle est chargée, il suffit d'une étincelle 
qui tombe, le coup part. En juin 1832, l'étin- 
celle fut la mort du général Lamarque. 

Lamarque était un homme de renommée et 
d'action. Il avait eu successivement, sous l'em- 
pire et sous la restauration, 'es deux bravoures 



UN ENTERREMENT : OCCASION UE RENAITRE. 131 

nécessaires aux deux époques , la bravoure des 
champs de bataille et la bravoure de la tribune. 
Il était éloquent comme il avait été vaillant ; on 
sentait une épée dans sa parole. Comme Foy, son 
devancier, après avoir tenu haut le commande- 
ment, il tenait haut la liberté. Il siégeait entre 
la gauche et l'extrême gauche , aimé du peuple 
parce qu'il acceptait les chances de l'avenir, 
aimé de la foule parce qu'il avait bien servi 
l'empereur. Il était, avec les comtes Gérard 
et Drouet , un des maréchaux in petto de Napo- 
léon. Les traités de 1815 le soulevaient comme 
une offense personnelle. Il haïssait Wellington 
d'une haine directe qui plaisait à la multitude ; 
et depuis dix-sept ans, à peine attentif aux 
événements intermédiaires, il avait majestueu- 
sement gardé la tristesse de Waterloo. Dans son 
agonie, à sa dernière heure, il avait serré contre 
sa poitrine une épée que lui avaient décernée 
les officiers des Cent Jours. Napoléon était 
mort en prononçant le mot armée, Lamarque 
en prononçant le mot patrie. 
- Sa mort, prévue, était redoutée du peuple 
comme une perte et du gouvernement comme 
une occasion. Cette mort fut un deuil. Comme 



IZ2 LES MISÉRABLES. 

tout ce qui est amer, le deuil peut se tourner en 
révolte. C'est ce qui arriva. 

La veille et le matin du 5 juin, jour fixé pour 
l'enterrement de Lamarque , le faubourg Saint- 
Antoine, que le convoi devait venir toucher, prit 
un aspect redoutable. Ce tumultueux réseau de 
rues s'emplit de rumeurs. On s'y armait comme 
on pouvait. Des menuisiers emportaient le volet 
de leur établi « pour enfoncer les portes. » Un 
d'eux s'était fait un poignard d'un crochet de 
chaussonnier en cassant le crochet et en aigui- 
sant le tronçon. Un autre, dans la fièvre « d'at- 
« taquer, « couchait depuis trois jours tout 
habillé. Un charpentier nommé Lombier, ren- 
contrait un camarade qui lui demandait : Où 
vas-tu? — Eh bien! je n'ai pas d'armes. — 
Et puis? — Je vais à mon chantier chercher 
mon compas. — Pourquoi foire? — Je ne sais 
pas, disait Lombier. Un nommé Jacqueline, 
homme d'expédition, abordait les ouvriers quel- 
conques qui passaient : — Viens, toi! — Il 
payait dix sous de vin, et disait : — As-tu 
de l'ouvrage? — Non. — Va chez Filspicrre, 
entre la barrière Montrcuil et la barrière Cha- 
ronne, tu trouveras de l'ouvrage. — On trou- 



IN ENTERREMENT : OCCASION DE RENAITRE. 133 

vait chez Filspierre des cartouches et des 
armes. Certains chefs connus faisaient la poste, 
c'est à dire couraient chez l'un et l'autre pour 
rassembler leur monde. Chez Barthélémy, près 
la barrière du Trône , chez Capel , au Petit- 
Chapeau , les buveurs s'accostaient d'un air 
grave. On les entendait se dire : — Où as-tu ton 
pistolet? — Sous ma blouse. Et toi? — Sous ma 
chemise. Rue Traversière devant l'atelier Ro- 
land, et cour de la Maison-Brûlée, devant l'ate- 
lier de l'outilleur Bernier, des groupes chucho- 
taient. On y remarquait, comme le plus ardent, 
un certain Mavot, qui ne faisait jamais plus 
d'une semaine dans un atelier, les maîtres le 
renvoyant « parce qu'il fallait tous les jours se 
disputer avec lui. » Mavot fut tué le lendemain 
dans la barricade de la rue Ménilmontant. 
Pretot , qui devait mourir aussi dans la lutte, 
secondait Mavot , et à cette question : quel est 
ton but ? répondait : — L'insurrection. Des ou- 
vriers rassemblés au coin de la rue de Bercy 
attendaient un nommé Lemarin , agent révolu- 
tionnaire pour le faubourg Saint-Marceau. Des 
mots d'ordre s'échangeaient presque publique- 
ment. 



154 LES MISÉRABLES. 

Le 5 juin donc, par une journée mêlée de pluie 
et de soleil, le convoi du général Lamarque tra- 
versa Paris avec la pompe militaire officielle, un 
peu accrue par les précautions. Deux bataillons, 
tambours drapés, fusils renversés, dix mille 
gardes nationaux, le sabre au côté, les batteries 
de l'artillerie de la garde nationale, escortaient 
le cercueil. Le corbillard était traîné par des 
jeunes gens. Les officiers des Invalides le sui- 
vaient immédiatement, portant des branches de 
laurier. Puis venait une multitude innombrable, 
agitée , étrange , les sectionnaires des Amis du 
Peuple, l'école de droit, l'école de médecine, les 
réfugiés de toutes les nations, drapeaux espa- 
gnols, italiens, allemands, polonais, drapeaux 
tricolores horizontaux, toutes les bannières pos- 
sibles, des enfants agitant des branches vertes, 
des tailleurs de pierre et des charpentiers qui 
faisaient grève en ce moment-là même, des 
imprimeurs rcconnaissables à leurs bonnets de 
papier, marchant deux par deux, trois par 
trois, poussant des cris, agitant presque tous 
des bâtons, quelques-uns des sabres, sans 
ordre et pourtant avec une seule âme , tan- 
tôt une cohue, tantôt une colonne. Des pelo- 



UN ENTERREMENT : OCCASION DE RENAITRE. 133 

tons se choisissaient des chefs ; un homme, 
armé d'une paire de pistolets parfaitement vi- 
sible, semblait en passer d'autres en revue 
dont les files s'écartaient devant lui. Sur les 
contre-allées des boulevards, dans les branches 
des arbres, aux balcons, aux fenêtres, sur les 
toits, les têtes fourmillaient, hommes, femmes, 
enfants ; les yeux étaient pleins d'anxiété. 
Une foule armée passait , une foule effarée re- 
gardait. 

De son côté le gouvernement observait. Il 
observait, la main sur la poignée de l'épée. On 
pouvait voir, tout prêts à marcher, gibernes 
pleines, fusils et mousquetons chargés, place 
Louis XV, quatre escadrons de carabiniers, en 
selle et clairons en tête ; dans le pays latin et au 
Jardin des Plantes , la garde municipale , éche- 
lonnée de rue en rue , à la Halle-aux-Vins un 
escadron de dragons, à la Grève une moitié du 
12 e léger, l'autre moitié à la Bastille, le 6 e dra- 
gons aux Célestins , de l'artillerie plein la cour 
du Louvre. Le reste des troupes était consi- 
gné dans les casernes, sans compter les régi- 
ments des environs de Paris. Le pouvoir inquiet 
tenait suspendus sur la multitude menaçante 



136 LES MISÉRABLES. 

vingt-quatre mille soldats dans la ville et trente 
mille dans la banlieue. 

Divers bruits circulaient dans le cortège. On 
parlait de menées légitimistes ; on parlait du duc 
de Reichstadt , que Dieu marquait pour la mort 
à cette minute même où la foule le désignait 
pour l'empire. Un personnage resté inconnu 
annonçait qu'à l'heure dite deux contre-maîtres 
gagnés ouvriraient au peuple les portes d'une 
fabrique d'armes. Ce qui dominait sur les fronts 
découverts de la plupart des assistants, c'était 
un enthousiasme mêlé d'accablement. On voyait 
aussi çà et là dans cette multitude en proie à 
tant d'émotions violentes, mais nobles, de vrais 
visages de malfaiteurs et des bouches ignobles 
qui disaient : pillons ! Il y a de certaines agita- 
tions qui remuent le fond des marais et qui font 
monter dans l'eau des nuages de boue. Phéno- 
mène auquel ne sont point étrangères les polices 
« bien faites. » 

Le cortège chemina, avec une lenteur fébrile, 
de la maison mortuaire par les boulevards jus- 
qu'à la Bastille. Il pleuvait de temps en temps; 
la pluie ne faisait rien à cette foule. Plusieurs 
incidents, le cercueil promené autour de la co- 



UN ENTERREMENT : OCCASION DE RENAITRE. 157 

lonne Vendôme, des pierres jetées au duc de 
Fitz-James aperçu à un balcon le chapeau sur 
la tête, le coq gaulois arraché d'un drapeau popu- 
laire et traîné dans la boue, un sergent de ville 
blessé d'un coup d'épée à la porte Saint-Martin, 
un officier du 12 e léger disant tout haut : Je suis 
républicain , l'école polytechnique survenant 
après sa consigne forcée, les cris : Vive l'école 
polytechnique ! Vive la république ! marquèrent 
le trajet du convoi. A la Bastille, les longues 
files de curieux redoutables qui descendaient du 
faubourg Saint- Antoine firent leur jonction avec 
le cortège et un certain bouillonnement terrible 
commença à soulever la foule. 

On entendit un homme qui disait à un autre : 
— Tu vois bien celui-là avec sa barbiche rouge, 
c'est lui qui dira quand il faudra tirer. Il paraît 
que cette môme Barbiche rouge s'est retrouvée 
plus tard avec la môme fonction dans une autre 
émeute: l'affaire Quénisset. 

Le corbillard dépassa la Bastille, suivit le 
canal, traversa le petit pont et atteignit l'espla- 
nade du pont d'Austerlitz. Là il s'arrêta. En ce 
moment cette foule vue à vol d'oiseau eût offert 
l'aspect d'une comète dont la télé était à l'espla- 



138 LES MISÉRABLES. 

nade et dont la queue développée sur le quai 
Bourdon couvrait la Bastille et se prolongeait 
sur le boulevard jusqu'à la porte Saint-Martin. 
Un cercle se traça autour du corbillard. La 
vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit 
adieu à Lamarque. Ce fut un instant touchant 
et auguste, toutes les têtes se découvrirent, 
tous les coeurs battaient. Tout à coup un homme 
à cheval, vêtu de noir, parut au milieu du 
groupe avec un drapeau rouge, d'autres disent 
avec une pique surmontée d'un bonnet rouge. 
Lafayette détourna la tête. Excelmans quitta le 
cortège. 

Ce drapeau rouge souleva un orage et y dis- 
parut. Du boulevard Bourdon au pont d'Aus- 
terlitz une de ces clameurs qui ressemblent 
à des houles remua la multitude. Deux cris 
prodigieux s'élevèrent : — Lamarque au Pan- 
théon! — Lafayette à l'hôtel de ville! — Des 
jeunes gens, aux acclamations de la foule, 
s'attelèrent et se mirent à traîner Lamarque 
dans le corbillard par le pont d'Austerlitz et 
Lafayette clans un fiacre par le quai Mer- 
lan d. 

Dans la foule qui entourait et acclamait La- 



UN ENTERREMENT '. OCCASION DE RENAITRE. 139 

fayette, on remarquait et l'on se montrait un 
allemand nommé Ludwig Snycler, mort cente- 
naire depuis , qui avait fait lui aussi la guerre 
de 1776, et qui avait combattu à Trenton sous 
Washington et sous Lafayette à Branclywine. 

Cependant sur la rive gauche la cavalerie 
municipale s'ébranlait et venait barrer le pont, 
sur la rive droite les dragons sortaient des 
Célestins et se déployaient le long du quai 
Morland. Le peuple qui traînait Lafayette les 
aperçut brusquement au coude du quai et 
cria : les dragons! Les dragons s'avançaient 
au pas, en silence, pistolets dans les fontes, 
sabres aux fourreaux, mousquetons aux porte- 
crosses, avec un air d'attente sombre. 

A deux cents pas du petit pont, ils firent 
halte. Le fiacre où était Lafayette chemina 
jusqu'à eux, ils ouvrirent les rangs, le laissèrent 
passer, et se refermèrent sur lui. En ce moment 
les dragons et la foule se touchaient. Les 
femmes s'enfuyaient avec terreur. 

Que se passa-t-il dans cette minute fatale ? 
personne ne saurait le dire. C'est le moment 
ténébreux où deux nuées se mêlent. Les uns 
racontent qu'une fanfare sonnant la charge fut 



140 LES MISÉRABLES. 

entendue du côté de l'Arsenal, les autres qu'un 
coup de poignard fut donné par un enfant à 
un dragon. Le fait est que trois coups de feu 
partirent subitement, le premier tua le chef 
d'escadron Cholet, le second tua une vieille 
sourde qui fermait sa fenêtre rue Contrescarpe, 
le troisième brûla 1 epaulette d'un officier ; une 
femme cria : On commence trop tôt ! et tout à 
coup on vit du côté opposé au quai Morland un 
escadron de dragons qui était resté dans la 
caserne déboucher au galop, le sabre nu, par la 
rue Bassompierre et le boulevard Bourdon, et 
balayer tout devant lui. 

Alors tout est dit, la tempête se déchaîne, 
les pierres pleuvent, la fusillade éclate, beau- 
coup se précipitent au bas de la berge et passent 
le petit bras de la Seine aujourd'hui comblé, les 
chantiers de l'île Louviers, cette vaste citadelle 
toute faite, se hérissent de combattants, on ar- 
rache des pieux, on tire des coups de pistolet, 
une barricade s'ébauche, les jeunes gens refou- 
lés passent le pont d'Austerlitz avec le corbil- 
lard au pas de course et chargent la garde muni- 
cipale, les carabiniers accourent, les dragons 
sabrent, la foule se disperse dans tous les sens, 



UN ENTERREMENT : OCCASION DE RENAITRE. li! 

une rumeur de guerre vole aux quatre coins de 
Paris, on crie : Aux armes! on court, on cul- 
bute, on fuit, on résiste. La colère emporte 
lemeute comme le vent emporte le feu. 



IV 



Les bouilSoBBiicments d'autrefois 



Rien n'est plus extraordinaire que le premier 
fourmillement d'une émeute. Tout éclate par- 
tout à la fois. Etait-ce prévu? oui. Était-ce pré- 
paré? non. D'où cela sort-il? des pavés. D'où 
cela tombe- t-il? des nues. Ici l'insurrection a le 
caractère d'un complot; là d'une improvisation. 
Le premier venu s'empare d'un courant de la 
foule et le mène où il veut. Début plein d'épou- 
vante où se mole une sorte de gaîté formidable. 
Ce sont d'abord des clameurs, les magasins se 
ferment, les étalages des marchands disparais- 
sent; puis des coups do feu isolés; des gens 
s'enfuient; des coups de crosse heurtent les 



LES BOUILLONNEMENTS D AUTREFOIS. liÔ 

portes cochères; on entend les servantes rire 
dans les cours des maisons et dire : II va y 
avoir du train! 

Un quart d'heure netait pas écoulé, voici ce 
qui se passait presque en même temps sur vingt 
points de Paris différents. 

Rue Sainte -Croix de la Bretonnerie, une 
vingtaine de jeunes gens, à barbe et à cheveux 
longs, entraient dans un estaminet et en ras- 
sortaient un moment après, portant un drapeau 
tricolore horizontal couvert d'un crêpe et ayant 
à leur tôto trois hommes armés, l'un d'un sabre, 
l'autre d'un fusil, le troisième d'une pique. 

Rue des Nonaindières , un bourgeois bien 
vêtu, qui avait du ventre, la voix sonore, le 
crâne chauve, le front élevé, la barbe noire et 
une de ces moustaches rudes qui ne peuvent se 
rabattre, offrait publiquement des cartouches 
aux passants. 

Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes 
aux bras nus promenaient un drapeau noir où 
on lisait ces mots en lettres blanches : République 
ou la mort! Rue des Jeûneurs, rue du Cadran, 
rue Montorgucil, rue Mandar, apparaissaient 
des groupes agitant des drapeaux sur lesquels 



144 LES MISÉRABLES. 

on distinguait des lettres d'or, le mot section avec 
un numéro. Un de ces drapeaux était rouge et 
bleu avec un imperceptible entre-deux blanc. 

On pillait une fabrique d'armes, boulevard 
Saint-Martin, et trois boutiques d'armuriers, la 
première rue Beaubourg, la deuxième rue Mi- 
chel-le-Comte, l'autre, rue du Temple. En quel- 
ques minutes les mille mains de la foule sai- 
sissaient et emportaient deux cent trente fusils, 
presque tous à deux coups, soixante -quatre 
sabres, quatre-vingt-trois pistolets. Afin d'ar- 
mer plus de monde, l'un prenait le fusil, l'autre 
la baïonnette. 

Vis-à-vis le quai de la Grève, des jeunes gens 
armés de mousquets s'installaient chez des 
femmes pour tirer. L'un d'eux avait un mousquet 
à rouet. Ils sonnaient, entraient, et se mettaient 
à faire des cartouches. Une de ces femmes à 
raconté : Je ne savais pas ce que c\ le des 

's, c'est mon mari qui me Fa . 
assemblement enfonçait une boutique de 
curiosités rue des Yieillcs-IIaudriettcs et y pre- 
nait des yatagans et des armes turques. 

Le cadavre d'un maçon tué d'un coup de fusil 
dt rue de la Perle. 



LES BOUILLONNEMENTS 1) AUTREFOIS. 14o 

Et puis, rivedroite, rivegauche, sur les quais, 
sur les boulevards, dans le pays latin, dans le 
quartier des Halles, des hommes haletants, ou- 
vriers, étudiants, sectionnaires, lisaient des pro- 
clamations, criaient : Aux armes ! brisaient les 
réverbères, dételaient les voitures, dépavaient 
les rues, enfonçaient les portes des maisons, 
déracinaient les arbres, fouillaient les caves, 
roulaient des tonneaux, entassaient pavés, moel- 
lons, meubles, planches, faisaient des barricades. 

On forçait les bourgeois d'y aider. On entrait 
chez les femmes, on leur faisait donner le sabre 
et le fusil des maris absents et l'on écrivait avec 
du blanc d"Espagne sur la porte : les armes sont 
livrées. Quelques-uns signaient « de leurs noms » 
des reçus du fusil et du sabre, et disaient : en- 
voyez-les chercher demain à la mairie. On désar- 
mait dans les rues les sentinelles isolées et les 
gardes nationaux allant à leur municipalité. On 
arrachait les épaulettes aux officiers. Rue du 
cimetière Saint-Nicolas, un officier de la garde 
nationale, poursuivi par une troupe armée de 
bâtons et de fleurets, se réfugia à grand'peine 
dans une maison d'où il ne put sortir qu'à la 
nuit, et déguisé. 



146 LES MISERABLES. 

Dans le quartier Saint-Jacques, les étudiants 
sortaient par essaims de leurs hôtels, et mon- 
taient rue Saint- Hyacinthe au café du Progrès 
ou descendaient au café des Sept Billards, rue 
des Mathurins. Là, devant les portes, des jeunes 
gens debout sur des bornes distribuaient des 
armes. On pillait le chantier de la rue Transno- 
nain pour faire des barricades. Sur un seul 
point les habitants résistaient, à l'angle des rues 
Sainte-Avoye et Simon-le-Franc où ils détrui- 
saient eux-mêmes la barricade. Sur un seul 
point, les insurgés pliaient ; ils abandonnaient 
une barricade commencée rue du Temple après 
avoir fait feu sur un détachement de garde natio- 
nale, et s'enfuyaient par la rue de la Corderic. Le 
détachement ramassa dans la barricade un dra- 
peau rouge, un paquet de cartouches et trois 
cents balles de pistolet. Les gardes nationaux 
déchirèrent le drapeau et en remportèrent les 
lambeaux à la pointe de leurs baïonnettes. 

Tout ce que nous racontons ici lentement et 
successivement se faisait à la fois sur tous les 
points de la ville au milieu d'un vaste tumulte, 
comme une foule d'éclairs dans un seul roule- 
ment de tonnerre. 



LES BOUILLONNEMENTS D AUTREFOIS. 147 

En moins d'une heure vingt-sept barricades 
sortirent de terre dans le seul quartier des 
Halles. Au centre était cette fameuse mai- 
son n° 50, qui fut la forteresse de Jeanne et de 
ses cent six compagnons, et qui, flanquée d'un 
côté par une barricade à Saint-Merry, et de l'au- 
tre par une barricade à la rue Maubuée, com- 
mandait trois rues, la rue des Arcis, la rue 
Saint-Martin, et la rue Aubry- le -Bouclier 
qu'elle prenait de front. Deux barricades en 
dquerre se repliaient l'une de la rue Montor- 
gueil sur la Grande Truanderie, l'autre de la 
rue Geoffroy-Lange vin sur la rue Sainte-Avoye. 
Sans compter d'innombrables barricades dans 
vingt autres quartiers de Paris, au Marais, à 
la montagne Sainte-Geneviève ; une, rue Ménil- 
montant, où l'on voyait une porte cochère arra- 
chée de ses gonds; une autre près du petit pont 
de l'Hôtcl-Dieu faite avec une écossaise dételée 
et renversée, à trois cents pas de la préfecture 
de police. 

A la barricade de la rue des Ménétriers un 
homme bien mis distribuait de l'argent aux tra- 
vailleurs. A la barricade de la rue Grenetat un 
cavalier parut et remit à celui qui paraissait le 



i 18 LES MISERABLES. 

chef de la barricade un rouleau qui avait l'air 
d'un rouleau d'argent. — Voilà, dit-il, pour payer 
les dépenses, le vin, et caetera. Un jeune homme 
blond, sans cravate, allait d'une barricade à 
l'autre portant des mots d'ordre. Un autre, le 
sabre nu, un bonnet de police bleu sur la tête, 
posait des sentinelles. Dans l'intérieur, en deçà 
des barricades, les cabarets et les loges de por- 
tiers étaient convertis en corps de garde. Du 
reste l'émeute se comportait selon la plus sa- 
vante tactique militaire. Les rues étroites, iné- 
gales, sinueuses, pleines d'angles et de tour- 
nants , étaient admirablement choisies ; les 
environs des Halles en particulier, réseau de 
rues plus embrouillé qu'une foret. La soci 
des Amis du Peuple avait, disait-on, pris la 
direction de l'insurrection dans le quartier 
Sainte-Avoye. Un homme tué rue du Ponceau 
qu'on fouilla avait sur lui le plan de Paris. 

Ce qui avait réellement pris la direction de 
l'émeute, c'était une sorte d'impétuosité incon- 
nue qui était dans l'air. L'insurrection, brus- 
quement, avait bâti les barricades d'une main et 
de l'autre saisi presque tous les postes de la 
garnison. En moins de trois heures, comme une 



LES BOUILLONNEMENTS D AUTREFOIS. 149 

traînée de poudre qui s'allume, les insurgés 
avaient envahi et occupé, sur la rive droite, 
l'Arsenal, la mairie de la place Royale, tout le 
Marais, la fabrique d'armes Popincourt, la Ga- 
liote, le Château d'Eau, toutes les rues près les 
Halles; sur la rive gauche, la caserne des Vété- 
rans, Sainte-Pélagie, la place Maubert, la pou- 
drière des Deux Moulins, toutes les barrières. 
A cinq heures du soir ils étaient maîtres de la 
Bastille, de la Lingerie, des Blancs-Manteaux ; 
leurs éclaireurs touchaient la place des Vic- 
toires, et menaçaient la Banque, la caserne des 
Petits-Pères, l'hôtel des Postes. Le tiers de 
Paris était à l'émeute. 

Sur tous les points la lutte était gigantesque- 
ment engagée; et, des désarmements, des visites 
domiciliaires, des boutiques d'armuriers vive- 
ment envahies, il résultait ceci que le combat 
commencé à coups de pierres continuait à coups 
de fusil. 

Vers six heures du soir, le passage du Sau- 
mon devenait champ de bataille. L'émeute était 
à un bout, la troupe au bout opposé. On se 
fusillait d'une grille à l'autre. Un observateur, 
un rêveur, l'auteur de ce livre, qui était allé 



ISO LES MISERABLES. 

voir le volcan de près, se trouva dans le passage 
pris entre les deux feux. Il n'avait pour se ga- 
rantir des balles que le renflement des demi- 
colonnes qui séparent les boutiques ; il fut près 
d'une demi-heure dans cette situation délicate. 

Cependant le rappel battait, les gardes natio- 
naux s'habillaient et s'armaient en hâte, les lé- 
gions sortaient des mairies, les régiments sor- 
taient des casernes. Vis-à-vis le passage de 
l'Ancre un tambour recevait un coup de poi- 
gnard. Un autre, rue du Cygne, était assailli 
par une trentaine de jeunes gens qui lui cre- 
vaient sa caisse et lui prenaient son sabre. Un 
autre était tué rue Grenier-Saint-Lazare. Rue 
Michel-le-Comte, trois officiers tombaient morts 
l'un après l'autre. Plusieurs gardes municipaux, 
blessés rue des Lombards, rétrogradaient. 

Devant la Cour-Batave, un détachement de 
gardes nationaux trouvait un drapeau rouge 
portant cette inscription : Révolution républi- 
caine, n° 127. Était-ce une révolutiou en effet? 

L'insurrection s'était fait du centre de Paris 
une sorte de citadelle inextricable, tortueuse, 
colossale.' 

Là était le foyer, là était évidemment la ques- 



les bouillonnements D AUTREFOIS. 151 

tion. Tout lu reste n'était qu'escarmouches. Ce 
qui prouvait que tout se déciderait là, c'est qu'on 
ne s'y battait pas encore. 

Dans quelques régiments, les soldats étaient 
incertains, ce qui ajoutait à l'obscurité ef- 
frayante de la crise. Ils se rappelaient l'ovation 
populaire qui avait accueilli en juillet 1830 la 
neutralité du 53 e de ligne. Deux hommes intré- 
pides et éprouvés par les grandes guerres, le 
maréchal de Lobau et le général Bugeaud, com- 
mandaient, Bugeaud sous Lobau. D'énormes 
patrouilles, composées de bataillons de la ligne 
enfermés dans des compagnies entières de garde 
nationale, et précédées d'un commissaire de po- 
lice en écharpe, allaient reconnaître les rues 
insurgées. De leur côté, les insurgés posaient 
des vedettes au coin des carrefours et en- 
voyaient audacieusement des patrouilles hors 
des barricades. On s'observait des deux parts. 
Le gouvernement, avec une armée dans la main, 
hésitait; la nuit allait venir et l'on commençait 
à entendre le tocsin de Saint-Merry. Le minis- 
tre de la guerre d'alors, le maréchal Soult, qui 
avait vu Austerlitz, regardait cela d'un air 
sombre. 



152 LES MISÉRABLES. 

Ces vieux matelots-là, habitués à la manœuvre 
correcte et n'ayant pour ressource et pour guide 
que la tactique, cette boussole des batailles, 
sont tout désorientés en présence de cette im- 
mense écume qu'on appelle la colère publique. 
Le vent des révolutions n'est pas maniable. 

Les gardes nationales de la banlieue accou- 
raient en hâte et en désordre. Un bataillon du 
12 e léger venait au pas de course de Saint-De- 
nis, le 14 e de ligne arrivait de Courbevoie, les 
batteries de l'École militaire avaient pris posi- 
tion au Carrousel ; des canons descendaient de 
Vincennes. 

La solitude se faisait aux Tuileries. Louis- 
Philippe était plein de sérénité. 



Originalité «le Paris 



Depuis deux ans, nous l'avons dit, Paris avait 
vu plus d'une insurrection. Hors des quartiers 
insurgés, rien n'est d'ordinaire plus étrangement 
calme que la physionomie de Paris pendant une 
émeute. Paris s'accoutume très vite à tout, — 
ce n'est qu'une émeute, — et Paris a tant d'af- 
faires qu'il ne se dérange pas pour si peu. Ces 
villes colossales peuvent seules donner de tels 
spectacles. Ces enceintes immenses peuvent 
seules contenir en même temps la guerre civile 
et on ne sait quelle bizarre tranquillité. D'habi- 
tude, quand l'insurrection commence, quand on 



154 LES MISÉRABLES. 

entend le tambour, le rappel, la générale, le 
boutiquier se borne à dire : 

— Il paraît qu'il y a du grabuge rue Saint- 
Martin. 

Ou: 

— Faubourg Saint-Antoine. 
Souvent il ajoute avec insouciance : 

— Quelque part par là. 

Plus tard, quand on distingue le vacarme dé- 
chirant et lugubre de la mousqueterie et des 
feux de peloton, le boutiquier dit : 

— Ça chauffe donc ! Tiens, ça chauffe ! 

Un moment après, si l'émeute approche, et 
gagne, il ferme précipitamment sa boutique et 
endosse rapidement son uniforme, c'est à dire, 
met ses marchandises en sûreté et risque sa 
personne. 

On se fusille dans un carrefour, dans un pas- 
sage, dans un cul-de-sac ; on prend, perd et re- 
prend des barricades; le sang coule, la mitraille 
crible les façades des maisons, les balles tuent 
les gens dans leur alcôve , les cadavres encom- 
brent le pavé. A quelques rues de là, on en- 
tend le choc des billes de billard dans les 
cales. 



ORIGINALITE DE TARIS. 155 

Les théâtres ouvrent leurs portes et jouent 
des vaudevilles ; les curieux causent et rient à 
deux pas de ces rues pleines de guerre. Les 
fiacres cheminent; les passants vont dîner en 
ville. Quelquefois dans le quartier même où l'on 
se bat. En 1831, une fusillade s'interrompit pour 
laisser passer une noce. 

Lors de l'insurrection du 12 mai 1839, ruo 
Saint-Martin, un petit vieux homme infirme, 
traînant une charrette à bras surmontée d'un 
chiffon tricolore dans laquelle il y avait des 
carafes remplies d'un liquide quelconque, allait 
et venait de la barricade à la troupe et de la 
troupe à la barricade, offrant impartialement 
des verres de coco — tantôt au gouvernement, 
tantôt à l'anarchie. 

Rien n'est plus étrange ; et c'est là le carac- 
tère propre des émeutes de Paris qui ne se re- 
trouve dans aucune autre capitale. Il faut pour 
cela deux choses , la grandeur de Paris , et sa 
gaîté. Il faut la ville de Voltaire et de Napo- 
léon. 

Cette fois, cependant, dans la prise d'armes 
du 5 juin 1832, la grande ville sentit quelque 
chose qui était peut-être plus fort qu'elle. Elle 



156 LES MISÉRABLES. 

eut peur. On vit partout, dans les quartiers 
les plus lointains et les plus « désintéressés, » 
les portes, les fenêtres et les volets fermés en 
plein jour. Les courageux s'armèrent, les pol- 
trons se cachèrent. Le passant insouciant et 
affairé disparut. Beaucoup de rues étaient vides 
comme à quatre heures du matin. On colportait 
des détails alarmants, on répandait des nou- 
velles fatales. — Quils étaient maîtres de la 
Banque : — que, rien qu'au cloître de Saint- 
Merry, ils étaient six cents, retranchés et cré- 
nelés dans l'église; — que la ligne n'était pas 
sûre; — qu'Armand Carrel avait été voir le 
maréchal Clausel et que le maréchal avait dit : 
Ayez d'abord un régiment; — que Lafayette était 
malade , mais qu'il leur avait dit pourtant : Je 
suis à vous. Je vous suivrai partout où il y aura 
place pour une chaise; — qu'il fallait se tenir 
sur ses gardes ; qu'à la nuit il y aurait des gens 
qui pilleraient les maisons isolées dans les coins 
déserts de Paris (ici on reconnaissait l'imagina- 
tion de la police, cette Anne Radclille mêlée au 
gouvernement) ; — qu'une batterie avait été 
établie rue Aubry-le-Boucher ; — que Lobau et 
Bugeaud se concertaient, et qu'à minuit, ou au 



ORIGINALITÉ DE PARIS. 157 

point (lu jour au plus tard, quatre colonnes 
marcheraient à la fois sur le centre de lemeute, 
la première venant de la Bastille, la deuxième 
de la porte Saint-Martin, la troisième de la 
Grève , la quatrième des Halles ; — que peut- 
être aussi les troupes évacueraient Paris et se 
retireraient au Champ de Mars; — qu'on ne 
savait ce qui arriverait, mais qu'à coup sûr cette 
fois, c'était grave. — On se préoccupait des 
hésitations du maréchal Soult. — Pourquoi 
n'attaquait-il pas tout de suite? — Il est certain 
qu'il était profondément absorbé. Le vieux lion 
semblait flairer dans cette ombre un monstre 
inconnu. 

Le soir vint, les théâtres n'ouvrirent pas ; les 
patrouilles circulaient d'un air irrité; on fouil- 
lait les passants; on arrêtait les suspects. Il y 
avait à neuf heures plus de huit cents personnes 
arrêtées; la préfecture de police était encom- 
brée , la Conciergerie encombrée , la Force en- 
combrée. A la Conciergerie, en particulier, le 
long souterrain qu'on nomme la rue de Paris 
était jonché de bottes de paille sur lesquelles gi- 
sait un entassement de prisonniers, que l'homme 
de Lyon, Lagrange, haranguait avec vaillance. 



158 LES MISERABLES. 

Toute cette paille, remuée par tous ces hommes, 
faisait le bruit d'une averse. Ailleurs les prison- 
niers couchaient en plein air dans les préaux les 
uns sur les autres. L'anxiété était partout, et un 
certain tremblement, peu habituel à Paris. 

On se barricadait dans les maisons; les femmes 
et les mères s'inquiétaient ; on n'entendait que 
ceci : Ah mon Dieu! il n'est pas rentré! Il y avait 
à peine au loin quelques rares roulements de 
voitures. On écoutait sur le pas des portes les 
rumeurs, les cris, les tumultes, les bruits sourds 
et indistincts, des choses dont on disait : C'est 
la cavalerie, ou : Ce sont des caissons qui galopai', 
les clairons , les tambours , la fusillade , et sur- 
tout ce lamentable tocsin de Saint-Merry. On 
attendait le premier coup de canon. Des hom- 
mes surgissaient au coin des rues et disparais- 
saient en criant : Rentrez chez vous ! Et l'on se 
hâtait de verrouiller les portes. On disait : Com- 
ment cela finira-t-il? D'instant en instant, à 
mesure que la nuit tombait, Paris semblait se 
colorer plus lugubrement du flamboiement for- 
midable de l'émeute. 



LIVRE ONZIEME 



L'ATOME FRATERNISE AVEC L'OURAGAN 



Quelques éclaircissements sur les origines de la 
poésie de Gavroche. — Influence d'un acadé- 
micien sur celte poésie 



A l'instant où l'insurrection, surgissant du 
choc du peuple et de la troupe devant l'Arsenal, 
détermina un mouvement d'avant en arrière 
dans la multitude qui suivait le corbillard, et 
qui, de toute la longueur des boulevards, pesait, 
pour ainsi dire, sur la tête du convoi, ce fut un 
effrayant reflux. La coliue s'ébranla, les rangs 
se rompirent, tous coururent, partirent, s'échap- 
pèrent, les uns avec les cris de l'attaque, les 
autres avec la pâleur de la fuite. Le grand 

T. VIII. I '* 



1G2 LES MISERABLES. 

fleuve qui couvrait les boulevards se divisa en 
un clin d'oeil, déborda à droite et à gauche et 
se répandit en torrents dans deux cents rues à 
la fois avec le ruissellement d'une écluse lâchée. 
En ce moment un enfant déguenillé qui descen- 
dait par la rue Ménilmontant, tenant à la main 
une branche de faux-ébénier en fleur qu'il ve- 
nait de cueillir sur les hauteurs de Belleville, 
avisa dans la devanture de boutique d'une mar- 
chande de bric-à-brac un vieux pistolet d'arçon. 
Il jeta sa branche fleurie sur le pavé, et cria ; 

— Mère chose, je vous emprunte votre ma- 
chin. 

Et il se sauva avec le pistolet. 

Deux minutes après, un flot de bourgeois 
épouvantés qui s'enfuyait par la rue Àmelot 
et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandis- 
sait son pistolet et qui chantait : 

La nuit on ne voit rien, 
Le jour on voit, très bien, 
L'un écrit apocryphe 
Le bourgeois s'ébouriffe, 
Pratiquez la vertu, 
Tutu chapeau pointu ! 



QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS, ETC. 1G3 

C'était le petit Gavroche qui s'en allait en 
guerre. 

Sur le boulevard il s'aperçut que le pistolet 
n'avait pas de chien. 

De qui était ce couplet qui lui servait à ponc- 
tuer sa marche, et toutes les autres chansons 
que, dans l'occasion, il chantait volontiers? 
nous l'ignorons. Qui sait? de lui peut-être. 
Gavroche d'ailleurs était au courant de tout le 
fredonnement populaire en circulation , et il y 
mêlait son propre gazouillement. Farfadet et 
galopin , il faisait un pot-pourri des voix de la 
nature et des voix de Paris. Il combinait le 
répertoire des oiseaux avec le répertoire des 
ateliers. Il connaissait des rapins, tribu conti- 
guë à la sienne. Il avait, à ce qu'il paraît, été 
trois mois apprenti imprimeur. Il avait fait un 
jour une commission pour monsieur Baour- 
Lormian, l'un des quarante. Gavroche était un 
gamin de lettres. 

Gavroche du reste ne se doutait pas que dans 
cette vilaine nuit pluvieuse où il avait offert à 
deux mioches l'hospitalité de son éléphant, 
c'était pour ses propres frères qu'il avait fait 
office de providence. Ses frères le soir, son 



16i LES MISÉRABLES. 

père le matin ; voilà quelle avait été sa nuit. En 
quittant la rue des Ballets au petit jour, il était 
retourné en hâte à l'éléphant , en avait artiste- 
ment extrait les deux mômes, avait partagé 
avec eux le déjeuner quelconque qu'il avait 
inventé, puis s'en était allé , les confiant à cette 
bonne mère la rue qui l'avait à peu près élevé 
lui-même. En les quittant, il leur avait donné 
rendez- vous pour le soir au même endroit, et 
leur avait laissé pour adieu ce discours : — Je 
casse une canne, autrement dit : Je m'esbigne, ou, 
comme on dit à la cour, je file. Les mioches, si 
vous ne retrouvez pas papa maman, revenez ici ce 
soir. Je vous ficherai à souper, et je vous couche- 
rai. Les deux enfants, ramassés par quelque 
sergent de ville et mis au dépôt, ou volés par 
quelque saltimbanque, ou simplement égarés 
dans l'immense casse-tête chinois parisien, 
n'étaient pas revenus. Les bas-fonds du monde 
social actuel sont pleins de ces traces perdues. 
Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze 
semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit-là. 
Il lui était arrivé plus d'une fois de se gratter le 
dessus de la tête et de dire : Où diable sont mes 
deux enfants? 



QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS, ETC. 165 

Cependant, il était parvenu, son pistolet au 
poing, rue du Pont-aux-Choux. Il remarqua 
qu'il n'y avait plus , dans cette rue , qu'une bou- 
tique ouverte, et chose digne de réflexion, une 
boutique de pâtissier. C'était une occasion pro- 
videntielle de manger encore un chausson aux 
pommes avant d'entrer dans l'inconnu. Gavro- 
che s'arrêta, tâta ses flancs, fouilla son gousset, 
retourna ses poches, n'y trouva rien, pas un 
sou, et se mit à crier : Au secours! 

Il est dur de manquer le gâteau suprême. 

Gavroche n'en continua pas moins son che- 
min. 

Deux minutes après, il était rue Saint -Louis. 
En traversant la rue du Parc-Royal il sentit 
le besoin de se dédommager du chausson de 
pommes impossible, et il se donna l'immense 
volupté de déchirer en plein jour les affiches de 
spectacle. 

Un peu plus loin, voyant passer un groupe 
d'êtres bien portants qui lui parurent des pro- 
priétaires, il haussa les épaules et cracha au 
hasard devant lui cette gorgée de bile philoso- 
phique : 

— Ces rentiers, comme c'est gras! ça se 



1C6 LES MISÉRABLES. 

gave. Ça patauge dans les bons dîners. De- 
mandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils 
n'en savent rien. Ils le mangent, quoi! Autant 
en emporte le ventre. 



II 



(àavrochc on marche 



L'agitation d'un pistolet sans chien qu'on tient 
à la main en pleine rue, est une telle fonction 
publique que Gavroche sentait croître sa verve 
à chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la 
Marseillaise qu'il chantait : 

— Tout va bien. Je souffre beaucoup de la 
patte gauche, je me suis cassé mon rhumatisme, 
mais je suis content, citoyens. Les bourgeois 
n'ont qu'à se bien tenir, je vas leur éternuer des 
couplets subversifs. Qu'est-ce que c'est que les 
mouchards? c'est des chiens. Nom d'unch! ne 
manquons pas de respect aux chiens. Avec ça 
que je voudrais bien en avoir un à mon pis- 



168 LES MISÉRABLES. 

tolet. Je viens du boulevard, mes amis, ça 
chauffe, ça jette un petit bouillon, ça mijote. 11 
est temps d'écumer le pot. En avant les hommes! 
qu'un sang impur inonde les sillons ! Je donne 
mes jours pour la patrie, je ne re verrai plus ma 
concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini! mais c'est égal, 
vive la joie! battons-nous, crebleu ! j'en ai assez 
du despotisme. 

En cet instant, le cheval d'un garde national 
lancier qui passait s'étant abattu, Gavroche 
posa son pistolet sur le pavé, et releva l'homme 
puis il aida à relever le cheval. Après quoi il 
ramassa son pistolet et reprit son chemin. 

Rue de Thorigny, tout était paix et silence. 
Cette apathie, propre au Marais, contrastait 
avec la vaste rumeur environnante. Quatre 
commères causaient sur le pas d'une porte. 
L'Ecosse a des trios de sorcières, mais Paris a 
des quatuor de commères; et le « tu seras roi •• 
serait tout aussi lugubrement jeté à Bonaparte 
dans le carrefour Baudoyer qu'à Macbeth dans 
la bruyère d'Armuyr. Ce serait à peu près le 
même croassement. 

Les commères de la rue de Thorigny ne s'oc- 
cupaient que de leurs affaires. Cotaient trois 



GAVROCHE EN MARCHE. 16[> 

portières et une chiffonnière avec sa hotte et 
son crochet. 

Elles semblaient debout toutes les quatre 
aux quatre coins de la vieillesse qui sont la 
caducité, la décrépitude, la ruine et la tris- 
tesse. 

La chiffonnière était humble. Dans ce monde 
en plein vent, la chiffonnière salue, la portière 
protège. Cela tient au coin de la borne qui est 
ce que veulent les concierges , gras ou maigre , 
selon la fantaisie de celui qui fait le tas. Il peut 
y avoir de la bonté dans le balai. 

Cette chiffonnière était une hotte reconnais- 
sante, et elle souriait , quel sourire ! aux trois 
portières. Il se disait des choses comme ceci : 

— Ah çà, votre chat est donc toujours méchant? 

— Mon Dieu , les chats , vous le savez, natu- 
rellement sont l'ennemi des chiens. C'est les 
chiens qui se plaignent. 

— Et le monde aussi. 

— Pourtant les puces de chat ne vont pas 
après le monde. 

— Ce n'est pas l'embarras, les chiens, c'est 
dangereux. Je me rappelle une année où il y 
avait tant de chiens qu'on a été obligé de le 



170 LES MISÉRABLES. 

mettre dans les journaux. C'était du temps qu'il 
y avait aux Tuileries de grands moutons qui 
traînaient la petite voiture du roi de Rome. Vous 
rappelez-vous le roi de Rome? 

— Moi, j'aimais bien le duc de Bordeaux. 

— Moi, j'ai connu Louis XVII. J'aime mieux 
Louis XVII. 

— C'est la viande qui est chère, marne Pa- 
tagon ! 

— Ah ! ne m'en parlez pas , la boucherie est 
une horreur. Une horreur horrible. On n'a plus 
que de la réjouissance. 

Ici la chiffonnière intervint : 

■ — Mesdames, le commerce ne va pas. Les 
tas d'ordures sont minables. On ne jette plus 
rien. On mange tout. 

— Il y en a de plus pauvres que vous, la 
Vargoulëme. 

— Ah , ça c'est vrai , répondit la chiffonnière 
avec déférence, moi j'ai un état. 

Il y eut une pause , et la chiffonnière, cédant 
à ce besoin d'étalage qui est le fond de l'homme, 
ajouta : 

— Le matin en rentrant, j'épluche l'hotte, je 
fais mon treillage (probablement triage). Ça mit 



GAVROCHE EN MARCHE. 171 

des tas dans ma chambre. Je mets les chiffons 
dans un panier, les trognons dans un baquet, 
les linges dans mon placard, les lainages dans 
ma commode, les vieux papiers dans le coin de 
la fenêtre, les choses bonnes à manger dans 
mon écuelle, les morceaux de verre dans la che- 
minée, les savates derrière la porte, et les os 
sous mon lit. 
Gavroche, arrêté derrière, écoutait. 

— Les vieilles, dit-il, qu'est-ce que vous avez 
donc à parler politique? 

Une bordée l'assaillit, composée d'une huée 
quadruple. 

— En voilà encore un scélérat ! 

— Qu'est-ce qu'il a donc à son moignon? Un 
pistolet? 

— Je vous demande un peu, ce gueux de 
môme! 

— Ça n'est pas tranquille si ça ne renverse 
pas l'autorité. 

Gavroche, dédaigneux, se borna, pour toute 
représaille, à soulever le bout de son nez avec 
son pouce en ouvrant sa main toute grande. 

La chiffonnière cria : 

— Méchant va-nu-pattes! 



172 LES MISÉRABLES. 

Celle qui répondait au nom de marne Patagon 
frappa ses deux mains l'une contre l'autre avec 
scandale : 

— Il va y avoir des malheurs, c'est sûr. Le 
galopin d'à côté qui a une barbiche, je le voyais 
passer tous les matins avec une jeunesse en bon- 
net rose sous le bras; aujourd'hui je l'ai vu pas- 
ser, il donnait le bras à un fusil. Marne Bacheux 
dit qu'il y a eu la semaine passée une révolution 
à... à... à... — où est le veau! — à Pontoise. Et 
puis le voyez-vous là avec son pistolet, cette hor- 
reur de polisson ! Il paraît qu'il y a des canons 
tout plein les Célestins. Comment voulez-vous 
que fasse le gouvernement avec des garnements 
qui ne savent qu'inventer pour déranger le 
monde, quand on commençait à être un peu tran- 
quille après tous les malheurs qu'il y a eu, bon 
Dieu Seigneur, cette pauvre reine que j'ai vue 
passer dans la charrette! Et tout ça va encore 
faire renchérir le tabac. C'est une infamie! e1 
certainement j'irai te voir guillotiner, malfai- 
teur. 

— Tu renifles, mon ancienne, dit Gavroche. 
Mouche ton promontoire. 

Et il passa outre. 



GAVROCHE EN MAKCHE. 17." 

Quand il fut rue Pavée, la chiffonnière lui 
revint à l'esprit et il eut ce soliloque : 

— Tu as tort d'insulter les révolutionnaires, 
mère Coin-de-la-Borne. Ce pistolet-là, c'est dans 
ton intérêt. C'est pour que tu aies dans ta hotte 
plus de choses bonnes à manger. 

Tout à coup il entendit du bruit derrière lui : 
c'était la portière Patagon qui l'avait suivi, et 
qui, de loin, lui montrait le poing en criant : 

— Tu n'es qu'un bâtard ! 

— Ça, dit Gavroche, je m'en fiche d'une ma- 
nière profonde. 

Peu après, il passait devant l'hôtel Lamoi- 
gnon. Là il poussa cet appel : 

— En route pour la bataille ! 

Et il fut pris d'un accès de mélancolie. Il re- 
garda son pistolet d'un air de reproche qui sem- 
blait essaver de l'attendrir : 

— Je pars, lui dit-il, mais toi tu ne pars pas. 
Un chien peut distraire d'un autre. Un caniche 

très maigre vint à passer. Gavroche s'apitoya. 

— Mon pauvre toutou, lui dit-il, tu as donc 
avalé un tonneau qu'un te voit tous les cer- 
ceaux. 

Puis il se dirigea vers l'Orme-Saint-Gervais. 



III 



Juste indignation d'un perruquier 



Le digne perruquier qui avait chassé les deux 
petits auxquels Gavroche avait ouvert l'intestin 
paternel de l'éléphant, était en ce moment dans 
sa boutique occupé à raser un vieux soldat lé- 
gionnaire qui avait servi sous l'empire. On cau- 
sait. Le perruquier avait naturellement parlé au 
vétéran de l'émeute, puis du général Lamarque, 
et de Lamarque on était venu à l'empereur. De 



JUSTE INDIGNATION l) UN PERRUQUIER. 175 

là une conversation de barbier à soldat, que 
Prudhomme, s'il eût été présent, eût enrichie 
d'arabesques, et qu'il eût intitulée : Dialogue du 
rasoir et du sabre. 

— Monsieur, disait le perruquier, comment 
l'empereur montait-il à cheval? 

— Mal. Il ne savait pas tomber. Aussi il ne 
tombait jamais. 

— Avait-il de beaux chevaux? il devait avoir 
de beaux chevaux? 

— Le jour où il m'a donné la croix, j'ai re- 
marqué sa bête. C'était une jument coureuse, 
toute blanche. Elle avait les oreilles très écar- 
tées, la selle profonde, une fine tête marquée 
d'une étoile noire, le cou très long, les genoux 
fortement articulés, les côtes saillantes, les 
épaules obliques, l'arrière-main puissante. Un 
peu plus de quinze palmes de haut. 

— Joli cheval, fit le perruquier. 

— C'était la bête de sa majesté. 

Le perruquier sentit qu'après ce mot, un peu 
de silence était convenable, il s'y conforma, puis 
reprit : 

— L'empereur n'a été blessé qu'une fois, n'est- 
ce pas, monsieur? 



176 LES MISÉRABLES. 

Le vieux soldat répondit avec l'accent calme 
et souverain de l'homme qui y a été : 

— Au talon. A Ratisbonne. Je ne l'ai jamais 
vu si bien mis que ce jour-là II était propre 
comme un sou. 

— Et vous, monsieur le vétéran, vous avez 
dû être souvent blessé? 

— Moi? dit le soldat, ah! pas grand'chose. 
J'ai reçu à Marengo deux coups de sabre sur 
la nuque, une balle dans le bras droit à Auster- 
litz, une autre dans la hanche gauche à Iéna, à 
Friedland, un coup de baïonnette — là, — à la 
Moskowa sept ou huit coups de lance n'importe 
où , à Lutzen un éclat d'obus qui m'a écrasé un 
doigt... — Ah! et puis à Waterloo un biscaïen 
dans la cuisse. Voilà tout. 

— Comme c'est beau, s'écria le perruquier 
avec un accent pindarique, de mourir sur le 
champ de bataille! Moi, parole d'honneur, plu- 
tôt que de crever sur le grabat, de maladie, len- 
tement, un peu tous les jours, avec les drogues, 
les cataplasmes, la seringue et la médecine, 
j'aimerais mieux recevoir dans le ventre un bou- 
let de canon ! 

— Vous nëtcs pas dégoûté, fît le soldai . 



JUSTE INDIGNATION D UN PERRUQUIER. 177 

II achevait à peine qu'un effroyable fracas 
ébranla la boutique. Une vitre de la devanture 
venait de s etoiler brusquement. 

Le perruquier devint blême. 

— Ali Dieu! cria-t-il, c'en est un! 

— Quoi? 

— Un boulet de canon. 

— Le voici, dit le soldat. 

Et il ramassa quelque chose qui roulait à 
terre. C'était un caillou. 

Le perruquier courut à sa vitre brisée et vit 
Gavroche qui s'enfuyait à toutes jambes vers le 
marché Saint-Jean. En passant devant la bou- 
tique du perruquier, Gavroche, qui avait les 
deux mômes sur le coeur, n'avait pu résister au 
désir de lui dire bonjour, et lui avait jeté une 
pierre dans ses carreaux. 

— Voyez- vous! hurla le perruquier qui de 
blanc était devenu bleu, cela fait le mal pour 
le mal. Qu'est-ce qu'on lui a fait à ce gamin-là? 



IV 



L'enfant s'étonne du vieillard 



Cependant Gavroche au marché Saint-Jean, 
dont le poste était déjà désarmé, venait — d'opé- 
rer sa jonction — avec une bande conduite par 
Enjolras, Courfeyrac, Combeferre et Feuilly. 
Ils étaient à peu près armés . Bahorel et Jean 
Prouvaire les avaient retrouvés et grossissaient 
le groupe. Enjolras avait un fusil de chasse à 
deux coups, Combeferre un fusil de garde natio- 
nal portant un numéro de légion, et dans sa 
ceinture deux pistolets que sa redingote débou- 
tonnée laissait voir, Jean Prouvaire un vieux 
mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine; 
Courfeyrac agitait une canne à épée dégainée. 



L ENFANT S ÉTONNE DU VIEILLARD. 171) 

Feuilly, un sabre nu au poing, marchait en avant 
en criant : Vive la Pologne ! 

Ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, 
sans chapeaux, essoufflés, mouillés par la pluie, 
l'éclair dans les }^eux. Gavroche les aborda avec 
calme. 

— Où allons-nous? 

— Viens, dit Oourfeyrac. 

Derrière Feuilly marchait, ou plutôt bondis- 
sait Bahorel, poisson dans l'eau de l'émeute. Il 
avait un gilet cramoisi et de ces mots qui 
cassent tout. Son gilet bouleversa un passant 
qui cria tout éperdu : 

— Voilà les rouges ! 

— Le rouge, les rouges! répliqua Bahorel. 
Drôle de peur, bourgeois. Quant à moi, je ne 
tremble point devant un coquelicot, le petit cha- 
peron rouge ne m'inspire aucune épouvante. 
Bourgeois, croyez-moi, laissons la peur du 
rouge aux bêtes à cornes. 

Il avisa un coin de mur où était placardée la 
plus pacifique feuille de papier du monde, une 
permission de manger des œufs, un mandement 
de carême adressé par l'archevêque de Paris à 
ses « ouailles. » 



180 LES MISERABLES. 

Bahorel s'écria : 

— Ouailles; manière polie de dire oies. 

Et il arracha du mur le mandement. Ceci 
conquit Gavroche. A partir de cet instant, Ga- 
vroche se mit à étudier Bahorel. 

— Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu 
aurais dû laisser ce mandement tranquille, ce 
n'est pas à lui que nous avons affaire, tu dé- 
penses inutilement de la colère. Garde ta provi- 
sion. On ne fait pas feu hors des rangs, pas plus 
avec l'âme qu'avec le fusil. 

— Chacun son genre, Enjolras, riposta Ba- 
horel. Cette prose d'évêque me choque, je veux 
manger des œufs sans qu'on me le permette. 
Toi tu as le genre froid brûlant ; moi je m'amuse. 
D'ailleurs je ne me dépense pas, je prends de 
l'élan; et si j'ai déchiré ce mandement, Hercle! 
c'est pour me mettre en appétit. 

Ce mot, Hercle, frappa Gavroche. Il cherchait 
toutes les occasions de s'instruire et ce déchireur 
d'affiches-là avait son estime. Il lui demanda : 

— Qu'est-ce que cela veut dire, Hercle? 
Bahorel répondit : 

— Cela veut dire sacré nom d'un chien en 
latin. 



L ENFANT S ÉTONNE DU VIEILLARD. 18i 

Ici Bahorel reconnut à. une fenêtre un jeune 
homme pâle à barbe noire qui les regardait pas- 
ser, probablement un Ami de l'A B C. Il lui 
cria : 

— Vite, des cartouches! para bellum. 

— Bel homme ! c'est vrai , dit Gavroche , qui 
maintenant comprenait le latin. 

Un cortège tumultueux les accompagnait, 
étudiants, artistes, jeunes gens affiliés à la Cou- 
gourde d'Aix, ouvriers, gens du port, armés de 
bâtons et de baïonnettes, quelques-uns, comme 
Combeferre, avec des pistolets entrés dans leurs 
pantalons. Un vieillard, qui paraissait très 
vieux, marchait dans cette bande. Il n'avait 
point d'arme , et se hâtait pour ne point rester 
en arrière, quoiqu'il eût l'air pensif. Gavroche 
l'aperçut : 

— Keksekça? dit-il à Courfevrac. 

— C'est un vieux. 
C'était M. Mabeuf. 



Le vieillard 



Disons ce qui s'était passé. 

Enjolras et ses amis étaient sur le boulevard 
Bourdon près des greniers d'abondance au mo- 
ment où les dragons avaient chargé. Enjolras, 
Courfeyrac et Combcferre étaient de ceux qui 
avaient pris par la rue Bassompierre en criant : 
Aux barricades! Rue Lesdiguières ils avaient 
rencontré un vieillard qui cheminait. Ce qui 
avait appelé leur attention, c'est que ce bon- 
homme marchait en zigzag comme s'il était 
ivre. En outre il avait son chapeau à la main, 



LE VIEILLARD. 183 

quoiqu'il eût plu toute la matinée et qu'il plût 
assez fort en ce moment-là même. Courfeyrac 
avait reconnu le père Mabeuf. Il le connaissait 
pour avoir maintes fois accompagné Marius 
jusqu'à sa porte. Sachant les habitudes paisibles 
et plus que timides du vieux marguillier bou- 
quiniste, et stupéfait de le voir au milieu de 
ce tumulte, à deux pas des charges de cava- 
lerie, presque au milieu d'une fusillade, dé- 
coiffé sous la pluie et se promenant parmi les 
balles, il l'avait abordé, et l'émeutier de vingt- 
cinq ans et l'octogénaire avaient échangé ce dia- 
logue : 

— Monsieur Mabeuf, rentrez chez vous. 

— Pourquoi? 

— Il va y avoir du tapage. 

— C'est bon. 

— Des coups de sabre, des coups de fusil, 
monsieur Mabeuf. 

— C'est bon. 

— Des coups de canon. 

— C'est bon. Où allez-vous, vous autres? 

— Nous allons flanquer le gouvernement par 
terre. 

— C'est bon. 



184 LES MISÉRABLES. 

Et il s'était mis à les suivre. Depuis ce mo- 
ment-là, il n'avait pas prononcé une parole. Son 
pas était devenu ferme tout à coup ; des ouvriers 
lui avaient offert le bras, il avait refusé d'un 
signe de tête. Il s'avançait presque au premier 
rang de la colonne, ayant tout à la fois le mou- 
vement d'un homme qui marche et le visage 
d'un homme qui dort. 

— Quel bonhomme enragé! murmuraient les 
étudiants. Le bruit courait dans l'attroupement 
que c'était — un ancien conventionnel, — un 
vieux régicide. Le rassemblement avait pris par 
la rue de la Verrerie. 

Le petit Gavroche marchait en avant avec ce 
chant à tue-tête qui faisait de lui une espèce de 
clairon. Il chantait : 



Voici la lune qui paraît, 
Quand irons-nous dans la foret ? 
Demandait Chariot à Charlotte. 



Ton ton ton 
Pour Chat ou. 
Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte. 



LE VIEILLARD. 185 

Ptfur avoir bu de grand matin 

La rosée à même le thym, 

Deux moineaux étaient en ribote. 

Zi zi zi 
Pour Passy. 
Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte. 



Et ces deux pauvres petits loups 
Comme deux grives étaient soûls; 
Un tigre en riait dans sa grotte. 

Don don don 
Pour Meudon. 
Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte. 

L'un jurait et l'autre sacrait. 
Quand irons-nous dans la forêt? 
Demandait Chariot à Charlotte. 

Tin tin tin 
Pour Pantin. 
Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte. 

Ils se dirigeaient vers Saint-Merry. 

T. VIII. itf 



VI 



Recrue» 



La bande grossissait à chaque instant. Vers 
la rue des Billettes, un homme de haute taille, 
grisonnant, dont Courfeyrac, Enjolras et Com- 
beferre remarquèrent la mine rude et hardie, 
mais qu'aucun d'eux ne connaissait, se joignit à 
eux. Gavroche occupé de chanter, de siffler, de 
bourdonner, d'aller en avant , et de cogner aux 
volets de boutiques avec la crosse de son pistolet 
sans chien, ne fit pas attention à cet homme. 

Il se trouva que, rue de la Verrerie, ils pas- 
sèrent devant la porte de Courfeyrac. 

— Cela se trouve bien , dit Courfeyrac , j'ai 
oublié ma bourse, et j'ai perdu mon chapeau. Il 



RECRUES. 187 

quitta l'attroupement et monta chez lui quatre à 
quatre. Il prit un vieux chapeau et sa bourse. Il 
prit aussi un assez grand coffre carré de la di- 
mension d'une grosse valise qui était caché dans 
son linge sale. Comme il redescendait en cou- 
rant, la portière le héla. 

— Monsieur de Courfeyrac ! 

— Portière, comment vous appelez-vous? ri- 
posta Courfeyrac. 

La portière demeura ébahie. 

— Mais vous le savez bien, je suis la con- 
cierge, je me nomme la mère Veuvain. 

— Eh bien, si vous m'appelez encore mon- 
sieur de Courfeyrac, je vous appelle mère 
de Veuvain. Maintenant, parlez, qu'y a-t-il? 
qu'est-ce? 

— Il y a quelqu'un qui veut vous parler. 

— Qui ça? 

— Je ne sais pas. 

— Où ça? 

— Dans ma loge. 

— Au diable! fit Courfeyrac. 

— Mais ça attend depuis plus d'une heure que 
vous rentriez! reprit la portière. 

En même temps une espèce déjeune ouvrier, 



188 LES MISÉRABLES. 

maigre, blême, petit, marqué de taches de rous- 
seur, vêtu d'une blouse trouée et d'un pantalon 
de velours à côtes rapiécé, et qui avait plutôt 
l'air d'une fille accoutrée en garçon que d'un 
homme, sortit de la loge et dit à Courfeyrac 
d'une voix qui, par exemple, n'était pas le moins 
du monde une voix de femme : 

— Monsieur Marius, s'il vous plaît ? 

— 11 n'y est pas. 

— Rentrera-t-il ce soir? 

— Je n'en sais rien. 

Et Courfeyrac ajouta : — Quant à moi, je ne 
rentrerai pas. 

Le jeune homme le regarda fixement et lui 
demanda : 

— Pourquoi cela? 

— Parce que. 

— Où allez-vous donc? 

— Qu'est-ce que cela te fait? 

— Voulez-vous que je vous porte votre coffre? 

— Je vais aux barricades. 

— Voulez-vous que j'aille avec vous? 

— Si tu veux! répondit Courfeyrac. La rue 
est libre, les pavés sont à tout le monde. 

Et il s'échappa en courant pour rejoindre ses 



RECRUES. ira 

amis. Quand il les eut rejoints, il donna le coffre 
à porter à l'un d'eux. Ce ne fut qu'un quart 
d'heure après qu'il s'aperçut que le jeune homme 
les avait en effet suivis. 

Un attroupement ne va pas précisément où il 
veut. Nous avons expliqué que c'est un coup de 
vent qui l'emporte. Ils dépassèrent Saint-Merry 
et se trouvèrent sans trop savoir comment rue 
Saint-Denis. 



LIVRE DOUZIÈME 



C E I N T II E 



Histoire de Corinthe depuis sa fondation 



Les parisiens qui aujourd'hui, en entrant 
clans la rue Rambuteau du côté des Halles , re- 
marquent à leur droite, vis-à-vis la rue Mondé- 
tour, une boutique de vannier ayant pour en- 
seigne un panier qui a la forme de l'empereur 
Napoléon le Grand avec cette inscription : 

Napoléon est fait 
tout en osier, 

ne se doutent guère des scènes terribles que ce 
même emplacement a vues il y a à peine trente 
ans. 



194 LES MISÉRABLES. 

C'est là qu'étaient la rue de la Chanvrerie, 
que les anciens titres écrivent Chanverrerie , 
et le cabaret célèbre appelé Corinthe. 

On se rappelle tout ce qui a été dit sur la bar- 
ricade élevée en cet endroit et éclipsée d'ailleurs 
par la barricade Saint-Merry. C'est sur cette 
fameuse barricade de la rue de la Chanvrerie, 
aujourd'hui tombée dans une nuit profonde, que 
nous allons jeter un peu de lumière. 

Qu'on nous permette de recourir, pour la 
clarté du récit, au moyen simple déjà employé 
par nous pour Waterloo. Les personnes qui 
voudront se représenter, d'une manière assez 
exacte, les pâtés de maisons qui se dressaient à 
cette époque près la pointe Saint-Eustache , à 
l'angle nord-est des Halles de Paris, où est au- 
jourd'hui l'embouchure de la rue Rambuteau, 
n'ont qu'à se figurer, touchant la rue Saint-Denis 
par le sommet et par la base les Halles, une N 
dont les deux jambages verticaux seraient la 
rue de la Grande Truanderie et la rue de la 
Chanvrerie et dont la rue de la Petite Truande- 
rie ferait le jambage transversal. La vieille rue 
Mondétour coupait les trois jambages selon les 
angles les plus tortus. Si bien que l'enchevêtre- 



HISTOIRE DE CORINTHE DEPUIS SA FONDATION. 193 

ment dédaléen de ces quatre rues suffisait pour 
faire, sur un espace de cent toises carrées, entre 
les Halles et la rue Saint-Denis d'une part, entre 
la rue du Cygne et la rue des Prêcheurs d'autre 
part, sept îlots de maisons, bizarrement taillés, 
de grandeurs diverses, posés de travers et 
comme au hasard, et séparés à peine, ainsi que 
les blocs de pierre dans le chantier, par des 
fentes étroites. 

Nous disons fentes étroites , et nous ne pou- 
vons pas donner une plus juste idée de ces 
ruelles obscures, resserrées, anguleuses, bor- 
dées de masures à huit étages. Ces masures 
étaient si décrépites que dans les rues de la 
Chanvrerie et de la Petite Truanderie, les fa- 
çades s'étayaient de poutres allant d'une mai- 
son à l'autre. La rue était étroite et le ruisseau 
large, le passant y cheminait sur le pavé tou- 
jours mouillé, côtoyant des boutiques pareilles 
à des caves, de grosses bornes cerclées de fer, 
des tas d'ordures excessifs, des portes d'allées 
armées d'énormes grilles séculaires. La rue 
Rambuteau a dévasté tout cela. 

Le nom Mondétour peint à merveille les sinuo- 
sités de toute cette voirie. Un peu plus loin, on 



196 LES MISÉRABLES. 

les trouvait encore mieux exprimées par la rue 
Pirouette qui se jetait dans la rue Mondétour. 

Le passant qui s'engageait de la rue Saint- 
Denis dans la rue de la Chanvrerie la voyait peu 
à peu se rétrécir devant lui comme s'il fût entré 
dans un entonnoir allongé. Au bout de la rue, 
qui était fort courte, il trouvait le passage barré 
du côté des Halles par une haute rangée de 
maisons, et il se fût cru dans un cul-de-sac, s'il 
n'eût aperçu à droite et à gauche deux tranchées 
noires par où il pouvait s'échapper. C'était la rue 
Mondétour, laquelle allait rejoindre d'un côté la 
rue des Prêcheurs, de l'autre la rue du Cygne et 
la Petite Truanderie. Au fond de cette espèce de 
cul-de-sac, à l'angle de la tranchée de droite, on 
remarquait une maison moins élevée que les 
autres et formant une sorte de cap sur la rue. 

C'est dans cette maison, de deux étages seule- 
ment, qu'était allègrement installé depuis trois 
cents ans un cabaret illustre. Ce cabaret faisait 
un bruit de joie au lieu même que le vieux 
Théophile a signalé dans ces deux vers : 

Là branle le squelette horrible 
D'un pauvre amant qui se pendit. 



HISTOIRE DE CORINTHE DEPUIS SA FONDATION. 197 

L'endroit était bon ; les cabaretiers s'y succé- 
daient de père en fils. 

Du temps de Mathurin Régnier, ce cabaret 
s'appelait le Pot-aux-Roses, et comme la mode 
était aux rébus , il avait pour enseigne un po- 
teau peint en rose. Au siècle dernier, le digne 
Natoire, l'un des maîtres fantasques aujour- 
d'hui dédaignés par l'école roide, s'étant grisé 
plusieurs fois dans ce cabaret à la table même 
où s'était soûlé Régnier, avait peint par recon- 
naissance une grappe de raisin de Corinthe sur 
le poteau rose. Le cabaretier, de joie, en avait 
changé son enseigne et avait fait dorer au des- 
sous de la grappe ces mots : au Raisin de Co- 
rinthe. De là ce nom, Corinthe. Rien n'est plus 
naturel aux ivrognes que les ellipses. L'ellipse 
est le zigzag de la phrase. Corinthe avait peu à 
peu détrôné le Pot-aux-Roses. Le dernier caba- 
retier de la dynastie, le père Hucheloup, ne 
sachant même plus la tradition, avait fait pein- 
dre le poteau en bleu. 

Une salle en bas où était le comptoir, une 
salle au premier où était le billard, un esca- 
lier de bois en spirale perçant le plafond, le 
vin sur les tables, la fumée sur les murs, des 

T. vin 17 



198 LES MISÉRABLES. 

chandelles en plein jour, voilà quel était le ca- 
baret. Un escalier à trappe dans la salle d'en 
bas conduisait à la cave. Au second était le 
logis des Hucheloup. On y montait par un 
escalier, échelle plutôt qu'escalier, n'ayant pour 
entrée qu'une porte dérobée dans la grande 
salle du premier. Sous le toit, deux greniers- 
mansardes, nids de servantes. La cuisine par- 
tageait le rez-de-chaussée avec la salle du 
comptoir. 

Le père Hucheloup était peut-être né chi- 
miste, le fait est qu'il fut cuisinier; on ne 
buvait pas seulement dans son cabaret, on y 
mangeait. Hucheloup avait inventé une chose 
excellente qu'on ne mangeait que chez lui, 
c'étaient des carpes farcies qu'il appelait carpes 
au gras. On mangeait cela à la lueur d'une chan- 
delle de suif ou d'un quinquet du temps de 
Louis XVI sur des tables où était clouée une 
toile cirée en guise de nappe. On y venait de 
loin. Hucheloup, un beau matin, avait jugé à 
propos d'avertir les passants de sa « spécia- 
lité ; » il avait trempé un pinceau dans un pot 
de noir, et comme il avait une orthographe 
à lui, de même qu'une cuisine à lui, il avait 



HISTOIRE DE COIUNTIIE DEPUIS SA FONDATION. 199 

improvisé sur son mur cette inscription remar- 
quable : 

CARPES HO GRAS. 

Un hiver, les averses et les giboulées avaient 
eu la fantaisie d'effacer l'S qui terminait le pre- 
mier mot et le G qui commençait le troisième ; 
il était resté ceci : 

CARPE HO RAS. 

Le temps et la pluie aidant, une humble an- 
nonce gastronomique était devenue un conseil 
profond. 

De la sorte il s'était trouvé que , ne sachant 
pas le français , le père Hucheloup avait su le 
latin, qu'il avait fait sortir de la cuisine la phi- 
losophie, et que, voulant simplement effacer 
Carême, il avait égalé Horace. Et ce qui était 
frappant, c'est que cela aussi voulait dire : en- 
trez dans mon cabaret. 

Rien de tout cela n'existe aujourd'hui. Le 
dédale Mondétour était éventré et largement 
ouvert dès 1847, et probablement n'est plus 



200 LES MISERABLES. 

à l'heure qu'il est. La rue de la Chanvrerie et 
Corinthe ont disparu sous le pavé de la rue 
Rambuteau. 

Comme nous l'avons dit, Corinthe était un 
des lieux de réunion, sinon de ralliement, de 
Courfeyrac et de ses amis. C'est Grantaire qui 
avait découvert Corinthe. Il y était entré à 
cause de Carpe Horas et y était retourné à cause 
des Carpes au Gras. On y buvait, on y mangeait, 
on y criait; on y pa} r ait peu, on y payait mal, 
on n'y payait pas, on était toujours bienvenu. 
Le père Hucheloup était un bonhomme. 

Hucheloup, bonhomme, nous venons de le 
dire, était un gargotier à moustaches; variété 
amusante. Il avait toujours la mine de mauvaise 
humeur, semblait vouloir intimider ses prati- 
ques, bougonnait les gens qui entraient chez lui, 
et avait l'air plus disposé à leur chercher que- 
relle qu'à leur servir la soupe. Et pourtant, nous 
maintenons le mot, on était toujours bienvenu. 
Cette bizarrerie avait achalandé sa boutique, et 
lui amenait des jeunes gens se disant : Viens 
donc voir marronnerle père Hucheloup. Il avait 
été maître d'armes. Tout à coup il éclatait de 
rire. Grosse voix, bon diable. C'était un fond 



HISTOIRE DE COIUNTHE DEPUIS SA FONDATION. 201 

comique avec une apparence tragique; il ne 
demandait pas mieux que de vous faire peur, à 
peu près comme ces tabatières qui ont la forme 
d'un pistolet. La détonation éternue. 

Il avait pour femme la mère Hucheloup, un 
être barbu, fort laid. 

Vers 1830 le père Hucheloup mourut. Avec 
lui disparut le secret des carpes au gras. Sa 
veuve, peu consolable, continua le cabaret. 
Mais la cuisine dégénéra et devint exécrable, 
le vin, qui avait toujours été mauvais, fut af- 
freux. Courfeyrac et ses amis continuèrent 
pourtant d'aller à Corinthe, par piété, disait 
Bossuet. 

La veuve Hucheloup était essoufflée et dif- 
forme avec des souvenirs champêtres. Elle leur 
était la fadeur par la prononciation. Elle avait 
une façon à elle de dire les choses qui assaison- 
nait ses réminiscences villageoises et printa- 
nières. C'avait été jadis son bonheur, affirmait- 
elle, d'entendre « les loups-de-gorge chanter 
dans les ogrépines. » 

La salle du premier, où était « le restaurant, » 
était une grande et longue pièce encombrée de 
tabourets, d'escabeaux, de chaises, de bancs et 



202 LES MISÉRABLES. 

de tables, et d'un vieux billard boiteux. On y 
arrivait par l'escalier en spirale qui aboutissait 
dans l'angle de la salle à un trou carré pareil à 
une écoutille de navire. 

Cette salle, éclairée d'une seule fenêtre étroite 
et d'un quinquet toujours allumé, avait un air 
de galetas. Tous les meubles à quatre pieds se 
comportaient comme s'ils en avaient trois. Les 
murs blanchis à la chaux n'avaient pour tout 
ornement que ce quatrain en l'honneur de marne 
Hucheloup : 

Elle étonne à dix pas, elle épouvante à deux. 

Une verrue habite en son nez hasardeux ; 

On tremble à chaque instant qu'elle ne vous la mouche. 

Et qu'un beau jour son nez ne tombe dans sa bouche. 

Cela était charbonné sur la muraille. 

Marne Hucheloup, ressemblante, allait et 
venait du matin au soir devant ce quatrain, 
avec une parfaite tranquillité. Deux servantes, 
appelées Matelotte et Gibelotte, et auxquelles 
on n'a jamais connu d'autres noms, aidaient 
mame Hucheloup à poser sur les tables les cru- 
chons de vin bleu et les brouets variés qu'on 



HISTOIRE DE CORINTHE DEPUIS SA FONDATION. 203 

servait aux affamés dans des écuelles de pote- 
rie. Matelotte, grosse, ronde, rousse et criarde, 
ancienne sultane favorite du défunt Hueheloup, 
était laide, plus que n'importe quel monstre 
mythologique; pourtant, comme il sied que la 
servante se tienne toujours en arrière de la 
maîtresse, elle était moins laide que marne Hu- 
eheloup. Gibelotte, longue, délicate, blanche 
d'une blancheur lymphatique, les yeux cernés, 
les paupières tombantes, toujours épuisée et 
accablée, atteinte de ce qu'on pourrait appeler 
la lassitude chronique, levée la première, cou- 
chée la dernière, servait tout le monde, môme 
l'autre servante, en silence et avec douceur, en 
souriant sous la fatigue d'une sorte de vague 
sourire endormi. 

Avant d'entrer dans la salle-restaurant, on 
lisait sur la porte ce vers écrit à la craie par 
Courfeyrac : 

Kégale si tu peux et mange si tu l'oses. 



Il 



Gaîtës préalables 



Laigle de Meaux, on le sait, demeurait plutôt 
chez Joly qu'ailleurs. Il avait un logis comme 
l'oiseau a une branche. Les deux amis vivaient 
ensemble, mangeaient ensemble, dormaient en- 
semble. Tout leur était commun, môme un peu 
Musichetta. Ils étaient ce que, chez les frères 
chapeaux, on appelle Uni. Le matin du 5 juin, 
ils s'en allèrent déjeuner à Corinthc. Joly, enchi- 
frené, avait un fort coryza que Laigle commen- 
çait à partager. L'habit de Laigle était râpé, 
mais Joly était bien mis. 

Il était environ neuf heures du malin quand 
ils poussèrent la porte de Corinthe. 



GAIETÉS PRÉALABLES. 203 

Ils montèrent au premier. 
Matelotte et Gibelotte les reçurent. 

— Huîtres, fromage et jambon, dit Laigle. 
Et ils s'attablèrent. 

Le cabaret était vide ; il n'y avait qu'eux deux. 

Gibelotte, reconnaissant Jolv et Laigle, mit 
une bouteille de vin sur la table. 

Comme ils étaient aux premières huîtres, une 
tête apparut à l'écoutille de l'escalier, et une 
voix dit : 

— Je passais. J'ai senti, de la rue, une déli- 
cieuse odeur de fromage de Brie. J'entre. 

C'était Grantaire. 

Grantaire prit un tabouret et s'attabla. 
Gibelotte, voyant Grantaire, mit deux bou- 
teilles de vin sur la table. 
Cela fit trois. 

— Est-ce que tu vas boire ces deux bou- 
teilles? demanda Laigle à Grantaire. 

Grantaire répondit : 

— Tous sont ingénieux, toi seul es ingénu. 
Deux bouteilles n'ont jamais étonné un homme. 

Les autres avaient commencé par manger, 
Grantaire commença par boire. Une demi bou- 
teille fut vivement engloutie. 



206 LES MISÉRABLES. 

— Tu as donc un trou à l'estomac? reprit 
Laigle. 

— Tu en as bien un au coude, dit Grantaire. 
Et, après avoir vidé son verre, il ajouta : 

— Ah çà, Laigle des oraisons funèbres, ton 
habit est vieux. 

— Je l'espère, repartit Laigle. Cela fait que 
nous faisons bon ménage, mon habit et moi. Il 
a pris tous mes plis, il ne me gêne en rien, il 
s'est moulé sur mes difformités, il est complai- 
sant à tous mes mouvements ; je ne le sens que 
parce qu'il me tient chaud. Les vieux habits, 
c'est la même chose que les vieux amis. 

— C'est vrai , s'écria Joly entrant dans le 
dialogue, un vieil habit est un vieil abi. 

— Surtout, dit Grantaire, dans la bouche 
d'un homme enchifrené. 

— Grantaire, demanda Laigle, viens-tu du 
boulevard? 

— Non. 

— Nous venons de voir passer la tete du cor- 
tège, Joly et moi. 

— C'est un spectacle berveillcux, dit Joly. 

— Comme cette rue est tranquille ! s'écria 
Laigle. Qui est-ce qui se douterait que Paris 



GAIETÉS PRÉALABLES. 207 

est sens dessus dessous? Comme on voit que 
c'était jadis tout couvents par ici! Du Breul et 
Sauvai en donnent la liste, et l'abbé Lebeuf. 
Il y en avait tout autour, ça fourmillait, des 
cliaussés , des déchaussés, des tondus, des bar- 
bus, des gris, des noirs, des blancs, des fran- 
ciscains, des minimes, des capucins, des carmes, 
des petits augustins, des grands augustins, des 
vieux augustins... — Ça pullulait. 

— Ne parlons pas de moines, interrompit 
Grantaire, cela donne envie de se gratter. 

Puis il s'exclama : 

— Bouh! je viens d'avaler une mauvaise 
huître. Voilà l'hypocondrie qui me reprend. 
Les huîtres sont gâtées, les servantes sont 
laides. Je hais l'espèce humaine. J'ai passé tout 
à l'heure rue Richelieu devant la grosse librai- 
rie publique. Ce tas d'écaillés d'huîtres qu'on 
appelle une bibliothèque me dégoûte de penser. 
Que de papier! que d'encre! que de griffon- 
nage! On a écrit tout ça! Quel maroufle a donc 
dit que l'homme était un bipède sans plume? Et 
puis, j'ai rencontré une jolie fille que je con- 
nais, belle comme le printemps, digne de s'ap- 
peler Floréal, et ravie, transportée, heureuse, 



208 LES MISÉRABLES. 

aux anges, la misérable, parce que hier uu 
épouvantable banquier tigré de petite vérole a 
daigné vouloir d'elle ! Hélas ! la femme guette 
le traitant non moins que le muguet ; les chattes 
chassent aux souris comme aux oiseaux. Cette 
donzelle, il n'y a pas deux mois qu'elle était 
sage dans une mansarde, elle ajustait des petits 
ronds de cuivre à des oeillets de corset, com- 
ment appelez-vous ça? elle cousait, elle avait 
un lit de sangle, elle demeurait auprès d'un pot 
de fleurs, elle était contente. La voilà ban- 
quière. Cette transformation s'est faite cette 
nuit. J'ai rencontré cette victime ce matin, 
toute joyeuse. Ce qui est hideux, c'est que 
la drôlesse était tout aussi jolie aujourd'hui 
qu'hier. Son financier ne paraissait pas sur sa 
figure. Les roses ont ceci de plus ou de moins 
que les femmes, que les traces que leur laissent 
les chenilles sont visibles. Ah! il n'y a pas de 
morale sur la terre, j'en atteste le myrte , sym- 
bole de l'amour, le laurier, symbole de la 
guerre, l'olivier, ce béta, symbole de la paix, 
le pommier, qui a failli étrangler Adam avec 
son pépin, et le figuier, grand-père des jupons. 
Quant au droit, voulez-vous savoir ce que c'est 



GAIETÉS PRÉALABLES. 209 

que le droit? Les gaulois convoitent Cluse, 
Rome protège Cluse, et leur demande quel tort 
Cluse leur a fait. Brennus répond : — Le tort 
que vous a fait Albe, le tort que vous a fait 
Fidène, le tort que vous ont fait les èques, les 
volsques et les sabins. Ils étaient vos voisins. 
Les clusiens sont les nôtres. Nous entendons le 
voisinage comme vous. Vous avez volé Albe, 
nous prenons Cluse. Rome dit : Vous ne pren- 
drez pas Cluse. Brennus prit Rome. Puis il 
cria : Vœ victis! Voilà ce que c'est que le droit. 
Ah! dans ce monde, que de bêtes de proie! 
que d'aigles! que d'aigles! J'en ai la chair de 
poule. 

Il tendit son verre à Joly qui le remplit, puis 
il but, et poursuivit, sans presque avoir été in- 
terrompu par ce verre de vin dont personne ne 
s'aperçut, pas même lui : 

— Brennus, qui prend Rome, est un aigle ; le 
banquier, qui prend la grisette, est un aigle. 
Pas plus de pudeur ici que là. Donc ne croyons 
à rien. Il n'y a qu'une réalité : boire. Quelle que 
soit votre opinion, soyez pour le coq maigre 
comme le canton d'Uri ou pour le coq gras 
comme le canton de Claris, peu importe, buvez. 



210 LES MISÉRABLES. 

Vous me parlez du boulevard, du cortège, et cae- 
tera. Ah çà, il va donc encore y avoir une révo- 
lution? Cette indigence de moyens m'étonne de 
la part du bon Dieu. Il faut qu'à tout moment 
il se remette à suifer la rainure des événements. 
Ça accroche, ça ne marche pas. Vite une révo- 
lution. Le bon Dieu a toujours les mains noires 
de ce vilain cambouis-là. A sa place, je serais 
plus simple, je ne remonterais pas à chaque 
instant ma mécanique, je mènerais le genre hu- 
main rondement, je tricoterais les faits maille à 
maille sans casser le fil, je n'aurais point d'en- 
cas, je n'aurais pas de répertoire extraordinaire. 
Ce que vous autres appelez le progrès marche 
par deux moteurs, les hommes et les événe- 
ments. Mais, chose triste, de temps en temps 
l'exceptionnel est nécessaire. Pour les événe- 
ments comme pour les hommes, la troupe ordi- 
naire ne suffit pas ; il faut parmi les hommes 
des génies, et parmi les événements des révolu- 
tions. Les grands accidents sont la loi; l'ordre 
des choses ne peut s'en passer; et, à voir les 
apparitions de comètes, on serait tenté de croire 
que le ciel lui-même a besoin d'acteurs en re- 
présentation. Au moment où l'on s'y attend le 



GAIETÉS PRÉALABLES. 211 

moins, Dieu placarde un météore sur la muraille 
du firmament. Quelque étoile bizarre survient, 
soulignée par une queue énorme. Et cela fait 
mourir César. Brutus lui donne un coup de cou- 
teau, et Dieu un coup de comète. Crac, voilà 
une aurore boréale, voilà une révolution, voilà 
un grand homme; 93 en grosses lettres, Napo- 
léon en vedette, la comète de 1811 au haut de 
l'affiche. Ah! la belle affiche bleue, toute con- 
stellée de flamboiements inattendus! Boum! 
boum ! spectacle extraordinaire. Levez les yeux, 
badauds. Tout est échevelé, l'astre comme le 
drame. Bon Dieu, c'est trop, et ce n'est pas 
assez. Ces ressources, prises dans l'exception, 
semblent magnificence et sont pauvreté. Mes 
amis, la providence en est aux expédients. Une 
révolution, qu'est-ce que cela prouve? Que Dieu 
est à court. Il fait un coup d'État, parce qu'il y 
a solution de continuité entre le présent et l'ave- 
nir, et parce que, lui Dieu, il n'a pas pu joindre 
les deux bouts. Au fait , cela me confirme dans 
mes conjectures sur la situation de fortune de 
Jéhovah ; et à voir tant de malaise en haut et 
en bas, tant de mesquinerie et de pingrerie et 
de ladrerie et de détresse au ciel et sur la terre, 



212 LES MISÉRABLES. 

depuis l'oiseau qui n'a pas un grain de mil jus- 
qu'à moi qui n'ai pas cent mille livres de rente, 
à voir la destinée humaine, qui est fort usée, et 
môme la destinée royale, qui montre la corde, 
témoin le prince de Condé pendu, à voir l'hiver, 
qui n'est pas autre chose qu'une déchirure au 
zénith par où le vent souffle, à voir tant de hail- 
lons même dans la pourpre toute neuve du ma- 
tin au sommet des collines , à voir les gouttes 
de rosée, ces perles fausses, avoir le givre, ce 
strass, à voir l'humanité décousue et les événe- 
ments rapiécés, et tant de taches au soleil, et 
tant de trous à la lune , à voir tant de misère 
partout, je soupçonne que Dieu n'est pas riche. 
Il a de l'apparence, c'est vrai, mais je sens la 
gêne. Il donne une révolution, comme un négo- 
ciant dont la caisse est vide donne un bal. Il 
ne faut pas juger des dieux sur l'apparence. 
Sous la dorure du ciel j'entrevois un univers 
pauvre. Dans la création il y a de la faillite. 
C'est pourquoi je suis mécontent. Voyez, c'est 
le cinq juin, il fait presque nuit; depuis ce ma- 
tin j'attends que le jour vienne, il n'est pas venu, 
et je gage qu'il ne viendra pas de la journée. 
C'est une inexactitude de commis mal payé. 



GAIETÉS PRÉALABLES. 213 

Oui, tout est mal arrangé, rien ne s'ajuste à 
rien, ce vieux monde est tout déjeté, je me 
range dans l'opposition. Tout va de guingois; 
l'univers est taquinant. C'est comme les enfants, 
ceux qui en désirent n'en ont pas, ceux qui n'en 
désirent pas en ont. Total : je bisque. En outre, 
Laigle de Meaux, ce chauve, m'afflige à voir. 
Cela m'humilie de penser que je suis du même 
âge que ce genou. Du reste, je critique, mais je 
n'insulte pas. L'univers est ce qu'il est. Je parle 
ici sans méchante intention et pour l'acquit de 
ma conscience. Recevez, Père Éternel, l'assu- 
rance de ma considération distinguée. Ah! par 
tous les saints de l'Olympe et par tous les dieux 
du paradis, je n'étais pas fait pour être parisien, 
c'est à dire pour ricocher à jamais, comme un 
volant entre deux raquettes, du groupe des flâ- 
neurs au groupe des tapageurs ! J'étais fait pour 
être turc, regardant toute la journée des péron- 
nelles orientales exécuter ces exquises danses 
d'Egypte lubriques comme les songes d'un 
homme chaste, ou paysan beauceron, ou gentil- 
homme vénitien entouré de gentilles-donnes, ou 
petit prince allemand fournissant la moitié d'un 
fantassin à la Confédération germanique, et 

18 



214 LES MISÉRABLES. 

occupant ses loisirs à faire sécher ses chaus- 
settes sur sa haie , c'est à dire sur sa frontière ! 
Voilà pour quels destins j étais né ! Oui , j'ai dit 
turc, et je ne m'en dédis point. Je ne comprends 
pas qu'on prenne habituellement les turcs en 
mauvaise part; Mahom a du bon; respect à 
l'inventeur des sérails à houris et des paradis à 
odalisques! N'insultons pas le mahométisme, la 
seule religion qui soit ornée d'un poulailler! 
Sur ce, j'insiste pour boire. La terre est une 
grosse bêtise. Et il paraît qu'ils vont se battre, 
tous ces imbéciles, se faire casser le profil , se 
massacrer, en plein été, au mois de juin, quand 
ils pourraient s'en aller, avec une créature sous 
le bras, respirer dans les champs l'immense 
tasse de thé des foins coupés ! Vraiment, on fait 
trop de sottises. Une vieille lanterne cassée que 
j'ai vue tout à l'heure chez un marchand de bric- 
à-brac me suggère une réflexion : Il serait 
temps d'éclairer le genre humain. Oui, me re- 
voilà triste ! Ce que c'est que d'avaler une huître 
et une révolution de travers! Je redeviens lu- 
gubre. Oh! l'affreux vieux monde! On s'y éver- 
tue, on s'y destitue, on s'y prostitue, on s'y tue, 
on s'y habitue! 



GAIETES PRÉALABLES. i>lo 

Et Grantaire, après cette quinte deloquence, 
eut une quinte de toux, méritée. 

— A propos de révolution, dit Joly, il parait 
que décidébent Barius est aboureux. 

— Sait-on de qui? demanda Laigle, 

— Don. 

— Non? 

— Don ! je te dis. 

— Les amours de Marius! s'écria Grantaire. 
Je vois ça d'ici. Marius est un brouillard, et il 
aura trouvé une vapeur. Marius est de la race 
poète. Qui dit poète, dit fou. Thymbrœus Apollo. 
Marius et sa Marie, ou sa Maria, ou sa Ma- 
riette, ou sa Marion, cela doit faire de drôles 
d'amants. Je me rends compte de ce que cela 
est. Des extases où l'on oublie le baiser. Chastes 
sur la terre, mais s'accouplant dans l'infini. Ce 
sont des âmes qui ont des sens. Ils couchent en- 
semble dans les étoiles. 

Grantaire entamait sa seconde bouteille et 
peut-être sa seconde harangue quand un nouvel 
être émergea du trou carré de l'escalier. C'était 
un garçon de moins de dix ans, déguenillé, très 
petit, jaune, le visage en museau, l'œil vif, énor- 
mément chevelu, mouillé de pluie, l'air content. 



216 LES MISÉRABLES. 

L'enfant, choisissant sans hésiter parmi les 
trois, quoiqu'il n'en connût évidemment aucun, 
s'adressa à Laigle de Meaux. 

— Est-ce vous qui êtes monsieur BossueU 
demanda-t-il. 

— C'est mon petit nom, répondit Laigle. Que 
me veux-tu? 

— Voilà. Un grand blond sur le boulevard 
m'a dit : Connais-tu la mère Hucheloup? J'ai 
dit : Oui, rue Chanvrerie, la veuve au vieux. Il 
m'a dit : Vas-y. Tu y trouveras monsieur Bos- 
suet, et tu lui diras de ma part : A — B — C. 
C'est une farce qu'on vous fait, n'est-ce pas? Il 
m'a donné dix sous. 

— Joly, prête-moi dix sous, dit Laigle, et se 
tournant vers Grantaire : — Grantaire, prête- 
moi dix sous. 

Cela lit vingt sous que Laigle donna à l'en- 
fant. 

— Merci, monsieur, dit le petit garçon. 

— Comment f appelles-tu l demanda Laigle. 

— Navet, l'ami à Gavroche. 

- Reste avec nous, dit Laigle. 

— Déjeune avec nous, dit Grantaire. 
L'enfant répondit : 



GAIETES PREALABLES. 217 

— Je ue peux pas, je suis du cortège, c'est 
moi qui crie à bas Polignac. 

Et tirant le pied longuement derrière lui , ce 
qui est le plus respectueux des saluts possibles, 
il s'en alla. 

L'enfant parti, Grantaire prit la parole : 

— Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de 
variétés dans le genre gamin. Le gamin notaire 
s'appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier s'ap- 
pelle marmiton, le gamin boulanger s'appelle 
mitron, le gamin laquais s'appelle groom, le 
gamin marin s'appelle mousse , le gamin soldat 
s'appelle tapin, le gamin peintre s'appelle rapin, 
le gamin négociant s'appelle trottin, le gamin 
courtisan s'appelle menin, le gamin roi s'appelle 
dauphin, le gamin dieu s'appelle bambino. 

Cependant Laigle méditait; il dit à demi 
voix : 

— A — B — Ç, c'est à dire : Enterrement de 
Lamarque. 

— Le grand blond, observa Grantaire, c'est 
Enjolras qui te fait avertir. 

— Irons-nous? fit Bossuet. 

— Il pleut, dit Joly. J'ai juré d'aller au feu, 
pas à l'eau. Je de veux pas b'enrhuber. 



218 LES MISÉRABLES. 

— Je reste ici, dit Grantaire. Je préfère un 
déjeuner à un corbillard. 

— Conclusion : nous restons , reprit Laigle. 
Eh bien, buvons alors. D'ailleurs on peut man- 
quer l'enterrement, sans manquer l'émeute. 

— Ah! l'ébeute, j'en suis, s'écria Joly. 
Laigle se frotta les mains : 

— Voilà donc qu'on va retoucher à la révolu- 
tion de 1830. Au fait elle gêne le peuple aux 
entournures. 

— Cela m'est à peu près égal , votre révolu- 
tion, dit Grantaire. Je n'exècre pas ce gouverne- 
ment-ci. C'est la couronne tempérée parle bon- 
net de coton. C'est un sceptre terminé en para- 
pluie. Au fait, aujourd'hui, j'y songe, par le 
temps qu'il fait, Louis-Philippe pourra utiliser 
sa royauté à deux fins , étendre le bout scep- 
tre contre le peuple et ouvrir le bout parapluie 
contre le ciel. 

La salle était obscure, de grosses nuées ache- 
vaient de supprimer le jour. Il n'y avait per- 
sonne dans le cabaret, ni dans la rue, tout le 
monde étant allé « voir les événements. •• 

— Est-il midi ou minuit? cria Bossuct. On 
n'y voit goutte. Gibelotte, de la lumière ! 



GAIETÉS PRÉALABLES. 219 

Grantaire, triste, buvait. 

— Enjolras me dédaigne, murmura-t-il. En- 
jolras a dit : Joly est malade, Grantaire est 
ivre. C'est à Bossuet qu'il a envoyé Navet. S'il 
était venu me prendre, je l'aurais suivi. Tant 
pis pour Enjolras ! je n'irai pas à son enterre- 
ment. 

Cette résolution prise, Bossuet, Joly et Gran- 
taire ne bougèrent plus du cabaret. Vers deux 
heures de l'après-midi , la table où ils s'accou- 
daient était couverte de bouteilles vides. Deux 
chandelles y brûlaient , l'une dans un bougeoir 
de cuivre parfaitement vert, l'autre dans le goulot 
d'une carafe fêlée. Grantaire avait entraîné Joly 
et Bossuet vers le vin; Bossuet et Joly avaient 
ramené Grantaire vers la joie. 

Quant à Grantaire , depuis midi , il avait 
dépassé le vin, médiocre source de rêves. Le 
vin, près des ivrognes sérieux, n'a qu'un succès 
d'estime. Il y a, en fait debriété, la magie noire 
et la magie blanche : le vin n'est que la magie 
blanche. Grantaire était un aventureux buveur 
de songes. La noirceur d'une ivresse redoutable 
entrouverte devant lui, loin de l'arrêter, l'atti- 
rait. Il avait laissé là les bouteilles et pris la 



220 LES MISÉRABLES. 

chope. La chope, c'est le gouffre. N'ayant sous 
la main ni opium, ni haschich, et voulant s'em- 
plir le cerveau de crépuscule, il avait eu recours 
à cet effrayant mélange d'eau-de-vie, de stout 
et d'absinthe qui produit des léthargies si terri- 
bles. C'est de ces trois vapeurs, bierre, eau- 
de-vie, absinthe, qu'est fait le plomb de lame. 
Ce sont trois ténèbres; le papillon céleste s'y 
noie; et il s'y forme clans une fumée membra- 
neuse vaguement condensée en aile de chauve- 
souris , trois furies muettes , le Cauchemar , la 
Nuit, la Mort, voletant au dessus de Psyché 
endormie. 

Grantaire n'en était point encore à cette phase 
lugubre; loin de là. Il était prodigieusement 
gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la réplique. 
Ils trinquaient. Grantaire ajoutait à l'accentua- 
tion excentrique des mots et des idées, la diva- 
gation du geste; il appuyait avec dignité de son 
poing gauche sur son genou, son bras taisant 
l'équerre, et, la cravate défaite, à cheval sur un 
tabouret, son verre plein dans sa main droite, 
il jetait à la grosse servante Matelotte ces pa- 
roles solennelles : 

— Qu'on ouvre les portes du palais ! que tout 



GAIETÉS PRÉALABLES. 221 

le monde soit de l'académie française , et ait le 
droit d'embrasser madame Hucheloup! buvons. 
Et se tournant vers marne Hucheloup, il ajou- 
tait : 

— Femme antique et consacrée par l'usage, 
approche, que je te contemple! 

Et Joly s'écriait : 

— Batelotte et Gibelotte , de doddez plus à 
boire à Grantaire. Il bange des argents fous. Il 
a déjà dévoré depuis ce batin en prodigalités 
éperdues deux francs quatre-vingt-quinze cen- 
tibes. 

Et Grantaire reprenait : 

— Qui donc a décroché les étoiles sans ma 
permission pour les mettre sur la table en guise 
de chandelles? 

Bossuet, fort ivre, avait conservé son calme. 

Il s'était assis sur l'appui de la fenêtre ouverte, 
mouillant son dos à la pluie qui tombait , et il 
contemplait ses deux amis. 

Tout à coup il entendit derrière lui un tu- 
multe, des pas précipités, des cris aux armes! Il 
se retourna , et aperçut , rue Saint-Denis , au 
bout de la rue de la Chanvrerie, Enjolras qui 
passait la earabine à la main, et Gavroche avec 

T.TIII 10 



222 LES MISERABLES. 

son pistolet, Feuilly avec son sabre, Courfey- 
rac avec son épée, Jean Pronvaire avec son 
mousqueton , Combeferre avec son fusil , Baho- 
rel avec son fusil, et tout le rassemblement 
armé et orageux qui les suivait. 

La rue de la Chanvrerie n'était guère longue 
que d'une portée de carabine. Bossuet improvisa 
avec ses deux mains un porte-voix autour de la 
bouche, et cria : 

— Courfeyrac ! Courfeyrac ! hohée ! 
Courfeyrac entendit l'appel, aperçut Bossuet, 

et fit quelques pas dans la rue de la Chanvrerie, 
en criant un : que veux-tu? qui se croisa avec 
un : où vas-tu? 

— Faire une barricade , répondit Courfeyrac. 

— Eh bien, ici! la place est bonne! fais-la 
ici! 

— C'est vrai, Aigle, dit Courfeyrac. 

Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupe- 
ment se précipita rue de la Chanvrerie. 



III 



I>« nuit commence à se fj»!rc sur Granfaîrc 



La place était en effet admirablement indi- 
quée, l'entrée de la rue évasée, le fond rétréci et 
en cul-de-sac, Corinthe y faisant un étrangle- 
ment, la rue Mon détour facile à barrer à droite 
et à gauche, aucune attaque possible que par la 
rue Saint-Denis; c'est à dire de front et à décou- 
vert. Bossuet gris avait eu le coup d'oeil d'Anni- 
bal à jeun. 

A l'irruption du rassemblement, l'épouvante 
avait pris toute la rue. Pas un passant qui ne se 
fût éclipsé. Le temps d'un éclair, au fond, à 
droite, à gauche, boutiques, établis, portes d'al- 
lées, fenêtres, persiennes, mansardes, volets de 



-2U LES MISERABLES. 

toute dimension, s étaient fermés depuis les rez- 
de-chaussée jusque sur les toits. Une vieille 
femme effrayée avait fixé un matelas devant sa 
fenêtre à deux perches à sécher le linge, afin 
d'amortir la mousqueterie. La maison du caba- 
ret était seule restée ouverte; et cela par une 
bonne raison , c'est que l'attroupement s'y était 
rué. — Ah mon Dieu! Ah mon Dieu! soupirait 
marne Hucheloup. 

Bossuet était descendu au devant de Cour 
feyrac . 

Joly, qui s'était mis à la fenêtre, cria : 

— Courfeyrac, tu aurais dû prendre un para- 
pluie. Tu vas t'cnrhuber. 

Cependant, en quelques minutes, vingt barres 
de fer avaient été arrachées de la devanture 
grillée du cabaret, dix toises de rue avaient été 
dépavées ; Gavroche et Bahorel avaient saisi au 
passage et renversé le haquet d'un fabricant de 
chaux appelé Anceau, ce haquet contenait trois 
barriques pleines de chaux qu'ils avaient placées 
sous des piles de pavés; Enjolras avait levé la 
trappe de la cave et toutes les futailles vides de 
la veuve Hucheloup étaient allées flanquer les 
barriques de chaux; Feuilly, avec ses doigts 



LA NUIT COMMENCE, ETC. 225 

habitués à enluminer les lames délicates des 
éventails , avait contre-buté les barriques et le 
baquet de deux massives piles de moellons 
Moellons improvisés comme le reste , et pris on 
ne sait où. Des poutres d'étai avaient été arra- 
chées à la façade d'une maison voisine et cou- 
chées sur les futailles. Quand Bossuet et Cour- 
feyrac se retournèrent, la moitié de la rue était 
déjà barrée d'un rempart plus haut qu'un homme. 
Rien n'est tel que la main populaire pour bâtir 
tout ce qui se bâtit en démolissant. 

Matelotte et Gibelotte s'étaient mêlées aux 
travailleurs. Gibelotte allait et venait chargée 
de gravats. Sa lassitude aidait à la barricade. 
Elle servait des pavés comme elle eût servi du 
vin, l'air endormi. 

Un omnibus qui avait deux chevaux blancs 
passa au bout de la rue. 

Bossuet enjamba les pavés, courut, arrêta le 
cocher, -fit descendre les voyageurs, donna la 
main « aux dames, » congédia le conducteur, et 
revint ramenant voiture et chevaux par la bride. 

— Les omnibus , dit-il , ne passent pas de- 
vant Corinthe. Non licet omnibus adiré Coryn- 
thum. 



226 LES MISÉRABLES. 

Un instant après, les chevaux dételés s'en 
allaient au hasard par la rue Mondétour et l'om- 
nibus co.uché sur le flanc complétait le barrage 
de la rue. 

Marne Hucheloup bouleversée, s'était réfu- 
giée au premier étage. 

Elle avait l'œil vague et regardait sans voir, 
criant tout bas. Ses cris épouvantés n'osaient 
sortir de son gosier. 

— C'est la fin du monde, murmurait-elle. 
Joly déposait un baiser sur le gros cou rouge 

et ridé de marne Hucheloup et disait à Gran- 
taire : — Mon cher, j'ai toujours considéré le 
cou d'une femme comme une chose infiniment 
délicate. 

Mais Grantaire atteignait les plus hautes ré- 
gions du dithyrambe. Matelotte étant remontée 
au premier, Grantaire l'avait saisie par la taille 
et poussait à la fenêtre de longs éclats de rire 

— Matelotte est laide ! criait-il, Matelotte est 
la laideur-rêve ! Matelotte est une chimère. Voici 
le secret de sa naissance : Un pygmalion go- 
thique qui faisait des gargouilles de cathédrales 
tomba un beau matin amoureux de l'une d'elles, 
la plus horrible. Il supplia l'amour de l'animer, 



L.V MIT COMMENCE, ETC. 



et cela fit Matelotte. Regardez-la, citoyens! elle 
a les cheveux couleur chromate de plomb 
comme la maîtresse du Titien, et c'est une 
bonne fille. Je vous réponds qu'elle se battra 
bien. Toute bonne fille contient un héros. Quant 
à la mère Hucheloup, c'est une vieille brave. 
Voyez les moustaches qu'elle a! elle les a héri- 
tées de son mari. Une housarde quoi! elle se 
battra aussi. A elles deux elles feront peur à la 
banlieue. Camarades! nous renverserons le gou- 
vernement, vrai comme il est vrai qu'il existe 
quinze acides intermédiaires entre l'acide mar- 
garique et l'acide formique ; du reste cela m'est 
parfaitement égal. Messieurs, mon père m'a 
toujours détesté parce que je ne pouvais com- 
prendre les mathématiques. Je ne comprends 
que l'amour et la liberté. Je suis Grantaire le 
bon enfant! N'ayant jamais eu d'argent, je n'en 
ai pas pris l'habitude, ce qui fait que je n'en ai 
jamais manqué; mais si j'avais été riche, il n'y 
aurait plus eu de pauvres ! on aurait vu ! Oh! si 
les bons cœurs avaient les grosses bourses! 
comme tout irait mieux! Je me figure Jésus- 
Christ avec la fortune de Rothschild! Que de 
bien il ferait! Matelotte, embrassez-moi! Vous 



228 LES MISERABLES. 

êtes voluptueuse et timide! vous avez des joues 
qui appellent le baiser d'une sœur, et des lèvres 
qui réclament le baiser d'un amant ! 

— Tais-toi, futaille ! dit Courfeyrac. 
Grantaire répondit : 

— Je suis capitoul et maître es jeux floraux! 

Enjolras qui était debout sur la crête du bar- 
rage, le fusil au poing, leva son beau visage 
austère. Enjolras, on le sait, tenait du Spartiate 
et du puritain. Il fût mort aux Thermopyles 
avec Léonidas et eût brûlé Drogheda avec 
Cromwell. 

— Grantaire ! cria-t-il, va-t-en cuver ton vin 
hors d'ici. C'est la place de l'ivresse et non de 
l'ivrognerie. Ne déshonore pas la barricade! 

Cette parole irritée produisit sur Grantaire 
un effet singulier. On eût dit qu'il recevait un 
verre d'eau froide à travers le visage. Il parut 
subitement dégrisé. Il s'assit, s'accouda sur une 
table près de la croisée, regarda Enjolras avec 
une inexprimable douceur, et lui dit : 

— Laisse-moi dormir ici. 

— Va dormir ailleurs, cria Enjolras. 

Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses 
yeux tendres et troubles, répondit : 



LA NUIT COMMENCE, ETC. 220 

— Laisse-moi y dormir — jusqu'à ce que j'y 
meure. 

Enjolras le considéra d'un œil dédaigneux : 

— Grantaire , tu es incapable de croire , do 
penser, de vouloir, de vivre, et de mourir. 

Grantaire répliqua d'une voix grave : 

— Tu verras . 

Il béga} r a encore quelques mots inintelligibles, 
puis sa tête tomba pesamment sur la table , et , 
ce qui est un effet assez habituel de la seconde 
période de lebriété où Enjolras l'avait rudement 
et brusquement poussé, un instant après il était 
endormi. 



IV 



Essai de coiisolaîîon sur la veuve SEhielaelotip 



Bahorel, extasié de la barricade, criait : 

— Voilà la rue décolletée , comme cela fait 
bien ! 

Courfeyrac, tout en démolissant un peu le 
cabaret , cherchait à consoler la veuve cabarc- 
tière. 

— Mère Ilucheloup ne vous plaigniez-vous 
pas l'autre jour qu'on vous avait signifié pro- 
cès-verbal et mise en contravention parce que 
Gibelotte avait secoué un tapis de lit par votre 
fenêtre ? 

— Oui, mon bon monsieur Courfevrac. Ah! 
mon Dieu, est-ce que vous allez me mettre aussi 



ESSAI DE CONSOLATION, ETC. 27,1 

cette table-là dans votre horreur ! Et même que, 
pour le tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui 
était tombé de la mansarde dans la rue, le gou- 
vernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce 
n'est pas une abomination ! 

— Eh bien, mère Hucheloup, nous vous ven- 
geons. 

La mère Hucheloup, dans cette réparation 
qu'on lui faisait, ne semblait pas beaucoup com- 
prendre son bénéfice. Elle était satisfaite à la 
manière de cette femme arabe qui , ayant reçu 
un soufflet de son mari, s'alla plaindre à son 
père, criant vengeance et disant : — Père, tu 
dois à mon mari affront pour affront. Le père 
demanda : — Sur quelle joue as-tu reçu le souf- 
flet? — Sur la joue gauche. Le père souffleta 
la joue droite et dit : — Te voilà contente. Va 
dire à ton mari qu'il a souffleté ma fille, mais 
que j'ai souffleté sa femme. 

La pluie avait cessé. Des recrues étaient arri- 
vées. Des ouvriers avaient apporté sous leurs 
blouses un baril de poudre, un panier conte- 
nant des bouteilles de vitriol, deux ou trois 
torches de carnaval, et une bourriche pleine de 
lampions « restés de la fête du roi. » Laquelle 



232 LES MISÉRABLES. 

fête était toute récente, ayant eu lieu le 1 er mai. 
On disait que ces munitions venaient de la part 
d'un épicier du faubourg Saint-Antoine nommé 
Pépin. On brisait l'unique réverbère de la rue 
de la Chanvrerie, la lanterne correspondante de 
la rue Saint-Denis, et toutes les lanternes des 
rues circonvoisines de Mondétour, du Cygne, 
des Prêcheurs , et de la Grande et de la Petite 
Truanderie. 

Enjolras, Combeferre et Courfeyrac diri- 
geaient tout. Maintenant deux barricades se 
construisaient en même temps, toutes deux 
appuyées à la maison de Corinthe et faisant 
équerre; la plus grande fermait la rue de la 
Chanvrerie , l'autre fermait la rue Mondétour 
du côté de la rue du Cygne. Cette dernière bar- 
ricade, très étroite, n'était construite que de 
tonneaux et de pavés. Ils étaient là environ 
cinquante travailleurs ; une trentaine armés de 
fusils ; car, chemin faisant , ils avaient fait un 
emprunt en bloc à une boutique d'armurier. 

Rien de plus bizarre et de plus bigarré que 
cette troupe. L'un avait un habit- veste, un sabre 
de cavalerie et deux pistolets d'arçon, un autre 
était en manches de chemise avec un chapeau 



ESSAI DE CONSOLATION, ETC. 23Ô 

rond et une poire à poudre pendue au côté, un 
troisième était plastronné de neuf feuilles de 
papier gris et armé d'une alêne de sellier. Il y 
en avait un qui criait : Exterminons jusqu'au der- 
nier, et mourons au bout de notre baïonnette! 
celui-là n'avait pas de baïonnette. Un autre éta- 
lait par dessus sa redingote une bufrleterie et 
une giberne de garde national avec le couvre- 
giberne orné de cette inscription en laine rouge : 
Ordre public. Force fusils portant des numéros 
de légions, peu de chapeaux, point de cravates, 
beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez 
à cela tous les âges, tous les visages, de petits 
jeunes gens pâles, des ouvriers du port bronzés. 
Tous se hâtaient; et, tout en s'entr'aidant, on 
causait des chances possibles, — qu'on aurait 
des secours vers trois heures du matin, — qu'on 
était sûr d'un régiment, — que Paris se soulè- 
verait. Propos terribles auxquels se mêlait une 
sorte de jovialité cordiale. On eût dit des frères, 
ils ne savaient pas les noms les uns des autres. 
Les grands périls ont cela de beau qu'ils mettent 
en lumière la fraternité des inconnus. 

Un feu avait été allumé dans la cuisine et l'on 
y fondait dans un moule à balles brocs, cuillères, 



2Ô4 LES MISÉRABLES. 

fourchettes, toute l'argenterie cl etain du caba- 
ret. On buvait à travers tout cela. Les capsules 
et les chevrotines traînaient pêle-mêle sur les 
tables avec les verres de vin. Dans la salle de 
billard, marne Hucheloup, Matelotte et Gibe- 
lotte, diversement modifiées par la terreur, dont 
l'une était abrutie, l'autre essoufflée, l'autre 
éveillée, déchiraient de vieux torchons et fai- 
saient de la charpie; trois insurgés les assis- 
taient, trois gaillards chevelus, barbus et mous- 
tachus qui épluchaient la toile avec des doigts 
de lin gère et qui les faisaient trembler. 

L'homme de haute stature, que Courfeyrac, 
Combeferre et Enjolras avaient remarqué, à 
l'instant où il abordait l'attroupement au coin 
de la rue des Billettes, travaillait à la petite 
barricade et s'y rendait utile. Gavroche travail- 
lait à la grande. Quant au jeune homme qui 
avait attendu Courfeyrac chez lui et lui avait 
demandé monsieur Marius, il avait disparu à 
peu près vers le moment où l'on avait renversé 
l'omnibus. 

Gavroche, complètement envolé et radieux, 
s'était chargé de la mise on train. Il allait, \\ 
nait, montait, descendait, remontait, bruissait, 



ESSAI DE CONSOLATION, ETC. 23o 

étincelait. Il semblait être là pour l'encourage- 
ment de tous. Avait-il un aiguillon? oui certes, 
sa misère; avait-il des ailes? oui certes, sa joie. 
Gavroche avait un tourbillonnement. On le 
voyait sans cesse, on l'entendait toujours. Il 
remplissait l'air, étant partout à la fois. C'était 
une espèce d'ubiquité presque irritante; pas 
d'arrêt possible avec lui. L'énorme barricade le 
sentait sur sa croupe. Il gênait les flâneurs, il 
excitait les paresseux, il ranimait les fatigués, 
il impatientait les pensifs, mettait les uns en 
gaîté, les autres en haleine, les autres en colère, 
tous en mouvement, piquait un étudiant, mor- 
dait un ouvrier; se posait, s'arrêtait, repartait, 
volait au dessus du tumulte et de l'effort, sautait 
de ceux-ci à ceux-là, murmurait, bourdonnait, 
et harcelait tout l'attelage ; mouche de l'immense 
Coche révolutionnaire. 

Le mouvement perpétuel était dans ses petits 
bras et la clameur perpétuelle dans ses petits 
poumons : 

— Hardi ! encore des pavés ! encore des ton- 
neaux! encore des machins! où y en a-t-il? 
Une hottée de plâtras pour me boucher ce 
trou-là. C'est tout petit, votre barricade. Il faut 



236 LES MISERABLES. 

que ça monte. Mettez-y tout, flanquez-y tout, 
fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, 
c'est le thé de la mère Gibou. Tenez, voilà une 
porte vitrée. 
Ceci fit exclamer les travailleurs. 

— Une porte vitrée! qu'est-ce que tu veux 
qu'on fasse d'une porte vitrée, tubercule? 

— Hercules vous-mêmes! riposta Gavroche. 
Une porte vitrée dans une barricade , c'est 
excellent. Ça n'empêche pas de l'attaquer, mais 
ça gêne pour la prendre. Vous n'avez donc 
jamais chipé des pommes par dessus un mur où 
il y avait des culs de bouteilles? Une porte vitrée, 
ça coupe les cors aux pieds de la garde natio- 
nale quand elle veut monter sur la barricade. 
Pardi! le verre est traître. Ah çà, vous n'avez 
pas une imagination effrénée, mes camarades. 

Du reste, il était furieux de son pistolet sans 
chien. Il allait de l'un à l'autre, réclamant : — 
Un fusil! je veux un fusil! Pourquoi ne me 
donne-t-on pas un fusil ? 

— Un fusil à toi! dit Combeferre. 

— Tiens ! répliqua Gavroche, pourquoi pas ? 
j'en ai bien eu un en 1830 quand on s'est disputé 
avec Charles X! 



ESSAI DE CONSOLATION, ETC. 237 

Enjolras haussa les épaules. 

— Quand il y en aura pour les hommes, on 
en donnera aux enfants. 

Gavroche se tourna fièrement, et lui répon- 
dit : 

— Si tu es tué avant moi, je te prends le 
tien. 

— Gamin! dit Enjolras. 

— Blanc-bec! dit Gavroche. 

Un élégant fourvoyé qui flânait au bout de la 
rue, fit diversion. 
Gavroche lui cria : 

— Vouez avec nous, jeune homme! Eh bien, 
cette vieille patrie, on ne l'ait donc rien pour 
elle* 

L élégant s'enfuit. 



i 



Les préparatifs 



Les journaux du temps qui ont dit que la bar- 
ricade de la rue de la Clianvreric, cette construc- 
tion presque inexpugnable, comme ils l'appellent, 
atteignait au niveau d'un premier étage, se sont 
trompés. Le fait est qu'elle ne dépassait pas une 
hauteur moyenne de six ou sept pieds. Elle était 
bâtie de manière que les combattants pouvaient, 
à volonté, ou disparaître derrière, ou dominer 
le barrage et même en escalader la crête au 
moyen d'une quadruple rangée de pavés super- 
posés et arrangés en gradins à l'intérieur. Au 
dehors le front de la barricade, composé de 



LES PRÉPARATIFS. 230 

piles de pavés et de tonneaux reliées par des 
poutres et des planches qui s'enchevêtraient 
dans les roues de la charrette Anceau et de l'om- 
nibus renversé, avait un aspect hérissé et inex- 
tricable. 

Une coupure suffisante pour qu'un homme y 
pût passer avait été ménagée entre le mur des 
maisons et l'extrémité de la barricade la plus 
éloignée du cabaret, de façon qu'une sortie était 
possible. La flèche de l'omnibus était dressée 
droite et maintenue avec des cordes, et un dra- 
peau rouge , fixé à cette flèche , flottait sur la 
barricade. 

La petite barricade Mondétour, cachée der- 
rière la maison du cabaret, ne s'apercevait pas. 
Les deux barricades réunies formaient une véri- 
table redoute. Enjolras et Courfeyrac n'avaient 
pas jugé à propos de barricader l'autre tronçon 
de la rue Mondétour qui ouvre par la rue des 
Prêcheurs une issue sur les Halles, voulant 
sans doute conserver une communication pos- 
sible avec le dehors et redoutant peu d'être 
attaqués par la dangereuse et difficile ruelle des 
Prêcheurs. 

A cela pies de celte issue restée libre, qui 



240 LES MISÉRABLES. 

constituait ce que Folard, dans son style straté- 
gique, eût appelé un boyau, et en tenant compte 
aussi de la coupure exiguë ménagée sur la rue 
de la Chanvrerie, l'intérieur de la barricade, où 
le cabaret faisait un angle saillant, présentait 
un quadrilatère irrégulier fermé de toutes 
parts. Il y avait une vingtaine de pas d'inter- 
valle entre le grand barrage et les hautes mai- 
sons qui formaient le fond de la rue, en sorte 
qu'on pouvait dire que la barricade était adossée 
à ces maisons, toutes habitées, mais closes du 
haut en bas. 

Tout ce travail se fit sans empêchement en 
moins d'une heure et sans que cette poignée 
d'hommes hardis vît surgir un bonnet à poil ni 
une baïonnette. Les bourgeois peu fréquents qui 
se hasardaient encore à ce moment de l'émeute 
dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'œil 
rue de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, 
et doublaient le pas. 

Les deux barricades terminées, le drapeau 
arboré, on traîna une table hors du cabaret ; et 
Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta 
le coffre carré et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre 
était rempli de cartouches. Quand on vit les 



LES PRÉPARATIFS. 2S1 

cartouches il y eut un tressaillement parmi les 
plus braves et un moment de silence. 

Courfeyrac les distribua en souriant. 

Chacun reçut trente cartouches. Beaucoup 
avaient de la poudre et se mirent à en faire 
d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au 
baril de poudre il était sur une table à part, près 
de la porte, et on le réserva. 

Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne dis- 
continuait pas, mais cela avait fini par ne plus 
être qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient 
plus attention. Ce bruit tantôt s'éloignait, tantôt 
s'approchait, avec des ondulations lugubres. 

On chargea les fusils et les carabines , tous 
ensemble , sans précipitation , avec une gravité 
solennelle. Enjolras alla placer trois sentinelles 
hors des barricades, l'une rue delà Chanvrerie, 
la seconde rue des Prêcheurs, la troisième au 
coin de la Petite Truanderie. 

Puis, les barricades bâties, les postes assi- 
gnés, les fusils chargés, les vedettes posées, 
seuls clans ces rues redoutables où personne ne 
passait plus , entourés de ces maisons muettes 
et comme mortes où ne palpitait aucun mouve- 
ment humain, enveloppés des ombres crois- 



242 LES MISÉRABLES. 

santés du crépuscule qui commençait, au milieu 
de cette obscurité et de ce silence où l'on sentait 
s'avancer quelque chose et qui avait je ne sais 
quoi de tragique et de terrifiant, isolés, armés, 
déterminés, tranquilles, ils attendirent. 



VI 



Ebi attendant 



Dans ces heures d'attente, que firent-ils? 

Il faut bien que nous le disions, puisque ceci 
est de l'histoire. 

Tandis que les hommes faisaient des cartou- 
ches et les femmes de la charpie, tandis qu'une 
large casserole, pleine d'etain et de plomb fondu 
destine au moule à balles, fumait sur un ré- 
chaud ardent, pendant que les vedettes veil- 
laient l'arme au bras sur la barricade, pendant 
qu'Enjolras, impossible à distraire, veillait sur 
les vedettes, Combeferre, Courfeyrac , Jean 
Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Jolv, Bahorel, 
quelques autres encore, se cherchèrent et se 



'2 il LES MISÉRABLES. 

réunirent, comme aux plus paisibles jours de 
leurs causeries decoliers, et dans un coin de ce 
cabaret changé en casemate, à deux pas de la 
redoute qu'ils avaient élevée, leurs carabines 
amorcées et chargées appiryées au dossier de 
leur chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins 
d'une heure suprême, se mirent à dire des vers 
d'amour. 
Quels vers? Les voici : 



Vous rappelez-vous notre douce vie 
Lorsque nous étions si jeunes tous deux, 
Et que nous n'avions au cœur d'autre envie 
Que d'être bien mis et d'être amoureux ! 

Lorscju'en ajoutant votre âge à mon âge. 
Nous ne comptions pas à deux quarante ans, 
Et que, dans notre humble et petit ménage, 
Tout, même L'hiver, nous était printemps! 

Beaux jours! Manuel était tier et sage. 
Paris s'asseyait à de saints banquets, 
Foy lançait la foudre, et votre corsage 
Avait une épingle où je me piquais. 



EN ATTENDANT. 245 

Tout vous contemplait. Avocat sans causes, 
Quand je vous menais au Prado dîner, 
Vous étiez jolie au point que les roses 
Me faisaient l'effet de se retourner. 



Je les entendais dire : est-elle belle ! 
Comme elle sent bon ! quels cheveux à flots! 
Sous son mantelet elle cache une aile; 
Son bonnet charmant est à peine éelos. 

J'errais avec toi, pressant ton bras souple. 
Les passants croyaient que l'amour charmé 
Avait marié, dans notre heureux couple, 
Le doux mois d'avril au beau mois de mai. 

Nous vivions cachés, contents, porte close, 
Dévorant l'amour, bon fruit défendu; 
"Ma bouche n'avait pas dit une chose 
Que déjà ton cœur avait répondu. 

î.a Sorboime était l'endroit bucolique 

Où je t'adorais du soir au matin. 

C'est ainsi qu'une âme amoureuse applique 

La carte du Tendre au pny^ iatiu. 

T.T1II -l 



246 LES MISÉRABLES. 

place Maubert ! place Dauphine ! 
Quand, dans le taudis frais et printanier, 
Tu tirais ton bas sur ta jambe fine, 
Je voyais un astre au fond du grenier. 



J'ai fort lu Platon, mais rien ne m'en reste. 
Mieux que Malebranche et que Lamennais 
Tu me démontrais la bonté céleste 
Avec une fleur que tu me donnais. 

Je t' obéissais, tu m'étais soumise. 
grenier doré! te lacer! te voir 
Aller et venir dès l'aube en chemise, 
Mirant ton front jeune à ton vieux miroir ! 



Et qui donc pourrait perdre la mémoire 
De ces temps d'aurore et de firmament, 
De rubans, de fleurs, de gaze et de moire. 
Où l'amour bégaie un argot charmant ! 



Nos jardins étaient un pot de tulipe; 
Tu masquais la vitre avec un jupon; 
Je prenais le bol de terre de pipe, 
Et je te donnais la tasse en japon. 



ES ATTENDANT. 247 



Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire ! 
Ton manchon brûlé, ton boa perdu ! 
Et ce cher portrait du divin Shakspcare 
Qu'un soir pour souper nous avons vendu! 



J'étais mendiant, et toi charitable. 

Je baisais au vol tes bras frais et ronds. 

Dante in-folio nous servait de table 

Pour manger gaîment un cent de marrons. 



La première fois qu'en mon joyeux bouge 
Je pris un baiser à ta lèvre en feu, 
Quand tu t'en allas décoiffée et rouge, 
Je restai tout pâle et je crus en Dieu ! 



Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre, 
Et tous ces fichus changés en chiffons ! 
Oh! que de soupirs, de nos cœurs pleins d'ombre, 
Se sont envolés dans les cicux profonds ! 



L'heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse 
rappelés, quelques étoiles qui commençaient à 
briller au ciel, le repas funèbre de ces rues dé- 



2i8 LES MISÉRABLES. 

sertes, l'imminence de l'aventure inexorable qui 
se préparait, donnaient un charme pathétique à 
ces vers murmurés à demi voix dans le crépus- 
cule par Jean Prouvaire qui, nous l'avons dit, 
était un doux poète. 

Cependant on avait allumé un lampion dans 
la petite barricade, et, dans la grande, une de 
ces torches de cire comme on en rencontre le 
mardi gras en avant des voitures chargées de 
masques qui vont à la Courtille. Ces torches, 
on l'a vu, venaient du faubourg Saint-Antoine. 

La torche avait été placée dans une espèce de 
cage de pavés fermée de trois côtés pour l'abri- 
ter du vent, et disposée de façon que toute la 
lumière tombait sur le drapeau. La rue et la 
barricade restaient plongées dans l'obscurité, et 
l'on ne voyait rien que le drapeau rouge formi- 
dablement éclairé comme par une énorme lan- 
terne sourde. 

Cette lumière ajoutait à l'écarlate du drapeau 
je ne sais quelle pourpre terrible. 



VII 



L'homme recruté i'ite des Billcltcs 



La nuit était tout à fait tombée, rien ne 
venait. On n'entendait que des rumeurs con- 
fuses, et par instants des fusillades; mais rares, 
peu nourries et lointaines. Ce répit, qui se pro- 
longeait, était signe que le gouvernement prenait 
son temps et ramassait ses forces. Ces cin- 
quante hommes en attendaient soixante mille. 

Enjolras se sentit pris de cette impatience qui 
saisit les âmes fortes au seuil des événements 
redoutable.?. Il alla trouver Gavroche qui s'était 
mis à fabriquer des cartouches dans la salle 
basse à la clarté douteuse de deux chandelles, 



230 LES MISERABLES. 

posées sur le comptoir par précaution à cause 
de la poudre répandue sur les tables. Ces deux 
chandelles ne jetaient aucun rayonnement au 
dehors. Les insurgés en outre avaient eu soin 
de ne point allumer de lumière dans les étages 
supérieurs. 

Gavroche en ce moment était fort préoccupé, 
non pas précisément de ses cartouches. 

L'homme de la rue des Billettes venait d'en- 
trer dans la salle basse et était allé s'asseoir à 
la table la moins éclairée. Il lui était échu un 
fusil de munition grand modèle, qu'il tenait en- 
tre ses jambes. Gavroche jusqu'à cet instant, 
distrait par cent choses « amusantes, » n'avait 
pas même vu cet homme. 

Lorsqu'il entra, Gavroche le suivit machina- 
lement des yeux, admirant son fusil, puis, brus- 
quement, quand l'homme fut assis, le gamin se 
leva. Ceux qui auraient épié l'homme jusqu'à ce 
moment, l'auraient vu tout observer dans la bar- 
ricade et clans la bande des insurgés avec une 
attention singulière; mais depuis qu'il était entré 
dans la salle, il avait été pris d'une sorte de re- 
cueillement et semblait ne plus rien voir de ce 
qui se passait. Le gamin s'approcha de ce per- 



L'HOMME RECRUTÉ RUE DES BILLETTES. 251 

sonnage pensif et se mit à tourner autour de lui 
sur la pointe du pied comme on marche auprès 
de quelqu'un qu'on craint de réveiller. En même 
temps sur son visage enfantin, à la fois si ef- 
fronté et si sérieux, si évaporé et si profond, si 
gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces 
de vieux qui signifient : — Ah bah! — pas pos- 
sible ! — j'ai la berlue ! — je rêve ! — est-ce que 
ce serait?... — non, ce n'est pas! — mais si! — 
mais non! etc., etc. — Gavroche se balançait 
sur ses talons, crispait ses deux poings dans 
ses poches, remuait le cou comme un oiseau, 
dépensait en une lippe démesurée toute la saga- 
cité de sa lèvre inférieure. Il était stupéfait, in- 
certain, incrédule, convaincu, ébloui. Il avait la 
mine du chef des eunuques au marché des es- 
claves découvrant une Vénus parmi des dondons, 
et l'air d'un amateur reconnaissant un Raphaël 
dans un tas de croûtes. Tout chez lui était en 
travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence qui 
combine. Il était évident qu'il arrivait un événe- 
ment à Gavroche. 

C'est au plus fort de cette préoccupation qu'En- 
jolras l'aborda. 

— Tu es petit, dit Enjolras, on ne te verra 



2S2 LES MISÉRABLES. 

pas. Sors des barricades, glisse-toi le long des 
maisons, va un peu partout par les rues, et re- 
viens me dire ce qui se passe. 
Gavroche se haussa sur ses hanches. 

— Les petits sont donc bons à quelque chose! 
c'est bien heureux! J'y vas! En attendant fiez- 
vous aux petits, méfiez-vous des grands... — Et 
Gavroche, levant la tête et baissant la voix, 
ajouta, en désignant l'homme de la rue des Bil- 
lettes : 

— Vous voyez bien ce grand-là? 

— Eh bien? 

— C'est un mouchard. 

— Tues sûr? 

— Il n'y a pas quinze jours qu'il m'a enlevé 
par l'oreille de la corniche du pont Royal où je 
prenais l'air. 

Enjolras quitta vivement le gamin et mur- 
mura quelques mots très bas à un ouvrier du 
port aux vins qui se trouvait là. L'ouvrier sor- 
tit de la salle et y rentra presque tout de suite 
accompagné de trois autres. Les quatre hommos. 
quatre portefaix aux larges épaules, allèrent se 
placer, sans rien faire qui pût attirer son atten- 
tion, derrière la table où était accoudé l'homme 



L HOMME RECRUTÉ RUE DES BILLETTES. 253 

de la rue des Billettes. Ils étaient visiblement 
prêts à se jeter sur lui. 

Alors Enjolras s'approcha de l'homme et lui 
demanda : 

— Qui êtes-vous? 

A cette question brusque, l'homme eut un sou- 
bresaut. Il plongea son regard jusqu'au fond de 
la prunelle candide d'Enjolras et parut y saisir 
sa pensée. Il sourit d'un sourire qui était tout ce 
qu'on peut voir au monde de plus dédaigneux, 
de plus énergique et de plus résolu, et répondit 
avec une gravité hautaine : 

— Je vois ce que c'est... Eh bien, oui! 

— Vous êtes mouchard ? 

— Je suis agent de l'autorité. 

— Vous vous appelez? 

— Javert. 

Enjolras fit signe aux quatre hommes. En un 
clin d'oeil, avant que Javert eût eu le temps de 
se retourner, il fut colleté, terrassé, garrotté, 
fouillé. 

On trouva sur lui une petite carte ronde col- 
lée entre deux verres et portant d'un côté les 
armes de France gravées, avec cette légende : 
Surveillance et vigilance, et de l'autre cette men- 



234 LES MISÉRABLES. 

tion : Javert, inspecteur de police, âgé de cin- 
quante-deux ans ; et la signature du préfet de 
police d'alors, M. Gisquet. 

Il avait en outre sa montre et sa bourse, qui 
contenait quelques pièces d'or. On lui laissa la 
bourse et la montre. Derrière la montre, au 
fond du gousset, on tâta et l'on saisit un papier 
sous enveloppe qu'Enjolras déplia et où il lut 
ces cinq lignes écrites de la main même du 
préfet de police : 

« Sitôt sa mission politique remplie, l'inspecteur 
Javert s'assurera, par une surveillance spéciale, s'il 
est vrai que des malfaiteurs aient des allures sur 
la berge de la rive droite de la Seine, près le pont 
d'Iéna. » 

Le fouillage terminé, on redressa Javert, on 
lui noua les bras derrière le dos et on l'attacha 
au milieu de la salle basse à ce poteau célèbre 
qui avait jadis donné son nom au cabaret. 

Gavroche qui avait assisté à toute la scène et 
tout approuvé d'un hochement de tète silen- 
cieux, s'approcha de Javert et lui dit : 

— C'est la souris qui a pris le chat. 



l'homme recruté RLE DES RILLETTES. 23S 

Tout cela s'était exécuté si rapidement que 
c'était fini quand on s'en aperçut autour du ca- 
baret. Javert n'avait pas jeté un cri. Envoyant 
Javert lié au poteau, Courfeyrac, Bossuet, Joly, 
Combeferre, et les hommes dispersés dans les 
deux barricades, accoururent. 

Javert, adossé au poteau et si entouré de 
cordes qu'il ne pouvait faire un mouvement, 
levait la tête avec la sérénité intrépide de 
l'homme qui n'a jamais menti. 

— C'est un mouchard, dit Enjolras. 
Et se tournant vers Javert : 

— Vous serez fusillé deux minutes avant que 
la barricade soit prise. 

Javert répliqua de son accent le plus impé- 
rieux : 

— Pourquoi pas tout de suite? 

— Nous ménageons la poudre. 

— Alors finissez-en d'un coup de couteau , 

— Mouchard, dit le bel Enjolras, nous som- 
mes des juges et non des assassins. 

Puis il appela Gavroche. 

— Toi! va à ton affaire! Fais ce que je t'ai 
dit. 

— J'y vas, cria Gavroche. 



256 LES MISÉRABLES. 

Et s'arrêtant au moment de partir : 

— A propos, vous me donnerez son fusil! Et 

ajouta : Je vous laisse le musicien, mais je 

veux la clarinette. 

Le gamin fit le salut militaire et franchit 

gaîment la coupure de la grande barricade. 



VIII 



Plusieurs points d'interrogation à propos d'un 
nommé ILc Calme qui ne se nommait peut-être 
pas Le Calme 



La peinture tragique que nous avons entre- 
prise ne serait pas complète, le lecteur ne ver- 
rait pas dans leur relief exact et réel ces grandes 
minutes de gésine sociale et d'enfantement ré- 
volutionnaire où il y a de la convulsion mêlée à 
l'effort, si nous omettions, clans l'esquisse ébau- 
chée ici, un incident plein d'une horreur épique 
et farouche qui survint presque aussitôt après le 
départ de Gavroche. 

Les attroupements, comme on sait, font boule 
de neige et agglomèrent en roulant un tas 

t. vin. 29 



258 LES MISÉRADLES. 

d'hommes tumultueux. Ces hommes ne se de- 
mandent pas entre eux d'où ils viennent. Parmi 
les passants qui s'étaient réunis au rassemble- 
ment conduit par Enjolras, Combeferre et Cour- 
feyrac, il y avait un être portant la veste du 
portefaix usée aux épaules, qui gesticulait et 
vociférait et avait la mine d'une espèce d'ivrogne 
sauvage. Cet homme, un nommé ou surnommé 
Le Cabuc, et du reste tout à fait inconnu de 
ceux qui prétendaient le connaître, très ivre, ou 
faisant semblant, s'était attablé avec quelques 
autres à une table qu'ils avaient tirée en dehors 
du cabaret. Ce Cabuc, tout en faisant boire ceux 
qui lui tenaient tête, semblait considérer d'un 
air de réflexion la grande maison du fond de la 
barricade dont les cinq étages domi:. aient toute 
la rue et faisaient face à la rue Saint-Denis. 
Tout à coup il s'écria : 

— Camarades, savez-vous? c'est de cette mai- 
son-là qu'il faudrait tirer. Quand nous serons 
là aux croisées, du diable si quelqu'un avance 
dans la rue! 

— Oui, mais la maison est fermée, dit un «les 
buveurs. 

— Cognons ! 



PLUSIEURS POINTS D INTERROGATION, ETC. 259 

— On n'ouvrira pas. 

— Enfonçons la porte ! 

Le Cabuc court à la porte qui avait un mar- 
teau fort massif, et frappe. La porte ne s'ouvre 
pas. Il frappe un second coup. Personne ne ré- 
pond. Un troisième coup. Même silence. 

— Y a-t-il quelqu'un ici? crie Le Cabuc. 
Rien ne bouge. 

Alors il saisit un fusil et commence à battre 
la porte à coups de crosse. C'était une vieille 
porte d'allée, cintrée, basse, étroite, solide, tout 
en chêne, doublée à l'intérieur d'une feuille de 
tôle et d'une armature de fer, une vraie poterne 
de bastille. Les coups de crosse faisaient trem- 
bler la maison, mais n'ébranlaient pas la porte. 

Toutefois il est probable que les habitants 
s'étaient émus, car on vit enfin s'éclairer et 
s'ouvrir une petite lucarne carrée au troisième 
étage, et apparaître à cette lucarne une chan- 
delle et la tête béate et effrayée d'un bonhomme 
en cheveux gris qui était le portier. 

L'homme qui cognait s'interrompit. 

— Messieurs, demanda le portier, que dési- 
rez-vous? 

— Ouvre ! dit Le Cabuc. 



260 LES MISÉRABLES. 

— Messieurs, cela ne se peut pas. 

— Ouvre toujours! 

— Impossible , messieurs ! 

Le Cabuc prit sou fusil et coucha enjoué le 
portier, mais comme il était en bas, et qu'il fai- 
sait très noir, le portier ne le vit point. 

— Oui ou non, veux-tu ouvrir? 

— Non, messieurs ! 

— Tu dis non? 

— Je dis non, mes bons... 

Le portier n'acheva pas. Le coup de fusil était 
lâché ; la balle lui était entrée sous le menton et 
était sortie par la nuque après avoir traversé la 
jugulaire. Le vieillard s'affaissa sur lui-môme 
sans pousser un soupir. La chandelle tomba et 
s'éteignit, et l'on ne vit plus rien qu'une tète 
immobile posée au bord de la lucarne et un peu 
de fumée blanchâtre qui s'en allait vers le toit. 

— Voilà ! dit Le Cabuc en laissant retomber 
sur le pavé la crosse de son fusil. 

Il avait à peine prononcé ce mot qu'il sentil 
une main qui se posait sur son épaule avec la 
pesanteur d'une serre d'aigle , et il entendit une 
voix qui lui disait : 

— A genoux. 



PLUSIEURS POINTS D INTERROGATION, ETC. 261 

Le meurtrier se retourna et vit devant lui la 
figure blanche et froide d'Enjolras. Enjolras 
avait un pistolet à la main. 

A la détonation, il était arrivé. 

Il avait empoigné de sa main gauche le col- 
let, la blouse, la chemise et la bretelle du 
Cabuc. 

— A genoux, répéta-t-il. 

Et d'un mouvement souverain le frêle jeune 
homme de vingt ans plia comme un roseau le 
crocheteur trapu et robuste et l'agenouilla dans 
la boue. Le Cabuc essaya de résister, mais il 
semblait qu'il eût été saisi par un poing surhu- 
main. 

Pâle, le col nu, les cheveux épars, Enjolras, 
avec son visage de femme, avait en ce moment 
je ne sais quoi de la Thémis antique. Ses narines 
gonflées, ses yeux baissés donnaient à son im- 
placable profil grec cette expression de colère 
et cette expression de chasteté qui , au point de 
vue de l'ancien monde, conviennent à la justice. 

Toute la barricade était accourue, puis tous 
s'étaient rangés en cercle à distance, sentant 
qu'il était impossible de prononcer une parole 
devant la chose qu'ils allaient voir. 



262 LES MISERABLES. 

Le Cabuc, vaincu, n'essayait plus de se dé- 
battre et tremblait de tous ses membres. Enjol- 
ras le lâcha et tira sa montre. 

— Recueille-toi, dit-il. Prie, ou pense. Tu 
as une minute. 

— Grâce! murmura le meurtrier, puis il baissa 
la tête et balbutia quelques jurements inarti- 
culés. 

Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il 
laissa passer la minute, puis il remit la montre 
dans son gousset. Cela fait, il prit par les che- 
veux Le Cabuc qui se pelotonnait contre ses 
genoux en hurlant et lui appuya sur l'oreille le 
canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes 
intrépides, qui étaient si tranquillement entrés 
dans la plus effrayante des aventures, détour- 
nèrent la tête. 

On entendit l'explosion, l'assassin tomba sur 
le pavé le front en avant, et Enjolras se redressa 
et promena autour de lui son regard convaincu 
et sévère. 

Puis il poussa du pied le cadavre et dit : 

— Jetez cela dehors. 

Trois hommes soulevèrent le corps du misé- 
rable qu'agitaient les dernières convulsions ma- 



PLUSIEURS POINTS b INTERROGATION, ETC. 263 

chinales de la vie expirée, et le jetèrent par 
dessus la petite barricade dans la ruelle Mon- 
détour. 

Enjolras était demeuré pensif. On ne sait 
quelles ténèbres grandioses se répandaient len- 
tement sur sa redoutable sérénité. Tout à coup 
il éleva la voix. On fit silence. 

— Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme 
a fait est effroyable et ce que j'ai fait est horri- 
ble. Il a tué, c'est pourquoi je l'ai tué. J'ai dû le 
faire, car l'insurrection doit avoir sa discipline. 
L'assassinat est encore plus un crime ici qu'ail- 
leurs ; nous sommes sous le regard de la révolu- 
tion, nous sommes les prêtres de la république, 
nous sommes les hosties du devoir, et il ne faut 
pas qu'on puisse calomnier notre combat. J'ai 
donc jugé et condamné à mort cet homme. 
Quant à moi, contraint de faire ce que j'ai fait, 
mais l'abhorrant, je me suis jugé aussi et vous 
verrez tout à l'heure à quoi je me suis con- 
damne. 

Ceux qui écoutaient tressaillirent. 

— Nous partagerons ton sort, cria Coiubc- 
ferre. 

— Soit, reprit Enjolras. Encore un 11101. En 



•JUi LES MISÉRABLES. 

exécutant cet homme, j'ai obéi à la nécessite ; 
mais la nécessité est un monstre du vieux 
monde, la nécessité s'appelle Fatalité. Or, la 
loi du progrès, c'est que les monstres dispa- 
raissent devant les anges, et que la Fatalité 
s'évanouisse devant la Fraternité. C'est un mau- 
vais moment pour prononcer le mot amour. 
N'importe, je le prononce, et je le glorifie. 
Amour, tu as l'avenir. Mort, je me sers de toi, 
mais je te hais. Citoyens, il n'y aura dans l'ave- 
nir ni ténèbres, ni coups de foudre ; ni ignorance 
féroce, ni talion sanglant. Comme il n'y aura plus 
de Satan, il n'y aura plus de Michel. Dans l'ave- 
nir personne ne tuera personne, la terre rayon- 
nera, le genre humain aimera. Il viendra, ci- 
toyens, ce jour où tout sera concorde, harmo- 
nie, lumière, joie et vie, il viendra, et c'est pour 
qu'il vienne que nous allons mourir. 

Enjolras se tut. Ses lèvres de vierge se refor- 
mèrent ; et il resta quelque temps debout à l'en- 
droit où il avait versé le sang, dans une immobi- 
lité de marbre. Son œil fixe faisait qu'on parlait 
bas autour de lui. 

Jean Prouvaire et Combeferre se serraient la 
main silencieusement, et appuyés l'un sur Tau- 



PLUSIEURS POINTS D INTERROGATION, ETC. 2G3 

tre dans l'angle de la barricade, considéraient 
avec une admiration où il y avait de la compas- 
sion ce grave jeune homme, bourreau et prêtre; 
de lumière comme le cristal, et de roche aussi. 

Disons tout de suite que plus tard, après l'ac- 
tion, quand les cadavres furent portés à la 
morgue et fouillés, on trouva sur Le Cabuc une 
carte d'agent de police. L'auteur de ce livre a 
eu entre les mains, en 1848, le rapport spécial 
fait à ce sujet au préfet de police de 1832. 

Ajoutons que, s'il faut en croire une tradition 
de police étrange, mais probablement fondée, 
Le Cabuc, c'était Claquesous. Le fait est qu'à 
partir de la mort du Cabuc, il ne fut plus ques- 
tion de Claquesous. Claquesous n'a laissé nulle 
trace de sa disparition ; il semblerait s'être amal- 
gamé à l'invisible. Sa vie avait été ténèbres, sa 
fin fut nuit. 

Tout le groupe insurgé était encore dans 
l'émotion de ce procès tragique si vite instruit 
et si vite terminé, quand Courfeyrac revit dans 
la barricade le petit jeune homme qui le matin 
avait demandé chez lui Marius. 

Ce garçon, qui avait l'air hardi et insouciant, 
était venu à la nuit rejoindre les insurgés. 



LIVRE TREIZIEME 



MARIUS ENTRE DANS L'OMBRE 



De la rue Plumet au quartier $aiiit-I$enis 



Cette voix qui à travers le crépuscule avait 
appelé Marius à la barricade de la rue de la 
Clianvrerie lui avait fait l'effet de la voix de la 
destinée. Il voulait mourir, l'occasion s'offrait; il 
frappait à la porte du tombeau, une main dans 
l'ombre lui en tendait la clef. Ces lugubres ouver- 
tures qui se font dans les ténèbres devant le 
désespoir sont tentantes. Marins écarta la grille 
qui l'avait tant de fois laissé passer, sortit du 
jardin, et dit : allons! 

Fou de douleur, ne se sentant plus rien de 
fixe et de solide dans le cerveau, incapable de 
rien accepter désormais du sort après ces deux 



270 LES MISÉRABLES. 

mois passés dans les enivrements de la jeunesse 
et de l'amour, accablé à la fois par toutes les 
rêveries du désespoir, il n'avait plus qu'un dé- 
sir : en finir bien vite. 

Il se mit à marcher rapidement. Il se trouvait 
précisément qu'il était armé, ayant sur lui les 
pistolets de Javert. 

Le jeune homme qu'il avait cru apercevoir 
s'était perdu à ses yeux dans les rues. 

Marius, qui était sorti de la rue Plumet par 
le boulevard, traversa l'Esplanade et le pont 
des Invalides, les Champs-Elysées, la place 
Louis XV, et gagna la rue de Rivoli. Les maga- 
sins y étaient ouverts, le gaz y brûlait sous les 
arcades, les femmes achetaient dans les bouti- 
ques, on prenait des glaces au café Laiter, on 
mangeait des petits gâteaux à la Pâtisserie 
Anglaise. Seulement quelques chaises de poste 
partaient au galop de l'hôtel des Princes et de 
l'hôtel Meurice. 

Marius entra par le passage Delorme dans la 
rue Saint-Honoré. Les boutiques y étaient fer- 
mées, les marchands causaient devant leurs 
portes entrouvertes, les passants circulaient, 
les réverbères étaient allumés, à partir du pre- 



DE LA RUE PLUMET, ETC. 271 

mier étage, toutes les croisées étaient éclairées 
comme à l'ordinaire. Il y avait de la cavalerie 
sur la place du Palais-Royal. 

Marius suivit la rue Saint-Honoré. A mesure 
qu'il s'éloignait du Palais - Royal , il y avait 
moins de fenêtres éclairées ; les boutiques étaient 
tout à fait closes, personne ne causait sur les 
seuils, la rue s'assombrissait et en même temps 
la foule s'épaississait. Car les passants mainte- 
nant étaient en foule. On ne voyait personne 
parler dans cette foule, et pourtant il en sortait 
un bourdonnement sourd et profond. 

Vers la fontaine de l'Arbre-Sec, il y avait 
« des rassemblements, » espèces de groupes im- 
mobiles et sombres qui étaient parmi les allants 
et venants comme des pierres au milieu d'une 
eau courante. 

A l'entrée de la rue des Prouvaires , la foule 
ne marchait plus. C'était un bloc résistant, 
massif, solide, compacte, presque impénétrable, 
de gens entassés qui s'entretenaient tout bas. Il 
n'y avait là presque plus d'habits noirs ni de 
chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des 
casquettes, des têtes hérissées et terreuses. 
Celte multitude ondulait confusément dans la 



272 LES MISÉRABLES. 

brume nocturne. Son chuchotement avait l'ac- 
cent rauque d'un frémissement. Quoique pas un 
ne marchait, on entendait un piétinement dans 
la boue. Au delà de cette épaisseur de foule, dans 
la rue du Roule, dans la rue des Prouvaires, 
et dans le prolongement de la rue Saint-Ho- 
noré, il n'y avait plus une seule vitre où brillât 
une chandelle. On voyait s'enfoncer dans ces 
rues, les files solitaires et décroissantes des 
lanternes. Les lanternes de ce temps-là ressem- 
blaient à de grosses étoiles rouges pendues à 
des cordes et jetaient sur le pavé une ombre qui 
avait la forme d'une grande araignée. Ces rues 
n'étaient pas désertes. On y distinguait des 
fusils en faisceaux, des baïonnettes remuées et 
des troupes bivouaquant. Aucun curieux ne dé- 
passait cette limite. Là cessait la circulation. 
Là finissait la foule et commençait l'armée. 

Marius voulait avec la volonté de l'homme 
qui n'espère plus. On l'avait appelé, il fallait 
qu'il allât. Il trouva le 11103^11 de traverser la 
foule et de traverser le bivouac des troupes, il 
se déroba aux patrouilles, il évita les senti- 
nelles. Il fit un détour, gagna la rue de Bé- 
thisy, et se dirigea vers les Halles. Au coin de 



DE LA RUE PLUMET, ETC. 275 

la rue des Bourdonnais il n'y avait plus de lan- 
ternes. 

Après avoir franchi la zone de la foule, il 
avait dépassé la lisière des troupes ; il se trou- 
vait dans quelque chose d'effrayant. Plus un 
passant, plus un soldat, plus une lumière ; per- 
sonne. La solitude, le silence, la nuit; je ne 
sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une 
rue, c'était entrer dans une cave. 

Il continua d'avancer. 

Il fît quelques pas. Quelqu'un passa près de 
lui en courant. Était-ce un homme? une femme? 
étaient-ils plusieurs? Il n'eût pu le dire. Cela 
avait passé et s'était évanoui. 

De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle 
qu'il jugea être la rue de la Poterie; vers le 
milieu de cette ruelle il se heurta à un obstacle. 
Il étendit les mains. C'était une charrette ren- 
versée ; son pied reconnut des flaques d'eau, des 
fondrières, des pavés épars et amoncelés. Il y 
avait là une barricade ébauchée et abandonnée. 
Il escalada les pavés et se trouva de l'autre côté 
du barrage. Il marchait très près des bornes et 
se guidait sur le mur des maisons. Un peu au 
delà de la barricade, il lui sembla entrevoir de- 

23. 



274 LES MISERABLES. 

vant lui quelque chose de blanc. Il approcha, 
cela prit une forme. C'étaient deux chevaux 
blancs ; les chevaux de l'omnibus dételé le matin 
par Bossuet, qui avaient erré au hasard de rue 
en rue toute la journée et avaient fini par s'ar- 
rêter là, avec cette patience accablée des brutes 
qui ne comprennent pas plus les actions de 
l'homme que l'homme ne comprend les actions 
de la providence. 

Marius laissa les chevaux derrière lui. Comme 
il abordait une rue qui lui faisait l'effet d'être la 
rue du Contrat Social, un coup de fusil, venu 
on ne sait d'où et qui traversait l'obscurité au 
hasard, siffla tout près de lui et la balle perça 
au dessus de sa tête un plat à barbe de cuivre 
suspendu à la boutique d'un coiffeur. On voyait 
encore, en 1816, rue du Contrat Social, au coin 
des piliers des Halles, ce plat à barbe troué. 

Ce coup de fusil, c'était encore de la vie. A 
partir de cet instant, il ne rencontra plus rien. 

Tout cet itinéraire ressemblait à une descente 
de marches noires. 

Marius n'en alla pas moins en avant. 



il 



Paris à vol de hibou 



Un être qui eût plane sur Paris en ce mo- 
ment avec l'aile de la chauve -souris ou de la 
chouette , eût eu sous les yeux un spectacle 
morne. 

Tout ce vieux quartier des Halles, qui est 
comme une ville dans la ville, que traversent les 
rues Saint-Denis et Saint-Martin, où se croisent 
mille ruelles et dont les insurgés avaient fait 
leur redoute et leur place d'armes, lui eût ap- 
paru comme un énorme trou sombre creusé au 
centre de Paris. Là le regard tombait dans un 
abîme. Grâce aux réverbères brisés, grâce aux 
fenêtres fermées, là cessait tout rayonnement, 



276 LES MISÉRABLES. 

toute vie, toute rumeur, tout mouvement. L'in- 
visible police de lemeute veillait partout, et 
maintenait l'ordre, c'est à dire la nuit. Noyer 
le petit nombre dans une vaste obscurité, mul- 
tiplier chaque combattant par les possibilités 
que cette obscurité contient, c'est la tactique 
nécessaire de l'insurrection. A la chute du jour, 
toute croisée où une chandelle s'allumait avait 
reçu une balle. La lumière était éteinte, quel- 
quefois l'habitant tué. Aussi rien ne bougeait. 
Il n'y avait rien là que l'effroi, le deuil, la stu- 
peur dans les maisons ; dans les rues une sorte 
d'horreur sacrée. On n'y apercevait même pas 
les longues rangées de fenêtres et d'étages, les 
dentelures des cheminées et des toits, les reflets 
vagues qui luisent sur le pavé boueux et mouillé. 
L'œil qui eût regardé d'en haut dans cet amas 
d'ombre eût entrevu peut-être çà et là, de dis- 
tance en distance, des clartés indistinctes fai- 
sant saillir des lignes brisées et bizarres, des 
profils de constructions singulières, quelque 
chose de pareil à des lueurs allant et venant 
dans des ruines; c'est là qu'étaient les barri- 
cades. Le reste était un lac d'obscurité, bru- 
meux, pesant, funèbre, au dessus duquel se 



PARIS A VOL DE HIBOU. 277 

dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, 
la tour Saint-Jacques, 1 église Saint-Merry, et 
deux ou trois autres de ces grands édifices dont 
l'homme fait des géants et dont la nuit fait des 
fantômes. 

Tout autour de ce labyrinthe désert et inquié- 
tant, dans les quartiers où la circulation pari- 
sienne n'était pas anéantie, et où quelques rares 
réverbères brillaient, l'observateur aérien eût 
pu distinguer la scintillation métallique des 
sabres et des baïonnettes, le roulement sourd 
de l'artillerie, et le fourmillement des bataillons 
silencieux grossissant de minute en minute; 
ceinture formidable qui se serrait et se fermait 
lentement autour de l'émeute. 

Le quartier investi n'était plus qu'une sorte 
de monstrueuse caverne ; tout y paraissait en- 
dormi ou immobile, et, comme on vient de le 
voir, chacune des rues où l'on pouvait arriver 
n'offrait rien que de l'ombre. 

Ombre farouche, pleine de pièges, pleine de 
chocs inconnus et redoutables, où il était ef- 
frayant de pénétrer et épouvantable de séjour- 
ner, où ceux qui entraient frissonnaient devant 
ceux qui les attendaient, où ceux qui attendaient 



-278 LES MISERABLES. 

tressaillaient devant ceux qui allaient venir. 
Des combattants invisibles retranchés à chaque 
coin de rue ; les embûches du sépulcre cachées 
dans les épaisseurs de la nuit. C'était fini. Plus 
d'autre clarté à espérer là désormais que l'éclair 
des fusils, plus d'autre rencontre que l'appari- 
tion brusque et rapide de la mort. Où? com- 
ment? quand? On ne savait, mais c'était certain 
et inévitable. Là, dans ce lieu marqué pour la 
lutte, le gouvernement et l'insurrection, la garde 
nationale et les sociétés populaires, la bourgeoi- 
sie et l'émeute, allaient s'aborder à tâtons. Pour 
les uns comme pour les autres, la nécessité était 
la même. Sortir de là tués ou vainqueurs, seule 
issue possible désormais. Situation tellement 
extrême, obscurité tellement puissante, que les 
plus timides s'y sentaient pris de résolution et 
les plus hardis de terreur. 

Du reste, des deux côtés, furie, acharnement, 
détermination égale. Pour les uns, avancer, 
c'était mourir, et personne ne songeait à recu- 
ler; pour les autres, rester, c'était mourir, et 
personne ne songeait à fuir. 

Il était nécessaire que le lendemain tout fût 
terminé, que le triomphe fût ici ou là, que l'in- 



PARIS A VOL DE HIBOU. 279 

surrection fût une révolution ou une échauffou- 
rée. Le gouvernement le comprenait comme les 
partis; le moindre bourgeois le sentait. De là 
une pensée d'angoisse qui se mêlait à l'ombre 
impénétrable de ce quartier où tout allait se dé- 
cider; de là un redoublement d'anxiété autour 
de ce silence d'où allait sortir une catastrophe. 
On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit déchi- 
rant comme un râle, menaçant comme une ma- 
lédiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien n'était 
glaçant comme la clameur de cette cloche éper- 
due et désespérée se lamentant dans les ténè- 
bres. 

Comme il arrive souvent, la nature semblait 
s'être mise d'accord avec ce que les hommes 
allaient faire. Rien ne dérangeait les funestes 
harmonies de cet ensemble. Les étoiles avaient 
disparu; des nuages lourds emplissaient tout 
l'horizon de leurs plis mélancoliques. Il y avait 
un ciel noir sur ces rues mortes, comme si un 
immense linceul se déployait sur cet immense 
tombeau. 

Tandis qu'une bataille encore toute politique 
se préparait dans ce môme emplacement qui 
avait vu déjà tant d'événements révolution- 



280 LES MISÉRABLES. 

naires, tandis que la jeunesse, les associations 
secrètes, les écoles, au nom des principes, et la 
classe moyenne , au nom des intérêts , s'appro- 
chaient pour se heurter, s etreindre et se terras- 
ser, tandis que chacun hâtait et appelait l'heure 
dernière et décisive de la crise, au loin et en 
dehors de ce quartier fatal, au plus profond des 
cavités insondables de ce vieux Paris misérable 
qui disparaît sous la splendeur du Paris heu- 
reux et opulent, on entendait gronder sourde- 
ment la sombre voix du peuple. 

Voix effrayante et sacrée qui se compose du 
rugissement de la brute et de la parole de Dieu, 
qui terrifie les faibles et qui avertit les sages, 
qui vient tout à la fois d'en bas comme la voix 
du lion et d'en haut comme la voix du tonnerre. 



III 



L'extrême bord 



Marius était arrivé aux Halles. 

Là tout était plus calme, plus obscur et plus 
immobile encore que dans les rues voisines. On 
eût dit que la paix glaciale du sépulcre était 
sortie de terre et s'était répandue sous le ciel. 

Une rougeur pourtant découpait sur ce fond 
noir la haute toiture des maisons qui barraient 
la rue de la Chanvrerie du côté de Saint-Eus- 
(ache. C'était le reflet de la torche qui brûlait 
dans la barricade de Corinthe. Marius s'était 
dirigé sur cette rougeur. Elle l'avait amené au 
Marché-aux-Poirées, et il entrevoyait l'embou- 
chure ténébreuse de la rue des Prêcheurs. Il y 

T VIII. '-' 



-282 LES MISÉRABLES. 

entra. La vedette des insurgés qui guettait à 
l'autre bout ne l'aperçut pas. Il se sentait tout 
près de ce qu'il était venu chercher, et il mar- 
chait sur la pointe du pied. Il arriva ainsi au 
coude de ce court tronçon de la ruelle Mondé- 
tour qui était, on s'en souvient, la seule com- 
munication conservée par Enjolras avec le 
dehors. Au coin de la dernière maison, à sa 
gauche, il avança la tête, et regarda dans le 
tronçon Mondétour. 

Un peu au delà de l'angle noir de la ruelle et 
de la rue de la Chanvrerie qui jetait une large 
nappe d'ombre, où il était lui-même enseveli, il 
aperçut quelque lueur sur les pavés, un peu du 
cabaret, et derrière, un lampion clignotant dans 
une espèce de muraille informe, et des hommes 
accroupis ayant des fusils sur leurs genoux. 
Tout cela était à dix toises de lui. C'était l'inté- 
rieur de la barricade. 

Les maisons qui bordaient la ruelle à droite 
lui cachaient le reste du cabaret, la grande bar- 
ricade et le drapeau. 

Marins n'avait plus qu'un pas à faire. 

Alors le malheureux jeune homme s'assit sur 
une borne, croisa les bras et songea à son père. 



L EXTREME BORD. 283 

Il songea à cet héroïque colonel Pontmercy 
qui avait été un si fier soldat, qui avait gardé 
sous la république la frontière de France et tou- 
ché sous l'empereur la frontière d'Asie, qui avait 
vu Gênes, Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, 
Vienne , Dresde , Berlin , Moscou , qui avait 
laissé sur tous les champs de victoire de l'Eu- 
rope des gouttes de ce même sang que lui Ma- 
rius avait dans les veines, qui avait blanchi 
avant l'âge dans la discipline et le commande- 
ment, qui avait vécu le ceinturon bouclé, les 
épaulettes tombant sur la poitrine, la cocarde 
noircie par la poudre, le front plissé par le 
casque, sous la baraque, au camp, au bivouac, 
aux ambulances, et qui au bout de vingt ans 
était revenu des grandes guerres la joue bala- 
frée, le visage souriant, simple, tranquille, ad- 
mirable, pur comme un enfant, ayant tout fait 
pour la France et rien contre elle. 

Il se dit que son jour à lui était venu aussi, 
que son heure avait enfin sonné, qu'après son 
père il allait, lui aussi, être brave, intrépide, 
hardi, courir au devant des balles, offrir sa poi- 
trine aux baïonnettes, verser son sang, cher- 
cher l'ennemi, chercher la mort, qui allait faire 



234 LES MISÉRABLES. 

la guerre à son tour et descendre sur le champ 
de bataille, et que ce champ de bataille où il 
allait descendre, c'était la rue, et que cette 
guerre qu'il allait faire, c'était la guerre civile ! 

Il vit la guerre civile ouverte comme un 
gouffre devant lui et que c'était là qu'il allait 
tomber. 

Alors il frissonna. 

Il songea à cette épée de son père que son 
aïeul avait vendue à un brocanteur, et qu'il 
avait, lui, si douloureusement regrettée. Il se 
dit qu'elle avait bien fait, cette vaillante et 
chaste épée, de lui échapper et de s'en aller irri- 
tée dans les ténèbres; que si elle s'était enfuie 
ainsi, c'est qu'elle était intelligente et qu'elle 
prévoyait l'avenir; c'est qu'elle pressentait 
l'émeute, la guerre des ruisseaux, la guerre des 
pavés, les fusillades par les soupiraux des caves, 
les coups donnés et reçus par derrière; c'est 
que, venant de Marengo et de Friedland, elle ne 
voulait pas aller rue de la Chanvrerie, c'est 
qu'après ce qu'elle avait fait avec le père, elle 
ne voulait pas faire cela avec le fils ! Il se dit 
que si cette épée était là, si, l'ayant recueillie 
au chevet de son père mort, il avait osé la pren- 



L EXTREME BORD. 285 

dre et l'emporter pour ce combat de nuit entre 
français dans une carrefour, à coup sûr elle 
lui brûlerait les mains et se mettrait à flamboyer 
devant lui comme 1 epée de l'ange ! Il se dit qu'il 
était heureux qu'elle n'y fût pas et qu'elle eût 
disparu, que cela était bien, que cela était juste, 
que son aïeul avait été le vrai gardien de la 
gloire de son père, et qu'il valait mieux que 
l'épée du colonel eût été criée à l'encan, vendue 
au fripier, jetée aux ferrailles, que de faire au- 
jourd'hui saigner le flanc de la patrie. 

Et puis il se mit à pleurer amèrement. 

Cela était horrible. Mais que faire? Vivre sans 
Cosette, il ne le pouvait. Puisqu'elle était partie, 
il fallait bien qu'il mourût. Ne lui avait-il pas 
donné sa parole d'honneur qu'il mourrait ? Elle 
était partie sachant cela; c'est qu'il lui plaisait 
que Marius mourût. Et puis il était clair qu'elle 
ne l'aimait plus, puisqu'elle s'en était allée ainsi, 
sans l'avertir, sans un mot, sans une lettre, et 
elle savait son adresse! A quoi bon vivre et 
pourquoi vivre à présent? Et puis, quoi! être 
venu jusque là, et reculer! s'être approché du 
danger, et s'enfuir! être venu regarder dans la 
barricade, et s'esquiver! s'esquiver tout trem- 



286 LES M1SÉIUBLES. 

blant, en disant : Au fait , j'en ai assez comme 
cela, j'ai vu, cela suffit, c'est la guerre civile, je 
m'en vais! Abandonner ses amis qui l'atten- 
daient ! qui avaient peut-être besoin de lui ! qui 
étaient une poignée contre une armée ! Manquer 
à tout à la fois, à l'amour, à l'amitié, à sa pa- 
role! Donner à sa poltronnerie le prétexte du 
patriotisme ! Mais cela était impossible, et si le 
fantôme de son père était là dans l'ombre et le 
voyait reculer, il lui fouetterait les reins du 
plat de son épée et lui crierait : Marche donc, 
lâche ! 

En proie au va-et-vient de ses pensées, il 
baissait la tête. 

Tout à coup il la redressa. Une sorte de rec- 
tification splendide venait de se faire dans son 
esprit. Il y a une dilatation de pensée propre au 
voisinage de la tombe; être près de la mort, 
cela fait voir vrai. La vision de l'action dans la- 
quelle il se sentait peut-être sur le point d'en- 
trer, lui apparut, non plus lamentable, mais 
superbe. La guerre de la rue se transfigura su- 
bitement par on ne sait quel travail d'âme inté- 
rieur, devant l'œil de sa pensée. Tous les tu- 
multueux points d'interrogation de la rêverie lui 



L EXTRÊME BOKD. 287 

revinrent en foule, mais sans le troubler. Il n'en 
laissa aucun sans réponse. 

Voyons, pourquoi son père s'indignerait-il? 
Est-ce qu'il n'y a point des cas où l'insurrection 
monte à la dignité de devoir ? Qu'y aurait-il donc 
de diminuant pour le fils du colonel Pontmercy 
dans le combat qui s'engage? Ce n'est plus Mont- 
mirail ni Champaubert ; c'est autre chose. Il ne 
s'agit plus d'un territoire sacré, mais d'une idée 
sainte. La patrie se plaint, soit; mais l'humanité 
applaudit. Est-il vrai d'ailleurs que la patrie se 
plaigne? La France saigne, mais la liberté sou- 
rit; et devant le sourire de la liberté, la France 
oublie sa plaie. Et puis, à voir les choses de 
plus haut encore, que viendrait-on parler de 
guerre civile? 

La guerre civile? Qu'est-ce à dire? Est-ce qu'il 
y a une guerre étrangère? Est-ce que toute guerre 
entre hommes n'est pas la guerre entre frères? 
La guerre ne se qualifie que par son but. Il n'y a 
ni guerre étrangère, ni guerre civile ; il n'y a 
que la guerre injuste et la guerre juste. Jusqu'au 
jour où le grand concordat humain sera conclu, 
la guerre, celle du moins qui est l'effort de 
l'avenir qui se hâte contre le passé qui s'attarde, 



288 LES MISERABLES. 

peut être nécessaire. Qu'a-t-on à reprocher à 
cette guerre-là? La guerre ne devient honte, 
1 epée ne devient poignard que lorsqu'elle assas- 
sine le droit, le progrès, la raison, la civilisa- 
tion, la vérité. Alors, guerre civile ou guerre 
étrangère, elle est inique ; elle s'appelle le crime. 
En dehors de cette chose sainte, la justice, de 
quel droit une forme de la guerre en méprise- 
rait-elle une autre? de quel droit l'épée de 
Washington renierait-elle la pique de Camille 
Desmoulins? Léonidas contre l'étranger, Tiino- 
léon contre le tyran, lequel est le plus grand? 
l'un est le défenseur, l'autre est libérateur. 
Flétrira-t-on, sans s'inquiéter du but, toute prise 
d'armes dans l'intérieur de la cité? Alors notez 
d'infamie Brutus, Marcel, Arnould de Blankcn- 
heim, Coligny. Guerre de buissons? guerre de 
rues? Pourquoi pas? C'était la guerre d'Ambiorix, 
d'Artevelde, de Marnix, de Pelage. Mais Am- 
bioiïx luttait contre Rome, Artevelde contre 
la France, Marnix contre l'Espagne, Pelage 
contre les maures; tous contre l'étranger. Eh 
bien, la monarchie, c'est l'étranger; l'oppres- 
sion, c'est l'étranger; le droit divin, c'est l'étran- 
ger. Le despotisme viole la frontière morale 



L EXTRÊME BORD. 289 

comme l'invasion viole la frontière géogra- 
phique. Chasser le tyran ou chasser l'anglais, 
c'est, dans les deux cas, reprendre son territoire. 
Il vient une heure où protester ne suffit plus ; 
après la philosophie il faut l'action ; la vive force 
achève ce que l'idée a ébauché ; Prométhée en- 
chaîné commence, Aristogiton finit ; l'Encyclo- 
pédie éclaire les âmes, le 10 août les électrise. 
Après Eschyle, Thrasybule; après Diderot, 
Danton. Les multitudes ont une tendance à ac- 
cepter le maître. Leur masse dépose de l'apa- 
thie. Une foule se totalise aisément en obéis- 
sance. Il faut les remuer, les pousser, rudoyer 
les hommes par le bienfait même de leur déli- 
vrance, leur blesser les yeux par le vrai, leur 
jeter la lumière à poignées terribles. Il faut 
qu'ils soient eux-mêmes un peu foudroyés par 
leur propre salut; cet éblouissement les réveille. 
De là la nécessité des tocsins et des guerres. Il 
faut que de grands combattants se lèvent, illu- 
minent les nations par l'audace, et secouent 
cette triste humanité que couvrent d'ombre le 
droit divin, la gloire césarienne, la force, le 
fanatisme, le pouvoir irresponsable et les ma- 
jestés absolues; cohue stupidement occupé 



200 LES MISÉRABLES. 

contempler, dans leur splendeur crépusculaire, 
ces sombres triomphes de la nuit. A bas le 
tyran ! Mais quoi? de qui parlez-vous? appelez- 
vous Louis-Philippe le tyran? non ; pas plus que 
Louis XVI. Ils sont tous deux ce que l'histoire 
a coutume de nommer de bons rois; mais les 
principes ne se morcellent pas, la logique du 
vrai est rectiligne, le propre de la vérité, c'est 
de manquer de complaisance ; pas de concession 
donc; tout empiétement sur l'homme doit être 
réprimé; il y a le droit divin dans Louis XVI, 
il y a parce que Bourbon dans Louis-Philippe; 
tous deux représentent dans une certaine me- 
sure la confiscation du droit, et pour déblayer 
l'usurpation universelle , il faut les combattre ; 
il le faut, la France étant toujours ce qui com- 
mence. Quand le maître tombe en France, il 
tombe partout. En somme, rétablir la vérité 
sociale, rendre son trône à la liberté, rendre le 
peuple au peuple, rendre à l'homme la souve- 
raineté, replacer la pourpre sur la tète de la 
France, restaurer dans leur plénitude la raison 
et l'équité, supprimer tout germe d'antagonisme 
en restituant chacun à lui-même, anéantir l'ob- 
stacle que la royauté fait à l'immense concorde 



L'EXTRÊME BORD. 291 

universelle, remettre le genre humain de niveau 
avec le droit, quelle cause plus juste, et, par 
conséquent, quelle guerre plus grande? Ces 
guerres-là construisent la paix. Une énorme 
forteresse de préjugés, de privilèges, de super- 
stitions, de mensonges, d'exactions, d'abus, de 
violences, d'iniquités, de ténèbres, est encore 
debout sur le monde avec ses tours de haine. Il 
faut la jeter bas. Il faut faire crouler cette 
masse monstrueuse. Vaincre à Austerlitz, c'est 
grand ; prendre la Bastille, c'est immense. 

Il n'est personne qui ne l'ait remarqué sur 
soi-même , l'âme , et c'est là la merveille de son 
unité compliquée d'ubiquité, a cette aptitude 
étrange de raisonner presque froidement dans 
les extrémités les plus violentes, et il arrive 
souvent que la passion désolée et le profond 
désespoir, dans l'agonie même de leurs mono- 
logues les plus noirs, traitent des sujets et dis- 
cutent des thèses. La logique se mêle à la con- 
vulsion, et le fil du syllogisme flotte sans se 
casser dans l'orage lugubre de la pensée. C'était 
là la situation d'esprit de Marins. 

Tout en songeant ainsi, accablé, mais résolu, 
hésitant pourtant, et, en somme, frémissant 



292 LES MISERABLES. 

devant ce qu'il allait faire, son regard errait 
dans l'intérieur de la barricade. Les insurgés y 
causaient à demi voix, sans remuer, et l'on y 
sentait ce quasi silence qui marque la dernière 
phase de l'attente. Au dessus d'eux, à une lu- 
carne d'un troisième étage, Marius distinguait 
une espèce de spectateur ou de témoin qui lui 
semblait singulièrement attentif. C'était le por- 
tier tué par Le Cabuc. D'en bas, à la réverbéra- 
tion de la torche enfouie dans les pavés, on 
apercevait cette tête vaguement. Rien n'était 
plus étrange, à cette clarté sombre et incer- 
taine, que cette face livide, immobile, étonnée, 
avec ses cheveux hérissés, ses yeux ouverts et 
fixes et sa bouche béante, penchée sur la rue 
dans une attitude de curiosité. On eût dit que 
celui qui était mort considérait ceux qui allaienl 
mourir. Une longue traînée de sang qui avail 
coulé de cette tête descendait en filets rougeâ- 
tres de la lucarne jusqu'à la hauteur du premier 
étage où elle s'arrêtait. 



LIVRE QUATORZIEME 



LES GRANDEURS DU DESESPOIR 



Le drapeau : premier acte 



Rien ne venait encore. Dix heures avaient 
sonné à Saint-Merry. Enjolras et Combeferre 
étaient allés s'asseoir, la carabine à la main, 
près de la coupure de la grande barricade. Ils 
ne se parlaient pas, ils écoutaient; cherchant à 
saisir même le bruit de marche le plus sourd et 
le plus lointain. 

Subitement, au milieu de ce calme lugubre, 
une voix claire, jeune, gaie, qui semblait venir 
de la rue Saint-Denis, s'éleva et se mit à chan- 
ter distinctement sur le vieil air populaire Au 



296 LES MISÉRABLES. 

clair de la lune cette poésie terminée par une 
sorte de cri pareil au chant du coq : 

Mon nez est en larmes, 
Mon amiBugeaud, 
Prêt' -moi tes gendarmes 
Pour leur dire un mot. 
En capote bleue, 
La poule au shako, 
Voici la banlieue ! 
Co-cocoiïco ! 

Ils se serrèrent la main. 

— C'est Gavroche, dit Enjolras. 

— Il nous avertit, dit Combeferre. 

Une course précipitée troubla la rue déserte; 
on vit un être plus agile qu'un clown grimper 
par dessus l'omnibus et Gavroche bondit dans la 
barricade tout essoufflé, en disant : 

— Mon fusil ! Les voici. 

Un frisson électrique parcourut toute la bar- 
ricade et l'on entendit le mouvement des mains 
cherchant les fusils. 

— Veux-tu ma carabine? dit Enjolras au 
gamin. 

— Je veux le grand fusil, répondit Gavroche. 



LE DRAPEAU : PREMIER ACTE. 297 

Et il prit le fusil de Javert. 

Deux sentinelles s'étaient repliées et étaient 
rentrées presque en môme temps que Gavroche. 
C'étaient la sentinelle du bout de la rue et la 
vedette de la Petite Truanderie. La vedette de 
la ruelle des Prêcheurs était restée à son poste, 
ce qui indiquait que rien ne venait du côté des 
ponts et des Halles. 

La rue de la Chanvrerie, dont quelques pavés 
à peine étaient visibles au reflet de la lumière 
qui se projetait sur le drapeau, offrait aux in- 
surgés l'aspect d'un grand porche noir vague- 
ment ouvert dans une fumée. 

Chacun avait pris son poste de combat. 

Quarante-trois insurgés, parmi lesquels En- 
jolras, Combeferre, Courfevrac, Bossuet, Joly, 
Bahorel et Gavroche, étaient agenouillés dans 
la grande barricade, les têtes à fleur de la crête 
du barrage, les canons des fusils et des cara- 
bines braqués sur les pavés comme à des meur- 
trières, attentifs, muets, prêts à faire feu. Six, 
commandés par Feuilly, s'étaient installés, le 
fusil enjoué, aux fenêtres des deux étages de 
Corinthe. 

Quelques instants s'écoulèrent encore, puis 



208 LES MISÉRABLES. 

un bruit de pas, mesuré, pesant, nombreux, se 
fit entendre distinctement du côté de Saint-Leu. 
Ce bruit, d'abord faible , puis précis, puis lourd 
et sonore, s'approchait lentement, sans halte, 
sans interruption, avec une continuité tranquille 
et terrible. On n'entendait rien que cela. C'était 
tout ensemble le silence et le bruit de la statue 
du Commandeur ; mais ce pas de pierre avait on 
ne sait quoi d'énorme et de multiple qui éveillait 
l'idée d'une foule en même temps que l'idée d'un 
spectre. On crovait entendre marcher l'effilante 
statue Légion. Ce pas approcha; il approcha 
encore, et s'arrêta. Il sembla qu'on entendît au 
bout de la rue le soufile de beaucoup d'hommes. 
On ne voyait rien pourtant, seulement on distin- 
guait tout au fond, dans cette épaisse obscurité, 
une multitude de fils métalliques, fins comme 
des aiguilles et presque imperceptibles, qui s'agi- 
taient, pareils à ces indescriptibles réseaux 
phosphoriques qu'au moment de s'endormir on 
aperçoit, sous ses paupières fermées , dans les 
premiers brouillards du sommeil. C'étaient les 
baïonnettes et les canons de fusils confusément 
éclairés par la réverbération lointaine de la 
torche. 



LE DRAPEAU : PREMIER ACTE. 299 

Il y eut encore une pause, comme si des 
deux côtés on attendait. Tout à coup, du fond 
de cette ombre, une voix, d'autant plus si- 
nistre qu'on ne voyait personne, et qu'il sem- 
blait que c'était l'obscurité elle-même qui par- 
lait, cria : 

— Qui vive ? 

En même temps on entendit le cliquetis des 
fusils qui s'abattent. 

Enjolras répondit d'un accent vibrant et al- 
tier : 

— Révolution française ! 

— Feu! dit la voix. 

Un éclair empourpra toutes les façades de la 
rue comme si la porte d'une fournaise s'ouvrait 
et se fermait brusquement. 

Une effroyable détonation éclata sur la barri- 
cade. Le drapeau rouge tomba. La décharge 
avait été si violente et si dense qu'elle en avait 
coupé la hampe ; c'est à dire la pointe même du 
timon de l'omnibus. Des balles, qui avaient rico- 
ché sur les corniches des maisons, pénétrèrent 
dans la barricade et blessèrent plusieurs hom- 
mes. 

L'impression de cette première décharge fut 



500 LES MISÉRABLES. 

glaçante. L'attaque était rude et de nature à 
faire songer les plus hardis. Il était évident 
qu'on avait au moins affaire à un régiment tout 
entier. 

— Camarades, cria Courfevrac, ne perdons 
pas la poudre. Attendons pour riposter qu'ils 
soient engagés dans la rue. 

— Et, avant tout, dit Eujolras, relevons le 
drapeau ! 

Il ramassa le drapeau qui était précisément 
tombé à ses pieds. 

On entendait au dehors le choc des baguettes 
dans les fusils; la troupe rechargeait les armes. 

Eujolras reprit : 

— Qui est-ce qui a du cœur ici? qui est-ce qui 
replante le drapeau sur la barricade? 

Pas un ne répondit. Monter sur la barricade 
au moment où sans doute elle était couchée en 
joue de nouveau, c'était simplement la mort. Le 
plus brave hésite à se condamner. Eujolras lui- 
même avait un frémissement. Il répéta : 

— Personne ne se présente? 



Il 



Le drapeau : deuxième acte 



Depuis qu'on était arrivé à Corinthe et qu'on 
avait commencé à construire la barricade, on 
n'avait plus guère fait attention au père Ma- 
beuf. M. Mabeuf pourtant n'avait pas quitté 
l'attroupement. Il était entré dans le rez-de- 
chaussée du cabaret et s'était assis derrière le 
comptoir. Là, il s'était, pour ainsi dire, anéanti 
en lui-même. Il semblait ne plus regarder et ne 
plus penser. Courfevrac et d'autres l'avaient 
deux ou trois fois accosté, l'avertissant du péril, 
l'engageant à se retirer, sans qu'il parût les 
entendre. Quand on ne lui parlait pas, sa bou- 
che remuait comme s'il répondait à quelqu'un, 



50-2 LES MISÉRABLES. 

et dès qu'on lui adressait la parole, ses lèvres 
devenaient immobiles et ses yeux n'avaient plus 
l'air vivants. Quelques heures avant que la bar- 
ricade fût attaquée, il avait pris une posture 
qu'il n'avait plus quittée, les deux poings sur 
ses deux genoux et la tête penchée en avant 
comme s'il regardait dans un précipice. Rien 
n'avait pu le tirer de cette attitude ; il ne parais- 
sait pas que son esprit fût dans la barricade. 
Quand chacun était allé prendre sa place de 
combat, il n'était plus resté dans la salle basse 
que Javert lié au poteau, un insurgé, le sabre 
nu, veillant sur Javert, et lui, Mabeuf. Au mo- 
ment de l'attaque, à la détonation, la secousse 
physique l'avait atteint et comme réveillé, il 
s'était levé brusquement, il avait traversé la 
salle, et, à l'instant où Enjolras répéta son 
appel : Personne ne se présente? on vit le vieil- 
lard apparaître sur le seuil du cabaret. 

Sa présence fit une sorte de commotion dans 
les groupes. Un cri s'éleva : 

— C'est le votant! c'est le conventionnel! 
c'est le représentant du peuple ! 

Il est probable qu'il n'entendait pas. 

Il marcha droit à Enjolras, les insurgés 



LE DRAPEAU : DEUXIÈME ACTE. "0.", 

s'écartaient devant lui avec une crainte reli- 
gieuse, il arracha le drapeau à Enjolras qui re- 
culait pétrifié, et alors, sans que personne osât 
ni l'arrêter, ni l'aider, ce vieillard de quatre- 
vingts ans, la tête branlante, le pied ferme, se 
mit à gravir lentement l'escalier de pavés pra- 
tiqué dans la barricade. Cela était si sombre et 
si grand que tous autour de lui crièrent : Cha- 
peau bas ! A chaque marche qu'il montait, c'était 
effrayant; ses cheveux blancs, sa face décrépite, 
son grand front chauve et ridé, ses yeux caves, 
sa bouche étonnée et ouverte, son vieux bras le- 
vant la bannière rouge, surgissaient de l'ombre 
et grandissaient dans la clarté sanglante de la 
torche ; et l'on croyait voir le spectre de 93 sor- 
tir de terre, le drapeau de la terreur à la main. 

Quand il fut au haut de la dernière marche, 
quand ce fantôme tremblant et terrible, debout 
sur ce monceau de décombres, en présence de 
douze cents fusils invisibles, se dressa, en face 
de la mort et comme s'il était plus fort qu'elle, 
toute la barricade eut dans les ténèbres une 
figure surnaturelle et colossale. 

Il y eut un de ces silences qui ne se font 
qu'autour des prodiges. 



504 LES M1SÉRADLES. 

Au milieu de ce silence le vieillard agita le 
drapeau rouge et cria : 

— Vive la révolution ! vive la république ! 
fraternité ! égalité ! et la mort ! 

On entendit de la barricade un chuchotement 
bas et rapide pareil au murmure d'un prêtre 
pressé qui dépêche une prière. C'était probable- 
ment le commissaire de police qui faisait les 
sommations légales à l'autre bout de la rue. 

Puis , la même voix éclatante qui avait crié : 
Qui vive ! cria : 

— Retirez-vous ! 

M. Mabeuf, blême, hagard, les prunelles 
illuminées des lugubres flammes de l'égare- 
ment, leva le drapeau au dessus de son front et 
répéta : 

— Vive la république ! 

— Feu! dit la voix. 

Une seconde décharge, pareille à une mi- 
traille, s'abattit sur la barricade. 

Le vieillard fléchit sur ses genoux, puis se 
redressa, laissa échapper le drapeau et tomba 
en arrière à la renverse sur le pavé, comme 
une planche, tout de son long et les bras en 
croix. 



LE DRAPEAU : DEUXIÈME ACTE. 305 

Des ruisseaux de sang coulèrent de dessous 
lui. Sa vieille tête, pâle et triste, semblait re- 
garder le ciel. 

Une de ces émotions supérieures à l'homme 
qui font qu'on oublie même de se défendre, 
saisit les insurgés, et ils s'approchèrent du ca- 
davre avec une épouvante respectueuse. 

— Quels hommes que ces régicides! dit En- 
jolras. 

Courfeyrac se pencha à l'oreille d'Enjolras : 

— Ceci n'est que pour toi, et je ne veux pas 
diminuer l'enthousiasme. Mais ce n'était rien 
moins qu'un régicide. Je l'ai connu. Il s'appe- 
lait le père Mabeuf. Je ne sais pas ce qu'il avait 
aujourd'hui. Mais c'était une brave ganache. 
Regarde-moi sa tête. 

— Tête de ganache et cœur de Brutus, répon- 
dit Enjolras. 

Puis il éleva la voix : 

— Citoyens ! Ceci est l'exemple que les vieux 
donnent aux jeunes. Nous hésitions, il est venu ! 
nous reculions, il a avancé! Voilà ce que ceux 
qui tremblent de vieillesse enseignent à ceux 
qui tremblent de peur! Cet aïeul est auguste 
devant la patrie. Il a eu une longue vie et une 

t. vin. 26 



306 LES MISÉRABLES. 

magnifique mort ! Maintenant abritons le cada- 
vre, que chacun de nous défende ce vieillard 
mort comme il défendrait son père vivant, et 
que sa présence au milieu de nous fasse la bar- 
ricade imprenable ! 

Un murmure d'adhésion morne et énergique 
suivit ces paroles. 

Enjolras se courba, souleva la tête du vieil- 
lard, et, farouche, le baisa au front, puis, lui 
écartant les bras, et maniant ce mort avec une 
précaution tendre, comme s'il eût craint de lui 
faire du mal, il lui ôta son habit, en montra à 
tous les trous sanglants et dit : 

— Voilà maintenant notre drapeau. 



III 



Gavroche aurait mieux fait d'accepter 
la carabine d'Enjolrns 



On jeta sur le père Mabeuf un long châle 
noir de la veuve Hucheloup. Six hommes firent 
de leurs fusils une civière, on y posa le cadavre, 
et on le porta, têtes nues, avec une lenteur so- 
lennelle, sur la grande table de la salle basse. 

Ces hommes, tout entiers à la chose grave et 
sacrée qu'ils faisaient, ne songeaient plus à la 
situation périlleuse où ils étaient. 

Quand le cadavre passa près de Javert tou- 
jours impassible, Enjolras dit à l'espion : 

— Toi! tout à l'heure. 

Pendant ce temps-là, le petit Gavroche, qui 



308 LES MISÉRABLES. 

seul n'avait pas quitté son poste et était resté 
en observation, croyait voir des hommes s'ap- 
procher à pas de loup de la barricade. Tout à 
coup il cria : 

— Méfiez- vous ! 

Courfeyrac, Enjolras, Jean Prouvaire, Com- 
beferre, Joly, Bahorel, Bossuet, tous sortirent 
en tumulte du cabaret. Il n'était presque déjà 
plus temps. On apercevait une étincelante épais- 
seur de baïonnettes ondulant au dessus de la 
barricade. Des gardes municipaux de haute 
taille, pénétraient, les uns en enjambant l'om- 
nibus, les autres par la coupure, poussant de- 
vant eux le gamin qui reculait, mais ne fuyait 
pas. 

L'instant était critique. C'était cette première 
redoutable minute de l'inondation, quand le 
fleuve se soulève au niveau de la levée et que 
l'eau commence à s'infiltrer par les fissures de 
la digue. Une seconde encore, et la barricade 
était prise. 

Bahorel s'élança sur le premier garde muni- 
cipal qui entrait et le tua à bout pourtant d'un 
coup de carabine; le second tua Bahorel d'un 
coup de baïonnette. Un autre avait déjà terrassé 



GAVROCHE AURAIT MIEUX FAIT, ETC. 309 

Courfeyrac qui criait : A moi ! Le plus grand de 
tous, une espèce de colosse, marchait sur Ga- 
vroche la baïonnette en avant. Le gamin prit 
dans ses petits bras 1 énorme fusil de Javert, 
coucha résolument en joue le géant, et lâcha 
son coup. Rien ne partit. Javert n'avait pas 
chargé son fusil. Le garde municipal éclata de 
rire et leva la baïonnette sur l'enfant. 

Avant que la baïonnette eût touché Gavroche, 
le fusil échappait des mains du soldat, une balle 
avait frappé le garde municipal au milieu du 
front et il tombait sur le dos. Une seconde 
balle frappait en pleine poitrine l'autre garde 
qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur le 
pavé. 

C'était Marius qui venait d'entrer dans la bar- 
ricade. 



-X 



IV 



I^e baril de pondre 



Marius, toujours caché dans le coude de la 
rue Mondétour, avait assisté à la première phase 
du combat, irrésolu et frissonnant. Cependant 
il n'avait pu résister longtemps à ce vertige 
mystérieux et souverain qu'on pourrait nommer 
l'appel de l'abîme. Devant l'imminence du péril, 
devant la mort de M. Mabeuf, cette funèbre 
énigme, devant Bahorel tué, Courfe} r rac criant 
A moi ! cet enfant menacé, ses amis à secourir 
ou à venger, toute hésitation s'était évanouie, 
et il s'était rué dans la mêlée ses deux pistolets 
à la main. Du premier coup, il avait sauvé Ga- 
vroche et du second délivré Courfeyrac. 



LE BARIL DE POUDRE. 511 

Aux coups de feu, aux cris des gardes frap- 
pés, les assaillants avaient gravi le retranche- 
ment, sur le sommet duquel on voyait mainte- 
nant se dresser plus da mi-corps, et en foule, 
des gardes municipaux, des soldats de la ligne, 
des gardes nationaux de la banlieue, le fusil au 
poing. Us couvraient déjà plus des deux tiers 
du barrage, mais ils ne sautaient pas dans l'en- 
ceinte, comme s'ils balançaient, craignant quel- 
que piège. Ils regardaient dans la barricade 
obscure comme on regarderait dans une tanière 
de lions. La lueur de la torche n'éclairait que les 
baïonnettes, les bonnets à poil et le haut des 
visages inquiets et irrités. 

Marius n'avait plus d'armes, il avait jeté ses 
pistolets déchargés, mais il avait aperçu le 
baril de poudre dans la salle basse près de la 
porte. 

Comme il se tournait à demi, regardant de ce 
côté, un soldat le coucha en joue. Au moment 
où le soldat ajustait Marins, une main se posa 
sur le bout du canon du fusil, et le boucha. 
C'était quelqu'un qui s'était élancé, le jeune ou- 
vrier au pantalon de velours. Le coup partit, 
traversa la main, et peut-être aussi l'ouvrier, 



312 LES MISÉRABLES. 

car il tomba , mais la balle n'atteignit pas 
Marius. Tout cela dans la fumée, plutôt entrevu 
que vu. Marius, qui entrait dans la salle basse, 
s'en aperçut à peine. Cependant il avait confusé- 
ment vu ce canon de fusil dirigé sur lui et cette 
main qui l'avait bouché, et il avait entendu le 
coup. Mais dans des minutes comme celle-là, 
les choses qu'on voit vacillent et se précipitent, 
et l'on ne s'arrête à rien. On se sent obscuré- 
ment poussé vers plus d'ombre encore , et tout 
est nuage. 

Les insurgés, surpris, mais non effra} r és, 
s'étaient ralliés. Enjolras avait crié : Attendez! 
ne tirez pas au hasard ! Dans la première confu- 
sion, en effet, ils pouvaient se blesser les uns les 
autres. La plupart étaient montés à la fenêtre 
du premier étage et aux mansardes d'où ils do- 
minaient les assaillants. Les plus déterminés, 
avec Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire et 
Combeferre , s'étaient fièrement adossés aux 
maisons du fond, à découvert et faisant face aux 
rangées de soldats et de gardes qui couronnaient 
la barricade. 

Tout cela s'accomplit sans précipitation , avec 
cette gravité étrange et menaçante qui précède 



LE BARIL DE POUDRE. 313 

les mêlées. Des deux parts on se couchait en 
joue, à bout portant; on était si près, qu'on pou- 
vait se parler à portée de voix. Quand on fut à 
ce point où l'étincelle va jaillir, un officier en 
hausse-col et à grosses épaulettes étendit son 
épée et dit : 

— Bas les armes! 

— Feu! dit Enjolras. 

Les deux détonations partirent en même 
temps, et tout disparut dans la fumée. 

Fumée acre et étouffante où se traînaient, 
avec des gémissements faibles et sourds, des 
mourants et des blessés. 

Quand la fumée se dissipa , on vit des deux 
côtés les combattants, éclaircis, mais toujours 
aux mêmes places, qui rechargeaient les armes 
en silence. 

Tout à coup , on entendit une voix tonnante 
qui criait : 

— Allez-vous-en, ou je fais sauter la barri- 
cade ! 

Tous se retournèrent du côté d'où venait la 
voix. 

Marius était entré dans la salle basse, et y 
avait pris le baril de poudre, puis il avait pro- 



514 LES MISÉRABLES. 

fité de la fumée et de l'espèce de brouillard 
obscur qui emplissait l'enceinte retranchée, 
pour se glisser le long de la barricade jusqu'à 
cette cage de pavés où était fixée la torche. En 
arracher la torche, y mettre le baril de poudre, 
pousser la pile de pavés sur le baril , qui s'était 
sur-le-champ défoncé, avec une sorte d'obéis- 
sance terrible , tout cela avait été pour Marius 
le temps de se baisser et de se relever; et main- 
tenant tous, gardes nationaux, gardes munici- 
paux, officiers, soldats, pelotonnés à l'autre 
extrémité de la barricade, le regardaient avec 
stupeur le pied sur les pavés, la torche à la 
main, son fier visage éclairé par une réso- 
lution fatale, penchant la flamme de la torche 
vers ce monceau redoutable où l'on distinguait 
le baril de poudre brisé, et poussant ce cri ter- 
rifiant : 

— Allez- vous-en, ou je fais sauter la barri- 
cade ! 

Marius sur cette barricade après l'octogé- 
naire, c'était la vision de la jeune révolution 
après l'apparition de la vieille. 

— Sauter la barricade! dit un sergent, et toi 



aussi 



LE BARIL DE POUDRE. 315 

Marius répondit : 

— Et moi aussi. 

Et il approcha la torche du baril de poudre. 

Mais il n'y avait déjà plus personne sur le 
barrage. Les assaillants, laissant leurs morts et 
leurs blessés, refluaient pêle-mêle et en désor- 
dre vers l'extrémité de la rue et s'y perdaient 
de nouveau dans la nuit. Ce fut un sauve-qui- 
peut. 

La barricade était dégagée. 



Fin des vers de Jean Prouvaire 



Tous entourèrent Marius. Courfevrac lui 
sauta au cou. 

— Te voilà! 

— Quel bonheur! dit Combeferre. 

— Tu es venu à propos! fit Bossuet. 

— Sans toi j étais mort ! reprit Courfeyrac. 

— Sans vous jetais gobé! ajouta Gavroche. 
Marius demanda : 

— Où est le chef? 

— C'est toi, dit Enjolras. 

Marius avait eu toute la journée une four- 
naise dans le cerveau, maintenant c'était un 
tourbillon. Ce tourbillon qui était en lui , lui fai- 



FIN DES VERS DE JEAN PROUYAIRE. 517 

sait l'effet d'être hors de lui et de l'emporter. Il 
lui semblait qu'il était déjà à une distance im- 
mense de la vie. Ses deux lumineux mois de 
joie et d'amour aboutissant brusquement à cet 
effroyable précipice , Cosette perdue pour lui, 
cette barricade, Mabeuf se faisant tuer pour 
la république, lui-même chef d'insurgés, toutes 
ces choses lui paraissaient un cauchemar mon- 
strueux. Il était obligé de faire un effort d'es- 
prit pour se rappeler que tout ce qui l'entou- 
rait était réel. Marius avait trop peu vécu 
encore pour savoir que rien n'est plus imminent 
que l'impossible, et que ce qu'il faut toujours 
prévoir, c'est l'imprévu. Il assistait à son pro- 
pre drame comme à une pièce qu'on ne com- 
prend pas. 

Dans cette brume où était sa pensée, il ne 
reconnut pas Javert qui, lié à son poteau, n'avait 
pas fait un mouvement de tête pendant l'at- 
taque de la barricade et qui regardait s'agiter 
autour de lui la révolte avec la résignation d'un 
martyr et la majesté d'un juge. Marius ne 
l'aperçut même pas. 

Cependant les assaillants ne bougeaient plus, 
on les entendait marcher et fourmiller au bout 



518 LES MISERABLES. 

de la rue, mais ils ne s'y aventuraient pas, soit 
qu'ils attendissent des ordres, soit qu'avant de 
se ruer de nouveau sur cette imprenable re- 
doute, ils attendissent des renforts. Les insurgés 
avaient posé des sentinelles, et quelques-uns 
qui étaient étudiants en médecine s'étaient mis 
à panser les blessés. 

On avait jeté les tables hors du cabaret, à 
l'exception de deux tables réservées à la char- 
pie et aux cartouches, et de la table où gisait le 
père Mabeuf ; on les avait ajoutées à la barri- 
cade, et on les avait remplacées dans la salle 
basse par les matelas des lits de la veuve Huche- 
loup et des servantes. Sur ces matelas on avait 
étendu les blessés. Quant aux trois pauvres 
créatures qui habitaient Corinthe, on ne savait 
ce qu'elles étaient devenues. On finit pourtant 
par les retrouver cachées dans la cave , — 
comme des avocats, dit Bossuet. Et il ajouta : 
— Des femmes, fi donc ! 

Une émotion poignante vint assombrir la joie 
de la barricade dégagée. 

On fit l'appel. Un des insurgés manquait. Et 
qui? un des plus chers. Un des plus vaillants. 
Jean Prouvairc. On le chercha parmi les blessés, 



FIN DES VERS DE JEAN PROUVAIRE. 519 

il n'y était pas ; on le chercha parmi les morts , 
il n'y était pas. Il était évidemment prisonnier. 
Combeferre dit à Enjolras: 

— Ils ont notre ami; nous avons leur agent. 
Tiens-tu à la mort de ce mouchard ? 

— Oui, répondit Enjolras; mais moins qu'à 
la vie de Jean Prouvaire. 

Ceci se passait dans la salle basse près du 
poteau de Javert. 

— Eh bien, reprit Combeferre, je vais atta- 
cher mon mouchoir à ma canne, et aller en 
parlementaire leur offrir de leur donner leur 
homme pour le nôtre. 

— Écoute, dit Enjolras en posant sa main 
sur le bras de Combeferre. 

Il y avait au bout de la rue un cliquetis 
d'armes significatif. 
On entendit une voix mâle crier : 

— Vive la France ! vive l'avenir ! 
On reconnut la voix de Prouvaire. 

Un éclair passa et une détonation éclata. 
Le silence se refit. 

— Ils l'ont tué, s'écria Combeferre. 
Enjolras regarda Javert et lui dit : 

— Tes amis viennent de te fusiller. 



VI 



I/agonie de la mort après l'agonie de la vie 



Une singularité de ce genre de guerre, c'est 
que l'attaque des barricades se fait presque tou- 
jours de front, et qu'en général les assaillants 
s'abstiennent de tourner les positions, soit qu'ils 
redoutent des embuscades, soit qu'ils craignent 
de s'engager dans des rues tortueuses. Toute 
l'attention des insurgés se portait donc du côté 
de la grande barricade qui était évidemment 
le point toujours menacé et où devait recom- 
mencer infailliblement la lutte. Marius pour- 
tant songea à la petite barricade et y alla. Elle 
était déserte et n'était gardée que par le lam- 
pion qui tremblait entre les pavés. Du reste la 



L AGONIE DE LA MORT, ETC. 32! 

ruelle Mondétour et les embranchements de la 
Petite Truanderie et du Cygne étaient profondé- 
ment calmes. 

Comme Marius, l'inspection faite, se retirait, 
il entendit son nom prononcé faiblement dans 
l'obscurité : 

— Monsieur Marius ! 

Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l'avait 
appelé deux heures auparavant à travers la 
grille de la rue Plumet. 

Seulement cette voix maintenant semblait 
n'être plus qu'un souffle. 

Il regarda autour de lui et ne vit personne. 

Marius crut s'être trompé , et que c'était une 
illusion ajoutée par son esprit aux réalités 
extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. 
Il fit un pas pour sortir de l'enfoncement reculé 
où était la barricade. 

— Monsieur Marius! répéta la voix. 

Cette fois il ne pouvait douter, il avait dis- 
tinctement entendu; il regarda, et ne vit rien. 

— A vos pieds, dit la voix. 

Il se courba et vit dans l'ombre une forme qui 
se traînait vers lui. Cela rampait sur le pavé. 
C'était cela qui lui parlait. 

57. 



522 LES MISÉRABLES. 

Le lampion permettait de distinguer une 
blouse, un pantalon de gros velours déchiré, 
des pieds nus, et quelque chose qui ressem- 
blait à une mare de sang. Marius entrevit 
une tête pâle qui se dressait vers lui et qui 
lui dit : 

— Vous ne me reconnaissez pas? 

— Non. 

— Éponine. 

Marius se baissa vivement. C'était en effet 
cette malheureuse enfant. Elle était habillée en 
homme. 

— Comment êtes-vous ici? que faites-vous là? 

— Je meurs, lui dit-elle. 

Il y a des mots et des incidents qui réveillent 
les êtres accablés. Marius s'écria comme en sur- 
saut : 

— Vous êtes blessée! Attendez, je vais vous 
porter dans la salle! On va vous panser! Est-ce 
grave? comment faut-il vous prendre pour ne 
pas vous faire de mal? où soulFrez-vous? Du se- 
cours ! mon Dieu ! Mais qu'êtes-vous venue faire 
ici? 

Et il essaya de passer son bras sous elle pour 
la soulever 



L AGONIE DE LA MORT, ETC. 523 

En la soulevant, il rencontra sa main. 
Elle poussa un cri faible. 

— Vous ai-je fait mal? demanda Marius. 

— Un peu. 

— Mais je n'ai touché que votre main. 

Elle leva sa main vers le regard de Marius , et 
Marius au milieu de cette main vit un trou noir. 

— Qu'avez-vous donc à la main? dit-il. 

— Elle est percée. 

— Percée ! 

— Oui. 

— De quoi ? 

— D'une balle. 

— Comment? 

— Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en 
joue? 

— Oui, et une main qui l'a bouché. 

— C'était la mienne. 
Marius eut un frémissement. 

— Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant 
mieux, si c'est cela, ce n'est rien, laissez-moi 
vous porter sur un lit. On va vous panser, on 
ne meurt pas d'une main percée. 

Elle murmura . 

— La balle a traversé la main, mais elle est 



52i LES MISERABLES. 

sortie par le dos. C'est inutile de moter d'ici. Je 
vais vous dire comment vous pouvez me panser, 
mieux qu'un chirurgien. Asseyez-vous près de 
moi sur cette pierre. 

Il obéit ; elle posa sa tête sur les genoux de 
Marius, et sans le regarder, elle dit : 

— Oh! que c'est bon! Comme on est bien! 
Voilà! Je ne souffre plus. 

Elle demeura un moment en silence, puis elle 
tourna son visage avec effort et regarda Ma- 
rius. 

— Savez-vous cela, monsieur Marius? Cela 
me taquinait que vous entriez dans ce jardin, 
c'était bête, puisque c'était moi qui vous avais 
montré la maison, et puis enfin je devais bien 
me dire qu'un jeune homme comme vous... 

Elle s'interrompit, et, franchissant les som- 
bres transitions qui étaient sans doute dans son 
esprit, elle reprit avec un déchirant sourire : 

— Vous me trouviez laide, n'est-ce pas? 
Elle continua: 

— Voyez-vous, vous êtes perdu! Maintenant 
personne ne sortira de la barricade. C'est moi 
qui vous ai amené ici, tiens! Vous allez mourir, 
j'y compte bien. Et pourtant quand j'ai vu qu'on 



L AGONIE DE LA MORT, ETC. 52o 

vous visait, j'ai mis la main sur la bouche du 
canon de fusil. Comme c'est drôle! Mais c'est 
que je voulais mourir avant vous. Quand j'ai 
reçu cette balle, je me suis traînée ici, on ne 
m'a pas vue, on ne m'a pas ramassée. Je vous 
attendais, je disais : Il ne viendra donc pas ? 
Oh! si vous saviez, je mordais ma blouse, je 
souffrais tant! Maintenant je suis bien. Vous 
rappelez-vous le jour où je suis entrée dans 
votre chambre et où je me suis mirée dans 
votre miroir, et le jour où je vous ai rencontré 
sur le boulevard près des femmes en journée? 
Comme les oiseaux chantaient! Il n'y a pas 
bien longtemps. Vous m'avez donné cent sous, 
et je vous ai dit : Je ne veux pas de votre ar- 
gent. Avez-vous ramassé votre pièce au moins? 
Vous n'êtes pas riche. Je n'ai pas pensé à vous 
dire de la ramasser. Il faisait beau soleil, on 
n'avait pas froid. Vous souvenez-vous, mon- 
sieur Marins? Oh! je suis heureuse! Tout le 
monde va mourir. 

Elle avait un air insensé, grave et navrant. 
Sa blouse déchirée montrait sa gorge nue. Elle 
appuyait en parlant sa main percée sur sa poi- 
trine où il y avait un autre trou, et d'où il sor- 



326 LES MISÉRABLES. 

tait par instant un flot de sang comme le jet de 
vin d'une bonde ouverte. 

Marius considérait cette créature infortunée 
avec une profonde compassion. 

— Oh ! reprit-elle tout à coup, cela revient. 
J'étouffe ! 

Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes 
se roidissaient sur le pavé. 

En ce moment la voix de jeune coq du petit 
Gavroche retentit dans la barricade. L'enfant 
était monté sur une table pour charger son fusil 
et chantait gaîment la chanson alors si popu- 
laire : 

En voyant Lafayette, 
Le gendarme répète : 
Sauvons »nous ! sauvons-nous ! sauvons-nous ! 

Éponine se souleva, et écouta, puis elle mur- 
mura : 

— C'est lui. 

Et se tournant vers Marius : 

— Mon frère est là. Il ne faut pas qu'il me 
voie. Il me gronderait. 

— Votre frère? demanda Marius qui songeait 
dans le plus amer et le plus douloureux de son 



L AGONIE DE LA MOIîT, ETC. 527 

cœur aux devoirs que son père lui avait légués 
envers les Thénardier, qui est votre frère? 

— Ce petit. 

— Celui qui chante? 

— Oui. 

Marius fit un mouvement. 

— Oh ! ne vous en allez pas ! dit-elle, cela ne 
sera pas long à présent ! 

Elle était presque sur son séant, mais sa voix 
était très basse et coupée de hoquets. Par inter- 
valles le râle l'interrompait. Elle approchait le 
plus qu'elle pouvait son visage du visage de 
Marius. Elle ajouta avec une expression étrange : 

— Écoutez, je ne veux pas vous faire une 
farce. J'ai dans ma poche une lettre pour vous. 
Depuis hier. On m'avait dit de la mettre à la 
poste. Je l'ai gardée. Je ne voulais pas qu'elle 
vous parvînt. Mais vous m'en voudriez peut-être 
quand nous allons nous revoir tout à l'heure. 
On se revoit, n'est-ce pas? prenez votre lettre. 

Elle saisit convulsivement la main de Marius 
avec sa main trouée, mais elle semblait ne plus 
percevoir la souffrance . Elle mit la main de 
Marius dans la poche de sa blouse. Marius y 
sentit en effet un papier. 



328 LES MISÉRABLES. 

— Prenez, dit-elle. 
Marius prit la lettre. 

Elle fit un signe de satisfaction et de consen- 
tement. 

— Maintenant pour ma peine, promettez- 
moi... 

Et elle s'arrêta. 

— Quoi? demanda Marius. 

— Promettez-moi ! 

— Je vous promets. 

— Promettez-moi de me donner un baiser sur 
le front quand je serai morte. — Je le sentirai. 

Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de 
Marius et ses paupières se fermèrent. Il crut 
cette pauvre âme partie. Éponine restait im- 
mobile; tout à coup, à l'instant où Marius la 
croyait à jamais endormie, elle ouvrit lentement 
ses yeux où apparaissait la sombre profondeur 
de la mort, et lui dit avec un accent dont la 
douceur semblait déjà venir d'un autre monde : 

— Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois 
que jetais un peu amoureuse de vous. 

Elle essaya encore de sourire et expira. 



VII 



Gavroche profond calculateur des distances 



Marius tint sa promesse. Il déposa un baiser 
sur ce front livide où perlait une sueur glacée. 
Ce n'était pas une infidélité à .Cosette ; c'était 
un adieu pensif et doux à une malheureuse âme. 

Il n'avait pas pris sans un tressaillement la 
Lettre qu'Éponine lui avait donnée. Il avait tout 
de suite senti là un événement. Il était impa- 
tient de la lire. Le cœur de l'homme est ainsi 
fait, l'infortunée enfant avait à peine fermé les 
yeux que Marius songeait à déplier ce papier. 
Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. 
Quelque chose lui disait qu'il ne pouvait lire 
cette lettre devant ce cadavre. 

T. VIII. 



330 LES MISERABLES. 

Il s'approcha d'une chandelle dans la salle 
basse. C'était un petit billet plié et cacheté avec 
ce soin élégant des femmes. L'adresse était 
d'une écriture de femme et portait : 

A monsieur, monsieur Marins Pontmercy, chez 
M. Courfeyrac, rue de la Verrerie, n° 16. 

Il défit le cachet, et lut : 

« Mon bien-aimé, hélas ! mon père veut que nous 
parlions tout de suite. Nous serons ce soir rue de 
l'Homme-Armë, n° 7. Dans huit jours nous serons à 
Londres. 

« Cosette. 
« 4 juin. » 

Telle était l'innocence de ces amours que 
Marius ne connaissait même pas l'écriture de 
Cosette. 

Ce qui s'était passé peut être dit en quelques 
mots. Eponine avait tout fait. Après la soirée 
du 3 juin, elle avait eu une double pensée, dé- 
jouer les projets de son père et des bandits sur 
la maison de la rue Plumet, et séparer Marius 
de Cosette. Elle avait changé de guenilles avec 



GAVROCHE PROFOND CALCULATEUR, ETC. 331 

le premier jeune drôle venu qui avait trouve 
amusant de s'habiller en femme pendant qu'Épo- 
nine se déguisait en homme. C'était elle qui au 
Champ de Mars avait donné à Jean Valjean 
l'avertissement expressif : déménagez. Jean Val- 
jean était rentré en effet et avait dit à Cosette : 
Nous partons ce soir et nous allons rue de V Homme- 
Armé avec Toussaint. La semaine prochaine nous 
serons à Londres. Cosette, atterrée de ce coup inat- 
tendu, avait écrit en hâte deux lignes à Marius. 
Mais comment faire mettre la lettre à la poste? 
Elle ne sortait pas seule, et Toussaint, surprise 
d'une telle commission, eût à coup sûr montré 
la lettre à M. Fauchelevent. Dans cette anxiété, 
Cosette avait aperçu à travers la grille Éponine 
en habits d'homme, qui rôdait maintenant sans 
cesse autour du jardin. Cosette avait appelé 
« ce jeune ouvrier v> et lui avait remis cinq 
francs et la lettre, en lui disant : Portez cette 
lettre tout de suite à son adresse. Éponine avait 
mis la lettre dans sa poche. Le lendemain 
5 juin, elle était allée chez Courfeyrac deman- 
der Marius, non pour lui remettre la lettre, 
mais, chose que toute âme jalouse et aimante 
comprendra, « pour voir. » Là elle avait at- 



552 LES MISERABLES. 

tendu Marius, ou au moins Courfeyrac, — tou- 
jours pour voir. — Quand Courfeyrac lui avait 
dit : nous allons aux barricades, une idée lui 
avait traversé l'esprit. Se jeter dans cette mort- 
là comme elle se serait jetée dans toute autre, 
et y pousser Marius. Elle avait suivi Courfey- 
rac, s'était assurée de l'endroit où l'on construi- 
sait la barricade ; et, bien sûre, puisque Marius 
n'avait reçu aucun avis et qu'elle avait inter- 
cepté la lettre, qu'il serait à la nuit tombante au 
rendez-vous de tous les soirs, elle était allée 
rue Plumet, y avait attendu Marius, et lui 
avait envoyé, au nom de ses amis, cet appel qui 
devait, pensait-elle, l'amener à la barricade. 
Elle comptait sur le désespoir de Marius quand 
il ne trouverait pas Cosette ; elle ne se trompait 
pas. Elle était retournée de son côté rue de la 
Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait 
fait. Elle était morte avec cette joie tragique 
des cœurs jaloux qui entraînent l'être aimé dans 
leur mort, et qui disent : personne ne l'aura! 
Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. 
Elle l'aimait donc! 11 eut un instant l'idée qu'il 
ne devait plus mourir. Puis il se dit : elle part. 
Son père l'emmène en Angleterre et mon grand- 



GAVROCHE PROFOND CALCULATEUR, ETC. 533 

père se refuse au mariage. Rien n'est changé 
clans la fatalité. Les rêveurs comme Marius ont 
de ces accablements suprêmes, et il en sort des 
partis pris désespérés. La fatigue de vivre est 
insupportable; la mort, c'est plus tôt fait. Alors 
il songea qu'il lui restait deux devoirs à accom- 
plir : informer Cosette de sa mort et lui en- 
voyer un suprême adieu, et sauver de la cata- 
strophe imminente qui se préparait ce pauvre 
enfant, frère d'Éponine et fils de Thénardier. 

Il avait sur lui un portefeuille ; le même qui 
avait contenu le cahier où il avait écrit tant de 
pensées d'amour pour Cosette. Il en arracha 
une feuille et écrivit au crayon ces quelques 
lignes : 



« Notre mariage était impossible. J'ai demandé 
h mon grand-père, il a refusé; je suis sans fortune, 
et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne t'ai plus trou- 
vée; tu sais la parole que je t'avais donnée, je la 
tiens. Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon 
âme sera près de toi, et te sourira. » 



N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se 

28. 



534 LES MISERABLES. 

borna à plier le papier en quatre et y mit cette 
adresse : 

A mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fau- 
chelevent, rue de V Homme- Armé, «° 7. 

La lettre pliée, il demeura un moment pensif, 
reprit son portefeuille, l'ouvrit, et écrivit avec 
le même crayon sur la première page ces trois 
lignes : 

« Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon 
cadavre chez mon grand-père, M. Gillenormand, rue 
des Filles-du-Calvaire, n° 6, au Marais. » 

Il remit le portefeuille dans la poche de son 
habit, puis il appela Gavroche. Le gamin, à la 
voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse 
et dévouée. 

— Veux-tu faire quelque chose pour moi l 

— Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu i.sans 
vous, vrai, j étais cuit. 

— Tu vois bien cette lettre? 

— Oui. 

— Prends-la. Sors de la barricade sur-le- 
champ ( Gavroche, inquiet, commença à se 



GAVROCHE PROFOND CALCULATEUR, ETC. 55o 

gratter l'oreille ), et demain matin tu la remet- 
tras à son adresse, à mademoiselle Cosette, 
chez M. Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé, 
n°7. 
L'héroïque enfant répondit : 

— Ah bien, mais! pendant ce temps-là, on 
prendra la barricade, et je n'y serai pas. 

— La barricade ne sera plus attaquée qu'au 
point du jour selon toute apparence et ne sera 
pas prise avant demain midi. 

Le nouveau répit que les assaillants laissaient 
à la barricade se prolongeait en effet. C'était 
une de ces intermittences, fréquentes dans les 
combats nocturnes , qui sont toujours suivies 
d'un redoublement d'acharnement. 

— Eh bien, dit Gavroche, si j'allais porter 
votre lettre demain matin? 

— 11 sera trop tard. La barricade sera pro- 
bablement bloquée, toutes les rues seront gar- 
dées, et tu ne pourras sortir. Va tout de 
suite. 

Gavroche ne trouva rien à répliquer, il restait 
là, indécis, et se grattant l'oreille tristement. 
Tout à coup , avec un de ces mouvements d'oi- 
seau qu'il avait, il prit la lettre. 



556 LES MISERABLES. 

— C'est bon, dit-il. 

Et il partit en courant par la ruelle Mondé- 
tour. 

Gavroche avait eu une idée qui l'avait déter- 
miné, mais qu'il n'avait pas dite, de peur que 
Marius n'y fît quelque objection. Cette idée, la 
voici : 

— Il est à peine minuit , la rue de l'Homme- 
Armé n'est pas loin, je vais porter la lettre tout 
de suite, et je serai revenu à temps. 



LIVRE QUINZIEME 



LA RUE DE L'HOMME -ARMÉ 



Bnvard, bavard 



Qu'est-ce que les convulsions d'une ville au- 
près des émeutes de l'âme? L'homme est une pro- 
fondeur plus grande encore que le peuple. Jean 
Valjean, en ce moment-là même, était en proie à 
un soulèvement effrayant. Tous les gouffres 
s'étaient rouverts en lui. Lui aussi frissonnait, 
comme Paris , au seuil d'une révolution formi- 
dable et obscure. Quelques heures avaient suffi. 
Sa destinée et sa conscience s'étaient brusque* 
ment couvertes d'ombres. De lui aussi, comme 
de Paris, on pouvait dire: les deux principes 
sont en présence. L'ange blanc et l'ange noir 
vont se saisir corps à corps sur le pont de 



340 LES MISERABLES. 



l'abîme. Lequel des deux précipitera l'autre? 
Qui l'emportera? 

La veille de ce même jour 5 juin, Jean Val- 
jean, accompagné de Cosette et de Toussaint, 
s'était installé rue de l'Homme- Armé. Une pé- 
ripétie l'y attendait. 

Cosette n'avait pas quitté la rue Plumet sans 
un essai de résistance. Pour la première fois 
depuis qu'ils existaient côte à côte, la volonté 
de Cosette et la volonté de Jean Valjean s'étaient 
montrées distinctes, et s'étaient, sinon heurtées, 
du moins contredites. Il y avait eu objection 
d'un côté et inflexibilité de l'autre. Le brusque 
conseil : déménagez, jeté par un inconnu à Jean 
Valjean l'avait alarmé au point de le rendre 
absolu. Il se croyait dépisté et poursuivi. Co- 
sette avait dû céder. 

Tous deux étaient arrivés rue de l'Homme- 
Armé sans desserrer les dents et sans se dire un 
mot, absorbés chacun dans leur préoccupation 
personnelle ; Jean Valjean si inquiet qu'il ne 
voyait pas la tristesse de Cosette, Cosette si 
triste qu'elle ne voyait pas l'inquiétude de Jean 
Valjean. 

Jean Valjean avait emmené Toussaint, ce qu'il 



BUVARD, BAVARD. ~,4l 

n'avait jamais fait dans ses précédentes ab- 
sences. Il entrevoyait qu'il ne reviendrait peut- 
être pas rue Plumet, et il ne pouvait ni laisser 
Toussaint derrière lui, ni lui dire son secret. 
D'ailleurs il la sentait dévouée et sûre. De do- 
mestique à maître, la trahison commence par la 
curiosité. Or, Toussaint, comme si elle eût été 
prédestinée à être la servante de Jean Valjean, 
n'était pas curieuse. Elle disait, à travers son 
bégaiement, clans son parler de pa} r sanne de 
Barneville : Je suis de même de même; je chose 
mon fait; le demeurant n'est pas mon travail. 
(Je suis ainsi; je fais ma besogne; le reste n'est 
pas mon affaire.) 

Dans ce départ de la rue Plumet, qui avait 
été presque une fuite, Jean Valjean n'avait rien 
emporté que la petite valise embaumée, baptisée 
par Cosette l'inséparable. Des malles pleines 
eussent exigé des commissionnaires, et des 

commissionnaires sont des témoins. On avait 

i 

Fait venir un fiacre à la porte de la rue de Baby- 
lone, et l'on s'en était allé. 

C'est à grand'peine que Toussaint avait ob- 
tenu la permission d'empaqueter un peu de linge 
et de vêtements et quelques objets de toilette. 

T. Mil. 2'J 



âi2 LES MISÉRABLES. 

Cosette , elle , n'avait emporté que sa papeterie 
et son buvard. 

Jean Valjean, pour accroître la solitude et 
l'ombre de cette disparition, s'était arrangé de 
façon à ne quitter le pavillon de la rue Plumet 
qu'à la chute du jour, ce qui avait laissé à Co- 
sette le temps d'écrire son billet à Mari us. On 
était arrivé rue de l'Homme-Armé à la nuit 
close. 

On s'était couché silencieusement. 

Le logement de la rue de l'Homme-Armé était 
situé dans une arrière-cour, à un deuxième 
étage, et composé de deux chambres à coucher, 
d'une salle à manger et d'une cuisine attenante 
à la salle à manger avec soupente où il y avait 
un lit de sangle qui échut à Toussaint. La salle 
à manger était en même temps l'antichambre 
et séparait les deux chambres à coucher. L'ap- 
partement était pourvu des ustensiles néces- 
saires. 

On se rassure presque aussi follement qu'on 
s'inquiète; la nature humaine est ainsi. A peine 
Jean Valjean fut-il rue de l'Homme-Armé que 
son anxiété s'éelaircit, et, par degré, se dissipa. 
Il y a des lieux calmants qui agissent en quel- 



BUVARD, BAVARD. 545 

que sorte mécaniquement sur l'esprit. Rue 
obscure, habitants paisibles. Jean Valjean sen- 
tit on ne sait quelle contagion de tranquillité 
dans cette ruelle de l'ancien Paris, si étroite 
qu'elle est barrée aux voitures par un madrier 
transversal posé sur deux poteaux, muette et 
sourde au milieu de la ville en rumeur, crépus- 
culaire en plein jour, et, pour ainsi dire, inca- 
pable d'émotions entre ses deux rangées de 
hautes maisons centenaires qui se taisent comme 
des vieillards qu'elles sont. Il y a dans cette rue 
de l'oubli stagnant. Jean Valjean y respira. Le 
moyen qu'on pût le trouver là ? 

Son premier soin fut de mettre Y inséparable 
à côté de lui. 

Il dormit bien. La nuit conseille, on peut 
ajouter : la nuit apaise. Le lendemain matin, 
il s'éveilla presque gai. Il trouva charmante la 
salle à manger qui était hideuse, meublée d'une 
vieille table ronde , d'un buffet bas que surmon- 
tait un miroir penché, d'un fauteuil vermoulu 
et de quelques chaises encombrées des paquets 
de Toussaint. Dans un de ces paquets, on aper- 
cevait par un hiatus l'uniforme de garde natio- 
nal de Jean Valjean. 



344 LES MISÉRABLES. 

Quant à Cosette , elle s'était fait apporter par 
Toussaint un bouillon dans sa chambre , et ne 
parut que le soir. 

Vers cinq heures, Toussaint, qui allait et 
venait, très occupée de ce petit emménagement, 
avait mis sur la table de la salle à manger une 
volaille froide que Cosette , par déférence pour 
son père, avait consenti à regarder. 

Cela fait, Cosette, prétextant une migraine 
persistante, avait dit bonsoir à Jean Valjean et 
s'était enfermée dans sa chambre à coucher. 
Jean Valjean avait mangé une aile de poulet 
avec appétit, et, accoudé sur la table, ras- 
séréné peu à peu , rentrait en possession de sa 
sécurité. 

Pendant qu'il faisait ce sobre dîner, il avait 
perçu confusément, à deux ou trois reprises, 
le bégaiement de Toussaint qui lui disait : 
« — Monsieur, il y a du train, on se bat dans 
« Paris. » Mais, absorbé dans une foule de 
combinaisons intérieures, il n'y avait point pris 
garde. A vrai dire, il n'avait pas entendu. 

Il se leva, et se mit à marcher de la fenêtre 
à la porte et de la porte à la fenêtre, de plus en 
plus apaisé. 



BUVARD, BAVARD. 543 

Avec le calme, Cosette, sa préoccupation 
unique, revenait dans sa pensée. Non qu'il 
s'émût de cette migraine, petite crise de nerfs, 
bouderie de jeune fille, nuage d'un moment, il 
songeait à l'avenir, et, comme d'habitude, il y 
songeait avec douceur. Après tout, il ne voyait 
aucun obstacle à ce que la vie heureuse reprit 
son cours. A de certaines heures, tout semble 
impossible ; à d'autres heures, tout paraît aisé ; 
Jean Valjean était dans une de ces bonnes 
heures. Elles viennent d'ordinaire après les 
mauvaises, comme le jour après la nuit, par 
cette loi de succession et de contraste qui est le 
fond même de la nature et que les esprits super- 
ficiels appellent antithèse. Dans cette paisible 
rue où il se réfugiait, Jean Valjean se dégageait 
de tout ce qui l'avait troublé depuis quelque 
temps. Par cela même qu'il avait vu beaucoup 
de ténèbres, il commençait à apercevoir un peu 
d'azur. Avoir quitté la rue Plumet sans compli- 
cation et sans incident, c'était déjà un bon pas 
de fait. Peut-être serait-il sage de se dépayser, 
ne fût-ce que pour quelques mois, et daller à 
Londres. Eh bien, on irait. Être en France, être 
en Angleterre, qu'est-ce que cela faisait, pourvu 

2'/ 



7,46 LES MISÉRABLES. 

qu'il eût près de lui Cosette? Cosette était sa 
nation. Cosette suffisait à son bonheur; l'idée 
qu'il ne suffisait peut-être pas, lui, au bonheur 
de Cosette, cette idée, qui avait été autrefois 
sa fièvre et son insomnie, ne se présentait môme 
pas à son esprit. Il était dans le collapsus de 
toutes ses douleurs passées, et en plein opti- 
misme. Cosette, étant près de lui, lui semblait à 
lui ; effet d'optique que tout le monde a éprouvé. 
Il arrangeait en lui-même, et avec toutes sortes 
de facilités, le départ pour l'Angleterre avec 
Cosette, et il voyait sa félicité se reconstruire 
n'importe où dans les perspectives de sa rêverie. 

Tout en marchant de long en large à pas 
lents, son regard rencontra tout à coup quelque 
chose d'étrange. 

Il aperçut en face de lui, dans le miroir 
incliné qui surmontait le buffet, et il lut distinc- 
tement les quatre lignes que voici : 

« Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que 
nous partions tout de suite. Nous serons ce soir 
rue de l'Homme-Armé, n° 7. Dans huit jours nous 

serons à Londres. — 

« Cosette. 
« i juin. » 



DUVAIU), BAVARD. 547 

Jean Valjean s'arrêta hagard. 

Cosette en arrivant avait posé son buvard sur 
le buffet devant le miroir, et, toute à sa doulou- 
reuse angoisse, l'avait oublié là, sans même 
remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et 
ouvert précisément à la page sur laquelle elle 
avait appuyé, pour les sécher, les quatre lignes 
écrites par elle et dont elle avait chargé le jeune 
ouvrier passant rue Plumet. L'écriture s'était 
imprimée sur le buvard. 

Le miroir reflétait l'écriture. 

Il en résultait ce qu'on appelle en géométrie 
l'image symmétrique ; de telle sorte que l'écri- 
ture renversée sur le buvard s'offrait redressée 
dans le miroir et présentait son sens naturel ; et 
Jean Valjean avait sous les yeux la lettre écrite 
la veille par Cosette à Marius. 

C'était simple et foudroyant. 

Jean Valjean alla au miroir. Il relut les 
quatre lignes, mais il n'y crut point. Elles lui 
faisaient l'effet d'apparaître dans de la lueur 
d'éclair. C'était une hallucination. Cela était 
impossible. Cela n'était pas. 

Peu à peu sa perception devint plus pré 
il regarda le buvard de Cosette, et le sentiment 



348 LES MISERABLES. 

du fait réel lui revint. Il prit le buvard et dit : 
Cela vient de là. Il examina fiévreusement les 
quatre lignes imprimées sur le buvard, le ren- 
versement des lettres en faisait un griffonnage 
bizarre, et il n'y vit aucun sens. Alors il se dit : 
Mais cela ne signifie rien , il n'y a rien d'écrit 
là. Et il respira à pleine poitrine avec un inex- 
primable soulagement. Qui n'a pas eu de ces 
joies bêtes dans les instants horribles? L'âme ne 
se rend pas au désespoir sans avoir épuisé 
toutes les illusions. 

Il tenait le buvard à la main et le contemplait, 
stupidement heureux, presque prêt à rire de 
l'hallucination dont il avait été dupe. Tout à 
coup ses yeux retombèrent sur le miroir, et il 
revit la vision. Les quatre lignes s'y dessinaient 
avec une netteté inexorable. Cette fois ce n'était 
pas un mirage, la récidive d'une vision est une 
réalité, c'était palpable, c'était l'écriture redres- 
sée dans le miroir. Il comprit. 

Jean Valjean chancela, laissa échapper le 
buvard, et s'affaissa dans le vieux fauteuil à 
côté du buffet, la tête tombante, la prunelle 
vitreuse, égaré. Il se dit que c'était évident, el 
que la lumière du monde était à jamais éclipsée, 



BUVARD, BAVARD. 349 

et que Cosette avait écrit cela à quelqu'un. Alors 
il entendit son âme, redevenue terrible, pousser 
dans les ténèbres un sourd rugissement. Allez 
donc ôter au lion le chien qu'il a dans sa cage ! 

Chose bizarre et triste, en ce moment-là, Ma- 
rins n'avait pas encore la lettre de Cosette; le 
hasard l'avait portée en traître à Jean Valjean 
avant de la remettre à Marius. 

Jean Valjean jusqu'à ce jour n'avait pas été 
vaincu par l'épreuve. Il avait été soumis à des 
essais affreux ; pas une voie de fait de la mau- 
vaise fortune ne lui avait été épargnée; la féro- 
cité du sort, armée de toutes les vindictes et de 
toutes les méprises sociales, l'avait pris pour 
sujet et s'était acharnée sur lui. Il n'avait reculé 
ni fléchi devant rien. Il avait accepté, quand il 
l'avait fallu, toutes les extrémités; il avait sa- 
crifié son inviolabilité d'homme reconquise, 
livré sa liberté, risqué sa tête, tout perdu, tout 
souffert, et il était resté désintéressé et stoïque, 
au point que par moments on aurait pu le croire 
absent de lui-même comme un martyr. Sa con- 
science, aguerrie à tous les assauts possibles 
de l'adversité, pouvait sembler à jamais impre- 
nable. Eh bien, quelqu'un qui eût vu son for 



350 LES MISÉRABLES. 

intérieur eût été forcé de constater qu'à cette 
heure elle faiblissait. 

C'est que de toutes les tortures qu'il avait su- 
bies dans cette longue question que lui donnait 
la destinée, celle-ci était la plus redoutable. Ja- 
mais pareille tenaille ne l'avait saisi. Il sentit le 
remuement mystérieux de toutes les sensibilités 
latentes. Il sentit le pincement de la fibre in- 
connue. Hélas, l'épreuve suprême, disons mieux, 
l'épreuve unique, c'est la perte de l'être aimé. 

Le pauvre vieux Jean Valjean n'aimait, certes 
pas Cosette autrement que comme un père; 
mais, nous l'avons fait remarquer plus haut, 
dans cette paternité la viduité même de sa vie 
avait introduit tous les amours ; il aimait Cosette 
comme sa fille, et il l'aimait comme sa mère, et 
il l'aimait comme sa sœur ; et , comme il n'avait 
jamais eu ni amante ni épouse, comme la nature 
est un créancier qui n'accepte aucun protêt , ce 
sentiment -là aussi, le plus imperdable de tous, 
était mêlé aux autres, vague, ignorant, pur de 
la pureté de l'aveuglement, inconscient, céleste, 
angéliquc, divin; moins comme un sentiment 
que comme un instinct, moins comme un instinct 
que comme un attrait, imperceptible et invisi- 



BUVARD, BAVARD. Soi 

ble , mais réel ; et l'amour proprement dit était 
dans sa tendresse énorme pour Cosette comme 
le filon d'or est dans la montagne, ténébreux et 
vierge. 

Qu'on se rappelle cette situation de cœur que 
nous avons indiquée déjà. Aucun mariage 
n'était possible entre eux ; pas même celui des 
âmes ; et cependant il est certain que leurs des- 
tinées s'étaient épousées. Excepté Cosette, c'est 
à dire excepté une enfance, Jean Valjean n'avait, 
dans toute sa longue vie, rien connu de ce qu'on 
peut aimer. Les passions et les amours qui se 
succèdent n'avaient point fait en lui de ces 
verts successifs, vert tendre sur vert sombre, 
qu'on remarque sur les feuillages qui passent 
l'hiver et sur les hommes qui passent la cin- 
quantaine. En somme, et nous y avons plus 
d'une fois insisté, toute cette fusion intérieure, 
tout cet ensemble, dont la résultante était une 
haute vertu, aboutissait à faire de Jean Valjean 
un père pour Cosette. Père étrange forgé de 
l'aïeul, du fils, du frère et du mari, qu'il y avait 
dans Jean Valjean; père dans lequel il y avait 
même une mère ; père qui aimait Cosette et qui 
l'adorait, et qui avait cette enfant pour lumière, 



LES MISERABLES. 



pour demeure, pour famille, pour patrie, pour 
paradis. 

Aussi quand il vit que c'était décidément 
fini, qu'elle lui échappait, qu'elle glissait de ses 
mains, qu'elle se dérobait, que c'était du nuage, 
que c'était de l'eau, quand il eut devant les 
yeux cette évidence écrasante : Un autre est le 
but de son cœur, un autre est le souhait de sa 
vie; il y a le bien-aimé; je ne suis que le père; 
je n'existe plus; quand il ne put plus douter, 
quand il se dit : Elle s'en va hors de moi ! la dou- 
leur qu'il éprouva dépassa le possible. Avoir fait 
tout ce qu'il avait fait pour en venir là ! et, quoi 
donc! n'être rien! Alors, comme nous venons 
de le dire, il eut de la tête aux pieds un frémis- 
sement de révolte. Il sentit jusque dans la racine 
de ses cheveux l'immense réveil de l'égoïsme, 
et le moi hurla dans l'abîme de cet homme. 

Il y a des effondrements intérieurs. La pé- 
nétration d'une certitude désespérante dans 
l'homme ne se fait point sans écarter et rompre 
de certains éléments profonds qui sont quelque- 
fois l'homme lui-même. La douleur, quand elle 
arrive à ce degré, est un sauve-qui-pcut de toutes 
les forces de la conscience. Ce sont là des crises 



BUVARD, BAVARD. 7>oZ 

fatales. Peu d'entre nous en sortent semblables 
à eux-mêmes et fermes dans le devoir. Quand la 
limite de la souffrance est débordée, la vertu 
la plus imperturbable se déconcerte. Jean Val- 
jean reprit le buvard, et se convainquit de nou- 
veau ; il resta penché et comme pétrifié sur les 
quatre lignes irrécusables, l'œil fixe ; et il se fit 
en lui un tel nuage qu'on eût pu croire que tout 
le dedans de cette âme s'écroulait. 

Il examina cette révélation, à travers les gros- 
sissements de la rêverie, avec un calme appa- 
rent, et effrayant, car c'est une chose redoutable 
quand le calme de l'homme arrive à la froideur 
de la statue. 

Il mesura le pas épouvantable que sa desti- 
née avait fait sans qu'il s'en doutât; il se rap- 
pela ses craintes de l'autre été, si follement dissi- 
pées; il reconnut le précipice; c'était toujours 
le même; seulement Jean Valjean n'était plus 
au seuil, il était au fond. 

Chose inouïe et poignante, il était tombé sans 
s'en apercevoir. Toute la lumière de sa vie s'en 
était allée, lui croyant voir toujours le soleil. 

Son instinct n'hésita point. Il rapprocha cer- 
taines circonstances, certaines dates, certaines 

T. VIII. M 



ZU LES MISERABLES. 

rougeurs et certaines pâleurs de Cosette, et il se 
dit : C'est lui. La divination du désespoir est 
une sorte d'arc mystérieux qui ne manque ja- 
mais son coup. Dès sa première conjecture, il 
atteignit Marius. Il ne savait pas le nom, mais 
il trouva tout de suite l'homme. Il aperçut dis- 
tinctement, au fond de l'implacable évocation 
du souvenir, le rôdeur inconnu du Luxembourg, 
ce misérable chercheur d'amourettes, ce fainéant 
de romance, cet imbécile, ce lâche, car c'est 
une lâcheté de venir faire les yeux doux à des 
filles qui ont à côté d'elles leur père qui les aime. 

Après qu'il eut bien constaté qu'au fond de 
cette situation il y avait ce jeune homme, et 
que tout venait de là, lui, Jean Valjean, l'homme 
régénéré, l'homme qui avait tant travaillé à son 
âme, l'homme qui avait fait tant d'elforts pour 
résoudre toute la vie, toute la "misère et tout le 
malheur en amour, il regarda en lui-même et 
il y vit un spectre, la Haine. 

Les grandes douleurs contiennent de l'accable- 
ment. Elles découragent d'être. L'homme chez 
lequel elles entrent sent quelque chose se reti- 
rer de lui. Dans la jeunesse, leur visite est 
lugubre; plus tard, elle est sinistre. Hélas, 



BUVARD, BAVARD. 3oo 

quand le sang est chaud, quand les cheveux 
sont noirs, quand la tête est droite sur le corps 
comme la flamme sur le flambeau, quand le rou- 
leau de la destinée a encore presque toute son 
épaisseur, quand le cœur, plein d'un amour 
désirable, a encore des battements qu'on peut 
lui rendre, quand on a devant soi le temps de ré- 
parer, quand toutes les femmes sont là, et tous 
les sourires, et tout l'avenir, et tout l'horizon, 
quand la force de la vie est complète , si c'est 
une chose effroyable que le désespoir, qu'est-ce 
donc dans la vieillesse, quand les années se pré- 
cipitent de plus en plus blêmissantes, à cette 
heure crépusculaire où l'on commence à voir 
les étoiles de la tombe ! 

Tandis qu'il songeait , Toussaint entra. Jean 
Valjean se leva, et lui demanda : 

— De quel côté est-ce? savez-vous? 
Toussaint stupéfaite, ne put que lui répondre : 

— Plaît-il? 

Jean Valjean reprit : 

— Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure qu'on 
se bat? 

— Ah! oui, monsieur, répondit Toussaint 
C'est du côté de Saint-Mcrry. 



356 LES MISERABLES. 

Il y a tel mouvement machinal qui nous vient, 
à notre insu même, de notre pensée la plus pro- 
fonde. Ce fut sans doute sous l'impulsion d'un 
mouvement de ce genre, et dont il avait à peine 
conscience, que Jean Valjean se trouva cinq 
minutes après dans la rue. 

Il était nu-tête, assis sur la borne de la porte 
de sa maison. Il semblait écouter. 

La nuit était venue. 



II 



Le gamin ennemi des lumières 



Combien de temps passa-t-il ainsi? Quels 
furent les flux et les reflux de cette méditation 
tragique? se redressa-t-il ? resta-t-il ployé? 
avait-il été courbé jusqu'à être brisé? pouvait-il 
se redresser encore et reprendre pied dans sa 
ce h science sur quelque chose de solide? Il n'au- 
rait probablement pu le dire lui-même. 

La rue était déserte. Quelques bourgeois in- 
quiets qui rentraient rapidement chez eux l'aper- 
çurent à peine. Chacun pour soi dans les temps 
de péril. L'allumeur de nuit vint comme à l'or- 
dinaire allumer le réverbère qui était préci 
ment placé en face de la porte du n° 7, et s'en 

30. 



358 LES MISERABLES. 

alla. Jean Valjean, à qui l'eût examiné dans 
cette ombre, n'eût pas semblé un homme vivant. 
Il était là, assis sur la borne de sa porte, immo- 
bile comme une larve de glace. Il y a de la con- 
gélation dans le désespoir. On entendait le toc- 
sin et de vagues rumeurs orageuses. Au milieu 
de toutes ces convulsions de la cloche mêlée à 
l'émeute, l'horloge de Saint-Paul sonna onze 
heures, gravement et sans se hâter, car le toc- 
sin, c'est l'homme; l'heure, c'est Dieu. Le pas- 
sage de l'heure ne fit rien à Jean Valjean ; Jean 
Valjean ne remua pas. Cependant, à peu près 
vers ce moment-là, une brusque détonation 
éclata du côté des Halles, une seconde la suivit, 
plus violente encore ; c'était probablement cette 
attaque de la barricade de la rue de la Chanvre- 
rie que nous venons de voir repoussée par Ma- 
rius. A cette double décharge, dont la furie 
semblait accrue par la stupeur de la nuit, Jean 
Valjean tressaillit; il se dressa du côté d'où le 
bruit venait; puis il retomba sur la borne, il 
croisa les bras, et sa tête revint lentement se 
poser sur sa poitrine. 

Il reprit son ténébreux dialogue avec lui- 
même. 



LE GAMIN ENNEMI DES LUMIERES. 5o3 

Tout à coup il leva les yeux, on marchait 
dans la rue, il entendait des pas près de lui, il 
regarda , et , à la lueur du réverbère , du côté de 
la rue qui aboutit aux Archives , il aperçut une 
figure livide, jeune et radieuse. 

Gavroche venait d'arriver rue de l'Homnie- 
Armé. 

Gavroche regardait en l'air, et avait l'air de 
chercher. Il voyait parfaitement Jean Valjean, 
mais il ne s'en apercevait pas. 

Gavroche, après avoir regardé en l'air, regar- 
dait en bas; il se haussait sur la pointe des 
pieds et tâtait les portes et les fenêtres des rez- 
de-chaussée; elles étaient toutes fermées, ver- 
rouillées et cadenassées. Après avoir constaté 
cinq ou six devantures de maisons barricadées 
de la sorte, le gamin haussa les épaules, et 
entra en matière avec lui-môme en ces termes : 

— Pardi ! 

Puis il se remit à regarder en l'air. 

Jean Valjean, qui, l'instant d'auparavant, 
dans la situation dame où il était, n'eût parlé ni 
même répondu à personne, se sentit irrésisti- 
blement poussé à adresser la parole à cet en- 
fant. 



560 LES MISÉRABLES. 

— Petit, dit-il, qu'est-ce que tu as ? 

— J'ai que j'ai faim, répondit Gavroche nette- 
ment. Et il ajouta : Petit vous-même. 

Jean Valjean fouilla dans son gousset et en 
tira une pièce de cinq francs. 

Mais Gavroche, qui était de l'espèce du ho- 
che-queue et qui passait vite d'un geste à l'autre, 
venait de ramasser une pierre. Il avait aperçu 
le réverbère. 

— Tiens, dit-il, vous avez encore vos lan- 
ternes ici. Vous n'êtes pas en règle, mes amis. 
C'est du désordre. Cassez-moi ça. 

Et il jeta la pierre dans le réverbère dont la 
vitre tomba avec un tel fracas que des bour- 
geois, blottis sous leurs rideaux dans la maison 
d'en face, crièrent : Voilà Quatre-vingt-treize! 

Le réverbère oscilla violemment et s'éteignit. 
La rue devint brusquement noire. 

— C'est ça, la vieille rue, fit Gavroche, mets 
ton bonnet de nuit. 

Et se tournant vers Jean Valjean : 

— Comment est-ce que vous appelez ce i lo- 
nument gigantesque que vous avez là au bout 
de la rue? C'est les Archives, pas vrai? Il fau- 
drait me chiffonner un peu ces grosses bétcs de 



LE GAMIN EN"XEMI DES LUMIÈRES. 361 

colonncs-là, et en faire gentiment une barri- 
cade. 
Jean Valjean s'approcha de Gavroche. 

— Pauvre être, dit-il à demi voix et se par- 
lant à lui-même, il a faim. 

Et il lui mit la pièce de cent sous dans la 
main. 

Gavroche leva le nez , étonné de la grandeur 
de ce gros sou; il le regarda dans l'obscurité, 
et la blancheur du gros sou l'éblouit. Il connais- 
sait les pièces de cinq francs par ouï-dire ; leur 
réputation lui était agréable ; il fut charmé d'en 
voir une de près. Il dit : contemplons le tigre. 

Il le considéra quelques instants avec extase ; 
puis, se retournant vers Jean Valjean, il lui 
tendit la pièce et lui dit majestueusement : 

— Bourgeois, j'aime mieux casser les lan- 
ternes. Reprenez votre bête féroce. On ne me 
corrompt point. Ça a cinq griffes; mais ça ne 
m'égratigne pas. 

— As-tu une mère? demanda Jean Valjean. 
Gavroche répondit : 

— Peut-être plus que vous. 

— Eh bien, reprit Jean Valjean, garde cet 
argent pour ta mère. 



3G2 LES MISÉRABLES. 



Gavroche se sentit remué. D'ailleurs il venait 
de remarquer que l'homme qui lui parlait n'avait 
pas de chapeau, et cela lui inspirait confiance. 

— Vrai, dit-il, ce n'est par pour m'empêcher 
de casser les réverbères ? 

— Casse tout ce que tu voudras. 

— Vous êtes un brave homme , dit Gavroche. 
Et il mit la pièce de cinq francs dans une de 

ses poches. 
Sa confiance croissant, il ajouta : 

— Êtes-vous de la rue? 

— Oui, pourquoi? 

— Pourriez- vous m'indiquer le numéro 7 ? 

— Pourquoi faire, le numéro 7? 

Ici l'enfant s'arrêta, il craignit d'en avoir 
trop dit, il plongea énergiquement ses ongles 
dans ses cheveux, et se borna à répondre : 

— Ah! voilà. 

Une idée traversa l'esprit de Jean Valjean. 
L'angoisse a de ces lucidités-là. 11 dit à L'en- 
fant : 

— Est-ce que c'est toi qui m'apportes la lettre 
que j'attends? 

— Vous? dit Gavroche. Vous n'êtes pas une 
femme. 



LE GAMIN ENNEMI DES LUMIÈRES. 363 

— La lettre est pour mademoiselle Cosette, 
n'est-ce pas? 

— Cosette? grommela Gavroche. Oui, je crois 
que c'est ce drôle de nom-là. 

— Eh bien, reprit Jean Valjean, c'est moi qui 
dois lui remettre la lettre. Donne. 

— En ce cas, vous devez savoir que je suis 
envoyé de la barricade? 

— Sans doute, dit Jean Valjean. 
Gavroche engloutit son poing dans une autre 

de ses poches et en tira un papier plié en 
quatre. 

Puis il fit le salut militaire. 

— Respect à la dépêche, dit-il. Elle vient du 
gouvernement provisoire. 

— Donne, dit Jean Valjean. 

Gavroche tenait le papier élevé au dessus de 
sa tête. 

— Ne vous imaginez pas que c'est là un billet 
doux. C'est pour une femme, mais c'est pour le 
peuple. Nous autres, nous nous battons, et nous 
respectons le sexe. Nous ne sommes pas comme 
dans le grand monde où il y a des lions qui en- 
voient des poulets à des chameaux. 

— Donne. 



3C4 LES MISÉRABLES. 

— Au fait, continua Gavroche, vous m'avez 
l'air d'une brave homme. 

— Donne vite. 

— Tenez. 

Et il remit le papier à Jean Valjean. 

— Et dépêchez-vous, monsieur Chose, puis- 
que mamselle Chosette attend. 

Gavroche fut satisfait d'avoir produit ce mot. 
Jean Valjean reprit : 

— Est-ce à Saint-Merry qu'il faudra porter la 
réponse? 

— Vous feriez-là, s'écria Gavroche, une de ces 
pâtisseries vulgairement nommées brioches. 
Cette lettre vient de la barricade de la rue de 
la Chanvrerie, et j'y retourne. Bonsoir, citoyen. 

Cela dit, Gavroche s'en alla, ou, pour mieux 
dire, reprit vers le lieu d'où il venait son vol 
d'oiseau échappé. Il se replongea dans l'obscu- 
rité comme s'il y faisait un trou, avec la rapi- 
dité rigide d'un projectile; la ruelle de l'Homme- 
Armé redevint silencieuse et solitaire; en un 
clin d'œil, cet étrange enfant, qui avait de l'om- 
bre et du rêve en lui, s'était enfoncé dans la 
brume de ces rangées de maisons noires, et s'y 
était perdu comme de la fumée dans des ténè- 



LE GAMIN ENNEMI DES LUMIÈRES. ÔG5 

bres ; et l'on eût pu le croire dissipé et évanoui, 
si , quelques minutes après sa disparition , une 
éclatante cassure de vitre et le patatras splen- 
dide d'un réverbère croulant sur le pavé, n'eus- 
sent brusquement réveillé de nouveau les bour- 
geois indignés. C'était Gavroche qui passait rue 
du Chaume. 



III 



Pendant que Cosette et Toussaint dorment 



Jean Valjean rentra avec la lettre de Marius. 

Il monta l'escalier à tâtons, satisfait des ténè- 
bres comme le hibou qui tient sa proie, ouvrit 
et referma doucement sa porte, écouta s'il n'en- 
tendait aucun bruit, constata que, selon toute 
apparence, Cosette et Toussaint dormaient, 
plongea dans la bouteille du briquet Fumade 
trois ou quatre allumettes avant de pouvoir faire 
jaillir l'étincelle, tant sa main tremblait; il y 
avait du vol dans ce qu'il venait de faire. Enfin, 
sa chandelle fut allumée, il s'accouda sur la 
table, déplia le papier, et lut. 

Dans les émotions violentes, on ne lit pas, on 



PENDANT QUE COSETTE, ETC. 367 

terrasse pour ainsi dire le papier qu'on tient, 
on l'étreint comme une victime, on le froisse, 
on enfonce dedans les ongles de sa colère ou de 
son allégresse; on court à la fin, on saute au 
commencement ; l'attention a la fièvre ; elle 
comprend en gros, à peu près, l'essentiel ; elle 
saisit un point, et tout le reste disparait. Dans 
le billet de Marius à Cosette, Jean Valjean ne 
vit que ces mots : 

« ... Je meurs. Quand tu liras ceci, mon àme sera 
près de toi. » 

En présence de ces deux lignes, il eut un 
éblouissement horrible; il resta un moment 
comme écrasé du changement d'émotion qui se 
faisait en lui, il regardait le billet de Marius 
avec une sorte d'étonnement ivre; il avait de- 
vant les yeux cette splendeur , la mort de l'être 
haï. 

Il poussa un affreux cri de joie intérieure. 
Ainsi, c'était fini. Le dénoûment arrivait plus 
vite qu'on n'eût osé l'espérer. Letre qui encqni- 
brait sa destinée disparaissait. Il s'en allait de 
lui-même, librement, de bonne volonté. Sans 



568 LES MISÉRABLES. 

que lui, Jean Valjean, eût rien fait pour cela, 
sans qu'il y eût de sa faute, « cet homme » allait 
mourir. Peut-être même était-il déjà mort. — 
Ici sa fièvre fit des calculs. — Non. Il n'est pas 
encore mort. La lettre a été visiblement écrite 
pour être lue par Cosette le lendemain matin ; 
depuis ces deux décharges qu'on a entendues 
entre onze heures et minuit, il n'y a rien eu ; la 
barricade ne sera sérieusement attaquée qu'au 
point du jour; mais c'est égal, du moment où 
« cet homme » est mêlé à cette guerre, il est 
perdu; il est pris dans l'engrenage. — Jean Val- 
jean se sentait délivré. Il allait donc, lui, se 
retrouver seul avec Cosette. La concurrence 
cessait; l'avenir recommençait. Il n'avait qu'à 
garder ce billet dans sa poche. Cosette ne sau- 
rait jamais ce que « cet homme » était devenu. 
« Il n'y a qu'à laisser les choses s'accomplir. 
« Cet homme ne peut échapper. S'il n'est pas 
« mort encore, il est sûr qu'il va mourir. Quel 
« bonheur ! » 

Tout cela dit en lui-même, il devint sombre. 
Pnis il descendit et réveilla le portier. 

Environ une heure après, Jean Valjean sortait 
en habit complet de garde national et en armes. 



PENDANT QUE COSETTE, ETC. 569 

Le portier lui avait aisément trouvé dans le voi- 
sinage de quoi compléter son équipement. Il 
avait un fusil chargé et une giberne pleine de 
cartouches. Il se dirigea du côté des Halles. 



31. 



IV 



Les excès de zèle de Gavroche 



Cependant il venait d'arriver une aventure à 
Gavroche. 

Gavroche, après avoir consciencieusement la- 
pidé le réverbère de la rue du Chaume, aborda 
la rue des Vieilles-IIaudriettes, et n'y voyant 
pas « un chat, » trouva l'occasion bonne pour 
entonner toute la chanson dont il était ca- 
pable. 

Sa marche, loin de se ralentir par le chant, 
s'en accélérait. Il se mit à semer le long des 



LES EXCES DE ZELE DE GAVROCHE. Ô71 

maisons endormies ou terrifiées ces couplets 
incendiaires : 



L'oiseau médit dans les charmilles. 
Et prétend qu'hier Atala 
Avec un russe s'en alla. 

Où vont les belles filles. 
Lon la. 



Mon ami pierrot, tu babilles. 
Parce que l'autre jour Mila 
Cogna sa vitre, et m'appela. 

Où vont les belles filles, 
Lon la. 



Les drôlesses sont fort gentilles : 
Leur poison qui m'ensorcela 
("iriserait monsieur Orfila. 

( )n vont les belles filles. 
Lon la. 



372 LES MISÉRABLES. 

J'aime l'amour et ses bisbilles, 
J'aime Agnès, j'aime Paméla, 
Lise en m'allumant se brûla. 

Où vont les belles filles, 
Lon la. 



Jadis, quand je vis les mantilles 
De Suzette et de Zéila, 
Mon àme à. leurs plis se mêla 

Où vont les belles filles. 
Lon la. 

Amour, quand, dans l'ombre où tu brilles, 
Tu coiffes de roses Lola, 
Je me damnerais pour cela. 

Où vont les belles filles, 
Lon la. 

Jeanne, à ton miroir tu t'habilles ! 
Mon cœur un beau jour s'envola ; 
Je crois que c'est Jeanne qui l'a. 

Où vont les belles filles, 
Lon la. 



LES EXCÈS DE ZÈLE DE GAVROCHE. 373 

Le soir, en sortant des quadrilles, 
Je montre aux étoiles Stella 
Et je leur dis : regardez-la. 

Où vont les belles filles, 
Lon la. 



Gavroche, tout en chantant, prodiguait la 
pantomime. Le geste est le point d'appui du 
refrain. Son visage, inépuisable répertoire de 
masques, faisait des grimaces plus convulsives 
et plus fantasques que les bouches d'un linge 
troué dans un grand vent. Malheureusement, 
comme il était seul et dans la nuit, cela n'était 
ni vu, ni visible. Il y a de ces richesses per- 
dues. 

Soudain il s'arrêta court. 

— Interrompons la romance, dit-il. 

Sa prunelle féline venait de distinguer dans 
le renfoncement d'une porte cochère ce qu'on 
appelle en peinture un ensemble, c'est à dire 
un être et une chose; la chose était une char- 
rette à bras, l'être était un auvergnat qui dor- 
mait dedans. 

Les bras de la charrette s'appuyaient sur Je 



37* LES MISÉRABLES. 

pavé et la tête de l'auvergnat s'appuyait sur le 
tablier de la charrette. Son corps se pelotonnait 
sur ce plan incliné et ses pieds touchaient la 
terre. 

Gavroche, avec son expérience des choses de 
ce monde, reconnut un ivrogne. 

C'était quelque commissionnaire du coin qui 
avait trop bu et qui dormait trop. 

— Voilà, pensa Gavroche, à quoi servent les 
nuits d'été. L'auvergnat s'endort dans sa char- 
rette. On prend la charrette pour la république 
et on laisse l'auvergnat à la monarchie. 

Son esprit venait d'être illuminé par la clarté 
que voici : 

— Cette charrette ferait joliment bien sur 
notre barricade. 

L'auvergnat ronflait. 

Gavroche tira doucement la charrette par 
l'arrière et l'auvergnat par l'avant, c'est à dire 
par les pieds, et au bout d'une minute, l'auver- 
gnat, imperturbable, reposait à plat sur le 
pavé. 

La charrette était délivrée. 

Gavroche, habitué à faire face de toutes parts 
à l'imprévu, avait toujours tout sur lui. Il 



LES EXCÈS DE ZÈLE DE GAVROCHE. 575 

fouilla dans une de ses poches, et en tira un 
chiffon de papier et un bout de crayon rouge 
chipé à quelque charpentier. 
Il écrivit : 

« République française. 

■ Reçu ta charrette. ■ 

Et il signa : « Gavroche. » 

Cela fait, il mit le papier dans la poche du 
gilet de velours de l'auvergnat toujours ron- 
flant, saisit le brancard dans ses deux poings, 
et partit, dans la direction des Halles, poussant 
devant lui la charrette au grand galop avec un 
glorieux tapage triomphal. 

Ceci était périlleux. Il y avait un poste à l'Im- 
primerie royale. Gavroche n'y songeait pas. Ce 
poste était occupé par des gardes nationaux de 
la banlieue. Un certain éveil commençait à 
émouvoir l'escouade, et les têtes se soulevaient 
sur les lits de camp. Deux réverbères brisés 
coup sur coup, cette chanson chantée à tue- 
téte, cela était beaucoup pour des rues si pol- 



376 LES MISERABLES. 

tronnes, qui ont envie de dormir au coucher du 
soleil, et qui mettent de si bonne heure leur 
éteignoir sur leur chandelle. Depuis une heure 
le gamin faisait dans cet arrondissement pai- 
sible le vacarme d'un moucheron dans une bou- 
teille. Le sergent de la banlieue écoutait. Il 
attendait. C était un homme prudent. 

Le roulement forcené de la charrette combla 
la mesure de l'attente possible, et détermina le 
sergent à tenter une reconnaissance. 

— Ils sont là toute une bande ! dit-il , allons 
doucement. 

Il était clair que l'hydre de l'anarchie était 
sortie de sa boîte et qu'elle se démenait dans le 
quartier. 

Et le sergent se hasarda hors du poste à pas 
sourds. 

Tout à coup, Gavroche, poussant sa char- 
rette, au moment où il allait déboucher de la 
rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face à 
face avec un uniforme , un shako , un plumet et 
un fusil. 

Pour la seconde fois, il s'arrêta net. 

— Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre pu- 
blic. 



LES EXCÈS DE ZÈLE DE GAVROCHE. 377 

Les étonnements de Gavroche étaient courts 
et dégelaient vite. 

— Où vas-tu, voyou? cria le sergent. 

— Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas 
encore appelé bourgeois. Pourquoi m'insultez- 
vous? 

— Où vas-tu, drôle? 

— Monsieur , reprit Gavroche , vous étiez 
peut-être hier un homme d'esprit, mais vous 
avez été destitué ce matin. 

— Je te demande où tu vas, gredin? 
Gavroche répondit : 

— Vous parlez gentiment, Vrai, on ne vous 
donnerait pas votre âge. Vous devriez vendre 
tous vos cheveux cent francs la pièce. Cela vous 
ferait cinq cents francs. 

— Où vas-tu? où vas-tu? où vas-tu, bandit? 
Gavroche repartit : 

— Voilà de vilains mots. La première fois 
qu'on vous donnera à téter, il faudra qu'on vous 
essuie mieux la bouche. 

Le sergent croisa la baïonnette. 

— Me diras-tu où tu vas, à la fin, misérable? 

— Mon général, dit Gavroche, je vas chercher 
le médecin pour mon épouse qui est en couche. 

T. VIII. H 



37S LES MISERABLES. 

— Aux armes ! cria le sergent. 

Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est là le 
chef-d'œuvre des hommes forts ; Gavroche me- 
sura d'un coup d'œil toute la situation. C'était la 
charrette qui l'avait compromis, c'était à la 
charrette de le protéger. 

Au moment où le sergent allait fondre sur 
Gavroche, la charrette, devenue projectile et 
lancée à tour de bras, roulait sur lui avec furie, 
et le sergent atteint en plein ventre, tombait à 
la renverse dans le ruisseau pendant que son 
fusil partait en l'air. 

Au cri du sergent, les hommes du poste étaient 
sortis pêle-mêle ; le coup de fusil détermina une 
décharge générale au hasard, après laquelle on 
rechargea les armes et l'on recommença. 

Cette mousquetade à colin-maillard dura un 
bon quart d'heure, et tua quelques carreaux de 
vitre. 

Cependant Gavroche, qui avait éperdument 
rebroussé chemin, s'arrêtait a cinq ou six rues 
de là, et s'assevait haletant sur la borne qui fait 
le coin des Enfants-Rouges. 

Il prêtait l'oreille. 

Après avoir souille quelques instants, il se 



LES EXCÈS DE ZELE DE GAVROCHE. 579 

tourna du côté où la fusillade faisait rage, éleva 
sa main gauche à la hauteur de son nez, et la 
lança trois fois en avant en se frappant de la 
main droite le derrière de la tête ; geste souve- 
rain dans lequel la gaminerie parisienne a con- 
densé l'ironie française , et qui est évidemment 
efficace, puisqu'il a déjà duré un demi siècle. 

Cette gaîté fut troublée par une réflexion 
amère. 

— Oui , dit-il, je pouffe, je me tords, j'abonde 
en joie, mais je perds ma route, il va falloir faire 
un détour. Pourvu que j'arrive à temps à la bar- 
ricade! 

Là dessus, il reprit sa course. 
Et tout en courant : 

— Ah çà, où en étais-je donc? dit-il. 

Il se remit à chanter sa chanson en s'enfon- 
çant rapidement dans les rues, et ceci décrut 
dans les ténèbres : 

Mais il reste eneor des bastilles, 
Et je vais mettre le holà 
Dans l'ordre public que voilà. 

Où vont les belles filles, 
Lon la. 



580 LES MISÉRABLES. 

Quelqu'un veut-il jouer aux quilles? 
Tout le vieux monde s'écroula 
Quand la grosse boule roula. 

Où vont les belles fdles, 
Lon la. 



Vieux bon peuple, à coups de béquilles, 
Cassons ce Louvre où s'étala 
La monarchie en falbala. 

Où vont les belles filles, 
Lon la. 

Nous en avons forcé les grilles, 
Le roi Charles Dix, ce jour-là 
Tenait mal et se décolla. 

Où vont les belles filles, 
Lon la. 

La prise d'armes du poste ne fut point sans 
résultat. La charrette fut conquise, l'ivrogne 
fut fait prisonnier. L'une fut mise en fourrière; 
l'autre fut plus tard un peu poursuivi devant les 
conseils de guerre comme complice. Le minis- 



LES EXCÈS DE ZÈLE DE GAVROCHE. 381 

tère public d'alors fit preuve en cette cir- 
constance de son zèle infatigable pour la dé- 
fense de la société. 

L'aventure de Gavroche, restée dans la tradi- 
tion du quartier du Temple, est un des souvenirs 
les plus terribles des vieux bourgeois du Ma- 
rais , et est intitulée dans leur mémoire : Atta- 
que nocturne du poste de l'Imprimerie royale. 



FIN DU TOME HUITIEME 
HT DE LA QUATRIÈME PARTIE 






TABLE 

DE LA QUATRIÈME PARTIE 



I/IDYLLE RIE PLU1KT ET L'ÉPOPÉE KIE SAM-DENIS 
TOME PREMIER 

LIVRE PREMIER 

QUELQUES PAGES D'HISTOIRE 

Pages 

I. Bien coupé 9 

II. Mal cousu 21 

III. Louis-Philippe 28 

IV. Lézardes sous la fondation 4:5 

V. Faits d'où L'histoire sort et que l'histoire ignore . î>8 

VI Enjolras et ses lieutenants 81 



384 TABLE. 

LIVRE DEUXIÈME 
ÉPONINE 

I. Le champ de l'Alouette 93 

II. Formation embryonnaire des crimes dans l'incu- 

bation des prisons 105 

III. Apparition au père Mabeuf 115 

IV. Apparition à Marius 124 

LIVRE TROISIÈME 

LA MAISON DE LA RUE PLUMET 

I. La maison à secret 137 

II. Jean Valjean garde national 118 

III. Foliis ac frondibus 152 

IV. Changement de grille 160 

V. La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre 170 

VI. La bataille commence 179 

VII. A tristesse, tristesse et demie 186 

VIII. La cadène 197 

LIVRE QUATRIÈME 

SECOURS D'EN BAS PEUT ÊTRE SECOURS D'EN HAUT 

I. Blessure au dehors, gueïison au dedans. ... 219 
II. La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour 

expliquer un phénomène -- < 



TABLE. 585 

LIVRE CINQUIÈME 

DONT LA FIN NE RESSEMBLE PAS AU 
COMMENCEMENT 

I. La solitude et la caserne combinées 243 

II. Peurs de Cosette 247 

III. Enrichies des commentaires de Toussaint. . . . 254 

IV. Un cœur sous une pierre 260 

V. Cosette après la lettre 270 

VI. Les vieux sont faits pour sortir à propos . . . 273 

LIVRE SIXIÈME 

LE PETIT GAVROCHE 

I. Méchante espièglerie du vent 28» 

II. Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le 

Grand 292 

III. Les péripéties de l'évasion 338 

LIVRE SEPTIÈME 
L'ARGOT 

1. Origine 369 

II. Racines 384 

III. Argot qui pleure et Argot qui rit 401 

IV. Les deux devoirs : veiller et espérer 411 



586 TABLE. 

TOME DEUXIÈME 

LIVRE HUITIÈME 

LES ENCHANTEMENTS ET LES DÉSOLATIONS 

I. Pleine lumière 7 

II. L'étourdissement du bonheur complet .... 19 

III. Commencement d'ombre 24 

IV. Cab roule en anglais et jappe en argot .... 32 

V. Choses de la nuit 47 

VI. Marius redevient réel au point de donner son 

adresse à Cosctte 49 

VII. Le vieux cœur et le jeune cœur en présence . . C2 

LIVRE NEUVIÈME 
OU VONT-ILS? 

I. Jean Valjean 89 

II. Marius 93 

III. M. Mabcuf »9 

LIVRE DIXIÈME 
LE 5 JUIN 1S32 

I. La surface de la question 109 

II. Le fond de la question 117 



TADLE. 387 

III. L'u enterrement : occasion de renaître .... 130 

IV. Les bouillonnements d'autrefois 142 

V. Originalité de Paris 133 

LIVRE ONZIÈME 

L'ATOME FRATERNISE AVEC L'OURAGAN 

I. Quelques éclaircissements sur les origines de la 
poésie de Gavroche. — Influence d'un académi- 
cien sur cette poésie 161 

II. Gavroche en marche 167 

III. Juste indignation d'un perruquier 174 

IV. L'enfant s'étonne du vieillard 178 

V. Le vieillard 182 

VI. Recrues 186 

LIVRE DOUZIÈME 

CORINTHE 

I. Histoire de Corinthe depuis sa fondation. . . 103 

II. Galles préalables ... 204 

III. La nuit commence à se faire sur Grantaire . . . 223 

IV. Essai de consolation sur la veuve Uuchcloup . . 230 
V. Les préparatifs 238 

VI. En attendant 253 

VII. L'homme recruté rue des Billeltes 249 

VIII. Plusieurs points d'interrogation à propos d'un 
nommé Le Cabuc qui ne se nommait peut-être 

pas Le Cabuc 257 



ô88 TABLE. 

LIVRE TREIZIÈME 
MARIUS ENTRE DANS L'OMBRE 

I. De la rue Plumet au quartier Saint-Denis . . . 2G9 

II. Paris à vol de hibou 275 

III. L'extrême bord 281 

LIVRE QUATORZIÈME 

LES GRANDEURS DU DÉSESPOIR 

I. Le drapeau : premier acte 295 

II. Le drapeau : deuxième acte 301 

III. Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine 

d'Enjolras 307 

IV. Le baril de poudre 310 

V. Fin des vers de Jean Prouvaire 316 

VI. L'agonie de la mort après l'agonie de la vie . . 320 
VII. Gavroche profond calculateur des distances . . 329 

LIVRE QUINZIÈME 

LA RUE DE L'HOMME-ARMÉ 

1. Buvard, bavard 339 

II. Le gamin ennemi des lumières 3."j" 

III. Pendant que Cosclte et Toussaint dorment . . 36G 

IV. Les excès de zèle de Gavroche 370 













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