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S.-Q. Scit&kr îCibraru
Gifl of
SaMUJEIL HUBBAIB SCUBIMEIÎ.
June 22,1903
^|T^^ Smithsonian
^ ^ Institution
%fj^j^ Libraries
GiftofDr. F.Christian
and Betty Thompson
BIBLIOTHEQUE DES MERVEI
SSU*^\
LES
MÉTAMORPHOSES
des i\si:cti;s
M AI II ICI: CI II Mil)
PRÉSIDFM DE l.\ SOCIÉTÉ ENTOMOLOGIQUE M. FRANGE
OUVRAGE ILLUSTRE DE 280 VIGNETTES
PARIS
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BOU I. I VA RD S \ I N l-C KliM A IN , K
B1BLI0THÈQI E
DES MERVEILLES
pi i.i h i soi - i i Dira i nos
DE M. EDOUARD CHARTON
LES
MÉTAMORPHOSES DES INSECTES
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
PÉnoN, naturaliste, voyageur aux terres australes ; ouvrage couronné par
la Société d'émulation de l'Allier et publié sous ses auspices. — Paris,
J.-B. Bailliére et Fils, 1857.
.Notices entomologiques et Nouvelles Notices entomologiques. l rc et 2 e séries.
Paris, 1859, 1866, 1869. — Félix Malteste.
Les Auxiliaires du ver a soie. Paris, 1864. — J.-B. Bailliére et Fils.
Les Insectes utiles et nuisibles a l'Exposition universelle. Paris, 1867.
Librairie de la Maison rustique.
Etudes sur la chaleur libre dégagée par les animaux invertébrés et spécia-
lement par les insectes. Paris, V. Masson et Fils, 1869. (Thèse de doc-
torat de la Faculté des sciences de Paris.)
Mémoires et Notes dans les Bulletins de la Société d'acclimatation.
Études sur les insectes carnassiers, utiles à introduire dans les jardins ou
à protéger contre la destruction. — Paris, 1875. (Adopté par la commis-
sion desbiblioth. scol.)
Traité élémentaire d'entomologie, avec les applications de cette science
Tome I, Introduction et Coléoptères. Paris, J.-B. Bailliére et Fils, 1875
SOUS PRESSE
Tome II du Traité d'entomologie comprenant les autres ordres d'insectes.
Nouvelles Notices entomologiques. 5'' série.
BIBLIOTHEQUE DES MERVEILLES
LES
MÉTAMORPHOSES
DES INSECTES
l'A i;
MAURICE GIRARD
ANCIEN PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ ENTOMOLOGIQUE DE FHANCI
DOGTECB ES SCIENCES NATURELLES
QUATRIÈME ÉDITION
KEVOE ET AUGMENTÉE PAR l'aUTEUR
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 578 VIGNETTE
P A R
MESNEL, OELAHAYE, FORMANT, HUET, ETC.
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET C
■ BOl l EVARD ÎAIMN-GJ RM VIN, 7!>
1874
pi i( U! ol ■!• ii
LES
MÉTAMORPHOSES
DES INSECTES
CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION
Prétendue génération spontanée des insectes. — Expériences de Redi
— Insectes séparés des autres annelés. — Organisation des insectes
— Sens merveilleux. — Instincts, intelligence. — Principales subdi-
visions.
Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre.
Ce vers dédaigneux, placé par le fabuliste dans la
bouche du lion, résume les idées des anciens sur l'ori-
gine des insectes. Pour tous les petits animaux difficiles
à bien observer, on trouvait beaucoup plus commode la
plus large acception des générations spontanées. La
paresse de notre esprit aime ces solutions simples et
générales, en accord avec le naïf orgueil de la suprême
ignorance. On voyait sortir du sol, du milieu des gazons,
ces petits êtres ailés qui, par l'éclat de leurs couleurs,
rivalisent souvent avec les fleurs d'or et d'azur; c'étaient
les gracieux enfants de la terre, de cette mère commune
d'où naissaient à la fois les végétaux maintenus immo-
biles sur son sein fécondant, et les insectes remplissant
'1
2 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
l'atmosphère de leurs scintillations, du murmure confus
de leurs bourdonnements. La vase, séchée et crevassée
par le soleil, engendrait les noirs essaims des mouches
qui tourbillonnent à sa surface. D'autres prenaient leur
origine dans la chair corrompue des cadavres d'ani-
maux abandonnés à l'air. Souvent les qualités des insec-
tes dépendaient de l'animal d'où ils tiraient le jour par
une prétendue fermentation. Les abeilles mêmes, ces
fières habitantes des monts sacrés, ces douces nourrices
de Jupiter enfant, n'échappaient pas à la loi commune.
Celles qui proviennent des entrailles du lion, dit Élien,
sont indociles, farouches, rebelles au travail; celles
qui naissent du mouton molles et paresseuses ; au con-
traire, on recherchait les abeilles sorties des flancs du
taureau : elles étaient laborieuses, obéissantes. Virgile,
dans la fable d'Aristée, nous raconte comment ce secret
fut connu des hommes. Les nymphes des eaux, compa-
gnes d'Eurydice, dont Aristée avait involontairement
causé la mort, la vengeaient en faisant périr ses abeilles.
Pour apaiser leur courroux, il amène dans leur temple
quatre magnifiques taureaux et les immole sur quatre
autels. Il retourne dans le bois. prodige inouï et sou-
dain! Il entend bourdonner dans les entrailles corrom-
pues des taureaux des essaims d'abeilles. Elles percent
frémissantes les cavités impures qui les retiennent, se
répandent en nuage immense, gagnent le sommet d'un
arbre et y restent suspendues comme la grappe au cep
d'où elle retombe.
Jusqu'au dix-septième siècle on ignora comment la
larve qui rampe sur le sol se rattache à l'adulte ailé
dont la subtile atmosphère devient le domaine. Cepen-
dant l'observation des petits animaux remonte à la plus
haute antiquité, surtout à cause des dangers qu'ils font
courir à l'agriculture. Les scarabées sacrés, qui enter-
rent et enlèvent les immondices corrupteurs de l'air.
INTRODUCTION. 5
son! reproduits sur les monuments de l'antique Egypte.
L'Exode nous apprend que l'Eternel ni <li-s sauterelles
une des plus terribles plaies infligées à l'Egypte. Elles
couvrirent par son ordre toul I» 1 pays, amenées par un
vent d'orient, et disparurent, balayées par un vent d'oc
cident, lorsque le pharaon consterné eut promis de lais-
ser partir le peuple de Dieu. .Moïse indique divers insec-
tes du même ordre, les grillons, les truxales, etc., au
sujei des animaux qu'il esl permis ou non de manger.
Il y a aussi de Irés-.inrieunos observations «les Chinois
sur les insectes. Aristote s'esl occupé assez longue-
ment d'entomologie et avait reconnu les principaux
groupes naturels de ces ('1res. Il donné dos détails sur
le chant des cigales el de nombreuses et intéressantes
observations sur les abeilles. Il avait remarqué que les
piqûre- des insectes sou! tantôt causées par la bouche,
tantôt par l'aiguillon de l'abdomen, que les premières
sont dues à des insectes à deux ailes 1 , les secondes pro-
duites par des inseetes à quatre ailes. Mais Aristote et
sou disciple Théophrasle partagent la grande erreur de
l'antiquité sur la génération spontanée des inseetes. Or
rien n'était plus propre à écarter les observateurs que
l'origine immonde de ces animaux objets de dégoût. Ne
trouvons-nous pas comme un dernier écho de ces Tables
séculaires dans la répugnance imméritée qu'ils inspi-
rent encore à tant de personnes, dans l'idée que leur
contact es! malpropre et dangereux?
L'erreur capitale de l'antiquité relative à la généra-
tion des insectes devail tomber sous la vulgaire obser-
vation des plus simples faits. Il a fallu de longs siècles
pour arrivera cette vérité, si banale aujourd'hui, qu'a-
1 II faut faire m xception ;'i cet égard pour certains hémi-
ptères, insectes ;'i quatre ailes, les réduves, parmi les terrestres, e1
plusieurs genres de punaises d'eau, qui enfoncenl une tromp
lancette acérée dans les doigts qui les saisissent.
I LES METAMORPHOSES DES INSECTES
vant d'établir aucun raisonnement sur le monde exté-
rieur, on doit daigner l'observer. Un médecin italien,
Redi, eut l'idée que les vers qui fourmillent dans les
viandes corrompues et qui donnent bientôt naissance à
des mouches, proviennent des œufs déposés par les
femelles. Il exposa à l'air un grand nombre de boites
sans couvercles dans chacune desquelles il avait placé
un morceau de viande, tantôt crue, tantôt cuite, afin
d'inviter les mouches, attirées par l'odeur, à venir pon-
dre leurs œufs sur ces chairs. Non-seulement Redi mit
dans ses boîtes des chairs de mammifères communs,
comme celles de taureau, de veau, de cheval, de buffle,
d'âne, de daim, etc., mais aussi des chairs de quadru-
pèdes plus rares, qui lui furent fournies par la ména-
gerie du grand-duc de Toscane, comme le lion et le
tigre. Il essaya aussi les chairs des petits quadrupèdes,
d'agneau, de chevreau, de lièvre, de lapin, de taupe, etc.;
celles de différents oiseaux, de poule, de coq dïnde, de
caille, de moineau, d'hirondelle, etc. ; de plusieurs
>ortes de poissons de rivière et de mer, comme l'espadon
et le thon; enfin des chairs de reptiles, notamment de
serpents.
Ces chairs si variées attirèrent des mouches dont Redi
sut constater la ponte, et bientôt il vit apparaître de
nombreux vers nés des œufs. Ils lui donnèrent, dit-il,
quatre sortes de mouches, des mouches bleues (Calli-
phora vomitoria), des mouches noires chamarrées de
blanc (Sarcophaga carnaria ou vivipara) , des mouches
pareilles à celles des maisons (Musca domestica), des
mouches vert doré (Lucilia cœsar). L'accroissement de
ces vers de la viande ou larves de mouches est énorme.
Redi reconnut qu'en vingt-quatre heures les larves de
la mouche bleue dévorant un poisson augmentèrent
selon les sujets, de cent cinquante-cinq à deux cent dix
fois le poids initial.
INTRODUCTION.
Il fallait faire Une contre-épreuve décisive. Les mêmes
viandes fuient placées dans des Imites recouvertes de
toiles à claire-voie, afin que l'air pût circuler librement
et amener la putréfaction, mais de sorte que les mou-
ches, attirées par l'odeur et arrêtées par la toile, fus-
sent dans l'impossibilité de déposer leurs œufs. Redi \it
les chairs se corrompre, mais aucun ver ne s'y déve-
loppa. Il observa des femelles de mouches introduisant
l'extrémité de leur abdomen entre les mailles du réseau,
pour tâcher de faire passer leurs œufs, et deux petits
vers, issus d'une êclosion interne chez la mouche vivi-
pare, trouvèrent ainsi le moyen de passer à travers la
toile.
Redi réfuta aussi l'opinion commune, si souvent répé-
tée dans les sermons des prédicateurs, dans les écrits
des moralistes de tous les temps, sur la vanité de
l'homme, pâture des vers immondes après su mort. Il
lit voir par expérience que les mouches ne savent point
Ibuiller la terre, et que les lombrics ou vers de terre,
qui abondent dans le sol végétal, ne sont pas carnas-
siers et ne vivent que de l'humus, dont ils peuvent
extraire les sucs nutritifs. Il constata, par de nombreu-
ses épreuves, que les chairs et les cadavres placés sous
terre, même aune médiocre profondeur, se corrompent
lentement, mais ne sont la proie d'aucun ver. 11 est
curieux de voir combien une erreur habituelle est difli-
cile à combattre et s'empare même des homme- les
plus instruits. Ne la trouvons-nous pas dans l'épitaphe
de Franklin, d'une piélési originale : « Ici repose, livré
aux vers, le corps de Benjamin Franklin, imprimeur,
comme la couverture d'un vieux livre dont les feuillets
sont arrachés et le titre et la dorure effacés ; mais pour
cela l'ouvrage ne sera pas pei'du, car il reparaîtra,
comme il le croyait, dans une nouvelle et meilleure
édition, revue et corrigée par l'auteur. »
6 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Pendant longtemps on a confondu, sous le nom géné-
ral d'insectes, un grand nombre d'animaux qui présen-
tent entre eux des analogies incontestables, mais pour
lesquels la multiplicité des formes secondaires amenait
de grandes complications dans l'étude d'un groupe aussi
étendu. Le mot insecte, en effet, signifie corps coupé en
anneaux ou segments placés bout à bout, en série. Sui-
vant une conception fort originale de Dugès, médecin
naturaliste de l'École de Montpellier, on peut se figurer
ces segments comme autant d'animaux distincts, se
nourrissant et se reproduisant à part, et cependant coor-
donnant leurs volontés et leurs sensations, de manière à
former un être à la fois multiple et un. La nature
réalise presque complètement cette idée hardie dans les
affreux vers solitaires qui produisent parfois les troubles
les plus funestes dans notre santé.
Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous allons
rejeter successivement les êtres à anneaux sériés dont
l'étude n'est pas notre objet, et nous arriverons bientôt
aux véritables insectes.
Il oi d'abord des animaux dégradés sans pattes, ou
n'offrant que quelques mamelons mous ou quelques
poils comme organes de locomotion. J'ai nommé les
mis qui vivent dans les intestins et dans les tissus de
l'homme et des animaux, surtout chez les sujets affai-
blis; audèbutou à la lin de l'existence, les lombrics que
nous voyons sortir avec délices, après les fortes averses,
des trous do la terre de nos jardins. Ils se hissent air
dehors en s'appuyant de toute part, au moyen de soies
roides, crochues, dirigées en arrière, comme le ramo-
neur qui monte dans une cheminée, étalent sur la terre
humide leurs anneaux visqueux, et rejettent l'humus
donl leur corps est gorgé et qui est leur seule nour-
riture.
Los eaux, séjour de prédilection des êtres inférieurs.
[NTR0D1 I riON. 7
fourmillent d'autres annélides de toutes sortes. Les eaux
douces de France contenaient autrefois en abondance les
sangsues, aux triples mâchoires dentelées, puissant auxi-
liaire de la médecine, <'i que nos marchands deman-
dent aujourd'hui aux marais de la Hongrie et plus loin
encore. Sur nos côtes, nous rencontrons les serpules
vivant dans les tubes entrelacés el serpentants dont
elles recouvrenl les rochers et les coquilles, et laissant
sortirau dehors un très-élégant panache de branchies ;
le sable est rempli de trous où habitent les arénicoles
ces vers noirâtres <|iii servent aux pêcheurs à amorcer
leurs lignes, et dont le sang, d'un jaune vif, tache for-
tement les doigts; enfin, après le gros temps, la marée
montante jette sur les rivages de l'Océan les aphrodites,
au corps couvert de longs poils, comme une soie marine,
irisés des mille couleurs de l'arc-en-ciel.
La nature s'est complu, chez d'autres êtres du grand
groupe dont nous parlons, à perfectionner les organes
et, comme enchantée du plan d'après lequel leur corps
se divise en anneaux, elle a reproduit Ja même for-
mule pour leurs membres. Qu'on prenne la patte d'une
écrevisse ou d'une araignée, on y verra une série de
pièces articulées l'une à la suite de l'autre, succession
de leviers coudés que termine une griffe. Nous écarte-
rons d'abord des insectes les crustacés. Habitants pres-
que exclusifs «les eaux, surtout des eaux salées, ils pré-
sentent des pattes en nombre lrès-vari»ble, dix chez les
homards, les langoustes, les écrevisses et chez les cra-
bes, si nombreux et de formes si diverses, dont la plu-
part ne quittent pas les eaux peu profondes des côtes,
dont quelques-uns, munis de palettes ou rames puis-
santes, nagent au milieu des fucus flottants, loin de
toute terre, dans l'immensité de la plaine liquide. On
trouve, d'autre part, quatorze pattes dans ces paisibles
cloportes endormis sous les pois à fleurs de nos jardins,
8 I ES METAMORPHOSES DES INSECTES.
dans ces arraadilles qui vivent sous la mousse humide
des bois et se roulent en boule dès qu'on les touche, ne
présentant plus au dehors que les cuirasses articulées
du dos de leurs anneaux. Bien plus grand encore est
le nombre des pattes dans les mille-pieds, qui en comp-
tent environ de vingt et une à cent cinquante paires. Ils
restent les derniers réunis aux insectes, et ressemblent,
en effet, aux états intérieurs des insectes, lorsque ceux-
ci rampent en larves sur le sol avant d'acquérir ces
ailes, apanage de la locomotion aérienne, objet des
ardents désirs de l'homme, attribut quasi divin. Notre
grand Cuvier n'était pas encore arrivé à rejeter hors des
insectes ces formes inférieures et dégradées.
Le nombre des pattes se restreint et devient fixe dans
le groupe bizarre et menaçant des arachnides. Nous
trouvons huit pattes seulement dans les araignées, qui
tendent de toutes parts leurs toiles perfides, et qui son!,
malgré leur mauvaise mine, nos meilleurs amis en
détruisant tant d'insectes nuisibles; dans ces phrynes
des tropiques, horribles courtisanes aux triples griffes
acérées comme des glaives ; dans ces scorpions, chas-
sant aux insectes terrestres comme les araignées chas-
sent aux insectes aériens, et frappant leurs victimes à
coups redoublés de leur queue, munie d'un venimeux
aiguillon.
Nous arrivons enfin aux insectes, et ce qui nous frappe
tout d'abord c'est qu'à l'état parfait ils n'ont jamais plus
de six pattes, attachées par-dessous à la poitrine. Leur
corps paraît se diviser naturellement en trois parties :
la tête, le thorax, l'abdomen (fig. 1). La tête présente
en avant deux appendices, simulant des cornes ; ce sont
les antennes, qui offrent les formes les plus diverses. On
dirait de minces alênes, des soies, des chapelets, des
fuseaux, des massues, des peignes, des plumes aux lon-
gues barbules. Elles se dirigent en avant lors du vol.
INTHOIHTTION. 9
[es pattes, au contraire, se repliant en arriére. Ces
organes sont les oreilles des insectes, ce s o ni des tiges
qui vibrenl sous t'influence des sons extérieurs comme
de minces baguettes de métal qu'on placerait sur la
caisse d'un piano. Les insectes s'appellent, en effet, par
Fig. ]. — Guêpe frelon, en trois segments.
les stridulations les plus variées, et il est bien probable
que ceux, en grand nombre, qui nous paraissent muets
produisent des sons si légers que notre tympan ne peul
les percevoir, tandis que les délicates antennes en
éprouvent un imperceptible frémissement. Puis vien-
nent, sur les côtés, deux globes où les appareils gros-
10 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
sissants font découvrir des facettes hexagonales par mil-
liers. Ce sont des télescopes que l'insecte braque sur
tous les points de l'horizon, et qui servent à lui faire
voir les objets à une assez grande distance. Les cour-
Inires variables des petites cornées indiquent que l'in-
secte se sert successivement de ses nombreux télescopes
selon les distances des objets. Qu'on prenne une de ces
sveltes demoiselles, ces chasseresses cruelles volant
presque toujours au bord des eaux, ou bien une de ces
grosses mouches qui abondent dans nos bois en automne,
une simple loupe permettra d'admirer l'élégant réseau
des facettes de ses yeux multiples. En outre, le dessus
de la tête porte, chez beaucoup d'insectes, trois petits
yeux, disposés en triangle. Ce sont trois puissants micros-
copes très-bombés. On les trouve surtout chez les insec-
tes qui habitent des galeries peu éclairées ou qui con-
struisent des nids. Ils ont besoin d'apercevoir de très-
près les plus petits objets. En dessous, la tête présente
des pièces buccales variées agissant latéralement l'une
contre l'autre, servant à saisir les aliments. Tantôt ce
sont des meules puissantes, destinées à broyer des corps
durs, ou des cisailles aiguës qui déchirent Après cette
première paire de mandibules, viennent les mâchoires
et la lèvre inférieure, autres pièces dont les lobes fes-
tonnés ou dentelés réduisent les aliments en miettes, et
eu môme temps les maintiennent en place devant' la
cavité de la bouche : d'autres fois, et nous formerons
ainsi un second groupe d'insectes, les mêmes organes
deviennent des tubes destinés à sucer des liquides. Ces
tubes s'enroulent en flexible spirale chez les papillons,
après que ces insectes les ont retirés du fond des fleurs \
ils restenl droits chez les punaises et une partie des
mouches, et s'enfoncent comme des stylets sous la peau
des animaux, sous l'écorce des plantes. D'autres mou-
ches, comme celles des maisons, ont une trompe molle,
INTRODUCTION. il
charnue, se projetanl sur les objets et les mouillant de
salive, pour permettre l'aspiration <lc leur surface liqué-
fiée. Des palpes grêles, poilus, entourent les mâchoires
el la lèvre inférieure, destinés à retenir les petits frag-
ments rejetés sur les côtés et qui pourraient tomber,
servant aussi à donner les sensations d'un tad exquis,
nécessaires pour reconnaître la nature, la consistance
de l'aliment.
Ce thorax, qui succède à la tête, offre dois anneaux,
chacun ayant en dessous une paire de pattes (ce sont le
prothorax, le mésothorax, le métatkorax). Jamais If pre-
mier ne porte d'ailes 5 quand ers organes existent, ils
sont placés à la face dorsale. Les ailes sont constituées
par une fine membrane portée par des baguettes ou
nervures. Elles présentent, quand elles servent au vol,
une épaisseur qui décroît d'avant en arrière, loi indis-
pensable el hop méconnue dans tous les essais aéronau-
tiques de notre époque; sinon elles ne servent que de
fourreaux, et se nomment alors élytres. On trouve, entre
les nervures, des cellules constituant un réseau. Des
poils, des écailles, comme une fine poussière, par
exemple chez les papillons, peuvent recouvrir la mem-
brane des ailes; ou bien elle reste nue et transparente ;
telles sont les ailes des abeilles, des bourdons, des mou-
flics. Les pattes offrent plusieurs parties ou articles qui
se replient l'une contre l'autre, à la façon de l'avant-
bras sur le bras. Les principales sont la cuisse, la jambe,
le taise à l'extrémité, formé, le plus souvent, de trois à
cinq articles successifs, terminé par des ongles per-
mettant à l'insecte de s'accrocher auv plus faibles aspé-
rités, et par des poils ou des pelotes charnues donnant
à l'animal les sensations de la dureté et de la chaleur
des corps sur Lesquels il marche.
L'abdomen qui termine le corps des insectes ne porte
pas de membres chez les adultes, sauf dans l'ordre
12 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
dégradé des Thysanoures. Ses anneaux peuvent tourner
l'un contre l'autre, et en outre se relever plus ou moins.
A l'extrémité, on trouve chez les mâles des crochets,
tantôt cachés, tantôt apparents au dehors, et chez les
femelles l'abdomen est prolongé pour la ponte des œufs,
soitsous forme d'un tube ou tarière pointue, parfois per
forante, soit par la simple prolraction de ses derniers
anneaux, emboîtés l'un dans l'autre et se dégageant
comme les tuyaux d'une lunette.
Une enveloppe coriace, cornée, revêt les anneaux des
trois parties de ce corps, et ne devient molle et mince
qu'aux articulations. A l'intérieur, nous rencontrons les
grands appareils de nos fonctions vitales, qui, sous,
d'autres types, présentent une complication comparable
à notre organisme. Tant pis pour l'orgueil du roi de la
création si les pauvres insectes deviennent ses rivaux,
comme le lis, dont le simple vêtement éclipsait, dit
l'Ecriture sainte, Salomon clans toute sa gloire. De la
bouche à l'extrémité opposée du corps, règne un tube
muni de plusieurs renflements. A l'entrée, une abon-
dante salive imprègne les aliments divisés par les pièces
de la bouche. Parfois détournée de son usage habituel,
elle devient le fil avec lequel l'insecte enveloppe le ber-
ceau mystérieux de sa dernière transformation; elle nous
fournit la plus riche matière textile qui réjouisse notre
vanité, cette soie dont les plis voluptueux, flottant autour
d'Iïéliogabale, scandalisèrent le sénat dégénéré; cette
soie, qui se payait, poids pour poids, avec de l'or, et
qui tit couler les larmes de l'impératrice Severina, épouse
d'Aurélien, mari trop économe, peu imité de nos jours.
Moins heureuse que les femmes de nos ouvriers et de
nos paysans, elle se vit refuser une robe de soie par le
maître du monde. Les aliments arrivent ensuite dans un
estomac où ils s'imprègnent de sucs acides, et enfin,
frers l'extrémité de ce tube digestif, des canaux viennent
INTUOMJCTIO.V ^
verser un liquide urinaire constitué par les éléments du
sang purifié.
Le sang des insectes < i >t un fluide incolore ou d'une
teinte grisâtre à peine sensible, ce qui avail autrefois
fait croire que ces animaux étaient privés de sang (ani-
malia exsanguia). Un long canal, formé de chambres
successives, règne le long du dos de l'insecte. On le voit
très-bien dans les chenilles rases, à peau translucide,
par exemple chez le ver à soie On y remarque, dans ses
diverses chambres, des mouvements de contraction et
de dilatation qui poussent le sang d'arrière en avant. A
l'entrée de la tète, au sortir de ces cœurs et d'une courte
artère qui les prolonge en avant, le liquide aourricier
s'épanche entre les organes et suit divers courants qui
le conduisent dans les pattes, dans les antennes, dans
les ailes au moment où elles se forment. Ces courants
sanguins sont manifestes pour l'œil armé d'un verre
grossissant chez certains insectes des eaux à leurs pre-
miers états ; tels sont les éphémères, où la peau trans-
parente permet de suivre le mouvement vital intérieur.
Chez l'insecte, comme chez tous les animaux, il faut
que l'air vienne réparer les pertes du sang épuisé parce
qu'il a nourri les organes. 11 doit reprendre cet air vital,
cet oxygène qui lui rend son action vivifiante. Qu'on
imagine de chaque côté du corps de l'insecte deux troncs
formés par des vaisseaux à mince paroi, d'où partent
des rameaux en tous sens, simulant des arbuscules très-
délicats; qu'on suppose ce système relié à l'air extérieur
par des paires d'oriûces s' ouvrant sur les côtés des an-
neaux, ou aural'idêe de l'appareil de la respiration. Ces
orifices, comme des boutonnières, se nomment les stig-
mates, et se voient très-bien, surtout ;mr les chenille-,
où la couleur de leur pourtour tranche sur celle de la
peau de l'animal. Un cercle corné, le pévitrème, main-
tient le calibre de la fente. La délicate arborisation de
14 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
ces trachées (tel est le nom des tubes à air) s'observe
parfaitement quand, à l'aide d'une aiguille, on dissèque
sous l'eau les tissus d'un insecte ; on dirait des fils d'ar-
gent. L'air les remplit et se trouve ainsi en rapport avec
le sang. Quand l'insecte vole peu ou qu'il est à l'état de
larve rampante, ces tubes sont cylindriques partout ; dans
les insectes qui volent bien, ils se renflent en ampoules.
Celles-ci se remplissent d'air qui gonfle le corps de
l'animal et facilite sa locomotion aérienne en diminuant
sa densité moyenne. En outre, ils mettent en magasin le
corps comburant, source de la force musculaire consi-
dérable nécessaire pour le vol. Par une conséquence na-
turelle, la température du corps de ces forts voiliers
peut s'élever beaucoup au-dessus de celle du milieu
ambiant, de 12° à 15° centigrades parfois dans ces gros
sphinx qui butinent le soir sur nos fleurs en agitant leurs
ailes avec une vibration rapide. C'est surtout dans le
thorax, où s'attachent les ailes, que la chaleur propre
ainsi développée est considérable et peut monter parfois
de 6° à 8° et même plus au-dessus de la température de
l'abdomen du même insecte. Il y a dans le thorax un
véritable foyer, lié directement et comme proportionnel-
lement à l'énergie du vol l . Les adultes ne sont pas doués
exclusivement chez les insectes de la faculté calorifique :
on est étonné, dans divers cas, de la chaleur énorme
que peuvent produire certaines larves. J'ai vu, dans des
gâteaux d'abeilles remplis par les larves remuantes de
la galerie de la cire, le thermomètre monter de 24° à
27° centigrades au-dessus de l'air extérieur, au point
que la main était très-fortement impressionnée. Quand
on saisit dans le filet les gros sphinx, on sent très-bien
1 Voy. Ann. des sciences natur. zooL, 1809, et Maurice Girard,
Etudes sur la chaleur libre dégagée par les animaux invertébrés,
et particulièrement les insectes. (Thèse de doctoral de la Faculté
des sciences de Paris, 1800.)
INTRODUCTION. |5
entre les doigts la chaleur de leur corps frémissanl
Les insectes font entrer l'air dans les trachées avant
de s'envoler, au moyen de dilatations el de contractions
successives de leur abdomen, <|ui remplissent l'office
d'un piston de pompe foulante. On observe très-bien le
hanneton soulevant aombrede fois ses élytres, et faisant
ainsi glisser de l'air le long de son corps, puis le forçant à
pénétrer dans ses stigmates par l'abaissement de cette
sorte de valve de soufflet : les enfants disent alors qu'il
compte ses crus. Enfin, suffisamment -nulle, il prend son
essor. De même on voit d'habitude les criquets, aux ailes
inférieures en éventail, souvent Menés ou rouges, ne
s'élancer dans leur vol qu'à deux ou trois mètres; mais
certaines espèces, quand la nourriture manque, poussées
par un mystérieux instinct, doivent au contraire par-
courir d'immenses distances, à l'aide du veut, en nuées
dévastatrices. Elles se préparent plusieurs jours d'avance
à ces funestes voyages, et se remplissent peu à peu d'air.
Leurs trachées, qui à l'ordinaire apparaissent dans la dis-
section comme des rubans aplatis, sont alors des tubes
ronds et renflés, avec (les ampoules distendues çà et là.
Il faut un moyen de relier les fonctions diverses de
ces admirables appareils, d'envoyer à tous les organes
de ce petit corps les ordres souverains et de rapporter
au frêle individu les sensations extérieures si intéres-
santes pour la conservation de son existence. L'insecte
est muni d'un système nerveux compliqué, formé prin-
cipalement d'un cerveau dans la tète, envoyant de minces
rterfs aux antennes et aux yeux simples, et de gros nerfs
optiques aux yeux composés, qui s'irradient en milliers
de petits filets pour chaque œil élémentaire. Puis un col-
lier nerveux qui entoure le tube digestif unit ce cerveau
à une chaîne nerveuse qui s'étend en dessous tout le
long de la face ventrale el se renfle en série de ganglions.
En outre des systèmes nerveux accessoires, plus spé-
16 LES MÉTAMORPHOSES DES ENSECTES.
ciaux, sont chez les insectes, les analogues des nerfs
pneumo-gastriques et du grand sympathique de l'homme.
Des organes aussi parfaits indiquent dans l'insecte
une créature très-élevée, malgré sa petitesse. C'est lui
qui offre la plus puissante locomotion connue. Des mou-
ches, en été, suivent les convois de chemin de fer lancés
à toute vitesse et parviennent à entrer dans les wagons.
Certains papillons, comme le sphinx du laurier-rose, le
>phinx rayé, le sphinx célério, sont originaires de l'A-
frique et même du cap de Bonne-Espérance, et se trans-
portent en certaines aimées clans l'Europe centrale et
vont parfois jusqu'en Angleterre. Nous avons déjà fait
mention de la vue, de l'ouïe et du toucher des insectes
en rapport avec des organes très-développés. C'est sur-
tout l'odorat, dont le siège laisse encore certaine incer-
titude, qui est le sens éminemment subtil de ces faibles
animaux. Les antennes, outre leur fonction acoustique,
semblent aussi les organes de l'odorat. Voici une expé-
rience récente et curieuse de M. Balbiani, qui parait
bien concluante. Dans deux boîtes séparées et éloignées
étaient, dans l'une des femelles de papillons de vers à
soie, dans l'autre des mâles, dont une partie avait les
antennes coupées. Dès qu'on plaçait au-dessus d'eux le
couvercle de la boîte des femelles, imprégné de leur
odeur, les mâles à antennes agitaient leurs ailes et leurs
pattes, les mutilés restaient parfaitement calmes. Ici
on ne peut invoquer ni vue, ni ouïe, l'odorat seul a agi
par les antennes. Les mouches à progéniture Carnivore
sont attirées de très-loin par l'odeur des viandes, même
quand celles-ci sontrecouvertes de linges qui en empêchent
la vue. Bien plus, trompées par l'odeur de certaines
plantes fétides, elles vont confier à leurs corolles nau-
séabondes des œufs dont les produits sont destinés à
périr faute d'aliments. L'instinct maternel est égaré et
vaincu par l'attrait sensuel.
INTRODUCTION. 17
Los sexes sonl toujours séparés chez les insectes, el
ce sont surtout les mâles qui présentent ta locomotion
la plus active, les antennes plus longues, plus fortes,
plus ramifiées, les yeux plus gros. Chez beaucoup d'in-
sectes, If mâle est voyageur, la femelle sédentaire.
On trouve en général, dans les papillons de nuit, la
Femelle lourde, paresseuse, livée aux branches ou contre
les troncs, et, qui plus est, parfois même privée d'ailes,
à organes des sens presque nuls. En revanche, le mâle
est. attiré par des émanations odorantes à d'incroyables
distances. <»n a vu dans des appartements, au milieu de
Paris, les mâles d'un papillon qu'on nomme le bombyx
tau ou la hachette (d'après la forme «les taches qu'offrent
ses ailes) venir chercher les femelles, et l'espèce n'existe
au plus près qu'à Bondy el à Saint-Germain.
Rien de plus curieux que de suivre dans nos bois les
vagabondes excursions du mâle du minime à bandes
(Bombyx quercus). Il vole par mouvements saccadés
avec de continuels crochets. Si son odorat lui indique
une femelle tapie dans la mousse ou sous un buisson, il
tournoie tout autour, s'éloigne un peu, revient, frôle les
feuilles sèches ou les herbes. El p ar ait suivre une piste vola-
tilisée, ou écouter de faibles sons de la femelle, imper-
ceptibles pour nous, ne l'aperçoit que lorsqu'il en esl
proche, et fond alors vers elle en ligne droite, comme
une flèche.
La conservation d'une postérité que les insectes ne
connaîtront pas pour la plupart, l'édification des nids
OÙ elle devra trouver un abri chaud, une table succu-
lente, mais sans restes, et mesurée d'avance jour par
jour, la fabrication des pièges de chasse les plus ingé-
nieux, la construction de fourreaux, de coques protec-
trices pour passer certaines phases de leur existence©)
ils sont mal armés et contre les éléments et contre d'in-
nombrables ennemis, les ruses pour échapper aux agrès-
18 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
seurs, tous ces besoins complexes exigent de prodigieux
instincts. Je dirai pins, une véritable intelligence éclate
parfois chez les insectes placés dans des circonstances
anomales, imprévues, et l'observateur demeure confondu
d'étonnemènt et d'admiration en reconnaissant chez ces
êtres, parfois presque imperceptibles, des idées commu-
niquées et les lueurs divines de ce raisonnement que le
Créateur n'a pas accordé à l'homme seul, dût s'en humi-
lier notre orgueil. En rejetant un grand nombre de faits
où des émanations olfactives ont pu guider les insectes,
on me pardonnera de citer quelques observations pres-
que incroyables pour ceux qui n'y sont pas préparés par
une connaissance approfondie de ces petites merveilles.
On voit des insectes nidifiants, pour s'épargner la peine
de creuser une terre dure ou des bois résistants, se ser-
vir des vieux nids d'autres espèces et les modifier de
manière à les approprier aux besoins de leurs larves.
Un bien curieux exemple fut constaté autrefois au Mu-
séum. On avait placé au dehors, abandonné, un nécren-
tome, vase de laiton où les boîtes d'insectes de collection
sont soumises à la vapeur d'eau bouillante, afin de tuer
les larves qui les dévorent. On trouva le tube métallique
de sortie de cette vapeur contenant des loges superposées
d'une xylocope, qui entrait et sortait plusieurs fois par
jour. L'insecte, dans son intelligente paresse, avait
trouvé ce tuyau propice, et s'était soustrait au travail de
creuser une poutre d'un trou cylindrique pour y loger
sa postérité. Huber, le fils du célèbre observateur aveugle
des abeilles, avait placé sur sa table un nid de bourdons,
et, comme il était mal posé et remuait sans cesse, la
colonie ne pouvait travaillera l'intérieur. Grand embar-
ras! les bourdons sortent, tournent autour du nid, l'exa-
minent. Quelques-uns s'aperçoivent qu'en s'appuyant à
reculons contre ce nid chancelant ils le soutiennent.
D'autres, eu même temps, bâtissent des piliers de cire,
INTRODUCTION, l'.i
et, ce travail achevé, les souteneurs, comprenanl que
leur dévouement est devenu inutile, se retirent et se
mêlent aux autres. Dn insecte carnassier, un sphex, qui
chassai! dans une allée de jardin, tue une mouche énorme
jpar rapporl à lui, lui coupe la tête et l'abdomen, et
emporte triomphant le thorax pour nourrir la famille
qui naîtra de ses œufs. Un venl violent règne, il frappe
dans les ailes étendues du thorax <le la mouche, et le
pauvre sphex , incapable de surmonter celle nou-
velle résistance, tournoie sur lui-même plusieurs fois, il
laisse retomber son fardeau, le reprend; c'esl en vain;
toujours le maudit venl s'oppose à ce qu'il l'entraîne
dans son vol. Une idée subite l'illumine; il se laisse
tomber à terre avec sa proie, lui arrache lestement lei
deux ailes l'une après l'autre, et, vainqueur d'Éole,
remonte dans l'air ne portant plusentre ses pattes (prune
grosse boule sur laquelle le fluide glisse sans résister.
Mu sait que certains insectes, agents prédestinés de l'hy-
giène générale, enterrent les petits cadavres après y
avoir déposé leurs œufs. Aussi les appelle-t-on nécro-
phores ou fossoyeurs. Pour le soustraire à leurs atteintes,
un crapaud, qu'on voulait l'aire sécher au soleil, fut fi-
ché au bout d'un petit bâton. Los nécrophores vinrent
creuser au-dessous, firent tomber crapaud et bâton et
enterrèrent l'un et l'autre. Los abeilles ont une grande
mémoire des localités, elles reconnaissent leur ruche au
milieu d'une foule d'autres; si un champ est cultivé de
fleurs qui leur plaisent, elles retournent l'année d'après
au même endroit, lors même que sa culture est toute
changée et qu'elles n'y font plus qu'un maigre butin. Un
essaim égaré avait été se loger sous les poutres d'un toit
et y avait commencé ses gâteaux dorés. Le maître le prend
et le met dans une ruche. Le lieu précédemment choisi
avait plu singulièrement aux abeilles, car pendant huit
années tous les essaims de cette ruche (el aucun de-
20
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
autres ruches voisines) envoyèrent quelques éçlaireurs
le reconnaître. Le souvenir en fut donc non-seulement
conservé dans la petite nation, mais transmis à plusieurs
générations de descendants. Huber père constatait à Ge-
nève, en 1806, que le sphinx à tête de mort abondait. Il
est très-gourmand de miel, entre dans les ruches, et
casse tous les gâteaux en promenant son énorme corps
dont le volume est plus de cent fois celui d'une abeille.
Qu'on juge donc du ravage ! Quelle terreur ! Les abeilles
demeurèrent quelque temps résignées. Puis le courage
revint avec la réflexion ; la force était impossible, la ruse
fut employée. Un épais bastion de cire s'éleva à l'entrée
de toutes les ruches du pays ; une petite poterne ne lais-
sait passer qu'une abeille à la fois ; les sphinx gloutons,
mais dépourvus d'appareils tranchants, volaient en fré-
missant contre l'obstacle, mais ne purent entrer. L'année
suivante les sphinx forent rares, les abeilles refirent de
grandes entrées plus commodes. Au bout de deux ou
trois ans l'ennemi revient plus nombreux. Cette fois
les abeilles sont averties, et immédiatement les orifices
des ruches sont rétrécis.
Avant d'entrer en matière, il est indispensable de dis-
tinguer les principaux groupes des insectes. Sans cela
tout langage serait impossible. Qu'on ne s'effraye pas de
quelques mots, de vulgaires
exemples les feront retenir
tout de suite. Un premier
ordre, celui des coléoptères,
comprend des insectes à qua-
tre ailes, dont les supérieu-
res ne servent pas au vol
( fig. 2 ) . Ce sont des étuis
plus ou moins coriaces, quelquefois colorés, tachetés de
vives nuances. Au-dessous sont de longues ailes mem-
braneuses qui se replient en deux pour entrer sous
Silphe à quatre points, volant.
INTRODUCTION. 21
Yélytre (ainsi se nomme l'aile supérieure). Toul le inonde
se rappelle à l'instanl I»' hanneton, la cétoine dorée, etc.
L'ordre suivanl nous offre des insectes donl les pre-
mières ailes sent Longues, étroites, servant encore de
fourreau aux secondes, mais moins complet, moins solide
(fig. 3). Les ailes de dessons sonl très-larges, «'I an repos
>v
Pachytyle migrateui
se plissent comme un éventail à partir de loin- point
d'attache. Ce sont les orthoptères, ainsi les sauterelles,
les grillons, les mantes, les criquets.
Viennent ensuite les névroptèrcs, dont les quatre ailes
sonl membraneuses et en général offrent nue fine el
délicate réticulation, une sorte de dent. die (fig. il
type I' 1 mieux connu de Ions nous est donné par I' 1 - lil»«'l-
22 LE 3 MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Iules ou demoiselles, qui volent non loin des eaux où
elles passent leurs premiers états.
Tous les insectes que nous venons d'énumérer sont
loute leur vie des broyeurs, c'est-à-dire que leur bou-
che est entourée de meules, de cisailles, de brosses
dures destinées à triturer, à couper les aliments, à les
diviser en minces parcelles, et des appendices poilus
ou palpes retiennent les petits morceaux qui, sans cela,
pourraient échapper à l'entrée de la bouche et tomber.
•i. — Libellule déprimée.
Le mode d'alimentation n'est plus le même dans les
ordres qui suivent. Dans les deux premiers que nous
indiquerons, l'insecte a encore la bouche conformée
pour broyer, dans la première période de son existence,
à la façon des précédents; mais, quand il a pris des
ailes, tout change, et les liquides sucrés des fleurs
deviennent eu général la seule nourriture d'êtres qui,
dans leur enfance, beaucoup plus voraces, avaient une
nourriture plus grossière , dévoraient d'autres insectes
ou des pâtées spéciales préparées par leurs mères, ou
[NTR0D1 CTION.
des feuilles, des bois, dos fruits. Tels sont les hymé-
noptères, à ailes membraneuses comme le groupe pré-
cédent, mais dont les nervures divergentes dessinenl
«le grandes cellules (fig, 5). A Triai adulte, ils lèchenl
1rs matières liquides
largi
l'.ounlon tiTi-csIn-, un -.si- l'riiicllc
langue cornée qui
se promène à leur sur-
face, el le liquide, as-
piré ensuite, va s'accu-
muler dans une poche
particulière . à l'inté-
rieur du tube digestif.
On reconnaît les abeil-
les, les bourdons, les
guêpes. Il l'aui y joindre
un second groupe des plus naturels, les brillants pa-
pillons; ils enfoncent dans la corolle des fleurs une
longue el mince trompe qui, au repos, s'enroule
en spirale sous la tête. Leurs ailes ressemblent, dans
leur essence, à celles des précédents, mais leur appa-
rence première est tout autre. Elles paraissent parse-
mées de grains de poussière de toutes les nuances pos-
sibles et disposées, par la fantaisie du Créateur, en
arabesques les plus variées et les plus éclatantes. Cette
prétendue poussière, qui reste attachée aux doigts
quand on saisit l'insecte sans précaution, est formée,
comme le microscope le montre, de petito écailles de
figures très-diverses, implantées par des pédicules en
rangées régulières dans la membrane des ailes (fig. 6).
l)e là le nom de lépidoptères donné à ces petits êtres
aussi splendides dans leur dernière forme qu'ils sem-
blent vils et mal vêtus dans leur jeunesse. C'est seule-
ment pour le bal de leurs noces qu'ils prennenl leurs
riches atours, et, fleurs aériennes, rivalisent de magni-
24 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
fîcence avec ces fleurs immobiles où ils puisent dédai-
gneusement quelques parcelles de nectar parfumé.
Bientôï les feuilles et les broussailles ont déchiré et
sali leurs ailes délicates, le soleil en a terni la viva-
cité, et le couple meurt après la fécondation et la
ponte.
Fig. 6. — Papillon alexanor.
Nous terminerons l'examen des insectes par les
groupes où ces animaux se nourrissent en suçant les
liquides dans toutes les phases de leur existence. Les
hémiptères enfoncent dans la peau des animaux ou
dans i'écorce des plantes une sorte de stylet dur et
droit, couché au repos sous la face inférieure de leur
corps, entre leurs pattes. Tantôt leurs ailes sont entiè-
rement membraneuses, ainsi chez les bruyantes ci-
gales; tantôt celles de la paire inférieure ont cet état,
tandis que celles de dessus, coriaces à leur base, ne
deviennent minces et transparentes qu'à l'extrémité
(fig. 7); on peut citer, pour ce second cas, les punaises
de bois et celles des eaux.
Le dernier grand ordre des insectes, celui des di-
ptères , comprenant les immenses légions des cousins
INTRODUCTION. 25
et des mouches, se reconnaît tout de suite en ce qu'il
parail n'avoir qu'une seule paire d'ailes membraneuses,
pareilles aux ailes antérieures des hyménoptères. Kn
les regardant de plus près, <»n voit au-dessous une
paire de petits organes formés (rime tige grêle ter-
minée par une boule. On les aperçoit très-bien en pre-
nanl une de ces grandes tipules qui volenl le soir en
abondance dans les jardins potagers.
Ces singuliers appareils s.- nomment
les balanciers, par analogie avec le
balancier des danseurs de corde. Cette
comparaison est inexacte, car les ba-
lanciers des diptères ne servent pas à
les maintenir en équilibre, mais con-
courent au vol d'une manière active
et efficace. Si l'on pique par le milieu
du Ihorax une des mouches si agiles ^f^é.
desbois, on pourra remarquer sous
la loupe, quand le pauvre insecte essaye de fuir en exé-
cutant de rapides vibrations d'ailes, que les balanciers
sont aussi agités de mouvements précipités. Si on les
coupe délicatemenl avec des ciseaux à broder, le diptère
ne peu! presque plus voler et descend en tournoyant.
Chez beaucoup de mouches, où les balanciers sont courts,
une observation attentive nous fait voir qu'ils sont en-
tourés, par-dessus, d'une sorte de collerette blanchâtre,
formée par deux minces membranes appelées cuille-
rons. Qu'on me pardonne ces détails, ils peuvent ap-
prendre combien les insectes les plus dédaignés par
leur peu d'éclat offrent encore de ressources à la curio-
sité intelligente. Une humble mouche peut distraire
d'un long ennui quiconque saura l'étudier de près el
rec laître, sous un verre grossissant, sa merveil-
leuse structure. Les diptères sont (\^> suceurs de li-
quide-. Tantôt, comme les cousins et les taons, Tel-
26 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
iïoi du bétail , ils enfoncent dans la peau des stylets
acérés; tantôt, comme la mouche des maisons, ils dé-
plient une trompe molle et spongieuse, et la promènent
sur les surfaces humides des viandes, des fruits, des
fumiers.
A côté des groupes supérieurs viennent, selon la
grande loi de la nature, quelques types dégradés dont
les représentants vivent souvent en parasites sur des
animaux, trouvant ainsi la table toujours servie, alors
que la lenteur de leurs mouvements et leurs faibles
organes de marche les exposeraient à mourir de faim
s'ils devaient chercher en liberté leur pâture. Les ailes
manquent toujours à ces insectes moins heureux, à la
première apparence, que leurs frères aériens, mais
toutefois admirablement appropriés aux conditions de
leur obscure existence. Ainsi sont constitués les thysa-
noures, dont un type nous est offert par ces insectes
plats, aux écailles brillantes, qui courent dans les
armoires humides des garde-manger, dévorant les pro-
visions, et que les enfants nomment petits jjoissons
d'argent: ainsi se présentent les aphaniptères ou puces,
vivant sur un grand nombre de mammifères, avec de
très-légères différences d'espèces, et les hideux ano-
ploures ou épizoïques, création désagréable où les par-
tisans exagérés des causes finales veulent voir une exci-
tation providentielle à la propreté, vertu si importante à
l'hygiène publique.
CHAPITRE M
LES MÉTAMORPHOSES
Idées anciennes sur les métamorphoses. — Véritable acception I
lutions successives - Mur-. _ Insectes sans métamorphoses. — In-
sectes à métamorphoses incomplètes. — Insectes â meta rpl
complètes. — Conclusion.
L'insecte éclôl ; il ronge ou brise la coque de l'œuf.
Il n'a pas encore les Tonnes qui viennent de nous servir
à caractériser les groupes fondamentaux. Ces petits ani-
maux passenl en effet par une série de transformations
des plus curieuses. Les anciens avaient quelques notions
sur ces changements. Ainsi Aristote nous dit, dans son
Histoire des animaux iliv. V, chap. xvm) :
« Les papillons proviennent des chenilles. C'est d'a-
bord moins qu'un grain de millet, ensuite un petit ver
qui grossit et qui, au bout de trois jours, est une petite
chenille. Quand ces chenilles ont acquis leur crois-
sance, elles perdent le mouvement et changent de
forme. On les appelle alors chrysalides. Elles sont en-
veloppées d'un étui terme. Cependant, lorsqu'on les
touche, elles remuent. Les chrysalides sont enfermées
dans des civiles faites d'une matière qui ressemble aux
tils d'araignées. Klles n'ont pas débouche ni d'antres
parties distinctes. Peu de temps après, l'étui se rompt,
et il en soit un animal volant que nous nommons un
papillon. Dans son premier état, celui de chenille, il
mangeait et rendait des excréments; devenu une (lus-
28 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
salide, il ne prend et ne rond rien. Il en est de même de
tous les animaux qui viennent des vers. »
Chez les Grecs, le mot Ivyi. (psyché) signifie à la
fois papillon et âme. Beaucoup de philosophes ont été
frappés de retrouver, dans les divers états des in-
sectes, une image parfaite des transformations de
notre nature. La vie de l'homme, sa mort et son ré-
veil semblent avoir leur représentation admirable dans
la vie, le sommeil léthargique et le réveil du papillon.
Comme la larve rampante, l'homme se traîne sur la
terre; comme la nymphe immobile, l'homme dort dans
sa tombe; comme l'amant des fleurs, insecte aux ailes
d'or et d'azur, l'homme renaît à la vie par l'immorta-
lité de l'âme. Combien l'analogie est encore plus com-
plète dans la doctrine de l'Église catholique, de la ré-
surrection des corps!
Cependant, sous ces brillantes comparaisons des sa-
ges et des poètes antiques, se cache une très-grave
erreur d'histoire naturelle. Ils croyaient à un chan-
gement absolu, complet, dans le sens mythologique,
comme Actéon devenu cerf par la pudique colère de
Diane, comme ïo transformée en génisse, vengeance
cruelle de Junon. C'est dans ce sens qu'ils compre-
naient les métamorphoses des insectes, mot qui doit
éveiller aujourd'hui mie autre idée. Les observations
de P.edi, de Vallisnieri, de Swammerdam, de Leuwen-
hoeck ont fait reconnaître qu'une individualité unique
se conserve sons ces formes multiples, et qu'un examen
patient peul saisir leurs passages et les deviner. Rien
de plus différenl à la première vue qu'une chenille et
un papillon; il semble qu'aucune partie du premier
être terrestre el rampant ne subsiste quand l'adulte
s'élance dans l'atmosphère. En regardant mieux cepen-
dant, on voil que 1rs pattes sont conformées sur deux
modèles différents. Celles qui viennent portées sur les
LES HÉTAMORPHOSES. 20
trois premiers anneaux à la suite de la tête, el au nom-
bre de six, sont en forme de pointes coniques, un peu
recourbées, de consistance cornée; les autres, au nom-
bre de dix If plus souvent, <>ni l'aspect de mamelons
arrondis el mous (fig. 8). On \ reconnaît, par le gros-
sissement, une couronne de petits crochets qui permet-
tent à l'animal de marcher, sans glisser, sur les sur-
faces lisses dos feuilles, M de plus, à sa volonté, des
Fig. 8. — Chenille de Sphinx de troène.
muscles plient en deux, selon un de ses diamètres, ce
large pied charnu, et en font une pince qui se cram-
ponne aux pétioles des feuilles et à leurs bords, lie
ces dernières pattes, nulle trace ne subsiste chez le
papillon; niais Réaumur s'assura le premier qu'en cou-
pant à des chenilles une ou plusieurs des pattes écail-
[euses des trois premières paires, le papillon qui éclôt
par la suite se montre mutilé des mêmes membres. Os
patles tiennent donc la place et sont la première ébau-
che des six pattes, qui sont le nombre normal el exclu-
sif des appendices de locomotion terrestre des insectes
adultes.
Comme si l'homme ne pouvait jamais arriver à la
vérité du premier coup, el sans y mêler les gratuites
chimères de son imagination et les erreurs de ses pré-
jugés, Swammerdam prétendait retrouver, sous la peau
50 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
de la chenille, les différentes enveloppes qui la con-
duiront au papillon. Ces idées d'emboîtement ont eu
beaucoup de peine à disparaître de la science. On n'a-
vait pas étudié autrefois ce qui se passe dans l'œuf, et
on était habitué à voir naître les jeunes mammifères,
les petits des oiseaux, pareils à leurs parents, sauf la
taille. On voulait à toute force que .tout fût fait dès
l'origine de l'être. 11 semblait que la chenille, semblable
à ces grotesques de nos cirques forains, chez qui un
élégant acrobate se cache sous les vêtements divers et
ridicules d'un grand nombre de personnages successifs,
était constituée par des fourreaux superposés, et que
l'être parfait se trouvait comme enseveli au milieu de
ces langes multiples, destiné à sortir un jour du sé-
pulcre. Rien de plus faux; ce n'est que tour à tour
qu'une nouvelle peau s'organise sous l'ancienne, qui
crève comme un gant trop étroit. 11 y a une série d'é-
volutions graduelles. C'est là l'idée récente et exacte
des métamorphoses. Cette cause mystérieuse, qui est
le mouvement vital, assemble, à temps voulu, les ma-
tériaux plastiques sur des modèles nouveaux, que rien
parfois ne fait prévoir. Prenons garde. Une grosse erreur
était encore entrée par cette nouvelle porte. Qui ne
connaît cette séduisante théorie des perfectionnements
sériés de la création, cette échelle des êtres de Leib-
nitz, de Bonnet, allant de la monade à l'homme, en
rencontrant sur son chemin le ver, la limace, l'in-
secte, le poisson, le reptile, l'oiseau. Elle conduisit à
admettre les formes passagères d'un même être en
voie de développement comme pareilles aux états défi-
nitifs des créations moins élevées. Il n'en est rien en
réalité; chaque insecte, dès que ses premiers linéa-
ments sont formés dans l'œuf, a son cachet propre, sa
place distincte. 11 ne s'identifie pas à d'autres animaux,
ni éloignés, ni voisins.
LES ÏÉTAMORPHOSI S. 31
Si nous ouvrons les œufs de la poule dans les vingl
ci un joins que dure L'incubation maternelle, nous
trouverons chaque fois un être varié, depuis le premier
jour, où la lâche blanche qui recouvre le jaune s'élar-
git, s'accuse en son milieu en une ligne, el se raye de
délicats filets sanguins, jusqu'au dernier jour, où le
jeune oiseau nous apparaît tout emplumé e1 portant
sur le bec cette pointe cornée qui lui permel de briser
la coque. Chez les insectes, les petits embryons parais-
sent hors de l'œuf, de bonne heure, parfois Irès-éloi-
gnés de la ressemblance originelle qu'ils auront pins
lard. Ils sont analogues à ions ces poulets des vingt et un
jours qui sortiraient «le leur captivité avant la dernière
l'orme, la forme parfaite. Seulement, les insectes éclo-
sent pins ou moins avancés, et doivent accomplir hors
de l'œuf les phases par lesquelles l'oiseau passe son-
la coque. 11 en est qui sont semblables à des poulets qui
naîtraient près de la fin de l'incubation et n'auraient
plus qu'à compléter quelques organes. D'autres, au
contraire, ('closent très-différents de l'état final, comme
des poulets qui briseraient l'œuf aux premiers jours, el
dont les formes de passage ne rappelleraient que bien
peu encore le type d'origine. Aussi, tous les degrés
existent dans les métamorphoses des insectes, comme
nous allons l'expliquer.
On a réservé, à proprement parler, le nom de méta-
morphose* à des changements considérables qui ont lieu
à certains intervalles, et après lesquels l'insecte offre un
aspect nouveau. En outre, par périodes, l'animal se dé-
pouille de sa peau et apparaît avec un nouveau tégument
rajeuni et une taille augmentée, sans modification, du
teste, dans l'aspect général. Ce sont les mues. En effet,
la peau de l'insecte en évolution cesse de croître une
lois formée, elle devient un habit trop juste pour le corps
qui grossit en dessous, elle parait tendue sons un effort
32 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
interne. La mue est un travail pénible, une véritable
crise dans laquelle l'animal semble souffrir. Il ne mange
plus et reste immobile ; il succombe souvent, surtout
quand la mue doit devenir une métamorphose. La peau
se fend le long du dos à la région du thorax, et l'insecte
dégage le dos, puis la tête, les pattes, l'abdomen. Les
jeunes chenilles laissent toujours échapper des fils de
soie dont elles tapissent les feuilles, les tiges. Ils leur
servent de support pour se cramponner et s'arc-bouter
dans cette opération pénible où elles doivent sortir du
vieil étui. En général, les mues se répètent quatre fois,
parfois trois seulement, pendant le premier état de l'in-
secte. Elles peuvent amener des changements partiels
et légers dans l'aspect de l'insecte. A des chenilles
velues, on voit succéder des chenilles rases, comme
le ver à soie en offre l'exemple. On voit la couleur
des peaux successives se modifier. Chacun connaît le
petit ver à soie noir en sortant de l'œuf, et qui finira
par devenir d'un blanc plus ou moins pur. Des tuber-
cules, des poils, des épines sont aussi le résultat des
mues .
On donne le nom cl 'âges, d'après ce qui se passe chez
le ver à soie, aux diverses périodes de la vie de l'insecte,
séparées soit par une mue, soit par une métamorphose.
Les changements sont déterminés, à des époques un peu
variables, par diverses circonstances extérieures. Tantôt
une surabondance de nourriture fait croître la nouvelle
peau sous l'ancienne ; parfois, au contraire, quand le ré-
gime doit changer, la difficulté de se procurer les vivres
semble exciter à la transformation. Enfin, le froid qui
engourdit les insectes, les arrête et les maintient dans
les phases transitoires, tandis que la vivifiante ardeur
du soleil, ce véritable roi de la nature animée, hâte
les passages et précipite ces étapes de reptation et d'hu-
milité qui doivent amener le chétifprotée à la splendeur
LES MÉTAMORPHOSES. 53
qu'illuminera la vive lumière
constamment les mêm<
de son dernier vêtement
de son domaine aérien.
Il y a quelques insect<
[immutabilia insectà), dans lesquels la taille, les mues
cl le développement des organes reproducteurs sont le
Seul changement. Ils naissent lois qu'ils seront toujours,
ainsi que les petits i\r> mammifères et des oiseaux,
mais, par un inexplicable renversement, ce sonl préci-
sément ces insectes dégradés et sans ailes dont nous
avons parlé qui prennenl de la sorte un caractère des
êtres supérieurs, tout en demeurant les derniers de leur
groupe. Nous ne nous en occuperons pas.
Les autres insectes doivent nous offrir deux plans gé-
néraux de métamorphoses.
Les premiers, nommés insectes à métamorphoses incom-
plètes, naissent dans un état avancé de développement.
Ils n'ont (pie les six pattes du thorax, mangent au sortir
de l'œuf la nourriture qu'ils auront sans cesse par la
suite, vivent dans les mêmes lieux, réglés par les mêmes
mœurs. Les trois états différent peu.
L'insecte est d'abord larve, ce qui
veut dire être caché ou masqué, et
alors il n'a pas d'ailes; puis il de-
vient nymphe, et, dans cet état, des
rudiments d'ailes se montrent, mais
ces ailes sont courtes, repliées, im-
propres au vol (fig. 9). Tout le monde
connaît les sauterelles qui abondent
dois nos prairies, les punaises de
bois qui vivent sur différents -végé-
taux et que trahit leur odeur infecte ;
on peut très-bien y suivre ces deux
états, sans qu'on cesse d'avoir sous
les yeux des êtres très-analogues. Enfin les ailes se dé-
veloppent, alors que l'insecte a quitté sa dernière
Fig. 9.
Nymphe tic Némoure
bigarrée.
34 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
peau, et on obtient l'état adulte ou parfait, ce que Lin-
naeus appelle l'image, pour indiquer que l'animal est
arrivé à sa représentation complète, à la forme sous la-
quelle il est apte à perpétuer son espèce. A ce premier
groupe d'insectes appartiennent les orthoptères, les hémi-
ptères et une partie des névroptères. On a quelquefois
beaucoup de peine à saisir l'instant où commence la
nymphe, les premières apparences d'ailes pouvant se
montrer sans changement de peau et s'accroître lente-
ment avec continuité.
Aussi MM. R. Owen. et Murray ont émis l'opinion que,
chez ces insectes, surtout les orthoptères, les véritables
états de larve et de nymphe se passent sous les envelop-
pes de l'œuf. Les mues ne seraient plus, comme chez les
crustacés, qu'une simple affaire d'accroissement, de
même que le développement des organes du vol. Ces
mues sont parfois très-nombreuses ; ainsi on a vu des
orthoptères en subir douze; on s'assure difficilement de
leur quantité, car souvent les insectes mangent leur
peau aussitôt qu'ils l'ont quittée. Il n'y a pas plus de
vraie métamorphose qu'au changement de peau des
chenilles, qui prennent ou perdent des poils, des pi-
quants, de brunes deviennent vertes, etc.
Un autre groupe, le plusmerveilleux, le plus étrange,
c'est celui des insectes à métamorphoses complètes. Les
trois phases de l'existence hors de l'œuf offrent toujours
un étal moyen où l'insecte, devenu immobile, cesse de
manger. Il perd alors peu à peu de son poids par évapo-
ration, respire à peine, et la surface de son corps inerte
peut s'abaisser souvent un peu au-dessous de la tem-
pérature du milieu extérieur. Dans celte nymphe, véri-
table second œuf, se forment les organes de l'adulte aux
dépens d'une pulpe d'abord molle et laiteuse et sans
parties internes bien distinctes. Il arrive alors très-sou-
vent que Le genre d'alimentation de la larve et de l'adulte,
l ES MÉTAMORPHOSES
séparés par ce! étal <l<' \i<' latente, a changé. A des
l,i pvi ^ qui vivaient de b<>i>, de feuilles, ou de sang h <!•■
chairs fraîches ou mortes, succèdent, après un temps
d'arrêt et de jeûne, des insectes qui suceronl Le miel des
11. mus on feronl une pâtée avec leur pollen. Habituelle-
ment, les insectes mangent peu au dernier état, et même
certains, privés de bouche apte aux aliments, demeurent
sans nourriture, appelés uniquement an but de propager
l'espèce.
(liiez les Coléoptères et les Hyménoptères, la larve
change complètement de forme dans sa dernière mue,
prend l'aspect de L'insecte parfait, avec ses sis pattes <'t
ses ailes, mais le tout immobile, contracté, ramassé sur
soi-même (fig. 10). Une peau fine enveloppe toutes les
parties, sorte de sac moulé sur les organes et les tenant
Fig. 10. — Nymphe
de Guêpo commune.
Fig. 11. — Nymphe d'Orycte
nasicorne mâle.
forcément immobiles, sans empêcher de les parfaitement
reconnaître (fig. M). Souvent un cocon soyeux ou nue
coque de matière agglutinée enveloppe ces nymphes. Si,
au contraire, on passe aux Lépidoptères, la larve prend
3(3 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
le nom spécial de chenille. Elle devient, à sa dernière
mue, une masse indivise, conique, avec les anneaux de
l'abdomen bien distincts et mobiles, au moins au com-
mencement. Antérieurement, se dessinent très-confusé-
ment, sous une peau dure et fixe, en grand raccourci,
les pièces de la bouche, les antennes, les ailes. On dirait
une momie emmaillottée où certains compartiments de
l'enveloppe externe indiquent grossièrement les formes.
C'est ce qu'on appelle la fève, à cause de la couleur ha-
bituellement brunâtre et de l'aspect desséché (fig. 12),
Fig. 12. — Chrysalide du Sphinx du liseron.
ïaurélie ou la chrysalide, parce que parfois de brillan-
tes taches d'or ou d'argent tranchent sur la couleur ha-
bituellement terne de cette forme où sommeille l'insecte
adulte. Ces apparences disparaissent si on place l'animal
dans le vide ; elles sont dues à de l'air intercalé sous
une mince peau jaune ou blanchâtre. Ce mot nous vient
des Latins. Ainsi, nous dit Pline le naturaliste :
« La chenille, qui s'est accrue de jour en jour, devient immobile
sous une dure écorce, se remue seulement au contact, entourée
d'un fin tissu, et s'appelle alors chrysalide. » (Liv. II, eh. xxxvn.)
El ailleurs :
« C'est la race des chenilles qui, rompant l'écoree où elles sont
contenues, deviennent les papillons. » (Liv. II, eh. xxm.)
Tantôt les chrysalides demeurent diversement sus-
pendues à l'air libre, tantôt dans une coque de terre ag-
LES MÉTAMOnPHOSES
glutinée, ou bien enveloppées d'un cocon soyeux f î 1 «'* par
l,i chenille (fig. lô).
Un des plus jolis spectacles qu'offrenl les insectes esl
l'éclosion d'une chry-
salide. Elle a lieu ha-
bit u elle me ni au milieu
du jour, comme si les
premiers rayons de
l'astre bienfaisanl don-
naient à l'insecte la
force d'ouvrir la porte
«In tombeau. La peau
de la chrysalide se
rompt o\i se l'end dans
la région de la tète
et sur le dos. Il en
sort, en se cramponnant avec effort, un petit être tout
gonflé, informe, tout mouillé; il demeure d'abord quel-
ques instants immobile, fatigué de ses laborieux efforts.
Puis les antennes repliées
Liant interroger cette atmosphère,
route nouvelle, inconnue, interdite
jusqu'alors. Les pattes sortent de
dessous le ventre, et l'insecte marche
en tournant autour de la peau de la
chrysalide, comme s'il l'abandonnait
avec quelque regret. Sur ses flancs
pendent deux moignons épais, inci-
tes, mais où apparaissent déjà en
petit les dessins futurs, qui ne feront
que s'amplifier en conservant leurs
rapports (fig. 14). L'insecte introduit
l'air dans ses trachées par de fortes
inspirations; ce fluide pénètre dans
les nervures des ailes eu desséchant les liquides et les
lô. Chrysalide et cocon de
Mégasome recourbé.
s allongent et s'agitent, sem-
Fig. 14. — Vanesse
morio éclosant.
38 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
raffermit. Bientôt de rapides mouvements vibratoires
les agitent; l'insecte tourne tour à tour chaque aile du
côté de L'air libre, afin de la sécher. Le frémissement
est si précipité que l'œil aperçoit une masse élargie et
indistincte, comme lorsque vibre une corde élastique.
En même temps l'aile grandit dans une proportion ex-
traordinaire, incroyable. Une nouvelle immobilité indi-
que un repos bien mérité par tant d'efforts. Bientôt un
effluve de chaleur, un rayon do soleil frappe l'insecte
engourdi ; un instinct tout nouveau s'éveille en lui, celui
de la reproduction ; il s'élance sans crainte ; les fines
membranes battent l'air en mesure, le fluide élastique
réagit, l'insecte s'avance dans le milieu subtil, et, dé-
daignant cette terre qui a nourri son enfance, plus roi
que le roi de la création, qui le regarde avec envie, il
monte, il monte, amoureux de liberté, enivré de soleil.
Quelques gouttes de miel, source de chaleur et de force
musculaire par la combustion respiratoire, vont devenir
sa seule nourriture.
Les Diptères présentent certaines différences dans leurs
métamorphoses. Quelques Diptères ont des larves à tête
écailleuse devenant des nymphes. La plus grande par-
tie, comme l'immense groupe des Mouches, nous offre
des larves sans pattes, mais agiles de diverses manières,
se raccourcissent, se contractent, avant leur dernière
mue, en une coque ovoïde, formée par la peau même de
la larve. Cette peau, d'abord molle et blanche, se durcit
et brunit. Cette coque ne laisse voir au dehors aucune
trace, aucun linéament de l'insecte parfait qui se formera
à l'intérieur. C'est une sorte de barillet, pareil à une
graine de belle-dc-nuit, tout à fait immobile (fig. t5).
Quand l'insecte a pris assez de force, sa tète rompt le
couvercle de cette prison, qui se détache comme une
calotte, et le dipt re sort, d'abord pâle et humide, se
colorant bientôt à l'air, raffermissant et développant ses
LES METAMORPHOSBS. 38
ailes. Cette sorte particulière * 1 * * nymphe s'observe très-
bien dans ces vers de diverses mouches à viande, nom-
més asticots, el qui servent d'amorce pour les pêcheurs
à la ligne. On l'appelle pupe. On mu,
reconnaît ici le mot qui exprimait
chez les Romains ces petites figures
humaines en bois, en carton, en cire
(nos poupées, chères délices <ln pre-
mier âge), que les petites filles re-
couvraient de langes qui cachaient i ,. i.,
leurs formes, Comme la COque du Larve et nymphe de
.. ., .... . ,. , . , Sarcophage carnassière
diptère. Elles les déposaient et les
consacraient à Vénus quand elles avaient atteint l'âge
de puberté.
Ditos-moi, pontifes, que fait l'or dans vos temples? Le même
effet que ces poupées olfertes par les jeunes tilles à Vénus. »
Perse, Sot. h.)
Nous terminons ici cet indispensable préambule.
Nous en avons assez dit pour faire pressentir qu'au lieu
de la dédaigneuse épigraphe du début, notre admiration
va s'écrier avec Pline :
« Dans ces êtres si petits, et qui paraissent si nuls, quelle force,
quelle raison, quelle inextricable perfection ! »
Nous nous joindrons à Linmeus dans cet adage cé-
lèbre :
« La nature fait voir les plus grandes merveilles dans les plus
petits objets. »
Un enseignement plus élevé, une vérité supérieure
doit ressortir encore de l'étude des insectes. C'est dans
ses plus petites créations que Dieu est le plus grand :
maximus in minimis Deus ! Nous dirons avec un maître
êminent : « On doit s'étonner qu'en présence de laits
tellement significatifs et tellement nombreux, il puisse
40 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
encore se trouver des hommes qui viennent nous dire
que toutes les merveilles de la nature sont de purs effets
du hasard, ou hien des conséquences forcées des pro-
priétés générales de la matière, de cette matière qui
forme la substance du hois ou la substance d'une pierre ;
que les instincts de l'abeille, de même que les concep-
tions les plus élevées du génie de l'homme, sont de
simples résultats du jeu de ces forces physiques qui
déterminent la congélation de l'eau, la combustion du
charbon, ou la chute des corps. Ces vaines hypothèses,
ou plutôt ces aberrations de l'esprit, que l'on déguise
parfois sous le nom de science positive, sont repoussées
par la vraie science ; les naturalistes ne sauraient y
croire, et aujourd'hui, comme du temps de Réaumur,
de Linné, de Cuvier et de tant d'autres hommes de gé-
nie, ils ne peuvent se rendre compte des phénomènes
dont ils sont témoins qu'en attribuant les œuvres de la
création à l'action d'un Créateur. » (M. Milne-Edwards,
Conférence à la Sorbonne, décembre 1864.)
I
INSECTES A MÉTAMORPHOSES COMPLÈTES
CHAPITRE III
COLÉOPTÈRES
Carnassiers de proie vivantes, cincindèles cl carabes. — Les calosoines,
chasseurs de chenilles. — Le mormolyce-feuille, les séantes. — Les
canonnière. — Carnassiers aquatiques : dytiques, girins, hydrophiles
et leur coque; mœurs cruelles des larves. — Les fossoyeurs, les sil-
phes, amis des cadavres. — Les coléoptères des cavernes. — Les sta-
phylins. — Les dermestes destructeurs. — Les vers luisants et les
-Iules, chasse aux colimaçons. — Les taupins, leur- sauls; phospho
rescence. — Les vers blancs et les hannetons ; ravages. — Les cétoines
et les goliaths. — Le scarabée rhinocéros. — Les pilulaires, le scara-
bée sacré. — Les fables antiques. — Les cerfs-volants. — Les téné-
brions des boulangeries. — Curieuses métamorphoses des coléoptères
vésicants. — Les charançons ou porte-becs. — Les bruches des légumes
secs . _ Les scolytes. — Les richards ou buprestes. — Les capricornes.
— Les chrysomèles. — Les clythres et leurs singuliers fourreaux. — Les
çriocères et les cassides; mœurs étranges des larves. — Les douanes
et les hœmonies des eaux. — Les coccinelles ennemies des pucerons.
Les coléoptères sont les insectes les mieux connus et
les plus étudiés à l'état parlait, principalement par la
facilité que les amateurs éprouvent à les conserver en
collections ; on peut assurer qu'on n'en a décrit et nommé
pas moins de soixante-dix mille espèces. Ils présentent
les modes d'habitation et de nourriture les plus variés.
Les uns, pareils aux carnassiers, qui sont L'effroi des
42 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
animaux supérieurs et même de l'homme, dévorent les
insectes vivants. Ils chassent soit sur le sol, soit sur les
plantes basses, soit dans les arbres. D'autres, aquatiques,
poursuivent leur proie au sein des eaux. Il en est qui
habitent des lieux arides et brûlés par le soleil où toute
proie semble manquer. Beaucoup de coléoptères vivent
de cadavres, de matières animales en voie de décompo-
sition. Ce sont, dans l'ordre harmonique de la nature,
d'utiles auxiliaires de la salubrité atmosphérique. Enfin
d'immenses légions d'insectes de ce groupe se nourris-
sent de matières végétales, attaquant les racines, les
écorces, les bois, les feuilles, les fruits et les graines,
tantôt sur les plantes vivantes, tantôt sur les produits
du règne végétal, servant à l'alimentation de l'homme
et à ses constructions.
Autant les coléoptères sont bien décrits sous la forme
adulte, autant leurs larves et leurs nymphes sont encore
ignorées pour la plupart. Elles ne peuvent que très-dif-
ficilement s'élever en captivité, et c'est le motif qui
détourne les amateurs de leur recherche.
Nous nous contenterons, ici comme pour les autres
ordres des insectes, d'indiquer ce qui concerne les types
les plus intéressants et qu'on rencontre le plus souvent.
Le meilleur commentaire de notre livre, c'est la nature
continuellement observée ; elle est la vérification aisée
de nos indications.
Donnons, comme d'habitude, le pas aux guerriers.
Voici les carabiques. Leur tète est armée de puissantes
mandibules propres à déchirer leurs faibles victimes ;
elles jouent le rôle des dents du lion et du tigre. Des
yeux composés très-larges permettent à ces cruels chas-
seurs d'embrasser un vaste horizon. Des pattes cylin-
driques, robustes, allongées sont les instruments dune
course prolongée et de grande vitesse.
ÎSous trouvons d'abord des carnassiers à taille élan-
COLÉOPTÈRES. ;-
cée, à grosse tète saillante, ;"i pattes très-longues. Ce
sont les cicindèles, d'une démarche vive el rapide. Elles
se jettent sur les insectes qui passenl à leur portée;
leur vue excellente, leur agilité nous empêchent de l«'s
saisir facilement. Elles se plaisent, par la chaleur du
jour, dans les lieux sablonneux •'( secs ; au soleil, elles
volent devant l'observateur en changeant constamment
de direction ; mais ce vol dure peu. Par les temps froids
ei humides, elles ne volenl pas, mais courent entre les
gazons. On rencontre en abondance près de Paris, dans
les sentiers, dans les jardins même, la cicindèle cham-
pêtre, d'un beau vert, avec cinq points blancs, sur les
èlytres, parfois d'un nombre moin-
dre, parfois nuls. Une très-rare va-
riété de celle espèce est d'un magni-
fique bleu de saphir. L'abdomen offre
d'éclatantes nuances de rouge cui-
vreux (fig. 10). La cicindèle hybride
vil dans les bois sableux; son vert
est terne el assombri, relevé par des
bandes et un croissant blanc. La
cicindèle sylvatique, plus grande,
qu'on trouve à Fontainebleau , est
brune, toujours avec bande et points ... . ..V"'."'* .
J l Cicindèle champêtre
blancs. La cicindèle germanique est
une jolie petite espèce effilée, à corselet cuivreux, à
élytres vertes. Elle vole peu et court comme un ca-
rabe dans les hautes herbes. M. le docteur Laboul-
bène l'a rencontrée très-commune au Bourg-d'Oisans,
près de Grenoble. On la trouve accidentellement près de
Taris; je l'ai prise dans la Brie. Sur les montagnes les
touristes trouveront, dans la région des rhododendrons,
la charmante cicindèle chluris, plus svelte que la cham-
pêtre, d'un riche vert avec des taches blanches larges et
sinueuses. Elle s'envole sur les plaques de neige si on la
44 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
pourchasse trop vivement. Sur nos côtes on voit courir
et voler sur le sable la cicindèle littorale, très-voisine de
Y hybride. Je l'ai prise sur le port de Saint-Malo et sur
les beaux sables micacés de la plage aristocratique de
Dinard. Elle habite aussi la baie de Cancale, les dunes
près de Granville, etc. et disparaît après le mois d'août.
Ces beaux insectes cherchent à mordre quand on les
saisit, mais sans pouvoir entamer la peau. Ils répandent
une forte odeur de rose ou de jacinthe, bientôt mêlée
d'une odeur acre due à une salive brune qu'ils dégor-
gent ; « ce sont les tigres des insectes, » dit Linnaeus ;
bienfaisants carnassiers qui dévorent une foule d'in-
sectes nuisibles, ils concourent à la protection de nos
forêts.
A l'état adulte, ces puissants chasseurs dédaignent la
ruse et s'élancent avec férocité sur leur proie. Il n'en
est pas de même dans leur premier âge. Leur appétit
est aussi cruel, mais leurs pattes sont courtes et faibles; ,
ils se déplacent difficilement et presque tout leur corps
est mou. La ruse va suppléer à la force. On rencontre
en abondance, de juillet à octobre, les larves de la
cicindèle champêtre dans des trous verticaux ou obli-
ques, comme des cheminées cylindriques, ayant de 5 à
12 centimètres de long, placés dans les endroits secs.
Les trous creusés par la larve de la cincidèle hybride
ont jusqu'à 50 centimètres de profondeur. La larve de
la cicindèle champêtre, qui atteint de 20 à 22 millimè-
tres, est allongée, composée de douze anneaux (fig. 17).
La tête est cornée, bien plus large que le corps, en
forme de trapèze : le premier anneau également corné,
d'un vert métallique, est élargi comme un bouclier ;
les autres anneaux sont mous et d'un blanc sale; le
huitième, bien plus large, supporte une paire de tuber-
cules charnus, rétractiles, surmontés de crochets et
dont voici l'usage : la larve, pliée en Z, monte dans son
COI BOPTÈRES.
LÔ
tube fi s'y cramponne, appuyée par le <l<>s du thorax,
e( soutenue par les crochets du huitième anneau. Sa
large tête, repliée à fleur de lerre, forme un ponl qui
masque le trou. Malheur à L'insecte imprudent qui passe
sur cette bascule perfide! Elle cède sous lui, il esl pré-
cipité au fond du puits meurtrier, où la cicindèle, se
Pig. 17. — Larve
de cicindèle champêtre.
Fig. 18. — Trou d'affût
de cette larve.
gorge de son sang (fig. 18). Pour obtenir cette curieuse
larve, C. Duménl recommande de descendre avec pré-
caution un fétu de paille dans le trou et de l'y laisser
quelque temps immobile. Bientôt elle saisit la paille qui
l'irrite, et on peut la remonter, cramponnée par ses
puissantes mandibules. Au moment de se métamorpho-
ser, la larve agrandit le fond du trou et bouche l'orifice
avec de la terre détachée du sol ; c'est ce qui fait qu'on
a été fort longtemps sans connaître la nymphe, décou-
verte et publiée par Blisson, en 1848. Il est bon de fixer
à demeure un petit piquet dans le trou de la cicindèle,
il servira plus tard à retrouver la nymphe. Elle est lui-
sante, un peu arquée, d'un jaune paille, avec des pattes
blanchâtres, le tout recouvert d'une mince peau qui
laisse voir les formes, comme chez tous les coléoptères.
46
LES METAMORPHOSES DES LNSECTES.
Les premiers segments de l'abdomen ont de petites épi-
nes, le cinquième deux longues pointes divergentes, ser-
Fig. i9. — Nymphe de la
Cicindèle champêtre
(dessus).
Fig. 20. — La même
en dessous.
vant sans doute à la maintenir au fond du trou (fig. 19
et 20).
Près des cicindèles se placent des coléoptères, égale-
ment ailés et très-agiles, de forme plus robuste, remar-
quables par la grosseur de la tête et le développement
des yeux, qui sont très-proéminents. Ce sont des chas-
seurs semi-nocturnes, ayant besoin de bien apercevoir
leurs victimes, dans une lueur in-
décise qui tend à les dérober aux
atteintes. On les nomme les mé-
gacéphales, et ils existent dans les
deux continents. Une espèce doit
nous intéresser ajuste titre, c'est
la mégacéphale de VEuphratc
(genre Tetracha des auteurs mo-
dernes), découverte par Olivier
sur les rives de ce fleuve célèbre.
Elle est un peu plus grande que
notre cicindèle champêtre ; ses
appendices sont fauves, le sommet
de la tête, le corselet, la majeure
partie des élytres et le dessous du corps d'un beau vert
Fig. 21. — Mégacéphale
de l'Euphrate.
COLEOPTERES. M
b ri liant. L'extrémité des élytres est noirâtre, puis d'un
faute pâle (fig. 21).
Celle mégacéphale existe près d'Oran, sur le bord
de salines naturelles, vivant dans des trous circulaires
qu'elle creuse dans la terre grasse et humide «les ber-
ges. C'esl seulement au crépuscule du soir et du matin,
nous apprend M. Cotty, qu'on voit ces insectes courir
avec rapidité autour de leurs irons, sans l'aire usagé de
leurs ai les. Il ne faut donc pas chercher ce brillant insecte
ni en pleine nuit, ni au milieu <lu jour. Dans la Trans-
caucasie, pareillement dans des terrains salés. Mené-
triés a capturé la mégacéphale et l'a vue se nourrir avec
voracité de lombrics et de chenilles.
Sa larve est remarquable par sa grosse tête et la lar-
geur extrême du premier segment
du thorax. La tête est d'un vert de
bronze obscur et munie de chaque
côté de quatre ocellés, deux supé-
rieurs très-gros surtout le posté-
rieur, et deux latéraux très-petits.
Le prothorax semi-circulaire et les
Fig. 22. Fi-. 20.
I.ïiiav de. la mégacéphale La tête de profil montrant les petits ocelles
de l'Euphrate. latéraux. — Une mandibule en faucille.
(feux autres segments thoraciques bien plus étroits
sont d'un brun foncé brillant ; l'abdomen, peu cou-
48 LES MÉTAMORPHOSES DES IXSECTES.
sistant, est d'un jaune blanchâtre (fig. 22). La force
des mandibules en faucilles, les longues pattes et
les huit yeux embrassant tout l'horison (fig. 25) déno-
tent un chasseur implacable. Cette larve se tient en
embuscade, pliée dans son trou, comme les larves de
cicindèle, et, pour s'appuyer, son huitième anneau est
muni de quatre crochets cornés. Enfin, cet insecte est
devenu européen, on l'a rencontré dans des salines
naturelles près de Murcie, en Espagne, et on peut pré-
sumer qu'il existe en France dans quelques localités
analogues, par exempte dans les environs de Maremmes
ou près des marais salants des cotes méditerranéennes.
L'espérance de déterminer quelques personnes à faire
celte intéressante recherche nous a engagé à mentionner
la mégacéphale de l'Euphrate, et à montrer combien
s'étend sa zone d'habitation.
Un type des plus él ranges termine le groupe des
cicindèles. Il se compose d'insectes très-rares dans les
collections et habitant les déserts du pays des Ilotten-
tots, dans l'Afrique australe. Au lieu des formes élé-
gantes des cicindèles proprement dites, imaginez des
coléoptères aux longues pattes robustes et velues, à la
partie ventrale renflée, non sans analogie d'aspect avec
les mygales, ces énormes araignées poilues qui atta-
quent, dit-on, les oiseaux-mouches, vous avez les man-
ticores. Leurs élytres soudées, larges et tranchantes sur
les bords, ne recouvrent pas d'ailes.
Les manticores, penchées un peu en arrière lors de
l'affût, tiennent leurs formidables mandibules hautes et
ouvertes. Elles disparaissent par la fuite la plus rapide
dès qu'on cherche à les saisir. Si elles ne trouvent pas
de retraite, elles s'adossent contre quelque obstacle et
se mettent sur la défensive. C'est à l'ardeur du soleil
qu'on les voit courir, dit M. de Castelnau dans la rela-
tion de son voyage en Cafrerie. Elles se réfugient dans
COLÉOPTÈRES.
19
des trous circulaires, faits peut-être par des Condylures,
animaux de la famille des Taupes. M. de Casfelnau
essaya en vain de s'en emparer dans ces retraites pro-
fondes. Il lii inutilement creuser à deux mètres el demi,
et les nombreuses galeries qu'on découvrait sans i
Fig. 24. — Manticorc à larges élylres.
l'obligèrent à abandonner un travail manifestement inu-
tile, * » 1 1 connaît maintenant plusieurs espèces <i * ces
curieux insectes, dont la moins raie esl la manticorc
tuberculeuse. Nous figurons la plus grande espèce, la
manticorc h larges et ij 1res (fig. 24).
Les carabes sont des chasseurs encore pins fortement
armés que les ciçindèles. Ce sont essentiellement des
50
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
carnassiers terrestres ; ils manquent d'ailes sous leurs
élytres parfois soudées. On les reconnaît tout de suite à
leur corps ovale et convexe, à leurs longues antennes
amincies, à leur corselet élégamment découpé en cœur.
Leurs élytres sont épaissies au bord, leurs pattes longues
et robustes. Toujours solitaires, ils courent dans les sen-
tiers, entre les herbes des bois, sur les talus bien expo-
sés où abondent les insectes. Leurs élytres sont tantôt
lisses, le plus souvent striées longitudinalement ou
rugueuses et chagrinées. Parfois elles sont noires et
ternes, le plus souvent elles brillent d'un vif éclat métal-
lique. Dans nos jardins, dans nos champs abonde le
carabe doré, aux élytres d'un beau
vert, avec des côtes élevées; aux
pattes et aux antennes jaunâtres
(fig. 25). On le nomme la jardinière,
la couturière, le sergent, le vinai-
grier. Cet insecte, comme ceux de
son genre, lance par l'anus, quand
on l'irrite , un liquide corrosif et
d'une odeur fétide; c'est de l'acide
butyrique, ainsi que l'a reconnu Pe-
louze, celui qui donne la mauvaise
odeur au beurre rance. En outre, il
rejette une salive brune et acre. Il
serait bien à désirer que les gens de
la campagne, au lieu d'écraser ce brillant insecte, eus-
sent pour lui le respect qu'on doit aux défenseurs des
récoltes. Les larves qui vivent de racines, les chenilles, les
hannetons surtout n'ont pas de plus formidable ennemi.
On rencontre parfois au milieu d'un sentier un carabe
doré saisissant un hanneton par le ventre, lui dévorant
les intestins, tandis que le hanneton marche en endurant
ce terrible supplice, sans que le carabe cesse de le suivre
un seul instant. Nos environs de Paris nous offrent aussi-
COLÉOPTÈRES. 51
\ecarabus monilis, d'un vert cuivreux ou violacé, avec
trois rangs de lignes sur les élytres et trois séries de
poiiils saillants entre les sillons comme des grains de
chapelet : le carabus purpuras-
cens, d'un aspecl très-allongé, à
robe sombre bordée de belles
nuances violettes el purpurines
(fig. 26). Le midi de la France,
les Pyrénées présentent aux ama-
teurs des carabes donl les teintes
métalliques rivalisent d'éclal avec
les plumes à reflets él incelants des
paradisiers et des oiseaux-mou-
ches; ain§i les Carabus auroni-
tens splendens et rutilans, ro> der-
niers propres aux Pyrénées, dont
la rencontre comble de joie les
jeunes entomologistes, émerveil-
lés des feux brillants de leur
parure. Un intérêt bien plus grand
que la beauté s'attache aux carabes et à leurs voisins les
calosomes. Un dit que les colons du Cap, en voyant leurs
champs ravagés par des légions d'Antilopes, regrettent
parfois la destruction des lions. Je doute cependant qu'au-
cun d'eux consente à ramener ces terribles protecteurs.
Les insectes carnassiers, au contraire, sont des lions et
des tigres de poche qu'on fera bien de mettre en boîte
dans ses promenades et d'apporter au jardin.
Les larves des carabes vivent sous les herbes et les
mousses, dans les feuilles sèches et les troncs d'arbre.
Elles se ressemblent beaucoup dans les diverses espèces,
sont assez longues, aplaties, d'un brun foncé, luisant en
dessus, avec le corps terminé par deux petites pointes.
Elles s'enfoncent en terre et se transforment en nymphes
sous les pierres. Les carabes qui en sortent par la peau
Fig. 28.
Carabe pourpré.
52
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
Larve du Carabe
brillant d'or.
fendue le long du dos sont d'abord mous et d'un jaune
terne; mais au bout de deux ou trois jours leurs tégu-
ments acquièrent leur dureté et leur éclat métallique.
Les larves des carabes sont agiles, à
pattes bien développées « aussi n'ont-
elles pas besoin de pièges. Elles chassent
à découvert et sont aussi carnassières
que les insectes parfaits. Nous figurons
la larve du Carabus auronitens (fi g. 27).
Nous engageons à rechercher sur les
berges des ruisseaux une espèce de ca-
rabe, très-rare à cause de la difficulté
de sa chasse. 11 faut le guetter la nuit,
aux lanternes. Il paraît vivre de gre-
nouilles et de petits poissons. C'est le
carabe noduleux à élytres creusées de fossettes et rele-
vées de bosselures, tout noir. On le cite d'Allemagne et
d'Alsace, mais on doit le ren-
contrer avec de la patience en
d'autres lieux de notre pays
(fig. 28).
Une autre groupe de coléo-
ptères chasseurs est celui des
calosomes. Ceux-là grimpent
aux arbres, et de plus ont des
ailes sous leurs élytres, ce qui
leur sert à passer d'un arbre à
l'autre. Tandis que les cara-
bes ont les épaules étroites,
arrondies et effacées, les calo-
somes ont la base des élytres
bombée et saillante sur les
côtés, afin de loger ces organes
nécessaires à leur genre de
chasse. Ce sont, eux et leurs larves, de grands destruc-
28. — Carabe noduleux.
COLEOPTERES.
leurs de chenilles. C'esl ; Lois «le juin, de six à sept
heures du soir, dans nos bois parisiens, qu'il faul cher-
cher le magnifique calosome sycophunte, !<• long dés
troncs de chêne ou en en secouant les branches. Son
corselet en cœur, connue celui des carabes, est d'un
bleu sombre bordé de bleu
plus vif, ses èlytres étincel-
lent de l'éclat de l'or le plus
poli, son abdomen est mêlé
de noir et de violel (fig. c 29).
Il répand une odeur très-
forte et pénétrante. Réau-
murnous fait connaître que
sa larve, d'un noir Lustré,
analogue d'aspect à celles
des carabes, va souvent éta-
blir son domicile au milieu
de ces grandes bourses
soyeuses que nous voyons
attachées sur les chênes.
Elles sont habitées par des
chenilles dites processionnaires (Bombyx processionea)
d'après la manière dont elles sortent en rang à la suite
les unes des autres. Ces chenilles paisibles semblent
ignorer les intentions de leur hôte terrible. Tout d'un
coup il se jette sur elles, les perce de ses robustes man-
dibules et sème autour de lui le carnage, au grand profit
de l'arbre, qu'il débarrasse d'un lléau. Le professeur
Bois-Giraud, à Toulouse, avait délivré de chenilles les
arbres de son jardin en y lâchant les féroces sycophanles
qu'il trouvait dans les forêts. Nos bois présentent aussi
une espèce plus petite, le calosome inquisiteur, à cou-
leur sombre, un peu cuivreuse. On trouve bien plus
rarement le calosome à points d'or,' propre au Midi.
M. Boulard le prenait à Pantin, contre Taris, dans un
Fig. 29. - Calosome sycophantu.
54
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
terrain vague plein de chardons, il y a une quarantaine
d'années. M. Lucas a vu en Algérie, prèsd'Oran, la larve
de cette espèce dévorer des colimaçons et s'établir clans
leur coquille (fig. 30 et 51). Toutes les larves de caloso-
mes sont si voraces
qu'elles se gorgent d'a-
liments au point de dou-
bler de grosseur dans
leur peau distendue.
Elles tombent alors dans
un état de torpeur,
comme les serpents qui
digèrent, et sont parfois
dévorées par de plus
jeunes larves de leur
propre espèce. Elles
s'enfoncent en terre pour
se changer en nymphes
de couleur claire, en
forme de croissant.
Nous nous contenterons mr intenant d'indiquer d'une
manière rapide quelques exemples curieux qui termine-
ront cette revue de la grande famille des carabiques ou
coléoptères terrestres se nourrissant de proie vivante.
En 1825, fut signalé pour la première fois à l'attention
des amateurs un coléoptère de Java, de la forme la plus
singulière, avec des élylres élargies et débordant en
manière de feuille (fig. 52). Il demeura longtemps fort
rare dans les collections et d'un prix excessif. On peut
voir ci-contre la figure d'un magnifique exemplaire de
cette espèce, prise d'après nature, comme au reste pres-
que tous les dessins de cet ouvrage. La larve, récem-
ment connue, se rapproche par sa forme de celle des
carabes, et se trouve sur les troncs et les racines des
arbres de haute futaie, dans les forêts profondes de l'ile
Fig. 50 et 51.
Larve et nymphe du Calosome
à points d'or.
COLÉOPTÈRES. 53
malaise. On peut voir que la nymphe commence à pré-
senter un élargissement en rapport avec la for le
l'adulte (fig. 7)7) ci 34). <>n a cru longtemps que ces car-
nassiers aplatis vivaient sous les écorces. On snit main.
Fig. ol — Mormolyce-feuille.
tenant, par M. de Castelnau, qui a découvert deux espè-
ces nouvelles dans la presqu'île de Malacca, qu'ils se
tiennent exclusivement, fuyant la lumière, contre le sol,
sous les arbres gigantesques gisant renversés. Quand, à
force de bras de vigoureux Malais, ces troncs sont dépla-
cés brusquement, on voit les mormolyces immobiles,
Fig. 33 et 34.
Larve et nymphe de Mormolyce.
demi hors de son terrier.
5G LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
éblouis pendant quelques instants. Qu'on se hâte de les
saisir, car ils fuient bientôt avec rapidité.
Nous rencontrons dans le midi de la France, sur les
plages sablonneuses de la Mé-
diterranée, par exemple près
de Cannes, de singuliers co-
léoptères noirs, à tête énorme,
insérée sur un corselet en
demi-cercle et armée de deux
fortes mandibules. Ce sont les
scarites, insectes semi-noctur-
nes, qui se creusent des gale-
ties dans le sable et sortent la
nuit pour chasser. Une espèce,
la plus grande que nous ayons
en France, passe le corps à
à la façon d'un grillon, et tient
écartées comme une pince ses 'fortes mandibules, prête
à saisir la proie qui passe à portée (fig. 35). Nous re-
commanderons aux touristes ces insectes intéressants.
Écoutons M. de la Brûlerie au sujet de cet insecte, le
Scarite géant, qu'il observait sur les côtes du sud de
l'Espagne :
« Les heures de soleil sont pour lui les heures de
chasse. Ses pattes, si bien construites pour fouir la terre,
lui seraient de peu de secours pour atteindre à la course
un<* proie plus agile que lui; aussi ne connaît-il que
l'affût à l'entrée de son trou. 11 sait que ni la nuit ni
l'ombre ne sont favorables à ses exploits, puisque les
mélasomes dont il se nourrit n'aiment que la lumière et
la chaleur. Aussi met-il à profit les nuits et les journées
sombres pour la promenade. Les mâles sont bien plus
vagabonds que les femelles* ; celles-ci sortent peu de
leur retraite. C'est sans doute leur recherche qui, par cer-
taine journée où le soleil ne se montra pas, avait fait
COLÉOPTÈRES 57
sortir des scarites mâles plus tbreux que de coutume.
J'en vis deux qui se battaient, peut-être pour la posses-
sion d'une femelle. C'était plaisir de les voir prendre
champ, et, dressés sur leur première paire de pattes
raides en avant, se menacer de la dent. Tous deux
ensemble ils s'élancent, enlacent leurs mandibules, sert
rent et secouent avec rage. L'un el l'autre fait d'inutiles
e, . ' .
efforts pour blesser son adversaire ou le forcer à lâcher
prise. Grâce aux armes et aux cuirasses égales des deux
champions, cette première attaque reste sans résultat.
Ils se séparent, reculent de quelques pas et s'élancent
de nouveau. Celte fois, le plus adroit réussit à saisir
l'autre par la taille, c'est-à-dire par le pédoncule étroit
qui joint le prothorax au reste du corps. Il serre de tout
sou pouvoir; son intention manifeste est découper en
deux sou ennemi, mais c'est en vain ; il ne parvient pas
même à entamer sa carapace. Alors, au lieu (ruser ses
forces en pure perte, il prend un autre parti. Raidissant
en avant plus que jamais ses pattes antérieures et flé-
chissant en arrière son prothorax, dont l'articulation
mobile lui permet de donner à ce mouvement une ampli-
58 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
tude peu ordinaire chez les carabiques, il élève vertica-
lement ses mandibules et tient ainsi son adversaire
enlevé de terre. Le pauvre scarite, privé de point d'ap-
pui, agite en vain ses pattes, ouvre et ferme sa bouehe
sans rien saisir que le vide, puis cesse de faire aucun
mouvement. Mais le vainqueur inexorable ne se laisse
pas prendre à ce stratagème ; il continue à rester immo-
bile et à tenir en l'air son adversaire. J'avais étéjus-
qù' alors simple spectateur du combat; mais comme la
scène paraissait devoir se prolonger sans nouvelle péri-
pétie, je me décidai à intervenir. Le danger commun fit
fuir les combattants, mais à peine avaient-ils parcouru
quelques décimètres qu'ils se retournaient et se jetaient
de nouveau l'un contre l'autre. Tous deux étaient sur
leurs gardes ; aussi, bien des attaques furent-elles parées.
Enfin, l'un saisit l'autre et l'enleva de terre comme la
première fois. Malgré mon désir de voir l'issue défini-
tive de la lut!e, je ne pouvais rester à la même place
toute la journée, et je les laissai dans cette position 1 . »
Une des plus grandes raretés des collections est une
espèce d'un genre voisin des scarites, le Mouhotia glo-
riosa, du royaume de Cambodge, tout entouré d'un limbe
étincelant. Les pays chauds n'ont pas tous leurs sca-
rites noirs comme en Europe ; on trouve des espèces bor-
dées de pourpre ou de vert métallique ou toutes métal-
liques, dans les Molobrus d'Amérique et les Carenùm
australiens.
Nous passons avec indifférence à côté des pierres qui
gisent dans les chemins champêtres. Soulevons-les au
contraire, il s'en échappe une nuée de petits êtres divers.
Nous y trouverons d'élégants carabiques dont la tête,
dont le corselet svelte et brillant se détachent en rouge
sur des él vires vertes ou bleues. Ils sont faibles et ne
1 Ann. Soc. entomol. de France, 1800, p. 521,
COLÉOPTÈRES. 50
peuvent vivre que des plus «In'i i \ « i s proies. Les gros
carnassiers se mettent volontiers à leur poursuite.
surprise! de petites explosions se font entendre, une
vapeur corrosive sort en forme de ruinée par L'anùs «le
ces brachins; l'ennemi esl mis en fuite à coups de revol-
ver. Il parait en nuire que la nuit une légère lueur
phosphorescente accompagne la crépitation, (liiez les
espèces exotiques de beaucoup plus grande taille, l'ex-
plosion esl plus violente et le liquide projeté peut causer
des urticalions sur la peau. Ces ruinées soni très-acides,
rougissent le tournesol etrépandent une odeur analogue
au gaz nitrenx. De là le nom de canonniers ou bombar-
diers, qu'on ilonne à ces petits coléoptères, qui vivenl
chez nous eu sociétés nombreuses sous les pierres. Les
noms d'espèces, sclopeta, crepitans, explodens, sont en
rapport avec eette singulière arme défensive.
Enfin une innombrable légion, celle des harpales,
termine le groupe des carnassiers terrestres. On les ren-
contre toute l'année, sous les pierres, dans les chemins,
au pied des arbres. Ils sont de petite taille, de couleur
foncée, quelquefois métallique, avec des pattes pâles.
Grâce à eux, le plus menu gibier des espèces nuisibles
aux végétaux est dévoré; ils s'attaquent à ces petites
proies que dédaignent les grandes espèces, et, malgré
leurs faibles dimensions, nous rendent d'éminents ser-
vices. Qui n'a observé parmi eux le harpale bronze, si
commun, si répandu, qu'on rencontre dans l'intérieur
de Paris, dans toutes les cours, dans les moindres jar-
dinets?
Nous citerons encore, comme bien utiles et se trou-
vant partout, la féronie noire, laféronie cuivrée, Yamara
tririalis, etc. On voit souvent ces petits insectes, courant
en tous sens après la proie, agiles, étincelants, comme
de menus morceaux de cuivre qui brillent sur les che-
mins et même entre les pavés des places publiques.
60 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Par une curieuse inversion de régime, les zabres sont
des carabiques dont quelques espèces mangent des
plantes. La larve du zabre bossu est nuisible aux céréa-
les ; le docteur Laboulbène a vu dans les Landes le zabre
enflé dévorer les étamines des carex.
Les eaux, comme la terre, sont habitées par d'autres
chasseurs. Les pattes recourbées et élargies en rames,
munies de cils, les font aussitôt reconnaître. D'ingénieux
artifices leur permettent de respirer l'air en nature ; de
même que les marsouins, les épaulards, ils sont obligés
de puiser l'air à la surface et ne peuvent se contenter de
l'eau aérée comme les poissons et les mollusques. Les
plus puissants de ces carnassiers aquatiques sont les
dytiques. Leur corps ovalaire, aplati, arrondi vers les
extrémités, en biseau sur tous ses bords, est admirable-
ment conformé pour fendre l'eau. Amis des eaux sta-
gnantes, bourbeuses même, on les voit nager avec vélo-
cité au moyen de leurs pattes postérieures. Ils remon-
tent aisément en demeurant immobiles, la tête en bas,
leur corps étant gonflé d'air amassé dans la partie ter-
minale de l'intestin. Ils soulèvent l'extrémité postérieure
de leurs élytres, englobent une bulle de fluide atmo-
sphérique et les referment. De' cette façon l'air, poussé
comme par le piston d'une pompe, pénètre dans leurs
tubes respiratoires, sans que l'eau puisse y entrer. Ils
poursuivent tous les êtres vivants qui nagent autour
d'eux; ce sont les requins de la création entomologique.
Us saisissent leur proie avec leurs pattes de devant et la
portent contre leur bouche. Non-seulement ils s'atta-
quent aux larves des libellules, des éphémères, des cou-
sins, mais aux têtards des grenouilles et des tritons, aux
mollusques des eaux, aux petits poissons et au frai, aux
œufs des ôcrevisses. Qu'on leur jette une grenouille éven-
trée, ils s'y attachent avec délices. On peut les conserver
dans des bocaux et les alimenter avec de petits morceaux
COLÉOPTÈRES,
61
de viande crue. Esper en a nourri ainsi un plus de trois
ans; dès qu'il voyait arriver sa petite provision, il se jetai)
dessus avec l' avidité de l'hyène et en suçail I»' sang de
la manière la pins complète. Une si grande voracité
doit dépeupler souvent les eaux qu'habitenl les dytiques.
Heureusement pour eux, ils sont amphibies. Ils sortent
de l'eau .-i marchent sur le sol avec quelque difficulté ;
niais le soir, dépliant leurs ailes, bourdonnant à la
façon des hannetons, ils se transporteront dans d'autres
mares où ils amèneront la terreur et le ravage. 1 ne
espèce commune el de forte taille est le dytique bordé.
Fig. 5G tt 57. — Dytique bord»'- mâle et femelle,
patte antérieure du mâle grossie.
Le mâle a les élytres lisses, celles de la femelle sont
cannelées pour qu'il puisse s'y cramponner, et sous
ses pattes antérieures sont deux cupules garnies d'une
foule de petites ventouses qui assurent son adhérence
(fig. oG et 57). M. Preudhomme de Borre a indiqué qu'en
France, en Angleterre, en Belgique, ces femelles à
élytres sillonnées sont la forme typique; exceptionnelle*
ment on en trouve à élytres lisses comme les mâles. Au
62 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
contraire, en Russie les femelles lisses sont bien plus
communes que les sillonnées. En France et en Belgique,
deux espèces voisines, les Dytiscus circumcinctus et cir-
cumflexus, n'ont de femelles à élytres sillonnées que
très-rarement ; elles sont lisses dans le type normal. Ces
curieuses différences de races selon les régions sont
encore inexpliquées.
Dans leur premier état, les dytiques sont exclusive-
ment aquatiques, encore plus voraces qu'à l'état adulte,
se nourrissant pareillement de proie vivante. La larve du
dytique bordé est brune, comme couverte d'écaillés,
Fig. 58 et 59. — Nymphe et larve du dytique bordé.
allongée, renflée au milieu. Elle nage par des mouve-
ments vermiculaires rapides en frappant l'eau avec la
partie postérieure de son corps. Deux petits corps cylin-
driques, divergents, à l'extrémité de son abdomen, lui
servent à puiser l'air à la surface de l'eau (fig. 59). Sa tête
est armée de deux mandibules en pince acérée, propre
à harponner ses victimes. En dessous est la bouche, très-
cachée, et contenant de petites mâchoires à l'intérieur.
Quand le temps de la métamorphose est arrivé, ces lar-
ves aquatiques deviennent exclusivement terrestres. Elles
quittent l'eau, s'enfoncent dans la terre humide qui borde
les ruisseaux et les mares, et, dans une cavité ovale
COI ÉOPTÈRES.
qu'elles se pratiquent, se changent en nymphe d'un blanc
sale, qui passe habituellement l'hiver (fig. 58). Disons,
pour terminer, qu'on a remarqué l'extrê sensibilité
du dytique bordé aux variations de L'atmosphère. Il se
. tient dans l'eau à diverses hauteurs selon l'état du ciel,
et peut servir ainsi do baromètre vivant. La plus grande
espèce de France est le
dytique très-large (fig. 40),
trouvée d'abord dans le
nord de l'Europe, puis en
Aisne.', en Lorraine, enfin
aux Andelys. Nous enga-
geons les jeunes amateurs
à la rechercher près de
Paris, où elle existe pro-
bablement. Dans un genre
très-voisin, il faut citer le
eybister de Rœsel, dont le
corps à l'état vivant pa-
raît orné d'un beau glacis
bleu.
A la suite dos dytiques
se placent d'autres carnas-
siers des eaux, les gyrinss, de mœurs un peu différentes.
Ceux-là aiment les eaux claires, un peu agitées. Qui ne
connaît ces petits insectes noirs, à reflet bronzé, traçant
à la surface des eaux les plus capricieux méandres? On
dirait au soleil de brillantes étoiles se détachant sur
l'azur liquide. Ils vivent en troupes nombreuses, tour-
noyant sans cesse les uns dans les autres sans se heur-
ter, ce qui leur a valu le nom vulgaire de tourniquet*.
Leur corps est entouré d'une mince couche d'air qu'ils
entraînent avec eux lorsqu'ils plongent, et on voit alors
sous leur ventre une bulle d'air simulant un globule
d'argent et qui trahit leur présence. Ils poursuivent
Fig. 40.
Dytique très largo, femelle
C4 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
sans relâche les insectes qui, comme eux, vivent sur
la surface de l'eau, ceux qui y viennent respirer ou
qui y tombent. Deux longues pattes antérieures sont
projetées brusquement sur la proie, puis elles se ca-
chent clans des sillons latéraux pour ne pas gêner la
natation rapide du gyrin. Ce sont les pattes suivantes
courtes, mais larges et munies de cils raides, qui fom
l'office de rames. Par une organisation admirable, les
yeux composés des gyrins sont doubles : la moitié
inférieure aperçoit dans l'eau la larve molle qui peut
servir de proie ou les poissons féroces, la moitié tour-
née vers le ciel avertit l'animal du danger aérien qui
le menace et lui permet d'échapper, par un plongeon
rapide, au bec assassin de l'hirondelle. Qu'on mette un
gyrin dans un verre d'eau; après avoir fait quelques
tours en nageant, il vient se poser immobile à la surface
du liquide; si l'on approche le doigt, il s'enfonce aussitôt.
Il saute hors de l'eau pour échapper aux poissons, et
bientôt s'aide de ses ailes, qui lui servent le soir à se
transporter de ruisseau en ruisseau. Cette vue perçante,
la prestesse de leurs mouvements, ren-
dent fort difficile la capture des gyrins.
A peine si l'on en prend quelques-uns en
jetant brusquement un filet en forme de
poche au milieu de la troupe en ébats.
On les saisit entre les doigts : aussitôt,
Fig. 4i. — Gyrin arme perfide et imprévue, une humeur
nageur, grossi. laiteuse et fétide guinte de 1(W abdo .
men. Si on les pose sur le sol, ils exécutent une série
de petits bonds et tâchent de retourner à l'eau (iig. il).
Les femelles du Gyrin nageur pondent leurs œufs sur
les plantes ou sur les pierres submergées, œufs cylin-
driques d'un blanc jaunâtre. Il en sort de petites larves
vermiformes, au corps entouré d'appendices flottants
qui les font ressembler à de petits mille-pieds (fig. 42).
COLÉOPTÈRES; 05
Bien développées, ces larves quittenl l'eau au commen*
cernent d'aoûl et grimpent sur les feuilles [des roseaux,
des nénuphars. Là elles se construisent une coque ovale,
pointue aux deux bonis, qu'on a comparée
à du papier gris, el y deviennent nymphe,
molle d'abord, puis prenant peu à pou de
l,i consistance.
Le dernier groupe des coléoptères des
eaux qui mérite d'attirer notre attention est
celui <les hydrophiles, donl une espèce, le
grand hydrophile brun, commun dans les
eaux des environs <lo Paris, est un des plus
gros coléoptères de la France. Ce groupe
Fig. 12.
Larve du
;viin nageur.
esl beaucoup moins carnassier que les pré-
cédents, surtoul à l'état parfait, et ou nour-
rit très-bien l'hydrophile brun avec des
feuilles de salade, .le m'étonne que, par lajmode d'aqua-
riums qui court, on ne s'amuse pas à remplacer par ces
curieux insectes les insipides poissons rouges. Les hy-
drophiles nagent moins bien que lesMytiques; leurs pat-
tes plus longues sont moins élargies, et ils les l'ont mou-
voir non pas simultanément, mais l'une après l'autre. Il
ne Tant les saisir qu'avec précaution, car leur poitrine
porte en dessous une pointe aiguë qui perce la peau jus-
qu'au sang. Bien que puissamment cuirassés, les hydro-
philes sont souvent la proie de dytiques de taille moitié
moindre, qui parviennent à les tuer en les perçant entre
la tête et le corselet, c'est-à-dire à la seule place qui,
comme le talon d'Achille, donne prise aux blessures.
Col par la léte que l'hydrophile, à l'inverse du dytique,
vient puiser l'air à la surface de l'eau. L'antenne est cou-
dée, et ses articles aplatis, en godets, collés contre le
corps, forment une gouttière ou rigole où s'engage une
bulle d'air quand l'antenne soit de l'eau. De là, l'air
glissi sous le corps, où il est retenu par un duvel de
(36 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
poils serrés, de sorte que l'animal semble entouré d'une
robe d'argent, et il parvient ainsi aux orifices respira-
toires.
C'est à la fin de l'été que l'hydrophile brun prend sa
forme parfaite. 11 passel'hiver engourdi au fond de l'eau,
ou parfois sous les mousses et les feuilles sèches des
Hydrophile brun, larve et coque.
bords. Il peut se transporter en volant d'une mare à
l'autre. Dès le mois d'avril, les femelles fécondées s'oc-
cupent du soin d'assurer le sort de leur postérité. Des
glandes abdominales leur permettent de sécréter une
sorte de soie ; les filières de ces glandes, à la façon de
celles des araignées, sont autour de l'orifice anal (fig. 44).
Cet exemple est unique chez les insectes adultes. La
COLEOPTÈM S.
67
A"
femelle s'accroche en travers bous une feuille qu'elle
courbe un peu. L'abdomen s'applique sons ce dôme, (, i
les filières laissenl sortir nue humeur gomraeuse qui se
solidifie dans l'eau el forme une coque voûtée où il reste
engagé fig. 13 . Puis on voil se
dégager une à une de petites bulles
«l'air, à mesure que les œufs pon-
dus occupent leur place. Enfin l'in-
secte façonne une pointe relevée
au-dessus de l'eau et qui renne la
coque. La femelle traîne après elle
cette coque fixée à une feuille;
puis, comme la mère de Moïse, elle
confie à Tonde ce cher berceau
dans nn endroit calme et propice.
La corne solide et recourbée qui le
termine lui donne la faculté de s'ac-
crocher aux corps llotlants qu'il
rencontre, et sauve ainsi la jeune
t'anii Ile que des vents violents pourraient porter sur
des rives inhospitalières. Au bout de douze à quinze
jours sortent des œufs et de la coque de petites larves.
Biles restent plusieurs jours attachées contre leur ber-
ceau, et paraissent d'abord se nourrir de végétaux. Elles
changent plusieurs fois de peau et deviennent très-car-
nassières. Réaumur les nomme vers assassins. Agiles,
à longues pattes, elles grimpent volontiers aux plantes.
Elles sont brunes, se raccourcissent et se dilatent aisé-
ment. De longues mandibules et de longues mâchoires
dépassent leur tête. Nous leurs trouvons des instincts
bien curieux. I lies vivent surtout de ceslymnées, de ces
physes, mollusques à minces coquilles spiralées qui
tlottent sur l'eau. Les mollusques sont saisis par-dessous ;
la larve recourbe sa tète en arrière et presse la coquille
contre son dos, comme un point d'appui, la brise, puis
Fi-. 41. — Sa filière
08 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
inange le limaçon à son aise. Qu'on la saisisse, que le
bec d'un oiseau aquatique la rencontre, elle fait la
morte, son corps pend de chaque côté comme une dé-
pouille flasque et vide. Si cette ruse est inutile, elle
rend par l'anus une liqueur noire qui trouble l'eau et
peut lui permettre d'échapper à son ennemi. L'état de
larve dure environ deux mois. Elle cesse de manger,
sort de l'eau et va creuser en terre une sorte de terrier
de 4 à 5 centimètres de profondeur, s'y pratique au
fond une cavité sphérique très-lisse à l'intérieur. Elle
s'y change en nymphe blanchâtre, et chaque angle
du corselet porte trois pointes cornées qui semblent
permettre à 1a nymphe de rester à quelque distance des
parois delà coque (fig. 45). Au bout d'un mois environ,
l'hydrophile sort de la
peau de la nymphe fen-
due sur le dos ; ses élytres
cou (liées le long du ven-
tre se retournent sur le
dos; ses ailes se déploient,
puis se replient, quand
elles sont devenues fer-
mes, sous les étuis encore
blancs et mous; l'insecte
s'appuie sur ses pattes en-
core mal affermies. Telle est la manœuvre commune aux
coléoptères. Peu à peu l'insecte se colore. ; il reste encore
une douzaine de jours sons terre, puis s'échappe et se
rend à l'eau après trois mois d'évolutions successives dont
nous avons présenté l'histoire. Selon une découverte
anatomique intéressante de G. Duméril, l'intestin de la
larve, à mesure que ses métamorphoses se poursuivent,
s'allonge de plus en plus, en même temps que le régime
tend à devenir herbivore. En effet, l'adulte préfère les
végétaux aux matières animales, dont il mange cepen-
Fig. 4o. — Nymphe de l'hydrophile.
COLEOPTERES.
60
(l.iiii >i |,i faim [e presse. I a métamorphose inverse
s'observe pour le tube digestif du têtard, <|ni se nourrit
de végétaux aquatiques; ce lube devient très-court sous
la forme adulte de la grenouille, avide au c< otraïre
d'insectes el de mollusques.
Nous retournerons maintenant sur la terre, e1 nous
trouverons d'autres mœurs à étudier. Après les lions et
les tigres des insectes, viennent les hyènes et les chacals,
qu'un odoral des plus subtils amène vers les cadavres.
Qu'un mulot, une taupe ail trouvé la mort, qu'une gre-
nouille ou qu'un poisson soil abandonné sur le bord des
eaux, bientôt arrive en volant une troupe funèbre ; ce
sont les nécrophores ou fossoyeur*. Le plus souvent leur
corps quadrangulaire offre lesélytres bigarrées de jaune
et de noir, par bandes, comme on le voit dans le mero-
pkorus vespillo, c'est-à-dire fossoyeur, le plus commun,
Fig. 40. .
Nécrophore fouisseur.
Fig. 17.
FCécrophore germanique.
le tvpe (lu genre, et. aussi dans le necrophorus fossor ou
fouisseur, que nous représentons (fig. -40). On rencontre,
mais bien plus rarement, une grande espèce toute noire,
le nécrophore germanique (fig. 47). Une petite espèce à
bandes, nécrophore des morts, \it surtout dans les
70 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
champignons pourris. Le nécrophore enterreur (liuma-
tor) est plus petit que le germanique, tout noir comme
lui mais avec le bout en massue des antennes de couleur
rousse. Ces insectes bizarres exhalent une odeur désa-
gréable, mêlée de musc. Souvent leur corps est couvert
de petits animaux à huit pattes, les gamases des coléo-
ptères, de la classe des arachnides. Mœurs étranges! ces
chétifs parasites ne semblenl nullement vivre de l'insecte
qui les porte, ils se sont accrochés à ses poils, et leur
troupe s'en sert comme d'un véritable omnibus pour se
faire conduire là où la table sera à leur goût. On trouve
aussi ces gamases sur les carabes, les géotrupes, etc.,
et sur les bourdons, insectes hyménoptères.
On les rencontre aussi sur les petits mammifères,
comme les mulots ; enfin ils courent librement entre les
mousses. Quand on inquiète les nécrophores, ils font
entendre un petit bruissement, en frottant leur corselet
contre les élytres.
Les femelles surtout entourent le petit cadavre ; s'il
est trop lourd, elles vont chercher des aides de leur
espèce, en leur apportant sans doute des traces odorantes
de leur proie. Ce n'est pas seulement pour leur propre
nourriture que ces coléoptères sont attirés, c'est pour
préparer le berceau et les repas de leurs enfants, en
débarrassant le sol d'une source d'infection, par une
admirable harmonie. La terre est creusée au-dessous des
restes de ranimai au moyen des larges pattes de devant
des nécrophores, pareilles à des bècbes (fig. 48) ; le petit
cadavre s'enfonce peu à peu, parfois à trente centimètres
au-dessous du sol. Après ce travail acharné, la troupe
festinc et les femelles pondent leurs œufs. Le dîner des
pères servira aux fils. Promptement éclosent des larves à
douze anneaux, grisâtres, garnies sur larégion du dos de
plaques écailleuses, à pattes très-courtes, car elles ont à
peine besoin de se mouvoir, à tête brune et dure, munie
COLÉOPTÈRES.
-I
de puissantes mandibules, elles s'enfoncenl ensuite plus
profondément, el s'entourent d'une loge ovalaire, en
terre enduite d'une salive gluante <|iii durcit bientôt,
puis sortent à l'état adulte environ un mois aprè i
Fig. is. — Nécrophores enterrant un mulot.
(jii.'s espèces de nécrophores aiment, les champignons
pourris.
A côté des nécrophores, et pins nliles encore pour la
salubrité atmosphérique, se placent les siiphes on bou-
cliers, ainsi nommés à cause <lo loin- forme large et
arrondie. Ils s'attaquent aux mammifères el aux oise iux
morts qui gisent dans los bois cl les camp i que
VI LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
rejettent les eaux ; ils ne les enterrent pas, mais pénètrent
avec avidité sous leur peau et bientôt ont dépouillé leurs
chairs jusqu'aux os. [Une grande espèce noire, le silphe
littoral, se plaît dans les poissons morts rejetés par les
eaux. La femelle a l'extrémité de l'abdomen très-pro-
longée en pointe pour la ponte des œufs Leur livrée est
en général sombre, en rapport avec leurs repoussantes
fonctions. Leur odeur est nauséabonde. Les larves, comme
les adultes, vivent au milieu des chairs putréfiées. Elles
sont plates et paraissent très-larges par suite des pro-
longements latéraux et dentelés de leurs anneaux. Elles
se remuent avec vivacité et se réfugient promplement
dans les cadavres, quand on cherche à les saisir. Elles
s'enfouissent en terre pour se changer en nymphes. Deux
espèces, que nous trouvons abondantes près de Paris,
ont des mœurs plus nobles et recherchent les proies |
vivantes. Elles grimpent aux arbres et vivent de chenilles,
Fig. 49.
Silphe tapracique.
Fig. SO.
Silphe à quatre points.
ansi lesilpha thoracica, dont le corselet fauve et arrondi
tranche sur les élytres noires (fig. 49), et surtout le sil-
pha quadripunctata, à élytres jaune clair, marquées de
quatre points noirs (fig. 50). On le voit voler d'un arbre
à l'autre, principalement entre les chênes et les ormes.
Suivent les sentiers des bois sont jonchés de chenilles
arrachées aux feuilles, mutilées et sur lesquelles s'a-
charnent les silphes à quatre points. Une espèce dite le
silphe obscur cause souvent beaucoup de tort aux bette-
COLÉOPTÈRES ",
paves ;i sucre. Par un changemenl de régime <l<>ni les
insectes offreni d'assez nombreux exemples, les larves
mangenl les feuilles de la plante. Sans doute aussi elles
s e nourrissenl de chenilles et d'insectes qu'elles y ren-
pontrent.
Plusieurs espèces de silphes dévorenl les colimaçons.
Nous signalerons surtdul sous ce rapport [esilpha lœvi-
gaia et sa larve. Quand on se promène sur les falaises
crayeuses de nos côtes normandes, ainsi au Tréport, à
Mers, etc. , on écrase à chaque pas une hélix [hélix va-
nabi lis) qui pullule sur ions nos littoraux, ravageanl
les avoines, les maigres lu/crues de ces suis crayeux.
Les noirs silphes COU-
renl et grimpent, assu-
rés d'une perpétuelle
provende, et eux et
leurs larves enfoncent
leur lête avide dans la
bouche de la coquille
pour se repaître de
l'habitant (fig. 51).
La famille des sil-
phes nous conduit à
dire un mot de créa-
tions bien étranges. On s'est longtemps refusé à croire
que l'horreur de la profonde nuit des cavernes puisse
servir de demeure habituelle et normale à des êtres
vivants. On sait aujourd'hui, au contraire, que le Créa-
teur a peuple les abîmes de la mer comme les ténèbres
des grottes. Les insectes souterrains ont d'abord été
trouves dans la célèbre grotte du Mammouth, dans le
Kentucky; l'habitation dans des cavités à température
Constante, très-humides et sans lumière a imprimé â
tous ces animaux un cachet uniforme. Les organes de
la vue et du vol se dégradent, ceux du tact, de l'odorat et
j. 51. — Silpha lsevigata. — Larve
et Colimaçon dévoré.
74
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
de l'ouïe acquièrent au contraire une sensibilité exquise,
comme chez les personnes qui ont perdu les yeux. Près
des silphes se range le plus singulier de ces insectes des
cavernes, du genre leptodère. On en connaît aujourd'hui
trois espèces, d'une taille qui varie de 4 à 6 millimètres,
d'une couleur toujours uniforme, d'un brun clair ou fer-
rugineux, propre aussi aux autres coléoptères très-sou-
terrains. La plus grande est le leptodère de Eohenwart,
découverte en Carniole
la grotte d'Adels-
où vit le protée dé-
Qu'on
^
dans
berg,
coloré
une sorte d'araignée rous-
sàtre, translucide, à ab-
domen vésiculeux, avec-
la région antérieure du
corps étroite et allongée,
sans trace d'ailes ni d'yeux
(fig. 52). On trouve tou-
jours ces insectes dans les
parties les plus profondes
des cavernes les plus ob-
scures, accrochés aux sta-
lactites humides ou dans
les fissures des stalagmi-
tes du sol. Le leptodère
marche lentement, élevant son corps sur ses longues
jambes comme sur des échasses. ïl s'arrête au moindre
bruit, paraissant stupéfait d'une commotion qui trouble
sa silencieuse solitude, étale ses longues pattes, le corps
collé au sol. Qu'on le touche ou qu'on approche une
torche, il se cache dans les replis des pierres II parai!
qu'une araignée, aveugle comme lui et vivant aux mêmes
endroits, lui fait une chasse active et en détruit un grand
nombre.
Fig. 52. —/Leptodère de Hohemvart.
COLÉOPTÈRES. 7:,
Les divers groupes de coléoptères, surtoul l»'s en
nassiers, sonl représentés dans la faune des cavernes.
Les guides «le nos Pyrénées françaises indiqueront aux
touristes les cavernes où vivenl ces êtres étranges, el
savent les récolter pour un petit commerce assez lu-
cratif. On trouve surtoul communément une forme qui
Dérive des Leptodères, mais avec bien moins d'exagé-
ration, c'est le Pholeuon Querilhaci, et un autre type,
omii et ramassé, VAdelops pyrénéens, à corselel aussi
large que la base des élytres. On a cru Longtemps que
| fous étaient aveugles, tant on trouvait naturelle la
suppression des yeux chez des êtres destinés à passer
leur vie dans l'obscurité. Il n'en est rien, ainsi que l'a
reconnu M. le docteur Grenier. Si cola est vrai pour
quelques genres, la plupart oui au contraire des yeux
allongés, sans facettes et dépourvus de pigment foncé,
ce qui est une condition pour que la lumière les im-
pressionne avec la plus grande facilité. Bien plus, on
vnil souvent, dans la même espèce, des individus aveu-
gles, et d'autres dont les yeux ont divers degrés de
développement, en raison sans doute du degré variable
d'obscurité de leurs retraites. A ce propos, M. Grenier
se demande, avec beaucoup de raison, si l'obscurité des
(cavernes est véritablement absolue. Ne peut-il pas se
faire que de minces fdets de lumière, entrés par l'ou-
verture el réfléchis par les parois, tout à fait insensi-
bles pour nos yeux habitués à l'éclat éblouissant du
jour, puissent impressionner ces yeux particuliers, il y
aurait des yeux laits pour les ténèbres des cavités,
comme d'autres animaux ont des yeux appropriés à la
faible lumière de la nuit étoilée, et d'autres aux rayons
douteux des crépuscules. La vie des ténèbres n'esl pas
une des moindres merveilles du Créateur, et Ton voit
que l'observation exacte de la nature dépasse en curio-
sité les conceptions les [dus hardies de l'imagination
70 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
des romanciers. Dans les espèces réellement aveugles à
l'extérieur, Lespès a reconnu l'absence du nerf optique;
c'est donc une cécité absolue.
Nous indiquerons aux amateurs un moyen assez sim-
ple de se procurer sans grande fatigue ces singuliers
insectes des cavernes, toujours rares dans les collec-
tions. On laisse sur le sol de la grotte quelques débris
organiques, par exemple une tête de mouton décharnée,
et on attire ainsi les insectes qu'on saisit sans peine.
Il faut qu'aucun détritus animal ne puisse rester
longtemps exposé à l'air, où il répandrait l'infection.
Matières stercoraires, fumiers, champignons corrom-
pus, tous ces débris doivent disparaître sous l'action
d'une foule d'espèces de coléoptères, la plupart de pe-
tite taille, les staphylins, dont les plus volumineux
chassent les proies vivantes et dépècent les petits cada-
vres. Ces insectes frappent les yeux à première vue par
l'extrême brièveté de leurs élytres. On dirait qu'ils por-
tent un habit beaucoup trop court, ou une veste, lais-
sant à découvert presque tous les anneaux de l'abdo-
men. Il y a là évidemment dégradation, persistance
d'une forme temporaire chez les nymphes. Cependant
des ailes développées sont cachées sous ces courtes ély-
tres, et la plupart des espèces volent bien. Il est pro-
bable que les grands staphylins, qui fréquentent les
cadavres, y cherchent surtout les larves de diptères
provenant des œufs pondus par les muscides. Les gran-
des espèces ont de fortes mandibules qui serrent vive-
ment, et ils dégorgent, comme les carabes, une salive
Acre et brune. À l'extrémité de l'abdomen du staplujlin
odorant paraissent, quand on l'irrite, deux vésicules
blanches, ovoïdes, émettant une matière volatile odo-
rante, éthérée ou musquée. Aristote croyait que les sta-
phylins causaient la mort des chevaux qui les ava-
laient. On rencontre à chaque pas, dans les chemins de
COLEOPTERES.
foute l'Europe, I»' staphylin odorant (ocypus olens),
d'un noir terne, vivanl dé rapine, nommé vulgai-
rement le Diable; au moindre danger, il écarte ses
mandibules el relève l'abdomen, d'où fonl saillie deus
vésicules blanches (fi{
.">*, 55, 56 i. Ses meta-
l ;_. 53) 5 i. 53 et 06.
Staphylin odorant adulte (l'ace et profil), nymphe et larve.
morphoses ont été bien étudiées eu même temps par
MM. Blanchard et Ileer. La larve est allongée, atté-
nuée vers l'extrémité, avec deux longs filets écartés et
un tubercule par-dessous qui l'empêche de traîner sur
le sol. La tète et les anneaux du thorax sont d'un brun
brillant, avec des pattes grêles et longues; les autres
anneaux sont d'un gris cendré. Comme l'adulte, elle
relève l'abdomen d'un air menaçant. Très-agile et très-
carnassière, elle guette le jour sa proie au passage, à
demi-enfoncée dans un trou en terre, et sort la nuit
pour chasser. Souvent elle saisit à la gorge un autre
individu de son espèce et le suce avec avidité. Vers la
fin de mai, elle s'enfonce en terre et se transforme en
nymphe dans une cellule. La nymphe est d'un jaune
paille avec la tète repliée en dessous, ainsi que les
pattes, les ailes sur le côté. Elle est très-grosse à la ré-
gion antérieure, puis amincie. Au bout d'une quinzaine
78 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
de jours, il en sort un insecte jaunâtre prenant bientôt
la couleur noire.
Nous citerons aussi le staphylin à grandes mâchoires
(maxillosus), revêtu de bandes cendrées, grand ama-
teur des cadavres, et le staphylin velu (hirtus), noir, à
longs poils jaunes , qui lui donnent quelque ressem-
blance avec un bourdon, quand on le voit s'abattre sur
les charognes. Aussi Geoffroy, le vieil historien des in-
sectes de Paris, l'appelle le staphylin bourdon. Les pœ-
dères chassent au bord des eaux, sous les pierres, et
leurs espèces, dans tous les pays, présentent un agréa-
ble mélange de noir, de rouge et de bleu. De petits
staphylins vivent en parasites dans les nids des fourmis,
et une rare espèce, de forte odeur musquée, aplatie et
laissant traîner son abdomen comme un petit lézard,
habite le guêpier des frelons : il est fort difficile de
se la procurer, vu les mœurs peu traitables de ses
amis 1 .
Quelques staphylins ont des mœurs très-singulières.
Une petite espèce, découverte d'abord dans le nord de
l'Europe, a été trouvée par le docteur Laboulbène au
cap de la llève, près du Havre. C'est le micralymna
hrevipenne. Ainsi que la larve et la nymphe, l'insecte
parfait vit sous l'eau à la marée haute. On les prend, à
marée basse, dans les fentes des roches, qu'on fait écla-
ter au ciseau. Dans certaines grottes de la Carniole se
rencontre un grand staphylin, d'un centimètre de long,
de couleur de poix, ayant un très-petit œil, allongé et
sans facettes. On le nomme le glyptomère cavicole.
Il faut en finir avec ces tristes carnassiers. Nous
avons vu les silphes fétides se nourrir avec avidité des
chairs putréfiées; les dermestes, qui attaquent de pré-
lérence les tendons et les peaux des cadavres, achèvent
' C'est le Quechus ou Vcllcius dilatatus.
COLÉOJ II RES.
7!»
l'œuvre de destruction. Il
n'y aurail qu'avantage
poinl de vue <l<>> grandes harmonies naturelles, si les
larves des dermestes ne mangeaient indifféremment
toutes les matières animales sèches, le lard, les pelle-
teries, les plumes, les crins, les objets en écaille, les
cordes à boyau, les vessies, etc. Une espèce très-com-
mune, le dermeste du lard, abonde dans les charcute-
ries mal tenues (fig. 57, 58, 59). Il est noir avec une
Kg. 57, 58 et 59.
Dermeste du lard, nymphe, larve, adulte.
large bande grise à la base des élytres. Il aime les en-
droits obscurs et malpropres. Ses larves, à fortes man-
dibules, ont des pattes courtes; elles marchent lente-
ment et avancent en se servant, comme d'un levier,
d'un tube qui termine leur corps. De longs poils rou-
geâtres forment comme une couronne autour de leurs
anneaux d'un brun rouge. Pendant quatre mois elles
ne cessent de se repaître, et même se dévorent entre
elles, si la faim les presse. Elle se recouvrent d'excré-
ments pour se changer en une nymphe qui conserve
pour s'appuyer les deux appendices postérieurs de la
larve. Cette larve fait beaucoup de mal dans les magna-
neries, en mangeant parfois les chrysalides du ver à
soie, et surtout en détruisant les femelles et les œufs
sur les toiles dites à grainage cellulaire, où l'on fait
pondre chaque femelle isolément (procédé de M. L. Pas-
teur), afin de pouvoir l'étudier plus tard au microscope
80 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
et s'assurer si elle manque des corpuscules maladifs.
On doit avoir grand soin de conserver toiles, et femelles
repliées dans un coin de la toile après la ponte, dans
de grands sacs de fin tissu empêchant les dermestes de
venir déposer leurs œufs.
Le dermes te renard (vulpinus), d'un gris fauve, se
plaît surtout dans les pelleteries, où il cause les plus
grands ravages. La compagnie de la baie d'Hudson,
dont les magasins à Londres étaient dévastés par cet
insecte, avait offert 20,000 livres sterling pour le moyen
de le détruire. Les sombres dermestes volent peu;
sans cesse ils fuient le jour; timides, ils s'arrêtent au
Fig. 60, Cl et 62.
Attagène des pelleteries, nymphe, larve, adulte.
moindre bruit, paraissent morts afin d'échapper au dan-
ger. Les pelleteries ont aussi à craindre un autre in-
secte du môme groupe, le dermeste à deux points blancs
de Geoffroy (attagenns pellio); sa larve, couverte de
poils jaunâtres que termine un long pinceau, marche
par mouvements saccadés; sa nymphe est revêtue de
poils courts et blanchâtres (fig. 60,61, 62). L'adulte,
fort différent des vrais dermestes, vole sur les fleurs, où
sans doute il chasse aux petits insectes. Enfin, un petit
coléoptère d'un genre voisin, Yanthrène des musées 1 ,
1 Nom vulgaire, c'est réellement Yanthrène varié. Il y a ici une
confusion d'usage. Le véritable anthrcne des musées, de Linnœus,
est tort rare.
COLÉOPTÈRES. 81
esl le désespoir des entomologistes. Il pénètre dans
les Imites d'insectes el dépose ses œufs sur leurs corps
desséchés. Los larves s'introduisent dans l'intérieur,
et un amas de fine poussière brune au-dessous tra-
ln! seul leur présence. Elles son! blanchâtres, en-
tourées de faisceaux de poils qu'elles hérissenl â la façon
du porc-épic, dès qu'on les touche. Cette larve devient
immobile liuil ou dix jours avant la nymphose. La nym-
phe demeure dans la peau séchée de la larve el con-
Berve les épines de la tête el des côtés des segments.
Ces! un moyen de protection, comme l'a reconnu M. Lu-
cas, afin d'empêcher la nymphe molle d'être blessée
lors des chocs. Un petit coléoptère globuleux, couver!
de fines écailles agréablement colorées, en provient, il
replie ses pattes cl semble niorl quand on le veut sai-
sir. Il vide bien et vif sur les ileurs. lue visite fré-
quente <\^> boites, les vapeurs de benzine ou de sul-
fure de carbone, sont les meilleurs moyens de détruire
les larves d^> anthrènes. Il est fort difficile de dire au-
jourd'hui quelle est la pairie première des insectes
dont nous venons de parler. Le commerce les a trans-
portés partout , et comme tous les insectes cosmopo-
lites, ils sont fort peu sensibles à la température. Par
suite des échanges, les collections d'insectes en Amé-
rique sont infestées par l'antlirène des musées, comme
les nôtres.
En général, tous les coléoptères dont il a été ques-
tion jusqu'ici avaient dr> téguments durs et solides.
Ces armures puisantes ne sont cependant pas néces-
saires à tous les insectes de cet ordre qui vivent de
proie. Il en <>st à élylres faibles et molles, d'un vol fa-
cile, très-carnassiers surtout à l'état de larve. Les trans-
formations et les mœurs de deux groupes de ces mala-
bodermes méritent toute notre attention. Dans toutes
tes nuits d'été, on voit scintiller dans l'herbe, sou^ lès
o
82 LES METAMORPHOSES DES LNSECTES.
buissons, de petits feux blanchâtres et mobiles. On
cherché à les saisir, et l'on a dans la main un être
aplati, annelé, d'un gris brunâtre. Les plus gros, les
plus brillants de ces vers lui-
sants sont des femelles privées
d'ailes, ayant conservé l'aspect
des larves (fig. 65, 64). Seule-
ment, chez les larves, tous les
anneaux sont pareils , la tête
très-petite et cachée; les femel-
les ont la tête plus apparente, à
Fig. G5ef64. petites antennes, et le corselet
Lampyre noctiluque, mâle i v 1 »i
et femelle. en houclier comme les maies,
et bien distinct. Les trois der-
niers anneaux de leur abdomen brillent par-dessous
d'un vif éclat. La lueur est produite par la combustion
lente d'une sécrétion qui laisse des traces lumineuses
si on l'écrase entre les doigts. Dans l'oxygène, elle de-
vient plus intense, et le gaz se mêle d'acide carbo-
nique, comme par l'action de nos lampes, de nos
foyers. Elle s'éteint bientôt dans les gaz inertes. Elle
semble émise par scintillations et s'affaiblit à la vo-
lonté de l'animal, brillant d'un éclat incomparable
quand s'opère la reproduction; elle se dégage violem-
ment lors des contractions musculaires de l'insecte et
quand on les excite artificiellement ; ces propriétés ap-
partiennent, au reste, à tous les animaux phosphores-
cents. Les adultes vivent peut-être de végétaux, mais
les larves, très-carnassières, s'attaquent aux mollus-
ques terrestres, pénètrent dans la coquille des colima-
çons, en tuent l'habitant, et au moyen d'une brosse de
poils roides, dont leur partie postérieure est munie, se
débarrassent des mucosités qui gêneraient leur respira-
tion. Elles sont phosphorescentes par-dessous, mais moins
que les femelles, et de môme les nymphes, dont la forme
COLEOPTERES. 83
peste celle de la larve quand il en doit éclore des femelles.
Les œufs son! aussi phosphorescents. La nymphe, au con-
traire, esl (oui autre si elle doil donner un mâle. Elle offre
alors les ailes repliées sons nue mince peau, el présente
en dessous deux points lrès-lumineux,surtou1 quand l'air
les frappe. Il en sorl en automne un coléoptère ailé, à
corselet arrondi comme un bouclier, â longues élytrea
recouvrant l'abdomen. Le mâle du lampyre noctiluque est
très-faiblement phosphorescenl comparé à la femelle,
Beulemenl en doux points sons l'avant-dernier anneau.
Il recherche sa femelle immobile, attiré par l'éclat
quelle projette au loin. On voit donc que cette bril-
lante lumière esl pour elle le seul moyen d'assurer la
reproduction do son espèce, un véritable flambeau de
l'hyménée. Telle Héro, prêtresse de Vénus, plaçait cha-
que soir nn fanal sur une tour élevée, pour guider
Léandre dans les flots écumeux de l'Hellespont. Lelam-
pyre splendide, fort analogue au précédent, habite sur-
tout le midi de la France. En Italie, en Espagne, en
Portugal, dans un petit genre voisin (lucioîa italica et
lusitanica), les deux sexes sont ailés, d'un brun foncé,
et également phosphorescents. Ils se poursuivent la
nuit à travers les sombres feuillages, et multiplient à
Un peint prodigieux. Ils offrent, pendant les nuits d'été,
un des spectacles les plus curieux qu'on puisse voir,
car l'air est éclairé d'une multitude de petites étoiles
errantes, fugitives étincelles du plus charmant effet.
Ces insectes présentent en dessous de l'abdomen, à
l'extrémité, l'appareil phosphorescent comme uwo large
plaque d'un jaune soufré, conservant cette couleur chez
les sujets secs de collection. Nous trouvons ces lucioles
dans l'extrême midi de la France, près de .Nice, de Can-
nes, de Marseille jusqu'à Grasse.
Il est d'autres mangeurs de colimaçons qui se mon-
trent au jour et n'ont dés lors pins besoin des lueurs
84 LES MÉTAMORPHOSAS DES INSECTES.
de feu des lampyres nocturnes. On connaissait depuis
longtemps un petit coléoptère ailé et jaunâtre, à an-
tennes munies de longs filaments, ressemblant déforme
aux mâles des lampyres. C'est le drile flavescent, le
panache jaune de Geoffroy. Un naturaliste polonais éta-
bli à Genève, Mielzincky, trouva, en 1824, dans les co-
quilles de Yhelix nemoralis (la livrée, à coquilles à
bandes) des larves qui dévoraient l'animal, mais il
n'obtint de leurs métamorphoses que des insectes sans
ailes, ressemblant beaucoup à ces larves carnassières
et aux femelles de vers luisants, mais plus aplaties,
dont il fit un genre spécial, ne connaissant pas les mâ-
les. En France, G. Desmarest fut plus heureux. Ayant
rencontré dans le parc
de l'école vétérinaire
d'Àlfort un grand nom-
bre de colimaçons rem-
plis de ces larves, il en
vit sortir, des uns les
petits driles aux élé-
gants panaches, des au-
tres les lourdes femel-
les, dix à quinze fois
plus grosses que les mâ-
les et recherchées par
ceux-ci. Nous représentons le drile flavescent et sa grosse
femelle, tous deux grossis et en conservant les propor-
tions relatives (fig. 05). Le mâle est souvent encore plus
petit.
Nous montrons également, dans un autre dessin
(fig. 66), l'habitation des femelles dans les coquilles
des colimaçons et les mâles voltigeant autour d'elles.
Le docteur Laboulbène a élevé à Agen les deux sexes
du drile flavescent avec Yhelix limbata, jolie espèce à
trait blanc sur le dos de la spire. Nous rencontrerons
XlBkJ
«H*
'W-y.,'-
FiS. 05.
Drile flavescent, mâle et femelle.
COLI nl'll lll.s.
s:,
bar la suite d'autres exemples de ces bizarreries de la
nature dans ces espècesdont rien ne montre au dehors
hi ressemblance des sexes. La larve du drile, d'un
jaune blanchâtre, est transportée, on ne sait encore
gomment, sur la coquille du mollusque, el s'j fixe par
jine sorte de ventouse qu'elle porte à son extrémité pos-
térieure, à la façon d'une sangsue. Ces larves aplaties
Fig, 66. — Driles et colimaçons
pnl de fortes mandibules et dos bouquets de [mils laté-
raux, des pattes assez longues et grêles. Elles se glis-
sent entre ranimai el la coquille, le dévorenl peu à peu,
puis , quand elles deviennent nymphes, elles ferment
l'entrée de la coquille avec la vieille peau de la larve.
Une espèce très-voisine, observée en Algérie, près d 0-
ran, par M. Lucas, le drile mauritanique, offre un in-
Btincl plus singulier. La larve s'attaque à des cyclo
86 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
tomes, mollusques qui ferment l'entrée de leur coquille
avec un opercule de même substance. Le vorace ennemi
s'est cramponné par sa ventouse à la coquille, mais la
porte est close et trop dure pour ses robustes mandi-
bules. 11 ne se décourage pas, il est persuadé qu'elle
devra s'ouvrir. Sa patience égale son appétit; il de-
meure en sentinelle parfois plusieurs jours. Le mal-
heureux limaçon sait sans doute que la mort attend à
l'entrée de sa maison, car il retarde sa sortie tant qu'il
peut. Enfin, vaincu par le jeûne ou par le besoin de
respirer, il détache son opercule. La larve du drile
aux aguets le blesse aussitôt au muscle qui fait adhérer
la petite porte au corps du limaçon, de manière à em-
pêcher à l'avenir cette porte de se clore, puis se glisse
sans inquiétude à l'intérieur de la coquille, et, maîtresse
de la place, dévore à loisir le pauvre et inoffensif animal
qui l'habite.
Nous allons retrouver les facultés lumineuses dans
un autre groupe de coléoptères, de conformation re-
marquable à d'autres égards. Ce sont des insectes qui
vivent habituellement de végétaux, mais qui, dans cer-,
tains cas, peuvent devenir carnivores. Ils sont de forme
ellipsoïdale, et plus ou moins aplatis. Leur tète est pe-
tite, leur corselet ou premier anneau du thorax, très-
grand, en forme de trapèze allongé, rebordé latérale-
ment, et plus ou moins prolongé en pointe aux angles]
postérieurs. Ce qui les fera immédiatement reconnaître,
c'est que, placés sur le dos, alors que. leurs pattes trop"
cour.es ne leur permettent pas de se retourner, ils sa-
vent sauter et retomber sur le ventre par un ingénieux
mécanisme. De là leur nom tïelatères, de taupins, de
maréchaux, à cause d'un choc sec qu'ils produisent en
sautant. Leur corps retourné se cambre en s'appuyant
par la tète et par l'extrémité de l'abdomen. Une pointe
du dessous du corselet pénètre, par un brusque mou-
n:
!ttl
du dessous de
urter
Pig. 67.
Organe de saul
du taupin ( face ).
COLEOPTERES.
vemenl de l'insecte, dans nne 1 « >^
Panneau suivant; en même temps le «lus vienl I
.ivcc force le plan d'appui , et, par ré-
ietion, l'animal est lancé en l'air, et
recommence sa manœuvre jusqu'à ce
qu'il retombe sur ses pattes (fig. 67,
88). Les larves de certaines espèces
sont très-nuisibles à nos cultures, el
\ivenl dans les racines; la pluparl se
trouvenl dans les dois décomposés.
Ces larves sonl cylindriques, revêtues
d'écussons cornés, à pâlies courtes,
niais Portes, avec de rares poils roides
entre les anneaux (fîg. 69). La dureté
de la peau et leur l'orme les ont l'ait
nommer, par les Anglais et les Alle-
mands, vers fils de fer. Nous représen-
tons la larve d'une espèce étudiée par M. E.Blanchard.
Quelques espèces d'Amérique, appartenant au genre
pyrophorus (porte-feu),
répandent une lueur
phosphorescente. Les
■lus célèbres (jnjropho-
nts noctilucus) abon-
dent à la Havane, à la
(iuvane , dans le nord
du Brésil (fig. 70).
Ils se cachent dans les creux des arbres, dans les
troncs pourris^ sous les herbes des prés el dans les
parties fraîches des plantations de cannes à sucre.
Leur 1 ière provient de deux lâches sur les côtes du
corselet, et aussi (\r> amiraux de l'abdomen; elle est
assez vive pour permettre de lire à petite distance. Les
Indiens eu attachent sur leurs orteils pour se guider
la nuit dans les sentiers des bois. Ils les capturent
Fig. 09.
Larve de l'éJatêre raurin.
SS LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
en balançant en l'air des charbons incandescents au
bout d'un bâton, ce qui prouve que la lueur qu'ils ré-
pandent est pour eux un appel. On les renferme dans de
petites cages de fil métallique, I
on les nourrit de morceaux de
canne à sucre et on les baigne •
deux fois par jour ; ce bain est
indispensable à leur santé et ;
remplace pour eux les rosées du soir et du matin. La
nuit ils s'élèvent par miliers à travers les feuillages.
Lors de la conquête espagnole, une troupe nouvelle- ■
ment débarquée, et en hostilité avec les premiers ar-
rivants , crut voir les mèches
d'arquebuses prêtes à faire feu
et n'osa engager le combat. Ces
insectes deviennent des bijoux
vivants, d'un bien autre éclat
que les pierres précieuses. On
les introduit le soir dans de pe-
tits sacs en tulle léger qu'on dis-
pose avec goût sur les jupes. 11
en est d'autres à qui on passe
sans les blesser une aiguille
entre la tête et le corselet, et
on la pique ensuite dans les
cheveux pour maintenir la man-
tille, en les entourant de plumes
d'oiseaux-mouches et de diamants, ce qui forme une
éblouissante coiffure. Voici quelque détails que nous em-
pruntons à ce sujet à M. Chanut: « Ces insectes servent
de jouet aux belles dames créoles de la Havane, où ils sont
appelés cucujos. Souvent, par un charmant caprice, elles
les placent dans les plis de leur blanche robe de mous-
seline, qui semble alors réfléchir les rayons argentés de
la lune, ou bien elles les fixent dans leurs beaux cheveux
Fig. 70.
Pyrophore noctiluque.
COLÉOPTÈRES. 89
noirs. Cette coiffure originale a un éclat magique, <|ui
s'harmonise parfaitement avec le genre de beauté de ces
pâles et humes Espagnoles. One séance de quelques
heures, «luis les cheveux ou sons les plis de h robe
d'une seilora, doit fatiguer ces pau> res insectes habitués
à la liberté des bois. Cette fatigue se révèle par la dimi-
nution ou la disparition passagère de la lumière qu'ils
émettenl ; on les secoue, on les taquine pour la ramener.
Au retour de la soirée, la maîtresse en prend grand soin,
car ils sonl extrêmement délicats. Elle les jette d'abord
dans un vase d'eau pour les rafraîchir; puis elle
le> place dans une petie cage <>ù ils passent la nuit à
jouer et à sucerdes morceaux de canne à sucre. Pendânl
tout le temps qu'ils s'agitent, ils brillent constamment,
et alors la cage, comme une veilleuse vivante, répand
une douce clarté dans la chambre. » Leurs larves se
trouvent à l'intérieur du bois; c'est ce qui explique
comment, au milieu du siècle dernier, le peuple du fau-
bourg Saint-Antoine fui agité d'une frayeur supersti-
tieuse : des CUCUJOS, sortis de morceaux de bois des îles,
s'étant répandus la nuit dans un atelier.
11 y a quelques années on a pu observer vivante, au
Muséum, une espèce de Pyrophore venant du Mexique, le
P.strabus: la lumière était verdâtre, comme celle des
lanternes de certaines voitures publiques, et, outre les
deux taches ovalaires du corselet, apparaissait aussi
entre les anneaux de l'abdomen et du thorax. MM. Pas-
leur et Gernez ont vu que celle lumière donne \ui beau
Spectre, continu et sans raies obscures ni brillantes ; di-
vers observateurs ont aussi constaté un l'ait analogue
pour la phosphorescence des vers luisants, En 1873 le
Pyrophore noctiluque a été apporté vivant à Paris, pro-
venant de la Havane. C'est du ventre que part la plus
forte lumière, surtout après que l'insecte a été baigné
dans l'eau.
90 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Ce sont les coléoptères à nourriture végétale qui vont
maintenant nous occuper, à peu d'exceptions près. Les
pièces de la bouche deviennent moins proéminentes et
7P
Fig. 71. — Hanneton commun, mâle et femelle.
moins acérées. Au premier rang se présentent à nous
les hannetons, aux antennes à larges lamelles, s'écai tant
à la volonté de l'animal, plus amples chez le mâle que
COLÉOPTÈRES. «.H
chez la femelle. Nous sommes habitués â rire à la pensée
de cet insecte sans défense, joue! infortuné des enfants,
an vol lourd, retombant au moindre obstacle, ou ballotté
par le vent, ce <|ui a amené le proverbe : Etourdi comme
un hanneton. Los agriculteurs ne rienl pas à la vue du
hanneton ordinaire (melolontha vulgaris) t au corselet
il» ir, ;ui\ élytres et pattes fauves (fig. 71 1. A l'étal par-
fait, li 1 hanneton no \il pas au delà de si\ semaines, géné-
ralement du milieu d'avril à la (in demai. Il se tient sous
les feuilles pendanl la forte chaleur du jour, qu'il redoute
beaucoup ; il dévaste lous les arbres, aimanl principa-
lement les ormes, dont \< s enfants désignenl les l'ruits
sous le nom de pain de hanneton. Ce n'est que par excep-
tion qu'il touche aux plantes herbacées. La durée totale
de la vie <lu hanneton esl de trois ans. La femelle, avec
ses fortes pattes de devant, creuse le sol pendant la nuit,
à un ou deux décimètres de prof leur, et y dépose de
vingt à Ire:, le œufs d'un blanc jaunâtre, de la grosseur
d'un grain de chènevis. Son instinct la conduit à choisir
les terres les plus légères et les mieux fumées pour leur
confier sa progéniture ; ce sont les terres où les végé-
taux: abondent et qui sont les plus perméables à l'air,
nécessaire à tout être vivant. Elle évite avec soin
les lieux marécageux, les terres qui reposent sur un fond
de glaise, ou compactes et battues que les jeunes larves
ne sauraienl percer; elle redoute pour elles l'ombrage
des grands arbres, ne pond pas dans les taillis serrés, ni
sous les arbustes touffus et dont les branches et les
feuilles descendent jusqu'à terre. La prudence conseille
aux cultivateurs de terrains secs et légers de s'abstenir
de limier et labourer au printemps, et de remettre ces
travaux après la ponte. L'état de la terre à celle époque
explique comment, de deux champs contigus, l'un peut
être ravagé par les vers blancs et l'autre épargné. Les
cultures de l'homme et ses labours, rendant la terre per-
92 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
méable, ont fait devenir le hanneton plus commun qu'il
ne devrait être naturellement. Dans les années où il
abonde, on peut en effet remarquer dans les bois que ce
sont les arbres des lisières, contre les champs cultivés,
qui sont dépouillés de leur feuillage, et que le hanneton
n'est jamais dévastateur au centre des grandes forets. Un
mois après la ponte sortent des œufs ces larves recour-
bées, à tête dure et cornée, à pattes grêles, d'un fauve
terne, dont la peau est
gonflée d'une graisse
blanchâtre et parait noi-
râtre à l'extrémité pos-
térieure par l'amas des
excréments (fig. 72, 75).
Ce sont les insectes con-
nus, selon les pays, sous
les noms de ver blanc,
turc, man, terre, en-
graisse-poule, chien de
terre, etc. Les corbeaux
et les pies, qu'on voit constamment picorer de motte en
motte, leur font une guerre très -acharnée, mais bien
insuffisante. Les petites larves mangent peu la première
année, restant réunies en famille, caractère des êtres
faibles. En hiver, elles s'enfoncent profondément, échap-
pant ainsi à la gelée et aux inondations. Au printemps
suivant, la faim les presse, elles se dispersent en tous
sens dans des galeries qu'elles creusent. Alors com-
mencent d'affreux ravages. Les racines sont dévorées,
d'abord celles des céréales et des légumes, puis, lorsque
les larves sont plus fortes, les racines des arbustes et
des arbres. Bien que mangeant toutes les racines, et
même le bois mort, les vers blancs ont une prédilection
pour les salades et les fraisiers, et parmi les rosiers, pour
ceux des quatre saisons. Sur les racines des arbustes, les
Fig. 72 et 73.
Larve de hanneton
COLÉOPTÈRES. 93
morsures des vers blancs s'étendent dans toute la lon-
gueur et simulent celles des rats; les plantes potagères,
au contraire, sont en général coupées au collet en tra-
vers, et viennenl à la main dès qu'on les tire. D'im-
menses pièces de gazon, de luzerne, d'avoine ou «I» 1 blé
jaunissent ei meurent. Les rosiers, les arbres à fruits se
l'.meiii sur pied, e1 on trouve parfois autour de chaque
souche de deux à huit litres de vers blancs. Aussi jadis
les foudres do l'excommunication furent lancées contre
ces ennemis souterrains, ainsi que contre les chenilles.
Les inans. cause d'une famine, étaient cités en 1 179
devant le tribunal ecclésiastique de Lausanne, défendus
par un avocat de Fribourg, probablement trop peu élo-
quent ou mal à l'aise devant les méfaits de ses clients,
car le tribunal, après mûre délibération, les bannil
formellement du territoire. Il Tant dire, à la décharge
de ces pieuses et naïves croyances, que nous no sommes
pas plus avancés aujourd'hui contre leurs dévastations.
C'est encore à la Providence, par suite de gelées subites
au printemps, qu'il est donné d'en détruire le plus grand
nombre. Leurs ravages semblent augmenter d'année en
année, avec l'extension de nos cultures. Ainsi, en 1854,
un seul pépiniériste deBourg-la-Reine évaluait à 50 000 fr.
la perte que lui causait cette terrible larve. M. de Reiset
estimait, il y a trois ans, à 25 millions, les dommages
causés au seul département de la Seine-Inférieure. Il a
reconnu que les vers blancs, trés-sensibles à la chaleur,
s'enfoncent ou reviennent prés de la surface, selon les
variations de la température, et cela au moyen de ther-
momètres enfoncés dans l'humus jusqu'à la couche à
vers blancs.
Ces larves s'enterrent et s'engourdissent pour passer
le second hiver et sont alors aux quatre cinquièmes de
leur taille. Elles remontent au printemps et continuent
pendant deux mois et demi les ravages de l'année précè-
9i
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
dente, s'attaquant alors même aux racines des arbres, dont
leur forme arquée leur permet d'embrasser le contour.
Vers le milieu de l'été de la seconde année qui a suivi
l'année de la ponte, le ver blanc, parvenu à toute sa crois-
sance, s'enfonce profondément à plus d'un demi-mètre,
se façonne une coque enduite d'une bave glutineuse, con-
solidée par la pression de son corps. 11 s'y change en
nymphe où les élytres et les ai-
les couchées recouvrent le pattes
et les antennes (fig. 74, 75). Dès
la fin d'octobre, la plus grande
partie des hannetons sont deve-
nus insectes parfaits, mais en-
core d'un blanc jaunâtre, mous
et sans force. Ils passent l'hiver
dans la chambre natale, se dur-
Fig, "4 et 75.
Nymphe de hanneton.
cissent et se colorent en géné-
ral vers la fin de février et re-
montent peu à peu pour sortir de terre en avril. Dans
les hivers très-doux, on voit paraître accidentellement
des insectes adultes beaucoup plus tôt, trompés par une
chaleur insolite. Voilà pourquoi nous avons tous les trois
ans une année de hannetons ; ceux qui paraissent en bien
grand nombre dans les deux autres années forment des
générations dont l'origine première estime éclosion pré-
coce ou retardée.
Pendant tout l'hiver on trouve des hannetons, éclos et
colorés, dans les labours, dans les trous qu'on pratique
dans les vergers pour planter les arbres. Dans les années
chaudes, on en voit voler dens les mois de septembre
et d'octobre , ce qui fut constaté dans tout le nord
de la France en 1865. En janvier 185i, il en parut
dans le Wurtemberg et en Suisse. Ces histoires de
hannetons précoces figurent souvent dans les jour-
naux.
COLÉOPTÈRES, M
La vie entière du hanneton, qui est en France de trois
nus, peut se répartira peu presse la manière suivante,
les dates, n'ayant, bien entendu, qu'un s,,|,s approxi-
matif :
il m PS DE DOMMAGE8 00 DE VIE àCTIVE DE8 LARVES
Première année, à partir de l'éclosion des œufs,
du l -' juillet .-ni l" novembre. . . 1 mois.
Seconde année, du I ' avril au 1 ' novembre. ... 7 —
Troisième année, du I er avril au I er juillet 3 —
Totai 14 mois.
TEMPS D'ENGOURDISSEMENT, SANS N >u;i;i 1 1 i;i.
Cinq mois en automne et en hiver des deux, pre-
mières années, du 1 ' novembre au I er avril H> mois.
[otal de l'existence en larves 24 mois.
Temps de vie latente ou de nymphe du l r juillet
au 1 mars de la troisième année 8 mois.
Hannetons adultes éclos, demeurant en J
terre 80 jours ^ .
Hannetons hors de terre et dévorant } , J .
les ieuilles 20 - 0U * m01S '
En œufs l 20 — J
Durée do la vie totale avec toutes ses métamor-
phoses. 36 mois.
Pour donner une idée des quantités fabuleuses aux-
quelles le hanneton arrive en certaines années, nous rap-
pellerons qu'en 1688 les hannetons détruisirent toute la
végétation du comté de Galway en Irlande, de sorte que
le paysage prit l'aspect désolé de l'hiver. Le bruit de leurs
multitudes dévorantles feuilles était comparable au sciage
d'une grosse pièce de bois, et, le soir, le bruit de leurs
ailes résonnait comme des roulements éloignés de tam-
bours. Los habitants avaient de la peine à retrouver leur
chemin, aveuglés par cette grêle vivante. Les malheureux
Irlandais lurent réduits à cuire les hannetons el â les
96 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
manger. En 1804-, des nuées immenses de hannetons, pré-
cipitées par le vent violent dans le lac de Zurich, for-
mèrent un banc épais de cadavres amonceléssur le rivage,
dont les exhalaisons putrides empestèrent l'atmosphère.
Le 18 mai 1852, cà neuf heures du soir, la route de Gour-
nay à Gisors fut envahie par de telles myriades de han-
netons, qu'à la sortie du village de Talmoutiers, les
chevaux de la diligence, aveuglés et épouvantés, refu-
sèrent opiniâtrement d'avancer et forcèrent le conducteur
à revenir sur ses pas. En 1841 , ils ravagèrent les vignobles
du Maçonnais, et certaines de leurs nuées s'abattirent
sur Mâcon, au point qu'on avait grand'peine cà s'en ga-
rantir par les moulinets de canne les plus rapides, et
qu'on les ramassa à la pelle dans certaines mes. Un
hannetonnage de ces insectes adultes, mais général, mais
obligatoire, serait le seul moyen efficace de combattre un
fléau qui coûte bien des millions au pays ; mais en France,
l'esprit de facétie, compagnon de l'ignorance, est encore
plus funeste que le hanneton. On peut citer comme
exemple un spirituel préfet du roi Louis - Philippe ,
M. Romieu, alors préfet de la Sarthe, qui rendit un
arrêté en ce sens. Il devint la proie des petits journaux
et fut représenté en hanneton dans le Charivari.
Nous rencontrons aussi, mais rarement dévastateur,
le hanneton du châtaignier, à corselet brun, à pattes
noires, et le hanneton foulon, de taille double du han-
neton commun, agréablement bigarré de fauve et de
blanc, mais qui n'habite que les rivages de la mer et
surtout les dunes. En été apparaissent deux petits han-
netons blonds et poilus, bien plus nocturnes que le han-
neton commun, volant le soir dans nos prairies. Ce sont
le rhizotrogus solstitialis, qui paraît en juin, et le rhizo-
trogus œstivus, eu juillet. Leurs larves, très-nuisibles,
vivent des racines des arbres.
A côté des hannetons se rangent les cétoines inoffen-
COLÉOPTÈRES.
91
siv.'s, ornées souvenl de magnifiques couleurs métalli-
ques. Les pièces buccales des adultes sonl très-molles ,
aussi ne vivent-ils <|in i de (leurs. On voit la cétoine dorée
se jeter avec frénésie sur les lilas et sur les roses et s'\
Coque et larve de cétoine dorée.
endormir. Los larves vivent dans le bois pourri, et les
nymphes s'y façonnent une coque ; dans ces deux états
l'insecte ressemble au hanneton (fig. 76, 77). A l'état
adulte, les cétoines volent le jour et très-facilement, en
Fig. 78. — Cétoine dorée volant.
faisant glisser leurs ailes au-dessous des élytres qui
restent closes (fig. 78). Cette espèce est le mélolonthe
doré d'Aristote et partageait, avec le hanneton, le pri-
vilège fort peu agréable pour elle d'amuser les enfants
des Grecs. Nous devons citer deux petites cétoines, com-
7
OIS LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
mîmes sur les fleurs de chardons, la cétoine stictique,
noire, à points blancs, et la cétoine velue, toute couverte
de poils jaunâtres. A côté des cétoines viennent ces
gigantesques Goliatlis, des côtes de Guinée et du Gabon,
vivant de la sève des arbres, d'un blanc ou d'un jaune
mat, avec des taches ou des bandes d'un noir velouté
(fig. 79) ; les femelles n'ont pas la tête bicorne des mâles
ot leurs jambes de devant sont munies d'épines, sans
doute pour fouiller les arbres pourris où elles pondent ;.
puis les Trichies, communes en France sur les fleurs, à
bandes parallèles noires et jaunes, dont les larves vivent
à l'intérieur des vieilles poutres en respectant leur super-
ficie.
Les cultures maraîchères, qui emploient fréquem-
ment aux environs de Paris la tannée de l'écorce de
chêne, ont rendu très-commun un gros coléoptère brun,
bien connu sous les noms de rhinocéros ou de licorne
(orijctes nasicornis). Il est beaucoup plus rare dans les
bois, où se rencontrent peu souvent les écorces assez
divisées pour ses larves. Le mâle porte sur le front une
corne dont la femelle est dépourvue (fig. 80, 81). Les
larves vivent trois ou quatre ans, analogues à celles du
hanneton, mais bien plus fortes ; elles mangent les
détritus ligneux du terreau et attaquent aussi les raci-
nes des plantes. De même en Amérique, les énormes sca-
rabées, tels que les scarabées Hercule et Jupiter, ont sur
la tète, chez les mâles, de longs appendices dont man-
quent les femelles. Leurs larves vivent dans les bois
décomposés.
La prédilection des larves de ce groupe pour les
matières ligneuses altérées nous explique les précieux
services rendus par certains insectes en débarrassant
le sol des excréments des animaux herbivores. Les
mœurs les plus curieuses sont celles de scarabées de
genres voisins, plaçant leurs œufs dans de petites boules
Fij. 71). — Goliath royal ou de Drury (mâle).
COLÉOPTÈRES. 101
de fientequ'ils roulent, el qu'ils enterrent. Les larves se
développent dans ces boules, au milieu des aliments
azotés qui leur conviennent.
Nous devons donner le premier rang, parmi les rou-
leurs de boules, aux ateuchus, à cause de la vénération
qu'avaient pour certains de ces insectes les anciens
Egyptiens. Le plus célèbre est Vateuchus sacré, qui se
trouve dans le midi de la France, et plus ordinairement
Fig. 80.
l't'k' <l m y, !,• nasicorne înàlc
Fig. 81.
Tète de la femelle.
en Provence qu'en Languedoc ; il est commun à Mar-
seille sur les bords de la mer, du côté de Montredon. Il
habite en général tout le littoral de la Méditerranée, et
remonte jusqu'à Montpellier. On le trouve à Cette, à Per-
pignan, etc. Il déploie, sous l'influence de la chaleur
solaire surtout, une activité incroyable. Il choisit d'or-
dinaire un terrain en pente pour y placer sa boule. On
voit souvent, au printemps ainsi qu'au commencement
de l'été, dans les dunes ou dans les sables du bord de la
mer, les ateuchus se livrer an travail nécessaire pour
enfouir leurs pilules. Ils grattent avec une grande viva-
cité la terre qu'ils amoncellent d'abord derrière leurs
pieds de derrière, puis, se retournant et se servant de
leur front comme d'une pelle, ils poussent plus loin les
débris qui les embarrassent.
Leur front large est muni de six dentelures, comme
des rayons, et leurs pattes antérieures sont dépourvues
de taises qui auraient pu se briser eu fouissant, ou, peut-
102 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
être, tombent-ils immédiatement; la jambe étalée et
tranchante fonctionne comme une pioche. C'est entre
les pattes de derrière, longues, épineuses, arquées, que
sont logées les boules, confectionnées avec les débris
stercoraires séparés des pailles et des grains non digé-
rés (fig. 82). L'insecte marche à reculons sur les quatre
pattes de devant, jusqu'à ce que, parvenu au trou qu'il a
creusé, il y précipite sa boule. On peut dire que les ateu-
ehus contribuent à la salubrité atmosphérique et à la dis-
sémination des engrais dans le sol. Les larves qui sortent
des œufs déposés dans les boules sont conformées sur le
plan commun des larves de scarabées, dont le type est la
larve du hanneton. Elles vivent en terre, dans les trous
où ont été projetées les boules et aux dépens de la ma-
tière de celles-ci; c'est là aussi qu'elles deviennent
nymphes dans une coque de terre et de débris.
Les ateuchus, avons-nous dit, sont obligés de marcher
à reculons ; ils sont renversés fréquemment pour peu
que le terrain soit inégal, et se relèvent avec peine. Ces
difficultés, loin de les rebuter, semblent redoubler leur
zèle. Ils font concourir leurs efforts à un but commun,
et, pour l'obtenir, paraissent fort indifférents au droit de
propriété ; quand une boule, par la culbute de son pos-
sesseur, vient à rouler au loin, un autre s'en saisit, et le
dépossédé, relevé de sa chute, prend la première boule
qu'il voit à sa portée, ou travaille avec ardeur à en faire
une nouvelle.
Les prêtres égyptiens, à l'aspect des ateuchus, de
leurs boules roulant sans cesse comme le monde dont
ils trouvaient l'emblème, comparèrent leurs travaux à
ceux d'Osiris ou du Soleil.
D'après Porphyre, on honorait l'ateuchus sacré comme
la figure de cet astre. Aussi les monuments, les hiéro-
glyphes représentent, multipliée de mille façons, l'image
du scarabée sacré ; il est ciselé, quelquefois de taille
,
COLEOPTERES. I0:>
gigantesque, sur les murs des temples, sur les chapi-
teaux des colonnes, sur Les obélisques, gravé sûr les
pierres précieuses, sur «les médaillons, des cachets, des
grains de colliers ou de chapelets. Il étail le symbole
de la transmigration des âmes et placé dans la tombe
dos personnes pieuses comme un dieu tutélaire. Une
momie rapportée de L'expédition d'Egypte, par E. Geof-
froy Saint-Hilaire, renfermait un scarabée sacré parfai-
tement conserve. Les mages et les empiriques le pen-
daient en amulette, d'après Pline, au bras gauche des
malades qu'il devait guérir des lièvres intermittentes;
le zodiaque de Dendérah le présente dans les signes
célestes au lieu du Scorpion des Grecs. Enfin cel insecte,
sculpté au bas de la statue des héros, exprimait la vertu
guerrière exempte de toute faiblesse.
De tous les auteurs anciens qui ont parlé du scarabée
sacré, Hor-Apollon est celui 'qui a traité ce sujet avec le
plus d'étendue. 11 lui a consacré le chapitre X d'un
ouvrage intitulé : de la Sagesse symbolique des Égyptiens,
ouvrage mystique et compilation confuse qui ne mérite
pas de citation textuelle. Nous y voyons que tous les
individus des ateuchus étaient regardés comme mâles.
Les boules demeuraient en terre vingt-huit jours, temps
d'une révolution lunaire, pendant lequel la race du sca-
rabée s'animait. Le vingt-neuvième jour, que l'insecte
connaît pour être celui de la conjonction de la lune avec
le soleil et de la naissance du monde, il ouvre cette boule
et la jette dans l'eau. Il en sort un nouveau scarabée.
Les anciens voyaient bien cet insecte enterrer sa
boule, mais, convaincus de l'existence d'une génération
spontanée, il fallait nécessairement supposer que l'in-
secte venait ensuite la déterrer et la jeter dans l'eau, élé-
ment nécessaire pour produire, selon leurs idées, avec
le concours de la chaleur, les êtres qui n'avaient ni
père ni mère.
•J06 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Un fait intéressant doit nous frapper dans les récits
confus et erronés de Hor-Apollon. Il lance, dit-il, en
parlant du scarabée sacré, des rayons analogues à ceux
du soleil. On remarque fréquemment que les images
sculptées de cet insecte ont été dorées. Latreille, dans
son mémoire sur les insectes sacrés, avait d'abord sup-
posé que les six dentelures du front représentaient les
rayons de l'astre , mais une intéressante découverte
amena une hypothèse plus vraisemblable. En 1819,
M. Cailliaud (de Nantes) découvrit à Méroë, sur le Nil
Blanc, dans son voyage au Sennaar, un autre rouleur
de boules, très -semblable de
forme à Vateuchus sacré, avec six
dents comme lui en avant de la
tête ; mais, au lieu de la couleur
noire uniforme de l'insecte de la
basse Egypte, celui-là présente
une belle couleur d'un vert doré,
rappelant en conséquence, par ses
reflets, les rayons étincelants de
l'astre du jour. Or les Egyptiens,
Fig. 83. originaires de l'Ethiopie, c'est-à-
Ateuchusàlargecou. ^ ^ f . gions .^..^ de ^
vallée du Nil, vénérèrent d'abord ce brillant scarabée
et, plus tard, quand le delta du Nil, suffisamment ac-
<tu, devint habitable, ils y réunirent, dans une super-
stition commune, son noir congénère des bords méditer-
ranéens. C'est dans cette croyance très-vraisemblable
que Latreille a appelé la seconde espèce ateuchus des
Egyptiens.
L'Europe ne renferme que des ateuchus d'un noir
brillant. Outre l'ateuchus sacré, on possède en France,
dans les mêmes localités, une espèce de dimensions
moindres, Vateuchus demi -ponctué. L'espèce la plus
réduite comme taille, et qu'on rencontre dans notre pays
COLÉOPTÈRES. 107
le plus au nord, est Vateuchus à large cou (fig. - s rij.
Le front a six dentelures, comme dans les précédents,
mais les élytres sont fortemenl et régulièremenl sillon-
nées. On voil cel insecte dans plusieurs de nos départe-
ments du Midi; il es1 commun près d'Àix en Provence.
On le trouve dans l'Ardèche, el aussi, mais assez pare-
ment, dans certaines parties des environs de Lyon, par-
ticulièrement sur les monts d'Or et les coteaux de la
Pape. Il n'a pas été constaté, d'une manière bien authen-
tique, aux environs de Paris, ni même, je crois, au cen-
tre de la France.
Les mœurs de toutes ces espèces sonl toujours ana-
logues à celles del'ateuchus sacré. 11 y a des espèces où
les mâles aident, dit-on, parfois les femelles à rouler
leurs boules. Ils paraissent d'habitude beaucoup moins
occupés que leurs compagnes, et des observateurs peu
al lent ils leur ont fait l'injure de les comparer à ces guer-
riers des peuplades sauvages laissant aux femmes les
pénibles travaux. Cependant, le fait seul que les mâles
survivent à la fécondation et demeurent assidus auprès
des femelles doit nous amener à une opinion plus con-
forme aux lois naturelles, qui ne laissent la vie qu'aux
êtres nécessaires pour perpétuer l'œuvre du Créateur.
Une espèce du midi de l'Espagne, étudiée sur les rivages
de Malaga par M. de la Brûlerie, nous donnera une idée
exacte du rôle des mâles.
« En certains endroits de la plage sont parqués, dans
des clôtures mobiles, des porcs en nombre considérable.
L'élève de ces animaux est une des richesses de la con-
trée, et Malaga l'un des principaux marchés où on les
conduit. Là où les porcs ont séjourné, viennent bientôt
les histérides, les lamellicornes coprophages, et notam-
ment Vateuchus cicatricosus. Je le vis rouler ses boules.
« La femelle seule se charge de ce soin, et, comme
les autres espèces du genre, marche à reculons et se
108 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
sert de ses pattes de derrière pour maintenir son pré-
cieux fardeau. Le mâle surveille le travail avec un inté-
rêt visible, mais sans y prendre une part active. Qu'un
obstacle se rencontre, et que la boule qui contient sa
progéniture tombe dans une inégalité du sol, il faut voir
comme il s'agite, tourne tout autour, pousse sa femelle
du chaperon, et l'excite, j'allais dire de la voix, mais
plutôt en faisant retentir, sur un ton désespéré, le bruit
que produit le frottement de son abdomen contre ses
élytres.
« Si l'observateur prend la femelle et la pose à terre,
à quelque distance, le mâle redouble son cri plaintif. La
femelle l'entend; elle paraît indécise, consulte les quatre
points cardinaux, s'oriente enfin, et de sa course la plus
rapide revient, tout en trébuchant, ressaisir la boule,
objet de sa maternelle sollicitude.
« Vous accusez le mâle d'être un paresseux jouant le
rôle de la mouche du coche. Mouche peut-être, mais
mouche indispensable, car, si vous le prenez, la femelle
s'arrête et reste la tête baissée sur le sable, de l'air le
plus piteux du monde.
« Elle serre toujours sa boule dans ses pattes de der-
rière, mais rien ne la fera bouger, et, si on ne lui rend
son compagnon, je crois qu'elle mourra sur place 1 . »
Un second groupe de constructeurs de boules est
formé par les gymnopleures, de couleur noire, qu'on
reconnaît au premier abord parce que les flancs du pre-
mier arceau ventral sont mis à découvert par un rétré-
cissement brusque des élytres au-dessous des épaules.
Ils ont des tarses très-grêles aux membres antérieurs, de
même que les sisyphes, du groupe suivant. Une espèce
très-commune dans le midi de la France est le gymno-
pleure pilulaire. Il abonde aux environs de Lyon. Ces
1 Op. cit., p. 522.
COLKIH'TERES.
100
insectes vivenl rassemblés en troupe plus ou moins con-
sidérable, et couvrenl parfois de leur multitude les déjec-
tions des chevaux el des bœufs ; mais, à peine les appro-
che- t-on, surtout dans les journées chaudes, qu'ils s'en-
volont avec facilité, au point que, dans un instant, on
n'en voit plus un seul.
On a trouvé cette espèce jusqu'à Pilhiviers, mais je
ne crois pas qu'elle arrive plus près do Paris. On prend
quelquefois, mais rarement, dans les chaudes journées
de juin, près de la ca-
pitale, une seconde es-
pèce de gymnopleure,
un peu plus petite, à
surface chagrinée, le
Gymnopleure flagellé
(fig. S ii. Ces insectes
recherchent les matiè-
res stercoraires des
ruminants. Ils volent
autour des chèvres et des moutons, et, à défaut de leurs
propres houles, se jettent sur les crottins et les roulent.
Quelquefois une vèritahle intelligence semble pré-
sider à leurs travaux. « Souvent, dit M. Mulsant, sur-
tout parmi les scarabées 1 , qui construisent une pelote
beaucoup plus grosse qu'eux, un ami obligeant vient
prêter ses bons offices. Il se place sur le sommet du
corps sphérique, et, en se penchant en avant, l'entraîne
dans un mouvement de rotation. Par moment, un acci-
dent arrive : la boule tombe dans un trou, et y reste-
rait inévitablement sans le secours de nouvelles forces
nécessaires pour l'en extraire. Un gymnopleure auquel
Fig. 84.
Gymnopleure llagellé, de profil.
semblable mésaventure était arrivée se d
iriffea,
dit
Illiger, vers un tas de bouse voisin, et revint bientôt
1 Hist. natur. des colcopt. de France, Lamellicornes, 18 'ci, p. il,
110 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
avec trois camarades; tous quatre réunirent leurs ef-
forts pour tirer la pelote du précipice, et ils y parvin-
rent enfin; ce résultai obtenu, les trois compagnons,
dont la tâche était accomplie, s'en retournèrent aussitôt
à leur ouvrage. »
Les sisyphes forment un troisième groupe, ainsi dé-
signé par Latreille en souvenir de ce fils d'Eole et d'A-
rénète condamné, suivant la Fable, à rouler au sommet
d'une montagne un rocher qui lui échappait toujours
au moment où il croyait toucher au terme de ses pei-
nes. Les Sisyphes ont le corps court et ramassé, les
pattes grêles et très -étendues,
surtout celles de derrière, qui
sont courbées pour mieux em-
brasser la boule. Cet. aspect des
membres a valu le nom de bou-
sier araignée (Geoffroy) au Sisy-
phe de Schœffer (fig. 85), la seule
espèce d'Europe, qu'on a pris
quelquefois accidentellement près
de Paris. Ce noir et bizarre animal
c- i l \ s '^ D i' n- vit dans les matières les plus re-
Sisyphe de Schœffer. l
butantes; il marche gauchement
à cause de ses longues pattes postérieures, se plaît sur
les terrains en pente, les coteaux exposés au soleil.
On peut dire 'de lui qu'il a la monomanie du jeu de
boules; sans relâche les sisyphes sont occupés à en
construire ou à en rouler, et souvent ils contentent
leur instinct, à peu de frais, avec des crottins de chè-
vre. Écoutons encore les curieuses observations de l'en-
tomologiste lyonnais :
« Les mâles, écrit M. Mulsant, montrent en général
un attachement moins vif que l'autre sexe pour ces pe-
tites pelotes qui doivent servir de berceau à leurs des-
cendants. Souvent, pour mettre à l'épreuve leur amour
COLEOPTERES. m
maternel, il m'esl arrivé de transporter dans la main
un couple de sisyphes avec le fruit de leurs travaux.
Dès que je leur rendais la liberté, !<• mâle en usail pour
s'envoler; la femelle ordinairement restait attachée â la
pilule, objel de ses espérances, et se résignait â l,i con-
duire seule. J'ai vu quelques-unes de ces créatures sur-
prises par la nuit avant d'avoir pu enterrer assez pro-
fondément leur globule; le lendemain, de grand malin,
je les retrouvais le tenant onde leurs pâlies, comme un
trésor dont elles n'avaient pu se séparer. » Os instincts
affectueux sont propresà tous les scarabées rouleurs de
boules.
En creusant la terre on douve souvent, avec une
boule, le couple d'insectes qui l'ont produite. On di-
rait qu'ils ont voulu rester attachés à cet objet pour
veillera sa conservation ou pour attendre, prés de ce
dépôt précieux, la mort qui doit mettre fin à leurs
travaux.
Malgré l'odieuse exploration qu'exige l'étude des bou-
siers, nous oserons encore continuer un peu ce sujet,
tant les mœurs de ces insectes, toujours liées à leurs
métamorphoses, tiennent en suspens la curiosité. La
science n'est-elle pas comme le charbon ardent qui pu-
rifiait les lèvres du prophète Isaïe?
Les copris ne construisent pas habituellement de
boules, mais creusent des trous proportionnés à leur
taille sous les matières stercoraires, et y accumulent,
mêlées à leurs œufs, les substances nécessaires à la
pourriture d^> larves, qui s'entourent, pour se trans-
former, d'une coque de bouse séchée. C'est ainsi qu'o-
père le copris lunaire ou bousier capucin de Geoffroy,
très-commun dans le Midi, mais qu'on peut voir aussi
près de Paris, surtout dans les lieux sablonneux où ont
passé des chevaux. Il esl d'un noir brillant et remar-
quable par les trois cornes qui ornent sou corselet,
112 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
celle du milieu étant la plus grande, et la corne qui
se dresse au centre du front, longue et pointue dans
le mâle, courte et tronquée chez la femelle. Il fait en-
tendre une stridulation en frottant ses élytres contre
le dos.
Les aphodiens sont les plus petits scarabées des
fientes, les seuls communs dans les régions du Nord,
existant même en Laponie. On les voit voler le soir en
abondance sur les routes parsemées de déjections. Leur
corps est arrondi et convexe en dessus, mais plat en
dessous. Ils n'ont pas d'industrie, ne creusent pas la
terre au-dessous des bouses dont ils se repaissent, dont
ils ont percé la Surface de petits trous et qu'ils sillon-
nent de galeries. Les femelles pondent dans le milieu
où elles vivent, et c'est là que les larves se dévelop-
pent. Rien de plus commun que Yaphodie du fumier,
noire, avec des élytres rouges striées. Quand on a bou-
leversé sa triste demeure, l'insecte fait le mort. Les
cuisses courtes et aplaties, les jambes larges et dente-
lées indiquent un fouisseur. Chose étrange ! de son asile
immonde il sort net, sec et brillant, comme d'un bain
immaculé.
Il est impossible de ne pas accorder notre attention
aux géotrupes qui volent le soir, avec un bourdonne-
ment sourd, sur tous nos chemins; leur présence dans
les airs indique au laboureur qui regagne sa chau-
mière que le temps sera beau le lendemain. Leur abdo-
men est très-court, et par contre leur thorax énorme,
donnant attache à des pattes larges, crénelées, éperon-
nées, constituées pour fouir avec force. Ils font enten-
dre une stridulation par le frottement d'une saillie de
l'article d'articulation du membre postérieur contre le
bord de la cavité où il s'emboîte. Leur corselet n'est pas
armé de cornes, du moins dans les espèces ordinaires.
Les géotrupes creusent, sous les déjections des ruminants
COLÉOPTÈRES. II"
ci des chevaux, des lions verticaux ou obliques, ayant
parfois plusieurs décimètres de profondeur, à l'ouverture
desquels ils se tiennent pend an 1 le jour, occupés â satis-
taire leur appétit el prêts à s'y réfugier en cas de danger.
Le soir, après des mouvements répétés de leurs ély très,
à la façon des hannetons, pour gonfler d'air leur corps
massif, ils se dressenl sur leurs pattes de derrière e1
fessayenl de prendre I -essor; nuiis souvent leur pre-
mier coup d'aile, frappanl l'air avec trop de force, les
rejette en arrière sur le dos, et ils doivent s'y repren-
dre à plusieurs lois. Ils rasent la terre d'un vol court,
lourd et sinueux, se frappent contre les obstacles et
retomltenl étourdis. Si l'on cherche à les saisir, ils se
renversent sur le sol et contrefont les morts, en éten-
dant leurs pattes, qui demeurent roides el sans llé-
eliir aux articulations. Os insectes sont tourmentés
par une multitude de gamases, petites arachnides d'un
fauve terne, dont nous avons parlé à propos des né-
fcrophores; ils couvrent souvent le corps des géotrupes.
Les espèces les plus communes sont le géotrupe ster-
coraire, d'un noir brillant, le plus souvent avec reflet
bleu ou bronzé, et le géotrupe printanier, plus petit,
d'un bleu foncé à reflet rougeâtre, à élytres moins for-
tement striées.
Très-voisins des scarabées et des hannetons par leurs
larves et leurs nymphes, les lucanes ou cerfs-volants
présentent quelques différences à l'état parlait. Leurs
antennes sont coudées, et les lamelles, au lieu de se
replier comme les feuillets d'un livre, demeurent écar-
tées. La plus grande espèce de notre pays, le lucane-
cerf, d'un brun foncé, est bien connue par ses énormes
mandibules, bifurquées à l'extrémité, crénelées, avec
nue forte dent au milieu. L'usage de ces énormes appen-
dices qui simulent un bois de cerf est mal connu; ils
n'existent que chez les mâles; la femelle ou biche ne
8
M4 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
les offre qu'à letat ordinaire (fîg. 86, 87, 88, 89;. Ils '
peuvent serrer la peau jusqu'au sang et soulever un
poids considérable. Les Romains suspendaient ces man-
dibules cornues au cou de leurs enfants, pour les pré-
server des maladies du jeune âge. Linnaeus dit qu'un
éléphant qui aurait une force proportionnée à celle d'un
lucane, ébranlerait une montagne. On croit, dans cer-
taines parties dé l'Allemagne, qu'ils prennent des char-
bons ardents entre ces pinces et vont propager des i
incendies. Leurs mœurs sont douces, ils sucent avec
délices, au moyen de leurs mâchoires en forme de
houppe, les liqueurs qui suintent des crevasses des
chênes. Ils mangent aussi les feuilles de ces arbres. Ils
sont très-friands de miel et on prétend qu'ils peuvent
s'apprivoiser. Swammerdam, dit-on, en avait un qui
le suivait comme un chien quand il lui présentait du
miel. Accrochés pendant le jour au tronc des chênes,
ils ne volent que le soir et du vol le plus lourd, se te-;
nant presque verticaux pour ne pas basculer par le
poids de leurs gigantesques mandibules. Leur taille
varie beaucoup. La collection du Muséum en présente
deux énormes individus, provenant de la dernière expé-
dition de Syrie. Ils étaient venus frapper avec tant de
force dans le schako d'un capitaine commandant un
détachement, que celui-ci crut d'abord à une agression
à coups de pierres. La femelle pond ses œufs dans les
vieux troncs de chêne. La larve enroulée, ressemblant
beaucoup à celle des hannetons, à anneaux moins mar-
qués, vit près de quatre ans et commet souvent de
grands dégâts. On ne sait trop si c'est à cette larve ou à
celle du grand capricorne, dont nous parlerons bientôt,
qu'il faut rapporter ces vers, nommés cossus par les Ro-
mains, remplis d'une crème délicate, et qui figuraient
avec honneur sur les tables de Lucullus. Les meilleurs à
manger, dit Pline, sont les gros vers des chênes, ce qui
COLEOPTERES
117
se rapporte aux larves des deux genres. Les dames de-
tnandaienl à cette nourriture substantielle un embon-
boint qui prolongeai leur beauté.
Pour se changer en nymphe, la larve s'enveloppe d'une
coque de parcelles il»' bois agglutinée, et l'adulte passe
souvenl l'hiver dans cette coque après sou éclosion pour
se consolider.
Passons rapidement sur le triste groupe «les mêla-
tomes, coléoptères an manteau noir. .Nous j rencon-
trons les blaps, dont l'espèce commune, le blaps
obtusa, à odeur repoussante (fig. 90), cl le blaps »tor-
tisaga (présage de mort), à élytres soudées avec une
Fig. 90. ,
lUaps obtus.
Fig. 91 el 92.
Ténébrion de la farine et sa larve.
pointe terminale, sans ailes, se traînant dans les ca-
ves, les celliers, les grottes obscures, vivant de débris
animaux el aussi des limaces de cave, et les téné-
brions, habitanl les boulangeries. Leurs larves séjour-
nent dans la farine, ont u\\ corps cylindrique et comme
vernissé. Les amateurs d'oiseaux les recherchent pour
nourrir les jeunes rossignols et divers oiseaux insec-
tivores. Trop souvent nous en trouvons avec dégoût les
débi'is dans le pain, ainsi que les restes noirs de l'adulte
(fig. 91, 92).
118 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Un très-grand intérêt, sous le rapport des métamor-
phoses encore imparfaitement connues, s'attache à la
famille des coléoptères vésicants, fournissant à l'art de
guérir un puissant caustique dérivatif et aussi un dan-
gereux poison. Les plus employés en Europe sont les
cantharides, au corps et aux longues élytres molles,
d'un beau vert brillant, s'abattant en immenses essaims
sur les frênes, dont elles dévorent le feuillage, et quel-
quefois sur les lilas. Dans le midi de l'Europe, en
Orient, en Chine, on se sert, comme vésicants, des m\j-
làbres, qu'on rencontre en grappes sur les fleurs des
composées, les chicorées, les chardons, etc. Les Ro-
mains en faisaient le môme usage , et la loi Cornelia
punissait de mort les empoisonneurs par les mylabres.
Enfin, au printemps surtout, dans les prairies, on voit
courir des coléoptères d'un noir violet brillant, aux
élytres très-courtes, sans ailes, et dont les femelles
traînent avec peine un énorme abdomen rempli d'œufs.
Les Allemands les nomment scarabées de mai (May-
kœfer). Si on les saisit, ils replient leurs pattes, et de
toutes leurs articulations suinte une liqueur jaune,
onctueuse, fétide. Ce sont les bouprestis ou enflebœufs
des anciens, car on a vu des bestiaux gonfler et mourir
pour en avoir avalé. Dès le commencement d'avril, le
méloé proscarabée, le plus commun, se rencontre en
abondance dans les prairies qui sont contre le pont
d'ivry et bordent le confluent de la Seine et de la Marne.
On a complètement ignoré longtemps les premiers états
des coléoptères v sicants. Newport en Angleterre, M. Fa-
bre en France, ont soulevé le voile en grande partie.
On avait rencontré sur diverses abeilles solitaires, con-
struisant des nids en terre et les approvisionnant du
miel des fleurs pour leur progéniture, des petits êtres
cramponnés dans leurs poils. On les prenait pour des
parasites et ils furent décrits sous les noms de pou de
C0LÉ0PTÊR1 S.
la mélitte, de triongulin. Ce sont les premières
des vésicants. Les nombreuses transformations
espèce ll()llllll(' , ( , Sitaris humerai onl été observé
M. Fabre (fig. 93). La larve esl tour à tour cai
ci mellivore. La femelle va pondre à reculons di
conduits terreux <pii mènenl aux nids des abeil
litaiivs. De ces œufs sorl une très-petite larve
millimètre do longueur seulement, très-agile, à
mâchoires, à longues pattes, à longues antennes
119
larves
d'une
es par
iiivore
uis les
les SO-
, d'un
tories
5, avec
Fig. 93.
Sitaris humerai (grossi).
Fig. 94.
Première larve (très-grossie).
dos filots caudaux, une peau cuirassée, et des yeux au
nombre de quatre (fig. 94). Elle attend patiemment tout
l'hiver sans nourriture. Au printemps sortent du nid les
mâles, éclos les premiers. Prestement elle s'accroche à
leurs poils; ils la l'ont passer soit directement, soil par
l'intermédiaire des fleurs où ils l'ont déposée, sur les
femelles. Celles-ci ont fait un nid comme leur mère, ont
-.nui les cellules d'un doux miel pour leurs enfants;
dans chacune doit être pondu un œuf. La petite larve
a l'instinci de se laisser tomber sur cet œuf, l'ouvre,
se nourrit de l'intérieur et se sert de la coque comme
d'un radeau pour ne pas se noyer dans le lac de miel
qui l'entoure. Après la mue parait une seconde larve
lîo
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
(fig. 05). Combien elle diffère de la première ! Elle est
aveugle, n'a que des pattes et une bouche à peine for-
mées, un énorme ventre renflé. Elle mange peu à peu
tout le miel de la cellule. Puis, dans la peau dessé-
chée de cette seconde larve, mais distincte, se forme
Kg. 95.
Deuxième larve.
Fig. 96.
Pseudonymphe.
une pseudo nymphe, ovalaire, segmentée, inerte et ne
mangeant pas, de couleur ambrée, passant l'hiver
(fig. 96). Il en sort une troisième larve (fig. 97) très-
analogue à la seconde, devenant bientôt une nymphe
Fig. 97.
Troisième larve.
ordinaire, d'un blanc jaunâtre, à organes repliés et d'où
sort un sitaris adulte, ne vivant que peu de jours pour la
reproduction et la ponte (fig. 98).
Les méloés pondent dans de petits trous, sous les ga-
zons, des amas d'œufs oblongs, d'un beau jaune citron.
Les premières larves qui en sortent grimpent aux fleurs,
de là passent sur des mellifiques, et subissent toute une
série analogue de transformations. Il doit en être de
même, pour les mylabres et pour les cantharides, dont
les femelles ont peine à voler, tant leur abdomen est
COLÉOPTÈKES.
121
gonflé par les œufs, tandis qui' les mâles volent vivement
,111 soleil autour des frênes ou des lilas : mais l'observa-
tion directe esl encore à faire (fig. 99, 100).
h.. 99. — Cantharidi
volant.
mâle Fig. 100. — Cantharide Femelle
avant la [lonte.
La plupart <los coléoptères dont il nous reste à dire
quelques mois oui des larves souvent sans pattes, molles,
blanchâtres, ne se mouvant que par reptation, vivant
cachées dans les tiges, les graines, les fruits des végé-
taux. Ils se rattachent de plus ou moins près à une im-
mense famille, les charansons 1 ou porte-becs , comptant
bien 30,000 espèces, décrites, nominales, inédites et à
découvrir, offrant un prolongement allongé du front qui
porte les antennes, le plus souvent coudées. On leur
donne le nom latin de curculio ou gurgulio, à cause de
leur voracité et de leurs dégâts :
Le charançon ravage un vaste champ de blé
Virg., Géorg., liv. I, vers 485.
dit le poète en parlant de la calandre des grains, fléau
de nos réserves do céréales. Chacun de nos légumes secs
*Nous écrivons charansons et non charançons, d'après L'ancienne
orthographe de Geoffroy.
122 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
a son hôte funeste. La bruche du pois, brune, tachetée
de blanc, ne sort du pois qu'à la fin de l'été. Chaque fe-
melle, qui peut pondre une centaine d'œufs, dépose à la
lin de la floraison, sur la jeune gousse, un œuf par pois.
La larve vide peu à peu le pois, qui grossit avec elle, et
l'adulte sort en perçant un trou circulaire (fig. 101, 102).
*
Fig. 101 et 102. — Bruche du pois et pois percé.
La bruche des fèves dépose ses œufs dans les champs de
fèves et marque chaque fève d'un à trois points noirs.
Une fève peut nourrir plusieurs larves. La lentille et la
vesce ont aussi leurs bruches spéciales. C'e^t un cha-
ranson dont la larve dévore la noisette et qui sort de la
coque par un trou arrondi. Tous les végétaux sont ron-
gés par une ou plusieurs espèces de ces coléoptères :
ainsi la vigne, les arbres fruitiers, les bouleaux, les peu-
pliers, les coudriers, les pins et les sapins (fig. 105), etc.
Il y a des charansons qui sautent au moyen de leurs
pattes postérieures repliées. Tels sont les o?*c/* estes qui mi-
nent le parenchyme des feuilles. Le docteur Laboulbène
a décrit la métamorphose d'une de leurs espèces (Ann.
Soc. ent. de France, 1858, p. 286). Parfois les femelles
ont l'instinct de couper à demi les jeunes tiges ou les
pétioles des feuilles où elles doivent pondre, afin que la
sève n'afflue que difficilement dans l'organe flétri et ne
puisse étouffer les jeunes larves. A côté, nous trouvons
les scolytes, les hylésines, les bosiriches, dont les larves
vivent dans les galeries qu'elles creusent entre l'écorce et
COLÉOPTÈRES. 123
le bois des arbres de diverses essences (fig. 104). Chaque
espèce a sa propre forme de galeries. Elles sont très-nettes
Fig. 105. — l'issotles nolatus.
sur le frêne. Ces petites larves sont sans pattes, à peau très-
froncée, repliées en deux, à bouche armée de pièces so-
Fig. 104.
Hylésine du pin (grossi).
Fig. 105.
Larve de scolyte replié (grossie).
lides (fig. 105). Les adultes dévorent les feuilles des arbres
où vivent les larves. On prétend que par là Lis affaiblissent
124 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
ces végétaux et les rendent plus faciles à attaquer par
leurs larves, et que l'instinct les porte à choisir pour la
ponte des arbres ou vieux ou languissants, moins résis-
tants que ceux où abonde la sève. Ces insectes, qui
creusent des galeries dans le bois, ont des mandibules si
dures qu'il y a dans la science des exemples où ils ont
perforé des plaques de plomb et même des clichés typo-
graphiques, formés d'un alliage plus dur que le plomb.
On dirait que certains charansons, principalement
d'Amérique, cherchent à faire pardonner, par leurs
riches couleurs, les méfaits de leur race. Cet éclat est
dû, non aux téguments mêmes, qui sont noirs, mais à
de brillantes écailles, imbriquées comme les tuiles d'un
toit, et que le frottement enlève. Dans le midi de la
France, vit sur les tamarix une petite espèce de cette
sorte, verte avec points d'un rouge vif, qui étincelle au
soleil comme des perles de feu.
Ce sont encore des larves sans pattes, ou à pattes très-
rudimentaires, et vivant dans les bois, qui produisent
^ r ces magnifiques coléoptères nom-
més richards ou buprestes, aux
colorations les plus vives , aux
teintes métalliques (fig. 106).
Aux Indes, en Chine, les femmes
s'en servent pour leur coiffure ou
comme pendants d'oreilles, et une
mode analogue commence à s'in-
troduire en France. La forme ex-
térieure des buprestes rappelle
Fig. îofi. un peu celle des taupins. Ils ne
Bupreste impérial. sautent ^ ^ }W une excep _
tion unique chez les coléoptères, leurs ailes ne sont
pas repliées en deux sous les élytres. La France n'en
possède que de petites espèces, surtout du Midi. Les
larves sans pattes ont une petite tête, un très-large tho-
COLÉOPTÈRES
r;i\, sonl très-allongées et vonl en
imincissant, comme
Elles restenl isolées entre l'écorce el le
•es, et sonl par-
donner l'adulte.
I [g. 107.
Larve de bupreste
de Solier.
1111 pilou aplati
bois, se creusant des galeries Lrrégulii
lois, dit-on, de dix à vingt ans avant de
flous figurons une de ces larves appar-
tenant à une espèce qui vil dans les
jiMiiics arbres dos pins maritimes des
Landes, le bupreste de Solier, larve bien
propre à montrer la forme typique, el
gui vit une année (fig. 107). Nous de-
vons citer la plus grande espèce d'Eu-
rope, le Buprestis mariana, atteignant
n >,02 de longueur. Il est d'un beau
vert foncé à reflel cuivreux. Il vit sons
les écorces des arbres verts el se ren-
contre de la Suède à la Méditerranée,
lone d'habitation très-étendue, fait gé-
néral pour les insecles dos conifères.
Les buprestes n'ont que de petites antennes; mais
; leurs larves sonl très-voisines, connue formes et connue
mœurs, de celles des longicornes ou capricornes, dont
les très-longues antennes, surtout chez les mâles, for-
mées d'articles en fuseau, ont, clans certaines espèces,
deux el trois fois l'étendue du corps. Le type de ces in-
sectes est le grand capricorne (Cerambyx héros), qu'on
rencontre en juin sur les chênes (fig. 109). 11 est d'un
brun presque noir. Le mieux pour les amateurs qui veu-
lent recueillir toutes ces espèces, à longues et si fragiles
anlfimes, est de les renfermer dans de grands sacs de
toile pleins de feuille. La larve, dite gros ver du bois,
creuse ses larges galeries dans l'intérieur des chêne?
parvenus à toute leur croissance, et gâte les plus belles
pièces de charpente. Elle est allongée, à thorax renflé,
mais sans un rétrécissement aussi fort que chez les lar-
ves de buprestes, et présente des pattes tout à fait
426
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
vestigiaires, comme le montre la figure 108" grossie.
Toutes les larves de longicornes ont une forme qui rap-
pelle, plus ou moins, celle
d'un prisme à six pans, à
arêtes obtuses. La tête est
enchâssée dans un protho-
rax très-développé , et les
segments portent, en des-
sus et en dessous, de forts
mamelons rétractiles, tan-
tôt lisses, tantôt chagrinés,
tantôt tuberculeux. Parfois
les pattes manquent com-
plètement; quand elles exis-
tent au thorax, elles sont
très-courtes, et le genre de
vie est le même, dans les
galeries creusées dans les
Fig. 108.
Larve du grand capricorne,
en dessous.
troncs et les branches, ce
qui montre que ces pattes
n'ont aucune importance. Certains longicornes répan-
dent des odeurs agréables : il en est ainsi de cet élégant
insecte, d'un vert métallique, vivant sur les saules, vo-
lant parfois à la forte ardeur du soleil de juin, et qui
exhale le parfum pénétrant de la rose, et qu'on appelle
Aromia moschala. Son odeur suave le décèle avant qu'on
l'ait aperçu sur le saule.
Le longicorne européen le plus curieux par la gran-
deur démesurée des antennes est celui que les entomo-
logistes nomment Mshjnomus eclilis ou montanus. Long
de m ,012 à m ,0I5, il est un peu déprimé, d'une cou-
leur cendrée, nébuleuse, avec un duvet jaunâtre et deux
bandes arquées, irrégulières, brunâtres sur les élytres..
La femelle porte en arrière un tube droit, lui servant à
pondre sous les écorces (fig. 112,115). Les antennes sont
COLÉOPTÈRES,
120
près <l<' M'<»is luis aussi longues que 1»' corps dans les
femelles, el jusqu'à cinq fois aussi longues chea le mâle.
De tels appendices antérieurs seraient bien gênants | •
le vol; aussi ces insectes se liennenl fort tranquilles sur
les troncs des pins ou des sapins dans lesquels ils ont
Fig. H2 et 113. — JSstinomus edilis, mâle et femelle
passé Ionrs premiers étals. On trouvera ces curieux in-
sectes dans toutes les localités où existe un bois de coni-
fères mi peu étendu. Nous recommandons sous ce rapport
la forêt de Fontainebleau aux jeunes amateurs parisiens.
Les adultes éclosent en août et septembre, et la femelle
! fait aussitôt sa ponte, surtout sur les souches et tiges des
arbres morts. La larve est déjà parvenue à moitié de sa
| croissance à l'entrée de l'hiver, et creuse de larges gale-
ries dans les couches intérieures de l'écorce. ,Elle vit
I une année, du moins dans les pins maritimes des Landes,
où l'a observée M. E. Perris. Son corps est d'un blanc
[jaunâtre, entièrement revêtu de poils très-fins (fig. Il I >.
Bile est aveugle et sans pattes. Elle a soin, en creusant
130
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
le bois, de laisser toujours une épaisseur d'écorce ou
d'aubier suffisante pour se protéger contre le bec des
pics et la longue tarière des ichneumoniens, en prenant
cette précaution d'autre part, que l'épaisseur ne soit pas
trop grande; il ne faut pas que l'insecte adulte demeure
emprisonné et ne puisse la percer pour sortir. Elle se
cbange en nymphe dans une cellule ainsi creusée dans
la tige, en se retournant toujours de façon que la nym-
phe se trouve la tête en haut.
Un travail organique considérable s'opère alors, sur-
tout pour le développement des énormes antennes de
l'adulte, remplaçant, les
très-petites antennes de
la larve. La nymphe,
couverte d'épines rous-
ses, présente les longues
antennes des mâles dis-
posées avec une admira-
ble symétrie. Elles for-
ment un double peloton
qui passe en dessous du
corps entre les pattes ;
puis elles se contour-
nent en décrivant trois quarts de cercle, et, remontant
le long de la poitrine, passent par-dessus la tête, lon-
gent toute l'étendue dorsale du corps, et se courbent
pour se croiser près de l'extrémité du dernier segment
(fig. 115).
En terminant cette revue rapide des coléoptères, re-
paraissent des larves pourvues de pattes bien dévelop-
pées. Elles sont obligées de se déplacer pour ronger les
feuilles de proche en proche. Les chrysomèles, à couleurs
vives et tranchées, à corps globuleux, ont des larves
ovoïdes, molles, sauf la tête coriace. Telles sont les •
larves assez allongées, d'un
Fig. 114 et 115.
Larve et nymphe de l\<Estinomus edilis.
gris verdâtre terne, qui
COLEOPTERES.
131
Fig. 116.
Larve do chrysoméle
du peuplier.
dévorenl les feuilles des peupliers et des trembles.
Ces larves laissent suinter un liquide blanchâtre et
fétide, sortant par des pures, dès qu'on les inquiète.
C'est probablement un moyen défensif contre lesoiseaux.
Il y a deux espèces très-voisines, vivant en société, sans
jamais se confondre, chacune sur son rameau, parfois
du même arbre, l'une dite du peuplier (sa larve, fig. 110),
l'autre du tremble. Les adultes ont
les élytres d'un beau rouge et I» 4
lorselel bronzé. L'espèce du peu-
plier, souvent un peu plus grande,
offre une double tache d'un noir
bleuâtre, très-petite, au bout de
chaque éiylre, qui manque dans
l'autre espèce.
Les Clythres sont d'autres chry-
Bbméliens qui vivent surtout sur les
arbres et arbustes, accrochés aux
tiges dr^ noisetiers, des osiers, des chênes, des bou-
leaux, etc., parfois aux graminées, aux chardons, enfin
sous les pierres. La plupart sont convexes et oblongs,
rouges ou jaunes , avec
des taches noires. Ils ap-
partiennent surtout au
bassin européen et afri-
cain de la .Méditerranée,
et n'ont [très de Paris que
quelques petites espèces.
Dans la plupart des Cly-
tluvv. les mâles diffèrent
■fi femelles par une
posse tète à mandibules
Baillantes en tenailles et
des pattes antérieures très-allongées, comme on le voit
chez le mâle du Glythre à longues pattes (fig. 117) du
Fig. 117.
Clythre à longues pattes, mâle.
152
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
midi de la France. Le grand intérêt de ce genre est dans
les métamorphoses. Les larves et les nymphes sont en-
tourées de très-jolis fourreaux, trigones, avec des côtes
en chevrons entre-croisés. La matière en est fort étrange.
Ce sont les excréments de la larve façonnés par ses man-
dibules, convertis par la dessiccation en une substance
noire, ou brune, ou rougeâtre, sèche et friable. Par-
fois ces fourreaux sont revêtus d'un feutrage de poils
tout à fait inexpliqué. Le fourreau n'a qu'une seule ou-
verture, par laquelle la larve fait sortir sa tète et ses
pattes thoraciques bien développées, les antérieures plus
allongées si la larve doit donner un mâle pourvu de ce
Fig. 118. — Larve et nymphe de clythra vicina.
caractère. Le reste du corps est recourbé en arc dans la
partie la plus large et fermée du fourreau. Cela pour deux
raisons : cette courbure permet à la larve de se main-
tenir sans adhérence dans le fourreau qu'elle traîne avec
elle, et en outre rapproche des mandibules les singu-
liers matériaux qu'elle doit utiliser pour la construction
de son domicile. On trouve ces bizarres traineuses de
fourreaux sur les feuilles, sous les pierres, et aussi dans
les fourmilières, respectées des fourmis, qui, sans doute.
COLÉOPTÈRES.
m> repaissenl de quelque sécrétion des clythres; en
même temps que, par un échange de services, celles-ci
mange ni certaines substances récoltées au loin el ame-
nées par les fourmis. Nous représentons (fig. lls> la
larve el la nymphe du Clythra vicina, la première jau-
nâtre, la seconde brune, qu'on rencontre sous les pierres
humides des environs d'Alger el d'Oran, el aussi du sud
île l'Espagne.
Lorsque la larve esl arrivée au terme de son dévelop-
pement (el aussi à chaque mue), la larve ferme la partie
antérieure et ouverte du fourreau avec un opercule qui
n'esl pas sans analogie avec celui <l<»m beaucoup de co-
limaçons terrestres bouchent l'entrée de leurs coquilles
pour se protéger contre le froid de l'hiver. La larve se
retourne ensuit.' dans le fourreau, de sorte que la partie
postérieure se trouve là où était la tête, et vice versa.
Il faut, en effet, que l'adulte puisse sortir en rongeant
avec ses mandibules le
fond élargi du four-
reau qui contenait la
larve courbée, tandis
qu'il eût été gêné à la
partie operculée plus
étroite. On se fera l'i-
dée de ces curieux
fourreaux par le dessin
(iig 1 19) en dessus, en
dessous et de profil du fourreau qui entoure la larve du
Clythra octosignata. M. Lucas a découvert cette larve,
d'un noir roussâtre, et son fourreau, d'un brun ferrugi-
neux, long de 10 à 12 millimétrés sur 4 à 5 de large, en
Algérie, prés de Médéah, dans les matériaux de fourmi-
lière d'une Mirmique ou Fourmi à aiguillon. Il est cer-
tain que la bonne intelligence régnait entre les Clythres
et des hôtes aussi bien armés.
Fig. 119.
Fourreau du clythra octosignata.
134 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Les Criocères ont des mœurs étranges. On trouve en
abondance sur les lis des petits coléoptères, à élytres
d'un rouge luisant, faisant entendre une légère stridu-
lation lorsqu'on les saisit. La larve est très-molle et serait
promptement desséchée par le so-
leil. Son anus se recourbe vers le
dos, et les excréments se projettent
au-dessus de la larve, de façon à lui
constituer un manteau protecteur
d'où elle ne laisse sortir que la tête
(fig. 120). Vient-on à lui enlever ce
vêtement malpropre et singulier,
elle se met à manger avec voracité
afin de réparer le plus prompte-
ment possible le désordre de sa toi-
lette. Elle marche assez vite, en
attaquant les leuilles de lis par le
bord. La criocère de l'asperge a des
habitudes analogues. Ses élytres
sont fauves, barrées de noir. Les
larves des criocères deviennent
nymphes en terre dans une petite
coque. Les cassides, à corps aplati et élargi, leur res-
semblent. La larve de la casside verte, qui vit sur les
chardons et les artichauts, dont les côtés sont bor-
dés d'épines rameuses, présente le dernier anneau du
corps recourbé sur le dos en une longue fourche. Cette
fourche retient les peaux des mues et les excréments.
Cette larve n'a pas un manteau, mais un parasol.
Quelques chryseméliens ont une existence aquatique, à
l'état de larve surtout, ce qui a longtemps retardé la con-
naissance de leurs métamorphoses. Les Donacies sont de
brillants coléoptères qu'on trouve au mois de mai et
juin sur les plantes qui bordent les rives des étangs, les
typhacées, les roseaux, les sagittaires, les nénuphars, etc.
Fig. 120.
Criocère du lis,
et adulte.
larve
COLÉOPTÈRES. 1
ju
Leur corps, sculpté de jolis reliefs, brille d'un verl de
bronze florentin; leur formée! leurs antennes Les rap-
prochent des Longicornes, dont ils diffèrent tout à l'ail
par 1rs larves. Ils se tiennenl immobiles si le temps est
couveri, mais voient à de faibles distances si le soleil
printanier les réchauffe et les excite.
Nous recommandons aux jeunes collectionneurs de
piquer ces élégants insectes au moyen d'épingles noires,
à vernis inoxydable, qui se fabriquent à Vienne, avec
Les épingles ordinaires, bientôt un empâtement de sels
gras, à base de cuivre, recouvre l'épingle et le corps de
l'insecte, l'ait habituel au reste pour tous les insectes
dont les larves vivent dans les tiges ^> plantes, surtout
des plantes aquatiques.
Les larves des Donaciessont allongées, subcylindriques
et blanchâtres, mamelonnées en dessous, avec des pattes
thoraciques fortes et roussâtres; deux crochets posté-
rieurs leur servent en outre à se cramponner aux plantes
quand les eaux sont agitées. Elles collent contre les ra-
cines des nénuphars, des rubans d'eau, etc., des coques
brunes sécrétées par elles, faites d'une sorte de parche-
min imperméable à l'eau, et où se forment des nymphes
blanches et molles dont la plupart passent l'hiver. Au
printemps, l'adulte ronge la calotte supérieure de la
coque et grimpe le long de la plante, tout entouré de
bulles d'air retenues par ses poils.
D'autres phytophages des plantes aquatiques sont les
hœmonies, qui paraissent vivre toujours dans l'eau sous
tous leurs états. Ce sont des coléoptères plus petits que
lesDonacies, d'un jaune terne avec des bandes noires,
longtemps fort rares dans les collections, parce qu'on ne
savait pas les trouver; bien que pourvus d'ailes sous les
èlytres, on ne les voit jamais voler. Ils adhèrent très-for-
tement aux tiges et aux feuilles submergées, crampon-
nés au moyen des ongles ou puissants crochets de leurs
136 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
tarses longs et grêles. Les plus grandes secousses ne par-
viennent pas à leur faire lâcher prise, et on les recon-
naît bien difficilement en épluchant brin à brin les
paquets de plantes submergées, parce que leur couleur
se confond avec celle de la vase. Ces insectes, qui sont
surtout de l'Europe boréale et moyenne, se trouvent, les
uns dans les rivières, mares et fossés, les autres dans
les eaux de la mer, rejetés parfois en grand nombre au
milieu des plantes marines sur les rivages de la Bal-
tique, de la mer du Nord.
Le meilleur moyen de se procurer les Hœmonies, ainsi
l'espèce lapins commune en France, Yhcemonie du prêle,
est de les rechercher sous les premiers états. Il faut faire
ses investigations dans les eaux douces, calmes et à fond
vaseux, en entrant à demi clans l'eau sur le rivage ou en
se servant d'un bateau. On arrache à la main en plon-
geant le bras profondément et en tirant sans secousse les
tiges des potamogeton, des myriophyllum, des equisetum,
avec le chevelu de leurs racines. On trouve fixées à ces
racines à la fois des coques brimes, ressemblant à des
pulpes de diptères, et des larves blanchâtres, plus petites
que celles des Donacics, attachées d'ordinaire aux plantes
par les ongles de leurs courtes pattes. Lors des crues de
l'eau, pour ne pas être entraînées, elles s'y fixent par deux
crochets postérieurs, et, quittant alors la plante de leurs
pattes de devant, elles se tiennent droites et roides,
comme les chenilles des Arpenteuses. Quand elles vont
devenir nymphes, elles sécrètent une coque ellipsoïdale,
formée d'une matière qui durcit sous l'eau comme un
ciment hydraulique. On trouve ensuite les adultes. On
élève très-bien ces larves dans des terrines pleines d'eau
où l'on immerge les plantes aquatiques. Elles sont très-
lentes dans leurs mouvements, mettant plusieurs heures
pour se déplacer de quelques centimètres. On les voit
enfoncer la tète et une partie de leurs corps dans la tige
COLÉOPTÈRES. 157
des plantes qu'elles creusent avec leurs mandibules pour
se nourrir soit de parenchyme soit de sève. Los coques
sont comme un parchemin lisse, de couleur plus ou
moins ambrée, parfois noirâtre si Jes f I> vaseux con-
tiennent des sulfures métalliques. Ou trouve ensuite les
adultes en ouvrant ces coques, où ils séjournenl jusqu'à
ce qu'ils soient assez durs pour sortir. L'évolution com-
plète dure quatre à cinq mois à partir de la ponte de
l'œuf, et se renouvelle de mai à octobre, où l'on ren-
contre à la lois les trois étals, ce qu'explique le peu de
variations des températures de l'eau; très-pnibahleinonl
un certain nombre de nymphes et d'adultes hivernent en
léthargie. Les adultes m 1 sortent pas de l'eau, du moins
pendant le jour. Us s'accrochent partout, et, quand on
les conserve captifs (tans des bocaux pleins d'eau, il
n'est pas rare d'eu voir des grappes de huit ou dix cram-
ponne- les uns aux autres. Peut-être volent-ils la nuit
pour se poser sur les plantes à fleur d'eau? Peut-être
leurs ailes ne servent-elles que pour des cas exception-
nels et instinctifs de migration.
Les Coccinelles ne nous rendent, pour la plupart des
espèces, que des services et méritent bien leur nom de
bêtes à bon Dieu, vaches à Dieu. Elles ont des points noirs
sur leurs él vires globuleuses à fond rouge ou jaune, ou
bien la disposition des couleurs est inverse, car ces in-
sectes offrent de continuelles variétés (fig. 1 2 1 ). Klles lais-
sent suinter une humeurjaune, fétide, moyen de défense.
Si elles se promènent sur les végétaux, ce n'est pas pour
leur nuire, mais pour les débarrasser d'ennemis acharnés.
Elles pondent, en petits tas, des œufs jaunes, allongés,
au milieu des pucerons. Les larves à six pattes, que Réau-
mur nomme vers mangeurs de pucerons, ont un corps
allongé et mou, hérissé de petits tubercules de couleur
chocolat ou bleuâtre, avec des taches jaunes ou rouges
(fig. l w 2-2). Leur extrémité postérieure est munie d'un
138 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
mamelon visqueux, qui leur sert à marcher et à s'accro-
cher. Leurs pattes antérieures s'opposent l'une à l'autre
et saisissent, un à un, les pucerons pour les porter à la
bouche. Quand la nymphe doit se former, la larve s'at-
tache à une tige ou à une pierre par son tubercule posté-
rieur, qui se colle au moyen d'une sécrétion visqueuse-
Fig. 121. Fig. 122.
Coccinelle à sept points. Sa larve grossie.
L'animal se gonfle, se raccourcit; sa peau, fendue le
long du dos, se dessèche et reste en manteau sur la nym-
phe, dont les élytres écartées ressemblent à une fleur
flétrie. La nymphe se redresse brusquement dès qu'on la
touche, comme une momie qui sortirait de son suaire.
Il faut remarquer que si les larves sont en troupes, ce
n'est nullement une association amicale, mais une réu-
nion de meurtriers forcément rassemblés par l'état so-
cial des pucerons ou des cochenilles dont ils vivent. Si la
proie manque les larves les plus fortes dévorent les plus
faibles. Introduisez les coccinelles sous les châssis vitrés
et dans les serres, et protégez-les contre l'affection naïve-
ment dangereuse des enfants qui enferment si volontiers
les bêtes à bon Dieu dans des boîtes avec du pain ou des
feuilles. Les ennemis des pucerons doivent être les amis
et les protégés de l'horticulteur intelligent.
UlAPITIiK IV
N EVROPTERES
Les fourmis-liens et louis pièges. — Les ascalaphes. - Les uémoptéres.
Les panorpes, métamorphoses nouvellement connues. -- Les bitta-
ques, les borées. — La semblide de la boue. — Les phryganesj larves
.1 fourreaux mobiles, larves à abris fixes.
Une partie seulement des névroptères, en suivant la
classification la plus connue en France, offre des méta-
morphoses complètes, ce qui nous oblige à scinder en
deux sections l'histoire de ces insectes, à mœurs très-
variées, comme les précédents, habitant les uns la terre,
d'autres les eaux à leurs premiers âges.
Si l'on se promène pendant la belle saison sur des
terrains secs et légers, et surtout contre les excavations
d'où on retire du sable, il n'est pas rare que les yeux
soient frappés par des entonnoirs creusés avec une ré-
gularité parfaite. Au fond apparaissent quelquefois deux
crochets recouverts de sable. Ils appartiennent à nue
larve d'un gris rosé, courte, ramassée, à six pattes, les
les deux paires antérieures dirigées en avant, la troi-
sième en arrière. La tête est large, carrée, munie de deux
mandibules en crochets acérés, avec un orifice absor-
bant communiquant à la bouche et permettant la suc-
cion. Cette larve ne peut marcher qu'à reculons. Elle
creuse son entonnoir en moins d'une demi-heure, en
décrivant en arrière des tours de spire de diamètre dé-
liO LES MÉTAMORPHOSES DES ES SECTES.
croissant. Sa robuste tête lui sert de pelle pour rejeter
le sable, chargé par une de ses pattes de devant. Puis
elle se tapit cachée au fond de l'entonnoir de sable, bien
exposé au midi, car la rusée chasseresse paraît frileuse
(fig. 125). Tout est prêt. Si quelque malheureux insecte
Fis. 123. — Entonnoir du fourmi-lion
vient rôder autour de l'abîme mouvant, le sable s'écroule
sous ses pas. Il cherche à se cramponner au talus; une
pluie de sable, lancée du fond du trou par la larve, l'a-
veugle et l'étourdit. 11 tombe ; aussitôt les crochets cruels
s'enfoncent dans son corps, et tous ses fluides sont sucés,
comme par une araignée. Puis le cadavre est lancé hors
du trou d'un coup de tête, et la larve recommence l'affût.
Comme les fourmis sont souvent ses victimes, on nomme
le genre auquel elle appartient mijrméléon ou fourmi-
lion. Le Myrmeleo formicarius se trouve aux environs de
Paris, mais s'avance peu au nord. On le rencontre
encore àCompiègno. Par une erreur singulière, Réaumur
croyait que la larve n'avait pas d'orifice anal. Il est très-
petit, et les excréments très-fins se perdent dans le sable.
Elle se file un cocon ovoïde en soie tout satiné à l'inté-
NKVROPTKIŒS.
I il
rieur, revêtu à L'extérieur, de grains sableux, el y devient
une nymphe à parties bien visibles, recouvertes d'une
mince pellicule ( fig. 124 ). On est
étonné de la grandeur des ailes de
gaze de L'élégant insecte qui sorl de
cette petite nymphe. On dirait, an
premier aspect, nue libellule ou de-
moiselle. Ses antennes grenues, ter-
minées par un renflement, L'en dis-
tinguent (fig. 125). En outre, pour
qui l'a vu voler, il est impossible de
taire confusion. Ses ailes molles s'a-
gitent Lentement, el il est obligé de
si» reposer bientôt, tandis que les li-
bellules ont un vol très-rapide et longtemps soutenu. Il
répand une odeur de rose, comme plusieurs autres in-
sectes des sables.
Les espèces de ce genre augmentent à mesure qu'on
Fig. 124.
Larve, nymphe et cocon
du l'oumrilion.
Fig. 125. — Fourmilion adulte.
s'avance vers les régions chaudes. On rencontre dans la
partie la plus méridionale de la France, dans les endroits
les plus secs, et^ sortant dif repos seulement sous les
442 LES MÉTAMORPHOSES LES INSECTES.
rayons les plus ardents du soleil, une grande et superbe
espèce, à ailes tachetées de noir, le myrméléon libellu-
lo'icle (fig. 126). Sa larve ressem-
ble à celle de l'espèce pari-
sienne, mais beaucoup plus forte,
également avide du sang des in-
sectes. Elle peut se diriger en
avant et chasse à découvert dans
les lieux arides et sablonneux,
mais sans creuser d'entonnoir. Le
fait a été bien prouvé récemment
par une de ces larves, élevée
pendant plusieurs mois chez
M. E. Blanchard (fig. 127).
Les Parisiens connaissent très-peu de magnifiques
insectes, au vol le plus vif pendant les chaudes journées
où le soleil brûle la terre de ses rayons : ce sont les
Ascalaphes. Des ailes amples, variées de noir et de jaune,
un corps noir, velu, de longues antennes avec une large
massue à l'extrémité, comme chez les papillons de jour,
Fig. 127.
Larve de myrméléon
libelluloïde.
à»
Fig. 128.
Ascalaphe méridional.
Fig. 129.
Larve d'ascalaphe.
les caractérisent. On en signale plusieurs espèces, très-
analogues. Vâscalaphe longicorne se montre, toujours
rare, dans le centre delà France et se trouve au mois de
s
Fig, 1*26. — tfyrméléon libelluloide, mâle.
NKVROPTKKES.
i 15
juillet près de Paris, sur les coteaux secs de Lardy, de
Bouray el de Poquency; on observe en Provence VAsca-
laphe méridional (fig. 128). Les mâles, àla recherche des
femelles, volent avec la plus grande vélocité le long du
versant des collines arides, au plus ardent soleil. La fe-
melle s'élève verticalement, qnand le mâle vient à pas-
ser au-dessus d'elle, connue ane pierre lancée avec force.
Les deux insectes s'accrochent par leurs ongles arqués
et le couple va se placer sur quelque plante. Quand ces
puissants voiliers se reposent quelques instants, c'est sur
Fig. 150. — Némoptère de Cos.
l'extrémité des plantes. Les larves des ascalaphes ont
une tète très-grande, des tubercules épineux aux anneaux
de l'abdomen. Leurs mandibuless sont percées, comme
cbez les larves 'de fourmis-lions, de manière à sucer le
sang des insectes (fig. 129). Elles ne font pas d'enton-
noirs, marchent en avant, se cachent dans les petites
pierres et les détritus, et de là s'élancent sur les insectes
qui passent. On peut dire qu'elles sont aux fourmis-lions
immobiles et rétrogrades ce que les araignées sauteuses
sont aux araignées tendeuses de toiles.
10
146 LES MÉTAMORPHOSES DES ENSECTES.
Les némoptères ont les ailes élégamment maculées de
noir et de jaune, les inférieures très-grêles, presque
linéaires, souvent dilatées en spatule à l'extrémité. On
rencontre l'espèce la plus commune dans les îles de
l'Archipel et en Egypte ; cette espèce, ou une très-
voisine) existe aussi en Espagne et en Portugal, et, dit-
on, très-rarement en France, aux environs de Perpignan
(fig. 150). Nous serions heureux de provoquer à ce sujet
d'intéressants travaux.
En effet, on suppose que la larve de ce némoptère est
un très -singulier animal
trouvé en Egypte par Poly-
dore Roux. 11 le nomme né-
crophile des sables, car il le
trouvait courant sur les
sahles qui encombrent l'in-
térieur des tombeaux creu-
sés dans le roc aux environs
des pyramides de Giseh.
Rien de plus bizarre que le
très-long cou grêle de cette
larve portant une forte tête
triangulaire, avec des man-
dibules énormes, fines et
arquées, dentées en dedans,
rappelant tout à fait celles
des fourmis-lions, et servant
sans doute comme elles à
sucer le sang des insectes
par un canal interne. Nous
avons l'ait figurer (fig. 151) cette étrange créature, d'a-
près le dessin très-grossier de P. Roux rectifié autant
que possible par un habile artiste, en espérant par là
appeler l'attention des chercheurs.
On observe dans les bois, les jardins, et souvent à la
• Fig' 131.
Larve supposée de Némoptère.
NËVROPTBRES. 141
lin de l'hiver, collés aux vitres, à l'intérieur des maisons
de campagne, de délicats insectes, au corps grêle, ;,| >^
ailes finement réticulées «le verl ou de jaune, ;mx veux
très-saillants et dune teinte d'or ou de cuivre poli. Ils
laissent entre les doigts, si on les saisit, l'odeur [a plus
infecte, plus infecte encore que celle des coccinelles,
autres mangeurs de pucerons. Cette sécrétion paraît être
la seule défense d'animaux aussi débiles, dont le vol est
faillie et de courte durée. De longues et fines antennes
surmontent leur tête. Ce sont les hémérobes ou demoi-
selles terrestres. Elles pondent sur les tiges ou sous les
feuilles des œufs très-singuliers, portés sur de longs fila-
ments, qui les firent prendre pour des champignons par
les premiers observateurs et décrire comme tels. La
femelle vole un peu après avoir déposé l'œuf, de sorte
que la matière qui l'entoure s'étire et se solidifie à l'air
en pédicule. Il naît de ces amfs des larves ressem-
blant à celles des fourmis-lions, mais plus élancées,
à tète moins aplatie. Elles marchent en avant, sur les
liges et les feuilles, à la chasse des pucerons, dont
elles font un grand carnage, enfonçant dans leur
corps dodu et succulent leurs longues mandibules
percées d'un canal pour la succion. Ce canal est réelle-
ment formé, comme aussi chez les insectes précédents,
par les mandibules et lesmàcboires soudées. Aussi l'ha-
r bile historien des mœurs des insectes, Réaumur, les ap-
pelle les lions des pucerons. Elles attaquent également les
chenilles. Parvenues à toute leur croissance, elles filent
lidans les replis de quelque feuille une très-petite coque
de soie, de forme sphérique, et l'insecte parfait en sort
au bout d'une quinzaine de jours. On est tout étonné de
ces dimensions si on le compare à la nymphe ramassée
qui était dans cet étroit cocon. Parfois un hyménoptère
parasite sort de ces cocons, dont la larve a dévoré l'ha-
bitant. Ainsi, A. Doumerc et M. Lucas ont obtenu des
148 LES METAMORPHOSES DES IîsSECTES.
cocons de Yhémérobe perle, l'espèce la plus commune
des bois et jardins de Paris, Yacœnitesperlœ, Doumerc,
à abdomen -moitié noir moitié roux.
Outre Yhémérobe perle nous rencontrons encore près
de Paris, surtout dans les jardins, Yhémérobe chrysops,
dont le corps jaune est varié de noir, et qu'on reconnaît
tout de suite à ses nervures vertes pointillées de noir. Sa j
larve se met sur le dos un vêtement très-bizarre, formé
de toutes les peaux des pucerons qui ont assouvi sa faim.
On dirait un chef sauvage portant à sa ceinture les scalps
de ses malheureux adversaires. Si on lui enlève cette
belliqueuse couverture, elle sème le carnage autour
d'elle, et en quelques heures s'est refait uue nouvelle
toilette de dépouilles opimes.
Les nombreuses espèces de ce genre se ressemblent
beaucoup et sont difficiles à distinguer. Nous avons
choisi, pour la faire figurer, la plus grande espèce
de France, d'un genre très -voisin, Yosmyle tacheté,
qu'on trouve près de Paris, au mois d'août, dans les
arbustes qui bordent les ruisseaux et les mares (fig. 152).
Fig. 132. — Osmyle tacheté.
Ce bel insecte est toujours rare. Caché pendant le jour,
il vole au crépuscule, faiblement et sans aucun bruit.
Il a été pris par M. J. Fallou, à la miellée au milieu des
noctuelles, c'est-à-dire attiré par le miel dont on enduit
les arbres. Sa larve vit dans la terre humide qui est au
contact de l'eau, et monte après les tiges des plantes
pour se métamorphoser en nymphe. Elle offre donc une
NEVROPTÈRES.
140
différence d'existence avec les larves des hémérobes
propres. M. Hagen a constaté dans la jeune larve
embryonnaire, encore dans l'œuf, la présence d'un
tubercule corné sur le (Vont, qui lui serf à percer la
coque de l'œuf pour sortir.
Les névroptères carnassiers terrestres nous offrent
encore un groupe singulier par le prolongemenl des
pièces de la bouche, rassemblées en une sorte de bec
perforant. Aristote et Théophraste avaient observé l«'s
panorpes, et, trompés par une analogie forl grossière,
les appelaient mouches-scorpions, distinguant alors deux
sections dans les scorpions, les uns fixés au sol et sans
iiles, les autres pouvant s'élancer dans les airs pour
Baisir leurs victimes. Les panorpes se tiennent dans
l'herbe et dans les broussailles, depuis le mois d'avril
jusqu'à la fin de l'été. Elles ont le corps grêle, porlé sui-
de longues pattes, tacheté de jaune et de noir. Quatre
ailes droites, maculées de noir, chevauchent au repos
Fig. 153 et 154. — Panorpe femelle et mâle.
l'une sur l'autre et recouvrent l'abdomen (fig. 433 et
\o\). Chez le mâle l'abdomen se recourbe à l'extrémité
sur le dos, et son dernier anneau est prolongé par nn
crochet rougeâtre et gonflé qui offre quelque ressem-
blance avec la griffe courbe qui termine la queue rele-
vée du scorpion ; mais ici il n'y a pas de poche à venin,
et, en regardant mieux, on voit que le crochet est double.
150
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
Fig. 155.
Pince du mâle.
Les deux pointes sont insérées sur deux tubercules ren-
flés et forment, une pince destinée à saisir la femelle
(fig. 155). L'abdomen de celle-ci se termine tout diffé-
remment ; ses anneaux s'effilent en un
long tube rétractile propre à la ponte
des œufs. En liberté, dans la nature,
ces insectes montrent leur audace et
leur bravoure. Us saisissent au vol les
mouches et les papillons, les percent de
leur bec puissant, et les dévorent posés
sur les plantes. On les voit souvent se jeter sur des
libellules de beaucoup plus grande taille, les renverser
et les tuer. Quand on saisit les panorpes, elle§ laissent
couler par la bouche une salive brune, caractère propre
à beaucoup d'insectes carnassiers.
Bien-que ces panorpes soient communes, ce n'est que
tout récemment que leurs premiers états ont été bien
connus et décrits en Allemagne par M. Brauer. Les larves
et les nymphes vivent en effet profondément cachées dans
les terrains humides. M. Brauer réussit à élever pendant
six semaines une paire de ces
insectes en les nourrissant de
pommes, de pommes de terre et
de viande crue, et à les faire re-
produire. La femelle dépose ses
œufs dans la terre (fig. 156). Ces
œufs, d'abord blancs , devien-
nent ensuite d'un vert brunâtre,
avec des lignes d'un brun foncé.
Ils sont volumineux et éclosent
au bout de huit jours. La larve
molle se tient courbée et se
nourrit de débris organiques.
En captivité, on peut lui faire manger de la viande
pourrie et du pain. Elle grandit peu d'abord, subit
Fig. 150.
Panorpe femelle pondant.
NÉVROPTÈRES.
151
plusieurs unies, ci ne parvient à toute sa croissance
qu'au bout d'un mois. Sa couleur es! en dessus d'un
<Tis rougeâtre el blanchâtre en desssous. La tête a
la forme d'un cœur, des yeux saillants, d«> fortes pièces
buccales. Les anneaux du thorax oui de petites pattes
cornées, les autres charnus ont des pattes abdominales
molles et en forme de cône Sur Le dos des trots derniers
anneaux, sont, des style l s cylindriques terminés par de
longues soies. Le dernier anneau porte quatre tubes qui
Fig. 157 et 138. — Larv et nymphe de panorpe, très-grossies.
déversent une liqueur blanche. Ofdinairememenl tran-
quille, elle sait se mouvoir avec rapidité si on l'effraye.
Pour se changer en nymphe, elle s'enfonce plus profon-
dément dans la terre et conserve encore assez longtemps
152 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
sa forme. Ce n'est qu'au bout de dix à vingt jours qu'elle
devient nymphe, laissant voir alors la figure définitive
de l'insecte et deviner son sexe (fig. 157 et 158). Elle
offre déjà les couleurs de l'adulte, avec cette différence
que le jaune est beaucoup moins intense, surtout en
dessous. C'est au bout de quinze jours environ que l'in-
secte remonte à la lumière. Il lui a fallu neuf semaines
pour atteindre, à partir de l'œuf, son entier développe-
ment. Comme les panorpes n'apparaissent pour la pre-
mière fois qu'à la fin d'avril, il en résulte qu'il ne peut
y avoir que deux générations par an. Les larves de la
seconde génération passent l'hiver sous la terre et don-
nent les adultes d'avril.
Le midi de la France possède un autre genre de ces
névroptères à bec, de mêmes mœurs, la bittaque titu-
laire, dont l'aspect est celui d'un grand cousin qui aurait
quatre ailes (fig. 159). Cette espèce, dit-on, se rencontre
Fig. 139.
Bittaque tipulaire.
Fig. 140.
Borée hyémal grossi, mâle.
très-rarement et d'une manière accidentelle près de
Paris. On connaît ses métamorphoses étudiées par
M. Brauer et analogues à celles des Panorpes. La larve
est plus courte, plus ramassée.
NÉYROPTBRES. 133
Dans un autre genre, de très-petite taille, est [e Borée
hyémal. La tête présente un rostre, comme les pa-
nbrpes. Les borées sautent, et sonl d'un unir luisant
avec des reflets d'un vert de bronze. Les mâles ont dos
ailes amincies en suie, finement ciliées (fig. 140); leia
femelles n'ont que de très-petits rudiments d'ailes, avec
une tarière aiguë destinée à la ponte, presque aussi
longue que la moitié du corps. C'est dans le nord de
KEurope, en Suède, et dans les régions élevées (\o>
Alpes, qu'on rencontre ces singuliers insectes, en trou-
pes considérables sur la neige.
Chez le précédent ordre d'insectes, «les larves vivaient
dans l'eau, ainsi celles des dytiques et des hydrophiles,
mais ne cessaient pas de respirer l'air en nature. Les
moyens employés par le Créateur sont multiples, appro-
priés à des circonstances que nous ne saisissons pas
toujours. Aussi ne devons-nous pas nous étonner si les
larves aquatiques des névroptères nous présentent un
autre mode de respiration, la respiration au moyen de
branchies, organes qui absorbent l'air dissous dans
l'eau, comme on le voit chez les poissons, lesécrevisses,
les huîtres, etc. Les eaux vaseuses contiennent en abon-
dance des larves allongées, à tête écailleuse, pourvues
d'yeux, de mandibules arquées et de courtes antennes.
Les anneaux de l'abdomen portent des paires de filets
libres, flottants, perpendiculaires au corps et articulés
en quatre pièces qui vont en s'effilant. Un prolongement
caudal le termine. Ces larves vivent de proie dans les
fonds boueux, et ouvrent fortement les mandibules pour
mordre. Les nymphes sont terrestres ; aussi les larves
quittent l'eau et gagnent la terre sèche, au pied des
arbres, parfois à plusieurs mètres de distance de l'eau.
Elles s'enfoncent en terre et vivent encore environ quinze
jours avant de se transformer, respirant alors l'air
gazeux au moyen de ces mêmes branchies qui aupa-
154 LES MÉTAMORPHOSES DES ENSEGTES.
ravant fonctionnaient dans l'eau. C'est un fait curieux,
analogue à celui des crabes de terre ou tourlonrous, de
nos colonies des Antilles. Elles se creusent une cavité
ovoïde et y deviennent une nymphe, immobile et molle,
offrant des antennes, des pattes, des rudiments d'ailes
et des couronnes de poils roides aux anneaux de l'abdo-
men. Ces nymphes laissent éclore sur place l'adulte qui
sort de terre, en y abandonnant intacte sa peau de nym-
phe. L'espèce très-commune est la semblide de la boue,
nommée la voilette par les pêcheurs à la ligne qui s'en
servent comme amorce, à ailes réticulées de noir, d'as-
pect enfumé, les postérieures très-larges, recouvertes
au repos par les antérieures en forme de toit un peu
renflé sur les côtés (fig. 14 J, 142, 143). Les semblides
Fig. 141, 14> et 143. — Semblide de la boue, adulte, nymphe, larve.
ne vivent que quelques jours à l'état parfait. Le mâle est
d'environ un tiers plus petit que la femelle. Celle-ci
pond sur les feuilles, les roseaux, les pierres, les murs,
des œufs allongés à l'extrémité, et que la mère dispose
les uns contre les autres, comme des petites bouteilles.
La jeune larve est quelquefois forcée de parcourir,] une
certaine distance pour se rendre à l'eau.
Les pêcheurs à la ligne connaissent aussi parfaite-
ment des larves, que Réaumur plaçait dans ses teignes
aquatiques, et dont le corps mou et délicat est protégé
par des fourreaux très-variés. Elles s'y cramponnent par
des crochets, placés à l'extrémité de l'abdomen, et il faut
NKYKOl'TKItKS. 155
un certain efforl pour les retirer du fourreau quand on
u'iif s'en servir pour amorcer la ligne. On 1rs nomme
easets, d'après cette habitude de se renfermer dans une
case; charrées, parce qu'on les voit souvent traîner après
elle ces fourreaux. Los paysans les appellent porte-boi*,
porte- feuilles, porte-sablés, parce que, selon les espèces
et selon les eaux, les fourreaux sont recouverts <!«• sub-
stances différentes. Le nom scientifique qui leur a été
donné par Delon, notre \ieux naturaliste des habitants
des eaux, et adopté par Linnaeus, celui dephryganes, a
la même signification, car il veut dire fagot, réunion de
petites branches, des insectes aquatiques, après avoir
fixé l'attention des anciens observateurs, ont été étudiés
avec soin par G. Duméril, puis par M. l'iclet, à qui nous
emprunterons quelques curieuses figures. Ils ont fait en
Angleterre l'objet île travaux intéressants et nouveaux
de M. R. Mac-Lachlan. Les œufs pondus par les femelles
sont enfermés dans des sortes de boules gélatineuses qui
se gonflent dans l'eau et se fixent aux pierres. Cette
gelée conserve l'œuf quand les petites mares et les ruis-
selets sont à sec pendant les chaleurs de l'été, et nous
expliquent comment on peut trouver des phryganes dans
des fossés qui ont été privés d'eau pendant plusieurs
mois. La larve s'aperçoit dans l'œuf transparent, comme
un petit ver sans pattes; elle éclôt peu de jours après la
ponte, sort de l'œuf, puis de la gelée, après avoir séjourné
plusieurs jours dans celle-ci. Ces larves sont alors comme
de petites lignes noires. Les coques des œufs restent
dans la gelée, qui bientôt se détruit. Toutes les larves
de regroupe vivent dans l'eau, mais se partagent d'après
leurs mœurs en deux sections. Les phryganes propre-
ment dites se construisent des étuis mobiles dont nous
allons parler ; d'autres genres ne bâtissent que des abris
lixes, plus ou moins imparfaits, contre le sol et les
grosses pierres. 11 est facile d'élever ces larves dans des
156 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
aquariums et de voir leurs singuliers travaux ; c'est ce
qui nous engage à entrer dans certains détails.
Si les larves à étuis mobiles vivent dans les eaux cou-
rantes, elles attachentleurs étuis par quelques fils de soie;
dans les eaux stagnantes elles flottent ou marchent au
fond de l'eau. L'abdomen est toujours protégé par l'étui;
la tête et le thorax sont •
souvent plus ou moins
dehors, et la larve se
cramponne par les pat-
tes. Tout rentre dans
l'étui si l'animal est in-
quiété. Les anneaux de
l'abdomen portent des
houppes molles et cou-
chées transversalement
pour se placer com-
modément dans l'étui
(fig. 144). Ce sont des
sacs branchiaux, com-
muniquant avec les tra-.
chées intérieures et ser-
vant à[la respiration par
Feau aérée sans que l'a-
nimal ait besoin de ve-
nir à la surface. Ces lar-
ves sont, omnivores. On
Fig. 144. iii.-
Larve de phrygane rhombique (grossie), les élève bien avec des
feuilles dans l'eau, des
leuilles de saule par exemple, en ayant soin de renou-
veler l'eau très-fréquemment, car elles meurent vite
dans l'eau corrompue. Les grandes espèces mangent
toute la feuille en commençant par le bord, les petites
ne vivent que du parenchyme en laissant intactes les
nervures. En outre, comme leurs mâchoires sont peu
«#"
M.VUOPTÈRES. 157
tranchantes, elles mahgeni l» i s parties molles des in-
sectes aquatiques ou de leur- compagnes sorties par
jccidenl de l'étui protecteur. L'instincl porte les lar-
ves, dés leur naissance, à s'entourer d'étuis cylin-
droïdes, un peu plus largesen avanl qu'en arrière. Leur
Intérieur, toujours lisse, est formé par un tissu fin et
assez fort «le soie produite par deux glandes placées de
chaque côté du corps et sortant par la filière de la bou-
che. Le fourreau esl toujours fortifié par des matières
étrangères qui le recouvrent à l'extérieur. Chaque espèce
choisit ses matériaux et les dispose suivant une loi régu-
lière <"i prédestinée. Ainsi la phrygane rhombique (que
nous figurons, ûg. 1 iô, 1 10), dispose transversalement
Fig. 145. Fig. 146.
Phrygane rhombique. Phrygane au repos.
des brins de bois et des débris végétaux (fig. 147, 148) ;
d'autres espèces disposent ces mômes matériaux longi-
tudinalement, d'autres en spirale. La phrygane flavicorne
se sort volontiers de petites coquilles, ainsi que de pla-
norbes très-jeunes, pour constituer son étui; souvent
les mollusques continuent de vivre (fig. 149).Réaumurdit
à ce sujet: « Ces sortesd'habitssontfortjolis,maisils sont
aussi des plus singuliers. Un sauvage qui, au lieu d'être
couvert de fourrures, le serait de rats musqués, de tau-
158
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
pes ou autres animaux vivants, aurait un habillement
bien extraordinaire ; tel est en quelque sorte celui de nos
larves. » Les espèces qui se servent de pierres ou de sable
ont des étuis plus régu-
liers et plus constants
que celles qui emploient
les matières végétales.
L'instint de construction
est perfectible et laisse
parfois entrevoir une
lueur d'intelligence. Ainsi
une larve habituée à faire
un étui de pailles ou de
feuilles, mise dans un vase
où il n'y a que de peti-
tes pierres, finit par s'en servir pour se construire
un étui inaccoutumé. Si on expulse une larve de son
étui en la poussant en arrière avec une pointe mousse,
Fig. 147 et 148.
Fourreaux réguliers.
Fig. 149.
Fourreau de coquilles.
Fig. 150.
Fourreau de mousses:
elle cherche à y rentrer par la plus large extrémité,
celle de la tête, mais alors elle doit se retourner ou
couper l'étui et le modifier. Si on le lui retire, elle
en fait un autre. Supposons la larve nue se promenant
sur un fond sablé de petites pierrailles. Elle reconnaît
NÉVROPTÊRES. 1*0
d'abord el choisi! ses matériaux. Elle fait ensuite une
voûte de deux ou trois pierres plates, soutenues el liées
par des fils de soie el se loge en dessous. Puis elle choisit
les pierres une à une, 1rs lient entre ses pattes el les
présente, comme un maçon, de manière qu'elles entrent
dans les intervalles des autres et que les surfaces pianos
soient intérieures. Quand la pierre est bien placée, la
larve la colle par des fils de soie aux pierres voisines.
C'est toujours par la partie postérieure que se commence
l'étui. Les étuis de petites pierres, les plus longs à con-
struire, demandent cinq à si\ heures.
La larve doit venir à l'état de nymphe, immobile, 'im-
propre ;'i se défendre. 11 faut un surcroit de précautions.
Elle ferme les extrémités de son étui par des fils de soie,
à interstices assez lâches, laissant passer l'eau. Ces
grilles de soie sont fortifiées par des brins de bois, des
herbes, des pierres. Les nymphes laissent voir les orga-
nes de l'adulte; elles ont sur le dos des panaches de fila-
ments blancs, servant à la respiration. Elles font osciller
presque constamment l'abdomen dans le fourreau. Au
bout de quinze à vingt jours, elles rompent la grille,
sortent du fourreau, et on voit ces nymphes blanchâtres
nager librement dans l'eau, le plus souvent sur le dos,
au moyen de leurs pattes intermédiaires ciliées servant
de rames (fig. 151). C. Duméril a pu ainsi en conserver
vivantes et mobiles pendant huit jours, en les empêchant
de sortir de l'eau où elles ne sauraient se transformer.
Vient-on à présenter un support à cette nymphe, elle le
saisit, puis, quand elle est hors de l'eau, on la voit tout
d'un coup se boursoufler comme une vessie pleine d'air.
Elle se déchire sur le dos; par cette crevasse saillit le
corselet entraînant les ailes; celles-ci s'allongent et
s'étendent. Les antennes se déroulent comme par res-
sort, puis les pattes se déplient, enfin L'abdomen sort de
la peau, qui reste en place complète et transparente
160
LES METAMORPHOSES LES INSECTES.
comme un spectre. Comme les nymphes marchent très-
mal sur la terre, l'éclosion a toujours lieu très-près du
bord de l'eau. Les phryganes adultes, d'abord pâles et
molles, ne se colorent complètement qu'au bout de quel-
ques heures. Elles ne mangent pas à l'état adulte et leur
Fig. loi.
Fig. 15-2.
Phrygane poilue
Phrygane poilue
(nymphe grossie).
(adultes).
bouche est rudimentaire. Leurs couleurs sont peu va-
riées, le gris jannâtre y domine. Leurs ailes sant poi-
lues. L'aspect de ces insectes rappelle certains papillons
de nuit; aussi furent-ils appelés mouches papillonacéesi
C'est ce que rappelle le nom scientifique Trichoptèresj
donné à tout ce groupe d'insectes dont les entomologistes
anglais font un ordre spécial. Elles volent peu et ne
NEVROPTÈRES.
161
quittent guère le bord des eaux. Pendant le jour elles se
tiennenl sons les feuilles desbuissons, sur les murs, les
hunes d'arbres; les ailes supérieures sonl alors repliées
en toil sur les inférieures, bien plus larges el plus déli-
cates (fig. 152). Os ailes supérieures sont dos sortes
d'élytres. Au repos, les longues antennes sont accolées
Fig. 155, 154, 155 et 150.
Hydropsyche atomaire, larve adulte, nymphe, sa maison.
et dans le prolongement du corps. Si la pkrygane entend
quelque bruit, elle les écarte vivement, puis s'envole à
quelque distance. Le printemps et l'automne voieul pa-
raître des espèces différentes, dont la vie, (huis sa (luire
totale, est d'un an. Le soir, les phryganes volent au-des-
sus des ruisseaux et sont parfois si nombreuses que cer-
taines espèces forment des nuées au-dessus des rivières.
Comme tous les insectes nocturnes, la lumière les attire,
et on les trouve parfois en grand nombre sur les réver-
bères des quais.
il
162
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Il y a de petites espèces, très-analogues à l'état adulte r
mais dont les larves ont certaines différences. Ce sont les
rhyacophiles et les hydropsyches. Il est de ces larves qui
ont des branchies en touffes, et, en outre, au bout de
l'abdomen, deux longs pédicules à crochets entre lesquels
sortent quatre tubes rétractiles communiquant avec les
Fig. 157, 158, 159, 160 et 161.
P.hyacophile vulgaire, larve, nymphe, abri, cocon et adulte mâle.
trachées. D'autres n'ont pas de branchies et offrent à
l'abdomen deux tubes pour respirer l'air au dehors
(fig. 153, 154, 155, 156). Toutes ces larves se font des
abris momentanés et fixes, dont elles sortent au reste
souvent pour y rentrer à volonté. Le plus habituellement
l'abri consiste en une calotte ou réseau de fils de soie,,
collée à une pierre plate, à une souche, à une tige im-
mergée. Cette calotte est fortifiée de corps étrangers,
herbes ou pierres, et la larve rampe en dessous, dans un
NÉVROPTÈRES. 163
canal ménagé entre la pierre et la calotte. Telles sonl les
larves d'hydropsyches sans branchies. Parfois les réseaux
soi il très-grands, lâches, irréguliers, el plusieurs larves se
logent dedans. Il arrive aussi que ces réseaux flottent dans
In vase. Enfin il esl <\^> larves qui se font des boyaux si-
nueux en terre durcie, dont un côté esl appliqué contre
une pierre, etcirculenl dedans; la pierre en paraît réticu-
lée. An momenl de s, 1 changer en nymphes, toutes ces
larves ferment les entrées et sorties de leur dernier abri
fixe, façonné avec plus de solidité <|ue les précédents. Les
rhyacophiles présentent nue particularité propre; leur
nymphe n'est pas libre, comme chez les autres insectes
qui nous occupent; outre l'abri fixe, La larve se file une
seconde enveloppe soyeuse, exactement adaptée à son
corps, «'i suhil sa métamorphose dans ce véritable cocon
(fig. 157, 158, 159, 100, ICI).
CHAPITRE V
HYMÉNOPTÈRES
Les abeilles; mères, faux-bourdons, ouvrières. — Éducation des larves,
influence de la nourriture. — Les mélipoues, ou abeilles sans aiguil-
lon. — Les bourdons. — Parasites de leurs nids. — Abeilles solitaires,
perce-bois, maçonnes, conpeuses de feuilles et tapissières — Anthidies.
— Guêpes et polistes. — Guêpes solitaires. — Hyménoptères fouisseurs.
— Le philanthe apivore— Le pompile des chemins.— Pélopées et Sphex.
— Fourmis; travaux, soins maternels, combats. — Essaimage des mâles
et des femelles. — Ichneumoniens zoophages. — Cynips et galles vé-
gétales. — Hyménoptères porte-scies ; ravages, perforations.
Si notre intention était de faire connaître dans leurs
merveilleux détails l'intelligence et l'instinct, les mœurs
et l'industrie des insectes, aucun ordre de la classe ne
nous arrêterait aussi longtemps que les hyménoptères,
qui tiennent le premier rang par leurs aptitudes. Nous
trouverons, au contraire, une grande uniformité dans
l'élude des larves et des nymphes. La majeure partie des
hyménoptères ont des larves privées de pattes et demeu-
rant toute leur vie dans le berceau où la mère est venue
pondre son œuf. Ces insectes qui, à l'état adulte, sont les
plus élevés de leur classe, comme division du travail
physiologique et développement de la sensibilité, sont
au contraire très-peu avancés en sortant de l'œuf. Rien
ne varie plus que la première demeure, ainsi que l'ali-
mentation propre au jeune insecte. Un instinct admirable
a guidé la mère dans le choix et la disposition de ces
nids, dans leur approvisionnement, et toute la vie de
l'adulte est destinée à assurer la conservation d'une pos-
HYMÉNOPTÈRES. 105
térité que la mère ne connaîtra jamais, flans la plupart
des cas. Les différentes provisions qui serviront à nour-
rir les larves nous amènent, de la manière la plus natu-
relle, à classer les objets de notre examen.
Lesmets les plus délicats el les plus suaves, puisque
les anciens en faisaienl le seul aliment «les dieux im-
mortels, sont offerts à la progéniture des hyménoptères
mellifiques. Le nectar, ou miel des fleurs, mêlé à leur
pollen, constitue une gelée parfumée, sorte d'ambroisie,
servie à ces entants débiles, et soignés avec la plus ten-
dre et la plus inquiète sollicitude. Les anciens, qui ne
connaissaient pas le sucre, avaient divinisé le miel ex-
quis des habitantes de l'Hymetteel de l'Ida. Ils savaient
qu'il existait dans chaque ruche d'abeilles un individu
unique, mais ils le croyaient mâle et le nommaient roi
(pa.TU.z-j;, rex) : malgré les idées prédominantes de la gé-
nération spontanée des abeilles, Aristote avait pressenti
sans doute leur reproduction sexuelle; il semble croire
que les faux-bourdons sont des femelles, et les ouvrières
des mâles particuliers. C'est Swammerdam qui, le pre-
mier, par une anatomie interne, établit la vérité à cet
égard. L'individu unique est une mère ou femelle, qui
porte à tort le nom de reine, car elle n'exerce pas de
commandement; les faux-bourdons ne sont pas ses sol-
dats, mais ses époux aléatoires ; les ouvrières ne sont pas
ses sujets, mais de singuliers et indispensables complé-
ments de sa fonction maternelle. En effet, si deux êtres
différents sont en général nécessaires, mais suffisants,
pour assurer la perpétuité de l'espèce, les insectes nous
offrent certains exemples où il en faut un plus grand
nombre. Nous avons la manie d'affubler les animaux de
nos gouvernements. La ruche n'est ni une monarchie ni
une république, c'est une communauté de trois sortes
d'individus dune utilité forcée pour la reproduction, et
Chez qui tons les instants de l'existence concourent à ce
1G6 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
but, avec la plus parfaite concordance harmonique. Les
faux-bourdons servent à assurer la fécondité complète
delà mère, de telle sorte qu'elle puisse pondre des œufs
des deux sexes; mais cette mère, cette reine imaginaire
que ses enfants retiennent souvent captive ou dont ils
retardent l'éclosion, est incapable de recueillir sa propre
nourriture, de construire la demeure de son innombrable
postérité, d'en nourrir les premiers âges. Les ouvrières,
ou femelles imparfaites, rempliront ce rôle accessoire de
la maternité, l'abeille mère passant uniquement sa vie à
pondre. Cette mère est plus allongée et plus grosse que les
ouvrières, principalement au moment de la grande ponte.
Sa couleur est plus brillante et plus fauve, surtout dans sa
jeunesse, car elle vit quatre à cinq ans. Ses pattes sont
plus colorées et plus longues que celles des ouvrières,
mais sans brosse ni cuilleron pour
récolter le pollen. On la distingue
tout de suite en ce que ses ailes ne
dépassent guère le milieu de son
abdomen, lorsqu elles sont cou-
chées sur le dos (fig. 165). Un ai-
guillon, plus fort et plus recourbé
que chez les neutres, arme l'extré-
Fig.iG2. mité terminale de son corps. La
Abeille femelle. prétendue re j ne , avec ce glaive re-
doutable, est très-timide, se cache au moindre danger
dans la partie la plus reculée de la ruche, alors que les
ouvrières furieuses se pressent à l'entrée et se jettent sur
l'agresseur. On peut saisir impunément la reine sans
qu'elle sache piquer votre main ; une abeille étrangère
ne craint pas de la molester, de lui tirer les ailes et les
pattes; singulière harmonie! Ce craintif insecte devient
un tigre féroce à l'égard de tous ses pareils. Deux mères
ne veulent pas exister ensemble ; elles se poursuivent
avec fureur et se lancent adroitement, entre lesjointures
irïMÉNOPTÈRES. 407
des anneaux, le mortel aiguillon. Quand une seule mère,
après l'essaimage ou la moii de ses rivales^ est restée
maîtresse de la ruche, elle se hâte d'allertuer dans leurs
berceaux les mères plus jeunes encore emprisonnées,
de sorte que normalement il ue s'en trouve qu'une seule
en activité par ruche. Les mâles ou faux-bourdons sonl
au nombre d'environ quinze cents par ruche ; ils sont
plus gros el plus longs que les ouvrières, sans organes
collecteurs de pollen. Leur
couleur est d'un brun noirâ-
tre, leurs yeux énormes occu-
pent toute la tête et se rejoi-
gnent (fig. 163»). Leur abdomen
arrondi et poilu à l'extrémité
n'a jtas d'aiguillon, fait géné-
ral chez les niàles des hymé-
noptères. Malgré la grosse
tête, le cerveau de ces mâles
est plus petit que celui des neutres ou ouvrières; aussi
Bont-ils peu intelligents. Ils ont des mœurs douces et
paisibles, comme il convient à des êtres désarmés. Ils
• loi nient dans la ruche quand le temps incertain ou le
vent ne les invitent pas à la promenade. Ils mangent du
miel à leur fantaisie, puis, par les
beaux jours de printemps, se déci-
dent à sortir, l'ont autour de la ru-
elle ces évolutions sonores qui leur
valent leur nom, car leur bruit en
volant est bien plus fort que celui
des ouvrières, et bien différent, ainsi
que leur odeur. Leur vie est limi-
tée forcément, comme nous le venons, à deux ou trois
mois. Les ouvrières varient en nombre de quinze mille à
trente mille par ruche, et dix mille pèsenl unkilogramme.
Elles vivenl de douze à dix-huit mois. Elles voient à grande
Fig. 163.
Abeille mâle.
Fig. 164.
Abeille ouvrière.
168 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
distance, cl leur odorat subtil les guide, à deux ou trois
kilomètres, vers les fleurs préférées. Leurs ailes attei-
gnent presque le bout de l'abdomen (fig. 164). On y
distingue deux classes d'individus : les pourvoyeuses et
nourrices s'occupent de récolter au dehors le miel et le
pollen, de nourrir les larves, d'aider à l'éclosion des
nymphes, de ventiler la ruche lorsque la température s'y
élève trop, en agitant rapidement leurs ailes près de
l'entrée, et déterminant ainsi un courant d'air frais, de
faire sentinelle à la porte pour écarter les ennemis on
jeter le signal d'alarme auquel répond ce bourdonne-
ment aigu précurseur de la sortie de l'armée. Les autres
sont les cirières ou architectes, à abdomen plus long que
celui des précédentes, ressemblant plus à la mère. Elles
ramassent entre les anneaux de leur abdomen de minces
plaques de cire, produit d'une sécrétion intérieure, la
pétrissent et construisent les alvéoles des gâteaux. Selon
beaucoup d'apiculteurs, et notamment M. Hamet, la di-
vision des fonctions n'est pas absolue. Les jeunes ouvriè-
res sont cirières, les vieilles butineuses. En outre, par les
beaux jours, la plupart vont récolter au dehors ; elles
construisent beaucoup plus au dedans dans les jours
moins propices. Les architectes font trois sortes de cel-
lules. Les trois quarts des cellules des gâteaux sont les
plus petites. Elles ont une section hexagonale, comme
par une géométrie innée chez les abeilles, la figure de
l'hexagone régulier étant celle qui permet de remplir
une surface donnée du plus grand nombre de comparti-
ments. Ces cellules servent à deux usages. Les unes sont
des réserves de miel et sont bouchées par une mince
couche de cire formant un couvercle plat ; les autres sont
employées comme berceaux des larves et des nymphes
d'ouvrières, et remplies elles constituent leur couvain. Il
en est qui contiennent du pollen, servant à la pâtée des
larves. Chaque gâteau offre deux rangs de cellules se
HYMÉNOPTÈRES. ÎG'J
louchanl par le tond. D'autres cellules de même forme,
un peu plus grandes, sont destinées uniquement au cou-
vaiu des mâles. Enfin, sur le bord des gâteaux sonl con-
struites d'énormes cellules arrondies, en très-petite quan-
tité, employant de cent à cent cinquante fois plus de cire
qu'une cellule d'ouvrière. Ce
sont les cellules royales, à -iSSS^J
surface guillochée de petits ^P^^P^jp^j
trous triangulaires ;M-. h>;> . .-' Ijj? *Êm£ '^M c ^a !
1*1 où s'élèveront les mères. ■' agi k^ C2à
Les ouvrières, sans avoir vu '^STSt^^
h'> œufs que pondra I.i mère, iSf-a^^J^W'.
ont le pressentiment exacl
des cellules à édifier et va-
rienl leur travail selon les
époques. Au milieu du juin- ~T^#~
temps, de mai à juin chez ÏW^
nous, selon la température .
extérieure, une activité ex-
traordinaire s'empare de la n . Fl ,?', 16o ',> , ■„
1 Diverses cellules d abeilles.
ruche. Elle est remplie de
couvain, et de nombreux mâles sont nés. Les abeilles
respirenl avec force, par de rapides pulsations; elles fré-
missent continuellement des ailes, et, en raison de la
combustion considérable qui se produit en elles, une
chaleur étonnante est dégagée, maintenue, puis accu-
mulée par les parois do la ruche, qui conduisent très-
mal la chaleur. \^\\ thermomètre placé dans la ruche
peut alors monter de 40° à 45°, et Réaumura vu parfois
la cire des gâteaux couler à demi fondue. C'est aussi.
pour les visiteurs de ruches, le moment dangereux.
lue véritable fureur maternelle a saisi les ouvrières, ré-
mérés imparfaites, qui gardenl la progéniture de la
mère commune; continuellement de nouveaux défenseurs
èclosent, les sentinelles vigilantes avertissent au moin-
170 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
dre bruit. Il ne faut alors s'approcher qu'avec précau-
tion, sans aucun mouvement brusque qui effraye et irrite
les abeilles, et surtout ne pas frapper contre la ruche.
Une mère nouvelle sort de sa cellule, c'est elle que nous
allons suivre. L'ancienne mère cherche à la tuer. Si elle
ne réussit pas, une grande partie des ouvrières se groupe
autour d'elle, et, dépossédée de son domaine, elle sort
entourée de son essaim qui se pend en pelote à une
branche voisine, la vieille mère au centre. On se hâte de
le recevoir dans une ruche nouvelle ; sinon, averti par
les éclaireurs, il irait construire clans quelque creux
d'arbre ou dans une cavité fortuite du sol. La jeune mère
est restée maîtresse. Six à sept jours après sa naissance,
par un beau matin où brille le soleil, elle sort, tourne
autour de la ruche pour bien la reconnaître, puis s'é-
lance dans les hautes régions de l'air, où voltigent en
tourbillonnant de nombreux faux-bourdons. Elle revient
bientôt à la ruche, féconde pour toute sa vie, et ne la
quittera que pour essaimer. Elle commence sa ponte dès
le second jour. Ses œufs sont ovoïdes, allongés, un peu
courbés, d'un blanc bleuâtre. Ils sont de deux sortes, les
uns de femelles, les autres de mâles. La jeune mère,
pendant la belle saison de la première année et l'hiver,
s'il est doux, ne pond que des œufs de femelles, dans les
petites cellules vides. Ces œufs doivent produire des ou-
vrières ou femelles imparfaites. Pendant la ponte la
mère est l'objet des soins empressés des ouvrières. Elles
l'essuient avec leur langue, lui dégorgent de temps à
autre du miel dans la bouche et détruisent les œufs qui
tombent par hasard ou dont le nombre dépasse un par
alvéole.
La mère s'arrête quelques secondes clans chaque cel-
lule et dépose un œuf au fond, où il est maintenu parmi
enduit visqueux. La température de la ruche, de 25° à
50°, suffit pour faire éclore cet œuf au bout de trois jours
0^
HYMÉNOPTÈRES. iW
habituellement. Il en sort une larve sans pattes, d'un
blanc un peu grisâtre ou jaunâtre, ridée circulairement,
à lète à peint 1 plus colorée que le corps. Sa bouche n'of-
fre que deux faibles mandibules écailleuses, sa lèvre in-
férieure a une filière comme celle des chenilles. Ces
larves restenl toujours roulées en an-
neau au fond de la cellule el peu-
vent s'v mouvoir lentemenl en spirale
(fig. 166). Les nourrices leur apportenl
une pâtée formée de miel el de pollen Fig. 166.
. ... , r i i Larve «l'.-ilicille
el variant selon 1 âge du ver, d abord (grosse).
blanche el insipide, puis devenant de
plu- ou plus sucrée et sous forme de gelée transparente.
l,e> soins les plus tendres sont ainsi donnés plusieurs l'ois
par jour, pendant sixjours environ. Alors les nourrices
Ferment les cellules des larves avec un couvercle bombé
ai non plat, connue celui des cellules à miel; les larves
se redressent, s'allongent, et pendant un jour et demi
tapissenl les cellules d'une pellicule de soie roussâtre.
13 11101111' cellule peut avoir ainsi plusieurs pellicules, si
elle a logé plusieurs larves. Cette chemise de soie est
destinée à empêcher la peau si délicate de la nymphe
d'être blessée par les parois. Après trois jours de repos,
la larve se change en nymphe blanche, emmaillottée
' d'une fine peau qui laisse voir les yeux, les antennes, les
: ailes et les pattes couchées le long du corps. Pendant
sept jours environ, la nymphe reste immobile, et ses or-
ganes internes se forment. La larve n'a eu besoin que de
la chaleur de la ruche. S'il faut admettre qu'on puisse
généraliser par analogie les observations bien positives
de Vwport sur les bourdons, les nourrices seraient aussi
des couveuses et augmenteraient volontairement, par
une plus puissante respiration, la chaleur ambiante, en
se pi. saut, à la fin de la vie delà nymphe, sur le couvain
operculé. Les mâles pourraient aussi participer à cette
172 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
incubation qui sérail nécessaire pour donner aux nym-
phes leur vitalité complète. Celles-ci déchirent avec
leurs mandibules les couvercles qui les maintenaient
captives, et sortent sans secours étranger ; mais aussitôt
que les jeunes abeilles, encore molles et plus pâles, ont
réussi à quitter les cellules et sont reconnues par là
aptes aux travaux communs, les ouvrières les essuient,
les brossent, étendent leurs ailes et leur offrent du miel.
Tant que la chaleur du début de l'été se soutient et
que les fleurs pullulent, les mâles, paresseux et indolents,
ont continué leurs excursions et rentrent le soir à la
ruche; mais les provisions deviennent moins abondantes,
une fureur subite s'empare des ouvrières contre ces
bouches devenues inutiles. La consigne du meurtre est
donnée; des sentinelles spéciales signalent l'arrivée des
malheureux faux-bourdons, une escouade d'exécuteurs
se précipite sur chaque mâle qui rentre plein de con-
fiance, à l'heure habituelle du souper ; il est percé de
coups d'aiguillons, et le lendemain les alentours des ru-
ches sont noirs de cadavres. Ce n'est pas tout; les larves
et nymphes de mâles qui existent encore sont arrachées
des berceaux et jetées dehors, criblées de blessures
mortelles. Cependant on peut trouver accidentellement,
à la fin de l'automne, quelques mâles dans les ruches;
tantôt ce sont des ruches en décadence où les neutres
semblent devenus indifférents à l'intérêt général : tan-
tôt, au contraire, par les années florissantes où les
rayons regorgent de miel, c'est à une dédaigneuse in-
souciance que quelques faux-bourdons doivent la vie,
comme le riche bien repu qui tolère un insignifiant
parasite à sa table.
La ponte de la mère diminue peu à peu, à mesure que
la saison s'avance. Aux premiers froids, les abeilles se
rassemblent en peloton dans la ruche et ne mangent
plus. Ce peloton est d'autant plus serré que la tempéra-
HYMÉNOPTÈRES. 173
iniv du dehors s'abaisse davantage. Réaumur el Huber
ont affirmé que pendanl l'hiver il régnai! dans les ru-
ches la chaleur d'un perpétuel printemps; An contraire,
Newport soutienl que les abeilles tombent en engourdis-
sement dans les grands froids, et que la température de
la ruche diffère alors peu de celle du dehors. Dubost,
tous les praticiens modernes, ont une opinion contraire :
les abeilles ne s'endorment pas en hiver et la ruche
reste toujours très-chaude, au moins au tempéré. Il li-
rait très-probable que l'erreur du célèbre naturaliste
anglais vienl de ce que le thermomètre placé dans la
ruche, pour ce genre d'observations, n'est pas toujours
recouvert par la masse serrée d^> abeilles. Alors la tem-
pérature peut s'abaisser au-dessous de la glace, et même,
dans les hivers très-froids, connue l'a vu Dubost en 1788-
1789, «les -laçons tapissent la ruche et s'arrêtent tout
prés du peloton d'abeilles où se maintient, mais là seu-
lement, une température élevée.
Aux premières chaleurs du printemps, elles consom-
ment le miel qui a été mis en réserve, jusqu'aux pre-
mières fleurs. La ponte de la mère reprend, et pendant
deux mois environ ce sont encore des œufs femelles
qu'elle dépose dans les petites cellules et qui donnent
des ouvrières destinées à réparer les pertes dues aux
. décès de l'hiver. Puis, la ponte d'ouvrières continuant
-toujours, en avril et en mai, à certains jours, la mère
jpond des œufs différents, des œufs de mâles, et, sans
hésitation, les confie aux grandes cellules hexagonales.
; L'œuf du mâle éclôt en trois jours ; sa larve vit six jours,
nourrie de la même pâtée que celle des ouvrières, avec
la même tendresse. Après la pose du couvercle de cire
bombé, cette larve reste trois jours à filer, puis douze
! jours environ en nymphe, ce qui fait que le couvain du
mâle n'éclôt qu'en vingt-quatre jours au plus tôt, au lieu
\ de vingt et un jours qui ont suffi au couvain des ou-
174 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
vrières. Les jeunes mâles qui seront massacrés par la
suite reçoivent en naissant les mêmes attentions dé-
vouées que les ouvrières. Par intervalles, à des jours
distincts, la mère, au milieu de sa ponte de mâles, va
déposer des œufs de femelles, pareils en tout à ceux
d'où naissent les ouvrières, dans les immenses cellules
latérales dont nous avons parlé. Un des plus étonnants
prodiges dont abondent les métamorphoses des insectes i
va nous être offert. A la petite larve, toute pareille aux,
larves d'ouvrières, qui sort de l'œuf au bout de trois
jours, les nourrices apportent une nourriture toute par-,
ticulière, d'abord acidulée, puis plus sucrée que la pâ-
tée ordinaire. En outre, cette pâtée royale est prodi-
guée et reste en excès dans cette vaste loge où la jeune
larve dilate son abdomen à son aise. Qu'arrive-t-il ? les;
organes producteurs des œufs, au lieu de rester stériles
comme chez l'ouvrière peu nourrie et resserrée dans sa
petite loge, se développent, et, à la place d'un neutre,
la larve donnera une mère féconde. Tout va aller plus
vite sous l'influence de cette succulente nourriture. Elle
ne met qu'un jour à filer, prend deux jours et demi de
repos, devient nymphe et ne reste sous cette forme que
quatre à cinq jours, de sorte qu'au bout de quinze à
seize jours après la ponte, la jeune mère est prête à per-
cer le long couvercle pointu avec lequel les ouvrières
ont fermé la cellule royale. Il arrive quelquefois que les
ouvrières ne jugent pas l'instant de sa sortie favorable ;
elles renforcent le couvercle avec de la nouvelle cire, et
maintiennent la femelle en prison, de quatre à huit
jours, en lui passant du miel par un petit trou. L'in-
fluence de la pâtée royale est bien évidente, car il en
tombe quelques miettes dans les cellules d'ouvrières
placées près de la grande cellule, par la confusion iné-
vitable de la multitude des nourrices empressées autour
de la larve de mère. Cela suffit pour donner une demij
HYMENOPTERES. 175
fécondité à ces ouvrières el leur faire pondre exclusive-
ment des œufs de mâles. Ces ouvrières pondeuses,
connue les vraies femelles, sont exposées à toute la co-
lère de la mère. Les ouvrières connaissent très-bien cette
[propriété rveilleuse qui assure la durée <l» i s ruches.
Si un accidenl les prive de la reine à un moment où la
ruche n'a pas de couvain d'ouvrières, tout est perdu, les
abeilles se dispersent et vont mourir dans la campagne,
car les abeilles des autres ruches tuent sans pitié toute
étrangère qui cherche à entrer. S'il \ a du couvain, le
travail continue. Vite on isole une larve d'ouvrière en
jnassacranl les voisines puni' rompre les cloisons, el
Une vaste cellule, cette lois au milieu du gâteau (cellule
loyal.' artificielle), entoure la préférée; on lui apporte
la précieuse nourriture, elle devient une femelle; la
ruche est sauvée.
Nous connaissons en Europe deux espèces très-voisi-
nes d'abeilles, Y abeille commune (Api* mellifica), à ab-
domen brun, de l'Europe centrale, et l' abeille ligurienne
(Apis ligustica), d'Italie, de Sicile, de Crète et de Grèce,
celle qu'a chantée Virgile. Son abdomen est fauve. Peut-
être n'a-t-on que deux races constantes, car on peut les
croiser et l'on a des ruches mixtes fécondes. En Egypte,
on élève, également en ruches, Y abeille à bandes. Dix ou
douze autres espèces d'abeilles existent dans l'ancien
monde, au Sénégal, au Cap, à Madagascar, aux Indes
orientales, à Timor, etc. On récolte leur miel sauvage.
L'Amérique n'avait point d'abeilles ; on y a introduit, an
nord et au sud, l'abeille d'Europe qui y a multiplié. Seu-
lement elle y devient très-facilement sauvage dans les
bois, ce qui lui arrive au contraire très-rarement chez
nous. Cette influence du continent américain s'est ma-
nifestée sur tous nos animaux domestiques importés,
sur les bœufs et les chevaux libres aujourd'hui dans
les pampas comme sur les abeilles. Les vaches n'y
176 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
«•ardent le lait que pendant l'allaitement de leur veau.
Les populations primitives de l'Amérique connais-
saient cependant le miel, un miel moins doux que le
nôtre, plus parfumé, plus coloré et plus fluide. Lors de :
la conquête, les Espagnols constatèrent au Mexique et
en Colombie l'existence d'insectes plus petits que nos
abeilles, faisant leurs gâteaux dans les creux d'arbre, où
l'on va encore habituellement les chercher, présentant
des mâles, des femelles et des neutres, mais tous sans
aiguillon (il est rudimentaire chez les femelles et ou-
vrières), ce qui rend la récolte très-aisée. La cire est.
brune et de médiocre qualité. Sous d'épais feuillets de
cire sont des gâteaux à alvéoles hexagonales, les unes
des mâles, les autres des femelles ou d'ouvrières. Ces
cellules des larves sont bouchées par les ouvrières, et
les larves se filent un cocon. Tout autour de cet amas de
berceaux sont de grands pots arrondis, ou amphores, où
s'amasse le miel, de forme tout autre que les cellules à
couvain. Il est très-probable que les mâles, les neutres
et plusieurs femelles fécondes existent ensemble. En ef-
fet, ici personne n'a d'arme, la bonne intelligence doit ré-
gner. On doit êlre porté à croire que les femelles fécondes
se font, à la volonté des ouvrières, par une pâtée spéciale ;
car, quand on veut multiplier les nids de ces douces méli-
pones, on prendau hasard quelques gâteauxet on les porte
dans un creux d'arbre, et toujours une nouvelle colonie se
fonde. 11 reste encore à connaître beaucoup d'espèces de
ces insectes. A. Doumerc a rapporté le premier plusieurs
espèces de mélipones de la Guyane. Les trigones, un
peu différentes par les ailes, sont plus petites. On com-
mence en Amérique à rendre domestiques certaines
espèces de mélipones, qui consentent à accepter pour'
ruche des pots de terre, des caisses de bois ou des troncs
d'arbres perforés. On a amené plusieurs fois en Europe
ces nids de mélipones. En été, les insectes ont butiné,
HYMÉNOPTÈRES. VJ1
mais ont toujours péri aux premiers froids, en flefusanl
le miel qu'on leur offrait. Ainsi, on a conservé au Mu-
séum, pendanl l'été de 1863, une ruche de la mélipone
icutellaire, du Brésil (fig. 167). <>n
oe trouva pas de couvain dans le
nid, les amphores à miel étaient vi-
des, et Ions les individus qui arri-
vèrent jusqu'en octobre étaienl <les i'- 167.
,, , . . lit i Mélipone scutellaire.
neutres. Il est très-probable que lesso-
ciétés des mélipones sont permanentes, comme colles des
abeilles. L'ancien monde offre aussi quelques mélipones
en Abyssinie, au Bengale, etc.; la Tasmanie et l'Austra-
lie également M. Thozet, <|ni a beaucoup observé les
mélipones d'Australie, ilii que les indigènes sont irés-
friands de leur miel parfumé, l'our découvrir les nids,
très-bien cachés dans les creux d'arbres, ils suivent de
l'o'il mie mélipone au sortir d'une fleur d'Hibiscus, dont
ces insectes raffolent, et souvent, pour les mieux recon-
naître en l'air leur attachent, un petit plumet de coton.
Les méllifîques sociaux dont il nous reste à parler ne
l'ont quedes colonies annuelles, dont tous les individus
meurent à la fin de l'automne, à l'exception de certaines
femelles fécondes, qui vont passer l'hiver engourdies
dans quelque trou, et commenceront an printemps le
logement de leur nombreuse postérité. Parcourez, au
mois de murs, les prairies où commence le gazon, les
bois encore dépourvus de feuilles; vous verrez voler çà
et là des bourdons au corps velu, tous de la plus grosse
taille. Ce sont les femelles réveillées par les premiers
soleils du printemps. Llles visitent les interstices des
pierres, les trous creusés par les mulots; elles se -li-
sent sous les amas de mousse, cherchant une place con-
venable pour leur nid. Si nous suivons le travail d'une
de ces grosses femelles, nous la verrons apporter d'abord
de la mousse, des herbes sèches pour façonner les pâ-
li
178 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
rois du nid, dans lequel elle pénètre par une longue et
étroite galerie couverte, afin d'en rendre l'accès difficile
aux insectes ennemis. Puis elle y dépose une pâtée de
miel et de pollen ; des petits trous y sont creusés où elle
pond ses œufs, opération assez pénible pour elle et dans
laquelle son aiguillon lui sert d'appui. Il en naît des
larves blanches, sans pattes, trouvant tout de suite leur
subsistance dans celte boule mielleuse que la mère ac-
croît sans cesse autour d'elle. Les larves se filent des co-
ques de soie, placées l'une contre l'autre, où elles se
transforment en nymphes. Il n'éclôt d'abord que des ou-
vrières ou petites femelles infécondes, qui aident aussi-
tôt la mère de son travail et amassent la nourriture des
larves. Elles achèvent le nid, l'agrandissent, y façon-
nent des gâteaux grossiers formés de cellules ovoïdes de
cire. Un miel très-fin y est déposé, servant à humecter
la pâtée des larves et à nourrir la colonie, seulement
dans les jours pluvieux, car les bourdons meurent à
l'entrée de l'hiver; certaines cellules sont remplies de
boulettes de pollen. Bientôt la mère ne fait plus que
pondre, mais aux œufs d'ouvrières s'ajoutent des œufs
de mâles et de femelles fécondes, de taille très-variée,
souvent plus petites que la mère, plus grosses que les
ouvrières. C'est sans doute une nourriture spéciale qui
provoque la formation de ces femelles. On croit que ces
sortes de femelles ne donnent naissance qu'à des mâles,
et on explique ainsi le grand nombre de ceux-ci à l'ar-
rière -saison. Au mois d'août éclosent quelques grosses
femelles fécondes, pareilles à celle qui a fondé le nid. Il
n'y a pas de cellules distinctes pour ces divers indivi-
dus; la colonie des bourdons est une dégradation évi-
dente de celle des abeilles. Les femelles fécondes de-
meurent ensemble dans le nid sans combat. Les grosses
femelles, nées à la fin de l'été, ne pondent pas, bien que
fécondées. Elles se dispersent à la fin de l'année, alors
HYMÉNOPTÈRES. 179
que la mère fondatrice de l'année d'avant, les mâles de
lionne heure, un certain nombre de femelles, les ou-
vrières, meurent. Ce sont elles qui, après l'engourdisse-
nien! de l'hiver, seront les mères des colonies de l'année
suivante. Chaque nid de bourdons peut avoir de cent
Cinquante à deux eenls individus, niais il est r.ne qu'ils
v soient tons en même temps; beaucoup, surpris par la
unit ou parla pluie, restent à dormir sur les fleurs et
découchent du nid. Le petit nombre d'habitants des nids
do bourdons rend ceux-ci bien pins faciles à observer
que los abeilles et les guêpes. Ce sont les bourdons
(humble bées des Anglais) qui ont permis à Newport «le
constater le rôle des femelles, et aussi des mâles, se
plaçant comme convenues an-dessns des coques de soie
où résident les nymphes prêtes à éclore, et par une res-
piration volontairement activée, ainsi que le témoignent
les rapides inspirations de leur abdomen, élevant la tem-
pérature de leurs corps et par suite celle des nymphes
au-dessus de celle de l'air du nid. Voici, sur l'espèce
que nous avons figurée dans l'introduction, p. 25, quel-
ques observations du célèbre naturaliste anglais, tra-
duites en degrés centigrades. Dos thermomètres très-
étroits, à réservoir gros comme une plume de corbeau,
étaient glissés entre les coques à nymphes et les bour-
dons placés au-dessus. Dans une expérience, la tempé-
rature de l'air du nid étant de 21°,2, celle des bour-
dons, au nombre de sept, recouvrant les nymphes, fut
de 55°, 6, et la température des coques voisines, sous la
même voûte de cire, mais non recouverte par les bour-
dons, seulement 27°, 5. Dans une autre expérience, l'air
: du nid étant à 24°,0, le thermomètre placé sous quatre
bourdons couveurs monta à 5i°,5. Les jeunes bourdons
sortaient de leurs coques, après plusieurs heures de ces
incubations dans lesquelles les insectes couveurs se re-
layent. Ils sont d'abord mous et grisâtres, mouillés,
180
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
très-sensibles au moindre courant d'air, s' insinuant
pour se réchauffer au milieu des gâteaux ou entre les
bourdons anciens. Ce n'est qu'au bout de plusieurs heu-
res qu'ils durcissent, et qu'on voit se dessiner les bandes
jaunes et noires de leurs anneaux.
C'est en étudiant les bourdons que le comte Lepelle-
tier Saint- Fargeau fit une bien curieuse découverte qui
éclaira toute l'histoire des hyménoptères nidifiants. Il
avait reconnu qu'on trouve dans nos bois certains in-
sectes ayant tout à fait l'apparence de bourdons (fig. 108),
par leur corps poilu, à bandes de diverses couleurs, mais
dont les pattes postérieures, étroites et non dilatées,
Fig. 168.
Psithyre rupestre.
Fig-. 169.
Jambe et tarse postérieur
Psithyre rupestre.
Fig. 170.
Jambe et tarse postérieur.
Bourdon terrestre.
sans épines, ni corbeille, ni brosses, ne peuvent per-
mettre la construction des nids ni la récolte du pollen
(fig. 169, 170). Ces psithyres ou apathes des entomolo-
gistes anglais, n'ont que des mâles et des femelles fé-
condes. On trouve au mois de septembre beaucoup de
mâles de psithyres dans nos bois, sur les capitules des
scabieuses, des chardons. Incapables de nourrir leurs
larves, les psithyres pondent leurs œufs au milieu de la
pâtée des bourdons, et ceux-ci confondant les enfants
étrangers avec les leurs, les entourent de la même solli-
HYMÉNOPTÈRES. 181
citude. Les psithyres sonl de véritables parasites, selon
la signification antique donnée très-souveri mal à pro-
pos aux animaux épizoïques qui vivent sur le corps d'au-
tres animaux. Vêtus c me les légitimes propriétaires
du nid, ils trompent, sous cette analogie de livrée, les
yeux vigilants des ouvrières. Les hyménoptères présen-
ter bien des exemples de ce genre. Il y a chez les in-
sectes de nombreuses espèces pareilles aux coucous
qui portent leurs œufs dans les nids des* fauvettes,
et dont les petits, avides et gloutons, prennent toute
la nourriture apportée par les pauvres parents, dont
ils jettent souvent au dehors la malheureuse posté-
rité."
Nous trouvons fréquemment aux environs de Taris, un
peu plus tard que les vrais bourdons, le Psithyras
rupestris, noir, à abdomen terminé par des poils rouges,
habillé comme le Bourdon des pierres dans le nid duquel
il vit. On rencontre encore les Psithyras campestris et
vestalis, ornés de bandes jaunes et blanches au bout de
l'abdomen, comme les bourdons terrestre et des jardins.
Os psithyres ont les ailes plus enfumées que leurs bour-
dons.
Un grand nombre de mellifiques vivent isolés. Les fe-
melles seules construisent des nids divisés en cellules et
ne sécrètent plus de cire. Dans chacune est déposé un
œuf, et la jeune larve sans pattes se nourrit de miel et
de pollen accumulés par la mère, puis devient nymphe,
tantôt nue, tantôt dans une mince coque de soie. Il y a
une complète identité dans les métamorphoses avec les
constructions de nids les plus diverses. Toutes ces
abeilles solitaires qui nidifient sont des femelles, nées
d'ordinaire au printemps et qui vivent une grande partie
de l'été, tandis que les mâles, éclos en même temps,
meurent très-vite. Elles bouchent le nid, après qu'il est
rempli d'œufs et de pâtée mielleuse, et meurent suis
182 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
voir éclore cette postérité, pour laquelle elles ont ce-
pendant l'attachement le plus vif.
Un premier groupe de ces abeilles solitaires a encore,
comme les abeilles et les bourdons, les pattes postérieu-
res élargies et munies de brosses, de façon à pouvoir
amasser sur ces pattes une boulette de pollen. Les an-
thophores, à trompe allongée , qui ressemblent à des
abeilles, mais plus velues et grisâtres , font leur nid
entre les fentes de muraille, entre les pierres des
lieux arides, dans la terre sèche. Ce nid est un tuyau
courbe, en terre gâchée et agglutinée par leur salive. Il
est divisé par des cloisons terreuses en cellules, dont
chacune contient une larve entourée de pâtée. La cellule
du fond, la plus ancienne, se rapproche du sol, de sorte
que le premier insecîe qui éclôt n'a qu'une mince cou-
che de terre à percer pour sortir. Les autres éclosent
successivement, chacun perçant la cloison de la cellule
du frère qui l'a précédé, et tous profitant du trou de
sortie du premier-né. Les anthophores abondent dans les
ravins arides de la Provence, exposés au brûlant soleil
du Midi. Ce sont elles qui ont fourni à M. Fabre ses cu-
rieuses observations sur les métamorphoses des coléop-
tères vésicants, à larves parasites. Cet habile observateur
a d'abord remarqué que l'on peut étudier sans danger
ces abeilles solitaires, bien qu'on soit effrayé au premier
abord par la quantité d'insectes qui bourdonnent sur les
talus criblés de nids. A cet aspect, on croirait à une
ruche ; mais, en réalité, on n'a pas ici des insectes so-
ciaux, solidaires pour la défense d'une progéniture con-
fiée à tous. Ces insectes sont des voisins indifférents, qui
laissent bouleverser sans émoi la maison d'autrui ; on
n'a à craindre que l'aiguillon de lanière dont on attaque
les berceaux. M. Fabre a bien examiné aussi des insectes,
poilus comme les anthophores, noirâtres, tachetés de
blanc, les mélectes, dépourvus d'instruments propres à
HYMENOPTERES. 183
recueillir 1< 4 pollen, des mélectes ne peuvent que dépo-
ser leurs œufs au milieu de La pâtée des anthophores, el
celles-ci laissent les mélectes entrer en toute liberté dans
leur galerie, leur font place, <'n se serrant contre la pa-
roi, pour leur livrer passage, sans colère, sans inquié-
tude! Ineffables harmonies ! Qu'une anthophore, au con-
traire, pénètre ètourdimenl chez sa voisine, qu'elle se
montre seulement à la porte : aussitôl celle-ci se préci-
pite sur l'imprudente, et, toutes deux, ivres de fureur,
se mordent, se roulenl dans la poussière du chemin,
cherchait à s'enfoncer l'aiguillon. Cette anthophore, si
courroucée pour une sœur inoffensive, capable de pren-
dre à peine une gorgée de miel, se montre pacifique, dé-
bonnaire pour la mélecte, qui ne sail élever ses larves,
• M qui, pour leur procurer le vivre et le couvert, exter-
mine à demi la race de l'aveugle mère, dont une partie
des enfants périront affamés.
Les xylocopes (abeilles charpentiers ou perce-bois de
Réaumur) sont ces gros insectes à ailes très-enfumées,
(l'un beau violet métallique, qui butinent au printemps
dans les jardins sur les fleurs des arbres fruitiers
ifig. 171 ). Les femelles creusent des galeries dans le bois
vermoulu, selon le sens des fibres, et y placent une série
de cellules superposées. Dans chaque cellule est déposé
un tas de pollen mêlé de miel, exactement calculé pour
chaque larve, dans lequel un œuf est pondu ; puis la cel-
lule est fermée par un plafond de sciure de bois humec-
tée de salive gluanle. Sur ce plafond, nouveau dépôt de
pâtée, nouvelle cellule construite (fig. 172). Le premier
œuf pondu est dans la cellule la plus éloignée du trou
d'entrée de l'insecte; elle se recourbe très-prés de la
paroi, de soi te que la jeune xylocope n'aura qu'une
mince lame de bois à percer, et chacune de celles qui
naissent successivement n'ont à perforer que le plancher
de leur cellule. De cette façon, il n'y a jamais de massa-
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
384 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
cre , l'insecte qui sort de la nymphe trouve le chemin
libre, chacun naissant dans l'ordre de la ponte. Les
nymphes passent l'hiver et les adultes paraissent au
début du prinlemp:
Fig. 171 et 17 v 2. — Xylocope femelle et son nid.
Nous engageons à rechercher les nids de la xylocope
dans les vieux arbres, surtout dans l'espérance d'y ren-
contrer les cocons d'un brun noirâtre et ovoïdes d'un
très-rare parasite, de la taille d'une forte guêpe, nommé
Polochrum repandum, à ailes d'un jaune enfumé, à an-
tennes en fuseau, avec l'abdomen noir rayé de bandes
jaunes. C'est M. le docteur Giraud qui a découvert l'ha-
HYMÉNOPTÈRES» 185
liii.iiion el les mœurs de cel insecte, décrit par Spinola,
(jiii ne savail d'où il provenait.
Dans mi autre groupe d'abeilles solitaires, les pattes
postérieures sonl impropres ;'< récolter le pollen des
heurs. Celui-ci esl ramassé entre les anneaux de l'abdo-
men, qui est muni de poils. Telles sonl les chalicodomes
et les osmies, ressemblant à «le petits bourdons, con-
Btruisanl contre les murs des nids en terre gâchée, d'une
dureté extrême, el pleins de cellules à larves. Réaumur
nommait à juste titre abeilles maçonnes ces insectes,
dont il trouvait les nids en abondance sur les murs de sa
maison de campagne de Gonflans. Il désignai! sous le
nom d'abeilles coupeuses de feuilles d'autres hyménop-
tères dumêmegroupe, nidifianl dans des tubes enroulés
faits avec des feuilles de rosier, de poirier, de bourdaine
(mégachiles), et sous celui de tapissières les antltocopes,
qui revêtent avec des pétales de fleur, par exemple de
coquelicot, les tubes creusés eu terre, contenant les
larves et la pâtée de pollen et de miel.
Très-souvent dans les jardins, les rosiers offrent à
leurs feuilles des découpures circulaires faites par les
mandibules des mégachiles, comme dans un dessin de
broderie, bien plus régulièrement que par les chenilles.
On voit la mère emportant au vol la petite tenture du
berceau de ses enfants.
Dans ce groupe d'abeilles solitaires ramassant du
pollen sous le ventre sont les anthidies, insectes velus à
bandes fauves et brunes. Le midi de la France et l'Al-
gérie possèdent Yanthidie tacheté, à abdomen noir, avec
six taches transversales rousses de chaque côté de la ligne
médiane, à ailes obscurcies (fig. 175). M. Lucas a observé
son nid aux environs d'Oran. Le choix de l'insecte est
bizarre; c'est dans des coquilles vides de colimaçons
qu'il dépose ses œufs et la pâtée de miel et de pollen. En
hiver, on trouve à l'intérieur de ces coquilles des cocons
186
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
oblongs, formés de plusieurs couches superposées d'une
soie très-fine et roussâtre. Us sont placés au nombre de
un, deux ou trois contre la spire, et entre eux sont des
amas de petits cailloux qui séparaient les larves et con-
solident la coquille (fîg. 1 7-i). Afin de dérober sa postérité
Fig. 175.
Anlhidie tacheté,
adulte.
Fig. 174.
Larve et cocon de l'anthidie dans une
coquille d'hélix.
aux insectes ennemis, l'anthidie a eu soin de fermer la
bouche de la coquille avec une sorte de mur de maçon-
nerie faite enterre gâchée, mêlée de débris de coquilles,
et parfois de fiente de chameau. La larve qui vit à l'in-
térieur des colimaçons est inerte, courbée, entièrement
d'un jaune clair. Ses yeux sont d'un brun foncé ainsi que
l'extrémité de ses mandibules.
Tous les hyménoptères précédents conservent au repos
les ailes supérieures étalées; d'autres, au contraire, ne
les étendent que pour voler et les plient en deux au re-
pos, selon leur grand diamètre, de sorte qu'elles parais-
sent alors très-étroites. Nous trouvons d'abord dans cette
subdivision la grande famille des guêpes. Ce sont des in-
sectes sociaux dans lesquels trois sortes d'individus sont
nécessaires pour perpétuer l'espèce. Leur corps dépourvu
de poils nous indique que ces insectes ne peuvent plus
HYMÉNOPTÈRES, 187
récolter le pollen des fleurs. Les guêpes ne sécrètent pas
de cire; elles coupenl les végétaux avec leurs Tories
mandibules, et, au moyen d'une salive particulière,
composent une sorte <lc carton servanl à faire les guê-
piers, el sur lequel on peul écrire. Les guêpes propre-
ment dites oui le corps épais. Louis nids présentent des
feuillets papyracés entourant les gâteaux composés de
cellules hexagonales sur un seul rang. La guêpe commune
rail son nid sous terre avec un boyau desortie; la guêpe
rousse ou guêpe des arbustes, un peu plus petite, sus-
pend son guêpier, entouré de nombreux feuillets et sphé-
roîdal, aux branches des arbres; la guêpe frelon, de
très-grosse taille, fait son nid dans les troncs d'arbres,
avec un carton jaunâtre, très-friable, composé décorées
d'arbres. Los nids sont toujours commencés au prin-
temps par une seule femelle féconde, à la fois architecte
et' nourrice. Ses premiers œufs donnent des ouvrières
(femelles avortées) qui ne tardent pas à suppléer la mère
dans ses soins et agrandissent, le nid. Les guêpes buti-
nent sur les fleurs et amassent du miel qu'elles dégor-
gent dans certains alvéoles ; en outre elles déchirent des
fruits, des morceaux de viande, desinsectes qu'elles tuent .
Dans les beaux jours de l'automne, on voit les diptères,
qui pullulent sur les fleurs des allées des bois, s'éloi-
gner avec crainte dès qu ils entendent le bourdonne-
ment du terrible frelon. Au milieu de l'été, la mère
guêpe pond des œufs de mâles, de femelles et encore de
neutres. Les larves sont soignées dès lors par les ou-
vrières seules, qui leur apportent du miel et aussi des
morceaux: de fruits et d'insectes, du jus de viande, etc.
Les larves ont la bouche plus forte que celle des abeilles
en vue de cette nourriture plus résistante. Elles filent
un petit couvercle soyeux à leur alvéole, s'y changent en
nymphe. Celle-ci, au bout de peu de jours, devenue
adulte, coupe avec ses mandibules le couvercle de la ecl-
188 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Iule et prend son essor. Le nid est gardé par des senti-
nelles qui veillent aux abords, rentrent lors du danger
et avertissent les guêpes qui sortent en colère et piquent
les agresseurs. Si on bouche tout de suite l'entrée du
guêpier et si on tue les sentinelles avant qu'elles aient
jeté l'alarme, ou si on les distrait de leur devoir avec
des morceaux de sucre, les guêpes demeurées dans le
nid sont pleines de confiance, ne s'irritent pas, ne cher-
chent pas à piquer. Les mâles des guêpes sont notable-
ment plus petits que les femelles. Les sociétés des guê-
pes sont bien moins nombreuses que les ruches d'a-
beilles, ont, au plus et rarement, deux à trois mille in-
dividus. Au mois d'octobre, les neutres cessent de con-
struire et de nourrir les larves, tuent et jettent dehors
les dernières larves, qui du reste périraient de faim;
puis les mâles, les ouvrières, une partie des femelles
meurent de froid. D'autres, plus vivaces et fécondées,
sortent du guêpier abandonné et hivernent dans des
trous pour perpétuer l'espèce au printemps. C'est dans
cette saison qu'avec un peu d'entente il serait aisé de
diminuer singulièrement le nombre des guêpes, si nui-
sibles plus tard aux fruits, en chassant au filet les mères
guêpes, qu'on attirerait en abondance au moyen de gro-
seilliers-cassis en fleur. Quand on trouve en hiver ces
guêpes femelles fécondes et engourdies, on observe que
leurs ailes sont repliées en dessous ainsi que les pattes,
absolument comme dans la nymphe ; de même, dans le
sommeil, les petits enfants, les jeunes animaux tendent
à s'enrouler, à reprendre la station fœtale.
Les polistes sont des guêpes particulières, plus petites,
élancées, à abdomen aminci à sa base. Leurs nids sont
moins parfaits que les vrais guêpiers, en ce qu'ils n'ont
jamais d'enveloppes ; les gâteaux sont à nu. On trouve
en abondance sur les arbustes, sur les genêts, la poliste
française, dont la femelle, aux premiers beaux jours du
HYMÉNOPTÈRES. 180
printemps, attache à une tige ou contre un unir un ^;l-
itMii porté par un pédicule el contenanl un petit nombre
de cellules (fig. 17.'»). Elle Qourril d'abord des larves
d'ouvrières seulement, ef celles-ci augmentenl le gâteau
Fig. 11 j. — Nid de poliste française.
et quelquefois en superposent un second, attaché au
premier par des piliers. La seconde ponte de la mère
donne à la fois des mâles, des femelles et des neutres.
<»n peut détacher le nid et le transporter où on veut,
sans que la mère et les ouvrières songent à le quitter,
et ces pauvres insectes sont si attachés aux larves et aux
nymphes renfermées dans les alvéoles, qu'ils ne pensent
pas à piquer l'observateur, s'oubliant en entier dans
leur préoccupation maternelle.
Les guêpes solitaires, aux couleurs variées de jaune
et de noir comme les guêpes sociales, vivent à l'état
adulte du miel des fleurs, mais leurs larves sont deve-
nues exclusivement carnassières. Les mères font des
trous dans la terre et dans des tiges de diverses plantes,
et y établissent des cellules dans chacune desquelles est
pondu un œuf que la mère entoure d'un certain nombre
de larves, souvent toutes de la môme espèce et destinées
à fournir une proie à la larve molle et sans pattes qui
sortira de l'œuf. Admirable et aveugle instinct ! un in-
190
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
secle qui ne vit que de miel chasse des insectes vivants
qu'il ne doit pas manger ni voir manger à ses petits. En
outre, comment la larve pourra-t-elle trouver une pâ-
ture toujours fraîche et cependant incapable de résister
à ses morsures? Les larves ou les insectes adultes sont
percés par l'aiguillon de la mère, mais demeurent vi-
vants, engourdis et immobiles, en véritable anesthésie.
De même, certaines peuplades sauvages de l'Amérique
du Sud lancent au gibier des flèches empoisonnées,
avec une dose de curare telle que l'animal atteint est
seulement paralysé et sans défense. Les odynères sont les
plus communes de ces guêpes solitaires. Ainsi l'ancienne
odynère mbicole, étudiée par M. E. Blanchard, nom-
mée maintenant oplope à pieds lisses ou épipone(ûg. 1 7G),
Fig. 176. — Oplope adulte.
Fig. 177. — Nid de l'oplope.
creuse une tige de ronce sèche et y dispose des loges, à
parois de terre sableuse pétrie, et chacune séparée par
un plancher de moelle et de terre (fig. 177). Dans cha-
que loge est un œuf, entouré de chenil-
les de pyrales. La larve à anneaux gon-
flés, moyen d'appui et de mouvement
limité (fig. 178), tapisse la loge d'un
enduit soyeux, et construit, au-dessus
de sa tête et de celle de la nymphe, un
couvercle de soie à deux tuniques sépa-
rées par de la moelle très-serrée ; puis
elle devient nymphe (fig. 179). Ici la
première cellule n'est pas rapprochée de la paroi,
Fig. 178.
Sa larve srossie.
HYMÉNOPTÈRES. 191
c me chez les abeilles solitaires. Aussi un fait in-
verse se présente. C'esl l'œuf le dernier pondu, dans
la dernière cellule, qui se développe le plus vite, et dont
l'adulte sorl le premier. Le plus anciennemenl pondu,
an contraire, donne l'adulte le dernier,
■ans cela, si un insecte parfait était sorti
d'abord d'une loge inférieure, il aurait
détruil tous les autres sur son passage. La
même chose se produit pour d'autres
odynères qui fonl leurs nids en terre ou
dans de vieilles murailles. <»n peut s'a-
mnser. à l'exemple de Réaumur, à élever
au fond d'un petit tube de vent 1 une jeune
larve, retirée d'un de ces nids d'odynères, en ayant
soin de lui fournir chaque jour une chenille ou une
larve appropriée à son espèce. On la voit manger avec
voracité et atteindre toute sa croissance au bout d'une
quinzaine de joins.
Un très-grand nombre d'hyménoptères, différents des
guêpes en ce que leurs ailes supérieures au repos ne se
rep lient pas, sont désignés sous le nom de fouisseurs,
parce qu'ils nidifient en terre ou dans des troncs d'ar-
bres. On y distinguera encore des solitaires et des so-
ciaux. Les premiers approvisionnent leurs nids avec les
proies les plus variées, engourdies par le venin de l'ai-
guillon, qui n'est plus mortel comme celui des abeilles
et des guêpes. Nous nous contenterons de citer quelques
exemples.
Les cerceris donnent à leurs larves des insectes adul-
tes, toujours de la même espèce pour le même cerceris;
ainsi, dans les Landes, le Cerceris bupresticidexa, à plus
d'une lieue de sa demeure, chercher des buprestes ;
comme ces coléoptères sont très-rares, le plus sûr moyen,
.pour les amateurs, de se les procurer est de visiter les
nids des cerceris et de guetter leur retour. Le pkilanthe
492
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
apivore rôde autour des ruches. Il est moitié plus petit
qu'une abeille ; mais sa peau est très-épaisse, et sa vi-
vacité est telle qu'il se jette sur le dos de l'abeille buti-
nant dans une fleur et lui enfonce son aiguillon dans le
cou avant qu'elle ait le temps de se mettre en défense. Il
Fig. 180. — Philanthe apivore emportant une abeille.
la porte engourdie dans le trou en terre où seront ses
larves, en la tenant retournée, le ventre contre le sien,
et entourant de ses pattes ce lourd fardeau ; aussi son
vol est alors très-lent. Si elle ne peut entrer, il lui coupe ■
les pattes et les ailes et la tire à lui, à reculons, en la i
comprimant comme à la filière. Le trou est foré oblique-
ment, de préférence tourné au levant, sur les talus, au
pied des murs, dans les amas de sable. La femelle creuse, .
la tête en avant, avec ses pattes de devant et sa large
tète; elle sort fréquemment, à reculons, repoussant les
déblais avec ses deux pattes postérieures, les ailes croisées
longitudinalement au repos. La larve du philanthe, bien
repue d'abeilles, se file un très-curieux cocon dans lequel
elle paraît être mise en bouteille (fig. 481). Lepelletier
Saint-Fargeau a depuis longtemps observé et décrit les
HYMENOPTERES
l'A
Fig. 181.
e <!<■ philanthi
apivore.
mœurs du philanthe apivore. Il a vu qu'il ne prend que
les abeilles ouvrières el jamais les mâles. En Algérie,
M. Lucas a constaté qu'une espèce voisine, le philanthe
Abd-el-Kader, emporte aussi l'abeille dans son nid, el
toujours l'ouvrière, jamais le faux-bour-
lon. Cependant les mâles sont sans au-
cune défense, (andis que l'ouvrière a un
aiguillon redoutable. Les pompiles sem-
blenl les vengeurs de la race des insec-
tes, car ils donnenl ;'i leurs larves des
araignées engourdies par l'aiguillon. Ils
saisissent surtout les araignées errantes,
mais ne craignenl pas d'affronter le dan-
ger des toiles, el p.n l'ois Ton, voit le com-
pile des chemin* venir jusque dans les maisons saisir
l'araignée domestique (fig. 182). Rien déplus intéressant
que I'- manœuvres du pompile, si bien étudiées par le
D'Giraud. Ce n'est qu'après avoir engourdi une araignée
destinée à nourrir une larve.
qu'il creuse son trou. 11 pose
son araignée au haut d'une
grande herbe et non à terre,
près de lui, car les camara-
des, qui chassent en rasant le
sol, la lui prendraient pendant
qu'il fouit. De temps à autre,
inquiet de son butin, il re-
tourne voir son araignée, la
touche avec sa tête, et, satis-
fait, reprend son travail. Lam-
mophile des sables, noir, très-
allongé, avec une partie de
l'abdomen fauve, emporte dans
-"ii nid les chenilles des gros papillons de nuit. Le
sphex, à pédicule de l'abdomen très-grêle, ont un aiguil
A*
1 S -2 . — rempile des chemin':
enlevant une lvcose.
194 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
Ion à piqûre très-douloureuse, surtout chez les grandes
espèces exotiques. Beaucoup attaquent les araignées;*
nous en avons en France qui arrachent de sa toile l'arai-
gnée des jardins (Epeira diadema), bien plus grosse
qu'eux, lui coupent la tète et les pattes, et donnent à
leurs larves son énorme abdomen gonflé de sucs. A l'île
de la Réunion, les chlor ions, à corps métallique, percent
de leur aiguillon ces hideuses blattes ou cancrelats,
fléau de nos colonies, les traînent avec effort, leur enlè-
vent les pattes et les font entrer dans leur nid en terre
en les comprimant.
M. Fabre a étudié les mœurs des Sphex dans le midi
de la France. L'un d'eux, le Sphex flavipennis, approvi-
sionne sa nichée avec des Grillons, l'autre le Sphex al-
bisecla, avec des Criquets. Le Sphex amène sa victime
sur le bord du trou, descend faire la visite du trou, sans
doute pour voir si quelque parasite n'y est pas caché, et
cela trente ou quarante fois de suite avant d'introduire à
reculons la proie qu'il traîne par la tête. Ll bouche son
terrier approvisionné, et cela même si on a enlevé les
aliments de la petite famille future. Un instinct aveugle
semble obliger l'Hyménoptère, une fois exécutées un
certain nombre d'expéditions en rapport avec le nombre
de ses œufs, à clore le berceau garni ou non d'une pâtée
suffisante. Il en est de môme pour les Ammophiles et
leurs chenilles. On voit encore, chez les Grillons et les
Criquets, des mouvements de l'abdomen et des pattes.
Quand la chétive larve sort de l'œuf, la gigantesque vic-
time ne bouge pas malgré les morsures. Sa croissance
achevée, la larve se file un cocon enduit d'un vernis vio-
lacé, et y devient nymphe, avec les pattes, les ailes et les
antennes couchées. La larve vit plus de neuf mois, la
nymphe environ vingt-quatre jours ; l'adulte reste environ
trois jours à se sécher, se fortifier et à rejeter un méco-
nium formé de petits granules d'acide urique , puis
HYMENOPTERES.
l:i
prend son essor, butine et nidifie pendanl deui mois.
L'aiguillon des Sphex etj en général, des Hyménop-
tères fouisseurs, continuellement employé pouranesthé-
sici- les [noies, es1 peu douloureux pour L'homme, car il
est sans dentelures à rebours, comme celui des Abeilles
pu des Guêpes, el sorl aussitôt de la piqûre. Ils ne s'en
pervenl contre l'homme qu'à la dernière extrémité; on
peu! s'approcher sans danger de leurs nids el même sai-
sir les insectes entre les doigts. Les abeilles et les Guêpes
son) plus dangereuses, car on peut dire que chez elles la
colère maternelle est collective. Elles se ruenl en foule
sur I imprudent qui leur parail menacer les berceaux
chéris, el se servent, comme suprême ressource, d'un
aiguillon barbelé qui reste dans la blessure, en causant
la mort de l'insecte qui paye de sa vie le plaisir de la
vengeance.
Quelquefois, mais très-rarement, aux environs de
Paris, vide un éléganl insecte de cette tribu, \o pélopée
tourneur, très -singulier par le
long pédicule qui rattache l'ab-
domen au thorax (fig. 185). Bien
difficile doit être la circulation
du sang d'une région à l'autre
avec une telle organisation. Les
pélopées font des nids en terre,
d'où le nom du genre qui veut
dire potier ou pétrisseur de terre,
et l'espèce tourne sans cesse
au vol autour de ce nid. L'es-
pèce est bien plus fréquente dans le midi de la
France et en Algérie, où M. Lucas a observé ses méta-
morphoses. L'insecte construit sous les grosses pierres,
avec de la terre et du sable agglutinés par une salive par-
ticulière, des nids de forme grossière, contenant chacun
cinq à six larves. Les cellules des larves sont assez rappro-
Fig. 183.
Pélopée tourneur, adulte.
196
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
chées et toutes verticales (fig. 18 4). Ces larves sont molles,
immobiles, tenant la tète recourbée contre le milieu du
corps, jaunes, marquées en dessus et en dessous de ta-
ches arrondies, blanches et faisant saillie. Parvenues à
toute leur croissance, elles se renferment dans un cocon
formé d'une soie fine, serrée, recouverte d'une couche
gommeuse. On a longtemps ignoré quelles étaient les
ï0&AàMÊW'^
Fig. 18 i. — Larve, nid et cocons du pélopée.
victimes des pélopées. Tout récemment M. Lucas a dé-
couvert que leurs nids sont exclusivement approvision-
nés d'araignées et très-principalement du genre des
épeires. Les pélopées, bien différents des chlorions, nous
rendent donc de mauvais services en détruisant nos
utiles auxiliaires contre une foule d'insectes dévasta-
teurs.
On trouve dans le midi de la France et très-rarement
près de Paris, à Fontainebleau, un singulier genre de ce
groupe, les mutilles, dont les femelles , toujours sans
ailes, ressemblent à des fourmis, agréablement variées
de rouge et de jaune (fig. 185). Les mâles, ailés et bien
plus petits, sont noirs (fig. 186;. On a longtemps ignoré
llYMKNOl'TK.m.S.
197
les métamorphoses des mutilles. On sail maintenanl que
ees hyménoptères des terrains sablonneux vivent para-
sites dans !•'> nids des abeilles solitaires. Leurs larves
dévorent, non la pâtée mielleuse, mais les propres
larves des abeilles. Sans doute la mutille femelle les
perce de son aiguillon acéré.
Fig. 185. — Mutille maure,
femelle grossie.
Fig. 186. — Mutille maure,
mâle grossi.
Les hyménoptères fouisseurs ont dos parasites, encore
très-mal connus, de leurs nids, ne sachant pas s'empa-
rer de proies vivantes et devant cependant les fournir à
leurs larves. Telles sont, entre autres, les jolies guêpes
dorée* (chrysidiens) à corps brillant de bleu métallique
et de rouge cuivreux. Leur abdomen, continuellement
a g ité ainsi que leurs antennes, étincelle au soleil comme
une pierre précieuse. Les unes vont pondre leurs œufs
au milieu des larves amassées par les cerecris et les phi-
lanthes ; d'autres entrent dans les nids de mellifiques
solitaires pour tuer leurs larves, comme les mutilles,
au bénéfice de leurs propres enfants.
Les fouisseurs sociaux constituent l'immense légion
des fourmis, répandues dans tous les pays. Nous ne de-
vons voir dans les fourmilières aucune espèce d'organi-
sation à la façon de nos gouvernements ; ce sont des as-
: sociations pour la reproduction de l'espèce composées
! de mâles, de femelles et de neutres ou femelles incom-
\ piétés plus modifiées encore que chez les abeilles et les
; guêpes, car elles ont perdu les ailes. On distingue trois
198 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
groupes principaux, dont les mœurs et les métamor-
phoses sont analogues. Les myrmiques ont deux nœuds
au pédicule de l'abdomen, un aiguillon chez les femelles
et les neutres (fig. 187, 188). Les ponères n'ont qu'un
nœud au pédicule et un aiguillon chez les femelles et
les neutres. Dans ces deux groupes, les larves ne filent
Fig. 187.
Myrmique laevinode, mâle,
grossie.
Fig. 188.
Jlyrmique ouvrière,
grossie.
pas de cocon pour se changer en nymphe. Enfin les
fourmis proprement dites, de beaucoup les plus nom-
breuses en espèces, n'ont qu'un nœud au pédicule de
l'abdomen. Leurs larves se filent une petite coque de
soie. Elles n'ont pas d'aiguillon, mais versent dans les
blessures que font leurs mandibules un liquide acide,
l'acide formique, produit de combustion des matières
ligneuses et amylacées. Leur corps en est imprégné et a
une forte saveur aigre. Les fourmilières ou habitations
communes des fourmis sont construites avec des ma-
tières végétales ou en terre. On y trouve des séries de
chambres soutenues par des piliers, des galeries, des
corridors multipliés pour le service de ces chambres où
sont déposés dans les unes des œufs, dans les autres des
larves et des nymphes; certaines enfin contiennent des
femelles fécondes retenues captives. Les fourmis ont de
HYMÉNOPTÈRES. ICO
tout temps été citées comme des modèles d économie el
( ji> prévoyance. Les anciens croyaient qu'au centre de
['Asie existaient d'énormes fourmis, allant chercher l'or
dans les sables aurifères et gardant avec soin les pré-
cieux trésors qu'elles accumulaient. Les opinions sont
aujourd'hui partagées au sujet des provisions qu'elles
amasseraient pour l'hiver. Dans nos hivers rigoureux,
les fourmis tombent en engourdissement et beaucoup
périssent. Peut-être dans les hivers doux en est-il autre-
ment, et alors des aliments leur seul nécessaires, comme
pour les jouis pluvieux où elles ue sortent pas; au
reste une grande partie des objets que les ouvrières
transportent sans cesse sont des matériaux de construc-
tion.
Près de Menton, M. Moggridge a observé des fourmis
qu'il nomme moissonneuses, el qui Tout de véritables ré-
serves pour l'hiver, comme, la fourmi du fabuliste. Ce
sont les Atta barbara etstructor. Elles vont en été cher-
cher des grains de diverses céréales, et les mettent en
magasin dans la fourmilière. Ces grains germent par
L'humidité de l'hiver, et développent alors une matière
sucrée dont les fourmis se nourrissent. On voit doue
qu'Esope et la Fontaine font tenir à la cigale le langage
de la vérité, lorsqu'elle demande à la fourmi quelques
grains pour subsister pendant la saison d'hiver.
Les ouvrières exécutent seules les travaux d'architec-
ture, nourrissent les larves et leur prodiguent des soins
bien plus compliqués que chez les abeilles, car ces larves
ne sont pas à poste fixe. Enfin elles défendent avec
acharnement la progéniture des mâles et des femelles
qui, eux, ne s'occupent de rien. Les femelles vivent en
bonne intelligence et pondent des œufs ça et là. Les neu-
tres recueillent avec soin ces œufs, tantôt cylindriques,
tantôl renflés et arqués, selon les espèces, les humec-
tent d'un liquide qui les grossit et les portent dans les
200
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Fig. 189.
Larve de myrmique,
grossie.
couvoirs. Au bout d'une quinzaine de jours ces œufs
éelosent par la chaleur de la fourmilière. Il en sort de
petites larves blanches, privées de pattes, à corps ra-
massé et conique (fig. 189). Leur bouche est une sorte
de mamelon rétractile qu'elles enfer-
ment entre les mandibules écartées des
ouvrières; celles-ci, comme les oi-
seaux pour leurs petits, leur donnent
la becquée en dégorgeant dans cette
bouche un liquide sucré. Ces larves
sont entourées des soins les plus ten-
dres. La nuit, les ouvrières les por-
tent dans les parties profondes de la
fourmilière pour leur épargner tout
air froid. Quand le soleil du matin a
acquis assez de force, elles les exposent
au sommet de la fourmilière pour
qu'elles reçoivent l'influence bienfai-
sante de ses rayons ; plus tard, il est devenu trop ar-
dent, alors elles les descendent dans des chambres
supérieures, mais moins rapprochées des parois. Si la
fourmilière est attaquée, une partie des ouvrières em-
porte en toute hâte les œufs, les larves, les nymphes
dans les casemates de sûreté, situées dans la partie
la plus profonde ; les autres se jettent avec un intré-
pide courage sur les assaillants et lancent en quantité
l'acide formique. Ce sont les larves et les nymphes qu'on
appelle improprement œufs de fourmis. On les recherche,
dans les grosses espèces, pour élever les jeunes faisans
et les jeunes perdreaux, principalement chez la fourmi
rousse, si commune dans nos bois, où elle amoncelle des
petits fragments de branches. Les larves des fourmis
proprement dites, parvenues à toute leur taille, devien-
nent nymphes sous une coque de soie, allongée, d'un
tissu serré, jaunâtre ou gris. La nymphe, d'abord d'un
HYMENOPTERES
'201
blanc pur, passe peu à peu au jaune pâle, au roussâtre,
au brun ou au noir. Elle offre tous Les organes de l'a-
dulte enveloppés d'une peau si minet 1 qu'elle paraît iri-
léeà la lumière (fig. 190). Ce sont les ouvrières qui dé-
phirenl le sommel de la coque «le soie,
en se mettant plusieurs pourcette * > | * #* —
ration. Elles lirenl avec précaution les
nymphes hors de la coque, puis les
débarrassent de la pellicule, étalent
leurs pattes el leurs antennes, les bros-
sent, leur donnenl à manger, guident
leurs premiers pas. et, pendanl quel-
ques jours, les promènent dans la
fourmilière pour leur en faire connaî-
tre les couloirs et les issues, (les mê-
mes ouvrières, quand tes provisions
manquent ou que la fourmilière est
trop exposée aux attaques, ont l'in-
stinct d'émigrer et transportent ail-
leurs ce qu'on doit vraiment appeler leurs dieux do-
mestiques, les œufs, les larves, les nymphes, objet d'un
continuel amour. Klles prennent aussi sur le dos les
mâles et les femelles qui refuseraient de les suivre, sans
oublier les ouvrières infirmes ou malades. Ce sont éga-
lement les ouvrières qui s'acquittent du soin difficile
d'étaler les ailes si fragiles des mâles et des femelles qui
viennent d'éclore et qui restent dans la fourmilière jus-
qu'au moment de la reproduction.
C'est le plus souvent en été, aussi en automne pour
quelques espèces, que se forment ces essaims composés
de fourmis ailées des deux sexes, emportés parfois à
d';i><ez grandes distances parles vents. Par une belle
soirée chaude on voit d'abord sortir les mâles de leurs
souterrains. Ils agitent par centaines leurs ailes argen-
tées et transparentes. Les femelles, moins nombreuses,
Fig. 100.
iNymphe dp Ifyrmi-
quc, grossie.
202 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
traînent au milieu d'eux leur large ventre bronzé et dé-
ploient aussi leurs ailes, d'un éclat changeant et irisé.
Un nombreux cortège d'ouvrières les accompagne sur
les plantes qu'elles parcourent ; le désordre et l'agitation
régnent dans la fourmilière. Elles vont des uns aux au-
tres, les touchent de leurs antennes et semblent leur
offrir encore de la nourriture. Enfin les mâles, comme
obéissant à une impulsion générale, quittent le toit de
la famille, et les femelles ne tardent pas à les suivre.
La troupe ailée a disparu et les ouvrières retournent en-
core sur les traces de ces êtres favorisés qu'elles ont soi-
gnés avec tant de persévérance. Une fois les femelles fé-
condées, la force qui soutenait tant d'insectes tourbil-
lonnant dans les airs les abandonne : mâles et femelles
retombent sur le sol. Les ailes se détachent aussitôt
qu'elles sont exposées à l'humidité de la terre, et sou-
vent les femelles se les arrachent elles-mêmes. Selon
les espèces, la scène varie. Tantôt l'essaim a été emporté
loin de la fourmilière : alors les femelles fécondées se
groupent comme une peuplade naissante et donneront de
nouveaux nids ; tantôt c'est près de l'ancienne fourmi-
lière que se laisse choir la gent ailée : alors les ouvrières
s'emparent des femelles, les dépouillent de leurs ailes
et entraînent avec empressement ces précieuses mères,
leur espérance nouvelle, dans les galeries intérieures où
elles les garderont à vue. Dans ce cas, quelques femelles
s'échappent, chacune se met isolément dans quelque
trou, des ouvrières errantes les rejoignent, une nouvelle
fourmilière commence. Les essaims de fourmis peuvent
prendre parfois, même dans nos climats tempérés, des
proportions numériques incroyables. On a pu lire dans
les journaux, en juillet 1873, qu'à Vais (Ardèche), une
colonne énorme, prodigieuse, de fourmis ailées, a défilé
pendant plus d'une heure dans les régions de l'atmos-
phère, suivant la direction du Nord, en telles masses,
HYMÉNOPTÈRES. 205
que li 1 ciel en étaii obscurci, à La vive curiosité de toute
l,i population.
Nous m* suivrons pus plus loin Huber fils, observateur
aussi passionné des fourmis que son prie aveugle l'était
des abeilles. Nous laisserons do côté tant de curieux dé-
tails étrangers aux métamorphoses; l'amour des four-
bis pour les pucerons et pour les coccus, fixés à di-
verses plantes, et qui leur procurent une liqueur sucrée,
leurs délices ; les soins qu'elles leur donnent en les por-
tant sur les plantes propices, et en les enfermant dans
leurs fourmilières connue des vaches à l'é table; les nom-
breuses espèces de petits coléoptères qui vivent au mi-
lieu d'elles en hôtes affectionnés. Rien de plus bizarre
que les combats de fourmis incapables d'élever leurs
larves, allant chercher les ouvrières d'autres espèces,
les emmenant captives et en faisant de véritables nour-
rices sur lieu. Les fourmis sont très-batailleuses et pil-
lent parfois les habitations d'autres espèces, les expul-
sent, les détruisent même. Ainsi, dans les serres chaudes
du Muséum, il n'existe plus, depuis une dizaine d'an-
nées, qu'une seule espèce de fourmis, le Formica graci-
lescens, très-agile, poilue, à longues pattes grêles. Elle
s'est d'abord montrée dans la serre des orchidées et vient
probablement de la Guyane ; elle a détruit toutes les es-
pèces françaises. Les serres chaudes de Vienne et de
Schœnbrunn sont envahies par une espèce indienne;
celle d'Helsingfors, par le Formica vividula, étrangère à
l'Europe, d'origine inconnue. Dans les maisons de Paris,
on trouve une très-petite espèce importée, le Formica
Pharaonis, qui s'attaque à tout. Cette petite fourmi est
noire et vit dans les maisons à Paris, à Londres, à
Bruxelles, à Gand, à Hambourg, à Copenhague, etc. On
la retrouve en Egypte, à la Nouvelle-Hollande, dans les
deux Amériques. Elle est très-avide de viande crue, de
sucre, de chocolat. Elle avait ravagé à Paris les magasins
204 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
de la Compagnie coloniale. Le meilleur moyen de la
chasser est d'insuffler de la poudre de pyrèthre du Cau-
case, dans les fissures qui communiquent à ces fourmi-
lières, au moment où sortent les fourmis ailées, ce qui a
lieu au début de l'été dans les pays du nord de l'Europe.
Beaucoup d'hyménoptères, avons-nous vu, alimentent
leurs larves de proie vivante engourdie, disposée d'a-
vance auprès d'elles. D'autres, dont les larves sont pa-
reillement carnassières, déposent leurs œufs sous la peau
de divers insectes, principalement à l'état de larves ou
de chenilles. Ces hyménoptères, qui constituent plusieurs
grandes familles, sont de véritables protecteurs de l'agri-
culture. Une continuelle alternance s'opère entre les in-
sectes nuisibles aux végétaux et les parasites intérieurs
qui les dévorent. Ces derniers finissent ainsi par anéantir
presque entièrement la race des insectes herbivores,
mais alors les carnassiers meurent presque tous de faim,
et les insectes nuisibles, au bout de peu de générations,
reparaissent en abondance, donnant ainsi une pâture ex-
cessive aux carnassiers, qui ne tardent pas à prédominer
à leur tour. C'est ce qui explique comment les ravages
de nos arbres forestiers, de nos vignes, de nos céréales
ne se produisent que par intermittences. Tous ces hymé-
noptères sont dépourvus de l'aiguillon. Il s'est transformé
en une tarière entourée de deux valves, ou tube destiné
à percer la peau des victimes et à pondre l'œuf. Ces ta-
rières peuvent parfois percer nos doigs si nous saisissons
ces insectes : la douleur est vive, mais passagère, car
il n'y a pas de venin versé dans la piqûre. Les plus
grandes espèces appartiennent au groupe des ichneumo-
niens, dont le nom vient de celui de l'ichneumon, ce car-
nassier vermiforme, vénéré autrefois par les Égyptiens,
et que les anciens croyaient, à tort, pouvoir faire parve-
nir ses petits dans l'intérieur du corps du crocodile, où
ils dévoraient ses entrailles. La plupart des ichneumo-
HYMÉNOPTÈRES.
205
ni,. us introduisenl leurs œufs sous la peau des chenilles,
d colles-ci paraissent marquées de points noirs. Les pe-
tites larves son! privées de pâlies, avec dos yeux pudi-
inonlaiivs el des mandibules crochues. Elles oui l'in-
slinct de vivre d'abord aux dépens des tissus graisseux,
in respectant les organes essentiels de la digestion, delà
Circulation et de la respiration, qu'elles n'attaquent
qu'en dernier. Tantôt elles sortent de la chenille ou de
sa chrysalide pour se transformer au dehors ; tantôt elles
demeurent sous sa
peau desséchée. Elles
se Oient des petits co-
cons OVOÏdes, en soie
blanche, jaune ou
brunâtre , parfois
ceintures de bandes
brunes. On voit fina-
lement sortir un ou
plusieurs hyménop-
tères au lieu du pa-
pillon, et c'est ce qui
avait donné l'idée à
d'anciens observa-
teurs des insectes de
véritables transmu-
tations. Les adultes
paraissent se nourrir
de nectar des fleurs
»! de pollen, surtout
des ombellifères. On
les voit voler au so-
leil le Ion- des talus,
des troncs d'arbres,
des murs. Toujours
ou quête de la proie,
Fig. 191. — l'impie manit'estateur femelle.
ils courent en agitant continuelle-
206 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
ment leurs longues antennes, souvent noires et blan-
ches. La môme espèce peut s'attaquer à divers insectes ;
elle cherche avant tout de la chair fraîche. Ces adultes
répandent parfois des odeurs variées, tantôt fortes et
acides, tantôt agréables, de rose ou de tubéreuse. Les
ichneumons proprement dits ont une tarière courte ; ils
pondent leurs œufs sous la peau des larves en repliant
l'abdomen en avant sous la poitrine et s'appuyant sur
leurs pattes. Les pimples, au contraire, ont, chez les fe-
melles, une très-longue tarière qui, avec ses deux appen-
dices latéraux, simule trois soies (fig. 191) ; aussi les
anciens observateurs les appelaient Muscœ tripiles. Ces
longues tarières permettent aux femelles de piquer les
larves au milieu du bois ou dans les nids maternels.
L'insecte s'arc-boute avec ses pattes, et replie son ventre
en dessous. La tarière s'enfonce à angle droit, s'il faut
atteindre des larves de capricornes (coléoptères), ou les
chenilles de sésies (lépidoptères), au milieu des tiges.
Elle se place parallèle au corps, si elle doit se glisser
entre l'écorce et le bois. Les ophions sont remarquables
Fig. 192. — Ophion obscur, de profil.
par leur abdomen aminci en faucille (fig. 192). Ils pon-
dent leurs œufs en dehors des chenilles, attachés à leur
peau par un pédicule contourné. Les larves qui sortent
HYMÉNOPTÈRES. 201
de l'œuf se mettent aussitôt ;"> ronger leur victime, et
leur tété est engagée soua sa peau, alors que leur ventre
est encore dans l'œuf. Il ne sort par chenille qu'un ou
deux sujets de ces grandes espèces. Si la chenille est at-
taquée par une femelle de braconiens, qui sont de très-
petite taille, c'est une nuée de larves qui percent la peau
Fig. 193. — Chenilles attaquées par des microgaster.
de la victime, et se filent à côté'une série de petites co-
ques de soie agglomérées (fig. 195) ; tels sont les amas
de petits cocons jaunes du Microgaster glomerator, qui
attaque les chenilles du papillon blanc du chou. Dans les
luzernes on trouve souvent les chenilles dévorées par
208 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
une espèce voisine, le Micrograster perspicuiis . Ses petits
cocons, iîlés par les larves sorties de la chenille, sont
enchevêtrés les uns dans les autres et non isolés, comme
ceux de l'espèce précédente. Aussi on croirait voir un
cocon unique de quelque ver à soie. Comme l'a reconnu
le docteur Giraud, ces cocons peuvent être blancs ou
jaunes, sans doute selon l'espèce de chenilles dont se
sont nourries les larves. Quand on fait éclore les cocons
des microgasters, on voit sortir, outre les microgasters
bruns, de brillants petits insectes à quatre ailes d'un
vert doré : ce sont des chalcidiens, parasites de parasites,
qui mangeaient les larves des premiers, toujours dans la
chenille, théâtre et victime des combats. M. Giraud a
même constaté l'existence de parasites du troisième de-
gré ! Ces harmonies admirables maintiennent le balan-
cement des espèces. Une innombrable multitude d'im-
perceptibles ennemis s'acharnent après les plus minimes
insectes ; il en est qui pondent leur œuf dans l'œuf d'un
papillon, suffisant à nourrir leur larve.
De petits hyménoptères, noirs ou fauves, ont, chez les
femelles, une tarière cachée
dans l'abdomen, tantôt droite,
tantôt très-grêle et roulée en
spirale (fig. 194). Celles à ta-
rière droite, ou des vrais cij-
nips, piquent les végétaux, et
Ficr m autour de l'œuf naît une excrois-
Cynips des baies de chêne, sauce ou galle, par un afflux de
sève. Les autres, cà tarière effi-
lée, introduisent leurs œufs dans les galles une fois for-
mées et dont leurs larves doivent vivre en parasites. Au
centre des galles s'amasse de la fécule, nourriture des
larves ; peu à peu cette fécule se transforme en matière
grasse, nécessaire à la nymphe. L'adulte sort en perçant
la galle d'un petit trou circulaire. Ces galles ont des for-
HYMENOPTERES
200
mes parfaitement spécifiques. Elles sonl chevelues sur
les églantiers (bédéguars) ; elles formenl un gonflemenl
aux tiges de ronce, de chardon. Le chêne semble L'arbre
de prédilection des galles. Tantôt et selon les espèces de
cynips, pareilles à des pom s de moyenne grosseur, elles
terminenl les rameaux,
su, comme de petites bou-
les vertes el rouges, se
groupent sur les feuilles
[fig. 195). Des galles mo-
difient les bourgeons el
fes développenl en forme
de petits artichauts; d'au-
tres, dites en groseilles,
se balancent portées sur
les chatons ou Heurs du
printemps des saules, des
peupliers, etc. Les plus
eurieuses, telles que de
grosses truffes dures, s'at-
tachenl au chevelu des
Galles des feuilles de chêne.
racines en hiver, à plusieurs décimètres sous terre. Il
en sort, provenant de larves blanches enroulées, des
Cynips aptères (apophyllus), sem-
blables à des fourmis à gros
ventre, marchant lentement au
pied des chênes sur la terre hu-
mide ou sur la neige (%. 196),
en faisant vibrer leurs longues
antennes. On ne connaît encore
que des femelles de cette es-
pèce, et cela arrive pour beau-
coup de cynips, notamment ceux
qui, enSyrie, au nombre d'une ou plusieurs espèces, font
naître sur les chênes les noix de galle, riches en tannin,
14
Fig. 196.
Cynips aptère femelle
et sa larve.
Fig. 197.
Noix de galle
coupée.
210 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
servant à faire l'encre et les teintures noires (fig. 197).
Les voyageurs qui font le pèlerinage de la Terre Sainte
rapportent, des bords de la mer Morte,
les pommes de Sodome, grosses galles
pleines de larves et d'une poussière sè-
che. Quand on recueille les galles, il ar-
rive souvent qu'au lieu des sombres cy-
nips qu'on s'attend à en voir sortir, ap-
paraissent de charmants petits insectes,
verts ou bleus, à reflet métallique. Ce sont des chalci-
diens, famille d'hyménoptères que nous avons déjà citée,
dont la mère était venue déposer son œuf au milieu de
la galle, dans les larves qui y vivent.
Les larves des chalcidiens dévorent celles des cynips
ou légitimes propriétaires de la galle et celles de leurs
commensaux, ou Synergus. De perpétuelles luttes, qui
laissent toujours survivre les œuvres du Créateur, agi-
tent ces microscopiques atomes.
Les derniers hyménoptères ont des larves d'un aspec
tout nouveau. Elles doiven
jésider sur les végétaux
qu'elles ravagent. Elles ont
des pattes multiples pour
se déplacer. Les adultes ont
été appelés porte-scies, à
cause de la tarière des fe-
melles , dentelée en scie
pour inciser les végétaux
où elles déposent leurs
œufs. En outre, l'abdomen
ne fait plus la taille de
guêpe; au lieu d'une inser-
tion étroite, il s'implante
largement sur le thorax.
Les tenthrédiniens à l'état de larves vivent sur les feuilles.
Fig. 198. — Fausses chenilles
de cimbex variable.
HYMENOPTI l;l S
II
■-^^' )
Ces larves, dites fausses chenilles, simulenl au premier
aspect des chenilles de |>;i|>ill<>n ; mais leur grosse tête
globuleuse, non êchancrée, leurs pâlies abdominales, en
nombre généralement supérieur à dix, les en distinguent
(fig. 198). La plupart, si on les louche, retroussent et
agitent, d'un air menaçant, la partie postérieure de leurs
corps. Mlles laissent souvent suinter un liquide d'odeur
désagréable. Elles se transforment en nymphes dans des
cocons de soie qu'elles se filent. Elles y demeurent long-
temps enfermées avant de changer de peau, el souvent
passenl ainsi tout l'hiver.
Elles deviennent nymphes
et nullement chrysalides,
comme *u\ pourrait le
croire d'après leur res-
seinblancenvec les chenil-
les. Ci - nymphes, comme
celle- de tOUS les Imiié-
DOptères . n'ont qu'une
mince peau, suc l'insecte
parfait, et èclosenl promptement. Nous citerons connue
exemple le lophyre du pin. Sa larve dévore les feuilles
des forêts d'arbres verts; le mâle a de belles antennes
pectinéos (fig. 199).
Les tenthrédiniens ont de petites espèces très-nuisi-
bles à divers végétaux utiles : ce sont les cèphes. Plu-
sieurs cèphes ont des larves attaquant les céréales, le
wphe comprimé se porte sur les pommiers, etc.
Les Sirex percent les bois des arbres verts, et leurs
larves vivent à l'intérieur plusieurs années. Assez rares
en France, ils sont fréquents dans les forêts de sapin- du
nord de l'Europe; ils bourdonnent comme des frelons,
auxquels ils ressemblent par leurs couleurs jaunes el
noires. Vue longue tarière droite sort du corps de la fe-
melle. Les larves de ces insectes ont mu) increvable
Fig. 199.
Lophyre du pin, mâle grossi.
212
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
force dans l'action de leurs mandibules. Après la guerre
dé Crimée, le maréchal Vaillant présenta à l'Acadé-
mie des sciences, en 1857, des paquets de cartouches
Fie.
— Sirex géant, femelle.
dont les balles coniques de plomb étaient percées par
les larves du Sirex juvencus. Le même fait s'est repro-
duit plus tard pour des balles de plomb de l'arsenal de
Grenoble, perforées par le Sirex gigas (fig. 200).
CHAPITRE \ I
LÉPIDOPTÈRES
i satyres des plaines, des montagnes et des neiges. — Les Nymphales.
— Les vanesses, pluies de sang — Les argj ■- des bois. - Les argus.
— I.t> machaon < i le damné. — Los piérides, les coliades, les aurores.—
i es parnassi* ns des montagnes. — Les hespéries. — Los sésies. — Les
zygènes, les étranges hétérogynis. — Le sphinx. — La tôle de mort. —
Les papillons qui chantent. — Les bombycides. — Le ver à soie, ses
- son cocon, son papillon. — Les auxiliaires du ver ;ï soie. — Les
processionnaires. — Les orgyes à femelles aptères. — Les cossus gâte-
bois, _ | es psychés et leurs fourreaux. — Los noctuelles.— Les che-
nilles arpenteuses. — Les phalènes, les papillons de l'hiver. — Les
tordeuses, pyrales et teignes, leurs dégâts. — Les brillantes adèles. —
Les ptérophores aux ailes divisées.
Les lépidoptères adultes se nourrissent tous de sucs
liquides, presque exclusivement puisés dans les fleurs,
au moyen d'une trompe flexible, roulée au repos en spi-
ral." sous la tête; leurs chenilles, au contraire, pour-
vues de pièces de la bouche organisées pour broyer,
vivent de feuilles, quelquefois de (leurs, de fruits, de
bois, très-rarement de substances animales. Cette iden-
tité de régime est liée à une conformité de métamor-
phoses bien plus grande (pie dans les autres ordres, et
pe que nous dirons pour le ver à soie s'applique, presque
sans exception, à toutes les espèces.
On les a divisés longtemps en diurnes, crépusculaires
et nocturnes, mots qui s'expliquent d'eux-mêmes. Nous
devons faire remarquer que ces distinctions sonl peu
exactes. Si les diurnes des anciens auteurs ne volent pas
214 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
la nuit, certaines espèces des deux autres groupes buti-
nent pendant le jour, à l'ardeur du soleil. En outre, les
prétendus nocturnes ne sortent pas du repos au milieu
de la nuit, dont la fraîcheur les engourdit; ils parais-
sent pendant le jour dans les régions voisines des pôles,
et sont ailleurs toujours plus ou moins amis du crépus-
cule. La lumière de la lune paraît les blesser encore plus
que celle du soleil ; ils recherchent les soirées sombres.
C'est encore une erreur de les croire toujours vêtus d'une
livrée obscure ; c'est parmi eux que beaucoup d'espèces J
présentent les couleurs à la fois les plus vives et d'un ton
plus pur que chez les papillons qui volent au soleil, sur-
tout si on examine leurs ailes inférieures cachées, au I
repos, sous les autres.
Une première section de lépidoptères, paraissant ex-
clusivement dans la journée, ont les antennes terminées
par un bouton, et les ailes inférieures entièrement libres
des supérieures. Les chenilles et les chrysalides vont
nous permettre de mettre un peu d'ordre dans la revue I
que nous allons passer de ces beaux insectes, dont l'éclat
et la grâce ont frappé de tous temps les personnes les i
plus inattentives, et arrachent une exclamation d'éton-
nement et de plaisir aux plus vulgaires observateurs.
Les chenilles de tous ces lépidoptères n'ont que très-
peu de soie. Celles d'un premier groupe, arrivées aux
termes de leur accroissance, se fixent à quelque support,
se recourbent en arc, et filent avec la bouche un petit
faisceau de fils de soie qui attache leur extrémité posté-
rieure. Elles changent ensuite de peau, et les chrysali-
des sont suspendues la tête en bas. Ces chrysalides nues
sont, en général, plus ou moins anguleuses aux régions
de la tète et du thorax, dont les organes se dessinent en
saillie. Si l'on examine en dessous l'insecte parfait, il
semble n'avoir que quatre pattes. En regardant mieux,
on reconnaît que les pattes de devant, très-courtes et
LÉPIDOPTÈRES. 215
couvertes de larges poils, forment comme une colle-
rette autour du cou <lu papillon. On les appelle souvent
pattes palatines ; elles ne peuvent servir à la marche
de l'insecte.
Tous les pays de la terre nous présentent les satyres,
au vol assez rapide dans les grandes espèces, mais tou-
jours saccadé et sautillant. En effet, leurs chenilles vi-
vent sur les graminées qui sonl répandues partout. Les
chenilles vertes ou jaunâtres s'amincissent à la partie
postérieure, simulanl un peu une queue de poisson, et
son! rayées dans le sens longitudinal. Elles sont très-
difficiles à trouver, bien qu'abondantes, car elles se ca-
chent avec soin pendant le jour; mais la nuit, en par-
courant les prairies avec une lanterne, on les voil niaii-
geanl les feuilles des gazons. Les chrysalides son! cylin-
driques, peu anguleuses, grisâtres; celles des plus
Fig. 201. — Satyre myrtil femelle.
grandes espèces reposent à nu sur le sol; toutes les au-
tres sont suspendues par la queue. Les papillons oui de-
ailes où dominent le jaune, le fauve, le brun, avec des
bordures de taches oculiformes arrondies, à prunelle
foncée, à pupille claire. Les espèces de forte taille vi-
vent dans les bruyères et les herbes des lieux secs ; d'au-
tres ne se trouvent que dans les allées sombres et hu-
21G LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
mides des bois; certaines affectionnent les sentiers, le
bord des fossés, les murs des villages au pied desquels
croît l'herbe ; les prairies de nos plaines sont le domaine
d'autres espèces. Celle que nous figurons, le myrtil, s'y
rencontre à chaque pas à l'époque de la fenaison
(fig. 201). Un groupe particulier d'espèces se nomme
satyres demi-deuils, parce que les ailes offrent des des-
sins et des ocelles noirs sur fond blanc : ainsi YArge
Inès, d'Espagne, que nous figurons (fig. 202). On trouve
Fig. 202. — Arge Inès.
ces papillons dans les clairières herbues des bois et dans
les prairies qui les avoisinent. Les montagnes nous pré-
sentent une autre série de
ces insectes, nommés sa-
tyres nègres (genre ere-
bia), à cause de la cou-
leur brune ou noirâtre de
leurs ailes , accidentées
seulement par des ocelles
noirs sur des taches rou-
geâtres (fig. 205). On les
voit, à mesure qu'on s'élève dans les Alpes ou les Pyré-
nées, se tenir confinés pour chaque espèce dans une zone
de quelques centaines de mètres d'altitude, changeant
Fig. 205.
Erébie euryale, femelle.
LÉPIDOPTÈRES.
217
avec la nature des graminées. Enfin, près des neiges
perpétuelles, apparaissent les chionobas (qui se promè-
iicni à travers les neiges), à ailes d'un fauve terne, né-
buleux, peut-être par l'influence «l'un froid intense. Au-
Fig. 204.— Chionobas aello.
tour des hauts glaciers qui entourent le mont Blanc vole
le Chionobas aello (fig. 204); les autres espèces de ce
genre appartiennent aux régions polaires arctiques des
deux inondes.
Les nymphales habitent les bois. Leurs chenilles sont
nues, de couleur verte, leurs chrysalides très-anguleu-
Fig. "20o. — Le petit Sylvain.
ses, avec le dos fortement caréné. Dans les allées des
bois vole le petit Sylvain (Limenitis sibylla), ouïe deuil,
218 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
à ailes d'un noir terne, avec une bande de taches blan-
ches (fig. c 205). Il tournoie et se pose fréquemment sur
les branches des taillis. On rencontre aussi, mais moins
souvent, près de Paris, le Sylvain azuré (L. camilla),
dont le noir sur les ailes a un reflet bleu. Le chèvre-
feuille nourrit les chenilles de ces deux papillons. Les
grandes espèces de nymphales ont leurs chenilles au
sommet des arbres les plus élevés, se cramponnant à
des fds de soie dont elles enduisent continuellement les
feuilles, pour ne pas tomber par le vent. Sur les peu-
pliers et les trembles vit le grand Sylvain, qui descend,
au mois de juin, d'un vol rapide et en planant, au mi-
lieu des routes traversant les vastes forêts du nord de
l'Europe. 11 est attiré par les matières stercoraires des
chevaux et des bestiaux, et se pose dessus avec avidité.
Il revient toujours à la même place. Ce rare et beau pa-
pillon se trouve près de Paris, surtout dans les bois d'Ar-
mainvilliers, de Villers-Cotterets, de Compiègne. La che-
nille vit sur des feuilles toujours agitées par le vent. Elle
tapisse de soie le pétiole et la partie de la feuille sur
laquelle elle marche à côté de celle qu'elle mange, de
sorte qu'elle est toujours comme retenue par un câble.
Elle passe l'hiver entourée d'une feuille enroulée contre
une branche, et la chrysalide se suspend au pétiole
d'une feuille, reposant sur le limbe; la chenille a eu
soin d'entourer tout le pétiole d'un fil spirale qui se rat-
tache au rameau, afin que la feuille d'abri de la chrysa-
lide ne puisse être emportée par le vent. Au mois de
juillet, on rencontre, avec les mêmes habitudes, les
grand et petit Mars, dont les ailes ont un beau reflet
d'un bleu violacé quand on les examine dans un sens
convenable. Les Anglais nomment le grand Mars the
purple emperor. Leurs écailles sont à deux couleurs,
comme ces images plissées qui représentent deux figu-
res distinctes, selon qu'on les regarde à droite ou à gau-
LEPIDOPTERES.
219
clic. Les femelles son! beaucoup plus pares mie les mâ-
les, parce qu'elles descendent très-peu «lu haul < l»> peu-
HP * -~1
Fig. 206. — Petit Mars.
pliers où vivent les chenilles. Elles n'ont pas de reflet
bleu. Il y a dans le petit Mars (fig. 206), outre le type à
fond brunâtre, une variété aussi
fréquente à fond d'un fauve jaunâ-
tre. Autrefois, on prenait le petit
Mars sur les peupliers de la Gla-
cière cl des prairies de Gentilly.
Dans le midi de la France, prés
d'Ilyércs, de Cannes, vit sur l'ar-
bousier une chenille verte, aplatie
en limace, avec quatre cornes jau-
nes bordées de rouge. C'est celle
que nous représentons se retournant pour filer la soie
dn faisceau d'attache de la chrysalide (fig. 207). Le
107. — Chenilles <lu
charaxes jasius.
220 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
papillon, à odeur de musc, offre les ailes inférieures
terminées par deux pointes. Ce Charaxesjasiusse trouve
Fig. 208. -» Charaxes jasius.
sur tout le littoral de la Méditerranée, et les paysans
turcs l'appellent le pacha à deux queues (fig. 208).
Dans une division voisine se placent ces magnifiques
et gigantesques papillons, aux ailes d'un bleu miroitant,
et dont la mode fait usage depuis quelques années pour
la coiffure des dames : on colle au-dessous de ces ailes
admirables mais fragiles des bandes de crêpe apprêté, et
on assujettit le corps à une longue épingle. Ces morphos
vivent dans les bois de la Guyane, de la Colombie, du
Brésil. Les femelles, à peine connues, parce qu'elles ne
quittent presque jamais le liant des arbres, comme celles
de nos nymphales, sont en général de couleur fauve, et
ne ressemblant presque pas à leurs splendides époux.
Viennent ensuite les vanesses, aux couleurs vives si
connues de tous. Qui n'a suivi dans les jardins, sur le
bord des routes, la grande et la petite tortue, le paon de
.ÉPIDOPTÊRES.
«2-_> i
jour, la belle-dame, si agréablemenl bigarrée, le vul-
cam aux bandes de feu? Leurs chenilles épineuses vi-
vent, selon les espèces, sur les orties, les chardons, les
ormes, les saules, les peupliers, les bouleaux (fig. 209).
Fig. 209. — Chenille et chrysalide de grande tortue.
Elles sont en général sociales dans leurs premiers Ages,
et se dispersent au moment, de se changer en chrysalide.
La belle-dame est un papillon cosmopolite habitant l'an-
cien et le nouveau monde. La chenille du vulcain cher-
che à se cacher sous des feuilles d'ortie, qu'elle assem-
ble avec des fils de soie, mais ne parvient guère à se
dérober aux: ichneumons qui la guettent. Les chrysalides
des vanesses présentent ces belles taches d'or et d'argent
dont nous avons expliqué la cause. Le Morio, une des
grandes raretés entomologiques de l'Angleterre, est peu
commun dans les bois qui avoisinent Paris. Il est fréquent
aux environs de Cordeaux et surtout à la Grande-Char-
treuse. Les amateurs parisiens vont chercher à Fontai-
nebleau cette belle vanesse, au fond des ailes d'un riche
pourpre sombre (the Camberwell Beauty des Anglais),
222 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
avec une large bordure jaune relevée de taches violettes
(fig. 210). J'ai vu une fois cette espèce volant, dans Paris
Fig\ "210. — Vanesse Morio.
même, sur le quai longeant Passy. Bien plus fréquente
se rencontre la vanesse Gamma ou Robert-le-Diable, à
ailes très-découpées, présentant une sorte de lettre G, en
blanc d'argent mat, sur le fond gris noirâtre du dessous
Fij, r .|211. — Vanesse Gamma.
de ses ailes de devant (fig. 211). La chenille, qui vit sur
l'ortie, le chèvrefeuille, le groseillier, le noisetier,
LÉPID0PT1 RES. 223
l'orme, esl d'un brun rougeâtre avec une bande blanche
sur le dos; aussi Réaumur l'appelle la bedeaude, par
comparaison avec les bedeaui des églises de son temps,
habillés de robes de deux couleurs tranchées.
On ne se douterail guère que ces brillantes vanessea
ont quelquefois inspiré une terreur superstitieuse. Les
papillons à l'état parfait, peu après leur sortie de la
chrysalide, répandent un liquide coloré, contenu dans
leur intestin, sorte de méconium, résidu des humeurs
de la chrysalide, et dont ilsdoivenl se débarrasser avant
de prendre leur essor. Chez les vanesses, cette déjection
esl d'un beau rouge sanguin ou carminé, et quand nom-
bre de papillons éclosent en même temps, les murs sur
lesquels cette liqueur tombe semblent parsemés de
gouttes de sang. De là l'origine probable de certaines
prétendues pluies de sang qui épouvantèrent, au dire
des historiens, les populations crédules. Ainsi, vers le
commencement du mois de juillet de l'année 160X, les
murs d'un cimetière voisin de la ville d'Aix, et ceux des
villages et dos petites villas des environs parurent tachés
de larges gouttes de sang. Le peuple, et même, dit Réau-
mur, certains théologiens, n'hésitèrent pas à y voir
l'œuvre des sorciers ou du diable lui-même. Heureuse-
ment qu'un homme instruit, de Peiresc, alors dans la
ville, observa qu'une multitude de papillons volaienl
flans ces endroits maudits. Il fit. éclore des chrysalides
pans une boit.-, et montra aux curieux inquiets la diabo-
lique pluie de sang sur le fond et les parois. Il leur fit
aussi remarquer que les gouttes miraculeuses n'existaient
pas au centre de la ville, ni sur les toits, qu'elles se
prouvaient pour la plupart dans des creux, sous les cha-
perons des murs, et non à la surface des pierres tournées
vers le ciel, et enfin qu'il non existait pas à de plus
grandes hauteurs que celles où volent ordinairement les
papillons. De Peiresc n'hésita pas à attribuer à la même
2U LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
cause certaines des pluies de sang dont parle l'histoire,
par leur analogie d'époque et de circonstances : ainsi
une pluie de sang, rapportée par Grégoire de Tours,
tombée, sous le règne de Childebert, dans différents en-
droits de Paris et près de Senlis ; une autre, à la fin de
juin, sous le roi Robert. Réaumur ajoute que c'est l'es-
pèce ravageant les ormes dans certains cantons (Vanessa
polychloros, la grande tortue), qui lui paraît la plus ca-
pable de répandre ces alarmes. Elle se montre quelque-
fois en très-grande quantité, surtout en Italie, quitte
les arbres au moment de se mettre en chrysalide et se
disperse alors contre les murs, aux cintres des portes et
même dans les maisons. Au reste, il y a des pluies dites
de sang qui ont d'autres origines *.
Les bois sont habités par les argynnes, dont les che-
nilles épineuses ressemblent aux précédentes, ainsi que
Fie. 212. — Argvne grand-nacré.
les chrysalides très-anguleuses, à tête bifide, mais sans
taches métalliques. Les papillons ont le fond des ailes
d'un jaune fauve avec une multitude de dessins noirs ;
1 Bibliothèque des Merveilles : les Météores, p. 254.
.EPIDOPTÈRES.
•_'J-
en dessous elles offrent presque toujours des taches imi-
tant complètement l'argenl poli, ce qui fait donnera ces
papillons le nom de nacrés. Us se posenl volontiers sur
les fleurs de chardon el de ronce. Tels sont le grand-
nacre (Argynnis aglaia, fig. 212, ayant en dessous des
ailes de larges lâches argentées el luisantes, le tabac
d'Espagne [A. Paphia), don! une belle variété femelle ;i
le fond des ailes tout obscurci, sans changement du des-
sin noir, «le même que la pan-
thère noire de .lava conserve les
taches noires des panthères fau-
ves. On trouve celle variété fe-
inelle accidentellement dans les
bois des environs de Paris; àCoin-
piègne, etc. Elle devient une race
Constante en Suisse, dans le Va-
lais. Aussi la noinnie-t-on Yale-
sina. Les chenilles de ces grandes
argynnes vivent sur les violettes
de plusieurs espèces (fig. 213).
Les mélitées ou damiers, dont le
nom vient de leurs dessins noirs
en carrés, ressemblent en dessus
lux argynnes, mais n'ont pas au-
dessous les taches nacrées. Il faut
encore citer dans ces grandes ar-
gynnes l'espèce dite adippe, of-
i'ranl en dessous des ailes infé-
rieures des taches nacrées et des
ocelles ferrugineux, qui man-
Fig. 213.
Chenille et chrysalide di
V Argynnis paphia.
(tuent chez une aberration assez
fréquente appelée cleodoxa. Les
chenilles d'argynnes et de mélitées ont sous la gorge,
dans la ligne médiane, une petite poche arrondie, un
peu en avant de la première paire de pâlies ècail-
15
226 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
leuses. Son usage est tout à fait inconnu ; elle existe
rudimentaire chez les chenilles des vanesses. Cette vé-
sicule rétraçtile du dessous de la gorge de certaines
chenilles de diurnes a été vue par Bonnet en 1737. 11 a
reconnu qu'elle renferme un liquide acide, et a commu-
niqué sa découverte à Réaumur, puis à de Géer. Lacor-
daire signale le fait, oublié depuis longtemps. M. Goos-
sens, qui a repris ces recherches anciennes, croit que la
liqueur acidulée de cette vésicule se répand sur la feuille,
et la rend plus apte à la trituration par la chenille.
Dans un autre grand type des papillons à antennes en
massue qui nous occupent, les six pattes sont allongées,
propres à la marche ; les chenilles se suspendent par la
queue en se changeant en chrysalide, mais en outre s'en-
tourent d'une ceinture formée de plusieurs fils de soie
accolés. C'est en retournant la tête nombre de fois à
droite et à gauche qu'elles fixent ce second lien de la
chrysalide, puis elles passent la tête et glissent le corps
dans ce demi-anneau ; le même mouvement que les pré-
cédentes leur a servi auparavant à constituer le faisceau
soyeux qui attache l'extrémité postérieure.
Les prairies, les champs, les bois nous présentent une
légion de petits papillons aux vives couleurs, offrant au-
dessous de leurs ailes de nombreuses rangées de taches
en figure d'yeux, qui leur ont valu le nom général cYar-
gus par un souvenir mythologique. Les chenilles de ces
lépidoptères sont lentes clans leurs mouvements, à pattes
très-courtes. Élargies et aplaties, elles ressemblent à de
petits cloportes. Les chrysalides sont ternes, raccourcies.
Dans les papillons de ce groupe nous devons signaler les
petits porte-queues, ainsi nommés à cause des pointes de
leurs ailes inférieures. Ils sont brunâtres en dessus et ha-
bitent les bois, où leurs chenilles se trouvent sur le bou-
leau, le chêne, le prunellier, la ronce. L'espèce de la
ronce a le dessous des ailes d'un vert vif. Les prairies nous
LÉPIDOPTÈRES.
'227
offrent ie&bronzés, à ailes d'un fauve vif, en dessus, avec
• les dessins noirs (fig. 214, 215, 216). Les prés, les
Fig. -21 i. 215 el 216.
Polyommate xanthe, adulte femelle, chrysalide, chenille.
jardins, les luzernes, les Êrèfles son! fréquentés par les
azurins, à ailes bleues en dessus chez les mâles, brunes
chez les femelles. Les chenilles de ces azurins se nour-
rissent de légumineuses.
Parmi contraste de (aille des plus remarquables, les
grands porte-queues sont représentés par des papillons
de jour de forte dimension. Leurs ailes, à fond jaune,
sont traversées par des bandes noires dans le flambé
(Papilio Podallrius), et couvertes de taches et de dessins
noirs dans le machaon (fig. 217, 218). Cette dernière
espèce, très-commune, a sa chenille sur les ombellifè-
res, la carotte, le fenouil, etc. Elle est verte, avec des
bandes noires parsemées de taches oranges. Quand on
l'inquiète, elle fait sortir, comme toutes les chenilles de
son genre, du premier anneau après la tête, un tenta-
cule charnu orangé en forme d'Y. Elle répand souvent,
ainsi que le papillon, une odeur de fenouil. La chrysa-
lide esl tantôt d'un vert clair, tantôt grisâtre (fîg. 219).
Le machaon parait chez nous deux fois dans l'année ; les
sujets de printemps ont toujours le fond des ailes d'un
jaune pâle, ceux d'août et septembre sont parfois d'un
228
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
fond jaune ardent un peu obscurci. Cela est dû probable-
ment à une insolation prolongée de la chrysalide ou de
l'insecte adulte voltigeant dans les prairies et les champs
brûlés par le soleil, car on remarque que les sujets con-
servés dans les cadres d'ornement exposés à une vive lu-
mière prennent une couleur de fond analogue. Dans les
Fig. "219. — Chenille et chrysalide du pavillon machaon.
Basses-Alpes, sur les plateaux des environs de Digne et
de Barcelonnette, existe le Papilio alexanor (voir p. 24) ;
en Corse et en Sardaigne, le Papilio hospiton ; ces deux
rares espèces sont voisines de notre machaon.
L'homme a amené avec lui et a multiplié par ses cul-
LU" J
Fig. 220. — Piéride du chou mâle.
tures de plantes fourragères et potagères plusieurs es -
pèces de la famille des piérides. Ainsi les papillons blancs
Fig. 217 et 218. — Le machaon, le flanil».'
LEPIDOPTERES. 85*
du chou, du navet, de la rave, décroissenl de tàiile, à
partir de la Syrie el de l'Egypte, à mesure qu'ils avan-
cent dans les régions du Nord (fig. 220). Leurs chenilles
Boni légèrement velues, et, Bans les insectes ennemis
don! les larves les dévorent, elles détruiraient la plu-
part de nos légumes (fig. 224). Les prairies artificielles
Fig. 2-21. — Chenille et chrysalide de la piéride du choux.
nourrissent les coliades, dont les ailes ont le fond jaune,
à boni noir. Nous voyons voler sur les fleurs des trèfles
et luzernes, le soufré, d'un jaune clair, et le souci, d'un
jaune orange. Une belle variété femelle de cette espèce.,
dite hélice, a le fond des ailes d'un ton carné pâle. On
Fig 2-2-2. — Chenille et chrysalide
de colade palaeno.
Fig. 225.
Aurore de Provence.
la prend près de Paris, mais elle esl rare. Les limites
montagnes et les régions polaires ont plusieurs espèce-
2 '2 EES MÉTAMORPHOSES DES EvSECTES.
de coliades : ainsi celles nommées Palœno, Phico-
mone, etc. (fig. 222). Les aurores offrent, chez les mâles,
l'extrémité des ailes supérieures d'un beau jaune orange.
Le reste des ailes est blanc dans l'espèce des environs de
Paris (Anthocaris cardamines), et jaune soufre chez l'au-
rore de Provence (A. eupheno) de nos départements les
plus méridionaux (fig. 225). On voit voler dans nos bois,
dès le milieu de février, les papillons nommés citrons, à
cause de leur couleur, d'un beau jaune chez les mâles,
d'un jaune verdâtre pâle chez les femelles. Dans le midi
de la France et en Espagne, une espèce très-voisine pré-
sente, chez le mâle, une large tache orangée au centre
des ailes supérieures.
Une espèce de cette famille, à ailes blanches rayées de
lignes noires, dont la chenille vit sur l'aubépine (Leu-
conea cratœgi, le gazé), et dont la femelle a les ailes en
partie dépouillées d'écaillés, nous conduit aux parnas-
siens, habitants des montagnes. Leurs noms rappellent
les'souyenirs du mont cher aux poètes, le mnémosyne
221. — Parnassien Apollon.
des Alpes, Yapollon, plus répandu, se rencontrant dans
les montagnes moyennes, comme les sommets des Vos-
ges, les hauts plateaux ou causses de la Lozère, etc.
LEPIDOPTERES.
(fig, 224). Dans le nord de L'Europe, en Finlande, en
Norwége, ce beau papillon descend dans les plaines. On
dit que sa femelle vient parfois dans les jardins de Be-
sançon. Les chenilles des parnassiens vivenl sur les saxi-
frages el s'entourent pour se transformer d'un léger ré-
seau de soie, maintenant enroulées autour d'elles mie
on plusieurs feuilles. Nous ne trouverons plus mainte-
nant de chrysalides suspendues. Les chrysalides des
parnassiens sont saupoudrées d'une efflorescence bleuâ-
tre, sorte d'enduit cireux, comme les prunes. Les fe-
melles portent sous L'abdomen une singulière poche
cornée, «l'un usage encore inconnu, et qui doit se rap-
porter à quelque particularité de leur ponte.
C'est également dans un mince cocon soyeux que se
transforment les chenilles des hespériens, papillons qui
nous amènent naturellement
aux anciens crépusculaires et
nocturnes, heur tète est élar-
gie, leur thorax épais, leurs
six pattes sont développées et
robustes (fig. 225). Les ailes
sont médiocres, et par suite le
vol est peu soutenu et comme
par sauts. En outre, ces ailes,
lors du repos de l'insecte, ne se dressent pas l'une contre
L'autre perpendiculaires au corps ; elles sont seulement
relevées à demi. Le nom de ces papillons vient de ce
qu'ils volent de préférence dans l'après-midi. On les 1 en-
contre sur le bord des grandes routes, dans les avenues
des bois, sur les coteaux secs, etc.
Les papillons, dont la grande majorité ne se montre
qu'au crépuscule et à l'entrée de la nuit, avec d'assez
fréquentes exceptions, ont les antennes déforme très-di-
verse. En outre, leurs ailes inférieures sont liées aux su-
périeures au moyen d'une sorte de crin roide, situé \
Fig. 2Î5.
Hespérie Sylvain, mâle.
234
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
l'insertion des secondes ailes et qui entre dans un an-
neau placé à la base des ailes de devant. En examinant
un des grands sphinx de nos jardins de campagne, on
verra très-bien cette disposition qui met les ailes en dé-
pendance mutuelle. Au reste, en coupant cet organe, on
ne rend pas le vol impossible, mais seulement de moin-
dre durée et moins rapide.
Dans une première série de ces papillons, les antennes
sont élargies vers le milieu, puis amincies à l'extrémité,
qui souvent se recourbe en crochet. Plusieurs types bien
tranchés se montrent à notre observation. On prend
d'habitude pour des hyménoptères les sésies, à ailes vi-
trées et au vol rapide comme celui des mouches. On voit
volera l'ardeur du soleil un grand nombre de petites espè-
ces de ce groupe sur les fleurs des prairies, sur les troncs
des arbres, sur les groseilliers des jardins, etc. Il faut
une grande habitude pour les reconnaître et les saisir au
filet. Les chenilles sont blanches ou rosées et se creu-
sent des galeries dans l'intérieur des tiges ou des raci-
nes. La chrysalide est entourée d'une coque faite avec de
la sciure de bois ag-
glutinée , provenant
des érosions de la che-
nille, tantôt au pied de
l'arbre, tantôt à l'en-
trée de la galerie au
dehors de laquelle elle
sait se hisser, afin que
le papillon sorte à l'air
libre. La plus grosse
espèce et la plus com-
mune (Sesia apiformis) dévaste les jeunes plantations
de peupliers (fig. 226). On voit facilement les en-
trées des galeries de la chenille et les pelotes de
parcelles de bois mouillées de salive qui en sont
Fig. 2 U 26. — Sésie apiforme femelle.
LEPIDOPTERES. 835
expulsées. <>n croirait à une guêpe-frelon quand on
aperçoit le papillon posé sur les troncs de peuplier :
même taille, même livrée; les couleurs sont plus vives
et nulles. Si on prend les sésies au sortir de la chry-
salide, leurs ailes son! couvertes d'une fine poussière
brune. Ce son! les écailles ordinaires des ailes des pa-
pillons, mais si peu al lâchées qu'elles tombent aux pre-
miers coups d'aile de l'insecte. Le type de Lépidoptère
est conservé.
Les prairies sont fréquentées, de la fin du printemps
au milieu de l'été, par des papillons à ailes brillantes,
d'un noir velouté, avec des lâches d'un rouge carmin. Ce
sont les zy gènes, au vol pesant et peu prolongé, immo-
biles pendant la grande chaleur du jour (fig. C 2 L 27). Les
chenilles sont épaisses, comme boursouflées, jaunâtres
avec des lâches noires. Elles se nourrissent de légumi-
neuses et se changent en chrysalides allongées dans un
cocon aminci aux deux extrémités,
ressemblant à un bateau, fixé dans
sa longueur, à une tige, lisse,
comme vernissé, jaunâtre ou blan-
châtre (fig. 228). Nous trouvons
près de Paris, dans les prés, plu-
i
Fig. 227. — Zygéne du trèfle. Fig. 228. — Son cocon.
sieurs espèces de ces sphinx béliers qui se ressemblent
beaucoup. La plus répandue est le zygœna filipendulœ
236
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
avec les ailes supérieures d'un noir bleu, marquées de
six points rouges carminés, les ailes inférieures rouges
bordées de noir. Le Z. trifolii, moins disséminé, n'a que
cinq taches rouges (fig. 227), et de même le Z. loni-
cerœ, plus rare près de Paris, se trouvant à Lardy,
à Fontainebleau.
Près des zygènes se placent les procris, qui volent
comme elles pendant le jour dans les prairies humides.
Leurs ailes sont d'un beau vert brillant ou d'un bleu de
turquoise. Les auteurs rangent souvent à la suite des
procris un genre de papillons à métamorphoses très-cu-
rieuses, les hétérogynis, dont les mâles et les femelles
ont les plus étranges dissemblances. Les mâles sont des
petits papillons gris, à antennes pectinées ; les femelles
ressemblent tout à fait aux chenilles, sans trace d'ailes,
ayant six très-petites pattes au thorax ; elles sont d'un
jaune verdâtre avec des bandes noires. Les chenilles
filent un joli cocon, Irès-soyeux, un peu lâche, ovoïde,
d'un jaune pâle, attaché à une
tige de genêt, plante qui les
nourrit. La chrysalide de la fe-
melle est une sorle de sac bru-
nâtre, renflé à l'abdomen. Du
côté de la tête est un petit cla-
pet que la femelle pousse après
son éclosion. Elle sort de cette
chrysalide et du cocon, mais
reste attachée postérieurement
à celui-ci, près de l'orifice de la
chrysalide demeurée dans l'in-
térieur du -cocon. Elle se lient
229, 230, 251
Heterocjynis penella, mâle,
ainsi recourbée, la tète en bas,
femelle, cocon et chrysalide attendant le mâle qui la cherche
de la femelle. , A , ,_ ,L afta «fti
de son côté (fig. 229, 230, 251,
252). Si on vient à la toucher, elle rentre dans la peau de
LÉPID0PTÊR1 5. 257
l,i chrysalide pour ressortir ensuite. Quand elle a été fé-
condée, elle retourne définitivemenl dans la chrysalide,
e| laisse retomber le clapet sur elle. Elle s'enferme ainsi
dans nu sépulcre, <|iii doit être le berceau de sa posté-
rité. Son corps se réduil beaucoup après la ponte d'un
nombre énorme d'oeufs jaunâtres liés entre eux en cha-
pelet par une humeur visqueuse. Les petites chenilles
restent quelque temps dans ce sac de la chrysalide, et
mangent l'humeur visqueuse qui colle les œufs et même
le cadavre rétréci de leurmère. Ce u'esi qu'au moment
de leur première mue qu'elles percenl la chrysalide et
le cocon, et se répandent sur les feuilles de genêt. Nous
devons à l'observation de M. de Graslin es curieux dé-
tails reconnus sur l'espèce française, VHeterogynis pe-
nella, rencontrée dans différentes localités, au Vernet,
dans les Pyrénées-Orientales, dans le département dos
Basses-Alpes, dans la Côte-d'Or, près de Dijon.
Les sphinx ont reçu ce nom général d'après l'attitude
fréquente de leurs chenilles, redressant la moitié anté-
rieure de leur corps et restant ainsi longtemps immo-
biles, dans la position prêtée par les sculpteurs au
monstre de la Fable, jetant sa terrible énigme aux pas-
sants. L'avant-dernier et onzième anneau de leur corps
porte un appendice courbé simulant une corne. Elles se
changent en chrysalide dans des coques de grains de
terre ou de débris de feuilles sèches, agglutinés par une
salive visqueuse et réunis par quelques fils de soie. Ces
chrysalides sont ovoïdes, sans angles et deviennent
promptement d'un brun marron. Nous citerons d'abord
les smérinthes du peuplier, du tilleul et du cliène, ce
dernier bien plus rare que les deux: précédents, à ailes
découpées, d'un vol faible, contre l'ordinaire de cette
famille; les macroglosses, doués au contraire d'un vol
rapide comme la ilèclie, ne laissant pas distinguer leurs
ailes frémissantes. Pendant toute l'année, le moro-sphinx
238 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
ou sphinx-moineau, à cause du faisceau de poils diver-
gents qui termine son abdomen à la façon d'une queue
d'oiseau, butine en plein jour sur les fleurs de nos jar-
dins (fig. 235). Il reste en vol stationnaire, devant cha-
Fig. 235. — Moro-sphinx butinant sur un pétunia.
que fleur, sans s'y poser, c'est-à-dire qu'il contre-ba-
lance par la vibration continue de ses ailes l'action de
la pesanteur, ce qui est le cas des meilleurs voiliers
seuls. En même temps sa longue trompe, se recourbant à
angle droit avec son corps, s'enfonce dans les corolles
jusqu'aux nectaires. Cette espèce paraît pendant toute la
belle saison, et au milieu de l'automne, et entre souvent
dans les maisons pour se réchauffer.
Les sphinx proprement dits se trouvent le soir sur les
fleurs, volant avec une extrême vitesse ; avec un léger
M
I.KI'II (H'il l;i v 259
bruissement, plongeant dans les fleurs tubuleuses une
trompe aussi Longue que leur corps. On tire leur nom
de la nourriture de leurs chenilles. L'un vil sur les pins,
l'autre sur les Iroënes el les lilas, le troisième sur h-s
liserons. De longues ailes antérieures aiguës, à nuances
grises, les distinguent. Les
ailes inférieures du sphinx
du troène, ainsi que son ab-
domen, oui dos bandes noi-
res et roses. Le mâle ré-
pand une légère odeurmus-
quée,qui esl bien plus forte
dans le mâle du sphin c du
liseron ou corne-bœuf. l-^ n ,. o;u._ clienillc , hl m oro-s P hinx.
femelles en sont dépour-
vues. La chrysalide du sphinx du liseron a la trompe
déjà I iés-visible. C'est sur ces sphinx qu'on peut constater
une chaleur propre énorme, parfois de 1 5° à 1 8° au-dessus
de l'air ambiant, et, en outre, C° à 8° d'excès du thorax sur
l'abdomen. Les deiléphiles ont en général le vol un peu
moins puissant. Les espèces les plus intéressantes sont
le petit-pourceau et le sphinx de la vigne, à magnifiques
Couleurs d'un rose vif ; le sphinx du laurier-rose, nuancé
d'un beau vert, habitant l'Afrique, l'Espagne, l'Italie
-méridionale, la Grèce, pays où croit naturellement le
laurier-rose. Emportés par leur vol impétueux et s'aidant
de courants atmosphériques, certains individus viennent
pondre dans l'Europe centrale, et jusqu'en Angleterre,
sur les lauriers-roses des jardins ; mais les papillons qui
Baissent dans ces contrées trop froides ne se repro-
duise^ pas, sauf u\u^ génération. Les chenilles de ces
trois espèces font rentrer la tète et les premiers an-
neaux du corps dans les suivants, ornés de taches
qui simulent des yeux. Les chenilles paraissent alors
ce qui les a fait appeler chenilles co-
240 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
chonnes. Le sphinx de l 'euphorbe (fig. 255) a une che-
nille à peau comme vernissée, bigarrée de jaune et
de rouge, vivant sur les enphorbes, ne craignant pas
l'ardeur du soleil. Ainsi que plusieurs autres chenilles
de deiléphiles, les petites chenilles de cette espèce
mangent les peaux qu'elles viennent de quitter. Les che-
nilles du déiléphile vespertilion, et aussi celles de l'espèce
dont nous allons parler (Atropos), qui se cachent le jour,
sont cependant attaquées par certaines mouches diurnes,
les tachinaires, qui savent bien les trouver et déposer
Fig. 235. — Déiléphile de l'euphorbe.
sur leur peau des œufs d'où naîtront des larves, entrant
dans le corps des chenilles et les dévorant.
Enfin la plus grosse espèce de sphinx est le célèbre
sphinx à tête de mort (Acherontia Atropos), présentant,
grossièrement figuré en jaune clair sur fond noir, un
crâne humain dessiné sur son corselet. Il est souvent
attiré par la lumière dans les appartements. Le mâle a
les pattes de devant très-velues. Ce papillon fait en-
tendre dans les deux sexes un cri aigu et plaintif, qui
parait lié chez lui à quelque sentiment de crainte. Il part
d'un organe singulier, en forme de coussinet, placé aux
Fig. 236 et '237. — Sphinx â tête de mort et sa chenille.
16
LÉPIDOPTÈRES. 243
pattes antérieures, à l'angle de réunion de la jambe
el de la cuisse (Al. Laboulbène, 1875). Ce chant un
peu sinishv ne devrail réelle ut épouvanter que les
abeilles; il ;i jeté souvent la terreur dans les popu-
lations, joint au lugubre emblème de l'insecte. Cette
espèce, originaire des Indes, des lies Malaises, de l'A-
frique , s'est répandue en Europe au siècle dernier,
avec la pomme de terre sur les feuilles de laquelle vil
de préférence son énorme chenille, de ii m , 12 long., habi-
tuellement jaune et verte avec sept bandes transver-
sales bleues et la corne grenue. <>n rencontre aussi une
variété [dus rare à fond brunâtre (fîg. '200, 2r>7i. Elle est
parfois assez commune eu Bretagne, et Réaumur nous
rapporte (pie l'apparition du papillon ayant coïncidé avec
des maladies êpidémiques, « il n'en a pas fallu davantage
au peuple timide, toujours disposé à adopter des présa-
ges funestes, pour juger que c'était ce papillon qui por-
tait la mort ou au moins qui était venu annoncer les ma-
ladies fatales qui régnaient. » Le nom scientifique du
papillon, Aclterontiaatropos, est au reste l'expression de
ces terreurs populaires. Au dire du docteur J. Franklin,
on croit, dans les campagnes de l'Angleterre, que l'Atro-
pos est en rapport avec les sorcières, et va murmurer à
leur oreille le nom de la personne pour laquelle la tombe
est près de s'ouvrir. « Quant à moi, dit-il, j'éprouve
pour ces animaux, longtemps méconnus, voués à l'ana-
llième universel, associés par la superstition au principe
du mal, le même sentiment de miséricorde et de respect
qui saisit le cœur de l'historien à la pensée des races
humaines maudites. L'atropos, si sombre que soit, sa li-
vrée, ne vient point des rives de l'Achéron ; il vient do>
sources divines de la vie. Le doigt de la nuit, et non
celui de la mort, a marqué sur lui son empreinte. Il
n'apporte pas aux hommes de mauvaises nouvelles de
l'autre monde; il leur apprend (pie la nature a voulu
244
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
peupler toutes les heures et consoler celles du crépus-
cule, en leur fournissant des compagnes ailées. »
Le sphinx à tête de mort est réellement un papillon
qui chante. On peut encore donner, moins exactement,
cette qualification à d'autres papillons qui sont munis
d'appareils de stridulation non sans rapport avec ceux
des cigales. Tels sont Y écaille pudique du midi de la
France, et plusieurs espèces
des montagnes du genre Selina
(fig. 238, 239). Ce sont vrai-
ment des papillons timbaliers.
Sur le dernier anneau du tho-
rax , on voit une large mem-
brane blanchâtre , triangu-
laire , recouvrant une cavité
sans communication avec l'in-
térieur du corps, sans tendon
ni battant agissant sur la mem-
brane. C'est du dehors, a re-
connu le docteur Laboulbène,
que vient le coup sec qui fait
vibrer la membrane sèche et parcheminée , tendue
sur la vésicule pleine d'air. Ce sont de petites percus-
sions des cuisses des pattes postérieures, ou des pres-
sions latérales rapides des genoux. D'après de Vil—
liers, qui a découvert en 1853 le son de l'écaillé pudi-
que, on dirait le bruit d'un métier de fabricant de bas.
M. Guenée, en 1861, a fait connaître un acte analogue
chez les Setina, où le son produit imite le tic-tac d'une
montre ou les pulsations des vrillettes, ces petits coléop-
tères des bois ouvrés s'appelant la nuit , d'un sexe à
l'autre, en frappant contre les cloisons avec leur tête ces
coups secs qui leur ont valu les noms & horloges de la
mort. Dans nos papillons ces organes de stridulation
servent, comme il est d'usage chez les insectes, à des
Fig. 258 et 239.— Appareils stri-
dulants des Chelonia pudica
et Setina aurita.
i î.r •ïï.r.ix 245
appels pour la reproduction, car ils sont plus développés
chez les mâles que chez Les femelles.
Ces derniers papillons nous conduisent aux bombycides,
caractérisés par la forme de leurs antennes, simulanj
des dents i\o peigne, surtout chez les mâles, et par l'im-
perfection de leur bouche. A l'état adulte, ils no man-
gent pas ci no vivent que pou de jours, uniquement oc-
cupés do perpétuer leur espèce. Enfin les chenilles de
ces insectes sont par excellence les productrices de soie <'t
l'entourent de cocons pour devenir chrysalides. A ce titre,
la première place revient au ver à soie (Sericaria mon).
Son origine, perdue dans une haute antiquité, est en-
core incertaine. 11 a dû exister sauvage et existe sans
doute encore dans les forêts du centre de la Chine, de la
Perse, des pentes de l'Himalaya. Selon l'opinion la plus
répandue, la couleur primitive des cocons était le jaune,
et on voit de temps à autre reparaître cette couleur dans
les races à cocons blancs. De même, les couvées des se-
rins domestiques, qui sont des albinos, reproduisent par-
fois le type vert des îles Canaries. Il semble, chez toutes
les races domestiques, que des souvenirs de l'état pri-
mitif, perçant la nuit des âges, reprennent une influence
intermittente sur la loi mystérieuse de la génération. Des
auteurs regardent les vers noirs, appelés moricauds ou
bouchards, et qui sont très-robustes, comme le type pre-
mier de l'espèce. La domesticité aurait blanchi la che-
nille, puis sa soie, par une véritable dégénérescence.
On trouve aussi parfois des vers zébrés, noirs et blancs,
surtout dans les races chinoises. D'autres pensent qu'il y
a deux espèces très-voisines, l'une à soie jaune, l'autre
à soie blanche, confondues par de très-anciens croise-
ments. Ces incertitudes, qui tiennent à l'antique domes-
tication du ver à soie, justifient tout à fait l'heureuse
expression de M. Guérin-Ménoville : « Lever à soie est
le chien des insectes, n L'influence de l'homme a dé-
246 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
pouillé cet animal de (oute force, de toute volonté, à la
façon du mouton, si éloigné aujourd'hui du mouflon. Le
ver à soie ne peut plus se tenir sur les feuilles inclinées
et mobiles du mûrier en plein air, agité par le vent ; il
n'a plus l'adresse de se cacher sous les feuilles pour évi-
ter l'ardeur du soleil et échapper aux ennemis des che-
nilles. La femelle demeure immobile : à peine si elle sait
remuer les ailes ; le mâle tourne autour d'elle en vole-
tant, sans quitter le point d'appui. Il est probable que le
ver à soie sauvage doit avoir un vol énergique à la façon
des bombyx silvestres. M. Martins a reconnu, à Montpel-
lier, qu'après trois générations d'élevage en plein air,
les mâles avaient repris la faculté de voler. Depuis huit
ans, à Orbe, près Lausanne (Suisse), M. Roland élève avec
succès le ver à soie en plein air sur le mûrier, en vue
d'obtenir une race rustique robuste, donnant en chambrée
close une éducation industrielle exempte d'épidémie.
Les vers à soie, nommés magnans dans le midi de la
France, présentent dans leur existence les phases qui
caractérisent tout l'ordre des lépidoptères. On fait éclore
les œufs lorsque la feuille du mûrier est assez dévelop-
pée. Autrefois on déterminait cette éclosion par la cha-
leur du fumier ou celle du corps humain ; on se sert
maintenant de chambres d'incubation échauffées par
des poêles. Quand le ver est sur le point d'éclore, la
loupe permet de voir son bec noir commençant à user
lentement la coque. Les éclosions se font à toutes les
heures, mais principalement et dans une proportion con-
sidérable de cinq à dix heures du matin, et la plus
grande partie de cinq heures à sept heures, uniformité
fort commode pour le premier travail de la magnanerie
ou atelier de l'éducation des vers à soie. On nomme âges
du ver à soie les périodes de son existence séparées par
des mues. Prenons une éducation dans une bonne condi-
tion de température, à 19°, et non à de trop hautes tem-
LEPIDOPTERES. W
pératures ; elles n'ont en effet augmenté le profit des
éleveurs par la rapidité du développement qu'en affai-
blissanl les races et les prédisposant à la redoutable
épidémie qui menace aujourd'hui d'anéantir cette indus*
trie capitale de la France, et qui a provoqué les plus
jusles alarmes au sein des pouvoirs publics. Le premier
âge comprend cinq jours, le second quatre, le troisième
six. le quatrième sept, le cinquième dix. Ces âges sont
séparés par des périodes où le ver à soie reste immobile
et sans prendre de uourriture, le corps à demi relevé,
connue les chenilles de sphinx, auxquelles il ressemble
par sa tête petite, son premier anneau très-renflé, et l'a-
vant-dernier muni d'une corne. Les magnaniers n'ont
donc pas besoin de donner de feuille de mûrier dans
chaque jour de passage d'un âge à l'autre, et c'est ce qui
explique la grande importance d'une égalité parfaite
dans l'éducation des vers. On laisse jeûner les premiers
êclos pour assurer cette précieuse et économique unifor-
mité de transformations. La tète de la chenille, qui ne
Fig. — 240 et 241. — Ver à soie en position de mue et sa tête'.
grossit pas, parait allongée et noire au moment d'une
mue elle est au contraire grosse et peu foncée après la
mue (fig. 240, 2 il). Le ver jette autour de lui des fils qu'il
attache comme supports aux objets voisins, et, appuyé sili-
ces fils, il soi t de son ancienne peau, qui se fend au mi-
lieu du dos. Nous avons pu constater que, dans ces som-
meils, la température de la surface du corps du ver de-
vient celle du milieu ambiant, et peut même tomber un
248 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
peu au-dessous, pour se relever un peu au-dessus dans les
frèzes ou périodes de voracité. Au premier âge, le ver à
soie est noir, poilu, puis de couleur noisette au moment
où va s'opérer la première mue. Pour commencer l'édu-
cation, on a jeté sur les œufs en train d'éclore des bour-
geons de mûrier, qu'on ramasse bientôt chargés de petits
vers; ou mieux, on verse de la feuille finement hachée
sur des papiers percés de petits trous dont on recouvre
les œufs dans la chambre d'incubation. Cette feuille ha-
chée convient aux premiers âges, car elle évite de la fa-
tigue aux jeunes chenilles en multipliant les bords arti-
ficiels. En effet, à l'exception de très-petiles espèces de
papillons dont les chenilles minent le parenchyme des
feuilles, les chenilles sont dans l'habitude de manger le
plus souvent les feuilles des arbres en partant du bord :
ce sont les coléoptères ou les limaces qui dévorent sur-
tout les feuilles dans l'intérieur du limbe.
Au second âge, le ver paraît gris, presque sans duvet,
puis blanc jaunâtre, et on voit se dessiner les croissants
sur les second et cinquième anneaux de l'abdomen. 11 n'y
a plus aucun poil au troisième âge, et le ver devient d'un
blanc terne qui va toujours en s'éclaircissant. Pour le
nourrir et enlever en même temps la litière sans blesser
les vers (délitage) , on place les feuilles fraîches sur .des
filets ou sur des papiers percés de trous proportionnés à
la grosseur de la chenille. Les vers passent à travers les
interstices pour gagner les feuilles; on les enlève
alors d'un seul coup, et on se débarrasse des litières pu-
trides.
Au quatrième âge, on opère le dédoublement, c'est-à-
dire on transporte une partie des vers sur de nou-
velles tablettes pour leur donner plus de place, et,
par suite, plus d'air. Le cinquième âge est celui de la
plus grande voracité de ces insectes. Au septième jour
de cet âge, leur faim est insatiable : c'est la grande
LÉPIDOPTÈRES. 249
frèzeou briffe, la furia des Italiens. En ce jour, les vers
issus de 30 grammes de graine (œufs) consomraenl en
poids autant que quatre chevaux, et !«• bruit de Leurs
mâchoires ressemblée celui d'une forte averse. A la fin
de cet âge .se fait la montée. Le ver, prêta filer, va ré-
compenser le travail et la dépense du magnanier. On
voit les vers grimper sur la feuille sans la mordre et
dresser la tête ; leur corps devient translucide, de la cou-
leur d'un raisin blanc très-mûr, mou comme «le la pâte.
Les anneaux se raccourcissent, la peau du cou se ride.
Enfin, la plupaii des vers traînent après eux un Long fil
sorti de leur bouche. La soie, que le ver produil toute sa
vie, provient de deux Longues glandes occupant toute la
longueur du corps, el dont la couleur, dans les races à
cocon jaune, se voit à travers la peau.' Le fil est formé
de deux fils, tordus ensemble par la chenille avant de
sortir par la filière, au moyen de petits muscles. On peut,
en effet, parfois, au moyen d'eau de savon, dédoubler le
fil en deux tils presque invisibles et encore très-tenaces.
Les glandes à soie ne contiennent pas un peloton de
fil qui se déroulerait, mais une matière visqueuse qui
se solidifie dans l'intérieur même de la bouche du ver.
Quand on voit l'animal se raccourcir, ce qui indique
qu'il ne donnera qu'un très-mauvais cocon ou deviendra
tapissier, c'est-à-dire ne fera qu'un enduit plat de sa
soie, on le fait macérer dans du vinaigre et on tire de sa
bouche les deux glandes à soie, qu'on crève. Il en sort
un filet visqueux qu'on allonge tant qu'on peut en le
maintenant à l'air pour qu'il se solidifie. On obtient ainsi
ces fils si résistants, servant à attacher l'hameçon à la
la ligne, et qu'on nomme fils de soie, fils de Florence.
A l'état sauvage, le ver à soie établissait son cocon
dans les branches mêmes du mûrier. Domestique, il ne
procède pas autrement. Il faut donc lui donner des
moyens d'attache. Ce sont des branches de bruyère, de
250 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
genêt, de buis, des tiges de colza ou de chicorée sau-
vage, etc., des bottes de paille, ou enfin, ce qui vaut
mieux, des sortes d'échelles de petites planchettes paral-
lèles, entre lesquelles il y a place pour un cocon (cocon-
nières Davril), ou des planchettes se croisant en petites
cases (système Delprino).Le ver à soie commence par je-
ter des fils rameux çà et là pour accrocher le cocon ; c'est
la bave. Puis il remue constamment la tête en décrivant
des tours ovales, et forme son cocon d'un fil continu, mais
non homogène, pouvant atteindre environ 1,000 mètres
de longueur, de sorte que quarante mille cocons per-
mettraient d'entourer le globe terrestre d'un fil de soie.
Les premières couches sont floconneuses, s'enlèvent fa-
cilement et forment la bourre, qui, cardée avec les dé-
chets du filage, donnera la fantaisie; vient ensuite la
soie proprement dite, qui doit être dévidée sur le tour et
former la soie grége, et enfin un tissu interne si serré
qu'il n'est qu'une pellicule. Il finit par n'être plus dévi-
dable, et cela d'autant plus tôt que l'ouvrière fileuse est
moins adroite. Le fil du cocon est maintenu accolé dans
tous ses replis par une sorte de glu naturelle, bien moins
tenace et épaisse que celle qu'on trouve dans beaucoup
de cocons de bombycides. L'eau bouillante décolle les
fils et permet le dévidage. Le plus grand nombre des
races de vers à soie font des cocons jaunes, et d'autres
des cocons blancs. Il en est à cocon jaune pâle ou soufré,
ou blanc verdâtre (céladons) ; en Chine, dit-on, il y a des
races à cocons tout à fait verts. On connaît aussi des co-
cons de couleur nankin ou jaune roussâtre; une race,
élevée en Toscane, près de Pistoie, a des cocons d'un
rose pâle ; enfin, on a fait mention de cocons couleur de
pourpre.
Le ver à soie met trois ou quatre jours à filer son cocon
sans muer ; seulement ses anneaux se resserrent, et il se
raccourcit beaucoup, outre la perte de poids qu'il subit
LÉPIDOPTÈRES. 251
à mesure que se vident ses glandes à soie. Au boni de
deux ou trois juins, il se change en chrysalide (cin-
quième unir), c'est-à-dire passe au sixième âge. On opère
alors le déramage des cocons, on les détache de leurs
appuis cl du se hâte de les vendre à cause de la perle de
poids. En effet, le cocon n'empêche pas complète ni
l'évaporation de la chrysalide. Son rôle harmonique est
de diminuer celle êvaporation, ef le refroidissement su-
perficiel qui en résulte. Comme nous l'avons constaté
sur beaucoup d'espèces de chrysalides à cocon, au mo-
ment où on les en relire, elles sont toujours notablement
plus chaudes que l'air ambiant ; puis, mises à l'air, la
température de leur surface s'abaisse promptement à
celle de l'air qui les entoure et même au-dessous, à me-
sure «pie l'évaporation superficielle amène des pertes de
poids croissantes.
Le septième âge, qui succède à la sixième mue ou
èclosion de la chrysalide, est l'âge adulte ou cle repro-
duction du ver à soie (fig. 242). Les chrysalides éclosent
au boni de quinze à vingt jours après la confection du
cocon. Celles du ver à soie, comme celles de toutes les
espèces à cocon fermé, ont à la tête une vésicule, décou-
verte par M. Guérin-Méneville, et contenant un liquide
qui permet au papillon d'écarter les fils de soie en les
décollant, afin de se frayer un passage. Les bombycides
à cocon très-lâche ou ouvert naturellement à un bout
manquent de cet organe. Les cocons percés n'ont pas le
fil coupé, car la bouche du papillon n'a aucune partie
tranchante, mais aminci et dissocié. Ces cocons non dé-
vidables sont cardés et servent à faire la filoselle. En gé-
néral, les cocons mâles sont de dimension moyenne et
étranglés au milieu; les cocons femelles sont plus gros,
plus renflés, plus arrondis aux extrémités. Les coi on-
de choix, réservés pour la ponte, sont placés dans une
chambre où la température varie de 21° à 24°, et on a
L>5'2 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
soin de les attacher, afin que les papillons ne puissent
les entraîner. Ils éclosent le matin (comme les œufs), de
cinq heures à huit heures. On établit l'obscurité autour
d'eux, car ces papillons nocturnes seraient blessés par
l'éclat du jour et se fatigueraient en agitant leurs ailes.
On met les mâles à part dans une boîte, puis on les réu-
nit aux femelles après que, les uns comme les autres, se
sont vidés d'un liquide de couleur nankin. On fait enfin
pondre les femelles fécondées sur des toiles ou sur des
cartons (procédé chinois et japonais suivi autrefois à la
magnanerie expérimentale du Jardin d'acclimatation, et
remplacé aujourd'hui par un grainage cellulaire sur au-
tant de toiles qu'on a de femelles). Les œufs sont d'abord
d'un jaune tendre, passant, en huit à dix jours, au jon-
quille, puis au gris roussâlre, et enfin au gris d'ardoise,
avec une légère dépression au centre. On conserve les
toiles ou les cartons à œufs clans des filets qu'on suspend
dans une chambre où la température ne doit pas dépasser
12° à 15°. Au reste, ces œufs, bien que la petite chenille
y soit formée de très-bonne heure, peuvent supporter
sans périr une chaleur de 50° et les froids les plus rigou-
reux de nos hivers, et même de la Sibérie, comme l'ex-
périence en a été faite pour des graines chinoises venues
par caravane. La réfrigération hibernale est une garantie
du succès de l'éducation (glaçage des graines de MM. Du-
claux, Raulin). Au printemps, quand la température
commence à s'élever, on porte la graine à la cave ou à
la glacière, de peur d'éclosions prématurées.
On a depuis longtemps créé en Italie une race spé-
ciale, dite trivoltine, à peine connue en France, en choi-
sissant pour la reproduction des vers hâtifs qui accom-
plissent leurs évolutions en trois mues au lieu de quatre.
L'éducation a alors une moindre durée, mais la soie est
médiocre. Dans les pays chauds existent des races de vers
à soie à plusieurs générations dans l'année.
Fi- 242. — Ver à soie à ses divers états.
LÉPIDOPTÈRES 255
Los autres bombycides à cocons soyeux présentent, les
Uns des chenilles munies de tubercules surmontés d'é-
Fig. -2-ir.. — Petit paon de iiuii, femelle.
pines, les autres de longs poils. Les deux principales es-
pèces du premier groupe, originaires de l'Europe, sont le
Pig. 244.
Chenille du petit paon de nuit.
grand paon de nuit et le petit paon, à cause des taches
arrondies et vitrées de leurs ailes (fig. 245, 244, 245).
256 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
La première espèce, le plus grand papillon d'Europe, ne
dépasse guère la latitude de Paris. Introduit par des
amateurs dans le département du Nord, il a bientôt dé-
péri. Il est très-commun dans tous les environs de Paris,
vit sur les arbres fruitiers de sa banlieue, sur les plata-
nes du chemin stratégique des fortifications, etc. La se-
conde s'étend plus au nord, existe en Angleterre , se
nourrit sur le prunellier, l'aubépine, l'orme, le charme.
Dans ces deux insectes, la chenille se file un cocon en
forme de nasse, ouvert naturellement à un bout pour la
sortie du papillon. Elle ne casse nullement le fil à cet
orifice de sortie, comme on l'a cru autrefois, mais le re-
plie ; on la voit, par un mécanisme différent du ver à
soie, transporter continuellement sa tête d'une extrémité
à l'autre du cocon. La chrysalide manque de la vésicule
destinée à la liqueur servant à percer le cocon ; elle était
inutile dans ces espèces à cocon ouvert. Leurs cocons
sont trop incrustés pour être dévidables. L'Allemagne
nous présente en outre le paon moyen; une autre espèce,
à ailes jaunes, est spéciale à la Dalmatie. Enfin, dans
le centre de l'Espagne, vit une rare et magnifique es-
pèce, à ailes d'un vert d'émeraude, avec d'épaisses ner-
vures rougeâtres, découverte en 1848, et dédiée à la
reine Isabelle. Elle conservera ainsi, dans le paisible do-
maine de la science, un rang à jamais incontestable.
Quelques personnes seules connaissaient exactement les
localités de cette espèce et l'arbre qui la nourrit ; mais
elles gardaient le secret avec soin. Aussi une paire de
ces papillons s'est vendue 250 francs. Nous figurons,
pour la première fois en France, le mâle, si curieux par
les longues queues un peu tordues qui terminent ses
ailes inférieures (fig. 246). Dans tous ces Attacus d'Eiir
rope, les antennes du mâle sont bien plus pectinées que
celles de la femelle. On sait maintenant quelques détails
biologiques sur le splendide Attacus de la reine Isabelle.
LÉPIDOPTÈM S. 25fl
Après un premier voyage infructueux en Espagne à la
recherche de cel insecte, le docteur Staudinger, plus
heureux une seconde fois, rencontra la chenille (fig 247)
sur les collines qui avoisinenf Madrid. Elle se nourril
des feuilles aciculaires du pin maritime, entre lesquelles
elle se transforme en chrysalide dans une coque soyeuse
dont la couleur varie du brun rougeâtré au bl I pres-
que blanc. M. Staudinger élève maintenant cette espèce
qui constitue une des belles découvertes entomologiques
du siècle. On en trouvera de très-bonnes figures coloriées
dans les Annules delà Société linnéenne de Lyon (août
1868), avec un mémoire intéressant de M. Millière.
Les antennes sont à peu près également fournies dans
les deux sexes de deux races ou espèces, à cocons ou-
verts, employés pour leur soie grise, plus grossière que
celle du ver du mûrier. Ce sont les Attacus «lu ricin et de
Pailante, le premier de l'Inde, le second du nord de la
Ghine. M. Milne Edwards éleva le premier au Muséum,
en 1854, le ver du ricin, abandonné aujourd'hui en
France, à cause de ses générations trop rapprochées et
de l'impossibilité de le nourrir en hiver. Quant au ver de
l'ailanîe, dont on doit l'introduction en France à M. Gué-
rin-Ménevillé, en 1858, il n'a d'ordinaire que deux géné-
rations par an. Le cocon commence à être dévidé en soie
grégo. On peut dire qu'il est tout à fait acclimaté au-
jourd'hui. On a pu voir, à l'Exposition des insectes de
1865, un nombre considérable de ces cocons, et une vaste
cage de toile pleine de papillons dus aux remarquables
éducations de M. Givelet, en son château de Flamboin
(Seine-et-Marne). On trouve maintenant de ces papillons,
échappés aux éducations, venant voler autour do> ai-
tantes, dans les jardins de Paris, poury déposer leurs œufs.
M.Usèbe cultive aujourd'hui cette espèce sur trois hectares
de terrain, à Milly, arrondissement d'Etampes(S.-et-M.).
L'Asie donne également à l'industrie trois vers à soie
260 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
du chêne, de l'Inde, de la Mandchourie, du Japon, à co-
cons fermés, dévidables comme ceux du ver à soie [du
mûrier. De très-intéressantes tentatives se sont faites
dans ces dernières années pour introduire en France
l'espèce japonaise (Attacus yama-maï), à cocon d'un
blanc verdàtre, ressemblant aux céladons. En Autriche,.
M., de Bretton élève cette espèce et la fait reproduire de-
puis 1865. En France, elle est élevée à Metz par M. de
Saulcy, à Romorantin par M. Votte, à Paris même par
MM. Berce et E. Deyrolle. 11 y a là le germe d'une bien
précieuse conquête. L'intérêt qu'offre cette espèce si
importante nous fait un devoir d'en figurer les divers
états. Le papillon est dessiné un peu réduit en taille
(fig. 248, 249, 250). C'est au Muséum que furent essayées
les premières éducations, en France, de Y Attacus Ce-
cropia, par Audouin, puis par MM. Lucas et E. Blan-
chard. Cette espèce, des régions méridionales de l'A-
mérique du Nord, se nourrit volontiers d'aubépine, de
pommier et surtout de prunier. La Guyane, le Sénégal
ont aussi des espèces à cocon utilisable 1 .
Les bombyx proprement dits ont des chenilles très-
velues. Nous voyons les papillons de plusieurs espèces
parcourir nos bois d'un vol rapide, avec de fréquents
crochets. Le plus commun, celui du chêne, n'a qu'un
cocon de couleur brune, comme une sorte de gros pa-
pier. Le Bombyx de la ronce, dont la chenille se roule
dès qu'on la touche, ce qui l'a fait appeler anneau du
diable, présente un cocon plus soyeux, mais bien trop
pauvre encore pour nous servir. Le même genre est
beaucoup plus favorisé en soie à Madagascar, et plusieurs
espèces sont utilisées par les Hovas. Elles vivent sur un
cytise, Yambrevate, et pourront être acclimatées à l'île
de la Réunion. Les cocons sont remplis de poils de la
1 Vov. les Auxiliaires du ver à sole. Paris, 18(3i, J.-B. Baillière
et Fils'
•' l
\;\ •
fig. 248, 249, 250. - Cocon du ver du chêne, chenille et papillon
de ce ver à soie du chêne du Japon.
LÉPIDOPTÈRES 263
chenille; il faul s'en débarrasser par des lessives bouil-
lantes, puis les entier. La soie est inaltérable, el les
Bovas eouvrenl leurs morts de vêtements de cette soie.
Les chrysalides servenl encore à un curieux usage : on
tes mange frites ou bouillies. Lors de la réception de
L'ambassade française envoyée au couronnemenl «lu
malheureux Radama II, le docteur Vinson rapporte que
le fils du roi, enfant de dix ans, présent à l'audience,
mangeait dé ces chrysalides avec un grand plaisir. Les
chrysalides du ver à soie sont aussi employées à l'ali-
mentation dans plusieurs provinces de la Chine.
Les bombyx ont des espèces qui vivent en société dans
d'immenses toile> de soie filées en commun, et où chaque
chenille, parvenue à sa croissance, se file en outre un
cocon particulier. A Madagascar, au Mexique, on a cardé
la soie sauvage de certaines de ces espèces. Nos bois de
pin et surtout les forets de chêne offrent en France deux
espèces de mœurs analogues. Celle du chêne est appelée
la Processionnaire, parce que le soir les chenilles sortent
du nid commun en véritable procession, une en tète,
suivie de files qui augmentent d'une chenille à chaque
rang, jusqu'à une largeur égale à l'entrée du nid. Ces
chenilles sont très-velues, et les poils se détachent, vo-
lent de toute part, munis d'une matière acre, produisant
des rougeurs, des cuissons comme les orties, au point
de donner la fièvre à certaines personnes. Ce sont là les
prétendues chenilles venimeuses, si redoutées dans les
bois des environs de Paris, dans les années où les
bourses abondent collées au tronc des chênes. Dans
l'année 1865, plusieurs allées du bois de Boulogne fu-
rent interdites aux promeneurs pour cette cause. Ces
poils urticants empêchent de faire aucun usage des
toiles. Enfin, rien de plus commun que le Bombyxneus-
trien, dont la chenille est nommée la livrée, à cause de
ses lignes longitudinales, de diverses couleurs. Les œufs
264 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
sont pondus en bracelets autour des branches, et éclo-
sent au printemps, aux premiers bourgeons. Accidentel-
lement, si on les garde chez soi, à la chambre, soustraits
au froid de l'hiver, on voit la chenille sortir de l'œuf en
octobre ou en novembre. Cette chenille de la livrée se file
un mince cocon blanc , saupoudré d'une poussière
comme de la fleur de soufre.
Les tiparis sont très-nuisibles aux arbres. Une espèce à
ailes blanches (L. chrysor-
rhea) dévaste les planta-
tions des promenades pa-
risiennes (fig. 251). Les
petites chenilles, nées à la
fin de l'automne, assem-
blent des paquets de fe*uil-
Liparis queue dorée, mâle. les avec d ^S fils de soie
pour y passer l'hiver. Dans
cette loge commune sont façonnées de petites logettes sé-
parées, où vivent un certain nombre de chenilles, comme
associées par une prédilection plus particulière. Elles se
dispersent au printemps. Les femelles des liparis s'arra-
chent les poils roux de leur abdomen, et en font un
moelleux duvet autour de leurs œufs, pour préserver du
froid ces enfants qu'elles ne verront jamais, car leur
mort suit la ponte. Sur nos boulevards extérieurs nous
trouvons sur le tronc des ormes des plaques d'œufs du
L. dispar, passant l'hiver sous cet abri prolecteur. On
dirait des tampons d'amadou. Les mâles de cette espèce
sont bien plus petits que leurs énormes femelles im-
mobiles.
Les bombycides ont certaines chenilles des plus bizar-
res, où les pattes anales se sont changées en prolonge-,
ments fourchus, qu'elles agitent d'un air de menace et
qui paraissent destinés à chasser les insectes hostiles,
cherchant à pondre sur leur corps. Telles sont les che-
LEi'inoi'TKnr.s.
'205
nillcs du genre dicranure (fig. 252) et celles de la /<«r-
pie du hêtre, d'un aspect si étrange, qu'on hésite d'abon
Fig. -Ib'l. — Clienillo de Dicranura erminea.
à y reconnaître une chenille (fig. 253). Les papillons
n'ont an contraire rien de remarquable.
Fig. 253. — Chenille de harpie du hêtre.
Il y a quelques bombycides dont les chenilles vivent
266 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
dans l'intérieur des bois. Les femelles ont alors l'abdo-
men très-prolongé en pointe pour pondre dans les cavi-
tés des écorces. Ainsi le cossus gâtebois, à chenille rou-
geâtre, comme cuirassée, d'une odeur très-désagréable,
ronge l'intérieur des saules et d'autres arbres ; ainsi la
Fig. 254. — Zeuzère du marronnier, femelle.
coquette ou Zeuzère du marronnier d'Inde, qui vole le
soir dans nos jardins publics (fig. 254), vit à l'état de
chenille dans l'arbre qui donne son nom à l'espèce.
Les femelles des bombycides sont en général aussi
lourdes et paresseuses que les mâles sont vifs et agiles.
Bien plus, il en est qui n'ont que des rudiments d'ailes
et sortent seulement sur le bord du cocon. Ce sont les
orgyes (fig. 255, 256). Nous voyons souvent, dans les
rues de Paris à jardins, voler, en septembre et octobre,
le mâle à ailes fauves de Yorgye antique. Les femelles
perdent complètement les ailes chez les psychés. Elles
ressemblent tout à fait aux chenilles, et en général ne
sortent pas du fourreau de celles-ci. Leurs chrysalides
n'ont aucune marque d'ailes. Les chenilles ont les an-
neaux du thorax assez durs et à pattes agiles (fig. 257,
LÉPIDOPTÈRES,
t>G7
258-); les autres anneaux sont très-mous el leurs pattes
ne servent qu'à retenir des brins d'herbes, de feuilles,
des morceaux d'écorce, etc., avec lesquels la chenille se
'*^'". •■'*%,
Fig. 255, 256.— Orgye antique (mâle et femelle)
fabrique un fourreau protecteur, toujours hérissé et de
forme spéciale, ainsi que la nature des matériaux, sui-
Fig. 257,258.
Chenille de Psyché du gramen
et de Psyché radiella.
Fig. 259.
Psyché du gramei
mâle.
vant les espèces. Les mâles, à antennes pectinées, sont
d'un gris noirâtre et volent très-vivement (fig. 259).
Un très-nombreux groupe de papillons esl constitué
268 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
par les noctuelles. Les papillons ont, en général, les ailes
supérieures sombres, avec des taches au milieu en forme
de rein, et les inférieures très-variablement colorées,
Fig. 260. — Trachea piniperdd à ses divers états.
parfois rouges ou jaunes, souvent blanchâtres. Ils volent
presque tous le soir, sont pourvus d'une trompe pour
sucer le miel des fleurs. On en capture le soir sur les rai-
sins de treille, sur le miel dont on enduit les arbres, sur
LÉPIPOPTÊRES, Ï6fl
des pommes sèches trempées dans l'éther nitreux. Les
chenilles, lisses ou très-peu velues, se cachent pendant le
jour, vivent le plus ordinairement de plantes basses, par-
fois de racines, et soi il alors très-nuisibles i b cultures.
Kllcs (ml presque toujours seize pattes. Il en est qui se
dévorent entre elles. Les unes s'entourent d'un légei
cocon pour devenir chrysalides, et d'autres s'enfoncent
dans la terre meuble (fig. 260). .Nous représentons,
261.
Chenilles arpenteuses d'Ennomos de l'aune
comme exemple de ce type, une espèce qui vit sur les
pins et qui leur nuit dans certains pays. On la trouve
près de Paris, mais pas très-commune.
Dieu plus singulières sont les chenilles qu'on nommé
arpenteuses ou géometr es. En général, outre les six pattes
du thorax, elles n'ont plus que lesquatre pattes de l'abdo-
men, y compris les deux autour de l'orifice anal. Quand
27ô LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
elles veulent avancer, elles fixent d'abord les pattes de
devant, puis rapprochent les pattes postérieures en for-
mant une boucle avec leur corps. Elles paraissent ainsi
arpenter le sol sur lequel elles marchent. Souvent elles
restent immobiles des heures entières, dressées sur
leurs pattes de derrière, leur corps simulant tout à fait
une baguette (fig. 261). Les chrysalides sont le plus ha-
bituellement dans la terre. Les papillons ont des ailes
délicates, ornées parfois de riches couleurs et en général
horizontales au repos. On les nomme spécialement pha-
lènes. Nous figurons une belle espèce du début du prin-
temps (fig. 262).
Fig. 262. — Amphidasys prodromaire.
On peut appeler certaines phalènes les papillons de
l'hiver. On ne se doute guère que des papillons volent
Fig. 263.
Phalène hyémale, mâle.
Fig. 264.
Phalène hyémale, femelle.
par les soirées brumeuses du mois de novembre. C'est
pourtant ce qui arrive aux mâles des hibernia. Deux es-
LÉPIDOPTÈRl S.
27 1
pèces, la phalène dèfeuillée et la phalène hyémaie, sont
tort communes. La rem elle de la seconde n*a que des
ailes très-petites, toul à lait impropres au vol (fig. 263,
264); celle de l'autre, entièrement aptère, marquée de
taches noires sur le dos, à abdomen pointu, ressemble à
1 265.
Phalène dèfeuillée mâle.
Fig. 266.
Phalène dèfeuillée femelle.
une araignée allongée (fig. C 2G5, 266). On les trouve fa-
cilement, au commencement <le novembre, dans mu*
singulière station, sur les candélabres à gaz de certaines
promenades publiques, par exemple des routes du bois
de Boulogne, soit qu'elles aient grimpé, attirées par la
lumière, soit que les mâles ailés les y transportent. En
février et mars apparaissent d'autres espèces analo-
gues. On peut citer parmi elles,
comme type nouveau de femelles
sans ailes, la phalène œsculaire,
;'i femelle cylindrique, couverte
de brosses de poils étagées, dont
l'abdomen se termine par une
houppe (fig. 267). Nous trou-
vons aussi près de Paris, dans
les prairies qui entourent le con-
fluent de la Seine et de la Marne,
à la fin du mois de mars, le
Nyssia zonaria, dont les mâles
restent pendant le jour immobiles sur l'herbe; les le-
Fig. 267.
Phalène œsculaire feme
272
LES MÉTAMORPHOSES DES 1NSICTES.
melles à moignons d'ailes sont trèe-poilues. Les mâles
volent le soir en rasant l'herbe. Nous représentons
cette espèce (Ci g. 268, 269), qui malheureusement va
disparaître tout à fait près de Paris, car ces prairies
sont envahies par les constructions et livrées à la cul-
ture maraîchère.
Fig. 268, 269. — Nyssia Zonaria, mâle et femelle.
Les derniers papillons sont de très-petite taille. Leurs
écailles semblent une imperceptible poussière que dé-
tache le moindre contact. Les chenilles de ces délicates
espèces, tantôt roulent les feuilles en attachant leurs
Fig. 270.
Œcophore du prunier, très-grossie.
Fig. 271.
Teigne des draps, très-grossie.
bords avec de la soie, tantôt minent leur parenchyme,
n'attaquant que la matière verte, trop faibles pour man-
ger les nervures (fig. 270). Il en est qui vivent à l'inté-
rieur des pommes
LÉPIDOPTÈRES.
m des poires (frui
27î
châtaignes, des glands. On donne en
véreux), des
énéral !<• nom de
teignez à ces insectes. Les chenilles courenl Irès-vite, se
tortillent en tous sens dès qu'on les touche. Il en est
deux espèces qui vivent des grains de blé, deux <|ui dé-
vastenl les vignes. Certaines de ces chenilles se nour-
rissent de matières animales. Les galleries chassent les
abeilles des ruches et mangenl la cire dont les rayons sonl
pénétrés de leurs (ils soyeux. Une chaleur considérable,
sensible à la main, se dégage des gâteaux envahis par ces
larves voraces. Beaucoup de chenilles de teignes s'abri-
tent sous des fourreaux qu'elles traînent avec elles. Telle
est la teigne des draps (fig. 271 ), qui accroît son fourreau
Fig. Ti'l. — Drap rongé.
à mesure qu'elle grandit en y mettant des pièces de
laine (fig\ 272, 275, etc.). En lui donnant à manger des
étoffes de laine de diverses couleurs, on finit par lui voii
un véritable habit d'arlequin. Nous représentons, en li-
gures grossies, les chenilles qui attaquent le drap dans
18
274 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
diverses attitudes. La teigne des pelleteries se comporte
de même. Dans nos bois, beaucoup de teignes ont des
Fig. 275.
Teigne du drap marchant.
Fig. 274.
Fourreau suspendu.
iourreaux lisses, d'une sorte de carton grisâtre : ainsi
Fig. 275.
Adèle de de Géer, très-grossie.
les petites chenilles des adèles (fig. 275), dont les adul-
tes, ornés des plus riches couleurs métalliques, lors-
LÉPIDOPTÈRES.
j:
qu'ils sont rassemblés dans les matinées de printemps
sur les buissons, ressemblenl à des émeraudes <>u à dos
améthystes étincelantes. Les antennes démesurées des
mâles, comme des fils d'argent, les gênent | • leur
V() |. toujours li'ni el oblique. Il esl des teignes dont l< i s
Chenilles s'entourenl de plusieurs étages de parcelles de
fouilles en forme <li i collerettes. Réaumur les nommait
les teignes à falbalas (fig. 276).
Remarquons aussi des papillons frappés de dégradai
lion organique, ayant 1rs ailes divisées en espèces de
plumes. Leurs chenilles, à seize pattes, sont couvertes
Fig. 276.
Chenilles à fourreau.
Fig. -277.
Ptérophore pentadactyle.
d'un duvet, court et serré ; la plupart s'attachent, pour se
transformer, par la queue et par un lien autour du
corps. Les chrysalides ressemblent beaucoup aux che-
nilles, dont elles gardent la couleur et la villosité. Une
espèce fort commune dans les jardins, au bord de-
chemins, le long des haies, est le ptérophore pentadac-
tyle, d'un beau blanc de lait (fig. 277).
I ne autre espèce, assez fréquente con-
tre les vitres à l'intérieur des maisons
de campagne, est ïorneodehexadactyle,
dont les ailes ont l'apparence d'un
évenlail étalé, à douze divisions. La
chenille vit sur le chèvrefeuille des
jardins et se file un petit cocon à claire-voie (fig
/ \
Fig 278.
Ornéode bexadactyle.
278).
CHAPITRE VII
DIPTÈRES
Les cousins, larves et nymphes, éclosions en bateau. — Les moustiques. —
Les tipules. — Les cécidomyes, ravages, larves vivipares. — Le vermiliori
et ses pièges. — Les volueelles. — Les mouches des viandes et des ca-
davres. — La mouche qui tue les forçats à Cayenne. — Les mouches
des squelettes. — Les mouches ennemies des chenilles. — La mouche
tsetsé, fléau de l'Afrique centrale. — Les œstres, leurs larves à l'inté-
rieur des chevaux et des moutons. — Les mouches des tumeurs. — Les
mouches-araignées sur les mammifères et. les oiseaux.
Les diptères ou mouches à deux ailes offrent une im-
mense quantité d'espèces; beaucoup sont très-peu dis-
tinctes, et les naturalistes sont très-loin de. connaître :
complètement ces insectes, dont les larves ont cepen-
dant des habitudes curieuses et des plus variées. Ce sont
les diptères qui s'avancent le plus loin vers les pôles, et
ils forment les seuls insectes des régions glacées qui en-
tourent le pôle boréal ; ils peuvent vivre et voler à des
températures inférieures à celle de la glace fondante. Il
en est qui piquent les animaux et môme l'homme pour
se repaître de son sang. C'est au moyen de leur bouche
munie de lancettes perforantes que la piqûre s'opère. Il
n'y a aucun danger à saisir entre les doigts les diptères
dont la piqûre est le plus douloureuse. Ils sont alors
terrifiés et ne songent aucunement à manger. Ils n'en- !
foncent leurs lancettes que quand ils sont sans crainte
et libres sur la peau. Au contraire, nous pouvons laisser
DIPTÈRES. 271
courir une abeille ou une guêpe sur La main el le vi-
sage : «'II* 4 ne fera pas usage de l'aiguillon qui lerraine
son abdomen. G'esl que chez les hyménoptères, <»u mou-
ches à quatre ailes, cel aiguillon est une arme el non
une bouche, el l'insecte ne s'en sort que lorsqu'on le
sci ro ou qu'on l'irrite.
Il nous os! impossible de présenter autre chose que
l'examen de quelques types remarquables, en laissant
de côté tous les intermédiaires.
Il est d'abord des diptères dont les antennes sont
développées, souvent plumeuses. Ils ont de longs balan-
ciers et des pattes excessivement allongées se dirigeant
en arrière dans le vol. Ce sont les némocères.
Au-dessus des eaux, apparaissent le soir des danses
aériennes formées de contins qui montent et descendent
en s'entre-croisant en tous sens, illuminés par les rayons
obliques du soleil couchant. De temps à autre, les fe-
melles fécondées quittent la troupe, s'abattent douce-
ment à la surface de l'eau, placent leurs quatre pattes
de devant sur quelque corps qui flotte ou même les ap-
puient sur l'eau. L'abdomen porte son extrémité sur la
surface liquide, et les œufs allongés sortent, passant à
mesure entre les pattes de derrière entre-croisées. La
mère en façonne ainsi une espèce de radeau eu les ac-
colant les uns contre les autres. Sa forme est celle d'un
fuseau : il se renfle au milieu et s'amincit aux deux ex-
trémités. Le radeau est abandonné à la chaleur solaire,
et, au bout de deux jours, apparaissent des larves res-
semblant à de très-petits poissons, à corps allongé et
diaphane, à grosse tête, à œil noir. Elles aiment les
eaux croupies, se trouvent dans les tonneaux d'arro-
sage, etc. Dès qu'on agite l'eau, elles fuient i\r toutes
parts en faisant de nombreux soubresauts. Elles sont
sans pattes ; de courtes antennes poilues les aident à
nager avec vivacité (fig. 279). En outre, une roue loco-
278 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
motrice de cils, servant aussi de branchies, entoure
l'orifice anal ; l'avant-dernier anneau porte un tube des-
tiné à puiser l'air en nature au-dessus de Teau. En
quinze jours ou en trois semaines, cette larve éprouve
trois ou quatre mues. Elle sort de l'eau la région dor-
sale du thorax. La peau se dessèche et se fend, et tout
le corps parvient à sortir par cette ouverture, en lais-
sant l'ancienne peau flotter à la surface de l'eau. A la
dernière mue, la larve du cousin prend l'aspect d'une
nymphe encore mobile. La forme est tout à fait chan-
gée ; le thorax, très-élargi, gonflé d'air, vient flotter ;
l'abdomen, replié en dessous, se termine par des bat-
tants membraneux qui aident l'animal à nager, et aussi
par deux larges branchies. La respiration se fait en ou-
tre par deux tubes, simulant deux cornes, implantés
sur le thorax. La nymphe monte à la surface de l'eau ;
elle déroule sa queue, son thorax se boursoufle et crève
entre les deux cornets respiratoires. La dépouille de la
nymphe forme alors une nacelle, au centre de laquelle
sort d'abord la tête du cousin. Il se dresse verticalement,
comme un mât, et l'esquif tournoie sous le vent sans
chavirer et se remplir d'eau. Ensuite, les pattes et les
ailes se dégagent; les paltes se posent sur l'eau, les
ailes s'écartent. Si la brise souffle doucement sur ces
voiles, cent fois plus fines que la dentelle, le navigateur
est poussé vers la rive; si un vent impétueux s'élève, la
frêle embarcation est submergée, et le cousin trouve la
mort dans les flots qui tout à l'heure lui donnaient la
la vie.
Les maringouins ou moustiques, très-voisins des cou-
sins, sont le fléau des pays humides, plus encore dans
les régions froides que sous les tropiques (fi g. 280). Ils
rendent certaines localités inhabitables. Ils sont en telle
quantité dans le haut Canada, pays des grands lacs, que
les bisons sauvages et les bestiaux passent les mois d'été
Fig. 279. - Le cousin, mâle et femelle, nymphe, larve, cloison
(Figures très-grossies.)
DIPTÈRES.
enfoncés dans l'eau tout le jour, ne laissanl sortir que le
mufle, tant ils sonl tourmentés par ces insectes. Nous
empruntons sur ces mous-
tiques du Nord <le curieux
Entrait s à l'exploration du
capitaine Bach, à la re-
■herche de la rivière du
Poisson qui se jette dans
l'océan Arctique améri-
eain (Voyages dans les gla-
ks du pôle arctique, Hervé
M de Lanoye. Taris, Ila-
Biette, 1865, p. 523 el
KO).
a Parmi les nombreuses
misères inhérentesà la vie
aventureuse du voyageur,
Fig. 280.
.Elles cendrés, moustique grossi.
il n'en esl point, dit Bach,
de plus insupportable et de plus humiliante cpie la torture
que vous l'ait subir coït. 4 peste ailée. En vain vous es-
sayez île vous défendre contre ces petits buveurs de
bang, en vain en abattez-vous des milliers, d'autres mil-
liers arrivent aussitôt pour venger la mort de leurs
compagnons, el vous ne lardez pas à vous convaincre
bue vous avez engagé un combat ou votre défaite est cer-
taine. La peine et la fatigue que vous éprouvez à chasser
ces innombrables assaillants deviennent à la fin si gran-
des, qu'à moitié suffoqué vous n'avez d'autre ressource
que de vous envelopper d'une couverture et de vous jeter
la face contre terre, pour tâcher d'obtenir quelques mi-
nutes de répit. Les vigoureuses et incessantes attaques
de ces insectes montrent bien toute l'impuissance de
l'homme, puisque avec toutes ses forces si vantées, il ne
peul venir à bout de repousser ces faibles atomes de la
création. »
282 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Et plus loin :
a Mais comment décrire les souffrances que nous cau-
sèrent, dans ce trajet, les moustiques et leurs alliés les
maringouins? Soit qu'il nous fallût descendre dans des
abîmes où la chaleur nous suffoquait, ou passer à gué
des terrains marécageux, ces persécuteurs s'élevaient en
nuages et obscurcissaient l'air. Parler et voir était éga-
lement difficile ; car ils s'élançaient sur chaque point de
notre corps qui n'était pas défendu, et y enfonçaient en
un instant leurs dards empoisonnés. Nos figures ruisse-
laient de sang comme si l'on y eût appliqué des sangsues.
La cuisante et irritante douleur que nous éprouvions,
immédiatement suivie d'inflammation et de vertige, nous
9 rendait presque fous. Toutes les fois que nous nous ar-
rêtions, et nous y étions souvent forcés, nos hommes,
même les Indiens, se jetaient la face contre terre en
poussant des gémissements semblables à ceux de l'a-
gonie.
« Comme mes bras avaient moins souffert, je cherchai
à me garantir moi-même en faisant tournoyer un bâton
dans chaque main ; mais en dépit de cette précaution, et
malgré les gros gants de peau et le voile que j'avais
pris, je fus horriblement piqué. »
A ce sujet, il rapporte une anecdote assez curieuse :
Leur guide Maufelly, le voyant remplir sa tente de fu-
mée, se jeter à lerre, agiter des branches pour chasser
les intolérables insectes, témoigna sa surprise de ce qu'il
ressemblait si peu à l'ancien capitaine, sir John Fran-
klin. Il paraît, en effet, que celui-ci, se faisant scrupule
de tuer une mouche, avait assez d'empire sur lui-même
pour continuer tranquillement son ouvrage, en dépit de
toutes les piqûres de ces venimeux essaims, et ne leur
faisait lâcher prise que lorsqu'ils étaient à moitié
gorgés.
Un jour qu'il en était affreusement tourmenté, il se
DIPTÈRES. 283
coulent;! de souffler dessus en disant : i Allez, le monde
est assez grand pour vous el pour moi.
G'esl pour se garantir des moustiques que beaucoup
de peuplades sauvages s'enduisenl le corps de graisse, et
([iio le pauvre Lapon se condamne à vivre dans une hutte
enfumée. Les régions boréales, el aussi, moins souvent,
les vallées humides des Cévennes, des basses Alpes of-
IV. Mil parfois de véritables nuées de istiques noirâtres
qui obsi urcissenl littéralement l'éclat du jour. Ainsi,
jlans les Cévennes, au commencement de septembre,
u des ouvriers employés au reboisement d'une partie de
la montagne de l'Espérou onl (''lé témoins d'un phéno-
mène extraordinaire dans ces contrées. A deux heures
du soir, un bruit sourd et monotone, à peu près analogue
à celui que produit un orage lointain, lixa leur attention
sur un épais brouillard qui traversait un mamelon à en-
viron deux kilomètres devant eux. L'air était très-calme;
ils furent étonnés de ce bourdonnement, et leur pre-
mière pensée leur lit croire à un incendie du côté de
l'Espérou; mais voulant connaître la cause réelle de ce
brouillard intense, ils ne furent pas peu surpris lorsque,
s'étanl avancés, ils reconnurent que c'était une colonne
immense de moucherons dont la longueur était de plus
de 1,500 mètres sur une largeur de 50 et une hauteur
de 50. Cette colonne d insectes se dirigeait de l'est à
l'ouest 1 . » Les cousins et les moustiques ont la bouche
munie de stylets très-grêles, capables cependant de per-
cer les peaux les plus épaisses. La salive est venimeuse
et produit des ampoules causant une douleur qui per-
siste longtemps.
Les titulaires ressemblent d'aspect aux cousins, mais
ils ont la bouche trop faible pour attaquer l'homme el
les animaux, el ne peuvent que sucer les fluides végé-
1 Bibliothèque des Merveilles, les Météores, p. 254.
284 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES
taux. Il en est dont les larves vivent dans l'eau. Tel est le
chironome plumetix, dont la larve, d'un beau rouge de
sang, ressemble à un ver délié. Cette larve, connue sous
le nom de ver de vase, est fort recherchée des pêcheurs
parisiens pour amorcer les lignes destinées aux petits
poissons. On amoncelle en tas le sable retiré de la Seine,
surtout près d'Asnières, on laisse l'eau s'égoutter, et on
récolte en abondance, en fouillant le sable, ces larves
$
18£l8l
1
qu'on doit conserver toujours humides. De grandes es-
pèces de tipules se voient dans les champs et dans les
jardins potagers. Souvent on les aperçoit, appuyées sur
les feuilles par leurs longues pattes , balançant leur
corps d'un mouvement saccadé et rapide. La tipule fe-
melle pond sur le sol humide (fig. 281). Les larves al-
DIPTÈRES 2*5
longées, grisés, sans pattes, â la tôte écai lieuse, dévorent
les racines, el sont souvent très-nuisibles aux légumes.
Elles changent de peau pour devenir mie nymphe immo-
bile, laissanl reconnaître les ailes el les pattes couchées
de l'adulte.
Dans ces tipulaires nous devons citer les mycétophiles,
dont les larves à tête noire vivent dans les champignons,
les sciara, amies <l« i > truffes, mais ne servant nullement
à propager ce savoureux cryptogame; les petites ceci-
(lonii/rs, doiii plusieurs espèces attaquenl les céréales.
Dne d'elles ravage les blés en Amérique, el a«reçu dans
ce pays le nom de mouche de Hesse, car elle fui importée
fcvec les grains destinés à nourrir les troupes merce-
naires de Hesse dans la guerre de l'Indépendance.
La Cécidomye du froment cuise parfois beaucoup de
Ravages dans nos blés. De la moitié do juin à la moitié
de juillet, on voil s'abattre le soir les myriades funestes,
alin de pondit' sur les épis. Kilos y passent la nuit, et,
par les temps couverts, pondent quelquefois pondant le
jour. Ces cécidomyes sont de très-petites mouches jau-
nes, ayant un peu l'apparence svelte et grêle de nos cou-
sins. Los femelles, longues de L 2 millimètres, sont d'un
beau jaune citron, quelquefois tendant à l'orangé. Leur
tête porto de gros yeux noirs, des antennes longues en
grains do chapelet, etle thorax a des ailes transparentes
ciliées sur les bords. Leur corps se termine par une
longue tarière, aussi ténue qu'un lil de ver à soie; elles
l'enfoncent entre les glumes dos épillets, avant la flo-
raison, el les œufs qui descendent par ce conduit éclo-
ront en leur temps à l'abri des intempéries. Le mâle,
beaucoup plus rare, se distingue de la femelle par un
corps moins long, dépourvu de tarière, une couleur plus
foncée, d'un jaune brun, les ailes légèrement enfumé
nervures (dus visibles (fig. ï^l, 283). Au bout de quelques
jours, les larves sortent dos œufs. D'abord blanchâtres,
286 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
elles deviennent bien vite d'un jaune vif, et. sous cette
dernière couleur, on les voit très-facilement au nombre
de cinq, dix et même vingt pour un seul grain. Selon la
Fig. 282, 283 et 284.
Gécidomye du froment, mâle, femelle, larve,
très-grossis.
quantité de ces larves apodes (fig. 284) , le grain avorte
complètement ou reste contourné et amaigri, destiné au
vannage à grossir le tas du petit blé, souvent plus riche
en son qu'en farine.
Les larves bien développées doivent gagner la terre
pour y chercher un abri. Pour exécuter cette manœu-
vre, elles se courbent en arc de cercle et se lancent dans
l'espace, de peur de rester accrochées à l'épi ; toutefois
quelques larves demeurent dans les épis et sont transpor-
tées dans les granges. La grande majorité se réfugie au
pied des chaumes. Pendant le restant de l'été, l'au-
tomne, l'hiver, le printemps, elles demeurent engour-
dies, sans métamorphose, à Yétat dormant. Puis elles
DIPTÈRES.
287
restent quelques jours en nymphe, el l'adulte prend son
essor au mois de juin. On trouve souvent à cette époque
des cécidomyes naissantes qui sortent de la terre qui,
l'année précédente, était couverte de blé. Aussi, M. G.
Bazin, à qui nous empruntons ces utiles notions, con-
seille, pour détruire ces petites mouches si nuisibles,
de retourner les chaumes aussitôt après la moisson, ou
de les herser, ou <Io les
brûler, ou enfin d'y ré-
pandre des tourteaux
de colza ou de navel le
développant une es-
sence insecticide.
Mais les meilleurs
agents de destruction
sont des êtres aussi
chétifs que les fléaux
dont ils nous déli-
vrent. Des parasites de
la famille des Procto-
trupides [hyménoptè-
res du genre Platygas-
ter (voir fig. 285)] vien-
nent pondre sur les
larves des cécidomyes
des œufs d'où sorti-
ront les microscopi-
ques protecteurs de la
récolte. On peut dire
que ces petits insectes
noirs, à pattes fauves,
ignorés de tons , et
dont les larves dévo-
rent les jeunes cécido-
myes, sont de véritables
Ponte des cécido-
myes du froment et de leurs parasites. —
Larves rongeant les grain entre les glu-
mes. — Grain attaqué avec deux nym-
phes et grain sain.
agents providentiels auxquels
288 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
l'humanité a dû bien des fois sa préservation contre de
hideuses famines (fig. 285, 286, 287).
D'autres cécidoinyes ont été l'occasion récente de dé-
couvertes très-étranges, celles d'un mode de reproduc-
tion tout à fait insolite dans une classe aussi élevée que
les insectes, et qu'on croyait seulement propre aux ani-
maux les plus dégradés. On savait que des vers parasites
Fig. 288, 289 et 290. — Cécidomye vivipare et petites larves incluses. —
Adulte et nymphe en dessus et en dessous.
du foie, les distomes, pondaient des œufs d'où naissaient
des larves sans sexes, dites Scolex. Dans celles-ci se for-
maient d'autres larves, incluses à l'intérieur et en sor-
tant par déchirement, devenant enfin, après une série de
métamorphoses, des distomes à sexes distincts et ovigè-
res. Un naturaliste russe, M. N. Wagner, trouva dans les
tiges du peuplier et du saule de petites larves de céci-
doinyes (ou d'un genre très-voisin), ayant quelques mil-
limètres de longueur. A leur intérieur se formèrent de
DIPTÈRES. 280
petites larves, déchirant ensuite La peau de leur mère
pour devenir libres, el présentant, quelques jours après,
de nouveaux embryons de larves incluses (fig. 288).
C'est dans relie série d'emboîtements <|u<' se passa la fin
de l'été, l'automne, l'hiver el presque toul le printemps
jniivant. Puis apparurent <!<•* Larves pins petites qui se
changèrent en nymphes allongées (fig. 289), «le couleur
orange, ayant d'un et demi à deux millimètres et demi
de Longueur. An bout de quelques joins, il en sortit des
adultes, mâles et femelles, à ailes peu nervulées, ciliées,
à grands balanciers (fig. 290). Les femelles on1 des (mis
énormes pour leur taille, de près d'un millimètre, de
sorte que cinq suffisent à remplir son abdomen. Il en
provient les curieuses larves citées pins haut.
Cette espèce fui retrouvée en Danemark sons l'écorce
d'une bûche de hêtre; une antre, à larves vivipares moi-
tié pins petites, en Allemagne, dans des résidus altérés
de betteraves ayant servi à la fabrication du sucre; enfin
on observa en Russie une troisième espèce voisine, de
•taille intermédiaire, dont les larves vivaient en hiver
dans le plancher vermoulu d'une maison, dans de
vieilles graines et divers détritus. Usera fort intéressant
de rechercher en France des espèces pareilles ou analo-
gues, qui doivent certainement exister; mais nous pré-
venons avant tout que, pour entreprendre ces curieuses
explorations, il faut un fort microscope et surtout l'ha-
bitude de c'en servir.
Les diptères dont il vient d'être question ont de Ion-
unes antennes (némocères). La pins grande partie, au
contraire, des insectes de cet ordre, ne présente que des
antennes courtes (brachocères), formées de trois articles,
dont le troisième est comme un gros bouton renflé, pré-
sentant sur le côté une tige grêle, avec indices d'articula-
tions, qui sont le reste de l'antenne, déplacé et atrophié.
Parmi ces brachocères est un ^(^wo qui partage avec
19
20J LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
les fourmilions, de l'ordre des névroptères, le curieux
instinct de la chasse à l'affût dans un entonnoir. Aussi
l'insecte s'appelle ver-lion ou vermillon, d'après les
mœurs de sa larve. Cette curieuse bête fut indiquée pour
la première fois en 1 706, sous le nom de fourmi-renard,
et étudiée en 1755 par Réaumur, puis par de Géer, en
Suède, sur un individu envoyé par Réaumur à la reine
Ulrique-Éléonore, sœur de Charles XII, passionnée pour
l'entomologie, et possédant un riche musée d'insectes de
tous pays. On trouve l'espèce (Leptis ou Psammorycter
vermileo) en Provence, dans le Lyonnais, en Auvergne.
Réaumur la chercha vainement aux environs de Paris,
où elle n'a pas encore été trouvée, à ma connaissance.
Cette larve, comme celle des fourmilions, et souvent en
leur compagnie, se tient au pied des murs dégradés ou
au bas des talus abrités de la pluie par une roche en
surplomb.
Le corps de la larve, d'un gris sale, un peu jaunâtre,
va régulièrement en augmentant de grosseur de la tète
à la région opposée. La tète est effilée comme celle des
asticots, et rentre au repos dans le premier anneau du
corps. Il en sort deux mandibules en forme de dards,
qu'elle enfonce dans ses victimes, et dont elle se sert
comme point d'appui pour marcher, tirant son corps
après elle. En outre, elle saute en débandant sa région
postérieure. Le dernier anneau, plus long que les autres
et un peu aplati, se recourbe en dessous, comme un
crampon qui fixe la larve au sable de l'entonnoir pen-
dant que sa proie se débat. Il se termine par quatre ap-
pendices charnus, que Réaumur compare à une main
ouverte à quatre doigts. Elle n'a pas de pattes et s'en-
fonce comme un éclair dans le sable dès qu'on touche à
son entonnoir; très-agile, elle s'élance du fond sur la
victime, qui y tombe, et l'enlace comme un petit ser-
pent. Elle ne commence pas par tracer l'enceinte de son
DIPTÈRES. 291
entonnoir, ainsi que le fourmilion. Elle s'enfonce dans
le sable, de liaul en bas, par sa tête pointue. Le sable
est lancé au dehors par les inflexions alternatives de son
corps; parfois il s.« plie en compas, donl la plus longue
branche tourne autour de la plus courte, formée par la
partie postérieu
sorte que I» 4 bout de la
partie antérieure jette le
sable en tournoyant. On
comprend que ce mou-
vemenl est très-propre à
faire un cône; aussi,
l'entonnoir du vermilion
esl plus profond, eu
égard à sa taille, que
■t nymphe
Entonnoir, larv<
du vermilion.
celui du fourmilion, et
à parois plus abruptes
(fig. 291). lien aplanit les bords escarpés eu frottant
son corps contre eux, et lance une pluie de sable sur
l'insecte infortuné qui cherche à lui échapper en remon-
tant la surface du cône meurtrier.
La larve parait vivre plusieurs années. Elle devient
nymphe sans faire de co-
que, entourée de grains
de sable collés à elle et
gardant la peau de larve
plissée et attachée au
dernier segment. La
nymphe l'ait pressentir
les formes de l'adulte.
Elle a une petite tète, un
I borax renflé et comme
bossu, avec des ailes en-
, , lig. 292. — Vermilion adulte. <jro
roulées autour du tho-
rax, des rudiments de pattes, un abdomen loin
el
l 292
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
mince. Au bout de quinze jours, vers la fin de juin, les
adultes sortent de la peau de la nymphe fendue sur le
dos. Ils sont jaunâtres, avec des traits et des taches
noires, et ont un aspect général de tipules, en raison de
leur corselet renflé et de leurs longs balanciers (l\g. 292).
Souvent ils recourbent en dessous leur abdomen, grêle à
Fig. 295. — Leptis strigosa mâle et femelles.
l'origine, déprimé, arrondi à l'extrémité. Ces diptères
ont un vol léger et rapide ; au repos, leurs ailes transpa-
rentes, légèrement embrunies et irisées, se placent l'une
sur l'autre le long du corps, atteignant presque l'extré-
mité de l'abdomen.
Nous avons près de Paris plusieurs espèces de Leptis.
DIPTERES. -2'. t.".
L'une d'elles, le Leptis strigosa, plus grande «•! plus ro-
buste que lf vermileo, à ailes maculées de gris jaunâtre,
se trouve dans nos bois en mai el juin. Les femelles,
plus grosses que les mâles, à abdomen en pointe exten-
sible pour poudre dans les trou3, onl les ailes moins
tachetées. Les deux sexes se posent au soleil, sur les
troncs d'arbre, avec une sorte d'obstination, ei toujours
la tête en bas. La larve ne l'ail pas d'entonnoir (fig. 293).
Nous avons parlé précédemment de ces psithyres qui,
vèins comme les maîtres de la maison, vont introduire
sous ce déguisemenl leurs enfants à la table des enfants
légitimes, et partagent la pâtée de miel et de pollen des
larves de bourdons. Un artifice analogue serl à certains
diptères à pénétrer dans les nids des hyménoptères so-
ciaux. Ce son! les volucelles, qu'on voit en été et en au-
tomne tournoyer dans nos bois d'un vol rapide el bour-
donnant.
Leur corps paraît souvent comme vésiculeux par la
transparence des téguments. Tantôt elles sont velues et
ornées de poils jaunes, blancs et rouges comme les
bourdons chez lesquels elles pénètrent ; ou bien, faible-
ment poilues el parées de bandes jaunes et brunes, elles
ressemblent aux guêpes et aux frelons, el envahissent
sans crainte, sous ce masque trompeur, leur asile redou-
table (fig. 294). Il semble prouvé par là que les insectes
n'ont pas à distance une vision très-nette, et sont plus
facilement impressionnés par les couleurs que par les
formes des objets. Les volucelles pondent dans les gâ-
teaux, mais leurs larves, bien moins innocentes que celles
des psithyres, puissamment cuirassées contre l'aiguillon,
dévorent les larves des hyménoptères. Réaumur avait
observé les ravages des larves du Volucella bombylans
dans les nids de bourdons. M. Kùnckel a étudié complè-
tement les métamorphoses de celte espèce el de plusieurs
autres. Il a constaté les plus curieux changements dans
294
LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
les terminaisons extérieures de l'appareil respiratoire.
Chez. la larve, hérissée de spinules, on trouve quatre stig-
mates, deux antérieurs au second anneau, deux posté-
rieurs au douzième. Les pattes existent hien développées.
Lors de la nymphose, le tégument s'isole de la peau de
la larve ; on a une pupe, plus raccourcie, offrant aussi
des couronnes de spinules. Cespupes des volucelles ont
été découvertes par M. Kûnckel 1 . Les orifices d'entrée
Fig. 294.
Volucella zonaria,
adulte.
Fig. 293 et 296.
Larve et pupe de Volucella
Zonaria.
de l'air ont disparu, et la région antérieure offre au dos
deux tuyaux qui simulent deux courtes cornes. A leur
surface est un nombre considérable de petits orifices
d'entrée de l'air, spéciaux ta ces pupes (fig. 295, 296).
Enfin, chez l'adulte, cet appareil transitoire si singulier
n'existe plus ; il y a sept paires de stigmates aux places
habituelles, et celte multiplicité d'orifices correspond à
des trachées perfectionnées. Nous représentons les divers
états du Volucella zonaria des nids de frelons et aussi de
guêpes.
Les larves, sans pattes, ne changent pas de peau, dans
la grande majorité des espèces de diptères à courtes an-
1 La ligure que M. Kiïnekel nous permet de donner est encore
inédite.
DIPTÈRES. 295
tennes, pour prendre l'étal intermédiaire, mais devien-
nent (J<'s pupes brunes el immobiles dans l'ancienne
peau séchée,à l'intérieur de laquelle s'organise l'adulte,
sans que rien au dehors atteste sa forme. La plus grande
puissance de locomotion que présente le règne animal
est celle de certains de ces diptères, si l'on considère que,
malgré leur petite taille, nous en voyons des espèces, <mi
rlé, attirées par L'odeur, suivre quelque temps des con-
vois de chemins de fer lancés à toute vitesse el pénétrer
dans les wagons. Écoutons Macquarl nous exposer le
rôle harmonique de l'ordre innombrable «les Diptères.
« Voyez ees nuages vivants de tipulaires qui s'élèvent
<lu sein de nos prairies comme l'encens de nos tem-
ples, el qui rendent également hommage à la Divinité en
nous montrant sa puissance créatrice; voyez ces myria-
des de muscides répandues sur toutes les parties du
globe, tourbillonnant autour de tous les végétaux, de
tous les êtres animés, et même particulièrement de tout
Ce qui a cessé de vivre : la profusion avec laquelle ils
sont jetés leur l'ait remplir deux destinations importan-
tes dans l'économie générale : ils servent de subsistance
à un grand nombre d'animaux supérieurs; l'hirondelle
les happe en rasant l'eau; le rossignol les saisit de son
bec el'lilé pour les porter à ses nourrissons ; ils sont pour
tous une manne toujours renaissante. D'autre part, ils
travaillent puissammenl à consommer et à faire dispa-
raître tous les débris de la vie, toutes les substances en
décomposition, tout ce qui corrompt la pureté de l'air :
ils semblent chargés de la salubrité publique. Telle est
leur activité, leur fécondité et la succession rapide de
leurs générations, que Linné a pu dire, sans trop d'hy-
perbole, que trois mouches consomment le cadavre d'un
cheval aussi vite que le t'ait un lion. »
Le9 plus connues des moiiclies proprement dites sont
celles qui sont attirées par les matières putréfiées on
290 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
mortes. La mouche domestique, si commune dans les
maisons, pond ses œufs dans le fumier où vivent ses
larves. Éloignez avec soin les amas de fumier des mai-
sons de campagne si vous voulez diminuer en été leur I
innombrable multitude. Les animaux abattus, les vian-
des dépecées attirent aussitôt des légions de diptères,
parmi lesquels la mouche à viande (Calliphora vomito-
ria), d'un bleu d'acier, et la mouche dorée {Lucilia Cœ-
sar), qui y pondent des œufs, et les sarcophages, mou-
ches grises, rayées de noir,
qui déposent de petites larves
vivantes, les œufs étant éclos
dans le corps de la mère
(fig. 297). Les femelles ont
l'abdomen prolongé pour la
ponte en une sorte de tuyau.
Fig. ^297. Les larves molles, sans pattes,
Sarcophage de la viande. v i ,1
1 D blanches, rampant sans cesse
en contournant leurs anneaux, sont les asticots des pê-
cheurs à la ligne. Elles deviennent des pupes brunâtres.
Il se dégage de la chaleur de ces animaux à nutrition si
active, et les pêcheurs en éprouvent la sensation quand
ils versent ces larves dans leur main engourdie par le
froid. Ces mouches, attirées par les odeurs fortes, pon-
dent parfois accidentellement sur les plaies de l'homme,
ou s'introduisent dans la bouche et dans les narines de
malheureux endormis dans une dégoûtante ivresse. De-
puis que les condamnés aux travaux forcés sont trans-
portés à Cayenne, on a déjà constaté cinq cas mortels
causés par un insecte de ce groupe, nommé par le doc-
teur Coquerel Lucilia hominivorax (fi g. 298, 299). D'au-
tres condamnés ont perdu le nez. La larve, à crochets
des mandibules très-aigus, vit dans l'intérieur des fosses
nasales et des sinus frontaux. On en voit gagner le globe
de l'œil et gangrener les paupières ; elle peut entrer dans
DIPTÈRES.
Wl
a bouche, corroder les gencives, l'entrée de la gorge,
dévorer le pharynx, avec les symptômes d'une angine ai
guë. Les malades commencent par éprouver un fourmii-
lemenl dans les fosses nasales, puis du mal de tête, un
gonflemenl du nez. Ils ressentenl une douleur sou- les
orbites c o 1 1 1 1 1 1 1^ si l'on y appliquait des coups de barre,
fient ensuite une ulcération du nez d'où sortenl les lar-
ves, puis une réaction inflammatoire très-vive amène
une méningite ou un érysipèle du cuir chevelu, suivi de
Kg. W 2 ( J8 et 299. — Lucilia hominivorax, larve, adulte
mort. Des larves, sorties des malades, ont été nourries
de viande, et on a obtenu la mouche. Celle-ci n'est pas
un parasite de l'homme, car les véritables épizoïques ne
tuent pas leurs animaux ; ils sont destinés à vivre l'un
de l'autre. Il n'y a que des faits accidentels dus à une
horrible malpropreté et à l'ivresse; un des malheureux
t|ui ont succombé aux larves de cette mouche était atteint
de boulimie ou faim insatiable, et dévorait souvent des
viandes gâtées. La larve en question est connue àCayenne
sous le nom de ver macaque et avait été indiquée pai Al-
lure, médecin du roi, eu 1755. Il est probable que le vei
moyacuil du .Mexique, qui attaque l'homme et le chien,
est une espèce analogue. Le docteur Coquerel a aussi
fait connaître une autre mouche (Idia IVujoti) piquant,
298 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
au Sénégal, les soldats des petits postes de la côte, pro-
bablement en introduisant sa tarière dans la peau avant
de pondre. La larve a été rencontrée dans des furoncles
du dos, des bras, des jambes. Les nègres sont souvent
attaqués par cet insecte et savent très-bien extirper la
larve. Enfin, tout récemment, une mouche d'un autre
genre, dile au Sénégal mouche de Cayor, couverte de
poils d'un gris jaunâtre, et nommée par M. E. Blanchard
ochromye anthropophage, vit à l'état de larve, au Cayor,
dans des tumeurs sous-cutanées de l'homme, et aussi, je
crois, de divers animaux.
Quand les mouches ordinaires des viandes et des ca-
davres ont rempli leur office, tout n'a pas encore satis-
fait à la voracité de la gent à deux ailes. Des mouches,
qu'on peut qualifier de funèbres, vivent de la graisse
des os des squelettes. L'espèce la plus célèbre de ces
thyréophores se trouve, en janvier et février, sur les
squelettes de cheval, de mulet, d'âne, dans les charniers
des équarisseurs. Elle est très-rare et singulière, parce
que sa tête répand, la nuit, une lueur phosphorescente,
peut-être pour éclairer l'insecte dans son œuvre de der-
nière destruction. Une autre espèce, plus commune, fré-
quente les squelettes des chiens morts dans la campa-
gne. Le squelette du roi de la création n'est pas à l'abri
des outrages de ces mouches. Une imperceptible espèce
réduit en poussière impalpable les os, les ligaments, les
muscles desséchés. Elle abondait, dans l'année 1821,
sur les préparations du Musée de l'École de médecine de
Paris.
D'autres muscides déposent toujours leurs œufs dans
des animaux vivants, et leurs larves doivent se nourrir
des tissus animés. Les hyménoptères ne sont pas les
seuls auxiliaires que la nature nous présente pour dé-
truire les insectes hostiles à l'agriculture. Une foule de
mouches, nommées pour cette raison cntomohies, ont
DIPTERES. 299
des larves don! l'instinct esl de dévorer les amas grais-
seux des insectes, pour n'attaquer qu'à la (in de leur
existence les viscères essentiels de l'insecte don! le corps
est à la fois leur berceau el leur magasin de vivres. Ces
entomobies peuvent subsister dans beaucoup d'insectes
d'ordres différents, et même dans des araignées ; mais
elles attaquenl surtout les chenilles des lépidoptères.
Los mouvements inquiets de là lête, les poils, les épines
dé fende ni peu les chenilles. La mouche pond ses œufs
sur la peau, sans faire de lions à la façon des femelles
«les ichneumoniens. Les petites larves, écloses très-
promptement, se hâtent de déchirer la peau de la che-
nille avec leurs crochets; parvenues à toute leur crois-
sance, elles sortenl de la chenille ou de la chrysalide,
ei très-raremenl <le l'adulte, et deviennent pupes immo-
biles dans leur dernière peau durcie. Il tant remarquer
que les larves doivent se métamorphoser au dehors,
parce que la mouche adulte manque d'organe pour per-
forer la peau de ranimai où a vécu la larve. Kn Chine,
les vers à soie son! attaqués par des insectes de cette
section; ce qu'on non nue la maladie de (a mouche, .l'ai
publié, pour la première fois, des observations analo-
gues faites en France sur des vers à soie élevés à l'assy
par M. Caillas. L'instinct avait trompé la femelle de
l'entomobie, cherchant seulement de la chair vivante
pour ses enfants, car les larves ne peuvent sortir de l'é-
pais cocon, et les mouches y trouvent la tombe à côté
du berceau. C'est en ouvrant des cocons destinés au
grainage et qui ne donnaient pas de papillons qu'on a
pu reconnaître ces faits.
Il ne faudrait pas croire que les mouches produisent
seulement la mort de chétifs insectes (les cas mortels
pour l'homme sont des accidents anomaux), lue des
causes qui rendent si difficile l'exploration de l'intérieur
de l'Afrique est l'existence d'une simple mouche (Glos-
500 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
sina morsitans) nommée la tsetsé. Cette mouche infeste
d'une manière permanente le centre de l'Afrique aus- 1
traie, entre 18° et 25° lat. sud et de 22° à 28° long. Elle ,
remonte périodiquement vers le nord en certaines sai- j
sons, car elle fut indiquée autrefois par Agatharchides,
puis par Bruce en Abyssinie. Ne peut-on pas admettre,
qu'à l'ordre du Seigneur, dépassant ses limites ordinai-
res, elle causa la quatrième plaie d'Egypte? « Une mul-
titude de mouches très-dangereuses vint dans les mai-
sons de Pharaon, de ses serviteurs, et par toute l'Egypte. »
(Exode, chap. vin, v. 24.) La cinquième plaie, la peste
sur les bêtes, devient alors la conséquence de la qua-
trième.
Les premiers renseignements positifs sur ce terrible '
insecte sont ceux de MM. Livingstone et Oswald, qui le
rencontrèrent en 1849 dans leur voyage au Zambèse, sur
,1a rive méridionale du Chobé, un des affluents septen-
trionaux du lac Ngami. La tsetsé n'est pas plus grosse
que la mouche domestique ; elle est brune avec quel-
ques raies jaunes et transversales sur l'abdomen (fig. 500,
301). Ses ailes sont plus longues que son corps. Sa vue
est très-perçante ; et, rapide comme la flèche, elle s'é-
lance du haut d'un buisson où elle guette ses victimes,
et immédiatement sur le point qu'elle veut attaquer.
C'est une suceuse de sang. Si on la laisse agir sans la
troubler, dit M. Livingstone 1 , on voit sa trompe se divi-
ser en trois parties dont celle du milieu s'insère assez
profondément dans votre peau. La piqûre prend une
teinte cramoisie; l'abdomen de la mouche, flasque et
aplati auparavant, se gonfle peu à peu, et, si l'insecte
n'est pas tourmenté, il s'envole tranquillement aussitôt
qu'il est gorgé de sang. Une légère démangeaison suc-
cède à cette piqûre, mais n'est pas aussi sérieuse que
1 Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe, par le doc-
teur Livingstone. Hachette, 1859, p. 86, 92 et sùiv.
DIPTERES.
-ni
celle «MiistV par un moustique. Les enfants de M. Li-
vîngstone étaient souvenl piqués par cette mouche. Il n\
a aucun danger pour l homme, pour ions [es animaux
sauvages, cl parmi les animaux domestiques pour le
porc, la chèvre, l'âne, le mulel et les veaux tanl qu'ils
tettent leur mère. Par une étrange exception, cette pi-
* qùre est mortelle au boul de quelques jours pour le
Pig. 500 et 301. — Mouche tsetsé de grandeur naturelle et grossie,
avec détail des pièces buccales.
bœuf, le cheval, le mouton et le chien. C'est un empoi-
sonnement du sang produit par le venin que sécrète une
glande placée à la base de la trompe de la tsetsé. M. Li-
vingstone perdit quarante-trois bœufs magnifiques qui,
bien surveillés, n'avaient reçu chacun que très peu de
piqûres. Au bout de peu de jours, le bœuf piqué rend
par les yeux et le mufle un mucus abondant. La peau
tressaille et frissonne comme sous l'impression du froid
502 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Le dessous de la bouche enfle, les muscles deviennent
flasques. 11 en est qui sont pris de vertige et deviennent
aveugles. Un bruit sourd et prolongé sort de l'intérieur
du corps quand l'animal mange. Au bout d'une à deux
semaines, il meurt dans un état d'amaigrissement consi-
dérable. A l'autopsie, le tissu cellulaire paraît boursouflé,
la graisse changée en un liquide jaune verdâtre; le sang
est devenu albumineux et tache très-peu les doigts.
C'est à peine s'il en est resté. La chair est molle, le foie
et le poumon altérés, et le cœur, semblable à de la
viande macérée dans l'eau, est tellement mou et vide
que les doigts qui le saisissent se rencontrent en le pres-
sant.
La mouche tsetsè paraît peu en plaine, mais fréquente
les buissons et les roseaux qui bordent les fleuves et les
marais. Son bourdonnement, bien connu des bestiaux,
les frappe d'épouvante. Elle est localisée dans certains
cantons de la manière la plus complète et ne franchit ja-
mais leurs limites. Les deux rives du Zambèse en sont
infestées, et beaucoup de peuplades qui les habitent ne
peuvent avoir d'autre animal domestique que la chèvre.
Quand des troupeaux doivent Iraverser les domaines de
cette mouche si redoutable, on choisit les clairs de lune
des nuits de la saison froide, où elle est trop engourdie
pour piquer. Les docteurs indigènes ont aussi mis à
profit le dégoût qu'inspirent aux tsetsés les excréments
des animaux; on barbouille de fiente mêlée de lait les
bœufs qui doivent traverser les cantons dangereux. Les
rares observateurs de la tsetsè ne nous ont encore rien
appris de certain sur ses métamorphoses. Ils s'accordent
à dire que sa disparition suivra celle des animaux sau-
vages devant l'extension de l'empire de l'homme et l'em-
ploi des armes à feu, car le sang de ces animaux est sa
seule nourriture.
Il semble que les diptères sont les insectes créés le plus
DIPTÈR1 S.
303
spécialement pour vivre an\ dépens des grands animaux.
Les œstres, au corps velu, à la bouche à peine formée chez
l'adulte, ne paraissent pas prendre de nourriture â l'état
parfait, ou ils ne vivent que peu de jours (fig. 502,503).
Œstre 'lu cheval, m Me et remette.
Les femelles s'approcheni des chevaux, se balancent
jjuelque temps les ailes ouvertes, puis fondenl comme
un Irait, L'abdomen replié. Vn œuf adhère au poil lou-
ché par le diptère. Le même manège est répété un grand
Fig. 304. — Œufs collés aux poil?
nombre de fois. Le noble quadrupède redoute singuliè-
rement ces contacts renouvelés, qui lui causent des ti-
tillations excessives. Il se frotte contre les arbres, cher-
che à replier sa tète entre les jambes de devant quand
l'insecte a louché ses lèvres, enfin quitte le champ de
bataille dans un état de rage, et, si son galop rapide ne
suffît pas pour le soustraire à L'ennemi, n'a d'autre res-
source que de se plonger dans de l'eau. Les œufs sont
déposés sur les poils dans toutes les parties que la lan-
304
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
gue du cheval peut atteindre (fig. 504). De ces œufs
munis d'une opercule sortent des petites larves. En se
léchant, le cheval les colle à sa langue, puis, avec la
nourriture, elles passent dans l'estomac. Les larves s'ac-
crochent aux parois par des couronnes de crochets qui
les entourent et qui leur servent aussi à ramper (fig. 505).
Fig. 505. — Portion d'estomac avec larves d'oestres.
Quand leur développement au moyen de sucs digestifs
est achevé, elles sortent avec des excréments et, dans
leur peau durcie, deviennent pupes à la surface du
sol. La céphàlëmye du mouton pond ses œufs dans les
narines de l'animal ; les larves remontent avec leurs
crochets dans les cavités olfactives. On trouve fort sou-
vent ces larves clans les boucheries quand on fend les
têtes de mouton pour en extraire la cervelle. C. Dumé-
ril rapporte avoir recueilli les insectes adultes en grande
quantité sur les solives du plafond des bergeries. Au
moment où cet insecte touche le nez du mouton, le pau-
DIPTÈRES.
305
viv animalsecoue la tète et frappe violemment la terre
avec ses pattes <l<' devant. Il se sauve, le museau baissa
contre le sol, il flaire l'herbe en courant de crainte
qu'une autre mouche n \ soif cachée, et, s'il l'aperçoit,
B'éloigne avec terreur. Il cherche les ornières pleines de
poussière, el y place son museau pour en rendre l'accè
■npossible.
Les larves des genres voisins doivent vivre dans des
tumeurs excitées par elles. Les femelles déposent l'œul
Bur la peau percée ensuite par les larves. Ces larves sonl
munies de crochets pour se mouvoir dans leur horrible
30S
Hypoderme du bœuf, très-grossi.
i berceau. Elles en sortent et se laissent tomber sur le sol
I à l'état de pupes encore molles. L'hypodernie du bœuf en
I France fait développer des tumeurs sur I* 1 dos du bétail.
< Réaumur en étudiait les larves <\w les vaches de l'abbaye
; de Malnoue en Brie. Les diptères qui proviennent de ce
20
506 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
e-enre de larves sont très-velus, et Réaumur les compare
à des bourdons. Leurs cuillerons sont très-développés, et
leurs balanciers ont de gros boutons ovales (fîg. 506).
D'autres espèces produisent des tumeurs sur le dos des
cerfs, des daims et des chevreuils dans nos bois, et les
oiseaux insectivores viennent parfois les becqueter et les
débarrasser des larves. Le renne, dans les marécages
glacés de la Laponie, souffre des attaques d'un diptère
analogue, et une espèce spéciale vit aussi sur l'élan aux
bois gigantesques. Dans les pays tropicaux, les cutérébrés
ont les mêmes mœurs. Une espèce, à la Nouvelle-Grenade
(Cuterebra noxialis) couvre de tumeurs les bœufs et les
Fig. 507, 308 et 309. — Gutérébré nuisible, adulte, larve, nymphe.
chiens (fig. 307, 508, 509). Ce diptère est aussi à redou-
ter pour l'homme, et l'on voit souvent le ventre des na-
turels couvert de petites tumeurs où vit la larve pourvue
de cercles de crochets. Quand ces larves se sont fixées
sur les jambes, elles peuvent produire de graves ulcères,
avec de vives douleurs, et mettre obstacle à la marche.
On les force à sortir au moyen de cataplasmes de tabac.
Les derniers diptères présentent les signes de la dé-
gradation la plus manifeste. Ils ne peuvent plus vivre
seuls, mais courent entre les poils ou les plumes de cer-
tains mammifères et oiseaux. Les balanciers ont disparu ;
les ailes ne leur servent qu'à passer d'un animal à
nii'ii i;i -
30'
l'autre; la bouche es! munie de deux soies qu'ils enfon-
cent dans la peau pour aspirer l«' sang ou la graisse.
Enfin l'abdomen, sorte de poche volumineuse, est garni
d'une peau très-extensible. Ce sont les meta rphoses
qui rendenl curieuse au plus haut poinl celte famille
d'insectes dégénérés. Elles oui été très-bien décrites par
Réaumursur la mouche-araignée du cheval, qu'on trouve
en été entre les poils du ventre des chevaux h smis la
queue. Tous ces insectes Irès-agiles, couranl même t\<-
côté, à longues pattes munies de loris ongles crochus
pour se cramponner aux poils ou aux plumes % ressem-
blent à des araignées. On voit sortir do l'abdomen dis-
tendu des femelles non pas un œuf, mais une énorme
niasse blanche, presque aussi grosse que la mère, on
forme de lentille ronde et plate. C'est une larve qui a ac-
compli son évolution à l'intérieur du corps de la mère.
Bientôt elle brunit et Ton reconnaît que réellemenl le
Fig. 310.
Slénoptéryx. de l'hirondelle,
grossi.
Fig. 511.
Mëlophage du mouton,
grossi.
diptère a mis au monde une pupe, d'où l'insecte par-
! fait sort bientôt en soulevant la portion supérieure
i comme un couvercle. Uhippobosque du cheval a les ailes
lassez développées; elles deviennent longues et très-
( étroites dans le sténoptéryx de V hirondelle, qu'on ren-
l contre entre les plumes des jeunes hirondelle- el dans
(les nids de ces oiseaux (fi-. 510). Elles sonl presque
m
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
nulles dans une espèce qui vit sur le cerf, le leptotène du
cerf, et enfin manquent tout à fait dans les mélophages,
qui restent accrochés au milieu de la toison des moutons .
(fig. 311). Leur présence nous explique ces vols d'étour- •
neaux suivant les troupeaux, et se cramponnant sur le
dos des moutons au point
de s'empêtrer parfois les ;
pattes dans la laine ; ils ;
cherchent ces diptères pa-
asites. La tête se distingue •
à peine du thorax chez tous
ces insectes imparfaits ; elle •
se confond tout à fait avec
lui dans les mjctérïbies ca-
chées entre les poils des
chauves-souris et ressem-
blant tout à fait à des arai-
gnées qui n'auraient que !
six pattes (fig. 512). On ne
sait trop si ces singuliers insectes ont des métamorpho-
ses. Les diptères nous conduisent ainsi, de dégradation i
en dégradation, aux insectes épizoïques, les poux des s
mammifères et les ricins des oiseaux, chez lesquels les
changements se réduisent à de simples mues.
Fig. 512. — Nyctéribie de la chauve-
souris, grossie.
Il
INSECTES A MÉTAMORPHOSES INCOMPLETES
(Il WIÏT.K Mil
ORTHOPTÈRES
Les perce-oreilles — Les blattes cosmopolites et leurs ravages — Les
mantes et les empuses ; chasse à l'affût. — Les érémiaphiles du désert.
— Les bacilles pareils à des branches. — Les grillons el les courtiliéres.
— Les sauterelles, leur chant — Les acridiens voyageurs, dévastations;
l'Algérie en 1866 et 1875.
Il v a encore des broyeurs el dos suceurs dans les in-
sectes où les changements se bornent à l'acquisition
graduelle des ailes. Les orthoptères sont les gros man-
geurs de la création entomologique. Leurs estomacs
multipliés rappellent les animaux ruminants. Leurs es-
pèces sont peu variées, mais nombreuses en individus,
au point de constituer parfois d'épouvantables fléaux.
Ces insectes ne sont pas d'une organisation élevée ; les
sens- et les instincts sont médiocres ; tout parait subor-
donné à une continuelle voracité. En effet, au sortir de
l'œuf, ces insectes sont déjà ce qu'ils seront pins tard au
point de vue de l'appareil digestif. Ils sont agiles «'I man-
geront à tons les âges de leur existence; une évolution
considérable s'esf donc accomplie à L'intérieur de l'œuf.
Ces! l'opposé des hyménoptères.
310
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
Nous commencerons l'étude des orthoptères par un
petit groupe dont l'aspect rappelle les staphylins. Les
forficules présentent, sous de très-courtes élytres, des
ailes très-larges, se repliant d'une façon compliquée, et^
«{ne l'insecte emploie rarement. Le plissement est à la'
ibis en éventail et deux fois en travers (fig. 315, 51 i,
515). On a répandu, fort à tort, la fable que ces insectes
Fig. 515, 514 et 515.
Korficule auriculaire, adulte grossi, nymphe et larve.
peuvent entrer dans les oreilles, les percer à l'intérieur
et pénétrer dans le cerveau. Il est probable que cette
erreur découle d'une fausse interprétation de leur nom.
La pince qui termine leur abdomen ressemble aux an-
ciennes pinces des bijoutiers pour percer les oreilles des
enfants. Elle ne serre pas d'une façon sensible et ne fait
aucun mal, sauf chez de très-gros sujets.
Les forficules fuient la lumière, vivent de fruits et de
détritus, mangent l'intérieur des fleurs, surtout des
roses, des dahlias, des œillets, des oreilles-d'ours. Les
femelles pondent leurs œufs en tas, dans un coin obscur,
sous une écorce. Elles se tiennent au-dessus, comme
des poules sur leurs poussins. Si on les disperse, la
mère les recueille et les transporte délicatement. Les
ORTHOPTÈBES. 3M
petits éclosenl vers le mois de mai, d'abord blancs,
presque transparents. La mère veille sur eux el les pro-
tège jusqu'à ce que les larves soient devenues brunes el
assez fortes. Ces soins après l'éclosion sont très-rares
clic/ les insectes. J'aimerais à pouvoir <liiv que les jeunes
forficules récompensenl par leur affecti jette touchante
sollicitude; mais je ne sais pas faire de roman à propos
d'histoire naturelle. .Les jeunes larves se tiâtenl <lc
manger celle tendre mère si elle vient à mourir, de
même que frères el sœurs dévorent les plus faibles
d'entre eux.
Les autres orthoptères coureurs nous offrenl une fa-
mille encore plus nuisible, celle des blattes. Ce sont des
insectes nocturnes, à couleurs brunes ou fauves. Elles
étaient bien connues des anciens. Horace leur reproche
ne dévorer les vêtements comme les teignes. Virgile
croit, à tort, qu'elles vont dévaster, la nuit, les ruches
des abeilles. « Les dépôts amoncelés par les blattes 1 lu-
cifuges souillent les rayons, » dit-il (Gcorg., livre IV,
v. 243).
Ces insectes ont un corselet large, cachant la tète, de
[ongues antennes ténues, des pattes grêles, mais fortes;
aussi sont-ils très-agiles. Leur corps aplati leur permet
de passer à travers les feules dos caisses el, dans les
voyages au long cours, on est obligé de proléger les ob-
jetscontre leur voracité en les enfermant dans des boites
de fer-blanc soudées à rétain. 'Les femelles, très-fécondes,
pondent leurs œufs entourés d'une coque en forme de
haricot ou de fève, où chaque œuf a sa capsule. Elles
traînent avec elles cette coque, la surveillent, la fendent
el aident les larves à sortir des œufs. Les blattes sont om-
nivores, et répandent une odeur forte qui reste sur tout
ce qu'elles touchent. Les substances alimentaires sont
1 Peut-être le mot Ulalta designe-t-il les cloportes, crustacés
lllcitïl£CS.
312 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
surtout l'objet de leur gloutonnerie. Comme les der-
mesles, elles n'ont plus de patrie, et se naturalisent par
tout où le commerce les transporte. Quelques petites es-
pèces vivent dans nos bois sous les mousses. Deux espèces,
qui sont en liberté près de Paris, dans les bois, sont d(
venues domestiques dans les maisons en raison d'un cli-
mat plus rude, et très-nuisibles dans les pays du Nord,
la blatte germanique en Russie et la blatte laponne, dans
les huttes des pauvres Lapons, où elle dévore les pois-
sons fumés préparés pour l'hiver. Ces insectes voraces
s'excluent l'un l'autre des maisons, et la blatte laponne,
la plus faible, a dû se réfugier tout à fait au Nord. Chez
nous ils sont de même probablement chassés par le Pe-
riplaneta orientalis , ou kakerlac oriental. Les pays
chauds nous ont transmis par les vaisseaux les hideux
cancrelats ou kakerlacs, à ailes plus courtes que les
vraies blattes, manquant quelquefois chez les femelles.
Le kakerlac américain infeste les navires, court la nuit
sur les passagers endormis, se trouve dans les docks,
les raffineries de sucre exotique, et a été apporté dans
les serres du Muséum. Cette espèce est un véritable fléau
à la Havane. Aussi l'on conserve avec grand soin des
crapauds dans les maisons pour s'en débarrasser. Ces
utiles batraciens se promènent partout très-respectés, et
courent sans cesse à la recherche des kakerlacs. Les
dames du pays les tolèrent, môme sous leurs robes, en
raison de leurs continuels services. On cite un voyageur
nouvellement débarqué se réveillant au milieu de la nuit
et voyant dans la chambre, autour de son lit, cinq
énormes crapauds. Effrayé de ce cénacle étrange, il ap-
pelle. Un enfant de la maison arrive, se contente de"
prendre chaque crapaud, un par un, sans lui faire
aucun mal, et de le porter dans une pièce voisine. Le
kakerlac oriental, de l'odeur la plus repoussante, est
bien [tins répandu dans l'Europe. On le nomme cafard,
ORTHOPTÈRES,
543
noirot, bête noire, blatte des cuisines, etc. (flg. 7)\(\). Il
aime la chaleur, vil dans les boulangeries, dans les cui-
sines, près des machines à vapeur, se cache dans les
lonics des murailles, contre les gonds des portes.
Des maisons ont été rendues Inhabitables du fait de
cet insecte. Un jugemenl de la cour de Bordeaux, du
17 janvier 1869, confirme nue résiliation du bail avec
dommages-intérêts accordés aux locataires d'un hôtel
garni infecté par ces blattes. Les experts avaienl con-
staté, qu'avec deux kilogrammes de poudre insecticide
répandue à minuil dans les salles fréquentées par ces
animaux, on avait ramassé, quatre heures après, 2,244
de ces insectes.
Fig. 31i>. — Kakeilac oriental.
Qu'on entre à i'improviste dans le calme de la nuit,
avec une lumière, dans la cuisine de quelque restaurant
mat terni, on verra ces révoltants animaux courir sur
les tables, dévorant tons les débris d'aliments. On dit
que la blatte géante, de l'Amérique du Sud, ronge, pen-
dant la nuit, les ongles des gens endormis.
Que ne peut-on naturaliser dans nus maisons un autre
314 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
groupe d'orthoptères de mœurs bien différentes, avides
chasseurs d'insectes? Us renferment aussi leurs œufs
dans des coques oblongues, à plusieurs loges, attachées
aux branches. Ces mantes sont remarquables par leur
corps élancé, leurs grandes ailes. Théocrite, dans une
de ses idylles, donne ce nom, par analogie, à une jeune
fille maigre, à bras minces et allongés. Ces insectes
assez lents, verts ou jaunâtres comme les feuilles avec
lesquelles on les confond, emploient la ruse pour chas-
ser. Ils s'approchent peu à peu, en tapinois, des insectes
et tout à coup les saisissent entre la jambe et la cuisse
de devant, repliées l'une contre l'autre, garnies d'épines
acérées qui s'entre-croisent. Près de Buénos-Ayres est
une espèce de mante qui ronge la tète des petits oiseaux,
et, dans l'Amérique du Nord, il en est qui attaquent les
jeunes grenouilles et lézards. Qu'on se défie, en saisis-
sant les mantes, des blessures aiguës de ces pattes ra-
visseuses. La férocité de ces éléganls insectes est in-
croyable; les petites larves sans ailes s'attaquent au
sortir de l'œuf, les femelles mangent les mâles qui sont
plus petits qu'elles. Poiret rapporte qu'ayant voulu
donner un mâle à une mante femelle qu'il conservait en
captivité, celle-ci coupa immédiatement la tête de son
époux infortuné ; puis le ménage parut vivre en excellente
intelligence ; mais, le lendemain, la femelle, se ravisant,
acheva complètement le mâle pour son déjeuner. En
Chine, les enfants s'amusent à mettre des mantes dans
de petites cages et à les regarder se battre avec leurs
pattes de devant, jusqu'à ce que l'une mange la tête de
l'autre. L'attitude d'affût a valu à ces insectes leur nom,
qui signifie devin (fig. 517). On s'est imaginé qu'immo-
biles pendant des heures entières, le corps et les pattes
relevés en avant, ils interrogeaient l'avenir. On les
nomme, dans le midi de la France, })réga-diou (prie-
Dieu) ; on a vu une adoration dans la pose de leurs pattes
Fig. 311 318. - Mante religieuse et sa larve; empuse appauvrie mal.
et sa larve.
ORTHOPTÈRES. .'17
ravisseuses. \u dire d'une légende monacale, L'apôtre
des Indes ci du Japon, saint François Xavier, aperçul
un jour une mante qui tenail ses braa étendus vers
le ciel, el la pria de chanter les louanges de Dieu;
aussitôt L'insecte entonna un cantique des plus édi-
fiants.
Ce sont de sanguinaires prières que les leurs! Les
noms d'espèces portent la preuve de ces croyances
superstitieuses. La mante religieuse s'avance, en France,
jusqu'à Fontainebleau et à Lardy et aussi, parfois, près
du Havre. La mante oratoire, plus petite, s'étend moins
loin. On a eu l'idée que les manies indiquent le chemin
qu'on leur demande par Le mouvement d'une «les pattes
de devant. L'ancien naturaliste Moufet rapporte avec
bonhomie : « Olle petite bête est réputé» 1 si divine,
qu'à reniant qui l'interroge sur son chemin, elle ren-
seigne en étendant une de ses pattes, et le trompe
rarement ou jamais. » Les empuses, à longue tète grêle,
avec des antennes à deux rangs de barbules chez l< -
mâles, ont les mêmes mœurs (fig. 318). On en trouve
une espèce en Provence. Les femelles ont les antennes
très-grêles; les larves de mâles ont déjà les antennes
élargies.
Dans les déserts de la haute Egypte, sur des sables
sans la moindre végétation, courent les érémiaphiles,
petites mantes trapues et à organes du vol rudimentaires.
Ces insectes ont pris exactement la couleur grise,.jaune
ou rouge des sables sur lesquels ils vivent. 11 y a là,
comme moyen de protection, une véritable adaptation
volontaire à la couleur des sols. De même les caméléons
prennent la couleur des objets voisins, les soles et les
turbots celle des fonds sableux où ils se cachent à l'affût
de la proie. Chez ces vertèbres, si on leur crève les yeux,
la faculté imitatrice cesse. Peut-être en est-il de même
chez les érémiaphiles. Outre I Egypte, on en trouve quel-
518 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
ques espèces en Syrie et en Algérie, dans des lieux un
peu moins arides que le désert libyque.
Aux environs de Cannes, d'Hyères, nous rencontre-
rons un orthoptère encore plus étrange. On dirait un
mince bâton vert ou brunâtre. C'est le bacille de Rossi,
inoffensif insecte vivant de feuilles, et qui échappe aux
regards de ses ennemis par cette ressemblance. Il mar-
che lentement sur les arbres, et reste au repos au soleil,
les longues pattes de devant étendues (fig. 519). Les
petites larves, toutes semblables à lui, à la taille près,
se trouvent souvent dans les feuilles sèches. Cette cu-
rieuse espèce remonte jusqu'à la Loire. Ces insectes sans
ailes n'ont que trois ou quatre mues ; ce sont de vraies
larves devenant propres à la reproduction. Dans les pays
tropicaux, on trouve de plus grandes espèces nommées
vulgairement bâtons animés, chevaux du diable, grands
soldats de Cayenne ; d'autres espèces, pourvues d'ailes,
s'appellent spectres, feuilles ambulantes, etc.
Rien de plus curieux que le phénomène mimique par
lequel les phasmiens affectent la forme des branches ou
des feuilles. Ils demeurent des heures entières collés
sur les végétaux, immobiles, confondus avec la plante
par la forme, les rugosités, la couleur, les expansions
foliacées de leur corps ou de leurs membres. Ils trom-
pent ainsi les yeux de l'homme et, des oiseaux. Les es-
pèces en forme de baguette cachent la tête entre leurs
longues pattes de devant, étendues ou redressées en l'air;
les autres pattes se portent en arrière, et parfois l'une
d'elles se détache sur le côté, simulant une petite
branche latérale qui complète l'illusion.
Les autres orthoptères, que nous passerons rapide-
ment en revue, ont les pattes postérieures fortes et
renflées et exécutent des sauts plus ou moins étendus.
Il en est de fouisseurs, creusant des trous dans la terre
pour y placer les œufs et s'abriter. Qui n'a vu, au soleil,
!
Fig. 319. - - Bacille de Kossi, mâle, femelle et larves.
ORTHOPTÈRES.
321
\e grillon champêtre, l'œil bu guet, à moitié hors de son
trou, montranl sa grosse tête noire (fig. 320)? Qu'on lui
présente une paille, il la saisit avec ses mandibules e1
se laisse tirer au dehors; «l'on le proverbe de quelques
pays: Plus soi qu'un grillon. Il sort la nuit, chasse aux
Insectes cl mange aussi «les végétaux. Le mâle appelle la
femelle en frottant l'une contre l'autre ses élytres à
nervures épaisses. Les femelles ont une tarière prolongée
Fig. 5-20. — Grillon champêtre, mâle.
ou sabre, servant à la ponte. Les grillons sont très-fri-
leux et tournent toujours au midi Torifice de leurs trous.
Au printemps, on ne voit guère que des larves qui on!
passé l'hiver engourdies ; les adultes sont morts. Le gril-
lon domestique, qui mange nos provisions, est un peu plus
petit, d'une teinte jaunâtre et cendrée. Il se tient, le joui 1 ,
derrière les plaques des cheminées, dans les crevasses des
fours de boulanger. La nuit, il se promène et fait enten-
dre son cri-cri. Il parait toujours altéré, se noie dans les
vases pleins de liquide et fait des trous aux vêtements
humides qu'on met sécher. On prétend qu'en introdui-
sant dans les cuisines des grillons champêtres, ils oui
•21
322 LES MÉTAMORPHOSES DES IISSECTES.
bientôt détruit, les grillons domestiques et les blattes. Le
grillon sylvestre est beaucoup plus petit que les précé-
dents, et parfois si commun dans les bois, que ses sauts
sur les feuilles sèches produisent le bruit de gouttes de
pluie. Il sort en troupes et au milieu du jour; quel-
ques sujets hivernent et reparaissent aux soleils de fé-
vrier. Moufet raconte que, dans certaines parties de
l'Afrique, on vend des grillons dans de petites cages,
et qu'on aime à entendre leur chant, qui provoque au
sommeil. Chez nous, au contraire, on a souvent re-
gardé comme de funeste augure le chant du grillon du
foyer,
Dans cette famille, il faut encore citer le tridactyle
panaché, qui vit dans les sables des rivières, ainsi sur
les bords du Rhône et de l'Àdour, et, en Algérie, sur les
rives des lacs Tonga et Houbeira, près la Calle, dans la
province de Bone; il creuse de longs puits verticaux et
saute très-agilement. Mentionnons aussi les rares myr-
mécophiles, à grosses cuisses, sans ailes, qu'on a trouvés
dans les fourmilières en Allemagne, en France, notam-
ment à Sèvres, près de Paris.
Les courtilières sont des fouisseurs bien plus énergi-
ques que les grillons. Elles sautent encore moins bien.
Leurs pattes de devant sont élargies en pelles robustes,
ressemblant aux mains de la taupe ; de là le nom de
taupes-grillons donné à ces insectes. L'autre nom vient
du vieux mot courtille ou jardin, d'après le séjour habi-
tuel de ces orthoptères. Les ailes sont longues, repliées
en lanières. Elles servent peu ; cependant, le soir, la
courtilière vole en s'élevant un peu, puis retombant en
courbe. Le corselet très-vaste ressemble à une carapace
d'écrevisse; il n'y a pas d'oviscapte saillant chez la
femelle; il y a, dans les deux sexes, deux filets terminaux,
comme chez les grillons. Les courtilières vivent de vé-
gétaux et également de proie vivante, qu'elles cherchent
Fig. ."-il — Courtiliére, larves et œufs
ORTHOPTERES 325
avec avidité en perforant les racines des plantes ; aussi
sont-elles très-nuisibles. Elles se retirent volontiers
dans le fumier, surtoul à cause des insectes qu'elles j
trouvent. La femelle creuse un trou ovale, chambre
d'incubation où elle déposera ses œufs (fig. 321). I ne
galerie verticale j communique, et, en outre, des gale-
hries en divers sens aboutissenl à la galerie verticale, de
sorte que l'insecte a de nombreux refuges. Les œufs
èclosenl vers la lin de l'été, cl les larves, d'abord molles
et blanches, sont gardées avec sollicitude par la mère,
qui les tient rassemblé s dans h; nid, et va, dit-on, leur
chercher de la nourriture. Elles ne deviennent nymphes,
c'est-à-dire ne prennent des rudiments d'ailes, que l'an-
née suivante. Il faut, parait -il, Mois ans pour le déve-
loppement complet. Dès le mois d'avril, les mâles font
entendre leur cri d'appel, sur une note lente, monotone,
moins pénétrante que le grillon, ressemblant an cri de
la chouette ou de l'engoulevent. Ce sont les mâles seuls,
chez les courtilières et les grillons, qui peuvent stridu-
ler. Aussi, le poëte grec comique Xénarque félicite,
dans une de ses pièces, les grillons mâles : « Que vous
êtes heureux, dit-il, vous qui avez des femmes silen-
cieuses ! »
Les sauts deviennent bien pins étendus chez les locus-
tiens, qui marchent peu à cause de la grande dispropor-
tion de leurs pattes. Ce sont les sauterelles, c'est-à-dire
les orthoptères sauteurs par excellence. Les femelles
ont au bout de l'abdomen une longue tarière recourbée,
à deux valves, qu'on appelle quelquefois leur sabre, et
qui leur sert à entamer la terre pour y pondre leurs
œufs. Ces œufs passent l'hiver, et les jeunes larves n'éclo-
sent qu'au printemps suivant. Elles ressemblent (\r> lors
complètement aux insectes parfaits, sauf les ailes, et on
peut immédiatement en reconnaître l'espèce. Elles su-
bissent trois mues, puis, à une quatrième, deviennent
526 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
nymphes en prenant des rudiments d'ailes. Enfin, à la
cinquième mue, du milieu de l'été à l'automne, les ailes
sont développées, et l'insecte est apte à reproduire. Les
sauterelles peuvent émettre des sons comme les grillons,
surtout les mâles. C'est encore le même mécanisme ; ces
insectes sont des cymbaliers et frottent leurs élytres
l'une contre l'autre. Le son n'est plus produit dans toute
l'étendue de l'élytre, mais à sa base, dans une partie
transparente qu'on appelle le miroir. Une seule note ré-
pétée constitue ce chant monotone. Il est des espèces
cachées dans l'herbe qui chantent le soir seulement ;
d'autres se font entendre pendant le jour. Ainsi, la grande
sauterelle verte, qu'on appelle à tort la cigale dans le
nord de la France, fréquente les prairies un peu humi-
des, les orties; le mâle, perché sur quelque buisson,
chante pendant toute la nuit à la fin de l'été. On croirait
entendre zic, zic, zic, avec des interruptions égales à la
durée de chaque note. A cette espèce se rapporte par
erreur la célèbre fable de la Fontaine : la Cigale et la
Fourmi. Je ne sais trop si le fabuliste connaissait la
vraie cigale. Dans de très-anciennes éditions illustrées de
ses fables, imprimées sous ses yeux, est dessinée la
grande sauterelle verte. C'est, au contraire, pendant le
jour qu'une aussi grosse espèce, le dectique verrucivore,
au milieu des blés mûrs, produit une stridulation ana-
logue, un peu plus lente (fîg. 522). Au dire de Linnseus,
les paysans suédois croient que cet insecte, en mordant
les verrues qu'on a sur les doigts, les fait disparaître,
grâce à la liqueur dégorgée. De petites espèces de dec-
tiques, pareillement grises, habitent les prairies, et on
trouve dans les vignes, en automne, quelquefois près de
Paris, mais surtout dans le midi de la France, les éphip-
pigères dont le corselet, fortement excavé ," ressemble à
une selle de cheval. Les mâles et les femelles sont égale-
ment bruyants, en frottant l'une contre l'autre deux
OUÏIIOI'TKHES.
527
écailles voûtées qui représentent leurs èlytres rudimen-
ta ires. Tous ers insectes chanteurs sont très-timides,
el cessenl de s'appeler dès qu'ils entendent le moindre
bruit.
D'autres orthoptères, encore mieux organisés pour le
saul que les précédents, par suite de la longueur el «le
Ja force de louis pattes postérieures, ne possèdent plus
Dectique verrucivore pondant.
chez les femelles cette longue tarière de poule des sau-
terelles. Ces acridiens ou criquets sont tous diurnes, et
aiment pour chanter à grimper au soleil sur les herbes ;
ils fréquentent les lieux secs et recherchent la chaleur.
Les pays de montagnes eu ont de nombreuses espèces,
se rassemblant eu grande quantité dans les sentiers qui
sillonnent les pentes gazonnées, là où les mulets ont ré-
pandu leur urine. Les chants des criquets sonl plus va-
328 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
ries que ceux des sauterelles , peuvent avoir plusieurs
notes et se modifier, tantôt chant d'appel pour la lemelle, i
tantôt chant de colère, si plusieurs mâles se rencontrent. 1
Les sons sont moins musicaux que ceux des grillons et 1
des sauterelles. Il y a là plutôt un bruit de crécelle, I
mais avec des timbres très-divers, selon les espèces,
comme si les pièces sonores étaient en carton, ou en
bois, ou en métal. Yersin, en Suisse, et M. S. Scudder, à
Boston, ont noté en musique les chants des orthoptères.
Les criquets sont des violonistes. Leur chant se produit
par le frottement des pattes de derrière contre les ély-
tres. Ordinairement, les deux pattes frottent à la fois. La
note est grave si le mouvement de la patte est allongé et
lent, aiguë si ce mouvement est court et rapide. Il y a
des espèces où une tout autre note que la note habi-
tuelle est donnée par des mouvements alternatifs des
pattes.
Le chant s'accélère à mesure que le soleil monte au-
dessus de l'horizon, et se ralentit à l'approche de la
nuit, ou quand la saison devient plus. froide. Enfin, les
femelles de ces mâles si bruyants, et les deux sexes de
certaines espèces, font le même mouvement des pattes
sans que notre oreille perçoive de son. Très-probable-
ment, il y a là une musique très-douce qui- n'est destinée
qu'à ses auditeurs naturels. Il semble que les criquets
musiciens habitent de préférence les contrées tempérées
et froides de l'Europe, et que les espèces à stridulation
insensible aiment mieux les régions chaudes du Midi.
Là, les orthoptères musiciens sont remplacés par les ci-
gales (hémiptères), bien plus bruyantes, mais d'un chant
moins varié d'une espèce à l'autre.
Tous, nous connaissons ces criquets qui s'enlèvent à
quelques mètres au-devant du promeneur, et lui font
admirer leurs belles ailes rouges ou bleues. La plupart
des espèces volent peu; mais certaines, sous l'empire
ORTHOPTÈRES. 329
de causes inconnues, se gonflent d'air et entreprennent
ces désastreux voyages qui sonl un des plus grands fléaux
des régions chaudes. Deux espèces, dans l'ancien monde,
sont lé désespoir < i * * l'agriculteur. La plus grande, le
criquet voyageur, se rencontre des côtes occidentales de
rAfrique aux rivages de la Chine. I ne seconde espèce, de
taille un peu moindre, le pachyty le migrateur (figuré dans
l'introduction p. 21), s'avance plus au nord el se montre
dans le midi de la France el dans toute l'Europe orien-
tale. On en trouve des individus isolés dans le> prairies
de la banlieue de Paris. Le nouveau monde el l'Australie
oui aussi quelques autres espèces d'acridiens à migra-
tions, mais moins fréquentes el moins désastreuses que
dans l'ancien moud". La Nouvelle-Calédonie présente une
espèce dévastatrice qui parfois obscurcil l'air de ses
nuages.
On a reconnu, en étudiant en Afrique le criquel voya-
geur, qu'il a cinq mues : la première a lieu cinq jours
après la sortit 1 de l'œuf; la seconde six jours après la
première; la troisième huit jours après la seconde; et,
dansées trois premières mues, l'insecte n'a pas d'ailes.
Ensuite se produit la quatrième mue au bout de neuf
jours, el l'insecte esl alors en nymphe, a\ec des rudi-
ments d'ailes. Enfin, la cinquième mue ou l'état parfait
arrive dix-sept jours après; en (oui quarante-cinq jours
à partir de la sortie de l'œuf.
L'histoire de tous les temps a enregistré les sinistres
voyages des acridiens. Les criquets dévastateurs parais-
sent habituellement prendre leur origine dans les déserts
de l'Arabie et de la Tartarie; les vents d'est les amènent
en Afrique et en Europe. On voit des vaisseaux couverts
de ces insectes à 00 ou 80 lieues en mer. Les vents sont,
en effet, leur auxiliaire indispensable. Nous m 1 remon-
terons pas aux époques éloignées pour chercher les ré-
cils de leurs (lé\aslalion>. des famines qui les suivent
530 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
et des pestes qui résultent de leurs cadavres amoncelés.
L'Europe fut particulièrement ravagée en 1747, 1748,
1749. En 1748, une de leurs nuées arriva jusqu'en
Angleterre. L'entomologiste Duponchel rapporte, qu'en
août 1854, des acridiens couvrirent pendant plusieurs
jours les murs des maisons des quartiers les plus habi-
tés du centre de Paris (Ann. Soc. entom. de France, 1834,
Bull., p. XL). Si les hannetons ont forcé une diligence à
rebrousser chemin, les criquets ont arrêté l'armée de
Charles XII, en retraite dans la Bessarabie, après sa défaite
de Pultawa. L'armée se trouvait clans un défilé, hommes
et chevaux étaient aveuglés par une grêle vivante sortie
d'un nuage épais interceptant le soleil. L'approche des
criquets fut annoncée par un sifflement pareil à celui
qui précède la tempête, et le bruissement de leur vol
surpassait le sombre mugissement de la mer courroucée.
Aux Indes, dans le pays des Mahrattes, on en vit une
colonne serrée sur une longueur de 80 lieues et épaisse
de plusieurs pieds. Barrow et Levaillant nous rapportent
que les criquets dévastent souvent l'Afrique australe,
que leurs cadavres masquent la surface des rivières, et
que le sol semble balayé ou hersé. En 1855, des nuages
de criquets cachaient, en Chine, le soleil et la lune.
Après les végétaux sur pied, les récoltes en magasin et
les vêtements dans les maisons furent dévorés. Les habi-
tants s'enfuirent dans les montagnes. En 1780, le Maroc
fut en proie à la plus affreuse famine, à la suite des
criquets, et les pauvres déterraient les racines et re-
cherchaient, pour se nourrir les grains d'orge dans la
fiente des dromadaires. A la fin de 1864, les plantations
récentes de cotonniers furent détruites au Sénégal par
les criquets, et on observa un nuage d'avant-garde de
15 lieues de long. Notre colonie algérienne, dans toute
son étendue, est très-souvent leur proie. Le général
Levaillant en a vu à Philippeville un nuage de 5 à 4 my-
ORTHOPTÈRES. 331
riamètres de longueur former sur le sol, en B'abattant,
une couche de m , 3. Les récolles furenl ruinées en 1847.
En 1845, l'Algérie avait été éprouvée en entier par le
fléau des acridiens. Depuis, leurs invasions avaient été
partielles; mais, en 1866, leurs bandes, sorties < I m
Sahara, couvrirent de nouveau toute notre colonie, et
les désastres méritèrent le nom de calamité publique
<|ui leur esl donné dans l,i circulaire du comité central
de souscription-, présidé par le maréchal Canrobert
(Moniteur du 6 juillel 1866). L'invasion commença au
mois d'avril ; les criquets, sortis des gorges H des val-
lées du sud, s'abattirenl d'abord sur la Mitidja et le
Sahel d'Alger ; la lumière du soleil était interceptée par
leurs nuées ; les colzas, les avoines, les blés, les orges,
les légumes furent dévorés, et 1rs insectes dévastateurs
pénétraienl mêmedans les maisons. Les Arabes tentaient
d'empêcher par de grands feux et d'épaisses fumées, et
par divers bruits, la descente de leur.- faméliques es-
saims. A la fin de juin, les jeunes criquets sortis des
œufs, affamés en raison de la déprédation précédente,
comblaient les sources, les fanaux, les ruisseaux. L'ar-
mée, par corvées de plusieurs milliers d'hommes, réunit
ses efforts à ceux des colons et des indigènes pour en-
fouir les cadavres amoncelés, mais avec peu de succès
devant le nombre immense di>> criquets. Presque en
même temps, les provinces d'Oran et de Constant ine
furent envahies. Le sol était jonché decriquetsà Tlemcen,
où, de mémoire d'homme, ils n'avaient paru. Us atta-
quèrent à Sidi-Bel-Abbès, à Sidi-Brahim, à Mostaganem,
les tabacs, les vignes, les figuiers, les oliviers même,
malgré leur amer feuillage; à Rélizane et à l'Habra, les
cotonniers. La route de 80 kilomètres, de Mascara à
Mostaganem, en était couverte sur tout son parcours.
Ou les rencontra, dans la province de Constantine du
Sahara à la mer et de Bougie à la Calle, dévastant les
552 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
environs de Batna, Sétif, Constantine, Gnelma, Bone, -
Philippeville. Le fléau n'a pas disparu les années sui-
vantes, et il a amené en grande partie, sur le territoire .
arabe, une désolante famine, aidé, il faut le dire, par un
mauvais système de propriété et de culture et le fata-
lisme musulman. Quelle pénible stupeur, quelle angoisse
profonde, dans toute la France intelligente et instruite,
à la lecture de celte lettre lamentable de l'archevêque
d'Alger, pleine de charité ardente et si dignement évan-
gélique !
En 1873, l'Algérie a subi une nouvelle invasion du
criquet voyageur. A la fin de mai, des volées considéra-
bles se sont abattues à Magenta, dans la province d'Oran,
et, en peu de jours, les champs de pommes de terre, de
blé et d'orge étaient détruits. Des escadrons de cavalerie,
des détachements d'infanterie, auxquels sont venus se
joindre colons et indigènes, ont coopéré h la chasse de
ces ennemis ailés. D'énormes quantités ont été écrasées
par les pieds des chevaux, assommées, brûlées sur les
broussailles au moyen d'arrosages de pétrole, enfin ra-
massées par sacs et jetées au feu vengeur ; mais ce n'est
là qu'un verre d'eau enlevé à la mer!
Il semble qu'après tant de désastres on devrait admi-
rablement connaître ces criquets et surtout l'acridien
voyageur de 1866. Il n'en est rien, et, dans l'article du
Moniteur, qui annonce officiellement le fléau à toute la '
France (1 er juillet 1866), et inscrit la souscription dont
la famille impériale s'empresse de prendre l'initiative, il I
est dit que les sauterelles donnent naissance à des lé-
gions de criquets. Autant confondre un bœuf avec un
cerf. Dans notre pays, ces erreurs sont continuelles, triste
mais inévitable conséquence de la part presque nulle
accordée dans l'enseignement élémentaire à l'histoire
naturelle, malgré ses applications si fréquentes!
Il est facile d'établir la distinction. Les sauterelles ou
ORTHOPTÈRES.
locustes ont de longues •'! fines antennes ; des tarses au
boul des jt.iiit's, à quatre articles. L'abdomen des fe-
melles se termine par une longue larière ou sabre leur
servant à pondre dans des trous (fig. 323). Les acridiens
ou criquets ont des antennes plus ou moins courtes et
épaisses, des tarses de trois articles, el l'abdomen des
abdomen de locustien
el tarse grossi.
Fig 524.
\ 1»«I. .1 util d'acridien
et tarse grossi.
femelles manque toujours de la longue tarière cornée,
remplacée par quatre pièces, deux supérieures, deux
inférieures, plus ou moins acuminées (fig. 324). Aussi
la ponte a lieu sur le sol même. M acridien voyageur
dépose environ quarante œufs, disposés sur trois rangs
longitudinaux, oblongs, d'un jaune pâle, entourés d'une
matière visqueuse, à laquelle se eollo la terre ou le
sable, de sorte que ses œufs sont dans une sorte de nid,
courbe, arrondi à un bout et tronqué à l'autre, qui est
fermé par une calotte de terre (fig*. 325).
Pour s'opposer à tant de désastres, on ramasse les
criquets avec de grands filets traînants, et on recherche
pour les brûler leurs œufs déposés sur le sol ou sur les
branches. Les nègres du Soudan essayent d'épouvanter
les criquets dans leur vol par leurs cris sauvages, e1 on
354
LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
a vu, eu Hongrie, employer à cet effet les détonations
du canon. Dans la Grèce antique, des lois imposaient les
citoyens de diverses provinces à un certain nombre de
mesures de criquets. En 1613, en Provence, on paya des
primes de 50 centimes par kilogramme d'œufs, et moitié
de ce prix pour les adultes. Marseille dépensa alors
Fig. 525. — Grand criquet d'Afrique, petites larves sortant de l'œuf, œufs
(acridien voyageur).
25,000 francs, et Arles "25,000. Plus récemment on dé-
pensa dans le même pays pour cette chasse 2,227 francs
en 1822; 2,842 en 1825; 5,842 en 1824, et 6,200 en
1825. En 1850, on donna en Algérie une prime de
25 centimes par sac de criquets, et on les apportait à
Médéali par charge de trente à quarante dromadaires.
Par une sorte de vengeance due a une cruelle néces-
ORTHOPTÈRES.
site, des populations se nourrissent de ces insectes, el
oui mérité le nom d'acridophages. Moïse en permet quatre
espècesaux Hébreux (Lévit., n, v. 21 et 22); les Grecs
les vendaient au marché (Aristophane, les Acharniens,
v. 1115); sainl Jean-Baptiste en fit sa nourriture dans
te désert (Malth., Evang., c. m, v. 4), et Diodore de
Sicile rapporte que les Éthiopiens les servaient sur leurs
tables. De nos jours, en Algérie, les indigènes mangent
le criquet voyageur, l'espèce la plus commune, n<»i te
par eux djerad el arbi (la sauterelle arabe). M. Lucas a
observé que ce sont surtout les Bédouins, ou habitants
dos plaines, et les Kabyles, ou habitants des montagnes,
et très-raremenl les Manies, qui l'emploient co le ali-
ment. A cel effet, les Arabes leur coupent la tête en
prononçant les mots suivants : Bisni Allah (Au nom de
Dieu) ; Allah akbar (Dieu le plus grand), enlèvent les
ailes et les grandes pâlies, puis salent le corps el le
mangent au bout de quelque temps. La saveur du mets
n'est pas très-désagréable, au dire de M. Lucas. En
Arabie, les femmes et les enfants enfilent les criquets en
chapelets pour les vendre après dessiccation. Les pro-
phètes s'en nourrissaient autrefois dans les groltes du
Carmel; aujourd'hui, en Orient, on les mange au café
comme dessert et friandise. Il est des pays où on les fait
frire ou bouillir; les Hottentols les aiment beaucoup.
CHAPITRE IX
NÉVROPTÈRES
Les termites, ouvriers, soldats et sexués. — Les termites des Landes. -î
Les termites exotiques, la mère séquestrée. — Les raphidies et les man-
tispes. — Singulières métamorphoses des mantispes dans les cocons à
œufs des araignées. — Les libellules et leurs chasses, ruse des larves
— Les éphémères, leur longue vie à l'état de larves, mœurs diverses
de celles-ci, métamorphose supplémentaire. — Les perles et les né-
moures, larves et nymphes.
Comme dans l'autre section de l'ordre des névroptères,
ceux qui n'ont que des métamorphoses incomplètes se
divisent, sous ce rapport, en deux groupes, selon que
les larves et les nymphes sont terrestres comme les adul-
tes, ou qu'elles habitent l'eau à ce premier état.
Les termites sont les plus curieux représentants des
premiers. On les nomme souvent fourmis blanches, à
cause de leurs teintes blanchâtres, poux de bois, vagva-
gues, carias, etc. Les prétendus peuples mangeurs de
fourmis se nourrissent réellement de termites , dont on
dit que les nègres sont très-friands. Nous retrouvons
chez ces insectes l'existence de sociétés nombreuses, et
la fonction de reproduction, pivot unique'de ces préten-
dus gouvernements, est divisée en un plus grand nom-
bre d'individus que partout ailleurs, même chez les
bourdons et les abeilles. Lcà où la révolte est impossible,
la subordination est inutile. La fonction de reproduc-
tion exige ici quatre individus et non plus seulement
trois. Il faut le père, la mère, la nourrice et le soldat. Il
NÉVROPTÈUKS. 537
v ,i certaines espèces de fourmis où cette même division
quaternaire parail exister.
Gomme la plupart des espèces de termites -<>ui exoti-
ques, elles n'ont été l'objel que d'observations peu
scientifiques. <>n se préoccupe surtout des dégâts qu'ils
causent, el beaucoup de points de leur histoire restent
encore obscurs. Il n'esl nullemenl certain qu'on Boit
autorisé à généraliser ce qui n'a encore été constaté
que sur mi très-petil nombre d'espèces. Il existe en
France, principalemenl dans les landes de Gascogne,
doux espèces de termites. La plus abondante fail des
nids en parcelles de bois rongé, composés de quelques
centaines d'individus, dans les souches des pins qui res-
tent en grand nombre sur Le sol après que les arbres ont
été coupés. On nomme celte espèce termite lucifuge,
parce que, à l'ordinaire de tous les ténuités, ils rongenl
les objets ligneux à l'intérieur, en respectant toujours
la surface externe, de sorte qu'on se trouve dans la plus
parfaite ignorance de leurs atteintes.
Un grand nombre de maisons de la Rochelle, Roche-
fort, Tonnay-Charente, ont eu leurs poutres entièrement
détruites à l'intérieur. A Tonnay-Charente, une salle à
manger s'écroula, et L'amphitryon et ses convives tom-
bèrent à la cave. On peut voir dans les galeries du Mu-
séum les colonnes de bois qui soutenaient la salle et qui
lurent rapportées par Audouin, en mission pour con-
stater les dégâts des termites. L'hôtel de la prélecture
de la Rochelle était envahi par ces insectes, et les archi-
ves furent en partie détruites, la reliure des registres
restant intacte. On est forcé de les enfermer mainte-
nant dans des boites de zinc. M. E. Blanchard a vu, aux
voûtes des caves de la préfecture, des tubes formés par
<les matériaux agglutinés, servant de galeries aux ter-
mites qui ne paraissaient pas à l'air libre. Le liu_
aussi exposé à la dent de ces insectes. Audouin a rap-
22
358 LES METAMORPHOSES DES INSECTES
porté de Tonnay-Charente le voile de noces d'une dame
entièrement troué par eux. Certains quartiers d'Agen et
de Bordeaux commencent à souffrir des ravages de ces
insectes. Leurs sociétés restent séparées dans les bois;
elles se réunissent dans les villes pour leurs dépré-
dations.
Lespès a reconnu dans les termitières des landes cinq
sortes d'individus bien distincts. Chaque nid présente
d'abord un couple fécond, roi ou reine, ou petit roi et
petite reine. Il s'y trouve des neutres de deux formes dif-
férentes. Les plus nombreux sont des ouvriers, de la
taille d'une forte fourmi, chargés de creuser les gale-
ries dans le bois, de soigner les œufs, les larves et sur-
tout les nymphes, en les aidant à opérer leurs mues, les
brossant, les léchant; d'aller à la recherche des provi-
sions, de les emmagasiner dans le nid. Chose singu-
lière! ils sont aveugles. D'autres neutres, bien moins
abondants, au lieu de la tête arrondie des ouvriers et de
leurs courtes mandibules, ont une énorme tête, presque
moitié du corps, un peu carrée et avec de très-fortes
mandibules croisées. Ce sont les sojdats chargés de la
défense du nid , se précipitant pour mordre les agres-
seurs. Au reste, ces pauvres défenseurs sont aveugles
comme les ouvriers. L'anatomie a fait voir à Lespès que
ces neutres des deux sortes sont les uns des mâles, d'au-
tres des femelles, toujours à organes avortés. Il se ren-
contre des larves de deux variétés , ressemblant beau-
coup aux ouvriers. Les unes doivent devenir des neutres,
les autres des mâles ou des femelles, et on les reconnaît
en ce qu'elles ont de très-légers rudiments d'ailes. Les
nymphes à ailes imparfaites deviendront des mâles
et des femelles. Il en est qui ont de longs fourreaux
pour les ailes; d'autres, plus ramassées, ont des four-
reaux alaires plus courts. Les larves et les nymphes des
individus sexués ont les yeux cachés sous la peau. Les
NÈVROPTÉRES. 539
jiiàlcs et femelles seuls ont des yeux des deux espèce ,
composés et simples. Ils prenneni des ailes el émigrenl ;
puis, comme les fourmis, les perdent aussitôt après que
la fécondité des femelles esl assurée. Les mâles el fe-
melles provenani des nymphes à longs f Teaux de> ien-
nenl les petits rois el petites reines, après leur essai-
mage qui a lieu à la fin de mai. En août, des autres
nymphes proviennent des mâles el des femelles plus vo-
lumineux, plus féconds, qui sont les mis et reines. Les
couples des deux sortes, recueillis par les ouvriers et
les soldais, forment le noyau de colonies de printemps
el d'automne. Il y a là, comme on le voit, une remar-
quable complication. L'abdomen de la reine est énor
el traîne à terre. Elle se tient dans une galerie profonde
du nid, sans cellule spéciale; le mâle ordinairement
près d'elle. Quoique très-embarrassée de son gros ven-
tre, elle marche cependant assez bien, et le roi est tou-
jours très-vif. Les ouvriers no paraissent pas avoir pour
eux de soins d'aucun genre.
Des faits analogues, mais avec un caractère plus tran-
ché, plus exagéré, se montrent chez les termites exoti-
ques. Quelques espèces ont été étudiées dans l'Afrique
australe par un voyageur hollandais. Siueallnnan, à la
fin du siècle dernier. L'une d'elles, le termite belliqueux
ou fatal, construit en terre gâchée des nids en monti-
cules coniques, pouvant dépasser ."> mètres de hauteur,
assez solides pour supporter le poids des taureaux sau-
vages. Smeathman et ses compagnons se cachaient en
embuscade entre ces grands nids pour chasser; il rap-
porte qu'il monta une fois sur l'un d'eux avec quatre
hommes pour chercher à l'horizon si quelque navire
n'était pas en vue. Au milieu de la partie inférieure (\\\
nid esl la cellule royale oblongue, à voûte arrondie,
ayant jusqu'à m ,25 de longueur. Elle est entourée des
salles de service du couple royal. Au-dessus sont des
340 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
magasins remplis de parcelles de gomme et de sucs de
plantes solidifiés, Dans le pourtour du nid sont de gran-
des chambres ou nourriceries, avec cellules de bois
collé à la gomme. Là sont déposés les œufs de la reine,
et closent les jeunes larves. Ces chambres, grandes
parfois comme une tête d'enfant, sont bien ventilées. Le
haut du nid est occupé par un dôme creux, plein d'air.
On trouve dans ce nid une multitude d'ouvriers, de
m ,005 de longueur, des soldats, de m ,010, dont cha-
cun pèse autant que dix ouvriers, des mates et des fe-
melles non fécondées, de in ,018 de longueur, pesant
autant que trente ouvriers. Les ailes des mâles, qui
ne subsistent que quelques heures, ont m ,050 d'enver-
gure.
« La cellule royale, dit M. de Quatrefages 1 , renferme
toujours un couple unique, objet des soins les plus em-
pressés, mais qui achète sa grandeur au prix d'une ré-
clusion perpétuelle, car les portes et les fenêtres du
palais, suffisantes pour laisser passer un ouvrier ou un
soldat, sont trop étroites pour livrer passage au roi et
plus encore à la reine. Celle-ci, toujours au centre de
la chambre princière et reposant à plat , frappe tout
d'abord les yeux de l'observateur. Qu'elle ressemble peu
à ce gracieux insecte aux ailes fines, à la taille svelte,
qui n'avait que trois à quatre fois la longueur et trente
fois le poids d'un ouvrier ! Ses ailes ont disparu, la tête
et le corselet sont restés à peu près les mêmes ; l'abdo-
men, au contraire, a pris un développement monstrueux
et tend à s'accroître sans cesse. Dans une vieille fe-
melle, il est deux mille fois plus gros que le reste du
corps, et atteint jusqu'à m ,15 de long. Cette femelle
pèse alors autant que trente mille ouvriers, et, grâce
à cette obésité exagérée, les précautions prises pour
1 Souvenirs d'un naturaliste, t. II, p. 587.
1
f
m m % h
4 ■' ... SJB* - -; S'
Kg. "rit;, 327, 328 el 329 -Termite lucifuge, mâle, ouvrier, soldat, grossi
femelle féconde d'un termite exolique.
NBVROPTÈRES, 343
prévenir la faite sont parfaitement inutiles, car elle
ne peut Paire un seul pas. Quanl au mâle, il a aussi
perdu sos ailes, mais n'a d'ailleurs changé ni de dimen-
sions, ni de formes. Toutefois il use peu «le sa faculté
de locomotion, et, tapi d'ordinaire sons mi t\t>s côtés du
vaste abdomen de sa compagne, il se borne à être le
mari de la reine. Les travailleurs el les soldats ont l'air
de Taire assez peu d'attention au roi; mais ils sonl fort
oceupés <le la reine. L'espace laissé libre autour «le
celle-ci est constamment rempli par quelques milliers
de serviteurs empressés qui circulenl autour d'elle en
tournant toujours dans le même sens (fig. ô v Ji», 527,
328, 329). Les uns lui donnent à manger, d'autres en-
lèvonl les œufs qu'elle ne cesse de pondre, car ici,
comme chez les abeilles, cette reine est avant tout la
mère de ses sujets. » Sa fécondité est devenue vraiment
prodigieuse chez les termites exotiques. Son corps dé-
formé n'est plus qu'un sac à œufs. 11 y en a toujours un
de mûr, et on voit de continuels mouvements de con-
traction s'exécuter, tantôt sur un point, tantôt sur l'au-
tre. Elle pond au delà de soixante œufs par minute, plus
de quatre-vingt mille par jour. De ces œufs naissent des
petites la